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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 19:59:29 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le roman bourgeois + Ouvrage comique + +Author: Antoine Furetière + +Annotator: Edouard Fournier + +Commentator: Charles Asselineau + +Release Date: August 12, 2010 [EBook #33414] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN BOURGEOIS *** + + + + +Produced by Pierre Lacaze and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + +LE + +ROMAN BOURGEOIS + +OUVRAGE COMIQUE + +PAR ANTOINE FURETIÈRE + +NOUVELLE ÉDITION + +_Avec des notes historiques et littéraires_ + +PAR M. ÉDOUARD FOURNIER + +Précédée d'une Notice + +PAR M. CHARLES ASSELINEAU + +A PARIS + +Chez P. Jannet, Libraire + +_Rue des Bons-Enfants_, 28 + +MDCCCLIV + + + + +PRÉFACE + + +La fatalité qui a poursuivi Furetière pendant sa vie s'est attachée +après sa mort à ses écrits. Cet auteur, d'une incontestable +originalité, d'un immense savoir et d'une rare intelligence au +travail, peut passer pour exemple de ce qu'une seule mauvaise +qualité peut faire perdre à une réunion de facultés éminentes. + +Le procès du Dictionnaire, une des causes célèbres de la +littérature, est trop connu pour que je croie devoir m'en faire en +cette occasion le rapporteur après tant d'autres[1]. Les pièces en +sont d'ailleurs à la disposition de tout le monde: il y a eu jusqu'à +quatre éditions des _Factums_. + +[Note 1: Les démêlés de Furetière avec l'Académie ont été, en +dernier lieu, analysés par M. Francis Wey dans un article de la +_Revue contemporaine_ (Juillet et Août 1852), dont nous nous sommes +appuyé plus d'une fois dans la première partie de cette notice.] + +Bien qu'il soit assez difficile d'émettre un jugement favorable sur +l'une ou l'autre des deux parties, on reste convaincu après lecture +que Furetière n'eut pas seulement pour lui l'esprit et la verve, et +qu'il eut quelque raison d'exciper de sa bonne foi. + +Ce n'est pas sans étonnement que nous voyons, dans le Discours +préliminaire de la dernière édition du Dictionnaire de l'Académie +françoise, le secrétaire perpétuel reproduire contre l'auteur du +_Dictionnaire universel_ cette vieille accusation d'avoir dérobé le +travail de ses confrères. Il eût été digne de l'Académie, digne de +M. Villemain, de rendre enfin justice au mérite de Furetière et +d'accorder à ses torts le bénéfice d'une prescription de près de +trois siècles. + +Les pamphlets de Furetière, en raison de la supériorité du talent de +l'auteur, qui en a fait de véritables modèles en ce genre d'écrits, +ont naturellement survécu à ceux de ses adversaires. Néanmoins le +recueil en deux tomes imprimé en Hollande, après sa mort (Amsterdam, +Henri Desbordes, 1694, in-12), en contient quelque partie, notamment +le _Dialogue de M. V., de l'Académie françoise et de l'avocat L. +M._, dont l'académicien Charpentier, le plus vivement attaqué, il +est vrai, des ennemis de Furetière, s'est reconnu l'auteur[2]. On y +voit Furetière accusé d'avoir prostitué sa soeur pour se mettre en +état d'acheter la charge de procureur fiscal de l'abbaye de +Saint-Germain-des-Prés; il y est dit qu'il se déshonora dans ce +poste par des prévarications et qu'il s'y fit le protecteur déclaré +des filous et des filles publiques; on y raconte comment il abusa de +sa charge pour escroquer, par une manoeuvre qui, selon le +vocabulaire moderne, seroit qualifiée de _chantage_, le bénéfice +d'un jeune abbé; enfin, retournant une plaisanterie de Furetière +contre lui-même, l'auteur prétend que le _Roman Bourgeois_,--ce +détestable ouvrage--a été dédié par lui au bourreau, comme au seul +patron digne d'une telle oeuvre. Ce mensonge, dont l'audace confond +le lecteur, s'est néanmoins accrédité pendant deux cents ans près +des esprits prévenus. + +[Note 2: «J'avois déjà commencé à lui riposter par un dialogue +de M. _Le Maistre_ et de M. _Despréaux_... etc... Nous avions +pourtant été autrefois amis, etc.» (_Carpenteriana_, 1o 488.) +Quelques pages plus haut (474), Charpentier parle ainsi de +Furetière: «Il me siéroit bien, par exemple, de dire que Furetière +n'avoit pas d'esprit, et cela parcequ'il m'a outragé dans plusieurs +endroits de ses écrits. Non, bien loin de vouloir donner une +pareille idée de Furetière, j'avouerai toujours qu'il est un des +meilleurs satyriques que nous ayons, et qu'il ne le cède en rien de +ce côté à M. Despréaux.»] + +Furetière, dans son _Dernier placet_[3], relève, sans y répondre, +toutes ces turpitudes: il se plaint d'un gros volume, joint au +dossier, qui a long-temps couru la ville, et dans lequel il est +traité, dit-il, de _bélitre, maraut, fripon, fourbe, buscon, +saltimbanque, infâme, traître, fils de laquais, impie, sacrilége, +voleur, subornateur de témoins, faux monnoyeur, banqueroutier +frauduleux, faussaire, d'homme sans honneur, plein de turpitudes et +de comble d'horreurs_, etc.[4] Après cela le grief d'infidélité +littéraire n'est plus qu'une légèreté. + +[Note 3: _Dernier placet et très humbles remontrances à +monseigneur le chancelier._] + +[Note 4: Voy. _Dernier placet._] + +Ces aménités étoient alors d'usage entre savants, et, en rapprochant +même les Factums de Furetière des libelles publiés par Saumaise et +par Scaliger contre leurs antagonistes, ou ne peut s'empêcher de +trouver sa modération égale à la verve de son esprit. Les attaques +qu'il dirige contre ses adversaires sont, il est vrai, plus +mordantes, mais aussi moins scandaleuses, et à part le seul La +Fontaine, qu'il accuse de tirer profit des galanteries de sa femme, +il est rare qu'il les poursuive dans le secret de la vie privée. «Je +n'ay fait, dit-il, aucun reproche à mes parties qui regardât les +moeurs; je ne les accuse pas d'être faussaires, adultères, ny +malhonnêtes gens...[5]», quoique (ajoute-t-il) ce ne soit pas faute +de matière, ny de preuves. + +[Note 5: _Dernier placet._] + +Au surplus, l'incertitude et l'obscurité où sont tombées les +imputations des deux parties ne laisse pas de tourner à l'avantage +de notre auteur, car, s'il est impossible de prouver aujourd'hui que +Furetière ait réellement prostitué sa soeur et acquis par simonie +ses bénéfices, il n'est pas besoin de preuves pour reconnoître que +Lorau, Charpentier, Leclerc, Barbier d'Aucourt, Regnier Desmarais et +consorts, étoient les uns des ignorants, les autres de détestables +écrivains. + +Les témoignages contemporains, qui seuls pourroient nous éclairer +sur la véracité des ennemis de Furetière, ne confirment en rien +leurs imputations. + +Bussy, dans la lettre imprimée à la suite des _Factums_, et souvent +citée depuis, plaint Furetière d'avoir été poussé à de telles +extrémités et de n'avoir pu produire sa défense en justice; il ne +fait de réserves qu'en faveur de Benserade, son ami, et de La +Fontaine, que Furetière confond dans ses invectives avec leurs +collègues de la commission du Dictionnaire. + +Dans sa conduite à l'égard de La Fontaine est le secret de l'humeur +de Furetière et des haines qu'il souleva. + +La Fontaine, de même que Boileau et Racine, étoit pour Furetière un +ancien ami. Dans la préface de son Recueil de Fables, publié trois +ans après la première édition des Fables de La Fontaine, Furetière +avoit rendu justice à son talent de poète et de fabuliste. Plus tard +nous voyons La Fontaine tenter, de conserve avec Boileau et Racine, +une démarche amicale pour réconcilier Furetière avec ses collègues +de l'Académie, démarche que l'extrême irritation du lexicographe +rendit inutile. + +Malheureusement La Fontaine, et en cela il se sépare de Boileau et +de Racine, qui l'un et l'autre protégèrent jusqu'à la fin leur ami, +au moins par leur silence, finit, dans la suite de la querelle, par +épouser le parti de l'Académie. + +Dès lors cet homme, cet ancien ami, ce _poète inimitable, dont le +style naïf et marotique fait tant d'honneur aux fables des anciens +et ajoute de grandes beautés aux originaux_[6], n'est plus qu'un +misérable écrivain licencieux, auteur de contes infâmes, un _Crétin +mitigé_, tout plein d'ordures et d'impiétés, un fauteur de débauche +digne du bourreau; Furetière pousse l'animosité jusqu'à reproduire à +la suite de son libelle la sentence de police portant suppression de +ses contes, et l'accuse, comme je l'ai déjà dit, de spéculer sur sa +propre turpitude, en vivant de la prostitution de sa femme. + +[Note 6: Voy. Préface des _Fables de Furetière_.] + +Là est évidemment la clé du caractère de Furetière et l'explication +de ses infortunes. On devine à ce brusque revirement une de ces +natures impétueuses, irascibles, passant d'une extrémité à l'autre, +et incapables, au lendemain de l'insulte, d'apercevoir une seule des +qualités de l'homme dont elles ne voyoient pas la veille les +défauts. + +La Fontaine riposta par une assez médiocre épigramme; Benserade +écrivit à Bussy pour lui reprocher son trop d'indulgence à l'endroit +de ce _misérable Furetière_. + + +Dans l'impossibilité de vider la question de moralité entre +Furetière et ses accusateurs, que nous reste-t-il à juger, à nous +postérité? + +D'un côté un ouvrage considérable, un ouvrage gigantesque, et qu'en +raison de l'étendue et de la nouveauté du plan on peut appeler +original; un livre qui, rajeuni de siècle en siècle par les +révisions de grammairiens tels que Huet, Basnage et les Pères de +Trévoux, est encore resté aujourd'hui, pour l'homme de lettres, +l'autorité décisive et l'encyclopédie grammaticale la plus complète; +de l'autre une obscure Batrachomyomachie de tracasseries misérables, +de questions personnelles, sans profit pour le public et sans +intérêt pour l'histoire. Tels sont, en dernière analyse, les +véritables termes de la question; et c'est ainsi que nous aurions +voulu la voir présenter dans le discours préliminaire du secrétaire +perpétuel de l'Académie françoise. + +Et maintenant, comment l'auteur d'un travail aussi important, +comment cet homme assez érudit, et en même temps assez intelligent, +pour concevoir et conduire à fin, seul, une entreprise de cette +taille, le premier répertoire complet du langage françois; ce savant +qui à la qualité d'érudit intelligent et laborieux réunissoit à un +haut degré la verve originale du romancier, le goût dans la +critique, la vivacité d'esprit du pamphlétaire; comment cet homme +a-t-il pu descendre dans un aussi complet oubli? + +Ne seroit-ce pas qu'il y a une damnation particulière sur la vie du +satirique? que ces âmes inflammables, auxquelles la nature donne de +si vigoureuses colères contre le vice, de si éloquents ressentiments +de l'injustice, portent en elles le châtiment de leur propre +délicatesse, et sont destinées à expier dans leurs personnes les +vices qu'elles châtient? Que sait-on de la vie de Juvénal, si ce +n'est qu'il vécut pauvre et paya de dix ans d'exil le mépris qu'il +exprima pour les débordements honteux de Domitien? Machiavel, dont +le _Traité du Prince_ peut passer pour un pamphlet contre la +corruption des moeurs de son temps, et dont les comédies sont à coup +sûr des satires du genre le plus vif, après avoir subi deux fois +l'exil et la torture, meurt victime d'une méprise, pour s'être +trompé sur la dose du médicament destiné à le soulager. Au +commencement de ce siècle, le mordant pamphlétaire de la +Restauration, Courier, meurt obscurément d'un coup de fusil tiré par +une main invisible. + +Furetière eut une fin moins tragique, mais non moins douloureuse. +Miné pendant quatre ans par la fièvre et le désespoir que lui +causoient les tracasseries de ses adversaires, obligé, il le dit, de +se cacher pour défendre son repos et sa liberté menacés, exaspéré +jusqu'au point d'être tenté de brûler son livre, l'occupation et +l'espoir de toute sa vie, il s'éteignit à l'âge de soixante-huit +ans, moins usé sans doute par les années et la maladie que par la +fatigue et par l'angoisse. + +Un an auparavant, sur le bruit qui avoit couru de sa fin prochaine, +Boileau écrivoit à Racine ce peu de mots, où se trouve l'accent d'un +intérêt sincère (lettre du 19 mai 1687): «On vient de me dire que +Furetière est à l'extrémité, et que par l'avis de son confesseur il +a envoyé quérir tous les académiciens offensés dans son _factum_, et +qu'il leur a fait une amende honorable dans toutes les formes, mais +qu'il se porte mieux maintenant. J'aurai soin de m'éclaircir de la +chose, et je vous en manderai le détail[7].» Ménage, dont les +lumières eussent été si utiles à l'Académie, et à qui elle préféra +Bergeret, écrivoit dans ses _Anas_ (tome 1er, p. 97): «L'Académie +tout entière a été sacrifiée à la passion de quelques uns de son +corps. Je ne les nommerai pas, car il y en a qui sont de mes amis. +M. de Furetière étoit un sujet à ménager: n'avoit-il pas les rieurs +de son côté[8]? et, excepté quelques intéressés de l'Académie, tout +le reste lui donnoit les mains. Cependant, et l'Académie, et lui, +ont joué à la bascule, comme les enfants, sans pouvoir convenir d'un +équilibre qui leur auroit sauvé, à l'un et à l'autre, tant de +mauvaises démarches dont le public se divertit.» + +[Note 7: _Ménagiana_, t. 1er.] + +[Note 8: _Le Carpenteriana_ corrobore sur ce point le témoignage +de Ménage: «Je ne crois pas faire grand tort au corps entier de +l'Académie en m'attribuant l'épître et la préface de son +Dictionnaire, puisque j'en suis l'auteur. Il seroit à souhaiter que +chaque académicien eût autant travaillé que moi à cet ouvrage, +_Furetière n'auroit pas le public de son côté_.» (_Carp._, p. 371.)] + +Ces deux témoignages, rapprochés de la dernière phrase de la lettre +de Bussy[9], et de l'approbation de Bossuet[10], sont la meilleure +caution de Furetière et sa véritable oraison funèbre. + +[Note 9: «Je diray quand j'en seray persuadé que ce sont deux +hommes de mérite (La Fontaine et Benserade) qui ont fait une +injustice à un homme d'honneur et d'esprit. Voilà comme je parle +toujours, amy de la vérité préférablement à tout le monde, et vous +me devez croire aussy quand je vous asseure que je suis sincèrement +votre très humble et très obéissant serviteur. Bussy-Rabutin.»] + +[Note 10: «Bossuet blâma les meneurs de cette affaire... Il +daigna informer Furetière que, si la chose dépendoit de lui seul, +que s'il étoit chancelier, il lui accorderoit cent priviléges pour +un, et il le combla d'éloges sur la beauté de son travail. +Cependant, plus tard, quand l'honneur et l'existence même de la +compagnie eurent été engagés par l'imprudente vivacité de Furetière, +il engagea le chancelier à employer son autorité pour le réduire au +silence.» (Francis Wey, _Revue contemporaine_.)] + +Lui mort, ses ennemis s'empressèrent de profiter de l'avantage +vulgaire acquis au dernier qui parle. Dans le mois même où il mourut +(mai 1688), Tallemant l'aîné adressa, sous forme de lettre, au +_Mercure_, une relation où, avec le ton d'une feinte impartialité, +il reproduit contre Furetière les charges dont il s'étoit défendu +dans ses factums[11]. La lettre de Douja, le libelle de Charpentier, +circulèrent de nouveau. Puis, afin qu'il n'y eût plus à y revenir, +et de peur apparemment que l'écrivain ne survécût à l'homme +déshonoré, la conspiration du silence s'organisa peu à peu autour de +sa mémoire. La Chapelle, qui lui succéda à l'Académie, esquiva par +une allusion voilée le panégyrique de son prédécesseur.[12] L'abbé +d'Olivet, dans le complément qu'il a donné à la galerie des +portraits académiques de Pélisson, étend sur le cadre destiné à +Furetière le crêpe noir des Doges décapités. Titon du Tillet, qui, +dans son _Parnasse françois_, a consacré de si pompeuses notices à +tant d'écrivains médiocres, se borne à quelques lignes et se met à +l'abri derrière les _on dit_, sans oser remonter aux sources. + +[Note 11: Louis XIV refusa de consentir à ce que Furetière fût +remplacé de son vivant. Tallemant l'aîné, dans son article du +Mercure, cherche à expliquer ce refus par un malentendu.] + +[Note 12: On essaya même de se dispenser envers lui des +formalités usitées depuis la création de l'Académie pour les +funérailles de ses membres. Il fallut l'autorité de la parole de +Boileau pour rappeler les ennemis de Furetière à la décence et à la +charité. Voici comment le fait est rapporté dans le _Bolæana_ +(p.68): + +«A la mort de Furetière, il fut délibéré dans l'Académie si l'on +feroit un service au défunt, selon l'usage pratiqué dès son +établissement. M. Despréaux y alla exprès avec M. Racine le jour que +la chose devoit être décidée; mais, voyant que le gros de l'Académie +prenoit parti pour la négative, lui seul osa parler ainsi à cette +compagnie: + +«Messieurs, il y a trois choses à considérer ici: Dieu, le public et +l'Académie. A l'égard de Dieu, il vous saura sans doute très bon gré +de lui sacrifier votre ressentiment et de lui offrir des prières +pour un mort qui en auroit besoin plus qu'un autre, quand il ne +seroit coupable que de l'animosité qu'il a montrée contre vous. +Devant le public, il vous sera très glorieux de ne pas poursuivre +votre ennemi par delà le tombeau. Et pour ce qui regarde l'Académie, +sa modération sera très estimable quand elle répondra à des injures +par des prières, et qu'elle n'enviera pas à un chrétien les +ressources qu'offre l'église pour apaiser la colère divine. D'autant +mieux qu'outre l'obligation indispensable de prier Dieu pour vos +ennemis, vous vous êtes fait une loi particulière de prier pour vos +confrères.»] + +Nous avons vu déjà comment, jusqu'à nos jours, l'Académie a persisté +à ne voir dans l'auteur du _Dictionnaire universel_ qu'un misérable +voleur: tant est vivace et profonde la haine des corps constitués! +L'Académie n'a jamais pardonné à Furetière d'avoir prouvé que, pour +exécuter un monument de critique et de vaste érudition, un seul +cerveau bien organisé valoit mieux qu'une réunion d'esprits inégaux +de savoir et d'aptitude.[13] + +[Note 13: Regnier-Desmarets, qui tint la plume pour l'Académie +pendant tout le temps de la querelle, prétend, au contraire, que +_les décisions d'un particulier sur la langue ne peuvent jamais être +si sûres ni d'une si grande autorité que celles d'une compagnie +instituée pour la perfectionner_.] + + +Ces considérations étoient nécessaires pour expliquer comment +l'oubli injuste où Furetière est tombé peut n'être pas un argument +contre sa valeur comme écrivain, et même comme romancier. + +Je me suis souvent étonné, en constatant le chiffre d'éditions +atteint par le _Roman comique_ de Scarron, de n'en trouver que trois +du _Roman bourgeois_. Non pas qu'il soit jamais entré dans ma pensée +d'établir un parallèle entre les deux livres. Le roman de Scarron, +chef-d'oeuvre de verve imaginative, d'invention et de fantaisie, +appartient excellemment à l'ordre des récits d'intrigues et +d'aventures; c'est un roman _romanesque_, admirable assurément. Le +roman de Furetière, peinture aussi exacte que vive des habitudes et +des travers de toute une classe de la société, est un tableau; c'est +le premier roman d'observation qu'ait produit la littérature +françoise. + +Les deux auteurs se rencontrent néanmoins dans une intention commune +de réaction contre le romanesque guindé et emphatique des Scudéry, +des Gomberville et des La Calprenède. Tout le monde connoît, sans +que j'aie besoin de la rapporter, la phrase en forme de charade par +laquelle débute le _Roman comique_. + +«--Je chante, dit l'auteur du _Roman bourgeois_, les amours et les +advantures de plusieurs bourgeois de Paris, de l'un et de l'autre +sexe.--Et, ce qui est de plus merveilleux, c'est que je les chante, +et si je ne sçay pas la musique.» L'identité des deux intentions est +frappante. Là, au surplus, s'arrête la similitude; on ne la +ressaisit plus à travers le livre de Furetière que dans certaines +boutades à intention comique ou burlesque, comme par exemple la +scène ou Nicodème, voulant se jeter aux genoux de sa maîtresse, met +en pièces le ménage de Mme Vollichon; ou celle encore des laquais +vengeant leur maître, éclaboussé, par des coups de fouet et de +pierres lancés au dos des maquignons. + +Peindre, telle est l'intention fondamentale du roman de Furetière, +et peindre en caricature. + +Pour bien entrer dans le sens intime de sa satire, il est nécessaire +de considérer l'époque de révolution sociale où il écrivoit. + +La pacification du royaume, fatale aux princes, qu'elle avoit fait +descendre des rôles de chefs de parti et de souverains aux charges +d'intendants de provinces et de commandants militaires, avoit aidé +à la marche ascendante de la bourgeoisie. Débarrassée de la +domination des partisans, elle s'avançoit par toutes les avenues, +par la magistrature, par les finances, les affaires, les lettres, +etc., et se poussoit à la cour, favorisée par le despotisme +ombrageux de Louis XIV, que tenoient en alarme les souvenirs de la +Fronde et de la faction des Importants. On sait quelle indignation +éprouvoit Saint-Simon à voir tomber aux mains des Pontchartrain, des +Le Tellier, des La Vrillière, les ministères et les charges d'état, +jusque là dévolus aux ducs. Dans ce conflit de deux classes, l'une +envahissante, l'autre mise en état de défense par la menace d'une +décadende prochaine; de la bourgeoisie, ou, si l'on veut, de la +ville et de la cour, les préférences des gens de lettres étoient +pour la noblesse, à laquelle les rattachoient d'abord leur intérêt, +leurs pensions, les fonctions de secrétaires, de précepteurs et de +bibliothécaires, enfin l'attrait, si puissant pour des esprits +délicats, de la bonne compagnie, seule capable de les comprendre et +de flatter leur vanité. Qu'étoit, en effet, le bourgeois pour les +gens de lettres d'alors? Le créancier, le procureur qui poursuit en +son nom, le voisin incommode, parfois le confrère envieux, souvent +même le parent importun; mais surtout c'étoit l'homme illettré, le +rustre, le rustique, méprisant les travaux de l'esprit, dont il +n'est apte à saisir ni la valeur, ni le charme; l'homme qui n'achète +pas les livres, et borne le catalogue de ses lectures aux ouvrages +surannés: + + Les _Quatrains_ de Pibrac et les doctes _Tablettes_ + Du conseiller Mathieu. + +Parmi toutes les caricatures qui se meuvent dans le roman de +Furetière, procureurs, pédants, avocats, plaideurs, joueurs, etc., +un seul homme a vraiment le beau rôle, l'homme de cour, le marquis, +un Clitandre de Molière. + +Cette rencontre avec le poète comique n'est pas fortuite. Il est +aisé de voir qu'elle n'est que l'effet d'une communauté d'idées +facile à constater. Quels sont les personnages le plus ordinairement +drapés dans le théâtre de Molière?--Le faux noble, le bourgeois +enrichi (Jourdain), le manant ambitieux (Georges Dandin), le +hobereau de province qui ne va point à Versailles (Pourceaugnac, la +marquise d'Escarbagnas). Trissotin n'est pas plus ridicule comme +cuistre qu'ennemi des courtisans; c'est un bourgeois goguenard; lui +et son acolyte Vadius sont des pédants en us, c'est-à-dire des +auteurs écrivant pour leurs pareils, et point pour la cour. Si +Gorgibus et le bonhomme Chrysale se produisent parfois avec avantage +comme personnifications du bon sens, on ne peut nier, tant la +bourgeoisie est ravalée en leurs personnes, que de pareils modèles +ne soient une ironie de plus. + +L'identité d'inspiration se retrouve jusque dans le choix des +personnages de la charmante nouvelle allégorique que Furetière a, +suivant le goût du temps, intercalée dans la seconde partie de son +roman. L'Amour, descendu sur la terre pour fuir une correction +maternelle, s'attache successivement à différents types, destinés, +dans la pensée de l'auteur, à attester la dépravation des sentiments +et l'avilissement des coeurs de son siècle: une pédante, +Polymathie-Armande; une prude, Archelaïde-Arsinoë; une coquette, +Polyphile-Célimène; Landore, une sotte; Polione, une courtisane, +etc., etc. Quant à l'allusion reconnue aux amours de Fouquet, ce +n'est rien qu'un épisode pour ainsi dire hors d'oeuvre que Furetière +a joint à son récit afin d'amorcer la curiosité par le scandale. +C'est ce sentiment de haine pour le bourgeois, pour le pédant, qui +apparente Furetière aux écrivains les plus marquants de cette +période de 1650 à 1680, qu'on est convenu d'appeler le siècle de +Louis XIV. Cette conformité de tendance, dont on a eu soin de +relever dans les notes toutes les preuves, justifie la liaison de +Furetière avec Boileau et Racine, liaison attestée d'ailleurs par +leur correspondance, par les mémoires de Racine le fils et par les +anecdotes de Ménage; elle assigne une date au livre et lui donne +l'importance d'un document historique. On voit alors la littérature +sous toutes ses formes attaquer la bourgeoisie, devenue puissance, +et continuer ainsi le rôle d'opposition que la poésie populaire +avoit rempli pendant tout le moyen âge contre la puissance dominante +à cette époque, la puissance sacerdotale. + +Jamais la bourgeoisie, ses moeurs et ses habitudes, n'avoient été +jusque alors l'objet d'une analyse aussi studieuse, aussi détaillée, +que celle que leur consacre Furetière dans son roman. La maison du +procureur, son intérieur, son mobilier, son jargon, ses plaisirs, le +caquet de sa femme, et jusqu'au menu de ses repas et de ses festins, +y sont pour la première fois décrits avec la fidélité et la minutie +d'un procès-verbal; les personnages s'y montrent non pas tels qu'il +a plu au romancier de les faire, mais tels qu'ils ont dû être +rigoureusement par rapport à leur époque et à leur fonction, et l'on +sent parfaitement, à la façon dont ils se conduisent, que l'auteur +se préoccupe bien moins de leur faire jouer un rôle que d'accuser +scrupuleusement jusqu'aux moindres circonstances de leurs habitudes +et jusqu'aux moindres détails de leur physionomie. + +Cette fidélité rigoureuse de peinture a accrédité le préjugé que +tout le mérite du roman de Furetière consistoit dans une suite de +caricatures et d'allusions personnelles intéressantes pour les seuls +contemporains. Certains critiques l'ont représenté comme une longue +allégorie dont la clef seroit perdue pour nous. Nous pouvons +affirmer que ces critiques ne l'avoient pas lu. Non, quand même nous +ne saurions pas que Vollichon est le procureur Rollet, que +Charroselles est Charles Sorel, et la plaideuse Collantine Mme de +Cressé, le roman de Furetière n'en seroit pas pour cela dépourvu de +charme et d'intérêt; il y resteroit, indépendamment du mérite +aléatoire de sa caricature, l'observation des moeurs intimes d'une +époque importante et curieuse comme toute époque de transition; il +resteroit la lutte du vieil esprit frondeur, égoïste et sournois des +corporations, avec les moeurs d'une société plus polie et plus +cordiale; il resteroit la fusion de l'élément bourgeois et de la +noblesse, s'effectuant par l'ambition de l'une et par la corruption +de l'autre; il resteroit enfin de précieux enseignements pour +l'histoire judiciaire et pour l'histoire littéraire, au moment où, +en raison de révolutions inattendues, le métier d'hommes de lettres, +le métier d'avocat, alloient monter au premier rang des fonctions +sociales. + +Furetière, d'ailleurs, ne s'est pas toujours borné, ainsi qu'on a +voulu le faire croire, à critiquer les vices et les ridicules +particuliers à son temps: le _Tarif des partis sortables en mariage, +l'Inventaire de Mytophilacte_ et la _Somme dédicatoire_, où se +trouve formulée l'idée de l'association des gens de lettres telle +que nous l'avons aujourd'hui, sont de la satire générale et +éternelle. + +Ainsi que plusieurs autres romans de la même époque, entre autres le +_Roman comique_, le _Roman bourgeois_ ne finit point, ou, du moins, +il n'est pas complet. Les trois épisodes dont il se compose se +relient, il est vrai, entre eux, par l'intervention des mêmes +personnages, à peu près comme se relient les différents épisodes de +la _Comédie humaine_. Néanmoins, bien qu'à la fin de chaque partie +l'auteur ait soin de nous en montrer les acteurs pourvus, ceux-ci +par un mariage, ceux-là par la fuite, on sent, à la brusquerie avec +laquelle est terminé le dernier chapitre, que le plan n'est pas +exactement rempli et que le livre manque de conclusion. + +Peut-être Furetière avoit-il l'intention de compléter quelque jour +son oeuvre, et, après nous avoir montré la bourgeoisie plaideuse, la +bourgeoisie pédante, la bourgeoisie vivant d'aventures, de nous +faire voir la bourgeoisie marchande, usurière, etc. Les malheurs qui +l'ont assailli dans ses dernières années ne l'excusent que trop de +s'être manqué de parole à lui-même. + +Tel qu'il est, toutefois, le _Roman bourgeois_ ne laissera pas +d'être pour l'historien, pour le philologue et pour l'homme du +monde, une lecture pleine de profit et d'agrément. + +L'édition que nous en donnons, collationnée avec soin sur celle +imprimée du vivant de l'auteur (Paris, Barbin et Billaine, 1666), +n'offrira, nous l'espérons, grâce aux notes dont elle est +accompagnée, d'obscurité pour aucune classe de lecteurs. + +Nous nous féliciterons, quel qu'en soit le succès, d'avoir remis en +lumière un des livres les plus curieux, et les plus estimables, +comme aussi des plus injustement oubliés, de la littérature +françoise. + +Charles ASSELINEAU. + + + + +UN MOT SUR L'ORTHOGRAPHE DE CETTE ÉDITION. + + +Les philologues qui publient d'anciens ouvrages suivent +ordinairement, quant à l'orthographe, l'un des deux systèmes que +voici: ou ils adoptent invariablement l'orthographe de Voltaire, et +font rimer _les lois_ avec _les Français_, ou ils reproduisent +scrupuleusement l'orthographe de l'original, avec toutes ses +irrégularités, avec ces bizarreries qui rendent souvent la lecture +pénible et rebutante. Ils commenceraient ainsi le _Roman bourgeois_: +_Ie_ chante les amours et les _aduantures_ de plusieurs bourgeois de +Paris de l'un et l'autre sexe. Nous n'avons pu nous résoudre à +suivre, pour les publications d'anciens livres que nous offrons au +public, ni l'un ni l'autre de ces systèmes. Nous imprimons les +_François_, comme on imprimait autrefois; mais nous imprimons _je_ +et _un_, comme on a toujours prononcé. A part cette substitution du +_j_ à l'_i_, du _v_ à l'_u_: et _vice versa_, nous reproduisons +exactement l'orthographe des ouvrages antérieurs au XVIIe siècle, +parceque ces ouvrages, pleines de tournures et d'expressions +vieillies, perdraient beaucoup de leur charme à être habillés à la +moderne. Quant aux ouvrages du XVIIe siècle, qui ne contiennent +guère que des mots encore familiers à tout le monde, nous imprimons +à peu près selon les règles de l'Académie. Il est d'ailleurs à +remarquer que l'orthographe, ordinairement assez régulière et +parfois très savante au XVIe siècle, était devenue, au XVIIe, +extrêmement arbitraire, incohérente, irrégulière, si bien que le +même mot s'imprimait, dans la même page, de trois ou quatre manières +différentes. + +Pour le _Roman bourgeois_, écrit dans la seconde moitié du XVIIe +siècle, nous comptions suivre une orthographe régulière. Les deux +jeunes érudits qui ont bien voulu se charger de la direction +littéraire nous ont fait observer que Furetière, comme lexicographe +éminent, méritait une exception, et devait être reproduit +littéralement. L'observation était juste, et nous avons cédé. +C'était d'ailleurs un moyen de poser nettement la question devant le +public. En attendant sa décision, nous suivrons, pour nos autres +publications, notre méthode ordinaire. + +P. Jannet. + + + + +ADVERTISSEMENT DU LIBRAIRE AU LECTEUR. + + +_Amy lecteur, quoyque tu n'acheptes et ne lises ce livre que pour +ton plaisir, si neantmoins tu n'y trouvois autre chose, tu devrois +avoir regret à ton temps et à ton argent. Aussi je te puis asseurer +qu'il n'a pas esté fait seulement pour divertir, mais que son +premier dessein a esté d'instruire. Comme il y a des médecins qui +purgent avec des potions agréables, il y a aussi des livres plaisans +qui donnent des advertissemens fort utiles. On sçait combien la +morale dogmatique est infructueuse; on a beau prescher les bonnes +maximes, on les suit encore avec plus de peine qu'on ne les écoute. +Mais quand nous voyons le vice tourné en ridicule, nous nous en +corrigeons, de peur d'estre les objets de la risée publique. Ce +qu'on pourroit trouver à redire au present que je te fais, c'est +qu'il n'y est parlé que de bagatelles, et qu'il n'instruit que de +choses peu importantes. Mais il faut considerer qu'il n'y a que trop +de predicateurs qui exhortent aux grandes vertus et qui crient +contre les grands vices, et il y en a tres-peu qui reprennent les +défauts ordinaires, qui sont d'autant plus dangereux qu'ils sont +plus frequens: car on y tombe par habitude, et personne presque ne +s'en donne de garde. Ne voit-on pas tous les jours une infinité +d'esprits bourus, d'importuns, d'avares, de chicaneurs, de +fanfarons, de coquets et de coquettes? Cependant y a-il quelqu'un +qui les oze advertir de leurs defauts et de leurs sottises, si ce +n'est la comédie ou la satyre? Celles-cy, laissant aux docteurs et +aux magistrats le soin de combattre les crimes, s'arrestent à +corriger les indecences et les ridiculitez, s'il est permis d'user +de ce mot. Elles ne sont pas moins necessaires, et sont souvent plus +utiles que tous les discours sérieux. Et, comme il y a plusieurs +personnes qui se passent de professeurs de philosophie, qui n'ont pu +se passer de maistres d'escoles, de mesme on a plus de besoin de +censeurs des petites fautes, où tout le monde est sujet, que des +grandes, où ne tombent que les scelerats. Le plaisir que nous +prenons à railler les autres est ce qui fait avaller doucement cette +medecine qui nous est si salutaire. Il faut pour cela que la nature +des histoires et les caracteres des personnes soient tellement +appliqués à nos moeurs, que nous croyions y reconnoistre les gens +que nous voyons tous les jours. Et comme un excellent portrait nous +demande de l'admiration, quoy que nous n'en ayons point pour la +personne dépeinte, de même on peut dire que des histoires fabuleuses +bien décrites et sous des noms empruntez, font plus d'impression sur +notre esprit que les vrais noms et les vrayes adventures ne +sçauroient faire. C'est ainsi que celui qui contrefait le bossu +devant un autre bossu luy fait bien mieux sentir son fardeau que la +veuë d'un autre homme qui auroit une pareille incommodité. C'est +ainsi que l'histoire fabuleuse de Lucrece, que tu verras dans ce +livre, a guery, à ce qu'on m'a asseuré, une fille fort considerable +de la ville de l'amour qu'elle avoit pour un marquis, dont la +conclusion, selon toutes les apparences, eust esté semblable. Voilà +comment, _Lecteur_, je te donne des drogues éprouvées. Toute la +grace que je te demande, c'est qu'après t'avoir bien adverty qu'il +n'y a rien que de fabuleux dans ce livre, tu n'ailles point +rechercher vainement quelle est la personne dont tu croiras +reconnoistre le portrait ou l'histoire, pour l'appliquer à monsieur +un tel ou à mademoiselle une telle, sous prétexte que tu y trouveras +un nom approchant ou quelque caractère semblable. Je sçais bien que +le premier soin que tu auras en lisant ce roman, ce sera d'en +chercher la clef; mais elle ne te servira de rien, car la serrure +est mêlée. Si tu crois voir le portrait de l'un, tu trouveras les +adventures de l'autre: il n'y a point de peintre qui, en faisant un +tableau avec le seul secours de son imagination, n'y fasse des +visages qui auront de l'air de quelqu'un que nous connaissons, quoy +qu'il n'ait eu dessein que de peindre des heros fabuleux. Ainsi, +quand tu appercevrois dans ces personnages dépeints quelques +caracteres de quelqu'un de ta connoissance, ne fay point un jugement +temeraire pour dire que ce soit luy; prends plustost garde que, +comme il y a icy les portraits de plusieurs sortes de sots, tu n'y +rencontres le tien: car il n'y a presque personne qui ait le +privilege d'en estre exempt, et qui n'y puisse remarquer quelque +trait de son visage, moralement parlant. Tu diras peut-estre que je +ne parle point en libraire, mais en autheur; aussi la verité +est-elle que tout ce que je t'ay dit a esté tiré d'une longue +preface que l'autheur mesme avoit mise au devant du livre. Mais le +mal-heur a voulu qu'ayant esté fait il y a long-temps par un homme +qui s'est diverty à le composer en sa plus grande jeunesse, il luy +est arrivé tous les accidens à quoy les premiers fueillets d'une +vieille coppie sont sujets. Et, comme maintenant ses occupations +sont plus sérieuses, cet ouvrage n'auroit jamais veu le jour si +l'infidelité de quelques-uns à qui il l'avoit confié ne l'avoit fait +tomber entre mes mains: C'est pourquoy je ne t'ay pû donner la +preface entière; j'en ay tiré ce que j'ay pû, aussi bien que de +plusieurs autres endroits du livre, que j'ay fait accommoder à ma +maniere. J'en ay fait oster ce que j'y ai trouvé de trop vieux, j'y +ay fait adjoûter quelque chose de nouveau pour le mettre à la mode. +Si tu y trouves du goust, je feray r'ajuster de mesme la suite, dont +je te feray un pareil present, si tu as agreable de le bien payer._ + + + + +LE ROMAN BOURGEOIS + +OUVRAGE COMIQUE + +LIVRE PREMIER + + +Je chante les amours et les advantures de plusieurs bourgeois de +Paris, de l'un et de l'autre sexe; et ce qui est de plus +merveilleux, c'est que je les chante, et si je ne sçay pas la +musique. Mais puisqu'un roman n'est rien qu'une poésie en prose, je +croirois mal débuter si je ne suivois l'exemple de mes maistres, et +si je faisois un autre exorde: car, depuis que feu Virgile a chanté +Ænée et ses armes, et que le Tasse, de poëtique memoire, a distingué +son ouvrage par chants, leurs successeurs, qui n'estoient pas +meilleurs musiciens que moy, ont tous repeté la mesme chanson, et +ont commencé d'entonner sur la mesme notte. Cependant je ne +pousseray pas bien loin mon imitation; car je ne feray point d'abord +une invocation des muses, comme font tous les poëtes au commencement +de leurs ouvrages, ce qu'ils tiennent si necessaire, qu'ils n'osent +entreprendre le moindre poëme sans leur faire une priere, qui n'est +gueres souvent exaucée. Je ne veux point faire aussi de fictions +poëtiques, ny écorcher l'anguille par la queue, c'est à dire +commencer mon histoire par la fin, comme font tous ces messieurs, +qui croyent avoir bien r'affiné pour trouver le merveilleux et le +surprenant quand ils font de cette sorte le recit de quelque +avanture. C'est ce qui leur fait faire le plus souvent un long +galimathias, qui dure jusqu'à ce que quelque charitable escuyer ou +confidente viennent éclaircir le lecteur des choses precedentes +qu'il faut qu'il sçache, ou qu'il suppose, pour l'intelligence de +l'histoire. + +Au lieu de vous tromper par ces vaines subtilitez, je vous +raconteray sincerement et avec fidelité plusieurs historiettes ou +galanteries arrivées entre des personnes qui ne seront ny heros ny +heroïnes, qui ne dresseront point d'armées, ny ne renverseront point +de royaumes, mais qui seront de ces bonnes gens de mediocre +condition, qui vont tout doucement leur grand chemin, dont les uns +seront beaux et les autres laids, les uns sages et les autres sots; +et ceux-cy ont bien la mine de composer le plus grand nombre. Cela +n'empeschera pas que quelques gens de la plus haute vollée ne s'y +puissent reconnoître, et ne profitent de l'exemple de plusieurs +ridicules dont ils pensent estre fort éloignez. Pour éviter encore +davantage le chemin battu des autres, je veux que la scène de mon +roman soit mobile, c'est à dire tantost en un quartier et tantost en +un autre de la ville; et je commenceray par celuy qui est le plus +bourgeois, qu'on appelle communément la place Maubert. + +Un autre autheur moins sincère, et qui voudroit paroistre éloquent, +ne manqueroit jamais de faire icy une description magnifique de +cette place. Il commenceroit son éloge par l'origine de son nom; il +diroit qu'elle a esté annoblie par ce fameux docteur Albert le +Grand, qui y tenoit son écolle, et qu'elle fut appelée autrefois la +place de Me Albert, et, par succession de temps, la place +Maubert. Que si, par occasion, il écrivoit la vie et les ouvrages de +son illustre parrain, il ne seroit pas le premier qui auroit fait +une digression aussi peu à propos. Après cela il la bâtiroit +superbement selon la dépense qu'y voudroit faire son imagination. Le +dessein de la place Royalle ne le contenterait pas; il faudroit du +moins qu'elle fût aussi belle que celle où se faisoient les +carrousels, dans la galente et romanesque ville de Grenade. N'ayez +pas peur qu'il allast vous dire (comme il est vray) que c'est une +place triangulaire, entourée de maisons fort communes pour loger de +la bourgeoisie; il se pendroit plûtost qu'il ne la fist quarrée, +qu'il ne changeast toutes les boutiques en porches et galleries, +tous les aulvens en balcons, et toutes les chaines de pierre de +taille en beaux pilastres. Mais quand il viendroit à décrire +l'église des Carmes, ce seroit lors que l'architecture joüerait son +jeu, et auroit peut-estre beaucoup à souffrir. Il vous feroit voir +un temple aussi beau que celuy de Diane d'Ephese; il le feroit +soûtenir par cent colomnes corinthiennes; il rempliroit les niches +de statues faites de la main de Phidias ou de Praxitelle; il +raconterait les histoires figurées dans les bas reliefs; il feroit +l'autel de jaspe et de porphire; et, s'il luy en prenoit fantaisie, +tout l'édifice: car, dans le pays des romans, les pierres precieuses +ne coûtent pas plus que la brique et que le moilon. Encore il ne +manqueroit pas de barboüiller cette description de metopes, +trigliphes; volutes, stilobates, et autres termes inconnus qu'il +auroit trouvez dans les tables de Vitruve ou de Vignoles; pour faire +accroire à beaucoup de gens qu'il seroit fort expert en +architecture. C'est aussi ce qui rend les autheurs si friands de +telles descriptions, qu'ils ne laissent passer aucune occasion d'en +faire; et ils les tirent tellement par les cheveux, que, mesme pour +loger un corsaire qui est vagabond et qui porte tout son bien avec +soy, ils luy bâtissent un palais plus beau que le Louvre, ny que le +Serrail. + +Grace à ma naïveté, je suis déchargé de toutes ces peines, et quoy +que toutes ces belles choses se fassent pour la decoration du +theatre à fort peu de frais, j'aime mieux faire jouer cette piece +sans pompe et sans appareil, comme ces comedies qui se jouent chez +le bourgeois avec un simple paravent. De sorte que je ne veux pas +mesme vous dire comme est faite cette église, quoy qu'assez celebre: +car ceux qui ne l'ont point veue la peuvent aller voir, si bon leur +semble, ou la bâtir dans leur imagination comme il leur plaira. Je +diray seulement que c'est le centre de toute la galanterie +bourgeoise du quartier, et qu'elle est tres-frequentée, à cause que +la licence de causer y est assez grande. C'est là que, sur le midy, +arrive une caravane de demoiselles à fleur de corde[14], dont les +meres, il y a dix ans, portoient le chapperon, qui estoit la vraye +marque et le caractere de bourgeoisie, mais qu'elles ont tellement +rogné petit à petit, qu'il s'est evanoüy tout à fait. Il n'est pas +besoin de dire qu'il y venoit aussi des muguets et des galans, car +la consequence en est assez naturelle: chacune avoit sa suite plus +ou moins nombreuse, selon que sa beauté ou son bonheur les y +attiroit. + +[Note 14: Terme de jeu de paume: «On dit qu'une balle a passé à +fleur de corde, ou qu'elle a frisé la corde, pour dire que peu s'en +est fallu qu'elle n'ait été dehors.» (_Dictionn. de Furetière_.)] + +Cette assemblée fut bien plus grande que de coustume un jour d'une +grande feste qu'on y solemnisoit. Outre qu'on s'y empressoit par +devotion, les amoureux de la symphonie y estoient aussi attirez par +un concert de vingt-quatre violons de la grande bande; d'autres y +couroient pour entendre un predicateur poly[15]. C'estoit un jeune +abbé sans abbaye, c'est à dire un tonsuré de bonne famille, où l'un +des enfans est tousjours abbé de son nom. Il avoit un surpelis ou +rochet bordé de dentele, bien plicé et bien empesé; il avoit la +barbe bien retroussée, ses cheveux estoient fort frisez, afin qu'ils +parussent plus courts, et il affectoit de parler un peu gras, pour +avoir le langage plus mignard. Il vouloit qu'on jugeast de +l'excellence de son sermon par les chaises, qui y estoient louées +deux sous marqués. Aussi avoit-il fait tout son possible pour +mandier des auditeurs, et particulièrement des gens à carosse. Il +avoit envoyé chez tous ses amis les prier d'y assister, ayant fait +pour cela des billets semblables à ceux d'un enterrement, hormis +qu'ils n'estoient pas imprimez. + +[Note 15: C'est certainement de l'abbé Cotin ou de l'abbé +Cassaigne qu'il est question. On sait, en effet, que Furetière +partageoit la belle haine de Boileau contre ces prédicateurs à la +mode; il paroît même, par une note de Brossette sur le vers 60 de la +3e satire, que c'est lui qui les avoit recommandés au satirique: +«Ce fut l'abbé Furetière qui indiqua à notre auteur les deux mauvais +prédicateurs qui sont ici nommés, l'abbé Cassaigne et l'abbé Cotin, +tous deux de l'Académie françoise.»] + +Une belle fille qui devoit y quêter ce jour-là[16] y avoit encore +attiré force monde, et tous les polis qui vouloient avoir quelque +part en ses bonnes grâces y estoient accourus exprès pour luy donner +quelque grosse pièce dans sa tasse: car c'estoit une pierre de +touche pour connoistre la beauté d'une fille ou l'amour d'un homme +que cette queste. Celuy qui donnoit la plus grosse piéce estoit +estimé le plus amoureux, et la demoiselle qui avoit fait la plus +grosse somme estoit estimée la plus belle. De sorte que, comme +autrefois, pour soutenir la beauté d'une maîtresse, la preuve +cavallière estoit de se présenter la lance à la main en un tournoy +contre tous venans, de même la preuve bourgeoise estoit en ces +derniers temps de faire presenter sa maîtresse la tasse à la main en +une queste, contre tous les galans. + +[Note 16: La quête aux grands jours, dans une belle église, en +brillante toilette, étoit une mode bourgeoise que Furetière ne +devoit pas oublier. Il ne fait qu'en indiquer le ridicule, d'autres +en ont relevé l'inconvenance; ainsi le P. Sanlecque, en deux vers +célèbres de sa satire contre une _mère coquette, etc._, et l'auteur +anonyme d'une satire contre _l'Indécence des questeuses_, que nous +trouvons dans un petit volume assez rare, _Poésies chrestiennes_, +etc., par le sieur D... Paris, 1710, in-8.] + +Certainement la questeuse estoit belle, et si elle eust esté née +hors la bourgeoisie, je veux dire si elle eust esté élevée parmi le +beau monde, elle pouvoit donner beaucoup d'amour à un honneste +homme. N'attendez pas pourtant que je vous la décrive icy, comme on +a coustume de faire en ces occasions; car, quand je vous aurois dit +qu'elle estoit de la riche taille, qu'elle avoit les yeux bleus et +bien fendus, les cheveux blonds et bien frisez, et plusieurs autres +particularitez de sa personne, vous ne la reconnoistriez pas pour +cela, et ce ne seroit pas à dire qu'elle fût entierement belle; car +elle pourroit avoir des taches de rousseurs, ou des marques de +petite vérole. Témoin plusieurs héros et héroïnes, qui sont beaux et +blancs en papier et sous le masque de roman, qui sont bien laids et +bien basanez en chair et en os et à découvert. J'aurois bien plutost +fait de vous la faire peindre au devant du livre, si le libraire en +vouloit faire la dépense. Cela seroit bien aussi nécessaire que tant +de figures, tant de combats, de temples et de navires, qui ne +servent de rien qu'à faire acheter plus cher les livres[17]. Ce +n'est pas que je veuille blasmer les images, car on diroit que je +voudrois reprendre les plus beaux endroits de nos ouvrages modernes. + +[Note 17: Cela est un trait contre La Serre, qui avoit la manie +des _illustrations_ pour ses livres: «Il tenoit pour maxime, dit +Tallement (édit, in-8., t. 5, p. 24), qu'il ne falloit qu'un beau +titre et une belle taille douce; aussi madame Margonne +l'appeloit-elle _le tailleur des muses_, parcequ'il les habilloit +assez bien.»] + +Je reviens à ma belle questeuse, et pour l'amour d'elle je veux +passer sous silence (du moins jusqu'à une autre fois) toutes les +autres avantures qui arriverent cette journée-là dans cette grande +assemblée de gens enroollez sous les étendars de la galanterie. +Cette fille estoit pour lors dans son lustre, s'estant parée de tout +son possible, et ayant esté coiffée par une demoiselle suivante du +voisinage, qui avoit appris immediatement de la Prime. Elle ne +s'estoit pas contentée d'emprunter des diamants, elle avoit aussi un +laquais d'emprunt qui lui portoit la queue, afin de paroistre +davantage. Or, quoy que cela ne fût pas de sa condition, neantmoins +elle fut bien aise de ménager cette occasion de contenter sa vanité; +car on ne doit point trouver à redire à tout ce qui se fait pour le +service et l'avantage de l'Eglise. Quant à son meneur, c'estoit le +maistre clerc du logis, qu'elle avoit pris par nécessité autant que +par ostentation; car le moyen sans cela de traverser l'Eglise sur +des chaises, sur lesquelles on entendoit le sermon, à moins que +d'avoir une asseurance de danceur de corde? Avec ces avantages, elle +fit fort bien le profit de la sacristie; mais avant que je la +quitte, je suis encore obligé de vous dire qu'elle estoit fort +jeune, car cela est necessaire à l'Histoire, comme aussi que son +esprit avoit alors beaucoup d'innocence, d'ingenuité ou de sottise. +Je n'ose dire asseurément laquelle elle avoit de ces trois belles +qualitez; vous en jugerez vous-mesme par la suite. + +A cette solemnité se trouva un homme amphibie, qui estoit le matin +advocat et le soir courtisan; il portoit le matin la robe au Palais +pour plaider ou pour écouter, et le soir il portoit les grands +canons, et les galands d'or, pour aller cajoler les dames. C'estoit +un de ces jeunes bourgeois qui, malgré leur naissance et leur +éducation, veulent passer pour des gens du bel air, et qui croyent, +quand ils sont vestus à la mode et qu'ils méprisent ou raillent leur +parenté, qu'ils ont acquis un grand degré d'élevation au dessus de +leurs semblables. Cettuy-cy n'estoit pas reconnoissable quand il +avoit changé d'habit. Ses cheveux, assez courts, qu'on luy voyoit le +matin au Palais, estoient couverts le soir d'une belle perruque +blonde, tres-frequemment visitée par un peigne qu'il avoit plus +souvent à la main que dans sa poche. Son chapeau avoit pour elle un +si grand respect, qu'il n'osoit presque jamais luy toucher. Son +collet de manteau estoit bien poudré, sa garniture fort enflée, son +linge orné de dentelle; et ce qui le paroit le plus estoit que, par +bon-heur, il avoit un porreau au bas de la joue, qui luy donnoit un +honneste prétexte d'y mettre une mouche. Enfin il estoit ajusté de +manière qu'un provincial n'auroit jamais manqué de le prendre pour +modelle pour se bien mettre. Mais j'ay eu tort de dire qu'il +n'estoit pas reconnoissable: sa mine, son geste, sa contenance et +son entretien le faisoient assez connoistre, car il est bien plus +difficile d'en changer que de vestement, et toutes ses grimaces et +affectations faisoient voir qu'il n'imitoit les gens de la cour +qu'en ce qu'ils avoient de deffectueux et de ridicule. C'est ce +qu'on peut dire, en passant, qui arrive à tous les imitateurs, en +quelque genre que ce soit. + +Cet homme donc n'eut pas si-tost jetté les yeux sur Javotte (tel +estoit le nom de la demoiselle charitable qui questoit) qu'il en +devint fort passionné, chose pour lui fort peu extraordinaire, car +c'estoit, à vray dire, un amoureux universel. Neantmoins, pour cette +fois, l'Amour banda son arc plus fort, ou le tira de plus près, de +sorte que la flèche enfonça plus avant dans son coeur qu'elle +n'avoit accoustumé. Je ne vous sçaurois dire précisément quelle fut +l'émotion que son coeur sentit à l'approche de cette belle (car +personne pour lors ne luy tasta le poux), mais je sçay bien que ce +fut ce jour-là précisément qu'il fit un voeu solemnel de luy rendre +service. Bien-tost après, une heureuse occasion s'en présenta tout à +propos. Elle vint quester à un jeune homme qui estoit auprès de luy. +C'estoit un autre petit clerc du logis, très malicieux, qui estoit +en colère contre elle parce qu'elle avoit retiré les clefs de la +cave des mains d'une servante qui luy donnoit du vin. Comme il vid +qu'elle faisoit vanité de faire voir que sa tasse estoit pleine d'or +et de grosses pieces blanches, il tira de sa poche une poignée de +deniers; il en arrosa sa tasse pour luy faire dépit, et couvrit +toutes les pieces qu'elle estalloit en parade. La questeuse en +rougit de honte, et du doigt écarta le plus qu'elle pût cette menue +monnoye, qui, malgré toute son adresse, ne parût encore que trop. Ce +fut alors que Nicodème (ainsi s'appeloit le nouveau blessé), lui +presentant une pistolle, feignit de luy en demander la monnoye; mais +il ne fit que retirer de la tasse les deniers, et il luy donna le +reste en pur don. + +Cette nouvelle sorte de galenterie fut remarquée par Javotte, qui en +son ame en eust de la joye, et qui crût en effet luy en avoir de +l'obligation. Ce qui fit qu'au sortir de l'église, elle souffrit +qu'il l'abordast avec un compliment qu'il avoit medité pendant tout +le temps qu'il l'avoit attendue. Cette occasion luy fut fort +favorable, car Javotte ne sortoit jamais sans sa mere, qui la +faisoit vivre avec une si grande retenue qu'elle ne la laissoit +jamais parler à aucun homme, ny en public, ny à la maison. Sans cela +cet abord n'eut pas esté fort difficile pour luy, car, comme Javotte +estoit fille d'un procureur et Nicodeme estoit advocat, ils estoient +de ces conditions qui ont ensemble une grande affinité et sympathie, +de sorte qu'elles souffrent une aussi prompte connoissance que celle +d'une suivante avec un valet de chambre. + +Dès que l'office fut dit et qu'il la pût joindre, il luy dit, comme +une tres-fine galanterie: Mademoiselle, à ce que je puis juger, vous +n'avez pu manquer de faire une heureuse queste, avec tant de mérite +et tant de beauté. Hélas, Monsieur (repartit Javotte avec une grande +ingenuité), vous m'excuserez; je viens de la compter avec le pere +sacristain: je n'ay fait que soixante et quatre livres cinq sous; +mademoiselle Henriette fit bien dernièrement quatre-vingts dix +livres; il est vray qu'elle questa tout le long des prieres de +quarante heures, et que c'estoit en un lieu où il y avoit un Paradis +le plus beau qui se puisse jamais voir. Quand je parle du bon-heur +de vostre queste (dit Nicodeme), je ne parle pas seulement des +charitez que vous avez recueillies pour les pauvres ou pour +l'église; j'entens aussi parler du profit que vous avés fait pour +vous. Ha! Monsieur (reprit Javotte), je vous asseure que je n'y en +ay point fait; il n'y avoit pas un denier davantage que ce que je +vous ay dit; et puis croyez-vous que je voulusse ferrer la mule en +cette occasion? Ce seroit un gros peché d'y penser. Je n'entends pas +(dit Nicodeme) parler ny d'or ny d'argent, mais je veux dire +seulement qu'il n'y a personne qui, en vous donnant l'aumosne, ne +vous ait en mesme temps donné son coeur. Je ne sçay (repartit +Javotte) ce que vous voulez dire de coeurs; je n'en ay trouvé pas un +seul dans ma tasse. J'entends (ajousta Nicodeme) qu'il n'y a +personne à qui vous vous soyez arrestée qui, ayant veu tant de +beauté, n'ait fait voeu de vous aimer et de vous servir, et qui ne +vous ait donné son coeur. En mon particulier, il m'a esté impossible +de vous refuser le mien. Javotte luy repartit naïvement: Et bien, +Monsieur, si vous me l'avez donné, je vous ay en mesme temps +répondu: Dieu vous le rende. Quoy! (reprit Nicodeme un peu en +colère) agissant si serieusement, faut-il se railler de moy? et +faut-il ainsi traitter le plus passionné de tous vos amoureux? A ce +mot, Javotte répondit en rougissant: Monsieur, prenez garde comme +vous parlez; je suis honneste fille: je n'ai point d'amoureux; maman +m'a bien deffendu d'en avoir. Je n'ay rien dit qui vous puisse +choquer (repartit Nicodeme), et la passion que j'ay pour vous est +toute honneste et toute pure, n'ayant pour but qu'une recherche +legitime. C'est donc, Monsieur (repliqua Javotte), que vous me +voulez épouser? Il faut pour cela vous adresser à mon papa et à +maman: car aussi bien je ne sçais pas ce qu'ils me veulent donner en +mariage. Nous n'en sommes pas encore à ces conditions (reprit +Nicodeme); il faut que je sois auparavant asseuré de vostre estime, +et que je sçache si vous agréerez que j'aye l'honneur de vous +servir. Monsieur (dit Javotte), je me sers bien moy-mesme, et je +sçais faire tout ce qu'il me faut. + +Cette réponse bourgeoise defferra fort ce galand, qui vouloit faire +l'amour en stile poly. Asseurément il alloit débiter la fleurette +avec profusion, s'il eust trouvé une personne qui luy eust voulu +tenir teste. Il fut bien surpris de ce que, dès les premieres offres +de service, on l'avoit fait expliquer en faveur d'une recherche +legitime. Mais il avoit tort de s'en estonner, car c'est le deffaut +ordinaire des filles de cette condition, qui veulent qu'un homme +soit amoureux d'elles si-tost qu'il leur a dit une petite douceur, +et que, si-tost qu'il en est amoureux, il aille chez des notaires ou +devant un curé, pour rendre les témoignages de sa passion plus +asseurez. Elles ne sçavent ce que c'est de lier de ces douces +amitiez et intelligences qui font passer si agreablement une partie +de la jeunesse, et qui peuvent subsister avec la vertu la plus +severe. Elles ne se soucient point de connoistre pleinement les +bonnes ou les mauvaises qualitez de ceux qui leur font des offres de +service, ny de commencer par l'estime pour aller en suite à l'amitié +ou à l'amour. La peur qu'elles ont de demeurer filles les fait +aussi-tost aller au solide, et prendre aveuglément celuy qui a le +premier conclu. C'est aussi la cause de cette grande différence qui +est entre les gens de la cour et la bourgeoisie: car la noblesse +faisant une profession ouverte de galanterie, et s'accoûtumant à +voir les dames dès la plus tendre jeunesse, se forme certaine +habitude de civilité et de politesse qui dure toute la vie. Au lieu +que les gens du commun ne peuvent jamais attraper ce bel air, parce +qu'ils n'étudient point cet art de plaire qui ne s'apprend qu'aupres +des dames, et qu'apres estre touché de quelque belle passion. Ils ne +font jamais l'amour qu'en passant et dans une posture forcée, +n'ayant autre but que de se mettre vistement en ménage. Il ne faut +pas s'étonner apres cela si le reste de leur vie ils ont une humeur +rustique et bourrue qui est à charge à leur famille et odieuse à +tous ceux qui les frequentent. Nôtre demy courtisan auroit bien +voulu faire l'amour dans les formes; il n'auroit pas voulu oublier +une des manieres qu'il avoit trouvées dans ses livres, car il avoit +fait son cours exprés dans Cyrus et dans Clelie. Il auroit +volontiers envoyé des poulets, donné des cadeaux et fait des vers, +qui pis est; mais le moyen de jouer une belle partie de paume avec +une personne qui met à tous les coups sous la corde? + +Il n'eust pas si-tost remené sa maistresse jusqu'à sa porte, qu'avec +une profonde reverence elle le quitta, luy disant qu'il falloit +qu'elle allast songer aux affaires du ménage, et qu'aussi bien sa +maman lui crieroit si elle la voyoit causer avec des garçons. Il fut +donc obligé de prendre congé d'elle, en resolution de la venir +bien-tost revoir. Mais la difficulté estoit d'avoir entrée dans la +maison, car personne n'y estoit reçeu s'il n'y avoit bien à faire, +encore n'entroit-on que dans l'étude du procureur; car si quelqu'un +fust venu pour rendre visite à Javotte, la mere seroit venue sur la +porte luy demander: Qu'est-ce que vous avez à dire à ma fille? La +necessité obligea donc Nicodeme de chercher à faire connoissance +avec Vollichon[18] (le pere de Javotte s'appelloit ainsi), ce qui ne +fut pas difficile, car il le connoissoit desja de veue pour l'avoir +rencontré au Chastelet, où il estoit procureur, et où Nicodeme +alloit plaider quelquefois. Il feignit de luy consulter quelque +difficulté de pratique, puis il lui dit qu'il le vouloit charger +d'un exploit pour un de ses amis. En effet, il luy en porta un chez +luy; mais cela ne fit que l'introduire dans l'étude comme les +autres: car l'appartement des femmes fut pour luy fermé, comme si +c'eust esté un petit serrail. Il s'avisa d'une ruse pour les voir: +il feignit qu'il avoit une excellente garenne à la campagne, d'où on +luy envoyoit souvent des lapins. Il dit à Vollichon qu'il luy en +envoyeroit deux, et qu'il les iroit manger avec luy, dans la pensée +qu'il verroit, pour le moins pendant le disner, sa femme et sa +fille. Il en fit donc acheter deux à la Vallée de misere; mais ce +fut de l'argent perdu, non pas à cause que c'estoient des lapins de +clapié (car le procureur ne les trouva encore que trop bons), mais +parce que cela ne lui donna point occasion de voir sa maistresse, +qui, ce jour-là, ne disna point à la grande table, peut-estre à +cause qu'elle n'estoit pas habillée, ou qu'elle faisoit quelque +affaire du ménage. Il poussa donc plus loin ses inventions: il fit +partie avec Vollichon pour aller jouer à la boule[19], qui est le +plus grand regale qu'on puisse faire à un procureur, et le plus +puissant aimant pour l'attirer hors de son étude. Cela les rendit +bientost bons amis, et ce qui y contribua beaucoup, c'est que +Nicodeme se laissa d'abord gagner quelque argent; mais il n'oublioit +point de jouer pour la derniere partie un chapon, qui se mangeoit +aussi-tost chez le procureur. + +[Note 18: Ici Furetière n'a pas, en apparence au moins, autant +de franchise que Despréaux. Dans sa 1re satire, celui-ci avoit +dit: + + Je ne puis rien nommer, si ce n'est par son nom; + J'appelle un chat un chat, et Rolet un fripon. + +Or, c'est ce même Rolet que Furetière, moins hardi, va peindre ici +sous le pseudonyme de Vollichon. Il étoit bien connu au Palais. On +ne l'y appeloit que _l'âme damnée_, et, quand le président Lamoignon +vouloit désigner un insigne fripon, il disoit: C'est un Rolet. Selon +Brossette, dans sa note sur le vers 157 de la 15e satire de +Régnier, c'est à lui surtout qu'il falloit appliquer ce vers: + + Un avocat instruire en l'un ou l'autre cause. + +Rolet ne faisoit pas autre chose; même il faisoit pis. En 1681, il +fut convaincu d'avoir fait revivre une obligation de 500 livres, +dont il avoit déjà reçu le paiement. Un arrêt le condamna à un +bannissement de neuf années, et, entre autres amendes et dépens, à +4,000 fr. de réparation civile. La minute et la grosse de +l'obligation incriminée furent lacérées par le greffier en présence +de Rolet. La sentence est du 12 août 1681, c'est-à-dire long-temps +après la publication du _Roman bourgeois_. Mais il y avoit longues +années que Rolet se mettoit en mesure de la mériter, et qu'on l'en +déclaroit digne au Palais et dans le monde. Toutefois, comme ses +friponneries n'étoient pas chose jugée, on n'osoit pas, de peur d'un +procès qu'il n'eût pas manqué de vous faire, dire hautement et sous +son nom ce qu'étoit Rolet. Despréaux, je l'ai dit, l'osa seul; mais, +comme s'il eût eu peur de sa hardiesse, il l'atténua fort et +l'annula même dans la 2e édition de ses satires, en mettant en +note, pour le nom de Rolet, que c'étoit un hôtelier du pays +blaisois. C'étoit se repentir d'avoir eu du courage, et en réalité +n'être pas plus franc que ne l'avoit été Furetière avec son +pseudonyme de Vollichon. Le plus comique de l'affaire, c'est que, +selon Brossette, il se trouva en effet dans le Blaisois «un hôtelier +de même nom, qui fit faire à Boileau de grandes plaintes. A Rouen, +dit encore Brossette, dans une 1re édition qui fut faite sans la +participation de l'auteur, on avoit mis un autre nom que celui de +Rolet», ce qui nous étonne beaucoup, d'autant plus qu'à cette +époque, dans cette même ville de Rouen, on jouoit une comédie en un +acte, en vers, _le Moulin de Bouille_ (Rouen, J.-B. Besongne, pet. +in-12), dans laquelle Rolet étoit franchement nommé et mis en +scène.--Furetière, dans son libelle allégorique, _les Couches de +l'Académie_, fit encore, preuve qu'il le connoissoit bien, allusion +à Rolet, comme au plus grand chicaneur du Palais. Il dit que la +déesse Justice avoit, dans une écurie qu'on nomme _Chicane_, six +harpies qu'on atteloit à son char, et à l'une d'elles, la première, +la plus fameuse, il donne le nom de _Rolette_. Le patibulaire +procureur finit mieux qu'il ne méritoit. On le déchargea de la peine +du bannissement, à laquelle l'avoit condamné l'arrêt de 1681; il +obtint une place de garde au château de Vincennes, et il y mourut.] + +[Note 19: C'étoit le jeu à la mode de ce temps-là, et l'on sait +par Louis Racine que Boileau y excelloit. Les procureurs surtout en +faisoient leur amusement favori. Furetière en a fait le sujet d'une +des satires qu'on a imprimées à la suite du _Roman bourgeois_, édit. +de Nancy, 1713, in-12., p. 319-327. C'est au quai Saint-Bernard que +Furetière place la fameuse partie de boules qui remplit sa satire; +mais on sait par Regnard, dans sa comédie du _Divorce_ (prologue), +que les joueurs de la bazoche avoient encore d'autres lieux de +réunion: «JUPITER. Je me suis amusé en venant à jouer à la boule, +aux Petits Carreaux, contre quatre procureurs, qui ne m'ont laissé +que trente sols.