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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les enfants des bois + +Author: Thomas Mayne Reid + +Translator: Émile Gigault de La Bédollière + +Release Date: August 3, 2010 [EBook #33339] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ENFANTS DES BOIS *** + + + + +Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + +LES ENFANTS DES BOIS + +GRAND IN-8º--2e SÉRIE + +PROPRIÉTÉ DE L'ÉDITEUR + + + + +LE CAPITAINE MAYNE REID + +LES ENFANTS DES BOIS + +TRADUCTION DE LA BÉDOLLIÈRE + +NOUVELLE ÉDITION REVUE + +LIMOGES + +ANCIENNE MAISON BARBOU FRÈRES + +CHARLES BARBOU, IMPRIMEUR-LIBRAIRE + +AVENUE DU CRUCIFIX + + + + +LES ENFANTS DES BOIS + + + + +CHAPITRE PREMIER + +LES BOORS + + +Hendrik Von Bloom était un _boor_. + +Ce mot signifie littéralement un rustre, un paysan vulgaire; pourtant en +donnant à mynheer Von Bloom cette qualification, nous sommes loin de +vouloir lui manquer de respect. Dans la colonie anglaise du cap de +Bonne-Espérance, on appelle _boor_ un fermier. Von Bloom était un +fermier anglais du Cap. + +Les boors de cette colonie ont joué un rôle considérable dans l'histoire +moderne. Quoique naturellement pacifiques, ils ont été forcés de prendre +les armes tant contre les Africains que contre les Européens. Dans les +guerres qu'ils ont soutenues avec éclat, ils ont prouvé qu'un peuple +tranquille se bat à l'occasion tout aussi bien que les nations chez +lesquelles l'esprit militaire est soigneusement entretenu. + +Les boors du Cap ont été accusés de s'être montrés cruels, surtout dans +les expéditions dirigées contre les indigènes, Hottentots ou Bosjesmans. +Sous un point de vue abstrait, le reproche peut être fondé; mais les +provocations incessantes de ces sauvages ennemis sont des circonstances +atténuantes à la conduite des colons. A la vérité ceux-ci ont réduit les +Hottentots à l'esclavage; mais, vers la même époque, les Anglais +transportaient de la Guinée aux Antilles des cargaisons de noirs, tandis +que les Espagnols et les Portugais soumettaient les hommes rouges +d'Amérique au joug le plus rigoureux. + +Observons encore que les traitements barbares infligés à la race +indigène par les boors étaient de la clémence, comparativement aux +atrocités qu'elle avait à souffrir de la part de ses chefs despotiques. + +Certes, la misérable situation des Hottentots ne justifie pas les +Hollandais d'en avoir fait des esclaves; mais, eu égard aux +circonstances, il n'est pas de nation maritime qui soit en droit de les +taxer de cruauté. Ils avaient affaire à des sauvages abrutis et pervers +et l'histoire de la colonisation ne pouvait manquer d'être remplie de +tristes épisodes. + +Je pourrais aisément, lecteur, défendre la cause des boors de la colonie +du Cap; mais je me contente d'exprimer mon opinion: c'est qu'ils sont +braves, vigoureux, paisibles, industrieux, amis de la vérité et de la +liberté républicaine. C'est, en somme, une noble race d'hommes. Ainsi, +quand j'ai donné à Hendrik Von Bloom, le nom de boor, ai-je voulu +manquer d'égards envers lui? au contraire. + +Mynheer Hendrik n'avait pas toujours été boor. Il était au-dessus de ses +collègues, savait manier l'épée, et avait reçu une éducation supérieure +à celle qu'ont ordinairement les simples fermiers du Cap. Il était né +dans les Pays-Bas et était venu au Cap, non comme un pauvre aventurier +qui cherche fortune, mais en qualité d'officier dans un régiment +hollandais. + +Il n'avait pas servi longtemps: certaine Gertrude aux joues roses et aux +cheveux blonds, fille d'un boor aisé, s'était amourachée du jeune +lieutenant, qui, à son tour, avait conçu pour elle une vive tendresse. +Ils se marièrent, et le père de Gertrude étant venu à mourir peu de +temps après, ils héritèrent de sa ferme, de ses Hottentots, de ses +moutons à large queue, de ses bœufs à longues cornes. Hendrik ne +pouvait se dispenser de donner sa démission; il la donna et se fit +_vee-boor_, c'est-à-dire fermier domicilié. + +Ces évènements eurent lieu plusieurs années avant que l'Angleterre +devînt maîtresse du cap Bonne-Espérance. Quand elle s'en empara, +Hendrik Von Bloom était déjà un homme influent dans la colonie et +porte-drapeau de son district, qui faisait partie du beau comté de Graaf +Beinet. A cette époque la blonde Gertrude n'existait plus; mais elle lui +avait laissé trois fils et une fille. + +L'histoire vous dira comment les colons hollandais se soulevèrent contre +la domination anglaise. Le ci-devant lieutenant porte-drapeau fut un des +agents les plus actifs de l'insurrection. Elle fut étouffée; plusieurs +de ceux qui s'étaient mis en évidence furent condamnés à mort et +exécutés. Von Bloom évita par la fuite la vengeance du vainqueur; mais +sa belle propriété du comté de Graaf Beinet fut confisquée et donnée à +un autre. + +Plusieurs années plus tard nous le retrouvons dans un district éloigné, +au-delà de la grande rivière Orange. Il mène la vie d'un _trek-boor_, +c'est-à-dire d'un fermier nomade, qui, n'ayant pas de résidence fixe, +conduit ses troupeaux partout où il espère trouver de l'eau et de bons +pâturages. + +C'est environ vers cette époque que j'ai connu la famille de Von Bloom. +Je viens de dire tout ce que je savais de ses antécédents; mais je +n'ignore aucun détail de ce qui lui arriva par la suite. C'est son fils +aîné qui m'a fourni des renseignements, que j'ai trouvés intéressants, +instructifs, et auxquels se rattachent mes premières notions de zoologie +africaine. + +Je vous les transmets, cher lecteur, dans l'espoir qu'ils pourront aussi +vous instruire et vous intéresser. Gardez-vous bien de les considérer +comme purement imaginaires. J'ai peint d'après nature les animaux qui +figurent dans ce récit, leurs instincts et leurs habitudes. Le jeune Von +Bloom étudiait la nature, et vous pouvez compter sur l'exactitude des +descriptions qu'il m'a fournies. + +Dégoûté de la politique, l'ancien porte-drapeau s'était réfugié sur +l'extrême frontière, et même au-delà de la frontière, puisque +l'établissement le plus voisin était éloigné d'une centaine de milles. +Son pauvre enclos ou _kraal_ était situé dans un district limitrophe de +Kalihari, le Sahara de l'Afrique méridionale. Le pays était inhabité à +une très-grande distance aux alentours; car les sauvages qui le +hantaient ne méritaient guère le nom d'habitants plus que les bêtes +fauves qui hurlaient autour d'eux. + +Les fermiers du Cap s'occupent principalement d'élever des chevaux, des +bestiaux et des chèvres. Le nôtre n'avait qu'une exploitation peu +étendue; la proscription lui avait enlevé toutes ses ressources, et il +n'avait pas été heureux dans les premiers essais qu'il avait tentés en +qualité d'herbager nomade. La loi d'émancipation promulguée par le +gouvernement britannique s'étendait non-seulement aux nègres des +Antilles, mais encore aux Hottentots; et elle avait eu pour conséquence +la désertion de tous les serviteurs de Von Bloom. Ses bestiaux, privés +de tout soin, étaient morts d'épizooties ou étaient devenus la proie des +animaux sauvages. Ses chevaux avaient été décimés par la morve; les +loups et les hyènes lui enlevaient chaque jour des moutons et des +chèvres; de sorte que le nombre total de ses bestiaux était réduit à une +centaine de têtes. Néanmoins Von Bloom n'était pas malheureux. Il se +consolait de ses peines en regardant avec fierté ses trois fils: Hans, +Hendrik et Jan, et sa fille Trüey ou Gertrude, véritable portrait de sa +mère. + +Les deux aînés étaient déjà en état de l'aider dans ses travaux +journaliers, et le plus jeune allait bientôt suivre leur exemple. + +Gertrude promettait d'être une excellente ménagère. Si Von Bloom +s'affligeait parfois, si des soupirs involontaires lui échappaient, +c'était quand la vue de sa fille lui rappelait la femme qu'il avait +perdue. + +Au reste, il n'était pas homme à se désespérer; les catastrophes dont il +avait été victime ne l'avaient point abattu. Elles stimulaient au +contraire son activité, et il s'appliquait avec une ardeur toujours +nouvelle à rebâtir l'édifice de sa fortune. Pour lui-même, il ne tenait +pas à être riche et se serait contenté de la vie simple qu'il menait, +mais il songeait à l'avenir de sa petite famille. Il ne pouvait +s'accoutumer à l'idée que ses enfants grandiraient sans éducation au +milieu des déserts; il voulait les mettre à même de retourner dans les +villes pour jouer un rôle parmi les hommes civilisés. Mais comment +réaliser ses vœux? Bien que son crime de haute trahison eût été +effacé par une amnistie, et qu'il fût libre de retourner dans la +colonie, il n'y pouvait rentrer pour y mener une existence de +privations, car il lui était impossible de tirer partie de ce qu'il +aurait pu recouvrer de ses anciens biens. Ces réflexions le +tourmentaient parfois, mais son énergie croissait en proportion des +obstacles. + +Pendant l'année qui touchait à sa fin, il avait redoublé d'efforts afin +de pourvoir en hiver à la subsistance de ses bestiaux; il avait semé une +grande quantité de maïs et de sarrasin, dont la récolte s'annonçait +favorablement. Son jardin lui promettait une grande abondance de fruits, +de melons et de légumes. Enfin l'asile qu'il avait adopté était une +oasis en miniature. Il en admirait l'aspect florissant, et commençait à +concevoir l'espérance de jours plus prospères. + +Hélas! c'était une illusion, il était condamné à supporter une suite de +malheurs qui devaient le ruiner presque complètement et changer de +nouveau sa manière de vivre. + +Peut-être avons-nous tort d'employer le mot malheur, puisque les pertes +nouvelles qu'éprouva Von Bloom amenèrent d'heureux résultats. Vous en +jugerez par vous-même, cher lecteur, quand je vous aurai raconté les +aventures du trek-boor et de sa famille. + + + + +CHAPITRE II. + +LE KRAAL + + +L'ancien porte-drapeau était assis devant son kraal; fumeur comme tous +les fermiers de l'Afrique méridionale, il tenait entre ses lèvres le +long tuyau d'une pipe en écume de mer. Malgré les traverses de sa vie +passée, ses traits exprimaient la joie. Il contemplait avec complaisance +les grains de maïs qui étaient en lait dans leurs cornets jaunissants; +il prêtait l'oreille au frôlement des feuilles qu'agitait la brise. Mais +ce qui réjouissait surtout le fermier, c'était la vue de ses beaux +enfants. + +Hans, l'aîné, d'un caractère ferme et tranquille, travaillait au jardin; +Jan, plus vif et plus alerte, aidait son frère, mais en s'interrompant +souvent dans sa tâche. L'impétueux Hendrik, aux cheveux bouclés, pansait +les chevaux. La jolie Gertrude prodiguait ses soins à un jeune faon +d'antilope à bourse ou antilope-springbok apprivoisé, dont les yeux +rivalisaient avec les siens en innocence et en douceur. C'était avec +raison que Von Bloom se félicitait en portant ses regards des uns aux +autres. Hans et Hendrik étaient en réalité les seuls coadjuteurs de leur +père, qui n'avait qu'un seul domestique mâle, nommé Swartboy. + +Pénétrez dans l'écurie et vous verrez Swartboy occupé avec son jeune +maître Hendrik à seller deux chevaux. Vous remarquerez que Swartboy +paraît âgé d'environ trente ans; mais si vous voulez le juger à la +taille, vous ne lui trouverez guère plus de quatre pieds de haut. +Néanmoins il est d'une large carrure et solidement bâti. Il a le teint +jaunâtre, le nez est plat et enfoncé entre des pommettes saillantes, les +lèvres épaisses, les narines larges et le menton imberbe. Il est presque +chauve, car on ne peut donner la qualification de cheveux aux mèches +laineuses éparses sur son crâne. Ses yeux obliques ont une expression +chinoise; il a la tête d'une largeur démesurée et les oreilles à +l'avenant; enfin, tous les caractères qui distinguent les Hottentots du +sud de l'Afrique. + +Cependant, quoique appartenant à cette race, Swartboy n'est pas un +Hottentot: c'est un Bosjesman. + +La peuplade des Bosjesmans ou Boschimen (hommes des bois) a été ainsi +nommée par les Hollandais. Elle n'élève pas de troupeaux comme les +Hottentots, auxquels elle est inférieure, quoiqu'elle ait avec eux une +origine commune. Les Bosjesmans ne cultivent pas la terre; ils vivent +misérablement de gibier et de fruits sauvages, de racines de graminées, +de vers ou de larves d'insectes. Ils se donnent le nom de Saab. Les +hommes vont entièrement nus; les femmes portent une espèce de tablier en +peau grossièrement découpée. + +Comment Swartboy le Bosjesman est-il entré au service de Von Bloom? Vous +allez le savoir. + +Les sauvages de l'Afrique méridionale ont la cruelle habitude +d'abandonner dans le désert leurs vieillards, leurs infirmes, et souvent +même les malades et les blessés. Les enfants n'hésitent pas à laisser +leur père sans secours au milieu d'affreuses solitudes, et c'est à peine +si l'on consent à donner aux blessés qui restent en arrière une tasse +d'eau et des vivres pour un jour. Swartboy le Bosjesman avait été +victime de cet usage barbare. Dans une partie de chasse qu'il faisait +avec ses parents, il avait été grièvement mutilé par un lion. Ses +camarades, le croyant perdu, l'avaient abandonné sur la plaine, où il +aurait infailliblement péri sans l'assistance de notre porte-drapeau; +celui-ci le rencontra, le plaça sur une charrette et le transporta dans +son camp. + +Quoique la reconnaissance ne soit pas la vertu particulière aux +Bosjesmans, Swartboy n'oublia pas les services de l'homme qui avait +pansé ses blessures. Quand tous les autres serviteurs avaient disparu, +il était resté fidèle à son maître, et depuis cette époque il s'était +rendu constamment utile. C'était, comme nous l'avons dit, le seul +domestique mâle de la maison; mais il avait pour compagne une Hottentote +du nom de Totty, qui lui ressemblait de taille, de couleur et de +proportions. + +Dès que Swartboy et le jeune Hendrik eurent achevé de seller leurs +chevaux, ils les montèrent et galopèrent à travers la plaine, suivis de +chiens aux muscles solides et à l'air rébarbatif. Ils se proposaient de +ramener au logis les bœufs et les chevaux, qui paissaient assez loin +du kraal. Ils avaient l'habitude de les faire rentrer tous les soirs à +la même heure: précaution indispensable dans l'Afrique méridionale, où +les animaux domestiques sont exposés à être dévorés pendant la nuit. +Afin de les préserver, on les enferme tous les soirs dans des enclos +entourés de hautes murailles, que l'on nomme kraals. Ce mot, qui +n'appartient pas à la langue du pays, paraît avoir été introduit en +Afrique par les Portugais; il a la même signification que le mot +espagnol corral. + +Ces kraals sont pour le fermier des constructions presque aussi +importantes que sa propre habitation, que l'on désigne sous le même nom. +Pendant que Hendrik et Swartboy couraient à la recherche des chevaux et +des bestiaux, Hans, accompagné de son petit frère, rassemblait les +moutons qui broutaient d'un autre côté, plus près de la maison. +Gertrude, après avoir attaché son antilope à un pieu, était rentrée et +préparait le souper avec le concours de Totty. + +Resté seul, Von Bloom fumait tranquillement sa pipe, heureux du zèle de +sa famille. Quoique satisfait de tous ses enfants, il faut avouer qu'il +avait une certaine prédilection pour l'impétueux Hendrik qui portait le +même prénom que lui, et qui lui rappelait plus que ses frères les beaux +jours de sa jeunesse. Il était fier de la manière dont le jeune homme +montait à cheval et ses yeux le suivaient dans la plaine. Au moment où +il l'avait vu rejoindre le bétail, son attention fut attirée par une +espèce de brume ou de fumée noirâtre qui s'élevait à l'horizon. Etait-ce +un nuage de poussière? Avait-on mis le feu aux broussailles? Le sable +était-il soulevé par le passage d'un troupeau d'antilopes ou de +gazelles? Voilà ce que se demandait Von Bloom, sans pouvoir arriver à +une solution. + +L'étrange phénomène se montrait à l'ouest, et obscurcissait le soleil +couchant. Il subissait des métamorphoses diverses, ressemblant tantôt à +de la poussière, tantôt à la fumée d'un vaste incendie. Von Bloom se +demandait si ce nuage extraordinaire présageait un ouragan ou un +tremblement de terre, et il concevait de justes alarmes. + +Tout à coup cette masse noire, qui s'était nuancée de teintes +rougeâtres, enveloppa les bestiaux dans la plaine, et on les vit se +disperser en désordre, sous l'influence d'une terreur panique. Les deux +cavaliers disparurent au milieu des ombres, et Von Bloom, plein +d'anxiété, se leva en poussant un cri. + +A ce cri, Gertrude et Totty accoururent ainsi que Hans et Jan qui +venaient de ramener les moutons et les chèvres; tous virent le singulier +phénomène, mais sans pouvoir en donner l'explication. + +Cependant les deux cavaliers se détachèrent du nuage et vinrent au grand +galop du côté de la maison. Ils en étaient encore loin lorsqu'on +entendit Swartboy crier d'une voix tonnante. + +--Baas Von Bloom, voici les _springaan_! + + + + +CHAPITRE III. + +LES SAUTERELLES + + +--Ah! les springaan, dit Von Bloom en employant le mot hollandais qui +désigne les criquets émigrants. + +Le mystère était expliqué; le sombre nuage qui s'étendait sur la plaine +n'était ni plus ni moins qu'un vol de sauterelles. + +C'était un spectacle que n'avait vu jusqu'alors aucun des assistants, à +l'exception de Swartboy. Il y a dans le sud de l'Afrique diverses +espèces de sauterelles, locustes ou criquets, mais ceux qui voyagent, et +que les naturalistes nomment _grylli devastatorii_, y sont assez rares, +et il n'est pas donné à tout le monde d'être témoin d'une de leurs +grandes émigrations. + +Swartboy connaissait bien ces insectes, et s'il avait montré de +l'émotion à leur arrivée, cette émotion n'était pas celle de la peur. Au +contraire la joie contractait sa figure, et ses grosses lèvres +s'agitaient d'une manière grotesque. Il sentait se réveiller les +instincts de sa race sauvage, et les sauterelles étaient pour lui ce +qu'est un banc de crevettes pour un pêcheur, ou une abondante récolte +pour un métayer. + +Les chiens aussi remuaient la queue en aboyant, car pour eux, comme pour +le Bosjesman, les sauterelles sont un régal. + +Quand on sut que ce n'était que des sauterelles, l'alarme générale se +dissipa. Gertrude et Jan se mirent à rire en battant des mains. Personne +ne chercha à s'effrayer de l'approche d'insectes inoffensifs, et Von +Bloom lui-même revint de son inquiétude première. Le sentiment qui +domina fut celui de la curiosité. + +Tout à coup les pensées du fermier prirent une nouvelle direction, ses +yeux se portèrent sur ses champs de maïs et de sarrasin, sur son jardin +si bien garni; il se rappela ce qu'il avait entendu dire des ravages +causés par ces êtres destructeurs, et fit entendre des exclamations de +détresse. + +Ses enfants remarquant qu'il pâlissait, s'étaient groupés autour de lui. + +--Vous souffrez? qu'avez-vous? lui demandèrent-ils avec empressement. + +--Mes chers enfants, tout est perdu: notre récolte, le travail d'une +année, tout cela est anéanti! + +--Comment, mon père? qu'entendez-vous par là? + +--Les sauterelles vont tout dévorer! + +--C'est vrai, dit le grave Hans, qui aimait à s'instruire, et avait lu +plusieurs relations des dévastations commises par les sauterelles. + +Toutes les physionomies s'assombrirent, et ce ne fut plus avec curiosité +qu'on regarda le nuage lointain. Von Bloom le redoutait avec raison: si +l'innombrable armée s'abattait sur ses champs, c'en était fait des +fruits et de la verdure! + +Tous suivirent avec angoisse le vol des sauterelles; elles étaient +encore à un demi-mille de distance. + +Une lueur d'espérance illumina les traits de Von Bloom, il ôta son grand +chapeau de feutre et l'éleva au-dessus de sa tête de toute la longueur +de son bras. Il s'assura ainsi que le vent soufflait du nord. Le +formidable essaim venait du même côté, comme c'est l'ordinaire dans les +parties méridionales de l'Afrique, et il devait passer à l'ouest du +kraal. + +--Tu t'es trouvé au milieu des sauterelles, demanda Von Bloom à Hendrik. +D'où venaient-elles sur toi? + +--Du nord; et quand Swartboy et moi nous avons tourné bride, nous en +avons été bientôt débarrassés. Elles n'avaient pas l'air de voler après +nous; elles se dirigeaient au sud. + +Comme il n'y en avait aucune au bord du kraal, Von Bloom se flatta +qu'elles passeraient sans atteindre les limites de son domaine. Il +savait qu'elles suivaient ordinairement la direction du sud; si le vent +ne changeait pas, il était probable qu'elles ne s'écarteraient point de +leur itinéraire. + +Il continua à les observer en silence, et ses espérances augmentèrent +quand il vit que les flancs du nuage ne se rapprochaient pas. Sa figure +s'épanouit; les enfants s'en aperçurent, mais ils ne firent aucune +réflexion. + +C'était un étrange spectacle. On n'avait pas seulement devant les yeux +l'essaim brumeux des insectes. Au-dessus d'eux l'air était rempli +d'oiseaux de diverses espèces: l'oricou brun, le plus grand des vautours +d'Afrique, au vol lourd et silencieux, se traînait lentement à côté du +vautour jaune de Kolbé. Le lamvanger planait en étendant ses larges +ailes. On entendait les cris de l'aigle cafre et du bateleur à courte +queue. On comptait dans la foule des faucons, des milans, des corbeaux, +des corneilles et plusieurs espèces d'insectivores; mais la majorité de +la troupe ailée se composait de ces oiseaux mouchetés qui ressemblent à +des hirondelles, et qu'on appelle en hollandais _springaan-vogel_ +(oiseau des sauterelles). Ils étaient par milliers, fondaient sans cesse +sur les insectes, et se relevaient en emportant des victimes. Ces +volatiles se nourrissent exclusivement de sauterelles, les suivent dans +toutes leurs migrations, construisent leur nid et élèvent leurs petits +dans les pays qu'elles infestent. On ne les rencontre jamais ailleurs. + +Tous contemplaient avec surprise cette nuée vivante. Elle s'étendait +tout le long de l'horizon occidental, et l'arrière-garde des insectes +était plus haut dans le ciel que la tête de la colonne. + +--Elles vont faire halte pour la nuit, dit Swartboy en se frottant les +mains, et nous les ramasserons à pleins sacs. Elles ne peuvent voler +quand il n'y a pas de soleil; il fait trop froid; elles sont mortes +jusqu'à demain matin. + +En effet, la soleil s'était couché; la fraîcheur de la brise avait +affaibli les ailes des voyageuses, et les forçait à s'arrêter pendant la +nuit sur les arbres et les buissons. Au bout de quelques minutes, le +sombre nuage qui avait caché l'azur des cieux disparut, mais la plaine +avait au loin l'air d'avoir été ravagée par un incendie. Elle était +noircie par une épaisse couche de sauterelles engourdies. Les oiseaux +qui les suivaient, après avoir tourné quelques instants autour d'elles, +se dispersèrent dans les cieux pour se percher ensuite sur les rochers +ou sur les taillis de mimosas. L'air et la terre rentrèrent dans le +silence. + +Von Bloom pensa à ses bœufs, qu'on apercevait au loin au milieu de la +plaine couverte de sauterelles. + +--Laissez-les se repaître un peu, baas, dit Swartboy. + +--De quoi? demanda son maître; ils ne sauraient atteindre l'herbe. + +--Ils mangeront les _springaan_, repartit le Bosjesman, ça les +engraissera. + +Toutefois il était trop tard pour laisser plus longtemps le bétail dans +la plaine. Les lions allaient bientôt sortir de leur tanière, car le roi +des animaux ne dédaigne pas de remplir son estomac de sauterelles, quand +il a le bonheur d'en trouver. Von Bloom fit seller un troisième cheval, +et partit avec Hendrik et Swartboy pour ramener les bestiaux au kraal. +En arrivant dans la plaine, ils constatèrent que les criquets émigrants +s'y trouvaient en quelques endroits amoncelés sur plusieurs pouces de +hauteur. L'herbe, les feuilles, les branches, étaient invisibles. On ne +distinguait partout que des sauterelles immobiles et inertes. Ce qui +parut étrange à Von Bloom et à Hendrik, ce fut l'avidité avec laquelle +les chevaux et les bœufs, loin d'être alarmés de leur singulière +situation, dévoraient les bandes d'insectes dont ils étaient environnés. + +On eut quelque peine à décider les bestiaux à quitter leur repas. +L'aiguillon de Swartboy eût même été impuissant, s'il n'avait été +secondé par la terreur que produisirent les premiers rugissements d'un +lion. + +Swartboy s'était muni d'un sac, où il mit un grand nombre de +sauterelles, qu'il ramassa adroitement avec la plus grande précaution. +Il n'avait rien à craindre d'elles, mais il savait par expérience que +leur passage attire un grand nombre de serpents dangereux. + + + + +CHAPITRE IV. + +CAUSERIE SUR LES CRIQUETS + + +Ce fut une nuit d'anxiété dans le kraal du porte-drapeau. Si le vent +tournait à l'ouest, il était certain que les sauterelles couvriraient le +lendemain ses domaines et détruiraient ses moissons. Peut-être même en +ce cas toute la végétation serait-elle perdue à cinquante milles à la +ronde. Alors comment nourrir ses bestiaux? Ils périraient d'inanition +avant qu'on eût le temps de les conduire dans un autre pâturage. + +De pareils désastres ne sont pas invraisemblables, et plus d'un +cultivateur de la colonie du Cap a perdu ainsi ses troupeaux. + +Justement inquiet, Von Bloom sortait par intervalle pour observer le +vent. Une douce brise soufflait toujours du nord. La lune était +brillante, et ses clartés se réfléchissaient sur les corps polis des +sauterelles. Le rugissement du lion se mêlait au cri perçant du chacal +et au ricanement de la hyène. Ces animaux, avec beaucoup d'autres, +prenaient part à un grand festin. + +Ne remarquant aucun changement dans le vent, Von Bloom commença à se +rassurer et à s'entretenir tranquillement avec sa famille du phénomène +de la journée. Swartboy tint le dé de la conversation. Il avait été à +même d'observer plusieurs fois les locustes et en avait mangé plusieurs +boisseaux; il était naturel de supposer qu'il les connaissait à +merveille. + +Mais d'où venaient-elles? C'était ce dont il n'avait jamais pris la +peine de s'informer. Le savant Hans se chargea d'expliquer leur origine. + +--Elles viennent du désert. Les œufs qui les produisent sont déposés +dans les sables, où ils restent jusqu'à la saison des pluies. Quand +l'herbe pousse, les sauterelles éclosent, et après l'avoir consommée, +elles sont forcées d'aller chercher ailleurs une nourriture. Telle est +la cause de leurs migrations. + +--J'ai entendu raconter, dit Hendrik, que les fermiers allumaient des +feux autour de leurs champs pour les préserver des locustes; mais quand +même on établirait des haies de feu, je ne vois pas comment on +arrêterait ces insectes qui ont des ailes, et qui passent aisément +par-dessus. + +--Cette précaution, répondit Hans, ne peut être utile que contre les +sauterelles dépourvues d'ailes, larves de celles que nous voyons. Ces +larves, qui rampent et qui sautent sur la terre, ont aussi leurs +migrations, souvent plus destructives que celles des insectes parfaits. +Guidées par leur instinct, elles suivent une direction invariable. La +mer et les grands fleuves peuvent seuls les arrêter; elles traversent à +la nage les rivières, gravissent le long des murs et des maisons, et dès +qu'elles ont franchi un obstacle, elles continuent leur route toujours +tout droit. En essayant de passer les grands cours d'eau rapides, elles +se noient en quantité et sont emportées dans la mer. Si leur bande est +peu nombreuse, les fermiers réussissent parfois à les éloigner au moyen +de feux, comme on vous l'a dit, mais si l'émigration est importante, +c'est peine perdue. + +--Comment peuvent-elles faire, demanda Hendrik, pour traverser ces feux, +est-ce qu'elles sautent par-dessus? + +--Non, répondit Hans, les feux qu'on allume sont de trop grande +dimension pour cela. + +--Alors je n'y comprends rien, dit Hendrik. + +--Ni moi non plus, dit le petit Jan. + +--Ni moi, dit Gertrude. + +--Des milliers d'insectes, reprit Hans, se jettent dans les brasiers et +les éteignent. + +--Comment, sans se brûler! s'écrièrent tous les auditeurs. + +--Il y en a un nombre inimaginable de brûlés. Leurs corps entassés +étouffent les feux; mais les premiers rangs de la grande armée sont +sacrifiés, et les autres passent impunément sur les victimes. Vous voyez +donc que les feux ne peuvent arrêter la marche des locustes quand elles +sont en grand nombre. + +»Dans certaines parties de l'Afrique où le sol est cultivé, les +indigènes sont pris d'une terreur panique aussitôt qu'ils voient +apparaître les insectes voyageurs. Ils les redoutent autant qu'un +tremblement de terre ou toute autre grande calamité. + +--Nous comprenons sans peine, dit Hendrik, le sentiment qu'ils +éprouvent. + +--Les sauterelles volantes, poursuivit Hans, ne suivent pas une +direction aussi constante que leurs larves; elles semblent être guidées +par le vent, qui les emporte souvent dans la mer, où elles sont +englouties. Sur quelque partie de la côte, on a trouvé en quantités +incroyables leurs cadavres rejetés par le flux. Des voyageurs dignes de +foi affirment en avoir vu sur une plage une bande de quatre pieds de +hauteur sur cinquante milles de long. Les émanations de cette masse +énorme répandaient une infection sensible à cent cinquante milles dans +l'intérieur. + +--Il fallait tout de même avoir bon nez, s'écria le petit Jan. + +Tout le monde rit de cette observation, à l'exception de Von Bloom, qui +avait en ce moment des idées noires. Gertrude s'en aperçut, et lui dit, +pour tâcher de le distraire: + +--Papa, la Bible dit que Jean-Baptiste vivait, dans le désert, de miel +et de sauterelles. Etaient-ce les mêmes que celles que nous voyons? + +--Je le crois, répondit laconiquement le père. + +--Permettez-moi de vous contredire, repartit Hans; mais l'analogie n'est +pas complète. La sauterelle de l'Ecriture est le véritable criquet +émigrant (_gryllus migratorius_); celle de l'Afrique méridionale en est +une variété. Toutes deux appartiennent au genre des orthoptères et à la +famille des sauteurs. + +Quelques auteurs ont d'ailleurs nié que saint Jean mangeât des insectes, +et les Abyssiniens prétendent qu'il se nourrissait de graines brunes du +faux acacia, nommé par eux arbre aux sauterelles. + +--Et quel est votre avis? demanda Hendrik, qui avait foi dans +l'instruction de son frère. + +--Je crois qu'il n'y a pas matière à discussion. Ce n'est qu'en +torturant le sens d'un mot qu'on arrive à supposer qu'il s'agit de +fruits et non d'insectes. Ce sont évidemment ces derniers que mentionne +l'Ecriture. Nous avons des preuves nombreuses que du temps de +Jésus-Christ les sauterelles et le miel sauvage entraient dans +l'alimentation de ceux qui parcouraient le désert; et de nos jours +encore ces deux mets font partie de la nourriture de plusieurs tribus +nomades. Il est donc naturel d'admettre que saint Jean, habitant du +désert, en suivit forcément le régime; c'est ce qui est arrivé à des +voyageurs modernes en traversant les solitudes qui nous environnent. + +J'ai lu beaucoup d'ouvrages relatifs aux sauterelles; mais, puisqu'on a +cité la Bible, je dois dire que je ne connais pas de description de ces +insectes aussi vraie et aussi belle que celle du livre saint. Faut-il la +lire, mon père? + +--Certainement, répondit le porte-drapeau, satisfait de la tournure que +prenait la conversation. + +Gertrude courut à la chambre voisine et en rapporta un énorme volume +relié en peau de canaa et solidifié par deux gros fermoirs de cuivre. +C'était la Bible de famille; et qu'il me soit permis de faire observer à +ce propos qu'on trouve presque chez tous les boors un livre semblable, +car les colons hollandais sont des protestants pleins de ferveur. Leur +zèle est tel, qu'ils n'hésitent pas à faire quatre fois par an un voyage +de cent milles pour assister au _nacht-maal_ ou souper des grandes fêtes +solennelles. Qu'en dites-vous? + +Hans ouvrit le volume et chercha le livre du prophète Joel. La facilité +avec laquelle il trouva le passage auquel il avait fait allusion +prouvait que l'étude de l'Ecriture lui était familière. + +Il lut ce qui suit: + +«La sauterelle a mangé les restes de la chenille, le ver les restes de +la sauterelle, et la nielle les restes du ver. + +»Réveillez-vous, hommes enivrés; pleurez et criez, vous tous qui mettez +vos délices à boire du vin, parce qu'il vous sera ôté de la bouche. + +»Car un peuple fort et innombrable vient fondre sur ma terre. Ses dents +sont comme les dents d'un lion. + +»Il réduira ma vigne en un désert; il arrachera l'écorce de mes +figuiers, il les dépouillera de toutes leurs figues, et leurs branches +demeureront toutes sèches et toutes nues. + +»Pleurez comme une jeune femme qui se revêt d'un sac pour pleurer celui +qu'elle avait épousé étant fille. + +»Les oblations du blé et du vin sont bannies de la maison du Seigneur; +les prêtres, les ministres du Seigneur pleurent. + +»Pourquoi les bêtes se plaignent-elles? pourquoi les bœufs font-ils +retentir leurs mugissements, sinon parce qu'ils ne trouvent rien à +paître et que les troupeaux, même de brebis, périssent comme eux? + +»Jour de ténèbres et d'obscurités, jour de nuages et de tempêtes! comme +la lumière du matin se répand en un instant sur les montagnes, ainsi un +peuple nombreux et puissant se répandra tout d'un coup sur toute la +terre. + +»Il est précédé d'un feu dévorant, et suivi d'une flamme qui brûle tout. +La campagne qu'il a trouvée comme un Eden n'est, après lui, qu'un désert +affreux, et nul n'échappe à sa violence. + +»A les voir marcher, on les prendrait pour des chevaux de combat, et ils +s'élanceront comme des cavaliers. + +»Ils sauteront sur le sommet des montagnes avec un bruit semblable à +celui des chariots armés et d'un feu qui brûle de la paille sèche; et +ils s'avanceront comme une puissante armée qui se prépare au combat. + +»Les peuples, à leur approche, trembleront d'effroi; on ne verra partout +que des visages ternis et plombés. + +»Ils courront comme de vaillants soldats, ils monteront sur les murs +comme des hommes de guerre; ils marcheront serrés dans leurs rangs, sans +que jamais ils quittent leur route. + +»Ils ne se presseront point les uns les autres; chacun gardera la place +qui lui a été marquée; ils se glisseront par les moindres ouvertures, +sans avoir besoin de rien abattre. + +»Ils pénétreront dans les villes; ils courront sur les remparts; ils +monteront jusqu'au haut des maisons, et ils entreront par les fenêtres +comme un voleur. + +»La terre tremblera devant eux, les cieux seront ébranlés, le soleil et +la lune seront obscurcis, et on ne verra plus l'éclat des étoiles.» + +L'ignorant Swartboy lui-même fut frappé de la beauté poétique de cette +description; mais, tout en admirant les inspirations de Joel, il voulut +aussi dire son mot sur les sauterelles. + +--Le Bosjesman ne craint pas les sauterelles. Il n'a ni jardin, ni +maïs, ni sarrasin, ni rien que les