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+Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0002, 11 Mars 1843, by Various
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: L'Illustration, No. 0002, 11 Mars 1843
+
+Author: Various
+
+Release Date: August 11, 2010 [EBook #33408]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'LLUSTRATION, NO. 0002, 11 MARS 1943 ***
+
+
+
+
+Produced by Rénald Lévesque
+
+
+
+
+
+
+L'ILLUSTRATION,
+
+JOURNAL UNIVERSEL,
+
+
+
+Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
+Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.
+
+Nº 2. Vol. I.--SAMEDI 11 MARS 1843. Bureaux, rue de Seine, 33.
+
+Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois 17 fr.--Un an 32 fr.
+pour l'Etranger.--3 mois, 10 fr.--6 mois 20 fr.--Un an 40 fr.
+
+SOMMAIRE.
+
+BIOGRAPHIE. Hommes d'État américains. _Portraits de Clay, Webster et
+Calhoun.--_ GEOGRAPHIE. L'Algérie. Carte. Arabes irréguliers à cheval.
+Portrait d'Abd-el-Kader._--TRIBUNAUX. McNaughten, Montély. LES
+BURGRAVES. _Vue de la cour criminelle de Londres. Portrait de
+McNaughten_--HISTOIRE. Manuscrit de Napoléon: Histoire de la
+Corse.--THÉÂTRES. Première représentation des Burgraves. Scène
+principale des Burgraves. Costume de Frédéric Barberousse (Ligier), de
+Job (Beaurallet), d'Otbert (Geffroy), de Régina (Mademoiselle Denain),
+de Guanhumara (madame Mélingue).--NOUVELLE. Le curé médecin (_suite et
+fin_), par E. Legouvé--MISCELLANÉES. Société des Amis des Arts _avec
+vignettes._ Paris au crayon. _Caricature, par_
+GRANDVILLE--CORRESPONDANCE.--BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE.--ANNONCES--MODES
+(_avec vignette_)--PROBLÈME D'ÉCHECS--MERCURIALES.--_Rébus._
+
+
+ Contemporains illustres.
+
+ HOMMES D'ÉTAT AMÉRICAINS.
+
+
+I.
+
+HENRI CLAY--DANIEL WEBSTER.--CALHOUN.
+
+Parmi les hommes qui, de notre temps, ont exercé le plus d'influence sur
+les affaires publiques des États-Unis, aucun n'est plus estimé que HENRI
+CLAY: aucun ne peut être placé au-dessus de lui quand on parle de
+patriotisme, de désintéressement, d'attachement inébranlable à la
+justice et à la vérité: aucun n'a plus que lui hérité de ces vertus qui
+ont immortalisé déjà les fondateurs de l'indépendance américaine, et qui
+déjà, pour nos enfants, les grandissent à la hauteur de quelques-uns des
+plus beaux caractères de l'antiquité.
+
+M. Clay a été l'artisan de sa propre fortune; ce n'est qu'à ses talents
+et à ses efforts qu'il doit la haute situation qu'il occupe. Né le 12
+avril 1777, dans le comté de Hanovre, en Virginie, il perdit de bonne
+heure son père, qui était ecclésiastique et pauvre. Son éducation s'en
+ressentit: après avoir passé quelques années sur les bancs d'une petite
+école, il fut placé dans l'étude d'un clerc de la chancellerie, à
+Richmond, en Virginie. A dix-neuf ans, il se mit à l'étude du droit, et
+un an après il obtenait sa licence. Il alla alors s'établir à Lexington,
+dans le Kentucky. Ses connaissances pratiques, son éloquence, lui firent
+rapidement une grande réputation.
+
+[Illustration: (Henri Clay.)]
+
+C'est dans la convention nommée par le Kentucky, pour établir une
+nouvelle constitution, que M. Clay parut pour la première fois sur la
+scène politique. Son premier acte fut une tentative inutile pour abolir
+graduellement l'esclavage des noirs dans l'État. M Clay ne s'est point
+découragé; il ne s'est point lassé, depuis cette époque d'élever la voix
+contre cette oppression inhumaine qui, avant la fin du siècle, aura
+cessé partout de peser sur une race malheureuse. Bientôt son expérience
+des affaires, les grâces de son élocution, son dévouement à la cause de
+la liberté, la simplicité de ses manières, le portèrent à la présidence
+de la législature de l'état, et il prouva, par son impartialité et par
+son habileté à conduire les débats, qu'il était digne de cette
+importante fonction. En 1805, il entra dans la Chambre des
+Représentants, et il en fut élu président. Quelques années après, il
+passa dans le Sénat, où sa réputation s'accrut encore. Il serait long
+d'énumérer les services qu'il rendit à son pays dans le congrès; ce
+serait presque raconter l'histoire des États-Unis depuis quarante ans.
+En 1814, il fut choisi pour représenter, avec MM. Adams et Gallatin,
+l'Union au congrès de Gand. Après s'être acquitté de cette mission
+délicate, il préféra les devoirs de sénateur à des fondions plus
+brillantes. Il refusa successivement l'ambassade de Russie, une mission
+en Angleterre, et la place de ministre de la guerre.
+
+[Illustration: (Daniel Webster.)]
+
+M. Clay a surtout attaché son nom à trois grandes mesures:
+l'indépendance des colonies espagnoles de l'Amérique du Sud,
+l'entreprise de travaux d'utilité publique par le congrès fédéral, et le
+développement des manufactures indigènes. Aussitôt après le Traité de
+Paris. M. Clay éleva la voix en faveur des colonies espagnoles, et,
+après de longs efforts, il décida ses concitoyens à leur prêter appui et
+à reconnaître leur existence comme républiques indépendantes. Canning,
+il est vrai, s'associa à cette politique et la fit triompher dans les
+conseils des monarchies européennes. Mais c'est à M Clay qu'appartient
+la gloire d'avoir le premier éveillé l'attention sur ces jeunes
+républiques. Plus tard, ministre des affaires étrangères, il ouvrit des
+relations avec elles, et jeta les bases d'une alliance durable entre
+elles et les Etats-Unis. La seconde de ces mesures intéressait seulement
+la république de L'Union. M. Clay en fut le premier et le plus zélé
+promoteur; il sut vaincre les jalousies des États particuliers, et fit
+résoudre cette question importante par le congrès.
+
+Les États de l'Amérique du Nord avaient conquis leur indépendance, mais
+leur affranchissement de la mère patrie était loin d'être complet.
+Pendant toute la période du système colonial, les Américains avaient
+appliqué exclusivement leurs efforts à l'agriculture. Tout les y
+portait, et la fertilité du sol, et la législation imposée par la
+métropole. Mais les Etats-Unis continuaient à dépendre encore de
+l'Angleterre par le soin qu'ils avaient d'un marché illimité, et par la
+nécessité de tirer du dehors les objets manufacturés indispensables à
+une société civilisée. Alexandre Hamilton, à qui les États-Unis doivent
+tant, conçut le premier l'idée de rendre son pays indépendant de
+l'industrie anglaise. Il établit ce qu'on a appelé le _système
+américain_, et fit passer une législation entière qui encourageait
+l'établissement de fabriques de toute nature, et entravait par un tarif
+l'importation en Amérique de certains objets manufacturés. M Clay s'est
+fait le champion de cette politique seule capable en effet de fonder
+l'indépendance commerciale et industrielle des États-Unis. C'est lui qui
+a présenté et défendu dans le congrès les différents tarifs qui, depuis
+vingt-cinq ans, ont rendu plus difficile l'importation en Amérique des
+produits manufacturés des nations européennes. Il a rencontré, il est
+vrai, de grands obstacles, qu'il n'a pas tous pu surmonter. Les Etats du
+sud de l'Union, éminemment producteurs, résistent à un système qui
+entrave les débouchés de leurs produits exclusivement agricoles, tandis
+que les États du nord, dont le sol est moins riche, et qui ont élevé des
+manufactures, s'efforcent de compenser, par leur industrie et leurs
+habitudes laborieuses, les désavantages de leur situation. En général,
+l'Américain ne veut pas de taxe foncière, pas de contributions
+indirectes, mais il ne veut pas non plus, pour favoriser les
+manufactures indigènes être forcé de payer plus cher les objets de
+première nécessité, ou ceux que ses habitudes d'aisance et de bien-être
+lui ont rendus indispensables. Peu importe au démocrate américain d'où
+lui viennent ses indiennes et ses soieries, de Liverpool ou du Havre, de
+Boston ou de Lowell: tout ce qu'il demande, c'est de les payer bon
+marché. Heureusement les hommes d'État de l'Union, et il y en a, quoique
+l'on dise en Europe, ne partagent pas cette indifférence égoïste qui,
+dans l'état actuel de la constitution du pays, ne peut être que funeste
+à ses intérêts et à son avenir. Grâce aux efforts de M. Clay, le système
+américain ne rencontre plus de résistance auprès des hommes
+intelligents; la question du tarif est résolue, et il ne s'agit plus que
+de le proportionner suivant les circonstances. C'est là peut-être la
+plus grande gloire de M. Clay, et incontestablement le plus grand
+service qu'il ait rendu à son pays dans sa longue carrière publique. La
+postérité le considérera, après Hamilton, comme un des bienfaiteurs de
+la république américaine, et comme ayant achevé l'oeuvre des Washington
+et des Jefferson.
+
+[Illustration: (John Calhoun.)]
+
+M. Clay est d'une taille élevée, d'une constitution robuste, bien que
+frêle en apparence; ses manières sont froides, mais pleines de dignité,
+à la fois polies et simples. Ses yeux, bleus et petits, jettent des
+flammes quand ils s'animent. Son front est large et élevé. Sur sa
+bouche, on peut lire un caractère ferme et indomptable. On a publié, en
+1827, quelques-uns de ses discours. Ils sont remarquables sous tous les
+rapports, soit que l'on y cherche des leçons de politique, soit que l'on
+n'y considère que les qualités oratoires. On y distingue surtout de la
+précision dans les pensées et dans l'expression, de la rapidité, une
+logique sévère, de la concision, de l'élégance, et une sage économie
+d'ornements.
+
+Deux fois M. Clay a été candidat à la présidence; deux fois il a échoué.
+Ses amis le portent encore cette année, et l'on dit qu'il a beaucoup de
+chances; nous souhaitons qu'il triomphe, car les Etats-Unis ne sauraient
+être gouvernés par un homme plus honnête et plus expérimenté.
+
+Qu'il réussisse ou qu'il échoue, nous savons que M. Clay est trop
+sincèrement républicain pour murmurer contre le choix de ses
+concitoyens. Ses amis pourront déplorer que tant de vertus ne soient pas
+appréciées comme elles le méritent par l'opinion populaire. Quant à lui,
+arrivé à un âge avancé, il se consolerait, dans le repos et la
+tranquillité de la vie privée, de cet échec, qui ne peut en rien altérer
+la gloire d'une carrière consacrée tout entière à son pays et dévouée à
+ses intérêts. Il pourra se dire que jamais il n'a fait aucun sacrifice à
+l'opinion des partis, que jamais il n'a reculé devant ce qu'il regardait
+comme un devoir, dût-il rencontrer l'impopularité. Il a trouvé, dans son
+amour pour la liberté, la force de résister aux entraînements de la
+gloire militaire, le courage de rappeler son pays à l'esprit qui a fondé
+sa prospérité et sa grandeur, et par son éloquence il a contribué à
+sauver la république des États-Unis du despotisme du sabre. C'en est
+assez; la plus haute fonction de l'Etat n'ajouterait rien à une gloire
+aussi pure.
+
+DANIEL WEBSTER, aujourd'hui, secrétaire pour les affaires étrangères du
+gouvernement des États-Unis, est né le 18 janvier 1782, à Salisbury,
+dans le New-Hampshire, d'un père fermier qui avait porté les armes avec
+honneur dans la guerre de l'indépendance, et exercé pendant plusieurs
+années les fonctions de juge. A cette époque, Salisbury, aujourd'hui le
+centre d'une population nombreuse, se trouvait l'extrême frontière de la
+civilisation. Ce fut donc au milieu des forêts que se passèrent les
+premières années de M. Webster. Son éducation fut commencée par son
+père. En 1801, il entra au collège de Dartmouth, où il termina ses
+études de la manière la plus brillante. Destiné à suivre la carrière du
+barreau, il étudia la pratique des lois, d'abord dans sa ville natale,
+ensuite à Boston, où il fut reçu avocat en 1805. Après avoir pratiqué
+pendant deux ans dans un petit village voisin du lieu de sa naissance,
+M. Webster s'établit à Portsmouth, la capitale commerciale du
+New-Hampshire, et y acquit une grande réputation d'éloquence et
+d'habileté.
+
+En 1812, la confiance de ses concitoyens lui ouvrit la carrière des
+affaires publiques en le nommant un des représentants de l'État du
+New-Hampshire, dans la chambre basse du congrès. Malgré sa jeunesse (il
+avait alors à peine trente ans), il se fit remarquer dès son début, et
+prit part à toutes les discussions importantes. Les mesures que désirait
+le parti qui avait fait éclater la guerre entre l'Union et la
+Grande-Bretagne, et qui tendaient à établir une sorte de conscription,
+trouvèrent en lui un adversaire intrépide, tandis qu'il appuya de tous
+ses efforts le projet de donner de larges développements à la marine et
+de fortifier les frontières du nord. La question de l'établissement
+d'une banque fédérale, au milieu des circonstances difficiles où se
+trouvaient les États-Unis après la guerre, lui fournit l'occasion de
+montrer que les connaissances et les talents de l'économiste et de
+l'homme d'État s'alliaient en lui aux plus brillantes qualités de
+l'orateur et à un ardent amour pour son pays et ses institutions.
+
+En 1816, M. Webster fut obligé de se retirer de la Chambre des
+représentants. Sa fortune avait été en partie détruite par l'incendie
+qui consuma, en 1815, la ville de Portsmouth, et ses devoirs d'homme
+public, loin de lui permettre de réparer les pertes qu'il avait faites,
+l'obligeaient à des dépenses considérables. Il renonça à toute
+participation aux affaires publiques jusqu'à ce qu'il eut refait sa
+fortune, et il alla se fixer à Boston, où il a depuis toujours résidé.
+Durant huit ans il se livra uniquement aux devoirs de sa profession,
+refusant obstinément les missions politiques dont l'estime de ses
+nouveaux concitoyens voulait l'honorer. Ses succès dépassèrent son
+attente. Sa réputation d'habile légiste se répandit; des causes qui
+devaient avoir nécessairement, par leur importance, un grand
+retentissement lui furent confiées, et il s'en acquitta si bien, que
+bientôt il fut rangé parmi les premiers juristes de toute l'Union.
+Malheureusement on ne possède qu'un petit nombre de ses plaidoyers, mais
+ils suffisent pour montrer les qualités qui distinguent l'éloquence
+judiciaire de M. Webster. Une narration claire et simple, beaucoup de
+perspicacité, de la gravité, un accent de vérité qui parait sortir d'un
+coeur plein d'amour pour la justice, voilà les moyens qui ont mérité à
+M. Webster un ascendant irrésistible sur le jury, ascendant qui de
+proche en proche s'est étendu sur tous ses concitoyens.
+
+Ce fut en 1825 qu'il rentra dans la Chambre des Représentants, et il y
+prit aussitôt place parmi les orateurs les plus populaires. En 1827, il
+fut choisi à l'unanimité pour remplir une place vacante dans le Sénat.
+Sur ce nouveau théâtre, sa renommée grandit encore. Les services qu'il
+rendit à son pays et à la Constitution sont dans la mémoire de tous, et
+ce n'est pas ici le lieu de raconter son plus beau triomphe, je veux
+parler de la victoire qu'il remporta sur les _nullificateurs_.
+
+Comme homme d'État, M. Webster est digne d'être placé sur la même ligne
+que les Jefferson, les Hamilton et les Adams. Des vues sûres et
+éclairées, une prudence tempérée par une hardiesse sage et réfléchie,
+ont marqué tous les actes de son administration des affaires étrangères.
+Récemment il a négocié un traité avec la Grande-Bretagne, et les
+États-Unis se glorifient du rôle à la fois plein de fierté et de dignité
+que leur a fait jouer M. Webster. Sur tous les points en litige, la
+question des frontières du Maine, celle du commerce des esclaves et
+celle de l'extradition mutuelle des criminels, son langage a été celui
+qui convenait à un grand peuple, et surtout à une république qui a
+besoin de se faire respecter par les vieilles aristocraties de l'ancien
+monde. Sur tous les points, le plénipotentiaire anglais, lord Ashburton,
+a cédé devant la logique ferme et irrésistible du ministre américain.
+
+Les principaux discours prononcés par M. Webster dans le congrès et dans
+des assemblées populaires ont été publiés il y a peu d'années, à Boston.
+On y a joint quelques-uns de ses plus éloquents plaidoyers. Quant à ses
+discours plus particulièrement politiques, ils sont considérés par les
+Américains comme des _pages de la Constitution_, tant on les trouve
+animés de l'esprit qui a présidé à la fondation de la liberté
+américaine.
+
+M. Webster porte empreint sur son visage le caractère qu'il a déployé
+dans toutes les circonstances d'une vie longue, agitée et glorieuse. Ses
+yeux, sombres et enfoncés dans leur orbite, ont un éclat irrésistible;
+ses larges et épais sourcils noirs expriment l'énergie et la
+détermination. Tous ceux qui ont eu l'occasion de s'approcher de cet
+homme d'État s'accordent à louer sa modestie, ses manières à la fois
+pleines de simplicité et de dignité; quelques esprits sévères lui
+reprochent de l'indolence et de la dissipation, mais sa vie entière rend
+témoignage que, pour le service de son pays, il n'a été surpassé par
+personne en désintéressement, en activité, et que jamais il n'a sacrifié
+les affaires à ses plaisirs.
+
+JOHN CALDWELL CALHOUN est né le 18 mars 1782, au district d'Abbeville,
+dans la Caroline du Sud. Sa famille est d'origine irlandaise. Etablie
+d'abord dans la Pennsylvanie, elle passa, en 1756, dans la Caroline du
+Sud, où elle eut à lutter, durant un grand nombre d'années, avec les
+Cherokis. Dans une surprise, la plus grande partie de la famille fut
+massacrée. Le père, élevé dans les forêts, était un hardi pionnier,
+habitué à lutter de ruse et d'audace avec les Indiens; mais,
+contrairement aux habitudes de cette classe de colons qui, en chassant
+devant elle les sauvages, les remplace souvent par des moeurs qui ne
+sont guère moins barbares, il avait du goût pour les lettres, et
+quoiqu'il eut passé toute sa vie éloigné du commerce des hommes, il
+s'était instruit dans la littérature anglaise. Aussi voulut-il que ses
+enfants reçussent une aussi bonne éducation que possible. Après avoir
+enseigné à John Calhoun à peu près tout ce qu'il pouvait lui apprendre,
+il l'envoya, vers l'âge de treize ans, à l'académie qui avait le plus de
+réputation dans les Etats du sud de l'Union.
+
+M. Calhoun avait hérité des goûts de son père. Il aimait l'étude et s'y
+livrait avec une si grande ardeur, que sa santé en fut gravement
+altérée; on craignit un moment qu'il ne perdît la vue. Sa mère, alarmée,
+car il avait perdu son père depuis peu, le rappela dans la maison
+paternelle, où grâce à la force de la jeunesse et à l'éloignement de
+tous moyens d'étudier, il recouvra promptement la santé. Comme il ne
+pouvait rien être à demi, il se passionna pour tous les exercices du
+corps. Bientôt on le cita comme le plus intrépide et le plus aventureux
+chasseur de tout le pays. Mais, tandis qu'il s'était résolu à se faire
+fermier, son frère aîné, qui habitait Charleston, fut surpris, dans une
+visite qu'il fit à sa mère, des heureuses dispositions de Calhoun, et il
+le décida à reprendre ses études et à embrasser une carrière où il put
+développer les heureuses qualités dont l'avait doué la nature. M.
+Calhoun se rendit à ces conseils, entra dans un collége et recommença
+ses études à dix-huit ans. Ses progrès furent si rapides, qu'en moins de
+deux ans il avait réparé tout le temps perdu. Après avoir étudié la
+pratique des lois, il se fixa, en 1807, dans la Caroline du Sud, où il
+surpassa bientôt en réputation tous les légistes du pays, comme il les
+surpassait en talent et en habileté. Ses succès lui ouvrirent l'entrée
+de la législature de l'Etat, où il ne se distingua pas moins.
+
+En 1811. la confiance de ses concitoyens l'introduisit dans la Chambre
+des Représentants. Sa célébrité l'y avait devancé. Il prit une grande
+part aux débats qui précédèrent la déclaration d'hostilités entre les
+Etats-Unis et l'Angleterre. On cite un discours qu'il prononça dans
+cette circonstance comme un des plus éloquents qui aient été prononcés
+dans le congrès américain. Tout d'une voix il fut porté, malgré sa
+jeunesse, à la tête du parti qui voulait la guerre dans la Chambre des
+Représentants. Dès cette époque, il se prononça vivement contre le
+système restrictif qu'il croyait ne convenir ni au génie du peuple
+américain, ni à celui du gouvernement, ni au caractère géographique du
+pays. Il combattit avec beaucoup de force cette politique qui, selon
+lui, entraînait avec elle des lois arbitraires et vexatoires.
+
+A la fin de l'année 1817, M. Calhoun fut appelé par M. Monroe aux
+fonctions de ministre de la guerre. Six aimées passées dans le congrès
+avaient mis le sceau à sa réputation d'orateur. Pendant sept années
+qu'il demeura à la tête du département de la guerre, il développa les
+qualités solides de l'administrateur; il combla un énorme arriéré,
+satisfit à toutes les pensions, réduisit les dépenses au strict
+nécessaire. Néanmoins, il trouva le loisir de rédiger des rapports sur
+beaucoup de questions très-graves. C'est à lui que les Etats-Unis
+doivent l'admirable système de fortifications et de défense dont le
+général Bernard a doté le territoire de l'Union.
+
+A l'expiration dit second terme de la présidence de M. Monroe, le nom de
+M. Calhoun fut placé sur la liste des candidats. Pour éviter que le
+hasard de l'élection ne fut abandonné au choix du congrès, i! se retira;
+mais il fut nommé à l'unanimité vice-président, tandis que M. Adams
+était élevé à la présidence. Aux élections suivantes, le général Jackson
+fut nommé président et M. Calhoun fut réélu vice-président. Dans cette
+place éminente, il remplit ses devoirs avec une impartialité et une
+habileté singulières. Il se trouvait dans une situation très-délicate,
+surtout dans les fonctions de président du Sénat. On le savait
+l'adversaire politique de l'administration, et chaque jour les débats
+lui offraient des embarras dont il savait toujours se tirer adroitement
+et sans compromettre sa dignité.
+
+Nous avons dit plus haut que, dès son entrée dans la carrière politique.
+M. Calhoun s'était prononcé contre ce que l'on appelle le _système
+américain_. En cela, M. Calhoun partageait les sentiments de l'État où
+il avait vu le jour, et qui dans toutes les circonstances l'avait choisi
+pour son représentant dans le congrès. Le tarif établi en 1828 blessait
+profondément les intérêts de la Caroline du Sud; M. Calhoun se porta le
+champion de ses réclamations. Selon lui, cet acte violait le pacte
+fédéral, en portant atteinte à la souveraineté des États et à leurs
+droits; il était inconstitutionnel, et, comme tel, les Etats intéressés
+pouvaient, en vertu du droit qui leur était accordé par la Constitution
+fédérale, le déclarer nul et non obligatoire. Cette doctrine porte le
+nom de doctrine de la _nullification_; ses fondements reposent
+principalement sur les principes émis dans les résolutions de la
+Virginie et du Kentucky, rédigées par Madisson et par Jefferson, et
+considérées comme faisant partie du droit public de l'Union. Pendant
+plusieurs années, les opinions des deux partis, des partisans et des
+adversaires du tarif, furent discutées dans le congrès. Voyant qu'on ne
+faisait aucun droit à ses réclamations, la Caroline du Sud résolut de se
+servir de tous les moyens que la Constitution lui mettait entre les
+mains pour faire triompher la cause qu'elle représentait. Une convention
+fut élue par les habitants de l'État, qui, en sa qualité de représentant
+de la souveraineté de la Caroline du Sud, déclara les mesures
+restrictives inconstitutionnelles, _nulles_ et sans valeur. Aussitôt M.
+Calhoun se démit de la vice-présidence, reçut une place dans le Sénat,
+et se présenta comme l'avocat de la cause de son État, qu'il regardait
+comme la cause de la liberté et de la Constitution. Sur ce théâtre, M.
+Calhoun développa les plus admirables qualités d'orateur. L'opinion
+qu'il défendait presque seul était impopulaire dans le pays, et peu s'en
+fallait qu'on ne la regardât comme un acte de trahison. Il y avait seize
+ans qu'il n'avait pas paru dans une assemblée publique, et cependant,
+pour lutter contre l'opinion, contre l'administration, contre
+l'éloquence réunie de M. Clay et de M. Webster, il trouva en lui des
+ressources extraordinaires. Dans cette lutte inégale, il serait
+difficile de prononcer lequel de M. Calhoun ou de M. de Webster
+l'emporta. Leurs discours sont des modèles de logique, de force, de
+pathétique.
+
+Pendant quelques instants on craignit que cette lutte de parole ne se
+changeât en une lutte plus dangereuse. Le président des États-Unis,
+quoiqu'il penchât pour la Caroline du Sud, fut forcé par l'opinion
+publique de menacer cet État de faire exécuter par les armes la loi du
+congrès. De son côté la Caroline du Sud se prépara à soutenir de la même
+manière ses intérêts et ses opinions. Heureusement, M. Clay apaisa cette
+querelle par un compromis; la paix fut rétablie dans l'Union, et c'est
+ici que s'arrête pour nous la carrière politique de M. Calhoun. On
+annonce qu'il se porte comme candidat à l'élection présidentielle qui va
+avoir lieu prochainement.
+
+M. Calhoun est d'une grande taille et d'une constitution robuste. Ses
+manières sont pleines d'aisance, de simplicité et de cordialité. Tous
+ceux qui l'ont connu disent qu'il est d'un commerce agréable, facile,
+accessible à tous, et que dans la conversation il est aussi éloquent
+qu'à la tribune. C'est un grand éloge, car ses discours sont
+très-remarquables. Malgré un style sentencieux, il excelle dans la
+discussion. Sa parole est forte, ardente, rapide et grave tout à la
+fois. On sent qu'il est pénétré de ce qu'il dit, et qu'il serait prêt à
+le soutenir de son sang. M. Calhoun peut, à bon droit, être considéré
+comme l'un des plus grands hommes d'État américains de notre temps. Sa
+vie privée, qui est irréprochable, ne dément pas un si beau caractère:
+intègre, désintéressé, de moeurs sévères et frugales, courageux, il est
+le digne descendant de Washington et de Jefferson, aussi bien que de
+Franklin.
+
+ Algérie
+
+ DESCRIPTION GÉOGRAPHIQUE.
+
+La France entretient maintenant en Algérie une armée de quatre-vingt
+mille hommes; elle y dépense annuellement plus de 80 millions.
+
+Quel but se propose-t-elle en faisant, depuis bientôt treize années,
+tant de laborieux efforts, tant de lourds sacrifices? quelle
+compensation a-t-elle le droit d'en attendre? quel dédommagement
+est-elle fondée à en espérer?
+
+C'est évidemment de créer dans le nord de l'Afrique une colonie d'autant
+plus puissante, qu'elle est plus voisine de la métropole; ou plutôt
+c'est de fonder sur l'autre rive de la Méditerranée, à deux journées de
+distance de Marseille et de Toulon, un nouvel et durable empire sur
+cette terre _désormais et pour toujours française_, suivant l'expression
+du discours de la couronne, à l'ouverture des Chambres, le 27 décembre
+1841.
+
+L'Algérie est désormais française! Cette déclaration solennelle explique
+l'intérêt éminemment français qui s'attache à nos possessions
+africaines. Aussi, quand l'opinion publique s'émeut si vivement au récit
+des progrès de notre domination, quand elle les suit avec une avide et
+curieuse anxiété, n'est-ce pas seulement parce que nos soldats y
+continuent les traditions de valeur, de persévérance et de gloire de
+leurs devanciers, ni parce que notre jeune armée s'y montre l'émule des
+vieilles phalanges de la Révolution et de l'Empire; c'est surtout parce
+qu'elle comprend que, sur cette terre conquise au prix du sang des
+enfants de la France, il y a pour la mère-patrie des éléments certains
+de force et de prospérité, tout un avenir, enfin, de grandeur et de
+puissance nationale!
+
+Ce sentiment instinctif est tellement enraciné dans la plupart des
+esprits, qu'il a survécu à toutes les incertitudes qu'amènent les phases
+diverses de la politique ou de la guerre, à toutes les vicissitudes
+inséparables du premier âge des colonies fondées les armes à la main,
+C'est à ce sentiment que nous nous proposons de nous associer, autant du
+moins qu'il dépendra de, nous, en consacrant, dans notre journal, une
+place spéciale à l'Algérie. Nous rappellerons, dans ces esquisses
+rapides, les commencements de l'occupation française, les développements
+qu'elle a reçus, les causes de son extension successive, les résultats
+obtenus jusqu'à ce jour. Nous ferons en même temps passer sous les yeux
+de nos lecteurs, sans en négliger un seul, les événements contemporains,
+politiques, militaires et civils, qui seront de nature à les intéresser,
+en attestant une amélioration ou un progrès dans la situation du pays.
+Monuments anciens et modernes, types des différentes races, Maures des
+villes, Arabes des plaines, Kabaïles des montagnes, moeurs, usages,
+costumes, ameublements, armes, vues de villes, créations de villages,
+travaux de ports, routes, dessèchements, établissements d'utilité
+publique, camps, bivouacs, combats et razzias, portraits des principaux
+personnages français et indigènes, de quel intérêt ne serait-il pas de
+voir tous ces sujets fidèlement représentés par des dessins exécutés sur
+les lieux mêmes? Nos lecteurs assisteraient ainsi, en quelque sorte, à
+la fondation de notre empire africain; ils le verraient chaque jour
+grandir, se développer, et jeter dans le sol des racines de plus en plus
+profondes.
+
+Avant de commencer notre _Revue algérienne_, où les faits de guerre et
+de colonisation viendront hebdomadairement trouver place, il nous a
+semblé utile de jeter un coup d'oeil rétrospectif sur les progrès de
+notre conquête jusqu'à la lin de 1812. et d'accompagner la carte qui:
+nous publions d'une description géographique assez étendue pour
+permettre, à nos lecteurs de suivre avec fruit les événements dont
+l'Algérie est le théâtre.
+
+PRISE D'ALGER.--La cause des hostilités outre la France et le dey
+d'Alger est connue. Une insulte grave, un coup d'éventail donné en
+audience publique, le 30 avril 1827, par Hussein-Pacha à notre consul,
+exigeait une réparation à laquelle le dey se refusa avec un opiniâtre
+entêtement. Après de longues et inutiles négociations pour obtenir une
+satisfaction amiable, après la nouvelle insulte de coups de canon tirés
+déloyalement, le 27 juillet 1829, contre un vaisseau parlementaire, _la
+Provence_, une flotte française, composée de cent navires de la marine
+royale et de quatre cents bâtiments de commerce, appareilla de Toulon le
+25 mai 1830. à quatre heures après midi. L'armée, forte de trente-sept
+mille hommes et de quatre mille chevaux, débarqua le 14 juin sur la
+plage de Sidi-Ferruch, distante de six lieues d'Alger, et le 5 juillet
+elle entra dans cette capitale des corsaires barbaresques. Ainsi, en
+vingt-quatre jours, elle avait atteint le but de sa mission, vengé le
+pavillon français, détruit la piraterie, et enfin accompli les voeux que
+formaient, depuis trois siècles, les hommes généreux et éclairés de
+toutes les nations.
+
+La province d'Oran, bornée au sud par le Petit-Atlas, qui, dans cette
+partie, range la mer de très-près, est étroite par rapport à sa
+longueur. La province de Constantine, qui s'étend sur les rives de
+l'Oued-Rummel et sur les bassins qu'arrose cette rivière, a beaucoup
+plus de profondeur que la province d'Oran, avec une longueur presque
+égale. La province de Titteri, comprise entre les deux premières,
+s'étend surtout du nord au sud sur les plateaux successifs parcourus par
+le Chélif et ses affluents, qui s'élèvent sur les flancs septentrionaux
+du Grand-Atlas. Ces trois provinces étaient soumises chacune à un bey ou
+lieutenant du dey.
+
+Les limites de la province d'Alger étaient moins fixes que celles des
+trois autres. Le dey, qui l'administrait directement au moyen de l'agha
+des Arabes, en modifiait la circonscription, selon que les querelles
+entre les beys voisins ou l'intérêt de sa politique lui semblaient
+l'exiger. C'est ainsi que Blidah, qui jadis appartenait au beylik de
+Titteri, et la plaine de Hamza jusqu'aux Portes-de-Fer Biban, avaient
+été placées sous l'autorité de l'agha. Bougie même fut momentanément
+rattachée aux dépendances administratives du territoire d'Alger.
+
+DIVISIONS ACTUELLES DE L'ALGÉRIE.--Par décision du ministre de la
+Guerre, en date des 14 novembre 1842 et 4 février 1845, les provinces
+d'Alger, d'Oran et de Constantine, forment aujourd'hui trois divisions
+militaires, dont les circonscriptions ont été réparties de la manière
+suivante:
+
+_Division d'Alger_, formée de deux subdivisions.--_Subdivision d'Alger_:
+Alger, chef-lieu de la division et de la subdivision; les forts
+attenants; le Sahel et tout le pays compris à l'est, depuis
+l'Oued-Kaddara, jusqu'aux Biban Portes-de-Fer; le cercle de Cherchel;
+Bougie.--_Subdivision de Titteri_; Blidah, chef-lieu de la subdivision
+et centre du cercle comprenant Boufarik et Koléah; Médéah, centre du
+cercle comprenant le Makhzen, (proprement _magasin, réserve_: tribus
+auxiliaires, nommées, sous les Turcs, _tribus de commandement_, exemptes
+d'impôts et chargées d'assurer l'obéissance des autres tribus, dites
+_tribus de soumission_), les Goums (proprement _levées_, cavalerie
+mobile des tribus), et les tribus, Milianah, centre du cercle comprenant
+également le Makhzen, les Goums et les tribus.
+
+_Division d'Oran_, formée de quatre subdivisions.--_Subdivision d'Oran_:
+Oran, chef-lieu de la division et de la subdivision; Arzew;
+Mers-el-Kébir; Misserguin; Camp du Figuier.--_Subdivision de Mascara_:
+Mascara, chef-lieu.--_Subdivision de Mostaganem_: Mostaganem, chef-lieu;
+Mazafran.--_Subdivision de Tlemcen_; Tlemcen, chef-lieu.
+
+_Division de Constantine_, formée de trois subdivisions.--_Subdivision
+de Constantine_: Constantine, chef-lieu de la division et de la
+subdivision; Philippeville, centre du cercle comprenant les camps de
+Smendou, des Toumiettes et de el-Arrouch; Djidjeli.--_Subdivision de
+Bône_: Bône, chef-lieu; Guelma, centre du cercle comprenant le Makhzen,
+les Goums, les tribus: la Calle, centre du cercle comprenant les tribus
+qui relèvent de la Calle.--_Subdivision de Sélif_: Sélif, chef-lieu.
+
+Par une autre décision du ministre de la Guerre, en date du 12 novembre
+1852. les places de l'Algérie ont été classées ainsi:
+
+_Première classe._--Alger, Oran, Constantine.
+
+_Deuxième classe._--Blidah, Médéah, Milianah, Cherchel. Mostaganem,
+Mascara, Tlemcen, Bône, Bougie, Sélif, Djidjeli, Philippeville.
+
+_Troisième classe._--Fort-l'Empereur, Douéra, Boufarik (camp d'Erlon),
+Mustapha-Pacha, Koléah. Arzew, Mers-el-Kébir.
+
+_Postes militaires_.--Kasbah d'Alger. Kasbah de Bône, la Calle, Guelma,
+Misserguin, Mazafran.
+
+Enfin, des ordonnances royales ont pendant le cours de l'année 1842.
+successivement organisé comme il suit les commandements indigènes dans
+les territoires soumis à notre domination:
+
+_Province d'Alger_:--Khalifat des Beni-Soliman. Beni-Djad, Arib et
+Kabaïles; aghalik de Khachna; aghalik des Beni-Menasser.--_Subdivision
+de Titteri_: Aghalik du Kéblah, du Cherk, du Tell (terres cultivées), et
+des Ouled-Naïl.--_Subdivision De Milianah_: Khalifat des Hadjouths, de
+Djendel et de Braz; aghaliks des Beni-Zoug-Zoug, des Ouled-Aïad, des
+Beni-Menasser, Cherchel et Thaza.
+
+_Province d'Oran_:--Khalifat du Gharb (ouest) comprenant trois aghaliks,
+ceux du Ghozel, du Djebel et du Gharb; khalifat du Cherk (est),
+comprenant trois aghaliks, ceux du Dhahan (nord, c'est-à-dire le pays
+qu'on a _derrière_ soi, lorsqu'on est tourné vers la Mecque), du Ouasth
+(centre); et du Kéblah (sud, c'est-à-dire le pays qu'on a _devant_ soi,
+lorsqu'on regarde dans la direction de la Mecque); Khalifat du Ouasth
+comprenant quatre aghaliks, ceux des Beni-Chougran, des Sdama, des
+Hachem-Gharaba, des Hachem-Cheraga; aghalik des Beni-Amer, commandé par
+un bach-agha (chef agha), ayant sous ses ordres deux aghas, l'un de
+Beni-Amer Cheraga, l'autre des Beni-Amer-Gharaba.
+
+_Province de Constantine_:--Khalifat des Haractah, Abd-el-Nour Telaghma.
+Zmoul. Segnia, etc.; khalifat de la Medjanah; cheïkhat des Arabes
+(commandement du Shara).
+
+DESCRIPTION DE LA PROVINCE D'ALGER. _Massif d'Alger, Sahel,
+Metidjah_.--Les environs de la ville d'Alger se composent d'un terrain
+montagneux qui s'élève immédiatement sur la côte. C'est ce terrain qu'on
+nomme le _Massif_. Le point culminant est le Bou-Zaréah, élevé de 400
+mètres au-dessus du niveau de la mer. Ce massif est couvert, dans le
+voisinage de la ville, d'habitations agréables, et coupé de ravins et de
+petites vallées agréables, où des sources abondantes entretiennent la
+fraîcheur et une végétation active. Nos troupes y ont ouvert un grand
+nombre de routes.
+
+Plus loin s'étend un plateau très-accidenté lui-même, et sillonné aussi
+de nombreux ravins. Cette partie du Massif prend le nom de Sahel.
+
+Au pied des hauteurs du Sahel commence et se continue jusqu'au
+Petit-Atlas la _plaine de la Métidjah_, de 64 à 72 kilomètres de long
+sur 24 à 25 kilomètres de large. Bien cultivée dans la partie voisine
+des montagnes, et marécageuse dans la partie inférieure, son aspect est
+généralement découvert.
+
+Le camp retranché de Douéra est au pied du Sahel; plus en avant vers
+l'Atlas, est situé celui de Boufarik, et plus loin encore celui de
+Blidah. à l'extrémité de la plaine.
+
+Le versant septentrional du Petit-Atlas est couvert de taillis et de
+broussailles, composés, en grande partie, de chênes et de lentisques. Il
+est sillonné par de grandes vallées, d'où sortent les cours d'eau qui
+arrosent la plaine.
+
+ORIGINE DU MOT ALGÉRIE.--Dans les premiers temps qui suivirent notre
+conquête, le territoire conquis conserva son ancien nom de _Régence
+d'Alger_. Plus tard cette appellation fut remplacée par celle de
+_Possessions françaises du nord de l'Afrique_, titre consacré par
+l'ordonnance royale du 22 juillet 1834, qui, en plaçant le pays sous le
+régime des ordonnances, en a réglé le commandement général et la haute
+administration. Enfin, dans le discours d'ouverture des Chambres, le 18
+décembre 1837, l'ancienne Régence d'Alger reçut pour la première fois la
+dénomination officielle d'_Algérie_. Ce nom, qu'elle a gardé depuis, lui
+avait été donné, des 1834, dans un écrit publié à Paris par le comte de
+Beaumont Brivazac, sous ce titre: «_De l'Algérie et de sa
+colonisation._»
+
+DESCRIPTION GÉOGRAPHIQUE DE L'ALGÉRIE.--L'Algérie, ancienne Régence
+d'Alger s'étend de l'est à l'ouest sur la côte septentrionale du
+continent de l'Afrique. Elle est bornée au nord par la Méditerranée, à
+l'est par les États de Tunis, à l'ouest par l'empire de Maroc, et au sud
+par le désert de Shara vaste plaine sans plantation. Elle offre une
+étendue d'environ 900 kilomètres sur les côtes, et s'avance de 200 à 250
+kilomètres dans l'intérieur des terres.
+
+ANCIENNE DIVISION DE L'ALGÉRIE.--Notre conquête de l'Algérie nous a
+rendus maîtres d'un territoire qui répond aux trois provinces romaines
+appelées Numidie, _Mauritanie Sicilienne_ et _Mauritanie Césarienne_,
+dont les chefs-lieux respectifs. Cirla. Silifis, Césarée, sont
+représentés aujourd'hui par Constantine, Sélif et Cherchel.
+
+ANCIENNE DIVISION DE L'ALGÉRIE.--L'Algérie, sous la domination turque,
+était divisée en quatre provinces: 1° la province d'Alger; 2º la
+province d'Oran, ou de l'ouest; 3º la province de Constantine ou de
+l'est; 4º la province de Titteri, ou du sud.
+
+La configuration générale du terrain n'avait pas été sans influence sur
+la composition de ces provinces.
+
+_Rivières_.--Les principaux cours d'eau qui traversent le territoire
+d'Alger sont: l'Oued-Djer, la Chiffa, le Mazafran, l'Oued-Boufarik,
+l'Oued-el-Kerma, l'Arrach, le Hamise et l'Oued-Kaddara.
+
+_Villes_.--Les villes les plus importantes de la province d'Alger sont,
+après la capitale, à laquelle nous consacrerons un article spécial.
+Blidah. Boufarik. Dellys. Koléah.
+
+_Blidah_.--L'armée française a pris possession du territoire de Blidah
+le 3 mai 1838. Un camp, dit _camp supérieur_, a été d'abord établi entre
+cette ville et la Chiffa sur une position qui domine la plaine de la
+Metidjah, jusqu'au confluent de cette rivière et de l'Oued-el-Kébir. Ce
+camp découvre au loin le pays des Hadjouths, et de tous les points du
+terrain qu'il embrasse, on aperçoit la position de Koléah, avec laquelle
+il a été mis en communication au moyen d'une route et d'une ligne
+télégraphique. Un second camp, dit _Camp inférieur_, a été établi dans
+une position intermédiaire, à l'est de la ville. Blidah était alors
+interdite aux Européens; mais à la reprise des hostilités, en 1839, elle
+fut définitivement occupée. Elle est située à l'entrée d'une vallée
+très-profonde, au pied du Petit-Allas. Des eaux abondantes y alimentent
+de nombreuses fontaines et arrosent les jardins et les bosquets
+d'orangers qui l'environnent de tous côtés. La ville est assez
+régulièrement percée, et ses rues sont moins étroites que celles
+d'Alger. Un tremblement de terre renversa, le 2 mais 1825, une grande
+partie des édifices les plus élevés; ainsi les maisons construites
+depuis ce désastre n'ont-elles plus, en général, qu'un rez-de-chaussée.
+La position assez saine de Blidah, à cent mètres au-dessus de Mazafran,
+à cent quatre-vingt-cinq mètres au-dessus de la mer, fait de cette ville
+le poste principal qui devra surveiller la plaine, maintenir les tribus
+voisines, et servir d'entrepôt d'approvisionnements pour les colonnes
+chargées d'opérer sur Médéah et Milianah.
+
+_Boufarik_, le premier poste que nous ayons jetée dans la Metidjah, est
+destiné à devenir le centre de nos établissements dans la plaine.
+Occupant la place d'un marche autrefois renommé et très-considérable, il
+avait continué, avant les hostilités, à être un lieu d'échange avec les
+Arabes. La garnison loge dans un réduit en saillie, dit _Camp d'Erlon_,
+où sont renfermés tous les établissements militaires. C'est à Boufarik
+qu'on récolte une partie des foins de la plaine; les pâturages y sont
+fort beaux: mais cette localité est malsaine et le sera longtemps
+encore.
+
+_Dellys_, que nous n'occupons pas, est adossée é une montagne qui a tout
+au plus quatre cents mètres de hauteur. Ses maisons sont bâties en
+pierre et recouvertes de tuiles. On y trouve beaucoup de restes
+d'antiquités et d'anciennes murailles. Les habitants font un commerce
+suivi avec Alger, où ils apportent tous leurs produits agricoles.
+
+_Koléah_, située sur le revers méridional des collines du Sahel, a été
+occupée le 29 mars 1858. A côté et à l'ouest de la ville, un camp a été
+sur-le-champ établi comme une sentinelle avancée, observant les
+débouchés des sentiers au sortir de la plaine et surveillant le rivage
+de la mer. Les eaux sourdent de toutes parts, abondantes et pures, dans
+le petit vallon de Koléah; elles sont distribuées avec art pour arroser
+de magnifiques vergers d'orangers, de citronniers, de grenadiers.
+
+PROVINCE DE TITTERI.--Cette province était comme celles d'Oran et de
+Constantine, administrée par un bey (gouverneur) nommé par le dey, et
+révocable à sa volonté. Les principales villes de cette province sont
+Cherchel. Médéah. Milianah et Tenès. _Cherchel_, ville maritime, à 72
+kilomètres, à l'ouest d'Alger, l'ancienne _Julia Caesarea_ des Romains,
+n'occupe aujourd'hui qu'une très-petite partie de l'enceinte encore
+visible tracée par ces conquérants. L'existence de _Julia Caesarea_ sur
+l'emplacement de Cherchel a été prouvée par plusieurs inscriptions
+trouvées sur place. Les traces de la ville romaine sont les restes de
+ses remparts, les ruines d'un amphithéâtre et de nombreux pans de murs
+et de débris d'édifices. La magnificence de ces ruines et de celles que
+l'on voit dans les environs atteste que les Romains avaient fait de
+_Julia Caesarea_ le principal siége de leur puissance dans cette
+contrée. La possession de Césarée leur ouvrait l'accès des plaines et
+des vallées situées entre le Chélif et le Mazafran. C'est par là qu'ils
+pénétraient sans peine jusqu'à Médéah et Milianah. Le 16 mars 1840.
+l'armée française a pris possession de Cherchel, abandonnée par ses
+habitants.
+
+_Médéah_, capitale de la province de Titteri, à environ 96 kilomètres
+d'Alger, et à une journée de marche de Blidah, est bâtie en amphithéâtre
+sur un plateau incliné, au delà de la première chaîne de l'Atlas, que
+l'on traverse par un chemin très-difficile. Le point culminant, à
+l'ouest, se trouve dominé par une espèce de fort ou kasbah. Les maisons
+de Médéah ressemblent beaucoup, par leur construction, à celles du
+Languedoc, et ont, comme elles, des toits recouverts en tuiles. Les rues
+sont, en général, plus régulières et plus larges que celles d'Alger. Les
+habitants sont d'une taille élevée, forts et bien constitués. Dans le
+pays qui comprend l'ensemble des plateaux de Médéah, les habitants de la
+campagne n'ont pour demeure que des baraques en paille, joncs et
+branches d'arbres.
+
+Médéah fut une forteresse romaine, occupant la partie supérieure du
+mamelon sur lequel la ville est située: elle s'arrêtait à moitié pente
+vers le sud: des traces de ses anciens remparts existent encore. Depuis,
+habitée par les diverses races qui se sont successivement remplacées en
+Afrique, elle s'est accrue en gagnant vers le sud jusqu'au pied même du
+mamelon: c'est ainsi qu'ont pris naissance la haute-ville et la
+basse-ville, longtemps séparées l'une de l'autre par une coupure et par
+une porte. Les Romains avaient une grande route qui joignait Médéah à
+Milianah. Médéah se trouve à peu près à 1,100 mètres au-dessus du niveau
+de la mer. En été, les chaleurs y sont grandes mais en hiver, il y fait
+très-froid. Des vignes, en grand nombre forment la principale culture et
+produisent un raisin excellent. Médéah, dans sa partie basse, renferme
+une fontaine très-abondante, d'une bonne, eau et présentant des traces
+de travaux antiques La ville-haute, l'ancienne forteresse romaine,
+n'offre aucune source: elle a seulement, dans sa portion déclive, deux
+puits extrêmement profonds. Pour parer à cet inconvénient si dangereux,
+les Romains avaient relié à leur citadelle par un chemin incline,
+couvert par un rempart et par des tours descendant le long de
+l'escarpement ouest, une magnifique source sortant avec une force
+extrême de dessous le rocher qui supporte la ville-haute elle-même.
+
+[Illustration: Carte générale de l'Algérie.]
+
+[Illustration: Arabes irréguliers.]
+
+Sidi Ahmed-ben-Youssef, marabout très-vénéré de Milianah, qui a laissé,
+sur toutes les villes de la Régence, des sentences qui sont devenues des
+dictons populaires, a dit, en parlant de Médéah: «Médéah, ville
+d'abondance; si le mal y entre le matin, il en sort le soir.»
+
+Médéah a été occupée quatre fois par les troupes françaises: le 22
+novembre 1830, par le général Clauzel; le 29 juin 1831, par le général
+Berthezene; le 4 avril 1836, par le général Desmichels, sous les ordres
+du maréchal Clauzel; enfin, et d'une manière définitive, le 17 mai 1840.
+par le maréchal Valée. Tous ses habitants l'avaient évacuée. Les
+hostilités de 1839 avaient démontré que, tant qu'on laisserait les
+Arabes libres dans l'Atlas, ils s'y organiseraient de façon à arriver en
+force et à l'improviste sur nos établissements de la Métidjah, et
+pourraient, par suite, nous inquiéter constamment. La garde de la
+Métidjah étant donc sur les hauteurs de l'Atlas, l'occupation permanente
+de Médéah fut résolue et effectuée dans ce but. Cette occupation a
+donné, en outre, à la France, une place qui coupe par le milieu les
+provinces orientales et occidentales de l'espèce d'empire créé par
+Abd-el-Kader; elle a porté un rude coup à l'influence du jeune sultan
+sur les Arabes soumis à sa domination. Médéah sera plus tard la station
+destinée à assurer les communications et le commerce entre le désert de
+Sahra et Alger.
+
+[Illustration: Abd-el-Kader.]
+
+_Milianah_ a été occupée, le S juin 1840 par l'armée française, qui la
+trouva livrée aux flammes et abandonnée par ses habitants. La prise de
+possession de Médéah rendait nécessaire celle de Milianah, qui, par sa
+position, est la clef de l'intérieur des terres, et qui ouvre l'accès
+des riches plaines et des fécondes vallées situées entre le Chélif et le
+Mazafran. Cette petite ville, à 108 kilomètres environ d'Alger et à 60
+de Blidah, est située dans une montagne de l'Atlas, sur le versant
+méridional du Zakkar, à 900 mètres au-dessus du niveau de la mer.
+Suspendue en quelque sorte au penchant de la montagne, elle est bâtie
+sur le flanc d'un rocher dont elle borde les crêtes. Sous la domination
+romaine, Milianah, l'antique _Miniana_ par sa position centrale au
+milieu d'une riche contrée, devint un foyer de civilisation, une
+florissante cité, résidence d'une foule de familles de Rome. On y
+retrouve encore aujourd'hui des traces non équivoques de la domination
+romaine; un grand nombre de blocs en marbre grisâtre, couverts
+d'inscriptions, et quelques-uns de figures ou de symboles. Un de ces
+blocs offre sur ses faces une urne et un cercle; un second représente un
+homme à cheval, ayant une épée dans une main et un rameau dans l'autre;
+deux autres portent chacun deux bustes romains d'inégale grandeur. Les
+maisons de Milianah, toutes composées d'un rez-de-chaussée et d'un
+étage, sont construites en pisé fortement blanchi à la chaux et renforcé
+habituellement par des portions en briques; elles sont couvertes en
+tuiles. Presque toutes renferment des galeries intérieures et
+quadrilatérales, de forme irrégulière, soutenues assez souvent par des
+colonnades en pierre et à ogives surbaissées. La ville renferme
+vingt-cinq mosquées, dont huit sont assez vastes. Comme celles de toutes
+les villes arabes, ses rues sont étroites et tortueuses; mais des eaux
+abondantes alimentent, par une multitude de tuyaux souterrains, les
+fontaines publiques et celles des maisons, pourvues d'ailleurs de
+plantations d'orangers, citronniers et grenadiers. La garnison a
+construit de grandes places et percé deux larges rues aboutissant, l'une
+à la porte Zakkar, l'autre à celle du Chélif. Elle a cherché à tirer
+parti des richesses naturelles du sol: c'est ainsi qu'elle a établi un
+four à chaux et une charbonnière, une suiferie, une poterie qui, en peu
+de temps, a fourni tous les Ustensiles de cuisine et autres dont la
+ville manquait; une tannerie; enfin une grande usine avec manège,
+distillateur, réfrigérant, pressoir à vis, etc... où l'on a fabriqué de
+la bière, du cidre et de l'eau-de-vie de grain. Toutes ces tentatives,
+qui ont eu le double avantage d'utiliser les loisirs des troupes et
+d'augmenter leur bien-être, prouvent de quelle importance peut devenir
+Milianah, envisagée seulement au point de vue industriel.
+
+_Tenès_ est une chétive et sale ville qui, avant Barberousse, a
+cependant été la capitale d'un petit royaume indépendant. Située au bord
+de la mer, elle faisait jadis un commerce de blé assez considérable. Une
+colonne française l'a visitée le 27 décembre 1842; mais elle s'est hâtée
+de s'éloigner de cette misérable bourgade, qui ne présentait aucune
+ressource pour le logement et l'approvisionnement des troupes, et est
+entourée de montagnes stériles. Voici ce que Sidi-Ahmed-ben-Youssef a
+dit en parlant de Tenès:
+
+ Tenès,
+ Ville bâtie sur du cuivre,
+ Son eau est du sang,
+ Son air est du poison;
+Certes, Ben-Jousse ne voudrait pas passer une seule nuit
+ dans ses murs.
+
+_Ces lignes riment en arabe_.
+
+----------------------------------------------------------------
+
+ Tribunaux
+
+
+ McNAUGHTEN.--MONTÉLY.--LES BURGRAVES.
+
+[Illustration: Procès de McNaughten.--Cour criminelle centrale de
+Londres.]
+
+L'attentat mystérieux de McNaughten est expliqué maintenant. Les débats
+qui viennent d'avoir lieu devant la cour criminelle centrale de Londres
+audiences des 3 et 4 mars ont prouvé jusqu'à l'évidence que l'assassin
+de M. Drummond ne jouissait pas, au moment où il a commis son crime, de
+l'usage complet de sa raison. Fils d'un honnête tourneur, tourneur
+lui-même, McNaughten avait mené, jusqu'à ce jour, une conduite
+exemplaire. Ses amis remarquaient seulement qu'il devenait de plus en
+plus froid et taciturne; quelquefois aussi il se plaignait de violents
+maux de tête. Il y a un an environ, il se persuada qu'il était persécuté
+par des ennemis qui en voulaient à ses jours. Il s'en plaignit vainement
+à son père, à ses amis et à toutes les autorités de Glasgow, sa ville
+natale, aux shérifs, au commissaire de police, au ministre, qui sont
+venus à Old-Bailey le déclarer sous la foi du serment On le traita de
+visionnaire, de fou, et on ne l'écouta pas. Alors, il quitta Glasgow, il
+s'enfuit à Liverpool, à Édimbourg, à Boulogne, à Londres; mais partout
+ou il allait, ses ennemis le suivaient, car le voyage ne guérissait pas
+son imagination malade. Enfin, résolu de mettre un terme à cette
+persécution qui le faisait si cruellement souffrir intimement convaincu
+que M. Drummond était le général en chef de l'armée ennemie, il a tiré à
+bout portant, le 2 janvier dernier, à l'infortuné secrétaire de sir
+Robert Peel, un coup de pistolet chargé à balle (voir le premier numéro
+de _l'Illustration_, page 6.)
+
+Les médecins chargés de faire un rapport sur l'état des facultés
+intellectuelles de l'accusé ont tous déclaré que McNaughten était
+atteint d'aliénation mentale.
+
+[Illustration: (McNaughten.)]
+
+Le solicitor-général s'est alors empressé d'abandonner l'accusation, et
+le jury a rendu, sans même délibérer, un verdict d'acquittement.
+McNaughten sera probablement enfermé, comme Oxford, l'assassin de la
+reine, dans une maison de fous. Il a écouté avec l'impassibilité la plus
+complète ces débats, qui pouvaient avoir pour lui une issue si fatale.
+La réponse du jury n'a pas même paru l'émouvoir. La gravure ci-jointe le
+représente à la barre de la cour criminelle centrale de Londres, au
+moment où, après la lecture de l'acte d'accusation, il répond au
+greffier qu'il n'est pas coupable. Avons-nous besoin de faire remarquer
+à nos lecteurs Français les différences matérielles qui distinguent la
+cour criminelle centrale de Londres de nos cours d'assises? Au fond, sur
+le _bench_ (le banc, ou le siège des juges), sont assis le président de
+la cour, ses deux assesseurs et d'autres magistrats inférieurs, le lord
+maire, les shérifs, les aldermen. En face du _bench_ est la _barre_ (en
+anglais, _bar_), petite tribune communiquant par un escalier dérobé avec
+la prison de Newgate; la table des _counsels_, conseils de la couronne,
+ou défenseurs des accusés, autour de laquelle viennent s'asseoir les
+membres du barreau, remplit presque tout l'espace compris entre le
+_bench_ et le _bar_. Les jurés sont placés sur deux rangs dans la
+tribune voisine du _box_, espèce de petite chaire où les témoins prêtent
+serment en embrassant la Bible, et sont _examines_ et _contre-examinés_
+par les conseils de la couronne et les défenseurs des accusés. En face
+du jury, une autre tribune renferme les _reporters_, ou les
+journalistes. Quant au public privilégié ou non privilégié, il occupe
+des espèces de loges situées au-dessus ou de chaque côté de la barre;
+pour entrer dans quelques-unes de ces loges, il faut payer 1 shilling à
+l'_ouvreuse_.