--ARLEQUIN Où diable vous êtes-vous fourré là? Ces +messieurs savent aussi bien rouler le bois que ruiner une famille.»] + +Ce fut au quatriéme ou cinquiéme chapon que Nicodeme eust le plaisir +de voir sa maistresse à table avec luy; mais ce plaisir fut de peu +de durée, car elle ne parut que long-temps apres que les autres +furent assis, et elle se leva sitost qu'on apporta le dessert, apres +avoir plié sa serviette et emporté son assiette elle-mesme. Encore +durant le repas elle ne profera pas un mot et ne leva pas presque +les yeux, monstrant avec sa grande modestie qu'elle sçavoit bien +pratiquer tout ce qui estoit dans sa _Civilité puérile_. Elle s'alla +aussitost renfermer dans sa chambre avec sa mere, pour travailler à +quelque dentelle ou tapisserie. Enfin jamais il n'y eut demoiselle +avec qui il fust plus difficile de nouer conversation: car au logis +elle estoit tenue de court, et dehors elle ne sortoit qu'avec sa +mere, ainsi qu'il a esté dit; de sorte que sans le hazard de la +queste, qui luy donna un moment de liberté et luy permit de +retourner seule chez elle, jamais Nicodeme n'auroit trouvé occasion +de l'accoster. L'amitié de Vollichon luy estoit presque inutile; +cependant elle s'augmentoit de jour en jour, et, pour en connoistre +un peu mieux les fondemens, il est bon de dire quelque chose du +caractere de ce procureur, qui estoit encore un original, mais d'une +autre espece. + +C'étoit un petit homme trapu grisonnant, et qui étoit de mesme âge +que sa calotte. Il avoit vieilli avec elle sous un bonnet gras et +enfoncé qui avoit plus couvert de méchancetez qu'il n'en auroit pu +tenir dans cent autres testes et sous cent autres bonnets: car la +chicane s'estoit emparée du corps de ce petit homme, de la mesme +maniere que le demon se saisit du corps d'un possédé. On avoit sans +doute grand tort de l'appeler, comme on faisoit, ame damnée, car il +le falloit plûtost appeler ame damnante, parce qu'en effect il +faisoit damner tous ceux qui avoient à faire à luy, soit comme ses +clients ou comme ses parties adverses. Il avoit la bouche bien +fendue, ce qui n'est pas un petit avantage pour un homme qui gagne +sa vie à clabauder, et dont une des bonnes qualitez c'est d'estre +fort en gueule. Ses yeux estoient fins et éveillez, son oreille +estoit excellente, car elle entendoit le son d'un quart-d'escu de +cinq cens pas, et son esprit étoit prompt, pourveu qu'il ne le +fallût pas appliquer à faire du bien. Jamais il n'y eut ardeur +pareille à la sienne, je ne dis pas tant à servir ses parties comme +à les voler. Il regardoit le bien d'autrui comme les chats regardent +un oiseau dans une cage, à qui ils tâchent, en sautant autour, de +donner quelque coup de griffe. Ce n'est pas qu'il ne fist +quelquefois le genereux, car s'il voyoit quelque pauvre personne qui +ne sçeust pas les affaires, il luy dressoit une requeste volontiers, +et luy disoit hautement qu'il n'en vouloit rien prendre; mais il luy +faisoit payer la signification plus que ne valloit la vacation de +l'huissier et la sienne ensemble. Il avoit une antipathie naturelle +contre la verité: car jamais pas une n'eut osé approcher de luy +(quand mesme elle eût esté à son avantage) sans se mettre en danger +d'estre combattue. + +On peut juger qu'avec ces belles qualitez il n'avoit pas manqué de +devenir riche, et en mesme temps d'estre tout à fait descrié: ce qui +avoit fait dire à un galand homme fort à propos, en parlant de ce +chicanneur, que c'estoit un homme dont tout le bien estoit mal +acquis, à la reserve de sa reputation. Il en demeuroit mesme +quelquefois d'accord; mais il asseuroit qu'il estoit beaucoup +changé, et il disoit un jour à Nicodeme, pour l'exciter à suivre le +chemin de la vertu, qu'il avoit plus gagné depuis un an qu'il estoit +devenu honneste homme qu'en dix ans auparavant, qu'il avoit vécu en +fripon. Peut-être avoit-il quelque raison de parler ainsi: car il +est vray que les amendes et les interdictions dont on avoit puny +quelques unes de ses friponneries, qui avoient esté descouvertes, +luy avoient cousté fort cher. J'en ai appris une entr'autres qu'il +n'est pas hors de propos de reciter, parce qu'elle marque assez bien +son caractere. Il avoit coustume d'occuper pour deux ou trois +parties en mesme procez, sous le nom de differens procureurs de ses +amis. Un jour qu'il ne pouvoit plus differer la condemnation d'un +debiteur fuyard, il suscita un intervenant qui mit le procez hors +d'état d'estre jugé; mais comme celuy qui le poursuivoit s'en +plaignit, Vollichon, pour oster la pensée que ce fust luy, dressa +des écritures pour cet intervenant, où il declama de tout son +possible contre luy-mesme; il soustenoit que Vollichon estoit +l'autheur de toute la chicanne du procez; que c'estoit un homme +connu dans le presidial pour ses friponneries; qu'il avoit esté +plusieurs fois pour cela noté et interdit; et, apres s'estre dit +force injures, il laissa à un clerc le soin de les décrire et de les +faire signifier. Le clerc, paresseux de les coppier et encore plus +de les lire, les donna à signifier comme elles estoient, escrites de +la main de Vollichon. Elles vinrent ainsi entre les mains de sa +partie adverse, et de là en celle des juges, qui en éclatterent de +rire, mais qui ne laisserent pas de l'en punir rigoureusement. + +Tel estoit donc le genie de Vollichon, qui vint à ce poinct de décry +que le bourreau mesme, dont il estoit le procureur, le revoqua, sur +ce qu'il ne le trouva pas assez honneste homme pour se servir de +luy. Je laisse maintenant à penser si Nicodeme, qui n'étoit pas fort +avare, mais qui estoit tres-amoureux, pouvoit bientost gagner les +bonnes graces d'un homme aussi affamé que Vollichon. Il luy faisoit +des escritures à dix sous par roolle; il s'abonnoit avec luy pour +plaider ses causes à vil prix, moyennant certaine somme par an; il +luy faisoit des presens; il luy donnoit à manger, et generalement +par tous moyens il s'efforçoit de gagner son amitié. Il y avoit +encore une chose dans la conversation qui les attachoit puissamment, +c'est que Nicodeme estoit un grand diseur de beaux mots, de pointes, +de phoebus et de galimatias, et Vollichon un grand diseur de +proverbes et de quolibets; et comme ils s'applaudissoient souvent +l'un à l'autre, leur entretien estoit fort divertissant. + +Nonobstant cette grande amitié qui donnoit desormais une libre +entrée à Nicodeme dans la maison, elle ne luy servoit de rien pour +entretenir Javotte; car, ou elle se retiroit dans une autre chambre +en le voyant venir, ou, si elle y demeuroit, elle ne luy disoit pas +un mot, tant elle avoit de retenue en presence de sa mère, qui +estoit tousjours auprés d'elle. Il fallut donc qu'à la fin il devint +amant declaré, pour luy pouvoir parler à son aise. Ce qui le porta +encore plûtost à la demander en mariage, ce fut cette consideration, +que c'est toûjours un party sortable pour un advocat que la fille +d'un procureur. Car Vollichon estoit riche et avoit une fort bonne +estude, qu'on devoit bien plûtost appeller boutique, parcequ'on y +vendoit les parties. D'autre costé Vollichon ne vouloit avoir pour +gendre qu'un homme de sac et de corde. C'est ainsi qu'il appeloit en +sa langue celuy que nous dirions en la nostre qui est fort attaché +au Palais, et qui ne se plaist qu'à voir des papiers. Il ne se +soucioit pas qu'il fût beau, poly ou galand, pourveu qu'il fût +laborieux et bon ménager. Il ne comptoit mesme pour rien la rare +beauté de Javotte, et il ne s'attendoit pas qu'elle luy fist faire +fortune. Peut-estre mesme qu'en cecy il ne manquoit pas de raison; +car il arrive la pluspart du temps que ceux qui content là dessus se +trouvent attrapez, et que ces fortunes que les bourgeoises font pour +leur beauté aboutissent bien souvent à une question de rapt que font +les parens du jeune homme qui les espouse, ou a une séparation de +biens que demande la nouvelle mariée à un fanfaron ruiné. + +Cette disposition favorable fut cause que Nicodeme, pressé +d'ailleurs de son amour, fit une belle declaration et une demande +précise au nom de mariage au pere de Javotte, qui, ayant receu cette +proposition avec la civilité dont un homme de l'humeur de Vollichon +estoit capable, s'enquit exactement de la quantité de son bien, s'il +n'estoit point embrouillé, et s'il n'avoit point fait de débauches +ny de debtes. La seule difficulté qu'il y trouvoit estoit que ce +marié estoit trop beau, c'est à dire qu'il estoit trop bien mis et +trop coquet. Car, à vrai dire, la propreté qui plaist à tous les +honnestes gens est-ce qui choque le plus ces barbons. Il disoit que +le temps qu'on employoit à s'habiller ainsi proprement estoit perdu, +et que cependant on auroit fait cinq ou six roolles d'écritures. Il +se plaignoit aussi que telle piece d'ajustement coûtoit la valeur de +plus de vingt plaidoyers. Neantmoins l'estime qu'il avoit conceue +pour Nicodeme effaçoit tout ce dégoust; et, devenant indulgent en sa +faveur, il disoit qu'il falloit que la jeunesse se passast; mais, ne +croyant pas qu'elle s'estendist au delà du temps qu'il falloit pour +rechercher une fille, il esperoit dans trois mois de le voir aussi +crasseux que lui. + +Enfin, apres qu'il eut examiné l'inventaire, les partages et tous +les titres de la famille, dressé et contesté tous les articles du +mariage, le contrat en fut passé, et on permit alors à Nicodeme de +voir sa maistresse un peu plus librement, c'est à dire en un bout de +la chambre, en presence de sa mere, qui estoit un peu à quartier +occupée à quelque travail. Ce bon-heur ne luy dura pas long-temps, +car peu de jours apres Vollichon voulut qu'on se preparât pour les +fiançailles, et mesme il fit publier les bans à l'eglise. + +Je me doute bien qu'il n'y aura pas un lecteur (tant soit-il +benevole) qui ne dise icy en lui-même: Voicy un méchant Romaniste! +Cette histoire n'est pas fort longue ny fort intriguée. Comment! il +conclud d'abord un mariage, et on n'a coûtume de les faire qu'à la +fin du dixième tome? Mais il me pardonnera, s'il lui plaist, si +j'abrege et si je cours en poste à la conclusion. Il me doit mesme +avoir beaucoup d'obligation de ce que je le gueris de cette +impatience qu'ont beaucoup de lecteurs de voir durer si long-temps +une histoire amoureuse, sans pouvoir deviner quelle en sera la fin. +Neantmoins, s'il est d'humeur patiente, il peut sçavoir qu'il +arrive, comme on dit, beaucoup de choses entre la bouche et le +verre. Ce mariage n'est pas si avancé qu'on diroit bien et qu'il se +l'imagine. + +Il ne tiendroit qu'à moi de faire icy une heroïne qu'on enleveroit +autant de fois que je voudrois faire de volumes. C'est un mal-heur +assez ordinaire aux heros, quand ils pensent tenir leur maistresse, +de n'embrasser qu'une nue, comme de mal-heureux Ixions, qui gobent +du vent, tandis qu'un de leurs confidens la leur enleve sur la +moustache. Mais comme l'on ne joue pas icy la grande piece des +machines, et comme j'ay promis une histoire veritable, je vous +confesseray ingenuëment que ce mariage fut seulement empêché par une +opposition formée à la publication des bans, sous le nom d'une fille +nommée Lucrece, qui pretendoit avoir de Nicodeme une promesse de +mariage, ce qui le perdit de reputation chez les parens de Javotte, +qui le tinrent pour un débauché, et qui ne voulurent plus le voir ny +le souffrir. Or, pour vous dire d'où venoit cette opposition (car je +croy que vous en avez curiosité) il faut remonter un peu plus haut, +et vous reciter une autre histoire; mais tandis que je vous la +conteray, n'oubliez pas celle que je viens de vous apprendre, car +vous en aurez encore tantost besoin. + + +Histoire de Lucrece la bourgeoise. + +Cette Lucrece, que j'ai appellée la Bourgeoise, pour la distinguer +de la Romaine, qui se poignarda, et qui estoit d'une humeur fort +differente de celle-cy, estoit une fille grande et bien faite, qui +avoit de l'esprit et du courage, mais de la vanité plus que de tout +le reste. C'est dommage qu'elle n'avoit pas esté nourrie à la Cour +ou chez des gens de qualité, car elle eût esté guerie de plusieurs +grimasses et affectations bourgeoises qui faisoient tort à son bel +esprit, et qui faisoient bien deviner le lieu où elle avoit esté +élevée. + +Elle estoit fille d'un referendaire en la chancellerie, et avoit +esté laissée en bas âge, avec peu de bien, sous la conduite d'une +tante, femme d'un advocat du tiers ordre, c'est à dire qui n'étoit +ni fameux ni sans employ. Ce pauvre homme, qui estoit moins docte +que laborieux, estoit tout le jour enfermé dans son estude, et +gagnoit sa vie à faire des rooles d'écritures assez mal payez. Il ne +prenoit point garde à tout ce qui se passoit dans sa maison. Sa +femme estoit d'un costé une grande ménagere, car elle eût crié deux +jours si elle eût veu que quelque bout de chandelle n'eust pas esté +mis à profit, ou si on eût jetté une alumette avant que d'avoir +servy par les deux bouts; mais d'autre part c'estoit une grande +joüeuse, et qui hantoit, à son dire, le grand monde, ou, pour mieux +parler, qui voyoit beaucoup de gens. De sorte que toutes les +aprédisnées on mettoit sur le tapis deux jeux de cartes et un +tricquetrac, et aussi-tost arrivoient force jeunes gens de toutes +conditions, qui y estoient plûtost attirez pour voir Lucrece que +pour divertir l'advocate. Quand elle avoit gagné au jeu, elle +faisoit l'honnorable, et faisoit venir une tourte et un +poupelin[20], avec une tasse de confitures faites à la maison, dont +elle donnoit la collation à la compagnie, ce qui tenoit lieu de +souper à elle et à sa niepce, et par fois aussi au mary, qui n'en +tastoit pas, parce qu'elle ne songeoit pas à luy preparer à manger, +quand elle n'avoit pas faim. Elle passoit par ce moyen dans le +voisinage pour estre fort splendide; sa maison estoit appellée une +maison de bouteilles[21] et de grande chère, et il me souvient +d'avoir oüy une greffiere du quartier qui disoit d'elle en +enrageant: Il n'appartient qu'à ces advocates à faire les +magnifiques. + +[Note 20: «Pièce de four, pâtisserie délicate faite avec du +beurre, du lait et des oeufs frais, pétrie avec de la fleur de +farine; on y mêle du sucre et de l'écorce de citron. Le _poupelin_ +se sert d'ordinaire avec la tourte.» (_Dict. de Furetière._)] + +[Note 21: On appeloit ainsi les petites villas bourgeoises, les +vide-bouteilles des marchands et des procureurs. La Fontaine, dans +sa fable du _Testament expliqué par Esope_, emploie ce mot dans ce +sens-là; plus tard il finit par signifier simplement _guinguette_. +(_Journ. de Barbier_, t. Ier, p.350.)] + +Lucrece fut donc élevée en une maison conduitte de cette sorte, qui +est un poste tres-dangereux pour une fille qui a quelques +necessitez, et qui est obligée à souffrir toutes sortes de galans. +Il auroit fallu que son coeur eût esté ferré à glace pour se bien +tenir dans un chemin si glissant. Toute sa fortune estoit fondée sur +les conquestes de ses yeux et de ses charmes, fondement fort fresle +et fort delicat, et qui ne sert qu'à faire vieillir les filles ou à +les faire marier à l'officialité. Elle portoit cependant un estat de +fille de condition, quoy que, comme j'ay dit, elle eût peu de bien +ou plûtost point du tout. Elle passoit pour un party qui avoit, +disoit-on, quinze mil écus; mais ils estoient assignez sur les +broüillarts de la riviere de Loyre, qui sont des effects à la verité +fort liquides, mais qui ne sont pas bien clairs. Sur cette fausse +supposition, Lucrece ne laissoit pas de bastir de grandes +esperances, et, quand on luy proposoit pour mary un advocat, elle +disoit en secouant la teste: Fy, je n'ayme point cette bourgeoisie! +Elle pretendoit au moins d'avoir un auditeur des comptes ou un +tresorier de France: car elle avoit trouvé que cela estoit deub à +ses pretendus quinze mil escus, dans le tariffe des partis +sortables. + +Cette citation, Lecteur, vous surprend sans doute: car vous n'avez +peut-estre jamais entendu parler de ce tariffe. Je veux bien vous +l'expliquer, et, pour l'amour de vous, faire une petite digression. +Sçachez donc que, la corruption du siecle ayant introduit de marier +un sac d'argent avec un autre sac d'argent, en mariant une fille +avec un garçon; comme il s'estoit fait un tariffe lors du decry des +monnoyes pour l'évaluation des espèces, aussi, lors du decry du +merite et de la vertu, il fut fait un tariffe pour l'évaluation des +hommes et pour l'assortiment des partis. Voicy la table qui en fut +dressée, dont je vous veux faire part. + + +_Tariffe ou evaluation des partis sortables pour faire facilement +les mariages._ + +Pour une fille qui a deux | Il luy faut un marchant du +mille livres en mariage, ou | Palais, ou un petit commis, +environ, jusqu'à six mille livres. | sergent, ou solliciteur de + | proces. +-----------------------------------+-------------------------------- +Pour celle qui a six mille | Un marchand de soye, +livres, et au dessus jusqu'à | drappier, mouleur de bois, +douze mille livres. | procureur du Chastelet, maistre + | d'hostel, et secrétaire de + | grand seigneur. +-----------------------------------+--------------------------------- +Pour celle qui a douze | Un procureur en parlement, +mille livres et au dessus, jusqu'à | huissier, notaire ou +vingt mille livres. | greffier. +-----------------------------------+--------------------------------- +Pour celle qui a vingt mille | Un advocat, conseiller du +livres et au dessus, jusqu'à | trésor ou des eauds et +trente mille livres. | forests, substitut du parquet + | et general des monnoyes. +-----------------------------------+--------------------------------- +Pour celle qui a depuis | Un auditeur des comptes, +trente mille livres jusqu'à | trésorier de France ou payeur +quarante-cinq mille livres. | des rentes. +-----------------------------------+--------------------------------- +Pour celle qui a depuis | Un conseiller de la cour des +quinze mil jusqu'à vingt-cinq | aydes, ou conseiller du grand +mil escus. | conseil. +-----------------------------------+--------------------------------- +Pour celle qui a depuis | Un conseiller au parlement, +vingt-cinq jusqu'à cinquante | ou un maistre des comptes. +mil escus. | +-----------------------------------+--------------------------------- +Pour celle qui a depuis | Un maistre des requêtes, +cinquante jusqu'à cent mil | intendant des finances, +escus. | greffier et secretaire du + | conseil, president aux + | enquétes. +-----------------------------------+--------------------------------- +Pour celle qui a depuis | Un president au mortier, +cent mil jusqu'à deux cent | vray marquis, sur-intendant, +mil escus. | duc et pair. +-----------------------------------+--------------------------------- + +On trouvera peut-estre que ce tariffe est trop succinct, veu le +grand nombre de charges qui sont creées en ce royaume, dont il n'est +fait icy aucune mention; mais, en ce cas, il faudra seulement avoir +un extraict du registre qui est aux parties casuelles, de +l'évaluation des offices, car, sur ce pied, on en peut faire +aisément la réduction à quelqu'une de ces classes. La plus grande +difficulté est pour les hommes qui vivent de leurs rentes, dont on +ne fait icy aucun estat, comme de gens inutiles, et qui ne doivent +songer qu'au celibat. Car ce n'est pas mal à propos qu'un de nos +autheurs a dit qu'une charge estoit le chausse-pied du mariage, ce +qui a rendu nos François (naturellement galands et amoureux) si +friands de charges, qu'ils en veulent avoir à quelque prix que ce +soit, jusqu'à achepter cherement des charges de mouleur de bois, de +porteur de sel et de charbon. Toutefois, s'il arrive par mal-heur +qu'une vieille fille marchande quelqu'un de ces rentiers, ils sont +d'ordinaire évaluez au denier six, comme les rentes sur la ville et +autres telles denrées; c'est à dire qu'une fille qui a dix mil escus +doit trouver un homme qui en ayt soixante mil, et ainsi à +proportion. + +Il y en aura encore qui eussent souhaitté que ce tariffe eût esté +porté plus avant; mais cela ne s'est pû faire, n'y ayant au delà que +confusion, parce que les filles qui ont au delà de deux cent mille +escus sont d'ordinaire des filles de financiers ou de gens +d'affaires qui sont venus de la lie du peuple, et de condition +servile. Or, elles ne sont pas vendues à l'enchere comme les autres, +mais délivrées au rabais; c'est à dire qu'au lieu qu'une autre fille +qui aura trente mille livres de bien est vendue à un homme qui aura +un office qui en vaudra deux fois autant, celles-cy, au contraire, +qui auront deux cens mille escus de bien, seront livrées à un homme +qui en aura la moitié moins; et elles seront encore trop heureuses +de trouver un homme de naissance et de condition qui en veuille. + +La seule observation qu'il faut faire, de peur de s'y tromper, est +qu'il arrive quelquefois que le merite et la beauté d'une fille la +peut faire monter d'une classe, et celle de trente mille livres +avoir la fortune d'une de quarante; mais il n'en est pas de mesme +d'un homme, dont le merite et la vertu sont tousjours comptez pour +rien. On ne regarde qu'à sa condition et à sa charge, et il ne fait +point de fortune en mariage, si ce n'est en des lieux où il trouve +beaucoup d'années meslées avec de l'argent, et qu'il achepte le tout +en tâche et en bloc. + +Mais c'est assez parlé de mariage: il faut revenir à Lucrece, que je +perdois presque de veue. Ses charmes ne la laissoient point manquer +de serviteurs. Elle n'avoit pas seulement des galands à la douzaine, +mais encore à quarterons et à milliers; car, dans ces maisons où on +tient un honneste berlan ou académie de jeu, il s'en tient aussi une +d'amour, qui d'abord est honneste, mais qui ne l'est pas trop à la +fin; ce qui me fait souvenir de ce qu'un galant homme disoit, que +c'étoit presque mettre un bouchon, pour faire voir qu'il y avoit +quelque bonne pièce preste à mettre en perce. + +Ils venoient, comme j'ay dit, plûtost pour voir Lucrece que pour +jouer; cependant il falloit jouer pour la voir. Tel, après avoir +joué quelque temps, donnoit son jeu à tenir à quelqu'autre pour +venir causer avec elle; et tel disoit qu'il estoit de moitié avec sa +tante. Elle faisoit de son costé la mesme chose, et estoit de moitié +avec quelqu'un qu'elle avoit embarqué au jeu; mais, apres avoir +rangé son monde en bataille, elle alloit par la salle entretenir la +compagnie, et sçavoit si bien contenter ses galands par l'égalité +qu'elle apportoit à leur parler, qu'on eust dit qu'elle eust eu un +sable pour régler tous ses discours. + +Elle tiroit un grand avantage du jeu, car elle partageoit le guain +qui se faisoit, et ne payoit rien de la perte qui arrivoit. Sur tout +elle trouvoit bien son compte quand il tomboit entre ses mains +certains badauts qui faisoient consister la belle galanterie à se +laisser gagner au jeu par les filles, pour leur faire par ce moyen +accepter sans honte les presens qu'ils avoient dessein de leur +faire. Erreur grande du temps jadis, et dont, par la grace de Dieu, +les gens de cour et les fins galans sont bien déduppez. Il est vray +que les coquettes rusées sont fort aises de gagner au jeu; mais, +comme elles appellent conqueste un effect qu'elles attribuent à leur +adresse ou à leur bonne fortune, elles n'en ont point d'obligation +au pauvre sot qui se laisse perdre, qu'elles nomment leur duppe, et +qu'elles n'abandonnent point qu'apres leur avoir tiré la derniere +plume. Et lors il n'est plus temps de commencer une autre +galanterie, car elles n'ont jamais d'estime pour un homme qui a fait +le fat, quoy qu'à leur profit. Aussi bien, à quoy bon chercher tant +de destours? ne fait-on pas mieux aujourd'huy de jouer avec les +femmes à la rigueur, et de ne leur pardonner rien, et, si on leur +veut faire des presens, de leur donner sans cérémonie? En voit-on +quantité qui les refusent et qui les renvoyent? Cela estoit bon au +temps passé, quand on ne sçavoit pas vivre. Je croy mesme, pour peu +que nous allions en avant, comme on se raffine tous les jours, qu'on +pratiquera la coustume qui s'observe déjà en quelques endroits, de +bien faire son marché, et de dire: Je vous envoye tel present pour +telle faveur, et d'en prendre des assurances: car, en effect, les +femmes sont fort trompeuses. + +Mais, en parlant de jeu, j'avois presque écarté Lucrece, qui aymoit, +sur tous les galands, les joueurs de discretions[22]: car, dans sa +perte, elle payoit d'un siflet ou d'un ruban, et, dans le guain, +elle se faisoit donner des beaux bijoux et de bonnes nippes. Elle +n'estoit vétuë que des bonnes fortunes du jeu ou de la sottise de +ses amans. Le bas de soye qu'elle avoit aux jambes estoit une +discretion; sa cravatte de poinct de Gennes, autre discretion; son +collier et mesme sa juppe, encore autre discretion; enfin, depuis +les pieds jusqu'à la teste, ce n'estoit que discretion. Cependant +elle joüa tant de fois des discretions, qu'elle perdit à la fin la +sienne, comme vous entendrez cy-apres. Je vous en advertis de bonne +heure, car je ne vous veux point surprendre, comme font certains +autheurs malicieux qui ne visent à autre chose. + +[Note 22: L'usage de jouer des enjeux indéterminés, laissés à la +_discrétion_ du gagnant, nous étoit venu d'Italie, de Florence, où +il ne s'est pas perdu encore. Henri Estienne, dans ses _Dialogues du +nouveau langage françoys italianisé_, appelle déjà _discrétion_ le +prix de certaines gageures; mais, dans les lettres de Voiture, nous +trouvons mieux encore le mot avec le sens que Furetière lui donne +ici, et qu'il a gardé. La 70e lettre du grand épistolier, +adressée à mademoiselle de Rambouillet, _en luy envoyant douze +galants de rubans d'Angleterre, pour une discrétion qu'il avoit +perdue contre elle_, commence ainsi: «Mademoiselle, puisque la +discrétion est une des principales parties d'un galant, je croy +qu'en vous en envoyant douze, je vous paye bien libéralement ce que +je vous dois.» Quelquefois il en coûtoit cher de jouer pareil enjeu: +«On dit que, pour une discrétion, il (Gondran) donna une toilette de +cinq cents écus, où tout est d'orfèvrerie, et on parle de pendants +de 6000 livres.» (Tallemant, _Historiettes_, in-8: t. 4, p. 292.)] + +Entre tous ces amants dont la jeune ferveur adoroit Lucrece, se +trouva un jeune marquis; mais c'est peu de dire marquis, si on +n'adjouste de quarante, de cinquante ou de soixante mille livres de +rente: car il y en a tant d'inconnus et de la nouvelle fabrique, +qu'on n'en fera plus de cas, s'ils ne font porter à leur marquisat +le nom de leur revenu, comme fit autrefois celuy qui se faisoit +nommer seigneur de dix-sept cens mille escus. On n'avoit pas compté +avec celuy-cy, mais il faisoit grande dépense et changeoit tous les +jours d'habits, de plumes, et de garnitures. C'est la marque la plus +ordinaire à quoy on connoist dans Paris les gens de qualité, bien +que cette marque soit fort trompeuse. Il avoit veu Lucrece dans +cette eglise (j'ay failly à dire: que j'ay déjà décrite) où il +estoit allé le jour de cette solemnité dont j'ay parlé, pour toute +autre affaire que pour prier Dieu. D'abord qu'il la vid il en fut +charmé, et quand elle sortit il commanda à son page de la suivre +pour sçavoir qui elle estoit; mais, devant que le page fut de +retour, il avoit déjà tout sçeu d'un Suisse François qui chasse les +chiens et louë les chaises dans l'eglise, et qui gagne plus à +sçavoir les intrigues des femmes du quartier qu'à ses deux autres +mestiers ensemble. Une piece blanche luy avoit donc appris le nom, +la demeure, la qualité de Lucrece, celle de sa tante, ses exercices +ordinaires et les noms de la pluspart de ceux qui la frequentoient; +enfin mille choses qu'en une maison privée on n'auroit découvert +qu'avec bien du temps; ce qui fait juger que celles où on se +gouverne de la sorte commencent à passer pour publiques. Il songea, +comme il estoit assez discret, à chercher quelqu'un qui le pust +introduire chez elle; en tout cas, il se resolvoit de se servir du +prétexte du jeu, qui est le grand passe-par-tout pour avoir entrée +dans de telles compagnies; il n'eust besoin de l'une ni de l'autre, +car dès le lendemain, passant en carrosse dans la ruë de Lucrece, il +la vid de loin sur le pas de sa porte. L'impatience qu'elle avoit de +voir que personne n'estoit encore venu l'y avoit portée, et dès +qu'elle entendit le bruit d'un carrosse, elle tourna la teste de ce +côté-là, pensant que c'estoit quelqu'un qui venoit chez elle. Le +marquis se mit à la portiere pour la saluer et tascher à noüer +conversation. + +Voicy une mal-heureuse occasion qui luy fut favorable: un petit +valet de maquignon poussoit à toute bride un cheval qu'il piquoit +avec un éperon rouillé, attaché à son soullier gauche; et comme la +ruë estoit estroitte et le ruisseau large, il couvrit de bouë le +carrosse, le marquis et la demoiselle. Le marquis voulut jurer, mais +le respect du sexe le retint; il voulut faire courir après, mais le +piqueur estoit si bien monté qu'on ne lui pouvoit faire de mal, si +on ne le tiroit en volant. Il descendit, tout crotté qu'il estoit, +pour consoler Lucrece et luy dit en l'abordant: Mademoiselle, j'ay +esté puny de ma temerité de vous avoir voulu voir de trop prés; mais +je ne suis pas si fâché de me voir en cet estat que je le suis de +vous voir partager avec moi ce vilain present. Lucrece, honteuse de +se voir ainsi ajustée, et qui n'avoit point de compliment prest pour +un accident si inopiné, se contenta de luy offrir civilement la +salle pour se venir nettoyer, ou pour attendre qu'il eust envoyé +querir d'autre linge, et elle prit aussi-tost congé de luy pour en +aller changer de son costé. Mais elle revint peu apres avec d'autre +linge et un autre habit, et ce ne fut pas un suiet de petite vanité +pour une personne de sa sorte de montrer qu'elle avoit plusieurs +paires d'habits et de rapparter en si peu de temps un poinct de +Sedan qui eut pû faire honte à un poinct de Gennes qu'elle venoit de +quitter. + +La premiere chose que fit le marquis, ce fut d'envoyer son page en +diligence chez luy, pour luy apporter aussi un autre habit et +d'autre linge, esperant qu'on lui presteroit quelque garde-robe où +il pourroit changer de tout. Mais le page revint tout en sueur luy +dire que le valet de chambre avoit emporté la clef de la garde-robe, +et que, depuis le matin qu'il avoit habillé son maistre, il ne +revenoit à la maison que le soir, suivant la coustume de tous ces +faineans, que leurs maistres laissent joüer, yvrogner et filouter +tout le jour, faute de leur donner de l'employ, croyant deroger à +leur grandeur, s'ils les employoient à plus d'un office. Il fallut +donc qu'il prist, comme on dit, patience en enrageant, et qu'il +condamnast son peu de prevoyance de n'avoir pas mis dans la voiture +une carte où il y eust une garniture de linge, puisque le cocher +avoit bien le soin d'y mettre un marteau et des clous pour +r'attacher les fers des chevaux quand ils venoient à se déferrer. +Tout ce qu'il pût faire, ce fut de se placer dans le coin de la +salle le plus obscur et de se mettre encore contre le jour, afin de +cacher ses playes le mieux qu'il pourroit. Il a juré depuis (et ce +n'est pas ce qui doit obliger à le croire, car il juroit quelquefois +assez legerement, mais j'ay veu des experts en galanterie qui +disoient que cela pouvoit estre vray) que, dans toutes ses avantures +amoureuses, il n'a jamais souffert un plus grand ennuy, ny de plus +cuisantes douleurs, qu'avoir esté obligé de paroistre en ce mauvais +estat la première fois qu'il aborda sa maistresse; aussi, quoy que +la violence de son amour le pressast plusieurs fois de luy declarer +sa passion, et qu'il s'en trouvast mesme des occasions favorables, +il reserra tous ses compliments, et, s'imaginant qu'autant de +crottes qu'il avoit sur son habit estoient autant de taches à son +honneur, il estoit merveilleusement humilié, et il ressembloit au +pan, qui, apres avoir regardé ses pieds, baisse incontinent la +queuë. + +Pour comble de mal-heurs, dès qu'il fut assis, il arriva chez +Lucrece plusieurs filles du voisinage, dont les unes estoient ses +amies et les autres non: car elles alloient en cet endroit comme en +un rendez-vous general de galans, et elles y alloient chercher un +party comme on iroit au bureau d'adresse[23] chercher un lacquais ou +un valet de chambre. Les unes se mirent à jouer avec de jeunes gens +qui y estoient aussi fraichement arrivez; les autres allerent causer +avec Lucrece. Elles ne connoissoient point le marquis, et ainsi +elles le prirent pour quelque miserable provincial. Comme les +bourgeoises commencent à railler des gens de province aussi bien que +les femmes de la cour, elles ne manquerent pas de luy donner chacune +son lardon. L'une luy disoit: Vrayment, monsieur est bien galant +aujourd'huy; il ne manque pas de mouches. L'autre disoit: Mais +est-ce la mode d'en mettre aussi sur le linge? La troisiéme +adjoustoit: Monsieur avoit manqué ce matin de prendre de +l'eau-beniste, mais quelque personne charitable luy a donné de +l'aspergés; et la derniere, franche bourgeoise, repliquoit: Voila +bien de quoi! ce ne sera que de la poudre à la Saint-Jean. + +[Note 23: On appeloit ainsi, dit Furetière dans son +_Dictionnaire_, «un bureau établi à Paris par Théophraste Renaudot, +fameux médecin, où l'on trouve les adresses de plusieurs choses dont +on a besoin.» Suivant le _Dict. de Trévoux_, qui n'est, comme on +sait, qu'un remaniment de celui de Furetière, le bureau d'adresses +fut long-temps interrompu, à cause de son peu de succès, qui avoit +découragé «ceux qui s'en étoient mêlés.» Il y est dit toutefois +(édit. 1732): «On vient de le rétablir en 1702, et la manière dont +on y a établi le bon ordre pour la commodité du public fait espérer +qu'il réussira.» Par un autre dictionnaire, _Novitius_ (Paris, 1721, +in-4., p. 75), on sait le nom de celui qui le dirigeoit. Il y est +dit, au mot _Nomenclator_: «Herpin, qui enseigne à Paris les noms et +les demeures des personnes de qualité.» C'est à cet Herpin, sans +doute, que Le Sage fait allusion dans Gil-Blas (liv. Ier, ch 17), +quand il fait dire par Fabrice à Gil-Blas: «Je vais de ce pas te +conduire chez un homme à qui s'adresse la plupart des laquais qui +sont sur le pavé... Il sait où l'on a besoin de valet, et il tient +un registre non seulement des places vacantes, mais des bonnes et +des mauvaises qualités des maîtres.»] + +Le marquis d'abord souffroit patiemment tous ces brocards assez +communs, et, pressé du remords de sa conscience, n'osoit se défendre +d'une accusation dont il se sentoit fort bien convaincu. Enfin, on +le poussa tant là dessus qu'il fut contraint de repartir: Je vois +bien, mesdemoiselles, que vous me voulez obliger à défendre les gens +mal-propres, mais je ne sçay si je pourray bien m'en acquitter, car +jusqu'ici j'ay songé si peu à m'exercer sur cette matiere, que je ne +croyois pas avoir jamais besoin d'en parler pour moy, sans le +malheur qui m'est arrivé aujourd'huy. Vous en serez moins suspect +(reprit Lucrece) si vous n'avez pas grand interet en la cause; il y +a en recompense beaucoup de personnes a qui vous ferez grand plaisir +de la bien plaider. Je ne suis point (dit le marquis) de profession +à faire des plaidoyers ny des apologies, mais je dirai, puisqu'il +s'en présente occasion, que je trouve estrange qu'en la pluspart des +compagnies on n'estime point un homme, et qu'on ait mesme de la +peine à le souffrir, s'il n'est dans une excessive propreté, et +souvent encore s'il n'est magnifique. On n'examine point son merite; +on en juge seulement par l'exterieur et par des qualitez qu'il peut +aller prendre à tous moments à la rue aux Fers ou à la Fripperie. +Cela est vray (dit en l'interrompant la franche bourgeoisie dont +j'ay parlé), et si Paris est tellement remply de crottes, qu'on ne +s'en sçauroit sauver. + +J'éprouve bien aujourd'huy (reprit le marquis), qu'on s'en sauve +avec bien de la peine, puisque le carrosse ne m'en a pu garentir; et +je me range à l'opinion de ceux qui soustiennent qu'il faut aller en +chaise pour estre propre. L'ancien proverbe qui, pour expliquer un +homme propre, dit qu'il semble sortir d'une boëte, se trouve bien +vray maintenant, et c'est peut-estre luy qui a donné lieu à +l'invention de ces boëtes portatives. Mais (interrompit encore la +bourgeoise) tout le monde ne s'y peut pas faire porter, car les +porteurs vous rançonnent, et il en coûte trop d'argent. Je ne m'y +suis voulu faire porter qu'une fois à cause qu'il pleuvoit, et ils +me demandoient un escu pour aller jusqu'à Nostre-Dame. Il est vray +(dit le marquis) que la dépense en est grande et ne peut pas estre +supportée par ceux qui sont dans les fortunes basses ou mediocres, +comme sont la pluspart des personnes d'esprit et de sçavoir, et +c'est ce qui fait qu'il sont reduits à ne voir que leurs voisins, +comme dans les petites villes, et ils n'ont pas l'avantage que Paris +fournit d'ailleurs, car on y pourroit choisir pour faire une petite +société les personnes les plus illustres et les plus agreables, si +ce n'estoit que le hasard et les affaires les dispersent en +plusieurs quartiers fort éloignez les uns des autres. + +Il n'y a que peu de jours qu'un des plus illustres me fit une fort +agreable doleance sur un pareil accident qui luy estoit arrivé. Il +estoit (dit-il) party du fauxbourg Saint-Germain pour aller au +Marais, fort propre en linge et en habits, avec des galoches fort +justes et en un temps assez beau. Il s'estoit heureusement sauvé des +boues à la faveur des boutiques et des allées, où il s'estoit +enfoncé fort judicieusement au moindre bruit qu'il entendoit d'un +cheval ou d'un carosse. Enfin, grace à son adresse et au long détour +qu'il avoit pris pour choisir le beau chemin, il estoit prest +d'arriver au port desiré quand un malautru baudet, qui alloit +modestement son petit pas sans songer en apparence à la malice, mit +le pied dans un trou, qui estoit presque le seul qui fust dans la +rue, et le crotta aussi coppieusement qu'auroit pû faire le cheval +le plus fringuant d'un manege. Cela fit qu'il n'osa continuer le +dessein de sa visite, et qu'il s'en retourna honteusement chez luy +le nez dans son manteau. Ainsi il fut privé des plaisirs qu'il +esperoit trouver en cette visite, et celles qui la devoient recevoir +perdirent les douceurs de sa conversation. Cet accident, au reste, +l'a tellement dégoûté de faire des visites éloignées, qu'il a perdu +toutes les habitudes qu'il avoit hors de son quartier. Vôtre amy +(dit alors Lucrece) estoit un peu scrupuleux; s'il eut bien fait il +se seroit contenté de faire d'abord quelque compliment en faveur de +ses canons crottez, quelque invective contre les desordres de la +ville et contre les directeurs du nettoyement des boues, et un petit +mot d'imprécation contre cet asne hypocrite, autheur du scandalle. +Cela eût esté, ce me semble, suffisant pour le mettre à couvert de +tout reproche. Je trouve (interrompit Hyppolite, qui estoit une +veritable coquette, et qui avoit fait la premiere raillerie) qu'il +fit prudemment de s'en retourner, car, s'il y eust eu là quelqu'un +de mon humeur, il n'eût pas manqué d'avoir quelque attaque. Quoy +(reprit Lucrece) y avoit-il de sa faute? N'avez-vous pas remarqué +toutes les precautions qu'il avoit prises? Quoy, tout le temps et +les pas qu'il avoit perdus en s'enfonçant dans les boutiques et dans +les allées ne luy seront-ils contez pour rien? Non (dit +l'Hyppolite), tout cela n'importe; que ne venoit-il en chaise? + +Vous ne demandez pas s'il avoit moyen de la payer (reprit le +marquis); mais vous n'estes pas seule de vostre humeur, et je prevoy +que, si le luxe et la delicatesse du siecle continuent, il faudra +enfin que quelques grands seigneurs, à l'exemple de ceux qui ont +fondé des chaises de théologie, de medecine et de mathematique, +fondent des chaises de Sous-carriere[25], pour faire porter +proprement les illustres dans les ruelles et les metre en estat +d'estre admis dans les belles conversations. Ce seroit, dit Lucrece, +une belle fondation, et qui donneroit bien du lustre aux gens de +lettres; mais elle coûteroit beaucoup, car il y a bien des illustres +pretendus. Il faudroit au moins les restreindre à ceux de +l'Academie, et alors on ne trouveroit point estrange qu'on en +briguast les places si fortement. Cette fondation, dit le marquis, +ne se fera peut-estre pas si-tost, et je la souhaite plus que je ne +l'espere en faveur de mademoiselle (dit-il) en montrant Hyppolite, +dont il ne sçavoit pas le nom, afin qu'elle n'ayt point le déplaisir +de converser avec des gens crottez. Le marquis dit ces paroles avec +assez d'aigreur, estant animé de ce qu'elle l'avoit raillé d'abord, +et, pour luy rendre le change, il ajouta un peu librement: Encore je +souffrirois plus volontiers que des femmes de condition, qui ont des +appartements magnifiques, et qui ne voyent que des polis et des +parfumés, eussent de la peine et du dégoust à souffrir d'autres +gens; mais je trouve estrange que des bourgeoises les veüillent +imiter, elles qui iront le matin au marché avec une escharpe[24] et +des souliers de vache retournée, et qui, pour les necessitez de la +maison, recevront plusieurs pieds plats dans leur chambre, où il n'y +a rien à risquer qu'un peu d'exercice pour les bras de la servante +qui frotte le plancher; cependant ce sont elles qui sont les plus +delicates sur la propreté, quand elles ont mis leurs souliers brodez +et leur belle juppe. + +[Note 24: Ou appeloit ainsi les chaises à porteur +perfectionnées, sous Louis XIII, par Montbrun de Souscarrière, +bâtard du duc de Bellegarde. Avant lui, celles dont, en 1617, P. Le +Petit avait eu le privilége n'étoient pas couvertes; ce n'étoient +que de simples fauteuils fixés à deux bâtons en forme de brancards. +Dans un voyage qu'il fit à Londres, Montbrun vit des _chaises_ +couvertes et fermées, et à son retour il se hâta d'en faire établir +de pareilles à Paris, pour lesquelles il obtint, lui aussi, un +privilége, par lettres-patentes enregistrées en parlement. (Sauval, +_Antiq. de Paris_, chap. _Voitures_, t. Ier, p. 192.) Montbrun le +partageoit avec madame de Cavoye. Il mit tout en oeuvre pour que ses +chaises devinssent à la mode. «Il n'alloit plus autrement, dit +Tallemant, et durant un an on ne rencontroit que lui par les rues, +afin qu'on vît que cette voiture étoit commode. Chaque chaise lui +rend, toutes les semaines, cent sous; il est vrai qu'il fournit de +chaises, mais les porteurs sont obligés de payer celles qu'ils +rompent,» (_Historiettes_, 1re édit., t. 4, p. 188, 191.) Ces +chaises étoient numérotées, comme nos fiacres. (Id., t. 3, p. 253.) +Elles firent vite fortune. Mascarille, comme un vrai marquis, s'en +passoit la fantaisie: «Il fait un peu crotté, mais nous avons la +chaise.--MADELON. Il est vrai que la chaise est un retranchement +merveilleux contre les insultes de la boue et du mauvais temps.» +(_Les Précieuses ridicules_, scène 10.)] + +[Note 25: L'escharpe ne se mettoit alors qu'en déshabillé; les +femmes ne la portoient «qu'en habit de couleur et négligées.» +(_Dict. de Trévoux_.)] + +Certes (dit alors Lucrece) Monsieur a grande raison, et, pour estre +de la cour, il ne laisse pas de connoistre admirablement les gens de +la ville. Je connois des personnes qui ne sont gueres loin d'icy, +qui sont si difficiles à contenter sur ce poinct qu'elles en sont +insupportables, et je crois qu'elles aimeroient mieux qu'un homme +apportast dix sottises en conversation que la moindre irrégularité +en l'adjustement. Je pense mesme qu'elles ne venient voir des gens +bien mis qu'afin de se pouvoir vanter de voir le beau monde. Mais +(dit Hyppolite) approuvez-vous la conduite de certains illustres, +qui, sous ombre de quelque capacité qu'ils ont au-dedans, negligent +tout à fait le dehors. Par exemple, nous avons en notre voisinage un +homme de robbe fort riche et fort avare, qui a une calotte qui luy +vient jusqu'au menton, et quand il auroit des oreilles d'asne comme +Midas, elle seroit assez grande pour les cacher. Et j'en sçais un +autre dont le manteau et les éguillettes sont tellement effilées que +je voudrois qu'il tombast dans l'eau, à cause du grand besoin +qu'elles ont d'estre rafraischies. Voudriez-vous deffendre ces +chichetez et ces extravagances, et faudroit-il empescher une +honneste compagnie où ils voudroient s'introduire d'en faire des +railleries? Je ne crois pas (repliqua le marquis) que personne ayt +jamais loué ces vitieuses affectations; au contraire, on voit avec +mépris et indignation ces barbons, ces gens de college, dont les +habits sont aussi ridicules que les moeurs. Mais il faut avoir +quelque indulgence pour les personnes de merite qui, estant le plus +souvent occupées à des choses plus agreables, n'ont ny le loysir ny +le moyen de songer à se parer. Ce n'est pas que je loüe ceux qui, +par negligence ou par avarice, demeurent en un estat qui fait mal au +coeur ou qui blesse la veuë. Car ce sont deux vices qu'il faut +également blasmer. Mais combien y en a-t-il qui, quelque soin qu'ils +prennent à s'ajuster et à cacher leur pauvreté, ne peuvent empescher +qu'elle ne paroisse tousjours à quelque chapeau qui baisse +l'oreille, quelque manteau pelé, quelque chausse rompuë, ou quelque +autre playe dont il ne faut accuser que la fortune? + +Votre sentiment (dit Lucrece) est tres-raisonnable, et j'ay toujours +fort combatu ces delicatesses; mais encore ce seroit beaucoup s'il +ne falloit qu'estre propre, qui est une qualité necessaire à un +honneste homme; il faut aussi avoir dans ses vestements de la +diversité et de la magnificence: car on donne aujourd'huy presque +partout aux hommes le rang selon leur habit; on met celuy qui est +vestu de soye au dessus de celuy qui n'est vestu que de camelot, et +celui qui est vestu de camelot au dessus de celuy qui n'est vestu +que de serge. Comme aussi on juge du mérite des hommes à proportion +de la hauteur de la dentelle qui est à leur linge, et on les éleve +par degrez depuis le pontignac jusqu'au poinct de Gennes. Il est +vray qu'on en use ainsi, dit Hyppolite, et je trouve qu'on a raison. +Car comment jugerez-vous d'un homme qui entre en une compagnie si ce +n'est par l'extérieur? S'il est richement vestu, on croit que c'est +un homme de condition, qui a esté bien nourry et élevé, et qui, par +conséquent, a de meilleures qualitez. Vous auriez grande raison +(reprit le marquis) si vous n'en usiez ainsi qu'envers les inconnus: +car j'excuserois volontiers l'honneur qu'on fait à un faquin qui +passe pour un homme de condition à la faveur de son habit, puisque +vous ne feriez qu'honorer la noblesse que vous croiriez estre en +luy; mais on en use de mesme envers ceux qui sont les mieux connus, +et j'ay veu beaucoup de femmes qui n'estimoient les hommes que par +le changement des habits, des plumes et des garniturcs[26]. J'en ay +veu qui, au sortir d'un bal ou d'une visite, ne s'entretenoient +d'autre chose. L'une disoit: Monsieur le comte avoit une garniture +de huit cent livres, je n'en ay point veu de plus riche; l'autre: +Monsieur le baron estoit vestu d'une estoffe que je n'avois point +encore veue, et qui est tout à fait jolie; une troisiéme disoit: Ce +gros pifre[27] de chevalier est tousjours vestu comme un gouverneur +de Lyons; il n'oseroit changer d'habits, il a peur qu'on le +méconnoisse. Cependant, il est souvent arrivé que le gros pifre a +battu la belle garniture portée par un poltron, et que celuy qui +avoit l'étoffe fort jolie n'aura dit que des fadaises. J'en ay veu +mesme une assez sotte pour louer l'extravagance d'un certain galand +de ma connoissance, qui, pour porter le deuil de sa maistresse, +avoit fait faire exprès une garniture de rubans noirs et blancs, +avec des figures de testes de morts et de larmes, comme celles qui +sont aux parements d'église le jour d'un enterrement. Je crois +(interrompit Lucrece) qu'on doit plustost dire qu'il portoit le +deuil de sa raison qui estoit morte. Vous dites vray (repliqua le +marquis), mais il n'en devoit porter que le petit deuil, car il y +avoit longtemps qu'elle estoit deffunte. Vous attaquez de fort bonne +grace, dit Lucrece, des personnes qui m'ont tousjours fort dépleu; à +dire vray, je n'attendois pas de tels sentiments d'un homme de la +Cour, et qui a la mine de se piquer d'estre propre et magnifique. + +[Note 26: On appeloit ainsi l'ensemble de plumes, de rubans, de +noeuds, dont on chargeoit ses habits et sa coiffure. C'est ce que +Mascarille appelle sa _petite-vie_. Il falloit, comme il dit, +qu'elle fût «congruente à l'habit.» (_Précieuses ridicules_. sc. +10.)] + +[Note 27: Ce mot _pifre_, que nous avons si étrangement détourné +de son sens, étoit depuis le XIIIe siècle employé comme terme de +mépris. On n'appeloit pas autrement que _pifres_ ou _bougres_ +certains hérétiques des Flandres et de la Bourgogne. (_Valesiana_, +p. 81-82.) Fleury de Bellingen explique ainsi l'étymologie de ce +mot: «On nomme ordinairement gros _piffre_ un gros homme qui a les +joues rebondies de graisse. Mot emprunté et corrompu de l'allemand +_pfeiffer_, qui signifie un joueur de fiffre, et approprié à telles +sortes d'hommes, parce qu'un joueur de fiffre se fait enfler les +joues à force de souffler, en flûtant, comme ceux-ci les ont enflées +à force de manger.» (_L'Etymologie des Proverbes français_, La Haye, +1656, in-8., p. 3.)] + +Je vous avoue (dit le marquis) que ma condition m'oblige à faire +dépense en habits, parce que le goust du siecle le veut ainsi; et +pour ne pas avoir la tache d'avarice ou de rusticité, je suy les +modes et j'en invente quelquefois; mais c'est contre mon +inclination, et je voudrois qu'il me fust permis de convertir ces +folles dépenses en de pures liberalitez envers d'honnestes gens qui +en ont besoin. Sur tout j'ay toûjours blâmé l'exces où l'on porte +toutes ces choses, car c'est un grand malheur lorsqu'on tombe entre +les mains de ces coquettes fieffées qui sont de loisir, et qui ne +sçavent s'entretenir d'autres choses. Elles examineront un homme +comme un criminel sur la sellette, depuis les pieds jusqu'à la +teste, et quelque soin qu'il ait pris à se bien mettre, elles ne +laisseront pas de lui faire son proces. Je me suis trouvé souvent +engagé en ces conferences de bagatelles où j'ay veu agiter fort +serieusement plusieurs questions tres-ridicules. J'y vis une fois un +sot de qualité qu'on avoit pris au collet; une femme luy dit que son +rabat n'estoit pas bien mis, l'autre dit qu'il n'estoit pas bien +empesé, et la troisième soûtint que son défaut venoit de +l'échancrure; mais il se deffendit bravement en disant qu'il venoit +de la bonne faiseuse, qui prend un escu de façon de la piece. Le +rabat fut declaré bien fait au seul nom de cette illustre; je dis +illustre, et ne vous en estonnez pas, car le siecle est si fertile +en illustres qu'il y en a qui ont acquis ce titre à faire des +mouches. Cette authorité (dit Lucrece) estoit decisive, et la +question apres cela n'estoit plus problematique; aussi il faut +demeurer d'accord que le rabat est la plus difficile et la plus +importante des pieces de l'adjustement; que c'est la premiere marque +à laquelle on connoist si un homme est bien mis, et qu'on n'y peut +employer trop de temps et trop de soins, comme j'ay ouy dire d'une +presidente[28], qu'elle est une heure entiere à mettre ses +manchettes, et elle soûtient publiquement qu'on ne les peut bien +mettre en moins de temps. Apres que ce rabat fut bien examiné +(adjoûta le marquis), on descendit sur les chausses à la +Candalle[29]; on regarda si elles estoient trop plicées en devant ou +en arriere, et ce fut encore un sujet sur lequel les opinions furent +partagées. En suite on vint à parler du bas de soye, et alors on +traitta une question fort grande et fort nouvelle, n'estant encore +decidée par aucun autheur: Si le bas de soye est mieux mis quand on +le tire tout droit que quand il est plicé sur le gras de la jambe. +Et après avoir employé deux heures à ce ridicule entretien, comme je +vis qu'elles alloient examiner tout le reste article par article, +comme si c'eust esté un compte, je rompis la conversation en me +retirant, et je vis qu'elles remirent à une autre fois à parler du +reste; car, pour juger un proces si important, elles y employerent +plusieurs vaccations. + +[Note 28: Il s'agit ici de la présidente Tambonneau: «Une fois, +dit Tallemant, elle alla fort ajustée chez la maréchale de +Guébriant; on ne faisoit que de se mettre à table, elle avoit diné; +la voilà qui commence à lever sa robe, pour montrer sa belle jupe; +qui veut faire admirer comme ses manchettes étoient mises de bon +air: car elle croyoit qu'il n'y avoit personne au monde qui les sut +mettre comme elle, et même elle se piquoit de les mettre fort +promptement, quoique madame Anne, sa duena, fut une heure et demie à +les ajuster.» (_Historiettes_, 2e édit., t. 9, p. 161.)] + +[Note 29: C'étoit un des ajustements mis à la mode par le duc de +Candale, le Brummell, le d'Orsay du XVIIe siècle. Bussy, dans son +_Histoire amoureuse des Gaules_, a raconté ses amours avec madame +d'Olonne (édit. 1754, t. 1er, p. 1-42). Saint-Evremond nous a +donné de lui un charmant portrait (OEuvres, 1753, in-12, t. 3, p. +154-180), et nous savons par les _Mémoires de Cavagnac_ (t. 1er, +p. 220) et par ceux de mademoiselle de Montpensier (coll. Petitot, +2e série, t. 41, p. 489), l'histoire de sa querelle avec Bartet, +au sujet même de cette recherche de M. de Candale pour les +ajustements. Bartet, jaloux des préférences que la marquise de +Gouville accordoit à Candale, avoit dit: «Si l'on ôtoit à ce beau +duc ses grands cheveux, ses _grands canons_, ses grandes manchettes +et ses grosses touffes de galant, il ne seroit plus qu'un squelette +et un atôme.» Candale le sut, et un jour, en pleine rue +Saint-Thomas-du-Louvre, il fit arrêter Bartet par Laval, son écuyer, +et par onze de ses gens, qui, le poignard d'une main, les ciseaux de +l'autre, lui coupèrent un côté de cheveux, un côté de moustache, lui +arrachèrent son rabat, ses canons, ses manchettes, etc., et le +laissèrent en lui disant que c'étoit de la part de M. de Candale. +Tallement nous a aussi parlé de ce muguet brutal. Il a raconté ses +amours avec madame de Saint-Loup. (_Historiettes_, t. 8, p. 88, +édit. in-12.)] + +Vous raillez si agreablement (dit Lucrece) ces personnes qui vous +ont dépleû, qu'il faut bien prendre garde à l'entretien qu'on a avec +vous, et je ne sçay si vous n'en direz point autant de celuy que +nous avons aujourd'huy ensemble. Je respecte trop (dit le marquis) +tout ce qui vient d'une si belle bouche, et je vous ay veu des +sentiments si justes et si eloignez de ceux que nous venons de +railler, que vous n'avez rien à craindre de ce costé-là. En effet +(reprit Lucrece) je n'approuve point qu'on s'entretienne de ces +bagatelles, ny qu'on aille pointiller sur le moindre defaut qu'on +trouve en une personne; il suffit qu'elle n'ait rien qui choque la +veue. Aussi bien je sçais que, quelque soin qu'on prenne à +s'adjuster, particulierement pour les gens de la ville, on y +trouvera toujours à redire: car, comme la mode change tous les +jours, et que ces jours ne sont pas des festes marquées dans le +calendrier, il faudroit avoir des avis et des espions à la cour, qui +vous advertissent à tous momens des changemens qui s'y font; +autrement on est en danger de passer pour bourgeois ou pour +provincial. + +Vous avez grande raison (adjousta le marquis), cette difficulté que +vous proposez est presque invincible, à moins qu'il y eust un bureau +d'adresse estably ou un gazetier de modes[30] qui tint un journal de +tout ce qui s'y passeroit de nouveau. Ce dessein (dit Hyppolite) +seroit fort joly, et je croy qu'on vendroit bien autant de ces +gazettes que des autres. + +[Note 30: Dans un petit volume in-12 paru à Rouen en 1609, sous +le titre de la _Gazette_ (en vers), ce même projet avoit été déjà +émis et presque exécuté (V. _Biblioth. poét._ de M. Viollet Le Duc, +p. 349-350). Mais cent ans après la publication du _Roman +bourgeois_, cette idée eut à Londres son exécution bien plus +complète, par la publication du _Ladies Journal_, «meuble, dit +l'abbé Prevost (_le Pour et le Contre_, 1733, in-12, t. 1er, p. +161) qui manquoit sur la toilette des dames, et dont il est +surprenant qu'une nation aussi galante que les François se soit +laissé ravir l'invention. À la vérité, ajoute-t-il, Brantôme en +avoit tracé le plan il y a déjà près de deux siècles.» Et il cite à +l'appui ce passage de l'auteur des _Dames galantes_, que Furetière +n'a presque fait que reproduire: «Il seroit à souhaiter que quelques +uns de ces galants de profession, qui sont dévoués de coeur et +d'esprit au service des dames, nous voulût faire des chroniques +d'amour, comme plusieurs font celle des nations et des royaumes, +etc.»] + +Puisque vous vous plaisez à ces desseins (dit le marquis), je vous +en veux reciter un bien plus beau, que j'ouys dire ces jours passez +à un advocat, qui cherchoit un partisan pour traiter avec luy de cet +advis; et ne vous estonnez pas si j'ay commerce avec les gens du +palais, et si je me sers par fois de leurs termes, car deux +mal-heureux proces qui m'ont obligé de les frequenter m'en ont fait +apprendre à mes dépens plus que je n'en voulois savoir. Il disoit +qu'il seroit tres-important de créer en ce royaume un grand conseil +de modes, et qu'il seroit aisé de trouver des officiers pour le +remplir: car, premierement, des six corps des marchands on tireroit +des procureurs de modes, qui en inventent tous les jours de +nouvelles pour avoir du débit; du corps des tailleurs on tireroit +des auditeurs de mode, qui, sur leurs bureaux ou etablis, les +mettroient en estat d'estre jugées, et en feroient le rapport; pour +juges on prendroit les plus legers et les plus extravaguants de la +cour, de l'un et de l'autre sexe, qui auroient pouvoir de les +arrêter et verifier, et de leur donner authorité et credit. Il y +auroit aussi des huissiers porteurs de modes, exploitans par tout le +royaume de France. Il y auroit enfin des correcteurs de modes, qui +seroient de bons prud'hommes qui mettroient des bornes à leur +extravagance, et qui empescheroient, par exemple, que les formes des +chapeaux ne devinssent hautes comme des pots à beure, ou plattes +comme des calles, chose qui est fort à craindre lors que chacun les +veut hausser ou applattir à l'envy de son compagnon, durant le flux +et reflux de la mode des chapeaux; ils auroient soin aussi de +procurer la reformation des habits, et les décris necessaires, comme +celuy des rubans, lors que les garnitures croissent tellement qu'il +semble qu'elles soient montées en graine, et viennent jusqu'aux +pochettes. Enfin, il y auroit un greffe ou un bureau estably, avec +un estalon et toutes sortes de mesures, pour régler les differens +qui se formeraient dans la juridiction, avec une figure vestue selon +la derniere mode, comme ces poupées qu'on envoie pour ce sujet dans +les provinces[31]. Tous les tailleurs seroient obligez de se servir +de ces modelles, comme les appareilleurs vont prendre les mesures +sur les plans des édifices qu'on leur donne à faire. Il y auroit +pareillement en ce greffe une pancarte ou tableau où seroient +specifiez par le menu les manieres et les regles pour s'habiller, +avec les longueurs des chausses, des manches et des manteaux, les +qualitez des estoffes, garnitures, dentelles et autres ornements des +habits, le tout de la mesme forme que les devis de maçonnerie et de +charpenterie. Et voicy le grand avantage que le public en +retireroit: c'est qu'il arrive souvent qu'un riche bourgeois, et +surtout un provincial, ou un Alleman, aura prodigué beaucoup +d'argent pour se vestir le mieux qu'il luy aura esté possible, et il +n'y aura pas réussi, quelque consultation qu'il ait faite de toute +sorte d'officiers qu'il aura pû assembler pour resoudre toutes ses +difficultez. Car il se trouvera souvent que, si l'habit est bien +fait, il n'en sera pas de mesme des bas ou du chapeau; enfin il +vivra tousjours dans l'ignorance et dans l'incertitude. Au lieu que, +s'il est en doute, par exemple, si la forme de son chapeau est bien +faite, il n'aura qu'à la porter au bureau des modes, pour la faire +jauger et mesurer, comme on fait les litrons et les boisseaux qu'on +marque à l'Hostel-de-Ville. Ainsi, se faisant estalonner et examiner +depuis les pieds jusqu'à la teste, et en ayant tiré bon certificat, +il auroit sa conscience en repos de ce costé-là, et son honneur +seroit à couvert de tous les reproches que luy pourroit faire la +coquette la plus critique. + +[Note 31: Ces poupées de modes, qui donnoient le ton pour les +toilettes, avoient d'abord été attifées chez mademoiselle de +Scudéry, d'où elles partoient pour la province ou l'étranger. L'une +était pour le négligé, l'autre pour les grandes toilettes. On les +appeloit la _grande_ et la _petite Pandore_, et c'est aux petites +assemblées du samedi qu'on procédoit à leur ajustement dans le +cercle des précieuses. Un siècle plus tard, nous trouvons encore une +de ces poupées courant le monde pour y propager les modes +parisiennes. «On assure, lisons-nous dans un livre très rare, que +pendant la guerre la plus sanglante entre la France et l'Angleterre, +du temps d'Addison, qui en fait la remarque, ainsi que M. l'abbé +Prevost, par une galanterie qui n'est pas indigne de tenir une place +dans l'histoire, les ministres des deux cours de Versailles et de +Saint-James accordoient en faveur des dames un passeport inviolable +à la grande poupée, qui étoit une figure d'albâtre de trois ou +quatre pieds de hauteur, vêtue et coiffée suivant les modes les plus +récentes, pour servir de modèle aux dames du pays. Ainsi, au milieu +des hostilités furieuses qui s'exerçoient de part et d'autre, cette +poupée étoit la seule chose qui fût respectée par les armes.» +(_Souv. d'un homme du monde_, Paris, 1789, in-12, t. 2, p. 170, nº +395.)] + +C'est dommage (dit Lucrece) que vous n'estes associé avec cet homme +qui a inventé ce party: vous le feriez bien valoir. Je crois qu'il y +a beaucoup d'officiers en France moins utiles que ceux-là, et +beaucoup de reglements moins necessaires que ceux qu'ils feroient. +J'ai mesme ouy dire à des sçavans qu'il y avoit de certains pays où +estoient establis de certains officiers expressément pour faire +regler les habits; mais comme je ne suis pas sçavante, je ne vous +puis dire quels ils sont. + +Lucrece n'avoit pas encore achevé quand sa tante rompit le jeu, et +mesme un cornet qu'elle tenoit à la main, à cause d'un ambezas[32] +qui luy estoit venu le plus mal à propos du monde. Cela rompit aussi +cette conversation, car elle s'en vint avec un grand cry annoncer le +coup de malheur qui luy estoit arrivé, qu'elle plaignit avec des +termes aussi pathetiques que s'il y fust allé de la ruine de +l'estat. Cela troubla tout ce petit peloton; quelques-uns, par +complaisance, luy aidèrent à pester contre ce malheureux Ambezas qui +estoit venu sans qu'on l'eust mandé; d'autres la consolerent sur +l'inconstance de la fortune et lui promirent de sa part un sonnez +pour une autre fois. Et cependant le marquis, qui ne cherchoit +qu'une occasion de se retirer, prit congé de Lucrece, non sans luy +dire en particulier qu'il esperoit de venir chez elle le lendemain +en meilleur ordre, lui demandant la permission de continuer ses +visites. Mais en sortant il pensa luy arriver encore le mesme +accident, car les maquignons sont tres-frequens en ce quartier-là. +Il ne put battre celuy-cy non plus que l'autre, à cause de sa fuite; +mais son page l'en vengea, et, n'estant pas dans sa colère si +raisonnable que son maistre, il la déchargea sur un autre maquignon +qui estoit à pied sur le pas de sa porte. Et comme ce pauvre homme +lui disoit: Ha, monsieur, je ne crotte personne! Hé bien, c'est pour +ceux que tu as crottez et que tu crotteras. Action de justice et +chastiment remarquable, qui devroit faire honte à nos officiers de +police. + +[Note 32: Terme du jeu de trictrac. C'est lorsque chaque dé jeté +amène l'as (_ambo asses_, deux as).] + +A peine le marquis estoit-il remonté dans son carosse que ses +laquais, à l'exemple du maistre et du page, animez contre les +crotteurs de gens, virent passer des meuniers sur la crouppe de +leurs mulets accouplez trois à trois, qui faisoient aussi belle +diligence que des courriers extraordinaires. Le grand laquais jetta +un gros pavé qu'il trouva dans sa main à l'un de ces meuniers avec +une telle force que cela eust été capable de rompre les reins de +tout autre; mais ce rustre, hochant la teste et le regardant par +dessus l'épaule, lui dit avec un ris badin: Ha ouy, je t'engeolle. +Et, piquant la crouppe de sa monture avec le bout de la poignée de +son fouet, il se vit bien-tost hors de la portée des pavez. Dés le +lendemain, le marquis vint voir Lucrece en un équipage qui fit bien +connoistre que ce n'estoit pas pour luy qu'il avoit fait l'apologie +du jour precedent. + +Je croy que ce fut en cette visite qu'il luy découvrit sa passion; +on n'en sçait pourtant rien au vray. Il se pourroit faire qu'il n'en +auroit parlé que les jours suivans, car tous ces deux amans estoient +fort discrets, et ils ne parloient de leur amour qu'en particulier. +Par mal-heur pour cette histoire, Lucrece n'avoit point de +confidente, ni le marquis d'escuyer, à qui ils repetassent en +propres termes leurs plus secrettes conversations. C'est une chose +qui n'a jamais manqué aux heros et aux heroïnes. Le moyen, sans +cela, d'écrire leurs avantures? Le moyen qu'on pust savoir tous +leurs entretiens, leurs plus secrettes pensées? qu'on pust avoir +coppie de tous leurs vers et des billets doux qui se sont envoyez, +et toutes les autres choses necessaires pour bastir une intrigue? +Nos amants n'estoient point de condition à avoir de tels officiers, +de sorte que je n'en ay rien pu apprendre que ce qui en a paru en +public; encore ne l'ay-je pas tout sçeu d'une mesme personne, parce +qu'elle n'auroit pas eu assez bonne memoire pour me repeter mot à +mot tous leurs entretiens; mais j'en ay appris un peu de l'un et un +peu de l'autre, et, à n'en point mentir, j'y ay mis aussi un peu du +mien. Que si vous estes si desireux de voir comme on découvre sa +passion, je vous en indiqueray plusieurs moyens qui sont dans +l'Amadis, dans l'Astrée, dans Cirus et dans tous les autres romans, +que je n'ay pas le loisir ni le dessein de coppier ny de derober, +comme ont fait la plupart des auteurs, qui se sont servis des +inventions de ceux qui avoient écrit auparavant eux. Je ne veux pas +mesme prendre la peine de vous en citer les endroits et les pages; +mais vous ne pouvez manquer d'en trouver à l'ouverture de ces +livres. Vous verrez seulement que c'est toujours la mesme chose, et +comme on sçait assez le refrain d'une chanson quand on en écrit le +premier mot avec un etc., c'est assez de vous dire maintenant que +nostre marquis fut amoureux de Lucrece, etc. Vous devinerez ou +suppléerez aisément ce qu'il luy dit ou ce qu'il luy pouvoit dire +pour la toucher. + +Il est seulement besoin que je vous declare quel fut le succès de +son amour; car vous serez sans doute curieux de sçavoir si Lucrece +fut douce ou cruelle, parce que l'un pouvoit arriver aussi-tost que +l'autre. Sçachez donc qu'en peu de temps le marquis fit de grands +progrés; mais ce ne fut point son esprit et sa bonne mine qui luy +acquirent le coeur de Lucrece. Quoy que ce fust un gentil-homme des +mieux faits de France et un des plus spirituels, qu'il eût l'air +galand et l'ame passionnée, cela n'estoit pas ce qui faisoit le plus +d'impression sur son esprit: elle faisoit grand cas de toutes ces +belles qualités; mais elle ne vouloit point engager son coeur qu'en +establissant sa fortune. Le marquis fut donc obligé de luy faire +plus de promesses qu'il ne luy en vouloit tenir, quelque honneste +homme qu'il fust: car qu'est-ce que ne promet point un amant quand +il est bien touché? Et qu'y a-t-il dont ne se dispense un +gentil-homme quand il est question de se deshonorer par une indigne +alliance? Il avoit commencé d'acquerir l'estime de Lucrece en +faisant grande dépense pour elle; il luy laissa mesme gagner quelque +argent, en faisant voir neantmoins qu'il ne perdoit pas par sottise, +ni faute de sçavoir le jeu. Apres, il s'accoustuma à luy faire des +presens en forme, qu'elle reçut volontiers, quoy qu'elle eust assez +de coeur; mais elle estoit obligée d'en user ainsi, car elle avoit +moins de bien que de vanité. Elle vouloit paroistre, et ne le +pouvoit faire qu'aux dépens de ses amis. Les cadeaux n'estoient pas +non plus épargnez; les promenades à Saint-Clou, à Meudon et à +Vaugirard, estoient fort frequentes[33], qui sont les grands chemins +par où l'honneur bourgeois va droit à Versailles[34], comme parlent +les bonnes gens. Toutes ces choses neantmoins ne concluoient rien; +Lucrece ne donnoit encore que de petites douceurs qu'il falloit que +le marquis prist pour argent comptant. Il fut donc enfin contraint, +vaincu de sa passion, de luy faire une promesse de l'épouser, signée +de sa main et écrite de son sang, pour la rendre plus authentique. +C'est là une puissante mine pour renverser l'honneur d'une pauvre +fille, et il n'y a guere de place qui ne se rende si-tost qu'on la +fait jouer. Lucrece ne s'en deffendit pas mieux qu'une autre; elle +ne feignit point de donner son coeur au marquis et de lui vouer une +amour et une foy réciproque. Ils vécurent depuis en parfaite +intelligence, sans avoir pourtant le dernier engagement. Ils se +flattèrent tous deux de la plus douce esperance du monde: le marquis +de l'esperance de posseder sa maîtresse, et Lucrece de l'esperance +d'estre marquise. Mais ce n'estoit pas le compte de cet amant +impatient; sa passion estoit trop forte pour attendre plus longtemps +les dernieres faveurs. + +[Note 33: C'est là qu'on faisoit alors les fines parties, et +Furetière est loin d'avoir tort dans ce qu'il ajoute sur les risques +qu'y couroit «l'honneur bourgeois». Ailleurs il en avoit parlé, et +sur le même ton (V. _le Voyage de Mercure_, liv. 4, Paris, 1653, +in-4. p. 88)--Sarrazin, dans la lettre qui sert de préface à son +_Ode à Calliope_, dit aussi, par allusion au scandale de ces +gaités-champêtres: «Si je devine bien, le mot d'aventure et le lieu +de Saint-Clou (_sic_) vous feront d'abord songer à quelque chose +d'étrange, et vous ne tarderez guère à scandaliser votre bonne amie +et votre très humble serviteur.» Un amant ne pardonnoit pas à sa +maîtresse de faire sans lui une promenade à Saint-Cloud: + + Je ne saurois vous pardonner + Le regal qu'à _Saint-Cloud_ Paul vient de vous donner; + C'est le plus dégoûtant de tous les esprits fades. + Vous aimez trop les promenades, + Iris: allez vous promener. + + (_Poésies de Charleval_, Amst., 1759, in-12, p. 52, épigr. 37.) +] + +[Note 34: «_Aller à Versailles_, être renversé.» Ant. Oudin, +_Curiositez françoises_, Paris, 1640, in-12. p. 569.] + +D'ailleurs il y avoit un obstacle invincible à l'exécution de sa +promesse de mariage, supposé qu'il eust eu dessein de l'exécuter. Il +estoit encore mineur, et il avoit une mère et un oncle qui +possedoient de grands biens, sur lesquels toute la grandeur de sa +maison estoit fondée. L'un et l'autre n'y auraient jamais donné leur +consentement; au contraire, il estoit en danger d'estre désherité ou +mesme de voir casser son mariage s'il eust esté fait. Il redoubla +donc son empressement aupres de Lucrece, et il trouva enfin une +occasion favorable dans une de ces mal-heureuses promenades qu'ils +faisoient souvent ensemble. + +Ce n'est pas que Lucrece n'y allast tousjours avec sa tante et +quelques autres filles du voisinage accompagnées de leurs meres; +mais ces bonnes dames croyoient que leurs filles estoient en seureté +pourveu qu'elles fussent sorties du logis avec elles, et qu'elles y +revinssent en même temps. Il y en a plusieurs attrapées à ce piege; +car, comme la campagne donne quelque espece de liberté, à cause que +les témoins et les espions y sont moins frequens et qu'il y a plus +d'espace pour s'écarter, il s'y rencontre souvent une occasion de +faire succomber une maîtresse, et c'est proprement l'heure du +berger[35]. D'ailleurs, les gens de cour ne meurent pas de faim +faute de demander leurs necessitez; ils prennent des avantages sur +une bourgeoise coquette qu'ils n'oseroient pas prendre sur une +personne de condition, dont ils respecteroient la qualité. Enfin, +notre assiegeant somma tant de fois la place de se rendre et il la +serra de si près qu'il la prit un jour au dépourveu et éloignée de +tout secours, car la tante estoit alors en affaire, et occuppée à +une importante partie de triquetrac qu'elle faillit gagner à +bredoüille. + +[Note 35: Nous ne nous arrêterions pas sur cette expression, +devenue très commune, si elle n'avoit été, du temps de Furetière, +fort à la mode et de bon ton, à ce point qu'on fit, en manière de +définition galante, un petit traité de l'_Heure du Berger_, qui se +trouve dans le _Recueil de pièces en prose les plus agréables du +temps_, etc., Paris, 1671, quatrième partie, p. 72-75.] + +Lucrece se rendit donc; je suis fâché de le dire, mais il est vray. +Je voudrois seulement pour son honneur sçavoir les parolles +pathetiques que luy dit son amant passionné pour la toucher. Elles +furent plus heureuses que toutes les autres qu'il luy avoit dites +jusques-là. Je croy qu'il luy fit bien valoir le saffran qu'il avoit +sur le visage; car, en effet, il estoit devenu tout jaune de soucy. +Je croy aussi qu'il tira un poignard de sa poche pour se percer le +coeur en sa presence, puisque son amour ne l'avoit pû encore faire +mourir. Il ne manqua pas non plus de la faire ressouvenir de la +promesse de mariage qu'il luy avoit donnée, et de luy faire là +dessus plusieurs sermens pour la confirmer. Mais, par malheur, on ne +sçait rien de tout cela, parce que la chose se passa en secret; ce +qui serviroit pourtant beaucoup pour la décharge de cette +demoiselle. Seulement il faut croire qu'il y fit de grands efforts; +car, en effet, Lucrece estoit une fille d'honneur et de vertu, et +elle le monstra bien, ayant esté fort longtemps à tenir bon, bien +que, de la maniere dont elle avoit esté élevée, ce dust estre une +bicoque à estre emportée facilement. Quoy qu'il en soit, elle songea +plustost à establir sa fortune qu'à contenter son amour. Elle ne +crut pas pouvoir mener d'abord le marquis chez un notaire ou devant +un curé, qui auroient esté peut-estre des causeurs capables de +divulguer l'affaire et de donner occasion aux parens de son amant de +la rompre. Elle crut qu'il falloit qu'il y eust quelque engagement +precedent, et elle ayma mieux hazarder quelque chose du sien que de +manquer une occasion d'estre grande dame. Ce n'est point la faute de +Lucrece si le marquis n'a point tenu sa parolle, qu'elle avoit ouy +dire inviolable chez les gentils-hommes. Et certes, il y en a +beaucoup qui ne se mocqueront pas d'elle, parce qu'elles y ont esté +aussi attrapées. Leur amour dura encore longtemps avec plus de +familiarité qu'auparavant, sans qu'il y arrivast rien de memorable; +car il n'y eust point de rival qui contestast au marquis la place +qu'il avoit gagnée, ou qui envoyast à sa maistresse de fausses +lettres. Il n'y eut point de portrait, ny de monstre, ny de bracelet +de cheveux qui fust pris ou égaré, ou qui eust passé en d'autres +mains, point d'absence ny de fausse nouvelle de mort ou de +changement d'amour, point de rivale jalouse qui fist faire quelque +fausse vision ou équivoque, qui sont toutes les choses necessaires +et les matériaux les plus communs pour bastir des intrigues de +romans, inventions qu'on a mises en tant de formes et qu'on a +repetassées si souvent qu'elles sont toutes usées. + +Je ne puis donc raconter autre chose de cette histoire; car toutes +les particularitez que j'en pourrois sçavoir, si j'en estois +curieux, ce seroit d'apprendre combien un tel jour on a mangé de +dindons à Saint-Cloud chez la Durier[36], combien de plats de petits +pois ou de fraises on a consommés au logis de _petit Maure_ à +Vaugirard, parce qu'on pourroit encore trouver les parties de ces +collations chez les hostes où elles ont esté faites, quoy qu'elles +ayent esté acquitées peu de tems apres par le marquis, qui payoit si +bien que cela faisoit tort à la noblesse. Ils furent mesme si +discrets qu'on ne s'avisa point qu'il y eust plus de privauté +qu'auparavant, et cela n'empescha pas qu'il n'y eust plusieurs +personnes du second ordre qui entretinssent Lucrece et qui en +fissent les amoureux et les passionnez. Mais c'estoit toûjours avec +quelque espece de respect pour le marquis, et sous son bon plaisir. +Ils prenoient leur avantage quand il n'y estoit pas, et ils luy +cedoient la place quand il arrivoit; car chacun sait que ces nobles +sont un peu redoutables aux bourgeois, et par conséquent nuisent +beaucoup aux filles, à cause qu'ils écartent les bons partis. + +[Note 36: C'étoit, sous Louis XIII, la plus fameuse cabaretière +des environs de Paris. On trouve dans Tallemant (édit. in-12, t. 9, +p. 223-226) une longue et curieuse _historiette_ sur elle, sur son +vaste cabaret de Saint-Cloud, sur les longs crédits qu'elle faisoit +à la noblesse, etc. Il y est aussi parlé de ses amours avec +Saint-Preuil, et de la belle conduite qu'elle tint quand, aux +instigations du duc de la Meilleraye, ce gouverneur d'Arras fut jugé +et décapité à Amiens. «Elle reçut sa tête dans un tablier, dit +Tallemant, et lui fit faire un magnifique service à ses dépens.» +Dans les notes curieuses qu'il a données sur ce passage des +_Historiettes_, M. Monmarqué omet de dire qu'en décembre 1803, lors +des fouilles qu'on fit dans l'enclos des Feuillans d'Amiens, on a eu +la preuve des soins pieux que prit la Durier pour l'inhumation de +Saint-Preuil; on retrouva le corps et la tête embaumés. Le détail de +cette découverte et du bruit qu'elle fit à Amiens se lit tout entier +au t. 2, p. 198-199, des _Essais historiques sur Paris_, publiés en +1812, in-12, par le neveu de Saint-Foix, pour faire suite à ceux +publiés par son oncle.