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+The Project Gutenberg EBook of Le roman bourgeois, by Antoine Furetière
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le roman bourgeois
+ Ouvrage comique
+
+Author: Antoine Furetière
+
+Annotator: Edouard Fournier
+
+Commentator: Charles Asselineau
+
+Release Date: August 12, 2010 [EBook #33414]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN BOURGEOIS ***
+
+
+
+
+Produced by Pierre Lacaze and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
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+
+
+
+
+
+
+
+LE
+
+ROMAN BOURGEOIS
+
+OUVRAGE COMIQUE
+
+PAR ANTOINE FURETIÈRE
+
+NOUVELLE ÉDITION
+
+_Avec des notes historiques et littéraires_
+
+PAR M. ÉDOUARD FOURNIER
+
+Précédée d'une Notice
+
+PAR M. CHARLES ASSELINEAU
+
+A PARIS
+
+Chez P. Jannet, Libraire
+
+_Rue des Bons-Enfants_, 28
+
+MDCCCLIV
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+La fatalité qui a poursuivi Furetière pendant sa vie s'est attachée
+après sa mort à ses écrits. Cet auteur, d'une incontestable
+originalité, d'un immense savoir et d'une rare intelligence au
+travail, peut passer pour exemple de ce qu'une seule mauvaise
+qualité peut faire perdre à une réunion de facultés éminentes.
+
+Le procès du Dictionnaire, une des causes célèbres de la
+littérature, est trop connu pour que je croie devoir m'en faire en
+cette occasion le rapporteur après tant d'autres[1]. Les pièces en
+sont d'ailleurs à la disposition de tout le monde: il y a eu jusqu'à
+quatre éditions des _Factums_.
+
+[Note 1: Les démêlés de Furetière avec l'Académie ont été, en
+dernier lieu, analysés par M. Francis Wey dans un article de la
+_Revue contemporaine_ (Juillet et Août 1852), dont nous nous sommes
+appuyé plus d'une fois dans la première partie de cette notice.]
+
+Bien qu'il soit assez difficile d'émettre un jugement favorable sur
+l'une ou l'autre des deux parties, on reste convaincu après lecture
+que Furetière n'eut pas seulement pour lui l'esprit et la verve, et
+qu'il eut quelque raison d'exciper de sa bonne foi.
+
+Ce n'est pas sans étonnement que nous voyons, dans le Discours
+préliminaire de la dernière édition du Dictionnaire de l'Académie
+françoise, le secrétaire perpétuel reproduire contre l'auteur du
+_Dictionnaire universel_ cette vieille accusation d'avoir dérobé le
+travail de ses confrères. Il eût été digne de l'Académie, digne de
+M. Villemain, de rendre enfin justice au mérite de Furetière et
+d'accorder à ses torts le bénéfice d'une prescription de près de
+trois siècles.
+
+Les pamphlets de Furetière, en raison de la supériorité du talent de
+l'auteur, qui en a fait de véritables modèles en ce genre d'écrits,
+ont naturellement survécu à ceux de ses adversaires. Néanmoins le
+recueil en deux tomes imprimé en Hollande, après sa mort (Amsterdam,
+Henri Desbordes, 1694, in-12), en contient quelque partie, notamment
+le _Dialogue de M. V., de l'Académie françoise et de l'avocat L.
+M._, dont l'académicien Charpentier, le plus vivement attaqué, il
+est vrai, des ennemis de Furetière, s'est reconnu l'auteur[2]. On y
+voit Furetière accusé d'avoir prostitué sa soeur pour se mettre en
+état d'acheter la charge de procureur fiscal de l'abbaye de
+Saint-Germain-des-Prés; il y est dit qu'il se déshonora dans ce
+poste par des prévarications et qu'il s'y fit le protecteur déclaré
+des filous et des filles publiques; on y raconte comment il abusa de
+sa charge pour escroquer, par une manoeuvre qui, selon le
+vocabulaire moderne, seroit qualifiée de _chantage_, le bénéfice
+d'un jeune abbé; enfin, retournant une plaisanterie de Furetière
+contre lui-même, l'auteur prétend que le _Roman Bourgeois_,--ce
+détestable ouvrage--a été dédié par lui au bourreau, comme au seul
+patron digne d'une telle oeuvre. Ce mensonge, dont l'audace confond
+le lecteur, s'est néanmoins accrédité pendant deux cents ans près
+des esprits prévenus.
+
+[Note 2: «J'avois déjà commencé à lui riposter par un dialogue
+de M. _Le Maistre_ et de M. _Despréaux_... etc... Nous avions
+pourtant été autrefois amis, etc.» (_Carpenteriana_, 1o 488.)
+Quelques pages plus haut (474), Charpentier parle ainsi de
+Furetière: «Il me siéroit bien, par exemple, de dire que Furetière
+n'avoit pas d'esprit, et cela parcequ'il m'a outragé dans plusieurs
+endroits de ses écrits. Non, bien loin de vouloir donner une
+pareille idée de Furetière, j'avouerai toujours qu'il est un des
+meilleurs satyriques que nous ayons, et qu'il ne le cède en rien de
+ce côté à M. Despréaux.»]
+
+Furetière, dans son _Dernier placet_[3], relève, sans y répondre,
+toutes ces turpitudes: il se plaint d'un gros volume, joint au
+dossier, qui a long-temps couru la ville, et dans lequel il est
+traité, dit-il, de _bélitre, maraut, fripon, fourbe, buscon,
+saltimbanque, infâme, traître, fils de laquais, impie, sacrilége,
+voleur, subornateur de témoins, faux monnoyeur, banqueroutier
+frauduleux, faussaire, d'homme sans honneur, plein de turpitudes et
+de comble d'horreurs_, etc.[4] Après cela le grief d'infidélité
+littéraire n'est plus qu'une légèreté.
+
+[Note 3: _Dernier placet et très humbles remontrances à
+monseigneur le chancelier._]
+
+[Note 4: Voy. _Dernier placet._]
+
+Ces aménités étoient alors d'usage entre savants, et, en rapprochant
+même les Factums de Furetière des libelles publiés par Saumaise et
+par Scaliger contre leurs antagonistes, ou ne peut s'empêcher de
+trouver sa modération égale à la verve de son esprit. Les attaques
+qu'il dirige contre ses adversaires sont, il est vrai, plus
+mordantes, mais aussi moins scandaleuses, et à part le seul La
+Fontaine, qu'il accuse de tirer profit des galanteries de sa femme,
+il est rare qu'il les poursuive dans le secret de la vie privée. «Je
+n'ay fait, dit-il, aucun reproche à mes parties qui regardât les
+moeurs; je ne les accuse pas d'être faussaires, adultères, ny
+malhonnêtes gens...[5]», quoique (ajoute-t-il) ce ne soit pas faute
+de matière, ny de preuves.
+
+[Note 5: _Dernier placet._]
+
+Au surplus, l'incertitude et l'obscurité où sont tombées les
+imputations des deux parties ne laisse pas de tourner à l'avantage
+de notre auteur, car, s'il est impossible de prouver aujourd'hui que
+Furetière ait réellement prostitué sa soeur et acquis par simonie
+ses bénéfices, il n'est pas besoin de preuves pour reconnoître que
+Lorau, Charpentier, Leclerc, Barbier d'Aucourt, Regnier Desmarais et
+consorts, étoient les uns des ignorants, les autres de détestables
+écrivains.
+
+Les témoignages contemporains, qui seuls pourroient nous éclairer
+sur la véracité des ennemis de Furetière, ne confirment en rien
+leurs imputations.
+
+Bussy, dans la lettre imprimée à la suite des _Factums_, et souvent
+citée depuis, plaint Furetière d'avoir été poussé à de telles
+extrémités et de n'avoir pu produire sa défense en justice; il ne
+fait de réserves qu'en faveur de Benserade, son ami, et de La
+Fontaine, que Furetière confond dans ses invectives avec leurs
+collègues de la commission du Dictionnaire.
+
+Dans sa conduite à l'égard de La Fontaine est le secret de l'humeur
+de Furetière et des haines qu'il souleva.
+
+La Fontaine, de même que Boileau et Racine, étoit pour Furetière un
+ancien ami. Dans la préface de son Recueil de Fables, publié trois
+ans après la première édition des Fables de La Fontaine, Furetière
+avoit rendu justice à son talent de poète et de fabuliste. Plus tard
+nous voyons La Fontaine tenter, de conserve avec Boileau et Racine,
+une démarche amicale pour réconcilier Furetière avec ses collègues
+de l'Académie, démarche que l'extrême irritation du lexicographe
+rendit inutile.
+
+Malheureusement La Fontaine, et en cela il se sépare de Boileau et
+de Racine, qui l'un et l'autre protégèrent jusqu'à la fin leur ami,
+au moins par leur silence, finit, dans la suite de la querelle, par
+épouser le parti de l'Académie.
+
+Dès lors cet homme, cet ancien ami, ce _poète inimitable, dont le
+style naïf et marotique fait tant d'honneur aux fables des anciens
+et ajoute de grandes beautés aux originaux_[6], n'est plus qu'un
+misérable écrivain licencieux, auteur de contes infâmes, un _Crétin
+mitigé_, tout plein d'ordures et d'impiétés, un fauteur de débauche
+digne du bourreau; Furetière pousse l'animosité jusqu'à reproduire à
+la suite de son libelle la sentence de police portant suppression de
+ses contes, et l'accuse, comme je l'ai déjà dit, de spéculer sur sa
+propre turpitude, en vivant de la prostitution de sa femme.
+
+[Note 6: Voy. Préface des _Fables de Furetière_.]
+
+Là est évidemment la clé du caractère de Furetière et l'explication
+de ses infortunes. On devine à ce brusque revirement une de ces
+natures impétueuses, irascibles, passant d'une extrémité à l'autre,
+et incapables, au lendemain de l'insulte, d'apercevoir une seule des
+qualités de l'homme dont elles ne voyoient pas la veille les
+défauts.
+
+La Fontaine riposta par une assez médiocre épigramme; Benserade
+écrivit à Bussy pour lui reprocher son trop d'indulgence à l'endroit
+de ce _misérable Furetière_.
+
+
+Dans l'impossibilité de vider la question de moralité entre
+Furetière et ses accusateurs, que nous reste-t-il à juger, à nous
+postérité?
+
+D'un côté un ouvrage considérable, un ouvrage gigantesque, et qu'en
+raison de l'étendue et de la nouveauté du plan on peut appeler
+original; un livre qui, rajeuni de siècle en siècle par les
+révisions de grammairiens tels que Huet, Basnage et les Pères de
+Trévoux, est encore resté aujourd'hui, pour l'homme de lettres,
+l'autorité décisive et l'encyclopédie grammaticale la plus complète;
+de l'autre une obscure Batrachomyomachie de tracasseries misérables,
+de questions personnelles, sans profit pour le public et sans
+intérêt pour l'histoire. Tels sont, en dernière analyse, les
+véritables termes de la question; et c'est ainsi que nous aurions
+voulu la voir présenter dans le discours préliminaire du secrétaire
+perpétuel de l'Académie françoise.
+
+Et maintenant, comment l'auteur d'un travail aussi important,
+comment cet homme assez érudit, et en même temps assez intelligent,
+pour concevoir et conduire à fin, seul, une entreprise de cette
+taille, le premier répertoire complet du langage françois; ce savant
+qui à la qualité d'érudit intelligent et laborieux réunissoit à un
+haut degré la verve originale du romancier, le goût dans la
+critique, la vivacité d'esprit du pamphlétaire; comment cet homme
+a-t-il pu descendre dans un aussi complet oubli?
+
+Ne seroit-ce pas qu'il y a une damnation particulière sur la vie du
+satirique? que ces âmes inflammables, auxquelles la nature donne de
+si vigoureuses colères contre le vice, de si éloquents ressentiments
+de l'injustice, portent en elles le châtiment de leur propre
+délicatesse, et sont destinées à expier dans leurs personnes les
+vices qu'elles châtient? Que sait-on de la vie de Juvénal, si ce
+n'est qu'il vécut pauvre et paya de dix ans d'exil le mépris qu'il
+exprima pour les débordements honteux de Domitien? Machiavel, dont
+le _Traité du Prince_ peut passer pour un pamphlet contre la
+corruption des moeurs de son temps, et dont les comédies sont à coup
+sûr des satires du genre le plus vif, après avoir subi deux fois
+l'exil et la torture, meurt victime d'une méprise, pour s'être
+trompé sur la dose du médicament destiné à le soulager. Au
+commencement de ce siècle, le mordant pamphlétaire de la
+Restauration, Courier, meurt obscurément d'un coup de fusil tiré par
+une main invisible.
+
+Furetière eut une fin moins tragique, mais non moins douloureuse.
+Miné pendant quatre ans par la fièvre et le désespoir que lui
+causoient les tracasseries de ses adversaires, obligé, il le dit, de
+se cacher pour défendre son repos et sa liberté menacés, exaspéré
+jusqu'au point d'être tenté de brûler son livre, l'occupation et
+l'espoir de toute sa vie, il s'éteignit à l'âge de soixante-huit
+ans, moins usé sans doute par les années et la maladie que par la
+fatigue et par l'angoisse.
+
+Un an auparavant, sur le bruit qui avoit couru de sa fin prochaine,
+Boileau écrivoit à Racine ce peu de mots, où se trouve l'accent d'un
+intérêt sincère (lettre du 19 mai 1687): «On vient de me dire que
+Furetière est à l'extrémité, et que par l'avis de son confesseur il
+a envoyé quérir tous les académiciens offensés dans son _factum_, et
+qu'il leur a fait une amende honorable dans toutes les formes, mais
+qu'il se porte mieux maintenant. J'aurai soin de m'éclaircir de la
+chose, et je vous en manderai le détail[7].» Ménage, dont les
+lumières eussent été si utiles à l'Académie, et à qui elle préféra
+Bergeret, écrivoit dans ses _Anas_ (tome 1er, p. 97): «L'Académie
+tout entière a été sacrifiée à la passion de quelques uns de son
+corps. Je ne les nommerai pas, car il y en a qui sont de mes amis.
+M. de Furetière étoit un sujet à ménager: n'avoit-il pas les rieurs
+de son côté[8]? et, excepté quelques intéressés de l'Académie, tout
+le reste lui donnoit les mains. Cependant, et l'Académie, et lui,
+ont joué à la bascule, comme les enfants, sans pouvoir convenir d'un
+équilibre qui leur auroit sauvé, à l'un et à l'autre, tant de
+mauvaises démarches dont le public se divertit.»
+
+[Note 7: _Ménagiana_, t. 1er.]
+
+[Note 8: _Le Carpenteriana_ corrobore sur ce point le témoignage
+de Ménage: «Je ne crois pas faire grand tort au corps entier de
+l'Académie en m'attribuant l'épître et la préface de son
+Dictionnaire, puisque j'en suis l'auteur. Il seroit à souhaiter que
+chaque académicien eût autant travaillé que moi à cet ouvrage,
+_Furetière n'auroit pas le public de son côté_.» (_Carp._, p. 371.)]
+
+Ces deux témoignages, rapprochés de la dernière phrase de la lettre
+de Bussy[9], et de l'approbation de Bossuet[10], sont la meilleure
+caution de Furetière et sa véritable oraison funèbre.
+
+[Note 9: «Je diray quand j'en seray persuadé que ce sont deux
+hommes de mérite (La Fontaine et Benserade) qui ont fait une
+injustice à un homme d'honneur et d'esprit. Voilà comme je parle
+toujours, amy de la vérité préférablement à tout le monde, et vous
+me devez croire aussy quand je vous asseure que je suis sincèrement
+votre très humble et très obéissant serviteur. Bussy-Rabutin.»]
+
+[Note 10: «Bossuet blâma les meneurs de cette affaire... Il
+daigna informer Furetière que, si la chose dépendoit de lui seul,
+que s'il étoit chancelier, il lui accorderoit cent priviléges pour
+un, et il le combla d'éloges sur la beauté de son travail.
+Cependant, plus tard, quand l'honneur et l'existence même de la
+compagnie eurent été engagés par l'imprudente vivacité de Furetière,
+il engagea le chancelier à employer son autorité pour le réduire au
+silence.» (Francis Wey, _Revue contemporaine_.)]
+
+Lui mort, ses ennemis s'empressèrent de profiter de l'avantage
+vulgaire acquis au dernier qui parle. Dans le mois même où il mourut
+(mai 1688), Tallemant l'aîné adressa, sous forme de lettre, au
+_Mercure_, une relation où, avec le ton d'une feinte impartialité,
+il reproduit contre Furetière les charges dont il s'étoit défendu
+dans ses factums[11]. La lettre de Douja, le libelle de Charpentier,
+circulèrent de nouveau. Puis, afin qu'il n'y eût plus à y revenir,
+et de peur apparemment que l'écrivain ne survécût à l'homme
+déshonoré, la conspiration du silence s'organisa peu à peu autour de
+sa mémoire. La Chapelle, qui lui succéda à l'Académie, esquiva par
+une allusion voilée le panégyrique de son prédécesseur.[12] L'abbé
+d'Olivet, dans le complément qu'il a donné à la galerie des
+portraits académiques de Pélisson, étend sur le cadre destiné à
+Furetière le crêpe noir des Doges décapités. Titon du Tillet, qui,
+dans son _Parnasse françois_, a consacré de si pompeuses notices à
+tant d'écrivains médiocres, se borne à quelques lignes et se met à
+l'abri derrière les _on dit_, sans oser remonter aux sources.
+
+[Note 11: Louis XIV refusa de consentir à ce que Furetière fût
+remplacé de son vivant. Tallemant l'aîné, dans son article du
+Mercure, cherche à expliquer ce refus par un malentendu.]
+
+[Note 12: On essaya même de se dispenser envers lui des
+formalités usitées depuis la création de l'Académie pour les
+funérailles de ses membres. Il fallut l'autorité de la parole de
+Boileau pour rappeler les ennemis de Furetière à la décence et à la
+charité. Voici comment le fait est rapporté dans le _Bolæana_
+(p.68):
+
+«A la mort de Furetière, il fut délibéré dans l'Académie si l'on
+feroit un service au défunt, selon l'usage pratiqué dès son
+établissement. M. Despréaux y alla exprès avec M. Racine le jour que
+la chose devoit être décidée; mais, voyant que le gros de l'Académie
+prenoit parti pour la négative, lui seul osa parler ainsi à cette
+compagnie:
+
+«Messieurs, il y a trois choses à considérer ici: Dieu, le public et
+l'Académie. A l'égard de Dieu, il vous saura sans doute très bon gré
+de lui sacrifier votre ressentiment et de lui offrir des prières
+pour un mort qui en auroit besoin plus qu'un autre, quand il ne
+seroit coupable que de l'animosité qu'il a montrée contre vous.
+Devant le public, il vous sera très glorieux de ne pas poursuivre
+votre ennemi par delà le tombeau. Et pour ce qui regarde l'Académie,
+sa modération sera très estimable quand elle répondra à des injures
+par des prières, et qu'elle n'enviera pas à un chrétien les
+ressources qu'offre l'église pour apaiser la colère divine. D'autant
+mieux qu'outre l'obligation indispensable de prier Dieu pour vos
+ennemis, vous vous êtes fait une loi particulière de prier pour vos
+confrères.»]
+
+Nous avons vu déjà comment, jusqu'à nos jours, l'Académie a persisté
+à ne voir dans l'auteur du _Dictionnaire universel_ qu'un misérable
+voleur: tant est vivace et profonde la haine des corps constitués!
+L'Académie n'a jamais pardonné à Furetière d'avoir prouvé que, pour
+exécuter un monument de critique et de vaste érudition, un seul
+cerveau bien organisé valoit mieux qu'une réunion d'esprits inégaux
+de savoir et d'aptitude.[13]
+
+[Note 13: Regnier-Desmarets, qui tint la plume pour l'Académie
+pendant tout le temps de la querelle, prétend, au contraire, que
+_les décisions d'un particulier sur la langue ne peuvent jamais être
+si sûres ni d'une si grande autorité que celles d'une compagnie
+instituée pour la perfectionner_.]
+
+
+Ces considérations étoient nécessaires pour expliquer comment
+l'oubli injuste où Furetière est tombé peut n'être pas un argument
+contre sa valeur comme écrivain, et même comme romancier.
+
+Je me suis souvent étonné, en constatant le chiffre d'éditions
+atteint par le _Roman comique_ de Scarron, de n'en trouver que trois
+du _Roman bourgeois_. Non pas qu'il soit jamais entré dans ma pensée
+d'établir un parallèle entre les deux livres. Le roman de Scarron,
+chef-d'oeuvre de verve imaginative, d'invention et de fantaisie,
+appartient excellemment à l'ordre des récits d'intrigues et
+d'aventures; c'est un roman _romanesque_, admirable assurément. Le
+roman de Furetière, peinture aussi exacte que vive des habitudes et
+des travers de toute une classe de la société, est un tableau; c'est
+le premier roman d'observation qu'ait produit la littérature
+françoise.
+
+Les deux auteurs se rencontrent néanmoins dans une intention commune
+de réaction contre le romanesque guindé et emphatique des Scudéry,
+des Gomberville et des La Calprenède. Tout le monde connoît, sans
+que j'aie besoin de la rapporter, la phrase en forme de charade par
+laquelle débute le _Roman comique_.
+
+«--Je chante, dit l'auteur du _Roman bourgeois_, les amours et les
+advantures de plusieurs bourgeois de Paris, de l'un et de l'autre
+sexe.--Et, ce qui est de plus merveilleux, c'est que je les chante,
+et si je ne sçay pas la musique.» L'identité des deux intentions est
+frappante. Là, au surplus, s'arrête la similitude; on ne la
+ressaisit plus à travers le livre de Furetière que dans certaines
+boutades à intention comique ou burlesque, comme par exemple la
+scène ou Nicodème, voulant se jeter aux genoux de sa maîtresse, met
+en pièces le ménage de Mme Vollichon; ou celle encore des laquais
+vengeant leur maître, éclaboussé, par des coups de fouet et de
+pierres lancés au dos des maquignons.
+
+Peindre, telle est l'intention fondamentale du roman de Furetière,
+et peindre en caricature.
+
+Pour bien entrer dans le sens intime de sa satire, il est nécessaire
+de considérer l'époque de révolution sociale où il écrivoit.
+
+La pacification du royaume, fatale aux princes, qu'elle avoit fait
+descendre des rôles de chefs de parti et de souverains aux charges
+d'intendants de provinces et de commandants militaires, avoit aidé
+à la marche ascendante de la bourgeoisie. Débarrassée de la
+domination des partisans, elle s'avançoit par toutes les avenues,
+par la magistrature, par les finances, les affaires, les lettres,
+etc., et se poussoit à la cour, favorisée par le despotisme
+ombrageux de Louis XIV, que tenoient en alarme les souvenirs de la
+Fronde et de la faction des Importants. On sait quelle indignation
+éprouvoit Saint-Simon à voir tomber aux mains des Pontchartrain, des
+Le Tellier, des La Vrillière, les ministères et les charges d'état,
+jusque là dévolus aux ducs. Dans ce conflit de deux classes, l'une
+envahissante, l'autre mise en état de défense par la menace d'une
+décadende prochaine; de la bourgeoisie, ou, si l'on veut, de la
+ville et de la cour, les préférences des gens de lettres étoient
+pour la noblesse, à laquelle les rattachoient d'abord leur intérêt,
+leurs pensions, les fonctions de secrétaires, de précepteurs et de
+bibliothécaires, enfin l'attrait, si puissant pour des esprits
+délicats, de la bonne compagnie, seule capable de les comprendre et
+de flatter leur vanité. Qu'étoit, en effet, le bourgeois pour les
+gens de lettres d'alors? Le créancier, le procureur qui poursuit en
+son nom, le voisin incommode, parfois le confrère envieux, souvent
+même le parent importun; mais surtout c'étoit l'homme illettré, le
+rustre, le rustique, méprisant les travaux de l'esprit, dont il
+n'est apte à saisir ni la valeur, ni le charme; l'homme qui n'achète
+pas les livres, et borne le catalogue de ses lectures aux ouvrages
+surannés:
+
+ Les _Quatrains_ de Pibrac et les doctes _Tablettes_
+ Du conseiller Mathieu.
+
+Parmi toutes les caricatures qui se meuvent dans le roman de
+Furetière, procureurs, pédants, avocats, plaideurs, joueurs, etc.,
+un seul homme a vraiment le beau rôle, l'homme de cour, le marquis,
+un Clitandre de Molière.
+
+Cette rencontre avec le poète comique n'est pas fortuite. Il est
+aisé de voir qu'elle n'est que l'effet d'une communauté d'idées
+facile à constater. Quels sont les personnages le plus ordinairement
+drapés dans le théâtre de Molière?--Le faux noble, le bourgeois
+enrichi (Jourdain), le manant ambitieux (Georges Dandin), le
+hobereau de province qui ne va point à Versailles (Pourceaugnac, la
+marquise d'Escarbagnas). Trissotin n'est pas plus ridicule comme
+cuistre qu'ennemi des courtisans; c'est un bourgeois goguenard; lui
+et son acolyte Vadius sont des pédants en us, c'est-à-dire des
+auteurs écrivant pour leurs pareils, et point pour la cour. Si
+Gorgibus et le bonhomme Chrysale se produisent parfois avec avantage
+comme personnifications du bon sens, on ne peut nier, tant la
+bourgeoisie est ravalée en leurs personnes, que de pareils modèles
+ne soient une ironie de plus.
+
+L'identité d'inspiration se retrouve jusque dans le choix des
+personnages de la charmante nouvelle allégorique que Furetière a,
+suivant le goût du temps, intercalée dans la seconde partie de son
+roman. L'Amour, descendu sur la terre pour fuir une correction
+maternelle, s'attache successivement à différents types, destinés,
+dans la pensée de l'auteur, à attester la dépravation des sentiments
+et l'avilissement des coeurs de son siècle: une pédante,
+Polymathie-Armande; une prude, Archelaïde-Arsinoë; une coquette,
+Polyphile-Célimène; Landore, une sotte; Polione, une courtisane,
+etc., etc. Quant à l'allusion reconnue aux amours de Fouquet, ce
+n'est rien qu'un épisode pour ainsi dire hors d'oeuvre que Furetière
+a joint à son récit afin d'amorcer la curiosité par le scandale.
+C'est ce sentiment de haine pour le bourgeois, pour le pédant, qui
+apparente Furetière aux écrivains les plus marquants de cette
+période de 1650 à 1680, qu'on est convenu d'appeler le siècle de
+Louis XIV. Cette conformité de tendance, dont on a eu soin de
+relever dans les notes toutes les preuves, justifie la liaison de
+Furetière avec Boileau et Racine, liaison attestée d'ailleurs par
+leur correspondance, par les mémoires de Racine le fils et par les
+anecdotes de Ménage; elle assigne une date au livre et lui donne
+l'importance d'un document historique. On voit alors la littérature
+sous toutes ses formes attaquer la bourgeoisie, devenue puissance,
+et continuer ainsi le rôle d'opposition que la poésie populaire
+avoit rempli pendant tout le moyen âge contre la puissance dominante
+à cette époque, la puissance sacerdotale.
+
+Jamais la bourgeoisie, ses moeurs et ses habitudes, n'avoient été
+jusque alors l'objet d'une analyse aussi studieuse, aussi détaillée,
+que celle que leur consacre Furetière dans son roman. La maison du
+procureur, son intérieur, son mobilier, son jargon, ses plaisirs, le
+caquet de sa femme, et jusqu'au menu de ses repas et de ses festins,
+y sont pour la première fois décrits avec la fidélité et la minutie
+d'un procès-verbal; les personnages s'y montrent non pas tels qu'il
+a plu au romancier de les faire, mais tels qu'ils ont dû être
+rigoureusement par rapport à leur époque et à leur fonction, et l'on
+sent parfaitement, à la façon dont ils se conduisent, que l'auteur
+se préoccupe bien moins de leur faire jouer un rôle que d'accuser
+scrupuleusement jusqu'aux moindres circonstances de leurs habitudes
+et jusqu'aux moindres détails de leur physionomie.
+
+Cette fidélité rigoureuse de peinture a accrédité le préjugé que
+tout le mérite du roman de Furetière consistoit dans une suite de
+caricatures et d'allusions personnelles intéressantes pour les seuls
+contemporains. Certains critiques l'ont représenté comme une longue
+allégorie dont la clef seroit perdue pour nous. Nous pouvons
+affirmer que ces critiques ne l'avoient pas lu. Non, quand même nous
+ne saurions pas que Vollichon est le procureur Rollet, que
+Charroselles est Charles Sorel, et la plaideuse Collantine Mme de
+Cressé, le roman de Furetière n'en seroit pas pour cela dépourvu de
+charme et d'intérêt; il y resteroit, indépendamment du mérite
+aléatoire de sa caricature, l'observation des moeurs intimes d'une
+époque importante et curieuse comme toute époque de transition; il
+resteroit la lutte du vieil esprit frondeur, égoïste et sournois des
+corporations, avec les moeurs d'une société plus polie et plus
+cordiale; il resteroit la fusion de l'élément bourgeois et de la
+noblesse, s'effectuant par l'ambition de l'une et par la corruption
+de l'autre; il resteroit enfin de précieux enseignements pour
+l'histoire judiciaire et pour l'histoire littéraire, au moment où,
+en raison de révolutions inattendues, le métier d'hommes de lettres,
+le métier d'avocat, alloient monter au premier rang des fonctions
+sociales.
+
+Furetière, d'ailleurs, ne s'est pas toujours borné, ainsi qu'on a
+voulu le faire croire, à critiquer les vices et les ridicules
+particuliers à son temps: le _Tarif des partis sortables en mariage,
+l'Inventaire de Mytophilacte_ et la _Somme dédicatoire_, où se
+trouve formulée l'idée de l'association des gens de lettres telle
+que nous l'avons aujourd'hui, sont de la satire générale et
+éternelle.
+
+Ainsi que plusieurs autres romans de la même époque, entre autres le
+_Roman comique_, le _Roman bourgeois_ ne finit point, ou, du moins,
+il n'est pas complet. Les trois épisodes dont il se compose se
+relient, il est vrai, entre eux, par l'intervention des mêmes
+personnages, à peu près comme se relient les différents épisodes de
+la _Comédie humaine_. Néanmoins, bien qu'à la fin de chaque partie
+l'auteur ait soin de nous en montrer les acteurs pourvus, ceux-ci
+par un mariage, ceux-là par la fuite, on sent, à la brusquerie avec
+laquelle est terminé le dernier chapitre, que le plan n'est pas
+exactement rempli et que le livre manque de conclusion.
+
+Peut-être Furetière avoit-il l'intention de compléter quelque jour
+son oeuvre, et, après nous avoir montré la bourgeoisie plaideuse, la
+bourgeoisie pédante, la bourgeoisie vivant d'aventures, de nous
+faire voir la bourgeoisie marchande, usurière, etc. Les malheurs qui
+l'ont assailli dans ses dernières années ne l'excusent que trop de
+s'être manqué de parole à lui-même.
+
+Tel qu'il est, toutefois, le _Roman bourgeois_ ne laissera pas
+d'être pour l'historien, pour le philologue et pour l'homme du
+monde, une lecture pleine de profit et d'agrément.
+
+L'édition que nous en donnons, collationnée avec soin sur celle
+imprimée du vivant de l'auteur (Paris, Barbin et Billaine, 1666),
+n'offrira, nous l'espérons, grâce aux notes dont elle est
+accompagnée, d'obscurité pour aucune classe de lecteurs.
+
+Nous nous féliciterons, quel qu'en soit le succès, d'avoir remis en
+lumière un des livres les plus curieux, et les plus estimables,
+comme aussi des plus injustement oubliés, de la littérature
+françoise.
+
+Charles ASSELINEAU.
+
+
+
+
+UN MOT SUR L'ORTHOGRAPHE DE CETTE ÉDITION.
+
+
+Les philologues qui publient d'anciens ouvrages suivent
+ordinairement, quant à l'orthographe, l'un des deux systèmes que
+voici: ou ils adoptent invariablement l'orthographe de Voltaire, et
+font rimer _les lois_ avec _les Français_, ou ils reproduisent
+scrupuleusement l'orthographe de l'original, avec toutes ses
+irrégularités, avec ces bizarreries qui rendent souvent la lecture
+pénible et rebutante. Ils commenceraient ainsi le _Roman bourgeois_:
+_Ie_ chante les amours et les _aduantures_ de plusieurs bourgeois de
+Paris de l'un et l'autre sexe. Nous n'avons pu nous résoudre à
+suivre, pour les publications d'anciens livres que nous offrons au
+public, ni l'un ni l'autre de ces systèmes. Nous imprimons les
+_François_, comme on imprimait autrefois; mais nous imprimons _je_
+et _un_, comme on a toujours prononcé. A part cette substitution du
+_j_ à l'_i_, du _v_ à l'_u_: et _vice versa_, nous reproduisons
+exactement l'orthographe des ouvrages antérieurs au XVIIe siècle,
+parceque ces ouvrages, pleines de tournures et d'expressions
+vieillies, perdraient beaucoup de leur charme à être habillés à la
+moderne. Quant aux ouvrages du XVIIe siècle, qui ne contiennent
+guère que des mots encore familiers à tout le monde, nous imprimons
+à peu près selon les règles de l'Académie. Il est d'ailleurs à
+remarquer que l'orthographe, ordinairement assez régulière et
+parfois très savante au XVIe siècle, était devenue, au XVIIe,
+extrêmement arbitraire, incohérente, irrégulière, si bien que le
+même mot s'imprimait, dans la même page, de trois ou quatre manières
+différentes.
+
+Pour le _Roman bourgeois_, écrit dans la seconde moitié du XVIIe
+siècle, nous comptions suivre une orthographe régulière. Les deux
+jeunes érudits qui ont bien voulu se charger de la direction
+littéraire nous ont fait observer que Furetière, comme lexicographe
+éminent, méritait une exception, et devait être reproduit
+littéralement. L'observation était juste, et nous avons cédé.
+C'était d'ailleurs un moyen de poser nettement la question devant le
+public. En attendant sa décision, nous suivrons, pour nos autres
+publications, notre méthode ordinaire.
+
+P. Jannet.
+
+
+
+
+ADVERTISSEMENT DU LIBRAIRE AU LECTEUR.
+
+
+_Amy lecteur, quoyque tu n'acheptes et ne lises ce livre que pour
+ton plaisir, si neantmoins tu n'y trouvois autre chose, tu devrois
+avoir regret à ton temps et à ton argent. Aussi je te puis asseurer
+qu'il n'a pas esté fait seulement pour divertir, mais que son
+premier dessein a esté d'instruire. Comme il y a des médecins qui
+purgent avec des potions agréables, il y a aussi des livres plaisans
+qui donnent des advertissemens fort utiles. On sçait combien la
+morale dogmatique est infructueuse; on a beau prescher les bonnes
+maximes, on les suit encore avec plus de peine qu'on ne les écoute.
+Mais quand nous voyons le vice tourné en ridicule, nous nous en
+corrigeons, de peur d'estre les objets de la risée publique. Ce
+qu'on pourroit trouver à redire au present que je te fais, c'est
+qu'il n'y est parlé que de bagatelles, et qu'il n'instruit que de
+choses peu importantes. Mais il faut considerer qu'il n'y a que trop
+de predicateurs qui exhortent aux grandes vertus et qui crient
+contre les grands vices, et il y en a tres-peu qui reprennent les
+défauts ordinaires, qui sont d'autant plus dangereux qu'ils sont
+plus frequens: car on y tombe par habitude, et personne presque ne
+s'en donne de garde. Ne voit-on pas tous les jours une infinité
+d'esprits bourus, d'importuns, d'avares, de chicaneurs, de
+fanfarons, de coquets et de coquettes? Cependant y a-il quelqu'un
+qui les oze advertir de leurs defauts et de leurs sottises, si ce
+n'est la comédie ou la satyre? Celles-cy, laissant aux docteurs et
+aux magistrats le soin de combattre les crimes, s'arrestent à
+corriger les indecences et les ridiculitez, s'il est permis d'user
+de ce mot. Elles ne sont pas moins necessaires, et sont souvent plus
+utiles que tous les discours sérieux. Et, comme il y a plusieurs
+personnes qui se passent de professeurs de philosophie, qui n'ont pu
+se passer de maistres d'escoles, de mesme on a plus de besoin de
+censeurs des petites fautes, où tout le monde est sujet, que des
+grandes, où ne tombent que les scelerats. Le plaisir que nous
+prenons à railler les autres est ce qui fait avaller doucement cette
+medecine qui nous est si salutaire. Il faut pour cela que la nature
+des histoires et les caracteres des personnes soient tellement
+appliqués à nos moeurs, que nous croyions y reconnoistre les gens
+que nous voyons tous les jours. Et comme un excellent portrait nous
+demande de l'admiration, quoy que nous n'en ayons point pour la
+personne dépeinte, de même on peut dire que des histoires fabuleuses
+bien décrites et sous des noms empruntez, font plus d'impression sur
+notre esprit que les vrais noms et les vrayes adventures ne
+sçauroient faire. C'est ainsi que celui qui contrefait le bossu
+devant un autre bossu luy fait bien mieux sentir son fardeau que la
+veuë d'un autre homme qui auroit une pareille incommodité. C'est
+ainsi que l'histoire fabuleuse de Lucrece, que tu verras dans ce
+livre, a guery, à ce qu'on m'a asseuré, une fille fort considerable
+de la ville de l'amour qu'elle avoit pour un marquis, dont la
+conclusion, selon toutes les apparences, eust esté semblable. Voilà
+comment, _Lecteur_, je te donne des drogues éprouvées. Toute la
+grace que je te demande, c'est qu'après t'avoir bien adverty qu'il
+n'y a rien que de fabuleux dans ce livre, tu n'ailles point
+rechercher vainement quelle est la personne dont tu croiras
+reconnoistre le portrait ou l'histoire, pour l'appliquer à monsieur
+un tel ou à mademoiselle une telle, sous prétexte que tu y trouveras
+un nom approchant ou quelque caractère semblable. Je sçais bien que
+le premier soin que tu auras en lisant ce roman, ce sera d'en
+chercher la clef; mais elle ne te servira de rien, car la serrure
+est mêlée. Si tu crois voir le portrait de l'un, tu trouveras les
+adventures de l'autre: il n'y a point de peintre qui, en faisant un
+tableau avec le seul secours de son imagination, n'y fasse des
+visages qui auront de l'air de quelqu'un que nous connaissons, quoy
+qu'il n'ait eu dessein que de peindre des heros fabuleux. Ainsi,
+quand tu appercevrois dans ces personnages dépeints quelques
+caracteres de quelqu'un de ta connoissance, ne fay point un jugement
+temeraire pour dire que ce soit luy; prends plustost garde que,
+comme il y a icy les portraits de plusieurs sortes de sots, tu n'y
+rencontres le tien: car il n'y a presque personne qui ait le
+privilege d'en estre exempt, et qui n'y puisse remarquer quelque
+trait de son visage, moralement parlant. Tu diras peut-estre que je
+ne parle point en libraire, mais en autheur; aussi la verité
+est-elle que tout ce que je t'ay dit a esté tiré d'une longue
+preface que l'autheur mesme avoit mise au devant du livre. Mais le
+mal-heur a voulu qu'ayant esté fait il y a long-temps par un homme
+qui s'est diverty à le composer en sa plus grande jeunesse, il luy
+est arrivé tous les accidens à quoy les premiers fueillets d'une
+vieille coppie sont sujets. Et, comme maintenant ses occupations
+sont plus sérieuses, cet ouvrage n'auroit jamais veu le jour si
+l'infidelité de quelques-uns à qui il l'avoit confié ne l'avoit fait
+tomber entre mes mains: C'est pourquoy je ne t'ay pû donner la
+preface entière; j'en ay tiré ce que j'ay pû, aussi bien que de
+plusieurs autres endroits du livre, que j'ay fait accommoder à ma
+maniere. J'en ay fait oster ce que j'y ai trouvé de trop vieux, j'y
+ay fait adjoûter quelque chose de nouveau pour le mettre à la mode.
+Si tu y trouves du goust, je feray r'ajuster de mesme la suite, dont
+je te feray un pareil present, si tu as agreable de le bien payer._
+
+
+
+
+LE ROMAN BOURGEOIS
+
+OUVRAGE COMIQUE
+
+LIVRE PREMIER
+
+
+Je chante les amours et les advantures de plusieurs bourgeois de
+Paris, de l'un et de l'autre sexe; et ce qui est de plus
+merveilleux, c'est que je les chante, et si je ne sçay pas la
+musique. Mais puisqu'un roman n'est rien qu'une poésie en prose, je
+croirois mal débuter si je ne suivois l'exemple de mes maistres, et
+si je faisois un autre exorde: car, depuis que feu Virgile a chanté
+Ænée et ses armes, et que le Tasse, de poëtique memoire, a distingué
+son ouvrage par chants, leurs successeurs, qui n'estoient pas
+meilleurs musiciens que moy, ont tous repeté la mesme chanson, et
+ont commencé d'entonner sur la mesme notte. Cependant je ne
+pousseray pas bien loin mon imitation; car je ne feray point d'abord
+une invocation des muses, comme font tous les poëtes au commencement
+de leurs ouvrages, ce qu'ils tiennent si necessaire, qu'ils n'osent
+entreprendre le moindre poëme sans leur faire une priere, qui n'est
+gueres souvent exaucée. Je ne veux point faire aussi de fictions
+poëtiques, ny écorcher l'anguille par la queue, c'est à dire
+commencer mon histoire par la fin, comme font tous ces messieurs,
+qui croyent avoir bien r'affiné pour trouver le merveilleux et le
+surprenant quand ils font de cette sorte le recit de quelque
+avanture. C'est ce qui leur fait faire le plus souvent un long
+galimathias, qui dure jusqu'à ce que quelque charitable escuyer ou
+confidente viennent éclaircir le lecteur des choses precedentes
+qu'il faut qu'il sçache, ou qu'il suppose, pour l'intelligence de
+l'histoire.
+
+Au lieu de vous tromper par ces vaines subtilitez, je vous
+raconteray sincerement et avec fidelité plusieurs historiettes ou
+galanteries arrivées entre des personnes qui ne seront ny heros ny
+heroïnes, qui ne dresseront point d'armées, ny ne renverseront point
+de royaumes, mais qui seront de ces bonnes gens de mediocre
+condition, qui vont tout doucement leur grand chemin, dont les uns
+seront beaux et les autres laids, les uns sages et les autres sots;
+et ceux-cy ont bien la mine de composer le plus grand nombre. Cela
+n'empeschera pas que quelques gens de la plus haute vollée ne s'y
+puissent reconnoître, et ne profitent de l'exemple de plusieurs
+ridicules dont ils pensent estre fort éloignez. Pour éviter encore
+davantage le chemin battu des autres, je veux que la scène de mon
+roman soit mobile, c'est à dire tantost en un quartier et tantost en
+un autre de la ville; et je commenceray par celuy qui est le plus
+bourgeois, qu'on appelle communément la place Maubert.
+
+Un autre autheur moins sincère, et qui voudroit paroistre éloquent,
+ne manqueroit jamais de faire icy une description magnifique de
+cette place. Il commenceroit son éloge par l'origine de son nom; il
+diroit qu'elle a esté annoblie par ce fameux docteur Albert le
+Grand, qui y tenoit son écolle, et qu'elle fut appelée autrefois la
+place de Me Albert, et, par succession de temps, la place
+Maubert. Que si, par occasion, il écrivoit la vie et les ouvrages de
+son illustre parrain, il ne seroit pas le premier qui auroit fait
+une digression aussi peu à propos. Après cela il la bâtiroit
+superbement selon la dépense qu'y voudroit faire son imagination. Le
+dessein de la place Royalle ne le contenterait pas; il faudroit du
+moins qu'elle fût aussi belle que celle où se faisoient les
+carrousels, dans la galente et romanesque ville de Grenade. N'ayez
+pas peur qu'il allast vous dire (comme il est vray) que c'est une
+place triangulaire, entourée de maisons fort communes pour loger de
+la bourgeoisie; il se pendroit plûtost qu'il ne la fist quarrée,
+qu'il ne changeast toutes les boutiques en porches et galleries,
+tous les aulvens en balcons, et toutes les chaines de pierre de
+taille en beaux pilastres. Mais quand il viendroit à décrire
+l'église des Carmes, ce seroit lors que l'architecture joüerait son
+jeu, et auroit peut-estre beaucoup à souffrir. Il vous feroit voir
+un temple aussi beau que celuy de Diane d'Ephese; il le feroit
+soûtenir par cent colomnes corinthiennes; il rempliroit les niches
+de statues faites de la main de Phidias ou de Praxitelle; il
+raconterait les histoires figurées dans les bas reliefs; il feroit
+l'autel de jaspe et de porphire; et, s'il luy en prenoit fantaisie,
+tout l'édifice: car, dans le pays des romans, les pierres precieuses
+ne coûtent pas plus que la brique et que le moilon. Encore il ne
+manqueroit pas de barboüiller cette description de metopes,
+trigliphes; volutes, stilobates, et autres termes inconnus qu'il
+auroit trouvez dans les tables de Vitruve ou de Vignoles; pour faire
+accroire à beaucoup de gens qu'il seroit fort expert en
+architecture. C'est aussi ce qui rend les autheurs si friands de
+telles descriptions, qu'ils ne laissent passer aucune occasion d'en
+faire; et ils les tirent tellement par les cheveux, que, mesme pour
+loger un corsaire qui est vagabond et qui porte tout son bien avec
+soy, ils luy bâtissent un palais plus beau que le Louvre, ny que le
+Serrail.
+
+Grace à ma naïveté, je suis déchargé de toutes ces peines, et quoy
+que toutes ces belles choses se fassent pour la decoration du
+theatre à fort peu de frais, j'aime mieux faire jouer cette piece
+sans pompe et sans appareil, comme ces comedies qui se jouent chez
+le bourgeois avec un simple paravent. De sorte que je ne veux pas
+mesme vous dire comme est faite cette église, quoy qu'assez celebre:
+car ceux qui ne l'ont point veue la peuvent aller voir, si bon leur
+semble, ou la bâtir dans leur imagination comme il leur plaira. Je
+diray seulement que c'est le centre de toute la galanterie
+bourgeoise du quartier, et qu'elle est tres-frequentée, à cause que
+la licence de causer y est assez grande. C'est là que, sur le midy,
+arrive une caravane de demoiselles à fleur de corde[14], dont les
+meres, il y a dix ans, portoient le chapperon, qui estoit la vraye
+marque et le caractere de bourgeoisie, mais qu'elles ont tellement
+rogné petit à petit, qu'il s'est evanoüy tout à fait. Il n'est pas
+besoin de dire qu'il y venoit aussi des muguets et des galans, car
+la consequence en est assez naturelle: chacune avoit sa suite plus
+ou moins nombreuse, selon que sa beauté ou son bonheur les y
+attiroit.
+
+[Note 14: Terme de jeu de paume: «On dit qu'une balle a passé à
+fleur de corde, ou qu'elle a frisé la corde, pour dire que peu s'en
+est fallu qu'elle n'ait été dehors.» (_Dictionn. de Furetière_.)]
+
+Cette assemblée fut bien plus grande que de coustume un jour d'une
+grande feste qu'on y solemnisoit. Outre qu'on s'y empressoit par
+devotion, les amoureux de la symphonie y estoient aussi attirez par
+un concert de vingt-quatre violons de la grande bande; d'autres y
+couroient pour entendre un predicateur poly[15]. C'estoit un jeune
+abbé sans abbaye, c'est à dire un tonsuré de bonne famille, où l'un
+des enfans est tousjours abbé de son nom. Il avoit un surpelis ou
+rochet bordé de dentele, bien plicé et bien empesé; il avoit la
+barbe bien retroussée, ses cheveux estoient fort frisez, afin qu'ils
+parussent plus courts, et il affectoit de parler un peu gras, pour
+avoir le langage plus mignard. Il vouloit qu'on jugeast de
+l'excellence de son sermon par les chaises, qui y estoient louées
+deux sous marqués. Aussi avoit-il fait tout son possible pour
+mandier des auditeurs, et particulièrement des gens à carosse. Il
+avoit envoyé chez tous ses amis les prier d'y assister, ayant fait
+pour cela des billets semblables à ceux d'un enterrement, hormis
+qu'ils n'estoient pas imprimez.
+
+[Note 15: C'est certainement de l'abbé Cotin ou de l'abbé
+Cassaigne qu'il est question. On sait, en effet, que Furetière
+partageoit la belle haine de Boileau contre ces prédicateurs à la
+mode; il paroît même, par une note de Brossette sur le vers 60 de la
+3e satire, que c'est lui qui les avoit recommandés au satirique:
+«Ce fut l'abbé Furetière qui indiqua à notre auteur les deux mauvais
+prédicateurs qui sont ici nommés, l'abbé Cassaigne et l'abbé Cotin,
+tous deux de l'Académie françoise.»]
+
+Une belle fille qui devoit y quêter ce jour-là[16] y avoit encore
+attiré force monde, et tous les polis qui vouloient avoir quelque
+part en ses bonnes grâces y estoient accourus exprès pour luy donner
+quelque grosse pièce dans sa tasse: car c'estoit une pierre de
+touche pour connoistre la beauté d'une fille ou l'amour d'un homme
+que cette queste. Celuy qui donnoit la plus grosse piéce estoit
+estimé le plus amoureux, et la demoiselle qui avoit fait la plus
+grosse somme estoit estimée la plus belle. De sorte que, comme
+autrefois, pour soutenir la beauté d'une maîtresse, la preuve
+cavallière estoit de se présenter la lance à la main en un tournoy
+contre tous venans, de même la preuve bourgeoise estoit en ces
+derniers temps de faire presenter sa maîtresse la tasse à la main en
+une queste, contre tous les galans.
+
+[Note 16: La quête aux grands jours, dans une belle église, en
+brillante toilette, étoit une mode bourgeoise que Furetière ne
+devoit pas oublier. Il ne fait qu'en indiquer le ridicule, d'autres
+en ont relevé l'inconvenance; ainsi le P. Sanlecque, en deux vers
+célèbres de sa satire contre une _mère coquette, etc._, et l'auteur
+anonyme d'une satire contre _l'Indécence des questeuses_, que nous
+trouvons dans un petit volume assez rare, _Poésies chrestiennes_,
+etc., par le sieur D... Paris, 1710, in-8.]
+
+Certainement la questeuse estoit belle, et si elle eust esté née
+hors la bourgeoisie, je veux dire si elle eust esté élevée parmi le
+beau monde, elle pouvoit donner beaucoup d'amour à un honneste
+homme. N'attendez pas pourtant que je vous la décrive icy, comme on
+a coustume de faire en ces occasions; car, quand je vous aurois dit
+qu'elle estoit de la riche taille, qu'elle avoit les yeux bleus et
+bien fendus, les cheveux blonds et bien frisez, et plusieurs autres
+particularitez de sa personne, vous ne la reconnoistriez pas pour
+cela, et ce ne seroit pas à dire qu'elle fût entierement belle; car
+elle pourroit avoir des taches de rousseurs, ou des marques de
+petite vérole. Témoin plusieurs héros et héroïnes, qui sont beaux et
+blancs en papier et sous le masque de roman, qui sont bien laids et
+bien basanez en chair et en os et à découvert. J'aurois bien plutost
+fait de vous la faire peindre au devant du livre, si le libraire en
+vouloit faire la dépense. Cela seroit bien aussi nécessaire que tant
+de figures, tant de combats, de temples et de navires, qui ne
+servent de rien qu'à faire acheter plus cher les livres[17]. Ce
+n'est pas que je veuille blasmer les images, car on diroit que je
+voudrois reprendre les plus beaux endroits de nos ouvrages modernes.
+
+[Note 17: Cela est un trait contre La Serre, qui avoit la manie
+des _illustrations_ pour ses livres: «Il tenoit pour maxime, dit
+Tallement (édit, in-8., t. 5, p. 24), qu'il ne falloit qu'un beau
+titre et une belle taille douce; aussi madame Margonne
+l'appeloit-elle _le tailleur des muses_, parcequ'il les habilloit
+assez bien.»]
+
+Je reviens à ma belle questeuse, et pour l'amour d'elle je veux
+passer sous silence (du moins jusqu'à une autre fois) toutes les
+autres avantures qui arriverent cette journée-là dans cette grande
+assemblée de gens enroollez sous les étendars de la galanterie.
+Cette fille estoit pour lors dans son lustre, s'estant parée de tout
+son possible, et ayant esté coiffée par une demoiselle suivante du
+voisinage, qui avoit appris immediatement de la Prime. Elle ne
+s'estoit pas contentée d'emprunter des diamants, elle avoit aussi un
+laquais d'emprunt qui lui portoit la queue, afin de paroistre
+davantage. Or, quoy que cela ne fût pas de sa condition, neantmoins
+elle fut bien aise de ménager cette occasion de contenter sa vanité;
+car on ne doit point trouver à redire à tout ce qui se fait pour le
+service et l'avantage de l'Eglise. Quant à son meneur, c'estoit le
+maistre clerc du logis, qu'elle avoit pris par nécessité autant que
+par ostentation; car le moyen sans cela de traverser l'Eglise sur
+des chaises, sur lesquelles on entendoit le sermon, à moins que
+d'avoir une asseurance de danceur de corde? Avec ces avantages, elle
+fit fort bien le profit de la sacristie; mais avant que je la
+quitte, je suis encore obligé de vous dire qu'elle estoit fort
+jeune, car cela est necessaire à l'Histoire, comme aussi que son
+esprit avoit alors beaucoup d'innocence, d'ingenuité ou de sottise.
+Je n'ose dire asseurément laquelle elle avoit de ces trois belles
+qualitez; vous en jugerez vous-mesme par la suite.
+
+A cette solemnité se trouva un homme amphibie, qui estoit le matin
+advocat et le soir courtisan; il portoit le matin la robe au Palais
+pour plaider ou pour écouter, et le soir il portoit les grands
+canons, et les galands d'or, pour aller cajoler les dames. C'estoit
+un de ces jeunes bourgeois qui, malgré leur naissance et leur
+éducation, veulent passer pour des gens du bel air, et qui croyent,
+quand ils sont vestus à la mode et qu'ils méprisent ou raillent leur
+parenté, qu'ils ont acquis un grand degré d'élevation au dessus de
+leurs semblables. Cettuy-cy n'estoit pas reconnoissable quand il
+avoit changé d'habit. Ses cheveux, assez courts, qu'on luy voyoit le
+matin au Palais, estoient couverts le soir d'une belle perruque
+blonde, tres-frequemment visitée par un peigne qu'il avoit plus
+souvent à la main que dans sa poche. Son chapeau avoit pour elle un
+si grand respect, qu'il n'osoit presque jamais luy toucher. Son
+collet de manteau estoit bien poudré, sa garniture fort enflée, son
+linge orné de dentelle; et ce qui le paroit le plus estoit que, par
+bon-heur, il avoit un porreau au bas de la joue, qui luy donnoit un
+honneste prétexte d'y mettre une mouche. Enfin il estoit ajusté de
+manière qu'un provincial n'auroit jamais manqué de le prendre pour
+modelle pour se bien mettre. Mais j'ay eu tort de dire qu'il
+n'estoit pas reconnoissable: sa mine, son geste, sa contenance et
+son entretien le faisoient assez connoistre, car il est bien plus
+difficile d'en changer que de vestement, et toutes ses grimaces et
+affectations faisoient voir qu'il n'imitoit les gens de la cour
+qu'en ce qu'ils avoient de deffectueux et de ridicule. C'est ce
+qu'on peut dire, en passant, qui arrive à tous les imitateurs, en
+quelque genre que ce soit.
+
+Cet homme donc n'eut pas si-tost jetté les yeux sur Javotte (tel
+estoit le nom de la demoiselle charitable qui questoit) qu'il en
+devint fort passionné, chose pour lui fort peu extraordinaire, car
+c'estoit, à vray dire, un amoureux universel. Neantmoins, pour cette
+fois, l'Amour banda son arc plus fort, ou le tira de plus près, de
+sorte que la flèche enfonça plus avant dans son coeur qu'elle
+n'avoit accoustumé. Je ne vous sçaurois dire précisément quelle fut
+l'émotion que son coeur sentit à l'approche de cette belle (car
+personne pour lors ne luy tasta le poux), mais je sçay bien que ce
+fut ce jour-là précisément qu'il fit un voeu solemnel de luy rendre
+service. Bien-tost après, une heureuse occasion s'en présenta tout à
+propos. Elle vint quester à un jeune homme qui estoit auprès de luy.
+C'estoit un autre petit clerc du logis, très malicieux, qui estoit
+en colère contre elle parce qu'elle avoit retiré les clefs de la
+cave des mains d'une servante qui luy donnoit du vin. Comme il vid
+qu'elle faisoit vanité de faire voir que sa tasse estoit pleine d'or
+et de grosses pieces blanches, il tira de sa poche une poignée de
+deniers; il en arrosa sa tasse pour luy faire dépit, et couvrit
+toutes les pieces qu'elle estalloit en parade. La questeuse en
+rougit de honte, et du doigt écarta le plus qu'elle pût cette menue
+monnoye, qui, malgré toute son adresse, ne parût encore que trop. Ce
+fut alors que Nicodème (ainsi s'appeloit le nouveau blessé), lui
+presentant une pistolle, feignit de luy en demander la monnoye; mais
+il ne fit que retirer de la tasse les deniers, et il luy donna le
+reste en pur don.
+
+Cette nouvelle sorte de galenterie fut remarquée par Javotte, qui en
+son ame en eust de la joye, et qui crût en effet luy en avoir de
+l'obligation. Ce qui fit qu'au sortir de l'église, elle souffrit
+qu'il l'abordast avec un compliment qu'il avoit medité pendant tout
+le temps qu'il l'avoit attendue. Cette occasion luy fut fort
+favorable, car Javotte ne sortoit jamais sans sa mere, qui la
+faisoit vivre avec une si grande retenue qu'elle ne la laissoit
+jamais parler à aucun homme, ny en public, ny à la maison. Sans cela
+cet abord n'eut pas esté fort difficile pour luy, car, comme Javotte
+estoit fille d'un procureur et Nicodeme estoit advocat, ils estoient
+de ces conditions qui ont ensemble une grande affinité et sympathie,
+de sorte qu'elles souffrent une aussi prompte connoissance que celle
+d'une suivante avec un valet de chambre.
+
+Dès que l'office fut dit et qu'il la pût joindre, il luy dit, comme
+une tres-fine galanterie: Mademoiselle, à ce que je puis juger, vous
+n'avez pu manquer de faire une heureuse queste, avec tant de mérite
+et tant de beauté. Hélas, Monsieur (repartit Javotte avec une grande
+ingenuité), vous m'excuserez; je viens de la compter avec le pere
+sacristain: je n'ay fait que soixante et quatre livres cinq sous;
+mademoiselle Henriette fit bien dernièrement quatre-vingts dix
+livres; il est vray qu'elle questa tout le long des prieres de
+quarante heures, et que c'estoit en un lieu où il y avoit un Paradis
+le plus beau qui se puisse jamais voir. Quand je parle du bon-heur
+de vostre queste (dit Nicodeme), je ne parle pas seulement des
+charitez que vous avez recueillies pour les pauvres ou pour
+l'église; j'entens aussi parler du profit que vous avés fait pour
+vous. Ha! Monsieur (reprit Javotte), je vous asseure que je n'y en
+ay point fait; il n'y avoit pas un denier davantage que ce que je
+vous ay dit; et puis croyez-vous que je voulusse ferrer la mule en
+cette occasion? Ce seroit un gros peché d'y penser. Je n'entends pas
+(dit Nicodeme) parler ny d'or ny d'argent, mais je veux dire
+seulement qu'il n'y a personne qui, en vous donnant l'aumosne, ne
+vous ait en mesme temps donné son coeur. Je ne sçay (repartit
+Javotte) ce que vous voulez dire de coeurs; je n'en ay trouvé pas un
+seul dans ma tasse. J'entends (ajousta Nicodeme) qu'il n'y a
+personne à qui vous vous soyez arrestée qui, ayant veu tant de
+beauté, n'ait fait voeu de vous aimer et de vous servir, et qui ne
+vous ait donné son coeur. En mon particulier, il m'a esté impossible
+de vous refuser le mien. Javotte luy repartit naïvement: Et bien,
+Monsieur, si vous me l'avez donné, je vous ay en mesme temps
+répondu: Dieu vous le rende. Quoy! (reprit Nicodeme un peu en
+colère) agissant si serieusement, faut-il se railler de moy? et
+faut-il ainsi traitter le plus passionné de tous vos amoureux? A ce
+mot, Javotte répondit en rougissant: Monsieur, prenez garde comme
+vous parlez; je suis honneste fille: je n'ai point d'amoureux; maman
+m'a bien deffendu d'en avoir. Je n'ay rien dit qui vous puisse
+choquer (repartit Nicodeme), et la passion que j'ay pour vous est
+toute honneste et toute pure, n'ayant pour but qu'une recherche
+legitime. C'est donc, Monsieur (repliqua Javotte), que vous me
+voulez épouser? Il faut pour cela vous adresser à mon papa et à
+maman: car aussi bien je ne sçais pas ce qu'ils me veulent donner en
+mariage. Nous n'en sommes pas encore à ces conditions (reprit
+Nicodeme); il faut que je sois auparavant asseuré de vostre estime,
+et que je sçache si vous agréerez que j'aye l'honneur de vous
+servir. Monsieur (dit Javotte), je me sers bien moy-mesme, et je
+sçais faire tout ce qu'il me faut.
+
+Cette réponse bourgeoise defferra fort ce galand, qui vouloit faire
+l'amour en stile poly. Asseurément il alloit débiter la fleurette
+avec profusion, s'il eust trouvé une personne qui luy eust voulu
+tenir teste. Il fut bien surpris de ce que, dès les premieres offres
+de service, on l'avoit fait expliquer en faveur d'une recherche
+legitime. Mais il avoit tort de s'en estonner, car c'est le deffaut
+ordinaire des filles de cette condition, qui veulent qu'un homme
+soit amoureux d'elles si-tost qu'il leur a dit une petite douceur,
+et que, si-tost qu'il en est amoureux, il aille chez des notaires ou
+devant un curé, pour rendre les témoignages de sa passion plus
+asseurez. Elles ne sçavent ce que c'est de lier de ces douces
+amitiez et intelligences qui font passer si agreablement une partie
+de la jeunesse, et qui peuvent subsister avec la vertu la plus
+severe. Elles ne se soucient point de connoistre pleinement les
+bonnes ou les mauvaises qualitez de ceux qui leur font des offres de
+service, ny de commencer par l'estime pour aller en suite à l'amitié
+ou à l'amour. La peur qu'elles ont de demeurer filles les fait
+aussi-tost aller au solide, et prendre aveuglément celuy qui a le
+premier conclu. C'est aussi la cause de cette grande différence qui
+est entre les gens de la cour et la bourgeoisie: car la noblesse
+faisant une profession ouverte de galanterie, et s'accoûtumant à
+voir les dames dès la plus tendre jeunesse, se forme certaine
+habitude de civilité et de politesse qui dure toute la vie. Au lieu
+que les gens du commun ne peuvent jamais attraper ce bel air, parce
+qu'ils n'étudient point cet art de plaire qui ne s'apprend qu'aupres
+des dames, et qu'apres estre touché de quelque belle passion. Ils ne
+font jamais l'amour qu'en passant et dans une posture forcée,
+n'ayant autre but que de se mettre vistement en ménage. Il ne faut
+pas s'étonner apres cela si le reste de leur vie ils ont une humeur
+rustique et bourrue qui est à charge à leur famille et odieuse à
+tous ceux qui les frequentent. Nôtre demy courtisan auroit bien
+voulu faire l'amour dans les formes; il n'auroit pas voulu oublier
+une des manieres qu'il avoit trouvées dans ses livres, car il avoit
+fait son cours exprés dans Cyrus et dans Clelie. Il auroit
+volontiers envoyé des poulets, donné des cadeaux et fait des vers,
+qui pis est; mais le moyen de jouer une belle partie de paume avec
+une personne qui met à tous les coups sous la corde?
+
+Il n'eust pas si-tost remené sa maistresse jusqu'à sa porte, qu'avec
+une profonde reverence elle le quitta, luy disant qu'il falloit
+qu'elle allast songer aux affaires du ménage, et qu'aussi bien sa
+maman lui crieroit si elle la voyoit causer avec des garçons. Il fut
+donc obligé de prendre congé d'elle, en resolution de la venir
+bien-tost revoir. Mais la difficulté estoit d'avoir entrée dans la
+maison, car personne n'y estoit reçeu s'il n'y avoit bien à faire,
+encore n'entroit-on que dans l'étude du procureur; car si quelqu'un
+fust venu pour rendre visite à Javotte, la mere seroit venue sur la
+porte luy demander: Qu'est-ce que vous avez à dire à ma fille? La
+necessité obligea donc Nicodeme de chercher à faire connoissance
+avec Vollichon[18] (le pere de Javotte s'appelloit ainsi), ce qui ne
+fut pas difficile, car il le connoissoit desja de veue pour l'avoir
+rencontré au Chastelet, où il estoit procureur, et où Nicodeme
+alloit plaider quelquefois. Il feignit de luy consulter quelque
+difficulté de pratique, puis il lui dit qu'il le vouloit charger
+d'un exploit pour un de ses amis. En effet, il luy en porta un chez
+luy; mais cela ne fit que l'introduire dans l'étude comme les
+autres: car l'appartement des femmes fut pour luy fermé, comme si
+c'eust esté un petit serrail. Il s'avisa d'une ruse pour les voir:
+il feignit qu'il avoit une excellente garenne à la campagne, d'où on
+luy envoyoit souvent des lapins. Il dit à Vollichon qu'il luy en
+envoyeroit deux, et qu'il les iroit manger avec luy, dans la pensée
+qu'il verroit, pour le moins pendant le disner, sa femme et sa
+fille. Il en fit donc acheter deux à la Vallée de misere; mais ce
+fut de l'argent perdu, non pas à cause que c'estoient des lapins de
+clapié (car le procureur ne les trouva encore que trop bons), mais
+parce que cela ne lui donna point occasion de voir sa maistresse,
+qui, ce jour-là, ne disna point à la grande table, peut-estre à
+cause qu'elle n'estoit pas habillée, ou qu'elle faisoit quelque
+affaire du ménage. Il poussa donc plus loin ses inventions: il fit
+partie avec Vollichon pour aller jouer à la boule[19], qui est le
+plus grand regale qu'on puisse faire à un procureur, et le plus
+puissant aimant pour l'attirer hors de son étude. Cela les rendit
+bientost bons amis, et ce qui y contribua beaucoup, c'est que
+Nicodeme se laissa d'abord gagner quelque argent; mais il n'oublioit
+point de jouer pour la derniere partie un chapon, qui se mangeoit
+aussi-tost chez le procureur.
+
+[Note 18: Ici Furetière n'a pas, en apparence au moins, autant
+de franchise que Despréaux. Dans sa 1re satire, celui-ci avoit
+dit:
+
+ Je ne puis rien nommer, si ce n'est par son nom;
+ J'appelle un chat un chat, et Rolet un fripon.
+
+Or, c'est ce même Rolet que Furetière, moins hardi, va peindre ici
+sous le pseudonyme de Vollichon. Il étoit bien connu au Palais. On
+ne l'y appeloit que _l'âme damnée_, et, quand le président Lamoignon
+vouloit désigner un insigne fripon, il disoit: C'est un Rolet. Selon
+Brossette, dans sa note sur le vers 157 de la 15e satire de
+Régnier, c'est à lui surtout qu'il falloit appliquer ce vers:
+
+ Un avocat instruire en l'un ou l'autre cause.
+
+Rolet ne faisoit pas autre chose; même il faisoit pis. En 1681, il
+fut convaincu d'avoir fait revivre une obligation de 500 livres,
+dont il avoit déjà reçu le paiement. Un arrêt le condamna à un
+bannissement de neuf années, et, entre autres amendes et dépens, à
+4,000 fr. de réparation civile. La minute et la grosse de
+l'obligation incriminée furent lacérées par le greffier en présence
+de Rolet. La sentence est du 12 août 1681, c'est-à-dire long-temps
+après la publication du _Roman bourgeois_. Mais il y avoit longues
+années que Rolet se mettoit en mesure de la mériter, et qu'on l'en
+déclaroit digne au Palais et dans le monde. Toutefois, comme ses
+friponneries n'étoient pas chose jugée, on n'osoit pas, de peur d'un
+procès qu'il n'eût pas manqué de vous faire, dire hautement et sous
+son nom ce qu'étoit Rolet. Despréaux, je l'ai dit, l'osa seul; mais,
+comme s'il eût eu peur de sa hardiesse, il l'atténua fort et
+l'annula même dans la 2e édition de ses satires, en mettant en
+note, pour le nom de Rolet, que c'étoit un hôtelier du pays
+blaisois. C'étoit se repentir d'avoir eu du courage, et en réalité
+n'être pas plus franc que ne l'avoit été Furetière avec son
+pseudonyme de Vollichon. Le plus comique de l'affaire, c'est que,
+selon Brossette, il se trouva en effet dans le Blaisois «un hôtelier
+de même nom, qui fit faire à Boileau de grandes plaintes. A Rouen,
+dit encore Brossette, dans une 1re édition qui fut faite sans la
+participation de l'auteur, on avoit mis un autre nom que celui de
+Rolet», ce qui nous étonne beaucoup, d'autant plus qu'à cette
+époque, dans cette même ville de Rouen, on jouoit une comédie en un
+acte, en vers, _le Moulin de Bouille_ (Rouen, J.-B. Besongne, pet.
+in-12), dans laquelle Rolet étoit franchement nommé et mis en
+scène.--Furetière, dans son libelle allégorique, _les Couches de
+l'Académie_, fit encore, preuve qu'il le connoissoit bien, allusion
+à Rolet, comme au plus grand chicaneur du Palais. Il dit que la
+déesse Justice avoit, dans une écurie qu'on nomme _Chicane_, six
+harpies qu'on atteloit à son char, et à l'une d'elles, la première,
+la plus fameuse, il donne le nom de _Rolette_. Le patibulaire
+procureur finit mieux qu'il ne méritoit. On le déchargea de la peine
+du bannissement, à laquelle l'avoit condamné l'arrêt de 1681; il
+obtint une place de garde au château de Vincennes, et il y mourut.]
+
+[Note 19: C'étoit le jeu à la mode de ce temps-là, et l'on sait
+par Louis Racine que Boileau y excelloit. Les procureurs surtout en
+faisoient leur amusement favori. Furetière en a fait le sujet d'une
+des satires qu'on a imprimées à la suite du _Roman bourgeois_, édit.
+de Nancy, 1713, in-12., p. 319-327. C'est au quai Saint-Bernard que
+Furetière place la fameuse partie de boules qui remplit sa satire;
+mais on sait par Regnard, dans sa comédie du _Divorce_ (prologue),
+que les joueurs de la bazoche avoient encore d'autres lieux de
+réunion: «JUPITER. Je me suis amusé en venant à jouer à la boule,
+aux Petits Carreaux, contre quatre procureurs, qui ne m'ont laissé
+que trente sols.--ARLEQUIN Où diable vous êtes-vous fourré là? Ces
+messieurs savent aussi bien rouler le bois que ruiner une famille.»]
+
+Ce fut au quatriéme ou cinquiéme chapon que Nicodeme eust le plaisir
+de voir sa maistresse à table avec luy; mais ce plaisir fut de peu
+de durée, car elle ne parut que long-temps apres que les autres
+furent assis, et elle se leva sitost qu'on apporta le dessert, apres
+avoir plié sa serviette et emporté son assiette elle-mesme. Encore
+durant le repas elle ne profera pas un mot et ne leva pas presque
+les yeux, monstrant avec sa grande modestie qu'elle sçavoit bien
+pratiquer tout ce qui estoit dans sa _Civilité puérile_. Elle s'alla
+aussitost renfermer dans sa chambre avec sa mere, pour travailler à
+quelque dentelle ou tapisserie. Enfin jamais il n'y eut demoiselle
+avec qui il fust plus difficile de nouer conversation: car au logis
+elle estoit tenue de court, et dehors elle ne sortoit qu'avec sa
+mere, ainsi qu'il a esté dit; de sorte que sans le hazard de la
+queste, qui luy donna un moment de liberté et luy permit de
+retourner seule chez elle, jamais Nicodeme n'auroit trouvé occasion
+de l'accoster. L'amitié de Vollichon luy estoit presque inutile;
+cependant elle s'augmentoit de jour en jour, et, pour en connoistre
+un peu mieux les fondemens, il est bon de dire quelque chose du
+caractere de ce procureur, qui estoit encore un original, mais d'une
+autre espece.
+
+C'étoit un petit homme trapu grisonnant, et qui étoit de mesme âge
+que sa calotte. Il avoit vieilli avec elle sous un bonnet gras et
+enfoncé qui avoit plus couvert de méchancetez qu'il n'en auroit pu
+tenir dans cent autres testes et sous cent autres bonnets: car la
+chicane s'estoit emparée du corps de ce petit homme, de la mesme
+maniere que le demon se saisit du corps d'un possédé. On avoit sans
+doute grand tort de l'appeler, comme on faisoit, ame damnée, car il
+le falloit plûtost appeler ame damnante, parce qu'en effect il
+faisoit damner tous ceux qui avoient à faire à luy, soit comme ses
+clients ou comme ses parties adverses. Il avoit la bouche bien
+fendue, ce qui n'est pas un petit avantage pour un homme qui gagne
+sa vie à clabauder, et dont une des bonnes qualitez c'est d'estre
+fort en gueule. Ses yeux estoient fins et éveillez, son oreille
+estoit excellente, car elle entendoit le son d'un quart-d'escu de
+cinq cens pas, et son esprit étoit prompt, pourveu qu'il ne le
+fallût pas appliquer à faire du bien. Jamais il n'y eut ardeur
+pareille à la sienne, je ne dis pas tant à servir ses parties comme
+à les voler. Il regardoit le bien d'autrui comme les chats regardent
+un oiseau dans une cage, à qui ils tâchent, en sautant autour, de
+donner quelque coup de griffe. Ce n'est pas qu'il ne fist
+quelquefois le genereux, car s'il voyoit quelque pauvre personne qui
+ne sçeust pas les affaires, il luy dressoit une requeste volontiers,
+et luy disoit hautement qu'il n'en vouloit rien prendre; mais il luy
+faisoit payer la signification plus que ne valloit la vacation de
+l'huissier et la sienne ensemble. Il avoit une antipathie naturelle
+contre la verité: car jamais pas une n'eut osé approcher de luy
+(quand mesme elle eût esté à son avantage) sans se mettre en danger
+d'estre combattue.
+
+On peut juger qu'avec ces belles qualitez il n'avoit pas manqué de
+devenir riche, et en mesme temps d'estre tout à fait descrié: ce qui
+avoit fait dire à un galand homme fort à propos, en parlant de ce
+chicanneur, que c'estoit un homme dont tout le bien estoit mal
+acquis, à la reserve de sa reputation. Il en demeuroit mesme
+quelquefois d'accord; mais il asseuroit qu'il estoit beaucoup
+changé, et il disoit un jour à Nicodeme, pour l'exciter à suivre le
+chemin de la vertu, qu'il avoit plus gagné depuis un an qu'il estoit
+devenu honneste homme qu'en dix ans auparavant, qu'il avoit vécu en
+fripon. Peut-être avoit-il quelque raison de parler ainsi: car il
+est vray que les amendes et les interdictions dont on avoit puny
+quelques unes de ses friponneries, qui avoient esté descouvertes,
+luy avoient cousté fort cher. J'en ai appris une entr'autres qu'il
+n'est pas hors de propos de reciter, parce qu'elle marque assez bien
+son caractere. Il avoit coustume d'occuper pour deux ou trois
+parties en mesme procez, sous le nom de differens procureurs de ses
+amis. Un jour qu'il ne pouvoit plus differer la condemnation d'un
+debiteur fuyard, il suscita un intervenant qui mit le procez hors
+d'état d'estre jugé; mais comme celuy qui le poursuivoit s'en
+plaignit, Vollichon, pour oster la pensée que ce fust luy, dressa
+des écritures pour cet intervenant, où il declama de tout son
+possible contre luy-mesme; il soustenoit que Vollichon estoit
+l'autheur de toute la chicanne du procez; que c'estoit un homme
+connu dans le presidial pour ses friponneries; qu'il avoit esté
+plusieurs fois pour cela noté et interdit; et, apres s'estre dit
+force injures, il laissa à un clerc le soin de les décrire et de les
+faire signifier. Le clerc, paresseux de les coppier et encore plus
+de les lire, les donna à signifier comme elles estoient, escrites de
+la main de Vollichon. Elles vinrent ainsi entre les mains de sa
+partie adverse, et de là en celle des juges, qui en éclatterent de
+rire, mais qui ne laisserent pas de l'en punir rigoureusement.
+
+Tel estoit donc le genie de Vollichon, qui vint à ce poinct de décry
+que le bourreau mesme, dont il estoit le procureur, le revoqua, sur
+ce qu'il ne le trouva pas assez honneste homme pour se servir de
+luy. Je laisse maintenant à penser si Nicodeme, qui n'étoit pas fort
+avare, mais qui estoit tres-amoureux, pouvoit bientost gagner les
+bonnes graces d'un homme aussi affamé que Vollichon. Il luy faisoit
+des escritures à dix sous par roolle; il s'abonnoit avec luy pour
+plaider ses causes à vil prix, moyennant certaine somme par an; il
+luy faisoit des presens; il luy donnoit à manger, et generalement
+par tous moyens il s'efforçoit de gagner son amitié. Il y avoit
+encore une chose dans la conversation qui les attachoit puissamment,
+c'est que Nicodeme estoit un grand diseur de beaux mots, de pointes,
+de phoebus et de galimatias, et Vollichon un grand diseur de
+proverbes et de quolibets; et comme ils s'applaudissoient souvent
+l'un à l'autre, leur entretien estoit fort divertissant.
+
+Nonobstant cette grande amitié qui donnoit desormais une libre
+entrée à Nicodeme dans la maison, elle ne luy servoit de rien pour
+entretenir Javotte; car, ou elle se retiroit dans une autre chambre
+en le voyant venir, ou, si elle y demeuroit, elle ne luy disoit pas
+un mot, tant elle avoit de retenue en presence de sa mère, qui
+estoit tousjours auprés d'elle. Il fallut donc qu'à la fin il devint
+amant declaré, pour luy pouvoir parler à son aise. Ce qui le porta
+encore plûtost à la demander en mariage, ce fut cette consideration,
+que c'est toûjours un party sortable pour un advocat que la fille
+d'un procureur. Car Vollichon estoit riche et avoit une fort bonne
+estude, qu'on devoit bien plûtost appeller boutique, parcequ'on y
+vendoit les parties. D'autre costé Vollichon ne vouloit avoir pour
+gendre qu'un homme de sac et de corde. C'est ainsi qu'il appeloit en
+sa langue celuy que nous dirions en la nostre qui est fort attaché
+au Palais, et qui ne se plaist qu'à voir des papiers. Il ne se
+soucioit pas qu'il fût beau, poly ou galand, pourveu qu'il fût
+laborieux et bon ménager. Il ne comptoit mesme pour rien la rare
+beauté de Javotte, et il ne s'attendoit pas qu'elle luy fist faire
+fortune. Peut-estre mesme qu'en cecy il ne manquoit pas de raison;
+car il arrive la pluspart du temps que ceux qui content là dessus se
+trouvent attrapez, et que ces fortunes que les bourgeoises font pour
+leur beauté aboutissent bien souvent à une question de rapt que font
+les parens du jeune homme qui les espouse, ou a une séparation de
+biens que demande la nouvelle mariée à un fanfaron ruiné.
+
+Cette disposition favorable fut cause que Nicodeme, pressé
+d'ailleurs de son amour, fit une belle declaration et une demande
+précise au nom de mariage au pere de Javotte, qui, ayant receu cette
+proposition avec la civilité dont un homme de l'humeur de Vollichon
+estoit capable, s'enquit exactement de la quantité de son bien, s'il
+n'estoit point embrouillé, et s'il n'avoit point fait de débauches
+ny de debtes. La seule difficulté qu'il y trouvoit estoit que ce
+marié estoit trop beau, c'est à dire qu'il estoit trop bien mis et
+trop coquet. Car, à vrai dire, la propreté qui plaist à tous les
+honnestes gens est-ce qui choque le plus ces barbons. Il disoit que
+le temps qu'on employoit à s'habiller ainsi proprement estoit perdu,
+et que cependant on auroit fait cinq ou six roolles d'écritures. Il
+se plaignoit aussi que telle piece d'ajustement coûtoit la valeur de
+plus de vingt plaidoyers. Neantmoins l'estime qu'il avoit conceue
+pour Nicodeme effaçoit tout ce dégoust; et, devenant indulgent en sa
+faveur, il disoit qu'il falloit que la jeunesse se passast; mais, ne
+croyant pas qu'elle s'estendist au delà du temps qu'il falloit pour
+rechercher une fille, il esperoit dans trois mois de le voir aussi
+crasseux que lui.
