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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'Illustration, No. 0002, 11 Mars 1843 + +Author: Various + +Release Date: August 11, 2010 [EBook #33408] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'LLUSTRATION, NO. 0002, 11 MARS 1943 *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque + + + + + + +L'ILLUSTRATION, + +JOURNAL UNIVERSEL, + + + +Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr. +Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75. + +Nº 2. Vol. I.--SAMEDI 11 MARS 1843. Bureaux, rue de Seine, 33. + +Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois 17 fr.--Un an 32 fr. +pour l'Etranger.--3 mois, 10 fr.--6 mois 20 fr.--Un an 40 fr. + +SOMMAIRE. + +BIOGRAPHIE. Hommes d'État américains. _Portraits de Clay, Webster et +Calhoun.--_ GEOGRAPHIE. L'Algérie. Carte. Arabes irréguliers à cheval. +Portrait d'Abd-el-Kader._--TRIBUNAUX. McNaughten, Montély. LES +BURGRAVES. _Vue de la cour criminelle de Londres. Portrait de +McNaughten_--HISTOIRE. Manuscrit de Napoléon: Histoire de la +Corse.--THÉÂTRES. Première représentation des Burgraves. Scène +principale des Burgraves. Costume de Frédéric Barberousse (Ligier), de +Job (Beaurallet), d'Otbert (Geffroy), de Régina (Mademoiselle Denain), +de Guanhumara (madame Mélingue).--NOUVELLE. Le curé médecin (_suite et +fin_), par E. Legouvé--MISCELLANÉES. Société des Amis des Arts _avec +vignettes._ Paris au crayon. _Caricature, par_ +GRANDVILLE--CORRESPONDANCE.--BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE.--ANNONCES--MODES +(_avec vignette_)--PROBLÈME D'ÉCHECS--MERCURIALES.--_Rébus._ + + + Contemporains illustres. + + HOMMES D'ÉTAT AMÉRICAINS. + + +I. + +HENRI CLAY--DANIEL WEBSTER.--CALHOUN. + +Parmi les hommes qui, de notre temps, ont exercé le plus d'influence sur +les affaires publiques des États-Unis, aucun n'est plus estimé que HENRI +CLAY: aucun ne peut être placé au-dessus de lui quand on parle de +patriotisme, de désintéressement, d'attachement inébranlable à la +justice et à la vérité: aucun n'a plus que lui hérité de ces vertus qui +ont immortalisé déjà les fondateurs de l'indépendance américaine, et qui +déjà, pour nos enfants, les grandissent à la hauteur de quelques-uns des +plus beaux caractères de l'antiquité. + +M. Clay a été l'artisan de sa propre fortune; ce n'est qu'à ses talents +et à ses efforts qu'il doit la haute situation qu'il occupe. Né le 12 +avril 1777, dans le comté de Hanovre, en Virginie, il perdit de bonne +heure son père, qui était ecclésiastique et pauvre. Son éducation s'en +ressentit: après avoir passé quelques années sur les bancs d'une petite +école, il fut placé dans l'étude d'un clerc de la chancellerie, à +Richmond, en Virginie. A dix-neuf ans, il se mit à l'étude du droit, et +un an après il obtenait sa licence. Il alla alors s'établir à Lexington, +dans le Kentucky. Ses connaissances pratiques, son éloquence, lui firent +rapidement une grande réputation. + +[Illustration: (Henri Clay.)] + +C'est dans la convention nommée par le Kentucky, pour établir une +nouvelle constitution, que M. Clay parut pour la première fois sur la +scène politique. Son premier acte fut une tentative inutile pour abolir +graduellement l'esclavage des noirs dans l'État. M Clay ne s'est point +découragé; il ne s'est point lassé, depuis cette époque d'élever la voix +contre cette oppression inhumaine qui, avant la fin du siècle, aura +cessé partout de peser sur une race malheureuse. Bientôt son expérience +des affaires, les grâces de son élocution, son dévouement à la cause de +la liberté, la simplicité de ses manières, le portèrent à la présidence +de la législature de l'état, et il prouva, par son impartialité et par +son habileté à conduire les débats, qu'il était digne de cette +importante fonction. En 1805, il entra dans la Chambre des +Représentants, et il en fut élu président. Quelques années après, il +passa dans le Sénat, où sa réputation s'accrut encore. Il serait long +d'énumérer les services qu'il rendit à son pays dans le congrès; ce +serait presque raconter l'histoire des États-Unis depuis quarante ans. +En 1814, il fut choisi pour représenter, avec MM. Adams et Gallatin, +l'Union au congrès de Gand. Après s'être acquitté de cette mission +délicate, il préféra les devoirs de sénateur à des fondions plus +brillantes. Il refusa successivement l'ambassade de Russie, une mission +en Angleterre, et la place de ministre de la guerre. + +[Illustration: (Daniel Webster.)] + +M. Clay a surtout attaché son nom à trois grandes mesures: +l'indépendance des colonies espagnoles de l'Amérique du Sud, +l'entreprise de travaux d'utilité publique par le congrès fédéral, et le +développement des manufactures indigènes. Aussitôt après le Traité de +Paris. M. Clay éleva la voix en faveur des colonies espagnoles, et, +après de longs efforts, il décida ses concitoyens à leur prêter appui et +à reconnaître leur existence comme républiques indépendantes. Canning, +il est vrai, s'associa à cette politique et la fit triompher dans les +conseils des monarchies européennes. Mais c'est à M Clay qu'appartient +la gloire d'avoir le premier éveillé l'attention sur ces jeunes +républiques. Plus tard, ministre des affaires étrangères, il ouvrit des +relations avec elles, et jeta les bases d'une alliance durable entre +elles et les Etats-Unis. La seconde de ces mesures intéressait seulement +la république de L'Union. M. Clay en fut le premier et le plus zélé +promoteur; il sut vaincre les jalousies des États particuliers, et fit +résoudre cette question importante par le congrès. + +Les États de l'Amérique du Nord avaient conquis leur indépendance, mais +leur affranchissement de la mère patrie était loin d'être complet. +Pendant toute la période du système colonial, les Américains avaient +appliqué exclusivement leurs efforts à l'agriculture. Tout les y +portait, et la fertilité du sol, et la législation imposée par la +métropole. Mais les Etats-Unis continuaient à dépendre encore de +l'Angleterre par le soin qu'ils avaient d'un marché illimité, et par la +nécessité de tirer du dehors les objets manufacturés indispensables à +une société civilisée. Alexandre Hamilton, à qui les États-Unis doivent +tant, conçut le premier l'idée de rendre son pays indépendant de +l'industrie anglaise. Il établit ce qu'on a appelé le _système +américain_, et fit passer une législation entière qui encourageait +l'établissement de fabriques de toute nature, et entravait par un tarif +l'importation en Amérique de certains objets manufacturés. M Clay s'est +fait le champion de cette politique seule capable en effet de fonder +l'indépendance commerciale et industrielle des États-Unis. C'est lui qui +a présenté et défendu dans le congrès les différents tarifs qui, depuis +vingt-cinq ans, ont rendu plus difficile l'importation en Amérique des +produits manufacturés des nations européennes. Il a rencontré, il est +vrai, de grands obstacles, qu'il n'a pas tous pu surmonter. Les Etats du +sud de l'Union, éminemment producteurs, résistent à un système qui +entrave les débouchés de leurs produits exclusivement agricoles, tandis +que les États du nord, dont le sol est moins riche, et qui ont élevé des +manufactures, s'efforcent de compenser, par leur industrie et leurs +habitudes laborieuses, les désavantages de leur situation. En général, +l'Américain ne veut pas de taxe foncière, pas de contributions +indirectes, mais il ne veut pas non plus, pour favoriser les +manufactures indigènes être forcé de payer plus cher les objets de +première nécessité, ou ceux que ses habitudes d'aisance et de bien-être +lui ont rendus indispensables. Peu importe au démocrate américain d'où +lui viennent ses indiennes et ses soieries, de Liverpool ou du Havre, de +Boston ou de Lowell: tout ce qu'il demande, c'est de les payer bon +marché. Heureusement les hommes d'État de l'Union, et il y en a, quoique +l'on dise en Europe, ne partagent pas cette indifférence égoïste qui, +dans l'état actuel de la constitution du pays, ne peut être que funeste +à ses intérêts et à son avenir. Grâce aux efforts de M. Clay, le système +américain ne rencontre plus de résistance auprès des hommes +intelligents; la question du tarif est résolue, et il ne s'agit plus que +de le proportionner suivant les circonstances. C'est là peut-être la +plus grande gloire de M. Clay, et incontestablement le plus grand +service qu'il ait rendu à son pays dans sa longue carrière publique. La +postérité le considérera, après Hamilton, comme un des bienfaiteurs de +la république américaine, et comme ayant achevé l'oeuvre des Washington +et des Jefferson. + +[Illustration: (John Calhoun.)] + +M. Clay est d'une taille élevée, d'une constitution robuste, bien que +frêle en apparence; ses manières sont froides, mais pleines de dignité, +à la fois polies et simples. Ses yeux, bleus et petits, jettent des +flammes quand ils s'animent. Son front est large et élevé. Sur sa +bouche, on peut lire un caractère ferme et indomptable. On a publié, en +1827, quelques-uns de ses discours. Ils sont remarquables sous tous les +rapports, soit que l'on y cherche des leçons de politique, soit que l'on +n'y considère que les qualités oratoires. On y distingue surtout de la +précision dans les pensées et dans l'expression, de la rapidité, une +logique sévère, de la concision, de l'élégance, et une sage économie +d'ornements. + +Deux fois M. Clay a été candidat à la présidence; deux fois il a échoué. +Ses amis le portent encore cette année, et l'on dit qu'il a beaucoup de +chances; nous souhaitons qu'il triomphe, car les Etats-Unis ne sauraient +être gouvernés par un homme plus honnête et plus expérimenté. + +Qu'il réussisse ou qu'il échoue, nous savons que M. Clay est trop +sincèrement républicain pour murmurer contre le choix de ses +concitoyens. Ses amis pourront déplorer que tant de vertus ne soient pas +appréciées comme elles le méritent par l'opinion populaire. Quant à lui, +arrivé à un âge avancé, il se consolerait, dans le repos et la +tranquillité de la vie privée, de cet échec, qui ne peut en rien altérer +la gloire d'une carrière consacrée tout entière à son pays et dévouée à +ses intérêts. Il pourra se dire que jamais il n'a fait aucun sacrifice à +l'opinion des partis, que jamais il n'a reculé devant ce qu'il regardait +comme un devoir, dût-il rencontrer l'impopularité. Il a trouvé, dans son +amour pour la liberté, la force de résister aux entraînements de la +gloire militaire, le courage de rappeler son pays à l'esprit qui a fondé +sa prospérité et sa grandeur, et par son éloquence il a contribué à +sauver la république des États-Unis du despotisme du sabre. C'en est +assez; la plus haute fonction de l'Etat n'ajouterait rien à une gloire +aussi pure. + +DANIEL WEBSTER, aujourd'hui, secrétaire pour les affaires étrangères du +gouvernement des États-Unis, est né le 18 janvier 1782, à Salisbury, +dans le New-Hampshire, d'un père fermier qui avait porté les armes avec +honneur dans la guerre de l'indépendance, et exercé pendant plusieurs +années les fonctions de juge. A cette époque, Salisbury, aujourd'hui le +centre d'une population nombreuse, se trouvait l'extrême frontière de la +civilisation. Ce fut donc au milieu des forêts que se passèrent les +premières années de M. Webster. Son éducation fut commencée par son +père. En 1801, il entra au collège de Dartmouth, où il termina ses +études de la manière la plus brillante. Destiné à suivre la carrière du +barreau, il étudia la pratique des lois, d'abord dans sa ville natale, +ensuite à Boston, où il fut reçu avocat en 1805. Après avoir pratiqué +pendant deux ans dans un petit village voisin du lieu de sa naissance, +M. Webster s'établit à Portsmouth, la capitale commerciale du +New-Hampshire, et y acquit une grande réputation d'éloquence et +d'habileté. + +En 1812, la confiance de ses concitoyens lui ouvrit la carrière des +affaires publiques en le nommant un des représentants de l'État du +New-Hampshire, dans la chambre basse du congrès. Malgré sa jeunesse (il +avait alors à peine trente ans), il se fit remarquer dès son début, et +prit part à toutes les discussions importantes. Les mesures que désirait +le parti qui avait fait éclater la guerre entre l'Union et la +Grande-Bretagne, et qui tendaient à établir une sorte de conscription, +trouvèrent en lui un adversaire intrépide, tandis qu'il appuya de tous +ses efforts le projet de donner de larges développements à la marine et +de fortifier les frontières du nord. La question de l'établissement +d'une banque fédérale, au milieu des circonstances difficiles où se +trouvaient les États-Unis après la guerre, lui fournit l'occasion de +montrer que les connaissances et les talents de l'économiste et de +l'homme d'État s'alliaient en lui aux plus brillantes qualités de +l'orateur et à un ardent amour pour son pays et ses institutions. + +En 1816, M. Webster fut obligé de se retirer de la Chambre des +représentants. Sa fortune avait été en partie détruite par l'incendie +qui consuma, en 1815, la ville de Portsmouth, et ses devoirs d'homme +public, loin de lui permettre de réparer les pertes qu'il avait faites, +l'obligeaient à des dépenses considérables. Il renonça à toute +participation aux affaires publiques jusqu'à ce qu'il eut refait sa +fortune, et il alla se fixer à Boston, où il a depuis toujours résidé. +Durant huit ans il se livra uniquement aux devoirs de sa profession, +refusant obstinément les missions politiques dont l'estime de ses +nouveaux concitoyens voulait l'honorer. Ses succès dépassèrent son +attente. Sa réputation d'habile légiste se répandit; des causes qui +devaient avoir nécessairement, par leur importance, un grand +retentissement lui furent confiées, et il s'en acquitta si bien, que +bientôt il fut rangé parmi les premiers juristes de toute l'Union. +Malheureusement on ne possède qu'un petit nombre de ses plaidoyers, mais +ils suffisent pour montrer les qualités qui distinguent l'éloquence +judiciaire de M. Webster. Une narration claire et simple, beaucoup de +perspicacité, de la gravité, un accent de vérité qui parait sortir d'un +coeur plein d'amour pour la justice, voilà les moyens qui ont mérité à +M. Webster un ascendant irrésistible sur le jury, ascendant qui de +proche en proche s'est étendu sur tous ses concitoyens. + +Ce fut en 1825 qu'il rentra dans la Chambre des Représentants, et il y +prit aussitôt place parmi les orateurs les plus populaires. En 1827, il +fut choisi à l'unanimité pour remplir une place vacante dans le Sénat. +Sur ce nouveau théâtre, sa renommée grandit encore. Les services qu'il +rendit à son pays et à la Constitution sont dans la mémoire de tous, et +ce n'est pas ici le lieu de raconter son plus beau triomphe, je veux +parler de la victoire qu'il remporta sur les _nullificateurs_. + +Comme homme d'État, M. Webster est digne d'être placé sur la même ligne +que les Jefferson, les Hamilton et les Adams. Des vues sûres et +éclairées, une prudence tempérée par une hardiesse sage et réfléchie, +ont marqué tous les actes de son administration des affaires étrangères. +Récemment il a négocié un traité avec la Grande-Bretagne, et les +États-Unis se glorifient du rôle à la fois plein de fierté et de dignité +que leur a fait jouer M. Webster. Sur tous les points en litige, la +question des frontières du Maine, celle du commerce des esclaves et +celle de l'extradition mutuelle des criminels, son langage a été celui +qui convenait à un grand peuple, et surtout à une république qui a +besoin de se faire respecter par les vieilles aristocraties de l'ancien +monde. Sur tous les points, le plénipotentiaire anglais, lord Ashburton, +a cédé devant la logique ferme et irrésistible du ministre américain. + +Les principaux discours prononcés par M. Webster dans le congrès et dans +des assemblées populaires ont été publiés il y a peu d'années, à Boston. +On y a joint quelques-uns de ses plus éloquents plaidoyers. Quant à ses +discours plus particulièrement politiques, ils sont considérés par les +Américains comme des _pages de la Constitution_, tant on les trouve +animés de l'esprit qui a présidé à la fondation de la liberté +américaine. + +M. Webster porte empreint sur son visage le caractère qu'il a déployé +dans toutes les circonstances d'une vie longue, agitée et glorieuse. Ses +yeux, sombres et enfoncés dans leur orbite, ont un éclat irrésistible; +ses larges et épais sourcils noirs expriment l'énergie et la +détermination. Tous ceux qui ont eu l'occasion de s'approcher de cet +homme d'État s'accordent à louer sa modestie, ses manières à la fois +pleines de simplicité et de dignité; quelques esprits sévères lui +reprochent de l'indolence et de la dissipation, mais sa vie entière rend +témoignage que, pour le service de son pays, il n'a été surpassé par +personne en désintéressement, en activité, et que jamais il n'a sacrifié +les affaires à ses plaisirs. + +JOHN CALDWELL CALHOUN est né le 18 mars 1782, au district d'Abbeville, +dans la Caroline du Sud. Sa famille est d'origine irlandaise. Etablie +d'abord dans la Pennsylvanie, elle passa, en 1756, dans la Caroline du +Sud, où elle eut à lutter, durant un grand nombre d'années, avec les +Cherokis. Dans une surprise, la plus grande partie de la famille fut +massacrée. Le père, élevé dans les forêts, était un hardi pionnier, +habitué à lutter de ruse et d'audace avec les Indiens; mais, +contrairement aux habitudes de cette classe de colons qui, en chassant +devant elle les sauvages, les remplace souvent par des moeurs qui ne +sont guère moins barbares, il avait du goût pour les lettres, et +quoiqu'il eut passé toute sa vie éloigné du commerce des hommes, il +s'était instruit dans la littérature anglaise. Aussi voulut-il que ses +enfants reçussent une aussi bonne éducation que possible. Après avoir +enseigné à John Calhoun à peu près tout ce qu'il pouvait lui apprendre, +il l'envoya, vers l'âge de treize ans, à l'académie qui avait le plus de +réputation dans les Etats du sud de l'Union. + +M. Calhoun avait hérité des goûts de son père. Il aimait l'étude et s'y +livrait avec une si grande ardeur, que sa santé en fut gravement +altérée; on craignit un moment qu'il ne perdît la vue. Sa mère, alarmée, +car il avait perdu son père depuis peu, le rappela dans la maison +paternelle, où grâce à la force de la jeunesse et à l'éloignement de +tous moyens d'étudier, il recouvra promptement la santé. Comme il ne +pouvait rien être à demi, il se passionna pour tous les exercices du +corps. Bientôt on le cita comme le plus intrépide et le plus aventureux +chasseur de tout le pays. Mais, tandis qu'il s'était résolu à se faire +fermier, son frère aîné, qui habitait Charleston, fut surpris, dans une +visite qu'il fit à sa mère, des heureuses dispositions de Calhoun, et il +le décida à reprendre ses études et à embrasser une carrière où il put +développer les heureuses qualités dont l'avait doué la nature. M. +Calhoun se rendit à ces conseils, entra dans un collége et recommença +ses études à dix-huit ans. Ses progrès furent si rapides, qu'en moins de +deux ans il avait réparé tout le temps perdu. Après avoir étudié la +pratique des lois, il se fixa, en 1807, dans la Caroline du Sud, où il +surpassa bientôt en réputation tous les légistes du pays, comme il les +surpassait en talent et en habileté. Ses succès lui ouvrirent l'entrée +de la législature de l'Etat, où il ne se distingua pas moins. + +En 1811. la confiance de ses concitoyens l'introduisit dans la Chambre +des Représentants. Sa célébrité l'y avait devancé. Il prit une grande +part aux débats qui précédèrent la déclaration d'hostilités entre les +Etats-Unis et l'Angleterre. On cite un discours qu'il prononça dans +cette circonstance comme un des plus éloquents qui aient été prononcés +dans le congrès américain. Tout d'une voix il fut porté, malgré sa +jeunesse, à la tête du parti qui voulait la guerre dans la Chambre des +Représentants. Dès cette époque, il se prononça vivement contre le +système restrictif qu'il croyait ne convenir ni au génie du peuple +américain, ni à celui du gouvernement, ni au caractère géographique du +pays. Il combattit avec beaucoup de force cette politique qui, selon +lui, entraînait avec elle des lois arbitraires et vexatoires. + +A la fin de l'année 1817, M. Calhoun fut appelé par M. Monroe aux +fonctions de ministre de la guerre. Six aimées passées dans le congrès +avaient mis le sceau à sa réputation d'orateur. Pendant sept années +qu'il demeura à la tête du département de la guerre, il développa les +qualités solides de l'administrateur; il combla un énorme arriéré, +satisfit à toutes les pensions, réduisit les dépenses au strict +nécessaire. Néanmoins, il trouva le loisir de rédiger des rapports sur +beaucoup de questions très-graves. C'est à lui que les Etats-Unis +doivent l'admirable système de fortifications et de défense dont le +général Bernard a doté le territoire de l'Union. + +A l'expiration dit second terme de la présidence de M. Monroe, le nom de +M. Calhoun fut placé sur la liste des candidats. Pour éviter que le +hasard de l'élection ne fut abandonné au choix du congrès, i! se retira; +mais il fut nommé à l'unanimité vice-président, tandis que M. Adams +était élevé à la présidence. Aux élections suivantes, le général Jackson +fut nommé président et M. Calhoun fut réélu vice-président. Dans cette +place éminente, il remplit ses devoirs avec une impartialité et une +habileté singulières. Il se trouvait dans une situation très-délicate, +surtout dans les fonctions de président du Sénat. On le savait +l'adversaire politique de l'administration, et chaque jour les débats +lui offraient des embarras dont il savait toujours se tirer adroitement +et sans compromettre sa dignité. + +Nous avons dit plus haut que, dès son entrée dans la carrière politique. +M. Calhoun s'était prononcé contre ce que l'on appelle le _système +américain_. En cela, M. Calhoun partageait les sentiments de l'État où +il avait vu le jour, et qui dans toutes les circonstances l'avait choisi +pour son représentant dans le congrès. Le tarif établi en 1828 blessait +profondément les intérêts de la Caroline du Sud; M. Calhoun se porta le +champion de ses réclamations. Selon lui, cet acte violait le pacte +fédéral, en portant atteinte à la souveraineté des États et à leurs +droits; il était inconstitutionnel, et, comme tel, les Etats intéressés +pouvaient, en vertu du droit qui leur était accordé par la Constitution +fédérale, le déclarer nul et non obligatoire. Cette doctrine porte le +nom de doctrine de la _nullification_; ses fondements reposent +principalement sur les principes émis dans les résolutions de la +Virginie et du Kentucky, rédigées par Madisson et par Jefferson, et +considérées comme faisant partie du droit public de l'Union. Pendant +plusieurs années, les opinions des deux partis, des partisans et des +adversaires du tarif, furent discutées dans le congrès. Voyant qu'on ne +faisait aucun droit à ses réclamations, la Caroline du Sud résolut de se +servir de tous les moyens que la Constitution lui mettait entre les +mains pour faire triompher la cause qu'elle représentait. Une convention +fut élue par les habitants de l'État, qui, en sa qualité de représentant +de la souveraineté de la Caroline du Sud, déclara les mesures +restrictives inconstitutionnelles, _nulles_ et sans valeur. Aussitôt M. +Calhoun se démit de la vice-présidence, reçut une place dans le Sénat, +et se présenta comme l'avocat de la cause de son État, qu'il regardait +comme la cause de la liberté et de la Constitution. Sur ce théâtre, M. +Calhoun développa les plus admirables qualités d'orateur. L'opinion +qu'il défendait presque seul était impopulaire dans le pays, et peu s'en +fallait qu'on ne la regardât comme un acte de trahison. Il y avait seize +ans qu'il n'avait pas paru dans une assemblée publique, et cependant, +pour lutter contre l'opinion, contre l'administration, contre +l'éloquence réunie de M. Clay et de M. Webster, il trouva en lui des +ressources extraordinaires. Dans cette lutte inégale, il serait +difficile de prononcer lequel de M. Calhoun ou de M. de Webster +l'emporta. Leurs discours sont des modèles de logique, de force, de +pathétique. + +Pendant quelques instants on craignit que cette lutte de parole ne se +changeât en une lutte plus dangereuse. Le président des États-Unis, +quoiqu'il penchât pour la Caroline du Sud, fut forcé par l'opinion +publique de menacer cet État de faire exécuter par les armes la loi du +congrès. De son côté la Caroline du Sud se prépara à soutenir de la même +manière ses intérêts et ses opinions. Heureusement, M. Clay apaisa cette +querelle par un compromis; la paix fut rétablie dans l'Union, et c'est +ici que s'arrête pour nous la carrière politique de M. Calhoun. On +annonce qu'il se porte comme candidat à l'élection présidentielle qui va +avoir lieu prochainement. + +M. Calhoun est d'une grande taille et d'une constitution robuste. Ses +manières sont pleines d'aisance, de simplicité et de cordialité. Tous +ceux qui l'ont connu disent qu'il est d'un commerce agréable, facile, +accessible à tous, et que dans la conversation il est aussi éloquent +qu'à la tribune. C'est un grand éloge, car ses discours sont +très-remarquables. Malgré un style sentencieux, il excelle dans la +discussion. Sa parole est forte, ardente, rapide et grave tout à la +fois. On sent qu'il est pénétré de ce qu'il dit, et qu'il serait prêt à +le soutenir de son sang. M. Calhoun peut, à bon droit, être considéré +comme l'un des plus grands hommes d'État américains de notre temps. Sa +vie privée, qui est irréprochable, ne dément pas un si beau caractère: +intègre, désintéressé, de moeurs sévères et frugales, courageux, il est +le digne descendant de Washington et de Jefferson, aussi bien que de +Franklin. + + Algérie + + DESCRIPTION GÉOGRAPHIQUE. + +La France entretient maintenant en Algérie une armée de quatre-vingt +mille hommes; elle y dépense annuellement plus de 80 millions. + +Quel but se propose-t-elle en faisant, depuis bientôt treize années, +tant de laborieux efforts, tant de lourds sacrifices? quelle +compensation a-t-elle le droit d'en attendre? quel dédommagement +est-elle fondée à en espérer? + +C'est évidemment de créer dans le nord de l'Afrique une colonie d'autant +plus puissante, qu'elle est plus voisine de la métropole; ou plutôt +c'est de fonder sur l'autre rive de la Méditerranée, à deux journées de +distance de Marseille et de Toulon, un nouvel et durable empire sur +cette terre _désormais et pour toujours française_, suivant l'expression +du discours de la couronne, à l'ouverture des Chambres, le 27 décembre +1841. + +L'Algérie est désormais française! Cette déclaration solennelle explique +l'intérêt éminemment français qui s'attache à nos possessions +africaines. Aussi, quand l'opinion publique s'émeut si vivement au récit +des progrès de notre domination, quand elle les suit avec une avide et +curieuse anxiété, n'est-ce pas seulement parce que nos soldats y +continuent les traditions de valeur, de persévérance et de gloire de +leurs devanciers, ni parce que notre jeune armée s'y montre l'émule des +vieilles phalanges de la Révolution et de l'Empire; c'est surtout parce +qu'elle comprend que, sur cette terre conquise au prix du sang des +enfants de la France, il y a pour la mère-patrie des éléments certains +de force et de prospérité, tout un avenir, enfin, de grandeur et de +puissance nationale! + +Ce sentiment instinctif est tellement enraciné dans la plupart des +esprits, qu'il a survécu à toutes les incertitudes qu'amènent les phases +diverses de la politique ou de la guerre, à toutes les vicissitudes +inséparables du premier âge des colonies fondées les armes à la main, +C'est à ce sentiment que nous nous proposons de nous associer, autant du +moins qu'il dépendra de, nous, en consacrant, dans notre journal, une +place spéciale à l'Algérie. Nous rappellerons, dans ces esquisses +rapides, les commencements de l'occupation française, les développements +qu'elle a reçus, les causes de son extension successive, les résultats +obtenus jusqu'à ce jour. Nous ferons en même temps passer sous les yeux +de nos lecteurs, sans en négliger un seul, les événements contemporains, +politiques, militaires et civils, qui seront de nature à les intéresser, +en attestant une amélioration ou un progrès dans la situation du pays. +Monuments anciens et modernes, types des différentes races, Maures des +villes, Arabes des plaines, Kabaïles des montagnes, moeurs, usages, +costumes, ameublements, armes, vues de villes, créations de villages, +travaux de ports, routes, dessèchements, établissements d'utilité +publique, camps, bivouacs, combats et razzias, portraits des principaux +personnages français et indigènes, de quel intérêt ne serait-il pas de +voir tous ces sujets fidèlement représentés par des dessins exécutés sur +les lieux mêmes? Nos lecteurs assisteraient ainsi, en quelque sorte, à +la fondation de notre empire africain; ils le verraient chaque jour +grandir, se développer, et jeter dans le sol des racines de plus en plus +profondes. + +Avant de commencer notre _Revue algérienne_, où les faits de guerre et +de colonisation viendront hebdomadairement trouver place, il nous a +semblé utile de jeter un coup d'oeil rétrospectif sur les progrès de +notre conquête jusqu'à la lin de 1812. et d'accompagner la carte qui: +nous publions d'une description géographique assez étendue pour +permettre, à nos lecteurs de suivre avec fruit les événements dont +l'Algérie est le théâtre. + +PRISE D'ALGER.--La cause des hostilités outre la France et le dey +d'Alger est connue. Une insulte grave, un coup d'éventail donné en +audience publique, le 30 avril 1827, par Hussein-Pacha à notre consul, +exigeait une réparation à laquelle le dey se refusa avec un opiniâtre +entêtement. Après de longues et inutiles négociations pour obtenir une +satisfaction amiable, après la nouvelle insulte de coups de canon tirés +déloyalement, le 27 juillet 1829, contre un vaisseau parlementaire, _la +Provence_, une flotte française, composée de cent navires de la marine +royale et de quatre cents bâtiments de commerce, appareilla de Toulon le +25 mai 1830. à quatre heures après midi. L'armée, forte de trente-sept +mille hommes et de quatre mille chevaux, débarqua le 14 juin sur la +plage de Sidi-Ferruch, distante de six lieues d'Alger, et le 5 juillet +elle entra dans cette capitale des corsaires barbaresques. Ainsi, en +vingt-quatre jours, elle avait atteint le but de sa mission, vengé le +pavillon français, détruit la piraterie, et enfin accompli les voeux que +formaient, depuis trois siècles, les hommes généreux et éclairés de +toutes les nations. + +La province d'Oran, bornée au sud par le Petit-Atlas, qui, dans cette +partie, range la mer de très-près, est étroite par rapport à sa +longueur. La province de Constantine, qui s'étend sur les rives de +l'Oued-Rummel et sur les bassins qu'arrose cette rivière, a beaucoup +plus de profondeur que la province d'Oran, avec une longueur presque +égale. La province de Titteri, comprise entre les deux premières, +s'étend surtout du nord au sud sur les plateaux successifs parcourus par +le Chélif et ses affluents, qui s'élèvent sur les flancs septentrionaux +du Grand-Atlas. Ces trois provinces étaient soumises chacune à un bey ou +lieutenant du dey. + +Les limites de la province d'Alger étaient moins fixes que celles des +trois autres. Le dey, qui l'administrait directement au moyen de l'agha +des Arabes, en modifiait la circonscription, selon que les querelles +entre les beys voisins ou l'intérêt de sa politique lui semblaient +l'exiger. C'est ainsi que Blidah, qui jadis appartenait au beylik de +Titteri, et la plaine de Hamza jusqu'aux Portes-de-Fer Biban, avaient +été placées sous l'autorité de l'agha. Bougie même fut momentanément +rattachée aux dépendances administratives du territoire d'Alger. + +DIVISIONS ACTUELLES DE L'ALGÉRIE.--Par décision du ministre de la +Guerre, en date des 14 novembre 1842 et 4 février 1845, les provinces +d'Alger, d'Oran et de Constantine, forment aujourd'hui trois divisions +militaires, dont les circonscriptions ont été réparties de la manière +suivante: + +_Division d'Alger_, formée de deux subdivisions.--_Subdivision d'Alger_: +Alger, chef-lieu de la division et de la subdivision; les forts +attenants; le Sahel et tout le pays compris à l'est, depuis +l'Oued-Kaddara, jusqu'aux Biban Portes-de-Fer; le cercle de Cherchel; +Bougie.--_Subdivision de Titteri_; Blidah, chef-lieu de la subdivision +et centre du cercle comprenant Boufarik et Koléah; Médéah, centre du +cercle comprenant le Makhzen, (proprement _magasin, réserve_: tribus +auxiliaires, nommées, sous les Turcs, _tribus de commandement_, exemptes +d'impôts et chargées d'assurer l'obéissance des autres tribus, dites +_tribus de soumission_), les Goums (proprement _levées_, cavalerie +mobile des tribus), et les tribus, Milianah, centre du cercle comprenant +également le Makhzen, les Goums et les tribus. + +_Division d'Oran_, formée de quatre subdivisions.--_Subdivision d'Oran_: +Oran, chef-lieu de la division et de la subdivision; Arzew; +Mers-el-Kébir; Misserguin; Camp du Figuier.--_Subdivision de Mascara_: +Mascara, chef-lieu.--_Subdivision de Mostaganem_: Mostaganem, chef-lieu; +Mazafran.--_Subdivision de Tlemcen_; Tlemcen, chef-lieu. + +_Division de Constantine_, formée de trois subdivisions.--_Subdivision +de Constantine_: Constantine, chef-lieu de la division et de la +subdivision; Philippeville, centre du cercle comprenant les camps de +Smendou, des Toumiettes et de el-Arrouch; Djidjeli.--_Subdivision de +Bône_: Bône, chef-lieu; Guelma, centre du cercle comprenant le Makhzen, +les Goums, les tribus: la Calle, centre du cercle comprenant les tribus +qui relèvent de la Calle.--_Subdivision de Sélif_: Sélif, chef-lieu. + +Par une autre décision du ministre de la Guerre, en date du 12 novembre +1852. les places de l'Algérie ont été classées ainsi: + +_Première classe._--Alger, Oran, Constantine. + +_Deuxième classe._--Blidah, Médéah, Milianah, Cherchel. Mostaganem, +Mascara, Tlemcen, Bône, Bougie, Sélif, Djidjeli, Philippeville. + +_Troisième classe._--Fort-l'Empereur, Douéra, Boufarik (camp d'Erlon), +Mustapha-Pacha, Koléah. Arzew, Mers-el-Kébir. + +_Postes militaires_.--Kasbah d'Alger. Kasbah de Bône, la Calle, Guelma, +Misserguin, Mazafran. + +Enfin, des ordonnances royales ont pendant le cours de l'année 1842. +successivement organisé comme il suit les commandements indigènes dans +les territoires soumis à notre domination: + +_Province d'Alger_:--Khalifat des Beni-Soliman. Beni-Djad, Arib et +Kabaïles; aghalik de Khachna; aghalik des Beni-Menasser.--_Subdivision +de Titteri_: Aghalik du Kéblah, du Cherk, du Tell (terres cultivées), et +des Ouled-Naïl.--_Subdivision De Milianah_: Khalifat des Hadjouths, de +Djendel et de Braz; aghaliks des Beni-Zoug-Zoug, des Ouled-Aïad, des +Beni-Menasser, Cherchel et Thaza. + +_Province d'Oran_:--Khalifat du Gharb (ouest) comprenant trois aghaliks, +ceux du Ghozel, du Djebel et du Gharb; khalifat du Cherk (est), +comprenant trois aghaliks, ceux du Dhahan (nord, c'est-à-dire le pays +qu'on a _derrière_ soi, lorsqu'on est tourné vers la Mecque), du Ouasth +(centre); et du Kéblah (sud, c'est-à-dire le pays qu'on a _devant_ soi, +lorsqu'on regarde dans la direction de la Mecque); Khalifat du Ouasth +comprenant quatre aghaliks, ceux des Beni-Chougran, des Sdama, des +Hachem-Gharaba, des Hachem-Cheraga; aghalik des Beni-Amer, commandé par +un bach-agha (chef agha), ayant sous ses ordres deux aghas, l'un de +Beni-Amer Cheraga, l'autre des Beni-Amer-Gharaba. + +_Province de Constantine_:--Khalifat des Haractah, Abd-el-Nour Telaghma. +Zmoul. Segnia, etc.; khalifat de la Medjanah; cheïkhat des Arabes +(commandement du Shara). + +DESCRIPTION DE LA PROVINCE D'ALGER. _Massif d'Alger, Sahel, +Metidjah_.--Les environs de la ville d'Alger se composent d'un terrain +montagneux qui s'élève immédiatement sur la côte. C'est ce terrain qu'on +nomme le _Massif_. Le point culminant est le Bou-Zaréah, élevé de 400 +mètres au-dessus du niveau de la mer. Ce massif est couvert, dans le +voisinage de la ville, d'habitations agréables, et coupé de ravins et de +petites vallées agréables, où des sources abondantes entretiennent la +fraîcheur et une végétation active. Nos troupes y ont ouvert un grand +nombre de routes. + +Plus loin s'étend un plateau très-accidenté lui-même, et sillonné aussi +de nombreux ravins. Cette partie du Massif prend le nom de Sahel. + +Au pied des hauteurs du Sahel commence et se continue jusqu'au +Petit-Atlas la _plaine de la Métidjah_, de 64 à 72 kilomètres de long +sur 24 à 25 kilomètres de large. Bien cultivée dans la partie voisine +des montagnes, et marécageuse dans la partie inférieure, son aspect est +généralement découvert. + +Le camp retranché de Douéra est au pied du Sahel; plus en avant vers +l'Atlas, est situé celui de Boufarik, et plus loin encore celui de +Blidah. à l'extrémité de la plaine. + +Le versant septentrional du Petit-Atlas est couvert de taillis et de +broussailles, composés, en grande partie, de chênes et de lentisques. Il +est sillonné par de grandes vallées, d'où sortent les cours d'eau qui +arrosent la plaine. + +ORIGINE DU MOT ALGÉRIE.--Dans les premiers temps qui suivirent notre +conquête, le territoire conquis conserva son ancien nom de _Régence +d'Alger_. Plus tard cette appellation fut remplacée par celle de +_Possessions françaises du nord de l'Afrique_, titre consacré par +l'ordonnance royale du 22 juillet 1834, qui, en plaçant le pays sous le +régime des ordonnances, en a réglé le commandement général et la haute +administration. Enfin, dans le discours d'ouverture des Chambres, le 18 +décembre 1837, l'ancienne Régence d'Alger reçut pour la première fois la +dénomination officielle d'_Algérie_. Ce nom, qu'elle a gardé depuis, lui +avait été donné, des 1834, dans un écrit publié à Paris par le comte de +Beaumont Brivazac, sous ce titre: «_De l'Algérie et de sa +colonisation._» + +DESCRIPTION GÉOGRAPHIQUE DE L'ALGÉRIE.--L'Algérie, ancienne Régence +d'Alger s'étend de l'est à l'ouest sur la côte septentrionale du +continent de l'Afrique. Elle est bornée au nord par la Méditerranée, à +l'est par les États de Tunis, à l'ouest par l'empire de Maroc, et au sud +par le désert de Shara vaste plaine sans plantation. Elle offre une +étendue d'environ 900 kilomètres sur les côtes, et s'avance de 200 à 250 +kilomètres dans l'intérieur des terres. + +ANCIENNE DIVISION DE L'ALGÉRIE.--Notre conquête de l'Algérie nous a +rendus maîtres d'un territoire qui répond aux trois provinces romaines +appelées Numidie, _Mauritanie Sicilienne_ et _Mauritanie Césarienne_, +dont les chefs-lieux respectifs. Cirla. Silifis, Césarée, sont +représentés aujourd'hui par Constantine, Sélif et Cherchel. + +ANCIENNE DIVISION DE L'ALGÉRIE.--L'Algérie, sous la domination turque, +était divisée en quatre provinces: 1° la province d'Alger; 2º la +province d'Oran, ou de l'ouest; 3º la province de Constantine ou de +l'est; 4º la province de Titteri, ou du sud. + +La configuration générale du terrain n'avait pas été sans influence sur +la composition de ces provinces. + +_Rivières_.--Les principaux cours d'eau qui traversent le territoire +d'Alger sont: l'Oued-Djer, la Chiffa, le Mazafran, l'Oued-Boufarik, +l'Oued-el-Kerma, l'Arrach, le Hamise et l'Oued-Kaddara. + +_Villes_.--Les villes les plus importantes de la province d'Alger sont, +après la capitale, à laquelle nous consacrerons un article spécial. +Blidah. Boufarik. Dellys. Koléah. + +_Blidah_.--L'armée française a pris possession du territoire de Blidah +le 3 mai 1838. Un camp, dit _camp supérieur_, a été d'abord établi entre +cette ville et la Chiffa sur une position qui domine la plaine de la +Metidjah, jusqu'au confluent de cette rivière et de l'Oued-el-Kébir. Ce +camp découvre au loin le pays des Hadjouths, et de tous les points du +terrain qu'il embrasse, on aperçoit la position de Koléah, avec laquelle +il a été mis en communication au moyen d'une route et d'une ligne +télégraphique. Un second camp, dit _Camp inférieur_, a été établi dans +une position intermédiaire, à l'est de la ville. Blidah était alors +interdite aux Européens; mais à la reprise des hostilités, en 1839, elle +fut définitivement occupée. Elle est située à l'entrée d'une vallée +très-profonde, au pied du Petit-Allas. Des eaux abondantes y alimentent +de nombreuses fontaines et arrosent les jardins et les bosquets +d'orangers qui l'environnent de tous côtés. La ville est assez +régulièrement percée, et ses rues sont moins étroites que celles +d'Alger. Un tremblement de terre renversa, le 2 mais 1825, une grande +partie des édifices les plus élevés; ainsi les maisons construites +depuis ce désastre n'ont-elles plus, en général, qu'un rez-de-chaussée. +La position assez saine de Blidah, à cent mètres au-dessus de Mazafran, +à cent quatre-vingt-cinq mètres au-dessus de la mer, fait de cette ville +le poste principal qui devra surveiller la plaine, maintenir les tribus +voisines, et servir d'entrepôt d'approvisionnements pour les colonnes +chargées d'opérer sur Médéah et Milianah. + +_Boufarik_, le premier poste que nous ayons jetée dans la Metidjah, est +destiné à devenir le centre de nos établissements dans la plaine. +Occupant la place d'un marche autrefois renommé et très-considérable, il +avait continué, avant les hostilités, à être un lieu d'échange avec les +Arabes. La garnison loge dans un réduit en saillie, dit _Camp d'Erlon_, +où sont renfermés tous les établissements militaires. C'est à Boufarik +qu'on récolte une partie des foins de la plaine; les pâturages y sont +fort beaux: mais cette localité est malsaine et le sera longtemps +encore. + +_Dellys_, que nous n'occupons pas, est adossée é une montagne qui a tout +au plus quatre cents mètres de hauteur. Ses maisons sont bâties en +pierre et recouvertes de tuiles. On y trouve beaucoup de restes +d'antiquités et d'anciennes murailles. Les habitants font un commerce +suivi avec Alger, où ils apportent tous leurs produits agricoles. + +_Koléah_, située sur le revers méridional des collines du Sahel, a été +occupée le 29 mars 1858. A côté et à l'ouest de la ville, un camp a été +sur-le-champ établi comme une sentinelle avancée, observant les +débouchés des sentiers au sortir de la plaine et surveillant le rivage +de la mer. Les eaux sourdent de toutes parts, abondantes et pures, dans +le petit vallon de Koléah; elles sont distribuées avec art pour arroser +de magnifiques vergers d'orangers, de citronniers, de grenadiers. + +PROVINCE DE TITTERI.--Cette province était comme celles d'Oran et de +Constantine, administrée par un bey (gouverneur) nommé par le dey, et +révocable à sa volonté. Les principales villes de cette province sont +Cherchel. Médéah. Milianah et Tenès. _Cherchel_, ville maritime, à 72 +kilomètres, à l'ouest d'Alger, l'ancienne _Julia Caesarea_ des Romains, +n'occupe aujourd'hui qu'une très-petite partie de l'enceinte encore +visible tracée par ces conquérants. L'existence de _Julia Caesarea_ sur +l'emplacement de Cherchel a été prouvée par plusieurs inscriptions +trouvées sur place. Les traces de la ville romaine sont les restes de +ses remparts, les ruines d'un amphithéâtre et de nombreux pans de murs +et de débris d'édifices. La magnificence de ces ruines et de celles que +l'on voit dans les environs atteste que les Romains avaient fait de +_Julia Caesarea_ le principal siége de leur puissance dans cette +contrée. La possession de Césarée leur ouvrait l'accès des plaines et +des vallées situées entre le Chélif et le Mazafran. C'est par là qu'ils +pénétraient sans peine jusqu'à Médéah et Milianah. Le 16 mars 1840. +l'armée française a pris possession de Cherchel, abandonnée par ses +habitants. + +_Médéah_, capitale de la province de Titteri, à environ 96 kilomètres +d'Alger, et à une journée de marche de Blidah, est bâtie en amphithéâtre +sur un plateau incliné, au delà de la première chaîne de l'Atlas, que +l'on traverse par un chemin très-difficile. Le point culminant, à +l'ouest, se trouve dominé par une espèce de fort ou kasbah. Les maisons +de Médéah ressemblent beaucoup, par leur construction, à celles du +Languedoc, et ont, comme elles, des toits recouverts en tuiles. Les rues +sont, en général, plus régulières et plus larges que celles d'Alger. Les +habitants sont d'une taille élevée, forts et bien constitués. Dans le +pays qui comprend l'ensemble des plateaux de Médéah, les habitants de la +campagne n'ont pour demeure que des baraques en paille, joncs et +branches d'arbres. + +Médéah fut une forteresse romaine, occupant la partie supérieure du +mamelon sur lequel la ville est située: elle s'arrêtait à moitié pente +vers le sud: des traces de ses anciens remparts existent encore. Depuis, +habitée par les diverses races qui se sont successivement remplacées en +Afrique, elle s'est accrue en gagnant vers le sud jusqu'au pied même du +mamelon: c'est ainsi qu'ont pris naissance la haute-ville et la +basse-ville, longtemps séparées l'une de l'autre par une coupure et par +une porte. Les Romains avaient une grande route qui joignait Médéah à +Milianah. Médéah se trouve à peu près à 1,100 mètres au-dessus du niveau +de la mer. En été, les chaleurs y sont grandes mais en hiver, il y fait +très-froid. Des vignes, en grand nombre forment la principale culture et +produisent un raisin excellent. Médéah, dans sa partie basse, renferme +une fontaine très-abondante, d'une bonne, eau et présentant des traces +de travaux antiques La ville-haute, l'ancienne forteresse romaine, +n'offre aucune source: elle a seulement, dans sa portion déclive, deux +puits extrêmement profonds. Pour parer à cet inconvénient si dangereux, +les Romains avaient relié à leur citadelle par un chemin incline, +couvert par un rempart et par des tours descendant le long de +l'escarpement ouest, une magnifique source sortant avec une force +extrême de dessous le rocher qui supporte la ville-haute elle-même. + +[Illustration: Carte générale de l'Algérie.] + +[Illustration: Arabes irréguliers.] + +Sidi Ahmed-ben-Youssef, marabout très-vénéré de Milianah, qui a laissé, +sur toutes les villes de la Régence, des sentences qui sont devenues des +dictons populaires, a dit, en parlant de Médéah: «Médéah, ville +d'abondance; si le mal y entre le matin, il en sort le soir.» + +Médéah a été occupée quatre fois par les troupes françaises: le 22 +novembre 1830, par le général Clauzel; le 29 juin 1831, par le général +Berthezene; le 4 avril 1836, par le général Desmichels, sous les ordres +du maréchal Clauzel; enfin, et d'une manière définitive, le 17 mai 1840. +par le maréchal Valée. Tous ses habitants l'avaient évacuée. Les +hostilités de 1839 avaient démontré que, tant qu'on laisserait les +Arabes libres dans l'Atlas, ils s'y organiseraient de façon à arriver en +force et à l'improviste sur nos établissements de la Métidjah, et +pourraient, par suite, nous inquiéter constamment. La garde de la +Métidjah étant donc sur les hauteurs de l'Atlas, l'occupation permanente +de Médéah fut résolue et effectuée dans ce but. Cette occupation a +donné, en outre, à la France, une place qui coupe par le milieu les +provinces orientales et occidentales de l'espèce d'empire créé par +Abd-el-Kader; elle a porté un rude coup à l'influence du jeune sultan +sur les Arabes soumis à sa domination. Médéah sera plus tard la station +destinée à assurer les communications et le commerce entre le désert de +Sahra et Alger. + +[Illustration: Abd-el-Kader.] + +_Milianah_ a été occupée, le S juin 1840 par l'armée française, qui la +trouva livrée aux flammes et abandonnée par ses habitants. La prise de +possession de Médéah rendait nécessaire celle de Milianah, qui, par sa +position, est la clef de l'intérieur des terres, et qui ouvre l'accès +des riches plaines et des fécondes vallées situées entre le Chélif et le +Mazafran. Cette petite ville, à 108 kilomètres environ d'Alger et à 60 +de Blidah, est située dans une montagne de l'Atlas, sur le versant +méridional du Zakkar, à 900 mètres au-dessus du niveau de la mer. +Suspendue en quelque sorte au penchant de la montagne, elle est bâtie +sur le flanc d'un rocher dont elle borde les crêtes. Sous la domination +romaine, Milianah, l'antique _Miniana_ par sa position centrale au +milieu d'une riche contrée, devint un foyer de civilisation, une +florissante cité, résidence d'une foule de familles de Rome. On y +retrouve encore aujourd'hui des traces non équivoques de la domination +romaine; un grand nombre de blocs en marbre grisâtre, couverts +d'inscriptions, et quelques-uns de figures ou de symboles. Un de ces +blocs offre sur ses faces une urne et un cercle; un second représente un +homme à cheval, ayant une épée dans une main et un rameau dans l'autre; +deux autres portent chacun deux bustes romains d'inégale grandeur. Les +maisons de Milianah, toutes composées d'un rez-de-chaussée et d'un +étage, sont construites en pisé fortement blanchi à la chaux et renforcé +habituellement par des portions en briques; elles sont couvertes en +tuiles. Presque toutes renferment des galeries intérieures et +quadrilatérales, de forme irrégulière, soutenues assez souvent par des +colonnades en pierre et à ogives surbaissées. La ville renferme +vingt-cinq mosquées, dont huit sont assez vastes. Comme celles de toutes +les villes arabes, ses rues sont étroites et tortueuses; mais des eaux +abondantes alimentent, par une multitude de tuyaux souterrains, les +fontaines publiques et celles des maisons, pourvues d'ailleurs de +plantations d'orangers, citronniers et grenadiers. La garnison a +construit de grandes places et percé deux larges rues aboutissant, l'une +à la porte Zakkar, l'autre à celle du Chélif. Elle a cherché à tirer +parti des richesses naturelles du sol: c'est ainsi qu'elle a établi un +four à chaux et une charbonnière, une suiferie, une poterie qui, en peu +de temps, a fourni tous les Ustensiles de cuisine et autres dont la +ville manquait; une tannerie; enfin une grande usine avec manège, +distillateur, réfrigérant, pressoir à vis, etc... où l'on a fabriqué de +la bière, du cidre et de l'eau-de-vie de grain. Toutes ces tentatives, +qui ont eu le double avantage d'utiliser les loisirs des troupes et +d'augmenter leur bien-être, prouvent de quelle importance peut devenir +Milianah, envisagée seulement au point de vue industriel. + +_Tenès_ est une chétive et sale ville qui, avant Barberousse, a +cependant été la capitale d'un petit royaume indépendant. Située au bord +de la mer, elle faisait jadis un commerce de blé assez considérable. Une +colonne française l'a visitée le 27 décembre 1842; mais elle s'est hâtée +de s'éloigner de cette misérable bourgade, qui ne présentait aucune +ressource pour le logement et l'approvisionnement des troupes, et est +entourée de montagnes stériles. Voici ce que Sidi-Ahmed-ben-Youssef a +dit en parlant de Tenès: + + Tenès, + Ville bâtie sur du cuivre, + Son eau est du sang, + Son air est du poison; +Certes, Ben-Jousse ne voudrait pas passer une seule nuit + dans ses murs. + +_Ces lignes riment en arabe_. + +---------------------------------------------------------------- + + Tribunaux + + + McNAUGHTEN.--MONTÉLY.--LES BURGRAVES. + +[Illustration: Procès de McNaughten.