--Quelques auteurs du temps ont aussi parlé de +la Durier, entre autres Sarrazin, qui, dans la préface de son _Ode à +Calliope_, se fait dire par sa muse: «Je quitteray pour vous la +table des dieux si vous quittez pour moi celle de la Durier.» (_Les +OEuvres de M. Sarrazin_, etc., Paris, 1696, in-8, p. 283.)] + +Lucrece avoit accoustumé son amant à souffrir qu'elle entretinst, +comme elle avoit toujours fait, tous ceux qui viendroient chez elle. +Particulierement depuis sa faute, que le remords de sa conscience +luy faisoit encore plus publique qu'elle n'estoit, elle les traita +encore plus favorablement. Peut-estre aussi que par adresse elle en +usoit de la sorte; car, quoiqu'elle se flattast toujours de +l'esperance d'estre Madame la marquise, neantmoins comme la chose +n'estoit pas faite et qu'il n'y a rien de si asseuré qui ne puisse +manquer, elle estoit bien aise d'avoir encore quelques autres +personnes en main pour s'en servir en cas de necessité. Outre qu'il +est fort naturel aux coquettes d'aymer à se faire dire des douceurs +par toutes sortes de gens, quoiqu'elles n'ayent pour eux ny amour ny +estime. + +Parmy ce corps de reserve de galands assez nombreux se trouva +Nicodeme, qui estoit un grand diseur de fleurettes, et, comme j'ay +dit, un amoureux universel. Il s'engagea si avant dans cette amour, +qu'un jour, apres avoir prosné sa passion avec les plus belles +Marguerites françoises[37] qu'il pust trouver, Lucrece, pour s'en +défaire, dit qu'elle n'adjoustoit point de foy à ses parolles, et +qu'elle en voudroit voir de plus puissans témoignages. Il luy +respondit serieusement qu'il luy en donneroit de telle nature +qu'elle voudroit; elle luy repliqua qu'elle se raportoit à luy de +les choisir. Aussi-tost Nicodeme, pour luy monstrer qu'il la vouloit +aymer toute sa vie, lui dit qu'il luy en donneroit tout à l'heure +une promesse par écrit. Tout en riant elle l'en deffia, et un peu de +temps apres, Nicodeme, s'estant retiré expressément dans une +antichambre, luy apporta en effet une promesse de mariage qu'il luy +mit en main. Elle la prit en continuant sa raillerie, et luy demanda +seulement: La quantième est-ce d'aujourd'huy? (Car c'estoit un homme +sujet à de telles foiblesses.) En mesme temps, pour monstrer qu'elle +n'en faisoit pas grand estat, elle s'en servit à envelopper une +orange de Portugal qu'elle tenoit en sa main. Neantmoins elle ne +laissa pas de la serrer proprement pour les besoins qu'elle en +pourroit avoir, quand ce n'eust esté que pour faire voir un jour +qu'elle avoit eu des amans. + +[Note 37: Il est fait allusion ici au livre de François Desrues: +_Les Marguerites françoises, ou fleurs de bien dire, contenant +plusieurs belles et rares sentences morales recueillies des +meilleurs auteurs, et mises en ordre alphabètique._ Rouen, Behourt, +1625, in-12. Cette édition, décrite par Brunet, _Manuel_, II, 65, +n'est pas la plus ancienne de ce recueil, qui s'appeloit auparavant: +_Fleurs de bien dire, recueillies des cabinets des plus rares +esprits de ce temps, pour exprimer les passions amoureuses de l'un +comme de l'autre sexe_, etc. Il y en a sous ce titre une édition de +1598, Paris, Guillemot, pet. in-12.] + +Cela s'estoit passé auparavant que Nicodeme fust engagé avec +Javotte. Quelque temps après, il arriva qu'un procureur de +l'officialité, nommé Villeflatin, qui estoit amy et voisin de +l'oncle de Lucrece, le vint voir et le trouva dans sa chambre au +coin du feu. Par hasard, Lucrece estoit à fouiller dans un buffet +qu'elle avoit dans la mesme chambre. Comme c'est la première +cajolerie des vieillards de demander aux jeunes filles quand elles +seront mariées, ce fut aussi le premier compliment de ce procureur. +Hé bien! lui dit-il, mademoiselle, quand est-ce que nous danserons à +vostre nopce! Je ne sçay pas quand ce sera, répondit Lucrece en +riant; au moins ce ne sera pas faute de serviteurs: voilà une +promesse; si j'en veux, il ne tient qu'à moy de l'accepter. Elle dit +cela en monstrant un papier plié, qui estoit cette promesse qu'elle +avoit trouvée fortuitement sous sa main, sur quoy neantmoins elle ne +faisoit pas grand fondement, car elle mettoit toutes ses esperances +en celle du marquis, dont elle n'avoit garde de faire alors mention. +Le procureur, par curiosité, jetta la main dessus sans qu'elle y +prist garde, et, faisant semblant de la vouloir arracher, elle fut +obligée de la lascher de peur de la rompre. Il la lut exactement, et +il luy dit qu'il connaissoit celuy qui l'avoit souscrite, qu'il +avoit du bien; il n'en fit point d'autre éloge, car il croyoit bien +par ce mot avoir dit tout ce qui s'en pouvoit dire. Il luy demanda +si la promesse estoit reciproque, et si elle en avoit donné une +autre; mais Lucrece, sans dire ny ouy, ny non, lui répondit +tousjours en bouffonnant. Il luy recommanda serieusement de la bien +garder, luy offrant de la servir en cette occasion et de faire une +exacte enqueste du bien que Nicodeme pouvoit avoir. + +A quelques jours de là il avint que, Villeflatin estant allé au +Châtelet pour quelques affaires, y trouva Vollichon, pere de +Javotte; et comme il le connoissoit de longue main, Vollichon lui +fit part de la joyeuse nouvelle du mariage prochain de sa fille. +Villeflatin s'en rejouyt d'abord avec luy, disant qu'il faisoit fort +bien de la marier ainsi jeune; qu'une fille est de grande garde; +qu'un pere en est déchargé et n'est plus responsable de ses +fredaines quand elle est entre les mains d'un mary, qui est obligé +d'en avoir le soin. Qu'à la vérité sa petite Javotte estoit bien +sage; mais que le siecle estoit si corrompu, et la jeunesse si +dépravée, qu'on ne faisoit non plus de scrupule de surprendre une +pauvre innocente que de boire un verre d'eau. Et apres d'autres +discours de cette nature que j'obmets à dessein, non pas faute de +les sçavoir (car je les ay ouy dire mille fois), il luy demanda qui +estoit celuy qu'il avoit choisi pour faire entrer en son alliance, +et quand se feroit la solemnité du mariage. Vollichon luy répondit +que les bans estoient desja jettez à Saint-Nicolas et à +Saint-Severin, les parroisses des futurs espoux; que les fiançailles +se devoient faire dans deux jours, et que c'estoit Nicodeme qui +devoit estre son gendre. Comment! (s'écria Villeflatin) et on disoit +qu'il devoit épouser mademoiselle Lucrece, nostre voisine! J'ai veu, +leu et tenu une promesse de mariage à son profit, et qui est bien +signée de luy. Vous me surprenez (dit Vollichon), je vous prie de +m'en faire sçavoir des nouvelles certaines, et de me dire s'il... +Et, sans achever, il le quitta avec furie, en criant: Qui appelle +Vollichon? C'estoit le guichetier de la porte du presidial, qui +appelloit Vollichon pour venir parler sur la montée à une partie +qu'on ne vouloit pas laisser entrer. Son avidité, qui ne vouloit +rien laisser perdre, ne luy permit pas de faire reflexion qu'il +quittoit une affaire tres importante pour une autre qui estoit +peut-estre de neant, comme elle estoit en effet. Si-tost qu'il eut +expédié cette partie, il retourna au lieu où il avoit laissé +Villeflatin, pour luy demander s'il se souvenoit des termes ausquels +la promesse de mariage estoit conçue, puisqu'il l'avoit eue entre +ses mains; mais il ne le trouva plus: car, comme celuy-cy estoit +fort zelé pour le service de Lucrece et de toute sa famille, voyant +le brusque départ de Vollichon, il s'imagina qu'il estoit allé +promptement faire avertir sa femme et sa fille qu'on vouloit aller +sur son marché et qu'une autre personne avoit surpris une promesse +de mariage de Nicodeme. Enfin il crut qu'il estoit allé donner ordre +d'achever le mariage avant qu'on y pust former opposition, de peur +de laisser échapper ce party, qui en effet lui estoit avantageux. Il +eut peur que ce qu'il avoit découvert à Vollichon ne le poussast +encore plustost à precipiter l'affaire. C'est ce qui l'obligea +d'aller tout de ce pas et de son propre mouvement (sans parler de +rien à Lucrece, ny à son oncle, ny à sa tante), afin de ne perdre +point de temps, former une opposition au mariage entre les mains des +curez de Saint-Nicolas et de Saint-Severin. Et non content de cela, +il obtint du lieutenant civil et de l'official des deffenses de +passer outre, qu'il fit signifier aux mesmes curez et à Vollichon, +car, quand à Nicodeme, il ne sçavoit où il demeuroit. Puis il vint +tout en sueur, sur les trois heures apres midy, dire à Lucrece qu'il +y avoit bien des nouvelles, qu'elle luy avoit bien de l'obligation, +qu'il n'avoit ny bu ni mangé de tout le jour, qu'il avoit toujours +couru pour son service. Et apres plusieurs autres prologues, il lui +raconta la rencontre qu'il avoit faite de Vollichon et tous les +exploits qu'il avoit fait depuis. + +Lucrece fut fort surprise de ce recit, et il lui monta au visage une +rougeur plus forte qu'aucune qu'elle eust jamais eue. Pour tout +remerciment de la bonne volonté de ce procureur, elle luy dit qu'il +la servoit vraiment avec beaucoup de chaleur, puisqu'il n'avoit pas +mesme pris le temps d'en parler à son oncle ny à sa tante; qu'en son +particulier, elle n'avoit point dessein d'épouser Nicodeme, et +encore moins par l'ordre de la justice. Ha, ha (dit alors le +procureur), il faut apprendre à cette jeunesse éventée à ne se +moquer pas des filles d'honneur: nous avons sa signature, il faudra +au moins qu'il paye des dommages et interests; laissez-moi seulement +faire. Et avec un «Nous nous verrons tantost plus amplement; je n'ay +ny bu ny mangé d'aujourd'huy», il enfila l'escalier, et tira la +porte de la chambre apres luy; il la ferma mesme à double tour pour +empescher qu'on ne courust apres luy pour le reconduire. + +Lucrece, que par bon-heur il avoit trouvée seule, demeura en grande +perplexité. Son marquis s'en estoit allé il y avoit quelque temps et +luy avoit laissé des marques de son amour. Peu avant son départ, +elle s'estoit apperceue d'un certain mal qui avoit la mine de luy +gaster bien-tost la taille. Cela mesme l'avoit obligée de le presser +de l'épouser; mais lorsqu'elle le conjuroit si vivement qu'il ne +s'en pouvoit presque plus deffendre, il luy vint un ordre de la cour +d'aller joindre son regiment: à quoi il obeyt en apparence avec +regret, et en lui faisant de grandes protestations de revenir au +plustost satisfaire à sa promesse. Il partit bien, mais je ne sçay +quel terme il prit pour son retour, tant y a qu'il n'est point +encore revenu. Lucrece luy écrivit force lettres, mais elle n'en +reçeut point de réponse. Elle vit bien alors, mais trop tard, +qu'elle estoit abusée, et ce qui la confirma dans cette pensée, +c'est que, depuis le départ du marquis, elle n'avoit plus trouvé la +promesse de mariage qu'il luy avoit donnée. Elle ne pouvoit pas +mesme s'ymaginer comme elle l'avoit perdue, veu le grand soin +qu'elle avoit eu de la serrer dans son cabinet. Or, voicy comme la +chose estoit arrivée: + +La passion du marquis estant un peu refroidie par la jouyssance, il +fit reflexion sur la sottise qu'il alloit faire s'il executoit la +parolle qu'il avoit donnée à Lucrece. Outre le tort qu'il faisoit à +sa maison en se mésalliant, il voyoit tous ses parens animez contre +luy, qui luy feroient perdre les grands biens sans lesquels il ne +pouvoit soustenir l'éclat de sa naissance. Il voyoit, d'un autre +costé, que, si Lucrece playdoit contre luy en vertu de sa promesse +de mariage, cela luy feroit une tres-fâcheuse affaire: car, outre +que ces sortes de procés laissent tousjours quelque tache à +l'honneur d'un honneste homme, à cause qu'il est accusé en public de +trahison et de manquement de parolle, les evenemens en sont +quelquefois douteux, et avec quelque avantage qu'on en sorte, ils +coustent toujours tres-cher. Il se résolut donc d'user de stratagéme +pour se tirer de ce mauvais pas où son amour trop violent l'avoit +engagé. Pour cet effet il mena sa maistresse à la foire +Saint-Germain, et, luy disant qu'il luy vouloit donner le plus beau +cabinet d'ébeine qui s'y trouveroit, il la pria de le choisir et +d'en faire le prix. Elle fit l'un et l'autre, et de plus elle le +remercia de sa liberalité. Le marquis prit le soin de le luy faire +porter chez elle; mais auparavant il commanda secrettement au +marchand d'y faire des clefs doubles, dont il garda les unes par +devers luy et il fit livrer les autres à Lucrece avec le cabinet. +Soudain qu'elle eut ce present, elle y serra avec joie ses plus +précieux bijoux, et ne manqua pas surtout d'y mettre sa promesse de +mariage qu'elle avoit du marquis. + +Quand il fut sur son départ, ayant dessein de retirer sa promesse, +il alla chez Lucrece à une heure où il sçavoit qu'elle n'estoit pas +au logis; il y entra familierement comme il avoit accoustumé, et, +feignant d'avoir quelque chose d'importance à luy dire, il demanda +permission de l'attendre dans sa chambre. Estant là, il se trouva +bien-tost seul, et alors, avec la clef qu'il avoit par devers luy, +il ouvrit le cabinet, et, trouvant la promesse, s'en saisit, sans +que Lucrece, quand elle fut arrivée, s'apperceût d'aucune chose. +Elle n'avoit mesme reconnu ce vol que peu de jours avant ce procés +que venoit de former Villeflatin contre Nicodeme, et n'en avoit pas +encore soubçonné le marquis; mais quand elle vid que son absence +duroit, qu'il ne luy écrivoit point et que sa promesse estoit +perdue, elle ne douta plus de sa perfidie. Dans son déplaisir elle +ne trouva point de meilleur remede à son affliction que d'entretenir +avec plus de soin ses autres conquestes. Or comme il falloit qu'elle +se mariast avant qu'on s'apperceust de ce qu'elle avoit tant de +sujet de cacher, elle commença à s'affliger moins du zele indiscret +de son voisin, qui luy cherchoit un mary malgré elle par les voyes +de la justice. + +Elle attendit donc avec patience le succés de cette affaire, +raisonnant ainsi en elle-mesme, que si elle gagnoit sa cause, elle +gagnoit un mary dont elle avoit grand besoin, et si elle la perdoit, +elle pourroit dire (comme il estoit vray) qu'elle n'avoit point +approuvé cette procedure, et qu'on l'avoit commencée à son insceu, +ce qu'elle croyoit estre suffisant pour mettre son honneur à +couvert. Aussi bien il n'estoit plus temps de deliberer; la +promptitude du procureur avoit fait tout le mal qui en pouvoit +arriver; la matiere estoit desja donnée aux caquets et aux +railleries; il falloit voir seulement où cela aboutiroit. +Villeflatin, la revenant voir le soir, luy dit qu'elle luy donnast +sa promesse. La honte ne l'ayant pas encore fait resoudre, elle fit +semblant de l'avoir égarée et luy dit mesme qu'elle craignoit +qu'elle ne fust perduë. Vous auriez fait là (reprit-il) une belle +affaire. Or sus, trouvez là au plustost, cependant que ce mariage +est arresté; il ne peut passer outre au prejudice de nos deffenses; +mais la faudra bien avoir pour la faire reconnoistre. Dites-moi +cependant: n'a-t-il point eu d'autres privautez avec vous? n'y +a-t-il point eu de copule? Dites hardiment, cela peut servir à +vostre cause? Dame, en ces occasions il faut tout dire; on n'y +seroit pas receu par apres. + +Lucrece rougit alors avec une confusion qui n'est pas imaginable et +qui l'empescha de faire aucune réponse. Elle fut tellement surprise +de cette grosse parolle, qu'elle fut toute preste à luy advoüer son +malheur, dont elle croyait qu'il se fust desja apperceu, de la sorte +qu'il la traitoit. Elle l'alloit prier en mesme temps de +s'entremettre auprés de son oncle et de sa tante pour obtenir le +pardon de sa faute. Ville-flattin crût que sa rougeur venoit de ce +qu'il luy avoit demandé assez cruement une chose dont un homme plus +civil que luy se seroit informé avec plus d'honnesteté; de sorte +que, sans la presser davantage, il la loua de sa pudeur, luy disant: +Soyez aussi sage à l'advenir comme vous avez esté jusqu'icy, et vous +reposez sur moi de cette affaire. + +Cependant Nicodeme qui ne sçavoit rien de ces nouveaux incidens, +alla le soir mesme voir Javotte, sa vraye maistresse, et ayant mis +des canons blancs, s'estant bien frisé et bien poudré, il y arriva +en chaise, fort gay, retroussant sa moustache et gringottant un air +nouveau. Il rencontra dans la salle la mere et la fille, toutes deux +bourgeoisement occupées à ourler quelque linge pour achever le +trousseau de l'accordée. Le froid accueil qu'elles luy firent le +surprit un peu, et, commençant la conversation par l'ouvrage +qu'elles tenoient: Certes, ma bonne maman (luy dit-il), vostre fille +vous aura bien de l'obligation, car je me doute bien que ce linge à +quoy vous travaillez est pour elle. La prétenduë belle-mere luy +répondit assez brusquement: Ouy, monsieur, c'est pour elle; mais il +vous passera bien loin du nez. Je vous trouve bien hardy de venir +encore ceans, apres nous avoir voulu affronter. Là, là, ma fille est +jeune et ne manquera pas de partis; nous ne sommes pas des personnes +à aller playder à l'officialité pour avoir un gendre. Allez trouver +vostre maistresse à qui vous avez promis mariage; nous ne voulons +pas estre cause qu'elle soit dés-honorée. Nicodeme, encore plus +estonné, jura qu'il n'avoit aucun engagement qu'avec sa fille. +Vrayment (reprit aussi-tost la procureuse), il nous en feroit bien +accroire si nous n'avions de quoy le convaincre; et, appelant la +servante, elle luy dit: Julienne, allez querir un papier là haut sur +le manteau de la cheminée, que je luy fasse voir son bec-jaune. +Quand il fut apporté: Tenez (dit-elle), voyez si je parle par coeur! +Nicodeme pensa tomber de son haut en le lisant, car il connoissoit +le coeur de Lucrece, et il ne pouvoit concevoir qu'une si fiere +personne voulust playder à l'officialité pour avoir un mary. Il +sçavoit qu'elle n'avoit receu la promesse qu'en riant et sans fonder +sur cela aucune esperance ny dessein de mariage; aussi n'en +avoit-elle point parlé depuis, de sorte qu'il s'imagina que cela +n'estoit point fait par son ordre; il dit donc à sa belle mere: +Voilà une piece que quelque ennemy me jouë; s'il ne tient qu'à cela, +je vous apporte dés demain une main-levée de cette opposition +pardevant notaires. + +Je n'ay que faire (répondit-elle) de notaires ni d'advocats; je ne +veux point donner ma fille à ces débauchez et à ces amoureux des +onze mille vierges. Je veux un homme qui soit bon mary et qui gagne +bien sa vie. + +Nicodeme, qui ne trouvoit pas là grande satisfaction, d'ailleurs +impatient de sçavoir la cause de cette broüillerie, prit congé +d'elle peu de temps apres. Il ne fut pas assez hardy pour saluer, en +sortant, sa maistresse de la maniere qu'il est permis aux amans +declarez. Pour Javotte, elle se contenta de luy faire une reverence +muette; mais en se levant elle laissa tomber un peloton de fil et +ses ciseaux, qui estoient sur sa juppe. Nicodeme se jette aussi-tost +avec precipitation à ses pieds pour les relever; Javotte se baisse, +de son costé, pour le prévenir; et, se relevant tous deux en mesme +temps, leurs deux fronts se heurtèrent avec telle violence, qu'ils +se firent chacun une bosse. Nicodeme, au desespoir de ce malheur, +voulut se retirer promptement; mais il ne prit pas garde à un buffet +boiteux qui estoit derrière luy, qu'il choqua si rudement qu'il en +fit tomber une belle porcelaine, qui estoit une fille unique fort +estimée dans la maison. Là dessus, la mère éclate en injures contre +luy. Il fait mille excuses, et en veut ramasser les morceaux pour en +renvoyer une pareille; mais en marchant brusquement avec des +souliers neufs sur un plancher bien frotté et tel qu'il devoit estre +pour des fiançailles, le pied luy glissa, et comme, en ces +occasions, on tâche à se retenir à ce qu'on trouve, il se prit aux +houppes des cordons qui tenoient le miroir attaché; or, le poids de +son corps les ayant rompus, Nicodeme et le miroir tombèrent en mesme +temps. Le plus blessé des deux, neantmoins, ce fut le miroir, car il +se cassa en mille pièces, Nicodème en fut quitte pour deux +contusions assez légères. La procureuse, s'ecriant plus fort +qu'auparavant, luy dit: Qui m'amène ici ce ruine-maisons, ce +brise-tout? et se met en estat de le chasser avec le manche du +ballay. Nicodeme, tout honteux, gagne la porte de la salle; mais, +estant en colere, il l'ouvrit avec tant de violence, qu'elle alla +donner contre un theorbe qu'un voisin avoit laissé contre la +muraille, qui fut entierement brisé. Bien luy en prit qu'il estoit +tard, car en plein jour, au bruit que faisoit la procureuse, la huée +auroit fait courir les petits enfans apres luy. Il s'en alla donc +egalement rouge de honte et de colere; et, à cause de l'heure, ne +pouvant rien faire ce soir-là, il se resolut d'attendre au jour +d'apres à voir Lucrece. + +Le lendemain donc, voulant y aller en bon ordre, il demanda sa belle +garniture de dentelle, qui luy fut apportée, à la reserve du rabat, +qui se trouva manquer. Il envoya son laquais pour le chercher chés +sa blanchisseuse, qui répondit par ce trucheman qu'elle ne l'avoit +point. Comme Nicodeme estoit bon bourgeois et bon ménager, il alla +le chercher luy-mesme; il foüilla et renversa tout son linge sale, +et il trouva à la fin ce qu'il cherchoit et même ce qu'il ne +cherchoit pas. Car il faut sçavoir que cette blanchisseuse, nommée +dame Roberte, blanchissoit aussi la maison de Lucrece et y estoit +fort familiere. Or, comme il remuoit ce linge sale, voyant une +chemise de femme assez haute en couleur, il luy demanda en riant si +c'estoit une chemise de mademoiselle Lucrece. Dame Roberte luy +répondit avec une grande naïveté: Vrayement nenny, ce n'en est pas; +mademoiselle Lucrece est maintenant la plus propre fille qu'il y ait +à Paris; depuis plus de trois mois je ne vois pas la moindre tache à +son linge, il est presque aussi blanc quand je le prends que quand +je le reporte. Et comment se porte-t'elle? luy dit Nicodeme. Dame +Roberte luy repondit avec la mesme ingenuité: La pauvre fille est +toute mal bastie; quand je vais chés elle le matin, je la trouve qui +a des vomissemens et de si grands maux de coeur et d'estomac, +qu'elle ne peut durer lassée dans son corps de juppe; elle est +tousjours avec ses brassieres de satin blanc. Toutefois cette pauvre +fille ne se plaint pas, et cache si bien son mal qu'on ne sçait pas +mesme au logis qu'elle soit malade; l'apres-disnée elle recoit son +monde comme si de rien n'estoit: c'est la meilleure ame et la plus +patiente creature qui se puisse voir. Nicodeme remarqua ces parolles +ingenuës, et, changeant de dessein, au lieu d'aller voir Lucrece il +alla consulter un medecin et un de ses amis du barreau; enfin il se +douta de la verité, et son imagination alla encore au delà; car il +s'imagina que, pour remedier au mal de Lucrece, ses parens avoient +formé cette action afin de la luy faire épouser. Il crut aussi que, +pour couvrir sa faute, elle leur avoit fait entendre qu'il avoit +abusé d'elle sous la promesse de mariage qu'il luy avoit sottement +donnée. Il avoit appris de ses amis qu'il avoit consulté, et il le +pouvoit sçavoir luy-mesme, puisque c'estoit son mestier, que son +affaire estoit mauvaise; qu'une fille enceinte fondée en promesse de +mariage seroit plustost cruë en justice que luy, et que, quelques +sermens qu'il fist du contraire, il ne détruiroit point la +presomption qu'on auroit que ce ne fust de ses oeuvres. D'ailleurs +Lucrece estoit belle et avoit beaucoup d'amis de gens de robbe, qui +luy pouvoient faire gagner sa cause, quelque mauvaise qu'elle fust, +outre qu'elle estoit si discrette en apparence qu'il ne la pouvoit +pas convaincre d'aucune débauche, quoy que sa coquetterie fust +publique. Il resolut donc de sortir de cette affaire à quelque prix +que ce fust avant qu'elle éclatast tout à fait; car il s'imaginoit +que si-tost qu'il auroit conjuré cet orage et levé cette opposition, +il renoüeroit aisément avec les parens de Javotte, de laquelle il +estoit amoureux au dernier point, et certainement, si on eust connu +son foible, il luy en eust coûté bon. Il employa quelque temps à +chercher des connoissances pour faire parler sous main à l'oncle de +Lucrece, n'osant pas y aller en personne, de peur d'un _amené sans +scandale_. Il y trouva quelque accés par le moyen d'un amy qui +connoissoit Villeflattin, le plenipotentiaire et le grand directeur +de cette affaire, qui écouta volontiers ses propositions. + +Cependant Lucrece estoit demeurée dans un grand embarras; elle +craignoit tous les jours de plus en plus que son mal secret ne +devint public, et, voyant bien qu'il ne falloit plus avoir +d'espérance au marquis, elle se résolut tout de bon de ménager +l'affaire que le hazard et la promptitude de ce procureur luy avoit +preparée. Ce qui la fit encore plustost resoudre, c'est qu'elle +avoit presté l'oreille à une consultation qui s'estoit faite chez +son oncle sur une pareille espece, où l'affaire avoit esté decidée +en faveur d'une fille qui estoit en une semblable agonie. Elle prit +donc en main sa promesse pour la porter à son oncle, et le prier, en +luy demandant pardon de sa faute, de luy faire reparer son honneur. +Mais, hélas! en ce moment, elle avoit deux estranges repugnances: +l'une de decouvrir sa faute, et l'autre d'en charger un innocent, ce +qui estoit pourtant necessaire en cette occasion. + +Trois fois elle monta en la chambre de son oncle, et trois fois elle +en descendit sans rien faire. Enfin, y étant retournée avec une +bonne resolution, elle commença à luy dire: Mon oncle... et, se +repentant d'avoir commencé, elle s'arresta aussi-tost. Son oncle luy +ayant demandé ce qu'elle desiroit, elle luy demanda s'il n'avoit +point veu ses ciseaux, qu'elle avoit laissez sur la table. A la fin +pourtant, apres avoir longuement tournoyé, elle luy dit tout de bon: +Mon oncle, je voudrois bien vous entretenir d'une affaire en +laquelle je vous prie de m'estre favorable. Mais comme elle +commençoit à s'expliquer et en mesme temps à rougir, on vint dire à +son oncle qu'on le demandoit en bas pour une affaire fort pressée. +Il descendit promptement, et un peu apres envoya querir ses gants et +son manteau. Lucrece alors tint à bonheur de n'avoir pas commencé le +recit de son adventure, car elle auroit esté faschée de s'y voir +interrompue. Or cette affaire estoit que Villeflattin avoit envoyé +querir cet oncle, pour luy parler de l'affaire qu'il avoit +poursuivie à son insçeu et de son propre mouvement, dans la +confiance qu'il avoit qu'il ne seroit point desavoué, à cause du +grand soin qu'il prenoit des intérêts de toute la famille. Ce bon +homme fut fort surpris de cette nouvelle, et dit qu'il s'estonnoit +fort de ce que sa niece ne lui en avoit rien dit. Mais il fut encore +plus surpris quand Villeflattin, luy ayant fait le recit de tout ce +qui s'y estoit passé dans le peu de jours que l'affaire avoit duré, +luy dit que le proces estoit terminé s'il vouloit; qu'on luy offroit +de gros dommages et interêts, et qu'en effet, l'entremetteur de +Nicodeme estoit chés luy, qui faisoit une proposition de donner deux +mille ecus d'argent comptant à Lucrece, à la charge de terminer +l'affaire sur le champ. Il leur faisoit entendre que Nicodeme ne +craignoit pas l'évenement de cette opposition en justice, et qu'il +monstreroit bien qu'elle estoit sans fondement, mais qu'il vouloit +seulement lever l'ombrage qu'elle donnoit aux parens de Javotte, +qu'il estoit prest d'épouser, et particulierement à cause que +l'Avent qui approchoit ne luy permettoit pas de laisser tirer +l'affaire en longueur; qu'enfin il sacrifioit cette somme d'argent à +son plaisir, afin de ne perdre point de temps, ce qu'il n'eust pas +fait en autre saison. Villeflattin, à qui on avoit promis en +particulier une bonne paraguante[38], sçeut si bien cajoller le bon +homme, qu'il le fit resoudre d'accepter cette proposition, dans la +menace qui leur estoit faite de révoquer le lendemain ces offres +pour en playder tout de bon. Et ce qui l'y porta encore plustost fut +que Villeflattin luy dit que Lucrece avoit égaré la promesse qu'il +falloit produire, ce qui la mettoit en danger d'estre debouttée au +premier jour de sa demande. Il luy fit considerer aussi que, n'y +ayant qu'une simple promesse de mariage, sans autre suitte ny +engagement avec Lucrece, et y ayant d'ailleurs un contract solemnel +fait avec Javotte, cette action ne se pourroit resoudre qu'en +quelques dommages et interests, qu'on n'arbitre pas tousjours fort +grands, et qui dépendent purement du caprice des juges. + +[Note 38: C'est proprement une expression espagnole qui veut +dire _pour les gants_, et qui fait allusion à _la paire de gants_ +qui étoit alors le seul droit de commission, le seul pot-de vin de +certains services; les locutions _avoir les gants, se donner les +gants d'une chose_, viennent de là. Molière, dans _l'Etourdi_, a +employé le mot _paraguante_, et Le Sage, dans _Gil Blas_ (liv. 7, +ch. 2), a dit, parlant d'un secrétaire du duc de Lerme: «Pourvu +qu'il tire des paraguantes d'une affaire, il se soucie fort peu des +épilogueurs.» Le mot nous étoit venu d'Espagne au XVIIe siècle; +nous avions l'usage auparavant. Ainsi, dans le _Roman de la Rose_ +(édit. Lenglet Dufresnoy, t. 2, p. 158), il est parlé d'une paire de +gants ainsi donnée, et dans le _Perceforest_, le roi dit au valet +qui lui amène le cheval de sa maîtresse: «Passavant, je vous doibs +vos gants.»] + +Il passa donc aussi-tost une transaction, en laquelle il ne fut pas +besoin de faire parler Lucrece, qui estoit mineure, et dont l'oncle, +qui estoit son tuteur, crut bien procurer l'avantage. Il receut donc +les deux mille écus, qui luy servirent bien depuis. Aussi-tost on +vint annoncer cette bonne nouvelle à Lucrece, et Villeflattin luy +cria dès la porte: Ne vous avois-je pas bien dit que je vous ferois +avoir des dommages et interests? Tenez, voilà deux mille écus que +j'en ay tiré, et si je n'avois pas la promesse en main; regardez ce +que c'eust esté si vous ne l'eussiez point perdue. Hé bien! si on +vous eust creue, vous alliez laisser tout perdre. Vous m'en +remercierez si vous voulez, mais c'est comme si je vous les donnois +en pur don. + +Lucrece, surprise de ce compliment, et encore plus de cet accord +qu'elle n'avoit esté du commencement du procès, ne répondit qu'avec +une action qui témoignoit un genereux mépris des richesses. Elle +feignit qu'elle n'attendoit pas à vivre apres cela, et qu'elle +n'avoit jamais approuvé tout ce procedé. Elle le remercia pourtant +de la bonne volonté qu'il avoit témoignée pour elle. Dès le soir +elle luy envoya une somme d'argent pour le payer de ses peines, +qu'il refusa genereusement, et le lendemain elle luy envoya le +triple en presens qu'il receut fort bien. + +Lucrece n'eut plus besoin alors de découvrir son mal secret, mais de +chercher de nouvelles adresses pour le cacher et pour le couvrir, et +elle en vint à bout à la fin, comme vous verrez dans la suitte; mais +je veux la laisser un peu reposer, car il ne faut pas tant +travailler une personne enceinte. + +Nicodeme, sorty de cette fascheuse affaire, et joyeux d'avoir la +main-levée de cette opposition, alla aussi-tost trouver le père de +Javotte, apres avoir neantmoins appaisé la mere, en lui renvoyant un +autre miroir, un autre theorbe, et une autre porcelaine. Vollichon +lui fit un accueil plus froid qu'il ne croyoit, car il ne fit pas +grand cas de la main-levée de cette opposition, et, sous pretexte +que, s'il avoit fait cette sottise-là, il en pourroit bien avoir +fait d'autres, dont il desiroit s'informer, il luy demanda du temps +pour ne rien precipiter, et il remit le mariage au lendemain des +roys, à cause que l'advent estoit fort proche. Ce que Nicodeme fut +obligé de souffrir, en regrettant neantmoins l'argent qu'il avoit +donné dans l'esperance de se marier deux jours apres. Or ce n'estoit +pas ce qui arrestoit Vollichon, mais c'est que, deux jours +auparavant, on luy avoit parlé d'un autre party pour sa fille, qui +estoit plus avantageux, et voulant avoir (comme il disoit) deux +cordes à son arc, il ne vouloit differer qu'afin de voir s'il +pourroit s'engager avec le plus riche, pour rompre aussi-tost avec +celuy qui l'estoit le moins. + +Ce beau galand qu'on luy avoit proposé pour Javotte estoit encore un +advocat, ou, pour le moins, un homme qui portoit au Palais la robbe +et le bonnet. La seule fois qu'il parut au barreau, ce fut lors +qu'il presta serment de garder les ordonnances. Et vrayment il les +garda bien, car il ne trouva jamais occasion de les transgresser. +Depuis vingt ans il n'avoit pas manqué un matin de se trouver au +Palais, et cependant il n'avoit jamais fait consultation, escritures +ny plaidoyer. En recompense il estoit fort employé à discourir sur +plusieurs fausses nouvelles qui se debitoient à son pillier; et il +avoit fait plusieurs consultations sur les affaires publiques et sur +le gouvernement, car il se meloit parmy de gros pelotons de gens +inutiles, qui tous les matins vont au Palais, et y parlent de toutes +sortes de nouvelles, comme s'ils estoient controlleurs d'estat +(offices fort courus et fort en vogue); je m'étonne de ce qu'on ne +les fait pas financer. L'apresdisnée il alloit aux conferences du +bureau d'adresse[39], aux harangues qui se faisoient par les +professeurs dans les colleges, aux sermons, aux musiques des +eglises, à l'orvietan[40], et à tous les autres jeux et +divertissemens publics qui ne coustoient rien, car c'estoit un homme +que l'avarice dominoit entierement, qualité qu'il avoit trouvée dans +la succession de son pere. Il estoit fils d'un marchand bonnetier +qui estoit devenu fort riche à force d'épargner ses écus, et fort +barbu à force d'épargner sa barbe. Il se nommoit Jean Bedout, gros +et trapu, un peu camus, et fort large des épaules. + +[Note 39: C'étoient celles qui se tenoient, à propos des +nouvelles du jour, chez Théophraste Renaudot. On sait que ce premier +de nos faiseurs de gazettes prenoit pour titre celui de _maître +général des bureaux d'adresse_, et que, long-temps, on put lire au +bas de la dernière page du journal dont il étoit le fondateur: _Du +bureau d'adresse, au Grand-Coq, rue de la Calandre, sortant au +Marché-Neuf, près le Palais, à Paris._] + +[Note 40: C'étoit un des plus fameux opérateurs du Pont-Neuf. Il +devoit à la ville d'Orviéto, d'où il venoit, le nom qu'il portoit et +que sa drogue a gardé. On en trouve la recette dans la _Pharmacopée_ +de Moïse Charas (1753, 2 vol. in-4); la thériaque en étoit la base. +La vogue de ce remède survécut à son inventeur, et fit la fortune de +celui qui en acheta le secret. Nous lisons, en effet, dans le _Livre +commode des adresses_ pour 1690, au chapitre des _Matières +médicinales_: «M. de Blegny fils, apothicaire ordinaire du roy..., +c'est le seul artiste à qui les descendants du signor Hieronimo de +Ferranti, inventeur de l'Orviétan, ayent communiqué le secret +original.» Je ne sais que ce passage où ce nom soit cité.--On peut +lire dans Gui-Patin (lettre du 6 janv. 1654) comment il se fit que +la drogue de l'Orviétan, à l'instigation du médecin de Gorris, fut +autorisée par douze docteurs de la Faculté, et ce qu'il en advint de +rigoureux pour eux quand on sut l'affaire, et le prix qu'ils en +avoient touché.] + +Sa chambre estoit une vraye salle des antiques; ce n'est pas qu'il y +eust force belles curiositez, mais à cause des meubles dont elle +estoit garnie. Son buffet et sa table estoient pleines de vieilles +sculptures, et si délicates (j'entends la table et le buffet) +qu'elles n'eussent pu souffrir les travaux du demenagement, car il +les auroit fallu embourer ou garnir de paille pour les transporter +comme si c'eust esté de la poterie. Sa tapisserie et ses sieges +estoient de pieces rapportées, et de tel prix que pas un n'avoit son +pareil. Sa cheminée estoit garnie d'un ratelier chargé d'armes qui +estoient rouillées dès le temps des guerres de la ligue, et à sa +poultre estoient attachées plusieurs cages pleines d'oyseaux qui +avoient appris à siffler sous luy. La seule chose où il s'efforçoit +de faire dépense estoit en bibliotheque. Il avoit tous livres +d'élite; je veux dire qu'il choisissoit ceux qui estoient à meilleur +marché. Un mesme auteur estoit composé de plusieurs tomes d'inégale +grandeur, d'impression, de volume et de relieure differente; encore +estoit-il toujours imparfait. Entre les caracteres, ceux qu'il +estimoit le plus c'étoient les gothiques, et entre les relieures +celles de bois. Il fuyoit la conversation des honnestes gens, à +cause qu'il pourroit arriver par mal-heur qu'on y seroit engagé à +faire quelque dépense. Il se trouva mesme une fois mélé dans une +conference de gens d'esprit, où, comme on discutoit de plusieurs +matieres, il y avoit à faire un grand fruit; mais il rompit avec +eux, à cause qu'à la fin de l'année il falloit payer un quart d'écu +pour quelques menues necessitez, et pour donner à un pauvre homme +qui avoit soin de nettoyer la salle. Il trouva ce present trop +excessif, et n'ayant voulu donner pour sa part que cinq sous, il les +tira avec grande peine de son gousset; mais pour les en faire sortir +il fallut qu'il retournast tout à fait sa pochette, tant il avoit +dedans d'autres brimborions. Il s'y trouva mesme une grosse poignée +de miettes de pain, ce qui donna sujet à quelques railleurs de dire +qu'il avoit mis exprés ces miettes avec son argent, de peur qu'il ne +se rouillast, de mesme qu'on met des cousteaux dans du son quand on +est longtemps sans les faire servir. Cette rupture leur fit grand +plaisir, parce qu'ils virent bien que son esprit estoit une +pierreponce, qu'il estoit tout à fait impossible de polir. + +Il avoit pourtant quelques bonnes qualitez: car la chasteté et la +sobriété estoient en luy en un souverain degré, et generalement +toutes les vertus épargnantes. Il avoit une pudeur ingenue, qui luy +eust esté bienseante s'il eut esté jeune. Il seroit devenu plus +rouge qu'un cherubin s'il eust levé les yeux sur une femme. Il +estoit mesme si honteux en tout temps qu'en parlant à l'un il +regardoit l'autre; il tournoit ses glans ou ses boutons, mordoit ses +gants et se grattoit où il ne luy demangeoit pas; en un mot, il +n'avoit point de contenance asseurée. Ses habits estoient aussi +ridicules que sa mine; c'estoient des memorians ou repertoires des +anciennes modes qui avoient regné en France. Son chapeau estoit +plat, quoy que sa teste fust pointue; ses souliers estoient de +niveau avec le plancher, et il ne se trouva jamais bien mis que +quand on porta de petits rabats, de petites basques et des chausses +estroites: car, comme il y trouva quelque épargne d'étoffe, il +retint opiniastrement ces modes. Il avoit la teste grasse, quoique +son visage fut maigre, et ses sourcils et sa barbe estoient assez +bien nourris, veu la petite chere qu'il faisoit. + +C'eust esté dommage qu'une si belle plante, et unique en son espece, +n'eust point eu de rejeton; il parla donc de se marier, ou plutost +quelqu'autre en parla pour luy: car c'estoit un homme à marier par +ambassadeur, comme les princes; mais ce que ceux-là font par +grandeur, cettuy-cy le faisoit par timidité. Cela l'excita à faire +l'honorable et à visiter un peu les bourgeois de son quartier, +jusqu'à telle familiarité qu'ils soupoient ensemble les festes et +les dimanches, à condition que chacun feroit apporter son souper de +son logis. Il arriva un jour fort plaisamment qu'il s'y trouva huit +éclanches, venans de huit ménages qui composoient l'assemblée. Mais +sa plus grande dépense fut au temps du carnaval, où il donnoit à +manger à son tour aussi bien que les autres, et là furent mangez +quelques coqs-d'inde et quelques cochons de lait qui n'avoient point +passé par les mains du rotisseur, car le maistre du festin avoit +coustume de dire qu'ils estoient plus propres quand on les +accommodoit à la maison. + +Je ne saurois me tenir que je ne raconte une adventure qui arriva à +l'une de ces réjouyssances du quartier. Une greffiere avoit coustume +d'emporter la clef de l'armoire au pain, apres en avoir taillé +quelques morceaux qu'elle laissoit à la servante et aux clercs pour +leur souper. Un jour qu'elle alloit manger chez un de ses voisins, +elle avoit oublié de leur laisser leurs bribes, de sorte qu'un des +clercs fut député, qui luy alla demander la clef de l'armoire au +pain, au milieu de la compagnie. Elle en rougit, et n'osa pas la luy +refuser; mais quand elle fut au logis, elle luy fit de grandes +réprimandes sur son indiscretion, et luy deffendit bien expressément +de lui venir jamais demander la clef du pain quand elle seroit en +quelque assemblée. Il retint bien cette leçon, et une autre fois +qu'il arriva à la greffiere un pareil défaut de memoire, le mesme +clerc luy vint dire devant tout le monde: Madame, puisque vous ne +voulez pas qu'on vous demande la clef du pain, je vous prie au moins +de nous ouvrir ici l'armoire; et en mesme temps il fit entrer un +crocheteur qui avoit l'armoire chargée sur son dos, ce qui fit +éclatter de rire toute la compagnie. Peu apres, il arriva un petit +incident de cuisine qui fit continuer la risée: car un barbier +estuviste qui estoit de la feste, se piquant de faire des sauces, se +mit en devoir de faire un salmigondis; mais ayant mis chauffer le +plat sur les cendres auprés du feu qui estoit trop ardent, un des +bords du plat se fondit, et il s'y fit une échancrure pareille à +celle des bassins à faire la barbe. Comme il le servit chaudement +sur la table, un galant homme qui se trouva par hazard dans la +trouppe dit assez plaisamment: Je sçavois bien que ce barbier +maladroit nous donneroit icy un plat de son mestier. Ces rencontres, +qui arriverent, par bonheur pour Bedout, lors qu'il rendit le +bouquet[41], furent bien-tost connues par la ville, de sorte qu'on +ne parloit en tous lieux que de son soupper, qui, par ce moyen, fut +mis en reputation. + +[Note 41: On disoit donner le bouquet quand on engageoit +quelqu'un pour un repas et surtout pour un bal. Cela venoit de ce +que les dames, qui souvent alors donnoient à danser et _payoient les +violons_, c'est le mot, engageoient leurs cavaliers à la danse en +leur présentant un bouquet. Il en étoit ainsi sous Louis XIII V. +Tallemant, t. 8, p. 20 à 25.--Rendre _le bouquet_, c'étoit +s'acquitter, par une invitation pareille, de celle qu'on vous avoit +faite.] + +Or, comme il ne vouloit pas perdre cette dépense, cela fit qu'il +resolut, pendant ce temps de bonne chere, de se marier tout de bon. +Il se mit donc sur sa bonne mine; il fit lustrer son chapeau et le +remettre en forme; il mit un peu de poudre sur ses cheveux. Il +augmenta sa manchette de deux doigts; il mit mesme des canons, mais +si petits, qu'il sembloit plûtost avoir des bandeaux sur les jambes +que des canons. Il fit abattre la haute fustaye de sa barbe et le +taillis de ses sourcils. Enfin, à force de soins, il devint un peu +moins effroyable qu'auparavant. Une de ses cousines parla aux +parents de Javotte, qui estoit du voisinage, de la marier avec cet +Adonis, qui avoit tous ses charmes enfermez sous la clef de son +coffre. Elle fit bien-tost agréer cette proposition au pere et à la +mere, parce qu'elle asseura qu'il avoit beaucoup de bien, et sur +tout que ce seroit un bon homme de mary, qui ne mangeroit pas son +fait ny la dot de sa femme. Mais comme Vollichon estoit plus +formaliste, il dit qu'il vouloit voir plus precisément en quoy +consistoient ses effets, et il luy en fit demander le memoire pour +s'en informer. Bedout le refusa absolument, et dit pour toutes +raisons qu'il avoit esté taxé aux aisez[42] et contraint de se +cacher pour cela six mois dans le Temple; que les partisans, qui +avoient des espions partout, pourroient voir le memoire de son bien, +s'il l'avoit donné une fois à quelqu'un, et qu'ils recommenceroient +leurs poursuites. Il se contenta de dire qu'il monstreroit toujours +autant de bien qu'on en donneroit à la fille qu'on lui proposoit. +Or, comme sa richesse estoit assez évidente, et qu'elle consistoit +en maisons dans la ville et dans les fauxbourgs, Laurence, tel +estoit le nom de sa cousine, fit qu'on n'insista pas d'avantage sur +cette formalité. Mais elle se trouva bien embarrassée pour faire +l'entreveue de luy et de la maistresse qu'elle lui destinoit, afin +de voir s'ils seroient agreables l'un à l'autre. + +[Note 42: Cette _taxe des aisés_, qui, son nom l'indique, ne +frappoit que les riches, étoit une contribution exorbitante, +d'autant plus qu'on ne l'imposait qu'arbitrairement. Une anecdote +racontée par Tallemant, édit. in-8, t. 1er, p. 374-375, prouve +que Richelieu s'en faisoit une arme pour avoir raison de ceux dont +il vouloit se venger. Il molesta de cette sorte Barentin, maître de +la chambre aux deniers.] + +Bedout esquiva la partie qu'elle vouloit faire pour cela, et il luy +dit que rien ne pressoit, qu'il ne prenoit pas une femme pour sa +beauté, qu'il seroit assez temps de la voir quand l'affaire seroit +conclue; qu'enfin telle qu'on la luy voudroit donner elle luy +plairoit assez. Mais si vous ne lui plaisez pas (luy dit Laurence)? +Bedout répondit qu'une honneste femme ne devoit point avoir d'yeux +pour les défauts de son mary. Nonobstant ces brutalitez, l'affaire +s'avançoit toujours, et vint au point que Laurence voulut, à quelque +prix que ce fut, les faire rencontrer ensemble. Elle invita donc son +cousin de venir chés elle un jour qu'elle sçavoit que madame +Vollichon luy devoit venir rendre visite avec sa fille. Il y vint +sans se douter de l'embuscade qui luy estoit préparée, et apres +quelque temps, quand il vit entrer ces deux dames qu'il ne +connoissoit point encore, il rougit, perdit contenance et à toute +force voulut s'en aller. Mais Laurence le retint par le bras et luy +dit: Demeurez, mon cousin: la fortune vous favorise beaucoup +aujourd'huy; voilà celle que vous devez peut-estre avoir pour femme +et celle que vous aurez ainsi pour belle-mere. Cela l'embarrassa +encore davantage; il fut pourtant obligé de demeurer. Aussi-tost il +fit deux reverences, l'une du pied droit et l'autre du pied gauche, +à chacune la sienne, et laissa parler pour luy sa cousine, qui fit +les honneurs de la maison. + +Or, comme il se trouva plus prés de Javotte quand ils eurent pris +des sieges, ayant mis son chapeau sous son coude, et frottant ses +mains l'une dans l'autre, apres un assez long silence, peut-estre +afin de méditer ce qu'il devoit dire, il ouvrit ainsi la +conversation: Hé bien (Mademoiselle), c'est donc vous dont on m'a +parlé? Javotte répondit avec son innocence accoustumée: Je ne sçay +pas (Monsieur) si on vous a parlé de moy; mais je sçais bien qu'on +ne m'a point parlé de vous. Comment (reprit-il), est-ce qu'on +pretend vous marier sans vous en rien dire? Je ne sçais (dit-elle). +Mais que diriez-vous (repartit-il) si on vous proposoit un mariage? +Je ne dirois rien (répondit Javotte). Cela me seroit bien avantageux +(reprit Bedout assez haut, croyant dire un bon mot), car nos lois +portent en termes formels que qui ne dit mot semble consentir. Je ne +sçais quelles sont vos loix (luy dit-elle); mais pour moy, je ne +connois que les loix de mon papa et de maman. Mais (reprit-il) s'ils +vous commandoient d'aymer un garçon comme moy, le feriez-vous? Non +(dit Javotte): car ne sait-on pas bien que les filles ne doivent +jamais aymer les garçons? J'entends (repliqua Bedout) s'il estoit +devenu mary. Ho, ho (dit-elle), il ne l'est pas encore; il passera +bien de l'eau sous les ponts entre-cy et là. La bonne mere, qui +vouloit ce parti, qu'elle regardoit comme tres-advantageux, se mit +de la partie, et luy dit: Il ne faut pas (Monsieur) prendre garde à +ce qu'elle dit; c'est une fille fort jeune, et si innocente qu'elle +en est toute sotte. Ha, Madame (reprit Bedout), ne dites pas cela; +c'est vôtre fille, et il ne se peut qu'elle ne vous ressemble. Quand +à moy, je trouve qu'il n'y a rien de tel que de prendre pour femme +une fille fort jeune, car on la forme comme l'on veut avant qu'elle +ait pris son ply. La mere reprend aussitost: Ma fille a toujours +esté bien élevée, et je la livreray à un mary bonne ménagere; depuis +le matin jusques au soir elle ne leve pas les yeux de dessus sa +besogne. Quoy (interrompit Javotte), faudra-t-il encore travailler +quand je seray mariée? Je croyois que quand on estoit maistresse on +n'avoit autre chose à faire qu'à joüer, se promener et faire des +visites? Si je sçavois cela, j'aymerois autant demeurer comme je +suis. A quoy sert donc le mariage? Laurence, qui estoit adroite et +malicieuse, se mit là dessus à luy dire: Non, non, Mademoiselle, +n'ayez point de peur; mon cousin est plus galant homme qu'il ne +semble; il a du bien assez pour vivre honorablement, sans que vous +songiez tant à le ménager. Vous vivrez à vostre aise et fort en +repos; vous dormirez toute la matinée, vous irez joüer et vous +promener tout le reste du jour; pourveu que vous soyez avec luy à +disner et à souper, cela suffira. Vous parlez sans procuration +speciale (luy dit Bedout presque en colere); un mary ne prend une +femme que pour avoir de la compagnie et pour regler sa maison. +Cependant, au lieu de ménager son bien, elle iroit le dissiper! le +bien de Cresus n'y fourniroit pas. Pour moy, je voudrois qu'une +femme vescust à ma mode, et qu'elle ne prist plaisir qu'à voir son +mary. Vous donneriez (dit Laurence) des bornes bien estroites à ses +plaisirs. Pour moy (reprit Bedout), je vous vais prouver par cent +authoritez que cela doit aller ainsi; et il alloit enfiler cent +sottises et pedanteries quand, par bon-heur, une collation entra +dans la salle, qui rompit ce ridicule entretien. + +La seule galenterie qu'il fit ce jour là, fut qu'il voulut peler une +poire pour sa maistresse; mais comme c'estoit presque fait, elle luy +échappa des doigts, et se sucra d'elle-mesme sur le plancher de la +chambre. Il la ramassa avec une fourchette, souffla dessus, la +ratissa un peu, puis la luy offrit, et luy dit encore, comme font +plusieurs personnes maintenant, qu'il luy demandoit un million +d'excuses. A quoy Javotte répondit ingenuement: Monsieur, je ne vous +en sçaurois donner, car je n'en ay pas une seule. Après quelques +discours et aventures semblables, la visite se termina. Bedout se +hazarda jusqu'à reconduire sa maistresse chés elle; mais il prit +tousjours le haut du pavé, ce qu'il ne faisoit pas pourtant par +incivilité ny par ambition, mais par ignorance, qui estoit bien +pardonnable à un homme qui faisoit son apprentissage d'escuyer, et à +qui semblable faute n'estoit jamais arrivée. A peine l'eut-il +quittée, que Javotte dit à sa mere: Mon Dieu, maman, que voilà un +homme qui me déplaist; qui luy répondit seulement: Taisez-vous, +petite Babouine; vous ne sçavez pas ce qui vous est propre. + +Bedout en s'en retournant rentra chez sa cousine pour prendre congé +d'elle, qui luy demanda aussi-tost ce qu'il disoit d'une si jolie +personne. Il répondit qu'il n'y trouvoit rien à redire, sinon que la +mariée estoit trop belle. Et comme les timides sont tousjours +défians et jaloux, il luy advoua que, si elle devenoit sa femme, il +auroit bien de la peine à la garder. Neantmoins, la beauté ayant des +forces si puissantes qu'elle fait de vives impressions sur les +coeurs les plus bourus et les plus farouches, il s'en trouva dés +lors amoureux, et pria sa cousine de continuer ses soins pour +avancer au plustost ce mariage. Cependant il crût faire mieux sa +cour dans son cabinet, en écrivant à sa maistresse quelque chose +qu'il auroit eu le loisir de méditer, qu'en lui parlant de vive +voix, à cause que sa timidité luy ostoit quelquefois la facilité de +s'exprimer sur le champ. Il se mit donc à travailler serieusement, +et apres avoir bien griffonné des sottises pour faire une lettre +galante, il la mit au net dans du papier doré, et la cacheta bien +proprement avec de la soye: c'estoit un soin qu'il n'avoit jamais +pris pour personne. Il la donna à porter a un laquais nouvellement +venu de Picardie, et partant bien digne d'un tel maistre. Le laquais +avoit charge de donner la lettre à mademoiselle Javotte en main +propre, ce qu'il fit; mais aussi ce fut tout. Car il ne luy dit +aucune chose, ny à qui elle s'addressoit, ny d'où elle venoit. Elle +luy demanda seulement si le port estoit payé, et elle la porta +soudain à son pere, à qui elle crut qu'elle s'adressoit. Car elle +avoit accoustumé d'en recevoir souvent pour luy, et n'en avoit +jamais receu pour elle; de sorte qu'elle ne songea pas seulement à +lire l'adresse, quoy que je ne sçache pas précisément s'il y en +avoit. Vollichon l'ouvrit et la leût, et en mesme temps sousrit de +la naïfveté de sa fille, et admira le bel esprit de celuy qu'il +destinoit pour son gendre, qui écrivoit en un style si magnifique et +si peu commun. Le laquais s'en retourna donc sans réponse. Bedout +luy demanda où il s'estoit amusé si long-temps, et le cria fort de +ce qu'il avoit tant tardé à revenir. Je me suis arresté à voir de +petites demoiselles pas plus hautes que cela (dit le laquais en +monstrant la hauteur de son coude), que tout le monde regardoit au +bout du Pont-Neuf, qui se battoient. Or ce beau spectacle estoit +qu'il avoit veu la monstre des marionettes, qu'il croyoit ingenument +estre de chair et d'os, et animées. Bedout ne pouvant donc pas +apprendre d'un laquais si spirituel comme sa maistresse avoit receu +son ambassade, resolut de l'aller voir sur le soir en personne. S'il +y eust esté seul, il auroit peut-estre eu la mesme peine à y estre +receu que Nicodeme; mais c'est ce qu'il n'avoit garde de faire. Il +falloit mesme que son amour fust desja bien violente pour luy faire +entreprendre d'y aller avec une bonne et seure introduction. Il pria +donc sa cousine Laurence d'aller rendre à madame Vollichon sa +visite, et de trouver bon qu'il luy servit d'escuyer. Laurence fut +ravie de luy rendre ce service, et mesme rendit grace à Dieu de ce +qu'elle voyoit son cousin si changé, n'ayant pas creû qu'il peust +jamais avoir la hardiesse d'aller voir sa maistresse. Elle fut fort +bien receue de la mère et de la fille, et à sa faveur Bedout le fut +aussi. Et comme il n'estoit pas si bien mis que Nicodeme, et qu'il +n'avoit pas la mine d'un cajolleur dangereux, madame Vollichon ne +craignit point de le laisser seul avec sa fille, tandis qu'elle +entretenoit Laurence, qui l'avoit adroitement tirée un peu à l'écart +pour favoriser ce nouvel amant. Bedout, impatient de sçavoir le +succès du grand effort de son esprit, dès les premiers complimens +qu'il fit à Javotte, il luy demanda ce qu'elle disoit de la lettre +qu'elle avoit receue, et pourquoy elle n'y avoit pas fait réponse. +Elle luy répondit froidement qu'elle n'avoit point veu de lettre, +sinon une pour son papa, qu'elle luy avoit portée, et qui y feroit +réponse par la poste. Je ne vous parle pas de celle-là +(repliqua-t-il); je vous parle d'une que vous a donné aujourd'huy +mon laquais, et qui estoit pour vous-mesme. Pour moy (reprit Javotte +en s'estonnant)? hé! les filles reçoivent-elles des lettres? +N'est-ce pas pour des affaires qu'on les écrit? Et puis, qui est-ce +qui me l'auroit envoyée? Bedout luy dit que c'estoit luy qui avoit +pris cette hardiesse. Vous (dit-elle)! Et vous n'estes pas aux +champs? Vous me prenez bien pour une ignorante, comme si je ne +sçavois pas que toutes les lettres viennent de bien loin par des +messagers? Nous en recevons tous les jours ceans, et mon papa ne +fait que se plaindre de l'argent qu'il couste à en payer le port. +Aussi bien, à quoy bon m'écrire? Ne me direz-vous pas bien +vous-mesme ce que vous voudrez, sans me le mander, puisque vous +venez ici? Aviez-vous quelque chose de si pressé à me dire? Bedout, +qui croyoit avoir fait une merveilleuse lettre, et qui en attendoit +de grandes louanges, la prit au mot, en disant: Puisque vous voulez +donc bien sçavoir ce qui est dans ma lettre, je vous en veux faire +la lecture; car j'en ay gardé une coppie, qu'il tira en mesme temps +de sa poche, et qu'il leût en ces termes: + + +_Epistre amoureuse à Mademoiselle Javotte._ + +Mademoiselle, comme j'agis sous l'aveu et l'authorité de messieurs +vos parens, qui m'ont permis d'esperer d'entrer en leur alliance, je +ne crois pas qu'il soit hors des limites de la bien-seance de vous +tracer ces lignes, et vous faire là-dessus ma déclaration, qui est +que je vous offre un coeur tout neuf, tout pur et tout net, et qui +est comme un parchemin vierge où votre image se pourra peindre à son +aise, n'ayant jamais esté broüillé par aucun autre crayon ou +portrait qu'il ait receu. Mais que dis-je? C'est plûtost une planche +d'airain sur laquelle, par le burin et les pointes de vos regards, +vostre belle figure a esté desseignée; et puis, y ayant versé l'eau +forte de vos rigueurs, elle y a esté gravée si profondément, que +vous pouvés desormais en tirer tant d'espreuves qu'il vous plaira. +Je voudrois, en revanche, que je me pusse voir sur le vostre gravé +en taille-douce; et, pour ne pas pousser plus loin mon allegorie, je +voudrois que nos deux coeurs, passans sous la presse du mariage, +receussent de si belles impressions, qu'ils pussent estre apres +reliés ensemble avec des nerfs indissolubles, pour venir tous deux +habiter dans une estude où nous apprendrions à joüir des bon-heurs +d'une vie privée et tranquille; bon-heurs que vous souhaitte dés +aujourd'huy et pour toûjours votre tres-humble et tres-affectionné +futur espoux. + + Jean Bedout. + +Apres que Javotte eut bien escouté cette lettre, et qu'elle n'y eut +rien entendu, elle crut que c'estoit faute d'y avoir esté assés +attentive. Elle pria donc Bedout de la relire, ce qu'il fit +tres-volontiers, croyant que c'étoit une marque de la bonté de la +pièce. Mais sur ce mot d'allegorie, elle l'interrompit avec un grand +cri: (disant): Ha, mon Dieu, quel grand vilain mot! N'y a-t-il rien +de caché de mauvais là dessous? Et comme il se mit en devoir de le +luy expliquer, elle lui dit en l'interrompant derechef: Non, non, je +ne le veux pas sçavoir, il suffit que maman m'a tousjours deffendu +d'entendre dire de gros mots. Et sans vouloir entendre lire +davantage, elle alla joindre sa mère. De sorte que Bedout fut +reduit, faute de meilleur entretien, d'ayder à Javotte à devider +quelques pelotons de laine. + +Cependant madame Vollichon, avec son entretien bourgeois, faisoit +beaucoup souffrir la pauvre Laurence, qui estoit une femme d'esprit +et accoustumée à voir le beau monde. Elle luy avoit déjà fait des +plaintes de l'embaras et des soins que donnent les enfans; de la +difficulté d'avoir de bonnes servantes; et elle luy avoit demandé si +elle n'en sçavoit point quelqu'une parce qu'elle vouloit chasser la +sienne, non sans luy raconter tous les défauts de celle-cy, et sans +regretter les bonnes qualités de celles qu'elle avoit eues +auparavant. Elle luy avoit aussi fait plainte de la despence de la +maison et de la cherté des vivres, disant tousjours pour refrain +qu'un ménage avoit la gueulle bien grande, et une autre fois, que +c'étoit un gouffre et un abisme. + +Quand Laurence, pour destourner cette basse conversation, luy parla +de quelques femmes du quartier, et entr'autres d'une trésorière de +France logée vis à vis d'elle qui faisoit assez de bruit dans le +voisinage: Ha, ne me parlez point de celle-la (reprit madame +Vollichon)! C'est une glorieuse que je ne sçaurois souffrir. J'ay +deux sujets de me plaindre d'elle, que je ne luy pardonneray jamais. +Laurence s'étant enquise de la qualité de ces deux injures, elle +aprit que c'étoit parce que la tresoriere n'étoit pas venue voir +madame Vollichon à sa derniere couche, et ne luy avoit pas envoyé du +cousin quand elle avoit fait le pain bénit. Laurence rioit encore de +ce plaisant ressentiment, quand Vollichon entra dans la chambre. Il +avoit tout le jour fait la débauche, ayant esté à la comedie, et de +là au cabaret, où une de ses parties l'avoit traitté. L'espargne +d'un repas et les fumées du vin l'avoient rendu plus gay que de +coustume, ce qui l'avoit empesché de s'aller r'enfermer dans son +estude pour y travailler jusqu'à minuit, comme il avoit accoustumé. +A peine fut-il entré, qu'il dit tout en haletant, et avec un +transport merveilleux, qu'il avoit esté à la plus belle comedie qui +se pust jamais voir; et qu'il y avoit tant de monde; qu'on ne +pouvoit entrer à la porte. Il dit mesme qu'il avoit trouvé là des +imprimeurs et des gens qui travailloient à la presse. On n'entendoit +pas d'abord ce quolibet; mais il l'expliqua, en disant que +c'estoient des coupeurs de bourse, qui avoient pris une monstre à un +homme dans cette grande foule. Laurence luy demanda quelle piéce on +avoit jouée. Il luy respondit: Attendéz, je vais vous le dire, voici +le fait: Un particulier nommé Cinna s'advise de vouloir tuer un +empereur; il fait ligue offensive et deffensive avec un autre +appellé Maxime. Mais il arrive qu'un certain quidam va descouvrir le +pot aux roses. Il y a là une demoiselle qui est cause de toute cette +manigance, et qui dit les plus belles pointes du monde. On y voit +l'empereur assis dans un fauteuil, devant qui ces deux messieurs +font de beaux plaidoyers, où il y a de bons argumens. Et la piece +est toute pleine d'accidens qui vous ravissent. Pour conclusion, +l'empereur leur donne des lettres de remission, et ils se trouvent à +la fin camarades comme cochons. Tout ce que j'y trouve à redire, +c'est qu'il y devroit avoir cinq ou six couplets de vers, comme j'en +ay veu dans le Cid, car c'est le plus beau des pieces. C'est dommage +(dit Laurence) qu'on ne vous donne la commission de faire des +prologues, car vous reussissés merveilleusement à expliquer le sujet +d'une tragédie. + +Nicodeme les interrompit par son arrivée. La bonne humeur où estoit +Vollichon fut cause qu'il le receut mieux qu'à l'ordinaire, bien +qu'en son ame il eust dessein de rompre avec luy, attendant +seulement que quelqu'une de ses legeretés luy en fournist +l'occasion. Aussi ne luy pouvoit-on pas refuser un libre accés +aupres de sa maistresse tant que l'engagement qu'il avoit avec elle, +c'est à dire son contrat, subsisteroit. + +Dès que cet amant eut fait ses reverences, il dit à Madame +Vollichon: Hé bien, ma bonne maman, ne m'avés-vous pas donné une +generalle amnistie de tout le passé? Quest-ce que vous me venés +conter (répondit-elle brusquement) avec votre amnistie? Je veux dire +(reprit Nicodeme) que je crois que vous avès noyé toutes mes fautes +dans le fleuve d'oubly. Voilà bien débutté (dit Vollichon), les +oublies sont chez le patissier; et il se mit à rire à gorge +desployée, comme il faisoit à tous ses méchans quolibets. Si j'ai +fait icy quelque bicestre (continua Nicodeme), j'en ai payé les +dommages et interests, et je suis prest de parfournir ce qui y +manquera. Ce n'est pas de cela que je suis en colere (dit Madame +Vollichon), mais de ce que vous estes un perdu, un vilain et un +desbauché. Aussi-tost son mari adjousta, en adressant la parole à +Nicodeme: Je veux envoyer un commissaire chez vous, car on dit que +vous vivez mal. Nicodeme se voulut justifier et jurer qu'il n'avoit +jamais fait aucun scandale, quand Laurence (voyant un souris +goguenard de Vollichon) interpreta ainsi ce brocard. Je vois bien +(dit-elle), à la mine de Monsieur, qu'il vous veut reprocher que +vous ne faites pas bonne chère. Il ne tiendra qu'à luy (repartit +Nicodeme) de faire l'experience du contraire, car je le traiteray +quand il voudra de maniere qu'il en sera content. Hé bien (dit +Vollichon), je vous prends au mot: j'iray demain diner chez vous et +je porteray de quoy manger. Il ne sera pas nécessaire que vous +apportiez de quoi manger (reprit Nicodeme); la ville est bonne, je +ne vous laisseray pas mourir de faim. Laurence fut encore +l'interprete d'un pareil souris de Vollichon, en disant: Je vois +bien que Monsieur n'a pas dessein de rien porter chez vous pour +augmenter la bonne chère; mais qu'il veut dire qu'il y portera ses +dents, qui sont des instruments pour manger. A la bonne heure (dit +Nicodeme) je vous attendray demain, et vostre compagnie (il dit cela +en monstrant Bedout, qu'il connoissoit pour l'avoir veu au Palais, +et qu'il croyoit estre venu avec Vollichon, sans sçavoir que ce fust +son rival). Bedout repartit aussi-tost qu'il l'en remercioit, et +qu'il n'estoit pas un homme à estre à charge à ses amis, pour aller +ainsi disner chez eux sans nécessité. Et bien (dit Vollichon), je +porteray les deux, je mangeray pour luy et pour moy. Gardez bien +(dit Nicodeme) de faire vanité d'estre grand mangeur, de peur +d'attirer le reproche qu'on fait souvent aux procureurs du +Chastelet, de faire mille mangeries. Il n'y a rien qui ait moins de +fondement que cela (repliqua Vollichon), car notre mestier +maintenant est celuy d'un gagne-petit. Il est vray (dit alors +Bedout) que la journée d'un procureur du Chastelet n'est taxée que +six deniers; mais cette taxe est tant de fois reïtérée, et il se +passe si grand nombre d'actes en un jour, que cela monte à des +sommes immenses. Je ne sçais pourquoy on a souffert jusqu'icy un si +grand abus; et je ne m'estone point qu'il y ait beaucoup de ces +Messieurs qui aient fait de grandes fortunes en fort peu de temps. +Bedout alloit faire de grandes moralitez sur la justice, car sur ces +matieres il estoit grand discoureur, au lieu que sur celle de la +galanterie il estoit toûjours muet, quand Nicodeme luy rompit les +chiens pour mettre Javotte de la conversation; et la voyant qui +devidoit un peloton de laine, il luy dit assez poëtiquement: Quand +je vous vois occupée à ce travail, il me semble que je vois une de +ces parques qui devident le fil de la vie des hommes; et comme ma +destinée est en vos mains, il me semble aussi que c'est la mienne +que vous devidez, de sorte que je crains à toute heure que vos +rigueurs n'en couppent le fil. Je n'entends point tout ce que vous +dites (répondit Javotte); je n'ai point de destinée entre les mains; +je n'ai qu'un peloton de laine, pour faire ma tapisserie. Mais quoy +(reprit Nicodeme), n'avez-vous pas dessein de me faire mourir mille +fois par les cruelles longueurs que vous apportez à me rendre +heureux? car quand je vois vostre tapisserie en vos mains, je crois +voir encore la toile de Penelope? Je ne sçais comment sont faites +vos toiles de Peneloppe (repliqua Javotte); je n'en ay point veu +chez pas une lingere de Paris; et pour le reste, ce n'est point de +moy que cela dépend. S'il en dépendoit, je vous asseure que ce ne +seroit encore de long-temps. Madame Vollichon, qui prestoit +l'oreille à cet entretien, dit là dessus, prenant la parole: +Vrayman, vrayman, vous avez tout le loisir de mascher à vuide. Je me +garderay bien de passer outre jusqu'à ce que j'aye fait d'autres +enquestes. Vous voyez (adjousta son mari), elle n'est encore qu'à la +premiere des enquestes; mais je ne me soucie pas qu'elle passe par +toutes les chambres, pourvu qu'elle n'aille point à la Cour des +aydes. Ha Monsieur (interrompit Laurence), vous avez une trop +honneste femme pour avoir rien à craindre de ce costé-là. Je le +crois (dit Vollichon), mais ces bonnes ménageres sont fort à +craindre, qui font que leurs maris ont leur provision de bois sans +aller la chercher sur le port. + +Vous auriez esté bon du temps du vieux Testament (dit Nicodeme); +vous ne parlez que par figures. Il faudra donc (interrompit Bedout) +ne prendre ses parolles que dans le sens tropologique[43]. Est-ce là +du latin (dit alors Vollichon)? je ne l'entends point, mais du +grais, je vous en casse. Il y a long-temps (dit alors Laurence) que +j'admire vostre maniere de parler; il faut que vous ayez un +dictionnaire de quolibets que vous ayez appris par coeur, pour les +prodiguer comme vous faites. Vrayement (dit Vollichon) j'en sçais +bien d'autres dont je ne prens point d'argent; et en effet il en +alloit enfiler un grand nombre, si ce n'eust esté qu'un petit garçon +vint à sa soeur Javotte demander tout haut en sa langue de petit +enfant quelques pressantes nécessitez. Cette conversation fut ainsi +interrompuë; et quand elle auroit esté mille fois plus sérieuse, +elle ne l'auroit pas esté moins, car c'est la coustume de ces bons +bourgeois d'avoir toujours leurs enfans devant leurs yeux, d'en +faire le principal sujet de leur entretien, d'en admirer les +sottises et d'en boire toutes les ordures. Le petit Toinon fut +aussi-tost loüé de sa propreté; on luy promit à cause de cela du +bonbon; et apres qu'on l'eut mis bien à son aise, Madame Vollichon +ne parla plus avec Mademoiselle Laurence que des belles qualitez de +son fils, de ses miesvretez et postiqueries. Ce sont les termes +consacrez chez les bourgeois et les mots de l'art pour expliquer les +gentillesses de leurs enfans. Elle ne se contenta pas de parler de +celuy-là; elle en loüa encore un autre qui estoit encore à la +mammelle, disant de luy qu'il parloit tout seul, qu'il avoit la plus +belle éloquence du monde, et qu'il sçavoit déjà huit ou dix mots. + +[Note 43: Chercher le sens tropologique, c'est, sous la figure, +le _trope_, la parabole, démêler le sens moral, ce qui est très +nécessaire pour l'Ecriture.] + +Toinon r'entra peu de temps apres dans la salle en equipage de +cavallier, c'est à dire avec un baston entre les jambes, qu'il +appelloit son dada. Vollichon prit aussi-tost un manche de balay +qu'il mit entre les siennes, et, courant apres son fils, ils firent +ensemble trois tours autour de la table, ce qui donna occasion à +Nicodeme d'appeler cette course un tournoy. + +Laurence commençoit à rire de la folie de Vollichon, quant Bedout +luy remonstra qu'elle avoit tort de trouver à redire à cette action, +et que, si elle avoit leu Plutarque, elle auroit veu qu'autrefois +Agesilaus fut surpris en la même posture, et qu'au lieu de s'en +deffendre il pria seulement ceux qui l'avoient veu de n'en rien dire +jusqu'à ce qu'ils eussent des enfans. Laurence ne répondit autre +chose, sinon qu'on ne pouvoit rien faire qui n'eust son exemple dans +l'antiquité, et, par discretion, elle ne voulut pas continuer sa +risée au nez de Vollichon, de peur de le fascher; elle se contenta +de faire en elle-mesme reflexion sur la sottise des bourgeois, qui +quittent l'entretien de la meilleure compagnie du monde pour joüer +et badiner avec leurs enfans, et qui croyent estre bien excusez en +alleguant l'affection paternelle, comme s'ils n'avoient pas assez de +temps pour y satisfaire quand ils sont en particulier et dans leur +domestique, et comme si le reste de la compagnie, qui n'est pas +obligé d'avoir la mesme affection, devoit prendre le mesme +divertissement à leurs jeux et à leurs gambades; sottise d'autant +plus ridicule qu'elle s'estend bien souvent jusqu'aux gens les plus +esloignez de la bourgeoisie, et qui ne s'en deffendent que par +l'exemple qu'avoit cité Bedout inutilement, puisqu'Agesilaus ne se +divertissoit ainsi qu'en secret; encore estoit-il honteux d'avoir +été surpris en cette action. + +Le reste de cette visite se passa en actions aussi badines. Laurence +en fut bien-tost fatiguée, et, se levant, emmena avec elle son +cousin. Nicodeme fut obligé de sortir en même temps, parce que +Madame Vollichon se vouloit retirer et mettre la clef de la maison +sous son chevet. Ces deux amans firent encore plusieurs visites +aussi ridicules, mais je ne veux pas m'amuser à repeter toutes les +sottises qui s'y dirent de part et d'autre; ce que nous en avons +rapporté suffit. + +Cependant les affaires de Nicodeme alloient de mal en pis, et celles +de Bedout de mieux en mieux. Ce n'estoit pas que l'un eust plus de +part aux bonnes graces de leur maistresse que l'autre, car Javotte +avoit pour eux une égale indifférence, ou plustost une égale +aversion. Mais c'est que Vollichon trouvoit plus de bien et moins de +légèreté et de fanfaronnade en Bedout qu'en Nicodeme. Il resolut +donc tout a fait dans sa teste le mariage avec Bedout, sans demander +l'advis de sa fille, et il differa seulement la signature des +articles, jusqu'à ce qu'il fust desgagé d'avec Nicodeme, avec lequel +il esperoit de rompre bien-tost. + +Comme on ne douta plus alors que Javotte ne fust bien-tost mariée, à +cause qu'on avoit en main ces deux partis, on commença à luy donner +chez elle plus de liberté qu'elle n'avoit auparavant. On luy fit +venir un maistre à danser pour la façonner, et on choisit entre tous +ceux de la ville celuy qui monstroit à meilleur marché; encore sa +mère voulut qu'il luy monstrast principalement les cinq pas et les +trois visages[44]; danses qui avoient esté dancées à sa nopce, et +qu'elle disoit estre les plus belles de toutes. On luy permit aussi +de voir le beau monde, de faire des visites dans les beaux réduits, +et de se mesler en des compagnies d'illustres et de pretieuses: le +tout néantmoins sans s'esloigner beaucoup de son quartier, car on ne +la vouloit pas perdre de veuë. Elle fut introduite dans la plus +belle de ces compagnies par Laurence, qui en estoit. Son exquise +beauté fut cause qu'elle y fut la bien venuë, malgré son innocence +et son ingenuité: car une belle personne est toujours un grand +ornement dans une compagnie de femmes. Ce beau reduit estoit une de +ces Academies bourgeoises dont il s'est estably quantité en toutes +les villes et en tous les quartiers du royaume; où on discouroit de +vers et de prose, et où on faisoit les jugements de tous les +ouvrages qui paroissoient au jour. La pluspart des personnages qui +la composoient vouloient estre traittez d'illustres, et avec raison, +puisqu'il n'y en avoit pas un qui ne se fist remarquer par quelque +caractere particulier. Elle se tenoit chez Angelique, qui estoit une +personne de grand mérite que je ne sçay quel hazard avoit engagée +dans cette societé. Elle n'avoit point voulu prendre d'autre nom de +guerre ny de roman que le sien: car le nom d'Angelique est au poil +et à la plume, passant par tout, bon en prose et bon en vers, et +celebre dans l'histoire et dans la fable. Elle avoit appris quelques +langues et leu toutes sortes de bons livres; mais elle s'en cachoit +comme d'un crime. Elle ne faisoit point vanité d'estaller ses +sentimens, qui estoient tousjours fort justes, mais presque +tousjours contredits, car, comme dans cette assemblée le nombre des +gens raisonnables estoit le moindre, elle ne manquoit jamais de +perdre sa cause à la pluralité des voix. Et à propos de cela, elle +se comparoit à cette Cassandre qui n'estoit jamais creuë quand elle +disoit la vérité. Elle avoit une de ses parentes qui prenoit tout le +contrepied. C'étoit la fille d'un receveur et payeur des rentes de +l'Hostel de Ville, que, pour parler plus correctement, il falloit +seulement appeller receveur; car, pour la seconde partie de sa +charge, il ne la faisoit point. Elle s'appelloit Phylippote en son +nom ordinaire, et en son nom de roman elle se faisoit appeller +Hyppolite, qui est l'anagramme du nom de Phylippote[45], ce qui +n'est pas une petite fortune pour une pretenduë heroïne, quand son +nom de roman se peut faire avec les lettres d'un nom de baptesme. +Elle affectoit de paroistre sçavante avec une pedanterie +insupportable. Un de ses amans lui enseignoit le latin, un autre +l'italien, un autre la chiromance, un autre à faire des vers, de +sorte qu'elle avoit presque autant de maistres que de serviteurs. Il +y avoit en cette compagnie des esprits de toutes les sortes, dont le +plus honneste homme s'appelloit Philalethe, passioné admirateur des +vertus et des beautés d'Angelique, et qui faisoit tout son possible +pour se bien mettre dans son esprit. D'autre costé, un certain +autheur, nommé Charoselles, y venoit aussi; il avoit esté assez +fameux en sa jeunesse, mais il s'estoit décrié à tel point, qu'il ne +pouvoit plus trouver de libraires pour imprimer ses ouvrages. Il se +consoloit neantmoins par la lecture qu'il essayoit d'en faire à +toutes les compagnies, et... Mais tout beau! si je voulois descrire +icy par le menu toutes ses qualitez et celles de ces autres +personnages, je ferois une trop longue digression, et ce seroit trop +differer le mariage qui est sur le tapis. Pour coupper court, il +s'amassoit tous les jours bonne compagnie chez Angelique. +Quelquefois on y traittoit des questions curieuses; d'autrefois on y +faisoit des conversations galantes, et on tâchoit d'imiter tout ce +qui se pratique dans les belles ruelles par les pretieuses du +premier ordre. + +[Note 44: C'étoient, en effet, des danses de l'autre règne, et, +partant, passées de mode. La première est décrite par Aut. Arena +dans son poëme macaronique sur la danse, au chapitre _Quos passibus +duplum esse debet._ Régnier en parle aussi dans sa 5e satyre, V. +220. + + Jadis, de votre temps, la vertu simple et pure + Sans fard, sans fiction, imitoit la nature... + ... la nostre aujourd'hui qu'on revère icy-bas + Va la nuit dans le bal et danse les _cinq pas_. +] + +[Note 45: Allusion satirique à l'heureux anagramme que fit +Malherbe, quand il transforma le nom de _Catherine_, que portoit +madame de Rambouillet, en celui d'_Arthenice_. (Tallemant, +_Historiettes_, 2e édit., t. I, p. 271.)] + +Le jour que Javotte fut introduitte dans cette compagnie il y avoit +moins de monde, et elle ne fut pas si tumultueuse qu'à l'ordinaire. +Il arriva mesme que la conversation y fut assés agreable et +spirituelle. Or quoy que Javotte n'y contribuast que de sa presence, +il ne sera pas hors de propos d'en inserer icy une partie, qu'elle +escouta avec une attention merveilleuse. Pour vous consoler de cette +digression, imaginez-vous, si vous voulez, qu'il arrive icy comme +dans tous les romans; que Javotte est embarquée; qu'il vient une +tempeste qui la jette sur des bords estrangers; ou qu'un ravisseur +l'enlève en des lieux d'où l'on ne peut avoir de long-temps de ses +nouvelles; encore aurez-vous cela de bon que vous ne la perdrez +point de veuë, et vous la pourrez tousjours loüer de son silence, +qui est une vertu bien rare en ce sexe. + +Si-tost que les premiers compliments furent faits, dont les plus +ingenües se tirent quelquefois assez bien, parce que cela ne +consiste d'ordinaire qu'en une profonde reverence, et en un petit +galimatias qu'on prononce si bas qu'on ne l'entend point, Hyppolite, +qui n'aymoit que les entretiens sçavans, esloigna bientost ces +discours communs qui se font dans les visites ordinaires. Elle se +plaignit de Laurence, qui avoit commencé à parler des nouvelles de +la ville et du voisinage, luy disant que cela sentoit sa visite +d'accouchée[46], ou les discours de commères, et que parmy le beau +monde il ne falloit parler que de livres et de belles choses. +Aussi-tost elle se jetta sur la fraipperie de plusieurs pauvres +autheurs, qui sont les premiers qui ont à souffrir de ces fausses +pretieuses, quand cette humeur critique les saisit. Dieu sçait donc +si elle les ajusta de toutes pièces. Mais dispensez-moy de vous +reciter cet endroit de leur conversation, que je veux passer sous +silence, car je n'oserois nommer pas un des autheurs vivans: ils +m'accuseroient de tout ce qui auroit esté dit alors, quoy que je +n'en pusse mais. J'aurois beau condamner tous les jugemens qui +auroient esté prononcez contre eux, ce seroit un crime capital d'en +faire seulement mention. Ils me traitteroient bien plus +rigoureusement qu'un historien ou un gazetier, qui ne sont jamais +garands des recits qu'ils font. Outre que ces messieurs sont si +delicats, qu'il faut bien prendre garde comme on parle d'eux; ils +sont si faciles à piquer, que le moindre mot de raillerie, ou une +louange médiocre, les met aux champs, et les rend ennemis +irreconciliables. Apres quoy, ce sont autant de bouches que vous +fermez à la Renommée, qui auparavant parloient pour vous, et cela +fait grand tort au libraire qui est interessé au débit d'un livre. +J'ay mesme ce respect pour eux, que je ne veux pas faire comme +certains escrivains, qui, lors qu'ils en parlent, retournent leurs +noms, les escorchent, ou les anagrammatisent. Invention assez +inutile, puisque, si leur nom est bien caché, le discours est obscur +et perd de sa force et de sa grace, on n'est tout au plus plaisant +qu'à peu de personnes; et si on le descouvre (comme il arrive +presque tousjours) ce déguisement ne sert de rien, veu que les +lecteurs font si bien qu'ils en attrapent la clef, et il arrive +souvent qu'il y a des larrons d'honneur qui en font faire de fausses +clefs. C'est pourquoy je ne parlerai point du destail, mais +seulement de ce qui fut dit en general, et dont personne ne se peut +choquer, s'il n'est de bien mauvaise humeur, et s'il n'a la +conscience bien chargée. On s'estendit d'abord sur les poëmes et sur +les romans, et l'on y parla fort de l'institution du poëte, de la +maniere de devenir autheur, et d'acquerir de la reputation dans le +monde. + +[Note 46: Pendant le temps de leurs couches, les bourgeoises +avoient coutume de recevoir toutes les visites des voisines. Leur +lit étoit paré pour cela, et surmonté d'un pavillon qu'on n'étendoit +que dans ces occasions. _Je vous revois_, dit Coulanges (Chansons +choisies, 1694, in-12, p. 72), + + Je vous revois, vieux lit si chéri de mes pères, + Où jadis toutes mes grand's mères, + Lorsque Dieu leur donnoit d'heureux accouchements, + De leur fécondité recevoient compliments. + +Ces compliments étoient bavards, et, à la longue, tournoient au +commérage. On en fit le texte de petits pamphlets bourgeois parus +successivement, au nombre de huit, en 1623. En 1624, on fit une +édition collective de toutes ces pièces, sous le titre de _Recueil +général des caquets de l'accouchée_... 