+
+Enfin, apres qu'il eut examiné l'inventaire, les partages et tous
+les titres de la famille, dressé et contesté tous les articles du
+mariage, le contrat en fut passé, et on permit alors à Nicodeme de
+voir sa maistresse un peu plus librement, c'est à dire en un bout de
+la chambre, en presence de sa mere, qui estoit un peu à quartier
+occupée à quelque travail. Ce bon-heur ne luy dura pas long-temps,
+car peu de jours apres Vollichon voulut qu'on se preparât pour les
+fiançailles, et mesme il fit publier les bans à l'eglise.
+
+Je me doute bien qu'il n'y aura pas un lecteur (tant soit-il
+benevole) qui ne dise icy en lui-même: Voicy un méchant Romaniste!
+Cette histoire n'est pas fort longue ny fort intriguée. Comment! il
+conclud d'abord un mariage, et on n'a coûtume de les faire qu'à la
+fin du dixième tome? Mais il me pardonnera, s'il lui plaist, si
+j'abrege et si je cours en poste à la conclusion. Il me doit mesme
+avoir beaucoup d'obligation de ce que je le gueris de cette
+impatience qu'ont beaucoup de lecteurs de voir durer si long-temps
+une histoire amoureuse, sans pouvoir deviner quelle en sera la fin.
+Neantmoins, s'il est d'humeur patiente, il peut sçavoir qu'il
+arrive, comme on dit, beaucoup de choses entre la bouche et le
+verre. Ce mariage n'est pas si avancé qu'on diroit bien et qu'il se
+l'imagine.
+
+Il ne tiendroit qu'à moi de faire icy une heroïne qu'on enleveroit
+autant de fois que je voudrois faire de volumes. C'est un mal-heur
+assez ordinaire aux heros, quand ils pensent tenir leur maistresse,
+de n'embrasser qu'une nue, comme de mal-heureux Ixions, qui gobent
+du vent, tandis qu'un de leurs confidens la leur enleve sur la
+moustache. Mais comme l'on ne joue pas icy la grande piece des
+machines, et comme j'ay promis une histoire veritable, je vous
+confesseray ingenuëment que ce mariage fut seulement empêché par une
+opposition formée à la publication des bans, sous le nom d'une fille
+nommée Lucrece, qui pretendoit avoir de Nicodeme une promesse de
+mariage, ce qui le perdit de reputation chez les parens de Javotte,
+qui le tinrent pour un débauché, et qui ne voulurent plus le voir ny
+le souffrir. Or, pour vous dire d'où venoit cette opposition (car je
+croy que vous en avez curiosité) il faut remonter un peu plus haut,
+et vous reciter une autre histoire; mais tandis que je vous la
+conteray, n'oubliez pas celle que je viens de vous apprendre, car
+vous en aurez encore tantost besoin.
+
+
+Histoire de Lucrece la bourgeoise.
+
+Cette Lucrece, que j'ai appellée la Bourgeoise, pour la distinguer
+de la Romaine, qui se poignarda, et qui estoit d'une humeur fort
+differente de celle-cy, estoit une fille grande et bien faite, qui
+avoit de l'esprit et du courage, mais de la vanité plus que de tout
+le reste. C'est dommage qu'elle n'avoit pas esté nourrie à la Cour
+ou chez des gens de qualité, car elle eût esté guerie de plusieurs
+grimasses et affectations bourgeoises qui faisoient tort à son bel
+esprit, et qui faisoient bien deviner le lieu où elle avoit esté
+élevée.
+
+Elle estoit fille d'un referendaire en la chancellerie, et avoit
+esté laissée en bas âge, avec peu de bien, sous la conduite d'une
+tante, femme d'un advocat du tiers ordre, c'est à dire qui n'étoit
+ni fameux ni sans employ. Ce pauvre homme, qui estoit moins docte
+que laborieux, estoit tout le jour enfermé dans son estude, et
+gagnoit sa vie à faire des rooles d'écritures assez mal payez. Il ne
+prenoit point garde à tout ce qui se passoit dans sa maison. Sa
+femme estoit d'un costé une grande ménagere, car elle eût crié deux
+jours si elle eût veu que quelque bout de chandelle n'eust pas esté
+mis à profit, ou si on eût jetté une alumette avant que d'avoir
+servy par les deux bouts; mais d'autre part c'estoit une grande
+joüeuse, et qui hantoit, à son dire, le grand monde, ou, pour mieux
+parler, qui voyoit beaucoup de gens. De sorte que toutes les
+aprédisnées on mettoit sur le tapis deux jeux de cartes et un
+tricquetrac, et aussi-tost arrivoient force jeunes gens de toutes
+conditions, qui y estoient plûtost attirez pour voir Lucrece que
+pour divertir l'advocate. Quand elle avoit gagné au jeu, elle
+faisoit l'honnorable, et faisoit venir une tourte et un
+poupelin[20], avec une tasse de confitures faites à la maison, dont
+elle donnoit la collation à la compagnie, ce qui tenoit lieu de
+souper à elle et à sa niepce, et par fois aussi au mary, qui n'en
+tastoit pas, parce qu'elle ne songeoit pas à luy preparer à manger,
+quand elle n'avoit pas faim. Elle passoit par ce moyen dans le
+voisinage pour estre fort splendide; sa maison estoit appellée une
+maison de bouteilles[21] et de grande chère, et il me souvient
+d'avoir oüy une greffiere du quartier qui disoit d'elle en
+enrageant: Il n'appartient qu'à ces advocates à faire les
+magnifiques.
+
+[Note 20: «Pièce de four, pâtisserie délicate faite avec du
+beurre, du lait et des oeufs frais, pétrie avec de la fleur de
+farine; on y mêle du sucre et de l'écorce de citron. Le _poupelin_
+se sert d'ordinaire avec la tourte.» (_Dict. de Furetière._)]
+
+[Note 21: On appeloit ainsi les petites villas bourgeoises, les
+vide-bouteilles des marchands et des procureurs. La Fontaine, dans
+sa fable du _Testament expliqué par Esope_, emploie ce mot dans ce
+sens-là; plus tard il finit par signifier simplement _guinguette_.
+(_Journ. de Barbier_, t. Ier, p.350.)]
+
+Lucrece fut donc élevée en une maison conduitte de cette sorte, qui
+est un poste tres-dangereux pour une fille qui a quelques
+necessitez, et qui est obligée à souffrir toutes sortes de galans.
+Il auroit fallu que son coeur eût esté ferré à glace pour se bien
+tenir dans un chemin si glissant. Toute sa fortune estoit fondée sur
+les conquestes de ses yeux et de ses charmes, fondement fort fresle
+et fort delicat, et qui ne sert qu'à faire vieillir les filles ou à
+les faire marier à l'officialité. Elle portoit cependant un estat de
+fille de condition, quoy que, comme j'ay dit, elle eût peu de bien
+ou plûtost point du tout. Elle passoit pour un party qui avoit,
+disoit-on, quinze mil écus; mais ils estoient assignez sur les
+broüillarts de la riviere de Loyre, qui sont des effects à la verité
+fort liquides, mais qui ne sont pas bien clairs. Sur cette fausse
+supposition, Lucrece ne laissoit pas de bastir de grandes
+esperances, et, quand on luy proposoit pour mary un advocat, elle
+disoit en secouant la teste: Fy, je n'ayme point cette bourgeoisie!
+Elle pretendoit au moins d'avoir un auditeur des comptes ou un
+tresorier de France: car elle avoit trouvé que cela estoit deub à
+ses pretendus quinze mil escus, dans le tariffe des partis
+sortables.
+
+Cette citation, Lecteur, vous surprend sans doute: car vous n'avez
+peut-estre jamais entendu parler de ce tariffe. Je veux bien vous
+l'expliquer, et, pour l'amour de vous, faire une petite digression.
+Sçachez donc que, la corruption du siecle ayant introduit de marier
+un sac d'argent avec un autre sac d'argent, en mariant une fille
+avec un garçon; comme il s'estoit fait un tariffe lors du decry des
+monnoyes pour l'évaluation des espèces, aussi, lors du decry du
+merite et de la vertu, il fut fait un tariffe pour l'évaluation des
+hommes et pour l'assortiment des partis. Voicy la table qui en fut
+dressée, dont je vous veux faire part.
+
+
+_Tariffe ou evaluation des partis sortables pour faire facilement
+les mariages._
+
+Pour une fille qui a deux | Il luy faut un marchant du
+mille livres en mariage, ou | Palais, ou un petit commis,
+environ, jusqu'à six mille livres. | sergent, ou solliciteur de
+ | proces.
+-----------------------------------+--------------------------------
+Pour celle qui a six mille | Un marchand de soye,
+livres, et au dessus jusqu'à | drappier, mouleur de bois,
+douze mille livres. | procureur du Chastelet, maistre
+ | d'hostel, et secrétaire de
+ | grand seigneur.
+-----------------------------------+---------------------------------
+Pour celle qui a douze | Un procureur en parlement,
+mille livres et au dessus, jusqu'à | huissier, notaire ou
+vingt mille livres. | greffier.
+-----------------------------------+---------------------------------
+Pour celle qui a vingt mille | Un advocat, conseiller du
+livres et au dessus, jusqu'à | trésor ou des eauds et
+trente mille livres. | forests, substitut du parquet
+ | et general des monnoyes.
+-----------------------------------+---------------------------------
+Pour celle qui a depuis | Un auditeur des comptes,
+trente mille livres jusqu'à | trésorier de France ou payeur
+quarante-cinq mille livres. | des rentes.
+-----------------------------------+---------------------------------
+Pour celle qui a depuis | Un conseiller de la cour des
+quinze mil jusqu'à vingt-cinq | aydes, ou conseiller du grand
+mil escus. | conseil.
+-----------------------------------+---------------------------------
+Pour celle qui a depuis | Un conseiller au parlement,
+vingt-cinq jusqu'à cinquante | ou un maistre des comptes.
+mil escus. |
+-----------------------------------+---------------------------------
+Pour celle qui a depuis | Un maistre des requêtes,
+cinquante jusqu'à cent mil | intendant des finances,
+escus. | greffier et secretaire du
+ | conseil, president aux
+ | enquétes.
+-----------------------------------+---------------------------------
+Pour celle qui a depuis | Un president au mortier,
+cent mil jusqu'à deux cent | vray marquis, sur-intendant,
+mil escus. | duc et pair.
+-----------------------------------+---------------------------------
+
+On trouvera peut-estre que ce tariffe est trop succinct, veu le
+grand nombre de charges qui sont creées en ce royaume, dont il n'est
+fait icy aucune mention; mais, en ce cas, il faudra seulement avoir
+un extraict du registre qui est aux parties casuelles, de
+l'évaluation des offices, car, sur ce pied, on en peut faire
+aisément la réduction à quelqu'une de ces classes. La plus grande
+difficulté est pour les hommes qui vivent de leurs rentes, dont on
+ne fait icy aucun estat, comme de gens inutiles, et qui ne doivent
+songer qu'au celibat. Car ce n'est pas mal à propos qu'un de nos
+autheurs a dit qu'une charge estoit le chausse-pied du mariage, ce
+qui a rendu nos François (naturellement galands et amoureux) si
+friands de charges, qu'ils en veulent avoir à quelque prix que ce
+soit, jusqu'à achepter cherement des charges de mouleur de bois, de
+porteur de sel et de charbon. Toutefois, s'il arrive par mal-heur
+qu'une vieille fille marchande quelqu'un de ces rentiers, ils sont
+d'ordinaire évaluez au denier six, comme les rentes sur la ville et
+autres telles denrées; c'est à dire qu'une fille qui a dix mil escus
+doit trouver un homme qui en ayt soixante mil, et ainsi à
+proportion.
+
+Il y en aura encore qui eussent souhaitté que ce tariffe eût esté
+porté plus avant; mais cela ne s'est pû faire, n'y ayant au delà que
+confusion, parce que les filles qui ont au delà de deux cent mille
+escus sont d'ordinaire des filles de financiers ou de gens
+d'affaires qui sont venus de la lie du peuple, et de condition
+servile. Or, elles ne sont pas vendues à l'enchere comme les autres,
+mais délivrées au rabais; c'est à dire qu'au lieu qu'une autre fille
+qui aura trente mille livres de bien est vendue à un homme qui aura
+un office qui en vaudra deux fois autant, celles-cy, au contraire,
+qui auront deux cens mille escus de bien, seront livrées à un homme
+qui en aura la moitié moins; et elles seront encore trop heureuses
+de trouver un homme de naissance et de condition qui en veuille.
+
+La seule observation qu'il faut faire, de peur de s'y tromper, est
+qu'il arrive quelquefois que le merite et la beauté d'une fille la
+peut faire monter d'une classe, et celle de trente mille livres
+avoir la fortune d'une de quarante; mais il n'en est pas de mesme
+d'un homme, dont le merite et la vertu sont tousjours comptez pour
+rien. On ne regarde qu'à sa condition et à sa charge, et il ne fait
+point de fortune en mariage, si ce n'est en des lieux où il trouve
+beaucoup d'années meslées avec de l'argent, et qu'il achepte le tout
+en tâche et en bloc.
+
+Mais c'est assez parlé de mariage: il faut revenir à Lucrece, que je
+perdois presque de veue. Ses charmes ne la laissoient point manquer
+de serviteurs. Elle n'avoit pas seulement des galands à la douzaine,
+mais encore à quarterons et à milliers; car, dans ces maisons où on
+tient un honneste berlan ou académie de jeu, il s'en tient aussi une
+d'amour, qui d'abord est honneste, mais qui ne l'est pas trop à la
+fin; ce qui me fait souvenir de ce qu'un galant homme disoit, que
+c'étoit presque mettre un bouchon, pour faire voir qu'il y avoit
+quelque bonne pièce preste à mettre en perce.
+
+Ils venoient, comme j'ay dit, plûtost pour voir Lucrece que pour
+jouer; cependant il falloit jouer pour la voir. Tel, après avoir
+joué quelque temps, donnoit son jeu à tenir à quelqu'autre pour
+venir causer avec elle; et tel disoit qu'il estoit de moitié avec sa
+tante. Elle faisoit de son costé la mesme chose, et estoit de moitié
+avec quelqu'un qu'elle avoit embarqué au jeu; mais, apres avoir
+rangé son monde en bataille, elle alloit par la salle entretenir la
+compagnie, et sçavoit si bien contenter ses galands par l'égalité
+qu'elle apportoit à leur parler, qu'on eust dit qu'elle eust eu un
+sable pour régler tous ses discours.
+
+Elle tiroit un grand avantage du jeu, car elle partageoit le guain
+qui se faisoit, et ne payoit rien de la perte qui arrivoit. Sur tout
+elle trouvoit bien son compte quand il tomboit entre ses mains
+certains badauts qui faisoient consister la belle galanterie à se
+laisser gagner au jeu par les filles, pour leur faire par ce moyen
+accepter sans honte les presens qu'ils avoient dessein de leur
+faire. Erreur grande du temps jadis, et dont, par la grace de Dieu,
+les gens de cour et les fins galans sont bien déduppez. Il est vray
+que les coquettes rusées sont fort aises de gagner au jeu; mais,
+comme elles appellent conqueste un effect qu'elles attribuent à leur
+adresse ou à leur bonne fortune, elles n'en ont point d'obligation
+au pauvre sot qui se laisse perdre, qu'elles nomment leur duppe, et
+qu'elles n'abandonnent point qu'apres leur avoir tiré la derniere
+plume. Et lors il n'est plus temps de commencer une autre
+galanterie, car elles n'ont jamais d'estime pour un homme qui a fait
+le fat, quoy qu'à leur profit. Aussi bien, à quoy bon chercher tant
+de destours? ne fait-on pas mieux aujourd'huy de jouer avec les
+femmes à la rigueur, et de ne leur pardonner rien, et, si on leur
+veut faire des presens, de leur donner sans cérémonie? En voit-on
+quantité qui les refusent et qui les renvoyent? Cela estoit bon au
+temps passé, quand on ne sçavoit pas vivre. Je croy mesme, pour peu
+que nous allions en avant, comme on se raffine tous les jours, qu'on
+pratiquera la coustume qui s'observe déjà en quelques endroits, de
+bien faire son marché, et de dire: Je vous envoye tel present pour
+telle faveur, et d'en prendre des assurances: car, en effect, les
+femmes sont fort trompeuses.
+
+Mais, en parlant de jeu, j'avois presque écarté Lucrece, qui aymoit,
+sur tous les galands, les joueurs de discretions[22]: car, dans sa
+perte, elle payoit d'un siflet ou d'un ruban, et, dans le guain,
+elle se faisoit donner des beaux bijoux et de bonnes nippes. Elle
+n'estoit vétuë que des bonnes fortunes du jeu ou de la sottise de
+ses amans. Le bas de soye qu'elle avoit aux jambes estoit une
+discretion; sa cravatte de poinct de Gennes, autre discretion; son
+collier et mesme sa juppe, encore autre discretion; enfin, depuis
+les pieds jusqu'à la teste, ce n'estoit que discretion. Cependant
+elle joüa tant de fois des discretions, qu'elle perdit à la fin la
+sienne, comme vous entendrez cy-apres. Je vous en advertis de bonne
+heure, car je ne vous veux point surprendre, comme font certains
+autheurs malicieux qui ne visent à autre chose.
+
+[Note 22: L'usage de jouer des enjeux indéterminés, laissés à la
+_discrétion_ du gagnant, nous étoit venu d'Italie, de Florence, où
+il ne s'est pas perdu encore. Henri Estienne, dans ses _Dialogues du
+nouveau langage françoys italianisé_, appelle déjà _discrétion_ le
+prix de certaines gageures; mais, dans les lettres de Voiture, nous
+trouvons mieux encore le mot avec le sens que Furetière lui donne
+ici, et qu'il a gardé. La 70e lettre du grand épistolier,
+adressée à mademoiselle de Rambouillet, _en luy envoyant douze
+galants de rubans d'Angleterre, pour une discrétion qu'il avoit
+perdue contre elle_, commence ainsi: «Mademoiselle, puisque la
+discrétion est une des principales parties d'un galant, je croy
+qu'en vous en envoyant douze, je vous paye bien libéralement ce que
+je vous dois.» Quelquefois il en coûtoit cher de jouer pareil enjeu:
+«On dit que, pour une discrétion, il (Gondran) donna une toilette de
+cinq cents écus, où tout est d'orfèvrerie, et on parle de pendants
+de 6000 livres.» (Tallemant, _Historiettes_, in-8: t. 4, p. 292.)]
+
+Entre tous ces amants dont la jeune ferveur adoroit Lucrece, se
+trouva un jeune marquis; mais c'est peu de dire marquis, si on
+n'adjouste de quarante, de cinquante ou de soixante mille livres de
+rente: car il y en a tant d'inconnus et de la nouvelle fabrique,
+qu'on n'en fera plus de cas, s'ils ne font porter à leur marquisat
+le nom de leur revenu, comme fit autrefois celuy qui se faisoit
+nommer seigneur de dix-sept cens mille escus. On n'avoit pas compté
+avec celuy-cy, mais il faisoit grande dépense et changeoit tous les
+jours d'habits, de plumes, et de garnitures. C'est la marque la plus
+ordinaire à quoy on connoist dans Paris les gens de qualité, bien
+que cette marque soit fort trompeuse. Il avoit veu Lucrece dans
+cette eglise (j'ay failly à dire: que j'ay déjà décrite) où il
+estoit allé le jour de cette solemnité dont j'ay parlé, pour toute
+autre affaire que pour prier Dieu. D'abord qu'il la vid il en fut
+charmé, et quand elle sortit il commanda à son page de la suivre
+pour sçavoir qui elle estoit; mais, devant que le page fut de
+retour, il avoit déjà tout sçeu d'un Suisse François qui chasse les
+chiens et louë les chaises dans l'eglise, et qui gagne plus à
+sçavoir les intrigues des femmes du quartier qu'à ses deux autres
+mestiers ensemble. Une piece blanche luy avoit donc appris le nom,
+la demeure, la qualité de Lucrece, celle de sa tante, ses exercices
+ordinaires et les noms de la pluspart de ceux qui la frequentoient;
+enfin mille choses qu'en une maison privée on n'auroit découvert
+qu'avec bien du temps; ce qui fait juger que celles où on se
+gouverne de la sorte commencent à passer pour publiques. Il songea,
+comme il estoit assez discret, à chercher quelqu'un qui le pust
+introduire chez elle; en tout cas, il se resolvoit de se servir du
+prétexte du jeu, qui est le grand passe-par-tout pour avoir entrée
+dans de telles compagnies; il n'eust besoin de l'une ni de l'autre,
+car dès le lendemain, passant en carrosse dans la ruë de Lucrece, il
+la vid de loin sur le pas de sa porte. L'impatience qu'elle avoit de
+voir que personne n'estoit encore venu l'y avoit portée, et dès
+qu'elle entendit le bruit d'un carrosse, elle tourna la teste de ce
+côté-là, pensant que c'estoit quelqu'un qui venoit chez elle. Le
+marquis se mit à la portiere pour la saluer et tascher à noüer
+conversation.
+
+Voicy une mal-heureuse occasion qui luy fut favorable: un petit
+valet de maquignon poussoit à toute bride un cheval qu'il piquoit
+avec un éperon rouillé, attaché à son soullier gauche; et comme la
+ruë estoit estroitte et le ruisseau large, il couvrit de bouë le
+carrosse, le marquis et la demoiselle. Le marquis voulut jurer, mais
+le respect du sexe le retint; il voulut faire courir après, mais le
+piqueur estoit si bien monté qu'on ne lui pouvoit faire de mal, si
+on ne le tiroit en volant. Il descendit, tout crotté qu'il estoit,
+pour consoler Lucrece et luy dit en l'abordant: Mademoiselle, j'ay
+esté puny de ma temerité de vous avoir voulu voir de trop prés; mais
+je ne suis pas si fâché de me voir en cet estat que je le suis de
+vous voir partager avec moi ce vilain present. Lucrece, honteuse de
+se voir ainsi ajustée, et qui n'avoit point de compliment prest pour
+un accident si inopiné, se contenta de luy offrir civilement la
+salle pour se venir nettoyer, ou pour attendre qu'il eust envoyé
+querir d'autre linge, et elle prit aussi-tost congé de luy pour en
+aller changer de son costé. Mais elle revint peu apres avec d'autre
+linge et un autre habit, et ce ne fut pas un suiet de petite vanité
+pour une personne de sa sorte de montrer qu'elle avoit plusieurs
+paires d'habits et de rapparter en si peu de temps un poinct de
+Sedan qui eut pû faire honte à un poinct de Gennes qu'elle venoit de
+quitter.
+
+La premiere chose que fit le marquis, ce fut d'envoyer son page en
+diligence chez luy, pour luy apporter aussi un autre habit et
+d'autre linge, esperant qu'on lui presteroit quelque garde-robe où
+il pourroit changer de tout. Mais le page revint tout en sueur luy
+dire que le valet de chambre avoit emporté la clef de la garde-robe,
+et que, depuis le matin qu'il avoit habillé son maistre, il ne
+revenoit à la maison que le soir, suivant la coustume de tous ces
+faineans, que leurs maistres laissent joüer, yvrogner et filouter
+tout le jour, faute de leur donner de l'employ, croyant deroger à
+leur grandeur, s'ils les employoient à plus d'un office. Il fallut
+donc qu'il prist, comme on dit, patience en enrageant, et qu'il
+condamnast son peu de prevoyance de n'avoir pas mis dans la voiture
+une carte où il y eust une garniture de linge, puisque le cocher
+avoit bien le soin d'y mettre un marteau et des clous pour
+r'attacher les fers des chevaux quand ils venoient à se déferrer.
+Tout ce qu'il pût faire, ce fut de se placer dans le coin de la
+salle le plus obscur et de se mettre encore contre le jour, afin de
+cacher ses playes le mieux qu'il pourroit. Il a juré depuis (et ce
+n'est pas ce qui doit obliger à le croire, car il juroit quelquefois
+assez legerement, mais j'ay veu des experts en galanterie qui
+disoient que cela pouvoit estre vray) que, dans toutes ses avantures
+amoureuses, il n'a jamais souffert un plus grand ennuy, ny de plus
+cuisantes douleurs, qu'avoir esté obligé de paroistre en ce mauvais
+estat la première fois qu'il aborda sa maistresse; aussi, quoy que
+la violence de son amour le pressast plusieurs fois de luy declarer
+sa passion, et qu'il s'en trouvast mesme des occasions favorables,
+il reserra tous ses compliments, et, s'imaginant qu'autant de
+crottes qu'il avoit sur son habit estoient autant de taches à son
+honneur, il estoit merveilleusement humilié, et il ressembloit au
+pan, qui, apres avoir regardé ses pieds, baisse incontinent la
+queuë.
+
+Pour comble de mal-heurs, dès qu'il fut assis, il arriva chez
+Lucrece plusieurs filles du voisinage, dont les unes estoient ses
+amies et les autres non: car elles alloient en cet endroit comme en
+un rendez-vous general de galans, et elles y alloient chercher un
+party comme on iroit au bureau d'adresse[23] chercher un lacquais ou
+un valet de chambre. Les unes se mirent à jouer avec de jeunes gens
+qui y estoient aussi fraichement arrivez; les autres allerent causer
+avec Lucrece. Elles ne connoissoient point le marquis, et ainsi
+elles le prirent pour quelque miserable provincial. Comme les
+bourgeoises commencent à railler des gens de province aussi bien que
+les femmes de la cour, elles ne manquerent pas de luy donner chacune
+son lardon. L'une luy disoit: Vrayment, monsieur est bien galant
+aujourd'huy; il ne manque pas de mouches. L'autre disoit: Mais
+est-ce la mode d'en mettre aussi sur le linge? La troisiéme
+adjoustoit: Monsieur avoit manqué ce matin de prendre de
+l'eau-beniste, mais quelque personne charitable luy a donné de
+l'aspergés; et la derniere, franche bourgeoise, repliquoit: Voila
+bien de quoi! ce ne sera que de la poudre à la Saint-Jean.
+
+[Note 23: On appeloit ainsi, dit Furetière dans son
+_Dictionnaire_, «un bureau établi à Paris par Théophraste Renaudot,
+fameux médecin, où l'on trouve les adresses de plusieurs choses dont
+on a besoin.» Suivant le _Dict. de Trévoux_, qui n'est, comme on
+sait, qu'un remaniment de celui de Furetière, le bureau d'adresses
+fut long-temps interrompu, à cause de son peu de succès, qui avoit
+découragé «ceux qui s'en étoient mêlés.» Il y est dit toutefois
+(édit. 1732): «On vient de le rétablir en 1702, et la manière dont
+on y a établi le bon ordre pour la commodité du public fait espérer
+qu'il réussira.» Par un autre dictionnaire, _Novitius_ (Paris, 1721,
+in-4., p. 75), on sait le nom de celui qui le dirigeoit. Il y est
+dit, au mot _Nomenclator_: «Herpin, qui enseigne à Paris les noms et
+les demeures des personnes de qualité.» C'est à cet Herpin, sans
+doute, que Le Sage fait allusion dans Gil-Blas (liv. Ier, ch 17),
+quand il fait dire par Fabrice à Gil-Blas: «Je vais de ce pas te
+conduire chez un homme à qui s'adresse la plupart des laquais qui
+sont sur le pavé... Il sait où l'on a besoin de valet, et il tient
+un registre non seulement des places vacantes, mais des bonnes et
+des mauvaises qualités des maîtres.»]
+
+Le marquis d'abord souffroit patiemment tous ces brocards assez
+communs, et, pressé du remords de sa conscience, n'osoit se défendre
+d'une accusation dont il se sentoit fort bien convaincu. Enfin, on
+le poussa tant là dessus qu'il fut contraint de repartir: Je vois
+bien, mesdemoiselles, que vous me voulez obliger à défendre les gens
+mal-propres, mais je ne sçay si je pourray bien m'en acquitter, car
+jusqu'ici j'ay songé si peu à m'exercer sur cette matiere, que je ne
+croyois pas avoir jamais besoin d'en parler pour moy, sans le
+malheur qui m'est arrivé aujourd'huy. Vous en serez moins suspect
+(reprit Lucrece) si vous n'avez pas grand interet en la cause; il y
+a en recompense beaucoup de personnes a qui vous ferez grand plaisir
+de la bien plaider. Je ne suis point (dit le marquis) de profession
+à faire des plaidoyers ny des apologies, mais je dirai, puisqu'il
+s'en présente occasion, que je trouve estrange qu'en la pluspart des
+compagnies on n'estime point un homme, et qu'on ait mesme de la
+peine à le souffrir, s'il n'est dans une excessive propreté, et
+souvent encore s'il n'est magnifique. On n'examine point son merite;
+on en juge seulement par l'exterieur et par des qualitez qu'il peut
+aller prendre à tous moments à la rue aux Fers ou à la Fripperie.
+Cela est vray (dit en l'interrompant la franche bourgeoisie dont
+j'ay parlé), et si Paris est tellement remply de crottes, qu'on ne
+s'en sçauroit sauver.
+
+J'éprouve bien aujourd'huy (reprit le marquis), qu'on s'en sauve
+avec bien de la peine, puisque le carrosse ne m'en a pu garentir; et
+je me range à l'opinion de ceux qui soustiennent qu'il faut aller en
+chaise pour estre propre. L'ancien proverbe qui, pour expliquer un
+homme propre, dit qu'il semble sortir d'une boëte, se trouve bien
+vray maintenant, et c'est peut-estre luy qui a donné lieu à
+l'invention de ces boëtes portatives. Mais (interrompit encore la
+bourgeoise) tout le monde ne s'y peut pas faire porter, car les
+porteurs vous rançonnent, et il en coûte trop d'argent. Je ne m'y
+suis voulu faire porter qu'une fois à cause qu'il pleuvoit, et ils
+me demandoient un escu pour aller jusqu'à Nostre-Dame. Il est vray
+(dit le marquis) que la dépense en est grande et ne peut pas estre
+supportée par ceux qui sont dans les fortunes basses ou mediocres,
+comme sont la pluspart des personnes d'esprit et de sçavoir, et
+c'est ce qui fait qu'il sont reduits à ne voir que leurs voisins,
+comme dans les petites villes, et ils n'ont pas l'avantage que Paris
+fournit d'ailleurs, car on y pourroit choisir pour faire une petite
+société les personnes les plus illustres et les plus agreables, si
+ce n'estoit que le hasard et les affaires les dispersent en
+plusieurs quartiers fort éloignez les uns des autres.
+
+Il n'y a que peu de jours qu'un des plus illustres me fit une fort
+agreable doleance sur un pareil accident qui luy estoit arrivé. Il
+estoit (dit-il) party du fauxbourg Saint-Germain pour aller au
+Marais, fort propre en linge et en habits, avec des galoches fort
+justes et en un temps assez beau. Il s'estoit heureusement sauvé des
+boues à la faveur des boutiques et des allées, où il s'estoit
+enfoncé fort judicieusement au moindre bruit qu'il entendoit d'un
+cheval ou d'un carosse. Enfin, grace à son adresse et au long détour
+qu'il avoit pris pour choisir le beau chemin, il estoit prest
+d'arriver au port desiré quand un malautru baudet, qui alloit
+modestement son petit pas sans songer en apparence à la malice, mit
+le pied dans un trou, qui estoit presque le seul qui fust dans la
+rue, et le crotta aussi coppieusement qu'auroit pû faire le cheval
+le plus fringuant d'un manege. Cela fit qu'il n'osa continuer le
+dessein de sa visite, et qu'il s'en retourna honteusement chez luy
+le nez dans son manteau. Ainsi il fut privé des plaisirs qu'il
+esperoit trouver en cette visite, et celles qui la devoient recevoir
+perdirent les douceurs de sa conversation. Cet accident, au reste,
+l'a tellement dégoûté de faire des visites éloignées, qu'il a perdu
+toutes les habitudes qu'il avoit hors de son quartier. Vôtre amy
+(dit alors Lucrece) estoit un peu scrupuleux; s'il eut bien fait il
+se seroit contenté de faire d'abord quelque compliment en faveur de
+ses canons crottez, quelque invective contre les desordres de la
+ville et contre les directeurs du nettoyement des boues, et un petit
+mot d'imprécation contre cet asne hypocrite, autheur du scandalle.
+Cela eût esté, ce me semble, suffisant pour le mettre à couvert de
+tout reproche. Je trouve (interrompit Hyppolite, qui estoit une
+veritable coquette, et qui avoit fait la premiere raillerie) qu'il
+fit prudemment de s'en retourner, car, s'il y eust eu là quelqu'un
+de mon humeur, il n'eût pas manqué d'avoir quelque attaque. Quoy
+(reprit Lucrece) y avoit-il de sa faute? N'avez-vous pas remarqué
+toutes les precautions qu'il avoit prises? Quoy, tout le temps et
+les pas qu'il avoit perdus en s'enfonçant dans les boutiques et dans
+les allées ne luy seront-ils contez pour rien? Non (dit
+l'Hyppolite), tout cela n'importe; que ne venoit-il en chaise?
+
+Vous ne demandez pas s'il avoit moyen de la payer (reprit le
+marquis); mais vous n'estes pas seule de vostre humeur, et je prevoy
+que, si le luxe et la delicatesse du siecle continuent, il faudra
+enfin que quelques grands seigneurs, à l'exemple de ceux qui ont
+fondé des chaises de théologie, de medecine et de mathematique,
+fondent des chaises de Sous-carriere[25], pour faire porter
+proprement les illustres dans les ruelles et les metre en estat
+d'estre admis dans les belles conversations. Ce seroit, dit Lucrece,
+une belle fondation, et qui donneroit bien du lustre aux gens de
+lettres; mais elle coûteroit beaucoup, car il y a bien des illustres
+pretendus. Il faudroit au moins les restreindre à ceux de
+l'Academie, et alors on ne trouveroit point estrange qu'on en
+briguast les places si fortement. Cette fondation, dit le marquis,
+ne se fera peut-estre pas si-tost, et je la souhaite plus que je ne
+l'espere en faveur de mademoiselle (dit-il) en montrant Hyppolite,
+dont il ne sçavoit pas le nom, afin qu'elle n'ayt point le déplaisir
+de converser avec des gens crottez. Le marquis dit ces paroles avec
+assez d'aigreur, estant animé de ce qu'elle l'avoit raillé d'abord,
+et, pour luy rendre le change, il ajouta un peu librement: Encore je
+souffrirois plus volontiers que des femmes de condition, qui ont des
+appartements magnifiques, et qui ne voyent que des polis et des
+parfumés, eussent de la peine et du dégoust à souffrir d'autres
+gens; mais je trouve estrange que des bourgeoises les veüillent
+imiter, elles qui iront le matin au marché avec une escharpe[24] et
+des souliers de vache retournée, et qui, pour les necessitez de la
+maison, recevront plusieurs pieds plats dans leur chambre, où il n'y
+a rien à risquer qu'un peu d'exercice pour les bras de la servante
+qui frotte le plancher; cependant ce sont elles qui sont les plus
+delicates sur la propreté, quand elles ont mis leurs souliers brodez
+et leur belle juppe.
+
+[Note 24: Ou appeloit ainsi les chaises à porteur
+perfectionnées, sous Louis XIII, par Montbrun de Souscarrière,
+bâtard du duc de Bellegarde. Avant lui, celles dont, en 1617, P. Le
+Petit avait eu le privilége n'étoient pas couvertes; ce n'étoient
+que de simples fauteuils fixés à deux bâtons en forme de brancards.
+Dans un voyage qu'il fit à Londres, Montbrun vit des _chaises_
+couvertes et fermées, et à son retour il se hâta d'en faire établir
+de pareilles à Paris, pour lesquelles il obtint, lui aussi, un
+privilége, par lettres-patentes enregistrées en parlement. (Sauval,
+_Antiq. de Paris_, chap. _Voitures_, t. Ier, p. 192.) Montbrun le
+partageoit avec madame de Cavoye. Il mit tout en oeuvre pour que ses
+chaises devinssent à la mode. «Il n'alloit plus autrement, dit
+Tallemant, et durant un an on ne rencontroit que lui par les rues,
+afin qu'on vît que cette voiture étoit commode. Chaque chaise lui
+rend, toutes les semaines, cent sous; il est vrai qu'il fournit de
+chaises, mais les porteurs sont obligés de payer celles qu'ils
+rompent,» (_Historiettes_, 1re édit., t. 4, p. 188, 191.) Ces
+chaises étoient numérotées, comme nos fiacres. (Id., t. 3, p. 253.)
+Elles firent vite fortune. Mascarille, comme un vrai marquis, s'en
+passoit la fantaisie: «Il fait un peu crotté, mais nous avons la
+chaise.--MADELON. Il est vrai que la chaise est un retranchement
+merveilleux contre les insultes de la boue et du mauvais temps.»
+(_Les Précieuses ridicules_, scène 10.)]
+
+[Note 25: L'escharpe ne se mettoit alors qu'en déshabillé; les
+femmes ne la portoient «qu'en habit de couleur et négligées.»
+(_Dict. de Trévoux_.)]
+
+Certes (dit alors Lucrece) Monsieur a grande raison, et, pour estre
+de la cour, il ne laisse pas de connoistre admirablement les gens de
+la ville. Je connois des personnes qui ne sont gueres loin d'icy,
+qui sont si difficiles à contenter sur ce poinct qu'elles en sont
+insupportables, et je crois qu'elles aimeroient mieux qu'un homme
+apportast dix sottises en conversation que la moindre irrégularité
+en l'adjustement. Je pense mesme qu'elles ne venient voir des gens
+bien mis qu'afin de se pouvoir vanter de voir le beau monde. Mais
+(dit Hyppolite) approuvez-vous la conduite de certains illustres,
+qui, sous ombre de quelque capacité qu'ils ont au-dedans, negligent
+tout à fait le dehors. Par exemple, nous avons en notre voisinage un
+homme de robbe fort riche et fort avare, qui a une calotte qui luy
+vient jusqu'au menton, et quand il auroit des oreilles d'asne comme
+Midas, elle seroit assez grande pour les cacher. Et j'en sçais un
+autre dont le manteau et les éguillettes sont tellement effilées que
+je voudrois qu'il tombast dans l'eau, à cause du grand besoin
+qu'elles ont d'estre rafraischies. Voudriez-vous deffendre ces
+chichetez et ces extravagances, et faudroit-il empescher une
+honneste compagnie où ils voudroient s'introduire d'en faire des
+railleries? Je ne crois pas (repliqua le marquis) que personne ayt
+jamais loué ces vitieuses affectations; au contraire, on voit avec
+mépris et indignation ces barbons, ces gens de college, dont les
+habits sont aussi ridicules que les moeurs. Mais il faut avoir
+quelque indulgence pour les personnes de merite qui, estant le plus
+souvent occupées à des choses plus agreables, n'ont ny le loysir ny
+le moyen de songer à se parer. Ce n'est pas que je loüe ceux qui,
+par negligence ou par avarice, demeurent en un estat qui fait mal au
+coeur ou qui blesse la veuë. Car ce sont deux vices qu'il faut
+également blasmer. Mais combien y en a-t-il qui, quelque soin qu'ils
+prennent à s'ajuster et à cacher leur pauvreté, ne peuvent empescher
+qu'elle ne paroisse tousjours à quelque chapeau qui baisse
+l'oreille, quelque manteau pelé, quelque chausse rompuë, ou quelque
+autre playe dont il ne faut accuser que la fortune?
+
+Votre sentiment (dit Lucrece) est tres-raisonnable, et j'ay toujours
+fort combatu ces delicatesses; mais encore ce seroit beaucoup s'il
+ne falloit qu'estre propre, qui est une qualité necessaire à un
+honneste homme; il faut aussi avoir dans ses vestements de la
+diversité et de la magnificence: car on donne aujourd'huy presque
+partout aux hommes le rang selon leur habit; on met celuy qui est
+vestu de soye au dessus de celuy qui n'est vestu que de camelot, et
+celui qui est vestu de camelot au dessus de celuy qui n'est vestu
+que de serge. Comme aussi on juge du mérite des hommes à proportion
+de la hauteur de la dentelle qui est à leur linge, et on les éleve
+par degrez depuis le pontignac jusqu'au poinct de Gennes. Il est
+vray qu'on en use ainsi, dit Hyppolite, et je trouve qu'on a raison.
+Car comment jugerez-vous d'un homme qui entre en une compagnie si ce
+n'est par l'extérieur? S'il est richement vestu, on croit que c'est
+un homme de condition, qui a esté bien nourry et élevé, et qui, par
+conséquent, a de meilleures qualitez. Vous auriez grande raison
+(reprit le marquis) si vous n'en usiez ainsi qu'envers les inconnus:
+car j'excuserois volontiers l'honneur qu'on fait à un faquin qui
+passe pour un homme de condition à la faveur de son habit, puisque
+vous ne feriez qu'honorer la noblesse que vous croiriez estre en
+luy; mais on en use de mesme envers ceux qui sont les mieux connus,
+et j'ay veu beaucoup de femmes qui n'estimoient les hommes que par
+le changement des habits, des plumes et des garniturcs[26]. J'en ay
+veu qui, au sortir d'un bal ou d'une visite, ne s'entretenoient
+d'autre chose. L'une disoit: Monsieur le comte avoit une garniture
+de huit cent livres, je n'en ay point veu de plus riche; l'autre:
+Monsieur le baron estoit vestu d'une estoffe que je n'avois point
+encore veue, et qui est tout à fait jolie; une troisiéme disoit: Ce
+gros pifre[27] de chevalier est tousjours vestu comme un gouverneur
+de Lyons; il n'oseroit changer d'habits, il a peur qu'on le
+méconnoisse. Cependant, il est souvent arrivé que le gros pifre a
+battu la belle garniture portée par un poltron, et que celuy qui
+avoit l'étoffe fort jolie n'aura dit que des fadaises. J'en ay veu
+mesme une assez sotte pour louer l'extravagance d'un certain galand
+de ma connoissance, qui, pour porter le deuil de sa maistresse,
+avoit fait faire exprès une garniture de rubans noirs et blancs,
+avec des figures de testes de morts et de larmes, comme celles qui
+sont aux parements d'église le jour d'un enterrement. Je crois
+(interrompit Lucrece) qu'on doit plustost dire qu'il portoit le
+deuil de sa raison qui estoit morte. Vous dites vray (repliqua le
+marquis), mais il n'en devoit porter que le petit deuil, car il y
+avoit longtemps qu'elle estoit deffunte. Vous attaquez de fort bonne
+grace, dit Lucrece, des personnes qui m'ont tousjours fort dépleu; à
+dire vray, je n'attendois pas de tels sentiments d'un homme de la
+Cour, et qui a la mine de se piquer d'estre propre et magnifique.
+
+[Note 26: On appeloit ainsi l'ensemble de plumes, de rubans, de
+noeuds, dont on chargeoit ses habits et sa coiffure. C'est ce que
+Mascarille appelle sa _petite-vie_. Il falloit, comme il dit,
+qu'elle fût «congruente à l'habit.» (_Précieuses ridicules_. sc.
+10.)]
+
+[Note 27: Ce mot _pifre_, que nous avons si étrangement détourné
+de son sens, étoit depuis le XIIIe siècle employé comme terme de
+mépris. On n'appeloit pas autrement que _pifres_ ou _bougres_
+certains hérétiques des Flandres et de la Bourgogne. (_Valesiana_,
+p. 81-82.) Fleury de Bellingen explique ainsi l'étymologie de ce
+mot: «On nomme ordinairement gros _piffre_ un gros homme qui a les
+joues rebondies de graisse. Mot emprunté et corrompu de l'allemand
+_pfeiffer_, qui signifie un joueur de fiffre, et approprié à telles
+sortes d'hommes, parce qu'un joueur de fiffre se fait enfler les
+joues à force de souffler, en flûtant, comme ceux-ci les ont enflées
+à force de manger.» (_L'Etymologie des Proverbes français_, La Haye,
+1656, in-8., p. 3.)]
+
+Je vous avoue (dit le marquis) que ma condition m'oblige à faire
+dépense en habits, parce que le goust du siecle le veut ainsi; et
+pour ne pas avoir la tache d'avarice ou de rusticité, je suy les
+modes et j'en invente quelquefois; mais c'est contre mon
+inclination, et je voudrois qu'il me fust permis de convertir ces
+folles dépenses en de pures liberalitez envers d'honnestes gens qui
+en ont besoin. Sur tout j'ay toûjours blâmé l'exces où l'on porte
+toutes ces choses, car c'est un grand malheur lorsqu'on tombe entre
+les mains de ces coquettes fieffées qui sont de loisir, et qui ne
+sçavent s'entretenir d'autres choses. Elles examineront un homme
+comme un criminel sur la sellette, depuis les pieds jusqu'à la
+teste, et quelque soin qu'il ait pris à se bien mettre, elles ne
+laisseront pas de lui faire son proces. Je me suis trouvé souvent
+engagé en ces conferences de bagatelles où j'ay veu agiter fort
+serieusement plusieurs questions tres-ridicules. J'y vis une fois un
+sot de qualité qu'on avoit pris au collet; une femme luy dit que son
+rabat n'estoit pas bien mis, l'autre dit qu'il n'estoit pas bien
+empesé, et la troisième soûtint que son défaut venoit de
+l'échancrure; mais il se deffendit bravement en disant qu'il venoit
+de la bonne faiseuse, qui prend un escu de façon de la piece. Le
+rabat fut declaré bien fait au seul nom de cette illustre; je dis
+illustre, et ne vous en estonnez pas, car le siecle est si fertile
+en illustres qu'il y en a qui ont acquis ce titre à faire des
+mouches. Cette authorité (dit Lucrece) estoit decisive, et la
+question apres cela n'estoit plus problematique; aussi il faut
+demeurer d'accord que le rabat est la plus difficile et la plus
+importante des pieces de l'adjustement; que c'est la premiere marque
+à laquelle on connoist si un homme est bien mis, et qu'on n'y peut
+employer trop de temps et trop de soins, comme j'ay ouy dire d'une
+presidente[28], qu'elle est une heure entiere à mettre ses
+manchettes, et elle soûtient publiquement qu'on ne les peut bien
+mettre en moins de temps. Apres que ce rabat fut bien examiné
+(adjoûta le marquis), on descendit sur les chausses à la
+Candalle[29]; on regarda si elles estoient trop plicées en devant ou
+en arriere, et ce fut encore un sujet sur lequel les opinions furent
+partagées. En suite on vint à parler du bas de soye, et alors on
+traitta une question fort grande et fort nouvelle, n'estant encore
+decidée par aucun autheur: Si le bas de soye est mieux mis quand on
+le tire tout droit que quand il est plicé sur le gras de la jambe.
+Et après avoir employé deux heures à ce ridicule entretien, comme je
+vis qu'elles alloient examiner tout le reste article par article,
+comme si c'eust esté un compte, je rompis la conversation en me
+retirant, et je vis qu'elles remirent à une autre fois à parler du
+reste; car, pour juger un proces si important, elles y employerent
+plusieurs vaccations.
+
+[Note 28: Il s'agit ici de la présidente Tambonneau: «Une fois,
+dit Tallemant, elle alla fort ajustée chez la maréchale de
+Guébriant; on ne faisoit que de se mettre à table, elle avoit diné;
+la voilà qui commence à lever sa robe, pour montrer sa belle jupe;
+qui veut faire admirer comme ses manchettes étoient mises de bon
+air: car elle croyoit qu'il n'y avoit personne au monde qui les sut
+mettre comme elle, et même elle se piquoit de les mettre fort
+promptement, quoique madame Anne, sa duena, fut une heure et demie à
+les ajuster.» (_Historiettes_, 2e édit., t. 9, p. 161.)]
+
+[Note 29: C'étoit un des ajustements mis à la mode par le duc de
+Candale, le Brummell, le d'Orsay du XVIIe siècle. Bussy, dans son
+_Histoire amoureuse des Gaules_, a raconté ses amours avec madame
+d'Olonne (édit. 1754, t. 1er, p. 1-42). Saint-Evremond nous a
+donné de lui un charmant portrait (OEuvres, 1753, in-12, t. 3, p.
+154-180), et nous savons par les _Mémoires de Cavagnac_ (t. 1er,
+p. 220) et par ceux de mademoiselle de Montpensier (coll. Petitot,
+2e série, t. 41, p. 489), l'histoire de sa querelle avec Bartet,
+au sujet même de cette recherche de M. de Candale pour les
+ajustements. Bartet, jaloux des préférences que la marquise de
+Gouville accordoit à Candale, avoit dit: «Si l'on ôtoit à ce beau
+duc ses grands cheveux, ses _grands canons_, ses grandes manchettes
+et ses grosses touffes de galant, il ne seroit plus qu'un squelette
+et un atôme.» Candale le sut, et un jour, en pleine rue
+Saint-Thomas-du-Louvre, il fit arrêter Bartet par Laval, son écuyer,
+et par onze de ses gens, qui, le poignard d'une main, les ciseaux de
+l'autre, lui coupèrent un côté de cheveux, un côté de moustache, lui
+arrachèrent son rabat, ses canons, ses manchettes, etc., et le
+laissèrent en lui disant que c'étoit de la part de M. de Candale.
+Tallement nous a aussi parlé de ce muguet brutal. Il a raconté ses
+amours avec madame de Saint-Loup. (_Historiettes_, t. 8, p. 88,
+édit. in-12.)]
+
+Vous raillez si agreablement (dit Lucrece) ces personnes qui vous
+ont dépleû, qu'il faut bien prendre garde à l'entretien qu'on a avec
+vous, et je ne sçay si vous n'en direz point autant de celuy que
+nous avons aujourd'huy ensemble. Je respecte trop (dit le marquis)
+tout ce qui vient d'une si belle bouche, et je vous ay veu des
+sentiments si justes et si eloignez de ceux que nous venons de
+railler, que vous n'avez rien à craindre de ce costé-là. En effet
+(reprit Lucrece) je n'approuve point qu'on s'entretienne de ces
+bagatelles, ny qu'on aille pointiller sur le moindre defaut qu'on
+trouve en une personne; il suffit qu'elle n'ait rien qui choque la
+veue. Aussi bien je sçais que, quelque soin qu'on prenne à
+s'adjuster, particulierement pour les gens de la ville, on y
+trouvera toujours à redire: car, comme la mode change tous les
+jours, et que ces jours ne sont pas des festes marquées dans le
+calendrier, il faudroit avoir des avis et des espions à la cour, qui
+vous advertissent à tous momens des changemens qui s'y font;
+autrement on est en danger de passer pour bourgeois ou pour
+provincial.
+
+Vous avez grande raison (adjousta le marquis), cette difficulté que
+vous proposez est presque invincible, à moins qu'il y eust un bureau
+d'adresse estably ou un gazetier de modes[30] qui tint un journal de
+tout ce qui s'y passeroit de nouveau. Ce dessein (dit Hyppolite)
+seroit fort joly, et je croy qu'on vendroit bien autant de ces
+gazettes que des autres.
+
+[Note 30: Dans un petit volume in-12 paru à Rouen en 1609, sous
+le titre de la _Gazette_ (en vers), ce même projet avoit été déjà
+émis et presque exécuté (V. _Biblioth. poét._ de M. Viollet Le Duc,
+p. 349-350). Mais cent ans après la publication du _Roman
+bourgeois_, cette idée eut à Londres son exécution bien plus
+complète, par la publication du _Ladies Journal_, «meuble, dit
+l'abbé Prevost (_le Pour et le Contre_, 1733, in-12, t. 1er, p.
+161) qui manquoit sur la toilette des dames, et dont il est
+surprenant qu'une nation aussi galante que les François se soit
+laissé ravir l'invention. À la vérité, ajoute-t-il, Brantôme en
+avoit tracé le plan il y a déjà près de deux siècles.» Et il cite à
+l'appui ce passage de l'auteur des _Dames galantes_, que Furetière
+n'a presque fait que reproduire: «Il seroit à souhaiter que quelques
+uns de ces galants de profession, qui sont dévoués de coeur et
+d'esprit au service des dames, nous voulût faire des chroniques
+d'amour, comme plusieurs font celle des nations et des royaumes,
+etc.»]
+
+Puisque vous vous plaisez à ces desseins (dit le marquis), je vous
+en veux reciter un bien plus beau, que j'ouys dire ces jours passez
+à un advocat, qui cherchoit un partisan pour traiter avec luy de cet
+advis; et ne vous estonnez pas si j'ay commerce avec les gens du
+palais, et si je me sers par fois de leurs termes, car deux
+mal-heureux proces qui m'ont obligé de les frequenter m'en ont fait
+apprendre à mes dépens plus que je n'en voulois savoir. Il disoit
+qu'il seroit tres-important de créer en ce royaume un grand conseil
+de modes, et qu'il seroit aisé de trouver des officiers pour le
+remplir: car, premierement, des six corps des marchands on tireroit
+des procureurs de modes, qui en inventent tous les jours de
+nouvelles pour avoir du débit; du corps des tailleurs on tireroit
+des auditeurs de mode, qui, sur leurs bureaux ou etablis, les
+mettroient en estat d'estre jugées, et en feroient le rapport; pour
+juges on prendroit les plus legers et les plus extravaguants de la
+cour, de l'un et de l'autre sexe, qui auroient pouvoir de les
+arrêter et verifier, et de leur donner authorité et credit. Il y
+auroit aussi des huissiers porteurs de modes, exploitans par tout le
+royaume de France. Il y auroit enfin des correcteurs de modes, qui
+seroient de bons prud'hommes qui mettroient des bornes à leur
+extravagance, et qui empescheroient, par exemple, que les formes des
+chapeaux ne devinssent hautes comme des pots à beure, ou plattes
+comme des calles, chose qui est fort à craindre lors que chacun les
+veut hausser ou applattir à l'envy de son compagnon, durant le flux
+et reflux de la mode des chapeaux; ils auroient soin aussi de
+procurer la reformation des habits, et les décris necessaires, comme
+celuy des rubans, lors que les garnitures croissent tellement qu'il
+semble qu'elles soient montées en graine, et viennent jusqu'aux
+pochettes. Enfin, il y auroit un greffe ou un bureau estably, avec
+un estalon et toutes sortes de mesures, pour régler les differens
+qui se formeraient dans la juridiction, avec une figure vestue selon
+la derniere mode, comme ces poupées qu'on envoie pour ce sujet dans
+les provinces[31]. Tous les tailleurs seroient obligez de se servir
+de ces modelles, comme les appareilleurs vont prendre les mesures
+sur les plans des édifices qu'on leur donne à faire. Il y auroit
+pareillement en ce greffe une pancarte ou tableau où seroient
+specifiez par le menu les manieres et les regles pour s'habiller,
+avec les longueurs des chausses, des manches et des manteaux, les
+qualitez des estoffes, garnitures, dentelles et autres ornements des
+habits, le tout de la mesme forme que les devis de maçonnerie et de
+charpenterie. Et voicy le grand avantage que le public en
+retireroit: c'est qu'il arrive souvent qu'un riche bourgeois, et
+surtout un provincial, ou un Alleman, aura prodigué beaucoup
+d'argent pour se vestir le mieux qu'il luy aura esté possible, et il
+n'y aura pas réussi, quelque consultation qu'il ait faite de toute
+sorte d'officiers qu'il aura pû assembler pour resoudre toutes ses
+difficultez. Car il se trouvera souvent que, si l'habit est bien
+fait, il n'en sera pas de mesme des bas ou du chapeau; enfin il
+vivra tousjours dans l'ignorance et dans l'incertitude. Au lieu que,
+s'il est en doute, par exemple, si la forme de son chapeau est bien
+faite, il n'aura qu'à la porter au bureau des modes, pour la faire
+jauger et mesurer, comme on fait les litrons et les boisseaux qu'on
+marque à l'Hostel-de-Ville. Ainsi, se faisant estalonner et examiner
+depuis les pieds jusqu'à la teste, et en ayant tiré bon certificat,
+il auroit sa conscience en repos de ce costé-là, et son honneur
+seroit à couvert de tous les reproches que luy pourroit faire la
+coquette la plus critique.
+
+[Note 31: Ces poupées de modes, qui donnoient le ton pour les
+toilettes, avoient d'abord été attifées chez mademoiselle de
+Scudéry, d'où elles partoient pour la province ou l'étranger. L'une
+était pour le négligé, l'autre pour les grandes toilettes. On les
+appeloit la _grande_ et la _petite Pandore_, et c'est aux petites
+assemblées du samedi qu'on procédoit à leur ajustement dans le
+cercle des précieuses. Un siècle plus tard, nous trouvons encore une
+de ces poupées courant le monde pour y propager les modes
+parisiennes. «On assure, lisons-nous dans un livre très rare, que
+pendant la guerre la plus sanglante entre la France et l'Angleterre,
+du temps d'Addison, qui en fait la remarque, ainsi que M. l'abbé
+Prevost, par une galanterie qui n'est pas indigne de tenir une place
+dans l'histoire, les ministres des deux cours de Versailles et de
+Saint-James accordoient en faveur des dames un passeport inviolable
+à la grande poupée, qui étoit une figure d'albâtre de trois ou
+quatre pieds de hauteur, vêtue et coiffée suivant les modes les plus
+récentes, pour servir de modèle aux dames du pays. Ainsi, au milieu
+des hostilités furieuses qui s'exerçoient de part et d'autre, cette
+poupée étoit la seule chose qui fût respectée par les armes.»
+(_Souv. d'un homme du monde_, Paris, 1789, in-12, t. 2, p. 170, nº
+395.)]
+
+C'est dommage (dit Lucrece) que vous n'estes associé avec cet homme
+qui a inventé ce party: vous le feriez bien valoir. Je crois qu'il y
+a beaucoup d'officiers en France moins utiles que ceux-là, et
+beaucoup de reglements moins necessaires que ceux qu'ils feroient.
+J'ai mesme ouy dire à des sçavans qu'il y avoit de certains pays où
+estoient establis de certains officiers expressément pour faire
+regler les habits; mais comme je ne suis pas sçavante, je ne vous
+puis dire quels ils sont.
+
+Lucrece n'avoit pas encore achevé quand sa tante rompit le jeu, et
+mesme un cornet qu'elle tenoit à la main, à cause d'un ambezas[32]
+qui luy estoit venu le plus mal à propos du monde. Cela rompit aussi
+cette conversation, car elle s'en vint avec un grand cry annoncer le
+coup de malheur qui luy estoit arrivé, qu'elle plaignit avec des
+termes aussi pathetiques que s'il y fust allé de la ruine de
+l'estat. Cela troubla tout ce petit peloton; quelques-uns, par
+complaisance, luy aidèrent à pester contre ce malheureux Ambezas qui
+estoit venu sans qu'on l'eust mandé; d'autres la consolerent sur
+l'inconstance de la fortune et lui promirent de sa part un sonnez
+pour une autre fois. Et cependant le marquis, qui ne cherchoit
+qu'une occasion de se retirer, prit congé de Lucrece, non sans luy
+dire en particulier qu'il esperoit de venir chez elle le lendemain
+en meilleur ordre, lui demandant la permission de continuer ses
+visites. Mais en sortant il pensa luy arriver encore le mesme
+accident, car les maquignons sont tres-frequens en ce quartier-là.
+Il ne put battre celuy-cy non plus que l'autre, à cause de sa fuite;
+mais son page l'en vengea, et, n'estant pas dans sa colère si
+raisonnable que son maistre, il la déchargea sur un autre maquignon
+qui estoit à pied sur le pas de sa porte. Et comme ce pauvre homme
+lui disoit: Ha, monsieur, je ne crotte personne! Hé bien, c'est pour
+ceux que tu as crottez et que tu crotteras. Action de justice et
+chastiment remarquable, qui devroit faire honte à nos officiers de
+police.
+
+[Note 32: Terme du jeu de trictrac. C'est lorsque chaque dé jeté
+amène l'as (_ambo asses_, deux as).]
+
+A peine le marquis estoit-il remonté dans son carosse que ses
+laquais, à l'exemple du maistre et du page, animez contre les
+crotteurs de gens, virent passer des meuniers sur la crouppe de
+leurs mulets accouplez trois à trois, qui faisoient aussi belle
+diligence que des courriers extraordinaires. Le grand laquais jetta
+un gros pavé qu'il trouva dans sa main à l'un de ces meuniers avec
+une telle force que cela eust été capable de rompre les reins de
+tout autre; mais ce rustre, hochant la teste et le regardant par
+dessus l'épaule, lui dit avec un ris badin: Ha ouy, je t'engeolle.
+Et, piquant la crouppe de sa monture avec le bout de la poignée de
+son fouet, il se vit bien-tost hors de la portée des pavez. Dés le
+lendemain, le marquis vint voir Lucrece en un équipage qui fit bien
+connoistre que ce n'estoit pas pour luy qu'il avoit fait l'apologie
+du jour precedent.
+
+Je croy que ce fut en cette visite qu'il luy découvrit sa passion;
+on n'en sçait pourtant rien au vray. Il se pourroit faire qu'il n'en
+auroit parlé que les jours suivans, car tous ces deux amans estoient
+fort discrets, et ils ne parloient de leur amour qu'en particulier.
+Par mal-heur pour cette histoire, Lucrece n'avoit point de
+confidente, ni le marquis d'escuyer, à qui ils repetassent en
+propres termes leurs plus secrettes conversations. C'est une chose
+qui n'a jamais manqué aux heros et aux heroïnes. Le moyen, sans
+cela, d'écrire leurs avantures? Le moyen qu'on pust savoir tous
+leurs entretiens, leurs plus secrettes pensées? qu'on pust avoir
+coppie de tous leurs vers et des billets doux qui se sont envoyez,
+et toutes les autres choses necessaires pour bastir une intrigue?
+Nos amants n'estoient point de condition à avoir de tels officiers,
+de sorte que je n'en ay rien pu apprendre que ce qui en a paru en
+public; encore ne l'ay-je pas tout sçeu d'une mesme personne, parce
+qu'elle n'auroit pas eu assez bonne memoire pour me repeter mot à
+mot tous leurs entretiens; mais j'en ay appris un peu de l'un et un
+peu de l'autre, et, à n'en point mentir, j'y ay mis aussi un peu du
+mien. Que si vous estes si desireux de voir comme on découvre sa
+passion, je vous en indiqueray plusieurs moyens qui sont dans
+l'Amadis, dans l'Astrée, dans Cirus et dans tous les autres romans,
+que je n'ay pas le loisir ni le dessein de coppier ny de derober,
+comme ont fait la plupart des auteurs, qui se sont servis des
+inventions de ceux qui avoient écrit auparavant eux. Je ne veux pas
+mesme prendre la peine de vous en citer les endroits et les pages;
+mais vous ne pouvez manquer d'en trouver à l'ouverture de ces
+livres. Vous verrez seulement que c'est toujours la mesme chose, et
+comme on sçait assez le refrain d'une chanson quand on en écrit le
+premier mot avec un etc., c'est assez de vous dire maintenant que
+nostre marquis fut amoureux de Lucrece, etc. Vous devinerez ou
+suppléerez aisément ce qu'il luy dit ou ce qu'il luy pouvoit dire
+pour la toucher.
+
+Il est seulement besoin que je vous declare quel fut le succès de
+son amour; car vous serez sans doute curieux de sçavoir si Lucrece
+fut douce ou cruelle, parce que l'un pouvoit arriver aussi-tost que
+l'autre. Sçachez donc qu'en peu de temps le marquis fit de grands
+progrés; mais ce ne fut point son esprit et sa bonne mine qui luy
+acquirent le coeur de Lucrece. Quoy que ce fust un gentil-homme des
+mieux faits de France et un des plus spirituels, qu'il eût l'air
+galand et l'ame passionnée, cela n'estoit pas ce qui faisoit le plus
+d'impression sur son esprit: elle faisoit grand cas de toutes ces
+belles qualités; mais elle ne vouloit point engager son coeur qu'en
+establissant sa fortune. Le marquis fut donc obligé de luy faire
+plus de promesses qu'il ne luy en vouloit tenir, quelque honneste
+homme qu'il fust: car qu'est-ce que ne promet point un amant quand
+il est bien touché? Et qu'y a-t-il dont ne se dispense un
+gentil-homme quand il est question de se deshonorer par une indigne
+alliance? Il avoit commencé d'acquerir l'estime de Lucrece en
+faisant grande dépense pour elle; il luy laissa mesme gagner quelque
+argent, en faisant voir neantmoins qu'il ne perdoit pas par sottise,
+ni faute de sçavoir le jeu. Apres, il s'accoustuma à luy faire des
+presens en forme, qu'elle reçut volontiers, quoy qu'elle eust assez
+de coeur; mais elle estoit obligée d'en user ainsi, car elle avoit
+moins de bien que de vanité. Elle vouloit paroistre, et ne le
+pouvoit faire qu'aux dépens de ses amis. Les cadeaux n'estoient pas
+non plus épargnez; les promenades à Saint-Clou, à Meudon et à
+Vaugirard, estoient fort frequentes[33], qui sont les grands chemins
+par où l'honneur bourgeois va droit à Versailles[34], comme parlent
+les bonnes gens. Toutes ces choses neantmoins ne concluoient rien;
+Lucrece ne donnoit encore que de petites douceurs qu'il falloit que
+le marquis prist pour argent comptant. Il fut donc enfin contraint,
+vaincu de sa passion, de luy faire une promesse de l'épouser, signée
+de sa main et écrite de son sang, pour la rendre plus authentique.
+C'est là une puissante mine pour renverser l'honneur d'une pauvre
+fille, et il n'y a guere de place qui ne se rende si-tost qu'on la
+fait jouer. Lucrece ne s'en deffendit pas mieux qu'une autre; elle
+ne feignit point de donner son coeur au marquis et de lui vouer une
+amour et une foy réciproque. Ils vécurent depuis en parfaite
+intelligence, sans avoir pourtant le dernier engagement. Ils se
+flattèrent tous deux de la plus douce esperance du monde: le marquis
+de l'esperance de posseder sa maîtresse, et Lucrece de l'esperance
+d'estre marquise. Mais ce n'estoit pas le compte de cet amant
+impatient; sa passion estoit trop forte pour attendre plus longtemps
+les dernieres faveurs.
+
+[Note 33: C'est là qu'on faisoit alors les fines parties, et
+Furetière est loin d'avoir tort dans ce qu'il ajoute sur les risques
+qu'y couroit «l'honneur bourgeois». Ailleurs il en avoit parlé, et
+sur le même ton (V. _le Voyage de Mercure_, liv. 4, Paris, 1653,
+in-4. p. 88)--Sarrazin, dans la lettre qui sert de préface à son
+_Ode à Calliope_, dit aussi, par allusion au scandale de ces
+gaités-champêtres: «Si je devine bien, le mot d'aventure et le lieu
+de Saint-Clou (_sic_) vous feront d'abord songer à quelque chose
+d'étrange, et vous ne tarderez guère à scandaliser votre bonne amie
+et votre très humble serviteur.» Un amant ne pardonnoit pas à sa
+maîtresse de faire sans lui une promenade à Saint-Cloud:
+
+ Je ne saurois vous pardonner
+ Le regal qu'à _Saint-Cloud_ Paul vient de vous donner;
+ C'est le plus dégoûtant de tous les esprits fades.
+ Vous aimez trop les promenades,
+ Iris: allez vous promener.
+
+ (_Poésies de Charleval_, Amst., 1759, in-12, p. 52, épigr. 37.)
+]
+
+[Note 34: «_Aller à Versailles_, être renversé.» Ant. Oudin,
+_Curiositez françoises_, Paris, 1640, in-12. p. 569.]
+
+D'ailleurs il y avoit un obstacle invincible à l'exécution de sa
+promesse de mariage, supposé qu'il eust eu dessein de l'exécuter. Il
+estoit encore mineur, et il avoit une mère et un oncle qui
+possedoient de grands biens, sur lesquels toute la grandeur de sa
+maison estoit fondée. L'un et l'autre n'y auraient jamais donné leur
+consentement; au contraire, il estoit en danger d'estre désherité ou
+mesme de voir casser son mariage s'il eust esté fait. Il redoubla
+donc son empressement aupres de Lucrece, et il trouva enfin une
+occasion favorable dans une de ces mal-heureuses promenades qu'ils
+faisoient souvent ensemble.
+
+Ce n'est pas que Lucrece n'y allast tousjours avec sa tante et
+quelques autres filles du voisinage accompagnées de leurs meres;
+mais ces bonnes dames croyoient que leurs filles estoient en seureté
+pourveu qu'elles fussent sorties du logis avec elles, et qu'elles y
+revinssent en même temps. Il y en a plusieurs attrapées à ce piege;
+car, comme la campagne donne quelque espece de liberté, à cause que
+les témoins et les espions y sont moins frequens et qu'il y a plus
+d'espace pour s'écarter, il s'y rencontre souvent une occasion de
+faire succomber une maîtresse, et c'est proprement l'heure du
+berger[35]. D'ailleurs, les gens de cour ne meurent pas de faim
+faute de demander leurs necessitez; ils prennent des avantages sur
+une bourgeoise coquette qu'ils n'oseroient pas prendre sur une
+personne de condition, dont ils respecteroient la qualité. Enfin,
+notre assiegeant somma tant de fois la place de se rendre et il la
+serra de si près qu'il la prit un jour au dépourveu et éloignée de
+tout secours, car la tante estoit alors en affaire, et occuppée à
+une importante partie de triquetrac qu'elle faillit gagner à
+bredoüille.
+
+[Note 35: Nous ne nous arrêterions pas sur cette expression,
+devenue très commune, si elle n'avoit été, du temps de Furetière,
+fort à la mode et de bon ton, à ce point qu'on fit, en manière de
+définition galante, un petit traité de l'_Heure du Berger_, qui se
+trouve dans le _Recueil de pièces en prose les plus agréables du
+temps_, etc., Paris, 1671, quatrième partie, p. 72-75.]
+
+Lucrece se rendit donc; je suis fâché de le dire, mais il est vray.
+Je voudrois seulement pour son honneur sçavoir les parolles
+pathetiques que luy dit son amant passionné pour la toucher. Elles
+furent plus heureuses que toutes les autres qu'il luy avoit dites
+jusques-là. Je croy qu'il luy fit bien valoir le saffran qu'il avoit
+sur le visage; car, en effet, il estoit devenu tout jaune de soucy.
+Je croy aussi qu'il tira un poignard de sa poche pour se percer le
+coeur en sa presence, puisque son amour ne l'avoit pû encore faire
+mourir. Il ne manqua pas non plus de la faire ressouvenir de la
+promesse de mariage qu'il luy avoit donnée, et de luy faire là
+dessus plusieurs sermens pour la confirmer. Mais, par malheur, on ne
+sçait rien de tout cela, parce que la chose se passa en secret; ce
+qui serviroit pourtant beaucoup pour la décharge de cette
+demoiselle. Seulement il faut croire qu'il y fit de grands efforts;
+car, en effet, Lucrece estoit une fille d'honneur et de vertu, et
+elle le monstra bien, ayant esté fort longtemps à tenir bon, bien
+que, de la maniere dont elle avoit esté élevée, ce dust estre une
+bicoque à estre emportée facilement. Quoy qu'il en soit, elle songea
+plustost à establir sa fortune qu'à contenter son amour. Elle ne
+crut pas pouvoir mener d'abord le marquis chez un notaire ou devant
+un curé, qui auroient esté peut-estre des causeurs capables de
+divulguer l'affaire et de donner occasion aux parens de son amant de
+la rompre. Elle crut qu'il falloit qu'il y eust quelque engagement
+precedent, et elle ayma mieux hazarder quelque chose du sien que de
+manquer une occasion d'estre grande dame. Ce n'est point la faute de
+Lucrece si le marquis n'a point tenu sa parolle, qu'elle avoit ouy
+dire inviolable chez les gentils-hommes. Et certes, il y en a
+beaucoup qui ne se mocqueront pas d'elle, parce qu'elles y ont esté
+aussi attrapées. Leur amour dura encore longtemps avec plus de
+familiarité qu'auparavant, sans qu'il y arrivast rien de memorable;
+car il n'y eust point de rival qui contestast au marquis la place
+qu'il avoit gagnée, ou qui envoyast à sa maistresse de fausses
+lettres. Il n'y eut point de portrait, ny de monstre, ny de bracelet
+de cheveux qui fust pris ou égaré, ou qui eust passé en d'autres
+mains, point d'absence ny de fausse nouvelle de mort ou de
+changement d'amour, point de rivale jalouse qui fist faire quelque
+fausse vision ou équivoque, qui sont toutes les choses necessaires
+et les matériaux les plus communs pour bastir des intrigues de
+romans, inventions qu'on a mises en tant de formes et qu'on a
+repetassées si souvent qu'elles sont toutes usées.
+
+Je ne puis donc raconter autre chose de cette histoire; car toutes
+les particularitez que j'en pourrois sçavoir, si j'en estois
+curieux, ce seroit d'apprendre combien un tel jour on a mangé de
+dindons à Saint-Cloud chez la Durier[36], combien de plats de petits
+pois ou de fraises on a consommés au logis de _petit Maure_ à
+Vaugirard, parce qu'on pourroit encore trouver les parties de ces
+collations chez les hostes où elles ont esté faites, quoy qu'elles
+ayent esté acquitées peu de tems apres par le marquis, qui payoit si
+bien que cela faisoit tort à la noblesse. Ils furent mesme si
+discrets qu'on ne s'avisa point qu'il y eust plus de privauté
+qu'auparavant, et cela n'empescha pas qu'il n'y eust plusieurs
+personnes du second ordre qui entretinssent Lucrece et qui en
+fissent les amoureux et les passionnez. Mais c'estoit toûjours avec
+quelque espece de respect pour le marquis, et sous son bon plaisir.
+Ils prenoient leur avantage quand il n'y estoit pas, et ils luy
+cedoient la place quand il arrivoit; car chacun sait que ces nobles
+sont un peu redoutables aux bourgeois, et par conséquent nuisent
+beaucoup aux filles, à cause qu'ils écartent les bons partis.
+
+[Note 36: C'étoit, sous Louis XIII, la plus fameuse cabaretière
+des environs de Paris. On trouve dans Tallemant (édit. in-12, t. 9,
+p. 223-226) une longue et curieuse _historiette_ sur elle, sur son
+vaste cabaret de Saint-Cloud, sur les longs crédits qu'elle faisoit
+à la noblesse, etc. Il y est aussi parlé de ses amours avec
+Saint-Preuil, et de la belle conduite qu'elle tint quand, aux
+instigations du duc de la Meilleraye, ce gouverneur d'Arras fut jugé
+et décapité à Amiens. «Elle reçut sa tête dans un tablier, dit
+Tallemant, et lui fit faire un magnifique service à ses dépens.»
+Dans les notes curieuses qu'il a données sur ce passage des
+_Historiettes_, M. Monmarqué omet de dire qu'en décembre 1803, lors
+des fouilles qu'on fit dans l'enclos des Feuillans d'Amiens, on a eu
+la preuve des soins pieux que prit la Durier pour l'inhumation de
+Saint-Preuil; on retrouva le corps et la tête embaumés. Le détail de
+cette découverte et du bruit qu'elle fit à Amiens se lit tout entier
+au t. 2, p. 198-199, des _Essais historiques sur Paris_, publiés en
+1812, in-12, par le neveu de Saint-Foix, pour faire suite à ceux
+publiés par son oncle.--Quelques auteurs du temps ont aussi parlé de
+la Durier, entre autres Sarrazin, qui, dans la préface de son _Ode à
+Calliope_, se fait dire par sa muse: «Je quitteray pour vous la
+table des dieux si vous quittez pour moi celle de la Durier.» (_Les
+OEuvres de M. Sarrazin_, etc., Paris, 1696, in-8, p. 283.)]
+
+Lucrece avoit accoustumé son amant à souffrir qu'elle entretinst,
+comme elle avoit toujours fait, tous ceux qui viendroient chez elle.
+Particulierement depuis sa faute, que le remords de sa conscience
+luy faisoit encore plus publique qu'elle n'estoit, elle les traita
+encore plus favorablement. Peut-estre aussi que par adresse elle en
+usoit de la sorte; car, quoiqu'elle se flattast toujours de
+l'esperance d'estre Madame la marquise, neantmoins comme la chose
+n'estoit pas faite et qu'il n'y a rien de si asseuré qui ne puisse
+manquer, elle estoit bien aise d'avoir encore quelques autres
+personnes en main pour s'en servir en cas de necessité. Outre qu'il
+est fort naturel aux coquettes d'aymer à se faire dire des douceurs
+par toutes sortes de gens, quoiqu'elles n'ayent pour eux ny amour ny
+estime.
+
+Parmy ce corps de reserve de galands assez nombreux se trouva
+Nicodeme, qui estoit un grand diseur de fleurettes, et, comme j'ay
+dit, un amoureux universel. Il s'engagea si avant dans cette amour,
+qu'un jour, apres avoir prosné sa passion avec les plus belles
+Marguerites françoises[37] qu'il pust trouver, Lucrece, pour s'en
+défaire, dit qu'elle n'adjoustoit point de foy à ses parolles, et
+qu'elle en voudroit voir de plus puissans témoignages. Il luy
+respondit serieusement qu'il luy en donneroit de telle nature
+qu'elle voudroit; elle luy repliqua qu'elle se raportoit à luy de
+les choisir. Aussi-tost Nicodeme, pour luy monstrer qu'il la vouloit
+aymer toute sa vie, lui dit qu'il luy en donneroit tout à l'heure
+une promesse par écrit. Tout en riant elle l'en deffia, et un peu de
+temps apres, Nicodeme, s'estant retiré expressément dans une
+antichambre, luy apporta en effet une promesse de mariage qu'il luy
+mit en main. Elle la prit en continuant sa raillerie, et luy demanda
+seulement: La quantième est-ce d'aujourd'huy? (Car c'estoit un homme
+sujet à de telles foiblesses.) En mesme temps, pour monstrer qu'elle
+n'en faisoit pas grand estat, elle s'en servit à envelopper une
+orange de Portugal qu'elle tenoit en sa main. Neantmoins elle ne
+laissa pas de la serrer proprement pour les besoins qu'elle en
+pourroit avoir, quand ce n'eust esté que pour faire voir un jour
+qu'elle avoit eu des amans.
+
+[Note 37: Il est fait allusion ici au livre de François Desrues:
+_Les Marguerites françoises, ou fleurs de bien dire, contenant
+plusieurs belles et rares sentences morales recueillies des
+meilleurs auteurs, et mises en ordre alphabètique._ Rouen, Behourt,
+1625, in-12. Cette édition, décrite par Brunet, _Manuel_, II, 65,
+n'est pas la plus ancienne de ce recueil, qui s'appeloit auparavant:
+_Fleurs de bien dire, recueillies des cabinets des plus rares
+esprits de ce temps, pour exprimer les passions amoureuses de l'un
+comme de l'autre sexe_, etc. Il y en a sous ce titre une édition de
+1598, Paris, Guillemot, pet. in-12.]
+
+Cela s'estoit passé auparavant que Nicodeme fust engagé avec
+Javotte. Quelque temps après, il arriva qu'un procureur de
+l'officialité, nommé Villeflatin, qui estoit amy et voisin de
+l'oncle de Lucrece, le vint voir et le trouva dans sa chambre au
+coin du feu. Par hasard, Lucrece estoit à fouiller dans un buffet
+qu'elle avoit dans la mesme chambre. Comme c'est la première
+cajolerie des vieillards de demander aux jeunes filles quand elles
+seront mariées, ce fut aussi le premier compliment de ce procureur.
+Hé bien! lui dit-il, mademoiselle, quand est-ce que nous danserons à
+vostre nopce! Je ne sçay pas quand ce sera, répondit Lucrece en
+riant; au moins ce ne sera pas faute de serviteurs: voilà une
+promesse; si j'en veux, il ne tient qu'à moy de l'accepter. Elle dit
+cela en monstrant un papier plié, qui estoit cette promesse qu'elle
+avoit trouvée fortuitement sous sa main, sur quoy neantmoins elle ne
+faisoit pas grand fondement, car elle mettoit toutes ses esperances
+en celle du marquis, dont elle n'avoit garde de faire alors mention.
+Le procureur, par curiosité, jetta la main dessus sans qu'elle y
+prist garde, et, faisant semblant de la vouloir arracher, elle fut
+obligée de la lascher de peur de la rompre. Il la lut exactement, et
+il luy dit qu'il connaissoit celuy qui l'avoit souscrite, qu'il
+avoit du bien; il n'en fit point d'autre éloge, car il croyoit bien
+par ce mot avoir dit tout ce qui s'en pouvoit dire. Il luy demanda
+si la promesse estoit reciproque, et si elle en avoit donné une
+autre; mais Lucrece, sans dire ny ouy, ny non, lui répondit
+tousjours en bouffonnant. Il luy recommanda serieusement de la bien
+garder, luy offrant de la servir en cette occasion et de faire une
+exacte enqueste du bien que Nicodeme pouvoit avoir.