--Cour criminelle centrale de +Londres.] + +L'attentat mystérieux de McNaughten est expliqué maintenant. Les débats +qui viennent d'avoir lieu devant la cour criminelle centrale de Londres +audiences des 3 et 4 mars ont prouvé jusqu'à l'évidence que l'assassin +de M. Drummond ne jouissait pas, au moment où il a commis son crime, de +l'usage complet de sa raison. Fils d'un honnête tourneur, tourneur +lui-même, McNaughten avait mené, jusqu'à ce jour, une conduite +exemplaire. Ses amis remarquaient seulement qu'il devenait de plus en +plus froid et taciturne; quelquefois aussi il se plaignait de violents +maux de tête. Il y a un an environ, il se persuada qu'il était persécuté +par des ennemis qui en voulaient à ses jours. Il s'en plaignit vainement +à son père, à ses amis et à toutes les autorités de Glasgow, sa ville +natale, aux shérifs, au commissaire de police, au ministre, qui sont +venus à Old-Bailey le déclarer sous la foi du serment On le traita de +visionnaire, de fou, et on ne l'écouta pas. Alors, il quitta Glasgow, il +s'enfuit à Liverpool, à Édimbourg, à Boulogne, à Londres; mais partout +ou il allait, ses ennemis le suivaient, car le voyage ne guérissait pas +son imagination malade. Enfin, résolu de mettre un terme à cette +persécution qui le faisait si cruellement souffrir intimement convaincu +que M. Drummond était le général en chef de l'armée ennemie, il a tiré à +bout portant, le 2 janvier dernier, à l'infortuné secrétaire de sir +Robert Peel, un coup de pistolet chargé à balle (voir le premier numéro +de _l'Illustration_, page 6.) + +Les médecins chargés de faire un rapport sur l'état des facultés +intellectuelles de l'accusé ont tous déclaré que McNaughten était +atteint d'aliénation mentale. + +[Illustration: (McNaughten.)] + +Le solicitor-général s'est alors empressé d'abandonner l'accusation, et +le jury a rendu, sans même délibérer, un verdict d'acquittement. +McNaughten sera probablement enfermé, comme Oxford, l'assassin de la +reine, dans une maison de fous. Il a écouté avec l'impassibilité la plus +complète ces débats, qui pouvaient avoir pour lui une issue si fatale. +La réponse du jury n'a pas même paru l'émouvoir. La gravure ci-jointe le +représente à la barre de la cour criminelle centrale de Londres, au +moment où, après la lecture de l'acte d'accusation, il répond au +greffier qu'il n'est pas coupable. Avons-nous besoin de faire remarquer +à nos lecteurs Français les différences matérielles qui distinguent la +cour criminelle centrale de Londres de nos cours d'assises? Au fond, sur +le _bench_ (le banc, ou le siège des juges), sont assis le président de +la cour, ses deux assesseurs et d'autres magistrats inférieurs, le lord +maire, les shérifs, les aldermen. En face du _bench_ est la _barre_ (en +anglais, _bar_), petite tribune communiquant par un escalier dérobé avec +la prison de Newgate; la table des _counsels_, conseils de la couronne, +ou défenseurs des accusés, autour de laquelle viennent s'asseoir les +membres du barreau, remplit presque tout l'espace compris entre le +_bench_ et le _bar_. Les jurés sont placés sur deux rangs dans la +tribune voisine du _box_, espèce de petite chaire où les témoins prêtent +serment en embrassant la Bible, et sont _examines_ et _contre-examinés_ +par les conseils de la couronne et les défenseurs des accusés. En face +du jury, une autre tribune renferme les _reporters_, ou les +journalistes. Quant au public privilégié ou non privilégié, il occupe +des espèces de loges situées au-dessus ou de chaque côté de la barre; +pour entrer dans quelques-unes de ces loges, il faut payer 1 shilling à +l'_ouvreuse_. + +Malheureusement ce n'était pas un fou que la Cour d'assises d'Orléans +jugeait la semaine dernière, mais un misérable qui avait assassiné +lâchement un de ses anciens camarades de lit pour lui voler une somme de +5,000 fr. Nous ne nous sentons pas le courage de raconter avec détail +les divers incidents de cette horrible affaire. Durant le cours des +débats, Montély a changé subitement de système de défense; il a tout +avoué, sauf l'assassinat, et il persiste encore à soutenir que Rosselier +s'est donné lui-même la mort. Déclaré coupable par le jury sans +circonstances atténuantes, il a été condamné à la peine capitale. +D'abord, avant que l'arrêt fût prononcé, il avait dit que la mort lui +ferait plaisir: mais cédant aux sollicitations de l'un de ses dent +défenseurs, il s'est décidé à signer son pourvoi en cassation.--Pendant +ce temps, Jacques Besson, toujours calme et impassible dans son cachot +de Lyon, comme dans les prisons du Puy et de Riom, ignore encore que la +justice humaine a prononcé, un arrêt irrévocable, et que la clémence du +Roi peut seule aujourd'hui épargner dans ce monde la vie du condamné. + +De la tragédie réelle, passons sans transition à la tragédie imaginaire; +oublions et McNaughten et Montély, pour nous occuper un instant de +mademoiselle Guanhumara, autre folle qui a un vif désir de commettre un +assassinat. Les drames les plus sombres de M. Victor Hugo sont toujours +précédés d'un prologue moins grave, joué, en guise de réclame, devant +les tribunaux civils. Nous avons raconté dans notre précédente revue +comment et pourquoi mademoiselle Maxime s'était crue obligée d'intenter +un double procès au Théâtre-Français et à l'auteur des _Burgraves_. Le +tribunal civil de la Seine avait disjoint la cause entre la demoiselle +Maxime contre M. Victor Hugo, de celle de mademoiselle Maxime contre le +Théâtre-Français, et s'était déclaré incompétent sur cette dernière +action, parce qu'en vertu d'une clause insérée dans tous les engagements +des artistes, le litige soumis au tribunal appartient exclusivement à la +décision du conseil judiciaire du Théâtre-Français. Appel interjeté par +mademoiselle Maxime, la Cour royale a confirmé ce jugement. + +Tout n'est pas fini cependant. + +Restent encore trois procès à juger. + +1° Celui de mademoiselle Maxime contre M. Victor Hugo; + +2º Celui de M. Ch., homme de lettres, contre le Théâtre-Français. Le +jour de la première représentation des _Burgraves_, l'affiche annonçait +que les _entrées de faveur étaient généralement suspendues_, mais que, +cependant, les bureaux ne seraient pas ouverts. Frappé de cette étrange +contradiction, M. Ch. a fait plaider en référé que les représentations +d'un théâtre subventionné par l'état devaient être publiques, et que le +directeur ne pouvait pas,--surtout s'il suspendait généralement toutes +les entrées de faveur,--ne pas ouvrir les bureaux au public. M. le +président Perrol s'est déclaré incompétent; mais M. Ch. ne se tient pas +pour battu. Il va intenter une action devant le tribunal civil. + +Ces deux procès se termineront probablement la semaine prochaine, et +nous en reparlerons plus longuement dans notre prochaine revue. + +Quant au _troisième_, celui de M Victor Hugo contre le public, il n'est +pas de notre compétence. Nos lecteurs en trouveront le compte rendu +illustré aux pages suivantes. + +------------------------------------------------------------------- + +MANUSCRITS DE NAPOLÉON (I). + +Dans le premier numéro de l'_Illustration_, nous avons annoncé à nos +lecteurs la publication des manuscrits inédits de Napoléon, qui sont +outre les mains de M. Libri. Nous commençons dès aujourd'hui à tenir +notre promesse. Nous nous proposons d'exposer ensuite, dans nos bureaux, +ces papiers précieux à l'examen de ceux de nos lecteurs qui désireraient +en vérifier l'authenticité. Ultérieurement nous fixerons l'époque de +cette exposition. + +M. Libri a déjà fait connaître, dans un article de la _Revue des +Deux-Mondes_ (2), par quels moyens ces manuscrits avaient pu arriver +jusqu'à lui. + +A l'époque du consulat. Napoléon, qui se voyait déjà dans l'histoire, +comme il l'a dit plus tard à Sainte-Hélène, songea à mettre en sûreté +tous les papiers de sa première jeunesse. Il les plaça donc dans un +grand carton du ministère, qui portait cette étiquette: _Correspondance +avec le premier consul_; il biffa l'étiquette et écrivit de sa main: _A +remettre au cardinal Fesch, seul_. Cette boîte, ficelée et cachetée aux +armes du cardinal Fesch, traversa, sans être jamais ouverte, l'Empire et +la Restauration; ensuite, toujours cachetée, elle passa par différentes +mains, et il y a très-peu de temps qu'on a su ce qu'elle contenait. + +Voici, assure-t-on, à quelle occasion le cachet de ce carton fut rompu. +Un congrès scientifique, qui avait attiré dans la ville où se trouvaient +ces papiers un grand concours de savants français et étrangers, y +conduisit aussi le prince de Musignano, un des fils de Lucien +Buonaparte, qui cultive avec distinction une des branches de l'histoire +naturelle. Le propriétaire du précieux carton, profitant de la présence +d'un des membres de la famille de Napoléon, songea à lui remettre les +papiers, et le carton fut ouvert devant le prince. Dans ce moment, des +ordres de la police obligeaient le neveu de Napoléon à quitter la +France, et soit qu'il fut pressé de partir, soit tout autre motif que la +malignité du public interpréta comme un acte de parcimonie, le prince de +Musignano refusa de recevoir ces manuscrits, à la remise desquels le +possesseur attachait la condition d'une bonne oeuvre envers les pauvres. +Vers cette époque, M. Libri arriva avec une mission du ministre de +l'instruction publique dans la ville que le neveu de l'Empereur venait +de quitter; il entendit raconter l'histoire de l'ouverture du carton, +n'hésita pas à remplir la condition, et devint l'acquéreur de ces +papiers, qui augmentent entre ses mains la plus riche collection de +manuscrits inédits et d'autographes qui existe peut-être en Europe. +C'est de ce savant bibliophile que nous tenons le droit de publier et +d'exposer, comme preuve de leur authenticité, les écrits de Napoléon +renfermés dans le carton du premier consul. + +M. Libri a dit, dans la revue que nous avons citée, de quelles oeuvres +se compose cette collection; nous en publierons la partie la plus +importante. + +L'_Histoire de Corse_, qui commence cette série, est de toutes les +productions de la jeunesse de Napoléon, celle dont on a parlé le plus. +Il avait voulu la faire imprimer à Dôle, et la croyait perdue. Dans ses +Mémoires, Lucien Buonaparte exprime en ces termes ses regrets au sujet +de la perte supposée de cet ouvrage: + +«Les noms (3) de Mirabeau et de Raynal me ramènent à Napoléon. Napoléon, +dans un de ses congés qu'il venait passer à Ajaccio (c'était, je crois +en 1790), avait composé une histoire de Corse, dont j'écrivis deux +copies, et dont je regrette bien la perte. Un de ces deux manuscrits fut +adressé à l'abbé Raynal, que mon frère avait connu à son passage à +Marseille. Raynal trouva cet ouvrage tellement remarquable, qu'il voulut +le communiquer à Mirabeau Celui-ci, renvoyant le manuscrit, écrivit à +Raynal que cette petite histoire lui semblait annoncer un génie du +premier ordre. La réponse de Raynal s'accordait avec l'opinion du grand +orateur, et Napoléon en fut ravi. J'ai fait beaucoup de recherches +vaines pour retrouver ces pièces, qui furent détruites probablement dans +l'incendie de notre maison par les troupes de Paoli.» + +Lucien était dans l'erreur. + +Un manuscrit de cette histoire se trouve parmi les papiers qui avaient +été remis au cardinal Fesch, et se compose de trois gros cahiers, qui ne +sont pas entièrement de la main de Napoléon, mais qu'il a corrigés et +annotés. + +(1) La reproduction des manuscrits de Napoléon est interdite. (2) _Revue +des Deux-Mondes_, numéro du 1er mars 1842. (3) Mémoires de Lucien +Buonaparte. Paris, 1856, in-8º, p. 92. + +Napoléon commence l'histoire de sa patrie aux temps les plus reculés et +la termine au dix-huitième siècle, au pacte de Corte entre les Génois et +les Corses. Cette esquisse, rédigée avec chaleur, décèle le plus vif +amour pour la Corse. Ce qu'on doit surtout y remarquer, et qu'on ne +s'attendrait pas à y rencontrer, c'est que Napoléon ne s'est pas borné à +écrire d'après les traditions plus ou moins incertaines l'histoire de +son pays. Il ne s'en est pas tenu aux croyances vulgaires: dans un temps +où l'érudition était presque proscrite, et où on la regardait comme une +vieillerie incompatible avec le progrès. Napoléon a su s'affranchir de +ce préjugé. Il a étudié les sources, il cite les ouvrages qu'il a +consultés, et l'on voit qu'il a eu soin de réunir les documents inédits +qui pouvaient lui fournir des lumières. Plusieurs de ces pièces sont +encore annexées au manuscrit de l'_Histoire de Corse_. Cet homme +extraordinaire ne pouvait rien faire d'incomplet; tous ses travaux +étaient sérieux. Au milieu de la Révolution, et malgré les idées qui +régnaient alors, il avait senti que l'histoire ne s'improvise pas, et il +n'avait pu consentir à n'être que l'auteur d'une compilation. + +Dans les _Lettres sur l'Histoire de Corse_, on trouvera déjà les germes +du style énergique et saccadé de l'Empereur. On y trouvera surtout toute +la force de ce caractère indomptable. L'homme qui, dans ses premières +années, aimait avec une telle passion l'île où il avait vu le jour, est +le même qui devait plus tard montrer au plus haut point le sentiment +français. C'était toujours le même principe, l'amour national, qui +n'avait pu que s'étendre et se fortifier davantage en s'appliquant à une +grande nation. + + +LETTRES SUR LA CORSE A L'ABBÉ RAYNAL. + +LETTRE PREMIÈRE. + +Monsieur, + +Ami des hommes libres, vous vous intéresserez au sort de la Corse, que +vous aimez; le caractère de ses habitants l'appelait à la liberté; la +centralité de sa position, le nombre de ses ports et la fertilité du sol +l'appeloient à un grand commerce.--Pourquoi donc le peuple corse +n'a-t-il jamais été ni libre ni commerçant?--C'est qu'une fatalité +inexplicable a toujours armé ses voisins contre lui. Il a été la proie +de leur ambition, la victime de leur politique et de sa propre +opiniâtreté.... Vous l'avez vu prendre les armes, secouer l'atroce +gouvernement génois, recouvrer son indépendance, vivre un instant +heureux; mais, poursuivi par cette fatalité irrésistible, il tomba dans +le plus insupportable avilissement. Pendant vingt-quatre siècles, voilà +les scènes qui se renouvellent sans interruption: mêmes vicissitudes, +même infortune, mais aussi même courage, même résolution, même audace. +Les Romains ne purent se l'attacher qu'en se l'alliant; des essaims de +Barbares l'assaillirent; ils s'emparèrent de ses champs, incendièrent +ses maisons; mais il sacrifia son caractère de propriétaire à celui +d'homme: il erra pour vivre libre. S'il trembla devant l'hydre féodale, +ce fut seulement autant de temps qu'il lui en fallut pour la connoître +et pour la détruire. S'il baisa en esclave les chaînes de Rome, guidé +par le sentiment de la nature, il ne tarda pas à les briser; s'il courba +enfin la tête sous l'aristocratie ligurienne, si des forces +irrésistibles le maintinrent vingt ans soumis au despotisme de +Versailles, quarante ans d'une guerre opiniâtre étonnèrent l'Europe et +confondirent ses ennemis. Mais vous qui avez prédit à la Hollande sa +chute, à la France sa régénération, vous aviez promis aux Corses le +rétablissement de leur gouvernement, le terme de l'injuste domination +française. Votre prédiction se seroit accomplie lorsque cet intrépide +peuple, revenu de son étourdissement, se fut ressouvenu que la mort +n'est qu'un des états de l'âme, mais que l'esclavage en est +l'avilissement; elle se seroit accomplie... Inutiles recherches! Dans un +instant tout est changé. Du sein de la nation que gouvernoient nos +tyrans a jailli l'étincelle électrique: cette nation éclairée, puissante +et généreuse, s'est souvenue de ses droits et de sa force; elle a été +libre et a voulu que nous le fussions comme elle. Elle nous a ouvert son +sein: désormais nous avons les mêmes intérêts, les mêmes sollicitudes; +il n'est plus de mer qui nous sépare. + +Parmi les bizarreries de la révolution française, celle-ci n'est pas la +moindre. Ceux qui nous donnoient la mort comme à des rebelles sont +aujourd'hui nos protecteurs; ils sont animés par nos sentiments.--Homme! +homme! que tu es méprisable dans l'esclavage, que tu es grand lorsque +l'amour de la liberté t'enflamme! Alors tes préjugés se dissipent, ton +âme s'élève, ta raison reprend son empire... Régénéré, tu es vraiment le +roi de la nature. + +A combien de vicissitudes, monsieur, sont sujettes les nations! Est-ce +la Providence d'une intelligence supérieure, ou est-ce le hasard aveugle +qui dirige leur sort? Pardonne, ô Dieu! mais la tyrannie, l'oppression, +l'injustice, dévastent la terre, et la terre est ton ouvrage. Les +souffrances, les soucis sont le partage du juste, et le juste est ton +image! Ces amères réflexions sont écrites sur toutes les pages de +l'histoire de Corse car l'histoire de Corse n'est qu'une lutte +perpétuelle entre un petit peuple qui veut vivre libre et ses voisins +qui veulent l'opprimer; l'un se défend avec cette énergie qu'inspirent +la justice et l'amour de l'indépendance, les autres attaquent avec cette +perfection de tactique qui est le fruit des sciences et de l'expérience +des siècles; le premier a des montagnes pour dernier refuge, les seconds +ont leurs navires. Maîtres de la mer, ils interceptent les +communications et se retirent, reviennent ou varient leurs attaques à +leur gré. Ainsi la mer, qui, pour tous les autres peuples, fut la +première source des richesses et de la puissance, la mer qui éleva Tyr, +Carthage, Athènes, qui maintient encore l'Angleterre, la Hollande, la +France, au plus haut degré de splendeur et de puissance, fut la source +de l'infortune et de la misère de ma patrie; heureuse si la sublime +faculté de perfection eût été plus bornée dans l'homme! Il n'aurait pas +alors, dans la soif de son inquiétude et par le moyen de l'observation, +soumis à ses caprices le feu, l'eau et l'air; il aurait respecté les +barrières de la nature; des bras de mer immenses l'auraient étonné sans +lui donner l'idée de les franchir. + +Nous eussions donc toujours ignoré qu'il existait un continent... Oh! +l'heureuse, l'heureuse ignorance!!! + +Quel tableau offre l'histoire moderne! Des peuples qui s'entre-tuent +pour des querelles de famille, et qui s'entr'égorgent au nom du moteur +de l'univers; des prêtres fourbes et avides qui les égarent par les +grands moyens de l'imagination, de l'amour du merveilleux et de la +terreur. Dans cette, suite de scènes affligeantes, quel intérêt peut +prendre un lecteur éclairé? Mais un Guillaume Tell vient-il à paraître, +les vieux s'arrêtent sur ce vengeur des nations; le tableau de +l'Amérique dévastée par des brigands forts de leur fer, inspire le +mépris de l'espèce humaine; mais on partage les travaux de Washington, +on jouit de ses triomphes on le suit à deux mille lieues; sa cause est +celle de l'humanité. Eh bien! l'histoire de Corse offre une foule de +tableaux de ce genre; si ces insulaires ne manqueront pas de fer, ils +manquèrent de marine pour profiter de leur victoire et se mettre à +l'abri d'une seconde attaque. Ainsi les années durent se passer en +combats. Un peuple fort de sa sobriété et de sa constance, et des +nations puissantes, riches du commerce de l'Europe, voilà les acteurs +qui figurent dans l'histoire de Corse. + +Pénétré de l'utilité qu'elle pouvait avoir, de l'intérêt qu'elle +inspireroit, et convaincu de l'ignorance ou de la vénalité des écrivains +qui ont jusqu'ici travaillé sur nos annales, vous avez senti que +l'histoire de Corse manquoit à notre littérature. Votre amitié voulut me +croire capable de l'écrire. J'acceptai avec empressement un travail qui +flattoit mon amour pour ma patrie, alors avilie, malheureuse, enchaînée. +Je me réjouis d'avoir à dénoncer à l'opinion qui commençoit à se former +les tyrans subalternes qui la dévastoiont; je n'écoutai pas le cri de +mon impuissance... «Il s'agit moins ici de grands talents que d'un grand +courage, me dis-je, il faut une âme qui ne soit pas ébranlée par la +crainte des hommes puissants qu'il faudra démasquer. Eh bien! ajoutai-je +avec une sorte de fierté, je me sens ce courage-là.» + +«La constance et les vertus de ma nation captiveront le suffrage du +lecteur. J'aurai à parler de M. Paoli, dont les sages institutions +assureront un instant notre bonheur, et nous firent concevoir de si +brillantes espérances. Il consacra le premier ces principes qui font le +fondement de la prospérité des peuples. On admirera ses ressources, sa +fermeté son éloquence; au milieu des guerres civiles et étrangères, il +fait face à tout. D'un bras ferme il pose les bases de la Constitution, +et fait trembler jusque dans Gênes nos tyrans. Bientôt trente mille +François, vomis sur nos côtes, renversent le trône de la liberté, le +noyant dans des flots de sang, nous font assister au spectacle d'un +peuple qui, dans son découragement, reçoit des fers. Tristes moments +pour le moraliste, pareils à celui qui fit dire à Brutus: _Vertu, ne +serais-tu qu'une chimère!..._ J'arriverai enfin à l'administration +françoise. Accablé sous le triple joug du militaire, du robin, du +maltôtier; étranger dans sa patrie, en proie à des aventuriers que le +François d'outre-mer refuseroit de reconnoitre, le Corse voit ses jours +flétris par l'avidité, par la fantaisie, par le soupçon et l'ignorance +de ceux qui, au nom du roi, disposent des forces publiques. Hélas! +comment cette nation éclairée ne seroit-elle pas touchée de notre état! +comment l'envie de réparer les maux qui nous sont faits en son nom ne +lui viendroit-elle pas!» C'étoit là le principal fruit que je voulais +tirer de mon ouvrage. + +Plein de la flatteuse idée que je pouvais être utile aux miens, je +m'appliquais à recueillir les matériaux qui m'étoient indispensables; +mon travail se trouvoit même assez avancé, lorsque la Révolution vint +rendre au peuple corse sa liberté. Je cessai: je compris que mes talents +n'y étoient plus suffisants, et que, pour oser saisir le burin de +l'histoire, il falloit avoir d'autres moyens. Lorsqu'il y avoit du +danger, il ne falloit que du courage; quand mon ouvrage pouvoit avoir un +objet immédiat d'utilité, je crus mes forces suffisantes; aujourd'hui je +laisse le soin d'écrire notre histoire à quelqu'un qui n'aurait pas eu +mon dévouement, mais qui aura peut-être plus de talents. Cependant, pour +ne pas perdre tout le fruit de quelques recherches et pour remplir en +quelque sorte la promesse que je vous avois faite, convaincu d'ailleurs +que je ne puis vous offrir rien qui soit plus conforme à vos principes +que les annales d'un peuple comme le mien, je vais vous les faire passer +rapidement sous les yeux. Entrant dans la belle saison, abrité par +l'arbre de la paix et par l'oranger, chaque regard me retrace la beauté +de ce climat, que la nature a orné de tous ses dons, mais que des +ennemis implacables ont dévasté et dépouillé. + +Le gouvernement républicain florissoit jadis dans les plus beaux pays du +monde, il amenait un accroissement de population qui obligeoit à des +émigrations fréquentes. Les Lacédémoniens, les Lyguriens, les +Phéniciens, les Troyens envoyèrent des colonies en Corse. + +PHOCÉENS.--Six siècles avant l'ère chrétienne, les Phocéens, peuple +d'Ionie, chassés de leur patrie, vinrent y bâtir la ville de Calaris. +Les Phocéens étoient venus solliciter un asile; ils prétendirent +cependant dominer: quoique plus instruits dans l'art militaire, ils n'y +purent réussir; les naturels du pays, secourus par les Etrusques, les +chassèrent. + +Il est difficile de pénétrer dans des temps si éloignés. Il paroît +cependant que les Corses vivoient contents, libres et abandonnés à +eux-mêmes, divisés en petites républiques confédérées pour leur défense +commune. C'est pourtant dans cet intervalle que les écrivains placent la +domination carthaginoise; tous se répètent, sans qu'il soit possible de +pénétrer l'origine de cette opinion. Il est certain toutefois que la +Corse ne fut jamais soumise aux Carthaginois. On lit dans les anciens +historiens qu'ils ont asservi la Sardaigne; que les Corses, qui +occupoient douze bourgs sur les plus-hautes montagnes de cette île, leur +résistèrent: mais Pausanias et Ptolémée nous apprennent que ces Corses +étoient des descendants d'anciens proscrits à qui on avoit conservé le +nom de la patrie de leurs pères. Dans les actes par lesquels les Romains +et les Carthaginois ont limité leur navigation et leur commerce +respectifs, comme dans leurs traités de paix, il est toujours fait +mention de la Sardaigne et jamais de notre pile. Si, après la première +guerre punique. Carthage céda la Sardaigne, la Corse ne se ressentit +aucunement I de l'humiliation de Carthage, et resta toujours +indépendante et libre... Il y a cent raisons qui auroient pu empêcher +tant d'écrivains de se copier si servilement. C'est surtout en lisant +notre histoire qu'il faut être en garde contre les opinions le plus +universellement adoptées. + +ROMAINS.--Les Romains, maîtres de l'Italie, vainqueurs de Carthage, +durent penser à la conquête de la Corse, qui néanmoins ne leur fut pas +aussi facile qu ils se l'étoient promis. Les Corses se défendirent avec +intrépidité, quatorze fois ils furent vaincus, et quatorze fois ils +reprirent les armes, et chassèrent leurs ennemis. C. Papirius, +réfléchissant sur la cause de cette obstination, leur offrit le titre +d'allié des Romains sur le pied des Latins, et l'on accepta cette +condition qui assuroit en partie la liberté... Rome ne put parvenir à se +concilier ces peuples qu'en les faisant participer à sa grandeur... +Depuis, quelques infractions aux traités irritèrent les Corses, qui +devinrent irréconciliables. En vain, le préteur C. Cicereus et le consul +M. Juventius Thalna ravagèrent la Corse. Leurs victoires furent aussi +éclatantes qu'inutiles. Douze mille patriotes morts ou traînés en +esclavage affaiblissent, sans le décourager, un peuple implacable dans +sa haine. Ou fut bientôt étonné à Rome d'être obligé, après de pareils +événements, d'envoyer des armées consulaires contre une nation qu'on +croyait non-seulement découragée, mais même détruite Et s'il fallut +enfin qu'elle se soumit aux vainqueurs du monde, elle ne le fit qu'après +avoir été l'objet de cinq triomphes... La Corse, dans son exaltation, +avoit préféré abandonner les plaines trop difficiles à défendre plutôt +que de se soumettre. Les Romains se les approprieront, et y établirent +des colonies qui ont servi de lien entre les deux peuples. Lorsque, +depuis, les triumvirs offriront au monde le hideux spectacle du crime +heureux, la Corse et la Sicile furent le refuge de Sextus Pompée. Je +vois avec plaisir ma patrie, à la honte de l'univers, servir d'asile aux +derniers restes de la liberté romaine, aux héritiers de Caton. + +BARBARES.--Des peuplades nombreuses de Goths, de Vandales, de Lombards, +après avoir ravagé l'Italie, passèrent en Corse, plusieurs même s'y +établirent et y régnèrent longtemps. Leur gouvernement, aussi sanglant +que leurs excursions, sembloit n'avoir pour but que de détruire; la +plume refuse de s'arrêter à de pareilles horreurs. + +Lorsque les Sarrasins furent battus par Charles Martel, ils débarquèrent +en Corse; furieux d'avoir été vaincus, ils assouvirent sur nos +malheureux habitants la rage forcenée qui les transportoit contre le nom +chrétien. Les prêtres massacrés au moment du sacrifice, les enfants +arrachés du sein maternel, écrasés contre des rochers, périssant +victimes d'un Dieu qu'ils ne pouvaient connoître; les femmes égorgées, +le pays incendié, furent les offrandes que ces hommes féroces vouèrent à +leur prophète. Effet terrible du fanatisme! il étouffe les lois sacrées +de l'humanité, rend les peuples sanguinaires, et finit par leur forger +des fers. + +Fatigués de se trouver sans cesse en proie aux incursions des barbares +et d'espérer en vain des secours des princes voisins, les Corses, +quittant leurs habitations et errant dans les forêts les plus +impénétrables, sur les sommets les plus inaccessibles, traînèrent sans +espoir leur triste existence, lorsque, du fond de l'Italie, un homme +généreux y aborda avec mille ou douze cents de ses parents et de ses +vassaux. + +UGO COLONNA.--Ugo, du sang des Colonna, fut le génie tutélaire qui, sous +la protection des papes, vint ranimer le courage des insulaires et +détruire l'empire mauresque. Les naturels du pays rentrèrent libres dans +leurs habitations; ils commenceront sans doute à goûter les fruits d'un +sage gouvernement, et désormais plus tranquilles, ils vivront +heureux!... Non... Ugo croit avoir le droit de s'ériger en despote en +conservant à la cour de Rome la suzeraineté. Les seigneurs qui l'avaient +accompagné s'approprièrent divers cantons: le régime féodal naquit de ce +partage, et voilà les Corses, échappés aux cruautés des Goths et des +Vandales, devenus victimes d'un système de gouvernement que ces barbares +avaient imaginé, système qui a nui plus à l'Europe que leurs armes. +Ainsi une reconnaissance exagérée pour les libérateurs, peut-être même +une admiration aveugle pour de riches étrangers, dompte cette fois ce +caractère inflexible. + +Quiconque a médité sur l'histoire des nations est accoutumé sans doute +au spectacle du fort opprimant le faible, et à voir les différentes +sectes se haïr et s'égorger; mais l'horrible rapine que Rome exerçait à +cette époque est, je crois, le point extrême de l'abus de la religion. +Les papes, en vertu de leur suzeraineté, pour s'indemniser des secours +qu'ils avoient accordés, imposèrent, sous le titre de tribut temporel, +le cinquième des revenus, et sous le nom de tribut spirituel..... je +crains que l'on ne me taxe d'exagération, je serais tenté de développer +toutes les preuves..... oui, sous le titre de tribut spirituel, le père +commun des fidèles, le vicaire d'un Dieu-Homme, percevoit le dixième des +enfants que ses collecteurs prenoient âgés de cinq ans pour les +transporter dans les palais de Rome, briser les liens qui unissent les +pères aux enfants, la patrie aux citoyens, s'appelait une chose +spirituelle!... Quand les historiens ne présenteraient que ce trait, ils +offriraient une matière inépuisable aux méditations de l'homme sensé. +Celui qui vont affaiblir l'empire de la raison, qui essaie de substituer +aux sentiments infaillibles de la conscience le cri des préjugés est un +fourbe, il veut tromper! + +Dans ces temps de malheur et d'avilissement naquit _Arrigo Il Bel +Messere_. Arrigo, descendant de _Ugo_,. respecté de ses peuples, craint +de ses vassaux, s'occupoit quelquefois de leur bonheur: quoique soumis à +la cour de Rome, plus encore par les préjugés qui dominaient alors en +Europe que par son serment, il obtint, après de longues négociations, la +suppression du tribut spirituel. Le fer d'un Sarde coupa le fil des +jours de ce prince. Arrigo ne laissant point de postérité, tous les +seigneurs se cantonnèrent dans leurs châteaux, et après s'être +longuement disputé l'empire, visèrent tous à l'indépendance. Les +peuples, également victimes des guerres que les seigneurs se faisoient +entre eux et leur administration, ne tardèrent pas à s'en lasser. Le +peuple corse au centre de l'Europe, a dû sans doute être opprimé par les +mêmes tyrans que les autres peuples, mais il a toujours été le premier à +donner l'éveil et à secouer le joug. Ainsi, dans le siècle où toute +l'Europe croupissoit sous le régime féodal, lui seul se fit un +gouvernement municipal, adopté depuis en Italie, et ensuite dans les +autres pays du continent. + +GOUVERNEMENT MUNICIPAL.--La partie septentrionale de l'île fut la +première à recouvrer sa liberté; chaque village forma sa municipalité, +chaque pieve eut son podestat, et tous réunis nommèrent une régence ou +suprême magistrature, composée de douze membres. + +Les papes, qui n'avoient pas abandonne leurs prétentions sur la Corse, y +envoyèrent des seigneurs de la maison de Massa sous prétexte diriger les +forces des communes contre les larrons avec plus d'intelligence. Ils les +accoutumoient ainsi à ne revoir des chefs de leurs mains: mais, en 1091 +le pape Urbain second donna l'investiture de la Corse aux Pisans qui +maîtres de Boniface et très-puissants dans ces mers, se faisoient +estimer par leur sagesse. + +Une partie de l'île était gouvernée en démocratie, avoit des lois, des +magistrats et des forces: la partie méridionale, excepté deux pièves, +étoit soumise aux seigneurs des maisons de Cinarca, Lira, Rocca, Druano. +Quelle était donc l'autorité de la république de Pise? Elle envoyoit +deux de ses principaux citoyens, qui percevoient une légère imposition; +leur principale fonction consistait à tacher de maintenir la paix parmi +les différents États qui composoient le royaume. Soit qu'il s'élève un +différend entre deux barons, soit qu'il s'en élève un entre un baron et +une commune, les deux magistrats, qui portoient le titre de _judice_ +prononcoient. Le gouvernement des Pisans fut agréé en Corse; ils +n'ambitionnoient pas une extension d'autorité; la paix et la justice +furent l'objet de leurs soins; le tribut modique qu'ils percevoient, ils +l'employoient tout entier à des établissements publics. Le titre de +citoyen de Pise, qu'ils donnèrent aux Corses, avec la jouissance des +prérogatives qui s'y trouvoient attachés, acheva de consolider leur +prépondérance Ainsi, monsieur, s'écoulèrent dix-huit siècles, sans qu'au +milieu de tant de révolutions, le peuple corse ait jamais démenti son +caractère. + +Des érudits italiens ont prétendu, dans ces derniers temps, que la +maison Colonna n'étoit jamais venue en Corse; ils ont fourni des prouves +qui ne m'ont point convaincu; je m'en tiens donc à l'assertion reçue, à +la tradition, à la conviction qu'en ont les Colonna de Rome, et à +l'autorité de tant d'historiens, dont plusieurs sont contemporains, aux +restes de quelques monuments, etc. Contentons-nous de discuter la +principale objection. + +D'abord, disent-ils, on trouve qu'un Charles, roi de France a délivré la +Corse des Maures. Depuis, l'on voit un Bonifazio, marquis de Toscane, +chargé par l'empereur de défendre la Corse; c'est lui qui est si célèbre +par la fameuse descente en Afrique. Après sa mort, l'on voit son fils +Adalberto lui succéder et précéder Alberto second, dit le Riche, qui +meurt en 916; enfin Guido Lamberto succède à Alberto le Riche... Je +conviens de tous ces faits, mais je ne vois pas ce qu'ils ont +d'incompatible avec ce que nous avons dit des Colonna. + +Les papes envoyèrent Ugo en Corse pour la délivrer. Les empereurs +étoient, ce me semble aussi, fort intéresses à ce que les barbares ne +s'y établissent pas; ils donnèrent donc commission au marquis de Toscane +de veiller sur la Corse, de la secourir si les barbares l'attaquaient, +et, en conséquence de cette commission, les marquis de Toscane prenoient +le titre de _tutor Corsicæ_. Cela est si vrai, que, depuis, lorsque les +communes eurent pris consistance, l'on voit une comtesse Mathilde, +marquise de Toscane, s'intituler _tutor Corsicæ_, cependant elle n'y +avoit certainement aucune autorité. + +L'on relevé ensuite quelques erreurs de chronologie de Giovanni Della +Grossa, et l'on en déduit la fausseté du fait; cela n'est pas +conséquent; en vérité, il faut bien avoir la manie des systèmes pour ne +pas sentir que c'est bâtir sur le sable que d'en fabriquer sur de si +foibles fondements. + +------------------------------------------------------------------------- + + Théâtres. + +THÉÂTRE FRANÇAIS.--_Les Burgraves_, trilogie en vers., par M. Victor +Hugo: 1er acte, l'Aïeul; 2e acte, le Mendiant; 3e acte, le Caveau perdu. + +Voyez-vous ce noir château perché sur le sommet d'un roc, comme un nid +de vautour, armé de herses et de créneaux? C'est le château d'Heppenhef. +Son front a pour voisins les nues et les orages, et le vieux Rhin mugit à +ses pieds, dans ses abîmes profonds. Heppenhef appartient à une antique +race de Burgraves. Les seigneurs, comtes de ce terrible _Burg_, l'ont +occupé de père en fils, et de temps immémorial. Aujourd'hui, on y trouve +quatre générations vivantes, en remontant du petit-fils au bisaïeul. Job +est le nom du grand ancêtre; Magnus vient après lui; après Magnus, +Hatto; après Hatto. Conrad: à eux quatre, les comtes d'Heppenhef forment +un total d'à peu près deux cent soixante-dix ans; ce ne sont pas des +seigneurs de la première jeunesse. + +De son temps, Job passait pour un preux et pour un vaillant. Comme son +haubert, son coeur était d'acier: le fer ne pouvait briser l'un, pas +plus que la peur n'entamait l'autre; sa foi valait son épée, et nul +étranger ne heurtait à son foyer, sans que Job lui dit: Prenez place! + +Magnus suivit de près l'exemple de son père; mais ce n'était déjà plus +le même bras ni la même âme; l'épée paternelle lui était pesante, et de +même que son corps pliait sous la vieille armure, de même sa conscience +commençait à chanceler et.. livrer passage aux perfides attaques de la +mollesse et de la volupté. + +Avec Hatto, tout est dit La forte race d'Heppenhef dégénère et s'énerve, +et le fils d'Hatto promet une descendance pire encore. + +[Illustration: (Ligier, rôle de Frédéric Barberousse en mendiant.)] + +Est-ce le cliquetis du fer et le _hurrah_ des combattants qui résonnent +maintenant sous les voûtes du château d'Hoppenhef? Non; mais le cri +aviné de l'orgie, mais le choc des coupes qui se remplissent et se +vident. Hatto y commande et y fait régner avec lui la violence et la +débauche; s'il s'arrache à ses journées d'ivresse et à ses nuits +enflammées, c'est pour s'élancer de son _Burg_ sur la campagne, comme un +oiseau de proie, pillant les moissons, dévastant les chaumières, +enlevant femmes et hommes pour en faire ses esclaves; cependant le vieux +Job et le vieux Magnus, tristement retirés dans le sombre donjon, se +dérobent par la solitude à ce honteux spectacle de leur propre +décadence. + +Par le Rhin! aujourd'hui Hatto est en joie. Il y a grande fête chez +monseigneur, et grand festin. Les éclats bachiques et les chansons des +joyeux convives s'échappent à travers les créneaux et courent dans l'air +en folles bouffées. O race aveugle et brutale! enivre-toi; noie le +courage et l'honneur de tes pères dans ces coupes fumantes; le Rhin est +un fleuve fécond, et la grappe qui mûrit cette chaude liqueur sous sa +blonde écorce se mire dans ses eaux. Mais ne sais-tu pas que le serpent +livide peut se glisser sous ces fleurs, la douleur dans cette joie, le +châtiment dans cette impunité, la mort dans cette vie effrénée! + +D'où vient cette ombre sinistre qui passe et repasse devant ce _Burg_ +fatal où hurle l'orgie? Est-ce une femme? est-ce un fantôme? +Appartient-elle à la terre? Sort-elle du fond des noirs abîmes? Son +aspect est misérable et repoussant; elle est chargée d'ans et de rides, +et, sur son visage flétri, l'oeil découvre aisément la trace des longues +souffrances et des implacables ressentiments longuement accumulés. +Qu'est-ce donc? A-t-elle quelque grand crime à expier? Poursuit-elle +quelque horrible vengeance? Un humble sac de pénitente l'enveloppe; un +carcan entoure son cou et l'emprisonne; une longue chaîne d'esclave lui +sert de ceinture; au pied, elle traîne un anneau de fer. + +C'est une femme! c'est Guanhumara! Ici les somptueux repas, dit-elle en +jetant çà et là un regard sombre, là la misère affamée. Le tyran de ce +coté, de l'autre l'esclavage. Ah! oui, réjouissez-vous, Burgraves, vous +n'avez pour ennemi qu'une femme; + + Mais, ô princes, tremblez; cette femme est la haine! + +Si vous demandez maintenant à l'un de ces serfs enchaînes qui errent sur +le préau: Quelle est cette vieille hideuse, dont l'oeil lance un éclair +sinistre? Une fille de Béelzébuth, répondra-t-il en se signant; une +damnée, une sorcière.--Guanhumara, en effet, possède la science +surhumaine; elle sait préparer les poisons redoutés qui causent un +trépas soudain; elle a le secret des filtres merveilleux qui arrachent +sa proie à la tombe; dans sa main, elle tient la vie et la mort. + +Il y a au château d'Heppenhef un jeune chevalier qui se nomme Otbert; +c'est un capitaine d'aventures, + + Arrivé l'an passé, bien qu'encore novice, + Au château d'Heppenhef, pour y prendre service. + +Mais, au lieu de faire la guerre, Otbert s'est conformé aux exemples du +maître: il a fait l'amour. Otbert aime Régina, jeune comtesse suzeraine, +dont Hatto convoite, non pas la jeunesse et la beauté, mais les fiefs +magnifiques et nombreux qui rehaussent sa couronne de comtesse. Ainsi, +Otbert est le rival du misérable et cruel Hatto, son rival mystérieux et +discret. + +--Hélas! aimer Régina, c'est aimer la fleur qui se fane, la suave +mélodie qui finit, le beau jour qui s'éteint. Régina est atteinte d'un +mal mortel; chaque jour enlève une rose à sa jeunesse; chaque heure la +précipite vers le terme fatal; elle marche d'un pas débile, appuyée sur +le bras d'Otbert, et jetant, à travers les fenêtres crénelées, un long +regard mélancolique dans le ciel azuré et sur les pampres jaunis par +l'automne; les feuilles tombent, dit-elle, mais elles renaîtront;--les +hirondelles prennent la fuite, un autre printemps les ramènera; + + . . . Mais, moi, je ne verrai + Ni l'oiseau revenir, ni la feuille renaître. + +Qui sauvera Régina? qui lui rendra la santé et la vie? comment relever +la tige de cette fleur languissante et penchée? Otbert s'adresse à la +toute-puissance de Guanhumara; il la conjure, il la supplie. On dirait +d'ailleurs qu'une force secrète pousse cette femme au-devant d'Otbert et +la mêle à sa destinée. Enfant, elle l'a porté dans ses bras, et son oeil +a plongé dans le mystère de sa naissance; car Otbert est un fils du +hasard. Cependant, chaque fois qu'il cherche à arracher à Guanhumara le +nom de son père et de sa mère, Guanhumara, pâle et muette, se tient +immobile. + +Aujourd'hui, elle vent bien sauver Régina, à l'aide d'un de ces sucs +puissants qu'elle apporta d'Asie. Mais Guanhumara ne donne rien pour +rien; elle prêtera la vie, Otbert lui rendra la mort; oui, Otbert se +fera meurtrier, sur un signe de Guanhumara; il tuera quelqu'un, comme le +bourreau tue; il le tuera au jour, à l'heure où Guanhumara lui criera de +frapper.--Eh bien! j'y consens, dit Otbert; et pour salaire de ce marché +sanglant, il reçoit de Guanhumara le flacon qui renferme la vie de +Régina. + +La victime que Guanhumara réserve au poignard d'Otbert, la +connaissez-vous? Cherchez parmi ces Burgraves. Est-ce Magnus, ou Hatto, +ou le fils d'Hatto, plus méchant encore que son père? Ni l'aïeul, ni le +fils, ni le petit-fils. Ecoutez ces esclaves; ils racontent une +sanglante aventure qui s'est passée au château d'Heppenhef: les +serviteurs sont bons à entendre, car ils dévoilent les maîtres. + +Il y a bien longtemps de cela. Le vieux Job d'aujourd'hui s'appelait +alors Fosco; il habitait un des redoutables manoirs qui dominent le +Rhin. Là se trouvait, avec Fosco, un autre jeune gentilhomme du nom de +Donato. Donato et Fosco s'éprirent en même temps de la même femme. +Donato fut préféré: + + Les amants se cachaient dans un caveau discret, + Dont l'entrée inconnue était leur doux secret. + C'est là qu'un jour Fosco, coeur jaloux, main hardie, + Les surprit, et finit l'idylle en tragédie. + +Un matin, des pâtres trouvèrent dans le torrent qui mugissait au pied de +la tour deux cadavres percés de coups de poignard; c'étaient Donato et +son écuyer. Fosco ne s'arrêta pas à ce double crime; après l'homicide, +il commit le viol, et la jeune fille mit au monde un enfant, triste +fruit de cette lâcheté. Ainsi, disent les esclaves; l'histoire est bien +plus sombre encore: Donato était le frère de Fosco! + +Depuis ce temps, Fosco a pris le nom de Job, de Job le maudit. Les ans +se sont accumulés sur sa tête, et les remords avec les années, mais les +remords du vieux Job ne suffisent pas à Guanhumara. Ne voyez-vous pas, +en effet, que Guanhumara fut cette jeune fille aimée de Donato; elle a à +venger son honneur à elle et la mort de son amant; terrible vengeance +qu'elle, nourrit et garde depuis cinquante ans au fond de son âme; une +vengeance si âgée doit être lasse d'attendre. + +[Illustration: (Madame Mélingue, rôle de Guanhumara.)] + +[Illustration: (Mademoiselle Denain, rôle de Régina.)] + +Guanhumara n'est pas femme à se satisfaire simplement par des voies +vulgaires; tuer Job ou l'empoisonner de ses propres mains, la première +venue en ferait autant! Guanhumara raffine. Elle arme Otbert contre Job, +Otbert, ce fils que la violence de Fosco a obtenu d'elle, après +l'assassinat de Donato. En vérité, ce château d'Heppenhef est un rude +château; autrefois le frère y tua le frère, bientôt le père y tombera +peut-être sous le poignard du fils; château terrible, château féroce, +château maudit, où le fratricide et le parricide ont élu leur sanglant +domicile. + +Hatto cependant n'en continue pas moins sa joyeuse vie. Le voici la +coupe à la main, qui se livre à l'ardeur du repas et de la chanson. Son +fils l'accompagne et s'enivre avec lui: Quoi! Conrad, vous n'avez que +seize ans? O jeune homme de la plus belle espérance!--Et ton père, et +ton aïeul, que font-ils? demande quelqu'un à Hatto.--Ma foi, je n'en +sais rien; ce sont de vieux fous; j'ai pris leur place, j'en use!--Puis +Hatto de faire parade de ses débauches et de ses crimes.--Apercois-je +dans la plaine quelque chose qui éveille mon appétit, une jolie femme, +un riche marchand, une bonne ville. + + Comme un chasseur ses chiens, je lâche mes bandits; + +Et la ville, la femme, le trésor sont à moi! Alors cette troupe +d'insolents Burgraves, corps ivres, âmes sans pudeur, s'abandonnent +avec, Hatto à toutes les folies de la corruption effrénée; ils raillent +l'amour et l'honneur, la conscience et le serment. Mais une voix triste +et indignée se fait entendre tout à coup, c'est la voix de Magnus, qui, +au bruit de cette débauche, est sorti de son donjon solitaire.--Qu'est +ceci? dit-il: + + . . . Jeunes gens, vous faites bien du bruit, + Laissez les vieux rêver dans l'ombre et dans la nuit; + La lueur des festins blesse leurs jeux sévères; + Les vieux choquaient l'épée... Enfants, choquez les verres! + +Les rires insolents, les grossiers sarcasmes accueillent les +remontrances de Magnus. Il a le sort des vieillards dont les sages +paroles se brisent contre la frivolité et la raillerie des jeunes +hommes. Mais voici que l'occasion se présente de mettre la brutale +philosophie des Burgraves en pratique: un homme couvert de haillons +heurte à la porte; il demande l'hospitalité pour lui, pour ses cheveux +blancs, pour son corps aussi vieux que relui du vieux Job: + + Que l'on chasse à l'instant ce drôle à coups de pierre. + Va-t'en, chien! + +s'écrient Hatto et ses compagnons; ce n'est plus Magnus, cette fois, +c'est Job lui-même qui prend la parole: + + De mon temps, dans nos fêtes, + Quand nous buvions, chantant plus haut que vous encor, + Autour d'un boeuf entier, porté sur un plat d'or, + S'il arrivait qu'un vieux passât devant la porte, + Pauvre, en haillons, pieds nus, suppliant, une escorte + L'allait chercher; sitôt qu'il entrait, les clairons + Éclataient; on voyait se lever les barons; + Les princes, sans parler, sans marcher, sans sourire, + S'inclinaient, fussent-ils princes du Saint-Empire, + Et les vieillards tendaient la main à l'inconnu, + En lui disant: Seigneur, soyez le bienvenu. + +Qu'on fasse entrer l'étranger, ajoute-t-il, en s'adressant à un +archer.--Quelqu'un murmure?--Silence, s'écrie Job d'une voix sonore, et +ce vieux lion + + Les fait tous frissonner en dressant sa crinière. + +Honneur au mendiant! Honneur à notre hôte! + + Sonnez, clairons, ainsi que pour un roi. + +[Illustration: Théâtre-Français--Première représentation des Burgraves, +Trilogie par M. Victor Hugo.--Scène du deuxième acte: Barberousse se +fait reconnaître.] + +[Illustration: (Geffroy, rôle d'Otbert.)] + +C'était peu de ce Job qui s'est appelé Fosco, de ce père qui ne connaît +pas son fils, de ce fils qui ne sait ni de quel père, ni de quelle mère +il est né; de cette Guanhumara qui cache son nom et médite dans l'ombre +de si terribles vengeances; c'était peu de ces élixirs, mystérieux +souverains de la vie et de la mort, de ces crimes sombres ensevelis dans +la unit du caveau fratricide, de ces deux cadavres flottant sur les eaux +du fleuve et recueillis secrètement par des bergers; c'était peu de +toutes ces énigmes et de tous ces hasards; ce mendiant, que Job a reçu +au bruit des clairons vient encore ajouter un mystère de plus à tous les +mystères qui se disputent le château d'Heppenhef. + +Le mendiant est sinistre et redoutable à voir: sur ses épaules flotte un +vaste manteau en haillons qui se replie sur sa tête et recouvre son +front plein de rides et dépouillé; ses yeux sont profonds et caves; une +épaisse barbe, blanchie par l'âge, descend, de ses lèvres sur sa +poitrine, en longs sillons d'argent. Le vieillard s'appuie sur un grand +bâton noueux, comme un pèlerin errant après une course pénible. Il a les +pieds chaussés de poudreuses sandales, et les reins ceints d'une corde +d'où s'échappent les grains d'un rosaire. Cependant cette vieillesse est +puissante et forte, et sous ces haillons, je ne sais quelle grandeur se +laisse pressentir. + +Mais, en effet, quel est cet homme? Ecoutez-le, il gémit sur les misères +de l'Allemagne: il déplore la décadence et la faiblesse de ce grand +empire abaissé; il remue de sa parole les intérêts des souverains et des +peuples, et sonde les plaies de cette vieille patrie germaine en proie +aux vautours dévorants. Est-ce là le langage d'un mendiant, d'un pauvre +vagabond qui, dormant sur le roc et buvant aux sources des fontaines, se +soucie peu des nations et des princes? Patience! nous connaîtrons +bientôt le vieillard, nous lirons enfin son grand nom sous cette livrée +du pauvre. Mais le temps n'est pas encore venu; qu'il aille s'asseoir, +en attendant, sur le banc de pierre du Burg, et réchauffer ses +quatre-vingt-douze ans au feu du soleil; car il a quatre-vingt-douze +ans, le mystérieux inconnu. + +Cependant, au milieu de ces querelles et de ces orgies, de ces pères qui +gourmandent leurs descendants, de ces mendiants quadragénaires et de ces +rosaires à tête de mort. Régina a refleuri. Guanhumara avait raison: +l'élixir tout-puissant vient de rendre, goutte à goutte, la santé et la +joie à cette jeune Régina tout à l'heure pâle et mourante. Maintenant, +il faut à Guanhumara le salaire de cette résurrection, et vous savez +quel salaire! Guanhumara veut être payée en assassinat. «J'ai tenu ma +promesse.--Je tiendrai la mienne, répond Otbert!.--Bien! je t'attends ce +soir.--A quelle heure!--A minuit.--Ou?--Dans le caveau de la Tour.--J'y +serai.--Là tu trouveras un homme.--Son nom?--Fosco!--Qu'est-ce que +Fosco?--Tu le sauras ce soir.» + +Ainsi rien n'émeut le coeur de Guanhumara, et rien ne le désarme. Son +ressentiment n'est pas même touché du plaisir que montre le vieux Job en +voyant Régina renaître. Ah! bien plutôt, sa fureur s'en augmente. Quoi! +il serait heureux! quoi! il aurait encore des joies! Job cependant +caresse Régina, et lui parle d'Otbert: Job aime Otbert, un secret +instinct, une indéfinissable tendresse, l'attirent vers lui: + + Vois-tu, ma Régina, cette noble figure + Me rappelle un enfant, mon pauvre dernier-né + Quand Dieu me le donna, je me crus pardonné. + Voilà vingt ans bientôt.... Un fils à ma vieillesse. + Quel don du ciel!... J'allais à son berceau sans cesse + Même quand il dormait, je lui parlais souvent; + Car, quand on est très-vieux, on devient très enfant + Le soir, sur mes genoux j'avais sa tête blonde + Je te parle d'un temps... tu n'étais pas au monde. + Il bégayait déjà les mots dont on sourit; + Il n'avait pas un an, il avait de l'esprit. + Il me connaissait bien! . . . . . . . . . + Je l'avais nommé George; un jour, pensée amère, + Il jouait dans les champs... Ah! quand tu seras mère, + Ne laisse pas jouer tes enfants loin de toi! + Ou me te prit. . . . . . . . . . + +Job est bon homme, comme on le voit, quoique un peu fratricide. Il +pousse même la bonhomie jusqu'à favoriser l'enlèvement de Régina par +Otbert. S'il était le seul maître à Heppenhef, il les marierait; mais le +farouche Hatto, que dirait-il? Nos jeunes amants n'ont qu'un seul moyen +d'éviter sa fureur, c'est de fuir. + + Mon donjon communique aux fossés du château; + J'en ai les clefs! . . . . . . . . . . + +Et en effet, Job va chercher les clefs lui-même:--Maintenant partez, +dit-il. Assurément, c'est là un rare pratiquer de vieillard, pratiquer +de complicité des enlèvements de mineures, prêter se clefs _ad hoc_ et +ouvrir la porte aux amours qui s'envolent, voilà un passe-temps qui +n'est pas commun à cent ans, âge exact de Job. + +Malheureusement, Job, tout centenaire qu'il est, a causé tout haut comme +un étourdi. Guanhumara écoutait, et Guanhumara prévient Hatto. Hatto +arrive furieux. Otbert le provoque.--Allons donc! répond Hatto. Tu n'es +qu'un aventurier; que quelque gentilhomme t'assiste, et je me battrai +avec toi!... Tout à coup une voix formidable s'écrie: + + J'ai quatre-vingt-douze ans, moi, je te tiendrai tête! + +Et l'on voit alors le mendiant apparaître et fendre la foule. Ici se +dévoile une partie du secret de ce terrible porte-besace:--Qui +es-tu?