+
+Malheureusement ce n'était pas un fou que la Cour d'assises d'Orléans
+jugeait la semaine dernière, mais un misérable qui avait assassiné
+lâchement un de ses anciens camarades de lit pour lui voler une somme de
+5,000 fr. Nous ne nous sentons pas le courage de raconter avec détail
+les divers incidents de cette horrible affaire. Durant le cours des
+débats, Montély a changé subitement de système de défense; il a tout
+avoué, sauf l'assassinat, et il persiste encore à soutenir que Rosselier
+s'est donné lui-même la mort. Déclaré coupable par le jury sans
+circonstances atténuantes, il a été condamné à la peine capitale.
+D'abord, avant que l'arrêt fût prononcé, il avait dit que la mort lui
+ferait plaisir: mais cédant aux sollicitations de l'un de ses dent
+défenseurs, il s'est décidé à signer son pourvoi en cassation.--Pendant
+ce temps, Jacques Besson, toujours calme et impassible dans son cachot
+de Lyon, comme dans les prisons du Puy et de Riom, ignore encore que la
+justice humaine a prononcé, un arrêt irrévocable, et que la clémence du
+Roi peut seule aujourd'hui épargner dans ce monde la vie du condamné.
+
+De la tragédie réelle, passons sans transition à la tragédie imaginaire;
+oublions et McNaughten et Montély, pour nous occuper un instant de
+mademoiselle Guanhumara, autre folle qui a un vif désir de commettre un
+assassinat. Les drames les plus sombres de M. Victor Hugo sont toujours
+précédés d'un prologue moins grave, joué, en guise de réclame, devant
+les tribunaux civils. Nous avons raconté dans notre précédente revue
+comment et pourquoi mademoiselle Maxime s'était crue obligée d'intenter
+un double procès au Théâtre-Français et à l'auteur des _Burgraves_. Le
+tribunal civil de la Seine avait disjoint la cause entre la demoiselle
+Maxime contre M. Victor Hugo, de celle de mademoiselle Maxime contre le
+Théâtre-Français, et s'était déclaré incompétent sur cette dernière
+action, parce qu'en vertu d'une clause insérée dans tous les engagements
+des artistes, le litige soumis au tribunal appartient exclusivement à la
+décision du conseil judiciaire du Théâtre-Français. Appel interjeté par
+mademoiselle Maxime, la Cour royale a confirmé ce jugement.
+
+Tout n'est pas fini cependant.
+
+Restent encore trois procès à juger.
+
+1° Celui de mademoiselle Maxime contre M. Victor Hugo;
+
+2º Celui de M. Ch., homme de lettres, contre le Théâtre-Français. Le
+jour de la première représentation des _Burgraves_, l'affiche annonçait
+que les _entrées de faveur étaient généralement suspendues_, mais que,
+cependant, les bureaux ne seraient pas ouverts. Frappé de cette étrange
+contradiction, M. Ch. a fait plaider en référé que les représentations
+d'un théâtre subventionné par l'état devaient être publiques, et que le
+directeur ne pouvait pas,--surtout s'il suspendait généralement toutes
+les entrées de faveur,--ne pas ouvrir les bureaux au public. M. le
+président Perrol s'est déclaré incompétent; mais M. Ch. ne se tient pas
+pour battu. Il va intenter une action devant le tribunal civil.
+
+Ces deux procès se termineront probablement la semaine prochaine, et
+nous en reparlerons plus longuement dans notre prochaine revue.
+
+Quant au _troisième_, celui de M Victor Hugo contre le public, il n'est
+pas de notre compétence. Nos lecteurs en trouveront le compte rendu
+illustré aux pages suivantes.
+
+-------------------------------------------------------------------
+
+MANUSCRITS DE NAPOLÉON (I).
+
+Dans le premier numéro de l'_Illustration_, nous avons annoncé à nos
+lecteurs la publication des manuscrits inédits de Napoléon, qui sont
+outre les mains de M. Libri. Nous commençons dès aujourd'hui à tenir
+notre promesse. Nous nous proposons d'exposer ensuite, dans nos bureaux,
+ces papiers précieux à l'examen de ceux de nos lecteurs qui désireraient
+en vérifier l'authenticité. Ultérieurement nous fixerons l'époque de
+cette exposition.
+
+M. Libri a déjà fait connaître, dans un article de la _Revue des
+Deux-Mondes_ (2), par quels moyens ces manuscrits avaient pu arriver
+jusqu'à lui.
+
+A l'époque du consulat. Napoléon, qui se voyait déjà dans l'histoire,
+comme il l'a dit plus tard à Sainte-Hélène, songea à mettre en sûreté
+tous les papiers de sa première jeunesse. Il les plaça donc dans un
+grand carton du ministère, qui portait cette étiquette: _Correspondance
+avec le premier consul_; il biffa l'étiquette et écrivit de sa main: _A
+remettre au cardinal Fesch, seul_. Cette boîte, ficelée et cachetée aux
+armes du cardinal Fesch, traversa, sans être jamais ouverte, l'Empire et
+la Restauration; ensuite, toujours cachetée, elle passa par différentes
+mains, et il y a très-peu de temps qu'on a su ce qu'elle contenait.
+
+Voici, assure-t-on, à quelle occasion le cachet de ce carton fut rompu.
+Un congrès scientifique, qui avait attiré dans la ville où se trouvaient
+ces papiers un grand concours de savants français et étrangers, y
+conduisit aussi le prince de Musignano, un des fils de Lucien
+Buonaparte, qui cultive avec distinction une des branches de l'histoire
+naturelle. Le propriétaire du précieux carton, profitant de la présence
+d'un des membres de la famille de Napoléon, songea à lui remettre les
+papiers, et le carton fut ouvert devant le prince. Dans ce moment, des
+ordres de la police obligeaient le neveu de Napoléon à quitter la
+France, et soit qu'il fut pressé de partir, soit tout autre motif que la
+malignité du public interpréta comme un acte de parcimonie, le prince de
+Musignano refusa de recevoir ces manuscrits, à la remise desquels le
+possesseur attachait la condition d'une bonne oeuvre envers les pauvres.
+Vers cette époque, M. Libri arriva avec une mission du ministre de
+l'instruction publique dans la ville que le neveu de l'Empereur venait
+de quitter; il entendit raconter l'histoire de l'ouverture du carton,
+n'hésita pas à remplir la condition, et devint l'acquéreur de ces
+papiers, qui augmentent entre ses mains la plus riche collection de
+manuscrits inédits et d'autographes qui existe peut-être en Europe.
+C'est de ce savant bibliophile que nous tenons le droit de publier et
+d'exposer, comme preuve de leur authenticité, les écrits de Napoléon
+renfermés dans le carton du premier consul.
+
+M. Libri a dit, dans la revue que nous avons citée, de quelles oeuvres
+se compose cette collection; nous en publierons la partie la plus
+importante.
+
+L'_Histoire de Corse_, qui commence cette série, est de toutes les
+productions de la jeunesse de Napoléon, celle dont on a parlé le plus.
+Il avait voulu la faire imprimer à Dôle, et la croyait perdue. Dans ses
+Mémoires, Lucien Buonaparte exprime en ces termes ses regrets au sujet
+de la perte supposée de cet ouvrage:
+
+«Les noms (3) de Mirabeau et de Raynal me ramènent à Napoléon. Napoléon,
+dans un de ses congés qu'il venait passer à Ajaccio (c'était, je crois
+en 1790), avait composé une histoire de Corse, dont j'écrivis deux
+copies, et dont je regrette bien la perte. Un de ces deux manuscrits fut
+adressé à l'abbé Raynal, que mon frère avait connu à son passage à
+Marseille. Raynal trouva cet ouvrage tellement remarquable, qu'il voulut
+le communiquer à Mirabeau Celui-ci, renvoyant le manuscrit, écrivit à
+Raynal que cette petite histoire lui semblait annoncer un génie du
+premier ordre. La réponse de Raynal s'accordait avec l'opinion du grand
+orateur, et Napoléon en fut ravi. J'ai fait beaucoup de recherches
+vaines pour retrouver ces pièces, qui furent détruites probablement dans
+l'incendie de notre maison par les troupes de Paoli.»
+
+Lucien était dans l'erreur.
+
+Un manuscrit de cette histoire se trouve parmi les papiers qui avaient
+été remis au cardinal Fesch, et se compose de trois gros cahiers, qui ne
+sont pas entièrement de la main de Napoléon, mais qu'il a corrigés et
+annotés.
+
+(1) La reproduction des manuscrits de Napoléon est interdite. (2) _Revue
+des Deux-Mondes_, numéro du 1er mars 1842. (3) Mémoires de Lucien
+Buonaparte. Paris, 1856, in-8º, p. 92.
+
+Napoléon commence l'histoire de sa patrie aux temps les plus reculés et
+la termine au dix-huitième siècle, au pacte de Corte entre les Génois et
+les Corses. Cette esquisse, rédigée avec chaleur, décèle le plus vif
+amour pour la Corse. Ce qu'on doit surtout y remarquer, et qu'on ne
+s'attendrait pas à y rencontrer, c'est que Napoléon ne s'est pas borné à
+écrire d'après les traditions plus ou moins incertaines l'histoire de
+son pays. Il ne s'en est pas tenu aux croyances vulgaires: dans un temps
+où l'érudition était presque proscrite, et où on la regardait comme une
+vieillerie incompatible avec le progrès. Napoléon a su s'affranchir de
+ce préjugé. Il a étudié les sources, il cite les ouvrages qu'il a
+consultés, et l'on voit qu'il a eu soin de réunir les documents inédits
+qui pouvaient lui fournir des lumières. Plusieurs de ces pièces sont
+encore annexées au manuscrit de l'_Histoire de Corse_. Cet homme
+extraordinaire ne pouvait rien faire d'incomplet; tous ses travaux
+étaient sérieux. Au milieu de la Révolution, et malgré les idées qui
+régnaient alors, il avait senti que l'histoire ne s'improvise pas, et il
+n'avait pu consentir à n'être que l'auteur d'une compilation.
+
+Dans les _Lettres sur l'Histoire de Corse_, on trouvera déjà les germes
+du style énergique et saccadé de l'Empereur. On y trouvera surtout toute
+la force de ce caractère indomptable. L'homme qui, dans ses premières
+années, aimait avec une telle passion l'île où il avait vu le jour, est
+le même qui devait plus tard montrer au plus haut point le sentiment
+français. C'était toujours le même principe, l'amour national, qui
+n'avait pu que s'étendre et se fortifier davantage en s'appliquant à une
+grande nation.
+
+
+LETTRES SUR LA CORSE A L'ABBÉ RAYNAL.
+
+LETTRE PREMIÈRE.
+
+Monsieur,
+
+Ami des hommes libres, vous vous intéresserez au sort de la Corse, que
+vous aimez; le caractère de ses habitants l'appelait à la liberté; la
+centralité de sa position, le nombre de ses ports et la fertilité du sol
+l'appeloient à un grand commerce.--Pourquoi donc le peuple corse
+n'a-t-il jamais été ni libre ni commerçant?--C'est qu'une fatalité
+inexplicable a toujours armé ses voisins contre lui. Il a été la proie
+de leur ambition, la victime de leur politique et de sa propre
+opiniâtreté.... Vous l'avez vu prendre les armes, secouer l'atroce
+gouvernement génois, recouvrer son indépendance, vivre un instant
+heureux; mais, poursuivi par cette fatalité irrésistible, il tomba dans
+le plus insupportable avilissement. Pendant vingt-quatre siècles, voilà
+les scènes qui se renouvellent sans interruption: mêmes vicissitudes,
+même infortune, mais aussi même courage, même résolution, même audace.
+Les Romains ne purent se l'attacher qu'en se l'alliant; des essaims de
+Barbares l'assaillirent; ils s'emparèrent de ses champs, incendièrent
+ses maisons; mais il sacrifia son caractère de propriétaire à celui
+d'homme: il erra pour vivre libre. S'il trembla devant l'hydre féodale,
+ce fut seulement autant de temps qu'il lui en fallut pour la connoître
+et pour la détruire. S'il baisa en esclave les chaînes de Rome, guidé
+par le sentiment de la nature, il ne tarda pas à les briser; s'il courba
+enfin la tête sous l'aristocratie ligurienne, si des forces
+irrésistibles le maintinrent vingt ans soumis au despotisme de
+Versailles, quarante ans d'une guerre opiniâtre étonnèrent l'Europe et
+confondirent ses ennemis. Mais vous qui avez prédit à la Hollande sa
+chute, à la France sa régénération, vous aviez promis aux Corses le
+rétablissement de leur gouvernement, le terme de l'injuste domination
+française. Votre prédiction se seroit accomplie lorsque cet intrépide
+peuple, revenu de son étourdissement, se fut ressouvenu que la mort
+n'est qu'un des états de l'âme, mais que l'esclavage en est
+l'avilissement; elle se seroit accomplie... Inutiles recherches! Dans un
+instant tout est changé. Du sein de la nation que gouvernoient nos
+tyrans a jailli l'étincelle électrique: cette nation éclairée, puissante
+et généreuse, s'est souvenue de ses droits et de sa force; elle a été
+libre et a voulu que nous le fussions comme elle. Elle nous a ouvert son
+sein: désormais nous avons les mêmes intérêts, les mêmes sollicitudes;
+il n'est plus de mer qui nous sépare.
+
+Parmi les bizarreries de la révolution française, celle-ci n'est pas la
+moindre. Ceux qui nous donnoient la mort comme à des rebelles sont
+aujourd'hui nos protecteurs; ils sont animés par nos sentiments.--Homme!
+homme! que tu es méprisable dans l'esclavage, que tu es grand lorsque
+l'amour de la liberté t'enflamme! Alors tes préjugés se dissipent, ton
+âme s'élève, ta raison reprend son empire... Régénéré, tu es vraiment le
+roi de la nature.
+
+A combien de vicissitudes, monsieur, sont sujettes les nations! Est-ce
+la Providence d'une intelligence supérieure, ou est-ce le hasard aveugle
+qui dirige leur sort? Pardonne, ô Dieu! mais la tyrannie, l'oppression,
+l'injustice, dévastent la terre, et la terre est ton ouvrage. Les
+souffrances, les soucis sont le partage du juste, et le juste est ton
+image! Ces amères réflexions sont écrites sur toutes les pages de
+l'histoire de Corse car l'histoire de Corse n'est qu'une lutte
+perpétuelle entre un petit peuple qui veut vivre libre et ses voisins
+qui veulent l'opprimer; l'un se défend avec cette énergie qu'inspirent
+la justice et l'amour de l'indépendance, les autres attaquent avec cette
+perfection de tactique qui est le fruit des sciences et de l'expérience
+des siècles; le premier a des montagnes pour dernier refuge, les seconds
+ont leurs navires. Maîtres de la mer, ils interceptent les
+communications et se retirent, reviennent ou varient leurs attaques à
+leur gré. Ainsi la mer, qui, pour tous les autres peuples, fut la
+première source des richesses et de la puissance, la mer qui éleva Tyr,
+Carthage, Athènes, qui maintient encore l'Angleterre, la Hollande, la
+France, au plus haut degré de splendeur et de puissance, fut la source
+de l'infortune et de la misère de ma patrie; heureuse si la sublime
+faculté de perfection eût été plus bornée dans l'homme! Il n'aurait pas
+alors, dans la soif de son inquiétude et par le moyen de l'observation,
+soumis à ses caprices le feu, l'eau et l'air; il aurait respecté les
+barrières de la nature; des bras de mer immenses l'auraient étonné sans
+lui donner l'idée de les franchir.
+
+Nous eussions donc toujours ignoré qu'il existait un continent... Oh!
+l'heureuse, l'heureuse ignorance!!!
+
+Quel tableau offre l'histoire moderne! Des peuples qui s'entre-tuent
+pour des querelles de famille, et qui s'entr'égorgent au nom du moteur
+de l'univers; des prêtres fourbes et avides qui les égarent par les
+grands moyens de l'imagination, de l'amour du merveilleux et de la
+terreur. Dans cette, suite de scènes affligeantes, quel intérêt peut
+prendre un lecteur éclairé? Mais un Guillaume Tell vient-il à paraître,
+les vieux s'arrêtent sur ce vengeur des nations; le tableau de
+l'Amérique dévastée par des brigands forts de leur fer, inspire le
+mépris de l'espèce humaine; mais on partage les travaux de Washington,
+on jouit de ses triomphes on le suit à deux mille lieues; sa cause est
+celle de l'humanité. Eh bien! l'histoire de Corse offre une foule de
+tableaux de ce genre; si ces insulaires ne manqueront pas de fer, ils
+manquèrent de marine pour profiter de leur victoire et se mettre à
+l'abri d'une seconde attaque. Ainsi les années durent se passer en
+combats. Un peuple fort de sa sobriété et de sa constance, et des
+nations puissantes, riches du commerce de l'Europe, voilà les acteurs
+qui figurent dans l'histoire de Corse.
+
+Pénétré de l'utilité qu'elle pouvait avoir, de l'intérêt qu'elle
+inspireroit, et convaincu de l'ignorance ou de la vénalité des écrivains
+qui ont jusqu'ici travaillé sur nos annales, vous avez senti que
+l'histoire de Corse manquoit à notre littérature. Votre amitié voulut me
+croire capable de l'écrire. J'acceptai avec empressement un travail qui
+flattoit mon amour pour ma patrie, alors avilie, malheureuse, enchaînée.
+Je me réjouis d'avoir à dénoncer à l'opinion qui commençoit à se former
+les tyrans subalternes qui la dévastoiont; je n'écoutai pas le cri de
+mon impuissance... «Il s'agit moins ici de grands talents que d'un grand
+courage, me dis-je, il faut une âme qui ne soit pas ébranlée par la
+crainte des hommes puissants qu'il faudra démasquer. Eh bien! ajoutai-je
+avec une sorte de fierté, je me sens ce courage-là.»
+
+«La constance et les vertus de ma nation captiveront le suffrage du
+lecteur. J'aurai à parler de M. Paoli, dont les sages institutions
+assureront un instant notre bonheur, et nous firent concevoir de si
+brillantes espérances. Il consacra le premier ces principes qui font le
+fondement de la prospérité des peuples. On admirera ses ressources, sa
+fermeté son éloquence; au milieu des guerres civiles et étrangères, il
+fait face à tout. D'un bras ferme il pose les bases de la Constitution,
+et fait trembler jusque dans Gênes nos tyrans. Bientôt trente mille
+François, vomis sur nos côtes, renversent le trône de la liberté, le
+noyant dans des flots de sang, nous font assister au spectacle d'un
+peuple qui, dans son découragement, reçoit des fers. Tristes moments
+pour le moraliste, pareils à celui qui fit dire à Brutus: _Vertu, ne
+serais-tu qu'une chimère!..._ J'arriverai enfin à l'administration
+françoise. Accablé sous le triple joug du militaire, du robin, du
+maltôtier; étranger dans sa patrie, en proie à des aventuriers que le
+François d'outre-mer refuseroit de reconnoitre, le Corse voit ses jours
+flétris par l'avidité, par la fantaisie, par le soupçon et l'ignorance
+de ceux qui, au nom du roi, disposent des forces publiques. Hélas!
+comment cette nation éclairée ne seroit-elle pas touchée de notre état!
+comment l'envie de réparer les maux qui nous sont faits en son nom ne
+lui viendroit-elle pas!» C'étoit là le principal fruit que je voulais
+tirer de mon ouvrage.
+
+Plein de la flatteuse idée que je pouvais être utile aux miens, je
+m'appliquais à recueillir les matériaux qui m'étoient indispensables;
+mon travail se trouvoit même assez avancé, lorsque la Révolution vint
+rendre au peuple corse sa liberté. Je cessai: je compris que mes talents
+n'y étoient plus suffisants, et que, pour oser saisir le burin de
+l'histoire, il falloit avoir d'autres moyens. Lorsqu'il y avoit du
+danger, il ne falloit que du courage; quand mon ouvrage pouvoit avoir un
+objet immédiat d'utilité, je crus mes forces suffisantes; aujourd'hui je
+laisse le soin d'écrire notre histoire à quelqu'un qui n'aurait pas eu
+mon dévouement, mais qui aura peut-être plus de talents. Cependant, pour
+ne pas perdre tout le fruit de quelques recherches et pour remplir en
+quelque sorte la promesse que je vous avois faite, convaincu d'ailleurs
+que je ne puis vous offrir rien qui soit plus conforme à vos principes
+que les annales d'un peuple comme le mien, je vais vous les faire passer
+rapidement sous les yeux. Entrant dans la belle saison, abrité par
+l'arbre de la paix et par l'oranger, chaque regard me retrace la beauté
+de ce climat, que la nature a orné de tous ses dons, mais que des
+ennemis implacables ont dévasté et dépouillé.
+
+Le gouvernement républicain florissoit jadis dans les plus beaux pays du
+monde, il amenait un accroissement de population qui obligeoit à des
+émigrations fréquentes. Les Lacédémoniens, les Lyguriens, les
+Phéniciens, les Troyens envoyèrent des colonies en Corse.
+
+PHOCÉENS.--Six siècles avant l'ère chrétienne, les Phocéens, peuple
+d'Ionie, chassés de leur patrie, vinrent y bâtir la ville de Calaris.
+Les Phocéens étoient venus solliciter un asile; ils prétendirent
+cependant dominer: quoique plus instruits dans l'art militaire, ils n'y
+purent réussir; les naturels du pays, secourus par les Etrusques, les
+chassèrent.
+
+Il est difficile de pénétrer dans des temps si éloignés. Il paroît
+cependant que les Corses vivoient contents, libres et abandonnés à
+eux-mêmes, divisés en petites républiques confédérées pour leur défense
+commune. C'est pourtant dans cet intervalle que les écrivains placent la
+domination carthaginoise; tous se répètent, sans qu'il soit possible de
+pénétrer l'origine de cette opinion. Il est certain toutefois que la
+Corse ne fut jamais soumise aux Carthaginois. On lit dans les anciens
+historiens qu'ils ont asservi la Sardaigne; que les Corses, qui
+occupoient douze bourgs sur les plus-hautes montagnes de cette île, leur
+résistèrent: mais Pausanias et Ptolémée nous apprennent que ces Corses
+étoient des descendants d'anciens proscrits à qui on avoit conservé le
+nom de la patrie de leurs pères. Dans les actes par lesquels les Romains
+et les Carthaginois ont limité leur navigation et leur commerce
+respectifs, comme dans leurs traités de paix, il est toujours fait
+mention de la Sardaigne et jamais de notre pile. Si, après la première
+guerre punique. Carthage céda la Sardaigne, la Corse ne se ressentit
+aucunement I de l'humiliation de Carthage, et resta toujours
+indépendante et libre... Il y a cent raisons qui auroient pu empêcher
+tant d'écrivains de se copier si servilement. C'est surtout en lisant
+notre histoire qu'il faut être en garde contre les opinions le plus
+universellement adoptées.
+
+ROMAINS.--Les Romains, maîtres de l'Italie, vainqueurs de Carthage,
+durent penser à la conquête de la Corse, qui néanmoins ne leur fut pas
+aussi facile qu ils se l'étoient promis. Les Corses se défendirent avec
+intrépidité, quatorze fois ils furent vaincus, et quatorze fois ils
+reprirent les armes, et chassèrent leurs ennemis. C. Papirius,
+réfléchissant sur la cause de cette obstination, leur offrit le titre
+d'allié des Romains sur le pied des Latins, et l'on accepta cette
+condition qui assuroit en partie la liberté... Rome ne put parvenir à se
+concilier ces peuples qu'en les faisant participer à sa grandeur...
+Depuis, quelques infractions aux traités irritèrent les Corses, qui
+devinrent irréconciliables. En vain, le préteur C. Cicereus et le consul
+M. Juventius Thalna ravagèrent la Corse. Leurs victoires furent aussi
+éclatantes qu'inutiles. Douze mille patriotes morts ou traînés en
+esclavage affaiblissent, sans le décourager, un peuple implacable dans
+sa haine. Ou fut bientôt étonné à Rome d'être obligé, après de pareils
+événements, d'envoyer des armées consulaires contre une nation qu'on
+croyait non-seulement découragée, mais même détruite Et s'il fallut
+enfin qu'elle se soumit aux vainqueurs du monde, elle ne le fit qu'après
+avoir été l'objet de cinq triomphes... La Corse, dans son exaltation,
+avoit préféré abandonner les plaines trop difficiles à défendre plutôt
+que de se soumettre. Les Romains se les approprieront, et y établirent
+des colonies qui ont servi de lien entre les deux peuples. Lorsque,
+depuis, les triumvirs offriront au monde le hideux spectacle du crime
+heureux, la Corse et la Sicile furent le refuge de Sextus Pompée. Je
+vois avec plaisir ma patrie, à la honte de l'univers, servir d'asile aux
+derniers restes de la liberté romaine, aux héritiers de Caton.
+
+BARBARES.--Des peuplades nombreuses de Goths, de Vandales, de Lombards,
+après avoir ravagé l'Italie, passèrent en Corse, plusieurs même s'y
+établirent et y régnèrent longtemps. Leur gouvernement, aussi sanglant
+que leurs excursions, sembloit n'avoir pour but que de détruire; la
+plume refuse de s'arrêter à de pareilles horreurs.
+
+Lorsque les Sarrasins furent battus par Charles Martel, ils débarquèrent
+en Corse; furieux d'avoir été vaincus, ils assouvirent sur nos
+malheureux habitants la rage forcenée qui les transportoit contre le nom
+chrétien. Les prêtres massacrés au moment du sacrifice, les enfants
+arrachés du sein maternel, écrasés contre des rochers, périssant
+victimes d'un Dieu qu'ils ne pouvaient connoître; les femmes égorgées,
+le pays incendié, furent les offrandes que ces hommes féroces vouèrent à
+leur prophète. Effet terrible du fanatisme! il étouffe les lois sacrées
+de l'humanité, rend les peuples sanguinaires, et finit par leur forger
+des fers.
+
+Fatigués de se trouver sans cesse en proie aux incursions des barbares
+et d'espérer en vain des secours des princes voisins, les Corses,
+quittant leurs habitations et errant dans les forêts les plus
+impénétrables, sur les sommets les plus inaccessibles, traînèrent sans
+espoir leur triste existence, lorsque, du fond de l'Italie, un homme
+généreux y aborda avec mille ou douze cents de ses parents et de ses
+vassaux.
+
+UGO COLONNA.--Ugo, du sang des Colonna, fut le génie tutélaire qui, sous
+la protection des papes, vint ranimer le courage des insulaires et
+détruire l'empire mauresque. Les naturels du pays rentrèrent libres dans
+leurs habitations; ils commenceront sans doute à goûter les fruits d'un
+sage gouvernement, et désormais plus tranquilles, ils vivront
+heureux!... Non... Ugo croit avoir le droit de s'ériger en despote en
+conservant à la cour de Rome la suzeraineté. Les seigneurs qui l'avaient
+accompagné s'approprièrent divers cantons: le régime féodal naquit de ce
+partage, et voilà les Corses, échappés aux cruautés des Goths et des
+Vandales, devenus victimes d'un système de gouvernement que ces barbares
+avaient imaginé, système qui a nui plus à l'Europe que leurs armes.
+Ainsi une reconnaissance exagérée pour les libérateurs, peut-être même
+une admiration aveugle pour de riches étrangers, dompte cette fois ce
+caractère inflexible.
+
+Quiconque a médité sur l'histoire des nations est accoutumé sans doute
+au spectacle du fort opprimant le faible, et à voir les différentes
+sectes se haïr et s'égorger; mais l'horrible rapine que Rome exerçait à
+cette époque est, je crois, le point extrême de l'abus de la religion.
+Les papes, en vertu de leur suzeraineté, pour s'indemniser des secours
+qu'ils avoient accordés, imposèrent, sous le titre de tribut temporel,
+le cinquième des revenus, et sous le nom de tribut spirituel..... je
+crains que l'on ne me taxe d'exagération, je serais tenté de développer
+toutes les preuves..... oui, sous le titre de tribut spirituel, le père
+commun des fidèles, le vicaire d'un Dieu-Homme, percevoit le dixième des
+enfants que ses collecteurs prenoient âgés de cinq ans pour les
+transporter dans les palais de Rome, briser les liens qui unissent les
+pères aux enfants, la patrie aux citoyens, s'appelait une chose
+spirituelle!... Quand les historiens ne présenteraient que ce trait, ils
+offriraient une matière inépuisable aux méditations de l'homme sensé.
+Celui qui vont affaiblir l'empire de la raison, qui essaie de substituer
+aux sentiments infaillibles de la conscience le cri des préjugés est un
+fourbe, il veut tromper!
+
+Dans ces temps de malheur et d'avilissement naquit _Arrigo Il Bel
+Messere_. Arrigo, descendant de _Ugo_,. respecté de ses peuples, craint
+de ses vassaux, s'occupoit quelquefois de leur bonheur: quoique soumis à
+la cour de Rome, plus encore par les préjugés qui dominaient alors en
+Europe que par son serment, il obtint, après de longues négociations, la
+suppression du tribut spirituel. Le fer d'un Sarde coupa le fil des
+jours de ce prince. Arrigo ne laissant point de postérité, tous les
+seigneurs se cantonnèrent dans leurs châteaux, et après s'être
+longuement disputé l'empire, visèrent tous à l'indépendance. Les
+peuples, également victimes des guerres que les seigneurs se faisoient
+entre eux et leur administration, ne tardèrent pas à s'en lasser. Le
+peuple corse au centre de l'Europe, a dû sans doute être opprimé par les
+mêmes tyrans que les autres peuples, mais il a toujours été le premier à
+donner l'éveil et à secouer le joug. Ainsi, dans le siècle où toute
+l'Europe croupissoit sous le régime féodal, lui seul se fit un
+gouvernement municipal, adopté depuis en Italie, et ensuite dans les
+autres pays du continent.
+
+GOUVERNEMENT MUNICIPAL.--La partie septentrionale de l'île fut la
+première à recouvrer sa liberté; chaque village forma sa municipalité,
+chaque pieve eut son podestat, et tous réunis nommèrent une régence ou
+suprême magistrature, composée de douze membres.
+
+Les papes, qui n'avoient pas abandonne leurs prétentions sur la Corse, y
+envoyèrent des seigneurs de la maison de Massa sous prétexte diriger les
+forces des communes contre les larrons avec plus d'intelligence. Ils les
+accoutumoient ainsi à ne revoir des chefs de leurs mains: mais, en 1091
+le pape Urbain second donna l'investiture de la Corse aux Pisans qui
+maîtres de Boniface et très-puissants dans ces mers, se faisoient
+estimer par leur sagesse.
+
+Une partie de l'île était gouvernée en démocratie, avoit des lois, des
+magistrats et des forces: la partie méridionale, excepté deux pièves,
+étoit soumise aux seigneurs des maisons de Cinarca, Lira, Rocca, Druano.
+Quelle était donc l'autorité de la république de Pise? Elle envoyoit
+deux de ses principaux citoyens, qui percevoient une légère imposition;
+leur principale fonction consistait à tacher de maintenir la paix parmi
+les différents États qui composoient le royaume. Soit qu'il s'élève un
+différend entre deux barons, soit qu'il s'en élève un entre un baron et
+une commune, les deux magistrats, qui portoient le titre de _judice_
+prononcoient. Le gouvernement des Pisans fut agréé en Corse; ils
+n'ambitionnoient pas une extension d'autorité; la paix et la justice
+furent l'objet de leurs soins; le tribut modique qu'ils percevoient, ils
+l'employoient tout entier à des établissements publics. Le titre de
+citoyen de Pise, qu'ils donnèrent aux Corses, avec la jouissance des
+prérogatives qui s'y trouvoient attachés, acheva de consolider leur
+prépondérance Ainsi, monsieur, s'écoulèrent dix-huit siècles, sans qu'au
+milieu de tant de révolutions, le peuple corse ait jamais démenti son
+caractère.
+
+Des érudits italiens ont prétendu, dans ces derniers temps, que la
+maison Colonna n'étoit jamais venue en Corse; ils ont fourni des prouves
+qui ne m'ont point convaincu; je m'en tiens donc à l'assertion reçue, à
+la tradition, à la conviction qu'en ont les Colonna de Rome, et à
+l'autorité de tant d'historiens, dont plusieurs sont contemporains, aux
+restes de quelques monuments, etc. Contentons-nous de discuter la
+principale objection.
+
+D'abord, disent-ils, on trouve qu'un Charles, roi de France a délivré la
+Corse des Maures. Depuis, l'on voit un Bonifazio, marquis de Toscane,
+chargé par l'empereur de défendre la Corse; c'est lui qui est si célèbre
+par la fameuse descente en Afrique. Après sa mort, l'on voit son fils
+Adalberto lui succéder et précéder Alberto second, dit le Riche, qui
+meurt en 916; enfin Guido Lamberto succède à Alberto le Riche... Je
+conviens de tous ces faits, mais je ne vois pas ce qu'ils ont
+d'incompatible avec ce que nous avons dit des Colonna.
+
+Les papes envoyèrent Ugo en Corse pour la délivrer. Les empereurs
+étoient, ce me semble aussi, fort intéresses à ce que les barbares ne
+s'y établissent pas; ils donnèrent donc commission au marquis de Toscane
+de veiller sur la Corse, de la secourir si les barbares l'attaquaient,
+et, en conséquence de cette commission, les marquis de Toscane prenoient
+le titre de _tutor Corsicæ_. Cela est si vrai, que, depuis, lorsque les
+communes eurent pris consistance, l'on voit une comtesse Mathilde,
+marquise de Toscane, s'intituler _tutor Corsicæ_, cependant elle n'y
+avoit certainement aucune autorité.
+
+L'on relevé ensuite quelques erreurs de chronologie de Giovanni Della
+Grossa, et l'on en déduit la fausseté du fait; cela n'est pas
+conséquent; en vérité, il faut bien avoir la manie des systèmes pour ne
+pas sentir que c'est bâtir sur le sable que d'en fabriquer sur de si
+foibles fondements.
+
+-------------------------------------------------------------------------
+
+ Théâtres.
+
+THÉÂTRE FRANÇAIS.--_Les Burgraves_, trilogie en vers., par M. Victor
+Hugo: 1er acte, l'Aïeul; 2e acte, le Mendiant; 3e acte, le Caveau perdu.
+
+Voyez-vous ce noir château perché sur le sommet d'un roc, comme un nid
+de vautour, armé de herses et de créneaux? C'est le château d'Heppenhef.
+Son front a pour voisins les nues et les orages, et le vieux Rhin mugit à
+ses pieds, dans ses abîmes profonds. Heppenhef appartient à une antique
+race de Burgraves. Les seigneurs, comtes de ce terrible _Burg_, l'ont
+occupé de père en fils, et de temps immémorial. Aujourd'hui, on y trouve
+quatre générations vivantes, en remontant du petit-fils au bisaïeul. Job
+est le nom du grand ancêtre; Magnus vient après lui; après Magnus,
+Hatto; après Hatto. Conrad: à eux quatre, les comtes d'Heppenhef forment
+un total d'à peu près deux cent soixante-dix ans; ce ne sont pas des
+seigneurs de la première jeunesse.
+
+De son temps, Job passait pour un preux et pour un vaillant. Comme son
+haubert, son coeur était d'acier: le fer ne pouvait briser l'un, pas
+plus que la peur n'entamait l'autre; sa foi valait son épée, et nul
+étranger ne heurtait à son foyer, sans que Job lui dit: Prenez place!
+
+Magnus suivit de près l'exemple de son père; mais ce n'était déjà plus
+le même bras ni la même âme; l'épée paternelle lui était pesante, et de
+même que son corps pliait sous la vieille armure, de même sa conscience
+commençait à chanceler et.. livrer passage aux perfides attaques de la
+mollesse et de la volupté.
+
+Avec Hatto, tout est dit La forte race d'Heppenhef dégénère et s'énerve,
+et le fils d'Hatto promet une descendance pire encore.
+
+[Illustration: (Ligier, rôle de Frédéric Barberousse en mendiant.)]
+
+Est-ce le cliquetis du fer et le _hurrah_ des combattants qui résonnent
+maintenant sous les voûtes du château d'Hoppenhef? Non; mais le cri
+aviné de l'orgie, mais le choc des coupes qui se remplissent et se
+vident. Hatto y commande et y fait régner avec lui la violence et la
+débauche; s'il s'arrache à ses journées d'ivresse et à ses nuits
+enflammées, c'est pour s'élancer de son _Burg_ sur la campagne, comme un
+oiseau de proie, pillant les moissons, dévastant les chaumières,
+enlevant femmes et hommes pour en faire ses esclaves; cependant le vieux
+Job et le vieux Magnus, tristement retirés dans le sombre donjon, se
+dérobent par la solitude à ce honteux spectacle de leur propre
+décadence.
+
+Par le Rhin! aujourd'hui Hatto est en joie. Il y a grande fête chez
+monseigneur, et grand festin. Les éclats bachiques et les chansons des
+joyeux convives s'échappent à travers les créneaux et courent dans l'air
+en folles bouffées. O race aveugle et brutale! enivre-toi; noie le
+courage et l'honneur de tes pères dans ces coupes fumantes; le Rhin est
+un fleuve fécond, et la grappe qui mûrit cette chaude liqueur sous sa
+blonde écorce se mire dans ses eaux. Mais ne sais-tu pas que le serpent
+livide peut se glisser sous ces fleurs, la douleur dans cette joie, le
+châtiment dans cette impunité, la mort dans cette vie effrénée!
+
+D'où vient cette ombre sinistre qui passe et repasse devant ce _Burg_
+fatal où hurle l'orgie? Est-ce une femme? est-ce un fantôme?
+Appartient-elle à la terre? Sort-elle du fond des noirs abîmes? Son
+aspect est misérable et repoussant; elle est chargée d'ans et de rides,
+et, sur son visage flétri, l'oeil découvre aisément la trace des longues
+souffrances et des implacables ressentiments longuement accumulés.
+Qu'est-ce donc? A-t-elle quelque grand crime à expier? Poursuit-elle
+quelque horrible vengeance? Un humble sac de pénitente l'enveloppe; un
+carcan entoure son cou et l'emprisonne; une longue chaîne d'esclave lui
+sert de ceinture; au pied, elle traîne un anneau de fer.
+
+C'est une femme! c'est Guanhumara! Ici les somptueux repas, dit-elle en
+jetant çà et là un regard sombre, là la misère affamée. Le tyran de ce
+coté, de l'autre l'esclavage. Ah! oui, réjouissez-vous, Burgraves, vous
+n'avez pour ennemi qu'une femme;
+
+ Mais, ô princes, tremblez; cette femme est la haine!
+
+Si vous demandez maintenant à l'un de ces serfs enchaînes qui errent sur
+le préau: Quelle est cette vieille hideuse, dont l'oeil lance un éclair
+sinistre? Une fille de Béelzébuth, répondra-t-il en se signant; une
+damnée, une sorcière.--Guanhumara, en effet, possède la science
+surhumaine; elle sait préparer les poisons redoutés qui causent un
+trépas soudain; elle a le secret des filtres merveilleux qui arrachent
+sa proie à la tombe; dans sa main, elle tient la vie et la mort.
+
+Il y a au château d'Heppenhef un jeune chevalier qui se nomme Otbert;
+c'est un capitaine d'aventures,
+
+ Arrivé l'an passé, bien qu'encore novice,
+ Au château d'Heppenhef, pour y prendre service.
+
+Mais, au lieu de faire la guerre, Otbert s'est conformé aux exemples du
+maître: il a fait l'amour. Otbert aime Régina, jeune comtesse suzeraine,
+dont Hatto convoite, non pas la jeunesse et la beauté, mais les fiefs
+magnifiques et nombreux qui rehaussent sa couronne de comtesse. Ainsi,
+Otbert est le rival du misérable et cruel Hatto, son rival mystérieux et
+discret.
+
+--Hélas! aimer Régina, c'est aimer la fleur qui se fane, la suave
+mélodie qui finit, le beau jour qui s'éteint. Régina est atteinte d'un
+mal mortel; chaque jour enlève une rose à sa jeunesse; chaque heure la
+précipite vers le terme fatal; elle marche d'un pas débile, appuyée sur
+le bras d'Otbert, et jetant, à travers les fenêtres crénelées, un long
+regard mélancolique dans le ciel azuré et sur les pampres jaunis par
+l'automne; les feuilles tombent, dit-elle, mais elles renaîtront;--les
+hirondelles prennent la fuite, un autre printemps les ramènera;
+
+ . . . Mais, moi, je ne verrai
+ Ni l'oiseau revenir, ni la feuille renaître.
+
+Qui sauvera Régina? qui lui rendra la santé et la vie? comment relever
+la tige de cette fleur languissante et penchée? Otbert s'adresse à la
+toute-puissance de Guanhumara; il la conjure, il la supplie. On dirait
+d'ailleurs qu'une force secrète pousse cette femme au-devant d'Otbert et
+la mêle à sa destinée. Enfant, elle l'a porté dans ses bras, et son oeil
+a plongé dans le mystère de sa naissance; car Otbert est un fils du
+hasard. Cependant, chaque fois qu'il cherche à arracher à Guanhumara le
+nom de son père et de sa mère, Guanhumara, pâle et muette, se tient
+immobile.
+
+Aujourd'hui, elle vent bien sauver Régina, à l'aide d'un de ces sucs
+puissants qu'elle apporta d'Asie. Mais Guanhumara ne donne rien pour
+rien; elle prêtera la vie, Otbert lui rendra la mort; oui, Otbert se
+fera meurtrier, sur un signe de Guanhumara; il tuera quelqu'un, comme le
+bourreau tue; il le tuera au jour, à l'heure où Guanhumara lui criera de
+frapper.--Eh bien! j'y consens, dit Otbert; et pour salaire de ce marché
+sanglant, il reçoit de Guanhumara le flacon qui renferme la vie de
+Régina.
+
+La victime que Guanhumara réserve au poignard d'Otbert, la
+connaissez-vous? Cherchez parmi ces Burgraves. Est-ce Magnus, ou Hatto,
+ou le fils d'Hatto, plus méchant encore que son père? Ni l'aïeul, ni le
+fils, ni le petit-fils. Ecoutez ces esclaves; ils racontent une
+sanglante aventure qui s'est passée au château d'Heppenhef: les
+serviteurs sont bons à entendre, car ils dévoilent les maîtres.
+
+Il y a bien longtemps de cela. Le vieux Job d'aujourd'hui s'appelait
+alors Fosco; il habitait un des redoutables manoirs qui dominent le
+Rhin. Là se trouvait, avec Fosco, un autre jeune gentilhomme du nom de
+Donato. Donato et Fosco s'éprirent en même temps de la même femme.
+Donato fut préféré:
+
+ Les amants se cachaient dans un caveau discret,
+ Dont l'entrée inconnue était leur doux secret.
+ C'est là qu'un jour Fosco, coeur jaloux, main hardie,
+ Les surprit, et finit l'idylle en tragédie.
+
+Un matin, des pâtres trouvèrent dans le torrent qui mugissait au pied de
+la tour deux cadavres percés de coups de poignard; c'étaient Donato et
+son écuyer. Fosco ne s'arrêta pas à ce double crime; après l'homicide,
+il commit le viol, et la jeune fille mit au monde un enfant, triste
+fruit de cette lâcheté. Ainsi, disent les esclaves; l'histoire est bien
+plus sombre encore: Donato était le frère de Fosco!
+
+Depuis ce temps, Fosco a pris le nom de Job, de Job le maudit. Les ans
+se sont accumulés sur sa tête, et les remords avec les années, mais les
+remords du vieux Job ne suffisent pas à Guanhumara. Ne voyez-vous pas,
+en effet, que Guanhumara fut cette jeune fille aimée de Donato; elle a à
+venger son honneur à elle et la mort de son amant; terrible vengeance
+qu'elle, nourrit et garde depuis cinquante ans au fond de son âme; une
+vengeance si âgée doit être lasse d'attendre.
+
+[Illustration: (Madame Mélingue, rôle de Guanhumara.)]
+
+[Illustration: (Mademoiselle Denain, rôle de Régina.)]
+
+Guanhumara n'est pas femme à se satisfaire simplement par des voies
+vulgaires; tuer Job ou l'empoisonner de ses propres mains, la première
+venue en ferait autant! Guanhumara raffine. Elle arme Otbert contre Job,
+Otbert, ce fils que la violence de Fosco a obtenu d'elle, après
+l'assassinat de Donato. En vérité, ce château d'Heppenhef est un rude
+château; autrefois le frère y tua le frère, bientôt le père y tombera
+peut-être sous le poignard du fils; château terrible, château féroce,
+château maudit, où le fratricide et le parricide ont élu leur sanglant
+domicile.
+
+Hatto cependant n'en continue pas moins sa joyeuse vie. Le voici la
+coupe à la main, qui se livre à l'ardeur du repas et de la chanson. Son
+fils l'accompagne et s'enivre avec lui: Quoi! Conrad, vous n'avez que
+seize ans? O jeune homme de la plus belle espérance!--Et ton père, et
+ton aïeul, que font-ils? demande quelqu'un à Hatto.--Ma foi, je n'en
+sais rien; ce sont de vieux fous; j'ai pris leur place, j'en use!--Puis
+Hatto de faire parade de ses débauches et de ses crimes.--Apercois-je
+dans la plaine quelque chose qui éveille mon appétit, une jolie femme,
+un riche marchand, une bonne ville.
+
+ Comme un chasseur ses chiens, je lâche mes bandits;
+
+Et la ville, la femme, le trésor sont à moi! Alors cette troupe
+d'insolents Burgraves, corps ivres, âmes sans pudeur, s'abandonnent
+avec, Hatto à toutes les folies de la corruption effrénée; ils raillent
+l'amour et l'honneur, la conscience et le serment. Mais une voix triste
+et indignée se fait entendre tout à coup, c'est la voix de Magnus, qui,
+au bruit de cette débauche, est sorti de son donjon solitaire.--Qu'est
+ceci? dit-il:
+
+ . . . Jeunes gens, vous faites bien du bruit,
+ Laissez les vieux rêver dans l'ombre et dans la nuit;
+ La lueur des festins blesse leurs jeux sévères;
+ Les vieux choquaient l'épée... Enfants, choquez les verres!
+
+Les rires insolents, les grossiers sarcasmes accueillent les
+remontrances de Magnus. Il a le sort des vieillards dont les sages
+paroles se brisent contre la frivolité et la raillerie des jeunes
+hommes. Mais voici que l'occasion se présente de mettre la brutale
+philosophie des Burgraves en pratique: un homme couvert de haillons
+heurte à la porte; il demande l'hospitalité pour lui, pour ses cheveux
+blancs, pour son corps aussi vieux que relui du vieux Job:
+
+ Que l'on chasse à l'instant ce drôle à coups de pierre.
+ Va-t'en, chien!
+
+s'écrient Hatto et ses compagnons; ce n'est plus Magnus, cette fois,
+c'est Job lui-même qui prend la parole:
+
+ De mon temps, dans nos fêtes,
+ Quand nous buvions, chantant plus haut que vous encor,
+ Autour d'un boeuf entier, porté sur un plat d'or,
+ S'il arrivait qu'un vieux passât devant la porte,
+ Pauvre, en haillons, pieds nus, suppliant, une escorte
+ L'allait chercher; sitôt qu'il entrait, les clairons
+ Éclataient; on voyait se lever les barons;
+ Les princes, sans parler, sans marcher, sans sourire,
+ S'inclinaient, fussent-ils princes du Saint-Empire,
+ Et les vieillards tendaient la main à l'inconnu,
+ En lui disant: Seigneur, soyez le bienvenu.
+
+Qu'on fasse entrer l'étranger, ajoute-t-il, en s'adressant à un
+archer.--Quelqu'un murmure?--Silence, s'écrie Job d'une voix sonore, et
+ce vieux lion
+
+ Les fait tous frissonner en dressant sa crinière.
+
+Honneur au mendiant! Honneur à notre hôte!
+
+ Sonnez, clairons, ainsi que pour un roi.
+
+[Illustration: Théâtre-Français--Première représentation des Burgraves,
+Trilogie par M. Victor Hugo.--Scène du deuxième acte: Barberousse se
+fait reconnaître.]
+
+[Illustration: (Geffroy, rôle d'Otbert.)]
+
+C'était peu de ce Job qui s'est appelé Fosco, de ce père qui ne connaît
+pas son fils, de ce fils qui ne sait ni de quel père, ni de quelle mère
+il est né; de cette Guanhumara qui cache son nom et médite dans l'ombre
+de si terribles vengeances; c'était peu de ces élixirs, mystérieux
+souverains de la vie et de la mort, de ces crimes sombres ensevelis dans
+la unit du caveau fratricide, de ces deux cadavres flottant sur les eaux
+du fleuve et recueillis secrètement par des bergers; c'était peu de
+toutes ces énigmes et de tous ces hasards; ce mendiant, que Job a reçu
+au bruit des clairons vient encore ajouter un mystère de plus à tous les
+mystères qui se disputent le château d'Heppenhef.
+
+Le mendiant est sinistre et redoutable à voir: sur ses épaules flotte un
+vaste manteau en haillons qui se replie sur sa tête et recouvre son
+front plein de rides et dépouillé; ses yeux sont profonds et caves; une
+épaisse barbe, blanchie par l'âge, descend, de ses lèvres sur sa
+poitrine, en longs sillons d'argent. Le vieillard s'appuie sur un grand
+bâton noueux, comme un pèlerin errant après une course pénible. Il a les
+pieds chaussés de poudreuses sandales, et les reins ceints d'une corde
+d'où s'échappent les grains d'un rosaire. Cependant cette vieillesse est
+puissante et forte, et sous ces haillons, je ne sais quelle grandeur se
+laisse pressentir.
+
+Mais, en effet, quel est cet homme? Ecoutez-le, il gémit sur les misères
+de l'Allemagne: il déplore la décadence et la faiblesse de ce grand
+empire abaissé; il remue de sa parole les intérêts des souverains et des
+peuples, et sonde les plaies de cette vieille patrie germaine en proie
+aux vautours dévorants. Est-ce là le langage d'un mendiant, d'un pauvre
+vagabond qui, dormant sur le roc et buvant aux sources des fontaines, se
+soucie peu des nations et des princes? Patience! nous connaîtrons
+bientôt le vieillard, nous lirons enfin son grand nom sous cette livrée
+du pauvre. Mais le temps n'est pas encore venu; qu'il aille s'asseoir,
+en attendant, sur le banc de pierre du Burg, et réchauffer ses
+quatre-vingt-douze ans au feu du soleil; car il a quatre-vingt-douze
+ans, le mystérieux inconnu.
+
+Cependant, au milieu de ces querelles et de ces orgies, de ces pères qui
+gourmandent leurs descendants, de ces mendiants quadragénaires et de ces
+rosaires à tête de mort. Régina a refleuri. Guanhumara avait raison:
+l'élixir tout-puissant vient de rendre, goutte à goutte, la santé et la
+joie à cette jeune Régina tout à l'heure pâle et mourante. Maintenant,
+il faut à Guanhumara le salaire de cette résurrection, et vous savez
+quel salaire! Guanhumara veut être payée en assassinat. «J'ai tenu ma
+promesse.--Je tiendrai la mienne, répond Otbert!.--Bien! je t'attends ce
+soir.--A quelle heure!--A minuit.--Ou?--Dans le caveau de la Tour.--J'y
+serai.--Là tu trouveras un homme.--Son nom?--Fosco!--Qu'est-ce que
+Fosco?--Tu le sauras ce soir.»
+
+Ainsi rien n'émeut le coeur de Guanhumara, et rien ne le désarme. Son
+ressentiment n'est pas même touché du plaisir que montre le vieux Job en
+voyant Régina renaître. Ah! bien plutôt, sa fureur s'en augmente. Quoi!
+il serait heureux! quoi! il aurait encore des joies! Job cependant
+caresse Régina, et lui parle d'Otbert: Job aime Otbert, un secret
+instinct, une indéfinissable tendresse, l'attirent vers lui:
+
+ Vois-tu, ma Régina, cette noble figure
+ Me rappelle un enfant, mon pauvre dernier-né
+ Quand Dieu me le donna, je me crus pardonné.
+ Voilà vingt ans bientôt.... Un fils à ma vieillesse.
+ Quel don du ciel!... J'allais à son berceau sans cesse
+ Même quand il dormait, je lui parlais souvent;
+ Car, quand on est très-vieux, on devient très enfant
+ Le soir, sur mes genoux j'avais sa tête blonde
+ Je te parle d'un temps... tu n'étais pas au monde.
+ Il bégayait déjà les mots dont on sourit;
+ Il n'avait pas un an, il avait de l'esprit.
+ Il me connaissait bien! . . . . . . . . .
+ Je l'avais nommé George; un jour, pensée amère,
+ Il jouait dans les champs... Ah! quand tu seras mère,
+ Ne laisse pas jouer tes enfants loin de toi!
+ Ou me te prit. . . . . . . . . .
+
+Job est bon homme, comme on le voit, quoique un peu fratricide. Il
+pousse même la bonhomie jusqu'à favoriser l'enlèvement de Régina par
+Otbert. S'il était le seul maître à Heppenhef, il les marierait; mais le
+farouche Hatto, que dirait-il? Nos jeunes amants n'ont qu'un seul moyen
+d'éviter sa fureur, c'est de fuir.
+
+ Mon donjon communique aux fossés du château;
+ J'en ai les clefs! . . . . . . . . . .
+
+Et en effet, Job va chercher les clefs lui-même:--Maintenant partez,
+dit-il. Assurément, c'est là un rare pratiquer de vieillard, pratiquer
+de complicité des enlèvements de mineures, prêter se clefs _ad hoc_ et
+ouvrir la porte aux amours qui s'envolent, voilà un passe-temps qui
+n'est pas commun à cent ans, âge exact de Job.
+
+Malheureusement, Job, tout centenaire qu'il est, a causé tout haut comme
+un étourdi. Guanhumara écoutait, et Guanhumara prévient Hatto. Hatto
+arrive furieux. Otbert le provoque.--Allons donc! répond Hatto. Tu n'es
+qu'un aventurier; que quelque gentilhomme t'assiste, et je me battrai
+avec toi!... Tout à coup une voix formidable s'écrie:
+
+ J'ai quatre-vingt-douze ans, moi, je te tiendrai tête!
+
+Et l'on voit alors le mendiant apparaître et fendre la foule. Ici se
+dévoile une partie du secret de ce terrible porte-besace:--Qui
+es-tu?--Frédéric de Souabe, empereur d'Allemagne! Certes, j'avais raison
+tout à l'heure, ce mendiant n'était pas un mendiant ordinaire. Il est
+empereur, et quel empereur! Frédéric Barberousse, rien que cela!
+Frédéric s'est introduit dans le repaire des Burgraves pour les châtier:
+
+ .... L'empereur met le pied sur vos tours,
+ Et l'aigle vient s'abattre au milieu des vautours.
+
+Hatto et ses compagnons résistent! que leur fait l'empereur? Ne sont-ils
+pas maîtres dans leurs domaines? Ah! noble César, tu vas payer cher ton
+insolence!
+
+ Qu'on lui fasse un gibet digne d'un empereur!
+
+--Cela ne sera pas! s'écrie Job; non, cela ne sera pas!--Le vieux Job,
+en effet, a conservé le culte des antiques croyances; c'est un Burgrave
+élevé dans l'amour de l'empire et dans le respect de l'empereur; il se
+prosterne donc aux pieds de Barberousse, et oblige son fils et ses
+hommes d'armes à s'agenouiller comme lui devant l'impériale majesté.
+
+Alors Barberousse se penchant vers Job:
+
+.... Fosco! (dit-il)--Ciel!--Point de bruit, Va m'attendre ce soir où tu
+vas chaque nuit.
+
+Nous avons vu _l'aïeul_, puis le _mendiant_, il nous reste le _caveau_.
+Descendons-y, il est temps.
+
+Ce souterrain est redoutable et sombre; il donne sur le Rhin aux flots
+mugissants, et sa nuit n'est éclairée que par un jour incertain et
+blafard qui se glisse au travers des barreaux de fer: deux de ces
+barreaux sont tordus et brisés. Là, le fratricide a été commis, et par
+cette ouverture, la jalousie de Fosco (Job) a précipité Donato et son
+écuyer percés de coups. Là encore Guanhumara a succombé à l'attentat qui
+a donné la vie à Otbert. L'homicide, le fratricide, le viol, horribles
+souvenirs, errent dans ce caveau plein de forfaits et de ténèbres.
+
+Job vient d'y descendre, et l'aspect de ce lieu funeste ranime dans sa
+conscience la mémoire de son crime. Une voix retentit trois fois sous
+les voûtes attristées: Caïn! Caïn! Caïn! qu'as-tu fait de ton frère?
+
+A ce terrible appel, Job tressaille, regarde et reconnaît Guanhumara;
+oui, Guanhumara, qui tient enfin sa vengeance. Elle se découvre à Job,
+ou plutôt à Fosco, qui reconnaît dans Guanhumara cette Ginevra qu'il a
+déshonorée. Ginevra la fiancée de Donato, poignardé par lui. Eh bien! le
+temps est venu d'expier ce double crime; mais Job-Fosco l'expiera
+cruellement; il sera tué tout à l'heure, tué à la place même on il a tué
+Donato, tué par la main de son propre fils;--car ce fils existe, lui dit
+Guanhumara. C'est moi qui te l'ai pris.--Je veux le voir:
+
+ Tu vas le voir aussi;
+ C'est lui qui va venir te poignarder ici.
+ C'est Otbert!
+
+Job ne croit pas à tant de cruauté; non, son fils, non, Otbert ne
+l'assassinera pas.--Il le fera, j'ai pris mes sûretés. S'il t'épargne,
+Régina mourra, et déjà son cercueil est préparé; vois plutôt. Et, en
+effet, des hommes masqués apportent le cercueil et l'entr'ouvrent; Job y
+reconnaît Régina endormie; un breuvage prépare par Guanhumara a causé ce
+sommeil voisin de la mort. Pour peu que Job vive, Guanhumara doublera la
+dose, et ce sera fait de Régina. Eh bien! Job se laissera tuer.