+
+A quelques jours de là il avint que, Villeflatin estant allé au
+Châtelet pour quelques affaires, y trouva Vollichon, pere de
+Javotte; et comme il le connoissoit de longue main, Vollichon lui
+fit part de la joyeuse nouvelle du mariage prochain de sa fille.
+Villeflatin s'en rejouyt d'abord avec luy, disant qu'il faisoit fort
+bien de la marier ainsi jeune; qu'une fille est de grande garde;
+qu'un pere en est déchargé et n'est plus responsable de ses
+fredaines quand elle est entre les mains d'un mary, qui est obligé
+d'en avoir le soin. Qu'à la vérité sa petite Javotte estoit bien
+sage; mais que le siecle estoit si corrompu, et la jeunesse si
+dépravée, qu'on ne faisoit non plus de scrupule de surprendre une
+pauvre innocente que de boire un verre d'eau. Et apres d'autres
+discours de cette nature que j'obmets à dessein, non pas faute de
+les sçavoir (car je les ay ouy dire mille fois), il luy demanda qui
+estoit celuy qu'il avoit choisi pour faire entrer en son alliance,
+et quand se feroit la solemnité du mariage. Vollichon luy répondit
+que les bans estoient desja jettez à Saint-Nicolas et à
+Saint-Severin, les parroisses des futurs espoux; que les fiançailles
+se devoient faire dans deux jours, et que c'estoit Nicodeme qui
+devoit estre son gendre. Comment! (s'écria Villeflatin) et on disoit
+qu'il devoit épouser mademoiselle Lucrece, nostre voisine! J'ai veu,
+leu et tenu une promesse de mariage à son profit, et qui est bien
+signée de luy. Vous me surprenez (dit Vollichon), je vous prie de
+m'en faire sçavoir des nouvelles certaines, et de me dire s'il...
+Et, sans achever, il le quitta avec furie, en criant: Qui appelle
+Vollichon? C'estoit le guichetier de la porte du presidial, qui
+appelloit Vollichon pour venir parler sur la montée à une partie
+qu'on ne vouloit pas laisser entrer. Son avidité, qui ne vouloit
+rien laisser perdre, ne luy permit pas de faire reflexion qu'il
+quittoit une affaire tres importante pour une autre qui estoit
+peut-estre de neant, comme elle estoit en effet. Si-tost qu'il eut
+expédié cette partie, il retourna au lieu où il avoit laissé
+Villeflatin, pour luy demander s'il se souvenoit des termes ausquels
+la promesse de mariage estoit conçue, puisqu'il l'avoit eue entre
+ses mains; mais il ne le trouva plus: car, comme celuy-cy estoit
+fort zelé pour le service de Lucrece et de toute sa famille, voyant
+le brusque départ de Vollichon, il s'imagina qu'il estoit allé
+promptement faire avertir sa femme et sa fille qu'on vouloit aller
+sur son marché et qu'une autre personne avoit surpris une promesse
+de mariage de Nicodeme. Enfin il crut qu'il estoit allé donner ordre
+d'achever le mariage avant qu'on y pust former opposition, de peur
+de laisser échapper ce party, qui en effet lui estoit avantageux. Il
+eut peur que ce qu'il avoit découvert à Vollichon ne le poussast
+encore plustost à precipiter l'affaire. C'est ce qui l'obligea
+d'aller tout de ce pas et de son propre mouvement (sans parler de
+rien à Lucrece, ny à son oncle, ny à sa tante), afin de ne perdre
+point de temps, former une opposition au mariage entre les mains des
+curez de Saint-Nicolas et de Saint-Severin. Et non content de cela,
+il obtint du lieutenant civil et de l'official des deffenses de
+passer outre, qu'il fit signifier aux mesmes curez et à Vollichon,
+car, quand à Nicodeme, il ne sçavoit où il demeuroit. Puis il vint
+tout en sueur, sur les trois heures apres midy, dire à Lucrece qu'il
+y avoit bien des nouvelles, qu'elle luy avoit bien de l'obligation,
+qu'il n'avoit ny bu ni mangé de tout le jour, qu'il avoit toujours
+couru pour son service. Et apres plusieurs autres prologues, il lui
+raconta la rencontre qu'il avoit faite de Vollichon et tous les
+exploits qu'il avoit fait depuis.
+
+Lucrece fut fort surprise de ce recit, et il lui monta au visage une
+rougeur plus forte qu'aucune qu'elle eust jamais eue. Pour tout
+remerciment de la bonne volonté de ce procureur, elle luy dit qu'il
+la servoit vraiment avec beaucoup de chaleur, puisqu'il n'avoit pas
+mesme pris le temps d'en parler à son oncle ny à sa tante; qu'en son
+particulier, elle n'avoit point dessein d'épouser Nicodeme, et
+encore moins par l'ordre de la justice. Ha, ha (dit alors le
+procureur), il faut apprendre à cette jeunesse éventée à ne se
+moquer pas des filles d'honneur: nous avons sa signature, il faudra
+au moins qu'il paye des dommages et interests; laissez-moi seulement
+faire. Et avec un «Nous nous verrons tantost plus amplement; je n'ay
+ny bu ny mangé d'aujourd'huy», il enfila l'escalier, et tira la
+porte de la chambre apres luy; il la ferma mesme à double tour pour
+empescher qu'on ne courust apres luy pour le reconduire.
+
+Lucrece, que par bon-heur il avoit trouvée seule, demeura en grande
+perplexité. Son marquis s'en estoit allé il y avoit quelque temps et
+luy avoit laissé des marques de son amour. Peu avant son départ,
+elle s'estoit apperceue d'un certain mal qui avoit la mine de luy
+gaster bien-tost la taille. Cela mesme l'avoit obligée de le presser
+de l'épouser; mais lorsqu'elle le conjuroit si vivement qu'il ne
+s'en pouvoit presque plus deffendre, il luy vint un ordre de la cour
+d'aller joindre son regiment: à quoi il obeyt en apparence avec
+regret, et en lui faisant de grandes protestations de revenir au
+plustost satisfaire à sa promesse. Il partit bien, mais je ne sçay
+quel terme il prit pour son retour, tant y a qu'il n'est point
+encore revenu. Lucrece luy écrivit force lettres, mais elle n'en
+reçeut point de réponse. Elle vit bien alors, mais trop tard,
+qu'elle estoit abusée, et ce qui la confirma dans cette pensée,
+c'est que, depuis le départ du marquis, elle n'avoit plus trouvé la
+promesse de mariage qu'il luy avoit donnée. Elle ne pouvoit pas
+mesme s'ymaginer comme elle l'avoit perdue, veu le grand soin
+qu'elle avoit eu de la serrer dans son cabinet. Or, voicy comme la
+chose estoit arrivée:
+
+La passion du marquis estant un peu refroidie par la jouyssance, il
+fit reflexion sur la sottise qu'il alloit faire s'il executoit la
+parolle qu'il avoit donnée à Lucrece. Outre le tort qu'il faisoit à
+sa maison en se mésalliant, il voyoit tous ses parens animez contre
+luy, qui luy feroient perdre les grands biens sans lesquels il ne
+pouvoit soustenir l'éclat de sa naissance. Il voyoit, d'un autre
+costé, que, si Lucrece playdoit contre luy en vertu de sa promesse
+de mariage, cela luy feroit une tres-fâcheuse affaire: car, outre
+que ces sortes de procés laissent tousjours quelque tache à
+l'honneur d'un honneste homme, à cause qu'il est accusé en public de
+trahison et de manquement de parolle, les evenemens en sont
+quelquefois douteux, et avec quelque avantage qu'on en sorte, ils
+coustent toujours tres-cher. Il se résolut donc d'user de stratagéme
+pour se tirer de ce mauvais pas où son amour trop violent l'avoit
+engagé. Pour cet effet il mena sa maistresse à la foire
+Saint-Germain, et, luy disant qu'il luy vouloit donner le plus beau
+cabinet d'ébeine qui s'y trouveroit, il la pria de le choisir et
+d'en faire le prix. Elle fit l'un et l'autre, et de plus elle le
+remercia de sa liberalité. Le marquis prit le soin de le luy faire
+porter chez elle; mais auparavant il commanda secrettement au
+marchand d'y faire des clefs doubles, dont il garda les unes par
+devers luy et il fit livrer les autres à Lucrece avec le cabinet.
+Soudain qu'elle eut ce present, elle y serra avec joie ses plus
+précieux bijoux, et ne manqua pas surtout d'y mettre sa promesse de
+mariage qu'elle avoit du marquis.
+
+Quand il fut sur son départ, ayant dessein de retirer sa promesse,
+il alla chez Lucrece à une heure où il sçavoit qu'elle n'estoit pas
+au logis; il y entra familierement comme il avoit accoustumé, et,
+feignant d'avoir quelque chose d'importance à luy dire, il demanda
+permission de l'attendre dans sa chambre. Estant là, il se trouva
+bien-tost seul, et alors, avec la clef qu'il avoit par devers luy,
+il ouvrit le cabinet, et, trouvant la promesse, s'en saisit, sans
+que Lucrece, quand elle fut arrivée, s'apperceût d'aucune chose.
+Elle n'avoit mesme reconnu ce vol que peu de jours avant ce procés
+que venoit de former Villeflatin contre Nicodeme, et n'en avoit pas
+encore soubçonné le marquis; mais quand elle vid que son absence
+duroit, qu'il ne luy écrivoit point et que sa promesse estoit
+perdue, elle ne douta plus de sa perfidie. Dans son déplaisir elle
+ne trouva point de meilleur remede à son affliction que d'entretenir
+avec plus de soin ses autres conquestes. Or comme il falloit qu'elle
+se mariast avant qu'on s'apperceust de ce qu'elle avoit tant de
+sujet de cacher, elle commença à s'affliger moins du zele indiscret
+de son voisin, qui luy cherchoit un mary malgré elle par les voyes
+de la justice.
+
+Elle attendit donc avec patience le succés de cette affaire,
+raisonnant ainsi en elle-mesme, que si elle gagnoit sa cause, elle
+gagnoit un mary dont elle avoit grand besoin, et si elle la perdoit,
+elle pourroit dire (comme il estoit vray) qu'elle n'avoit point
+approuvé cette procedure, et qu'on l'avoit commencée à son insceu,
+ce qu'elle croyoit estre suffisant pour mettre son honneur à
+couvert. Aussi bien il n'estoit plus temps de deliberer; la
+promptitude du procureur avoit fait tout le mal qui en pouvoit
+arriver; la matiere estoit desja donnée aux caquets et aux
+railleries; il falloit voir seulement où cela aboutiroit.
+Villeflatin, la revenant voir le soir, luy dit qu'elle luy donnast
+sa promesse. La honte ne l'ayant pas encore fait resoudre, elle fit
+semblant de l'avoir égarée et luy dit mesme qu'elle craignoit
+qu'elle ne fust perduë. Vous auriez fait là (reprit-il) une belle
+affaire. Or sus, trouvez là au plustost, cependant que ce mariage
+est arresté; il ne peut passer outre au prejudice de nos deffenses;
+mais la faudra bien avoir pour la faire reconnoistre. Dites-moi
+cependant: n'a-t-il point eu d'autres privautez avec vous? n'y
+a-t-il point eu de copule? Dites hardiment, cela peut servir à
+vostre cause? Dame, en ces occasions il faut tout dire; on n'y
+seroit pas receu par apres.
+
+Lucrece rougit alors avec une confusion qui n'est pas imaginable et
+qui l'empescha de faire aucune réponse. Elle fut tellement surprise
+de cette grosse parolle, qu'elle fut toute preste à luy advoüer son
+malheur, dont elle croyait qu'il se fust desja apperceu, de la sorte
+qu'il la traitoit. Elle l'alloit prier en mesme temps de
+s'entremettre auprés de son oncle et de sa tante pour obtenir le
+pardon de sa faute. Ville-flattin crût que sa rougeur venoit de ce
+qu'il luy avoit demandé assez cruement une chose dont un homme plus
+civil que luy se seroit informé avec plus d'honnesteté; de sorte
+que, sans la presser davantage, il la loua de sa pudeur, luy disant:
+Soyez aussi sage à l'advenir comme vous avez esté jusqu'icy, et vous
+reposez sur moi de cette affaire.
+
+Cependant Nicodeme qui ne sçavoit rien de ces nouveaux incidens,
+alla le soir mesme voir Javotte, sa vraye maistresse, et ayant mis
+des canons blancs, s'estant bien frisé et bien poudré, il y arriva
+en chaise, fort gay, retroussant sa moustache et gringottant un air
+nouveau. Il rencontra dans la salle la mere et la fille, toutes deux
+bourgeoisement occupées à ourler quelque linge pour achever le
+trousseau de l'accordée. Le froid accueil qu'elles luy firent le
+surprit un peu, et, commençant la conversation par l'ouvrage
+qu'elles tenoient: Certes, ma bonne maman (luy dit-il), vostre fille
+vous aura bien de l'obligation, car je me doute bien que ce linge à
+quoy vous travaillez est pour elle. La prétenduë belle-mere luy
+répondit assez brusquement: Ouy, monsieur, c'est pour elle; mais il
+vous passera bien loin du nez. Je vous trouve bien hardy de venir
+encore ceans, apres nous avoir voulu affronter. Là, là, ma fille est
+jeune et ne manquera pas de partis; nous ne sommes pas des personnes
+à aller playder à l'officialité pour avoir un gendre. Allez trouver
+vostre maistresse à qui vous avez promis mariage; nous ne voulons
+pas estre cause qu'elle soit dés-honorée. Nicodeme, encore plus
+estonné, jura qu'il n'avoit aucun engagement qu'avec sa fille.
+Vrayment (reprit aussi-tost la procureuse), il nous en feroit bien
+accroire si nous n'avions de quoy le convaincre; et, appelant la
+servante, elle luy dit: Julienne, allez querir un papier là haut sur
+le manteau de la cheminée, que je luy fasse voir son bec-jaune.
+Quand il fut apporté: Tenez (dit-elle), voyez si je parle par coeur!
+Nicodeme pensa tomber de son haut en le lisant, car il connoissoit
+le coeur de Lucrece, et il ne pouvoit concevoir qu'une si fiere
+personne voulust playder à l'officialité pour avoir un mary. Il
+sçavoit qu'elle n'avoit receu la promesse qu'en riant et sans fonder
+sur cela aucune esperance ny dessein de mariage; aussi n'en
+avoit-elle point parlé depuis, de sorte qu'il s'imagina que cela
+n'estoit point fait par son ordre; il dit donc à sa belle mere:
+Voilà une piece que quelque ennemy me jouë; s'il ne tient qu'à cela,
+je vous apporte dés demain une main-levée de cette opposition
+pardevant notaires.
+
+Je n'ay que faire (répondit-elle) de notaires ni d'advocats; je ne
+veux point donner ma fille à ces débauchez et à ces amoureux des
+onze mille vierges. Je veux un homme qui soit bon mary et qui gagne
+bien sa vie.
+
+Nicodeme, qui ne trouvoit pas là grande satisfaction, d'ailleurs
+impatient de sçavoir la cause de cette broüillerie, prit congé
+d'elle peu de temps apres. Il ne fut pas assez hardy pour saluer, en
+sortant, sa maistresse de la maniere qu'il est permis aux amans
+declarez. Pour Javotte, elle se contenta de luy faire une reverence
+muette; mais en se levant elle laissa tomber un peloton de fil et
+ses ciseaux, qui estoient sur sa juppe. Nicodeme se jette aussi-tost
+avec precipitation à ses pieds pour les relever; Javotte se baisse,
+de son costé, pour le prévenir; et, se relevant tous deux en mesme
+temps, leurs deux fronts se heurtèrent avec telle violence, qu'ils
+se firent chacun une bosse. Nicodeme, au desespoir de ce malheur,
+voulut se retirer promptement; mais il ne prit pas garde à un buffet
+boiteux qui estoit derrière luy, qu'il choqua si rudement qu'il en
+fit tomber une belle porcelaine, qui estoit une fille unique fort
+estimée dans la maison. Là dessus, la mère éclate en injures contre
+luy. Il fait mille excuses, et en veut ramasser les morceaux pour en
+renvoyer une pareille; mais en marchant brusquement avec des
+souliers neufs sur un plancher bien frotté et tel qu'il devoit estre
+pour des fiançailles, le pied luy glissa, et comme, en ces
+occasions, on tâche à se retenir à ce qu'on trouve, il se prit aux
+houppes des cordons qui tenoient le miroir attaché; or, le poids de
+son corps les ayant rompus, Nicodeme et le miroir tombèrent en mesme
+temps. Le plus blessé des deux, neantmoins, ce fut le miroir, car il
+se cassa en mille pièces, Nicodème en fut quitte pour deux
+contusions assez légères. La procureuse, s'ecriant plus fort
+qu'auparavant, luy dit: Qui m'amène ici ce ruine-maisons, ce
+brise-tout? et se met en estat de le chasser avec le manche du
+ballay. Nicodeme, tout honteux, gagne la porte de la salle; mais,
+estant en colere, il l'ouvrit avec tant de violence, qu'elle alla
+donner contre un theorbe qu'un voisin avoit laissé contre la
+muraille, qui fut entierement brisé. Bien luy en prit qu'il estoit
+tard, car en plein jour, au bruit que faisoit la procureuse, la huée
+auroit fait courir les petits enfans apres luy. Il s'en alla donc
+egalement rouge de honte et de colere; et, à cause de l'heure, ne
+pouvant rien faire ce soir-là, il se resolut d'attendre au jour
+d'apres à voir Lucrece.
+
+Le lendemain donc, voulant y aller en bon ordre, il demanda sa belle
+garniture de dentelle, qui luy fut apportée, à la reserve du rabat,
+qui se trouva manquer. Il envoya son laquais pour le chercher chés
+sa blanchisseuse, qui répondit par ce trucheman qu'elle ne l'avoit
+point. Comme Nicodeme estoit bon bourgeois et bon ménager, il alla
+le chercher luy-mesme; il foüilla et renversa tout son linge sale,
+et il trouva à la fin ce qu'il cherchoit et même ce qu'il ne
+cherchoit pas. Car il faut sçavoir que cette blanchisseuse, nommée
+dame Roberte, blanchissoit aussi la maison de Lucrece et y estoit
+fort familiere. Or, comme il remuoit ce linge sale, voyant une
+chemise de femme assez haute en couleur, il luy demanda en riant si
+c'estoit une chemise de mademoiselle Lucrece. Dame Roberte luy
+répondit avec une grande naïveté: Vrayement nenny, ce n'en est pas;
+mademoiselle Lucrece est maintenant la plus propre fille qu'il y ait
+à Paris; depuis plus de trois mois je ne vois pas la moindre tache à
+son linge, il est presque aussi blanc quand je le prends que quand
+je le reporte. Et comment se porte-t'elle? luy dit Nicodeme. Dame
+Roberte luy repondit avec la mesme ingenuité: La pauvre fille est
+toute mal bastie; quand je vais chés elle le matin, je la trouve qui
+a des vomissemens et de si grands maux de coeur et d'estomac,
+qu'elle ne peut durer lassée dans son corps de juppe; elle est
+tousjours avec ses brassieres de satin blanc. Toutefois cette pauvre
+fille ne se plaint pas, et cache si bien son mal qu'on ne sçait pas
+mesme au logis qu'elle soit malade; l'apres-disnée elle recoit son
+monde comme si de rien n'estoit: c'est la meilleure ame et la plus
+patiente creature qui se puisse voir. Nicodeme remarqua ces parolles
+ingenuës, et, changeant de dessein, au lieu d'aller voir Lucrece il
+alla consulter un medecin et un de ses amis du barreau; enfin il se
+douta de la verité, et son imagination alla encore au delà; car il
+s'imagina que, pour remedier au mal de Lucrece, ses parens avoient
+formé cette action afin de la luy faire épouser. Il crut aussi que,
+pour couvrir sa faute, elle leur avoit fait entendre qu'il avoit
+abusé d'elle sous la promesse de mariage qu'il luy avoit sottement
+donnée. Il avoit appris de ses amis qu'il avoit consulté, et il le
+pouvoit sçavoir luy-mesme, puisque c'estoit son mestier, que son
+affaire estoit mauvaise; qu'une fille enceinte fondée en promesse de
+mariage seroit plustost cruë en justice que luy, et que, quelques
+sermens qu'il fist du contraire, il ne détruiroit point la
+presomption qu'on auroit que ce ne fust de ses oeuvres. D'ailleurs
+Lucrece estoit belle et avoit beaucoup d'amis de gens de robbe, qui
+luy pouvoient faire gagner sa cause, quelque mauvaise qu'elle fust,
+outre qu'elle estoit si discrette en apparence qu'il ne la pouvoit
+pas convaincre d'aucune débauche, quoy que sa coquetterie fust
+publique. Il resolut donc de sortir de cette affaire à quelque prix
+que ce fust avant qu'elle éclatast tout à fait; car il s'imaginoit
+que si-tost qu'il auroit conjuré cet orage et levé cette opposition,
+il renoüeroit aisément avec les parens de Javotte, de laquelle il
+estoit amoureux au dernier point, et certainement, si on eust connu
+son foible, il luy en eust coûté bon. Il employa quelque temps à
+chercher des connoissances pour faire parler sous main à l'oncle de
+Lucrece, n'osant pas y aller en personne, de peur d'un _amené sans
+scandale_. Il y trouva quelque accés par le moyen d'un amy qui
+connoissoit Villeflattin, le plenipotentiaire et le grand directeur
+de cette affaire, qui écouta volontiers ses propositions.
+
+Cependant Lucrece estoit demeurée dans un grand embarras; elle
+craignoit tous les jours de plus en plus que son mal secret ne
+devint public, et, voyant bien qu'il ne falloit plus avoir
+d'espérance au marquis, elle se résolut tout de bon de ménager
+l'affaire que le hazard et la promptitude de ce procureur luy avoit
+preparée. Ce qui la fit encore plustost resoudre, c'est qu'elle
+avoit presté l'oreille à une consultation qui s'estoit faite chez
+son oncle sur une pareille espece, où l'affaire avoit esté decidée
+en faveur d'une fille qui estoit en une semblable agonie. Elle prit
+donc en main sa promesse pour la porter à son oncle, et le prier, en
+luy demandant pardon de sa faute, de luy faire reparer son honneur.
+Mais, hélas! en ce moment, elle avoit deux estranges repugnances:
+l'une de decouvrir sa faute, et l'autre d'en charger un innocent, ce
+qui estoit pourtant necessaire en cette occasion.
+
+Trois fois elle monta en la chambre de son oncle, et trois fois elle
+en descendit sans rien faire. Enfin, y étant retournée avec une
+bonne resolution, elle commença à luy dire: Mon oncle... et, se
+repentant d'avoir commencé, elle s'arresta aussi-tost. Son oncle luy
+ayant demandé ce qu'elle desiroit, elle luy demanda s'il n'avoit
+point veu ses ciseaux, qu'elle avoit laissez sur la table. A la fin
+pourtant, apres avoir longuement tournoyé, elle luy dit tout de bon:
+Mon oncle, je voudrois bien vous entretenir d'une affaire en
+laquelle je vous prie de m'estre favorable. Mais comme elle
+commençoit à s'expliquer et en mesme temps à rougir, on vint dire à
+son oncle qu'on le demandoit en bas pour une affaire fort pressée.
+Il descendit promptement, et un peu apres envoya querir ses gants et
+son manteau. Lucrece alors tint à bonheur de n'avoir pas commencé le
+recit de son adventure, car elle auroit esté faschée de s'y voir
+interrompue. Or cette affaire estoit que Villeflattin avoit envoyé
+querir cet oncle, pour luy parler de l'affaire qu'il avoit
+poursuivie à son insçeu et de son propre mouvement, dans la
+confiance qu'il avoit qu'il ne seroit point desavoué, à cause du
+grand soin qu'il prenoit des intérêts de toute la famille. Ce bon
+homme fut fort surpris de cette nouvelle, et dit qu'il s'estonnoit
+fort de ce que sa niece ne lui en avoit rien dit. Mais il fut encore
+plus surpris quand Villeflattin, luy ayant fait le recit de tout ce
+qui s'y estoit passé dans le peu de jours que l'affaire avoit duré,
+luy dit que le proces estoit terminé s'il vouloit; qu'on luy offroit
+de gros dommages et interêts, et qu'en effet, l'entremetteur de
+Nicodeme estoit chés luy, qui faisoit une proposition de donner deux
+mille ecus d'argent comptant à Lucrece, à la charge de terminer
+l'affaire sur le champ. Il leur faisoit entendre que Nicodeme ne
+craignoit pas l'évenement de cette opposition en justice, et qu'il
+monstreroit bien qu'elle estoit sans fondement, mais qu'il vouloit
+seulement lever l'ombrage qu'elle donnoit aux parens de Javotte,
+qu'il estoit prest d'épouser, et particulierement à cause que
+l'Avent qui approchoit ne luy permettoit pas de laisser tirer
+l'affaire en longueur; qu'enfin il sacrifioit cette somme d'argent à
+son plaisir, afin de ne perdre point de temps, ce qu'il n'eust pas
+fait en autre saison. Villeflattin, à qui on avoit promis en
+particulier une bonne paraguante[38], sçeut si bien cajoller le bon
+homme, qu'il le fit resoudre d'accepter cette proposition, dans la
+menace qui leur estoit faite de révoquer le lendemain ces offres
+pour en playder tout de bon. Et ce qui l'y porta encore plustost fut
+que Villeflattin luy dit que Lucrece avoit égaré la promesse qu'il
+falloit produire, ce qui la mettoit en danger d'estre debouttée au
+premier jour de sa demande. Il luy fit considerer aussi que, n'y
+ayant qu'une simple promesse de mariage, sans autre suitte ny
+engagement avec Lucrece, et y ayant d'ailleurs un contract solemnel
+fait avec Javotte, cette action ne se pourroit resoudre qu'en
+quelques dommages et interests, qu'on n'arbitre pas tousjours fort
+grands, et qui dépendent purement du caprice des juges.
+
+[Note 38: C'est proprement une expression espagnole qui veut
+dire _pour les gants_, et qui fait allusion à _la paire de gants_
+qui étoit alors le seul droit de commission, le seul pot-de vin de
+certains services; les locutions _avoir les gants, se donner les
+gants d'une chose_, viennent de là. Molière, dans _l'Etourdi_, a
+employé le mot _paraguante_, et Le Sage, dans _Gil Blas_ (liv. 7,
+ch. 2), a dit, parlant d'un secrétaire du duc de Lerme: «Pourvu
+qu'il tire des paraguantes d'une affaire, il se soucie fort peu des
+épilogueurs.» Le mot nous étoit venu d'Espagne au XVIIe siècle;
+nous avions l'usage auparavant. Ainsi, dans le _Roman de la Rose_
+(édit. Lenglet Dufresnoy, t. 2, p. 158), il est parlé d'une paire de
+gants ainsi donnée, et dans le _Perceforest_, le roi dit au valet
+qui lui amène le cheval de sa maîtresse: «Passavant, je vous doibs
+vos gants.»]
+
+Il passa donc aussi-tost une transaction, en laquelle il ne fut pas
+besoin de faire parler Lucrece, qui estoit mineure, et dont l'oncle,
+qui estoit son tuteur, crut bien procurer l'avantage. Il receut donc
+les deux mille écus, qui luy servirent bien depuis. Aussi-tost on
+vint annoncer cette bonne nouvelle à Lucrece, et Villeflattin luy
+cria dès la porte: Ne vous avois-je pas bien dit que je vous ferois
+avoir des dommages et interests? Tenez, voilà deux mille écus que
+j'en ay tiré, et si je n'avois pas la promesse en main; regardez ce
+que c'eust esté si vous ne l'eussiez point perdue. Hé bien! si on
+vous eust creue, vous alliez laisser tout perdre. Vous m'en
+remercierez si vous voulez, mais c'est comme si je vous les donnois
+en pur don.
+
+Lucrece, surprise de ce compliment, et encore plus de cet accord
+qu'elle n'avoit esté du commencement du procès, ne répondit qu'avec
+une action qui témoignoit un genereux mépris des richesses. Elle
+feignit qu'elle n'attendoit pas à vivre apres cela, et qu'elle
+n'avoit jamais approuvé tout ce procedé. Elle le remercia pourtant
+de la bonne volonté qu'il avoit témoignée pour elle. Dès le soir
+elle luy envoya une somme d'argent pour le payer de ses peines,
+qu'il refusa genereusement, et le lendemain elle luy envoya le
+triple en presens qu'il receut fort bien.
+
+Lucrece n'eut plus besoin alors de découvrir son mal secret, mais de
+chercher de nouvelles adresses pour le cacher et pour le couvrir, et
+elle en vint à bout à la fin, comme vous verrez dans la suitte; mais
+je veux la laisser un peu reposer, car il ne faut pas tant
+travailler une personne enceinte.
+
+Nicodeme, sorty de cette fascheuse affaire, et joyeux d'avoir la
+main-levée de cette opposition, alla aussi-tost trouver le père de
+Javotte, apres avoir neantmoins appaisé la mere, en lui renvoyant un
+autre miroir, un autre theorbe, et une autre porcelaine. Vollichon
+lui fit un accueil plus froid qu'il ne croyoit, car il ne fit pas
+grand cas de la main-levée de cette opposition, et, sous pretexte
+que, s'il avoit fait cette sottise-là, il en pourroit bien avoir
+fait d'autres, dont il desiroit s'informer, il luy demanda du temps
+pour ne rien precipiter, et il remit le mariage au lendemain des
+roys, à cause que l'advent estoit fort proche. Ce que Nicodeme fut
+obligé de souffrir, en regrettant neantmoins l'argent qu'il avoit
+donné dans l'esperance de se marier deux jours apres. Or ce n'estoit
+pas ce qui arrestoit Vollichon, mais c'est que, deux jours
+auparavant, on luy avoit parlé d'un autre party pour sa fille, qui
+estoit plus avantageux, et voulant avoir (comme il disoit) deux
+cordes à son arc, il ne vouloit differer qu'afin de voir s'il
+pourroit s'engager avec le plus riche, pour rompre aussi-tost avec
+celuy qui l'estoit le moins.
+
+Ce beau galand qu'on luy avoit proposé pour Javotte estoit encore un
+advocat, ou, pour le moins, un homme qui portoit au Palais la robbe
+et le bonnet. La seule fois qu'il parut au barreau, ce fut lors
+qu'il presta serment de garder les ordonnances. Et vrayment il les
+garda bien, car il ne trouva jamais occasion de les transgresser.
+Depuis vingt ans il n'avoit pas manqué un matin de se trouver au
+Palais, et cependant il n'avoit jamais fait consultation, escritures
+ny plaidoyer. En recompense il estoit fort employé à discourir sur
+plusieurs fausses nouvelles qui se debitoient à son pillier; et il
+avoit fait plusieurs consultations sur les affaires publiques et sur
+le gouvernement, car il se meloit parmy de gros pelotons de gens
+inutiles, qui tous les matins vont au Palais, et y parlent de toutes
+sortes de nouvelles, comme s'ils estoient controlleurs d'estat
+(offices fort courus et fort en vogue); je m'étonne de ce qu'on ne
+les fait pas financer. L'apresdisnée il alloit aux conferences du
+bureau d'adresse[39], aux harangues qui se faisoient par les
+professeurs dans les colleges, aux sermons, aux musiques des
+eglises, à l'orvietan[40], et à tous les autres jeux et
+divertissemens publics qui ne coustoient rien, car c'estoit un homme
+que l'avarice dominoit entierement, qualité qu'il avoit trouvée dans
+la succession de son pere. Il estoit fils d'un marchand bonnetier
+qui estoit devenu fort riche à force d'épargner ses écus, et fort
+barbu à force d'épargner sa barbe. Il se nommoit Jean Bedout, gros
+et trapu, un peu camus, et fort large des épaules.
+
+[Note 39: C'étoient celles qui se tenoient, à propos des
+nouvelles du jour, chez Théophraste Renaudot. On sait que ce premier
+de nos faiseurs de gazettes prenoit pour titre celui de _maître
+général des bureaux d'adresse_, et que, long-temps, on put lire au
+bas de la dernière page du journal dont il étoit le fondateur: _Du
+bureau d'adresse, au Grand-Coq, rue de la Calandre, sortant au
+Marché-Neuf, près le Palais, à Paris._]
+
+[Note 40: C'étoit un des plus fameux opérateurs du Pont-Neuf. Il
+devoit à la ville d'Orviéto, d'où il venoit, le nom qu'il portoit et
+que sa drogue a gardé. On en trouve la recette dans la _Pharmacopée_
+de Moïse Charas (1753, 2 vol. in-4); la thériaque en étoit la base.
+La vogue de ce remède survécut à son inventeur, et fit la fortune de
+celui qui en acheta le secret. Nous lisons, en effet, dans le _Livre
+commode des adresses_ pour 1690, au chapitre des _Matières
+médicinales_: «M. de Blegny fils, apothicaire ordinaire du roy...,
+c'est le seul artiste à qui les descendants du signor Hieronimo de
+Ferranti, inventeur de l'Orviétan, ayent communiqué le secret
+original.» Je ne sais que ce passage où ce nom soit cité.--On peut
+lire dans Gui-Patin (lettre du 6 janv. 1654) comment il se fit que
+la drogue de l'Orviétan, à l'instigation du médecin de Gorris, fut
+autorisée par douze docteurs de la Faculté, et ce qu'il en advint de
+rigoureux pour eux quand on sut l'affaire, et le prix qu'ils en
+avoient touché.]
+
+Sa chambre estoit une vraye salle des antiques; ce n'est pas qu'il y
+eust force belles curiositez, mais à cause des meubles dont elle
+estoit garnie. Son buffet et sa table estoient pleines de vieilles
+sculptures, et si délicates (j'entends la table et le buffet)
+qu'elles n'eussent pu souffrir les travaux du demenagement, car il
+les auroit fallu embourer ou garnir de paille pour les transporter
+comme si c'eust esté de la poterie. Sa tapisserie et ses sieges
+estoient de pieces rapportées, et de tel prix que pas un n'avoit son
+pareil. Sa cheminée estoit garnie d'un ratelier chargé d'armes qui
+estoient rouillées dès le temps des guerres de la ligue, et à sa
+poultre estoient attachées plusieurs cages pleines d'oyseaux qui
+avoient appris à siffler sous luy. La seule chose où il s'efforçoit
+de faire dépense estoit en bibliotheque. Il avoit tous livres
+d'élite; je veux dire qu'il choisissoit ceux qui estoient à meilleur
+marché. Un mesme auteur estoit composé de plusieurs tomes d'inégale
+grandeur, d'impression, de volume et de relieure differente; encore
+estoit-il toujours imparfait. Entre les caracteres, ceux qu'il
+estimoit le plus c'étoient les gothiques, et entre les relieures
+celles de bois. Il fuyoit la conversation des honnestes gens, à
+cause qu'il pourroit arriver par mal-heur qu'on y seroit engagé à
+faire quelque dépense. Il se trouva mesme une fois mélé dans une
+conference de gens d'esprit, où, comme on discutoit de plusieurs
+matieres, il y avoit à faire un grand fruit; mais il rompit avec
+eux, à cause qu'à la fin de l'année il falloit payer un quart d'écu
+pour quelques menues necessitez, et pour donner à un pauvre homme
+qui avoit soin de nettoyer la salle. Il trouva ce present trop
+excessif, et n'ayant voulu donner pour sa part que cinq sous, il les
+tira avec grande peine de son gousset; mais pour les en faire sortir
+il fallut qu'il retournast tout à fait sa pochette, tant il avoit
+dedans d'autres brimborions. Il s'y trouva mesme une grosse poignée
+de miettes de pain, ce qui donna sujet à quelques railleurs de dire
+qu'il avoit mis exprés ces miettes avec son argent, de peur qu'il ne
+se rouillast, de mesme qu'on met des cousteaux dans du son quand on
+est longtemps sans les faire servir. Cette rupture leur fit grand
+plaisir, parce qu'ils virent bien que son esprit estoit une
+pierreponce, qu'il estoit tout à fait impossible de polir.
+
+Il avoit pourtant quelques bonnes qualitez: car la chasteté et la
+sobriété estoient en luy en un souverain degré, et generalement
+toutes les vertus épargnantes. Il avoit une pudeur ingenue, qui luy
+eust esté bienseante s'il eut esté jeune. Il seroit devenu plus
+rouge qu'un cherubin s'il eust levé les yeux sur une femme. Il
+estoit mesme si honteux en tout temps qu'en parlant à l'un il
+regardoit l'autre; il tournoit ses glans ou ses boutons, mordoit ses
+gants et se grattoit où il ne luy demangeoit pas; en un mot, il
+n'avoit point de contenance asseurée. Ses habits estoient aussi
+ridicules que sa mine; c'estoient des memorians ou repertoires des
+anciennes modes qui avoient regné en France. Son chapeau estoit
+plat, quoy que sa teste fust pointue; ses souliers estoient de
+niveau avec le plancher, et il ne se trouva jamais bien mis que
+quand on porta de petits rabats, de petites basques et des chausses
+estroites: car, comme il y trouva quelque épargne d'étoffe, il
+retint opiniastrement ces modes. Il avoit la teste grasse, quoique
+son visage fut maigre, et ses sourcils et sa barbe estoient assez
+bien nourris, veu la petite chere qu'il faisoit.
+
+C'eust esté dommage qu'une si belle plante, et unique en son espece,
+n'eust point eu de rejeton; il parla donc de se marier, ou plutost
+quelqu'autre en parla pour luy: car c'estoit un homme à marier par
+ambassadeur, comme les princes; mais ce que ceux-là font par
+grandeur, cettuy-cy le faisoit par timidité. Cela l'excita à faire
+l'honorable et à visiter un peu les bourgeois de son quartier,
+jusqu'à telle familiarité qu'ils soupoient ensemble les festes et
+les dimanches, à condition que chacun feroit apporter son souper de
+son logis. Il arriva un jour fort plaisamment qu'il s'y trouva huit
+éclanches, venans de huit ménages qui composoient l'assemblée. Mais
+sa plus grande dépense fut au temps du carnaval, où il donnoit à
+manger à son tour aussi bien que les autres, et là furent mangez
+quelques coqs-d'inde et quelques cochons de lait qui n'avoient point
+passé par les mains du rotisseur, car le maistre du festin avoit
+coustume de dire qu'ils estoient plus propres quand on les
+accommodoit à la maison.
+
+Je ne saurois me tenir que je ne raconte une adventure qui arriva à
+l'une de ces réjouyssances du quartier. Une greffiere avoit coustume
+d'emporter la clef de l'armoire au pain, apres en avoir taillé
+quelques morceaux qu'elle laissoit à la servante et aux clercs pour
+leur souper. Un jour qu'elle alloit manger chez un de ses voisins,
+elle avoit oublié de leur laisser leurs bribes, de sorte qu'un des
+clercs fut député, qui luy alla demander la clef de l'armoire au
+pain, au milieu de la compagnie. Elle en rougit, et n'osa pas la luy
+refuser; mais quand elle fut au logis, elle luy fit de grandes
+réprimandes sur son indiscretion, et luy deffendit bien expressément
+de lui venir jamais demander la clef du pain quand elle seroit en
+quelque assemblée. Il retint bien cette leçon, et une autre fois
+qu'il arriva à la greffiere un pareil défaut de memoire, le mesme
+clerc luy vint dire devant tout le monde: Madame, puisque vous ne
+voulez pas qu'on vous demande la clef du pain, je vous prie au moins
+de nous ouvrir ici l'armoire; et en mesme temps il fit entrer un
+crocheteur qui avoit l'armoire chargée sur son dos, ce qui fit
+éclatter de rire toute la compagnie. Peu apres, il arriva un petit
+incident de cuisine qui fit continuer la risée: car un barbier
+estuviste qui estoit de la feste, se piquant de faire des sauces, se
+mit en devoir de faire un salmigondis; mais ayant mis chauffer le
+plat sur les cendres auprés du feu qui estoit trop ardent, un des
+bords du plat se fondit, et il s'y fit une échancrure pareille à
+celle des bassins à faire la barbe. Comme il le servit chaudement
+sur la table, un galant homme qui se trouva par hazard dans la
+trouppe dit assez plaisamment: Je sçavois bien que ce barbier
+maladroit nous donneroit icy un plat de son mestier. Ces rencontres,
+qui arriverent, par bonheur pour Bedout, lors qu'il rendit le
+bouquet[41], furent bien-tost connues par la ville, de sorte qu'on
+ne parloit en tous lieux que de son soupper, qui, par ce moyen, fut
+mis en reputation.
+
+[Note 41: On disoit donner le bouquet quand on engageoit
+quelqu'un pour un repas et surtout pour un bal. Cela venoit de ce
+que les dames, qui souvent alors donnoient à danser et _payoient les
+violons_, c'est le mot, engageoient leurs cavaliers à la danse en
+leur présentant un bouquet. Il en étoit ainsi sous Louis XIII V.
+Tallemant, t. 8, p. 20 à 25.--Rendre _le bouquet_, c'étoit
+s'acquitter, par une invitation pareille, de celle qu'on vous avoit
+faite.]
+
+Or, comme il ne vouloit pas perdre cette dépense, cela fit qu'il
+resolut, pendant ce temps de bonne chere, de se marier tout de bon.
+Il se mit donc sur sa bonne mine; il fit lustrer son chapeau et le
+remettre en forme; il mit un peu de poudre sur ses cheveux. Il
+augmenta sa manchette de deux doigts; il mit mesme des canons, mais
+si petits, qu'il sembloit plûtost avoir des bandeaux sur les jambes
+que des canons. Il fit abattre la haute fustaye de sa barbe et le
+taillis de ses sourcils. Enfin, à force de soins, il devint un peu
+moins effroyable qu'auparavant. Une de ses cousines parla aux
+parents de Javotte, qui estoit du voisinage, de la marier avec cet
+Adonis, qui avoit tous ses charmes enfermez sous la clef de son
+coffre. Elle fit bien-tost agréer cette proposition au pere et à la
+mere, parce qu'elle asseura qu'il avoit beaucoup de bien, et sur
+tout que ce seroit un bon homme de mary, qui ne mangeroit pas son
+fait ny la dot de sa femme. Mais comme Vollichon estoit plus
+formaliste, il dit qu'il vouloit voir plus precisément en quoy
+consistoient ses effets, et il luy en fit demander le memoire pour
+s'en informer. Bedout le refusa absolument, et dit pour toutes
+raisons qu'il avoit esté taxé aux aisez[42] et contraint de se
+cacher pour cela six mois dans le Temple; que les partisans, qui
+avoient des espions partout, pourroient voir le memoire de son bien,
+s'il l'avoit donné une fois à quelqu'un, et qu'ils recommenceroient
+leurs poursuites. Il se contenta de dire qu'il monstreroit toujours
+autant de bien qu'on en donneroit à la fille qu'on lui proposoit.
+Or, comme sa richesse estoit assez évidente, et qu'elle consistoit
+en maisons dans la ville et dans les fauxbourgs, Laurence, tel
+estoit le nom de sa cousine, fit qu'on n'insista pas d'avantage sur
+cette formalité. Mais elle se trouva bien embarrassée pour faire
+l'entreveue de luy et de la maistresse qu'elle lui destinoit, afin
+de voir s'ils seroient agreables l'un à l'autre.
+
+[Note 42: Cette _taxe des aisés_, qui, son nom l'indique, ne
+frappoit que les riches, étoit une contribution exorbitante,
+d'autant plus qu'on ne l'imposait qu'arbitrairement. Une anecdote
+racontée par Tallemant, édit. in-8, t. 1er, p. 374-375, prouve
+que Richelieu s'en faisoit une arme pour avoir raison de ceux dont
+il vouloit se venger. Il molesta de cette sorte Barentin, maître de
+la chambre aux deniers.]
+
+Bedout esquiva la partie qu'elle vouloit faire pour cela, et il luy
+dit que rien ne pressoit, qu'il ne prenoit pas une femme pour sa
+beauté, qu'il seroit assez temps de la voir quand l'affaire seroit
+conclue; qu'enfin telle qu'on la luy voudroit donner elle luy
+plairoit assez. Mais si vous ne lui plaisez pas (luy dit Laurence)?
+Bedout répondit qu'une honneste femme ne devoit point avoir d'yeux
+pour les défauts de son mary. Nonobstant ces brutalitez, l'affaire
+s'avançoit toujours, et vint au point que Laurence voulut, à quelque
+prix que ce fut, les faire rencontrer ensemble. Elle invita donc son
+cousin de venir chés elle un jour qu'elle sçavoit que madame
+Vollichon luy devoit venir rendre visite avec sa fille. Il y vint
+sans se douter de l'embuscade qui luy estoit préparée, et apres
+quelque temps, quand il vit entrer ces deux dames qu'il ne
+connoissoit point encore, il rougit, perdit contenance et à toute
+force voulut s'en aller. Mais Laurence le retint par le bras et luy
+dit: Demeurez, mon cousin: la fortune vous favorise beaucoup
+aujourd'huy; voilà celle que vous devez peut-estre avoir pour femme
+et celle que vous aurez ainsi pour belle-mere. Cela l'embarrassa
+encore davantage; il fut pourtant obligé de demeurer. Aussi-tost il
+fit deux reverences, l'une du pied droit et l'autre du pied gauche,
+à chacune la sienne, et laissa parler pour luy sa cousine, qui fit
+les honneurs de la maison.
+
+Or, comme il se trouva plus prés de Javotte quand ils eurent pris
+des sieges, ayant mis son chapeau sous son coude, et frottant ses
+mains l'une dans l'autre, apres un assez long silence, peut-estre
+afin de méditer ce qu'il devoit dire, il ouvrit ainsi la
+conversation: Hé bien (Mademoiselle), c'est donc vous dont on m'a
+parlé? Javotte répondit avec son innocence accoustumée: Je ne sçay
+pas (Monsieur) si on vous a parlé de moy; mais je sçais bien qu'on
+ne m'a point parlé de vous. Comment (reprit-il), est-ce qu'on
+pretend vous marier sans vous en rien dire? Je ne sçais (dit-elle).
+Mais que diriez-vous (repartit-il) si on vous proposoit un mariage?
+Je ne dirois rien (répondit Javotte). Cela me seroit bien avantageux
+(reprit Bedout assez haut, croyant dire un bon mot), car nos lois
+portent en termes formels que qui ne dit mot semble consentir. Je ne
+sçais quelles sont vos loix (luy dit-elle); mais pour moy, je ne
+connois que les loix de mon papa et de maman. Mais (reprit-il) s'ils
+vous commandoient d'aymer un garçon comme moy, le feriez-vous? Non
+(dit Javotte): car ne sait-on pas bien que les filles ne doivent
+jamais aymer les garçons? J'entends (repliqua Bedout) s'il estoit
+devenu mary. Ho, ho (dit-elle), il ne l'est pas encore; il passera
+bien de l'eau sous les ponts entre-cy et là. La bonne mere, qui
+vouloit ce parti, qu'elle regardoit comme tres-advantageux, se mit
+de la partie, et luy dit: Il ne faut pas (Monsieur) prendre garde à
+ce qu'elle dit; c'est une fille fort jeune, et si innocente qu'elle
+en est toute sotte. Ha, Madame (reprit Bedout), ne dites pas cela;
+c'est vôtre fille, et il ne se peut qu'elle ne vous ressemble. Quand
+à moy, je trouve qu'il n'y a rien de tel que de prendre pour femme
+une fille fort jeune, car on la forme comme l'on veut avant qu'elle
+ait pris son ply. La mere reprend aussitost: Ma fille a toujours
+esté bien élevée, et je la livreray à un mary bonne ménagere; depuis
+le matin jusques au soir elle ne leve pas les yeux de dessus sa
+besogne. Quoy (interrompit Javotte), faudra-t-il encore travailler
+quand je seray mariée? Je croyois que quand on estoit maistresse on
+n'avoit autre chose à faire qu'à joüer, se promener et faire des
+visites? Si je sçavois cela, j'aymerois autant demeurer comme je
+suis. A quoy sert donc le mariage? Laurence, qui estoit adroite et
+malicieuse, se mit là dessus à luy dire: Non, non, Mademoiselle,
+n'ayez point de peur; mon cousin est plus galant homme qu'il ne
+semble; il a du bien assez pour vivre honorablement, sans que vous
+songiez tant à le ménager. Vous vivrez à vostre aise et fort en
+repos; vous dormirez toute la matinée, vous irez joüer et vous
+promener tout le reste du jour; pourveu que vous soyez avec luy à
+disner et à souper, cela suffira. Vous parlez sans procuration
+speciale (luy dit Bedout presque en colere); un mary ne prend une
+femme que pour avoir de la compagnie et pour regler sa maison.
+Cependant, au lieu de ménager son bien, elle iroit le dissiper! le
+bien de Cresus n'y fourniroit pas. Pour moy, je voudrois qu'une
+femme vescust à ma mode, et qu'elle ne prist plaisir qu'à voir son
+mary. Vous donneriez (dit Laurence) des bornes bien estroites à ses
+plaisirs. Pour moy (reprit Bedout), je vous vais prouver par cent
+authoritez que cela doit aller ainsi; et il alloit enfiler cent
+sottises et pedanteries quand, par bon-heur, une collation entra
+dans la salle, qui rompit ce ridicule entretien.
+
+La seule galenterie qu'il fit ce jour là, fut qu'il voulut peler une
+poire pour sa maistresse; mais comme c'estoit presque fait, elle luy
+échappa des doigts, et se sucra d'elle-mesme sur le plancher de la
+chambre. Il la ramassa avec une fourchette, souffla dessus, la
+ratissa un peu, puis la luy offrit, et luy dit encore, comme font
+plusieurs personnes maintenant, qu'il luy demandoit un million
+d'excuses. A quoy Javotte répondit ingenuement: Monsieur, je ne vous
+en sçaurois donner, car je n'en ay pas une seule. Après quelques
+discours et aventures semblables, la visite se termina. Bedout se
+hazarda jusqu'à reconduire sa maistresse chés elle; mais il prit
+tousjours le haut du pavé, ce qu'il ne faisoit pas pourtant par
+incivilité ny par ambition, mais par ignorance, qui estoit bien
+pardonnable à un homme qui faisoit son apprentissage d'escuyer, et à
+qui semblable faute n'estoit jamais arrivée. A peine l'eut-il
+quittée, que Javotte dit à sa mere: Mon Dieu, maman, que voilà un
+homme qui me déplaist; qui luy répondit seulement: Taisez-vous,
+petite Babouine; vous ne sçavez pas ce qui vous est propre.
+
+Bedout en s'en retournant rentra chez sa cousine pour prendre congé
+d'elle, qui luy demanda aussi-tost ce qu'il disoit d'une si jolie
+personne. Il répondit qu'il n'y trouvoit rien à redire, sinon que la
+mariée estoit trop belle. Et comme les timides sont tousjours
+défians et jaloux, il luy advoua que, si elle devenoit sa femme, il
+auroit bien de la peine à la garder. Neantmoins, la beauté ayant des
+forces si puissantes qu'elle fait de vives impressions sur les
+coeurs les plus bourus et les plus farouches, il s'en trouva dés
+lors amoureux, et pria sa cousine de continuer ses soins pour
+avancer au plustost ce mariage. Cependant il crût faire mieux sa
+cour dans son cabinet, en écrivant à sa maistresse quelque chose
+qu'il auroit eu le loisir de méditer, qu'en lui parlant de vive
+voix, à cause que sa timidité luy ostoit quelquefois la facilité de
+s'exprimer sur le champ. Il se mit donc à travailler serieusement,
+et apres avoir bien griffonné des sottises pour faire une lettre
+galante, il la mit au net dans du papier doré, et la cacheta bien
+proprement avec de la soye: c'estoit un soin qu'il n'avoit jamais
+pris pour personne. Il la donna à porter a un laquais nouvellement
+venu de Picardie, et partant bien digne d'un tel maistre. Le laquais
+avoit charge de donner la lettre à mademoiselle Javotte en main
+propre, ce qu'il fit; mais aussi ce fut tout. Car il ne luy dit
+aucune chose, ny à qui elle s'addressoit, ny d'où elle venoit. Elle
+luy demanda seulement si le port estoit payé, et elle la porta
+soudain à son pere, à qui elle crut qu'elle s'adressoit. Car elle
+avoit accoustumé d'en recevoir souvent pour luy, et n'en avoit
+jamais receu pour elle; de sorte qu'elle ne songea pas seulement à
+lire l'adresse, quoy que je ne sçache pas précisément s'il y en
+avoit. Vollichon l'ouvrit et la leût, et en mesme temps sousrit de
+la naïfveté de sa fille, et admira le bel esprit de celuy qu'il
+destinoit pour son gendre, qui écrivoit en un style si magnifique et
+si peu commun. Le laquais s'en retourna donc sans réponse. Bedout
+luy demanda où il s'estoit amusé si long-temps, et le cria fort de
+ce qu'il avoit tant tardé à revenir. Je me suis arresté à voir de
+petites demoiselles pas plus hautes que cela (dit le laquais en
+monstrant la hauteur de son coude), que tout le monde regardoit au
+bout du Pont-Neuf, qui se battoient. Or ce beau spectacle estoit
+qu'il avoit veu la monstre des marionettes, qu'il croyoit ingenument
+estre de chair et d'os, et animées. Bedout ne pouvant donc pas
+apprendre d'un laquais si spirituel comme sa maistresse avoit receu
+son ambassade, resolut de l'aller voir sur le soir en personne. S'il
+y eust esté seul, il auroit peut-estre eu la mesme peine à y estre
+receu que Nicodeme; mais c'est ce qu'il n'avoit garde de faire. Il
+falloit mesme que son amour fust desja bien violente pour luy faire
+entreprendre d'y aller avec une bonne et seure introduction. Il pria
+donc sa cousine Laurence d'aller rendre à madame Vollichon sa
+visite, et de trouver bon qu'il luy servit d'escuyer. Laurence fut
+ravie de luy rendre ce service, et mesme rendit grace à Dieu de ce
+qu'elle voyoit son cousin si changé, n'ayant pas creû qu'il peust
+jamais avoir la hardiesse d'aller voir sa maistresse. Elle fut fort
+bien receue de la mère et de la fille, et à sa faveur Bedout le fut
+aussi. Et comme il n'estoit pas si bien mis que Nicodeme, et qu'il
+n'avoit pas la mine d'un cajolleur dangereux, madame Vollichon ne
+craignit point de le laisser seul avec sa fille, tandis qu'elle
+entretenoit Laurence, qui l'avoit adroitement tirée un peu à l'écart
+pour favoriser ce nouvel amant. Bedout, impatient de sçavoir le
+succès du grand effort de son esprit, dès les premiers complimens
+qu'il fit à Javotte, il luy demanda ce qu'elle disoit de la lettre
+qu'elle avoit receue, et pourquoy elle n'y avoit pas fait réponse.
+Elle luy répondit froidement qu'elle n'avoit point veu de lettre,
+sinon une pour son papa, qu'elle luy avoit portée, et qui y feroit
+réponse par la poste. Je ne vous parle pas de celle-là
+(repliqua-t-il); je vous parle d'une que vous a donné aujourd'huy
+mon laquais, et qui estoit pour vous-mesme. Pour moy (reprit Javotte
+en s'estonnant)? hé! les filles reçoivent-elles des lettres?
+N'est-ce pas pour des affaires qu'on les écrit? Et puis, qui est-ce
+qui me l'auroit envoyée? Bedout luy dit que c'estoit luy qui avoit
+pris cette hardiesse. Vous (dit-elle)! Et vous n'estes pas aux
+champs? Vous me prenez bien pour une ignorante, comme si je ne
+sçavois pas que toutes les lettres viennent de bien loin par des
+messagers? Nous en recevons tous les jours ceans, et mon papa ne
+fait que se plaindre de l'argent qu'il couste à en payer le port.
+Aussi bien, à quoy bon m'écrire? Ne me direz-vous pas bien
+vous-mesme ce que vous voudrez, sans me le mander, puisque vous
+venez ici? Aviez-vous quelque chose de si pressé à me dire? Bedout,
+qui croyoit avoir fait une merveilleuse lettre, et qui en attendoit
+de grandes louanges, la prit au mot, en disant: Puisque vous voulez
+donc bien sçavoir ce qui est dans ma lettre, je vous en veux faire
+la lecture; car j'en ay gardé une coppie, qu'il tira en mesme temps
+de sa poche, et qu'il leût en ces termes:
+
+
+_Epistre amoureuse à Mademoiselle Javotte._
+
+Mademoiselle, comme j'agis sous l'aveu et l'authorité de messieurs
+vos parens, qui m'ont permis d'esperer d'entrer en leur alliance, je
+ne crois pas qu'il soit hors des limites de la bien-seance de vous
+tracer ces lignes, et vous faire là-dessus ma déclaration, qui est
+que je vous offre un coeur tout neuf, tout pur et tout net, et qui
+est comme un parchemin vierge où votre image se pourra peindre à son
+aise, n'ayant jamais esté broüillé par aucun autre crayon ou
+portrait qu'il ait receu. Mais que dis-je? C'est plûtost une planche
+d'airain sur laquelle, par le burin et les pointes de vos regards,
+vostre belle figure a esté desseignée; et puis, y ayant versé l'eau
+forte de vos rigueurs, elle y a esté gravée si profondément, que
+vous pouvés desormais en tirer tant d'espreuves qu'il vous plaira.
+Je voudrois, en revanche, que je me pusse voir sur le vostre gravé
+en taille-douce; et, pour ne pas pousser plus loin mon allegorie, je
+voudrois que nos deux coeurs, passans sous la presse du mariage,
+receussent de si belles impressions, qu'ils pussent estre apres
+reliés ensemble avec des nerfs indissolubles, pour venir tous deux
+habiter dans une estude où nous apprendrions à joüir des bon-heurs
+d'une vie privée et tranquille; bon-heurs que vous souhaitte dés
+aujourd'huy et pour toûjours votre tres-humble et tres-affectionné
+futur espoux.
+
+ Jean Bedout.
+
+Apres que Javotte eut bien escouté cette lettre, et qu'elle n'y eut
+rien entendu, elle crut que c'estoit faute d'y avoir esté assés
+attentive. Elle pria donc Bedout de la relire, ce qu'il fit
+tres-volontiers, croyant que c'étoit une marque de la bonté de la
+pièce. Mais sur ce mot d'allegorie, elle l'interrompit avec un grand
+cri: (disant): Ha, mon Dieu, quel grand vilain mot! N'y a-t-il rien
+de caché de mauvais là dessous? Et comme il se mit en devoir de le
+luy expliquer, elle lui dit en l'interrompant derechef: Non, non, je
+ne le veux pas sçavoir, il suffit que maman m'a tousjours deffendu
+d'entendre dire de gros mots. Et sans vouloir entendre lire
+davantage, elle alla joindre sa mère. De sorte que Bedout fut
+reduit, faute de meilleur entretien, d'ayder à Javotte à devider
+quelques pelotons de laine.
+
+Cependant madame Vollichon, avec son entretien bourgeois, faisoit
+beaucoup souffrir la pauvre Laurence, qui estoit une femme d'esprit
+et accoustumée à voir le beau monde. Elle luy avoit déjà fait des
+plaintes de l'embaras et des soins que donnent les enfans; de la
+difficulté d'avoir de bonnes servantes; et elle luy avoit demandé si
+elle n'en sçavoit point quelqu'une parce qu'elle vouloit chasser la
+sienne, non sans luy raconter tous les défauts de celle-cy, et sans
+regretter les bonnes qualités de celles qu'elle avoit eues
+auparavant. Elle luy avoit aussi fait plainte de la despence de la
+maison et de la cherté des vivres, disant tousjours pour refrain
+qu'un ménage avoit la gueulle bien grande, et une autre fois, que
+c'étoit un gouffre et un abisme.
+
+Quand Laurence, pour destourner cette basse conversation, luy parla
+de quelques femmes du quartier, et entr'autres d'une trésorière de
+France logée vis à vis d'elle qui faisoit assez de bruit dans le
+voisinage: Ha, ne me parlez point de celle-la (reprit madame
+Vollichon)! C'est une glorieuse que je ne sçaurois souffrir. J'ay
+deux sujets de me plaindre d'elle, que je ne luy pardonneray jamais.
+Laurence s'étant enquise de la qualité de ces deux injures, elle
+aprit que c'étoit parce que la tresoriere n'étoit pas venue voir
+madame Vollichon à sa derniere couche, et ne luy avoit pas envoyé du
+cousin quand elle avoit fait le pain bénit. Laurence rioit encore de
+ce plaisant ressentiment, quand Vollichon entra dans la chambre. Il
+avoit tout le jour fait la débauche, ayant esté à la comedie, et de
+là au cabaret, où une de ses parties l'avoit traitté. L'espargne
+d'un repas et les fumées du vin l'avoient rendu plus gay que de
+coustume, ce qui l'avoit empesché de s'aller r'enfermer dans son
+estude pour y travailler jusqu'à minuit, comme il avoit accoustumé.
+A peine fut-il entré, qu'il dit tout en haletant, et avec un
+transport merveilleux, qu'il avoit esté à la plus belle comedie qui
+se pust jamais voir; et qu'il y avoit tant de monde; qu'on ne
+pouvoit entrer à la porte. Il dit mesme qu'il avoit trouvé là des
+imprimeurs et des gens qui travailloient à la presse. On n'entendoit
+pas d'abord ce quolibet; mais il l'expliqua, en disant que
+c'estoient des coupeurs de bourse, qui avoient pris une monstre à un
+homme dans cette grande foule. Laurence luy demanda quelle piéce on
+avoit jouée. Il luy respondit: Attendéz, je vais vous le dire, voici
+le fait: Un particulier nommé Cinna s'advise de vouloir tuer un
+empereur; il fait ligue offensive et deffensive avec un autre
+appellé Maxime. Mais il arrive qu'un certain quidam va descouvrir le
+pot aux roses. Il y a là une demoiselle qui est cause de toute cette
+manigance, et qui dit les plus belles pointes du monde. On y voit
+l'empereur assis dans un fauteuil, devant qui ces deux messieurs
+font de beaux plaidoyers, où il y a de bons argumens. Et la piece
+est toute pleine d'accidens qui vous ravissent. Pour conclusion,
+l'empereur leur donne des lettres de remission, et ils se trouvent à
+la fin camarades comme cochons. Tout ce que j'y trouve à redire,
+c'est qu'il y devroit avoir cinq ou six couplets de vers, comme j'en
+ay veu dans le Cid, car c'est le plus beau des pieces. C'est dommage
+(dit Laurence) qu'on ne vous donne la commission de faire des
+prologues, car vous reussissés merveilleusement à expliquer le sujet
+d'une tragédie.
+
+Nicodeme les interrompit par son arrivée. La bonne humeur où estoit
+Vollichon fut cause qu'il le receut mieux qu'à l'ordinaire, bien
+qu'en son ame il eust dessein de rompre avec luy, attendant
+seulement que quelqu'une de ses legeretés luy en fournist
+l'occasion. Aussi ne luy pouvoit-on pas refuser un libre accés
+aupres de sa maistresse tant que l'engagement qu'il avoit avec elle,
+c'est à dire son contrat, subsisteroit.
+
+Dès que cet amant eut fait ses reverences, il dit à Madame
+Vollichon: Hé bien, ma bonne maman, ne m'avés-vous pas donné une
+generalle amnistie de tout le passé? Quest-ce que vous me venés
+conter (répondit-elle brusquement) avec votre amnistie? Je veux dire
+(reprit Nicodeme) que je crois que vous avès noyé toutes mes fautes
+dans le fleuve d'oubly. Voilà bien débutté (dit Vollichon), les
+oublies sont chez le patissier; et il se mit à rire à gorge
+desployée, comme il faisoit à tous ses méchans quolibets. Si j'ai
+fait icy quelque bicestre (continua Nicodeme), j'en ai payé les
+dommages et interests, et je suis prest de parfournir ce qui y
+manquera. Ce n'est pas de cela que je suis en colere (dit Madame
+Vollichon), mais de ce que vous estes un perdu, un vilain et un
+desbauché. Aussi-tost son mari adjousta, en adressant la parole à
+Nicodeme: Je veux envoyer un commissaire chez vous, car on dit que
+vous vivez mal. Nicodeme se voulut justifier et jurer qu'il n'avoit
+jamais fait aucun scandale, quand Laurence (voyant un souris
+goguenard de Vollichon) interpreta ainsi ce brocard. Je vois bien
+(dit-elle), à la mine de Monsieur, qu'il vous veut reprocher que
+vous ne faites pas bonne chère. Il ne tiendra qu'à luy (repartit
+Nicodeme) de faire l'experience du contraire, car je le traiteray
+quand il voudra de maniere qu'il en sera content. Hé bien (dit
+Vollichon), je vous prends au mot: j'iray demain diner chez vous et
+je porteray de quoy manger. Il ne sera pas nécessaire que vous
+apportiez de quoi manger (reprit Nicodeme); la ville est bonne, je
+ne vous laisseray pas mourir de faim. Laurence fut encore
+l'interprete d'un pareil souris de Vollichon, en disant: Je vois
+bien que Monsieur n'a pas dessein de rien porter chez vous pour
+augmenter la bonne chère; mais qu'il veut dire qu'il y portera ses
+dents, qui sont des instruments pour manger. A la bonne heure (dit
+Nicodeme) je vous attendray demain, et vostre compagnie (il dit cela
+en monstrant Bedout, qu'il connoissoit pour l'avoir veu au Palais,
+et qu'il croyoit estre venu avec Vollichon, sans sçavoir que ce fust
+son rival). Bedout repartit aussi-tost qu'il l'en remercioit, et
+qu'il n'estoit pas un homme à estre à charge à ses amis, pour aller
+ainsi disner chez eux sans nécessité. Et bien (dit Vollichon), je
+porteray les deux, je mangeray pour luy et pour moy. Gardez bien
+(dit Nicodeme) de faire vanité d'estre grand mangeur, de peur
+d'attirer le reproche qu'on fait souvent aux procureurs du
+Chastelet, de faire mille mangeries. Il n'y a rien qui ait moins de
+fondement que cela (repliqua Vollichon), car notre mestier
+maintenant est celuy d'un gagne-petit. Il est vray (dit alors
+Bedout) que la journée d'un procureur du Chastelet n'est taxée que
+six deniers; mais cette taxe est tant de fois reïtérée, et il se
+passe si grand nombre d'actes en un jour, que cela monte à des
+sommes immenses. Je ne sçais pourquoy on a souffert jusqu'icy un si
+grand abus; et je ne m'estone point qu'il y ait beaucoup de ces
+Messieurs qui aient fait de grandes fortunes en fort peu de temps.
+Bedout alloit faire de grandes moralitez sur la justice, car sur ces
+matieres il estoit grand discoureur, au lieu que sur celle de la
+galanterie il estoit toûjours muet, quand Nicodeme luy rompit les
+chiens pour mettre Javotte de la conversation; et la voyant qui
+devidoit un peloton de laine, il luy dit assez poëtiquement: Quand
+je vous vois occupée à ce travail, il me semble que je vois une de
+ces parques qui devident le fil de la vie des hommes; et comme ma
+destinée est en vos mains, il me semble aussi que c'est la mienne
+que vous devidez, de sorte que je crains à toute heure que vos
+rigueurs n'en couppent le fil. Je n'entends point tout ce que vous
+dites (répondit Javotte); je n'ai point de destinée entre les mains;
+je n'ai qu'un peloton de laine, pour faire ma tapisserie. Mais quoy
+(reprit Nicodeme), n'avez-vous pas dessein de me faire mourir mille
+fois par les cruelles longueurs que vous apportez à me rendre
+heureux? car quand je vois vostre tapisserie en vos mains, je crois
+voir encore la toile de Penelope? Je ne sçais comment sont faites
+vos toiles de Peneloppe (repliqua Javotte); je n'en ay point veu
+chez pas une lingere de Paris; et pour le reste, ce n'est point de
+moy que cela dépend. S'il en dépendoit, je vous asseure que ce ne
+seroit encore de long-temps. Madame Vollichon, qui prestoit
+l'oreille à cet entretien, dit là dessus, prenant la parole:
+Vrayman, vrayman, vous avez tout le loisir de mascher à vuide. Je me
+garderay bien de passer outre jusqu'à ce que j'aye fait d'autres
+enquestes. Vous voyez (adjousta son mari), elle n'est encore qu'à la
+premiere des enquestes; mais je ne me soucie pas qu'elle passe par
+toutes les chambres, pourvu qu'elle n'aille point à la Cour des
+aydes. Ha Monsieur (interrompit Laurence), vous avez une trop
+honneste femme pour avoir rien à craindre de ce costé-là. Je le
+crois (dit Vollichon), mais ces bonnes ménageres sont fort à
+craindre, qui font que leurs maris ont leur provision de bois sans
+aller la chercher sur le port.
+
+Vous auriez esté bon du temps du vieux Testament (dit Nicodeme);
+vous ne parlez que par figures. Il faudra donc (interrompit Bedout)
+ne prendre ses parolles que dans le sens tropologique[43]. Est-ce là
+du latin (dit alors Vollichon)? je ne l'entends point, mais du
+grais, je vous en casse. Il y a long-temps (dit alors Laurence) que
+j'admire vostre maniere de parler; il faut que vous ayez un
+dictionnaire de quolibets que vous ayez appris par coeur, pour les
+prodiguer comme vous faites. Vrayement (dit Vollichon) j'en sçais
+bien d'autres dont je ne prens point d'argent; et en effet il en
+alloit enfiler un grand nombre, si ce n'eust esté qu'un petit garçon
+vint à sa soeur Javotte demander tout haut en sa langue de petit
+enfant quelques pressantes nécessitez. Cette conversation fut ainsi
+interrompuë; et quand elle auroit esté mille fois plus sérieuse,
+elle ne l'auroit pas esté moins, car c'est la coustume de ces bons
+bourgeois d'avoir toujours leurs enfans devant leurs yeux, d'en
+faire le principal sujet de leur entretien, d'en admirer les
+sottises et d'en boire toutes les ordures. Le petit Toinon fut
+aussi-tost loüé de sa propreté; on luy promit à cause de cela du
+bonbon; et apres qu'on l'eut mis bien à son aise, Madame Vollichon
+ne parla plus avec Mademoiselle Laurence que des belles qualitez de
+son fils, de ses miesvretez et postiqueries. Ce sont les termes
+consacrez chez les bourgeois et les mots de l'art pour expliquer les
+gentillesses de leurs enfans. Elle ne se contenta pas de parler de
+celuy-là; elle en loüa encore un autre qui estoit encore à la
+mammelle, disant de luy qu'il parloit tout seul, qu'il avoit la plus
+belle éloquence du monde, et qu'il sçavoit déjà huit ou dix mots.
+
+[Note 43: Chercher le sens tropologique, c'est, sous la figure,
+le _trope_, la parabole, démêler le sens moral, ce qui est très
+nécessaire pour l'Ecriture.]
+
+Toinon r'entra peu de temps apres dans la salle en equipage de
+cavallier, c'est à dire avec un baston entre les jambes, qu'il
+appelloit son dada. Vollichon prit aussi-tost un manche de balay
+qu'il mit entre les siennes, et, courant apres son fils, ils firent
+ensemble trois tours autour de la table, ce qui donna occasion à
+Nicodeme d'appeler cette course un tournoy.
+
+Laurence commençoit à rire de la folie de Vollichon, quant Bedout
+luy remonstra qu'elle avoit tort de trouver à redire à cette action,
+et que, si elle avoit leu Plutarque, elle auroit veu qu'autrefois
+Agesilaus fut surpris en la même posture, et qu'au lieu de s'en
+deffendre il pria seulement ceux qui l'avoient veu de n'en rien dire
+jusqu'à ce qu'ils eussent des enfans. Laurence ne répondit autre
+chose, sinon qu'on ne pouvoit rien faire qui n'eust son exemple dans
+l'antiquité, et, par discretion, elle ne voulut pas continuer sa
+risée au nez de Vollichon, de peur de le fascher; elle se contenta
+de faire en elle-mesme reflexion sur la sottise des bourgeois, qui
+quittent l'entretien de la meilleure compagnie du monde pour joüer
+et badiner avec leurs enfans, et qui croyent estre bien excusez en
+alleguant l'affection paternelle, comme s'ils n'avoient pas assez de
+temps pour y satisfaire quand ils sont en particulier et dans leur
+domestique, et comme si le reste de la compagnie, qui n'est pas
+obligé d'avoir la mesme affection, devoit prendre le mesme
+divertissement à leurs jeux et à leurs gambades; sottise d'autant
+plus ridicule qu'elle s'estend bien souvent jusqu'aux gens les plus
+esloignez de la bourgeoisie, et qui ne s'en deffendent que par
+l'exemple qu'avoit cité Bedout inutilement, puisqu'Agesilaus ne se
+divertissoit ainsi qu'en secret; encore estoit-il honteux d'avoir
+été surpris en cette action.
+
+Le reste de cette visite se passa en actions aussi badines. Laurence
+en fut bien-tost fatiguée, et, se levant, emmena avec elle son
+cousin. Nicodeme fut obligé de sortir en même temps, parce que
+Madame Vollichon se vouloit retirer et mettre la clef de la maison
+sous son chevet. Ces deux amans firent encore plusieurs visites
+aussi ridicules, mais je ne veux pas m'amuser à repeter toutes les
+sottises qui s'y dirent de part et d'autre; ce que nous en avons
+rapporté suffit.
+
+Cependant les affaires de Nicodeme alloient de mal en pis, et celles
+de Bedout de mieux en mieux. Ce n'estoit pas que l'un eust plus de
+part aux bonnes graces de leur maistresse que l'autre, car Javotte
+avoit pour eux une égale indifférence, ou plustost une égale
+aversion. Mais c'est que Vollichon trouvoit plus de bien et moins de
+légèreté et de fanfaronnade en Bedout qu'en Nicodeme. Il resolut
+donc tout a fait dans sa teste le mariage avec Bedout, sans demander
+l'advis de sa fille, et il differa seulement la signature des
+articles, jusqu'à ce qu'il fust desgagé d'avec Nicodeme, avec lequel
+il esperoit de rompre bien-tost.
+
+Comme on ne douta plus alors que Javotte ne fust bien-tost mariée, à
+cause qu'on avoit en main ces deux partis, on commença à luy donner
+chez elle plus de liberté qu'elle n'avoit auparavant. On luy fit
+venir un maistre à danser pour la façonner, et on choisit entre tous
+ceux de la ville celuy qui monstroit à meilleur marché; encore sa
+mère voulut qu'il luy monstrast principalement les cinq pas et les
+trois visages[44]; danses qui avoient esté dancées à sa nopce, et
+qu'elle disoit estre les plus belles de toutes. On luy permit aussi
+de voir le beau monde, de faire des visites dans les beaux réduits,
+et de se mesler en des compagnies d'illustres et de pretieuses: le
+tout néantmoins sans s'esloigner beaucoup de son quartier, car on ne
+la vouloit pas perdre de veuë. Elle fut introduite dans la plus
+belle de ces compagnies par Laurence, qui en estoit. Son exquise
+beauté fut cause qu'elle y fut la bien venuë, malgré son innocence
+et son ingenuité: car une belle personne est toujours un grand
+ornement dans une compagnie de femmes. Ce beau reduit estoit une de
+ces Academies bourgeoises dont il s'est estably quantité en toutes
+les villes et en tous les quartiers du royaume; où on discouroit de
+vers et de prose, et où on faisoit les jugements de tous les
+ouvrages qui paroissoient au jour. La pluspart des personnages qui
+la composoient vouloient estre traittez d'illustres, et avec raison,
+puisqu'il n'y en avoit pas un qui ne se fist remarquer par quelque
+caractere particulier. Elle se tenoit chez Angelique, qui estoit une
+personne de grand mérite que je ne sçay quel hazard avoit engagée
+dans cette societé. Elle n'avoit point voulu prendre d'autre nom de
+guerre ny de roman que le sien: car le nom d'Angelique est au poil
+et à la plume, passant par tout, bon en prose et bon en vers, et
+celebre dans l'histoire et dans la fable. Elle avoit appris quelques
+langues et leu toutes sortes de bons livres; mais elle s'en cachoit
+comme d'un crime. Elle ne faisoit point vanité d'estaller ses
+sentimens, qui estoient tousjours fort justes, mais presque
+tousjours contredits, car, comme dans cette assemblée le nombre des
+gens raisonnables estoit le moindre, elle ne manquoit jamais de
+perdre sa cause à la pluralité des voix. Et à propos de cela, elle
+se comparoit à cette Cassandre qui n'estoit jamais creuë quand elle
+disoit la vérité. Elle avoit une de ses parentes qui prenoit tout le
+contrepied. C'étoit la fille d'un receveur et payeur des rentes de
+l'Hostel de Ville, que, pour parler plus correctement, il falloit
+seulement appeller receveur; car, pour la seconde partie de sa
+charge, il ne la faisoit point. Elle s'appelloit Phylippote en son
+nom ordinaire, et en son nom de roman elle se faisoit appeller
+Hyppolite, qui est l'anagramme du nom de Phylippote[45], ce qui
+n'est pas une petite fortune pour une pretenduë heroïne, quand son
+nom de roman se peut faire avec les lettres d'un nom de baptesme.
+Elle affectoit de paroistre sçavante avec une pedanterie
+insupportable. Un de ses amans lui enseignoit le latin, un autre
+l'italien, un autre la chiromance, un autre à faire des vers, de
+sorte qu'elle avoit presque autant de maistres que de serviteurs. Il
+y avoit en cette compagnie des esprits de toutes les sortes, dont le
+plus honneste homme s'appelloit Philalethe, passioné admirateur des
+vertus et des beautés d'Angelique, et qui faisoit tout son possible
+pour se bien mettre dans son esprit. D'autre costé, un certain
+autheur, nommé Charoselles, y venoit aussi; il avoit esté assez
+fameux en sa jeunesse, mais il s'estoit décrié à tel point, qu'il ne
+pouvoit plus trouver de libraires pour imprimer ses ouvrages. Il se
+consoloit neantmoins par la lecture qu'il essayoit d'en faire à
+toutes les compagnies, et... Mais tout beau! si je voulois descrire
+icy par le menu toutes ses qualitez et celles de ces autres
+personnages, je ferois une trop longue digression, et ce seroit trop
+differer le mariage qui est sur le tapis. Pour coupper court, il
+s'amassoit tous les jours bonne compagnie chez Angelique.
+Quelquefois on y traittoit des questions curieuses; d'autrefois on y
+faisoit des conversations galantes, et on tâchoit d'imiter tout ce
+qui se pratique dans les belles ruelles par les pretieuses du
+premier ordre.
+
+[Note 44: C'étoient, en effet, des danses de l'autre règne, et,
+partant, passées de mode. La première est décrite par Aut. Arena
+dans son poëme macaronique sur la danse, au chapitre _Quos passibus
+duplum esse debet._ Régnier en parle aussi dans sa 5e satyre, V.
+220.
+
+ Jadis, de votre temps, la vertu simple et pure
+ Sans fard, sans fiction, imitoit la nature...
+ ... la nostre aujourd'hui qu'on revère icy-bas
+ Va la nuit dans le bal et danse les _cinq pas_.
+]
+
+[Note 45: Allusion satirique à l'heureux anagramme que fit
+Malherbe, quand il transforma le nom de _Catherine_, que portoit
+madame de Rambouillet, en celui d'_Arthenice_. (Tallemant,
+_Historiettes_, 2e édit., t. I, p. 271.)]
+
+Le jour que Javotte fut introduitte dans cette compagnie il y avoit
+moins de monde, et elle ne fut pas si tumultueuse qu'à l'ordinaire.
+Il arriva mesme que la conversation y fut assés agreable et
+spirituelle. Or quoy que Javotte n'y contribuast que de sa presence,
+il ne sera pas hors de propos d'en inserer icy une partie, qu'elle
+escouta avec une attention merveilleuse. Pour vous consoler de cette
+digression, imaginez-vous, si vous voulez, qu'il arrive icy comme
+dans tous les romans; que Javotte est embarquée; qu'il vient une
+tempeste qui la jette sur des bords estrangers; ou qu'un ravisseur
+l'enlève en des lieux d'où l'on ne peut avoir de long-temps de ses
+nouvelles; encore aurez-vous cela de bon que vous ne la perdrez
+point de veuë, et vous la pourrez tousjours loüer de son silence,
+qui est une vertu bien rare en ce sexe.
+
+Si-tost que les premiers compliments furent faits, dont les plus
+ingenües se tirent quelquefois assez bien, parce que cela ne
+consiste d'ordinaire qu'en une profonde reverence, et en un petit
+galimatias qu'on prononce si bas qu'on ne l'entend point, Hyppolite,
+qui n'aymoit que les entretiens sçavans, esloigna bientost ces
+discours communs qui se font dans les visites ordinaires. Elle se
+plaignit de Laurence, qui avoit commencé à parler des nouvelles de
+la ville et du voisinage, luy disant que cela sentoit sa visite
+d'accouchée[46], ou les discours de commères, et que parmy le beau
+monde il ne falloit parler que de livres et de belles choses.