--Frédéric de Souabe, empereur d'Allemagne! Certes, j'avais raison +tout à l'heure, ce mendiant n'était pas un mendiant ordinaire. Il est +empereur, et quel empereur! Frédéric Barberousse, rien que cela! +Frédéric s'est introduit dans le repaire des Burgraves pour les châtier: + + .... L'empereur met le pied sur vos tours, + Et l'aigle vient s'abattre au milieu des vautours. + +Hatto et ses compagnons résistent! que leur fait l'empereur? Ne sont-ils +pas maîtres dans leurs domaines? Ah! noble César, tu vas payer cher ton +insolence! + + Qu'on lui fasse un gibet digne d'un empereur! + +--Cela ne sera pas! s'écrie Job; non, cela ne sera pas!--Le vieux Job, +en effet, a conservé le culte des antiques croyances; c'est un Burgrave +élevé dans l'amour de l'empire et dans le respect de l'empereur; il se +prosterne donc aux pieds de Barberousse, et oblige son fils et ses +hommes d'armes à s'agenouiller comme lui devant l'impériale majesté. + +Alors Barberousse se penchant vers Job: + +.... Fosco! (dit-il)--Ciel!--Point de bruit, Va m'attendre ce soir où tu +vas chaque nuit. + +Nous avons vu _l'aïeul_, puis le _mendiant_, il nous reste le _caveau_. +Descendons-y, il est temps. + +Ce souterrain est redoutable et sombre; il donne sur le Rhin aux flots +mugissants, et sa nuit n'est éclairée que par un jour incertain et +blafard qui se glisse au travers des barreaux de fer: deux de ces +barreaux sont tordus et brisés. Là, le fratricide a été commis, et par +cette ouverture, la jalousie de Fosco (Job) a précipité Donato et son +écuyer percés de coups. Là encore Guanhumara a succombé à l'attentat qui +a donné la vie à Otbert. L'homicide, le fratricide, le viol, horribles +souvenirs, errent dans ce caveau plein de forfaits et de ténèbres. + +Job vient d'y descendre, et l'aspect de ce lieu funeste ranime dans sa +conscience la mémoire de son crime. Une voix retentit trois fois sous +les voûtes attristées: Caïn! Caïn! Caïn! qu'as-tu fait de ton frère? + +A ce terrible appel, Job tressaille, regarde et reconnaît Guanhumara; +oui, Guanhumara, qui tient enfin sa vengeance. Elle se découvre à Job, +ou plutôt à Fosco, qui reconnaît dans Guanhumara cette Ginevra qu'il a +déshonorée. Ginevra la fiancée de Donato, poignardé par lui. Eh bien! le +temps est venu d'expier ce double crime; mais Job-Fosco l'expiera +cruellement; il sera tué tout à l'heure, tué à la place même on il a tué +Donato, tué par la main de son propre fils;--car ce fils existe, lui dit +Guanhumara. C'est moi qui te l'ai pris.--Je veux le voir: + + Tu vas le voir aussi; + C'est lui qui va venir te poignarder ici. + C'est Otbert! + +Job ne croit pas à tant de cruauté; non, son fils, non, Otbert ne +l'assassinera pas.--Il le fera, j'ai pris mes sûretés. S'il t'épargne, +Régina mourra, et déjà son cercueil est préparé; vois plutôt. Et, en +effet, des hommes masqués apportent le cercueil et l'entr'ouvrent; Job y +reconnaît Régina endormie; un breuvage prépare par Guanhumara a causé ce +sommeil voisin de la mort. Pour peu que Job vive, Guanhumara doublera la +dose, et ce sera fait de Régina. Eh bien! Job se laissera tuer. + +Voici Otbert. Guanhumara se tient cachée; Otbert recule à l'aspect +vénérable de Job, comme Séide devant la vieillesse de Mahomet, ou comme +le Cimbre qui s'écrie:--Non, je ne tuerai pas Caïus Marius! Il s'élève +alors entre ces deux hommes, la victime et l'assassin, une lutte +étrange. Otbert hésite à frapper, et Job sollicite le +poignard.--Tue-moi! j'ai tué mon frère. Enfin Otbert se décide au +meurtre: à ce moment, un grand vieillard s'avance au fond du souterrain +et arrête le bras d'Otbert.--Ce frère que Job pleure, et dont ses +remords expient le trépas, il vit, c'est moi, dit le vieillard. Or ce +vieillard, le reconnaissez-vous? c'est encore Frédéric Barberousse, +autrefois connu dans le château d'Heppenhef sous le nom de Donato. Pour +expliquer le fratricide, sachez que Job-Fosco est le bâtard de +l'empereur d'Allemagne, dont Barberousse, ci-devant Donato, est le fils +légitime. Qu'en dites-vous? ce château d'Heppenhef est-il assez muni de +surprises et de métamorphoses, de pères ignorés, de mères cachées, de +frères déguisés, de reconnaissances et d'élixirs de toute espèce. + +Puisque Donato se retrouve dans Barberousse, puisqu'il vit, et puisqu'il +pardonne, la vengeance de Guanhumara n'a plus d'aliment ni de but. Il +faut cependant que quelqu'un meure, ce sera Guanhumara: ce cercueil ne +doit pas sortir vide; Guanhumara l'a juré en femme qui tient un serment; +elle s'y mettra à la place de Régina. Mais, avant que je meure, +dit-elle, reprenez tout ce que je voulais vous ravir: + + .... Une fureur jalouse. + Toi, ton fils George, et toi, Régina, ton épouse. + +A ces mots, la farouche Guanhumara pousse un cri, tombe et expire en +jetant un dernier regard sur son cher Donato d'autrefois, le Barberousse +d'aujourd'hui. + +Nous venons de faire connaître le nouveau drame de M. Hugo par une +exacte analyse; ce sont les pièces du procès que nous soumettons +purement et simplement au bon sens et à l'appréciation du lecteur, le +style, il peut le juger par les citations que nous avons faites; le +drame, par le récit des événements qui le composent et par l'exposition +des personnages qui y prennent part. Pour nous, il nous reste à peine le +temps d'apporter ici, en quelques lignes, l'écho des sentiments et de +l'opinion que la première représentation de cette oeuvre bizarre a fait +naître parmi ses auditeurs. + +Personne, pas même les amis les plus décidés du poète, personne n'a +amnistié l'oeuvre au point de vue de l'art dramatique. Par son attitude +réservée, le public a paru convenir d'une voix unanime que, pour +l'invention, elle appartenait à la poétique du mélodrame à laquelle elle +emprunte ses moyens peu scrupuleux et ses ruses banales: enfant trouvé, +femme malheureuse et persécutée, philtres surnaturels, vieille +magicienne, vieux châteaux, sombres caveaux, noms supposés, noires +apparitions, déguisements sans nombre, reconnaissances sans fin, haines +infiniment trop prolongées, toutes les invraisemblances et toute la +fantasmagorie que la poétique du boulevard du Temple a depuis longtemps +épuisée; et au milieu de cette accumulation de faits mystérieux et +d'impossibilités, point d'action et peu de drame; l'attention ne sait où +se prendre; l'intérêt ne sait où se porter; tout est vague, tout flotte +au gré de la fantaisie, du poète; à chaque instant, l'on s'égare dans +les caprices infinis de la période et de la tirade; en un mot, c'est le +discours et la rime qui commandent ici exclusivement; le drame s'en tire +comme il peut. Donc, peu d'invention dans les faits, point de +composition, voilà pour le fond des choses. + +Le poète prend souvent la revanche de l'auteur dramatique; quand je dis +le poète, j'entends l'ouvrier habile et sonore de vers, ou rudes, ou +élégants ou pompeux; car, distinguons bien: on est poète par les +sentiments et poète par la forme: c'est dans la forme que réside surtout +la force poétique de M. Victor Hugo; elle décrit plus qu'elle ne parle, +elle s'adresse aux yeux et à l'oreille plus souvent qu'à l'esprit et à +l'âme. Dans _les Burgraves_, cette faculté descriptive se manifeste +abondamment et domine jusqu'à l'abus et à la tyrannie: on peut dire que +_les Burgraves_ se composent d'une tirade divisée en trois ou quatre +personnages. Toute cette poésie est d'ailleurs singulièrement mêlée de +beautés et d'erreurs. Elle est forte, grande, hardie; mais que de fois +elle prend la brutalité pour la force, l'outrecuidance pour la +hardiesse, l'exagération pour la grandeur; que de fois elle croit aller +au naïf et arrive au puéril; que de fois elle frappe à la porte du +sublime et entre chez son voisin. + +Le public s'est conduit avec beaucoup de goût et de sang-froid; il a +battu des mains aux choses qui méritaient un bravo; et ce n'est que par +sa froideur ou par un léger sourire qu'il a marqué les endroits qui lui +convenaient peu. + +Les costumes et les décors resplendissent dans la pièce; les cuirasses +et les casques y résonnent à l'imitation des meilleurs vers de M. Hugo. +Quant aux acteurs, ils sont pleins de dévouement. Madame Mélingue a +donné à ce rôle de Guanhumara le caractère de haine implacable et de +violence sauvage qu'il demande. + +On a été sage et décent dans les deux camps, si toutefois il y a encore +deux camps: le temps de la grande lutte est passé: car à quoi bon? +---------------------------------------------------------------------- + + Le curé médecin. + + (Suite et fin.--Voyez p. 2.) + +Un matin, j'étais enfermé avec _l'Imitation de Jésus-Christ_, quand +j'entendis frapper à ma porte: on ouvre, on entre; c'était la veuve qui +habitait ma maison, pauvre femme, jeune encore; son aspect m'avait déjà +frappé et attendri; pâle, maigre, on lisait la destruction sur son +visage, et quand, assise entre ses deux petits enfants, elle les +regardait, des larmes si douloureuses lui remplissaient les yeux, qu'on +ne pouvait retenir les siennes. «Que voulez-vous, chère madame?» lui +dis-je avec affection et en lui offrant un siège. Mais, elle, le +repoussant et se jetant à mes genoux avec des sanglots: «Sauvez-moi! +monsieur, s'écria-t-elle; vous êtes médecin, je l'ai lu sur cette carte; +vous êtes bon, je le lis sur votre visage... Vous me sauverez!...» Je +veux l'interrompre; mais comment arrêter un malheureux qui parle de ses +maux? Et voilà la pauvre femme qui, moitié pleurant, moitié parlant, me +raconte qu'elle est malade depuis quatre années, qu'elle a deux enfants, +qu'elle a essayé de mille remèdes sans succès, qu'elle se sent dépérir, +et que cependant il faut qu'elle vive, qu'elle le veut, qu'elle le doit; +et là-dessus de se jeter à mes pieds de nouveau en s'écriant: +«Sauvez-moi!» Jugez de ma perplexité; j'étais ému, troublé par mille +sentiments contraires, par mille devoirs opposés. Accepter ce titre de +médecin, c'était mentir, non plus tacitement, non plus sur ma porte, +mais mentir par mes paroles, mentir par mes actions. D'un autre côté, +lui avouer que je n'étais pas médecin, c'était livrer mon secret à une +foi inconnue, qu'on tenterait, qu'on effraierait peut-être; c'était +exposer ma vie; mais si je ne la détrompais pas, il fallait la soigner, +et comment le faire? Je n'avais aucune connaissance en médecine, pas +même celles que possèdent d'ordinaire tous les curés de village. +Allais-je donc me jouer avec ces mystères terribles de la maladie et de +la guérison, employer homicidement peut-être les secrets de la nature, +perdre cette femme enfin pour me sauver? Bouleversé par tant de +réflexions contraires, j'allais lui révéler tout, et je me levais déjà +pour parler; mais elle, lisant d'avance mon refus sur mon visage: +Taisez-vous! taisez-vous!... s'écria-t-elle en m'appliquant sa main sur +les lèvres; ne me dites pas que vous me refusez!... Si vous ne +m'accueillez pas, je le sens, le désespoir s'emparera de moi, sans +remède!... Le premier jour où vous êtes entré ici, le premier moment où +je vous ai vu, je me suis dit: Voilà celui qui me guérira! Ne me +repoussez pas! Je ne possède rien, c'est vrai; je ne vous donnerai rien, +c'est vrai... mais je souffre enfin!... Si j'étais seule, je ne vous +supplierais pas;... mais mes enfants!... mes enfants!... Oh! des larmes +roulent dans vos yeux... vous dites oui... je suis sauvée!... En disant +ces mots, elle baisa mes mains avec transport. + +J'étais vaincu. D'ailleurs, vous l'avouerai-je? la confiance aveugle, +fatale de cette pauvre femme avait presque passé en moi. Comment pus-je +former cette pensée, je ne saurais le dire, mais il me semblait qu'il y +avait là autre chose que de la superstition de sa part, que de la folie +de la mienne, et quand elle commença le récit de ses souffrances, +j'écoutai et je la laissai aller; j'obéissais à une voix irrésistible. +Le récit achevé, il fallut trouver un remède. Heureusement je me +rappelai une sorte de bourrache nommée vipérine; c'était une substance +innocente et un nom singulier: je ne pouvais mieux rencontrer; je lui en +ordonnai deux tasses par jour, et elle partit. A peine seul, je me jetai +à genoux avec ferveur; attendri par les larmes de cette pauvre femme, je +suppliai ardemment Dieu de faire de moi son sauveur... L'impossibilité +de l'entreprise? Qu'était-ce pour celui qui peut tout? Et quand je me +relevai, j'étais plein de confiance et d'espoir. De confiance en quoi? +je ne sais; d'espoir sur qui? je l'ignore: mais je croyais et +j'espérais. + +Le lendemain, elle arrive dés le matin; elle frappe; je tremblais un peu +en lui ouvrant: «J'ai dormi! s'écrie-t-elle, j'ai dormi!» Elle était +ivre de joie. Le hasard, non, pas le hasard, avait voulu que ses +souffrances se calmassent cette nuit-là. Elle me baisa les mains avec +ivresse, et son coeur s'ouvrant à la reconnaissance, elle se mit à me +raconter toute sa vie! Hélas! c'était cette triste et sombre histoire +que j'avais si souvent entendue dans l'exercice de mon ministère, et qui +remplissait nos campagnes avant la Révolution... Le fils d'un grand +seigneur qui l'avait aimée, une faute, l'abandon, la misère, l'angoisse +sur le sort de ses enfants, le remords de leur avoir donné le jour, les +restes mal éteints d'une affection coupable, tout ce qui déchire, +aigrit, consume. Je me retrouvais dans mon rôle: un pauvre coeur torturé +à calmer! Je lui parlai au nom de Dieu; j'adoucis ce qu'il y avait de +trop amer dans ses remords; je la relevai à ses propres yeux par son +repentir; je lui montrai l'espérance, et quand elle me quitta, elle me +dit: «Votre voix a fait à mon coeur le même bien que votre breuvage à +mon corps.» Je ne répondis que par deux autres tasses de bourrache. Le +lendemain, nouvelle visite, nouvel entretien. Ce que j'avais entrevu la +veille m'apparut alors distinctement: c'était mieux qu'une âme +souffrante, c'était un être bon et même élevé. Je m'y attachai, je la +cultivai. Sevré moi-même depuis deux mois de mon ministère de +consolation et de tendresse, toutes ces paroles de charité qu'un silence +forcé refoulait dans mon coeur, tous ces soins paternels que j'étais +habitué à donner à mon cher village, je les concentrai, les répandis sur +elle avec abondance, avec délices; j'étais heureux d'entendre, elle était +heureuse d'être entendue, et chaque jour je la revoyais avec mille +bonnes pensées consolantes... et toujours deux tasses de bourrache. Une +amélioration sensible commença à se manifester; comme presque toutes les +femmes, sa maladie était du chagrin; en guérissant le coeur, je +guérissais le corps, et ma vipérine faisait merveille, ainsi mêlée avec +la parole de Dieu; si bien qu'au bout de quinze jours, ma pauvre hôtesse +commençait à marcher: au bout d'un mois, elle dormait; six semaines plus +tard, elle riait, et après deux mois, elle m'appelait son sauveur. + +--Combien vous dûtes être heureux! + +--Oui... d'abord; mais après, savez-vous ce qui m'arriva?... Cette cure +me coûta bien cher! La pauvre femme s'en va racontant partout sa +guérison et sa reconnaissance, on crie au miracle; son visage plein de +santé répand mon nom aux environs. Hélas! mon cher ami, me voilà grand +médecin! grand docteur! Arrivent alors chez moi tous les incurables, +toutes les infirmités, des maladies dont je ne savais pas même le nom. +Je refuse de les traiter: nouvelle cause de popularité; on ne voulait +plus guérir que par moi. Au moins, s'ils s'étaient contentés de me faire +médecin: mais n'y en a-t-il pas qui voulaient que je fusse opérateur! Et +je ne vous parle pas des consultations qui troublaient plus que mon +amour pour la vérité. On dit qu'un médecin est un confesseur: c'est +possible, mais un confesseur qui se fait médecin se prépare à de +singulières confidences... J'en perdais la tête... Et contre tant +d'ennemis, quel soutien avais-je?... quel allié?... Hélas! un seul... la +bourrache! Ma foi, je pris ma résolution bravement, et je me lançai en +aveugle dans mes destinées...--Monsieur, j'ai une ophthalmie--Prenez de +la bourrache.--Monsieur, j'ai mal aux dents.--Prenez de la +bourrache.--Monsieur, mon mari m'a battue.--Prenez de la bourrache. +J'espérais au moins que l'insuccès me délivrerait de ces obsessions... +Bah! ils guérissaient, guérissaient, guérissaient, guérissaient! C'était +une épidémie! Et des présents! de l'argent! de l'argent que je n'avais +pas gagné! des présents que je ne méritais pas!... J'étais dans une +situation à faire, pitié!... Riez!... riez!... vous allez juger si +j'avais lieu de rire, moi. Ce n'était rien que les admirateurs, que les +clients: vinrent les rivaux. Une place n'est jamais vacante; quand on y +monte, on la prend à quelqu'un. Ces gens n'étaient pas tombés malades +tout exprès pour être guéris par moi;... ils avaient un médecin, et je +me trouvai bientôt en face de la plus redoutable! et de la plus furieuse +inimitié qu'on put voir. Il y avait près de la ville un médecin du nom +de Laroche à qui s'adressaient tous les habitants de la campagne et des +faubourgs. Il régnait sur eux par la terreur. Haut de six pieds, fort +comme un athlète, violent comme un soldat (il avait été dragon), mêlé +aux paysans, buvant avec eux, il disait à ceux qui tombaient malades: +«Je t'ordonne de me choisir;» et à ceux qui l'avaient choisi: «Je te +défends de me quitter.» Au reste, pour vous peindre d'un trait ce +médecin de campagne d'une nouvelle espèce, pour vous montrer comment il +s'était créé sa clientèle et se faisait payer de ses clients, je vais +vous raconter un entretien que j'ai presque retenu mot pour mot, tant il +m'a paru caractéristique. La maison où je logeais avait un jardin de +quelques pieds, séparé seulement par une haie de l'habitation de Pierre, +le charron du faubourg. Tout ce qui se passait chez lui, je l'entendais. +Un jour donc que j'étais assis derrière cette haie, quelques paroles +vives frappèrent mon oreille. J'écoutai et je regardai. Il y avait trois +personnes assises sur la porte; Pierre, une vieille femme et un ouvrier +nommé Desnoues. Voici ce qu'ils se disaient: + +DESNOUES.--Est-ce que M. Laroche te doit aussi de l'argent, Pierre? + +PIERRE.--A qui n'en doit-il pas? C'est sa manière de se faire des +pratiques. + +DESNOUES.--Comment cela? + +PIERRE.--Oui, quand il est arrivé dans ce pays, pour faire sa médecine, +il a été chez le tailleur, il lui a commandé un habit; il a été chez le +marchand de vins, il lui a pris une pièce de vin; il est venu chez moi, +il m'a acheté une carriole, et puis quand nous avons été à la paie, rien +dans la poche, c'est-à-dire dans la main. «Mes amis, quand vous serez +malades, venez me trouver, je vous soignerai pour rien.» + +DESNOUES.--Ça fait que, comme il doit à tout le monde, il est le médecin +de tout le monde. + +PIERRE.--Juste. + +LA MÈRE GALLOIS.--Mais tenez, Desnoues, me voilà, moi: il me devait six +écus de blanchissage... Heureusement, j'ai fait une fluxion de poitrine, +sans ça je n'en aurais jamais eu un sou. + +DESNOUES.--Voyez-vous le madré! + +PIERRE (avec résolution).--Eh bien! moi, ça m'est égal; il ne se mettra +pas à son aise comme ça avec moi. Il me doit, et je le forcerai bien à +me payer. + +DESNOUES (avec terreur).--Le forcer? prends garde. + +PIERRE.--A quoi donc? + +DESNOUES.--C'est un taureau. + +PIERRE.--Regarde mes bras! + +DESNOUES.--C'est un sorcier. + +PIERRE.--Tu crois à cela, toi? + +DESNOUES.--Si j'y crois? Il s'entend avec les maladies. Il y a deux ans, +il devait trois mille francs dans le pays; il a fait venir la peste pour +s'acquitter. + +PIERRE.--Elle serait venue sans lui. + +DESNOUES.--Et le père Ganille! Il avait demandé M. Aubry. M. Laroche va +le trouver... Ah! tu m'ôtes ta confiance, vieil ingrat; eh bien! voilà +ce que je t'envoie à ma place; tiens, voilà la paralysie, tiens, voilà +la pleurésie! Et le père Ganille est mort un mois après. + +PIERRE.--D'un coup de pied de cheval. Vous êtes tous des poltrons. Il me +doit dix écus d'une carriole, je lui dois six francs de visite; il me +paiera le surplus, ou nous verrons. + +DESNOUES.--Qu'est-ce que nous verrons? + +PIERRE.--On s'entend. + +DESNOUES.--Tiens, justement le voici. + +PIERRE.--Eh bien! tant mieux. Ecoute bien... + +C'était en effet M. Laroche; il entra avec cette brusquerie familière et +cordiale qu'il savait si bien prendre pour gagner les paysans; et +frappant sur l'épaule du charron avec son énorme main: Le voilà donc +enfin, ce brave Pierre; il y a bien longtemps que je ne l'ai vu. + +PIERRE.--Je ne trouve pas cela. + +M. LAROCHE.--Tu grondes, vieux grognard! Moi qui me suis dérangé pour +venir boire avec toi le reste de ta pièce rouge... Allons, descends à la +cave, et va nous chercher quelques vieilles bouteilles. + +PIERRE.--Merci! je n'ai pas soif. + +M. LAROCHE.--Eh bien! tu ne boiras pas. + +PIERRE.--Ni vous non plus. + +M. LAROCHE.--Ah! voilà l'air que tu chantes! eh bien! garde ton vin!... +Mais tu vas me payer ce que tu me dois. + +PIERRE.--Qu'est-ce que je vous dois? + +M. LAROCHE.--Comment! renégat, est-ce que tu ne me dois pas six francs +de visite? + +DESNOUES (_bas à Pierre_).--Prends garde! + +PIERRE.--Laisse donc... (_A M. Laroche._) Oui, mais vous me devez dix +écus; donnez-moi vingt-quatre francs, et nous serons quittes. + +M. LAROCHE (_avec colère_).--Paie-moi d'abord. + +PIERRE.--Puisque vous me le rendriez tout de suite, ce n'est pas la +peine; mon argent n'aime pas les voyages. + +M. LAROCHE.-Ah çà, me paieras-tu à la fin? + +PIERRE.--Oui, avec votre monnaie. + +M. LAROCHE.--Prends garde à toi! + +PIERRE.--Il ne faut pas tant crier, parce que je crierais plus fort. +J'irai devant la justice, je lèverai la main... + +M. LAROCHE.--Ah! tu lèveras la main!... Eh bien! je vais la lever +aussi... + +Et il courut sur le charron. + +PIERRE.--Des coups de poing? j'en suis... + +Et, retroussant sa manche, il lui porta un coup vigoureux... Mais M. +Laroche, lui saisissant le bras, le fit reculer.--Tu n'as pas encore +assez mangé de pain pour cola, maître Pierre... Ah! tu ne me paieras +pas!... + +La bataille commença. Je m'élançai à travers la haie pour aller les +séparer; mais la haie était épaisse, et mes efforts étaient vains, M. +Laroche, après quelques instants de lutte, renversa Pierre sur son +établi... + +PIERRE.--Vous me faites mal. + +M. LAROCHE.--Je le sais bien. + +PIERRE.--Desnoues, viens à mon secours! + +M. LAROCHE (_à Desnoues_).--Ne bouge pas, ou je t'en fais autant. (_A +Pierre, le frappant._) Me paieras-tu? + +PIERRE.--Au secours! + +Je me débattais dans mes ronces. + +M. LAROCHE.--Me paieras-tu? + +PIERRE.--Lâche!... + +M. LAROCHE.--Me paieras-tu? + +PIERRE.--Il m'étrangle! il m'assomme! + +M. LAROCHE.-Paie. + +PIERRE (_d'une voix éteinte_).--Voici l'argent. + +M. LAROCHE.--Où? + +PIERRE.--Là... dans ce tiroir... tenez... prenez... + +M. LAROCHE (_le lâchant et prenant l'argent._).--A la bonne heure, le +voilà raisonnable. + +PIERRE (_se laissant tomber sur une chaise_).--Je suis à moitié mort. + +Débarrassé de ma haie, je m'apprêtais à lui porter remède, n'ayant pu +lui porter secours; mais à ce combat succéda la scène la plus étrange, +et je dirai presque la plus comique du monde. + +M. Laroche, après avoir pris l'argent, s'était approché de Pierre, dont +le visage était tout meurtri, et qui gémissait. Il le regarde, et, +passant tout à coup à un ton de compassion naïf et paternel:--Mon pauvre +garçon, comme te voilà arrangé! + +PIERRE.--Je n'en puis plus. + +M. LAROCHE.--Attends!... attends!... Nous allons te soigner; tu es père +de famille... tu as besoin de travailler... Mère Gallois, faites +chauffer de l'eau. + +PIERRE.--Ah! mon front! + +M. LAROCHE (_l'examinant_).--Quel coup tu as attrapé! Là!... et ici!., et +sur le bras!... Miséricorde! tu n'es que plaies et bosses. + +PIERRE.--Ah! mes reins! + +M. LAROCHE.--Attends!... J'ai là un liniment qui le fera beaucoup de +bien... Pauvre Pierre! + +PIERRE.--Aie!... aie!... + +M. LAROCHE (_vivement_).--Allons donc, mère Gallois!... Dépêchez-vous +donc!... Vous voyez bien que cet homme souffre! + +LA MÈRE GALLOIS (_à part_).--Il est bon au fond. + +M. LAROCHE.--Et toi. Desnoues, qu'est-ce que tu fais là? Viens donc +m'aider à le mettre au lit; il ne peut plus se soutenir. (_Ils le mirent +au lit._) + +M. LAROCHE.--Es-tu bien? + +PIERRE.--Oui, monsieur Laroche. + +M. LAROCHE.--Tu es bien malade, mon pauvre Pierre; mais sois tranquille, +je suis là. + +PIERRE.--Merci, monsieur Laroche. + +M. LAROCHE.--Je ne t'abandonnerai pas. + +PIERRE.--Non, monsieur Laroche. + +M. LAROCHE.--Allons, tiens-toi bien chaudement. Adieu, mes bons amis. Et +il s'éloigna. + +DESNOUES (_à Pierre_).--Eh bien! Pierre? + +PIERRE.--Eh bien! il me paiera comme il a payé la mère Gallois, en +fluxion de poitrine. + +M. LAROCHE (_revenant_).--Pierre, je te préviens que le liniment c'est +deux francs. + +PIERRE.--Oui, monsieur Laroche. Voulez-vous que je vous paie d'avance? + +M. LAROCHE.--Par exemple!... est-ce que je ne suis pas sûr de toi?... +Adieu!... adieu! + +Tel était l'homme qui devint mon ennemi; ajoutez à ce portrait une force +de haine comparable à sa force physique, une jalousie envieuse de ce que +je gardais ma dignité vis-à-vis des paysans, et enfin, un dernier mot, +un titre qui vous dira tout ce que j'avais à redouter de lui... il était +membre du tribunal révolutionnaire. Quand la révolution avait éclaté, il +s'y était jeté avec fureur, et dès 90 était arrivé, à 95. Il dominait à +la ville dans sa section par l'audace de ses conseils prescripteurs, et +déployait là théoriquement ce mépris de la vie des autres qu'il avait +montré dans ses actions comme soldat et comme médecin. Je l'avoue, +malgré mon diplôme, je tremblais devant lui. Quand nous nous +rencontrions, son regard jaloux et cruel tombait sur moi comme sur une +proie, cherchant une place où il pourrait me frapper. Il semblait que sa +haine devinait en moi quelque titre caché qui me livrerait à lui. +J'enveloppais dans une dignité calme et dans un silence sévère tout ce +qui aurait pu me trahir...; j'effaçais mes gestes, mes paroles, ma +démarche habituelle..., et pourtant je n'étais pas sans crainte... S'il +avait su que j'étais prêtre!... Eh bien!... eh bien! il le sut! + +--Comment? + +--Il l'apprit!... on le lui dit! + +--Qui donc? + +--Moi! + +--Vous!... + +--Oui, moi!... Je n'oublierai jamais ce jour terrible et cette réunion +presque solennelle. Mon hôtesse avait pour voisine une jeune femme +restée veuve avec une jeune fille de dix ans. Tout à coup cette enfant +est prise d'une maladie si terrible qu'en deux jours la gravité devint +danger, le danger devint mortel. M. Laroche était son médecin; on +l'appelle. Tout ce qu'il essaie demeure impuissant... La destruction +advenait. Eperdue, la mère demande d'autres soins, d'autres conseils «M. +Aubry! je veux M. Aubry!» On me fait venir; un troisième médecin est +appelé, et le soir, à huit heures, nous entrons dans cette maison pleine +de larmes et d'angoisses. La pauvre mère nous attendait dans la pièce +d'entrée; c'est elle qui nous ouvrit, c'est elle qui nous introduisit +dans cette chambre, et rien ne peut rendre ce qu'il y eut de déchirant +dans son accent et dans sa figure quand elle arriva devant ce berceau, +et nous dit: «La voilà!» Nous la priâmes de s'éloigner, et nous restâmes +seuls. Oh! que ceux qui ont trouvé un texte de scène plaisante dans une +consultation de médecins n'en ont jamais vu autour du lit d'une personne +aimée! Cette chambre obscure, cette lampe basse, ce berceau dans +l'ombre, ce silence, cet arrêt à prononcer;... j'étais saisi d'une sorte +de terreur. Il me semblait qu'on me faisait monter sur un tribunal, et +qu'on me revêtait de la robe de juge dans une condamnation à mort. Juge +aveugle, juge sans connaître la loi... sans balance, rien que le glaive! +La pitié vint se joindre à ce sentiment d'effroi, et acheva de me +troubler. M. Laroche prit l'enfant dans son lit; elle poussa un faible +gémissement et l'on commença l'examen de ce pauvre petit corps amaigri, +qui retombait plié en deux sur le bras qui le soulevait. De temps en +temps, sans ouvrir les yeux, elle poussait de légers cris plaintifs qui +me perçaient l'âme, et je me détournais pour cacher mon émotion: mon +émotion m'eût trahi. L'enfant reposé dans son lit et la maladie +expliquée, nous nous retirâmes dans la pièce voisine; mais alors éclata +une scène inattendue, et qui fit bientôt deux condamnés à mort au lieu +d'un. M. Laroche proposa un remède terrible, mais décisif, «L'enfant est +perdue si on l'essaie, dit le second médecin, et il offrit un autre +moyen.--Si on s'y arrête, elle est perdue! dit M. Laroche--Eh bien donc! +reprit le premier, que M. Aubry prononce!--Moi!... moi!... m'écriai-je, +frappé d'épouvante, jamais! je ne...» Je m'arrêtai; j'allais me trahir! +Situation terrible! Que faire? choisir? c'était tuer l'enfant peut-être. +Révéler la vérité? c'était me perdre. Plus calme, j'aurais pu me récuser +et désigner un autre médecin. Mais, surpris par cette attaque imprévue, +je ne voyais que l'échafaud d'un côté, un cercueil de l'autre; et, +pressé entre ces deux hommes, l'un à ma droite, l'autre à ma gauche, +tous deux me disant: «Elle est morte si on ne le fait pas; elle est +morte si on le fait...» je me taisais, éperdu... + +«C'en est trop, dit le second médecin; qu'il prononce, ou j'abandonne +l'enfant. + +--Arrêtez! repris-je vivement. Je la voyais perdue aux mains de M. +Laroche. + +--Prononcez donc! + +J'hésitais encore... Le second médecin se leva pour partir... + +--Je ne puis pas prononcer! m'écriai-je hors de moi, je ne le puis pas! + +--Pourquoi? + +--Je ne le dois pas! + +--Pourquoi? + +--Pourquoi! je ne suis pas médecin! + +Je n'avais pas achevé ces mots, que M. Laroche pousse un cri sauvage. La +mourante, son devoir, il oublie tout: il ne vit plus que sa victime; et +marchant à moi les yeux étincelants: + +«Qui êtes-vous donc?» me dit-il. + +Je palis; son regard était un arrêt de mort. + +«De quel droit m'interrogez-vous? + +--Oubliez-vous de quel tribunal je suis membre? Pourquoi êtes-vous venu +ici? pourquoi cachiez-vous votre nom? pourquoi avez-vous pris un titre +faux? pourquoi mentez-vous.. l'état, au public?... Qui êtes-vous?... + +Et il enfonçait, pour ainsi dire, chacune de ces interpellations comme +un coup mortel... Je me taisais toujours...; je n'étais encore que +suspect... Un mot, et j'étais condamné. + +«Votre profession est donc bien vile, dit-il amèrement, puisque vous +n'osez l'avouer?» + +Bien vile!... ce mot m'avait fait rougir d'indignation. + +«Puisque vous la reniez!... + +--Bien vile!... repris-je avec plus d'énergie. Ah! je ne laisserai pas +insulter mon maître! + +--Son maître!... Il sert un roi. + +--Oui..., un roi! un roi auguste! tout-puissant! Un roi que j'adore, et +dont je proclamerai le nom jusque sous votre couteau!... + +A ce moment un cri terrible partit de la chambre de l'enfant, et la +porte s'ouvrant avec fracas, la mère se précipita au milieu de nous en +s'écriant: «Elle meurt!... elle meurt! + +--Eh bien! m'écriai-je à mon tour avec exaltation... puisque la mort est +là, mon rôle commence! Eloignez-vous médecins du corps! vous n'avez rien +à faire près de la mourante...; c'est moi qu'elle réclame...; ma place +est auprès d'elle Je suis prêtre!................. + +Le lendemain je comparaissais devant le tribunal révolutionnaire, et +l'enfant était sauvée: une crise décisive, et que j'avais favorisée en +ne décidant rien, l'avait rendue à la vie. On n'était pas longtemps +accusé en 95: à quatre heures je montais, moi quinzième, sur la +charrette fatale; cinq minutes après je passais devant la maison de ma +pauvre veuve, qui s'était mise sur le seuil de la porte, et sanglotai! +quand je lui dis adieu de la main; et enfin un quart d'heure plus lard +je m'arrêtais au pied de l'échafaud. + +«Mais, comment donc vivez-vous?» + +A peine si je le comprends encore. Le temps était affreux; de la pluie, +de la neige, et un ciel si sombre, qu'à quatre heures la nuit avait +presque commencé. La foule cependant était considérable, attirée et +exaspérée par le nombre inaccoutumé des victimes. La charrette, comme je +vous l'ai dit, en contenait quinze: j'étais, moi, le dernier, assis à +l'extrémité du banc, les mains liées derrière le dos. Mon coeur était +serré, mais je n'avais pas peur; mon sacrifice était fait: je mourais +pour avoir confessé le nom de mon maître... L'échafaud paraît... je vois +le bourreau, je vois le couteau... La voiture s'arrête...; mon coeur bat +plus vite. Comme on craignait quelque mouvement dans le peuple, qui +murmurait déjà.... on entoure toute la voiture de troupes; mais on ne +pose à l'extrémité de la charrette, près de moi qu'un seul soldat...; il +me touchait presque. Le premier condamné descend...: je vois le couteau +remonter rouge. Des cris s'élèvent dans la foule qui entoure les troupes +et se presse sur nous; la pluie redouble et vient augmenter le désordre. +Pour en finir plus vite, on fait avancer la charrette de trois pas; mais +un pavé se trouve sous la roue, un cahot violent nous soulève; et, comme +j'étais assis tout à fait à l'extrémité du banc, je tombe debout, mais +les mains liées, devant le soldat qui gardait le derrière de la +voiture..., j'allais parler; mais soudain.. Oh! comment peindre ce +moment? soudain, sans dire une parole, sans changer de visage, il passe +vivement entre moi et la charrette, et se pose l'arme au bras devant +moi..., et me voilà dos à dos avec lui, caché par lui, couvert par +l'obscurité, presque mêlé à la foule qui faisait plier le cordon de +troupes, et, immobile, éperdue, attendait la fin de cette scène. Le +sacrifice se poursuit au milieu des cris et de la confusion; j'entends +descendre chacun de mes compagnons; je compte: douze... treize... +quatorze...; c'est mon tour, on va m'appeler! Ciel! on se tait; la foule +se précipite autour de l'échafaud, les troupes se dispersent: je me +jette dans le peuple sans avoir pu serrer la main de mon bienfaiteur; +et, porté par les flots de la multitude, j'arrive égaré, ruisselant de +pluie, dans un chantier ou je me cache jusqu'à la nuit complète. La nuit +venue, ma tête un peu calmée et mes mains délivrées, je me hasarde dans +les rues, et je me dirige vers la maison de mon hôtesse. J'arrive, je +regarde par la croisée: on était à souper. La pauvre femme, je la vois +encore, tenait à la main une bouchée de pain qu'elle oubliait de porter +à ses lèvres, et, elle pleurait. Je frappe tout doucement..., on +m'ouvre. «Ah!--Silence!» Une fois là, mes larmes éclatent, et je tombe à +genoux en remerciant Dieu. Je leur contai tout. On me tint caché trois +jours, puis je revins ici, où l'on ne songeait plus à me chercher, et où +j'ai vécu jusqu'à mes quatre-vingt-deux ans, ce dont je rends grâce à +Dieu, car j'ai fait un peu de bien, je crois. J'ai aimé, j'ai été aimé, +et je serai pleuré..., pas de si tôt encore, j'espère... Puis il ajouta +gaiement: Je marche sans bâton, je lis sans lunettes, et j'ai là une +bouteille de vieux vin de Bourgogne dont je veux prendre avec vous un +verre, sans que ma main tremble en le portant. + +Il prit la bouteille: + +A votre bon voyage, mon jeune hôte...: quand je partirai pour le mien, +je veux qu'on vous en fasse part, et vous vous direz: «Ah! ce pauvre +curé Barbois! Quel dommage! c'était un brave homme!...» Bonsoir, mon +hôte! + + E. Legouvé. + +------------------------------------------------------------- + + Miscellanées + +[Illustration: Beaux-Arts] + +EXPOSITION DE LA SOCIÉTÉ DES AMIS DES ARTS. + +Depuis quelques jours la Société des Amis des Arts a ouvert dans la +salle de ses séances, au Louvre, son exposition annuelle. + +Cette société a été fondée avant la Révolution: mais son influence était +alors excessivement restreinte, tant par l'exiguïté de ses revenus que +par le petit nombre de peintres en France à cette époque. + +La Révolution interrompit ses travaux; les derniers temps de la +République et ceux de l'Empire laissèrent peu de loisir pour la culture +des beaux-arts, les graves questions de la guerre faisant dominer leur +intérêt puissant sur tous les autres intérêts du pays. + +La paix, avec la Restauration, jeta tout à coup dans les arts une foule +inoccupée. Les grands noms des Gérard, des Gros, des Prud'hon, des +Guérin, etc., étaient seuls connus; les travaux, peu nombreux du reste, +leur revenaient de droit, et les jeunes talents abandonnés s'en allaient +à la merci de la faim et du désespoir. Quelques hommes éclairés, frappés +de la gravité de la position, se ressouvinrent qu'il avait existé une +société vouée à l'encouragement des talents naissants et malheureux; ils +résolurent de la rétablir sur de nouvelles bases plus larges et plus +solides. Le duc de Berry leur prêta son appui et l'autorité de son +patronage, et, dans le courant de l'année 1817, la Société des Amis des +Arts fut reconstituée. Parmi les artistes qu'elle prit alors sous sa +protection, nous devons citer _Xavier Leprince_, qui lui dut une partie +de ses succès. + +Depuis, elle a su distinguer et former pour ainsi dire, à force de +commandes, le jeune Tanneur, l'un des peintres de marine aimés du +public. + +Vers 1830 la Société des Amis des Arts avait été patronnée par le duc +d'Orléans; la duchesse d'Orléans a accepté, au nom du comte de Paris, +cette part honorable de l'héritage paternel. + +Le président de la Société est M. le comte de Noé; les vice-présidents, +MM. Taylor et de Gassaud. + +M. le comte Caccin est trésorier; le secrétaire et les vice-secrétaires +sont MM. Valpinçon et Leblanc, Brocard et Duchesne aîné. + +De 1817 à 1842, la Société des Amis des Arts a fait exécuter à grands +frais par nos plus habiles graveurs trente-deux précieuses reproductions +des tableaux célèbres des maîtres français et étrangers. + +Les principales sont: _Daphnie et Chloé_ d'Hersent, le _Zéphyr_ de +Prud'hon, Sapho de Gros, la _Sainte Anne et la vierge_ de Léonard de +Vinci, gravées par Laugier; _la psyché_ de Prud'hon, gravée par Müller; +_la Justice et la Vengeance divine_ de Prud'hon, gravée par Gelée: +_Neptune et Amphitrite_ de Jules Romain, gravée par Richomme; enfin le +_Convoi d'un aîné de famille_ de Léopold Robert, gravé par Prévost. Un +exemplaire de ces gravures est réservé à chacun des membres actionnaires +de la Société; quant aux tableaux et aux objets d'art, ils sont adjugés +par la voie du sort, à la suite de l'exposition qui clôt chaque +exercice. + +[Illustration: (Exposition de la Société des Amis des Arts.)] + +Jamais peut-être aucune exposition de la Société des Amis des Arts n'a +été aussi brillante que celle de 1845. + +Sans s'écarter en rien du but qu'elle s'est proposé, celui d'encourager +les jeunes talents, elle a su former une collection fort remarquable. + +Nous ne saurions trop louer l'esprit qui a guidé ses choix, faits en +grande partie parmi les tableaux du dernier Salon. + +Nous avons particulièrement remarqué la _Satisfaction_, jolie +composition de M. Guillemin. C'est un jeune artiste riant à coeur joie +devant un tableau qu'il vient d'esquisser. Cette petite toile, remplie +d'esprit, de finesse et d'observation, est en même temps fort +remarquable sous le rapport du dessin et de la couleur. + +_Le Marécage_, par M. Jules Coignel, est un charmant paysage bien peint, +bien composé et d'un aspect délicieux. + +Les deux paysages de M. Karl Girardet, _les Bouledogues_ de M. Buisson, +_la Marine_ de M. Morel-Fatio, _la Jeune fille et le Serin_, de M. +Caminade, _l'Enfant et le Chien_ de M. Gué, le _Charles-Quint_ de M. +Coulon, et surtout le précieux petit tableau de _Nature morte_ de M. +Philippe Rousseau, nous ont paru dignes en tout de l'intérêt que la +société leur a témoigné en les comprenant dans la répartition de ses +fonds pour 1845. + + + PARIS AU CRAYON. + +Gardez-vous de croire, comme quelques personnes l'assurent, qu'on ait +amnistié le ridicule en France. Rabelais et Molière, ces deux grandes +gloires de l'esprit français, comptent, il est vrai, peu de disciples +fidèles, peu d'heureux imitateurs; la tradition du rire semble perdue. +Les journaux, égarés dans l'inextricable labyrinthe du feuilleton +sentimental, ont renoncé à la satire; la muse comique, un pied chaussé +du cothurne classique, l'autre du brodequin du moyen âge, court en +boitant à la poursuite d'un but impossible: le théâtre a cessé d'être +l'école des moeurs pour devenir un kaléidoscope. N'importe! le crayon a +recueilli le double héritage de la plume, le journal et le théâtre. Il +n'y a plus de satire, il n'y a plus de comédie, il y a la caricature! + +Autrefois la gaieté était française, et même un peu gauloise. La +caricature est parisienne; elle a commencé, flânant au bras de Lautara, +dans les guinguettes verdoyantes de la banlieue. Depuis, son éducation +s'est perfectionnée; elle a vu les ateliers, les théâtres, les salons +même, car la caricature a été introduite dans le monde, et vraiment, à +part quelques expressions hasardées et un laisser-aller parfois trop +grand, elle n'y a point fait mauvaise figure. + +La caricature est bonne fille au fond, et bien des gens lui en font un +reproche; sa moquerie ne va pas jusqu'à la méchanceté; elle pince +quelquefois, mais jamais jusqu'au sang; au lieu d'un fouet elle est +armée d'une épingle; elle combat à la légère, et ne blesse qu'en +égratignant. C'est bien là le genre de vengeance qui convient à la +société de notre époque, où la morale ne se plaint qu'à voix basse, ne +s'indigne qu'à demi, mettant tous ses soins à dissimuler sa présence et +craignant cependant de se faire oublier. Nous lui viendrons en aide; +dans nos colonnes, elle aura le verbe haut. Notre caricature a pris des +habits d'homme. Arriére les petits mots, les petits caquets, les petites +médisances. Regardez ces yeux brillants, cette bouche souriante, ce +crayon effilé comme une dague; c'est pour mieux voir le ridicule, pour +mieux se moquer de lui, pour mieux le clouer sur le papier. Les bras +vigoureux de l'artiste comique poussent la porte qui défend l'entrée du +monde; si elle résiste, il l'enfoncera. Venez donc, vous tous qui avez +de la verve, de l'esprit, de l'observation: notre galerie +d'illustrations drolatiques est loin d'être complète, il y a place pour +tous ceux qui voudront nous apporter un type nouveau. + +Quelle mine plus féconde à exploiter, quel plus beau thème à broder que +Paris! Gloires nouvelles, réputation du jour, splendeurs du moment, +royautés de la mode ou de l'esprit, tendances des moeurs et de +l'industrie, beaux-arts, littérature, théâtre, galanterie même, tout +change, tout se renouvelle, tout se modifie avec la rapidité d'un songe. +L'existence parisienne est un drame féerique, une comédie à tiroirs dont +les décorations changent sans cesse, où se résument en transformations +perpétuelles, la richesse, la beauté, l'esprit du monde entier. C'est là +un des côtés du tableau, celui qu'on montre le plus volontiers; mais il +en est un autre qu'on ne doit pas laisser dans l'ombre. Au-dessus de +Paris, plane sans cesse une rumeur sourde que ne peuvent éteindre ni les +roulements des voitures dorées, ni le bruit des instruments de fête, ni +les chansons de ceux qui sont heureux: c'est la voix de la misère qui va +se perdre dans le brouillard froid et humide, harmonie terrible que le +vent emporte sur son aile, plainte funèbre qui ne se tait ni le soir ni +le matin. Nous ferons l'histoire de cette misère, nous dirons quels +coeurs battent sous les oripeaux; nous montrerons le peuple tel qu'il +est, et surtout tel qu'il devait être, et cela sans fiel, sans haine, +sans passion: dans un cas semblable, la réalité vaut mieux que +l'imagination, et la vérité est la meilleure de toutes les satires. + +Mais là ne se bornera point notre rôle.. Il ne s'agit de rien moins que +d'illustrer chaque année ce roman en trois cent soixante-cinq +livraisons, intitulé _Paris_. C'est la physiologie permanente de la +capitale que nous voulons faire avec le crayon. Il faut que ceux qui +n'ont jamais vu Paris puissent le visiter dans nos colonnes, que ceux +qui l'habitent le reconnaissent, que ceux qui l'ont quitté le +retrouvent; car Paris se désapprend comme toutes les grandes choses de +la vie. Soyez toujours amoureux, vous qui voulez aimer; marchez sans +cesse, vous qui voulez parvenir. Que la lampe, l'Héro s'éteigne, et +Léandre ne pourra plus traverser le Bosphore. Pour comprendre Paris, il +faut l'étudier sans cesse. Si vous le perdez un seul instant de vue, +vous ne les reconnaissez plus, il a changé de forme. Si nous n'avions +pas abusé de la métaphore, nous comparerions Paris à Protée. On nous +permettra d'esquiver ce parallèle traditionnel. + +Que de gens qui méconnaissaient cette vérité ont fini par la +reconnaître! A peine a-t-on quitté le boulevard, que déjà on le +regrette; on n'éprouve point la maladie du pays, car Paris n'est le pays +de personne, mais une indéfinissable nostalgie. La vie est un cauchemar +perpétuel: vos habits vous gênent, l'existence a les entournures trop +étroites; vos bottes vous blessent, toutes les figures vous semblent +maussades; les meilleurs mets vous dégoûtent, et vous avez faim en +songeant aux restaurants à vingt-deux sous. On est atteint d'une +affection bizarre, incohérente, difficile à guérir, qu'on appelle le mal +de Paris. + +C'est chez nous que ceux qui veulent voir Paris, ou le revoir, deux +maladies analogues, viendront se guérir. Nous leur esquisserons Paris +tel qu'il est, nous raconterons ses goûts, ses sympathies; nous +montrerons ses grands poètes, ses grands avocats, ses grands acteurs, +ses grands financiers, ses grands chanteurs, tout le personnel de sa +gloire d'aujourd'hui et de sa gloire de demain, nous n'oublierons que +les célébrités de la veille.--Hier n'est pas un mot parisien.--Un +journal seul peut mener à bien cette oeuvre gigantesque, parce qu'il +change sans mourir; c'est l'âme et le génie de la ville. Un journal, +c'est Paris volant. + +Ne vous attendez pas à retrouver sous notre crayon ces types de +convention qui rendent Paris si monotone quelquefois, qu'on est tenté de +croire que sa réputation est la plus considérable des réputations +usurpées. Notre étudiant ne dansera pas inévitablement le cancan à la +Chaumière; notre jeune fille ne se présentera pas avec son invariable +cortège d'ânes rétifs, de rubans froissés, de baisers jetés d'une +mansarde à l'autre; nos hommes de lettres ne fumeront pas +perpétuellement le lattakie odorant sur des coussins d'or et de soie, +ils n'auront pas non plus, contraste familier aux observateurs, les +coudes percés, les bottes éculées, et le feutre gras; toutes nos femmes +de lettres ne seront pas ridicules, et tous nos écrivains n'auront pas +du génie; le foyer de l'Opéra ne sera pas pour nous le centre de la +politique européenne; notre intention n'est pas de faire de l'esprit +quand même. + +Après les moeurs viendront les idées. L'histoire des hommes et des +choses littéraires appelle l'attention du caricaturiste. Il faut bien +que l'on sache aussi où en est la muse de 1830; cette jeune fille qui +avait le coeur d'une Allemande, le regard d'une Italienne, la passion +d'une Espagnole: ne l'apercevez-vous pas déjà vieille et ridée, +découpant des romans au fond d'une boutique obscure? elle en a de toutes +les dimensions, de tous les modèles, de tous les prix: patron Walter +Scott, patron Byron, patron Cooper, patron Goëthe; elle fait tous les +genres au rabais. C'est une revendeuse à la littérature. La muse s'est +donné un associé qui s'appelle le journalisme; celui-là s'occupe sans +cesse à prendre l'empreinte de tout ce qui surgit d'un peu original pour +le reproduire ensuite; il dresse de malheureux jeunes gens à imiter, +avec la cire molle de leur style, toutes les conceptions vigoureuses. +Nos grands écrivains sont parodiés ainsi journellement dans ces +feuilletons-Curlius qui détruisent tout ce qui reste encore d'esprit +littéraire en France. + +Ainsi donc, ce n'est pas l'espace qui nous manque. Moeurs, caractères, +passions, idées, sentiments, ce qu'il y a de permanent au fond de Paris, +ce qui jette le flux des événements, aristocratie, peuple, bourgeoisie, +artistes, gens du monde, industriels, il n'est pas un coté du coeur ou +de l'intelligence que nous ne puissions explorer, pas une classe de la +société qui ne s'offre à nos investigations. Que les artistes se +présentent donc en foule, la plume leur offre ici une association +bienveillante; c'est à eux à faire revivre, avec leur crayon, l'antique +maxime _castigat ridendo_, qui ne se lit plus maintenant ni sur la +couverture de nos livres, ni sur le rideau de nos théâtres. + +Pour commencer cette série, Grandville a résumé tous les ridicules du +moment. Le crayon a rédigé la synthèse de l'actualité. + +La caricature ouvre la porte du journal à tous les ridicules qu'elle a +emprisonnés depuis longtemps dans ses cartons. Voici d'abord la canne à +sucre et la betterave qui se poursuivent, brûlant d'éteindre dans le suc +l'une de l'autre la haine qui les fait sécher sur plante; cette jeune +grenouille en frac et le chapeau sur l'oreille, qui cherche à se faire +aussi grosse que la caricature, c'est un symbole de l'amour-propre qui +dévore notre malheureuse époque; ces deux enfants à peine échappés de +nourrice, portant l'un une pipe et un paletot, l'autre un manchon et des +plumes, n'est-ce pas là une charmante traduction de ce proverbe, qui +devient malheureusement plus vrai de jour en jour: Il n'y a plus +d'enfants! + +Regardez cette femme avec son chapeau étriqué, ses boucles de cheveux +dépassant la ceinture, son air pincé, ses allures de vieille coquette, +voilà la mode, saluez la déesse, et gardez-vous d'entr'ouvrir le livre +que ce _penseur profond_ tient à la main avec tant de componction, vous +n'y trouveriez que du vide. Il vaut mieux causer un moment avec ces deux +débardeurs qui boivent du champagne dans un cornet à piston, double +personnification du carnaval actuel. + +Cet homme qui porte une colonne sur son dos, c'est l'architecte de +l'Empire: voyez cette boule au sommet du monument, c'est le _vieux +monde_: gare dessous! le vieux monde peut s'écrouler d'un instant à +l'autre; fuyons. Mais un autre danger nous menace. Quel est ce volume +qu'on hisse avec tant de peine avec cet instrument vulgairement appelé +_cherre_? Ce sont les _Poésies légères_ d'un auteur bien connu. Si la +corde venait à casser, nous serions écrasés par ces feuilles fugitives. + +Ici, un capitaine anglais grimpe sur un mandarin chinois qui, +passez-nous l'expression, en a plein le dos; là se dressent des chemins +de fer portatifs, dernière expression du progrès industriel; ce chapeau +sur une boîte, c'est l'art et le daguerréotype: le soleil dessiné par +lui-même. Que peut-on inventer après cela? + +[Illustration: Paris au crayon. Caricature par Grandville.] + + ------------------- + +--L'administration du Musée du Louvre vient de faire placer dans la +salle des bronzes une inscription tracée sur une lame de plomb qui, +dit-on, a été trouvée dans l'intérieur de la belle statue de bronze +d'ancien style qui est placée sur un piédestal au centre de la galerie. +Cette inscription donne les fragments du nom de deux artistes dont l'un +est Rhodien: les caractères sont d'une forme telle que, si l'un s'en +rapportait à ce témoignage, il faudrait faire descendre au second siècle +avant notre ère un monument que l'on a considéré jusqu'à présent comme +antérieur à Phidias. Mais il s'est rencontré des esprits soupçonneux qui +ont révoqué en doute l'authenticité de cette lame de plomb, et qui ont +pensé que le directeur du Musée avait trop facilement accordé confiance +au nettoyeur qui dit l'avoir trouvée. Ces doutes ont été consignés dans +un article imprimé dans la revue qui a pour titre _Le Cabinet de +l'Antiquaire_ Le sous-conservateur du Musée, qui s'est cru engagé dans +la question, a répondu par une brochure dans laquelle il cherche à +prouver l'antiquité de l'inscription sur plomb. Cette petite querelle +occupe vivement le monde des antiquaires: elle doit intéresser aussi les +artistes, puisque, en définitive, il s'agit de renverser les idées +généralement reçues touchant le style de l'art des anciens sculpteurs. + + + Correspondance. + +RÉPONSES. + +Il nous serait impossible, dés à présent, de répondre par lettres à +toutes les personnes qui veulent bien nous écrire, soit pour nous donner +des conseils, soit pour nous offrir leur collaboration, soit pour nous +faire des questions sur notre but et sur les moyens que nous comptons +employer pour l'atteindre. Nous nous voyons donc obligés d'adresser nos +réponses à la plupart de nos correspondants inconnus, par la voie même +de notre journal. Un mot suffira souvent pour que toute notre pensée +leur soit connue. Quelquefois aussi, une seule réponse préviendra un +grand nombre de questions, de doutes ou de critiques. Nous avons besoin +d'économiser le temps. + +_A M. P. L., rue du II._--La critique est juste, et nous en tiendrons +certainement compte. + +_A M. D., boulevard Saint-Martin._--Mille remercîments; les sujets +indiqués nous conviennent; M. D. en verra la preuve dans nos prochains +numéros. + +_A M. R., d'Orléans._--En aucune manière, notre résolution à cet égard +ne changera point. + +_A un anonyme._--Notre premier numéro n'est point un spécimen: il s'en +faut de beaucoup qu'il contienne des exemples de tous les sujets que +nous nous proposons d'illustrer. On ne pourra point juger l'étendue et +la variété de notre plan avant plusieurs mois. Nous doutons que l'auteur +de la lettre ait lu le premier article de notre premier numéro: _Notre +but_. Nous le prions surtout de vouloir bien prendre au sérieux le +dernier paragraphe de cet article. La tache est difficile: nous avons +besoin de bienveillance et d'encouragements. + +_A Madame A L., de Versailles; MM. O.; V. T.; G. de +Saint-Quentin._--Madame A. L. nous conseille de ne point représenter les +scènes des théâtres et les acteurs, et de donner plus de place aux +affaires criminelles, correctionnelles, à la musique et aux modes.