+
+Voici Otbert. Guanhumara se tient cachée; Otbert recule à l'aspect
+vénérable de Job, comme Séide devant la vieillesse de Mahomet, ou comme
+le Cimbre qui s'écrie:--Non, je ne tuerai pas Caïus Marius! Il s'élève
+alors entre ces deux hommes, la victime et l'assassin, une lutte
+étrange. Otbert hésite à frapper, et Job sollicite le
+poignard.--Tue-moi! j'ai tué mon frère. Enfin Otbert se décide au
+meurtre: à ce moment, un grand vieillard s'avance au fond du souterrain
+et arrête le bras d'Otbert.--Ce frère que Job pleure, et dont ses
+remords expient le trépas, il vit, c'est moi, dit le vieillard. Or ce
+vieillard, le reconnaissez-vous? c'est encore Frédéric Barberousse,
+autrefois connu dans le château d'Heppenhef sous le nom de Donato. Pour
+expliquer le fratricide, sachez que Job-Fosco est le bâtard de
+l'empereur d'Allemagne, dont Barberousse, ci-devant Donato, est le fils
+légitime. Qu'en dites-vous? ce château d'Heppenhef est-il assez muni de
+surprises et de métamorphoses, de pères ignorés, de mères cachées, de
+frères déguisés, de reconnaissances et d'élixirs de toute espèce.
+
+Puisque Donato se retrouve dans Barberousse, puisqu'il vit, et puisqu'il
+pardonne, la vengeance de Guanhumara n'a plus d'aliment ni de but. Il
+faut cependant que quelqu'un meure, ce sera Guanhumara: ce cercueil ne
+doit pas sortir vide; Guanhumara l'a juré en femme qui tient un serment;
+elle s'y mettra à la place de Régina. Mais, avant que je meure,
+dit-elle, reprenez tout ce que je voulais vous ravir:
+
+ .... Une fureur jalouse.
+ Toi, ton fils George, et toi, Régina, ton épouse.
+
+A ces mots, la farouche Guanhumara pousse un cri, tombe et expire en
+jetant un dernier regard sur son cher Donato d'autrefois, le Barberousse
+d'aujourd'hui.
+
+Nous venons de faire connaître le nouveau drame de M. Hugo par une
+exacte analyse; ce sont les pièces du procès que nous soumettons
+purement et simplement au bon sens et à l'appréciation du lecteur, le
+style, il peut le juger par les citations que nous avons faites; le
+drame, par le récit des événements qui le composent et par l'exposition
+des personnages qui y prennent part. Pour nous, il nous reste à peine le
+temps d'apporter ici, en quelques lignes, l'écho des sentiments et de
+l'opinion que la première représentation de cette oeuvre bizarre a fait
+naître parmi ses auditeurs.
+
+Personne, pas même les amis les plus décidés du poète, personne n'a
+amnistié l'oeuvre au point de vue de l'art dramatique. Par son attitude
+réservée, le public a paru convenir d'une voix unanime que, pour
+l'invention, elle appartenait à la poétique du mélodrame à laquelle elle
+emprunte ses moyens peu scrupuleux et ses ruses banales: enfant trouvé,
+femme malheureuse et persécutée, philtres surnaturels, vieille
+magicienne, vieux châteaux, sombres caveaux, noms supposés, noires
+apparitions, déguisements sans nombre, reconnaissances sans fin, haines
+infiniment trop prolongées, toutes les invraisemblances et toute la
+fantasmagorie que la poétique du boulevard du Temple a depuis longtemps
+épuisée; et au milieu de cette accumulation de faits mystérieux et
+d'impossibilités, point d'action et peu de drame; l'attention ne sait où
+se prendre; l'intérêt ne sait où se porter; tout est vague, tout flotte
+au gré de la fantaisie, du poète; à chaque instant, l'on s'égare dans
+les caprices infinis de la période et de la tirade; en un mot, c'est le
+discours et la rime qui commandent ici exclusivement; le drame s'en tire
+comme il peut. Donc, peu d'invention dans les faits, point de
+composition, voilà pour le fond des choses.
+
+Le poète prend souvent la revanche de l'auteur dramatique; quand je dis
+le poète, j'entends l'ouvrier habile et sonore de vers, ou rudes, ou
+élégants ou pompeux; car, distinguons bien: on est poète par les
+sentiments et poète par la forme: c'est dans la forme que réside surtout
+la force poétique de M. Victor Hugo; elle décrit plus qu'elle ne parle,
+elle s'adresse aux yeux et à l'oreille plus souvent qu'à l'esprit et à
+l'âme. Dans _les Burgraves_, cette faculté descriptive se manifeste
+abondamment et domine jusqu'à l'abus et à la tyrannie: on peut dire que
+_les Burgraves_ se composent d'une tirade divisée en trois ou quatre
+personnages. Toute cette poésie est d'ailleurs singulièrement mêlée de
+beautés et d'erreurs. Elle est forte, grande, hardie; mais que de fois
+elle prend la brutalité pour la force, l'outrecuidance pour la
+hardiesse, l'exagération pour la grandeur; que de fois elle croit aller
+au naïf et arrive au puéril; que de fois elle frappe à la porte du
+sublime et entre chez son voisin.
+
+Le public s'est conduit avec beaucoup de goût et de sang-froid; il a
+battu des mains aux choses qui méritaient un bravo; et ce n'est que par
+sa froideur ou par un léger sourire qu'il a marqué les endroits qui lui
+convenaient peu.
+
+Les costumes et les décors resplendissent dans la pièce; les cuirasses
+et les casques y résonnent à l'imitation des meilleurs vers de M. Hugo.
+Quant aux acteurs, ils sont pleins de dévouement. Madame Mélingue a
+donné à ce rôle de Guanhumara le caractère de haine implacable et de
+violence sauvage qu'il demande.
+
+On a été sage et décent dans les deux camps, si toutefois il y a encore
+deux camps: le temps de la grande lutte est passé: car à quoi bon?
+----------------------------------------------------------------------
+
+ Le curé médecin.
+
+ (Suite et fin.--Voyez p. 2.)
+
+Un matin, j'étais enfermé avec _l'Imitation de Jésus-Christ_, quand
+j'entendis frapper à ma porte: on ouvre, on entre; c'était la veuve qui
+habitait ma maison, pauvre femme, jeune encore; son aspect m'avait déjà
+frappé et attendri; pâle, maigre, on lisait la destruction sur son
+visage, et quand, assise entre ses deux petits enfants, elle les
+regardait, des larmes si douloureuses lui remplissaient les yeux, qu'on
+ne pouvait retenir les siennes. «Que voulez-vous, chère madame?» lui
+dis-je avec affection et en lui offrant un siège. Mais, elle, le
+repoussant et se jetant à mes genoux avec des sanglots: «Sauvez-moi!
+monsieur, s'écria-t-elle; vous êtes médecin, je l'ai lu sur cette carte;
+vous êtes bon, je le lis sur votre visage... Vous me sauverez!...» Je
+veux l'interrompre; mais comment arrêter un malheureux qui parle de ses
+maux? Et voilà la pauvre femme qui, moitié pleurant, moitié parlant, me
+raconte qu'elle est malade depuis quatre années, qu'elle a deux enfants,
+qu'elle a essayé de mille remèdes sans succès, qu'elle se sent dépérir,
+et que cependant il faut qu'elle vive, qu'elle le veut, qu'elle le doit;
+et là-dessus de se jeter à mes pieds de nouveau en s'écriant:
+«Sauvez-moi!» Jugez de ma perplexité; j'étais ému, troublé par mille
+sentiments contraires, par mille devoirs opposés. Accepter ce titre de
+médecin, c'était mentir, non plus tacitement, non plus sur ma porte,
+mais mentir par mes paroles, mentir par mes actions. D'un autre côté,
+lui avouer que je n'étais pas médecin, c'était livrer mon secret à une
+foi inconnue, qu'on tenterait, qu'on effraierait peut-être; c'était
+exposer ma vie; mais si je ne la détrompais pas, il fallait la soigner,
+et comment le faire? Je n'avais aucune connaissance en médecine, pas
+même celles que possèdent d'ordinaire tous les curés de village.
+Allais-je donc me jouer avec ces mystères terribles de la maladie et de
+la guérison, employer homicidement peut-être les secrets de la nature,
+perdre cette femme enfin pour me sauver? Bouleversé par tant de
+réflexions contraires, j'allais lui révéler tout, et je me levais déjà
+pour parler; mais elle, lisant d'avance mon refus sur mon visage:
+Taisez-vous! taisez-vous!... s'écria-t-elle en m'appliquant sa main sur
+les lèvres; ne me dites pas que vous me refusez!... Si vous ne
+m'accueillez pas, je le sens, le désespoir s'emparera de moi, sans
+remède!... Le premier jour où vous êtes entré ici, le premier moment où
+je vous ai vu, je me suis dit: Voilà celui qui me guérira! Ne me
+repoussez pas! Je ne possède rien, c'est vrai; je ne vous donnerai rien,
+c'est vrai... mais je souffre enfin!... Si j'étais seule, je ne vous
+supplierais pas;... mais mes enfants!... mes enfants!... Oh! des larmes
+roulent dans vos yeux... vous dites oui... je suis sauvée!... En disant
+ces mots, elle baisa mes mains avec transport.
+
+J'étais vaincu. D'ailleurs, vous l'avouerai-je? la confiance aveugle,
+fatale de cette pauvre femme avait presque passé en moi. Comment pus-je
+former cette pensée, je ne saurais le dire, mais il me semblait qu'il y
+avait là autre chose que de la superstition de sa part, que de la folie
+de la mienne, et quand elle commença le récit de ses souffrances,
+j'écoutai et je la laissai aller; j'obéissais à une voix irrésistible.
+Le récit achevé, il fallut trouver un remède. Heureusement je me
+rappelai une sorte de bourrache nommée vipérine; c'était une substance
+innocente et un nom singulier: je ne pouvais mieux rencontrer; je lui en
+ordonnai deux tasses par jour, et elle partit. A peine seul, je me jetai
+à genoux avec ferveur; attendri par les larmes de cette pauvre femme, je
+suppliai ardemment Dieu de faire de moi son sauveur... L'impossibilité
+de l'entreprise? Qu'était-ce pour celui qui peut tout? Et quand je me
+relevai, j'étais plein de confiance et d'espoir. De confiance en quoi?
+je ne sais; d'espoir sur qui? je l'ignore: mais je croyais et
+j'espérais.
+
+Le lendemain, elle arrive dés le matin; elle frappe; je tremblais un peu
+en lui ouvrant: «J'ai dormi! s'écrie-t-elle, j'ai dormi!» Elle était
+ivre de joie. Le hasard, non, pas le hasard, avait voulu que ses
+souffrances se calmassent cette nuit-là. Elle me baisa les mains avec
+ivresse, et son coeur s'ouvrant à la reconnaissance, elle se mit à me
+raconter toute sa vie! Hélas! c'était cette triste et sombre histoire
+que j'avais si souvent entendue dans l'exercice de mon ministère, et qui
+remplissait nos campagnes avant la Révolution... Le fils d'un grand
+seigneur qui l'avait aimée, une faute, l'abandon, la misère, l'angoisse
+sur le sort de ses enfants, le remords de leur avoir donné le jour, les
+restes mal éteints d'une affection coupable, tout ce qui déchire,
+aigrit, consume. Je me retrouvais dans mon rôle: un pauvre coeur torturé
+à calmer! Je lui parlai au nom de Dieu; j'adoucis ce qu'il y avait de
+trop amer dans ses remords; je la relevai à ses propres yeux par son
+repentir; je lui montrai l'espérance, et quand elle me quitta, elle me
+dit: «Votre voix a fait à mon coeur le même bien que votre breuvage à
+mon corps.» Je ne répondis que par deux autres tasses de bourrache. Le
+lendemain, nouvelle visite, nouvel entretien. Ce que j'avais entrevu la
+veille m'apparut alors distinctement: c'était mieux qu'une âme
+souffrante, c'était un être bon et même élevé. Je m'y attachai, je la
+cultivai. Sevré moi-même depuis deux mois de mon ministère de
+consolation et de tendresse, toutes ces paroles de charité qu'un silence
+forcé refoulait dans mon coeur, tous ces soins paternels que j'étais
+habitué à donner à mon cher village, je les concentrai, les répandis sur
+elle avec abondance, avec délices; j'étais heureux d'entendre, elle était
+heureuse d'être entendue, et chaque jour je la revoyais avec mille
+bonnes pensées consolantes... et toujours deux tasses de bourrache. Une
+amélioration sensible commença à se manifester; comme presque toutes les
+femmes, sa maladie était du chagrin; en guérissant le coeur, je
+guérissais le corps, et ma vipérine faisait merveille, ainsi mêlée avec
+la parole de Dieu; si bien qu'au bout de quinze jours, ma pauvre hôtesse
+commençait à marcher: au bout d'un mois, elle dormait; six semaines plus
+tard, elle riait, et après deux mois, elle m'appelait son sauveur.
+
+--Combien vous dûtes être heureux!
+
+--Oui... d'abord; mais après, savez-vous ce qui m'arriva?... Cette cure
+me coûta bien cher! La pauvre femme s'en va racontant partout sa
+guérison et sa reconnaissance, on crie au miracle; son visage plein de
+santé répand mon nom aux environs. Hélas! mon cher ami, me voilà grand
+médecin! grand docteur! Arrivent alors chez moi tous les incurables,
+toutes les infirmités, des maladies dont je ne savais pas même le nom.
+Je refuse de les traiter: nouvelle cause de popularité; on ne voulait
+plus guérir que par moi. Au moins, s'ils s'étaient contentés de me faire
+médecin: mais n'y en a-t-il pas qui voulaient que je fusse opérateur! Et
+je ne vous parle pas des consultations qui troublaient plus que mon
+amour pour la vérité. On dit qu'un médecin est un confesseur: c'est
+possible, mais un confesseur qui se fait médecin se prépare à de
+singulières confidences... J'en perdais la tête... Et contre tant
+d'ennemis, quel soutien avais-je?... quel allié?... Hélas! un seul... la
+bourrache! Ma foi, je pris ma résolution bravement, et je me lançai en
+aveugle dans mes destinées...--Monsieur, j'ai une ophthalmie--Prenez de
+la bourrache.--Monsieur, j'ai mal aux dents.--Prenez de la
+bourrache.--Monsieur, mon mari m'a battue.--Prenez de la bourrache.
+J'espérais au moins que l'insuccès me délivrerait de ces obsessions...
+Bah! ils guérissaient, guérissaient, guérissaient, guérissaient! C'était
+une épidémie! Et des présents! de l'argent! de l'argent que je n'avais
+pas gagné! des présents que je ne méritais pas!... J'étais dans une
+situation à faire, pitié!... Riez!... riez!... vous allez juger si
+j'avais lieu de rire, moi. Ce n'était rien que les admirateurs, que les
+clients: vinrent les rivaux. Une place n'est jamais vacante; quand on y
+monte, on la prend à quelqu'un. Ces gens n'étaient pas tombés malades
+tout exprès pour être guéris par moi;... ils avaient un médecin, et je
+me trouvai bientôt en face de la plus redoutable! et de la plus furieuse
+inimitié qu'on put voir. Il y avait près de la ville un médecin du nom
+de Laroche à qui s'adressaient tous les habitants de la campagne et des
+faubourgs. Il régnait sur eux par la terreur. Haut de six pieds, fort
+comme un athlète, violent comme un soldat (il avait été dragon), mêlé
+aux paysans, buvant avec eux, il disait à ceux qui tombaient malades:
+«Je t'ordonne de me choisir;» et à ceux qui l'avaient choisi: «Je te
+défends de me quitter.» Au reste, pour vous peindre d'un trait ce
+médecin de campagne d'une nouvelle espèce, pour vous montrer comment il
+s'était créé sa clientèle et se faisait payer de ses clients, je vais
+vous raconter un entretien que j'ai presque retenu mot pour mot, tant il
+m'a paru caractéristique. La maison où je logeais avait un jardin de
+quelques pieds, séparé seulement par une haie de l'habitation de Pierre,
+le charron du faubourg. Tout ce qui se passait chez lui, je l'entendais.
+Un jour donc que j'étais assis derrière cette haie, quelques paroles
+vives frappèrent mon oreille. J'écoutai et je regardai. Il y avait trois
+personnes assises sur la porte; Pierre, une vieille femme et un ouvrier
+nommé Desnoues. Voici ce qu'ils se disaient:
+
+DESNOUES.--Est-ce que M. Laroche te doit aussi de l'argent, Pierre?
+
+PIERRE.--A qui n'en doit-il pas? C'est sa manière de se faire des
+pratiques.
+
+DESNOUES.--Comment cela?
+
+PIERRE.--Oui, quand il est arrivé dans ce pays, pour faire sa médecine,
+il a été chez le tailleur, il lui a commandé un habit; il a été chez le
+marchand de vins, il lui a pris une pièce de vin; il est venu chez moi,
+il m'a acheté une carriole, et puis quand nous avons été à la paie, rien
+dans la poche, c'est-à-dire dans la main. «Mes amis, quand vous serez
+malades, venez me trouver, je vous soignerai pour rien.»
+
+DESNOUES.--Ça fait que, comme il doit à tout le monde, il est le médecin
+de tout le monde.
+
+PIERRE.--Juste.
+
+LA MÈRE GALLOIS.--Mais tenez, Desnoues, me voilà, moi: il me devait six
+écus de blanchissage... Heureusement, j'ai fait une fluxion de poitrine,
+sans ça je n'en aurais jamais eu un sou.
+
+DESNOUES.--Voyez-vous le madré!
+
+PIERRE (avec résolution).--Eh bien! moi, ça m'est égal; il ne se mettra
+pas à son aise comme ça avec moi. Il me doit, et je le forcerai bien à
+me payer.
+
+DESNOUES (avec terreur).--Le forcer? prends garde.
+
+PIERRE.--A quoi donc?
+
+DESNOUES.--C'est un taureau.
+
+PIERRE.--Regarde mes bras!
+
+DESNOUES.--C'est un sorcier.
+
+PIERRE.--Tu crois à cela, toi?
+
+DESNOUES.--Si j'y crois? Il s'entend avec les maladies. Il y a deux ans,
+il devait trois mille francs dans le pays; il a fait venir la peste pour
+s'acquitter.
+
+PIERRE.--Elle serait venue sans lui.
+
+DESNOUES.--Et le père Ganille! Il avait demandé M. Aubry. M. Laroche va
+le trouver... Ah! tu m'ôtes ta confiance, vieil ingrat; eh bien! voilà
+ce que je t'envoie à ma place; tiens, voilà la paralysie, tiens, voilà
+la pleurésie! Et le père Ganille est mort un mois après.
+
+PIERRE.--D'un coup de pied de cheval. Vous êtes tous des poltrons. Il me
+doit dix écus d'une carriole, je lui dois six francs de visite; il me
+paiera le surplus, ou nous verrons.
+
+DESNOUES.--Qu'est-ce que nous verrons?
+
+PIERRE.--On s'entend.
+
+DESNOUES.--Tiens, justement le voici.
+
+PIERRE.--Eh bien! tant mieux. Ecoute bien...
+
+C'était en effet M. Laroche; il entra avec cette brusquerie familière et
+cordiale qu'il savait si bien prendre pour gagner les paysans; et
+frappant sur l'épaule du charron avec son énorme main: Le voilà donc
+enfin, ce brave Pierre; il y a bien longtemps que je ne l'ai vu.
+
+PIERRE.--Je ne trouve pas cela.
+
+M. LAROCHE.--Tu grondes, vieux grognard! Moi qui me suis dérangé pour
+venir boire avec toi le reste de ta pièce rouge... Allons, descends à la
+cave, et va nous chercher quelques vieilles bouteilles.
+
+PIERRE.--Merci! je n'ai pas soif.
+
+M. LAROCHE.--Eh bien! tu ne boiras pas.
+
+PIERRE.--Ni vous non plus.
+
+M. LAROCHE.--Ah! voilà l'air que tu chantes! eh bien! garde ton vin!...
+Mais tu vas me payer ce que tu me dois.
+
+PIERRE.--Qu'est-ce que je vous dois?
+
+M. LAROCHE.--Comment! renégat, est-ce que tu ne me dois pas six francs
+de visite?
+
+DESNOUES (_bas à Pierre_).--Prends garde!
+
+PIERRE.--Laisse donc... (_A M. Laroche._) Oui, mais vous me devez dix
+écus; donnez-moi vingt-quatre francs, et nous serons quittes.
+
+M. LAROCHE (_avec colère_).--Paie-moi d'abord.
+
+PIERRE.--Puisque vous me le rendriez tout de suite, ce n'est pas la
+peine; mon argent n'aime pas les voyages.
+
+M. LAROCHE.-Ah çà, me paieras-tu à la fin?
+
+PIERRE.--Oui, avec votre monnaie.
+
+M. LAROCHE.--Prends garde à toi!
+
+PIERRE.--Il ne faut pas tant crier, parce que je crierais plus fort.
+J'irai devant la justice, je lèverai la main...
+
+M. LAROCHE.--Ah! tu lèveras la main!... Eh bien! je vais la lever
+aussi...
+
+Et il courut sur le charron.
+
+PIERRE.--Des coups de poing? j'en suis...
+
+Et, retroussant sa manche, il lui porta un coup vigoureux... Mais M.
+Laroche, lui saisissant le bras, le fit reculer.--Tu n'as pas encore
+assez mangé de pain pour cola, maître Pierre... Ah! tu ne me paieras
+pas!...
+
+La bataille commença. Je m'élançai à travers la haie pour aller les
+séparer; mais la haie était épaisse, et mes efforts étaient vains, M.
+Laroche, après quelques instants de lutte, renversa Pierre sur son
+établi...
+
+PIERRE.--Vous me faites mal.
+
+M. LAROCHE.--Je le sais bien.
+
+PIERRE.--Desnoues, viens à mon secours!
+
+M. LAROCHE (_à Desnoues_).--Ne bouge pas, ou je t'en fais autant. (_A
+Pierre, le frappant._) Me paieras-tu?
+
+PIERRE.--Au secours!
+
+Je me débattais dans mes ronces.
+
+M. LAROCHE.--Me paieras-tu?
+
+PIERRE.--Lâche!...
+
+M. LAROCHE.--Me paieras-tu?
+
+PIERRE.--Il m'étrangle! il m'assomme!
+
+M. LAROCHE.-Paie.
+
+PIERRE (_d'une voix éteinte_).--Voici l'argent.
+
+M. LAROCHE.--Où?
+
+PIERRE.--Là... dans ce tiroir... tenez... prenez...
+
+M. LAROCHE (_le lâchant et prenant l'argent._).--A la bonne heure, le
+voilà raisonnable.
+
+PIERRE (_se laissant tomber sur une chaise_).--Je suis à moitié mort.
+
+Débarrassé de ma haie, je m'apprêtais à lui porter remède, n'ayant pu
+lui porter secours; mais à ce combat succéda la scène la plus étrange,
+et je dirai presque la plus comique du monde.
+
+M. Laroche, après avoir pris l'argent, s'était approché de Pierre, dont
+le visage était tout meurtri, et qui gémissait. Il le regarde, et,
+passant tout à coup à un ton de compassion naïf et paternel:--Mon pauvre
+garçon, comme te voilà arrangé!
+
+PIERRE.--Je n'en puis plus.
+
+M. LAROCHE.--Attends!... attends!... Nous allons te soigner; tu es père
+de famille... tu as besoin de travailler... Mère Gallois, faites
+chauffer de l'eau.
+
+PIERRE.--Ah! mon front!
+
+M. LAROCHE (_l'examinant_).--Quel coup tu as attrapé! Là!... et ici!., et
+sur le bras!... Miséricorde! tu n'es que plaies et bosses.
+
+PIERRE.--Ah! mes reins!
+
+M. LAROCHE.--Attends!... J'ai là un liniment qui le fera beaucoup de
+bien... Pauvre Pierre!
+
+PIERRE.--Aie!... aie!...
+
+M. LAROCHE (_vivement_).--Allons donc, mère Gallois!... Dépêchez-vous
+donc!... Vous voyez bien que cet homme souffre!
+
+LA MÈRE GALLOIS (_à part_).--Il est bon au fond.
+
+M. LAROCHE.--Et toi. Desnoues, qu'est-ce que tu fais là? Viens donc
+m'aider à le mettre au lit; il ne peut plus se soutenir. (_Ils le mirent
+au lit._)
+
+M. LAROCHE.--Es-tu bien?
+
+PIERRE.--Oui, monsieur Laroche.
+
+M. LAROCHE.--Tu es bien malade, mon pauvre Pierre; mais sois tranquille,
+je suis là.
+
+PIERRE.--Merci, monsieur Laroche.
+
+M. LAROCHE.--Je ne t'abandonnerai pas.
+
+PIERRE.--Non, monsieur Laroche.
+
+M. LAROCHE.--Allons, tiens-toi bien chaudement. Adieu, mes bons amis. Et
+il s'éloigna.
+
+DESNOUES (_à Pierre_).--Eh bien! Pierre?
+
+PIERRE.--Eh bien! il me paiera comme il a payé la mère Gallois, en
+fluxion de poitrine.
+
+M. LAROCHE (_revenant_).--Pierre, je te préviens que le liniment c'est
+deux francs.
+
+PIERRE.--Oui, monsieur Laroche. Voulez-vous que je vous paie d'avance?
+
+M. LAROCHE.--Par exemple!... est-ce que je ne suis pas sûr de toi?...
+Adieu!... adieu!
+
+Tel était l'homme qui devint mon ennemi; ajoutez à ce portrait une force
+de haine comparable à sa force physique, une jalousie envieuse de ce que
+je gardais ma dignité vis-à-vis des paysans, et enfin, un dernier mot,
+un titre qui vous dira tout ce que j'avais à redouter de lui... il était
+membre du tribunal révolutionnaire. Quand la révolution avait éclaté, il
+s'y était jeté avec fureur, et dès 90 était arrivé, à 95. Il dominait à
+la ville dans sa section par l'audace de ses conseils prescripteurs, et
+déployait là théoriquement ce mépris de la vie des autres qu'il avait
+montré dans ses actions comme soldat et comme médecin. Je l'avoue,
+malgré mon diplôme, je tremblais devant lui. Quand nous nous
+rencontrions, son regard jaloux et cruel tombait sur moi comme sur une
+proie, cherchant une place où il pourrait me frapper. Il semblait que sa
+haine devinait en moi quelque titre caché qui me livrerait à lui.
+J'enveloppais dans une dignité calme et dans un silence sévère tout ce
+qui aurait pu me trahir...; j'effaçais mes gestes, mes paroles, ma
+démarche habituelle..., et pourtant je n'étais pas sans crainte... S'il
+avait su que j'étais prêtre!... Eh bien!... eh bien! il le sut!
+
+--Comment?
+
+--Il l'apprit!... on le lui dit!
+
+--Qui donc?
+
+--Moi!
+
+--Vous!...
+
+--Oui, moi!... Je n'oublierai jamais ce jour terrible et cette réunion
+presque solennelle. Mon hôtesse avait pour voisine une jeune femme
+restée veuve avec une jeune fille de dix ans. Tout à coup cette enfant
+est prise d'une maladie si terrible qu'en deux jours la gravité devint
+danger, le danger devint mortel. M. Laroche était son médecin; on
+l'appelle. Tout ce qu'il essaie demeure impuissant... La destruction
+advenait. Eperdue, la mère demande d'autres soins, d'autres conseils «M.
+Aubry! je veux M. Aubry!» On me fait venir; un troisième médecin est
+appelé, et le soir, à huit heures, nous entrons dans cette maison pleine
+de larmes et d'angoisses. La pauvre mère nous attendait dans la pièce
+d'entrée; c'est elle qui nous ouvrit, c'est elle qui nous introduisit
+dans cette chambre, et rien ne peut rendre ce qu'il y eut de déchirant
+dans son accent et dans sa figure quand elle arriva devant ce berceau,
+et nous dit: «La voilà!» Nous la priâmes de s'éloigner, et nous restâmes
+seuls. Oh! que ceux qui ont trouvé un texte de scène plaisante dans une
+consultation de médecins n'en ont jamais vu autour du lit d'une personne
+aimée! Cette chambre obscure, cette lampe basse, ce berceau dans
+l'ombre, ce silence, cet arrêt à prononcer;... j'étais saisi d'une sorte
+de terreur. Il me semblait qu'on me faisait monter sur un tribunal, et
+qu'on me revêtait de la robe de juge dans une condamnation à mort. Juge
+aveugle, juge sans connaître la loi... sans balance, rien que le glaive!
+La pitié vint se joindre à ce sentiment d'effroi, et acheva de me
+troubler. M. Laroche prit l'enfant dans son lit; elle poussa un faible
+gémissement et l'on commença l'examen de ce pauvre petit corps amaigri,
+qui retombait plié en deux sur le bras qui le soulevait. De temps en
+temps, sans ouvrir les yeux, elle poussait de légers cris plaintifs qui
+me perçaient l'âme, et je me détournais pour cacher mon émotion: mon
+émotion m'eût trahi. L'enfant reposé dans son lit et la maladie
+expliquée, nous nous retirâmes dans la pièce voisine; mais alors éclata
+une scène inattendue, et qui fit bientôt deux condamnés à mort au lieu
+d'un. M. Laroche proposa un remède terrible, mais décisif, «L'enfant est
+perdue si on l'essaie, dit le second médecin, et il offrit un autre
+moyen.--Si on s'y arrête, elle est perdue! dit M. Laroche--Eh bien donc!
+reprit le premier, que M. Aubry prononce!--Moi!... moi!... m'écriai-je,
+frappé d'épouvante, jamais! je ne...» Je m'arrêtai; j'allais me trahir!
+Situation terrible! Que faire? choisir? c'était tuer l'enfant peut-être.
+Révéler la vérité? c'était me perdre. Plus calme, j'aurais pu me récuser
+et désigner un autre médecin. Mais, surpris par cette attaque imprévue,
+je ne voyais que l'échafaud d'un côté, un cercueil de l'autre; et,
+pressé entre ces deux hommes, l'un à ma droite, l'autre à ma gauche,
+tous deux me disant: «Elle est morte si on ne le fait pas; elle est
+morte si on le fait...» je me taisais, éperdu...
+
+«C'en est trop, dit le second médecin; qu'il prononce, ou j'abandonne
+l'enfant.
+
+--Arrêtez! repris-je vivement. Je la voyais perdue aux mains de M.
+Laroche.
+
+--Prononcez donc!
+
+J'hésitais encore... Le second médecin se leva pour partir...
+
+--Je ne puis pas prononcer! m'écriai-je hors de moi, je ne le puis pas!
+
+--Pourquoi?
+
+--Je ne le dois pas!
+
+--Pourquoi?
+
+--Pourquoi! je ne suis pas médecin!
+
+Je n'avais pas achevé ces mots, que M. Laroche pousse un cri sauvage. La
+mourante, son devoir, il oublie tout: il ne vit plus que sa victime; et
+marchant à moi les yeux étincelants:
+
+«Qui êtes-vous donc?» me dit-il.
+
+Je palis; son regard était un arrêt de mort.
+
+«De quel droit m'interrogez-vous?
+
+--Oubliez-vous de quel tribunal je suis membre? Pourquoi êtes-vous venu
+ici? pourquoi cachiez-vous votre nom? pourquoi avez-vous pris un titre
+faux? pourquoi mentez-vous.. l'état, au public?... Qui êtes-vous?...
+
+Et il enfonçait, pour ainsi dire, chacune de ces interpellations comme
+un coup mortel... Je me taisais toujours...; je n'étais encore que
+suspect... Un mot, et j'étais condamné.
+
+«Votre profession est donc bien vile, dit-il amèrement, puisque vous
+n'osez l'avouer?»
+
+Bien vile!... ce mot m'avait fait rougir d'indignation.
+
+«Puisque vous la reniez!...
+
+--Bien vile!... repris-je avec plus d'énergie. Ah! je ne laisserai pas
+insulter mon maître!
+
+--Son maître!... Il sert un roi.
+
+--Oui..., un roi! un roi auguste! tout-puissant! Un roi que j'adore, et
+dont je proclamerai le nom jusque sous votre couteau!...
+
+A ce moment un cri terrible partit de la chambre de l'enfant, et la
+porte s'ouvrant avec fracas, la mère se précipita au milieu de nous en
+s'écriant: «Elle meurt!... elle meurt!
+
+--Eh bien! m'écriai-je à mon tour avec exaltation... puisque la mort est
+là, mon rôle commence! Eloignez-vous médecins du corps! vous n'avez rien
+à faire près de la mourante...; c'est moi qu'elle réclame...; ma place
+est auprès d'elle Je suis prêtre!.................
+
+Le lendemain je comparaissais devant le tribunal révolutionnaire, et
+l'enfant était sauvée: une crise décisive, et que j'avais favorisée en
+ne décidant rien, l'avait rendue à la vie. On n'était pas longtemps
+accusé en 95: à quatre heures je montais, moi quinzième, sur la
+charrette fatale; cinq minutes après je passais devant la maison de ma
+pauvre veuve, qui s'était mise sur le seuil de la porte, et sanglotai!
+quand je lui dis adieu de la main; et enfin un quart d'heure plus lard
+je m'arrêtais au pied de l'échafaud.
+
+«Mais, comment donc vivez-vous?»
+
+A peine si je le comprends encore. Le temps était affreux; de la pluie,
+de la neige, et un ciel si sombre, qu'à quatre heures la nuit avait
+presque commencé. La foule cependant était considérable, attirée et
+exaspérée par le nombre inaccoutumé des victimes. La charrette, comme je
+vous l'ai dit, en contenait quinze: j'étais, moi, le dernier, assis à
+l'extrémité du banc, les mains liées derrière le dos. Mon coeur était
+serré, mais je n'avais pas peur; mon sacrifice était fait: je mourais
+pour avoir confessé le nom de mon maître... L'échafaud paraît... je vois
+le bourreau, je vois le couteau... La voiture s'arrête...; mon coeur bat
+plus vite. Comme on craignait quelque mouvement dans le peuple, qui
+murmurait déjà.... on entoure toute la voiture de troupes; mais on ne
+pose à l'extrémité de la charrette, près de moi qu'un seul soldat...; il
+me touchait presque. Le premier condamné descend...: je vois le couteau
+remonter rouge. Des cris s'élèvent dans la foule qui entoure les troupes
+et se presse sur nous; la pluie redouble et vient augmenter le désordre.
+Pour en finir plus vite, on fait avancer la charrette de trois pas; mais
+un pavé se trouve sous la roue, un cahot violent nous soulève; et, comme
+j'étais assis tout à fait à l'extrémité du banc, je tombe debout, mais
+les mains liées, devant le soldat qui gardait le derrière de la
+voiture..., j'allais parler; mais soudain.. Oh! comment peindre ce
+moment? soudain, sans dire une parole, sans changer de visage, il passe
+vivement entre moi et la charrette, et se pose l'arme au bras devant
+moi..., et me voilà dos à dos avec lui, caché par lui, couvert par
+l'obscurité, presque mêlé à la foule qui faisait plier le cordon de
+troupes, et, immobile, éperdue, attendait la fin de cette scène. Le
+sacrifice se poursuit au milieu des cris et de la confusion; j'entends
+descendre chacun de mes compagnons; je compte: douze... treize...
+quatorze...; c'est mon tour, on va m'appeler! Ciel! on se tait; la foule
+se précipite autour de l'échafaud, les troupes se dispersent: je me
+jette dans le peuple sans avoir pu serrer la main de mon bienfaiteur;
+et, porté par les flots de la multitude, j'arrive égaré, ruisselant de
+pluie, dans un chantier ou je me cache jusqu'à la nuit complète. La nuit
+venue, ma tête un peu calmée et mes mains délivrées, je me hasarde dans
+les rues, et je me dirige vers la maison de mon hôtesse. J'arrive, je
+regarde par la croisée: on était à souper. La pauvre femme, je la vois
+encore, tenait à la main une bouchée de pain qu'elle oubliait de porter
+à ses lèvres, et, elle pleurait. Je frappe tout doucement..., on
+m'ouvre. «Ah!--Silence!» Une fois là, mes larmes éclatent, et je tombe à
+genoux en remerciant Dieu. Je leur contai tout. On me tint caché trois
+jours, puis je revins ici, où l'on ne songeait plus à me chercher, et où
+j'ai vécu jusqu'à mes quatre-vingt-deux ans, ce dont je rends grâce à
+Dieu, car j'ai fait un peu de bien, je crois. J'ai aimé, j'ai été aimé,
+et je serai pleuré..., pas de si tôt encore, j'espère... Puis il ajouta
+gaiement: Je marche sans bâton, je lis sans lunettes, et j'ai là une
+bouteille de vieux vin de Bourgogne dont je veux prendre avec vous un
+verre, sans que ma main tremble en le portant.
+
+Il prit la bouteille:
+
+A votre bon voyage, mon jeune hôte...: quand je partirai pour le mien,
+je veux qu'on vous en fasse part, et vous vous direz: «Ah! ce pauvre
+curé Barbois! Quel dommage! c'était un brave homme!...» Bonsoir, mon
+hôte!
+
+ E. Legouvé.
+
+-------------------------------------------------------------
+
+ Miscellanées
+
+[Illustration: Beaux-Arts]
+
+EXPOSITION DE LA SOCIÉTÉ DES AMIS DES ARTS.
+
+Depuis quelques jours la Société des Amis des Arts a ouvert dans la
+salle de ses séances, au Louvre, son exposition annuelle.
+
+Cette société a été fondée avant la Révolution: mais son influence était
+alors excessivement restreinte, tant par l'exiguïté de ses revenus que
+par le petit nombre de peintres en France à cette époque.
+
+La Révolution interrompit ses travaux; les derniers temps de la
+République et ceux de l'Empire laissèrent peu de loisir pour la culture
+des beaux-arts, les graves questions de la guerre faisant dominer leur
+intérêt puissant sur tous les autres intérêts du pays.
+
+La paix, avec la Restauration, jeta tout à coup dans les arts une foule
+inoccupée. Les grands noms des Gérard, des Gros, des Prud'hon, des
+Guérin, etc., étaient seuls connus; les travaux, peu nombreux du reste,
+leur revenaient de droit, et les jeunes talents abandonnés s'en allaient
+à la merci de la faim et du désespoir. Quelques hommes éclairés, frappés
+de la gravité de la position, se ressouvinrent qu'il avait existé une
+société vouée à l'encouragement des talents naissants et malheureux; ils
+résolurent de la rétablir sur de nouvelles bases plus larges et plus
+solides. Le duc de Berry leur prêta son appui et l'autorité de son
+patronage, et, dans le courant de l'année 1817, la Société des Amis des
+Arts fut reconstituée. Parmi les artistes qu'elle prit alors sous sa
+protection, nous devons citer _Xavier Leprince_, qui lui dut une partie
+de ses succès.
+
+Depuis, elle a su distinguer et former pour ainsi dire, à force de
+commandes, le jeune Tanneur, l'un des peintres de marine aimés du
+public.
+
+Vers 1830 la Société des Amis des Arts avait été patronnée par le duc
+d'Orléans; la duchesse d'Orléans a accepté, au nom du comte de Paris,
+cette part honorable de l'héritage paternel.
+
+Le président de la Société est M. le comte de Noé; les vice-présidents,
+MM. Taylor et de Gassaud.
+
+M. le comte Caccin est trésorier; le secrétaire et les vice-secrétaires
+sont MM. Valpinçon et Leblanc, Brocard et Duchesne aîné.
+
+De 1817 à 1842, la Société des Amis des Arts a fait exécuter à grands
+frais par nos plus habiles graveurs trente-deux précieuses reproductions
+des tableaux célèbres des maîtres français et étrangers.
+
+Les principales sont: _Daphnie et Chloé_ d'Hersent, le _Zéphyr_ de
+Prud'hon, Sapho de Gros, la _Sainte Anne et la vierge_ de Léonard de
+Vinci, gravées par Laugier; _la psyché_ de Prud'hon, gravée par Müller;
+_la Justice et la Vengeance divine_ de Prud'hon, gravée par Gelée:
+_Neptune et Amphitrite_ de Jules Romain, gravée par Richomme; enfin le
+_Convoi d'un aîné de famille_ de Léopold Robert, gravé par Prévost. Un
+exemplaire de ces gravures est réservé à chacun des membres actionnaires
+de la Société; quant aux tableaux et aux objets d'art, ils sont adjugés
+par la voie du sort, à la suite de l'exposition qui clôt chaque
+exercice.
+
+[Illustration: (Exposition de la Société des Amis des Arts.)]
+
+Jamais peut-être aucune exposition de la Société des Amis des Arts n'a
+été aussi brillante que celle de 1845.
+
+Sans s'écarter en rien du but qu'elle s'est proposé, celui d'encourager
+les jeunes talents, elle a su former une collection fort remarquable.
+
+Nous ne saurions trop louer l'esprit qui a guidé ses choix, faits en
+grande partie parmi les tableaux du dernier Salon.
+
+Nous avons particulièrement remarqué la _Satisfaction_, jolie
+composition de M. Guillemin. C'est un jeune artiste riant à coeur joie
+devant un tableau qu'il vient d'esquisser. Cette petite toile, remplie
+d'esprit, de finesse et d'observation, est en même temps fort
+remarquable sous le rapport du dessin et de la couleur.
+
+_Le Marécage_, par M. Jules Coignel, est un charmant paysage bien peint,
+bien composé et d'un aspect délicieux.
+
+Les deux paysages de M. Karl Girardet, _les Bouledogues_ de M. Buisson,
+_la Marine_ de M. Morel-Fatio, _la Jeune fille et le Serin_, de M.
+Caminade, _l'Enfant et le Chien_ de M. Gué, le _Charles-Quint_ de M.
+Coulon, et surtout le précieux petit tableau de _Nature morte_ de M.
+Philippe Rousseau, nous ont paru dignes en tout de l'intérêt que la
+société leur a témoigné en les comprenant dans la répartition de ses
+fonds pour 1845.
+
+
+ PARIS AU CRAYON.
+
+Gardez-vous de croire, comme quelques personnes l'assurent, qu'on ait
+amnistié le ridicule en France. Rabelais et Molière, ces deux grandes
+gloires de l'esprit français, comptent, il est vrai, peu de disciples
+fidèles, peu d'heureux imitateurs; la tradition du rire semble perdue.
+Les journaux, égarés dans l'inextricable labyrinthe du feuilleton
+sentimental, ont renoncé à la satire; la muse comique, un pied chaussé
+du cothurne classique, l'autre du brodequin du moyen âge, court en
+boitant à la poursuite d'un but impossible: le théâtre a cessé d'être
+l'école des moeurs pour devenir un kaléidoscope. N'importe! le crayon a
+recueilli le double héritage de la plume, le journal et le théâtre. Il
+n'y a plus de satire, il n'y a plus de comédie, il y a la caricature!
+
+Autrefois la gaieté était française, et même un peu gauloise. La
+caricature est parisienne; elle a commencé, flânant au bras de Lautara,
+dans les guinguettes verdoyantes de la banlieue. Depuis, son éducation
+s'est perfectionnée; elle a vu les ateliers, les théâtres, les salons
+même, car la caricature a été introduite dans le monde, et vraiment, à
+part quelques expressions hasardées et un laisser-aller parfois trop
+grand, elle n'y a point fait mauvaise figure.
+
+La caricature est bonne fille au fond, et bien des gens lui en font un
+reproche; sa moquerie ne va pas jusqu'à la méchanceté; elle pince
+quelquefois, mais jamais jusqu'au sang; au lieu d'un fouet elle est
+armée d'une épingle; elle combat à la légère, et ne blesse qu'en
+égratignant. C'est bien là le genre de vengeance qui convient à la
+société de notre époque, où la morale ne se plaint qu'à voix basse, ne
+s'indigne qu'à demi, mettant tous ses soins à dissimuler sa présence et
+craignant cependant de se faire oublier. Nous lui viendrons en aide;
+dans nos colonnes, elle aura le verbe haut. Notre caricature a pris des
+habits d'homme. Arriére les petits mots, les petits caquets, les petites
+médisances. Regardez ces yeux brillants, cette bouche souriante, ce
+crayon effilé comme une dague; c'est pour mieux voir le ridicule, pour
+mieux se moquer de lui, pour mieux le clouer sur le papier. Les bras
+vigoureux de l'artiste comique poussent la porte qui défend l'entrée du
+monde; si elle résiste, il l'enfoncera. Venez donc, vous tous qui avez
+de la verve, de l'esprit, de l'observation: notre galerie
+d'illustrations drolatiques est loin d'être complète, il y a place pour
+tous ceux qui voudront nous apporter un type nouveau.
+
+Quelle mine plus féconde à exploiter, quel plus beau thème à broder que
+Paris! Gloires nouvelles, réputation du jour, splendeurs du moment,
+royautés de la mode ou de l'esprit, tendances des moeurs et de
+l'industrie, beaux-arts, littérature, théâtre, galanterie même, tout
+change, tout se renouvelle, tout se modifie avec la rapidité d'un songe.
+L'existence parisienne est un drame féerique, une comédie à tiroirs dont
+les décorations changent sans cesse, où se résument en transformations
+perpétuelles, la richesse, la beauté, l'esprit du monde entier. C'est là
+un des côtés du tableau, celui qu'on montre le plus volontiers; mais il
+en est un autre qu'on ne doit pas laisser dans l'ombre. Au-dessus de
+Paris, plane sans cesse une rumeur sourde que ne peuvent éteindre ni les
+roulements des voitures dorées, ni le bruit des instruments de fête, ni
+les chansons de ceux qui sont heureux: c'est la voix de la misère qui va
+se perdre dans le brouillard froid et humide, harmonie terrible que le
+vent emporte sur son aile, plainte funèbre qui ne se tait ni le soir ni
+le matin. Nous ferons l'histoire de cette misère, nous dirons quels
+coeurs battent sous les oripeaux; nous montrerons le peuple tel qu'il
+est, et surtout tel qu'il devait être, et cela sans fiel, sans haine,
+sans passion: dans un cas semblable, la réalité vaut mieux que
+l'imagination, et la vérité est la meilleure de toutes les satires.
+
+Mais là ne se bornera point notre rôle.. Il ne s'agit de rien moins que
+d'illustrer chaque année ce roman en trois cent soixante-cinq
+livraisons, intitulé _Paris_. C'est la physiologie permanente de la
+capitale que nous voulons faire avec le crayon. Il faut que ceux qui
+n'ont jamais vu Paris puissent le visiter dans nos colonnes, que ceux
+qui l'habitent le reconnaissent, que ceux qui l'ont quitté le
+retrouvent; car Paris se désapprend comme toutes les grandes choses de
+la vie. Soyez toujours amoureux, vous qui voulez aimer; marchez sans
+cesse, vous qui voulez parvenir. Que la lampe, l'Héro s'éteigne, et
+Léandre ne pourra plus traverser le Bosphore. Pour comprendre Paris, il
+faut l'étudier sans cesse. Si vous le perdez un seul instant de vue,
+vous ne les reconnaissez plus, il a changé de forme. Si nous n'avions
+pas abusé de la métaphore, nous comparerions Paris à Protée. On nous
+permettra d'esquiver ce parallèle traditionnel.
+
+Que de gens qui méconnaissaient cette vérité ont fini par la
+reconnaître! A peine a-t-on quitté le boulevard, que déjà on le
+regrette; on n'éprouve point la maladie du pays, car Paris n'est le pays
+de personne, mais une indéfinissable nostalgie. La vie est un cauchemar
+perpétuel: vos habits vous gênent, l'existence a les entournures trop
+étroites; vos bottes vous blessent, toutes les figures vous semblent
+maussades; les meilleurs mets vous dégoûtent, et vous avez faim en
+songeant aux restaurants à vingt-deux sous. On est atteint d'une
+affection bizarre, incohérente, difficile à guérir, qu'on appelle le mal
+de Paris.
+
+C'est chez nous que ceux qui veulent voir Paris, ou le revoir, deux
+maladies analogues, viendront se guérir. Nous leur esquisserons Paris
+tel qu'il est, nous raconterons ses goûts, ses sympathies; nous
+montrerons ses grands poètes, ses grands avocats, ses grands acteurs,
+ses grands financiers, ses grands chanteurs, tout le personnel de sa
+gloire d'aujourd'hui et de sa gloire de demain, nous n'oublierons que
+les célébrités de la veille.--Hier n'est pas un mot parisien.--Un
+journal seul peut mener à bien cette oeuvre gigantesque, parce qu'il
+change sans mourir; c'est l'âme et le génie de la ville. Un journal,
+c'est Paris volant.
+
+Ne vous attendez pas à retrouver sous notre crayon ces types de
+convention qui rendent Paris si monotone quelquefois, qu'on est tenté de
+croire que sa réputation est la plus considérable des réputations
+usurpées. Notre étudiant ne dansera pas inévitablement le cancan à la
+Chaumière; notre jeune fille ne se présentera pas avec son invariable
+cortège d'ânes rétifs, de rubans froissés, de baisers jetés d'une
+mansarde à l'autre; nos hommes de lettres ne fumeront pas
+perpétuellement le lattakie odorant sur des coussins d'or et de soie,
+ils n'auront pas non plus, contraste familier aux observateurs, les
+coudes percés, les bottes éculées, et le feutre gras; toutes nos femmes
+de lettres ne seront pas ridicules, et tous nos écrivains n'auront pas
+du génie; le foyer de l'Opéra ne sera pas pour nous le centre de la
+politique européenne; notre intention n'est pas de faire de l'esprit
+quand même.
+
+Après les moeurs viendront les idées. L'histoire des hommes et des
+choses littéraires appelle l'attention du caricaturiste. Il faut bien
+que l'on sache aussi où en est la muse de 1830; cette jeune fille qui
+avait le coeur d'une Allemande, le regard d'une Italienne, la passion
+d'une Espagnole: ne l'apercevez-vous pas déjà vieille et ridée,
+découpant des romans au fond d'une boutique obscure? elle en a de toutes
+les dimensions, de tous les modèles, de tous les prix: patron Walter
+Scott, patron Byron, patron Cooper, patron Goëthe; elle fait tous les
+genres au rabais. C'est une revendeuse à la littérature. La muse s'est
+donné un associé qui s'appelle le journalisme; celui-là s'occupe sans
+cesse à prendre l'empreinte de tout ce qui surgit d'un peu original pour
+le reproduire ensuite; il dresse de malheureux jeunes gens à imiter,
+avec la cire molle de leur style, toutes les conceptions vigoureuses.
+Nos grands écrivains sont parodiés ainsi journellement dans ces
+feuilletons-Curlius qui détruisent tout ce qui reste encore d'esprit
+littéraire en France.
+
+Ainsi donc, ce n'est pas l'espace qui nous manque. Moeurs, caractères,
+passions, idées, sentiments, ce qu'il y a de permanent au fond de Paris,
+ce qui jette le flux des événements, aristocratie, peuple, bourgeoisie,
+artistes, gens du monde, industriels, il n'est pas un coté du coeur ou
+de l'intelligence que nous ne puissions explorer, pas une classe de la
+société qui ne s'offre à nos investigations. Que les artistes se
+présentent donc en foule, la plume leur offre ici une association
+bienveillante; c'est à eux à faire revivre, avec leur crayon, l'antique
+maxime _castigat ridendo_, qui ne se lit plus maintenant ni sur la
+couverture de nos livres, ni sur le rideau de nos théâtres.
+
+Pour commencer cette série, Grandville a résumé tous les ridicules du
+moment. Le crayon a rédigé la synthèse de l'actualité.
+
+La caricature ouvre la porte du journal à tous les ridicules qu'elle a
+emprisonnés depuis longtemps dans ses cartons. Voici d'abord la canne à
+sucre et la betterave qui se poursuivent, brûlant d'éteindre dans le suc
+l'une de l'autre la haine qui les fait sécher sur plante; cette jeune
+grenouille en frac et le chapeau sur l'oreille, qui cherche à se faire
+aussi grosse que la caricature, c'est un symbole de l'amour-propre qui
+dévore notre malheureuse époque; ces deux enfants à peine échappés de
+nourrice, portant l'un une pipe et un paletot, l'autre un manchon et des
+plumes, n'est-ce pas là une charmante traduction de ce proverbe, qui
+devient malheureusement plus vrai de jour en jour: Il n'y a plus
+d'enfants!
+
+Regardez cette femme avec son chapeau étriqué, ses boucles de cheveux
+dépassant la ceinture, son air pincé, ses allures de vieille coquette,
+voilà la mode, saluez la déesse, et gardez-vous d'entr'ouvrir le livre
+que ce _penseur profond_ tient à la main avec tant de componction, vous
+n'y trouveriez que du vide. Il vaut mieux causer un moment avec ces deux
+débardeurs qui boivent du champagne dans un cornet à piston, double
+personnification du carnaval actuel.
+
+Cet homme qui porte une colonne sur son dos, c'est l'architecte de
+l'Empire: voyez cette boule au sommet du monument, c'est le _vieux
+monde_: gare dessous! le vieux monde peut s'écrouler d'un instant à
+l'autre; fuyons. Mais un autre danger nous menace. Quel est ce volume
+qu'on hisse avec tant de peine avec cet instrument vulgairement appelé
+_cherre_? Ce sont les _Poésies légères_ d'un auteur bien connu. Si la
+corde venait à casser, nous serions écrasés par ces feuilles fugitives.
+
+Ici, un capitaine anglais grimpe sur un mandarin chinois qui,
+passez-nous l'expression, en a plein le dos; là se dressent des chemins
+de fer portatifs, dernière expression du progrès industriel; ce chapeau
+sur une boîte, c'est l'art et le daguerréotype: le soleil dessiné par
+lui-même. Que peut-on inventer après cela?
+
+[Illustration: Paris au crayon. Caricature par Grandville.]
+
+ -------------------
+
+--L'administration du Musée du Louvre vient de faire placer dans la
+salle des bronzes une inscription tracée sur une lame de plomb qui,
+dit-on, a été trouvée dans l'intérieur de la belle statue de bronze
+d'ancien style qui est placée sur un piédestal au centre de la galerie.
+Cette inscription donne les fragments du nom de deux artistes dont l'un
+est Rhodien: les caractères sont d'une forme telle que, si l'un s'en
+rapportait à ce témoignage, il faudrait faire descendre au second siècle
+avant notre ère un monument que l'on a considéré jusqu'à présent comme
+antérieur à Phidias. Mais il s'est rencontré des esprits soupçonneux qui
+ont révoqué en doute l'authenticité de cette lame de plomb, et qui ont
+pensé que le directeur du Musée avait trop facilement accordé confiance
+au nettoyeur qui dit l'avoir trouvée. Ces doutes ont été consignés dans
+un article imprimé dans la revue qui a pour titre _Le Cabinet de
+l'Antiquaire_ Le sous-conservateur du Musée, qui s'est cru engagé dans
+la question, a répondu par une brochure dans laquelle il cherche à
+prouver l'antiquité de l'inscription sur plomb. Cette petite querelle
+occupe vivement le monde des antiquaires: elle doit intéresser aussi les
+artistes, puisque, en définitive, il s'agit de renverser les idées
+généralement reçues touchant le style de l'art des anciens sculpteurs.
+
+
+ Correspondance.
+
+RÉPONSES.
+
+Il nous serait impossible, dés à présent, de répondre par lettres à
+toutes les personnes qui veulent bien nous écrire, soit pour nous donner
+des conseils, soit pour nous offrir leur collaboration, soit pour nous
+faire des questions sur notre but et sur les moyens que nous comptons
+employer pour l'atteindre. Nous nous voyons donc obligés d'adresser nos
+réponses à la plupart de nos correspondants inconnus, par la voie même
+de notre journal. Un mot suffira souvent pour que toute notre pensée
+leur soit connue. Quelquefois aussi, une seule réponse préviendra un
+grand nombre de questions, de doutes ou de critiques. Nous avons besoin
+d'économiser le temps.
+
+_A M. P. L., rue du II._--La critique est juste, et nous en tiendrons
+certainement compte.
+
+_A M. D., boulevard Saint-Martin._--Mille remercîments; les sujets
+indiqués nous conviennent; M. D. en verra la preuve dans nos prochains
+numéros.
+
+_A M. R., d'Orléans._--En aucune manière, notre résolution à cet égard
+ne changera point.
+
+_A un anonyme._--Notre premier numéro n'est point un spécimen: il s'en
+faut de beaucoup qu'il contienne des exemples de tous les sujets que
+nous nous proposons d'illustrer. On ne pourra point juger l'étendue et
+la variété de notre plan avant plusieurs mois. Nous doutons que l'auteur
+de la lettre ait lu le premier article de notre premier numéro: _Notre
+but_. Nous le prions surtout de vouloir bien prendre au sérieux le
+dernier paragraphe de cet article. La tache est difficile: nous avons
+besoin de bienveillance et d'encouragements.
+
+_A Madame A L., de Versailles; MM. O.; V. T.; G. de
+Saint-Quentin._--Madame A. L. nous conseille de ne point représenter les
+scènes des théâtres et les acteurs, et de donner plus de place aux
+affaires criminelles, correctionnelles, à la musique et aux modes.--M.
+O. pense tout le contraire.--M. V. T. n'aime aucun de ces sujets, et
+demande surtout des oeuvres d'art et des caricatures.--M. G., qui se
+méprend apparemment sur le sens de notre titre, voudrait qu'il ne fût
+question que des hommes et des femmes illustres.--Nous sommes désolés de
+ne pouvoir mettre les quatre correspondants en présence les uns des
+autres; ils se répondraient sans doute mieux que nous ne pouvons le
+faire.
+
+_A M. Pr._--Jamais, Monsieur. Quelle idée!
+
+_A M. V._--Si nous suivions le conseil de M. V., _l'Illustration_
+n'aurait pas à espérer deux mois d'existence. Nous nous expliquerons, du
+reste, de la manière la plus explicite sur ce sujet en tête d'un des
+prochains numéros. Nous ne sommes enrôlés sous aucun drapeau; nous ne
+sommes au service d'aucun parti.
+
+_A Madame ou Mademoiselle E. N._--Nous ferons part de l'observation
+très-fine de l'aimable correspondante à madame Constance Aubert qui
+rédige nos articles sur les modes, et qui voudra bien se charger de lui
+répondre directement.