+Aussi-tost elle se jetta sur la fraipperie de plusieurs pauvres
+autheurs, qui sont les premiers qui ont à souffrir de ces fausses
+pretieuses, quand cette humeur critique les saisit. Dieu sçait donc
+si elle les ajusta de toutes pièces. Mais dispensez-moy de vous
+reciter cet endroit de leur conversation, que je veux passer sous
+silence, car je n'oserois nommer pas un des autheurs vivans: ils
+m'accuseroient de tout ce qui auroit esté dit alors, quoy que je
+n'en pusse mais. J'aurois beau condamner tous les jugemens qui
+auroient esté prononcez contre eux, ce seroit un crime capital d'en
+faire seulement mention. Ils me traitteroient bien plus
+rigoureusement qu'un historien ou un gazetier, qui ne sont jamais
+garands des recits qu'ils font. Outre que ces messieurs sont si
+delicats, qu'il faut bien prendre garde comme on parle d'eux; ils
+sont si faciles à piquer, que le moindre mot de raillerie, ou une
+louange médiocre, les met aux champs, et les rend ennemis
+irreconciliables. Apres quoy, ce sont autant de bouches que vous
+fermez à la Renommée, qui auparavant parloient pour vous, et cela
+fait grand tort au libraire qui est interessé au débit d'un livre.
+J'ay mesme ce respect pour eux, que je ne veux pas faire comme
+certains escrivains, qui, lors qu'ils en parlent, retournent leurs
+noms, les escorchent, ou les anagrammatisent. Invention assez
+inutile, puisque, si leur nom est bien caché, le discours est obscur
+et perd de sa force et de sa grace, on n'est tout au plus plaisant
+qu'à peu de personnes; et si on le descouvre (comme il arrive
+presque tousjours) ce déguisement ne sert de rien, veu que les
+lecteurs font si bien qu'ils en attrapent la clef, et il arrive
+souvent qu'il y a des larrons d'honneur qui en font faire de fausses
+clefs. C'est pourquoy je ne parlerai point du destail, mais
+seulement de ce qui fut dit en general, et dont personne ne se peut
+choquer, s'il n'est de bien mauvaise humeur, et s'il n'a la
+conscience bien chargée. On s'estendit d'abord sur les poëmes et sur
+les romans, et l'on y parla fort de l'institution du poëte, de la
+maniere de devenir autheur, et d'acquerir de la reputation dans le
+monde.
+
+[Note 46: Pendant le temps de leurs couches, les bourgeoises
+avoient coutume de recevoir toutes les visites des voisines. Leur
+lit étoit paré pour cela, et surmonté d'un pavillon qu'on n'étendoit
+que dans ces occasions. _Je vous revois_, dit Coulanges (Chansons
+choisies, 1694, in-12, p. 72),
+
+ Je vous revois, vieux lit si chéri de mes pères,
+ Où jadis toutes mes grand's mères,
+ Lorsque Dieu leur donnoit d'heureux accouchements,
+ De leur fécondité recevoient compliments.
+
+Ces compliments étoient bavards, et, à la longue, tournoient au
+commérage. On en fit le texte de petits pamphlets bourgeois parus
+successivement, au nombre de huit, en 1623. En 1624, on fit une
+édition collective de toutes ces pièces, sous le titre de _Recueil
+général des caquets de l'accouchée_... 1624, pet. in-12. D'autres
+pièces du XVIIe siècle portent le même titre.]
+
+La plus grande passion que j'aurois (dit entre autres Hyppolite) ce
+seroit de pouvoir faire un livre; c'est la seule chose dont je porte
+envie aux hommes; je leur en vois faire en si grand nombre, que je
+m'imagine que l'advantage de leur sexe leur donne cette facilité. Il
+n'est point necessaire (répondit Angélique) de souhaitter pour cela
+d'estre d'un autre sexe; le nostre a produit en tout temps d'assez
+beaux ouvrages, jusqu'à pouvoir estre enviez par les hommes. Cela
+est vray (dit Laurence), mais celles qui en font bien s'en cachent
+comme d'un crime; et celles qui en font mal sont la fable et la
+risée de tout le monde; de sorte que, de quelque costé que ce soit,
+il ne nous en revient pas grande gloire. Pour moy (dit Philalethe,
+qui estoit cet honneste homme dont j'ai parlé), je ne suis pas de
+cet avis, et je tiens qu'à l'égard de celles qui cachent leur
+science, elles acquierent une double gloire, puisqu'elles joignent
+celle de la modestie à celle de l'habileté; et à l'esgard des
+autres, elles ne laissent pas d'estre loüables de tascher à se
+mettre au dessus du commun de leur sexe, malgré le deffaut de leur
+esprit. Et moy (ajouta Charroselles), si je suis jamais roy, je
+feray faire deffences à toutes les filles de se mesler de faire des
+livres; ou, si je suis chancellier, je ne leur donneray point de
+privilege; car, sous pretexte de quelques bagatelles de poësies ou
+de romans qu'elles nous donnent, elles épuisent tellement l'argent
+des libraires, qu'il ne leur en reste plus pour imprimer des livres
+d'histoire ou de philosophie des autheurs graves. C'est une chose
+qui me tient fort au coeur, et qui nuit grandement à tous les
+escrivains feconds, dont je puis parler comme sçavant. Vrayement,
+Monsieur (dit Pancrace, qui estoit un autre gentil-homme qui
+s'estoit trouvé par hazard dans cette mesme assemblée), on voit bien
+que vostre interest vous fait parler; mais considérez que,
+nonobstant qu'on imprime beaucoup de vers et de romans, on ne laisse
+pas d'imprimer encore un nombre infini de gros autheurs anciens et
+modernes. De sorte que, si les libraires en rebutent quelques-uns,
+ce n'est pas une bonne marque de leur merite. S'il ne tenoit plus
+qu'à cela (reprit Hyppolite), je ne m'en mettrois gueres en peine;
+car j'ay un libraire qui me loue des romans, qui ne demanderoit pas
+mieux que de travailler pour moy, particulierement à cause que je ne
+luy en demanderois point d'argent, car je sçais bien qu'ils n'ont
+jamais refusé de coppies gratuittes. Et puis j'ai tant d'amis et une
+si grande caballe, que je leur en ferois voir le debit asseuré. Ce
+dernier moyen (dit Charroselles) est le meilleur pour faire imprimer
+et vendre des livres, et c'est à ce deffaut que j'impute la mauvaise
+fortune des miens. Malheureusement pour moy, je me suis advisé
+d'abord de satiriser le monde, et je me suis mis tous les autheurs
+contre moy. Ainsi les prosneurs m'ont manqué dans le besoin. Ha! que
+si c'estoit à recommencer... Vous diriez du bien (dit Laurence, qui
+le connoissoit de longue main); ce seroit bien le pis que vous
+pourriez faire; vous y seriez fort nouveau, et ce seroit un grand
+hazard si vous y pouviez reüssir. Hé bien! je ne regretteray plus le
+passé (dit Charroselles), puisqu'il ne peut plus se rappeler; mais
+du moins, pour me vanger, je donneray au public mon traitté de la
+grande caballe[47], où je traitteray des fourbes de beaucoup
+d'autheurs au grand collier, et j'y feray voir que ce sont de vrays
+escrocs de reputation, plus punissables que tous ceux qui pipent au
+jeu; et si je trouveray bien moyen de le faire imprimer malgré les
+libraires, quand je le devrois donner à quelqu'un de ces autheurs
+qui ont amené la mode d'adopter des livres.
+
+[Note 47: Ch. Sorel (Charroselles) se mêla, en effet, de livres
+de magie. En 1636, il avoit publié un volume des _Talismans ou
+figures peintes sous certaines constellations_, Paris, in-8. Il
+avoit pris pour cet ouvrage un pseudonyme dont nous reparlerons.]
+
+Il est vray (dit alors Angélique) que les amis et la caballe ont
+servi quelquefois à mettre des gens en reputation; mais ç'a esté
+tant qu'ils ont eu la discretion et la retenue de cacher leurs
+ouvrages, ou d'en faire juger sur la bonne foy de ceux qui les
+annonçoient. Mais si-tost qu'ils les ont donnez au public, il a
+rendu justice à leur merite, et toute leur reputation, qui n'estoit
+pas establie sur de solides fondemens, est tombée par terre. Je
+mourois de peur (adjousta Pancrace) que vous ne citassiez quelque
+exemple qui nous eut attiré quelque querelle sur les bras, non pas
+de la nature de celles dont je me desmeslerois le mieux. Mais (dit
+Philalethe) ne mettriez-vous point en mesme rang ceux qui font des
+vers au devant d'un livre, des prefaces ou des commentaires: car ce
+sont des gens qui loüent tant qu'il leur plaist, sans que la
+modestie de l'autheur courre aucune fortune. Ouy dea (respondit
+Charroselles), et ce n'est pas un petit stratageme pour mendier de
+l'estime. Ce n'est pas qu'il n'y arrive souvent quelque fourbe, car
+un autheur emprunte quelquefois le nom d'un amy, ou suppose un nom
+de roman pour se loüer librement luy-mesme. Je puis dire icy entre
+nous que je l'ay pratiqué avec assez de succès, et que sous un nom
+empruntée de commentateur de mon propre ouvrage, je me suis donné de
+l'encens tout mon soul.
+
+Quoy qu'il en soit (reprit Hyppolite), je n'ay jamais pû concevoir
+comment on faisoit ces gros volumes, avec une suitte de tant
+d'intrigues et d'incidens: j'ai essayé mille fois de faire un roman,
+et n'en ai pû venir à bout; pour des madrigaux, des chansons, et
+d'autres petites pieces, on sait que je m'en escrime assez bien, et
+que j'en ferai tant qu'on en voudra. Voila (dit Charroselles) un
+second moyen pour arriver promptement à la gloire, en ce malheureux
+siecle où on ne s'amuse qu'à la bagatelle. C'est tout ce qu'on
+estime et ce qu'on debite, pendant que les plus grands efforts
+d'esprit et les plus nobles travaux nous demeurent sur les bras.
+
+Vous estes donc (dit Angelique) de l'opinion de ceux qui disent que
+le premier pas pour aller à la gloire est le madrigal, et le premier
+pour en décheoir est le grand poëme? Il y a grande apparence
+(adjousta Pancrace). Mais comment est-ce que si peu de chose
+pourroit mettre les gens en reputation? Vous ne dites pas le
+meilleur (adjousta Laurence); c'est qu'il faut qu'ils soient mis en
+musique pour estre bien estimez. Asseurement (interrompit
+Charroselles); c'est pour cela que vous voyez tous ces petits poëtes
+caresser Lambert, le Camus, Boisset et les autres musiciens de
+reputation, et qui ne mettent jamais en air que les vers de leurs
+favoris; car autrement ils auroient fort à faire. On ne peut nier
+(dit Philalete) que cette invention ne soit bonne pour se mettre
+fort en vogue: car c'est un moyen pour faire chanter leurs vers par
+les plus belles bouches de la cour, et leur faire ensuite courir le
+monde. Outre que la beauté de l'air est une espèce de fard qui
+trompe et qui esbloüit; et j'ai veu estimer beaucoup de choses quand
+on les chantoit, qui estoient sur le papier de purs galimathias, où
+il n'y avoit ny raison ny finesse. Je les compare volontiers (reprit
+Charroselles) à des images mal enluminées, qui, estant couvertes
+d'un talc ou d'un verre, passent pour des tableaux dans un oratoire.
+Et moi (dit Pancrace) à un habit de droguet[48], enrichy de broderie
+par le caprice d'un seigneur.
+
+[Note 48: Le _droguet_ étoit une étoffe de soie qui devoit son
+nom à la ville d'Irlande Drogheda, d'où elle avoit d'abord été
+importée chez nous. (Fr. Michel, _Recherches sur le commerce et la
+fabrication des étoffes de soie, etc._ Paris, 1854, in-4, t. 2, p.
+244.)]
+
+Cela me fait souvenir (adjoûta Laurence) d'un homme que j'ay veu à
+la cour d'une grande princesse[49], qui s'estoit mis en reputation
+par la bagatelle melodieuse. Il avoit fait quantité de paroles pour
+des chansons; de sorte qu'on disoit de luy que c'estoit un homme de
+belles paroles. Il se vantoit d'avoir des pensées fort delicates, et
+en effect elles l'estoient tellement que les plus esclairez souvent
+n'en pouvoient voir la finesse; mais si-tost que son esprit voulut
+un peu prendre l'essor et faire une galanterie seulement de
+cinquante vers, elle fut generallement bernée. Voyla qui me surprend
+(dit Hyppolite), car un poëte de cour a tousjours assez
+d'approbateurs et de gens qui font valloir son ouvrage. Il falloit
+que son livre fust bien mauvais, ou que cet autheur eut bien peu
+d'amis. C'est là où je vous attendois (interrompit Charroselles),
+puisque je tiens que la plus necessaire qualité à un poëte pour se
+mettre en reputation, c'est de hanter la cour, ou d'y avoir esté
+nourry: car un poëte bourgeois ou vivant bourgeoisement y est peu
+consideré. Je voudrois qu'il eust accès dans toutes les ruelles,
+reduits et academies illustres; qu'il eust un Mecenas de grande
+qualité qui le protegeast, et qui fist valloir ses ouvrages,
+jusques-là qu'on fust obligé d'en dire du bien malgré soy, et pour
+faire sa cour. Je voudrois qu'il escrivist aux plus grands
+seigneurs; qu'il fist des vers de commande pour les filles de la
+reyne, et sur toutes les avantures du cabinet; qu'il en contrefist
+mesme l'amoureux, et qu'il escrivist encore ses amours sous quelque
+nom emprunté, ou dans une histoire fabuleuse. Le meilleur seroit
+qu'il eust assez de credit pour faire les vers d'un balet du roy;
+car c'est une fortune que les poëtes doivent autant briguer que les
+peintres font le tableau du May[50] qu'on presente à Nostre-Dame.
+
+[Note 49: C'est sans doute Benserade. Ce qui est dit ici de
+«bagatelles mélodieuses, etc.», et un peu plus loin (p. 139), de
+l'avantage qu'on trouve à faire «les vers d'un ballet du roy», se
+rapporte au mieux à ce rimeur courtisan, dont la verve n'alla jamais
+plus loin qu'un rondeau ou un madrigal, et dont la plus grande
+gloire fut d'aider Molière dans les ballets à régler pour la cour.
+Si c'est Benserade, la grande princesse dont il est parlé ici doit
+être madame de Longueville, qui, en effet, fut sa protectrice,
+surtout dans l'affaire des sonnets de Job et d'Uranie. On sait que
+ce dernier étoit de Benserade, et c'est pour lui qu'elle se déclara
+hautement.]
+
+[Note 50: Jusqu'au commencement du XVIIIe siècle, la
+communauté des orfèvres avoit l'usage d'offrir, le premier jour de
+mai, à Notre-Dame, un grand tableau qui, à cause du jour où on
+l'offroit, s'appeloit _tableau du mai_. On l'appendoit ce jour-là à
+la porte de l'église, puis on lui donnoit une place à l'intérieur.
+Ces tableaux n'avoient pas moins de onze ou douze pieds de hauteur.
+Les piliers de la nef et plusieurs des chapelles en étoient ornés.
+(Piganiol, _Descript. de Paris_, t. 1er, p. 310-311.) On lit dans
+le _Dictionnaire de Trévoux_, édit. 1732, que, depuis quelques
+années, cet usage s'étoit perdu.]
+
+On ne peut nier (répondit Angelique) que toutes ces inventions, et
+sur tout les amis et l'authorité d'un grand seigneur, ne servent
+beaucoup à ces messieurs; car les trois quarts du monde jugent des
+ouvrages d'autruy sans les connoistre, et sont de l'opinion de celuy
+qui a dit le premier son advis, comme nous voyons que les moutons se
+laissent conduire au premier qui marche. Adjoustez (dit Philalethe)
+qu'il y en a plusieurs qui, à force de parler contre leur sentiment,
+changent d'opinion, et se persuadent à la fin qu'une chose qu'ils
+auront condamnée d'abord avec justice, sera bonne parce qu'ils
+auront esté souvent obligez de parler en sa faveur pour d'autres
+considérations. Pour moi (dit Pancrace), j'ay veu un mauvais poëte
+de l'autre cour[51] fort estimé parce qu'on faisoit quelquefois sa
+fortune en loüant ses ouvrages, comme luy-mesme avec de meschans
+vers avoit fait la sienne. Je l'ay aussi connu (reprit Hyppolite),
+et je trouve qu'on avoit raison de l'estimer; car, entre tous les
+poëtes, ceux qui sont en fortune ont tout à fait mon approbation, et
+dés qu'un homme est assez accommodé pour avoir un carrosse à luy, je
+ne veux pas qu'on songe seulement à censurer ses ouvrages. La
+naissance un peu riche sert bien autant à un poëte pour arriver à la
+gloire que ce génie qu'il faut qu'il obtienne de la nature, et qui a
+fait dire qu'on peut bien devenir orateur, mais qu'il faut naistre
+poëte. Et pour moy, je conseillerois à quiconque voudra estre de ce
+mestier, de vendre tout le reste de son bien pour obtenir ce degré
+d'honneur. Aussi bien (dit Pancrace) un carosse de poëte ou de
+musicien ne couste gueres à achetter: témoin celui d'un illustre
+marquis, dont l'attelage ne cousta que quarante francs, et qui, à la
+vérité, eut la honte de demeurer embourbé dans un crachat. Et quant
+à l'entretien, il couste aussi peu, veu que ces messieurs sont
+accoustumez à vivre aux dépens d'autruy, allant, à la ville et à la
+campagne, tantost chez l'un et tantost chez l'autre. Hélas!
+(interrompit Charroselles avec un grand soupir) que ce raisonnement
+est vain! il y a long-temps que j'entretiens exprès un carosse qui
+sent assez l'autheur, comme vous sçavez, et cependant je n'en ay pas
+eu plus de creance chez ces damnez de libraires, qui ne veulent
+point imprimer mes ouvrages.
+
+[Note 51: Il doit être ici question de Boisrobert, que ses vers,
+et mieux encore ses bouffonneries, poussèrent auprès de Richelieu,
+et qui fit partager sa faveur à tous les poètes ses amis et ses
+flatteurs. Il en peupla l'Académie naissante. On appela tous ces
+académiciens de remplissage les _enfants de la pitié de Boisrobert_;
+et lui-même, songeant à ce qu'il avoit obtenu pour eux du cardinal,
+se donnoit le titre de _solliciteur des muses affligées_. V. son
+_Historiette_ parmi celles de Tallemant, 2e édit., t. 3, p. 148.]
+
+J'ay un bon avis à vous donner (dit Laurence): vous n'avez qu'à en
+donner des pieces separées aux faiseurs de Recueils; ils n'en
+laissent échapper aucunes. Les belles pièces font valloir les
+mauvaises, comme la fausse monnoye passe à la faveur de la bonne
+qu'on y mesle. Je me suis déja advisé de cette invention (répondit
+Charroselles avec un autre grand hélas!); mais elle ne m'a servi
+qu'une fois. Car il est vray qu'apres qu'on m'eut rebuté un livre
+entier, je le hachay en plusieurs petites pièces, episodes et
+fragments, et ainsi je fis presque imprimer un volume de moy seul,
+quoy que sous le titre de Recueil de pièces de divers autheurs[52].
+Mais malheureusement le libraire descouvrit la chose, et me fit des
+reproches de ce qu'il ne le pouvoit débiter. Cela m'estonne (dit
+alors Philalethe), car les receuils se vendoient bien autrefois[53];
+il est vray qu'ils sont maintenant un peu descriez, et ils ont en
+cela je ne sçay quoy de commun avec le vin, qui ne vaut plus rien
+quand il est au dessous de la barre, quoy qu'il fust excellent quand
+il estoit frais percé. A propos (reprit Hyppolite), ne trouvez-vous
+pas que ces recueils fournissent une occasion de se faire connoistre
+bien facilement et à peu de frais? Je vois beaucoup d'autheurs qui
+n'ont esté connus que par là. Pour moy, j'ay quasi envie d'en faire
+de mesme; je fourniray assez de madrigaux et de chansons pour faire
+imprimer mon nom, et le faire afficher s'il est besoin. Il semble
+(dit Angélique) qu'ils peuvent du moins servir à faire une tentative
+de réputation: car, si les pièces qu'on y hazarde sont estimées, on
+en recueille la gloire en seureté; et si elles ne plaisent pas, on
+en est quitte pour les desadvouer, ou pour dire qu'on vous les a
+desrobées, et qu'elles n'estoient pas faites à dessein de leur faire
+voir le jour.
+
+[Note 52: Il est parlé ici du nouveau _Recueil de pièces les
+plus agréables de ce temps, en suite des jeux de l'inconnu_ (Paris,
+1644, in-12), dont l'éditeur étoit en effet Ch. Sorel, l'original de
+Charroselles. Nous en reparlerons plus bas.]
+
+[Note 53: Ils eurent, en effet, une grande vogue pendant tout le
+XVIIe siècle. Quoi qu'en dise même Furetière, qui n'avoit guère
+droit de décrier ce genre de publication, puisqu'il fit paroître
+quelques unes de ses poésies dans le _Recueil de poésies diverses_
+donné par La Fontaine (Paris, 1671, in-12), la mode des recueils
+étoit encore très florissante de son temps, et devoit même lui
+survivre. La préface du _Nouveau choix de poésies_ donné à La Haye
+en 1715, in-12, prouve qu'au XVIIIe siècle elle étoit encore en
+pleine faveur. Une bibliographie des _Recueils_ seroit de trop ici.
+Nous renverrons, pour les principaux, au _Catalogue de la
+Bibliothèque_ de M. Viollet le Duc (_Supplément_, p. 3-4.)]
+
+J'advoue bien (dit Pancrace) que ceux qui sont déjà en réputation,
+et dont les ouvrages ont esté louez dans les ruelles et dans les
+caballes, l'ont bien conservée dans les Recueils. Mais je ne vois
+pas que ceux-là en ayent beaucoup acquis qui n'estoient point connus
+auparavant d'ailleurs. De sorte qu'il est arrivé que la pluspart des
+honnestes gens n'ont pas souffert qu'on y ait mis leur nom, et il
+n'y a eu que quelques ignorans qui se sont empressez pour cela. Je
+vis ces jours passez un different (adjousta Philalethe) qui
+serviroit bien à confirmer ce que vous dites: c'etoit à la boutique
+d'un des plus fameux faiseurs de Recueils. Un fort honneste homme
+qui ne vouloit point passer pour autheur déclaré le vînt menacer de
+lui donner des coups de baston à cause qu'il avoit fait imprimer un
+petit nombre de vers de galenterie sous son nom, et l'avoit mis au
+commencement du livre, dans le catalogue des autheurs, qu'il avoit
+mesme fait afficher au coin des rues. Le pauvre libraire, avec un
+ton pleureux (aussi pleuroit-il effectivement), lui dit: Hélas!
+monsieur, les pauvres libraires comme moy sont bien miserables et
+ont bien de la peine à contenter messieurs les autheurs: il en vient
+de sortir un autre qui m'a fait la mesme menace, à cause que je n'ay
+pas mis son nom à ce rondeau; et en disant cela il luy monstra un
+rondeau qui estoit la plus méchante pièce du livre.
+
+Voyla comme les gousts sont différents (dit Laurence). Il y auroit
+eu bien du plaisir si ces messieurs eussent tous deux exécuté leur
+dessein en mesme temps. Pour moy (reprit Charroselles), je ne
+sçaurois condamner ceux qui taschent d'acquerir de la gloire par ce
+moyen: car en matiere de poësie (que vous sçavez que j'ay tousjours
+traittée de bagatelle) je trouve qu'il n'y a point de plus méchant
+trafic que d'en estre marchant grossier, c'est-à-dire de faire
+imprimer tout à la fois ses ouvrages, et en donner un juste volume;
+la methode est bien meilleure de les débiter en détail, et de les
+faire courir pièce à pièce, de la mesme maniere qu'on debite les
+moulinets et les poupées pour amuser les petits enfants. Vostre
+maxime est assez confirmée par l'expérience (dit Angélique), car
+elle nous a fait voir des autheurs qui, pour de petites pièces, ont
+acquis autant et plus de gloire que ceux qui nous ont donné de
+grands ouvrages tout à la fois, et qui estoient en effect d'un plus
+grand merite. Ne vous estonnez pas de cela (dit Philalethe):
+l'humeur impatiente de nostre nation est cause qu'elle ne se plaist
+pas aux grands ouvrages; et une marque de cela, c'est que, si on
+tient un livre de vers, on lira plustost un sonnet qu'une élégie, et
+une épigramme qu'un sonnet; et si un livre n'est plein que
+d'épigrammes, on lira plustost celles de quatre vers que celles de
+dix ou de douze.
+
+Je suis bien heureuse (dit Hyppolite) qu'on estime en France
+davantage les petites pièces que les grandes, car, pour des
+madrigaux, j'en feray tant qu'on voudra, comme j'ay déja dit: on n'a
+presque qu'à trouver des rimes et quelque petite douceur, et on en
+est quitte; au lieu qu'il est bien difficile de trouver des pointes
+pour faire des épigrammes, et des vers pompeux pour faire des
+sonnets. Ce n'est pas tout (adjousta Charroselles) que de faire de
+petites pièces; il faut, pour les faire bien courir, que ce soient
+pièces du temps, c'est-à-dire à la mode, de sorte que ce sont
+tantost sonnets, rondeaux, portraits, enigmes, metamorphoses,
+tantost triolets, ballades, chansons, et jusqu'à des bouts rimez.
+Encore, pour les faire courir plus viste, il faut choisir le sujet,
+et que ce soit sur la mort d'un petit chien ou d'un perroquet[54],
+ou de quelques grandes aventures arrivées dans le monde galant et
+poétique.
+
+[Note 54: Encore une mode poétique de ce temps-là, qui datoit du
+XVIe siècle, et qui ne se perdit qu'au XVIIIe. Il y a dans le
+_Palais Mazarin_, de M. de Laborde, p. 349, note 517, quelques
+détails curieux sur ces chiens et ces chats poétiquement célébrés,
+et M. Joncières a publié dans _l'Artiste_ de juillet 1840 un article
+intéressant sous ce titre: _Du rôle des chiens et des chats en
+littérature_.]
+
+Quand à moy (reprit Hyppolite), j'ayme sur tout les bouts-rimez,
+parce que ce sont le plus souvent des in-promptus, ce que j'estime
+la plus certaine marque de l'esprit d'un homme. Vous n'estes pas
+seule de vostre advis (dit Angelique); j'ay veu plusieurs femmes
+tellement infatuées de cette sorte de galanterie d'in-promptu,
+qu'elles les preferoient aux ouvrages les plus accomplis et aux plus
+belles meditations. Je ne suis pas de l'advis de ces dames (reprit
+brusquement Charroselles, dont l'humeur a esté tousjours peu civile
+et peu complaisante), et je ne trouve point de plus grande marque de
+reprobation à l'égard du jugement que d'aymer ces sortes de choses:
+car ceux qui y reussissent le mieux, ce sont les personnes gayes et
+bouffonnes, et mesme les foux achevez font quelquefois d'heureuses
+rencontres, au lieu que la vraye estime se doit donner aux ouvrages
+travaillez avec meure deliberation, où l'art se mesle avec le genie.
+Ce n'est pas que les gens d'esprit ne puissent faire quelquefois sur
+le champ quelques gaillardises, mais il faut qu'ils en usent avec
+grande discretion, car autrement ils se hasardent souvent à dire de
+grandes sottises, comme font tous ces faiseurs d'in-promptu et gens
+de reputation subite. Adjoutez à cela (dit Philalethe) qu'on ne
+debite point de marchandise où il y ayt plus de tromperie, car,
+comme dans les academies de jeu on pippe souvent avec de faux dez et
+de fausses cartes, de mesme dans les reduits academiques on pippe
+souvent l'in-promptu, et il y en a tel qu'on prend pour un nouveau
+né, qui pourroit passer pour vieux et barbon. Cela est vrai
+(adjousta Pancrace), car j'ay connu un certain folastre qui a fait
+assez de bruit dans le monde, qui avoit toûjours des in-promptu de
+poche, et qui en avoit de preparés sur tant de sujets, qu'il en
+avoit fait de gros lieux communs. Il menoit avec luy d'ordinaire un
+homme de son intelligence, avec l'ayde duquel il faisoit tourner la
+conversation sur divers sujets, et il faisoit tomber les gens en
+certains defilez où il avoit mis quelque in-promptu en embuscade, où
+ce galant tiroit son coup et deffaisoit le plus hardy champion
+d'esprit, non sans grande surprise de l'assemblée. Avec la mesme
+invention il se faisoit donner publiquement par son camarade des
+bouts-rimez, sur lesquels, à quelques moments de là, il rapportoit
+un sonnet qu'il donnoit pour estre fait sur le champ, et qu'il avoit
+fait chez luy en toute liberté et à loisir. Il est vrai qu'il lui
+arriva un jour un petit esclandre: c'est qu'une dame, qui avoit
+descouvert la chose par l'infidelité de son associé, et qui
+connoissoit d'ailleurs l'humeur du personnage et la portée de son
+esprit, luy dit lors qu'il luy mit en main un sonnet dont il vouloit
+faire admirer la promptitude: Vous me le pouviez donner encore en
+moins de temps, ou vous estes bien long à escrire.
+
+Je suis bien aise d'apprendre (dit Laurence) les faussetez qui s'y
+commettent, car quand on m'en donnera je voudray avoir de bons
+certificats de gens de bien et d'honneur pour attester qu'ils ont
+esté faits en leur presence, et qu'il n'y sera arrivé ny fraude ny
+mal-engin. Quand à moy (reprit Angelique), je n'ay jamais voulu
+donner mon approbation à ces sortes de pieces, car ce seroit donner
+de la reputation à bon marché; je la reserve pour les ouvrages polis
+et serieux, et particulierement pour le sonnet, qui est (comme dit
+un de mes bons amis[55]) le chef-d'oeuvre de la poesie et le plus
+noble de tous les poëmes.
+
+[Note 55: C'est de Boileau qu'il s'agit, et Furetière parle ici
+moins pour Angélique que pour lui-même. Ils étoient, en effet, fort
+amis, et d'esprit d'ailleurs à se bien comprendre. Ils se prêtoient
+mutuellement des traits pour leurs satires. Ainsi l'on sait par
+Brossette que c'est Furetière qui désigna à Boileau les abbés Cotin
+et Cassagne pour les vers de la 3e satire, où ils commencent à
+être fustigés; peut-être, en revanche, Boileau désigna-t-il à
+Furetière d'autres victimes de sa connoissance pour le _Roman
+bourgeois_. Par une singulière coïncidence, qui, toutefois, semble
+être moins un hasard qu'une entente satirique, les sept premières
+satires de Boileau parurent la même année (1666) que le _Roman
+bourgeois_, et chez le même libraire, Billaine. Deux ans auparavant,
+c'est chez Furetière, de l'aveu même de Boileau, que la scène du
+_Chapelain décoiffé_ avoit été faite entre eux, en compagnie de
+Racine, contre des poètes qu'ils détestoient en commun. La Serre,
+que Furetière épargne si peu, étoit, on le sait, du nombre. D'après
+cela, on peut comprendre que Furetière fût dans la confidence des
+travaux de Boileau, et que, dès 1666, étant l'un des premiers
+initiés à ses oeuvres ébauchées, il pût faire allusion déjà à l'un
+des plus fameux passages de _l'Art poétique_, bien que ce poème ne
+dut voir le jour qu'en 1674. Il est vrai que, dès 1669, Boileau le
+trouvoit assez achevé pour en faire des lectures dans le monde,
+notamment chez Patru.]
+
+Vous ne seriez pas souvent en estat de la prodiguer (adjousta
+Charroselles), car il faut un grand effort d'esprit, ou plustost un
+grand effort de patience, pour y reussir. Encore y a-t'il peu de
+gens qui fassent profession d'en faire, et de plus, pour un bon
+qu'ils feront, il y en aura cent de mauvais. J'en ay veu tant de
+meschans (adjousta Pancrace) que je suis persuadé que la pluspart ne
+valent rien, et à moins qu'une personne d'esprit m'asseure
+auparavant de leur bonté, je ne me sçaurois resoudre à les lire. Ce
+n'est pas d'aujourd'huy (adjousta Philalethe) que je sçay la
+difficulté qu'il y a d'en faire de bons, et j'ay veu des poëtes
+fameux qui avoient acquis de la gloire par de grands poëmes, dont la
+réputation est eschouée aupres d'un sonnet.
+
+A propos de sonnet (dit Javotte, qui jusques-là avoit esté muette),
+j'en ai sur moi un fort beau, qu'une partie de mon papa a laissé
+dans son estude en venant solliciter son procés. Pancrace la pria de
+le lire par complaisance, et pour la faire parler. Je vous prie
+(répondit-elle) de m'en dispenser: car il est si long, si long, si
+long, que ce seroit trop vous interrompre. Comment (lui dit
+Hyppolite)! faut-il tant de temps pour lire quatorze vers? Comment
+(respondit Javotte)! il y en a plus de quatre cens; et en mesme
+temps elle tira de sa poche un petit livret relié de papier marbré,
+contenant un poëme entier: c'estoit la metamorphose des yeux de
+Philis en astres[56]. La compagnie ne se put tenir de rire de cette
+naïfveté, surtout Hyppolite en éclatta; sur quoi Javotte dit en
+rougissant: Hé quoi! ne sont-ce pas là des vers? du moins mon papa
+m'a dit que c'en estoit. Ouy sans doute (répondit Pancrace). Hé bien
+(repliqua Javotte), un sonnet, n'est-ce pas aussi des vers? Qu'y
+a-t-il donc tant à rire? La risée fut plus forte qu'auparavant; de
+sorte qu'Angelique, par civilité, rompit la conversation et se leva
+pour aller faire des excuses à Javotte et pour la tirer de cette
+confusion; elle l'effaça par des caresses redoublées qu'elle luy
+fit. Pancrace se mit aussi de la partie pour la consoler, à quoy il
+s'employa de tout son coeur. Il commençoit déjà à nouer une
+conversation particuliere avec Javotte, pour laquelle, pendant toute
+cette visite, il avoit senti une extraordinaire émotion, quand ils
+furent interrompus par un grand cry que fit Hyppolite, qui dit:
+Vrayment, voicy un poulet de belle taille! J'ai envie de voir tout à
+l'heure ce qu'il chante. Elle dit cela à l'occasion d'un certain
+cahier qu'elle venoit de ramasser, tombé de la poche d'Angélique
+lorsqu'elle s'étoit brusquement levée. Angelique le lui redemanda
+civilement, lui reprochant qu'elle vouloit sçavoir ses secrets. On
+ne les met point en si gros volume (reprit Hyppolite); asseurément
+c'est quelque ouvrage de galenterie, dont il ne faut pas que vous
+ayez le plaisir toute seule; à tout le moins j'en veux voir le
+titre. Et si-tost qu'elle l'eut leu, elle s'escria encore plus haut:
+Vrayement, vous seriez la plus des-obligeante personne du monde, de
+vouloir priver une si belle compagnie du divertissement qu'elle aura
+d'entendre une piece dont le titre promet beaucoup. Au pis-aller, je
+l'emporteray et je la liray malgré vous. J'y retiens part (répondit
+alors Charroselles), et je seray bien d'avis qu'on la lise icy tout
+haut; en récompense je vous lirai une autre composition de ma façon,
+qui sera deux fois plus longue et qui ne sera peut-estre jamais
+imprimée.
+
+[Note 56: C'est la pièce la plus célèbre d'Habert de Cerizy,
+l'un des premiers de l'Académie Françoise. Elle fut publiée en 1639,
+in-8. Elle eut un si long succès qu'en 1689 on en fit une traduction
+en vers latins, _Oculi Phylidis in astra_, etc., Paris, Muguet,
+1689, in-12.--Ce madrigal, de près de 500 vers, n'étoit au reste
+qu'une imitation évidente du poème de Callimaque sur _la Chevelure
+de Bérenice transformée en comête_. L'abbé Goujet l'a justement
+remarqué dans son article sur Habert de Cerisy, _Biblioth. franç._,
+t. 14, p. 215.]
+
+Philalethe, qui connoissoit l'humeur de Charroselles, qui alloit
+lire dans les compagnies ses ouvrages pour se consoler de ce que les
+libraires ne les vouloient point imprimer, fremit de peur à cette
+menace pour toute la compagnie; et, de crainte d'en attirer sur elle
+l'effet, il se joignit à Angelique pour combattre l'opiniastre
+Hyppolite, luy disant que cette lecture seroit trop ennuieuse, et
+qu'on s'entretiendroit plus agreablement de vive voix. Il dit mesme
+qu'il avoit veu la piece, et qu'elle ne meritoit pas l'attention
+d'une si belle trouppe. Le mespris qu'il en fit fut cause qu'on le
+soubçonna aussitost de l'avoir faite et de l'avoir donnée à
+Angelique, car on connoissoit l'intelligence qu'ils avoient
+ensemble, et il estoit d'ailleurs trop discret pour mespriser ainsi
+publiquement les ouvrages d'autruy. Cela fit redoubler la curiosité
+d'Hyppolite, qui l'emporta sur la resistance d'Angelique; et les
+allant tirer par le bras les uns apres les autres, elle fit
+r'asseoir chacun en sa place. Puis adressant la parole à Philalethe,
+elle luy dit: Pour votre punition de nous avoir voulu priver de
+cette lecture, il faut que ce soit vous qui la fassiez. Aussi bien,
+comme je vous en crois l'auteur, cela vous ostera le chagrin que
+vous auriez à me l'entendre lire mal. Philalethe, recevant le cahier
+fort civilement, luy dit: Je renonce à la gloire que vous me donnez
+de la composition; mais j'accepte volontiers celle de vous obéir, et
+en disant cela, il commença de lire en ces termes:
+
+
+_Historiette de l'Amour esgaré._
+
+S'il y eut jamais un enfant incorrigible, ce fut le petit Cupidon.
+C'estoit, à vray dire, un enfant gasté, à qui sa mere trop
+indulgente ne refusoit rien. Tous ceux de cour celeste luy en
+venoient faire des plaintes; Junon disoit qu'elle ne pouvoit
+gouverner deux jours son mary; Diane, qu'il luy debauchoit toutes
+ses nymphes. Il n'y avoit que Minerve à qui il n'osoit se jouer, car
+elle n'entendoit point raillerie. Venus le menaçoit souvent de lui
+donner le fouet, sans qu'elle en fist rien, et, pour fortifier sa
+menace, elle avoit fait tremper des branches de mirthe dans du
+vinaigre, qui faisoient grand peur au petit Amour. Mais si-tost
+qu'elle se mettoit en devoir de le chastier, il se sauvoit, à la
+faveur des Graces, qui l'eussent volontiers mis sous leurs propres
+juppes, si elles n'eussent point esté nues, et qui le desroboient à
+la colere de sa mere. Un jour neantmoins qu'elle estoit en mauvaise
+humeur (je ne sçay si ce ne fut point le jour qu'elle apprit la mort
+d'Adonis), elle le voulut corriger tout de bon; et comme, à cause de
+sa tristesse, les Graces l'avoient quittée, il ne trouva plus son
+azile ordinaire. Ainsi ce petit dieu alloit mal passer son temps,
+s'il n'eust eu recours à la ruse ordinaire des enfants, qui,
+s'enfuyant de leur mere, se sauvent chez leur grand maman. Il se
+jetta donc à corps perdu entre les bras de Thetis, qui estoit pres
+de là, et il ne perdit point de temps à se deshabiller, parce qu'il
+marche ordinairement tout nud. Ses aisles luy ayant servy de
+nageoires, il arriva dans son palais de cristal, et, parce qu'il
+faisoit le pleureux, elle le reconforta (suivant la coustume des
+bonnes vieilles, qui applaudissent à toutes les sottises de leurs
+petits-enfans) le flatta et luy donna des pois sucrez. Il s'y trouva
+mesme si bien qu'il y demeura long-temps; mais, pendant son sejour,
+ne pouvant se tenir de faire des tours de son métier, il eschauffa
+si bien d'amour les poissons (qui jusqu'alors estoient froids de
+leur naturel) qu'ils sont devenus depuis les animaux les plus
+prolifiques du monde; de sorte que Thetis vit son royaume tellement
+peuplé, que, si ses sujets ne se mangeoient les uns les autres
+(comme font les loups et les poëtes), quelques grandes que soient
+les campagnes de la mer, elles ne pourroient pas les nourrir ny les
+loger. Il n'y auroit pas eu grand mal s'il n'eust rien fait
+d'avantage. Passe encore pour enflammer les Syrenes, qui sont les
+chanteuses de cette cour, veu que les personnes de ce métier sont
+assez subjettes à caution; mais il s'attaqua mesme aux Nereides, qui
+sont les princesses et les filles d'honneur de la reyne maritime. Le
+plus grand scandale fut lorsqu'il s'adressa à la plus prude de
+toutes (dont par honneur je tairay le nom), car il fit en sorte
+qu'elle se laissa suborner par l'intendant des coquilles de
+Neptune[57]. Or ce n'estoit pas assez pour ces amants d'avoir le
+dessein de jouir de leurs amours, la difficulté estoit de
+l'exécuter: car, comme les palais de Thetis et des Nereïdes sont de
+cristal, et mesme du plus transparent, il ne s'y pouvoit rien faire
+qui ne fut aperceu d'une infinité de tritons, qui sont les
+janissaires du dieu marin. Ils furent donc obligez de se donner un
+rendez-vous aupres de Caribde, où il y a une cascade en forme de
+gouffre, si dangereuse qu'il n'y passe presque personne. Cependant
+ils ne purent faire si peu de bruit en faisant leurs petites
+affaires qu'ils ne fussent entendus de ces chiens que Scille nourit
+pres de là (car c'est en cet endroit qu'est le chenil de Neptune.)
+Dés que l'un eust aboyé, tous les autres en firent autant, et par
+cette belle musique Scille fust bien-tost esveillée, aussi bien
+qu'un Triton jaloux, endormy à ses costez. Elle voulut en mesme
+temps sçavoir la cause de ce bruit, croyant que ses chiens aboyoient
+apres quelques voleurs qui venoient ravir les grands trésors qu'elle
+a amassez du debris des naufrages qui se font ordinairement sur sa
+seigneurie. Ces malheureux amans furent ainsi pris sur le fait; la
+pauvre Nereïde en fut fort honteuse, et devint plus rouge qu'une
+escrevisse et plus muette qu'une carpe. Or comme les petits
+officiers portent toujours envie aux grands et taschent de se mettre
+en credit en les destruisant, ce Triton, qui avoit la dent un peu
+venimeuse et tenant un peu de celle du brochet, fut ravi de trouver
+une occasion de mordre sur l'intendant des coquilles. Il alla
+incontinent trompeter partout cette advanture, jusque-là qu'elle
+vint aux oreilles de Thetis. La colere dont elle s'enflama à cette
+nouvelle la fit gronder, escumer et tempester d'une telle sorte, que
+tous les voyageurs qu'elle avoit à dos eurent cependant beaucoup à
+souffrir. Elle condamna la pauvre Nereïde à estre enfermée le reste
+de ses jours dans une prison de glace au fond de la mer Balthique,
+et le seducteur fut emprisonné dans une coquille de limaçon, où
+toûjours depuis il se tint caché, et n'osa monstrer ses cornes,
+sinon quelquefois à la fin d'un orage. Et quand au petit autheur du
+scandale, Thetis voulut le chastier sur le champ. Elle fit cueillir
+une poignée de branches de coral pour luy en donner le foüet
+vertement: car le coral, quand il est dans la mer, est une herbe
+mole et souple comme de l'ozier, et ne durcit ny ne rougit qu'apres
+estre tiré de l'eau; ainsi le tesmoigne Pline, qui peut estre est un
+faux tesmoin.
+
+[Note 57: Je ne serois pas éloigné de croire, avec M. Eugène
+Maron, dans son intéressant travail sur le _Roman bourgeois_ au
+XVIIe siècle (_Revue indépendante_, 10 février 1848, p. 289),
+qu'il s'agit ici du surintendant Fouquet. Comme _l'intendant des
+coquilles_, qui s'attaquoit aux Néréides, qui sont les princesses et
+les filles d'honneur de la reine maritime, Fouquet s'étoit adressé
+aux filles de la reine. «Il se seroit épuisé, dit Brienne
+(_Mémoires_, t. 2, p. 212) pour avoir la satisfaction de coucher une
+nuit avec une duchesse, qui refusa, dit-on, les cent mille écus que
+le surintendant lui fit porter. Il se rabattit sur Menneville, fille
+d'honneur de la reine-mère, en rabattant aussi de moitié pour la
+somme, puisqu'il ne lui donna que 150,000 livres.»]
+
+Voyla donc Cupidon en un aussi grand danger que celui qu'il avoit
+couru auparavant. Il voyoit déja plusieurs cancres, qui sont les
+sattelites de ce païs là, qui estoient prests à le happer, lors
+qu'il leur eschappa des mains comme une anguille, car il est agile
+et dispos (sur tout lors qu'il est question de s'enfuir), et il se
+sauva en terre ferme, hors du pouvoir de sa rigoureuse grand maman.
+Il estoit encore en pays de connoissance s'il eust voulu y paroître,
+car c'estoit chez Cibele, mère des dieux, sa bizayeule; mais comme
+elle estoit vieille, ridée, fort bossue, et coeffée de villes et de
+chasteaux, il en auroit eu peur en la voyant, outre que la crainte
+du chastiment qu'il venoit d'eschaper (qui est le dernier suplice
+pour les enfants) luy rendoit toute sa parenté suspecte. Il se
+voulut donc tenir caché, et il ne le put mieux faire qu'en se
+retirant dans de petites cabanes de bergers qu'il trouva aux
+environs. Ils luy firent un fort bon accueil, et, par charité, ils
+luy donnerent un habit dont ils croyoient qu'il avoit besoin, le
+voyant tout nud, car ils ne connoissoient pas la chaleur interieure
+qu'il avoit. Je ne sçay si la crainte du foüet l'avoit rendu sage,
+ou s'il eut pitié de l'ignorance de ses hostes; tant y a qu'il
+vescut avec une grande retenue tant qu'il fut chez eux, et il ne
+leur fit ny malice ny supercherie. Tant s'en faut: pour recompenser
+le charitable traittement qu'il en avoit receu, il leur aprit à
+faire l'amour, car vous apprendrez, si vous ne le sçavez, que
+l'amour estoit jusqu'alors inconnu parmy les hommes; tous les
+accouplemens s'y estoient faits à la manière des bestes, par un
+instinc de la nature, et pour servir seulement à la generation.
+Cette belle passion, qui s'insinue dans les coeurs, qui leur donne
+de si grandes joyes, et qui sert à unir les ames plutost que les
+corps, étoit encore ignorée sur la terre. C'estoit un friand morceau
+que les Dieux s'estoient reservé, et qui faisoit un des grands
+poincts de leur felicité. Aussi tout le monde est d'accord que les
+bergers ont esté les premiers qui ont gousté de ses douceurs; il ne
+se faut pas estonner s'ils l'ont traitté d'une maniere si delicate,
+puisque leur premier maistre d'escole a esté le dieu mesme qui fait
+aymer. Comme toutes les choses, dans leur naissance, sont meilleures
+et moins corrompues, ces premieres amours eurent toute la vertu et
+la pureté imaginable. Ce dieu mesnagea si bien les coups de ses
+flesches, qu'il fit naistre des flammes mutuelles dans les coeurs de
+chaque berger et de chaque bergère; le soin de plaire estoit le seul
+qui les occupoit; l'affection estoit reciproque et la fidelité
+inviolable. Ils n'avoient point à essuyer de rigueurs ni de
+cruautez, parce qu'ils n'avoient point d'injustes desirs; il ne leur
+restoit dans l'ame aucun repentir ni remords, parce que le vice n'y
+avoit aucune part. Enfin c'estoit le siecle d'or de l'amour; on en
+goustoit tous les plaisirs, et on ne ressentoit aucune de ses
+amertumes. Mais enfin, apres avoir passé quelque temps avec eux, il
+se lassa de vivre dans la solitude. Il eut la curiosité de voir ce
+qui se passoit sur la terre, qu'il n'avoit pas veue encore, à cause
+de sa jeunesse. Il luy prit donc envie d'aller à une ville
+prochaine, et, parce qu'elle estoit belle et grande, il y demeura
+quelque temps pour la mieux connoistre. La premiere chose qu'il y
+fit, ce fut d'y chercher condition; et ne vous estonnez pas que sa
+divinité ne luy fist pas dedaigner de servir, car la servitude est
+son élement. Le hazard le fit engager d'abord avec une femme bien
+faite, mais dont la physionomie estoit fort innocente. Elle avoit
+les cheveux blonds et le teint blanc, mais un peu fade; les yeux
+bleus, mais un peu esgarez; la taille haute, mais peu aisée, et la
+contenance peu ferme; à cela près, elle estoit fort belle et fort
+agréable. Elle se nommoit Landore, et avoit une indifférence
+generale pour tout le monde; elle tesmoignoit un certain mespris qui
+ne venoit pas d'orgueil, mais d'une froideur de temperament qui
+desesperoit les gens. En un mot, elle avoit une si grande
+nonchalance dans toutes ses actions, qu'il paroissoit qu'elle ne
+prenoit rien à coeur. Cupidon ne fut pas longtemps chez elle sans y
+vouloir faire la mesme chose qu'il avoit faite chez les bergers:
+car, comme il craignoit de se gaster la main faute de s'exercer à
+tirer ses fléches, qui est la seule chose qui le fait valoir, il en
+décocha quelques-unes d'un petit arc de poche qu'il avoit; mais
+c'estoit d'abord plustost en badinant que de dessein formé, comme on
+voit des enfans se jouer avec des sarbatanes. Un jour, il vid
+réjaillair à ses pieds une des flesches qu'il avoit tirées contre
+Landore, et, en la ramassant, il reconnut que le fer en estoit
+rebouché. Il n'y a rien qui choque plus ce petit mutin que la
+resistance; cela fit qu'il s'opiniastra à vouloir blesser tout de
+bon cette insensible. Il prit les flesches les mieux acerées qu'il
+put trouver, et, pendant qu'elle estoit en compagnie de quantité
+d'honnestes gens, il luy en tira plusieurs droit au coeur. Mais, par
+un grand prodige, elles faisoient le mesme effet contre ce coeur de
+diamant que des balles qui font des bricoles contre le mur d'un
+tripot, et elles alloient blesser ceux qui se trouvoient aux
+environs. Chacun de ces blessez fit tous les efforts imaginables
+pour communiquer son mal à celle qui en estoit cause, et il n'y en
+avoit pas un qui ne deust concevoir de belles esperances, puisqu'il
+avoit un secours secret de ce petit dieu qui fait aymer. Cependant
+aucun ne put reussir; tous les soins et toutes les galenteries
+qu'ils employerent ne firent que blanchir contre sa froideur. Il se
+trouva enfin dans la troupe un homme qui n'estoit ny bien ny mal
+fait, qui avoit la physionomie fort ingenue et qui monstroit tenir
+beaucoup du stupide. Sa taille estoit grande et menue, mais flasque
+et voutée; il avoit la desmarche lente, la bouche entr'ouverte et
+les cheveux d'un blond de filasse, fort longs et fort droits. Ce fut
+derriere luy que Cupidon se posta un jour pour faire la guerre à sa
+rebelle. Il n'avoit point dessein de favoriser de ses graces un
+homme qui estoit fort peu de ses amis; c'estoit plustost pour luy
+faire piece qu'il s'en servit comme d'une mire à descocher le trait
+dont Landore fut blessée. A ce coup toute la froideur de la dame
+s'esvanoüit; elle sentit pour cet homme qui estoit devant elle une
+ardeur qui ne peut estre exprimée, jusque-là qu'elle se vid preste
+de lui declarer elle-mesme sa passion, si la pudeur du sexe ne
+l'eust retenuë. Elle trouva enfin une occasion de luy descouvrir ce
+qu'elle tenoit caché, parce qu'ils estoient tous les jours ensemble.
+Cet homme ressentit presque en mesme temps de pareilles motions pour
+elle; peut-estre luy estoit-il tombé sur le gros orteüil une des
+flesches perduës dont nous avons parlé, dont la piqueure avoit un
+certain venin, qui, insensiblement, lui avoit gagné le coeur. En un
+mot, ils s'aymerent, mais d'une amour si facile et si douce qu'ils
+n'eurent point besoin de mettre en usage ny les plaintes ny les
+soupirs, et il n'y eut jamais d'ames ny mieux ny plus facilement
+unies. Toutes ces addresses dont, entre toutes les autres
+rencontres, l'on se sert pour se faire aymer, leur furent inutiles;
+ils se contentoient de faire l'amour des yeux; à peine y
+employoient-ils les paroles, et la plus serieuse occupation de cet
+amour badin estoit la plupart du temps de joüer au pied de beuf, de
+se regarder sans rire. Le petit dieu trouva ce procedé fort
+choquant, et se fascha de les voir agir si negligemment en une chose
+dont tant de gens font une affaire tres importante. Comme son
+inclination le porte à rendre service à ceux qu'il a blessez, il
+s'ennuya bientost de se trouver inutile aupres de ces amans, et son
+naturel agissant ne luy permit pas de demeurer tous les jours les
+bras croisez dans la faineantise. Il fit seulement reflexion sur le
+coup qu'il avoit porté, car, à vray dire, il est philosophe quand il
+veut, et raisonne bien, surtout quand il a osté son bandeau. Il
+reconnut alors qu'il s'estoit trompé en s'attribuant la gloire de
+cette deffaite: car il demeura d'accord que tout l'honneur en estoit
+deub au hazard, qui avoit fait rencontrer ensemble deux personnes
+dont les visages et les humeurs avoient tant de rapport et de
+simpatie qu'ils sembloient nez l'un pour l'autre. De là il conclud
+qu'on pourroit bien l'accuser à l'avenir de plusieurs choses dont il
+seroit innocent; enfin, la honte d'estre à ne rien faire luy fit
+demander son congé, et il luy fut facile de l'obtenir de maistres
+qui se passoient bien de luy.
+
+Au partir de ce lieu, il s'attacha au service d'une fille studieuse.
+D'abord cette condition luy plut fort, parce qu'il espera d'y
+apprendre beaucoup de choses et de n'y manquer point d'employ. Cette
+fille, nommée Polymathie[58], n'avoit pas eu la beauté en partage,
+tant s'en faut; sa laideur estoit au plus haut degré, et je ferois
+quelque scrupule de la descrire toute entiere, de peur d'offenser
+les lecteurs d'imagination delicate. Aussi n'est-il pas possible que
+les filles se puissent piquer en mesme temps de science et de
+beauté; car la lecture et les veilles leur rendent les yeux battus,
+et elles ne peuvent conserver leur teint frais ou leur enbonpoint,
+si elles ne vivent dans la delicatesse et dans l'oysiveté. Outre
+qu'il leur est difficile de ménager pour l'estude quelque heure d'un
+jour qui n'est pas trop long pour se parer et pour se farder. Mais,
+d'un autre côté, Polymathie avoit l'esprit incomparable, et elle
+parloit si bien qu'on auroit peu estre charmé par les oreilles, si
+l'on n'avoit point esté effrayé par les yeux. Elle sçavoit la
+philosophie et les sciences les plus relevées; mais elle les avoit
+assaisonnées au goust des honnestes gens, et on n'y reconnoissoit
+rien qui sentist la barbarie des colleges. Ses admirables
+compositions en vers et en prose attiroient aupres d'elle les plus
+apparens et les plus polis de son siecle. Le dieu d'amour, estant
+chez elle, ne voulut pas laisser ses armes inutiles; mais il arresta
+quelque temps son bras, à cause qu'il vid pousser à sa maistresse
+tant de beaux sentimens de vertu et de tempérance qu'il desespera de
+reussir en son entreprise et de vaincre cette froideur dont elle
+faisoit vanité. Il avoit mesme quelque respect pour cette
+philosophie dont elle estoit secondée, craignant avec quelque sujet
+d'en estre mal-mené. Il faisoit encore reflection sur le mauvais
+office qu'il luy rendroit s'il la faisoit devenir amoureuse, ne se
+croyant pas assez fort pour faire naistre dans le coeur de quelqu'un
+de la passion pour elle, s'il ne l'alloit chercher parmy les
+aveugles. Il voulut donc auparavant tascher de blesser quelqu'un de
+ces scavans et de ces polis qui la frequentoient; mais il eust beau
+tirer ses fleches les mieux acerées, tous leurs coups
+s'amortissoient comme s'ils eussent esté tirez contre une balle de
+laine. Ce qui le fit le plus enrager, ce fut l'hypocrisie de ces
+messieurs les doucereux (car il n'y a point de dieu, tant fabuleux
+soi-il, que l'hypocrisie ne choque horriblement); ils ne se
+contentoient pas de tesmoigner de l'admiration pour l'esprit de
+Polymathie, ils faisoient encore aupres d'elle les galands et les
+passionnez pour sa beauté, et leur impudence alloit jusqu'à ce point
+qu'ils la traittoient de soleil, de lune et d'aurore, dans les vers
+et dans les billets qu'ils luy envoyoient. Ceux qui ne l'avoient
+veuë que dans ce miroir trouble et sous cette fausse peinture ne
+l'auroient jamais reconnuë: car, en effet, elle ne ressembloit au
+soleil que par la couleur que luy avoit donnée la jaunisse; elle ne
+tenoit de la lune que d'estre un peu maflée, ny de l'aurore que
+d'avoir le bout du nez rouge. O! que les pauvres lecteurs sont
+trompez quand ils lisent un poëte de bonne foy, et qu'ils prennent
+les vers au pied de la lettre! Ils se forment de belles idées de
+personnes qui sont chimeriques, ou qui ne ressemblent en aucune
+façon à l'original. Ainsi, quand on trouve dans certains vers:
+
+ Je ne suis point, ma guerriere Cassandre,
+ Ny Mirmidon, ny Dolope soudart[59],
+
+il n'y a personne qui ne se figure qu'on parle d'une Pantasilée ou
+d'une Talestris; cependant, cette guerriere Cassandre n'estoit en
+effet qu'une grande _Halebreda[60], qui tenoit le cabaret du Sabot,
+dans le Fauxbourg Saint-Marceau_. Quelque laide pourtant que puisse
+estre une fille, elle n'est point choquée d'une fausse loüange, et
+ne croira jamais qu'on la raille, quoy qu'elle accuse les gens de
+parler avec raillerie; elle ne donnera jamais un démenty à personne
+que par une feinte modestie. Quelque clairvoyant que soit son
+esprit, il ne sera jamais persuadé de ses défauts; elle les excusera
+par quelque autre bonne qualité; enfin, elle fera si bien son
+compte, qu'elle se trouvera tousjours des charmes de reste pour
+donner bien de l'amour. Cupidon, tout aveugle qu'on se le figure,
+reconnoissoit bien, malgré toutes ces feintes galanteries, quoy
+qu'elles fissent beaucoup d'éclat, que pas un n'estoit blessé au
+dedans, car il ne s'estoit pas trouvé une seule des flesches qu'il
+avoit ramassées qui fust sanglante; cela le fit opiniastrer
+d'avantage en son entreprise, et il jura hautement que quelqu'un en
+payeroit la folle-enchere. Apres avoir fait encore plusieurs
+tentatives, et vuidé son carquois, ne sachant presque plus de quel
+bois faire flesches, ny de quel acier les ferrer, enfin il fut
+reduit à y appliquer le fer du mesme canif avec lequel Polymathie
+tailloit ses plumes, qui devenoient éloquentes si-tost qu'elles
+avoient esté tranchées par ce fer enchanté. Il fut si heureux que ce
+coup porta sur un bel esprit veritablement digne d'elle, et bien
+propre pour luy estre aparié, en telle sorte que, si on les avoit
+mis dans deux niches, ils auroient fait une fort belle simmetrie. Sa
+taille estoit petite, mais, en recompense, une bosse qu'il portoit
+sur ses espaules estoit fort grande; ses deux jambes estoient
+d'inégale grandeur; il estoit borgne d'un oeil et ne voyoit guere
+clair de l'autre, et tout l'esclat de ses yeux consistoit en une
+bordure d'escarlate de si bon teint qu'il ne s'en alloit point à
+l'eau qui en distilloit incessamment. Que si son corps donnoit du
+degoust, son esprit avoit des agrémens tous particuliers; il auroit
+esté bon à faire l'amour à la manière des Espagnols, qui ne la font
+que de nuit, car il auroit esté bien favorisé par les tenebres.
+Cette playe ne fut pas si-tost faite dans le coeur de ce spirituel
+disgracié, que voila les elegies, les sonnets et les madrigaux en
+campagne; jamais veine ne fut plus feconde ny genie plus eschauffé;
+jamais il n'y eut si grande profusion de tendresses rimées. Ce qui
+fut nouveau, c'est que deslors toute la dissimulation s'évanoüit.
+Tous ces charmes et ces appas, qu'il ne mettoit auparavant dans ses
+vers que par fiction poëtique, il les y insera depuis de bonne foy.
+
+L'amant crut en saine conscience que sa maîtresse estoit un vray
+soleil et une vraye aurore; et quoy que cet amour n'eust commencé
+que par l'esprit, le tendre heros fut tellement esblouy de ses
+brillans, qu'il ne reconnut plus aucune imperfection dans le corps,
+pour lequel il eut aussi-tost la même passion. Je ne sçay si l'amour
+fit d'une flesche deux coups, ou si Polymathie fut touchée des
+pointes poëtiques que son amant lui décocha: tant y a qu'elle eut
+pour luy une amour reciproque; et elle fit judicieusement de ne pas
+laisser eschapper cette occasion, car elle auroit eu de la peine à
+la recouvrer. Elle ne fut pas plus avare que luy de prose et de
+vers, et ce fut lors que ce petit Dieu travesty ne manqua pas
+d'occupation, ny de sujets d'exercer ses jambes. Il n'avoit pas
+si-tost porté un poulet, qu'il falloit retourner porter des stances;
+et pendant l'intervalle du temps qu'il employoit à ce message, un
+madrigal se trouvoit fait, qu'il falloit aussi porter tout frais
+esclos. Que si par malheur on faisoit response sur le champ, il
+falloit porter la replique avec mesme diligence; et dans cet assaut
+de reputation, nos amants se renvoyoient si viste des in-promptu,
+qu'ils ressembloient à des joüeurs de volant quand ils tricottent.
+Je ne vous diray point la suitte ny la fin de ces amours; elles
+continuerent longtemps de la mesme force. Les seuls qui en
+profiterent furent les libraires faiseurs de recueils, qui
+ramasserent les pieces et les vers que ces amans laisserent courir
+par le monde, dont ils firent de beaux volumes. Tous les autres
+marchands n'y gagnerent rien; il n'y eut aucun commerce de juppes,
+de mouchoirs, ni de bijoux; tous les presens furent faits en papier,
+jusques à celuy des estrennes. Il ne se donna ny bal ny musique,
+mais seulement force vers de ballet, et force parolles pour mettre
+en air. Ce qui est fort surprenant et bien contraire à l'humeur du
+siècle, c'est qu'il n'y eut jamais ny festin ny cadeau; la
+promenade, quoy qu'elle leur plust fort, estoit toûjours seiche, et
+les traitteurs ny les patissiers ne receurent jamais de leurs
+visites ny de leur argent. Le petit Amour avoit esté jusques alors
+nourry de viande creuse; voicy par quelle adventure il devint
+friand: Un jour que sa maistresse passionnée estoit allée chercher
+la solitude d'un petit bois, où elle confioit quelques soupirs et
+quelques tendresses à la discretion des echos et des zephirs, il
+s'estoit tenu un peu à l'escart. La fortune voulut qu'il rencontra
+un page d'une dame de qualité, à qui on donnoit cadeau dans une
+belle maison proche de ce bois. Comme il n'y a point de connoissance
+si-tost faite que celle des chiens et des laquais (sous ce nom sont
+compris tous ceux qui portent couleurs), l'Amour et le page eurent
+bien-tost fait amitié ensemble. Son nouveau camarade le mena voir le
+superbe festin qu'on avoit appresté pour la dame, et l'un et l'autre
+eurent dequoy faire bonne chere des superfluitez qui s'y trouverent.
+Cupidon commença à trouver du goust aux bisques et aux faisants, qui
+le firent ressouvenir du nectar et de l'ambroisie. Et ce qu'il prisa
+le plus, fut le reste d'un plat de petits pois[61], sur lequel il se
+jetta, qui avoit plus cousté que n'auroit fait la terre sur laquelle
+on en auroit recueilly un muid. Le bon traittement, et la credulité
+qu'il eut aux paroles de son camarade le desbaucherent, car il ne
+marchanda point pour entrer au service de cette dame, qui, dés
+qu'elle l'eust veu, le voulut avoir pour luy porter la queuë. C'est
+ainsi qu'il quitta cette spirituelle maistresse sans luy dire adieu.
+Elle eut grand regret de n'avoir pas pris de luy un répondant, parce
+qu'elle luy auroit fait payer la valeur de certains vers que ce
+petit voleur luy avoit emportez, dont elle n'avoit point gardé de
+coppie. Quant à la nouvelle maistresse, il en fut tellement chery,
+qu'elle chercha toutes les inventions imaginables pour le rendre
+leste et propre. Elle luy fit faire de certaines trousses avec
+lesquelles les peintres, qui font scrupule de le peindre tout nud,
+le dépeignent encore aujourd'huy. Quelque reputation qu'il eust
+d'être dangereux, ce n'estoit rien au pris des malices qu'il fit
+depuis qu'il fut chargé de ce pestilent habit. Archelaïde (tel
+estoit le nom de cette dame) estoit une femme parfaitement
+accomplie, car, outre qu'elle possédoit les beautez dont se vantent
+les personnes les mieux faites, sa naissance luy donnoit encore un
+certain air majestueux, qui luy faisoit avoir un grand avantage sur
+celles qui l'auroient peû égaler par la richesse de leur taille.
+L'encens et les adorations estoient des tributs legitimes, qu'on
+payoit volontairement à son merite. L'Amour, qui avoit esté nourry
+dans un lieu où on reçoit continuellement de pareils presens,
+s'imaginoit presque déja revoir sa patrie, et il se plut
+merveilleusement en cette cour, quoy qu'il y fust inconnu et
+travesty. Il estoit bien aise de voir le profond respect que
+plusieurs illustres personnes rendoient à la divinité visible qu'il
+ne dédaignoit pas de servir. Mais apres y avoir esté quelque temps,
+une chose le choqua fort: c'est qu'il pretend que dans tous les
+lieux où il séjourne, il doit trouver quelque égalité et quelque
+douce intelligence. Il n'en vid icy aucune; tous ceux qui
+approchoient d'Archelaïde n'osoient lever les yeux sur elle, non pas
+mesme pour l'admirer, et sa fierté naturelle leur ostoit toute la
+hardiesse que leur mérite leur auroit pû donner legitimement. Ce fut
+la principale raison qui fit concevoir à l'Amour le dessein
+d'assaillir ce rocher, qui portoit son orgueil jusque dans les nuës,
+car sa generosité l'excite à faire d'illustres conquestes et à
+dompter les coeurs les plus rebelles. Cependant, comme un ruzé
+capitaine, devant que de dresser sa batterie contre le lieu qu'il
+avoit résolu d'attaquer, il voulut luy-mesme aller reconnoistre la
+place. La subtilité de sa nature divine luy fournit de grandes
+facilitez pour cela, car elle luy donne droit d'entrer quand il luy
+plaist dans le plus profond des coeurs, et d'y voir tout ce qui s'y
+passe de plus secret. Il fut bien surpris, quand il visita celui
+d'Archelaïde, de voir que la nature avoit déja fait ce qu'il avoit
+dessein de faire. Elle avoit si bien disposé les matières, qu'une
+petite étincelle qui tomba de son flambeau y causa un embrasement
+capable d'y reduire tout en cendre. Il voulut aussi-tost reparer le
+mal qu'il avoit fait, et le plus prompt remède qu'il y apporta, ce
+fut de decocher de nouvelles flesches sur ceux qui approchoient
+d'Archelaïde, afin qu'ils vinssent en foule luy apporter du secours
+et dequoy éteindre ses flammes. Il y eut aussi-tost toutes sortes de
+gens de qualité, d'esprit et de bonne mine, qui luy vinrent offrir
+leur service; mais ce fut tousjours avec des respects et des
+soumissions qui ne sont pas imaginables. Quelque ardeur que l'amour
+inspire dans les coeurs dont il est le maistre, il n'y en avoit
+point entr'eux de si temeraire qui osast luy faire une déclaration
+d'amour, ny lascher la moindre parolle de douceur ou de tendresse.
+C'estoient des muets qui n'osoient pas mesme parler des yeux, et qui
+estouffoient tellement leurs soupirs que l'oreille la plus subtile
+ne s'en pouvoit pas appercevoir. Ils estoient préoccupez de cette
+maxime, tenue pour hérétique dans les escoles d'amour, qu'aupres des
+dames de qualité il faut attendre leurs faveurs, au lieu qu'on les
+peut demander aux autres. Mais ces malheureux avoient tout loisir de
+languir dans une pareille attente. Archelaide estoit si jalouse du
+soin de son honneur, et la fierté luy estoit si naturelle, qu'elle
+auroit mieux aymé perir mille fois, que d'en relascher le moins du
+monde. Elle croyoit qu'il luy seroit honteux d'abaisser ses regars
+sur des gens au dessous d'elle, qu'elle se seroit par ce moyen
+esgalez en quelque façon; que cela les pourroit enfler de vanité, et
+leur feroit perdre la discretion, ce qui seroit la ruine de sa
+reputation et de sa vertu. C'est pourquoy elle ne voulut point
+prendre ce secours estranger, et elle mit à sa porte un gros Suisse
+vigoureux, qui empeschoit tous les gens de dehors de venir piller ce
+trésor de vertu et d'honneur, qu'elle luy laissa en garde. Mais par
+mal-heur il n'y avoit personne pour garder le Suisse, qu'elle
+appelloit quelquefois à son secours, dans une pressante necessité,
+pour chasser les ennuys secrets que luy causoit la solitude. Le
+petit espion domestique qu'elle avoit, et à qui rien de ce qui se
+fait contre l'honneur n'est caché, descouvrit un jour le secret de
+cette adventure. Ce fut alors que, pour luy faire honte, il se
+descouvrit à elle avec toutes les beautez qui donnerent assez de
+curiosité à Psyché pour l'eschauder. Il luy fit mille reproches
+sanglans du tort qu'elle se faisoit, et à tout l'empire de l'Amour,
+de douter de la discretion de tant d'honnestes gens qui mourroient
+pour elle, et de vouloir confier son honneur à la crainte servile
+d'un rustre. Il luy fit voir qu'elle ne meritoit pas de jouir des
+joyes delicates qui se trouvent dans cette belle passion, et en un
+mot il luy dit que, pour se vanger d'elle, il l'alloit quitter, et
+publier par tout son advanture; il jura en mesme temps par son
+flambeau que, puisque l'Honneur luy avoit joué cette piece, il luy
+en jouëroit une autre; qu'il seroit d'oresnavant son ennemy declaré,
+et qu'il luy donneroit la chasse en tous les lieux où il le pourroit
+rencontrer. Archelaïde, qui crut que cette apparition estoit un
+songe, frotta ses yeux pour s'esveiller, comme si elle eust dormy,
+et ne trouvant que son page à la place du dieu qu'elle avoit crû
+voir, elle luy fit une querelle d'Allemand, et appella son escuyer
+pour lui faire donner le foüet. Mais l'Amour et le page
+s'esvanouirent à ses yeux; ainsi voyant que la menace qu'il avoit
+fait de la quitter estoit vraye, elle ne douta plus de la verité de
+l'apparition. Elle en profita si bien, qu'ayant honte de sa faute,
+elle quitta le monde et se retira en une affreuse solitude, loin des
+palais et des Suisses, où elle a vescu depuis dans une grande
+modestie et retenuë.
+
+[Note 58: Ce doit être mademoiselle de Scudéry. Ce qui est dit
+plus bas (p. 164) sur son amant, aussi laid qu'elle, me le confirme
+tout à fait. On sait que Pélisson, qui fut le seul amoureux de
+l'illustre Sapho, luttoit, en effet, de laideur avec elle, «abusant,
+comme on l'a dit, de la permission qu'ont les gens d'esprit d'être
+laids».]
+
+[Note 59: Tout le monde a reconnu Ronsard et son amour le plus
+chanté. Ce que dit Furetière n'est pas une médisance. Il est certain
+que sa Cassandre étoit une fille de basse extraction, qu'elle fut
+une grisette de Blois, déjà possédée par Saint-Gelais, comme l'ont
+dit quelques uns, ou bien une servante de taverne, comme il est dit
+ici. Le poète, d'ailleurs, n'a pas toujours désavoué cette roture de
+ses amours. Dans une de ses odes, par un élan de franchise, plutôt
+encore que pour imiter l'ode d'Horace à Xanthias Proccus, il a dit:
+
+ Si j'aime depuis naguière
+ Une belle chambrière,
+ Hé! qui m'oseroit blasmer
+ De si bassement aimer?
+
+ ....
+
+ Quant à moy, je laisse dire
+ Ceux qui sont prompts à mesdire.
+ Je ne veux laisser pour eux
+ En bas lieu d'être amoureux.
+
+Il laissa dire, en effet; après Cassandre, il aima Genêvre, qu'il
+avoit connue dans le même quartier, et qui, dit-on, n'étoit autre
+que _la femme du concierge de la geôle de Saint-Marcel_.--Tout le
+monde savoit ce qu'avoient de roturier et d'infime les amours de
+Ronsard. G. Gueret le donne à entendre dans son _Parnasse réformé_,
+p. 73, et on lit dans le _Carpenteriana_, p. 10, ce passage, qui
+confirme tout à fait ce que vient de dire Furetière: «_Je ne suis
+point, ma guerrière Cassandre, etc._ Sa mademoiselle Cassandre, qui
+étoit, à ce qu'on dit, une cabaretière, n'y pouvoit rien comprendre,
+non plus que bien d'honnestes gens d'à présent.»]
+
+[Note 60: Ce mot s'employoit tantôt ou masculin, tantôt au
+féminin, mais toujours en mauvaise part et pour désigner une
+personne mal bâtie. Voiture, et après lui Tallemant (_Historiettes_,
+2e édit., t. 10, p. 136) l'ont mis au masculin.]
+
+[Note 61: C'étoit un grand luxe alors. Les primeurs surtout
+étoient du plus haut prix. On peut lire à ce sujet le _Jardinier
+français_ de Bonnefonds, valet de chambre du Roy, Paris, 1651,
+in-12. Dans la comédie de de Visé, _les Côteaux_ ou _les Friands
+marquis_, jouée en 1665, l'un des personnages ne veut manger les
+petits pois qu'à cent francs le litron. Encore étoit-ce peu; d'après
+une _Vie de Colbert_, imprimée en 1693, on alloit jusqu'à cinquante
+écus. C'était une fureur. «Le chapitre des pois dure toujours, écrit
+madame de Maintenon sous la date du 10 mai de cette même année 1696;
+l'impatience d'en manger, le plaisir d'en avoir mangé et la joie
+d'en manger encore sont les trois points que nos princes traitent
+depuis quatre jours. Il y a des dames qui, après avoir soupé avec le
+roi, et bien soupé, trouvent des pois chez elles pour manger avant
+de se coucher, au risque d'une indigestion. C'est une mode, une
+fureur, et l'une suit l'autre.» Dans les _cadeaux_, fête qu'un amant
+donnoit à sa maîtresse (V. _Ecole des maris_, acte I, sc. 1), les
+petits pois étoient de rigueur.]
+
+Quoy que l'Amour fut indigné d'avoir receu cet affront, il ne voulut
+pas quitter si-tost la terre, où il crut qu'il y avoit encore pour
+luy quelque chose à apprendre. Il entra au service d'une femme
+nommée Polyphile[62], qui avoit de l'esprit et de la beauté
+passablement. Dés les premiers jours qu'il fut avec elle, pour faire
+le bon valet, il lui acquit avec ses armes ordinaires grand nombre
+de serviteurs ou de souspirans. C'étoit ce qui flattoit le plus le
+génie de sa maistresse; bien que dans le monde elle passast pour
+prude, elle ne laissoit pas d'escouter volontiers les plaintes de
+ceux qui souffroient pour elle; en un mot, elle estoit de ces femmes
+qu'on peut nommer prudo-coquettes, dont la race s'est si bien
+multipliée qu'on ne rencontre aujourd'huy presque autre chose. Il
+n'eut jamais tant à souffrir que sous cette derniere maistresse.
+Elle l'habilla d'abord fort proprement; elle lui donna un habit et
+une calle bien gallonnée[63] et passementée avec une garniture de
+rubans de trois couleurs, et, pour son nom de guerre, elle l'appela
+Gris de lin. Sa principale passion estoit la magnificence des
+habits, et sa propreté alloit dans l'excès; elle n'avoit jamais
+souhaité d'avoir un esprit inventif que pour trouver de nouvelles
+modes et de nouveaux ajustemens. C'est ce qui aidoit
+merveilleusement à donner du lustre à sa beauté mediocre. A tout
+prendre, elle avoit un certain air joly et affecté, certains
+agrémens et mignardises qui la rendoient la personne du monde la
+plus engageante. Avec cela son plus puissant charme estoit une
+civilité et une complaisance extraordinaire pour les nouveaux venus,
+qu'elle redoubloit souvent pour retenir ceux qui commençoient de
+s'esloigner d'elle. D'autre côté, elle faisoit paroistre une grande
+severité pour ceux qu'elle avoit bien engagez, et qu'elle ne croyoit
+pas pouvoir sortir de ses liens. Jamais femme ne fut plus avide de
+coeurs. Il n'y en avoit point qui ne lui fust propre; le blondin et
+le brunet, le spirituel et le stupide, le courtisan et le bourgeois,
+lui estoient esgalement bons; c'estoit assez qu'elle fist une
+nouvelle conqueste. Son plus grand plaisir estoit d'enlever un amant
+à la meilleure de ses amies, et son plus grand dépit estoit de
+perdre le moindre des siens. Ce n'est pas qu'elle ne fist bien de la
+différence entre ses cajoleurs: ce fut elle qui s'advisa d'en mettre
+entre les gens de cour et les gens de ville; ce fut elle qui donna
+la preference aux plumes, aux grands canons, sur ceux qui portoient
+le linge uny et les habits de moëre-lice. Elle avoit une estime
+particuliere pour les belles garnitures et pour les testes
+fraischement peignées, et, nonobstant cela, elle ne laissoit pas de
+faire bon accueil aux bourgeois qui prestoient des romans et des
+livres nouveaux. Le riche brutal qui lui donnoit la musique et la
+comédie estoit aussi le bien venu. Mesme pour avoir plus de
+chalandise, elle avoit certains jours de la sepmaine destinés à
+recevoir le monde dans son alcove[64], de la même façon qu'il y en a
+pour les marchands dans les places publiques. Le dieu servant, qui
+vouloit faire la cour à sa maistresse, lui rendit de bons offices,
+car, comme il a esté dit, il luy fit faire force conquestes. Jamais
+il n'eut plus belle occasion de s'exercer à tirer: il ne faut pas
+s'estonner si maintenant il sçait tirer droit au coeur; autrement il
+faudrait qu'il fust bien maladroit de n'estre pas devenu bon tireur
+apres avoir fait un si bel apprentissage. Tous les blessez venoient
+aussitost demander à Polyphile quelque remede à leurs maux, et par
+de douces faveurs elle leur faisoit esperer guerison. Mais elle les
+traitoit à la maniere de ces dangereux chirurgiens qui, lors qu'ils
+pensent une petite playe avec leurs ferrements et poudres
+caustiques, la rendent grande et dangereuse. C'est ainsi qu'avec de
+feintes caresses elles jettoit de l'huile sur le feu et envenimoit
+ce qu'elle faisoit semblant de guérir. Ce n'est pas que d'autre
+costé l'Amour, pour les soulager, ne décochast plusieurs flesches
+contre le coeur de Polyphile, qui y firent des blessures en assez
+grand nombre. Il fut bien surpris de voir que la pluspart ne
+faisoient qu'effleurer la peau, et que, s'il y faisoit quelquefois
+des playes profondes, elles estoient gueries des le lendemain, et
+refermées comme si on y eust mis de la poudre de sympathie[65]. Ce
+fut bien pis quand il reconnut que Polyphile, ne se contentant pas
+des beautez que le ciel lui avoit données en partage, en recherchoit
+encore d'empruntées. Il n'avoit point encore connu jusqu'alors le
+déguisement et l'artifice; il s'estonna beaucoup de voir du fard,
+des pommades, des mouches et le tour de cheveux blonds. Jusque là
+qu'ayant veu le soir sa maistresse en cheveux noirs, il la mesconnut
+le lendemain quand il la vit blonde; et, lui voyant le visage
+couvert de mousches, il crut que c'estoit pour cacher quelques
+bourgeons ou esgratignures. Mais l'Amour n'eut pas esté long-temps à
+cette escole qu'il apprit à se déniaiser tout à fait et à devenir
+malicieux au dernier point. Ce n'estoit plus le dieu qui inspiroit
+la dame, c'estoit la dame qui inspiroit le dieu et qui le fit
+devenir coquet; ce fut là qu'il estudia toutes les méchancetez qu'il
+a sceu depuis, qu'il apprit à estre traistre, parjure et infidelle,
+au lieu qu'auparavant il agissoit de bonne foy et ne parloit que du
+coeur. Il devint malin et fantasque de telle sorte qu'on ne sceut
+plus de quelle maniere le gouverner. Ce n'estoit plus le temps qu'on
+l'amusoit avec des dragées et du pain d'espice; il luy falloit des
+perdreaux et des ragousts. On ne luy presentoit plus des hochets et
+des poupées; il luy falloit des bijoux pleins de diamans et des
+plaques de vermeil doré. Enfin il n'y eut rien de plus corrompu, et
+cette maison estoit un escueil dangereux pour les libertez et pour
+les fortunes de ceux qui s'en approchoient; cependant, sous prétexte
+de quelques adresses que Polyphile apportoit à cacher son jeu, à la
+faveur desquelles elle passoit pour femme d'honneur, elle exerçoit
+toutes les tyrannies et les pilleries imaginables. Cette façon de
+vivre dura quelque temps, et comme il paroissoit toûjours de
+nouvelles duppes sur les rangs, c'estoit le moyen de ne s'ennuyer
+jamais et de trouver toûjours de nouveaux divertissemens. Le bal et
+la danse plaisoient sur tous les autres à Polyphile, comme ils
+plaisent encore aujourd'huy à toutes les coquettes de sa sorte, qui
+ont pour cela tant d'empressement qu'on peut dire que, si la harpe a
+guery autrefois des possedez, le violon fait aujourd'huy des
+demoniaques. Elle s'y engagea mesme si avant, que malgré son esprit
+inconstant sa liberté y fit entierement naufrage. Elle devint
+esperduëment amoureuse d'un baladin. La laideur et la mauvaise mine
+de cet homme vray-semblablement luy devoient faire perdre le goust
+qu'elle prenoit à luy voir remuer les pieds bien legerement.