sauterelles puissent manger. Ce sont +elles qui sont mangées par le Bosjesman, et il s'en engraisse. Toutes +les créatures mangent de même les sauterelles; toutes deviennent grasses +pendant la saison des sauterelles. Vivent les sauterelles! + +Les observations de Swartboy étaient assez justes. Les criquets +émigrants servent de nourriture à presque tous les animaux connus du sud +de l'Afrique. Non-seulement les carnivores s'en repaissent avec plaisir, +mais encore elles sont la proie des antilopes, des lions, des chacals, +des perdrix, des poules de Guinée, des outardes, et, ce qui est étrange, +du géant des bois africains, du monstrueux éléphant. Tous ces animaux +entreprennent de longs voyages à la suite des insectes voyageurs, dont +les moutons, les chevaux, les chiens, les poules sont également avides. + +Chose plus étrange encore! les locustes se mangent entre elles. Qu'une +d'elles soit blessée et fasse obstacle à la marche, les autres se +jettent immédiatement sur la malheureuse et s'en rassasient! + +Les peuplades indigènes, Hottentots, Bosjesmans, Damaras, grands et +petits Namaquas, font subir aux sauterelles une préparation culinaire +qui n'est pas exempte de raffinement. Swartboy passa la soirée à faire +cuire celles qu'il avait ramassées. Il mit dans une marmite une très +petite quantité d'eau, et laissa mijoter ses insectes à la vapeur +pendant deux heures consécutives. Il les retira, les mit sécher et les +secoua dans une poêle jusqu'à ce que les pattes et les ailes fussent +détachées des corps. Il ne restait plus qu'à les vanner. Les grosses +lèvres du Bosjesman soufflèrent tant et si bien que les ailes et les +pattes s'envolèrent. + +Les sauterelles étaient bonnes à manger. Il ne fallait plus qu'un peu de +sel pour les rendre plus savoureuses. Tous les assistants s'en +régalèrent, et les enfants leur trouvèrent un excellent goût. Beaucoup +de personnes considèrent les locustes ainsi préparées comme préférables +aux crevettes. + +Quelquefois, quand elles sont parfaitement sèches, on les broie en y +ajoutant de l'eau, et l'on en fait une espèce de bouillie. Une fois +desséchées, elles se gardent pendant longtemps, et forment souvent la +base de l'alimentation des pauvres indigènes pendant toute une saison. + +Un grand nombre de tribus, principalement celles qui ne s'adonnent pas à +l'agriculture, accueillent avec joie l'apparition des sauterelles. Ils +sortent de leurs villages avec des sacs et des bœufs de somme, pour +ramasser la manne que le ciel leur envoie, et ils en récoltent +d'immenses monceaux qu'ils emmagasinent comme du grain. + +L'entretien roula sur ces détails jusqu'à l'heure du repos. Le +porte-drapeau retourna observer le vent; puis la porte du kraal fut +fermée et toute la famille s'endormit. + + + + +CHAPITRE V. + +LE LENDEMAIN + + +Le porte-drapeau eut un sommeil agité. Il rêva de locustes, de criquets, +de sauterelles, de toute sorte d'insectes aux longues pattes et aux yeux +à fleur de tête. + +Il fut heureux de voir le premier rayon de lumière pénétrer par la +petite fenêtre de sa chambre. + +Il sauta en bas de son lit, prit à peine le temps de s'habillier; et +sortit à la hâte. Les ténèbres luttaient encore avec les clartés, mais +il n'avait pas besoin de jour pour voir le vent, pour agiter une plume +ou tendre son chapeau. + +La réalité était, hélas! trop évidente. + +Une forte brise s'était élevée, et soufflait de l'ouest! + +Eperdu, Von Bloom courut plus loin pour être plus sûr de son fait. Quand +il fut hors de l'enceinte qui entourait le kraal et le jardin, il +s'arrêta et fit une nouvelle expérience qui malheureusement confirma la +première. + +La brise venait directement de l'ouest, et lui amenait les sauterelles. +Il sentait les exhalaisons des odieux insectes. + +Le doute n'était plus possible. + +Von Bloom, au désespoir, certain de ne pouvoir échapper à la terrible +visitation, rentra chez lui, et donna ordre de serrer avec soin dans les +armoires le linge, les hardes, les vêtements de la maison. + +Les sauterelles auraient pu les dévorer, car elles ne sont pas +difficiles. Tous les végétaux leur conviennent; les feuilles amères du +tabac sont autant de leur goût que les tiges succulentes du maïs! elles +mangent la toile, le coton, la flanelle même, tout aussi bien que les +tendres bourgeons des plantes. Les pierres, le fer, le bois dur, sont à +peu près les seuls objets qui échappent à la dent de ces intrépides +gastronomes. + +Von Bloom avait entendu parler de leur voracité; Hans en avait lu des +récits; Swartboy la connaissait par expérience. En conséquence, tout ce +qu'elles pouvaient détruire fut serré avec soin. + +On déjeuna en silence; l'abattement qui se peignait sur les traits du +chef de la famille se communiquait à tous. Quel changement en quelques +heures! La veille encore, le porte-drapeau et les siens jouissaient d'un +bonheur sans mélange. + +Il restait pourtant un faible espoir. S'il pleuvait, si le temps se +refroidissait, les sauterelles n'auraient pas la force de reprendre leur +vol; et avant le retour de la chaleur et de la sécheresse il pouvait y +avoir une saute de vent. Plaise à Dieu que le ciel se couvre de nuages, +que la température s'abaisse, que la pluie tombe par torrents. + +Vœux superflus! vaine espérance! le soleil se leva dans toute sa +splendeur africaine, et les rayons qu'il dardait sur l'armée endormie la +rendirent à la vie et à l'activité. Les locustes se mirent à ramper, à +sautiller, et comme si elles eussent obéi à un même signal, elles +montèrent par myriades dans les airs. + +La brise les poussait du côté des plants de maïs condamnés. + +Cinq minutes après avoir pris leur essor, elles s'abattaient sur le +kraal, et couvraient les champs d'alentour. Leur vol était lent; elles +descendaient doucement, et présentaient aux yeux des spectateurs placés +au-dessus, l'aspect d'une neige noire, tombant à gros flocons. Au bout +de quelques instants, le sol disparut; les tiges de maïs, les plantes, +les buissons, les herbes des pâturages furent bientôt chargés d'épaisses +pelotes d'insectes; et comme le gros de leur armée passait à l'est de la +maison, le disque du soleil fut caché par eux comme par une éclipse! + +Ils étaient disposés en échelons. Les bataillons placés à l'arrière +volaient à l'avant-garde; puis s'arrêtaient pour manger. Ils étaient +ensuite guidés par d'autres qui passaient par-dessus leurs têtes. Le +bruit produit par leurs ailes ressemblait à celui d'une roue +hydraulique, ou d'une forte brise à travers les forêts. + +Le passage dura deux heures. Pendant ce temps, Von Bloom et sa famille +restèrent presque constamment enfermés, les portes et les fenêtres +fermées, pour éviter cette pluie vivante qui fouette souvent les joues +de manière à causer une sensation douloureuse. En outre, il leur était +désagréable d'écraser sous leurs pieds la masse d'insectes qui jonchait +le sol. + +Malgré les précautions qu'ils prirent, quelques-uns des envahisseurs +parvinrent à se glisser dans la maison par les fentes de la porte et des +fenêtres, et dévorèrent avec avidité toutes les substances végétales +qu'ils trouvèrent. + +Quand le gros de l'armée eut passé, le soleil reparut, mais il ne +brillait plus sur des champs verts et sur un jardin en fleurs. Autour de +la maison, au nord, au sud, à l'est, à l'ouest, l'oeil s'arrêtait sur +une scène de désolation. On n'apercevait pas un brin d'herbe, pas une +feuille; les arbres eux-mêmes, dépouillés de leur écorce, semblaient +avoir été flétris de la main de Dieu. Le sol n'aurait pas été plus nu ni +plus aride s'il eût été balayé par un incendie. Il n'y avait plus de +jardin, plus de maïs, plus de sarrasin, plus de ferme. Le kraal était au +milieu d'un désert! + +Les paroles sont impuissantes à reproduire les émotions qu'éprouva en ce +moment Von Bloom. Quel changement en deux heures! Il pouvait à peine en +croire ses sens. Il doutait de la réalité. Il avait bien prévu que les +locustes mangeraient ses légumes et ses céréales, mais son imagination +n'avait pas conçu l'épouvantable dévastation qu'il avait sous les yeux. +Tout le paysage s'était métamorphosé. Les arbres dont la brise venait +d'agiter le feuillage avaient un aspect plus triste qu'en hiver. Le sol +même semblait avoir changé de forme. Certes, si le fermier, absent +pendant le passage des sauterelles, était revenu sans savoir ce qui +s'était passé, il n'aurait pas reconnu l'emplacement de son habitation. + +Avec le flegme particulier à sa race, Von Bloom s'assit et demeura +longtemps sans mouvement et sans voix. Les enfants se groupèrent autour +de lui, le cœur gros et les larmes aux yeux. Ils ne pouvaient +apprécier toute l'étendue de leur malheur, et leur père lui-même ne la +comprit pas tout d'abord. Il ne songea qu'à la destruction de ses belles +récoltes; et si on tient compte de sa situation isolée, cette perte +irréparable suffisait pour l'accabler. + +--Tout le fruit de mes travaux est perdu! s'écria-t-il d'une voix +altérée. O fortune, fortune, c'est la seconde fois que tu es cruelle +pour moi! + +--Ne vous lamentez pas, mon père, lui dit une douce voix; nous sommes +sains et saufs auprès de vous. + +C'était la voix de Gertrude, dont la petite main blanche se posa sur son +épaule. + +Il lui sembla qu'un ange lui souriait. Il prit l'enfant entre ses bras +et la pressa avec effusion contre son cœur, et ce cœur se sentit +soulagé. + +--Apporte-moi le livre, dit-il à l'un de ses fils. + +On apporta la Bible; les fermoirs massifs furent rouverts, et des hymnes +pieux montèrent du milieu du désert. + +Après avoir chanté un psaume, tous prièrent à genoux pendant quelques +minutes. Quand Von Bloom se releva et promena les yeux autour de lui, le +désert lui parut embeaumé comme la rose. + +Telle est la magique influence de la résignation et de l'humilité sur le +cœur humain. + + + + +CHAPITRE VI. + +L'ÉMIGRATION + + +Malgré toute sa confiance dans la protection de l'Etre suprême, Von +Bloom connaissait le proverbe: Aide-toi, le Ciel t'aidera. La religion +ne lui avait pas appris à s'abandonner passivement à la Providence, et +il s'occupa immédiatement de prendre des mesures pour se tirer +d'embarras. Sa position était non-seulement triste, mais encore +périlleuse. La plaine au milieu de laquelle il se trouvait s'étendait à +perte de vue, sans la moindre trace de végétation; mais au-delà de ces +limites, le pays n'était pas sans doute moins dévasté. Il était certain +que l'armée d'insectes dont il était victime pouvait être comptée au +nombre des plus considérables, et il savait que les sauterelles ravagent +parfois une superficie de plusieurs milliers de milles. + +Il était impossible de songer à rester au kraal. Les chevaux, les +bœufs, les moutons ne pouvaient vivre sans nourriture; et s'ils +périssaient, où la famille trouverait-elle sa subsistance? Il fallait +quitter le kraal et se mettre sans retard à la recherche d'un pâturage. +Déjà les animaux, retenus à l'étable plus tard que de coutume, +beuglaient, hennissaient ou bêlaient pour demander leur délivrance. Ils +n'allaient pas tarder à avoir faim, et il était difficile de dire +comment on pourrait leur procurer des aliments. + +Il n'y avait pas de temps à perdre; les minutes elles-mêmes étaient +précieuses. Von Bloom se demanda s'il monterait un de ses meilleurs +chevaux et partirait seul à la recherche d'un pâturage, ou s'il ferait +atteler sa charrette pour déménager immédiatement. Son hésitation ne fut +pas longue. Comme dans tous les cas il était forcé de quitter tôt ou +tard son domaine, il se décida à partir sans délai, avec sa famille, ses +domestiques, ses dieux lares et ses bestiaux. + +--Qu'on attelle la charrette? cria-t-il à Swartboy. + +Le Bosjesman, fier de la réputation qu'il avait acquise comme cocher, +s'empressa de prendre son fouet au manche de bambou, à la longue lanière +de cuir, et y mit une nouvelle mèche taillée dans la peau d'une +antilope. + +--Oui, baas, je vais atteler, dit-il en faisant claquer son fouet, et +posant le manche contre le mur de la maison, il alla chercher les +bœufs de trait. + +La charrette de Van Bloom était une de celles que tous les fermiers du +Cap s'enorgueillissent de posséder; c'était une tente roulante, un +véhicule de première classe que le porte-drapeau avait fait faire au +temps de sa prospérité. Il s'en servait autrefois pour mener sa femme et +ses enfants au _nacht maal_ ou au _wolikheids_. En ses beaux jours, huit +chevaux choisis traînaient rapidement l'énorme voiture. Hélas! des +bœufs devaient les remplacer, car Van Bloom n'avait que cinq chevaux +qu'il avait conservés comme montures. Quant à la charrette, elle était +en aussi bon état que lorsqu'elle excitait l'envie de tous les boors du +comté de Graaf-Reinet. Elle avait des coffres par devant, par derrière +et sur les côtés, des poches intérieures et une couverture blanche comme +la neige. + +La caisse avait conservé sa solidité, et les roues étaient un +chef-d'œuvre de charronnage; c'était, en somme, ce qui restait de +meilleur au porte-drapeau, car elle valait à elle seule tout son bétail. + +Pendant que Swartboy et Hendrik attachaient douze bœufs au timon avec +des harnais de peau de buffle, le boor, aidé par ses autres enfants, +chargeait sur la voiture les meubles et les ustensiles de ménage, qui +étaient en trop petit nombre pour que ce fût une tâche difficile. Au +bout d'une heure environ, la précieuse charrette eut reçu tous les +bagages; les bœufs furent attelés, les chevaux sellés, et tout fut +prêt pour le voyage. + +Mais de quel côté se diriger? Jusqu'à ce moment Von Bloom n'avait pensé +qu'à franchir les frontières de la solitude désolée qui l'environnait. +Il devenait nécessaire de déterminer la direction à prendre. Il +importait d'éviter celle d'où étaient venues les sauterelles et celle +qu'elles avaient suivie en s'éloignant. Des deux côtés on était sûr de +ne pas trouver une poignée d'herbe pour les animaux affamés. En +choisissant une autre route, les voyageurs avaient plus de chance de +rencontrer un pâturage, mais ils n'étaient pas certains d'avoir de +l'eau, dont la privation les exposait à périr avec leurs bestiaux. + +Von Bloom eut d'abord l'idée de se rendre aux établissements; mais ils +étaient à l'est du kraal, et la contrée qu'il fallait traverser avait dû +être ravagée par les sauterelles. D'ailleurs, dans cette direction, le +cours d'eau le plus voisin était à une distance de cinquante milles, et +les bestiaux périraient infailliblement avant de l'avoir atteint. Au +nord s'étendait le désert de Kalihari, où l'on ne connaissait point +d'oasis; et puis c'était de là qu'étaient venues les sauterelles, qui +dérivaient au sud au moment où on les avait aperçues pour la première +fois. + +Il ne restait plus que l'ouest, pour lequel Von Bloom se décida. A la +vérité les insectes émigrants s'étaient montrés au bout de l'horizon +occidental, mais ils y avaient été amenés par une saute de vent, et elle +avait été trop subite pour leur laisser le temps de faire de grands +ravages. + +Von Bloom savait que dans l'ouest, à une distance de quarante milles, se +trouvait un bon pâturage arrosé par une source limpide. Il avait +quelquefois poussé ses excursions jusqu'à cette source, près de laquelle +il aurait été tenté de s'établir, si elle n'eût été trop éloignée du +centre de la colonie, avec laquelle les communications seraient devenues +trop difficiles. Quoique son kraal actuel fût au delà des frontières, il +entretenait encore des relations avec les établissements, et voulait, +autant que possible, ne pas les perdre. Ces considérations de voisinage +étaient peu de chose en présence d'une imminente nécessité; aussi, après +quelques minutes de délibération, le boor donna l'ordre de marcher à +l'ouest. + +Le Bosjesman monta sur le siège, fit claquer son fouet puissant et +s'avança dans la plaine. Gertrude et le petit Jan s'assirent à ses +côtés, ayant derrière eux la jolie springbok, qui allongeait la tête et +promenait autour d'elle ses yeux ronds avec une inquiète curiosité. Hans +et Hendrik, à cheval, assistés de leurs chiens, chassaient devant eux +les bœufs et les moutons. + +Jetant un dernier regard sur son kraal désolé, Von Bloom lâcha la bride +à son cheval et suivit silencieusement la charrette. + + + + +CHAPITRE VII. + +DE L'EAU! DE L'EAU! + + +La petite caravane s'avança tranquillement, mais non sans bruit. On +entendait incessamment retentir la voix de Swartboy et les claquements +de son fouet colossal, qui produisaient au loin l'effet d'une décharge +de mousqueterie. Hendrik criait à tue-tête, et Hans, d'ordinaire si +calme, était dans la nécessité de vociférer pour maintenir le troupeau +dans la bonne voie. + +Par intervalles, les deux garçons, mis brusquement en réquisition, +aidaient Swartboy à guider son attelage rétif, qui aurait pu s'écarter +de la route. Hans et Hendrik galopaient en avant, remettaient la tête +des bœufs dans le droit chemin et faisaient jouer sur leurs flancs le +redoutable jambok. + +Le jambok, auquel le plus mutin des animaux de trait se soumet, est un +fouet élastique, de près de six pieds de long, qui va en s'amincissant +régulièrement depuis le manche jusqu'à la pointe; il est en peau de +rhinocéros ou d'hippopotame. + +Toutes les fois que les bœufs qui traînaient la charrette se +comportaient mal, et que Swartboy ne pouvait les atteindre avec son +_voorslag_ ou fouet de cocher, Hendrik les chatouillait avec son rude et +flexible jambok, et les contraignait à rentrer dans le devoir. + +D'ordinaire, dans l'Afrique méridionale, les attelages de bœufs ont +un conducteur; mais ceux du porte-drapeau avaient été habitués à s'en +passer depuis que les domestiques hottentots s'étaient enfuis. Swartboy +avait souvent parcouru plusieurs milles avec son long fouet pour unique +auxiliaire; mais après le passage des criquets émigrants, la terre avait +un aspect si étrange, que les bœufs étaient en proie à une vague +terreur. D'ailleurs les sentiers qu'ils auraient pu suivre n'avaient +plus le moindre jalon. La superficie du sol était la même partout. Von +Bloom, qui possédait à merveille la configuration du pays, pouvait à +peine s'y reconnaître et n'avait pour guide que le soleil. + +Hendrik surtout s'occupait de diriger les bœufs, laissant à son jeune +frère Hans le soin de conduire les bestiaux, ce qui était moins +difficile. La peur réunissait les pauvres bêtes qui marchaient ensemble, +sans dévier, n'ayant point d'herbage qui les attirât à droite ou à +gauche. + +Von Bloom allait devant pour conduire la caravane. Ni lui ni ses fils +n'avaient fait de changement à leur costume, qui était celui de tous les +jours. Le porte-drapeau avait, comme la plupart des boors du Cap, un +chapeau blanc de feutre à larges bords, un gilet de peau de faon, une +grande veste de drap vert garnie sur les côtés de larges poches, et des +culottes de cuir, qu'on appelle dans le pays _carkers_. Il était chaussé +de _feldt-schoenen_ ou souliers de campagne, en cuir brut. Sur sa selle +était étendu un _kaross_ ou fourrure de léopard; il portait sur l'épaule +un _roer_, lourd fusil de gros calibre d'environ six pieds de long, avec +une platine à la mode antique. C'est l'arme en laquelle le boor met +toute sa confiance. Un Américain des frontières serait disposé à en rire +à première vue; mais, s'il connaissait la colonie du Cap, il changerait +promptement d'opinion. La carabine de petit calibre employée dans les +bois d'Amérique, et dont la balle n'est guère plus grosse qu'un pois, +serait presque inutile contre le gros gibier des contrées que nous +parcourons; mais, quelle que soit la différence des armes, il y a +d'adroits chasseurs dans les _karoos_ d'Afrique, aussi bien que dans les +forêts ou les prairies américaines. + +Sous le bras gauche du porte-drapeau se courbait une immense poudrière, +qui ne pouvait provenir que de la tête d'un bœuf africain. C'était +une corne de bœuf des Bechuanas; mais on aurait pu en tirer une +semblable de la plupart des comtés du Cap. Quand elle était pleine, elle +ne comptait pas moins de six livres de poudre! + +Von Bloom avait une carnassière de peau de léopard sous le bras droit, +un couteau de chasse à la ceinture, et une grosse pipe d'écume passée +dans le galon de son chapeau. + +Le costume, les armes, l'équipement de Hans et de Hendrik étaient à peu +près identiques. Leurs larges culottes étaient faites de peau de mouton +tannée; ils portaient également des vestes de drap vert, des chapeaux +blancs à larges bords, et des _feldt-schoenen_ ou souliers de campagne. + +Hans avait un léger fusil de chasse: Hendrik était armé d'un _yager_, +forte carabine, excellente pour le gros gibier. Il en était fier, s'en +servait avec adresse, et enfonçait un clou avec une balle à une centaine +de pas de distance. C'était le tireur par excellence de la compagnie. + +Chacun des enfants avait une gibecière remplie de balles et une grosse +poire à poudre en forme de croissant. Les selles de leurs chevaux +étaient ornées de _kaross_; seulement ces fourrures étaient l'une +d'antilope et l'autre de chacal, tandis que le _kaross_ de leur père +était une peau de léopard de premier choix. + +Le petit Jan était aussi revêtu d'un chapeau blanc, d'une veste, +d'amples culottes et de _feldt-schoenen_. Malgré sa petite taille, +c'était le portrait exact de son père sous le rapport du costume, un +type de boor en abrégé. + +Gertrude avait un corsage piqué et brodé à la mode hollandaise, une jupe +de laine bleue. Ses cheveux blonds étaient cachés sous un chapeau de +paille garni de rubans. + +Totty avait la tête nue, et elle était habillée très-simplement d'une +toile grossière de fabrication domestique. + +Quant à Swartboy, il n'avait pour vêtement qu'une chemise rayée et de +vieilles culottes de cuir, sans compter le kaross en peau de mouton posé +auprès de lui. + +Pendant une marche de vingt milles, les voyageurs ne trouvèrent ni eau +ni fourrage. Le soleil avait un éclat dont ils se seraient passés +volontiers, car la chaleur était aussi forte qu'entre les tropiques. Ils +l'auraient difficilement supportée sans la brise qui souffla toute la +journée. Malheureusement elle leur venait droit dans la figure, et une +épaisse poussière s'élevait du sol qu'avaient remué les sauterelles avec +leurs millions de pieds. Des nuages enveloppaient la petite caravane, +augmentaient les difficultés de la marche, couvraient les vêtements, +emplissaient la bouche ou rougissaient les yeux des infortunés +émigrants. + +Ce n'était pas tout: longtemps avant la nuit, ils eurent à souffrir du +manque d'eau. Pressé de quitter le kraal désolé, Von Bloom n'avait pas +songé à mettre dans la charrette une provision d'eau. C'était une +impardonnable négligence dans une contrée comme le sud de l'Afrique, où +les sources sont rares et les ruisseaux souvent taris. Comme il se +repentit quand il sentit les tourments de la soif et entendit les cris +de ses enfants, qui demandaient de l'eau en gémissant!... + +Von Bloom ne se plaignait pas: il s'accusait comme d'un crime d'une +irréflexion qui causait tant de souffrances. Du moins s'il eût pu les +calmer! mais il ne connaissait pas de source plus proche que celle dont +nous avons parlé, et il était impossible d'y arriver avant le lendemain. + +Les bœufs ont le pas lent: on était parti tard, et il fallait +s'attendre à n'être guère qu'à moitié chemin quand le soleil se +coucherait. Pour trouver de l'eau, on aurait dû marcher toute la nuit; +mais comment le faire avec des animaux exténués et privés d'aliments? Le +malheureux Von Bloom pensait qu'il aurait pu ramasser assez de locustes +pour en nourrir ces bestiaux; mais il était trop tard, et il ne pouvait +que s'adresser de stériles reproches. + +La voix et le long fouet du Bosjesman étaient impuissants. L'attelage se +traînait péniblement: les bêtes, depuis la veille, n'avaient mangé que +les sauterelles qui étaient tombées dans leur étable. Von Bloom prit le +parti de faire halte. En l'absence de toute route tracée, il avait +besoin du jour pour ne pas s'égarer, et d'ailleurs il eût été dangereux +de voyager à l'heure où le voleur nocturne de l'Afrique, le lion, sort +de sa tanière. + +Ce fut une demi-heure avant le coucher du soleil que Von Bloom résolut +de s'arrêter. Toutefois il poussa un peu plus loin, dans l'espoir de +trouver de l'herbe. Il était à vingt milles de son point de départ, et +le pays portait toujours les traces des ravages des sauterelles. Les +buissons étaient dépouillés de leurs feuilles et de leur écorce; la +plaine avait perdu toute végétation. + +Le porte-drapeau eut l'idée qu'il suivait exactement la route par +laquelle les insectes dévastateurs étaient arrivés. C'était sciemment +qu'il se dirigeait vers l'ouest; mais il avait présumé que l'armée des +sauterelles était primitivement partie du nord, et rien ne justifiait +son opinion. Si elle était venue de l'ouest, on risquait de voyager +pendant des jours entiers sans rencontrer une touffe de gazon. + +Ces pensées troublèrent le fermier; il examina la plaine avec anxiété. + +Swartboy observait de son côté: ses yeux perçants, familiarisés avec le +désert, découvrirent à un mille de distance un peu de verdure et de +feuillage. Il l'annonça par un cri de joie. Le courage de la caravane se +ranima, et les bœufs, comme s'ils eussent compris ce dont il +s'agissait, reprirent une plus vive allure. + +Le Bosjesman ne s'était pas trompé; mais le pâturage qu'il avait signalé +ne consistait qu'en quelques maigres tiges éparses sur un terrain +rougeâtre. Il y en avait juste assez pour faire éprouver aux bestiaux le +supplice de Tantale: mais nulle part on ne voyait de quoi fournir une +bouchée à un bœuf. L'aspect de cette végétation était toutefois +rassurant: il prouvait qu'on avait franchi les limites du pays dévasté, +et l'on pouvait concevoir l'espérance d'arriver promptement à un +pâturage plus digne de ce nom. + +Cette espérance ne se réalisa pas. La plaine qui s'étendait devant les +voyageurs, comme celle qu'ils venaient de parcourir, était stérile et +sauvage; mais c'était au manque d'eau, et non au passage des +sauterelles, qu'était due son aridité. + +Le soleil était déjà au-dessous de l'horizon. On n'avait pas le temps de +chercher un pâturage, et la caravane s'arrêta. + +Dans l'endroit où elle fit halte poussaient des arbustes en assez grand +nombre pour fournir les matériaux de deux kraals, l'un pour les bœufs +et les chevaux, l'autre pour les moutons et les chèvres; mais après tant +de fatigues et de tribulations, quel voyageur aurait eu la force de +couper les branches et de les assembler? C'était une besogne assez +pénible que de tuer un mouton pour le souper, de ramasser du bois et +d'allumer du feu. On ne fit point de kraal. Les chevaux furent attachés +autour de la charrette, et les bœufs, les moutons et les chèvres +abandonnés à eux-mêmes. Comme rien ne pouvait les tenter dans les +environs, Von Bloom espéra que, las d'une longue route, ils ne +s'écarteraient pas du campement, dont on entretint le feu toute la +nuit. + + + + +CHAPITRE VIII. + +CE QUE DEVIENT LE TROUPEAU + + +Hélas! ils s'en écartèrent! + +Au jour naissant, quand les voyageurs se réveillèrent, tout le bétail +avait disparu. Il ne restait que la vache laitière, que Totty avait liée +le soir à un buisson après avoir achevé de la traire. Bœufs, vaches, +moutons et chèvres s'étaient dispersés. + +Hendrik, Hans, leur père et Swartboy montèrent à cheval et firent des +perquisitions. On retrouva les moutons et les chèvres dans les taillis +du voisinage; mais il fut constaté que les autres bêtes avaient pris la +fuite. + +On suivit leurs traces; elles étaient retournées sur leurs pas, et il +était hors de doute qu'elles s'étaient dirigées vers le kraal abandonné. +Elles étaient parties à une heure peu avancée de la nuit, et avaient +marché rapidement, comme le prouvait la disposition de leurs empreintes. +Probablement elles étaient déjà arrivées à destination. + +Triste découverte! Il ne fallait point songer à les rejoindre avec des +chevaux affamés et mourant de soif; et pourtant, sans bœufs de trait, +comment conduire la charrette jusqu'à la source? + +La situation était embarrassante; ce fut Hans qui suggéra une solution. + +--Si nous attelions les cinq chevaux à la charrette? + +--Mais, dit Hendrik, nous laisserions donc nos bestiaux derrière nous? +Si nous ne les rattrapons pas ils vont se perdre. + +--Nous les poursuivrons plus tard, répondit Hans. L'essentiel est +d'atteindre la source, où nous ferons reposer nos chevaux. Nous irons +ensuite chercher les bœufs pendant ce temps-là: ils seront tous +rendus au kraal où ils sont sûrs de trouver au moins de l'eau, ce qui +leur permettra de vivre jusqu'à notre arrivée. + +Le projet de Hans était seul praticable, et l'on se mit en devoir de +l'exécuter. De vieux harnais, qui faisaient heureusement partie du +contenu de la charrette, en furent tirés et raccommodés tant bien que +mal. Les chevaux furent disposés en arbalète. Swartboy remonta sur son +siège, et, à la satisfaction générale, la lourde voiture marcha comme si +elle eût conservé son premier attelage. + +Gertrude et le petit Jan restèrent dans la charrette; mais Von Bloom et +ses deux aînés la suivirent à pied, tant pour ne pas accroître la charge +que pour chasser les troupeaux en avant. Tous souffraient de la soif, et +en auraient souffert davantage sans la précieuse bête qui trottait +derrière la charrette, la vieille Graaf qui avait fourni déjà plusieurs +pintes de lait. + +Les chevaux se comportèrent à merveille, quoique leur harnais fût +incomplet; on aurait dit qu'ils devinaient que leur bon maître était +dans l'embarras et qu'ils avaient résolu de l'en tirer. Peut-être aussi +sentaient-ils l'eau qui était devant eux. En effet, au bout de quelques +heures ils arrivèrent auprès d'une source fraîche et cristalline qui +arrosait une jolie vallée couverte d'une verdoyante pelouse. + +Chacun but avec avidité. Les animaux furent lâchés dans la prairie; on +alluma du feu pour faire cuire un quartier de mouton, et les voyageurs +dînèrent de bon appétit. Le porte-drapeau, assis sur un des coffres de +la voiture, fuma tranquillement sa grande pipe d'écume. Il aurait oublié +toutes ses peines sans l'absence de ses bestiaux. Il se trouvait au +milieu d'une oasis où ne manquait ni l'herbe, ni le bois, ni l'eau et +qui pouvait aisément sustenter plusieurs centaines de têtes de bétail. +C'était un lieu favorable à l'établissement d'une ferme; mais il était +indispensable de la peupler, et par conséquent de reconquérir les +troupeaux perdus, richesse féconde dont on pouvait espérer le +développement. A l'exception de douze bœufs et deux taureaux de +Bechuana à longues cornes, il se composait de jeunes vaches de races +excellentes, et dont la postérité devait infailliblement se multiplier. +Avant de les retrouver, Von Bloom ne pouvait jouir d'une tranquillité +sans mélange. Il avait pris sa pipe pour se distraire pendant que les +chevaux paissaient; mais aussitôt qu'ils furent reposés il les fit +seller, confia au jeune Hans la garde du camp et partit pour son ancien +kraal avec Hendrik et Swartboy. + +Ils chevauchèrent d'un pas rapide, déterminés à marcher toute la nuit; à +l'endroit de la route où commençait le désert, ils mirent pied à terre +et laissèrent leurs montures brouter le maigre gazon. Ils n'avaient pas +oublié de remplir leurs gourdes et avaient emporté quelques tranches de +mouton rôti. Après une heure de halte ils poursuivirent leur route +jusqu'à la place où les bœufs les avaient abandonnés. La nuit était +venue, mais la clarté de la lune leur permit d'apercevoir les ornières +creusées par les roues de la charrette. Par intervalles, Von Bloom +priait Swartboy d'inspecter le terrain. Le Bosjesman descendait de +cheval, se penchait, examinait les pas des bestiaux, et répondait +invariablement qu'ils avaient dû retourner à leur ancienne demeure. Von +Bloom était donc sûr de les y retrouver; mais seraient-ils encore +vivants? C'était douteux. Ils avaient de l'eau en abondance, mais pas de +nourriture; n'était-il pas probable qu'ils avaient succombé à la faim. + +Le jour pointait lorsque Von Bloom arriva en vue de sa demeure. Elle +était méconnaissable; l'invasion des sauterelles en avait altéré +l'aspect; mais ce qui achevait de la dénaturer, c'était une rangée +d'objets noirs placés sur le bord du toit et sur les parapets du kraal. + +--Qu'est-ce que c'est que cela? demanda Von Bloom dans une sorte de +soliloque, mais assez haut pour être entendu par ses compagnons. + +--Ce sont des oiseaux, répondit Swartboy. + +--Des vautours! s'écria Von Bloom, que font-ils là? Leur présence +n'annonce rien de bon. + +La caravane s'avança, le soleil se levait, les vautours se réveillaient, +battaient des ailes, et s'abattaient sur différents points autour de la +maison. + +--Il y a par là quelque charogne, murmura tristement Von Bloom. + +C'était malheureusement vrai. Sur le sol gisaient une vingtaine de +carcasses mutilées, restes d'animaux dont les longues cornes recourbées +indiquaient suffisamment l'espèce. + +Von Bloom reconnut ses bestiaux. Tous avaient péri, près des clôtures ou +dans la plaine voisine. Mais comment? Ils n'avaient pu mourir de faim si +vite; ils n'avaient pu mourir de soif, car la source bouillonnait près +de la place que couvraient leurs membres épars et mutilés. Les vautours +ne pouvaient les avoir tués... + +Quel était donc ce mystère? + +Il fut promptement expliqué, et Von Bloom n'eut pas le temps de se poser +des questions. Partout se distinguaient des traces de lions, d'hyènes et +de chacals, qui s'étaient rassemblés en grand nombre autour de la ferme +abandonnée. La rareté du gibier, produite par le passage des sauterelles +et par la dévastation des plantes dont il se nourrissait, avait affamé +les bêtes féroces, qui s'étaient jetées avec fureur sur le bétail. + +Mais où étaient-elles? + +La lumière du matin, la vue de la maison peut-être, les avait écartées. +Pourtant l'empreinte de leurs pas était fraîche encore. Elles ne +devaient pas s'être éloignées, et comptaient sans doute revenir la nuit +suivante. + +Von Bloom éprouvait le désir de se venger des animaux qui avaient +consommé sa ruine; en d'autres circonstances, il les aurait attendus +pour en faire justice; mais dans l'état actuel des choses, c'eût été +aussi imprudent qu'inutile. Les chevaux avaient à peine assez de force +pour franchir, pendant la nuit prochaine, la distance qui les séparait +du camp. Aussi, sans entrer dans la demeure qu'ils avaient délaissée, le +porte-drapeau, Hendrik et le Bosjesman remplirent leurs gourdes à la +source, baignèrent leurs montures fatiguées, et quittèrent tristement le +kraal. + + + + +CHAPITRE IX. + +LE LION + + +A peine les voyageurs avaient-ils fait cent pas, qu'ils s'arrêtèrent +brusquement par un