1624, pet. in-12. D'autres +pièces du XVIIe siècle portent le même titre.] + +La plus grande passion que j'aurois (dit entre autres Hyppolite) ce +seroit de pouvoir faire un livre; c'est la seule chose dont je porte +envie aux hommes; je leur en vois faire en si grand nombre, que je +m'imagine que l'advantage de leur sexe leur donne cette facilité. Il +n'est point necessaire (répondit Angélique) de souhaitter pour cela +d'estre d'un autre sexe; le nostre a produit en tout temps d'assez +beaux ouvrages, jusqu'à pouvoir estre enviez par les hommes. Cela +est vray (dit Laurence), mais celles qui en font bien s'en cachent +comme d'un crime; et celles qui en font mal sont la fable et la +risée de tout le monde; de sorte que, de quelque costé que ce soit, +il ne nous en revient pas grande gloire. Pour moy (dit Philalethe, +qui estoit cet honneste homme dont j'ai parlé), je ne suis pas de +cet avis, et je tiens qu'à l'égard de celles qui cachent leur +science, elles acquierent une double gloire, puisqu'elles joignent +celle de la modestie à celle de l'habileté; et à l'esgard des +autres, elles ne laissent pas d'estre loüables de tascher à se +mettre au dessus du commun de leur sexe, malgré le deffaut de leur +esprit. Et moy (ajouta Charroselles), si je suis jamais roy, je +feray faire deffences à toutes les filles de se mesler de faire des +livres; ou, si je suis chancellier, je ne leur donneray point de +privilege; car, sous pretexte de quelques bagatelles de poësies ou +de romans qu'elles nous donnent, elles épuisent tellement l'argent +des libraires, qu'il ne leur en reste plus pour imprimer des livres +d'histoire ou de philosophie des autheurs graves. C'est une chose +qui me tient fort au coeur, et qui nuit grandement à tous les +escrivains feconds, dont je puis parler comme sçavant. Vrayement, +Monsieur (dit Pancrace, qui estoit un autre gentil-homme qui +s'estoit trouvé par hazard dans cette mesme assemblée), on voit bien +que vostre interest vous fait parler; mais considérez que, +nonobstant qu'on imprime beaucoup de vers et de romans, on ne laisse +pas d'imprimer encore un nombre infini de gros autheurs anciens et +modernes. De sorte que, si les libraires en rebutent quelques-uns, +ce n'est pas une bonne marque de leur merite. S'il ne tenoit plus +qu'à cela (reprit Hyppolite), je ne m'en mettrois gueres en peine; +car j'ay un libraire qui me loue des romans, qui ne demanderoit pas +mieux que de travailler pour moy, particulierement à cause que je ne +luy en demanderois point d'argent, car je sçais bien qu'ils n'ont +jamais refusé de coppies gratuittes. Et puis j'ai tant d'amis et une +si grande caballe, que je leur en ferois voir le debit asseuré. Ce +dernier moyen (dit Charroselles) est le meilleur pour faire imprimer +et vendre des livres, et c'est à ce deffaut que j'impute la mauvaise +fortune des miens. Malheureusement pour moy, je me suis advisé +d'abord de satiriser le monde, et je me suis mis tous les autheurs +contre moy. Ainsi les prosneurs m'ont manqué dans le besoin. Ha! que +si c'estoit à recommencer... Vous diriez du bien (dit Laurence, qui +le connoissoit de longue main); ce seroit bien le pis que vous +pourriez faire; vous y seriez fort nouveau, et ce seroit un grand +hazard si vous y pouviez reüssir. Hé bien! je ne regretteray plus le +passé (dit Charroselles), puisqu'il ne peut plus se rappeler; mais +du moins, pour me vanger, je donneray au public mon traitté de la +grande caballe[47], où je traitteray des fourbes de beaucoup +d'autheurs au grand collier, et j'y feray voir que ce sont de vrays +escrocs de reputation, plus punissables que tous ceux qui pipent au +jeu; et si je trouveray bien moyen de le faire imprimer malgré les +libraires, quand je le devrois donner à quelqu'un de ces autheurs +qui ont amené la mode d'adopter des livres. + +[Note 47: Ch. Sorel (Charroselles) se mêla, en effet, de livres +de magie. En 1636, il avoit publié un volume des _Talismans ou +figures peintes sous certaines constellations_, Paris, in-8. Il +avoit pris pour cet ouvrage un pseudonyme dont nous reparlerons.] + +Il est vray (dit alors Angélique) que les amis et la caballe ont +servi quelquefois à mettre des gens en reputation; mais ç'a esté +tant qu'ils ont eu la discretion et la retenue de cacher leurs +ouvrages, ou d'en faire juger sur la bonne foy de ceux qui les +annonçoient. Mais si-tost qu'ils les ont donnez au public, il a +rendu justice à leur merite, et toute leur reputation, qui n'estoit +pas establie sur de solides fondemens, est tombée par terre. Je +mourois de peur (adjousta Pancrace) que vous ne citassiez quelque +exemple qui nous eut attiré quelque querelle sur les bras, non pas +de la nature de celles dont je me desmeslerois le mieux. Mais (dit +Philalethe) ne mettriez-vous point en mesme rang ceux qui font des +vers au devant d'un livre, des prefaces ou des commentaires: car ce +sont des gens qui loüent tant qu'il leur plaist, sans que la +modestie de l'autheur courre aucune fortune. Ouy dea (respondit +Charroselles), et ce n'est pas un petit stratageme pour mendier de +l'estime. Ce n'est pas qu'il n'y arrive souvent quelque fourbe, car +un autheur emprunte quelquefois le nom d'un amy, ou suppose un nom +de roman pour se loüer librement luy-mesme. Je puis dire icy entre +nous que je l'ay pratiqué avec assez de succès, et que sous un nom +empruntée de commentateur de mon propre ouvrage, je me suis donné de +l'encens tout mon soul. + +Quoy qu'il en soit (reprit Hyppolite), je n'ay jamais pû concevoir +comment on faisoit ces gros volumes, avec une suitte de tant +d'intrigues et d'incidens: j'ai essayé mille fois de faire un roman, +et n'en ai pû venir à bout; pour des madrigaux, des chansons, et +d'autres petites pieces, on sait que je m'en escrime assez bien, et +que j'en ferai tant qu'on en voudra. Voila (dit Charroselles) un +second moyen pour arriver promptement à la gloire, en ce malheureux +siecle où on ne s'amuse qu'à la bagatelle. C'est tout ce qu'on +estime et ce qu'on debite, pendant que les plus grands efforts +d'esprit et les plus nobles travaux nous demeurent sur les bras. + +Vous estes donc (dit Angelique) de l'opinion de ceux qui disent que +le premier pas pour aller à la gloire est le madrigal, et le premier +pour en décheoir est le grand poëme? Il y a grande apparence +(adjousta Pancrace). Mais comment est-ce que si peu de chose +pourroit mettre les gens en reputation? Vous ne dites pas le +meilleur (adjousta Laurence); c'est qu'il faut qu'ils soient mis en +musique pour estre bien estimez. Asseurement (interrompit +Charroselles); c'est pour cela que vous voyez tous ces petits poëtes +caresser Lambert, le Camus, Boisset et les autres musiciens de +reputation, et qui ne mettent jamais en air que les vers de leurs +favoris; car autrement ils auroient fort à faire. On ne peut nier +(dit Philalete) que cette invention ne soit bonne pour se mettre +fort en vogue: car c'est un moyen pour faire chanter leurs vers par +les plus belles bouches de la cour, et leur faire ensuite courir le +monde. Outre que la beauté de l'air est une espèce de fard qui +trompe et qui esbloüit; et j'ai veu estimer beaucoup de choses quand +on les chantoit, qui estoient sur le papier de purs galimathias, où +il n'y avoit ny raison ny finesse. Je les compare volontiers (reprit +Charroselles) à des images mal enluminées, qui, estant couvertes +d'un talc ou d'un verre, passent pour des tableaux dans un oratoire. +Et moi (dit Pancrace) à un habit de droguet[48], enrichy de broderie +par le caprice d'un seigneur. + +[Note 48: Le _droguet_ étoit une étoffe de soie qui devoit son +nom à la ville d'Irlande Drogheda, d'où elle avoit d'abord été +importée chez nous. (Fr. Michel, _Recherches sur le commerce et la +fabrication des étoffes de soie, etc._ Paris, 1854, in-4, t. 2, p. +244.)] + +Cela me fait souvenir (adjoûta Laurence) d'un homme que j'ay veu à +la cour d'une grande princesse[49], qui s'estoit mis en reputation +par la bagatelle melodieuse. Il avoit fait quantité de paroles pour +des chansons; de sorte qu'on disoit de luy que c'estoit un homme de +belles paroles. Il se vantoit d'avoir des pensées fort delicates, et +en effect elles l'estoient tellement que les plus esclairez souvent +n'en pouvoient voir la finesse; mais si-tost que son esprit voulut +un peu prendre l'essor et faire une galanterie seulement de +cinquante vers, elle fut generallement bernée. Voyla qui me surprend +(dit Hyppolite), car un poëte de cour a tousjours assez +d'approbateurs et de gens qui font valloir son ouvrage. Il falloit +que son livre fust bien mauvais, ou que cet autheur eut bien peu +d'amis. C'est là où je vous attendois (interrompit Charroselles), +puisque je tiens que la plus necessaire qualité à un poëte pour se +mettre en reputation, c'est de hanter la cour, ou d'y avoir esté +nourry: car un poëte bourgeois ou vivant bourgeoisement y est peu +consideré. Je voudrois qu'il eust accès dans toutes les ruelles, +reduits et academies illustres; qu'il eust un Mecenas de grande +qualité qui le protegeast, et qui fist valloir ses ouvrages, +jusques-là qu'on fust obligé d'en dire du bien malgré soy, et pour +faire sa cour. Je voudrois qu'il escrivist aux plus grands +seigneurs; qu'il fist des vers de commande pour les filles de la +reyne, et sur toutes les avantures du cabinet; qu'il en contrefist +mesme l'amoureux, et qu'il escrivist encore ses amours sous quelque +nom emprunté, ou dans une histoire fabuleuse. Le meilleur seroit +qu'il eust assez de credit pour faire les vers d'un balet du roy; +car c'est une fortune que les poëtes doivent autant briguer que les +peintres font le tableau du May[50] qu'on presente à Nostre-Dame. + +[Note 49: C'est sans doute Benserade. Ce qui est dit ici de +«bagatelles mélodieuses, etc.», et un peu plus loin (p. 139), de +l'avantage qu'on trouve à faire «les vers d'un ballet du roy», se +rapporte au mieux à ce rimeur courtisan, dont la verve n'alla jamais +plus loin qu'un rondeau ou un madrigal, et dont la plus grande +gloire fut d'aider Molière dans les ballets à régler pour la cour. +Si c'est Benserade, la grande princesse dont il est parlé ici doit +être madame de Longueville, qui, en effet, fut sa protectrice, +surtout dans l'affaire des sonnets de Job et d'Uranie. On sait que +ce dernier étoit de Benserade, et c'est pour lui qu'elle se déclara +hautement.] + +[Note 50: Jusqu'au commencement du XVIIIe siècle, la +communauté des orfèvres avoit l'usage d'offrir, le premier jour de +mai, à Notre-Dame, un grand tableau qui, à cause du jour où on +l'offroit, s'appeloit _tableau du mai_. On l'appendoit ce jour-là à +la porte de l'église, puis on lui donnoit une place à l'intérieur. +Ces tableaux n'avoient pas moins de onze ou douze pieds de hauteur. +Les piliers de la nef et plusieurs des chapelles en étoient ornés. +(Piganiol, _Descript. de Paris_, t. 1er, p. 310-311.) On lit dans +le _Dictionnaire de Trévoux_, édit. 1732, que, depuis quelques +années, cet usage s'étoit perdu.] + +On ne peut nier (répondit Angelique) que toutes ces inventions, et +sur tout les amis et l'authorité d'un grand seigneur, ne servent +beaucoup à ces messieurs; car les trois quarts du monde jugent des +ouvrages d'autruy sans les connoistre, et sont de l'opinion de celuy +qui a dit le premier son advis, comme nous voyons que les moutons se +laissent conduire au premier qui marche. Adjoustez (dit Philalethe) +qu'il y en a plusieurs qui, à force de parler contre leur sentiment, +changent d'opinion, et se persuadent à la fin qu'une chose qu'ils +auront condamnée d'abord avec justice, sera bonne parce qu'ils +auront esté souvent obligez de parler en sa faveur pour d'autres +considérations. Pour moi (dit Pancrace), j'ay veu un mauvais poëte +de l'autre cour[51] fort estimé parce qu'on faisoit quelquefois sa +fortune en loüant ses ouvrages, comme luy-mesme avec de meschans +vers avoit fait la sienne. Je l'ay aussi connu (reprit Hyppolite), +et je trouve qu'on avoit raison de l'estimer; car, entre tous les +poëtes, ceux qui sont en fortune ont tout à fait mon approbation, et +dés qu'un homme est assez accommodé pour avoir un carrosse à luy, je +ne veux pas qu'on songe seulement à censurer ses ouvrages. La +naissance un peu riche sert bien autant à un poëte pour arriver à la +gloire que ce génie qu'il faut qu'il obtienne de la nature, et qui a +fait dire qu'on peut bien devenir orateur, mais qu'il faut naistre +poëte. Et pour moy, je conseillerois à quiconque voudra estre de ce +mestier, de vendre tout le reste de son bien pour obtenir ce degré +d'honneur. Aussi bien (dit Pancrace) un carosse de poëte ou de +musicien ne couste gueres à achetter: témoin celui d'un illustre +marquis, dont l'attelage ne cousta que quarante francs, et qui, à la +vérité, eut la honte de demeurer embourbé dans un crachat. Et quant +à l'entretien, il couste aussi peu, veu que ces messieurs sont +accoustumez à vivre aux dépens d'autruy, allant, à la ville et à la +campagne, tantost chez l'un et tantost chez l'autre. Hélas! +(interrompit Charroselles avec un grand soupir) que ce raisonnement +est vain! il y a long-temps que j'entretiens exprès un carosse qui +sent assez l'autheur, comme vous sçavez, et cependant je n'en ay pas +eu plus de creance chez ces damnez de libraires, qui ne veulent +point imprimer mes ouvrages. + +[Note 51: Il doit être ici question de Boisrobert, que ses vers, +et mieux encore ses bouffonneries, poussèrent auprès de Richelieu, +et qui fit partager sa faveur à tous les poètes ses amis et ses +flatteurs. Il en peupla l'Académie naissante. On appela tous ces +académiciens de remplissage les _enfants de la pitié de Boisrobert_; +et lui-même, songeant à ce qu'il avoit obtenu pour eux du cardinal, +se donnoit le titre de _solliciteur des muses affligées_. V. son +_Historiette_ parmi celles de Tallemant, 2e édit., t. 3, p. 148.] + +J'ay un bon avis à vous donner (dit Laurence): vous n'avez qu'à en +donner des pieces separées aux faiseurs de Recueils; ils n'en +laissent échapper aucunes. Les belles pièces font valloir les +mauvaises, comme la fausse monnoye passe à la faveur de la bonne +qu'on y mesle. Je me suis déja advisé de cette invention (répondit +Charroselles avec un autre grand hélas!); mais elle ne m'a servi +qu'une fois. Car il est vray qu'apres qu'on m'eut rebuté un livre +entier, je le hachay en plusieurs petites pièces, episodes et +fragments, et ainsi je fis presque imprimer un volume de moy seul, +quoy que sous le titre de Recueil de pièces de divers autheurs[52]. +Mais malheureusement le libraire descouvrit la chose, et me fit des +reproches de ce qu'il ne le pouvoit débiter. Cela m'estonne (dit +alors Philalethe), car les receuils se vendoient bien autrefois[53]; +il est vray qu'ils sont maintenant un peu descriez, et ils ont en +cela je ne sçay quoy de commun avec le vin, qui ne vaut plus rien +quand il est au dessous de la barre, quoy qu'il fust excellent quand +il estoit frais percé. A propos (reprit Hyppolite), ne trouvez-vous +pas que ces recueils fournissent une occasion de se faire connoistre +bien facilement et à peu de frais? Je vois beaucoup d'autheurs qui +n'ont esté connus que par là. Pour moy, j'ay quasi envie d'en faire +de mesme; je fourniray assez de madrigaux et de chansons pour faire +imprimer mon nom, et le faire afficher s'il est besoin. Il semble +(dit Angélique) qu'ils peuvent du moins servir à faire une tentative +de réputation: car, si les pièces qu'on y hazarde sont estimées, on +en recueille la gloire en seureté; et si elles ne plaisent pas, on +en est quitte pour les desadvouer, ou pour dire qu'on vous les a +desrobées, et qu'elles n'estoient pas faites à dessein de leur faire +voir le jour. + +[Note 52: Il est parlé ici du nouveau _Recueil de pièces les +plus agréables de ce temps, en suite des jeux de l'inconnu_ (Paris, +1644, in-12), dont l'éditeur étoit en effet Ch. Sorel, l'original de +Charroselles. Nous en reparlerons plus bas.] + +[Note 53: Ils eurent, en effet, une grande vogue pendant tout le +XVIIe siècle. Quoi qu'en dise même Furetière, qui n'avoit guère +droit de décrier ce genre de publication, puisqu'il fit paroître +quelques unes de ses poésies dans le _Recueil de poésies diverses_ +donné par La Fontaine (Paris, 1671, in-12), la mode des recueils +étoit encore très florissante de son temps, et devoit même lui +survivre. La préface du _Nouveau choix de poésies_ donné à La Haye +en 1715, in-12, prouve qu'au XVIIIe siècle elle étoit encore en +pleine faveur. Une bibliographie des _Recueils_ seroit de trop ici. +Nous renverrons, pour les principaux, au _Catalogue de la +Bibliothèque_ de M. Viollet le Duc (_Supplément_, p. 3-4.)] + +J'advoue bien (dit Pancrace) que ceux qui sont déjà en réputation, +et dont les ouvrages ont esté louez dans les ruelles et dans les +caballes, l'ont bien conservée dans les Recueils. Mais je ne vois +pas que ceux-là en ayent beaucoup acquis qui n'estoient point connus +auparavant d'ailleurs. De sorte qu'il est arrivé que la pluspart des +honnestes gens n'ont pas souffert qu'on y ait mis leur nom, et il +n'y a eu que quelques ignorans qui se sont empressez pour cela. Je +vis ces jours passez un different (adjousta Philalethe) qui +serviroit bien à confirmer ce que vous dites: c'etoit à la boutique +d'un des plus fameux faiseurs de Recueils. Un fort honneste homme +qui ne vouloit point passer pour autheur déclaré le vînt menacer de +lui donner des coups de baston à cause qu'il avoit fait imprimer un +petit nombre de vers de galenterie sous son nom, et l'avoit mis au +commencement du livre, dans le catalogue des autheurs, qu'il avoit +mesme fait afficher au coin des rues. Le pauvre libraire, avec un +ton pleureux (aussi pleuroit-il effectivement), lui dit: Hélas! +monsieur, les pauvres libraires comme moy sont bien miserables et +ont bien de la peine à contenter messieurs les autheurs: il en vient +de sortir un autre qui m'a fait la mesme menace, à cause que je n'ay +pas mis son nom à ce rondeau; et en disant cela il luy monstra un +rondeau qui estoit la plus méchante pièce du livre. + +Voyla comme les gousts sont différents (dit Laurence). Il y auroit +eu bien du plaisir si ces messieurs eussent tous deux exécuté leur +dessein en mesme temps. Pour moy (reprit Charroselles), je ne +sçaurois condamner ceux qui taschent d'acquerir de la gloire par ce +moyen: car en matiere de poësie (que vous sçavez que j'ay tousjours +traittée de bagatelle) je trouve qu'il n'y a point de plus méchant +trafic que d'en estre marchant grossier, c'est-à-dire de faire +imprimer tout à la fois ses ouvrages, et en donner un juste volume; +la methode est bien meilleure de les débiter en détail, et de les +faire courir pièce à pièce, de la mesme maniere qu'on debite les +moulinets et les poupées pour amuser les petits enfants. Vostre +maxime est assez confirmée par l'expérience (dit Angélique), car +elle nous a fait voir des autheurs qui, pour de petites pièces, ont +acquis autant et plus de gloire que ceux qui nous ont donné de +grands ouvrages tout à la fois, et qui estoient en effect d'un plus +grand merite. Ne vous estonnez pas de cela (dit Philalethe): +l'humeur impatiente de nostre nation est cause qu'elle ne se plaist +pas aux grands ouvrages; et une marque de cela, c'est que, si on +tient un livre de vers, on lira plustost un sonnet qu'une élégie, et +une épigramme qu'un sonnet; et si un livre n'est plein que +d'épigrammes, on lira plustost celles de quatre vers que celles de +dix ou de douze. + +Je suis bien heureuse (dit Hyppolite) qu'on estime en France +davantage les petites pièces que les grandes, car, pour des +madrigaux, j'en feray tant qu'on voudra, comme j'ay déja dit: on n'a +presque qu'à trouver des rimes et quelque petite douceur, et on en +est quitte; au lieu qu'il est bien difficile de trouver des pointes +pour faire des épigrammes, et des vers pompeux pour faire des +sonnets. Ce n'est pas tout (adjousta Charroselles) que de faire de +petites pièces; il faut, pour les faire bien courir, que ce soient +pièces du temps, c'est-à-dire à la mode, de sorte que ce sont +tantost sonnets, rondeaux, portraits, enigmes, metamorphoses, +tantost triolets, ballades, chansons, et jusqu'à des bouts rimez. +Encore, pour les faire courir plus viste, il faut choisir le sujet, +et que ce soit sur la mort d'un petit chien ou d'un perroquet[54], +ou de quelques grandes aventures arrivées dans le monde galant et +poétique. + +[Note 54: Encore une mode poétique de ce temps-là, qui datoit du +XVIe siècle, et qui ne se perdit qu'au XVIIIe. Il y a dans le +_Palais Mazarin_, de M. de Laborde, p. 349, note 517, quelques +détails curieux sur ces chiens et ces chats poétiquement célébrés, +et M. Joncières a publié dans _l'Artiste_ de juillet 1840 un article +intéressant sous ce titre: _Du rôle des chiens et des chats en +littérature_.] + +Quand à moy (reprit Hyppolite), j'ayme sur tout les bouts-rimez, +parce que ce sont le plus souvent des in-promptus, ce que j'estime +la plus certaine marque de l'esprit d'un homme. Vous n'estes pas +seule de vostre advis (dit Angelique); j'ay veu plusieurs femmes +tellement infatuées de cette sorte de galanterie d'in-promptu, +qu'elles les preferoient aux ouvrages les plus accomplis et aux plus +belles meditations. Je ne suis pas de l'advis de ces dames (reprit +brusquement Charroselles, dont l'humeur a esté tousjours peu civile +et peu complaisante), et je ne trouve point de plus grande marque de +reprobation à l'égard du jugement que d'aymer ces sortes de choses: +car ceux qui y reussissent le mieux, ce sont les personnes gayes et +bouffonnes, et mesme les foux achevez font quelquefois d'heureuses +rencontres, au lieu que la vraye estime se doit donner aux ouvrages +travaillez avec meure deliberation, où l'art se mesle avec le genie. +Ce n'est pas que les gens d'esprit ne puissent faire quelquefois sur +le champ quelques gaillardises, mais il faut qu'ils en usent avec +grande discretion, car autrement ils se hasardent souvent à dire de +grandes sottises, comme font tous ces faiseurs d'in-promptu et gens +de reputation subite. Adjoutez à cela (dit Philalethe) qu'on ne +debite point de marchandise où il y ayt plus de tromperie, car, +comme dans les academies de jeu on pippe souvent avec de faux dez et +de fausses cartes, de mesme dans les reduits academiques on pippe +souvent l'in-promptu, et il y en a tel qu'on prend pour un nouveau +né, qui pourroit passer pour vieux et barbon. Cela est vrai +(adjousta Pancrace), car j'ay connu un certain folastre qui a fait +assez de bruit dans le monde, qui avoit toûjours des in-promptu de +poche, et qui en avoit de preparés sur tant de sujets, qu'il en +avoit fait de gros lieux communs. Il menoit avec luy d'ordinaire un +homme de son intelligence, avec l'ayde duquel il faisoit tourner la +conversation sur divers sujets, et il faisoit tomber les gens en +certains defilez où il avoit mis quelque in-promptu en embuscade, où +ce galant tiroit son coup et deffaisoit le plus hardy champion +d'esprit, non sans grande surprise de l'assemblée. Avec la mesme +invention il se faisoit donner publiquement par son camarade des +bouts-rimez, sur lesquels, à quelques moments de là, il rapportoit +un sonnet qu'il donnoit pour estre fait sur le champ, et qu'il avoit +fait chez luy en toute liberté et à loisir. Il est vrai qu'il lui +arriva un jour un petit esclandre: c'est qu'une dame, qui avoit +descouvert la chose par l'infidelité de son associé, et qui +connoissoit d'ailleurs l'humeur du personnage et la portée de son +esprit, luy dit lors qu'il luy mit en main un sonnet dont il vouloit +faire admirer la promptitude: Vous me le pouviez donner encore en +moins de temps, ou vous estes bien long à escrire. + +Je suis bien aise d'apprendre (dit Laurence) les faussetez qui s'y +commettent, car quand on m'en donnera je voudray avoir de bons +certificats de gens de bien et d'honneur pour attester qu'ils ont +esté faits en leur presence, et qu'il n'y sera arrivé ny fraude ny +mal-engin. Quand à moy (reprit Angelique), je n'ay jamais voulu +donner mon approbation à ces sortes de pieces, car ce seroit donner +de la reputation à bon marché; je la reserve pour les ouvrages polis +et serieux, et particulierement pour le sonnet, qui est (comme dit +un de mes bons amis[55]) le chef-d'oeuvre de la poesie et le plus +noble de tous les poëmes. + +[Note 55: C'est de Boileau qu'il s'agit, et Furetière parle ici +moins pour Angélique que pour lui-même. Ils étoient, en effet, fort +amis, et d'esprit d'ailleurs à se bien comprendre. Ils se prêtoient +mutuellement des traits pour leurs satires. Ainsi l'on sait par +Brossette que c'est Furetière qui désigna à Boileau les abbés Cotin +et Cassagne pour les vers de la 3e satire, où ils commencent à +être fustigés; peut-être, en revanche, Boileau désigna-t-il à +Furetière d'autres victimes de sa connoissance pour le _Roman +bourgeois_. Par une singulière coïncidence, qui, toutefois, semble +être moins un hasard qu'une entente satirique, les sept premières +satires de Boileau parurent la même année (1666) que le _Roman +bourgeois_, et chez le même libraire, Billaine. Deux ans auparavant, +c'est chez Furetière, de l'aveu même de Boileau, que la scène du +_Chapelain décoiffé_ avoit été faite entre eux, en compagnie de +Racine, contre des poètes qu'ils détestoient en commun. La Serre, +que Furetière épargne si peu, étoit, on le sait, du nombre. D'après +cela, on peut comprendre que Furetière fût dans la confidence des +travaux de Boileau, et que, dès 1666, étant l'un des premiers +initiés à ses oeuvres ébauchées, il pût faire allusion déjà à l'un +des plus fameux passages de _l'Art poétique_, bien que ce poème ne +dut voir le jour qu'en 1674. Il est vrai que, dès 1669, Boileau le +trouvoit assez achevé pour en faire des lectures dans le monde, +notamment chez Patru.] + +Vous ne seriez pas souvent en estat de la prodiguer (adjousta +Charroselles), car il faut un grand effort d'esprit, ou plustost un +grand effort de patience, pour y reussir. Encore y a-t'il peu de +gens qui fassent profession d'en faire, et de plus, pour un bon +qu'ils feront, il y en aura cent de mauvais. J'en ay veu tant de +meschans (adjousta Pancrace) que je suis persuadé que la pluspart ne +valent rien, et à moins qu'une personne d'esprit m'asseure +auparavant de leur bonté, je ne me sçaurois resoudre à les lire. Ce +n'est pas d'aujourd'huy (adjousta Philalethe) que je sçay la +difficulté qu'il y a d'en faire de bons, et j'ay veu des poëtes +fameux qui avoient acquis de la gloire par de grands poëmes, dont la +réputation est eschouée aupres d'un sonnet. + +A propos de sonnet (dit Javotte, qui jusques-là avoit esté muette), +j'en ai sur moi un fort beau, qu'une partie de mon papa a laissé +dans son estude en venant solliciter son procés. Pancrace la pria de +le lire par complaisance, et pour la faire parler. Je vous prie +(répondit-elle) de m'en dispenser: car il est si long, si long, si +long, que ce seroit trop vous interrompre. Comment (lui dit +Hyppolite)! faut-il tant de temps pour lire quatorze vers? Comment +(respondit Javotte)! il y en a plus de quatre cens; et en mesme +temps elle tira de sa poche un petit livret relié de papier marbré, +contenant un poëme entier: c'estoit la metamorphose des yeux de +Philis en astres[56]. La compagnie ne se put tenir de rire de cette +naïfveté, surtout Hyppolite en éclatta; sur quoi Javotte dit en +rougissant: Hé quoi! ne sont-ce pas là des vers? du moins mon papa +m'a dit que c'en estoit. Ouy sans doute (répondit Pancrace). Hé bien +(repliqua Javotte), un sonnet, n'est-ce pas aussi des vers? Qu'y +a-t-il donc tant à rire? La risée fut plus forte qu'auparavant; de +sorte qu'Angelique, par civilité, rompit la conversation et se leva +pour aller faire des excuses à Javotte et pour la tirer de cette +confusion; elle l'effaça par des caresses redoublées qu'elle luy +fit. Pancrace se mit aussi de la partie pour la consoler, à quoy il +s'employa de tout son coeur. Il commençoit déjà à nouer une +conversation particuliere avec Javotte, pour laquelle, pendant toute +cette visite, il avoit senti une extraordinaire émotion, quand ils +furent interrompus par un grand cry que fit Hyppolite, qui dit: +Vrayment, voicy un poulet de belle taille! J'ai envie de voir tout à +l'heure ce qu'il chante. Elle dit cela à l'occasion d'un certain +cahier qu'elle venoit de ramasser, tombé de la poche d'Angélique +lorsqu'elle s'étoit brusquement levée. Angelique le lui redemanda +civilement, lui reprochant qu'elle vouloit sçavoir ses secrets. On +ne les met point en si gros volume (reprit Hyppolite); asseurément +c'est quelque ouvrage de galenterie, dont il ne faut pas que vous +ayez le plaisir toute seule; à tout le moins j'en veux voir le +titre. Et si-tost qu'elle l'eut leu, elle s'escria encore plus haut: +Vrayement, vous seriez la plus des-obligeante personne du monde, de +vouloir priver une si belle compagnie du divertissement qu'elle aura +d'entendre une piece dont le titre promet beaucoup. Au pis-aller, je +l'emporteray et je la liray malgré vous. J'y retiens part (répondit +alors Charroselles), et je seray bien d'avis qu'on la lise icy tout +haut; en récompense je vous lirai une autre composition de ma façon, +qui sera deux fois plus longue et qui ne sera peut-estre jamais +imprimée. + +[Note 56: C'est la pièce la plus célèbre d'Habert de Cerizy, +l'un des premiers de l'Académie Françoise. Elle fut publiée en 1639, +in-8. Elle eut un si long succès qu'en 1689 on en fit une traduction +en vers latins, _Oculi Phylidis in astra_, etc., Paris, Muguet, +1689, in-12.--Ce madrigal, de près de 500 vers, n'étoit au reste +qu'une imitation évidente du poème de Callimaque sur _la Chevelure +de Bérenice transformée en comête_. L'abbé Goujet l'a justement +remarqué dans son article sur Habert de Cerisy, _Biblioth. franç._, +t. 14, p. 215.] + +Philalethe, qui connoissoit l'humeur de Charroselles, qui alloit +lire dans les compagnies ses ouvrages pour se consoler de ce que les +libraires ne les vouloient point imprimer, fremit de peur à cette +menace pour toute la compagnie; et, de crainte d'en attirer sur elle +l'effet, il se joignit à Angelique pour combattre l'opiniastre +Hyppolite, luy disant que cette lecture seroit trop ennuieuse, et +qu'on s'entretiendroit plus agreablement de vive voix. Il dit mesme +qu'il avoit veu la piece, et qu'elle ne meritoit pas l'attention +d'une si belle trouppe. Le mespris qu'il en fit fut cause qu'on le +soubçonna aussitost de l'avoir faite et de l'avoir donnée à +Angelique, car on connoissoit l'intelligence qu'ils avoient +ensemble, et il estoit d'ailleurs trop discret pour mespriser ainsi +publiquement les ouvrages d'autruy. Cela fit redoubler la curiosité +d'Hyppolite, qui l'emporta sur la resistance d'Angelique; et les +allant tirer par le bras les uns apres les autres, elle fit +r'asseoir chacun en sa place. Puis adressant la parole à Philalethe, +elle luy dit: Pour votre punition de nous avoir voulu priver de +cette lecture, il faut que ce soit vous qui la fassiez. Aussi bien, +comme je vous en crois l'auteur, cela vous ostera le chagrin que +vous auriez à me l'entendre lire mal. Philalethe, recevant le cahier +fort civilement, luy dit: Je renonce à la gloire que vous me donnez +de la composition; mais j'accepte volontiers celle de vous obéir, et +en disant cela, il commença de lire en ces termes: + + +_Historiette de l'Amour esgaré._ + +S'il y eut jamais un enfant incorrigible, ce fut le petit Cupidon. +C'estoit, à vray dire, un enfant gasté, à qui sa mere trop +indulgente ne refusoit rien. Tous ceux de cour celeste luy en +venoient faire des plaintes; Junon disoit qu'elle ne pouvoit +gouverner deux jours son mary; Diane, qu'il luy debauchoit toutes +ses nymphes. Il n'y avoit que Minerve à qui il n'osoit se jouer, car +elle n'entendoit point raillerie. Venus le menaçoit souvent de lui +donner le fouet, sans qu'elle en fist rien, et, pour fortifier sa +menace, elle avoit fait tremper des branches de mirthe dans du +vinaigre, qui faisoient grand peur au petit Amour. Mais si-tost +qu'elle se mettoit en devoir de le chastier, il se sauvoit, à la +faveur des Graces, qui l'eussent volontiers mis sous leurs propres +juppes, si elles n'eussent point esté nues, et qui le desroboient à +la colere de sa mere. Un jour neantmoins qu'elle estoit en mauvaise +humeur (je ne sçay si ce ne fut point le jour qu'elle apprit la mort +d'Adonis), elle le voulut corriger tout de bon; et comme, à cause de +sa tristesse, les Graces l'avoient quittée, il ne trouva plus son +azile ordinaire. Ainsi ce petit dieu alloit mal passer son temps, +s'il n'eust eu recours à la ruse ordinaire des enfants, qui, +s'enfuyant de leur mere, se sauvent chez leur grand maman. Il se +jetta donc à corps perdu entre les bras de Thetis, qui estoit pres +de là, et il ne perdit point de temps à se deshabiller, parce qu'il +marche ordinairement tout nud. Ses aisles luy ayant servy de +nageoires, il arriva dans son palais de cristal, et, parce qu'il +faisoit le pleureux, elle le reconforta (suivant la coustume des +bonnes vieilles, qui applaudissent à toutes les sottises de leurs +petits-enfans) le flatta et luy donna des pois sucrez. Il s'y trouva +mesme si bien qu'il y demeura long-temps; mais, pendant son sejour, +ne pouvant se tenir de faire des tours de son métier, il eschauffa +si bien d'amour les poissons (qui jusqu'alors estoient froids de +leur naturel) qu'ils sont devenus depuis les animaux les plus +prolifiques du monde; de sorte que Thetis vit son royaume tellement +peuplé, que, si ses sujets ne se mangeoient les uns les autres +(comme font les loups et les poëtes), quelques grandes que soient +les campagnes de la mer, elles ne pourroient pas les nourrir ny les +loger. Il n'y auroit pas eu grand mal s'il n'eust rien fait +d'avantage. Passe encore pour enflammer les Syrenes, qui sont les +chanteuses de cette cour, veu que les personnes de ce métier sont +assez subjettes à caution; mais il s'attaqua mesme aux Nereides, qui +sont les princesses et les filles d'honneur de la reyne maritime. Le +plus grand scandale fut lorsqu'il s'adressa à la plus prude de +toutes (dont par honneur je tairay le nom), car il fit en sorte +qu'elle se laissa suborner par l'intendant des coquilles de +Neptune[57]. Or ce n'estoit pas assez pour ces amants d'avoir le +dessein de jouir de leurs amours, la difficulté estoit de +l'exécuter: car, comme les palais de Thetis et des Nereïdes sont de +cristal, et mesme du plus transparent, il ne s'y pouvoit rien faire +qui ne fut aperceu d'une infinité de tritons, qui sont les +janissaires du dieu marin. Ils furent donc obligez de se donner un +rendez-vous aupres de Caribde, où il y a une cascade en forme de +gouffre, si dangereuse qu'il n'y passe presque personne. Cependant +ils ne purent faire si peu de bruit en faisant leurs petites +affaires qu'ils ne fussent entendus de ces chiens que Scille nourit +pres de là (car c'est en cet endroit qu'est le chenil de Neptune.) +Dés que l'un eust aboyé, tous les autres en firent autant, et par +cette belle musique Scille fust bien-tost esveillée, aussi bien +qu'un Triton jaloux, endormy à ses costez. Elle voulut en mesme +temps sçavoir la cause de ce bruit, croyant que ses chiens aboyoient +apres quelques voleurs qui venoient ravir les grands trésors qu'elle +a amassez du debris des naufrages qui se font ordinairement sur sa +seigneurie. Ces malheureux amans furent ainsi pris sur le fait; la +pauvre Nereïde en fut fort honteuse, et devint plus rouge qu'une +escrevisse et plus muette qu'une carpe. Or comme les petits +officiers portent toujours envie aux grands et taschent de se mettre +en credit en les destruisant, ce Triton, qui avoit la dent un peu +venimeuse et tenant un peu de celle du brochet, fut ravi de trouver +une occasion de mordre sur l'intendant des coquilles. Il alla +incontinent trompeter partout cette advanture, jusque-là qu'elle +vint aux oreilles de Thetis. La colere dont elle s'enflama à cette +nouvelle la fit gronder, escumer et tempester d'une telle sorte, que +tous les voyageurs qu'elle avoit à dos eurent cependant beaucoup à +souffrir. Elle condamna la pauvre Nereïde à estre enfermée le reste +de ses jours dans une prison de glace au fond de la mer Balthique, +et le seducteur fut emprisonné dans une coquille de limaçon, où +toûjours depuis il se tint caché, et n'osa monstrer ses cornes, +sinon quelquefois à la fin d'un orage. Et quand au petit autheur du +scandale, Thetis voulut le chastier sur le champ. Elle fit cueillir +une poignée de branches de coral pour luy en donner le foüet +vertement: car le coral, quand il est dans la mer, est une herbe +mole et souple comme de l'ozier, et ne durcit ny ne rougit qu'apres +estre tiré de l'eau; ainsi le tesmoigne Pline, qui peut estre est un +faux tesmoin. + +[Note 57: Je ne serois pas éloigné de croire, avec M. Eugène +Maron, dans son intéressant travail sur le _Roman bourgeois_ au +XVIIe siècle (_Revue indépendante_, 10 février 1848, p. 289), +qu'il s'agit ici du surintendant Fouquet. Comme _l'intendant des +coquilles_, qui s'attaquoit aux Néréides, qui sont les princesses et +les filles d'honneur de la reine maritime, Fouquet s'étoit adressé +aux filles de la reine. «Il se seroit épuisé, dit Brienne +(_Mémoires_, t. 2, p. 212) pour avoir la satisfaction de coucher une +nuit avec une duchesse, qui refusa, dit-on, les cent mille écus que +le surintendant lui fit porter. Il se rabattit sur Menneville, fille +d'honneur de la reine-mère, en rabattant aussi de moitié pour la +somme, puisqu'il ne lui donna que 150,000 livres.»] + +Voyla donc Cupidon en un aussi grand danger que celui qu'il avoit +couru auparavant. Il voyoit déja plusieurs cancres, qui sont les +sattelites de ce païs là, qui estoient prests à le happer, lors +qu'il leur eschappa des mains comme une anguille, car il est agile +et dispos (sur tout lors qu'il est question de s'enfuir), et il se +sauva en terre ferme, hors du pouvoir de sa rigoureuse grand maman. +Il estoit encore en pays de connoissance s'il eust voulu y paroître, +car c'estoit chez Cibele, mère des dieux, sa bizayeule; mais comme +elle estoit vieille, ridée, fort bossue, et coeffée de villes et de +chasteaux, il en auroit eu peur en la voyant, outre que la crainte +du chastiment qu'il venoit d'eschaper (qui est le dernier suplice +pour les enfants) luy rendoit toute sa parenté suspecte. Il se +voulut donc tenir caché, et il ne le put mieux faire qu'en se +retirant dans de petites cabanes de bergers qu'il trouva aux +environs. Ils luy firent un fort bon accueil, et, par charité, ils +luy donnerent un habit dont ils croyoient qu'il avoit besoin, le +voyant tout nud, car ils ne connoissoient pas la chaleur interieure +qu'il avoit. Je ne sçay si la crainte du foüet l'avoit rendu sage, +ou s'il eut pitié de l'ignorance de ses hostes; tant y a qu'il +vescut avec une grande retenue tant qu'il fut chez eux, et il ne +leur fit ny malice ny supercherie. Tant s'en faut: pour recompenser +le charitable traittement qu'il en avoit receu, il leur aprit à +faire l'amour, car vous apprendrez, si vous ne le sçavez, que +l'amour estoit jusqu'alors inconnu parmy les hommes; tous les +accouplemens s'y estoient faits à la manière des bestes, par un +instinc de la nature, et pour servir seulement à la generation. +Cette belle passion, qui s'insinue dans les coeurs, qui leur donne +de si grandes joyes, et qui sert à unir les ames plutost que les +corps, étoit encore ignorée sur la terre. C'estoit un friand morceau +que les Dieux s'estoient reservé, et qui faisoit un des grands +poincts de leur felicité. Aussi tout le monde est d'accord que les +bergers ont esté les premiers qui ont gousté de ses douceurs; il ne +se faut pas estonner s'ils l'ont traitté d'une maniere si delicate, +puisque leur premier maistre d'escole a esté le dieu mesme qui fait +aymer. Comme toutes les choses, dans leur naissance, sont meilleures +et moins corrompues, ces premieres amours eurent toute la vertu et +la pureté imaginable. Ce dieu mesnagea si bien les coups de ses +flesches, qu'il fit naistre des flammes mutuelles dans les coeurs de +chaque berger et de chaque bergère; le soin de plaire estoit le seul +qui les occupoit; l'affection estoit reciproque et la fidelité +inviolable. Ils n'avoient point à essuyer de rigueurs ni de +cruautez, parce qu'ils n'avoient point d'injustes desirs; il ne leur +restoit dans l'ame aucun repentir ni remords, parce que le vice n'y +avoit aucune part. Enfin c'estoit le siecle d'or de l'amour; on en +goustoit tous les plaisirs, et on ne ressentoit aucune de ses +amertumes. Mais enfin, apres avoir passé quelque temps avec eux, il +se lassa de vivre dans la solitude. Il eut la curiosité de voir ce +qui se passoit sur la terre, qu'il n'avoit pas veue encore, à cause +de sa jeunesse. Il luy prit donc envie d'aller à une ville +prochaine, et, parce qu'elle estoit belle et grande, il y demeura +quelque temps pour la mieux connoistre. La premiere chose qu'il y +fit, ce fut d'y chercher condition; et ne vous estonnez pas que sa +divinité ne luy fist pas dedaigner de servir, car la servitude est +son élement. Le hazard le fit engager d'abord avec une femme bien +faite, mais dont la physionomie estoit fort innocente. Elle avoit +les cheveux blonds et le teint blanc, mais un peu fade; les yeux +bleus, mais un peu esgarez; la taille haute, mais peu aisée, et la +contenance peu ferme; à cela près, elle estoit fort belle et fort +agréable. Elle se nommoit Landore, et avoit une indifférence +generale pour tout le monde; elle tesmoignoit un certain mespris qui +ne venoit pas d'orgueil, mais d'une froideur de temperament qui +desesperoit les gens. En un mot, elle avoit une si grande +nonchalance dans toutes ses actions, qu'il paroissoit qu'elle ne +prenoit rien à coeur. Cupidon ne fut pas longtemps chez elle sans y +vouloir faire la mesme chose qu'il avoit faite chez les bergers: +car, comme il craignoit de se gaster la main faute de s'exercer à +tirer ses fléches, qui est la seule chose qui le fait valoir, il en +décocha quelques-unes d'un petit arc de poche qu'il avoit; mais +c'estoit d'abord plustost en badinant que de dessein formé, comme on +voit des enfans se jouer avec des sarbatanes. Un jour, il vid +réjaillair à ses pieds une des flesches qu'il avoit tirées contre +Landore, et, en la ramassant, il reconnut que le fer en estoit +rebouché. Il n'y a rien qui choque plus ce petit mutin que la +resistance; cela fit qu'il s'opiniastra à vouloir blesser tout de +bon cette insensible. Il prit les flesches les mieux acerées qu'il +put trouver, et, pendant qu'elle estoit en compagnie de quantité +d'honnestes gens, il luy en tira plusieurs droit au coeur. Mais, par +un grand prodige, elles faisoient le mesme effet contre ce coeur de +diamant que des balles qui font des bricoles contre le mur d'un +tripot, et elles alloient blesser ceux qui se trouvoient aux +environs. Chacun de ces blessez fit tous les efforts imaginables +pour communiquer son mal à celle qui en estoit cause, et il n'y en +avoit pas un qui ne deust concevoir de belles esperances, puisqu'il +avoit un secours secret de ce petit dieu qui fait aymer. Cependant +aucun ne put reussir; tous les soins et toutes les galenteries +qu'ils employerent ne firent que blanchir contre sa froideur. Il se +trouva enfin dans la troupe un homme qui n'estoit ny bien ny mal +fait, qui avoit la physionomie fort ingenue et qui monstroit tenir +beaucoup du stupide. Sa taille estoit grande et menue, mais flasque +et voutée; il avoit la desmarche lente, la bouche entr'ouverte et +les cheveux d'un blond de filasse, fort longs et fort droits. Ce fut +derriere luy que Cupidon se posta un jour pour faire la guerre à sa +rebelle. Il n'avoit point dessein de favoriser de ses graces un +homme qui estoit fort peu de ses amis; c'estoit plustost pour luy +faire piece qu'il s'en servit comme d'une mire à descocher le trait +dont Landore fut blessée. A ce coup toute la froideur de la dame +s'esvanoüit; elle sentit pour cet homme qui estoit devant elle une +ardeur qui ne peut estre exprimée, jusque-là qu'elle se vid preste +de lui declarer elle-mesme sa passion, si la pudeur du sexe ne +l'eust retenuë. Elle trouva enfin une occasion de luy descouvrir ce +qu'elle tenoit caché, parce qu'ils estoient tous les jours ensemble. +Cet homme ressentit presque en mesme temps de pareilles motions pour +elle; peut-estre luy estoit-il tombé sur le gros orteüil une des +flesches perduës dont nous avons parlé, dont la piqueure avoit un +certain venin, qui, insensiblement, lui avoit gagné le coeur. En un +mot, ils s'aymerent, mais d'une amour si facile et si douce qu'ils +n'eurent point besoin de mettre en usage ny les plaintes ny les +soupirs, et il n'y eut jamais d'ames ny mieux ny plus facilement +unies. Toutes ces addresses dont, entre toutes les autres +rencontres, l'on se sert pour se faire aymer, leur furent inutiles; +ils se contentoient de faire l'amour des yeux; à peine y +employoient-ils les paroles, et la plus serieuse occupation de cet +amour badin estoit la plupart du temps de joüer au pied de beuf, de +se regarder sans rire. Le petit dieu trouva ce procedé fort +choquant, et se fascha de les voir agir si negligemment en une chose +dont tant de gens font une affaire tres importante. Comme son +inclination le porte à rendre service à ceux qu'il a blessez, il +s'ennuya bientost de se trouver inutile aupres de ces amans, et son +naturel agissant ne luy permit pas de demeurer tous les jours les +bras croisez dans la faineantise. Il fit seulement reflexion sur le +coup qu'il avoit porté, car, à vray dire, il est philosophe quand il +veut, et raisonne bien, surtout quand il a osté son bandeau. Il +reconnut alors qu'il s'estoit trompé en s'attribuant la gloire de +cette deffaite: car il demeura d'accord que tout l'honneur en estoit +deub au hazard, qui avoit fait rencontrer ensemble deux personnes +dont les visages et les humeurs avoient tant de rapport et de +simpatie qu'ils sembloient nez l'un pour l'autre. De là il conclud +qu'on pourroit bien l'accuser à l'avenir de plusieurs choses dont il +seroit innocent; enfin, la honte d'estre à ne rien faire luy fit +demander son congé, et il luy fut facile de l'obtenir de maistres +qui se passoient bien de luy. + +Au partir de ce lieu, il s'attacha au service d'une fille studieuse. +D'abord cette condition luy plut fort, parce qu'il espera d'y +apprendre beaucoup de choses et de n'y manquer point d'employ. Cette +fille, nommée Polymathie[58], n'avoit pas eu la beauté en partage, +tant s'en faut; sa laideur estoit au plus haut degré, et je ferois +quelque scrupule de la descrire toute entiere, de peur d'offenser +les lecteurs d'imagination delicate. Aussi n'est-il pas possible que +les filles se puissent piquer en mesme temps de science et de +beauté; car la lecture et les veilles leur rendent les yeux battus, +et elles ne peuvent conserver leur teint frais ou leur enbonpoint, +si elles ne vivent dans la delicatesse et dans l'oysiveté. Outre +qu'il leur est difficile de ménager pour l'estude quelque heure d'un +jour qui n'est pas trop long pour se parer et pour se farder. Mais, +d'un autre côté, Polymathie avoit l'esprit incomparable, et elle +parloit si bien qu'on auroit peu estre charmé par les oreilles, si +l'on n'avoit point esté effrayé par les yeux. Elle sçavoit la +philosophie et les sciences les plus relevées; mais elle les avoit +assaisonnées au goust des honnestes gens, et on n'y reconnoissoit +rien qui sentist la barbarie des colleges. Ses admirables +compositions en vers et en prose attiroient aupres d'elle les plus +apparens et les plus polis de son siecle. Le dieu d'amour, estant +chez elle, ne voulut pas laisser ses armes inutiles; mais il arresta +quelque temps son bras, à cause qu'il vid pousser à sa maistresse +tant de beaux sentimens de vertu et de tempérance qu'il desespera de +reussir en son entreprise et de vaincre cette froideur dont elle +faisoit vanité. Il avoit mesme quelque respect pour cette +philosophie dont elle estoit secondée, craignant avec quelque sujet +d'en estre mal-mené. Il faisoit encore reflection sur le mauvais +office qu'il luy rendroit s'il la faisoit devenir amoureuse, ne se +croyant pas assez fort pour faire naistre dans le coeur de quelqu'un +de la passion pour elle, s'il ne l'alloit chercher parmy les +aveugles. Il voulut donc auparavant tascher de blesser quelqu'un de +ces scavans et de ces polis qui la frequentoient; mais il eust beau +tirer ses fleches les mieux acerées, tous leurs coups +s'amortissoient comme s'ils eussent esté tirez contre une balle de +laine. Ce qui le fit le plus enrager, ce fut l'hypocrisie de ces +messieurs les doucereux (car il n'y a point de dieu, tant fabuleux +soi-il, que l'hypocrisie ne choque horriblement); ils ne se +contentoient pas de tesmoigner de l'admiration pour l'esprit de +Polymathie, ils faisoient encore aupres d'elle les galands et les +passionnez pour sa beauté, et leur impudence alloit jusqu'à ce point +qu'ils la traittoient de soleil, de lune et d'aurore, dans les vers +et dans les billets qu'ils luy envoyoient. Ceux qui ne l'avoient +veuë que dans ce miroir trouble et sous cette fausse peinture ne +l'auroient jamais reconnuë: car, en effet, elle ne ressembloit au +soleil que par la couleur que luy avoit donnée la jaunisse; elle ne +tenoit de la lune que d'estre un peu maflée, ny de l'aurore que +d'avoir le bout du nez rouge. O! que les pauvres lecteurs sont +trompez quand ils lisent un poëte de bonne foy, et qu'ils prennent +les vers au pied de la lettre! Ils se forment de belles idées de +personnes qui sont chimeriques, ou qui ne ressemblent en aucune +façon à l'original. Ainsi, quand on trouve dans certains vers: + + Je ne suis point, ma guerriere Cassandre, + Ny Mirmidon, ny Dolope soudart[59], + +il n'y a personne qui ne se figure qu'on parle d'une Pantasilée ou +d'une Talestris; cependant, cette guerriere Cassandre n'estoit en +effet qu'une grande _Halebreda[60], qui tenoit le cabaret du Sabot, +dans le Fauxbourg Saint-Marceau_. Quelque laide pourtant que puisse +estre une fille, elle n'est point choquée d'une fausse loüange, et +ne croira jamais qu'on la raille, quoy qu'elle accuse les gens de +parler avec raillerie; elle ne donnera jamais un démenty à personne +que par une feinte modestie. Quelque clairvoyant que soit son +esprit, il ne sera jamais persuadé de ses défauts; elle les excusera +par quelque autre bonne qualité; enfin, elle fera si bien son +compte, qu'elle se trouvera tousjours des charmes de reste pour +donner bien de l'amour. Cupidon, tout aveugle qu'on se le figure, +reconnoissoit bien, malgré toutes ces feintes galanteries, quoy +qu'elles fissent beaucoup d'éclat, que pas un n'estoit blessé au +dedans, car il ne s'estoit pas trouvé une seule des flesches qu'il +avoit ramassées qui fust sanglante; cela le fit opiniastrer +d'avantage en son entreprise, et il jura hautement que quelqu'un en +payeroit la folle-enchere. Apres avoir fait encore plusieurs +tentatives, et vuidé son carquois, ne sachant presque plus de quel +bois faire flesches, ny de quel acier les ferrer, enfin il fut +reduit à y appliquer le fer du mesme canif avec lequel Polymathie +tailloit ses plumes, qui devenoient éloquentes si-tost qu'elles +avoient esté tranchées par ce fer enchanté. Il fut si heureux que ce +coup porta sur un bel esprit veritablement digne d'elle, et bien +propre pour luy estre aparié, en telle sorte que, si on les avoit +mis dans deux niches, ils auroient fait une fort belle simmetrie. Sa +taille estoit petite, mais, en recompense, une bosse qu'il portoit +sur ses espaules estoit fort grande; ses deux jambes estoient +d'inégale grandeur; il estoit borgne d'un oeil et ne voyoit guere +clair de l'autre, et tout l'esclat de ses yeux consistoit en une +bordure d'escarlate de si bon teint qu'il ne s'en alloit point à +l'eau qui en distilloit incessamment. Que si son corps donnoit du +degoust, son esprit avoit des agrémens tous particuliers; il auroit +esté bon à faire l'amour à la manière des Espagnols, qui ne la font +que de nuit, car il auroit esté bien favorisé par les tenebres. +Cette playe ne fut pas si-tost faite dans le coeur de ce spirituel +disgracié, que voila les elegies, les sonnets et les madrigaux en +campagne; jamais veine ne fut plus feconde ny genie plus eschauffé; +jamais il n'y eut si grande profusion de tendresses rimées. Ce qui +fut nouveau, c'est que deslors toute la dissimulation s'évanoüit. +Tous ces charmes et ces appas, qu'il ne mettoit auparavant dans ses +vers que par fiction poëtique, il les y insera depuis de bonne foy. + +L'amant crut en saine conscience que sa maîtresse estoit un vray +soleil et une vraye aurore; et quoy que cet amour n'eust commencé +que par l'esprit, le tendre heros fut tellement esblouy de ses +brillans, qu'il ne reconnut plus aucune imperfection dans le corps, +pour lequel il eut aussi-tost la même passion. Je ne sçay si l'amour +fit d'une flesche deux coups, ou si Polymathie fut touchée des +pointes poëtiques que son amant lui décocha: tant y a qu'elle eut +pour luy une amour reciproque; et elle fit judicieusement de ne pas +laisser eschapper cette occasion, car elle auroit eu de la peine à +la recouvrer. Elle ne fut pas plus avare que luy de prose et de +vers, et ce fut lors que ce petit Dieu travesty ne manqua pas +d'occupation, ny de sujets d'exercer ses jambes. Il n'avoit pas +si-tost porté un poulet, qu'il falloit retourner porter des stances; +et pendant l'intervalle du temps qu'il employoit à ce message, un +madrigal se trouvoit fait, qu'il falloit aussi porter tout frais +esclos. Que si par malheur on faisoit response sur le champ, il +falloit porter la replique avec mesme diligence; et dans cet assaut +de reputation, nos amants se renvoyoient si viste des in-promptu, +qu'ils ressembloient à des joüeurs de volant quand ils tricottent. +Je ne vous diray point la suitte ny la fin de ces amours; elles +continuerent longtemps de la mesme force. Les seuls qui en +profiterent furent les libraires faiseurs de recueils, qui +ramasserent les pieces et les vers que ces amans laisserent courir +par le monde, dont ils firent de beaux volumes. Tous les autres +marchands n'y gagnerent rien; il n'y eut aucun commerce de juppes, +de mouchoirs, ni de bijoux; tous les presens furent faits en papier, +jusques à celuy des estrennes. Il ne se donna ny bal ny musique, +mais seulement force vers de ballet, et force parolles pour mettre +en air. Ce qui est fort surprenant et bien contraire à l'humeur du +siècle, c'est qu'il n'y eut jamais ny festin ny cadeau; la +promenade, quoy qu'elle leur plust fort, estoit toûjours seiche, et +les traitteurs ny les patissiers ne receurent jamais de leurs +visites ny de leur argent. Le petit Amour avoit esté jusques alors +nourry de viande creuse; voicy par quelle adventure il devint +friand: Un jour que sa maistresse passionnée estoit allée chercher +la solitude d'un petit bois, où elle confioit quelques soupirs et +quelques tendresses à la discretion des echos et des zephirs, il +s'estoit tenu un peu à l'escart. La fortune voulut qu'il rencontra +un page d'une dame de qualité, à qui on donnoit cadeau dans une +belle maison proche de ce bois. Comme il n'y a point de connoissance +si-tost faite que celle des chiens et des laquais (sous ce nom sont +compris tous ceux qui portent couleurs), l'Amour et le page eurent +bien-tost fait amitié ensemble. Son nouveau camarade le mena voir le +superbe festin qu'on avoit appresté pour la dame, et l'un et l'autre +eurent dequoy faire bonne chere des superfluitez qui s'y trouverent. +Cupidon commença à trouver du goust aux bisques et aux faisants, qui +le firent ressouvenir du nectar et de l'ambroisie. Et ce qu'il prisa +le plus, fut le reste d'un plat de petits pois[61], sur lequel il se +jetta, qui avoit plus cousté que n'auroit fait la terre sur laquelle +on en auroit recueilly un muid. Le bon traittement, et la credulité +qu'il eut aux paroles de son camarade le desbaucherent, car il ne +marchanda point pour entrer au service de cette dame, qui, dés +qu'elle l'eust veu, le voulut avoir pour luy porter la queuë. C'est +ainsi qu'il quitta cette spirituelle maistresse sans luy dire adieu. +Elle eut grand regret de n'avoir pas pris de luy un répondant, parce +qu'elle luy auroit fait payer la valeur de certains vers que ce +petit voleur luy avoit emportez, dont elle n'avoit point gardé de +coppie. Quant à la nouvelle maistresse, il en fut tellement chery, +qu'elle chercha toutes les inventions imaginables pour le rendre +leste et propre. Elle luy fit faire de certaines trousses avec +lesquelles les peintres, qui font scrupule de le peindre tout nud, +le dépeignent encore aujourd'huy. Quelque reputation qu'il eust +d'être dangereux, ce n'estoit rien au pris des malices qu'il fit +depuis qu'il fut chargé de ce pestilent habit. Archelaïde (tel +estoit le nom de cette dame) estoit une femme parfaitement +accomplie, car, outre qu'elle possédoit les beautez dont se vantent +les personnes les mieux faites, sa naissance luy donnoit encore un +certain air majestueux, qui luy faisoit avoir un grand avantage sur +celles qui l'auroient peû égaler par la richesse de leur taille. +L'encens et les adorations estoient des tributs legitimes, qu'on +payoit volontairement à son merite. L'Amour, qui avoit esté nourry +dans un lieu où on reçoit continuellement de pareils presens, +s'imaginoit presque déja revoir sa patrie, et il se plut +merveilleusement en cette cour, quoy qu'il y fust inconnu et +travesty. Il estoit bien aise de voir le profond respect que +plusieurs illustres personnes rendoient à la divinité visible qu'il +ne dédaignoit pas de servir. Mais apres y avoir esté quelque temps, +une chose le choqua fort: c'est qu'il pretend que dans tous les +lieux où il séjourne, il doit trouver quelque égalité et quelque +douce intelligence. Il n'en vid icy aucune; tous ceux qui +approchoient d'Archelaïde n'osoient lever les yeux sur elle, non pas +mesme pour l'admirer, et sa fierté naturelle leur ostoit toute la +hardiesse que leur mérite leur auroit pû donner legitimement. Ce fut +la principale raison qui fit concevoir à l'Amour le dessein +d'assaillir ce rocher, qui portoit son orgueil jusque dans les nuës, +car sa generosité l'excite à faire d'illustres conquestes et à +dompter les coeurs les plus rebelles. Cependant, comme un ruzé +capitaine, devant que de dresser sa batterie contre le lieu qu'il +avoit résolu d'attaquer, il voulut luy-mesme aller reconnoistre la +place. La subtilité de sa nature divine luy fournit de grandes +facilitez pour cela, car elle luy donne droit d'entrer quand il luy +plaist dans le plus profond des coeurs, et d'y voir tout ce qui s'y +passe de plus secret. Il fut bien surpris, quand il visita celui +d'Archelaïde, de voir que la nature avoit déja fait ce qu'il avoit +dessein de faire. Elle avoit si bien disposé les matières, qu'une +petite étincelle qui tomba de son flambeau y causa un embrasement +capable d'y reduire tout en cendre. Il voulut aussi-tost reparer le +mal qu'il avoit fait, et le plus prompt remède qu'il y apporta, ce +fut de decocher de nouvelles flesches sur ceux qui approchoient +d'Archelaïde, afin qu'ils vinssent en foule luy apporter du secours +et dequoy éteindre ses flammes. Il y eut aussi-tost toutes sortes de +gens de qualité, d'esprit et de bonne mine, qui luy vinrent offrir +leur service; mais ce fut tousjours avec des respects et des +soumissions qui ne sont pas imaginables. Quelque ardeur que l'amour +inspire dans les coeurs dont il est le maistre, il n'y en avoit +point entr'eux de si temeraire qui osast luy faire une déclaration +d'amour, ny lascher la moindre parolle de douceur ou de tendresse. +C'estoient des muets qui n'osoient pas mesme parler des yeux, et qui +estouffoient tellement leurs soupirs que l'oreille la plus subtile +ne s'en pouvoit pas appercevoir. Ils estoient préoccupez de cette +maxime, tenue pour hérétique dans les escoles d'amour, qu'aupres des +dames de qualité il faut attendre leurs faveurs, au lieu qu'on les +peut demander aux autres. Mais ces malheureux avoient tout loisir de +languir dans une pareille attente. Archelaide estoit si jalouse du +soin de son honneur, et la fierté luy estoit si naturelle, qu'elle +auroit mieux aymé perir mille fois, que d'en relascher le moins du +monde. Elle croyoit qu'il luy seroit honteux d'abaisser ses regars +sur des gens au dessous d'elle, qu'elle se seroit par ce moyen +esgalez en quelque façon; que cela les pourroit enfler de vanité, et +leur feroit perdre la discretion, ce qui seroit la ruine de sa +reputation et de sa vertu. C'est pourquoy elle ne voulut point +prendre ce secours estranger, et elle mit à sa porte un gros Suisse +vigoureux, qui empeschoit tous les gens de dehors de venir piller ce +trésor de vertu et d'honneur, qu'elle luy laissa en garde. Mais par +mal-heur il n'y avoit personne pour garder le Suisse, qu'elle +appelloit quelquefois à son secours, dans une pressante necessité, +pour chasser les ennuys secrets que luy causoit la solitude. Le +petit espion domestique qu'elle avoit, et à qui rien de ce qui se +fait contre l'honneur n'est caché, descouvrit un jour le secret de +cette adventure. Ce fut alors que, pour luy faire honte, il se +descouvrit à elle avec toutes les beautez qui donnerent assez de +curiosité à Psyché pour l'eschauder. Il luy fit mille reproches +sanglans du tort qu'elle se faisoit, et à tout l'empire de l'Amour, +de douter de la discretion de tant d'honnestes gens qui mourroient +pour elle, et de vouloir confier son honneur à la crainte servile +d'un rustre. Il luy fit voir qu'elle ne meritoit pas de jouir des +joyes delicates qui se trouvent dans cette belle passion, et en un +mot il luy dit que, pour se vanger d'elle, il l'alloit quitter, et +publier par tout son advanture; il jura en mesme temps par son +flambeau que, puisque l'Honneur luy avoit joué cette piece, il luy +en jouëroit une autre; qu'il seroit d'oresnavant son ennemy declaré, +et qu'il luy donneroit la chasse en tous les lieux où il le pourroit +rencontrer. Archelaïde, qui crut que cette apparition estoit un +songe, frotta ses yeux pour s'esveiller, comme si elle eust dormy, +et ne trouvant que son page à la place du dieu qu'elle avoit crû +voir, elle luy fit une querelle d'Allemand, et appella son escuyer +pour lui faire donner le foüet. Mais l'Amour et le page +s'esvanouirent à ses yeux; ainsi voyant que la menace qu'il avoit +fait de la quitter estoit vraye, elle ne douta plus de la verité de +l'apparition. Elle en profita si bien, qu'ayant honte de sa faute, +elle quitta le monde et se retira en une affreuse solitude, loin des +palais et des Suisses, où elle a vescu depuis dans une grande +modestie et retenuë. + +[Note 58: Ce doit être mademoiselle de Scudéry. Ce qui est dit +plus bas (p. 164) sur son amant, aussi laid qu'elle, me le confirme +tout à fait. On sait que Pélisson, qui fut le seul amoureux de +l'illustre Sapho, luttoit, en effet, de laideur avec elle, «abusant, +comme on l'a dit, de la permission qu'ont les gens d'esprit d'être +laids».] + +[Note 59: Tout le monde a reconnu Ronsard et son amour le plus +chanté. Ce que dit Furetière n'est pas une médisance. Il est certain +que sa Cassandre étoit une fille de basse extraction, qu'elle fut +une grisette de Blois, déjà possédée par Saint-Gelais, comme l'ont +dit quelques uns, ou bien une servante de taverne, comme il est dit +ici. Le poète, d'ailleurs, n'a pas toujours désavoué cette roture de +ses amours. Dans une de ses odes, par un élan de franchise, plutôt +encore que pour imiter l'ode d'Horace à Xanthias Proccus, il a dit: + + Si j'aime depuis naguière + Une belle chambrière, + Hé! qui m'oseroit blasmer + De si bassement aimer? + + .... + + Quant à moy, je laisse dire + Ceux qui sont prompts à mesdire. + Je ne veux laisser pour eux + En bas lieu d'être amoureux. + +Il laissa dire, en effet; après Cassandre, il aima Genêvre, qu'il +avoit connue dans le même quartier, et qui, dit-on, n'étoit autre +que _la femme du concierge de la geôle de Saint-Marcel_.