--M. +O. pense tout le contraire.--M. V. T. n'aime aucun de ces sujets, et +demande surtout des oeuvres d'art et des caricatures.--M. G., qui se +méprend apparemment sur le sens de notre titre, voudrait qu'il ne fût +question que des hommes et des femmes illustres.--Nous sommes désolés de +ne pouvoir mettre les quatre correspondants en présence les uns des +autres; ils se répondraient sans doute mieux que nous ne pouvons le +faire. + +_A M. Pr._--Jamais, Monsieur. Quelle idée! + +_A M. V._--Si nous suivions le conseil de M. V., _l'Illustration_ +n'aurait pas à espérer deux mois d'existence. Nous nous expliquerons, du +reste, de la manière la plus explicite sur ce sujet en tête d'un des +prochains numéros. Nous ne sommes enrôlés sous aucun drapeau; nous ne +sommes au service d'aucun parti. + +_A Madame ou Mademoiselle E. N._--Nous ferons part de l'observation +très-fine de l'aimable correspondante à madame Constance Aubert qui +rédige nos articles sur les modes, et qui voudra bien se charger de lui +répondre directement. + +_A M. J, d'Amiens._--Il est impossible de trouver un titre qui +satisfasse tous les esprits. Le mot _Illustration_ indique notre projet +de rendre plus intelligibles, d'éclairer, en quelque sorte, au moyen de +gravures sur bois, tous les sujets que nous traitons. Ce n'est pas un +mot étranger: les Anglais nous l'ont emprunté, comme tant d'autres +excellentes expressions de nos pères. On le trouve souvent employé par +nos vieux auteurs dans le sens où nous l'employons ici. Les miniatures, +par exemple, _illustraient_ les manuscrits. Le mot _journal_, qui vient +ensuite, exprime notre intention de nous approcher de plus en plus du +caractère d'actualité qui distingue des livres, et des autres recueils, +les feuilles quotidiennes. Nous publierons les nouvelles de toute +nature, et nous prendrons soin d'éviter tout ce qui est uniquement +rétrospectif. + +_A M. Ch. G._--Nous ne savons pas encore si nous accepterons des pièces +de vers: nous regrettons de ne pouvoir donner une réponse plus +favorable. + +_A M. M. de L._--Assurément. Nous représenterons fidèlement, et avec +toute la rapidité possible, tous les faits d'Algérie dignes d'intérêt. +Nous avons établi une correspondance active avec des artistes qui sont +sur le théâtre des événements. + +_A M. de B._--Les portraits demandés paraîtront en avril. + +_A M. S. M._--Oui, le 25 mars. + +_A M. Am._--Nous ne venons faire concurrence à aucun recueil existant. +L'avenir le prouvera. Notre plan est nouveau et nous nous éloignerons de +plus en plus de tout ce qui a été fait jusqu'à ce jour; autrement notre +pensée première ne serait point réalisée. Si l'on songe que les moyens +d'exécution étaient presque tous à créer, que nos graveurs passent les +nuits à travailler, que nous imprimons la valeur d'un volume entier +chaque semaine, on voudra bien attendre avant d'exiger beaucoup plus que +nous ne faisons. + +_A un anonyme de Caen._--Il est vrai qu'il y a dans cette direction un +écueil à redouter. Nous consulterons le bon sens et le goût public. +Notre ferme volonté est de ne blesser aucune convenance et de ne jamais +donner droit à personne de condamner l'influence qu'il pourra nous être +permis d'exercer sur les lecteurs. + +---------------------------------------------------------------------- + + Bibliographie + +BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE FRANÇAIS + +_N. B,_ En fondant ce bulletin bibliographique, que nous prenons +l'engagement de publier régulièrement chaque semaine, notre intention +n'est pas de faire de la critique proprement dite; nous voulons +seulement appeler l'attention de nos lecteurs sur tous les ouvrages +sérieux et utiles qui paraissent, soit en France, soit à l'étranger. +Dans ce but, nous leur donnerons, toutes les fois que nous le pourrons, +une analyse sommaire des matières que ces ouvrages renferment. A cette +analyse, nous ajouterons parfois un éloge, plus rarement une critique; +car nous ne parlerons que des livres vraiment dignes d'obtenir une place +dans notre bulletin. Jadis les journaux politiques s'empressaient de +signaler, à l'envi l'un de l'autre, les publications importantes; mais +la presse n'est plus aujourd'hui ce qu'elle était autrefois. Retirez-lui +le produit de ses annonces, et elle cesse d'exister. Elle ne donne place +dans ses colonnes à aucune nouvelle,--utile cependant à connaître,--dont +elle espère se faire payer un jour l'insertion par les personnes +intéressées à la répandre. Constituée sur d'autres éléments, mue par une +impulsion contraire, _l'Illustration_ annoncera, en les analysant,--dans +le triple intérêt du public, des écrivains et des éditeurs, tous les +ouvrages français ou étrangers qui mériteront, à des titres divers, +d'être connus, lus et médités. + +_De la Puissance américaine_. Origine, institution, esprit politique, +ressources militaires, agricoles, commerciales et industrielles des +Etats-Unis; par le major GUILLAUME TELL POUSSIN. 2 vol. in-8 de 52 +feuilles 3/4, avec carte. Paris, Coquebert. 10 fr. + +Le titre seul de ces deux volumes indique qu'ils ne ressemblent en rien +à tous ceux qui ont été publiés, durant ces dernières années, sur les +Etals-Unis. M. Guillaume Tell Poussin n'a pas rédigé laborieusement une +longue dissertation sur les avantages ou les inconvénients de la +démocratie. Loin de lui la prétention d'esquisser des tableaux de +moeurs, ou de raconter des impressions de voyage. Il n'est ni un +idéologue, ni un littérateur; il n'aime pas plus les phrases que les +théories; sa passion dominante est la passion des faits; ce qu'il +étudie, ce qu'il veut faire connaître avant tout à ses lecteurs, c'est +la statistique, c'est la puissance américaine, c'est l'origine des +populations diverses qui composent la fédération des États-Unis, +l'histoire de leur développement, des vicissitudes qui ont marqué leur +enfance et des progrès incroyables qui distinguent leur virilité; ce +sont leurs ressources militaires, agricoles, commerciales, +industrielles. + +Le premier volume renferme l'histoire abrégée des premiers +établissements des Européens dans la partie septentrionale du nouveau +continent, des Français sur les rives du Saint-Laurent et du Mississipi, +des Espagnols dans la Floride, des Anglais dans la Nouvelle-Angleterre. +A la suite de cette revue historique, continuée jusqu'à nos jours, M. +Poussin publie trois documents importants: la déclaration +d'indépendance, l'acte de fédération et la constitution actuelle des +États-Unis. + +Le second volume, beaucoup plus intéressant que le premier, s'ouvre par +l'exposition des ressources militaires des États-Unis. De ce côté de +l'Atlantique, nous sommes habitués à considérer les Américains comme un +peuple de marins, de marchands et de pionniers, et nous ne soupçonnons +pas que l'Amérique, dans la prévoyance d'une lutte avec l'Europe, se +soit préparée à la soutenir. La constitution de 1787 donnait au congrès +le pouvoir de mettre le pays en état de défense. Cette sage mesure fut +différée pendant plusieurs années, et l'eût été, sans doute, +indéfiniment sans la guerre de 1812 avec l'Angleterre. En 1816, sous la +présidence de M. Madisson, le congrès décréta que les États-Unis +seraient mis en état de défense au moyen de fortifications permanentes +dont l'exécution fut confiée au général du génie Bernard, qui avait été +aide-de-camp de Napoléon, et chef de son cabinet topographique. M. +Poussin a coopéré, sous le général Bernard, à cette grande mesure et +trace un tableau aussi exact qu'intéressant du système de défense adopté +par le congrès. Ce système a pour principe que la défense nationale doit +reposer sur l'appui mutuel de la marine, des fortifications, des voies +de communication par eau et par terre, de l'armée régulière et de la +milice organisée. M. Poussin examine chacun de ces éléments. Il passe en +revue, en traitant de la marine militaire, son organisation successive, +son état présent, le matériel et le personnel, les chantiers de +construction et de réparation, les ports de refuge, les rades de +rendez-vous. Il donne ensuite de curieux détails sur la ligne de +fortification, les frontières maritimes et les frontières de terre, les +arsenaux, les manufactures d'armes et les fonderies, la navigation à +vapeur, les canaux, les chemins de fer, l'armée régulière et la milice. + +Sur la population des États-Unis, M. Poussin a recueilli de nombreux +documents. L'esprit religieux, l'état de l'instruction publique, +l'instruction agricole, le commerce, les manufactures, les classes +ouvrières, forment autant de chapitres remplis de faits nouveaux, qui +font parfaitement connaître l'étal social et industriel de l'Union. La +condition de l'industrie manufacturière mérite particulièrement +d'attirer l'attention, car elle prouve que, sous peu d'années, +non-seulement les États-Unis pourront se passer des produits +manufacturés des nations européennes; mais encore qu'ils prendront place +parmi les peuples producteurs, révolution qui jettera forcément un grand +désordre dans l'économie industrielle et commerciale de la France et de +l'Angleterre. + +_La Polynésie et les îles Marquises_: voyages et marine accompagnés d'un +voyage en Abyssinie, et d'un coup d'oeil sur la canalisation de l'isthme +de Panama; par M. LOUIS REYBAUD auteur des _Etudes sur les +Réformateurs_. 1 vol. in-8. Paris. 1845. Guillaumin, 7 fr. 50 cent. + +M. Louis Reybaud a eu l'heureuse idée de faire réimprimer en un volume +in-8 une série d'articles qu'il avait publiés, durant ces dernières +années, dans la _Revue des deux Mondes_ et dans _la Revue Britannique_. +Ce nouvel ouvrage de l'auteur des _Etudes sur les Réformateurs_ s'ouvre +par un coup d'oeil sur la science géographique, qui lui sert, pour ainsi +dire, de préface. Viennent ensuite _l'Histoire de la colonisation de la +Nouvelle-Zélande_, les analyses des voyages de _l'Artémise_ à Taïti, de +l'expédition de _l'Astrolabe_ et de la _Zélée_, de 1837 à 1840, du +voyage de M. Rochet d'Héricourt dans _l'Abyssinie méridionale_. A des +réflexions pleines de justesse sur _l'avenir de notre marine_ et à des +documents statistiques sur _la flotte française_ en 1841, succèdent +enfin, deux curieux chapitres sur _les îles Marquises_ et sur la +_canalisation de l'isthme de Panama_. Aucun écrivain contemporain ne +résume avec plus d'intelligence et n'expose avec plus de clarté une +question controversée, que M. Louis Reybaud. Non-seulement il comprend +admirablement tous les sujets qu'il traite,--histoire, philosophie, +voyages,--mais il a, en outre, le talent de les faire comprendre à ses +lecteurs. Après avoir lu ses Études sur les Réformateurs, on connaît +mieux les systèmes de Saint-Simon, d'Owen et de Fourier, que si on avait +médité pendant longtemps leurs ouvrages et ceux de leurs disciples. Le +volume intitulé: _la Polynésie et les îles Marquises_ remplacera +avantageusement dans toutes les bibliothèques, les diverses relations de +voyage dont il renferme l'analyse. + +_Voyage au pôle sud et dans l'Océanie_, sur les corvettes _l'Astrolabe_ +et _la Zélée_, exécuté par ordre du roi, pendant les années +1837-1838-1839-1840, sous le commandement de M. DUMONT D'URVILLE. 34 +volumes grand in-8º de plus de 700 pages, avec un atlas contenant +environ 520 planches in-folio, publié par livraisons de 5 ou 6 planches +et 64 cartes hydrographiques.--Paris, Gide, libraire-éditeur. Chaque +volume 6 fr.; chaque livraison de planches, 12 fr. 50 c. + +La mort malheureuse de l'amiral Dumont-d'Urville n'a apporté aucun +retard à la publication de la relation de son voyage. L'ouvrage complet +se divisera en huit parties: 1. _Histoire des Voyages_, 10 vol. 2. +_Zoologie_, 6 vol. 3. _Botanique_ 1 Vol. 4. _Anthropologie et +Physiologie humaine_, 2 vol, 5 _Minéralogie et Géologie_, 2 vol. 6. +_Philologie_, 4 vol. 7. _Physique_, 4 vol. 8. _Hydrographie_, 2 vol. Le +quatrième volume de _l'Histoire du Voyage_ vient d'être mis en vente. +Ont déjà paru: _Atlas pittoresque_, 18 livraisons; _Zoologie_, 2 vol. +_Botanique_, 1 vol. _Physique_, 1 vol.--Avons-nous besoin de rappeler, +en annonçant cette belle publication, que le voyage au pôle et dans +l'Océanie, de _l'Astrolabe_ et de _la Zélée_, est, de toutes les +expéditions entreprises et achevées dans ce siècle par la marine +française, la plus récente, la plus glorieuse peut-être, et la plus +féconde en résultats nouveaux. + +_Manuel de l'Histoire générale de l'Architecture_ chez tous les peuples, +et particulièrement de l'architecture en France au moyen-âge; par DANIEL +RAMÉE. 2 vol. in-12. Paris. 1843. Paulin, 10 fr. 50 cent. (Avec de +nombreuses gravures sur bois.) + +Fils d'un architecte, architecte lui-même, M. Daniel Ramée avait depuis +sa jeunesse conçu le projet d'écrire un jour une histoire complète de +l'architecture. Pendant plus de vingt années il étudia tous les grands +monuments de l'antiquité et des temps modernes; non-seulement il +cherchait à comprendre leur ensemble et leurs détails, mais il +s'inquiétait, comme il le dit lui-même dans sa préface, de l'époque +historique à laquelle ils furent élevés, du génie du peuple qui les +édifia, des circonstances et des idées qui présidèrent à leur +construction. Après avoir compulsé, en outre, les divers ouvrages +français, anglais, italiens, allemands, espagnols, écrits jusqu'à ce +jour sur l'art auquel il a voué une affection particulière, il vient de +se décider à publier les résultats de ses longs et consciencieux +travaux. + +Le premier volume du _Manuel de l'histoire générale de l'Architecture_ +est consacré à l'antiquité, le second au moyen-âge. M. Daniel Ramée se +propose de composer plus lard un troisième volume, qui contiendra +l'histoire de l'architecture au seizième siècle et aux siècles suivants, +et dans lequel il jugera d'une manière impartiale les restaurations +modernes faites aux monuments du moyen-âge. + +L'introduction placée en tête du premier volume se divise en cinq +chapitres, ayant pour titre: _L'histoire primitive des hommes, +l'émigration des peuples, les religions des temps primitifs, l'origine +de l'architecture et des nombres en général_. Ces prémisses posées, M. +Ramée promène avec lui son lecteur de l'Inde en Perse, de la Perse chez +les Babyloniens, les Chaldéens, les Mèdes, les Assyriens, les +Phéniciens, les Hébreux, en Ethiopie, en Nubie, en Egypte, en Grèce, +dans l'Asie Mineure, en Italie, chez les Étrusques et chez les Romains. +Que de monuments ne lui montre et ne lui explique-l-il pas durant cette +excursion rapide, mais intelligente, depuis les temples d'Elora, dont +l'origine est inconnue, jusqu'au palais que l'empereur Dioclétien fit +bâtir à Spalatro. + +M. Daniel Ramée espère avoir rendu une justice impartiale à +l'architecture de tous les peuples. Toutefois, il s'élève contre l'étude +exclusive du style grec et romain. Il s'est longtemps arrêté à +l'architecture du moyen-âge en France, à l'architecture proprement dite +chrétienne, à celle qui est sortie des races germaniques. L'ignorance la +plus complète, la plus honteuse et la plus impardonnable, a seule pu +donner au moyen-âge l'épithète de barbare et d'obscur. Ce qui prouve +plus clairement que tous les livres, que tous les raisonnements, que +toutes les réflexions, la civilisation avancée et intellectuelle de +cette époque, c'est l'étude des oeuvres d'art qu'elle nous a laissées, +et, parmi ces oeuvres, plus particulièrement encore les monuments +d'architecture, ces majestueuses cathédrales, ces palais magnifiques, +ces châteaux forts avec ponts-levis et à triple herse, ces +hôtels-de-ville élégants, ces beffrois légers et tant d'autres édifices. +L'étude de ces oeuvres d'art forme le sujet du second volume. Ce n'est +plus l'univers entier, c'est l'Europe seulement, c'est le monde chrétien +que le lecteur visitera désormais avec son savant cicérone. M Daniel +Ramée signale d'abord l'influence du christianisme sur l'architecture; +puis il part de l'Italie, s'embarque pour Constantinople, revient eu +France, parcourt l'Allemagne et les Pays-Bas, passe en Angleterre, +explore rapidement les États du Mord, la Suède, la Norwege, la Russie, +fait une tournée en Espagne, et achève son voyage en Italie et en +Sicile, où du haut de la cathédrale de Pafenne il contemple en +imagination les monuments élevés par les Arabes sur cette terre de +l'Afrique que ses regards ne peuvent apercevoir. + +_Traité du Droit international privé_, ou du conflit des lois des +différentes nations en matière de droit privé; par M. FOELIX, docteur en +droit. 1 vol. in-S. Paris. 1855. JOUBERT. 9 fr. (612 pages.) + +Le droit international (_jus gentium_) est l'ensemble des principes +admis par les nations civilisées et indépendantes, pour régler les +rapports qui existent ou peuvent naître entre elles et décider les +conflits entre les lois et usages divers qui les régissent. Le droit +international se divise en droit public et en droit privé. Le droit +international public (_jus gentium publicum_) règle les rapports de +nation à nation, en d'autres termes a pour objet les conflits de droit +public. On appelle droit international privé (_jus gentium privatum_) +l'ensemble des règles d'après lesquelles se jugent les conflits entre le +droit privé des diverses nations; en d'autres termes, le droit +international privé se compose des règles relatives à l'application des +lois civiles ou criminelles d'un État dans le territoire d'un État +étranger. + +Le Traité du droit international privé que vient de publier M. Foelix +n'est pas un ouvrage de théorie, mais une sorte de manuel-pratique. +L'auteur s'est borné à réunir dans un cadre méthodique les règles ou +principes qu'un usage assez général des nations parait avoir consacrés. +Quant aux preuves de l'existence de cet usage, il les a recherchées dans +les lois, les traités, les écrits des auteurs et les arrêts des cours de +justice. + +M. Foelix a divisé son ouvrage en deux livres, précédés d'une +introduction. Dans le titre préliminaire, il résume rapidement +l'histoire du droit international chez les Romains et au moyen-âge; il +pose ensuite quelques principes fondamentaux, puis définit trois classes +de statuts dont il aura à s'occuper: les statuts personnels, les statuts +réels, les statuts concernant les actes de l'homme. Dans le livre +premier, il traite des effets du statut personnel et du statut réel. Le +livre second est beaucoup plus important que le premier; l'auteur +examine avec détail les lois diverses qui régissent les actes de +l'homme. Les huit premiers titres de ce livre embrassent tout le droit +international civil: le titre IX et dernier est consacré au droit +international criminel. + +M. Foelix, rédacteur en chef de la _Revue étrangère et française de +législation_, avait déjà publié, dans le cours de l'année dernière, deux +volumes sur les mariages contractés en pays étrangers, et sur l'effet ou +l'exécution des jugements dans les pays étrangers. Son traité de droit +international, fruit de longues études, obtiendra un succès d'autant +plus grand, qu'il est le premier ouvrage publié en français sur cette +importante matière. Les autres livres _ex professo_, qui avaient paru +jusqu'à ce jour, étaient dus à deux Anglais, MM. Storey et Burge, deux +Allemands, MM. Schmaefner et Waechter, et un Italien, M. ROCCO, et +n'avaient jamais été traduits dans notre langue. + +_Code civil de l'empire de Russie_, traduit sur les éditions +officielles, par un jurisconsulte russe, et précédé d'un aperçu +historique sur la législation de la Russie et l'organisation judiciaire +de cet empire; par M. VICTOR FOUCHER, avocat général à la Cour royale de +Rennes. 1 vol. in-8. Rennes, Blin. + +Le Code civil de la Russie est le produit d'un enfantement de plusieurs +siècles. Alexis Milkhaelovitch fit pour la première fois, en 1669, un +recueil des lois russes. Son _Ulogénie_ remplaça les coutumes barbares +qui avaient régné jusqu'à cette époque. En 1700, Pierre le Grand nomma +une commission chargée de réunir dans un seul ordre tous les actes +législatifs des empereurs. Cette commission, souvent renouvelée, ne +finit son travail qu'en 1832. Un manifeste du 31 janvier 1833, signé par +Nicolas et promulgué, a rendu obligatoire, à partir du 1er janvier 1833, +le _Svod_, ou la collection de toutes les lois. Le Code civil, dont. W. +Toucher vient de publier la traduction, forme la première partie du +cinquième livre du Svod. + +_Histoire de la Chimie, depuis les temps les plus reculés jusqu'à notre +époque_, comprenant une analogie détaillée des manuscrits alchimiques de +la bibliothèque Royale de Paris; un exposé des doctrines cabalistiques +sur la pierre philosophale; l'histoire de la pharmacologie, de la +métallurgie et, en général, des sciences et des arts qui se rattachent à +la chimie, etc.; par le docteur FERDINAND HOEFER. Tome 1er, in-8. Paris, +1842. Au bureau de la _Revue Scientifique_, rue Jacob, 36. + +Le tome 2 et dernier doit paraître prochainement; nous rendrons compte +de ce curieux ouvrage dès qu'il sera terminée. + +_Voyage d'Horace Vernet en Orient_. Dessins et textes, par M. GOUPIL +PESQUET. Paris, chez M. Challamel, directeur de la _France littéraire_. +4, rue de l'Abbaye, éditeur du _Voyage de M. de Forbin_, avec texte par +M. de Marcellus. + +La relation du _Voyage d'Horace Vernet en Orient_ que publie M. +Challamel, est enrichie d'un joli choix de costumes, de scènes de +moeurs, de vues, expliqués dans le telle et dessiné, scrupuleusement +d'après nature, à Malte, dans l'Archipel, en Egypte, en Syrie, en +Turquie, dans l'Asie Mineure, en Italie, etc.; elle renferme aussi +quelques chants nationaux. + +Le public apprendra aussi, avec plaisir, à l'époque du salon de 1843, +que M. Challamel continuera cette année la série d'_Albums sur les +expositions de peinture_, et se propose d'y ajouter, pour complément +indispensable, les plus jolis tableaux de Verburg, Teniers, Metzu, etc., +ainsi que la belle collection de peintres primitifs de M. Artaud de +Moutor. + +_L'Histoire--Musée de la République française_, par M. Augustin +Challamel, et le joli _Album de l'Opéra_, méritent aussi d'être +recommandés à tous les amateurs des livres illustrés. + +-------------------------------------------------------------------------- + + +EXTRAIT DU CATALOGUE GÉNÉRAL DU COMPTOIR CENTRAL DE LA LIBRAIRIE. + + Philosophie (suite). + +ENCYCLOPÉDIE NOUVELLE, ou Dictionnaire philosophique, scientifique, +littéraire et industriel, offrant le tableau des connaissances humaines +au dix-neuvième siècle; publiée sous la direction de MM. P. LEROUX et J. +REYNAUD. 8 vol. grand in-8, de 838 pages à deux colonnes. (Charles +Cosselin, éd.) 16 fr. le vol. + +ESQUISSES D'UNE PHILOSOPHIE; par F. LAMENNAIS (1841). 3 beaux et forts +vol. in-8. (Pagnerre, éd.) 22 fr. 50 + +ETUDES SUR LES RÉFORMATEURS CONTEMPORAINS ou socialistes modernes: +Saint-Simon, Charles Fourier, Robert Owen; par Louis Reynaud. 5e +édition. 1 beau vol. in-8. (Guillaumin, éd.) 7 fr. 50. + +INTRODUCTION A LA SCIENCE DE L'HISTOIRE; par P.-J.-B. BUCHEZ. Nouvelle +édition. 2 vol. in-8. (Guillaumin, éd.) 15 fr. + +RATIONALISME CHRÉTIEN (le) à la fin du onzième siècle, ou Monologium et +Prologium de saint Anselme, archevêque de Cantorbéry, sur l'essence +divine; par M. H. BOUCHETTE. 1 volume in-8. (Amyot, éd.) 7 fr. 50 + +UTOPIE DE THOMAS MORUS (L'), traduction nouvelle; par M. VICTOR +STOUVENEL, in-8. (Paulin, éd.) 5 fr. + +VOYAGE EN ICARIE, roman philosophique et social; par CABET. 1 vol. grand +in-18. (Mallet, éd.) 4 fr. + + Education. + +ABBÉ DE LA SALLE (L') ET L'INSTITUT DES FRÈRES DES A ÉCOLES CHRÉTIENNES, +depuis 1654 jusqu'en 1842; par un professeur de l'Université. 1 vol. +grand in-18. (Lebrun, éd.) 1 fr. 25 + +ABÉCÉDAIRE MINIATURE EN ACTION (L'), joujou instructif avec un joli +texte et plus de 100 petits dessins. (Aubert et Comp., éd.) 2 fr. 75. + +BIBLE EN IMAGES (la), exercices de lectures pour l'enfance, composés de +versets de la sainte Bible. 1 vol. in-18, de 550 vignettes. (Lebrun, +éd.) 1 fr. 50. + +CONTES D'UNE VIEILLE FILLE A SES PETITS-NEVEUX, par Mme ÉMILE DE +GIRARDIN (DELPHINE GAY.). 2e édition. 2 volume in-18. (Charles Gosselin, +éd.) 6 fr. + +GALERIE PITTORESQUE DE LA JEUNESSE, ornée de 40 lithographies, d'après +VICTOR ADAM, texte de Mme ALIDA DE SAVIGNAC. (Aubert et Comp., éd.) +Cartonné. 10 fr. + +GALERIE PITTORESQUE D'HISTOIRE NATURELLE. Cours élémentaire d'histoire +naturelle; par M. BOITARD. 1e édit. 1 vol. in-4º orné de 210 planches. +(Lebrun, éd.) Broché. 5 fr. + +HISTORIETTES, CONTES ET FABLES de FÉNELON. Joli vol. in-18, illustré de +nombreuses vignettes sur bois, de douze grands sujets; par Th. +Fragonard. (Challamel, éd.) Br. 4 fr. + +MERVEILLES DE LA FRANCE (les), ou _Vade-mecum du petit voyageur_. 1 vol. +in-8, orné de 15 jolis dessins. (Challamel, éd.) 5 fr. + +MYTHOLOGIE PITTORESQUE, ou Histoire méthodique universelle des faux +dieux de tous les peuples anciens et modernes; par J. ODOLANT-DESNOS. 5e +édition. 1 vol. grand in-8, orné de 50 gravures. (Lavigne, éd.) 10 fr. + +MYTHOLOGIE ILLUSTRÉE; par M. PHILIPON DE LA MADELAINE, ornée de 140 +vignettes et de 25 planches. 1 vol. grand in-18. (Mallet, éd.) 5 fr. + +OCÉAN ET SES MERVEILLES (l'), histoire et description des animaux, +coquillages et plantes marines les plus remarquables qu'il renferme: par +J.-M. CHOPIN. 1 beau vol. in-12, orné de 100 gravures. (Lebrun, éd.) 1 +fr. 50. + +PATER DE FÉNELON (le), par S. HENRI BERTHOLD. 1 beau vol. in-12, orné de +gravures et du portrait de Fénelon. (Lebrun, éd.) Broché. 1 fr. 50. + +PETIT DESSINATEUR (le), ou les vrais éléments du dessin enseigné en 10 +leçons; par M. VOIART. Ouvrage adopté pour les écoles primaires par le +conseil royal. 2e édition. 1 vol. in-12, orné de ligures. (Lavigne, éd.) +5 fr. + +PETITS CONTES HISTORIQUES; par Mme EUGÉNIE FOA. 6 petits vol. ornés de +dessins. Ils se vendent séparément. (Aubert et Comp., éd.) Chaque volume +broché. 50 c. + +PETITS INSULAIRES (les), histoire intéressante et morale, imitée de +l'anglais et ornée de jolies gravures. (Aubert et Comp., éd.). + +PETITS LIVRES DE M. LE CURÉ (les), bibliothèques du presbytère et de la +famille; charmants petits livres d'éducation morale et d'amusement. +Chaque volume est orné d'un grand nombre de dessins, par Forest, +Vernier, Valentin, etc. (Aubert et Comp., éd.) Prix de chaque volume +illustré. 50 c. + +VOCABULAIRE ILLUSTRÉ (le) par plus de 800 dessins gravés sur bois et +intercalés dans le texte. Grand in-8º. (Aubert et Comp., éd.) Broché. 12 +fr. + + Politique + +BIBLIOTHÈQUE POLITIQUE, publiée par Pagnerre, éd. Collection de jolis +vol. in-32, imprimés avec luxe, sur papier grand jésus vélin.--Cette +Bibliothèque se compose des volumes suivants. + +ABOLITION DE L'ESCLAVAGE; par V. SHEOELCHER. 2e édit. 1 vol. 1 fr. 25 c. + +AFFAIRES DE ROME; par F LAMENNAIS, 5e édition 2 vol. 2 fr. + +AVIS AUX CONTRIBUABLES; par TIMON, pamphlet publié lors des élections de +1842. 50 c. + +2 AVIS AUX CONTRIBUABLES, ou REPONSE DU MINISTRE DES FINANCES; par le +même. 25 c. + +BIOGRAPHIE DES DÉPUTÉS (Chambre dissoute, 1839-1842). 2 vol. 2 fr. 50 c. + +CATÉCHISME DE LA RÉFORME ÉLECTORALE; par J. BENTHAM, traduit par ÉLIAS +REGNAULT. 1 vol. orné du portrait de Bentham. 1 fr. 25. + +CENTRALISATION (de la); par TIMON. 1 vol. 1 fr. 25. + +CHANSONS POLITIQUES (Nouvelles); par ALTAROCHE. 1 vol. 1 fr. 25. + +CONTES, DIALOGUES ET MÉLANGES DÉMOCRATIQUES; par ALTAROCHE. 1 vol. 1 fr. +25. + +ESCLAVAGE MODERNE (de l'); par F. LAMENNAIS. 1 volume. 75 c. + +ÉTAT DE LA QUESTION; par M. de CORMENIN; pamphlet publié lors des +élections de 1839. 50 c. + +ÉTUDE SUR TIMON; par M. CHAPUYS-MONTLAVILLE. 1 vol. 25 c. + +FORTIFICATIONS DE PARIS, justes frayeurs d'un habitant de la banlieue; +par A. LUCHET. 1 vol. in-32. 50 c. + +FRAGMENTS POLITIQUES ET LITTÉRAIRES; par LUDWIG BOEHNE. 1 fort volume +orné du portrait de l'auteur. 1 fr. 50. + +ITALIE POLITIQUE; par le général POPE, avec une introduction par Ch. +DIDIER. 1 vol. 2 fr. + +LIVRE DU PEUPLE (le); par F. LAMENNAIS. 1 vol. 1 fr. 25. + +MAZAGRAN, récit des journées des 3, 4, 5 et 6 février 1810; par M. +CHAPUYS-MONTLAVILLE, député. 50 c. + +MOT (un) sur le pamphlet de police intitulé _la Liste civile dévoilée_; +par M. DE CORMENIN. 25 c. + +NATIONALITÉ FRANÇAISE; par Ch. DIDIER. 1 vol. 75 c. + +OEUVRES COMPLÈTES DE J.-P. DE BÉRANGER. Nouvelle et très-jolie édition. +3 vol. ornés d'un beau portrait de l'auteur. 3 fr. 50. + +PAMPHLETS POLITIQUES ET LITTÉRAIRES, de P.-L. COURIER précèdes d'un +Essai sur la vie et les écrits de l'auteur, par ARMAND CARMEL. 2 vol. 2 +fr. 25. + +PAROLES D'UN CROYANT; par F. LAMENNAIS. 1 vol. 75 c. + +PASSÉ ET DE L'AVENIR DU PEUPLE (du); par F. LAMENNAIS. 1 vol. 1 fr. 50. + +POLITIQUE A L'USAGE DU PEUPLE; par F. LAMENNAIS. 2 vol. 2 fr. 50. + +PRINCIPE (le) ET L'APPLICATION, _Réforme électorale_; par M. +CHAPUYS-MONTLAVILLE. 1 vol. in-32. 1 fr. 50. + +QU'EST-CE QUE LE TIERS-ÉTAT? brochure publiée en 1789, par SIEYES. 1 +vol. orné du portrait de Sieyes. 1 fr. 30. + +QUESTIONS POLITIQUES et PHILOSOPHIQUES; par F. LAMENNAIS 2 vol. 2 fr. 50. + +QUESTIONS SCANDALEUSES D'UN JACOBIN, au sujet d'une Dotation; suivies de +la Réfutation du rapport de T. Amilhau; par TIMON. 1 vol. 50 c. + +RÉCIT DE L'INAUGURATION DE LA STATUE DE GUTENBERG et des fêtes données à +Strasbourg les 24, 25 et 26 juin 1810; par AUG. LUCHET orné d'une jolie +vignette représentant la statue de GUTENBERG, par David (d'Angers). 1 +vol. 1 fr. 25. + +RÉFORME (la) ET LA RÉVOLUTION, paraboles historiques; par ALTAROCHE. 1 +vol. 1 fr. 25. + +RÉGENCE (de la). Définition, Principes, Histoire, Questions de droit et +de personnes. Attributions, Autorité, Dotation, etc.; par E. Du Clerc. 1 +vol., 2e édition. 1 fr. 25. + +RELIGION (de la); par F. LAMENNAIS. 1 vol. 1 fr. 25. + +EXPOSITION RAISONNÉE DE LA DOCTRINE PHILOSOPHIQUE DE M. F. LAMENNAIS; +par E.-A. SEGRETAIN. 1 volume. 1 fr. 25. + +Chaque ouvrage de cette Bibliothèque se vend séparément. + +BIOGRAPHIE DES DÉPUTÉS session de 1831. 1 vol. in-8 (Pagnerre, éd.) 2 +fr. 50. + +DÉCLIN DE LA FRANCE (du) et de l'égarement de sa politique; par M. +d'H... 1 vol in 8. (Paulin, éd.) 1 fr. + +DÉMOCRATIE EN AMÉRIQUE (de la); par M. ALEXIS DE TORQUEVILLE. 9e +édition, revue et corrigée. 1 vol in-8. orné d'une carte d'Amérique. +(Charles Gosselin éd.) 30 fr. + +On vend séparément: + +DE LA DÉMOCRATIE EN AMÉRIQUE; par le même auteur. Seconde partie, +formant les I. III et IV. 5' édition. 2 volumes in-8. 15 fr. + +DICTIONNAIRE POLITIQUE, Encyclopédie du langage et de la science +politiques; rédigé par une réunion de députés, de publicistes et de +journalistes, avec une introduction par GARNIER-PAGES; publié par MM E. +DUCLERC et PAGNERRE. 1 VOLUME in-8 grand-jesus vélin, de près de 1,000 +pages à deux colonne, contenant la matière de 12 volumes in-8 +ordinaires, orné du portrait de Garnier-Pagès sur chine. (Pagnerre, éd.) +20 fr. + +HISTOIRE ÉLECTORALE DE LA FRANCE depuis la convocation des états +généraux de 1789; par M. AUDIGANNE, avocat. 1 vol. in-8. (W. Coquebert, +éd.) 5 fr. + +POLITIQUE EXTÉRIEURE ET INTÉRIEURE DE LA FRANCE (de la); par DUVERGIER +DE HAURANNE, membre de la Chambre des Députés. 1 vol. in-8. (Paulin, +éd.) 6 fr. + +SOPHISMES PARLEMENTAIRES; par JEREMIE BENTHAM, traduits de l'anglais et +précédés d'une lettre à GARNIER-PAGES sur l'Esprit de nos assemblées +délibérantes, par M. ÉLIAS REGNAULT. 1 beau vol. in-8 (Pagnerre, éd.) 5 +fr. + + Economie Politique. Commerciale et industrielle. + +AIR COMPRIMÉ ET DILATÉ COMME FORCE MOTRICE (de l'). ou des forces +naturelles recueillies gratuitement et mises en réserve: par MM. ANDRAUD +et TESSIE DE MOTHAY 3e édition, in-8. (Guillaumin, éd.) 3 fr. + +ASSOCIATION (l') des douanes allemandes, son passé, son avenir, par MM. +P.-A. DE LA NOURAIS et E. BRÉES. 1 vol. in-8. (Paulin, Éd.) 5 fr. + +Les trois ouvrages suivants sont en vente: + +COURS COMPLET D'ÉCONOMIE POLITIQUE; par J.-B SAY. 2e édition, +entièrement revue par l'auteur, publiée sur les manuscrits qu'il a +laissés, et augmentée de notes; par Honni SAY, son fils. 2 beaux vol. +in-8. 20 fr. + +RECHERCHES SUR NATURE ET LES CAUSES DE LA RICHESSE DES NATIONS: par ADAM +SMITH. Traduction du comte GERVAIS GARNIER, entièrement revue et +corrigée, et précédée d'une notice biographique par M. BLANQUI aîné, de +l'Institut; avec les commentaires de BUCHANAN, G. GARNIER, MacCULLOCH, +MALTHUS, J. MILL, RICARD, SISMONDI; augmenté de notes inédites de J.-B. +SAY, et d'éclaircissements historiques, par M. BLANQUI. 2 forts vol. +grand in-8. 20 fr. + +TRAITÉ D'ÉCONOMIE POLITIQUE. 6e édition. Par J-B. SAY 1 seul volume +grand in-8. raisin velin. 10 fr. + +DICTIONNAIRE DU COMMERCE ET DES MARCHANDISES, contenant tout ce qui +concerne le commerce de terre et de mer, la navigation, les douanes, les +pêches, l'économie politique, commerciale et industrielle, la +comptabilité, la tenue des livres, les changes, les monnaies, les poids +et mesures de tous les pays, la géographie commerciale, le mouvement des +exportations et des importations, les usages de chaque pays, la +connaissance de tous ses produits, soit naturels, soit fabriqués, leurs +caractères spécifiques, leurs variétés, leur histoire, leurs provenances +et leurs débouchés: par MM. BLANQUI aîné. BLAY, A. CHEVALLIER, Ed. +CORRIERE, Di BRUNFAUT, DUSSARD, Th. FIX, EUGEN, FLACHAT, STEF. +FLACHAT-MOW, FRANCOEUR, DAY,. KOSCHLIN Ch. LEGENTIL, député, MacCULLOCH, +A MIGNOT, OMOT, PANCE, PAVEN, PELOUZE, L. REYNAUD, RODET, HORACE SAY, +etc., etc. 2 forts volumes petit in-4. de 2,252 pages à deux colonnes, +avec atlas colorié de 8 planches. 12 fr. + +-------------------------------------------------------------------------- + +A LOUER POUR SOIRÉES. + +PETIT THÉÂTRE qui se mont et se démonte en 15 minutes + +Décors, meubles et accessoires. Banquettes, tentures, glaces, bronzes, +bougie. + +S'adressera MM Varnouts père et fils, machinistes, peintres en décors. + +Rue d'Angoulême-du-Temple. + +VOYAGE D'HORACE VERNET EN ORIENT: dessins et texte par M. +GOUPIL-FESQUET. Paris, chez Challamel, directeur de la FRANCE +LITTÉRAIRE, 4, rue de l'Abbaye, éditeur du VOYAGE DE M. DE FORBIN, avec +texte, par M. de Marcellus. + +[Illustration: modes.] + + MODES + +MARIAGES--PROMENADES--THÉÂTRES. + +Il parait quelques rayon de soleil, et l'on ne sait avec quelle toilette +nouvelle y répondre: le soir il y a représentation au théâtre, et les +toilettes n'ont plus de fraîcheur. Et cependant, reprenant la plume, +j'ai dû mettre en tête de cette revue du monde ce mot ambitieux et +obligatoire: Modes! + +Nous allons jeter un coup d'oeil sur les réunions plus ou moins +importantes, sérieuses ou futiles. + +En tête des solennités graves sont les mariages. Quelques-uns, célébrés +tout à fait en silence, ne nous permettent pas l'indiscrétion; mais ceux +qui s'entourent d'une pompe fastueuse appartiennent à nos recherches. + +Un des jours de la semaine dernière, une file de voitures entourait, dés +onze heures du matin, l'église Saint-Sulpice: des femmes simplement +parées en descendaient et prenaient place au maître-autel, devant lequel +attendaient les chaises de velours et les cierges dans les hauts +flambeaux d'argent; des masses de fleurs naturelles formaient sur +l'autel une pyramide mêlée de lumières: l'église était brillante et +radieuse; on comprenait, dès le portique, la fête que l'on allait +célébrer. + +C'était une messe de mariage. Mademoiselle de J. entra, suivie de sa +famille; elle traversa cette double haie d'amis et d'indifférents sans +rendre un seul regard aux mille regards attirés sur elle. + +Si une jeune fille a une pensée étrangère à l'événement qui l'amène en +ce lieu, c'est certainement le désir d'échapper à cette foule; mais nos +usages sont faits ainsi, que le moment de toute la vie où une femme +voudrait concentrer le plus intimement en elle toute son âme, est celui +qu'elle livre au monde, celui pour lequel il faut étudier une toilette, +composer un maintien, étouffer la plus sainte des émotions, en un mot, +poser en public. + +Mademoiselle de J. avait une robe de velours épinglé blanc, à corsage +montant, à manches longues, fermée par des boutons en diamants; un long +voile d'Angleterre tombait en arrière, retenu par la couronne de fleurs +d'oranger; le _bouquet de mariée_ était en bijouterie: des perles +formaient les boutons, et un feuillage en or émaillé s'étalait entre les +pierreries. + +Rien n'est plus convenable qu'une toilette de mariée sérieuse et modeste. +Certes, ce n'est pas le moment où la jeune fille vient devant Dieu, +conduite par son nouvel époux, qu'elle doit choisir pour se parer selon +le monde. Le voile est un emblème éloquent de l'attitude imposée aux +mariées; le voile devrait cacher le visage: il n'y a pas assez de signes +extérieurs pour exprimer la réserve et la modestie dont une fiancée +devrait s'entourer. + +Aussi la toilette grave et enfantine tout à la fois de mademoiselle de +J. fit-elle grande sensation. Les diamants sur la robe de riche étoffe, +ce voile rare et magnifique, l'absence de bijoux coquets, tout était en +accord. + +Il est à désirer que cette mode remplace celle des _robes de bal_ si +inconvenantes pour la circonstance, et si déplacées dans une église. + +Mademoiselle de J. tenait à sa main un livre couvert en ivoire, sur +lequel se dessinait son chiffre, surmonté d'une couronne de comtesse. + +Quelques jours avant la célébration, une grande réunion de famille avait +attiré quelques étrangers à l'hôtel de J., et nous allons en dire +quelques détails. Mademoiselle de J. avait parfaitement compris que si +la nouvelle mariée est obligée de se soumettre à une certaine +simplicité, la fiancée doit l'observer bien plus encore. + +Rien n'est plus charmant que la coquetterie naïve d'une jeune fille dont +on va lire le contrat de mariage. Elle doit être distinguée entre les +autres jeunes filles, toutefois il ne faut pas qu'elle soit confondue +avec les femmes. + +Mademoiselle de J. a tout au plus dix-sept ans; à peine a-t-elle eu le +temps de porter des fleurs. Jusqu'à cette soirée, qui lui donne près de +80,000 livres de rente, on aurait difficilement deviné en elle +l'héritière d'une grande fortune. + +Sa robe en mousseline de l'Inde, à double jupe, avait un jupon rose pour +transparent; des flots de rubans rose et argent partageaient comme une +Sévigné la mantille de son corsage, et les mêmes rubans accompagnaient +sa coiffure. + +La corbeille exposée était magnifique. Les châles de cachemire eurent à +eux seuls un succès prodigieux. On fut en admiration devant un châle +long, bleu, bordé de hautes palmes, complication merveilleuse de +serpents et de petites figures grotesques. Les châles de cachemires sont +de grande et riche élégance; le matin, à la ville, je ne sache pas +quelque chose d'un meilleur goût qu'un châle long. Ceci soit dit sans +attaquer nullement la faveur capricieuse du camail et de la pelisse, qui +jouissent pleinement de leur royauté. + +Les étoffes n'étaient qu'en petit nombre, en raison de l'époque où nous +nous trouvons. Quelques taffetas rayés, quelques fantaisies, semblaient +jouer à côté des pompeux velours et des velours épinglés d'une élégance +si douce et si recherchée. + +Parmi les bijoux, un bracelet eut une glorieuse distinction; c'est un +portrait en miniature entouré de diamants et retenant cinq rangs de +diamants. + +Mademoiselle de J. adressa le plus charmant regard à son jeune prétendu. +Ce remercîment semblait fort étranger aux diamants; car la jeune fille +dit avec un ton affectueux: «Il est bien ressemblant.» + +Pour les femmes qui regardaient, c'était surtout un bracelet de +diamants; pour elle, c'était un portrait. + +A la promenade, on va montrer sa voiture: aussi les personnes qui n'ont +pas de voitures élégantes à faire voir, ne vont-elles guère se promener. +Il n'y a aucune toilette de ville qui offre un peu de nouveauté. + +Au théâtre, ce sont les coiffures; on voit de charmants petits bonnets +fort simples, avec la passe relevée, et des rubans ou des fleurs tombant +contre l'oreille. Il y a des femmes jolies et jeunes qui bravent +l'aridité de la guipure près du visage, et qui font ces petits bonnets +garnis en guipure plate, avec des épingles en diamants sur les cotés. + +On dit que les robes de dessous en taffetas de couleur vont être +adoptées avec les robes de fantaisie, pour les toilettes de jour; c'est +une des plus jolies innovations que les femmes élégantes puissent +encourager. Puisque l'on est revenu à quelques-unes des toilettes de nos +mères, pourquoi ne pas reprendre celles qui se distinguaient le plus de +toute autre époque par une recherche coquette et gracieuse. + +------------------------------------------------------------ + +Problème d'Échecs + +LES BLANCS SONT MAT EN QUATRE COUPS. + +[Illustration: (La solution à une prochaine livraison.)] + +----------------------------------------------------------- + + + + + Mercuriales + + MARCHÉ AUX GRAINS.--8 Mars + + FARINES.--Les 100 kilogrammes. + +1re qualité 32 à 34 f. Arrivages 3,841 q. 94 k +2e id. 29 à 31 Ventes 5,507 +3e id. 22 à 26 Restant à la halle 26,585 86 +4e id 17 à 21 +Cours moyen du jour, 30 f. 62 c.--De la taxe, 54 f. 24 c. + + GRAINS--L'hectolitre. + + Froment 18 f. 55 c. à 20 f. 65. c + Seigle 9 65 10 65 + Orge 13 55 14 15 + Avoine 9 15 10 65 + + MARCHÉ AUX FOURRAGES.--3 Mars. + + Enfer. Saint-Martin Saint-Antoine +Paille de blé, 1re qualité 48 à 51 f. 50 f. 48 à 50 f. +Foin, id. 76 à 78 - 46 à 78 + + + MARCHÉ AUX SCEAUX--Mars 1845. + + Amené. Vendu. Poids m. 1re qual. 2e qual. 3e qual. le k. +Boeufs, 995 946 547 k. 1f.50c. 1f.18c. 1f.04c. +Vaches, 188 181 216 1 12 .90 .68 +Veaux, 494 494 57 1 76 1 60 1 44 +Moutons, 8,555 8,467 22 1 46 1 30 1 06 + + HALLE AUX VEAUX. + + Amené. Vendu. Poids moyen. Le kil. +28 février 111 110 68 1f.84c à 1f.44c. + 5 mars 578 578 70 2 10 1 70 + + VACHES GRASSES.--7 Mars. + + Amené 104, tant sur pied qu'abattues.--Vendu 79 de 1f.20c à 80c. +le kilogramme. + + VACHES LAITIÈRES. + + Amené. Vendu. +La Maison-Blanche 4 mars. 55 34 210 à 450 f. +La Chapelle-Saint-Denis 7 mars. 95 42 250 à 500 + + LILLE.--1er Mars. + +Graine de colza, l'hectol. 24f.50c. +Huile de colza, la tonne. 80 +Graine de cameline, l'hectol. 20 +Huile de cameline, la tonne. 80 25 +Graine de lin, l'hectol. 21 25 +Huile de lin, la tonne. 80 +Tourteaux de colza, les 100 kilog 15 + id. de lin, id. 16 75 + + MARCHÉS ÉTRANGERS.--BRUXELLES.--3 MARS 1845 + +Froment nouveau, l'hectolitre. 19f.70c. + étranger, id. 17 77 +Seigle nouveau, id. 15 77 +Avoine id. 8 06 +Graines de colza, id. 23 12 + de lin. id. 18 59 +Tourteaux de colza, l,215 kil. 168 75 + de lin, id. 216 77 + + PRIX MOYEN DU FROMENT ET DU SEIGLE. + Du Lundi au Samedi 25 Février 1845. + +Marchés + régulateurs. Froment Hectol. Prix Moy. Seigle Hectol. Prix moy. +Arlon 20f.32c. 17f.00c. +Anvers 20 35 14 88 +Bruges 18 15 13 25 +Bruxelles 19 77 14 15 +Gand 18 70 12 66 +Hasselt 20 10 15 02 +Liège 19 06 14 58 +Louvain 20 44 14 81 +Namur 20 02 15 55 +Mons 19 75 12 52 +Prix moyen pour tout le royaume. 19 55 14 45 + +Le froment reste soumis au droit d'entrée de 37 f. 50 c., et le seigle à +celui de 21 f. 50 c. les 1,000 kilogrammes. + +Le droit de sortie sur l'une et l'autre céréale reste fixe à 25 c. les +1.000 kilogrammes. + + ANVERS.--3 Mars. + +Graines de trèfle rouge, le kilog. 0f.88c. + -- blanc, id. 80 + -- de chanvre de Riga, id. 51 + -- de lin à semer de Riga, la tonne 26 49 + -- de colza du pays, l'hectolitre. 28 56 + -- -- étrangère, id. 28 50 + + GRAINS + +Froment roux indigène, l'hectolitre 25 80 + -- blanc, id. 21 68 +Seigle indigène, id. 15 20 + -- de France, id. 15 55 +Orge du pays, id. 11 89 + -- étrangère, id. 9 60 +Avoine à fourrage, id. 7 15 +Houblon d'Angleterre, les 100 kilog. 70 + + LOUVAIN.--2 Mars. + +Froment 1re qualité, l'hectol. 21 11 + -- 2e id. id. 20 25 +Seigle 1re id. id. 15 09 + -- 2e id. id. 14 51 +Orge d'hiver id. 12 58 +Beurre, 1re qualité, le kilog. 1 80 + + ATH. 2 Mars + +Froment nouveau, l'hectol. 19 30 +Seigle, id. 11 75 +Escourgeon, id. 11 50 +Avoine, id. 6 50 + + AMSTERDAM--1er Mars. + +Huile de colza, la tonne. 68 25 + -- de lin, id. 65 55 + -- de chanvre, id. +61 94 Graine de colza, l'hectol. 21 58 + + SCHIEDAM.--8 Février + +Genièvre 9 5 16 degrés 52 27 + -- preuve d'Amérique 54 59 + +--------------------------------------------------------------- + + +[Illustration: Rébus (l'explication à la prochaine livraison.)] + + +ON S'ABONNE chez les Directeurs des postes et des messageries, chez tous +les Libraires, et en particulier chez tous les _Correspondants du +Comptoir central de la Librairie_. + +A LONDRES, chez J. THOMAS, 1, Finch Lane Cornhill. +----------------------------------------------------------------- + +JACQUES DUBOCHET. +----------------------------------------------------------------- + +Paris.--Typographie SCHNEIDER et LANGRAND, rue d'Erfurth, 1. + + + + + + +End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0002, 11 Mars 1843, by Various + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'LLUSTRATION, NO. 0002, 11 MARS 1943 *** + +***** This file should be named 33408-8.txt or 33408-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/3/4/0/33408/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'Illustration, No. 0002, 11 Mars 1843 + +Author: Various + +Release Date: August 11, 2010 [EBook #33408] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'LLUSTRATION, NO. 0002, 11 MARS 1943 *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p> + + +<div class="cont"> + + +<hr class="full"> + +<div class="sml"> + +<p class="lef">Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.<br> Prix de +chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.</p> + +<p class="rig">Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an. 32 fr.<br> Ab. pour +l'étranger. 3 mois, 10 fr.--6 mois, 20 fr.--Un an 40 fr.</p> +</div><br><br><br> + +<p class="mid">Nº 2. Vol. I.--SAMEDI 11 MARS 1843. Bureaux, rue de Seine, 33.</p> + +<hr class="full"> + +<div class="somm"> +<p class="mid">SOMMAIRE.</p> + +<p>BIOGRAPHIE. Hommes d'État américains. <i>Portraits de Clay, Webster et +Calhoun.--</i> GEOGRAPHIE. L'Algérie. <i>Carte. Arabes irréguliers à cheval. +Portrait d'Abd-el-Kader.--</i>TRIBUNAUX. McNaughten, Montély. LES +BURGRAVES. <i>Vue de la cour criminelle de Londres. Portrait de +McNaughten</i>--HISTOIRE. Manuscrit de Napoléon: Histoire de la +Corse.--THÉÂTRES. Première représentation des Burgraves. <i>Scène +principale des Burgraves</i>. Costume de Frédéric Barberousse (Ligier), de +Job (Beaurallet), d'Otbert (Geffroy), de Régina (Mademoiselle Denain), +de Guanhumara (madame Mélingue).--NOUVELLE. Le curé médecin (<i>suite et +fin</i>), par E. Legouvé--MISCELLANÉES. Société des Amis des Arts <i>avec +vignettes.</i> Paris au crayon. <i>Caricature, par</i> +GRANDVILLE--CORRESPONDANCE.--BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE.--ANNONCES--MODES +(<i>avec vignette</i>)--PROBLÈME D'ÉCHECS--MERCURIALES.--<i>Rébus.</i></p> +</div> +<br><br> + +<h3>Contemporains illustres.</h3> + +<h4>HOMMES D'ÉTAT AMÉRICAINS.</h4> + +<h4>I.</h4> + +<h5>HENRI CLAY--DANIEL WEBSTER.--CALHOUN.</h5> + +<p>Parmi les hommes qui, de notre temps, ont exercé le plus d'influence sur +les affaires publiques des États-Unis, aucun n'est plus estimé que HENRI +CLAY: aucun ne peut être placé au-dessus de lui quand on parle de +patriotisme, de désintéressement, d'attachement inébranlable à la +justice et à la vérité: aucun n'a plus que lui hérité de ces vertus qui +ont immortalisé déjà les fondateurs de l'indépendance américaine, et qui +déjà, pour nos enfants, les grandissent à la hauteur de quelques-uns des +plus beaux caractères de l'antiquité.</p> + +<p>M. Clay a été l'artisan de sa propre fortune; ce n'est qu'à ses talents +et à ses efforts qu'il doit la haute situation qu'il occupe. Né le 12 +avril 1777, dans le comté de Hanovre, en Virginie, il perdit de bonne +heure son père, qui était ecclésiastique et pauvre. Son éducation s'en +ressentit: après avoir passé quelques années sur les bancs d'une petite +école, il fut placé dans l'étude d'un clerc de la chancellerie, à +Richmond, en Virginie. A dix-neuf ans, il se mit à l'étude du droit, et +un an après il obtenait sa licence. Il alla alors s'établir à Lexington, +dans le Kentucky. Ses connaissances pratiques, son éloquence, lui firent +rapidement une grande réputation.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/029a.png"><br> (Henri Clay.)</p> + +<p>C'est dans la convention nommée par le Kentucky, pour établir une +nouvelle constitution, que M. Clay parut pour la première fois sur la +scène politique. Son premier acte fut une tentative inutile pour abolir +graduellement l'esclavage des noirs dans l'État. M Clay ne s'est point +découragé; il ne s'est point lassé, depuis cette époque d'élever la voix +contre cette oppression inhumaine qui, avant la fin du siècle, aura +cessé partout de peser sur une race malheureuse. Bientôt son expérience +des affaires, les grâces de son élocution, son dévouement à la cause de +la liberté, la simplicité de ses manières, le portèrent à la présidence +de la législature de l'état, et il prouva, par son impartialité et par +son habileté à conduire les débats, qu'il était digne de cette +importante fonction. En 1805, il entra dans la Chambre des +Représentants, et il en fut élu président. Quelques années après, il +passa dans le Sénat, où sa réputation s'accrut encore. Il serait long +d'énumérer les services qu'il rendit à son pays dans le congrès; ce +serait presque raconter l'histoire des États-Unis depuis quarante ans. +En 1814, il fut choisi pour représenter, avec MM. Adams et Gallatin, +l'Union au congrès de Gand. Après s'être acquitté de cette mission +délicate, il préféra les devoirs de sénateur à des fondions plus +brillantes. Il refusa successivement l'ambassade de Russie, une mission +en Angleterre, et la place de ministre de la guerre.</p> + +<p>M. Clay a surtout attaché son nom à trois grandes mesures: +l'indépendance des colonies espagnoles de l'Amérique du Sud, +l'entreprise de travaux d'utilité publique par le congrès fédéral, et le +développement des manufactures indigènes. Aussitôt après le Traité de +Paris. M. Clay éleva la voix en faveur des colonies espagnoles, et, +après de longs efforts, il décida ses concitoyens à leur prêter appui et +à reconnaître leur existence comme républiques indépendantes. Canning, +il est vrai, s'associa à cette politique et la fit triompher dans les +conseils des monarchies européennes. Mais c'est à M Clay qu'appartient +la gloire d'avoir le premier éveillé l'attention sur ces jeunes +républiques. Plus tard, ministre des affaires étrangères, il ouvrit des +relations avec elles, et jeta les bases d'une alliance durable entre +elles et les Etats-Unis. La seconde de ces mesures intéressait seulement +la république de L'Union. M. Clay en fut le premier et le plus zélé +promoteur; il sut vaincre les jalousies des États particuliers, et fit +résoudre cette question importante par le congrès.