mouvement simultané, à l'aspect d'un lion couché sur +la plaine, au milieu de la route même par laquelle ils étaient venus! + +Ils se demandèrent comment ils ne l'avaient pas vu auparavant. + +Le lion était tapi derrière un buisson dont les branches, entièrement +dépouillées de feuilles, ne cachaient qu'à demi sa robe d'un jaune +éclatant. La vérité était qu'au moment où les trois cavaliers avaient +passé, le lion se repaissait au milieu des cadavres des bestiaux. + +Troublé dans son repas, il s'était glissé le long des murs et avait +couru à l'arrière afin d'éviter une rencontre. Un lion raisonne aussi +bien qu'un homme, quoique ce ne soit pas au même degré. En voyant venir +à lui les voyageurs, il avait calculé qu'ils continueraient leur route +et ne reviendraient point sur leurs pas. Un homme ignorant les +événements que nous venons de raconter aurait fait sans doute un +raisonnement analogue. Quiconque a observé les animaux, tels que les +chiens, les daims, les lièvres et même les oiseaux, a dû remarquer que +dans un cas semblable, ils semblent toujours croire que celui qui les +inquiète se portera en avant, et que leur manœuvre est celle du lion. + +On a généralement des idées fausses sur le courage de cet animal. +Quelques naturalistes de mauvaise humeur lui ont contesté la seule noble +qualité qui lui avait été longtemps attribuée, et l'ont accusé +ouvertement de couardise. D'autres, au contraire, assurent qu'il ne +craint personne, qu'il ne recule jamais, et le douent en outre de vertus +nombreuses. Les deux opinions s'appuient non pas sur des théories, mais +sur des faits bien constatés. Comment les concilier? toutes deux ne +peuvent être également fondées, et pourtant toutes deux ont un côté +vrai. Il y a des lions lâches et des lions courageux, et si l'espace ne +nous manquait, nous pourrions en fournir des preuves surabondantes. Nous +nous bornerons, mes chers lecteurs, à faire une comparaison. Savez-vous +une espèce dont tous les individus aient évidemment le même caractère? +Pensez aux chiens de votre connaissance; sont-ils semblables? n'en +voyez-vous pas de nobles, de fidèles, de généreux, tandis que d'autres +sont de misérables roquets? + +Il en est de même des lions. + +Diverses causes influent sur la bravoure et la férocité du lion: son +âge, l'heure du jour, la saison de l'année, l'état de son estomac, mais +surtout le genre de chasseurs que fréquente la région qu'il habite. + +Cette dernière assertion n'aura rien d'étrange pour ceux-là qui croient +comme moi à l'intelligence des animaux. Il est naturel que le lion +apprenne vite quels adversaires il a devant lui, et qu'il éprouve plus +ou moins de crainte, selon les circonstances. J'ai remarqué ailleurs que +l'alligator du Mississipi poursuivait autrefois les hommes, mais qu'il +ne les attaque plus désormais. La carabine du chasseur l'a dompté. Il +respecte la vie du blanc, et pourtant dans l'Amérique du Sud les +individus de sa race mangent les Indiens par vingtaines. + +Les lions du Cap sont devenus timides dans les districts où ils ont été +harcelés par les boors armés de redoutables carabines. Au delà des +frontières, ils bravent l'homme impunément. La mince flèche du Bosjesman +et la lance du Bechuana ne leur inspirent aucune terreur. + +Le lion qui se présentait à nos aventuriers était-il naturellement +brave? voilà ce qu'on ne pouvait encore savoir. Son énorme crinière +noire donnait lieu de croire qu'il était dangereux, car les lions à +crinière jaune passent pour inférieurs en audace et en férocité à ceux +dont les épaules sont couvertes de poils plus foncés. Au reste, cette +distinction n'a jamais été positivement établie. La crinière du lion ne +brunit que lorsqu'il est avancé en âge, et quand il est jeune, il est +exposé à être confondu avec un individu de la variété dont les poils +restent jaunes. + +Von Bloom ne chercha pas à éclaircir si l'animal était brave ou bon; il +était évidemment rassasié, incapable de méditer une attaque, et disposé +à vivre en paix avec les voyageurs, pourvu que ceux-ci consentissent à +faire un détour. Mais le porte-drapeau n'en avait nullement l'intention. +Son sang hollandais était échauffé. Il tenait à faire justice d'un des +maraudeurs qui avaient dévoré ses bestiaux, et quand même la bête eût +été la plus terrible de sa race, il n'aurait pas reculé. + +Il ordonna à Hendrik et à Swartboy de ne pas bouger, et s'avança +résolument à environ cinquante pas du lion; là il mit pied à terre, +passa son bras dans la bride et planta en terre la longue baguette de +son roer, derrière laquelle il s'agenouilla. + +On pensera sans doute qu'il eût mieux fait de rester en selle, afin de +pouvoir fuir après avoir lâché son coup. A la vérité il aurait été plus +en sûreté, mais il aurait perdu ses chances de succès. Il n'est jamais +facile de viser juste à cheval, et cela est impossible lorsque le but +est un lion, car le coursier le mieux dressé ne saurait en ce cas +conserver le sang-froid nécessaire. Von Bloom ne voulait point tirer au +hasard. Il posa le canon de son fusil sur l'extrémité de la baguette et +prit tranquillement son point de mire. + +Pendant ce temps, le lion n'avait pas changé de place. Le buisson +s'interposait entre lui et le chasseur, mais il ne pouvait se croire +suffisamment caché. On distinguait à travers les branches épineuses ses +flancs jaunâtres et son museau rouge du sang des bœufs. Les +grognements sourds et les faibles mouvements de sa queue attestaient +qu'il voyait l'ennemi, mais conformément aux habitudes des animaux de +son espèce, il attendait qu'on approchât. + +Von Bloom ajusta longtemps, dans la crainte que sa balle ne fût écartée +par quelque branche. Le coup partit, et le lion fit un bond de plusieurs +pieds. Il avait été touché au flanc et se levait furieux en montrant ses +dents formidables. Sa crinière hérissée augmentait sa taille et le +faisait paraître aussi grand qu'un taureau. En quelques secondes il eut +franchi la distance qui le séparait du lieu où s'était posté le +chasseur; mais celui-ci ne l'avait pas attendu. Il avait sauté sur son +cheval pour rejoindre ses compagnons. + +Tous trois durent songer à fuir au galop. Hendrik et son père coururent +d'un côté, tandis que Swartboy se dirigea d'un autre. Le lion, qui se +trouvait au centre, s'arrêta indécis, comme s'il se fût demandé lequel +des trois il devait poursuivre. Son aspect était terrible en ce moment. +Il avait la crinière hérissée et battait ses flancs de sa longue queue. +Sa bouche ouverte laissait voir des dents acérées, dont la blancheur +contrastait avec la rougeur du sang qui empourprait ses babines. Il +poussait d'affreux rugissements; mais aucun de ses adversaires ne se +laissa troubler par l'épouvante. Hendrik fit feu de sa carabine, tendis +que Swartboy décochait une flèche qui s'enfonça dans la cuisse de +l'animal. La balle d'Hendrik dut porter également, car le lion, qui +avait montré jusqu'alors une ferme résolution, parut saisi d'une terreur +panique. Il laissa retomber sa queue au niveau de son épine dorsale, +baissa la tête, et s'achemina vers la porte du kraal. + + + + +CHAPITRE X. + +LE LION PRIS AU PIÈGE + + +Il était assez singulier que le lion cherchât un pareil asile, mais il +faisait par là preuve de sagacité. Il n'y avait point d'autre abri aux +alentours, et s'il avait entrepris de courir à travers la plaine, les +cavaliers l'auraient atteint facilement. Il savait que la maison était +inhabitée et connaissait la localité pour y avoir rôdé toute la nuit. +Son instinct le guidait à merveille. Les murailles de la maison le +protégeaient contre le feu de ses antagonistes; ils ne pouvaient ni +tirer de loin, ni s'approcher sans danger. + +Un incident bizarre signala l'entrée du lion au kraal. D'un côté de la +maison s'ouvrait une grande croisée sans vitres, comme toutes les +fenêtres du pays, mais fermée par d'épais volets de bois. Au moment où +le lion pénétrait dans l'intérieur par la porte entrebaillée, les volets +de la fenêtre tournèrent sur leurs gonds, et laissèrent passage à une +bande de petits animaux qui tenaient du loup et du renard: c'était des +chacals. Comme on s'en assura par la suite, un des bœufs avait été +poursuivi et tué dans la maison. Les lions et les hyènes l'avaient +dédaigné, et les chacals le dépeçaient tranquillement, lorsque leur +terrible roi les dérangea avec si peu de cérémonie. Le voyant irrité, +ils battirent promptement en retraite. Quand ils furent dehors, l'aspect +des cavaliers précipita leur fuite, et ils ne s'arrêtèrent que lorsqu'on +les eût perdus de vue. + +Les trois chasseurs ne purent s'empêcher de rire. Mais leurs +dispositions furent bientôt modifiées par un autre incident. + +Von Bloom avait amené ses deux beaux chiens pour l'aider à reprendre le +bétail. En arrivant ils s'étaient jetés sur une carcasse à demi rongée, +et avaient achevé de la dépouiller sans s'inquiéter de ce qui se +passait. Ils n'avaient pas aperçu le lion; mais ses rugissements, la +détonation des armes à feu, le vol bruyant des vautours effarouchés les +avertirent de sa présence, et ils abandonnèrent leur repas au moment où, +dans son trouble, il franchissait la porte du kraal. + +Sans hésiter, les valeureux chiens suivirent la redoutable bête dans +l'intérieur de la maison. On entendit pendant quelques instants un +mélange confus d'aboiements, de grognements, de rugissements; puis le +bruit sourd d'un corps lancé contre le mur, des hurlements plaintifs, un +craquement d'os brisés, la basse retentissante du principal combattant. +Enfin le plus profond silence s'établit. + +La lutte était terminée. + +Les chasseurs ne riaient plus; ils avaient écouté avec angoisse les +bruits sinistres du combat, et ils tremblèrent quand ces bruits eurent +cessé. + +Ils appelèrent chacun des chiens par son nom, dans l'espoir de le voir +sortir, même blessé; mais ni l'un ni l'autre ne sortirent. Après une +longue et inutile attente, Von Bloom dut se résigner à l'idée que ses +deux derniers chiens étaient morts. + +Accablé par ce nouveau malheur, il oublia presque la prudence, et fut +sur le point de se ruer vers la porte pour tirer à bout portant son +odieux ennemi: mais une lueur brillante traversa la cervelle de +Swartboy. + +--Baas! baas! enfermons le lion! + +Le projet était raisonnable; mais comment l'exécuter? Si l'on parvenait +à tirer la porte ou les volets de la fenêtre, on n'avait plus rien à +craindre du lion; mais il fallait s'approcher de lui, et dans sa rage il +était certain qu'il s'élancerait sur le premier assaillant. En restant +en selle on ne diminuait pas le danger. Les chevaux piétinaient et +s'élançaient toutes les fois qu'un rugissement leur révélait la présence +du lion. Il leur était impossible de conserver assez de sang-froid pour +approcher de la porte ou de la fenêtre. Leurs hennissements, leurs +caracoles, auraient empêché les cavaliers de se pencher pour saisir le +loquet ou les boutons. + +Il était clair que la fermeture de la porte ou des fenêtres offrait un +danger sérieux. Tant que les cavaliers étaient en plaine et à quelque +distance du lion, ils le bravaient impunément; mais ils étaient exposés +à devenir ses victimes s'ils pénétraient dans l'enceinte et +s'aventuraient à proximité du logis. + +Quoique l'intelligence d'un Bosjesman soit bornée, elle excelle dans une +spécialité. L'instinct qui le guide à la chasse ferait honneur aux +facultés d'un homme de la race caucassienne. C'est l'exercice qui +développe cet instinct particulier chez le Bosjesman, dont l'existence +dépend souvent de sa sagacité. La tête informe que Swartboy portait sur +ses épaules renfermait une cervelle d'assez bonne qualité, et il avait +appris à en faire usage dans le cours d'une vie aventureuse, pendant +laquelle il avait maintes fois lutté contre les dangers et les +privations. + +--Baas, dit-il en s'efforçant de modérer l'impatience de son maître, +écartez-vous un peu et laissez-moi le soin de fermer la porte: je m'en +charge. + +--De quelle manière? demanda Von Bloom. + +--Vous le verrez, vous n'attendrez pas longtemps. + +Von Bloom et Hendrik s'arrêtèrent à trois cents pas du kraal, tandis que +le Bosjesman attachait au bout d'une flèche une ficelle qu'il avait +tirée de sa poche. Il s'avança ensuite à trente yards de la maison et +mit pied à terre, non pas en face de l'entrée, mais de côté, afin +d'avoir devant lui la porte de bois, qui était aux trois quarts ouverte. + +Il tendit son arc, et lança dans la porte une flèche qui se planta sous +le loquet. Aussitôt après il sauta en selle, mais sans perdre le bout de +la ficelle, dont l'autre extrémité était attachée à la flèche. + +Le frémissement du fer acéré dans le bois avait attiré l'attention du +lion. Il exhala sa colère par un grondement prolongé, mais il ne se +montra pas. + +Swartboy tira doucement la corde, s'assura qu'elle était solide, et par +une secousse plus forte fit tomber le loquet à sa place. Pour ouvrir la +porte il eût fallu que le lion en brisât les planches épaisses, ou qu'il +eût assez d'instinct pour lever le loquet. Ce n'était pas à craindre, +mais il pouvait encore sortir par la fenêtre. + +Swartboy avait l'intention de la fermer; seulement n'ayant qu'un peloton +de ficelle, il était obligé de le détacher préalablement de la flèche, +opération pendant laquelle il courait le risque d'être surpris par son +farouche antagoniste. Sans être lâche, le Bosjesman avait plus d'astuce +que de bravoure, et ne se souciait nullement d'approcher du kraal. Les +rugissements qui en sortaient auraient ébranlé une résolution plus ferme +que la sienne. + +Heureusement pour lui, Hendrik imagina un moyen de reprendre possession +de la ficelle, tout en se tenant à distance. + +Il cria à Swartboy d'être sur ses gardes, et se dirigea vers un poteau +garni de plusieurs barres transversales qui avaient servi à attacher les +chevaux. + +Il descendit de cheval, attacha sa bride à l'une des barres, et posa sur +une autre le canon de sa carabine. Après avoir visé avec soin, il tira +et enleva la flèche qui tenait à la porte. Tous se tenaient prêts à +s'éloigner au galop; mais l'explosion fit grommeler le lion sans qu'il +tentât une sortie. + +Swartboy attacha sa ficelle à une nouvelle flèche qu'il lança contre les +volets. Elle y pénétra profondément. Au bout de quelques minutes, les +volets tournèrent sur leurs gonds et furent hermétiquement fermés. Les +trois chasseurs mirent pied à terre en silence, s'avancèrent d'un pas +rapide, et assujettirent la porte et les volets avec de fortes lanières +de cuir brut. + +Hurrah! le lion était en cage. + + + + +CHAPITRE XI. + +LA MORT DU LION + + +Les trois chasseurs respirèrent plus librement. Mais quel devait être +l'issue de leur entreprise? ils eurent beau regarder à travers les +fentes dans l'intérieur du kraal où régnait une obscurité complète, ils +ne virent pas le lion. Et quand même ils l'auraient vu, ils n'avaient +aucune ouverture pour y passer le bout d'un fusil et faire feu sur lui. +Il n'était pas moins en sûreté que ceux qui l'avaient fait prisonnier. +Tant que la porte restait fermée, il ne pouvait leur faire plus de mal +qu'ils ne pouvaient lui en faire eux-mêmes. + +--Laissons-le enfermé, dit Hendrik. Il mangera les restes abandonnés par +les chacals avec les cadavres des deux chiens, et quand ses provisions +seront épuisées, il périra misérablement. + +Ce n'est pas prudent, dit Swartboy; il a des griffes et des dents, et +maintenant il va travailler à se délivrer. S'il y parvenait nous serions +perdus. + +Von Bloom était rancunier, et bien déterminé à ne pas quitter la place +avant d'avoir tué l'animal. Pendant que ses deux compagnons conféraient, +il cherchait dans sa tête les moyens de l'atteindre. Il eut d'abord +l'idée de tailler dans la porte un trou assez large pour y passer le +bout de son roer. S'il ne réussissait pas à voir le lion par cette +ouverture, il se proposait d'en tailler une seconde dans le volet. +Toutes deux, se faisant face, devaient éclairer l'intérieur, qui ne +formait qu'une seule pièce depuis qu'on en avait enlevé la cloison de +peau de zèbre. + +Ce qui lui fit renoncer à ce projet, c'était le temps indispensable pour +l'accomplir. Avant que les deux brèches fussent ouvertes, le prisonnier +pouvait forcer la porte. Il importait d'ailleurs de ne pas séjourner +longtemps loin d'un pâturage, car les chevaux étaient déjà affaiblis par +la faim. + +--Mon père, dit Hendrik, si nous mettions le feu à la maison? + +--Bonne idée, répondit Von Bloom. + +Les yeux se portèrent sur la toiture. Elle se composait de grosses +solives recouvertes de lattes et de chevrons sur lesquels s'étendait un +lit de joncs d'un pied d'épaisseur. Il y avait là de quoi allumer un +grand brasier dont la fumée suffoquerait probablement le lion avant que +la flamme l'atteignît. + +Les trois chasseurs amassèrent immédiatement des fagots et les +amoncelèrent contre la porte. On aurait dit que le lion avait deviné +leurs intentions, car il recommença à rugir. Le bruit des bûches qu'on +empilait redoubla son inquiétude. Impatient de quitter un asile qui +menaçait de devenir son tombeau, il courut alternativement de la porte à +la fenêtre en les frappant avec ses énormes pattes. + +Les travailleurs poursuivirent leur tâche avec activité. Ils prévirent +le cas où l'animal, furieux, se frayerait un passage à travers les +flammes, et firent avancer leurs chevaux, dans l'intention de se mettre +en route dès qu'ils auraient allumé l'incendie. + +Ils avaient entassé devant la porte du bois sec et des broussailles; +Swartboy avait pris son briquet et s'apprêtait à frapper la pierre avec +l'acier, lorsqu'un grattement tout particulier se fit entendre à +l'intérieur. Le lion semblait se débattre avec violence et promener ses +pattes contre le mur; sa voix était sourde et étouffée comme si elle fût +venue de loin. + +Les trois chasseurs se regardèrent avec anxiété. + +Le grattement continuait; la voix était de moins en moins distincte; +mais tout à coup elle fit entendre un rugissement si perçant qu'ils +tressaillirent d'effroi. Ils ne pouvaient croire qu'il y eût une +muraille entre eux et leur formidable adversaire. Le rugissement fut +répété. Grand Dieu, il ne partait plus de l'intérieur, il grondait +au-dessus de leurs têtes! le lion était-il sur le toit? + +Tous trois reculèrent et levèrent les yeux. Le spectacle qu'ils +aperçurent les remplirent de surprise et de terreur. La tête du lion +sortait du tuyau de la cheminée. Ses yeux étincelants et ses dents +blanches formaient un effrayant contraste avec la suie dont il était +souillé. Il s'efforçait de grimper. Déjà il avait un pied en dehors du +couronnement. + +Nos aventuriers se seraient enfuis s'ils n'avaient remarqué que l'animal +avait la partie inférieure du corps engagée et retenue par quelque +obstacle. Pourtant ses dents et ses griffes étaient à l'œuvre. Les +pierres et le mortier pleuvaient autour de lui, et il allait bientôt +débarrasser sa large poitrine. + +Von Bloom ne lui en laissa pas le temps. + +Il arma son roer; Hendrik visa avec sa carabine, et les deux coups +partirent à la fois. + +Les yeux du lion se fermèrent. Il agita convulsivement la tête. Ses +pattes tombèrent inertes sur le couronnement; ses mâchoires s'ouvrirent +et le sang ruissela sur sa langue. Au bout de quelques minutes il était +mort. Toutefois, Swartboy, pour sa satisfaction personnelle, décocha une +vingtaine de flèches à la tête de l'animal qui devint semblable à celle +d'un porc-épic. + +L'énorme bête était tellement serrée dans le tuyau que, même après sa +mort, elle conserva sa bizarre position. En d'autres circonstances on +l'aurait descendue pour prendre sa peau, mais on n'avait pas le temps de +l'écorcher. Von Bloom et ses compagnons remontèrent à cheval et se +remirent en route sans délai. + + + + +CHAPITRE XII. + +LA VÉRITÉ SUR LES LIONS + + +Chemin faisant, la conversation roula sur les lions. Swartboy, né et +élevé dans les bois, pour ainsi dire au milieu de leurs tannières, était +instruit de leurs habitudes beaucoup mieux que Buffon lui-même. + +Il serait inutile de décrire l'extérieur du lion. Il n'est aucun de nos +lecteurs qui ne le connaisse pour l'avoir vu vivant dans une collection +zoologique, ou empaillé dans un muséum. On sait que la femelle se +distingue du mâle par ses dimensions et par l'absence de crinière. Il +n'y a pas deux espèces de lions, mais il y a sept variétés reconnues: + +Le lion de Barbarie; + +Le lion du Sénégal; + +Le lion indien; + +Le lion persan; + +Le lion jaune du Cap; + +Le lion noir du Cap; + +Le lion sans crinière. + +On ne remarque pas entre ces variétés les différences essentielles qui +distinguent celles de la plupart des animaux, et l'on peut constater au +premier coup d'œil qu'elles appartiennent toutes à la même espèce. + +Le lion de Perse est un peu plus petit que les autres. + +Le lion de Barbarie est d'un brun plus foncé et porte une épaisse +crinière. Celle du lion du Sénégal est comparativement insignifiante. Ce +dernier est d'un jaune clair et brillant. + +On prétend que le lion sans crinière se trouve en Asie, mais quelques +naturalistes ont révoqué en doute son existence. + +Les deux lions du Cap se distinguent principalement l'un de l'autre par +la couleur de la crinière. Celle de l'un est noire ou d'un brun foncé; +celle de l'autre fauve, comme le reste de son corps. + +Les lions de l'Afrique méridionale sont plus grands que les autres, et +la variété noire est la plus féroce et la plus dangereuse. + +Les lions habitent tout le continent africain et la partie méridionale +de l'Asie. Ils étaient jadis communs au sud de l'Europe, d'où ils ont +disparu. Il n'y en a pas en Amérique. L'animal appelé lion dans les +colonies espagnoles est le couguar ou puma (_felis concolor_), qui n'a +pas un tiers de la taille du lion, et ne lui ressemble que par sa +couleur fauve. Le puma a quelque analogie avec un lionceau de six mois. + +L'Afrique est la terre natale du lion. On l'y rencontre partout, excepté +dans les pays où la population s'est agglomérée. + +On a donné au lion le titre de roi des forêts; mais il ne le mérite pas. +A proprement parler, ce n'est pas un animal des bois. Il n'est pas +organisé pour monter sur les arbres, et il trouverait sa nourriture +moins aisément dans une forêt qu'en plaine. La panthère, le léopard, le +jaguar peuvent suivre l'oiseau dans son nid et le singe sur les cimes +les plus élevées. La forêt est leur domicile naturel; mais le lion hante +les grandes plaines où paissent les ruminants, et se cache dans les +taillis dont elles sont bordées. Il se repaît de la chair de divers +animaux, préférant les uns aux autres, suivant le pays où il se trouve. +Il les tue pour lui, bien qu'il lui arrive parfois d'enlever une proie +au loup, au chacal et à la l'hyène. C'est à tort qu'on a supposé que le +chacal était son pourvoyeur. Si cet animal l'accompagne souvent, c'est +pour recueillir ses restes, et on peut dire avec plus de raison que le +lion est le pourvoyeur du chacal. + +Le lion ne court pas vite, et la plupart des grands ruminants pourraient +le distancer sans peine; s'il s'en empare, c'est par la ruse, par la +soudaineté de l'attaque et par l'agilité de son bond. Il se glisse près +d'eux à la dérobée, ou se tient en embuscade, et s'élance de l'endroit +où il est tapi. Sa structure anatomique lui permet de franchir en +sautant une intervalle que certains écrivains, témoins oculaires, +évaluent à seize pas. S'il manque sa proie du premier bond, il est rare +qu'il la poursuive. Quelquefois pourtant il fait une seconde et même +une troisième tentative; mais en cas d'insuccès, il s'éloigne sans +inquiéter davantage la victime qu'il comptait immoler. + +Les lions vivent isolés; cependant on en trouve jusqu'à dix à la fois +qui chassent de compagnie et se renvoient le gibier. Ils attaquent +presque tous les autres animaux. Le bison, la girafe, l'oryx, l'élan, le +gnou, les jeunes éléphants succombent sous leurs coups. Le rhinocéros +lui-même n'est pas à l'abri de leurs atteintes; mais on s'abuserait en +croyant qu'ils sont toujours vainqueurs, tantôt ils sont terrassés, +tantôt les deux combattants restent sur le champ de bataille. + +La chasse au lion n'est pas une profession. Sa dépouille n'a point de +valeur, et comme on ne saurait l'attaquer sans danger, on ne songerait +pas à le détruire s'il ne prenait l'offensive en dévorant les chevaux et +les bœufs des fermiers. Ceux-ci, brûlant de se venger, se mettent en +campagne; et dans certains districts on chasse le lion avec une +infatigable activité; mais dans les contrées où l'on n'élève pas de +bestiaux on le laisse généralement tranquille. Il y a plus, les +Bosjesmans et autres tribus errantes respectent sa vie et ne voient en +lui qu'un pourvoyeur! + +Hendrick, qui avait entendu parler de ce fait, demanda à Swartboy s'il +était vrai, et le Bosjesman répondit affirmativement. + +--Mes compatriotes, dit-il, ont l'habitude d'épier le lion, de suivre +ses traces jusqu'à ce qu'ils le rencontrent. Quelquefois ils sont guidés +par les vautours. Quand on a découvert son gîte, on attend qu'il ait +fini son repas et qu'il s'éloigne. Alors on s'approche et on s'approprie +ses restes. De cette façon, le Bosjesman s'empare souvent des trois +quarts d'un animal de haute taille qu'il aurait eu de la peine à tuer +lui-même. Sachant que le lion est peu disposé à l'attaquer, il n'en a +pas peur; au contraire, il se félicite de le voir. Il est heureux quand +les lions sont en grand nombre dans une contrée, parce que ce sont des +chasseurs qui lui fournissent régulièrement des vivres. + + + + +CHAPITRE XIII. + +LES VOYAGEURS ANUITÉS + + +Nos voyageur auraient longuement disserté sur les lions sans la fâcheuse +condition de leurs chevaux. Les pauvres bêtes n'avaient brouté que +pendant quelques heures depuis le passage des criquets émigrants; elles +souffraient cruellement et il leur restait encore à faire un long trajet +avant d'arriver au camp. + +La nuit était sombre quand elles s'arrêtèrent à l'endroit où elles +s'étaient reposées le soir précédent. Il n'y avait ni lune, ni étoiles. +Les gros nuages noirs qui couvraient la voûte du ciel présageaient un +orage; mais la pluie n'était pas encore tombée. + +L'intention des voyageurs était de faire halte et de laisser reposer +leurs chevaux. Ils mirent pied à terre; mais, après avoir exploré le +terrain, ils n'y trouvèrent pas trace de gazon! + +Ce fait leur parut étrange; ils étaient sûrs d'avoir observé la veille +des touffes d'herbe à la même place, et il n'y en avait plus! + +Les chevaux baissèrent leurs naseaux vers la terre, les relevèrent en +ronflant, et parurent désappointés. Ils auraient mangé les moindres +brins d'herbe, car ils arrachaient avec avidité les feuilles des +buissons devant lesquels ils passaient. + +Est-ce que les locustes étaient venues de ce côté? Non: les gazons +avaient disparu; mais les taillis de mimosas, qu'elles n'auraient pas +manqué de dévaster, avaient conservé leur feuillage délicat. + +Les voyageurs s'étaient-ils trompés de route? C'était impossible. Von +Bloom avait déjà fait quatre fois ce chemin. Quoique l'obscurité +l'empêchât d'en voir la superficie, il remarquait de loin en loin des +buissons qui lui étaient connus, et dont la vue le confirmait dans +l'opinion qu'il était dans la bonne voie. + +Surpris au dernier point, il aurait examiné le sol avec attention, s'il +n'avait eu hâte d'arriver à la source. L'eau des gourdes était épuisée +depuis longtemps; hommes et chevaux souffraient encore une fois de la +soif. + +D'ailleurs, Von Bloom n'était pas sans inquiétude sur le sort de ses +enfants, dont il était séparé depuis un jour et demi. Plus d'un +changement pouvait être survenu pendant l'intervalle. Pourquoi les avoir +laissés seuls, exposés à des dangers imprévus? Il aurait mieux valu +abandonner le bétail à sa malheureuse destinée. + +Telles étaient les tardives réflexions du porte-drapeau. Un +pressentiment lui disait qu'il était arrivé quelque malheur. + +Les voyageurs s'avançaient en silence; ce fut Hendrick qui entama de +nouveau la conversation en disant: + +--Je suis d'avis que nous nous sommes égarés. + +--Rassure-toi, répondit Von Bloom; nous suivons la bonne direction. + +--Baas, dit à son tour le Bosjesman, je ne m'y reconnais plus. + +--Va toujours, reprit le fermier; nous nous rapprochons de notre camp. + +Cependant, un mille plus loin, il avoua qu'il commençait à sentir le +premier trouble de l'incertitude. Au bout d'un autre mille, il déclara +qu'il était perdu. + +Ce qu'il y avait de mieux à faire en pareil cas, c'était de s'en +rapporter à la sagacité instinctive des chevaux; mais ils avaient faim, +et quand on les abandonnait à eux-mêmes, ils se ruaient sur les mimosas. +On était obligé de les presser à coups de fouet et d'éperons, de sorte +qu'il était difficile de conserver à leur marche quelque régularité. + +Nos voyageurs calculaient qu'ils devaient être près de leur camp; mais +n'en voyant pas briller le feu, ils résolurent de faire halte. Ils +attachèrent leurs chevaux à des buissons, s'enveloppèrent dans leur +kaross et se couchèrent. Hendrick et Swartboy furent bientôt endormis. +Von Bloom était assez fatigué pour les imiter; mais les angoisses de son +cœur paternel l'empêchèrent de fermer les yeux. + +Il attendit l'aurore avec impatience, et dès les premières clartés +promena ses regards sur les environs. Ils s'étaient par hasard arrêtés +sur une éminence d'où l'on dominait une grande étendue de pays; mais il +n'eut pas la peine de faire le tour de ce panorama. Du premier coup +d'œil il aperçut la tente blanche de sa charrette. + +Le cri de joie qu'il poussa réveilla les dormeurs. Ils se levèrent +aussitôt et partagèrent la satisfaction de Von Bloom; mais peu à peu +elle fit place à la surprise. Etait-ce bien leur charette? Etait-ce bien +la place où il l'avait laissée? + +La vallée où ils avaient campé était de forme oblongue, resserrée entre +deux pentes douces, et arrosée par une source qui alimentait un étang. +Ils voyaient l'eau étinceler à la lumière du soleil; il leur semblait +reconnaître les monticules qui bordaient le vallon; mais ils cherchaient +vainement le verdoyant tapis dont ils l'avaient vu couvert. Le sol +qu'ils avaient sous les yeux était nu. Les buissons qui croissaient çà +et là n'avaient point de feuilles et les arbres seuls conservaient un +peu de verdure. Le paysage n'offrait qu'une vague analogie avec celui +qui environnait leur camp. + +--Cette charrette doit appartenir à d'autres voyageurs, se dirent +Hendrick et Von Bloom. + +--Attendez! s'écria Swartboy en se baissant brusquement. + +Le Bosjesman étudia le terrain, sur lequel il appela l'attention de ses +compagnons. Ils y remarquèrent avec stupéfaction les traces de plusieurs +milliers de sabots. La terre avait l'aspect d'un vaste parc à moutons; +si vaste qu'elle était foulée de toutes parts à perte de vue. + +--Qu'est-ce que cela signifie? demanda Hendrik. + +--Je n'y comprends rien, dit Von Bloom. + +--Je vais vous l'expliquer, dit Swartboy. C'est bien notre charrette +dans la même vallée, au bord de la même source, mais seulement il y a eu +un _trek-boken_. + +--Un _trek-boken_! s'écrièrent Von Bloom et Hendrik. + +--Oui, baas, et il a été très-grand. Voyez plutôt les traces des +antilopes! + +Von Bloom se rendit compte alors de la nudité du pays, de l'absence des +feuilles dans les buissons et des milliers d'empreintes dont le sol +était couvert. Un trek-boken avait eu lieu, c'est-à-dire que des +troupeaux d'antilopes springboks avaient traversé la contrée dans une de +leurs émigrations. + +Les alarmes de Von Bloom se dissipèrent en partie; cependant il +s'empressa de débrider son cheval et de descendre dans la vallée. En +approchant, il vit autour de la charrette les deux chevaux et la vache +attachés aux roues de la charrette, sous laquelle s'allongeait une masse +informe. Le feu du camp brûlait derrière le véhicule. Le cœur +palpitant, les yeux fixes, les deux voyageurs s'avancèrent +précipitamment, sans que personne vînt à leur rencontre. Leur souffrance +était au comble, lorsque les deux chevaux attachés à la charette +hennirent avec bruit. La masse noire qui était dessous s'agita et se +dressa brusquement: c'était Totty. Les rideaux qui fermaient la tente +s'écartèrent pour livrer passage à trois jeunes têtes. Peu de temps +après le petit Jan et Gertrude sautaient dans les bras de leur père, +tandis que Hans et Hendrik, Swartboy et Totty échangeaient de joyeuses +félicitations. + + + + +CHAPITRE XIV. + +LE TREK-BOKEN + + +Ceux qui étaient restés au camp avaient eu leurs aventures. Leur récit +fut de nature à troubler la satisfaction générale, car ils révélèrent un +fâcheux événement. Les moutons et les chèvres avaient été entraînés de +la manière la plus singulière, et on avait peu d'espoir de les revoir +jamais. Voici quel fut le rapport de Hans: + +«Le jour de votre départ, il ne se passa rien de particulier. Dans +l'après-midi, je travaillai à couper des faisceaux d'épines pour faire +un kraal; Totty m'aida à les ranger, tandis que Jan et Gertrude +surveillaient le troupeau. Fatigué d'une longue course et trouvant de +l'herbe à discrétion, il ne s'écarta pas de la vallée. Avec le concours +de Totty je parvins à établir le kraal que vous voyez. On y mit les +moutons, les chèvres et la vache, qu'on eut soin de traire. Nous étions +là, et nous dormions tous jusqu'au matin sans nous déranger. Les chacals +et les hyènes vinrent rôder autour de nous, mais il leur fut impossible +de franchir la haie épineuse. Au point du jour nous déjeunâmes avec du +lait et les restes de la veille. Les moutons, les chèvres, la vache et +les deux chevaux furent cachés dans le vallon, sous la surveillance de +Totty. J'enjoignis à Jan et à Gertrude de ne pas s'écarter de la +charrette, et prenant mon fusil, je me mis en devoir d'aller chercher de +quoi dîner. Je ne me souciais pas de tuer encore un mouton. + +«Je ne montai point à cheval. Il me semblait avoir aperçu des antilopes +dans la plaine, et il était plus facile de s'en approcher à pied. Quand +je fus sorti de la vallée, j'eus devant les yeux un spectacle qui +m'étonna, je puis vous l'assurer. Du côté de l'est, toute la plaine +disparaissait sous une multitude innombrable d'animaux. A leurs flancs +d'un jaune éclatant, aux poils blancs de leur croupe, je reconnus des +antilopes springboks. Elles étaient dans une vive agitation. Tandis que +les unes broutaient en marchant, d'autres faisaient en l'air des bonds +prodigieux et retombaient sur le dos de leurs camarades. Jamais je +n'avais rien vu de plus bizarre et de plus agréable à la fois. Je +jouissais paisiblement de ce spectacle, car je savais que ces petites +gazelles étaient parfaitement inoffensives. J'allais m'avancer vers +elles, lorsque je les