+Cependant ce fut luy qui se mit en possession du coeur, tandis que
+plusieurs honnestes-gens qui avoient l'advantage de l'esprit, de la
+beauté et de la noblesse, furent amusez avec du babil et autres
+vaines faveurs. L'Amour fut tellement en colere contre cette
+injustice, qu'il chercha dans son carquois une de ces flesches
+empoisonnées dont il se servoit autrefois pour faire des
+metamorphoses, et la décocha sur le violon chery de Polyphile. La
+legereté de ses pieds ne luy servit de rien pour l'éviter, et par la
+vertu de sa fléche, de baladin qu'il estoit il fut métamorphosé en
+singe, qui conserva, avec un peu de sa premiere forme, toute sa
+laideur et son agilité. Ce singe vint depuis au pouvoir d'un
+basteleur qui le nomma Fagotin[66], et qui surprit merveilleusement
+un grand nombre de badauts de le voir danser sur la corde, car ils
+ne se doutoient nullement qu'il eust appris ce mestier durant qu'il
+estoit homme, amoureux et violon.
+
+[Note 62: M. Eugène Maron, dans son article déjà cité, pense que
+c'est Ninon, et, sauf la pruderie, qui est plus grande dans
+Polyphile qu'elle ne l'étoit chez mademoiselle de Lenclos, rien ne
+dément guère cette opinion. Un passage lui donne même tout à fait
+raison: c'est celui (V. page 176) qui a rapport au baladin ou plutôt
+au danseur aimé par Polyphile. Il est vrai que Ninon eut, en effet,
+une belle passion pour Pecourt, le danseur, et on lit à ce sujet,
+dans les _Anecdotes dramatiques_, t. 3, p 384, une assez curieuse
+histoire.]
+
+[Note 63: On appeloit ainsi une sorte de bonnet rond et plat qui
+ne couvroit que le sommet de la tête: «Les bedeaux, les pâtissiers,
+les _petits laquais_ des femmes, portent des _cales_.» (_Diction. de
+Trévoux_, édit. 1732.)]
+
+[Note 64: On peut consulter, sur cette mode et les habitudes des
+_ruelles_ littéraires, une curieuse note de M. Valckenaër dans ses
+_Mémoires sur la vie de madame de Sévigné_, t. II, p. 387, et une
+autre de M. L. de Laborde, _Palais Mazarin_, p. 331, note 360.]
+
+[Note 65: Allusion à la fameuse panacée inventée par le
+chevalier Digby, et pour laquelle il avoit fait tout un traité,
+souvent réimprimé: _Discours sur la poudre de sympathie pour la
+guérison des plaies_, Paris, 1658, 1662, 1730, in-12. Cette poudre,
+en somme, ne se composoit que de _sulfate_ de fer, pulvérisé avec de
+la gomme arabique. V. Tallemant, in-8o, t. 3, p. 209.]
+
+[Note 66: C'étoit le singe de Brioché, le montreur de
+marionnettes de la porte de Nesle. La Fontaine l'a nommé et a vanté
+ses tours dans sa fable de la _Cour du Lion_ (liv. 7, fab. 7), et
+Molière lui a fait le même honneur dans _Tartuffe_ (acte 2, sc. 4).
+Un jour, ayant eu l'imprudence de faire une trop laide grimace au
+nez de Cyrano, le grand bretteur, qui le prit pour un laquais
+minuscule, l'abattit d'un coup d'épée; c'est ce que nous apprend une
+facétie publiée vers 1655, sous ce titre: _Combat de Cirano de
+Bergerac contre le singe de Brioché_. A la page 10 de cette
+brochure, réimprimée en 1704, en 1707, puis encore de notre temps,
+mais toujours rare, et curieusement analysée par M. Ch. Magnin dans
+son _Histoire des marionnettes_, p. 136-137, se trouve la
+description complète du fameux singe, avec son costume: «Il étoit
+grand comme un petit homme et bouffon en diable; son maître l'avoit
+coiffé d'un vieux vigogne dont un plumet cachoit les fissures et la
+colle; il luy avoit ceint le cou d'une fraise à la scaramouche; il
+luy faisoit porter un pourpoint à six basques mouvantes, garni de
+passement et d'aiguillettes, vêtement qui sentoit le laquéisme; il
+luy avoit concédé un baudrier d'où pendoit une lame sans pointe.»]
+
+L'Amour, après ce beau coup, ne crut pas qu'il fust seur pour lui de
+demeurer chez sa maistresse; c'est pourquoy il quitta encor celle-cy
+sans luy dire adieu, et il ne fut pas longtemps sans trouver
+condition. Poléone trouva que c'estoit son fait, en consideration
+particulierement de ce qu'il avoit un habit neuf et qu'il ne luy
+falloit rien dépenser de longtemps pour l'ajuster. Il la servit
+volontiers, quoy que ce ne fust qu'une marchande, parce qu'il luy
+vit une mine fort bourgeoise et fort éloignée de cette coquetterie
+de laquelle il avoit esté auparavant si fatigué. L'exquise beauté de
+cette femme reparoit le deffaut de cet air un peu niais qu'elle
+faisoit paroistre, et couvrait cette grande ignorance qu'elle avoit
+en toutes choses, hormis en l'art de sçavoir priser et vendre sa
+marchandise. L'Amour mesme oublia pendant quelque temps qu'il avoit
+esté page et laquais, et, empruntant un peu de l'humeur du courtaud,
+vescut en assez honneste garçon. Mais un peu apres, il mit la main
+aux armes dont il se sçait si bien escrimer, et il fit plusieurs
+plaies dans les coeurs de ceux que la beauté de sa maîtresse
+attiroit à sa boutique. Ces amans avoient beau l'accabler de
+douceurs, de tendresses et de fleurettes, c'estoit autant de chasses
+mortes; à tout cela elle faisoit la sourde oreille, ou plûtost une
+surdité d'esprit l'empeschoit d'y répondre. Le petit dieu
+n'espargnoit pas aussi le coeur de Poléone; mais il ne la put jamais
+blesser, tant qu'il se servit de ses flèches à pointes d'acier. Il
+en trouva un jour qui estoient preparées pour une solemnelle
+mascarade, qui avoient un bout d'argent, dont il vit un effet
+merveilleux sur ce coeur impénétrable à tous autres coups. Il fit
+naistre en son ame deux passions à la fois, celle de l'amour et
+celle de l'interest, encor qu'on puisse dire que celle-cy y regnoit
+auparavant et qu'elle y fut seulement ralumée pour s'unir à l'autre;
+car il est vray qu'encore que Poléone fut amoureuse, on ne pouvoit
+dire que ce fut de Celadon, d'Hylas ou de Silvandre; mais que
+c'estoit de l'homme en general. Ce fut alors que plusieurs marchands
+qui venoient achepter la marchandise acheptoient en mesme temps la
+marchande; ainsi ce fut la premiere qui fut assez heureuse pour
+joindre ensemble le gain et la volupté. Comme les petits enfans sont
+les singes des grandes personnes, le petit Amour, qui vouloit imiter
+sa maistresse, prit bientost ses inclinations. Luy qui n'avoit
+jamais manié d'argent que pour achepter quelque bagatelles, il avoit
+toûjours les yeux attachez sur le contoir, et il disoit qu'il
+prenoit plus de plaisir à voir les pieces d'or que celles d'argent.
+Ensuite, parcequ'il oüit sa maîtresse se plaindre d'estre souvent
+trompée, et que, s'il y avoit une pistolle rognée ou un louïs faux,
+c'estoit ce qu'on luy mettoit dans la main, il apprit à son exemple
+à faire sonner les louïs et à peser les pistolles, et pour cet effet
+il jetta la moitié des flêches de son carquois pour y trouver la
+place d'un trebuchet. Une fille de chambre, qui estoit sa
+confidente, luy apprit comme les entremetteurs partageoient le gain
+provenant de ce commerce; en peu de temps il y fut fort affriolé,
+jusques là qu'il ne se voulut plus servir que de fleches argentées
+et dorées, avec lesquelles il ne manquoit jamais son coup. C'est
+ainsi que l'amour mercenaire est tellement venu à la mode, que,
+depuis la duchesse jusques à la soubrette, on fait l'amour à prix
+d'argent, de sorte que désormais l'on peut icy appliquer le proverbe
+qu'on avoit autresfois inventé pour les Suisses et dire: Point
+d'argent point de femmes. C'est ainsi que de gros milords, des
+pansars et des mustaphas, cajollent aujourd'huy, dans des alcoves
+magnifiques et sur des carreaux en broderie, des _blondelettes_,
+_blanchelettes_, _mignardelettes_; ou, pour ne parler point Ronsard
+Vendosmois, des beautez blondes, blanches et mignardes, cependant
+que des galands qui ne sont riches qu'en esprit et en bonne mine
+sont reduits à chercher la demoiselle suivante, et quelquefois la
+fille de chambre et la cuisiniere, pour prendre leurs repas amoureux
+à juste prix. Ce fut alors que les sonnets, les madrigaux et les
+billets galands furent descriez comme vieille monnoye, et qu'on
+donna quatre douzaines de rondeaux redoublez pour un double loüis.
+Cependant cette nouvelle maniere d'agir faisoit que plusieurs s'en
+trouvoient mauvais marchands, car, au lieu qu'auparavant avec les
+monnoyes spirituelles les galands acheptoient l'ame et l'affection
+des personnes, les brutaux avec des especes materielles n'en
+acheptoient plus que le corps et la chair, et ils faisoient le mesme
+commerce que s'ils eussent esté trafiquer dans le marché au
+cochons[67]; encore en celuy-cy auroient-ils eu l'advantage d'y
+trouver certains officiers du roy, nommez langueyeurs, qui leur
+auroient respondu de la santé de la beste, au lieu que, par un grand
+malheur, cette police ne s'est pas encore estenduë jusques aux
+marchez d'amour, où neantmoins elle seroit bien plus necessaire.
+Enfin le ciel vangeur se mit en devoir de punir ce honteux trafic.
+Ce fut Bacchus, devenu le grand ennemy des femmes depuis qu'il avoit
+abandonné Ariane pour ne faire plus l'amour qu'au flacon, qui fit
+venir une certaine peste du pays des Indes, qu'il avoit conquis,
+pour infecter toute cette maudite engeance qui avoit introduit dans
+le monde l'amour mercenaire. Elle s'espandit partout en fort peu de
+temps, avec une telle fureur qu'il n'y eut personne de ceux qui
+estoient complices de cette corruption d'amour qui eschapast à cette
+juste punition de son crime. Le pauvre Cupidon, tout Dieu qu'il
+estoit, en eust sa part comme les autres, car en buvant et en
+mangeant les restes de sa maistresse (comme sa qualité de valet l'y
+obligeoit) il huma un peu de ce dangereux venin, qui, s'insinuant
+peu à peu dans ses veines, le rendit tout vilain et bourgeonné. Sa
+mere Venus, estant en peine de luy depuis long-temps, resolut de
+l'aller chercher par mer et par terre. Pour ce dessein elle envoya
+dans son colombier, qui est son escurie, prendre deux pigeons de
+carosse, qu'elle fit atteler à son char, avec lesquels (les poëtes
+sont guarens de cette verité) elle fendit les airs d'une tres grande
+vitesse; et elle arriva enfin en Suede, où elle trouva son fils
+parmy un grand nombre de devots qu'elle commençoit d'avoir en ce
+pays là. Elle eut de la peine à le reconnoistre, tant à cause qu'il
+n'avoit plus les marques de sa domination, que parce qu'il estoit
+estrangement défiguré. Elle courut à lui, et l'embrassant avec une
+tendresse de mere, pour le flatter comme autrefois, luy voulut
+donner un cornet de muscadins; mais il se mocqua bien d'elle, il luy
+montra de pleines gibecieres d'or et d'argent, et luy fit voir qu'il
+avoit amassé de grands tresors. En effet, il n'y auroit pas une plus
+belle fortune à souhaiter que de partager tout l'argent qui est dans
+le commerce d'Amour. Apres lui avoir fait le recit de toutes ses
+advantures, il ne pût luy celer le malheureux estat où il estoit
+reduit, dont aussi bien la deesse s'appercevoit, ayant desja bien eu
+des voeux de cette nature. Elle le mena aussitost à Esculape, à qui
+elle fit des prieres tres instantes de le guerir, mais il n'en pût
+venir à bout tout seul: il eut beau envoyer querir des medicamens
+exquis jusques au pays des Indes, d'où le mal estoit venu, il falut
+qu'il appellast à son secours une autre divinité. Mercure enfin
+entreprit cette cure et le guérit, non sans le faire beaucoup
+endurer, pour se vanger de luy en quelque sorte, pour les peines
+qu'il lui avoit données à l'occasion des messages de Jupiter à ses
+maistresses. Dès qu'il se porta bien, la deesse le ramena en sa
+maison, où depuis elle l'a retenu un peu de court, et a veillé plus
+exactement sur sa conduite. Il est vray qu'il a esté beaucoup plus
+sage qu'auparavant, et que pour le corriger il ne luy a plus fallu
+monstrer des verges, mais le menacer de Mercure; c'est ce qui a eu
+plus de pouvoir sur luy que toutes les remonstrances que ceux qui
+avoient entrepris de le corriger luy auroient peû faire. Il a depuis
+tousjours hay au dernier point toutes les affections mercenaires; il
+a juré hautement, par son bandeau et par sa trousse, qu'il n'en
+seroit jamais l'entremetteur, et que, bien loin d'y fournir ses
+flesches, il en retireroit entierement ses faveurs si-tost qu'on y
+mesleroit de l'argent et des presens. C'est aux seuls amans tendres
+et passionnez qu'il a reservé son secours, et à ces ames nobles et
+espurées qui aiment seulement la beauté, l'esprit et la vertu,
+toutes trois originaires du ciel. Tous les autres qui ont des desirs
+brutaux et interessez, il les abandonne à leurs remords et à leurs
+supplices; il les desadvoue et ne les veut plus reconnoistre pour
+les sujets de son empire.
+
+[Note 67: Dans la pièce de Boisfranc, _les Bains de la porte
+Saint-Bernard_, comédie en trois actes, en prose (1696), le trafic
+des mariages est comparé, un peu plus noblement qu'ici, à celui qui
+se fait au marché aux chevaux. «Il ne seroit pas mauvais, y est-il
+dit (acte 3, se. 2), qu'il y eût à Paris un marché aux maris, comme
+il y a un marché aux chevaux: ce sont des pestes d'animaux où l'on
+est plus trompé qu'à tout le reste de l'équipage. On iroit là les
+examiner, on les mettroit au pas, à l'entre-pas; on les feroit
+trotter, galoper, et, sans s'amuser à la belle encolure, qui souvent
+attrape les sottes, on ne prendrait que ceux qui ont bon pied, bon
+oeil, et dont on pourroit tirer un bon service.»]
+
+
+_Suite de l'histoire de Javotte._
+
+Quand cette lecture fut achevée, chacun y applaudit, à la reserve de
+Charroselles, qui ne trouvoit rien de bon que ce qu'il faisoit. Il
+auroit peû mesme estre secondé d'Hyppolite, qui vouloit donner son
+jugement de tout à tort ou à travers; mais comme il vid que l'examen
+de cette piece, s'il s'y engageoit une fois, pourroit tirer en
+longueur et empescher le dessein qu'il avoit d'en lire aussi une
+autre de sa façon, il pria Angelique de luy prester ce cahier pour
+en faire une coppie. Son dessein estoit de la faire imprimer par un
+faiseur de Recueils, et de faire passer à la faveur de cette piece
+quelqu'une des siennes pour le pardessus. Angelique dit qu'elle
+n'osoit pas prendre cette liberté, à cause que l'ouvrage n'estoit
+pas à elle. Je vous en donneray plustost un des miens (dit
+Charroselles) et je m'en vais vous le lire comme je vous l'ay
+promis. A ce mot Phylalete, ayant tressailly, se leva, et témoigna
+de s'en vouloir aller. Angelique se leva aussy pour luy faire
+quelques civilitez; le reste de la compagnie en fit de mesme, dont
+Charroselles pensa enrager, voyant qu'on luy avoit ainsi rompu son
+coup, car il se faisoit tard, et il luy fut impossible de faire
+rasseoir personne. Il y eut encore quelques petits entretiens tout
+debout et separez, et surtout entre Javotte et Pancrace, qui fit
+dessein deslors de s'attacher tout à fait à elle. Comme il aimoit
+bien autant le corps que l'esprit, il trouva sa beauté si admirable,
+qu'elle luy osta le dégoust que d'autres en auroient pû avoir, pour
+n'estre pas accompagnée d'esprit. Il se mit à luy dire plusieurs
+fleurettes; mais elle sousrioit à toutes, et ne répondit à pas une,
+si ce n'est quand il luy dit, avec un grand serment, qu'il estoit
+son serviteur, et qu'il la prioit de le croire.
+
+Elle luy répondit aussi-tost naïfvement: Ha! Monsieur, ne me dites
+point cela, je vous prie; il n'y a encore que deux personnes qui
+m'ont dit qu'ils sont mes serviteurs, qui me déplaisent fort, et que
+je hay mortellement; vous avez trop bonne mine pour faire comme eux.
+Comment! Mademoiselle (repliqua-t'il), c'est peut-estre que vous
+avez eu quelques amans qui ont manqué de respect pour vous, et qui
+vous ont fait quelque déclaration d'amour trop hardie. Point du
+tout, Monsieur (reprit Javotte), ils ne l'ont dit qu'à mon papa et à
+maman, et chacun de son costé m'asseure que je luy suis promise en
+mariage; mais je ne sçais ce qu'ils m'ont fait, je ne les sçaurois
+souffrir.
+
+Si vous avez eu jusqu'à present des serviteurs si desagreables (dit
+le gentilhomme), ce n'est pas à dire que tous les autres leur
+ressemblent; au contraire, puisque ceux-là ne vous sont pas propres,
+il en faut chercher de plus accomplis. Je ne veux point de
+serviteurs (dit Javotte); aussi bien, quand j'en aurais, je ne
+sçaurois que leur dire ny qu'en faire. Quoy! (reprit Pancrace)
+est-ce qu'on ne pourroit pas trouver quelque occasion de vous rendre
+service? Non (luy dit Javotte); pourtant vous me feriez bien un
+plaisir si vous vouliez; mais je n'oserois vous le demander, car
+vous ne le voudriez peut-estre pas. Comment! Mademoiselle (reprit-il
+en eslevant un peu sa voix), y a-t'il au monde quelque chose assez
+difficile dont je ne voulusse pas venir à bout pour l'amour de vous?
+Cela n'est pas trop malaisé (continua Javotte), et si vous me voulez
+bien promettre de l'accomplir, je vous le diray. Je vous le promets
+(adjousta Pancrace fort brusquement) et je vous le jure par tout ce
+qu'il y au monde que je respecte le plus; je souhaite mesme que la
+chose soit bien difficile, afin que l'execution soit une plus forte
+preuve de la passion que j'ay de vous servir. Apres cette asseurance
+(reprit Javotte), je vous avouë que, vous ayant oüy dire tantost de
+belles choses, en disputant avec ces demoiselles, je voudrois bien
+vous prier de me prester le livre où vous avez pris tout ce que vous
+avez dit: car j'avouë ingenuëment que je suis honteuse de ne point
+parler, et cependant je ne sçay que dire; je voudroys bien avoir le
+secret de ces demoiselles, qui causent si bien; si j'avois trouvé
+leur livre où tout cela est, je l'estudierois tant que je causerois
+plus qu'elles. Pancrace fut surpris de cette grande naïfveté, et luy
+dit qu'il n'y avoit pas un livre où tout ce qu'on disoit dans les
+conversations fust escrit; que chacun discouroit selon le sujet qui
+se presentoit, et selon les pensées qui lui venoient dans l'esprit.
+Ha! je me doutois bien (luy dit Javotte) que vous feriez le secret,
+comme si je ne sçavois pas bien le contraire. Quand maman parle de
+mademoiselle Philippotte, qui a tant parlé aujourd'huy, elle dit que
+c'est une fille qui a tousjours un livre à la main; qu'elle a
+estudié comme un docteur, mais qu'elle ne sçait pas ficher un point
+d'aiguille; que je me donne bien de garde de l'imiter, et qu'un
+garçon à marier qui prendroit son conseil ne voudroit point d'elle;
+mais elle a beau dire, si j'avois attrappé son livre, je
+l'apprendrois tout par coeur.
+
+Pancrace, qui reconnut que c'estoit une fille qui vouloit se mettre
+à la lecture et qui avoit esté eslevée jusqu'alors dans l'ignorance,
+crut trouver une belle occasion de luy rendre de petits services, en
+luy envoyant des livres. Ainsi il commença de luy applaudir, et
+demeura aucunement d'accord qu'on tiroit des livres beaucoup de
+choses qui se disoient dans les conversations; que, quoy qu'elles
+n'y fussent pas mot à mot, les livres ouvroient l'esprit et le
+remplissoient de plusieurs idées qui luy fournissoient des matieres
+pour bien discourir. Il luy promit donc de luy en envoyer dés le
+soir, et la pria de croire qu'il n'y avoit point de si violente
+passion que celle qu'il avoit pour elle. Comme il achevoit cette
+protestation, Laurence, qui avoit amené Javotte, la vint advertir
+qu'il estoit temps de s'en retourner, et qu'on seroit en peine
+d'elle à la maison, de sorte qu'avec une profonde reverence elle
+prit congé de la compagnie, à laquelle sa beauté et son ingénuité
+ayant servi quelque temps d'entretien, le reste se sépara.
+
+
+Javotte, estant arrivée au logis, ne se pouvoit taire du plaisir
+qu'elle avoit eu de voir ce beau monde, et d'entendre tant de belles
+choses; elle donna ordre à la servante, qui avoit esté sa nourrice,
+et sa confidente par consequent, de recevoir les livres qu'on lui
+envoieroit, et de les cacher dans la paillasse de son lit, de peur
+que l'on ne les trouvast dans son coffre, où sa mere foüilloit
+quelquefois. Les livres arriverent bien-tost apres (c'estoient les
+cinq tomes de l'Astrée, que Pancrace luy envoyoit). Elle courut à sa
+chambre, s'enferma au verroüil, et se mit à lire jour et nuit avec
+tant d'ardeur qu'elle en perdoit le boire et le manger. Et quand on
+vouloit la faire travailler à sa besogne ordinaire, elle feignoit
+qu'elle estoit malade, disant qu'elle n'avoit point dormy toute la
+nuit, et elle monstroit des yeux battus, qui le pouvoient bien estre
+en effet, à cause de son assiduité à la lecture. En peu de temps
+elle y profita beaucoup, et il luy arriva une assez plaisante chose.
+
+Comme il nous est fort naturel, quand on nous parle d'un homme
+inconnu, fut-il fabuleux, de nous en figurer au hazard une idée en
+nostre esprit qui se rapporte en quelque façon à celle de quelqu'un
+que nous connoissons, ainsi Javotte, en songeant à Celadon, qui
+estoit le heros de son roman, se le figura de la mesme taille et tel
+que Pancrace, qui estoit celuy qui luy plaisoit le plus de tous ceux
+qu'elle connoissoit. Et comme Astrée y estoit aussi dépeinte
+parfaitement belle, elle crût en mesme temps luy ressembler, car une
+fille ne manque jamais de vanité sur cet article. De sorte qu'elle
+prenoit tout ce que Celadon disoit à Astrée comme si Pancrace le luy
+eust dit en propre personne, et tout ce qu'Astrée disoit à Celadon,
+elle s'imaginoit le dire à Pancrace. Ainsi il estoit fort heureux,
+sans le sçavoir, d'avoir un si galand solliciteur qui faisoit
+l'amour pour luy en son absence, et qui travailla si
+advantageusement, que Javotte y but insensiblement ce poison qui la
+rendit éperduëment amoureuse de luy. Et certes on ne doit point
+trouver cette avanture trop surprenante, veu qu'il arrive souvent
+aux personnes qui ont esté eslevées en secret, et avec une trop
+grande retenuë, que si-tost qu'elles entrent dans le monde, et se
+trouvent en la compagnie des hommes, elles conçoivent de l'amour
+pour le premier homme de bonne mine qui leur en vient conter. Comme
+les deux sexes sont nez l'un pour l'autre, ils ont une grande
+inclination à s'approcher, et il en est comme d'un ressort qu'on a
+mis en un estat violent, qui se rejoint avec un plus grand effort,
+quand il a esté lâché. Il faut les gouverner avec ce doux
+temperament, qu'ils s'accoustument à se voir et qu'ils
+s'apprivoisent ensemble, mais qu'il y ait cependant quelque oeil
+surveillant, qui par son respect y fasse conserver la pudeur et en
+bannisse la licence.
+
+Il arrive la mesme chose pour la lecture: si elle a esté interdite à
+une fille curieuse, elle s'y jettera à corps perdu, et sera d'autant
+plus en danger que, prenant les livres sans choix et sans
+discretion, elle en pourra trouver quelqu'un qui d'abord lui
+corrompra l'esprit. Tel entre ceux-là est l'Astrée: plus il exprime
+naturellement les passions amoureuses, et mieux elles s'insinuent
+dans les jeunes ames, où il se glisse un venin imperceptible, qui a
+gagné le coeur avant qu'on puisse avoir pris du contrepoison. Ce
+n'est pas comme ces autres romans où il n'y a que des amours de
+princes et de palladins, qui, n'ayant rien de proportionné avec les
+personnes du commun, ne les touchent point, et ne font point naistre
+d'envie de les imiter.
+
+Il ne faut donc pas s'estonner si Javotte, qui avoit esté eslevée
+dans l'obscurité, et qui n'avoit point fait de lecture qui luy eust
+pû former l'esprit ou l'accoustumer au recit des passions
+amoureuses, tomba dans ce piege, comme y tomberont infailliblement
+toutes celles qui auront une education pareille. Elle ne pouvoit
+quitter le roman dont elle estoit entestée que pour aller chez
+Angelique. Elle ménageoit toutes les occasions de s'y trouver, et
+prioit souvent ses voisines de la prendre en y allant, et d'obtenir
+pour elle congé de sa mère. Pancrace y estoit aussi
+extraordinairement assidu, parce qu'il ne pouvoit voir ailleurs sa
+maistresse. En peu de jours il fut fort surpris de voir le progrés
+qu'elle avoit fait à la lecture, et le changement qui estoit arrivé
+dans son esprit. Elle n'estoit plus muette comme auparavant, elle
+commençoit à se mesler dans la conversation et à monstrer que sa
+naïfveté n'estoit pas tant un effet de son peu d'esprit que du
+manque d'education, et de n'avoir pas veu le grand monde.
+
+Il fut encore plus estonné de voir que l'ouvrage qu'il alloit
+commencer estoit bien advancé, quand il découvrit qu'il estoit desja
+si bien dans son coeur: car quoy qu'elle eust pris Astrée pour
+modele et qu'elle imitast toutes ses actions et ses discours,
+qu'elle voulust mesme estre aussi rigoureuse envers Pancrace que
+cette bergere l'estoit envers Celadon, neantmoins elle n'estoit pas
+encore assez expérimentée ny assez adroite pour cacher tout à fait
+ses sentimens. Pancrace les découvrit aisément, et pour l'entretenir
+dans le style de son roman, il ne laissa pas de feindre qu'il estoit
+malheureux, de se plaindre de sa cruauté, et de faire toutes les
+grimaces et les emportemens que font les amans passionnez qui
+languissent, ce qui plaisoit infiniment à Javotte, qui vouloit qu'on
+luy fist l'amour dans les formes et à la manière du livre qui
+l'avoit charmée. Aussi, dés qu'il eut connu son foible, il en tira
+de grands avantages. Il se mit luy-mesme à relire l'Astrée, et
+l'estudia si bien, qu'il contrefaisoit admirablement Celadon. Ce fut
+ce nom qu'il prit pour son nom de roman, voyant qu'il plaisoit à sa
+maistresse, et en même temps elle prit celuy d'Astrée. Enfin ils
+imitèrent si bien cette histoire, qu'il sembla qu'ils la joüassent
+une seconde fois, si tant est qu'elle ait esté joüée une premiere, à
+la reserve neantmoins de l'avanture d'Alexis, qu'ils ne purent
+executer. Pancrace luy donna encore d'autres romans, qu'elle lût
+avec la mesme avidité, et à force d'estudier nuit et jour, elle
+profita tellement en peu de temps, qu'elle devint la plus grande
+causeuse et la plus coquette fille du quartier.
+
+Le pere et la mere de Javotte s'apperceurent bien-tost du changement
+de sa vie, et s'estonnerent de voir combien elle avoit profité à
+hanter compagnie. Elle paroissoit mesme trop sçavante à leur gré;
+ils se plaignoient déja qu'elle estoit gastée, et de peur de la
+laisser corrompre d'avantage, ils se resolurent de la marier dans le
+carnaval. Le seul embarras où ils se trouvoient estoit de bien
+balancer les deux partis qu'ils avoient en main. Ils avoient de
+l'engagement avec le premier, mais le second estoit, comme j'ay dit,
+sans comparaison plus avantageux. La mere ne pouvoit souffrir
+Nicodeme depuis l'avanture du miroir et du theorbe, et ne l'appeloit
+plus que Brise-tout; le pere en estoit dégousté depuis l'opposition
+formée par Lucrece, quoy que cet amant crust bien avoir racommodé
+son affaire par le dédommagement qu'il avoit fait, et par la
+main-levée qu'il avoit apportée. Il n'y avoit plus qu'à trouver une
+occasion de rompre avec luy pour traitter avec Bedout. Sa sottise en
+fit naistre une bien-tost apres, qui, bien que legere, ne laissa pas
+d'estre prise aux cheveux.
+
+Il vint un jour chez sa maîtresse fort eschauffé et fort gay, et,
+luy faisant voir quantité d'or dans ses poches, il luy dist qu'il
+estoit le plus heureux garçon du monde, et qu'il venoit de gagner
+six cens pistolles à trois dez. Monsieur et madame Vollichon, avares
+de leur naturel, réjoüis du seul éclat de cette belle monnoye, sans
+y faire autre reflexion, le louërent de son bonheur, et peu s'en
+fallut qu'ils ne souhaitassent de l'avoir desja marié avec leur
+fille, puisqu'il faisoit si facilement fortune. Mais un oncle de
+Javotte, qui estoit un ecclesiastique sage et judicieux, leur
+remonstra que, s'il avoit gagné ce jour-là six cens pistolles, la
+fortune se pouvoit changer le lendemain, et luy en faire perdre
+mille; qu'il ne falloit point mettre en leur alliance un joüeur, qui
+pouvoit en un moment perdre tout le mariage de leur fille, et
+qu'enfin ceux qui s'adonnent au jeu ne sont point attachez au soin
+de leur famille et de leur profession; qu'au reste, s'ils vouloient
+rompre avec luy, il n'en falloit point laisser eschapper une si
+belle occasion. Pour surcroist de mal-heur, Ville-flatin,
+rencontrant le lendemain Vollichon, luy demanda comment alloit
+l'affaire du mariage de sa fille; et sans attendre sa réponse, il
+luy dit: Hé bien, nous avons tiré des plumes de nostre oison
+(parlant de Nicodeme); j'en ay fait avoir à mademoiselle Lucrece de
+bons dommages et interests, comme je l'avois entrepris: quand je me
+mesle d'une affaire pour mes amis, elle reüssit. En suite il luy
+raconta le succés de l'opposition qu'il avoit formée, et comme il en
+avoit fait toucher deux mille escus à sa partie, par la seule peur
+qu'avoit eu Nicodeme d'en estre poursuivy. Vollichon crut qu'il y
+avoit de la part de cet estourdy ou grande débauche, ou grande
+profusion, puisqu'il avoit acheté si cherement la paix de Lucrece,
+et il conceut le mal plus grand qu'il n'estoit en effet. Cela le
+determina tout a fait à la rupture, dont il donna dés le soir
+quelques témoignages à Nicodeme, qui, nonobstant cela, vouloit
+encore tenir bon. Il les fit ensuite confirmer par Javotte mesme,
+qui luy fit de bon coeur une déclaration precise qu'elle ne seroit
+jamais sa femme, et que, quand ses parens la forceroient à
+l'espouser, elle ne pourroit jamais se resoudre à l'aimer ny à le
+souffrir. Il vid bien alors qu'il ne pouvoit aller contre vent et
+marée; que s'il vouloit passer outre il ne gagneroit peut-estre que
+des cornes, et que s'il intentoit un procès l'issuë en seroit
+incertaine; qu'il pouvoit bien laisser Javotte dans l'engagement,
+mais qu'il y demeureroit en mesme temps luy-mesme, et que cela
+l'empescheroit de chercher fortune et de se pourvoir ailleurs.
+Enfin, apres deux ou trois jours d'irresolution, il prit conseil de
+ses amis, et non point de son amour, qui s'esvanoüit peu de temps
+apres, car l'amour n'est pas opiniastre dans une teste bourgeoise
+comme il l'est dans un coeur héroïque; l'attachement et la rupture
+se font communément et avec une grande facilité; l'interest et le
+dessein de se marier est ce qui regle leur passion. Il n'appartient
+qu'à ces gens faineans et fabuleux d'avoir une fidelité à l'épreuve
+des rigueurs, des absences et des années. Nicodeme resolut donc de
+rapporter les articles qui avoient esté signez, qui furent de part
+et d'autre déchirez ou bruslez. Je n'ay pas esté bien precisément
+instruit de cette circonstance: peut-estre furent-ils l'un et
+l'autre, car ils estoient encore en saison de parler auprès du feu.
+Il prit congé neantmoins de bonne grace, et avec protestation de
+services dont on ne fit pas grand estat, et il eut seulement le
+regret d'avoir perdu en mesme temps son argent et ses peines auprès
+de deux maistresses différentes. Le voilà donc libre pour aller
+fournir encore la matiere de quelqu'autre histoire de mesme nature.
+Mais je ne suis pas asseuré qu'il vienne encore paroistre sur la
+scène, il faut maintenant qu'il fasse place à d'autres; et, afin que
+vous n'en soyez pas estonnez, imaginez-vous qu'il soit icy tué,
+massacré, ou assassiné par quelque avanture, comme il seroit facile
+de le faire à un autheur peu consciencieux.
+
+Si-tost que Vollichon eut rompu avec Nicodeme, il songea à conclure
+promptement l'affaire avec Jean Bedout. Il proposa des articles, sur
+lesquels il y eut bien plus de contestation qu'au premier contract:
+car, quoy que Nicodeme fust un grand sot, il ne laissoit pas d'estre
+estimé habille homme dans le palais, où ces qualitez ne sont pas
+incompatibles. De sorte que, quoy qu'il n'eust pas de si grands
+biens que son rival, on ne faisoit pas tant de difficultez avec luy
+qu'avec Jean Bedout, qui estoit beaucoup plus riche, mais incapable
+d'employ. On vouloit que, par les avantages que celuy-cy feroit à sa
+femme, il recompensast sa mauvaise mine et son peu d'industrie. Luy,
+qui ne calculoit point sur ces principes, n'y trouvoit point du tout
+son compte; s'il eust suivy son inclination ordinaire, il auroit
+voulu marchander une femme comme il auroit fait une piece de drap.
+Mais le petit messer Cupidon fut l'entremetteur de cette affaire. Il
+l'avoit navré tout à bon, et en mesme temps il l'avoit changé de
+telle sorte, que, comme il n'y a point de telle liberalité que celle
+des avaricieux quand quelqu'autre passion les domine, il se laissa
+brider comme on voulut, accordant plus qu'on ne luy avoit demandé.
+Le jour est pris pour signer le contract, les amis mandez, et, qui
+pis est, la collation preparée; les articles sont accordez et signez
+d'abord du futur espoux. Quand ce vint à Javotte à signer, le pere,
+qui avoit fait son compte sur son obeïssance filiale, et qui ne lui
+avoit point communiqué le détail de cette affaire, fut fort surpris
+quand elle refusa de prendre la plume. Il crût d'abord qu'une
+honneste pudeur la retenoit, et que par ceremonie elle ne vouloit
+pas signer devant les autres. Enfin, apres plusieurs remonstrances,
+l'ayant assez vivement pressée, elle répondit assez galamment:
+Qu'elle remercioit ses parens de la peine qu'ils avoient prise de
+luy chercher un espoux, mais qu'ils devoient en laisser le soin à
+ses yeux; qu'ils estoient assez beaux pour luy en attirer à choisir;
+qu'elle avoit assez de mérite pour espouser un homme de qualité qui
+auroit des plumes, et qui n'auroit point cet air bourgeois qu'elle
+haïssoit à mort; qu'elle vouloit avoir un carosse, des laquais et la
+robe de velours. Elle cita là-dessus l'exemple de trois ou quatre
+filles qui avoient fait fortune par leur beauté, et épousé des
+personnes de condition. Qu'au reste elle estoit jeune, qu'elle
+vouloit estre fille encore quelque temps, pour voir si le bonheur
+lui en diroit, et qu'au pis aller elle trouveroit bien un homme qui
+vaudroit du moins le sieur Bedout, qu'elle appeloit un malheureux
+advocat de causes perduës.
+
+Toute la compagnie fut estonnée de cette réponse, qu'on n'attendoit
+point d'une fille qui avoit vescu jusqu'alors dans une grande
+innocence et dans une entière soumission à la volonté de ses parens.
+Mais ce qui luy donnoit cette hardiesse estoit la passion qu'elle
+avoit pour Pancrace, auparavant laquelle tout engagement luy estoit
+indifferent. Vollichon, la regardant avec un courroux qui luy
+suffoquoit presque la voix, luy dit: Ah! petite insolente, qui vous
+a appris tant de vanité? Est-ce depuis que vous hantez chez
+mademoiselle Angelique? Vrayement, il vous appartient bien de vous
+former sur le modèle d'une fille qui a cinquante mille escus en
+mariage! Quelque muguet vous a cajollée; vous voulez avoir des
+plumets, qui, apres avoir mangé leur bien, mangeront encore le
+vostre. Hé bien, bien! je sais comment il faut apprendre
+l'obéissance aux filles qui font les sottes: quand vous aurez esté
+six mois dans un cul de couvent, vous apprendrez à parler un autre
+langage. Allez, vous estes une maladvisée de nous avoir fait
+souffrir cet affront; retirez-vous de devant mes yeux et faites tout
+à l'heure vostre pacquet.
+
+Si-tost que son emportement luy eut permi de revenir à soy, il vint
+faire des excuses à la compagnie et au futur espoux de ce que ce
+mariage ne s'achevoit pas. Il commença par une grande declamation
+contre le malheur de la jeunesse, qui ne sçavoit pas connoistre ce
+qui lui est propre. Ha! disoit-il à peu prés en ces termes, que le
+siecle d'apresent est perverty! Vous voyez, messieurs, combien la
+jeunesse est libertine, et le peu d'authorité que les peres ont sur
+leurs enfans. Je me souviens encore de la maniere que j'ay vescu
+avec feu mon pere (que Dieu veuille avoir son ame). Nous estions
+sept enfans dans son estude, tous portans barbe; mais le plus hardy
+n'eût pas osé seulement tousser ou cracher en sa présence; d'une
+seule parole il faisoit trembler toute la maison. Vrayment il eust
+fait beau voir que moy, qui estois l'aisné de tous, et qui n'ay esté
+marié qu'à quarante ans, moy, dis-je, j'eusse resisté à sa volonté,
+ou que je me fusse voulu mesler de raisonner avec luy! J'aurois esté
+le bien venu et le mal receu; il m'auroit fait pourrir à
+Saint-Lazare ou à Saint-Martin[68]. Vollichon ne faisoit que
+commencer la declamation contre les moeurs incorrigibles de la
+jeunesse, quand sa femme luy dit en l'interrompant: Helas! Mouton
+(c'estoit le nom de cajollerie qu'elle donnoit à son mary, qui, de
+son costé, l'appeloit Moutonne), il n'est que trop vray que le monde
+est bien perverty; quand nous estions filles, il nous falloit vivre
+avec tant de retenuë, que la plus hardie n'auroit pas osé lever les
+yeux sur un garçon; nous observions tout ce qui estoit dans nostre
+Civilité puérile, et, par modestie, nous n'aurions pas dit un petit
+mot à table; il falloit mettre une main dans sa serviette, et se
+lever avant le dessert. Si quelqu'une de nous eust mangé des
+asperges ou des artichaux, on l'auroit monstrée au doigt; mais les
+filles d'aujourd'huy sont presque aussi effrontées que des pages de
+cour. Voilà ce que c'est que de leur donner trop de liberté. Tant
+que j'ay tenu Javotte auprès de moy à ourler du linge et à faire de
+la tapisserie, ç'a esté une pauvre innocente qui ne sçavoit pas
+l'eau troubler. Dans ce peu de temps qu'elle a hanté chez
+mademoiselle Angelique, où il ne va que des gens poudrez et à grands
+canons, toute sa bonne éducation a esté gastée; je me répens bien de
+luy avoir ainsi laissé la bride sur le cou.
+
+[Note 68: Il est parlé ici de la tour de l'ancienne abbaye
+Saint-Martin, dont on avoit fait une prison pour les filles
+débauchées. C'est là qu'elles attendoient qu'on les fît comparoître,
+dans une salle du grand Châtelet, devant le lieutenant général de
+police, qui les jugeoit. C'est le premier vendredi de chaque mois
+que se tenoient ces audiences.--La tour Saint-Martin existe encore
+en partie au coin de la rue du Verthois; la fontaine Saint-Martin,
+établie en 1712, y est adossée. V., pour cette prison, _Journal de
+Barbier_, t. 3, p. 109, 110, 116.]
+
+Laurence, qui estoit invitée à la cérémonie, et qui, quoy que
+bourgeoise, voyoit, comme j'ay dit, le beau monde, prit là dessus la
+parole et leur dit: Quand vous voudriez blâmer mademoiselle vostre
+fille, il ne faudroit point pour cela en accuser la frequentation de
+mademoiselle Angelique. C'est une maison où il hante plusieurs
+personnes d'esprit et de qualité, mais qui y vivent avec tant de
+respect et de discretion, qu'on peut dire que c'est une vraye escole
+d'honneur et de vertu. Mais peut estre aussi qu'une fille qui se
+sent de la beauté est excusable, si cet advantage de la nature luy
+enfle quelque peu le coeur et luy augmente cette vanité qui est si
+naturelle à nostre sexe. Si-tost qu'on a hanté un peu le grand
+monde, on y voit un certain air qui dégoûte fort de celuy des gens
+qui vivent dans l'obscurité. Ainsi il ne faut point trouver estrange
+qu'une fille jeune, qui se void recherchée de beaucoup de gens, ne
+veüille rien precipiter quand il est question d'un si grand
+engagement, et si elle attend avec patience que son merite luy fasse
+trouver quelque bonne occasion. J'accuserois plustost le malheur et
+la promptitude de mon cousin, qui n'a point du tout suivy mon
+conseil dans cette recherche. Au lieu de faire l'amant durant
+quelques jours, il a voulu d'abord faire le mary. Il falloit gagner
+les bonnes grâces de sa maistresse par quelques visites et petits
+services, plustost que de la devoir toute entiere au respect et à
+l'obeïssance paternelle. En tout cas, s'il avoit veu qu'elle eust eu
+quelque aversion pour luy, il se seroit épargné la honte d'un refus
+si solemnel. Vous avez raison, dit Prudence (c'estoit l'oncle dont
+j'ay parlé, qui estoit aussi de la nopce), quand vous dites qu'il
+est bon que ceux qui se veulent marier ayent quelques conversations
+ensemble, afin que chacun connoisse les humeurs de la personne avec
+qui il a à vivre d'oresnavant. Mais vous n'en avez point du tout
+quand vous voulez excuser ma niepce dans son procedé, non seulement
+en ce qu'elle a attendu à faire sa declaration si mal à propos, mais
+encore en ce qu'elle n'a pas voulu suivre aveuglement le choix de
+ses parens. Ils ont bien sçeu luy chercher ses avantages, qu'ils
+connoissent mieux qu'elle mesme; et ce refus est d'autant plus
+ridicule, qu'il est fondé sur une folle esperance, qui n'arrivera
+peut-estre jamais, de trouver un marquis qui l'espouse pour son
+merite. C'est un dangereux exemple que celuy d'une fille qui par sa
+beauté aura fait fortune; il fera vieillir cent autres qui s'y
+attendront, si tant est qu'il ne leur arrive encore pis, et que leur
+honneur ne fasse pas cependant naufrage. Souvent celle qui voudra
+engager par ses cajolleries quelque homme de condition se trouvera
+engagée elle-mesme, et verra eschapper avec regret, et quelquefois
+avec honte, celuy qu'elle croyoit tenir dans ses liens. Au bout du
+compte, quel sujet a ma niepce de se plaindre, puis qu'on luy a
+trouvé un party sortable, et un homme accommodé, qui est de la
+condition de tous ses proches?
+
+Vous avez touché au but (dit Jean Bedout, que la honte de cet
+affront et sa naturelle timidité avoient jusques-là rendu muet), car
+il est certain que les meilleurs mariages sont ceux qui se font
+entre pareils; et vous sçavez, monsieur le prieur, vous qui entendez
+le latin, ce bel adage: _Si tu vis nubere, nube pari_. Il n'y a rien
+de plus condemnable que cette ambition d'augmenter son estat en se
+mariant; c'est pourquoy je ne puis assez loüer la loy establië chez
+les Chinois, qui veut que chacun soit de mesme mestier que son pere.
+Or, comme nostre estat n'est pas si bien policé, je m'étonne peu que
+mademoiselle Javotte n'ait pas reglé ses desirs conformément à cette
+loy. Elle a eu peut-estre raison de ne pas trouver en moy assez de
+merite; mais son refus n'empeschera pas que je ne sois encore
+disposé à luy rendre service. Je luy auray du moins cette
+obligation, qu'elle m'empeschera peut-estre de me marier jamais. Car
+j'advouë que ce qui m'en avoit dégousté jusqu'à present, ce sont
+toutes ces approches et ces galenteries qu'il faut faire, qui ne
+sont point de mon genie ni de mon humeur. J'avois dessein de me
+marier de la façon que je vois faire à quantité de bons bourgeois,
+qui se contentent qu'on leur fasse voir leur maistresse à certain
+banc ou à certain pilier d'une église, et qui luy rendent là une
+visite muette, pour voir si elle n'est ny tortuë ny bossuë; encore
+n'est-ce qu'apres estre d'accord avec les parens de tous les
+articles du contract: toutes les autres ceremonies sont purement
+inutiles. J'en ay tant veu reüssir de la sorte, que je ne croyois
+pas que celuy-cy eust une autre issuë; mais, puisque j'y ay esté
+trompé, il faut que j'essaye de m'en consoler avec Seneque et
+Petrarque, ou avec monsieur de la Serre, que je liray exprés dés ce
+soir.
+
+Cessons, reprit Vollichon, d'examiner de quelle maniere on doit
+traitter les mariages, puisque ce seroit mettre l'authorité
+paternelle en compromis; mais, en attendant que j'aye appris à ma
+fille à m'obeyr, je ne sçaurois assez vous témoigner le déplaisir
+que j'ay que cette affaire ne s'accomplisse pas avec vous: car vous
+avez la mine d'estre bon ménager et de bien reüssir au barreau, si
+on vous employe. J'avois envie de vous donner bien de la pratique,
+et, pour vous le monstrer, c'est que j'avois des-jà mis à part sur
+mon bureau un sac d'une cause d'appareil pour vous faire plaider au
+presidial un de ces matins. C'est une appellation verbale d'une
+sentence renduë par le prevost de Vaugirard ou son lieutenant audit
+lieu, où on peut bien dire du latin et cracher du grec. Voici quelle
+en est l'espece.... Et, en continuant, au lieu de lui faire les
+excuses et les compliments qui estoient de saison, pour le consoler
+de l'affront qu'il venoit de recevoir, il luy fit un recit prolixe
+de cette cause, avec tous les moyens de fait et de droit, aussi
+ponctuellement que s'il eust voulu la plaider luy-mesme. Pendant que
+l'un déduisoit et que l'autre escoûtoit ce beau procés, Prudence,
+madame Vollichon et Laurence continuoient l'entretien qu'ils avoient
+commencé, et les autres invitez, par petits pelottons,
+s'entretenoient à part, en divers endroits de la salle, de l'affaire
+qui venoit d'arriver, le tout aux dépens du miserable Bedout. Ce fut
+mesme à ses dépens que se rompit la conversation de Vollichon et de
+luy: car elle n'eust pas si-tost finy, n'eust esté qu'une collation
+qu'il avoit fait apporter de son logis entra dans la salle, ou du
+moins il y en entra une partie: car une vieille servante faite à son
+badinage, ayant veu que le mariage de son maistre alloit à vau
+l'eau, avoit eu soin de faire reporter chez luy quelques boëttes de
+confitures et quelques fruits qui se pouvoient conserver pour une
+autre occasion; elle ne laissa servir que quelque pasté, jambon et
+poulet-d'Inde froid, qui estoient des mets sujets à se corrompre.
+Enfin, quand la collation fut achevée, apres de longs complimens
+bourgeois, dont les uns contenoient des plaintes, les autres des
+regrets, les autres des excuses, les autres des remerciemens, la
+compagnie se separa, et chacun se dit adieu jusqu'au revoir. A
+l'égard de Jean Bedout, apres une grande diversité de sentimens qui
+lui agiterent l'esprit, enfin cette honte l'ayant refroidy, il en
+vint à ce point qu'il remercia son bon ange de l'avoir préservé des
+cornes, que naturellement il craignoit, dans une occasion où il
+estoit en peril eminent d'en avoir; et il eut presque autant de
+regret à la collation mangée qu'à sa maistresse perduë.
+
+Dès le lendemain, tant pour punir Javotte de sa desobeyssance que
+pour la retirer du grand monde, où on croyoit qu'elle puisoit sa
+vanité, elle fut mise en pension chez des religieuses, qui avoient
+fait un nouvel establissement dans un des fauxbourgs de Paris. Ce ne
+fut pas sans lui faire des reprimandes et des reproches de la faute
+qu'elle avoit faite, et sans de grandes menaces de la laisser
+enfermée jusqu'à ce qu'elle fust devenuë sage. Mais, hélas! que ce
+fut un mauvais expedient pour sa correction! elle tomba, comme on
+dit, de fiévre en chaut-mal: car, quoy que ces bonnes soeurs
+vescussent entre-elles avec toute la vertu imaginable, elles avoient
+ce malheur de ne pouvoir subsister que par les grosses pensions
+qu'on leur donnoit pour entrer chez elles. C'est ce qui leur faisoit
+recevoir indifferemment toutes sortes de pensionnaires. Toutes les
+femmes qui vouloient plaider contre leurs maris ou cacher le
+desordre de leur vie ou leurs escapades y estoient reçeuës, de mesme
+que toutes les filles qui vouloient éviter les poursuites d'un
+galand, ou en attendre et en attrapper quelqu'un. Celles-là, qui
+estoient experimentées, et qui sçavoient toutes les ruses et les
+adresses de la galanterie, enseignoient les jeunes innocentes que
+leur malheur y avoit fait entrer, qui y faisoient un noviciat de
+coqueterie, en mesme temps qu'on croyoit leur en faire faire un de
+religion. En un mot, à leur égard il n'y avoit autre reforme que les
+grilles, qui mettoient les corps en seureté; encore cela ne
+regardoit pas celles qui avoient privilege de sortir deux ou trois
+fois la semaine, sous pretexte de soliciter leurs procès. Douze
+parloirs qu'il y avoit au couvent estoient plains tout le jour;
+encore il les falloit retenir de bonne heure pour y avoir place,
+comme on auroit fait les chaises au sermon d'un predicateur
+episcopisant.
+
+Javotte fit bien-tost sçavoir à son amant le lieu où on l'avoit
+enfermée; il ne faut pas demander s'il s'y rendoit tous les jours.
+Quand il sortoit, ses porteurs de chaise ne luy demandoient point de
+quel costé il falloit tourner: de leur propre mouvement ils alloient
+tousjours de ce costé-là. Jamais il ne trouva de lieu qui fut plus
+selon ses souhaits pour prescher son amour tout à loisir: car il
+avoit là cet avantage de parler à sa maistresse seul à seul, et tant
+qu'il vouloit; au lieu que pendant que Javotte estoit dans le monde,
+il ne la voyoit que hors de chez elle, et fort rarement dans des
+compagnies où elle lui donnoit rendez-vous, et où ils estoient
+perpétuellement interrompus par les changemens qui y arrivent
+d'ordinaire. Il eût donc tout loisir pour la remercier de la
+genereuse action qu'elle avoit faite en sa faveur, et pour rire de
+la confusion qu'elle avoit fait à son malheureux et ridicule rival,
+dont les discours et les moeurs leur fournirent la matiere d'un
+assez long entretien. Il eut encore le temps de luy expliquer et
+faire connoistre comment la passion qu'il avoit pour elle augmentoit
+de jour en jour; et les témoignages qu'il luy en donna la
+persuaderent si bien, que jamais il n'y eut deux personnes plus
+unies. Quand il estoit obligé de la quitter, il lui laissoit des
+livres qui entretenoient son esprit dans des pensées amoureuses, de
+sorte que tout le temps qu'elle déroboit au parloir, elle le donnoit
+à cette lecture agreable. Ainsi elle ne s'ennuyoit point du tout.
+Quand sa mère l'alloit voir, elle estoit toute estonnée que le lieu
+qu'elle croyoit luy avoir donné pour supplice et pour prison ne
+l'avoit point du tout changée et ne luy donnoit point les sentimens
+qu'elle desiroit. Cependant, apres que sept ou huit mois se furent
+écoulez, et que Javotte eut leu tous les romans et les livres de
+galenterie qui estoient en reputation (car elle commençoit à s'y
+connoistre, et ne pouvoit souffrir les méchans, qui l'auroient
+occupée à l'infiny), le chagrin et l'ennui s'emparerent de son
+esprit, qui n'avoit plus à quoy s'attacher, et elle connût ce que
+c'estoit que la closture et la perte de la liberté. Elle escrivit
+dans cette pensée à ses parens pour les prier de la tirer de la
+captivité. Ils y consentirent aussi-tost, à condition qu'elle
+signeroit le contract de mariage avec l'advocat Bedout, qu'ils
+croyoient encore estre à leur devotion; mais ils se trompoient en
+leur calcul. Elle refusa de sortir à ces conditions, et, apres avoir
+beaucoup de fois reïteré ses prieres, et mesme témoigné par quelque
+espece de menaces le déplaisir qu'elle avoit d'estre enfermée, enfin
+le desespoir, ou, pour n'en point mentir, la passion qu'elle avoit
+pour Pancrace, la firent consentir aux propositions qu'il luy fit de
+l'enlever.
+
+Je ne tiens pas necessaire de vous rapporter icy par le menu tous
+les sentimens passionnez qu'il estalla et toutes les raisons qu'il
+allegua pour l'y faire resoudre, non plus que les honnestes
+resistances qu'y fit Javotte, et les combats de l'amour et de
+l'honneur qui se firent dans son esprit: car vous n'estes gueres
+versez dans la lecture des romans, ou vous devez sçavoir 20 ou 30 de
+ces entretiens par coeur, pour peu que vous ayez de memoire. Ils
+sont si communs que j'ay veu des gens qui, pour marquer l'endroit où
+ils en estoient d'une histoire, disoient: J'en suis au huictiesme
+enlevement, au lieu de dire: J'en suis au huictiesme tome. Encore
+n'y a-t-il que les autheurs bien discrets qui en fassent si peu, car
+il y en a qui non seulement à chaque tome, à chaque livre, à chaque
+episode ou historiette, ne manquent jamais d'en faire. Un plus grand
+orateur ou poëte que moy, quelque inventif qu'il fust, ne vous
+pourroit rien faire lire que vous n'eussiez veu cent fois. Vous en
+verrez dont on fait seulement la proposition, et on y resiste; vous
+en verrez d'autres qui sont de necessité, et on s'y resout. Je vous
+y renvoye donc, si vous voulez prendre la peine d'y en chercher, et
+je suis fasché, pour vostre soulagement, qu'on ne se soit point
+advisé dans ces sortes de livres de faire des tables, comme en
+beaucoup d'autres qui ne sont pas si gros et qui sont moins
+feüilletez. Vous entrelarderez icy celuy que vous trouverez le plus
+à vostre goust, et que vous croirez mieux convenir au sujet. J'ay
+pensé mesme de commander à l'imprimeur de laisser en cet endroit du
+papier blanc, pour y transplanter plus commodement celuy que vous
+auriez choisi, afin que vous pussiez l'y placer. Ce moyen auroit
+satisfait toutes sortes de personnes: car il y en a tel qui trouvera
+à redire que je passe des endroits si importans sans les
+circonstancier, et qui dira que de faire un roman sans ce combat de
+passions qui en sont les plus beaux endroits, c'est la mesme chose
+que de décrire une ville sans parler de ses palais et de ses
+temples. Mais il y en aura tel autre qui, voulant faire plus de
+diligence et battre bien du pays en peu de temps, n'en demandera que
+l'abregé. C'estoit l'humeur de ce bon prestre qui s'étonnoit de ceux
+qui se plaignoient qu'il falloit employer bien du temps à dire leur
+breviaire: car, par simplicité, il disoit son office ponctuellement
+comme il le trouvoit dans son livre, où il recitoit tout de suite
+l'antienne, les versets, les leçons et les premiers mots de chaque
+pseaume et de chaque hymne, avec l'etc. qui estoit au bout et le
+chiffre du renvoy qu'on faisoit à la page où estoit le reste de
+l'hymne ou du pseaume. Voilà le moyen d'expedier besogne, et il ne
+mentoit pas quand il asseuroit qu'il y employoit moins d'un
+quart-d'heure.
+
+Pour revenir à mon sujet, je vous avoüeray franchement que, si je
+n'ay pas escrit le combat de l'amour et de la vertu de Javotte,
+c'est que je n'en ay point eu de memoires particuliers; il dépendra
+de vous d'avoir bonne ou mauvaise opinion de sa conduite. Je
+n'escris point icy une morale, mais seulement une histoire. Je ne
+suis pas obligé de la justifier: elle ne m'a pas payé pour cela,
+comme on paye les historiens qu'on veut avoir favorables. Tout ce
+que j'en ay pû apprendre, c'est qu'elle fut facilement enlevée par
+le moyen d'une échelle qu'on appliqua aux murs du jardin, qui
+estoient fort bas: car ces bonnes religieuses avoient achepté depuis
+peu d'un pauvre jardinier ce jardin, dont les murs n'avoient esté
+faits que pour conserver ses choux, qui sont bien plus aisez à
+garder que des filles. Si-tost que Pancrace eut ce precieux butin,
+il l'emmena dans un chasteau sur la frontiere, où il avoit une
+garnison qu'il commandoit; et de là il fit nargue aux commissaires
+du Chastelet, qui se mirent vainement en peine de sçavoir ce que ce
+couple d'amans estoit devenu; car, dès le lendemain, Vollichon,
+apres avoir fait de grandes declamations sur le libertinage des
+filles, et des regrets inutiles sur sa severité, n'eut autre remede
+et consolation dans son malheur que de faire une plainte et
+information pardevant un commissaire de ses intimes amis, lequel ne
+laissa pas de la lui faire payer bien cherement, sous pretexte de ce
+qu'ils font bourse commune; et le tout aboutit à un decret de prise
+de corps contre six quidams vestus de gris et de verd, ayans plumes
+à leur chapeau, l'un de poil blond, de grande stature, l'autre de
+poil chastain, de mediocre grandeur, qui devoient estre indiquez par
+la partie civile. Or, comme Vollichon n'estoit pas à cet enlevement,
+et qu'il ne connoissoit point ces quidams, dont le chef estoit en
+seureté, ce decret est demeuré depuis sans exécution. Que si je puis
+avoir quelques nouvelles de la demoiselle et de son amant, je vous
+promets, foy d'autheur, que je vous en ferai part.
+
+Je reviens à Lucrece, que j'ai laissée dans un grand embarras, à
+cause de la maladie qui commençoit à la presser. Pour mettre ordre à
+ses affaires, elle fut quelque temps qu'elle ne parloit plus que
+contre les vanitez du monde, et de la difficulté qu'il y avoit de
+faire son salut dans les grandes compagnies; du peu de conscience et
+de l'infidelité des hommes; des fourbes et des artifices qu'ils
+employoient pour surprendre le beau sexe; et le tout neanmoins si
+adroitement, qu'on ne pouvoit pas croire qu'elle en parlast comme
+bien experimentée. Elle disoit que les promenades et les cadeaux,
+qui ont de si grands charmes pour les filles, n'estoient bons que
+pour un temps, lors qu'on estoit dans la plus grande jeunesse, et
+qu'on n'avoit pas assez de fermeté d'esprit pour trouver de
+meilleures occupations; pour elle, qu'elle en avoit assez tasté pour
+en avoir du dégoust et pour n'aspirer plus qu'au bon-heur de la vie
+solitaire. Elle ne hantoit que les églises et les confessionnaus;
+elle estoit aussi affamée de directeurs qu'elle avoit esté autrefois
+de galands; tout son entretien n'estoit que de scrupules sur la
+conduite des moeurs, et des cas de conscience. Elle ne faisoit que
+s'enquerir où il y avoit des predicateurs, des festes, des
+confrairies et des indulgences. Ses romans estoient convertis en
+livres spirituels; elle ne lisoit que des Soliloques et des
+Meditations; enfin sa sainteté en estoit des-jà venuë aux
+apparitions, et, pour peu qu'elle se fust accruë, elle fust arrivée
+aux extases. Elle declama mesme (ô prodige) contre les mouches,
+contre les rubans et contre les cheveux bouclez, et par modestie
+elle devint tellement negligée, qu'elle ne s'habilloit presque plus.
+Aussi auroit-elle eu bien de la peine à le faire, et ce fut fort à
+propos pour elle que la mode vint de porter des escharpes et de fort
+amples juste-au-corps, car ils sont merveilleusement propres à
+reparer le deffaut des filles qui se font gaster la taille.
+
+On ne parla plus dans le quartier que de la conversion de Lucrece,
+quoy qu'elle y eust tousjours passé pour une personne d'honneur,
+mais un peu trop enjoüée, et on ne douta plus qu'elle ne se deût
+retirer bientost du monde. En effet, on ne fut pas trop surpris
+quand un beau matin ou entendit dire qu'elle estoit entrée en
+religion. Le hazard voulut que ce fut dans le mesme couvent où on
+avoit mis en pension Javotte. Je ne crois pas neantmoins que ce
+hazard serve de rien à l'histoire, ny fasse aucun bel evenement dans
+la suite; mais, par une maudite coustume qui regne il y a long-temps
+dans les romans, tous les personnages sont sujets à se rencontrer
+inopinément dans les lieux les plus esloignez, quelque route qu'ils
+puissent prendre, ou quelque differend dessein qu'ils puissent
+avoir. Cela est tousjours bon à quelque chose, et espargne une
+nouvelle description, quand on est exact à en faire de tous les
+lieux dont on fait mention, ainsi que font les autheurs qui veulent
+faire de gros volumes, et qui les enflent comme les bouchers font la
+viande qu'ils apprestent. En tout cas, ces rencontres donnent
+quelque liaison et connexité à l'ouvrage, qui sans cela seroit
+souvent fort disloqué. La verité est que ces deux avanturieres de
+galenterie firent grande amitié ensemble; que dès le premier jour,
+elles furent l'une à l'autre cheres et fideles, et se conterent
+reciproquement leurs avantures, mais non pas sincerement. Elles
+n'eurent pas le loisir de la cultiver long-temps, car, apres que
+Lucrece eut receu à la grille trois ou quatre visites de ses amies,
+qui publierent dans le monde la verité de sa closture et de sa
+reforme, elle en sortit secrettement sous pretexte de se trouver
+mal, et ayant donné liberalement aux religieuses tout le premier
+quartier de sa pension qu'elle avait advancée, pour n'avoir point de
+démélé avec elles. La Touriere, qui loge au dehors, fut celle
+qu'elle eut soin particulierement de gagner, par les presens qu'elle
+luy fit, afin qu'elle dit à toutes les personnes qui la viendroient
+demander qu'elle estoit tousjours enfermée dans le couvent. Elle
+prit pour cela des pretextes assez specieux, comme de dire qu'elle
+vouloit éviter l'importunité des visites[69] de beaucoup de
+personnes qui l'empeschoient de bien vacquer à la pieté, et que
+c'estoit pour les éviter qu'elle avoit abandonné le siecle. Elle
+pria mesme, tant de bouche que par escrit, tous ses amis, de la
+laisser en repos dans son cloistre, au lieu de luy venir estaller
+des vanitez ausquelles elle avoit renoncé.
+
+[Note 69: Les pensionnaires des cloîtres ne se contentoient pas
+de recevoir des visites, elles en rendoient aussi. Le père Laguille
+nous parle de celles que mademoiselle d'Aubigné faisoit à Scarron
+lorsqu'elle étoit au couvent des Ursulines de la rue Saint-Jacques,
+le même peut-être où Furetière met Lucrèce en retraite. (_Frag. des
+Mém._ du P. Laguille, _Archives littéraires de l'Europe_, no
+XXXV, p. 370.) On sait d'ailleurs combien ces retraites, qui, pour
+les dames de la cour, se faisoient la plupart aux Carmélites de la
+rue du Bouloi, avoient peu d'austérité. (V. _Lettres de Sévigné_, 15
+oct. 1677 et 25 mai 1680.)]
+
+Quand il est question de salut, il n'est rien si aisé que de faire
+mentir des gens devots: la pauvre touriere, qui estoit simple, et
+qui ne rafinoit pas assez pour songer que Lucrece pouvoit, en
+demeurant dans son cloistre, se garantir de cet inconvenient, la
+crut avec toute la facilité possible, et ne manqua pas de dire au
+peu de gens qui venoient pour la voir, qu'on ne pouvoit pour lors
+parler à elle; tantost elle estoit indisposée, tantost elle estoit
+en retraite, tantost elle disoit son office, tantost elle estoit en
+méditation. Comme personne n'avoit interest d'aprofondir la vérité
+de la chose, on s'en retournoit sans se douter de rien. Au sortir de
+là elle se mit en une autre sorte de retraite chez une sage-femme de
+ses amies, dont elle connoissoit la discrétion, qui la fit deslivrer
+fort secrettement, et qui se chargea de la nourriture de son fruit.
+Enfin, apres deux mois et demy de pleine éclipse, Lucrece entra dans
+une autre religion, mieux rentée et plus austère que la precedente.
+Quand elle y eut esté quelques jours fort recluse, peu à peu elle
+fit sçavoir à ses connoissances et à son voisinage le nouveau
+monastere où elle s'estoit retirée; et pour pretexte de son
+changement, elle alleguoit que dans l'autre elle s'estoit tousjours
+mal portée, et qu'il falloit que l'air n'y fust pas bon. Quelquefois
+elle adjoustoit fort dévotement qu'elle y avoit trouvé un peu trop
+de licence; qu'elle n'approuvoit point que les parloirs fussent si
+remplis de toutes sortes de gens; et elle confessoit mesme que
+souvent elle s'estoit fait celer tout exprés, de peur d'y aller et
+d'y voir tout ce desordre. C'est ce qui édifioit merveilleusement
+tous ceux qui l'entendoient parler, et particulierement ceux qui
+l'avoient connuë dans sa premiere mondanité. Elle prit mesme un
+voile blanc, et quoy qu'elle ne fust là que comme pensionnaire,
+neantmoins elle faisoit toutes les actions de religieuse, et un
+certain essay de noviciat, qui estoit plus austère que celuy qui se
+faisoit en effet dans l'année de probation[70]. Ces oeuvres de
+surerogation et de devotion outrée la mirent en peu de temps en
+telle reputation de vertu, que toutes les religieuses l'admiroient
+au dedans, et les directeurs la publioient au dehors. Ce bruit vint
+jusques aux oreilles de mademoiselle Laurence, qui hantoit
+quelquefois dans ce couvent, à cause qu'une de ses amies y estoit
+nouvellement professe. Apres qu'elle se fut bien instruite de la
+qualité de cette nouvelle pensionnaire, elle crut que ce seroit bien
+le fait de son cousin Bedout, qu'elle avoit dessein de marier à
+quelque prix que ce fust. Depuis qu'il avoit si honteusement perdu
+sa maistresse Javotte, elle l'avoit souvent entendu pester contre la
+coquetterie des filles du siecle, puisque celle-là en avoit tant
+fait paroistre, malgré la grande retenuë et la severe éducation de
+sa jeunesse. De sorte qu'il avoit hautement juré qu'il n'épouseroit
+jamais de fille, si ce n'estoit au sortir de quelque religion bien
+reglée. Elle luy proposa ce nouvel exemple de vertu, qu'elle disoit
+estre son vray fait, ce qu'il escouta volontiers. La seule
+difficulté qu'ils trouverent, ce fut de sçavoir comme on pourrait
+tirer Lucrece de ce couvent, et luy faire proposer une chose si
+opposée à la vocation manifeste qu'elle avoit à la vie religieuse.
+Laurence fit en sorte que, pour mieux instruire Bedout de son
+merite, il luy tint compagnie quand elle vint voir la religieuse de
+sa connoissance, qu'elle fit prier d'amener avec elle Lucrece à la
+grille.
+
+[Note 70: Autrement dit année d'épreuve ou de noviciat, qui
+commençoit le jour de la prise d'habit.]
+
+Là, Bedout n'estoit pas obligé à faire le galand; c'est ce qui
+l'enhardit d'y aller. Mais il se contenta d'être auditeur, et il fut
+ravy des belles moralitez qu'il y entendit debiter à Lucrece sur les
+malheurs de cette vie transitoire et sur l'excellence de la
+retraite, qui se terminerent à des prieres qu'elle fit à Dieu de luy
+donner des forces pour soustenir les austeritez de la regle. Il
+n'osa pas luy parler d'amour ny de mariage, car il n'en eust pas
+mesme osé parler aux filles du siecle; cependant il auroit bien
+voulu faire l'un et l'autre, car, outre que son esprit et sa beauté
+estoient plus que suffisans pour luy donner dans la veuë, il estoit
+tout a fait charmé de sa modestie et de sa vertu. Il pria sa
+cousine, qui estoit adroite, de luy en faire parler, et elle ne
+trouva point de meilleur moyen que de faire faire la chose par des
+directeurs. Je ne sçay par quel artifice ny sous quel pretexte elle
+les mit dans ses interests; tant y a qu'ils travaillerent fort
+utilement selon ses souhaits. Ce ne fut pas neantmoins sans peine,
+car Lucrece fit long-temps la sourde-oreille à ces propositions;
+mais elle auroit eu grand regret qu'on ne les eust pas recommancées.
+Elle faisoit quelquesfois semblant de craindre que ce ne fussent des
+tentations que Dieu luy envoyoit pour éprouver si elle estoit ferme
+en ses bons desseins; et puis feignant de se r'asseurer sur la
+qualité de ceux qui luy en parloient, elle demandoit du temps pour
+se mettre en prieres et obtenir de Dieu la grace de luy inspirer ce
+qu'il vouloit faire d'elle. Quand elle parut à demy persuadée, elle
+commença de se trouver mal, de demander quelquefois des dispenses
+pour les jeusnes et pour l'office, et de paroistre trop delicate
+pour la maniere de vivre de ce couvent. D'abord elle feignit de
+vouloir passer à un ordre plus mitigé; enfin, elle se fit tellement
+remonstrer qu'on pouvoit faire aussi bien son salut dans le monde,
+en vivant bien avec son mary et en eslevant des enfans dans la
+crainte de Dieu, qu'on la fit resoudre au mariage, avec la mesme
+peine qu'un criminel se résoudrait à la mort.
+
+Laurence en advertit aussitost son cousin, qui, ménageant
+brusquement cette occasion, fut si aise d'avoir, à son advis,
+suborné une religieuse, qu'il ne chicana point comme l'autrefois sur
+les articles, et il s'enquit fort peu de son bien, se contentant
+d'apprendre, par le bruit commun de la religion, qu'elle en avoit
+beaucoup, ne croyant pas que des gens devots pussent mentir, ny
+faire un jugement temeraire. D'avantage elle eut l'adresse de faire
+acheter beaucoup de meubles necessaires pour un honeste ménage, dont
+elle ne paya qu'un tiers comptant, car elle eut facilement credit du
+surplus. C'est à quoy elle employa utilement les deux mille escus
+qu'elle avoit receu de Nicodeme, qui parurent beaucoup davantage. Et
+comme on a maintenant la sotte coustume de dépenser en meubles,
+presens et frais de nopces la moitié de la dot d'une femme[71], et
+quelquefois le tout, ce ne fut pas une legere amorce pour Bedout de
+voir qu'il épargnoit toute cette dépense et ces frais. Ce qui luy
+plaisoit sur tout, c'est qu'on le pria que l'affaire se fit sans
+ceremonie; cela se pouvoit appeler pour luy la derniere faveur. Et
+de peur de laisser prendre un mauvais air à sa maistresse, elle ne
+sortit point du couvent que pour aller à l'eglise, et de là à la
+maison de son mary, qui crut avoir la fleur de virginité la plus
+asseurée qui fut jamais. Ainsi, on peut dire que cette fille adroite
+avoit fait comme ces oyseleurs qui mettent un oyseau dans une cage,
+sous un trebuchet, pour en attraper un autre[72], par ce que la
+religion et la grille ne luy servirent que pour attraper un mary.
+S'ils vescurent bien ou mal ensemble, vous le pourrez voir quelque
+jour, si la mode vient d'écrire la vie des femmes mariées.
+
+[Note 71: «L'utile et la louable pratique, dit La Bruyère, de
+perdre en frais de noces le tiers de la dot qu'une femme apporte! de
+commencer par s'appauvrir de concert par l'amas de choses
+superflues, et de prendre déjà sur son fonds de quoi payer Gaultier
+(marchand d'étoffes), les meubles et la toilette.» (_Les
+Caractères_, de la Ville, § 18.)
+
+ A peine est elle entrée en sa quinzième année;
+ Il l'épouse, pourtant; la parole est donnée,
+ Et déjà de ses biens le futur héritier
+ S'attend d'en voir passer la moitié chez Gautier.
+
+(_Satyre nouvelle sur les promenades de Paris, etc._, Paris, 1699,
+in 8., p. 7.)]
+
+[Note 72: Comparaison empruntée aux _Quinze joyes de mariage_.]
+
+_Fin du premier livre._
+
+
+
+
+LIVRE SECOND.
+
+
+Si vous vous attendez, lecteur, que ce livre soit la suite du
+premier, et qu'il y ait une connexité necessaire entr'eux, vous
+estes pris pour duppe. Détrompez-vous de bonne heure, et sçachez que
+cet enchainement d'intrigues les uns avec les autres est bien seant
+à ces poëmes héroïques et fabuleux où l'on peut tailler et rogner à
+sa fantaisie. Il est aisé de les farcir d'épisodes, et de les coudre
+ensemble avec du fil de roman, suivant le caprice ou le genie de
+celuy qui les invente. Mais il n'en est pas de mesme de ce
+tres-veritable et tres-sincere recit, auquel je ne donne que la
+forme, sans altérer aucunement la matière. Ce sont de petites
+histoires et advantures arrivées en divers quartiers de la ville,
+qui n'ont rien de commun ensemble, et que je tasche de rapprocher
+les unes des autres autant qu'il m'est possible. Pour le soin de la
+liaison, je le laisse à celuy qui reliera le livre. Prenez donc cela
+pour des historiettes separées, si bon vous semble, et ne demandez
+point que j'observe ny l'unité des temps ny des lieux, ny que je
+fasse voir un héros dominant dans toute la piece. N'attendez pas non
+plus que je reserve à marier tous mes personnages à la fin du livre,
+où on void d'ordinaire celebrer autant de nopces qu'à un carnaval,
+car il y en aura peut-estre quelques-uns qui, aprés avoir fait
+l'amour, voudront vivre dans le célibat; d'autres se marieront
+clandestinement, et sans que vous ny moy en sçachions rien. Je ne
+m'oblige point encore à n'introduire que des amours sur la scene; il
+y aura aussi des histoires de haine et de chicane, comme celle-cy
+qui vous va estre racontée. Enfin, toutes les autres passions qui
+agitent l'esprit bourgeois y pourront trouver leur place dans
+l'occasion. Que si vous y vouliez rechercher cette grande regularité
+que vous n'y trouverez pas, sçachez seulement que la faute ne seroit
+pas dans l'ouvrage, mais dans le titre: ne l'appellez plus roman, et
+il ne vous choquera point, en qualité de recit d'aventures
+particulières. Le hazard plustost que le dessein y pourra faire
+rencontrer des personnages dont on a cy-devant parlé. Témoin
+Charroselles, qui se presente icy le premier à mon esprit, de
+l'humeur duquel j'ay des-ja donné un petit échantillon, et dont j'ay
+obmis expres de faire la description, pour la donner en ce lieu-cy.
+Si vous en estes curieux, vous n'avez qu'à continuer de lire.
+
+
+_Histoire de Charroselles[73], de Collantine et de Belastre_.
+
+[Note 73: Les clefs, notamment celle de l'édit. de Nancy 1713,
+in-12, page 193, nous disent que Charroselles n'est autre que
+Charles Sorel, auteur de la _Science universelle_, du _Berger
+extravagant_, de la _Bibliothèque françoise_, de _Francion_, etc.,
+et il est en effet facile de voir que le nom de l'un est l'anagramme
+de celui de l'autre. Toutefois, faute d'autres preuves, on doutoit
+encore que l'intention de Furetière eût été de peindre aussi au vif
+et presque en le nommant un homme qui vivoit encore lors de la
+première édition du _Roman bourgeois_. Sorel ne mourut qu'en 1674.
+Un passage d'une lettre de Gui Patin (25 novembre 1653) est venu
+détruire ce doute pour nous. En comparant ce qu'il y est dit de Ch.
+Sorel avec le portrait détaillé que Furetière fait de Charroselles,
+nous avons acquis la preuve qu'il y a entre les deux identité
+complète. Nous le ferons voir, du reste, en citant, au fur et à
+mesure que les détails du portrait dessiné par Furetière se
+présenteront, les phrases de Gui Patin qui correspondent et
+établissent la ressemblance.--Une chose reste à connoître après
+cela, c'est le motif de la haine qui envenime cette satire.