+
+_A M. J, d'Amiens._--Il est impossible de trouver un titre qui
+satisfasse tous les esprits. Le mot _Illustration_ indique notre projet
+de rendre plus intelligibles, d'éclairer, en quelque sorte, au moyen de
+gravures sur bois, tous les sujets que nous traitons. Ce n'est pas un
+mot étranger: les Anglais nous l'ont emprunté, comme tant d'autres
+excellentes expressions de nos pères. On le trouve souvent employé par
+nos vieux auteurs dans le sens où nous l'employons ici. Les miniatures,
+par exemple, _illustraient_ les manuscrits. Le mot _journal_, qui vient
+ensuite, exprime notre intention de nous approcher de plus en plus du
+caractère d'actualité qui distingue des livres, et des autres recueils,
+les feuilles quotidiennes. Nous publierons les nouvelles de toute
+nature, et nous prendrons soin d'éviter tout ce qui est uniquement
+rétrospectif.
+
+_A M. Ch. G._--Nous ne savons pas encore si nous accepterons des pièces
+de vers: nous regrettons de ne pouvoir donner une réponse plus
+favorable.
+
+_A M. M. de L._--Assurément. Nous représenterons fidèlement, et avec
+toute la rapidité possible, tous les faits d'Algérie dignes d'intérêt.
+Nous avons établi une correspondance active avec des artistes qui sont
+sur le théâtre des événements.
+
+_A M. de B._--Les portraits demandés paraîtront en avril.
+
+_A M. S. M._--Oui, le 25 mars.
+
+_A M. Am._--Nous ne venons faire concurrence à aucun recueil existant.
+L'avenir le prouvera. Notre plan est nouveau et nous nous éloignerons de
+plus en plus de tout ce qui a été fait jusqu'à ce jour; autrement notre
+pensée première ne serait point réalisée. Si l'on songe que les moyens
+d'exécution étaient presque tous à créer, que nos graveurs passent les
+nuits à travailler, que nous imprimons la valeur d'un volume entier
+chaque semaine, on voudra bien attendre avant d'exiger beaucoup plus que
+nous ne faisons.
+
+_A un anonyme de Caen._--Il est vrai qu'il y a dans cette direction un
+écueil à redouter. Nous consulterons le bon sens et le goût public.
+Notre ferme volonté est de ne blesser aucune convenance et de ne jamais
+donner droit à personne de condamner l'influence qu'il pourra nous être
+permis d'exercer sur les lecteurs.
+
+----------------------------------------------------------------------
+
+ Bibliographie
+
+BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE FRANÇAIS
+
+_N. B,_ En fondant ce bulletin bibliographique, que nous prenons
+l'engagement de publier régulièrement chaque semaine, notre intention
+n'est pas de faire de la critique proprement dite; nous voulons
+seulement appeler l'attention de nos lecteurs sur tous les ouvrages
+sérieux et utiles qui paraissent, soit en France, soit à l'étranger.
+Dans ce but, nous leur donnerons, toutes les fois que nous le pourrons,
+une analyse sommaire des matières que ces ouvrages renferment. A cette
+analyse, nous ajouterons parfois un éloge, plus rarement une critique;
+car nous ne parlerons que des livres vraiment dignes d'obtenir une place
+dans notre bulletin. Jadis les journaux politiques s'empressaient de
+signaler, à l'envi l'un de l'autre, les publications importantes; mais
+la presse n'est plus aujourd'hui ce qu'elle était autrefois. Retirez-lui
+le produit de ses annonces, et elle cesse d'exister. Elle ne donne place
+dans ses colonnes à aucune nouvelle,--utile cependant à connaître,--dont
+elle espère se faire payer un jour l'insertion par les personnes
+intéressées à la répandre. Constituée sur d'autres éléments, mue par une
+impulsion contraire, _l'Illustration_ annoncera, en les analysant,--dans
+le triple intérêt du public, des écrivains et des éditeurs, tous les
+ouvrages français ou étrangers qui mériteront, à des titres divers,
+d'être connus, lus et médités.
+
+_De la Puissance américaine_. Origine, institution, esprit politique,
+ressources militaires, agricoles, commerciales et industrielles des
+Etats-Unis; par le major GUILLAUME TELL POUSSIN. 2 vol. in-8 de 52
+feuilles 3/4, avec carte. Paris, Coquebert. 10 fr.
+
+Le titre seul de ces deux volumes indique qu'ils ne ressemblent en rien
+à tous ceux qui ont été publiés, durant ces dernières années, sur les
+Etals-Unis. M. Guillaume Tell Poussin n'a pas rédigé laborieusement une
+longue dissertation sur les avantages ou les inconvénients de la
+démocratie. Loin de lui la prétention d'esquisser des tableaux de
+moeurs, ou de raconter des impressions de voyage. Il n'est ni un
+idéologue, ni un littérateur; il n'aime pas plus les phrases que les
+théories; sa passion dominante est la passion des faits; ce qu'il
+étudie, ce qu'il veut faire connaître avant tout à ses lecteurs, c'est
+la statistique, c'est la puissance américaine, c'est l'origine des
+populations diverses qui composent la fédération des États-Unis,
+l'histoire de leur développement, des vicissitudes qui ont marqué leur
+enfance et des progrès incroyables qui distinguent leur virilité; ce
+sont leurs ressources militaires, agricoles, commerciales,
+industrielles.
+
+Le premier volume renferme l'histoire abrégée des premiers
+établissements des Européens dans la partie septentrionale du nouveau
+continent, des Français sur les rives du Saint-Laurent et du Mississipi,
+des Espagnols dans la Floride, des Anglais dans la Nouvelle-Angleterre.
+A la suite de cette revue historique, continuée jusqu'à nos jours, M.
+Poussin publie trois documents importants: la déclaration
+d'indépendance, l'acte de fédération et la constitution actuelle des
+États-Unis.
+
+Le second volume, beaucoup plus intéressant que le premier, s'ouvre par
+l'exposition des ressources militaires des États-Unis. De ce côté de
+l'Atlantique, nous sommes habitués à considérer les Américains comme un
+peuple de marins, de marchands et de pionniers, et nous ne soupçonnons
+pas que l'Amérique, dans la prévoyance d'une lutte avec l'Europe, se
+soit préparée à la soutenir. La constitution de 1787 donnait au congrès
+le pouvoir de mettre le pays en état de défense. Cette sage mesure fut
+différée pendant plusieurs années, et l'eût été, sans doute,
+indéfiniment sans la guerre de 1812 avec l'Angleterre. En 1816, sous la
+présidence de M. Madisson, le congrès décréta que les États-Unis
+seraient mis en état de défense au moyen de fortifications permanentes
+dont l'exécution fut confiée au général du génie Bernard, qui avait été
+aide-de-camp de Napoléon, et chef de son cabinet topographique. M.
+Poussin a coopéré, sous le général Bernard, à cette grande mesure et
+trace un tableau aussi exact qu'intéressant du système de défense adopté
+par le congrès. Ce système a pour principe que la défense nationale doit
+reposer sur l'appui mutuel de la marine, des fortifications, des voies
+de communication par eau et par terre, de l'armée régulière et de la
+milice organisée. M. Poussin examine chacun de ces éléments. Il passe en
+revue, en traitant de la marine militaire, son organisation successive,
+son état présent, le matériel et le personnel, les chantiers de
+construction et de réparation, les ports de refuge, les rades de
+rendez-vous. Il donne ensuite de curieux détails sur la ligne de
+fortification, les frontières maritimes et les frontières de terre, les
+arsenaux, les manufactures d'armes et les fonderies, la navigation à
+vapeur, les canaux, les chemins de fer, l'armée régulière et la milice.
+
+Sur la population des États-Unis, M. Poussin a recueilli de nombreux
+documents. L'esprit religieux, l'état de l'instruction publique,
+l'instruction agricole, le commerce, les manufactures, les classes
+ouvrières, forment autant de chapitres remplis de faits nouveaux, qui
+font parfaitement connaître l'étal social et industriel de l'Union. La
+condition de l'industrie manufacturière mérite particulièrement
+d'attirer l'attention, car elle prouve que, sous peu d'années,
+non-seulement les États-Unis pourront se passer des produits
+manufacturés des nations européennes; mais encore qu'ils prendront place
+parmi les peuples producteurs, révolution qui jettera forcément un grand
+désordre dans l'économie industrielle et commerciale de la France et de
+l'Angleterre.
+
+_La Polynésie et les îles Marquises_: voyages et marine accompagnés d'un
+voyage en Abyssinie, et d'un coup d'oeil sur la canalisation de l'isthme
+de Panama; par M. LOUIS REYBAUD auteur des _Etudes sur les
+Réformateurs_. 1 vol. in-8. Paris. 1845. Guillaumin, 7 fr. 50 cent.
+
+M. Louis Reybaud a eu l'heureuse idée de faire réimprimer en un volume
+in-8 une série d'articles qu'il avait publiés, durant ces dernières
+années, dans la _Revue des deux Mondes_ et dans _la Revue Britannique_.
+Ce nouvel ouvrage de l'auteur des _Etudes sur les Réformateurs_ s'ouvre
+par un coup d'oeil sur la science géographique, qui lui sert, pour ainsi
+dire, de préface. Viennent ensuite _l'Histoire de la colonisation de la
+Nouvelle-Zélande_, les analyses des voyages de _l'Artémise_ à Taïti, de
+l'expédition de _l'Astrolabe_ et de la _Zélée_, de 1837 à 1840, du
+voyage de M. Rochet d'Héricourt dans _l'Abyssinie méridionale_. A des
+réflexions pleines de justesse sur _l'avenir de notre marine_ et à des
+documents statistiques sur _la flotte française_ en 1841, succèdent
+enfin, deux curieux chapitres sur _les îles Marquises_ et sur la
+_canalisation de l'isthme de Panama_. Aucun écrivain contemporain ne
+résume avec plus d'intelligence et n'expose avec plus de clarté une
+question controversée, que M. Louis Reybaud. Non-seulement il comprend
+admirablement tous les sujets qu'il traite,--histoire, philosophie,
+voyages,--mais il a, en outre, le talent de les faire comprendre à ses
+lecteurs. Après avoir lu ses Études sur les Réformateurs, on connaît
+mieux les systèmes de Saint-Simon, d'Owen et de Fourier, que si on avait
+médité pendant longtemps leurs ouvrages et ceux de leurs disciples. Le
+volume intitulé: _la Polynésie et les îles Marquises_ remplacera
+avantageusement dans toutes les bibliothèques, les diverses relations de
+voyage dont il renferme l'analyse.
+
+_Voyage au pôle sud et dans l'Océanie_, sur les corvettes _l'Astrolabe_
+et _la Zélée_, exécuté par ordre du roi, pendant les années
+1837-1838-1839-1840, sous le commandement de M. DUMONT D'URVILLE. 34
+volumes grand in-8º de plus de 700 pages, avec un atlas contenant
+environ 520 planches in-folio, publié par livraisons de 5 ou 6 planches
+et 64 cartes hydrographiques.--Paris, Gide, libraire-éditeur. Chaque
+volume 6 fr.; chaque livraison de planches, 12 fr. 50 c.
+
+La mort malheureuse de l'amiral Dumont-d'Urville n'a apporté aucun
+retard à la publication de la relation de son voyage. L'ouvrage complet
+se divisera en huit parties: 1. _Histoire des Voyages_, 10 vol. 2.
+_Zoologie_, 6 vol. 3. _Botanique_ 1 Vol. 4. _Anthropologie et
+Physiologie humaine_, 2 vol, 5 _Minéralogie et Géologie_, 2 vol. 6.
+_Philologie_, 4 vol. 7. _Physique_, 4 vol. 8. _Hydrographie_, 2 vol. Le
+quatrième volume de _l'Histoire du Voyage_ vient d'être mis en vente.
+Ont déjà paru: _Atlas pittoresque_, 18 livraisons; _Zoologie_, 2 vol.
+_Botanique_, 1 vol. _Physique_, 1 vol.--Avons-nous besoin de rappeler,
+en annonçant cette belle publication, que le voyage au pôle et dans
+l'Océanie, de _l'Astrolabe_ et de _la Zélée_, est, de toutes les
+expéditions entreprises et achevées dans ce siècle par la marine
+française, la plus récente, la plus glorieuse peut-être, et la plus
+féconde en résultats nouveaux.
+
+_Manuel de l'Histoire générale de l'Architecture_ chez tous les peuples,
+et particulièrement de l'architecture en France au moyen-âge; par DANIEL
+RAMÉE. 2 vol. in-12. Paris. 1843. Paulin, 10 fr. 50 cent. (Avec de
+nombreuses gravures sur bois.)
+
+Fils d'un architecte, architecte lui-même, M. Daniel Ramée avait depuis
+sa jeunesse conçu le projet d'écrire un jour une histoire complète de
+l'architecture. Pendant plus de vingt années il étudia tous les grands
+monuments de l'antiquité et des temps modernes; non-seulement il
+cherchait à comprendre leur ensemble et leurs détails, mais il
+s'inquiétait, comme il le dit lui-même dans sa préface, de l'époque
+historique à laquelle ils furent élevés, du génie du peuple qui les
+édifia, des circonstances et des idées qui présidèrent à leur
+construction. Après avoir compulsé, en outre, les divers ouvrages
+français, anglais, italiens, allemands, espagnols, écrits jusqu'à ce
+jour sur l'art auquel il a voué une affection particulière, il vient de
+se décider à publier les résultats de ses longs et consciencieux
+travaux.
+
+Le premier volume du _Manuel de l'histoire générale de l'Architecture_
+est consacré à l'antiquité, le second au moyen-âge. M. Daniel Ramée se
+propose de composer plus lard un troisième volume, qui contiendra
+l'histoire de l'architecture au seizième siècle et aux siècles suivants,
+et dans lequel il jugera d'une manière impartiale les restaurations
+modernes faites aux monuments du moyen-âge.
+
+L'introduction placée en tête du premier volume se divise en cinq
+chapitres, ayant pour titre: _L'histoire primitive des hommes,
+l'émigration des peuples, les religions des temps primitifs, l'origine
+de l'architecture et des nombres en général_. Ces prémisses posées, M.
+Ramée promène avec lui son lecteur de l'Inde en Perse, de la Perse chez
+les Babyloniens, les Chaldéens, les Mèdes, les Assyriens, les
+Phéniciens, les Hébreux, en Ethiopie, en Nubie, en Egypte, en Grèce,
+dans l'Asie Mineure, en Italie, chez les Étrusques et chez les Romains.
+Que de monuments ne lui montre et ne lui explique-l-il pas durant cette
+excursion rapide, mais intelligente, depuis les temples d'Elora, dont
+l'origine est inconnue, jusqu'au palais que l'empereur Dioclétien fit
+bâtir à Spalatro.
+
+M. Daniel Ramée espère avoir rendu une justice impartiale à
+l'architecture de tous les peuples. Toutefois, il s'élève contre l'étude
+exclusive du style grec et romain. Il s'est longtemps arrêté à
+l'architecture du moyen-âge en France, à l'architecture proprement dite
+chrétienne, à celle qui est sortie des races germaniques. L'ignorance la
+plus complète, la plus honteuse et la plus impardonnable, a seule pu
+donner au moyen-âge l'épithète de barbare et d'obscur. Ce qui prouve
+plus clairement que tous les livres, que tous les raisonnements, que
+toutes les réflexions, la civilisation avancée et intellectuelle de
+cette époque, c'est l'étude des oeuvres d'art qu'elle nous a laissées,
+et, parmi ces oeuvres, plus particulièrement encore les monuments
+d'architecture, ces majestueuses cathédrales, ces palais magnifiques,
+ces châteaux forts avec ponts-levis et à triple herse, ces
+hôtels-de-ville élégants, ces beffrois légers et tant d'autres édifices.
+L'étude de ces oeuvres d'art forme le sujet du second volume. Ce n'est
+plus l'univers entier, c'est l'Europe seulement, c'est le monde chrétien
+que le lecteur visitera désormais avec son savant cicérone. M Daniel
+Ramée signale d'abord l'influence du christianisme sur l'architecture;
+puis il part de l'Italie, s'embarque pour Constantinople, revient eu
+France, parcourt l'Allemagne et les Pays-Bas, passe en Angleterre,
+explore rapidement les États du Mord, la Suède, la Norwege, la Russie,
+fait une tournée en Espagne, et achève son voyage en Italie et en
+Sicile, où du haut de la cathédrale de Pafenne il contemple en
+imagination les monuments élevés par les Arabes sur cette terre de
+l'Afrique que ses regards ne peuvent apercevoir.
+
+_Traité du Droit international privé_, ou du conflit des lois des
+différentes nations en matière de droit privé; par M. FOELIX, docteur en
+droit. 1 vol. in-S. Paris. 1855. JOUBERT. 9 fr. (612 pages.)
+
+Le droit international (_jus gentium_) est l'ensemble des principes
+admis par les nations civilisées et indépendantes, pour régler les
+rapports qui existent ou peuvent naître entre elles et décider les
+conflits entre les lois et usages divers qui les régissent. Le droit
+international se divise en droit public et en droit privé. Le droit
+international public (_jus gentium publicum_) règle les rapports de
+nation à nation, en d'autres termes a pour objet les conflits de droit
+public. On appelle droit international privé (_jus gentium privatum_)
+l'ensemble des règles d'après lesquelles se jugent les conflits entre le
+droit privé des diverses nations; en d'autres termes, le droit
+international privé se compose des règles relatives à l'application des
+lois civiles ou criminelles d'un État dans le territoire d'un État
+étranger.
+
+Le Traité du droit international privé que vient de publier M. Foelix
+n'est pas un ouvrage de théorie, mais une sorte de manuel-pratique.
+L'auteur s'est borné à réunir dans un cadre méthodique les règles ou
+principes qu'un usage assez général des nations parait avoir consacrés.
+Quant aux preuves de l'existence de cet usage, il les a recherchées dans
+les lois, les traités, les écrits des auteurs et les arrêts des cours de
+justice.
+
+M. Foelix a divisé son ouvrage en deux livres, précédés d'une
+introduction. Dans le titre préliminaire, il résume rapidement
+l'histoire du droit international chez les Romains et au moyen-âge; il
+pose ensuite quelques principes fondamentaux, puis définit trois classes
+de statuts dont il aura à s'occuper: les statuts personnels, les statuts
+réels, les statuts concernant les actes de l'homme. Dans le livre
+premier, il traite des effets du statut personnel et du statut réel. Le
+livre second est beaucoup plus important que le premier; l'auteur
+examine avec détail les lois diverses qui régissent les actes de
+l'homme. Les huit premiers titres de ce livre embrassent tout le droit
+international civil: le titre IX et dernier est consacré au droit
+international criminel.
+
+M. Foelix, rédacteur en chef de la _Revue étrangère et française de
+législation_, avait déjà publié, dans le cours de l'année dernière, deux
+volumes sur les mariages contractés en pays étrangers, et sur l'effet ou
+l'exécution des jugements dans les pays étrangers. Son traité de droit
+international, fruit de longues études, obtiendra un succès d'autant
+plus grand, qu'il est le premier ouvrage publié en français sur cette
+importante matière. Les autres livres _ex professo_, qui avaient paru
+jusqu'à ce jour, étaient dus à deux Anglais, MM. Storey et Burge, deux
+Allemands, MM. Schmaefner et Waechter, et un Italien, M. ROCCO, et
+n'avaient jamais été traduits dans notre langue.
+
+_Code civil de l'empire de Russie_, traduit sur les éditions
+officielles, par un jurisconsulte russe, et précédé d'un aperçu
+historique sur la législation de la Russie et l'organisation judiciaire
+de cet empire; par M. VICTOR FOUCHER, avocat général à la Cour royale de
+Rennes. 1 vol. in-8. Rennes, Blin.
+
+Le Code civil de la Russie est le produit d'un enfantement de plusieurs
+siècles. Alexis Milkhaelovitch fit pour la première fois, en 1669, un
+recueil des lois russes. Son _Ulogénie_ remplaça les coutumes barbares
+qui avaient régné jusqu'à cette époque. En 1700, Pierre le Grand nomma
+une commission chargée de réunir dans un seul ordre tous les actes
+législatifs des empereurs. Cette commission, souvent renouvelée, ne
+finit son travail qu'en 1832. Un manifeste du 31 janvier 1833, signé par
+Nicolas et promulgué, a rendu obligatoire, à partir du 1er janvier 1833,
+le _Svod_, ou la collection de toutes les lois. Le Code civil, dont. W.
+Toucher vient de publier la traduction, forme la première partie du
+cinquième livre du Svod.
+
+_Histoire de la Chimie, depuis les temps les plus reculés jusqu'à notre
+époque_, comprenant une analogie détaillée des manuscrits alchimiques de
+la bibliothèque Royale de Paris; un exposé des doctrines cabalistiques
+sur la pierre philosophale; l'histoire de la pharmacologie, de la
+métallurgie et, en général, des sciences et des arts qui se rattachent à
+la chimie, etc.; par le docteur FERDINAND HOEFER. Tome 1er, in-8. Paris,
+1842. Au bureau de la _Revue Scientifique_, rue Jacob, 36.
+
+Le tome 2 et dernier doit paraître prochainement; nous rendrons compte
+de ce curieux ouvrage dès qu'il sera terminée.
+
+_Voyage d'Horace Vernet en Orient_. Dessins et textes, par M. GOUPIL
+PESQUET. Paris, chez M. Challamel, directeur de la _France littéraire_.
+4, rue de l'Abbaye, éditeur du _Voyage de M. de Forbin_, avec texte par
+M. de Marcellus.
+
+La relation du _Voyage d'Horace Vernet en Orient_ que publie M.
+Challamel, est enrichie d'un joli choix de costumes, de scènes de
+moeurs, de vues, expliqués dans le telle et dessiné, scrupuleusement
+d'après nature, à Malte, dans l'Archipel, en Egypte, en Syrie, en
+Turquie, dans l'Asie Mineure, en Italie, etc.; elle renferme aussi
+quelques chants nationaux.
+
+Le public apprendra aussi, avec plaisir, à l'époque du salon de 1843,
+que M. Challamel continuera cette année la série d'_Albums sur les
+expositions de peinture_, et se propose d'y ajouter, pour complément
+indispensable, les plus jolis tableaux de Verburg, Teniers, Metzu, etc.,
+ainsi que la belle collection de peintres primitifs de M. Artaud de
+Moutor.
+
+_L'Histoire--Musée de la République française_, par M. Augustin
+Challamel, et le joli _Album de l'Opéra_, méritent aussi d'être
+recommandés à tous les amateurs des livres illustrés.
+
+--------------------------------------------------------------------------
+
+
+EXTRAIT DU CATALOGUE GÉNÉRAL DU COMPTOIR CENTRAL DE LA LIBRAIRIE.
+
+ Philosophie (suite).
+
+ENCYCLOPÉDIE NOUVELLE, ou Dictionnaire philosophique, scientifique,
+littéraire et industriel, offrant le tableau des connaissances humaines
+au dix-neuvième siècle; publiée sous la direction de MM. P. LEROUX et J.
+REYNAUD. 8 vol. grand in-8, de 838 pages à deux colonnes. (Charles
+Cosselin, éd.) 16 fr. le vol.
+
+ESQUISSES D'UNE PHILOSOPHIE; par F. LAMENNAIS (1841). 3 beaux et forts
+vol. in-8. (Pagnerre, éd.) 22 fr. 50
+
+ETUDES SUR LES RÉFORMATEURS CONTEMPORAINS ou socialistes modernes:
+Saint-Simon, Charles Fourier, Robert Owen; par Louis Reynaud. 5e
+édition. 1 beau vol. in-8. (Guillaumin, éd.) 7 fr. 50.
+
+INTRODUCTION A LA SCIENCE DE L'HISTOIRE; par P.-J.-B. BUCHEZ. Nouvelle
+édition. 2 vol. in-8. (Guillaumin, éd.) 15 fr.
+
+RATIONALISME CHRÉTIEN (le) à la fin du onzième siècle, ou Monologium et
+Prologium de saint Anselme, archevêque de Cantorbéry, sur l'essence
+divine; par M. H. BOUCHETTE. 1 volume in-8. (Amyot, éd.) 7 fr. 50
+
+UTOPIE DE THOMAS MORUS (L'), traduction nouvelle; par M. VICTOR
+STOUVENEL, in-8. (Paulin, éd.) 5 fr.
+
+VOYAGE EN ICARIE, roman philosophique et social; par CABET. 1 vol. grand
+in-18. (Mallet, éd.) 4 fr.
+
+ Education.
+
+ABBÉ DE LA SALLE (L') ET L'INSTITUT DES FRÈRES DES A ÉCOLES CHRÉTIENNES,
+depuis 1654 jusqu'en 1842; par un professeur de l'Université. 1 vol.
+grand in-18. (Lebrun, éd.) 1 fr. 25
+
+ABÉCÉDAIRE MINIATURE EN ACTION (L'), joujou instructif avec un joli
+texte et plus de 100 petits dessins. (Aubert et Comp., éd.) 2 fr. 75.
+
+BIBLE EN IMAGES (la), exercices de lectures pour l'enfance, composés de
+versets de la sainte Bible. 1 vol. in-18, de 550 vignettes. (Lebrun,
+éd.) 1 fr. 50.
+
+CONTES D'UNE VIEILLE FILLE A SES PETITS-NEVEUX, par Mme ÉMILE DE
+GIRARDIN (DELPHINE GAY.). 2e édition. 2 volume in-18. (Charles Gosselin,
+éd.) 6 fr.
+
+GALERIE PITTORESQUE DE LA JEUNESSE, ornée de 40 lithographies, d'après
+VICTOR ADAM, texte de Mme ALIDA DE SAVIGNAC. (Aubert et Comp., éd.)
+Cartonné. 10 fr.
+
+GALERIE PITTORESQUE D'HISTOIRE NATURELLE. Cours élémentaire d'histoire
+naturelle; par M. BOITARD. 1e édit. 1 vol. in-4º orné de 210 planches.
+(Lebrun, éd.) Broché. 5 fr.
+
+HISTORIETTES, CONTES ET FABLES de FÉNELON. Joli vol. in-18, illustré de
+nombreuses vignettes sur bois, de douze grands sujets; par Th.
+Fragonard. (Challamel, éd.) Br. 4 fr.
+
+MERVEILLES DE LA FRANCE (les), ou _Vade-mecum du petit voyageur_. 1 vol.
+in-8, orné de 15 jolis dessins. (Challamel, éd.) 5 fr.
+
+MYTHOLOGIE PITTORESQUE, ou Histoire méthodique universelle des faux
+dieux de tous les peuples anciens et modernes; par J. ODOLANT-DESNOS. 5e
+édition. 1 vol. grand in-8, orné de 50 gravures. (Lavigne, éd.) 10 fr.
+
+MYTHOLOGIE ILLUSTRÉE; par M. PHILIPON DE LA MADELAINE, ornée de 140
+vignettes et de 25 planches. 1 vol. grand in-18. (Mallet, éd.) 5 fr.
+
+OCÉAN ET SES MERVEILLES (l'), histoire et description des animaux,
+coquillages et plantes marines les plus remarquables qu'il renferme: par
+J.-M. CHOPIN. 1 beau vol. in-12, orné de 100 gravures. (Lebrun, éd.) 1
+fr. 50.
+
+PATER DE FÉNELON (le), par S. HENRI BERTHOLD. 1 beau vol. in-12, orné de
+gravures et du portrait de Fénelon. (Lebrun, éd.) Broché. 1 fr. 50.
+
+PETIT DESSINATEUR (le), ou les vrais éléments du dessin enseigné en 10
+leçons; par M. VOIART. Ouvrage adopté pour les écoles primaires par le
+conseil royal. 2e édition. 1 vol. in-12, orné de ligures. (Lavigne, éd.)
+5 fr.
+
+PETITS CONTES HISTORIQUES; par Mme EUGÉNIE FOA. 6 petits vol. ornés de
+dessins. Ils se vendent séparément. (Aubert et Comp., éd.) Chaque volume
+broché. 50 c.
+
+PETITS INSULAIRES (les), histoire intéressante et morale, imitée de
+l'anglais et ornée de jolies gravures. (Aubert et Comp., éd.).
+
+PETITS LIVRES DE M. LE CURÉ (les), bibliothèques du presbytère et de la
+famille; charmants petits livres d'éducation morale et d'amusement.
+Chaque volume est orné d'un grand nombre de dessins, par Forest,
+Vernier, Valentin, etc. (Aubert et Comp., éd.) Prix de chaque volume
+illustré. 50 c.
+
+VOCABULAIRE ILLUSTRÉ (le) par plus de 800 dessins gravés sur bois et
+intercalés dans le texte. Grand in-8º. (Aubert et Comp., éd.) Broché. 12
+fr.
+
+ Politique
+
+BIBLIOTHÈQUE POLITIQUE, publiée par Pagnerre, éd. Collection de jolis
+vol. in-32, imprimés avec luxe, sur papier grand jésus vélin.--Cette
+Bibliothèque se compose des volumes suivants.
+
+ABOLITION DE L'ESCLAVAGE; par V. SHEOELCHER. 2e édit. 1 vol. 1 fr. 25 c.
+
+AFFAIRES DE ROME; par F LAMENNAIS, 5e édition 2 vol. 2 fr.
+
+AVIS AUX CONTRIBUABLES; par TIMON, pamphlet publié lors des élections de
+1842. 50 c.
+
+2 AVIS AUX CONTRIBUABLES, ou REPONSE DU MINISTRE DES FINANCES; par le
+même. 25 c.
+
+BIOGRAPHIE DES DÉPUTÉS (Chambre dissoute, 1839-1842). 2 vol. 2 fr. 50 c.
+
+CATÉCHISME DE LA RÉFORME ÉLECTORALE; par J. BENTHAM, traduit par ÉLIAS
+REGNAULT. 1 vol. orné du portrait de Bentham. 1 fr. 25.
+
+CENTRALISATION (de la); par TIMON. 1 vol. 1 fr. 25.
+
+CHANSONS POLITIQUES (Nouvelles); par ALTAROCHE. 1 vol. 1 fr. 25.
+
+CONTES, DIALOGUES ET MÉLANGES DÉMOCRATIQUES; par ALTAROCHE. 1 vol. 1 fr.
+25.
+
+ESCLAVAGE MODERNE (de l'); par F. LAMENNAIS. 1 volume. 75 c.
+
+ÉTAT DE LA QUESTION; par M. de CORMENIN; pamphlet publié lors des
+élections de 1839. 50 c.
+
+ÉTUDE SUR TIMON; par M. CHAPUYS-MONTLAVILLE. 1 vol. 25 c.
+
+FORTIFICATIONS DE PARIS, justes frayeurs d'un habitant de la banlieue;
+par A. LUCHET. 1 vol. in-32. 50 c.
+
+FRAGMENTS POLITIQUES ET LITTÉRAIRES; par LUDWIG BOEHNE. 1 fort volume
+orné du portrait de l'auteur. 1 fr. 50.
+
+ITALIE POLITIQUE; par le général POPE, avec une introduction par Ch.
+DIDIER. 1 vol. 2 fr.
+
+LIVRE DU PEUPLE (le); par F. LAMENNAIS. 1 vol. 1 fr. 25.
+
+MAZAGRAN, récit des journées des 3, 4, 5 et 6 février 1810; par M.
+CHAPUYS-MONTLAVILLE, député. 50 c.
+
+MOT (un) sur le pamphlet de police intitulé _la Liste civile dévoilée_;
+par M. DE CORMENIN. 25 c.
+
+NATIONALITÉ FRANÇAISE; par Ch. DIDIER. 1 vol. 75 c.
+
+OEUVRES COMPLÈTES DE J.-P. DE BÉRANGER. Nouvelle et très-jolie édition.
+3 vol. ornés d'un beau portrait de l'auteur. 3 fr. 50.
+
+PAMPHLETS POLITIQUES ET LITTÉRAIRES, de P.-L. COURIER précèdes d'un
+Essai sur la vie et les écrits de l'auteur, par ARMAND CARMEL. 2 vol. 2
+fr. 25.
+
+PAROLES D'UN CROYANT; par F. LAMENNAIS. 1 vol. 75 c.
+
+PASSÉ ET DE L'AVENIR DU PEUPLE (du); par F. LAMENNAIS. 1 vol. 1 fr. 50.
+
+POLITIQUE A L'USAGE DU PEUPLE; par F. LAMENNAIS. 2 vol. 2 fr. 50.
+
+PRINCIPE (le) ET L'APPLICATION, _Réforme électorale_; par M.
+CHAPUYS-MONTLAVILLE. 1 vol. in-32. 1 fr. 50.
+
+QU'EST-CE QUE LE TIERS-ÉTAT? brochure publiée en 1789, par SIEYES. 1
+vol. orné du portrait de Sieyes. 1 fr. 30.
+
+QUESTIONS POLITIQUES et PHILOSOPHIQUES; par F. LAMENNAIS 2 vol. 2 fr. 50.
+
+QUESTIONS SCANDALEUSES D'UN JACOBIN, au sujet d'une Dotation; suivies de
+la Réfutation du rapport de T. Amilhau; par TIMON. 1 vol. 50 c.
+
+RÉCIT DE L'INAUGURATION DE LA STATUE DE GUTENBERG et des fêtes données à
+Strasbourg les 24, 25 et 26 juin 1810; par AUG. LUCHET orné d'une jolie
+vignette représentant la statue de GUTENBERG, par David (d'Angers). 1
+vol. 1 fr. 25.
+
+RÉFORME (la) ET LA RÉVOLUTION, paraboles historiques; par ALTAROCHE. 1
+vol. 1 fr. 25.
+
+RÉGENCE (de la). Définition, Principes, Histoire, Questions de droit et
+de personnes. Attributions, Autorité, Dotation, etc.; par E. Du Clerc. 1
+vol., 2e édition. 1 fr. 25.
+
+RELIGION (de la); par F. LAMENNAIS. 1 vol. 1 fr. 25.
+
+EXPOSITION RAISONNÉE DE LA DOCTRINE PHILOSOPHIQUE DE M. F. LAMENNAIS;
+par E.-A. SEGRETAIN. 1 volume. 1 fr. 25.
+
+Chaque ouvrage de cette Bibliothèque se vend séparément.
+
+BIOGRAPHIE DES DÉPUTÉS session de 1831. 1 vol. in-8 (Pagnerre, éd.) 2
+fr. 50.
+
+DÉCLIN DE LA FRANCE (du) et de l'égarement de sa politique; par M.
+d'H... 1 vol in 8. (Paulin, éd.) 1 fr.
+
+DÉMOCRATIE EN AMÉRIQUE (de la); par M. ALEXIS DE TORQUEVILLE. 9e
+édition, revue et corrigée. 1 vol in-8. orné d'une carte d'Amérique.
+(Charles Gosselin éd.) 30 fr.
+
+On vend séparément:
+
+DE LA DÉMOCRATIE EN AMÉRIQUE; par le même auteur. Seconde partie,
+formant les I. III et IV. 5' édition. 2 volumes in-8. 15 fr.
+
+DICTIONNAIRE POLITIQUE, Encyclopédie du langage et de la science
+politiques; rédigé par une réunion de députés, de publicistes et de
+journalistes, avec une introduction par GARNIER-PAGES; publié par MM E.
+DUCLERC et PAGNERRE. 1 VOLUME in-8 grand-jesus vélin, de près de 1,000
+pages à deux colonne, contenant la matière de 12 volumes in-8
+ordinaires, orné du portrait de Garnier-Pagès sur chine. (Pagnerre, éd.)
+20 fr.
+
+HISTOIRE ÉLECTORALE DE LA FRANCE depuis la convocation des états
+généraux de 1789; par M. AUDIGANNE, avocat. 1 vol. in-8. (W. Coquebert,
+éd.) 5 fr.
+
+POLITIQUE EXTÉRIEURE ET INTÉRIEURE DE LA FRANCE (de la); par DUVERGIER
+DE HAURANNE, membre de la Chambre des Députés. 1 vol. in-8. (Paulin,
+éd.) 6 fr.
+
+SOPHISMES PARLEMENTAIRES; par JEREMIE BENTHAM, traduits de l'anglais et
+précédés d'une lettre à GARNIER-PAGES sur l'Esprit de nos assemblées
+délibérantes, par M. ÉLIAS REGNAULT. 1 beau vol. in-8 (Pagnerre, éd.) 5
+fr.
+
+ Economie Politique. Commerciale et industrielle.
+
+AIR COMPRIMÉ ET DILATÉ COMME FORCE MOTRICE (de l'). ou des forces
+naturelles recueillies gratuitement et mises en réserve: par MM. ANDRAUD
+et TESSIE DE MOTHAY 3e édition, in-8. (Guillaumin, éd.) 3 fr.
+
+ASSOCIATION (l') des douanes allemandes, son passé, son avenir, par MM.
+P.-A. DE LA NOURAIS et E. BRÉES. 1 vol. in-8. (Paulin, Éd.) 5 fr.
+
+Les trois ouvrages suivants sont en vente:
+
+COURS COMPLET D'ÉCONOMIE POLITIQUE; par J.-B SAY. 2e édition,
+entièrement revue par l'auteur, publiée sur les manuscrits qu'il a
+laissés, et augmentée de notes; par Honni SAY, son fils. 2 beaux vol.
+in-8. 20 fr.
+
+RECHERCHES SUR NATURE ET LES CAUSES DE LA RICHESSE DES NATIONS: par ADAM
+SMITH. Traduction du comte GERVAIS GARNIER, entièrement revue et
+corrigée, et précédée d'une notice biographique par M. BLANQUI aîné, de
+l'Institut; avec les commentaires de BUCHANAN, G. GARNIER, MacCULLOCH,
+MALTHUS, J. MILL, RICARD, SISMONDI; augmenté de notes inédites de J.-B.
+SAY, et d'éclaircissements historiques, par M. BLANQUI. 2 forts vol.
+grand in-8. 20 fr.
+
+TRAITÉ D'ÉCONOMIE POLITIQUE. 6e édition. Par J-B. SAY 1 seul volume
+grand in-8. raisin velin. 10 fr.
+
+DICTIONNAIRE DU COMMERCE ET DES MARCHANDISES, contenant tout ce qui
+concerne le commerce de terre et de mer, la navigation, les douanes, les
+pêches, l'économie politique, commerciale et industrielle, la
+comptabilité, la tenue des livres, les changes, les monnaies, les poids
+et mesures de tous les pays, la géographie commerciale, le mouvement des
+exportations et des importations, les usages de chaque pays, la
+connaissance de tous ses produits, soit naturels, soit fabriqués, leurs
+caractères spécifiques, leurs variétés, leur histoire, leurs provenances
+et leurs débouchés: par MM. BLANQUI aîné. BLAY, A. CHEVALLIER, Ed.
+CORRIERE, Di BRUNFAUT, DUSSARD, Th. FIX, EUGEN, FLACHAT, STEF.
+FLACHAT-MOW, FRANCOEUR, DAY,. KOSCHLIN Ch. LEGENTIL, député, MacCULLOCH,
+A MIGNOT, OMOT, PANCE, PAVEN, PELOUZE, L. REYNAUD, RODET, HORACE SAY,
+etc., etc. 2 forts volumes petit in-4. de 2,252 pages à deux colonnes,
+avec atlas colorié de 8 planches. 12 fr.
+
+--------------------------------------------------------------------------
+
+A LOUER POUR SOIRÉES.
+
+PETIT THÉÂTRE qui se mont et se démonte en 15 minutes
+
+Décors, meubles et accessoires. Banquettes, tentures, glaces, bronzes,
+bougie.
+
+S'adressera MM Varnouts père et fils, machinistes, peintres en décors.
+
+Rue d'Angoulême-du-Temple.
+
+VOYAGE D'HORACE VERNET EN ORIENT: dessins et texte par M.
+GOUPIL-FESQUET. Paris, chez Challamel, directeur de la FRANCE
+LITTÉRAIRE, 4, rue de l'Abbaye, éditeur du VOYAGE DE M. DE FORBIN, avec
+texte, par M. de Marcellus.
+
+[Illustration: modes.]
+
+ MODES
+
+MARIAGES--PROMENADES--THÉÂTRES.
+
+Il parait quelques rayon de soleil, et l'on ne sait avec quelle toilette
+nouvelle y répondre: le soir il y a représentation au théâtre, et les
+toilettes n'ont plus de fraîcheur. Et cependant, reprenant la plume,
+j'ai dû mettre en tête de cette revue du monde ce mot ambitieux et
+obligatoire: Modes!
+
+Nous allons jeter un coup d'oeil sur les réunions plus ou moins
+importantes, sérieuses ou futiles.
+
+En tête des solennités graves sont les mariages. Quelques-uns, célébrés
+tout à fait en silence, ne nous permettent pas l'indiscrétion; mais ceux
+qui s'entourent d'une pompe fastueuse appartiennent à nos recherches.
+
+Un des jours de la semaine dernière, une file de voitures entourait, dés
+onze heures du matin, l'église Saint-Sulpice: des femmes simplement
+parées en descendaient et prenaient place au maître-autel, devant lequel
+attendaient les chaises de velours et les cierges dans les hauts
+flambeaux d'argent; des masses de fleurs naturelles formaient sur
+l'autel une pyramide mêlée de lumières: l'église était brillante et
+radieuse; on comprenait, dès le portique, la fête que l'on allait
+célébrer.
+
+C'était une messe de mariage. Mademoiselle de J. entra, suivie de sa
+famille; elle traversa cette double haie d'amis et d'indifférents sans
+rendre un seul regard aux mille regards attirés sur elle.
+
+Si une jeune fille a une pensée étrangère à l'événement qui l'amène en
+ce lieu, c'est certainement le désir d'échapper à cette foule; mais nos
+usages sont faits ainsi, que le moment de toute la vie où une femme
+voudrait concentrer le plus intimement en elle toute son âme, est celui
+qu'elle livre au monde, celui pour lequel il faut étudier une toilette,
+composer un maintien, étouffer la plus sainte des émotions, en un mot,
+poser en public.
+
+Mademoiselle de J. avait une robe de velours épinglé blanc, à corsage
+montant, à manches longues, fermée par des boutons en diamants; un long
+voile d'Angleterre tombait en arrière, retenu par la couronne de fleurs
+d'oranger; le _bouquet de mariée_ était en bijouterie: des perles
+formaient les boutons, et un feuillage en or émaillé s'étalait entre les
+pierreries.
+
+Rien n'est plus convenable qu'une toilette de mariée sérieuse et modeste.
+Certes, ce n'est pas le moment où la jeune fille vient devant Dieu,
+conduite par son nouvel époux, qu'elle doit choisir pour se parer selon
+le monde. Le voile est un emblème éloquent de l'attitude imposée aux
+mariées; le voile devrait cacher le visage: il n'y a pas assez de signes
+extérieurs pour exprimer la réserve et la modestie dont une fiancée
+devrait s'entourer.
+
+Aussi la toilette grave et enfantine tout à la fois de mademoiselle de
+J. fit-elle grande sensation. Les diamants sur la robe de riche étoffe,
+ce voile rare et magnifique, l'absence de bijoux coquets, tout était en
+accord.
+
+Il est à désirer que cette mode remplace celle des _robes de bal_ si
+inconvenantes pour la circonstance, et si déplacées dans une église.
+
+Mademoiselle de J. tenait à sa main un livre couvert en ivoire, sur
+lequel se dessinait son chiffre, surmonté d'une couronne de comtesse.
+
+Quelques jours avant la célébration, une grande réunion de famille avait
+attiré quelques étrangers à l'hôtel de J., et nous allons en dire
+quelques détails. Mademoiselle de J. avait parfaitement compris que si
+la nouvelle mariée est obligée de se soumettre à une certaine
+simplicité, la fiancée doit l'observer bien plus encore.
+
+Rien n'est plus charmant que la coquetterie naïve d'une jeune fille dont
+on va lire le contrat de mariage. Elle doit être distinguée entre les
+autres jeunes filles, toutefois il ne faut pas qu'elle soit confondue
+avec les femmes.
+
+Mademoiselle de J. a tout au plus dix-sept ans; à peine a-t-elle eu le
+temps de porter des fleurs. Jusqu'à cette soirée, qui lui donne près de
+80,000 livres de rente, on aurait difficilement deviné en elle
+l'héritière d'une grande fortune.
+
+Sa robe en mousseline de l'Inde, à double jupe, avait un jupon rose pour
+transparent; des flots de rubans rose et argent partageaient comme une
+Sévigné la mantille de son corsage, et les mêmes rubans accompagnaient
+sa coiffure.
+
+La corbeille exposée était magnifique. Les châles de cachemire eurent à
+eux seuls un succès prodigieux. On fut en admiration devant un châle
+long, bleu, bordé de hautes palmes, complication merveilleuse de
+serpents et de petites figures grotesques. Les châles de cachemires sont
+de grande et riche élégance; le matin, à la ville, je ne sache pas
+quelque chose d'un meilleur goût qu'un châle long. Ceci soit dit sans
+attaquer nullement la faveur capricieuse du camail et de la pelisse, qui
+jouissent pleinement de leur royauté.
+
+Les étoffes n'étaient qu'en petit nombre, en raison de l'époque où nous
+nous trouvons. Quelques taffetas rayés, quelques fantaisies, semblaient
+jouer à côté des pompeux velours et des velours épinglés d'une élégance
+si douce et si recherchée.
+
+Parmi les bijoux, un bracelet eut une glorieuse distinction; c'est un
+portrait en miniature entouré de diamants et retenant cinq rangs de
+diamants.
+
+Mademoiselle de J. adressa le plus charmant regard à son jeune prétendu.
+Ce remercîment semblait fort étranger aux diamants; car la jeune fille
+dit avec un ton affectueux: «Il est bien ressemblant.»
+
+Pour les femmes qui regardaient, c'était surtout un bracelet de
+diamants; pour elle, c'était un portrait.
+
+A la promenade, on va montrer sa voiture: aussi les personnes qui n'ont
+pas de voitures élégantes à faire voir, ne vont-elles guère se promener.
+Il n'y a aucune toilette de ville qui offre un peu de nouveauté.
+
+Au théâtre, ce sont les coiffures; on voit de charmants petits bonnets
+fort simples, avec la passe relevée, et des rubans ou des fleurs tombant
+contre l'oreille. Il y a des femmes jolies et jeunes qui bravent
+l'aridité de la guipure près du visage, et qui font ces petits bonnets
+garnis en guipure plate, avec des épingles en diamants sur les cotés.
+
+On dit que les robes de dessous en taffetas de couleur vont être
+adoptées avec les robes de fantaisie, pour les toilettes de jour; c'est
+une des plus jolies innovations que les femmes élégantes puissent
+encourager. Puisque l'on est revenu à quelques-unes des toilettes de nos
+mères, pourquoi ne pas reprendre celles qui se distinguaient le plus de
+toute autre époque par une recherche coquette et gracieuse.
+
+------------------------------------------------------------
+
+Problème d'Échecs
+
+LES BLANCS SONT MAT EN QUATRE COUPS.
+
+[Illustration: (La solution à une prochaine livraison.)]
+
+-----------------------------------------------------------
+
+
+
+
+ Mercuriales
+
+ MARCHÉ AUX GRAINS.--8 Mars
+
+ FARINES.--Les 100 kilogrammes.
+
+1re qualité 32 à 34 f. Arrivages 3,841 q. 94 k
+2e id. 29 à 31 Ventes 5,507
+3e id. 22 à 26 Restant à la halle 26,585 86
+4e id 17 à 21
+Cours moyen du jour, 30 f. 62 c.--De la taxe, 54 f. 24 c.
+
+ GRAINS--L'hectolitre.
+
+ Froment 18 f. 55 c. à 20 f. 65. c
+ Seigle 9 65 10 65
+ Orge 13 55 14 15
+ Avoine 9 15 10 65
+
+ MARCHÉ AUX FOURRAGES.--3 Mars.
+
+ Enfer. Saint-Martin Saint-Antoine
+Paille de blé, 1re qualité 48 à 51 f. 50 f. 48 à 50 f.
+Foin, id. 76 à 78 - 46 à 78
+
+
+ MARCHÉ AUX SCEAUX--Mars 1845.
+
+ Amené. Vendu. Poids m. 1re qual. 2e qual. 3e qual. le k.
+Boeufs, 995 946 547 k. 1f.50c. 1f.18c. 1f.04c.
+Vaches, 188 181 216 1 12 .90 .68
+Veaux, 494 494 57 1 76 1 60 1 44
+Moutons, 8,555 8,467 22 1 46 1 30 1 06
+
+ HALLE AUX VEAUX.
+
+ Amené. Vendu. Poids moyen. Le kil.
+28 février 111 110 68 1f.84c à 1f.44c.
+ 5 mars 578 578 70 2 10 1 70
+
+ VACHES GRASSES.--7 Mars.
+
+ Amené 104, tant sur pied qu'abattues.--Vendu 79 de 1f.20c à 80c.
+le kilogramme.
+
+ VACHES LAITIÈRES.
+
+ Amené. Vendu.
+La Maison-Blanche 4 mars. 55 34 210 à 450 f.
+La Chapelle-Saint-Denis 7 mars. 95 42 250 à 500
+
+ LILLE.--1er Mars.
+
+Graine de colza, l'hectol. 24f.50c.
+Huile de colza, la tonne. 80
+Graine de cameline, l'hectol. 20
+Huile de cameline, la tonne. 80 25
+Graine de lin, l'hectol. 21 25
+Huile de lin, la tonne. 80
+Tourteaux de colza, les 100 kilog 15
+ id. de lin, id. 16 75
+
+ MARCHÉS ÉTRANGERS.--BRUXELLES.--3 MARS 1845
+
+Froment nouveau, l'hectolitre. 19f.70c.
+ étranger, id. 17 77
+Seigle nouveau, id. 15 77
+Avoine id. 8 06
+Graines de colza, id. 23 12
+ de lin. id. 18 59
+Tourteaux de colza, l,215 kil. 168 75
+ de lin, id. 216 77
+
+ PRIX MOYEN DU FROMENT ET DU SEIGLE.
+ Du Lundi au Samedi 25 Février 1845.
+
+Marchés
+ régulateurs. Froment Hectol. Prix Moy. Seigle Hectol. Prix moy.
+Arlon 20f.32c. 17f.00c.
+Anvers 20 35 14 88
+Bruges 18 15 13 25
+Bruxelles 19 77 14 15
+Gand 18 70 12 66
+Hasselt 20 10 15 02
+Liège 19 06 14 58
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+Namur 20 02 15 55
+Mons 19 75 12 52
+Prix moyen pour tout le royaume. 19 55 14 45
+
+Le froment reste soumis au droit d'entrée de 37 f. 50 c., et le seigle à
+celui de 21 f. 50 c. les 1,000 kilogrammes.
+
+Le droit de sortie sur l'une et l'autre céréale reste fixe à 25 c. les
+1.000 kilogrammes.
+
+ ANVERS.--3 Mars.
+
+Graines de trèfle rouge, le kilog. 0f.88c.
+ -- blanc, id. 80
+ -- de chanvre de Riga, id. 51
+ -- de lin à semer de Riga, la tonne 26 49
+ -- de colza du pays, l'hectolitre. 28 56
+ -- -- étrangère, id. 28 50
+
+ GRAINS
+
+Froment roux indigène, l'hectolitre 25 80
+ -- blanc, id. 21 68
+Seigle indigène, id. 15 20
+ -- de France, id. 15 55
+Orge du pays, id. 11 89
+ -- étrangère, id. 9 60
+Avoine à fourrage, id. 7 15
+Houblon d'Angleterre, les 100 kilog. 70
+
+ LOUVAIN.--2 Mars.
+
+Froment 1re qualité, l'hectol. 21 11
+ -- 2e id. id. 20 25
+Seigle 1re id. id. 15 09
+ -- 2e id. id. 14 51
+Orge d'hiver id. 12 58
+Beurre, 1re qualité, le kilog. 1 80
+
+ ATH. 2 Mars
+
+Froment nouveau, l'hectol. 19 30
+Seigle, id. 11 75
+Escourgeon, id. 11 50
+Avoine, id. 6 50
+
+ AMSTERDAM--1er Mars.
+
+Huile de colza, la tonne. 68 25
+ -- de lin, id. 65 55
+ -- de chanvre, id.
+61 94 Graine de colza, l'hectol. 21 58
+
+ SCHIEDAM.--8 Février
+
+Genièvre 9 5 16 degrés 52 27
+ -- preuve d'Amérique 54 59
+
+---------------------------------------------------------------
+
+
+[Illustration: Rébus (l'explication à la prochaine livraison.)]
+
+
+ON S'ABONNE chez les Directeurs des postes et des messageries, chez tous
+les Libraires, et en particulier chez tous les _Correspondants du
+Comptoir central de la Librairie_.
+
+A LONDRES, chez J. THOMAS, 1, Finch Lane Cornhill.
+-----------------------------------------------------------------
+
+JACQUES DUBOCHET.
+-----------------------------------------------------------------
+
+Paris.--Typographie SCHNEIDER et LANGRAND, rue d'Erfurth, 1.
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0002, 11 Mars 1843, by Various
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'LLUSTRATION, NO. 0002, 11 MARS 1943 ***
+
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
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+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0002, 11 Mars 1843, by Various
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'LLUSTRATION, NO. 0002, 11 MARS 1943 ***
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+<p class="rig">Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an. 32 fr.<br> Ab. pour
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+</div><br><br><br>
+
+<p class="mid">Nº 2. Vol. I.--SAMEDI 11 MARS 1843. Bureaux, rue de Seine, 33.</p>
+
+<hr class="full">
+
+<div class="somm">
+<p class="mid">SOMMAIRE.</p>
+
+<p>BIOGRAPHIE. Hommes d'État américains. <i>Portraits de Clay, Webster et
+Calhoun.--</i> GEOGRAPHIE. L'Algérie. <i>Carte. Arabes irréguliers à cheval.
+Portrait d'Abd-el-Kader.--</i>TRIBUNAUX. McNaughten, Montély. LES
+BURGRAVES. <i>Vue de la cour criminelle de Londres. Portrait de
+McNaughten</i>--HISTOIRE. Manuscrit de Napoléon: Histoire de la
+Corse.--THÉÂTRES. Première représentation des Burgraves. <i>Scène
+principale des Burgraves</i>. Costume de Frédéric Barberousse (Ligier), de
+Job (Beaurallet), d'Otbert (Geffroy), de Régina (Mademoiselle Denain),
+de Guanhumara (madame Mélingue).--NOUVELLE. Le curé médecin (<i>suite et
+fin</i>), par E. Legouvé--MISCELLANÉES. Société des Amis des Arts <i>avec
+vignettes.</i> Paris au crayon. <i>Caricature, par</i>
+GRANDVILLE--CORRESPONDANCE.--BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE.--ANNONCES--MODES
+(<i>avec vignette</i>)--PROBLÈME D'ÉCHECS--MERCURIALES.--<i>Rébus.</i></p>
+</div>
+<br><br>
+
+<h3>Contemporains illustres.</h3>
+
+<h4>HOMMES D'ÉTAT AMÉRICAINS.</h4>
+
+<h4>I.</h4>
+
+<h5>HENRI CLAY--DANIEL WEBSTER.--CALHOUN.</h5>
+
+<p>Parmi les hommes qui, de notre temps, ont exercé le plus d'influence sur
+les affaires publiques des États-Unis, aucun n'est plus estimé que HENRI
+CLAY: aucun ne peut être placé au-dessus de lui quand on parle de
+patriotisme, de désintéressement, d'attachement inébranlable à la
+justice et à la vérité: aucun n'a plus que lui hérité de ces vertus qui
+ont immortalisé déjà les fondateurs de l'indépendance américaine, et qui
+déjà, pour nos enfants, les grandissent à la hauteur de quelques-uns des
+plus beaux caractères de l'antiquité.</p>
+
+<p>M. Clay a été l'artisan de sa propre fortune; ce n'est qu'à ses talents
+et à ses efforts qu'il doit la haute situation qu'il occupe. Né le 12
+avril 1777, dans le comté de Hanovre, en Virginie, il perdit de bonne
+heure son père, qui était ecclésiastique et pauvre. Son éducation s'en
+ressentit: après avoir passé quelques années sur les bancs d'une petite
+école, il fut placé dans l'étude d'un clerc de la chancellerie, à
+Richmond, en Virginie. A dix-neuf ans, il se mit à l'étude du droit, et
+un an après il obtenait sa licence. Il alla alors s'établir à Lexington,
+dans le Kentucky. Ses connaissances pratiques, son éloquence, lui firent
+rapidement une grande réputation.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/029a.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;(Henri Clay.)</p>
+
+<p>C'est dans la convention nommée par le Kentucky, pour établir une
+nouvelle constitution, que M. Clay parut pour la première fois sur la
+scène politique. Son premier acte fut une tentative inutile pour abolir
+graduellement l'esclavage des noirs dans l'État. M Clay ne s'est point
+découragé; il ne s'est point lassé, depuis cette époque d'élever la voix
+contre cette oppression inhumaine qui, avant la fin du siècle, aura
+cessé partout de peser sur une race malheureuse. Bientôt son expérience
+des affaires, les grâces de son élocution, son dévouement à la cause de
+la liberté, la simplicité de ses manières, le portèrent à la présidence
+de la législature de l'état, et il prouva, par son impartialité et par
+son habileté à conduire les débats, qu'il était digne de cette
+importante fonction. En 1805, il entra dans la Chambre des
+Représentants, et il en fut élu président. Quelques années après, il
+passa dans le Sénat, où sa réputation s'accrut encore. Il serait long
+d'énumérer les services qu'il rendit à son pays dans le congrès; ce
+serait presque raconter l'histoire des États-Unis depuis quarante ans.
+En 1814, il fut choisi pour représenter, avec MM. Adams et Gallatin,
+l'Union au congrès de Gand. Après s'être acquitté de cette mission
+délicate, il préféra les devoirs de sénateur à des fondions plus
+brillantes. Il refusa successivement l'ambassade de Russie, une mission
+en Angleterre, et la place de ministre de la guerre.</p>
+
+<p>M. Clay a surtout attaché son nom à trois grandes mesures:
+l'indépendance des colonies espagnoles de l'Amérique du Sud,
+l'entreprise de travaux d'utilité publique par le congrès fédéral, et le
+développement des manufactures indigènes. Aussitôt après le Traité de
+Paris. M. Clay éleva la voix en faveur des colonies espagnoles, et,
+après de longs efforts, il décida ses concitoyens à leur prêter appui et
+à reconnaître leur existence comme républiques indépendantes. Canning,
+il est vrai, s'associa à cette politique et la fit triompher dans les
+conseils des monarchies européennes. Mais c'est à M Clay qu'appartient
+la gloire d'avoir le premier éveillé l'attention sur ces jeunes
+républiques. Plus tard, ministre des affaires étrangères, il ouvrit des
+relations avec elles, et jeta les bases d'une alliance durable entre
+elles et les Etats-Unis. La seconde de ces mesures intéressait seulement
+la république de L'Union. M. Clay en fut le premier et le plus zélé
+promoteur; il sut vaincre les jalousies des États particuliers, et fit
+résoudre cette question importante par le congrès.</p>
+
+<p>Les États de l'Amérique du Nord avaient conquis leur indépendance, mais
+leur affranchissement de la mère patrie était loin d'être complet.