--Tout le +monde savoit ce qu'avoient de roturier et d'infime les amours de +Ronsard. G. Gueret le donne à entendre dans son _Parnasse réformé_, +p. 73, et on lit dans le _Carpenteriana_, p. 10, ce passage, qui +confirme tout à fait ce que vient de dire Furetière: «_Je ne suis +point, ma guerrière Cassandre, etc._ Sa mademoiselle Cassandre, qui +étoit, à ce qu'on dit, une cabaretière, n'y pouvoit rien comprendre, +non plus que bien d'honnestes gens d'à présent.»] + +[Note 60: Ce mot s'employoit tantôt ou masculin, tantôt au +féminin, mais toujours en mauvaise part et pour désigner une +personne mal bâtie. Voiture, et après lui Tallemant (_Historiettes_, +2e édit., t. 10, p. 136) l'ont mis au masculin.] + +[Note 61: C'étoit un grand luxe alors. Les primeurs surtout +étoient du plus haut prix. On peut lire à ce sujet le _Jardinier +français_ de Bonnefonds, valet de chambre du Roy, Paris, 1651, +in-12. Dans la comédie de de Visé, _les Côteaux_ ou _les Friands +marquis_, jouée en 1665, l'un des personnages ne veut manger les +petits pois qu'à cent francs le litron. Encore étoit-ce peu; d'après +une _Vie de Colbert_, imprimée en 1693, on alloit jusqu'à cinquante +écus. C'était une fureur. «Le chapitre des pois dure toujours, écrit +madame de Maintenon sous la date du 10 mai de cette même année 1696; +l'impatience d'en manger, le plaisir d'en avoir mangé et la joie +d'en manger encore sont les trois points que nos princes traitent +depuis quatre jours. Il y a des dames qui, après avoir soupé avec le +roi, et bien soupé, trouvent des pois chez elles pour manger avant +de se coucher, au risque d'une indigestion. C'est une mode, une +fureur, et l'une suit l'autre.» Dans les _cadeaux_, fête qu'un amant +donnoit à sa maîtresse (V. _Ecole des maris_, acte I, sc. 1), les +petits pois étoient de rigueur.] + +Quoy que l'Amour fut indigné d'avoir receu cet affront, il ne voulut +pas quitter si-tost la terre, où il crut qu'il y avoit encore pour +luy quelque chose à apprendre. Il entra au service d'une femme +nommée Polyphile[62], qui avoit de l'esprit et de la beauté +passablement. Dés les premiers jours qu'il fut avec elle, pour faire +le bon valet, il lui acquit avec ses armes ordinaires grand nombre +de serviteurs ou de souspirans. C'étoit ce qui flattoit le plus le +génie de sa maistresse; bien que dans le monde elle passast pour +prude, elle ne laissoit pas d'escouter volontiers les plaintes de +ceux qui souffroient pour elle; en un mot, elle estoit de ces femmes +qu'on peut nommer prudo-coquettes, dont la race s'est si bien +multipliée qu'on ne rencontre aujourd'huy presque autre chose. Il +n'eut jamais tant à souffrir que sous cette derniere maistresse. +Elle l'habilla d'abord fort proprement; elle lui donna un habit et +une calle bien gallonnée[63] et passementée avec une garniture de +rubans de trois couleurs, et, pour son nom de guerre, elle l'appela +Gris de lin. Sa principale passion estoit la magnificence des +habits, et sa propreté alloit dans l'excès; elle n'avoit jamais +souhaité d'avoir un esprit inventif que pour trouver de nouvelles +modes et de nouveaux ajustemens. C'est ce qui aidoit +merveilleusement à donner du lustre à sa beauté mediocre. A tout +prendre, elle avoit un certain air joly et affecté, certains +agrémens et mignardises qui la rendoient la personne du monde la +plus engageante. Avec cela son plus puissant charme estoit une +civilité et une complaisance extraordinaire pour les nouveaux venus, +qu'elle redoubloit souvent pour retenir ceux qui commençoient de +s'esloigner d'elle. D'autre côté, elle faisoit paroistre une grande +severité pour ceux qu'elle avoit bien engagez, et qu'elle ne croyoit +pas pouvoir sortir de ses liens. Jamais femme ne fut plus avide de +coeurs. Il n'y en avoit point qui ne lui fust propre; le blondin et +le brunet, le spirituel et le stupide, le courtisan et le bourgeois, +lui estoient esgalement bons; c'estoit assez qu'elle fist une +nouvelle conqueste. Son plus grand plaisir estoit d'enlever un amant +à la meilleure de ses amies, et son plus grand dépit estoit de +perdre le moindre des siens. Ce n'est pas qu'elle ne fist bien de la +différence entre ses cajoleurs: ce fut elle qui s'advisa d'en mettre +entre les gens de cour et les gens de ville; ce fut elle qui donna +la preference aux plumes, aux grands canons, sur ceux qui portoient +le linge uny et les habits de moëre-lice. Elle avoit une estime +particuliere pour les belles garnitures et pour les testes +fraischement peignées, et, nonobstant cela, elle ne laissoit pas de +faire bon accueil aux bourgeois qui prestoient des romans et des +livres nouveaux. Le riche brutal qui lui donnoit la musique et la +comédie estoit aussi le bien venu. Mesme pour avoir plus de +chalandise, elle avoit certains jours de la sepmaine destinés à +recevoir le monde dans son alcove[64], de la même façon qu'il y en a +pour les marchands dans les places publiques. Le dieu servant, qui +vouloit faire la cour à sa maistresse, lui rendit de bons offices, +car, comme il a esté dit, il luy fit faire force conquestes. Jamais +il n'eut plus belle occasion de s'exercer à tirer: il ne faut pas +s'estonner si maintenant il sçait tirer droit au coeur; autrement il +faudrait qu'il fust bien maladroit de n'estre pas devenu bon tireur +apres avoir fait un si bel apprentissage. Tous les blessez venoient +aussitost demander à Polyphile quelque remede à leurs maux, et par +de douces faveurs elle leur faisoit esperer guerison. Mais elle les +traitoit à la maniere de ces dangereux chirurgiens qui, lors qu'ils +pensent une petite playe avec leurs ferrements et poudres +caustiques, la rendent grande et dangereuse. C'est ainsi qu'avec de +feintes caresses elles jettoit de l'huile sur le feu et envenimoit +ce qu'elle faisoit semblant de guérir. Ce n'est pas que d'autre +costé l'Amour, pour les soulager, ne décochast plusieurs flesches +contre le coeur de Polyphile, qui y firent des blessures en assez +grand nombre. Il fut bien surpris de voir que la pluspart ne +faisoient qu'effleurer la peau, et que, s'il y faisoit quelquefois +des playes profondes, elles estoient gueries des le lendemain, et +refermées comme si on y eust mis de la poudre de sympathie[65]. Ce +fut bien pis quand il reconnut que Polyphile, ne se contentant pas +des beautez que le ciel lui avoit données en partage, en recherchoit +encore d'empruntées. Il n'avoit point encore connu jusqu'alors le +déguisement et l'artifice; il s'estonna beaucoup de voir du fard, +des pommades, des mouches et le tour de cheveux blonds. Jusque là +qu'ayant veu le soir sa maistresse en cheveux noirs, il la mesconnut +le lendemain quand il la vit blonde; et, lui voyant le visage +couvert de mousches, il crut que c'estoit pour cacher quelques +bourgeons ou esgratignures. Mais l'Amour n'eut pas esté long-temps à +cette escole qu'il apprit à se déniaiser tout à fait et à devenir +malicieux au dernier point. Ce n'estoit plus le dieu qui inspiroit +la dame, c'estoit la dame qui inspiroit le dieu et qui le fit +devenir coquet; ce fut là qu'il estudia toutes les méchancetez qu'il +a sceu depuis, qu'il apprit à estre traistre, parjure et infidelle, +au lieu qu'auparavant il agissoit de bonne foy et ne parloit que du +coeur. Il devint malin et fantasque de telle sorte qu'on ne sceut +plus de quelle maniere le gouverner. Ce n'estoit plus le temps qu'on +l'amusoit avec des dragées et du pain d'espice; il luy falloit des +perdreaux et des ragousts. On ne luy presentoit plus des hochets et +des poupées; il luy falloit des bijoux pleins de diamans et des +plaques de vermeil doré. Enfin il n'y eut rien de plus corrompu, et +cette maison estoit un escueil dangereux pour les libertez et pour +les fortunes de ceux qui s'en approchoient; cependant, sous prétexte +de quelques adresses que Polyphile apportoit à cacher son jeu, à la +faveur desquelles elle passoit pour femme d'honneur, elle exerçoit +toutes les tyrannies et les pilleries imaginables. Cette façon de +vivre dura quelque temps, et comme il paroissoit toûjours de +nouvelles duppes sur les rangs, c'estoit le moyen de ne s'ennuyer +jamais et de trouver toûjours de nouveaux divertissemens. Le bal et +la danse plaisoient sur tous les autres à Polyphile, comme ils +plaisent encore aujourd'huy à toutes les coquettes de sa sorte, qui +ont pour cela tant d'empressement qu'on peut dire que, si la harpe a +guery autrefois des possedez, le violon fait aujourd'huy des +demoniaques. Elle s'y engagea mesme si avant, que malgré son esprit +inconstant sa liberté y fit entierement naufrage. Elle devint +esperduëment amoureuse d'un baladin. La laideur et la mauvaise mine +de cet homme vray-semblablement luy devoient faire perdre le goust +qu'elle prenoit à luy voir remuer les pieds bien legerement. +Cependant ce fut luy qui se mit en possession du coeur, tandis que +plusieurs honnestes-gens qui avoient l'advantage de l'esprit, de la +beauté et de la noblesse, furent amusez avec du babil et autres +vaines faveurs. L'Amour fut tellement en colere contre cette +injustice, qu'il chercha dans son carquois une de ces flesches +empoisonnées dont il se servoit autrefois pour faire des +metamorphoses, et la décocha sur le violon chery de Polyphile. La +legereté de ses pieds ne luy servit de rien pour l'éviter, et par la +vertu de sa fléche, de baladin qu'il estoit il fut métamorphosé en +singe, qui conserva, avec un peu de sa premiere forme, toute sa +laideur et son agilité. Ce singe vint depuis au pouvoir d'un +basteleur qui le nomma Fagotin[66], et qui surprit merveilleusement +un grand nombre de badauts de le voir danser sur la corde, car ils +ne se doutoient nullement qu'il eust appris ce mestier durant qu'il +estoit homme, amoureux et violon. + +[Note 62: M. Eugène Maron, dans son article déjà cité, pense que +c'est Ninon, et, sauf la pruderie, qui est plus grande dans +Polyphile qu'elle ne l'étoit chez mademoiselle de Lenclos, rien ne +dément guère cette opinion. Un passage lui donne même tout à fait +raison: c'est celui (V. page 176) qui a rapport au baladin ou plutôt +au danseur aimé par Polyphile. Il est vrai que Ninon eut, en effet, +une belle passion pour Pecourt, le danseur, et on lit à ce sujet, +dans les _Anecdotes dramatiques_, t. 3, p 384, une assez curieuse +histoire.] + +[Note 63: On appeloit ainsi une sorte de bonnet rond et plat qui +ne couvroit que le sommet de la tête: «Les bedeaux, les pâtissiers, +les _petits laquais_ des femmes, portent des _cales_.» (_Diction. de +Trévoux_, édit. 1732.)] + +[Note 64: On peut consulter, sur cette mode et les habitudes des +_ruelles_ littéraires, une curieuse note de M. Valckenaër dans ses +_Mémoires sur la vie de madame de Sévigné_, t. II, p. 387, et une +autre de M. L. de Laborde, _Palais Mazarin_, p. 331, note 360.] + +[Note 65: Allusion à la fameuse panacée inventée par le +chevalier Digby, et pour laquelle il avoit fait tout un traité, +souvent réimprimé: _Discours sur la poudre de sympathie pour la +guérison des plaies_, Paris, 1658, 1662, 1730, in-12. Cette poudre, +en somme, ne se composoit que de _sulfate_ de fer, pulvérisé avec de +la gomme arabique. V. Tallemant, in-8o, t. 3, p. 209.] + +[Note 66: C'étoit le singe de Brioché, le montreur de +marionnettes de la porte de Nesle. La Fontaine l'a nommé et a vanté +ses tours dans sa fable de la _Cour du Lion_ (liv. 7, fab. 7), et +Molière lui a fait le même honneur dans _Tartuffe_ (acte 2, sc. 4). +Un jour, ayant eu l'imprudence de faire une trop laide grimace au +nez de Cyrano, le grand bretteur, qui le prit pour un laquais +minuscule, l'abattit d'un coup d'épée; c'est ce que nous apprend une +facétie publiée vers 1655, sous ce titre: _Combat de Cirano de +Bergerac contre le singe de Brioché_. A la page 10 de cette +brochure, réimprimée en 1704, en 1707, puis encore de notre temps, +mais toujours rare, et curieusement analysée par M. Ch. Magnin dans +son _Histoire des marionnettes_, p. 136-137, se trouve la +description complète du fameux singe, avec son costume: «Il étoit +grand comme un petit homme et bouffon en diable; son maître l'avoit +coiffé d'un vieux vigogne dont un plumet cachoit les fissures et la +colle; il luy avoit ceint le cou d'une fraise à la scaramouche; il +luy faisoit porter un pourpoint à six basques mouvantes, garni de +passement et d'aiguillettes, vêtement qui sentoit le laquéisme; il +luy avoit concédé un baudrier d'où pendoit une lame sans pointe.»] + +L'Amour, après ce beau coup, ne crut pas qu'il fust seur pour lui de +demeurer chez sa maistresse; c'est pourquoy il quitta encor celle-cy +sans luy dire adieu, et il ne fut pas longtemps sans trouver +condition. Poléone trouva que c'estoit son fait, en consideration +particulierement de ce qu'il avoit un habit neuf et qu'il ne luy +falloit rien dépenser de longtemps pour l'ajuster. Il la servit +volontiers, quoy que ce ne fust qu'une marchande, parce qu'il luy +vit une mine fort bourgeoise et fort éloignée de cette coquetterie +de laquelle il avoit esté auparavant si fatigué. L'exquise beauté de +cette femme reparoit le deffaut de cet air un peu niais qu'elle +faisoit paroistre, et couvrait cette grande ignorance qu'elle avoit +en toutes choses, hormis en l'art de sçavoir priser et vendre sa +marchandise. L'Amour mesme oublia pendant quelque temps qu'il avoit +esté page et laquais, et, empruntant un peu de l'humeur du courtaud, +vescut en assez honneste garçon. Mais un peu apres, il mit la main +aux armes dont il se sçait si bien escrimer, et il fit plusieurs +plaies dans les coeurs de ceux que la beauté de sa maîtresse +attiroit à sa boutique. Ces amans avoient beau l'accabler de +douceurs, de tendresses et de fleurettes, c'estoit autant de chasses +mortes; à tout cela elle faisoit la sourde oreille, ou plûtost une +surdité d'esprit l'empeschoit d'y répondre. Le petit dieu +n'espargnoit pas aussi le coeur de Poléone; mais il ne la put jamais +blesser, tant qu'il se servit de ses flèches à pointes d'acier. Il +en trouva un jour qui estoient preparées pour une solemnelle +mascarade, qui avoient un bout d'argent, dont il vit un effet +merveilleux sur ce coeur impénétrable à tous autres coups. Il fit +naistre en son ame deux passions à la fois, celle de l'amour et +celle de l'interest, encor qu'on puisse dire que celle-cy y regnoit +auparavant et qu'elle y fut seulement ralumée pour s'unir à l'autre; +car il est vray qu'encore que Poléone fut amoureuse, on ne pouvoit +dire que ce fut de Celadon, d'Hylas ou de Silvandre; mais que +c'estoit de l'homme en general. Ce fut alors que plusieurs marchands +qui venoient achepter la marchandise acheptoient en mesme temps la +marchande; ainsi ce fut la premiere qui fut assez heureuse pour +joindre ensemble le gain et la volupté. Comme les petits enfans sont +les singes des grandes personnes, le petit Amour, qui vouloit imiter +sa maistresse, prit bientost ses inclinations. Luy qui n'avoit +jamais manié d'argent que pour achepter quelque bagatelles, il avoit +toûjours les yeux attachez sur le contoir, et il disoit qu'il +prenoit plus de plaisir à voir les pieces d'or que celles d'argent. +Ensuite, parcequ'il oüit sa maîtresse se plaindre d'estre souvent +trompée, et que, s'il y avoit une pistolle rognée ou un louïs faux, +c'estoit ce qu'on luy mettoit dans la main, il apprit à son exemple +à faire sonner les louïs et à peser les pistolles, et pour cet effet +il jetta la moitié des flêches de son carquois pour y trouver la +place d'un trebuchet. Une fille de chambre, qui estoit sa +confidente, luy apprit comme les entremetteurs partageoient le gain +provenant de ce commerce; en peu de temps il y fut fort affriolé, +jusques là qu'il ne se voulut plus servir que de fleches argentées +et dorées, avec lesquelles il ne manquoit jamais son coup. C'est +ainsi que l'amour mercenaire est tellement venu à la mode, que, +depuis la duchesse jusques à la soubrette, on fait l'amour à prix +d'argent, de sorte que désormais l'on peut icy appliquer le proverbe +qu'on avoit autresfois inventé pour les Suisses et dire: Point +d'argent point de femmes. C'est ainsi que de gros milords, des +pansars et des mustaphas, cajollent aujourd'huy, dans des alcoves +magnifiques et sur des carreaux en broderie, des _blondelettes_, +_blanchelettes_, _mignardelettes_; ou, pour ne parler point Ronsard +Vendosmois, des beautez blondes, blanches et mignardes, cependant +que des galands qui ne sont riches qu'en esprit et en bonne mine +sont reduits à chercher la demoiselle suivante, et quelquefois la +fille de chambre et la cuisiniere, pour prendre leurs repas amoureux +à juste prix. Ce fut alors que les sonnets, les madrigaux et les +billets galands furent descriez comme vieille monnoye, et qu'on +donna quatre douzaines de rondeaux redoublez pour un double loüis. +Cependant cette nouvelle maniere d'agir faisoit que plusieurs s'en +trouvoient mauvais marchands, car, au lieu qu'auparavant avec les +monnoyes spirituelles les galands acheptoient l'ame et l'affection +des personnes, les brutaux avec des especes materielles n'en +acheptoient plus que le corps et la chair, et ils faisoient le mesme +commerce que s'ils eussent esté trafiquer dans le marché au +cochons[67]; encore en celuy-cy auroient-ils eu l'advantage d'y +trouver certains officiers du roy, nommez langueyeurs, qui leur +auroient respondu de la santé de la beste, au lieu que, par un grand +malheur, cette police ne s'est pas encore estenduë jusques aux +marchez d'amour, où neantmoins elle seroit bien plus necessaire. +Enfin le ciel vangeur se mit en devoir de punir ce honteux trafic. +Ce fut Bacchus, devenu le grand ennemy des femmes depuis qu'il avoit +abandonné Ariane pour ne faire plus l'amour qu'au flacon, qui fit +venir une certaine peste du pays des Indes, qu'il avoit conquis, +pour infecter toute cette maudite engeance qui avoit introduit dans +le monde l'amour mercenaire. Elle s'espandit partout en fort peu de +temps, avec une telle fureur qu'il n'y eut personne de ceux qui +estoient complices de cette corruption d'amour qui eschapast à cette +juste punition de son crime. Le pauvre Cupidon, tout Dieu qu'il +estoit, en eust sa part comme les autres, car en buvant et en +mangeant les restes de sa maistresse (comme sa qualité de valet l'y +obligeoit) il huma un peu de ce dangereux venin, qui, s'insinuant +peu à peu dans ses veines, le rendit tout vilain et bourgeonné. Sa +mere Venus, estant en peine de luy depuis long-temps, resolut de +l'aller chercher par mer et par terre. Pour ce dessein elle envoya +dans son colombier, qui est son escurie, prendre deux pigeons de +carosse, qu'elle fit atteler à son char, avec lesquels (les poëtes +sont guarens de cette verité) elle fendit les airs d'une tres grande +vitesse; et elle arriva enfin en Suede, où elle trouva son fils +parmy un grand nombre de devots qu'elle commençoit d'avoir en ce +pays là. Elle eut de la peine à le reconnoistre, tant à cause qu'il +n'avoit plus les marques de sa domination, que parce qu'il estoit +estrangement défiguré. Elle courut à lui, et l'embrassant avec une +tendresse de mere, pour le flatter comme autrefois, luy voulut +donner un cornet de muscadins; mais il se mocqua bien d'elle, il luy +montra de pleines gibecieres d'or et d'argent, et luy fit voir qu'il +avoit amassé de grands tresors. En effet, il n'y auroit pas une plus +belle fortune à souhaiter que de partager tout l'argent qui est dans +le commerce d'Amour. Apres lui avoir fait le recit de toutes ses +advantures, il ne pût luy celer le malheureux estat où il estoit +reduit, dont aussi bien la deesse s'appercevoit, ayant desja bien eu +des voeux de cette nature. Elle le mena aussitost à Esculape, à qui +elle fit des prieres tres instantes de le guerir, mais il n'en pût +venir à bout tout seul: il eut beau envoyer querir des medicamens +exquis jusques au pays des Indes, d'où le mal estoit venu, il falut +qu'il appellast à son secours une autre divinité. Mercure enfin +entreprit cette cure et le guérit, non sans le faire beaucoup +endurer, pour se vanger de luy en quelque sorte, pour les peines +qu'il lui avoit données à l'occasion des messages de Jupiter à ses +maistresses. Dès qu'il se porta bien, la deesse le ramena en sa +maison, où depuis elle l'a retenu un peu de court, et a veillé plus +exactement sur sa conduite. Il est vray qu'il a esté beaucoup plus +sage qu'auparavant, et que pour le corriger il ne luy a plus fallu +monstrer des verges, mais le menacer de Mercure; c'est ce qui a eu +plus de pouvoir sur luy que toutes les remonstrances que ceux qui +avoient entrepris de le corriger luy auroient peû faire. Il a depuis +tousjours hay au dernier point toutes les affections mercenaires; il +a juré hautement, par son bandeau et par sa trousse, qu'il n'en +seroit jamais l'entremetteur, et que, bien loin d'y fournir ses +flesches, il en retireroit entierement ses faveurs si-tost qu'on y +mesleroit de l'argent et des presens. C'est aux seuls amans tendres +et passionnez qu'il a reservé son secours, et à ces ames nobles et +espurées qui aiment seulement la beauté, l'esprit et la vertu, +toutes trois originaires du ciel. Tous les autres qui ont des desirs +brutaux et interessez, il les abandonne à leurs remords et à leurs +supplices; il les desadvoue et ne les veut plus reconnoistre pour +les sujets de son empire. + +[Note 67: Dans la pièce de Boisfranc, _les Bains de la porte +Saint-Bernard_, comédie en trois actes, en prose (1696), le trafic +des mariages est comparé, un peu plus noblement qu'ici, à celui qui +se fait au marché aux chevaux. «Il ne seroit pas mauvais, y est-il +dit (acte 3, se. 2), qu'il y eût à Paris un marché aux maris, comme +il y a un marché aux chevaux: ce sont des pestes d'animaux où l'on +est plus trompé qu'à tout le reste de l'équipage. On iroit là les +examiner, on les mettroit au pas, à l'entre-pas; on les feroit +trotter, galoper, et, sans s'amuser à la belle encolure, qui souvent +attrape les sottes, on ne prendrait que ceux qui ont bon pied, bon +oeil, et dont on pourroit tirer un bon service.»] + + +_Suite de l'histoire de Javotte._ + +Quand cette lecture fut achevée, chacun y applaudit, à la reserve de +Charroselles, qui ne trouvoit rien de bon que ce qu'il faisoit. Il +auroit peû mesme estre secondé d'Hyppolite, qui vouloit donner son +jugement de tout à tort ou à travers; mais comme il vid que l'examen +de cette piece, s'il s'y engageoit une fois, pourroit tirer en +longueur et empescher le dessein qu'il avoit d'en lire aussi une +autre de sa façon, il pria Angelique de luy prester ce cahier pour +en faire une coppie. Son dessein estoit de la faire imprimer par un +faiseur de Recueils, et de faire passer à la faveur de cette piece +quelqu'une des siennes pour le pardessus. Angelique dit qu'elle +n'osoit pas prendre cette liberté, à cause que l'ouvrage n'estoit +pas à elle. Je vous en donneray plustost un des miens (dit +Charroselles) et je m'en vais vous le lire comme je vous l'ay +promis. A ce mot Phylalete, ayant tressailly, se leva, et témoigna +de s'en vouloir aller. Angelique se leva aussy pour luy faire +quelques civilitez; le reste de la compagnie en fit de mesme, dont +Charroselles pensa enrager, voyant qu'on luy avoit ainsi rompu son +coup, car il se faisoit tard, et il luy fut impossible de faire +rasseoir personne. Il y eut encore quelques petits entretiens tout +debout et separez, et surtout entre Javotte et Pancrace, qui fit +dessein deslors de s'attacher tout à fait à elle. Comme il aimoit +bien autant le corps que l'esprit, il trouva sa beauté si admirable, +qu'elle luy osta le dégoust que d'autres en auroient pû avoir, pour +n'estre pas accompagnée d'esprit. Il se mit à luy dire plusieurs +fleurettes; mais elle sousrioit à toutes, et ne répondit à pas une, +si ce n'est quand il luy dit, avec un grand serment, qu'il estoit +son serviteur, et qu'il la prioit de le croire. + +Elle luy répondit aussi-tost naïfvement: Ha! Monsieur, ne me dites +point cela, je vous prie; il n'y a encore que deux personnes qui +m'ont dit qu'ils sont mes serviteurs, qui me déplaisent fort, et que +je hay mortellement; vous avez trop bonne mine pour faire comme eux. +Comment! Mademoiselle (repliqua-t'il), c'est peut-estre que vous +avez eu quelques amans qui ont manqué de respect pour vous, et qui +vous ont fait quelque déclaration d'amour trop hardie. Point du +tout, Monsieur (reprit Javotte), ils ne l'ont dit qu'à mon papa et à +maman, et chacun de son costé m'asseure que je luy suis promise en +mariage; mais je ne sçais ce qu'ils m'ont fait, je ne les sçaurois +souffrir. + +Si vous avez eu jusqu'à present des serviteurs si desagreables (dit +le gentilhomme), ce n'est pas à dire que tous les autres leur +ressemblent; au contraire, puisque ceux-là ne vous sont pas propres, +il en faut chercher de plus accomplis. Je ne veux point de +serviteurs (dit Javotte); aussi bien, quand j'en aurais, je ne +sçaurois que leur dire ny qu'en faire. Quoy! (reprit Pancrace) +est-ce qu'on ne pourroit pas trouver quelque occasion de vous rendre +service? Non (luy dit Javotte); pourtant vous me feriez bien un +plaisir si vous vouliez; mais je n'oserois vous le demander, car +vous ne le voudriez peut-estre pas. Comment! Mademoiselle (reprit-il +en eslevant un peu sa voix), y a-t'il au monde quelque chose assez +difficile dont je ne voulusse pas venir à bout pour l'amour de vous? +Cela n'est pas trop malaisé (continua Javotte), et si vous me voulez +bien promettre de l'accomplir, je vous le diray. Je vous le promets +(adjousta Pancrace fort brusquement) et je vous le jure par tout ce +qu'il y au monde que je respecte le plus; je souhaite mesme que la +chose soit bien difficile, afin que l'execution soit une plus forte +preuve de la passion que j'ay de vous servir. Apres cette asseurance +(reprit Javotte), je vous avouë que, vous ayant oüy dire tantost de +belles choses, en disputant avec ces demoiselles, je voudrois bien +vous prier de me prester le livre où vous avez pris tout ce que vous +avez dit: car j'avouë ingenuëment que je suis honteuse de ne point +parler, et cependant je ne sçay que dire; je voudroys bien avoir le +secret de ces demoiselles, qui causent si bien; si j'avois trouvé +leur livre où tout cela est, je l'estudierois tant que je causerois +plus qu'elles. Pancrace fut surpris de cette grande naïfveté, et luy +dit qu'il n'y avoit pas un livre où tout ce qu'on disoit dans les +conversations fust escrit; que chacun discouroit selon le sujet qui +se presentoit, et selon les pensées qui lui venoient dans l'esprit. +Ha! je me doutois bien (luy dit Javotte) que vous feriez le secret, +comme si je ne sçavois pas bien le contraire. Quand maman parle de +mademoiselle Philippotte, qui a tant parlé aujourd'huy, elle dit que +c'est une fille qui a tousjours un livre à la main; qu'elle a +estudié comme un docteur, mais qu'elle ne sçait pas ficher un point +d'aiguille; que je me donne bien de garde de l'imiter, et qu'un +garçon à marier qui prendroit son conseil ne voudroit point d'elle; +mais elle a beau dire, si j'avois attrappé son livre, je +l'apprendrois tout par coeur. + +Pancrace, qui reconnut que c'estoit une fille qui vouloit se mettre +à la lecture et qui avoit esté eslevée jusqu'alors dans l'ignorance, +crut trouver une belle occasion de luy rendre de petits services, en +luy envoyant des livres. Ainsi il commença de luy applaudir, et +demeura aucunement d'accord qu'on tiroit des livres beaucoup de +choses qui se disoient dans les conversations; que, quoy qu'elles +n'y fussent pas mot à mot, les livres ouvroient l'esprit et le +remplissoient de plusieurs idées qui luy fournissoient des matieres +pour bien discourir. Il luy promit donc de luy en envoyer dés le +soir, et la pria de croire qu'il n'y avoit point de si violente +passion que celle qu'il avoit pour elle. Comme il achevoit cette +protestation, Laurence, qui avoit amené Javotte, la vint advertir +qu'il estoit temps de s'en retourner, et qu'on seroit en peine +d'elle à la maison, de sorte qu'avec une profonde reverence elle +prit congé de la compagnie, à laquelle sa beauté et son ingénuité +ayant servi quelque temps d'entretien, le reste se sépara. + + +Javotte, estant arrivée au logis, ne se pouvoit taire du plaisir +qu'elle avoit eu de voir ce beau monde, et d'entendre tant de belles +choses; elle donna ordre à la servante, qui avoit esté sa nourrice, +et sa confidente par consequent, de recevoir les livres qu'on lui +envoieroit, et de les cacher dans la paillasse de son lit, de peur +que l'on ne les trouvast dans son coffre, où sa mere foüilloit +quelquefois. Les livres arriverent bien-tost apres (c'estoient les +cinq tomes de l'Astrée, que Pancrace luy envoyoit). Elle courut à sa +chambre, s'enferma au verroüil, et se mit à lire jour et nuit avec +tant d'ardeur qu'elle en perdoit le boire et le manger. Et quand on +vouloit la faire travailler à sa besogne ordinaire, elle feignoit +qu'elle estoit malade, disant qu'elle n'avoit point dormy toute la +nuit, et elle monstroit des yeux battus, qui le pouvoient bien estre +en effet, à cause de son assiduité à la lecture. En peu de temps +elle y profita beaucoup, et il luy arriva une assez plaisante chose. + +Comme il nous est fort naturel, quand on nous parle d'un homme +inconnu, fut-il fabuleux, de nous en figurer au hazard une idée en +nostre esprit qui se rapporte en quelque façon à celle de quelqu'un +que nous connoissons, ainsi Javotte, en songeant à Celadon, qui +estoit le heros de son roman, se le figura de la mesme taille et tel +que Pancrace, qui estoit celuy qui luy plaisoit le plus de tous ceux +qu'elle connoissoit. Et comme Astrée y estoit aussi dépeinte +parfaitement belle, elle crût en mesme temps luy ressembler, car une +fille ne manque jamais de vanité sur cet article. De sorte qu'elle +prenoit tout ce que Celadon disoit à Astrée comme si Pancrace le luy +eust dit en propre personne, et tout ce qu'Astrée disoit à Celadon, +elle s'imaginoit le dire à Pancrace. Ainsi il estoit fort heureux, +sans le sçavoir, d'avoir un si galand solliciteur qui faisoit +l'amour pour luy en son absence, et qui travailla si +advantageusement, que Javotte y but insensiblement ce poison qui la +rendit éperduëment amoureuse de luy. Et certes on ne doit point +trouver cette avanture trop surprenante, veu qu'il arrive souvent +aux personnes qui ont esté eslevées en secret, et avec une trop +grande retenuë, que si-tost qu'elles entrent dans le monde, et se +trouvent en la compagnie des hommes, elles conçoivent de l'amour +pour le premier homme de bonne mine qui leur en vient conter. Comme +les deux sexes sont nez l'un pour l'autre, ils ont une grande +inclination à s'approcher, et il en est comme d'un ressort qu'on a +mis en un estat violent, qui se rejoint avec un plus grand effort, +quand il a esté lâché. Il faut les gouverner avec ce doux +temperament, qu'ils s'accoustument à se voir et qu'ils +s'apprivoisent ensemble, mais qu'il y ait cependant quelque oeil +surveillant, qui par son respect y fasse conserver la pudeur et en +bannisse la licence. + +Il arrive la mesme chose pour la lecture: si elle a esté interdite à +une fille curieuse, elle s'y jettera à corps perdu, et sera d'autant +plus en danger que, prenant les livres sans choix et sans +discretion, elle en pourra trouver quelqu'un qui d'abord lui +corrompra l'esprit. Tel entre ceux-là est l'Astrée: plus il exprime +naturellement les passions amoureuses, et mieux elles s'insinuent +dans les jeunes ames, où il se glisse un venin imperceptible, qui a +gagné le coeur avant qu'on puisse avoir pris du contrepoison. Ce +n'est pas comme ces autres romans où il n'y a que des amours de +princes et de palladins, qui, n'ayant rien de proportionné avec les +personnes du commun, ne les touchent point, et ne font point naistre +d'envie de les imiter. + +Il ne faut donc pas s'estonner si Javotte, qui avoit esté eslevée +dans l'obscurité, et qui n'avoit point fait de lecture qui luy eust +pû former l'esprit ou l'accoustumer au recit des passions +amoureuses, tomba dans ce piege, comme y tomberont infailliblement +toutes celles qui auront une education pareille. Elle ne pouvoit +quitter le roman dont elle estoit entestée que pour aller chez +Angelique. Elle ménageoit toutes les occasions de s'y trouver, et +prioit souvent ses voisines de la prendre en y allant, et d'obtenir +pour elle congé de sa mère. Pancrace y estoit aussi +extraordinairement assidu, parce qu'il ne pouvoit voir ailleurs sa +maistresse. En peu de jours il fut fort surpris de voir le progrés +qu'elle avoit fait à la lecture, et le changement qui estoit arrivé +dans son esprit. Elle n'estoit plus muette comme auparavant, elle +commençoit à se mesler dans la conversation et à monstrer que sa +naïfveté n'estoit pas tant un effet de son peu d'esprit que du +manque d'education, et de n'avoir pas veu le grand monde. + +Il fut encore plus estonné de voir que l'ouvrage qu'il alloit +commencer estoit bien advancé, quand il découvrit qu'il estoit desja +si bien dans son coeur: car quoy qu'elle eust pris Astrée pour +modele et qu'elle imitast toutes ses actions et ses discours, +qu'elle voulust mesme estre aussi rigoureuse envers Pancrace que +cette bergere l'estoit envers Celadon, neantmoins elle n'estoit pas +encore assez expérimentée ny assez adroite pour cacher tout à fait +ses sentimens. Pancrace les découvrit aisément, et pour l'entretenir +dans le style de son roman, il ne laissa pas de feindre qu'il estoit +malheureux, de se plaindre de sa cruauté, et de faire toutes les +grimaces et les emportemens que font les amans passionnez qui +languissent, ce qui plaisoit infiniment à Javotte, qui vouloit qu'on +luy fist l'amour dans les formes et à la manière du livre qui +l'avoit charmée. Aussi, dés qu'il eut connu son foible, il en tira +de grands avantages. Il se mit luy-mesme à relire l'Astrée, et +l'estudia si bien, qu'il contrefaisoit admirablement Celadon. Ce fut +ce nom qu'il prit pour son nom de roman, voyant qu'il plaisoit à sa +maistresse, et en même temps elle prit celuy d'Astrée. Enfin ils +imitèrent si bien cette histoire, qu'il sembla qu'ils la joüassent +une seconde fois, si tant est qu'elle ait esté joüée une premiere, à +la reserve neantmoins de l'avanture d'Alexis, qu'ils ne purent +executer. Pancrace luy donna encore d'autres romans, qu'elle lût +avec la mesme avidité, et à force d'estudier nuit et jour, elle +profita tellement en peu de temps, qu'elle devint la plus grande +causeuse et la plus coquette fille du quartier. + +Le pere et la mere de Javotte s'apperceurent bien-tost du changement +de sa vie, et s'estonnerent de voir combien elle avoit profité à +hanter compagnie. Elle paroissoit mesme trop sçavante à leur gré; +ils se plaignoient déja qu'elle estoit gastée, et de peur de la +laisser corrompre d'avantage, ils se resolurent de la marier dans le +carnaval. Le seul embarras où ils se trouvoient estoit de bien +balancer les deux partis qu'ils avoient en main. Ils avoient de +l'engagement avec le premier, mais le second estoit, comme j'ay dit, +sans comparaison plus avantageux. La mere ne pouvoit souffrir +Nicodeme depuis l'avanture du miroir et du theorbe, et ne l'appeloit +plus que Brise-tout; le pere en estoit dégousté depuis l'opposition +formée par Lucrece, quoy que cet amant crust bien avoir racommodé +son affaire par le dédommagement qu'il avoit fait, et par la +main-levée qu'il avoit apportée. Il n'y avoit plus qu'à trouver une +occasion de rompre avec luy pour traitter avec Bedout. Sa sottise en +fit naistre une bien-tost apres, qui, bien que legere, ne laissa pas +d'estre prise aux cheveux. + +Il vint un jour chez sa maîtresse fort eschauffé et fort gay, et, +luy faisant voir quantité d'or dans ses poches, il luy dist qu'il +estoit le plus heureux garçon du monde, et qu'il venoit de gagner +six cens pistolles à trois dez. Monsieur et madame Vollichon, avares +de leur naturel, réjoüis du seul éclat de cette belle monnoye, sans +y faire autre reflexion, le louërent de son bonheur, et peu s'en +fallut qu'ils ne souhaitassent de l'avoir desja marié avec leur +fille, puisqu'il faisoit si facilement fortune. Mais un oncle de +Javotte, qui estoit un ecclesiastique sage et judicieux, leur +remonstra que, s'il avoit gagné ce jour-là six cens pistolles, la +fortune se pouvoit changer le lendemain, et luy en faire perdre +mille; qu'il ne falloit point mettre en leur alliance un joüeur, qui +pouvoit en un moment perdre tout le mariage de leur fille, et +qu'enfin ceux qui s'adonnent au jeu ne sont point attachez au soin +de leur famille et de leur profession; qu'au reste, s'ils vouloient +rompre avec luy, il n'en falloit point laisser eschapper une si +belle occasion. Pour surcroist de mal-heur, Ville-flatin, +rencontrant le lendemain Vollichon, luy demanda comment alloit +l'affaire du mariage de sa fille; et sans attendre sa réponse, il +luy dit: Hé bien, nous avons tiré des plumes de nostre oison +(parlant de Nicodeme); j'en ay fait avoir à mademoiselle Lucrece de +bons dommages et interests, comme je l'avois entrepris: quand je me +mesle d'une affaire pour mes amis, elle reüssit. En suite il luy +raconta le succés de l'opposition qu'il avoit formée, et comme il en +avoit fait toucher deux mille escus à sa partie, par la seule peur +qu'avoit eu Nicodeme d'en estre poursuivy. Vollichon crut qu'il y +avoit de la part de cet estourdy ou grande débauche, ou grande +profusion, puisqu'il avoit acheté si cherement la paix de Lucrece, +et il conceut le mal plus grand qu'il n'estoit en effet. Cela le +determina tout a fait à la rupture, dont il donna dés le soir +quelques témoignages à Nicodeme, qui, nonobstant cela, vouloit +encore tenir bon. Il les fit ensuite confirmer par Javotte mesme, +qui luy fit de bon coeur une déclaration precise qu'elle ne seroit +jamais sa femme, et que, quand ses parens la forceroient à +l'espouser, elle ne pourroit jamais se resoudre à l'aimer ny à le +souffrir. Il vid bien alors qu'il ne pouvoit aller contre vent et +marée; que s'il vouloit passer outre il ne gagneroit peut-estre que +des cornes, et que s'il intentoit un procès l'issuë en seroit +incertaine; qu'il pouvoit bien laisser Javotte dans l'engagement, +mais qu'il y demeureroit en mesme temps luy-mesme, et que cela +l'empescheroit de chercher fortune et de se pourvoir ailleurs. +Enfin, apres deux ou trois jours d'irresolution, il prit conseil de +ses amis, et non point de son amour, qui s'esvanoüit peu de temps +apres, car l'amour n'est pas opiniastre dans une teste bourgeoise +comme il l'est dans un coeur héroïque; l'attachement et la rupture +se font communément et avec une grande facilité; l'interest et le +dessein de se marier est ce qui regle leur passion. Il n'appartient +qu'à ces gens faineans et fabuleux d'avoir une fidelité à l'épreuve +des rigueurs, des absences et des années. Nicodeme resolut donc de +rapporter les articles qui avoient esté signez, qui furent de part +et d'autre déchirez ou bruslez. Je n'ay pas esté bien precisément +instruit de cette circonstance: peut-estre furent-ils l'un et +l'autre, car ils estoient encore en saison de parler auprès du feu. +Il prit congé neantmoins de bonne grace, et avec protestation de +services dont on ne fit pas grand estat, et il eut seulement le +regret d'avoir perdu en mesme temps son argent et ses peines auprès +de deux maistresses différentes. Le voilà donc libre pour aller +fournir encore la matiere de quelqu'autre histoire de mesme nature. +Mais je ne suis pas asseuré qu'il vienne encore paroistre sur la +scène, il faut maintenant qu'il fasse place à d'autres; et, afin que +vous n'en soyez pas estonnez, imaginez-vous qu'il soit icy tué, +massacré, ou assassiné par quelque avanture, comme il seroit facile +de le faire à un autheur peu consciencieux. + +Si-tost que Vollichon eut rompu avec Nicodeme, il songea à conclure +promptement l'affaire avec Jean Bedout. Il proposa des articles, sur +lesquels il y eut bien plus de contestation qu'au premier contract: +car, quoy que Nicodeme fust un grand sot, il ne laissoit pas d'estre +estimé habille homme dans le palais, où ces qualitez ne sont pas +incompatibles. De sorte que, quoy qu'il n'eust pas de si grands +biens que son rival, on ne faisoit pas tant de difficultez avec luy +qu'avec Jean Bedout, qui estoit beaucoup plus riche, mais incapable +d'employ. On vouloit que, par les avantages que celuy-cy feroit à sa +femme, il recompensast sa mauvaise mine et son peu d'industrie. Luy, +qui ne calculoit point sur ces principes, n'y trouvoit point du tout +son compte; s'il eust suivy son inclination ordinaire, il auroit +voulu marchander une femme comme il auroit fait une piece de drap. +Mais le petit messer Cupidon fut l'entremetteur de cette affaire. Il +l'avoit navré tout à bon, et en mesme temps il l'avoit changé de +telle sorte, que, comme il n'y a point de telle liberalité que celle +des avaricieux quand quelqu'autre passion les domine, il se laissa +brider comme on voulut, accordant plus qu'on ne luy avoit demandé. +Le jour est pris pour signer le contract, les amis mandez, et, qui +pis est, la collation preparée; les articles sont accordez et signez +d'abord du futur espoux. Quand ce vint à Javotte à signer, le pere, +qui avoit fait son compte sur son obeïssance filiale, et qui ne lui +avoit point communiqué le détail de cette affaire, fut fort surpris +quand elle refusa de prendre la plume. Il crût d'abord qu'une +honneste pudeur la retenoit, et que par ceremonie elle ne vouloit +pas signer devant les autres. Enfin, apres plusieurs remonstrances, +l'ayant assez vivement pressée, elle répondit assez galamment: +Qu'elle remercioit ses parens de la peine qu'ils avoient prise de +luy chercher un espoux, mais qu'ils devoient en laisser le soin à +ses yeux; qu'ils estoient assez beaux pour luy en attirer à choisir; +qu'elle avoit assez de mérite pour espouser un homme de qualité qui +auroit des plumes, et qui n'auroit point cet air bourgeois qu'elle +haïssoit à mort; qu'elle vouloit avoir un carosse, des laquais et la +robe de velours. Elle cita là-dessus l'exemple de trois ou quatre +filles qui avoient fait fortune par leur beauté, et épousé des +personnes de condition. Qu'au reste elle estoit jeune, qu'elle +vouloit estre fille encore quelque temps, pour voir si le bonheur +lui en diroit, et qu'au pis aller elle trouveroit bien un homme qui +vaudroit du moins le sieur Bedout, qu'elle appeloit un malheureux +advocat de causes perduës. + +Toute la compagnie fut estonnée de cette réponse, qu'on n'attendoit +point d'une fille qui avoit vescu jusqu'alors dans une grande +innocence et dans une entière soumission à la volonté de ses parens. +Mais ce qui luy donnoit cette hardiesse estoit la passion qu'elle +avoit pour Pancrace, auparavant laquelle tout engagement luy estoit +indifferent. Vollichon, la regardant avec un courroux qui luy +suffoquoit presque la voix, luy dit: Ah! petite insolente, qui vous +a appris tant de vanité? Est-ce depuis que vous hantez chez +mademoiselle Angelique? Vrayement, il vous appartient bien de vous +former sur le modèle d'une fille qui a cinquante mille escus en +mariage! Quelque muguet vous a cajollée; vous voulez avoir des +plumets, qui, apres avoir mangé leur bien, mangeront encore le +vostre. Hé bien, bien! je sais comment il faut apprendre +l'obéissance aux filles qui font les sottes: quand vous aurez esté +six mois dans un cul de couvent, vous apprendrez à parler un autre +langage. Allez, vous estes une maladvisée de nous avoir fait +souffrir cet affront; retirez-vous de devant mes yeux et faites tout +à l'heure vostre pacquet. + +Si-tost que son emportement luy eut permi de revenir à soy, il vint +faire des excuses à la compagnie et au futur espoux de ce que ce +mariage ne s'achevoit pas. Il commença par une grande declamation +contre le malheur de la jeunesse, qui ne sçavoit pas connoistre ce +qui lui est propre. Ha! disoit-il à peu prés en ces termes, que le +siecle d'apresent est perverty! Vous voyez, messieurs, combien la +jeunesse est libertine, et le peu d'authorité que les peres ont sur +leurs enfans. Je me souviens encore de la maniere que j'ay vescu +avec feu mon pere (que Dieu veuille avoir son ame). Nous estions +sept enfans dans son estude, tous portans barbe; mais le plus hardy +n'eût pas osé seulement tousser ou cracher en sa présence; d'une +seule parole il faisoit trembler toute la maison. Vrayment il eust +fait beau voir que moy, qui estois l'aisné de tous, et qui n'ay esté +marié qu'à quarante ans, moy, dis-je, j'eusse resisté à sa volonté, +ou que je me fusse voulu mesler de raisonner avec luy! J'aurois esté +le bien venu et le mal receu; il m'auroit fait pourrir à +Saint-Lazare ou à Saint-Martin[68]. Vollichon ne faisoit que +commencer la declamation contre les moeurs incorrigibles de la +jeunesse, quand sa femme luy dit en l'interrompant: Helas! Mouton +(c'estoit le nom de cajollerie qu'elle donnoit à son mary, qui, de +son costé, l'appeloit Moutonne), il n'est que trop vray que le monde +est bien perverty; quand nous estions filles, il nous falloit vivre +avec tant de retenuë, que la plus hardie n'auroit pas osé lever les +yeux sur un garçon; nous observions tout ce qui estoit dans nostre +Civilité puérile, et, par modestie, nous n'aurions pas dit un petit +mot à table; il falloit mettre une main dans sa serviette, et se +lever avant le dessert. Si quelqu'une de nous eust mangé des +asperges ou des artichaux, on l'auroit monstrée au doigt; mais les +filles d'aujourd'huy sont presque aussi effrontées que des pages de +cour. Voilà ce que c'est que de leur donner trop de liberté. Tant +que j'ay tenu Javotte auprès de moy à ourler du linge et à faire de +la tapisserie, ç'a esté une pauvre innocente qui ne sçavoit pas +l'eau troubler. Dans ce peu de temps qu'elle a hanté chez +mademoiselle Angelique, où il ne va que des gens poudrez et à grands +canons, toute sa bonne éducation a esté gastée; je me répens bien de +luy avoir ainsi laissé la bride sur le cou. + +[Note 68: Il est parlé ici de la tour de l'ancienne abbaye +Saint-Martin, dont on avoit fait une prison pour les filles +débauchées. C'est là qu'elles attendoient qu'on les fît comparoître, +dans une salle du grand Châtelet, devant le lieutenant général de +police, qui les jugeoit. C'est le premier vendredi de chaque mois +que se tenoient ces audiences.--La tour Saint-Martin existe encore +en partie au coin de la rue du Verthois; la fontaine Saint-Martin, +établie en 1712, y est adossée. V., pour cette prison, _Journal de +Barbier_, t. 3, p. 109, 110, 116.] + +Laurence, qui estoit invitée à la cérémonie, et qui, quoy que +bourgeoise, voyoit, comme j'ay dit, le beau monde, prit là dessus la +parole et leur dit: Quand vous voudriez blâmer mademoiselle vostre +fille, il ne faudroit point pour cela en accuser la frequentation de +mademoiselle Angelique. C'est une maison où il hante plusieurs +personnes d'esprit et de qualité, mais qui y vivent avec tant de +respect et de discretion, qu'on peut dire que c'est une vraye escole +d'honneur et de vertu. Mais peut estre aussi qu'une fille qui se +sent de la beauté est excusable, si cet advantage de la nature luy +enfle quelque peu le coeur et luy augmente cette vanité qui est si +naturelle à nostre sexe. Si-tost qu'on a hanté un peu le grand +monde, on y voit un certain air qui dégoûte fort de celuy des gens +qui vivent dans l'obscurité. Ainsi il ne faut point trouver estrange +qu'une fille jeune, qui se void recherchée de beaucoup de gens, ne +veüille rien precipiter quand il est question d'un si grand +engagement, et si elle attend avec patience que son merite luy fasse +trouver quelque bonne occasion. J'accuserois plustost le malheur et +la promptitude de mon cousin, qui n'a point du tout suivy mon +conseil dans cette recherche. Au lieu de faire l'amant durant +quelques jours, il a voulu d'abord faire le mary. Il falloit gagner +les bonnes grâces de sa maistresse par quelques visites et petits +services, plustost que de la devoir toute entiere au respect et à +l'obeïssance paternelle. En tout cas, s'il avoit veu qu'elle eust eu +quelque aversion pour luy, il se seroit épargné la honte d'un refus +si solemnel. Vous avez raison, dit Prudence (c'estoit l'oncle dont +j'ay parlé, qui estoit aussi de la nopce), quand vous dites qu'il +est bon que ceux qui se veulent marier ayent quelques conversations +ensemble, afin que chacun connoisse les humeurs de la personne avec +qui il a à vivre d'oresnavant. Mais vous n'en avez point du tout +quand vous voulez excuser ma niepce dans son procedé, non seulement +en ce qu'elle a attendu à faire sa declaration si mal à propos, mais +encore en ce qu'elle n'a pas voulu suivre aveuglement le choix de +ses parens. Ils ont bien sçeu luy chercher ses avantages, qu'ils +connoissent mieux qu'elle mesme; et ce refus est d'autant plus +ridicule, qu'il est fondé sur une folle esperance, qui n'arrivera +peut-estre jamais, de trouver un marquis qui l'espouse pour son +merite. C'est un dangereux exemple que celuy d'une fille qui par sa +beauté aura fait fortune; il fera vieillir cent autres qui s'y +attendront, si tant est qu'il ne leur arrive encore pis, et que leur +honneur ne fasse pas cependant naufrage. Souvent celle qui voudra +engager par ses cajolleries quelque homme de condition se trouvera +engagée elle-mesme, et verra eschapper avec regret, et quelquefois +avec honte, celuy qu'elle croyoit tenir dans ses liens. Au bout du +compte, quel sujet a ma niepce de se plaindre, puis qu'on luy a +trouvé un party sortable, et un homme accommodé, qui est de la +condition de tous ses proches? + +Vous avez touché au but (dit Jean Bedout, que la honte de cet +affront et sa naturelle timidité avoient jusques-là rendu muet), car +il est certain que les meilleurs mariages sont ceux qui se font +entre pareils; et vous sçavez, monsieur le prieur, vous qui entendez +le latin, ce bel adage: _Si tu vis nubere, nube pari_. Il n'y a rien +de plus condemnable que cette ambition d'augmenter son estat en se +mariant; c'est pourquoy je ne puis assez loüer la loy establië chez +les Chinois, qui veut que chacun soit de mesme mestier que son pere. +Or, comme nostre estat n'est pas si bien policé, je m'étonne peu que +mademoiselle Javotte n'ait pas reglé ses desirs conformément à cette +loy. Elle a eu peut-estre raison de ne pas trouver en moy assez de +merite; mais son refus n'empeschera pas que je ne sois encore +disposé à luy rendre service. Je luy auray du moins cette +obligation, qu'elle m'empeschera peut-estre de me marier jamais. Car +j'advouë que ce qui m'en avoit dégousté jusqu'à present, ce sont +toutes ces approches et ces galenteries qu'il faut faire, qui ne +sont point de mon genie ni de mon humeur. J'avois dessein de me +marier de la façon que je vois faire à quantité de bons bourgeois, +qui se contentent qu'on leur fasse voir leur maistresse à certain +banc ou à certain pilier d'une église, et qui luy rendent là une +visite muette, pour voir si elle n'est ny tortuë ny bossuë; encore +n'est-ce qu'apres estre d'accord avec les parens de tous les +articles du contract: toutes les autres ceremonies sont purement +inutiles. J'en ay tant veu reüssir de la sorte, que je ne croyois +pas que celuy-cy eust une autre issuë; mais, puisque j'y ay esté +trompé, il faut que j'essaye de m'en consoler avec Seneque et +Petrarque, ou avec monsieur de la Serre, que je liray exprés dés ce +soir. + +Cessons, reprit Vollichon, d'examiner de quelle maniere on doit +traitter les mariages, puisque ce seroit mettre l'authorité +paternelle en compromis; mais, en attendant que j'aye appris à ma +fille à m'obeyr, je ne sçaurois assez vous témoigner le déplaisir +que j'ay que cette affaire ne s'accomplisse pas avec vous: car vous +avez la mine d'estre bon ménager et de bien reüssir au barreau, si +on vous employe. J'avois envie de vous donner bien de la pratique, +et, pour vous le monstrer, c'est que j'avois des-jà mis à part sur +mon bureau un sac d'une cause d'appareil pour vous faire plaider au +presidial un de ces matins. C'est une appellation verbale d'une +sentence renduë par le prevost de Vaugirard ou son lieutenant audit +lieu, où on peut bien dire du latin et cracher du grec. Voici quelle +en est l'espece.... Et, en continuant, au lieu de lui faire les +excuses et les compliments qui estoient de saison, pour le consoler +de l'affront qu'il venoit de recevoir, il luy fit un recit prolixe +de cette cause, avec tous les moyens de fait et de droit, aussi +ponctuellement que s'il eust voulu la plaider luy-mesme. Pendant que +l'un déduisoit et que l'autre escoûtoit ce beau procés, Prudence, +madame Vollichon et Laurence continuoient l'entretien qu'ils avoient +commencé, et les autres invitez, par petits pelottons, +s'entretenoient à part, en divers endroits de la salle, de l'affaire +qui venoit d'arriver, le tout aux dépens du miserable Bedout. Ce fut +mesme à ses dépens que se rompit la conversation de Vollichon et de +luy: car elle n'eust pas si-tost finy, n'eust esté qu'une collation +qu'il avoit fait apporter de son logis entra dans la salle, ou du +moins il y en entra une partie: car une vieille servante faite à son +badinage, ayant veu que le mariage de son maistre alloit à vau +l'eau, avoit eu soin de faire reporter chez luy quelques boëttes de +confitures et quelques fruits qui se pouvoient conserver pour une +autre occasion; elle ne laissa servir que quelque pasté, jambon et +poulet-d'Inde froid, qui estoient des mets sujets à se corrompre. +Enfin, quand la collation fut achevée, apres de longs complimens +bourgeois, dont les uns contenoient des plaintes, les autres des +regrets, les autres des excuses, les autres des remerciemens, la +compagnie se separa, et chacun se dit adieu jusqu'au revoir. A +l'égard de Jean Bedout, apres une grande diversité de sentimens qui +lui agiterent l'esprit, enfin cette honte l'ayant refroidy, il en +vint à ce point qu'il remercia son bon ange de l'avoir préservé des +cornes, que naturellement il craignoit, dans une occasion où il +estoit en peril eminent d'en avoir; et il eut presque autant de +regret à la collation mangée qu'à sa maistresse perduë. + +Dès le lendemain, tant pour punir Javotte de sa desobeyssance que +pour la retirer du grand monde, où on croyoit qu'elle puisoit sa +vanité, elle fut mise en pension chez des religieuses, qui avoient +fait un nouvel establissement dans un des fauxbourgs de Paris. Ce ne +fut pas sans lui faire des reprimandes et des reproches de la faute +qu'elle avoit faite, et sans de grandes menaces de la laisser +enfermée jusqu'à ce qu'elle fust devenuë sage. Mais, hélas! que ce +fut un mauvais expedient pour sa correction! elle tomba, comme on +dit, de fiévre en chaut-mal: car, quoy que ces bonnes soeurs +vescussent entre-elles avec toute la vertu imaginable, elles avoient +ce malheur de ne pouvoir subsister que par les grosses pensions +qu'on leur donnoit pour entrer chez elles. C'est ce qui leur faisoit +recevoir indifferemment toutes sortes de pensionnaires. Toutes les +femmes qui vouloient plaider contre leurs maris ou cacher le +desordre de leur vie ou leurs escapades y estoient reçeuës, de mesme +que toutes les filles qui vouloient éviter les poursuites d'un +galand, ou en attendre et en attrapper quelqu'un. Celles-là, qui +estoient experimentées, et qui sçavoient toutes les ruses et les +adresses de la galanterie, enseignoient les jeunes innocentes que +leur malheur y avoit fait entrer, qui y faisoient un noviciat de +coqueterie, en mesme temps qu'on croyoit leur en faire faire un de +religion. En un mot, à leur égard il n'y avoit autre reforme que les +grilles, qui mettoient les corps en seureté; encore cela ne +regardoit pas celles qui avoient privilege de sortir deux ou trois +fois la semaine, sous pretexte de soliciter leurs procès. Douze +parloirs qu'il y avoit au couvent estoient plains tout le jour; +encore il les falloit retenir de bonne heure pour y avoir place, +comme on auroit fait les chaises au sermon d'un predicateur +episcopisant. + +Javotte fit bien-tost sçavoir à son amant le lieu où on l'avoit +enfermée; il ne faut pas demander s'il s'y rendoit tous les jours. +Quand il sortoit, ses porteurs de chaise ne luy demandoient point de +quel costé il falloit tourner: de leur propre mouvement ils alloient +tousjours de ce costé-là. Jamais il ne trouva de lieu qui fut plus +selon ses souhaits pour prescher son amour tout à loisir: car il +avoit là cet avantage de parler à sa maistresse seul à seul, et tant +qu'il vouloit; au lieu que pendant que Javotte estoit dans le monde, +il ne la voyoit que hors de chez elle, et fort rarement dans des +compagnies où elle lui donnoit rendez-vous, et où ils estoient +perpétuellement interrompus par les changemens qui y arrivent +d'ordinaire. Il eût donc tout loisir pour la remercier de la +genereuse action qu'elle avoit faite en sa faveur, et pour rire de +la confusion qu'elle avoit fait à son malheureux et ridicule rival, +dont les discours et les moeurs leur fournirent la matiere d'un +assez long entretien. Il eut encore le temps de luy expliquer et +faire connoistre comment la passion qu'il avoit pour elle augmentoit +de jour en jour; et les témoignages qu'il luy en donna la +persuaderent si bien, que jamais il n'y eut deux personnes plus +unies. Quand il estoit obligé de la quitter, il lui laissoit des +livres qui entretenoient son esprit dans des pensées amoureuses, de +sorte que tout le temps qu'elle déroboit au parloir, elle le donnoit +à cette lecture agreable. Ainsi elle ne s'ennuyoit point du tout. +Quand sa mère l'alloit voir, elle estoit toute estonnée que le lieu +qu'elle croyoit luy avoir donné pour supplice et pour prison ne +l'avoit point du tout changée et ne luy donnoit point les sentimens +qu'elle desiroit. Cependant, apres que sept ou huit mois se furent +écoulez, et que Javotte eut leu tous les romans et les livres de +galenterie qui estoient en reputation (car elle commençoit à s'y +connoistre, et ne pouvoit souffrir les méchans, qui l'auroient +occupée à l'infiny), le chagrin et l'ennui s'emparerent de son +esprit, qui n'avoit plus à quoy s'attacher, et elle connût ce que +c'estoit que la closture et la perte de la liberté. Elle escrivit +dans cette pensée à ses parens pour les prier de la tirer de la +captivité. Ils y consentirent aussi-tost, à condition qu'elle +signeroit le contract de mariage avec l'advocat Bedout, qu'ils +croyoient encore estre à leur devotion; mais ils se trompoient en +leur calcul. Elle refusa de sortir à ces conditions, et, apres avoir +beaucoup de fois reïteré ses prieres, et mesme témoigné par quelque +espece de menaces le déplaisir qu'elle avoit d'estre enfermée, enfin +le desespoir, ou, pour n'en point mentir, la passion qu'elle avoit +pour Pancrace, la firent consentir aux propositions qu'il luy fit de +l'enlever. + +Je ne tiens pas necessaire de vous rapporter icy par le menu tous +les sentimens passionnez qu'il estalla et toutes les raisons qu'il +allegua pour l'y faire resoudre, non plus que les honnestes +resistances qu'y fit Javotte, et les combats de l'amour et de +l'honneur qui se firent dans son esprit: car vous n'estes gueres +versez dans la lecture des romans, ou vous devez sçavoir 20 ou 30 de +ces entretiens par coeur, pour peu que vous ayez de memoire. Ils +sont si communs que j'ay veu des gens qui, pour marquer l'endroit où +ils en estoient d'une histoire, disoient: J'en suis au huictiesme +enlevement, au lieu de dire: J'en suis au huictiesme tome. Encore +n'y a-t-il que les autheurs bien discrets qui en fassent si peu, car +il y en a qui non seulement à chaque tome, à chaque livre, à chaque +episode ou historiette, ne manquent jamais d'en faire. Un plus grand +orateur ou poëte que moy, quelque inventif qu'il fust, ne vous +pourroit rien faire lire que vous n'eussiez veu cent fois. Vous en +verrez dont on fait seulement la proposition, et on y resiste; vous +en verrez d'autres qui sont de necessité, et on s'y resout. Je vous +y renvoye donc, si vous voulez prendre la peine d'y en chercher, et +je suis fasché, pour vostre soulagement, qu'on ne se soit point +advisé dans ces sortes de livres de faire des tables, comme en +beaucoup d'autres qui ne sont pas si gros et qui sont moins +feüilletez. Vous entrelarderez icy celuy que vous trouverez le plus +à vostre goust, et que vous croirez mieux convenir au sujet. J'ay +pensé mesme de commander à l'imprimeur de laisser en cet endroit du +papier blanc, pour y transplanter plus commodement celuy que vous +auriez choisi, afin que vous pussiez l'y placer. Ce moyen auroit +satisfait toutes sortes de personnes: car il y en a tel qui trouvera +à redire que je passe des endroits si importans sans les +circonstancier, et qui dira que de faire un roman sans ce combat de +passions qui en sont les plus beaux endroits, c'est la mesme chose +que de décrire une ville sans parler de ses palais et de ses +temples. Mais il y en aura tel autre qui, voulant faire plus de +diligence et battre bien du pays en peu de temps, n'en demandera que +l'abregé. C'estoit l'humeur de ce bon prestre qui s'étonnoit de ceux +qui se plaignoient qu'il falloit employer bien du temps à dire leur +breviaire: car, par simplicité, il disoit son office ponctuellement +comme il le trouvoit dans son livre, où il recitoit tout de suite +l'antienne, les versets, les leçons et les premiers mots de chaque +pseaume et de chaque hymne, avec l'etc. qui estoit au bout et le +chiffre du renvoy qu'on faisoit à la page où estoit le reste de +l'hymne ou du pseaume. Voilà le moyen d'expedier besogne, et il ne +mentoit pas quand il asseuroit qu'il y employoit moins d'un +quart-d'heure. + +Pour revenir à mon sujet, je vous avoüeray franchement que, si je +n'ay pas escrit le combat de l'amour et de la vertu de Javotte, +c'est que je n'en ay point eu de memoires particuliers; il dépendra +de vous d'avoir bonne ou mauvaise opinion de sa conduite. Je +n'escris point icy une morale, mais seulement une histoire. Je ne +suis pas obligé de la justifier: elle ne m'a pas payé pour cela, +comme on paye les historiens qu'on veut avoir favorables. Tout ce +que j'en ay pû apprendre, c'est qu'elle fut facilement enlevée par +le moyen d'une échelle qu'on appliqua aux murs du jardin, qui +estoient fort bas: car ces bonnes religieuses avoient achepté depuis +peu d'un pauvre jardinier ce jardin, dont les murs n'avoient esté +faits que pour conserver ses choux, qui sont bien plus aisez à +garder que des filles. Si-tost que Pancrace eut ce precieux butin, +il l'emmena dans un chasteau sur la frontiere, où il avoit une +garnison qu'il commandoit; et de là il fit nargue aux commissaires +du Chastelet, qui se mirent vainement en peine de sçavoir ce que ce +couple d'amans estoit devenu; car, dès le lendemain, Vollichon, +apres avoir fait de grandes declamations sur le libertinage des +filles, et des regrets inutiles sur sa severité, n'eut autre remede +et consolation dans son malheur que de faire une plainte et +information pardevant un commissaire de ses intimes amis, lequel ne +laissa pas de la lui faire payer bien cherement, sous pretexte de ce +qu'ils font bourse commune; et le tout aboutit à un decret de prise +de corps contre six quidams vestus de gris et de verd, ayans plumes +à leur chapeau, l'un de poil blond, de grande stature, l'autre de +poil chastain, de mediocre grandeur, qui devoient estre indiquez par +la partie civile. Or, comme Vollichon n'estoit pas à cet enlevement, +et qu'il ne connoissoit point ces quidams, dont le chef estoit en +seureté, ce decret est demeuré depuis sans exécution. Que si je puis +avoir quelques nouvelles de la demoiselle et de son amant, je vous +promets, foy d'autheur, que je vous en ferai part. + +Je reviens à Lucrece, que j'ai laissée dans un grand embarras, à +cause de la maladie qui commençoit à la presser. Pour mettre ordre à +ses affaires, elle fut quelque temps qu'elle ne parloit plus que +contre les vanitez du monde, et de la difficulté qu'il y avoit de +faire son salut dans les grandes compagnies; du peu de conscience et +de l'infidelité des hommes; des fourbes et des artifices qu'ils +employoient pour surprendre le beau sexe; et le tout neanmoins si +adroitement, qu'on ne pouvoit pas croire qu'elle en parlast comme +bien experimentée. Elle disoit que les promenades et les cadeaux, +qui ont de si grands charmes pour les filles, n'estoient bons que +pour un temps, lors qu'on estoit dans la plus grande jeunesse, et +qu'on n'avoit pas assez de fermeté d'esprit pour trouver de +meilleures occupations; pour elle, qu'elle en avoit assez tasté pour +en avoir du dégoust et pour n'aspirer plus qu'au bon-heur de la vie +solitaire. Elle ne hantoit que les églises et les confessionnaus; +elle estoit aussi affamée de directeurs qu'elle avoit esté autrefois +de galands; tout son entretien n'estoit que de scrupules sur la +conduite des moeurs, et des cas de conscience. Elle ne faisoit que +s'enquerir où il y avoit des predicateurs, des festes, des +confrairies et des indulgences. Ses romans estoient convertis en +livres spirituels; elle ne lisoit que des Soliloques et des +Meditations; enfin sa sainteté en estoit des-jà venuë aux +apparitions, et, pour peu qu'elle se fust accruë, elle fust arrivée +aux extases. Elle declama mesme (ô prodige) contre les mouches, +contre les rubans et contre les cheveux bouclez, et par modestie +elle devint tellement negligée, qu'elle ne s'habilloit presque plus. +Aussi auroit-elle eu bien de la peine à le faire, et ce fut fort à +propos pour elle que la mode vint de porter des escharpes et de fort +amples juste-au-corps, car ils sont merveilleusement propres à +reparer le deffaut des filles qui se font gaster la taille. + +On ne parla plus dans le quartier que de la conversion de Lucrece, +quoy qu'elle y eust tousjours passé pour une personne d'honneur, +mais un peu trop enjoüée, et on ne douta plus qu'elle ne se deût +retirer bientost du monde. En effet, on ne fut pas trop surpris +quand un beau matin ou entendit dire qu'elle estoit entrée en +religion. Le hazard voulut que ce fut dans le mesme couvent où on +avoit mis en pension Javotte. Je ne crois pas neantmoins que ce +hazard serve de rien à l'histoire, ny fasse aucun bel evenement dans +la suite; mais, par une maudite coustume qui regne il y a long-temps +dans les romans, tous les personnages sont sujets à se rencontrer +inopinément dans les lieux les plus esloignez, quelque route qu'ils +puissent prendre, ou quelque differend dessein qu'ils puissent +avoir. Cela est tousjours bon à quelque chose, et espargne une +nouvelle description, quand on est exact à en faire de tous les +lieux dont on fait mention, ainsi que font les autheurs qui veulent +faire de gros volumes, et qui les enflent comme les bouchers font la +viande qu'ils apprestent. En tout cas, ces rencontres donnent +quelque liaison et connexité à l'ouvrage, qui sans cela seroit +souvent fort disloqué. La verité est que ces deux avanturieres de +galenterie firent grande amitié ensemble; que dès le premier jour, +elles furent l'une à l'autre cheres et fideles, et se conterent +reciproquement leurs avantures, mais non pas sincerement. Elles +n'eurent pas le loisir de la cultiver long-temps, car, apres que +Lucrece eut receu à la grille trois ou quatre visites de ses amies, +qui publierent dans le monde la verité de sa closture et de sa +reforme, elle en sortit secrettement sous pretexte de se trouver +mal, et ayant donné liberalement aux religieuses tout le premier +quartier de sa pension qu'elle avait advancée, pour n'avoir point de +démélé avec elles. La Touriere, qui loge au dehors, fut celle +qu'elle eut soin particulierement de gagner, par les presens qu'elle +luy fit, afin qu'elle dit à toutes les personnes qui la viendroient +demander qu'elle estoit tousjours enfermée dans le couvent. Elle +prit pour cela des pretextes assez specieux, comme de dire qu'elle +vouloit éviter l'importunité des visites[69] de beaucoup de +personnes qui l'empeschoient de bien vacquer à la pieté, et que +c'estoit pour les éviter qu'elle avoit abandonné le siecle. Elle +pria mesme, tant de bouche que par escrit, tous ses amis, de la +laisser en repos dans son cloistre, au lieu de luy venir estaller +des vanitez ausquelles elle avoit renoncé. + +[Note 69: Les pensionnaires des cloîtres ne se contentoient pas +de recevoir des visites, elles en rendoient aussi. Le père Laguille +nous parle de celles que mademoiselle d'Aubigné faisoit à Scarron +lorsqu'elle étoit au couvent des Ursulines de la rue Saint-Jacques, +le même peut-être où Furetière met Lucrèce en retraite. (_Frag. des +Mém._ du P. Laguille, _Archives littéraires de l'Europe_, no +XXXV, p. 370.) On sait d'ailleurs combien ces retraites, qui, pour +les dames de la cour, se faisoient la plupart aux Carmélites de la +rue du Bouloi, avoient peu d'austérité. (V. _Lettres de Sévigné_, 15 +oct. 1677 et 25 mai 1680.)] + +Quand il est question de salut, il n'est rien si aisé que de faire +mentir des gens devots: la pauvre touriere, qui estoit simple, et +qui ne rafinoit pas assez pour songer que Lucrece pouvoit, en +demeurant dans son cloistre, se garantir de cet inconvenient, la +crut avec toute la facilité possible, et ne manqua pas de dire au +peu de gens qui venoient pour la voir, qu'on ne pouvoit pour lors +parler à elle; tantost elle estoit indisposée, tantost elle estoit +en retraite, tantost elle disoit son office, tantost elle estoit en +méditation. Comme personne n'avoit interest d'aprofondir la vérité +de la chose, on s'en retournoit sans se douter de rien. Au sortir de +là elle se mit en une autre sorte de retraite chez une sage-femme de +ses amies, dont elle connoissoit la discrétion, qui la fit deslivrer +fort secrettement, et qui se chargea de la nourriture de son fruit. +Enfin, apres deux mois et demy de pleine éclipse, Lucrece entra dans +une autre religion, mieux rentée et plus austère que la precedente. +Quand elle y eut esté quelques jours fort recluse, peu à peu elle +fit sçavoir à ses connoissances et à son voisinage le nouveau +monastere où elle s'estoit retirée; et pour pretexte de son +changement, elle alleguoit que dans l'autre elle s'estoit tousjours +mal portée, et qu'il falloit que l'air n'y fust pas bon. Quelquefois +elle adjoustoit fort dévotement qu'elle y avoit trouvé un peu trop +de licence; qu'elle n'approuvoit point que les parloirs fussent si +remplis de toutes sortes de gens; et elle confessoit mesme que +souvent elle s'estoit fait celer tout exprés, de peur d'y aller et +d'y voir tout ce desordre. C'est ce qui édifioit merveilleusement +tous ceux qui l'entendoient parler, et particulierement ceux qui +l'avoient connuë dans sa premiere mondanité. Elle prit mesme un +voile blanc, et quoy qu'elle ne fust là que comme pensionnaire, +neantmoins elle faisoit toutes les actions de religieuse, et un +certain essay de noviciat, qui estoit plus austère que celuy qui se +faisoit en effet dans l'année de probation[70]. Ces oeuvres de +surerogation et de devotion outrée la mirent en peu de temps en +telle reputation de vertu, que toutes les religieuses l'admiroient +au dedans, et les directeurs la publioient au dehors. Ce bruit vint +jusques aux oreilles de mademoiselle Laurence, qui hantoit +quelquefois dans ce couvent, à cause qu'une de ses amies y estoit +nouvellement professe. Apres qu'elle se fut bien instruite de la +qualité de cette nouvelle pensionnaire, elle crut que ce seroit bien +le fait de son cousin Bedout, qu'elle avoit dessein de marier à +quelque prix que ce fust. Depuis qu'il avoit si honteusement perdu +sa maistresse Javotte, elle l'avoit souvent entendu pester contre la +coquetterie des filles du siecle, puisque celle-là en avoit tant +fait paroistre, malgré la grande retenuë et la severe éducation de +sa jeunesse. De sorte qu'il avoit hautement juré qu'il n'épouseroit +jamais de fille, si ce n'estoit au sortir de quelque religion bien +reglée. Elle luy proposa ce nouvel exemple de vertu, qu'elle disoit +estre son vray fait, ce qu'il escouta volontiers. La seule +difficulté qu'ils trouverent, ce fut de sçavoir comme on pourrait +tirer Lucrece de ce couvent, et luy faire proposer une chose si +opposée à la vocation manifeste qu'elle avoit à la vie religieuse. +Laurence fit en sorte que, pour mieux instruire Bedout de son +merite, il luy tint compagnie quand elle vint voir la religieuse de +sa connoissance, qu'elle fit prier d'amener avec elle Lucrece à la +grille. + +[Note 70: Autrement dit année d'épreuve ou de noviciat, qui +commençoit le jour de la prise d'habit.] + +Là, Bedout n'estoit pas obligé à faire le galand; c'est ce qui +l'enhardit d'y aller. Mais il se contenta d'être auditeur, et il fut +ravy des belles moralitez qu'il y entendit debiter à Lucrece sur les +malheurs de cette vie transitoire et sur l'excellence de la +retraite, qui se terminerent à des prieres qu'elle fit à Dieu de luy +donner des forces pour soustenir les austeritez de la regle. Il +n'osa pas luy parler d'amour ny de mariage, car il n'en eust pas +mesme osé parler aux filles du siecle; cependant il auroit bien +voulu faire l'un et l'autre, car, outre que son esprit et sa beauté +estoient plus que suffisans pour luy donner dans la veuë, il estoit +tout a fait charmé de sa modestie et de sa vertu. Il pria sa +cousine, qui estoit adroite, de luy en faire parler, et elle ne +trouva point de meilleur moyen que de faire faire la chose par des +directeurs. Je ne sçay par quel artifice ny sous quel pretexte elle +les mit dans ses interests; tant y a qu'ils travaillerent fort +utilement selon ses souhaits. Ce ne fut pas neantmoins sans peine, +car Lucrece fit long-temps la sourde-oreille à ces propositions; +mais elle auroit eu grand regret qu'on ne les eust pas recommancées. +Elle faisoit quelquesfois semblant de craindre que ce ne fussent des +tentations que Dieu luy envoyoit pour éprouver si elle estoit ferme +en ses bons desseins; et puis feignant de se r'asseurer sur la +qualité de ceux qui luy en parloient, elle demandoit du temps pour +se mettre en prieres et obtenir de Dieu la grace de luy inspirer ce +qu'il vouloit faire d'elle. Quand elle parut à demy persuadée, elle +commença de se trouver mal, de demander quelquefois des dispenses +pour les jeusnes et pour l'office, et de paroistre trop delicate +pour la maniere de vivre de ce couvent. D'abord elle feignit de +vouloir passer à un ordre plus mitigé; enfin, elle se fit tellement +remonstrer qu'on pouvoit faire aussi bien son salut dans le monde, +en vivant bien avec son mary et en eslevant des enfans dans la +crainte de Dieu, qu'on la fit resoudre au mariage, avec la mesme +peine qu'un criminel se résoudrait à la mort. + +Laurence en advertit aussitost son cousin, qui, ménageant +brusquement cette occasion, fut si aise d'avoir, à son advis, +suborné une religieuse, qu'il ne chicana point comme l'autrefois sur +les articles, et il s'enquit fort peu de son bien, se contentant +d'apprendre, par le bruit commun de la religion, qu'elle en avoit +beaucoup, ne croyant pas que des gens devots pussent mentir, ny +faire un jugement temeraire. D'avantage elle eut l'adresse de faire +acheter beaucoup de meubles necessaires pour un honeste ménage, dont +elle ne paya qu'un tiers comptant, car elle eut facilement credit du +surplus. C'est à quoy elle employa utilement les deux mille escus +qu'elle avoit receu de Nicodeme, qui parurent beaucoup davantage. Et +comme on a maintenant la sotte coustume de dépenser en meubles, +presens et frais de nopces la moitié de la dot d'une femme[71], et +quelquefois le tout, ce ne fut pas une legere amorce pour Bedout de +voir qu'il épargnoit toute cette dépense et ces frais. Ce qui luy +plaisoit sur tout, c'est qu'on le pria que l'affaire se fit sans +ceremonie; cela se pouvoit appeler pour luy la derniere faveur. Et +de peur de laisser prendre un mauvais air à sa maistresse, elle ne +sortit point du couvent que pour aller à l'eglise, et de là à la +maison de son mary, qui crut avoir la fleur de virginité la plus +asseurée qui fut jamais. Ainsi, on peut dire que cette fille adroite +avoit fait comme ces oyseleurs qui mettent un oyseau dans une cage, +sous un trebuchet, pour en attraper un autre[72], par ce que la +religion et la grille ne luy servirent que pour attraper un mary. +S'ils vescurent bien ou mal ensemble, vous le pourrez voir quelque +jour, si la mode vient d'écrire la vie des femmes mariées. + +[Note 71: «L'utile et la louable pratique, dit La Bruyère, de +perdre en frais de noces le tiers de la dot qu'une femme apporte! de +commencer par s'appauvrir de concert par l'amas de choses +superflues, et de prendre déjà sur son fonds de quoi payer Gaultier +(marchand d'étoffes), les meubles et la toilette.» (_Les +Caractères_, de la Ville, § 18.) + + A peine est elle entrée en sa quinzième année; + Il l'épouse, pourtant; la parole est donnée, + Et déjà de ses biens le futur héritier + S'attend d'en voir passer la moitié chez Gautier. + +(_Satyre nouvelle sur les promenades de Paris, etc._, Paris, 1699, +in 8., p. 7.)] + +[Note 72: Comparaison empruntée aux _Quinze joyes de mariage_.] + +_Fin du premier livre._ + + + + +LIVRE SECOND. + + +Si vous vous attendez, lecteur, que ce livre soit la suite du +premier, et qu'il y ait une connexité necessaire entr'eux, vous +estes pris pour duppe. Détrompez-vous de bonne heure, et sçachez que +cet enchainement d'intrigues les uns avec les autres est bien seant +à ces poëmes héroïques et fabuleux où l'on peut tailler et rogner à +sa fantaisie. Il est aisé de les farcir d'épisodes, et de les coudre +ensemble avec du fil de roman, suivant le caprice ou le genie de +celuy qui les invente. Mais il n'en est pas de mesme de ce +tres-veritable et tres-sincere recit, auquel je ne donne que la +forme, sans altérer aucunement la matière. Ce sont de petites +histoires et advantures arrivées en divers quartiers de la ville, +qui n'ont rien de commun ensemble, et que je tasche de rapprocher +les unes des autres autant qu'il m'est possible. Pour le soin de la +liaison, je le laisse à celuy qui reliera le livre. Prenez donc cela +pour des historiettes separées, si bon vous semble, et ne demandez +point que j'observe ny l'unité des temps ny des lieux, ny que je +fasse voir un héros dominant dans toute la piece. N'attendez pas non +plus que je reserve à marier tous mes personnages à la fin du livre, +où on void d'ordinaire celebrer autant de nopces qu'à un carnaval, +car il y en aura peut-estre quelques-uns qui, aprés avoir fait +l'amour, voudront vivre dans le célibat; d'autres se marieront +clandestinement, et sans que vous ny moy en sçachions rien. Je ne +m'oblige point encore à n'introduire que des amours sur la scene; il +y aura aussi des histoires de haine et de chicane, comme celle-cy +qui vous va estre racontée. Enfin, toutes les autres passions qui +agitent l'esprit bourgeois y pourront trouver leur place dans +l'occasion. Que si vous y vouliez rechercher cette grande regularité +que vous n'y trouverez pas, sçachez seulement que la faute ne seroit +pas dans l'ouvrage, mais dans le titre: ne l'appellez plus roman, et +il ne vous choquera point, en qualité de recit d'aventures +particulières. Le hazard plustost que le dessein y pourra faire +rencontrer des personnages dont on a cy-devant parlé. Témoin +Charroselles, qui se presente icy le premier à mon esprit, de +l'humeur duquel j'ay des-ja donné un petit échantillon, et dont j'ay +obmis expres de faire la description, pour la donner en ce lieu-cy. +Si vous en estes curieux, vous n'avez qu'à continuer de lire. + + +_Histoire de Charroselles[73], de Collantine et de Belastre_. + +[Note 73: Les clefs, notamment celle de l'édit. de Nancy 1713, +in-12, page 193, nous disent que Charroselles n'est autre que +Charles Sorel, auteur de la _Science universelle_, du _Berger +extravagant_, de la _Bibliothèque françoise_, de _Francion_, etc., +et il est en effet facile de voir que le nom de l'un est l'anagramme +de celui de l'autre. Toutefois, faute d'autres preuves, on doutoit +encore que l'intention de Furetière eût été de peindre aussi au vif +et presque en le nommant un homme qui vivoit encore lors de la +première édition du _Roman bourgeois_. Sorel ne mourut qu'en 1674. +Un passage d'une lettre de Gui Patin (25 novembre 1653) est venu +détruire ce doute pour nous. En comparant ce qu'il y est dit de Ch. +Sorel avec le portrait détaillé que Furetière fait de Charroselles, +nous avons acquis la preuve qu'il y a entre les deux identité +complète. Nous le ferons voir, du reste, en citant, au fur et à +mesure que les détails du portrait dessiné par Furetière se +présenteront, les phrases de Gui Patin qui correspondent et +établissent la ressemblance.