</p> + +<p>Les États de l'Amérique du Nord avaient conquis leur indépendance, mais +leur affranchissement de la mère patrie était loin d'être complet. +Pendant toute la période du système colonial, les Américains avaient +appliqué exclusivement leurs efforts à l'agriculture. Tout les y +portait, et la fertilité du sol, et la législation imposée par la +métropole. Mais les Etats-Unis continuaient à dépendre encore de +l'Angleterre par le soin qu'ils avaient d'un marché illimité, et par la +nécessité de tirer du dehors les objets manufacturés indispensables à +une société civilisée. Alexandre Hamilton, à qui les États-Unis doivent +tant, conçut le premier l'idée de rendre son pays indépendant de +l'industrie anglaise. Il établit ce qu'on a appelé le <i>système +américain</i>, et fit passer une législation entière qui encourageait +l'établissement de fabriques de toute nature, et entravait par un tarif +l'importation en Amérique de certains objets manufacturés. M Clay s'est +fait le champion de cette politique seule capable en effet de fonder +l'indépendance commerciale et industrielle des États-Unis. C'est lui qui +a présenté et défendu dans le congrès les différents tarifs qui, depuis +vingt-cinq ans, ont rendu plus difficile l'importation en Amérique des +produits manufacturés des nations européennes. Il a rencontré, il est +vrai, de grands obstacles, qu'il n'a pas tous pu surmonter. Les Etats du +sud de l'Union, éminemment producteurs, résistent à un système qui +entrave les débouchés de leurs produits exclusivement agricoles, tandis +que les États du nord, dont le sol est moins riche, et qui ont élevé des +manufactures, s'efforcent de compenser, par leur industrie et leurs +habitudes laborieuses, les désavantages de leur situation. En général, +l'Américain ne veut pas de taxe foncière, pas de contributions +indirectes, mais il ne veut pas non plus, pour favoriser les +manufactures indigènes être forcé de payer plus cher les objets de +première nécessité, ou ceux que ses habitudes d'aisance et de bien-être +lui ont rendus indispensables. Peu importe au démocrate américain d'où +lui viennent ses indiennes et ses soieries, de Liverpool ou du Havre, de +Boston ou de Lowell: tout ce qu'il demande, c'est de les payer bon +marché. Heureusement les hommes d'État de l'Union, et il y en a, quoique +l'on dise en Europe, ne partagent pas cette indifférence égoïste qui, +dans l'état actuel de la constitution du pays, ne peut être que funeste +à ses intérêts et à son avenir. Grâce aux efforts de M. Clay, le système +américain ne rencontre plus de résistance auprès des hommes +intelligents; la question du tarif est résolue, et il ne s'agit plus que +de le proportionner suivant les circonstances. C'est là peut-être la +plus grande gloire de M. Clay, et incontestablement le plus grand +service qu'il ait rendu à son pays dans sa longue carrière publique. La +postérité le considérera, après Hamilton, comme un des bienfaiteurs de +la république américaine, et comme ayant achevé l'oeuvre des Washington +et des Jefferson.</p> + +<p>M. Clay est d'une taille élevée, d'une constitution robuste, bien que +frêle en apparence; ses manières sont froides, mais pleines de dignité, +à la fois polies et simples. Ses yeux, bleus et petits, jettent des +flammes quand ils s'animent. Son front est large et élevé. Sur sa +bouche, on peut lire un caractère ferme et indomptable. On a publié, en +1827, quelques-uns de ses discours. Ils sont remarquables sous tous les +rapports, soit que l'on y cherche des leçons de politique, soit que l'on +n'y considère que les qualités oratoires. On y distingue surtout de la +précision dans les pensées et dans l'expression, de la rapidité, une +logique sévère, de la concision, de l'élégance, et une sage économie +d'ornements.</p> + +<p>Deux fois M. Clay a été candidat à la présidence; deux fois il a échoué. +Ses amis le portent encore cette année, et l'on dit qu'il a beaucoup de +chances; nous souhaitons qu'il triomphe, car les Etats-Unis ne sauraient +être gouvernés par un homme plus honnête et plus expérimenté.</p> + +<p>Qu'il réussisse ou qu'il échoue, nous savons que M. Clay est trop +sincèrement républicain pour murmurer contre le choix de ses +concitoyens. Ses amis pourront déplorer que tant de vertus ne soient pas +appréciées comme elles le méritent par l'opinion populaire. Quant à lui, +arrivé à un âge avancé, il se consolerait, dans le repos et la +tranquillité de la vie privée, de cet échec, qui ne peut en rien altérer +la gloire d'une carrière consacrée tout entière à son pays et dévouée à +ses intérêts. Il pourra se dire que jamais il n'a fait aucun sacrifice à +l'opinion des partis, que jamais il n'a reculé devant ce qu'il regardait +comme un devoir, dût-il rencontrer l'impopularité. Il a trouvé, dans son +amour pour la liberté, la force de résister aux entraînements de la +gloire militaire, le courage de rappeler son pays à l'esprit qui a fondé +sa prospérité et sa grandeur, et par son éloquence il a contribué à +sauver la république des États-Unis du despotisme du sabre. C'en est +assez; la plus haute fonction de l'Etat n'ajouterait rien à une gloire +aussi pure.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/029b.png"><br> (Daniel Webster.)</p> + +<p>DANIEL WEBSTER, aujourd'hui, secrétaire pour les affaires étrangères du +gouvernement des États-Unis, est né le 18 janvier 1782, à Salisbury, +dans le New-Hampshire, d'un père fermier qui avait porté les armes avec +honneur dans la guerre de l'indépendance, et exercé pendant plusieurs +années les fonctions de juge. A cette époque, Salisbury, aujourd'hui le +centre d'une population nombreuse, se trouvait l'extrême frontière de la +civilisation. Ce fut donc au milieu des forêts que se passèrent les +premières années de M. Webster. Son éducation fut commencée par son +père. En 1801, il entra au collège de Dartmouth, où il termina ses +études de la manière la plus brillante. Destiné à suivre la carrière du +barreau, il étudia la pratique des lois, d'abord dans sa ville natale, +ensuite à Boston, où il fut reçu avocat en 1805. Après avoir pratiqué +pendant deux ans dans un petit village voisin du lieu de sa naissance, +M. Webster s'établit à Portsmouth, la capitale commerciale du +New-Hampshire, et y acquit une grande réputation d'éloquence et +d'habileté.</p> + +<p>En 1812, la confiance de ses concitoyens lui ouvrit la carrière des +affaires publiques en le nommant un des représentants de l'État du +New-Hampshire, dans la chambre basse du congrès. Malgré sa jeunesse (il +avait alors à peine trente ans), il se fit remarquer dès son début, et +prit part à toutes les discussions importantes. Les mesures que désirait +le parti qui avait fait éclater la guerre entre l'Union et la +Grande-Bretagne, et qui tendaient à établir une sorte de conscription, +trouvèrent en lui un adversaire intrépide, tandis qu'il appuya de tous +ses efforts le projet de donner de larges développements à la marine et +de fortifier les frontières du nord. La question de l'établissement +d'une banque fédérale, au milieu des circonstances difficiles où se +trouvaient les États-Unis après la guerre, lui fournit l'occasion de +montrer que les connaissances et les talents de l'économiste et de +l'homme d'État s'alliaient en lui aux plus brillantes qualités de +l'orateur et à un ardent amour pour son pays et ses institutions.</p> + +<p>En 1816, M. Webster fut obligé de se retirer de la Chambre des +représentants. Sa fortune avait été en partie détruite par l'incendie +qui consuma, en 1815, la ville de Portsmouth, et ses devoirs d'homme +public, loin de lui permettre de réparer les pertes qu'il avait faites, +l'obligeaient à des dépenses considérables. Il renonça à toute +participation aux affaires publiques jusqu'à ce qu'il eut refait sa +fortune, et il alla se fixer à Boston, où il a depuis toujours résidé. +Durant huit ans il se livra uniquement aux devoirs de sa profession, +refusant obstinément les missions politiques dont l'estime de ses +nouveaux concitoyens voulait l'honorer. Ses succès dépassèrent son +attente. Sa réputation d'habile légiste se répandit; des causes qui +devaient avoir nécessairement, par leur importance, un grand +retentissement lui furent confiées, et il s'en acquitta si bien, que +bientôt il fut rangé parmi les premiers juristes de toute l'Union. +Malheureusement on ne possède qu'un petit nombre de ses plaidoyers, mais +ils suffisent pour montrer les qualités qui distinguent l'éloquence +judiciaire de M. Webster. Une narration claire et simple, beaucoup de +perspicacité, de la gravité, un accent de vérité qui parait sortir d'un +coeur plein d'amour pour la justice, voilà les moyens qui ont mérité à +M. Webster un ascendant irrésistible sur le jury, ascendant qui de +proche en proche s'est étendu sur tous ses concitoyens.</p> + +<p>Ce fut en 1825 qu'il rentra dans la Chambre des Représentants, et il y +prit aussitôt place parmi les orateurs les plus populaires. En 1827, il +fut choisi à l'unanimité pour remplir une place vacante dans le Sénat. +Sur ce nouveau théâtre, sa renommée grandit encore. Les services qu'il +rendit à son pays et à la Constitution sont dans la mémoire de tous, et +ce n'est pas ici le lieu de raconter son plus beau triomphe, je veux +parler de la victoire qu'il remporta sur les <i>nullificateurs</i>.</p> + +<p>Comme homme d'État, M. Webster est digne d'être placé sur la même ligne +que les Jefferson, les Hamilton et les Adams. Des vues sûres et +éclairées, une prudence tempérée par une hardiesse sage et réfléchie, +ont marqué tous les actes de son administration des affaires étrangères. +Récemment il a négocié un traité avec la Grande-Bretagne, et les +États-Unis se glorifient du rôle à la fois plein de fierté et de dignité +que leur a fait jouer M. Webster. Sur tous les points en litige, la +question des frontières du Maine, celle du commerce des esclaves et +celle de l'extradition mutuelle des criminels, son langage a été celui +qui convenait à un grand peuple, et surtout à une république qui a +besoin de se faire respecter par les vieilles aristocraties de l'ancien +monde. Sur tous les points, le plénipotentiaire anglais, lord Ashburton, +a cédé devant la logique ferme et irrésistible du ministre américain.</p> + +<p>Les principaux discours prononcés par M. Webster dans le congrès et dans +des assemblées populaires ont été publiés il y a peu d'années, à Boston. +On y a joint quelques-uns de ses plus éloquents plaidoyers. Quant à ses +discours plus particulièrement politiques, ils sont considérés par les +Américains comme des <i>pages de la Constitution</i>, tant on les trouve +animés de l'esprit qui a présidé à la fondation de la liberté +américaine.</p> + +<p>M. Webster porte empreint sur son visage le caractère qu'il a déployé +dans toutes les circonstances d'une vie longue, agitée et glorieuse. Ses +yeux, sombres et enfoncés dans leur orbite, ont un éclat irrésistible; +ses larges et épais sourcils noirs expriment l'énergie et la +détermination. Tous ceux qui ont eu l'occasion de s'approcher de cet +homme d'État s'accordent à louer sa modestie, ses manières à la fois +pleines de simplicité et de dignité; quelques esprits sévères lui +reprochent de l'indolence et de la dissipation, mais sa vie entière rend +témoignage que, pour le service de son pays, il n'a été surpassé par +personne en désintéressement, en activité, et que jamais il n'a sacrifié +les affaires à ses plaisirs.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/029c.png"><br> (John Calhoun.)</p> + +<p>JOHN CALDWELL CALHOUN est né le 18 mars 1782, au district d'Abbeville, +dans la Caroline du Sud. Sa famille est d'origine irlandaise. Etablie +d'abord dans la Pennsylvanie, elle passa, en 1756, dans la Caroline du +Sud, où elle eut à lutter, durant un grand nombre d'années, avec les +Cherokis. Dans une surprise, la plus grande partie de la famille fut +massacrée. Le père, élevé dans les forêts, était un hardi pionnier, +habitué à lutter de ruse et d'audace avec les Indiens; mais, +contrairement aux habitudes de cette classe de colons qui, en chassant +devant elle les sauvages, les remplace souvent par des moeurs qui ne +sont guère moins barbares, il avait du goût pour les lettres, et +quoiqu'il eut passé toute sa vie éloigné du commerce des hommes, il +s'était instruit dans la littérature anglaise. Aussi voulut-il que ses +enfants reçussent une aussi bonne éducation que possible. Après avoir +enseigné à John Calhoun à peu près tout ce qu'il pouvait lui apprendre, +il l'envoya, vers l'âge de treize ans, à l'académie qui avait le plus de +réputation dans les Etats du sud de l'Union.</p> + +<p>M. Calhoun avait hérité des goûts de son père. Il aimait l'étude et s'y +livrait avec une si grande ardeur, que sa santé en fut gravement +altérée; on craignit un moment qu'il ne perdît la vue. Sa mère, alarmée, +car il avait perdu son père depuis peu, le rappela dans la maison +paternelle, où grâce à la force de la jeunesse et à l'éloignement de +tous moyens d'étudier, il recouvra promptement la santé. Comme il ne +pouvait rien être à demi, il se passionna pour tous les exercices du +corps. Bientôt on le cita comme le plus intrépide et le plus aventureux +chasseur de tout le pays. Mais, tandis qu'il s'était résolu à se faire +fermier, son frère aîné, qui habitait Charleston, fut surpris, dans une +visite qu'il fit à sa mère, des heureuses dispositions de Calhoun, et il +le décida à reprendre ses études et à embrasser une carrière où il put +développer les heureuses qualités dont l'avait doué la nature. M. +Calhoun se rendit à ces conseils, entra dans un collége et recommença +ses études à dix-huit ans. Ses progrès furent si rapides, qu'en moins de +deux ans il avait réparé tout le temps perdu. Après avoir étudié la +pratique des lois, il se fixa, en 1807, dans la Caroline du Sud, où il +surpassa bientôt en réputation tous les légistes du pays, comme il les +surpassait en talent et en habileté. Ses succès lui ouvrirent l'entrée +de la législature de l'Etat, où il ne se distingua pas moins.</p> + +<p>En 1811. la confiance de ses concitoyens l'introduisit dans la Chambre +des Représentants. Sa célébrité l'y avait devancé. Il prit une grande +part aux débats qui précédèrent la déclaration d'hostilités entre les +Etats-Unis et l'Angleterre. On cite un discours qu'il prononça dans +cette circonstance comme un des plus éloquents qui aient été prononcés +dans le congrès américain. Tout d'une voix il fut porté, malgré sa +jeunesse, à la tête du parti qui voulait la guerre dans la Chambre des +Représentants. Dès cette époque, il se prononça vivement contre le +système restrictif qu'il croyait ne convenir ni au génie du peuple +américain, ni à celui du gouvernement, ni au caractère géographique du +pays. Il combattit avec beaucoup de force cette politique qui, selon +lui, entraînait avec elle des lois arbitraires et vexatoires.</p> + +<p>A la fin de l'année 1817, M. Calhoun fut appelé par M. Monroe aux +fonctions de ministre de la guerre. Six aimées passées dans le congrès +avaient mis le sceau à sa réputation d'orateur. Pendant sept années +qu'il demeura à la tête du département de la guerre, il développa les +qualités solides de l'administrateur; il combla un énorme arriéré, +satisfit à toutes les pensions, réduisit les dépenses au strict +nécessaire. Néanmoins, il trouva le loisir de rédiger des rapports sur +beaucoup de questions très-graves. C'est à lui que les Etats-Unis +doivent l'admirable système de fortifications et de défense dont le +général Bernard a doté le territoire de l'Union.</p> + +<p>A l'expiration dit second terme de la présidence de M. Monroe, le nom de +M. Calhoun fut placé sur la liste des candidats. Pour éviter que le +hasard de l'élection ne fut abandonné au choix du congrès, i! se retira; +mais il fut nommé à l'unanimité vice-président, tandis que M. Adams +était élevé à la présidence. Aux élections suivantes, le général Jackson +fut nommé président et M. Calhoun fut réélu vice-président. Dans cette +place éminente, il remplit ses devoirs avec une impartialité et une +habileté singulières. Il se trouvait dans une situation très-délicate, +surtout dans les fonctions de président du Sénat. On le savait +l'adversaire politique de l'administration, et chaque jour les débats +lui offraient des embarras dont il savait toujours se tirer adroitement +et sans compromettre sa dignité.</p> + +<p>Nous avons dit plus haut que, dès son entrée dans la carrière politique. +M. Calhoun s'était prononcé contre ce que l'on appelle le <i>système +américain</i>. En cela, M. Calhoun partageait les sentiments de l'État où +il avait vu le jour, et qui dans toutes les circonstances l'avait choisi +pour son représentant dans le congrès. Le tarif établi en 1828 blessait +profondément les intérêts de la Caroline du Sud; M. Calhoun se porta le +champion de ses réclamations. Selon lui, cet acte violait le pacte +fédéral, en portant atteinte à la souveraineté des États et à leurs +droits; il était inconstitutionnel, et, comme tel, les Etats intéressés +pouvaient, en vertu du droit qui leur était accordé par la Constitution +fédérale, le déclarer nul et non obligatoire. Cette doctrine porte le +nom de doctrine de la <i>nullification</i>; ses fondements reposent +principalement sur les principes émis dans les résolutions de la +Virginie et du Kentucky, rédigées par Madisson et par Jefferson, et +considérées comme faisant partie du droit public de l'Union. Pendant +plusieurs années, les opinions des deux partis, des partisans et des +adversaires du tarif, furent discutées dans le congrès. Voyant qu'on ne +faisait aucun droit à ses réclamations, la Caroline du Sud résolut de se +servir de tous les moyens que la Constitution lui mettait entre les +mains pour faire triompher la cause qu'elle représentait. Une convention +fut élue par les habitants de l'État, qui, en sa qualité de représentant +de la souveraineté de la Caroline du Sud, déclara les mesures +restrictives inconstitutionnelles, <i>nulles</i> et sans valeur. Aussitôt M. +Calhoun se démit de la vice-présidence, reçut une place dans le Sénat, +et se présenta comme l'avocat de la cause de son État, qu'il regardait +comme la cause de la liberté et de la Constitution. Sur ce théâtre, M. +Calhoun développa les plus admirables qualités d'orateur. L'opinion +qu'il défendait presque seul était impopulaire dans le pays, et peu s'en +fallait qu'on ne la regardât comme un acte de trahison. Il y avait seize +ans qu'il n'avait pas paru dans une assemblée publique, et cependant, +pour lutter contre l'opinion, contre l'administration, contre +l'éloquence réunie de M. Clay et de M. Webster, il trouva en lui des +ressources extraordinaires. Dans cette lutte inégale, il serait +difficile de prononcer lequel de M. Calhoun ou de M. de Webster +l'emporta. Leurs discours sont des modèles de logique, de force, de +pathétique.</p> + +<p>Pendant quelques instants on craignit que cette lutte de parole ne se +changeât en une lutte plus dangereuse. Le président des États-Unis, +quoiqu'il penchât pour la Caroline du Sud, fut forcé par l'opinion +publique de menacer cet État de faire exécuter par les armes la loi du +congrès. De son côté la Caroline du Sud se prépara à soutenir de la même +manière ses intérêts et ses opinions. Heureusement, M. Clay apaisa cette +querelle par un compromis; la paix fut rétablie dans l'Union, et c'est +ici que s'arrête pour nous la carrière politique de M. Calhoun. On +annonce qu'il se porte comme candidat à l'élection présidentielle qui va +avoir lieu prochainement.</p> + +<p>M. Calhoun est d'une grande taille et d'une constitution robuste. Ses +manières sont pleines d'aisance, de simplicité et de cordialité. Tous +ceux qui l'ont connu disent qu'il est d'un commerce agréable, facile, +accessible à tous, et que dans la conversation il est aussi éloquent +qu'à la tribune. C'est un grand éloge, car ses discours sont +très-remarquables. Malgré un style sentencieux, il excelle dans la +discussion. Sa parole est forte, ardente, rapide et grave tout à la +fois. On sent qu'il est pénétré de ce qu'il dit, et qu'il serait prêt à +le soutenir de son sang. M. Calhoun peut, à bon droit, être considéré +comme l'un des plus grands hommes d'État américains de notre temps. Sa +vie privée, qui est irréprochable, ne dément pas un si beau caractère: +intègre, désintéressé, de moeurs sévères et frugales, courageux, il est +le digne descendant de Washington et de Jefferson, aussi bien que de +Franklin.</p> + +<hr class="full"> + +<h3>Algérie</h3> + +<h4>DESCRIPTION GÉOGRAPHIQUE.</h4> + +<p>La France entretient maintenant en Algérie une armée de quatre-vingt +mille hommes; elle y dépense annuellement plus de 80 millions.</p> + +<p>Quel but se propose-t-elle en faisant, depuis bientôt treize années, +tant de laborieux efforts, tant de lourds sacrifices? quelle +compensation a-t-elle le droit d'en attendre? quel dédommagement +est-elle fondée à en espérer?</p> + +<p>C'est évidemment de créer dans le nord de l'Afrique une colonie d'autant +plus puissante, qu'elle est plus voisine de la métropole; ou plutôt +c'est de fonder sur l'autre rive de la Méditerranée, à deux journées de +distance de Marseille et de Toulon, un nouvel et durable empire sur +cette terre <i>désormais et pour toujours française</i>, suivant l'expression +du discours de la couronne, à l'ouverture des Chambres, le 27 décembre +1841.</p> + +<p>L'Algérie est désormais française! Cette déclaration solennelle explique +l'intérêt éminemment français qui s'attache à nos possessions +africaines. Aussi, quand l'opinion publique s'émeut si vivement au récit +des progrès de notre domination, quand elle les suit avec une avide et +curieuse anxiété, n'est-ce pas seulement parce que nos soldats y +continuent les traditions de valeur, de persévérance et de gloire de +leurs devanciers, ni parce que notre jeune armée s'y montre l'émule des +vieilles phalanges de la Révolution et de l'Empire; c'est surtout parce +qu'elle comprend que, sur cette terre conquise au prix du sang des +enfants de la France, il y a pour la mère-patrie des éléments certains +de force et de prospérité, tout un avenir, enfin, de grandeur et de +puissance nationale!</p> + +<p>Ce sentiment instinctif est tellement enraciné dans la plupart des +esprits, qu'il a survécu à toutes les incertitudes qu'amènent les phases +diverses de la politique ou de la guerre, à toutes les vicissitudes +inséparables du premier âge des colonies fondées les armes à la main, +C'est à ce sentiment que nous nous proposons de nous associer, autant du +moins qu'il dépendra de, nous, en consacrant, dans notre journal, une +place spéciale à l'Algérie. Nous rappellerons, dans ces esquisses +rapides, les commencements de l'occupation française, les développements +qu'elle a reçus, les causes de son extension successive, les résultats +obtenus jusqu'à ce jour. Nous ferons en même temps passer sous les yeux +de nos lecteurs, sans en négliger un seul, les événements contemporains, +politiques, militaires et civils, qui seront de nature à les intéresser, +en attestant une amélioration ou un progrès dans la situation du pays. +Monuments anciens et modernes, types des différentes races, Maures des +villes, Arabes des plaines, Kabaïles des montagnes, moeurs, usages, +costumes, ameublements, armes, vues de villes, créations de villages, +travaux de ports, routes, dessèchements, établissements d'utilité +publique, camps, bivouacs, combats et razzias, portraits des principaux +personnages français et indigènes, de quel intérêt ne serait-il pas de +voir tous ces sujets fidèlement représentés par des dessins exécutés sur +les lieux mêmes? Nos lecteurs assisteraient ainsi, en quelque sorte, à +la fondation de notre empire africain; ils le verraient chaque jour +grandir, se développer, et jeter dans le sol des racines de plus en plus +profondes.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/032small.png"></p> +<p class="mid"><a href="images/032large.png">(Agrandissement)</a></p> + +<p>Avant de commencer notre <i>Revue algérienne</i>, où les faits de guerre et +de colonisation viendront hebdomadairement trouver place, il nous a +semblé utile de jeter un coup d'oeil rétrospectif sur les progrès de +notre conquête jusqu'à la lin de 1812. et d'accompagner la carte qui: +nous publions d'une description géographique assez étendue pour +permettre, à nos lecteurs de suivre avec fruit les événements dont +l'Algérie est le théâtre.</p> + +<p>PRISE D'ALGER.--La cause des hostilités outre la France et le dey +d'Alger est connue. Une insulte grave, un coup d'éventail donné en +audience publique, le 30 avril 1827, par Hussein-Pacha à notre consul, +exigeait une réparation à laquelle le dey se refusa avec un opiniâtre +entêtement. Après de longues et inutiles négociations pour obtenir une +satisfaction amiable, après la nouvelle insulte de coups de canon tirés +déloyalement, le 27 juillet 1829, contre un vaisseau parlementaire, <i>la +Provence</i>, une flotte française, composée de cent navires de la marine +royale et de quatre cents bâtiments de commerce, appareilla de Toulon le +25 mai 1830. à quatre heures après midi. L'armée, forte de trente-sept +mille hommes et de quatre mille chevaux, débarqua le 14 juin sur la +plage de Sidi-Ferruch, distante de six lieues d'Alger, et le 5 juillet +elle entra dans cette capitale des corsaires barbaresques. Ainsi, en +vingt-quatre jours, elle avait atteint le but de sa mission, vengé le +pavillon français, détruit la piraterie, et enfin accompli les voeux que +formaient, depuis trois siècles, les hommes généreux et éclairés de +toutes les nations.</p> + +<p>La province d'Oran, bornée au sud par le Petit-Atlas, qui, dans cette +partie, range la mer de très-près, est étroite par rapport à sa +longueur. La province de Constantine, qui s'étend sur les rives de +l'Oued-Rummel et sur les bassins qu'arrose cette rivière, a beaucoup +plus de profondeur que la province d'Oran, avec une longueur presque +égale. La province de Titteri, comprise entre les deux premières, +s'étend surtout du nord au sud sur les plateaux successifs parcourus par +le Chélif et ses affluents, qui s'élèvent sur les flancs septentrionaux +du Grand-Atlas. Ces trois provinces étaient soumises chacune à un bey ou +lieutenant du dey.</p> + +<p>Les limites de la province d'Alger étaient moins fixes que celles des +trois autres. Le dey, qui l'administrait directement au moyen de l'agha +des Arabes, en modifiait la circonscription, selon que les querelles +entre les beys voisins ou l'intérêt de sa politique lui semblaient +l'exiger. C'est ainsi que Blidah, qui jadis appartenait au beylik de +Titteri, et la plaine de Hamza jusqu'aux Portes-de-Fer Biban, avaient +été placées sous l'autorité de l'agha. Bougie même fut momentanément +rattachée aux dépendances administratives du territoire d'Alger.</p> + +<p>DIVISIONS ACTUELLES DE L'ALGÉRIE.--Par décision du ministre de la +Guerre, en date des 14 novembre 1842 et 4 février 1845, les provinces +d'Alger, d'Oran et de Constantine, forment aujourd'hui trois divisions +militaires, dont les circonscriptions ont été réparties de la manière +suivante:</p> + +<p><i>Division d'Alger</i>, formée de deux subdivisions.--<i>Subdivision d'Alger</i>: +Alger, chef-lieu de la division et de la subdivision; les forts +attenants; le Sahel et tout le pays compris à l'est, depuis +l'Oued-Kaddara, jusqu'aux Biban Portes-de-Fer; le cercle de Cherchel; +Bougie.--<i>Subdivision de Titteri</i>; Blidah, chef-lieu de la subdivision +et centre du cercle comprenant Boufarik et Koléah; Médéah, centre du +cercle comprenant le Makhzen, (proprement <i>magasin, réserve</i>: tribus +auxiliaires, nommées, sous les Turcs, <i>tribus de commandement</i>, exemptes +d'impôts et chargées d'assurer l'obéissance des autres tribus, dites +<i>tribus de soumission</i>), les Goums (proprement <i>levées</i>, cavalerie +mobile des tribus), et les tribus, Milianah, centre du cercle comprenant +également le Makhzen, les Goums et les tribus.</p> + +<p><i>Division d'Oran</i>, formée de quatre subdivisions.--<i>Subdivision d'Oran</i>: +Oran, chef-lieu de la division et de la subdivision; Arzew; +Mers-el-Kébir; Misserguin; Camp du Figuier.--<i>Subdivision de Mascara</i>: +Mascara, chef-lieu.--<i>Subdivision de Mostaganem</i>: Mostaganem, chef-lieu; +Mazafran.--<i>Subdivision de Tlemcen</i>; Tlemcen, chef-lieu.</p> + +<p><i>Division de Constantine</i>, formée de trois subdivisions.--<i>Subdivision +de Constantine</i>: Constantine, chef-lieu de la division et de la +subdivision; Philippeville, centre du cercle comprenant les camps de +Smendou, des Toumiettes et de el-Arrouch; Djidjeli.--<i>Subdivision de +Bône</i>: Bône, chef-lieu; Guelma, centre du cercle comprenant le Makhzen, +les Goums, les tribus: la Calle, centre du cercle comprenant les tribus +qui relèvent de la Calle.--<i>Subdivision de Sélif</i>: Sélif, chef-lieu.</p> + +<p>Par une autre décision du ministre de la Guerre, en date du 12 novembre +1852. les places de l'Algérie ont été classées ainsi:</p> + +<p><i>Première classe.</i>--Alger, Oran, Constantine.</p> + +<p><i>Deuxième classe.</i>--Blidah, Médéah, Milianah, Cherchel. Mostaganem, +Mascara, Tlemcen, Bône, Bougie, Sélif, Djidjeli, Philippeville.</p> + +<p><i>Troisième classe.</i>--Fort-l'Empereur, Douéra, Boufarik (camp d'Erlon), +Mustapha-Pacha, Koléah. Arzew, Mers-el-Kébir.</p> + +<p><i>Postes militaires</i>.--Kasbah d'Alger. Kasbah de Bône, la Calle, Guelma, +Misserguin, Mazafran.</p> + +<p>Enfin, des ordonnances royales ont pendant le cours de l'année 1842. +successivement organisé comme il suit les commandements indigènes dans +les territoires soumis à notre domination:</p> + +<p><i>Province d'Alger</i>:--Khalifat des Beni-Soliman. Beni-Djad, Arib et +Kabaïles; aghalik de Khachna; aghalik des Beni-Menasser.--<i>Subdivision +de Titteri</i>: Aghalik du Kéblah, du Cherk, du Tell (terres cultivées), et +des Ouled-Naïl.--<i>Subdivision De Milianah</i>: Khalifat des Hadjouths, de +Djendel et de Braz; aghaliks des Beni-Zoug-Zoug, des Ouled-Aïad, des +Beni-Menasser, Cherchel et Thaza.</p> + +<p><i>Province d'Oran</i>:--Khalifat du Gharb (ouest) comprenant trois aghaliks, +ceux du Ghozel, du Djebel et du Gharb; khalifat du Cherk (est), +comprenant trois aghaliks, ceux du Dhahan (nord, c'est-à-dire le pays +qu'on a <i>derrière</i> soi, lorsqu'on est tourné vers la Mecque), du Ouasth +(centre); et du Kéblah (sud, c'est-à-dire le pays qu'on a <i>devant</i> soi, +lorsqu'on regarde dans la direction de la Mecque); Khalifat du Ouasth +comprenant quatre aghaliks, ceux des Beni-Chougran, des Sdama, des +Hachem-Gharaba, des Hachem-Cheraga; aghalik des Beni-Amer, commandé par +un bach-agha (chef agha), ayant sous ses ordres deux aghas, l'un de +Beni-Amer Cheraga, l'autre des Beni-Amer-Gharaba.</p> + +<p><i>Province de Constantine</i>:--Khalifat des Haractah, Abd-el-Nour Telaghma. +Zmoul. Segnia, etc.; khalifat de la Medjanah; cheïkhat des Arabes +(commandement du Shara).</p> + +<p>DESCRIPTION DE LA PROVINCE D'ALGER. <i>Massif d'Alger, Sahel, +Metidjah</i>.--Les environs de la ville d'Alger se composent d'un terrain +montagneux qui s'élève immédiatement sur la côte. C'est ce terrain qu'on +nomme le <i>Massif</i>. Le point culminant est le Bou-Zaréah, élevé de 400 +mètres au-dessus du niveau de la mer. Ce massif est couvert, dans le +voisinage de la ville, d'habitations agréables, et coupé de ravins et de +petites vallées agréables, où des sources abondantes entretiennent la +fraîcheur et une végétation active. Nos troupes y ont ouvert un grand +nombre de routes.</p> + +<p>Plus loin s'étend un plateau très-accidenté lui-même, et sillonné aussi +de nombreux ravins. Cette partie du Massif prend le nom de Sahel.</p> + +<p>Au pied des hauteurs du Sahel commence et se continue jusqu'au +Petit-Atlas la <i>plaine de la Métidjah</i>, de 64 à 72 kilomètres de long +sur 24 à 25 kilomètres de large. Bien cultivée dans la partie voisine +des montagnes, et marécageuse dans la partie inférieure, son aspect est +généralement découvert.</p> + +<p>Le camp retranché de Douéra est au pied du Sahel; plus en avant vers +l'Atlas, est situé celui de Boufarik, et plus loin encore celui de +Blidah. à l'extrémité de la plaine.</p> + +<p>Le versant septentrional du Petit-Atlas est couvert de taillis et de +broussailles, composés, en grande partie, de chênes et de lentisques. Il +est sillonné par de grandes vallées, d'où sortent les cours d'eau qui +arrosent la plaine.</p> + +<p>ORIGINE DU MOT ALGÉRIE.--Dans les premiers temps qui suivirent notre +conquête, le territoire conquis conserva son ancien nom de <i>Régence +d'Alger</i>. Plus tard cette appellation fut remplacée par celle de +<i>Possessions françaises du nord de l'Afrique</i>, titre consacré par +l'ordonnance royale du 22 juillet 1834, qui, en plaçant le pays sous le +régime des ordonnances, en a réglé le commandement général et la haute +administration. Enfin, dans le discours d'ouverture des Chambres, le 18 +décembre 1837, l'ancienne Régence d'Alger reçut pour la première fois la +dénomination officielle d'<i>Algérie</i>. Ce nom, qu'elle a gardé depuis, lui +avait été donné, des 1834, dans un écrit publié à Paris par le comte de +Beaumont Brivazac, sous ce titre: «<i>De l'Algérie et de sa +colonisation.</i>»</p> + +<p>DESCRIPTION GÉOGRAPHIQUE DE L'ALGÉRIE.--L'Algérie, ancienne Régence +d'Alger s'étend de l'est à l'ouest sur la côte septentrionale du +continent de l'Afrique. Elle est bornée au nord par la Méditerranée, à +l'est par les États de Tunis, à l'ouest par l'empire de Maroc, et au sud +par le désert de Shara vaste plaine sans plantation. Elle offre une +étendue d'environ 900 kilomètres sur les côtes, et s'avance de 200 à 250 +kilomètres dans l'intérieur des terres.</p> + +<p>ANCIENNE DIVISION DE L'ALGÉRIE.--Notre conquête de l'Algérie nous a +rendus maîtres d'un territoire qui répond aux trois provinces romaines +appelées Numidie, <i>Mauritanie Sicilienne</i> et <i>Mauritanie Césarienne</i>, +dont les chefs-lieux respectifs. Cirla. Silifis, Césarée, sont +représentés aujourd'hui par Constantine, Sélif et Cherchel.</p> + +<p>ANCIENNE DIVISION DE L'ALGÉRIE.--L'Algérie, sous la domination turque, +était divisée en quatre provinces: 1° la province d'Alger; 2º la +province d'Oran, ou de l'ouest; 3º la province de Constantine ou de +l'est; 4º la province de Titteri, ou du sud.</p> + +<p>La configuration générale du terrain n'avait pas été sans influence sur +la composition de ces provinces.</p> + +<p><i>Rivières</i>.--Les principaux cours d'eau qui traversent le territoire +d'Alger sont: l'Oued-Djer, la Chiffa, le Mazafran, l'Oued-Boufarik, +l'Oued-el-Kerma, l'Arrach, le Hamise et l'Oued-Kaddara.</p> + +<p><i>Villes</i>.--Les villes les plus importantes de la province d'Alger sont, +après la capitale, à laquelle nous consacrerons un article spécial. +Blidah. Boufarik. Dellys. Koléah.</p> + +<p><i>Blidah</i>.--L'armée française a pris possession du territoire de Blidah +le 3 mai 1838. Un camp, dit <i>camp supérieur</i>, a été d'abord établi entre +cette ville et la Chiffa sur une position qui domine la plaine de la +Metidjah, jusqu'au confluent de cette rivière et de l'Oued-el-Kébir. Ce +camp découvre au loin le pays des Hadjouths, et de tous les points du +terrain qu'il embrasse, on aperçoit la position de Koléah, avec laquelle +il a été mis en communication au moyen d'une route et d'une ligne +télégraphique. Un second camp, dit <i>Camp inférieur</i>, a été établi dans +une position intermédiaire, à l'est de la ville. Blidah était alors +interdite aux Européens; mais à la reprise des hostilités, en 1839, elle +fut définitivement occupée. Elle est située à l'entrée d'une vallée +très-profonde, au pied du Petit-Allas. Des eaux abondantes y alimentent +de nombreuses fontaines et arrosent les jardins et les bosquets +d'orangers qui l'environnent de tous côtés. La ville est assez +régulièrement percée, et ses rues sont moins étroites que celles +d'Alger. Un tremblement de terre renversa, le 2 mais 1825, une grande +partie des édifices les plus élevés; ainsi les maisons construites +depuis ce désastre n'ont-elles plus, en général, qu'un rez-de-chaussée. +La position assez saine de Blidah, à cent mètres au-dessus de Mazafran, +à cent quatre-vingt-cinq mètres au-dessus de la mer, fait de cette ville +le poste principal qui devra surveiller la plaine, maintenir les tribus +voisines, et servir d'entrepôt d'approvisionnements pour les colonnes +chargées d'opérer sur Médéah et Milianah.</p> + +<p><i>Boufarik</i>, le premier poste que nous ayons jetée dans la Metidjah, est +destiné à devenir le centre de nos établissements dans la plaine. +Occupant la place d'un marche autrefois renommé et très-considérable, il +avait continué, avant les hostilités, à être un lieu d'échange avec les +Arabes. La garnison loge dans un réduit en saillie, dit <i>Camp d'Erlon</i>, +où sont renfermés tous les établissements militaires. C'est à Boufarik +qu'on récolte une partie des foins de la plaine; les pâturages y sont +fort beaux: mais cette localité est malsaine et le sera longtemps +encore.</p> + +<p><i>Dellys</i>, que nous n'occupons pas, est adossée é une montagne qui a tout +au plus quatre cents mètres de hauteur. Ses maisons sont bâties en +pierre et recouvertes de tuiles. On y trouve beaucoup de restes +d'antiquités et d'anciennes murailles. Les habitants font un commerce +suivi avec Alger, où ils apportent tous leurs produits agricoles.</p> + +<p><i>Koléah</i>, située sur le revers méridional des collines du Sahel, a été +occupée le 29 mars 1858. A côté et à l'ouest de la ville, un camp a été +sur-le-champ établi comme une sentinelle avancée, observant les +débouchés des sentiers au sortir de la plaine et surveillant le rivage +de la mer. Les eaux sourdent de toutes parts, abondantes et pures, dans +le petit vallon de Koléah; elles sont distribuées avec art pour arroser +de magnifiques vergers d'orangers, de citronniers, de grenadiers.</p> + +<p>PROVINCE DE TITTERI.--Cette province était comme celles d'Oran et de +Constantine, administrée par un bey (gouverneur) nommé par le dey, et +révocable à sa volonté. Les principales villes de cette province sont +Cherchel. Médéah. Milianah et Tenès. <i>Cherchel</i>, ville maritime, à 72 +kilomètres, à l'ouest d'Alger, l'ancienne <i>Julia Caesarea</i> des Romains, +n'occupe aujourd'hui qu'une très-petite partie de l'enceinte encore +visible tracée par ces conquérants. L'existence de <i>Julia Caesarea</i> sur +l'emplacement de Cherchel a été prouvée par plusieurs inscriptions +trouvées sur place. Les traces de la ville romaine sont les restes de +ses remparts, les ruines d'un amphithéâtre et de nombreux pans de murs +et de débris d'édifices. La magnificence de ces ruines et de celles que +l'on voit dans les environs atteste que les Romains avaient fait de +<i>Julia Caesarea</i> le principal siége de leur puissance dans cette +contrée. La possession de Césarée leur ouvrait l'accès des plaines et +des vallées situées entre le Chélif et le Mazafran. C'est par là qu'ils +pénétraient sans peine jusqu'à Médéah et Milianah. Le 16 mars 1840. +l'armée française a pris possession de Cherchel, abandonnée par ses +habitants.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/033a.png"><br> + Arabes irréguliers.</p> + +<p><i>Médéah</i>, capitale de la province de Titteri, à environ 96 kilomètres +d'Alger, et à une journée de marche de Blidah, est bâtie en amphithéâtre +sur un plateau incliné, au delà de la première chaîne de l'Atlas, que +l'on traverse par un chemin très-difficile. Le point culminant, à +l'ouest, se trouve dominé par une espèce de fort ou kasbah. Les maisons +de Médéah ressemblent beaucoup, par leur construction, à celles du +Languedoc, et ont, comme elles, des toits recouverts en tuiles. Les rues +sont, en général, plus régulières et plus larges que celles d'Alger. Les +habitants sont d'une taille élevée, forts et bien constitués. Dans le +pays qui comprend l'ensemble des plateaux de Médéah, les habitants de la +campagne n'ont pour demeure que des baraques en paille, joncs et +branches d'arbres.</p> + +<p>Médéah fut une forteresse romaine, occupant la partie supérieure du +mamelon sur lequel la ville est située: elle s'arrêtait à moitié pente +vers le sud: des traces de ses anciens remparts existent encore. Depuis, +habitée par les diverses races qui se sont successivement remplacées en +Afrique, elle s'est accrue en gagnant vers le sud jusqu'au pied même du +mamelon: c'est ainsi qu'ont pris naissance la haute-ville et la +basse-ville, longtemps séparées l'une de l'autre par une coupure et par +une porte. Les Romains avaient une grande route qui joignait Médéah à +Milianah. Médéah se trouve à peu près à 1,100 mètres au-dessus du niveau +de la mer. En été, les chaleurs y sont grandes mais en hiver, il y fait +très-froid. Des vignes, en grand nombre forment la principale culture et +produisent un raisin excellent. Médéah, dans sa partie basse, renferme +une fontaine très-abondante, d'une bonne, eau et présentant des traces +de travaux antiques La ville-haute, l'ancienne forteresse romaine, +n'offre aucune source: elle a seulement, dans sa portion déclive, deux +puits extrêmement profonds. Pour parer à cet inconvénient si dangereux, +les Romains avaient relié à leur citadelle par un chemin incline, +couvert par un rempart et par des tours descendant le long de +l'escarpement ouest, une magnifique source sortant avec une force +extrême de dessous le rocher qui supporte la ville-haute elle-même.</p> + +<p>Sidi Ahmed-ben-Youssef, marabout très-vénéré de Milianah, qui a laissé, +sur toutes les villes de la Régence, des sentences qui sont devenues des +dictons populaires, a dit, en parlant de Médéah: «Médéah, ville +d'abondance; si le mal y entre le matin, il en sort le soir.»</p> + +<p>Médéah a été occupée quatre fois par les troupes françaises: le 22 +novembre 1830, par le général Clauzel; le 29 juin 1831, par le général +Berthezene; le 4 avril 1836, par le général Desmichels, sous les ordres +du maréchal Clauzel; enfin, et d'une manière définitive, le 17 mai 1840. +par le maréchal Valée. Tous ses habitants l'avaient évacuée. Les +hostilités de 1839 avaient démontré que, tant qu'on laisserait les +Arabes libres dans l'Atlas, ils s'y organiseraient de façon à arriver en +force et à l'improviste sur nos établissements de la Métidjah, et +pourraient, par suite, nous inquiéter constamment. La garde de la +Métidjah étant donc sur les hauteurs de l'Atlas, l'occupation permanente +de Médéah fut résolue et effectuée dans ce but. Cette occupation a +donné, en outre, à la France, une place qui coupe par le milieu les +provinces orientales et occidentales de l'espèce d'empire créé par +Abd-el-Kader; elle a porté un rude coup à l'influence du jeune sultan +sur les Arabes soumis à sa domination. Médéah sera plus tard la station +destinée à assurer les communications et le commerce entre le désert de +Sahra et Alger.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/033b.png"><br> + Abd-el-Kader.</p> + +<p><i>Milianah</i> a été occupée, le S juin 1840 par l'armée française, qui la +trouva livrée aux flammes et abandonnée par ses habitants. La prise de +possession de Médéah rendait nécessaire celle de Milianah, qui, par sa +position, est la clef de l'intérieur des terres, et qui ouvre l'accès +des riches plaines et des fécondes vallées situées entre le Chélif et le +Mazafran. Cette petite ville, à 108 kilomètres environ d'Alger et à 60 +de Blidah, est située dans une montagne de l'Atlas, sur le versant +méridional du Zakkar, à 900 mètres au-dessus du niveau de la mer. +Suspendue en quelque sorte au penchant de la montagne, elle est bâtie +sur le flanc d'un rocher dont elle borde les crêtes. Sous la domination +romaine, Milianah, l'antique <i>Miniana</i> par sa position centrale au +milieu d'une riche contrée, devint un foyer de civilisation, une +florissante cité, résidence d'une foule de familles de Rome. On y +retrouve encore aujourd'hui des traces non équivoques de la domination +romaine; un grand nombre de blocs en marbre grisâtre, couverts +d'inscriptions, et quelques-uns de figures ou de symboles. Un de ces +blocs offre sur ses faces une urne et un cercle; un second représente un +homme à cheval, ayant une épée dans une main et un rameau dans l'autre; +deux autres portent chacun deux bustes romains d'inégale grandeur. Les +maisons de Milianah, toutes composées d'un rez-de-chaussée et d'un +étage, sont construites en pisé fortement blanchi à la chaux et renforcé +habituellement par des portions en briques; elles sont couvertes en +tuiles. Presque toutes renferment des galeries intérieures et +quadrilatérales, de forme irrégulière, soutenues assez souvent par des +colonnades en pierre et à ogives surbaissées. La ville renferme +vingt-cinq mosquées, dont huit sont assez vastes. Comme celles de toutes +les villes arabes, ses rues sont étroites et tortueuses; mais des eaux +abondantes alimentent, par une multitude de tuyaux souterrains, les +fontaines publiques et celles des maisons, pourvues d'ailleurs de +plantations d'orangers, citronniers et grenadiers. La garnison a +construit de grandes places et percé deux larges rues aboutissant, l'une +à la porte Zakkar, l'autre à celle du Chélif. Elle a cherché à tirer +parti des richesses naturelles du sol: c'est ainsi qu'elle a établi un +four à chaux et une charbonnière, une suiferie, une poterie qui, en peu +de temps, a fourni tous les Ustensiles de cuisine et autres dont la +ville manquait; une tannerie; enfin une grande usine avec manège, +distillateur, réfrigérant, pressoir à vis, etc... où l'on a fabriqué de +la bière, du cidre et de l'eau-de-vie de grain. Toutes ces tentatives, +qui ont eu le double avantage d'utiliser les loisirs des troupes et +d'augmenter leur bien-être, prouvent de quelle importance peut devenir +Milianah, envisagée seulement au point de vue industriel.</p> + +<p><i>Tenès</i> est une chétive et sale ville qui, avant Barberousse, a +cependant été la capitale d'un petit royaume indépendant. Située au bord +de la mer, elle faisait jadis un commerce de blé assez considérable. Une +colonne française l'a visitée le 27 décembre 1842; mais elle s'est hâtée +de s'éloigner de cette misérable bourgade, qui ne présentait aucune +ressource pour le logement et l'approvisionnement des troupes, et est +entourée de montagnes stériles. Voici ce que Sidi-Ahmed-ben-Youssef a +dit en parlant de Tenès:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i20"> Tenès,</p> +<p class="i14"> Ville bâtie sur du cuivre,</p> +<p class="i14"> Son eau est du sang,</p> +<p class="i14"> Son air est du poison;</p> +<p>Certes, Ben-Jousse ne voudrait pas passer une seule nuit dans ses murs.</p> +</div></div> + +<p class="mid"><i>Ces lignes riment en arabe</i>.</p> + +<hr class="full"> + +<h3>Tribunaux</h3> + +<h4>McNAUGHTEN.--MONTÉLY.--LES BURGRAVES.</h4> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/033c.png"><br> +Procès de McNaughten.--Cour criminelle centrale de +Londres.</p> + +<p>L'attentat mystérieux de McNaughten est expliqué maintenant. Les débats +qui viennent d'avoir lieu devant la cour criminelle centrale de Londres +audiences des 3 et 4 mars ont prouvé jusqu'à l'évidence que l'assassin +de M. Drummond ne jouissait pas, au moment où il a commis son crime, de +l'usage complet de sa raison. Fils d'un honnête tourneur, tourneur +lui-même, McNaughten avait mené, jusqu'à ce jour, une conduite +exemplaire. Ses amis remarquaient seulement qu'il devenait de plus en +plus froid et taciturne; quelquefois aussi il se plaignait de violents +maux de tête. Il y a un an environ, il se persuada qu'il était persécuté +par des ennemis qui en voulaient à ses jours. Il s'en plaignit vainement +à son père, à ses amis et à toutes les autorités de Glasgow, sa ville +natale, aux shérifs, au commissaire de police, au ministre, qui sont +venus à Old-Bailey le déclarer sous la foi du serment On le traita de +visionnaire, de fou, et on ne l'écouta pas. Alors, il quitta Glasgow, il +s'enfuit à Liverpool, à Édimbourg, à Boulogne, à Londres; mais partout +ou il allait, ses ennemis le suivaient, car le voyage ne guérissait pas +son imagination malade. Enfin, résolu de mettre un terme à cette +persécution qui le faisait si cruellement souffrir intimement convaincu +que M. Drummond était le général en chef de l'armée ennemie, il a tiré à +bout portant, le 2 janvier dernier, à l'infortuné secrétaire de sir +Robert Peel, un coup de pistolet chargé à balle (voir le premier numéro +de <i>l'Illustration</i>, page 6.)</p> + +<p>Les médecins chargés de faire un rapport sur l'état des facultés +intellectuelles de l'accusé ont tous déclaré que McNaughten était +atteint d'aliénation mentale.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/034.png"><br> + (McNaughten.)</p> + +<p>Le solicitor-général s'est alors empressé d'abandonner l'accusation, et +le jury a rendu, sans même délibérer, un verdict d'acquittement. +McNaughten sera probablement enfermé, comme Oxford, l'assassin de la +reine, dans une maison de fous. Il a écouté avec l'impassibilité la plus +complète ces débats, qui pouvaient avoir pour lui une issue si fatale. +La réponse du jury n'a pas même paru l'émouvoir. La gravure ci-jointe le +représente à la barre de la cour criminelle centrale de Londres, au +moment où, après la lecture de l'acte d'accusation, il répond au +greffier qu'il n'est pas coupable. Avons-nous besoin de faire remarquer +à nos lecteurs Français les différences matérielles qui distinguent la +cour criminelle centrale de Londres de nos cours d'assises? Au fond, sur +le <i>bench</i> (le banc, ou le siège des juges), sont assis le président de +la cour, ses deux assesseurs et d'autres magistrats inférieurs, le lord +maire, les shérifs, les aldermen. En face du <i>bench</i> est la <i>barre</i> (en +anglais, <i>bar</i>), petite tribune communiquant par un escalier dérobé avec +la prison de Newgate; la table des <i>counsels</i>, conseils de la couronne, +ou défenseurs des accusés, autour de laquelle viennent s'asseoir les +membres du barreau, remplit presque tout l'espace compris entre le +<i>bench</i> et le <i>bar</i>. Les jurés sont placés sur deux rangs dans la +tribune voisine du <i>box</i>, espèce de petite chaire où les témoins prêtent +serment en embrassant la Bible, et sont <i>examines</i> et <i>contre-examinés</i> +par les conseils de la couronne et les défenseurs des accusés. En face +du jury, une autre tribune renferme les <i>reporters</i>, ou les +journalistes. Quant au public privilégié ou non privilégié, il occupe +des espèces de loges situées au-dessus ou de chaque côté de la barre; +pour entrer dans quelques-unes de ces loges, il faut payer 1 shilling à +l'<i>ouvreuse</i>.</p> + +<p>Malheureusement ce n'était pas un fou que la Cour d'assises d'Orléans +jugeait la semaine dernière, mais un misérable qui avait assassiné +lâchement un de ses anciens camarades de lit pour lui voler une somme de +5,000 fr. Nous ne nous sentons pas le courage de raconter avec détail +les divers incidents de cette horrible affaire. Durant le cours des +débats, Montély a changé subitement de système de défense; il a tout +avoué, sauf l'assassinat, et il persiste encore à soutenir que Rosselier +s'est donné lui-même la mort. Déclaré coupable par le jury sans +circonstances atténuantes, il a été condamné à la peine capitale. +D'abord, avant que l'arrêt fût prononcé, il avait dit que la mort lui +ferait plaisir: mais cédant aux sollicitations de l'un de ses dent +défenseurs, il s'est décidé à signer son pourvoi en cassation.--Pendant +ce temps, Jacques Besson, toujours calme et impassible dans son cachot +de Lyon, comme dans les prisons du Puy et de Riom, ignore encore que la +justice humaine a prononcé, un arrêt irrévocable, et que la clémence du +Roi peut seule aujourd'hui épargner dans ce monde la vie du condamné.</p> + +<p>De la tragédie réelle, passons sans transition à la tragédie imaginaire; +oublions et McNaughten et Montély, pour nous occuper un instant de +mademoiselle Guanhumara, autre folle qui a un vif désir de commettre un +assassinat. Les drames les plus sombres de M. Victor Hugo sont toujours +précédés d'un prologue moins grave, joué, en guise de réclame, devant +les tribunaux civils. Nous avons raconté dans notre précédente revue +comment et pourquoi mademoiselle Maxime s'était crue obligée d'intenter +un double procès au Théâtre-Français et à l'auteur des <i>Burgraves</i>. Le +tribunal civil de la Seine avait disjoint la cause entre la demoiselle +Maxime contre M. Victor Hugo, de celle de mademoiselle Maxime contre le +Théâtre-Français, et s'était déclaré incompétent sur cette dernière +action, parce qu'en vertu d'une clause insérée dans tous les engagements +des artistes, le litige soumis au tribunal appartient exclusivement à la +décision du conseil judiciaire du Théâtre-Français. Appel interjeté par +mademoiselle Maxime, la Cour royale a confirmé ce jugement.