+Pendant toute la période du système colonial, les Américains avaient
+appliqué exclusivement leurs efforts à l'agriculture. Tout les y
+portait, et la fertilité du sol, et la législation imposée par la
+métropole. Mais les Etats-Unis continuaient à dépendre encore de
+l'Angleterre par le soin qu'ils avaient d'un marché illimité, et par la
+nécessité de tirer du dehors les objets manufacturés indispensables à
+une société civilisée. Alexandre Hamilton, à qui les États-Unis doivent
+tant, conçut le premier l'idée de rendre son pays indépendant de
+l'industrie anglaise. Il établit ce qu'on a appelé le <i>système
+américain</i>, et fit passer une législation entière qui encourageait
+l'établissement de fabriques de toute nature, et entravait par un tarif
+l'importation en Amérique de certains objets manufacturés. M Clay s'est
+fait le champion de cette politique seule capable en effet de fonder
+l'indépendance commerciale et industrielle des États-Unis. C'est lui qui
+a présenté et défendu dans le congrès les différents tarifs qui, depuis
+vingt-cinq ans, ont rendu plus difficile l'importation en Amérique des
+produits manufacturés des nations européennes. Il a rencontré, il est
+vrai, de grands obstacles, qu'il n'a pas tous pu surmonter. Les Etats du
+sud de l'Union, éminemment producteurs, résistent à un système qui
+entrave les débouchés de leurs produits exclusivement agricoles, tandis
+que les États du nord, dont le sol est moins riche, et qui ont élevé des
+manufactures, s'efforcent de compenser, par leur industrie et leurs
+habitudes laborieuses, les désavantages de leur situation. En général,
+l'Américain ne veut pas de taxe foncière, pas de contributions
+indirectes, mais il ne veut pas non plus, pour favoriser les
+manufactures indigènes être forcé de payer plus cher les objets de
+première nécessité, ou ceux que ses habitudes d'aisance et de bien-être
+lui ont rendus indispensables. Peu importe au démocrate américain d'où
+lui viennent ses indiennes et ses soieries, de Liverpool ou du Havre, de
+Boston ou de Lowell: tout ce qu'il demande, c'est de les payer bon
+marché. Heureusement les hommes d'État de l'Union, et il y en a, quoique
+l'on dise en Europe, ne partagent pas cette indifférence égoïste qui,
+dans l'état actuel de la constitution du pays, ne peut être que funeste
+à ses intérêts et à son avenir. Grâce aux efforts de M. Clay, le système
+américain ne rencontre plus de résistance auprès des hommes
+intelligents; la question du tarif est résolue, et il ne s'agit plus que
+de le proportionner suivant les circonstances. C'est là peut-être la
+plus grande gloire de M. Clay, et incontestablement le plus grand
+service qu'il ait rendu à son pays dans sa longue carrière publique. La
+postérité le considérera, après Hamilton, comme un des bienfaiteurs de
+la république américaine, et comme ayant achevé l'oeuvre des Washington
+et des Jefferson.</p>
+
+<p>M. Clay est d'une taille élevée, d'une constitution robuste, bien que
+frêle en apparence; ses manières sont froides, mais pleines de dignité,
+à la fois polies et simples. Ses yeux, bleus et petits, jettent des
+flammes quand ils s'animent. Son front est large et élevé. Sur sa
+bouche, on peut lire un caractère ferme et indomptable. On a publié, en
+1827, quelques-uns de ses discours. Ils sont remarquables sous tous les
+rapports, soit que l'on y cherche des leçons de politique, soit que l'on
+n'y considère que les qualités oratoires. On y distingue surtout de la
+précision dans les pensées et dans l'expression, de la rapidité, une
+logique sévère, de la concision, de l'élégance, et une sage économie
+d'ornements.</p>
+
+<p>Deux fois M. Clay a été candidat à la présidence; deux fois il a échoué.
+Ses amis le portent encore cette année, et l'on dit qu'il a beaucoup de
+chances; nous souhaitons qu'il triomphe, car les Etats-Unis ne sauraient
+être gouvernés par un homme plus honnête et plus expérimenté.</p>
+
+<p>Qu'il réussisse ou qu'il échoue, nous savons que M. Clay est trop
+sincèrement républicain pour murmurer contre le choix de ses
+concitoyens. Ses amis pourront déplorer que tant de vertus ne soient pas
+appréciées comme elles le méritent par l'opinion populaire. Quant à lui,
+arrivé à un âge avancé, il se consolerait, dans le repos et la
+tranquillité de la vie privée, de cet échec, qui ne peut en rien altérer
+la gloire d'une carrière consacrée tout entière à son pays et dévouée à
+ses intérêts. Il pourra se dire que jamais il n'a fait aucun sacrifice à
+l'opinion des partis, que jamais il n'a reculé devant ce qu'il regardait
+comme un devoir, dût-il rencontrer l'impopularité. Il a trouvé, dans son
+amour pour la liberté, la force de résister aux entraînements de la
+gloire militaire, le courage de rappeler son pays à l'esprit qui a fondé
+sa prospérité et sa grandeur, et par son éloquence il a contribué à
+sauver la république des États-Unis du despotisme du sabre. C'en est
+assez; la plus haute fonction de l'Etat n'ajouterait rien à une gloire
+aussi pure.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/029b.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;(Daniel Webster.)</p>
+
+<p>DANIEL WEBSTER, aujourd'hui, secrétaire pour les affaires étrangères du
+gouvernement des États-Unis, est né le 18 janvier 1782, à Salisbury,
+dans le New-Hampshire, d'un père fermier qui avait porté les armes avec
+honneur dans la guerre de l'indépendance, et exercé pendant plusieurs
+années les fonctions de juge. A cette époque, Salisbury, aujourd'hui le
+centre d'une population nombreuse, se trouvait l'extrême frontière de la
+civilisation. Ce fut donc au milieu des forêts que se passèrent les
+premières années de M. Webster. Son éducation fut commencée par son
+père. En 1801, il entra au collège de Dartmouth, où il termina ses
+études de la manière la plus brillante. Destiné à suivre la carrière du
+barreau, il étudia la pratique des lois, d'abord dans sa ville natale,
+ensuite à Boston, où il fut reçu avocat en 1805. Après avoir pratiqué
+pendant deux ans dans un petit village voisin du lieu de sa naissance,
+M. Webster s'établit à Portsmouth, la capitale commerciale du
+New-Hampshire, et y acquit une grande réputation d'éloquence et
+d'habileté.</p>
+
+<p>En 1812, la confiance de ses concitoyens lui ouvrit la carrière des
+affaires publiques en le nommant un des représentants de l'État du
+New-Hampshire, dans la chambre basse du congrès. Malgré sa jeunesse (il
+avait alors à peine trente ans), il se fit remarquer dès son début, et
+prit part à toutes les discussions importantes. Les mesures que désirait
+le parti qui avait fait éclater la guerre entre l'Union et la
+Grande-Bretagne, et qui tendaient à établir une sorte de conscription,
+trouvèrent en lui un adversaire intrépide, tandis qu'il appuya de tous
+ses efforts le projet de donner de larges développements à la marine et
+de fortifier les frontières du nord. La question de l'établissement
+d'une banque fédérale, au milieu des circonstances difficiles où se
+trouvaient les États-Unis après la guerre, lui fournit l'occasion de
+montrer que les connaissances et les talents de l'économiste et de
+l'homme d'État s'alliaient en lui aux plus brillantes qualités de
+l'orateur et à un ardent amour pour son pays et ses institutions.</p>
+
+<p>En 1816, M. Webster fut obligé de se retirer de la Chambre des
+représentants. Sa fortune avait été en partie détruite par l'incendie
+qui consuma, en 1815, la ville de Portsmouth, et ses devoirs d'homme
+public, loin de lui permettre de réparer les pertes qu'il avait faites,
+l'obligeaient à des dépenses considérables. Il renonça à toute
+participation aux affaires publiques jusqu'à ce qu'il eut refait sa
+fortune, et il alla se fixer à Boston, où il a depuis toujours résidé.
+Durant huit ans il se livra uniquement aux devoirs de sa profession,
+refusant obstinément les missions politiques dont l'estime de ses
+nouveaux concitoyens voulait l'honorer. Ses succès dépassèrent son
+attente. Sa réputation d'habile légiste se répandit; des causes qui
+devaient avoir nécessairement, par leur importance, un grand
+retentissement lui furent confiées, et il s'en acquitta si bien, que
+bientôt il fut rangé parmi les premiers juristes de toute l'Union.
+Malheureusement on ne possède qu'un petit nombre de ses plaidoyers, mais
+ils suffisent pour montrer les qualités qui distinguent l'éloquence
+judiciaire de M. Webster. Une narration claire et simple, beaucoup de
+perspicacité, de la gravité, un accent de vérité qui parait sortir d'un
+coeur plein d'amour pour la justice, voilà les moyens qui ont mérité à
+M. Webster un ascendant irrésistible sur le jury, ascendant qui de
+proche en proche s'est étendu sur tous ses concitoyens.</p>
+
+<p>Ce fut en 1825 qu'il rentra dans la Chambre des Représentants, et il y
+prit aussitôt place parmi les orateurs les plus populaires. En 1827, il
+fut choisi à l'unanimité pour remplir une place vacante dans le Sénat.
+Sur ce nouveau théâtre, sa renommée grandit encore. Les services qu'il
+rendit à son pays et à la Constitution sont dans la mémoire de tous, et
+ce n'est pas ici le lieu de raconter son plus beau triomphe, je veux
+parler de la victoire qu'il remporta sur les <i>nullificateurs</i>.</p>
+
+<p>Comme homme d'État, M. Webster est digne d'être placé sur la même ligne
+que les Jefferson, les Hamilton et les Adams. Des vues sûres et
+éclairées, une prudence tempérée par une hardiesse sage et réfléchie,
+ont marqué tous les actes de son administration des affaires étrangères.
+Récemment il a négocié un traité avec la Grande-Bretagne, et les
+États-Unis se glorifient du rôle à la fois plein de fierté et de dignité
+que leur a fait jouer M. Webster. Sur tous les points en litige, la
+question des frontières du Maine, celle du commerce des esclaves et
+celle de l'extradition mutuelle des criminels, son langage a été celui
+qui convenait à un grand peuple, et surtout à une république qui a
+besoin de se faire respecter par les vieilles aristocraties de l'ancien
+monde. Sur tous les points, le plénipotentiaire anglais, lord Ashburton,
+a cédé devant la logique ferme et irrésistible du ministre américain.</p>
+
+<p>Les principaux discours prononcés par M. Webster dans le congrès et dans
+des assemblées populaires ont été publiés il y a peu d'années, à Boston.
+On y a joint quelques-uns de ses plus éloquents plaidoyers. Quant à ses
+discours plus particulièrement politiques, ils sont considérés par les
+Américains comme des <i>pages de la Constitution</i>, tant on les trouve
+animés de l'esprit qui a présidé à la fondation de la liberté
+américaine.</p>
+
+<p>M. Webster porte empreint sur son visage le caractère qu'il a déployé
+dans toutes les circonstances d'une vie longue, agitée et glorieuse. Ses
+yeux, sombres et enfoncés dans leur orbite, ont un éclat irrésistible;
+ses larges et épais sourcils noirs expriment l'énergie et la
+détermination. Tous ceux qui ont eu l'occasion de s'approcher de cet
+homme d'État s'accordent à louer sa modestie, ses manières à la fois
+pleines de simplicité et de dignité; quelques esprits sévères lui
+reprochent de l'indolence et de la dissipation, mais sa vie entière rend
+témoignage que, pour le service de son pays, il n'a été surpassé par
+personne en désintéressement, en activité, et que jamais il n'a sacrifié
+les affaires à ses plaisirs.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/029c.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;(John Calhoun.)</p>
+
+<p>JOHN CALDWELL CALHOUN est né le 18 mars 1782, au district d'Abbeville,
+dans la Caroline du Sud. Sa famille est d'origine irlandaise. Etablie
+d'abord dans la Pennsylvanie, elle passa, en 1756, dans la Caroline du
+Sud, où elle eut à lutter, durant un grand nombre d'années, avec les
+Cherokis. Dans une surprise, la plus grande partie de la famille fut
+massacrée. Le père, élevé dans les forêts, était un hardi pionnier,
+habitué à lutter de ruse et d'audace avec les Indiens; mais,
+contrairement aux habitudes de cette classe de colons qui, en chassant
+devant elle les sauvages, les remplace souvent par des moeurs qui ne
+sont guère moins barbares, il avait du goût pour les lettres, et
+quoiqu'il eut passé toute sa vie éloigné du commerce des hommes, il
+s'était instruit dans la littérature anglaise. Aussi voulut-il que ses
+enfants reçussent une aussi bonne éducation que possible. Après avoir
+enseigné à John Calhoun à peu près tout ce qu'il pouvait lui apprendre,
+il l'envoya, vers l'âge de treize ans, à l'académie qui avait le plus de
+réputation dans les Etats du sud de l'Union.</p>
+
+<p>M. Calhoun avait hérité des goûts de son père. Il aimait l'étude et s'y
+livrait avec une si grande ardeur, que sa santé en fut gravement
+altérée; on craignit un moment qu'il ne perdît la vue. Sa mère, alarmée,
+car il avait perdu son père depuis peu, le rappela dans la maison
+paternelle, où grâce à la force de la jeunesse et à l'éloignement de
+tous moyens d'étudier, il recouvra promptement la santé. Comme il ne
+pouvait rien être à demi, il se passionna pour tous les exercices du
+corps. Bientôt on le cita comme le plus intrépide et le plus aventureux
+chasseur de tout le pays. Mais, tandis qu'il s'était résolu à se faire
+fermier, son frère aîné, qui habitait Charleston, fut surpris, dans une
+visite qu'il fit à sa mère, des heureuses dispositions de Calhoun, et il
+le décida à reprendre ses études et à embrasser une carrière où il put
+développer les heureuses qualités dont l'avait doué la nature. M.
+Calhoun se rendit à ces conseils, entra dans un collége et recommença
+ses études à dix-huit ans. Ses progrès furent si rapides, qu'en moins de
+deux ans il avait réparé tout le temps perdu. Après avoir étudié la
+pratique des lois, il se fixa, en 1807, dans la Caroline du Sud, où il
+surpassa bientôt en réputation tous les légistes du pays, comme il les
+surpassait en talent et en habileté. Ses succès lui ouvrirent l'entrée
+de la législature de l'Etat, où il ne se distingua pas moins.</p>
+
+<p>En 1811. la confiance de ses concitoyens l'introduisit dans la Chambre
+des Représentants. Sa célébrité l'y avait devancé. Il prit une grande
+part aux débats qui précédèrent la déclaration d'hostilités entre les
+Etats-Unis et l'Angleterre. On cite un discours qu'il prononça dans
+cette circonstance comme un des plus éloquents qui aient été prononcés
+dans le congrès américain. Tout d'une voix il fut porté, malgré sa
+jeunesse, à la tête du parti qui voulait la guerre dans la Chambre des
+Représentants. Dès cette époque, il se prononça vivement contre le
+système restrictif qu'il croyait ne convenir ni au génie du peuple
+américain, ni à celui du gouvernement, ni au caractère géographique du
+pays. Il combattit avec beaucoup de force cette politique qui, selon
+lui, entraînait avec elle des lois arbitraires et vexatoires.</p>
+
+<p>A la fin de l'année 1817, M. Calhoun fut appelé par M. Monroe aux
+fonctions de ministre de la guerre. Six aimées passées dans le congrès
+avaient mis le sceau à sa réputation d'orateur. Pendant sept années
+qu'il demeura à la tête du département de la guerre, il développa les
+qualités solides de l'administrateur; il combla un énorme arriéré,
+satisfit à toutes les pensions, réduisit les dépenses au strict
+nécessaire. Néanmoins, il trouva le loisir de rédiger des rapports sur
+beaucoup de questions très-graves. C'est à lui que les Etats-Unis
+doivent l'admirable système de fortifications et de défense dont le
+général Bernard a doté le territoire de l'Union.</p>
+
+<p>A l'expiration dit second terme de la présidence de M. Monroe, le nom de
+M. Calhoun fut placé sur la liste des candidats. Pour éviter que le
+hasard de l'élection ne fut abandonné au choix du congrès, i! se retira;
+mais il fut nommé à l'unanimité vice-président, tandis que M. Adams
+était élevé à la présidence. Aux élections suivantes, le général Jackson
+fut nommé président et M. Calhoun fut réélu vice-président. Dans cette
+place éminente, il remplit ses devoirs avec une impartialité et une
+habileté singulières. Il se trouvait dans une situation très-délicate,
+surtout dans les fonctions de président du Sénat. On le savait
+l'adversaire politique de l'administration, et chaque jour les débats
+lui offraient des embarras dont il savait toujours se tirer adroitement
+et sans compromettre sa dignité.</p>
+
+<p>Nous avons dit plus haut que, dès son entrée dans la carrière politique.
+M. Calhoun s'était prononcé contre ce que l'on appelle le <i>système
+américain</i>. En cela, M. Calhoun partageait les sentiments de l'État où
+il avait vu le jour, et qui dans toutes les circonstances l'avait choisi
+pour son représentant dans le congrès. Le tarif établi en 1828 blessait
+profondément les intérêts de la Caroline du Sud; M. Calhoun se porta le
+champion de ses réclamations. Selon lui, cet acte violait le pacte
+fédéral, en portant atteinte à la souveraineté des États et à leurs
+droits; il était inconstitutionnel, et, comme tel, les Etats intéressés
+pouvaient, en vertu du droit qui leur était accordé par la Constitution
+fédérale, le déclarer nul et non obligatoire. Cette doctrine porte le
+nom de doctrine de la <i>nullification</i>; ses fondements reposent
+principalement sur les principes émis dans les résolutions de la
+Virginie et du Kentucky, rédigées par Madisson et par Jefferson, et
+considérées comme faisant partie du droit public de l'Union. Pendant
+plusieurs années, les opinions des deux partis, des partisans et des
+adversaires du tarif, furent discutées dans le congrès. Voyant qu'on ne
+faisait aucun droit à ses réclamations, la Caroline du Sud résolut de se
+servir de tous les moyens que la Constitution lui mettait entre les
+mains pour faire triompher la cause qu'elle représentait. Une convention
+fut élue par les habitants de l'État, qui, en sa qualité de représentant
+de la souveraineté de la Caroline du Sud, déclara les mesures
+restrictives inconstitutionnelles, <i>nulles</i> et sans valeur. Aussitôt M.
+Calhoun se démit de la vice-présidence, reçut une place dans le Sénat,
+et se présenta comme l'avocat de la cause de son État, qu'il regardait
+comme la cause de la liberté et de la Constitution. Sur ce théâtre, M.
+Calhoun développa les plus admirables qualités d'orateur. L'opinion
+qu'il défendait presque seul était impopulaire dans le pays, et peu s'en
+fallait qu'on ne la regardât comme un acte de trahison. Il y avait seize
+ans qu'il n'avait pas paru dans une assemblée publique, et cependant,
+pour lutter contre l'opinion, contre l'administration, contre
+l'éloquence réunie de M. Clay et de M. Webster, il trouva en lui des
+ressources extraordinaires. Dans cette lutte inégale, il serait
+difficile de prononcer lequel de M. Calhoun ou de M. de Webster
+l'emporta. Leurs discours sont des modèles de logique, de force, de
+pathétique.</p>
+
+<p>Pendant quelques instants on craignit que cette lutte de parole ne se
+changeât en une lutte plus dangereuse. Le président des États-Unis,
+quoiqu'il penchât pour la Caroline du Sud, fut forcé par l'opinion
+publique de menacer cet État de faire exécuter par les armes la loi du
+congrès. De son côté la Caroline du Sud se prépara à soutenir de la même
+manière ses intérêts et ses opinions. Heureusement, M. Clay apaisa cette
+querelle par un compromis; la paix fut rétablie dans l'Union, et c'est
+ici que s'arrête pour nous la carrière politique de M. Calhoun. On
+annonce qu'il se porte comme candidat à l'élection présidentielle qui va
+avoir lieu prochainement.</p>
+
+<p>M. Calhoun est d'une grande taille et d'une constitution robuste. Ses
+manières sont pleines d'aisance, de simplicité et de cordialité. Tous
+ceux qui l'ont connu disent qu'il est d'un commerce agréable, facile,
+accessible à tous, et que dans la conversation il est aussi éloquent
+qu'à la tribune. C'est un grand éloge, car ses discours sont
+très-remarquables. Malgré un style sentencieux, il excelle dans la
+discussion. Sa parole est forte, ardente, rapide et grave tout à la
+fois. On sent qu'il est pénétré de ce qu'il dit, et qu'il serait prêt à
+le soutenir de son sang. M. Calhoun peut, à bon droit, être considéré
+comme l'un des plus grands hommes d'État américains de notre temps. Sa
+vie privée, qui est irréprochable, ne dément pas un si beau caractère:
+intègre, désintéressé, de moeurs sévères et frugales, courageux, il est
+le digne descendant de Washington et de Jefferson, aussi bien que de
+Franklin.</p>
+
+<hr class="full">
+
+<h3>Algérie</h3>
+
+<h4>DESCRIPTION GÉOGRAPHIQUE.</h4>
+
+<p>La France entretient maintenant en Algérie une armée de quatre-vingt
+mille hommes; elle y dépense annuellement plus de 80 millions.</p>
+
+<p>Quel but se propose-t-elle en faisant, depuis bientôt treize années,
+tant de laborieux efforts, tant de lourds sacrifices? quelle
+compensation a-t-elle le droit d'en attendre? quel dédommagement
+est-elle fondée à en espérer?</p>
+
+<p>C'est évidemment de créer dans le nord de l'Afrique une colonie d'autant
+plus puissante, qu'elle est plus voisine de la métropole; ou plutôt
+c'est de fonder sur l'autre rive de la Méditerranée, à deux journées de
+distance de Marseille et de Toulon, un nouvel et durable empire sur
+cette terre <i>désormais et pour toujours française</i>, suivant l'expression
+du discours de la couronne, à l'ouverture des Chambres, le 27 décembre
+1841.</p>
+
+<p>L'Algérie est désormais française! Cette déclaration solennelle explique
+l'intérêt éminemment français qui s'attache à nos possessions
+africaines. Aussi, quand l'opinion publique s'émeut si vivement au récit
+des progrès de notre domination, quand elle les suit avec une avide et
+curieuse anxiété, n'est-ce pas seulement parce que nos soldats y
+continuent les traditions de valeur, de persévérance et de gloire de
+leurs devanciers, ni parce que notre jeune armée s'y montre l'émule des
+vieilles phalanges de la Révolution et de l'Empire; c'est surtout parce
+qu'elle comprend que, sur cette terre conquise au prix du sang des
+enfants de la France, il y a pour la mère-patrie des éléments certains
+de force et de prospérité, tout un avenir, enfin, de grandeur et de
+puissance nationale!</p>
+
+<p>Ce sentiment instinctif est tellement enraciné dans la plupart des
+esprits, qu'il a survécu à toutes les incertitudes qu'amènent les phases
+diverses de la politique ou de la guerre, à toutes les vicissitudes
+inséparables du premier âge des colonies fondées les armes à la main,
+C'est à ce sentiment que nous nous proposons de nous associer, autant du
+moins qu'il dépendra de, nous, en consacrant, dans notre journal, une
+place spéciale à l'Algérie. Nous rappellerons, dans ces esquisses
+rapides, les commencements de l'occupation française, les développements
+qu'elle a reçus, les causes de son extension successive, les résultats
+obtenus jusqu'à ce jour. Nous ferons en même temps passer sous les yeux
+de nos lecteurs, sans en négliger un seul, les événements contemporains,
+politiques, militaires et civils, qui seront de nature à les intéresser,
+en attestant une amélioration ou un progrès dans la situation du pays.
+Monuments anciens et modernes, types des différentes races, Maures des
+villes, Arabes des plaines, Kabaïles des montagnes, moeurs, usages,
+costumes, ameublements, armes, vues de villes, créations de villages,
+travaux de ports, routes, dessèchements, établissements d'utilité
+publique, camps, bivouacs, combats et razzias, portraits des principaux
+personnages français et indigènes, de quel intérêt ne serait-il pas de
+voir tous ces sujets fidèlement représentés par des dessins exécutés sur
+les lieux mêmes? Nos lecteurs assisteraient ainsi, en quelque sorte, à
+la fondation de notre empire africain; ils le verraient chaque jour
+grandir, se développer, et jeter dans le sol des racines de plus en plus
+profondes.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/032small.png"></p>
+<p class="mid"><a href="images/032large.png">(Agrandissement)</a></p>
+
+<p>Avant de commencer notre <i>Revue algérienne</i>, où les faits de guerre et
+de colonisation viendront hebdomadairement trouver place, il nous a
+semblé utile de jeter un coup d'oeil rétrospectif sur les progrès de
+notre conquête jusqu'à la lin de 1812. et d'accompagner la carte qui:
+nous publions d'une description géographique assez étendue pour
+permettre, à nos lecteurs de suivre avec fruit les événements dont
+l'Algérie est le théâtre.</p>
+
+<p>PRISE D'ALGER.--La cause des hostilités outre la France et le dey
+d'Alger est connue. Une insulte grave, un coup d'éventail donné en
+audience publique, le 30 avril 1827, par Hussein-Pacha à notre consul,
+exigeait une réparation à laquelle le dey se refusa avec un opiniâtre
+entêtement. Après de longues et inutiles négociations pour obtenir une
+satisfaction amiable, après la nouvelle insulte de coups de canon tirés
+déloyalement, le 27 juillet 1829, contre un vaisseau parlementaire, <i>la
+Provence</i>, une flotte française, composée de cent navires de la marine
+royale et de quatre cents bâtiments de commerce, appareilla de Toulon le
+25 mai 1830. à quatre heures après midi. L'armée, forte de trente-sept
+mille hommes et de quatre mille chevaux, débarqua le 14 juin sur la
+plage de Sidi-Ferruch, distante de six lieues d'Alger, et le 5 juillet
+elle entra dans cette capitale des corsaires barbaresques. Ainsi, en
+vingt-quatre jours, elle avait atteint le but de sa mission, vengé le
+pavillon français, détruit la piraterie, et enfin accompli les voeux que
+formaient, depuis trois siècles, les hommes généreux et éclairés de
+toutes les nations.</p>
+
+<p>La province d'Oran, bornée au sud par le Petit-Atlas, qui, dans cette
+partie, range la mer de très-près, est étroite par rapport à sa
+longueur. La province de Constantine, qui s'étend sur les rives de
+l'Oued-Rummel et sur les bassins qu'arrose cette rivière, a beaucoup
+plus de profondeur que la province d'Oran, avec une longueur presque
+égale. La province de Titteri, comprise entre les deux premières,
+s'étend surtout du nord au sud sur les plateaux successifs parcourus par
+le Chélif et ses affluents, qui s'élèvent sur les flancs septentrionaux
+du Grand-Atlas. Ces trois provinces étaient soumises chacune à un bey ou
+lieutenant du dey.</p>
+
+<p>Les limites de la province d'Alger étaient moins fixes que celles des
+trois autres. Le dey, qui l'administrait directement au moyen de l'agha
+des Arabes, en modifiait la circonscription, selon que les querelles
+entre les beys voisins ou l'intérêt de sa politique lui semblaient
+l'exiger. C'est ainsi que Blidah, qui jadis appartenait au beylik de
+Titteri, et la plaine de Hamza jusqu'aux Portes-de-Fer Biban, avaient
+été placées sous l'autorité de l'agha. Bougie même fut momentanément
+rattachée aux dépendances administratives du territoire d'Alger.</p>
+
+<p>DIVISIONS ACTUELLES DE L'ALGÉRIE.--Par décision du ministre de la
+Guerre, en date des 14 novembre 1842 et 4 février 1845, les provinces
+d'Alger, d'Oran et de Constantine, forment aujourd'hui trois divisions
+militaires, dont les circonscriptions ont été réparties de la manière
+suivante:</p>
+
+<p><i>Division d'Alger</i>, formée de deux subdivisions.--<i>Subdivision d'Alger</i>:
+Alger, chef-lieu de la division et de la subdivision; les forts
+attenants; le Sahel et tout le pays compris à l'est, depuis
+l'Oued-Kaddara, jusqu'aux Biban Portes-de-Fer; le cercle de Cherchel;
+Bougie.--<i>Subdivision de Titteri</i>; Blidah, chef-lieu de la subdivision
+et centre du cercle comprenant Boufarik et Koléah; Médéah, centre du
+cercle comprenant le Makhzen, (proprement <i>magasin, réserve</i>: tribus
+auxiliaires, nommées, sous les Turcs, <i>tribus de commandement</i>, exemptes
+d'impôts et chargées d'assurer l'obéissance des autres tribus, dites
+<i>tribus de soumission</i>), les Goums (proprement <i>levées</i>, cavalerie
+mobile des tribus), et les tribus, Milianah, centre du cercle comprenant
+également le Makhzen, les Goums et les tribus.</p>
+
+<p><i>Division d'Oran</i>, formée de quatre subdivisions.--<i>Subdivision d'Oran</i>:
+Oran, chef-lieu de la division et de la subdivision; Arzew;
+Mers-el-Kébir; Misserguin; Camp du Figuier.--<i>Subdivision de Mascara</i>:
+Mascara, chef-lieu.--<i>Subdivision de Mostaganem</i>: Mostaganem, chef-lieu;
+Mazafran.--<i>Subdivision de Tlemcen</i>; Tlemcen, chef-lieu.</p>
+
+<p><i>Division de Constantine</i>, formée de trois subdivisions.--<i>Subdivision
+de Constantine</i>: Constantine, chef-lieu de la division et de la
+subdivision; Philippeville, centre du cercle comprenant les camps de
+Smendou, des Toumiettes et de el-Arrouch; Djidjeli.--<i>Subdivision de
+Bône</i>: Bône, chef-lieu; Guelma, centre du cercle comprenant le Makhzen,
+les Goums, les tribus: la Calle, centre du cercle comprenant les tribus
+qui relèvent de la Calle.--<i>Subdivision de Sélif</i>: Sélif, chef-lieu.</p>
+
+<p>Par une autre décision du ministre de la Guerre, en date du 12 novembre
+1852. les places de l'Algérie ont été classées ainsi:</p>
+
+<p><i>Première classe.</i>--Alger, Oran, Constantine.</p>
+
+<p><i>Deuxième classe.</i>--Blidah, Médéah, Milianah, Cherchel. Mostaganem,
+Mascara, Tlemcen, Bône, Bougie, Sélif, Djidjeli, Philippeville.</p>
+
+<p><i>Troisième classe.</i>--Fort-l'Empereur, Douéra, Boufarik (camp d'Erlon),
+Mustapha-Pacha, Koléah. Arzew, Mers-el-Kébir.</p>
+
+<p><i>Postes militaires</i>.--Kasbah d'Alger. Kasbah de Bône, la Calle, Guelma,
+Misserguin, Mazafran.</p>
+
+<p>Enfin, des ordonnances royales ont pendant le cours de l'année 1842.
+successivement organisé comme il suit les commandements indigènes dans
+les territoires soumis à notre domination:</p>
+
+<p><i>Province d'Alger</i>:--Khalifat des Beni-Soliman. Beni-Djad, Arib et
+Kabaïles; aghalik de Khachna; aghalik des Beni-Menasser.--<i>Subdivision
+de Titteri</i>: Aghalik du Kéblah, du Cherk, du Tell (terres cultivées), et
+des Ouled-Naïl.--<i>Subdivision De Milianah</i>: Khalifat des Hadjouths, de
+Djendel et de Braz; aghaliks des Beni-Zoug-Zoug, des Ouled-Aïad, des
+Beni-Menasser, Cherchel et Thaza.</p>
+
+<p><i>Province d'Oran</i>:--Khalifat du Gharb (ouest) comprenant trois aghaliks,
+ceux du Ghozel, du Djebel et du Gharb; khalifat du Cherk (est),
+comprenant trois aghaliks, ceux du Dhahan (nord, c'est-à-dire le pays
+qu'on a <i>derrière</i> soi, lorsqu'on est tourné vers la Mecque), du Ouasth
+(centre); et du Kéblah (sud, c'est-à-dire le pays qu'on a <i>devant</i> soi,
+lorsqu'on regarde dans la direction de la Mecque); Khalifat du Ouasth
+comprenant quatre aghaliks, ceux des Beni-Chougran, des Sdama, des
+Hachem-Gharaba, des Hachem-Cheraga; aghalik des Beni-Amer, commandé par
+un bach-agha (chef agha), ayant sous ses ordres deux aghas, l'un de
+Beni-Amer Cheraga, l'autre des Beni-Amer-Gharaba.</p>
+
+<p><i>Province de Constantine</i>:--Khalifat des Haractah, Abd-el-Nour Telaghma.
+Zmoul. Segnia, etc.; khalifat de la Medjanah; cheïkhat des Arabes
+(commandement du Shara).</p>
+
+<p>DESCRIPTION DE LA PROVINCE D'ALGER. <i>Massif d'Alger, Sahel,
+Metidjah</i>.--Les environs de la ville d'Alger se composent d'un terrain
+montagneux qui s'élève immédiatement sur la côte. C'est ce terrain qu'on
+nomme le <i>Massif</i>. Le point culminant est le Bou-Zaréah, élevé de 400
+mètres au-dessus du niveau de la mer. Ce massif est couvert, dans le
+voisinage de la ville, d'habitations agréables, et coupé de ravins et de
+petites vallées agréables, où des sources abondantes entretiennent la
+fraîcheur et une végétation active. Nos troupes y ont ouvert un grand
+nombre de routes.</p>
+
+<p>Plus loin s'étend un plateau très-accidenté lui-même, et sillonné aussi
+de nombreux ravins. Cette partie du Massif prend le nom de Sahel.</p>
+
+<p>Au pied des hauteurs du Sahel commence et se continue jusqu'au
+Petit-Atlas la <i>plaine de la Métidjah</i>, de 64 à 72 kilomètres de long
+sur 24 à 25 kilomètres de large. Bien cultivée dans la partie voisine
+des montagnes, et marécageuse dans la partie inférieure, son aspect est
+généralement découvert.</p>
+
+<p>Le camp retranché de Douéra est au pied du Sahel; plus en avant vers
+l'Atlas, est situé celui de Boufarik, et plus loin encore celui de
+Blidah. à l'extrémité de la plaine.</p>
+
+<p>Le versant septentrional du Petit-Atlas est couvert de taillis et de
+broussailles, composés, en grande partie, de chênes et de lentisques. Il
+est sillonné par de grandes vallées, d'où sortent les cours d'eau qui
+arrosent la plaine.</p>
+
+<p>ORIGINE DU MOT ALGÉRIE.--Dans les premiers temps qui suivirent notre
+conquête, le territoire conquis conserva son ancien nom de <i>Régence
+d'Alger</i>. Plus tard cette appellation fut remplacée par celle de
+<i>Possessions françaises du nord de l'Afrique</i>, titre consacré par
+l'ordonnance royale du 22 juillet 1834, qui, en plaçant le pays sous le
+régime des ordonnances, en a réglé le commandement général et la haute
+administration. Enfin, dans le discours d'ouverture des Chambres, le 18
+décembre 1837, l'ancienne Régence d'Alger reçut pour la première fois la
+dénomination officielle d'<i>Algérie</i>. Ce nom, qu'elle a gardé depuis, lui
+avait été donné, des 1834, dans un écrit publié à Paris par le comte de
+Beaumont Brivazac, sous ce titre: «<i>De l'Algérie et de sa
+colonisation.</i>»</p>
+
+<p>DESCRIPTION GÉOGRAPHIQUE DE L'ALGÉRIE.--L'Algérie, ancienne Régence
+d'Alger s'étend de l'est à l'ouest sur la côte septentrionale du
+continent de l'Afrique. Elle est bornée au nord par la Méditerranée, à
+l'est par les États de Tunis, à l'ouest par l'empire de Maroc, et au sud
+par le désert de Shara vaste plaine sans plantation. Elle offre une
+étendue d'environ 900 kilomètres sur les côtes, et s'avance de 200 à 250
+kilomètres dans l'intérieur des terres.</p>
+
+<p>ANCIENNE DIVISION DE L'ALGÉRIE.--Notre conquête de l'Algérie nous a
+rendus maîtres d'un territoire qui répond aux trois provinces romaines
+appelées Numidie, <i>Mauritanie Sicilienne</i> et <i>Mauritanie Césarienne</i>,
+dont les chefs-lieux respectifs. Cirla. Silifis, Césarée, sont
+représentés aujourd'hui par Constantine, Sélif et Cherchel.</p>
+
+<p>ANCIENNE DIVISION DE L'ALGÉRIE.--L'Algérie, sous la domination turque,
+était divisée en quatre provinces: 1° la province d'Alger; 2º la
+province d'Oran, ou de l'ouest; 3º la province de Constantine ou de
+l'est; 4º la province de Titteri, ou du sud.</p>
+
+<p>La configuration générale du terrain n'avait pas été sans influence sur
+la composition de ces provinces.</p>
+
+<p><i>Rivières</i>.--Les principaux cours d'eau qui traversent le territoire
+d'Alger sont: l'Oued-Djer, la Chiffa, le Mazafran, l'Oued-Boufarik,
+l'Oued-el-Kerma, l'Arrach, le Hamise et l'Oued-Kaddara.</p>
+
+<p><i>Villes</i>.--Les villes les plus importantes de la province d'Alger sont,
+après la capitale, à laquelle nous consacrerons un article spécial.
+Blidah. Boufarik. Dellys. Koléah.</p>
+
+<p><i>Blidah</i>.--L'armée française a pris possession du territoire de Blidah
+le 3 mai 1838. Un camp, dit <i>camp supérieur</i>, a été d'abord établi entre
+cette ville et la Chiffa sur une position qui domine la plaine de la
+Metidjah, jusqu'au confluent de cette rivière et de l'Oued-el-Kébir. Ce
+camp découvre au loin le pays des Hadjouths, et de tous les points du
+terrain qu'il embrasse, on aperçoit la position de Koléah, avec laquelle
+il a été mis en communication au moyen d'une route et d'une ligne
+télégraphique. Un second camp, dit <i>Camp inférieur</i>, a été établi dans
+une position intermédiaire, à l'est de la ville. Blidah était alors
+interdite aux Européens; mais à la reprise des hostilités, en 1839, elle
+fut définitivement occupée. Elle est située à l'entrée d'une vallée
+très-profonde, au pied du Petit-Allas. Des eaux abondantes y alimentent
+de nombreuses fontaines et arrosent les jardins et les bosquets
+d'orangers qui l'environnent de tous côtés. La ville est assez
+régulièrement percée, et ses rues sont moins étroites que celles
+d'Alger. Un tremblement de terre renversa, le 2 mais 1825, une grande
+partie des édifices les plus élevés; ainsi les maisons construites
+depuis ce désastre n'ont-elles plus, en général, qu'un rez-de-chaussée.
+La position assez saine de Blidah, à cent mètres au-dessus de Mazafran,
+à cent quatre-vingt-cinq mètres au-dessus de la mer, fait de cette ville
+le poste principal qui devra surveiller la plaine, maintenir les tribus
+voisines, et servir d'entrepôt d'approvisionnements pour les colonnes
+chargées d'opérer sur Médéah et Milianah.</p>
+
+<p><i>Boufarik</i>, le premier poste que nous ayons jetée dans la Metidjah, est
+destiné à devenir le centre de nos établissements dans la plaine.
+Occupant la place d'un marche autrefois renommé et très-considérable, il
+avait continué, avant les hostilités, à être un lieu d'échange avec les
+Arabes. La garnison loge dans un réduit en saillie, dit <i>Camp d'Erlon</i>,
+où sont renfermés tous les établissements militaires. C'est à Boufarik
+qu'on récolte une partie des foins de la plaine; les pâturages y sont
+fort beaux: mais cette localité est malsaine et le sera longtemps
+encore.</p>
+
+<p><i>Dellys</i>, que nous n'occupons pas, est adossée é une montagne qui a tout
+au plus quatre cents mètres de hauteur. Ses maisons sont bâties en
+pierre et recouvertes de tuiles. On y trouve beaucoup de restes
+d'antiquités et d'anciennes murailles. Les habitants font un commerce
+suivi avec Alger, où ils apportent tous leurs produits agricoles.</p>
+
+<p><i>Koléah</i>, située sur le revers méridional des collines du Sahel, a été
+occupée le 29 mars 1858. A côté et à l'ouest de la ville, un camp a été
+sur-le-champ établi comme une sentinelle avancée, observant les
+débouchés des sentiers au sortir de la plaine et surveillant le rivage
+de la mer. Les eaux sourdent de toutes parts, abondantes et pures, dans
+le petit vallon de Koléah; elles sont distribuées avec art pour arroser
+de magnifiques vergers d'orangers, de citronniers, de grenadiers.</p>
+
+<p>PROVINCE DE TITTERI.--Cette province était comme celles d'Oran et de
+Constantine, administrée par un bey (gouverneur) nommé par le dey, et
+révocable à sa volonté. Les principales villes de cette province sont
+Cherchel. Médéah. Milianah et Tenès. <i>Cherchel</i>, ville maritime, à 72
+kilomètres, à l'ouest d'Alger, l'ancienne <i>Julia Caesarea</i> des Romains,
+n'occupe aujourd'hui qu'une très-petite partie de l'enceinte encore
+visible tracée par ces conquérants. L'existence de <i>Julia Caesarea</i> sur
+l'emplacement de Cherchel a été prouvée par plusieurs inscriptions
+trouvées sur place. Les traces de la ville romaine sont les restes de
+ses remparts, les ruines d'un amphithéâtre et de nombreux pans de murs
+et de débris d'édifices. La magnificence de ces ruines et de celles que
+l'on voit dans les environs atteste que les Romains avaient fait de
+<i>Julia Caesarea</i> le principal siége de leur puissance dans cette
+contrée. La possession de Césarée leur ouvrait l'accès des plaines et
+des vallées situées entre le Chélif et le Mazafran. C'est par là qu'ils
+pénétraient sans peine jusqu'à Médéah et Milianah. Le 16 mars 1840.
+l'armée française a pris possession de Cherchel, abandonnée par ses
+habitants.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/033a.png"><br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Arabes irréguliers.</p>
+
+<p><i>Médéah</i>, capitale de la province de Titteri, à environ 96 kilomètres
+d'Alger, et à une journée de marche de Blidah, est bâtie en amphithéâtre
+sur un plateau incliné, au delà de la première chaîne de l'Atlas, que
+l'on traverse par un chemin très-difficile. Le point culminant, à
+l'ouest, se trouve dominé par une espèce de fort ou kasbah. Les maisons
+de Médéah ressemblent beaucoup, par leur construction, à celles du
+Languedoc, et ont, comme elles, des toits recouverts en tuiles. Les rues
+sont, en général, plus régulières et plus larges que celles d'Alger. Les
+habitants sont d'une taille élevée, forts et bien constitués. Dans le
+pays qui comprend l'ensemble des plateaux de Médéah, les habitants de la
+campagne n'ont pour demeure que des baraques en paille, joncs et
+branches d'arbres.</p>
+
+<p>Médéah fut une forteresse romaine, occupant la partie supérieure du
+mamelon sur lequel la ville est située: elle s'arrêtait à moitié pente
+vers le sud: des traces de ses anciens remparts existent encore. Depuis,
+habitée par les diverses races qui se sont successivement remplacées en
+Afrique, elle s'est accrue en gagnant vers le sud jusqu'au pied même du
+mamelon: c'est ainsi qu'ont pris naissance la haute-ville et la
+basse-ville, longtemps séparées l'une de l'autre par une coupure et par
+une porte. Les Romains avaient une grande route qui joignait Médéah à
+Milianah. Médéah se trouve à peu près à 1,100 mètres au-dessus du niveau
+de la mer. En été, les chaleurs y sont grandes mais en hiver, il y fait
+très-froid. Des vignes, en grand nombre forment la principale culture et
+produisent un raisin excellent. Médéah, dans sa partie basse, renferme
+une fontaine très-abondante, d'une bonne, eau et présentant des traces
+de travaux antiques La ville-haute, l'ancienne forteresse romaine,
+n'offre aucune source: elle a seulement, dans sa portion déclive, deux
+puits extrêmement profonds. Pour parer à cet inconvénient si dangereux,
+les Romains avaient relié à leur citadelle par un chemin incline,
+couvert par un rempart et par des tours descendant le long de
+l'escarpement ouest, une magnifique source sortant avec une force
+extrême de dessous le rocher qui supporte la ville-haute elle-même.</p>
+
+<p>Sidi Ahmed-ben-Youssef, marabout très-vénéré de Milianah, qui a laissé,
+sur toutes les villes de la Régence, des sentences qui sont devenues des
+dictons populaires, a dit, en parlant de Médéah: «Médéah, ville
+d'abondance; si le mal y entre le matin, il en sort le soir.»</p>
+
+<p>Médéah a été occupée quatre fois par les troupes françaises: le 22
+novembre 1830, par le général Clauzel; le 29 juin 1831, par le général
+Berthezene; le 4 avril 1836, par le général Desmichels, sous les ordres
+du maréchal Clauzel; enfin, et d'une manière définitive, le 17 mai 1840.
+par le maréchal Valée. Tous ses habitants l'avaient évacuée. Les
+hostilités de 1839 avaient démontré que, tant qu'on laisserait les
+Arabes libres dans l'Atlas, ils s'y organiseraient de façon à arriver en
+force et à l'improviste sur nos établissements de la Métidjah, et
+pourraient, par suite, nous inquiéter constamment. La garde de la
+Métidjah étant donc sur les hauteurs de l'Atlas, l'occupation permanente
+de Médéah fut résolue et effectuée dans ce but. Cette occupation a
+donné, en outre, à la France, une place qui coupe par le milieu les
+provinces orientales et occidentales de l'espèce d'empire créé par
+Abd-el-Kader; elle a porté un rude coup à l'influence du jeune sultan
+sur les Arabes soumis à sa domination. Médéah sera plus tard la station
+destinée à assurer les communications et le commerce entre le désert de
+Sahra et Alger.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/033b.png"><br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Abd-el-Kader.</p>
+
+<p><i>Milianah</i> a été occupée, le S juin 1840 par l'armée française, qui la
+trouva livrée aux flammes et abandonnée par ses habitants. La prise de
+possession de Médéah rendait nécessaire celle de Milianah, qui, par sa
+position, est la clef de l'intérieur des terres, et qui ouvre l'accès
+des riches plaines et des fécondes vallées situées entre le Chélif et le
+Mazafran. Cette petite ville, à 108 kilomètres environ d'Alger et à 60
+de Blidah, est située dans une montagne de l'Atlas, sur le versant
+méridional du Zakkar, à 900 mètres au-dessus du niveau de la mer.
+Suspendue en quelque sorte au penchant de la montagne, elle est bâtie
+sur le flanc d'un rocher dont elle borde les crêtes. Sous la domination
+romaine, Milianah, l'antique <i>Miniana</i> par sa position centrale au
+milieu d'une riche contrée, devint un foyer de civilisation, une
+florissante cité, résidence d'une foule de familles de Rome. On y
+retrouve encore aujourd'hui des traces non équivoques de la domination
+romaine; un grand nombre de blocs en marbre grisâtre, couverts
+d'inscriptions, et quelques-uns de figures ou de symboles. Un de ces
+blocs offre sur ses faces une urne et un cercle; un second représente un
+homme à cheval, ayant une épée dans une main et un rameau dans l'autre;
+deux autres portent chacun deux bustes romains d'inégale grandeur. Les
+maisons de Milianah, toutes composées d'un rez-de-chaussée et d'un
+étage, sont construites en pisé fortement blanchi à la chaux et renforcé
+habituellement par des portions en briques; elles sont couvertes en
+tuiles. Presque toutes renferment des galeries intérieures et
+quadrilatérales, de forme irrégulière, soutenues assez souvent par des
+colonnades en pierre et à ogives surbaissées. La ville renferme
+vingt-cinq mosquées, dont huit sont assez vastes. Comme celles de toutes
+les villes arabes, ses rues sont étroites et tortueuses; mais des eaux
+abondantes alimentent, par une multitude de tuyaux souterrains, les
+fontaines publiques et celles des maisons, pourvues d'ailleurs de
+plantations d'orangers, citronniers et grenadiers. La garnison a
+construit de grandes places et percé deux larges rues aboutissant, l'une
+à la porte Zakkar, l'autre à celle du Chélif. Elle a cherché à tirer
+parti des richesses naturelles du sol: c'est ainsi qu'elle a établi un
+four à chaux et une charbonnière, une suiferie, une poterie qui, en peu
+de temps, a fourni tous les Ustensiles de cuisine et autres dont la
+ville manquait; une tannerie; enfin une grande usine avec manège,
+distillateur, réfrigérant, pressoir à vis, etc... où l'on a fabriqué de
+la bière, du cidre et de l'eau-de-vie de grain. Toutes ces tentatives,
+qui ont eu le double avantage d'utiliser les loisirs des troupes et
+d'augmenter leur bien-être, prouvent de quelle importance peut devenir
+Milianah, envisagée seulement au point de vue industriel.</p>
+
+<p><i>Tenès</i> est une chétive et sale ville qui, avant Barberousse, a
+cependant été la capitale d'un petit royaume indépendant. Située au bord
+de la mer, elle faisait jadis un commerce de blé assez considérable. Une
+colonne française l'a visitée le 27 décembre 1842; mais elle s'est hâtée
+de s'éloigner de cette misérable bourgade, qui ne présentait aucune
+ressource pour le logement et l'approvisionnement des troupes, et est
+entourée de montagnes stériles. Voici ce que Sidi-Ahmed-ben-Youssef a
+dit en parlant de Tenès:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i20"> Tenès,</p>
+<p class="i14"> Ville bâtie sur du cuivre,</p>
+<p class="i14"> Son eau est du sang,</p>
+<p class="i14"> Son air est du poison;</p>
+<p>Certes, Ben-Jousse ne voudrait pas passer une seule nuit dans ses murs.</p>
+</div></div>
+
+<p class="mid"><i>Ces lignes riment en arabe</i>.</p>
+
+<hr class="full">
+
+<h3>Tribunaux</h3>
+
+<h4>McNAUGHTEN.--MONTÉLY.--LES BURGRAVES.</h4>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/033c.png"><br>
+Procès de McNaughten.--Cour criminelle centrale de
+Londres.</p>
+
+<p>L'attentat mystérieux de McNaughten est expliqué maintenant. Les débats
+qui viennent d'avoir lieu devant la cour criminelle centrale de Londres
+audiences des 3 et 4 mars ont prouvé jusqu'à l'évidence que l'assassin
+de M. Drummond ne jouissait pas, au moment où il a commis son crime, de
+l'usage complet de sa raison. Fils d'un honnête tourneur, tourneur
+lui-même, McNaughten avait mené, jusqu'à ce jour, une conduite
+exemplaire. Ses amis remarquaient seulement qu'il devenait de plus en
+plus froid et taciturne; quelquefois aussi il se plaignait de violents
+maux de tête. Il y a un an environ, il se persuada qu'il était persécuté
+par des ennemis qui en voulaient à ses jours. Il s'en plaignit vainement
+à son père, à ses amis et à toutes les autorités de Glasgow, sa ville
+natale, aux shérifs, au commissaire de police, au ministre, qui sont
+venus à Old-Bailey le déclarer sous la foi du serment On le traita de
+visionnaire, de fou, et on ne l'écouta pas. Alors, il quitta Glasgow, il
+s'enfuit à Liverpool, à Édimbourg, à Boulogne, à Londres; mais partout
+ou il allait, ses ennemis le suivaient, car le voyage ne guérissait pas
+son imagination malade. Enfin, résolu de mettre un terme à cette
+persécution qui le faisait si cruellement souffrir intimement convaincu
+que M. Drummond était le général en chef de l'armée ennemie, il a tiré à
+bout portant, le 2 janvier dernier, à l'infortuné secrétaire de sir
+Robert Peel, un coup de pistolet chargé à balle (voir le premier numéro
+de <i>l'Illustration</i>, page 6.)</p>
+
+<p>Les médecins chargés de faire un rapport sur l'état des facultés
+intellectuelles de l'accusé ont tous déclaré que McNaughten était
+atteint d'aliénation mentale.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/034.png"><br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;(McNaughten.)</p>
+
+<p>Le solicitor-général s'est alors empressé d'abandonner l'accusation, et
+le jury a rendu, sans même délibérer, un verdict d'acquittement.
+McNaughten sera probablement enfermé, comme Oxford, l'assassin de la
+reine, dans une maison de fous. Il a écouté avec l'impassibilité la plus
+complète ces débats, qui pouvaient avoir pour lui une issue si fatale.
+La réponse du jury n'a pas même paru l'émouvoir. La gravure ci-jointe le
+représente à la barre de la cour criminelle centrale de Londres, au
+moment où, après la lecture de l'acte d'accusation, il répond au
+greffier qu'il n'est pas coupable. Avons-nous besoin de faire remarquer
+à nos lecteurs Français les différences matérielles qui distinguent la
+cour criminelle centrale de Londres de nos cours d'assises? Au fond, sur
+le <i>bench</i> (le banc, ou le siège des juges), sont assis le président de
+la cour, ses deux assesseurs et d'autres magistrats inférieurs, le lord
+maire, les shérifs, les aldermen. En face du <i>bench</i> est la <i>barre</i> (en
+anglais, <i>bar</i>), petite tribune communiquant par un escalier dérobé avec
+la prison de Newgate; la table des <i>counsels</i>, conseils de la couronne,
+ou défenseurs des accusés, autour de laquelle viennent s'asseoir les
+membres du barreau, remplit presque tout l'espace compris entre le
+<i>bench</i> et le <i>bar</i>. Les jurés sont placés sur deux rangs dans la
+tribune voisine du <i>box</i>, espèce de petite chaire où les témoins prêtent
+serment en embrassant la Bible, et sont <i>examines</i> et <i>contre-examinés</i>
+par les conseils de la couronne et les défenseurs des accusés. En face
+du jury, une autre tribune renferme les <i>reporters</i>, ou les
+journalistes. Quant au public privilégié ou non privilégié, il occupe
+des espèces de loges situées au-dessus ou de chaque côté de la barre;
+pour entrer dans quelques-unes de ces loges, il faut payer 1 shilling à
+l'<i>ouvreuse</i>.</p>
+
+<p>Malheureusement ce n'était pas un fou que la Cour d'assises d'Orléans
+jugeait la semaine dernière, mais un misérable qui avait assassiné
+lâchement un de ses anciens camarades de lit pour lui voler une somme de
+5,000 fr. Nous ne nous sentons pas le courage de raconter avec détail
+les divers incidents de cette horrible affaire. Durant le cours des
+débats, Montély a changé subitement de système de défense; il a tout
+avoué, sauf l'assassinat, et il persiste encore à soutenir que Rosselier
+s'est donné lui-même la mort. Déclaré coupable par le jury sans
+circonstances atténuantes, il a été condamné à la peine capitale.
+D'abord, avant que l'arrêt fût prononcé, il avait dit que la mort lui
+ferait plaisir: mais cédant aux sollicitations de l'un de ses dent
+défenseurs, il s'est décidé à signer son pourvoi en cassation.--Pendant
+ce temps, Jacques Besson, toujours calme et impassible dans son cachot
+de Lyon, comme dans les prisons du Puy et de Riom, ignore encore que la
+justice humaine a prononcé, un arrêt irrévocable, et que la clémence du
+Roi peut seule aujourd'hui épargner dans ce monde la vie du condamné.</p>
+
+<p>De la tragédie réelle, passons sans transition à la tragédie imaginaire;
+oublions et McNaughten et Montély, pour nous occuper un instant de
+mademoiselle Guanhumara, autre folle qui a un vif désir de commettre un
+assassinat. Les drames les plus sombres de M. Victor Hugo sont toujours
+précédés d'un prologue moins grave, joué, en guise de réclame, devant
+les tribunaux civils. Nous avons raconté dans notre précédente revue
+comment et pourquoi mademoiselle Maxime s'était crue obligée d'intenter
+un double procès au Théâtre-Français et à l'auteur des <i>Burgraves</i>. Le
+tribunal civil de la Seine avait disjoint la cause entre la demoiselle
+Maxime contre M. Victor Hugo, de celle de mademoiselle Maxime contre le
+Théâtre-Français, et s'était déclaré incompétent sur cette dernière
+action, parce qu'en vertu d'une clause insérée dans tous les engagements
+des artistes, le litige soumis au tribunal appartient exclusivement à la
+décision du conseil judiciaire du Théâtre-Français. Appel interjeté par
+mademoiselle Maxime, la Cour royale a confirmé ce jugement.</p>
+
+<p>Tout n'est pas fini cependant.</p>
+
+<p>Restent encore trois procès à juger.</p>
+
+<p>1° Celui de mademoiselle Maxime contre M. Victor Hugo;</p>
+
+<p>2º Celui de M. Ch., homme de lettres, contre le Théâtre-Français. Le
+jour de la première représentation des <i>Burgraves</i>, l'affiche annonçait
+que les <i>entrées de faveur étaient généralement suspendues</i>, mais que,
+cependant, les bureaux ne seraient pas ouverts. Frappé de cette étrange
+contradiction, M. Ch. a fait plaider en référé que les représentations
+d'un théâtre subventionné par l'état devaient être publiques, et que le
+directeur ne pouvait pas,--surtout s'il suspendait généralement toutes
+les entrées de faveur,--ne pas ouvrir les bureaux au public. M. le
+président Perrol s'est déclaré incompétent; mais M. Ch. ne se tient pas
+pour battu. Il va intenter une action devant le tribunal civil.</p>
+
+<p>Ces deux procès se termineront probablement la semaine prochaine, et
+nous en reparlerons plus longuement dans notre prochaine revue.</p>
+
+<p>Quant au <i>troisième</i>, celui de M Victor Hugo contre le public, il n'est
+pas de notre compétence. Nos lecteurs en trouveront le compte rendu
+illustré aux pages suivantes.</p>
+
+<hr class="ful">
+
+<h4>MANUSCRITS DE NAPOLÉON <a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a>
+<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>.</h4>
+
+<p>Dans le premier numéro de l'<i>Illustration</i>, nous avons annoncé à nos
+lecteurs la publication des manuscrits inédits de Napoléon, qui sont
+outre les mains de M. Libri. Nous commençons dès aujourd'hui à tenir
+notre promesse. Nous nous proposons d'exposer ensuite, dans nos bureaux,
+ces papiers précieux à l'examen de ceux de nos lecteurs qui désireraient
+en vérifier l'authenticité. Ultérieurement nous fixerons l'époque de
+cette exposition.</p>
+
+<p>M. Libri a déjà fait connaître, dans un article de la <i>Revue des
+Deux-Mondes</i><a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a>
+<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>, par quels moyens ces manuscrits avaient pu arriver
+jusqu'à lui.</p>
+
+<p>A l'époque du consulat. Napoléon, qui se voyait déjà dans l'histoire,
+comme il l'a dit plus tard à Sainte-Hélène, songea à mettre en sûreté
+tous les papiers de sa première jeunesse. Il les plaça donc dans un
+grand carton du ministère, qui portait cette étiquette: <i>Correspondance
+avec le premier consul</i>; il biffa l'étiquette et écrivit de sa main: <i>A
+remettre au cardinal Fesch, seul</i>. Cette boîte, ficelée et cachetée aux
+armes du cardinal Fesch, traversa, sans être jamais ouverte, l'Empire et
+la Restauration; ensuite, toujours cachetée, elle passa par différentes
+mains, et il y a très-peu de temps qu'on a su ce qu'elle contenait.</p>
+
+<p>Voici, assure-t-on, à quelle occasion le cachet de ce carton fut rompu.