--Une chose reste à connoître après +cela, c'est le motif de la haine qui envenime cette satire. +Furetière ne l'avoit pas toujours éprouvée contre Sorel, et +celui-ci, de son côté, ne semble s'être jamais montré hostile à +l'auteur du _Roman bourgeois_. En 1658, ayant à parler de Sorel dans +sa _Nouvelle allégorique_, _etc._, p. 38, Furetière s'étoit exprimé +sur lui en bons termes. A l'entendre alors, c'étoit un auteur +«d'excellents livres satiriques et comiques», qui, s'étant acquis +grand crédit dans l'empire des _Ironies_, «s'étoit rendu formidable +même aux quarante _barons_». Sorel, sensible à cette mention +flatteuse, avoit rendu la pareille à Furetière dans sa _Bibliothèque +françoise_, p. 172. Il avoit dit de cette _Nouvelle allégorique_, +_etc._, qu'il appelle _Relation des guerres de l'éloquence_, +«qu'elle contient une fort agréable description des différends de +divers auteurs du siècle, etc.». Il y avoit donc, on le voit, entre +Furetière et Sorel, échange de bons rapports et même d'éloges. +L'attaque contenue dans le _Roman bourgeois_ n'en dut être que plus +inattendue. Elle le fut pour tout le monde, sans doute, et +certainement pour Sorel tout le premier. Il s'y attendoit si peu, +que, travaillant à la 2e édition de sa _Bibliothèque françoise_ +au moment où la mise en vente du _Roman bourgeois_ étoit annoncée, +il ne voulut pas perdre l'occasion d'en dire du bien préventivement, +et de se faire ainsi l'écho des éloges qu'en débitoient d'avance les +confidents de l'auteur. «Voilà, écrivoit-il, page 199, voilà qu'on +nous donne un livre appelé le _Roman bourgeois_, dont il y a déjà +quelque temps qu'on a ouy parler, et qui doit estre fort +divertissant, selon l'opinion de diverses personnes. Comme on croit +que cest ouvrage a toutes les bonnes qualités des livres comiques et +des burlesques tout ensemble, quand on l'aura veu, on le mettra avec +ceux de son genre, selon le rang que son mérite luy pourra +apporter.»--Le _Roman bourgeois_, qui est de la fin de 1666, parut +avant cette seconde édition de la _Bibliothèque françoise_, qui ne +porte que la date de 1667. Sorel fut ainsi à même de juger ce +qu'étoit le livre dont il avoit fait l'éloge sur parole; il put +surtout se reconnoître dans Charroselles, et il ne tint qu'à lui de +se venger aussitôt du portrait anagrammatique en substituant +quelques phrases amères à celles qu'il avoit d'abord écrites. Il +avoit trop d'esprit pour cela. Il ne changea rien à sa première +rédaction; il continua de déclarer qu'il n'avoit pas encore lu. +Comment prouver mieux qu'il ne s'étoit pas reconnu?] + +Charroselles ne vouloit point passer pour autheur, quoy ce fust la +seule qualité qui le rendist recommandable, et qui l'eust fait +connoistre dans le monde. Je ne sçay si quelque remors de conscience +des fautes de sa jeunesse luy faisoit prendre ce nom à injure; tant +y a qu'il vouloit passer seulement pour gentilhomme[74], comme si +ces deux qualitez eussent esté incompatibles[75], encore qu'il n'y +eust pas plus de trente ans que son pere fust mort procureur[76]. Il +s'estoit advisé de se piquer de noblesse dés qu'il avoit eu le moyen +d'atteller deux haridelles à une espece de carrosse tousjours +poudreux et crotté. Ces deux Pegases (tel fut leur nom pendant +qu'ils servirent à un nourriçon du Parnasse) ne s'estoient point +enorgueillis, et n'avoient la teste plus haute ny la démarche plus +fiere que lors qu'ils labouroient les pleines fertiles +d'Aubervilliers. Leur maistre les traittoit aussi delicatement que +des enfans de bonne maison. Jamais il ne leur fit endurer le serain +ny ne leur donna trop de charge; il eust presque voulu en faire des +Bucephales, pour ne porter ou du moins ne traisner que leur +Alexandre. Car il estoit tousjours seul dans son carosse; ce n'est +pas qu'il n'aimast beaucoup la compagnie, mais son nez demandoit à +estre solitaire[77], et on le laissoit volontiers faire bande à +part. Quelque hardy que fust un homme à lui dire des injures, il +n'osoit jamais les lui dire à son nez, tant ce nez estoit vindicatif +et prompt à payer. Cependant il fouroit son nez par tout, et il n'y +avoit gueres d'endroits dans Paris où il ne fust connu. Ce nez, +qu'on pouvoit à bon droit appeler son Eminence, et qui estoit +tousjours vestu de rouge, avoit esté fait en apparence pour un +colosse; neantmoins il avoit esté donné à un homme de taille assez +courte. Ce n'est pas que la nature eust rien fait perdre à ce petit +homme, car ce qu'elle luy avoit osté en hauteur, elle le lui avoit +rendu en grosseur, de sorte qu'on luy trouvoit assez de chair, mais +fort mal pestrie. Sa chevelure estoit la plus desagreable du monde, +et c'est sans doute de luy qu'un peintre poëtique, pour ébaucher le +portrait de sa teste, avoit dit: + + On y void de piquans cheveux, + Devenus gras, forts et nerveux, + Herisser sa teste pointuë, + Qui tous meslez s'entraccordans, + Font qu'un peigne en vain s'évertuë + D'y mordre avec ses grosses dents. + +[Note 74: C'etoit, en effet, un des foibles de Ch. Sorel. Ainsi, +comme le constate Niceron, il prit successivement les noms de de +Souvigny et de de l'Isle. Il signa même de ce dernier l'un de ses +ouvrages, _Des Talismans, ou figures peintes sous certaines +constellations_, Paris, 1636, in-8. On s'en moquoit dans le monde, +et surtout dans la société des auteurs, dont Furetière faisoit alors +partie, avec Boileau, Racine, La Fontaine et Molière. Il seroit même +probable que celui-ci pensoit à Ch. Sorel et à son dernier +pseudonyme nobiliaire quand il écrivit dans _l'Ecole des femmes_ +(acte 1er, sc. 1re): + + Je sais un paysan qu'on appeloit Gros-Pierre, + Qui, n'ayant pour tout bien qu'un seul quartier de terre, + Y fit tout à l'entour faire un fossé bourbeux, + + + Et de monsieur de l'Isle en prit le nom pompeux. + +La Monnoye, et d'après lui Niceron, sont en cela de notre avis, +contre l'opinion de l'abbé d'Aubignac, qui pensoit, chose +inadmissible, que Molière s'étoit ici moqué de son ami Thomas +Corneille. V. Niceron, _Mémoires pour servir à l'histoire des hommes +illustres_, t. 31, p 391.] + +[Note 75: Elles passoient pour l'être en effet: «Dans le monde, +dit M. Meyer, _Commentaire sur les lettres persanes_, p. 122, il +étoit notoire qu'on dérogeoit au titre de noble en se faisant poète +ou homme de lettres.» On peut consulter à ce sujet les _Trois +traités de la noblesse_, de Thierriat (1606), au chapitre de la +_Dérogeance_, et lire un curieux article inséré sous ce titre: _Sur +un ancien préjugé_, dans _les Saisons du Parnasse_ (printemps 1806), +p. 218-220] + +[Note 76: De même pour Charles Sorel: «Il est fils, dit Gui +Patin, d'un procureur en parlement»; puis il ajoute en vrai médecin: +«sa mère est morte hydropique, et son père d'une fièvre quarte, qui +est la plupart du temps fatale aux vieillards.»] + +[Note 77: Pour tout ce qui suit, jusqu'à la description de la +taille rondelette et courte de Charroselles, il faut encore lire Gui +Patin, qui, en une phrase, fait le même portrait pour Charles Sorel: +«C'est, dit-il, un petit homme grasset, avec un grand nez aigu, qui +regarde de près.»] + +Aussi ne se peignoit-il jamais qu'avec ses doigts, et dans toutes +les compagnies c'estoit sa contenance ordinaire. Sa peau estoit +grenuë comme celle des maroquins, et sa couleur brune estoit +rechauffée par de rouges bourgeons qui la perçoient en assez bon +nombre. En general il avoit une vraye mine de satyre. La fente de sa +bouche estoit copieuse, et ses dents fort aiguës: belles +dispositions pour mordre. Il l'accompagnoit d'ordinaire d'un ris +badin, dont je ne sçay point la cause, si ce n'est qu'il vouloit +monstrer les dents à tout le monde. Ses yeux gros et bouffis avoient +quelque chose de plus que d'estre à fleur de teste. Il y en a qui +ont cru que, comme on se met sur des balcons en saillie hors des +fenestres pour decouvrir de plus loin, aussi la nature luy avoit mis +des yeux en dehors, pour découvrir ce qui se faisoit de mal chez ses +voisins. Jamais il n'y eut un homme plus medisant ny plus envieux; +il ne trouvoit rien de bien fait à sa fantaisie. S'il eut esté du +conseil de la creation, nous n'aurions rien veu de tout ce que nous +voyons à present. C'estoit le plus grand reformateur en pis qui ait +jamais esté, et il corrigeoit toutes les choses bonnes pour les +mettre mal. Il n'a point veu d'assemblée de gens illustres qu'il +n'ait tâché de la decrier; encore, pour mieux cacher son venin, il +faisoit semblant d'en faire l'eloge, lors qu'il en faisoit en effet +la censure, et il ressembloit à ces bestes dangereuses qui en +pensant flatter égratignent: car il ne pouvoit souffrir la gloire +des autres, et autant de choses qu'on mettoit au jour, c'estoient +autant de tourmens qu'on luy preparoit. Je laisse à penser si en +France, où il y a tant de beaux esprits, il estoit cruellement +bourrelé. Sa vanité naturelle s'estoit accruë par quelque reputation +qu'il avait euë en jeunesse, à cause de quelques petits ouvrages qui +avoient eu quelque debit. Ce fut là un grand malheur pour les +libraires; il y en eut plusieurs qui furent pris à ce piege, car, +apres qu'il eut quitté le stile qui estoit selon son genie pour +faire des ecrits plus serieux, il fit plusieurs volumes[78] qui +n'ont jamais esté leus que par son correcteur d'imprimerie. Ils ont +esté si funestes aux libraires qui s'en sont chargez, qu'il a des-ja +ruiné le Palais et la ruë S. Jacques, et, poussant plus haut son +ambition, il pretend encore ruiner le Puits-Certain[79]. Il donne à +tout le monde des catalogues des livres qu'il a tous prests à +imprimer, et il se vante d'avoir cinquante volumes manuscrits[80] +qu'il offre aux libraires qui se voudront charitablement ruiner pour +le public. Mais comme il n'en trouve point qui veüille sacrifier du +papier à sa réputation, il s'est advisé d'une invention +merveilleuse. Il fait exprés une satire contre quelque autheur ou +quelque ouvrage qui est en vogue, s'imaginant bien que la nouveauté +ou la malice de sa piéce en rendront le debit assuré; mais il ne la +donne point au libraire qu'il n'imprime pour le pardessus quelqu'un +de ses livres serieux. Avec ces belles qualitez, cet homme s'est +fait un bon nombre d'ennemis, dont il ne se soucie gueres, car il +hayt tout le genre humain; et personne n'est ingrat envers luy, +parce qu'on luy rend le reciproque. Que si c'estoit icy une histoire +fabuleuse, je serois bien en peine de sçavoir quelles avantures je +pourrois donner à ce personnage: car il ne fit jamais l'amour, et si +on pouvait aussi bien dire en françois faire la haine, je me +servirois de ce terme pour expliquer ce qu'il fit toute sa vie. Il +n'eut jamais de liaison avec personne que pour la rompre aussi-tost, +et celle qui luy dura le plus long-temps fut celle qu'il eut avec +une fille qu'il rencontra d'une humeur presque semblable à la +sienne. C'estoit la fille d'un sergent, conceuë dans le procés et +dans la chicane, et qui estoit née sous un astre si malheureux +qu'elle ne fit autre chose que plaider toute sa vie. Elle avoit une +haine generale pour toutes choses, excepté pour son interest. La +vanité mesme et le luxe des habits, si naturels au sexe, faisoient +une de ses aversions. Elle ne paroissoit gouluë sinon lors qu'elle +mangeoit aux dépens d'autruy; et la chasteté qu'elle possedoit au +souverain degré estoit une vertu forcée, car elle n'avoit jamais pû +estre d'accord avec personne. Toute sa concupiscence n'avoit pour +objet que le bien d'autruy, encore n'envyoit-elle, à proprement +parler, que le litigieux, car elle eust joüy avec moins de plaisir +de celuy qui luy auroit esté donné que de celuy qu'elle auroit +conquis de vive force et à la pointe de la plume. Elle regardoit +avec un oeil d'envie ces gros procès qui font suer les laquais des +conseillers qui les vont mettre sur le bureau, et elle accostoit +quelquefois les pauvres parties qui les suivoyent, pour leur +demander s'ils estoient à vendre; comme les maquignons en usent à +l'egard des chevaux qu'on meine à l'abreuvoir. + +[Note 78: «Ce M. Sorel a fait beaucoup de livres françois, et, +entre autres, _Francion, le Berger extravagant_, _l'Ophir de +Chrysanthe_, _l'Histoire de France_, et une _Philosophie +universelle_.» (Gui Patin)] + +[Note 79: C'est ainsi qu'on désignoit le quartier des libraires +groupés au haut du mont Saint-Hilaire, à l'embranchement des rues +des Sept-Voies et des Carmes, tout près du clos Bruneau et de ses +écoles. Le Puits-Certain étoit un puits banal, construit vers 1660, +au carrefour de la rue Saint-Jean-de-Beauvais et de la rue +Saint-Hilaire (qui en avoit même pris le nom pendant quelque temps), +par Robert Certain, curé de Saint-Hilaire, et, plus tard, principal +du collège de Sainte-Barbe, (Piguniol, _Descript. hist. de Paris_, +t. 6, p. 20.)--Les libraires avoient surtout afflué dans ce quartier +depuis que, par arrêt du 1er avril 1620, ordre avoit été donné «à +tous imprimeurs de se retirer au dessus de Saint-Yves (rue des +Noyers), avec défense de tenir imprimerie et presse en tout autre +lieu, sur peine de la vie.» (_Registres du Parlement_, à sa date.)] + +[Note 80: Furetière exagère ici. Gui Patin dit seulement: «Il a +encore plus de vingt volumes à faire, et voudroit bien que tout cela +fût fait avant de mourir; mais il ne peut venir à bout des +imprimeurs.»] + +Cette fille estoit seiche et maigre du soucy de sa mauvaise fortune, +et pour seconde cause de son chagrin elle avoit la bonne fortune des +autres; car tout son plaisir n'estoit qu'à troubler le repos +d'autruy, et elle avoit moins de joye du bien qui luy arrivoit que +du mal qu'elle faisoit. Sa taille menuë et déchargée luy donnoit une +grande facilité de marcher, dont elle avoit bon besoin pour ses +solicitations, car elle faisoit tous les jours autant de chemin +qu'un semonneur d'enterremens[81]. Sa diligence et son activité +estoient merveilleuses: elle estoit plus matinale que l'aurore, et +ne craignoit non plus de marcher de nuit que le loup-garou. Son +adresse à cajoller des clercs et à courtiser les maistres estoit +aussi extraordinaire, aussi bien que sa patience à souffrir leurs +rebuffades et leurs mauvaises humeurs; toutes qualitez necessaires à +perfectionner une personne qui veut faire le mestier de plaider. Je +ne puis me tenir de raconter quelques traits de sa jeunesse, qui +donnerent de belles esperances de ce qu'elle a esté depuis. Sa mere, +pendant sa grossesse, songea qu'elle accouchoit d'une harpie, et +mesme il parut sur son visage qu'elle tenoit quelque chose d'un tel +monstre. Quand elle estoit au maillot, au lieu qu'on donne aux +autres enfans un hochet pour les amuser, elle prenoit plaisir à se +joüer avec l'escritoire de son pere, et elle mettoit le bout de la +casse sur ses gencives pour adoucir le mal des dents qui +commençoient à luy percer. Quand elle fut un peu plus grande, elle +faisoit des poupées avec des sacs de vieux papiers, disant que la +corde en estoit la lisiere, et l'etiquette la bavette ou le tablier. +Au lieu que les autres filles apprennent à filer, elle apprit à +faire des tirets, qui est, pour ainsi dire, filer le parchemin pour +attacher des papiers et des etiquettes. Ce merveilleux genie qu'elle +avoit pour la chicane parut sur tout à l'escole lors qu'on l'y +envoya, car elle n'eut pas si-tost appris à lire ses sept Pseaumes, +quoy qu'ils fussent moulez, que des exploits et des contracts bien +griffonnez. + +[Note 81: Celui qui annonçoit les morts et qui portoit les +billets d'enterrement. Le mot _semonneur_ vient du vieux verbe +_semondre_, signifiant avertir, inviter, qu'on trouve encore employé +dans _l'Étourdi_ (act. 2, sc. 6), mais qui, selon Regnier Desmarais, +n'étoit plus d'usage de son temps qu'à l'infinitif (_Grammaire_, +etc., Paris, 1706, p. 479).--Le _semonneur d'enterrements_ +s'appeloit aussi _crieur de corps morts_ (Tallem., _Histor._, +in-8o, t. 4, p. 345). C'est d'un de ces hommes et de leurs +attributions funèbres que parle la Lisette du _Légataire_ (act. 4, +sc. 8), quand elle dit: + + ..... Le crieur a voulu malgré moi + Faire entrer avec lui l'attirail d'un convoi. +] + +Avec ces belles inclinations, qui la firent devenir avec l'âge le +fleau de ses voisins, et qui la rendirent autant redoutée qu'un +procureur de seigneurie l'est des villageois, je luy laisseray +passer une partie de sa vie sans en raconter les memorables +chicanes, qui ne font rien à nostre sujet, jusques au jour qu'elle +connut nostre censeur heroïque. Cette connoissance se fit au palais, +aussi luy auroit-il esté bien difficile de la faire ailleurs, et +cela comme elle estoit dans un Greffe pour solliciter quelque +expedition. Charroselles s'y trouva aussi pour solliciter un procés +contre son libraire, sur une saisie d'un de ses livres où il avoit +satirisé quelqu'un qui en vouloit empescher le debit[82]. Il n'y a +rien de plus naturel à des plaideurs que de se couter leurs procés +les uns aux autres. Ils font facilement connoissance ensemble, et ne +manquent point de matiere pour fournir à la conversation. + +[Note 82: Peut-être s'agit-il du roman de _Francion_, dans +lequel en effet, selon Tallemant, Sorel avoit _satirisé_, sous le +nom d'Hortensius, Balzac, qui étoit d'humeur assez vindicative pour +chercher, comme il est dit ici, à arrêter le débit du livre +(_Historiettes_, in-8o, t. 3, p. 155). D'un autre côté, _le +Berger extravagant_, cette grande parodie des romans à la mode, où +Sorel se moque à chaque ligne de l'_Endymion_ de Gombauld; du +_Polexandre_, de la _Caritie_, de l'_Alcidiane_, de la _Cythérée_ de +Gomberville; de la _Cassandre_, de la Calprenede; du _Cyrus_ et de +la _Clélie_, mais surtout de l'_Astrée_, avoit pu lui attirer aussi, +de la part des auteurs, tous très puissants, les représailles +judiciaires dont il est ici question.] + +Collantine (c'estoit le nom de la demoiselle chicaneuse) d'abord luy +demanda à qui il en vouloit; Charroselles la satisfit aussi-tost, et +luy deduisit au long son procès. Quand il eut finy, pour luy rendre +la pareille, il luy demanda qui estoit sa partie. Ma partie +(dit-elle, faisant un grand cry), vrayement j'en ai un bon nombre. +Comment (reprit-il)! plaidez-vous contre une communauté, ou contre +plusieurs personnes interessées en une mesme affaire? Nenny dea +(repliqua Collantine); c'est que j'ay toutes sortes de procés, et +contre toutes sortes de personnes. Il est vray que celuy pour qui je +viens maintenant icy contient une belle question de droit, et qui +merite bien d'estre escoutée. Je n'ai acheté ce procès que cent +escus, et si j'en ai des-ja retiré prés de mille francs. Ces +dernieres paroles furent entenduës par un gentil-homme gascon, qui +se trouva aussi dans le greffe. Il lui dit avec un grand jurement: +Comment, vous donnez cent escus pour un procés! j'en ay deux que je +vous veux donner pour rien. Cela ne sera pas de refus (dit la +demoiselle); je vous promets de les poursuivre; il y aura bien du +malheur si je n'en tire quelque chose. Et, pour donner plus +d'authorité à son dire, elle luy voulut raconter quelqu'un de ses +exploits. Or, c'estoit assez le faire que de continuer le discours +qu'elle avoit commencé avant cette interruption. Il n'étoit gueres +advancé quand le greffier sortit du greffe, apres lequel ce gascon +courrut brusquement sans dire adieu. Elle auroit bien fait la mesme +chose, si ce n'estoit qu'elle avoit l'esprit trop attaché à son +recit. Aussi elle n'accusa point le gascon pour cela d'incivilité, +car c'est l'usage du palais qu'on quitte souvent ainsi les premiers +complimens et les conversations où on est le plus engagé. +Charroselles eust aussi voulu suivre le greffier, mais Collantine le +retint par son manteau pour continuer le recit de son procés, dont +le sujet estoit assez plaisant, mais la longueur un peu ennuyeuse. +Si j'estois de ces gens qui se nourrissent de romans, c'est à dire +qui vivent des livres qu'ils vendent, j'aurois icy une belle +occasion de grossir ce volume et de tromper un marchand qui +l'acheteroit à la fueille. Comme je n'ay pas ce dessein, je veux +passer sous silence cette conversation, et vous dire seulement que +l'homme le plus complaisant ne presta jamais une plus longue +audiance que fit Charroselles; et, comme il croyoit en estre quitte, +il fut tout estonné que la demoiselle se servit de la fin de ce +procés pour faire une telle transition. Mais celuy-là n'est rien (ce +dit-elle) au prix d'un autre que j'ay à l'edit[83], sur une belle +question de coustume, que je vous veux reciter, afin de sçavoir +vostre sentiment; je l'ay des-ja consultée à trois advocats, dont le +premier m'a dit oüy, l'autre m'a dit non et le troisiéme il faut +voir. Je me suis quelquefois mieux trouvée d'une consultation faite +à un homme d'esprit et de bon sens (comme vous me paroissez) qu'à +tous ces grands citeurs de code et d'indigeste. Cette petite +flatterie dont il se sentit chatoüiller l'obligea de prester encore +une semblable audience; il trepignoit souvent des pieds, il faisoit +beaucoup d'interruptions; mais tout ainsi qu'un edifice au milieu de +la riviere, apres en avoir divisé le cours, la fait aller avec plus +d'impétuosité, de mesme ces interruptions ne faisoient qu'augmenter +la violence du torrent des paroles de Collantine. Elle poussa son +affaire et la patience de son auditeur à bout, et négligea mesme à +la fin d'écouter l'advis qu'elle luy avoit demandé, pour se servir +de la même fleur de rethorique dont elle s'estoit servie l'autre +fois, et passer, sans estre interrompuë, au recit d'une autre +affaire. Mais une puissance superieure y pourvût, car la nuit vint, +et fort obscure, de sorte qu'à son grand regret elle brisa là, et +promit de conter le reste la premiere fois qu'elle auroit l'honneur +de le voir. A son geste et à son regard parut assez son +mécontentement; sans doute que, dans son ame, elle dit plusieurs +fois: _O nuit, jalouse nuit_[84]! et qu'elle fit contre elle des +imprécations aussi fortes qu'un amant en fait contre l'aurore qui +vient arracher sa maîtresse d'entre ses bras. Ses plaisirs donc se +terminerent par cette necessaire separation; ils ne laisserent pas +de se faire quelques complimens, et de se promettre des services et +des sollicitations reciproques en leurs affaires. Collantine, la +plus ardente, fut la premiere à demander à Charroselles un placet +pour donner à son rapporteur, auprés duquel elle disoit avoir une +forte recommandation. Il lui en donna un avec joie, et luy offrit de +luy rendre un pareil office s'il en trouvoit l'occasion. Elle la +prit aux cheveux, et, tirant de sa poche une grosse liasse de +placets differens, avec une liste generale des chambres du +parlement, elle luy dit: Regardez si vous ne connoissez personne de +ces messieurs. Il luy demanda en quelle chambre elle avoit affaire. +Elle luy repondit: Il n'importe, car j'ay des procés en toutes. +Charroselles prit la liste et l'examina à la lueur de la chandelle +d'un marchand de la galerie. Il en remarqua deux qu'il dit estre de +ses intimes amis, et qu'il gouvernoit absolument; il en remarqua +deux ou trois autres qu'il dit estre gouvernez par des gens de sa +connoissance, et il ne manqua pas de se servir des termes ordinaires +dont se servent ceux qui promettent de recommander des affaires: Je +vous donnerai celuy-cy, je vous donnerai cet autre, et le tout avec +la mesme asseurance que s'ils avoient les voix et les suffrages de +ces messieurs dans leurs poches. Il prit donc de ces placets pour en +donner et en faire tenir; cependant il ne fit ny l'un ny l'autre, +comme font plusieurs qui s'en chargent et qui s'en servent seulement +à fournir leur garderobbe, ce qui est un pur larcin qu'ils font à +celles des conseillers. Pour Charroselles, il estoit excusable d'en +user ainsi, car il ne vouloit pas rompre le veu qu'il avoit fait de +ne faire jamais de bien à personne. + +[Note 83: Les chambres de l'édit, qu'on nommoit ainsi parce-que +c'étoit une juridiction crée par l'édit de Nantes, se composoient +moitié de magistrats catholiques, moitié de protestants. On y +jugeoit les causes de ceux-ci. Dès avant la révocation de l'édit, +elles n'existoient plus. Louis XIV les supprima en 1670. Le +Coigneux, père de Bachaumont, étoit président à l'édit. (Tallemant, +_Historiettes_, édit. in-8o, t. 3, p. 107.)] + +[Note 84: C'est la fameuse chanson de Desportes, «qui, dit M. +Sainte-Beuve, confirmé d'ailleurs par ce passage de Furetière, se +chantoit encore sous la minorité de Louis XIV.» + + O nuit! jalouse nuit, contre moi conjurée, + Qui renflammes le ciel de nouvelle clairté, + T'ai-je donc aujourd'hui tant de fois désirée + Pour être si contraire à ma félicité? + +(_OEuvrez de Desportes_, Rouen, Raphaël du Petit-Val, 1611, p. +518.) + +Regnier, dans sa 10e satire (v. 406), fait aussi allusion à cette +chanson célèbre. Desportes l'avoit imitée du capitolo VII des +poésies diverses de l'Arioste: _O ne miei danni_, qui avoit déjà +inspiré à Olivier de Magny (1559) la _Description d'une nuit +amoureuse_ (V. ses Odes), et qui devoit donner encore à Gille Durant +l'idée de ses stances: _O nuit! heureuse nuit!_] + +Collantine ne fut pas encore satisfaite de ces offres si courtoises, +car, en continuant dans le style ordinaire des plaideurs, qui vont +rechercher des habitudes auprés des juges dans une longue suite de +generations et jusqu'au dixième degré de parenté et d'alliance, elle +demanda à Charroselles s'il ne luy pourroit point donner quelques +adresses pour avoir de l'accés auprès de quelques autres +conseillers. Il reprit donc la liste, et en trouva beaucoup où il +luy pourroit donner satisfaction, et entr'autres, luy en marquant un +avec son ongle, il luy dit: Je connais assez le secrétaire du +secrétaire de celuy-là; je puis par son moyen faire recommander +vostre procés au maistre secrétaire, et par le maistre secretaire à +monsieur le conseiller. Ce n'est pas (répondit-elle) la pire +habitude qu'on y puisse avoir. Il luy dit encore, en lui en marquant +un autre: Ma belle-soeur a tenu un enfant du fils aîné de la +nourrice de celuy-là, chez lequel elle est cuisiniere; je puis luy +faire tenir un placet par cette voye. Cela ne sera pas à négliger +(reprit Collantine); il arrive assez souvent que nous nous laissons +gouverner par nos valets plus puissamment que par des parents ou des +personnes de qualité. Mais, à propos, ne connoistrez vous point +quelque chasseur, car j'ay affaire à un homme qui aime grandement la +chasse; de chasseur à chasseur il n'y a que la main: si j'en sçavois +quelqu'un, je le prirois de luy en parler quand il seroit avec luy à +la campagne. Je craindrois (luy dit Charroselles, qui vouloit faire +le bel esprit), une telle sollicitation, et qu'on ne lui en parlast +qu'en courant et à travers les champs. C'est tout un (repliqua la +chicaneuse); cela fait tousjours quelque impression sur l'esprit; +et, avec la mesme importunité, elle luy en designa un autre de la +faveur duquel elle avoit besoin. Pour celuy-là (luy dit-il), c'est +un homme fort devot; si vous connoissez quelqu'un aux Carmes +deschaussez, vostre affaire est dans le sac; car on m'a dit qu'il y +a un des peres de ce couvent qui en fait tout ce qu'il veut; je ne +sçay pas son nom, mais ces bons peres font volontiers les uns pour +les autres. Helas (reprit Collantine avec un grand soûpir)! je n'y +ai connoissance quelconque; toutefois, attendez: je connois un +religieux recollet de la province de Lyon, à qui j'ay oüy dire, ce +me semble, qu'il avoit un cadet qui estoit de ce couvent; il +trouvera quelqu'un de cet ordre ou d'un autre, il n'importe, qui +fera mon affaire. + +Là dessus Charroselles luy voulut dire adieu, mais elle le suivit en +le costoyant; et en luy nommant un nouveau conseiller, elle luy +demanda la mesme grace qu'il lui avoit faite auparavant. Pour +celuy-cy (luy dit-il), c'est un homme qui passe pour galant; il est +fort civil au sexe, et vous estes asseurée d'une favorable audiance, +si vous l'allez voir avec quelque personne qui soit bien faite. Ha +(reprit-elle)! je sçay une demoiselle suivante qu'on avoit prise +dernierement pour quester à nostre parroisse à cause de sa beauté. +Je la prieray de m'y mener, et je ne crois pas qu'elle me refuse, +car elle a tenu ces jours-cy un enfant sur les fonds avec le clerc +d'un procureur qui occupe pour moy en quelques instances. +Charroselles luy dit un second adieu; mais elle l'arresta encore en +lui disant: Je ne vous veux plus nommer que celuy-cy; dites-moi si +vous ne connoissez point quelques uns de ses amis. J'en connois +quantité qui le sont beaucoup (luy dit-il). Hé! de grace, comment +s'appellent ils (lui répondit-elle avec une grande émotion)? Ils +s'appellent Loüis (répliqua-t-il). On dit que quand ils vont en +compagnie le prier de quelque chose, ils l'obtiennent aisément. Vous +estes un rieur (repartit nostre importune); je ne voudrois pas trop +me fier à ce qu'on en dit: on fait beaucoup de médisance sans +fondement, et il n'y a point de si bon juge que la partie qui a +perdu sa cause n'accuse d'avoir esté corrompu par argent ou par +amis; cependant cela n'est presque jamais vray. + +Cette raillerie servit utilement Charroselles, car il ne se fust +jamais autrement sauvé des mains et des questions de cette fille. +Ils se separerent enfin, non sans protestation de se revoir, et ils +s'en allerent chacun de son costé chercher son logis à tastons, et +en pas de loup-garou, chose qui arrive souvent aux plaideurs. +Charroselles, retournant chez luy fort fatigué, se mit à table avec +sa soeur et son beau frere, qui estoit médecin, chez lequel il +s'estoit mis en pension[85], et il leur raconta une partie des +avantures de cette journée, et des discours qu'il avoit tenus avec +une fille si extraordinaire. Ils admirerent ensemble le naturel des +plaideurs, et demeurerent d'accord qu'il faut estre bien chery du +ciel pour estre exempt de tomber dans ces deux sottises, generales à +tous ceux de ce mestier, d'estre si aspres à chercher des +connoissances pour donner des placets à des juges, et d'estre si +importuns à raconter leurs affaires, et à les consulter à tous les +gens qu'ils rencontrent. Pour moy, dit Lambertin (c'estoit le nom du +beau-frere), j'admire que l'on cherche avec tant d'empressement des +sollicitations, puis qu'elles servent si peu, et je ne m'estonne +point aussi qu'on en fasse si peu de cas, puisqu'elles viennent de +connoissances si esloignées. Adjoustez (dit Charroselles) que la +pluspart donnent des placets fort froidement, et si fort par maniere +d'acquit, que j'aimerois presque autant voir distribuer sur le +Pont-Neuf de ces billets qui annoncent la science et le logis d'un +operateur[86]. Pour les donneurs de factums (reprit Lambertin), je +leur pardonnerois plus volontiers; car, comme ils contiennent une +instruction de l'affaire, cela peut estre utile à quelque chose; +mais le malheur est que ces messieurs en reçoivent tant que, s'ils +vouloient les lire tous, il faudroit qu'ils ne fissent autre chose +toute leur vie; de sorte que leur destin le plus ordinaire est +d'accompagner les placets à la garderobbe. En cela (dit +Charroselles) consiste quelquefois leur fortune; car, s'il arrive +que Monsieur ait le ventre dur, il peut s'amuser à les lire pendant +qu'il est en travail, et je tiens que, de mesme qu'un amant seroit +ravi de sçavoir l'heure du berger, aussi un plaideur seroit heureux +s'il sçavoit l'heure du constipé. Il faut confesser (reprit +Lambertin) que tous ceux qui cherchent les voyes d'instruire leurs +juges, par quelque façon que ce soit, sont excusables; mais les +autres ne le sont pas qui vont importuner une personne estrangere +d'un recit long et fascheux d'un procés où ils n'ont aucun interest. +Et il arrive qu'à la fin l'auditeur n'y peut rien comprendre, non +seulement parce que souvent l'affaire est trop embroüillée, mais +aussi parce que le plaideur en taist beaucoup de circonstances +necessaires pour la faire entendre; et comme il en a l'idée remplie, +il croit que les autres en sont aussi bien instruits que luy. Le pis +est encore que les avis qu'il demande ne peuvent servir de rien: +car, s'il parle à des ignorans, ils ne peuvent donner aucune +resolution qui soit pertinente; et si c'est à des sçavans, ils +veulent voir les pieces et les procedures pour faire une bonne et +seure consultation. Cependant, ce ne sont pas seulement les +plaideurs qui ont cette manie; tous ceux qui frequentent avec eux en +sont encore entachez, et ne peuvent se deffendre de tomber en mesme +faute. J'en fis ces derniers jours une assez plaisante experience, +dont je vous veux reciter briefvement l'avanture. + +[Note 85: Ceci regarde encore Charles Sorel: «Il n'est point +marié, dit Gui Patin, et demeure avec une sienne soeur, femme de M. +Parmentier, avocat général.»--Furetière dit médecin; c'est tout ce +qu'il change à la vérité.] + +[Note 86: Nous n'avons vu aucun de ces billets-réclames, mais +nous nous faisons une idée de leur style par ce que nous savons des +tableaux établis comme enseignes par ces mêmes opérateurs. +«Carmeline, lit-on dans le _Cherræana_ (p. 142), qui étoit un fameux +arracheur de dents, et qui en remettoit d'autres en leur place; +avoit fait mettre à côté de son portrait, exposé en vue sur la +fenêtre de sa chambre qui regarde le cheval de bronze, le mot de +Virgile sur le rameau d'or du 6e livre de l'_Enéide_, + + Uno avulso, non deficit alter, + +et l'application est heureuse.»] + +Un homme de robbe, m'ayant témoigné qu'il vouloit lier une estroite +amitié avec moy, m'avoit invité puissamment de l'aller voir. Je luy +fis ma premiere visite un dimanche, sur les dix heures du matin. +Si-tost qu'il sceut ma venue, il me fit prier de l'attendre dans une +salle, tandis qu'il recevoit dans une autre la sollicitation d'un de +ses amis de qualité. Apres une heure entiere il me vint faire un +accueil tres-civil, et, pour premier compliment, il me témoigna le +déplaisir qu'il avoit de m'avoir tant fait attendre. Il me dit pour +s'excuser qu'il estoit engagé avec une personne de condition, qui +luy venoit recommander une affaire qui estoit de grande discussion, +et où il y avoit les plus belles questions du monde, et là dessus il +commença à m'en deduire le fait et à m'en expliquer toutes les +circonstances avec les mesmes particularitez qu'il venoit +d'apprendre de la partie. Ce recit dura une autre heure, au bout de +laquelle midy sonna, et comme il n'avoit pas esté à la messe, il +nous fallut separer brusquement sans autre entretien. Je vous laisse +à penser quel fruit et quelle satisfaction nous avons receu l'un et +l'autre de cette visite, et s'il n'étoit pas plaisant de luy voir +commettre la mesme faute qu'il avoit dessein de reprendre et de +blâmer. + +Lambertin et Charroselles s'entretenoient ainsi pendant le soupper; +et comme la matiere de railler les plaideurs est assez ample, cette +conversation auroit esté poussée fort loin si, au milieu de la plus +grande chaleur, elle n'eust esté interrompue par un grand bruit de +cinq petits enfans, qui, estant au bout de la table rangez comme les +tuyaux d'un sifflet de chaudronnier, vinrent crier de toute leur +force: _Laus Deo_, _pax vivis_, et firent un piaillement semblable à +celuy des cannes ou des oysons qu'on effarouche. Chacun fit silence +et joignit les mains, puis la mere prit le plus petit des enfans sur +ses genoux pour l'amignotter. Lambertin, accostant sa teste sur son +fauteüil, se mit à ronfler; Charroselles, homme d'estude, monta en +son cabinet, où la premiere chose qu'il fit, ce fut son examen de +conscience de bons mots, ainsi qu'il avoit accoustumé. C'est à dire +qu'il faisoit un recueil où il mettoit par escrit tous les beaux +traits et toutes les choses remarquables qu'il avoit oüyes pendant +le jour dans les compagnies où il s'estoit rencontré. Apres cela il +en faisoit bien son profit, car par fois il se les attribuoit et en +compiloit des ouvrages entiers; par fois il les alloit debiter +ailleurs comme venant de son crû. Ce qui luy arriva cette journée +fut une grande recolte pour luy, car sans doute il en couchera +l'histoire dans le premier livre qui sortira de sa plume, et bien +plus amplement que je ne la raconte icy. Ce ne sera que la faute des +libraires si vous ne la voyez pas. + +Dés les premiers jours suivans, il ne manqua pas d'aller voir +Collantine, comme il alloit voir toutes les autres filles et femmes +de la Ville. La grande sympathie qu'ils avoient à faire du mal à +leur prochain, chacun en son genre, fit qu'ils lierent ensemble une +grande....... N'attendez pas que je vous dise amitié ou +intelligence; mais familiarité, tant qu'il vous plaira. + +Lors de sa premiere visite, et immediatement apres le premier +compliment, Charroselles la voulut regaler de son bel esprit, et luy +monstrer le catalogue de ses ouvrages. Mais Collantine +l'interrompit, et luy fit voir auparavant tous les étiquettes de ses +procés. Apres cela il se mit en devoir de luy lire une satyre contre +la chicane, où il décrivoit le malheur des plaideurs. Mais +auparavant, elle lui leut un advertissement dressé contre un faux +noble qu'elle avoit fait assigner à la Cour des aydes sur ce qu'il +avoit pris la qualité d'escuyer[87]. Comme il vid qu'il ne pouvoit +obtenir longue audience, il luy voulust monstrer un sonnet qu'il lui +dit estre un chef-d'oeuvre de poësie. Ha! pour des chef-d'oeuvres +(dit-elle), je vous veux lire un exploit en retrait lignager aussi +bien dressé qu'on en puisse voir. Il crut estre plus heureux en lui +annonçant de petites stances, où il disoit qu'un amant faisoit à sa +maistresse sa déclaration. Pour des déclarations (interrompit-elle +encore), j'en ay une de dépens si bien dressée, que de trois cens +articles, il n'y en a pas un de rayé ni de croisé. Au lieu de se +rebuter, il la pria instamment d'oüir la lecture d'une epistre. Elle +répondit aussi tost qu'elle n'entendoit point le latin: car elle ne +croyoit pas, en effet, qu'il y eust d'autres epistres que celles qui +se lisent devant l'Evangile. Charroselles, pour s'expliquer mieux, +luy dit que c'estoit une lettre. Quant aux lettres (luy répondit +Collantine), j'en ai de toutes les façons, et je vous en veux +monstrer en forme de requeste civile obtenues contre treize arrests +tous contradictoires. Quand il vid qu'il estoit impossible qu'il +fust escouté, il tira un livret imprimé de sa poche, contenant une +petite nouvelle[88], qu'il lui donna, à la charge qu'elle la liroit +le soir. Elle ne parut point ingrate, et aussitost elle luy donna un +gros factum à pareille condition. Enfin, je ne sçay si ce fut encore +la nuit ou quelque autre interruption qui les separa; tant y a +qu'ils se quitterent fort satisfaits, comme je crois, de s'estre +fait enrager l'un l'autre. + +[Note 87: A partir de 1661, on inquiéta les usurpateurs de +noblesse. (Subligny, _Muse dauphine_, in-12, p. 235.) La Fontaine +fut condamné, en 1662, à 2,000 fr. d'amende pour avoir pris indûment +le titre d'écuyer. (V. son _Histoire_, par Walckenaër, 1re édit., +p. 341.) Boileau fut aussi poursuivi, mais il gagna son procès, +(_Lettre à Brossette_, 9 mai 1699.)] + +[Note 88: On a de Ch. Sorel des _Nouvelles françoises_, 1683, +in-8o.] + +Comme il ne manquoit à Charroselles aucune de toutes les mauvaises +qualitez, il avoit sans doute beaucoup d'opiniastreté. Il +s'opiniastra donc à vouloir faire entendre à Collantine quelqu'un de +ses ouvrages, et s'estant trouvé malheureux cette journée, il voulut +jouer d'un stratagème. Il s'advisa donc un jour de la prendre à +l'impourveu pour la mener à la promenade hors la Ville, raisonnant +ainsi en luy-mesme que, quand il lui liroit quelqu'une de ses +pieces, elle ne pourroit pas l'interrompre pour luy faire voir +d'autres papiers, parce qu'elle ne les auroit pas alors sous sa +main. Mais helas! que les raisonnemens des hommes sont foibles et +trompeurs! Comme il la tenoit en pleine campagne, ignorante de son +dessein, et sans qu'elle eut songé à prendre aucunes armes +deffensives, il se mit en devoir de luy lire un episode de certain +roman qui contenoit (disoit-il) une histoire fort intriguée. +Vrayement (dit Collantine), il faut qu'elle le soit beaucoup si elle +l'est d'avantage que celle d'un procés que j'ay; et en disant cela, +elle tira de dessous la juppe sa coppie d'un procès-verbal, +contenant 55 roolles de grand papier bien minuttez. Je vous le veux +lire devant que je le rende à mon procureur, qui le doit signifier +demain; je l'ay pris exprès sur moy pour le luy laisser à mon +retour; un bel esprit comme vous en fera bien son profit, car il y a +de la matiere pour en faire un roman. + +Puisque la loy de nature est telle qu'il faut que le plus foible +cede au plus fort, il fallut que l'episode cedast au procès verbal, +de mesme qu'un pygmée à un geant. Charroselles fut donc resduit à +l'escouter, ou plustost à la laisser lire, et cependant il faisoit +en lui mesme cette reflection: Ne suis-je pas bien malheureux +d'avoir pris tant de peine à composer de beaux ouvrages, et estre +reduit non seulement à ne les pouvoir faire voir au public, puisque +ces maudits libraires ne les veulent pas imprimer, mais mesme à ne +trouver personne qui ait la complaisance de les ouïr lire en +particulier? Il faudra que je fasse enfin comme ces amans infortunez +qui recitent leurs avantures à des bois et à des rochers, et que +j'imite l'exemple du venerable Béde, qui preschoit à un tas de +pierres. Encore si je ne souffrois ce rebut que par ces critiques +qui ne trouvent rien à leur goust que ce qu'ils ont fait, je +l'endurerois plus patiemment; mais qu'il le faille aussi souffrir +d'une personne vulgaire, qui ne seroit pas capable de voir les +defauts de mes ouvrages, supposé qu'il y en eust, et dont je ne +devrais attendre que des applaudissemens, c'est ce qui est capable +de pousser à bout ma patience. + +Cependant Collantine lisoit, et souvent interrompoit la triste +resverie de nostre Autheur inconsolable, et en le poussant du coude, +luy disoit: N'admirez-vous point que j'ay un procureur qui verbalise +bien? Vous verrez tantost le dire d'un intervenant qui n'est rien en +comparaison. Elle demandoit aussi de fois à autre ce qu'il luy en +sembloit, et luy, qui estoit de serment de ne rien loüer, et qui eut +esté excusable de ne se point parjurer en cette occasion, luy dit en +langue de pedant, dont il tenoit un peu: Je ne trouve rien là, _nisi +verba et voces_. Et estant enquis de l'explication de ces mots, il +dit qu'il ne trouvoit rien de mieux baptisé qu'un procés verbal, +car, en effet, il ne contient que des paroles. + +Collantine eut plutost le gosier sec qu'elle ne fut lasse de lire, +et cette alteration, aussi bien que la chaleur qu'il faisoit, +obligerent ce peu galand homme à luy offrir un petit doit de +collation, et pour cet effet ils descendirent à la Pissote[89]. Le +couvert ne fut pas sitost mis sur la table, que la demoiselle, +souspesant le pain dans ses mains, se mit à crier contre l'hoste +qu'il n'estoit pas du poids de l'ordonnance, et qu'elle y feroit +bien mettre la police. Cette querelle, jointe au mauvais ordre que +le meneur y avoit donné, qui estoit d'ailleurs fort oeconome, leur +fit faire un tres-mauvais repas, et qui se pouvoit bien appeler +gouster, en prenant ce mot dans sa plus estroite signification. + +[Note 89: C'étoit un fameux cabaret des environs de Vincennes. +Le hameau auquel il attenoit en a gardé long-temps le nom.] + +Le pis fut quand ce vint à conter. Charroselles contestoit avec +l'hoste sur chaque article, et faisoit assez grand bruit, lorsque +Collantine y accourut, disant qu'elle vouloit estre receuë partie +intervenante en ce procés. Elle prit elle-mesme les jettons, chicana +sur chaque article, et rogna mesme de ceux qui avoient esté des-ja +alloüez. Sur tout elle ne vouloit pas qu'on payast le pain qu'à +raison de dix sols la douzaine, asseurant que l'hoste l'avoit à ce +prix du boulanger, et que c'estoit assez pour luy d'y gagner le +troiziéme. Cependant, l'hoste estant ferme à son mot, elle voulut +envoyer querir un officier de justice pour consigner entre ses mains +le prix de l'escot, et s'opposer à la délivrance des deniers, avec +assignation pour en voir faire la taxe. Elle disoit hautement que ce +n'estoit pas pour la somme, mais qu'il ne falloit pas accoustumer +ces rançonneurs de gens à leur donner tout ce qu'ils demandoient; +excuse ordinaire des avares, qui protestent tousjours de ne pas +contester pour la consequence de l'argent, mais qui neantmoins ne +contesteroient point s'il n'en falloit point donner. Enfin la +liberalité forcée de Charroselles les tira de cet embarras; au grand +regret de Collantine d'avoir manqué une occasion d'avoir un procés, +asseurant tout haut que, si c'eust esté son affaire, l'hoste en eust +esté mauvais marchand; qu'il luy en eust cousté bon; et elle se +consola neantmoins, sur la menace qu'elle luy fit d'y envoyer un +commissaire, pour le faire condamner à l'amende à la police. + +Nostre pauvre autheur, qui n'avoit pas eu mesme de la loüange pour +son argent, chercha plusieurs autres occasions, dans les visites +qu'il rendit à Collantine, de luy faire quelque lecture; mais elle +estoit tousjours en garde de ce costé-là. Ce n'est pas qu'elle eust +de l'aversion pour ses ouvrages, mais c'est qu'elle avoit tant +d'autres papiers à lire, où elle prenoit plus de goust, qu'elle +n'avoit de loisir que pour ceux qui flattoient sa passion. Un jour +entr'autres, qu'il avoit fait plusieurs tentatives inutiles, il se +mit tellement en colere contre elle, qu'il estoit presque resolu de +la lier, et de luy mettre un baillon dans la bouche pour avoir sa +revanche, et la prescher tout à loisir, quand voicy qu'il survient +une nouvelle occasion de procés. + +Je ne sçay sur quel point de conversation ils estoient, quand la +demoiselle luy dit: A propos, j'ay une priere à vous faire: +faites-moy le plaisir de me prester une chose que vous trouverez +dans l'estude de feu monsieur vostre pere. Quoy (dit Charroselles), +avez-vous besoin de livres de guerre ou de chevalerie? J'ai les +fortifications d'Errart[90], de Fritat, de de Ville[91], et de +Marolois[92]; j'ay les livres de machines de Jean Baptiste Porta[93] +et de Salomon de Caux[94], les livres de Pluvivel[95] et de la +Colombiere[96]; voulant faire croire par là que son pere estoit un +grand homme de guerre. + +[Note 90: On a de J. Errart, le premier ingénieur françois qui +ait écrit sur cette matière: _La fortification démonstrée et +réduicte en art_, 1594, in fol.--Une autre édition en fut donnée à +Cologne en 1604.] + +[Note 91: Son traité, imprimé a Lyon en 1628, a pour titre: _Les +fortifications du chevalier A. De Ville_.] + +[Note 92: Samuel Marolois, de qui l'on a aussi des travaux sur +la perspective et sur l'optique, a laissé: _Artis muniendi, sive +fortificat, pars prima et secunda_, Amst., 1633, in-fol.--Son nom ne +se trouve dans aucune biographie.] + +[Note 93: Furetière parle ici de quelques uns des nombreux +ouvrages du fameux physicien napolitain: _Pneumaticorum libri III_, +Naples, 1601, in-4o; _De distilationibus_, Rome, 1608, in-4o; +etc.] + +[Note 94: C'est du fameux ouvrage de l'ingénieur normand, _La +raison des forces mouvantes_, _etc._, 1615, in-fol., dans lequel se +trouve la première idée de la machine à vapeur, que Furetière veut +parler ici. Cette mention seule suffiroit à prouver que les travaux +de Salomon de Caus ne furent pas aussi dédaignés de son temps qu'on +l'a prétendu. On pouvoit n'en pas comprendre la portée, mais on les +lisoit, et, ce passage-ci en est la preuve, on les citoit parmi les +meilleurs.] + +[Note 95: Il étoit sous-gouverneur du Dauphin (Louis XIII), et +son maître pour les exercices du corps. On lui doit le _Manége +royal_, Paris, 1615, in-fol., réimprimé sous le titre d'_Instruction +du Roy en l'exercice de monter à cheval_, Paris, 1625, in-fol.] + +[Note 96: On a du sieur de la Colombière: _Le vray théâtre +d'honneur et de chevalerie_, 1 vol. in-4o, et plusieurs autres +ouvrages.] + +Ce n'est point cela (luy dit-elle); je n'ay affaire que d'un papier. +Ha (repliqua-t'il), il en avoit que tres-curieux: il avoit toutes +les pieces qui ont esté faites durant la Ligue et contre le +gouvernement: le Divorce Satirique[97], la Ruelle mal-assortie[98], +la Confession de Sancy, et plusieurs autres. Ce n'est point encore +cela (repartit Collantine); c'est qu'en un procés que j'ay, je +voudrois bien produire un arrest qui a esté rendu en cas pareil. +J'ay entendu dire qu'il y en a eu un rendu sur une espece semblable, +en une instance où feu monsieur vostre pere estoit procureur; on luy +aura peut-estre laissé les sacs; je vous prie de prendre ce memoire +et de le faire chercher, ou à tout le moins de m'en dire le datte. +Dites-vous cela (reprit Charroselles) pour me faire injure? Ne +sçavez-vous pas que je suis gentilhomme? j'ay quatre-vingt mille +livres de bien, un carosse entretenu, deux laquais, valet de +chambre, et apres cela vous me faites ce tort de me croire fils d'un +procureur. Quand il seroit ainsi (luy répondit Collantine), je ne +vous ferois pas grand tort, car j'estime autant et plus un procureur +qu'un gentilhomme. J'en sçais cent raisons, et sur tout une qui est +decisive, pour faire voir l'avantage que l'un a sur l'autre: c'est +qu'il n'y a point de gentilhomme, tant puissant soit-il, qui ait pû +ruiner le plus chetif procureur; et il n'y a point de si chetif +procureur qui n'ait ruiné plusieurs riches gentilhommes. Et sans luy +donner le loisir de l'interrompre, elle qui sçavoit admirablement +son palais, pour luy monstrer qu'elle ne parloit point en l'air, luy +dit le nom et la demeure de celuy qui estoit subrogé à la pratique +de son pere, luy nomma l'huissier qu'il employoit à faire ses +significations, le commis du greffe qui mettoit ses arrests en +peau[99], la buvette où il alloit déjeuner, les clercs qui avoiest +esté dans son estude, enfin tant de choses que Charroselles, +convaincu de cette verité et confus de ce reproche, n'eut autre +recours pour s'en sauver qu'à son impudence, et à luy soustenir +hautement que tout cela estoit faux. Collantine en infera +aussi-tost: J'ay donc menty! et en mesme temps il y eut souflets et +coups de poing respectivement donnez. Elle fut la premiere à +souffleter et à crier: Au meurtre! on m'assassine! et quoy qu'elle +fust la moins battuë, c'estoit elle qui se plaignoit le plus haut. +Pour le pauvre Charroselles, il n'estoit que sur la deffensive; et +quoy que ce ne fust pas le respect du sexe qui le reteint (car il +n'en avoit ny pour sexe, ny pour âge), neantmoins l'avantage +n'estoit pas de son costé, car il n'estoit accoutumé qu'à mordre, et +non point à souffleter ny à battre. Le plus plaisant fut que, parmy +les voisins qui arriverent au secours, se trouva fortuitement le +frere de Collantine, qui avoit hérité de l'office de sergent +qu'avoit son pere. Quoy qu'il eust beaucoup d'affection pour elle, +il se donna bien de garde de separer ces combatans, qui +s'embrassoient fort peu amoureusement; mais, disant aux assistans +qu'il les prenoit à tesmoins, il escrivit cependant à la haste une +requeste de plainte, et tant plus il les voyoit battre, tant mieux +il rolloit. Le mal-heureux autheur fut donc obligé de s'enfuir, car +tout le voisinage accouru se rua sur sa fripperie et le mit en aussi +pitoyable estat qu'un oyson sans plume. Le sergent envoya querir +vistement la justice ordinaire du lieu, dont sa soeur le querella +fort, luy disant qu'il se meslast de ses affaires; qu'elle sçavoit +assez bien, Dieu mercy, les destours de la pratique pour ruiner sa +partie de fonds en comble; en un mot, qu'elle vouloit avoir la +gloire toute seule de commencer et de pousser à bout ce procez. + +[Note 97: C'est le plus sanglant libelle qui ait été écrit +contre la reine Marguerite, première femme _divorcée_ de Henri IV. +«Dans ce libelle, dit M. Bazin, où il ne faut chercher ni fidélité +historique, ni talent de style, mais qui ne manque pas d'une +certaine verve ordurière, l'auteur feint qu'il s'est élevé quelque +blâme contre la dissolution du premier mariage de Henri IV, et il +place dans la bouche du roi lui-même le récit scandaleux des faits +qui ont rendu cette séparation nécessaire, ou qui, depuis, l'ont +trop justifiée. Nous croyons qu'on ne s'est pas mépris en attribuant +cet écrit à d'Aubigné. Un voyage qu'il fit à la cour, vers l'époque +où l'on voit que ce pamphlet fut composé (1608), pourroit bien lui +en avoir fourni l'occasion. Au reste, de lui ou d'un autre, il sent +évidemment son huguenot hargneux, sorte de gens que Marguerite avoit +toujours trouvés sans respect et sans pitié pour elle. Le _Divorce +satirique_ ne fut pas alors imprimé, mais il s'en fit des copies, +qui coururent les châteaux des gentilshommes réformés, et, en 1662 +seulement, les presses de Hollande le donnèrent à la suite du +_Journal de Henri III_, ce qui étoit parfaitement sa place.» (Art. +sur Marguerite de Valois, _Rev. de Paris_, 5 mars 1843, p. +25-26.)--On voit que Furetière a raison de ranger _le Divorce +satirique_ parmi les pièces rares et curieuses. Ajoutons qu'on ne +l'attribue pas seulement à d'Aubigné, mais à Louise-Marguerite de +Lorraine, princesse de Conti, fille du duc de Guise. (Dreux du +Radier, _Tablettes historiques... des rois de France_, t. 1, p. +11.)] + +[Note 98: Pièce encore plus rare que la précédente. Tallemant +l'attribue à la reine Marguerite elle-même. «On a, dit-il, une pièce +d'elle, qu'elle a intitulée _la Ruelle mal assortie_, où l'on peut +voir quel étoit son style de galanterie.» Elle est si peu connue, +que M. Moumerqué mit en note, à propos de ce passage de Tallemant: +«Cette pièce ne paroît pas avoir été imprimée.» (_Historiettes_, +2e édit., t. 1er, p. 163.) C'étoit une erreur: M. Paulin Paris +a retrouvé _la Ruelle mal assortie_ à la page 96 du _Nouveau recueil +de pièces les plus agréables de ce temps, en suite des jeux de +l'inconnu_, Paris, chez Nicolas de Sercy, 1644, et il a consigné sa +découverte dans une note de la nouvelle édition qu'il donne des +_Historiettes_, t. 1er, p. 151-152. Le plus curieux pour nous, +c'est que le recueil où _la Ruelle_ se trouve ainsi avoit été +justement publié par Charles Sorel, prototype du Charroselles, en +possession de qui Furetière, non sans intention, nous montre la +curieuse pièce. Une réimpression à petit nombre de _la Ruelle mal +assortie_ se prépare à la libraire d'Aug. Aubry.] + +[Note 99: On disoit autrefois peau pour parchemin. «Tous les +arrêts, lit-on dans le _Dictionnaire de Furetière_, s'expédient en +peau.--Il y a une vingtaine de greffiers en peau.»] + +Le bailly venu, elle fit faire en moins de rien de gros volumes +d'informations, et on connut alors le dire d'un autheur espagnol +trés-véritable, qu'il n'y a rien qui croisse tant et en si peu +d'heure, qu'un crime sous la plume d'un greffier. Elle obtint +bientost un décret de prise de corps, et parce qu'elle n'avoit point +de veritables blessures, elle se frotta les bras avec un peu de mine +de plomb; en suite elle se fit mettre quelques emplastres par un +chirurgien et obtint un rapport de plusieurs échinoses (c'est à dire +esgratignures). Ce grand mot donna lieu à deux sentences de +provision de 80 livres parisis chacune. Charroselles, qui ne sçavoit +autre chicane que celle qui luy servoit à invectiver contre les +autheurs, fut si embarassé que, pour éviter la prison, il fut obligé +de se cacher quelques jours en une maison de campagne d'un de ses +amis. Là, toute sa consolation fut de décharger sa colère sur du +papier et de se servir des outils de sa profession. Il se mit à +faire une satyre contre Collantine, et sa bile mesme s'épandit sur +tout le sexe. Il chercha dans ses lieux communs tout ce qui avoit +esté dit contre les femmes. Il n'oublia pas le passage de Salomon, +qui dit que de mille hommes il en avoit trouvé un de bon, et de +toutes les femmes pas une. En suite il fit un catalogue de toutes +les méchantes femmes de l'antiquité, et les compara à sa partie +adverse, qu'il chargea seule de tous leurs crimes. Il la dépeignit +cent fois plus horrible que Megere, qu'Alecto, ny que Tusiphone. +Mais tandis qu'il estoit dans sa plus grande fureur d'invectiver, il +se souvint que tout ce qu'il escrivoit seroit peut-estre perdu, +parce que les libraires ne voudroient pas imprimer cet ouvrage, +comme beaucoup d'autres qu'ils luy avoient rebutez. C'est pourquoy +il resolut, pour ne plus travailler inutilement, de sonder à +l'advenir leur volonté devant que de commencer un ouvrage. En cela +il vouloit imiter ce qu'avoient fait autrefois la Serre et autres +autheurs gagistes des libraires, qui mangeoient leur bled en herbe, +c'est à dire qui traitoient avec eux d'un livre dont ils n'avoient +fait que le titre. Ils s'en faisoient advancer le prix[100], puis +ils l'alloient manger dans un cabaret[101], et là ils le composoient +au courant de la plume. Encore arrivoit-il souvent que les libraires +estoient obligez de les aller dégager de la taverne ou hostellerie, +où ils avoient fait de la dépence au delà de l'argent qu'ils leur +avoient promis. + +[Note 100: G. Gueret, dans son _Parnasse réformé_, Paris, 1671, +in-12, p. 43-44, fait ainsi parler ce même La Serre: «Y a-t-il +d'autre marque de la bonté d'un ouvrage que le profit qu'en tire +l'auteur? Pourvu qu'il soit payé de son patron et du libraire aussi +avantageusement que je l'ay toujours été, n'est-ce pas une hérésie +que de douter de son mérite?... J'ay mieux aimé que mes ouvrages me +fissent vivre que de faire vivre mes ouvrages.... Je n'ai cherché +que l'expédition. J'ay laissé aux autres le soin de bien écrire, et +je n'ay pris pour moi que celuy d'écrire beaucoup.»] + +[Note 101: La Serre s'acquoquina si bien au cabaret qu'il finit +par y prendre femme. «Il épousa... (en 1648), dit Tallemant, une +jolie personne, fille d'un cabaretier d'Auxerre. Ils s'attraperent +l'un l'autre.» (_Historiettes_, 1re édit., t. 5, p. 28.)--Si le +projet de libre échange émis par Hortensius, au liv. 11 de +_Francion_, eût été exécuté, les poëtes de ce temps-là y eussent +bien trouvé leur compte: «Qui n'aura pas d'argent, porte une stance +au tavernier, il aura demy-septier; chopine pour un sonnet, pinte +pour une ode, etc.;--quarte pour un poëme et ainsi des autres +pièces.» (_La vraye histoire comique de Francion_, etc, par M. De +Moulinet (Sorel), Rouen, 1663, in-8o, p. 615.)--Cette manière de +composer au cabaret étoit encore de tradition littéraire au +XVIIIe siècle. L'abbé Prevost ne faisoit pas autrement. «La +feuille d'impression lui étoit payée un louis, dit M. A. Firmin +Didot; nous possédons des traités signés au cabaret, au coin de la +rue de la Huchette, suivant l'usage du temps.» (_Encyclop. moderne_, +Paris, 1851, in-8o, t. 26 (art. _Tygographie_), p. 835, note.] + +Il escrivit donc à tous ceux qu'il connoissoit; il leur manda son +dessein et leur envoya un plan ou un eschantillon de son ouvrage, +pour sçavoir d'eux s'ils le voudraient imprimer. Mais comme ces +libraires estoient dégoustez de tous ses écrits par les mauvais +succès qu'avoient eu ses livres precedens, ils luy manderent tout à +plat qu'ils n'imprimeroient rien de luy qu'il ne les eut dédommagez +des pertes qu'il leur avoit fait souffrir, ce qui le mit en une +telle colère, qu'il eust déchiré le livre qu'il composoit, sans la +tendresse paternelle qu'il avoit pour luy. Neantmoins cela luy fit +abandonner ce dessein. Toutesfois la rage où il estoit contre +Collantine n'estant pas satisfaite, il voulut faire du moins quelque +petite pièce contre elle, qu'il pust faire courir en manuscrit chez +les gens qui la connoissoient. Mais parce que la prose ne se peut +pas resserrer dans des bornes estroites, il fut contraint de tascher +à faire des vers. Cependant, il avoit une estrange aversion pour la +poësie[102], et quelque effort qu'il eust pû faire, de sa vie il +n'avoit pû assembler deux rimes. Enfin sa passion vint à un si haut +point, qu'elle se tourna en fureur poëtique, et comme autrefois le +fils de Croesus, qui avoit esté tousjours muët, se desnoüa la langue +par un grand effort qu'il fit pour avertir son père qu'on le vouloit +tuer, de mesme Charroselles, outré de colère contre Collantine, +malgre la haine qu'il avoit pour les vers, fit contr'elle cette +Epigramme. + +[Note 102: Charles Sorel, bien qu'il ait cherché à faire tout ce +qui concernoit son etat d'auteur, n'a pas laissé en effet un seul +vers.] + +Épigramme. + + Pilier mobile du Palais, + Ame aux procés abandonnée, + C'est dommage, tant tu t'y plais, + Que Normande tu ne sois née. + Je m'attends qu'un de ces matins + Ton humeur chicaneuse plaide + Contre le ciel et les destins, + Qui t'ont fait si gueuse et si laide. + +Quoy que cette epigramme ne fust pas bonne, elle estoit du moins +passable pour un homme qui foisoit son coup d'essay. Il l'envoya à +tous ses amis, mais bien luy en prit qu'elle ne vint point à la +connoissance de Collantine: car elle n'auroit pas manqué d'en faire +informer et de l'appeler libelle diffamatoire. Il se crut donc par +là bien vangé (poètiquement s'entend), car chacun se vange à sa +maniere, un autheur par des vers, un noble à coups de main, un +praticien en faisant couster de l'argent. Quelque temps après, +Charroselles, par je ne sçay quel bonheur, fit connoissance avec un +procureur du Chastelet, excellent dans son mestier et digne +antagoniste de Collantine et de son frère le sergent, quand il les +auroit eu tous deux à combattre. Cettuy-cy pour luy préparer une +autre vengeance à sa maniere, le fit adresser à un commissaire qui +luy fit répondre et antidater une requeste du jour que la querelle +estoit arrivée, chose qui se fait sans scrupule, à cause que cela +ameine de la pratique aux officiers royaux, par la prevention qu'ils +ont sur les subalternes. Il fit entendre pour témoins deux de ses +laquais, dont il fit déguiser les noms et la qualité, les ayant +produit sous un autre habit; il eut mesme, je ne sçay comment, un +rapport de chirurgie tel quel (car ses blessures dont il avoit eu +bon nombre estoient gueries). Avec cela il obtint de sa part un +pareil decret, et deux sentences de provision, qui furent données +deux fois plus fortes que celles de la justice ordinaire, par une +jalousie de jurisdiction: en telle sorte que le sergent, qu'il fit +comprendre dans le décret aussi bien que sa soeur, fut obligé pour +quelque temps d'aller, comme disent les bonnes gens, à Cachan. Le +remede fut d'obtenir un arrest portant deffences aux parties +d'executer ce decret et de faire des procedures ailleurs qu'en la +cour, les provisions compensées, le surplus payé, c'est le stile +ordinaire. Et en vertu de ce surplus, le pauvre sergent, quelque +temps après, lors qu'ils ne s'en doutoit en aucune sorte, fut +constitué injurieusement prisonnier par un de ses confreres, qui +pour peu d'argent se chargea volontiers de cette contrainte contre +luy. La cause fut mise au roolle, et après avoir esté long-temps +sollicitée et bien plaidée, les parties furent mises hors de cour et +de procès sans aucune reparation, dommages interests, ny dépends. +Ainsi, qui avoit esté battu demeura battu, et tous les grands frais +que les parties avoient fait de part et d'autre furent à chacune +pour son compte. + +Or, lecteur, vous devez sçavoir qu'il estoit escrit dans les livres +des Destinées, ou du moins dans la teste opiniastre de Collantine, +qui ne changeoit guère moins; qu'elle ne seroit jamais mariée à +personne qu'il ne l'eust vaincuë en procés, de mesme qu'autrefois +Atalante ne vouloit se donner à aucun amant qu'il ne l'eust vaincuë +à la course. De sorte que cet heureux succés de Charroselles luy +servit au lieu de luy nuire; et quoy qu'en effet il ne l'eust pas +surmontée entierement, du moins il luy avoit fait perdre ses +avantages, comme il arrivoit en ces anciens combats de chevaliers +qui se terminoient après un témoignage reciproque de valeur, sans la +deffaite entière de leur ennemy. De manière qu'on ne vit point icy +arriver ce qui suit ordinairement les procés, car cela ne servit +qu'à les réjoindre plus estroitement, et à leur donner une estime +reciproque l'un pour l'autre. Sur tout Collantine, qui se croyoit +invincible en ce genre de combat, admiroit le heros qui luy avoit +tenu teste, et commença de le trouver digne d'elle. Mais voicy +cependant un rival, ou plustost un autre plaideur qui se jette à la +traverse. + +Je ne sçaurois obmettre la description d'une personne si +extraordinaire. C'estoit un homme qui, par les ressorts de la +Providence inconnus aux hommes, avoit obtenu une charge importante +de judicature. Et pour vous faire connoistre sa capacité, sçachez +qu'il estoit né en Perigort, cadet d'une maison qui estoit noble, à +ce qu'il disoit, mais qui pouvoit bien estre appellée une noblesse +de paille, puisqu'elle estoit renfermée sous une chaumiere. La +pauvreté plustost que le courage l'avoit fait devenir soldat dans un +régiment, et la fortune enfin l'avoit poussé jusqu'à l'avoir rendu +cavalier, quand elle le ramena à Paris. Du moins ceux qui estoient +bons naturalistes appelloient cheval la beste sur laquelle il estoit +monté; mais ceux qui ne regardoient que sa taille, son port et sa +vivacité, ne la prenoient que pour un baudet. Il fut vendu vingt +escus à un jardinier dés le premier jour de marché, et bien luy en +prit, car il auroit fait pis que Saturne, qui mange ses propres +enfans: il se seroit consommé luy-mesme. Le laquais qui suivoit ce +cheval (il faut me resoudre à l'appeller ainsi) estoit proportionné +à sa taille et à son merite. Il estoit Pigmée et barbu, sçavant à +donner des nazardes, et à ficher des épingles dans les fesses; en un +mot, assez malicieux pour meriter d'estre page, s'il eut esté noble, +supposé qu'on cherche tousjours de la noblesse dans ces messieurs. +Pour bonnes qualitez, il avoit celle d'encherir sur ceux qui +jeusnent au pain et à l'eau, car il avoit appris à jeusner à l'eau +et à la chastagne. Aussi cela luy estoit-il necessaire pour vivre +avec un tel maistre, puisque, pour peu qu'il eust esté goulu, il +l'eust mangé jusqu'aux os; encore n'auroit-il pas fait grande chere, +ce pauvre homme et sa bource estant deux choses fort maigres. Si ce +proverbe est veritable, tel maistre tel valet, vous pouvez juger +(mon cher lecteur, qu'il y a, ce me semble, long-temps que je n'ay +apostrophé) quel sera le maistre dont vous attendez sans doute que +je vous fasse le portrait. Je vous en donneray du moins une +esbauche. Il estoit aussi laid qu'on le puisse souhaiter, si tant +est qu'on fasse des souhaits pour la laideur; mais je ne suis pas le +premier qui parle ainsi. Il avoit la bouche de fort grande estenduë, +témoignant de vouloir parler de prés à ses aureilles, qui estoient +aussi de grande taille, témoins asseurez de son bel esprit. Ses +dents estoient posées alternativement sur ses gencives, comme les +creneaux sur les murs d'un chasteau. Sa langue estoit grosse et +seiche comme une langue de boeuf; encore pouvoit elle passer pour +fumée, car elle essuyoit tous les jours la vapeur de six pippes de +tabac. Il avoit les yeux petits et battus, quoy qu'ils fussent fort +enfoncez, et vivans dans une grande retraite; le nez fort camus, le +front eminent, les cheveux noirs et gras, la barbe rousse et seiche. +Pour le peu qu'il avoit de cou, ce n'est pas la peine d'en parler; +une espaule commandoit à l'autre comme une montagne à une colline, +et sa taille estoit aussi courte que son intelligence. En un mot, sa +physionomie avoit toute sorte de mauvaises qualitez, horsmis qu'elle +n'estoit point menteuse. On le pouvoit bien appeller vaillant depuis +les pieds jusqu'à la teste, car sa valeur paroissoit en ses +machoires et en ses talons. Mais l'infortune l'avoit tellement +tallonné à l'armée, qu'apres vingt campagnes il n'avoit pas encore +gagné autant que valoit sa legitime (l'on ne sçauroit rien dire de +moins), et il estoit obligé de venir chercher sa subsistance à +Paris, qui estoit son meilleur quartier d'hyver. + +Quant à son esprit, il estoit tout à fait digne de son corps; et +quoy qu'il n'ait bien paru que lors qu'il a esté placé sur le +tribunal, il en fit voir neantmoins quelque eschantillon, par où +l'on peut juger de son caractere. Un jour qu'on luy parloit de la +grande Chartreuse, il demanda si c'estoit la femme du general des +Chartreux. Il demanda aussi à d'autres gens de quelle matiere estoit +fait le cheval de bronze, qui, voyant sa naïfveté luy persuaderent +que les pecheurs venoient la nuit tirer du poil de sa queuë pour +faire leurs lignes. Il gagea un jour que la Samaritaine estoit de +Paris, et se mocqua d'un bachelier qui luy vouloit prouver le +contraire par la Bible. Ayant oüy parler un jour de l'estoile +poussiniere[103], il demanda combien de fois l'année elle avoit des +poussins. Une autrefois, un Jacobin luy ayant parlé de la sainte +Inquisition, il l'alla retrouver le lendemain, pour luy dire que +c'estoit un grand abus de la croire sainte; qu'il n'avoit point +trouvé sa feste dans l'almanac, ny sa vie dans la Fleur des +Saints[104]. Comme il se promenoit un jour dans les Thuilleries, +quelqu'un s'estonnant de la cause qui avoit peu faire ainsi nommer +ce jardin, il répondit qu'il y avoit eu autrefois un roy de France +qui s'appelloit Thuille, qui lui avoit donné son nom. C'estoit +sçavoir l'histoire de son pays merveilleusement. Je ne sçay s'il +n'avoit point autant de raison que cet autre etimologiste, qui +vouloit que la salade eust esté inventée par Saladin, à cause de la +ressemblance du nom. A propos de princes, quand il vouloit parler de +ceux des Vénitiens et des Persans, il avoit coustume de dire le +dogue de Venise et le saphir de Perse, au lieu de dire le doge et le +sophy. Une autre fois, ayant découvert un clocher en approchant de +Charenton, il demanda ce que c'estoit; on luy répondit que c'estoit +la maison des Carmes deschaussez. Ha! vrayement (dit-il, trompé sur +ce que nous appellons ceux de la Religion des Charentonniers), je ne +croyois pas qu'il y eust des Carmes deschaussez huguenots. Le nombre +de ses apophtegmes seroit grand si on les vouloit recueillir, et +pourroit servir de supplément au livre du sieur Gaulard[105], qui +avoit à peu prés un mesme genie. Cependant, avec ces ridicules +qualitez de corps et d'esprit, la fortune s'advisa d'aller choisir +ce magot pour le faire paroistre sur un grand theatre, de la mesme +maniere que les charlatans y eslevent des singes et des guenons pour +faire rire le peuple. + +[Note 103: On nommoit encore ainsi au XVIIe siècle l'étoile +qui se trouve au centre de la constellation des pléiades. Ainsi +placée au milieu de ces six étoiles, elle semble une poule +_poussinière_ au milieu de ses petits; de là son nom, qui se lit +aussi dans Rabelais (liv. 1, chap. 53; liv. 4, chap. 43) et dans +Regnier (sat. 6, v. 219).] + +[Note 104: _Fleurs des vies des saints_, traduites du _Flos +sanctorum_ du P. Ribadeneyra par les PP. Gaultier et Bonnet, Paris, +1641, 2 vol. in-fol. C'est le même livre dont parle la Dorine du +_Tartuffe_, acte 1, sc. 3).] + +[Note 105: Le livre de ce prototype des Jocrisses, imprimé +d'ordinaire à la suite des _Bigarrures et touches du seigneur des +Accords_, a pour titre: _les Contes facétieux du sieur Gaulard, +gentilhomme de la Franche-Comté bourguignotte_.] + +Il y avoit une charge de prevost vacante depuis long-temps en une +justice des plus considérables de la ville. D'abord plusieurs +personnes d'esprit et de sçavoir se presenterent pour en traiter; +mais il s'y trouva tant d'obstacles de la part d'un nombre infiny de +creanciers, que les honnestes gens, qui estoient incapables de faire +les intrigues necessaires pour acheter les suffrages de tant de +personnes, s'en rebutèrent. On y mit cependant un commissionnaire, à +qui on fit le procés pour diverses voleries, et la haine qu'on eut +pour luy, et la nécessité de le chasser, en faciliterent l'entrée à +Belastre (car c'est ainsi que se nommoit nostre futur ridicule +magistrat). Voicy comme il parvint à cette dignité, qui auroit esté +un lieu d'honneur pour un autre, mais qui en fut un de deshonneur +pour luy. + +Un de ses freres avoit espousé en secondes nopces