vis se diriger vers moi avec une vitesse +surprenante. Je n'avais donc qu'à les attendre, et je me plaçai en +embuscade derrière un buisson. Un quart d'heure après l'avant-garde +défilait devant moi. Je ne songeai pas d'abord à faire feu, et je restai +caché, épiant les mouvements de ces gracieuses bêtes. J'examinais avec +curiosité leurs formes légères, leurs membres délicats, leurs dos +couleur de cannelle et leurs ventres blancs avec une bande d'un ton +châtain de chaque côté. Les mâles avaient des cornes en forme de lyre. +Quand elles sautaient, je voyais flotter sur leurs croupes une profusion +de longs poils soyeux aussi blancs que la neige. + +»Après avoir suffisamment admiré, je songeai à mon dîner, et me +rappelant que la chair des femelles et préférable à celle des mâles, +j'en ajustai une dont la taille et les proportions m'avaient séduit. +Elle tomba; mais à mon grand étonnement, les autres ne s'enfuirent pas. +Quelques-unes reculèrent ou firent des bonds, puis elles se mirent à +brouter sans manifester la moindre émotion. + +»Je rechargeai mon arme et j'abattis un mâle, sans que la troupe +s'effrayât davantage. J'allais charger pour la troisième fois, quand je +me trouvai au milieu du troupeau, dont les rangs pressés m'avaient +enveloppé. Jugeant inutile de me cacher plus longtemps derrière le +buisson, je me levai sur les genoux, j'achevai de charger mon arme, et +je fis une nouvelle victime. Loin de s'arrêter, ses camarades lui +passèrent sur le corps par milliers. + +»Je me levai et mis de nouveau une balle dans mon fusil. + +»Pour la première fois, je me mis à réfléchir à l'étrange conduite des +springboks. Au lieu de s'enfuir à mon aspect, elles faisaient un léger +bond de côté et poursuivaient ensuite leur route; elles paraissaient +obéir à une espèce de fascination. Je me souviens d'avoir entendu dire +que c'était ainsi qu'elles en agissaient dans leurs migrations ou +trek-bokens, et j'en conclus que j'assistais à un trek-boken. J'en +acquis bientôt la certitude, car le troupeau s'épaississait à chaque +instant. La foule rendit bientôt ma situation aussi singulière +qu'embarrassante; je n'avais pas peur des antilopes, qui n'avaient pas +l'air de vouloir employer leurs cornes contre moi et qui cherchaient au +contraire à m'éviter; mais ma présence n'alarmait que les plus proches, +et celles qui venaient à leur suite ne s'écartaient pas de leur route: +de sorte que les premières poussées en avant était obligées, pour ne pas +m'atteindre, de sauter sur le dos de celles qui les précédaient. + +»Je ne saurais décrire les sensations étranges que j'éprouvai dans cette +situation inusitée. Elle n'était pas d'ailleurs intolérable. Il se +formait constamment autour de moi un cercle assez grand pour me +permettre de charger et de tirer, et j'aurais pu profiter longtemps de +cet avantage, si je n'avais songé tout à coup à nos moutons. + +»Ils vont être entraînés, me dis-je. Je me rappelle qu'on m'a cité des +exemples de faits pareils. L'avant-garde des antilopes est déjà dans la +vallée; il faut que je devance leur principal corps d'armée et que je +fasse rentrer les moutons dans le kraal. + +»Je me mis en route immédiatement, mais, à ma grande douleur, je +reconnus que je ne pouvais pas aller vite. Lorsque j'approchais des +antilopes, elles sautaient l'une sur l'autre en désordre, mais sans me +livrer passage. J'étais si près de quelques-unes, qu'il m'eût été facile +de les abattre d'un coup de crosse. Afin de les intimider, je me mis à +crier en brandissant mon fusil à droite et à gauche; je parvins à gagner +ainsi du terrain et je conçus l'espoir de me dégager, en apercevant +devant moi un espace libre dont la limite était indiquée par des groupes +plus compactes d'antilopes. Je n'eus pas le temps de me demander +pourquoi elles laissaient une brèche dans leurs rangs. Préoccupé du +salut de notre troupeau, je ne pensais qu'à m'avancer le plus rapidement +possible. + +»Je redoublai d'efforts pour me frayer une route, qui se refermait sans +cesse derrière moi; j'atteignis de la sorte l'espace découvert, et +j'allais le franchir, lorsque je vis au centre un grand lion jaune. + +»La solution de continuité que j'avais remarquée dans les rangs m'était +suffisamment expliquée. Si j'en eusse connu la cause, j'aurais pris une +autre direction; mais il n'était plus temps de reculer. Le lion était à +dix pas devant moi et je n'en étais séparé que par deux lignes de +springboks. + +»Il est inutile de dire que j'eus peur et que je ne sus d'abord quel +parti prendre. Mon fusil était encore chargé, car l'idée de sauver notre +troupeau m'avait fait oublier ma chasse, mais devais-je tirer sur le +lion? C'eût été une imprudence. Il avait le dos tourné et je n'avais pas +encore attiré son attention. Dans la position que nous occupions +respectivement, je ne pouvais guère que le blesser, et c'eût été +m'exposer à être mis en pièces. Ces réflexions me prirent à peine +quelques secondes. J'avais tourné le dos et j'allais me perdre au milieu +des springboks lorsque, jetant sur le lion un regard de côté, je le vis +s'arrêter brusquement; je m'arrêtai de même, sachant que c'était ce que +j'avais de mieux à faire, et j'éprouvai un grand soulagement en +remarquant qu'il n'avait pas les yeux fixés sur moi. La faim lui était +sans doute revenue, car, après avoir fait quelques pas, il bondit au +milieu d'un groupe et s'abattit sur le dos d'une antilope. Les autres +s'écartèrent, et un nouvel espace libre s'ouvrit autour du terrible +animal. + +»Il était plus près de moi que jamais, et je le voyais distinctement +couché sur sa victime, dont ses longues dents rongeaient le cou et dont +ses griffes déchiraient le corps frémissant. Il avait les yeux fermés +comme s'il eût été endormi, et ne faisait pas le moindre mouvement: sa +queue seule vibrait doucement, pareille à celle d'un chat qui vient de +prendre une souris. + +»Je savais que dans cet état le lion se laissait approcher. J'étais à +bonne portée, et il me prit fantaisie de tirer; j'avais le pressentiment +que mon coup serait mortel. La large tête de l'animal était devant mes +yeux. Je l'ajustai. Je fis feu; mais au lieu d'attendre pour juger de +l'effet de ma balle, je m'enfuis dans une direction opposée; je ne +m'arrêtai qu'après avoir mis plusieurs acres d'antilopes entre le lion +et moi, puis je poursuivis ma route vers la charrette. Jan, Gertrude et +Totty étaient en sûreté sous la tente; mais les moutons et les chèvres, +confondus avec les springboks, s'éloignaient avec autant de rapidité que +s'ils eussent appartenu à la même espèce. Je crains bien qu'ils ne +soient tous perdus.» + +--Et le lion? demanda Hendrik. + +--Il est là-bas, répondit Hans en montrant une masse jaune sur laquelle +planaient déjà les vautours. Je l'ai tué. Vous-même n'auriez pu mieux +faire, mon cher Hendrik. + +En disant ces mots, Hans sourit d'une façon qui prouvait qu'il ne +cherchait pas à tirer vanité de son exploit. + +Hendrik félicita chaleureusement son frère et exprima le regret de +n'avoir pas été témoin de la prodigieuse émigration des springboks. + +On n'avait pas de temps à perdre en conversation. Von Bloom et les siens +étaient dans une situation critique. De tout leur bétail, il ne leur +restait plus qu'une vache; ils avaient des chevaux, mais pas un brin +d'herbe pour les nourrir. Il était inutile de suivre la trace des +springboks dans l'espoir de retrouver les moutons et les chèvres. +D'après Swartboy, les pauvres bêtes pouvaient être entraînées à des +centaines de milles avant d'être à même de se séparer du grand troupeau +et de terminer leur voyage involontaire. + +Les chevaux étaient hors d'état de marcher. Les feuilles de mimosa +qu'ils broutaient n'étaient pas une nourriture assez substantielle pour +réparer leurs forces épuisées. Elles ne pouvaient servir qu'à prolonger +momentanément leur vie jusqu'à ce qu'on leur trouvât un pâturage; mais +où le trouver? les sauterelles et les antilopes semblaient avoir +métamorphosé l'Afrique en un désert. + +Le porte-drapeau eut bientôt pris une résolution, celle de passer la +nuit dans la vallée et de se mettre le lendemain à la recherche d'une +autre source. Par bonheur, Hans n'avait pas négligé de ramasser deux ou +trois springboks, dont la chair succulente réconforta les trois +voyageurs. + +On laissa les chevaux chercher leur subsistance à leur guise. + +Dans des circonstances ordinaires, ils auraient dédaigné les feuilles de +mimosa; mais, pressés par la faim, ils levèrent la tête comme des +girafes et dépouillèrent sans façon les branches épineuses. + +Quelques naturalistes de l'école de Buffon ont prétendu que les animaux +respectaient leur roi même après sa mort, et que le loup, l'hyène, le +renard, le chacal ne touchaient jamais au cadavre d'un lion. Le +porte-drapeau et sa famille purent se convaincre que cette assertion +était inexacte: les chacals et les hyènes se jetèrent sur les dépouilles +du lion et les firent disparaître en peu de temps. Sa peau même fut +dévorée, et les fortes mâchoires des hyènes broyèrent ses ossements. La +déférence que ces bêtes féroces témoignent au lion finit avec sa vie. +Quand il a succombé, elles le mangent avec autant d'audace que si +c'était le plus vil des animaux. + + + + +CHAPITRE XV. + +A LA RECHERCHE D'UNE FONTAINE + + +Von Bloom fut en selle de bonne heure, accompagné de Swartboy. Ils +prirent les chevaux qui étaient restés au camp et qui étaient plus frais +que les autres. + +Les deux explorateurs marchèrent à l'ouest, dans l'espoir qu'ils +seraient plus vite hors du territoire ravagé par les antilopes, qui +allaient du nord au sud. A leur vive satisfaction, au bout d'une heure +de marche, ils eurent franchi le sol qu'avait foulé le trek-boken. Ils +ne trouvèrent pas d'eau, mais l'herbe était abondante. + +Le porte-drapeau renvoya Swartboy au camp, et le chargea d'amener les +autres chevaux et la vache dans un lieu qu'il lui désigna. Lui-même +poursuivit ses investigations. + +Une longue ligne de collines abruptes, qui paraissait se diriger à +l'ouest, s'élevait au-dessus de la plaine. Il s'achemina de ce côté, +dans l'espoir de rencontrer l'eau près de la base de ces hauteurs. A +mesure qu'il s'en approchait, il découvrait des sites de plus en plus +riants. Il traversa des prairies séparées les unes des autres par des +bouquets de mimosas aux feuilles délicates, que dominaient des arbres +d'une taille gigantesque et d'une espèce inconnue. Leurs troncs étaient +grêles, mais chacun d'eux, couronné d'une épaisse cime de feuillage, +semblait à lui seul une petite forêt. Toute la contrée avait l'aspect +d'un parc, et sa beauté contrastait avec la sinistre rudesse des +collines qui montaient verticalement comme des murailles à plusieurs +centaines de pieds. C'était un bonheur de trouver un coin aussi fertile +dans une région désolée, car les collines étaient la limite méridionale +d'un désert fameux, le désert de Kalihari. + +En d'autres circonstances, le fermier ruiné aurait été dans l'extase, +mais que lui importaient ces magnifiques pâturages maintenant qu'il +n'avait plus de bestiaux à nourrir? La vue de la riche nature qui +l'entourait contribuait à rendre ses réflexions plus pénibles. Mais il +ne s'abandonna pas au désespoir. Ses embarras présents l'occupaient +assez pour l'empêcher de songer à l'avenir. Son premier soin fut de +choisir un endroit où il pouvait faire reposer les chevaux. Il se mit +ensuite à chercher l'eau avec un redoublement d'activité. Sans eau, cet +admirable site n'avait pas pour lui plus de valeur que le désert, mais +il était impossible qu'il fût privé de cet élément essentiel. Ainsi +pensait avec raison Von Bloom, et à chaque bouquet d'arbres, il +examinait le sol avec une scrupuleuse attention. + +--Voilà un bon signe! s'écria-t-il avec joie en voyant s'envoler devant +lui une couvée de perdrix namaquas; elles s'éloignent rarement de l'eau. + +Peu d'instants après, il vit courir dans un taillis un troupeau de +belles pintades ou poules de Guinée. C'était encore un indice que l'eau +était proche. Pour comble de bonheur, il aperçut entre les branches d'un +grand arbre le brillant plumage d'un perroquet. + +--Je suis certain maintenant, se dit-il, qu'il y a quelque source ou +quelque mare aux environs. + +Il s'avança plein d'espoir, et après avoir atteint la cime d'un +monticule, il s'y arrêta pour observer le vol des oiseaux. Il vit +successivement deux compagnies de perdrix prendre la direction de +l'ouest, et s'abattre près d'un arbre énorme qui croissait à cinq cents +pas du bas de la chaîne des collines. Cet arbre était isolé, et ses +dimensions dépassaient de beaucoup celles des autres. Pendant que Von +Bloom le contemplait avec admiration, il vit se percher sur les branches +plusieurs perroquets, qui, après avoir caqueté un moment, descendirent +sur la plaine à peu de distance du tronc. + +--Il y a de l'eau de ce côté, pensa Von Bloom; allons-y-voir. + +Sans attendre qu'on le pressât, son cheval s'était déjà mis en +mouvement, et à peine eut-il la tête tournée vers l'arbre qu'il trotta +gaiement, en allongeant le cou et en hennissant. + +Le cavalier, se fiant à l'instinct de sa monture, lâcha la bride, et au +bout de moins de cinq minutes, tous deux se désaltéraient à la source +limpide qui jaillissait presque au pied du grand arbre. + +Le porte-drapeau avait envie de retourner à son camp; mais il réfléchit +qu'il ne perdrait pas de temps si, en laissant son cheval paître et se +refaire, il le mettait en état d'accomplir plus vite le trajet: il +débrida la pauvre bête, lui donna la liberté, et s'étendit à l'ombre du +grand arbre. + +C'était un nwana ou figuier sycomore. Le tronc n'avait pas moins de +vingt pieds de diamètre; il était nu jusqu'à trente pieds environ. A +cette hauteur s'étendaient horizontalement des branches nombreuses, +garnies d'un épais feuillage, à travers lequel luisaient des fruits +ovoïdes aussi gros que des cocos. Les perroquets et plusieurs autres +espèces d'oiseaux les becquetaient avec avidité. + +Des arbres du même genre étaient épars ça et là dans la plaine, et bien +qu'ils s'élevassent tous au-dessus des taillis environnants, aucun d'eux +n'était aussi remarquable que celui qui croissait près de la source. + +En jouissant de ce frais ombrage, Von Bloom ne put s'empêcher de penser +que le site serait merveilleusement propice à la construction d'un +kraal. Les hôtes du nouveau logis n'y auraient rien à craindre ni des +ardents rayons du soleil d'Afrique, ni même de la pluie, qui pouvait à +peine pénétrer à travers ce dais de feuillage. Si le fermier avait +encore eu ses bestiaux, il aurait pris aussitôt la résolution de fixer +son domicile dans cet emplacement. Mais que pouvait-il y faire? C'était +pour lui un désert. Il n'avait aucun moyen d'y établir une industrie +lucrative. A la vérité, le gibier était abondant, et la chasse lui +offrait des ressources; mais la perspective d'une pareille existence +était triste, parce qu'elle n'assurait en rien l'avenir de la famille. +Les enfants devaient-ils grandir pour n'être que de pauvres chasseurs, +presque au niveau des Hottentots nomades? + +--Non, se dit-il, je ne bâtirai point de maison dans ces lieux. Il est +bon d'y passer quelques jours pour laisser reposer mes chevaux fatigués. +Ensuite je tenterai un dernier effort et me rapprocherai du centre de la +colonie... Et pourtant qu'y ferai-je après mon retour? A quelque parti +que je m'arrête, mon avenir est sombre et incertain. + +Après s'être abandonné pendant une heure à ses réflexions, Von Bloom +remonta à cheval et retourna à son camp. En moins de deux heures, il +rejoignit Swartboy et Hendrik. On attela les chevaux à la charrette, et +le lourd véhicule traversa de nouveau les plaines. Avant le coucher du +soleil, il était abrité sous le gigantesque nwana. + + + + +CHAPITRE XVI. + +LE TERRIBLE TSETSÉ + + +Le verdoyant tapis qui s'étendait à l'entour, le feuillage des arbres, +l'eau de la source, les fleurs qui en diapraient les bords, les rochers +noirs qui se dressaient au loin, tout était combiné pour rendre le +paysage agréable aux yeux des voyageurs, et ils exprimèrent bruyamment +leurs émotions pendant qu'on dételait la charrette. + +Le site plaisait à tout le monde. Hans en aimait le calme et les beautés +agrestes. Il se promettait d'y rêver en se promenant un livre à la main. +Hendrik avait remarqué les traces d'animaux de la plus grande espèce, et +comptait se livrer au noble plaisir de la chasse. La petite Gertrude +était enchantée de voir tant de belles fleurs: des géraniums écarlates, +des jasmins étoilés, des belladones roses ou blanches. Sur les arbres +eux-mêmes s'épanouissaient des bouquets embaumés. L'arbuste à sucre +(_protea mellifera_) étalait ses grandes corolles en forme de coupe +tachetées de rose, de blanc et de vert. L'arbre d'argent (_leucodendron +argenteum_), dont la brise agitait les feuilles, ressemblait à une +énorme touffe de fleurs soyeuses. Les grappes jaunes des mimosas +remplissaient l'air de leurs parfums pénétrants. + +Dans le voisinage de la fontaine étaient des plantes de formes étranges: +des euphorbes d'espèces diverses; le zamia, dont les feuilles +ressemblent à des palmes; le _strelitzia reginæ_; l'aloès arborescent, +aux longs épis d'un rouge de corail. Mais ce qui excita surtout +l'admiration de la petite Gertrude, ce fut le lis d'eau (_nympha +cærulea_), qui est certainement un des plus gracieux spécimens de la +végétation africaine. A peu de distance de la source était un étang, ou +aurait pu même dire un petit lac, et sur sa surface limpide reposaient +les corolles bleu de ciel du lis d'eau. Gertrude, tenant son faon en +laisse, descendit sur la rive pour les regarder. Elle s'imaginait +qu'elle ne se lasserait jamais de regarder tant de belles choses. + +--J'espère que nous resterons longtemps ici, dit-elle au petit Jan. + +--Je l'espère aussi. Oh! Gertrude, le bel arbre que voilà! En vérité, +les noix sont aussi grosses que ma tête. Comment allons-nous faire pour +en abattre quelques-unes? + +Et les enfants tinrent mille propos analogues dans le ravissement où les +plongeait le spectacle de cette riche nature. + +La joie de cette jeune famille était tempérée par la tristesse qu'elle +remarquait sur le front de Von Bloom. Il était assis sous le nwana, mais +il avait les yeux baissés et reprenait ses tristes rêveries de la +veille. Le seul parti qu'il eût à prendre était de retourner aux +établissements pour y recommencer sa fortune. Mais comment sortir de sa +misérable position? Il fallait à ses débuts se mettre au service de ses +riches voisins, et c'était dur pour un homme accoutumé à une vie +indépendante. + +Il regarda ses cinq chevaux qui paissaient à l'ombre des collines, et +jugea que dans trois ou quatre jours ils auraient recouvré assez de +force pour se mettre en route. C'étaient de bonnes bêtes, capables de +traîner la charrette avec une rapidité suffisante, et il calculait +combien il leur faudrait de temps pour regagner les frontières de la +colonie. Il ne se doutait guère qu'ils avaient été attelés pour la +dernière fois et qu'ils étaient condamnés. C'était pourtant la vérité: +moins d'une semaine après, leurs ossements étaient la proie des hyènes +et des chacals. En ce moment même, où ils broutaient paisiblement +l'herbe touffue, le poison pénétrait leurs veines, et ils recevaient de +mortelles blessures. Hélas! un nouveau malheur attendait Von Bloom. De +temps en temps il remarquait que les chevaux éprouvaient une certaine +inquiétude, qu'ils tressaillaient brusquement, qu'ils agitaient leurs +longues queues et se frottaient la tête contre les buissons. + +--C'est quelque mouche qui les importune, pensa-t-il, et il ne s'en +préoccupa point d'avantage. + +C'était en effet une mouche qui les importunait; mais si Von Bloom avait +su à quelle espèce appartenait l'insecte, il se serait empressé +d'appeler ses enfants, et d'éloigner ses chevaux de ce lieu fatal; mais +il ne connaissait pas l'œstre d'Afrique, que les indigènes appellent +tsetsé. + +Le soleil allait se coucher, lorsque Von Bloom remarqua que l'agitation +des chevaux augmentait, qu'ils frappaient la terre de leurs sabots, et +qu'ils couraient parfois en hennissant avec colère. Leurs allures +étranges le déterminèrent à aller voir de près ce qui les tourmentait. +Il partit avec Hans et Hendrik, et en arrivant ils trouvèrent les +chevaux au milieu d'un essaim considérable de mouches semblables à des +abeilles. Elles étaient toutefois plus petites, d'une couleur brune et +d'une incroyable activité dans leur vol. Elles tournoyaient par milliers +autour de chaque cheval, se posaient sur sa tête, sur son cou, sur ses +flancs, et le perçaient de leurs aiguillons. + +--Il est impossible à ces chevaux de paître ici, dit Von Bloom. +Emmenons-les dans la plaine, ils seront débarrassés des mouches qui les +incommodent. + +Hendrik ne songeait aussi qu'à plaindre les souffrances passagères des +chevaux, mais Hans était plus inquiet. Il avait lu la description d'un +insecte commun dans l'intérieur de l'Afrique méridionale, et il conçut +des alarmes que partagèrent bientôt ses compagnons. + +--Faites venir Swartboy, dit le fermier. + +Le Bosjesman était occupé à décharger la charrette, et n'avait fait +aucune attention aux mouvements désordonnés des chevaux; mais dès qu'il +eut vu la troupe ailée tournoyer autour d'eux, ses petits yeux +s'écarquillèrent, ses grosses lèvres tombèrent, et toute sa physionomie +prit une expression de stupeur. + +--Qu'y a-t-il? demanda son maître. + +--Myne boor, ce sont des tsetsés! + +--Qu'est-ce que c'est que des tsetsés? + +--Myne Gott! tous vos chevaux sont morts. + +Swartboy se mit à expliquer d'un ton lamentable que les mouches qu'ils +voyaient étaient venimeuses; que tous les chevaux mourraient +infailliblement les uns après les autres, suivant le nombre des piqûres +qu'ils avaient reçues, et qu'au bout d'une semaine il n'en resterait +plus un seul. + +--Il faut attendre, ajouta-t-il, vous verrez demain. + +La triste prédiction se réalisa. Douze heures plus tard les chevaux +étaient enflés; ils avaient les yeux fermés, refusaient de manger, et +erraient d'un pas mal assuré dans la prairie, en exprimant leurs +souffrances par de sourds gémissements. + +Von Bloom les saigna et employa divers remèdes; mais inutilement. La +blessure de l'œstre africain est incurable. + + + + +CHAPITRE XVII. + +LE RHINOCÉROS A LONGUES CORNES + + +On conçoit l'affliction du porte-drapeau; la fortune lui était +constamment contraire. Depuis plusieurs années ses affaires étaient en +décadence, ses pertes de plus en plus importantes, et il en était arrivé +au comble du dénûment. De tout son bétail, il ne possédait plus que la +vache qui, broutant au milieu de la plaine, avait échappé aux terribles +diptères. A la vérité, il lui restait encore une charrette commode et +spacieuse, une véritable maison roulante; mais qu'était-ce qu'une +charrette sans attelage? Il aurait mieux valu avoir un attelage sans +charrette. + +--Que faire? que devenir? Il était à environ deux cents milles de tout +établissement civilisé. Il ne pouvait les franchir qu'à pied, et comment +faire supporter à des enfants une marche aussi longue? S'ils résistaient +à la fatigue, comment échapperaient-ils à la faim, à la soif, à la dent +des bêtes féroces? + +--Pourtant, se dit Von Bloom, assis la tête entre ses mains, la seule +chance de salut est de retourner à la colonie. Mes enfants peuvent-ils +passer ici toute leur existence en vivant péniblement de racines et de +gibier? Sont-ils faits pour être des enfants des bois? Miséricorde +divine! que deviendrai-je, que deviendront les miens? + +Pauvre Von Bloom! Il avait atteint le dernier degré de sa décadence; +mais ce jour même sa destinée allait changer, et un incident inattendu +devait lui faire entrevoir de nouveau un avenir de richesse et de +prospérité. Il suffit d'une heure non-seulement pour le consoler, mais +encore pour le rendre heureux. Vous êtes impatients de savoir comment +s'opéra cette transformation magique. Vous croyez peut-être qu'une fée +sortit de la fontaine ou descendit des collines pour réjouir le cœur +de l'affligé? Comme vous le verrez, la direction que prirent les idées +du fermier ruiné eut une cause toute naturelle. Nos aventuriers étaient +assis sous le figuier-sycomore, près du feu devant lequel cuisait leur +souper. Ils ne se parlaient pas, car les enfants n'osaient pas troubler +la sombre méditation de leur père. Il rompit le silence pour exhaler ses +plaintes et exprimer les sinistres pensées qui l'assiégeaient. Quand il +eut terminé, il porta vaguement les yeux sur la plaine, et les fixa sur +un animal de taille colossale, qui sortait en ce moment d'un massif. + +Von Bloom et ses enfants le prirent d'abord pour un éléphant. Ils +n'étaient pas habitués à voir des éléphants à l'état sauvage, car ces +animaux, qui hantaient jadis la partie la plus méridionale de l'Afrique, +ont depuis longtemps abandonné les districts cultivés, et ne se trouvent +qu'au-delà des frontières de la colonie. Ils savaient pourtant qu'il y +en avait dans ces parages, et avaient déjà remarqué les traces de leur +passage. + +Swartboy était expérimenté. Dès qu'il eut aperçu l'animal, il s'écria: + +--Un chucuroo, un chucuroo! + +--C'est un rhinocéros, n'est-ce pas? dit Von Bloom traduisant le mot +indigène que le Bosjesman venait d'employer. + +--Oui, maître, c'est le rhinocéros blanc à longues cornes, que nous +appelons chucuroo kobaoba. + +Nos lecteurs croient peut-être qu'il n'existe qu'une seule espèce de +rhinocéros. Nous en connaissons au moins huit espèces distinctes, et je +n'hésite pas à penser que le nombre en augmentera quand on aura exploré +complètement le centre de l'Afrique, l'Asie méridionale et les îles +asiatiques. + +Il existe quatre espèces bien connues de rhinocéros au sud de l'Afrique; +une au nord du même continent; et toutes diffèrent du rhinocéros des +Indes, le plus gros des animaux de ce genre. Le rhinocéros de Sumatra, +qui habite exclusivement cette île, constitue une espèce particulière, +ainsi que celui de Java. Voilà donc huit espèces bien caractérisées. + +Le rhinocéros des Indes est le plus généralement connu; il a été souvent +représenté dans les recueils zoologiques; on le trouve empaillé dans les +muséums, ou même vivant dans les ménageries. Celui qui fut amené en +France en 1771, installé à Versailles, et transporté plus tard au jardin +des plantes de Paris, vécut jusqu'en 1793. Il avait résisté pendant +vingt-deux ans aux rigueurs du climat européen. + +Le rhinocéros des Indes a neuf à dix pieds de longueur, la tête +triangulaire, la gueule médiocrement fendue, les oreilles grandes et +mobiles, les yeux petits, la démarche brusque et pesante. Ce qui le +distingue, ce sont les protubérances dont sa peau est couverte, les +replis profonds qu'elle forme en arrière des épaules et des cuisses. Il +habite l'Inde, Siam et la Cochinchine. + +Le rhinocéros d'Abyssinie a, comme le précédent, des plis à la peau, +mais beaucoup moins prononcés. Sa corne nasale est très comprimée. + +Le rhinocéros du Java est unicorne. Ses oreilles, peu évasées, +présentent à leur extrémité quelques poils d'un brun roux. Le chanfrein +de sa tête est arqué en creux, sa queue large est comprimée; sa peau +rugueuse, hérissée de poils bruns rares et courts, offre des replis peu +marqués sous le cou, au-dessus des jambes, à la cuisse et en arrière des +épaules. + +Le rhinocéros de Sumatra a deux cornes noires, dont une est +rudimentaire. Sa peau est couverte de poils noirâtres, et n'a qu'un seul +pli, qui s'étend entre les deux épaules et s'arrête de chaque côté des +aisselles. + +Les naturels du sud de l'Afrique admettent, comme nous l'avons dit, +quatre espèces de chucuroos ou rhinocéros; et certes il faut tenir +compte des observations faites par des chasseurs indigènes plutôt que +des spéculations des naturalistes de cabinet, basées sur un os, sur une +dent, ou sur une peau rembourée de foin. Ce n'est pas grâce à leurs +études que nous possédons la connaissance approfondie de la nature +animale; nous la devons plutôt à ces hardis coureurs de bois qu'ils +affectent de mépriser. Un d'eux par exemple, le major Gordon Cumming, a +plus contribué que toute une académie à éclaircir la zoologie africaine. + +Ce Gordon Cumming, qu'on a taxé d'exagération, à tort selon nous, a +écrit sur ses voyages en Afrique un livre sans prétention, mais rempli +de curieux renseignements. Il nous apprend qu'il y a dans le sud de ce +continent quatre espèces de rhinocéros, connus sous les noms de borele, +de keitloa, de muchocho et de kobaoba. Les deux premiers sont noirs, les +deux autres ont la peau blanchâtre. Ceux-là sont beaucoup plus petits +que ceux-ci, dont ils diffèrent principalement par la longueur et la +position de leurs cornes. + +Les cornes de tous les rhinocéros sont placées sur une masse osseuse des +narines, et c'est de là que vient le nom de ce genre (_rin_ nez et +_keros_ corne). + +Les cornes du borele sont droites, légèrement recourbées en arrière, et +posées l'une devant l'autre. La corne antérieure est la plus longue; +elle dépasse rarement dix-huit pouces, mais elle est souvent brisée ou +réduite par les frottements. La corne postérieure n'est qu'une +protubérance, tandis que chez le keitloa ou rhinocéros noir à deux +cornes, toutes deux sont presque également développées. + +Chez le muchocho et le kobaoba, les cornes postérieures existent à +peine, mais les antérieures sont plus longues que dans les autres +espèces. Celle du muchocho atteint fréquemment trois pieds de longueur; +celle du kobaoba, qui fait sur son hideux museau une saillie de quatre +pieds, est une arme formidable. + +Les cornes des deux dernières espèces ne se recourbent point en arrière; +et comme les animaux qui les portent marchent habituellement la tête +baissée, ces dards longs et pointus sont placés horizontalement. + +Les rhinocéros noirs se distinguent des blancs par la forme et la +longueur du cou, la position des oreilles et quelques détails. Au reste, +leurs habitudes sont semblables. + +La nourriture des rhinocéros noirs se compose surtout des feuilles et +des branches d'arbustes épineux, tels que l'_acacia horrida_; les autres +vivent d'herbe. Les noirs sont féroces, ils attaquent sans hésitation +les hommes et les animaux; parfois même, dans leur aveugle emportement, +ils se jettent sur les buissons, les dévastent et les mettent en pièces. + +Les rhinocéros blancs sont redoutables lorsqu'on les blesse ou qu'on les +provoque; mais habituellement d'une humeur pacifique, ils laissent +passer auprès d'eux le chasseur sans l'inquiéter. Ils acquièrent un +énorme embonpoint, et la chair du jeune rhinocéros blanc est recherchée +par les indigènes; les variétés noires, au contraire n'engraissent pas, +et leur chair a mauvais goût. + +Les cornes des quatre variétés sont solides, d'un beau grain, et +susceptibles d'un poli brillant. On en fabrique des massues, des +baguettes de fusils, des maillets, des compas, des manches de couteaux. +En Abyssinie et dans d'autres parties de l'Afrique septentrionale, où +les épées sont en usage, on en fait les poignées en corne de rhinocéros. +Le cuir sert à faire des courroies et des fouets appelés _jamboks_, +quoique la peau d'hippopotame soit préférable. + +Comme nous l'avons dit, la peau du rhinocéros d'Afrique n'a pas les +replis, les plaques, les rugosités qui caractérisent celle de son +congénère d'Asie; cependant elle est loin d'être lisse, et elle est si +épaisse que les balles de plomb ordinaire s'aplatissent quelquefois +dessus, et qu'il faut les endurcir avec de la soudure pour qu'elles +pénètrent. + +Le rhinocéros n'est pas amphibie comme l'hippopotame; néanmoins il aime +l'eau, et s'en éloigne rarement; il se plaît à se vautrer dans la boue +comme le sanglier pendant les beaux jours d'été, et sa robe est presque +toujours recouverte d'une épaisse couche de fange. Dans la journée, on +le voit couché ou debout et dans un état de somnolence, à l'ombre d'un +mimosa; c'est la nuit qu'il rôde pour chercher sa pâture. + +Les petits yeux étincelants du rhinocéros le servent assez mal, et le +chasseur peut s'en approcher aisément sans être vu, en ayant soin de se +mettre sous le vent, mais s'il est au vent, l'animal dont l'odorat est +des plus fins, le sent venir d'une très-grande distance; si sa vue était +aussi bonne que son flair, il serait dangereux de l'attaquer, car il +court avec assez de rapidité, surtout dans son premier élan, pour +dépasser un cheval au galop. + +Les variétés noires sont plus agiles que les blanches; cependant on +évite aisément les rhinocéros en sautant de côté, tandis qu'il vont +aveuglément droit devant eux. + +Les rhinocéros noirs ont environ six pieds de haut et treize de long; +les blancs sont beaucoup plus gros. Le kobaoba a sept pieds de hauteur +et quatorze de longueur. + +Il n'est pas étonnant qu'un animal de dimensions aussi extraordinaires +soit pris à première vue pour un éléphant. En réalité, le kobaoba, sous +le rapport de la taille, vient immédiatement après l'éléphant, son +museau large de dix-huit pouces, sa longue tête massive, son corps +pesant, donnent l'idée d'une force et d'une grandeur supérieures +peut-être à celles de l'éléphant lui-même; en somme, il a l'air d'une +caricature de l'éléphant. On peut donc s'expliquer l'erreur de nos +voyageurs, qui confondirent le kobaoba avec l'éléphant. + +Au reste, cette erreur dura peu, Swartboy la dissipa en affirmant que +l'animal qu'ils avaient sous les yeux était le rhinocéros blanc. + + + + +CHAPITRE XVIII. + +COMBAT SANGLANT + + +Lorsque le kobaoba fut aperçu pour la première fois, il sortait, comme +nous l'avons dit, du fourré. Sans s'arrêter, il s'achemina vers l'étang +dont nous avons parlé, et que son étendue pouvait faire passer pour un +petit lac. + +Quoique alimentée par la source, cette pièce d'eau en était éloignée de +deux cents mètres, et elle était à peu près à la même distance du grand +figuier-sycomore. Ses bords formaient une circonférence presque +parfaite, elle aurait environ cent mètres de diamètre, de sorte que sa +superficie pouvait être d'un peu plus de deux acres anglais (80 ares +9342). Elle avait des droits incontestables au titre de lac, que les +jeunes gens lui avaient déjà conféré. + +En haut de ce lac, c'est-à-dire du côté de la source à laquelle il +empruntait ses eaux, la berge était élevée, et des rochers dominaient le +petit ruisseau qui s'y versait à sa naissance. A l'extrémité opposée, le +rivage était bas, et même en quelques endroits l'eau était presque au +niveau de la plaine. Aussi voyait-on sur les bords qui formaient la +limite occidentale du lac les traces d'animaux qui venaient y boire. +Hendrik le chasseur avait observé les empreintes d'espèces qui lui +étaient connues, et d'autres qu'il voyait pour la première fois. + +C'était vers cet abreuvoir que se dirigeait le kobaoba, qui semblait le +connaître de longue date. Près de la rigole par où s'écoulait le +trop-plein du lac était une espèce de baie, au bord sablonneux de +laquelle aboutissait une gorge en miniature, creusée sans doute à la +longue par les animaux. En entrant dans cette anse ceux de la plus +grande taille trouvaient assez d'eau pour boire sans se pencher et sans +faire d'efforts. + +Le kobaoba traversa cette gorge et entra dans le lac jusqu'aux genoux. +Après avoir bu à longs traits à plusieurs reprises, en s'interrompant +pour ronfler ou pour respirer avec un bruit de sifflement, il plongea +dans l'eau son large museau, la fit jaillir en flots d'écume, et s'y +vautra comme un porc. La moitié de son énorme masse disparut sous l'eau, +mais il ne lui prit point fantaisie de s'avancer dans le lac pour +prendre un bain plus complet. + +La première pensée de Von Bloom et de Hendrik fut d'entourer le +rhinocéros et de le tuer. Ils n'avaient pas de provisions, et Swartboy +avait déjà fait un pompeux éloge de la chair de cette espèce. De son +côté, Hendrik qui avait besoin de renouveler la baguette de son fusil, +avait regardé avec convoitise la longue corne du kobaoba, mais il était +plus facile de désirer sa mort que de le coucher par terre; nos +chasseurs n'avaient pas de chevaux en état d'être montés, et l'attaquer +à pied eût été s'exposer inutilement, car on courait risque d'être percé +de sa longue pique ou écrasé sous ses larges pieds. Si l'on parvenait à +se dérober à sa fureur, on n'était pas plus avancé, car toutes les +espèces de rhinocéros dépassent l'homme à la course. + +Comment donc se conduire avec lui? + +Le plan le meilleur était évidemment de se placer en embuscade dans un +des fourrés du voisinage, et de tâcher de le tuer de loin. Il suffit +parfois d'une seule balle pour tuer le rhinocéros, mais il est +indispensable qu'elle atteigne le cœur ou quelque partie essentielle. + +L'animal prenait ses ébats et s'y livrait avec tant d'abandon, qu'il +était probable qu'il ne remarquerait point les chasseurs, pourvu qu'ils +se missent sous le vent; ils se levèrent pour approcher, mais +l'exécution de leur projet fut retardée par Swartboy qui, dans un accès +subit de gaité, se mit à gambader en murmurant: + +--Le klow, le klow! + +Un étranger aurait pris le Bosjesman pour un fou; mais Von Bloom savait +que sous le nom de klow les naturels désignent l'éléphant, et il +s'empressa de porter les yeux du côté indiqué. Sur le ciel jaune de +l'occident se dessinait une masse noire qu'un examen attentif fit +reconnaître avec certitude pour un éléphant. Son dos arrondi dominait +les broussailles, et ses larges oreilles pendantes s'agitaient. Il +s'acheminait vers le lac en suivant presque exactement le chemin que le +rhinocéros avait pris. + +Bien entendu que cette apparition dérangea le plan des chasseurs: à la +vue de l'éléphant ils ne s'occupèrent plus du kobaoba; ils avaient peu +d'espoir de parvenir à tuer le gigantesque animal, et pourtant l'idée +leur en était venue; ils avaient résolu de tenter l'aventure. Avant +qu'ils eussent rien décidé, l'éléphant touchait au bord du lac; +quoiqu'il marchât lentement, ses larges enjambées le faisaient avancer +avec une rapidité qu'on n'aurait pas soupçonnée, et il était à quelques +pieds de l'eau au moment où ceux qui l'épiaient se disposaient à entrer +en conférence. + +Il s'arrêta, tourna sa trompe en divers sens et parut écouter. Aucun +bruit ne pouvait l'inquiéter; le kobaoba lui-même était tranquille. + +Après une minute d'arrêt, l'éléphant entra dans la gorge que nous avons +décrite, et les chasseurs purent l'observer à moins de trois cents pas +de distance; son corps remplissait complètement le petit ravin; ses +longues défenses jaunes, qui s'allongeaient à plus de trois pieds de ses +mâchoires, se courbaient gracieusement, la pointe tournée vers le ciel. + +--C'est un vieux mâle, dit Swartboy à voix basse. + +Malgré la grosseur de l'éléphant, il a le pas aussi silencieux que celui +d'un chat; à la vérité il sort de sa poitrine un grondement pareil à +celui d'un tonnerre lointain. Néanmoins le rhinocéros ne s'aperçut pas +de l'approche d'un ennemi qui venait lui disputer son sommeil; il +continua à se vautrer en paix jusqu'à ce que l'ombre de l'éléphant fut +projetée sur la surface de l'abreuvoir; alors le kobaoba se releva avec +une agilité surprenante dans un être de sa structure, et rejeta l'eau de +ses narines avec un bruit qui tenait à la fois d'un grognement et d'un +sifflement. + +L'éléphant fit entendre aussi son salut particulier; c'était un son de +trompette que répéta l'écho des collines. + +Les deux animaux étaient surpris de se rencontrer, et pendant quelques +secondes ils se regardèrent avec une sorte de stupéfaction; mais bientôt +ils donnèrent des signes d'irritation; il était évident qu'ils n'avaient +nulle envie de vivre en bonne intelligence. + +La situation était en effet embarrassante; l'éléphant ne pouvait entrer +à l'eau si le rhinocéros ne quittait l'abreuvoir; et le rhinocéros ne +pouvait sortir de l'abreuvoir tant que l'éléphant bloquait la gorge avec +son énorme masse. Pourtant le kobaoba aurait pu se jeter à la nage et +débarquer sur un autre point de la rive. Mais de tous les êtres de la +création, le rhinocéros est peut-être le moins accommodant; il est en +même temps le plus intrépide, ne redoute ni hommes ni bêtes, et donne +même la chasse au redoutable lion. + +Le kobaoba n'avait donc pas l'intention de céder la place à l'éléphant. +Traverser le lac à la nage ou passer en glissant sous le ventre de son +rival lui eussent semblé une insigne lâcheté. + +Restait à savoir comment le point d'honneur serait réglé. L'affaire +était devenue si intéressante que tous les chasseurs demeuraient +immobiles, les yeux fixés sur les deux animaux. L'éléphant était le plus +gros, mais il avait déjà éprouvé la force de son antagoniste; peut-être +même avait-il senti les atteintes de sa longue protubérance qui dominait +le museau du kobaoba. En tous cas, il ne se jeta pas précipitamment sur +son adversaire, comme il l'aurait fait si quelque pauvre antilope avait +osé lui barrer le passage. Toutefois sa patience avait des bornes, sa +dignité était outragée, sa suprématie contestée; il voulait se baigner +et boire, et lui était impossible de supporter plus longtemps +l'insolence du rhinocéros. Poussant un cri dont retentirent de nouveau +les rochers, il appuya ses défenses contre l'épaule de son ennemi, qu'il +souleva et qu'il renversa dans l'eau. + +Ce dernier plongea, souffla, disparut un moment, et chargea à son tour. +Les spectateurs le virent viser avec sa corne les côtes de l'éléphant, +qui eut soin de lui présenter la tête. + +Le kobaoba fut renversé une seconde fois et revint à la charge avec +fureur; l'eau jaillit autour d'eux en flocons d'écume et les enveloppa +comme d'un nuage. Tout à coup l'éléphant sembla penser que la lutte +ainsi entamée lui était désavantageuse. Il recula dans la gorge et +attendit, la tête tournée vers le lac. Il se figurait peut-être qu'il +était protégé par les escarpements de ce chemin creux. Malheureusement +pour lui ils étaient trop bas et laissaient à découvert ses larges +flancs, ils l'empêchaient seulement de se retourner et contrariaient la +liberté de ses mouvements. + +Dans le parti que prit le rhinocéros il y avait sans doute plus +d'instinct que de calcul; cependant les spectateurs ne purent s'empêcher +de croire qu'il avait conçu un plan stratégique. Au moment où l'éléphant +se posta dans la gorge, le kobaoba monta sur la berge; puis il se +retourna brusquement en baissant la tête, tendit horizontalement sa +longue corne et l'enfonça entre les côtes de l'éléphant. + +Le cri perçant que celui-ci poussa, les secousses imprimées à sa trompe +et à sa queue prouvèrent qu'il avait reçu une blessure grave. Au lieu de +conserver sa position dans la gorge, il courut au lac et y entra +jusqu'au genou. Il prit de l'eau dans sa trompe et s'en arrosa le corps, +en ayant soin d'en verser en abondance sur la plaie ouverte dans son +flanc; il sortit ensuite pour courir après le rhinocéros, mais celui-ci +ne l'avait pas attendu, il était parvenu à sortir de l'abreuvoir sans +compromettre sa dignité, et s'imaginant sans doute qu'il avait remporté +la victoire, il s'était perdu au milieu des broussailles. + + + + +CHAPITRE XIX. + +MORT DE L'ÉLÉPHANT + + +La bataille entre ces deux grands quadrupèdes n'avait pas duré dix +minutes, et elle avait tellement absorbé l'attention des chasseurs +qu'ils avaient renoncé à leur plan d'attaque. Ce ne fut qu'après la +retraite du rhinocéros qu'ils délibérèrent sur les moyens de s'emparer +de l'éléphant, avec le concours de Hans, qui les avait rejoints armé de +son fusil. + +Quand il eut cherché son ennemi, l'éléphant rentra dans le lac; il +paraissait en proie à une vive agitation; sa queue était sans cesse en +mouvement, et par intervalles il faisait entendre un gémissement +plaintif bien différent de son cri ordinaire, qui résonne comme un +clairon; il battait l'eau avec son corps, en absorbait des flots avec sa +trompe et les rejetait sur son dos et sur ses épaules, mais ce bain de +pluie ne le rafraîchissait pas. + +--Il est en colère, dit Swartboy, et comme nous n'avons pas de chevaux +pour l'éviter, il serait excessivement dangereux de nous laisser voir. + +--Cachons-nous derrière le tronc du nwana, dit Von Bloom, je vais me +mettre en observation d'un côté, et Hendrik se placera de l'autre. + +Les chasseurs ne tardèrent pas à se lasser de leur embuscade, et, malgré +le danger, ils résolurent d'attaquer l'animal. Ils savaient que s'ils le +laissaient s'éloigner ils seraient forcés de se passer de souper, et ils +avaient compté se régaler d'un morceau de sa trompe. + +--Le temps est précieux, dit Von Bloom à ses fils; glissons-nous dans +les brouissailles. Nous ferons feu tous ensemble, et nous nous cacherons +en attendant l'effet de nos coups. + +Sans délibérer davantage, Von Bloom, Hans et Hendrik se dirigèrent vers +l'extrémité occidentale du lac; le sol qu'ils parcouraient n'était pas +entièrement couvert; les bouquets d'arbres et les buissons laissaient +entre eux des intervalles qu'il fallait franchir avec la plus grande +circonspection. Von Bloom montrait le chemin et ses deux fils le +suivaient de près. Arrivés dans un massif qui bordait le lac, ils se +traînèrent sur les mains et sur les genoux, écartèrent les feuilles et +virent à vingt pas d'eux le puissant quadrupède. Il plongeait et +s'élevait alternativement en s'arrosant avec sa trompe, et ne semblait +nullement soupçonner la présence des chasseurs. Comme il avait le dos +tourné, Von Bloom ne jugea pas à propos de tirer, car il était +impossible de lui faire une blessure mortelle; il fallait attendre qu'il +présentât le flanc. + +Il cessa enfin de battre l'eau avec ses pieds et de l'élever dans sa +trompe. Autour de lui le lac était rougi par le sang qui coulait de sa +blessure; mais on ne le voyait pas, et il était impossible d'en +apprécier la gravité. De la position où se trouvait Von Bloom et ses +fils, ils n'apercevaient que sa large croupe; mais ils attendaient avec +confiance, car ils savaient qu'il serait obligé de se retourner pour +sortir de l'eau. + +Pendant quelques minutes, il resta dans la même position; mais ils +remarquèrent qu'il n'agitait plus la queue, qu'il s'affaiblissait, que +son allure était molle et languissante. De temps en temps il tournait sa +trompe vers sa plaie béante; cette blessure l'inquiétait, et ses +souffrances se manifestaient par les sifflements perçants de sa +respiration entrecoupée. + +Von Bloom et ses fils commencèrent à s'impatienter. Hendrik sollicita +l'autorisation de gagner un autre point du rivage, d'où il pourrait +envoyer à l'éléphant une balle qui le forcerait à se retourner. + +En ce moment même l'éléphant fit un mouvement comme pour sortir du lac. +Sa tête et sa poitrine se montrèrent sur la berge. Les trois fusils +furent pointés, et les trois chasseurs cherchèrent des yeux leurs points +de mire; mais tout à coup l'animal chancela et s'abattit. Sa lourde +masse s'abîma sous l'eau avec un bruit sinistre, et de grosses vagues +roulèrent jusqu'à l'extrémité opposée du lac. + +Il était mort! + +Les chasseurs désarmèrent leurs fusils, quittèrent leur embuscade et +coururent sur la plage. Ils examinèrent le cadavre, et virent dans son +flanc le trou ouvert par la corne du rhinocéros. La plaie n'avait pas +beaucoup d'étendue, mais l'arme terrible avait pénétré fort avant dans +le corps. Une lésion des entrailles avait causé la mort du plus puissant +des animaux. + +Dès qu'on sut que l'éléphant avait succombé, toute la famille se groupa +autour de lui. Gertrude, Jan et Totty, qui étaient restés cachés dans la +charrette, descendirent de leur retraite. Swartboy accourut avec une +hache et un coutelas, tandis que Hans et Hendrik ôtaient leurs vestes +pour l'aider à dépecer cette grosse pièce. + +Et que faisait cependant Von Bloom? Vous vous adressez là une question +plus importante que vous ne supposez. C'était le moment d'une grande +crise dans la vie du porte-drapeau. + +Il était debout, les bras croisés, sur la rive du lac, au-dessus de la +place où l'éléphant était tombé. Absorbé dans une méditation profonde, +il tenait les yeux fixés sur le gigantesque cadavre. Ce n'était ni la +chair ni le cuir épais qui attiraient son attention. Etait-ce donc la +blessure fatale? Von Bloom se demandait-il comment elle avait donné la +mort à un être aussi solidement construit? + +Non: ses pensées suivaient un autre cours. + +L'éléphant était tombé de telle sorte, que sa tête, entièrement hors de +l'eau, reposait sur un banc de sable le long duquel s'allongeait sa +trompe. Ses longues défenses jaunes se recourbaient des deux côtés comme +des cimeterres. + +On pouvait admirer dans toute leur magnificence ces armes d'ivoire, qui +pendant longues années, pendant des siècles peut-être, avaient servi à +déraciner les arbres de la forêt, avaient mis en fuite dans maint combat +les plus redoutables adversaires. + +C'était sur ces précieux trophées que les yeux de Von Bloom étaient +fixés. Il avait les lèvres closes, et sa poitrine se soulevait. Une +foule d'idées lui traversaient l'esprit; mais ce n'étaient pas des idées +pénibles: le nuage de tristesse qui voilait son front s'était dissipé +sans laisser de traces, sa physionomie rayonnait d'espérance et de joie. + +--C'est la main du ciel, s'écria-t-il enfin, c'est une fortune, une +fortune! + +--Que voulez-vous dire, papa? demanda la petite Gertrude, qui était +auprès de lui. + +Enchantés de son air de bonheur, ses autres enfants se groupèrent à ses +côtés et lui demandèrent tous ensemble d'où provenait son agitation. +Swartboy et Totty n'étaient pas moins empressés que les membres de la +famille de connaître sa réponse. + +Le bon père ne crut pas devoir leur cacher plus longtemps le secret du +bonheur qu'il entrevoyait dans l'avenir. + +--Vous voyez ces belles défenses? dit-il. + +--Eh bien? + +--En connaissez-vous la valeur? + +Ils répondirent négativement; ils savaient seulement qu'on en tirait +l'ivoire avec lequel on fabriquait une multitude d'objets, et qui avait +une grande valeur commerciale. + +Jan possédait un couteau à manche d'ivoire, et la petite Gertrude avait +un bel éventail de la même matière, qui avait appartenu à sa mère. + +--Eh bien! mes enfants, reprit Von Bloom, si mes calculs sont exacts, +ces défenses valent chacune vingt livres sterling de monnaie anglaise. + +--Tant que cela! s'écrièrent les enfants. + +--Oui, ajouta Von Bloom; j'estime que chacune d'elles peut peser vingt +livres, et comme la livre d'ivoire se vend actuellement quatre +schellings et six pense, les deux réunies peuvent nous rapporter de +quarante à cinquante livres sterling. + +--Avec cette somme, s'écria Hans, on aurait un excellent attelage de +bœufs! + +--Six bons chevaux! dit Hendrik. + +--Un troupeau de moutons! ajouta le petit Jan. + +--Mais à qui pouvons-nous les vendre? reprit Hendrik après un moment de +silence; nous sommes éloignés des établissements coloniaux. Comment y +transporter deux défenses d'éléphant? + +--Nous pourrons en transporter, interrompit Von Bloom, non pas deux, +mais vingt, quarante, et peut-être davantage. Vous voyez maintenant que +j'ai sujet de me réjouir. + +--Quoi! s'écria Hendrik, vous pensez qu'il nous est possible de +rencontrer encore d'autres éléphants? + +--J'en suis certain, car j'ai déjà remarqué les traces d'un grand nombre +de ces animaux. Nous avons nos fusils, et il nous reste par bonheur +d'abondantes munitions; nous sommes bons tireurs: qui nous empêchera de +nous procurer ces précieuses masses d'ivoire?... Nous réussirons, mes +chers amis, j'en ai la certitude. C'est Dieu qui nous envoie cette +richesse au milieu de notre misère, quand nous avons tout perdu. +Rassurez-vous donc, nous ne manquerons de rien, nous pouvons encore être +riches. + +Les enfants se souciaient peu de la richesse qui leur était promise; +mais, voyant leur père si heureux, ils accueillirent ses paroles par un +murmure d'approbation. Totty et Swartboy poussèrent en même temps des +cris de joie qui retentirent sur la surface du lac et troublèrent les +oiseaux dans leurs nids de feuillage; il n'y avait pas dans toute +l'Afrique un groupe plus heureux que celui qui campait au bord de cet +étang solitaire. + + + + +CHAPITRE XX. + +LES CHASSEURS + + +Le porte-drapeau avait résolu de se faire chasseur d'éléphants: c'était +une profession à la fois émouvante et lucrative. Il n'était pas facile +d'abattre en peu de temps un grand nombre d'animaux de taille aussi +colossale: il fallait des mois entiers pour obtenir une quantité +d'ivoire un peu importante; mais il avait résolu d'y consacrer au besoin +plusieurs années. Il se proposait de mener une vie agreste, de faire de +ses fils des enfants des bois, et il espérait être amplement indemnisé +de sa patience et de ses labeurs. + +Le soir, la joie régna autour du feu du camp. L'éléphant avait été +laissé sur la berge, en attendant qu'il pût être dépecé; mais on avait +eu soin d'enlever la trompe et d'en faire cuire une partie pour souper. +Quoique la viande de l'éléphant soit mangeable en entier, sa trompe est +considérée comme le morceau le plus délicat; elle a le goût de la langue +de bœuf, et tous les enfants l'aimaient à l'excès: c'était surtout un +régal pour Swartboy, qui avait eu souvent occasion d'en manger. + +En outre, ils avaient abondance de lait; le rendement de la vache était +du double depuis qu'elle était placée dans le meilleur endroit du +pâturage. + +Tandis qu'ils savouraient un rôti de trompe d'éléphant, la conversation +roula naturellement sur ces monstrueux pachydermes. + +Comme tout le monde connaît l'extérieur de l'éléphant, il serait +superflu d'en faire une description; mais tout le monde ne sait pas +qu'il en existe deux espèces distinctes, l'une en Afrique et l'autre en +Asie. On les avait d'abord confondues, et c'est tout récemment qu'il a +été démontré qu'elles offraient des différences bien caractérisées. + +L'éléphant asiatique, plus généralement connu sous le nom d'éléphant des +Indes, est d'une taille plus élevée et de proportions plus colossales; +mais il est possible que son développement soit dû, comme celui de +beaucoup d'autres animaux, à la domesticité. + +L'espèce africaine ne vit qu'à l'état sauvage, et quelques-uns des +individus qui lui appartiennent ont atteint les dimensions des plus +grands éléphants sauvages de l'Asie. + +Les deux espèces se distinguent surtout l'une de l'autre par les +oreilles et les défenses. + +Les oreilles de l'éléphant d'Afrique se rejoignent au-dessus des épaules +et pendent au-dessous de la poitrine. Celles de l'éléphant des Indes +sont au moins d'un tiers moins grandes: le premier a des défenses qui +pèsent quelquefois près de quatre cents livres, tandis que les défenses +du second dépassent rarement le poids de cent livres. Il est toutefois +des exceptions à cette règle, et en moyenne le poids de chacune des +défenses de l'éléphant africain est évalué à deux cents livres. Dans +cette dernière espèce, la femelle est également pourvue de défenses qui +ne diffèrent de celles du mâle que par la longueur. La femelle de +l'éléphant des Indes n'en a point, ou elle en a de si petites, qu'elles +font à peine saillie sur la peau des lèvres. + +Les autres différences essentielles entre les deux espèces consistent +dans la forme du front, qui est concave chez l'éléphant des Indes et +convexe chez l'éléphant d'Afrique, dans l'émail des dents, enfin dans +les sabots des pieds de derrière, qui sont au nombre de quatre pour le +premier et de trois pour le second. + +Les éléphants d'Asie ne sont pas tous semblables. Ils se divisent en +variétés bien distinctes, dont chacune diffère de l'autre presque autant +que le type de l'espèce diffère de celui de l'éléphant africain. + +Une variété connue en Orient sous le nom de mooknah a des défenses +droites, dont la pointe se dirige en bas, tandis que ces singuliers +appendices ont habituellement la pointe en haut. + +Les Asiatiques reconnaissent deux grandes castes d'éléphants, le +coomareah et le merghee. Une trompe large, les jambes courtes, un corps +massif et trapu, une puissance musculaire considérable, tels sont les +caractères du coomareah. Le merghee est de plus haute taille; mais sa +trompe est moins grosse, et il est loin d'avoir la vigueur et la +solidité du précédent. Grâce à ses longues jambes, il va plus vite que +le coomareah; mais celui-ci, ayant la trompe plus développée, ce que les +amateurs considèrent comme une beauté, et résistant mieux à la fatigue, +est plus recherché sur les marchés orientaux. + +Les éléphants blancs qu'on rencontre parfois sont simplement des +albinos. Néanmoins, en diverses contrées de l'Asie, on les tient en +estime particulière, et l'on en donne des prix exorbitants. Certains +peuples ont même pour eux une vénération superstitieuse. + +L'éléphant des Indes habite la plupart des régions orientales et +méridionales de l'Asie, le Bengale, les royaumes d'Aracan, de Siam, de +Pégu, Ceylan, Java, Sumatra, Bornéo, l'archipel de la Sonde et les +Célébes. Il y est, depuis une époque immémoriale, réduit à l'état +domestique, et employé à l'usage de l'homme; mais on le trouve aussi à +l'état sauvage, tant sur le continent que dans les îles, et la chasse à +l'éléphant est un des exercices favoris des Orientaux. + +En Afrique, l'éléphant n'existe qu'à l'état sauvage. Aucune des nations +de ce continent peu connu n'a pensé à le dompter et à s'en servir. Il +n'est recherché que pour ses dents et pour sa chair. Quelques écrivains +ont prétendu qu'il était plus féroce que son congénère indien, et qu'il +eût été impossible d'en faire un animal domestique. C'est une erreur. Si +l'éléphant africain n'a pas été dressé, c'est uniquement parce qu'aucune +nation de l'Afrique moderne n'est arrivée à un degré de civilisation +assez avancé pour tirer parti des qualités de ce précieux quadrupède. On +peut l'apprivoiser aussi aisément que son cousin des Indes, et charger +son dos d'une tour ou howdah. L'expérience en a été faite; mais la +meilleure preuve de ce que nous avançons, c'est que la domestication de +l'éléphant d'Afrique avait pris jadis un développement immense; ceux de +l'armée carthaginoise appartenaient à l'espèce africaine. + +Cette espèce, qui hante le centre et le midi de l'Afrique, a pour +limites à l'est l'Abyssinie, à l'ouest le Sénégal. Il y a quelques +années, on la trouvait au Cap de Bonne-Espérance; mais l'activité des +chercheurs d'ivoire hollandais, l'usage meurtrier qu'ils ont fait de +leurs grands fusils, l'ont chassée de ces parages, et on ne la voit plus +au sud de la rivière Orange. + +Quelques naturalistes, entre autres Cuvier, ont cru que l'éléphant +d'Abyssinie appartenait à l'espèce indienne. C'est une idée maintenant +abandonnée. Ce grand mammifère, qui se distingue par sa tête oblongue, +par son front concave, par ses mâchelières composées de lames +transverses et ondoyantes, fréquente, comme nous l'avons dit, les +régions orientales et méridionales de l'Asie, ainsi que les grandes îles +voisines; mais rien ne donne lieu de croire à sa présence dans aucune +partie de l'Afrique. + +Il est à supposer que l'espèce africaine a des variétés qui n'ont pas +été bien étudiées. On dit qu'on en voit dans les montagnes qui dominent +le Niger une variété rouge et très-féroce; mais les éléphants rouges +qu'on a observés ne devaient peut-être leur couleur qu'à la poussière +rouge où ils s'étaient roulés. + +Dans les régions tropicales, les éléphants atteignent des proportions +plus colossales que partout ailleurs. + +Swartboy parla d'une variété connue par les chasseurs hottentots sous la +dénomination de koes-cops. Elle diffère de toutes les autres en ce +qu'elle est entièrement dépourvue de défenses, qu'elle a le caractère +intraitable. Le koes-cops se jette avec fureur sur les animaux ou les +hommes qu'il rencontre; mais comme il ne fournit pas d'ivoire, et que +par conséquent on n'a point d'intérêt à le tuer, les chasseurs l'évitent +et lui cèdent la place. + +Ce fut sur ce sujet que, toute la soirée, roula l'entretien de la +famille réunie autour du feu du camp. Hans fournit de nombreux +renseignements qu'il avait puisés dans les livres: mais ceux que donna +le Bosjesman étaient peut-être plus dignes de foi. + +Von Bloom et ses fils devaient bientôt acquérir une connaissance +pratique des mœurs des proboscidiens, qui allaient devenir pour eux +les êtres les plus intéressants de la création. + + + + +CHAPITRE XXI. + +DISSECTION DE L'ÉLÉPHANT + + +Le lendemain fut un jour de rude travail, mais tout le monde s'y livra +avec joie. Il s'agissait de tirer parti des dépouilles du monstrueux +pachyderme. + +Quoique inférieur au bœuf, au mouton ou au porc, l'éléphant n'est pas +à dédaigner sous le rapport comestible. Il n'y a point de raison pour +que sa chair soit mauvaise, car il se nourrit de substances saines, +exclusivement végétales, telles que les feuilles et les jeunes pousses +des arbres, ou plusieurs espèces de racines bulbeuses qu'il arrache avec +sa trompe et ses défenses. Toutefois la qualité de la nourriture n'est +pas en général le critérium de la bonté de la viande. Le porc, qui se +repaît d'immondices et se vautre dans la fange, nous fournit une +prodigieuse diversité de mets savoureux; tandis que le tapir de +l'Amérique du Sud, animal de la famille des pachydermes, qui vit +uniquement de racines succulentes, a la chair d'un goût amer et +détestable. + +Von Bloom et sa famille n'auraient pas volontiers fait un usage habituel +de viande d'éléphant. S'ils avaient été certains de se procurer de +l'antilope, l'énorme cadavre aurait pu être abandonné aux hyènes; mais, +faute de mieux, ils s'occupèrent de dépecer la victime du rhinocéros. +Leur premier soin fut de couper les défenses, opération qui leur prit +deux heures, et qui leur aurait pris le double de temps sans +l'expérience de Swartboy qui manœuvrait la hache avec une grande +dextérité. + +Quand on eut extrait l'ivoire, on commença le dépècement. Il était assez +difficile de tirer parti de la moitié du corps qui était sous l'eau, +mais Von Bloom n'avait pas besoin d'y toucher, la partie supérieure +suffisait pour lui procurer d'amples provisions, et il se mit à la +dépouiller avec le concours de ses enfants et de Swartboy. Ils +enlevèrent la peau par larges feuilles; puis ils coupèrent en morceaux +l'épiderme mou et flexible, que les indigènes emploient à fabriquer des +outres et des seaux. + +On le jetta comme inutile, car la charrette renfermait une assez grande +quantité de vases propres à mettre de l'eau. Quand la chair fut à +découvert, on la sépara des côtes en larges tranches. Les côtes +elles-mêmes furent enlevées une à une avec la hache. Elles n'étaient +intrinsèquement d'aucune valeur, mais il importait de les retirer pour +avoir la graisse amoncelée autour des intestins, cette graisse devant +être d'une grande ressource en cuisine pour des aventuriers auxquels le +beurre manquait. + +L'extraction de la graisse ne se fit pas sans quelques difficultés, dont +Swartboy triompha courageusement. Il grimpa dans l'intérieur de +l'immense carcasse, tailla et creusa avec activité, et fit passer +successivement à ses compagnons des morceaux qu'ils emportèrent à +quelque distance. Le triage en fut effectué, la graisse fut serrée avec +soin dans un morceau de la seconde peau, et l'opération fut ainsi +terminée. Les quatre pieds, qui, avec la trompe, constituent la partie +plus délicate, avaient été coupés à l'articulation du fanon. Il fallait +maintenant recourir à des procédés de conservation. Les voyageurs +avaient du sel, mais en trop petite quantité pour songer à l'utiliser. +Heureusement Swartboy et Von Bloom lui-même connaissaient les procédés +qu'on emploie dans les contrées où le sel est rare, et qui consistent +simplement à couper la viande en minces lanières et à l'exposer au +soleil quand elle est desséchée; de la sorte, elle peut se garder +pendant des mois entiers. Si le temps est couvert, un feu lent peut +remplacer les rayons du soleil. Des pieux (fourchus) furent plantés de +distance en distance, d'autres placés horizontalement, et les lanières +qu'on avait découpées y furent suspendues en innombrables festons. Avant +la nuit, les environs du camp offraient l'aspect d'une blanchisserie; +seulement les objets étendus, au lieu d'être blancs, avaient une belle +teinte d'un rose clair. + +L'œuvre n'était pas encore achevée, il restait à conserver les pieds, +qui exigent un traitement différent. Swartboy, qui en connaissait seul +le secret, creusa un trou de deux pieds de profondeur, et d'un diamètre +un peu plus grand. Avec la terre qu'il en avait tirée, il forma tout +autour une espèce de banquette. Par ses ordres les enfants amassèrent du +bois et des branches sèches, et en bâtirent sur le trou un bûcher +pyramidal auquel ils mirent le feu; il creusa ensuite trois autres trous +exactement semblables, qu'on recouvrit également de combustibles, et +bientôt quatre foyers incandescents s'allumèrent sur le sol. Obligé +d'attendre qu'ils fussent consumés, Swartboy lutta résolûment contre le +sommeil. + +Lorsqu'il ne resta plus du premier bûcher que des cendres rouges, le +Bosjesman les enleva soigneusement avec une pelle, et ce travail, si +simple en apparence, lui coûta plus d'une heure. L'excessive chaleur +qu'il avait à supporter le forçait par intervalles à s'interrompre. Von +Bloom et ses fils le relayèrent, et tous les quatre furent bientôt +couverts de sueur, comme s'ils fussent sortis d'un four. Quand le +premier trou fut entièrement débarrassé de charbon, Swartboy et Von +Bloom y déposèrent un des pieds, et le recouvrirent avec le sable qui +avait été enlevé primitivement et qui était aussi chaud que du plomb +fondu. On ramassa dessus des charbons, et un nouveau feu fut allumé. Les +trois autres pieds furent traités de même. Pour qu'ils fussent cuits +suffisamment et en état d'être conservés, il fallait les laisser dans le +four jusqu'à la complète extinction des bûchers. Swartboy devait ensuite +ôter les cendres, retirer les pieds avec une broche de bois, les +nettoyer, les parer, et ils étaient dès lors bons à manger, si on ne +préférait les mettre en réserve. + +Comme les feux ne pouvaient guère s'éteindre avant l'aurore, nos +voyageurs, harassés de leurs travaux extraordinaires, achevèrent leur +souper de trompe bouillie, et allèrent se coucher sous l'ombre tutélaire +du nwana. + + + + +CHAPITRE XXII. + +LES HYÈNES. + + +La fatigue aurait dû procurer aux travailleurs un doux sommeil; mais il +ne leur fut pas permis de le goûter. A peine avaient-ils les yeux +fermés, que des bruits étranges les arrachèrent à cet état de rêverie +qui précède l'assoupissement. Il leur sembla entendre des éclats de rire +qu'on aurait pu attribuer à des voix humaines. Ils ressemblaient +parfaitement aux ricanements aigus d'un nègre en délire. On aurait dit +que les hôtes de quelque Bedlam de nègres avaient brisé les portes de +leur prison, et se répandaient dans la campagne. Les sons devenaient de +plus en plus perçants; il était évident que ceux par lesquels ils +étaient poussés se rapprochaient du camp. C'étaient des cris confus, si +variés que le plus habile ventriloque aurait vainement essayé de les +reproduire. Les voix hurlaient, grommelaient, soupiraient, grognaient, +sifflaient, caquetaient, aboyaient. Tantôt elles lançaient une note +brève et aiguë, tantôt elles traînaient longuement un gémissement +plaintif. Par intervalles régnait un profond silence; puis le sauvage +concert recommençait, et le signal en était donné par ce ricanement +humain qui surpassait en horreur tous les autres sons. + +Vous supposez que ce chœur épouvantable dut jeter l'alarme dans le +camp. Il n'en fut rien. Personne n'eut peur, pas même Gertrude, pas même +le petit Jean. S'ils n'avaient pas été familiarisés avec ces étranges +clameurs, ils auraient éprouvé l'effet qu'elles devaient naturellement +produire; mais Von Bloom et sa famille avaient trop longtemps vécu dans +les déserts africains pour ne pas savoir à quoi s'en tenir. Dans les +hurlements, dans les jacassements, dans les glapissements, ils avaient +reconnu les cris du chacal. + +Le rire, c'était celui de l'hyène. + +Au lieu d'être effrayés et de sauter à bas de leurs lits, nos +aventuriers écoutèrent tranquillement. Von Bloom et les enfants +couchaient dans la charrette; Swartboy et Totty étaient étendus sur le +sol auprès des feux, dont la lumière les garantissait de l'approche de +toutes bêtes fauves. + +Cependant, en cette circonstance, les hyènes et les chacals semblaient +être aussi nombreux que hardis. Quelques minutes après avoir annoncé +leur présence, ils faisaient un tintamarre qui eût été désagréable, +quand même on n'aurait pas su à quels animaux l'attribuer. + +Enfin, ils se rapprochèrent tellement, qu'il était impossible de +regarder de n'importe quel côté sans voir briller à la lueur des feux +des yeux rouges ou verdâtres. On pouvait remarquer encore les dents +blanches des hyènes, qui ouvraient leurs gueules hideuses pour pousser +leur rauque éclat de rire. + +Avec un pareil spectacle devant les yeux, avec un pareil vacarme dans +les oreilles, il n'était guère facile de dormir, malgré l'excès de la +fatigue. Non-seulement on ne pouvait songer au sommeil, mais encore +tous, sans en excepter le porte-drapeau, commencèrent à s'inquiéter. +Jamais ils n'avaient vu de bandes aussi considérables; il n'y avait pas +autour du camp moins d'une cinquantaine de chacals et de deux douzaines +d'hyènes tachetées. Von Bloom savait que dans les