+Un congrès scientifique, qui avait attiré dans la ville où se trouvaient
+ces papiers un grand concours de savants français et étrangers, y
+conduisit aussi le prince de Musignano, un des fils de Lucien
+Buonaparte, qui cultive avec distinction une des branches de l'histoire
+naturelle. Le propriétaire du précieux carton, profitant de la présence
+d'un des membres de la famille de Napoléon, songea à lui remettre les
+papiers, et le carton fut ouvert devant le prince. Dans ce moment, des
+ordres de la police obligeaient le neveu de Napoléon à quitter la
+France, et soit qu'il fut pressé de partir, soit tout autre motif que la
+malignité du public interpréta comme un acte de parcimonie, le prince de
+Musignano refusa de recevoir ces manuscrits, à la remise desquels le
+possesseur attachait la condition d'une bonne oeuvre envers les pauvres.
+Vers cette époque, M. Libri arriva avec une mission du ministre de
+l'instruction publique dans la ville que le neveu de l'Empereur venait
+de quitter; il entendit raconter l'histoire de l'ouverture du carton,
+n'hésita pas à remplir la condition, et devint l'acquéreur de ces
+papiers, qui augmentent entre ses mains la plus riche collection de
+manuscrits inédits et d'autographes qui existe peut-être en Europe.
+C'est de ce savant bibliophile que nous tenons le droit de publier et
+d'exposer, comme preuve de leur authenticité, les écrits de Napoléon
+renfermés dans le carton du premier consul.</p>
+
+<p>M. Libri a dit, dans la revue que nous avons citée, de quelles oeuvres
+se compose cette collection; nous en publierons la partie la plus
+importante.</p>
+
+<p>L'<i>Histoire de Corse</i>, qui commence cette série, est de toutes les
+productions de la jeunesse de Napoléon, celle dont on a parlé le plus.
+Il avait voulu la faire imprimer à Dôle, et la croyait perdue. Dans ses
+Mémoires, Lucien Buonaparte exprime en ces termes ses regrets au sujet
+de la perte supposée de cet ouvrage:</p>
+
+<p>«Les noms <a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a>
+<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a> de Mirabeau et de Raynal me ramènent à Napoléon. Napoléon,
+dans un de ses congés qu'il venait passer à Ajaccio (c'était, je crois
+en 1790), avait composé une histoire de Corse, dont j'écrivis deux
+copies, et dont je regrette bien la perte. Un de ces deux manuscrits fut
+adressé à l'abbé Raynal, que mon frère avait connu à son passage à
+Marseille. Raynal trouva cet ouvrage tellement remarquable, qu'il voulut
+le communiquer à Mirabeau Celui-ci, renvoyant le manuscrit, écrivit à
+Raynal que cette petite histoire lui semblait annoncer un génie du
+premier ordre. La réponse de Raynal s'accordait avec l'opinion du grand
+orateur, et Napoléon en fut ravi. J'ai fait beaucoup de recherches
+vaines pour retrouver ces pièces, qui furent détruites probablement dans
+l'incendie de notre maison par les troupes de Paoli.»</p>
+
+<p>Lucien était dans l'erreur.</p>
+
+<p>Un manuscrit de cette histoire se trouve parmi les papiers qui avaient
+été remis au cardinal Fesch, et se compose de trois gros cahiers, qui ne
+sont pas entièrement de la main de Napoléon, mais qu'il a corrigés et
+annotés.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote1" name="footnote1"><b>Note 1: </b></a>
+<a href="#footnotetag1">
+(retour) </a> La reproduction des manuscrits de Napoléon est interdite.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote2" name="footnote2"><b>Note 2: </b></a>
+<a href="#footnotetag2">
+(retour) </a><i>Revue
+des Deux-Mondes</i>, numéro du 1er mars 1842.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote3" name="footnote3"><b>Note 3: </b></a>
+<a href="#footnotetag3">
+(retour) </a>Mémoires de Lucien
+Buonaparte. Paris, 1856, in-8º, p. 92.</blockquote>
+
+<p>Napoléon commence l'histoire de sa patrie aux temps les plus reculés et
+la termine au dix-huitième siècle, au pacte de Corte entre les Génois et
+les Corses. Cette esquisse, rédigée avec chaleur, décèle le plus vif
+amour pour la Corse. Ce qu'on doit surtout y remarquer, et qu'on ne
+s'attendrait pas à y rencontrer, c'est que Napoléon ne s'est pas borné à
+écrire d'après les traditions plus ou moins incertaines l'histoire de
+son pays. Il ne s'en est pas tenu aux croyances vulgaires: dans un temps
+où l'érudition était presque proscrite, et où on la regardait comme une
+vieillerie incompatible avec le progrès. Napoléon a su s'affranchir de
+ce préjugé. Il a étudié les sources, il cite les ouvrages qu'il a
+consultés, et l'on voit qu'il a eu soin de réunir les documents inédits
+qui pouvaient lui fournir des lumières. Plusieurs de ces pièces sont
+encore annexées au manuscrit de l'<i>Histoire de Corse</i>. Cet homme
+extraordinaire ne pouvait rien faire d'incomplet; tous ses travaux
+étaient sérieux. Au milieu de la Révolution, et malgré les idées qui
+régnaient alors, il avait senti que l'histoire ne s'improvise pas, et il
+n'avait pu consentir à n'être que l'auteur d'une compilation.</p>
+
+<p>Dans les <i>Lettres sur l'Histoire de Corse</i>, on trouvera déjà les germes
+du style énergique et saccadé de l'Empereur. On y trouvera surtout toute
+la force de ce caractère indomptable. L'homme qui, dans ses premières
+années, aimait avec une telle passion l'île où il avait vu le jour, est
+le même qui devait plus tard montrer au plus haut point le sentiment
+français. C'était toujours le même principe, l'amour national, qui
+n'avait pu que s'étendre et se fortifier davantage en s'appliquant à une
+grande nation.</p>
+
+<h4>LETTRES SUR LA CORSE A L'ABBÉ RAYNAL.</h4>
+
+<h4>LETTRE PREMIÈRE.</h4>
+
+<p>Monsieur,</p>
+
+<p>Ami des hommes libres, vous vous intéresserez au sort de la Corse, que
+vous aimez; le caractère de ses habitants l'appelait à la liberté; la
+centralité de sa position, le nombre de ses ports et la fertilité du sol
+l'appeloient à un grand commerce.--Pourquoi donc le peuple corse
+n'a-t-il jamais été ni libre ni commerçant?--C'est qu'une fatalité
+inexplicable a toujours armé ses voisins contre lui. Il a été la proie
+de leur ambition, la victime de leur politique et de sa propre
+opiniâtreté.... Vous l'avez vu prendre les armes, secouer l'atroce
+gouvernement génois, recouvrer son indépendance, vivre un instant
+heureux; mais, poursuivi par cette fatalité irrésistible, il tomba dans
+le plus insupportable avilissement. Pendant vingt-quatre siècles, voilà
+les scènes qui se renouvellent sans interruption: mêmes vicissitudes,
+même infortune, mais aussi même courage, même résolution, même audace.
+Les Romains ne purent se l'attacher qu'en se l'alliant; des essaims de
+Barbares l'assaillirent; ils s'emparèrent de ses champs, incendièrent
+ses maisons; mais il sacrifia son caractère de propriétaire à celui
+d'homme: il erra pour vivre libre. S'il trembla devant l'hydre féodale,
+ce fut seulement autant de temps qu'il lui en fallut pour la connoître
+et pour la détruire. S'il baisa en esclave les chaînes de Rome, guidé
+par le sentiment de la nature, il ne tarda pas à les briser; s'il courba
+enfin la tête sous l'aristocratie ligurienne, si des forces
+irrésistibles le maintinrent vingt ans soumis au despotisme de
+Versailles, quarante ans d'une guerre opiniâtre étonnèrent l'Europe et
+confondirent ses ennemis. Mais vous qui avez prédit à la Hollande sa
+chute, à la France sa régénération, vous aviez promis aux Corses le
+rétablissement de leur gouvernement, le terme de l'injuste domination
+française. Votre prédiction se seroit accomplie lorsque cet intrépide
+peuple, revenu de son étourdissement, se fut ressouvenu que la mort
+n'est qu'un des états de l'âme, mais que l'esclavage en est
+l'avilissement; elle se seroit accomplie... Inutiles recherches! Dans un
+instant tout est changé. Du sein de la nation que gouvernoient nos
+tyrans a jailli l'étincelle électrique: cette nation éclairée, puissante
+et généreuse, s'est souvenue de ses droits et de sa force; elle a été
+libre et a voulu que nous le fussions comme elle. Elle nous a ouvert son
+sein: désormais nous avons les mêmes intérêts, les mêmes sollicitudes;
+il n'est plus de mer qui nous sépare.</p>
+
+<p>Parmi les bizarreries de la révolution française, celle-ci n'est pas la
+moindre. Ceux qui nous donnoient la mort comme à des rebelles sont
+aujourd'hui nos protecteurs; ils sont animés par nos sentiments.--Homme!
+homme! que tu es méprisable dans l'esclavage, que tu es grand lorsque
+l'amour de la liberté t'enflamme! Alors tes préjugés se dissipent, ton
+âme s'élève, ta raison reprend son empire... Régénéré, tu es vraiment le
+roi de la nature.</p>
+
+<p>A combien de vicissitudes, monsieur, sont sujettes les nations! Est-ce
+la Providence d'une intelligence supérieure, ou est-ce le hasard aveugle
+qui dirige leur sort? Pardonne, ô Dieu! mais la tyrannie, l'oppression,
+l'injustice, dévastent la terre, et la terre est ton ouvrage. Les
+souffrances, les soucis sont le partage du juste, et le juste est ton
+image! Ces amères réflexions sont écrites sur toutes les pages de
+l'histoire de Corse car l'histoire de Corse n'est qu'une lutte
+perpétuelle entre un petit peuple qui veut vivre libre et ses voisins
+qui veulent l'opprimer; l'un se défend avec cette énergie qu'inspirent
+la justice et l'amour de l'indépendance, les autres attaquent avec cette
+perfection de tactique qui est le fruit des sciences et de l'expérience
+des siècles; le premier a des montagnes pour dernier refuge, les seconds
+ont leurs navires. Maîtres de la mer, ils interceptent les
+communications et se retirent, reviennent ou varient leurs attaques à
+leur gré. Ainsi la mer, qui, pour tous les autres peuples, fut la
+première source des richesses et de la puissance, la mer qui éleva Tyr,
+Carthage, Athènes, qui maintient encore l'Angleterre, la Hollande, la
+France, au plus haut degré de splendeur et de puissance, fut la source
+de l'infortune et de la misère de ma patrie; heureuse si la sublime
+faculté de perfection eût été plus bornée dans l'homme! Il n'aurait pas
+alors, dans la soif de son inquiétude et par le moyen de l'observation,
+soumis à ses caprices le feu, l'eau et l'air; il aurait respecté les
+barrières de la nature; des bras de mer immenses l'auraient étonné sans
+lui donner l'idée de les franchir.</p>
+
+<p>Nous eussions donc toujours ignoré qu'il existait un continent... Oh!
+l'heureuse, l'heureuse ignorance!!!</p>
+
+<p>Quel tableau offre l'histoire moderne! Des peuples qui s'entre-tuent
+pour des querelles de famille, et qui s'entr'égorgent au nom du moteur
+de l'univers; des prêtres fourbes et avides qui les égarent par les
+grands moyens de l'imagination, de l'amour du merveilleux et de la
+terreur. Dans cette, suite de scènes affligeantes, quel intérêt peut
+prendre un lecteur éclairé? Mais un Guillaume Tell vient-il à paraître,
+les vieux s'arrêtent sur ce vengeur des nations; le tableau de
+l'Amérique dévastée par des brigands forts de leur fer, inspire le
+mépris de l'espèce humaine; mais on partage les travaux de Washington,
+on jouit de ses triomphes on le suit à deux mille lieues; sa cause est
+celle de l'humanité. Eh bien! l'histoire de Corse offre une foule de
+tableaux de ce genre; si ces insulaires ne manqueront pas de fer, ils
+manquèrent de marine pour profiter de leur victoire et se mettre à
+l'abri d'une seconde attaque. Ainsi les années durent se passer en
+combats. Un peuple fort de sa sobriété et de sa constance, et des
+nations puissantes, riches du commerce de l'Europe, voilà les acteurs
+qui figurent dans l'histoire de Corse.</p>
+
+<p>Pénétré de l'utilité qu'elle pouvait avoir, de l'intérêt qu'elle
+inspireroit, et convaincu de l'ignorance ou de la vénalité des écrivains
+qui ont jusqu'ici travaillé sur nos annales, vous avez senti que
+l'histoire de Corse manquoit à notre littérature. Votre amitié voulut me
+croire capable de l'écrire. J'acceptai avec empressement un travail qui
+flattoit mon amour pour ma patrie, alors avilie, malheureuse, enchaînée.
+Je me réjouis d'avoir à dénoncer à l'opinion qui commençoit à se former
+les tyrans subalternes qui la dévastoiont; je n'écoutai pas le cri de
+mon impuissance... «Il s'agit moins ici de grands talents que d'un grand
+courage, me dis-je, il faut une âme qui ne soit pas ébranlée par la
+crainte des hommes puissants qu'il faudra démasquer. Eh bien! ajoutai-je
+avec une sorte de fierté, je me sens ce courage-là.»</p>
+
+<p>«La constance et les vertus de ma nation captiveront le suffrage du
+lecteur. J'aurai à parler de M. Paoli, dont les sages institutions
+assureront un instant notre bonheur, et nous firent concevoir de si
+brillantes espérances. Il consacra le premier ces principes qui font le
+fondement de la prospérité des peuples. On admirera ses ressources, sa
+fermeté son éloquence; au milieu des guerres civiles et étrangères, il
+fait face à tout. D'un bras ferme il pose les bases de la Constitution,
+et fait trembler jusque dans Gênes nos tyrans. Bientôt trente mille
+François, vomis sur nos côtes, renversent le trône de la liberté, le
+noyant dans des flots de sang, nous font assister au spectacle d'un
+peuple qui, dans son découragement, reçoit des fers. Tristes moments
+pour le moraliste, pareils à celui qui fit dire à Brutus: <i>Vertu, ne
+serais-tu qu'une chimère!...</i> J'arriverai enfin à l'administration
+françoise. Accablé sous le triple joug du militaire, du robin, du
+maltôtier; étranger dans sa patrie, en proie à des aventuriers que le
+François d'outre-mer refuseroit de reconnoitre, le Corse voit ses jours
+flétris par l'avidité, par la fantaisie, par le soupçon et l'ignorance
+de ceux qui, au nom du roi, disposent des forces publiques. Hélas!
+comment cette nation éclairée ne seroit-elle pas touchée de notre état!
+comment l'envie de réparer les maux qui nous sont faits en son nom ne
+lui viendroit-elle pas!» C'étoit là le principal fruit que je voulais
+tirer de mon ouvrage.</p>
+
+<p>Plein de la flatteuse idée que je pouvais être utile aux miens, je
+m'appliquais à recueillir les matériaux qui m'étoient indispensables;
+mon travail se trouvoit même assez avancé, lorsque la Révolution vint
+rendre au peuple corse sa liberté. Je cessai: je compris que mes talents
+n'y étoient plus suffisants, et que, pour oser saisir le burin de
+l'histoire, il falloit avoir d'autres moyens. Lorsqu'il y avoit du
+danger, il ne falloit que du courage; quand mon ouvrage pouvoit avoir un
+objet immédiat d'utilité, je crus mes forces suffisantes; aujourd'hui je
+laisse le soin d'écrire notre histoire à quelqu'un qui n'aurait pas eu
+mon dévouement, mais qui aura peut-être plus de talents. Cependant, pour
+ne pas perdre tout le fruit de quelques recherches et pour remplir en
+quelque sorte la promesse que je vous avois faite, convaincu d'ailleurs
+que je ne puis vous offrir rien qui soit plus conforme à vos principes
+que les annales d'un peuple comme le mien, je vais vous les faire passer
+rapidement sous les yeux. Entrant dans la belle saison, abrité par
+l'arbre de la paix et par l'oranger, chaque regard me retrace la beauté
+de ce climat, que la nature a orné de tous ses dons, mais que des
+ennemis implacables ont dévasté et dépouillé.</p>
+
+<p>Le gouvernement républicain florissoit jadis dans les plus beaux pays du
+monde, il amenait un accroissement de population qui obligeoit à des
+émigrations fréquentes. Les Lacédémoniens, les Lyguriens, les
+Phéniciens, les Troyens envoyèrent des colonies en Corse.</p>
+
+<p>PHOCÉENS.--Six siècles avant l'ère chrétienne, les Phocéens, peuple
+d'Ionie, chassés de leur patrie, vinrent y bâtir la ville de Calaris.
+Les Phocéens étoient venus solliciter un asile; ils prétendirent
+cependant dominer: quoique plus instruits dans l'art militaire, ils n'y
+purent réussir; les naturels du pays, secourus par les Etrusques, les
+chassèrent.</p>
+
+<p>Il est difficile de pénétrer dans des temps si éloignés. Il paroît
+cependant que les Corses vivoient contents, libres et abandonnés à
+eux-mêmes, divisés en petites républiques confédérées pour leur défense
+commune. C'est pourtant dans cet intervalle que les écrivains placent la
+domination carthaginoise; tous se répètent, sans qu'il soit possible de
+pénétrer l'origine de cette opinion. Il est certain toutefois que la
+Corse ne fut jamais soumise aux Carthaginois. On lit dans les anciens
+historiens qu'ils ont asservi la Sardaigne; que les Corses, qui
+occupoient douze bourgs sur les plus-hautes montagnes de cette île, leur
+résistèrent: mais Pausanias et Ptolémée nous apprennent que ces Corses
+étoient des descendants d'anciens proscrits à qui on avoit conservé le
+nom de la patrie de leurs pères. Dans les actes par lesquels les Romains
+et les Carthaginois ont limité leur navigation et leur commerce
+respectifs, comme dans leurs traités de paix, il est toujours fait
+mention de la Sardaigne et jamais de notre pile. Si, après la première
+guerre punique. Carthage céda la Sardaigne, la Corse ne se ressentit
+aucunement I de l'humiliation de Carthage, et resta toujours
+indépendante et libre... Il y a cent raisons qui auroient pu empêcher
+tant d'écrivains de se copier si servilement. C'est surtout en lisant
+notre histoire qu'il faut être en garde contre les opinions le plus
+universellement adoptées.</p>
+
+<p>ROMAINS.--Les Romains, maîtres de l'Italie, vainqueurs de Carthage,
+durent penser à la conquête de la Corse, qui néanmoins ne leur fut pas
+aussi facile qu ils se l'étoient promis. Les Corses se défendirent avec
+intrépidité, quatorze fois ils furent vaincus, et quatorze fois ils
+reprirent les armes, et chassèrent leurs ennemis. C. Papirius,
+réfléchissant sur la cause de cette obstination, leur offrit le titre
+d'allié des Romains sur le pied des Latins, et l'on accepta cette
+condition qui assuroit en partie la liberté... Rome ne put parvenir à se
+concilier ces peuples qu'en les faisant participer à sa grandeur...
+Depuis, quelques infractions aux traités irritèrent les Corses, qui
+devinrent irréconciliables. En vain, le préteur C. Cicereus et le consul
+M. Juventius Thalna ravagèrent la Corse. Leurs victoires furent aussi
+éclatantes qu'inutiles. Douze mille patriotes morts ou traînés en
+esclavage affaiblissent, sans le décourager, un peuple implacable dans
+sa haine. Ou fut bientôt étonné à Rome d'être obligé, après de pareils
+événements, d'envoyer des armées consulaires contre une nation qu'on
+croyait non-seulement découragée, mais même détruite Et s'il fallut
+enfin qu'elle se soumit aux vainqueurs du monde, elle ne le fit qu'après
+avoir été l'objet de cinq triomphes... La Corse, dans son exaltation,
+avoit préféré abandonner les plaines trop difficiles à défendre plutôt
+que de se soumettre. Les Romains se les approprieront, et y établirent
+des colonies qui ont servi de lien entre les deux peuples. Lorsque,
+depuis, les triumvirs offriront au monde le hideux spectacle du crime
+heureux, la Corse et la Sicile furent le refuge de Sextus Pompée. Je
+vois avec plaisir ma patrie, à la honte de l'univers, servir d'asile aux
+derniers restes de la liberté romaine, aux héritiers de Caton.</p>
+
+<p>BARBARES.--Des peuplades nombreuses de Goths, de Vandales, de Lombards,
+après avoir ravagé l'Italie, passèrent en Corse, plusieurs même s'y
+établirent et y régnèrent longtemps. Leur gouvernement, aussi sanglant
+que leurs excursions, sembloit n'avoir pour but que de détruire; la
+plume refuse de s'arrêter à de pareilles horreurs.</p>
+
+<p>Lorsque les Sarrasins furent battus par Charles Martel, ils débarquèrent
+en Corse; furieux d'avoir été vaincus, ils assouvirent sur nos
+malheureux habitants la rage forcenée qui les transportoit contre le nom
+chrétien. Les prêtres massacrés au moment du sacrifice, les enfants
+arrachés du sein maternel, écrasés contre des rochers, périssant
+victimes d'un Dieu qu'ils ne pouvaient connoître; les femmes égorgées,
+le pays incendié, furent les offrandes que ces hommes féroces vouèrent à
+leur prophète. Effet terrible du fanatisme! il étouffe les lois sacrées
+de l'humanité, rend les peuples sanguinaires, et finit par leur forger
+des fers.</p>
+
+<p>Fatigués de se trouver sans cesse en proie aux incursions des barbares
+et d'espérer en vain des secours des princes voisins, les Corses,
+quittant leurs habitations et errant dans les forêts les plus
+impénétrables, sur les sommets les plus inaccessibles, traînèrent sans
+espoir leur triste existence, lorsque, du fond de l'Italie, un homme
+généreux y aborda avec mille ou douze cents de ses parents et de ses
+vassaux.</p>
+
+<p>UGO COLONNA.--Ugo, du sang des Colonna, fut le génie tutélaire qui, sous
+la protection des papes, vint ranimer le courage des insulaires et
+détruire l'empire mauresque. Les naturels du pays rentrèrent libres dans
+leurs habitations; ils commenceront sans doute à goûter les fruits d'un
+sage gouvernement, et désormais plus tranquilles, ils vivront
+heureux!... Non... Ugo croit avoir le droit de s'ériger en despote en
+conservant à la cour de Rome la suzeraineté. Les seigneurs qui l'avaient
+accompagné s'approprièrent divers cantons: le régime féodal naquit de ce
+partage, et voilà les Corses, échappés aux cruautés des Goths et des
+Vandales, devenus victimes d'un système de gouvernement que ces barbares
+avaient imaginé, système qui a nui plus à l'Europe que leurs armes.
+Ainsi une reconnaissance exagérée pour les libérateurs, peut-être même
+une admiration aveugle pour de riches étrangers, dompte cette fois ce
+caractère inflexible.</p>
+
+<p>Quiconque a médité sur l'histoire des nations est accoutumé sans doute
+au spectacle du fort opprimant le faible, et à voir les différentes
+sectes se haïr et s'égorger; mais l'horrible rapine que Rome exerçait à
+cette époque est, je crois, le point extrême de l'abus de la religion.
+Les papes, en vertu de leur suzeraineté, pour s'indemniser des secours
+qu'ils avoient accordés, imposèrent, sous le titre de tribut temporel,
+le cinquième des revenus, et sous le nom de tribut spirituel..... je
+crains que l'on ne me taxe d'exagération, je serais tenté de développer
+toutes les preuves..... oui, sous le titre de tribut spirituel, le père
+commun des fidèles, le vicaire d'un Dieu-Homme, percevoit le dixième des
+enfants que ses collecteurs prenoient âgés de cinq ans pour les
+transporter dans les palais de Rome, briser les liens qui unissent les
+pères aux enfants, la patrie aux citoyens, s'appelait une chose
+spirituelle!... Quand les historiens ne présenteraient que ce trait, ils
+offriraient une matière inépuisable aux méditations de l'homme sensé.
+Celui qui vont affaiblir l'empire de la raison, qui essaie de substituer
+aux sentiments infaillibles de la conscience le cri des préjugés est un
+fourbe, il veut tromper!</p>
+
+<p>Dans ces temps de malheur et d'avilissement naquit <i>Arrigo Il Bel
+Messere</i>. Arrigo, descendant de <i>Ugo</i>,. respecté de ses peuples, craint
+de ses vassaux, s'occupoit quelquefois de leur bonheur: quoique soumis à
+la cour de Rome, plus encore par les préjugés qui dominaient alors en
+Europe que par son serment, il obtint, après de longues négociations, la
+suppression du tribut spirituel. Le fer d'un Sarde coupa le fil des
+jours de ce prince. Arrigo ne laissant point de postérité, tous les
+seigneurs se cantonnèrent dans leurs châteaux, et après s'être
+longuement disputé l'empire, visèrent tous à l'indépendance. Les
+peuples, également victimes des guerres que les seigneurs se faisoient
+entre eux et leur administration, ne tardèrent pas à s'en lasser. Le
+peuple corse au centre de l'Europe, a dû sans doute être opprimé par les
+mêmes tyrans que les autres peuples, mais il a toujours été le premier à
+donner l'éveil et à secouer le joug. Ainsi, dans le siècle où toute
+l'Europe croupissoit sous le régime féodal, lui seul se fit un
+gouvernement municipal, adopté depuis en Italie, et ensuite dans les
+autres pays du continent.</p>
+
+<p>GOUVERNEMENT MUNICIPAL.--La partie septentrionale de l'île fut la
+première à recouvrer sa liberté; chaque village forma sa municipalité,
+chaque pieve eut son podestat, et tous réunis nommèrent une régence ou
+suprême magistrature, composée de douze membres.</p>
+
+<p>Les papes, qui n'avoient pas abandonne leurs prétentions sur la Corse, y
+envoyèrent des seigneurs de la maison de Massa sous prétexte diriger les
+forces des communes contre les larrons avec plus d'intelligence. Ils les
+accoutumoient ainsi à ne revoir des chefs de leurs mains: mais, en 1091
+le pape Urbain second donna l'investiture de la Corse aux Pisans qui
+maîtres de Boniface et très-puissants dans ces mers, se faisoient
+estimer par leur sagesse.</p>
+
+<p>Une partie de l'île était gouvernée en démocratie, avoit des lois, des
+magistrats et des forces: la partie méridionale, excepté deux pièves,
+étoit soumise aux seigneurs des maisons de Cinarca, Lira, Rocca, Druano.
+Quelle était donc l'autorité de la république de Pise? Elle envoyoit
+deux de ses principaux citoyens, qui percevoient une légère imposition;
+leur principale fonction consistait à tacher de maintenir la paix parmi
+les différents États qui composoient le royaume. Soit qu'il s'élève un
+différend entre deux barons, soit qu'il s'en élève un entre un baron et
+une commune, les deux magistrats, qui portoient le titre de <i>judice</i>
+prononcoient. Le gouvernement des Pisans fut agréé en Corse; ils
+n'ambitionnoient pas une extension d'autorité; la paix et la justice
+furent l'objet de leurs soins; le tribut modique qu'ils percevoient, ils
+l'employoient tout entier à des établissements publics. Le titre de
+citoyen de Pise, qu'ils donnèrent aux Corses, avec la jouissance des
+prérogatives qui s'y trouvoient attachés, acheva de consolider leur
+prépondérance Ainsi, monsieur, s'écoulèrent dix-huit siècles, sans qu'au
+milieu de tant de révolutions, le peuple corse ait jamais démenti son
+caractère.</p>
+
+<p>Des érudits italiens ont prétendu, dans ces derniers temps, que la
+maison Colonna n'étoit jamais venue en Corse; ils ont fourni des prouves
+qui ne m'ont point convaincu; je m'en tiens donc à l'assertion reçue, à
+la tradition, à la conviction qu'en ont les Colonna de Rome, et à
+l'autorité de tant d'historiens, dont plusieurs sont contemporains, aux
+restes de quelques monuments, etc. Contentons-nous de discuter la
+principale objection.</p>
+
+<p>D'abord, disent-ils, on trouve qu'un Charles, roi de France a délivré la
+Corse des Maures. Depuis, l'on voit un Bonifazio, marquis de Toscane,
+chargé par l'empereur de défendre la Corse; c'est lui qui est si célèbre
+par la fameuse descente en Afrique. Après sa mort, l'on voit son fils
+Adalberto lui succéder et précéder Alberto second, dit le Riche, qui
+meurt en 916; enfin Guido Lamberto succède à Alberto le Riche... Je
+conviens de tous ces faits, mais je ne vois pas ce qu'ils ont
+d'incompatible avec ce que nous avons dit des Colonna.</p>
+
+<p>Les papes envoyèrent Ugo en Corse pour la délivrer. Les empereurs
+étoient, ce me semble aussi, fort intéresses à ce que les barbares ne
+s'y établissent pas; ils donnèrent donc commission au marquis de Toscane
+de veiller sur la Corse, de la secourir si les barbares l'attaquaient,
+et, en conséquence de cette commission, les marquis de Toscane prenoient
+le titre de <i>tutor Corsicæ</i>. Cela est si vrai, que, depuis, lorsque les
+communes eurent pris consistance, l'on voit une comtesse Mathilde,
+marquise de Toscane, s'intituler <i>tutor Corsicæ</i>, cependant elle n'y
+avoit certainement aucune autorité.</p>
+
+<p>L'on relevé ensuite quelques erreurs de chronologie de Giovanni Della
+Grossa, et l'on en déduit la fausseté du fait; cela n'est pas
+conséquent; en vérité, il faut bien avoir la manie des systèmes pour ne
+pas sentir que c'est bâtir sur le sable que d'en fabriquer sur de si
+foibles fondements.</p>
+
+<hr class="full">
+
+<h3>Théâtres.</h3>
+
+<h5>THÉÂTRE FRANÇAIS.--<i>Les Burgraves</i>, trilogie en vers., par M. Victor
+Hugo: 1er acte, l'Aïeul; 2e acte, le Mendiant; 3e acte, le Caveau perdu.</h5>
+
+<p>Voyez-vous ce noir château perché sur le sommet d'un roc, comme un nid
+de vautour, armé de herses et de créneaux? C'est le château d'Heppenhef.
+Son front a pour voisins les nues et les orages, et le vieux Rhin mugit à
+ses pieds, dans ses abîmes profonds. Heppenhef appartient à une antique
+race de Burgraves. Les seigneurs, comtes de ce terrible <i>Burg</i>, l'ont
+occupé de père en fils, et de temps immémorial. Aujourd'hui, on y trouve
+quatre générations vivantes, en remontant du petit-fils au bisaïeul. Job
+est le nom du grand ancêtre; Magnus vient après lui; après Magnus,
+Hatto; après Hatto. Conrad: à eux quatre, les comtes d'Heppenhef forment
+un total d'à peu près deux cent soixante-dix ans; ce ne sont pas des
+seigneurs de la première jeunesse.</p>
+
+<p>De son temps, Job passait pour un preux et pour un vaillant. Comme son
+haubert, son coeur était d'acier: le fer ne pouvait briser l'un, pas
+plus que la peur n'entamait l'autre; sa foi valait son épée, et nul
+étranger ne heurtait à son foyer, sans que Job lui dit: Prenez place!</p>
+
+<p>Magnus suivit de près l'exemple de son père; mais ce n'était déjà plus
+le même bras ni la même âme; l'épée paternelle lui était pesante, et de
+même que son corps pliait sous la vieille armure, de même sa conscience
+commençait à chanceler et.. livrer passage aux perfides attaques de la
+mollesse et de la volupté.</p>
+
+<p>Avec Hatto, tout est dit La forte race d'Heppenhef dégénère et s'énerve,
+et le fils d'Hatto promet une descendance pire encore.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/036a.png"><br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;(Ligier,<br>rôle de FrédéricBarberousse en<br>mendiant.)</p>
+
+<p>Est-ce le cliquetis du fer et le <i>hurrah</i> des combattants qui résonnent
+maintenant sous les voûtes du château d'Hoppenhef? Non; mais le cri
+aviné de l'orgie, mais le choc des coupes qui se remplissent et se
+vident. Hatto y commande et y fait régner avec lui la violence et la
+débauche; s'il s'arrache à ses journées d'ivresse et à ses nuits
+enflammées, c'est pour s'élancer de son <i>Burg</i> sur la campagne, comme un
+oiseau de proie, pillant les moissons, dévastant les chaumières,
+enlevant femmes et hommes pour en faire ses esclaves; cependant le vieux
+Job et le vieux Magnus, tristement retirés dans le sombre donjon, se
+dérobent par la solitude à ce honteux spectacle de leur propre
+décadence.</p>
+
+<p>Par le Rhin! aujourd'hui Hatto est en joie. Il y a grande fête chez
+monseigneur, et grand festin. Les éclats bachiques et les chansons des
+joyeux convives s'échappent à travers les créneaux et courent dans l'air
+en folles bouffées. O race aveugle et brutale! enivre-toi; noie le
+courage et l'honneur de tes pères dans ces coupes fumantes; le Rhin est
+un fleuve fécond, et la grappe qui mûrit cette chaude liqueur sous sa
+blonde écorce se mire dans ses eaux. Mais ne sais-tu pas que le serpent
+livide peut se glisser sous ces fleurs, la douleur dans cette joie, le
+châtiment dans cette impunité, la mort dans cette vie effrénée!</p>
+
+<p>D'où vient cette ombre sinistre qui passe et repasse devant ce <i>Burg</i>
+fatal où hurle l'orgie? Est-ce une femme? est-ce un fantôme?
+Appartient-elle à la terre? Sort-elle du fond des noirs abîmes? Son
+aspect est misérable et repoussant; elle est chargée d'ans et de rides,
+et, sur son visage flétri, l'oeil découvre aisément la trace des longues
+souffrances et des implacables ressentiments longuement accumulés.
+Qu'est-ce donc? A-t-elle quelque grand crime à expier? Poursuit-elle
+quelque horrible vengeance? Un humble sac de pénitente l'enveloppe; un
+carcan entoure son cou et l'emprisonne; une longue chaîne d'esclave lui
+sert de ceinture; au pied, elle traîne un anneau de fer.</p>
+
+<p>C'est une femme! c'est Guanhumara! Ici les somptueux repas, dit-elle en
+jetant çà et là un regard sombre, là la misère affamée. Le tyran de ce
+coté, de l'autre l'esclavage. Ah! oui, réjouissez-vous, Burgraves, vous
+n'avez pour ennemi qu'une femme;</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">Mais, ô princes, tremblez; cette femme est la haine!</p>
+</div></div>
+
+<p>Si vous demandez maintenant à l'un de ces serfs enchaînes qui errent sur
+le préau: Quelle est cette vieille hideuse, dont l'oeil lance un éclair
+sinistre? Une fille de Béelzébuth, répondra-t-il en se signant; une
+damnée, une sorcière.--Guanhumara, en effet, possède la science
+surhumaine; elle sait préparer les poisons redoutés qui causent un
+trépas soudain; elle a le secret des filtres merveilleux qui arrachent
+sa proie à la tombe; dans sa main, elle tient la vie et la mort.</p>
+
+<p>Il y a au château d'Heppenhef un jeune chevalier qui se nomme Otbert;
+c'est un capitaine d'aventures,</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">Arrivé l'an passé, bien qu'encore novice,</p>
+<p class="i14">Au château d'Heppenhef, pour y prendre service.</p>
+</div></div>
+
+<p>Mais, au lieu de faire la guerre, Otbert s'est conformé aux exemples du
+maître: il a fait l'amour. Otbert aime Régina, jeune comtesse suzeraine,
+dont Hatto convoite, non pas la jeunesse et la beauté, mais les fiefs
+magnifiques et nombreux qui rehaussent sa couronne de comtesse. Ainsi,
+Otbert est le rival du misérable et cruel Hatto, son rival mystérieux et
+discret.</p>
+
+<p>--Hélas! aimer Régina, c'est aimer la fleur qui se fane, la suave
+mélodie qui finit, le beau jour qui s'éteint. Régina est atteinte d'un
+mal mortel; chaque jour enlève une rose à sa jeunesse; chaque heure la
+précipite vers le terme fatal; elle marche d'un pas débile, appuyée sur
+le bras d'Otbert, et jetant, à travers les fenêtres crénelées, un long
+regard mélancolique dans le ciel azuré et sur les pampres jaunis par
+l'automne; les feuilles tombent, dit-elle, mais elles renaîtront;--les
+hirondelles prennent la fuite, un autre printemps les ramènera;</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">. . . Mais, moi, je ne verrai</p>
+<p class="i14">Ni l'oiseau revenir, ni la feuille renaître.</p>
+</div></div>
+
+<p>Qui sauvera Régina? qui lui rendra la santé et la vie? comment relever
+la tige de cette fleur languissante et penchée? Otbert s'adresse à la
+toute-puissance de Guanhumara; il la conjure, il la supplie. On dirait
+d'ailleurs qu'une force secrète pousse cette femme au-devant d'Otbert et
+la mêle à sa destinée. Enfant, elle l'a porté dans ses bras, et son oeil
+a plongé dans le mystère de sa naissance; car Otbert est un fils du
+hasard. Cependant, chaque fois qu'il cherche à arracher à Guanhumara le
+nom de son père et de sa mère, Guanhumara, pâle et muette, se tient
+immobile.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, elle vent bien sauver Régina, à l'aide d'un de ces sucs
+puissants qu'elle apporta d'Asie. Mais Guanhumara ne donne rien pour
+rien; elle prêtera la vie, Otbert lui rendra la mort; oui, Otbert se
+fera meurtrier, sur un signe de Guanhumara; il tuera quelqu'un, comme le
+bourreau tue; il le tuera au jour, à l'heure où Guanhumara lui criera de
+frapper.--Eh bien! j'y consens, dit Otbert; et pour salaire de ce marché
+sanglant, il reçoit de Guanhumara le flacon qui renferme la vie de
+Régina.</p>
+
+<p>La victime que Guanhumara réserve au poignard d'Otbert, la
+connaissez-vous? Cherchez parmi ces Burgraves. Est-ce Magnus, ou Hatto,
+ou le fils d'Hatto, plus méchant encore que son père? Ni l'aïeul, ni le
+fils, ni le petit-fils. Ecoutez ces esclaves; ils racontent une
+sanglante aventure qui s'est passée au château d'Heppenhef: les
+serviteurs sont bons à entendre, car ils dévoilent les maîtres.</p>
+
+<p>Il y a bien longtemps de cela. Le vieux Job d'aujourd'hui s'appelait
+alors Fosco; il habitait un des redoutables manoirs qui dominent le
+Rhin. Là se trouvait, avec Fosco, un autre jeune gentilhomme du nom de
+Donato. Donato et Fosco s'éprirent en même temps de la même femme.
+Donato fut préféré:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">Les amants se cachaient dans un caveau discret,</p>
+<p class="i14">Dont l'entrée inconnue était leur doux secret.</p>
+<p class="i14">C'est là qu'un jour Fosco, coeur jaloux, main hardie,</p>
+<p class="i14">Les surprit, et finit l'idylle en tragédie.</p>
+</div></div>
+
+<p>Un matin, des pâtres trouvèrent dans le torrent qui mugissait au pied de
+la tour deux cadavres percés de coups de poignard; c'étaient Donato et
+son écuyer. Fosco ne s'arrêta pas à ce double crime; après l'homicide,
+il commit le viol, et la jeune fille mit au monde un enfant, triste
+fruit de cette lâcheté. Ainsi, disent les esclaves; l'histoire est bien
+plus sombre encore: Donato était le frère de Fosco!</p>
+
+<p>Depuis ce temps, Fosco a pris le nom de Job, de Job le maudit. Les ans
+se sont accumulés sur sa tête, et les remords avec les années, mais les
+remords du vieux Job ne suffisent pas à Guanhumara. Ne voyez-vous pas,
+en effet, que Guanhumara fut cette jeune fille aimée de Donato; elle a à
+venger son honneur à elle et la mort de son amant; terrible vengeance
+qu'elle, nourrit et garde depuis cinquante ans au fond de son âme; une
+vengeance si âgée doit être lasse d'attendre.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/036c.png"><br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;(Madame Mélingue,<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;rôle de Guanhumara.)</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/036b.png"><br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;(Mademoiselle Denain,<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; rôle de Régina.)</p>
+
+
+<p>Guanhumara n'est pas femme à se satisfaire simplement par des voies
+vulgaires; tuer Job ou l'empoisonner de ses propres mains, la première
+venue en ferait autant! Guanhumara raffine. Elle arme Otbert contre Job,
+Otbert, ce fils que la violence de Fosco a obtenu d'elle, après
+l'assassinat de Donato. En vérité, ce château d'Heppenhef est un rude
+château; autrefois le frère y tua le frère, bientôt le père y tombera
+peut-être sous le poignard du fils; château terrible, château féroce,
+château maudit, où le fratricide et le parricide ont élu leur sanglant
+domicile.</p>
+
+<p>Hatto cependant n'en continue pas moins sa joyeuse vie. Le voici la
+coupe à la main, qui se livre à l'ardeur du repas et de la chanson. Son
+fils l'accompagne et s'enivre avec lui: Quoi! Conrad, vous n'avez que
+seize ans? O jeune homme de la plus belle espérance!--Et ton père, et
+ton aïeul, que font-ils? demande quelqu'un à Hatto.--Ma foi, je n'en
+sais rien; ce sont de vieux fous; j'ai pris leur place, j'en use!--Puis
+Hatto de faire parade de ses débauches et de ses crimes.--Apercois-je
+dans la plaine quelque chose qui éveille mon appétit, une jolie femme,
+un riche marchand, une bonne ville.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">Comme un chasseur ses chiens, je lâche mes bandits;</p>
+</div></div>
+
+<p>Et la ville, la femme, le trésor sont à moi! Alors cette troupe
+d'insolents Burgraves, corps ivres, âmes sans pudeur, s'abandonnent
+avec, Hatto à toutes les folies de la corruption effrénée; ils raillent
+l'amour et l'honneur, la conscience et le serment. Mais une voix triste
+et indignée se fait entendre tout à coup, c'est la voix de Magnus, qui,
+au bruit de cette débauche, est sorti de son donjon solitaire.--Qu'est
+ceci? dit-il:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">. . . Jeunes gens, vous faites bien du bruit,</p>
+<p class="i14">Laissez les vieux rêver dans l'ombre et dans la nuit;</p>
+<p class="i14">La lueur des festins blesse leurs jeux sévères;</p>
+<p class="i14">Les vieux choquaient l'épée... Enfants, choquez les verres!</p>
+</div></div>
+
+<p>Les rires insolents, les grossiers sarcasmes accueillent les
+remontrances de Magnus. Il a le sort des vieillards dont les sages
+paroles se brisent contre la frivolité et la raillerie des jeunes
+hommes. Mais voici que l'occasion se présente de mettre la brutale
+philosophie des Burgraves en pratique: un homme couvert de haillons
+heurte à la porte; il demande l'hospitalité pour lui, pour ses cheveux
+blancs, pour son corps aussi vieux que relui du vieux Job:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">Que l'on chasse à l'instant ce drôle à coups de pierre.</p>
+<p class="i14">Va-t'en, chien!</p>
+</div></div>
+
+<p>s'écrient Hatto et ses compagnons; ce n'est plus Magnus, cette fois,
+c'est Job lui-même qui prend la parole:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i30"> De mon temps, dans nos fêtes,</p>
+<p class="i14">Quand nous buvions, chantant plus haut que vous encor,</p>
+<p class="i14">Autour d'un boeuf entier, porté sur un plat d'or,</p>
+<p class="i14">S'il arrivait qu'un vieux passât devant la porte,</p>
+<p class="i14">Pauvre, en haillons, pieds nus, suppliant, une escorte</p>
+<p class="i14">L'allait chercher; sitôt qu'il entrait, les clairons</p>
+<p class="i14">Éclataient; on voyait se lever les barons;</p>
+<p class="i14">Les princes, sans parler, sans marcher, sans sourire,</p>
+<p class="i14">S'inclinaient, fussent-ils princes du Saint-Empire,</p>
+<p class="i14">Et les vieillards tendaient la main à l'incon</p>
+</div></div>
+
+<p>Qu'on fasse entrer l'étranger, ajoute-t-il, en s'adressant à un
+archer.--Quelqu'un murmure?--Silence, s'écrie Job d'une voix sonore, et
+ce vieux lion</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">Les fait tous frissonner en dressant sa crinière.</p>
+</div></div>
+
+<p>Honneur au mendiant! Honneur à notre hôte!</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">Sonnez, clairons, ainsi que pour un roi.</p>
+</div></div>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/037a.png"><br>
+Théâtre-Français--Première représentation des Burgraves,
+Trilogie par M. Victor Hugo.--Scène du deuxième acte: Barberousse se
+fait reconnaître.</p>
+
+<p>C'était peu de ce Job qui s'est appelé Fosco, de ce père qui ne connaît
+pas son fils, de ce fils qui ne sait ni de quel père, ni de quelle mère
+il est né; de cette Guanhumara qui cache son nom et médite dans l'ombre
+de si terribles vengeances; c'était peu de ces élixirs, mystérieux
+souverains de la vie et de la mort, de ces crimes sombres ensevelis dans
+la unit du caveau fratricide, de ces deux cadavres flottant sur les eaux
+du fleuve et recueillis secrètement par des bergers; c'était peu de
+toutes ces énigmes et de tous ces hasards; ce mendiant, que Job a reçu
+au bruit des clairons vient encore ajouter un mystère de plus à tous les
+mystères qui se disputent le château d'Heppenhef.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/037b.png"><br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;(Geffroy, rôle d'Otbert.)</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/037c.png"><br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;(Barberousse.)</p>
+
+<p>Le mendiant est sinistre et redoutable à voir: sur ses épaules flotte un
+vaste manteau en haillons qui se replie sur sa tête et recouvre son
+front plein de rides et dépouillé; ses yeux sont profonds et caves; une
+épaisse barbe, blanchie par l'âge, descend, de ses lèvres sur sa
+poitrine, en longs sillons d'argent. Le vieillard s'appuie sur un grand
+bâton noueux, comme un pèlerin errant après une course pénible. Il a les
+pieds chaussés de poudreuses sandales, et les reins ceints d'une corde
+d'où s'échappent les grains d'un rosaire. Cependant cette vieillesse est
+puissante et forte, et sous ces haillons, je ne sais quelle grandeur se
+laisse pressentir.</p>
+
+<p>Mais, en effet, quel est cet homme? Ecoutez-le, il gémit sur les misères
+de l'Allemagne: il déplore la décadence et la faiblesse de ce grand
+empire abaissé; il remue de sa parole les intérêts des souverains et des
+peuples, et sonde les plaies de cette vieille patrie germaine en proie
+aux vautours dévorants. Est-ce là le langage d'un mendiant, d'un pauvre
+vagabond qui, dormant sur le roc et buvant aux sources des fontaines, se
+soucie peu des nations et des princes? Patience! nous connaîtrons
+bientôt le vieillard, nous lirons enfin son grand nom sous cette livrée
+du pauvre. Mais le temps n'est pas encore venu; qu'il aille s'asseoir,
+en attendant, sur le banc de pierre du Burg, et réchauffer ses
+quatre-vingt-douze ans au feu du soleil; car il a quatre-vingt-douze
+ans, le mystérieux inconnu.</p>
+
+<p>Cependant, au milieu de ces querelles et de ces orgies, de ces pères qui
+gourmandent leurs descendants, de ces mendiants quadragénaires et de ces
+rosaires à tête de mort. Régina a refleuri. Guanhumara avait raison:
+l'élixir tout-puissant vient de rendre, goutte à goutte, la santé et la
+joie à cette jeune Régina tout à l'heure pâle et mourante. Maintenant,
+il faut à Guanhumara le salaire de cette résurrection, et vous savez
+quel salaire! Guanhumara veut être payée en assassinat. «J'ai tenu ma
+promesse.--Je tiendrai la mienne, répond Otbert!.--Bien! je t'attends ce
+soir.--A quelle heure!--A minuit.--Ou?--Dans le caveau de la Tour.--J'y
+serai.--Là tu trouveras un homme.--Son nom?--Fosco!--Qu'est-ce que
+Fosco?--Tu le sauras ce soir.»</p>
+
+<p>Ainsi rien n'émeut le coeur de Guanhumara, et rien ne le désarme. Son
+ressentiment n'est pas même touché du plaisir que montre le vieux Job en
+voyant Régina renaître. Ah! bien plutôt, sa fureur s'en augmente. Quoi!
+il serait heureux! quoi! il aurait encore des joies! Job cependant
+caresse Régina, et lui parle d'Otbert: Job aime Otbert, un secret
+instinct, une indéfinissable tendresse, l'attirent vers lui:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">Vois-tu, ma Régina, cette noble figure</p>
+<p class="i14">Me rappelle un enfant, mon pauvre dernier-né</p>
+<p class="i14">Quand Dieu me le donna, je me crus pardonné.</p>
+<p class="i14">Voilà vingt ans bientôt.... Un fils à ma vieillesse.</p>
+<p class="i14">Quel don du ciel!... J'allais à son berceau sans cesse</p>
+<p class="i14">Même quand il dormait, je lui parlais souvent;</p>
+<p class="i14">Car, quand on est très-vieux, on devient très enfant</p>
+<p class="i14">Le soir, sur mes genoux j'avais sa tête blonde</p>
+<p class="i14">Je te parle d'un temps... tu n'étais pas au monde.</p>
+<p class="i14">Il bégayait déjà les mots dont on sourit;</p>
+<p class="i14">Il n'avait pas un an, il avait de l'esprit.</p>
+<p class="i14">Il me connaissait bien! . . . . . . . . .</p>
+<p class="i14">Je l'avais nommé George; un jour, pensée amère,</p>
+<p class="i14">Il jouait dans les champs... Ah! quand tu seras mère,</p>
+<p class="i14">Ne laisse pas jouer tes enfants loin de toi!</p>
+<p class="i14">Ou me te prit. . . . . . . . . .</p>
+</div></div>
+
+<p>Job est bon homme, comme on le voit, quoique un peu fratricide. Il
+pousse même la bonhomie jusqu'à favoriser l'enlèvement de Régina par
+Otbert. S'il était le seul maître à Heppenhef, il les marierait; mais le
+farouche Hatto, que dirait-il? Nos jeunes amants n'ont qu'un seul moyen
+d'éviter sa fureur, c'est de fuir.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">Mon donjon communique aux fossés du château;</p>
+<p class="i14">J'en ai les clefs! . . . . . . . . . .</p>
+</div></div>
+
+<p>Et en effet, Job va chercher les clefs lui-même:--Maintenant partez,
+dit-il. Assurément, c'est là un rare pratiquer de vieillard, pratiquer
+de complicité des enlèvements de mineures, prêter se clefs <i>ad hoc</i> et
+ouvrir la porte aux amours qui s'envolent, voilà un passe-temps qui
+n'est pas commun à cent ans, âge exact de Job.</p>
+
+<p>Malheureusement, Job, tout centenaire qu'il est, a causé tout haut comme
+un étourdi. Guanhumara écoutait, et Guanhumara prévient Hatto. Hatto
+arrive furieux. Otbert le provoque.--Allons donc! répond Hatto. Tu n'es
+qu'un aventurier; que quelque gentilhomme t'assiste, et je me battrai
+avec toi!... Tout à coup une voix formidable s'écrie:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">J'ai quatre-vingt-douze ans, moi, je te tiendrai tête!</p>
+</div></div>
+
+<p>Et l'on voit alors le mendiant apparaître et fendre la foule. Ici se
+dévoile une partie du secret de ce terrible porte-besace:--Qui
+es-tu?--Frédéric de Souabe, empereur d'Allemagne! Certes, j'avais raison
+tout à l'heure, ce mendiant n'était pas un mendiant ordinaire. Il est
+empereur, et quel empereur! Frédéric Barberousse, rien que cela!
+Frédéric s'est introduit dans le repaire des Burgraves pour les châtier:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">.... L'empereur met le pied sur vos tours,</p>
+<p class="i14">Et l'aigle vient s'abattre au milieu des vautours.</p>
+</div></div>
+
+<p>Hatto et ses compagnons résistent! que leur fait l'empereur? Ne sont-ils
+pas maîtres dans leurs domaines? Ah! noble César, tu vas payer cher ton
+insolence!</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">Qu'on lui fasse un gibet digne d'un empereur!</p>
+</div></div>
+
+<p>--Cela ne sera pas! s'écrie Job; non, cela ne sera pas!--Le vieux Job,
+en effet, a conservé le culte des antiques croyances; c'est un Burgrave
+élevé dans l'amour de l'empire et dans le respect de l'empereur; il se
+prosterne donc aux pieds de Barberousse, et oblige son fils et ses
+hommes d'armes à s'agenouiller comme lui devant l'impériale majesté.</p>
+
+<p>Alors Barberousse se penchant vers Job:</p>
+
+<p>.... Fosco! (dit-il)--Ciel!--Point de bruit, Va m'attendre ce soir où tu
+vas chaque nuit.</p>
+
+<p>Nous avons vu <i>l'aïeul</i>, puis le <i>mendiant</i>, il nous reste le <i>caveau</i>.