la fille du +premier lit de la seconde femme du deffunt prevost, possesseur de la +charge dont il s'agit. Cette veufve étoit une femme vieille, laide, +gueuse, méchante, harpie, intrigueuse[106], médisante, fourbe, +menteuse, banqueroutiere, et qui avoit toutes ces mauvaises qualitez +en un souverain degré. Son mary ne s'estoit pas contenté de se faire +separer de corps et de biens d'avec cette peste; il n'avoit peû +estre à couvert de sa malice qu'en la faisant enfermer dans un des +cachots de la conciergerie, où elle demeura tant qu'il vescut. Apres +sa mort, elle se mit en teste de disposer de cette charge, sous +pretexte de sa qualité de veuve, quoy qu'elle n'y eust aucun +interest, parce que le nombre de ses creanciers et de son mary +absorboit trois fois la valeur de sa succession. Mais par de feintes +promesses, elle engagea dans son party une bourgeoise dont la +creance estoit fort considérable, luy faisant entendre qu'elles +partageroient ensemble les revenus de l'office, qu'elle luy fit +paroistre bien plus grands qu'ils n'estoient en effet. Cette femme +donna dans le paneau, et comme le chien d'Esope, qui prit l'ombre +pour le corps, s'obligea avec elle de payer tous les creanciers. + +[Note 106: Ce mot, employé par Saint-Evremond, dans sa satire du +_Cercle_, ne se trouve ni dans le dictionnaire de Nicot (1606), ni +dans le _Richelet_ de 1680; mais la première édition de l'Academie +le donne, en faisant remarquer qu'_intrigueuse_ est plus employé +qu'_intrigueur_. _Intrigant_ ne parut qu'après 1694.] + +Belastre fut le personnage du nom duquel le traité fut remply, qui, +ayant par ce moyen le titre, se vit en une plus grande difficulté +d'avoir l'agrément du seigneur dont la charge dépendoit. Il se +trouva qu'il avoit rendu, à l'armée, un service tres-considerable à +une personne de la premiere qualité. Il n'y a rien dont les grands +soient si prodigues que de sollicitations, ne se pouvant acquitter à +moindres frais des vrais services qu'on leur a rendus qu'en donnant +des paroles et des complimens. Le seigneur de la justice ne put +refuser des provisions à Belastre, apres la prière qui luy en fut +faite de la part de cet illustre solliciteur. Mais quoy qu'il eust +interessé tous ses officiers, afin de ne point gaster cette +sollicitation, il y en eut quelqu'un d'oublié, qui donna advis du +peu d'esprit et de capacité de l'aspirant, dont il donnoit +d'ailleurs assez de marques par l'aspect de sa personne. Voicy +comment cette affronteuse y remedia. Elle leurra une veuve nommée de +Prehaut de l'esperance d'épouser ce magistrat quand il seroit +parvenu dans son estat de gloire. Celle-cy, qui estoit si affamée de +mary qu'elle en auroit esté chercher en Canada[107], la crut, et +engagea sa mere dans son party, qui estoit encore une insigne +charlatane, et fameuse par ses intrigues et par ses affiches[108]. +Sa hablerie, plustot que sa science, lui avoit acquis quelque +reputation à faire des cures de certaines maladies du scroton. Elle +pensoit, ou plustot elle abusoit comme les autres, le fils d'un +conseiller du Parlement, qui, sur sa fausse reputation, s'estoit mis +entre ses mains. Ce conseiller estoit en tres-grande estime dans le +palais, et n'avoit autre foiblesse que de deferer trop legerement +aux prieres de ses enfans, dont il estoit infatué. La vieille donc +pria cette veuve, la veuve pria sa mere, la mere pria son malade, le +malade pria son pere; et par surprise, à leur relation, il signa un +certificat en faveur de Belastre, sans l'examiner, par lequel il +attestoit qu'il estoit noble et de bonne vie et moeurs; mesme il y +avoit un article faisant mention de sa capacité. Apres celuy-là, +elle en fit signer plusieurs autres semblables, jusqu'au nombre de +vingt-cinq, par des officiers de cour souveraine, avec quelque +legere recommandation, et bien plus de facilité; car tous les hommes +péchent volontiers par exemple, et, comme s'ils estoient au bal, se +laissent conduire par celuy qui meine la bransle. Tant y a qu'apres +ces témoignages authentiques (que le seigneur garda pardevers luy +comme ses garends) il ne put se deffendre d'agréer un homme qui se +rendit aussi fameux par son ignorance, que les autres l'auroient pû +faire par leur doctrine. + +[Note 107: C'est là que l'arrêt du 18 avril 1663 envoyoit les +filles _affamées_ comme cette veuve de Préhault. Il courut plusieurs +pièces et chansons sur leur départ et sur leurs adieux à la ville et +aux faubourgs de Paris; une des plus curieuses se trouve dans le +livre de Bussy-Rabutin, _Amours des dames illustres de notre +siècle_, Cologne, 1681, in-12, p. 371, 380: + + Voilà nos plaisirs qui sont morts, + Et nous en sommes aux remords. + Adieu promenades de Seine, + Chaillot, Saint-Cloud, Ruel, Suresue. + Ah! que nous allons loin d'Issy, + De Vaugirard et de Passy!.... + Defits s'y prend comme il faut; + Bourgeois, voilà ce que vous vaut, + Un magistrat de cette sorte + Et qui n'y va pas de main morte..... + Faisons le triage, et comptons + Combien sont nos brebis galeuses: + Les listes sont assez nombreuses + Pour les envoyer en troupeau + Paître dans le monde nouveau. +] + +[Note 108: Locke, dans le _Journal_ du voyage qu'il fit en +France vers cette époque, parle, comme l'ayant vue, d'une affiche à +peu près pareille à celle-ci. C'est au duc de Bouillon que le +privilège du remède qu'elle annonçoit, «un sachet... _sans +mercure_», avoit été accordé, le 17 septembre 1667. (_Extrait du +Journal de Locke_, Rev. de Paris, t. 14, p. 79.)] + +Aussi-tost, le nouveau pourveu publia que sa promotion à cette +charge estoit un ouvrage de la providence divine; et pour preuve +(disoit-il) qu'elle s'estoit meslée de son affaire, c'est qu'il +avoit obtenu tant de certificats de capacité de personnes qui ne +l'avoient jamais veu ny conneu. Le curé mesme de la paroisse +l'appela, dans son prosne, prevost Dieu-donné, trompé par les +premieres apparences qu'il luy donna de devotion. + +Quand il fust installé dans son siege, le premier reglement qu'il +fit, ce fut d'ordonner que les procureurs, greffiers, sergens et +autres officiers escriroient doresnavant tous leurs actes en lettre +italienne bastarde. Car, comme il escrivoit à la manière des nobles, +c'est à dire d'un caractère large de deux doigts, il ne pouvoit lire +que cette sorte d'escriture. Il appeloit chicane tout ce qu'il +voyoit escrit en minutte, et il adjoustoit qu'il avoit tousjours oüi +dire que la chicane estoit une méchante beste, qu'il ne la vouloit +point souffrir dans sa justice. S'il desiroit voir quelques +expéditions ou procedures, il disoit: Apportez-moy un papier, +nommant de ce nom general tous les actes qui se font en justice, de +mesme que font les bonnes gens qui n'ont aucune connoissance des +affaires. Il se servoit encore des termes de la guerre pour +s'expliquer dans la robbe, et quand il vouloit se faire payer de ses +vacations ou de ses espices, il disoit ordinairement: Payez-moy ma +solde. Il avoit peut-estre appris ce qui se raconte d'un gentilhomme +de fortune, qui, sans avoir esté à la guerre, tout d'un coup fut +fait general d'armée, et qui chercha aussi-tost un maistre de +fortifications pour luy apprendre (disoit-il) l'art militaire de la +guerre, à quatre pistoles par mois. Celuy-cy en fit chercher un pour +luy apprendre le mestier de juge, à la charge qu'on luy en viendroit +faire des leçons chez luy. Il s'imaginoit que cela s'apprenoit comme +la science d'un escrimeur; et il adjoustoit que, puisqu'il avoit +bien esté à l'armée sans avoir esté à l'académie, il pourroit bien +aussi estre juge sans avoir esté jamais au collège. Il se targuoit +quelquefois de l'exemple d'un boucher de Lyon qui avoit acheté un +office d'esleu[109]; le gouverneur de la ville s'estonnant comment +il le pourroit exercer, veu qu'il ne sçavoit ni lire ni escrire, il +luy répondit avec une ignorante fierté: Hé! vrayement, si je ne +sçais escrire, je hocheray; voulant dire que, comme il faisoit des +hoches sur une table pour marquer les livres de viande qu'il livroit +à ses chalans, il en feroit autant sur du papier pour lui tenir lieu +de signature. Mais en faveur du boucher, on pourroit alléguer une +disparité qui le rendroit excusable; car les esleus sont gens +ignares et non lettrez par l'édit de leur creation, et c'est en ce +point que l'édit, grace à Dieu, est bien observé. Je ne puis +obmettre une belle preuve qu'il donna de sa capacité un peu +auparavant que de devenir juge. Il estoit au Palais avec quelques +officiers d'armée, qui achetoient des livres à la boutique de +Rocolet[110]; par vanité il en voulut aussi acheter, et en effet il +en demanda un au marchand. Rocolet luy demanda quel livre il +cherchoit, et s'il en vouloit un in-folio, ou un in-quarto. +Belastre, ignorant de ces termes, n'auroit pas compris ce que cela +vouloit dire, si ce n'est qu'en mesme temps on luy monstroit du +doigt le volume. Il répondit donc qu'il vouloit un grand livre. +Rocolet luy demanda encore s'il vouloit un livre d'histoire, de +philosophie, ou de quelqu'autre science. Belastre luy répondit qu'il +ne s'en soucioit pas, et qu'il vouloit seulement qu'il luy vendist +un livre. Mais encore (insista le marchand), afin que je vous en +donne un qui vous puisse estre plus utile, dites-moy à quoy vous +vous en voulez servir. Belastre luy répondit brusquement: C'est à +mettre en presse mes rabats[111]. Cette réponse fit rire le libraire +et tous ceux qui l'entendirent, et monstra que cet homme se +connoissoit fort en livres, et qu'il en sçavoit merveilleusement +l'usage. Il estoit si peu versé dans la connoissance du Palais, que, +mesme depuis qu'il fut magistrat, il croyoit que les chambres des +enquestes[112] estoient comme les classes du collège, et qu'on +montoit de l'une à l'autre à mesure qu'on devenoit plus capable; de +sorte qu'ayant veu un jeune homme sortir de la quatriesme chambre, +il s'en estonna, et dit tout haut: Voila un conseiller bien advancé +pour son âge. Une autrefois, à la table d'un president, quelqu'un +vint à citer la loy des douze tables. Vrayement (luy dit Belastre en +l'interrompant), il falloit que ces Romains fussent gens de bonne +chere. Un galant homme qui se trouva de la compagnie, pour ne pas +laisser perdre ce plaisant mot, en fit sur le champ ce quatrain: + + Un ignorant que les destins + Font un juge des plus notables + Croit que les loix des douze Tables + Sont faites pour les grands festins. + +[Note 109: L'_élu_ étoit un conseiller d'_élection_, sorte de +juridiction chargée de répartir l'impôt, d'avoir raison des +contribuables, etc., et qui d'abord, son nom l'indique, n'avoit que +des charges données par _élection_. Avec le temps on en arriva à les +vendre, comme on le voit ici. C'étoient des emplois très +subalternes, ce passage le prouve aussi, et Dorine, dans _Tartufe_ +(act. 1er, sc. 5), mettant sur la même ligne + + Madame la Baillive et madame l'Elue + +ne fait pas grand honneur à la première. Les ancêtres de Cinq-Mars +avoient tenu ce mince emploi; aussi, quand, au grand étonnement de +tous, le maréchal d'Effiat fut fait chevalier de l'ordre, +Bassompierre dit: «Je ne sais pas s'il a été nommé, mais je sais +qu'il a été élu.» (Tallemant, _Hist._, in-8, t. 3, p. 16.)--Dans +_les Bourgeoises de qualité_, de Dancourt, Mme l'Elue joue l'un +des principaux rôles.] + +[Note 110: Reçu imprimeur-libraire en 1618, imprimeur du roi en +1635, ce fut, jusqu'en 1666, année de sa mort, l'un des plus fameux +libraires de son temps. (La Caille, _Hist. de l'imprimerie_, in-4, +p. 228-230.) Entre autres livres d'art militaire, il avoit publié, +avec un grand luxe de figures, _Instruction pour apprendre à monter +à cheval_, par Antoine de Pluvinel (1627, in-fol.) Il n'est donc pas +étonnant que Furetière fasse venir des officiers d'armée à son +étalage. Rocolet pouvoit aussi offrir, comme il le fait plus loin, +des livres de philosophie. En 1626, il avoit donné une édition des +oeuvres de Bacon.] + +[Note 111: Encore une plaisante idée que Molière reprendra plus +tard pour en faire un des meilleurs traits de la grande tirade de +Chrysale dans _les Femmes savantes_: + + Et, hors un grand Plutarque à mettre mes rabats, + Vous devriez brûler tout ce meuble inutile. + +Ce Plutarque ainsi employé reparoît dans le _discours_ que Palaprat +a mis en tête de sa comédie des _Empiriques_: «C'est, ajoute-t-il, +un grand in-folio de Vascosan.» (_Les oeuvres de monsieur Palaprat_, +etc., Paris, 1712, in-8, t. 2, p. 36.)] + +[Note 112: «On y jugeoit des procès par écrit. Il y en avoit +cinq à Paris.» (_Dict. de Furetière._)] + +Apres le dîner, ayant suivy ce president, qui entroit en son cabinet +pour y examiner le plan d'une maison qu'il vouloit faire bastir, +Belastre le prit apres luy pour le voir, faisant semblant de s'y +connoistre; mais, ayant apperceu au bas une ligne divisée en +plusieurs parties, avec cette inscription: _Eschelle de quinze +toises_: Vrayement (dit-il), pour faire une si grande eschelle, il +falloit de belles perches. Il luy arriva aussi un jour de demander à +un conseiller, quand le roy estoit en son lit de justice, s'il +estoit entre deux draps ou sur la couverture. + +Mais pour revenir à son domestique (car on pourroit faire des livres +entiers de ses burlesques apophtegmes), il luy vint une appréhension +que cette demoiselle de Prehaut ne luy fist signer quelque papier +(c'est ainsi, comme j'ay dit, qu'il appeloit tous contracts), et +qu'elle ne surprist une promesse ou un contract de mariage. Il luy +avoit promis son alliance avant qu'il fust instalé, mais lors qu'il +crut n'avoir plus affaire d'elle, il la dédaigna, et ne voulut plus +tenir sa promesse. Comme il ne sçavoit pas lire, du moins +l'escriture ordinaire de la pratique, il ne signoit que sur la foy +d'un sifleur qu'il avoit; mais, la deffiance estant fort naturelle +aux méchans et aux ignorans, il eut peur qu'il ne fust gagné par +cette femme, qui passoit pour fort artificieuse. Voicy la belle +precaution de laquelle il s'avisa, et dont il ne demanda advis à +personne. Il fit commandement à un de ses sergens d'aller faire +deffenses au curé de la paroisse de le marier en son absence. Le +sergent luy remonstra qu'il se mocquoit de luy, mais cela fit croire +à Belastre qu'il s'entendoit aussi avec sa partie, de sorte qu'il +fit le mesme commandement à un autre, qui luy fit une pareille +réponse. Enfin, se fâchant de n'estre pas obey, et les menaçant +d'interdiction, il alla luy-mesme dire au curé, en présence de +plusieurs témoins qu'il mena exprés: Je vous fais deffence, par +l'authorité que j'ay en main, de me marier que je n'y sois présent +en personne; et au retour, par maniere de congratulation, il disoit +à ses domestiques: Voila comme les gens prudens donnent ordre à +leurs affaires et se gardent d'estre surpris. + +Tel estoit donc la mine et le genie de ce personnage, qui ne +divertissoient pas mal tous ceux qui le connoissoient. On prenoit +aussi un tres grand plaisir à examiner son action et ses habits, qui +n'estoient pas mal assortis avec le reste. Il faisoit beau le voir +dans les ruës, car il marchoit avec une carre et une gravité de +president gascon. Il avoit cherché le plus grand laquais de Paris +pour porter la queuë de sa robbe, et il la faisoit tousjours aller +de niveau avec sa teste, car il s'estoit sottement imaginé que quand +on la portoit bien haute, c'estoit une grande marque d'élevation. En +cet estat elle découvroit une soûtane de satin gras et un bas de +soye verte qui estoit une chose moult belle à voir. Dans son siege, +c'estoit encore pis, car en cinq ans que dura son regne, il ne put +jamais apprendre à mettre son bonnet, et la corne la plus élevée, +qui doit estre sur le derriere, estoit tousjours sur le devant ou à +costé. Il estoit là comme ces idoles qui ne rendoient point +d'oracles toutes seules. Il y avoit un advocat qui montoit au siege +auprés de luy, pour luy servir de conseil ou de truchemant, qui luy +souffloit[113] mot à mot tout ce qu'il avoit à prononcer; mais ce +secours ne luy dura gueres, car les parties interessées à l'honneur +de la justice eurent d'abord cet avantage, qu'ils firent deffendre à +ce sifleur de monter au siege avec luy, afin que, son ignorance +estant plus connuë, il peût estre plus facilement dépossedé. Le +sifleur fut donc obligé de se retirer au barreau, d'où il luy +faisoit quelques signes dont ils estoient convenus pour les +prononciations les plus communes; mais il s'y trompoit quelquefois +lourdement. L'extention de l'index estoit le signe qu'ils avoient +pris pour signifier un appointement en droit. Un jour qu'il estoit +question d'en prononcer un, le truchemant luy monstra le doigt, mais +un peu courbé; le juge crut qu'il y avoit quelque chose à changer en +la prononciation, et appointa les parties en tortu. Ce n'est pas le +seul jugement tortu qu'il ait donné. Comme il n'en sçavoit point +d'autre par coeur que: deffaut et soit reassigné, il se trouva qu'un +jour en le prononçant un procureur comparut pour la partie; il ne +laissa pas d'insister à sa prononciation, disant au procureur, qui +s'en plaignoit: Quel tort vous fait-on de donner deffaut et dire que +vous serez reassigné? Le procureur ayant repliqué que cette +reassignation n'auroit autre effet que de lui faire faire une +pareille presentation, il le fit taire, et le condamna à l'amande +pour son irreverance. Il condamna pareillement à l'amande un advocat +qui, en plaidant devant luy contre des chartreux, pour faire le beau +parleur, les avoit appelez, icthyophages (voulant dire qu'ils ne +mangeoient que du poisson), à cause, disoit ce docte officier, qu'il +ne vouloit pas souffrir dans son siege que des advocats dissent de +vilaines injures à leurs parties adverses, et surtout à de si bons +religieux. Il arriva une autre fois qu'y ayant eu une cause plaidée +long-temps avec chaleur, l'affaire demeura obscure pour luy, qui +auroit esté fort claire pour un autre, sur quoy il se contenta de +prononcer: Attendu qu'il ne nous appert de rien, nous en jugeons de +mesme. Hors du siege, il ne prenoit point de connoissance des +affaires; et quand quelque amy qu'il vouloit gratifier venoit faire +chez luy une sollicitation, il luy répondoit seulement en ces +termes: Faites composer une requeste, je la seigneray, et je +mettray: Soit fait ainsi qu'il est requis. + +[Note 113: Si l'on avoit pu croire que le souffleur donné à +Petit-Jean, fait avocat, au troisième acte des _Plaideurs_, étoit +une invention de Racine, ce passage de Furetière seroit une preuve +qu'on se trompoit, et que cette industrie existoit réellement au +XVIIe siècle. Ceux qui l'exerçoient étoient en même temps ce que +nous appellerions des _répétiteurs_, ils enseignoient le droit en +chambre; mais, le plus fort de leur métier étant de _souffler_ les +avocats, on les appeloit _souffleurs_. (V. à ce mot le _Dict. de +Trévoux_.)] + +J'apprehende icy qu'on ne croye que tout ce que j'ay rapporté +jusqu'à present ne passe pour des contes de la cigogne ou de ma mere +l'oye[114], à cause que cela semble trop ridicule ou trop +extravagant; mais pour en oster la pensée, je veux bien rapporter en +propres termes une sentence qu'un jour il rendit, dont il courut +assez de coppies imprimées dans le palais lors qu'on poursuivoit le +procés de son interdiction. Belastre la rendit tout seul et de son +propre mouvement (son sifleur estant malheureusement pour lors à la +campagne) sur une affaire tres-épineuse, et qui ne pouvoit estre +bien decidée que par le juge Bridoye[115] ou par luy; la voicy en +propres termes et telle qu'elle a paru en plein parlement, où on en +produisit l'original: + +[Note 114: On n'est pas d'accord sur l'origine du nom de ces +contes, et, faute d'autre étymologie, on est obligé de s'en tenir à +l'opinion de ceux qui croient qu'il s'agit ici des contes semblables +à celui de la reine Pédauque, reine à _la patte d'oie_ (V. Rabelais, +liv. 4, chap. 41), ou d'adopter la version émise dans la +_Bibliothèque des Romans_, où il est dit: «Cette expression (_contes +de ma mère l'oie_) est prise d'un ancien fabliau dans lequel on +représente une mère oie instruisant de petits oisons, et leur +faisant des contes dignes d'elle et d'eux, etc.» Reste à trouver le +fabliau. D'après une phrase de Ch. Perrault, qui devoit s'y +connoître, dans son _Parallèle des anciens et des modernes_, on +pourroit penser que _la mère l'oye_ étoit un conte aussi bien que +_Peau d'âne_, et qu'étant plus fameux que les autres, il avoit donné +son nom à toute la série. Il est étrange alors que Perrault ne l'ait +pas reproduit dans son recueil, d'autant que le titre de sa première +édition (1697) est celui-ci: _Contes de ma Mère l'oye_.--L'oie +sauvage et la cigogne passant pour être le même oiseau dans quelques +pays, comme la Hollande, on comprendra que les _contes de l'oie_ +aient pu être appelés aussi bien contes de la cigogne. Dans la +_Comédie des Proverbes_, acte 2, sc. 2, on ne les désigne que sous +ce dernier nom.] + +[Note 115: C'est le même qui s'appellera Bridoison dans le +_Mariage de Figaro_, et que Rabelais nous avoit déjà fait connoître, +avec le nom significatif qu'il porte ici, au livre 3, chap. 37-41, +de _Pantagruel_.] + + +_Jugement des buchettes, rendu au siege de...., le 24 septembre +1644._ + +Entre maistre Jean Prud'homeau, demandeur en restitution d'une +pistole d'or d'Espagne de poids, et trois pieces de treize sols six +deniers legeres, comparant en sa personne, d'une part. Contre Pierre +Brien et Marie Verot, sa femme; ladite Verot aussi en personne. +Ledit demandeur a dit avoir fait convenir par devant nous les +deffendeurs, pour se voir condamner a luy rendre et restituer une +pistole d'or d'Espagne de poids, et trois pieces de treize sols six +deniers legeres, qu'il auroit mis és mains ce jourd'huy de ladite +Verot, pour en avoir la monnoye, et luy payer quatorze sous de +dépence; c'est à quoy il conclud et aux dépens. Ladite Verot +reconnoist avoir eu entre les mains une pistole, laquelle ledit +Prud'homeau luy avoit baillée pour la luy faire peser, mais que, la +luy ayant renduë et mise sur la table, elle fait dénégation de +l'avoir prise, et partant mal convenue par le demandeur; et pour le +regard des trois pieces de treize sols six deniers legeres, +reconnoist les avoir euës, offrant les luy rendre, en payant +quatorze sols, que leur doit ledit Prud'homeau, de dépence; +requerant estre renvoyée avec depens. Et par ledit Prud'homeau a +esté persisté en ce qu'il a dit cy-dessus, et fait dénegation que +ladite Verot luy ait rendu ladite pistole, ny ne l'avoir veu mettre +sur la table, ne sçachant si elle l'a mise ou non, et ne l'avoir +veuë du depuis; c'est pourquoy il conclud à la restitution d'icelle +et aux dépens. + +Sur quoy, et apres que les parties respectivement ont fait plusieurs +et divers sermens, chacune à ses fins, et voyant que la preuve des +faits cy-dessus posez estoit impossible, nous avons ordonné que le +sort sera presentement jetté, et à cet effet avons d'office pris +deux courtes pailles ou buchettes[116] entre nos mains, enjoint aux +parties de tirer chacun l'une d'icelles; et pour sçavoir qui +commenceroit à tirer, nous avons jetté une piece d'argent en l'air +et fait choisir pour le demandeur l'un des costez de ladite piece +par nostre serviteur domestique; lequel ayant choisi la teste de +ladite piece, et la croix, au contraire, estant apparuë, avons donné +à tirer à la deffenderesse l'une des buchettes, que nous avons +serrées entre le pouce et le doigt index, en sorte qu'il ne +paroissoit que les deux bouts par en haut, avec declaration que +celle des parties qui tireroit la plus grande des buchettes +gagneroit sa cause. Estant arrivé que la deffenderesse a tiré la +grande, nous, deferant le jugement de la cause à la providence +divine, avons envoyé icelle deffenderesse de la demande du demandeur +pour le regard de la pistole, sans dépens, et ordonné que les trois +pieces de treize sols six deniers seront renduës, en payant par le +demandeur quatorze sols pour son escot. Dont ledit Prud'homeau a +declaré estre appelant, et de fait a appelé et a requis acte à moy +greffier sous-signé, qui luy a esté octroyé. Donné à ..... le 24 +septembre 1644. + +[Note 116: Il doit être fait allusion ici à quelque jugement que +sa bizarrerie auroit rendu célèbre alors. Furetière laisse ignorer +le nom du siége. Mais La Fontaine, qui, selon nous, veut rappeler le +même fait dans le 10e conte de son livre 2, n'est pas aussi +discret. Il nous apprend que ce fameux jugement des buchettes fut +rendu à Mesle ou Mêle, petite ville sur la Sarthe. Furetière nous a +dit la date, 1644. Sauf le vrai nom du juge et le vrai motif de +l'affaire, nous sommes donc ainsi complétement édifiés sur le tout.] + + +Cette piece, qu'on a rapportée en propres termes et en langage +chicanourois, pour estre plus authentique, est assez suffisante pour +establir la verité que quelques envieux voudraient contester à cette +histoire: apres quoy on ne sçauroit rien dire qui puisse mieux +monstrer le caractere et la suffisance de Belastre. C'estoit donc un +digne objet des satyres et railleries publiques et particulieres; +mais ce ne fut pas là son plus grand malheur: il se fut bien garenty +des escrits et des pointes des autheurs, et il ne le put faire des +exploits et de la chicane de Collantine. Malheureusement pour luy, +elle eut un procés en sa justice contre un teinturier, où il ne +s'agissoit au plus que de trente sous. Elle n'en eut pas +satisfaction, ce qui la mit tant en colere, qu'elle le menaça en +plein siege qu'il s'en repentiroit; et comme elle ne cherchoit que +noises et procés, elle alla fueilleter ses papiers, où elle trouva +qu'autrefois il avoit esté deub quelque chose sur la charge de +Belastre à quelqu'un de ses parens; mais la poursuite de cette debte +avoit esté abandonnée, parce qu'un si grand nombre de creanciers +avoient saisi ce qui luy en pouvoit revenir, qu'ils en auraient +absorbé le fonds quand il auroit esté dix fois plus grand. + +Quoy qu'elle n'y eust donc aucun veritable interest, elle se mit à +la teste de toutes les parties de Belastre, qui commençoient des-ja +à l'attaquer, mais foiblement, ayant peur de sa qualité de juge, et +elle fit tant de bruit et de procedures que le pauvre homme ne pût +jamais démesler cette fusée, et vit prononcer deux fois contre luy +une injurieuse interdiction. Encore avoit-elle l'adresse de ces +capitaines qui, portant la guerre dans un païs ennemy, y font +subsister leurs troupes. Car elle tiroit contribution de tous les +ennemis et creanciers de Belastre, et encore plus de ceux qui +pretendoient au titre ou à la commission de sa charge. Mais elle +changeoit aussi souvent de party que jadis les lansquenets, et sa +fidelité cessoit aussitost que sa pension. Cependant cinq ans de +plaidoirie aguerrirent si bien l'ignorant Belastre, qu'il devint +aussi grand chicaneur qu'il y en eust en France; aussi ne pouvoit-il +manquer d'apprendre bien son mestier, estant à l'escole de +Collantine. A force donc de voir ses procureurs et ses advocats, il +apprit quelques termes de chicane; et dés qu'il en sçeut une +douzaine, il crut en sçavoir tout le secret et toutes les ruses. Il +luy arriva donc ce que j'ay remarqué arriver à beaucoup d'autres; +car dés qu'un gentilhomme ou un paysan se sont mis une fois à +plaider, ils y prennent un tel goust qu'ils y passent toute leur +vie, et y mangent tout leur bien, de sorte qu'il n'y a point de plus +opiniastres ni de plus dangereuses parties, au lieu que ceux qui +sont les plus entendus dans le mestier sont ceux qui plaident le +plus tard et qui s'accordent le plustost. Il lui arriva mesme +d'avoir quelquefois l'avantage sur Collantine, car il combatoit en +fuyant, et à la maniere des Parthes, ce qu'on pratique ordinairement +quand on est deffendeur, et en possession de la chose contestée. Il +faloit qu'elle avançast tous les frais, ce qu'elle ne pouvoit faire +quand ses contributions manquoient; pour de la patience, elle en +avoit de reste, et elle ne se fust jamais lassée. Tant y a qu'on +peut dire que, tant que la guerre dura entr'eux, les armes furent +journalieres. + +Neantmoins, à l'exemple des grands capitaines, qui ne laissent pas +de se faire des civilitez malgré l'animosité des partis, Belastre ne +laissoit pas de rendre visite quelquefois à Collantine. Quelques-uns +croyoient que c'estoit pour chercher les voyes de s'accommoder avec +elle; mais ceux qui la connoissoient sçavoient bien que c'estoit une +tres-grande ennemie des transactions, et que c'estoit eschauffer la +guerre que de luy parler d'accord. Pour luy, il prenoit pretexte +d'exercer une vertu chrestienne qui luy commandoit d'aimer ses +ennemis; car, quoy que sa conscience luy reprochast qu'il possedoit +le bien d'autruy injustement, il ne laissoit pas de faire le devot, +qui sont deux choses que beaucoup de gens aujourd'huy accordent +ensemble. Quand à Collantine, si elle n'eust voulu recevoir visite +que de ses amis, il luy auroit fallu vivre dans une perpetuelle +solitude. Elle fut donc obligée de recevoir les visites peu +charmantes de cet ennemy, et la fortune, qui cherchoit tous les +moyens de le rendre ridicule, luy fit aimer tout de bon cette +personne, qu'il auroit aimée sans rival, si ce n'eust esté +l'opiniastreté de Charroselles, qui s'y attacha alors plus +fortement, non pas tant par amour qu'il eust pour elle, que pour +faire dépit à ce nouveau concurrent. + +Je ne pécheray point contre la regle que je me suis prescrite, de ne +point dérober ny repeter ce qui se trouve mille fois dans les autres +romans, si je rapporte icy la declaration d'amour que Belastre fit à +Collantine, parce qu'elle fut assez extraordinaire. Je ne sçais à la +quantiesme visite ce fut que, pour commencer à la cajoller, il luy +repeta ce qu'il lui avoit dit desja plusieurs fois: Mademoiselle, si +je viens icy rechercher vostre amour, ce n'est point pour vous +demander ny paix ny trefve. Vous y seriez fort mal venu, Monsieur le +prevost (interrompit brusquement Collantine). Mais pour vous +declarer (continua Belastre) qu'estant obligé par l'evangile d'aimer +mes ennemis, je n'en ay point trouvé de pire que vous, et que par +consequent je sois tenu d'aimer d'avantage. Vrayement, Monsieur le +prevost (répondit Collantine), vous ne me devez pas appeler votre +ennemie, mais seulement votre partie adverse; et pourveu que vous +vouliez bien que nous plaidions tousjours ensemble, nous serons au +reste amis tant qu'il vous plaira. J'advouë qu'un petit sentiment de +vengeance m'a fait commencer ce procès; mais je ne le continuë que +par l'inclination naturelle que j'ay à plaider. Je vous ay mesme +quelque obligation de m'avoir donné l'occasion de feuilleter des +papiers que je negligeois, où j'ay trouvé un si beau sujet de +procès, et qui a si bien fructifié entre mes mains. Quant à moy +(reprit Belastre) j'avouë que ce procès m'a esté d'abord un grand +sujet de mortification; mais maintenant que j'ay appris la chicane, +Dieu merci et à vous, j'y prends un goust tout particulier; et je +vois bien que nous avons quelque sympathie ensemble, puisque nos +inclinations sont pareilles. Tout le regret que j'ay, c'est que je +n'aye à plaider contre une autre personne, car je suis tellement +disposé à vouloir tout ce que vous voulez, que je vous passeray +volontiers condamnation. Ha! donnez-vous-en bien de garde, Monsieur +le prevost (repliqua brusquement Collantine); car le seul moyen de +me plaire est de se deffendre contre moy jusqu'à l'extrémité. Je +veux qu'on plaide depuis la justice subalterne jusqu'à la requeste +civile et à la cassation d'arrest au conseil privé[117]. Enfin, à +l'exemple des cavaliers qui se battent, je tiens aussi lâche celuy +qui veut passer un arrest par appointé, que celuy qui, en combat +singulier, demande la vie au premier sang. J'avouë que cette façon +d'agir est nouvelle et fort surprenante; mais ceux qui s'en +estonneront en peuvent rechercher la cause dans le ciel, qui me fit +d'un naturel tout à fait extraordinaire. Bien donc (dit alors +Belastre), puisque, sans vous fascher, il faut plaider contre vous, +je veux intenter un procés criminel contre vos yeux, qui m'ont +assassiné, et qui ont fait un rapt cruel de mon coeur; je pretends +les faire condamner, et par corps, en tous mes dommages et +interests. Ha! voilà parler d'amour bien élegamment (luy repartit +Collantine); ce langage me plaist bien plus que celui d'un certain +autheur qui me vient souvent importuner, et qui me parle comme si +c'estoit un livre de fables. Mais dites-moy, Monsieur le prevost, où +avez-vous pesché ces fleurettes? qui vous en a tant appris? on dit +par tout que vous ne sçavez pas un mot de vostre mestier. J'en sçais +bien d'autres (répliqua Belastre), la robbe et le bonnet m'inspirent +tant de belles pensées, que mon beau-frere dit qu'il a peine de me +reconnoistre, et que j'ay le genie de la magistrature. Je ne sçay +pas bien ce que veut dire ce mot, mais je suis asseuré que bien +souvent par hazard je juge mieux que je n'avois pensé: témoin une +sentence que par surprise on me fit signer tout à rebours de ce que +je l'avois resoluë, qui fut confirmée par arrest. Voilà comme le +ciel ayde aux gens qui sont inspirez de luy. Ne croyez donc pas ces +calomniateurs qui disent que je suis ignorant. Il est vray que je +n'ay pas esté au college, mais j'ay des licences comme l'advocat le +plus huppé; je les ay monstrées à mon rapporteur, et ce que j'y +trouve à redire, c'est qu'elles sont escrites d'une chienne +d'escriture que je ne pus jamais lire devant luy. Vrayement, +Monsieur le prevost (dit alors Collantine), vous n'estes pas seul +qui avez eu des licences sans sçavoir le latin, ni les loix; et si +on ostoit la charge à tous les officiers qui ont esté receus sur la +foy de telles lettres, et apres un examen sur une loy pipée, il y +auroit bien des offices vacans aux parties casuelles. Prenez bon +courage, vous en apprendrez plus sous moy en plaidant, que si vous +aviez esté dix années dans les estudes. + +[Note 117: La _justice subalterne_ ou _foncière_ connoissoit des +affaires de simple police.--«La requête civile est une voie de droit +par laquelle on se pourvoit contre les arrêts rendus injustement.» +(Dict. de Furetière.)--La _chambre du conseil_ étoit celle où se +rapportoient les procès par écrit. Les demandes en cassation d'arrêt +étoient portées au _conseil privé_, composé de conseillers d'état, +sous la présidence des chambres.] + +Un clerc de procureur entra comme elle disoit ces paroles; la +qualité de cette personne estant pour elle si considerable qu'elle +lui auroit fait quitter l'entretien d'un roy, l'obligea de laisser +là Belastre pour faire mille caresses et questions à ce petit +basochien, s'il avoit fait donner une telle assignation, s'il avoit +levé un tel appointement, s'il avoit fait remettre une telle +production, et generalement l'estat de toutes ses affaires; ce qui +dura si longtemps, que Belastre, d'ailleurs fort patient, s'ennuya +de sorte qu'il fut contraint de la quitter, sans mesme obtenir son +audience de congé. + +Si tost qu'il fut arrivé chez luy, voyant l'heureux succès +qu'avoient eu deux ou trois mots de pratique qui avoient pleu à +Collantine, il se mit à escrire un billet galand dans le mesme +stile, et mesme il ne croyoit pas qu'il y en eust un autre plus +relevé ny plus charmant: car la science que nous avons apprise de +nouveau est d'ordinaire celle que nous estimons le plus; or on +n'auroit pas pu trouver un plus moderne praticien. Dans cette +resolution, il prit son sujet sur ce que Collantine l'avoit fait +emprisonner un peu auparavant pour une amande, d'où il n'estoit +sorty que par un arrest. Il chercha dans un Praticien françois, +qu'il avoit tousjours sur sa table, les plus gros mots et les plus +barbares qu'il y pût trouver, de la mesme maniere que les escoliers +se servent des Epithetes de Textor et des Elegances poëtiques pour +leurs vers; et apres avoir basty un billet qui ne valoit rien, et +qui s'entendoit encores moins, il eut recours à son sifleur +domestique, lequel, l'ayant presque tout refait, le conceut enfin en +ces termes: + + +_Lettre de Belastre à Collantine._ + +Mademoiselle, si je forme complainte contre vos rigueurs, ce n'est +pas de m'avoir emprisonné tout entier dans la conciergerie, mais +c'est parce qu'au mépris des arrests qui m'ont eslargy, vos seuls +appas ont d'abondant decreté contre mon coeur, dont ayant eu advis, +il s'est volontairement rendu et constitué prisonnier en la geolle +de vostre merite. Il ne se veut point pourvoir contre ledit decret, +ny obtenir des defenses de passer outre; ains, au contraire, il +offre de prester son interrogatoire et de subir toutes les +condamnations qu'il vous plaira, si mieux vous n'aimez, me recevant +en mes faits justificatifs, me sceller des lettres de grace et de +remission de ma temerité, attendu que le cas est fort remissible, et +que si je vous ai offensée ce n'a esté qu'à mon coeur deffendant: +faisant à cet effet toutes les protestations qui sont à faire, et +particulierement celle d'estre toute ma vie + +Votre tres humble et tres patient serviteur, + + Belastre. + +Si tost que cette lettre fut achevée, Belastre en trouva le stile +merveilleux et magnifique, et s'applaudit à luy mesme comme s'il +l'eust composée, parce qu'il y reconnut deux ou trois termes de +pratique qu'il y avoit mis, qui avoient servy à son siffleur de +canevas pour la mettre en cette forme. Il ne laissa pas d'embrasser +tendrement son docteur, pour le remercier de sa correction; et il ne +l'eut pas si-tost mise au net, qu'il l'envoya à Collantine. De vous +dire quelle impression elle fit sur son esprit, je ne puis le faire +bien precisément, parce qu'il n'y a point eu d'espion ou de +confident qui en ayent pû faire un rapport fidelle, ce qui est un +grand malheur, et fort peu ordinaire: car regulierement, en la +reception de telles lettres, il se trouve tousjours quelqu'un qui +remarque les paroles ou les mouvemens du visage, témoins asseurez +des sentimens du coeur de la dame, et qui les decelle aussi-tost +indiscretement. Il y eut encore un malheur plus signalé: c'est que +la réponse qu'elle y fit (car elle a déclaré depuis y avoir répondu) +fut perduë, d'autant que, comme elle n'avoit point de laquais, elle +se contenta de mettre sa lettre dans de certaines boëstes[118] qui +estoient lors nouvellement attachées à tous les coins des rues, pour +faire tenir des lettres de Paris à Paris, sur lesquelles le ciel +versa de si malheureuses influences que jamais aucune lettre ne fut +renduë à son adresse, et, à l'ouverture des boëstes, on trouva pour +toutes choses des souris que des malicieux y avoient mises. + +[Note 118: C'est l'invention de la petite poste. Loret en parle, +mais sans nous dire, comme Furetière, quel en fut le malencontreux +résultat. Voici ce qu'il écrivoit, sous la date du 13 août 1653, au +livre 4, p. 95, de sa _Muse historique_: + + On va bientôt mettre en pratique, + Pour la commodité publique, + Un certain établissement + (Mais c'est pour Paris seulement) + De boîtes nombreuses et drues + Aux petites et grandes rues, + Ou, par soi-même ou son laquais, + On pourra porter des paquets, + Et dedans, à toute heure, mettre + Avis, billet, missive ou lettre, + Que des gens commis pour cela + Iront chercher et prendre là, + Pour, d'une diligence habile, + Les porter par toute la ville... + Et si l'on veut savoir combien + Coûtera le port d'une lettre, + (Chose qu'il ne faut pas obmettre) + Afin que nul n'y soit trompé, + Ce ne sera qu'un sou tapé... + +Un siècle après, l'utile et malheureux établissement de 1653 étoit +si bien oublié, que, M. de Chamousset l'ayant remis sur pied, on lui +en fit honneur comme s'il étoit le premier qui en eût eu l'idée. V. +_Mémoires secrets_, 28 avril 1773, t. 6, p. 363-364.] + +Ce qu'on peut apprendre neantmoins du succes de cette lettre, par +les conjectures, c'est que le stile en plut fort à Collantine, comme +estant tout à fait selon son genie, et elle en conceut une nouvelle +estime pour Belastre, le jugeant digne par là d'estre poursuivy plus +vivement, comme elle fit en effet; car elle avoit reformé ce +proverbe commun: Qui bien aime, bien chastie, et elle disoit, pour +le tourner à sa maniere: Qui bien aime, bien poursuit. Belastre, de +son costé, poursuivoit sa pointe, et, sans préjudice de ses droits +et actions, c'est à dire de ses procés, qui alloient tousjours leur +train, il ne laissoit pas d'employer ses soins à faire la cour à +Collantine et à lui conter des fleurettes aussi douces que des +chardons. Il luy envoyoit mesme les chef-d'oeuvres des patissiers, +des rotisseurs, et semblables menus presens qu'il recevoit en +l'exercice de sa charge. Il luy donnoit les bouquets que luy +presentoient les jurées bouquetieres ou les maîtres de confrairies; +il luy faisoit bailler place commode dans les lieux publics, pour +voir les pendus et les roüez qu'il faisoit executer[119]. Et, enfin, +comme le singe des autres galands, poëtes ou non, qui ne croyoient +pas bien faire l'amour à leur maistresse s'ils ne lui envoyoient des +vers, il ne voulut pas negliger cette formalité en faisant l'amour +dans les formes. Mais comme sa temerité ne le porta pas d'abord +jusqu'à en vouloir faire de son chef (veu qu'il ne sçavoit par où +s'y prendre) et qu'il n'avoit personne à qui il pust commander d'en +faire exprés, ou plustost qu'il n'avoit pas dequoy les payer, ce qui +est le plus important, et qui n'appartient qu'aux grands seigneurs, +il trouva ce milieu commode de dérober dans quelque livre ceux qu'il +trouveroit les plus propres pour son dessein, et de les défigurer en +y changeant quelque chose, afin de les faire passer pour siens plus +aisément. Au reste, parce qu'on auroit facilement découvert son +larcin s'il l'eust fait dans quelqu'un de ces nouveaux autheurs qui +sont journellement dans les mains de tout le monde, son soin +principal fut de chercher les plus vieux poëtes qu'il pourroit +trouver. Or, à quoy pensez-vous qu'il connust si un autheur estoit +ancien ou moderne (car il ne connoissoit ny leur siecle, ny leur +nom, ny leur stile)? il alloit sur le Pont-Neuf[120] chercher les +livres les plus frippez, dont la couverture estoit la plus dechirée, +qui avoient le plus d'oreilles, et tels livres estoient ceux qu'il +croyoit de la plus haute antiquité. + +[Note 119: Encore une idée de la même famille qu'une des plus +plaisantes de Molière et de Racine. Thomas Diafoirus, dans _le +Malade imaginaire_, offre à Angélique de lui faire voir une +dissection. Dans _les Plaideurs_, il y a un passage qui rappelle +plus directement la phrase de Furetière, et qui pourroit même en +procéder réellement. _Les Plaideurs_, en effet, ne sont que de 1668. + + DANDIN. + + N'avez vous jamais vu donner la question? + + ISABELLE. + + Non, et ne le verrai, que je crois, de ma vie. + + DANDIN. + + Venez, je vous en veux faire passer l'envie. + +(Acte 3, sc. 4.) + +Du reste, les similitudes de traits et de scènes qui peuvent exister +entre _les Plaideurs_ et _le Roman bourgeois_ ne doivent pas +étonner. Furetière étoit de la société des gais buveurs qui se +réunissoient au _Mouton_ du cimetière Saint-Jean, et au milieu de +laquelle naquit et grandit peu à peu la comédie de Racine. Louis +Racine, dans ses _Mémoires_ sur son père (page 74), avoue lui-même +indirectement cette collaboration de la spirituelle compagnie.] + +[Note 120: C'est là en effet que les bouquinistes avoient leurs +étalages; ils y faisoient si grand commerce, que les libraires, +jaloux, se plaignirent du dommage que leurs boutiques en +éprouvoient. Après de longs débats, dont Gui Patin a parlé dans sa +lettre du 30 septembre 1650, ceux-ci eurent gain de cause, et +parvinrent à faire «quitter la place à cinquante libraires qui y +étoient, etc.» Entre autres _mémoires_ écrits pour cette affaire, il +en est un en faveur des bouquinistes, et dont Baluze pourroit bien +être l'auteur, qui a été publié dans la _Bibliothèque de l'école des +Chartes_, 2e série, t. 5, p. 370.] + +Il trouva un jour un Theophile qui avoit ces bonnes marques, qu'il +acheta le double de ce qu'il valoit, encore crut-il avoir fait une +bonne emplette, et avoir trompé le marchand. Il en fit quelques +extraits apres l'avoir bien feuilleté, et pourveu que les vers +parlassent d'amour, cela luy suffisoit pour les trouver bons. Il en +envoya quelques-uns à Collantine, apres les avoir corrigez et +ajustez à sa maniere, c'est à dire les avoir gastez et corrompus. Le +messager qui les porta eut ordre de dire qu'il les avoit veu faire à +la haste, et que Belastre n'avoit pas eu le loisir de les polir. + +Quoy que Collantine ne se connust point du tout en vers, elle ne +laissoit pas neantmoins de faire grand estat de ceux qu'on luy +envoyoit, non pas pour estre bons ou mauvais, mais parce seulement +qu'ils estoient faits pour elle. Car il n'y a point de bourgeoise, +pour sotte et ignorante qu'elle soit, qui n'en tire un grand sujet +de vanité, et mesme davantage que les personnes de condition, qui +sont accoustumées à en recevoir. Aussi n'y eut-il personne qui vint +chez elle à qui elle ne les monstrast comme une grande rareté, +depuis son procureur jusqu'à sa blanchisseuse. Mais entre ceux +qu'elle croyoit qui les devoient le plus admirer, elle contoit +Charroselles. Dés la premiere fois qu'elle le vid, elle courut à luy +avec des papiers à la main qui le firent blesmir, car il croyoit +encore que ce fussent quelques exploits. Elle luy dit brusquement: +Tenez, auriez-vous jamais cru qu'on eust fait des vers a ma loüange? +En voila pourtant, dea! et vous, qui faites des livres, n'avez +jamais eu l'esprit d'en faire un pour moy. + +Charroselles luy baragoüina entre les dents certain compliment qu'il +auroit été difficile de deschiffrer, et prit ces papiers en +tremblant, croyant avoir encore plus à souffrir en la lecture de ces +vers qu'en celle des papiers pleins de chicane: car il contoit +des-jà qu'il luy en cousteroit quelque loüange, qu'exigent +d'ordinaire tous ceux qui presentent des vers à lire, ce qui estoit +pour luy un supplice insupportable. Cependant il en fut quitte à +meilleur marché, car il n'eust pas si-tost jetté les yeux dessus, +qu'il reconnut le larcin. Il dit donc à Collantine qu'ils estoient +de Theophile, et que c'estoit se mocquer de dire qu'on les avoit +fait exprès pour elle. Il lui apporta mesme le livre imprimé, pour +une pleine conviction, ce que Collantine receut avec grande joye. +Elle ne manqua pas de faire insulte au pauvre Belastre dés la +premiere fois qu'il la vint voir; pour premier compliment, elle luy +dit qu'elle avoit recouvert une piece decisive qu'elle alloit +produire contre luy. Belastre, qui croyoit son larcin aussi caché +que s'il l'eût fait chez les Antipodes, crut alors qu'elle vouloit +parler de ses procés, et répondit seulement qu'il y feroit fournir +de contredits par son advocat. Mais Collantine, le tirant d'erreur, +luy parla des vers qu'il lui avoit envoyez, et lui dit: Vraiment, +Monsieur, vous avez raison de dire que les vers ne vous coustent +gueres à faire, puisque vous les trouvez tous faits. Belastre, qui +attendoit de grands remercimens, se trouva fort surpris de cette +raillerie; et neantmoins, avec une asseurance de faux témoin, il lui +confirma, non sans un grand serment, qu'il les avoit fait tout +exprés pour elle. Mais que voulez-vous gager (reprit Collantine) que +je vous les monstreray imprimez dans ce livre (dit-elle en luy +monstrant un Theophile)? Tout ce que vous voudrez, dit Belastre, +qui, luy voyant tenir un livre relié de neuf, ne se douta aucunement +que ce fust le mesme que le sien, qu'il croyoit tres-vieux. La +gageure accordée d'une collation, le livre fut ouvert à l'endroit du +larcin, marqué d'une grande oreille, ce qui surprit davantage +Belastre que si on luy eust revelé sa confession. Il s'enquit +aussi-tost du nom de celuy qui avoit pû découvrir un si grand +secret, et apprenant que c'estoit son rival, il l'accusa soudain de +magie. Il crut qu'il falloit estre devin ou avoir parlé au diable +pour trouver une chose si cachée. Car (disoit-il) ou il faut que cet +homme ait leu tous les livres qu'il y a au monde, et qu'il les +sçache tous par coeur, ou il n'a point veu celuy que j'ay, qui est +le plus vieux que j'aye jamais pû trouver. Quelque temps apres ce +ridicule raisonnement, assez commun chez les ignorans, et la gageure +acquittée, il minutta sa sortie; et pour se vanger de son rival, il +ne fut pas si-tost dehors qu'il demanda à un des procureurs de son +siege comment il se falloit prendre à faire le procés à un sorcier. +On luy dit qu'il falloit avoir premierement quelque denonciateur. He +bien! (dit-il aussi-tost) où demeurent ces gens-là? envoyez-m'en +querir un par mes sergens? Cette ignorance fit faire alors un grand +éclat de rire à ceux qui estoient présens; sur quoy il adjouste en +colere: Quoy! ne sont-ce pas des gens créez en titre d'office? je +veux qu'ils fassent leur charge, ou je les interdiray sur le champ. +La risée ayant redoublé, Belastre, en persistant, dit encore: Vous +me prenez bien pour un ignorant, de croire qu'en France, où la +police est si exacte, et où on chomme si peu d'officiers, on ne +puisse pas trouver tous ceux qui sont nécessaires pour faire le +procés à un sorcier. Mais il eut beau se mettre en colere, il ne put +executer son dessein, et il fallut qu'il remist sa vengeance à une +autre occasion. + +Pour éviter désormais un pareil affront, et reparer celuy qu'il +avoit receu, il se resolut, à quelque prix que ce fust, de faire des +vers de luy-mesme. Depuis qu'il en eut une fois tasté, il ne crut +pas qu'on se pust passer d'en faire; et on peut bien dire que c'est +une maladie semblable à la gravelle ou à la goutte: dés qu'on en a +senty une atteinte, on s'en sent toute sa vie. Il estoit fort en +peine de sçavoir avec quoy on les faisoit, et apres avoir feuilleté +quelques livres, le hasard le fit tomber sur certain endroit où un +poëte s'estonnoit de ce qu'il faisoit si bien des vers, veu qu'il +n'avoit pas beu de l'hippocrene. Il crut, par la ressemblance du +nom, que c'estoit une espece d'hypocras, et il demanda à un juré +apoticaire qui eut à faire à luy environ ce mesme temps qu'il lui +donnast quelques bouteilles d'hypocras à faire des vers. Il n'en eut +qu'une risée pour réponse, mais il adjousta: Ne faites point de +difficulté de m'en faire exprés, je le payeray bien, valust-il un +escu la pinte. Une autrefois, ayant leu que pour faire de bons vers +il falloit se mettre en fureur, s'arracher les cheveux et ronger ses +ongles, il pratiqua cela fort exactement. Il mordit ses ongles +jusques au sang, il se rendit la teste presque chauve, et il se mit +si fort en colere (il ne connoissoit point d'autre fureur) que son +pauvre clerc et son laquais en pâtirent, et porterent long-temps sur +les épaules des marques de sa verve poëtique. Enfin, il eut recours +à son siffleur, qui se méloit aussi de faire des vers (de méchans, +s'entend) et qui un peu auparavant avoit fait jouer dans sa chambre +une pastorale de sa façon, sur un theatre basty de trois ais et de +deux futailles, decoré des rideaux de son lit et de deux pieces de +bergame. Cet homme lui enseigna donc les regles des vers, qu'il ne +sçavoit pas luy-mesme. Il luy apprit à conter les syllabes sur ses +doigts, qu'il mesuroit auparavant avec un compas: car il ne +concevoit point d'autre façon de faire des vers, que de trouver +moyen de ranger des mots en haye, comme il avoit veu autrefois +ranger des soldats pour faire un bataillon. + +Ce brave maistre luy apprit aussi qu'il y avoit des rimes masculines +et féminines; surquoy Belastre luy dit avec admiration: Est-ce donc +que les vers s'engendrent comme des animaux, en mettant le masle +avec la femelle? Enfin, apres quelques mois de noviciat, et apres +avoir autant broüillé de papier qu'un scrupuleux faiseur +d'anagrammes, il fit les trois méchans couplets qu'on verra en +suitte, non sans suer aussi fort que celuy qui auroit joüé quatre +parties de six jeux à la paulme. Encore faut-il que je recite de luy +une certaine naïfveté assez extraordinaire. + +Il avoit oüy dire que les muses estoient des divinitez qu'il falloit +avoir favorables pour bien faire des vers, et que tous les grands +poëtes les avoient invoquées en commençant leur ouvrage. Il avoit +mesme marqué de rouge quatre vers dans un Virgile qu'avoit son +siffleur, qu'on luy avoit dit estre l'invocation de l'Eneïde. Il +avoit apris par coeur ces quatre vers, et les recitoit comme une +oraison fort devote toutes les fois qu'il se mettoit à ce travail, +de mesme qu'on fait lire la vie de sainte Marguerite pour faire +delivrer une femme enceinte. Quand Belastre eut si bien, à son sens, +reüssi dans son entreprise, et se fust applaudi cent fois luy-mesme +(car les ignorans sont ceux qui se trouvent les plus satisfaits de +leurs ouvrages), il s'en alla, avec ce beau chef-d'oeuvre dans sa +poche, voir Collantine. Il avoit une fierté nompareille sur son +visage, croyant bien effacer la honte qu'il avait auparavant receuë. +Il debuta par ce cartel: Je vous deffie (dit-il en lui monstrant un +papier qu'il tenoit à la main) de trouver que ces vers que je vous +apporte soient dérobez; car dans tous les livres qui sont au monde, +vous n'en verrez point de cette maniere. Ce n'est pas que je me +veüille piquer d'estre autheur, ny faire le bel esprit; mais vous +connoistrez que quand je m'y veux appliquer, je suis capable de +faire des vers à la cavaliere. + +Par malheur pour luy, Charroselles, qui estoit entré un peu +auparavant, se trouva de la compagnie; il fit un grand cry dés qu'il +ouyt nommer cette sorte de vers, qui importune tant d'honnestes +gens; et sans songer s'il avoit un antagoniste raisonnable en +relevant cette parole, il luy dit brusquement: Qu'entendez-vous par +ces vers à la cavaliere? n'est-ce pas à dire de ces méchans vers +dont tout le monde est si fatigué? Belastre se hazarda de répondre +que c'estoient des vers faits par des gentilshommes qui n'en +sçavoient point les regles, qui les faisoient par pure galanterie, +sans avoir leu de livres, et sans que ce fust leur mestier. Hé! par +la mort, non pas de ma vie (reprit chaudement Charroselles). +Pourquoy diable s'en meslent-ils, si ce n'est pas leur mestier? Un +masson seroit-il excusé d'avoir fait une méchante marmite, ou un +forgeron une pantoufle mal faite, en disant que ce n'est pas son +mestier d'en faire? Ne se mocqueroit-on pas d'un bon bourgeois qui +ne feroit point profession de valeur si, pour faire le galand, il +alloit monster à la brêche, et monstrer là sa poltronnerie? + +Quand je voy ces cavaliers, qui, pour se mettre en credit chez les +dames, negligent la voye des armes, des joustes et des tournois pour +faire les beaux esprits et les versificateurs, j'aimerois autant +voir les chevaliers du Port au foin faire les galans avec leurs +tournois à la bateliere, lors qu'ils tirent l'anguille ou l'oison, +et qu'il joustent avec leurs lances. Cependant il se coule mille +millions de méchans vers sous ce titre specieux de vers à la +cavaliere, qui effacent tous les bons, et qui prennent leur place. +Combien voyons-nous de femmes bien faites mépriser des vers tendres +et excellens qu'aura fait pour elles un honneste homme avec tout le +soin imaginable, pour admirer deux méchans quatrains que leur aura +donné un plumet, aussi polis que ceux de Nostradamus? O Muses! si +tant est que vostre secours soit necessaire aux amans, pourquoy +souffrez-vous que ceux qui vous barbouïllent et qui vous défigurent +soient favorisez par vostre entremise, et que vos plus chers +nourrissons soient d'ordinaire si mal receus? + +L'entousiasme alloit emporter bien loin Charroselles, car il estoit +fort long en ses invectives (quoy qu'il n'eust pas grand interest en +celle-cy, comme faisant fort peu de vers), quand l'impatience de +Collantine l'interrompit, en disant fort haut: Or sus, sans faire +tant de préambules, voyons ces vers dont est question; qu'ils soient +bons ou mauvais, il suffit qu'ils soient faits à ma loüange pour me +plaire. Belastre ne s'en fit pas prier deux fois, de peur de +differer les applaudissemens qu'il en attendoit; il leut donc ces +vers avec la mesme gravité qu'il auroit deub prononcer ses +sentences: + + Belle bouche, beaux yeux, beau nez, + Depuis que vous me chicanez, + Mon coeur a souffert la migraine; + Faites faire halte à vos rigueurs, + Quoy? Voulez-vous par vos froideurs + Egaler la Samaritaine? + +Vrayment (dit Charroselles), je ne sçay si ces vers ne sentent point +plus le praticien que le cavalier; mais du moins on ne dira pas +qu'ils sentent le médecin, car il n'y en a point qui pust dire que +la migraine, qui est une maladie de la teste, fust dans le coeur. +Cela peut passer neantmoins à la faveur de cette comparaison qui a +toute la froideur que vous luy attribuez; continuez donc. + + Vous trapercez si fort un coeur + Que, quand je l'aurois aussi dur + Que celuy du cheval de bronze, + Il faudroit ceder à vos coups, + Et je vous les donnerois trestous + Quand bien j'en aurois dix ou onze. + +Voila (dit Charroselles) une rime gasconne[121] ou perigourdine, et +vous la pouvez faire trouver bonne en deux façons, en violentant un +peu la prononciation, car vous pouvez dire un _coeur_ aussi _deur_, +ou un _cur_ aussi _dur_; mais en recompense la rime de _onze_ est +fort bien trouvée. Quant au cinquième vers, si vous l'aviez bien +mesuré vous le trouveriez trop long d'une sillabe. A cela (répondit +Belastre) le remede sera facile; je n'auray qu'à le faire écrire +plus menu, il ne sera pas plus long que les autres. Je ne me serois +pas advisé de ce remede (dit Charroselles), et j'aurois plustost dit +_donrois_ au lieu de _donnerois_, comme faisoient les anciens, qui +usoient de la sincope. Qu'est-ce à dire, sincope (reprit Belastre)? +n'est-ce pas une grande maladie? qu'a-t-elle de commun avec les +vers? Ensuite il continua: + + Et, qui pis est, vostre attentat + Se commet contre un magistrat. + Doublement peche qui le tue. + Quand il s'agit de resister + Aux coups qu'il vous plaist me porter + Je n'ay ny force ny vertue. + +[Note 121: Cette façon de rimer, et partant de prononcer, +n'étoit pas si exclusivement gasconne que le dit Charroselles. Sous +Louis XIII, on ne faisoit pas autrement à Paris. Grâce à la +prononciation, _dur_ y rimoit très bien avec _coeur_, ce dont +s'indignoit le Normand Malherbe. «Il ne vouloit pas, dit Tallemant, +qu'on rimât sur _bonheur_ ni sur _malheur_, parce que les Parisiens +n'en prononcent que l'u, comme s'il y avoit _bonhur_, _malhur_, +etc.» (_Historiettes_, édit. in-12, t. 1, p. 267.)] + +Charroselles, estonné de ce dernier mot, demanda le papier pour voir +comment il estoit escrit; mais il fut surpris de voir que l'autheur, +qui estoit mieux fondé en rime qu'en raison, avoit mieux aimé faire +un soloecisme qu'une rime fausse. Il admira sa naïveté, et luy +demanda s'il en avoit fait encore d'autres. Belastre répondit qu'il +y en avoit beaucoup qu'il n'avoit pas eu le loisir de décrire. +Charroselles luy repliqua: Ce n'est donc icy qu'un fragment? A quoy +Belastre repartit: Je ne sçay; mais, je vous prie, dites-moy combien +il faut que l'on mette de vers pour faire un fragment? Cette +nouvelle naïveté causa un grand esclat de rire, qui ne fut pas +sitost passé que Belastre, voulant recueillir le fruit de son +travail, demanda ce qu'on pensoit de ses vers, c'est-à-dire, +exigeoit de l'approbation, quand Charroselles luy dit: Vrayement, +Monsieur, vous faites des vers à la maniere des Grecs, qui avoient +beaucoup de licences. Pourquoy non (reprit Belastre)? n'ay-je pas eu +mes licences, qui m'ont cousté de bel et bon argent? Il est vray que +je ne sçay de quelle université elles sont, mais mademoiselle les a +veuës, car je les ay produites quand elle ma accusé de ne sçavoir +pas le latin. J'ay fait toutes mes classes, tel que vous me voyez; +il est vray qu'ayant esté long-temps à la guerre, j'ay tout oublié. + +Vous estes donc (luy dit Charroselles) plus que docteur, car j'ai +ouy dire quelquefois qu'un bachelier est un homme qui apprend, et un +docteur un homme qui oublie; vous qui avez tout oublié estes quelque +chose par delà. Pour revenir à vos vers, ils sont d'une manière +toute extraordinaire; je n'en ay point veu de pareils, et je ne +doute point que vous ne fassiez de beaux chefs-d'oeuvres s'il vous +vient souvent de telles boutades. Ha (dit Belastre), je voudrois +bien sçavoir les regles d'une boutade; est-il possible que j'en aye +fait une bonne par hazard? Vous estes bien difficiles à contenter, +vous autres messieurs les delicats (dit là dessus Collantine); pour +moy, j'aime generalement tous les vers poetiques, et surtout les +quatrains de six vers, tels que sont ceux qui sont pour moy. +Charroselles sousrit de cette belle approbation, et insensiblement +prit occasion, en parlant de vers, de déclamer contre tous les +autheurs qu'il connoissoit, et il n'y en eut pas un, bon ou mauvais, +qui ne passast par sa critique, sans prendre garde s'il parloit à +des personnes capables de cet entretien. Mais j'obmettray encore à +dessein tout ce qu'il en dit, car on me diroit que c'est une +médisance de reciter celle que les autres font. La conclusion fut +que Collantine, qui s'étoit teuë long-temps pendant qu'il parloit de +ces autheurs, dont elle ne connoissoit pas un, voulant parler de +vers à quelque prix que ce fust, vint à dire: Pour moy, je ne trouve +point de plus beaux vers que ceux de la Misere des clercs des +procureurs; les pointes en sont bonnes et le sujet tout à fait +plaisant. Je les leus dernierement sur le bureau du maistre clerc de +mon procureur, durant qu'il me dressoit une requeste. Si les clercs +(répondit Charroselles) sont aussi miserables que ces vers, je +plains sans doute leur misere; mais quoy! ce ne sont pas seulement +les clercs qui sont à plaindre, les procureurs le sont aussi, et +encore plus les parties, enfin tous ceux qui se meslent de ce maudit +mestier de chicaner. Pourquoy dites-vous cela (reprit Collantine)? +je ne vois point qu'il y ait de meilleur mestier que celuy de +procureur postulant? Vous ne voyez point de fils de paysan ou de +gargotier qui soit entré dans une telle charge, la pluspart du temps +à credit, qui au bout de sept à huit ans n'achete une maison à porte +cochere[122], qu'il se fait adjuger par decret à si bon marché qu'il +veut, et qui ne fasse cependant subsister une assez nombreuse +famille. Que s'il ne tient pas bonne table, et s'il ne fait pas +grande dépence, c'est plustost par avarice que par incommodité. Je +ne doute point (repliqua Charroselles) que le gain n'en soit assez +grand, et je ne m'enquiers point s'il est legitime; mais il faut +avoüer que c'est une triste occupation d'avoir tousjours la veuë sur +des papiers dont le stile est si dégoustant, et de n'aquerir du bien +qui ne vienne de la ruine et du sang des miserables. A leur dam +(interrompit Collantine)! Pourquoy plaident-ils, ces miserables, +s'ils ne sont pas bien fondez? Fondez ou non (adjousta +Charroselles), les uns et les autres se ruinent également, témoin +une emblesme que j'ay veuë autrefois de la chicane, où le plaideur +qui avoit perdu sa cause estoit tout nud; celuy qui l'avoit gagnée +avoit une robbe, à la verité, mais si pleine de trous et si +déchirée, qu'on auroit pû croire qu'il estoit vestu d'un rezeau: les +juges et les procureurs estoient vestus de trois ou quatre robbes +les unes sur les autres. + +[Note 122: Alors on faisoit une grande différence entre la +maison à _porte cochère_ et la maison à petite porte. C'est d'après +cela que l'on calculoit la fortune du propriétaire ou du locataire. +Pendant la fronde, quand on créa une garde bourgeoise pour la +défense de la ville, les portes cochères durent fournir chacune un +cavalier, tandis que les portes ordinaires ne devoient qu'un +fantassin. On lit à ce propos dans le _Courrier burlesque de la +guerre de Paris_: + + Le mardi (12 janvier 1649), le conseil de ville + Fit un reglement fort utile, + Savoir, que pour lever soldats, + Tant de pied comme sur dadas, + L'on taxeroit toutes les portes, + Petites, grandes, foibles, fortes; + Que la _cochère_ fourniroit + Tant que le blocus dureroit + Un bon cheval avec un homme, + Ou qu'elle donneroit la somme + De quinze pistoles de poids, + Payable la première fois; + Les petites, un mousquetaire, + Ou trois pistoles pour en faire. + + (_Pièces à la suite des Mémoires du cardinal de Retz_, + Amst., 1719, in-12. t. 4, p. 270.) +] + +Vous estes bien hardy (luy dit Belastre en colère) de décrier ainsi +nostre mestier? Si j'avois icy mes sergens, je vous ferois mettre là +bas en vertu d'une bonne amande que je vous ferois payer sans +déport. Je le décrie moins (répondit Charroselles) que ne font les +advocats, parce qu'on ne les void jamais avoir de procés en leur +nom, de mesme que les medecins ne prennent jamais de leurs drogues. +J'ay ouy dire encore ce matin à un de mes amis qu'il n'avoit jamais +eu qu'un procès, qu'il avoit gagné, avec dépens et amende, mais +qu'il s'est trouvé à la fin que s'il eust abandonné dès le +commencement la debte pour laquelle il plaidoit, il auroit gagné +beaucoup davantage. Mais comment cela se peut-il faire (lui dit +Collantine)? Voicy comment il me la conté (reprit Charroselles): Il +luy estoit deub cent pistolles par un mauvais payeur, proprietaire +d'une maison qui valloit bien environ quatre mil francs. Il a mis +son obligation entre les mains d'un procureur, qui, ayant un +antagoniste aussi affamé que luy, a si bien contesté sur +l'obligation et sur les procedures du dècret qu'on a fait en suite +de cette maison, qu'il a obtenu jusqu'à sept arrests contre la +partie, tous avec amende et dépens. Or, par l'événement, les dépens +ayans esté taxez à 2500 livres, et la maison adjugée à 2000 livres +seulement au beau-frere de son procureur, il luy a cousté de son +argent 500 livres, outre la perte de sa debte. Mais il m'a juré que +son plus grand regret estoit à l'argent qu'il luy avoit fallu tirer +pour payer toutes les amandes à quoy sa partie avoit esté condamnée, +faute de quoy on ne luy vouloit pas délivrer ses arrests. + +On avoit raison (repartit Collantine), car ne sçait-on pas bien que +c'est celuy qui gagne sa cause qui doit avancer l'amande de douze +livres? Mais on luy en donne, s'il veut, aussi-tost le remboursement +sur sa partie. Et que sert le remboursement (adjousta Charroselles) +si le debiteur est insolvable, comme le sont tous les chicaneurs? Ne +vaudroit-il pas bien mieux que Monsieur le receveur perdit la somme, +qui luy est un pur gain, que de la faire tomber, par l'evenement, +sur le dos de celuy qui avoit bon droit, et qui est chastié de la +faute d'autruy? + +La mesme personne m'a fait encore une grande plainte sur la +declaration de ces dépens, qui luy tenoit fort au coeur, et l'a +traduite assez plaisamment en ridicule. Il m'a fait voir que pour un +mesme acte il y avoit cinq ou six articles separez, par exemple pour +le conseil, pour le memoire, pour l'assignation, pour la coppie, +pour la presentation, pour la journée, pour le parisis, pour le +quart en sus, etc.[123], et il m'a dit en suite qu'il s'imaginoit +estre à la comédie italienne, et voir Scaramouche hostelier compter +à son hoste pour le chapon, pour celuy qui l'a lardé, pour celuy qui +l'a châtré, pour le bois, pour le feu, pour la broche, etc. Vrayment +(dit alors Collantine), il faut bien le faire ainsi, puisque c'est +un ancien usage; j'avouë bien que c'est là où messieurs les +procureurs trouvent mieux leur compte, car pour faire cette taxe on +compte les articles, et tel de ces articles qui n'est que de dix +deniers couste quelquefois huit sous à taxer, comme en frais +extraordinaires de criées; sans compter les roles de la declaration, +qui par ce moyen s'amplifient merveilleusement. Aussi disent-ils que +c'est la piece la plus lucrative de leur mestier. Mais je vous +advoüray (ajousta-t'elle) que j'y trouve une chose qui me choque +fort: c'est qu'on y taxe de grands droits aux procureurs pour les +choses qu'ils ne font point du tout, comme les consultations et les +revisions d'ecritures, et on leur en taxe de très-petits pour celles +qu'ils font effectivement, comme les comparutions aux audiences pour +obtenir les arrests; c'est un point qu'il sera tres-important de +corriger, quand on fera la reformation des abus de la justice. Apres +cela (continua Charroselles, qui avoit esté aussi obligé d'apprendre +à plaider à ses dépens à cause du procés qu'il avoit eu contre +Collantine) n'avoüerez-vous pas que c'est un méchant mestier que de +plaider, puis qu'on est exposé à souffrir ces mangeries? Il faut +distinguer (répondit la demoiselle), car on a grand sujet de +plaindre ces plaideurs par necessité, qui sont obligez de se +deffendre le plus souvent sans en avoir les moyens, quand ils sont +attaquez par des personnes puissantes, et attirez hors de leur pays +en vertu d'un committimus. Mais il n'en est pas de mesme de ces +plaideurs volontaires qui attaquent les autres de gayeté de coeur, +car ils sont redoutables à toutes sortes de personnes, et ils ont +l'avantage de faire enrager bien des gens. Vous m'advouërez +vous-mesme que c'est le plus grand plaisir du monde, et qu'on peut +bien faire autant de mal par un exploit que par une satyre. Outre +que leurs parties sont tousjours contraintes, pour se racheter de +leurs vexations, de leur donner de l'argent ou de leur abandonner +une partie de la chose contestée, de sorte que, quelque méchant +procés qu'ils puissent avoir, pourveu qu'ils les sçachent tirer en +longueur, ils y trouvent plus de gain que de perte. + +[Note 123: Cette curieuse énumération de frais rappelle celle +que fait Molière dans les _Fourberies de Scapin_ (acte 2, scène 8). +Comme cette pièce est de 1671, il se pourroit que le passage que +j'indique ne fût encore qu'une réminiscence, étendue, du reste, et +complétée, du _Roman bourgeois_.] + +Vrayment (interrompit Charroselles), à propos de ces gens qui +chicanent à plaisir, je me souviens d'une rencontre que j'eus +dernierement au palais. Je me trouvay auprés d'un Manceau qui, ayant +donné un soufflet à un notaire de ses voisins (ainsi que j'appris +depuis), avoit esté obligé de soustenir un gros procés criminel +devolu par appel à la cour, et pour ce sujet il avoit esté condamné +en de grandes reparations, dommages et interests. J'oüys un de ses +compatriotes qui, pour le railler, luy disoit: Hé bien, qu'est-ce, +Baptiste (ainsi falloit-il que s'appellast ce tappe-notaire)? Tu es +bien chanceux: tu as perdu ton procés? Ce Manceau luy dit pour toute +réponse: Vrayment c'est mon, vla bien dequoy! N'en auray-je pas un +autre tout pareil quand je voudray? La risée que firent ceux qui +ouyrent cette réponse me donna la curiosité d'aprendre le sujet de +ce procés, et en suite d'avoüer qu'il n'y avoit rien de plus aisé +que de faire des procés de cette qualité, mais que ce n'estoit pas +un moyen de faire grande fortune. + +Je n'entends pas parler de ces sortes de procés (dit alors +Collantine), Dieu m'en garde! il n'y a rien de si dangereux que +d'estre deffendeur en matiére criminelle; mais je parle de ces +droits litigieux qu'on achepte à bon marché de gens foibles et +ignorans des affaires, dont les plus embrouillez sont les meilleurs. +Car on n'a qu'à se faire recevoir partie intervenante, et pourvu +qu'on sçache bien faire des incidens et des chicanes, tantost se +ranger d'un party et tantost de l'autre, il faut enfin que les +autres parties acheptent la paix, à quelque prix que ce soit. Tel +est le mestier dont je subsiste il y a longtemps, et dont je me +trouve fort bien. J'ay des-ja ruiné sept gros paysans et quatre +familles bourgeoises, et il y a trois gentilshommes que je tiens au +cul et aux chausses. Si Dieu me fait la grace de vivre, je les veux +faire aller à l'hospital. Collantine commençoit des-ja à leur +vouloir conter ses exploits, tant en gros qu'en détail, et n'eust +finy de longtemps, quand elle fut interrompuë par Belastre, qui luy +dit: Sans aller plus loin, vous me faites faire une belle experience +de ce que vous sçavez faire. Il y a assez long-temps que vous me +chicanez, sous pretexte d'une vieille recherche de droits dont il ne +vous en est pas deub un carolus. Quoy (repliqua chaudement +Collantine)! vous ne me devez rien? Estes-vous assez hardy pour le +soustenir? Je vous vais bientost montrer le contraire. Je m'en +rapporte à Monsieur (dit-elle en monstrant Charroselles); il en +jugera luy-mesme. Ce fut lors qu'ils se mirent tous deux en devoir +de conter tous les procés et differens qu'ils avoient ensemble, en +la presence de Charroselles, comme s'il eust esté leur juge naturel. +Ils prirent tous deux la parole en mesme temps, plaiderent, +haranguerent et contesterent, sans que pas un voulust escouter son +compagnon. C'est une coustume assez ordinaire aux plaideurs de +prendre pour juge le premier venu, de plaider leur cause sur le +champ devant luy, et de s'en vouloir rapporter à ce qu'il en dira, +sans que cela aboutisse néantmoins à sentence ny à transaction; de +sorte que, si on avoit déduit au long cet incident, il n'auroit +point du tout choqué la vray-semblance. Mais cela auroit esté fort +plaisant à entendre, et le seroit peu à reciter. A peine +s'estoient-ils accordez à qui parleroit le premier (car la +contestation fut longue sur ce point), quand on ouyt heurter à la +porte. C'estoit le greffier de Belastre, qui l'estoit venu trouver +chez Collantine, sçachant qu'il y estoit, pour luy faire signer la +minutte d'un inventaire qu'il venoit d'achever; et outre le procés +verbal de scellé qu'il tenoit en main, il avoit encore sous le bras +un fort gros sac, contenant tous les papiers inventoriez, qui +devoient estre deposez au greffe pour la seureté des vacations des +officiers. Son arrivée fit faire trefve à ces deux parties +plaidantes, et apres qu'il eut eu une petite audiance en particulier +de Belastre, ce greffier qu'on avoit appellé Volaterran, (parce +qu'il voloit toute la terre) donna son procés verbal à signer à ce +vénérable magistrat. Charroselles, qui fouroit son nez par tout, fut +curieux de sçavoir ce que c'estoit, et s'estant baissé sous pretexte +de ramasser un de ses gans, il leut au dos du cahier cette +inscription: + + +Inventaire de Mythophilacte. + +Comment (s'ecria-t'il aussitost)! le pauvre Mythophilacte est donc +mort! Quoy! cet homme qui a esté si fameux dans Paris, et par sa +façon de vivre et par ses ouvrages? Je m'asseure qu'on aura trouvé +chez luy de belles curiositez. Si vous les desirez voir (dit le +greffier assez civilement, contre l'ordinaire de ces messieurs, qui +ne sont point accusez d'estre civils), vous n'en sçauriez trouver un +memoire plus exact que cet inventaire que j'en ay dressé. Vous ne me +sçauriez faire un plus grand plaisir (dit Charroselles). Et à moy +aussi (dit de son costé Collantine), qui estoit ravie d'ouïr toute +sorte d'actes et d'expeditions de justice. Belastre, qui estoit +aussi bien aise d'entendre lire une piece intitulée de son nom, et +qui croyoit se faire beaucoup valoir par ce moyen à Collantine, non +seulement applaudit à cette curiosité, mais mesme, par l'authorité +qu'il avoit sur le greffier, luy commanda de la satisfaire. Le +greffier, luy obeyssant, s'assit auprés d'eux, et, apres qu'ils +eurent repris leur place et fait silence, Volaterran commença de +lire ainsi: + + +_Inventaire de Mythophilacte._ + +L'an mil six cens..... Je vous prie (interrompit Charroselles), +passez cette intitulation, qui ne contient que des qualitez +inutiles. Inutiles (reprit Collantine avec un grand cry)! vous vous +trompez fort: il n'y a rien de plus essentiel en une affaire que de +bien establir les qualitez. Cela seroit bon (reprit Charroselles), +si on avoit à instruire ou à juger un procés; mais comme nous +n'avons icy que la curiosité de voir les effets de Mythophilacte, ce +ne seroit que du temps et des paroles perduës. Cette raison ayant +prevalu, au grand regret neantmoins de Belastre, qui prenoit grand +plaisir à entendre lire ses qualitez, Volaterran passa plusieurs +pages de l'intitulation, apposition et levée des scellez, et +continua de lire: + +Premierement un lit où estoit gisant ledit deffunt, +consistant en trois aix posez sur deux tresteaux, une +paillasse, avec une vieille valise servant de traversin, et +une couverture faite d'un morceau de tapisserie de +Rouen, prisez le tout ensemble vingt-cinq sous, +cy + + 25 sous. + +_Item_, deux chaises de paille, avec un fauteuil garny +de mocquette, prisés dix sous, cy + + 10 sous + +_Item_, un coffre de bois blanc, sur lequel avons reconnu +nos scellez sains et entiers, et dans iceluy ne +s'est trouvé que les papiers cy-apres inventoriez, ledit +coffre prisé douze sous, cy + + 12 sous. + +De grace (dit Charroselles), allons vistement à ces papiers; c'est +la seule chose que je desire de voir, m'imaginant qu'il y en aura de +fort bons. Car pour le reste de ses meubles, il est aisé d'en juger +par l'échantillon, et je me doute bien que le pauvre Mythophilacte +est mort dans la dernière pauvreté. Je ne m'estonne plus qu'il +apprehendast si fort les visites, et qu'il eust tant de soin de +cacher la maison où il demeuroit à ses plus intimes amis, ausquels +elle estoit aussi inconnue que la source du Nil. Mais comme je +m'attends bien que par tout l'inventaire nous trouverons une +pareille gueuserie, je vous prie, monsieur le greffier, de coupper +court et de commencer à lire le chapitre des papiers, puisque la +curiosité de la compagnie ne s'estend que là. Ainsi fut dit, ainsi +fut fait: alors Volaterran, ayant sauté plusieurs feuillets, +continua de lire: + + Premierement, le testament ou ordonnance de derniere + volonté dudit deffunt, en datte du 21 avril........ + +Hé! de grace, encore un coup (dit Charroselles), nous n'avons que +faire des dates; je vous prie, voyons seulement les dispositions de +ce testament, et sur tout sautez le preambule, et ce stile des +notaires qui ne fait que gaster du parchemin. Le greffier prit donc +en main ce testament, et en ayant parcouru en bredouillant deux ou +trois roolles pleins de ces vaines formalitez, il commença à lire +plus intelligiblement ces clauses: + + En premier lieu, à l'égard de mes funerailles et + enterrement, j'en laisse le soin à l'hoste du logis où je + seray decedé, me confiant assez d'ailleurs en son humanité, + qui prendroit cette peine de luy-mesme, quand je ne l'en + prierais point. Je m'attends aussi qu'il le fera sans + pompe, sans tenture et sans luminaire, en toute humilité + chrestienne, et convenablement à ma position et à ma + fortune. + + _Item_, à chacun des pauvres autheurs qui se trouveront à + mon enterrement, je donne et legue un exemplaire d'un livre + par moy composé, intitulé: l'_Exercice journalier du + poëte_, dont la delivrance leur sera faite sitost que ledit + livre sera achevé d'imprimer, dans lequel ils trouveront un + bel exemple de constance pour supporter la faim et la + pauvreté, avec une oraison tres ardente que j'ay faite en + leur faveur, afin que les riches aient plus de compassion + d'eux qu'ils n'ont eu de moy. + + _Item_, je donne et legue à Claude Catharinet, mon meilleur + amy et second moy-mesme, mon grand Agenda ou mon Almanach + de disners, dans lequel sont contenus les noms et les + demeures de toutes mes connoissances, avec les observations + que j'ai faites pour decouvrir le foible des grands + seigneurs, pour les flatter et gagner leurs bonnes graces, + ensemble celles de leurs suisses et officiers de cuisine, + esperant que, par le moyen de cet ouvrage, il pourra + sustenter sa vie comme j'ay fait la mienne jusqu'à present. + + _Item_, à tous mes pretendus Mecenas, je donne et legue la + liberation de ce qu'ils me doivent pour le prix de l'encens + que je leur ay fourny et livré, tant par epistres + dedicatoires, panegyriques, epitalames, sonnets, rogatons, + qu'en quelque autre sorte et maniere que ce soit, ne + desirant pas que leur ame soit tourmentée en l'autre monde, + comme elle le pourroit estre pour avoir retenu le salaire + deub à mes grands travaux. J'en fais la mesme chose à + l'égard de ces méchans libraires qui ont mangé tout le + fruit de mes veilles, et qui m'ont tant fait souffrir + depuis que j'ay esté à leur discretion. Et quoy qu'ils + aient souvent pris à tasche de me faire damner, je prie + Dieu qu'il ne leur impute point le mal qu'ils m'ont fait, + mais qu'il use envers eux de sa misericorde, de toute + l'estendue de laquelle ils ont grand besoin. + + _Item_, je donne et legue à Georges Soulas, ci-devant mon + valet et scribe, et maintenant, à force de manier mes + ouvrages, devenu mon collegue et confrere en Apollon, tant + pour paiement des gages que je luy puis devoir que par pure + liberalité, donation à cause de mort, et en la meilleure + forme que pourra valoir, tout le reste de mes ouvrages et + papiers, tant imprimez qu'à imprimer, luy faisant don de + tous les profits qu'il en pourra retirer des comédiens, des + libraires et des personnes à qui il les pourra dédier; à la + charge, et non autrement, qu'il fera imprimer lesdits + manuscrits sous mon nom, et non sous le sien, et qu'il ne + me privera point de la gloire qui m'en peut revenir, comme + je sçay que quelques autheurs escrocs en ont cy-devant usé. + Et pour exécuteur du présent testament, je nomme Charles de + Sercy[124], maistre libraire juré au Palais, veu que + j'espère de sa courtoisie que, comme il se forme sur le + modèle de Courbé[125], qui ne dédaigne pas d'estre agent + général des autheurs de la haute classe, luy qui commence + de venir au monde ne dédaignera pas de rendre cet office à + la mémoire de son tres humble serviteur et chalend. Voulant + en cette considération que Georges Soulas, légataire + universel de mes ouvrages, lorsqu'il en voudra faire faire + l'impression, lui donne la preferance à tous les autres, + pour le recompenser des pertes qu'il a faites sur tant de + recueils et de rapsodies inutiles qu'il a imprimées, et qui + le menacent d'une banqueroute prochaine et bien méritée: + car ainsi le tout a esté par ledit testateur dicté, nommé, + leu et releu, etc. + +[Note 124: Il avoit été reçu imprimeur-libraire le 13 septembre +1649, mais il n'avoit guère commencé à marquer qu'en 1670, année où +il fut fait adjoint de la communauté. Furetière pouvoit donc, même +en 1666, époque, non de la rédaction, mais de la publication de son +livre, parler encore de lui comme il en parle.--Dans l'édition de +Nancy, de 1713, le nom de Jean Treyar est substitué à celui de Ch. +de Sercy.] + +[Note 125: C'est d'Augustin Courbé qu'il est parlé ici. «Son +plus grand négoce, dit La Caille (_Hist. de l'impr._, p. 274.), +étoit de livres de galanteries et de romans, dont il faisoit grand +débit.»--Dans sa _Nouvelle allégorique_, etc., p. 115, Furetière +avoit déjà parlé de Courbé, à propos de mademoiselle de Scudéry, +dont il éditoit les romans: «La pucelle Sappho obtint permission de +mener des troupes dans la _Romanie_ pour la rétablir, a cause +qu'elle y avoit de belles terres et seigneuries, dont Augustin +Courbé étoit fermier général, et où il faisoit si bien son compte, +qu'il s'y seroit extraordinairement enrichi, sans les pertes que lui +a fait souffrir d'ailleurs le prince Galimathias.»] + +Vrayment (dit alors Charroselles), j'avois grande estime pour le +pauvre Mythophilacte, mais je lui sçay fort mauvais gré de ce qu'il +destourne ces petits libraires du soin de faire des recueils. Chacun +sçait combien ceux qui sont haut hupez font les rencheris quand on +leur offre des coppies à imprimer. Ils ne veulent prendre que celles +d'une certaine caballe qui leur plaist, encore les payent-ils à leur +mode, et il leur faut jetter les autres à la teste, encore n'en +veulent-ils point imprimer. + +Vous m'avez fait cent fois la mesme plainte de vos libraires (dit +Collantine); pourquoy les voudriez-vous obliger à imprimer vos +livres, si le debit n'en est pas heureux? Que ne les faites-vous +imprimer à vos frais, à l'exemple d'un certain autheur dont j'ai ouy +parler au Palais, qui en a pour cinquante mille francs sur les bras. +J'aimerois mieux, si j'estois à votre place, vendre mes chevaux et +mon carrosse, pour acheter la gloire qui m'en reviendroit, puisque +vous en estes si affamé. Ou plustost, que ne quittez-vous tout ce +fatras de compositions philosophiques, historiques et romanesques, +pour compiler des arrests, des plaidoyers ou des maximes de droit: +dame! ce sont des livres qu'on achete tousjours, quels qu'ils +soient, et il n'y a point de libraire qui n'en fust aussi friand que +des Heures à la chancelliere[126]. Mais, je vous prie, brisons là, +car je vois bien que vous voudriez faire en replique une longue +doleance. Puisque la compagnie est curieuse de voir ces papiers, +passons aux titres et contracts d'acquisitions de maisons et de +constitutions de rente, car ce sont les principaux articles d'un +inventaire. + +[Note 126: _Exercice spirituel, contenant la manière d'employer +toutes les heures du jour au service de Dieu_, par V. C. P., dédié a +Mme la Chancelière. La corporation des relieurs de Paris avoit +fait cette galanterie à madame Ségnier, pour se rendre favorable le +chancelier, sous la direction duquel toutes les corporations +dépendantes de la librairie étoient placées. Le succès de ce livre +dura plus d'un siècle; en 1767 le libraire de Hausy en donna encore +une édition, reproduisant la dédicace que Collombat avoit faite pour +la première. Il n'y avoit de changé que la Chancelière, à qui l'on +dédioit.] + +Ha! pour cela (dit Belastre), nous n'en avons trouvé aucuns, mais +seulement beaucoup d'exploits pour debtes passives: de sorte que +tout le reste de cet inventaire ne contient que le cathalogue de +quantité de livres et ouvrages manuscrits, qu'un des legataires nous +a requis d'inventorier, pour luy en faire en suite la delivrance, +parce qu'il dit que le deffunt luy en a fait don. Nous n'avons +affaire que de cela (reprit Charroselles), et c'est icy asseurément +le legs fait à Georges Soulas, dont vous venez d'entendre parler. +Lisons viste, je vous prie, ce catalogue. Je m'y oppose (dit +Collantine), et je veux auparavant qu'on m'explique un article de ce +testament, touchant ce grand agenda et cet almanach de disners qu'il +legue à Catharinet, et qu'il dit estre suffisant pour sa +subsistance. + +Je le veux bien (répondit Belastre); je le vais faire chercher tout +à l'heure par mon greffier, car je me souviens bien de l'avoir fait +inventorier. J'aurois bien de la peine à vous le trouver maintenant +(repartit Volaterran), car ce n'est qu'un petit cahier de cinq ou +six fueilles, qui est meslé parmi un grand nombre d'escrits et de +paperasses; mais je vous diray bien ce qu'il contient en substance, +car je l'ay considéré assez attentivement, lors que j'en ay fait la +description. Cet almanach de disners est fait en forme de table +divisée par colomnes, et contient une liste de tous les gens qui +tiennent table à Paris, ou des autres connoissances du deffunt à qui +il alloit demander à disner. Cela est distribué par mois, par +semaines et par jours, tout de mesme qu'un calendrier. De sorte +qu'en la mesme maniere que les pauvres prestres vont demander leurs +messes le samedy à Nostre-Dame, le lundy au Saint-Esprit, le +vendredy à Sainte-Geneviefve, de mesme il assignoit ses repas à +certains jours chez certains grands, le lundy chez tel intendant, le +mardy chez tel prelat, le mercredy chez tel president, et ainsi il +subsistoit toute l'année, jusques là qu'il avoit marqué +subsidiairement, et en cas de besoin, pour son pis aller, les +auberges allemandes et françoises. + +Voila qui suffit (dit Charroselles) pour nous donner l'intelligence +de tout l'ouvrage, sur lequel, sans l'avoir veu, je pourrois bien +faire des illustrations et des commentaires. Car je me doute bien +que pour faire un almanach parfait, il y avoit bien des jeusnes et +des jours maigres marquez, et peut estre plus qu'il n'en est observé +dans l'Eglise. Je crois bien aussi que pour le pronostique qu'on a +coustume d'y mettre à chaque lunation, on pouvoit souvent y escrire: +_grandeur de famine_, _secheresse d'amis_, _table rompüe_, _etc._, +prédiction plus claire et plus certaine que celle de Jean Petit et +de Mathurin Questier[127]. Je m'imagine encore qu'il pouvoit faire +un almanach historial des jours de nopce et de grands festins où il +avoit assisté, et qu'il avoit marqué à part ces jours-là dans son +calendrier, comme les jours heureux ou malheureux revelez au bon +Joseph. + +[Note 127: C'étoient deux de ces pauvres diables de prophètes, +si nombreux alors, que Louis XIV fut obligé de donner, en 1682, une +déclaration sous forme d'édit portant peine de bannissement contre +les _astrologues_, _devins_, _magiciens_ et _enchanteurs_. V. +_Esprit des journaux_, mai 1789, p. 267. Il est parlé de Petit et de +Questier, comme astrologues, dans plusieurs mazarinades. Questier en +fit même quelques unes. V. le _Mascurat_, p. 194, et C. Moreau, +_Bibliogr. des Mazarin._, t. II, p. 94, no 1763.] + +Il falloit (interrompit Collantine) que cet homme fust bien +miserable, puisqu'il ne pouvoit vivre sans escornifler: car c'est, à +mon sens, le dernier des métiers, et indigne d'un homme qui a du +pain et de l'eau. Ce ne seroit pas là une bonne consequence (dit +Charroselles): car il y a bien des marquis et des gens accommodés +qui ne se font point de scrupule d'estre escornifleurs habituez à +certaines bonnes tables, et j'ay veu souvent nostre pauvre +Mythophilacte se plaindre de ce desordre. Car (disoit-il), sous +pretexte que ces gens ont quelque capacité ou expérience sur le +chapitre des sauces, et qu'ils prétendent avoir le goust fin, ils +croyent avoir droit d'aller censurer les meilleures tables de la +ville, qui ne peuvent estre en reputation de friandes et de +delicates, si elles n'ont leur approbation; jusques-là qu'il +soustenoit quelquefois que ces gens estoient des larrons et des +sacriléges, qui deroboient et venoient manger le pain des pauvres. +Pour luy, qui n'y alloit point par goinfrerie, mais par nécessité, +je ne puis que je ne l'excuse: car comment pourroit vivre autrement +un autheur qui n'a point de patrimoine? il auroit beau travailler +nuit et jour, dés qu'il est à la mercy des libraires, il ne peut +gagner avec eux de l'eau pour boire. + +Il me souvient de l'avoir veu une fois en une grande peine. Je le +trouvay en place de Sorbonne querellant avec un autre autheur, qui, +entr'autres injures, luy reprocha tout haut qu'il étoit un caymand +de gloire, et que de tous costez il en alloit mendier. Ce dernier +mot fut ouy par des archers qui cherchoient tous les mendians[128] +pour les mener à l'Hospital General. Ils le saisirent au collet en +ce moment (aussi bien estoit-il d'ailleurs assez déchiré), et j'eus +bien de la peine à le faire relascher. J'en vins pourtant à bout, +sur ce que je leur remonstray que le mestier de poëte, dont il +faisoit profession, le conduisoit naturellement à l'hospital, et +qu'il ne falloit point d'autres archers que ceux de son mauvais +destin pour l'y faire aller en diligence. J'aurois bien d'autres +particularitez assez plaisantes à vous reciter[129]; mais +l'impatience que j'ay de voir ce cathalogue de livres ne me permet +pas de m'arrester sur cecy d'avantage. Ce fut lors que Volaterran, +qui vit bien que Belastre, par un signe de teste, avoit dessein +qu'on luy donnast prompte satisfaction, continua de lire. + +[Note 128: C'est vers 1656, époque où Bicêtre fut donné à +l'hôpital général, que ces mesures furent prises contre les gueux. +Le vieux château du cardinal Winchester avoit ainsi pris la place du +dépôt de mendicité projeté par Louis XIII en ses lettres patentes du +mois de février 1622, et qui devoit être placé au bout de la grande +allée du Cours-la-Reine.--Cl. Le Petit, dans les strophes de son +_Paris ridicule_ qu'il consacre au château de Bicêtre, nous montre +les gueux installés dans le vieux manoir, et y vivant _gais et +contents_. Or la première édition du _Paris ridicule_ est de +1668.--La fondation de l'hopital général étoit due à la charité du +président de Bellièvre. (Perrault, _Vie des hommes illustres_, p. +54.)] + +[Note 129: Le portrait de Mythophilacte n'est pas tracé d'après +un original unique; c'est un type complexe; quelques traits +appartiennent à celui-ci, d'autres à celui-là. Montmaur a posé pour +tout ce qui concerne le poète parasite; pour une partie du reste, +c'est de Mailliet, le _Poète crotté_ de Saint-Amand, qui sert de +modèle. Il était gueux comme Mythophilacte, et comme lui quêteur de +dédicaces. Furetière, dans sa satire _des Poètes_, parue avec ses +_Poésies diverses_ deux ans avant le _Roman bourgeois_, avoit mis +déjà de Mailliet en scène, sous son vrai nom, et l'on y peut juger +de sa parenté avec le type ici analysé. Montmaur et Mailliet étoient +morts depuis long-temps.] + + +_Catalogue des livres de Mythophilacte._ + + L'AMADISIADE, ou la Gauléide, poëme heroï-comique, + contenant les dits, faits et prouesses d'Amadis de Gaule, + et autres nobles chevaliers; divisé en vingt-quatre + volumes, et chaque volume en vingt-quatre chants, et chaque + chant en vingt-quatre chapitres, et chaque chapitre en + vingt-quatre dixains, oeuvre de 1724800 vers, sans les + argumens. + + APOLOGIE de Saluste du Bartas et d'autres poëtes anciens + qui ont essayé de mettre en vogue les mots composez; où il + est monstré que les François, en cette occasion, n'ont esté + que des pagnottes[130], en comparaison des Grecs et des + Romains, par l'exemple d'Aristophane, de Plaute, et + d'autres autheurs. + + [Note 130: De l'italien _pagnola_, poltron, timide. V. + la _Comédie des Proverbes_, act. I, sc. 6.] + + LE RAPPÉ du Parnasse, ou recueil de plusieurs vers anciens + corrigez et remis dans le stile du temps. + + LA VIS sans fin, ou le projet et dessein d'un roman + universel, divisé en autant de volumes que le libraire en + voudra payer. + + LA SOURICIERE des envieux, ou la confutation des critiques + ou censeurs de livres, ouvrage fait pour la consolation des + princes poëtiques détronez, où il est monstré que ceux-là + sont maudits de Dieu, qui découvrent la turpitude de leurs + parens et de leurs frères. + + LA LARDOIRE des courtisans, ou satyre contre plusieurs + ridicules de la cour, qui y sont si admirablement piquez + que chacun y a son lardon. + + LA CLEF des sciences, ou la croix de par Dieu du prince, + c'est-à-dire l'art de bien apprendre à lire et à escrire, + dedié à monseigneur le dauphin; avec le passe-partout de + devotion, ou un manuel d'oraison pour l'exercice journalier + du chrestien. + + IMITATION des Thresnes de Jeremie, ou lamentation poëtique + de l'autheur sur la perte qu'il fit, en déménageant, de + quatorze mille sonnets, sans les stances, épigrammes, et + autres pieces[131]. + +[Note 131: Mailliet, selon Furetière, 5e _satire_, V. 95-120, +avoit aussi perdu ses vers; un valet les lui avoit jetés au feu.] + +Vrayment (dit Charroselles), j'ay esté present à la naissance de cet +ouvrage: jamais je ne vis un autheur plus déconforté que fust +celuy-cy en recevant la nouvelle de cet accident. Je taschay à le +consoler de tout mon possible, suivant le petit genie que Dieu m'a +donné; et comme j'avois appris du crocheteur qui avoit esté chargé +de ces papiers qu'il falloit qu'ils eussent esté perdus vers le +Marché-Neuf, j'asseuray Mythophilacte que quelque beuriere les +auroit ramassez, comme estant à son usage, et qu'il n'avoit qu'à +aller acheter tant de livres de beurre, qu'il peust recouvrer +jusqu'à la derniere piece qu'il avoit perduë. Vrayment (répondit +Belastre), voilà une consolation bien maligne, et qui est fort de +vostre genie, comme vous dites; mais ne faites point perdre de temps +à mon greffier, à qui j'ordonne de continuer. Volaterran, reprenant +où il en estoit demeuré, leut du mesme ton qu'il avoit commencé. + + DISCOURS des principes de la poësie, ou l'introduction à la + vie libertine. + + PLACET rimé pour avoir privilege du Roy de faire des vers + de ballet, chansons nouvelles, airs de cour et de + pont-neuf, avec deffenses à toutes personnes de travailler + sur de pareils sujets, recommandé à monsieur de + B......[132], grand privilegiographe de France. + + [Note 132: Benserade, à qui Furetière a déjà fait + allusion plus haut, p. 138.] + + _Forfantiados libri quatuor, de vita et rebus gestis + Fatharelli._ + + LE GRAND sottisier de France, ou le dénombrement des + sottises qui se font en ce vaste royaume, par ordre + alphabétique. + +Vrayment (interrompit encore Charroselles), ce dessein est beau; +j'avois eu envie de l'entreprendre avant luy, et je l'aurois fait, +si je ne fusse point tombé en la disgrace des libraires, car cela +est fort selon mon genie. J'en ay conferé plusieurs fois avec le +pauvre deffunt; il me disoit qu'il avoit dessein d'en faire trente +volumes, dont chacun seroit plus gros que le Théatre de Lycosthene, +ou que les centuries de Magdebourg. Il est vray que je luy ay +tousjours predit que quelque laborieux qu'il fust, et quoy qu'il ne +fist autre chose toute sa vie, il laisseroit tousjours cet ouvrage +imparfait. Mais, Monsieur (dit-il au greffier), excusez si je vous +ay interrompu; je vous prie de continuer. Volaterran leut donc en +continuant. + + DICTIONNAIRE poëtique, ou recueil succint des mots et + phrases propres à faire des vers, comme _appas_, + _attraits_, _charmes_, _flèches_, _flammes_, _beauté sans + pareille_, _merveille sans seconde_, etc. Avec une préface + où il est monstré qu'il n'y a qu'environ une trentaine de + mots en quoy consiste le levain poëtique pour faire enfler + les poëmes et les romans à l'infiny. + + ILLUSTRATIONS et commentaires sur le livre d'Ogier le + Danois, où il est monstré par l'explication du sens moral, + allegorique, anagogique, mythologique et ænigmatique, que + toutes choses y sont contenuës, qui ont esté, qui sont, ou + qui seront; mesme que les secrets de la pierre philosophale + y sont plus clairement que dans l'Argenis, le Songe de + Polyphile, le Cosmopolite, et autres. Dedié à messieurs les + administrateurs des petites maisons. + + TRAITÉ de chiromance pour les mains des singes, oeuvre non + encore veuë ny imaginée. + + IMPRECATION contre Thersandre, qui apprit à l'autheur à + faire des vers, ou paraphrase sur ce texte: _Hinc mihi + prima mali labes_. + + RUBRICOLOGIE, ou de l'invention des titres et rubriques, où + il est montré qu'un beau titre est le vray proxenete d'un + livre, et ce qui en fait faire le plus prompt debit. + Exemple à ce propos tiré des Pretieuses. + + PLADOYERS et harangues prononcées dans l'assemblée generale + des libraires, consultans sur l'impression de plusieurs + livres qu'on leur avoit presentez. Avec le jugement + intervenu sur iceux, Midas presidant, par lequel le + Cuisinier, le Patissier et le Jardinier François ont esté + receus, et plusieurs bons autheurs anciens et modernes + rebutez. + + DESCRIPTION merveilleuse d'un grand seigneur prophetisé par + David, qui avoit des yeux et ne voyoit point, qui avoit des + oreilles et n'entendoit point, qui avoit des mains et ne + prenoit point, mais qui, en recompense, avoit des gens qui + voyoient, entendoient et prenoient pour luy. + + DE L'USAGE du thelescopophore, ou de certaines lunettes + dont se servent les grands, qui s'appliquent aux yeux + d'autruy, exemptes de l'incommodité de les porter, mais + sujettes à tous les accidens cottez au traité _De fallaciis + visus_. + + ADVIS et memoires à monsieur le procureur du roy, pour + eriger en corps de maistrise jurée les poëtes et les + autheurs, et les faire incorporer avec les autres arts et + mestiers de la ville, où il est traité des estranges abus + qui se sont glissez dans cette profession, et que l'ordre + de la police demande qu'on y mette des jurez et maistres + gardes, comme dans tous les autres corps moins importans. + + SOMME DEDICATOIRE, ou examen general de toutes les + questions qui se peuvent faire touchant la dedicace des + livres, divisée en quatre volumes. + +Ha! je vous prie (interrompit Charroselles), abandonnons le reste de +cette lecture, quelque agreable qu'elle soit, et nous arrestons +aujourd'huy à voir ce livre-cy en détail, car j'en ay souvent ouy +parler; et puis c'est un sujet nouveau et fort necessaire à tous les +autheurs. + +Je voudrois bien (dit le greffier) satisfaire votre curiosité; mais +quelle apparence y a-t-il de vous lire ces quatre volumes, que nous +aurions de la peine à voir en douze vacations? Parcourons-en au +moins quelque chose (reprit l'opiniastre Charroselles); nous en +tirerons quelque fruit. Je trouve (dit le greffier, qui feüilletoit +cependant le livre) le moyen de vous contenter aucunement, car je +vois icy une table des chapitres, dont je vous feray la lecture si +vous voulez. La compagnie l'en pria, et il continua de lire. + + +_SOMME DÉDICATOIRE._ + +TOME PREMIER. + + _Chapitre 1._ + + De la dedicace en general, et de ses bonnes ou mauvaises + qualitez. + + _Chapitre 2._ + + Si la dedicace est absolument necessaire à un livre. + Question decidée en faveur de la negative, contre l'opinion + de plusieurs autheurs anciens et modernes. + + _Chapitre 3._ + + Qui fut le premier inventeur des dedicaces. Ensemble + quelques conjectures historiques qui prouvent qu'elles ont + esté trouvées par un mendiant.[133]. + + [Note 133: Scarron avoit la même pensée que Furetière; + il a dit que «faire une dédicace, c'étoit faire le gueux en + vers ou en prose».] + + _Chapitre 4._ + + Laquelle est la plus ancienne des dedicaces, celle des + thèses ou celle des volumes; et de la profanation qui en a + esté faite en les mettant au bas des simples images, par + Baltazar Moncornet. + + _Chapitre 5._ + + Le pedant Hortensius aigrement repris de sa ridicule + opinion, pour avoir appelle un livre sans dedicace _Liber + akephalos_. + + _Chapitre 6._ + + Jugement des dedicaces railleuses et satyriques, comme de + celles faites à un petit chien, à une guenon, à personne, + et autres semblables; et du grand tort qu'elles ont fait à + tous les autheurs trafiquans en maroquin. + + _Chapitre 7._ + + Refutation de l'erreur populaire qui a fait croire à + quelques-uns qu'un nom illustre de prince ou de grand + seigneur mis au devant d'un livre servoit à le deffendre + contre la médisance et l'envie. Plusieurs exemples + justificatifs du contraire. + + _Chapitre 8._ + + Des dedicaces bourgeoises et faites à des amis non + reprouvées, et comparées à l'onguent miton-mitaine, qui ne + fait ny bien ny mal. + + _Chapitre 9._ + + Plainte et denonciation contre Rangouze, d'avoir fait un + livre de telle nature, qu'autant de lettres sont autant de + dedicaces; sur laquelle l'autheur soûtient que son procés + luy doit estre fait, comme à ces magiciens qui se servent + de pistoles volantes. + + _Chapitre 10._ + + Sous quel aspect d'astres il fait bon semer et planter des + eloges pour en recüeillir le fruit dans la saison. Avec + l'horoscope d'un livre infortuné, qui ne fut pas seulement + payé d'un grand mercy. + + _Chapitre 11._ + + Distinction et catalogue des jours heureux et malheureux + pour dedier les livres; où on decouvre le secret et + l'observation de l'heure du berger pour presenter un livre, + sçavoir: quand le Mecenas sort du jeu et a gagné force + argent. + + +TOME SECOND. + + _Chapitre 1._ + + De la qualité et nature des Mecenas en general. + + _Chapitre 2._ + + Des diverses contrées où naissent les vrais Mecenas, et que + les meilleurs se trouvent en Flandres et en Allemagne, + comme les meilleurs melons en Touraine, et les meilleurs + asnes en Mirebalais. La Serre cité à propos. + + _Chapitre 3._ + + Des vrais et faux Mecenas, et de la difficulté qu'il y a de + les connoistre. Si c'est une pierre de touche asseurée de + sonder ou pressentir la liberalité qu'ils feront au futur + dedicateur. + + + _Chapitre 4._ + + + De la disette qu'il y a eu des Mecenas en plusieurs + siecles, et particulierement de la merveilleuse sterilité + qu'en a celuy-cy. + + _Chapitre 5._ + + Preuve de l'antiquité de la poësie, à l'occasion de ce que + la plus ancienne de toutes les plaintes est celle des + poëtes sur le malheur du temps et sur l'ingratitude de leur + siecle. + + _Chapitre 6._ + + Continuation du mesme sujet, avec la liste des hommes de + lettres morts de faim ou à l'hospital, illustrée des + exemples d'Homere et de Torquato Tasso. + + _Chapitre 7._ + + Examen de la comparaison faite par quelques-uns d'un vray + Mecenas au phoenix; où il est montré que, si elle est juste + en considerant sa rareté, elle cloche en ce qu'il ne dure + pas 500 ans, et qu'il n'en renaist pas un autre de sa + cendre. + + _Chapitre 8._ + + Du choix judicieux qu'on doit faire des Mecenas, et que les + plus ignorans sont les meilleurs, vérifié par raisons et + inductions. + + _Chapitre 9._ + + Difference des Mecenas de cour et des Mecenas de robe; avec + une observation que ceux-cy sont tres-dangereux, à cause + que d'ordinaire ils se contentent de promettre de vous + faire gagner un procés ou de vous servir en temps et lieu. + + _Chapitre 10._ + + Eloges de monsieur de Montauron[134], Mecenas bourgeois, + premier de ce nom, recüeillis des epistres dedicatoires des + meilleurs esprits de ce temps. Avec quelques regrets + poëtiques sur sa decadence. + + [Note 134: Fameux financier, Mécène bourgeois, comme + dit Furetière. Corneille lui dédia _Cinna_. (V. son + _Historiette_ dans Tallemant, 1re édit. V, p. 15.)] + + _Chapitre 11._ + + Paradoxe tres veritable, que les plus riches seigneurs ne + sont pas les meilleurs Mecenas. Où il est traitté d'une + soudaine paralysie à laquelle les grands sont sujets, qui + leur tombe sur les mains quand il est question de donner. + + _Chapitre 12._ + + Cinquante ruses et échapatoires des faux Mecenas, pour se + garantir des pieges d'un autheur dediant et mendiant. + + _Chapitre 13._ + + Recit d'un accident qui arriva à un tres-mediocre autheur à + qui la teste tourna, à cause de l'honneur qu'il reçeut de + la dedicace d'un livre que luy fit un sçavant illustre. + + _Chapitre 14._ + + Indignation de l'autheur contre les dedicaces faites à + d'indignes Mecenas. Comme pour s'en venger il prepara une + epistre dedicatoire au bourreau pour le premier livre qu'il + feroit. + + +TOME TROISIÈME. + + _Chapitre 1._ + + De la remuneration en general qu'on doit faire pour les + epistres dedicatoires, et si elle est de droit naturel, de + droit des gens ou de droit civil. + + _Chapitre 2._ + + Si en telle occasion on doit avoir égard à la qualité de + celuy qui dedie; par exemple, si on doit donner un plus + beau present à un autheur riche qu'à un pauvre. Avec + plusieurs raisons alleguées de part et d'autre. + + _Chapitre 3._ + + Si on doit mettre en consideration les frais faits à la + relieure, desseins, estampes, vignettes, lettres capitales, + et autres despences faites pour contenir les portraits, + chifres, armes et devises du seigneur encensé. Avec une + notable observation que toutes ces forfanteries font + presumer que le merite du livre, de soy-mesme, n'est pas + fort grand. + + _Chapitre 4._ + + Pareillement, s'il faut rembourser à part et hors d'oeuvre + les frais d'un voyage qu'aura fait un autheur pour aller + trouver son Mecenas en un pays fort éloigné, et pour luy + presenter son livre. + + _Chapitre 5._ + + La juste Balance des livres, et si on les doit considerer + par le poids ou par le merite, par la grosseur du volume ou + par l'excellence de la matiere. Question traittée sous une + allegorie dramatique, et l'introduction des personnages de + l'Asne laborieux et du fin Renard. + + _Chapitre 6._ + + Question incidente (_si cæteris paribus_): on doit payer + davantage la dedicace des livres _in-folio_ que des + _in-quarto_, et que des _in-octavo_ ou des _in-douze_. Avec + un combat notable de Calepin contre _Velleius + Paterculus_[135]. + + [Note 135: Le dictionnaire de Calepin est un fort + in-fol. L'_Abrégé de l'histoire romaine_, par Velleius + Paterculus, un mince volume, souvent de très petit format.] + + _Chapitre 7._ + + Autre question: si le mesme livre imprimé in-douze en petit + caractere doit estre aussi bien payé que s'il estoit + imprimé en gros caractere et en grand volume. Avec + l'observation de la difference des enfans corporels et + spirituels: car les premiers sont petits en leur naissance, + et croissent avec le temps; et les autres, tout au + contraire, d'abort s'impriment en grand, et avec le temps + en petit. + + _Chapitre 8._ + + Des epistres dedicatoires des reimpressions ou secondes + editions; sçavoir quelle taxe leur est deuë. Plaisant trait + d'un Mecenas qui donna pour recompense à un autheur qui luy + avoit fait un pareil present un habit vieux et retourné. + + _Chapitre 9._ + + De ceux qui font imprimer les anciens autheurs, et en font + des dedicaces sous pretexte de les dire corrigez, + illustrez, nottez, commentez, apostillez ou rapsodiez. + Exemple d'une dedicace de cette nature payée de l'argent + d'autruy par un partisan qui fit le lendemain banqueroute. + + _Chapitre 10._ + + De ceux qui mettent au jour les anciens manuscrits non + encore imprimez; où il est montré qu'on leur doit au moins + le mesme salaire qu'à une sage femme, qui ayde à faire + venir les enfans au monde. + + _Chapitre 11._ + + Si on doit faire quelque consideration d'un libraire qui + dediera l'ouvrage d'autruy ou un livre qu'il aura trouvé + sans adveu. Juste paralelle de ces gens avec ceux qui + empruntent des enfans, ou qui en vont prendre aux enfans + trouvez, pour mieux demander l'aumosne. + + _Chapitre 12._ + + Des glaneurs du Parnasse, ou des gens qui font des recüeils + de pieces de vers et de prose, et qui les dedient comme des + livres de leur façon. Telle maniere d'agir condamnée, comme + estant une exaction et levée injuste sur le peuple + poëtique. Avec les memoires d'un donneur d'avis pour faire + créer des charges de garde-ouvrages, à l'instar des + garde-bois ou garde-moissons, pour empescher ces + inconveniens. + + _Chapitre 13._ + + S'il y a lieu et action de se pourvoir en justice contre un + Mecenas pour avoir payement d'une epistre dedicatoire, et + si elle se doit payer au dire d'experts. Question décidée + par un article de la coutume, au chapitre _Des fins de + non-recevoir_, et par le droit _De his quæ sine causa_. + + _Chapitre 14._ + + Si, au contraire, un Mecenas, ayant payé un livre sans le + voir, peut estre relevé pour læsion énorme, en cas que le + livre ne vaille rien ou qu'il n'y soit pas assez loüé, et + s'il a cette action qu'on appelle, en droit, _condictio + indebiti_. + + _Chapitre 15._ + + Si les heritiers où creanciers d'un autheur deffunt sont, + de droit, subrogez en son nom et actions, et s'ils peuvent + tirer en justice le mesme émolument de la dedicace de son + livre, quand ils le mettent au jour. Examen du titre _De + actionibus quæ ad heredes transeunt_. + + _Chapitre 16._ + + Arrest notable rendu au profit d'un pauvre autheur qui + avoit fait une epistre dedicatoire sous le nom d'un + libraire, moyennant 30 sous, lequel fut reçeu à partager la + somme de 150 livres qu'un Allemand avoit donné au libraire + pour la dedicace; avec les plaidoyers des advocats, où sont + de belles descriptions de la grande misere de quelques + autheurs, et de l'estrange coquinerie de tous les + libraires. + + _Chapitre 17._ + + Factum d'un procés pendant entre un libraire et un autheur + qui travailloit à ses gages et à la journée, sur la + question de sçavoir à qui appartiendroit la dedicace du + livre, de laquelle il n'avoit point esté fait mention dans + leur marché. + + _Chapitre 18._ + + Si c'est un stellionnat poëtique (c'est-à-dire vendre + plusieurs fois une même chose) de vendre une piece de + theatre, premièrement à des comédiens, et puis à un + libraire, et puis à un Mecenas. Question decidée en faveur + des autheurs, fondez en droit coustumier. + + _Chapitre 19._ + + Si un domestique ou commensal d'un Mecenas est obligé de + luy dedier ses ouvrages privativement et à l'exclusion de + tous autres, et si le Mecenas luy doit pour cela une + recompense particulière, ou si le logement et la nourriture + luy en doivent tenir lieu. Le droit des esclaves est ici + traitté, qui veut qu'ils ne puissent rien acquérir que pour + leur maistre. Où il est monstré que les esclaves de la + fortune sont encore moins favorables que les esclaves pris + en guerre. + + _Chapitre 20._ + + D'un moyen facile et general qu'ont trouvé les Mecenas de + soudre toutes les difficultez cy-dessus, en ne donnant + rien. Description, à ce propos, de l'avarice, et du + déménagement qu'elle a fait en nos jours; où on voit + qu'elle habite dans les hôtels et dans les palais, au lieu + qu'elle estoit cy-devant logée dans les colleges et dans + les gargoteries. + +TOME QUATRIESME. + + _Chapitre 1._ + + Des eloges en general, avec leur distinction, nature et + qualitez. + + _Chapitre 2._ + + Que les eloges immoderez sont de l'essence des epitres + dedicatoires. Avec la preuve experimentale que l'encens qui + enteste le plus est celuy qui est trouvé le meilleur, + contre l'opinion des médecins et droguistes. + + _Chapitre 3._ + + Si le Mecenas doit payer la dedicace du livre à proportion + de l'encens qu'on luy donne dans l'epistre. Avec + l'invention de faire le trebuchet pour le pezer. + + _Chapitre 4._ + + Si l'encens qu'on donne au Mecenas dans le reste du livre, + où on trouve bonne ou mauvaise occasion de parler de lui, + ne doit pas faire doubler ou tripler la dose du present + qu'il avoit destiné pour la seule epitre. + + _Chapitre 5._ + + Si les autres personnes dont on fait une honorable mention + dans le livre, par occasion, doivent un present particulier + à l'autheur, chacune pour sa part et portion des eloges + qu'on luy donne. + + _Chapitre 6._ + + Du titre ou carat de la louange. Où il est monstré que pour + estre de bon alloy, et en avoir bon debit, elle doit estre + de 24 carats, c'est-à-dire portée dans le dernier excès. + + _Chapitre 7._ + + Si un autheur qui aura donné à son Mecenas la divinité ou + l'immortalité doit estre deux fois mieux payé que celuy qui + l'aura seulement appelle demy dieu, ange ou héros. Exemples + de plusieurs apotheoses qui ont esté plus heureuses pour + l'agent que pour le patient. + + _Chapitre 8._ + + Paradoxe tres veritable, que la loüange la plus mediocre + est la meilleure, contre l'opinion du siecle et des grands. + Avec une table des degrez de consanguinité de la flaterie + et de la berne, où on void qu'elles sont au degré de + cousins issus de germain. + + _Chapitre 9._ + + De la louange qui est notoirement fausse, avec la preuve + qu'elle doit estre payée et recompensée au double, par deux + raisons: la première, parce qu'il faut recompenser + l'autheur du tort qu'il se fait en mentant avec impudence; + la seconde, parce que le Mecenas seroit le premier à en + confirmer la fausseté, si par un ample payement il n'en + faisoit l'approbation. + + _Chapitre 10._ + + Si les femmes, qu'on flatte souvent pour rien, et qui + croyent que toutes les louanges leur sont deuës de droit, + doivent payer, autant que les hommes, les eloges que leur + donnent les auteurs dans leurs livres ou dans leurs + epistres dedicatoires. + + _Chapitre 11._ + + Si l'on doit un plus grand present pour les eloges couchez + dans les histoires que dans les poësies ou romans. + + _Chapitre 12._ + + Divers avantages qu'ont les historiens sur les poëtes et + romanciers, et des belles occasions qu'ont ceux-là + d'obliger plusieurs personnes. Sçavoir si la licence qu'ont + ceux-cy de mentir et d'hyperboliser les peut égaler aux + autres. + + _Chapitre 13._ + + Si les historiens se doivent contenter des pensions que + leur donnent les rois ou les ministres, ou s'ils peuvent + honnètement dedier leurs livres à d'autres, et en recevoir + des presens pour avoir bien parlé d'eux. + + _Chapitre 14._ + + Quels gages ou pensions on doit à un autheur qui a écrit + l'histoire ou la genealogie d'une famille. Du nombre + prodigieux de personnes que tels escrivains ont annobly, et + que c'est tres-proprement qu'on peut appeller cela noblesse + de lettres. + + _Chapitre 15._ + + S'il est permis à un autheur qui n'a rien reçeu d'une + dedicace de la changer, et de dedier le mesme livre à un + autre. Où la question est decidée en faveur de + l'affirmative, suivant la regle du droit qui permet de + revoquer une donation par ingratitude. + + _Chapitre 16._ + + Question notable: supposé qu'un Mecenas vint à estre + degradé, pendu, ou executé pour quelque crime, s'il + faudrait supprimer ou changer l'epistre dedicatoire, ou + bien continuer toûjours le debit du livre. + + _Chapitre 17._ + + En une seconde impression du mesme livre, _quid juris?_ + + _Chapitre 18._ + + Apologie des docteurs italiens, qui n'exemptent pas de + crime ceux qui excroquent les personnes qui se sacrifient à + leurs plaisirs. Où il est monstré, par identité de raison, + que les Mecenas qui excroquent les pauvres autheurs qui ont + prostitué leur nom et leur plume pour leur reputation + commettent un crime qui crie vengeance à Dieu, comme celui + de retenir le salaire des serviteurs et pauvres + mercenaires. + + _Chapitre 19._ + + Extrait d'un procès de reglement de juges intenté par un + autheur contre un Mecenas pour le payement de quelques + eloges qu'il luy avoit vendus, avec l'arrest du conseil + donné en conséquence, qui a renvoyé les parties pardevant + les juges consuls, attendu qu'il s'agissoit de fait de + marchandise. + + _Chapitre 20._ + + Si le relieur qui a fourny le maroquin pour couvrir le + livre dédié, ou le marchand qui a vendu le satin pour + imprimer la these, ont une action réelle ou personnelle, et + s'il suffiroit à l'autheur de faire cession et transport du + present futur du Mecenas jusqu'à la concurrence de la + debte. Contrarieté des decisions sur ce sujet de la cour du + Parnasse et du siege du Chastelet. + + _Chapitre 21._ + + Fin ménage d'un autheur, qui presenta à son Mecenas un + livre couvert simplement de papier bleu[136], disant que + c'estoit ainsi qu'on habilloit les pauvres orphelins et les + enfans de l'hospital, témoin ceux du Saint-Esprit et de la + Trinité. + + [Note 136: La _Bibliothèque bleue_, les _Contes bleus_, + durent leur nom au papier qui leur servoit de couverture. + De là vint aussi que l'on dit _bluet_ pour une brochure de + peu d'importance (_Poésies du P. du Cerceau_, 1785, in-12, + tom. 1, p. 312), et plus tard _bluette_.] + + _Chapitre 22._ + + De la loy du talion, et si elle est reçeuë chez les + autheurs. Par exemple, si, avec des complimens, on peut + payer les eloges que donne un autheur dans sa dedicace. + + _Chapitre 23._ + + Examen de l'exemple d'Auguste, cité sur ce sujet, qui donna + à un poëte des vers pour des vers. Preuve qu'il ne doit + point estre tiré en conséquence. + + _Chapitre 24._ + + Si le Mecenas qui fait valloir la piece de l'autheur, ou + qui met son livre en credit par des recommandations ou + applaudissemens publics, s'acquite d'autant envers luy de + la recompense qu'il luy doit donner. Raisons de douter et + de decider. + + _Chapitre 25._ + + Conseils utiles à un autheur pour faire reüssir une + dedicace. De la necessité qu'il y a d'importuner les + + Mecenas pour arracher quelque chose d'eux. + + _Chapitre 26._ + + Autre conseil tres important de faire de grandes civilitez + et des presens de ses livres à tous les valets du Mecenas, + afin qu'ils fassent commemoration de l'autheur en son + absence, et qu'ils fassent valloir le livre auprés de leur + maistre. + + _Chapitre 27._ + + Digression pour parler de la nature des mules aux talons, à + l'occasion de ce que les autheurs sont sujets à les gagner, + en attendant l'heure favorable pour presenter leurs livres + à leurs Mecenas. + + _Chapitre 28._ + + Maxime verifiée par experience et par induction, que tous + les autheurs qui ont fait fortune aupres des grands ne + l'ont point faite en vertu de leur merite, mais pour leur + avoir esté utiles en quelques autres affaires, ou par + l'intrigue ou recommandation de quelqu'un. + + _Chapitre_ 29. + + Conclusion de tout ce discours, auquel est adjoustée une + table dressée à _l'instar_ de celle de la liquidation + d'interests, contenant la juste prisée et estimation qu'on + doit faire des differens eloges. Ensemble le prix des + places d'illustres et demy illustres qui sont à vendre dans + tous les ouvrages de vers ou de prose, suivant la taxe qui + en a esté cy-devant faite. + +Vrayment (dit Charroselles), en attendant que je voye tout cet +ouvrage, dont j'ay une grande curiosité, monstrez-nous au moins ce +dernier chapitre, ou plustost cette table si nècessaire à tous les +autheurs. Je le veux bien (dit Volaterran), mais je ne sçaurois vous +satisfaire tout à fait: car, comme elle est dans le dernier feüillet +du livre, la pourriture ou les rats en ont mangé toute la marge où +les sommes sont tirées en ligne. Hé bien! nous nous contenterons de +voir seulement les articles (dit Charroselles). Le greffier s'y +accorda, et leut ainsi: + + +ESTAT ET ROLE DES SOMMES + +_Auxquelles ont esté moderement taxées, dans le conseil +poétique, les places d'illustres et demy-ilustres, +dont la vente a esté ordonnée pour faire +un fonds pour la subsistance des +pauvres autheurs._ + + +Pour un principal heros d'un roman de dix volumes + 000. liv. parisis. + +Pour une heroïne et maistresse du heros 00. l. par. + +Pour une place de son premier escuyer ou confident 0 . sis. + +Pour une place de demoiselle suivante et confidente 3 par + +Pour ceux de 5 volumes et au dessous, ils seront +taxez à proportion. + +Pour un rival malheureux et qui est prince ou heros. + +Pour le heros d'un episode ou histoire incidente. + +Pour la commemoration d'une autre personne faite par occasion + +Pour un portrait ou caractère d'un personnage +introduit. 20 l. tournois. + +_Nota_ que, selon qu'on y met de beauté, de valeur et +d'esprit, il faut augmenter la taxe. + +Pour la description d'une maison de campagne qu'on +deguise en palais enchanté, pour la façon seulement +sera payé + +Pour la louange qu'on donne par occasion à des poëmes +et à des ouvrages d'autruy, _néant._. Et n'est ici +couché que pour memoire, attendu qu'on les donne à +la charge d'autant. + +Pour l'anagramme du nom du personnage dépeint, +quarante sous. + +Pour le fard dont on l'aura embelly: à discretion. + +Pour faire qu'un amant ait avantage sur son rival et +qu'il soit heureux dans les combats et intrigues. _Idem._ + + +_Le juste prix de toute sorte de vers._ + +Pour un poëme epique en vers alexandrins. 2000 l. + +_Nota_ que cela s'entend de pension par chacun an, +tant que durera la composition, pourveu que ce soit +sans fraude. + +Pour les personnages introduits dans ces poëmes, la +taxe s'en fait au double de celle qui est faite pour pareilles +places de prose. + +Pour les odes heroïques de dix ou douze vers chacune +strophe 100 s. + +Pour les autres de sixains ou quatrains + +Pour un sonnet simple trois l. + +Pour un sonnet de bouts rimez, deux sous six deniers. + +Pour un sonnet acrostiche. 24 s. p. + +Pour un madrigal tendre et bien conditionné. 30 s. + +Pour une elegie. + +Pour une chanson. + +Pour un rondeau. + +Pour un triollet. + +Il y a apparence qu'il y en avoit encore quantité d'autres; mais non +seulement le chiffre a esté mangé, mais encore le texte de +l'article, dont il ne reste plus qu'une assez grande liste de pour, +que vous pouvez voir. + +Vrayment, c'est dommage (dit Charroselles), je voudrois qu'il m'eust +cousté beaucoup, et en avoir l'original sain et entier: je le +donnerois à Cramoisy, imprimeur du roy pour les monnoyes, qui seroit +bien aise de l'imprimer. Mais pour ne vous pas importuner davantage, +je vous prie, monsieur le greffier, et vous, monsieur le prévost +(que je devois nommer premièrement), de me prester ces manuscrits +pour les lire en particulier; je vous en donneray mon recepissé, et +je vous les rendray dans deux fois vingt-quatre heures. + +Je m'en donneray bien de garde que je ne sois payé de mes vacations +(reprit brusquement Belastre). Et moy de ma grosse (adjousta +Volaterran). Et tous deux en mesme temps dirent que, s'il vouloit +lever le procés verbal et payer les frais du scellé, qu'ils luy +donneroient tout ce qu'il voudroit. Vous devez mesme remercier +mademoiselle que voila (dit Belastre, en monstrant Collantine), de +ce que je vous en ay tant fait voir; c'est une prévarication que +j'ay faite en ma charge, et à laquelle les juges de ma sorte ne sont +gueres sujets. Charroselles dit alors qu'il ne vouloit point payer +si cher une si légere curiosité, et qu'il auroit patience que ces +livres tussent imprimez. Si est-ce pourtant (dit Collantine à +Belastre), puisque vous en avez tant fait, qu'il faut que vous me +monstriez encore une piece dont vous avez parlé dans ce dernier +livre que vous avez leu, en certain endroit où j'avois bien envie de +vous interrompre, et où il est parlé du bourreau: car, comme c'est +un officier de justice, et que je les respecte tous, je seray bien +aise de sçavoir ce qu'on dit de luy. Fort volontiers (reprit +Belastre): j'avois la mesme curiosité, et je n'aurois pas manqué de +la satisfaire si-tost que j'aurois esté chez moy; mais puisqu'il est +ainsi, nous la verrons tout à cette heure. Aussi-tost il commanda au +greffier de chercher dans le corps du livre cette piece, dont il +avoit veu le titre dans la table des chapitres. Le greffier obeït, +la trouva, et la leut en cette sorte: + + +ÉPISTRE DEDICATOIRE + +_Du premier livre que je feray_[137]. + + A tres haut et tres redouté seigneur Jean Guillaume, dit S. + Aubin, maistre des hautes oeuvres de la ville, prevosté et + vicomté de Paris. + + GUILLAUME, + +Voicy asseurément la première fois qu'on vous dedie des livres; et +un present de cette nature est si rare pour vous que sans doute sa +nouveauté vous suprendra. Vous croirez peut-estre que je brigue vos +faveurs, comme tous les autheurs font d'ordinaire quand ils dedient. +Cependant il n'en est rien; je ne vous ay point d'obligation et ne +veux point vous en avoir. Voicy la premiere epistre dedicatoire qui +a esté faite sans interest, et qui sera d'autant plus estimable que +je n'y mettray point de sentimens deguisez ni corrompus. Il y a +long-temps que je suis las de voir les autheurs encenser des +personnes qui ne le meritent peut-estre pas tant que vous. Ils sont +leurrez par l'espoir d'obtenir des pensions et des recompenses qui +ne leur arrivent presque jamais; ils n'obtiennent pas mesme les +graces qu'on ne leur peut refuser avec justice, et j'ay veu encore +depuis peu un homme de merite acheter cherement une place pour +servir un faux Mecenas, qui en avoit esté exclus par la brigue d'un +goinfre et d'un hableur qui avoit gagné ses valets. Depuis que j'ay +veu louer tant de faquins qui ont des équipages de grands seigneurs, +et tant de grands seigneurs qui ont des ames de faquins, il m'a pris +envie de vous louer aussi, et certes ce ne sera pas sans y estre +aussi bien fondé que tous ces flatteurs. Combien y a-t-il de ces +gens qu'on vante si hautement, qu'il faudroit mettre entre vos mains +afin de leur apprendre à vivre? Ils ne font pas si bien leur mestier +comme vous sçavez faire le vostre: car il n'y a personne qui execute +plus ponctuellement les ordres de la justice, dont vous estes le +principal arcboutant. Ce n'est pas pourtant que je veuille establir +un paradoxe, ny faire comme Isocrate et les autres orateurs qui ont +loué Busire, Helene et la fièvre quarte. Je trouve qu'on vous peut +louer en conscience, quand il n'y auroit autre raison sinon que +c'est vous qui monstrez à beaucoup de gens le chemin de salut, et à +qui vous ouvrez la porte du ciel, suivant le proverbe qui dit que de +ces pendus il n'y en a pas un perdu. Quant à la noblesse de votre +employ, n'y a-t-il pas quelque part en Asie ou en Afrique un roy qui +tient à gloire de pendre lui-mesme ses sujets, et qui est si +persuadé que c'est un des plus beaux appennages de sa couronne, +qu'il puniroit comme un attentat celuy qui luy voudroit ravir cet +honneur? Lorsque les saints pères ont appelé Attila, Saladin et tant +d'autres roys les bouchers de la justice divine, ne vous ont-ils pas +donné d'illustres confrères? Vostre equipage mesme se sent de votre +dignité; et quand vous estes dans la fonction de vostre magistrature +vous ne marchez jamais sans gardes et sans un cortege fort nombreux. +Il y a une infinité d'officiers qui ne travaillent que pour vous et +qui ne taschent qu'à vous donner de l'employ. Que plust à Dieu +qu'ils vous fussent fideles! Vous seriez trop riche si vous teniez +dans vos filets tous ceux qui sont de vostre gibier. Cependant ils +ont beau frauder vos droits, vos richesses sont encore assez +considérables. Il n'y a point de revenus plus asseurez que les +vostres, puisque leur fonds est asseuré sur la malice des hommes, +qui croist de jour en jour et qui s'augmente à l'infini. Il faut +pourtant que vous ne soyez pas sans moderation, puisque vous avez le +moyen de faire votre fortune aussi grande que vous voudrez: car on +dit quand un homme fait bien ses affaires qu'il a sur luy de la +corde de pendu, et certes il n'y a personne qui en puisse avoir plus +que vous. Aussi vostre merite a tellement esté reconnu, qu'on s'est +détrompé depuis peu du scrupule qu'on avoit de vous frequenter. Au +lieu de vous fuir comme un pestiferé, on a veu beaucoup de gens de +naissance ne faire point de difficulté d'aller boire avec vous, +parce que vous aviez de bon vin. De sorte qu'il ne faut pas qu'on +s'étonne qu'insensiblement vous vous trouviez parmi les heros et les +Mecenas. Comme on a poussé si loin l'hyperbole et la flatterie, j'ai +souvent admiré qu'apres avoir placé au rang des demy-dieux tant de +voleurs et de coquins, on ne vous ait pas mis de leur nombre: car je +sçay que vous estes leur grand camarade, et je vous ay veu bien des +fois leur donner de belles accolades. Il est vray que vous leur +donniez incontinent apres un tour de vostre mestier; mais combien y +a-t-il de courtisans qui vous imitent, et qui en mesme temps qu'ils +baisent un homme et qu'ils l'embrassent, le trahissent et le +précipitent? Si on vous reproche que vous dépouillez les gens, vous +attendez du moins qu'ils soient morts; mais combien y a-t-il de +juges, de chicaneurs et de maltotiers qui les sucent jusques aux os +et qui les écorchent tout vifs? Enfin, tout conté et tout rabattu, +je trouve que vous meritez une epistre dedicatoire aussi bien que +beaucoup d'autres. Je craindrois pourtant qu'on ne crust pas que +c'en fust une, si je ne vous demandois quelque chose. Je vous prie +donc de ne pas refuser vostre amitié à plusieurs pauvres autheurs +qui ont besoin de vostre secours charitable: car l'injustice du +siècle est si grande que beaucoup d'illustres, abandonnez de leurs +Mecenas, languissent de faim, et, ne pouvant supporter leur mépris +et la pauvreté, ils sont reduits au desespoir. Or, comme ils n'ont +pas un courage d'Iscariot pour se pendre eux-mesmes, si vous en +vouliez prendre la peine, vous les soulageriez de beaucoup de +chagrin et de miseres. J'aurois fini en cet endroit, si je ne +m'estois souvenu qu'il falloit encore adjouter une chose qui +accompagne d'ordinaire les eloges que donnent à la haste les +faiseurs de dedicace: c'est la promesse d'ecrire amplement la vie ou +l'histoire de leur heros. J'espere m'acquitter quelque jour de ce +devoir, dans le dessein que j'ai de faire des commentaires sur +l'Histoire des larrons: car ce sera un lieu propre pour faire de +vous une ample commemoration, et pour celebrer vos prouesses et vos +actions plus memorables. En attendant, croyez que je suis, autant +que votre merite et vostre condition me peuvent permettre, + + GUILLAUME, + + Vostre, etc. + +[Note 137: C'est cette épitre dédicatoire d'un livre _futur_ qui +a fait dire que Furetière avoit dédié son _Roman bourgeois_ au +bourreau. Nous avons déjà combattu cette erreur trop répétée dans un +article sur les _livres imaginaires_ publié par le _Journal de +l'amateur de livres_, tome 3, p. 10-11.] + +Volaterran n'eut pas si-tost achevé cette lecture, que, de crainte +qu'on ne luy en demandast encore une autre, il se leva brusquement, +remit à la haste ses papiers dans son sac, et, en disant: Vrayment, +je ne gagne pas ici ma vie, il s'en alla sans faire aucun compliment +pour dire adieu. Mais cet empressement avec lequel il reserra ces +papiers fut cause que deux glisserent le long du sac, sans qu'il +s'en aperçeust, dont l'un fut ramassé par Charroselles, et l'autre +par Collantine. Celle-cy ouvrit vistement le sien, et trouva que +c'étoit un escriteau en grand volume, et en gros caractere, comme +ceux qu'on achete à S. Innocent pour les maisons à loüer, où il y +avoit écrit: + +CEANS ON VEND DE LA GLOIRE A JUSTE PRIX, ET SI ON EN VA PORTER EN +VILLE. + +La nouveauté de cet escriteau les surprit tous, car on n'en avoit +point encore veu de tels affichez dans Paris, quand Belastre leur +dit, prenant la parole: J'en ay esté surpris le premier, en ayant +trouvé une assez grosse liasse lorsque j'ay fait cet inventaire. Ce +qui m'a donné sujet d'interroger là dessus Georges Soulas, pour +sçavoir ce que le deffunt en vouloit faire. Il m'a répondu que ce +pauvre homme, pressé de la necessité, et ne trouvant plus si bon +débit de sa marchandise, pretendoit mettre cet escriteau à sa porte, +et qu'il ne doutoit point qu'il n'y eust beaucoup d'autres autheurs +qui, à son imitation, ouvriroient des boutiques de gloire. Je crois +(dit Collantine) qu'elles viendroient aussi-tost à la mode que +celles des limonadiers[138], qui sont si communes aujourd'huy, et +dont le mestier il n'y a gueres estoit tout à fait inconnu. + +[Note 138: L'établissement de la communauté des limonadiers date +de 1676, époque où on leur permit de vendre du café. L'ouverture des +premières boutiques de limonades remonte à plusieurs années +auparavant, à 1630 environ. V. _Mélanges d'une grande bibliothèque_, +III., p. 187. Le grand d'Aussy, _Vie privée des François_, tom. III, +_passim_.] + +Vrayment, monsieur le prevost (dit alors Charroselles), vous avez +interest que ce nouveau mestier s'établisse en vostre justice; mais +il le faudra aussi-tost unir et incorporer avec les vendeurs de +tabac[139], parce qu'ils ont cela de commun, qu'ils vendent tous +deux de la fumée. Oüy dea (dit Belastre), je le pourray bien faire, +mais je leur promets d'aller souvent en police chez eux, car on dit +que c'est une marchandise fort sophistiquée. Collantine, prenant à +son tour la parolle, et l'addressant à Charroselles: Vous ne me +montrez point (dit-elle) le papier que vous avez ramassé; il y a +long-temps que vous le considerez; n'est-ce point quelque obligation +ou lettre de change? Je crois (dit Charroselles, apres l'avoir +encore quelque temps examiné) que vous avez touché au but. C'est en +effet une lettre de change de reputation, tirée par Mythophilacte +sur un academicien humoriste de Florence; car il luy envoye un +ouvrage d'un de ses amis, et il le prie, à piece veuë, de luy +vouloir payer douze vers d'approbation pour valeur reçeuë, luy +promettant de luy en tenir compte, et de le payer en mesme monnoye. +Cette monnoye (reprit Collantine) ne se trouve point dans aucun edit +ou tariffe qui ait esté publié, de sorte que, si on la portoit au +marché, on mourroit bien de faim aupres. Il est vray (repliqua +Charroselles) qu'elle est aujourd'huy fort decriée, avec toutes les +especes legeres qu'on a ordonné de porter au billon, car il n'y a +rien de plus leger que de la fumée. Il alloit là-dessus donner +carriere à son esprit, et dire force méchantes pointes, estant fort +grand ennemy des donneurs de loüanges; mais il en fut empesché par +Belastre, qui, ayant esté adverty par son greffier qu'il y avoit +quelques interrogatoires fort pressez qu'il devoit faire en sa +justice, fut obligé de quitter la partie, et de s'en aller, non sans +un grand regret d'avoir esté interrompu par Volaterran, en voulant +plaider son procés devant Charroselles. + +[Note 139: C'est à peu près la pensée de Saint-Amand à la fin de +l'un de ses sonnets: + + Non, je ne trouve pas beaucoup de différence + De prendre du tabac et vivre d'espérance: + Car l'un n'est que fumée et l'autre n'est que vent. +] + +Il se consola par l'esperance qu'il eut d'en trouver une autrefois +l'occasion, ce qui ne luy fut pas mal-aisé, car, en continuant ses +visites, il y trouva plusieurs fois aussi Charroselles, qui pour ce +jour-là ny resta gueres plus long-temps que luy. Mais je serois fort +ennuyeux si je voulois décrire par le menu toutes les avantures de +ces amours (c'est ainsi que je les appelle à regret, chacun les +pourra nommer comme il luy plaira), car elles durerent assez +long-temps, et continuerent tousjours de mesme force. Il y eut sans +cesse querelles, differens et contestations, au lieu des fleurettes +et des complimens qui se debitent en semblables entretiens. La seule +complaisance qu'eut Charroselles pour Collantine, ce fut de luy +laisser deduire tous les procés qu'elle voulut, à la charge +d'entendre lire de ses ouvrages par apres en pareille quantité. Et +certes, il luy rendit bien son change, ne luy ayant pas esté à son +tour moins importun. Je m'abstiendray de reciter les uns et les +autres, et je croy, Dieu me pardonne, que je serois plustost +souffert en recitant au long ces procés, qu'en faisant lire ces +ouvrages maudits, qui sont condamnez à une prison perpetuelle. + +Jugez donc du reste de l'histoire de ces trois personnages par +l'échantillon que j'en ay donné; et sans vous tenir d'avantage en +suspens, voicy quelle en fut la conclusion: + +A l'égard de Belastre, son procés le mina si bien avec le temps, +ayant affaire à une partie qui sçavoit mieux son mestier que luy, +que non seulement il se vid entierement ruiné (ce qui n'eut pas esté +grand chose, car il l'estoit desja devant que d'arriver à Paris), +mais mesme interdit et depossedé de sa charge, qui estoit le seul +fondement de sa subsistance. Ses amys, qui prevoyoient bien cette +cheute, voulurent, avant qu'elle feust arrivée, tenter les voyes +d'accommodement avec Collantine, qui le pressoit le plus. Ils luy +monstrerent si bien qu'il n'avoit plus que ce moyen de se maintenir, +qu'ils le firent resoudre à luy faire faire des propositions de +l'épouser, malgré le peu de bien qu'elle avoit. Mais l'esprit de +Collantine estoit bâty de telle sorte, que cette esperance +d'accommodement, qui la devoit porter à faire faire ce mariage, fut +ce qui l'en empescha. Car, comme elle vint à considerer que, sitost +qu'elle seroit mariée à Belastre, il luy falloit quitter les +pretentions qu'elle avoit contre luy, elle ne s'y put jamais +resoudre, ni abandonner lâchement ce procés, qui estoit son plus +grand favory, à cause qu'il estoit le plus gros. Cette seule pensée +de paix qu'avoit euë Belastre fut cause qu'il eut tout à fait son +congé; depuis elle n'a point quitté prise, elle l'a poursuivy +jusqu'à son entiere défaite. + +A l'égard de Charroselles, il n'en alloit pas de mesme: ils +n'avoient plus de procés ensemble qui fust pendant en justice, et +qui pust estre assoupi par un mariage, de sorte qu'il n'avoit pas +une pareille exclusion. Car tous les differens qu'ils avoient +ensemble, c'estoient de ces contestations qui leur arrivoient tous +les jours par leur opiniastreté et par leur mauvaise humeur; et tant +s'en faut que le mariage les appaise, qu'au contraire il les +multiplie merveilleusement. Je ne sçay pas ce qui le put porter à +songer au mariage, luy qui avoit tant pesté contre ce sacrement, +aussi bien que contre toutes les bonnes choses, et sur tout avec une +personne qui n'avoit ny bien, ny esprit, ny aucune qualité sociable. +Il faut qu'il l'ait voulu faire par dépit, et en hayne de luy-mesme, +pour montrer qu'il faisoit toutes choses au rebours des autres +hommes, ou plustost que ç'ait esté par un secret arrest de la +providence, qui ait voulu unir des personnes si peu sociables, pour +se servir de supplice l'une à l'autre. + +Quoy qu'il en soit, le mariage fut proposé et conclud; mais, hélas! +qu'il y eut auparavant de contestations! Jamais traité de paix entre +princes ennemis n'a eu des articles plus debattus; jamais alliance +de couronnes n'a esté plus scrupuleusement examinée. Collantine +voulut excepter nommément de la communauté de biens, qu'on a +coustume de stipuler dans un tel contract, qu'elle solliciteroit ses +procés à part; qu'à cette fin son mary lui donneroit une generale +authorisation, et qu'elle se reservoit ses executoires de dépens, +dommages et interest liquidez et à liquider, et autres émolumens de +procés, qu'elle pourroit faire valoir comme un pecule particulier. +Il fut aussi consenty qu'elle feroit divorce et lict à part toutes +fois et quantes; et la clause portoit que, sans cette condition +expresse, le mariage n'eust point esté fait ni accomply. Mais ce +qu'il y eut de plaisant, c'est que les autres personnes, quand elles +font des contracts, taschent d'y mettre des termes clairs et +intelligibles, et toutes les clauses qu'elles peuvent s'imaginer +pour s'exempter de proces; mais Collantine, tout au contraire, +taschoit de faire remplir le sien de termes obscurs et équivoques, +mesme d'y mettre des clauses contradictoires, pour avoir l'occasion, +et en suite le plaisir, de playder tout son saoul. + +Encore qu'ils eussent signé enfin ce contract, ils n'estoient pas +pour cela d'accord; leur contrarieté parut encore à l'eglise et +devant le prestre: car ils estoient si accoustumez à se contredire +que, quand l'un disoit ouy, l'autre disoit non, ce qui dura si +long-temps qu'on estoit sur le point de les renvoyer, lors que, +comme des joüeurs à la mourre, qui ne s'accordent que par hazard, +ils dirent tous deux ouy en mesme temps, chacun dans la pensée que +son compagnon diroit le contraire. Cet heureux moment fut ménagé par +le Prêtre, qui à l'instant les conjoignit, et ça esté presque le +seul où ils ayent paru d'accord. + +Cette ceremonie faite, on fit celle des nopces, où il y eut quelques +avantures qui tinrent de celle des Centaures et des Lapites, et le +mauvais augure s'estendit si loin, que les violons mesmes n'y +peurent jamais accorder leurs instrumens. Les nopces estoient à +peine achevées, que Collantine et Charroselles eurent un proces, +qu'on peut dire en vérité estre fondé sur la pointe d'une aiguille; +car le lendemain, en s'habillant, elle avoit mis sur sa toilette une +aiguille de teste qui estoit d'or avec un petit rubis fin, dont elle +se servoit pour accommoder ses cheveux. Charroselles (en badinant) +s'en voulut curer une dent creuse; mais comme il avoit la dent +maligne, l'aiguille se rompit dés qu'elle y eut touché. Aussi-tost +Collantine vomit contre luy plusieurs injures et reproches, entre +lesquels elle n'oublia pas de luy reprocher le defaut dont sa dent +estoit accusée. Charroselles, qui vouloit faire durer sa +complaisance vingt-quatre heures du moins (c'estoit pour luy un +grand effort), offrit de luy en apporter une autre plus belle, et il +luy dit mesme qu'il luy en feroit donner une en present par quelque +libraire, à qui il donneroit plustost à imprimer un de ses livres +sans autre recompense. Vrayement, c'est mon (dit Collantine), vous +me renvoyez là à de belles gens; vous n'en avez jamais sçeu rien +tirer, et puis, quand vous m'en donneriez cent, je ne serois pas +satisfaite: je veux celle-là, et non point une autre; j'en fais état +à cause qu'elle vient de ma grand'mère, qui me l'a donnée à la +charge de la garder pour l'amour d'elle. L'affection que j'ay pour +ce bijou me fait souffrir des dommages et interests qui ne peuvent +pas tomber en estimation. Et en mesme temps elle recommença à luy +dire que c'estoit un mauvais ménager, qu'il la vouloit ruiner, qu'il +lui avoit osté le plus pretieux joyau qu'elle avoit; toutes +lesquelles parolles ne s'en estant pas allées sans repliques et +dupliques, la querelle s'échauffa si fort, que cela aboutit à dire +qu'elle se vouloit separer. Et aussi-tost elle luy fit donner un +exploit en separation de corps et de biens, que quelques-uns +asseurent qu'elle avoit fait dresser tout prest dés le jour de ses +fiançailles. Si je voulois raconter, mesme succinctement, tous les +proces et les broüilleries qui sont survenuës entre eux depuis, je +serois obligé d'écrire plus de dix volumes, et je passerois ainsi la +borne que nos escrivains modernes ont prescrite aux romans les plus +boursoufflez. Mais encore, lecteur, avant que de finir, je serois +bien aise de vous faire deviner quel fut le succes de ces +plaidoyries, et qui fut le plus opiniastre de Collantine ou de +Charroselles. J'ayme mieux pourtant vous tirer de peine, car je vois +bien que vous n'en viendriez jamais à bout; mais auparavant, il faut +que je vous fasse un petit conte: + +Dans le pays des fées, il y avoit deux animaux privilegiez: l'un +estoit un chien fée, qui avoit obtenu le don qu'il attraperoit +toutes les bestes sur lesquelles on le lâcheroit; l'autre estoit un +liévre fée, qui de son costé avoit eu le don de n'estre jamais pris +par quelque chien qui le poursuivist. Le hazard voulut qu'un jour le +chien fée fut lasché sur le liévre fée. On demanda là-dessus quel +seroit le don qui prevaudroit, si le chien prendroit le liévre, ou +si le liévre échapperoit du chien, comme il estoit écrit dans la +destinée de chacun. La resolution de cette difficulté est qu'ils +courent encore. Il en est de mesme des proces de Collantine et de +Charroselles: ils ont tousjours plaidé et plaident encore, et +plaideront tant qu'il plaira à Dieu de les laisser vivre. + +FIN. + + + + +TABLE DES MATIÈRES. + + +Préface. Page 5 + +Un mot sur l'orthographe de cette édition. 22 + +Avertissement du libraire au lecteur. 23 + + +LIVRE PREMIER 27 + +Histoire de Lucrèce la bourgeoise. 50 + +Tariffe ou évaluation des partis sortables pour faire +facilement les mariages. 53 + +Epistre amoureuse à mademoiselle Javotte. 119 + +Historiette de l'amour esgaré. 152 + +Suite de l'histoire de Javotte. 183 + + +LIVRE SECOND 215 + +Historiette de Charroselles, de Collantine et de +Belastre. 217 + +Jugement des buchettes, rendu au siege de... le 24 +septembre 1644. 270 + +Lettre de Belastre à Collantine. 278 + +Inventaire de Mythophilacte. 302 + +Catalogue des livres de Mythophilacte. 312 + +Somme dedicatoire. 317 + +Estat et role des sommes auxquelles ont esté moderement +taxées, dans le conseil poétique, les places +d'illustres et demy-illustres, dont la vente a été ordonnée +pour faire un fonds pour la subsistance des +pauvres autheurs. 332 + +Le juste prix de toute sorte de vers. 333 + +Epistre dedicatoire du premier livre que je feray. 336 + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le roman bourgeois, by Antoine Furetière + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN BOURGEOIS *** + +***** This file should be named 33414-8.txt or 33414-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/3/4/1/33414/ + +Produced by Pierre Lacaze and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. 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