</p> + +<p>Tout n'est pas fini cependant.</p> + +<p>Restent encore trois procès à juger.</p> + +<p>1° Celui de mademoiselle Maxime contre M. Victor Hugo;</p> + +<p>2º Celui de M. Ch., homme de lettres, contre le Théâtre-Français. Le +jour de la première représentation des <i>Burgraves</i>, l'affiche annonçait +que les <i>entrées de faveur étaient généralement suspendues</i>, mais que, +cependant, les bureaux ne seraient pas ouverts. Frappé de cette étrange +contradiction, M. Ch. a fait plaider en référé que les représentations +d'un théâtre subventionné par l'état devaient être publiques, et que le +directeur ne pouvait pas,--surtout s'il suspendait généralement toutes +les entrées de faveur,--ne pas ouvrir les bureaux au public. M. le +président Perrol s'est déclaré incompétent; mais M. Ch. ne se tient pas +pour battu. Il va intenter une action devant le tribunal civil.</p> + +<p>Ces deux procès se termineront probablement la semaine prochaine, et +nous en reparlerons plus longuement dans notre prochaine revue.</p> + +<p>Quant au <i>troisième</i>, celui de M Victor Hugo contre le public, il n'est +pas de notre compétence. Nos lecteurs en trouveront le compte rendu +illustré aux pages suivantes.</p> + +<hr class="ful"> + +<h4>MANUSCRITS DE NAPOLÉON <a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a> +<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>.</h4> + +<p>Dans le premier numéro de l'<i>Illustration</i>, nous avons annoncé à nos +lecteurs la publication des manuscrits inédits de Napoléon, qui sont +outre les mains de M. Libri. Nous commençons dès aujourd'hui à tenir +notre promesse. Nous nous proposons d'exposer ensuite, dans nos bureaux, +ces papiers précieux à l'examen de ceux de nos lecteurs qui désireraient +en vérifier l'authenticité. Ultérieurement nous fixerons l'époque de +cette exposition.</p> + +<p>M. Libri a déjà fait connaître, dans un article de la <i>Revue des +Deux-Mondes</i><a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a> +<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>, par quels moyens ces manuscrits avaient pu arriver +jusqu'à lui.</p> + +<p>A l'époque du consulat. Napoléon, qui se voyait déjà dans l'histoire, +comme il l'a dit plus tard à Sainte-Hélène, songea à mettre en sûreté +tous les papiers de sa première jeunesse. Il les plaça donc dans un +grand carton du ministère, qui portait cette étiquette: <i>Correspondance +avec le premier consul</i>; il biffa l'étiquette et écrivit de sa main: <i>A +remettre au cardinal Fesch, seul</i>. Cette boîte, ficelée et cachetée aux +armes du cardinal Fesch, traversa, sans être jamais ouverte, l'Empire et +la Restauration; ensuite, toujours cachetée, elle passa par différentes +mains, et il y a très-peu de temps qu'on a su ce qu'elle contenait.</p> + +<p>Voici, assure-t-on, à quelle occasion le cachet de ce carton fut rompu. +Un congrès scientifique, qui avait attiré dans la ville où se trouvaient +ces papiers un grand concours de savants français et étrangers, y +conduisit aussi le prince de Musignano, un des fils de Lucien +Buonaparte, qui cultive avec distinction une des branches de l'histoire +naturelle. Le propriétaire du précieux carton, profitant de la présence +d'un des membres de la famille de Napoléon, songea à lui remettre les +papiers, et le carton fut ouvert devant le prince. Dans ce moment, des +ordres de la police obligeaient le neveu de Napoléon à quitter la +France, et soit qu'il fut pressé de partir, soit tout autre motif que la +malignité du public interpréta comme un acte de parcimonie, le prince de +Musignano refusa de recevoir ces manuscrits, à la remise desquels le +possesseur attachait la condition d'une bonne oeuvre envers les pauvres. +Vers cette époque, M. Libri arriva avec une mission du ministre de +l'instruction publique dans la ville que le neveu de l'Empereur venait +de quitter; il entendit raconter l'histoire de l'ouverture du carton, +n'hésita pas à remplir la condition, et devint l'acquéreur de ces +papiers, qui augmentent entre ses mains la plus riche collection de +manuscrits inédits et d'autographes qui existe peut-être en Europe. +C'est de ce savant bibliophile que nous tenons le droit de publier et +d'exposer, comme preuve de leur authenticité, les écrits de Napoléon +renfermés dans le carton du premier consul.</p> + +<p>M. Libri a dit, dans la revue que nous avons citée, de quelles oeuvres +se compose cette collection; nous en publierons la partie la plus +importante.</p> + +<p>L'<i>Histoire de Corse</i>, qui commence cette série, est de toutes les +productions de la jeunesse de Napoléon, celle dont on a parlé le plus. +Il avait voulu la faire imprimer à Dôle, et la croyait perdue. Dans ses +Mémoires, Lucien Buonaparte exprime en ces termes ses regrets au sujet +de la perte supposée de cet ouvrage:</p> + +<p>«Les noms <a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a> +<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a> de Mirabeau et de Raynal me ramènent à Napoléon. Napoléon, +dans un de ses congés qu'il venait passer à Ajaccio (c'était, je crois +en 1790), avait composé une histoire de Corse, dont j'écrivis deux +copies, et dont je regrette bien la perte. Un de ces deux manuscrits fut +adressé à l'abbé Raynal, que mon frère avait connu à son passage à +Marseille. Raynal trouva cet ouvrage tellement remarquable, qu'il voulut +le communiquer à Mirabeau Celui-ci, renvoyant le manuscrit, écrivit à +Raynal que cette petite histoire lui semblait annoncer un génie du +premier ordre. La réponse de Raynal s'accordait avec l'opinion du grand +orateur, et Napoléon en fut ravi. J'ai fait beaucoup de recherches +vaines pour retrouver ces pièces, qui furent détruites probablement dans +l'incendie de notre maison par les troupes de Paoli.»</p> + +<p>Lucien était dans l'erreur.</p> + +<p>Un manuscrit de cette histoire se trouve parmi les papiers qui avaient +été remis au cardinal Fesch, et se compose de trois gros cahiers, qui ne +sont pas entièrement de la main de Napoléon, mais qu'il a corrigés et +annotés.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote1" name="footnote1"><b>Note 1: </b></a> +<a href="#footnotetag1"> +(retour) </a> La reproduction des manuscrits de Napoléon est interdite.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote2" name="footnote2"><b>Note 2: </b></a> +<a href="#footnotetag2"> +(retour) </a><i>Revue +des Deux-Mondes</i>, numéro du 1er mars 1842.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote3" name="footnote3"><b>Note 3: </b></a> +<a href="#footnotetag3"> +(retour) </a>Mémoires de Lucien +Buonaparte. Paris, 1856, in-8º, p. 92.</blockquote> + +<p>Napoléon commence l'histoire de sa patrie aux temps les plus reculés et +la termine au dix-huitième siècle, au pacte de Corte entre les Génois et +les Corses. Cette esquisse, rédigée avec chaleur, décèle le plus vif +amour pour la Corse. Ce qu'on doit surtout y remarquer, et qu'on ne +s'attendrait pas à y rencontrer, c'est que Napoléon ne s'est pas borné à +écrire d'après les traditions plus ou moins incertaines l'histoire de +son pays. Il ne s'en est pas tenu aux croyances vulgaires: dans un temps +où l'érudition était presque proscrite, et où on la regardait comme une +vieillerie incompatible avec le progrès. Napoléon a su s'affranchir de +ce préjugé. Il a étudié les sources, il cite les ouvrages qu'il a +consultés, et l'on voit qu'il a eu soin de réunir les documents inédits +qui pouvaient lui fournir des lumières. Plusieurs de ces pièces sont +encore annexées au manuscrit de l'<i>Histoire de Corse</i>. Cet homme +extraordinaire ne pouvait rien faire d'incomplet; tous ses travaux +étaient sérieux. Au milieu de la Révolution, et malgré les idées qui +régnaient alors, il avait senti que l'histoire ne s'improvise pas, et il +n'avait pu consentir à n'être que l'auteur d'une compilation.</p> + +<p>Dans les <i>Lettres sur l'Histoire de Corse</i>, on trouvera déjà les germes +du style énergique et saccadé de l'Empereur. On y trouvera surtout toute +la force de ce caractère indomptable. L'homme qui, dans ses premières +années, aimait avec une telle passion l'île où il avait vu le jour, est +le même qui devait plus tard montrer au plus haut point le sentiment +français. C'était toujours le même principe, l'amour national, qui +n'avait pu que s'étendre et se fortifier davantage en s'appliquant à une +grande nation.</p> + +<h4>LETTRES SUR LA CORSE A L'ABBÉ RAYNAL.</h4> + +<h4>LETTRE PREMIÈRE.</h4> + +<p>Monsieur,</p> + +<p>Ami des hommes libres, vous vous intéresserez au sort de la Corse, que +vous aimez; le caractère de ses habitants l'appelait à la liberté; la +centralité de sa position, le nombre de ses ports et la fertilité du sol +l'appeloient à un grand commerce.--Pourquoi donc le peuple corse +n'a-t-il jamais été ni libre ni commerçant?--C'est qu'une fatalité +inexplicable a toujours armé ses voisins contre lui. Il a été la proie +de leur ambition, la victime de leur politique et de sa propre +opiniâtreté.... Vous l'avez vu prendre les armes, secouer l'atroce +gouvernement génois, recouvrer son indépendance, vivre un instant +heureux; mais, poursuivi par cette fatalité irrésistible, il tomba dans +le plus insupportable avilissement. Pendant vingt-quatre siècles, voilà +les scènes qui se renouvellent sans interruption: mêmes vicissitudes, +même infortune, mais aussi même courage, même résolution, même audace. +Les Romains ne purent se l'attacher qu'en se l'alliant; des essaims de +Barbares l'assaillirent; ils s'emparèrent de ses champs, incendièrent +ses maisons; mais il sacrifia son caractère de propriétaire à celui +d'homme: il erra pour vivre libre. S'il trembla devant l'hydre féodale, +ce fut seulement autant de temps qu'il lui en fallut pour la connoître +et pour la détruire. S'il baisa en esclave les chaînes de Rome, guidé +par le sentiment de la nature, il ne tarda pas à les briser; s'il courba +enfin la tête sous l'aristocratie ligurienne, si des forces +irrésistibles le maintinrent vingt ans soumis au despotisme de +Versailles, quarante ans d'une guerre opiniâtre étonnèrent l'Europe et +confondirent ses ennemis. Mais vous qui avez prédit à la Hollande sa +chute, à la France sa régénération, vous aviez promis aux Corses le +rétablissement de leur gouvernement, le terme de l'injuste domination +française. Votre prédiction se seroit accomplie lorsque cet intrépide +peuple, revenu de son étourdissement, se fut ressouvenu que la mort +n'est qu'un des états de l'âme, mais que l'esclavage en est +l'avilissement; elle se seroit accomplie... Inutiles recherches! Dans un +instant tout est changé. Du sein de la nation que gouvernoient nos +tyrans a jailli l'étincelle électrique: cette nation éclairée, puissante +et généreuse, s'est souvenue de ses droits et de sa force; elle a été +libre et a voulu que nous le fussions comme elle. Elle nous a ouvert son +sein: désormais nous avons les mêmes intérêts, les mêmes sollicitudes; +il n'est plus de mer qui nous sépare.</p> + +<p>Parmi les bizarreries de la révolution française, celle-ci n'est pas la +moindre. Ceux qui nous donnoient la mort comme à des rebelles sont +aujourd'hui nos protecteurs; ils sont animés par nos sentiments.--Homme! +homme! que tu es méprisable dans l'esclavage, que tu es grand lorsque +l'amour de la liberté t'enflamme! Alors tes préjugés se dissipent, ton +âme s'élève, ta raison reprend son empire... Régénéré, tu es vraiment le +roi de la nature.</p> + +<p>A combien de vicissitudes, monsieur, sont sujettes les nations! Est-ce +la Providence d'une intelligence supérieure, ou est-ce le hasard aveugle +qui dirige leur sort? Pardonne, ô Dieu! mais la tyrannie, l'oppression, +l'injustice, dévastent la terre, et la terre est ton ouvrage. Les +souffrances, les soucis sont le partage du juste, et le juste est ton +image! Ces amères réflexions sont écrites sur toutes les pages de +l'histoire de Corse car l'histoire de Corse n'est qu'une lutte +perpétuelle entre un petit peuple qui veut vivre libre et ses voisins +qui veulent l'opprimer; l'un se défend avec cette énergie qu'inspirent +la justice et l'amour de l'indépendance, les autres attaquent avec cette +perfection de tactique qui est le fruit des sciences et de l'expérience +des siècles; le premier a des montagnes pour dernier refuge, les seconds +ont leurs navires. Maîtres de la mer, ils interceptent les +communications et se retirent, reviennent ou varient leurs attaques à +leur gré. Ainsi la mer, qui, pour tous les autres peuples, fut la +première source des richesses et de la puissance, la mer qui éleva Tyr, +Carthage, Athènes, qui maintient encore l'Angleterre, la Hollande, la +France, au plus haut degré de splendeur et de puissance, fut la source +de l'infortune et de la misère de ma patrie; heureuse si la sublime +faculté de perfection eût été plus bornée dans l'homme! Il n'aurait pas +alors, dans la soif de son inquiétude et par le moyen de l'observation, +soumis à ses caprices le feu, l'eau et l'air; il aurait respecté les +barrières de la nature; des bras de mer immenses l'auraient étonné sans +lui donner l'idée de les franchir.</p> + +<p>Nous eussions donc toujours ignoré qu'il existait un continent... Oh! +l'heureuse, l'heureuse ignorance!!!</p> + +<p>Quel tableau offre l'histoire moderne! Des peuples qui s'entre-tuent +pour des querelles de famille, et qui s'entr'égorgent au nom du moteur +de l'univers; des prêtres fourbes et avides qui les égarent par les +grands moyens de l'imagination, de l'amour du merveilleux et de la +terreur. Dans cette, suite de scènes affligeantes, quel intérêt peut +prendre un lecteur éclairé? Mais un Guillaume Tell vient-il à paraître, +les vieux s'arrêtent sur ce vengeur des nations; le tableau de +l'Amérique dévastée par des brigands forts de leur fer, inspire le +mépris de l'espèce humaine; mais on partage les travaux de Washington, +on jouit de ses triomphes on le suit à deux mille lieues; sa cause est +celle de l'humanité. Eh bien! l'histoire de Corse offre une foule de +tableaux de ce genre; si ces insulaires ne manqueront pas de fer, ils +manquèrent de marine pour profiter de leur victoire et se mettre à +l'abri d'une seconde attaque. Ainsi les années durent se passer en +combats. Un peuple fort de sa sobriété et de sa constance, et des +nations puissantes, riches du commerce de l'Europe, voilà les acteurs +qui figurent dans l'histoire de Corse.</p> + +<p>Pénétré de l'utilité qu'elle pouvait avoir, de l'intérêt qu'elle +inspireroit, et convaincu de l'ignorance ou de la vénalité des écrivains +qui ont jusqu'ici travaillé sur nos annales, vous avez senti que +l'histoire de Corse manquoit à notre littérature. Votre amitié voulut me +croire capable de l'écrire. J'acceptai avec empressement un travail qui +flattoit mon amour pour ma patrie, alors avilie, malheureuse, enchaînée. +Je me réjouis d'avoir à dénoncer à l'opinion qui commençoit à se former +les tyrans subalternes qui la dévastoiont; je n'écoutai pas le cri de +mon impuissance... «Il s'agit moins ici de grands talents que d'un grand +courage, me dis-je, il faut une âme qui ne soit pas ébranlée par la +crainte des hommes puissants qu'il faudra démasquer. Eh bien! ajoutai-je +avec une sorte de fierté, je me sens ce courage-là.»</p> + +<p>«La constance et les vertus de ma nation captiveront le suffrage du +lecteur. J'aurai à parler de M. Paoli, dont les sages institutions +assureront un instant notre bonheur, et nous firent concevoir de si +brillantes espérances. Il consacra le premier ces principes qui font le +fondement de la prospérité des peuples. On admirera ses ressources, sa +fermeté son éloquence; au milieu des guerres civiles et étrangères, il +fait face à tout. D'un bras ferme il pose les bases de la Constitution, +et fait trembler jusque dans Gênes nos tyrans. Bientôt trente mille +François, vomis sur nos côtes, renversent le trône de la liberté, le +noyant dans des flots de sang, nous font assister au spectacle d'un +peuple qui, dans son découragement, reçoit des fers. Tristes moments +pour le moraliste, pareils à celui qui fit dire à Brutus: <i>Vertu, ne +serais-tu qu'une chimère!...</i> J'arriverai enfin à l'administration +françoise. Accablé sous le triple joug du militaire, du robin, du +maltôtier; étranger dans sa patrie, en proie à des aventuriers que le +François d'outre-mer refuseroit de reconnoitre, le Corse voit ses jours +flétris par l'avidité, par la fantaisie, par le soupçon et l'ignorance +de ceux qui, au nom du roi, disposent des forces publiques. Hélas! +comment cette nation éclairée ne seroit-elle pas touchée de notre état! +comment l'envie de réparer les maux qui nous sont faits en son nom ne +lui viendroit-elle pas!» C'étoit là le principal fruit que je voulais +tirer de mon ouvrage.</p> + +<p>Plein de la flatteuse idée que je pouvais être utile aux miens, je +m'appliquais à recueillir les matériaux qui m'étoient indispensables; +mon travail se trouvoit même assez avancé, lorsque la Révolution vint +rendre au peuple corse sa liberté. Je cessai: je compris que mes talents +n'y étoient plus suffisants, et que, pour oser saisir le burin de +l'histoire, il falloit avoir d'autres moyens. Lorsqu'il y avoit du +danger, il ne falloit que du courage; quand mon ouvrage pouvoit avoir un +objet immédiat d'utilité, je crus mes forces suffisantes; aujourd'hui je +laisse le soin d'écrire notre histoire à quelqu'un qui n'aurait pas eu +mon dévouement, mais qui aura peut-être plus de talents. Cependant, pour +ne pas perdre tout le fruit de quelques recherches et pour remplir en +quelque sorte la promesse que je vous avois faite, convaincu d'ailleurs +que je ne puis vous offrir rien qui soit plus conforme à vos principes +que les annales d'un peuple comme le mien, je vais vous les faire passer +rapidement sous les yeux. Entrant dans la belle saison, abrité par +l'arbre de la paix et par l'oranger, chaque regard me retrace la beauté +de ce climat, que la nature a orné de tous ses dons, mais que des +ennemis implacables ont dévasté et dépouillé.</p> + +<p>Le gouvernement républicain florissoit jadis dans les plus beaux pays du +monde, il amenait un accroissement de population qui obligeoit à des +émigrations fréquentes. Les Lacédémoniens, les Lyguriens, les +Phéniciens, les Troyens envoyèrent des colonies en Corse.</p> + +<p>PHOCÉENS.--Six siècles avant l'ère chrétienne, les Phocéens, peuple +d'Ionie, chassés de leur patrie, vinrent y bâtir la ville de Calaris. +Les Phocéens étoient venus solliciter un asile; ils prétendirent +cependant dominer: quoique plus instruits dans l'art militaire, ils n'y +purent réussir; les naturels du pays, secourus par les Etrusques, les +chassèrent.</p> + +<p>Il est difficile de pénétrer dans des temps si éloignés. Il paroît +cependant que les Corses vivoient contents, libres et abandonnés à +eux-mêmes, divisés en petites républiques confédérées pour leur défense +commune. C'est pourtant dans cet intervalle que les écrivains placent la +domination carthaginoise; tous se répètent, sans qu'il soit possible de +pénétrer l'origine de cette opinion. Il est certain toutefois que la +Corse ne fut jamais soumise aux Carthaginois. On lit dans les anciens +historiens qu'ils ont asservi la Sardaigne; que les Corses, qui +occupoient douze bourgs sur les plus-hautes montagnes de cette île, leur +résistèrent: mais Pausanias et Ptolémée nous apprennent que ces Corses +étoient des descendants d'anciens proscrits à qui on avoit conservé le +nom de la patrie de leurs pères. Dans les actes par lesquels les Romains +et les Carthaginois ont limité leur navigation et leur commerce +respectifs, comme dans leurs traités de paix, il est toujours fait +mention de la Sardaigne et jamais de notre pile. Si, après la première +guerre punique. Carthage céda la Sardaigne, la Corse ne se ressentit +aucunement I de l'humiliation de Carthage, et resta toujours +indépendante et libre... Il y a cent raisons qui auroient pu empêcher +tant d'écrivains de se copier si servilement. C'est surtout en lisant +notre histoire qu'il faut être en garde contre les opinions le plus +universellement adoptées.</p> + +<p>ROMAINS.--Les Romains, maîtres de l'Italie, vainqueurs de Carthage, +durent penser à la conquête de la Corse, qui néanmoins ne leur fut pas +aussi facile qu ils se l'étoient promis. Les Corses se défendirent avec +intrépidité, quatorze fois ils furent vaincus, et quatorze fois ils +reprirent les armes, et chassèrent leurs ennemis. C. Papirius, +réfléchissant sur la cause de cette obstination, leur offrit le titre +d'allié des Romains sur le pied des Latins, et l'on accepta cette +condition qui assuroit en partie la liberté... Rome ne put parvenir à se +concilier ces peuples qu'en les faisant participer à sa grandeur... +Depuis, quelques infractions aux traités irritèrent les Corses, qui +devinrent irréconciliables. En vain, le préteur C. Cicereus et le consul +M. Juventius Thalna ravagèrent la Corse. Leurs victoires furent aussi +éclatantes qu'inutiles. Douze mille patriotes morts ou traînés en +esclavage affaiblissent, sans le décourager, un peuple implacable dans +sa haine. Ou fut bientôt étonné à Rome d'être obligé, après de pareils +événements, d'envoyer des armées consulaires contre une nation qu'on +croyait non-seulement découragée, mais même détruite Et s'il fallut +enfin qu'elle se soumit aux vainqueurs du monde, elle ne le fit qu'après +avoir été l'objet de cinq triomphes... La Corse, dans son exaltation, +avoit préféré abandonner les plaines trop difficiles à défendre plutôt +que de se soumettre. Les Romains se les approprieront, et y établirent +des colonies qui ont servi de lien entre les deux peuples. Lorsque, +depuis, les triumvirs offriront au monde le hideux spectacle du crime +heureux, la Corse et la Sicile furent le refuge de Sextus Pompée. Je +vois avec plaisir ma patrie, à la honte de l'univers, servir d'asile aux +derniers restes de la liberté romaine, aux héritiers de Caton.</p> + +<p>BARBARES.--Des peuplades nombreuses de Goths, de Vandales, de Lombards, +après avoir ravagé l'Italie, passèrent en Corse, plusieurs même s'y +établirent et y régnèrent longtemps. Leur gouvernement, aussi sanglant +que leurs excursions, sembloit n'avoir pour but que de détruire; la +plume refuse de s'arrêter à de pareilles horreurs.</p> + +<p>Lorsque les Sarrasins furent battus par Charles Martel, ils débarquèrent +en Corse; furieux d'avoir été vaincus, ils assouvirent sur nos +malheureux habitants la rage forcenée qui les transportoit contre le nom +chrétien. Les prêtres massacrés au moment du sacrifice, les enfants +arrachés du sein maternel, écrasés contre des rochers, périssant +victimes d'un Dieu qu'ils ne pouvaient connoître; les femmes égorgées, +le pays incendié, furent les offrandes que ces hommes féroces vouèrent à +leur prophète. Effet terrible du fanatisme! il étouffe les lois sacrées +de l'humanité, rend les peuples sanguinaires, et finit par leur forger +des fers.</p> + +<p>Fatigués de se trouver sans cesse en proie aux incursions des barbares +et d'espérer en vain des secours des princes voisins, les Corses, +quittant leurs habitations et errant dans les forêts les plus +impénétrables, sur les sommets les plus inaccessibles, traînèrent sans +espoir leur triste existence, lorsque, du fond de l'Italie, un homme +généreux y aborda avec mille ou douze cents de ses parents et de ses +vassaux.</p> + +<p>UGO COLONNA.--Ugo, du sang des Colonna, fut le génie tutélaire qui, sous +la protection des papes, vint ranimer le courage des insulaires et +détruire l'empire mauresque. Les naturels du pays rentrèrent libres dans +leurs habitations; ils commenceront sans doute à goûter les fruits d'un +sage gouvernement, et désormais plus tranquilles, ils vivront +heureux!... Non... Ugo croit avoir le droit de s'ériger en despote en +conservant à la cour de Rome la suzeraineté. Les seigneurs qui l'avaient +accompagné s'approprièrent divers cantons: le régime féodal naquit de ce +partage, et voilà les Corses, échappés aux cruautés des Goths et des +Vandales, devenus victimes d'un système de gouvernement que ces barbares +avaient imaginé, système qui a nui plus à l'Europe que leurs armes. +Ainsi une reconnaissance exagérée pour les libérateurs, peut-être même +une admiration aveugle pour de riches étrangers, dompte cette fois ce +caractère inflexible.</p> + +<p>Quiconque a médité sur l'histoire des nations est accoutumé sans doute +au spectacle du fort opprimant le faible, et à voir les différentes +sectes se haïr et s'égorger; mais l'horrible rapine que Rome exerçait à +cette époque est, je crois, le point extrême de l'abus de la religion. +Les papes, en vertu de leur suzeraineté, pour s'indemniser des secours +qu'ils avoient accordés, imposèrent, sous le titre de tribut temporel, +le cinquième des revenus, et sous le nom de tribut spirituel..... je +crains que l'on ne me taxe d'exagération, je serais tenté de développer +toutes les preuves..... oui, sous le titre de tribut spirituel, le père +commun des fidèles, le vicaire d'un Dieu-Homme, percevoit le dixième des +enfants que ses collecteurs prenoient âgés de cinq ans pour les +transporter dans les palais de Rome, briser les liens qui unissent les +pères aux enfants, la patrie aux citoyens, s'appelait une chose +spirituelle!... Quand les historiens ne présenteraient que ce trait, ils +offriraient une matière inépuisable aux méditations de l'homme sensé. +Celui qui vont affaiblir l'empire de la raison, qui essaie de substituer +aux sentiments infaillibles de la conscience le cri des préjugés est un +fourbe, il veut tromper!</p> + +<p>Dans ces temps de malheur et d'avilissement naquit <i>Arrigo Il Bel +Messere</i>. Arrigo, descendant de <i>Ugo</i>,. respecté de ses peuples, craint +de ses vassaux, s'occupoit quelquefois de leur bonheur: quoique soumis à +la cour de Rome, plus encore par les préjugés qui dominaient alors en +Europe que par son serment, il obtint, après de longues négociations, la +suppression du tribut spirituel. Le fer d'un Sarde coupa le fil des +jours de ce prince. Arrigo ne laissant point de postérité, tous les +seigneurs se cantonnèrent dans leurs châteaux, et après s'être +longuement disputé l'empire, visèrent tous à l'indépendance. Les +peuples, également victimes des guerres que les seigneurs se faisoient +entre eux et leur administration, ne tardèrent pas à s'en lasser. Le +peuple corse au centre de l'Europe, a dû sans doute être opprimé par les +mêmes tyrans que les autres peuples, mais il a toujours été le premier à +donner l'éveil et à secouer le joug. Ainsi, dans le siècle où toute +l'Europe croupissoit sous le régime féodal, lui seul se fit un +gouvernement municipal, adopté depuis en Italie, et ensuite dans les +autres pays du continent.</p> + +<p>GOUVERNEMENT MUNICIPAL.--La partie septentrionale de l'île fut la +première à recouvrer sa liberté; chaque village forma sa municipalité, +chaque pieve eut son podestat, et tous réunis nommèrent une régence ou +suprême magistrature, composée de douze membres.</p> + +<p>Les papes, qui n'avoient pas abandonne leurs prétentions sur la Corse, y +envoyèrent des seigneurs de la maison de Massa sous prétexte diriger les +forces des communes contre les larrons avec plus d'intelligence. Ils les +accoutumoient ainsi à ne revoir des chefs de leurs mains: mais, en 1091 +le pape Urbain second donna l'investiture de la Corse aux Pisans qui +maîtres de Boniface et très-puissants dans ces mers, se faisoient +estimer par leur sagesse.</p> + +<p>Une partie de l'île était gouvernée en démocratie, avoit des lois, des +magistrats et des forces: la partie méridionale, excepté deux pièves, +étoit soumise aux seigneurs des maisons de Cinarca, Lira, Rocca, Druano. +Quelle était donc l'autorité de la république de Pise? Elle envoyoit +deux de ses principaux citoyens, qui percevoient une légère imposition; +leur principale fonction consistait à tacher de maintenir la paix parmi +les différents États qui composoient le royaume. Soit qu'il s'élève un +différend entre deux barons, soit qu'il s'en élève un entre un baron et +une commune, les deux magistrats, qui portoient le titre de <i>judice</i> +prononcoient. Le gouvernement des Pisans fut agréé en Corse; ils +n'ambitionnoient pas une extension d'autorité; la paix et la justice +furent l'objet de leurs soins; le tribut modique qu'ils percevoient, ils +l'employoient tout entier à des établissements publics. Le titre de +citoyen de Pise, qu'ils donnèrent aux Corses, avec la jouissance des +prérogatives qui s'y trouvoient attachés, acheva de consolider leur +prépondérance Ainsi, monsieur, s'écoulèrent dix-huit siècles, sans qu'au +milieu de tant de révolutions, le peuple corse ait jamais démenti son +caractère.</p> + +<p>Des érudits italiens ont prétendu, dans ces derniers temps, que la +maison Colonna n'étoit jamais venue en Corse; ils ont fourni des prouves +qui ne m'ont point convaincu; je m'en tiens donc à l'assertion reçue, à +la tradition, à la conviction qu'en ont les Colonna de Rome, et à +l'autorité de tant d'historiens, dont plusieurs sont contemporains, aux +restes de quelques monuments, etc. Contentons-nous de discuter la +principale objection.</p> + +<p>D'abord, disent-ils, on trouve qu'un Charles, roi de France a délivré la +Corse des Maures. Depuis, l'on voit un Bonifazio, marquis de Toscane, +chargé par l'empereur de défendre la Corse; c'est lui qui est si célèbre +par la fameuse descente en Afrique. Après sa mort, l'on voit son fils +Adalberto lui succéder et précéder Alberto second, dit le Riche, qui +meurt en 916; enfin Guido Lamberto succède à Alberto le Riche... Je +conviens de tous ces faits, mais je ne vois pas ce qu'ils ont +d'incompatible avec ce que nous avons dit des Colonna.</p> + +<p>Les papes envoyèrent Ugo en Corse pour la délivrer. Les empereurs +étoient, ce me semble aussi, fort intéresses à ce que les barbares ne +s'y établissent pas; ils donnèrent donc commission au marquis de Toscane +de veiller sur la Corse, de la secourir si les barbares l'attaquaient, +et, en conséquence de cette commission, les marquis de Toscane prenoient +le titre de <i>tutor Corsicæ</i>. Cela est si vrai, que, depuis, lorsque les +communes eurent pris consistance, l'on voit une comtesse Mathilde, +marquise de Toscane, s'intituler <i>tutor Corsicæ</i>, cependant elle n'y +avoit certainement aucune autorité.</p> + +<p>L'on relevé ensuite quelques erreurs de chronologie de Giovanni Della +Grossa, et l'on en déduit la fausseté du fait; cela n'est pas +conséquent; en vérité, il faut bien avoir la manie des systèmes pour ne +pas sentir que c'est bâtir sur le sable que d'en fabriquer sur de si +foibles fondements.</p> + +<hr class="full"> + +<h3>Théâtres.</h3> + +<h5>THÉÂTRE FRANÇAIS.--<i>Les Burgraves</i>, trilogie en vers., par M. Victor +Hugo: 1er acte, l'Aïeul; 2e acte, le Mendiant; 3e acte, le Caveau perdu.</h5> + +<p>Voyez-vous ce noir château perché sur le sommet d'un roc, comme un nid +de vautour, armé de herses et de créneaux? C'est le château d'Heppenhef. +Son front a pour voisins les nues et les orages, et le vieux Rhin mugit à +ses pieds, dans ses abîmes profonds. Heppenhef appartient à une antique +race de Burgraves. Les seigneurs, comtes de ce terrible <i>Burg</i>, l'ont +occupé de père en fils, et de temps immémorial. Aujourd'hui, on y trouve +quatre générations vivantes, en remontant du petit-fils au bisaïeul. Job +est le nom du grand ancêtre; Magnus vient après lui; après Magnus, +Hatto; après Hatto. Conrad: à eux quatre, les comtes d'Heppenhef forment +un total d'à peu près deux cent soixante-dix ans; ce ne sont pas des +seigneurs de la première jeunesse.</p> + +<p>De son temps, Job passait pour un preux et pour un vaillant. Comme son +haubert, son coeur était d'acier: le fer ne pouvait briser l'un, pas +plus que la peur n'entamait l'autre; sa foi valait son épée, et nul +étranger ne heurtait à son foyer, sans que Job lui dit: Prenez place!</p> + +<p>Magnus suivit de près l'exemple de son père; mais ce n'était déjà plus +le même bras ni la même âme; l'épée paternelle lui était pesante, et de +même que son corps pliait sous la vieille armure, de même sa conscience +commençait à chanceler et.. livrer passage aux perfides attaques de la +mollesse et de la volupté.</p> + +<p>Avec Hatto, tout est dit La forte race d'Heppenhef dégénère et s'énerve, +et le fils d'Hatto promet une descendance pire encore.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/036a.png"><br> + (Ligier,<br>rôle de FrédéricBarberousse en<br>mendiant.)</p> + +<p>Est-ce le cliquetis du fer et le <i>hurrah</i> des combattants qui résonnent +maintenant sous les voûtes du château d'Hoppenhef? Non; mais le cri +aviné de l'orgie, mais le choc des coupes qui se remplissent et se +vident. Hatto y commande et y fait régner avec lui la violence et la +débauche; s'il s'arrache à ses journées d'ivresse et à ses nuits +enflammées, c'est pour s'élancer de son <i>Burg</i> sur la campagne, comme un +oiseau de proie, pillant les moissons, dévastant les chaumières, +enlevant femmes et hommes pour en faire ses esclaves; cependant le vieux +Job et le vieux Magnus, tristement retirés dans le sombre donjon, se +dérobent par la solitude à ce honteux spectacle de leur propre +décadence.</p> + +<p>Par le Rhin! aujourd'hui Hatto est en joie. Il y a grande fête chez +monseigneur, et grand festin. Les éclats bachiques et les chansons des +joyeux convives s'échappent à travers les créneaux et courent dans l'air +en folles bouffées. O race aveugle et brutale! enivre-toi; noie le +courage et l'honneur de tes pères dans ces coupes fumantes; le Rhin est +un fleuve fécond, et la grappe qui mûrit cette chaude liqueur sous sa +blonde écorce se mire dans ses eaux. Mais ne sais-tu pas que le serpent +livide peut se glisser sous ces fleurs, la douleur dans cette joie, le +châtiment dans cette impunité, la mort dans cette vie effrénée!</p> + +<p>D'où vient cette ombre sinistre qui passe et repasse devant ce <i>Burg</i> +fatal où hurle l'orgie? Est-ce une femme? est-ce un fantôme? +Appartient-elle à la terre? Sort-elle du fond des noirs abîmes? Son +aspect est misérable et repoussant; elle est chargée d'ans et de rides, +et, sur son visage flétri, l'oeil découvre aisément la trace des longues +souffrances et des implacables ressentiments longuement accumulés. +Qu'est-ce donc? A-t-elle quelque grand crime à expier? Poursuit-elle +quelque horrible vengeance? Un humble sac de pénitente l'enveloppe; un +carcan entoure son cou et l'emprisonne; une longue chaîne d'esclave lui +sert de ceinture; au pied, elle traîne un anneau de fer.</p> + +<p>C'est une femme! c'est Guanhumara! Ici les somptueux repas, dit-elle en +jetant çà et là un regard sombre, là la misère affamée. Le tyran de ce +coté, de l'autre l'esclavage. Ah! oui, réjouissez-vous, Burgraves, vous +n'avez pour ennemi qu'une femme;</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14">Mais, ô princes, tremblez; cette femme est la haine!</p> +</div></div> + +<p>Si vous demandez maintenant à l'un de ces serfs enchaînes qui errent sur +le préau: Quelle est cette vieille hideuse, dont l'oeil lance un éclair +sinistre? Une fille de Béelzébuth, répondra-t-il en se signant; une +damnée, une sorcière.--Guanhumara, en effet, possède la science +surhumaine; elle sait préparer les poisons redoutés qui causent un +trépas soudain; elle a le secret des filtres merveilleux qui arrachent +sa proie à la tombe; dans sa main, elle tient la vie et la mort.</p> + +<p>Il y a au château d'Heppenhef un jeune chevalier qui se nomme Otbert; +c'est un capitaine d'aventures,</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14">Arrivé l'an passé, bien qu'encore novice,</p> +<p class="i14">Au château d'Heppenhef, pour y prendre service.</p> +</div></div> + +<p>Mais, au lieu de faire la guerre, Otbert s'est conformé aux exemples du +maître: il a fait l'amour. Otbert aime Régina, jeune comtesse suzeraine, +dont Hatto convoite, non pas la jeunesse et la beauté, mais les fiefs +magnifiques et nombreux qui rehaussent sa couronne de comtesse. Ainsi, +Otbert est le rival du misérable et cruel Hatto, son rival mystérieux et +discret.</p> + +<p>--Hélas! aimer Régina, c'est aimer la fleur qui se fane, la suave +mélodie qui finit, le beau jour qui s'éteint. Régina est atteinte d'un +mal mortel; chaque jour enlève une rose à sa jeunesse; chaque heure la +précipite vers le terme fatal; elle marche d'un pas débile, appuyée sur +le bras d'Otbert, et jetant, à travers les fenêtres crénelées, un long +regard mélancolique dans le ciel azuré et sur les pampres jaunis par +l'automne; les feuilles tombent, dit-elle, mais elles renaîtront;--les +hirondelles prennent la fuite, un autre printemps les ramènera;</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14">. . . Mais, moi, je ne verrai</p> +<p class="i14">Ni l'oiseau revenir, ni la feuille renaître.</p> +</div></div> + +<p>Qui sauvera Régina? qui lui rendra la santé et la vie? comment relever +la tige de cette fleur languissante et penchée? Otbert s'adresse à la +toute-puissance de Guanhumara; il la conjure, il la supplie. On dirait +d'ailleurs qu'une force secrète pousse cette femme au-devant d'Otbert et +la mêle à sa destinée. Enfant, elle l'a porté dans ses bras, et son oeil +a plongé dans le mystère de sa naissance; car Otbert est un fils du +hasard. Cependant, chaque fois qu'il cherche à arracher à Guanhumara le +nom de son père et de sa mère, Guanhumara, pâle et muette, se tient +immobile.</p> + +<p>Aujourd'hui, elle vent bien sauver Régina, à l'aide d'un de ces sucs +puissants qu'elle apporta d'Asie. Mais Guanhumara ne donne rien pour +rien; elle prêtera la vie, Otbert lui rendra la mort; oui, Otbert se +fera meurtrier, sur un signe de Guanhumara; il tuera quelqu'un, comme le +bourreau tue; il le tuera au jour, à l'heure où Guanhumara lui criera de +frapper.--Eh bien! j'y consens, dit Otbert; et pour salaire de ce marché +sanglant, il reçoit de Guanhumara le flacon qui renferme la vie de +Régina.</p> + +<p>La victime que Guanhumara réserve au poignard d'Otbert, la +connaissez-vous? Cherchez parmi ces Burgraves. Est-ce Magnus, ou Hatto, +ou le fils d'Hatto, plus méchant encore que son père? Ni l'aïeul, ni le +fils, ni le petit-fils. Ecoutez ces esclaves; ils racontent une +sanglante aventure qui s'est passée au château d'Heppenhef: les +serviteurs sont bons à entendre, car ils dévoilent les maîtres.</p> + +<p>Il y a bien longtemps de cela. Le vieux Job d'aujourd'hui s'appelait +alors Fosco; il habitait un des redoutables manoirs qui dominent le +Rhin. Là se trouvait, avec Fosco, un autre jeune gentilhomme du nom de +Donato. Donato et Fosco s'éprirent en même temps de la même femme. +Donato fut préféré:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14">Les amants se cachaient dans un caveau discret,</p> +<p class="i14">Dont l'entrée inconnue était leur doux secret.</p> +<p class="i14">C'est là qu'un jour Fosco, coeur jaloux, main hardie,</p> +<p class="i14">Les surprit, et finit l'idylle en tragédie.</p> +</div></div> + +<p>Un matin, des pâtres trouvèrent dans le torrent qui mugissait au pied de +la tour deux cadavres percés de coups de poignard; c'étaient Donato et +son écuyer. Fosco ne s'arrêta pas à ce double crime; après l'homicide, +il commit le viol, et la jeune fille mit au monde un enfant, triste +fruit de cette lâcheté. Ainsi, disent les esclaves; l'histoire est bien +plus sombre encore: Donato était le frère de Fosco!</p> + +<p>Depuis ce temps, Fosco a pris le nom de Job, de Job le maudit. Les ans +se sont accumulés sur sa tête, et les remords avec les années, mais les +remords du vieux Job ne suffisent pas à Guanhumara. Ne voyez-vous pas, +en effet, que Guanhumara fut cette jeune fille aimée de Donato; elle a à +venger son honneur à elle et la mort de son amant; terrible vengeance +qu'elle, nourrit et garde depuis cinquante ans au fond de son âme; une +vengeance si âgée doit être lasse d'attendre.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/036c.png"><br> + (Madame Mélingue,<br> rôle de Guanhumara.)</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/036b.png"><br> + (Mademoiselle Denain,<br> rôle de Régina.)</p> + + +<p>Guanhumara n'est pas femme à se satisfaire simplement par des voies +vulgaires; tuer Job ou l'empoisonner de ses propres mains, la première +venue en ferait autant! Guanhumara raffine. Elle arme Otbert contre Job, +Otbert, ce fils que la violence de Fosco a obtenu d'elle, après +l'assassinat de Donato. En vérité, ce château d'Heppenhef est un rude +château; autrefois le frère y tua le frère, bientôt le père y tombera +peut-être sous le poignard du fils; château terrible, château féroce, +château maudit, où le fratricide et le parricide ont élu leur sanglant +domicile.</p> + +<p>Hatto cependant n'en continue pas moins sa joyeuse vie. Le voici la +coupe à la main, qui se livre à l'ardeur du repas et de la chanson. Son +fils l'accompagne et s'enivre avec lui: Quoi! Conrad, vous n'avez que +seize ans? O jeune homme de la plus belle espérance!--Et ton père, et +ton aïeul, que font-ils? demande quelqu'un à Hatto.--Ma foi, je n'en +sais rien; ce sont de vieux fous; j'ai pris leur place, j'en use!--Puis +Hatto de faire parade de ses débauches et de ses crimes.--Apercois-je +dans la plaine quelque chose qui éveille mon appétit, une jolie femme, +un riche marchand, une bonne ville.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14">Comme un chasseur ses chiens, je lâche mes bandits;</p> +</div></div> + +<p>Et la ville, la femme, le trésor sont à moi! Alors cette troupe +d'insolents Burgraves, corps ivres, âmes sans pudeur, s'abandonnent +avec, Hatto à toutes les folies de la corruption effrénée; ils raillent +l'amour et l'honneur, la conscience et le serment. Mais une voix triste +et indignée se fait entendre tout à coup, c'est la voix de Magnus, qui, +au bruit de cette débauche, est sorti de son donjon solitaire.--Qu'est +ceci? dit-il:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14">. . . Jeunes gens, vous faites bien du bruit,</p> +<p class="i14">Laissez les vieux rêver dans l'ombre et dans la nuit;</p> +<p class="i14">La lueur des festins blesse leurs jeux sévères;</p> +<p class="i14">Les vieux choquaient l'épée... Enfants, choquez les verres!</p> +</div></div> + +<p>Les rires insolents, les grossiers sarcasmes accueillent les +remontrances de Magnus. Il a le sort des vieillards dont les sages +paroles se brisent contre la frivolité et la raillerie des jeunes +hommes. Mais voici que l'occasion se présente de mettre la brutale +philosophie des Burgraves en pratique: un homme couvert de haillons +heurte à la porte; il demande l'hospitalité pour lui, pour ses cheveux +blancs, pour son corps aussi vieux que relui du vieux Job:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14">Que l'on chasse à l'instant ce drôle à coups de pierre.</p> +<p class="i14">Va-t'en, chien!</p> +</div></div> + +<p>s'écrient Hatto et ses compagnons; ce n'est plus Magnus, cette fois, +c'est Job lui-même qui prend la parole:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i30"> De mon temps, dans nos fêtes,</p> +<p class="i14">Quand nous buvions, chantant plus haut que vous encor,</p> +<p class="i14">Autour d'un boeuf entier, porté sur un plat d'or,</p> +<p class="i14">S'il arrivait qu'un vieux passât devant la porte,</p> +<p class="i14">Pauvre, en haillons, pieds nus, suppliant, une escorte</p> +<p class="i14">L'allait chercher; sitôt qu'il entrait, les clairons</p> +<p class="i14">Éclataient; on voyait se lever les barons;</p> +<p class="i14">Les princes, sans parler, sans marcher, sans sourire,</p> +<p class="i14">S'inclinaient, fussent-ils princes du Saint-Empire,</p> +<p class="i14">Et les vieillards tendaient la main à l'incon</p> +</div></div> + +<p>Qu'on fasse entrer l'étranger, ajoute-t-il, en s'adressant à un +archer.--Quelqu'un murmure?--Silence, s'écrie Job d'une voix sonore, et +ce vieux lion</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14">Les fait tous frissonner en dressant sa crinière.</p> +</div></div> + +<p>Honneur au mendiant! Honneur à notre hôte!</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14">Sonnez, clairons, ainsi que pour un roi.</p> +</div></div> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/037a.png"><br> +Théâtre-Français--Première représentation des Burgraves, +Trilogie par M. Victor Hugo.--Scène du deuxième acte: Barberousse se +fait reconnaître.</p> + +<p>C'était peu de ce Job qui s'est appelé Fosco, de ce père qui ne connaît +pas son fils, de ce fils qui ne sait ni de quel père, ni de quelle mère +il est né; de cette Guanhumara qui cache son nom et médite dans l'ombre +de si terribles vengeances; c'était peu de ces élixirs, mystérieux +souverains de la vie et de la mort, de ces crimes sombres ensevelis dans +la unit du caveau fratricide, de ces deux cadavres flottant sur les eaux +du fleuve et recueillis secrètement par des bergers; c'était peu de +toutes ces énigmes et de tous ces hasards; ce mendiant, que Job a reçu +au bruit des clairons vient encore ajouter un mystère de plus à tous les +mystères qui se disputent le château d'Heppenhef.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/037b.png"><br> + (Geffroy, rôle d'Otbert.)</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/037c.png"><br> + (Barberousse.)</p> + +<p>Le mendiant est sinistre et redoutable à voir: sur ses épaules flotte un +vaste manteau en haillons qui se replie sur sa tête et recouvre son +front plein de rides et dépouillé; ses yeux sont profonds et caves; une +épaisse barbe, blanchie par l'âge, descend, de ses lèvres sur sa +poitrine, en longs sillons d'argent. Le vieillard s'appuie sur un grand +bâton noueux, comme un pèlerin errant après une course pénible. Il a les +pieds chaussés de poudreuses sandales, et les reins ceints d'une corde +d'où s'échappent les grains d'un rosaire. Cependant cette vieillesse est +puissante et forte, et sous ces haillons, je ne sais quelle grandeur se +laisse pressentir.</p> + +<p>Mais, en effet, quel est cet homme? Ecoutez-le, il gémit sur les misères +de l'Allemagne: il déplore la décadence et la faiblesse de ce grand +empire abaissé; il remue de sa parole les intérêts des souverains et des +peuples, et sonde les plaies de cette vieille patrie germaine en proie +aux vautours dévorants. Est-ce là le langage d'un mendiant, d'un pauvre +vagabond qui, dormant sur le roc et buvant aux sources des fontaines, se +soucie peu des nations et des princes? Patience! nous connaîtrons +bientôt le vieillard, nous lirons enfin son grand nom sous cette livrée +du pauvre. Mais le temps n'est pas encore venu; qu'il aille s'asseoir, +en attendant, sur le banc de pierre du Burg, et réchauffer ses +quatre-vingt-douze ans au feu du soleil; car il a quatre-vingt-douze +ans, le mystérieux inconnu.</p> + +<p>Cependant, au milieu de ces querelles et de ces orgies, de ces pères qui +gourmandent leurs descendants, de ces mendiants quadragénaires et de ces +rosaires à tête de mort. Régina a refleuri. Guanhumara avait raison: +l'élixir tout-puissant vient de rendre, goutte à goutte, la santé et la +joie à cette jeune Régina tout à l'heure pâle et mourante. Maintenant, +il faut à Guanhumara le salaire de cette résurrection, et vous savez +quel salaire! Guanhumara veut être payée en assassinat. «J'ai tenu ma +promesse.--Je tiendrai la mienne, répond Otbert!.--Bien! je t'attends ce +soir.--A quelle heure!--A minuit.--Ou?--Dans le caveau de la Tour.--J'y +serai.--Là tu trouveras un homme.--Son nom?--Fosco!--Qu'est-ce que +Fosco?--Tu le sauras ce soir.»</p> + +<p>Ainsi rien n'émeut le coeur de Guanhumara, et rien ne le désarme. Son +ressentiment n'est pas même touché du plaisir que montre le vieux Job en +voyant Régina renaître. Ah! bien plutôt, sa fureur s'en augmente. Quoi! +il serait heureux! quoi! il aurait encore des joies! Job cependant +caresse Régina, et lui parle d'Otbert: Job aime Otbert, un secret +instinct, une indéfinissable tendresse, l'attirent vers lui:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14">Vois-tu, ma Régina, cette noble figure</p> +<p class="i14">Me rappelle un enfant, mon pauvre dernier-né</p> +<p class="i14">Quand Dieu me le donna, je me crus pardonné.</p> +<p class="i14">Voilà vingt ans bientôt.... Un fils à ma vieillesse.</p> +<p class="i14">Quel don du ciel!... J'allais à son berceau sans cesse</p> +<p class="i14">Même quand il dormait, je lui parlais souvent;</p> +<p class="i14">Car, quand on est très-vieux, on devient très enfant</p> +<p class="i14">Le soir, sur mes genoux j'avais sa tête blonde</p> +<p class="i14">Je te parle d'un temps... tu n'étais pas au monde.</p> +<p class="i14">Il bégayait déjà les mots dont on sourit;</p> +<p class="i14">Il n'avait pas un an, il avait de l'esprit.</p> +<p class="i14">Il me connaissait bien! . . . . . . . . .</p> +<p class="i14">Je l'avais nommé George; un jour, pensée amère,</p> +<p class="i14">Il jouait dans les champs... Ah! quand tu seras mère,</p> +<p class="i14">Ne laisse pas jouer tes enfants loin de toi!</p> +<p class="i14">Ou me te prit. . . . . . . . . .</p> +</div></div> + +<p>Job est bon homme, comme on le voit, quoique un peu fratricide. Il +pousse même la bonhomie jusqu'à favoriser l'enlèvement de Régina par +Otbert. S'il était le seul maître à Heppenhef, il les marierait; mais le +farouche Hatto, que dirait-il? Nos jeunes amants n'ont qu'un seul moyen +d'éviter sa fureur, c'est de fuir.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14">Mon donjon communique aux fossés du château;</p> +<p class="i14">J'en ai les clefs! . . . . . . . . . .</p> +</div></div> + +<p>Et en effet, Job va chercher les clefs lui-même:--Maintenant partez, +dit-il. Assurément, c'est là un rare pratiquer de vieillard, pratiquer +de complicité des enlèvements de mineures, prêter se clefs <i>ad hoc</i> et +ouvrir la porte aux amours qui s'envolent, voilà un passe-temps qui +n'est pas commun à cent ans, âge exact de Job.</p> + +<p>Malheureusement, Job, tout centenaire qu'il est, a causé tout haut comme +un étourdi. Guanhumara écoutait, et Guanhumara prévient Hatto. Hatto +arrive furieux. Otbert le provoque.--Allons donc! répond Hatto. Tu n'es +qu'un aventurier; que quelque gentilhomme t'assiste, et je me battrai +avec toi!... Tout à coup une voix formidable s'écrie:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14">J'ai quatre-vingt-douze ans, moi, je te tiendrai tête!</p> +</div></div> + +<p>Et l'on voit alors le mendiant apparaître et fendre la foule. Ici se +dévoile une partie du secret de ce terrible porte-besace:--Qui +es-tu?--Frédéric de Souabe, empereur d'Allemagne! Certes, j'avais raison +tout à l'heure, ce mendiant n'était pas un mendiant ordinaire. Il est +empereur, et quel empereur! Frédéric Barberousse, rien que cela! +Frédéric s'est introduit dans le repaire des Burgraves pour les châtier:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14">.... L'empereur met le pied sur vos tours,</p> +<p class="i14">Et l'aigle vient s'abattre au milieu des vautours.</p> +</div></div> + +<p>Hatto et ses compagnons résistent! que leur fait l'empereur? Ne sont-ils +pas maîtres dans leurs domaines? Ah! noble César, tu vas payer cher ton +insolence!</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14">Qu'on lui fasse un gibet digne d'un empereur!</p> +</div></div> + +<p>--Cela ne sera pas! s'écrie Job; non, cela ne sera pas!--Le vieux Job, +en effet, a conservé le culte des antiques croyances; c'est un Burgrave +élevé dans l'amour de l'empire et dans le respect de l'empereur; il se +prosterne donc aux pieds de Barberousse, et oblige son fils et ses +hommes d'armes à s'agenouiller comme lui devant l'impériale majesté.</p> + +<p>Alors Barberousse se penchant vers Job:</p> + +<p>.... Fosco! (dit-il)--Ciel!--Point de bruit, Va m'attendre ce soir où tu +vas chaque nuit.</p> + +<p>Nous avons vu <i>l'aïeul</i>, puis le <i>mendiant</i>, il nous reste le <i>caveau</i>. +Descendons-y, il est temps.