+Descendons-y, il est temps.</p>
+
+<p>Ce souterrain est redoutable et sombre; il donne sur le Rhin aux flots
+mugissants, et sa nuit n'est éclairée que par un jour incertain et
+blafard qui se glisse au travers des barreaux de fer: deux de ces
+barreaux sont tordus et brisés. Là, le fratricide a été commis, et par
+cette ouverture, la jalousie de Fosco (Job) a précipité Donato et son
+écuyer percés de coups. Là encore Guanhumara a succombé à l'attentat qui
+a donné la vie à Otbert. L'homicide, le fratricide, le viol, horribles
+souvenirs, errent dans ce caveau plein de forfaits et de ténèbres.</p>
+
+<p>Job vient d'y descendre, et l'aspect de ce lieu funeste ranime dans sa
+conscience la mémoire de son crime. Une voix retentit trois fois sous
+les voûtes attristées: Caïn! Caïn! Caïn! qu'as-tu fait de ton frère?</p>
+
+<p>A ce terrible appel, Job tressaille, regarde et reconnaît Guanhumara;
+oui, Guanhumara, qui tient enfin sa vengeance. Elle se découvre à Job,
+ou plutôt à Fosco, qui reconnaît dans Guanhumara cette Ginevra qu'il a
+déshonorée. Ginevra la fiancée de Donato, poignardé par lui. Eh bien! le
+temps est venu d'expier ce double crime; mais Job-Fosco l'expiera
+cruellement; il sera tué tout à l'heure, tué à la place même on il a tué
+Donato, tué par la main de son propre fils;--car ce fils existe, lui dit
+Guanhumara. C'est moi qui te l'ai pris.--Je veux le voir:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i30"> Tu vas le voir aussi;</p>
+<p class="i14">C'est lui qui va venir te poignarder ici.</p>
+<p class="i14">C'est Otbert!</p>
+</div></div>
+
+<p>Job ne croit pas à tant de cruauté; non, son fils, non, Otbert ne
+l'assassinera pas.--Il le fera, j'ai pris mes sûretés. S'il t'épargne,
+Régina mourra, et déjà son cercueil est préparé; vois plutôt. Et, en
+effet, des hommes masqués apportent le cercueil et l'entr'ouvrent; Job y
+reconnaît Régina endormie; un breuvage prépare par Guanhumara a causé ce
+sommeil voisin de la mort. Pour peu que Job vive, Guanhumara doublera la
+dose, et ce sera fait de Régina. Eh bien! Job se laissera tuer.</p>
+
+<p>Voici Otbert. Guanhumara se tient cachée; Otbert recule à l'aspect
+vénérable de Job, comme Séide devant la vieillesse de Mahomet, ou comme
+le Cimbre qui s'écrie:--Non, je ne tuerai pas Caïus Marius! Il s'élève
+alors entre ces deux hommes, la victime et l'assassin, une lutte
+étrange. Otbert hésite à frapper, et Job sollicite le
+poignard.--Tue-moi! j'ai tué mon frère. Enfin Otbert se décide au
+meurtre: à ce moment, un grand vieillard s'avance au fond du souterrain
+et arrête le bras d'Otbert.--Ce frère que Job pleure, et dont ses
+remords expient le trépas, il vit, c'est moi, dit le vieillard. Or ce
+vieillard, le reconnaissez-vous? c'est encore Frédéric Barberousse,
+autrefois connu dans le château d'Heppenhef sous le nom de Donato. Pour
+expliquer le fratricide, sachez que Job-Fosco est le bâtard de
+l'empereur d'Allemagne, dont Barberousse, ci-devant Donato, est le fils
+légitime. Qu'en dites-vous? ce château d'Heppenhef est-il assez muni de
+surprises et de métamorphoses, de pères ignorés, de mères cachées, de
+frères déguisés, de reconnaissances et d'élixirs de toute espèce.</p>
+
+<p>Puisque Donato se retrouve dans Barberousse, puisqu'il vit, et puisqu'il
+pardonne, la vengeance de Guanhumara n'a plus d'aliment ni de but. Il
+faut cependant que quelqu'un meure, ce sera Guanhumara: ce cercueil ne
+doit pas sortir vide; Guanhumara l'a juré en femme qui tient un serment;
+elle s'y mettra à la place de Régina. Mais, avant que je meure,
+dit-elle, reprenez tout ce que je voulais vous ravir:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i30"> .... Une fureur jalouse.</p>
+<p class="i14">Toi, ton fils George, et toi, Régina, ton épouse.</p>
+</div></div>
+
+<p>A ces mots, la farouche Guanhumara pousse un cri, tombe et expire en
+jetant un dernier regard sur son cher Donato d'autrefois, le Barberousse
+d'aujourd'hui.</p>
+
+<p>Nous venons de faire connaître le nouveau drame de M. Hugo par une
+exacte analyse; ce sont les pièces du procès que nous soumettons
+purement et simplement au bon sens et à l'appréciation du lecteur, le
+style, il peut le juger par les citations que nous avons faites; le
+drame, par le récit des événements qui le composent et par l'exposition
+des personnages qui y prennent part. Pour nous, il nous reste à peine le
+temps d'apporter ici, en quelques lignes, l'écho des sentiments et de
+l'opinion que la première représentation de cette oeuvre bizarre a fait
+naître parmi ses auditeurs.</p>
+
+<p>Personne, pas même les amis les plus décidés du poète, personne n'a
+amnistié l'oeuvre au point de vue de l'art dramatique. Par son attitude
+réservée, le public a paru convenir d'une voix unanime que, pour
+l'invention, elle appartenait à la poétique du mélodrame à laquelle elle
+emprunte ses moyens peu scrupuleux et ses ruses banales: enfant trouvé,
+femme malheureuse et persécutée, philtres surnaturels, vieille
+magicienne, vieux châteaux, sombres caveaux, noms supposés, noires
+apparitions, déguisements sans nombre, reconnaissances sans fin, haines
+infiniment trop prolongées, toutes les invraisemblances et toute la
+fantasmagorie que la poétique du boulevard du Temple a depuis longtemps
+épuisée; et au milieu de cette accumulation de faits mystérieux et
+d'impossibilités, point d'action et peu de drame; l'attention ne sait où
+se prendre; l'intérêt ne sait où se porter; tout est vague, tout flotte
+au gré de la fantaisie, du poète; à chaque instant, l'on s'égare dans
+les caprices infinis de la période et de la tirade; en un mot, c'est le
+discours et la rime qui commandent ici exclusivement; le drame s'en tire
+comme il peut. Donc, peu d'invention dans les faits, point de
+composition, voilà pour le fond des choses.</p>
+
+<p>Le poète prend souvent la revanche de l'auteur dramatique; quand je dis
+le poète, j'entends l'ouvrier habile et sonore de vers, ou rudes, ou
+élégants ou pompeux; car, distinguons bien: on est poète par les
+sentiments et poète par la forme: c'est dans la forme que réside surtout
+la force poétique de M. Victor Hugo; elle décrit plus qu'elle ne parle,
+elle s'adresse aux yeux et à l'oreille plus souvent qu'à l'esprit et à
+l'âme. Dans <i>les Burgraves</i>, cette faculté descriptive se manifeste
+abondamment et domine jusqu'à l'abus et à la tyrannie: on peut dire que
+<i>les Burgraves</i> se composent d'une tirade divisée en trois ou quatre
+personnages. Toute cette poésie est d'ailleurs singulièrement mêlée de
+beautés et d'erreurs. Elle est forte, grande, hardie; mais que de fois
+elle prend la brutalité pour la force, l'outrecuidance pour la
+hardiesse, l'exagération pour la grandeur; que de fois elle croit aller
+au naïf et arrive au puéril; que de fois elle frappe à la porte du
+sublime et entre chez son voisin.</p>
+
+<p>Le public s'est conduit avec beaucoup de goût et de sang-froid; il a
+battu des mains aux choses qui méritaient un bravo; et ce n'est que par
+sa froideur ou par un léger sourire qu'il a marqué les endroits qui lui
+convenaient peu.</p>
+
+<p>Les costumes et les décors resplendissent dans la pièce; les cuirasses
+et les casques y résonnent à l'imitation des meilleurs vers de M. Hugo.
+Quant aux acteurs, ils sont pleins de dévouement. Madame Mélingue a
+donné à ce rôle de Guanhumara le caractère de haine implacable et de
+violence sauvage qu'il demande.</p>
+
+<p>On a été sage et décent dans les deux camps, si toutefois il y a encore
+deux camps: le temps de la grande lutte est passé: car à quoi bon? </p>
+
+<hr class="full">
+
+<h3>Le curé médecin.</h3>
+
+<p class="mid">(Suite et fin.--Voyez p. 2.)</p>
+
+<p>Un matin, j'étais enfermé avec <i>l'Imitation de Jésus-Christ</i>, quand
+j'entendis frapper à ma porte: on ouvre, on entre; c'était la veuve qui
+habitait ma maison, pauvre femme, jeune encore; son aspect m'avait déjà
+frappé et attendri; pâle, maigre, on lisait la destruction sur son
+visage, et quand, assise entre ses deux petits enfants, elle les
+regardait, des larmes si douloureuses lui remplissaient les yeux, qu'on
+ne pouvait retenir les siennes. «Que voulez-vous, chère madame?» lui
+dis-je avec affection et en lui offrant un siège. Mais, elle, le
+repoussant et se jetant à mes genoux avec des sanglots: «Sauvez-moi!
+monsieur, s'écria-t-elle; vous êtes médecin, je l'ai lu sur cette carte;
+vous êtes bon, je le lis sur votre visage... Vous me sauverez!...» Je
+veux l'interrompre; mais comment arrêter un malheureux qui parle de ses
+maux? Et voilà la pauvre femme qui, moitié pleurant, moitié parlant, me
+raconte qu'elle est malade depuis quatre années, qu'elle a deux enfants,
+qu'elle a essayé de mille remèdes sans succès, qu'elle se sent dépérir,
+et que cependant il faut qu'elle vive, qu'elle le veut, qu'elle le doit;
+et là-dessus de se jeter à mes pieds de nouveau en s'écriant:
+«Sauvez-moi!» Jugez de ma perplexité; j'étais ému, troublé par mille
+sentiments contraires, par mille devoirs opposés. Accepter ce titre de
+médecin, c'était mentir, non plus tacitement, non plus sur ma porte,
+mais mentir par mes paroles, mentir par mes actions. D'un autre côté,
+lui avouer que je n'étais pas médecin, c'était livrer mon secret à une
+foi inconnue, qu'on tenterait, qu'on effraierait peut-être; c'était
+exposer ma vie; mais si je ne la détrompais pas, il fallait la soigner,
+et comment le faire? Je n'avais aucune connaissance en médecine, pas
+même celles que possèdent d'ordinaire tous les curés de village.
+Allais-je donc me jouer avec ces mystères terribles de la maladie et de
+la guérison, employer homicidement peut-être les secrets de la nature,
+perdre cette femme enfin pour me sauver? Bouleversé par tant de
+réflexions contraires, j'allais lui révéler tout, et je me levais déjà
+pour parler; mais elle, lisant d'avance mon refus sur mon visage:
+Taisez-vous! taisez-vous!... s'écria-t-elle en m'appliquant sa main sur
+les lèvres; ne me dites pas que vous me refusez!... Si vous ne
+m'accueillez pas, je le sens, le désespoir s'emparera de moi, sans
+remède!... Le premier jour où vous êtes entré ici, le premier moment où
+je vous ai vu, je me suis dit: Voilà celui qui me guérira! Ne me
+repoussez pas! Je ne possède rien, c'est vrai; je ne vous donnerai rien,
+c'est vrai... mais je souffre enfin!... Si j'étais seule, je ne vous
+supplierais pas;... mais mes enfants!... mes enfants!... Oh! des larmes
+roulent dans vos yeux... vous dites oui... je suis sauvée!... En disant
+ces mots, elle baisa mes mains avec transport.</p>
+
+<p>J'étais vaincu. D'ailleurs, vous l'avouerai-je? la confiance aveugle,
+fatale de cette pauvre femme avait presque passé en moi. Comment pus-je
+former cette pensée, je ne saurais le dire, mais il me semblait qu'il y
+avait là autre chose que de la superstition de sa part, que de la folie
+de la mienne, et quand elle commença le récit de ses souffrances,
+j'écoutai et je la laissai aller; j'obéissais à une voix irrésistible.
+Le récit achevé, il fallut trouver un remède. Heureusement je me
+rappelai une sorte de bourrache nommée vipérine; c'était une substance
+innocente et un nom singulier: je ne pouvais mieux rencontrer; je lui en
+ordonnai deux tasses par jour, et elle partit. A peine seul, je me jetai
+à genoux avec ferveur; attendri par les larmes de cette pauvre femme, je
+suppliai ardemment Dieu de faire de moi son sauveur... L'impossibilité
+de l'entreprise? Qu'était-ce pour celui qui peut tout? Et quand je me
+relevai, j'étais plein de confiance et d'espoir. De confiance en quoi?
+je ne sais; d'espoir sur qui? je l'ignore: mais je croyais et
+j'espérais.</p>
+
+<p>Le lendemain, elle arrive dés le matin; elle frappe; je tremblais un peu
+en lui ouvrant: «J'ai dormi! s'écrie-t-elle, j'ai dormi!» Elle était
+ivre de joie. Le hasard, non, pas le hasard, avait voulu que ses
+souffrances se calmassent cette nuit-là. Elle me baisa les mains avec
+ivresse, et son coeur s'ouvrant à la reconnaissance, elle se mit à me
+raconter toute sa vie! Hélas! c'était cette triste et sombre histoire
+que j'avais si souvent entendue dans l'exercice de mon ministère, et qui
+remplissait nos campagnes avant la Révolution... Le fils d'un grand
+seigneur qui l'avait aimée, une faute, l'abandon, la misère, l'angoisse
+sur le sort de ses enfants, le remords de leur avoir donné le jour, les
+restes mal éteints d'une affection coupable, tout ce qui déchire,
+aigrit, consume. Je me retrouvais dans mon rôle: un pauvre coeur torturé
+à calmer! Je lui parlai au nom de Dieu; j'adoucis ce qu'il y avait de
+trop amer dans ses remords; je la relevai à ses propres yeux par son
+repentir; je lui montrai l'espérance, et quand elle me quitta, elle me
+dit: «Votre voix a fait à mon coeur le même bien que votre breuvage à
+mon corps.» Je ne répondis que par deux autres tasses de bourrache. Le
+lendemain, nouvelle visite, nouvel entretien. Ce que j'avais entrevu la
+veille m'apparut alors distinctement: c'était mieux qu'une âme
+souffrante, c'était un être bon et même élevé. Je m'y attachai, je la
+cultivai. Sevré moi-même depuis deux mois de mon ministère de
+consolation et de tendresse, toutes ces paroles de charité qu'un silence
+forcé refoulait dans mon coeur, tous ces soins paternels que j'étais
+habitué à donner à mon cher village, je les concentrai, les répandis sur
+elle avec abondance, avec délices; j'étais heureux d'entendre, elle était
+heureuse d'être entendue, et chaque jour je la revoyais avec mille
+bonnes pensées consolantes... et toujours deux tasses de bourrache. Une
+amélioration sensible commença à se manifester; comme presque toutes les
+femmes, sa maladie était du chagrin; en guérissant le coeur, je
+guérissais le corps, et ma vipérine faisait merveille, ainsi mêlée avec
+la parole de Dieu; si bien qu'au bout de quinze jours, ma pauvre hôtesse
+commençait à marcher: au bout d'un mois, elle dormait; six semaines plus
+tard, elle riait, et après deux mois, elle m'appelait son sauveur.</p>
+
+<p>--Combien vous dûtes être heureux!</p>
+
+<p>--Oui... d'abord; mais après, savez-vous ce qui m'arriva?... Cette cure
+me coûta bien cher! La pauvre femme s'en va racontant partout sa
+guérison et sa reconnaissance, on crie au miracle; son visage plein de
+santé répand mon nom aux environs. Hélas! mon cher ami, me voilà grand
+médecin! grand docteur! Arrivent alors chez moi tous les incurables,
+toutes les infirmités, des maladies dont je ne savais pas même le nom.
+Je refuse de les traiter: nouvelle cause de popularité; on ne voulait
+plus guérir que par moi. Au moins, s'ils s'étaient contentés de me faire
+médecin: mais n'y en a-t-il pas qui voulaient que je fusse opérateur! Et
+je ne vous parle pas des consultations qui troublaient plus que mon
+amour pour la vérité. On dit qu'un médecin est un confesseur: c'est
+possible, mais un confesseur qui se fait médecin se prépare à de
+singulières confidences... J'en perdais la tête... Et contre tant
+d'ennemis, quel soutien avais-je?... quel allié?... Hélas! un seul... la
+bourrache! Ma foi, je pris ma résolution bravement, et je me lançai en
+aveugle dans mes destinées...--Monsieur, j'ai une ophthalmie--Prenez de
+la bourrache.--Monsieur, j'ai mal aux dents.--Prenez de la
+bourrache.--Monsieur, mon mari m'a battue.--Prenez de la bourrache.
+J'espérais au moins que l'insuccès me délivrerait de ces obsessions...
+Bah! ils guérissaient, guérissaient, guérissaient, guérissaient! C'était
+une épidémie! Et des présents! de l'argent! de l'argent que je n'avais
+pas gagné! des présents que je ne méritais pas!... J'étais dans une
+situation à faire, pitié!... Riez!... riez!... vous allez juger si
+j'avais lieu de rire, moi. Ce n'était rien que les admirateurs, que les
+clients: vinrent les rivaux. Une place n'est jamais vacante; quand on y
+monte, on la prend à quelqu'un. Ces gens n'étaient pas tombés malades
+tout exprès pour être guéris par moi;... ils avaient un médecin, et je
+me trouvai bientôt en face de la plus redoutable! et de la plus furieuse
+inimitié qu'on put voir. Il y avait près de la ville un médecin du nom
+de Laroche à qui s'adressaient tous les habitants de la campagne et des
+faubourgs. Il régnait sur eux par la terreur. Haut de six pieds, fort
+comme un athlète, violent comme un soldat (il avait été dragon), mêlé
+aux paysans, buvant avec eux, il disait à ceux qui tombaient malades:
+«Je t'ordonne de me choisir;» et à ceux qui l'avaient choisi: «Je te
+défends de me quitter.» Au reste, pour vous peindre d'un trait ce
+médecin de campagne d'une nouvelle espèce, pour vous montrer comment il
+s'était créé sa clientèle et se faisait payer de ses clients, je vais
+vous raconter un entretien que j'ai presque retenu mot pour mot, tant il
+m'a paru caractéristique. La maison où je logeais avait un jardin de
+quelques pieds, séparé seulement par une haie de l'habitation de Pierre,
+le charron du faubourg. Tout ce qui se passait chez lui, je l'entendais.
+Un jour donc que j'étais assis derrière cette haie, quelques paroles
+vives frappèrent mon oreille. J'écoutai et je regardai. Il y avait trois
+personnes assises sur la porte; Pierre, une vieille femme et un ouvrier
+nommé Desnoues. Voici ce qu'ils se disaient:</p>
+
+<p>DESNOUES.--Est-ce que M. Laroche te doit aussi de l'argent, Pierre?</p>
+
+<p>PIERRE.--A qui n'en doit-il pas? C'est sa manière de se faire des
+pratiques.</p>
+
+<p>DESNOUES.--Comment cela?</p>
+
+<p>PIERRE.--Oui, quand il est arrivé dans ce pays, pour faire sa médecine,
+il a été chez le tailleur, il lui a commandé un habit; il a été chez le
+marchand de vins, il lui a pris une pièce de vin; il est venu chez moi,
+il m'a acheté une carriole, et puis quand nous avons été à la paie, rien
+dans la poche, c'est-à-dire dans la main. «Mes amis, quand vous serez
+malades, venez me trouver, je vous soignerai pour rien.»</p>
+
+<p>DESNOUES.--Ça fait que, comme il doit à tout le monde, il est le médecin
+de tout le monde.</p>
+
+<p>PIERRE.--Juste.</p>
+
+<p>LA MÈRE GALLOIS.--Mais tenez, Desnoues, me voilà, moi: il me devait six
+écus de blanchissage... Heureusement, j'ai fait une fluxion de poitrine,
+sans ça je n'en aurais jamais eu un sou.</p>
+
+<p>DESNOUES.--Voyez-vous le madré!</p>
+
+<p>PIERRE (avec résolution).--Eh bien! moi, ça m'est égal; il ne se mettra
+pas à son aise comme ça avec moi. Il me doit, et je le forcerai bien à
+me payer.</p>
+
+<p>DESNOUES (avec terreur).--Le forcer? prends garde.</p>
+
+<p>PIERRE.--A quoi donc?</p>
+
+<p>DESNOUES.--C'est un taureau.</p>
+
+<p>PIERRE.--Regarde mes bras!</p>
+
+<p>DESNOUES.--C'est un sorcier.</p>
+
+<p>PIERRE.--Tu crois à cela, toi?</p>
+
+<p>DESNOUES.--Si j'y crois? Il s'entend avec les maladies. Il y a deux ans,
+il devait trois mille francs dans le pays; il a fait venir la peste pour
+s'acquitter.</p>
+
+<p>PIERRE.--Elle serait venue sans lui.</p>
+
+<p>DESNOUES.--Et le père Ganille! Il avait demandé M. Aubry. M. Laroche va
+le trouver... Ah! tu m'ôtes ta confiance, vieil ingrat; eh bien! voilà
+ce que je t'envoie à ma place; tiens, voilà la paralysie, tiens, voilà
+la pleurésie! Et le père Ganille est mort un mois après.</p>
+
+<p>PIERRE.--D'un coup de pied de cheval. Vous êtes tous des poltrons. Il me
+doit dix écus d'une carriole, je lui dois six francs de visite; il me
+paiera le surplus, ou nous verrons.</p>
+
+<p>DESNOUES.--Qu'est-ce que nous verrons?</p>
+
+<p>PIERRE.--On s'entend.</p>
+
+<p>DESNOUES.--Tiens, justement le voici.</p>
+
+<p>PIERRE.--Eh bien! tant mieux. Ecoute bien...</p>
+
+<p>C'était en effet M. Laroche; il entra avec cette brusquerie familière et
+cordiale qu'il savait si bien prendre pour gagner les paysans; et
+frappant sur l'épaule du charron avec son énorme main: Le voilà donc
+enfin, ce brave Pierre; il y a bien longtemps que je ne l'ai vu.</p>
+
+<p>PIERRE.--Je ne trouve pas cela.</p>
+
+<p>M. LAROCHE.--Tu grondes, vieux grognard! Moi qui me suis dérangé pour
+venir boire avec toi le reste de ta pièce rouge... Allons, descends à la
+cave, et va nous chercher quelques vieilles bouteilles.</p>
+
+<p>PIERRE.--Merci! je n'ai pas soif.</p>
+
+<p>M. LAROCHE.--Eh bien! tu ne boiras pas.</p>
+
+<p>PIERRE.--Ni vous non plus.</p>
+
+<p>M. LAROCHE.--Ah! voilà l'air que tu chantes! eh bien! garde ton vin!...
+Mais tu vas me payer ce que tu me dois.</p>
+
+<p>PIERRE.--Qu'est-ce que je vous dois?</p>
+
+<p>M. LAROCHE.--Comment! renégat, est-ce que tu ne me dois pas six francs
+de visite?</p>
+
+<p>DESNOUES (<i>bas à Pierre</i>).--Prends garde!</p>
+
+<p>PIERRE.--Laisse donc... (<i>A M. Laroche.</i>) Oui, mais vous me devez dix
+écus; donnez-moi vingt-quatre francs, et nous serons quittes.</p>
+
+<p>M. LAROCHE (<i>avec colère</i>).--Paie-moi d'abord.</p>
+
+<p>PIERRE.--Puisque vous me le rendriez tout de suite, ce n'est pas la
+peine; mon argent n'aime pas les voyages.</p>
+
+<p>M. LAROCHE.-Ah çà, me paieras-tu à la fin?</p>
+
+<p>PIERRE.--Oui, avec votre monnaie.</p>
+
+<p>M. LAROCHE.--Prends garde à toi!</p>
+
+<p>PIERRE.--Il ne faut pas tant crier, parce que je crierais plus fort.
+J'irai devant la justice, je lèverai la main...</p>
+
+<p>M. LAROCHE.--Ah! tu lèveras la main!... Eh bien! je vais la lever
+aussi...</p>
+
+<p>Et il courut sur le charron.</p>
+
+<p>PIERRE.--Des coups de poing? j'en suis...</p>
+
+<p>Et, retroussant sa manche, il lui porta un coup vigoureux... Mais M.
+Laroche, lui saisissant le bras, le fit reculer.--Tu n'as pas encore
+assez mangé de pain pour cola, maître Pierre... Ah! tu ne me paieras
+pas!...</p>
+
+<p>La bataille commença. Je m'élançai à travers la haie pour aller les
+séparer; mais la haie était épaisse, et mes efforts étaient vains, M.
+Laroche, après quelques instants de lutte, renversa Pierre sur son
+établi...</p>
+
+<p>PIERRE.--Vous me faites mal.</p>
+
+<p>M. LAROCHE.--Je le sais bien.</p>
+
+<p>PIERRE.--Desnoues, viens à mon secours!</p>
+
+<p>M. LAROCHE (<i>à Desnoues</i>).--Ne bouge pas, ou je t'en fais autant. (<i>A
+Pierre, le frappant.</i>) Me paieras-tu?</p>
+
+<p>PIERRE.--Au secours!</p>
+
+<p>Je me débattais dans mes ronces.</p>
+
+<p>M. LAROCHE.--Me paieras-tu?</p>
+
+<p>PIERRE.--Lâche!...</p>
+
+<p>M. LAROCHE.--Me paieras-tu?</p>
+
+<p>PIERRE.--Il m'étrangle! il m'assomme!</p>
+
+<p>M. LAROCHE.-Paie.</p>
+
+<p>PIERRE (<i>d'une voix éteinte</i>).--Voici l'argent.</p>
+
+<p>M. LAROCHE.--Où?</p>
+
+<p>PIERRE.--Là... dans ce tiroir... tenez... prenez...</p>
+
+<p>M. LAROCHE (<i>le lâchant et prenant l'argent.</i>).--A la bonne heure, le
+voilà raisonnable.</p>
+
+<p>PIERRE (<i>se laissant tomber sur une chaise</i>).--Je suis à moitié mort.</p>
+
+<p>Débarrassé de ma haie, je m'apprêtais à lui porter remède, n'ayant pu
+lui porter secours; mais à ce combat succéda la scène la plus étrange,
+et je dirai presque la plus comique du monde.</p>
+
+<p>M. Laroche, après avoir pris l'argent, s'était approché de Pierre, dont
+le visage était tout meurtri, et qui gémissait. Il le regarde, et,
+passant tout à coup à un ton de compassion naïf et paternel:--Mon pauvre
+garçon, comme te voilà arrangé!</p>
+
+<p>PIERRE.--Je n'en puis plus.</p>
+
+<p>M. LAROCHE.--Attends!... attends!... Nous allons te soigner; tu es père
+de famille... tu as besoin de travailler... Mère Gallois, faites
+chauffer de l'eau.</p>
+
+<p>PIERRE.--Ah! mon front!</p>
+
+<p>M. LAROCHE (<i>l'examinant</i>).--Quel coup tu as attrapé! Là!... et ici!., et
+sur le bras!... Miséricorde! tu n'es que plaies et bosses.</p>
+
+<p>PIERRE.--Ah! mes reins!</p>
+
+<p>M. LAROCHE.--Attends!... J'ai là un liniment qui le fera beaucoup de
+bien... Pauvre Pierre!</p>
+
+<p>PIERRE.--Aie!... aie!...</p>
+
+<p>M. LAROCHE (<i>vivement</i>).--Allons donc, mère Gallois!... Dépêchez-vous
+donc!... Vous voyez bien que cet homme souffre!</p>
+
+<p>LA MÈRE GALLOIS (<i>à part</i>).--Il est bon au fond.</p>
+
+<p>M. LAROCHE.--Et toi. Desnoues, qu'est-ce que tu fais là? Viens donc
+m'aider à le mettre au lit; il ne peut plus se soutenir. (<i>Ils le mirent
+au lit.</i>)</p>
+
+<p>M. LAROCHE.--Es-tu bien?</p>
+
+<p>PIERRE.--Oui, monsieur Laroche.</p>
+
+<p>M. LAROCHE.--Tu es bien malade, mon pauvre Pierre; mais sois tranquille,
+je suis là.</p>
+
+<p>PIERRE.--Merci, monsieur Laroche.</p>
+
+<p>M. LAROCHE.--Je ne t'abandonnerai pas.</p>
+
+<p>PIERRE.--Non, monsieur Laroche.</p>
+
+<p>M. LAROCHE.--Allons, tiens-toi bien chaudement. Adieu, mes bons amis. Et
+il s'éloigna.</p>
+
+<p>DESNOUES (<i>à Pierre</i>).--Eh bien! Pierre?</p>
+
+<p>PIERRE.--Eh bien! il me paiera comme il a payé la mère Gallois, en
+fluxion de poitrine.</p>
+
+<p>M. LAROCHE (<i>revenant</i>).--Pierre, je te préviens que le liniment c'est
+deux francs.</p>
+
+<p>PIERRE.--Oui, monsieur Laroche. Voulez-vous que je vous paie d'avance?</p>
+
+<p>M. LAROCHE.--Par exemple!... est-ce que je ne suis pas sûr de toi?...
+Adieu!... adieu!</p>
+
+<p>Tel était l'homme qui devint mon ennemi; ajoutez à ce portrait une force
+de haine comparable à sa force physique, une jalousie envieuse de ce que
+je gardais ma dignité vis-à-vis des paysans, et enfin, un dernier mot,
+un titre qui vous dira tout ce que j'avais à redouter de lui... il était
+membre du tribunal révolutionnaire. Quand la révolution avait éclaté, il
+s'y était jeté avec fureur, et dès 90 était arrivé, à 95. Il dominait à
+la ville dans sa section par l'audace de ses conseils prescripteurs, et
+déployait là théoriquement ce mépris de la vie des autres qu'il avait
+montré dans ses actions comme soldat et comme médecin. Je l'avoue,
+malgré mon diplôme, je tremblais devant lui. Quand nous nous
+rencontrions, son regard jaloux et cruel tombait sur moi comme sur une
+proie, cherchant une place où il pourrait me frapper. Il semblait que sa
+haine devinait en moi quelque titre caché qui me livrerait à lui.
+J'enveloppais dans une dignité calme et dans un silence sévère tout ce
+qui aurait pu me trahir...; j'effaçais mes gestes, mes paroles, ma
+démarche habituelle..., et pourtant je n'étais pas sans crainte... S'il
+avait su que j'étais prêtre!... Eh bien!... eh bien! il le sut!</p>
+
+<p>--Comment?</p>
+
+<p>--Il l'apprit!... on le lui dit!</p>
+
+<p>--Qui donc?</p>
+
+<p>--Moi!</p>
+
+<p>--Vous!...</p>
+
+<p>--Oui, moi!... Je n'oublierai jamais ce jour terrible et cette réunion
+presque solennelle. Mon hôtesse avait pour voisine une jeune femme
+restée veuve avec une jeune fille de dix ans. Tout à coup cette enfant
+est prise d'une maladie si terrible qu'en deux jours la gravité devint
+danger, le danger devint mortel. M. Laroche était son médecin; on
+l'appelle. Tout ce qu'il essaie demeure impuissant... La destruction
+advenait. Eperdue, la mère demande d'autres soins, d'autres conseils «M.
+Aubry! je veux M. Aubry!» On me fait venir; un troisième médecin est
+appelé, et le soir, à huit heures, nous entrons dans cette maison pleine
+de larmes et d'angoisses. La pauvre mère nous attendait dans la pièce
+d'entrée; c'est elle qui nous ouvrit, c'est elle qui nous introduisit
+dans cette chambre, et rien ne peut rendre ce qu'il y eut de déchirant
+dans son accent et dans sa figure quand elle arriva devant ce berceau,
+et nous dit: «La voilà!» Nous la priâmes de s'éloigner, et nous restâmes
+seuls. Oh! que ceux qui ont trouvé un texte de scène plaisante dans une
+consultation de médecins n'en ont jamais vu autour du lit d'une personne
+aimée! Cette chambre obscure, cette lampe basse, ce berceau dans
+l'ombre, ce silence, cet arrêt à prononcer;... j'étais saisi d'une sorte
+de terreur. Il me semblait qu'on me faisait monter sur un tribunal, et
+qu'on me revêtait de la robe de juge dans une condamnation à mort. Juge
+aveugle, juge sans connaître la loi... sans balance, rien que le glaive!
+La pitié vint se joindre à ce sentiment d'effroi, et acheva de me
+troubler. M. Laroche prit l'enfant dans son lit; elle poussa un faible
+gémissement et l'on commença l'examen de ce pauvre petit corps amaigri,
+qui retombait plié en deux sur le bras qui le soulevait. De temps en
+temps, sans ouvrir les yeux, elle poussait de légers cris plaintifs qui
+me perçaient l'âme, et je me détournais pour cacher mon émotion: mon
+émotion m'eût trahi. L'enfant reposé dans son lit et la maladie
+expliquée, nous nous retirâmes dans la pièce voisine; mais alors éclata
+une scène inattendue, et qui fit bientôt deux condamnés à mort au lieu
+d'un. M. Laroche proposa un remède terrible, mais décisif, «L'enfant est
+perdue si on l'essaie, dit le second médecin, et il offrit un autre
+moyen.--Si on s'y arrête, elle est perdue! dit M. Laroche--Eh bien donc!
+reprit le premier, que M. Aubry prononce!--Moi!... moi!... m'écriai-je,
+frappé d'épouvante, jamais! je ne...» Je m'arrêtai; j'allais me trahir!
+Situation terrible! Que faire? choisir? c'était tuer l'enfant peut-être.
+Révéler la vérité? c'était me perdre. Plus calme, j'aurais pu me récuser
+et désigner un autre médecin. Mais, surpris par cette attaque imprévue,
+je ne voyais que l'échafaud d'un côté, un cercueil de l'autre; et,
+pressé entre ces deux hommes, l'un à ma droite, l'autre à ma gauche,
+tous deux me disant: «Elle est morte si on ne le fait pas; elle est
+morte si on le fait...» je me taisais, éperdu...</p>
+
+<p>«C'en est trop, dit le second médecin; qu'il prononce, ou j'abandonne
+l'enfant.</p>
+
+<p>--Arrêtez! repris-je vivement. Je la voyais perdue aux mains de M.
+Laroche.</p>
+
+<p>--Prononcez donc!</p>
+
+<p>J'hésitais encore... Le second médecin se leva pour partir...</p>
+
+<p>--Je ne puis pas prononcer! m'écriai-je hors de moi, je ne le puis pas!</p>
+
+<p>--Pourquoi?</p>
+
+<p>--Je ne le dois pas!</p>
+
+<p>--Pourquoi?</p>
+
+<p>--Pourquoi! je ne suis pas médecin!</p>
+
+<p>Je n'avais pas achevé ces mots, que M. Laroche pousse un cri sauvage. La
+mourante, son devoir, il oublie tout: il ne vit plus que sa victime; et
+marchant à moi les yeux étincelants:</p>
+
+<p>«Qui êtes-vous donc?» me dit-il.</p>
+
+<p>Je palis; son regard était un arrêt de mort.</p>
+
+<p>«De quel droit m'interrogez-vous?</p>
+
+<p>--Oubliez-vous de quel tribunal je suis membre? Pourquoi êtes-vous venu
+ici? pourquoi cachiez-vous votre nom? pourquoi avez-vous pris un titre
+faux? pourquoi mentez-vous.. l'état, au public?... Qui êtes-vous?...</p>
+
+<p>Et il enfonçait, pour ainsi dire, chacune de ces interpellations comme
+un coup mortel... Je me taisais toujours...; je n'étais encore que
+suspect... Un mot, et j'étais condamné.</p>
+
+<p>«Votre profession est donc bien vile, dit-il amèrement, puisque vous
+n'osez l'avouer?»</p>
+
+<p>Bien vile!... ce mot m'avait fait rougir d'indignation.</p>
+
+<p>«Puisque vous la reniez!...</p>
+
+<p>--Bien vile!... repris-je avec plus d'énergie. Ah! je ne laisserai pas
+insulter mon maître!</p>
+
+<p>--Son maître!... Il sert un roi.</p>
+
+<p>--Oui..., un roi! un roi auguste! tout-puissant! Un roi que j'adore, et
+dont je proclamerai le nom jusque sous votre couteau!...</p>
+
+<p>A ce moment un cri terrible partit de la chambre de l'enfant, et la
+porte s'ouvrant avec fracas, la mère se précipita au milieu de nous en
+s'écriant: «Elle meurt!... elle meurt!</p>
+
+<p>--Eh bien! m'écriai-je à mon tour avec exaltation... puisque la mort est
+là, mon rôle commence! Eloignez-vous médecins du corps! vous n'avez rien
+à faire près de la mourante...; c'est moi qu'elle réclame...; ma place
+est auprès d'elle Je suis prêtre!.................</p>
+
+<p>Le lendemain je comparaissais devant le tribunal révolutionnaire, et
+l'enfant était sauvée: une crise décisive, et que j'avais favorisée en
+ne décidant rien, l'avait rendue à la vie. On n'était pas longtemps
+accusé en 95: à quatre heures je montais, moi quinzième, sur la
+charrette fatale; cinq minutes après je passais devant la maison de ma
+pauvre veuve, qui s'était mise sur le seuil de la porte, et sanglotai!
+quand je lui dis adieu de la main; et enfin un quart d'heure plus lard
+je m'arrêtais au pied de l'échafaud.</p>
+
+<p>«Mais, comment donc vivez-vous?»</p>
+
+<p>A peine si je le comprends encore. Le temps était affreux; de la pluie,
+de la neige, et un ciel si sombre, qu'à quatre heures la nuit avait
+presque commencé. La foule cependant était considérable, attirée et
+exaspérée par le nombre inaccoutumé des victimes. La charrette, comme je
+vous l'ai dit, en contenait quinze: j'étais, moi, le dernier, assis à
+l'extrémité du banc, les mains liées derrière le dos. Mon coeur était
+serré, mais je n'avais pas peur; mon sacrifice était fait: je mourais
+pour avoir confessé le nom de mon maître... L'échafaud paraît... je vois
+le bourreau, je vois le couteau... La voiture s'arrête...; mon coeur bat
+plus vite. Comme on craignait quelque mouvement dans le peuple, qui
+murmurait déjà.... on entoure toute la voiture de troupes; mais on ne
+pose à l'extrémité de la charrette, près de moi qu'un seul soldat...; il
+me touchait presque. Le premier condamné descend...: je vois le couteau
+remonter rouge. Des cris s'élèvent dans la foule qui entoure les troupes
+et se presse sur nous; la pluie redouble et vient augmenter le désordre.
+Pour en finir plus vite, on fait avancer la charrette de trois pas; mais
+un pavé se trouve sous la roue, un cahot violent nous soulève; et, comme
+j'étais assis tout à fait à l'extrémité du banc, je tombe debout, mais
+les mains liées, devant le soldat qui gardait le derrière de la
+voiture..., j'allais parler; mais soudain.. Oh! comment peindre ce
+moment? soudain, sans dire une parole, sans changer de visage, il passe
+vivement entre moi et la charrette, et se pose l'arme au bras devant
+moi..., et me voilà dos à dos avec lui, caché par lui, couvert par
+l'obscurité, presque mêlé à la foule qui faisait plier le cordon de
+troupes, et, immobile, éperdue, attendait la fin de cette scène. Le
+sacrifice se poursuit au milieu des cris et de la confusion; j'entends
+descendre chacun de mes compagnons; je compte: douze... treize...
+quatorze...; c'est mon tour, on va m'appeler! Ciel! on se tait; la foule
+se précipite autour de l'échafaud, les troupes se dispersent: je me
+jette dans le peuple sans avoir pu serrer la main de mon bienfaiteur;
+et, porté par les flots de la multitude, j'arrive égaré, ruisselant de
+pluie, dans un chantier ou je me cache jusqu'à la nuit complète. La nuit
+venue, ma tête un peu calmée et mes mains délivrées, je me hasarde dans
+les rues, et je me dirige vers la maison de mon hôtesse. J'arrive, je
+regarde par la croisée: on était à souper. La pauvre femme, je la vois
+encore, tenait à la main une bouchée de pain qu'elle oubliait de porter
+à ses lèvres, et, elle pleurait. Je frappe tout doucement..., on
+m'ouvre. «Ah!--Silence!» Une fois là, mes larmes éclatent, et je tombe à
+genoux en remerciant Dieu. Je leur contai tout. On me tint caché trois
+jours, puis je revins ici, où l'on ne songeait plus à me chercher, et où
+j'ai vécu jusqu'à mes quatre-vingt-deux ans, ce dont je rends grâce à
+Dieu, car j'ai fait un peu de bien, je crois. J'ai aimé, j'ai été aimé,
+et je serai pleuré..., pas de si tôt encore, j'espère... Puis il ajouta
+gaiement: Je marche sans bâton, je lis sans lunettes, et j'ai là une
+bouteille de vieux vin de Bourgogne dont je veux prendre avec vous un
+verre, sans que ma main tremble en le portant.</p>
+
+<p>Il prit la bouteille:</p>
+
+<p>A votre bon voyage, mon jeune hôte...: quand je partirai pour le mien,
+je veux qu'on vous en fasse part, et vous vous direz: «Ah! ce pauvre
+curé Barbois! Quel dommage! c'était un brave homme!...» Bonsoir, mon
+hôte!</p>
+
+<p class="rig">E. Legouvé.</p><br><br>
+
+<hr class="full">
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/040b.png"></p>
+
+<h3>Miscellanées</h3>
+
+
+<p class="mid">EXPOSITION DE LA SOCIÉTÉ DES AMIS DES ARTS.</p>
+
+<p>Depuis quelques jours la Société des Amis des Arts a ouvert dans la
+salle de ses séances, au Louvre, son exposition annuelle.</p>
+
+<p>Cette société a été fondée avant la Révolution: mais son influence était
+alors excessivement restreinte, tant par l'exiguïté de ses revenus que
+par le petit nombre de peintres en France à cette époque.</p>
+
+<p>La Révolution interrompit ses travaux; les derniers temps de la
+République et ceux de l'Empire laissèrent peu de loisir pour la culture
+des beaux-arts, les graves questions de la guerre faisant dominer leur
+intérêt puissant sur tous les autres intérêts du pays.</p>
+
+<p>La paix, avec la Restauration, jeta tout à coup dans les arts une foule
+inoccupée. Les grands noms des Gérard, des Gros, des Prud'hon, des
+Guérin, etc., étaient seuls connus; les travaux, peu nombreux du reste,
+leur revenaient de droit, et les jeunes talents abandonnés s'en allaient
+à la merci de la faim et du désespoir. Quelques hommes éclairés, frappés
+de la gravité de la position, se ressouvinrent qu'il avait existé une
+société vouée à l'encouragement des talents naissants et malheureux; ils
+résolurent de la rétablir sur de nouvelles bases plus larges et plus
+solides. Le duc de Berry leur prêta son appui et l'autorité de son
+patronage, et, dans le courant de l'année 1817, la Société des Amis des
+Arts fut reconstituée. Parmi les artistes qu'elle prit alors sous sa
+protection, nous devons citer <i>Xavier Leprince</i>, qui lui dut une partie
+de ses succès.</p>
+
+<p>Depuis, elle a su distinguer et former pour ainsi dire, à force de
+commandes, le jeune Tanneur, l'un des peintres de marine aimés du
+public.</p>
+
+<p>Vers 1830 la Société des Amis des Arts avait été patronnée par le duc
+d'Orléans; la duchesse d'Orléans a accepté, au nom du comte de Paris,
+cette part honorable de l'héritage paternel.</p>
+
+<p>Le président de la Société est M. le comte de Noé; les vice-présidents,
+MM. Taylor et de Gassaud.</p>
+
+<p>M. le comte Caccin est trésorier; le secrétaire et les vice-secrétaires
+sont MM. Valpinçon et Leblanc, Brocard et Duchesne aîné.</p>
+
+<p>De 1817 à 1842, la Société des Amis des Arts a fait exécuter à grands
+frais par nos plus habiles graveurs trente-deux précieuses reproductions
+des tableaux célèbres des maîtres français et étrangers.</p>
+
+<p>Les principales sont: <i>Daphnie et Chloé</i> d'Hersent, le <i>Zéphyr</i> de
+Prud'hon, Sapho de Gros, la <i>Sainte Anne et la vierge</i> de Léonard de
+Vinci, gravées par Laugier; <i>la psyché</i> de Prud'hon, gravée par Müller;
+<i>la Justice et la Vengeance divine</i> de Prud'hon, gravée par Gelée:
+<i>Neptune et Amphitrite</i> de Jules Romain, gravée par Richomme; enfin le
+<i>Convoi d'un aîné de famille</i> de Léopold Robert, gravé par Prévost. Un
+exemplaire de ces gravures est réservé à chacun des membres actionnaires
+de la Société; quant aux tableaux et aux objets d'art, ils sont adjugés
+par la voie du sort, à la suite de l'exposition qui clôt chaque
+exercice.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/040a.png"><br>
+(Exposition de la Société des Amis des Arts.)</p>
+
+<p>Jamais peut-être aucune exposition de la Société des Amis des Arts n'a
+été aussi brillante que celle de 1845.</p>
+
+<p>Sans s'écarter en rien du but qu'elle s'est proposé, celui d'encourager
+les jeunes talents, elle a su former une collection fort remarquable.</p>
+
+<p>Nous ne saurions trop louer l'esprit qui a guidé ses choix, faits en
+grande partie parmi les tableaux du dernier Salon.</p>
+
+<p>Nous avons particulièrement remarqué la <i>Satisfaction</i>, jolie
+composition de M. Guillemin. C'est un jeune artiste riant à coeur joie
+devant un tableau qu'il vient d'esquisser. Cette petite toile, remplie
+d'esprit, de finesse et d'observation, est en même temps fort
+remarquable sous le rapport du dessin et de la couleur.</p>
+
+<p><i>Le Marécage</i>, par M. Jules Coignel, est un charmant paysage bien peint,
+bien composé et d'un aspect délicieux.</p>
+
+<p>Les deux paysages de M. Karl Girardet, <i>les Bouledogues</i> de M. Buisson,
+<i>la Marine</i> de M. Morel-Fatio, <i>la Jeune fille et le Serin</i>, de M.
+Caminade, <i>l'Enfant et le Chien</i> de M. Gué, le <i>Charles-Quint</i> de M.
+Coulon, et surtout le précieux petit tableau de <i>Nature morte</i> de M.
+Philippe Rousseau, nous ont paru dignes en tout de l'intérêt que la
+société leur a témoigné en les comprenant dans la répartition de ses
+fonds pour 1845.</p><br>
+
+<h4>PARIS AU CRAYON.</h4>
+
+<p>Gardez-vous de croire, comme quelques personnes l'assurent, qu'on ait
+amnistié le ridicule en France. Rabelais et Molière, ces deux grandes
+gloires de l'esprit français, comptent, il est vrai, peu de disciples
+fidèles, peu d'heureux imitateurs; la tradition du rire semble perdue.
+Les journaux, égarés dans l'inextricable labyrinthe du feuilleton
+sentimental, ont renoncé à la satire; la muse comique, un pied chaussé
+du cothurne classique, l'autre du brodequin du moyen âge, court en
+boitant à la poursuite d'un but impossible: le théâtre a cessé d'être
+l'école des moeurs pour devenir un kaléidoscope. N'importe! le crayon a
+recueilli le double héritage de la plume, le journal et le théâtre. Il
+n'y a plus de satire, il n'y a plus de comédie, il y a la caricature!</p>
+
+<p>Autrefois la gaieté était française, et même un peu gauloise. La
+caricature est parisienne; elle a commencé, flânant au bras de Lautara,
+dans les guinguettes verdoyantes de la banlieue. Depuis, son éducation
+s'est perfectionnée; elle a vu les ateliers, les théâtres, les salons
+même, car la caricature a été introduite dans le monde, et vraiment, à
+part quelques expressions hasardées et un laisser-aller parfois trop
+grand, elle n'y a point fait mauvaise figure.</p>
+
+<p>La caricature est bonne fille au fond, et bien des gens lui en font un
+reproche; sa moquerie ne va pas jusqu'à la méchanceté; elle pince
+quelquefois, mais jamais jusqu'au sang; au lieu d'un fouet elle est
+armée d'une épingle; elle combat à la légère, et ne blesse qu'en
+égratignant. C'est bien là le genre de vengeance qui convient à la
+société de notre époque, où la morale ne se plaint qu'à voix basse, ne
+s'indigne qu'à demi, mettant tous ses soins à dissimuler sa présence et
+craignant cependant de se faire oublier. Nous lui viendrons en aide;
+dans nos colonnes, elle aura le verbe haut. Notre caricature a pris des
+habits d'homme. Arriére les petits mots, les petits caquets, les petites
+médisances. Regardez ces yeux brillants, cette bouche souriante, ce
+crayon effilé comme une dague; c'est pour mieux voir le ridicule, pour
+mieux se moquer de lui, pour mieux le clouer sur le papier. Les bras
+vigoureux de l'artiste comique poussent la porte qui défend l'entrée du
+monde; si elle résiste, il l'enfoncera. Venez donc, vous tous qui avez
+de la verve, de l'esprit, de l'observation: notre galerie
+d'illustrations drolatiques est loin d'être complète, il y a place pour
+tous ceux qui voudront nous apporter un type nouveau.</p>
+
+<p>Quelle mine plus féconde à exploiter, quel plus beau thème à broder que
+Paris! Gloires nouvelles, réputation du jour, splendeurs du moment,
+royautés de la mode ou de l'esprit, tendances des moeurs et de
+l'industrie, beaux-arts, littérature, théâtre, galanterie même, tout
+change, tout se renouvelle, tout se modifie avec la rapidité d'un songe.
+L'existence parisienne est un drame féerique, une comédie à tiroirs dont
+les décorations changent sans cesse, où se résument en transformations
+perpétuelles, la richesse, la beauté, l'esprit du monde entier. C'est là
+un des côtés du tableau, celui qu'on montre le plus volontiers; mais il
+en est un autre qu'on ne doit pas laisser dans l'ombre. Au-dessus de
+Paris, plane sans cesse une rumeur sourde que ne peuvent éteindre ni les
+roulements des voitures dorées, ni le bruit des instruments de fête, ni
+les chansons de ceux qui sont heureux: c'est la voix de la misère qui va
+se perdre dans le brouillard froid et humide, harmonie terrible que le
+vent emporte sur son aile, plainte funèbre qui ne se tait ni le soir ni
+le matin. Nous ferons l'histoire de cette misère, nous dirons quels
+coeurs battent sous les oripeaux; nous montrerons le peuple tel qu'il
+est, et surtout tel qu'il devait être, et cela sans fiel, sans haine,
+sans passion: dans un cas semblable, la réalité vaut mieux que
+l'imagination, et la vérité est la meilleure de toutes les satires.</p>
+
+<p>Mais là ne se bornera point notre rôle.. Il ne s'agit de rien moins que
+d'illustrer chaque année ce roman en trois cent soixante-cinq
+livraisons, intitulé <i>Paris</i>. C'est la physiologie permanente de la
+capitale que nous voulons faire avec le crayon. Il faut que ceux qui
+n'ont jamais vu Paris puissent le visiter dans nos colonnes, que ceux
+qui l'habitent le reconnaissent, que ceux qui l'ont quitté le
+retrouvent; car Paris se désapprend comme toutes les grandes choses de
+la vie. Soyez toujours amoureux, vous qui voulez aimer; marchez sans
+cesse, vous qui voulez parvenir. Que la lampe, l'Héro s'éteigne, et
+Léandre ne pourra plus traverser le Bosphore. Pour comprendre Paris, il
+faut l'étudier sans cesse. Si vous le perdez un seul instant de vue,
+vous ne les reconnaissez plus, il a changé de forme. Si nous n'avions
+pas abusé de la métaphore, nous comparerions Paris à Protée. On nous
+permettra d'esquiver ce parallèle traditionnel.</p>
+
+<p>Que de gens qui méconnaissaient cette vérité ont fini par la
+reconnaître! A peine a-t-on quitté le boulevard, que déjà on le
+regrette; on n'éprouve point la maladie du pays, car Paris n'est le pays
+de personne, mais une indéfinissable nostalgie. La vie est un cauchemar
+perpétuel: vos habits vous gênent, l'existence a les entournures trop
+étroites; vos bottes vous blessent, toutes les figures vous semblent
+maussades; les meilleurs mets vous dégoûtent, et vous avez faim en
+songeant aux restaurants à vingt-deux sous. On est atteint d'une
+affection bizarre, incohérente, difficile à guérir, qu'on appelle le mal
+de Paris.</p>
+
+<p>C'est chez nous que ceux qui veulent voir Paris, ou le revoir, deux
+maladies analogues, viendront se guérir. Nous leur esquisserons Paris
+tel qu'il est, nous raconterons ses goûts, ses sympathies; nous
+montrerons ses grands poètes, ses grands avocats, ses grands acteurs,
+ses grands financiers, ses grands chanteurs, tout le personnel de sa
+gloire d'aujourd'hui et de sa gloire de demain, nous n'oublierons que
+les célébrités de la veille.--Hier n'est pas un mot parisien.--Un
+journal seul peut mener à bien cette oeuvre gigantesque, parce qu'il
+change sans mourir; c'est l'âme et le génie de la ville. Un journal,
+c'est Paris volant.</p>
+
+<p>Ne vous attendez pas à retrouver sous notre crayon ces types de
+convention qui rendent Paris si monotone quelquefois, qu'on est tenté de
+croire que sa réputation est la plus considérable des réputations
+usurpées. Notre étudiant ne dansera pas inévitablement le cancan à la
+Chaumière; notre jeune fille ne se présentera pas avec son invariable
+cortège d'ânes rétifs, de rubans froissés, de baisers jetés d'une
+mansarde à l'autre; nos hommes de lettres ne fumeront pas
+perpétuellement le lattakie odorant sur des coussins d'or et de soie,
+ils n'auront pas non plus, contraste familier aux observateurs, les
+coudes percés, les bottes éculées, et le feutre gras; toutes nos femmes
+de lettres ne seront pas ridicules, et tous nos écrivains n'auront pas
+du génie; le foyer de l'Opéra ne sera pas pour nous le centre de la
+politique européenne; notre intention n'est pas de faire de l'esprit
+quand même.</p>
+
+<p>Après les moeurs viendront les idées. L'histoire des hommes et des
+choses littéraires appelle l'attention du caricaturiste. Il faut bien
+que l'on sache aussi où en est la muse de 1830; cette jeune fille qui
+avait le coeur d'une Allemande, le regard d'une Italienne, la passion
+d'une Espagnole: ne l'apercevez-vous pas déjà vieille et ridée,
+découpant des romans au fond d'une boutique obscure? elle en a de toutes
+les dimensions, de tous les modèles, de tous les prix: patron Walter
+Scott, patron Byron, patron Cooper, patron Goëthe; elle fait tous les
+genres au rabais. C'est une revendeuse à la littérature. La muse s'est
+donné un associé qui s'appelle le journalisme; celui-là s'occupe sans
+cesse à prendre l'empreinte de tout ce qui surgit d'un peu original pour
+le reproduire ensuite; il dresse de malheureux jeunes gens à imiter,
+avec la cire molle de leur style, toutes les conceptions vigoureuses.
+Nos grands écrivains sont parodiés ainsi journellement dans ces
+feuilletons-Curlius qui détruisent tout ce qui reste encore d'esprit
+littéraire en France.</p>
+
+<p>Ainsi donc, ce n'est pas l'espace qui nous manque. Moeurs, caractères,
+passions, idées, sentiments, ce qu'il y a de permanent au fond de Paris,
+ce qui jette le flux des événements, aristocratie, peuple, bourgeoisie,
+artistes, gens du monde, industriels, il n'est pas un coté du coeur ou
+de l'intelligence que nous ne puissions explorer, pas une classe de la
+société qui ne s'offre à nos investigations. Que les artistes se
+présentent donc en foule, la plume leur offre ici une association
+bienveillante; c'est à eux à faire revivre, avec leur crayon, l'antique
+maxime <i>castigat ridendo</i>, qui ne se lit plus maintenant ni sur la
+couverture de nos livres, ni sur le rideau de nos théâtres.</p>
+
+<p>Pour commencer cette série, Grandville a résumé tous les ridicules du
+moment. Le crayon a rédigé la synthèse de l'actualité.</p>
+
+<p>La caricature ouvre la porte du journal à tous les ridicules qu'elle a
+emprisonnés depuis longtemps dans ses cartons. Voici d'abord la canne à
+sucre et la betterave qui se poursuivent, brûlant d'éteindre dans le suc
+l'une de l'autre la haine qui les fait sécher sur plante; cette jeune
+grenouille en frac et le chapeau sur l'oreille, qui cherche à se faire
+aussi grosse que la caricature, c'est un symbole de l'amour-propre qui
+dévore notre malheureuse époque; ces deux enfants à peine échappés de
+nourrice, portant l'un une pipe et un paletot, l'autre un manchon et des
+plumes, n'est-ce pas là une charmante traduction de ce proverbe, qui
+devient malheureusement plus vrai de jour en jour: Il n'y a plus
+d'enfants!</p>
+
+<p>Regardez cette femme avec son chapeau étriqué, ses boucles de cheveux
+dépassant la ceinture, son air pincé, ses allures de vieille coquette,
+voilà la mode, saluez la déesse, et gardez-vous d'entr'ouvrir le livre
+que ce <i>penseur profond</i> tient à la main avec tant de componction, vous
+n'y trouveriez que du vide. Il vaut mieux causer un moment avec ces deux
+débardeurs qui boivent du champagne dans un cornet à piston, double
+personnification du carnaval actuel.</p>
+
+<p>Cet homme qui porte une colonne sur son dos, c'est l'architecte de
+l'Empire: voyez cette boule au sommet du monument, c'est le <i>vieux
+monde</i>: gare dessous! le vieux monde peut s'écrouler d'un instant à
+l'autre; fuyons. Mais un autre danger nous menace. Quel est ce volume
+qu'on hisse avec tant de peine avec cet instrument vulgairement appelé
+<i>cherre</i>? Ce sont les <i>Poésies légères</i> d'un auteur bien connu. Si la
+corde venait à casser, nous serions écrasés par ces feuilles fugitives.</p>
+
+<p>Ici, un capitaine anglais grimpe sur un mandarin chinois qui,
+passez-nous l'expression, en a plein le dos; là se dressent des chemins
+de fer portatifs, dernière expression du progrès industriel; ce chapeau
+sur une boîte, c'est l'art et le daguerréotype: le soleil dessiné par
+lui-même. Que peut-on inventer après cela?</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/041.png"><br>
+Paris au crayon. Caricature par Grandville.</p>
+
+<hr>
+
+<p>--L'administration du Musée du Louvre vient de faire placer dans la
+salle des bronzes une inscription tracée sur une lame de plomb qui,
+dit-on, a été trouvée dans l'intérieur de la belle statue de bronze
+d'ancien style qui est placée sur un piédestal au centre de la galerie.
+Cette inscription donne les fragments du nom de deux artistes dont l'un
+est Rhodien: les caractères sont d'une forme telle que, si l'un s'en
+rapportait à ce témoignage, il faudrait faire descendre au second siècle
+avant notre ère un monument que l'on a considéré jusqu'à présent comme
+antérieur à Phidias. Mais il s'est rencontré des esprits soupçonneux qui
+ont révoqué en doute l'authenticité de cette lame de plomb, et qui ont
+pensé que le directeur du Musée avait trop facilement accordé confiance
+au nettoyeur qui dit l'avoir trouvée. Ces doutes ont été consignés dans
+un article imprimé dans la revue qui a pour titre <i>Le Cabinet de
+l'Antiquaire</i> Le sous-conservateur du Musée, qui s'est cru engagé dans
+la question, a répondu par une brochure dans laquelle il cherche à
+prouver l'antiquité de l'inscription sur plomb. Cette petite querelle
+occupe vivement le monde des antiquaires: elle doit intéresser aussi les
+artistes, puisque, en définitive, il s'agit de renverser les idées
+généralement reçues touchant le style de l'art des anciens sculpteurs.</p>
+
+<h3>Correspondance.</h3>
+
+<h4>RÉPONSES.</h4>
+
+<p>Il nous serait impossible, dés à présent, de répondre par lettres à
+toutes les personnes qui veulent bien nous écrire, soit pour nous donner
+des conseils, soit pour nous offrir leur collaboration, soit pour nous
+faire des questions sur notre but et sur les moyens que nous comptons
+employer pour l'atteindre. Nous nous voyons donc obligés d'adresser nos
+réponses à la plupart de nos correspondants inconnus, par la voie même
+de notre journal. Un mot suffira souvent pour que toute notre pensée
+leur soit connue. Quelquefois aussi, une seule réponse préviendra un
+grand nombre de questions, de doutes ou de critiques. Nous avons besoin
+d'économiser le temps.</p>
+
+<p><i>A M. P. L., rue du II.</i>--La critique est juste, et nous en tiendrons
+certainement compte.</p>
+
+<p><i>A M. D., boulevard Saint-Martin.</i>--Mille remercîments; les sujets
+indiqués nous conviennent; M. D. en verra la preuve dans nos prochains
+numéros.</p>
+
+<p><i>A M. R., d'Orléans.</i>--En aucune manière, notre résolution à cet égard
+ne changera point.</p>
+
+<p><i>A un anonyme.</i>--Notre premier numéro n'est point un spécimen: il s'en
+faut de beaucoup qu'il contienne des exemples de tous les sujets que
+nous nous proposons d'illustrer. On ne pourra point juger l'étendue et
+la variété de notre plan avant plusieurs mois. Nous doutons que l'auteur
+de la lettre ait lu le premier article de notre premier numéro: <i>Notre
+but</i>. Nous le prions surtout de vouloir bien prendre au sérieux le
+dernier paragraphe de cet article. La tache est difficile: nous avons
+besoin de bienveillance et d'encouragements.</p>
+
+<p><i>A Madame A L., de Versailles; MM. O.; V. T.; G. de
+Saint-Quentin.</i>--Madame A. L. nous conseille de ne point représenter les
+scènes des théâtres et les acteurs, et de donner plus de place aux
+affaires criminelles, correctionnelles, à la musique et aux modes.--M.