+Furetière ne l'avoit pas toujours éprouvée contre Sorel, et
+celui-ci, de son côté, ne semble s'être jamais montré hostile à
+l'auteur du _Roman bourgeois_. En 1658, ayant à parler de Sorel dans
+sa _Nouvelle allégorique_, _etc._, p. 38, Furetière s'étoit exprimé
+sur lui en bons termes. A l'entendre alors, c'étoit un auteur
+«d'excellents livres satiriques et comiques», qui, s'étant acquis
+grand crédit dans l'empire des _Ironies_, «s'étoit rendu formidable
+même aux quarante _barons_». Sorel, sensible à cette mention
+flatteuse, avoit rendu la pareille à Furetière dans sa _Bibliothèque
+françoise_, p. 172. Il avoit dit de cette _Nouvelle allégorique_,
+_etc._, qu'il appelle _Relation des guerres de l'éloquence_,
+«qu'elle contient une fort agréable description des différends de
+divers auteurs du siècle, etc.». Il y avoit donc, on le voit, entre
+Furetière et Sorel, échange de bons rapports et même d'éloges.
+L'attaque contenue dans le _Roman bourgeois_ n'en dut être que plus
+inattendue. Elle le fut pour tout le monde, sans doute, et
+certainement pour Sorel tout le premier. Il s'y attendoit si peu,
+que, travaillant à la 2e édition de sa _Bibliothèque françoise_
+au moment où la mise en vente du _Roman bourgeois_ étoit annoncée,
+il ne voulut pas perdre l'occasion d'en dire du bien préventivement,
+et de se faire ainsi l'écho des éloges qu'en débitoient d'avance les
+confidents de l'auteur. «Voilà, écrivoit-il, page 199, voilà qu'on
+nous donne un livre appelé le _Roman bourgeois_, dont il y a déjà
+quelque temps qu'on a ouy parler, et qui doit estre fort
+divertissant, selon l'opinion de diverses personnes. Comme on croit
+que cest ouvrage a toutes les bonnes qualités des livres comiques et
+des burlesques tout ensemble, quand on l'aura veu, on le mettra avec
+ceux de son genre, selon le rang que son mérite luy pourra
+apporter.»--Le _Roman bourgeois_, qui est de la fin de 1666, parut
+avant cette seconde édition de la _Bibliothèque françoise_, qui ne
+porte que la date de 1667. Sorel fut ainsi à même de juger ce
+qu'étoit le livre dont il avoit fait l'éloge sur parole; il put
+surtout se reconnoître dans Charroselles, et il ne tint qu'à lui de
+se venger aussitôt du portrait anagrammatique en substituant
+quelques phrases amères à celles qu'il avoit d'abord écrites. Il
+avoit trop d'esprit pour cela. Il ne changea rien à sa première
+rédaction; il continua de déclarer qu'il n'avoit pas encore lu.
+Comment prouver mieux qu'il ne s'étoit pas reconnu?]
+
+Charroselles ne vouloit point passer pour autheur, quoy ce fust la
+seule qualité qui le rendist recommandable, et qui l'eust fait
+connoistre dans le monde. Je ne sçay si quelque remors de conscience
+des fautes de sa jeunesse luy faisoit prendre ce nom à injure; tant
+y a qu'il vouloit passer seulement pour gentilhomme[74], comme si
+ces deux qualitez eussent esté incompatibles[75], encore qu'il n'y
+eust pas plus de trente ans que son pere fust mort procureur[76]. Il
+s'estoit advisé de se piquer de noblesse dés qu'il avoit eu le moyen
+d'atteller deux haridelles à une espece de carrosse tousjours
+poudreux et crotté. Ces deux Pegases (tel fut leur nom pendant
+qu'ils servirent à un nourriçon du Parnasse) ne s'estoient point
+enorgueillis, et n'avoient la teste plus haute ny la démarche plus
+fiere que lors qu'ils labouroient les pleines fertiles
+d'Aubervilliers. Leur maistre les traittoit aussi delicatement que
+des enfans de bonne maison. Jamais il ne leur fit endurer le serain
+ny ne leur donna trop de charge; il eust presque voulu en faire des
+Bucephales, pour ne porter ou du moins ne traisner que leur
+Alexandre. Car il estoit tousjours seul dans son carosse; ce n'est
+pas qu'il n'aimast beaucoup la compagnie, mais son nez demandoit à
+estre solitaire[77], et on le laissoit volontiers faire bande à
+part. Quelque hardy que fust un homme à lui dire des injures, il
+n'osoit jamais les lui dire à son nez, tant ce nez estoit vindicatif
+et prompt à payer. Cependant il fouroit son nez par tout, et il n'y
+avoit gueres d'endroits dans Paris où il ne fust connu. Ce nez,
+qu'on pouvoit à bon droit appeler son Eminence, et qui estoit
+tousjours vestu de rouge, avoit esté fait en apparence pour un
+colosse; neantmoins il avoit esté donné à un homme de taille assez
+courte. Ce n'est pas que la nature eust rien fait perdre à ce petit
+homme, car ce qu'elle luy avoit osté en hauteur, elle le lui avoit
+rendu en grosseur, de sorte qu'on luy trouvoit assez de chair, mais
+fort mal pestrie. Sa chevelure estoit la plus desagreable du monde,
+et c'est sans doute de luy qu'un peintre poëtique, pour ébaucher le
+portrait de sa teste, avoit dit:
+
+ On y void de piquans cheveux,
+ Devenus gras, forts et nerveux,
+ Herisser sa teste pointuë,
+ Qui tous meslez s'entraccordans,
+ Font qu'un peigne en vain s'évertuë
+ D'y mordre avec ses grosses dents.
+
+[Note 74: C'etoit, en effet, un des foibles de Ch. Sorel. Ainsi,
+comme le constate Niceron, il prit successivement les noms de de
+Souvigny et de de l'Isle. Il signa même de ce dernier l'un de ses
+ouvrages, _Des Talismans, ou figures peintes sous certaines
+constellations_, Paris, 1636, in-8. On s'en moquoit dans le monde,
+et surtout dans la société des auteurs, dont Furetière faisoit alors
+partie, avec Boileau, Racine, La Fontaine et Molière. Il seroit même
+probable que celui-ci pensoit à Ch. Sorel et à son dernier
+pseudonyme nobiliaire quand il écrivit dans _l'Ecole des femmes_
+(acte 1er, sc. 1re):
+
+ Je sais un paysan qu'on appeloit Gros-Pierre,
+ Qui, n'ayant pour tout bien qu'un seul quartier de terre,
+ Y fit tout à l'entour faire un fossé bourbeux,
+
+
+ Et de monsieur de l'Isle en prit le nom pompeux.
+
+La Monnoye, et d'après lui Niceron, sont en cela de notre avis,
+contre l'opinion de l'abbé d'Aubignac, qui pensoit, chose
+inadmissible, que Molière s'étoit ici moqué de son ami Thomas
+Corneille. V. Niceron, _Mémoires pour servir à l'histoire des hommes
+illustres_, t. 31, p 391.]
+
+[Note 75: Elles passoient pour l'être en effet: «Dans le monde,
+dit M. Meyer, _Commentaire sur les lettres persanes_, p. 122, il
+étoit notoire qu'on dérogeoit au titre de noble en se faisant poète
+ou homme de lettres.» On peut consulter à ce sujet les _Trois
+traités de la noblesse_, de Thierriat (1606), au chapitre de la
+_Dérogeance_, et lire un curieux article inséré sous ce titre: _Sur
+un ancien préjugé_, dans _les Saisons du Parnasse_ (printemps 1806),
+p. 218-220]
+
+[Note 76: De même pour Charles Sorel: «Il est fils, dit Gui
+Patin, d'un procureur en parlement»; puis il ajoute en vrai médecin:
+«sa mère est morte hydropique, et son père d'une fièvre quarte, qui
+est la plupart du temps fatale aux vieillards.»]
+
+[Note 77: Pour tout ce qui suit, jusqu'à la description de la
+taille rondelette et courte de Charroselles, il faut encore lire Gui
+Patin, qui, en une phrase, fait le même portrait pour Charles Sorel:
+«C'est, dit-il, un petit homme grasset, avec un grand nez aigu, qui
+regarde de près.»]
+
+Aussi ne se peignoit-il jamais qu'avec ses doigts, et dans toutes
+les compagnies c'estoit sa contenance ordinaire. Sa peau estoit
+grenuë comme celle des maroquins, et sa couleur brune estoit
+rechauffée par de rouges bourgeons qui la perçoient en assez bon
+nombre. En general il avoit une vraye mine de satyre. La fente de sa
+bouche estoit copieuse, et ses dents fort aiguës: belles
+dispositions pour mordre. Il l'accompagnoit d'ordinaire d'un ris
+badin, dont je ne sçay point la cause, si ce n'est qu'il vouloit
+monstrer les dents à tout le monde. Ses yeux gros et bouffis avoient
+quelque chose de plus que d'estre à fleur de teste. Il y en a qui
+ont cru que, comme on se met sur des balcons en saillie hors des
+fenestres pour decouvrir de plus loin, aussi la nature luy avoit mis
+des yeux en dehors, pour découvrir ce qui se faisoit de mal chez ses
+voisins. Jamais il n'y eut un homme plus medisant ny plus envieux;
+il ne trouvoit rien de bien fait à sa fantaisie. S'il eut esté du
+conseil de la creation, nous n'aurions rien veu de tout ce que nous
+voyons à present. C'estoit le plus grand reformateur en pis qui ait
+jamais esté, et il corrigeoit toutes les choses bonnes pour les
+mettre mal. Il n'a point veu d'assemblée de gens illustres qu'il
+n'ait tâché de la decrier; encore, pour mieux cacher son venin, il
+faisoit semblant d'en faire l'eloge, lors qu'il en faisoit en effet
+la censure, et il ressembloit à ces bestes dangereuses qui en
+pensant flatter égratignent: car il ne pouvoit souffrir la gloire
+des autres, et autant de choses qu'on mettoit au jour, c'estoient
+autant de tourmens qu'on luy preparoit. Je laisse à penser si en
+France, où il y a tant de beaux esprits, il estoit cruellement
+bourrelé. Sa vanité naturelle s'estoit accruë par quelque reputation
+qu'il avait euë en jeunesse, à cause de quelques petits ouvrages qui
+avoient eu quelque debit. Ce fut là un grand malheur pour les
+libraires; il y en eut plusieurs qui furent pris à ce piege, car,
+apres qu'il eut quitté le stile qui estoit selon son genie pour
+faire des ecrits plus serieux, il fit plusieurs volumes[78] qui
+n'ont jamais esté leus que par son correcteur d'imprimerie. Ils ont
+esté si funestes aux libraires qui s'en sont chargez, qu'il a des-ja
+ruiné le Palais et la ruë S. Jacques, et, poussant plus haut son
+ambition, il pretend encore ruiner le Puits-Certain[79]. Il donne à
+tout le monde des catalogues des livres qu'il a tous prests à
+imprimer, et il se vante d'avoir cinquante volumes manuscrits[80]
+qu'il offre aux libraires qui se voudront charitablement ruiner pour
+le public. Mais comme il n'en trouve point qui veüille sacrifier du
+papier à sa réputation, il s'est advisé d'une invention
+merveilleuse. Il fait exprés une satire contre quelque autheur ou
+quelque ouvrage qui est en vogue, s'imaginant bien que la nouveauté
+ou la malice de sa piéce en rendront le debit assuré; mais il ne la
+donne point au libraire qu'il n'imprime pour le pardessus quelqu'un
+de ses livres serieux. Avec ces belles qualitez, cet homme s'est
+fait un bon nombre d'ennemis, dont il ne se soucie gueres, car il
+hayt tout le genre humain; et personne n'est ingrat envers luy,
+parce qu'on luy rend le reciproque. Que si c'estoit icy une histoire
+fabuleuse, je serois bien en peine de sçavoir quelles avantures je
+pourrois donner à ce personnage: car il ne fit jamais l'amour, et si
+on pouvait aussi bien dire en françois faire la haine, je me
+servirois de ce terme pour expliquer ce qu'il fit toute sa vie. Il
+n'eut jamais de liaison avec personne que pour la rompre aussi-tost,
+et celle qui luy dura le plus long-temps fut celle qu'il eut avec
+une fille qu'il rencontra d'une humeur presque semblable à la
+sienne. C'estoit la fille d'un sergent, conceuë dans le procés et
+dans la chicane, et qui estoit née sous un astre si malheureux
+qu'elle ne fit autre chose que plaider toute sa vie. Elle avoit une
+haine generale pour toutes choses, excepté pour son interest. La
+vanité mesme et le luxe des habits, si naturels au sexe, faisoient
+une de ses aversions. Elle ne paroissoit gouluë sinon lors qu'elle
+mangeoit aux dépens d'autruy; et la chasteté qu'elle possedoit au
+souverain degré estoit une vertu forcée, car elle n'avoit jamais pû
+estre d'accord avec personne. Toute sa concupiscence n'avoit pour
+objet que le bien d'autruy, encore n'envyoit-elle, à proprement
+parler, que le litigieux, car elle eust joüy avec moins de plaisir
+de celuy qui luy auroit esté donné que de celuy qu'elle auroit
+conquis de vive force et à la pointe de la plume. Elle regardoit
+avec un oeil d'envie ces gros procès qui font suer les laquais des
+conseillers qui les vont mettre sur le bureau, et elle accostoit
+quelquefois les pauvres parties qui les suivoyent, pour leur
+demander s'ils estoient à vendre; comme les maquignons en usent à
+l'egard des chevaux qu'on meine à l'abreuvoir.
+
+[Note 78: «Ce M. Sorel a fait beaucoup de livres françois, et,
+entre autres, _Francion, le Berger extravagant_, _l'Ophir de
+Chrysanthe_, _l'Histoire de France_, et une _Philosophie
+universelle_.» (Gui Patin)]
+
+[Note 79: C'est ainsi qu'on désignoit le quartier des libraires
+groupés au haut du mont Saint-Hilaire, à l'embranchement des rues
+des Sept-Voies et des Carmes, tout près du clos Bruneau et de ses
+écoles. Le Puits-Certain étoit un puits banal, construit vers 1660,
+au carrefour de la rue Saint-Jean-de-Beauvais et de la rue
+Saint-Hilaire (qui en avoit même pris le nom pendant quelque temps),
+par Robert Certain, curé de Saint-Hilaire, et, plus tard, principal
+du collège de Sainte-Barbe, (Piguniol, _Descript. hist. de Paris_,
+t. 6, p. 20.)--Les libraires avoient surtout afflué dans ce quartier
+depuis que, par arrêt du 1er avril 1620, ordre avoit été donné «à
+tous imprimeurs de se retirer au dessus de Saint-Yves (rue des
+Noyers), avec défense de tenir imprimerie et presse en tout autre
+lieu, sur peine de la vie.» (_Registres du Parlement_, à sa date.)]
+
+[Note 80: Furetière exagère ici. Gui Patin dit seulement: «Il a
+encore plus de vingt volumes à faire, et voudroit bien que tout cela
+fût fait avant de mourir; mais il ne peut venir à bout des
+imprimeurs.»]
+
+Cette fille estoit seiche et maigre du soucy de sa mauvaise fortune,
+et pour seconde cause de son chagrin elle avoit la bonne fortune des
+autres; car tout son plaisir n'estoit qu'à troubler le repos
+d'autruy, et elle avoit moins de joye du bien qui luy arrivoit que
+du mal qu'elle faisoit. Sa taille menuë et déchargée luy donnoit une
+grande facilité de marcher, dont elle avoit bon besoin pour ses
+solicitations, car elle faisoit tous les jours autant de chemin
+qu'un semonneur d'enterremens[81]. Sa diligence et son activité
+estoient merveilleuses: elle estoit plus matinale que l'aurore, et
+ne craignoit non plus de marcher de nuit que le loup-garou. Son
+adresse à cajoller des clercs et à courtiser les maistres estoit
+aussi extraordinaire, aussi bien que sa patience à souffrir leurs
+rebuffades et leurs mauvaises humeurs; toutes qualitez necessaires à
+perfectionner une personne qui veut faire le mestier de plaider. Je
+ne puis me tenir de raconter quelques traits de sa jeunesse, qui
+donnerent de belles esperances de ce qu'elle a esté depuis. Sa mere,
+pendant sa grossesse, songea qu'elle accouchoit d'une harpie, et
+mesme il parut sur son visage qu'elle tenoit quelque chose d'un tel
+monstre. Quand elle estoit au maillot, au lieu qu'on donne aux
+autres enfans un hochet pour les amuser, elle prenoit plaisir à se
+joüer avec l'escritoire de son pere, et elle mettoit le bout de la
+casse sur ses gencives pour adoucir le mal des dents qui
+commençoient à luy percer. Quand elle fut un peu plus grande, elle
+faisoit des poupées avec des sacs de vieux papiers, disant que la
+corde en estoit la lisiere, et l'etiquette la bavette ou le tablier.
+Au lieu que les autres filles apprennent à filer, elle apprit à
+faire des tirets, qui est, pour ainsi dire, filer le parchemin pour
+attacher des papiers et des etiquettes. Ce merveilleux genie qu'elle
+avoit pour la chicane parut sur tout à l'escole lors qu'on l'y
+envoya, car elle n'eut pas si-tost appris à lire ses sept Pseaumes,
+quoy qu'ils fussent moulez, que des exploits et des contracts bien
+griffonnez.
+
+[Note 81: Celui qui annonçoit les morts et qui portoit les
+billets d'enterrement. Le mot _semonneur_ vient du vieux verbe
+_semondre_, signifiant avertir, inviter, qu'on trouve encore employé
+dans _l'Étourdi_ (act. 2, sc. 6), mais qui, selon Regnier Desmarais,
+n'étoit plus d'usage de son temps qu'à l'infinitif (_Grammaire_,
+etc., Paris, 1706, p. 479).--Le _semonneur d'enterrements_
+s'appeloit aussi _crieur de corps morts_ (Tallem., _Histor._,
+in-8o, t. 4, p. 345). C'est d'un de ces hommes et de leurs
+attributions funèbres que parle la Lisette du _Légataire_ (act. 4,
+sc. 8), quand elle dit:
+
+ ..... Le crieur a voulu malgré moi
+ Faire entrer avec lui l'attirail d'un convoi.
+]
+
+Avec ces belles inclinations, qui la firent devenir avec l'âge le
+fleau de ses voisins, et qui la rendirent autant redoutée qu'un
+procureur de seigneurie l'est des villageois, je luy laisseray
+passer une partie de sa vie sans en raconter les memorables
+chicanes, qui ne font rien à nostre sujet, jusques au jour qu'elle
+connut nostre censeur heroïque. Cette connoissance se fit au palais,
+aussi luy auroit-il esté bien difficile de la faire ailleurs, et
+cela comme elle estoit dans un Greffe pour solliciter quelque
+expedition. Charroselles s'y trouva aussi pour solliciter un procés
+contre son libraire, sur une saisie d'un de ses livres où il avoit
+satirisé quelqu'un qui en vouloit empescher le debit[82]. Il n'y a
+rien de plus naturel à des plaideurs que de se couter leurs procés
+les uns aux autres. Ils font facilement connoissance ensemble, et ne
+manquent point de matiere pour fournir à la conversation.
+
+[Note 82: Peut-être s'agit-il du roman de _Francion_, dans
+lequel en effet, selon Tallemant, Sorel avoit _satirisé_, sous le
+nom d'Hortensius, Balzac, qui étoit d'humeur assez vindicative pour
+chercher, comme il est dit ici, à arrêter le débit du livre
+(_Historiettes_, in-8o, t. 3, p. 155). D'un autre côté, _le
+Berger extravagant_, cette grande parodie des romans à la mode, où
+Sorel se moque à chaque ligne de l'_Endymion_ de Gombauld; du
+_Polexandre_, de la _Caritie_, de l'_Alcidiane_, de la _Cythérée_ de
+Gomberville; de la _Cassandre_, de la Calprenede; du _Cyrus_ et de
+la _Clélie_, mais surtout de l'_Astrée_, avoit pu lui attirer aussi,
+de la part des auteurs, tous très puissants, les représailles
+judiciaires dont il est ici question.]
+
+Collantine (c'estoit le nom de la demoiselle chicaneuse) d'abord luy
+demanda à qui il en vouloit; Charroselles la satisfit aussi-tost, et
+luy deduisit au long son procès. Quand il eut finy, pour luy rendre
+la pareille, il luy demanda qui estoit sa partie. Ma partie
+(dit-elle, faisant un grand cry), vrayement j'en ai un bon nombre.
+Comment (reprit-il)! plaidez-vous contre une communauté, ou contre
+plusieurs personnes interessées en une mesme affaire? Nenny dea
+(repliqua Collantine); c'est que j'ay toutes sortes de procés, et
+contre toutes sortes de personnes. Il est vray que celuy pour qui je
+viens maintenant icy contient une belle question de droit, et qui
+merite bien d'estre escoutée. Je n'ai acheté ce procès que cent
+escus, et si j'en ai des-ja retiré prés de mille francs. Ces
+dernieres paroles furent entenduës par un gentil-homme gascon, qui
+se trouva aussi dans le greffe. Il lui dit avec un grand jurement:
+Comment, vous donnez cent escus pour un procés! j'en ay deux que je
+vous veux donner pour rien. Cela ne sera pas de refus (dit la
+demoiselle); je vous promets de les poursuivre; il y aura bien du
+malheur si je n'en tire quelque chose. Et, pour donner plus
+d'authorité à son dire, elle luy voulut raconter quelqu'un de ses
+exploits. Or, c'estoit assez le faire que de continuer le discours
+qu'elle avoit commencé avant cette interruption. Il n'étoit gueres
+advancé quand le greffier sortit du greffe, apres lequel ce gascon
+courrut brusquement sans dire adieu. Elle auroit bien fait la mesme
+chose, si ce n'estoit qu'elle avoit l'esprit trop attaché à son
+recit. Aussi elle n'accusa point le gascon pour cela d'incivilité,
+car c'est l'usage du palais qu'on quitte souvent ainsi les premiers
+complimens et les conversations où on est le plus engagé.
+Charroselles eust aussi voulu suivre le greffier, mais Collantine le
+retint par son manteau pour continuer le recit de son procés, dont
+le sujet estoit assez plaisant, mais la longueur un peu ennuyeuse.
+Si j'estois de ces gens qui se nourrissent de romans, c'est à dire
+qui vivent des livres qu'ils vendent, j'aurois icy une belle
+occasion de grossir ce volume et de tromper un marchand qui
+l'acheteroit à la fueille. Comme je n'ay pas ce dessein, je veux
+passer sous silence cette conversation, et vous dire seulement que
+l'homme le plus complaisant ne presta jamais une plus longue
+audiance que fit Charroselles; et, comme il croyoit en estre quitte,
+il fut tout estonné que la demoiselle se servit de la fin de ce
+procés pour faire une telle transition. Mais celuy-là n'est rien (ce
+dit-elle) au prix d'un autre que j'ay à l'edit[83], sur une belle
+question de coustume, que je vous veux reciter, afin de sçavoir
+vostre sentiment; je l'ay des-ja consultée à trois advocats, dont le
+premier m'a dit oüy, l'autre m'a dit non et le troisiéme il faut
+voir. Je me suis quelquefois mieux trouvée d'une consultation faite
+à un homme d'esprit et de bon sens (comme vous me paroissez) qu'à
+tous ces grands citeurs de code et d'indigeste. Cette petite
+flatterie dont il se sentit chatoüiller l'obligea de prester encore
+une semblable audience; il trepignoit souvent des pieds, il faisoit
+beaucoup d'interruptions; mais tout ainsi qu'un edifice au milieu de
+la riviere, apres en avoir divisé le cours, la fait aller avec plus
+d'impétuosité, de mesme ces interruptions ne faisoient qu'augmenter
+la violence du torrent des paroles de Collantine. Elle poussa son
+affaire et la patience de son auditeur à bout, et négligea mesme à
+la fin d'écouter l'advis qu'elle luy avoit demandé, pour se servir
+de la même fleur de rethorique dont elle s'estoit servie l'autre
+fois, et passer, sans estre interrompuë, au recit d'une autre
+affaire. Mais une puissance superieure y pourvût, car la nuit vint,
+et fort obscure, de sorte qu'à son grand regret elle brisa là, et
+promit de conter le reste la premiere fois qu'elle auroit l'honneur
+de le voir. A son geste et à son regard parut assez son
+mécontentement; sans doute que, dans son ame, elle dit plusieurs
+fois: _O nuit, jalouse nuit_[84]! et qu'elle fit contre elle des
+imprécations aussi fortes qu'un amant en fait contre l'aurore qui
+vient arracher sa maîtresse d'entre ses bras. Ses plaisirs donc se
+terminerent par cette necessaire separation; ils ne laisserent pas
+de se faire quelques complimens, et de se promettre des services et
+des sollicitations reciproques en leurs affaires. Collantine, la
+plus ardente, fut la premiere à demander à Charroselles un placet
+pour donner à son rapporteur, auprés duquel elle disoit avoir une
+forte recommandation. Il lui en donna un avec joie, et luy offrit de
+luy rendre un pareil office s'il en trouvoit l'occasion. Elle la
+prit aux cheveux, et, tirant de sa poche une grosse liasse de
+placets differens, avec une liste generale des chambres du
+parlement, elle luy dit: Regardez si vous ne connoissez personne de
+ces messieurs. Il luy demanda en quelle chambre elle avoit affaire.
+Elle luy repondit: Il n'importe, car j'ay des procés en toutes.
+Charroselles prit la liste et l'examina à la lueur de la chandelle
+d'un marchand de la galerie. Il en remarqua deux qu'il dit estre de
+ses intimes amis, et qu'il gouvernoit absolument; il en remarqua
+deux ou trois autres qu'il dit estre gouvernez par des gens de sa
+connoissance, et il ne manqua pas de se servir des termes ordinaires
+dont se servent ceux qui promettent de recommander des affaires: Je
+vous donnerai celuy-cy, je vous donnerai cet autre, et le tout avec
+la mesme asseurance que s'ils avoient les voix et les suffrages de
+ces messieurs dans leurs poches. Il prit donc de ces placets pour en
+donner et en faire tenir; cependant il ne fit ny l'un ny l'autre,
+comme font plusieurs qui s'en chargent et qui s'en servent seulement
+à fournir leur garderobbe, ce qui est un pur larcin qu'ils font à
+celles des conseillers. Pour Charroselles, il estoit excusable d'en
+user ainsi, car il ne vouloit pas rompre le veu qu'il avoit fait de
+ne faire jamais de bien à personne.
+
+[Note 83: Les chambres de l'édit, qu'on nommoit ainsi parce-que
+c'étoit une juridiction crée par l'édit de Nantes, se composoient
+moitié de magistrats catholiques, moitié de protestants. On y
+jugeoit les causes de ceux-ci. Dès avant la révocation de l'édit,
+elles n'existoient plus. Louis XIV les supprima en 1670. Le
+Coigneux, père de Bachaumont, étoit président à l'édit. (Tallemant,
+_Historiettes_, édit. in-8o, t. 3, p. 107.)]
+
+[Note 84: C'est la fameuse chanson de Desportes, «qui, dit M.
+Sainte-Beuve, confirmé d'ailleurs par ce passage de Furetière, se
+chantoit encore sous la minorité de Louis XIV.»
+
+ O nuit! jalouse nuit, contre moi conjurée,
+ Qui renflammes le ciel de nouvelle clairté,
+ T'ai-je donc aujourd'hui tant de fois désirée
+ Pour être si contraire à ma félicité?
+
+(_OEuvrez de Desportes_, Rouen, Raphaël du Petit-Val, 1611, p.
+518.)
+
+Regnier, dans sa 10e satire (v. 406), fait aussi allusion à cette
+chanson célèbre. Desportes l'avoit imitée du capitolo VII des
+poésies diverses de l'Arioste: _O ne miei danni_, qui avoit déjà
+inspiré à Olivier de Magny (1559) la _Description d'une nuit
+amoureuse_ (V. ses Odes), et qui devoit donner encore à Gille Durant
+l'idée de ses stances: _O nuit! heureuse nuit!_]
+
+Collantine ne fut pas encore satisfaite de ces offres si courtoises,
+car, en continuant dans le style ordinaire des plaideurs, qui vont
+rechercher des habitudes auprés des juges dans une longue suite de
+generations et jusqu'au dixième degré de parenté et d'alliance, elle
+demanda à Charroselles s'il ne luy pourroit point donner quelques
+adresses pour avoir de l'accés auprès de quelques autres
+conseillers. Il reprit donc la liste, et en trouva beaucoup où il
+luy pourroit donner satisfaction, et entr'autres, luy en marquant un
+avec son ongle, il luy dit: Je connais assez le secrétaire du
+secrétaire de celuy-là; je puis par son moyen faire recommander
+vostre procés au maistre secrétaire, et par le maistre secretaire à
+monsieur le conseiller. Ce n'est pas (répondit-elle) la pire
+habitude qu'on y puisse avoir. Il luy dit encore, en lui en marquant
+un autre: Ma belle-soeur a tenu un enfant du fils aîné de la
+nourrice de celuy-là, chez lequel elle est cuisiniere; je puis luy
+faire tenir un placet par cette voye. Cela ne sera pas à négliger
+(reprit Collantine); il arrive assez souvent que nous nous laissons
+gouverner par nos valets plus puissamment que par des parents ou des
+personnes de qualité. Mais, à propos, ne connoistrez vous point
+quelque chasseur, car j'ay affaire à un homme qui aime grandement la
+chasse; de chasseur à chasseur il n'y a que la main: si j'en sçavois
+quelqu'un, je le prirois de luy en parler quand il seroit avec luy à
+la campagne. Je craindrois (luy dit Charroselles, qui vouloit faire
+le bel esprit), une telle sollicitation, et qu'on ne lui en parlast
+qu'en courant et à travers les champs. C'est tout un (repliqua la
+chicaneuse); cela fait tousjours quelque impression sur l'esprit;
+et, avec la mesme importunité, elle luy en designa un autre de la
+faveur duquel elle avoit besoin. Pour celuy-là (luy dit-il), c'est
+un homme fort devot; si vous connoissez quelqu'un aux Carmes
+deschaussez, vostre affaire est dans le sac; car on m'a dit qu'il y
+a un des peres de ce couvent qui en fait tout ce qu'il veut; je ne
+sçay pas son nom, mais ces bons peres font volontiers les uns pour
+les autres. Helas (reprit Collantine avec un grand soûpir)! je n'y
+ai connoissance quelconque; toutefois, attendez: je connois un
+religieux recollet de la province de Lyon, à qui j'ay oüy dire, ce
+me semble, qu'il avoit un cadet qui estoit de ce couvent; il
+trouvera quelqu'un de cet ordre ou d'un autre, il n'importe, qui
+fera mon affaire.
+
+Là dessus Charroselles luy voulut dire adieu, mais elle le suivit en
+le costoyant; et en luy nommant un nouveau conseiller, elle luy
+demanda la mesme grace qu'il lui avoit faite auparavant. Pour
+celuy-cy (luy dit-il), c'est un homme qui passe pour galant; il est
+fort civil au sexe, et vous estes asseurée d'une favorable audiance,
+si vous l'allez voir avec quelque personne qui soit bien faite. Ha
+(reprit-elle)! je sçay une demoiselle suivante qu'on avoit prise
+dernierement pour quester à nostre parroisse à cause de sa beauté.
+Je la prieray de m'y mener, et je ne crois pas qu'elle me refuse,
+car elle a tenu ces jours-cy un enfant sur les fonds avec le clerc
+d'un procureur qui occupe pour moy en quelques instances.
+Charroselles luy dit un second adieu; mais elle l'arresta encore en
+lui disant: Je ne vous veux plus nommer que celuy-cy; dites-moi si
+vous ne connoissez point quelques uns de ses amis. J'en connois
+quantité qui le sont beaucoup (luy dit-il). Hé! de grace, comment
+s'appellent ils (lui répondit-elle avec une grande émotion)? Ils
+s'appellent Loüis (répliqua-t-il). On dit que quand ils vont en
+compagnie le prier de quelque chose, ils l'obtiennent aisément. Vous
+estes un rieur (repartit nostre importune); je ne voudrois pas trop
+me fier à ce qu'on en dit: on fait beaucoup de médisance sans
+fondement, et il n'y a point de si bon juge que la partie qui a
+perdu sa cause n'accuse d'avoir esté corrompu par argent ou par
+amis; cependant cela n'est presque jamais vray.
+
+Cette raillerie servit utilement Charroselles, car il ne se fust
+jamais autrement sauvé des mains et des questions de cette fille.
+Ils se separerent enfin, non sans protestation de se revoir, et ils
+s'en allerent chacun de son costé chercher son logis à tastons, et
+en pas de loup-garou, chose qui arrive souvent aux plaideurs.
+Charroselles, retournant chez luy fort fatigué, se mit à table avec
+sa soeur et son beau frere, qui estoit médecin, chez lequel il
+s'estoit mis en pension[85], et il leur raconta une partie des
+avantures de cette journée, et des discours qu'il avoit tenus avec
+une fille si extraordinaire. Ils admirerent ensemble le naturel des
+plaideurs, et demeurerent d'accord qu'il faut estre bien chery du
+ciel pour estre exempt de tomber dans ces deux sottises, generales à
+tous ceux de ce mestier, d'estre si aspres à chercher des
+connoissances pour donner des placets à des juges, et d'estre si
+importuns à raconter leurs affaires, et à les consulter à tous les
+gens qu'ils rencontrent. Pour moy, dit Lambertin (c'estoit le nom du
+beau-frere), j'admire que l'on cherche avec tant d'empressement des
+sollicitations, puis qu'elles servent si peu, et je ne m'estonne
+point aussi qu'on en fasse si peu de cas, puisqu'elles viennent de
+connoissances si esloignées. Adjoustez (dit Charroselles) que la
+pluspart donnent des placets fort froidement, et si fort par maniere
+d'acquit, que j'aimerois presque autant voir distribuer sur le
+Pont-Neuf de ces billets qui annoncent la science et le logis d'un
+operateur[86]. Pour les donneurs de factums (reprit Lambertin), je
+leur pardonnerois plus volontiers; car, comme ils contiennent une
+instruction de l'affaire, cela peut estre utile à quelque chose;
+mais le malheur est que ces messieurs en reçoivent tant que, s'ils
+vouloient les lire tous, il faudroit qu'ils ne fissent autre chose
+toute leur vie; de sorte que leur destin le plus ordinaire est
+d'accompagner les placets à la garderobbe. En cela (dit
+Charroselles) consiste quelquefois leur fortune; car, s'il arrive
+que Monsieur ait le ventre dur, il peut s'amuser à les lire pendant
+qu'il est en travail, et je tiens que, de mesme qu'un amant seroit
+ravi de sçavoir l'heure du berger, aussi un plaideur seroit heureux
+s'il sçavoit l'heure du constipé. Il faut confesser (reprit
+Lambertin) que tous ceux qui cherchent les voyes d'instruire leurs
+juges, par quelque façon que ce soit, sont excusables; mais les
+autres ne le sont pas qui vont importuner une personne estrangere
+d'un recit long et fascheux d'un procés où ils n'ont aucun interest.
+Et il arrive qu'à la fin l'auditeur n'y peut rien comprendre, non
+seulement parce que souvent l'affaire est trop embroüillée, mais
+aussi parce que le plaideur en taist beaucoup de circonstances
+necessaires pour la faire entendre; et comme il en a l'idée remplie,
+il croit que les autres en sont aussi bien instruits que luy. Le pis
+est encore que les avis qu'il demande ne peuvent servir de rien:
+car, s'il parle à des ignorans, ils ne peuvent donner aucune
+resolution qui soit pertinente; et si c'est à des sçavans, ils
+veulent voir les pieces et les procedures pour faire une bonne et
+seure consultation. Cependant, ce ne sont pas seulement les
+plaideurs qui ont cette manie; tous ceux qui frequentent avec eux en
+sont encore entachez, et ne peuvent se deffendre de tomber en mesme
+faute. J'en fis ces derniers jours une assez plaisante experience,
+dont je vous veux reciter briefvement l'avanture.
+
+[Note 85: Ceci regarde encore Charles Sorel: «Il n'est point
+marié, dit Gui Patin, et demeure avec une sienne soeur, femme de M.
+Parmentier, avocat général.»--Furetière dit médecin; c'est tout ce
+qu'il change à la vérité.]
+
+[Note 86: Nous n'avons vu aucun de ces billets-réclames, mais
+nous nous faisons une idée de leur style par ce que nous savons des
+tableaux établis comme enseignes par ces mêmes opérateurs.
+«Carmeline, lit-on dans le _Cherræana_ (p. 142), qui étoit un fameux
+arracheur de dents, et qui en remettoit d'autres en leur place;
+avoit fait mettre à côté de son portrait, exposé en vue sur la
+fenêtre de sa chambre qui regarde le cheval de bronze, le mot de
+Virgile sur le rameau d'or du 6e livre de l'_Enéide_,
+
+ Uno avulso, non deficit alter,
+
+et l'application est heureuse.»]
+
+Un homme de robbe, m'ayant témoigné qu'il vouloit lier une estroite
+amitié avec moy, m'avoit invité puissamment de l'aller voir. Je luy
+fis ma premiere visite un dimanche, sur les dix heures du matin.
+Si-tost qu'il sceut ma venue, il me fit prier de l'attendre dans une
+salle, tandis qu'il recevoit dans une autre la sollicitation d'un de
+ses amis de qualité. Apres une heure entiere il me vint faire un
+accueil tres-civil, et, pour premier compliment, il me témoigna le
+déplaisir qu'il avoit de m'avoir tant fait attendre. Il me dit pour
+s'excuser qu'il estoit engagé avec une personne de condition, qui
+luy venoit recommander une affaire qui estoit de grande discussion,
+et où il y avoit les plus belles questions du monde, et là dessus il
+commença à m'en deduire le fait et à m'en expliquer toutes les
+circonstances avec les mesmes particularitez qu'il venoit
+d'apprendre de la partie. Ce recit dura une autre heure, au bout de
+laquelle midy sonna, et comme il n'avoit pas esté à la messe, il
+nous fallut separer brusquement sans autre entretien. Je vous laisse
+à penser quel fruit et quelle satisfaction nous avons receu l'un et
+l'autre de cette visite, et s'il n'étoit pas plaisant de luy voir
+commettre la mesme faute qu'il avoit dessein de reprendre et de
+blâmer.
+
+Lambertin et Charroselles s'entretenoient ainsi pendant le soupper;
+et comme la matiere de railler les plaideurs est assez ample, cette
+conversation auroit esté poussée fort loin si, au milieu de la plus
+grande chaleur, elle n'eust esté interrompue par un grand bruit de
+cinq petits enfans, qui, estant au bout de la table rangez comme les
+tuyaux d'un sifflet de chaudronnier, vinrent crier de toute leur
+force: _Laus Deo_, _pax vivis_, et firent un piaillement semblable à
+celuy des cannes ou des oysons qu'on effarouche. Chacun fit silence
+et joignit les mains, puis la mere prit le plus petit des enfans sur
+ses genoux pour l'amignotter. Lambertin, accostant sa teste sur son
+fauteüil, se mit à ronfler; Charroselles, homme d'estude, monta en
+son cabinet, où la premiere chose qu'il fit, ce fut son examen de
+conscience de bons mots, ainsi qu'il avoit accoustumé. C'est à dire
+qu'il faisoit un recueil où il mettoit par escrit tous les beaux
+traits et toutes les choses remarquables qu'il avoit oüyes pendant
+le jour dans les compagnies où il s'estoit rencontré. Apres cela il
+en faisoit bien son profit, car par fois il se les attribuoit et en
+compiloit des ouvrages entiers; par fois il les alloit debiter
+ailleurs comme venant de son crû. Ce qui luy arriva cette journée
+fut une grande recolte pour luy, car sans doute il en couchera
+l'histoire dans le premier livre qui sortira de sa plume, et bien
+plus amplement que je ne la raconte icy. Ce ne sera que la faute des
+libraires si vous ne la voyez pas.
+
+Dés les premiers jours suivans, il ne manqua pas d'aller voir
+Collantine, comme il alloit voir toutes les autres filles et femmes
+de la Ville. La grande sympathie qu'ils avoient à faire du mal à
+leur prochain, chacun en son genre, fit qu'ils lierent ensemble une
+grande....... N'attendez pas que je vous dise amitié ou
+intelligence; mais familiarité, tant qu'il vous plaira.
+
+Lors de sa premiere visite, et immediatement apres le premier
+compliment, Charroselles la voulut regaler de son bel esprit, et luy
+monstrer le catalogue de ses ouvrages. Mais Collantine
+l'interrompit, et luy fit voir auparavant tous les étiquettes de ses
+procés. Apres cela il se mit en devoir de luy lire une satyre contre
+la chicane, où il décrivoit le malheur des plaideurs. Mais
+auparavant, elle lui leut un advertissement dressé contre un faux
+noble qu'elle avoit fait assigner à la Cour des aydes sur ce qu'il
+avoit pris la qualité d'escuyer[87]. Comme il vid qu'il ne pouvoit
+obtenir longue audience, il luy voulust monstrer un sonnet qu'il lui
+dit estre un chef-d'oeuvre de poësie. Ha! pour des chef-d'oeuvres
+(dit-elle), je vous veux lire un exploit en retrait lignager aussi
+bien dressé qu'on en puisse voir. Il crut estre plus heureux en lui
+annonçant de petites stances, où il disoit qu'un amant faisoit à sa
+maistresse sa déclaration. Pour des déclarations (interrompit-elle
+encore), j'en ay une de dépens si bien dressée, que de trois cens
+articles, il n'y en a pas un de rayé ni de croisé. Au lieu de se
+rebuter, il la pria instamment d'oüir la lecture d'une epistre. Elle
+répondit aussi tost qu'elle n'entendoit point le latin: car elle ne
+croyoit pas, en effet, qu'il y eust d'autres epistres que celles qui
+se lisent devant l'Evangile. Charroselles, pour s'expliquer mieux,
+luy dit que c'estoit une lettre. Quant aux lettres (luy répondit
+Collantine), j'en ai de toutes les façons, et je vous en veux
+monstrer en forme de requeste civile obtenues contre treize arrests
+tous contradictoires. Quand il vid qu'il estoit impossible qu'il
+fust escouté, il tira un livret imprimé de sa poche, contenant une
+petite nouvelle[88], qu'il lui donna, à la charge qu'elle la liroit
+le soir. Elle ne parut point ingrate, et aussitost elle luy donna un
+gros factum à pareille condition. Enfin, je ne sçay si ce fut encore
+la nuit ou quelque autre interruption qui les separa; tant y a
+qu'ils se quitterent fort satisfaits, comme je crois, de s'estre
+fait enrager l'un l'autre.
+
+[Note 87: A partir de 1661, on inquiéta les usurpateurs de
+noblesse. (Subligny, _Muse dauphine_, in-12, p. 235.) La Fontaine
+fut condamné, en 1662, à 2,000 fr. d'amende pour avoir pris indûment
+le titre d'écuyer. (V. son _Histoire_, par Walckenaër, 1re édit.,
+p. 341.) Boileau fut aussi poursuivi, mais il gagna son procès,
+(_Lettre à Brossette_, 9 mai 1699.)]
+
+[Note 88: On a de Ch. Sorel des _Nouvelles françoises_, 1683,
+in-8o.]
+
+Comme il ne manquoit à Charroselles aucune de toutes les mauvaises
+qualitez, il avoit sans doute beaucoup d'opiniastreté. Il
+s'opiniastra donc à vouloir faire entendre à Collantine quelqu'un de
+ses ouvrages, et s'estant trouvé malheureux cette journée, il voulut
+jouer d'un stratagème. Il s'advisa donc un jour de la prendre à
+l'impourveu pour la mener à la promenade hors la Ville, raisonnant
+ainsi en luy-mesme que, quand il lui liroit quelqu'une de ses
+pieces, elle ne pourroit pas l'interrompre pour luy faire voir
+d'autres papiers, parce qu'elle ne les auroit pas alors sous sa
+main. Mais helas! que les raisonnemens des hommes sont foibles et
+trompeurs! Comme il la tenoit en pleine campagne, ignorante de son
+dessein, et sans qu'elle eut songé à prendre aucunes armes
+deffensives, il se mit en devoir de luy lire un episode de certain
+roman qui contenoit (disoit-il) une histoire fort intriguée.
+Vrayement (dit Collantine), il faut qu'elle le soit beaucoup si elle
+l'est d'avantage que celle d'un procés que j'ay; et en disant cela,
+elle tira de dessous la juppe sa coppie d'un procès-verbal,
+contenant 55 roolles de grand papier bien minuttez. Je vous le veux
+lire devant que je le rende à mon procureur, qui le doit signifier
+demain; je l'ay pris exprès sur moy pour le luy laisser à mon
+retour; un bel esprit comme vous en fera bien son profit, car il y a
+de la matiere pour en faire un roman.
+
+Puisque la loy de nature est telle qu'il faut que le plus foible
+cede au plus fort, il fallut que l'episode cedast au procès verbal,
+de mesme qu'un pygmée à un geant. Charroselles fut donc resduit à
+l'escouter, ou plustost à la laisser lire, et cependant il faisoit
+en lui mesme cette reflection: Ne suis-je pas bien malheureux
+d'avoir pris tant de peine à composer de beaux ouvrages, et estre
+reduit non seulement à ne les pouvoir faire voir au public, puisque
+ces maudits libraires ne les veulent pas imprimer, mais mesme à ne
+trouver personne qui ait la complaisance de les ouïr lire en
+particulier? Il faudra que je fasse enfin comme ces amans infortunez
+qui recitent leurs avantures à des bois et à des rochers, et que
+j'imite l'exemple du venerable Béde, qui preschoit à un tas de
+pierres. Encore si je ne souffrois ce rebut que par ces critiques
+qui ne trouvent rien à leur goust que ce qu'ils ont fait, je
+l'endurerois plus patiemment; mais qu'il le faille aussi souffrir
+d'une personne vulgaire, qui ne seroit pas capable de voir les
+defauts de mes ouvrages, supposé qu'il y en eust, et dont je ne
+devrais attendre que des applaudissemens, c'est ce qui est capable
+de pousser à bout ma patience.
+
+Cependant Collantine lisoit, et souvent interrompoit la triste
+resverie de nostre Autheur inconsolable, et en le poussant du coude,
+luy disoit: N'admirez-vous point que j'ay un procureur qui verbalise
+bien? Vous verrez tantost le dire d'un intervenant qui n'est rien en
+comparaison. Elle demandoit aussi de fois à autre ce qu'il luy en
+sembloit, et luy, qui estoit de serment de ne rien loüer, et qui eut
+esté excusable de ne se point parjurer en cette occasion, luy dit en
+langue de pedant, dont il tenoit un peu: Je ne trouve rien là, _nisi
+verba et voces_. Et estant enquis de l'explication de ces mots, il
+dit qu'il ne trouvoit rien de mieux baptisé qu'un procés verbal,
+car, en effet, il ne contient que des paroles.
+
+Collantine eut plutost le gosier sec qu'elle ne fut lasse de lire,
+et cette alteration, aussi bien que la chaleur qu'il faisoit,
+obligerent ce peu galand homme à luy offrir un petit doit de
+collation, et pour cet effet ils descendirent à la Pissote[89]. Le
+couvert ne fut pas sitost mis sur la table, que la demoiselle,
+souspesant le pain dans ses mains, se mit à crier contre l'hoste
+qu'il n'estoit pas du poids de l'ordonnance, et qu'elle y feroit
+bien mettre la police. Cette querelle, jointe au mauvais ordre que
+le meneur y avoit donné, qui estoit d'ailleurs fort oeconome, leur
+fit faire un tres-mauvais repas, et qui se pouvoit bien appeler
+gouster, en prenant ce mot dans sa plus estroite signification.
+
+[Note 89: C'étoit un fameux cabaret des environs de Vincennes.
+Le hameau auquel il attenoit en a gardé long-temps le nom.]
+
+Le pis fut quand ce vint à conter. Charroselles contestoit avec
+l'hoste sur chaque article, et faisoit assez grand bruit, lorsque
+Collantine y accourut, disant qu'elle vouloit estre receuë partie
+intervenante en ce procés. Elle prit elle-mesme les jettons, chicana
+sur chaque article, et rogna mesme de ceux qui avoient esté des-ja
+alloüez. Sur tout elle ne vouloit pas qu'on payast le pain qu'à
+raison de dix sols la douzaine, asseurant que l'hoste l'avoit à ce
+prix du boulanger, et que c'estoit assez pour luy d'y gagner le
+troiziéme. Cependant, l'hoste estant ferme à son mot, elle voulut
+envoyer querir un officier de justice pour consigner entre ses mains
+le prix de l'escot, et s'opposer à la délivrance des deniers, avec
+assignation pour en voir faire la taxe. Elle disoit hautement que ce
+n'estoit pas pour la somme, mais qu'il ne falloit pas accoustumer
+ces rançonneurs de gens à leur donner tout ce qu'ils demandoient;
+excuse ordinaire des avares, qui protestent tousjours de ne pas
+contester pour la consequence de l'argent, mais qui neantmoins ne
+contesteroient point s'il n'en falloit point donner. Enfin la
+liberalité forcée de Charroselles les tira de cet embarras; au grand
+regret de Collantine d'avoir manqué une occasion d'avoir un procés,
+asseurant tout haut que, si c'eust esté son affaire, l'hoste en eust
+esté mauvais marchand; qu'il luy en eust cousté bon; et elle se
+consola neantmoins, sur la menace qu'elle luy fit d'y envoyer un
+commissaire, pour le faire condamner à l'amende à la police.
+
+Nostre pauvre autheur, qui n'avoit pas eu mesme de la loüange pour
+son argent, chercha plusieurs autres occasions, dans les visites
+qu'il rendit à Collantine, de luy faire quelque lecture; mais elle
+estoit tousjours en garde de ce costé-là. Ce n'est pas qu'elle eust
+de l'aversion pour ses ouvrages, mais c'est qu'elle avoit tant
+d'autres papiers à lire, où elle prenoit plus de goust, qu'elle
+n'avoit de loisir que pour ceux qui flattoient sa passion. Un jour
+entr'autres, qu'il avoit fait plusieurs tentatives inutiles, il se
+mit tellement en colere contre elle, qu'il estoit presque resolu de
+la lier, et de luy mettre un baillon dans la bouche pour avoir sa
+revanche, et la prescher tout à loisir, quand voicy qu'il survient
+une nouvelle occasion de procés.
+
+Je ne sçay sur quel point de conversation ils estoient, quand la
+demoiselle luy dit: A propos, j'ay une priere à vous faire:
+faites-moy le plaisir de me prester une chose que vous trouverez
+dans l'estude de feu monsieur vostre pere. Quoy (dit Charroselles),
+avez-vous besoin de livres de guerre ou de chevalerie? J'ai les
+fortifications d'Errart[90], de Fritat, de de Ville[91], et de
+Marolois[92]; j'ay les livres de machines de Jean Baptiste Porta[93]
+et de Salomon de Caux[94], les livres de Pluvivel[95] et de la
+Colombiere[96]; voulant faire croire par là que son pere estoit un
+grand homme de guerre.
+
+[Note 90: On a de J. Errart, le premier ingénieur françois qui
+ait écrit sur cette matière: _La fortification démonstrée et
+réduicte en art_, 1594, in fol.--Une autre édition en fut donnée à
+Cologne en 1604.]
+
+[Note 91: Son traité, imprimé a Lyon en 1628, a pour titre: _Les
+fortifications du chevalier A. De Ville_.]
+
+[Note 92: Samuel Marolois, de qui l'on a aussi des travaux sur
+la perspective et sur l'optique, a laissé: _Artis muniendi, sive
+fortificat, pars prima et secunda_, Amst., 1633, in-fol.--Son nom ne
+se trouve dans aucune biographie.]
+
+[Note 93: Furetière parle ici de quelques uns des nombreux
+ouvrages du fameux physicien napolitain: _Pneumaticorum libri III_,
+Naples, 1601, in-4o; _De distilationibus_, Rome, 1608, in-4o;
+etc.]
+
+[Note 94: C'est du fameux ouvrage de l'ingénieur normand, _La
+raison des forces mouvantes_, _etc._, 1615, in-fol., dans lequel se
+trouve la première idée de la machine à vapeur, que Furetière veut
+parler ici. Cette mention seule suffiroit à prouver que les travaux
+de Salomon de Caus ne furent pas aussi dédaignés de son temps qu'on
+l'a prétendu. On pouvoit n'en pas comprendre la portée, mais on les
+lisoit, et, ce passage-ci en est la preuve, on les citoit parmi les
+meilleurs.]
+
+[Note 95: Il étoit sous-gouverneur du Dauphin (Louis XIII), et
+son maître pour les exercices du corps. On lui doit le _Manége
+royal_, Paris, 1615, in-fol., réimprimé sous le titre d'_Instruction
+du Roy en l'exercice de monter à cheval_, Paris, 1625, in-fol.]
+
+[Note 96: On a du sieur de la Colombière: _Le vray théâtre
+d'honneur et de chevalerie_, 1 vol. in-4o, et plusieurs autres
+ouvrages.]
+
+Ce n'est point cela (luy dit-elle); je n'ay affaire que d'un papier.
+Ha (repliqua-t'il), il en avoit que tres-curieux: il avoit toutes
+les pieces qui ont esté faites durant la Ligue et contre le
+gouvernement: le Divorce Satirique[97], la Ruelle mal-assortie[98],
+la Confession de Sancy, et plusieurs autres. Ce n'est point encore
+cela (repartit Collantine); c'est qu'en un procés que j'ay, je
+voudrois bien produire un arrest qui a esté rendu en cas pareil.
+J'ay entendu dire qu'il y en a eu un rendu sur une espece semblable,
+en une instance où feu monsieur vostre pere estoit procureur; on luy
+aura peut-estre laissé les sacs; je vous prie de prendre ce memoire
+et de le faire chercher, ou à tout le moins de m'en dire le datte.
+Dites-vous cela (reprit Charroselles) pour me faire injure? Ne
+sçavez-vous pas que je suis gentilhomme? j'ay quatre-vingt mille
+livres de bien, un carosse entretenu, deux laquais, valet de
+chambre, et apres cela vous me faites ce tort de me croire fils d'un
+procureur. Quand il seroit ainsi (luy répondit Collantine), je ne
+vous ferois pas grand tort, car j'estime autant et plus un procureur
+qu'un gentilhomme. J'en sçais cent raisons, et sur tout une qui est
+decisive, pour faire voir l'avantage que l'un a sur l'autre: c'est
+qu'il n'y a point de gentilhomme, tant puissant soit-il, qui ait pû
+ruiner le plus chetif procureur; et il n'y a point de si chetif
+procureur qui n'ait ruiné plusieurs riches gentilhommes. Et sans luy
+donner le loisir de l'interrompre, elle qui sçavoit admirablement
+son palais, pour luy monstrer qu'elle ne parloit point en l'air, luy
+dit le nom et la demeure de celuy qui estoit subrogé à la pratique
+de son pere, luy nomma l'huissier qu'il employoit à faire ses
+significations, le commis du greffe qui mettoit ses arrests en
+peau[99], la buvette où il alloit déjeuner, les clercs qui avoiest
+esté dans son estude, enfin tant de choses que Charroselles,
+convaincu de cette verité et confus de ce reproche, n'eut autre
+recours pour s'en sauver qu'à son impudence, et à luy soustenir
+hautement que tout cela estoit faux. Collantine en infera
+aussi-tost: J'ay donc menty! et en mesme temps il y eut souflets et
+coups de poing respectivement donnez. Elle fut la premiere à
+souffleter et à crier: Au meurtre! on m'assassine! et quoy qu'elle
+fust la moins battuë, c'estoit elle qui se plaignoit le plus haut.
+Pour le pauvre Charroselles, il n'estoit que sur la deffensive; et
+quoy que ce ne fust pas le respect du sexe qui le reteint (car il
+n'en avoit ny pour sexe, ny pour âge), neantmoins l'avantage
+n'estoit pas de son costé, car il n'estoit accoutumé qu'à mordre, et
+non point à souffleter ny à battre. Le plus plaisant fut que, parmy
+les voisins qui arriverent au secours, se trouva fortuitement le
+frere de Collantine, qui avoit hérité de l'office de sergent
+qu'avoit son pere. Quoy qu'il eust beaucoup d'affection pour elle,
+il se donna bien de garde de separer ces combatans, qui
+s'embrassoient fort peu amoureusement; mais, disant aux assistans
+qu'il les prenoit à tesmoins, il escrivit cependant à la haste une
+requeste de plainte, et tant plus il les voyoit battre, tant mieux
+il rolloit. Le mal-heureux autheur fut donc obligé de s'enfuir, car
+tout le voisinage accouru se rua sur sa fripperie et le mit en aussi
+pitoyable estat qu'un oyson sans plume. Le sergent envoya querir
+vistement la justice ordinaire du lieu, dont sa soeur le querella
+fort, luy disant qu'il se meslast de ses affaires; qu'elle sçavoit
+assez bien, Dieu mercy, les destours de la pratique pour ruiner sa
+partie de fonds en comble; en un mot, qu'elle vouloit avoir la
+gloire toute seule de commencer et de pousser à bout ce procez.
+
+[Note 97: C'est le plus sanglant libelle qui ait été écrit
+contre la reine Marguerite, première femme _divorcée_ de Henri IV.
+«Dans ce libelle, dit M. Bazin, où il ne faut chercher ni fidélité
+historique, ni talent de style, mais qui ne manque pas d'une
+certaine verve ordurière, l'auteur feint qu'il s'est élevé quelque
+blâme contre la dissolution du premier mariage de Henri IV, et il
+place dans la bouche du roi lui-même le récit scandaleux des faits
+qui ont rendu cette séparation nécessaire, ou qui, depuis, l'ont
+trop justifiée. Nous croyons qu'on ne s'est pas mépris en attribuant
+cet écrit à d'Aubigné. Un voyage qu'il fit à la cour, vers l'époque
+où l'on voit que ce pamphlet fut composé (1608), pourroit bien lui
+en avoir fourni l'occasion. Au reste, de lui ou d'un autre, il sent
+évidemment son huguenot hargneux, sorte de gens que Marguerite avoit
+toujours trouvés sans respect et sans pitié pour elle. Le _Divorce
+satirique_ ne fut pas alors imprimé, mais il s'en fit des copies,
+qui coururent les châteaux des gentilshommes réformés, et, en 1662
+seulement, les presses de Hollande le donnèrent à la suite du
+_Journal de Henri III_, ce qui étoit parfaitement sa place.» (Art.
+sur Marguerite de Valois, _Rev. de Paris_, 5 mars 1843, p.
+25-26.)--On voit que Furetière a raison de ranger _le Divorce
+satirique_ parmi les pièces rares et curieuses. Ajoutons qu'on ne
+l'attribue pas seulement à d'Aubigné, mais à Louise-Marguerite de
+Lorraine, princesse de Conti, fille du duc de Guise. (Dreux du
+Radier, _Tablettes historiques... des rois de France_, t. 1, p.
+11.)]
+
+[Note 98: Pièce encore plus rare que la précédente. Tallemant
+l'attribue à la reine Marguerite elle-même. «On a, dit-il, une pièce
+d'elle, qu'elle a intitulée _la Ruelle mal assortie_, où l'on peut
+voir quel étoit son style de galanterie.» Elle est si peu connue,
+que M. Moumerqué mit en note, à propos de ce passage de Tallemant:
+«Cette pièce ne paroît pas avoir été imprimée.» (_Historiettes_,
+2e édit., t. 1er, p. 163.) C'étoit une erreur: M. Paulin Paris
+a retrouvé _la Ruelle mal assortie_ à la page 96 du _Nouveau recueil
+de pièces les plus agréables de ce temps, en suite des jeux de
+l'inconnu_, Paris, chez Nicolas de Sercy, 1644, et il a consigné sa
+découverte dans une note de la nouvelle édition qu'il donne des
+_Historiettes_, t. 1er, p. 151-152. Le plus curieux pour nous,
+c'est que le recueil où _la Ruelle_ se trouve ainsi avoit été
+justement publié par Charles Sorel, prototype du Charroselles, en
+possession de qui Furetière, non sans intention, nous montre la
+curieuse pièce. Une réimpression à petit nombre de _la Ruelle mal
+assortie_ se prépare à la libraire d'Aug. Aubry.]
+
+[Note 99: On disoit autrefois peau pour parchemin. «Tous les
+arrêts, lit-on dans le _Dictionnaire de Furetière_, s'expédient en
+peau.--Il y a une vingtaine de greffiers en peau.»]
+
+Le bailly venu, elle fit faire en moins de rien de gros volumes
+d'informations, et on connut alors le dire d'un autheur espagnol
+trés-véritable, qu'il n'y a rien qui croisse tant et en si peu
+d'heure, qu'un crime sous la plume d'un greffier. Elle obtint
+bientost un décret de prise de corps, et parce qu'elle n'avoit point
+de veritables blessures, elle se frotta les bras avec un peu de mine
+de plomb; en suite elle se fit mettre quelques emplastres par un
+chirurgien et obtint un rapport de plusieurs échinoses (c'est à dire
+esgratignures). Ce grand mot donna lieu à deux sentences de
+provision de 80 livres parisis chacune. Charroselles, qui ne sçavoit
+autre chicane que celle qui luy servoit à invectiver contre les
+autheurs, fut si embarassé que, pour éviter la prison, il fut obligé
+de se cacher quelques jours en une maison de campagne d'un de ses
+amis. Là, toute sa consolation fut de décharger sa colère sur du
+papier et de se servir des outils de sa profession. Il se mit à
+faire une satyre contre Collantine, et sa bile mesme s'épandit sur
+tout le sexe. Il chercha dans ses lieux communs tout ce qui avoit
+esté dit contre les femmes. Il n'oublia pas le passage de Salomon,
+qui dit que de mille hommes il en avoit trouvé un de bon, et de
+toutes les femmes pas une. En suite il fit un catalogue de toutes
+les méchantes femmes de l'antiquité, et les compara à sa partie
+adverse, qu'il chargea seule de tous leurs crimes. Il la dépeignit
+cent fois plus horrible que Megere, qu'Alecto, ny que Tusiphone.
+Mais tandis qu'il estoit dans sa plus grande fureur d'invectiver, il
+se souvint que tout ce qu'il escrivoit seroit peut-estre perdu,
+parce que les libraires ne voudroient pas imprimer cet ouvrage,
+comme beaucoup d'autres qu'ils luy avoient rebutez. C'est pourquoy
+il resolut, pour ne plus travailler inutilement, de sonder à
+l'advenir leur volonté devant que de commencer un ouvrage. En cela
+il vouloit imiter ce qu'avoient fait autrefois la Serre et autres
+autheurs gagistes des libraires, qui mangeoient leur bled en herbe,
+c'est à dire qui traitoient avec eux d'un livre dont ils n'avoient
+fait que le titre. Ils s'en faisoient advancer le prix[100], puis
+ils l'alloient manger dans un cabaret[101], et là ils le composoient
+au courant de la plume. Encore arrivoit-il souvent que les libraires
+estoient obligez de les aller dégager de la taverne ou hostellerie,
+où ils avoient fait de la dépence au delà de l'argent qu'ils leur
+avoient promis.
+
+[Note 100: G. Gueret, dans son _Parnasse réformé_, Paris, 1671,
+in-12, p. 43-44, fait ainsi parler ce même La Serre: «Y a-t-il
+d'autre marque de la bonté d'un ouvrage que le profit qu'en tire
+l'auteur? Pourvu qu'il soit payé de son patron et du libraire aussi
+avantageusement que je l'ay toujours été, n'est-ce pas une hérésie
+que de douter de son mérite?... J'ay mieux aimé que mes ouvrages me
+fissent vivre que de faire vivre mes ouvrages.... Je n'ai cherché
+que l'expédition. J'ay laissé aux autres le soin de bien écrire, et
+je n'ay pris pour moi que celuy d'écrire beaucoup.»]
+
+[Note 101: La Serre s'acquoquina si bien au cabaret qu'il finit
+par y prendre femme. «Il épousa... (en 1648), dit Tallemant, une
+jolie personne, fille d'un cabaretier d'Auxerre. Ils s'attraperent
+l'un l'autre.» (_Historiettes_, 1re édit., t. 5, p. 28.)--Si le
+projet de libre échange émis par Hortensius, au liv. 11 de
+_Francion_, eût été exécuté, les poëtes de ce temps-là y eussent
+bien trouvé leur compte: «Qui n'aura pas d'argent, porte une stance
+au tavernier, il aura demy-septier; chopine pour un sonnet, pinte
+pour une ode, etc.;--quarte pour un poëme et ainsi des autres
+pièces.» (_La vraye histoire comique de Francion_, etc, par M. De
+Moulinet (Sorel), Rouen, 1663, in-8o, p. 615.)--Cette manière de
+composer au cabaret étoit encore de tradition littéraire au
+XVIIIe siècle. L'abbé Prevost ne faisoit pas autrement. «La
+feuille d'impression lui étoit payée un louis, dit M. A. Firmin
+Didot; nous possédons des traités signés au cabaret, au coin de la
+rue de la Huchette, suivant l'usage du temps.» (_Encyclop. moderne_,
+Paris, 1851, in-8o, t. 26 (art. _Tygographie_), p. 835, note.]
+
+Il escrivit donc à tous ceux qu'il connoissoit; il leur manda son
+dessein et leur envoya un plan ou un eschantillon de son ouvrage,
+pour sçavoir d'eux s'ils le voudraient imprimer. Mais comme ces
+libraires estoient dégoustez de tous ses écrits par les mauvais
+succès qu'avoient eu ses livres precedens, ils luy manderent tout à
+plat qu'ils n'imprimeroient rien de luy qu'il ne les eut dédommagez
+des pertes qu'il leur avoit fait souffrir, ce qui le mit en une
+telle colère, qu'il eust déchiré le livre qu'il composoit, sans la
+tendresse paternelle qu'il avoit pour luy. Neantmoins cela luy fit
+abandonner ce dessein. Toutesfois la rage où il estoit contre
+Collantine n'estant pas satisfaite, il voulut faire du moins quelque
+petite pièce contre elle, qu'il pust faire courir en manuscrit chez
+les gens qui la connoissoient. Mais parce que la prose ne se peut
+pas resserrer dans des bornes estroites, il fut contraint de tascher
+à faire des vers. Cependant, il avoit une estrange aversion pour la
+poësie[102], et quelque effort qu'il eust pû faire, de sa vie il
+n'avoit pû assembler deux rimes. Enfin sa passion vint à un si haut
+point, qu'elle se tourna en fureur poëtique, et comme autrefois le
+fils de Croesus, qui avoit esté tousjours muët, se desnoüa la langue
+par un grand effort qu'il fit pour avertir son père qu'on le vouloit
+tuer, de mesme Charroselles, outré de colère contre Collantine,
+malgre la haine qu'il avoit pour les vers, fit contr'elle cette
+Epigramme.
+
+[Note 102: Charles Sorel, bien qu'il ait cherché à faire tout ce
+qui concernoit son etat d'auteur, n'a pas laissé en effet un seul
+vers.]
+
+Épigramme.
+
+ Pilier mobile du Palais,
+ Ame aux procés abandonnée,
+ C'est dommage, tant tu t'y plais,
+ Que Normande tu ne sois née.
+ Je m'attends qu'un de ces matins
+ Ton humeur chicaneuse plaide
+ Contre le ciel et les destins,
+ Qui t'ont fait si gueuse et si laide.
+
+Quoy que cette epigramme ne fust pas bonne, elle estoit du moins
+passable pour un homme qui foisoit son coup d'essay. Il l'envoya à
+tous ses amis, mais bien luy en prit qu'elle ne vint point à la
+connoissance de Collantine: car elle n'auroit pas manqué d'en faire
+informer et de l'appeler libelle diffamatoire. Il se crut donc par
+là bien vangé (poètiquement s'entend), car chacun se vange à sa
+maniere, un autheur par des vers, un noble à coups de main, un
+praticien en faisant couster de l'argent. Quelque temps après,
+Charroselles, par je ne sçay quel bonheur, fit connoissance avec un
+procureur du Chastelet, excellent dans son mestier et digne
+antagoniste de Collantine et de son frère le sergent, quand il les
+auroit eu tous deux à combattre. Cettuy-cy pour luy préparer une
+autre vengeance à sa maniere, le fit adresser à un commissaire qui
+luy fit répondre et antidater une requeste du jour que la querelle
+estoit arrivée, chose qui se fait sans scrupule, à cause que cela
+ameine de la pratique aux officiers royaux, par la prevention qu'ils
+ont sur les subalternes. Il fit entendre pour témoins deux de ses
+laquais, dont il fit déguiser les noms et la qualité, les ayant
+produit sous un autre habit; il eut mesme, je ne sçay comment, un
+rapport de chirurgie tel quel (car ses blessures dont il avoit eu
+bon nombre estoient gueries). Avec cela il obtint de sa part un
+pareil decret, et deux sentences de provision, qui furent données
+deux fois plus fortes que celles de la justice ordinaire, par une
+jalousie de jurisdiction: en telle sorte que le sergent, qu'il fit
+comprendre dans le décret aussi bien que sa soeur, fut obligé pour
+quelque temps d'aller, comme disent les bonnes gens, à Cachan. Le
+remede fut d'obtenir un arrest portant deffences aux parties
+d'executer ce decret et de faire des procedures ailleurs qu'en la
+cour, les provisions compensées, le surplus payé, c'est le stile
+ordinaire. Et en vertu de ce surplus, le pauvre sergent, quelque
+temps après, lors qu'ils ne s'en doutoit en aucune sorte, fut
+constitué injurieusement prisonnier par un de ses confreres, qui
+pour peu d'argent se chargea volontiers de cette contrainte contre
+luy. La cause fut mise au roolle, et après avoir esté long-temps
+sollicitée et bien plaidée, les parties furent mises hors de cour et
+de procès sans aucune reparation, dommages interests, ny dépends.
+Ainsi, qui avoit esté battu demeura battu, et tous les grands frais
+que les parties avoient fait de part et d'autre furent à chacune
+pour son compte.
+
+Or, lecteur, vous devez sçavoir qu'il estoit escrit dans les livres
+des Destinées, ou du moins dans la teste opiniastre de Collantine,
+qui ne changeoit guère moins; qu'elle ne seroit jamais mariée à
+personne qu'il ne l'eust vaincuë en procés, de mesme qu'autrefois
+Atalante ne vouloit se donner à aucun amant qu'il ne l'eust vaincuë
+à la course. De sorte que cet heureux succés de Charroselles luy
+servit au lieu de luy nuire; et quoy qu'en effet il ne l'eust pas
+surmontée entierement, du moins il luy avoit fait perdre ses
+avantages, comme il arrivoit en ces anciens combats de chevaliers
+qui se terminoient après un témoignage reciproque de valeur, sans la
+deffaite entière de leur ennemy. De manière qu'on ne vit point icy
+arriver ce qui suit ordinairement les procés, car cela ne servit
+qu'à les réjoindre plus estroitement, et à leur donner une estime
+reciproque l'un pour l'autre. Sur tout Collantine, qui se croyoit
+invincible en ce genre de combat, admiroit le heros qui luy avoit
+tenu teste, et commença de le trouver digne d'elle. Mais voicy
+cependant un rival, ou plustost un autre plaideur qui se jette à la
+traverse.
+
+Je ne sçaurois obmettre la description d'une personne si
+extraordinaire. C'estoit un homme qui, par les ressorts de la
+Providence inconnus aux hommes, avoit obtenu une charge importante
+de judicature. Et pour vous faire connoistre sa capacité, sçachez
+qu'il estoit né en Perigort, cadet d'une maison qui estoit noble, à
+ce qu'il disoit, mais qui pouvoit bien estre appellée une noblesse
+de paille, puisqu'elle estoit renfermée sous une chaumiere. La
+pauvreté plustost que le courage l'avoit fait devenir soldat dans un
+régiment, et la fortune enfin l'avoit poussé jusqu'à l'avoir rendu
+cavalier, quand elle le ramena à Paris. Du moins ceux qui estoient
+bons naturalistes appelloient cheval la beste sur laquelle il estoit
+monté; mais ceux qui ne regardoient que sa taille, son port et sa
+vivacité, ne la prenoient que pour un baudet. Il fut vendu vingt
+escus à un jardinier dés le premier jour de marché, et bien luy en
+prit, car il auroit fait pis que Saturne, qui mange ses propres
+enfans: il se seroit consommé luy-mesme. Le laquais qui suivoit ce
+cheval (il faut me resoudre à l'appeller ainsi) estoit proportionné
+à sa taille et à son merite. Il estoit Pigmée et barbu, sçavant à
+donner des nazardes, et à ficher des épingles dans les fesses; en un
+mot, assez malicieux pour meriter d'estre page, s'il eut esté noble,
+supposé qu'on cherche tousjours de la noblesse dans ces messieurs.
+Pour bonnes qualitez, il avoit celle d'encherir sur ceux qui
+jeusnent au pain et à l'eau, car il avoit appris à jeusner à l'eau
+et à la chastagne. Aussi cela luy estoit-il necessaire pour vivre
+avec un tel maistre, puisque, pour peu qu'il eust esté goulu, il
+l'eust mangé jusqu'aux os; encore n'auroit-il pas fait grande chere,
+ce pauvre homme et sa bource estant deux choses fort maigres. Si ce
+proverbe est veritable, tel maistre tel valet, vous pouvez juger
+(mon cher lecteur, qu'il y a, ce me semble, long-temps que je n'ay
+apostrophé) quel sera le maistre dont vous attendez sans doute que
+je vous fasse le portrait. Je vous en donneray du moins une
+esbauche. Il estoit aussi laid qu'on le puisse souhaiter, si tant
+est qu'on fasse des souhaits pour la laideur; mais je ne suis pas le
+premier qui parle ainsi. Il avoit la bouche de fort grande estenduë,
+témoignant de vouloir parler de prés à ses aureilles, qui estoient
+aussi de grande taille, témoins asseurez de son bel esprit. Ses
+dents estoient posées alternativement sur ses gencives, comme les
+creneaux sur les murs d'un chasteau. Sa langue estoit grosse et
+seiche comme une langue de boeuf; encore pouvoit elle passer pour
+fumée, car elle essuyoit tous les jours la vapeur de six pippes de
+tabac. Il avoit les yeux petits et battus, quoy qu'ils fussent fort
+enfoncez, et vivans dans une grande retraite; le nez fort camus, le
+front eminent, les cheveux noirs et gras, la barbe rousse et seiche.
+Pour le peu qu'il avoit de cou, ce n'est pas la peine d'en parler;
+une espaule commandoit à l'autre comme une montagne à une colline,
+et sa taille estoit aussi courte que son intelligence. En un mot, sa
+physionomie avoit toute sorte de mauvaises qualitez, horsmis qu'elle
+n'estoit point menteuse. On le pouvoit bien appeller vaillant depuis
+les pieds jusqu'à la teste, car sa valeur paroissoit en ses
+machoires et en ses talons. Mais l'infortune l'avoit tellement
+tallonné à l'armée, qu'apres vingt campagnes il n'avoit pas encore
+gagné autant que valoit sa legitime (l'on ne sçauroit rien dire de
+moins), et il estoit obligé de venir chercher sa subsistance à
+Paris, qui estoit son meilleur quartier d'hyver.
+
+Quant à son esprit, il estoit tout à fait digne de son corps; et
+quoy qu'il n'ait bien paru que lors qu'il a esté placé sur le
+tribunal, il en fit voir neantmoins quelque eschantillon, par où
+l'on peut juger de son caractere. Un jour qu'on luy parloit de la
+grande Chartreuse, il demanda si c'estoit la femme du general des
+Chartreux. Il demanda aussi à d'autres gens de quelle matiere estoit
+fait le cheval de bronze, qui, voyant sa naïfveté luy persuaderent
+que les pecheurs venoient la nuit tirer du poil de sa queuë pour
+faire leurs lignes. Il gagea un jour que la Samaritaine estoit de
+Paris, et se mocqua d'un bachelier qui luy vouloit prouver le
+contraire par la Bible. Ayant oüy parler un jour de l'estoile
+poussiniere[103], il demanda combien de fois l'année elle avoit des
+poussins. Une autrefois, un Jacobin luy ayant parlé de la sainte
+Inquisition, il l'alla retrouver le lendemain, pour luy dire que
+c'estoit un grand abus de la croire sainte; qu'il n'avoit point
+trouvé sa feste dans l'almanac, ny sa vie dans la Fleur des
+Saints[104]. Comme il se promenoit un jour dans les Thuilleries,
+quelqu'un s'estonnant de la cause qui avoit peu faire ainsi nommer
+ce jardin, il répondit qu'il y avoit eu autrefois un roy de France
+qui s'appelloit Thuille, qui lui avoit donné son nom. C'estoit
+sçavoir l'histoire de son pays merveilleusement. Je ne sçay s'il
+n'avoit point autant de raison que cet autre etimologiste, qui
+vouloit que la salade eust esté inventée par Saladin, à cause de la
+ressemblance du nom. A propos de princes, quand il vouloit parler de
+ceux des Vénitiens et des Persans, il avoit coustume de dire le
+dogue de Venise et le saphir de Perse, au lieu de dire le doge et le
+sophy. Une autre fois, ayant découvert un clocher en approchant de
+Charenton, il demanda ce que c'estoit; on luy répondit que c'estoit
+la maison des Carmes deschaussez. Ha! vrayement (dit-il, trompé sur
+ce que nous appellons ceux de la Religion des Charentonniers), je ne
+croyois pas qu'il y eust des Carmes deschaussez huguenots. Le nombre
+de ses apophtegmes seroit grand si on les vouloit recueillir, et
+pourroit servir de supplément au livre du sieur Gaulard[105], qui
+avoit à peu prés un mesme genie. Cependant, avec ces ridicules
+qualitez de corps et d'esprit, la fortune s'advisa d'aller choisir
+ce magot pour le faire paroistre sur un grand theatre, de la mesme
+maniere que les charlatans y eslevent des singes et des guenons pour
+faire rire le peuple.
+
+[Note 103: On nommoit encore ainsi au XVIIe siècle l'étoile
+qui se trouve au centre de la constellation des pléiades. Ainsi
+placée au milieu de ces six étoiles, elle semble une poule
+_poussinière_ au milieu de ses petits; de là son nom, qui se lit
+aussi dans Rabelais (liv. 1, chap. 53; liv. 4, chap. 43) et dans
+Regnier (sat. 6, v. 219).]
+
+[Note 104: _Fleurs des vies des saints_, traduites du _Flos
+sanctorum_ du P. Ribadeneyra par les PP. Gaultier et Bonnet, Paris,
+1641, 2 vol. in-fol. C'est le même livre dont parle la Dorine du
+_Tartuffe_, acte 1, sc. 3).]
+
+[Note 105: Le livre de ce prototype des Jocrisses, imprimé
+d'ordinaire à la suite des _Bigarrures et touches du seigneur des
+Accords_, a pour titre: _les Contes facétieux du sieur Gaulard,
+gentilhomme de la Franche-Comté bourguignotte_.]
+
+Il y avoit une charge de prevost vacante depuis long-temps en une
+justice des plus considérables de la ville. D'abord plusieurs
+personnes d'esprit et de sçavoir se presenterent pour en traiter;
+mais il s'y trouva tant d'obstacles de la part d'un nombre infiny de
+creanciers, que les honnestes gens, qui estoient incapables de faire
+les intrigues necessaires pour acheter les suffrages de tant de
+personnes, s'en rebutèrent. On y mit cependant un commissionnaire, à
+qui on fit le procés pour diverses voleries, et la haine qu'on eut
+pour luy, et la nécessité de le chasser, en faciliterent l'entrée à
+Belastre (car c'est ainsi que se nommoit nostre futur ridicule
+magistrat). Voicy comme il parvint à cette dignité, qui auroit esté
+un lieu d'honneur pour un autre, mais qui en fut un de deshonneur
+pour luy.
+
+Un de ses freres avoit espousé en secondes nopces la fille du
+premier lit de la seconde femme du deffunt prevost, possesseur de la
+charge dont il s'agit. Cette veufve étoit une femme vieille, laide,
+gueuse, méchante, harpie, intrigueuse[106], médisante, fourbe,
+menteuse, banqueroutiere, et qui avoit toutes ces mauvaises qualitez
+en un souverain degré. Son mary ne s'estoit pas contenté de se faire
+separer de corps et de biens d'avec cette peste; il n'avoit peû
+estre à couvert de sa malice qu'en la faisant enfermer dans un des
+cachots de la conciergerie, où elle demeura tant qu'il vescut. Apres
+sa mort, elle se mit en teste de disposer de cette charge, sous
+pretexte de sa qualité de veuve, quoy qu'elle n'y eust aucun
+interest, parce que le nombre de ses creanciers et de son mary
+absorboit trois fois la valeur de sa succession. Mais par de feintes
+promesses, elle engagea dans son party une bourgeoise dont la
+creance estoit fort considérable, luy faisant entendre qu'elles
+partageroient ensemble les revenus de l'office, qu'elle luy fit
+paroistre bien plus grands qu'ils n'estoient en effet. Cette femme
+donna dans le paneau, et comme le chien d'Esope, qui prit l'ombre
+pour le corps, s'obligea avec elle de payer tous les creanciers.