</p> + +<p>Ce souterrain est redoutable et sombre; il donne sur le Rhin aux flots +mugissants, et sa nuit n'est éclairée que par un jour incertain et +blafard qui se glisse au travers des barreaux de fer: deux de ces +barreaux sont tordus et brisés. Là, le fratricide a été commis, et par +cette ouverture, la jalousie de Fosco (Job) a précipité Donato et son +écuyer percés de coups. Là encore Guanhumara a succombé à l'attentat qui +a donné la vie à Otbert. L'homicide, le fratricide, le viol, horribles +souvenirs, errent dans ce caveau plein de forfaits et de ténèbres.</p> + +<p>Job vient d'y descendre, et l'aspect de ce lieu funeste ranime dans sa +conscience la mémoire de son crime. Une voix retentit trois fois sous +les voûtes attristées: Caïn! Caïn! Caïn! qu'as-tu fait de ton frère?</p> + +<p>A ce terrible appel, Job tressaille, regarde et reconnaît Guanhumara; +oui, Guanhumara, qui tient enfin sa vengeance. Elle se découvre à Job, +ou plutôt à Fosco, qui reconnaît dans Guanhumara cette Ginevra qu'il a +déshonorée. Ginevra la fiancée de Donato, poignardé par lui. Eh bien! le +temps est venu d'expier ce double crime; mais Job-Fosco l'expiera +cruellement; il sera tué tout à l'heure, tué à la place même on il a tué +Donato, tué par la main de son propre fils;--car ce fils existe, lui dit +Guanhumara. C'est moi qui te l'ai pris.--Je veux le voir:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i30"> Tu vas le voir aussi;</p> +<p class="i14">C'est lui qui va venir te poignarder ici.</p> +<p class="i14">C'est Otbert!</p> +</div></div> + +<p>Job ne croit pas à tant de cruauté; non, son fils, non, Otbert ne +l'assassinera pas.--Il le fera, j'ai pris mes sûretés. S'il t'épargne, +Régina mourra, et déjà son cercueil est préparé; vois plutôt. Et, en +effet, des hommes masqués apportent le cercueil et l'entr'ouvrent; Job y +reconnaît Régina endormie; un breuvage prépare par Guanhumara a causé ce +sommeil voisin de la mort. Pour peu que Job vive, Guanhumara doublera la +dose, et ce sera fait de Régina. Eh bien! Job se laissera tuer.</p> + +<p>Voici Otbert. Guanhumara se tient cachée; Otbert recule à l'aspect +vénérable de Job, comme Séide devant la vieillesse de Mahomet, ou comme +le Cimbre qui s'écrie:--Non, je ne tuerai pas Caïus Marius! Il s'élève +alors entre ces deux hommes, la victime et l'assassin, une lutte +étrange. Otbert hésite à frapper, et Job sollicite le +poignard.--Tue-moi! j'ai tué mon frère. Enfin Otbert se décide au +meurtre: à ce moment, un grand vieillard s'avance au fond du souterrain +et arrête le bras d'Otbert.--Ce frère que Job pleure, et dont ses +remords expient le trépas, il vit, c'est moi, dit le vieillard. Or ce +vieillard, le reconnaissez-vous? c'est encore Frédéric Barberousse, +autrefois connu dans le château d'Heppenhef sous le nom de Donato. Pour +expliquer le fratricide, sachez que Job-Fosco est le bâtard de +l'empereur d'Allemagne, dont Barberousse, ci-devant Donato, est le fils +légitime. Qu'en dites-vous? ce château d'Heppenhef est-il assez muni de +surprises et de métamorphoses, de pères ignorés, de mères cachées, de +frères déguisés, de reconnaissances et d'élixirs de toute espèce.</p> + +<p>Puisque Donato se retrouve dans Barberousse, puisqu'il vit, et puisqu'il +pardonne, la vengeance de Guanhumara n'a plus d'aliment ni de but. Il +faut cependant que quelqu'un meure, ce sera Guanhumara: ce cercueil ne +doit pas sortir vide; Guanhumara l'a juré en femme qui tient un serment; +elle s'y mettra à la place de Régina. Mais, avant que je meure, +dit-elle, reprenez tout ce que je voulais vous ravir:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i30"> .... Une fureur jalouse.</p> +<p class="i14">Toi, ton fils George, et toi, Régina, ton épouse.</p> +</div></div> + +<p>A ces mots, la farouche Guanhumara pousse un cri, tombe et expire en +jetant un dernier regard sur son cher Donato d'autrefois, le Barberousse +d'aujourd'hui.</p> + +<p>Nous venons de faire connaître le nouveau drame de M. Hugo par une +exacte analyse; ce sont les pièces du procès que nous soumettons +purement et simplement au bon sens et à l'appréciation du lecteur, le +style, il peut le juger par les citations que nous avons faites; le +drame, par le récit des événements qui le composent et par l'exposition +des personnages qui y prennent part. Pour nous, il nous reste à peine le +temps d'apporter ici, en quelques lignes, l'écho des sentiments et de +l'opinion que la première représentation de cette oeuvre bizarre a fait +naître parmi ses auditeurs.</p> + +<p>Personne, pas même les amis les plus décidés du poète, personne n'a +amnistié l'oeuvre au point de vue de l'art dramatique. Par son attitude +réservée, le public a paru convenir d'une voix unanime que, pour +l'invention, elle appartenait à la poétique du mélodrame à laquelle elle +emprunte ses moyens peu scrupuleux et ses ruses banales: enfant trouvé, +femme malheureuse et persécutée, philtres surnaturels, vieille +magicienne, vieux châteaux, sombres caveaux, noms supposés, noires +apparitions, déguisements sans nombre, reconnaissances sans fin, haines +infiniment trop prolongées, toutes les invraisemblances et toute la +fantasmagorie que la poétique du boulevard du Temple a depuis longtemps +épuisée; et au milieu de cette accumulation de faits mystérieux et +d'impossibilités, point d'action et peu de drame; l'attention ne sait où +se prendre; l'intérêt ne sait où se porter; tout est vague, tout flotte +au gré de la fantaisie, du poète; à chaque instant, l'on s'égare dans +les caprices infinis de la période et de la tirade; en un mot, c'est le +discours et la rime qui commandent ici exclusivement; le drame s'en tire +comme il peut. Donc, peu d'invention dans les faits, point de +composition, voilà pour le fond des choses.</p> + +<p>Le poète prend souvent la revanche de l'auteur dramatique; quand je dis +le poète, j'entends l'ouvrier habile et sonore de vers, ou rudes, ou +élégants ou pompeux; car, distinguons bien: on est poète par les +sentiments et poète par la forme: c'est dans la forme que réside surtout +la force poétique de M. Victor Hugo; elle décrit plus qu'elle ne parle, +elle s'adresse aux yeux et à l'oreille plus souvent qu'à l'esprit et à +l'âme. Dans <i>les Burgraves</i>, cette faculté descriptive se manifeste +abondamment et domine jusqu'à l'abus et à la tyrannie: on peut dire que +<i>les Burgraves</i> se composent d'une tirade divisée en trois ou quatre +personnages. Toute cette poésie est d'ailleurs singulièrement mêlée de +beautés et d'erreurs. Elle est forte, grande, hardie; mais que de fois +elle prend la brutalité pour la force, l'outrecuidance pour la +hardiesse, l'exagération pour la grandeur; que de fois elle croit aller +au naïf et arrive au puéril; que de fois elle frappe à la porte du +sublime et entre chez son voisin.</p> + +<p>Le public s'est conduit avec beaucoup de goût et de sang-froid; il a +battu des mains aux choses qui méritaient un bravo; et ce n'est que par +sa froideur ou par un léger sourire qu'il a marqué les endroits qui lui +convenaient peu.</p> + +<p>Les costumes et les décors resplendissent dans la pièce; les cuirasses +et les casques y résonnent à l'imitation des meilleurs vers de M. Hugo. +Quant aux acteurs, ils sont pleins de dévouement. Madame Mélingue a +donné à ce rôle de Guanhumara le caractère de haine implacable et de +violence sauvage qu'il demande.</p> + +<p>On a été sage et décent dans les deux camps, si toutefois il y a encore +deux camps: le temps de la grande lutte est passé: car à quoi bon? </p> + +<hr class="full"> + +<h3>Le curé médecin.</h3> + +<p class="mid">(Suite et fin.--Voyez p. 2.)</p> + +<p>Un matin, j'étais enfermé avec <i>l'Imitation de Jésus-Christ</i>, quand +j'entendis frapper à ma porte: on ouvre, on entre; c'était la veuve qui +habitait ma maison, pauvre femme, jeune encore; son aspect m'avait déjà +frappé et attendri; pâle, maigre, on lisait la destruction sur son +visage, et quand, assise entre ses deux petits enfants, elle les +regardait, des larmes si douloureuses lui remplissaient les yeux, qu'on +ne pouvait retenir les siennes. «Que voulez-vous, chère madame?» lui +dis-je avec affection et en lui offrant un siège. Mais, elle, le +repoussant et se jetant à mes genoux avec des sanglots: «Sauvez-moi! +monsieur, s'écria-t-elle; vous êtes médecin, je l'ai lu sur cette carte; +vous êtes bon, je le lis sur votre visage... Vous me sauverez!...» Je +veux l'interrompre; mais comment arrêter un malheureux qui parle de ses +maux? Et voilà la pauvre femme qui, moitié pleurant, moitié parlant, me +raconte qu'elle est malade depuis quatre années, qu'elle a deux enfants, +qu'elle a essayé de mille remèdes sans succès, qu'elle se sent dépérir, +et que cependant il faut qu'elle vive, qu'elle le veut, qu'elle le doit; +et là-dessus de se jeter à mes pieds de nouveau en s'écriant: +«Sauvez-moi!» Jugez de ma perplexité; j'étais ému, troublé par mille +sentiments contraires, par mille devoirs opposés. Accepter ce titre de +médecin, c'était mentir, non plus tacitement, non plus sur ma porte, +mais mentir par mes paroles, mentir par mes actions. D'un autre côté, +lui avouer que je n'étais pas médecin, c'était livrer mon secret à une +foi inconnue, qu'on tenterait, qu'on effraierait peut-être; c'était +exposer ma vie; mais si je ne la détrompais pas, il fallait la soigner, +et comment le faire? Je n'avais aucune connaissance en médecine, pas +même celles que possèdent d'ordinaire tous les curés de village. +Allais-je donc me jouer avec ces mystères terribles de la maladie et de +la guérison, employer homicidement peut-être les secrets de la nature, +perdre cette femme enfin pour me sauver? Bouleversé par tant de +réflexions contraires, j'allais lui révéler tout, et je me levais déjà +pour parler; mais elle, lisant d'avance mon refus sur mon visage: +Taisez-vous! taisez-vous!... s'écria-t-elle en m'appliquant sa main sur +les lèvres; ne me dites pas que vous me refusez!... Si vous ne +m'accueillez pas, je le sens, le désespoir s'emparera de moi, sans +remède!... Le premier jour où vous êtes entré ici, le premier moment où +je vous ai vu, je me suis dit: Voilà celui qui me guérira! Ne me +repoussez pas! Je ne possède rien, c'est vrai; je ne vous donnerai rien, +c'est vrai... mais je souffre enfin!... Si j'étais seule, je ne vous +supplierais pas;... mais mes enfants!... mes enfants!... Oh! des larmes +roulent dans vos yeux... vous dites oui... je suis sauvée!... En disant +ces mots, elle baisa mes mains avec transport.</p> + +<p>J'étais vaincu. D'ailleurs, vous l'avouerai-je? la confiance aveugle, +fatale de cette pauvre femme avait presque passé en moi. Comment pus-je +former cette pensée, je ne saurais le dire, mais il me semblait qu'il y +avait là autre chose que de la superstition de sa part, que de la folie +de la mienne, et quand elle commença le récit de ses souffrances, +j'écoutai et je la laissai aller; j'obéissais à une voix irrésistible. +Le récit achevé, il fallut trouver un remède. Heureusement je me +rappelai une sorte de bourrache nommée vipérine; c'était une substance +innocente et un nom singulier: je ne pouvais mieux rencontrer; je lui en +ordonnai deux tasses par jour, et elle partit. A peine seul, je me jetai +à genoux avec ferveur; attendri par les larmes de cette pauvre femme, je +suppliai ardemment Dieu de faire de moi son sauveur... L'impossibilité +de l'entreprise? Qu'était-ce pour celui qui peut tout? Et quand je me +relevai, j'étais plein de confiance et d'espoir. De confiance en quoi? +je ne sais; d'espoir sur qui? je l'ignore: mais je croyais et +j'espérais.</p> + +<p>Le lendemain, elle arrive dés le matin; elle frappe; je tremblais un peu +en lui ouvrant: «J'ai dormi! s'écrie-t-elle, j'ai dormi!» Elle était +ivre de joie. Le hasard, non, pas le hasard, avait voulu que ses +souffrances se calmassent cette nuit-là. Elle me baisa les mains avec +ivresse, et son coeur s'ouvrant à la reconnaissance, elle se mit à me +raconter toute sa vie! Hélas! c'était cette triste et sombre histoire +que j'avais si souvent entendue dans l'exercice de mon ministère, et qui +remplissait nos campagnes avant la Révolution... Le fils d'un grand +seigneur qui l'avait aimée, une faute, l'abandon, la misère, l'angoisse +sur le sort de ses enfants, le remords de leur avoir donné le jour, les +restes mal éteints d'une affection coupable, tout ce qui déchire, +aigrit, consume. Je me retrouvais dans mon rôle: un pauvre coeur torturé +à calmer! Je lui parlai au nom de Dieu; j'adoucis ce qu'il y avait de +trop amer dans ses remords; je la relevai à ses propres yeux par son +repentir; je lui montrai l'espérance, et quand elle me quitta, elle me +dit: «Votre voix a fait à mon coeur le même bien que votre breuvage à +mon corps.» Je ne répondis que par deux autres tasses de bourrache. Le +lendemain, nouvelle visite, nouvel entretien. Ce que j'avais entrevu la +veille m'apparut alors distinctement: c'était mieux qu'une âme +souffrante, c'était un être bon et même élevé. Je m'y attachai, je la +cultivai. Sevré moi-même depuis deux mois de mon ministère de +consolation et de tendresse, toutes ces paroles de charité qu'un silence +forcé refoulait dans mon coeur, tous ces soins paternels que j'étais +habitué à donner à mon cher village, je les concentrai, les répandis sur +elle avec abondance, avec délices; j'étais heureux d'entendre, elle était +heureuse d'être entendue, et chaque jour je la revoyais avec mille +bonnes pensées consolantes... et toujours deux tasses de bourrache. Une +amélioration sensible commença à se manifester; comme presque toutes les +femmes, sa maladie était du chagrin; en guérissant le coeur, je +guérissais le corps, et ma vipérine faisait merveille, ainsi mêlée avec +la parole de Dieu; si bien qu'au bout de quinze jours, ma pauvre hôtesse +commençait à marcher: au bout d'un mois, elle dormait; six semaines plus +tard, elle riait, et après deux mois, elle m'appelait son sauveur.</p> + +<p>--Combien vous dûtes être heureux!</p> + +<p>--Oui... d'abord; mais après, savez-vous ce qui m'arriva?... Cette cure +me coûta bien cher! La pauvre femme s'en va racontant partout sa +guérison et sa reconnaissance, on crie au miracle; son visage plein de +santé répand mon nom aux environs. Hélas! mon cher ami, me voilà grand +médecin! grand docteur! Arrivent alors chez moi tous les incurables, +toutes les infirmités, des maladies dont je ne savais pas même le nom. +Je refuse de les traiter: nouvelle cause de popularité; on ne voulait +plus guérir que par moi. Au moins, s'ils s'étaient contentés de me faire +médecin: mais n'y en a-t-il pas qui voulaient que je fusse opérateur! Et +je ne vous parle pas des consultations qui troublaient plus que mon +amour pour la vérité. On dit qu'un médecin est un confesseur: c'est +possible, mais un confesseur qui se fait médecin se prépare à de +singulières confidences... J'en perdais la tête... Et contre tant +d'ennemis, quel soutien avais-je?... quel allié?... Hélas! un seul... la +bourrache! Ma foi, je pris ma résolution bravement, et je me lançai en +aveugle dans mes destinées...--Monsieur, j'ai une ophthalmie--Prenez de +la bourrache.--Monsieur, j'ai mal aux dents.--Prenez de la +bourrache.--Monsieur, mon mari m'a battue.--Prenez de la bourrache. +J'espérais au moins que l'insuccès me délivrerait de ces obsessions... +Bah! ils guérissaient, guérissaient, guérissaient, guérissaient! C'était +une épidémie! Et des présents! de l'argent! de l'argent que je n'avais +pas gagné! des présents que je ne méritais pas!... J'étais dans une +situation à faire, pitié!... Riez!... riez!... vous allez juger si +j'avais lieu de rire, moi. Ce n'était rien que les admirateurs, que les +clients: vinrent les rivaux. Une place n'est jamais vacante; quand on y +monte, on la prend à quelqu'un. Ces gens n'étaient pas tombés malades +tout exprès pour être guéris par moi;... ils avaient un médecin, et je +me trouvai bientôt en face de la plus redoutable! et de la plus furieuse +inimitié qu'on put voir. Il y avait près de la ville un médecin du nom +de Laroche à qui s'adressaient tous les habitants de la campagne et des +faubourgs. Il régnait sur eux par la terreur. Haut de six pieds, fort +comme un athlète, violent comme un soldat (il avait été dragon), mêlé +aux paysans, buvant avec eux, il disait à ceux qui tombaient malades: +«Je t'ordonne de me choisir;» et à ceux qui l'avaient choisi: «Je te +défends de me quitter.» Au reste, pour vous peindre d'un trait ce +médecin de campagne d'une nouvelle espèce, pour vous montrer comment il +s'était créé sa clientèle et se faisait payer de ses clients, je vais +vous raconter un entretien que j'ai presque retenu mot pour mot, tant il +m'a paru caractéristique. La maison où je logeais avait un jardin de +quelques pieds, séparé seulement par une haie de l'habitation de Pierre, +le charron du faubourg. Tout ce qui se passait chez lui, je l'entendais. +Un jour donc que j'étais assis derrière cette haie, quelques paroles +vives frappèrent mon oreille. J'écoutai et je regardai. Il y avait trois +personnes assises sur la porte; Pierre, une vieille femme et un ouvrier +nommé Desnoues. Voici ce qu'ils se disaient:</p> + +<p>DESNOUES.--Est-ce que M. Laroche te doit aussi de l'argent, Pierre?</p> + +<p>PIERRE.--A qui n'en doit-il pas? C'est sa manière de se faire des +pratiques.</p> + +<p>DESNOUES.--Comment cela?</p> + +<p>PIERRE.--Oui, quand il est arrivé dans ce pays, pour faire sa médecine, +il a été chez le tailleur, il lui a commandé un habit; il a été chez le +marchand de vins, il lui a pris une pièce de vin; il est venu chez moi, +il m'a acheté une carriole, et puis quand nous avons été à la paie, rien +dans la poche, c'est-à-dire dans la main. «Mes amis, quand vous serez +malades, venez me trouver, je vous soignerai pour rien.»</p> + +<p>DESNOUES.--Ça fait que, comme il doit à tout le monde, il est le médecin +de tout le monde.</p> + +<p>PIERRE.--Juste.</p> + +<p>LA MÈRE GALLOIS.--Mais tenez, Desnoues, me voilà, moi: il me devait six +écus de blanchissage... Heureusement, j'ai fait une fluxion de poitrine, +sans ça je n'en aurais jamais eu un sou.</p> + +<p>DESNOUES.--Voyez-vous le madré!</p> + +<p>PIERRE (avec résolution).--Eh bien! moi, ça m'est égal; il ne se mettra +pas à son aise comme ça avec moi. Il me doit, et je le forcerai bien à +me payer.</p> + +<p>DESNOUES (avec terreur).--Le forcer? prends garde.</p> + +<p>PIERRE.--A quoi donc?</p> + +<p>DESNOUES.--C'est un taureau.</p> + +<p>PIERRE.--Regarde mes bras!</p> + +<p>DESNOUES.--C'est un sorcier.</p> + +<p>PIERRE.--Tu crois à cela, toi?</p> + +<p>DESNOUES.--Si j'y crois? Il s'entend avec les maladies. Il y a deux ans, +il devait trois mille francs dans le pays; il a fait venir la peste pour +s'acquitter.</p> + +<p>PIERRE.--Elle serait venue sans lui.</p> + +<p>DESNOUES.--Et le père Ganille! Il avait demandé M. Aubry. M. Laroche va +le trouver... Ah! tu m'ôtes ta confiance, vieil ingrat; eh bien! voilà +ce que je t'envoie à ma place; tiens, voilà la paralysie, tiens, voilà +la pleurésie! Et le père Ganille est mort un mois après.</p> + +<p>PIERRE.--D'un coup de pied de cheval. Vous êtes tous des poltrons. Il me +doit dix écus d'une carriole, je lui dois six francs de visite; il me +paiera le surplus, ou nous verrons.</p> + +<p>DESNOUES.--Qu'est-ce que nous verrons?</p> + +<p>PIERRE.--On s'entend.</p> + +<p>DESNOUES.--Tiens, justement le voici.</p> + +<p>PIERRE.--Eh bien! tant mieux. Ecoute bien...</p> + +<p>C'était en effet M. Laroche; il entra avec cette brusquerie familière et +cordiale qu'il savait si bien prendre pour gagner les paysans; et +frappant sur l'épaule du charron avec son énorme main: Le voilà donc +enfin, ce brave Pierre; il y a bien longtemps que je ne l'ai vu.</p> + +<p>PIERRE.--Je ne trouve pas cela.</p> + +<p>M. LAROCHE.--Tu grondes, vieux grognard! Moi qui me suis dérangé pour +venir boire avec toi le reste de ta pièce rouge... Allons, descends à la +cave, et va nous chercher quelques vieilles bouteilles.</p> + +<p>PIERRE.--Merci! je n'ai pas soif.</p> + +<p>M. LAROCHE.--Eh bien! tu ne boiras pas.</p> + +<p>PIERRE.--Ni vous non plus.</p> + +<p>M. LAROCHE.--Ah! voilà l'air que tu chantes! eh bien! garde ton vin!... +Mais tu vas me payer ce que tu me dois.</p> + +<p>PIERRE.--Qu'est-ce que je vous dois?</p> + +<p>M. LAROCHE.--Comment! renégat, est-ce que tu ne me dois pas six francs +de visite?</p> + +<p>DESNOUES (<i>bas à Pierre</i>).--Prends garde!</p> + +<p>PIERRE.--Laisse donc... (<i>A M. Laroche.</i>) Oui, mais vous me devez dix +écus; donnez-moi vingt-quatre francs, et nous serons quittes.</p> + +<p>M. LAROCHE (<i>avec colère</i>).--Paie-moi d'abord.</p> + +<p>PIERRE.--Puisque vous me le rendriez tout de suite, ce n'est pas la +peine; mon argent n'aime pas les voyages.</p> + +<p>M. LAROCHE.-Ah çà, me paieras-tu à la fin?</p> + +<p>PIERRE.--Oui, avec votre monnaie.</p> + +<p>M. LAROCHE.--Prends garde à toi!</p> + +<p>PIERRE.--Il ne faut pas tant crier, parce que je crierais plus fort. +J'irai devant la justice, je lèverai la main...</p> + +<p>M. LAROCHE.--Ah! tu lèveras la main!... Eh bien! je vais la lever +aussi...</p> + +<p>Et il courut sur le charron.</p> + +<p>PIERRE.--Des coups de poing? j'en suis...</p> + +<p>Et, retroussant sa manche, il lui porta un coup vigoureux... Mais M. +Laroche, lui saisissant le bras, le fit reculer.--Tu n'as pas encore +assez mangé de pain pour cola, maître Pierre... Ah! tu ne me paieras +pas!...</p> + +<p>La bataille commença. Je m'élançai à travers la haie pour aller les +séparer; mais la haie était épaisse, et mes efforts étaient vains, M. +Laroche, après quelques instants de lutte, renversa Pierre sur son +établi...</p> + +<p>PIERRE.--Vous me faites mal.</p> + +<p>M. LAROCHE.--Je le sais bien.</p> + +<p>PIERRE.--Desnoues, viens à mon secours!</p> + +<p>M. LAROCHE (<i>à Desnoues</i>).--Ne bouge pas, ou je t'en fais autant. (<i>A +Pierre, le frappant.</i>) Me paieras-tu?</p> + +<p>PIERRE.--Au secours!</p> + +<p>Je me débattais dans mes ronces.</p> + +<p>M. LAROCHE.--Me paieras-tu?</p> + +<p>PIERRE.--Lâche!...</p> + +<p>M. LAROCHE.--Me paieras-tu?</p> + +<p>PIERRE.--Il m'étrangle! il m'assomme!</p> + +<p>M. LAROCHE.-Paie.</p> + +<p>PIERRE (<i>d'une voix éteinte</i>).--Voici l'argent.</p> + +<p>M. LAROCHE.--Où?</p> + +<p>PIERRE.--Là... dans ce tiroir... tenez... prenez...</p> + +<p>M. LAROCHE (<i>le lâchant et prenant l'argent.</i>).--A la bonne heure, le +voilà raisonnable.</p> + +<p>PIERRE (<i>se laissant tomber sur une chaise</i>).--Je suis à moitié mort.</p> + +<p>Débarrassé de ma haie, je m'apprêtais à lui porter remède, n'ayant pu +lui porter secours; mais à ce combat succéda la scène la plus étrange, +et je dirai presque la plus comique du monde.</p> + +<p>M. Laroche, après avoir pris l'argent, s'était approché de Pierre, dont +le visage était tout meurtri, et qui gémissait. Il le regarde, et, +passant tout à coup à un ton de compassion naïf et paternel:--Mon pauvre +garçon, comme te voilà arrangé!</p> + +<p>PIERRE.--Je n'en puis plus.</p> + +<p>M. LAROCHE.--Attends!... attends!... Nous allons te soigner; tu es père +de famille... tu as besoin de travailler... Mère Gallois, faites +chauffer de l'eau.</p> + +<p>PIERRE.--Ah! mon front!</p> + +<p>M. LAROCHE (<i>l'examinant</i>).--Quel coup tu as attrapé! Là!... et ici!., et +sur le bras!... Miséricorde! tu n'es que plaies et bosses.</p> + +<p>PIERRE.--Ah! mes reins!</p> + +<p>M. LAROCHE.--Attends!... J'ai là un liniment qui le fera beaucoup de +bien... Pauvre Pierre!</p> + +<p>PIERRE.--Aie!... aie!...</p> + +<p>M. LAROCHE (<i>vivement</i>).--Allons donc, mère Gallois!... Dépêchez-vous +donc!... Vous voyez bien que cet homme souffre!</p> + +<p>LA MÈRE GALLOIS (<i>à part</i>).--Il est bon au fond.</p> + +<p>M. LAROCHE.--Et toi. Desnoues, qu'est-ce que tu fais là? Viens donc +m'aider à le mettre au lit; il ne peut plus se soutenir. (<i>Ils le mirent +au lit.</i>)</p> + +<p>M. LAROCHE.--Es-tu bien?</p> + +<p>PIERRE.--Oui, monsieur Laroche.</p> + +<p>M. LAROCHE.--Tu es bien malade, mon pauvre Pierre; mais sois tranquille, +je suis là.</p> + +<p>PIERRE.--Merci, monsieur Laroche.</p> + +<p>M. LAROCHE.--Je ne t'abandonnerai pas.</p> + +<p>PIERRE.--Non, monsieur Laroche.</p> + +<p>M. LAROCHE.--Allons, tiens-toi bien chaudement. Adieu, mes bons amis. Et +il s'éloigna.</p> + +<p>DESNOUES (<i>à Pierre</i>).--Eh bien! Pierre?</p> + +<p>PIERRE.--Eh bien! il me paiera comme il a payé la mère Gallois, en +fluxion de poitrine.</p> + +<p>M. LAROCHE (<i>revenant</i>).--Pierre, je te préviens que le liniment c'est +deux francs.</p> + +<p>PIERRE.--Oui, monsieur Laroche. Voulez-vous que je vous paie d'avance?</p> + +<p>M. LAROCHE.--Par exemple!... est-ce que je ne suis pas sûr de toi?... +Adieu!... adieu!</p> + +<p>Tel était l'homme qui devint mon ennemi; ajoutez à ce portrait une force +de haine comparable à sa force physique, une jalousie envieuse de ce que +je gardais ma dignité vis-à-vis des paysans, et enfin, un dernier mot, +un titre qui vous dira tout ce que j'avais à redouter de lui... il était +membre du tribunal révolutionnaire. Quand la révolution avait éclaté, il +s'y était jeté avec fureur, et dès 90 était arrivé, à 95. Il dominait à +la ville dans sa section par l'audace de ses conseils prescripteurs, et +déployait là théoriquement ce mépris de la vie des autres qu'il avait +montré dans ses actions comme soldat et comme médecin. Je l'avoue, +malgré mon diplôme, je tremblais devant lui. Quand nous nous +rencontrions, son regard jaloux et cruel tombait sur moi comme sur une +proie, cherchant une place où il pourrait me frapper. Il semblait que sa +haine devinait en moi quelque titre caché qui me livrerait à lui. +J'enveloppais dans une dignité calme et dans un silence sévère tout ce +qui aurait pu me trahir...; j'effaçais mes gestes, mes paroles, ma +démarche habituelle..., et pourtant je n'étais pas sans crainte... S'il +avait su que j'étais prêtre!... Eh bien!... eh bien! il le sut!</p> + +<p>--Comment?</p> + +<p>--Il l'apprit!... on le lui dit!</p> + +<p>--Qui donc?</p> + +<p>--Moi!</p> + +<p>--Vous!...</p> + +<p>--Oui, moi!... Je n'oublierai jamais ce jour terrible et cette réunion +presque solennelle. Mon hôtesse avait pour voisine une jeune femme +restée veuve avec une jeune fille de dix ans. Tout à coup cette enfant +est prise d'une maladie si terrible qu'en deux jours la gravité devint +danger, le danger devint mortel. M. Laroche était son médecin; on +l'appelle. Tout ce qu'il essaie demeure impuissant... La destruction +advenait. Eperdue, la mère demande d'autres soins, d'autres conseils «M. +Aubry! je veux M. Aubry!» On me fait venir; un troisième médecin est +appelé, et le soir, à huit heures, nous entrons dans cette maison pleine +de larmes et d'angoisses. La pauvre mère nous attendait dans la pièce +d'entrée; c'est elle qui nous ouvrit, c'est elle qui nous introduisit +dans cette chambre, et rien ne peut rendre ce qu'il y eut de déchirant +dans son accent et dans sa figure quand elle arriva devant ce berceau, +et nous dit: «La voilà!» Nous la priâmes de s'éloigner, et nous restâmes +seuls. Oh! que ceux qui ont trouvé un texte de scène plaisante dans une +consultation de médecins n'en ont jamais vu autour du lit d'une personne +aimée! Cette chambre obscure, cette lampe basse, ce berceau dans +l'ombre, ce silence, cet arrêt à prononcer;... j'étais saisi d'une sorte +de terreur. Il me semblait qu'on me faisait monter sur un tribunal, et +qu'on me revêtait de la robe de juge dans une condamnation à mort. Juge +aveugle, juge sans connaître la loi... sans balance, rien que le glaive! +La pitié vint se joindre à ce sentiment d'effroi, et acheva de me +troubler. M. Laroche prit l'enfant dans son lit; elle poussa un faible +gémissement et l'on commença l'examen de ce pauvre petit corps amaigri, +qui retombait plié en deux sur le bras qui le soulevait. De temps en +temps, sans ouvrir les yeux, elle poussait de légers cris plaintifs qui +me perçaient l'âme, et je me détournais pour cacher mon émotion: mon +émotion m'eût trahi. L'enfant reposé dans son lit et la maladie +expliquée, nous nous retirâmes dans la pièce voisine; mais alors éclata +une scène inattendue, et qui fit bientôt deux condamnés à mort au lieu +d'un. M. Laroche proposa un remède terrible, mais décisif, «L'enfant est +perdue si on l'essaie, dit le second médecin, et il offrit un autre +moyen.--Si on s'y arrête, elle est perdue! dit M. Laroche--Eh bien donc! +reprit le premier, que M. Aubry prononce!--Moi!... moi!... m'écriai-je, +frappé d'épouvante, jamais! je ne...» Je m'arrêtai; j'allais me trahir! +Situation terrible! Que faire? choisir? c'était tuer l'enfant peut-être. +Révéler la vérité? c'était me perdre. Plus calme, j'aurais pu me récuser +et désigner un autre médecin. Mais, surpris par cette attaque imprévue, +je ne voyais que l'échafaud d'un côté, un cercueil de l'autre; et, +pressé entre ces deux hommes, l'un à ma droite, l'autre à ma gauche, +tous deux me disant: «Elle est morte si on ne le fait pas; elle est +morte si on le fait...» je me taisais, éperdu...</p> + +<p>«C'en est trop, dit le second médecin; qu'il prononce, ou j'abandonne +l'enfant.</p> + +<p>--Arrêtez! repris-je vivement. Je la voyais perdue aux mains de M. +Laroche.</p> + +<p>--Prononcez donc!</p> + +<p>J'hésitais encore... Le second médecin se leva pour partir...</p> + +<p>--Je ne puis pas prononcer! m'écriai-je hors de moi, je ne le puis pas!</p> + +<p>--Pourquoi?</p> + +<p>--Je ne le dois pas!</p> + +<p>--Pourquoi?</p> + +<p>--Pourquoi! je ne suis pas médecin!</p> + +<p>Je n'avais pas achevé ces mots, que M. Laroche pousse un cri sauvage. La +mourante, son devoir, il oublie tout: il ne vit plus que sa victime; et +marchant à moi les yeux étincelants:</p> + +<p>«Qui êtes-vous donc?» me dit-il.</p> + +<p>Je palis; son regard était un arrêt de mort.</p> + +<p>«De quel droit m'interrogez-vous?</p> + +<p>--Oubliez-vous de quel tribunal je suis membre? Pourquoi êtes-vous venu +ici? pourquoi cachiez-vous votre nom? pourquoi avez-vous pris un titre +faux? pourquoi mentez-vous.. l'état, au public?... Qui êtes-vous?...</p> + +<p>Et il enfonçait, pour ainsi dire, chacune de ces interpellations comme +un coup mortel... Je me taisais toujours...; je n'étais encore que +suspect... Un mot, et j'étais condamné.</p> + +<p>«Votre profession est donc bien vile, dit-il amèrement, puisque vous +n'osez l'avouer?»</p> + +<p>Bien vile!... ce mot m'avait fait rougir d'indignation.</p> + +<p>«Puisque vous la reniez!...</p> + +<p>--Bien vile!... repris-je avec plus d'énergie. Ah! je ne laisserai pas +insulter mon maître!</p> + +<p>--Son maître!... Il sert un roi.</p> + +<p>--Oui..., un roi! un roi auguste! tout-puissant! Un roi que j'adore, et +dont je proclamerai le nom jusque sous votre couteau!...</p> + +<p>A ce moment un cri terrible partit de la chambre de l'enfant, et la +porte s'ouvrant avec fracas, la mère se précipita au milieu de nous en +s'écriant: «Elle meurt!... elle meurt!</p> + +<p>--Eh bien! m'écriai-je à mon tour avec exaltation... puisque la mort est +là, mon rôle commence! Eloignez-vous médecins du corps! vous n'avez rien +à faire près de la mourante...; c'est moi qu'elle réclame...; ma place +est auprès d'elle Je suis prêtre!.................</p> + +<p>Le lendemain je comparaissais devant le tribunal révolutionnaire, et +l'enfant était sauvée: une crise décisive, et que j'avais favorisée en +ne décidant rien, l'avait rendue à la vie. On n'était pas longtemps +accusé en 95: à quatre heures je montais, moi quinzième, sur la +charrette fatale; cinq minutes après je passais devant la maison de ma +pauvre veuve, qui s'était mise sur le seuil de la porte, et sanglotai! +quand je lui dis adieu de la main; et enfin un quart d'heure plus lard +je m'arrêtais au pied de l'échafaud.</p> + +<p>«Mais, comment donc vivez-vous?»</p> + +<p>A peine si je le comprends encore. Le temps était affreux; de la pluie, +de la neige, et un ciel si sombre, qu'à quatre heures la nuit avait +presque commencé. La foule cependant était considérable, attirée et +exaspérée par le nombre inaccoutumé des victimes. La charrette, comme je +vous l'ai dit, en contenait quinze: j'étais, moi, le dernier, assis à +l'extrémité du banc, les mains liées derrière le dos. Mon coeur était +serré, mais je n'avais pas peur; mon sacrifice était fait: je mourais +pour avoir confessé le nom de mon maître... L'échafaud paraît... je vois +le bourreau, je vois le couteau... La voiture s'arrête...; mon coeur bat +plus vite. Comme on craignait quelque mouvement dans le peuple, qui +murmurait déjà.... on entoure toute la voiture de troupes; mais on ne +pose à l'extrémité de la charrette, près de moi qu'un seul soldat...; il +me touchait presque. Le premier condamné descend...: je vois le couteau +remonter rouge. Des cris s'élèvent dans la foule qui entoure les troupes +et se presse sur nous; la pluie redouble et vient augmenter le désordre. +Pour en finir plus vite, on fait avancer la charrette de trois pas; mais +un pavé se trouve sous la roue, un cahot violent nous soulève; et, comme +j'étais assis tout à fait à l'extrémité du banc, je tombe debout, mais +les mains liées, devant le soldat qui gardait le derrière de la +voiture..., j'allais parler; mais soudain.. Oh! comment peindre ce +moment? soudain, sans dire une parole, sans changer de visage, il passe +vivement entre moi et la charrette, et se pose l'arme au bras devant +moi..., et me voilà dos à dos avec lui, caché par lui, couvert par +l'obscurité, presque mêlé à la foule qui faisait plier le cordon de +troupes, et, immobile, éperdue, attendait la fin de cette scène. Le +sacrifice se poursuit au milieu des cris et de la confusion; j'entends +descendre chacun de mes compagnons; je compte: douze... treize... +quatorze...; c'est mon tour, on va m'appeler! Ciel! on se tait; la foule +se précipite autour de l'échafaud, les troupes se dispersent: je me +jette dans le peuple sans avoir pu serrer la main de mon bienfaiteur; +et, porté par les flots de la multitude, j'arrive égaré, ruisselant de +pluie, dans un chantier ou je me cache jusqu'à la nuit complète. La nuit +venue, ma tête un peu calmée et mes mains délivrées, je me hasarde dans +les rues, et je me dirige vers la maison de mon hôtesse. J'arrive, je +regarde par la croisée: on était à souper. La pauvre femme, je la vois +encore, tenait à la main une bouchée de pain qu'elle oubliait de porter +à ses lèvres, et, elle pleurait. Je frappe tout doucement..., on +m'ouvre. «Ah!--Silence!» Une fois là, mes larmes éclatent, et je tombe à +genoux en remerciant Dieu. Je leur contai tout. On me tint caché trois +jours, puis je revins ici, où l'on ne songeait plus à me chercher, et où +j'ai vécu jusqu'à mes quatre-vingt-deux ans, ce dont je rends grâce à +Dieu, car j'ai fait un peu de bien, je crois. J'ai aimé, j'ai été aimé, +et je serai pleuré..., pas de si tôt encore, j'espère... Puis il ajouta +gaiement: Je marche sans bâton, je lis sans lunettes, et j'ai là une +bouteille de vieux vin de Bourgogne dont je veux prendre avec vous un +verre, sans que ma main tremble en le portant.</p> + +<p>Il prit la bouteille:</p> + +<p>A votre bon voyage, mon jeune hôte...: quand je partirai pour le mien, +je veux qu'on vous en fasse part, et vous vous direz: «Ah! ce pauvre +curé Barbois! Quel dommage! c'était un brave homme!...» Bonsoir, mon +hôte!</p> + +<p class="rig">E. Legouvé.</p><br><br> + +<hr class="full"> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/040b.png"></p> + +<h3>Miscellanées</h3> + + +<p class="mid">EXPOSITION DE LA SOCIÉTÉ DES AMIS DES ARTS.</p> + +<p>Depuis quelques jours la Société des Amis des Arts a ouvert dans la +salle de ses séances, au Louvre, son exposition annuelle.</p> + +<p>Cette société a été fondée avant la Révolution: mais son influence était +alors excessivement restreinte, tant par l'exiguïté de ses revenus que +par le petit nombre de peintres en France à cette époque.</p> + +<p>La Révolution interrompit ses travaux; les derniers temps de la +République et ceux de l'Empire laissèrent peu de loisir pour la culture +des beaux-arts, les graves questions de la guerre faisant dominer leur +intérêt puissant sur tous les autres intérêts du pays.</p> + +<p>La paix, avec la Restauration, jeta tout à coup dans les arts une foule +inoccupée. Les grands noms des Gérard, des Gros, des Prud'hon, des +Guérin, etc., étaient seuls connus; les travaux, peu nombreux du reste, +leur revenaient de droit, et les jeunes talents abandonnés s'en allaient +à la merci de la faim et du désespoir. Quelques hommes éclairés, frappés +de la gravité de la position, se ressouvinrent qu'il avait existé une +société vouée à l'encouragement des talents naissants et malheureux; ils +résolurent de la rétablir sur de nouvelles bases plus larges et plus +solides. Le duc de Berry leur prêta son appui et l'autorité de son +patronage, et, dans le courant de l'année 1817, la Société des Amis des +Arts fut reconstituée. Parmi les artistes qu'elle prit alors sous sa +protection, nous devons citer <i>Xavier Leprince</i>, qui lui dut une partie +de ses succès.</p> + +<p>Depuis, elle a su distinguer et former pour ainsi dire, à force de +commandes, le jeune Tanneur, l'un des peintres de marine aimés du +public.</p> + +<p>Vers 1830 la Société des Amis des Arts avait été patronnée par le duc +d'Orléans; la duchesse d'Orléans a accepté, au nom du comte de Paris, +cette part honorable de l'héritage paternel.</p> + +<p>Le président de la Société est M. le comte de Noé; les vice-présidents, +MM. Taylor et de Gassaud.</p> + +<p>M. le comte Caccin est trésorier; le secrétaire et les vice-secrétaires +sont MM. Valpinçon et Leblanc, Brocard et Duchesne aîné.</p> + +<p>De 1817 à 1842, la Société des Amis des Arts a fait exécuter à grands +frais par nos plus habiles graveurs trente-deux précieuses reproductions +des tableaux célèbres des maîtres français et étrangers.</p> + +<p>Les principales sont: <i>Daphnie et Chloé</i> d'Hersent, le <i>Zéphyr</i> de +Prud'hon, Sapho de Gros, la <i>Sainte Anne et la vierge</i> de Léonard de +Vinci, gravées par Laugier; <i>la psyché</i> de Prud'hon, gravée par Müller; +<i>la Justice et la Vengeance divine</i> de Prud'hon, gravée par Gelée: +<i>Neptune et Amphitrite</i> de Jules Romain, gravée par Richomme; enfin le +<i>Convoi d'un aîné de famille</i> de Léopold Robert, gravé par Prévost. Un +exemplaire de ces gravures est réservé à chacun des membres actionnaires +de la Société; quant aux tableaux et aux objets d'art, ils sont adjugés +par la voie du sort, à la suite de l'exposition qui clôt chaque +exercice.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/040a.png"><br> +(Exposition de la Société des Amis des Arts.)</p> + +<p>Jamais peut-être aucune exposition de la Société des Amis des Arts n'a +été aussi brillante que celle de 1845.</p> + +<p>Sans s'écarter en rien du but qu'elle s'est proposé, celui d'encourager +les jeunes talents, elle a su former une collection fort remarquable.</p> + +<p>Nous ne saurions trop louer l'esprit qui a guidé ses choix, faits en +grande partie parmi les tableaux du dernier Salon.</p> + +<p>Nous avons particulièrement remarqué la <i>Satisfaction</i>, jolie +composition de M. Guillemin. C'est un jeune artiste riant à coeur joie +devant un tableau qu'il vient d'esquisser. Cette petite toile, remplie +d'esprit, de finesse et d'observation, est en même temps fort +remarquable sous le rapport du dessin et de la couleur.</p> + +<p><i>Le Marécage</i>, par M. Jules Coignel, est un charmant paysage bien peint, +bien composé et d'un aspect délicieux.</p> + +<p>Les deux paysages de M. Karl Girardet, <i>les Bouledogues</i> de M. Buisson, +<i>la Marine</i> de M. Morel-Fatio, <i>la Jeune fille et le Serin</i>, de M. +Caminade, <i>l'Enfant et le Chien</i> de M. Gué, le <i>Charles-Quint</i> de M. +Coulon, et surtout le précieux petit tableau de <i>Nature morte</i> de M. +Philippe Rousseau, nous ont paru dignes en tout de l'intérêt que la +société leur a témoigné en les comprenant dans la répartition de ses +fonds pour 1845.</p><br> + +<h4>PARIS AU CRAYON.</h4> + +<p>Gardez-vous de croire, comme quelques personnes l'assurent, qu'on ait +amnistié le ridicule en France. Rabelais et Molière, ces deux grandes +gloires de l'esprit français, comptent, il est vrai, peu de disciples +fidèles, peu d'heureux imitateurs; la tradition du rire semble perdue. +Les journaux, égarés dans l'inextricable labyrinthe du feuilleton +sentimental, ont renoncé à la satire; la muse comique, un pied chaussé +du cothurne classique, l'autre du brodequin du moyen âge, court en +boitant à la poursuite d'un but impossible: le théâtre a cessé d'être +l'école des moeurs pour devenir un kaléidoscope. N'importe! le crayon a +recueilli le double héritage de la plume, le journal et le théâtre. Il +n'y a plus de satire, il n'y a plus de comédie, il y a la caricature!</p> + +<p>Autrefois la gaieté était française, et même un peu gauloise. La +caricature est parisienne; elle a commencé, flânant au bras de Lautara, +dans les guinguettes verdoyantes de la banlieue. Depuis, son éducation +s'est perfectionnée; elle a vu les ateliers, les théâtres, les salons +même, car la caricature a été introduite dans le monde, et vraiment, à +part quelques expressions hasardées et un laisser-aller parfois trop +grand, elle n'y a point fait mauvaise figure.</p> + +<p>La caricature est bonne fille au fond, et bien des gens lui en font un +reproche; sa moquerie ne va pas jusqu'à la méchanceté; elle pince +quelquefois, mais jamais jusqu'au sang; au lieu d'un fouet elle est +armée d'une épingle; elle combat à la légère, et ne blesse qu'en +égratignant. C'est bien là le genre de vengeance qui convient à la +société de notre époque, où la morale ne se plaint qu'à voix basse, ne +s'indigne qu'à demi, mettant tous ses soins à dissimuler sa présence et +craignant cependant de se faire oublier. Nous lui viendrons en aide; +dans nos colonnes, elle aura le verbe haut. Notre caricature a pris des +habits d'homme. Arriére les petits mots, les petits caquets, les petites +médisances. Regardez ces yeux brillants, cette bouche souriante, ce +crayon effilé comme une dague; c'est pour mieux voir le ridicule, pour +mieux se moquer de lui, pour mieux le clouer sur le papier. Les bras +vigoureux de l'artiste comique poussent la porte qui défend l'entrée du +monde; si elle résiste, il l'enfoncera. Venez donc, vous tous qui avez +de la verve, de l'esprit, de l'observation: notre galerie +d'illustrations drolatiques est loin d'être complète, il y a place pour +tous ceux qui voudront nous apporter un type nouveau.</p> + +<p>Quelle mine plus féconde à exploiter, quel plus beau thème à broder que +Paris! Gloires nouvelles, réputation du jour, splendeurs du moment, +royautés de la mode ou de l'esprit, tendances des moeurs et de +l'industrie, beaux-arts, littérature, théâtre, galanterie même, tout +change, tout se renouvelle, tout se modifie avec la rapidité d'un songe. +L'existence parisienne est un drame féerique, une comédie à tiroirs dont +les décorations changent sans cesse, où se résument en transformations +perpétuelles, la richesse, la beauté, l'esprit du monde entier. C'est là +un des côtés du tableau, celui qu'on montre le plus volontiers; mais il +en est un autre qu'on ne doit pas laisser dans l'ombre. Au-dessus de +Paris, plane sans cesse une rumeur sourde que ne peuvent éteindre ni les +roulements des voitures dorées, ni le bruit des instruments de fête, ni +les chansons de ceux qui sont heureux: c'est la voix de la misère qui va +se perdre dans le brouillard froid et humide, harmonie terrible que le +vent emporte sur son aile, plainte funèbre qui ne se tait ni le soir ni +le matin. Nous ferons l'histoire de cette misère, nous dirons quels +coeurs battent sous les oripeaux; nous montrerons le peuple tel qu'il +est, et surtout tel qu'il devait être, et cela sans fiel, sans haine, +sans passion: dans un cas semblable, la réalité vaut mieux que +l'imagination, et la vérité est la meilleure de toutes les satires.</p> + +<p>Mais là ne se bornera point notre rôle.. Il ne s'agit de rien moins que +d'illustrer chaque année ce roman en trois cent soixante-cinq +livraisons, intitulé <i>Paris</i>. C'est la physiologie permanente de la +capitale que nous voulons faire avec le crayon. Il faut que ceux qui +n'ont jamais vu Paris puissent le visiter dans nos colonnes, que ceux +qui l'habitent le reconnaissent, que ceux qui l'ont quitté le +retrouvent; car Paris se désapprend comme toutes les grandes choses de +la vie. Soyez toujours amoureux, vous qui voulez aimer; marchez sans +cesse, vous qui voulez parvenir. Que la lampe, l'Héro s'éteigne, et +Léandre ne pourra plus traverser le Bosphore. Pour comprendre Paris, il +faut l'étudier sans cesse. Si vous le perdez un seul instant de vue, +vous ne les reconnaissez plus, il a changé de forme. Si nous n'avions +pas abusé de la métaphore, nous comparerions Paris à Protée. On nous +permettra d'esquiver ce parallèle traditionnel.</p> + +<p>Que de gens qui méconnaissaient cette vérité ont fini par la +reconnaître! A peine a-t-on quitté le boulevard, que déjà on le +regrette; on n'éprouve point la maladie du pays, car Paris n'est le pays +de personne, mais une indéfinissable nostalgie. La vie est un cauchemar +perpétuel: vos habits vous gênent, l'existence a les entournures trop +étroites; vos bottes vous blessent, toutes les figures vous semblent +maussades; les meilleurs mets vous dégoûtent, et vous avez faim en +songeant aux restaurants à vingt-deux sous. On est atteint d'une +affection bizarre, incohérente, difficile à guérir, qu'on appelle le mal +de Paris.</p> + +<p>C'est chez nous que ceux qui veulent voir Paris, ou le revoir, deux +maladies analogues, viendront se guérir. Nous leur esquisserons Paris +tel qu'il est, nous raconterons ses goûts, ses sympathies; nous +montrerons ses grands poètes, ses grands avocats, ses grands acteurs, +ses grands financiers, ses grands chanteurs, tout le personnel de sa +gloire d'aujourd'hui et de sa gloire de demain, nous n'oublierons que +les célébrités de la veille.--Hier n'est pas un mot parisien.--Un +journal seul peut mener à bien cette oeuvre gigantesque, parce qu'il +change sans mourir; c'est l'âme et le génie de la ville. Un journal, +c'est Paris volant.</p> + +<p>Ne vous attendez pas à retrouver sous notre crayon ces types de +convention qui rendent Paris si monotone quelquefois, qu'on est tenté de +croire que sa réputation est la plus considérable des réputations +usurpées. Notre étudiant ne dansera pas inévitablement le cancan à la +Chaumière; notre jeune fille ne se présentera pas avec son invariable +cortège d'ânes rétifs, de rubans froissés, de baisers jetés d'une +mansarde à l'autre; nos hommes de lettres ne fumeront pas +perpétuellement le lattakie odorant sur des coussins d'or et de soie, +ils n'auront pas non plus, contraste familier aux observateurs, les +coudes percés, les bottes éculées, et le feutre gras; toutes nos femmes +de lettres ne seront pas ridicules, et tous nos écrivains n'auront pas +du génie; le foyer de l'Opéra ne sera pas pour nous le centre de la +politique européenne; notre intention n'est pas de faire de l'esprit +quand même.</p> + +<p>Après les moeurs viendront les idées. L'histoire des hommes et des +choses littéraires appelle l'attention du caricaturiste. Il faut bien +que l'on sache aussi où en est la muse de 1830; cette jeune fille qui +avait le coeur d'une Allemande, le regard d'une Italienne, la passion +d'une Espagnole: ne l'apercevez-vous pas déjà vieille et ridée, +découpant des romans au fond d'une boutique obscure? elle en a de toutes +les dimensions, de tous les modèles, de tous les prix: patron Walter +Scott, patron Byron, patron Cooper, patron Goëthe; elle fait tous les +genres au rabais. C'est une revendeuse à la littérature. La muse s'est +donné un associé qui s'appelle le journalisme; celui-là s'occupe sans +cesse à prendre l'empreinte de tout ce qui surgit d'un peu original pour +le reproduire ensuite; il dresse de malheureux jeunes gens à imiter, +avec la cire molle de leur style, toutes les conceptions vigoureuses. +Nos grands écrivains sont parodiés ainsi journellement dans ces +feuilletons-Curlius qui détruisent tout ce qui reste encore d'esprit +littéraire en France.</p> + +<p>Ainsi donc, ce n'est pas l'espace qui nous manque. Moeurs, caractères, +passions, idées, sentiments, ce qu'il y a de permanent au fond de Paris, +ce qui jette le flux des événements, aristocratie, peuple, bourgeoisie, +artistes, gens du monde, industriels, il n'est pas un coté du coeur ou +de l'intelligence que nous ne puissions explorer, pas une classe de la +société qui ne s'offre à nos investigations. Que les artistes se +présentent donc en foule, la plume leur offre ici une association +bienveillante; c'est à eux à faire revivre, avec leur crayon, l'antique +maxime <i>castigat ridendo</i>, qui ne se lit plus maintenant ni sur la +couverture de nos livres, ni sur le rideau de nos théâtres.</p> + +<p>Pour commencer cette série, Grandville a résumé tous les ridicules du +moment. Le crayon a rédigé la synthèse de l'actualité.</p> + +<p>La caricature ouvre la porte du journal à tous les ridicules qu'elle a +emprisonnés depuis longtemps dans ses cartons. Voici d'abord la canne à +sucre et la betterave qui se poursuivent, brûlant d'éteindre dans le suc +l'une de l'autre la haine qui les fait sécher sur plante; cette jeune +grenouille en frac et le chapeau sur l'oreille, qui cherche à se faire +aussi grosse que la caricature, c'est un symbole de l'amour-propre qui +dévore notre malheureuse époque; ces deux enfants à peine échappés de +nourrice, portant l'un une pipe et un paletot, l'autre un manchon et des +plumes, n'est-ce pas là une charmante traduction de ce proverbe, qui +devient malheureusement plus vrai de jour en jour: Il n'y a plus +d'enfants!</p> + +<p>Regardez cette femme avec son chapeau étriqué, ses boucles de cheveux +dépassant la ceinture, son air pincé, ses allures de vieille coquette, +voilà la mode, saluez la déesse, et gardez-vous d'entr'ouvrir le livre +que ce <i>penseur profond</i> tient à la main avec tant de componction, vous +n'y trouveriez que du vide. Il vaut mieux causer un moment avec ces deux +débardeurs qui boivent du champagne dans un cornet à piston, double +personnification du carnaval actuel.</p> + +<p>Cet homme qui porte une colonne sur son dos, c'est l'architecte de +l'Empire: voyez cette boule au sommet du monument, c'est le <i>vieux +monde</i>: gare dessous! le vieux monde peut s'écrouler d'un instant à +l'autre; fuyons. Mais un autre danger nous menace. Quel est ce volume +qu'on hisse avec tant de peine avec cet instrument vulgairement appelé +<i>cherre</i>? Ce sont les <i>Poésies légères</i> d'un auteur bien connu. Si la +corde venait à casser, nous serions écrasés par ces feuilles fugitives.</p> + +<p>Ici, un capitaine anglais grimpe sur un mandarin chinois qui, +passez-nous l'expression, en a plein le dos; là se dressent des chemins +de fer portatifs, dernière expression du progrès industriel; ce chapeau +sur une boîte, c'est l'art et le daguerréotype: le soleil dessiné par +lui-même. Que peut-on inventer après cela?</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/041.png"><br> +Paris au crayon. Caricature par Grandville.</p> + +<hr> + +<p>--L'administration du Musée du Louvre vient de faire placer dans la +salle des bronzes une inscription tracée sur une lame de plomb qui, +dit-on, a été trouvée dans l'intérieur de la belle statue de bronze +d'ancien style qui est placée sur un piédestal au centre de la galerie. +Cette inscription donne les fragments du nom de deux artistes dont l'un +est Rhodien: les caractères sont d'une forme telle que, si l'un s'en +rapportait à ce témoignage, il faudrait faire descendre au second siècle +avant notre ère un monument que l'on a considéré jusqu'à présent comme +antérieur à Phidias. Mais il s'est rencontré des esprits soupçonneux qui +ont révoqué en doute l'authenticité de cette lame de plomb, et qui ont +pensé que le directeur du Musée avait trop facilement accordé confiance +au nettoyeur qui dit l'avoir trouvée. Ces doutes ont été consignés dans +un article imprimé dans la revue qui a pour titre <i>Le Cabinet de +l'Antiquaire</i> Le sous-conservateur du Musée, qui s'est cru engagé dans +la question, a répondu par une brochure dans laquelle il cherche à +prouver l'antiquité de l'inscription sur plomb. Cette petite querelle +occupe vivement le monde des antiquaires: elle doit intéresser aussi les +artistes, puisque, en définitive, il s'agit de renverser les idées +généralement reçues touchant le style de l'art des anciens sculpteurs.