circonstances +ordinaires ces derniers animaux n'étaient pas dangereux. Cependant ils +attaquaient parfois l'homme, ce que lui rappelèrent ensemble Swartboy, +instruit par l'expérience, et Hans, éclairé par ses lectures. + +Les hyènes étaient si voraces qu'il devenait nécessaire de faire contre +elles une démonstration. Von Bloom, Hans et Hendrik, armés de leurs +fusils, sortirent de la charrette, tandis que Swartboy saisissait son +arc et ses flèches. Tous les quatre se tinrent derrière le tronc du +figuier-sycomore, du côté opposé à celui où les feux étaient allumés. +C'était une position bien choisie; ils s'y trouvaient cachés et +pouvaient observer sans être vus tout ce qui se présentait à la lueur +des brasiers. + +Ils étaient à peine installés quand ils s'aperçurent qu'ils avaient +commis une impardonnable négligence. Pour la première fois ils +devinèrent que la chair de l'éléphant attirait seule un si grand nombre +d'hyènes, et qu'ils avaient eu le tort de la pendre trop bas. En effet, +tandis qu'ils surveillaient les festons rougeâtres, une bête au poil +hérissé se dressa sur ses pattes de derrière, enleva un morceau choisi +et disparut dans les ténèbres. On entendit les pas de ses compagnes qui +s'élançaient pour prendre leur part du butin, et bientôt toute la bande +aux yeux étincelants et aux dents blanches se tint prête à un assaut +général. + +Aucun des chasseurs n'avait fait feu; leur poudre et leur plomb étaient +trop précieux pour être inutilement gaspillés, et l'agilité que les +hyènes mettaient dans leurs mouvements rendait presque impossible de les +viser. Animées par leur succès, elles s'avançaient en bon ordre et +seraient indubitablement parvenues à emporter presque toute la provision +de biltongue; c'est ainsi qu'on désigne la viande d'éléphant conservée +par la dessication. + +--Nos fusils ne nous servent à rien, dit Von Bloom, mettons-les de côté +et occupons-nous de serrer le biltongue; autrement, si nous voulons le +défendre, nous sommes dans la nécessité de veiller jusqu'à demain. + +--Mais comment, demanda Hendrik, le placer hors de la portée des hyènes? + +--Nous pourrions, répondit le fermier, l'empiler dans la charrette; +malheureusement notre chambre à coucher se trouverait rétrécie, il +vaudrait mieux tâcher d'exhausser nos traverses; mais dans l'obscurité +il est difficile de couper d'autres pieux. + +--J'ai une proposition à faire, dit Hans: il faut lier ensemble +quelques-unes de nos perches, et nous établirons sur les fourches +supérieures nos traverses horizontales. La viande ainsi suspendue sera à +l'abri des hyènes et des chacals. + +Le projet de Hans fut adopté à l'unanimité. En réunissant plusieurs +perches, on donna à l'échafaudage une douzaine de pieds de haut; les +traverses ayant été posées, Von Bloom les garnit de biltongue en montant +sur un des coffres de la charrette. + +Lorsque cette opération fut terminée, le trio des chasseurs reprit son +poste à l'ombre du nwana, avec l'intention d'épier la conduite des +maraudeurs. + +Ils n'eurent longtemps à attendre. Au bout de cinq minutes, la bande +revint à la charge en hurlant, en ricanant et en glapissant comme par +le passé; seulement ces différents cris n'exprimèrent cette fois que le +désappointement et la fureur. + +Hyènes et chacals virent du premier coup d'œil que les appétissantes +guirlandes n'étaient plus à leur portée; toutefois ils ne voulurent pas +déserter la place sans s'être assurés bien positivement du fait; les +plus gros et les plus courageux des deux espèces se placèrent sous +l'échafaudage et s'efforcèrent d'atteindre le biltongue. Après des bonds +réitérés mais infructueux, ils se découragèrent et ils allaient +s'éloigner tranquillement, à l'exemple du renard de la fable, lorsque +Von Bloom, furieux d'être si désagréablement dérangé à cette heure +indue, résolut de se venger des persécuteurs. Il donna le signal, et +trois coups de fusils partirent à la fois. Cette décharge inattendue +dispersa l'ennemi, qui laissa sur le sol trois cadavres. Deux hyènes +avaient mordu la poussière, et la flèche empoisonnée de Swartboy avait +pénétré dans les flancs d'un chacal. + +Les chasseurs chargèrent leurs fusils et reprirent leur poste; mais +après une demie-heure d'attente, ils crurent pouvoir se retirer. Une +heureuse diversion s'était opérée, les hyènes et les chacals avaient +découvert les restes de l'éléphant et s'étaient jetés dessus. + +Pendant toute la nuit, on les entendit se quereller, gronder, rire et +japper autour de leur proie, qu'ils allaient chercher en plongeant dans +les eaux du lac. + +Von Bloom et ses enfants ne s'amusèrent pas à écouter ce bruit; dès +qu'ils furent certains que les bêtes féroces ne reviendraient plus au +camp, ils rentrèrent dans leur lit et goûtèrent le doux sommeil qui suit +une journée de travail. + + + + +CHAPITRE XXIII. + +L'OUREBI + + +Le lendemain matin, les hyènes et les chacals avaient disparu sans +laisser la moindre parcelle de la chair de l'éléphant. + +L'énorme squelette était entièrement dépouillé, les rudes langues de +hyènes en avaient même poli les os. Chose plus étonnante encore, deux +chevaux, qui achevaient dans la prairie leur triste existence, avaient +été abattus pendant la nuit et disséqués aussi nettement que l'éléphant. +C'était une preuve que les animaux voraces abondaient autour du camp, et +leur présence était de bon augure, car ils ne se montrent que dans les +localités giboyeuses. + +En examinant les bords du lac, on constata que des bêtes de diverses +espèces y étaient venues boire. + +On reconnut le sabot rond et solide du couagga et de son congénère le +dauw, puis l'empreinte nettement dessinée de l'antilope gemsbock et la +trace plus large de l'élan. Au milieu de toutes les marques éparses sur +le rivage, Von Bloom ne manqua pas d'observer celles du lion; on ne +l'avait pas entendu rugir; mais il était certain qu'il hantait la +contrée, à la piste des couaggas, des gemsbock et des élans, qui sont sa +proie favorite. + +La famille travailla peu ce jour-là. La préparation du biltongue et la +surveillance que les maraudeurs avaient exigée avaient épuisé les forces +de Von Bloom et de ses compagnons. Ils étaient disposés à l'oisiveté. +Cependant Swartboy nettoya les pieds d'éléphant après les avoir tirés du +four, et disposa le biltongue de manière à en accélérer la dessication. +Von Bloom emmena loin du camp les trois chevaux qui restaient et qui +n'avaient pas deux jours à vivre. Il mit fin à leurs souffrance et fit +acte de charité en leur envoyant à chacun une balle à travers le +cœur. + +De tous les bestiaux du porte-drapeau, il ne restait plus que la vache, +de laquelle on appréciait les services, et qui était l'objet de soins +particuliers. Sans le lait qu'elle fournissait en abondance, +l'alimentation de la famille aurait été d'une nature assez sauvage. Tous +les jours on conduisait la précieuse bête dans le meilleur pâturage, et +le soir elle rentrait dans un kraal d'épines qu'on avait construit pour +elle à peu de distance du nwana. Ces épines, dont les racines étaient +placées à l'intérieur, formaient avec leurs cimes touffues des chevaux +de frise qu'aucun animal n'était tenté de franchir. Une haie pareille +est impénétrable même pour le lion, à moins qu'il n'ait été provoqué et +qu'il ne se connaisse plus. + +Pour permettre à la vache d'entrer et de sortir, on avait ménagé une +ouverture dont la porte était un grand buisson. + +Après la vache, le seul animal domestique du camp était le faon de +springbok, le favori de Gertrude; mais le jour même, il eut un compagnon +non moins gracieux que lui et de proportions encore plus délicates. +C'était le faon d'un ourebi, une des antilopes élégantes dont on trouve +tant de variétés dans les plaines et dans les bois de l'Afrique +méridionale. + +Cette jolie bête fut un cadeau de Hendrik, qui apporta en même temps +pour dîner de la venaison que tout le monde, à l'exception de Swartboy, +préféra au rôti d'éléphant. + +Il était sorti vers midi, croyant avoir vu un animal rôder près du camp. +Après avoir fait un demi-mille dans les broussailles, sur la lisière de +la prairie, il aperçut deux individus d'une espèce qui lui était +inconnue, mais qui, à en juger par leur conformation, devaient être des +antilopes ou des daims. Comme Hans lui avait dit qu'il n'y avait pas de +daims dans le sud de l'Afrique, il en conclut qu'il avait sous les yeux +deux antilopes. Une seule portait des cornes; c'étaient par conséquent +un mâle et une femelle. Le premier n'avait pas deux pieds de hauteur. Sa +robe était d'un fauve pâle; ses yeux étaient surmontés de sourcils +blancs; il avait le ventre blanc et de longs poils de la même couleur +sous la gorge. Des touffes de poils jaunâtres pendaient au-dessus de ses +genoux. Ses cornes n'étaient pas recourbées en forme de lyre comme celle +de l'antilope springbok, mais elles s'élevaient presque verticalement à +la hauteur de quatre pousses. Elles étaient noires, rondes et +légèrement annelées. La femelle, qui n'avait pas de cornes, était +beaucoup plus petite que son compagnon. + +Après avoir fait toutes ces observations, Hendrik en conclut +judicieusement que ces antilopes étaient des ourebis. + +Il tâcha de les rapprocher avec assez de précaution pour ne pas donner +l'alarme à ces bêtes craintives; mais il ne pouvait sans imprudence +dépasser un buisson de jong dora derrière lequel il se tint caché, et +qui était encore à deux cents yards des ourebis. + +De temps en temps le mâle dressait son cou gracieux, poussait un léger +bêlement et jetait autour de lui des regards soupçonneux; Hendrik jugea +par ces symptômes qu'il approcherait difficilement des ourebis à portée +de sa petite carabine. + +Il avait eu soin de se placer sous leur vent; mais, au bout de quelque +temps, il aperçut avec douleur qu'elles broutaient au vent, à la manière +des springboks et de quelques autres espèces. Par conséquent elles +marchaient régulièrement, les naseaux tournés vers le côté d'où +soufflait le vent et mettaient à chaque pas un plus grand intervalle +entre eux et lui. + +Il fallait donc renoncer à la chasse ou faire un long circuit pour +barrer le passage aux ourebis. L'exécution de cette dernière manœuvre +était lente, pénible et d'un résultat douteux: Hendrik aurait beau +multiplier les marches et les contre-marches, glisser de buisson en +buisson, se tapir dans les herbes, il était probable que les ourebis le +sentiraient avant qu'il fût à bonne portée; car c'est précisément afin +de pouvoir être avertis par le flair de la présence d'un ennemi qu'elles +broutent toujours contre le vent. + +La plaine était vaste; les abris étaient lointains et clairsemés: aussi +Hendrik, découragé, abandonna-t-il le projet d'attaquer les ourebis par +devant. + +Il était sur le point de regagner le camp, lorsqu'il lui vint à l'idée +d'employer la ruse. Il savait que, chez plusieurs espèces d'antilopes, +la curiosité est plus forte que la crainte. Il avait souvent, par divers +stratagèmes, attiré près de lui des springboks. Pourquoi les ourebis +n'obéiraient-elles pas aux mêmes impulsions? + +--Tentons l'aventure! se dit-il. Au pis aller, j'en serai quitte pour +battre en retraite, ce que je serais obligé de faire dès à présent, si +je ne courais une dernière chance. + +Sans perdre un instant, il chercha dans sa poche un grand mouchoir rouge +qui lui avait plus d'une fois servi en pareille occasion. +Malheureusement il ne trouva rien. + +Il fouilla dans les deux poches de sa veste et de ses larges culottes, +puis dans son gilet; mais, hélas! le mouchoir rouge avait été oublié +dans la charrette! + +Comment le remplacer? En ôtant sa veste et en l'élevant en l'air? Elle +n'était pas d'une couleur assez vive. + +Fallait-il mettre son chapeau au bout de son fusil? La réussite de cet +expédient était plus probable; cependant il avait le désavantage de trop +rappeler la forme humaine que redoutaient les animaux en général et les +ourebis en particulier. + +Enfin Hendrik eut une heureuse idée. + +Il avait entendu dire que la curiosité des antilopes était excitée +non-seulement par les couleurs voyantes, mais encore par les formes +bizarres, par les mouvements singuliers. Il se souvint d'un stratagème +que les chasseurs avaient souvent employé avec succès et dont +l'exécution était facile. + +Il s'agissait de se tenir sur les mains, la tête en bas. C'était un +exercice gymnastique que le jeune homme avait maintes fois pratiqué pour +son amusement, et dans lequel il avait acquis l'habileté d'un acrobate. + +Sans plus tarder, il déposa sa carabine à terre, et, se tenant sur la +tête et sur les mains, il se mit à remuer les pieds en l'air, en les +frappant l'un contre l'autre et en les croisant de la manière la plus +fantastique. + +Il avait le visage tourné du côté des ourebis; mais il ne pouvait les +voir, car l'herbe avait un pied de haut. Cependant, par intervalles, il +laissait retomber ses pieds et regardait entre ses jambes pour juger de +l'effet de sa ruse. + +Elle réussit. Le mâle, en apercevant l'objet inconnu, fit entendre un +sifflement aigu, et partit avec la vitesse d'un oiseau, car l'ourebi est +une des plus agiles antilopes d'Afrique. La femelle suivit, mais plus +lentement, et se trouva bientôt en arrière. + +Le mâle se ravisa tout à coup. Comme s'il eût eu honte de son peu de +galanterie, il fit volte-face, et alla au-devant de sa compagne. + +Quel pouvait être l'objet inconnu? C'était ce que le mâle semblait se +demander. Ce n'était ni un lion, ni un léopard, ni une hyène, ni un +chacal, ni un renard, ni un loup, ni un chien sauvage, ni aucun de ses +ennemis bien connus. Ce n'était pas non plus un Bosjesman, puisqu'il +paraissait avoir deux têtes. Qu'était-ce donc? + +L'objet était resté en place, il n'avait pas l'air de vouloir poursuivre +une proie; peut-être n'était-il pas dangereux. + +Ainsi raisonna le mâle. Sa curiosité dominant sa crainte, il voulut, +avant de s'éloigner, voir de plus près la chose mystérieuse qui attirait +son attention. Peu importait ce qu'elle pouvait être; à la distance qui +l'en séparait, elle était hors d'état de lui nuire; et si elle courait +après lui, il comptait la laisser bien loin en arrière, puisque sa +vélocité dépassait celle de tous les bipèdes ou quadrupèdes africains. + +Il s'approcha donc de plus en plus, en allant en zigzag à travers la +plaine, jusqu'à ce qu'il fut arrivé à moins de cent pas de l'étrange +objet qui l'avait d'abord effarouché. Sa compagne semblait animée du +même sentiment de curiosité, et ses grands yeux étincelaient d'un vif +éclat. De temps en temps, l'un et l'autre s'arrêtaient comme pour tenir +conseil, et se demander s'ils savaient à quoi s'en tenir sur le +caractère de l'animal étranger. Il était évident que leur perplexité se +prolongeait, car l'étonnement se peignait dans leurs regards et dans +leurs allures. + +Enfin l'étrange objet se perdit un moment sous l'herbe, et quand il +reparut il avait subi une métamorphose, il en partait des reflets +brillants qui fascinèrent tellement l'ourebi mâle, qu'il resta immobile +et les yeux fixes. + +Fatale fascination! ce fut son dernier regard. Un éclair jaillit; une +balle traversa le cœur du pauvre animal, et il ne vit plus les +brillants reflets. + +La femelle accourut auprès de lui, et sans deviner la cause de sa mort +subite, elle vit bien qu'il était mort. Son sang rouge s'échappait de sa +blessure; ses yeux étaient vitreux; il était muet et sans mouvement. + +Elle se disposait à fuir; mais pouvait-elle se séparer immédiatement de +la dépouille inanimée de son compagnon; elle lui devait quelques pleurs; +elle avait des devoirs de veuve à remplir; mais elle n'en eut pas le +temps. L'amorce pétilla de nouveau; le tube brillant lança son jet de +flamme, et la femelle tomba sur le corps du mâle. + +Le jeune chasseur se releva, et ne voyant point d'autre gibier dans la +plaine, il ne reprit pas le temps de recharger son fusil, comme il en +avait l'habitude. Il courut ramasser ses deux victimes, mais qu'elle fut +sa surprise de trouver auprès d'elles une troisième antilope encore +vivante. C'était un faon qui n'était guère plus gros qu'un lapin, et que +l'herbe avait jusqu'alors caché. Il poussait de faibles bêlements en +bondissant autour du corps inanimé de sa mère. + +Tout chasseur qu'il était, Hendrik ne put se défendre d'une certaine +émotion en contemplant ce tableau. Mais il songea que ce n'était pas en +pure perte pour satisfaire un caprice qu'il avait tué ces antilopes. Sa +conscience ne lui reprochait rien. + +Le petit faon était une trouvaille pour Jan, qui avait souvent désiré en +posséder un, afin de n'avoir rien à envier à sa sœur; on pouvait +nourrir l'orphelin avec le lait de la vache, et Hendrik se promit de le +faire élever avec soin. Il s'en empara sans difficulté, car la jeune +ourebi refusait de quitter la place où sa mère était tombée. + +Hendrik lia ensemble le mâle et la femelle, attacha une forte corde +autour des cornes de l'ourebi mâle, et les traîna tous deux derrière +lui, la tête la première et dans le sens du poil, ce qui rendait la +traction plus facile. Il n'eut pas de peine à les tirer sur la pelouse, +tout en portant le faon dans ses bras. + +La satisfaction fut générale lorsqu'on vit arriver ce renfort de +venaison. Jan fut particulièrement enthousiasmé du jeune faon, et +n'envia plus à Gertrude la possession de sa jolie gazelle. + + + + +CHAPITRE XXIV. + +LES AVENTURES DU PETIT JAN + + +Il aurait mieux valu que Jan n'eût jamais vu la petite ourebi, car la +nuit même l'innocente créature causa dans le camp une panique terrible. + +L'ordre du coucher avait été le même que la nuit précédente. + +Von Bloom et les quatre enfants s'étaient installés dans la charrette. + +Totty était étendue dessous, entre les roues. + +Le Bosjesman avait allumé à peu de distance un grand feu, près duquel il +s'était endormi, enveloppé dans son kaross de peau de mouton. + +La famille n'avait pas été importunée par les hyènes, ce qui se +concevait aisément. Les trois chevaux qu'on avait tués dans la journée +absorbaient l'attention de ces désagréables visiteuses, dont on +entendait les rires affreux du côté où gisaient les cadavres. Ayant +largement à souper, elles n'avaient aucun prétexte pour s'aventurer dans +le voisinage du camp, où elles avaient été mal accueillies la veille. + +Ce fut ainsi que raisonna Von Bloom avant de s'endormir; mais il se +trompait. Quoique les hyènes eussent dévoré les chevaux, c'était une +erreur de croire que leur appétit insatiable serait assouvi. Longtemps +avant le jour, si Von Bloom avait été réveillé, il aurait entendu près +du camp le rire frénétique des hyènes, dont les yeux verts scintillaient +aux clartés mourantes du feu de Swartboy. + +Dans un moment d'insomnie, il avait bien entendu les bêtes féroces; mais +sachant que le biltongue était hors d'atteinte, et s'imaginant qu'elles +ne pouvaient nuire à personne, il ne daigna pas s'occuper de leurs +bruyantes démonstrations. + +Cependant il fut réveillé en sursaut par le cri perçant d'un animal aux +abois; et ce cri fut suivi d'un autre brusquement étouffé. + +Von Bloom reconnut le bêlement plaintif de l'ourebi. + +--Ce sont les hyènes qui la tuent, pensa-t-il. + +Tous les membres de la famille, éveillés en même temps, eurent la même +idée; mais ils n'eurent pas le temps de l'exprimer. Un nouveau bruit les +fit tressaillir, et ils se levèrent avec autant de précipitation que si +une bombe eût éclaté sous la charrette: du côté d'où était parti le +bêlement de l'antilope, la voix du petit Jan se fit entendre. + +Grand Dieu! qu'arrivait-il? + +A une clameur brusque et perçante succéda le tumulte confus d'une lutte; +puis Jan appela au secours à grands cris, et les sons de sa voix furent +de plus en plus affaiblis par la distance. + +Jan était enlevé! + +Cette pensée frappa Von Bloom, Hans et Hendrik, et les remplit de +consternation. Ils avaient à peine les yeux ouverts, et, ne jouissant +pas encore de toute la lucidité de leur esprit, ils ne savaient à quoi +se résoudre. + +Les cris réitérés de Jan leur rendirent toute leur énergie. Sans même +prendre leurs fusils, ils sautèrent à bas de la charrette et coururent +au secours de leur frère. + +Totty était levée et versait des larmes, mais elle ignorait ce qui +s'était passé. + +Ils ne s'arrêtèrent pas à l'interroger, leur attention fut attirée par +les vociférations de Swartboy, et ils virent courir dans les ténèbres un +tison ardent qui était sans doute porté par ce fidèle serviteur. + +Ils suivirent comme un fanal la torche embrasée. La voix du Bosjesman +tonnait dans le lointain; mais, hélas! les cris du petit Jan +retentissaient plus loin encore. + +Sans chercher à comprendre ce dont il s'agissait, ils hâtèrent le pas, +en proie à de sinistres appréhensions. + +Tout à coup le tison descendit rapidement, remonta, redescendit, se +releva de nouveau, et les clameurs de Swartboy redoublèrent. + +Evidemment il administrait à quelque animal une terrible correction. + +Mais on n'entendait plus la voix de Jan; était-il mort? + +Son père et ses frères s'avancèrent, et bientôt un étrange spectacle +s'offrit à leurs yeux. Jan gisait au pied d'un buisson, aux racines +duquel il se cramponnait. Autour de son poing droit était enroulé le +bout d'une longue lanière, et à l'autre bout était attaché la jeune +ourebi, horriblement mutilée. Swartboy était près de lui, tenant son +tison, qui flamboyait avec un nouvel éclat depuis qu'il s'en était servi +pour étriller une hyène affamée. + +L'hyène s'était évadée sans demander son reste, mais personne ne songea +à la poursuivre; on ne s'occupait que du petit Jan. + +L'enfant fut relevé; tous les yeux l'examinèrent avec empressement, et +un cri de joie partit de toutes les poitrines quand on s'aperçut qu'il +n'était pas blessé. Les épines l'avaient égratigné, la corde qu'il +tenait avait laissé sur son poing un sillon bleuâtre; il était un peu +troublé, mais il reprit promptement ses sens et donna l'assurance qu'il +n'éprouvait aucune douleur; il expliqua ensuite les détails de sa +mystérieuse aventure. + +Il s'était couché dans la charrette avec ses frères, mais il ne s'était +pas endormi comme eux; il était préoccupé de sa chère ourebi, qui, faute +de place, avait été reléguée sous la charrette. + +Jan se mit en tête de la contempler encore avant de s'endormir. Sans +dire un mot à personne, il descendit, détacha doucement l'ourebi, qu'on +avait liée à l'une des roues, et la conduisit auprès du feu pour la +mieux voir. + +Après l'avoir admirée pendant quelque temps, Jan pensa que Swartboy ne +serait pas fâché de partager ses impressions, et il secoua le Bosjesman +sans cérémonie. Celui-ci n'était nullement disposé à se réveiller pour +regarder un animal de l'espèce duquel il avait mangé des centaines; mais +il aimait son jeune maître et ne se formalisa pas d'un caprice qui le +privait du sommeil. + +Tous deux se mirent à causer des grâces de l'ourebi; mais ce genre de +conversation finit par devenir monotone, et Swartboy proposa de dormir. +Jan y consentit, à condition qu'il coucherait auprès du feu. + +--J'irai, dit-il, chercher ma couverture dans la charrette, et vous +n'aurez pas besoin de partager avec moi votre kaross. + +--Y songez-vous? répondit Swartboy; quelle fantaisie! Si votre père se +lève et ne vous trouve pas à côté de lui, que dira-t-il? + +--Il n'aura pas de reproches à me faire, j'ai eu froid dans la +charrette, et il est tout naturel que je me rapproche du feu. Je vous en +prie, laissez-moi coucher auprès de vous. + +Le petit lutin employa tant d'artifices que Swartboy, qui ne pouvait +rien lui refuser, finit par se rendre. Il n'y avait pour lui aucun +inconvénient à coucher en plein air, car le temps n'était pas à la +pluie. + +Jan remonta sans bruit dans la charrette, y prit sa couverture et vint +se coucher à côté de Swartboy. De peur de perdre l'ourebi, il lui +attacha au cou une lanière dont il s'assujettit fortement l'autre +extrémité autour du poignet. + +Pendant quelque temps encore, il demeura en contemplation devant sa bête +favorite; mais enfin le sommeil le gagna, et l'image de l'ourebi devint +confuse devant ses yeux. + +A partir de cet instant, Jan ne pouvait se rendre exactement compte de +ce qui lui était arrivé.--J'ai été éveillé, dit-il en terminant son +récit, par une brusque secousse et par les bêlements de mon ourebi; et +au moment où j'ouvrais les yeux, je me suis senti violemment traîné sur +le sol; j'ai cru d'abord que Swartboy me jouait quelque mauvaises farce, +mais à la lueur du foyer, j'ai vu un gros animal noir qui emportait +l'ourebi et nous entraînait tous les deux. Jugez si je me suis mis à +crier. + +J'ai tâché de me retenir à l'herbe, à la terre, aux branches d'arbre; +mais il m'a été impossible de rien saisir. Enfin, passant auprès d'épais +buissons, j'ai pu m'accrocher aux racines, et je m'y suis tenu de toute +ma force. + +Pourtant l'animal noir me tirait toujours, je n'aurais pu résister +longtemps sans le brave Swartboy, qui est arrivé avec son tison et qui a +rossé d'importance la méchante bête. Elle n'a pas demandé son reste, +allez! + +Quand il acheva ses explications, Jan s'était complètement remis; mais +la pauvre ourebi, cruellement mutilée, n'avait pas plus de prix qu'un +rat mort. + + + + +CHAPITRE XXV. + +DIGRESSION SUR LES HYÈNES + + +Les hyènes ne sont que des loups d'une espèce particulière. Elles leur +ressemblent par les mœurs et l'aspect général; mais elles ont la tête +plus massive, le museau plus large, le cou plus court et la robe plus +velue et plus hérissée; un de leur traits caractéristiques est +l'inégalité des membres inférieurs: les jambes de derrière étant plus +faibles et plus courtes que celle de devant, la croupe est beaucoup plus +basse que les épaules, et la ligne du dos, au lieu d'être horizontale +comme chez la plupart des animaux, s'abaisse obliquement vers la queue. + +Dans les temps fabuleux de la zoologie, le cou épais et lourd de l'hyène +avait fait croire qu'elle n'avait pas de vertèbres cervicales. Ses +fortes mâchoires lui permettent de broyer des os dont les autres bêtes +de proie ne sauraient tirer aucun parti: elle brise les plus gros; et, +après en avoir extrait la moëlle, elle les réduit en pâte et les avale. +La nature ne laisse rien perdre, et c'est dans les contrées où abondent +ces grands os que l'hyène se rencontre. + +Les hyènes sont les loups de l'Afrique, c'est-à-dire qu'elles +représentent sur ce continent une espèce qui n'y existe pas. Le +maraudeur des Pyrénées ou son frère jumeau d'Amérique n'auraient point +sans elle d'analogue en Afrique, car le chacal est de trop petite taille +pour être considéré comme un loup. + +De tous les loups, l'hyène est le plus laid, le plus repoussant. Ce +serait l'animal le plus hideux de la création sans les babouins, avec +lesquels elles ont d'ailleurs quelques rapports de physionomie et +d'habitudes. + +Pendant longtemps on n'a connu qu'une seule espèce d'hyène, l'hyène +vulgaire ou rayée sur laquelle on a débité une foule de fables +absurdes. Aucun animal, pas même le vampire, pas même le dragon, n'a +joué un rôle si important dans le monde surnaturel. D'après les récits +fantastiques du moyen âge, l'hyène exerçait sur ses victimes la +fascination du regard; les attirait et les dévorait. Elle changeait de +sexe chaque année; on prétendait même qu'elle avait le pouvoir de se +métamorphoser en jeune homme pour séduire les jeunes filles et les +entraîner au fond des bois; elle imitait admirablement la voix humaine. +Rôdant autour des maisons, elle prêtait l'oreille, et quand elle avait +entendu prononcer le nom d'un membre de la famille, elle le répétait en +poussant des cris de détresse. Celui qu'elle avait appelé sortait +imprudemment et devenait sa victime. + +Ces histoires bizarres étaient crues comme article de foi; mais ce qui +peut sembler étrange, c'est qu'elles ne sont pas totalement dépourvues +de fondement, et il y a en effet dans le regard de l'hyène une puissance +particulière qui emporte l'idée de fascination, quoique à ma +connaissance personne ne s'y soit jamais laissé prendre. On a pu +également se figurer que l'hyène imitait la voix humaine, par la simple +raison que cette voix ressemble à la sienne. Je ne prétends pas dire que +le cri de l'hyène soit exactement celui d'un homme, mais il présente +avec certains cris particuliers une identité remarquable. Je connais +plusieurs individus qui ont positivement des voix d'hyène, et +l'imitation la plus exacte du rire humain est le cri de l'hyène +tachetée. + +Malgré l'horreur qu'il inspire, on ne peut l'entendre sans être égayé +par cette singulière parodie, dont les sons métalliques et saccadés +rappellent la voix des nègres; j'ai déjà comparé ce rire à celui d'un +nègre en état de folie. + +L'hyène rayée, quoique la mieux connue, est selon moi la moins +intéressante de son genre. Elle est plus répandue que ses congénères; on +la trouve dans presque toute l'Afrique, dans les parties méridionales de +l'Asie, et même dans le Caucase et l'Altaï. C'est la seule espèce qui +existe en Asie; toutes les autres sont originaires de l'Afrique, qui est +la véritable patrie de l'hyène. + +Les naturalistes n'admettent que trois espèces d'hyènes; mais je suis +convaincu qu'il y en a cinq ou six autres non moins distinctes, sans y +comprendre le protales ou petite hyène fossoyeuse, et le chien sauvage +du Cap, dont nous aurons à nous occuper dans le cours de notre récit. + +L'hyène rayée est ordinairement d'une couleur gris-cendré, avec de +légères teintes jaunâtres et des stries irrégulières d'un brun foncé. +Ces raies sont rangées obliquement le long du corps et suivent la +direction des côtes; elles ne sont pas marquées avec la même netteté +chez tous les individus. + +Le poil de l'hyène est rude, épais, et forme sur le cou, les épaules et +le dos, une crinière lorsque l'animal est irrité. + +L'hyène commune est loin d'être brave; c'est en réalité la plus faible +et la moins féroce de son genre. Elle est vorace, mais elle vit +uniquement de charogne et n'ose pas attaquer des êtres vivants d'une +taille deux fois moindres que la sienne. Elle se jette avec avidité sur +les plus petits quadrupèdes, mais un enfant de douze ans peut aisément +la mettre en fuite. + +La seconde espèce, désignée sous le nom d'hyène de Bruce, est celle dont +le célèbre voyageur fut si souvent importuné pendant qu'il parcourait +l'Abyssinie. Presque tous les naturalistes l'ont confondue avec l'hyène +vulgaire, à laquelle elle ne ressemble que par les stries, encore +sont-elles différemment disposées et d'une couleur différente. L'hyène +de Bruce, deux fois plus grande que le type de l'espèce, la surpasse en +force, en courage et en férocité. Elle attaque sans hésitation tous les +animaux et l'homme lui-même. Elle entre la nuit dans les villages pour +enlever les bestiaux et les enfants. Ces faits, qui paraissent +invraisemblables, sont constatés par les témoignages les plus +authentiques. + +L'hyène de Bruce a la réputation d'entrer dans les cimetières et de +déterrer les cadavres pour s'en repaître. Quelques naturalistes ont nié +le fait; mais pourquoi? On sait que dans presque toutes les parties de +l'Afrique les morts ne reçoivent point de sépulture, et qu'ils sont +déposés dans les champs, où les hyènes viennent les dévorer; on sait +aussi que l'hyène creuse la terre. Est-il invraisemblable qu'elle +découvre les cadavres, qui sont sa nourriture naturelle? C'est +l'habitude du loup, du chacal, du coyotte et même du chien. Je les ai +vus tous ensemble à l'œuvre sur le champ de bataille. Pourquoi ne +serait-ce pas celle de l'hyène? + +Une troisième espèce, très-distincte des précédentes, est l'hyène +tachetée (_hyena crocuta_). On l'appelle parfois aussi l'hyène rieuse, à +cause de la particularité dont nous avons eu occasion de parler. + +Cette espèce est plus grande que l'hyène vulgaire, dont elle diffère peu +par la couleur; seulement, au lieu d'être rayés, ses flancs sont +couverts de taches. Elle a les mœurs de l'espèce Abyssinienne; mais +elle est cantonnée dans la partie la plus méridionale de l'Afrique, où +les colons hollandais la nomment tigre-loup, tandis que l'hyène vulgaire +est connue sous la simple dénomination de loup. + +Une quatrième espèce, l'hyène velue (_hyena villosa_), a pour signe +caractéristique de grands poils droits qui tombent le long de ses +flancs. Elle est de la grosseur d'un chien du mont Saint-Bernard, et +n'est pas sans analogie avec le blaireau. La couleur de sa robe est un +brun foncé en dessus et un gris sale en dessous. + +Il est impossible de la confondre avec ses congénères, et cependant de +savants naturalistes, entre autres de Blainville, l'ont décrite comme +appartenant à la même espèce que l'hyène vulgaire. Les plus ignorants +fermiers de l'Afrique méridionale ne s'y trompent pas. + +Le nom de loup des sables qu'ils donnent à cette quatrième espèce +indique ses habitudes, car elle fréquente les bords de la mer et ne se +trouve jamais dans les localités où abondent les hyènes communes. + +On a eu tort d'appeler cette espèce hyène brune, car elle n'est +nullement caractérisée par sa couleur. Ce nom convient mieux à celle qui +habite le grand désert, et dont les poils plus courts sont d'un brun +uniforme. Sans doute, lorsque le centre de l'Afrique aura été +complètement exploré, plusieurs espèces nouvelles seront ajoutées à +cette liste déjà nombreuse. + +Les mœurs des hyènes se rapprochent de celles des grands loups. Elles +vivent dans des grottes ou dans des crevasses de rochers. Quelques-unes +s'emparent des terriers que d'autres animaux ont creusés, et qu'elles +élargissent avec leurs griffes. Elles n'ont pas les pattes assez +rétractiles pour monter sur les arbres; c'est dans leurs mâchoires et +leurs dents que consiste leur principale force. + +Les hyènes sont des animaux solitaires; il est vrai qu'on les voit par +bandes autour des carcasses, mais si elles sont attirées par une proie +commune, elles se dispersent pour en emporter les lambeaux. D'une +voracité excessive, elles mangent jusqu'aux morceaux de cuir et aux +vieux souliers. Malgré leur lâcheté elles montrent de l'audace envers +les pauvres indigènes, qui ne les chassent pas en vue de les exterminer. +Elles entrent dans les misérables kraals et emportent souvent les +enfants. Il est certain que plusieurs centaines d'enfants ont été tués +par les hyènes dans l'Afrique méridionale. + +Vous vous demandez sans doute pourquoi on ne leur déclare pas la guerre? +pourquoi on tolère leurs déprédations? Vous supposez que la vie humaine +est regardée comme moins précieuse en Afrique qu'en Angleterre. Il n'en +est rien. Si les sauvages n'assurent pas à leur famille une protection +suffisante, les hommes civilisés ne sont guère moins coupables, et, au +nombre de leurs lois, il en est plus d'une qui font de nombreuses +victimes. Bien plus, l'existence humaine est parfois inutilement +exposée. Une fête de la cour, une revue, la réception d'un empereur, +entraînent presque toujours des accidents funestes. + + + + +CHAPITRE XXVI. + +UNE MAISON DANS LES ARBRES + + +Von Bloom réfléchit que les hyènes allaient être pour lui un grand +fléau; elles menaçaient ses provisions, ses effets, et même ses enfants, +car, en emmenant les aînés dans ses expéditions, il était obligé de +laisser au camp les plus jeunes. D'autres animaux, plus redoutables +encore, venaient boire dans le lac, et la nuit même on avait entendu sur +ses bords le rugissement des lions. Il importait de mettre Gertrude et +Jan à l'abri de leurs atteintes. + +Il fallait donc bâtir une maison; mais cette construction demandait du +temps, les pierres étaient à un mille de distance et ne pouvaient être +apportées qu'à la main. D'ailleurs à quoi bon se donner tant de peine +pour un édifice provisoire; Von Bloom n'avait pas l'intention de se +fixer dans ce lieu, où les éléphants viendraient sans doute à manquer +bientôt. + +On pouvait construire une maison de bois, mais, à l'exception des +figuiers-sycomores qui étaient plantés de distance en distance avec une +sorte de symétrie, on ne trouvait que des mimosas, des euphorbes, des +strélitzias, des aloès aborescents, des zamies aux souches épaisses. +Toutes ces plantes embellissaient le paysage, mais ne pouvaient fournir +aucun bois de charpente. Quand aux nwanas, ils étaient tellement gros, +qu'il eût été aussi difficile d'en abattre un seul que de bâtir une +maison, et l'on aurait eu besoin d'une scierie mécanique pour les +découper en planches. + +Une enceinte de broussailles, une frêle muraille de perches et de lattes +n'auraient pas suffisamment garanti la sécurité des habitants; un +rhinocéros, un éléphant furieux, en auraient en quelques instants +effectué la démolition. + +En outre, s'il fallait en croire Swartboy, qui était originaire d'un +pays voisin, quelques peuplades antropophages hantaient les environs: +comment se défendre de leurs attaques dans une maison mal close et peu +solide? + +Von Bloom était embarrassé. Il ne pouvait commencer ses chasses avant +d'avoir réglé la question de son domicile. Il importait de disposer un +emplacement où les enfants seraient en sûreté pendant son absence. + +Tandis qu'il y réfléchissait, il jeta par hasard les yeux sur le nwana, +et son attention se fixa sur ses énormes branches, qui éveillèrent dans +son esprit d'étranges souvenirs. Il se rappela avoir entendu dire que +dans certaines parties de l'Afrique, et sans doute à peu de distance de +celle où il était, les indigènes vivaient dans les arbres. + +En effet, une tribu tout entière, composée de cinquante individus, +s'établit parfois sur un seul arbre, où elle brave les bêtes féroces et +les sauvages. Les huttes sont posées sur des plates-formes que +soutiennent les grosses branches horizontales; l'on y monte au moyen +d'échelles qui sont retirées pendant la nuit. + +Von Bloom connaissait ces détails, qui sont de la plus complète +exactitude. + +--Ne puis-je, se dit-il, à l'exemple des Hottentots, construire un asile +dans la gigantesque nwana? J'y trouverais toute la sécurité désirable, +toute ma famille y dormirait en paix, et quand j'irais à la chasse, je +laisserais mes enfants avec la certitude de les revoir sains et saufs au +retour. L'idée est excellente, mais est-elle praticable?... Voyons! il +ne faut que des planches pour établir une plate-forme, le reste sera +facile; le feuillage, à la rigueur, me servirait de toit... Mais où +trouver des planches? Hélas! il n'y en a point dans les environs. + +En cherchant autour de lui, Von Bloom jeta les yeux sur sa charrette. + +--Voilà des planches! s'écria-t-il dans un premier transport de joie. +Mais quoi! briser cette belle voiture, me priver de la seule ressource +que j'aie pour retourner un jour à Graaf Reinet!... Non, non! jamais! +Imaginons un autre expédient... Mais j'y pense; je n'ai pas besoin de +briser ma charrette; elle peut se démonter et se remonter à volonté... +Je puis l'utiliser sans en ôter un seul clou... Le fond de la caisse +sera ma plate-forme... Hurrah! + +Enthousiasmé de son projet, le porte-drapeau s'empressa de le +communiquer à ses enfants. Tous y adhérèrent avec empressement, et comme +ils avaient la journée devant eux, ils se mirent à l'œuvre +immédiatement. + +Ils coupèrent d'abord dans le taillis du bois, dont ils fabriquèrent, +non sans peine, un grossière échelle de trente pieds de hauteur. Elle +atteignait aux premières branches du nwana, d'où ils pouvaient organiser +un escalier pour arriver à toutes les autres. + +Von Bloom monta, examina avec soin les branches nombreuses qui partaient +horizontalement du tronc, et en choisit deux des plus fortes, situées à +la même hauteur et s'écartant insensiblement l'une de l'autre. + +Dix minutes suffirent pour démonter la charrette; puis tous les +travailleurs réunirent leurs forces pour monter le fond de la caisse. A +l'une de ses extrémités furent attachées de grosses courroies, qu'on fit +passer par-dessus une branche plus élevée que celle sur laquelle devait +reposer le plancher. Swartboy grimpa sur l'arbre pour diriger l'énorme +pièce de bois, et toute la famille se suspendit aux courroies pour la +haler. Le petit Jan lui-même tira de son mieux, mais toute sa puissance +musculaire ne pouvait guère être évaluée à plus d'une livre commerciale. + +Le fond de la charrette fut hissé et placé d'aplomb sur les branches +horizontales destinées à le supporter. De bruyantes acclamations +retentirent en bas, et Swartboy y répondit du haut du nwana. + +Le plus difficile était fait. Les parois de la charrette furent enlevées +pièce à pièce et remises à leur place. On élagua quelques branches afin +de remonter la capote du véhicule; et quand le soleil se coucha, la +maison aérienne était logeable. + +On y coucha le soir même, ou plutôt, comme le dit Hans en plaisentant, +on y percha. + +Mais la famille ne regardait pas sa nouvelle habitation comme terminée. +On y travailla le lendemain. Au moyen de longues perches, on établit +devant la charrette une large terrasse. Les perches furent liées +ensemble avec des baguettes de saule pleureur (_salix Babylonica_), +arbre originaire de ces contrées, et qui croissait en abondance sur les +bords du lac. La terrasse reçut un épais enduit de glaise prise au même +endroit, et cimentée avec cette terre glutineuse dont sont composées les +fourmilières. + +Grâce à ces arrangements, on pouvait allumer du feu et faire la cuisine +dans le nwana. + +Quand le principal corps de logis fut achevé, Swartboy construisit une +plate-forme pour lui et une seconde pour Totty, dans une autre partie de +l'immense figuier-sycomore. Au-dessus de chacune d'elles, pour préserver +leurs habitants de la pluie et de la rosée, fut placé un pavillon de la +grandeur d'un parapluie ordinaire. Ces deux pavillons avaient un aspect +bizarre, dont on se rendait compte aisément quand on savait que +c'étaient les oreilles de l'éléphant. + + + + +CHAPITRE XXVII. + +LA BATAILLE DES OUTARDES + + +Rien ne pouvait plus empêcher le porte-drapeau de poursuivre le but de +sa vie nouvelle, la chasse aux éléphants. Il résolut de commencer sans +retard. Il sentait qu'il serait en proie à une terrible incertitude tant +qu'il n'aurait pas abattu plusieurs de ces gigantesques animaux. +Etait-il sûr maintenant d'en pouvoir tuer un seul, et s'il n'y +réussissait pas, à quoi servaient ses calculs anticipés? Que devenaient +ses espérances de fortune? Un échec pouvait le rejeter dans une +condition pire que celle qu'il avait supportée, car il aurait perdu +non-seulement son temps, mais encore son énergie. Le succès excite les +facultés, ranime le courage, inspire à l'homme une juste confiance en +soi-même; la défaite le rend timide et le pousse au désespoir. Sous le +rapport psychologique, il est dangereux d'échouer dans une entreprise +quelconque, et c'est pourquoi, avant d'exécuter aucun projet, il importe +d'être bien certain qu'il est praticable. + +Celui de Von Bloom l'était-il? Il l'ignorait encore; mais c'était son +unique ressource. Aucun autre moyen d'existence ne s'offrait à lui +présentement; il fallait de toute nécessité essayer de celui-ci. Il +avait foi dans ses calculs, il avait l'espoir qu'ils ne seraient pas +trompés; mais la chose restait à l'état de théorie. Il était donc +naturel qu'il eût hâte de débuter et de courir la chance. + +Il sortit donc à la pointe du jour, accompagné de Hendrik et de +Swartboy. Il n'avait pu se décider à laisser ses enfants sous la seule +protection de Totty, qui était elle-même presque un enfant. Hans était +chargé de veiller sur eux et de garder le camp. + +Les chasseurs suivirent d'abord le ruisseau qui sortait du lac, parce +que c'était de ce côté que les arbres étaient en plus grand nombre; et +ils savaient que les éléphants hantaient plus volontiers les contrées +basses que les plaines découvertes. + +Le cours d'eau était bordé d'une large ceinture de ces taillis qu'on +désigne sous le nom de jungles. Plus loin se montraient ça et là des +bouquets d'arbres, des massifs de verdure, au delà desquels commençaient +les prairies, presque dépourvues d'arbres, mais couvertes d'un riche +tapis de gazon. A ces prairies succédait le Karoo, désert aride, qui +s'étendait à l'orient et à l'occident jusqu'aux limites de l'horizon. La +lisière septentrionale était formée, comme nous l'avons dit, par une +chaîne de collines escarpées, derrière lesquelles il n'y avait que des +solitudes desséchées. Au sud, on apercevait des bois qui, sans mériter +le nom de forêts, étaient cependant assez vastes pour servir de retraite +aux éléphants. + +Les arbres étaient principalement des mimosas de diverses espèces, dont +les feuilles, les racines et les jeunes pousses sont la nourriture +favorite des grands ruminants. On remarquait aussi quelques mokalas aux +cimes en parasol; mais c'était les nwanas dont les feuillages massifs, +dominant tout le paysage, qui lui donnaient un caractère particulier. + +Le lit du ruisseau allait en s'élargissant, mais en revanche la quantité +d'eau courante diminuait, et à un mille du camp elle disparaissait +complètement. On ne trouvait plus ça et là que des mares stagnantes. +Toutefois, le lit continuait à augmenter de largeur, et il était évident +qu'après les grandes pluies il devait contenir assez d'eau pour former +une rivière importante. + +Les deux rives étaient couvertes de buissons si épais que le canal +desséché était la seule voie praticable. Chemin faisant, les chasseurs +firent lever diverses espèces de petit gibier, auquel Hendrik aurait +volontiers envoyé un coup de fusil, mais son père s'y opposa. + +--Tu pourrais, lui dit-il, effrayer le gros gibier que nous cherchons et +que nous rencontrerons sans doute d'un moment à l'autre. Il vaut mieux +attendre; en retournant au camp, je t'aiderai à tuer une antilope qui +fera notre souper. Provisoirement ne songeons qu'au but de notre +expédition, et tâchons de nous procurer une paire de défenses. + +Rien n'empêchait Swartboy de se servir de son arc, arme silencieuse, qui +ne pouvait causer la moindre alerte. Il avait été emmené tant pour +porter la hache et autres ustensiles que pour prendre part à la chasse. +Il n'avait oublié ni son arc ni son carquois, et il était sans cesse +occupé à chercher des yeux quelque animal, pour lui décocher une de ses +armes empoisonnées. + +Il trouva enfin un but digne de son attention. En traversant la plaine +pour éviter les sinuosités du ruisseau, les chasseurs entrèrent dans une +clairière au milieu de laquelle se tenait un énorme oiseau. + +--Une autruche! s'écria Hendrik. + +--Non, dit Swartboy, c'est un paon. + +--Il a raison, dit Von Bloom. + +Cette désignation était nécessairement inexacte, car il n'existe pas de +paons en Afrique; et il ne se trouvent à l'état sauvage que dans l'Asie +méridionale et dans les îles de l'archipel Indien. Cependant le volatile +avait quelque analogie avec un paon, par sa queue longue et massive, par +ses ailes tachetées et ocellées, enfin par les plumes marbrées de son +dos. A la vérité, il n'avait point les brillantes couleurs du plus fier +des oiseaux, mais il était aussi majestueux et beaucoup plus grand. Sa +taille et son attitude expliquaient la méprise d'Hendrik. + +C'était un oiseau très-différent du paon et de l'autruche, l'outarde +kori ou grande outarde de l'Afrique méridionale, que les colons +hollandais ont qualifiée de paon à cause de son plumage ocellé. + +Swartboy et Von Bloom savaient que le kori était un manger délicieux, +mais ils savaient aussi que cet oiseau craintif se laissait +difficilement approcher; comment donc le Bosjesman pouvait-il +l'atteindre avec ses flèches? + +L'outarde était à plus de deux cents pas, et si elle avait aperçu ses +ennemis, elle aurait doublé la distance en courant, car les oiseaux de +cette famille, sans avoir recours à leurs ailes, comptent sur leurs +longues jambes pour échapper aux dangers qui les menacent. Ils sont plus +agiles que l'autruche même, et quand on les chasse avec des chiens, on +ne les force qu'après une longue poursuite. + +L'outarde n'avait pas encore vu les chasseurs. Ils l'avaient remarquée +au moment où ils sortaient d'un taillis, et s'étaient arrêtés aussitôt. + +De quelle manière Swartboy pouvait-il s'en approcher? le sol était aussi +dégarni qu'une prairie nouvellement fauchée, et la clairière n'avait +qu'une largeur médiocre. Swartboy était même surpris d'y voir un kori, +car ces oiseaux ne fréquentent ordinairement que les vastes plaines, +pour être à même d'apercevoir de loin leurs ennemis. + +L'outarde conservait sa position au centre de la clairière, et ne +montrait aucune velléité de se déranger. Tout autre qu'un Bosjesman +aurait renoncé à la chasser, mais Swartboy ne désespéra pas. Après avoir +recommandé à ses compagnons de se tenir tranquilles, il s'avança sur la +lisière de la jungle, et prit position derrière un buisson touffu. Il se +mit ensuite à imiter, avec une parfaite exactitude, le cri que pousse le +kori quand il provoque un adversaire au combat. + +De même que le tétras, l'outarde est polygame, et dans certaines saisons +de l'année elle est d'une jalousie terrible et d'une humeur belliqueuse. +Swartboy savait que les koris étaient dans la saison des combats, et en +parodiant leurs cris de défi, il espérait attirer à portée de sa flèche +celui qu'il avait sous les yeux. + +Dès que le kori entendit l'appel, il se dressa de toute sa hauteur, +étendit sa queue immense, et laissa pendre ses ailes, dont les plumes +mères traînèrent sur le sol; puis il répondit à la provocation. Ce qui +étonna Swartboy, ce fut d'entendre simultanément deux cris semblables. + +Ce n'était pas une illusion; avant que le Bosjesman eût le temps de +réitérer son stratagème, un second appel retentit d'un autre côté. + +Swartboy ouvrit de grands yeux à l'aspect d'un second kori qui semblait +être tombé des nues, mais qui, plus vraisemblablement, était sorti du +couvert des buissons; en tous cas, avant que le chasseur l'eût remarqué, +l'animal était près du centre de la clairière. + +Les deux oiseaux se virent, et l'on put juger à leurs mouvements qu'une +lutte entre eux était imminente. + +Après avoir passé quelque temps à se pavaner, à faire la roue, à +prendre les attitudes les plus menaçantes, à pousser les cris les plus +insultants, les deux koris arrivèrent à un état d'exaltation suffisant +pour commencer le combat. Ils s'abordèrent avec vaillance, en se servant +de trois espèces d'armes; tantôt ils se frappaient respectivement de +leurs ailes; tantôt ils se piquaient avec leurs becs, ou, quand ils en +trouvaient l'occasion, se donnaient des coups de pieds que la longueur +et la force musculaire de leurs jambes rendaient dangereux. + +Swartboy savait que, lorsqu'ils seraient au fort de l'action, il +pourrait approcher sans être remarqué, et il attendit patiemment le +moment propice. + +Au bout de quelques minutes, il reconnut qu'il n'aurait pas besoin de se +déranger, puisque les oiseaux se dirigeaient de son côté. + +Il tendit son arc, posa une flèche sur la corde, et observa les +combattants. + +En moins de cinq minutes, ils étaient à trente yards de son embuscade. +Le sifflement de sa flèche aurait pu être entendu par une des outardes +si elle avait écouté. L'autre n'aurait rien entendu, car avant que le +son parvînt jusqu'à elle un trait empoisonné lui traversait les +oreilles. + +Elle tomba morte, et l'autre kori, s'imaginant d'abord qu'il avait +remporté la victoire, se promena fièrement autour du cadavre; mais il +parut changer d'avis en voyant le trait planté dans la tête de la +victime; certes, ce n'était pas lui qui avait fait cela! + +Peut-être, s'il avait eu le temps de la réflexion, aurait-il pris la +fuite; mais avant qu'il eût éclairci ses idées, une autre flèche +l'étendit sur le gazon! + +Swartboy vint alors prendre possession de sa proie: les deux jeunes +mâles qu'il avait tués promettaient d'être excellents à la broche. Il +les suspendit à une branche élevée, pour les mettre à l'abri de la +voracité des hyènes et des chacals; puis les chasseurs rentrèrent dans +le lit du ruisseau. + + + + +CHAPITRE XXVIII. + +SUR LA PISTE DE L'ÉLÉPHANT + + +Après avoir fait une centaine de pas, ils traversèrent une des mares +dont nous avons parlé. Elle était assez grande, et la vase de ses bords +portait les empreintes de nombreux animaux. + +En remarquant de loin ces empreintes, Swartboy prit les devants. Tout à +coup ses yeux s'élargirent, ses lèvres frémirent, et il se tourna vers +ses compagnons pour crier: + +--_Mein baas! mein baas_ (mon maître)! il est venu ici un klow, un +éléphant de la grande espèce! + +Il était impossible de confondre les traces de l'éléphant avec celles de +tout autre animal. Elles avaient une longueur de vingt-quatre pouces et +une largeur presque égale. Profondément imprimées dans la boue, elles +formaient des trous assez grands pour y planter un poteau. Les chasseurs +contemplèrent ces traces avec d'autant plus de plaisir qu'elles étaient +fraîches, et que la vase remuée n'était pas encore recouverte d'une +croûte. Elles devaient avoir été faites dans la nuit, et annonçaient la +présence d'un vieil éléphant de très-haute taille. + +Il s'agissait seulement de savoir si ses défenses n'avaient pas été +brisées par accident; car dans ce cas elles ne repoussent jamais. Elles +tombent lorsque l'éléphant est jeune et qu'elles ne sont pas plus +grosses que des pattes de homard, mais celles qui les remplacent durent +toute la vie, et si elle se rompent, elles ne reparaissent jamais. +Quoique leur perte soit un grand malheur pour l'éléphant, il devrait, +s'il était bien avisé, les briser contre le premier arbre venu; ce +serait probablement un moyen de prolonger son existence, car les +chasseurs ne daigneraient plus employer leurs munitions à le tuer. + +Après avoir tenu conseil, Von Bloom et Hendrik, précédés de Swartboy, +suivirent la piste, qui passait à travers la jungle. + +Ordinairement l'éléphant laisse des marques de son passage en broutant +les arbres qu'il rencontre. Dans la circonstance actuelle, il n'avait +pas mangé; mais le Bosjesman, qui avait l'agilité d'un lévrier, n'en +suivit pas moins la trace, laissant derrière lui ses compagnons +essoufflés. + +Ils traversèrent plusieurs clairières et en trouvèrent une au milieu de +laquelle s'élevait une énorme fourmilière. L'éléphant devait s'y être +arrêté, et même s'y être couché. + +Von Bloom avait toujours entendu dire que les éléphants dormaient +debout, mais Swartboy était mieux informé. + +--Il est vrai, dit-il, qu'ils se tiennent quelquefois debout durant leur +sommeil, mais surtout dans les contrées où ils ne sont pas tourmentés; +que celui-ci se soit couché, c'est bon signe, nous voyons par là que +jusqu'à présent les klows sont restés paisibles possesseurs du pays. Il +est par conséquent facile de les approcher et de les tuer; et s'ils +déguerpissent plus tard, ce sera seulement quand nous en aurons abattu +un bon nombre. + +Cette dernière considération était de la plus haute importance. Lorsque +les éléphants ont appris à leurs dépens ce que signifie la détonation du +fusil, il suffit souvent d'une seule chasse pour les décider à +s'éloigner. Non-seulement les individus qu'on a poursuivis se dérobent +aux coups des chasseurs, mais encore tous les autres partent comme s'ils +eussent été avertis par leurs camarades, et bientôt il n'en reste plus +un seul dans la contrée. Ces émigrations sont le plus grand obstacle que +rencontre le chasseur d'éléphants, qu'elles obligent à des déplacements +perpétuels. + +Au contraire, lorsque les éléphants sont restés longtemps tranquilles, +un coup de fusil ne les épouvante pas, et pour quitter la place, il faut +qu'ils soient chassés avec persévérance. + +Swartboy fut donc enchanté de voir que le vieil éléphant s'était couché, +et tira de ce fait une foule de conclusions. + +Il était certain que l'éléphant s'était couché. A la place ou son dos +avait porté, le cône élevé par les fourmis s'était affaissé; les formes +de son corps étaient dessinées dans la poussière, et l'une de ses +défenses avait laissé dans l'herbe une profonde rainure. Le judicieux +Bosjesman décida, après examen, que ces défenses devaient être d'une +dimension considérable. + +Swartboy donna à ses compagnons de curieux détails sur le plus grand des +quadrupèdes. + +--L'éléphant, dit-il, ne se couche jamais sans avoir pour point d'appui +de ses épaules un rocher, un arbre ou une fourmilière; autrement, il +serait exposé à rouler sur le dos; quand il est renversé, les pieds en +l'air, il a beaucoup de peine à se relever, et se trouve presque aussi +embarrassé qu'une tortue. Parfois il dort debout, appuyé contre le tronc +d'un arbre dont il s'était d'abord approché pour chercher de l'ombre. Il +affectionne certains arbres auxquels il revient régulièrement pour faire +un somme pendant la grande chaleur du jour. C'est le moment où il +repose; car, au lieu de dormir la nuit, il l'emploie à se repaître et à +chercher un abreuvoir. Dans les pays où il n'est pas inquiété, il mange +aussi le jour, et je crois pouvoir attribuer son activité nocturne à la +crainte que lui inspire l'homme, son ennemi le plus acharné et le plus +vigilant. + +Pendant que Swartboy communiquait ces renseignements, on continuait à +suivre les traces de l'éléphant, qui avaient changé de nature à partir +de la fourmilière. Le sommeil lui avait rendu l'appétit, les buissons +épineux avaient été saccagés par sa trompe flexible; des branches +avaient été arrachées, dépouillées entièrement de leurs feuilles, et les +parties ligneuses qu'il avait abandonnées étaient éparses ça et là sur +le sol; il avait déraciné des arbres, dont quelques-uns étaient de +grande dimension. + +L'éléphant en agit ainsi lorsque le feuillage ne se trouve pas à portée +de sa trompe; il n'hésite pas à abattre l'arbre trop élevé, afin de le +dépouiller à loisir. Comme il est friand de diverses espèces de racines +savoureuses, il lui arrive parfois, pour les atteindre, de creuser la +terre avec ses défenses, surtout quand elle a été détrempée par les +pluies. Après avoir soulevé le pied de l'arbre avec son puissant levier, +il le saisit à l'aide de sa trompe et se nourrit des racines. Il +recherche principalement les plus grosses espèces de mimosas; mais il +est capricieux, et après avoir emporté un arbre pendant l'espace de +plusieurs yards, il le rejette souvent sans y toucher. Le passage d'une +troupe d'éléphants suffit pour ravager une forêt. + +L'éléphant n'a besoin que de sa trompe pour arracher les arbustes, mais +il lui faut faire usage de ses défenses quand l'arbre est d'une +certaine grosseur. Il les glisse sous les racines, remue le sol, +ordinairement sablonneux, et envoie en l'air par une brusque secousse +les racines, le tronc et les branches. + +Sur la route que parcouraient les chasseurs, ils trouvaient à chaque pas +des preuves étonnantes de la force de l'éléphant, et ne pouvaient se +défendre d'un sentiment de terreur. Si dans ses moments de repos, le +gigantesque animal commettait tant de dévastations, de quoi n'était-il +pas capable pour peu qu'on l'irritât? + +Quoique plus expérimenté que le fermier et son fils, et même à cause de +son expérience particulière, le Bosjesman n'était pas sans inquiétude. +Il avait lieu de croire que l'animal qu'ils poursuivaient était ce que +les chasseurs indiens appellent un rôdeur. + +Dans les circonstances ordinaires, on peut passer au milieu d'un +troupeau d'éléphants aussi impunément qu'au milieu d'un troupeau de +bœufs; ils ne deviennent dangereux que lorsqu'ils sont attaqués ou +blessés. Le rôdeur est une exception à la règle générale; il est +habituellement vicieux et se rue sans la moindre provocation sur les +hommes ou les animaux qu'il rencontre; il semble se complaire dans la +destruction, et malheur à tout être vivant qui se trouve sur son passage +et n'est pas assez agile pour lui échapper! Le rôdeur ne s'associe +jamais aux autres animaux de son espèce, il erre solitaire dans les +bois; on croirait que c'est un exilé, banni pour son mauvais caractère +ou pour ses méfaits, et dont la proscription même a aigri les +inclinations perverses. + +Il est à craindre, dit Swartboy, que nous ayons affaire à un rôdeur. Les +éléphants vont par bandes de vingt, trente et même cinquante; ils sont +toujours au moins deux: cela m'est suspect. Les dégâts qu'il a commis, +les larges empreintes qu'il a laissées, semblent indiquer qu'il +appartient à la dangereuse famille des rôdeurs, dont nous avons déjà vu +un échantillon. Celui que le rhinocéros à tué en était un; autrement il +se serait retiré pour éviter le combat. + +Ces explications augmentèrent les alarmes des chasseurs; cependant aucun +d'eux ne songea à reculer. + +Les empreintes étaient de plus en plus fraîches, les racines des arbres +renversés portaient la marque des dents de l'éléphant, et elles étaient +encore humides de son abondante salive. Les branches brisées des mimosas +exhalaient encore leurs parfums, qui n'avaient pas eu le temps de se +dissiper; tout annonçait que l'animal était proche. + +Précédés par le Bosjesman, Von Bloom et son fils faisaient le tour d'un +massif, lorsque leur guide s'arrêta brusquement. Ses yeux roulèrent dans +leurs orbites, ses lèvres s'agitèrent, mais l'émotion lui coupa la +parole; il ne fit entendre que des sifflements inarticulés. Il était +inutile qu'il s'expliquât d'avantage; ses compagnons devinèrent qu'il +avait vu l'éléphant, et se cachant en silence derrière des broussailles, +ils regardèrent à leur tour l'imposant quadrupède. + + + + +CHAPITRE XXIX. + +LE RODEUR + + +L'éléphant se tenait au milieu d'un massif de mokhalas. Ces arbres, que +les botanistes désignent sous le nom d'acacias de la girafe, ont des +tiges élancées, surmontées d'un épais feuillage qui affecte la forme +d'un parasol. La girafe, avec son long cou et ses lèvres préhensiles, +atteint sans difficulté leurs feuilles pinnées, d'un vert tendre, qui +sont son aliment favori. + +L'éléphant, dont la trompe ne peut jamais s'élever à la même hauteur, +serait souvent dans la situation du renard de la fable s'il n'avait un +moyen de mettre à sa portée la nourriture qu'il désire. Il brise +l'arbre, à moins que le tronc soit d'une dimension exceptionnelle. + +Lorsque les yeux de nos chasseurs s'arrêtèrent sur l'éléphant, il venait +de casser près de la racine un mokhala, dont il dévorait les feuilles +avec avidité. + +--Prenez garde! murmura précipitamment Swartboy lorsqu'il eut recouvré +sa présence d'esprit, prenez garde, baas! n'approchez pas; c'est un +vieux klow, je vous promets qu'il est méchant comme un diable. + +Von Bloom et Hendrik regardèrent l'animal et ne lui trouvèrent rien qui +le distinguât des autres de son espèce; mais le Bosjesman avait des yeux +exercés, et il était incapable de se tromper. Il possédait cette science +physiognomonique qui nous fait distinguer un homme vertueux d'un +scélérat, sur des indices qu'on saisit sans pouvoir les définir. + +Von Bloom et Hendrik trouvèrent en effet que l'éléphant avait mauvaise +mine, et suivirent les conseils de Swartboy; ils restèrent immobiles +dans les broussailles, en se demandant s'ils devaient attaquer un aussi +formidable animal. La vue de ses longues défenses était trop séduisante +pour que Von Bloom renonçât à faire au moins une tentative. Avant de le +laisser fuir, il voulait lui envoyer quelques balles. + +Il chercha dans sa tête un plan d'attaque, mais il n'avait pas le temps +de le mûrir. L'éléphant se montrait inquiet; il pouvait s'éloigner d'un +moment à l'autre, et se perdre au milieu des fourrés. Von Bloom prit le +parti de s'avancer le plus près possible et de lâcher son coup de fusil. +Il se disait qu'une seule balle au front tuait un éléphant, et pourvu +qu'il choisit une bonne position, il se croyait assez bon tireur pour +toucher droit au but. + +Malheureusement la conviction de Von Bloom était basée sur une erreur +accréditée par les théoriciens qui ont chassé l'éléphant dans leur +cabinet. En consultant d'autres hommes d'étude, les anatomistes, ces +messieurs pourraient s'assurer que l'éléphant peut recevoir impunément +une balle dans la tête, grâce à la position de sa cervelle et à la +conformation de son crâne. + +Préoccupé d'une fausse idée, Von Bloom commit une grave erreur. Au lieu +de chercher à prendre l'animal de flanc, ce qui aurait été facile, il +fit un détour à travers les broussailles pour venir le frapper au milieu +du front. + +Hendrik et Swartboy restèrent à leur place. + +A peine Von Bloom était-il installé, qu'il vit la monstrueuse bête +s'avancer d'un pas majestueux. En une douzaine d'enjambées, elle allait +atteindre le chasseur embusqué. Elle ne proférait aucun cri; mais on +entendait le gargouillement de l'eau qui ondulait dans son vaste +estomac. + +Von Bloom avait pris position derrière le tronc d'un gros arbre. + +L'éléphant ne l'avait pas vu, et aurait peut-être passé sans le +remarquer, si le chasseur l'avait permis. + +Von Bloom en eut un moment l'idée. Quoique ce fut un homme de cœur, +la vue du géant des forêts le faisait frissonner malgré lui; mais à +l'aspect des brillantes masses d'ivoire qui le menaçaient, il se rappela +pourquoi il s'était exposé. Il songea à la nécessité de refaire sa +fortune et d'assurer l'avenir de ses enfants. + +Il posa résolûment son long roer sur un nœud de l'arbre et prit son +point de mire. La détonation retentit; des nuages de fumée +enveloppèrent le chasseur. Il entendit la voix stridente et cuivrée de +l'éléphant, le bouillonnement de l'eau dans ses entrailles, le +craquement des branches; et quand la fumée se dissipa, il reconnut avec +douleur que l'animal était encore sur ses pieds et n'avait nullement +souffert. + +La balle avait atteint son but; mais au lieu de pénétrer dans le crâne, +elle s'était aplatie sur l'os frontal, et n'avait eu d'autre effet que +d'exciter au plus haut degré la fureur de l'éléphant. Quoiqu'il ignorât +la cause du chatouillement importun qu'il avait ressenti, il frappait +les arbres avec ses défenses, arrachait les branches et les lançait en +l'air. S'il avait aperçu Von Bloom, il l'aurait infailliblement mis en +pièces; mais le chasseur eut la présence d'esprit de rester immobile +derrière le gros arbre. + +Swartboy ne montra pas tant de prudence. Il était sorti avec Hendrik du +massif de mokhalas, avait traversé la clairière et se dirigeait du côté +de Von Bloom. Quand il vit que l'éléphant n'était pas blessé, il perdit +courage, quitta Hendrik et se sauva dans le taillis en poussant des cris +de détresse. + +Ces cris attirèrent l'attention de l'éléphant, qui, prenant la direction +d'où ils partaient, rentra dans la clairière que traversait le fugitif. +Au moment où l'animal passait devant Hendrik, celui-ci lui envoya une +balle qui l'atteignit à l'épaule et le rendit plus furieux que jamais. + +Sans s'arrêter, l'éléphant se rua sur les pas de Swartboy, auquel, dans +son ignorance, il attribuait peut-être la blessure qu'il avait reçue. + +Le Bosjesman était à peine sorti des massifs de mokhalas, et n'avait pas +plus de dix pas d'avance. Il se proposait de regagner le bois et de +monter sur un arbre; mais, hélas! il était trop tard! il entendait les +pas lourds, le mugissement de son ennemi courroucé, dont il croyait +sentir l'ardente haleine. Il était encore loin du bois, et n'avait +aucune chance d'arriver jusqu'à l'arbre sur lequel il voulait grimper. +Ne sachant quel parti prendre, il s'arrêta et fit volte-face. C'était +par désespoir et non par bravade qu'il affrontait son adversaire. Il +savait qu'il serait certainement dépassé à la course, et comptait éviter +la terrible attaque par quelque manœuvre adroite. + +Le Bosjesman était au milieu de la clairière, et l'éléphant marchait +droit à lui. + +Swartboy n'avait point d'armes; il avait jeté pour courir plus vite, son +arc, son carquois et sa hache, qui lui auraient été d'ailleurs inutiles. +Il ne portait son kaross, ou manteau de peau de mouton, qu'il avait +gardé avec intention. + +L'éléphant approcha, la trompe étendue. Swartboy lui lança son kaross de +manière à le faire retomber sur le long et flexible cylindre; puis il +sauta lestement de côté, et prit la fuite dans une direction opposée à +celle que suivait l'éléphant. + +Malheureusement la trompe balaya le sol avec le kaross, qu'elle avait +saisi, et qui rencontrant les jambes de Swartboy, le renversa à plat +ventre sur le gazon. + +L'agile Swartboy se releva aussitôt et voulut courir; mais l'éléphant +n'avait pas été dupe du stratagème du kaross, et après avoir jeté ce +vêtement inutile, il se précipita brusquement sur Swartboy. Les +demi-cercles d'ivoire passèrent par derrière entre les jambes du +Bosjesman, et le lancèrent à plusieurs pieds en l'air. + +Du bord de la clairière, Von Bloom et Hendrik furent témoins de sa +périlleuse ascension; mais, à leur grand étonnement, ils ne le virent +pas redescendre. + +Etait-il tombé sur les défenses de l'éléphant? Y était-il retenu par la +trompe? Non: le Bosjesman n'était ni sur la tête ni sur le dos de +l'animal qui, non moins étonné que les chasseurs de la disparition de sa +victime, la cherchait de tous côtés. + +Où Swartboy était-il allé? + +En ce moment l'éléphant rugit avec fureur, entoura de sa trompe un +mokhala et le secoua violemment. + +Von Bloom et Hendrik levèrent les yeux vers la cime, s'attendant à y +trouver Swartboy. En effet, il était juché sur les branches, au milieu +desquelles il avait été lancé. Il comprenait que sa position était +précaire, et la terreur se peignait sur sa physionomie; mais il n'eut +pas le temps