+
+[Note 106: Ce mot, employé par Saint-Evremond, dans sa satire du
+_Cercle_, ne se trouve ni dans le dictionnaire de Nicot (1606), ni
+dans le _Richelet_ de 1680; mais la première édition de l'Academie
+le donne, en faisant remarquer qu'_intrigueuse_ est plus employé
+qu'_intrigueur_. _Intrigant_ ne parut qu'après 1694.]
+
+Belastre fut le personnage du nom duquel le traité fut remply, qui,
+ayant par ce moyen le titre, se vit en une plus grande difficulté
+d'avoir l'agrément du seigneur dont la charge dépendoit. Il se
+trouva qu'il avoit rendu, à l'armée, un service tres-considerable à
+une personne de la premiere qualité. Il n'y a rien dont les grands
+soient si prodigues que de sollicitations, ne se pouvant acquitter à
+moindres frais des vrais services qu'on leur a rendus qu'en donnant
+des paroles et des complimens. Le seigneur de la justice ne put
+refuser des provisions à Belastre, apres la prière qui luy en fut
+faite de la part de cet illustre solliciteur. Mais quoy qu'il eust
+interessé tous ses officiers, afin de ne point gaster cette
+sollicitation, il y en eut quelqu'un d'oublié, qui donna advis du
+peu d'esprit et de capacité de l'aspirant, dont il donnoit
+d'ailleurs assez de marques par l'aspect de sa personne. Voicy
+comment cette affronteuse y remedia. Elle leurra une veuve nommée de
+Prehaut de l'esperance d'épouser ce magistrat quand il seroit
+parvenu dans son estat de gloire. Celle-cy, qui estoit si affamée de
+mary qu'elle en auroit esté chercher en Canada[107], la crut, et
+engagea sa mere dans son party, qui estoit encore une insigne
+charlatane, et fameuse par ses intrigues et par ses affiches[108].
+Sa hablerie, plustot que sa science, lui avoit acquis quelque
+reputation à faire des cures de certaines maladies du scroton. Elle
+pensoit, ou plustot elle abusoit comme les autres, le fils d'un
+conseiller du Parlement, qui, sur sa fausse reputation, s'estoit mis
+entre ses mains. Ce conseiller estoit en tres-grande estime dans le
+palais, et n'avoit autre foiblesse que de deferer trop legerement
+aux prieres de ses enfans, dont il estoit infatué. La vieille donc
+pria cette veuve, la veuve pria sa mere, la mere pria son malade, le
+malade pria son pere; et par surprise, à leur relation, il signa un
+certificat en faveur de Belastre, sans l'examiner, par lequel il
+attestoit qu'il estoit noble et de bonne vie et moeurs; mesme il y
+avoit un article faisant mention de sa capacité. Apres celuy-là,
+elle en fit signer plusieurs autres semblables, jusqu'au nombre de
+vingt-cinq, par des officiers de cour souveraine, avec quelque
+legere recommandation, et bien plus de facilité; car tous les hommes
+péchent volontiers par exemple, et, comme s'ils estoient au bal, se
+laissent conduire par celuy qui meine la bransle. Tant y a qu'apres
+ces témoignages authentiques (que le seigneur garda pardevers luy
+comme ses garends) il ne put se deffendre d'agréer un homme qui se
+rendit aussi fameux par son ignorance, que les autres l'auroient pû
+faire par leur doctrine.
+
+[Note 107: C'est là que l'arrêt du 18 avril 1663 envoyoit les
+filles _affamées_ comme cette veuve de Préhault. Il courut plusieurs
+pièces et chansons sur leur départ et sur leurs adieux à la ville et
+aux faubourgs de Paris; une des plus curieuses se trouve dans le
+livre de Bussy-Rabutin, _Amours des dames illustres de notre
+siècle_, Cologne, 1681, in-12, p. 371, 380:
+
+ Voilà nos plaisirs qui sont morts,
+ Et nous en sommes aux remords.
+ Adieu promenades de Seine,
+ Chaillot, Saint-Cloud, Ruel, Suresue.
+ Ah! que nous allons loin d'Issy,
+ De Vaugirard et de Passy!....
+ Defits s'y prend comme il faut;
+ Bourgeois, voilà ce que vous vaut,
+ Un magistrat de cette sorte
+ Et qui n'y va pas de main morte.....
+ Faisons le triage, et comptons
+ Combien sont nos brebis galeuses:
+ Les listes sont assez nombreuses
+ Pour les envoyer en troupeau
+ Paître dans le monde nouveau.
+]
+
+[Note 108: Locke, dans le _Journal_ du voyage qu'il fit en
+France vers cette époque, parle, comme l'ayant vue, d'une affiche à
+peu près pareille à celle-ci. C'est au duc de Bouillon que le
+privilège du remède qu'elle annonçoit, «un sachet... _sans
+mercure_», avoit été accordé, le 17 septembre 1667. (_Extrait du
+Journal de Locke_, Rev. de Paris, t. 14, p. 79.)]
+
+Aussi-tost, le nouveau pourveu publia que sa promotion à cette
+charge estoit un ouvrage de la providence divine; et pour preuve
+(disoit-il) qu'elle s'estoit meslée de son affaire, c'est qu'il
+avoit obtenu tant de certificats de capacité de personnes qui ne
+l'avoient jamais veu ny conneu. Le curé mesme de la paroisse
+l'appela, dans son prosne, prevost Dieu-donné, trompé par les
+premieres apparences qu'il luy donna de devotion.
+
+Quand il fust installé dans son siege, le premier reglement qu'il
+fit, ce fut d'ordonner que les procureurs, greffiers, sergens et
+autres officiers escriroient doresnavant tous leurs actes en lettre
+italienne bastarde. Car, comme il escrivoit à la manière des nobles,
+c'est à dire d'un caractère large de deux doigts, il ne pouvoit lire
+que cette sorte d'escriture. Il appeloit chicane tout ce qu'il
+voyoit escrit en minutte, et il adjoustoit qu'il avoit tousjours oüi
+dire que la chicane estoit une méchante beste, qu'il ne la vouloit
+point souffrir dans sa justice. S'il desiroit voir quelques
+expéditions ou procedures, il disoit: Apportez-moy un papier,
+nommant de ce nom general tous les actes qui se font en justice, de
+mesme que font les bonnes gens qui n'ont aucune connoissance des
+affaires. Il se servoit encore des termes de la guerre pour
+s'expliquer dans la robbe, et quand il vouloit se faire payer de ses
+vacations ou de ses espices, il disoit ordinairement: Payez-moy ma
+solde. Il avoit peut-estre appris ce qui se raconte d'un gentilhomme
+de fortune, qui, sans avoir esté à la guerre, tout d'un coup fut
+fait general d'armée, et qui chercha aussi-tost un maistre de
+fortifications pour luy apprendre (disoit-il) l'art militaire de la
+guerre, à quatre pistoles par mois. Celuy-cy en fit chercher un pour
+luy apprendre le mestier de juge, à la charge qu'on luy en viendroit
+faire des leçons chez luy. Il s'imaginoit que cela s'apprenoit comme
+la science d'un escrimeur; et il adjoustoit que, puisqu'il avoit
+bien esté à l'armée sans avoir esté à l'académie, il pourroit bien
+aussi estre juge sans avoir esté jamais au collège. Il se targuoit
+quelquefois de l'exemple d'un boucher de Lyon qui avoit acheté un
+office d'esleu[109]; le gouverneur de la ville s'estonnant comment
+il le pourroit exercer, veu qu'il ne sçavoit ni lire ni escrire, il
+luy répondit avec une ignorante fierté: Hé! vrayement, si je ne
+sçais escrire, je hocheray; voulant dire que, comme il faisoit des
+hoches sur une table pour marquer les livres de viande qu'il livroit
+à ses chalans, il en feroit autant sur du papier pour lui tenir lieu
+de signature. Mais en faveur du boucher, on pourroit alléguer une
+disparité qui le rendroit excusable; car les esleus sont gens
+ignares et non lettrez par l'édit de leur creation, et c'est en ce
+point que l'édit, grace à Dieu, est bien observé. Je ne puis
+obmettre une belle preuve qu'il donna de sa capacité un peu
+auparavant que de devenir juge. Il estoit au Palais avec quelques
+officiers d'armée, qui achetoient des livres à la boutique de
+Rocolet[110]; par vanité il en voulut aussi acheter, et en effet il
+en demanda un au marchand. Rocolet luy demanda quel livre il
+cherchoit, et s'il en vouloit un in-folio, ou un in-quarto.
+Belastre, ignorant de ces termes, n'auroit pas compris ce que cela
+vouloit dire, si ce n'est qu'en mesme temps on luy monstroit du
+doigt le volume. Il répondit donc qu'il vouloit un grand livre.
+Rocolet luy demanda encore s'il vouloit un livre d'histoire, de
+philosophie, ou de quelqu'autre science. Belastre luy répondit qu'il
+ne s'en soucioit pas, et qu'il vouloit seulement qu'il luy vendist
+un livre. Mais encore (insista le marchand), afin que je vous en
+donne un qui vous puisse estre plus utile, dites-moy à quoy vous
+vous en voulez servir. Belastre luy répondit brusquement: C'est à
+mettre en presse mes rabats[111]. Cette réponse fit rire le libraire
+et tous ceux qui l'entendirent, et monstra que cet homme se
+connoissoit fort en livres, et qu'il en sçavoit merveilleusement
+l'usage. Il estoit si peu versé dans la connoissance du Palais, que,
+mesme depuis qu'il fut magistrat, il croyoit que les chambres des
+enquestes[112] estoient comme les classes du collège, et qu'on
+montoit de l'une à l'autre à mesure qu'on devenoit plus capable; de
+sorte qu'ayant veu un jeune homme sortir de la quatriesme chambre,
+il s'en estonna, et dit tout haut: Voila un conseiller bien advancé
+pour son âge. Une autrefois, à la table d'un president, quelqu'un
+vint à citer la loy des douze tables. Vrayement (luy dit Belastre en
+l'interrompant), il falloit que ces Romains fussent gens de bonne
+chere. Un galant homme qui se trouva de la compagnie, pour ne pas
+laisser perdre ce plaisant mot, en fit sur le champ ce quatrain:
+
+ Un ignorant que les destins
+ Font un juge des plus notables
+ Croit que les loix des douze Tables
+ Sont faites pour les grands festins.
+
+[Note 109: L'_élu_ étoit un conseiller d'_élection_, sorte de
+juridiction chargée de répartir l'impôt, d'avoir raison des
+contribuables, etc., et qui d'abord, son nom l'indique, n'avoit que
+des charges données par _élection_. Avec le temps on en arriva à les
+vendre, comme on le voit ici. C'étoient des emplois très
+subalternes, ce passage le prouve aussi, et Dorine, dans _Tartufe_
+(act. 1er, sc. 5), mettant sur la même ligne
+
+ Madame la Baillive et madame l'Elue
+
+ne fait pas grand honneur à la première. Les ancêtres de Cinq-Mars
+avoient tenu ce mince emploi; aussi, quand, au grand étonnement de
+tous, le maréchal d'Effiat fut fait chevalier de l'ordre,
+Bassompierre dit: «Je ne sais pas s'il a été nommé, mais je sais
+qu'il a été élu.» (Tallemant, _Hist._, in-8, t. 3, p. 16.)--Dans
+_les Bourgeoises de qualité_, de Dancourt, Mme l'Elue joue l'un
+des principaux rôles.]
+
+[Note 110: Reçu imprimeur-libraire en 1618, imprimeur du roi en
+1635, ce fut, jusqu'en 1666, année de sa mort, l'un des plus fameux
+libraires de son temps. (La Caille, _Hist. de l'imprimerie_, in-4,
+p. 228-230.) Entre autres livres d'art militaire, il avoit publié,
+avec un grand luxe de figures, _Instruction pour apprendre à monter
+à cheval_, par Antoine de Pluvinel (1627, in-fol.) Il n'est donc pas
+étonnant que Furetière fasse venir des officiers d'armée à son
+étalage. Rocolet pouvoit aussi offrir, comme il le fait plus loin,
+des livres de philosophie. En 1626, il avoit donné une édition des
+oeuvres de Bacon.]
+
+[Note 111: Encore une plaisante idée que Molière reprendra plus
+tard pour en faire un des meilleurs traits de la grande tirade de
+Chrysale dans _les Femmes savantes_:
+
+ Et, hors un grand Plutarque à mettre mes rabats,
+ Vous devriez brûler tout ce meuble inutile.
+
+Ce Plutarque ainsi employé reparoît dans le _discours_ que Palaprat
+a mis en tête de sa comédie des _Empiriques_: «C'est, ajoute-t-il,
+un grand in-folio de Vascosan.» (_Les oeuvres de monsieur Palaprat_,
+etc., Paris, 1712, in-8, t. 2, p. 36.)]
+
+[Note 112: «On y jugeoit des procès par écrit. Il y en avoit
+cinq à Paris.» (_Dict. de Furetière._)]
+
+Apres le dîner, ayant suivy ce president, qui entroit en son cabinet
+pour y examiner le plan d'une maison qu'il vouloit faire bastir,
+Belastre le prit apres luy pour le voir, faisant semblant de s'y
+connoistre; mais, ayant apperceu au bas une ligne divisée en
+plusieurs parties, avec cette inscription: _Eschelle de quinze
+toises_: Vrayement (dit-il), pour faire une si grande eschelle, il
+falloit de belles perches. Il luy arriva aussi un jour de demander à
+un conseiller, quand le roy estoit en son lit de justice, s'il
+estoit entre deux draps ou sur la couverture.
+
+Mais pour revenir à son domestique (car on pourroit faire des livres
+entiers de ses burlesques apophtegmes), il luy vint une appréhension
+que cette demoiselle de Prehaut ne luy fist signer quelque papier
+(c'est ainsi, comme j'ay dit, qu'il appeloit tous contracts), et
+qu'elle ne surprist une promesse ou un contract de mariage. Il luy
+avoit promis son alliance avant qu'il fust instalé, mais lors qu'il
+crut n'avoir plus affaire d'elle, il la dédaigna, et ne voulut plus
+tenir sa promesse. Comme il ne sçavoit pas lire, du moins
+l'escriture ordinaire de la pratique, il ne signoit que sur la foy
+d'un sifleur qu'il avoit; mais, la deffiance estant fort naturelle
+aux méchans et aux ignorans, il eut peur qu'il ne fust gagné par
+cette femme, qui passoit pour fort artificieuse. Voicy la belle
+precaution de laquelle il s'avisa, et dont il ne demanda advis à
+personne. Il fit commandement à un de ses sergens d'aller faire
+deffenses au curé de la paroisse de le marier en son absence. Le
+sergent luy remonstra qu'il se mocquoit de luy, mais cela fit croire
+à Belastre qu'il s'entendoit aussi avec sa partie, de sorte qu'il
+fit le mesme commandement à un autre, qui luy fit une pareille
+réponse. Enfin, se fâchant de n'estre pas obey, et les menaçant
+d'interdiction, il alla luy-mesme dire au curé, en présence de
+plusieurs témoins qu'il mena exprés: Je vous fais deffence, par
+l'authorité que j'ay en main, de me marier que je n'y sois présent
+en personne; et au retour, par maniere de congratulation, il disoit
+à ses domestiques: Voila comme les gens prudens donnent ordre à
+leurs affaires et se gardent d'estre surpris.
+
+Tel estoit donc la mine et le genie de ce personnage, qui ne
+divertissoient pas mal tous ceux qui le connoissoient. On prenoit
+aussi un tres grand plaisir à examiner son action et ses habits, qui
+n'estoient pas mal assortis avec le reste. Il faisoit beau le voir
+dans les ruës, car il marchoit avec une carre et une gravité de
+president gascon. Il avoit cherché le plus grand laquais de Paris
+pour porter la queuë de sa robbe, et il la faisoit tousjours aller
+de niveau avec sa teste, car il s'estoit sottement imaginé que quand
+on la portoit bien haute, c'estoit une grande marque d'élevation. En
+cet estat elle découvroit une soûtane de satin gras et un bas de
+soye verte qui estoit une chose moult belle à voir. Dans son siege,
+c'estoit encore pis, car en cinq ans que dura son regne, il ne put
+jamais apprendre à mettre son bonnet, et la corne la plus élevée,
+qui doit estre sur le derriere, estoit tousjours sur le devant ou à
+costé. Il estoit là comme ces idoles qui ne rendoient point
+d'oracles toutes seules. Il y avoit un advocat qui montoit au siege
+auprés de luy, pour luy servir de conseil ou de truchemant, qui luy
+souffloit[113] mot à mot tout ce qu'il avoit à prononcer; mais ce
+secours ne luy dura gueres, car les parties interessées à l'honneur
+de la justice eurent d'abord cet avantage, qu'ils firent deffendre à
+ce sifleur de monter au siege avec luy, afin que, son ignorance
+estant plus connuë, il peût estre plus facilement dépossedé. Le
+sifleur fut donc obligé de se retirer au barreau, d'où il luy
+faisoit quelques signes dont ils estoient convenus pour les
+prononciations les plus communes; mais il s'y trompoit quelquefois
+lourdement. L'extention de l'index estoit le signe qu'ils avoient
+pris pour signifier un appointement en droit. Un jour qu'il estoit
+question d'en prononcer un, le truchemant luy monstra le doigt, mais
+un peu courbé; le juge crut qu'il y avoit quelque chose à changer en
+la prononciation, et appointa les parties en tortu. Ce n'est pas le
+seul jugement tortu qu'il ait donné. Comme il n'en sçavoit point
+d'autre par coeur que: deffaut et soit reassigné, il se trouva qu'un
+jour en le prononçant un procureur comparut pour la partie; il ne
+laissa pas d'insister à sa prononciation, disant au procureur, qui
+s'en plaignoit: Quel tort vous fait-on de donner deffaut et dire que
+vous serez reassigné? Le procureur ayant repliqué que cette
+reassignation n'auroit autre effet que de lui faire faire une
+pareille presentation, il le fit taire, et le condamna à l'amande
+pour son irreverance. Il condamna pareillement à l'amande un advocat
+qui, en plaidant devant luy contre des chartreux, pour faire le beau
+parleur, les avoit appelez, icthyophages (voulant dire qu'ils ne
+mangeoient que du poisson), à cause, disoit ce docte officier, qu'il
+ne vouloit pas souffrir dans son siege que des advocats dissent de
+vilaines injures à leurs parties adverses, et surtout à de si bons
+religieux. Il arriva une autre fois qu'y ayant eu une cause plaidée
+long-temps avec chaleur, l'affaire demeura obscure pour luy, qui
+auroit esté fort claire pour un autre, sur quoy il se contenta de
+prononcer: Attendu qu'il ne nous appert de rien, nous en jugeons de
+mesme. Hors du siege, il ne prenoit point de connoissance des
+affaires; et quand quelque amy qu'il vouloit gratifier venoit faire
+chez luy une sollicitation, il luy répondoit seulement en ces
+termes: Faites composer une requeste, je la seigneray, et je
+mettray: Soit fait ainsi qu'il est requis.
+
+[Note 113: Si l'on avoit pu croire que le souffleur donné à
+Petit-Jean, fait avocat, au troisième acte des _Plaideurs_, étoit
+une invention de Racine, ce passage de Furetière seroit une preuve
+qu'on se trompoit, et que cette industrie existoit réellement au
+XVIIe siècle. Ceux qui l'exerçoient étoient en même temps ce que
+nous appellerions des _répétiteurs_, ils enseignoient le droit en
+chambre; mais, le plus fort de leur métier étant de _souffler_ les
+avocats, on les appeloit _souffleurs_. (V. à ce mot le _Dict. de
+Trévoux_.)]
+
+J'apprehende icy qu'on ne croye que tout ce que j'ay rapporté
+jusqu'à present ne passe pour des contes de la cigogne ou de ma mere
+l'oye[114], à cause que cela semble trop ridicule ou trop
+extravagant; mais pour en oster la pensée, je veux bien rapporter en
+propres termes une sentence qu'un jour il rendit, dont il courut
+assez de coppies imprimées dans le palais lors qu'on poursuivoit le
+procés de son interdiction. Belastre la rendit tout seul et de son
+propre mouvement (son sifleur estant malheureusement pour lors à la
+campagne) sur une affaire tres-épineuse, et qui ne pouvoit estre
+bien decidée que par le juge Bridoye[115] ou par luy; la voicy en
+propres termes et telle qu'elle a paru en plein parlement, où on en
+produisit l'original:
+
+[Note 114: On n'est pas d'accord sur l'origine du nom de ces
+contes, et, faute d'autre étymologie, on est obligé de s'en tenir à
+l'opinion de ceux qui croient qu'il s'agit ici des contes semblables
+à celui de la reine Pédauque, reine à _la patte d'oie_ (V. Rabelais,
+liv. 4, chap. 41), ou d'adopter la version émise dans la
+_Bibliothèque des Romans_, où il est dit: «Cette expression (_contes
+de ma mère l'oie_) est prise d'un ancien fabliau dans lequel on
+représente une mère oie instruisant de petits oisons, et leur
+faisant des contes dignes d'elle et d'eux, etc.» Reste à trouver le
+fabliau. D'après une phrase de Ch. Perrault, qui devoit s'y
+connoître, dans son _Parallèle des anciens et des modernes_, on
+pourroit penser que _la mère l'oye_ étoit un conte aussi bien que
+_Peau d'âne_, et qu'étant plus fameux que les autres, il avoit donné
+son nom à toute la série. Il est étrange alors que Perrault ne l'ait
+pas reproduit dans son recueil, d'autant que le titre de sa première
+édition (1697) est celui-ci: _Contes de ma Mère l'oye_.--L'oie
+sauvage et la cigogne passant pour être le même oiseau dans quelques
+pays, comme la Hollande, on comprendra que les _contes de l'oie_
+aient pu être appelés aussi bien contes de la cigogne. Dans la
+_Comédie des Proverbes_, acte 2, sc. 2, on ne les désigne que sous
+ce dernier nom.]
+
+[Note 115: C'est le même qui s'appellera Bridoison dans le
+_Mariage de Figaro_, et que Rabelais nous avoit déjà fait connoître,
+avec le nom significatif qu'il porte ici, au livre 3, chap. 37-41,
+de _Pantagruel_.]
+
+
+_Jugement des buchettes, rendu au siege de...., le 24 septembre
+1644._
+
+Entre maistre Jean Prud'homeau, demandeur en restitution d'une
+pistole d'or d'Espagne de poids, et trois pieces de treize sols six
+deniers legeres, comparant en sa personne, d'une part. Contre Pierre
+Brien et Marie Verot, sa femme; ladite Verot aussi en personne.
+Ledit demandeur a dit avoir fait convenir par devant nous les
+deffendeurs, pour se voir condamner a luy rendre et restituer une
+pistole d'or d'Espagne de poids, et trois pieces de treize sols six
+deniers legeres, qu'il auroit mis és mains ce jourd'huy de ladite
+Verot, pour en avoir la monnoye, et luy payer quatorze sous de
+dépence; c'est à quoy il conclud et aux dépens. Ladite Verot
+reconnoist avoir eu entre les mains une pistole, laquelle ledit
+Prud'homeau luy avoit baillée pour la luy faire peser, mais que, la
+luy ayant renduë et mise sur la table, elle fait dénégation de
+l'avoir prise, et partant mal convenue par le demandeur; et pour le
+regard des trois pieces de treize sols six deniers legeres,
+reconnoist les avoir euës, offrant les luy rendre, en payant
+quatorze sols, que leur doit ledit Prud'homeau, de dépence;
+requerant estre renvoyée avec depens. Et par ledit Prud'homeau a
+esté persisté en ce qu'il a dit cy-dessus, et fait dénegation que
+ladite Verot luy ait rendu ladite pistole, ny ne l'avoir veu mettre
+sur la table, ne sçachant si elle l'a mise ou non, et ne l'avoir
+veuë du depuis; c'est pourquoy il conclud à la restitution d'icelle
+et aux dépens.
+
+Sur quoy, et apres que les parties respectivement ont fait plusieurs
+et divers sermens, chacune à ses fins, et voyant que la preuve des
+faits cy-dessus posez estoit impossible, nous avons ordonné que le
+sort sera presentement jetté, et à cet effet avons d'office pris
+deux courtes pailles ou buchettes[116] entre nos mains, enjoint aux
+parties de tirer chacun l'une d'icelles; et pour sçavoir qui
+commenceroit à tirer, nous avons jetté une piece d'argent en l'air
+et fait choisir pour le demandeur l'un des costez de ladite piece
+par nostre serviteur domestique; lequel ayant choisi la teste de
+ladite piece, et la croix, au contraire, estant apparuë, avons donné
+à tirer à la deffenderesse l'une des buchettes, que nous avons
+serrées entre le pouce et le doigt index, en sorte qu'il ne
+paroissoit que les deux bouts par en haut, avec declaration que
+celle des parties qui tireroit la plus grande des buchettes
+gagneroit sa cause. Estant arrivé que la deffenderesse a tiré la
+grande, nous, deferant le jugement de la cause à la providence
+divine, avons envoyé icelle deffenderesse de la demande du demandeur
+pour le regard de la pistole, sans dépens, et ordonné que les trois
+pieces de treize sols six deniers seront renduës, en payant par le
+demandeur quatorze sols pour son escot. Dont ledit Prud'homeau a
+declaré estre appelant, et de fait a appelé et a requis acte à moy
+greffier sous-signé, qui luy a esté octroyé. Donné à ..... le 24
+septembre 1644.
+
+[Note 116: Il doit être fait allusion ici à quelque jugement que
+sa bizarrerie auroit rendu célèbre alors. Furetière laisse ignorer
+le nom du siége. Mais La Fontaine, qui, selon nous, veut rappeler le
+même fait dans le 10e conte de son livre 2, n'est pas aussi
+discret. Il nous apprend que ce fameux jugement des buchettes fut
+rendu à Mesle ou Mêle, petite ville sur la Sarthe. Furetière nous a
+dit la date, 1644. Sauf le vrai nom du juge et le vrai motif de
+l'affaire, nous sommes donc ainsi complétement édifiés sur le tout.]
+
+
+Cette piece, qu'on a rapportée en propres termes et en langage
+chicanourois, pour estre plus authentique, est assez suffisante pour
+establir la verité que quelques envieux voudraient contester à cette
+histoire: apres quoy on ne sçauroit rien dire qui puisse mieux
+monstrer le caractere et la suffisance de Belastre. C'estoit donc un
+digne objet des satyres et railleries publiques et particulieres;
+mais ce ne fut pas là son plus grand malheur: il se fut bien garenty
+des escrits et des pointes des autheurs, et il ne le put faire des
+exploits et de la chicane de Collantine. Malheureusement pour luy,
+elle eut un procés en sa justice contre un teinturier, où il ne
+s'agissoit au plus que de trente sous. Elle n'en eut pas
+satisfaction, ce qui la mit tant en colere, qu'elle le menaça en
+plein siege qu'il s'en repentiroit; et comme elle ne cherchoit que
+noises et procés, elle alla fueilleter ses papiers, où elle trouva
+qu'autrefois il avoit esté deub quelque chose sur la charge de
+Belastre à quelqu'un de ses parens; mais la poursuite de cette debte
+avoit esté abandonnée, parce qu'un si grand nombre de creanciers
+avoient saisi ce qui luy en pouvoit revenir, qu'ils en auraient
+absorbé le fonds quand il auroit esté dix fois plus grand.
+
+Quoy qu'elle n'y eust donc aucun veritable interest, elle se mit à
+la teste de toutes les parties de Belastre, qui commençoient des-ja
+à l'attaquer, mais foiblement, ayant peur de sa qualité de juge, et
+elle fit tant de bruit et de procedures que le pauvre homme ne pût
+jamais démesler cette fusée, et vit prononcer deux fois contre luy
+une injurieuse interdiction. Encore avoit-elle l'adresse de ces
+capitaines qui, portant la guerre dans un païs ennemy, y font
+subsister leurs troupes. Car elle tiroit contribution de tous les
+ennemis et creanciers de Belastre, et encore plus de ceux qui
+pretendoient au titre ou à la commission de sa charge. Mais elle
+changeoit aussi souvent de party que jadis les lansquenets, et sa
+fidelité cessoit aussitost que sa pension. Cependant cinq ans de
+plaidoirie aguerrirent si bien l'ignorant Belastre, qu'il devint
+aussi grand chicaneur qu'il y en eust en France; aussi ne pouvoit-il
+manquer d'apprendre bien son mestier, estant à l'escole de
+Collantine. A force donc de voir ses procureurs et ses advocats, il
+apprit quelques termes de chicane; et dés qu'il en sçeut une
+douzaine, il crut en sçavoir tout le secret et toutes les ruses. Il
+luy arriva donc ce que j'ay remarqué arriver à beaucoup d'autres;
+car dés qu'un gentilhomme ou un paysan se sont mis une fois à
+plaider, ils y prennent un tel goust qu'ils y passent toute leur
+vie, et y mangent tout leur bien, de sorte qu'il n'y a point de plus
+opiniastres ni de plus dangereuses parties, au lieu que ceux qui
+sont les plus entendus dans le mestier sont ceux qui plaident le
+plus tard et qui s'accordent le plustost. Il lui arriva mesme
+d'avoir quelquefois l'avantage sur Collantine, car il combatoit en
+fuyant, et à la maniere des Parthes, ce qu'on pratique ordinairement
+quand on est deffendeur, et en possession de la chose contestée. Il
+faloit qu'elle avançast tous les frais, ce qu'elle ne pouvoit faire
+quand ses contributions manquoient; pour de la patience, elle en
+avoit de reste, et elle ne se fust jamais lassée. Tant y a qu'on
+peut dire que, tant que la guerre dura entr'eux, les armes furent
+journalieres.
+
+Neantmoins, à l'exemple des grands capitaines, qui ne laissent pas
+de se faire des civilitez malgré l'animosité des partis, Belastre ne
+laissoit pas de rendre visite quelquefois à Collantine. Quelques-uns
+croyoient que c'estoit pour chercher les voyes de s'accommoder avec
+elle; mais ceux qui la connoissoient sçavoient bien que c'estoit une
+tres-grande ennemie des transactions, et que c'estoit eschauffer la
+guerre que de luy parler d'accord. Pour luy, il prenoit pretexte
+d'exercer une vertu chrestienne qui luy commandoit d'aimer ses
+ennemis; car, quoy que sa conscience luy reprochast qu'il possedoit
+le bien d'autruy injustement, il ne laissoit pas de faire le devot,
+qui sont deux choses que beaucoup de gens aujourd'huy accordent
+ensemble. Quand à Collantine, si elle n'eust voulu recevoir visite
+que de ses amis, il luy auroit fallu vivre dans une perpetuelle
+solitude. Elle fut donc obligée de recevoir les visites peu
+charmantes de cet ennemy, et la fortune, qui cherchoit tous les
+moyens de le rendre ridicule, luy fit aimer tout de bon cette
+personne, qu'il auroit aimée sans rival, si ce n'eust esté
+l'opiniastreté de Charroselles, qui s'y attacha alors plus
+fortement, non pas tant par amour qu'il eust pour elle, que pour
+faire dépit à ce nouveau concurrent.
+
+Je ne pécheray point contre la regle que je me suis prescrite, de ne
+point dérober ny repeter ce qui se trouve mille fois dans les autres
+romans, si je rapporte icy la declaration d'amour que Belastre fit à
+Collantine, parce qu'elle fut assez extraordinaire. Je ne sçais à la
+quantiesme visite ce fut que, pour commencer à la cajoller, il luy
+repeta ce qu'il lui avoit dit desja plusieurs fois: Mademoiselle, si
+je viens icy rechercher vostre amour, ce n'est point pour vous
+demander ny paix ny trefve. Vous y seriez fort mal venu, Monsieur le
+prevost (interrompit brusquement Collantine). Mais pour vous
+declarer (continua Belastre) qu'estant obligé par l'evangile d'aimer
+mes ennemis, je n'en ay point trouvé de pire que vous, et que par
+consequent je sois tenu d'aimer d'avantage. Vrayement, Monsieur le
+prevost (répondit Collantine), vous ne me devez pas appeler votre
+ennemie, mais seulement votre partie adverse; et pourveu que vous
+vouliez bien que nous plaidions tousjours ensemble, nous serons au
+reste amis tant qu'il vous plaira. J'advouë qu'un petit sentiment de
+vengeance m'a fait commencer ce procès; mais je ne le continuë que
+par l'inclination naturelle que j'ay à plaider. Je vous ay mesme
+quelque obligation de m'avoir donné l'occasion de feuilleter des
+papiers que je negligeois, où j'ay trouvé un si beau sujet de
+procès, et qui a si bien fructifié entre mes mains. Quant à moy
+(reprit Belastre) j'avouë que ce procès m'a esté d'abord un grand
+sujet de mortification; mais maintenant que j'ay appris la chicane,
+Dieu merci et à vous, j'y prends un goust tout particulier; et je
+vois bien que nous avons quelque sympathie ensemble, puisque nos
+inclinations sont pareilles. Tout le regret que j'ay, c'est que je
+n'aye à plaider contre une autre personne, car je suis tellement
+disposé à vouloir tout ce que vous voulez, que je vous passeray
+volontiers condamnation. Ha! donnez-vous-en bien de garde, Monsieur
+le prevost (repliqua brusquement Collantine); car le seul moyen de
+me plaire est de se deffendre contre moy jusqu'à l'extrémité. Je
+veux qu'on plaide depuis la justice subalterne jusqu'à la requeste
+civile et à la cassation d'arrest au conseil privé[117]. Enfin, à
+l'exemple des cavaliers qui se battent, je tiens aussi lâche celuy
+qui veut passer un arrest par appointé, que celuy qui, en combat
+singulier, demande la vie au premier sang. J'avouë que cette façon
+d'agir est nouvelle et fort surprenante; mais ceux qui s'en
+estonneront en peuvent rechercher la cause dans le ciel, qui me fit
+d'un naturel tout à fait extraordinaire. Bien donc (dit alors
+Belastre), puisque, sans vous fascher, il faut plaider contre vous,
+je veux intenter un procés criminel contre vos yeux, qui m'ont
+assassiné, et qui ont fait un rapt cruel de mon coeur; je pretends
+les faire condamner, et par corps, en tous mes dommages et
+interests. Ha! voilà parler d'amour bien élegamment (luy repartit
+Collantine); ce langage me plaist bien plus que celui d'un certain
+autheur qui me vient souvent importuner, et qui me parle comme si
+c'estoit un livre de fables. Mais dites-moy, Monsieur le prevost, où
+avez-vous pesché ces fleurettes? qui vous en a tant appris? on dit
+par tout que vous ne sçavez pas un mot de vostre mestier. J'en sçais
+bien d'autres (répliqua Belastre), la robbe et le bonnet m'inspirent
+tant de belles pensées, que mon beau-frere dit qu'il a peine de me
+reconnoistre, et que j'ay le genie de la magistrature. Je ne sçay
+pas bien ce que veut dire ce mot, mais je suis asseuré que bien
+souvent par hazard je juge mieux que je n'avois pensé: témoin une
+sentence que par surprise on me fit signer tout à rebours de ce que
+je l'avois resoluë, qui fut confirmée par arrest. Voilà comme le
+ciel ayde aux gens qui sont inspirez de luy. Ne croyez donc pas ces
+calomniateurs qui disent que je suis ignorant. Il est vray que je
+n'ay pas esté au college, mais j'ay des licences comme l'advocat le
+plus huppé; je les ay monstrées à mon rapporteur, et ce que j'y
+trouve à redire, c'est qu'elles sont escrites d'une chienne
+d'escriture que je ne pus jamais lire devant luy. Vrayement,
+Monsieur le prevost (dit alors Collantine), vous n'estes pas seul
+qui avez eu des licences sans sçavoir le latin, ni les loix; et si
+on ostoit la charge à tous les officiers qui ont esté receus sur la
+foy de telles lettres, et apres un examen sur une loy pipée, il y
+auroit bien des offices vacans aux parties casuelles. Prenez bon
+courage, vous en apprendrez plus sous moy en plaidant, que si vous
+aviez esté dix années dans les estudes.
+
+[Note 117: La _justice subalterne_ ou _foncière_ connoissoit des
+affaires de simple police.--«La requête civile est une voie de droit
+par laquelle on se pourvoit contre les arrêts rendus injustement.»
+(Dict. de Furetière.)--La _chambre du conseil_ étoit celle où se
+rapportoient les procès par écrit. Les demandes en cassation d'arrêt
+étoient portées au _conseil privé_, composé de conseillers d'état,
+sous la présidence des chambres.]
+
+Un clerc de procureur entra comme elle disoit ces paroles; la
+qualité de cette personne estant pour elle si considerable qu'elle
+lui auroit fait quitter l'entretien d'un roy, l'obligea de laisser
+là Belastre pour faire mille caresses et questions à ce petit
+basochien, s'il avoit fait donner une telle assignation, s'il avoit
+levé un tel appointement, s'il avoit fait remettre une telle
+production, et generalement l'estat de toutes ses affaires; ce qui
+dura si longtemps, que Belastre, d'ailleurs fort patient, s'ennuya
+de sorte qu'il fut contraint de la quitter, sans mesme obtenir son
+audience de congé.
+
+Si tost qu'il fut arrivé chez luy, voyant l'heureux succès
+qu'avoient eu deux ou trois mots de pratique qui avoient pleu à
+Collantine, il se mit à escrire un billet galand dans le mesme
+stile, et mesme il ne croyoit pas qu'il y en eust un autre plus
+relevé ny plus charmant: car la science que nous avons apprise de
+nouveau est d'ordinaire celle que nous estimons le plus; or on
+n'auroit pas pu trouver un plus moderne praticien. Dans cette
+resolution, il prit son sujet sur ce que Collantine l'avoit fait
+emprisonner un peu auparavant pour une amande, d'où il n'estoit
+sorty que par un arrest. Il chercha dans un Praticien françois,
+qu'il avoit tousjours sur sa table, les plus gros mots et les plus
+barbares qu'il y pût trouver, de la mesme maniere que les escoliers
+se servent des Epithetes de Textor et des Elegances poëtiques pour
+leurs vers; et apres avoir basty un billet qui ne valoit rien, et
+qui s'entendoit encores moins, il eut recours à son sifleur
+domestique, lequel, l'ayant presque tout refait, le conceut enfin en
+ces termes:
+
+
+_Lettre de Belastre à Collantine._
+
+Mademoiselle, si je forme complainte contre vos rigueurs, ce n'est
+pas de m'avoir emprisonné tout entier dans la conciergerie, mais
+c'est parce qu'au mépris des arrests qui m'ont eslargy, vos seuls
+appas ont d'abondant decreté contre mon coeur, dont ayant eu advis,
+il s'est volontairement rendu et constitué prisonnier en la geolle
+de vostre merite. Il ne se veut point pourvoir contre ledit decret,
+ny obtenir des defenses de passer outre; ains, au contraire, il
+offre de prester son interrogatoire et de subir toutes les
+condamnations qu'il vous plaira, si mieux vous n'aimez, me recevant
+en mes faits justificatifs, me sceller des lettres de grace et de
+remission de ma temerité, attendu que le cas est fort remissible, et
+que si je vous ai offensée ce n'a esté qu'à mon coeur deffendant:
+faisant à cet effet toutes les protestations qui sont à faire, et
+particulierement celle d'estre toute ma vie
+
+Votre tres humble et tres patient serviteur,
+
+ Belastre.
+
+Si tost que cette lettre fut achevée, Belastre en trouva le stile
+merveilleux et magnifique, et s'applaudit à luy mesme comme s'il
+l'eust composée, parce qu'il y reconnut deux ou trois termes de
+pratique qu'il y avoit mis, qui avoient servy à son siffleur de
+canevas pour la mettre en cette forme. Il ne laissa pas d'embrasser
+tendrement son docteur, pour le remercier de sa correction; et il ne
+l'eut pas si-tost mise au net, qu'il l'envoya à Collantine. De vous
+dire quelle impression elle fit sur son esprit, je ne puis le faire
+bien precisément, parce qu'il n'y a point eu d'espion ou de
+confident qui en ayent pû faire un rapport fidelle, ce qui est un
+grand malheur, et fort peu ordinaire: car regulierement, en la
+reception de telles lettres, il se trouve tousjours quelqu'un qui
+remarque les paroles ou les mouvemens du visage, témoins asseurez
+des sentimens du coeur de la dame, et qui les decelle aussi-tost
+indiscretement. Il y eut encore un malheur plus signalé: c'est que
+la réponse qu'elle y fit (car elle a déclaré depuis y avoir répondu)
+fut perduë, d'autant que, comme elle n'avoit point de laquais, elle
+se contenta de mettre sa lettre dans de certaines boëstes[118] qui
+estoient lors nouvellement attachées à tous les coins des rues, pour
+faire tenir des lettres de Paris à Paris, sur lesquelles le ciel
+versa de si malheureuses influences que jamais aucune lettre ne fut
+renduë à son adresse, et, à l'ouverture des boëstes, on trouva pour
+toutes choses des souris que des malicieux y avoient mises.
+
+[Note 118: C'est l'invention de la petite poste. Loret en parle,
+mais sans nous dire, comme Furetière, quel en fut le malencontreux
+résultat. Voici ce qu'il écrivoit, sous la date du 13 août 1653, au
+livre 4, p. 95, de sa _Muse historique_:
+
+ On va bientôt mettre en pratique,
+ Pour la commodité publique,
+ Un certain établissement
+ (Mais c'est pour Paris seulement)
+ De boîtes nombreuses et drues
+ Aux petites et grandes rues,
+ Ou, par soi-même ou son laquais,
+ On pourra porter des paquets,
+ Et dedans, à toute heure, mettre
+ Avis, billet, missive ou lettre,
+ Que des gens commis pour cela
+ Iront chercher et prendre là,
+ Pour, d'une diligence habile,
+ Les porter par toute la ville...
+ Et si l'on veut savoir combien
+ Coûtera le port d'une lettre,
+ (Chose qu'il ne faut pas obmettre)
+ Afin que nul n'y soit trompé,
+ Ce ne sera qu'un sou tapé...
+
+Un siècle après, l'utile et malheureux établissement de 1653 étoit
+si bien oublié, que, M. de Chamousset l'ayant remis sur pied, on lui
+en fit honneur comme s'il étoit le premier qui en eût eu l'idée. V.
+_Mémoires secrets_, 28 avril 1773, t. 6, p. 363-364.]
+
+Ce qu'on peut apprendre neantmoins du succes de cette lettre, par
+les conjectures, c'est que le stile en plut fort à Collantine, comme
+estant tout à fait selon son genie, et elle en conceut une nouvelle
+estime pour Belastre, le jugeant digne par là d'estre poursuivy plus
+vivement, comme elle fit en effet; car elle avoit reformé ce
+proverbe commun: Qui bien aime, bien chastie, et elle disoit, pour
+le tourner à sa maniere: Qui bien aime, bien poursuit. Belastre, de
+son costé, poursuivoit sa pointe, et, sans préjudice de ses droits
+et actions, c'est à dire de ses procés, qui alloient tousjours leur
+train, il ne laissoit pas d'employer ses soins à faire la cour à
+Collantine et à lui conter des fleurettes aussi douces que des
+chardons. Il luy envoyoit mesme les chef-d'oeuvres des patissiers,
+des rotisseurs, et semblables menus presens qu'il recevoit en
+l'exercice de sa charge. Il luy donnoit les bouquets que luy
+presentoient les jurées bouquetieres ou les maîtres de confrairies;
+il luy faisoit bailler place commode dans les lieux publics, pour
+voir les pendus et les roüez qu'il faisoit executer[119]. Et, enfin,
+comme le singe des autres galands, poëtes ou non, qui ne croyoient
+pas bien faire l'amour à leur maistresse s'ils ne lui envoyoient des
+vers, il ne voulut pas negliger cette formalité en faisant l'amour
+dans les formes. Mais comme sa temerité ne le porta pas d'abord
+jusqu'à en vouloir faire de son chef (veu qu'il ne sçavoit par où
+s'y prendre) et qu'il n'avoit personne à qui il pust commander d'en
+faire exprés, ou plustost qu'il n'avoit pas dequoy les payer, ce qui
+est le plus important, et qui n'appartient qu'aux grands seigneurs,
+il trouva ce milieu commode de dérober dans quelque livre ceux qu'il
+trouveroit les plus propres pour son dessein, et de les défigurer en
+y changeant quelque chose, afin de les faire passer pour siens plus
+aisément. Au reste, parce qu'on auroit facilement découvert son
+larcin s'il l'eust fait dans quelqu'un de ces nouveaux autheurs qui
+sont journellement dans les mains de tout le monde, son soin
+principal fut de chercher les plus vieux poëtes qu'il pourroit
+trouver. Or, à quoy pensez-vous qu'il connust si un autheur estoit
+ancien ou moderne (car il ne connoissoit ny leur siecle, ny leur
+nom, ny leur stile)? il alloit sur le Pont-Neuf[120] chercher les
+livres les plus frippez, dont la couverture estoit la plus dechirée,
+qui avoient le plus d'oreilles, et tels livres estoient ceux qu'il
+croyoit de la plus haute antiquité.
+
+[Note 119: Encore une idée de la même famille qu'une des plus
+plaisantes de Molière et de Racine. Thomas Diafoirus, dans _le
+Malade imaginaire_, offre à Angélique de lui faire voir une
+dissection. Dans _les Plaideurs_, il y a un passage qui rappelle
+plus directement la phrase de Furetière, et qui pourroit même en
+procéder réellement. _Les Plaideurs_, en effet, ne sont que de 1668.
+
+ DANDIN.
+
+ N'avez vous jamais vu donner la question?
+
+ ISABELLE.
+
+ Non, et ne le verrai, que je crois, de ma vie.
+
+ DANDIN.
+
+ Venez, je vous en veux faire passer l'envie.
+
+(Acte 3, sc. 4.)
+
+Du reste, les similitudes de traits et de scènes qui peuvent exister
+entre _les Plaideurs_ et _le Roman bourgeois_ ne doivent pas
+étonner. Furetière étoit de la société des gais buveurs qui se
+réunissoient au _Mouton_ du cimetière Saint-Jean, et au milieu de
+laquelle naquit et grandit peu à peu la comédie de Racine. Louis
+Racine, dans ses _Mémoires_ sur son père (page 74), avoue lui-même
+indirectement cette collaboration de la spirituelle compagnie.]
+
+[Note 120: C'est là en effet que les bouquinistes avoient leurs
+étalages; ils y faisoient si grand commerce, que les libraires,
+jaloux, se plaignirent du dommage que leurs boutiques en
+éprouvoient. Après de longs débats, dont Gui Patin a parlé dans sa
+lettre du 30 septembre 1650, ceux-ci eurent gain de cause, et
+parvinrent à faire «quitter la place à cinquante libraires qui y
+étoient, etc.» Entre autres _mémoires_ écrits pour cette affaire, il
+en est un en faveur des bouquinistes, et dont Baluze pourroit bien
+être l'auteur, qui a été publié dans la _Bibliothèque de l'école des
+Chartes_, 2e série, t. 5, p. 370.]
+
+Il trouva un jour un Theophile qui avoit ces bonnes marques, qu'il
+acheta le double de ce qu'il valoit, encore crut-il avoir fait une
+bonne emplette, et avoir trompé le marchand. Il en fit quelques
+extraits apres l'avoir bien feuilleté, et pourveu que les vers
+parlassent d'amour, cela luy suffisoit pour les trouver bons. Il en
+envoya quelques-uns à Collantine, apres les avoir corrigez et
+ajustez à sa maniere, c'est à dire les avoir gastez et corrompus. Le
+messager qui les porta eut ordre de dire qu'il les avoit veu faire à
+la haste, et que Belastre n'avoit pas eu le loisir de les polir.
+
+Quoy que Collantine ne se connust point du tout en vers, elle ne
+laissoit pas neantmoins de faire grand estat de ceux qu'on luy
+envoyoit, non pas pour estre bons ou mauvais, mais parce seulement
+qu'ils estoient faits pour elle. Car il n'y a point de bourgeoise,
+pour sotte et ignorante qu'elle soit, qui n'en tire un grand sujet
+de vanité, et mesme davantage que les personnes de condition, qui
+sont accoustumées à en recevoir. Aussi n'y eut-il personne qui vint
+chez elle à qui elle ne les monstrast comme une grande rareté,
+depuis son procureur jusqu'à sa blanchisseuse. Mais entre ceux
+qu'elle croyoit qui les devoient le plus admirer, elle contoit
+Charroselles. Dés la premiere fois qu'elle le vid, elle courut à luy
+avec des papiers à la main qui le firent blesmir, car il croyoit
+encore que ce fussent quelques exploits. Elle luy dit brusquement:
+Tenez, auriez-vous jamais cru qu'on eust fait des vers a ma loüange?
+En voila pourtant, dea! et vous, qui faites des livres, n'avez
+jamais eu l'esprit d'en faire un pour moy.
+
+Charroselles luy baragoüina entre les dents certain compliment qu'il
+auroit été difficile de deschiffrer, et prit ces papiers en
+tremblant, croyant avoir encore plus à souffrir en la lecture de ces
+vers qu'en celle des papiers pleins de chicane: car il contoit
+des-jà qu'il luy en cousteroit quelque loüange, qu'exigent
+d'ordinaire tous ceux qui presentent des vers à lire, ce qui estoit
+pour luy un supplice insupportable. Cependant il en fut quitte à
+meilleur marché, car il n'eust pas si-tost jetté les yeux dessus,
+qu'il reconnut le larcin. Il dit donc à Collantine qu'ils estoient
+de Theophile, et que c'estoit se mocquer de dire qu'on les avoit
+fait exprès pour elle. Il lui apporta mesme le livre imprimé, pour
+une pleine conviction, ce que Collantine receut avec grande joye.
+Elle ne manqua pas de faire insulte au pauvre Belastre dés la
+premiere fois qu'il la vint voir; pour premier compliment, elle luy
+dit qu'elle avoit recouvert une piece decisive qu'elle alloit
+produire contre luy. Belastre, qui croyoit son larcin aussi caché
+que s'il l'eût fait chez les Antipodes, crut alors qu'elle vouloit
+parler de ses procés, et répondit seulement qu'il y feroit fournir
+de contredits par son advocat. Mais Collantine, le tirant d'erreur,
+luy parla des vers qu'il lui avoit envoyez, et lui dit: Vraiment,
+Monsieur, vous avez raison de dire que les vers ne vous coustent
+gueres à faire, puisque vous les trouvez tous faits. Belastre, qui
+attendoit de grands remercimens, se trouva fort surpris de cette
+raillerie; et neantmoins, avec une asseurance de faux témoin, il lui
+confirma, non sans un grand serment, qu'il les avoit fait tout
+exprés pour elle. Mais que voulez-vous gager (reprit Collantine) que
+je vous les monstreray imprimez dans ce livre (dit-elle en luy
+monstrant un Theophile)? Tout ce que vous voudrez, dit Belastre,
+qui, luy voyant tenir un livre relié de neuf, ne se douta aucunement
+que ce fust le mesme que le sien, qu'il croyoit tres-vieux. La
+gageure accordée d'une collation, le livre fut ouvert à l'endroit du
+larcin, marqué d'une grande oreille, ce qui surprit davantage
+Belastre que si on luy eust revelé sa confession. Il s'enquit
+aussi-tost du nom de celuy qui avoit pû découvrir un si grand
+secret, et apprenant que c'estoit son rival, il l'accusa soudain de
+magie. Il crut qu'il falloit estre devin ou avoir parlé au diable
+pour trouver une chose si cachée. Car (disoit-il) ou il faut que cet
+homme ait leu tous les livres qu'il y a au monde, et qu'il les
+sçache tous par coeur, ou il n'a point veu celuy que j'ay, qui est
+le plus vieux que j'aye jamais pû trouver. Quelque temps apres ce
+ridicule raisonnement, assez commun chez les ignorans, et la gageure
+acquittée, il minutta sa sortie; et pour se vanger de son rival, il
+ne fut pas si-tost dehors qu'il demanda à un des procureurs de son
+siege comment il se falloit prendre à faire le procés à un sorcier.
+On luy dit qu'il falloit avoir premierement quelque denonciateur. He
+bien! (dit-il aussi-tost) où demeurent ces gens-là? envoyez-m'en
+querir un par mes sergens? Cette ignorance fit faire alors un grand
+éclat de rire à ceux qui estoient présens; sur quoy il adjouste en
+colere: Quoy! ne sont-ce pas des gens créez en titre d'office? je
+veux qu'ils fassent leur charge, ou je les interdiray sur le champ.
+La risée ayant redoublé, Belastre, en persistant, dit encore: Vous
+me prenez bien pour un ignorant, de croire qu'en France, où la
+police est si exacte, et où on chomme si peu d'officiers, on ne
+puisse pas trouver tous ceux qui sont nécessaires pour faire le
+procés à un sorcier. Mais il eut beau se mettre en colere, il ne put
+executer son dessein, et il fallut qu'il remist sa vengeance à une
+autre occasion.
+
+Pour éviter désormais un pareil affront, et reparer celuy qu'il
+avoit receu, il se resolut, à quelque prix que ce fust, de faire des
+vers de luy-mesme. Depuis qu'il en eut une fois tasté, il ne crut
+pas qu'on se pust passer d'en faire; et on peut bien dire que c'est
+une maladie semblable à la gravelle ou à la goutte: dés qu'on en a
+senty une atteinte, on s'en sent toute sa vie. Il estoit fort en
+peine de sçavoir avec quoy on les faisoit, et apres avoir feuilleté
+quelques livres, le hasard le fit tomber sur certain endroit où un
+poëte s'estonnoit de ce qu'il faisoit si bien des vers, veu qu'il
+n'avoit pas beu de l'hippocrene. Il crut, par la ressemblance du
+nom, que c'estoit une espece d'hypocras, et il demanda à un juré
+apoticaire qui eut à faire à luy environ ce mesme temps qu'il lui
+donnast quelques bouteilles d'hypocras à faire des vers. Il n'en eut
+qu'une risée pour réponse, mais il adjousta: Ne faites point de
+difficulté de m'en faire exprés, je le payeray bien, valust-il un
+escu la pinte. Une autrefois, ayant leu que pour faire de bons vers
+il falloit se mettre en fureur, s'arracher les cheveux et ronger ses
+ongles, il pratiqua cela fort exactement. Il mordit ses ongles
+jusques au sang, il se rendit la teste presque chauve, et il se mit
+si fort en colere (il ne connoissoit point d'autre fureur) que son
+pauvre clerc et son laquais en pâtirent, et porterent long-temps sur
+les épaules des marques de sa verve poëtique. Enfin, il eut recours
+à son siffleur, qui se méloit aussi de faire des vers (de méchans,
+s'entend) et qui un peu auparavant avoit fait jouer dans sa chambre
+une pastorale de sa façon, sur un theatre basty de trois ais et de
+deux futailles, decoré des rideaux de son lit et de deux pieces de
+bergame. Cet homme lui enseigna donc les regles des vers, qu'il ne
+sçavoit pas luy-mesme. Il luy apprit à conter les syllabes sur ses
+doigts, qu'il mesuroit auparavant avec un compas: car il ne
+concevoit point d'autre façon de faire des vers, que de trouver
+moyen de ranger des mots en haye, comme il avoit veu autrefois
+ranger des soldats pour faire un bataillon.
+
+Ce brave maistre luy apprit aussi qu'il y avoit des rimes masculines
+et féminines; surquoy Belastre luy dit avec admiration: Est-ce donc
+que les vers s'engendrent comme des animaux, en mettant le masle
+avec la femelle? Enfin, apres quelques mois de noviciat, et apres
+avoir autant broüillé de papier qu'un scrupuleux faiseur
+d'anagrammes, il fit les trois méchans couplets qu'on verra en
+suitte, non sans suer aussi fort que celuy qui auroit joüé quatre
+parties de six jeux à la paulme. Encore faut-il que je recite de luy
+une certaine naïfveté assez extraordinaire.
+
+Il avoit oüy dire que les muses estoient des divinitez qu'il falloit
+avoir favorables pour bien faire des vers, et que tous les grands
+poëtes les avoient invoquées en commençant leur ouvrage. Il avoit
+mesme marqué de rouge quatre vers dans un Virgile qu'avoit son
+siffleur, qu'on luy avoit dit estre l'invocation de l'Eneïde. Il
+avoit apris par coeur ces quatre vers, et les recitoit comme une
+oraison fort devote toutes les fois qu'il se mettoit à ce travail,
+de mesme qu'on fait lire la vie de sainte Marguerite pour faire
+delivrer une femme enceinte. Quand Belastre eut si bien, à son sens,
+reüssi dans son entreprise, et se fust applaudi cent fois luy-mesme
+(car les ignorans sont ceux qui se trouvent les plus satisfaits de
+leurs ouvrages), il s'en alla, avec ce beau chef-d'oeuvre dans sa
+poche, voir Collantine. Il avoit une fierté nompareille sur son
+visage, croyant bien effacer la honte qu'il avait auparavant receuë.
+Il debuta par ce cartel: Je vous deffie (dit-il en lui monstrant un
+papier qu'il tenoit à la main) de trouver que ces vers que je vous
+apporte soient dérobez; car dans tous les livres qui sont au monde,
+vous n'en verrez point de cette maniere. Ce n'est pas que je me
+veüille piquer d'estre autheur, ny faire le bel esprit; mais vous
+connoistrez que quand je m'y veux appliquer, je suis capable de
+faire des vers à la cavaliere.
+
+Par malheur pour luy, Charroselles, qui estoit entré un peu
+auparavant, se trouva de la compagnie; il fit un grand cry dés qu'il
+ouyt nommer cette sorte de vers, qui importune tant d'honnestes
+gens; et sans songer s'il avoit un antagoniste raisonnable en
+relevant cette parole, il luy dit brusquement: Qu'entendez-vous par
+ces vers à la cavaliere? n'est-ce pas à dire de ces méchans vers
+dont tout le monde est si fatigué? Belastre se hazarda de répondre
+que c'estoient des vers faits par des gentilshommes qui n'en
+sçavoient point les regles, qui les faisoient par pure galanterie,
+sans avoir leu de livres, et sans que ce fust leur mestier. Hé! par
+la mort, non pas de ma vie (reprit chaudement Charroselles).
+Pourquoy diable s'en meslent-ils, si ce n'est pas leur mestier? Un
+masson seroit-il excusé d'avoir fait une méchante marmite, ou un
+forgeron une pantoufle mal faite, en disant que ce n'est pas son
+mestier d'en faire? Ne se mocqueroit-on pas d'un bon bourgeois qui
+ne feroit point profession de valeur si, pour faire le galand, il
+alloit monster à la brêche, et monstrer là sa poltronnerie?
+
+Quand je voy ces cavaliers, qui, pour se mettre en credit chez les
+dames, negligent la voye des armes, des joustes et des tournois pour
+faire les beaux esprits et les versificateurs, j'aimerois autant
+voir les chevaliers du Port au foin faire les galans avec leurs
+tournois à la bateliere, lors qu'ils tirent l'anguille ou l'oison,
+et qu'il joustent avec leurs lances. Cependant il se coule mille
+millions de méchans vers sous ce titre specieux de vers à la
+cavaliere, qui effacent tous les bons, et qui prennent leur place.
+Combien voyons-nous de femmes bien faites mépriser des vers tendres
+et excellens qu'aura fait pour elles un honneste homme avec tout le
+soin imaginable, pour admirer deux méchans quatrains que leur aura
+donné un plumet, aussi polis que ceux de Nostradamus? O Muses! si
+tant est que vostre secours soit necessaire aux amans, pourquoy
+souffrez-vous que ceux qui vous barbouïllent et qui vous défigurent
+soient favorisez par vostre entremise, et que vos plus chers
+nourrissons soient d'ordinaire si mal receus?
+
+L'entousiasme alloit emporter bien loin Charroselles, car il estoit
+fort long en ses invectives (quoy qu'il n'eust pas grand interest en
+celle-cy, comme faisant fort peu de vers), quand l'impatience de
+Collantine l'interrompit, en disant fort haut: Or sus, sans faire
+tant de préambules, voyons ces vers dont est question; qu'ils soient
+bons ou mauvais, il suffit qu'ils soient faits à ma loüange pour me
+plaire. Belastre ne s'en fit pas prier deux fois, de peur de
+differer les applaudissemens qu'il en attendoit; il leut donc ces
+vers avec la mesme gravité qu'il auroit deub prononcer ses
+sentences:
+
+ Belle bouche, beaux yeux, beau nez,
+ Depuis que vous me chicanez,
+ Mon coeur a souffert la migraine;
+ Faites faire halte à vos rigueurs,
+ Quoy? Voulez-vous par vos froideurs
+ Egaler la Samaritaine?
+
+Vrayment (dit Charroselles), je ne sçay si ces vers ne sentent point
+plus le praticien que le cavalier; mais du moins on ne dira pas
+qu'ils sentent le médecin, car il n'y en a point qui pust dire que
+la migraine, qui est une maladie de la teste, fust dans le coeur.
+Cela peut passer neantmoins à la faveur de cette comparaison qui a
+toute la froideur que vous luy attribuez; continuez donc.
+
+ Vous trapercez si fort un coeur
+ Que, quand je l'aurois aussi dur
+ Que celuy du cheval de bronze,
+ Il faudroit ceder à vos coups,
+ Et je vous les donnerois trestous
+ Quand bien j'en aurois dix ou onze.
+
+Voila (dit Charroselles) une rime gasconne[121] ou perigourdine, et
+vous la pouvez faire trouver bonne en deux façons, en violentant un
+peu la prononciation, car vous pouvez dire un _coeur_ aussi _deur_,
+ou un _cur_ aussi _dur_; mais en recompense la rime de _onze_ est
+fort bien trouvée. Quant au cinquième vers, si vous l'aviez bien
+mesuré vous le trouveriez trop long d'une sillabe. A cela (répondit
+Belastre) le remede sera facile; je n'auray qu'à le faire écrire
+plus menu, il ne sera pas plus long que les autres. Je ne me serois
+pas advisé de ce remede (dit Charroselles), et j'aurois plustost dit
+_donrois_ au lieu de _donnerois_, comme faisoient les anciens, qui
+usoient de la sincope. Qu'est-ce à dire, sincope (reprit Belastre)?
+n'est-ce pas une grande maladie? qu'a-t-elle de commun avec les
+vers? Ensuite il continua:
+
+ Et, qui pis est, vostre attentat
+ Se commet contre un magistrat.
+ Doublement peche qui le tue.
+ Quand il s'agit de resister
+ Aux coups qu'il vous plaist me porter
+ Je n'ay ny force ny vertue.
+
+[Note 121: Cette façon de rimer, et partant de prononcer,
+n'étoit pas si exclusivement gasconne que le dit Charroselles. Sous
+Louis XIII, on ne faisoit pas autrement à Paris. Grâce à la
+prononciation, _dur_ y rimoit très bien avec _coeur_, ce dont
+s'indignoit le Normand Malherbe. «Il ne vouloit pas, dit Tallemant,
+qu'on rimât sur _bonheur_ ni sur _malheur_, parce que les Parisiens
+n'en prononcent que l'u, comme s'il y avoit _bonhur_, _malhur_,
+etc.» (_Historiettes_, édit. in-12, t. 1, p. 267.)]
+
+Charroselles, estonné de ce dernier mot, demanda le papier pour voir
+comment il estoit escrit; mais il fut surpris de voir que l'autheur,
+qui estoit mieux fondé en rime qu'en raison, avoit mieux aimé faire
+un soloecisme qu'une rime fausse. Il admira sa naïveté, et luy
+demanda s'il en avoit fait encore d'autres. Belastre répondit qu'il
+y en avoit beaucoup qu'il n'avoit pas eu le loisir de décrire.
+Charroselles luy repliqua: Ce n'est donc icy qu'un fragment? A quoy
+Belastre repartit: Je ne sçay; mais, je vous prie, dites-moy combien
+il faut que l'on mette de vers pour faire un fragment? Cette
+nouvelle naïveté causa un grand esclat de rire, qui ne fut pas
+sitost passé que Belastre, voulant recueillir le fruit de son
+travail, demanda ce qu'on pensoit de ses vers, c'est-à-dire,
+exigeoit de l'approbation, quand Charroselles luy dit: Vrayement,
+Monsieur, vous faites des vers à la maniere des Grecs, qui avoient
+beaucoup de licences. Pourquoy non (reprit Belastre)? n'ay-je pas eu
+mes licences, qui m'ont cousté de bel et bon argent? Il est vray que
+je ne sçay de quelle université elles sont, mais mademoiselle les a
+veuës, car je les ay produites quand elle ma accusé de ne sçavoir
+pas le latin. J'ay fait toutes mes classes, tel que vous me voyez;
+il est vray qu'ayant esté long-temps à la guerre, j'ay tout oublié.
+
+Vous estes donc (luy dit Charroselles) plus que docteur, car j'ai
+ouy dire quelquefois qu'un bachelier est un homme qui apprend, et un
+docteur un homme qui oublie; vous qui avez tout oublié estes quelque
+chose par delà. Pour revenir à vos vers, ils sont d'une manière
+toute extraordinaire; je n'en ay point veu de pareils, et je ne
+doute point que vous ne fassiez de beaux chefs-d'oeuvres s'il vous
+vient souvent de telles boutades. Ha (dit Belastre), je voudrois
+bien sçavoir les regles d'une boutade; est-il possible que j'en aye
+fait une bonne par hazard? Vous estes bien difficiles à contenter,
+vous autres messieurs les delicats (dit là dessus Collantine); pour
+moy, j'aime generalement tous les vers poetiques, et surtout les
+quatrains de six vers, tels que sont ceux qui sont pour moy.
+Charroselles sousrit de cette belle approbation, et insensiblement
+prit occasion, en parlant de vers, de déclamer contre tous les
+autheurs qu'il connoissoit, et il n'y en eut pas un, bon ou mauvais,
+qui ne passast par sa critique, sans prendre garde s'il parloit à
+des personnes capables de cet entretien. Mais j'obmettray encore à
+dessein tout ce qu'il en dit, car on me diroit que c'est une
+médisance de reciter celle que les autres font. La conclusion fut
+que Collantine, qui s'étoit teuë long-temps pendant qu'il parloit de
+ces autheurs, dont elle ne connoissoit pas un, voulant parler de
+vers à quelque prix que ce fust, vint à dire: Pour moy, je ne trouve
+point de plus beaux vers que ceux de la Misere des clercs des
+procureurs; les pointes en sont bonnes et le sujet tout à fait
+plaisant. Je les leus dernierement sur le bureau du maistre clerc de
+mon procureur, durant qu'il me dressoit une requeste. Si les clercs
+(répondit Charroselles) sont aussi miserables que ces vers, je
+plains sans doute leur misere; mais quoy! ce ne sont pas seulement
+les clercs qui sont à plaindre, les procureurs le sont aussi, et
+encore plus les parties, enfin tous ceux qui se meslent de ce maudit
+mestier de chicaner. Pourquoy dites-vous cela (reprit Collantine)?
+je ne vois point qu'il y ait de meilleur mestier que celuy de
+procureur postulant? Vous ne voyez point de fils de paysan ou de
+gargotier qui soit entré dans une telle charge, la pluspart du temps
+à credit, qui au bout de sept à huit ans n'achete une maison à porte
+cochere[122], qu'il se fait adjuger par decret à si bon marché qu'il
+veut, et qui ne fasse cependant subsister une assez nombreuse
+famille. Que s'il ne tient pas bonne table, et s'il ne fait pas
+grande dépence, c'est plustost par avarice que par incommodité. Je
+ne doute point (repliqua Charroselles) que le gain n'en soit assez
+grand, et je ne m'enquiers point s'il est legitime; mais il faut
+avoüer que c'est une triste occupation d'avoir tousjours la veuë sur
+des papiers dont le stile est si dégoustant, et de n'aquerir du bien
+qui ne vienne de la ruine et du sang des miserables. A leur dam
+(interrompit Collantine)! Pourquoy plaident-ils, ces miserables,
+s'ils ne sont pas bien fondez? Fondez ou non (adjousta
+Charroselles), les uns et les autres se ruinent également, témoin
+une emblesme que j'ay veuë autrefois de la chicane, où le plaideur
+qui avoit perdu sa cause estoit tout nud; celuy qui l'avoit gagnée
+avoit une robbe, à la verité, mais si pleine de trous et si
+déchirée, qu'on auroit pû croire qu'il estoit vestu d'un rezeau: les
+juges et les procureurs estoient vestus de trois ou quatre robbes
+les unes sur les autres.
+
+[Note 122: Alors on faisoit une grande différence entre la
+maison à _porte cochère_ et la maison à petite porte. C'est d'après
+cela que l'on calculoit la fortune du propriétaire ou du locataire.
+Pendant la fronde, quand on créa une garde bourgeoise pour la
+défense de la ville, les portes cochères durent fournir chacune un
+cavalier, tandis que les portes ordinaires ne devoient qu'un
+fantassin. On lit à ce propos dans le _Courrier burlesque de la
+guerre de Paris_:
+
+ Le mardi (12 janvier 1649), le conseil de ville
+ Fit un reglement fort utile,
+ Savoir, que pour lever soldats,
+ Tant de pied comme sur dadas,
+ L'on taxeroit toutes les portes,
+ Petites, grandes, foibles, fortes;
+ Que la _cochère_ fourniroit
+ Tant que le blocus dureroit
+ Un bon cheval avec un homme,
+ Ou qu'elle donneroit la somme
+ De quinze pistoles de poids,
+ Payable la première fois;
+ Les petites, un mousquetaire,
+ Ou trois pistoles pour en faire.
+
+ (_Pièces à la suite des Mémoires du cardinal de Retz_,
+ Amst., 1719, in-12. t. 4, p. 270.)
+]
+
+Vous estes bien hardy (luy dit Belastre en colère) de décrier ainsi
+nostre mestier? Si j'avois icy mes sergens, je vous ferois mettre là
+bas en vertu d'une bonne amande que je vous ferois payer sans
+déport. Je le décrie moins (répondit Charroselles) que ne font les
+advocats, parce qu'on ne les void jamais avoir de procés en leur
+nom, de mesme que les medecins ne prennent jamais de leurs drogues.
+J'ay ouy dire encore ce matin à un de mes amis qu'il n'avoit jamais
+eu qu'un procès, qu'il avoit gagné, avec dépens et amende, mais
+qu'il s'est trouvé à la fin que s'il eust abandonné dès le
+commencement la debte pour laquelle il plaidoit, il auroit gagné
+beaucoup davantage. Mais comment cela se peut-il faire (lui dit
+Collantine)? Voicy comment il me la conté (reprit Charroselles): Il
+luy estoit deub cent pistolles par un mauvais payeur, proprietaire
+d'une maison qui valloit bien environ quatre mil francs. Il a mis
+son obligation entre les mains d'un procureur, qui, ayant un
+antagoniste aussi affamé que luy, a si bien contesté sur
+l'obligation et sur les procedures du dècret qu'on a fait en suite
+de cette maison, qu'il a obtenu jusqu'à sept arrests contre la
+partie, tous avec amende et dépens. Or, par l'événement, les dépens
+ayans esté taxez à 2500 livres, et la maison adjugée à 2000 livres
+seulement au beau-frere de son procureur, il luy a cousté de son
+argent 500 livres, outre la perte de sa debte. Mais il m'a juré que
+son plus grand regret estoit à l'argent qu'il luy avoit fallu tirer
+pour payer toutes les amandes à quoy sa partie avoit esté condamnée,
+faute de quoy on ne luy vouloit pas délivrer ses arrests.
+
+On avoit raison (repartit Collantine), car ne sçait-on pas bien que
+c'est celuy qui gagne sa cause qui doit avancer l'amande de douze
+livres? Mais on luy en donne, s'il veut, aussi-tost le remboursement
+sur sa partie. Et que sert le remboursement (adjousta Charroselles)
+si le debiteur est insolvable, comme le sont tous les chicaneurs? Ne
+vaudroit-il pas bien mieux que Monsieur le receveur perdit la somme,
+qui luy est un pur gain, que de la faire tomber, par l'evenement,
+sur le dos de celuy qui avoit bon droit, et qui est chastié de la
+faute d'autruy?
+
+La mesme personne m'a fait encore une grande plainte sur la
+declaration de ces dépens, qui luy tenoit fort au coeur, et l'a
+traduite assez plaisamment en ridicule. Il m'a fait voir que pour un
+mesme acte il y avoit cinq ou six articles separez, par exemple pour
+le conseil, pour le memoire, pour l'assignation, pour la coppie,
+pour la presentation, pour la journée, pour le parisis, pour le
+quart en sus, etc.[123], et il m'a dit en suite qu'il s'imaginoit
+estre à la comédie italienne, et voir Scaramouche hostelier compter
+à son hoste pour le chapon, pour celuy qui l'a lardé, pour celuy qui
+l'a châtré, pour le bois, pour le feu, pour la broche, etc. Vrayment
+(dit alors Collantine), il faut bien le faire ainsi, puisque c'est
+un ancien usage; j'avouë bien que c'est là où messieurs les
+procureurs trouvent mieux leur compte, car pour faire cette taxe on
+compte les articles, et tel de ces articles qui n'est que de dix
+deniers couste quelquefois huit sous à taxer, comme en frais
+extraordinaires de criées; sans compter les roles de la declaration,
+qui par ce moyen s'amplifient merveilleusement. Aussi disent-ils que
+c'est la piece la plus lucrative de leur mestier. Mais je vous
+advoüray (ajousta-t'elle) que j'y trouve une chose qui me choque
+fort: c'est qu'on y taxe de grands droits aux procureurs pour les
+choses qu'ils ne font point du tout, comme les consultations et les
+revisions d'ecritures, et on leur en taxe de très-petits pour celles
+qu'ils font effectivement, comme les comparutions aux audiences pour
+obtenir les arrests; c'est un point qu'il sera tres-important de
+corriger, quand on fera la reformation des abus de la justice. Apres
+cela (continua Charroselles, qui avoit esté aussi obligé d'apprendre
+à plaider à ses dépens à cause du procés qu'il avoit eu contre
+Collantine) n'avoüerez-vous pas que c'est un méchant mestier que de
+plaider, puis qu'on est exposé à souffrir ces mangeries? Il faut
+distinguer (répondit la demoiselle), car on a grand sujet de
+plaindre ces plaideurs par necessité, qui sont obligez de se
+deffendre le plus souvent sans en avoir les moyens, quand ils sont
+attaquez par des personnes puissantes, et attirez hors de leur pays
+en vertu d'un committimus. Mais il n'en est pas de mesme de ces
+plaideurs volontaires qui attaquent les autres de gayeté de coeur,
+car ils sont redoutables à toutes sortes de personnes, et ils ont
+l'avantage de faire enrager bien des gens. Vous m'advouërez
+vous-mesme que c'est le plus grand plaisir du monde, et qu'on peut
+bien faire autant de mal par un exploit que par une satyre. Outre
+que leurs parties sont tousjours contraintes, pour se racheter de
+leurs vexations, de leur donner de l'argent ou de leur abandonner
+une partie de la chose contestée, de sorte que, quelque méchant
+procés qu'ils puissent avoir, pourveu qu'ils les sçachent tirer en
+longueur, ils y trouvent plus de gain que de perte.
+
+[Note 123: Cette curieuse énumération de frais rappelle celle
+que fait Molière dans les _Fourberies de Scapin_ (acte 2, scène 8).
+Comme cette pièce est de 1671, il se pourroit que le passage que
+j'indique ne fût encore qu'une réminiscence, étendue, du reste, et
+complétée, du _Roman bourgeois_.]
+
+Vrayment (interrompit Charroselles), à propos de ces gens qui
+chicanent à plaisir, je me souviens d'une rencontre que j'eus
+dernierement au palais. Je me trouvay auprés d'un Manceau qui, ayant
+donné un soufflet à un notaire de ses voisins (ainsi que j'appris
+depuis), avoit esté obligé de soustenir un gros procés criminel
+devolu par appel à la cour, et pour ce sujet il avoit esté condamné
+en de grandes reparations, dommages et interests. J'oüys un de ses
+compatriotes qui, pour le railler, luy disoit: Hé bien, qu'est-ce,
+Baptiste (ainsi falloit-il que s'appellast ce tappe-notaire)? Tu es
+bien chanceux: tu as perdu ton procés? Ce Manceau luy dit pour toute
+réponse: Vrayment c'est mon, vla bien dequoy! N'en auray-je pas un
+autre tout pareil quand je voudray? La risée que firent ceux qui
+ouyrent cette réponse me donna la curiosité d'aprendre le sujet de
+ce procés, et en suite d'avoüer qu'il n'y avoit rien de plus aisé
+que de faire des procés de cette qualité, mais que ce n'estoit pas
+un moyen de faire grande fortune.
+
+Je n'entends pas parler de ces sortes de procés (dit alors
+Collantine), Dieu m'en garde! il n'y a rien de si dangereux que
+d'estre deffendeur en matiére criminelle; mais je parle de ces
+droits litigieux qu'on achepte à bon marché de gens foibles et
+ignorans des affaires, dont les plus embrouillez sont les meilleurs.
+Car on n'a qu'à se faire recevoir partie intervenante, et pourvu
+qu'on sçache bien faire des incidens et des chicanes, tantost se
+ranger d'un party et tantost de l'autre, il faut enfin que les
+autres parties acheptent la paix, à quelque prix que ce soit. Tel
+est le mestier dont je subsiste il y a longtemps, et dont je me
+trouve fort bien. J'ay des-ja ruiné sept gros paysans et quatre
+familles bourgeoises, et il y a trois gentilshommes que je tiens au
+cul et aux chausses. Si Dieu me fait la grace de vivre, je les veux
+faire aller à l'hospital. Collantine commençoit des-ja à leur
+vouloir conter ses exploits, tant en gros qu'en détail, et n'eust
+finy de longtemps, quand elle fut interrompuë par Belastre, qui luy
+dit: Sans aller plus loin, vous me faites faire une belle experience
+de ce que vous sçavez faire. Il y a assez long-temps que vous me
+chicanez, sous pretexte d'une vieille recherche de droits dont il ne
+vous en est pas deub un carolus. Quoy (repliqua chaudement
+Collantine)! vous ne me devez rien? Estes-vous assez hardy pour le
+soustenir? Je vous vais bientost montrer le contraire. Je m'en
+rapporte à Monsieur (dit-elle en monstrant Charroselles); il en
+jugera luy-mesme. Ce fut lors qu'ils se mirent tous deux en devoir
+de conter tous les procés et differens qu'ils avoient ensemble, en
+la presence de Charroselles, comme s'il eust esté leur juge naturel.
+Ils prirent tous deux la parole en mesme temps, plaiderent,
+haranguerent et contesterent, sans que pas un voulust escouter son
+compagnon. C'est une coustume assez ordinaire aux plaideurs de
+prendre pour juge le premier venu, de plaider leur cause sur le
+champ devant luy, et de s'en vouloir rapporter à ce qu'il en dira,
+sans que cela aboutisse néantmoins à sentence ny à transaction; de
+sorte que, si on avoit déduit au long cet incident, il n'auroit
+point du tout choqué la vray-semblance. Mais cela auroit esté fort
+plaisant à entendre, et le seroit peu à reciter. A peine
+s'estoient-ils accordez à qui parleroit le premier (car la
+contestation fut longue sur ce point), quand on ouyt heurter à la
+porte. C'estoit le greffier de Belastre, qui l'estoit venu trouver
+chez Collantine, sçachant qu'il y estoit, pour luy faire signer la
+minutte d'un inventaire qu'il venoit d'achever; et outre le procés
+verbal de scellé qu'il tenoit en main, il avoit encore sous le bras
+un fort gros sac, contenant tous les papiers inventoriez, qui
+devoient estre deposez au greffe pour la seureté des vacations des
+officiers. Son arrivée fit faire trefve à ces deux parties
+plaidantes, et apres qu'il eut eu une petite audiance en particulier
+de Belastre, ce greffier qu'on avoit appellé Volaterran, (parce
+qu'il voloit toute la terre) donna son procés verbal à signer à ce
+vénérable magistrat. Charroselles, qui fouroit son nez par tout, fut
+curieux de sçavoir ce que c'estoit, et s'estant baissé sous pretexte
+de ramasser un de ses gans, il leut au dos du cahier cette
+inscription:
+
+
+Inventaire de Mythophilacte.