+O. pense tout le contraire.--M. V. T. n'aime aucun de ces sujets, et
+demande surtout des oeuvres d'art et des caricatures.--M. G., qui se
+méprend apparemment sur le sens de notre titre, voudrait qu'il ne fût
+question que des hommes et des femmes illustres.--Nous sommes désolés de
+ne pouvoir mettre les quatre correspondants en présence les uns des
+autres; ils se répondraient sans doute mieux que nous ne pouvons le
+faire.</p>
+
+<p><i>A M. Pr.</i>--Jamais, Monsieur. Quelle idée!</p>
+
+<p><i>A M. V.</i>--Si nous suivions le conseil de M. V., <i>l'Illustration</i>
+n'aurait pas à espérer deux mois d'existence. Nous nous expliquerons, du
+reste, de la manière la plus explicite sur ce sujet en tête d'un des
+prochains numéros. Nous ne sommes enrôlés sous aucun drapeau; nous ne
+sommes au service d'aucun parti.</p>
+
+<p><i>A Madame ou Mademoiselle E. N.</i>--Nous ferons part de l'observation
+très-fine de l'aimable correspondante à madame Constance Aubert qui
+rédige nos articles sur les modes, et qui voudra bien se charger de lui
+répondre directement.</p>
+
+<p><i>A M. J, d'Amiens.</i>--Il est impossible de trouver un titre qui
+satisfasse tous les esprits. Le mot <i>Illustration</i> indique notre projet
+de rendre plus intelligibles, d'éclairer, en quelque sorte, au moyen de
+gravures sur bois, tous les sujets que nous traitons. Ce n'est pas un
+mot étranger: les Anglais nous l'ont emprunté, comme tant d'autres
+excellentes expressions de nos pères. On le trouve souvent employé par
+nos vieux auteurs dans le sens où nous l'employons ici. Les miniatures,
+par exemple, <i>illustraient</i> les manuscrits. Le mot <i>journal</i>, qui vient
+ensuite, exprime notre intention de nous approcher de plus en plus du
+caractère d'actualité qui distingue des livres, et des autres recueils,
+les feuilles quotidiennes. Nous publierons les nouvelles de toute
+nature, et nous prendrons soin d'éviter tout ce qui est uniquement
+rétrospectif.</p>
+
+<p><i>A M. Ch. G.</i>--Nous ne savons pas encore si nous accepterons des pièces
+de vers: nous regrettons de ne pouvoir donner une réponse plus
+favorable.</p>
+
+<p><i>A M. M. de L.</i>--Assurément. Nous représenterons fidèlement, et avec
+toute la rapidité possible, tous les faits d'Algérie dignes d'intérêt.
+Nous avons établi une correspondance active avec des artistes qui sont
+sur le théâtre des événements.</p>
+
+<p><i>A M. de B.</i>--Les portraits demandés paraîtront en avril.</p>
+
+<p><i>A M. S. M.</i>--Oui, le 25 mars.</p>
+
+<p><i>A M. Am.</i>--Nous ne venons faire concurrence à aucun recueil existant.
+L'avenir le prouvera. Notre plan est nouveau et nous nous éloignerons de
+plus en plus de tout ce qui a été fait jusqu'à ce jour; autrement notre
+pensée première ne serait point réalisée. Si l'on songe que les moyens
+d'exécution étaient presque tous à créer, que nos graveurs passent les
+nuits à travailler, que nous imprimons la valeur d'un volume entier
+chaque semaine, on voudra bien attendre avant d'exiger beaucoup plus que
+nous ne faisons.</p>
+
+<p><i>A un anonyme de Caen.</i>--Il est vrai qu'il y a dans cette direction un
+écueil à redouter. Nous consulterons le bon sens et le goût public.
+Notre ferme volonté est de ne blesser aucune convenance et de ne jamais
+donner droit à personne de condamner l'influence qu'il pourra nous être
+permis d'exercer sur les lecteurs.</p>
+
+<hr class="full">
+
+<h3>Bibliographie</h3>
+
+<h4>BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE FRANÇAIS</h4>
+
+<p><i>N. B,</i> En fondant ce bulletin bibliographique, que nous prenons
+l'engagement de publier régulièrement chaque semaine, notre intention
+n'est pas de faire de la critique proprement dite; nous voulons
+seulement appeler l'attention de nos lecteurs sur tous les ouvrages
+sérieux et utiles qui paraissent, soit en France, soit à l'étranger.
+Dans ce but, nous leur donnerons, toutes les fois que nous le pourrons,
+une analyse sommaire des matières que ces ouvrages renferment. A cette
+analyse, nous ajouterons parfois un éloge, plus rarement une critique;
+car nous ne parlerons que des livres vraiment dignes d'obtenir une place
+dans notre bulletin. Jadis les journaux politiques s'empressaient de
+signaler, à l'envi l'un de l'autre, les publications importantes; mais
+la presse n'est plus aujourd'hui ce qu'elle était autrefois. Retirez-lui
+le produit de ses annonces, et elle cesse d'exister. Elle ne donne place
+dans ses colonnes à aucune nouvelle,--utile cependant à connaître,--dont
+elle espère se faire payer un jour l'insertion par les personnes
+intéressées à la répandre. Constituée sur d'autres éléments, mue par une
+impulsion contraire, <i>l'Illustration</i> annoncera, en les analysant,--dans
+le triple intérêt du public, des écrivains et des éditeurs, tous les
+ouvrages français ou étrangers qui mériteront, à des titres divers,
+d'être connus, lus et médités.</p>
+
+<p><i>De la Puissance américaine</i>. Origine, institution, esprit politique,
+ressources militaires, agricoles, commerciales et industrielles des
+Etats-Unis; par le major GUILLAUME TELL POUSSIN. 2 vol. in-8 de 52
+feuilles 3/4, avec carte. Paris, Coquebert. 10 fr.</p>
+
+<p>Le titre seul de ces deux volumes indique qu'ils ne ressemblent en rien
+à tous ceux qui ont été publiés, durant ces dernières années, sur les
+Etals-Unis. M. Guillaume Tell Poussin n'a pas rédigé laborieusement une
+longue dissertation sur les avantages ou les inconvénients de la
+démocratie. Loin de lui la prétention d'esquisser des tableaux de
+moeurs, ou de raconter des impressions de voyage. Il n'est ni un
+idéologue, ni un littérateur; il n'aime pas plus les phrases que les
+théories; sa passion dominante est la passion des faits; ce qu'il
+étudie, ce qu'il veut faire connaître avant tout à ses lecteurs, c'est
+la statistique, c'est la puissance américaine, c'est l'origine des
+populations diverses qui composent la fédération des États-Unis,
+l'histoire de leur développement, des vicissitudes qui ont marqué leur
+enfance et des progrès incroyables qui distinguent leur virilité; ce
+sont leurs ressources militaires, agricoles, commerciales,
+industrielles.</p>
+
+<p>Le premier volume renferme l'histoire abrégée des premiers
+établissements des Européens dans la partie septentrionale du nouveau
+continent, des Français sur les rives du Saint-Laurent et du Mississipi,
+des Espagnols dans la Floride, des Anglais dans la Nouvelle-Angleterre.
+A la suite de cette revue historique, continuée jusqu'à nos jours, M.
+Poussin publie trois documents importants: la déclaration
+d'indépendance, l'acte de fédération et la constitution actuelle des
+États-Unis.</p>
+
+<p>Le second volume, beaucoup plus intéressant que le premier, s'ouvre par
+l'exposition des ressources militaires des États-Unis. De ce côté de
+l'Atlantique, nous sommes habitués à considérer les Américains comme un
+peuple de marins, de marchands et de pionniers, et nous ne soupçonnons
+pas que l'Amérique, dans la prévoyance d'une lutte avec l'Europe, se
+soit préparée à la soutenir. La constitution de 1787 donnait au congrès
+le pouvoir de mettre le pays en état de défense. Cette sage mesure fut
+différée pendant plusieurs années, et l'eût été, sans doute,
+indéfiniment sans la guerre de 1812 avec l'Angleterre. En 1816, sous la
+présidence de M. Madisson, le congrès décréta que les États-Unis
+seraient mis en état de défense au moyen de fortifications permanentes
+dont l'exécution fut confiée au général du génie Bernard, qui avait été
+aide-de-camp de Napoléon, et chef de son cabinet topographique. M.
+Poussin a coopéré, sous le général Bernard, à cette grande mesure et
+trace un tableau aussi exact qu'intéressant du système de défense adopté
+par le congrès. Ce système a pour principe que la défense nationale doit
+reposer sur l'appui mutuel de la marine, des fortifications, des voies
+de communication par eau et par terre, de l'armée régulière et de la
+milice organisée. M. Poussin examine chacun de ces éléments. Il passe en
+revue, en traitant de la marine militaire, son organisation successive,
+son état présent, le matériel et le personnel, les chantiers de
+construction et de réparation, les ports de refuge, les rades de
+rendez-vous. Il donne ensuite de curieux détails sur la ligne de
+fortification, les frontières maritimes et les frontières de terre, les
+arsenaux, les manufactures d'armes et les fonderies, la navigation à
+vapeur, les canaux, les chemins de fer, l'armée régulière et la milice.</p>
+
+<p>Sur la population des États-Unis, M. Poussin a recueilli de nombreux
+documents. L'esprit religieux, l'état de l'instruction publique,
+l'instruction agricole, le commerce, les manufactures, les classes
+ouvrières, forment autant de chapitres remplis de faits nouveaux, qui
+font parfaitement connaître l'étal social et industriel de l'Union. La
+condition de l'industrie manufacturière mérite particulièrement
+d'attirer l'attention, car elle prouve que, sous peu d'années,
+non-seulement les États-Unis pourront se passer des produits
+manufacturés des nations européennes; mais encore qu'ils prendront place
+parmi les peuples producteurs, révolution qui jettera forcément un grand
+désordre dans l'économie industrielle et commerciale de la France et de
+l'Angleterre.</p>
+
+<p><i>La Polynésie et les îles Marquises</i>: voyages et marine accompagnés d'un
+voyage en Abyssinie, et d'un coup d'oeil sur la canalisation de l'isthme
+de Panama; par M. LOUIS REYBAUD auteur des <i>Etudes sur les
+Réformateurs</i>. 1 vol. in-8. Paris. 1845. Guillaumin, 7 fr. 50 cent.</p>
+
+<p>M. Louis Reybaud a eu l'heureuse idée de faire réimprimer en un volume
+in-8 une série d'articles qu'il avait publiés, durant ces dernières
+années, dans la <i>Revue des deux Mondes</i> et dans <i>la Revue Britannique</i>.
+Ce nouvel ouvrage de l'auteur des <i>Etudes sur les Réformateurs</i> s'ouvre
+par un coup d'oeil sur la science géographique, qui lui sert, pour ainsi
+dire, de préface. Viennent ensuite <i>l'Histoire de la colonisation de la
+Nouvelle-Zélande</i>, les analyses des voyages de <i>l'Artémise</i> à Taïti, de
+l'expédition de <i>l'Astrolabe</i> et de la <i>Zélée</i>, de 1837 à 1840, du
+voyage de M. Rochet d'Héricourt dans <i>l'Abyssinie méridionale</i>. A des
+réflexions pleines de justesse sur <i>l'avenir de notre marine</i> et à des
+documents statistiques sur <i>la flotte française</i> en 1841, succèdent
+enfin, deux curieux chapitres sur <i>les îles Marquises</i> et sur la
+<i>canalisation de l'isthme de Panama</i>. Aucun écrivain contemporain ne
+résume avec plus d'intelligence et n'expose avec plus de clarté une
+question controversée, que M. Louis Reybaud. Non-seulement il comprend
+admirablement tous les sujets qu'il traite,--histoire, philosophie,
+voyages,--mais il a, en outre, le talent de les faire comprendre à ses
+lecteurs. Après avoir lu ses Études sur les Réformateurs, on connaît
+mieux les systèmes de Saint-Simon, d'Owen et de Fourier, que si on avait
+médité pendant longtemps leurs ouvrages et ceux de leurs disciples. Le
+volume intitulé: <i>la Polynésie et les îles Marquises</i> remplacera
+avantageusement dans toutes les bibliothèques, les diverses relations de
+voyage dont il renferme l'analyse.</p>
+
+<p><i>Voyage au pôle sud et dans l'Océanie</i>, sur les corvettes <i>l'Astrolabe</i>
+et <i>la Zélée</i>, exécuté par ordre du roi, pendant les années
+1837-1838-1839-1840, sous le commandement de M. DUMONT D'URVILLE. 34
+volumes grand in-8º de plus de 700 pages, avec un atlas contenant
+environ 520 planches in-folio, publié par livraisons de 5 ou 6 planches
+et 64 cartes hydrographiques.--Paris, Gide, libraire-éditeur. Chaque
+volume 6 fr.; chaque livraison de planches, 12 fr. 50 c.</p>
+
+<p>La mort malheureuse de l'amiral Dumont-d'Urville n'a apporté aucun
+retard à la publication de la relation de son voyage. L'ouvrage complet
+se divisera en huit parties: 1. <i>Histoire des Voyages</i>, 10 vol. 2.
+<i>Zoologie</i>, 6 vol. 3. <i>Botanique</i> 1 Vol. 4. <i>Anthropologie et
+Physiologie humaine</i>, 2 vol, 5 <i>Minéralogie et Géologie</i>, 2 vol. 6.
+<i>Philologie</i>, 4 vol. 7. <i>Physique</i>, 4 vol. 8. <i>Hydrographie</i>, 2 vol. Le
+quatrième volume de <i>l'Histoire du Voyage</i> vient d'être mis en vente.
+Ont déjà paru: <i>Atlas pittoresque</i>, 18 livraisons; <i>Zoologie</i>, 2 vol.
+<i>Botanique</i>, 1 vol. <i>Physique</i>, 1 vol.--Avons-nous besoin de rappeler,
+en annonçant cette belle publication, que le voyage au pôle et dans
+l'Océanie, de <i>l'Astrolabe</i> et de <i>la Zélée</i>, est, de toutes les
+expéditions entreprises et achevées dans ce siècle par la marine
+française, la plus récente, la plus glorieuse peut-être, et la plus
+féconde en résultats nouveaux.</p>
+
+<p><i>Manuel de l'Histoire générale de l'Architecture</i> chez tous les peuples,
+et particulièrement de l'architecture en France au moyen-âge; par DANIEL
+RAMÉE. 2 vol. in-12. Paris. 1843. Paulin, 10 fr. 50 cent. (Avec de
+nombreuses gravures sur bois.)</p>
+
+<p>Fils d'un architecte, architecte lui-même, M. Daniel Ramée avait depuis
+sa jeunesse conçu le projet d'écrire un jour une histoire complète de
+l'architecture. Pendant plus de vingt années il étudia tous les grands
+monuments de l'antiquité et des temps modernes; non-seulement il
+cherchait à comprendre leur ensemble et leurs détails, mais il
+s'inquiétait, comme il le dit lui-même dans sa préface, de l'époque
+historique à laquelle ils furent élevés, du génie du peuple qui les
+édifia, des circonstances et des idées qui présidèrent à leur
+construction. Après avoir compulsé, en outre, les divers ouvrages
+français, anglais, italiens, allemands, espagnols, écrits jusqu'à ce
+jour sur l'art auquel il a voué une affection particulière, il vient de
+se décider à publier les résultats de ses longs et consciencieux
+travaux.</p>
+
+<p>Le premier volume du <i>Manuel de l'histoire générale de l'Architecture</i>
+est consacré à l'antiquité, le second au moyen-âge. M. Daniel Ramée se
+propose de composer plus lard un troisième volume, qui contiendra
+l'histoire de l'architecture au seizième siècle et aux siècles suivants,
+et dans lequel il jugera d'une manière impartiale les restaurations
+modernes faites aux monuments du moyen-âge.</p>
+
+<p>L'introduction placée en tête du premier volume se divise en cinq
+chapitres, ayant pour titre: <i>L'histoire primitive des hommes,
+l'émigration des peuples, les religions des temps primitifs, l'origine
+de l'architecture et des nombres en général</i>. Ces prémisses posées, M.
+Ramée promène avec lui son lecteur de l'Inde en Perse, de la Perse chez
+les Babyloniens, les Chaldéens, les Mèdes, les Assyriens, les
+Phéniciens, les Hébreux, en Ethiopie, en Nubie, en Egypte, en Grèce,
+dans l'Asie Mineure, en Italie, chez les Étrusques et chez les Romains.
+Que de monuments ne lui montre et ne lui explique-l-il pas durant cette
+excursion rapide, mais intelligente, depuis les temples d'Elora, dont
+l'origine est inconnue, jusqu'au palais que l'empereur Dioclétien fit
+bâtir à Spalatro.</p>
+
+<p>M. Daniel Ramée espère avoir rendu une justice impartiale à
+l'architecture de tous les peuples. Toutefois, il s'élève contre l'étude
+exclusive du style grec et romain. Il s'est longtemps arrêté à
+l'architecture du moyen-âge en France, à l'architecture proprement dite
+chrétienne, à celle qui est sortie des races germaniques. L'ignorance la
+plus complète, la plus honteuse et la plus impardonnable, a seule pu
+donner au moyen-âge l'épithète de barbare et d'obscur. Ce qui prouve
+plus clairement que tous les livres, que tous les raisonnements, que
+toutes les réflexions, la civilisation avancée et intellectuelle de
+cette époque, c'est l'étude des oeuvres d'art qu'elle nous a laissées,
+et, parmi ces oeuvres, plus particulièrement encore les monuments
+d'architecture, ces majestueuses cathédrales, ces palais magnifiques,
+ces châteaux forts avec ponts-levis et à triple herse, ces
+hôtels-de-ville élégants, ces beffrois légers et tant d'autres édifices.
+L'étude de ces oeuvres d'art forme le sujet du second volume. Ce n'est
+plus l'univers entier, c'est l'Europe seulement, c'est le monde chrétien
+que le lecteur visitera désormais avec son savant cicérone. M Daniel
+Ramée signale d'abord l'influence du christianisme sur l'architecture;
+puis il part de l'Italie, s'embarque pour Constantinople, revient eu
+France, parcourt l'Allemagne et les Pays-Bas, passe en Angleterre,
+explore rapidement les États du Mord, la Suède, la Norwege, la Russie,
+fait une tournée en Espagne, et achève son voyage en Italie et en
+Sicile, où du haut de la cathédrale de Pafenne il contemple en
+imagination les monuments élevés par les Arabes sur cette terre de
+l'Afrique que ses regards ne peuvent apercevoir.</p>
+
+<p><i>Traité du Droit international privé</i>, ou du conflit des lois des
+différentes nations en matière de droit privé; par M. FOELIX, docteur en
+droit. 1 vol. in-S. Paris. 1855. JOUBERT. 9 fr. (612 pages.)</p>
+
+<p>Le droit international (<i>jus gentium</i>) est l'ensemble des principes
+admis par les nations civilisées et indépendantes, pour régler les
+rapports qui existent ou peuvent naître entre elles et décider les
+conflits entre les lois et usages divers qui les régissent. Le droit
+international se divise en droit public et en droit privé. Le droit
+international public (<i>jus gentium publicum</i>) règle les rapports de
+nation à nation, en d'autres termes a pour objet les conflits de droit
+public. On appelle droit international privé (<i>jus gentium privatum</i>)
+l'ensemble des règles d'après lesquelles se jugent les conflits entre le
+droit privé des diverses nations; en d'autres termes, le droit
+international privé se compose des règles relatives à l'application des
+lois civiles ou criminelles d'un État dans le territoire d'un État
+étranger.</p>
+
+<p>Le Traité du droit international privé que vient de publier M. Foelix
+n'est pas un ouvrage de théorie, mais une sorte de manuel-pratique.
+L'auteur s'est borné à réunir dans un cadre méthodique les règles ou
+principes qu'un usage assez général des nations parait avoir consacrés.
+Quant aux preuves de l'existence de cet usage, il les a recherchées dans
+les lois, les traités, les écrits des auteurs et les arrêts des cours de
+justice.</p>
+
+<p>M. Foelix a divisé son ouvrage en deux livres, précédés d'une
+introduction. Dans le titre préliminaire, il résume rapidement
+l'histoire du droit international chez les Romains et au moyen-âge; il
+pose ensuite quelques principes fondamentaux, puis définit trois classes
+de statuts dont il aura à s'occuper: les statuts personnels, les statuts
+réels, les statuts concernant les actes de l'homme. Dans le livre
+premier, il traite des effets du statut personnel et du statut réel. Le
+livre second est beaucoup plus important que le premier; l'auteur
+examine avec détail les lois diverses qui régissent les actes de
+l'homme. Les huit premiers titres de ce livre embrassent tout le droit
+international civil: le titre IX et dernier est consacré au droit
+international criminel.</p>
+
+<p>M. Foelix, rédacteur en chef de la <i>Revue étrangère et française de
+législation</i>, avait déjà publié, dans le cours de l'année dernière, deux
+volumes sur les mariages contractés en pays étrangers, et sur l'effet ou
+l'exécution des jugements dans les pays étrangers. Son traité de droit
+international, fruit de longues études, obtiendra un succès d'autant
+plus grand, qu'il est le premier ouvrage publié en français sur cette
+importante matière. Les autres livres <i>ex professo</i>, qui avaient paru
+jusqu'à ce jour, étaient dus à deux Anglais, MM. Storey et Burge, deux
+Allemands, MM. Schmaefner et Waechter, et un Italien, M. ROCCO, et
+n'avaient jamais été traduits dans notre langue.</p>
+
+<p><i>Code civil de l'empire de Russie</i>, traduit sur les éditions
+officielles, par un jurisconsulte russe, et précédé d'un aperçu
+historique sur la législation de la Russie et l'organisation judiciaire
+de cet empire; par M. VICTOR FOUCHER, avocat général à la Cour royale de
+Rennes. 1 vol. in-8. Rennes, Blin.</p>
+
+<p>Le Code civil de la Russie est le produit d'un enfantement de plusieurs
+siècles. Alexis Milkhaelovitch fit pour la première fois, en 1669, un
+recueil des lois russes. Son <i>Ulogénie</i> remplaça les coutumes barbares
+qui avaient régné jusqu'à cette époque. En 1700, Pierre le Grand nomma
+une commission chargée de réunir dans un seul ordre tous les actes
+législatifs des empereurs. Cette commission, souvent renouvelée, ne
+finit son travail qu'en 1832. Un manifeste du 31 janvier 1833, signé par
+Nicolas et promulgué, a rendu obligatoire, à partir du 1er janvier 1833,
+le <i>Svod</i>, ou la collection de toutes les lois. Le Code civil, dont. W.
+Toucher vient de publier la traduction, forme la première partie du
+cinquième livre du Svod.</p>
+
+<p><i>Histoire de la Chimie, depuis les temps les plus reculés jusqu'à notre
+époque</i>, comprenant une analogie détaillée des manuscrits alchimiques de
+la bibliothèque Royale de Paris; un exposé des doctrines cabalistiques
+sur la pierre philosophale; l'histoire de la pharmacologie, de la
+métallurgie et, en général, des sciences et des arts qui se rattachent à
+la chimie, etc.; par le docteur FERDINAND HOEFER. Tome 1er, in-8. Paris,
+1842. Au bureau de la <i>Revue Scientifique</i>, rue Jacob, 36.</p>
+
+<p>Le tome 2 et dernier doit paraître prochainement; nous rendrons compte
+de ce curieux ouvrage dès qu'il sera terminée.</p>
+
+<p><i>Voyage d'Horace Vernet en Orient</i>. Dessins et textes, par M. GOUPIL
+PESQUET. Paris, chez M. Challamel, directeur de la <i>France littéraire</i>.
+4, rue de l'Abbaye, éditeur du <i>Voyage de M. de Forbin</i>, avec texte par
+M. de Marcellus.</p>
+
+<p>La relation du <i>Voyage d'Horace Vernet en Orient</i> que publie M.
+Challamel, est enrichie d'un joli choix de costumes, de scènes de
+moeurs, de vues, expliqués dans le telle et dessiné, scrupuleusement
+d'après nature, à Malte, dans l'Archipel, en Egypte, en Syrie, en
+Turquie, dans l'Asie Mineure, en Italie, etc.; elle renferme aussi
+quelques chants nationaux.</p>
+
+<p>Le public apprendra aussi, avec plaisir, à l'époque du salon de 1843,
+que M. Challamel continuera cette année la série d'<i>Albums sur les
+expositions de peinture</i>, et se propose d'y ajouter, pour complément
+indispensable, les plus jolis tableaux de Verburg, Teniers, Metzu, etc.,
+ainsi que la belle collection de peintres primitifs de M. Artaud de
+Moutor.</p>
+
+<p><i>L'Histoire--Musée de la République française</i>, par M. Augustin
+Challamel, et le joli <i>Album de l'Opéra</i>, méritent aussi d'être
+recommandés à tous les amateurs des livres illustrés.</p>
+
+<hr class="full">
+
+<h2>EXTRAIT DU CATALOGUE GÉNÉRAL DU COMPTOIR CENTRAL DE LA LIBRAIRIE.</h2>
+
+<h3>Philosophie (suite).</h3>
+
+<p>ENCYCLOPÉDIE NOUVELLE, ou Dictionnaire philosophique, scientifique,
+littéraire et industriel, offrant le tableau des connaissances humaines
+au dix-neuvième siècle; publiée sous la direction de MM. P. LEROUX et J.
+REYNAUD. 8 vol. grand in-8, de 838 pages à deux colonnes. (Charles
+Cosselin, éd.) 16 fr. le vol.</p>
+
+<p>ESQUISSES D'UNE PHILOSOPHIE; par F. LAMENNAIS (1841). 3 beaux et forts
+vol. in-8. (Pagnerre, éd.) 22 fr. 50</p>
+
+<p>ETUDES SUR LES RÉFORMATEURS CONTEMPORAINS ou socialistes modernes:
+Saint-Simon, Charles Fourier, Robert Owen; par Louis Reynaud. 5e
+édition. 1 beau vol. in-8. (Guillaumin, éd.) 7 fr. 50.</p>
+
+<p>INTRODUCTION A LA SCIENCE DE L'HISTOIRE; par P.-J.-B. BUCHEZ. Nouvelle
+édition. 2 vol. in-8. (Guillaumin, éd.) 15 fr.</p>
+
+<p>RATIONALISME CHRÉTIEN (le) à la fin du onzième siècle, ou Monologium et
+Prologium de saint Anselme, archevêque de Cantorbéry, sur l'essence
+divine; par M. H. BOUCHETTE. 1 volume in-8. (Amyot, éd.) 7 fr. 50</p>
+
+<p>UTOPIE DE THOMAS MORUS (L'), traduction nouvelle; par M. VICTOR
+STOUVENEL, in-8. (Paulin, éd.) 5 fr.</p>
+
+<p>VOYAGE EN ICARIE, roman philosophique et social; par CABET. 1 vol. grand
+in-18. (Mallet, éd.) 4 fr.</p>
+
+<h3>Education.</h3>
+
+<p>ABBÉ DE LA SALLE (L') ET L'INSTITUT DES FRÈRES DES A ÉCOLES CHRÉTIENNES,
+depuis 1654 jusqu'en 1842; par un professeur de l'Université. 1 vol.
+grand in-18. (Lebrun, éd.) 1 fr. 25</p>
+
+<p>ABÉCÉDAIRE MINIATURE EN ACTION (L'), joujou instructif avec un joli
+texte et plus de 100 petits dessins. (Aubert et Comp., éd.) 2 fr. 75.</p>
+
+<p>BIBLE EN IMAGES (la), exercices de lectures pour l'enfance, composés de
+versets de la sainte Bible. 1 vol. in-18, de 550 vignettes. (Lebrun,
+éd.) 1 fr. 50.</p>
+
+<p>CONTES D'UNE VIEILLE FILLE A SES PETITS-NEVEUX, par Mme ÉMILE DE
+GIRARDIN (DELPHINE GAY.). 2e édition. 2 volume in-18. (Charles Gosselin,
+éd.) 6 fr.</p>
+
+<p>GALERIE PITTORESQUE DE LA JEUNESSE, ornée de 40 lithographies, d'après
+VICTOR ADAM, texte de Mme ALIDA DE SAVIGNAC. (Aubert et Comp., éd.)
+Cartonné. 10 fr.</p>
+
+<p>GALERIE PITTORESQUE D'HISTOIRE NATURELLE. Cours élémentaire d'histoire
+naturelle; par M. BOITARD. 1e édit. 1 vol. in-4º orné de 210 planches.
+(Lebrun, éd.) Broché. 5 fr.</p>
+
+<p>HISTORIETTES, CONTES ET FABLES de FÉNELON. Joli vol. in-18, illustré de
+nombreuses vignettes sur bois, de douze grands sujets; par Th.
+Fragonard. (Challamel, éd.) Br. 4 fr.</p>
+
+<p>MERVEILLES DE LA FRANCE (les), ou <i>Vade-mecum du petit voyageur</i>. 1 vol.
+in-8, orné de 15 jolis dessins. (Challamel, éd.) 5 fr.</p>
+
+<p>MYTHOLOGIE PITTORESQUE, ou Histoire méthodique universelle des faux
+dieux de tous les peuples anciens et modernes; par J. ODOLANT-DESNOS. 5e
+édition. 1 vol. grand in-8, orné de 50 gravures. (Lavigne, éd.) 10 fr.</p>
+
+<p>MYTHOLOGIE ILLUSTRÉE; par M. PHILIPON DE LA MADELAINE, ornée de 140
+vignettes et de 25 planches. 1 vol. grand in-18. (Mallet, éd.) 5 fr.</p>
+
+<p>OCÉAN ET SES MERVEILLES (1'), histoire et description des animaux,
+coquillages et plantes marines les plus remarquables qu'il renferme: par
+J.-M. CHOPIN. 1 beau vol. in-12, orné de 100 gravures. (Lebrun, éd.) 1
+fr. 50.</p>
+
+<p>PATER DE FÉNELON (le), par S. HENRI BERTHOLD. 1 beau vol. in-12, orné de
+gravures et du portrait de Fénelon. (Lebrun, éd.) Broché. 1 fr. 50.</p>
+
+<p>PETIT DESSINATEUR (le), ou les vrais éléments du dessin enseigné en 10
+leçons; par M. VOIART. Ouvrage adopté pour les écoles primaires par le
+conseil royal. 2e édition. 1 vol. in-12, orné de ligures. (Lavigne, éd.)
+5 fr.</p>
+
+<p>PETITS CONTES HISTORIQUES; par Mme EUGÉNIE FOA. 6 petits vol. ornés de
+dessins. Ils se vendent séparément. (Aubert et Comp., éd.) Chaque volume
+broché. 50 c.</p>
+
+<p>PETITS INSULAIRES (les), histoire intéressante et morale, imitée de
+l'anglais et ornée de jolies gravures. (Aubert et Comp., éd.).</p>
+
+<p>PETITS LIVRES DE M. LE CURÉ (les), bibliothèques du presbytère et de la
+famille; charmants petits livres d'éducation morale et d'amusement.
+Chaque volume est orné d'un grand nombre de dessins, par Forest,
+Vernier, Valentin, etc. (Aubert et Comp., éd.) Prix de chaque volume
+illustré. 50 c.</p>
+
+<p>VOCABULAIRE ILLUSTRÉ (le) par plus de 800 dessins gravés sur bois et
+intercalés dans le texte. Grand in-8º. (Aubert et Comp., éd.) Broché. 12
+fr.</p>
+
+<h3>Politique</h3>
+
+<p>BIBLIOTHÈQUE POLITIQUE, publiée par Pagnerre, éd. Collection de jolis
+vol. in-32, imprimés avec luxe, sur papier grand jésus vélin.--Cette
+Bibliothèque se compose des volumes suivants.</p>
+
+<p>ABOLITION DE L'ESCLAVAGE; par V. SHEOELCHER. 2e édit. 1 vol. 1 fr. 25 c.</p>
+
+<p>AFFAIRES DE ROME; par F LAMENNAIS, 5e édition 2 vol. 2 fr.</p>
+
+<p>AVIS AUX CONTRIBUABLES; par TIMON, pamphlet publié lors des élections de
+1842. 50 c.</p>
+
+<p>2 AVIS AUX CONTRIBUABLES, ou REPONSE DU MINISTRE DES FINANCES; par le
+même. 25 c.</p>
+
+<p>BIOGRAPHIE DES DÉPUTÉS (Chambre dissoute, 1839-1842). 2 vol. 2 fr. 50 c.</p>
+
+<p>CATÉCHISME DE LA RÉFORME ÉLECTORALE; par J. BENTHAM, traduit par ÉLIAS
+REGNAULT. 1 vol. orné du portrait de Bentham. 1 fr. 25.</p>
+
+<p>CENTRALISATION (de la); par TIMON. 1 vol. 1 fr. 25.</p>
+
+<p>CHANSONS POLITIQUES (Nouvelles); par ALTAROCHE. 1 vol. 1 fr. 25.</p>
+
+<p>CONTES, DIALOGUES ET MÉLANGES DÉMOCRATIQUES; par ALTAROCHE. 1 vol. 1 fr.
+25.</p>
+
+<p>ESCLAVAGE MODERNE (de l'); par F. LAMENNAIS. 1 volume. 75 c.</p>
+
+<p>ÉTAT DE LA QUESTION; par M. de CORMENIN; pamphlet publié lors des
+élections de 1839. 50 c.</p>
+
+<p>ÉTUDE SUR TIMON; par M. CHAPUYS-MONTLAVILLE. 1 vol. 25 c.</p>
+
+<p>FORTIFICATIONS DE PARIS, justes frayeurs d'un habitant de la banlieue;
+par A. LUCHET. 1 vol. in-32. 50 c.</p>
+
+<p>FRAGMENTS POLITIQUES ET LITTÉRAIRES; par LUDWIG BOEHNE. 1 fort volume
+orné du portrait de l'auteur. 1 fr. 50.</p>
+
+<p>ITALIE POLITIQUE; par le général POPE, avec une introduction par Ch.
+DIDIER. 1 vol. 2 fr.</p>
+
+<p>LIVRE DU PEUPLE (le); par F. LAMENNAIS. 1 vol. 1 fr. 25.</p>
+
+<p>MAZAGRAN, récit des journées des 3, 4, 5 et 6 février 1810; par M.
+CHAPUYS-MONTLAVILLE, député. 50 c.</p>
+
+<p>MOT (un) sur le pamphlet de police intitulé <i>la Liste civile dévoilée</i>;
+par M. DE CORMENIN. 25 c.</p>
+
+<p>NATIONALITÉ FRANÇAISE; par Ch. DIDIER. 1 vol. 75 c.</p>
+
+<p>OEUVRES COMPLÈTES DE J.-P. DE BÉRANGER. Nouvelle et très-jolie édition.
+3 vol. ornés d'un beau portrait de l'auteur. 3 fr. 50.</p>
+
+<p>PAMPHLETS POLITIQUES ET LITTÉRAIRES, de P.-L. COURIER précèdes d'un
+Essai sur la vie et les écrits de l'auteur, par ARMAND CARMEL. 2 vol. 2
+fr. 25.</p>
+
+<p>PAROLES D'UN CROYANT; par F. LAMENNAIS. 1 vol. 75 c.</p>
+
+<p>PASSÉ ET DE L'AVENIR DU PEUPLE (du); par F. LAMENNAIS. 1 vol. 1 fr. 50.</p>
+
+<p>POLITIQUE A L'USAGE DU PEUPLE; par F. LAMENNAIS. 2 vol. 2 fr. 50.</p>
+
+<p>PRINCIPE (le) ET L'APPLICATION, <i>Réforme électorale</i>; par M.
+CHAPUYS-MONTLAVILLE. 1 vol. in-32. 1 fr. 50.</p>
+
+<p>QU'EST-CE QUE LE TIERS-ÉTAT? brochure publiée en 1789, par SIEYES. 1
+vol. orné du portrait de Sieyes. 1 fr. 30.</p>
+
+<p>QUESTIONS POLITIQUES et PHILOSOPHIQUES; par F. LAMENNAIS 2 vol. 2 fr. 50.</p>
+
+<p>QUESTIONS SCANDALEUSES D'UN JACOBIN, au sujet d'une Dotation; suivies de
+la Réfutation du rapport de T. Amilhau; par TIMON. 1 vol. 50 c.</p>
+
+<p>RÉCIT DE L'INAUGURATION DE LA STATUE DE GUTENBERG et des fêtes données à
+Strasbourg les 24, 25 et 26 juin 1810; par AUG. LUCHET orné d'une jolie
+vignette représentant la statue de GUTENBERG, par David (d'Angers). 1
+vol. 1 fr. 25.</p>
+
+<p>RÉFORME (la) ET LA RÉVOLUTION, paraboles historiques; par ALTAROCHE. 1
+vol. 1 fr. 25.</p>
+
+<p>RÉGENCE (de la). Définition, Principes, Histoire, Questions de droit et
+de personnes. Attributions, Autorité, Dotation, etc.; par E. Du Clerc. 1
+vol., 2e édition. 1 fr. 25.</p>
+
+<p>RELIGION (de la); par F. LAMENNAIS. 1 vol. 1 fr. 25.</p>
+
+<p>EXPOSITION RAISONNÉE DE LA DOCTRINE PHILOSOPHIQUE DE M. F. LAMENNAIS;
+par E.-A. SEGRETAIN. 1 volume. 1 fr. 25.</p>
+
+<p>Chaque ouvrage de cette Bibliothèque se vend séparément.</p>
+
+<p>BIOGRAPHIE DES DÉPUTÉS session de 1831. 1 vol. in-8 (Pagnerre, éd.) 2
+fr. 50.</p>
+
+<p>DÉCLIN DE LA FRANCE (du) et de l'égarement de sa politique; par M.
+d'H... 1 vol in 8. (Paulin, éd.) 1 fr.</p>
+
+<p>DÉMOCRATIE EN AMÉRIQUE (de la); par M. ALEXIS DE TORQUEVILLE. 9e
+édition, revue et corrigée. 1 vol in-8. orné d'une carte d'Amérique.
+(Charles Gosselin éd.) 30 fr.</p>
+
+<p>On vend séparément:</p>
+
+<p>DE LA DÉMOCRATIE EN AMÉRIQUE; par le même auteur. Seconde partie,
+formant les I. III et IV. 5' édition. 2 volumes in-8. 15 fr.</p>
+
+<p>DICTIONNAIRE POLITIQUE, Encyclopédie du langage et de la science
+politiques; rédigé par une réunion de députés, de publicistes et de
+journalistes, avec une introduction par GARNIER-PAGES; publié par MM E.
+DUCLERC et PAGNERRE. 1 VOLUME in-8 grand-jesus vélin, de près de 1,000
+pages à deux colonne, contenant la matière de 12 volumes in-8
+ordinaires, orné du portrait de Garnier-Pagès sur chine. (Pagnerre, éd.)
+20 fr.</p>
+
+<p>HISTOIRE ÉLECTORALE DE LA FRANCE depuis la convocation des états
+généraux de 1789; par M. AUDIGANNE, avocat. 1 vol. in-8. (W. Coquebert,
+éd.) 5 fr.</p>
+
+<p>POLITIQUE EXTÉRIEURE ET INTÉRIEURE DE LA FRANCE (de la); par DUVERGIER
+DE HAURANNE, membre de la Chambre des Députés. 1 vol. in-8. (Paulin,
+éd.) 6 fr.</p>
+
+<p>SOPHISMES PARLEMENTAIRES; par JEREMIE BENTHAM, traduits de l'anglais et
+précédés d'une lettre à GARNIER-PAGES sur l'Esprit de nos assemblées
+délibérantes, par M. ÉLIAS REGNAULT. 1 beau vol. in-8 (Pagnerre, éd.) 5
+fr.</p>
+
+<h3>Economie Politique. Commerciale et industrielle.</h3>
+
+<p>AIR COMPRIMÉ ET DILATÉ COMME FORCE MOTRICE (de l'). ou des forces
+naturelles recueillies gratuitement et mises en réserve: par MM. ANDRAUD
+et TESSIE DE MOTHAY 3e édition, in-8. (Guillaumin, éd.) 3 fr.</p>
+
+<p>ASSOCIATION (l') des douanes allemandes, son passé, son avenir, par MM.
+P.-A. DE LA NOURAIS et E. BRÉES. 1 vol. in-8. (Paulin, Éd.) 5 fr.</p>
+
+<p>Les trois ouvrages suivants sont en vente:</p>
+
+<p>COURS COMPLET D'ÉCONOMIE POLITIQUE; par J.-B SAY. 2e édition,
+entièrement revue par l'auteur, publiée sur les manuscrits qu'il a
+laissés, et augmentée de notes; par Honni SAY, son fils. 2 beaux vol.
+in-8. 20 fr.</p>
+
+<p>RECHERCHES SUR NATURE ET LES CAUSES DE LA RICHESSE DES NATIONS: par ADAM
+SMITH. Traduction du comte GERVAIS GARNIER, entièrement revue et
+corrigée, et précédée d'une notice biographique par M. BLANQUI aîné, de
+l'Institut; avec les commentaires de BUCHANAN, G. GARNIER, MacCULLOCH,
+MALTHUS, J. MILL, RICARD, SISMONDI; augmenté de notes inédites de J.-B.
+SAY, et d'éclaircissements historiques, par M. BLANQUI. 2 forts vol.
+grand in-8. 20 fr.</p>
+
+<p>TRAITÉ D'ÉCONOMIE POLITIQUE. 6e édition. Par J-B. SAY 1 seul volume
+grand in-8. raisin velin. 10 fr.</p>
+
+<p>DICTIONNAIRE DU COMMERCE ET DES MARCHANDISES, contenant tout ce qui
+concerne le commerce de terre et de mer, la navigation, les douanes, les
+pêches, l'économie politique, commerciale et industrielle, la
+comptabilité, la tenue des livres, les changes, les monnaies, les poids
+et mesures de tous les pays, la géographie commerciale, le mouvement des
+exportations et des importations, les usages de chaque pays, la
+connaissance de tous ses produits, soit naturels, soit fabriqués, leurs
+caractères spécifiques, leurs variétés, leur histoire, leurs provenances
+et leurs débouchés: par MM. BLANQUI aîné. BLAY, A. CHEVALLIER, Ed.
+CORRIERE, Di BRUNFAUT, DUSSARD, Th. FIX, EUGEN, FLACHAT, STEF.
+FLACHAT-MOW, FRANCOEUR, DAY,. KOSCHLIN Ch. LEGENTIL, député, MacCULLOCH,
+A MIGNOT, OMOT, PANCE, PAVEN, PELOUZE, L. REYNAUD, RODET, HORACE SAY,
+etc., etc. 2 forts volumes petit in-4. de 2,252 pages à deux colonnes,
+avec atlas colorié de 8 planches. 12 fr.</p>
+
+<hr class="full">
+
+<h4>A LOUER POUR SOIRÉES.</h4>
+
+<p>PETIT THÉÂTRE qui se mont et se démonte en 15 minutes</p>
+
+<p>Décors, meubles et accessoires. Banquettes, tentures, glaces, bronzes,
+bougie.</p>
+
+<p>S'adressera MM Varnouts père et fils, machinistes, peintres en décors.</p>
+
+<p>Rue d'Angoulême-du-Temple.</p>
+
+<p>VOYAGE D'HORACE VERNET EN ORIENT: dessins et texte par M.
+GOUPIL-FESQUET. Paris, chez Challamel, directeur de la FRANCE
+LITTÉRAIRE, 4, rue de l'Abbaye, éditeur du VOYAGE DE M. DE FORBIN, avec
+texte, par M. de Marcellus.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/044a.png"></p><br>
+
+
+<h4>MODES</h4>
+
+<h4>MARIAGES--PROMENADES--THÉÂTRES.</h4>
+
+<p>Il parait quelques rayon de soleil, et l'on ne sait avec quelle toilette
+nouvelle y répondre: le soir il y a représentation au théâtre, et les
+toilettes n'ont plus de fraîcheur. Et cependant, reprenant la plume,
+j'ai dû mettre en tête de cette revue du monde ce mot ambitieux et
+obligatoire: Modes!</p>
+
+<p>Nous allons jeter un coup d'oeil sur les réunions plus ou moins
+importantes, sérieuses ou futiles.</p>
+
+<p>En tête des solennités graves sont les mariages. Quelques-uns, célébrés
+tout à fait en silence, ne nous permettent pas l'indiscrétion; mais ceux
+qui s'entourent d'une pompe fastueuse appartiennent à nos recherches.</p>
+
+<p>Un des jours de la semaine dernière, une file de voitures entourait, dès
+onze heures du matin, l'église Saint-Sulpice: des femmes simplement
+parées en descendaient et prenaient place au maître-autel, devant lequel
+attendaient les chaises de velours et les cierges dans les hauts
+flambeaux d'argent; des masses de fleurs naturelles formaient sur
+l'autel une pyramide mêlée de lumières: l'église était brillante et
+radieuse; on comprenait, dès le portique, la fête que l'on allait
+célébrer.</p>
+
+<p>C'était une messe de mariage. Mademoiselle de J. entra, suivie de sa
+famille; elle traversa cette double haie d'amis et d'indifférents sans
+rendre un seul regard aux mille regards attirés sur elle.</p>
+
+<p>Si une jeune fille a une pensée étrangère à l'événement qui l'amène en
+ce lieu, c'est certainement le désir d'échapper à cette foule; mais nos
+usages sont faits ainsi, que le moment de toute la vie où une femme
+voudrait concentrer le plus intimement en elle toute son âme, est celui
+qu'elle livre au monde, celui pour lequel il faut étudier une toilette,
+composer un maintien, étouffer la plus sainte des émotions, en un mot,
+poser en public.</p>
+
+<p>Mademoiselle de J. avait une robe de velours épinglé blanc, à corsage
+montant, à manches longues, fermée par des boutons en diamants; un long
+voile d'Angleterre tombait en arrière, retenu par la couronne de fleurs
+d'oranger; le <i>bouquet de mariée</i> était en bijouterie: des perles
+formaient les boutons, et un feuillage en or émaillé s'étalait entre les
+pierreries.</p>
+
+<p>Rien n'est plus convenable qu'une toilette de mariée sérieuse et modeste.
+Certes, ce n'est pas le moment où la jeune fille vient devant Dieu,
+conduite par son nouvel époux, qu'elle doit choisir pour se parer selon
+le monde. Le voile est un emblème éloquent de l'attitude imposée aux
+mariées; le voile devrait cacher le visage: il n'y a pas assez de signes
+extérieurs pour exprimer la réserve et la modestie dont une fiancée
+devrait s'entourer.</p>
+
+<p>Aussi la toilette grave et enfantine tout à la fois de mademoiselle de
+J. fit-elle grande sensation. Les diamants sur la robe de riche étoffe,
+ce voile rare et magnifique, l'absence de bijoux coquets, tout était en
+accord.</p>
+
+<p>Il est à désirer que cette mode remplace celle des <i>robes de bal</i> si
+inconvenantes pour la circonstance, et si déplacées dans une église.</p>
+
+<p>Mademoiselle de J. tenait à sa main un livre couvert en ivoire, sur
+lequel se dessinait son chiffre, surmonté d'une couronne de comtesse.</p>
+
+<p>Quelques jours avant la célébration, une grande réunion de famille avait
+attiré quelques étrangers à l'hôtel de J., et nous allons en dire
+quelques détails. Mademoiselle de J. avait parfaitement compris que si
+la nouvelle mariée est obligée de se soumettre à une certaine
+simplicité, la fiancée doit l'observer bien plus encore.</p>
+
+<p>Rien n'est plus charmant que la coquetterie naïve d'une jeune fille dont
+on va lire le contrat de mariage. Elle doit être distinguée entre les
+autres jeunes filles, toutefois il ne faut pas qu'elle soit confondue
+avec les femmes.</p>
+
+<p>Mademoiselle de J. a tout au plus dix-sept ans; à peine a-t-elle eu le
+temps de porter des fleurs. Jusqu'à cette soirée, qui lui donne près de
+80,000 livres de rente, on aurait difficilement deviné en elle
+l'héritière d'une grande fortune.</p>
+
+<p>Sa robe en mousseline de l'Inde, à double jupe, avait un jupon rose pour
+transparent; des flots de rubans rose et argent partageaient comme une
+Sévigné la mantille de son corsage, et les mêmes rubans accompagnaient
+sa coiffure.</p>
+
+<p>La corbeille exposée était magnifique. Les châles de cachemire eurent à
+eux seuls un succès prodigieux. On fut en admiration devant un châle
+long, bleu, bordé de hautes palmes, complication merveilleuse de
+serpents et de petites figures grotesques. Les châles de cachemires sont
+de grande et riche élégance; le matin, à la ville, je ne sache pas
+quelque chose d'un meilleur goût qu'un châle long. Ceci soit dit sans
+attaquer nullement la faveur capricieuse du camail et de la pelisse, qui
+jouissent pleinement de leur royauté.</p>
+
+<p>Les étoffes n'étaient qu'en petit nombre, en raison de l'époque où nous
+nous trouvons. Quelques taffetas rayés, quelques fantaisies, semblaient
+jouer à côté des pompeux velours et des velours épinglés d'une élégance
+si douce et si recherchée.</p>
+
+<p>Parmi les bijoux, un bracelet eut une glorieuse distinction; c'est un
+portrait en miniature entouré de diamants et retenant cinq rangs de
+diamants.</p>
+
+<p>Mademoiselle de J. adressa le plus charmant regard à son jeune prétendu.
+Ce remercîment semblait fort étranger aux diamants; car la jeune fille
+dit avec un ton affectueux: «Il est bien ressemblant.»</p>
+
+<p>Pour les femmes qui regardaient, c'était surtout un bracelet de
+diamants; pour elle, c'était un portrait.</p>
+
+<p>A la promenade, on va montrer sa voiture: aussi les personnes qui n'ont
+pas de voitures élégantes à faire voir, ne vont-elles guère se promener.
+Il n'y a aucune toilette de ville qui offre un peu de nouveauté.</p>
+
+<p>Au théâtre, ce sont les coiffures; on voit de charmants petits bonnets
+fort simples, avec la passe relevée, et des rubans ou des fleurs tombant
+contre l'oreille. Il y a des femmes jolies et jeunes qui bravent
+l'aridité de la guipure près du visage, et qui font ces petits bonnets
+garnis en guipure plate, avec des épingles en diamants sur les cotés.</p>
+
+<p>On dit que les robes de dessous en taffetas de couleur vont être
+adoptées avec les robes de fantaisie, pour les toilettes de jour; c'est
+une des plus jolies innovations que les femmes élégantes puissent
+encourager. Puisque l'on est revenu à quelques-unes des toilettes de nos
+mères, pourquoi ne pas reprendre celles qui se distinguaient le plus de
+toute autre époque par une recherche coquette et gracieuse.</p>
+
+<hr class="full">
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/044c.png"></p>
+<br><br>
+<h3>Problème d'Échecs</h3>
+
+<h4>LES BLANCS SONT MAT EN QUATRE COUPS.</h4>
+
+<p class="mid">(La solution à une prochaine livraison.)</p>
+<br><br>
+
+<hr class="full"><br>
+
+<pre>
+
+ Mercuriales
+
+ MARCHÉ AUX GRAINS.--8 Mars
+
+ FARINES.--Les 100 kilogrammes.
+
+1re qualité 32 à 34 f. Arrivages 3,841 q. 94 k
+2e id. 29 à 31 Ventes 5,507
+3e id. 22 à 26 Restant à la halle 26,585 86
+4e id 17 à 21
+Cours moyen du jour, 30 f. 62 c.--De la taxe, 54 f. 24 c.
+
+ GRAINS--L'hectolitre.
+
+ Froment 18 f. 55 c. à 20 f. 65. c
+ Seigle 9 65 10 65
+ Orge 13 55 14 15
+ Avoine 9 15 10 65
+
+ MARCHÉ AUX FOURRAGES.--3 Mars.
+
+ Enfer. Saint-Martin Saint-Antoine
+Paille de blé, 1re qualité 48 à 51 f. 50 f. 48 à 50 f.
+Foin, id. 76 à 78 - 46 à 78
+
+ MARCHÉ AUX SCEAUX--Mars 1845.
+
+ Amené. Vendu. Poids m. 1re qual. 2e qual. 3e qual. le k.
+Boeufs, 995 946 547 k. 1f.50c. 1f.18c. 1f.04c.
+Vaches, 188 181 216 1 12 .90 .68
+Veaux, 494 494 57 1 76 1 60 1 44
+Moutons, 8,555 8,467 22 1 46 1 30 1 06
+
+ HALLE AUX VEAUX.
+
+ Amené. Vendu. Poids moyen. Le kil.
+28 février 111 110 68 1f.84c à 1f.44c.
+ 5 mars 578 578 70 2 10 1 70
+
+ VACHES GRASSES.--7 Mars.
+
+ Amené 104, tant sur pied qu'abattues.--Vendu 79 de 1f.20c à 80c.
+le kilogramme.
+
+ VACHES LAITIÈRES.
+
+ Amené. Vendu.
+La Maison-Blanche 4 mars. 55 34 210 à 450 f.
+La Chapelle-Saint-Denis 7 mars. 95 42 250 à 500
+
+ LILLE.--1er Mars.
+
+Graine de colza, l'hectol. 24f.50c.
+Huile de colza, la tonne. 80
+Graine de cameline, l'hectol. 20
+Huile de cameline, la tonne. 80 25
+Graine de lin, l'hectol. 21 25
+Huile de lin, la tonne. 80
+Tourteaux de colza, les 100 kilog 15
+ id. de lin, id. 16 75
+
+ MARCHÉS ÉTRANGERS.--BRUXELLES.--3 MARS 1845
+
+Froment nouveau, l'hectolitre. 19f.70c.
+ étranger, id. 17 77
+Seigle nouveau, id. 15 77
+Avoine id. 8 06
+Graines de colza, id. 23 12
+ de lin. id. 18 59
+Tourteaux de colza, l,215 kil. 168 75
+ de lin, id. 216 77
+
+ PRIX MOYEN DU FROMENT ET DU SEIGLE.
+ Du Lundi au Samedi 25 Février 1845.
+
+Marchés
+ régulateurs. Froment Hectol. Prix Moy. Seigle Hectol. Prix moy.
+Arlon 20f.32c. 17f.00c.
+Anvers 20 35 14 88
+Bruges 18 15 13 25
+Bruxelles 19 77 14 15
+Gand 18 70 12 66
+Hasselt 20 10 15 02
+Liège 19 06 14 58
+Louvain 20 44 14 81
+Namur 20 02 15 55
+Mons 19 75 12 52
+Prix moyen pour tout le royaume. 19 55 14 45
+
+Le froment reste soumis au droit d'entrée de 37 f. 50 c., et le seigle à
+celui de 21 f. 50 c. les 1,000 kilogrammes.
+
+Le droit de sortie sur l'une et l'autre céréale reste fixe à 25 c. les
+1.000 kilogrammes.
+
+ ANVERS.--3 Mars.
+
+Graines de trèfle rouge, le kilog. 0f.88c.
+ -- blanc, id. 80
+ -- de chanvre de Riga, id. 51
+ -- de lin à semer de Riga, la tonne 26 49
+ -- de colza du pays, l'hectolitre. 28 56
+ -- -- étrangère, id. 28 50
+
+ GRAINS
+
+Froment roux indigène, l'hectolitre 25 80
+ -- blanc, id. 21 68
+Seigle indigène, id. 15 20
+ -- de France, id. 15 55
+Orge du pays, id. 11 89
+ -- étrangère, id. 9 60
+Avoine à fourrage, id. 7 15
+Houblon d'Angleterre, les 100 kilog. 70
+
+ LOUVAIN.--2 Mars.
+
+Froment 1re qualité, l'hectol. 21 11
+ -- 2e id. id. 20 25
+Seigle 1re id. id. 15 09
+ -- 2e id. id. 14 51
+Orge d'hiver id. 12 58
+Beurre, 1re qualité, le kilog. 1 80
+
+ ATH. 2 Mars
+
+Froment nouveau, l'hectol. 19 30
+Seigle, id. 11 75
+Escourgeon, id. 11 50
+Avoine, id. 6 50
+
+ AMSTERDAM--1er Mars.
+
+Huile de colza, la tonne. 68 25
+ -- de lin, id. 65 55
+ -- de chanvre, id.
+61 94 Graine de colza, l'hectol. 21 58
+
+ SCHIEDAM.--8 Février
+
+Genièvre 9 5 16 degrés 52 27
+ -- preuve d'Amérique 54 59
+</pre>
+
+<hr class="full">
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/044b.png"><br>
+(L'explication à la prochaine livraison.)</p>
+
+<p>ON S'ABONNE chez les Directeurs des postes et des messageries, chez tous
+les Libraires, et en particulier chez tous les <i>Correspondants du
+Comptoir central de la Librairie</i>.</p>
+
+<p>A LONDRES, chez J. THOMAS, 1, Finch Lane Cornhill.</p>
+
+<hr class="full">
+
+<p class="rig">JACQUES DUBOCHET.</p><br><br>
+
+<hr class="full">
+
+<p>Paris.--Typographie SCHNEIDER et LANGRAND, rue d'Erfurth, 1.</p>
+
+
+
+
+<br><br>
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0002, 11 Mars 1843, by Various
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'LLUSTRATION, NO. 0002, 11 MARS 1943 ***
+
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+Produced by Rénald Lévesque
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
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+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
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+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
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+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
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+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
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+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
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+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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