</p> + +<h3>Correspondance.</h3> + +<h4>RÉPONSES.</h4> + +<p>Il nous serait impossible, dés à présent, de répondre par lettres à +toutes les personnes qui veulent bien nous écrire, soit pour nous donner +des conseils, soit pour nous offrir leur collaboration, soit pour nous +faire des questions sur notre but et sur les moyens que nous comptons +employer pour l'atteindre. Nous nous voyons donc obligés d'adresser nos +réponses à la plupart de nos correspondants inconnus, par la voie même +de notre journal. Un mot suffira souvent pour que toute notre pensée +leur soit connue. Quelquefois aussi, une seule réponse préviendra un +grand nombre de questions, de doutes ou de critiques. Nous avons besoin +d'économiser le temps.</p> + +<p><i>A M. P. L., rue du II.</i>--La critique est juste, et nous en tiendrons +certainement compte.</p> + +<p><i>A M. D., boulevard Saint-Martin.</i>--Mille remercîments; les sujets +indiqués nous conviennent; M. D. en verra la preuve dans nos prochains +numéros.</p> + +<p><i>A M. R., d'Orléans.</i>--En aucune manière, notre résolution à cet égard +ne changera point.</p> + +<p><i>A un anonyme.</i>--Notre premier numéro n'est point un spécimen: il s'en +faut de beaucoup qu'il contienne des exemples de tous les sujets que +nous nous proposons d'illustrer. On ne pourra point juger l'étendue et +la variété de notre plan avant plusieurs mois. Nous doutons que l'auteur +de la lettre ait lu le premier article de notre premier numéro: <i>Notre +but</i>. Nous le prions surtout de vouloir bien prendre au sérieux le +dernier paragraphe de cet article. La tache est difficile: nous avons +besoin de bienveillance et d'encouragements.</p> + +<p><i>A Madame A L., de Versailles; MM. O.; V. T.; G. de +Saint-Quentin.</i>--Madame A. L. nous conseille de ne point représenter les +scènes des théâtres et les acteurs, et de donner plus de place aux +affaires criminelles, correctionnelles, à la musique et aux modes.--M. +O. pense tout le contraire.--M. V. T. n'aime aucun de ces sujets, et +demande surtout des oeuvres d'art et des caricatures.--M. G., qui se +méprend apparemment sur le sens de notre titre, voudrait qu'il ne fût +question que des hommes et des femmes illustres.--Nous sommes désolés de +ne pouvoir mettre les quatre correspondants en présence les uns des +autres; ils se répondraient sans doute mieux que nous ne pouvons le +faire.</p> + +<p><i>A M. Pr.</i>--Jamais, Monsieur. Quelle idée!</p> + +<p><i>A M. V.</i>--Si nous suivions le conseil de M. V., <i>l'Illustration</i> +n'aurait pas à espérer deux mois d'existence. Nous nous expliquerons, du +reste, de la manière la plus explicite sur ce sujet en tête d'un des +prochains numéros. Nous ne sommes enrôlés sous aucun drapeau; nous ne +sommes au service d'aucun parti.</p> + +<p><i>A Madame ou Mademoiselle E. N.</i>--Nous ferons part de l'observation +très-fine de l'aimable correspondante à madame Constance Aubert qui +rédige nos articles sur les modes, et qui voudra bien se charger de lui +répondre directement.</p> + +<p><i>A M. J, d'Amiens.</i>--Il est impossible de trouver un titre qui +satisfasse tous les esprits. Le mot <i>Illustration</i> indique notre projet +de rendre plus intelligibles, d'éclairer, en quelque sorte, au moyen de +gravures sur bois, tous les sujets que nous traitons. Ce n'est pas un +mot étranger: les Anglais nous l'ont emprunté, comme tant d'autres +excellentes expressions de nos pères. On le trouve souvent employé par +nos vieux auteurs dans le sens où nous l'employons ici. Les miniatures, +par exemple, <i>illustraient</i> les manuscrits. Le mot <i>journal</i>, qui vient +ensuite, exprime notre intention de nous approcher de plus en plus du +caractère d'actualité qui distingue des livres, et des autres recueils, +les feuilles quotidiennes. Nous publierons les nouvelles de toute +nature, et nous prendrons soin d'éviter tout ce qui est uniquement +rétrospectif.</p> + +<p><i>A M. Ch. G.</i>--Nous ne savons pas encore si nous accepterons des pièces +de vers: nous regrettons de ne pouvoir donner une réponse plus +favorable.</p> + +<p><i>A M. M. de L.</i>--Assurément. Nous représenterons fidèlement, et avec +toute la rapidité possible, tous les faits d'Algérie dignes d'intérêt. +Nous avons établi une correspondance active avec des artistes qui sont +sur le théâtre des événements.</p> + +<p><i>A M. de B.</i>--Les portraits demandés paraîtront en avril.</p> + +<p><i>A M. S. M.</i>--Oui, le 25 mars.</p> + +<p><i>A M. Am.</i>--Nous ne venons faire concurrence à aucun recueil existant. +L'avenir le prouvera. Notre plan est nouveau et nous nous éloignerons de +plus en plus de tout ce qui a été fait jusqu'à ce jour; autrement notre +pensée première ne serait point réalisée. Si l'on songe que les moyens +d'exécution étaient presque tous à créer, que nos graveurs passent les +nuits à travailler, que nous imprimons la valeur d'un volume entier +chaque semaine, on voudra bien attendre avant d'exiger beaucoup plus que +nous ne faisons.</p> + +<p><i>A un anonyme de Caen.</i>--Il est vrai qu'il y a dans cette direction un +écueil à redouter. Nous consulterons le bon sens et le goût public. +Notre ferme volonté est de ne blesser aucune convenance et de ne jamais +donner droit à personne de condamner l'influence qu'il pourra nous être +permis d'exercer sur les lecteurs.</p> + +<hr class="full"> + +<h3>Bibliographie</h3> + +<h4>BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE FRANÇAIS</h4> + +<p><i>N. B,</i> En fondant ce bulletin bibliographique, que nous prenons +l'engagement de publier régulièrement chaque semaine, notre intention +n'est pas de faire de la critique proprement dite; nous voulons +seulement appeler l'attention de nos lecteurs sur tous les ouvrages +sérieux et utiles qui paraissent, soit en France, soit à l'étranger. +Dans ce but, nous leur donnerons, toutes les fois que nous le pourrons, +une analyse sommaire des matières que ces ouvrages renferment. A cette +analyse, nous ajouterons parfois un éloge, plus rarement une critique; +car nous ne parlerons que des livres vraiment dignes d'obtenir une place +dans notre bulletin. Jadis les journaux politiques s'empressaient de +signaler, à l'envi l'un de l'autre, les publications importantes; mais +la presse n'est plus aujourd'hui ce qu'elle était autrefois. Retirez-lui +le produit de ses annonces, et elle cesse d'exister. Elle ne donne place +dans ses colonnes à aucune nouvelle,--utile cependant à connaître,--dont +elle espère se faire payer un jour l'insertion par les personnes +intéressées à la répandre. Constituée sur d'autres éléments, mue par une +impulsion contraire, <i>l'Illustration</i> annoncera, en les analysant,--dans +le triple intérêt du public, des écrivains et des éditeurs, tous les +ouvrages français ou étrangers qui mériteront, à des titres divers, +d'être connus, lus et médités.</p> + +<p><i>De la Puissance américaine</i>. Origine, institution, esprit politique, +ressources militaires, agricoles, commerciales et industrielles des +Etats-Unis; par le major GUILLAUME TELL POUSSIN. 2 vol. in-8 de 52 +feuilles 3/4, avec carte. Paris, Coquebert. 10 fr.</p> + +<p>Le titre seul de ces deux volumes indique qu'ils ne ressemblent en rien +à tous ceux qui ont été publiés, durant ces dernières années, sur les +Etals-Unis. M. Guillaume Tell Poussin n'a pas rédigé laborieusement une +longue dissertation sur les avantages ou les inconvénients de la +démocratie. Loin de lui la prétention d'esquisser des tableaux de +moeurs, ou de raconter des impressions de voyage. Il n'est ni un +idéologue, ni un littérateur; il n'aime pas plus les phrases que les +théories; sa passion dominante est la passion des faits; ce qu'il +étudie, ce qu'il veut faire connaître avant tout à ses lecteurs, c'est +la statistique, c'est la puissance américaine, c'est l'origine des +populations diverses qui composent la fédération des États-Unis, +l'histoire de leur développement, des vicissitudes qui ont marqué leur +enfance et des progrès incroyables qui distinguent leur virilité; ce +sont leurs ressources militaires, agricoles, commerciales, +industrielles.</p> + +<p>Le premier volume renferme l'histoire abrégée des premiers +établissements des Européens dans la partie septentrionale du nouveau +continent, des Français sur les rives du Saint-Laurent et du Mississipi, +des Espagnols dans la Floride, des Anglais dans la Nouvelle-Angleterre. +A la suite de cette revue historique, continuée jusqu'à nos jours, M. +Poussin publie trois documents importants: la déclaration +d'indépendance, l'acte de fédération et la constitution actuelle des +États-Unis.</p> + +<p>Le second volume, beaucoup plus intéressant que le premier, s'ouvre par +l'exposition des ressources militaires des États-Unis. De ce côté de +l'Atlantique, nous sommes habitués à considérer les Américains comme un +peuple de marins, de marchands et de pionniers, et nous ne soupçonnons +pas que l'Amérique, dans la prévoyance d'une lutte avec l'Europe, se +soit préparée à la soutenir. La constitution de 1787 donnait au congrès +le pouvoir de mettre le pays en état de défense. Cette sage mesure fut +différée pendant plusieurs années, et l'eût été, sans doute, +indéfiniment sans la guerre de 1812 avec l'Angleterre. En 1816, sous la +présidence de M. Madisson, le congrès décréta que les États-Unis +seraient mis en état de défense au moyen de fortifications permanentes +dont l'exécution fut confiée au général du génie Bernard, qui avait été +aide-de-camp de Napoléon, et chef de son cabinet topographique. M. +Poussin a coopéré, sous le général Bernard, à cette grande mesure et +trace un tableau aussi exact qu'intéressant du système de défense adopté +par le congrès. Ce système a pour principe que la défense nationale doit +reposer sur l'appui mutuel de la marine, des fortifications, des voies +de communication par eau et par terre, de l'armée régulière et de la +milice organisée. M. Poussin examine chacun de ces éléments. Il passe en +revue, en traitant de la marine militaire, son organisation successive, +son état présent, le matériel et le personnel, les chantiers de +construction et de réparation, les ports de refuge, les rades de +rendez-vous. Il donne ensuite de curieux détails sur la ligne de +fortification, les frontières maritimes et les frontières de terre, les +arsenaux, les manufactures d'armes et les fonderies, la navigation à +vapeur, les canaux, les chemins de fer, l'armée régulière et la milice.</p> + +<p>Sur la population des États-Unis, M. Poussin a recueilli de nombreux +documents. L'esprit religieux, l'état de l'instruction publique, +l'instruction agricole, le commerce, les manufactures, les classes +ouvrières, forment autant de chapitres remplis de faits nouveaux, qui +font parfaitement connaître l'étal social et industriel de l'Union. La +condition de l'industrie manufacturière mérite particulièrement +d'attirer l'attention, car elle prouve que, sous peu d'années, +non-seulement les États-Unis pourront se passer des produits +manufacturés des nations européennes; mais encore qu'ils prendront place +parmi les peuples producteurs, révolution qui jettera forcément un grand +désordre dans l'économie industrielle et commerciale de la France et de +l'Angleterre.</p> + +<p><i>La Polynésie et les îles Marquises</i>: voyages et marine accompagnés d'un +voyage en Abyssinie, et d'un coup d'oeil sur la canalisation de l'isthme +de Panama; par M. LOUIS REYBAUD auteur des <i>Etudes sur les +Réformateurs</i>. 1 vol. in-8. Paris. 1845. Guillaumin, 7 fr. 50 cent.</p> + +<p>M. Louis Reybaud a eu l'heureuse idée de faire réimprimer en un volume +in-8 une série d'articles qu'il avait publiés, durant ces dernières +années, dans la <i>Revue des deux Mondes</i> et dans <i>la Revue Britannique</i>. +Ce nouvel ouvrage de l'auteur des <i>Etudes sur les Réformateurs</i> s'ouvre +par un coup d'oeil sur la science géographique, qui lui sert, pour ainsi +dire, de préface. Viennent ensuite <i>l'Histoire de la colonisation de la +Nouvelle-Zélande</i>, les analyses des voyages de <i>l'Artémise</i> à Taïti, de +l'expédition de <i>l'Astrolabe</i> et de la <i>Zélée</i>, de 1837 à 1840, du +voyage de M. Rochet d'Héricourt dans <i>l'Abyssinie méridionale</i>. A des +réflexions pleines de justesse sur <i>l'avenir de notre marine</i> et à des +documents statistiques sur <i>la flotte française</i> en 1841, succèdent +enfin, deux curieux chapitres sur <i>les îles Marquises</i> et sur la +<i>canalisation de l'isthme de Panama</i>. Aucun écrivain contemporain ne +résume avec plus d'intelligence et n'expose avec plus de clarté une +question controversée, que M. Louis Reybaud. Non-seulement il comprend +admirablement tous les sujets qu'il traite,--histoire, philosophie, +voyages,--mais il a, en outre, le talent de les faire comprendre à ses +lecteurs. Après avoir lu ses Études sur les Réformateurs, on connaît +mieux les systèmes de Saint-Simon, d'Owen et de Fourier, que si on avait +médité pendant longtemps leurs ouvrages et ceux de leurs disciples. Le +volume intitulé: <i>la Polynésie et les îles Marquises</i> remplacera +avantageusement dans toutes les bibliothèques, les diverses relations de +voyage dont il renferme l'analyse.</p> + +<p><i>Voyage au pôle sud et dans l'Océanie</i>, sur les corvettes <i>l'Astrolabe</i> +et <i>la Zélée</i>, exécuté par ordre du roi, pendant les années +1837-1838-1839-1840, sous le commandement de M. DUMONT D'URVILLE. 34 +volumes grand in-8º de plus de 700 pages, avec un atlas contenant +environ 520 planches in-folio, publié par livraisons de 5 ou 6 planches +et 64 cartes hydrographiques.--Paris, Gide, libraire-éditeur. Chaque +volume 6 fr.; chaque livraison de planches, 12 fr. 50 c.</p> + +<p>La mort malheureuse de l'amiral Dumont-d'Urville n'a apporté aucun +retard à la publication de la relation de son voyage. L'ouvrage complet +se divisera en huit parties: 1. <i>Histoire des Voyages</i>, 10 vol. 2. +<i>Zoologie</i>, 6 vol. 3. <i>Botanique</i> 1 Vol. 4. <i>Anthropologie et +Physiologie humaine</i>, 2 vol, 5 <i>Minéralogie et Géologie</i>, 2 vol. 6. +<i>Philologie</i>, 4 vol. 7. <i>Physique</i>, 4 vol. 8. <i>Hydrographie</i>, 2 vol. Le +quatrième volume de <i>l'Histoire du Voyage</i> vient d'être mis en vente. +Ont déjà paru: <i>Atlas pittoresque</i>, 18 livraisons; <i>Zoologie</i>, 2 vol. +<i>Botanique</i>, 1 vol. <i>Physique</i>, 1 vol.--Avons-nous besoin de rappeler, +en annonçant cette belle publication, que le voyage au pôle et dans +l'Océanie, de <i>l'Astrolabe</i> et de <i>la Zélée</i>, est, de toutes les +expéditions entreprises et achevées dans ce siècle par la marine +française, la plus récente, la plus glorieuse peut-être, et la plus +féconde en résultats nouveaux.</p> + +<p><i>Manuel de l'Histoire générale de l'Architecture</i> chez tous les peuples, +et particulièrement de l'architecture en France au moyen-âge; par DANIEL +RAMÉE. 2 vol. in-12. Paris. 1843. Paulin, 10 fr. 50 cent. (Avec de +nombreuses gravures sur bois.)</p> + +<p>Fils d'un architecte, architecte lui-même, M. Daniel Ramée avait depuis +sa jeunesse conçu le projet d'écrire un jour une histoire complète de +l'architecture. Pendant plus de vingt années il étudia tous les grands +monuments de l'antiquité et des temps modernes; non-seulement il +cherchait à comprendre leur ensemble et leurs détails, mais il +s'inquiétait, comme il le dit lui-même dans sa préface, de l'époque +historique à laquelle ils furent élevés, du génie du peuple qui les +édifia, des circonstances et des idées qui présidèrent à leur +construction. Après avoir compulsé, en outre, les divers ouvrages +français, anglais, italiens, allemands, espagnols, écrits jusqu'à ce +jour sur l'art auquel il a voué une affection particulière, il vient de +se décider à publier les résultats de ses longs et consciencieux +travaux.</p> + +<p>Le premier volume du <i>Manuel de l'histoire générale de l'Architecture</i> +est consacré à l'antiquité, le second au moyen-âge. M. Daniel Ramée se +propose de composer plus lard un troisième volume, qui contiendra +l'histoire de l'architecture au seizième siècle et aux siècles suivants, +et dans lequel il jugera d'une manière impartiale les restaurations +modernes faites aux monuments du moyen-âge.</p> + +<p>L'introduction placée en tête du premier volume se divise en cinq +chapitres, ayant pour titre: <i>L'histoire primitive des hommes, +l'émigration des peuples, les religions des temps primitifs, l'origine +de l'architecture et des nombres en général</i>. Ces prémisses posées, M. +Ramée promène avec lui son lecteur de l'Inde en Perse, de la Perse chez +les Babyloniens, les Chaldéens, les Mèdes, les Assyriens, les +Phéniciens, les Hébreux, en Ethiopie, en Nubie, en Egypte, en Grèce, +dans l'Asie Mineure, en Italie, chez les Étrusques et chez les Romains. +Que de monuments ne lui montre et ne lui explique-l-il pas durant cette +excursion rapide, mais intelligente, depuis les temples d'Elora, dont +l'origine est inconnue, jusqu'au palais que l'empereur Dioclétien fit +bâtir à Spalatro.</p> + +<p>M. Daniel Ramée espère avoir rendu une justice impartiale à +l'architecture de tous les peuples. Toutefois, il s'élève contre l'étude +exclusive du style grec et romain. Il s'est longtemps arrêté à +l'architecture du moyen-âge en France, à l'architecture proprement dite +chrétienne, à celle qui est sortie des races germaniques. L'ignorance la +plus complète, la plus honteuse et la plus impardonnable, a seule pu +donner au moyen-âge l'épithète de barbare et d'obscur. Ce qui prouve +plus clairement que tous les livres, que tous les raisonnements, que +toutes les réflexions, la civilisation avancée et intellectuelle de +cette époque, c'est l'étude des oeuvres d'art qu'elle nous a laissées, +et, parmi ces oeuvres, plus particulièrement encore les monuments +d'architecture, ces majestueuses cathédrales, ces palais magnifiques, +ces châteaux forts avec ponts-levis et à triple herse, ces +hôtels-de-ville élégants, ces beffrois légers et tant d'autres édifices. +L'étude de ces oeuvres d'art forme le sujet du second volume. Ce n'est +plus l'univers entier, c'est l'Europe seulement, c'est le monde chrétien +que le lecteur visitera désormais avec son savant cicérone. M Daniel +Ramée signale d'abord l'influence du christianisme sur l'architecture; +puis il part de l'Italie, s'embarque pour Constantinople, revient eu +France, parcourt l'Allemagne et les Pays-Bas, passe en Angleterre, +explore rapidement les États du Mord, la Suède, la Norwege, la Russie, +fait une tournée en Espagne, et achève son voyage en Italie et en +Sicile, où du haut de la cathédrale de Pafenne il contemple en +imagination les monuments élevés par les Arabes sur cette terre de +l'Afrique que ses regards ne peuvent apercevoir.</p> + +<p><i>Traité du Droit international privé</i>, ou du conflit des lois des +différentes nations en matière de droit privé; par M. FOELIX, docteur en +droit. 1 vol. in-S. Paris. 1855. JOUBERT. 9 fr. (612 pages.)</p> + +<p>Le droit international (<i>jus gentium</i>) est l'ensemble des principes +admis par les nations civilisées et indépendantes, pour régler les +rapports qui existent ou peuvent naître entre elles et décider les +conflits entre les lois et usages divers qui les régissent. Le droit +international se divise en droit public et en droit privé. Le droit +international public (<i>jus gentium publicum</i>) règle les rapports de +nation à nation, en d'autres termes a pour objet les conflits de droit +public. On appelle droit international privé (<i>jus gentium privatum</i>) +l'ensemble des règles d'après lesquelles se jugent les conflits entre le +droit privé des diverses nations; en d'autres termes, le droit +international privé se compose des règles relatives à l'application des +lois civiles ou criminelles d'un État dans le territoire d'un État +étranger.</p> + +<p>Le Traité du droit international privé que vient de publier M. Foelix +n'est pas un ouvrage de théorie, mais une sorte de manuel-pratique. +L'auteur s'est borné à réunir dans un cadre méthodique les règles ou +principes qu'un usage assez général des nations parait avoir consacrés. +Quant aux preuves de l'existence de cet usage, il les a recherchées dans +les lois, les traités, les écrits des auteurs et les arrêts des cours de +justice.</p> + +<p>M. Foelix a divisé son ouvrage en deux livres, précédés d'une +introduction. Dans le titre préliminaire, il résume rapidement +l'histoire du droit international chez les Romains et au moyen-âge; il +pose ensuite quelques principes fondamentaux, puis définit trois classes +de statuts dont il aura à s'occuper: les statuts personnels, les statuts +réels, les statuts concernant les actes de l'homme. Dans le livre +premier, il traite des effets du statut personnel et du statut réel. Le +livre second est beaucoup plus important que le premier; l'auteur +examine avec détail les lois diverses qui régissent les actes de +l'homme. Les huit premiers titres de ce livre embrassent tout le droit +international civil: le titre IX et dernier est consacré au droit +international criminel.</p> + +<p>M. Foelix, rédacteur en chef de la <i>Revue étrangère et française de +législation</i>, avait déjà publié, dans le cours de l'année dernière, deux +volumes sur les mariages contractés en pays étrangers, et sur l'effet ou +l'exécution des jugements dans les pays étrangers. Son traité de droit +international, fruit de longues études, obtiendra un succès d'autant +plus grand, qu'il est le premier ouvrage publié en français sur cette +importante matière. Les autres livres <i>ex professo</i>, qui avaient paru +jusqu'à ce jour, étaient dus à deux Anglais, MM. Storey et Burge, deux +Allemands, MM. Schmaefner et Waechter, et un Italien, M. ROCCO, et +n'avaient jamais été traduits dans notre langue.</p> + +<p><i>Code civil de l'empire de Russie</i>, traduit sur les éditions +officielles, par un jurisconsulte russe, et précédé d'un aperçu +historique sur la législation de la Russie et l'organisation judiciaire +de cet empire; par M. VICTOR FOUCHER, avocat général à la Cour royale de +Rennes. 1 vol. in-8. Rennes, Blin.</p> + +<p>Le Code civil de la Russie est le produit d'un enfantement de plusieurs +siècles. Alexis Milkhaelovitch fit pour la première fois, en 1669, un +recueil des lois russes. Son <i>Ulogénie</i> remplaça les coutumes barbares +qui avaient régné jusqu'à cette époque. En 1700, Pierre le Grand nomma +une commission chargée de réunir dans un seul ordre tous les actes +législatifs des empereurs. Cette commission, souvent renouvelée, ne +finit son travail qu'en 1832. Un manifeste du 31 janvier 1833, signé par +Nicolas et promulgué, a rendu obligatoire, à partir du 1er janvier 1833, +le <i>Svod</i>, ou la collection de toutes les lois. Le Code civil, dont. W. +Toucher vient de publier la traduction, forme la première partie du +cinquième livre du Svod.</p> + +<p><i>Histoire de la Chimie, depuis les temps les plus reculés jusqu'à notre +époque</i>, comprenant une analogie détaillée des manuscrits alchimiques de +la bibliothèque Royale de Paris; un exposé des doctrines cabalistiques +sur la pierre philosophale; l'histoire de la pharmacologie, de la +métallurgie et, en général, des sciences et des arts qui se rattachent à +la chimie, etc.; par le docteur FERDINAND HOEFER. Tome 1er, in-8. Paris, +1842. Au bureau de la <i>Revue Scientifique</i>, rue Jacob, 36.</p> + +<p>Le tome 2 et dernier doit paraître prochainement; nous rendrons compte +de ce curieux ouvrage dès qu'il sera terminée.</p> + +<p><i>Voyage d'Horace Vernet en Orient</i>. Dessins et textes, par M. GOUPIL +PESQUET. Paris, chez M. Challamel, directeur de la <i>France littéraire</i>. +4, rue de l'Abbaye, éditeur du <i>Voyage de M. de Forbin</i>, avec texte par +M. de Marcellus.</p> + +<p>La relation du <i>Voyage d'Horace Vernet en Orient</i> que publie M. +Challamel, est enrichie d'un joli choix de costumes, de scènes de +moeurs, de vues, expliqués dans le telle et dessiné, scrupuleusement +d'après nature, à Malte, dans l'Archipel, en Egypte, en Syrie, en +Turquie, dans l'Asie Mineure, en Italie, etc.; elle renferme aussi +quelques chants nationaux.</p> + +<p>Le public apprendra aussi, avec plaisir, à l'époque du salon de 1843, +que M. Challamel continuera cette année la série d'<i>Albums sur les +expositions de peinture</i>, et se propose d'y ajouter, pour complément +indispensable, les plus jolis tableaux de Verburg, Teniers, Metzu, etc., +ainsi que la belle collection de peintres primitifs de M. Artaud de +Moutor.</p> + +<p><i>L'Histoire--Musée de la République française</i>, par M. Augustin +Challamel, et le joli <i>Album de l'Opéra</i>, méritent aussi d'être +recommandés à tous les amateurs des livres illustrés.</p> + +<hr class="full"> + +<h2>EXTRAIT DU CATALOGUE GÉNÉRAL DU COMPTOIR CENTRAL DE LA LIBRAIRIE.</h2> + +<h3>Philosophie (suite).</h3> + +<p>ENCYCLOPÉDIE NOUVELLE, ou Dictionnaire philosophique, scientifique, +littéraire et industriel, offrant le tableau des connaissances humaines +au dix-neuvième siècle; publiée sous la direction de MM. P. LEROUX et J. +REYNAUD. 8 vol. grand in-8, de 838 pages à deux colonnes. (Charles +Cosselin, éd.) 16 fr. le vol.</p> + +<p>ESQUISSES D'UNE PHILOSOPHIE; par F. LAMENNAIS (1841). 3 beaux et forts +vol. in-8. (Pagnerre, éd.) 22 fr. 50</p> + +<p>ETUDES SUR LES RÉFORMATEURS CONTEMPORAINS ou socialistes modernes: +Saint-Simon, Charles Fourier, Robert Owen; par Louis Reynaud. 5e +édition. 1 beau vol. in-8. (Guillaumin, éd.) 7 fr. 50.</p> + +<p>INTRODUCTION A LA SCIENCE DE L'HISTOIRE; par P.-J.-B. BUCHEZ. Nouvelle +édition. 2 vol. in-8. (Guillaumin, éd.) 15 fr.</p> + +<p>RATIONALISME CHRÉTIEN (le) à la fin du onzième siècle, ou Monologium et +Prologium de saint Anselme, archevêque de Cantorbéry, sur l'essence +divine; par M. H. BOUCHETTE. 1 volume in-8. (Amyot, éd.) 7 fr. 50</p> + +<p>UTOPIE DE THOMAS MORUS (L'), traduction nouvelle; par M. VICTOR +STOUVENEL, in-8. (Paulin, éd.) 5 fr.</p> + +<p>VOYAGE EN ICARIE, roman philosophique et social; par CABET. 1 vol. grand +in-18. (Mallet, éd.) 4 fr.</p> + +<h3>Education.</h3> + +<p>ABBÉ DE LA SALLE (L') ET L'INSTITUT DES FRÈRES DES A ÉCOLES CHRÉTIENNES, +depuis 1654 jusqu'en 1842; par un professeur de l'Université. 1 vol. +grand in-18. (Lebrun, éd.) 1 fr. 25</p> + +<p>ABÉCÉDAIRE MINIATURE EN ACTION (L'), joujou instructif avec un joli +texte et plus de 100 petits dessins. (Aubert et Comp., éd.) 2 fr. 75.</p> + +<p>BIBLE EN IMAGES (la), exercices de lectures pour l'enfance, composés de +versets de la sainte Bible. 1 vol. in-18, de 550 vignettes. (Lebrun, +éd.) 1 fr. 50.</p> + +<p>CONTES D'UNE VIEILLE FILLE A SES PETITS-NEVEUX, par Mme ÉMILE DE +GIRARDIN (DELPHINE GAY.). 2e édition. 2 volume in-18. (Charles Gosselin, +éd.) 6 fr.</p> + +<p>GALERIE PITTORESQUE DE LA JEUNESSE, ornée de 40 lithographies, d'après +VICTOR ADAM, texte de Mme ALIDA DE SAVIGNAC. (Aubert et Comp., éd.) +Cartonné. 10 fr.</p> + +<p>GALERIE PITTORESQUE D'HISTOIRE NATURELLE. Cours élémentaire d'histoire +naturelle; par M. BOITARD. 1e édit. 1 vol. in-4º orné de 210 planches. +(Lebrun, éd.) Broché. 5 fr.</p> + +<p>HISTORIETTES, CONTES ET FABLES de FÉNELON. Joli vol. in-18, illustré de +nombreuses vignettes sur bois, de douze grands sujets; par Th. +Fragonard. (Challamel, éd.) Br. 4 fr.</p> + +<p>MERVEILLES DE LA FRANCE (les), ou <i>Vade-mecum du petit voyageur</i>. 1 vol. +in-8, orné de 15 jolis dessins. (Challamel, éd.) 5 fr.</p> + +<p>MYTHOLOGIE PITTORESQUE, ou Histoire méthodique universelle des faux +dieux de tous les peuples anciens et modernes; par J. ODOLANT-DESNOS. 5e +édition. 1 vol. grand in-8, orné de 50 gravures. (Lavigne, éd.) 10 fr.</p> + +<p>MYTHOLOGIE ILLUSTRÉE; par M. PHILIPON DE LA MADELAINE, ornée de 140 +vignettes et de 25 planches. 1 vol. grand in-18. (Mallet, éd.) 5 fr.</p> + +<p>OCÉAN ET SES MERVEILLES (1'), histoire et description des animaux, +coquillages et plantes marines les plus remarquables qu'il renferme: par +J.-M. CHOPIN. 1 beau vol. in-12, orné de 100 gravures. (Lebrun, éd.) 1 +fr. 50.</p> + +<p>PATER DE FÉNELON (le), par S. HENRI BERTHOLD. 1 beau vol. in-12, orné de +gravures et du portrait de Fénelon. (Lebrun, éd.) Broché. 1 fr. 50.</p> + +<p>PETIT DESSINATEUR (le), ou les vrais éléments du dessin enseigné en 10 +leçons; par M. VOIART. Ouvrage adopté pour les écoles primaires par le +conseil royal. 2e édition. 1 vol. in-12, orné de ligures. (Lavigne, éd.) +5 fr.</p> + +<p>PETITS CONTES HISTORIQUES; par Mme EUGÉNIE FOA. 6 petits vol. ornés de +dessins. Ils se vendent séparément. (Aubert et Comp., éd.) Chaque volume +broché. 50 c.</p> + +<p>PETITS INSULAIRES (les), histoire intéressante et morale, imitée de +l'anglais et ornée de jolies gravures. (Aubert et Comp., éd.).</p> + +<p>PETITS LIVRES DE M. LE CURÉ (les), bibliothèques du presbytère et de la +famille; charmants petits livres d'éducation morale et d'amusement. +Chaque volume est orné d'un grand nombre de dessins, par Forest, +Vernier, Valentin, etc. (Aubert et Comp., éd.) Prix de chaque volume +illustré. 50 c.</p> + +<p>VOCABULAIRE ILLUSTRÉ (le) par plus de 800 dessins gravés sur bois et +intercalés dans le texte. Grand in-8º. (Aubert et Comp., éd.) Broché. 12 +fr.</p> + +<h3>Politique</h3> + +<p>BIBLIOTHÈQUE POLITIQUE, publiée par Pagnerre, éd. Collection de jolis +vol. in-32, imprimés avec luxe, sur papier grand jésus vélin.--Cette +Bibliothèque se compose des volumes suivants.</p> + +<p>ABOLITION DE L'ESCLAVAGE; par V. SHEOELCHER. 2e édit. 1 vol. 1 fr. 25 c.</p> + +<p>AFFAIRES DE ROME; par F LAMENNAIS, 5e édition 2 vol. 2 fr.</p> + +<p>AVIS AUX CONTRIBUABLES; par TIMON, pamphlet publié lors des élections de +1842. 50 c.</p> + +<p>2 AVIS AUX CONTRIBUABLES, ou REPONSE DU MINISTRE DES FINANCES; par le +même. 25 c.</p> + +<p>BIOGRAPHIE DES DÉPUTÉS (Chambre dissoute, 1839-1842). 2 vol. 2 fr. 50 c.</p> + +<p>CATÉCHISME DE LA RÉFORME ÉLECTORALE; par J. BENTHAM, traduit par ÉLIAS +REGNAULT. 1 vol. orné du portrait de Bentham. 1 fr. 25.</p> + +<p>CENTRALISATION (de la); par TIMON. 1 vol. 1 fr. 25.</p> + +<p>CHANSONS POLITIQUES (Nouvelles); par ALTAROCHE. 1 vol. 1 fr. 25.</p> + +<p>CONTES, DIALOGUES ET MÉLANGES DÉMOCRATIQUES; par ALTAROCHE. 1 vol. 1 fr. +25.</p> + +<p>ESCLAVAGE MODERNE (de l'); par F. LAMENNAIS. 1 volume. 75 c.</p> + +<p>ÉTAT DE LA QUESTION; par M. de CORMENIN; pamphlet publié lors des +élections de 1839. 50 c.</p> + +<p>ÉTUDE SUR TIMON; par M. CHAPUYS-MONTLAVILLE. 1 vol. 25 c.</p> + +<p>FORTIFICATIONS DE PARIS, justes frayeurs d'un habitant de la banlieue; +par A. LUCHET. 1 vol. in-32. 50 c.</p> + +<p>FRAGMENTS POLITIQUES ET LITTÉRAIRES; par LUDWIG BOEHNE. 1 fort volume +orné du portrait de l'auteur. 1 fr. 50.</p> + +<p>ITALIE POLITIQUE; par le général POPE, avec une introduction par Ch. +DIDIER. 1 vol. 2 fr.</p> + +<p>LIVRE DU PEUPLE (le); par F. LAMENNAIS. 1 vol. 1 fr. 25.</p> + +<p>MAZAGRAN, récit des journées des 3, 4, 5 et 6 février 1810; par M. +CHAPUYS-MONTLAVILLE, député. 50 c.</p> + +<p>MOT (un) sur le pamphlet de police intitulé <i>la Liste civile dévoilée</i>; +par M. DE CORMENIN. 25 c.</p> + +<p>NATIONALITÉ FRANÇAISE; par Ch. DIDIER. 1 vol. 75 c.</p> + +<p>OEUVRES COMPLÈTES DE J.-P. DE BÉRANGER. Nouvelle et très-jolie édition. +3 vol. ornés d'un beau portrait de l'auteur. 3 fr. 50.</p> + +<p>PAMPHLETS POLITIQUES ET LITTÉRAIRES, de P.-L. COURIER précèdes d'un +Essai sur la vie et les écrits de l'auteur, par ARMAND CARMEL. 2 vol. 2 +fr. 25.</p> + +<p>PAROLES D'UN CROYANT; par F. LAMENNAIS. 1 vol. 75 c.</p> + +<p>PASSÉ ET DE L'AVENIR DU PEUPLE (du); par F. LAMENNAIS. 1 vol. 1 fr. 50.</p> + +<p>POLITIQUE A L'USAGE DU PEUPLE; par F. LAMENNAIS. 2 vol. 2 fr. 50.</p> + +<p>PRINCIPE (le) ET L'APPLICATION, <i>Réforme électorale</i>; par M. +CHAPUYS-MONTLAVILLE. 1 vol. in-32. 1 fr. 50.</p> + +<p>QU'EST-CE QUE LE TIERS-ÉTAT? brochure publiée en 1789, par SIEYES. 1 +vol. orné du portrait de Sieyes. 1 fr. 30.</p> + +<p>QUESTIONS POLITIQUES et PHILOSOPHIQUES; par F. LAMENNAIS 2 vol. 2 fr. 50.</p> + +<p>QUESTIONS SCANDALEUSES D'UN JACOBIN, au sujet d'une Dotation; suivies de +la Réfutation du rapport de T. Amilhau; par TIMON. 1 vol. 50 c.</p> + +<p>RÉCIT DE L'INAUGURATION DE LA STATUE DE GUTENBERG et des fêtes données à +Strasbourg les 24, 25 et 26 juin 1810; par AUG. LUCHET orné d'une jolie +vignette représentant la statue de GUTENBERG, par David (d'Angers). 1 +vol. 1 fr. 25.</p> + +<p>RÉFORME (la) ET LA RÉVOLUTION, paraboles historiques; par ALTAROCHE. 1 +vol. 1 fr. 25.</p> + +<p>RÉGENCE (de la). Définition, Principes, Histoire, Questions de droit et +de personnes. Attributions, Autorité, Dotation, etc.; par E. Du Clerc. 1 +vol., 2e édition. 1 fr. 25.</p> + +<p>RELIGION (de la); par F. LAMENNAIS. 1 vol. 1 fr. 25.</p> + +<p>EXPOSITION RAISONNÉE DE LA DOCTRINE PHILOSOPHIQUE DE M. F. LAMENNAIS; +par E.-A. SEGRETAIN. 1 volume. 1 fr. 25.</p> + +<p>Chaque ouvrage de cette Bibliothèque se vend séparément.</p> + +<p>BIOGRAPHIE DES DÉPUTÉS session de 1831. 1 vol. in-8 (Pagnerre, éd.) 2 +fr. 50.</p> + +<p>DÉCLIN DE LA FRANCE (du) et de l'égarement de sa politique; par M. +d'H... 1 vol in 8. (Paulin, éd.) 1 fr.</p> + +<p>DÉMOCRATIE EN AMÉRIQUE (de la); par M. ALEXIS DE TORQUEVILLE. 9e +édition, revue et corrigée. 1 vol in-8. orné d'une carte d'Amérique. +(Charles Gosselin éd.) 30 fr.</p> + +<p>On vend séparément:</p> + +<p>DE LA DÉMOCRATIE EN AMÉRIQUE; par le même auteur. Seconde partie, +formant les I. III et IV. 5' édition. 2 volumes in-8. 15 fr.</p> + +<p>DICTIONNAIRE POLITIQUE, Encyclopédie du langage et de la science +politiques; rédigé par une réunion de députés, de publicistes et de +journalistes, avec une introduction par GARNIER-PAGES; publié par MM E. +DUCLERC et PAGNERRE. 1 VOLUME in-8 grand-jesus vélin, de près de 1,000 +pages à deux colonne, contenant la matière de 12 volumes in-8 +ordinaires, orné du portrait de Garnier-Pagès sur chine. (Pagnerre, éd.) +20 fr.</p> + +<p>HISTOIRE ÉLECTORALE DE LA FRANCE depuis la convocation des états +généraux de 1789; par M. AUDIGANNE, avocat. 1 vol. in-8. (W. Coquebert, +éd.) 5 fr.</p> + +<p>POLITIQUE EXTÉRIEURE ET INTÉRIEURE DE LA FRANCE (de la); par DUVERGIER +DE HAURANNE, membre de la Chambre des Députés. 1 vol. in-8. (Paulin, +éd.) 6 fr.</p> + +<p>SOPHISMES PARLEMENTAIRES; par JEREMIE BENTHAM, traduits de l'anglais et +précédés d'une lettre à GARNIER-PAGES sur l'Esprit de nos assemblées +délibérantes, par M. ÉLIAS REGNAULT. 1 beau vol. in-8 (Pagnerre, éd.) 5 +fr.</p> + +<h3>Economie Politique. Commerciale et industrielle.</h3> + +<p>AIR COMPRIMÉ ET DILATÉ COMME FORCE MOTRICE (de l'). ou des forces +naturelles recueillies gratuitement et mises en réserve: par MM. ANDRAUD +et TESSIE DE MOTHAY 3e édition, in-8. (Guillaumin, éd.) 3 fr.</p> + +<p>ASSOCIATION (l') des douanes allemandes, son passé, son avenir, par MM. +P.-A. DE LA NOURAIS et E. BRÉES. 1 vol. in-8. (Paulin, Éd.) 5 fr.</p> + +<p>Les trois ouvrages suivants sont en vente:</p> + +<p>COURS COMPLET D'ÉCONOMIE POLITIQUE; par J.-B SAY. 2e édition, +entièrement revue par l'auteur, publiée sur les manuscrits qu'il a +laissés, et augmentée de notes; par Honni SAY, son fils. 2 beaux vol. +in-8. 20 fr.</p> + +<p>RECHERCHES SUR NATURE ET LES CAUSES DE LA RICHESSE DES NATIONS: par ADAM +SMITH. Traduction du comte GERVAIS GARNIER, entièrement revue et +corrigée, et précédée d'une notice biographique par M. BLANQUI aîné, de +l'Institut; avec les commentaires de BUCHANAN, G. GARNIER, MacCULLOCH, +MALTHUS, J. MILL, RICARD, SISMONDI; augmenté de notes inédites de J.-B. +SAY, et d'éclaircissements historiques, par M. BLANQUI. 2 forts vol. +grand in-8. 20 fr.</p> + +<p>TRAITÉ D'ÉCONOMIE POLITIQUE. 6e édition. Par J-B. SAY 1 seul volume +grand in-8. raisin velin. 10 fr.</p> + +<p>DICTIONNAIRE DU COMMERCE ET DES MARCHANDISES, contenant tout ce qui +concerne le commerce de terre et de mer, la navigation, les douanes, les +pêches, l'économie politique, commerciale et industrielle, la +comptabilité, la tenue des livres, les changes, les monnaies, les poids +et mesures de tous les pays, la géographie commerciale, le mouvement des +exportations et des importations, les usages de chaque pays, la +connaissance de tous ses produits, soit naturels, soit fabriqués, leurs +caractères spécifiques, leurs variétés, leur histoire, leurs provenances +et leurs débouchés: par MM. BLANQUI aîné. BLAY, A. CHEVALLIER, Ed. +CORRIERE, Di BRUNFAUT, DUSSARD, Th. FIX, EUGEN, FLACHAT, STEF. +FLACHAT-MOW, FRANCOEUR, DAY,. KOSCHLIN Ch. LEGENTIL, député, MacCULLOCH, +A MIGNOT, OMOT, PANCE, PAVEN, PELOUZE, L. REYNAUD, RODET, HORACE SAY, +etc., etc. 2 forts volumes petit in-4. de 2,252 pages à deux colonnes, +avec atlas colorié de 8 planches. 12 fr.</p> + +<hr class="full"> + +<h4>A LOUER POUR SOIRÉES.</h4> + +<p>PETIT THÉÂTRE qui se mont et se démonte en 15 minutes</p> + +<p>Décors, meubles et accessoires. Banquettes, tentures, glaces, bronzes, +bougie.</p> + +<p>S'adressera MM Varnouts père et fils, machinistes, peintres en décors.</p> + +<p>Rue d'Angoulême-du-Temple.</p> + +<p>VOYAGE D'HORACE VERNET EN ORIENT: dessins et texte par M. +GOUPIL-FESQUET. Paris, chez Challamel, directeur de la FRANCE +LITTÉRAIRE, 4, rue de l'Abbaye, éditeur du VOYAGE DE M. DE FORBIN, avec +texte, par M. de Marcellus.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/044a.png"></p><br> + + +<h4>MODES</h4> + +<h4>MARIAGES--PROMENADES--THÉÂTRES.</h4> + +<p>Il parait quelques rayon de soleil, et l'on ne sait avec quelle toilette +nouvelle y répondre: le soir il y a représentation au théâtre, et les +toilettes n'ont plus de fraîcheur. Et cependant, reprenant la plume, +j'ai dû mettre en tête de cette revue du monde ce mot ambitieux et +obligatoire: Modes!</p> + +<p>Nous allons jeter un coup d'oeil sur les réunions plus ou moins +importantes, sérieuses ou futiles.</p> + +<p>En tête des solennités graves sont les mariages. Quelques-uns, célébrés +tout à fait en silence, ne nous permettent pas l'indiscrétion; mais ceux +qui s'entourent d'une pompe fastueuse appartiennent à nos recherches.</p> + +<p>Un des jours de la semaine dernière, une file de voitures entourait, dès +onze heures du matin, l'église Saint-Sulpice: des femmes simplement +parées en descendaient et prenaient place au maître-autel, devant lequel +attendaient les chaises de velours et les cierges dans les hauts +flambeaux d'argent; des masses de fleurs naturelles formaient sur +l'autel une pyramide mêlée de lumières: l'église était brillante et +radieuse; on comprenait, dès le portique, la fête que l'on allait +célébrer.</p> + +<p>C'était une messe de mariage. Mademoiselle de J. entra, suivie de sa +famille; elle traversa cette double haie d'amis et d'indifférents sans +rendre un seul regard aux mille regards attirés sur elle.</p> + +<p>Si une jeune fille a une pensée étrangère à l'événement qui l'amène en +ce lieu, c'est certainement le désir d'échapper à cette foule; mais nos +usages sont faits ainsi, que le moment de toute la vie où une femme +voudrait concentrer le plus intimement en elle toute son âme, est celui +qu'elle livre au monde, celui pour lequel il faut étudier une toilette, +composer un maintien, étouffer la plus sainte des émotions, en un mot, +poser en public.</p> + +<p>Mademoiselle de J. avait une robe de velours épinglé blanc, à corsage +montant, à manches longues, fermée par des boutons en diamants; un long +voile d'Angleterre tombait en arrière, retenu par la couronne de fleurs +d'oranger; le <i>bouquet de mariée</i> était en bijouterie: des perles +formaient les boutons, et un feuillage en or émaillé s'étalait entre les +pierreries.</p> + +<p>Rien n'est plus convenable qu'une toilette de mariée sérieuse et modeste. +Certes, ce n'est pas le moment où la jeune fille vient devant Dieu, +conduite par son nouvel époux, qu'elle doit choisir pour se parer selon +le monde. Le voile est un emblème éloquent de l'attitude imposée aux +mariées; le voile devrait cacher le visage: il n'y a pas assez de signes +extérieurs pour exprimer la réserve et la modestie dont une fiancée +devrait s'entourer.</p> + +<p>Aussi la toilette grave et enfantine tout à la fois de mademoiselle de +J. fit-elle grande sensation. Les diamants sur la robe de riche étoffe, +ce voile rare et magnifique, l'absence de bijoux coquets, tout était en +accord.</p> + +<p>Il est à désirer que cette mode remplace celle des <i>robes de bal</i> si +inconvenantes pour la circonstance, et si déplacées dans une église.</p> + +<p>Mademoiselle de J. tenait à sa main un livre couvert en ivoire, sur +lequel se dessinait son chiffre, surmonté d'une couronne de comtesse.</p> + +<p>Quelques jours avant la célébration, une grande réunion de famille avait +attiré quelques étrangers à l'hôtel de J., et nous allons en dire +quelques détails. Mademoiselle de J. avait parfaitement compris que si +la nouvelle mariée est obligée de se soumettre à une certaine +simplicité, la fiancée doit l'observer bien plus encore.</p> + +<p>Rien n'est plus charmant que la coquetterie naïve d'une jeune fille dont +on va lire le contrat de mariage. Elle doit être distinguée entre les +autres jeunes filles, toutefois il ne faut pas qu'elle soit confondue +avec les femmes.</p> + +<p>Mademoiselle de J. a tout au plus dix-sept ans; à peine a-t-elle eu le +temps de porter des fleurs. Jusqu'à cette soirée, qui lui donne près de +80,000 livres de rente, on aurait difficilement deviné en elle +l'héritière d'une grande fortune.</p> + +<p>Sa robe en mousseline de l'Inde, à double jupe, avait un jupon rose pour +transparent; des flots de rubans rose et argent partageaient comme une +Sévigné la mantille de son corsage, et les mêmes rubans accompagnaient +sa coiffure.</p> + +<p>La corbeille exposée était magnifique. Les châles de cachemire eurent à +eux seuls un succès prodigieux. On fut en admiration devant un châle +long, bleu, bordé de hautes palmes, complication merveilleuse de +serpents et de petites figures grotesques. Les châles de cachemires sont +de grande et riche élégance; le matin, à la ville, je ne sache pas +quelque chose d'un meilleur goût qu'un châle long. Ceci soit dit sans +attaquer nullement la faveur capricieuse du camail et de la pelisse, qui +jouissent pleinement de leur royauté.</p> + +<p>Les étoffes n'étaient qu'en petit nombre, en raison de l'époque où nous +nous trouvons. Quelques taffetas rayés, quelques fantaisies, semblaient +jouer à côté des pompeux velours et des velours épinglés d'une élégance +si douce et si recherchée.</p> + +<p>Parmi les bijoux, un bracelet eut une glorieuse distinction; c'est un +portrait en miniature entouré de diamants et retenant cinq rangs de +diamants.</p> + +<p>Mademoiselle de J. adressa le plus charmant regard à son jeune prétendu. +Ce remercîment semblait fort étranger aux diamants; car la jeune fille +dit avec un ton affectueux: «Il est bien ressemblant.»</p> + +<p>Pour les femmes qui regardaient, c'était surtout un bracelet de +diamants; pour elle, c'était un portrait.</p> + +<p>A la promenade, on va montrer sa voiture: aussi les personnes qui n'ont +pas de voitures élégantes à faire voir, ne vont-elles guère se promener. +Il n'y a aucune toilette de ville qui offre un peu de nouveauté.</p> + +<p>Au théâtre, ce sont les coiffures; on voit de charmants petits bonnets +fort simples, avec la passe relevée, et des rubans ou des fleurs tombant +contre l'oreille. Il y a des femmes jolies et jeunes qui bravent +l'aridité de la guipure près du visage, et qui font ces petits bonnets +garnis en guipure plate, avec des épingles en diamants sur les cotés.</p> + +<p>On dit que les robes de dessous en taffetas de couleur vont être +adoptées avec les robes de fantaisie, pour les toilettes de jour; c'est +une des plus jolies innovations que les femmes élégantes puissent +encourager. Puisque l'on est revenu à quelques-unes des toilettes de nos +mères, pourquoi ne pas reprendre celles qui se distinguaient le plus de +toute autre époque par une recherche coquette et gracieuse.</p> + +<hr class="full"> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/044c.png"></p> +<br><br> +<h3>Problème d'Échecs</h3> + +<h4>LES BLANCS SONT MAT EN QUATRE COUPS.</h4> + +<p class="mid">(La solution à une prochaine livraison.)</p> +<br><br> + +<hr class="full"><br> + +<pre> + + Mercuriales + + MARCHÉ AUX GRAINS.--8 Mars + + FARINES.--Les 100 kilogrammes. + +1re qualité 32 à 34 f. Arrivages 3,841 q. 94 k +2e id. 29 à 31 Ventes 5,507 +3e id. 22 à 26 Restant à la halle 26,585 86 +4e id 17 à 21 +Cours moyen du jour, 30 f. 62 c.--De la taxe, 54 f. 24 c. + + GRAINS--L'hectolitre. + + Froment 18 f. 55 c. à 20 f. 65. c + Seigle 9 65 10 65 + Orge 13 55 14 15 + Avoine 9 15 10 65 + + MARCHÉ AUX FOURRAGES.--3 Mars. + + Enfer. Saint-Martin Saint-Antoine +Paille de blé, 1re qualité 48 à 51 f. 50 f. 48 à 50 f. +Foin, id. 76 à 78 - 46 à 78 + + MARCHÉ AUX SCEAUX--Mars 1845. + + Amené. Vendu. Poids m. 1re qual. 2e qual. 3e qual. le k. +Boeufs, 995 946 547 k. 1f.50c. 1f.18c. 1f.04c. +Vaches, 188 181 216 1 12 .90 .68 +Veaux, 494 494 57 1 76 1 60 1 44 +Moutons, 8,555 8,467 22 1 46 1 30 1 06 + + HALLE AUX VEAUX. + + Amené. Vendu. Poids moyen. Le kil. +28 février 111 110 68 1f.84c à 1f.44c. + 5 mars 578 578 70 2 10 1 70 + + VACHES GRASSES.--7 Mars. + + Amené 104, tant sur pied qu'abattues.--Vendu 79 de 1f.20c à 80c. +le kilogramme. + + VACHES LAITIÈRES. + + Amené. Vendu. +La Maison-Blanche 4 mars. 55 34 210 à 450 f. +La Chapelle-Saint-Denis 7 mars. 95 42 250 à 500 + + LILLE.--1er Mars. + +Graine de colza, l'hectol. 24f.50c. +Huile de colza, la tonne. 80 +Graine de cameline, l'hectol. 20 +Huile de cameline, la tonne. 80 25 +Graine de lin, l'hectol. 21 25 +Huile de lin, la tonne. 80 +Tourteaux de colza, les 100 kilog 15 + id. de lin, id. 16 75 + + MARCHÉS ÉTRANGERS.--BRUXELLES.--3 MARS 1845 + +Froment nouveau, l'hectolitre. 19f.70c. + étranger, id. 17 77 +Seigle nouveau, id. 15 77 +Avoine id. 8 06 +Graines de colza, id. 23 12 + de lin. id. 18 59 +Tourteaux de colza, l,215 kil. 168 75 + de lin, id. 216 77 + + PRIX MOYEN DU FROMENT ET DU SEIGLE. + Du Lundi au Samedi 25 Février 1845. + +Marchés + régulateurs. Froment Hectol. Prix Moy. Seigle Hectol. Prix moy. +Arlon 20f.32c. 17f.00c. +Anvers 20 35 14 88 +Bruges 18 15 13 25 +Bruxelles 19 77 14 15 +Gand 18 70 12 66 +Hasselt 20 10 15 02 +Liège 19 06 14 58 +Louvain 20 44 14 81 +Namur 20 02 15 55 +Mons 19 75 12 52 +Prix moyen pour tout le royaume. 19 55 14 45 + +Le froment reste soumis au droit d'entrée de 37 f. 50 c., et le seigle à +celui de 21 f. 50 c. les 1,000 kilogrammes. + +Le droit de sortie sur l'une et l'autre céréale reste fixe à 25 c. les +1.000 kilogrammes. + + ANVERS.--3 Mars. + +Graines de trèfle rouge, le kilog. 0f.88c. + -- blanc, id. 80 + -- de chanvre de Riga, id. 51 + -- de lin à semer de Riga, la tonne 26 49 + -- de colza du pays, l'hectolitre. 28 56 + -- -- étrangère, id. 28 50 + + GRAINS + +Froment roux indigène, l'hectolitre 25 80 + -- blanc, id. 21 68 +Seigle indigène, id. 15 20 + -- de France, id. 15 55 +Orge du pays, id. 11 89 + -- étrangère, id. 9 60 +Avoine à fourrage, id. 7 15 +Houblon d'Angleterre, les 100 kilog. 70 + + LOUVAIN.--2 Mars. + +Froment 1re qualité, l'hectol. 21 11 + -- 2e id. id. 20 25 +Seigle 1re id. id. 15 09 + -- 2e id. id. 14 51 +Orge d'hiver id. 12 58 +Beurre, 1re qualité, le kilog. 1 80 + + ATH. 2 Mars + +Froment nouveau, l'hectol. 19 30 +Seigle, id. 11 75 +Escourgeon, id. 11 50 +Avoine, id. 6 50 + + AMSTERDAM--1er Mars. + +Huile de colza, la tonne. 68 25 + -- de lin, id. 65 55 + -- de chanvre, id. +61 94 Graine de colza, l'hectol. 21 58 + + SCHIEDAM.--8 Février + +Genièvre 9 5 16 degrés 52 27 + -- preuve d'Amérique 54 59 +</pre> + +<hr class="full"> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/044b.png"><br> +(L'explication à la prochaine livraison.)</p> + +<p>ON S'ABONNE chez les Directeurs des postes et des messageries, chez tous +les Libraires, et en particulier chez tous les <i>Correspondants du +Comptoir central de la Librairie</i>.</p> + +<p>A LONDRES, chez J. THOMAS, 1, Finch Lane Cornhill.</p> + +<hr class="full"> + +<p class="rig">JACQUES DUBOCHET.</p><br><br> + +<hr class="full"> + +<p>Paris.--Typographie SCHNEIDER et LANGRAND, rue d'Erfurth, 1.</p> + + + + +<br><br> +</div> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0002, 11 Mars 1843, by Various + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'LLUSTRATION, NO. 0002, 11 MARS 1943 *** + +***** This file should be named 33408-h.htm or 33408-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/3/4/0/33408/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> + + diff --git a/33408-h/images/001.png b/33408-h/images/001.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..24f258f --- /dev/null +++ b/33408-h/images/001.png diff --git a/33408-h/images/029a.png b/33408-h/images/029a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b74d5db --- /dev/null +++ b/33408-h/images/029a.png diff --git a/33408-h/images/029b.png b/33408-h/images/029b.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ae08cdd --- /dev/null +++ b/33408-h/images/029b.png diff --git a/33408-h/images/029c.png b/33408-h/images/029c.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..af32c38 --- /dev/null +++ b/33408-h/images/029c.png diff --git a/33408-h/images/032large.png b/33408-h/images/032large.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..23ab047 --- /dev/null +++ b/33408-h/images/032large.png diff --git a/33408-h/images/032small.png b/33408-h/images/032small.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4365526 --- /dev/null +++ b/33408-h/images/032small.png diff --git a/33408-h/images/033a.png b/33408-h/images/033a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a8478b6 --- /dev/null +++ b/33408-h/images/033a.png diff --git a/33408-h/images/033b.png b/33408-h/images/033b.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..dccf697 --- /dev/null +++ b/33408-h/images/033b.png diff --git a/33408-h/images/033c.png b/33408-h/images/033c.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..39090dc --- /dev/null +++ b/33408-h/images/033c.png diff --git a/33408-h/images/034.png b/33408-h/images/034.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6cd4e25 --- /dev/null +++ b/33408-h/images/034.png diff --git a/33408-h/images/036a.png b/33408-h/images/036a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..88ed3f7 --- /dev/null +++ b/33408-h/images/036a.png diff --git a/33408-h/images/036b.png b/33408-h/images/036b.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..219d0d6 --- /dev/null +++ b/33408-h/images/036b.png diff --git a/33408-h/images/036c.png b/33408-h/images/036c.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..78f9502 --- /dev/null +++ b/33408-h/images/036c.png diff --git a/33408-h/images/037a.png b/33408-h/images/037a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..da85f19 --- /dev/null +++ b/33408-h/images/037a.png diff --git a/33408-h/images/037b.png b/33408-h/images/037b.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..eb8f0b9 --- /dev/null +++ b/33408-h/images/037b.png diff --git a/33408-h/images/037c.png b/33408-h/images/037c.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1cc034b --- /dev/null +++ b/33408-h/images/037c.png diff --git a/33408-h/images/040a.png b/33408-h/images/040a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..16374cc --- /dev/null +++ b/33408-h/images/040a.png diff --git a/33408-h/images/040b.png b/33408-h/images/040b.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b8376be --- /dev/null +++ b/33408-h/images/040b.png diff --git a/33408-h/images/041.png b/33408-h/images/041.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..34e5631 --- /dev/null +++ b/33408-h/images/041.png diff --git a/33408-h/images/044a.png b/33408-h/images/044a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..93360b5 --- /dev/null +++ b/33408-h/images/044a.png diff --git a/33408-h/images/044b.png b/33408-h/images/044b.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7437b6d --- /dev/null +++ b/33408-h/images/044b.png diff --git a/33408-h/images/044c.png b/33408-h/images/044c.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..633bb21 --- /dev/null +++ b/33408-h/images/044c.png diff --git a/33408-h/images/cover.jpg b/33408-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..fa181c7 --- /dev/null +++ b/33408-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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