+
+Comment (s'ecria-t'il aussitost)! le pauvre Mythophilacte est donc
+mort! Quoy! cet homme qui a esté si fameux dans Paris, et par sa
+façon de vivre et par ses ouvrages? Je m'asseure qu'on aura trouvé
+chez luy de belles curiositez. Si vous les desirez voir (dit le
+greffier assez civilement, contre l'ordinaire de ces messieurs, qui
+ne sont point accusez d'estre civils), vous n'en sçauriez trouver un
+memoire plus exact que cet inventaire que j'en ay dressé. Vous ne me
+sçauriez faire un plus grand plaisir (dit Charroselles). Et à moy
+aussi (dit de son costé Collantine), qui estoit ravie d'ouïr toute
+sorte d'actes et d'expeditions de justice. Belastre, qui estoit
+aussi bien aise d'entendre lire une piece intitulée de son nom, et
+qui croyoit se faire beaucoup valoir par ce moyen à Collantine, non
+seulement applaudit à cette curiosité, mais mesme, par l'authorité
+qu'il avoit sur le greffier, luy commanda de la satisfaire. Le
+greffier, luy obeyssant, s'assit auprés d'eux, et, apres qu'ils
+eurent repris leur place et fait silence, Volaterran commença de
+lire ainsi:
+
+
+_Inventaire de Mythophilacte._
+
+L'an mil six cens..... Je vous prie (interrompit Charroselles),
+passez cette intitulation, qui ne contient que des qualitez
+inutiles. Inutiles (reprit Collantine avec un grand cry)! vous vous
+trompez fort: il n'y a rien de plus essentiel en une affaire que de
+bien establir les qualitez. Cela seroit bon (reprit Charroselles),
+si on avoit à instruire ou à juger un procés; mais comme nous
+n'avons icy que la curiosité de voir les effets de Mythophilacte, ce
+ne seroit que du temps et des paroles perduës. Cette raison ayant
+prevalu, au grand regret neantmoins de Belastre, qui prenoit grand
+plaisir à entendre lire ses qualitez, Volaterran passa plusieurs
+pages de l'intitulation, apposition et levée des scellez, et
+continua de lire:
+
+Premierement un lit où estoit gisant ledit deffunt,
+consistant en trois aix posez sur deux tresteaux, une
+paillasse, avec une vieille valise servant de traversin, et
+une couverture faite d'un morceau de tapisserie de
+Rouen, prisez le tout ensemble vingt-cinq sous,
+cy
+
+ 25 sous.
+
+_Item_, deux chaises de paille, avec un fauteuil garny
+de mocquette, prisés dix sous, cy
+
+ 10 sous
+
+_Item_, un coffre de bois blanc, sur lequel avons reconnu
+nos scellez sains et entiers, et dans iceluy ne
+s'est trouvé que les papiers cy-apres inventoriez, ledit
+coffre prisé douze sous, cy
+
+ 12 sous.
+
+De grace (dit Charroselles), allons vistement à ces papiers; c'est
+la seule chose que je desire de voir, m'imaginant qu'il y en aura de
+fort bons. Car pour le reste de ses meubles, il est aisé d'en juger
+par l'échantillon, et je me doute bien que le pauvre Mythophilacte
+est mort dans la dernière pauvreté. Je ne m'estonne plus qu'il
+apprehendast si fort les visites, et qu'il eust tant de soin de
+cacher la maison où il demeuroit à ses plus intimes amis, ausquels
+elle estoit aussi inconnue que la source du Nil. Mais comme je
+m'attends bien que par tout l'inventaire nous trouverons une
+pareille gueuserie, je vous prie, monsieur le greffier, de coupper
+court et de commencer à lire le chapitre des papiers, puisque la
+curiosité de la compagnie ne s'estend que là. Ainsi fut dit, ainsi
+fut fait: alors Volaterran, ayant sauté plusieurs feuillets,
+continua de lire:
+
+ Premierement, le testament ou ordonnance de derniere
+ volonté dudit deffunt, en datte du 21 avril........
+
+Hé! de grace, encore un coup (dit Charroselles), nous n'avons que
+faire des dates; je vous prie, voyons seulement les dispositions de
+ce testament, et sur tout sautez le preambule, et ce stile des
+notaires qui ne fait que gaster du parchemin. Le greffier prit donc
+en main ce testament, et en ayant parcouru en bredouillant deux ou
+trois roolles pleins de ces vaines formalitez, il commença à lire
+plus intelligiblement ces clauses:
+
+ En premier lieu, à l'égard de mes funerailles et
+ enterrement, j'en laisse le soin à l'hoste du logis où je
+ seray decedé, me confiant assez d'ailleurs en son humanité,
+ qui prendroit cette peine de luy-mesme, quand je ne l'en
+ prierais point. Je m'attends aussi qu'il le fera sans
+ pompe, sans tenture et sans luminaire, en toute humilité
+ chrestienne, et convenablement à ma position et à ma
+ fortune.
+
+ _Item_, à chacun des pauvres autheurs qui se trouveront à
+ mon enterrement, je donne et legue un exemplaire d'un livre
+ par moy composé, intitulé: l'_Exercice journalier du
+ poëte_, dont la delivrance leur sera faite sitost que ledit
+ livre sera achevé d'imprimer, dans lequel ils trouveront un
+ bel exemple de constance pour supporter la faim et la
+ pauvreté, avec une oraison tres ardente que j'ay faite en
+ leur faveur, afin que les riches aient plus de compassion
+ d'eux qu'ils n'ont eu de moy.
+
+ _Item_, je donne et legue à Claude Catharinet, mon meilleur
+ amy et second moy-mesme, mon grand Agenda ou mon Almanach
+ de disners, dans lequel sont contenus les noms et les
+ demeures de toutes mes connoissances, avec les observations
+ que j'ai faites pour decouvrir le foible des grands
+ seigneurs, pour les flatter et gagner leurs bonnes graces,
+ ensemble celles de leurs suisses et officiers de cuisine,
+ esperant que, par le moyen de cet ouvrage, il pourra
+ sustenter sa vie comme j'ay fait la mienne jusqu'à present.
+
+ _Item_, à tous mes pretendus Mecenas, je donne et legue la
+ liberation de ce qu'ils me doivent pour le prix de l'encens
+ que je leur ay fourny et livré, tant par epistres
+ dedicatoires, panegyriques, epitalames, sonnets, rogatons,
+ qu'en quelque autre sorte et maniere que ce soit, ne
+ desirant pas que leur ame soit tourmentée en l'autre monde,
+ comme elle le pourroit estre pour avoir retenu le salaire
+ deub à mes grands travaux. J'en fais la mesme chose à
+ l'égard de ces méchans libraires qui ont mangé tout le
+ fruit de mes veilles, et qui m'ont tant fait souffrir
+ depuis que j'ay esté à leur discretion. Et quoy qu'ils
+ aient souvent pris à tasche de me faire damner, je prie
+ Dieu qu'il ne leur impute point le mal qu'ils m'ont fait,
+ mais qu'il use envers eux de sa misericorde, de toute
+ l'estendue de laquelle ils ont grand besoin.
+
+ _Item_, je donne et legue à Georges Soulas, ci-devant mon
+ valet et scribe, et maintenant, à force de manier mes
+ ouvrages, devenu mon collegue et confrere en Apollon, tant
+ pour paiement des gages que je luy puis devoir que par pure
+ liberalité, donation à cause de mort, et en la meilleure
+ forme que pourra valoir, tout le reste de mes ouvrages et
+ papiers, tant imprimez qu'à imprimer, luy faisant don de
+ tous les profits qu'il en pourra retirer des comédiens, des
+ libraires et des personnes à qui il les pourra dédier; à la
+ charge, et non autrement, qu'il fera imprimer lesdits
+ manuscrits sous mon nom, et non sous le sien, et qu'il ne
+ me privera point de la gloire qui m'en peut revenir, comme
+ je sçay que quelques autheurs escrocs en ont cy-devant usé.
+ Et pour exécuteur du présent testament, je nomme Charles de
+ Sercy[124], maistre libraire juré au Palais, veu que
+ j'espère de sa courtoisie que, comme il se forme sur le
+ modèle de Courbé[125], qui ne dédaigne pas d'estre agent
+ général des autheurs de la haute classe, luy qui commence
+ de venir au monde ne dédaignera pas de rendre cet office à
+ la mémoire de son tres humble serviteur et chalend. Voulant
+ en cette considération que Georges Soulas, légataire
+ universel de mes ouvrages, lorsqu'il en voudra faire faire
+ l'impression, lui donne la preferance à tous les autres,
+ pour le recompenser des pertes qu'il a faites sur tant de
+ recueils et de rapsodies inutiles qu'il a imprimées, et qui
+ le menacent d'une banqueroute prochaine et bien méritée:
+ car ainsi le tout a esté par ledit testateur dicté, nommé,
+ leu et releu, etc.
+
+[Note 124: Il avoit été reçu imprimeur-libraire le 13 septembre
+1649, mais il n'avoit guère commencé à marquer qu'en 1670, année où
+il fut fait adjoint de la communauté. Furetière pouvoit donc, même
+en 1666, époque, non de la rédaction, mais de la publication de son
+livre, parler encore de lui comme il en parle.--Dans l'édition de
+Nancy, de 1713, le nom de Jean Treyar est substitué à celui de Ch.
+de Sercy.]
+
+[Note 125: C'est d'Augustin Courbé qu'il est parlé ici. «Son
+plus grand négoce, dit La Caille (_Hist. de l'impr._, p. 274.),
+étoit de livres de galanteries et de romans, dont il faisoit grand
+débit.»--Dans sa _Nouvelle allégorique_, etc., p. 115, Furetière
+avoit déjà parlé de Courbé, à propos de mademoiselle de Scudéry,
+dont il éditoit les romans: «La pucelle Sappho obtint permission de
+mener des troupes dans la _Romanie_ pour la rétablir, a cause
+qu'elle y avoit de belles terres et seigneuries, dont Augustin
+Courbé étoit fermier général, et où il faisoit si bien son compte,
+qu'il s'y seroit extraordinairement enrichi, sans les pertes que lui
+a fait souffrir d'ailleurs le prince Galimathias.»]
+
+Vrayment (dit alors Charroselles), j'avois grande estime pour le
+pauvre Mythophilacte, mais je lui sçay fort mauvais gré de ce qu'il
+destourne ces petits libraires du soin de faire des recueils. Chacun
+sçait combien ceux qui sont haut hupez font les rencheris quand on
+leur offre des coppies à imprimer. Ils ne veulent prendre que celles
+d'une certaine caballe qui leur plaist, encore les payent-ils à leur
+mode, et il leur faut jetter les autres à la teste, encore n'en
+veulent-ils point imprimer.
+
+Vous m'avez fait cent fois la mesme plainte de vos libraires (dit
+Collantine); pourquoy les voudriez-vous obliger à imprimer vos
+livres, si le debit n'en est pas heureux? Que ne les faites-vous
+imprimer à vos frais, à l'exemple d'un certain autheur dont j'ai ouy
+parler au Palais, qui en a pour cinquante mille francs sur les bras.
+J'aimerois mieux, si j'estois à votre place, vendre mes chevaux et
+mon carrosse, pour acheter la gloire qui m'en reviendroit, puisque
+vous en estes si affamé. Ou plustost, que ne quittez-vous tout ce
+fatras de compositions philosophiques, historiques et romanesques,
+pour compiler des arrests, des plaidoyers ou des maximes de droit:
+dame! ce sont des livres qu'on achete tousjours, quels qu'ils
+soient, et il n'y a point de libraire qui n'en fust aussi friand que
+des Heures à la chancelliere[126]. Mais, je vous prie, brisons là,
+car je vois bien que vous voudriez faire en replique une longue
+doleance. Puisque la compagnie est curieuse de voir ces papiers,
+passons aux titres et contracts d'acquisitions de maisons et de
+constitutions de rente, car ce sont les principaux articles d'un
+inventaire.
+
+[Note 126: _Exercice spirituel, contenant la manière d'employer
+toutes les heures du jour au service de Dieu_, par V. C. P., dédié a
+Mme la Chancelière. La corporation des relieurs de Paris avoit
+fait cette galanterie à madame Ségnier, pour se rendre favorable le
+chancelier, sous la direction duquel toutes les corporations
+dépendantes de la librairie étoient placées. Le succès de ce livre
+dura plus d'un siècle; en 1767 le libraire de Hausy en donna encore
+une édition, reproduisant la dédicace que Collombat avoit faite pour
+la première. Il n'y avoit de changé que la Chancelière, à qui l'on
+dédioit.]
+
+Ha! pour cela (dit Belastre), nous n'en avons trouvé aucuns, mais
+seulement beaucoup d'exploits pour debtes passives: de sorte que
+tout le reste de cet inventaire ne contient que le cathalogue de
+quantité de livres et ouvrages manuscrits, qu'un des legataires nous
+a requis d'inventorier, pour luy en faire en suite la delivrance,
+parce qu'il dit que le deffunt luy en a fait don. Nous n'avons
+affaire que de cela (reprit Charroselles), et c'est icy asseurément
+le legs fait à Georges Soulas, dont vous venez d'entendre parler.
+Lisons viste, je vous prie, ce catalogue. Je m'y oppose (dit
+Collantine), et je veux auparavant qu'on m'explique un article de ce
+testament, touchant ce grand agenda et cet almanach de disners qu'il
+legue à Catharinet, et qu'il dit estre suffisant pour sa
+subsistance.
+
+Je le veux bien (répondit Belastre); je le vais faire chercher tout
+à l'heure par mon greffier, car je me souviens bien de l'avoir fait
+inventorier. J'aurois bien de la peine à vous le trouver maintenant
+(repartit Volaterran), car ce n'est qu'un petit cahier de cinq ou
+six fueilles, qui est meslé parmi un grand nombre d'escrits et de
+paperasses; mais je vous diray bien ce qu'il contient en substance,
+car je l'ay considéré assez attentivement, lors que j'en ay fait la
+description. Cet almanach de disners est fait en forme de table
+divisée par colomnes, et contient une liste de tous les gens qui
+tiennent table à Paris, ou des autres connoissances du deffunt à qui
+il alloit demander à disner. Cela est distribué par mois, par
+semaines et par jours, tout de mesme qu'un calendrier. De sorte
+qu'en la mesme maniere que les pauvres prestres vont demander leurs
+messes le samedy à Nostre-Dame, le lundy au Saint-Esprit, le
+vendredy à Sainte-Geneviefve, de mesme il assignoit ses repas à
+certains jours chez certains grands, le lundy chez tel intendant, le
+mardy chez tel prelat, le mercredy chez tel president, et ainsi il
+subsistoit toute l'année, jusques là qu'il avoit marqué
+subsidiairement, et en cas de besoin, pour son pis aller, les
+auberges allemandes et françoises.
+
+Voila qui suffit (dit Charroselles) pour nous donner l'intelligence
+de tout l'ouvrage, sur lequel, sans l'avoir veu, je pourrois bien
+faire des illustrations et des commentaires. Car je me doute bien
+que pour faire un almanach parfait, il y avoit bien des jeusnes et
+des jours maigres marquez, et peut estre plus qu'il n'en est observé
+dans l'Eglise. Je crois bien aussi que pour le pronostique qu'on a
+coustume d'y mettre à chaque lunation, on pouvoit souvent y escrire:
+_grandeur de famine_, _secheresse d'amis_, _table rompüe_, _etc._,
+prédiction plus claire et plus certaine que celle de Jean Petit et
+de Mathurin Questier[127]. Je m'imagine encore qu'il pouvoit faire
+un almanach historial des jours de nopce et de grands festins où il
+avoit assisté, et qu'il avoit marqué à part ces jours-là dans son
+calendrier, comme les jours heureux ou malheureux revelez au bon
+Joseph.
+
+[Note 127: C'étoient deux de ces pauvres diables de prophètes,
+si nombreux alors, que Louis XIV fut obligé de donner, en 1682, une
+déclaration sous forme d'édit portant peine de bannissement contre
+les _astrologues_, _devins_, _magiciens_ et _enchanteurs_. V.
+_Esprit des journaux_, mai 1789, p. 267. Il est parlé de Petit et de
+Questier, comme astrologues, dans plusieurs mazarinades. Questier en
+fit même quelques unes. V. le _Mascurat_, p. 194, et C. Moreau,
+_Bibliogr. des Mazarin._, t. II, p. 94, no 1763.]
+
+Il falloit (interrompit Collantine) que cet homme fust bien
+miserable, puisqu'il ne pouvoit vivre sans escornifler: car c'est, à
+mon sens, le dernier des métiers, et indigne d'un homme qui a du
+pain et de l'eau. Ce ne seroit pas là une bonne consequence (dit
+Charroselles): car il y a bien des marquis et des gens accommodés
+qui ne se font point de scrupule d'estre escornifleurs habituez à
+certaines bonnes tables, et j'ay veu souvent nostre pauvre
+Mythophilacte se plaindre de ce desordre. Car (disoit-il), sous
+pretexte que ces gens ont quelque capacité ou expérience sur le
+chapitre des sauces, et qu'ils prétendent avoir le goust fin, ils
+croyent avoir droit d'aller censurer les meilleures tables de la
+ville, qui ne peuvent estre en reputation de friandes et de
+delicates, si elles n'ont leur approbation; jusques-là qu'il
+soustenoit quelquefois que ces gens estoient des larrons et des
+sacriléges, qui deroboient et venoient manger le pain des pauvres.
+Pour luy, qui n'y alloit point par goinfrerie, mais par nécessité,
+je ne puis que je ne l'excuse: car comment pourroit vivre autrement
+un autheur qui n'a point de patrimoine? il auroit beau travailler
+nuit et jour, dés qu'il est à la mercy des libraires, il ne peut
+gagner avec eux de l'eau pour boire.
+
+Il me souvient de l'avoir veu une fois en une grande peine. Je le
+trouvay en place de Sorbonne querellant avec un autre autheur, qui,
+entr'autres injures, luy reprocha tout haut qu'il étoit un caymand
+de gloire, et que de tous costez il en alloit mendier. Ce dernier
+mot fut ouy par des archers qui cherchoient tous les mendians[128]
+pour les mener à l'Hospital General. Ils le saisirent au collet en
+ce moment (aussi bien estoit-il d'ailleurs assez déchiré), et j'eus
+bien de la peine à le faire relascher. J'en vins pourtant à bout,
+sur ce que je leur remonstray que le mestier de poëte, dont il
+faisoit profession, le conduisoit naturellement à l'hospital, et
+qu'il ne falloit point d'autres archers que ceux de son mauvais
+destin pour l'y faire aller en diligence. J'aurois bien d'autres
+particularitez assez plaisantes à vous reciter[129]; mais
+l'impatience que j'ay de voir ce cathalogue de livres ne me permet
+pas de m'arrester sur cecy d'avantage. Ce fut lors que Volaterran,
+qui vit bien que Belastre, par un signe de teste, avoit dessein
+qu'on luy donnast prompte satisfaction, continua de lire.
+
+[Note 128: C'est vers 1656, époque où Bicêtre fut donné à
+l'hôpital général, que ces mesures furent prises contre les gueux.
+Le vieux château du cardinal Winchester avoit ainsi pris la place du
+dépôt de mendicité projeté par Louis XIII en ses lettres patentes du
+mois de février 1622, et qui devoit être placé au bout de la grande
+allée du Cours-la-Reine.--Cl. Le Petit, dans les strophes de son
+_Paris ridicule_ qu'il consacre au château de Bicêtre, nous montre
+les gueux installés dans le vieux manoir, et y vivant _gais et
+contents_. Or la première édition du _Paris ridicule_ est de
+1668.--La fondation de l'hopital général étoit due à la charité du
+président de Bellièvre. (Perrault, _Vie des hommes illustres_, p.
+54.)]
+
+[Note 129: Le portrait de Mythophilacte n'est pas tracé d'après
+un original unique; c'est un type complexe; quelques traits
+appartiennent à celui-ci, d'autres à celui-là. Montmaur a posé pour
+tout ce qui concerne le poète parasite; pour une partie du reste,
+c'est de Mailliet, le _Poète crotté_ de Saint-Amand, qui sert de
+modèle. Il était gueux comme Mythophilacte, et comme lui quêteur de
+dédicaces. Furetière, dans sa satire _des Poètes_, parue avec ses
+_Poésies diverses_ deux ans avant le _Roman bourgeois_, avoit mis
+déjà de Mailliet en scène, sous son vrai nom, et l'on y peut juger
+de sa parenté avec le type ici analysé. Montmaur et Mailliet étoient
+morts depuis long-temps.]
+
+
+_Catalogue des livres de Mythophilacte._
+
+ L'AMADISIADE, ou la Gauléide, poëme heroï-comique,
+ contenant les dits, faits et prouesses d'Amadis de Gaule,
+ et autres nobles chevaliers; divisé en vingt-quatre
+ volumes, et chaque volume en vingt-quatre chants, et chaque
+ chant en vingt-quatre chapitres, et chaque chapitre en
+ vingt-quatre dixains, oeuvre de 1724800 vers, sans les
+ argumens.
+
+ APOLOGIE de Saluste du Bartas et d'autres poëtes anciens
+ qui ont essayé de mettre en vogue les mots composez; où il
+ est monstré que les François, en cette occasion, n'ont esté
+ que des pagnottes[130], en comparaison des Grecs et des
+ Romains, par l'exemple d'Aristophane, de Plaute, et
+ d'autres autheurs.
+
+ [Note 130: De l'italien _pagnola_, poltron, timide. V.
+ la _Comédie des Proverbes_, act. I, sc. 6.]
+
+ LE RAPPÉ du Parnasse, ou recueil de plusieurs vers anciens
+ corrigez et remis dans le stile du temps.
+
+ LA VIS sans fin, ou le projet et dessein d'un roman
+ universel, divisé en autant de volumes que le libraire en
+ voudra payer.
+
+ LA SOURICIERE des envieux, ou la confutation des critiques
+ ou censeurs de livres, ouvrage fait pour la consolation des
+ princes poëtiques détronez, où il est monstré que ceux-là
+ sont maudits de Dieu, qui découvrent la turpitude de leurs
+ parens et de leurs frères.
+
+ LA LARDOIRE des courtisans, ou satyre contre plusieurs
+ ridicules de la cour, qui y sont si admirablement piquez
+ que chacun y a son lardon.
+
+ LA CLEF des sciences, ou la croix de par Dieu du prince,
+ c'est-à-dire l'art de bien apprendre à lire et à escrire,
+ dedié à monseigneur le dauphin; avec le passe-partout de
+ devotion, ou un manuel d'oraison pour l'exercice journalier
+ du chrestien.
+
+ IMITATION des Thresnes de Jeremie, ou lamentation poëtique
+ de l'autheur sur la perte qu'il fit, en déménageant, de
+ quatorze mille sonnets, sans les stances, épigrammes, et
+ autres pieces[131].
+
+[Note 131: Mailliet, selon Furetière, 5e _satire_, V. 95-120,
+avoit aussi perdu ses vers; un valet les lui avoit jetés au feu.]
+
+Vrayment (dit Charroselles), j'ay esté present à la naissance de cet
+ouvrage: jamais je ne vis un autheur plus déconforté que fust
+celuy-cy en recevant la nouvelle de cet accident. Je taschay à le
+consoler de tout mon possible, suivant le petit genie que Dieu m'a
+donné; et comme j'avois appris du crocheteur qui avoit esté chargé
+de ces papiers qu'il falloit qu'ils eussent esté perdus vers le
+Marché-Neuf, j'asseuray Mythophilacte que quelque beuriere les
+auroit ramassez, comme estant à son usage, et qu'il n'avoit qu'à
+aller acheter tant de livres de beurre, qu'il peust recouvrer
+jusqu'à la derniere piece qu'il avoit perduë. Vrayment (répondit
+Belastre), voilà une consolation bien maligne, et qui est fort de
+vostre genie, comme vous dites; mais ne faites point perdre de temps
+à mon greffier, à qui j'ordonne de continuer. Volaterran, reprenant
+où il en estoit demeuré, leut du mesme ton qu'il avoit commencé.
+
+ DISCOURS des principes de la poësie, ou l'introduction à la
+ vie libertine.
+
+ PLACET rimé pour avoir privilege du Roy de faire des vers
+ de ballet, chansons nouvelles, airs de cour et de
+ pont-neuf, avec deffenses à toutes personnes de travailler
+ sur de pareils sujets, recommandé à monsieur de
+ B......[132], grand privilegiographe de France.
+
+ [Note 132: Benserade, à qui Furetière a déjà fait
+ allusion plus haut, p. 138.]
+
+ _Forfantiados libri quatuor, de vita et rebus gestis
+ Fatharelli._
+
+ LE GRAND sottisier de France, ou le dénombrement des
+ sottises qui se font en ce vaste royaume, par ordre
+ alphabétique.
+
+Vrayment (interrompit encore Charroselles), ce dessein est beau;
+j'avois eu envie de l'entreprendre avant luy, et je l'aurois fait,
+si je ne fusse point tombé en la disgrace des libraires, car cela
+est fort selon mon genie. J'en ay conferé plusieurs fois avec le
+pauvre deffunt; il me disoit qu'il avoit dessein d'en faire trente
+volumes, dont chacun seroit plus gros que le Théatre de Lycosthene,
+ou que les centuries de Magdebourg. Il est vray que je luy ay
+tousjours predit que quelque laborieux qu'il fust, et quoy qu'il ne
+fist autre chose toute sa vie, il laisseroit tousjours cet ouvrage
+imparfait. Mais, Monsieur (dit-il au greffier), excusez si je vous
+ay interrompu; je vous prie de continuer. Volaterran leut donc en
+continuant.
+
+ DICTIONNAIRE poëtique, ou recueil succint des mots et
+ phrases propres à faire des vers, comme _appas_,
+ _attraits_, _charmes_, _flèches_, _flammes_, _beauté sans
+ pareille_, _merveille sans seconde_, etc. Avec une préface
+ où il est monstré qu'il n'y a qu'environ une trentaine de
+ mots en quoy consiste le levain poëtique pour faire enfler
+ les poëmes et les romans à l'infiny.
+
+ ILLUSTRATIONS et commentaires sur le livre d'Ogier le
+ Danois, où il est monstré par l'explication du sens moral,
+ allegorique, anagogique, mythologique et ænigmatique, que
+ toutes choses y sont contenuës, qui ont esté, qui sont, ou
+ qui seront; mesme que les secrets de la pierre philosophale
+ y sont plus clairement que dans l'Argenis, le Songe de
+ Polyphile, le Cosmopolite, et autres. Dedié à messieurs les
+ administrateurs des petites maisons.
+
+ TRAITÉ de chiromance pour les mains des singes, oeuvre non
+ encore veuë ny imaginée.
+
+ IMPRECATION contre Thersandre, qui apprit à l'autheur à
+ faire des vers, ou paraphrase sur ce texte: _Hinc mihi
+ prima mali labes_.
+
+ RUBRICOLOGIE, ou de l'invention des titres et rubriques, où
+ il est montré qu'un beau titre est le vray proxenete d'un
+ livre, et ce qui en fait faire le plus prompt debit.
+ Exemple à ce propos tiré des Pretieuses.
+
+ PLADOYERS et harangues prononcées dans l'assemblée generale
+ des libraires, consultans sur l'impression de plusieurs
+ livres qu'on leur avoit presentez. Avec le jugement
+ intervenu sur iceux, Midas presidant, par lequel le
+ Cuisinier, le Patissier et le Jardinier François ont esté
+ receus, et plusieurs bons autheurs anciens et modernes
+ rebutez.
+
+ DESCRIPTION merveilleuse d'un grand seigneur prophetisé par
+ David, qui avoit des yeux et ne voyoit point, qui avoit des
+ oreilles et n'entendoit point, qui avoit des mains et ne
+ prenoit point, mais qui, en recompense, avoit des gens qui
+ voyoient, entendoient et prenoient pour luy.
+
+ DE L'USAGE du thelescopophore, ou de certaines lunettes
+ dont se servent les grands, qui s'appliquent aux yeux
+ d'autruy, exemptes de l'incommodité de les porter, mais
+ sujettes à tous les accidens cottez au traité _De fallaciis
+ visus_.
+
+ ADVIS et memoires à monsieur le procureur du roy, pour
+ eriger en corps de maistrise jurée les poëtes et les
+ autheurs, et les faire incorporer avec les autres arts et
+ mestiers de la ville, où il est traité des estranges abus
+ qui se sont glissez dans cette profession, et que l'ordre
+ de la police demande qu'on y mette des jurez et maistres
+ gardes, comme dans tous les autres corps moins importans.
+
+ SOMME DEDICATOIRE, ou examen general de toutes les
+ questions qui se peuvent faire touchant la dedicace des
+ livres, divisée en quatre volumes.
+
+Ha! je vous prie (interrompit Charroselles), abandonnons le reste de
+cette lecture, quelque agreable qu'elle soit, et nous arrestons
+aujourd'huy à voir ce livre-cy en détail, car j'en ay souvent ouy
+parler; et puis c'est un sujet nouveau et fort necessaire à tous les
+autheurs.
+
+Je voudrois bien (dit le greffier) satisfaire votre curiosité; mais
+quelle apparence y a-t-il de vous lire ces quatre volumes, que nous
+aurions de la peine à voir en douze vacations? Parcourons-en au
+moins quelque chose (reprit l'opiniastre Charroselles); nous en
+tirerons quelque fruit. Je trouve (dit le greffier, qui feüilletoit
+cependant le livre) le moyen de vous contenter aucunement, car je
+vois icy une table des chapitres, dont je vous feray la lecture si
+vous voulez. La compagnie l'en pria, et il continua de lire.
+
+
+_SOMME DÉDICATOIRE._
+
+TOME PREMIER.
+
+ _Chapitre 1._
+
+ De la dedicace en general, et de ses bonnes ou mauvaises
+ qualitez.
+
+ _Chapitre 2._
+
+ Si la dedicace est absolument necessaire à un livre.
+ Question decidée en faveur de la negative, contre l'opinion
+ de plusieurs autheurs anciens et modernes.
+
+ _Chapitre 3._
+
+ Qui fut le premier inventeur des dedicaces. Ensemble
+ quelques conjectures historiques qui prouvent qu'elles ont
+ esté trouvées par un mendiant.[133].
+
+ [Note 133: Scarron avoit la même pensée que Furetière;
+ il a dit que «faire une dédicace, c'étoit faire le gueux en
+ vers ou en prose».]
+
+ _Chapitre 4._
+
+ Laquelle est la plus ancienne des dedicaces, celle des
+ thèses ou celle des volumes; et de la profanation qui en a
+ esté faite en les mettant au bas des simples images, par
+ Baltazar Moncornet.
+
+ _Chapitre 5._
+
+ Le pedant Hortensius aigrement repris de sa ridicule
+ opinion, pour avoir appelle un livre sans dedicace _Liber
+ akephalos_.
+
+ _Chapitre 6._
+
+ Jugement des dedicaces railleuses et satyriques, comme de
+ celles faites à un petit chien, à une guenon, à personne,
+ et autres semblables; et du grand tort qu'elles ont fait à
+ tous les autheurs trafiquans en maroquin.
+
+ _Chapitre 7._
+
+ Refutation de l'erreur populaire qui a fait croire à
+ quelques-uns qu'un nom illustre de prince ou de grand
+ seigneur mis au devant d'un livre servoit à le deffendre
+ contre la médisance et l'envie. Plusieurs exemples
+ justificatifs du contraire.
+
+ _Chapitre 8._
+
+ Des dedicaces bourgeoises et faites à des amis non
+ reprouvées, et comparées à l'onguent miton-mitaine, qui ne
+ fait ny bien ny mal.
+
+ _Chapitre 9._
+
+ Plainte et denonciation contre Rangouze, d'avoir fait un
+ livre de telle nature, qu'autant de lettres sont autant de
+ dedicaces; sur laquelle l'autheur soûtient que son procés
+ luy doit estre fait, comme à ces magiciens qui se servent
+ de pistoles volantes.
+
+ _Chapitre 10._
+
+ Sous quel aspect d'astres il fait bon semer et planter des
+ eloges pour en recüeillir le fruit dans la saison. Avec
+ l'horoscope d'un livre infortuné, qui ne fut pas seulement
+ payé d'un grand mercy.
+
+ _Chapitre 11._
+
+ Distinction et catalogue des jours heureux et malheureux
+ pour dedier les livres; où on decouvre le secret et
+ l'observation de l'heure du berger pour presenter un livre,
+ sçavoir: quand le Mecenas sort du jeu et a gagné force
+ argent.
+
+
+TOME SECOND.
+
+ _Chapitre 1._
+
+ De la qualité et nature des Mecenas en general.
+
+ _Chapitre 2._
+
+ Des diverses contrées où naissent les vrais Mecenas, et que
+ les meilleurs se trouvent en Flandres et en Allemagne,
+ comme les meilleurs melons en Touraine, et les meilleurs
+ asnes en Mirebalais. La Serre cité à propos.
+
+ _Chapitre 3._
+
+ Des vrais et faux Mecenas, et de la difficulté qu'il y a de
+ les connoistre. Si c'est une pierre de touche asseurée de
+ sonder ou pressentir la liberalité qu'ils feront au futur
+ dedicateur.
+
+
+ _Chapitre 4._
+
+
+ De la disette qu'il y a eu des Mecenas en plusieurs
+ siecles, et particulierement de la merveilleuse sterilité
+ qu'en a celuy-cy.
+
+ _Chapitre 5._
+
+ Preuve de l'antiquité de la poësie, à l'occasion de ce que
+ la plus ancienne de toutes les plaintes est celle des
+ poëtes sur le malheur du temps et sur l'ingratitude de leur
+ siecle.
+
+ _Chapitre 6._
+
+ Continuation du mesme sujet, avec la liste des hommes de
+ lettres morts de faim ou à l'hospital, illustrée des
+ exemples d'Homere et de Torquato Tasso.
+
+ _Chapitre 7._
+
+ Examen de la comparaison faite par quelques-uns d'un vray
+ Mecenas au phoenix; où il est montré que, si elle est juste
+ en considerant sa rareté, elle cloche en ce qu'il ne dure
+ pas 500 ans, et qu'il n'en renaist pas un autre de sa
+ cendre.
+
+ _Chapitre 8._
+
+ Du choix judicieux qu'on doit faire des Mecenas, et que les
+ plus ignorans sont les meilleurs, vérifié par raisons et
+ inductions.
+
+ _Chapitre 9._
+
+ Difference des Mecenas de cour et des Mecenas de robe; avec
+ une observation que ceux-cy sont tres-dangereux, à cause
+ que d'ordinaire ils se contentent de promettre de vous
+ faire gagner un procés ou de vous servir en temps et lieu.
+
+ _Chapitre 10._
+
+ Eloges de monsieur de Montauron[134], Mecenas bourgeois,
+ premier de ce nom, recüeillis des epistres dedicatoires des
+ meilleurs esprits de ce temps. Avec quelques regrets
+ poëtiques sur sa decadence.
+
+ [Note 134: Fameux financier, Mécène bourgeois, comme
+ dit Furetière. Corneille lui dédia _Cinna_. (V. son
+ _Historiette_ dans Tallemant, 1re édit. V, p. 15.)]
+
+ _Chapitre 11._
+
+ Paradoxe tres veritable, que les plus riches seigneurs ne
+ sont pas les meilleurs Mecenas. Où il est traitté d'une
+ soudaine paralysie à laquelle les grands sont sujets, qui
+ leur tombe sur les mains quand il est question de donner.
+
+ _Chapitre 12._
+
+ Cinquante ruses et échapatoires des faux Mecenas, pour se
+ garantir des pieges d'un autheur dediant et mendiant.
+
+ _Chapitre 13._
+
+ Recit d'un accident qui arriva à un tres-mediocre autheur à
+ qui la teste tourna, à cause de l'honneur qu'il reçeut de
+ la dedicace d'un livre que luy fit un sçavant illustre.
+
+ _Chapitre 14._
+
+ Indignation de l'autheur contre les dedicaces faites à
+ d'indignes Mecenas. Comme pour s'en venger il prepara une
+ epistre dedicatoire au bourreau pour le premier livre qu'il
+ feroit.
+
+
+TOME TROISIÈME.
+
+ _Chapitre 1._
+
+ De la remuneration en general qu'on doit faire pour les
+ epistres dedicatoires, et si elle est de droit naturel, de
+ droit des gens ou de droit civil.
+
+ _Chapitre 2._
+
+ Si en telle occasion on doit avoir égard à la qualité de
+ celuy qui dedie; par exemple, si on doit donner un plus
+ beau present à un autheur riche qu'à un pauvre. Avec
+ plusieurs raisons alleguées de part et d'autre.
+
+ _Chapitre 3._
+
+ Si on doit mettre en consideration les frais faits à la
+ relieure, desseins, estampes, vignettes, lettres capitales,
+ et autres despences faites pour contenir les portraits,
+ chifres, armes et devises du seigneur encensé. Avec une
+ notable observation que toutes ces forfanteries font
+ presumer que le merite du livre, de soy-mesme, n'est pas
+ fort grand.
+
+ _Chapitre 4._
+
+ Pareillement, s'il faut rembourser à part et hors d'oeuvre
+ les frais d'un voyage qu'aura fait un autheur pour aller
+ trouver son Mecenas en un pays fort éloigné, et pour luy
+ presenter son livre.
+
+ _Chapitre 5._
+
+ La juste Balance des livres, et si on les doit considerer
+ par le poids ou par le merite, par la grosseur du volume ou
+ par l'excellence de la matiere. Question traittée sous une
+ allegorie dramatique, et l'introduction des personnages de
+ l'Asne laborieux et du fin Renard.
+
+ _Chapitre 6._
+
+ Question incidente (_si cæteris paribus_): on doit payer
+ davantage la dedicace des livres _in-folio_ que des
+ _in-quarto_, et que des _in-octavo_ ou des _in-douze_. Avec
+ un combat notable de Calepin contre _Velleius
+ Paterculus_[135].
+
+ [Note 135: Le dictionnaire de Calepin est un fort
+ in-fol. L'_Abrégé de l'histoire romaine_, par Velleius
+ Paterculus, un mince volume, souvent de très petit format.]
+
+ _Chapitre 7._
+
+ Autre question: si le mesme livre imprimé in-douze en petit
+ caractere doit estre aussi bien payé que s'il estoit
+ imprimé en gros caractere et en grand volume. Avec
+ l'observation de la difference des enfans corporels et
+ spirituels: car les premiers sont petits en leur naissance,
+ et croissent avec le temps; et les autres, tout au
+ contraire, d'abort s'impriment en grand, et avec le temps
+ en petit.
+
+ _Chapitre 8._
+
+ Des epistres dedicatoires des reimpressions ou secondes
+ editions; sçavoir quelle taxe leur est deuë. Plaisant trait
+ d'un Mecenas qui donna pour recompense à un autheur qui luy
+ avoit fait un pareil present un habit vieux et retourné.
+
+ _Chapitre 9._
+
+ De ceux qui font imprimer les anciens autheurs, et en font
+ des dedicaces sous pretexte de les dire corrigez,
+ illustrez, nottez, commentez, apostillez ou rapsodiez.
+ Exemple d'une dedicace de cette nature payée de l'argent
+ d'autruy par un partisan qui fit le lendemain banqueroute.
+
+ _Chapitre 10._
+
+ De ceux qui mettent au jour les anciens manuscrits non
+ encore imprimez; où il est montré qu'on leur doit au moins
+ le mesme salaire qu'à une sage femme, qui ayde à faire
+ venir les enfans au monde.
+
+ _Chapitre 11._
+
+ Si on doit faire quelque consideration d'un libraire qui
+ dediera l'ouvrage d'autruy ou un livre qu'il aura trouvé
+ sans adveu. Juste paralelle de ces gens avec ceux qui
+ empruntent des enfans, ou qui en vont prendre aux enfans
+ trouvez, pour mieux demander l'aumosne.
+
+ _Chapitre 12._
+
+ Des glaneurs du Parnasse, ou des gens qui font des recüeils
+ de pieces de vers et de prose, et qui les dedient comme des
+ livres de leur façon. Telle maniere d'agir condamnée, comme
+ estant une exaction et levée injuste sur le peuple
+ poëtique. Avec les memoires d'un donneur d'avis pour faire
+ créer des charges de garde-ouvrages, à l'instar des
+ garde-bois ou garde-moissons, pour empescher ces
+ inconveniens.
+
+ _Chapitre 13._
+
+ S'il y a lieu et action de se pourvoir en justice contre un
+ Mecenas pour avoir payement d'une epistre dedicatoire, et
+ si elle se doit payer au dire d'experts. Question décidée
+ par un article de la coutume, au chapitre _Des fins de
+ non-recevoir_, et par le droit _De his quæ sine causa_.
+
+ _Chapitre 14._
+
+ Si, au contraire, un Mecenas, ayant payé un livre sans le
+ voir, peut estre relevé pour læsion énorme, en cas que le
+ livre ne vaille rien ou qu'il n'y soit pas assez loüé, et
+ s'il a cette action qu'on appelle, en droit, _condictio
+ indebiti_.
+
+ _Chapitre 15._
+
+ Si les heritiers où creanciers d'un autheur deffunt sont,
+ de droit, subrogez en son nom et actions, et s'ils peuvent
+ tirer en justice le mesme émolument de la dedicace de son
+ livre, quand ils le mettent au jour. Examen du titre _De
+ actionibus quæ ad heredes transeunt_.
+
+ _Chapitre 16._
+
+ Arrest notable rendu au profit d'un pauvre autheur qui
+ avoit fait une epistre dedicatoire sous le nom d'un
+ libraire, moyennant 30 sous, lequel fut reçeu à partager la
+ somme de 150 livres qu'un Allemand avoit donné au libraire
+ pour la dedicace; avec les plaidoyers des advocats, où sont
+ de belles descriptions de la grande misere de quelques
+ autheurs, et de l'estrange coquinerie de tous les
+ libraires.
+
+ _Chapitre 17._
+
+ Factum d'un procés pendant entre un libraire et un autheur
+ qui travailloit à ses gages et à la journée, sur la
+ question de sçavoir à qui appartiendroit la dedicace du
+ livre, de laquelle il n'avoit point esté fait mention dans
+ leur marché.
+
+ _Chapitre 18._
+
+ Si c'est un stellionnat poëtique (c'est-à-dire vendre
+ plusieurs fois une même chose) de vendre une piece de
+ theatre, premièrement à des comédiens, et puis à un
+ libraire, et puis à un Mecenas. Question decidée en faveur
+ des autheurs, fondez en droit coustumier.
+
+ _Chapitre 19._
+
+ Si un domestique ou commensal d'un Mecenas est obligé de
+ luy dedier ses ouvrages privativement et à l'exclusion de
+ tous autres, et si le Mecenas luy doit pour cela une
+ recompense particulière, ou si le logement et la nourriture
+ luy en doivent tenir lieu. Le droit des esclaves est ici
+ traitté, qui veut qu'ils ne puissent rien acquérir que pour
+ leur maistre. Où il est monstré que les esclaves de la
+ fortune sont encore moins favorables que les esclaves pris
+ en guerre.
+
+ _Chapitre 20._
+
+ D'un moyen facile et general qu'ont trouvé les Mecenas de
+ soudre toutes les difficultez cy-dessus, en ne donnant
+ rien. Description, à ce propos, de l'avarice, et du
+ déménagement qu'elle a fait en nos jours; où on voit
+ qu'elle habite dans les hôtels et dans les palais, au lieu
+ qu'elle estoit cy-devant logée dans les colleges et dans
+ les gargoteries.
+
+TOME QUATRIESME.
+
+ _Chapitre 1._
+
+ Des eloges en general, avec leur distinction, nature et
+ qualitez.
+
+ _Chapitre 2._
+
+ Que les eloges immoderez sont de l'essence des epitres
+ dedicatoires. Avec la preuve experimentale que l'encens qui
+ enteste le plus est celuy qui est trouvé le meilleur,
+ contre l'opinion des médecins et droguistes.
+
+ _Chapitre 3._
+
+ Si le Mecenas doit payer la dedicace du livre à proportion
+ de l'encens qu'on luy donne dans l'epistre. Avec
+ l'invention de faire le trebuchet pour le pezer.
+
+ _Chapitre 4._
+
+ Si l'encens qu'on donne au Mecenas dans le reste du livre,
+ où on trouve bonne ou mauvaise occasion de parler de lui,
+ ne doit pas faire doubler ou tripler la dose du present
+ qu'il avoit destiné pour la seule epitre.
+
+ _Chapitre 5._
+
+ Si les autres personnes dont on fait une honorable mention
+ dans le livre, par occasion, doivent un present particulier
+ à l'autheur, chacune pour sa part et portion des eloges
+ qu'on luy donne.
+
+ _Chapitre 6._
+
+ Du titre ou carat de la louange. Où il est monstré que pour
+ estre de bon alloy, et en avoir bon debit, elle doit estre
+ de 24 carats, c'est-à-dire portée dans le dernier excès.
+
+ _Chapitre 7._
+
+ Si un autheur qui aura donné à son Mecenas la divinité ou
+ l'immortalité doit estre deux fois mieux payé que celuy qui
+ l'aura seulement appelle demy dieu, ange ou héros. Exemples
+ de plusieurs apotheoses qui ont esté plus heureuses pour
+ l'agent que pour le patient.
+
+ _Chapitre 8._
+
+ Paradoxe tres veritable, que la loüange la plus mediocre
+ est la meilleure, contre l'opinion du siecle et des grands.
+ Avec une table des degrez de consanguinité de la flaterie
+ et de la berne, où on void qu'elles sont au degré de
+ cousins issus de germain.
+
+ _Chapitre 9._
+
+ De la louange qui est notoirement fausse, avec la preuve
+ qu'elle doit estre payée et recompensée au double, par deux
+ raisons: la première, parce qu'il faut recompenser
+ l'autheur du tort qu'il se fait en mentant avec impudence;
+ la seconde, parce que le Mecenas seroit le premier à en
+ confirmer la fausseté, si par un ample payement il n'en
+ faisoit l'approbation.
+
+ _Chapitre 10._
+
+ Si les femmes, qu'on flatte souvent pour rien, et qui
+ croyent que toutes les louanges leur sont deuës de droit,
+ doivent payer, autant que les hommes, les eloges que leur
+ donnent les auteurs dans leurs livres ou dans leurs
+ epistres dedicatoires.
+
+ _Chapitre 11._
+
+ Si l'on doit un plus grand present pour les eloges couchez
+ dans les histoires que dans les poësies ou romans.
+
+ _Chapitre 12._
+
+ Divers avantages qu'ont les historiens sur les poëtes et
+ romanciers, et des belles occasions qu'ont ceux-là
+ d'obliger plusieurs personnes. Sçavoir si la licence qu'ont
+ ceux-cy de mentir et d'hyperboliser les peut égaler aux
+ autres.
+
+ _Chapitre 13._
+
+ Si les historiens se doivent contenter des pensions que
+ leur donnent les rois ou les ministres, ou s'ils peuvent
+ honnètement dedier leurs livres à d'autres, et en recevoir
+ des presens pour avoir bien parlé d'eux.
+
+ _Chapitre 14._
+
+ Quels gages ou pensions on doit à un autheur qui a écrit
+ l'histoire ou la genealogie d'une famille. Du nombre
+ prodigieux de personnes que tels escrivains ont annobly, et
+ que c'est tres-proprement qu'on peut appeller cela noblesse
+ de lettres.
+
+ _Chapitre 15._
+
+ S'il est permis à un autheur qui n'a rien reçeu d'une
+ dedicace de la changer, et de dedier le mesme livre à un
+ autre. Où la question est decidée en faveur de
+ l'affirmative, suivant la regle du droit qui permet de
+ revoquer une donation par ingratitude.
+
+ _Chapitre 16._
+
+ Question notable: supposé qu'un Mecenas vint à estre
+ degradé, pendu, ou executé pour quelque crime, s'il
+ faudrait supprimer ou changer l'epistre dedicatoire, ou
+ bien continuer toûjours le debit du livre.
+
+ _Chapitre 17._
+
+ En une seconde impression du mesme livre, _quid juris?_
+
+ _Chapitre 18._
+
+ Apologie des docteurs italiens, qui n'exemptent pas de
+ crime ceux qui excroquent les personnes qui se sacrifient à
+ leurs plaisirs. Où il est monstré, par identité de raison,
+ que les Mecenas qui excroquent les pauvres autheurs qui ont
+ prostitué leur nom et leur plume pour leur reputation
+ commettent un crime qui crie vengeance à Dieu, comme celui
+ de retenir le salaire des serviteurs et pauvres
+ mercenaires.
+
+ _Chapitre 19._
+
+ Extrait d'un procès de reglement de juges intenté par un
+ autheur contre un Mecenas pour le payement de quelques
+ eloges qu'il luy avoit vendus, avec l'arrest du conseil
+ donné en conséquence, qui a renvoyé les parties pardevant
+ les juges consuls, attendu qu'il s'agissoit de fait de
+ marchandise.
+
+ _Chapitre 20._
+
+ Si le relieur qui a fourny le maroquin pour couvrir le
+ livre dédié, ou le marchand qui a vendu le satin pour
+ imprimer la these, ont une action réelle ou personnelle, et
+ s'il suffiroit à l'autheur de faire cession et transport du
+ present futur du Mecenas jusqu'à la concurrence de la
+ debte. Contrarieté des decisions sur ce sujet de la cour du
+ Parnasse et du siege du Chastelet.
+
+ _Chapitre 21._
+
+ Fin ménage d'un autheur, qui presenta à son Mecenas un
+ livre couvert simplement de papier bleu[136], disant que
+ c'estoit ainsi qu'on habilloit les pauvres orphelins et les
+ enfans de l'hospital, témoin ceux du Saint-Esprit et de la
+ Trinité.
+
+ [Note 136: La _Bibliothèque bleue_, les _Contes bleus_,
+ durent leur nom au papier qui leur servoit de couverture.
+ De là vint aussi que l'on dit _bluet_ pour une brochure de
+ peu d'importance (_Poésies du P. du Cerceau_, 1785, in-12,
+ tom. 1, p. 312), et plus tard _bluette_.]
+
+ _Chapitre 22._
+
+ De la loy du talion, et si elle est reçeuë chez les
+ autheurs. Par exemple, si, avec des complimens, on peut
+ payer les eloges que donne un autheur dans sa dedicace.
+
+ _Chapitre 23._
+
+ Examen de l'exemple d'Auguste, cité sur ce sujet, qui donna
+ à un poëte des vers pour des vers. Preuve qu'il ne doit
+ point estre tiré en conséquence.
+
+ _Chapitre 24._
+
+ Si le Mecenas qui fait valloir la piece de l'autheur, ou
+ qui met son livre en credit par des recommandations ou
+ applaudissemens publics, s'acquite d'autant envers luy de
+ la recompense qu'il luy doit donner. Raisons de douter et
+ de decider.
+
+ _Chapitre 25._
+
+ Conseils utiles à un autheur pour faire reüssir une
+ dedicace. De la necessité qu'il y a d'importuner les
+
+ Mecenas pour arracher quelque chose d'eux.
+
+ _Chapitre 26._
+
+ Autre conseil tres important de faire de grandes civilitez
+ et des presens de ses livres à tous les valets du Mecenas,
+ afin qu'ils fassent commemoration de l'autheur en son
+ absence, et qu'ils fassent valloir le livre auprés de leur
+ maistre.
+
+ _Chapitre 27._
+
+ Digression pour parler de la nature des mules aux talons, à
+ l'occasion de ce que les autheurs sont sujets à les gagner,
+ en attendant l'heure favorable pour presenter leurs livres
+ à leurs Mecenas.
+
+ _Chapitre 28._
+
+ Maxime verifiée par experience et par induction, que tous
+ les autheurs qui ont fait fortune aupres des grands ne
+ l'ont point faite en vertu de leur merite, mais pour leur
+ avoir esté utiles en quelques autres affaires, ou par
+ l'intrigue ou recommandation de quelqu'un.
+
+ _Chapitre_ 29.
+
+ Conclusion de tout ce discours, auquel est adjoustée une
+ table dressée à _l'instar_ de celle de la liquidation
+ d'interests, contenant la juste prisée et estimation qu'on
+ doit faire des differens eloges. Ensemble le prix des
+ places d'illustres et demy illustres qui sont à vendre dans
+ tous les ouvrages de vers ou de prose, suivant la taxe qui
+ en a esté cy-devant faite.
+
+Vrayment (dit Charroselles), en attendant que je voye tout cet
+ouvrage, dont j'ay une grande curiosité, monstrez-nous au moins ce
+dernier chapitre, ou plustost cette table si nècessaire à tous les
+autheurs. Je le veux bien (dit Volaterran), mais je ne sçaurois vous
+satisfaire tout à fait: car, comme elle est dans le dernier feüillet
+du livre, la pourriture ou les rats en ont mangé toute la marge où
+les sommes sont tirées en ligne. Hé bien! nous nous contenterons de
+voir seulement les articles (dit Charroselles). Le greffier s'y
+accorda, et leut ainsi:
+
+
+ESTAT ET ROLE DES SOMMES
+
+_Auxquelles ont esté moderement taxées, dans le conseil
+poétique, les places d'illustres et demy-ilustres,
+dont la vente a esté ordonnée pour faire
+un fonds pour la subsistance des
+pauvres autheurs._
+
+
+Pour un principal heros d'un roman de dix volumes
+ 000. liv. parisis.
+
+Pour une heroïne et maistresse du heros 00. l. par.
+
+Pour une place de son premier escuyer ou confident 0 . sis.
+
+Pour une place de demoiselle suivante et confidente 3 par
+
+Pour ceux de 5 volumes et au dessous, ils seront
+taxez à proportion.
+
+Pour un rival malheureux et qui est prince ou heros.
+
+Pour le heros d'un episode ou histoire incidente.
+
+Pour la commemoration d'une autre personne faite par occasion
+
+Pour un portrait ou caractère d'un personnage
+introduit. 20 l. tournois.
+
+_Nota_ que, selon qu'on y met de beauté, de valeur et
+d'esprit, il faut augmenter la taxe.
+
+Pour la description d'une maison de campagne qu'on
+deguise en palais enchanté, pour la façon seulement
+sera payé
+
+Pour la louange qu'on donne par occasion à des poëmes
+et à des ouvrages d'autruy, _néant._. Et n'est ici
+couché que pour memoire, attendu qu'on les donne à
+la charge d'autant.
+
+Pour l'anagramme du nom du personnage dépeint,
+quarante sous.
+
+Pour le fard dont on l'aura embelly: à discretion.
+
+Pour faire qu'un amant ait avantage sur son rival et
+qu'il soit heureux dans les combats et intrigues. _Idem._
+
+
+_Le juste prix de toute sorte de vers._
+
+Pour un poëme epique en vers alexandrins. 2000 l.
+
+_Nota_ que cela s'entend de pension par chacun an,
+tant que durera la composition, pourveu que ce soit
+sans fraude.
+
+Pour les personnages introduits dans ces poëmes, la
+taxe s'en fait au double de celle qui est faite pour pareilles
+places de prose.
+
+Pour les odes heroïques de dix ou douze vers chacune
+strophe 100 s.
+
+Pour les autres de sixains ou quatrains
+
+Pour un sonnet simple trois l.
+
+Pour un sonnet de bouts rimez, deux sous six deniers.
+
+Pour un sonnet acrostiche. 24 s. p.
+
+Pour un madrigal tendre et bien conditionné. 30 s.
+
+Pour une elegie.
+
+Pour une chanson.
+
+Pour un rondeau.
+
+Pour un triollet.
+
+Il y a apparence qu'il y en avoit encore quantité d'autres; mais non
+seulement le chiffre a esté mangé, mais encore le texte de
+l'article, dont il ne reste plus qu'une assez grande liste de pour,
+que vous pouvez voir.
+
+Vrayment, c'est dommage (dit Charroselles), je voudrois qu'il m'eust
+cousté beaucoup, et en avoir l'original sain et entier: je le
+donnerois à Cramoisy, imprimeur du roy pour les monnoyes, qui seroit
+bien aise de l'imprimer. Mais pour ne vous pas importuner davantage,
+je vous prie, monsieur le greffier, et vous, monsieur le prévost
+(que je devois nommer premièrement), de me prester ces manuscrits
+pour les lire en particulier; je vous en donneray mon recepissé, et
+je vous les rendray dans deux fois vingt-quatre heures.
+
+Je m'en donneray bien de garde que je ne sois payé de mes vacations
+(reprit brusquement Belastre). Et moy de ma grosse (adjousta
+Volaterran). Et tous deux en mesme temps dirent que, s'il vouloit
+lever le procés verbal et payer les frais du scellé, qu'ils luy
+donneroient tout ce qu'il voudroit. Vous devez mesme remercier
+mademoiselle que voila (dit Belastre, en monstrant Collantine), de
+ce que je vous en ay tant fait voir; c'est une prévarication que
+j'ay faite en ma charge, et à laquelle les juges de ma sorte ne sont
+gueres sujets. Charroselles dit alors qu'il ne vouloit point payer
+si cher une si légere curiosité, et qu'il auroit patience que ces
+livres tussent imprimez. Si est-ce pourtant (dit Collantine à
+Belastre), puisque vous en avez tant fait, qu'il faut que vous me
+monstriez encore une piece dont vous avez parlé dans ce dernier
+livre que vous avez leu, en certain endroit où j'avois bien envie de
+vous interrompre, et où il est parlé du bourreau: car, comme c'est
+un officier de justice, et que je les respecte tous, je seray bien
+aise de sçavoir ce qu'on dit de luy. Fort volontiers (reprit
+Belastre): j'avois la mesme curiosité, et je n'aurois pas manqué de
+la satisfaire si-tost que j'aurois esté chez moy; mais puisqu'il est
+ainsi, nous la verrons tout à cette heure. Aussi-tost il commanda au
+greffier de chercher dans le corps du livre cette piece, dont il
+avoit veu le titre dans la table des chapitres. Le greffier obeït,
+la trouva, et la leut en cette sorte:
+
+
+ÉPISTRE DEDICATOIRE
+
+_Du premier livre que je feray_[137].
+
+ A tres haut et tres redouté seigneur Jean Guillaume, dit S.
+ Aubin, maistre des hautes oeuvres de la ville, prevosté et
+ vicomté de Paris.
+
+ GUILLAUME,
+
+Voicy asseurément la première fois qu'on vous dedie des livres; et
+un present de cette nature est si rare pour vous que sans doute sa
+nouveauté vous suprendra. Vous croirez peut-estre que je brigue vos
+faveurs, comme tous les autheurs font d'ordinaire quand ils dedient.
+Cependant il n'en est rien; je ne vous ay point d'obligation et ne
+veux point vous en avoir. Voicy la premiere epistre dedicatoire qui
+a esté faite sans interest, et qui sera d'autant plus estimable que
+je n'y mettray point de sentimens deguisez ni corrompus. Il y a
+long-temps que je suis las de voir les autheurs encenser des
+personnes qui ne le meritent peut-estre pas tant que vous. Ils sont
+leurrez par l'espoir d'obtenir des pensions et des recompenses qui
+ne leur arrivent presque jamais; ils n'obtiennent pas mesme les
+graces qu'on ne leur peut refuser avec justice, et j'ay veu encore
+depuis peu un homme de merite acheter cherement une place pour
+servir un faux Mecenas, qui en avoit esté exclus par la brigue d'un
+goinfre et d'un hableur qui avoit gagné ses valets. Depuis que j'ay
+veu louer tant de faquins qui ont des équipages de grands seigneurs,
+et tant de grands seigneurs qui ont des ames de faquins, il m'a pris
+envie de vous louer aussi, et certes ce ne sera pas sans y estre
+aussi bien fondé que tous ces flatteurs. Combien y a-t-il de ces
+gens qu'on vante si hautement, qu'il faudroit mettre entre vos mains
+afin de leur apprendre à vivre? Ils ne font pas si bien leur mestier
+comme vous sçavez faire le vostre: car il n'y a personne qui execute
+plus ponctuellement les ordres de la justice, dont vous estes le
+principal arcboutant. Ce n'est pas pourtant que je veuille establir
+un paradoxe, ny faire comme Isocrate et les autres orateurs qui ont
+loué Busire, Helene et la fièvre quarte. Je trouve qu'on vous peut
+louer en conscience, quand il n'y auroit autre raison sinon que
+c'est vous qui monstrez à beaucoup de gens le chemin de salut, et à
+qui vous ouvrez la porte du ciel, suivant le proverbe qui dit que de
+ces pendus il n'y en a pas un perdu. Quant à la noblesse de votre
+employ, n'y a-t-il pas quelque part en Asie ou en Afrique un roy qui
+tient à gloire de pendre lui-mesme ses sujets, et qui est si
+persuadé que c'est un des plus beaux appennages de sa couronne,
+qu'il puniroit comme un attentat celuy qui luy voudroit ravir cet
+honneur? Lorsque les saints pères ont appelé Attila, Saladin et tant
+d'autres roys les bouchers de la justice divine, ne vous ont-ils pas
+donné d'illustres confrères? Vostre equipage mesme se sent de votre
+dignité; et quand vous estes dans la fonction de vostre magistrature
+vous ne marchez jamais sans gardes et sans un cortege fort nombreux.
+Il y a une infinité d'officiers qui ne travaillent que pour vous et
+qui ne taschent qu'à vous donner de l'employ. Que plust à Dieu
+qu'ils vous fussent fideles! Vous seriez trop riche si vous teniez
+dans vos filets tous ceux qui sont de vostre gibier. Cependant ils
+ont beau frauder vos droits, vos richesses sont encore assez
+considérables. Il n'y a point de revenus plus asseurez que les
+vostres, puisque leur fonds est asseuré sur la malice des hommes,
+qui croist de jour en jour et qui s'augmente à l'infini. Il faut
+pourtant que vous ne soyez pas sans moderation, puisque vous avez le
+moyen de faire votre fortune aussi grande que vous voudrez: car on
+dit quand un homme fait bien ses affaires qu'il a sur luy de la
+corde de pendu, et certes il n'y a personne qui en puisse avoir plus
+que vous. Aussi vostre merite a tellement esté reconnu, qu'on s'est
+détrompé depuis peu du scrupule qu'on avoit de vous frequenter. Au
+lieu de vous fuir comme un pestiferé, on a veu beaucoup de gens de
+naissance ne faire point de difficulté d'aller boire avec vous,
+parce que vous aviez de bon vin. De sorte qu'il ne faut pas qu'on
+s'étonne qu'insensiblement vous vous trouviez parmi les heros et les
+Mecenas. Comme on a poussé si loin l'hyperbole et la flatterie, j'ai
+souvent admiré qu'apres avoir placé au rang des demy-dieux tant de
+voleurs et de coquins, on ne vous ait pas mis de leur nombre: car je
+sçay que vous estes leur grand camarade, et je vous ay veu bien des
+fois leur donner de belles accolades. Il est vray que vous leur
+donniez incontinent apres un tour de vostre mestier; mais combien y
+a-t-il de courtisans qui vous imitent, et qui en mesme temps qu'ils
+baisent un homme et qu'ils l'embrassent, le trahissent et le
+précipitent? Si on vous reproche que vous dépouillez les gens, vous
+attendez du moins qu'ils soient morts; mais combien y a-t-il de
+juges, de chicaneurs et de maltotiers qui les sucent jusques aux os
+et qui les écorchent tout vifs? Enfin, tout conté et tout rabattu,
+je trouve que vous meritez une epistre dedicatoire aussi bien que
+beaucoup d'autres. Je craindrois pourtant qu'on ne crust pas que
+c'en fust une, si je ne vous demandois quelque chose. Je vous prie
+donc de ne pas refuser vostre amitié à plusieurs pauvres autheurs
+qui ont besoin de vostre secours charitable: car l'injustice du
+siècle est si grande que beaucoup d'illustres, abandonnez de leurs
+Mecenas, languissent de faim, et, ne pouvant supporter leur mépris
+et la pauvreté, ils sont reduits au desespoir. Or, comme ils n'ont
+pas un courage d'Iscariot pour se pendre eux-mesmes, si vous en
+vouliez prendre la peine, vous les soulageriez de beaucoup de
+chagrin et de miseres. J'aurois fini en cet endroit, si je ne
+m'estois souvenu qu'il falloit encore adjouter une chose qui
+accompagne d'ordinaire les eloges que donnent à la haste les
+faiseurs de dedicace: c'est la promesse d'ecrire amplement la vie ou
+l'histoire de leur heros. J'espere m'acquitter quelque jour de ce
+devoir, dans le dessein que j'ai de faire des commentaires sur
+l'Histoire des larrons: car ce sera un lieu propre pour faire de
+vous une ample commemoration, et pour celebrer vos prouesses et vos
+actions plus memorables. En attendant, croyez que je suis, autant
+que votre merite et vostre condition me peuvent permettre,
+
+ GUILLAUME,
+
+ Vostre, etc.
+
+[Note 137: C'est cette épitre dédicatoire d'un livre _futur_ qui
+a fait dire que Furetière avoit dédié son _Roman bourgeois_ au
+bourreau. Nous avons déjà combattu cette erreur trop répétée dans un
+article sur les _livres imaginaires_ publié par le _Journal de
+l'amateur de livres_, tome 3, p. 10-11.]
+
+Volaterran n'eut pas si-tost achevé cette lecture, que, de crainte
+qu'on ne luy en demandast encore une autre, il se leva brusquement,
+remit à la haste ses papiers dans son sac, et, en disant: Vrayment,
+je ne gagne pas ici ma vie, il s'en alla sans faire aucun compliment
+pour dire adieu. Mais cet empressement avec lequel il reserra ces
+papiers fut cause que deux glisserent le long du sac, sans qu'il
+s'en aperçeust, dont l'un fut ramassé par Charroselles, et l'autre
+par Collantine. Celle-cy ouvrit vistement le sien, et trouva que
+c'étoit un escriteau en grand volume, et en gros caractere, comme
+ceux qu'on achete à S. Innocent pour les maisons à loüer, où il y
+avoit écrit:
+
+CEANS ON VEND DE LA GLOIRE A JUSTE PRIX, ET SI ON EN VA PORTER EN
+VILLE.
+
+La nouveauté de cet escriteau les surprit tous, car on n'en avoit
+point encore veu de tels affichez dans Paris, quand Belastre leur
+dit, prenant la parole: J'en ay esté surpris le premier, en ayant
+trouvé une assez grosse liasse lorsque j'ay fait cet inventaire. Ce
+qui m'a donné sujet d'interroger là dessus Georges Soulas, pour
+sçavoir ce que le deffunt en vouloit faire. Il m'a répondu que ce
+pauvre homme, pressé de la necessité, et ne trouvant plus si bon
+débit de sa marchandise, pretendoit mettre cet escriteau à sa porte,
+et qu'il ne doutoit point qu'il n'y eust beaucoup d'autres autheurs
+qui, à son imitation, ouvriroient des boutiques de gloire. Je crois
+(dit Collantine) qu'elles viendroient aussi-tost à la mode que
+celles des limonadiers[138], qui sont si communes aujourd'huy, et
+dont le mestier il n'y a gueres estoit tout à fait inconnu.
+
+[Note 138: L'établissement de la communauté des limonadiers date
+de 1676, époque où on leur permit de vendre du café. L'ouverture des
+premières boutiques de limonades remonte à plusieurs années
+auparavant, à 1630 environ. V. _Mélanges d'une grande bibliothèque_,
+III., p. 187. Le grand d'Aussy, _Vie privée des François_, tom. III,
+_passim_.]
+
+Vrayment, monsieur le prevost (dit alors Charroselles), vous avez
+interest que ce nouveau mestier s'établisse en vostre justice; mais
+il le faudra aussi-tost unir et incorporer avec les vendeurs de
+tabac[139], parce qu'ils ont cela de commun, qu'ils vendent tous
+deux de la fumée. Oüy dea (dit Belastre), je le pourray bien faire,
+mais je leur promets d'aller souvent en police chez eux, car on dit
+que c'est une marchandise fort sophistiquée. Collantine, prenant à
+son tour la parolle, et l'addressant à Charroselles: Vous ne me
+montrez point (dit-elle) le papier que vous avez ramassé; il y a
+long-temps que vous le considerez; n'est-ce point quelque obligation
+ou lettre de change? Je crois (dit Charroselles, apres l'avoir
+encore quelque temps examiné) que vous avez touché au but. C'est en
+effet une lettre de change de reputation, tirée par Mythophilacte
+sur un academicien humoriste de Florence; car il luy envoye un
+ouvrage d'un de ses amis, et il le prie, à piece veuë, de luy
+vouloir payer douze vers d'approbation pour valeur reçeuë, luy
+promettant de luy en tenir compte, et de le payer en mesme monnoye.
+Cette monnoye (reprit Collantine) ne se trouve point dans aucun edit
+ou tariffe qui ait esté publié, de sorte que, si on la portoit au
+marché, on mourroit bien de faim aupres. Il est vray (repliqua
+Charroselles) qu'elle est aujourd'huy fort decriée, avec toutes les
+especes legeres qu'on a ordonné de porter au billon, car il n'y a
+rien de plus leger que de la fumée. Il alloit là-dessus donner
+carriere à son esprit, et dire force méchantes pointes, estant fort
+grand ennemy des donneurs de loüanges; mais il en fut empesché par
+Belastre, qui, ayant esté adverty par son greffier qu'il y avoit
+quelques interrogatoires fort pressez qu'il devoit faire en sa
+justice, fut obligé de quitter la partie, et de s'en aller, non sans
+un grand regret d'avoir esté interrompu par Volaterran, en voulant
+plaider son procés devant Charroselles.
+
+[Note 139: C'est à peu près la pensée de Saint-Amand à la fin de
+l'un de ses sonnets:
+
+ Non, je ne trouve pas beaucoup de différence
+ De prendre du tabac et vivre d'espérance:
+ Car l'un n'est que fumée et l'autre n'est que vent.
+]
+
+Il se consola par l'esperance qu'il eut d'en trouver une autrefois
+l'occasion, ce qui ne luy fut pas mal-aisé, car, en continuant ses
+visites, il y trouva plusieurs fois aussi Charroselles, qui pour ce
+jour-là ny resta gueres plus long-temps que luy. Mais je serois fort
+ennuyeux si je voulois décrire par le menu toutes les avantures de
+ces amours (c'est ainsi que je les appelle à regret, chacun les
+pourra nommer comme il luy plaira), car elles durerent assez
+long-temps, et continuerent tousjours de mesme force. Il y eut sans
+cesse querelles, differens et contestations, au lieu des fleurettes
+et des complimens qui se debitent en semblables entretiens. La seule
+complaisance qu'eut Charroselles pour Collantine, ce fut de luy
+laisser deduire tous les procés qu'elle voulut, à la charge
+d'entendre lire de ses ouvrages par apres en pareille quantité. Et
+certes, il luy rendit bien son change, ne luy ayant pas esté à son
+tour moins importun. Je m'abstiendray de reciter les uns et les
+autres, et je croy, Dieu me pardonne, que je serois plustost
+souffert en recitant au long ces procés, qu'en faisant lire ces
+ouvrages maudits, qui sont condamnez à une prison perpetuelle.
+
+Jugez donc du reste de l'histoire de ces trois personnages par
+l'échantillon que j'en ay donné; et sans vous tenir d'avantage en
+suspens, voicy quelle en fut la conclusion:
+
+A l'égard de Belastre, son procés le mina si bien avec le temps,
+ayant affaire à une partie qui sçavoit mieux son mestier que luy,
+que non seulement il se vid entierement ruiné (ce qui n'eut pas esté
+grand chose, car il l'estoit desja devant que d'arriver à Paris),
+mais mesme interdit et depossedé de sa charge, qui estoit le seul
+fondement de sa subsistance. Ses amys, qui prevoyoient bien cette
+cheute, voulurent, avant qu'elle feust arrivée, tenter les voyes
+d'accommodement avec Collantine, qui le pressoit le plus. Ils luy
+monstrerent si bien qu'il n'avoit plus que ce moyen de se maintenir,
+qu'ils le firent resoudre à luy faire faire des propositions de
+l'épouser, malgré le peu de bien qu'elle avoit. Mais l'esprit de
+Collantine estoit bâty de telle sorte, que cette esperance
+d'accommodement, qui la devoit porter à faire faire ce mariage, fut
+ce qui l'en empescha. Car, comme elle vint à considerer que, sitost
+qu'elle seroit mariée à Belastre, il luy falloit quitter les
+pretentions qu'elle avoit contre luy, elle ne s'y put jamais
+resoudre, ni abandonner lâchement ce procés, qui estoit son plus
+grand favory, à cause qu'il estoit le plus gros. Cette seule pensée
+de paix qu'avoit euë Belastre fut cause qu'il eut tout à fait son
+congé; depuis elle n'a point quitté prise, elle l'a poursuivy
+jusqu'à son entiere défaite.
+
+A l'égard de Charroselles, il n'en alloit pas de mesme: ils
+n'avoient plus de procés ensemble qui fust pendant en justice, et
+qui pust estre assoupi par un mariage, de sorte qu'il n'avoit pas
+une pareille exclusion. Car tous les differens qu'ils avoient
+ensemble, c'estoient de ces contestations qui leur arrivoient tous
+les jours par leur opiniastreté et par leur mauvaise humeur; et tant
+s'en faut que le mariage les appaise, qu'au contraire il les
+multiplie merveilleusement. Je ne sçay pas ce qui le put porter à
+songer au mariage, luy qui avoit tant pesté contre ce sacrement,
+aussi bien que contre toutes les bonnes choses, et sur tout avec une
+personne qui n'avoit ny bien, ny esprit, ny aucune qualité sociable.
+Il faut qu'il l'ait voulu faire par dépit, et en hayne de luy-mesme,
+pour montrer qu'il faisoit toutes choses au rebours des autres
+hommes, ou plustost que ç'ait esté par un secret arrest de la
+providence, qui ait voulu unir des personnes si peu sociables, pour
+se servir de supplice l'une à l'autre.
+
+Quoy qu'il en soit, le mariage fut proposé et conclud; mais, hélas!
+qu'il y eut auparavant de contestations! Jamais traité de paix entre
+princes ennemis n'a eu des articles plus debattus; jamais alliance
+de couronnes n'a esté plus scrupuleusement examinée. Collantine
+voulut excepter nommément de la communauté de biens, qu'on a
+coustume de stipuler dans un tel contract, qu'elle solliciteroit ses
+procés à part; qu'à cette fin son mary lui donneroit une generale
+authorisation, et qu'elle se reservoit ses executoires de dépens,
+dommages et interest liquidez et à liquider, et autres émolumens de
+procés, qu'elle pourroit faire valoir comme un pecule particulier.
+Il fut aussi consenty qu'elle feroit divorce et lict à part toutes
+fois et quantes; et la clause portoit que, sans cette condition
+expresse, le mariage n'eust point esté fait ni accomply. Mais ce
+qu'il y eut de plaisant, c'est que les autres personnes, quand elles
+font des contracts, taschent d'y mettre des termes clairs et
+intelligibles, et toutes les clauses qu'elles peuvent s'imaginer
+pour s'exempter de proces; mais Collantine, tout au contraire,
+taschoit de faire remplir le sien de termes obscurs et équivoques,
+mesme d'y mettre des clauses contradictoires, pour avoir l'occasion,
+et en suite le plaisir, de playder tout son saoul.
+
+Encore qu'ils eussent signé enfin ce contract, ils n'estoient pas
+pour cela d'accord; leur contrarieté parut encore à l'eglise et
+devant le prestre: car ils estoient si accoustumez à se contredire
+que, quand l'un disoit ouy, l'autre disoit non, ce qui dura si
+long-temps qu'on estoit sur le point de les renvoyer, lors que,
+comme des joüeurs à la mourre, qui ne s'accordent que par hazard,
+ils dirent tous deux ouy en mesme temps, chacun dans la pensée que
+son compagnon diroit le contraire. Cet heureux moment fut ménagé par
+le Prêtre, qui à l'instant les conjoignit, et ça esté presque le
+seul où ils ayent paru d'accord.
+
+Cette ceremonie faite, on fit celle des nopces, où il y eut quelques
+avantures qui tinrent de celle des Centaures et des Lapites, et le
+mauvais augure s'estendit si loin, que les violons mesmes n'y
+peurent jamais accorder leurs instrumens. Les nopces estoient à
+peine achevées, que Collantine et Charroselles eurent un proces,
+qu'on peut dire en vérité estre fondé sur la pointe d'une aiguille;
+car le lendemain, en s'habillant, elle avoit mis sur sa toilette une
+aiguille de teste qui estoit d'or avec un petit rubis fin, dont elle
+se servoit pour accommoder ses cheveux. Charroselles (en badinant)
+s'en voulut curer une dent creuse; mais comme il avoit la dent
+maligne, l'aiguille se rompit dés qu'elle y eut touché. Aussi-tost
+Collantine vomit contre luy plusieurs injures et reproches, entre
+lesquels elle n'oublia pas de luy reprocher le defaut dont sa dent
+estoit accusée. Charroselles, qui vouloit faire durer sa
+complaisance vingt-quatre heures du moins (c'estoit pour luy un
+grand effort), offrit de luy en apporter une autre plus belle, et il
+luy dit mesme qu'il luy en feroit donner une en present par quelque
+libraire, à qui il donneroit plustost à imprimer un de ses livres
+sans autre recompense. Vrayement, c'est mon (dit Collantine), vous
+me renvoyez là à de belles gens; vous n'en avez jamais sçeu rien
+tirer, et puis, quand vous m'en donneriez cent, je ne serois pas
+satisfaite: je veux celle-là, et non point une autre; j'en fais état
+à cause qu'elle vient de ma grand'mère, qui me l'a donnée à la
+charge de la garder pour l'amour d'elle. L'affection que j'ay pour
+ce bijou me fait souffrir des dommages et interests qui ne peuvent
+pas tomber en estimation. Et en mesme temps elle recommença à luy
+dire que c'estoit un mauvais ménager, qu'il la vouloit ruiner, qu'il
+lui avoit osté le plus pretieux joyau qu'elle avoit; toutes
+lesquelles parolles ne s'en estant pas allées sans repliques et
+dupliques, la querelle s'échauffa si fort, que cela aboutit à dire
+qu'elle se vouloit separer. Et aussi-tost elle luy fit donner un
+exploit en separation de corps et de biens, que quelques-uns
+asseurent qu'elle avoit fait dresser tout prest dés le jour de ses
+fiançailles. Si je voulois raconter, mesme succinctement, tous les
+proces et les broüilleries qui sont survenuës entre eux depuis, je
+serois obligé d'écrire plus de dix volumes, et je passerois ainsi la
+borne que nos escrivains modernes ont prescrite aux romans les plus
+boursoufflez. Mais encore, lecteur, avant que de finir, je serois
+bien aise de vous faire deviner quel fut le succes de ces
+plaidoyries, et qui fut le plus opiniastre de Collantine ou de
+Charroselles. J'ayme mieux pourtant vous tirer de peine, car je vois
+bien que vous n'en viendriez jamais à bout; mais auparavant, il faut
+que je vous fasse un petit conte:
+
+Dans le pays des fées, il y avoit deux animaux privilegiez: l'un
+estoit un chien fée, qui avoit obtenu le don qu'il attraperoit
+toutes les bestes sur lesquelles on le lâcheroit; l'autre estoit un
+liévre fée, qui de son costé avoit eu le don de n'estre jamais pris
+par quelque chien qui le poursuivist. Le hazard voulut qu'un jour le
+chien fée fut lasché sur le liévre fée. On demanda là-dessus quel
+seroit le don qui prevaudroit, si le chien prendroit le liévre, ou
+si le liévre échapperoit du chien, comme il estoit écrit dans la
+destinée de chacun. La resolution de cette difficulté est qu'ils
+courent encore. Il en est de mesme des proces de Collantine et de
+Charroselles: ils ont tousjours plaidé et plaident encore, et
+plaideront tant qu'il plaira à Dieu de les laisser vivre.
+
+FIN.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+Préface. Page 5
+
+Un mot sur l'orthographe de cette édition. 22
+
+Avertissement du libraire au lecteur. 23
+
+
+LIVRE PREMIER 27
+
+Histoire de Lucrèce la bourgeoise. 50
+
+Tariffe ou évaluation des partis sortables pour faire
+facilement les mariages. 53
+
+Epistre amoureuse à mademoiselle Javotte. 119
+
+Historiette de l'amour esgaré. 152
+
+Suite de l'histoire de Javotte. 183
+
+
+LIVRE SECOND 215
+
+Historiette de Charroselles, de Collantine et de
+Belastre. 217
+
+Jugement des buchettes, rendu au siege de... le 24
+septembre 1644. 270
+
+Lettre de Belastre à Collantine. 278
+
+Inventaire de Mythophilacte. 302
+
+Catalogue des livres de Mythophilacte. 312
+
+Somme dedicatoire. 317
+
+Estat et role des sommes auxquelles ont esté moderement
+taxées, dans le conseil poétique, les places
+d'illustres et demy-illustres, dont la vente a été ordonnée
+pour faire un fonds pour la subsistance des
+pauvres autheurs. 332
+
+Le juste prix de toute sorte de vers. 333
+
+Epistre dedicatoire du premier livre que je feray. 336
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le roman bourgeois, by Antoine Furetière
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN BOURGEOIS ***
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+This and all associated files of various formats will be found in:
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+Produced by Pierre Lacaze and the Online Distributed
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+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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