d'exprimer ses alarmes. L'arbre craqua, se brisa et tomba +en entraînant le pauvre Bosjesman. + +Par hasard, le mokhala tomba du côté de l'éléphant, dont Swartboy dans +sa chute effleura la croupe. Les branches avaient amorti le choc; il +n'était pas blessé, mais il se voyait complètement à la merci de son +adversaire. + +Il était perdu! + +Une idée s'offrit à lui. Avec l'instinct du désespoir, il sauta sur une +des jambes de derrière de l'éléphant et l'étreignit avec énergie; il mit +en même temps ses pieds nus sur les rebords des sabots du pachyderme, et +ce point d'appui lui permit de s'installer solidement. + +Dans l'impossibilité de le faire déguerpir ou de l'atteindre avec sa +trompe, surpris et épouvanté de ce nouveau genre d'attaque, l'éléphant +poussa un cri terrible et s'enfuit à travers les jungles, la queue et la +trompe en l'air. + +Swartboy resta à son poste jusqu'à ce qu'il fût au milieu des taillis, +et saisissant une occasion favorable, il se glissa doucement à terre. +Dès qu'il eut touché le sol il se releva et courut de toute sa force +dans une direction opposée. + +Il n'avait pas besoin de s'essouffler. Non moins effrayé que lui, le +prosboscidien poursuivit sa marche en faisant un large abattis d'arbres +et de branches; il ne s'arrêta qu'après avoir mis plusieurs milles entre +lui et le théâtre de cette fâcheuse aventure. + +Von Bloom et Hendrik avaient rechargé leurs fusils et avançaient au +secours de Swartboy; mais il le rencontrèrent qui venait au devant +d'eux, heureux et fier de sa miraculeuse délivrance. + +Les chasseurs échauffés proposèrent de suivre la piste. + +--A quoi bon? dit Swartboy, qui avait assez du vieux rôdeur. Sans +chevaux et sans chiens nous n'avons pas la moindre chance de le +rejoindre. Le mieux est d'y renoncer sans barguigner. + +Von Bloom le comprit et regretta plus vivement la perte de ses chevaux. +Il est facile à un homme à cheval d'atteindre l'éléphant, et à des +chiens de le réduire aux abois, mais il ne lui est pas moins facile +d'échapper à un chasseur à pied, et une fois qu'il a pris la fuite, ce +serait peine perdue que de le poursuivre. + +L'heure était trop avancée pour chercher d'autres éléphants. Les +chasseurs désappointés abandonnèrent la chasse et s'acheminèrent +tristement vers le camp. + + + + +CHAPITRE XXX. + +LES GNOUS + + +«Un malheur, dit le proverbe, n'arrive jamais seul.» + +En approchant du camp, les chasseurs purent s'apercevoir que tout +n'était pas en règle, Totty, Gertrude et Jan étaient en haut de +l'échelle, et leurs regards inquiets n'annonçaient rien de bon. + +Ou était Hans? + +Dès que les chasseurs furent en vue, Jan et Gertrude descendirent les +échelons et vinrent confirmer les tristes conjectures qu'on avait +formées. + +Hans était absent depuis plusieurs heures. + +--Où est-il allé? demanda Von Bloom. + +--Nous ne savons pas, répondit Jan; nous craignons qu'il ne lui soit +arrivé quelque malheur. + +--Mais dans quelles circonstances a-t-il quitté le camp? + +--Un grand nombre de bêtes de forme étranges sont venues boire dans le +lac. Vite Hans a pris son fusil et s'est mis à les poursuivre; il nous a +recommandé de nous tenir dans l'arbre, de ne pas bouger avant son +retour, en disant qu'il allait revenir de suite. Il s'est en allé au bas +du lac; mais les buissons nous l'ont bientôt caché, et nous ne l'avons +plus revu! + +--Y a-t-il longtemps? + +--Oh! très-longtemps, dit Gertrude. Il est parti presque aussitôt que +vous. Ne le voyant pas revenir, nous nous sommes d'abord inquiétés, puis +nous avons pensé qu'il vous avait rencontrés, qu'il vous aidait à +chasser, et que c'était pour cela qu'il ne rentrait pas. + +--Avez-vous entendu un coup de fusil? + +--Non; les étranges bêtes avaient disparu avant que Hans eût eu le temps +de se préparer. Nous supposons qu'avant de pouvoir les rattraper il a +dû faire un bon bout de chemin, et voilà pourquoi nous n'avons rien +entendu. + +--Quelles étaient les bêtes dont vous parlez? + +--De gros animaux d'un jaune brun, reprit la petite fille. Ils avaient +des crinières hérissées; de longues touffes de poils pendaient de leur +poitrail entre leurs jambes de devant. + +--Ils étaient gros comme des poneys, ajouta Jan; ils gambadaient et +caracolaient comme des poneys, auxquels ils ressemblaient beaucoup. + +--Ils avaient plutôt l'air de lions, interrompit Gertrude. + +--De lions! s'écrièrent Von Bloom et Hendrik, avec l'accent de la +terreur. + +--Oui, reprit Gertrude, il m'ont fait l'effet d'être de l'espèce des +lions. + +--Et à moi aussi, dit Totty. + +--Combien étaient-ils? + +--Au moins une cinquantaine. Nous n'avons pu les compter, car ils +étaient sans cesse en mouvement, galopaient d'un lieu à l'autre et se +donnaient des coups de cornes. + +--Ah! ils avaient des cornes! s'écria Von Bloom, que cette affirmation +rassurait. + +--Certainement, répondirent à la fois Totty et les deux enfants. + +--C'étaient, dit Jan, des cornes pointues qui descendaient en partant du +front et remontaient ensuite tout droit. Ces animaux avaient aussi des +crinières; leur cou se courbait comme celui d'un cheval; leur nez était +garni d'une touffe de poils semblable à une brosse. Ils avaient les +membres arrondis comme des poneys et de longues queues blanches qui +balayaient la terre comme celle des poneys. Je vous le répète, sans +leurs cornes, sans les longs poils dont leur nez et leur poitrine +étaient garnis, je les aurais pris pour des poneys. Ils galopaient comme +les poneys qui jouent dans les prairies; ils couraient en baissant la +tête, secouaient leurs crinières, hennissaient, ronflaient, absolument +comme des poneys. Parfois encore ils beuglaient comme des taureaux! et +j'avoue que, par la tête, ils ressemblaient à des taureaux! j'ai +remarqué aussi qu'ils avaient le sabot fendu comme celui des bœufs. +Oh! je les ai bien vus, pendant que Hans chargeait son fusil! Ils +étaient au bord de l'eau; mais quand il approcha, ils décampèrent tous +à la file. Celui qui les guidait et celui qui fermait la marche étaient +de la plus forte taille. + +--C'étaient des gnous! s'écria Swartboy. + +--Oui, dit Von Bloom; la description que fait Jan ne peut s'appliquer +qu'à eux. + +En effet, Jan avait exactement esquissé les particularités +caractéristiques du gnou (_catoblepas gnus_), le plus singulier +peut-être de tous les ruminants; il a le museau du bœuf, l'encolure +du cheval, le cou massif et courbé, la queue blanchâtre et terminée par +un flocon de poils. L'enfant avait parfaitement saisi ces traits +distinctifs. Gertrude elle-même n'avait pas commis une erreur +impardonnable, car les vieux gnous, avec leur robe fauve et leur +crinière flottante, ont avec le lion des points d'analogie frappante +quand on les aperçoit de loin, et les plus fins chasseurs s'y trompent +quelquefois. + +Cependant les observations de Jan étaient plus conformes à la vérité que +celles de Gertrude. S'il avait été plus près, il aurait remarqué en +outre que les gnous avaient l'air farouche, des cornes pareilles à +celles du bison d'Afrique, les jambes effilées du cerf et la croupe +ronde du poney. Il aurait vu encore que les mâles étaient plus gros et +d'un jaune plus foncé que les femelles, que les petits étaient de +couleur claire et blanchâtre comme du lait. + +Les gnous qui étaient venus boire au lac faisaient partie de ceux que +les colons hollandais appellent _wildebeest_ (bœufs sauvages), et les +Hottentots gnous. Ce dernier nom leur vient de ce qu'ils poussent +parfois un gémissement sourd, exactement représenté par le mot +gnou-o-ou. + +Ils errent en bandes nombreuses dans les solitudes de l'Afrique +australe; il sont inoffensifs, à moins qu'ils ne soient blessés; car +alors, surtout quand ils sont vieux, ils frappent le chasseur avec les +cornes et les sabots. + +Les gnous courent avec une rare vitesse, mais l'aspect d'un ennemi ne +les fait pas fuir au loin; ils se tiennent en observation à quelque +distance, caracolent, décrivent des cercles autour du chasseur, le +menacent en baissant la tête vers le sol, et soulèvent avec leurs pieds +des tourbillons de poussière. Le cri qu'ils font entendre tient à la +fois du beuglement du taureau et du rugissement du lion. + +Pendant que le troupeau est au pâturage, les vieux gnous font sentinelle +et le gardent en avant et en arrière; s'ils se met en marche, c'est +presque toujours sur une seule ligne, comme Jan l'avait observé. + +Les vieux gnous se tiennent à l'arrière, entre le troupeau et le +chasseur, en se frappant réciproquement de leurs cornes, comme s'ils se +livraient un combat sérieux; mais aussitôt que l'ennemi vient à portée, +ils font trêve et partent au galop en décrivant les zigzags les plus +capricieux. + +Il existe une seconde espèce du même genre dans le sud de l'Afrique, et +plus au nord une troisième dont les mœurs sont peu connues. Toutes +deux sont de plus haute taille que le gnou vulgaire, qui atteint +rarement plus de quatre pieds de hauteur, tandis que ses congénères en +ont près de cinq. Les trois espèces sont distinctes, et ne se réunissent +jamais, quoiqu'on les rencontre souvent en compagnie d'autres animaux. +Elles sont particulières au continent de l'Afrique. + +Le gnou moucheté (_catoblepas gorgon_) est connu des chasseurs et des +colons du Sud sous le nom de bœuf sauvage bleu. Sa robe azurée est +rehaussée sur les flancs par des stries d'une autre nuance; ses +habitudes sont les mêmes que celles du gnou commun; mais il est plus +lourd et sa forme est encore plus singulière. + +Le _catoblepas taurina_, qui constitue la troisième espèce, est appelé +kokoou par les indigènes. Il se rapproche du gnou moucheté par les +mœurs et la configuration. Au reste on le connaît à peine, car il +habite les parties de l'Afrique centrale qui ont été le moins explorées. + +Ces trois espèces, qui diffèrent si complètement de tous les animaux +connus, ont droit à former un genre séparé. Jusqu'à présent les +naturalistes les ont placées parmi les antilopes léiocères, c'est-à-dire +à cornes entièrement lisses, mais sans aucune raison plausible. Les +gnous ont moins d'affinités avec l'antilope qu'avec le bœuf; c'est ce +qu'ont bien compris les chasseurs et les cultivateurs des frontières, +qui les ont qualifiés de bœufs sauvages. + +La chair du gnou est recherchée, surtout quand il est jeune. Le cuir +sert à fabriquer des harnais et des lanières; sa longue queue soyeuse +est un objet de commerce. On voit autour des fermes du Cap de grands +morceaux de cornes de gnous et de springboks, restes d'animaux tués à la +chasse. + +La chasse au gnou est l'exercice favori des jeunes colons. On cerne +quelquefois dans les vallées des bandes considérables de ces animaux, +que l'on décime à volonté. Parfois aussi on les attire en leur montrant +un mouchoir rouge ou une pièce de drap écarlate, sur lesquels ils se +jettent avec fureur, car ils ont pour ces couleurs une grande aversion. +On les réduit facilement à l'état de domesticité; mais on ne les admet +pas volontiers dans les fermes, à cause d'une maladie de peau qui les +emporte chaque année par milliers, et qu'ils pourraient communiquer au +bétail. On suppose sans peine que Von Bloom et ses compagnons ne +s'amusèrent pas à disserter sur le gnou. Leur unique préoccupation était +l'absence prolongée de Hans. Ils se disposaient à se mettre à sa +recherche, quand il arriva courbé sous le poids d'un lourd fardeau. + +Un cri de joie salua sa venue. + + + + +CHAPITRE XXXI. + +LA FOURMILIÈRE + + +Hans fut assailli d'une volée de questions: + +--Ou êtes-vous allé? qui vous a retenu? qu'est-ce qui vous est arrivé? +n'êtes-vous pas blessé? + +--Je me porte à merveille, répliqua-t-il, et je vous raconterai mes +aventures quand Swartboy aura écorché ce cochon de terre, que Totty fera +cuire pour notre souper. En ce moment je suis trop affamé pour avoir le +courage de parler. + +En disant ces mots, Hans se débarrassa d'un animal qu'il portait sur les +épaules, et qui était de la grosseur d'un mouton. Cet animal étrange, +que Hans nommait improprement cochon de terre, était couvert de longues +soies d'un gris teinté de rouge. Il avait une longue queue qui allait en +s'amincissant comme une carotte, un museau de glabre d'environ un pied +de long, la bouche très-petite, des oreilles droites et pointues comme +une paire de cornes; un corps plat, des jambes courtes et musculeuses; +ses griffes étaient démesurées, surtout aux pattes de devant, où, au +lieu de s'étendre, elles se repliaient comme des poings fermés ou comme +les mains d'un singe. + +--Mon cher enfant, dit Von Bloom, nous t'accordons du repos, d'autant +plus que notre appétit n'est pas moins vif que le tien. Mais nous +pouvons réserver pour demain ton cochon de terre; nous avons ici une +couple d'outardes qui seront plus faciles à accommoder. + +--Soit, repartit Hans; avec la faim qui me dévore, je ne tiens pas à +manger une chose plutôt qu'une autre, et je me régalerais même d'une +tranche de vieux couagga si j'en avais. J'espère pourtant que Swartboy, +s'il n'est pas trop las, voudra bien écorcher mon gibier. Prenez bien +garde de l'abîmer, brave Swartboy; c'est un animal qu'on ne trouve pas +tous les jours. + +--Laissez-moi faire, mynheer Hans; je m'entends à écorcher un goup. + +Le singulier animal que Hans appelait cochon de terre (aardvark), et que +le Bosjesman connaissait sous le nom de goup, n'était ni plus ni moins +que l'oryctérope ou mangeur de fourmis d'Afrique (_orycteropus +capensis_). + +Quoique les colons le désignent sous la qualification de cochon de +terre, l'oryctérope du Cap n'a rien de commun avec l'espèce porcine. La +forme de son museau, ses longues soies, l'habitude qu'il a de fouiller +la terre, lui ont valu cette fausse dénomination. De tous les animaux +qui creusent les terriers, c'est assurément le plus expéditif; il +surpasse même le blaireau, et un jardinier armé d'une bonne bêche ne +parviendrait pas à faire un trou en aussi peu de temps que lui. Sa +taille, ses mœurs et sa conformation sont à peu près celles de son +cousin de l'Amérique du Sud, le tamanoir (_myrmecophaga gubata_), que +l'on considère comme le type des fourmiliers ou mangeur de fourmis. Mais +l'oryctérope du Cap perce les murailles épaisses d'une fourmilière, et +dévore les termès avec autant de facilité que le myrmécophage de la +vallée des Amazones. Il a, comme le tamanoir, la queue et le museau +longs, la bouche petite et la langue extensible. Cependant, les +naturalistes, qui se sont occupés du tamanoir, ont presque entièrement +négligé l'oryctérope. + +Le premier figure avec honneur dans les muséums et les ménageries, +tandis que personne ne se dispute la possession du second. D'où vient +cette inégalité? Sans doute de ce que le cochon de terre est d'une +colonie hollandaise que l'on a récemment calomniée. Je prétends faire +cesser l'injustice dont le cochon de terre a été trop longtemps victime, +et je soutiens qu'il n'a pas moins de droit que le tamanoir à être +regardé comme le type des myrmécophages. Il faut voir comme il détruit +des fourmilières, dont quelques-unes ont vingt pieds de haut; comme il +allonge sa langue visqueuse pour la rentrer couverte de fourmis +blanches. De même que le tamanoir, il engraisse et fournit une chair +aussi salubre que délicate, quoiqu'elle sente légèrement l'acide +formique. Ses jambons, convenablement préparés, sont supérieurs à ceux +d'Espagne ou de Westphalie. Je vous conseille d'en essayer. + +Swartboy, qui appréciait les qualités comestibles de cet étrange gibier, +se mit à le dépecer avec empressement. Quoique commun dans l'Afrique +australe, et même abondant dans certains districts, l'oryctérope est +rare sur le marché. Il suffit pour le tuer de lui appliquer un coup sur +le museau; mais il est difficile de le surprendre. Il est timide et +prudent; ce n'est guère que la nuit qu'il sort de son terrier, et il +fait si peu de bruit en marchant, il s'avance avec tant de précaution, +qu'il est presque impossible de l'approcher. Il a les yeux d'une +petitesse extrême, et sa vue n'est pas meilleure que celle de la plupart +des animaux nocturnes; mais son odorat est d'une prodigieuse finesse, et +ses longues oreilles saisissent les plus légers bruits. + +Le cochon de terre n'est pas le seul myrmécophage de l'Afrique australe. +Il a pour concurrent un quadrupède tout différent, le moris ou pangolin. +Ce dernier est sans poils; mais son corps est couvert d'écailles +imbriquées qu'il redresse à volonté. Il ressemble plutôt à un grand +lézard ou à un petit crocodile qu'à un mammifère; mais ses habitudes +sont exactement celles de l'oryctérope. Il se terre, ouvre pendant la +nuit les fourmilières, darde sa langue au milieu des insectes et les +dévore avidement. + +Lorsqu'il est surpris loin de sa retraite souterraine, il se roule en +boule comme le hérisson et quelques espèces de tatous de l'Amérique +méridionale, auxquels il ressemble par sa cotte de mailles squammeuse. + +Il y a plusieurs espèces de pangolins qui ne sont pas africaines: les +unes se trouvent dans l'Asie méridionale, les autres dans les îles +indiennes. Celle du sud de l'Afrique est connue des naturalistes sous le +nom de pangolin à longue queue ou pangolin de Temminck. + +Pendant que Swartboy, armé de son couteau, découpait avec soin +l'oryctérope, Totty avait fait rôtir à la hâte une outarde. Il lui +manquait peut-être un tour de broche; mais nos voyageurs étaient trop +affamés pour être difficiles, et ils trouvèrent le dîner excellent. + +Quand ils furent rassasiés, Hans commença l'histoire de sa journée. + + + + +CHAPITRE XXXII. + +DÉSAGRÉMENT D'ÊTRE POURSUIVI PAR UN GNOU + + +«Il n'y avait pas une heure que vous étiez partis, quand un troupeau de +gnous s'approcha du lac. Ils étaient venus sur une seule file; mais ils +l'avaient rompue pour s'ébattre dans l'eau avant que j'eusse la moindre +velléité de les inquiéter. + +»Je savais qu'ils étaient dignes d'un coup de fusil; pourtant leurs +gambades me divertissaient tellement, que je les laissai boire en paix. +Ce fut au moment où ils allaient se retirer que je songeai qu'il était +bon de varier notre régime de biltongue. Remarquant dans la bande +beaucoup de ces jeunes gnous, dont j'avais entendu vanter la chair, je +résolus de m'en procurer un. + +»Je montai à l'échelle pour aller prendre mon fusil. Quelle imprévoyance +j'avais commise en ne le chargeant pas au moment de votre départ! Mais +pouvais-je m'attendre à une pareille invasion? + +»Les gnous sortaient de l'eau; je chargeai mon arme en toute hâte, et +dès que j'eus mis la bourre, je descendis. Avant d'être au bas de +l'échelle, je m'aperçus que j'avais oublié ma poire à poudre et ma +carnassière; mais j'étais trop pressé pour remonter. Les gnous se +mettaient en marche; je craignais d'arriver trop tard, et d'ailleurs mon +intention n'était que d'en tuer un. + +»Je courus vers eux en cherchant à me tenir caché dans les buissons; +mais je reconnus bientôt que je n'avais pas besoin de tant de +précautions. Loin d'être peureux comme ceux qui rôdaient autour de notre +ancien kraal, ils avaient l'air de me narguer. Ils s'approchaient de moi +à la distance de cent verges, sans que ma présence les gênât dans leurs +évolutions. Plusieurs fois deux vieux gnous, qui semblaient former +l'arrière-garde, s'avancèrent à la portée de fusil; mais je les +dédaignais, sachant que leur chair était coriace. Je voulais atteindre +un des jeunes veaux dont les cornes n'avaient pas encore commencé à se +recourber. + +»Quoique le troupeau ne se montrât point farouche, je ne pouvais +parvenir à m'en approcher suffisamment. Les guides placés à la tête +l'entraînaient hors de ma portée, et les protecteurs de l'arrière-garde +le poussaient en avant à mesure que je gagnais du terrain. + +»Il y avait plus d'une demi-heure que je me livrais à cette poursuite +inutile, et l'animation de la chasse m'avait fait complètement oublier +combien il était imprudent de m'éloigner ainsi du camp. J'avais toujours +l'espoir de réussir et de rentrer avec une riche proie. Je persévérai +donc, et j'arrivai dans un lieu dépourvu d'arbres, où se dressaient +comme de grandes tentes de fourmilières placées à distance égale les +unes des autres. Quelques-unes n'avaient pas moins de douze pieds de +haut. Au lieu d'affecter, comme celles des fourmis communes, la forme +hémisphérique d'un dôme, elles étaient coniques et flanquées de cônes +plus petits qui s'élevaient à leurs pieds comme des tourelles. C'étaient +les habitations de l'espèce de grosses fourmis blanches que les +entomologistes appellent termès belliqueux (_termes bellicosus_). + +»D'autres monticules, à la forme cylindrique, au sommet arrondi, +ressemblaient à des paquets de linge surmontés chacun d'une cuvette +renversée. Ils servaient de domicile à l'espèce dite _termes mordax_, +quoiqu'une autre espèce (_termes atrox_) se bâtisse des nids presque +identiques. + +»Je ne m'arrêtai pas à examiner ces curieux édifices. Je n'en parle que +pour vous faire comprendre ce qui va suivre. + +»La plaine était couverte d'éminences coniques et cylindriques. En +m'abritant derrière une d'elles, je crus pouvoir arriver sans +difficultés à portée de fusil des gnous. + +»Je fis un détour pour prendre les devants, et me glissai derrière une +fourmilière conique près de laquelle paissait le gros du troupeau. Quel +fut mon désappointement, lorsqu'on regardant entre les tourelles je vis +les femelles et les petits emmenés loin de moi! + +»Les deux vieux gnous restaient seuls de mon côté. + +»Ma bile s'échauffait; je commençai à croire que les patriarches du +troupeau avaient positivement l'intention de se moquer de moi. Leurs +manœuvres étaient des plus inexplicables: tantôt ils gambadaient à +travers la plaine, comme pour me braver, tantôt leurs têtes +s'entrechoquaient comme s'ils eussent voulu se livrer bataille. Je dois +vous avouer qu'avec leurs fronts hérissés de poils noirs, leurs cornes +pointues, leurs yeux rouges et étincelants, c'étaient des voisins assez +désagréables, et que même, en la supposant stimulée, leur animosité +m'inquiétait. + +»Ils se mettaient à genoux et se penchaient en avant jusqu'à ce que +leurs têtes se rencontrassent: ils se relevaient ensuite, et chacun +d'eux faisait un bond comme pour se rejeter sur son camarade et le +fouler aux pieds. S'étant manqués réciproquement, ils étaient entraînés +par l'impétuosité de leur course, revenaient sur leurs pas, et +retombaient à genoux pour se livrer bataille. + +»Ils m'exaspérèrent au point que je résolus d'en finir.--Ah! coquins, me +dis-je, vous ne voulez pas me permettre de tuer vos camarades, eh bien, +je vais me venger sur vous! Tremblez, vous payerez cher votre témérité +et votre insolence. + +»Au moment où j'allais les ajuster, les deux gnous se préparèrent à un +nouveau combat. Jusqu'alors leurs luttes ne m'avaient semblé qu'un jeu; +mais cette fois ils étaient réellement animés l'un contre l'autre: les +armures de leurs fronts se choquaient avec fracas, leurs beuglements +avaient quelque chose de sinistre, la fureur se peignait dans leurs +yeux. + +»Un d'eux fut abattu à plusieurs reprises. Chaque fois qu'il essayait de +se relever, son antagoniste se précipitait sur lui et le renversait de +nouveau. Les voyant sérieusement aux prises, je n'hésitai pas à marcher +vers les combattants. Aucun d'eux ne remarqua mon approche: le vaincu ne +songeait qu'à se garantir des coups terribles qui pleuvaient sur lui, le +vainqueur ne s'occupait que de compléter son triomphe. + +»Quand je fus à trente pas, j'ajustai; je choisis le gnou qui avait le +dessus, tant pour le punir d'avoir manqué de générosité en frappant un +antagoniste à terre que parce qu'il me prêtait le flanc. + +»Je tirai. + +»La fumée me cacha les deux gnous; quand elle se dissipa, je vis le +vaincu toujours agenouillé; mais, à ma grande surprise, celui que +j'avais visé était debout, aussi solide qu'auparavant. Je devais +pourtant l'avoir touché; j'avais entendu sa chair grasse frissonner sous +la balle; mais je ne l'avais nullement estropié. + +»Où l'avais-je blessé? + +»Je n'eus pas le temps d'y réfléchir; car redressant sa queue et +baissant son front velu, il accourut au galop sur moi. Le désir de la +vengeance se peignait dans ses regards; ses rugissements étaient +épouvantables. Je vous assure que je fus moins épouvanté l'autre jour +quand je rencontrai le lion. + +»Je ne sus que faire pendant quelque secondes. D'abord je m'étais mis +sur la défensive, et j'avais involontairement pris mon fusil par le +canon pour m'en servir comme d'une massue; mais il était facile de voir +que mes faibles coups n'arrêteraient pas la course furieuse d'un animal +aussi fort, et qu'il me renverserait infailliblement. Comment me +soustraire à son ressentiment? En tournant les yeux autour de moi, +j'aperçus par bonheur la fourmilière que je venais de quitter. En +montant dessus, j'étais hors d'atteinte; mais aurais-je le temps d'y +arriver? + +»Je m'enfuis comme un renard dépisté. Vous, Hendrik vous me dépassez à +la course dans les circonstances ordinaires; mais je doute que vous +eussiez pu gravir plus vite que moi cette fourmilière. + +»Il n'était pas trop tôt. Au moment où, en m'appuyant sur les tourelles, +j'escaladais le cône principal, la fumée qui sortait des naseaux du gnou +montait jusqu'à moi. + +»Heureusement j'étais en sûreté, et ses cornes acérées ne pouvaient +m'atteindre. + + + + +CHAPITRE XXXIII. + +LE SIÈGE + + +»Sans la fourmilière j'aurais été perdu. Le gnou auquel j'avais affaire +était un des plus gros et des plus féroces de son espèce. Il devait être +d'un âge avancé, comme l'indiquaient les teintes foncées de sa robe, et +ses cornes noires et massives à la base, qui se rejoignaient presque aux +extrémités. Ma lutte n'eût pas été longue avec lui; mais je ne le +redoutais pas, et du haut de mon observatoire j'épiais tranquillement +ses manœuvres. + +»Il fit tous ses efforts pour me débusquer. Il livra plus de douze +assauts au monticule, établit des logements dans les tourelles les plus +basses, mais sans pouvoir atteindre un poste à la conquête duquel +j'avais employé toutes mes facultés physiques. + +»Parfois, dans son désespoir, il venait si près de moi que j'aurais pu +toucher ses cornes avec le bout de mon canon. Jamais je n'avais vu +d'animal si furieux. Ma balle lui avait fracassé la mâchoire, et la +douleur lui donnait le vertige; mais comme je m'en aperçus plus tard, ce +n'était pas la seule cause de ses emportements. + +»Après avoir vainement essayé de gravir le cône, il changea de tactique +et se mit à le miner comme pour l'abattre. A plusieurs reprises, il +recula, revint à la charge, et comme il employait toute sa force, je +crus un moment qu'il parviendrait à renverser l'édifice qu'il battait en +brèche. Quelques tourelles tombèrent sous ses coups; l'argile durcie du +monticule principal fut ouverte par ses cornes, dont ils se servait +comme de pioches retournées. Et il exposa à mes regards les chambres et +les galeries que les insectes avaient creusées. + +»Néanmoins je ne tremblais pas; j'avais le conviction qu'il ne tarderait +pas à épuiser sa rage, et qu'après son départ je pourrais descendre +sans danger; mais après avoir attendu longtemps, je fus étonné de voir +que, loin de se calmer, il devenait de plus en plus furieux. + +»La place où j'étais assis était chaude comme un four, pas un souffle +n'agitait l'atmosphère, et les rayons ardents du soleil étaient +réfléchis par l'argile blanche de la fourmilière. Des ruisseaux de sueur +me découlaient du front, et j'étais à chaque instant obligé de prendre +mon mouchoir pour les essuyer. Toutes les fois que je le déployais, la +colère du gnou redoublait. Il se ruait contre la muraille escarpée en +poussant d'affreux rugissements. + +»Je me demandai d'abord pourquoi je le provoquais en m'essuyant la +figure. C'était un mystère dont je cherchais vainement l'explication; +mais enfin je m'aperçus que mon mouchoir était d'une brillante couleur +écarlate, et je me souvins d'avoir entendu dire que le rouge excitait au +plus haut degré la fureur des animaux de cette espèce. Je me hâtai de +serrer mon mouchoir dans l'espérance d'apaiser ce redoutable adversaire; +mais il était trop irrité pour revenir facilement à son état de +tranquillité habituelle. Il réitéra ses assauts avec des cris de plus en +plus farouches, entremêlés de gémissements que lui arrachait la +souffrance causée par sa blessure. Il savait que j'étais l'auteur de ses +maux, et paraissait déterminé à ne pas quitter la place sans s'être +vengé. Il employait ses sabots et ses cornes à démolir le monticule. + +»Je commençais à être las de ma situation, sans craindre que le gnou +m'atteignît. J'étais troublé par l'idée des malheurs qui pouvaient +arriver, pendant mon absence, à mon frère et ma sœur. Je fus distrait +de ces préoccupations par un nouveau danger, aussi terrible que celui +que me faisait courir le gnou furieux. Il avait détruit les ouvrages +avancés de la fourmilière, et mis à découvert les passages qui +communiquaient des tourelles au centre du dôme. Les termès, qui se +tiennent ordinairement sous terre, chassés tout à coup de leurs +logements, avaient grimpé par milliers sur l'éminence. Les yeux fixés +sur ceux du gnou, je n'avais pas fait attention à leur marche, lorsque +je sentis leur bande formidable monter le long de mes jambes. Dans le +premier moment de ma surprise je faillis me précipiter sur les cornes du +bœuf sauvage. + +»Cette armée d'insectes semblait animée d'un même esprit; elle avait +l'intention de m'attaquer, et mettait dans ses mouvements stratégiques +une régularité merveilleuse. Elle se composait des soldats, qui se +distinguent, comme vous savez, des travailleurs par la grosseur de leur +tête et la longueur de leurs mandibules. Je fus glacé d'horreur en +pensant aux cruelles morsures que ces soldats pouvaient me faire, et +j'éprouvai une terreur dont n'approche pas celle que j'avais ressentie à +l'aspect du lion. Ma première impression fut que j'allais être dévoré. +Il me revint en mémoire que des hommes avaient été assaillis pendant +leur sommeil et tués par les fourmis blanches, et je me persuadai que +j'éprouverais un sort semblable si je ne m'échappais au plus tôt. + + + + +CHAPITRE XXXIV. + +L'ORYCTÉROPE + + +»Que faire? comment éviter mes ennemis? Si je sautais en bas, j'étais +sûr d'être mis en pièces par le gnou; si je restais en place, les hideux +insectes ne manqueraient pas de me dévorer. Déjà je sentais leurs dents +redoutables à travers mes bas de laine épais; mes habits ne pouvaient me +protéger. J'étais monté sur le sommet du cône, et je m'y tenais avec +peine. Les morsures des insectes me faisaient sautiller comme un +acrobate. Ils s'avançaient en colonne serrée sur mes souliers, mais ce +n'était encore qu'une avant-garde. D'autres sortaient par myriades de +leurs galeries, et se préparaient à m'accabler sous leur nombre. Pour +échapper à un horrible genre de mort, ma seule chance était d'affronter +le gnou. Le hasard pouvait me servir; en me défendant avec mon fusil, +j'avais l'espoir de tenir l'animal en respect jusqu'à ce que je +trouvasse moyen de gravir une autre fourmilière. + +»J'allais sauter, lorsque je fus frappé d'une idée qui aurait dû me +venir plus tôt. Les termès n'avaient points d'ailes; ils montaient le +cône à pas lents; qui m'empêchait de les écarter avec ma veste? + +»Je mis de côté mon fusil inutile, et ôtant précipitamment ma veste, je +m'en servis comme d'un balai. En quelques secondes, et sans le moindre +effort, j'avais fait tomber du bout du dôme des milliers de soldats. A +la vérité, il en restait encore quelques-uns sous mon pantalon, mais ils +n'étaient pas en force, et leurs morsures ne pouvaient me causer qu'une +douleur passagère. + +»Perché sur le sommet du monticule, j'écartais les bandes de termès à +mesure qu'elles se présentaient. Leur attaque ne m'inquiétait plus; +mais, d'un autre côté, ma position ne s'était pas améliorée, car le +gnou maintenait le blocus avec une étrange persévérance. + +»Toutefois, pensant qu'il finirait par se lasser, je prenais mon mal en +patience; mais des terreurs nouvelles vinrent m'assaillir. Pendant que +je piétinais sur le sommet du cône, l'argile pétrie s'enfonça tout à +coup sous mes pieds. Je disparus peu à peu sans pouvoir m'arrêter, et +j'écrasai sans doute la grande reine dans sa chambre, car je restai +enseveli jusqu'au cou. Quoique effrayé et surpris de cette descente +soudaine, j'aurais recouvré promptement ma présence d'esprit sans un +incident inattendu. Le fond sur lequel mes pieds reposèrent était +mobile! il me souleva, glissa rapidement, et manqua pour me laisser +enfoncer encore davantage. + +»Avais-je atteint le grand essaim des fourmis blanches? je ne le +supposais pas d'après la sensation que j'avais éprouvée. J'avais touché +un corps gras et solide, qui avait supporté tout mon poids avant de se +dérober sous moi. + +»Je fus saisi d'un effroi presque superstitieux, et ne restai pas cinq +secondes dans la fourmilière. Je retirai les pieds avec tant de +précipitation, que quand même ils auraient reposé sur une fournaise +ardente, ils auraient à peine eu le temps d'être brûlés. Je me replaçai +sur la cime du cône ouvert et démantelé; mais pouvais-je m'y maintenir? +Je sondai du regard la sombre cavité, et j'en vis sortir d'innombrables +bataillons de termès. Ma veste ne suffisait plus pour les chasser. + +»Je regardai le gnou avec lequel j'allais avoir à lutter. Immobile à +quatre pas de la base de la fourmilière, il la contemplait d'un œil +inquiet. Ses allures étaient complètement changées, et quelque chose +semblait aussi l'avoir épouvanté. En effet, au bout d'un instant, il fit +entendre un cri perçant, s'éloigna, et alla se remettre en observation à +une plus grande distance. + +»Etait-ce la rupture du toit et ma chute imprévue qui l'avaient effrayé? +Je le crus d'abord; mais je remarquai qu'il fixait les yeux sur la base +du monticule, où, pour ma part, je ne voyais rien d'alarmant. + +»Pendant que je cherchais à m'expliquer sa conduite, le gnou poussa un +nouveau cri, releva la queue et partit au galop. + +»Enchanté d'être débarrassé de sa compagnie, je ne m'occupai pas plus +longtemps des causes de sa fuite. Il était parti, c'était l'essentiel. +Je ramassai mon fusil et me disposai à descendre de la position élevée +dont j'étais fatigué. + +»A moitié chemin, je jetai par hasard les yeux sur la base de la +fourmilière, et j'aperçus l'objet qui avait terrifié le vieux gnou. D'un +trou pratiqué dans le mur d'argile sortait un long museau cylindrique, +sans poil, surmonté d'une paire de longues oreilles droites comme les +cornes d'une gazelle. L'animal auquel appartenait ce museau et ces +oreilles avait un aspect repoussant, dont j'aurais été troublé moi-même +si je n'avais reconnu la plus inoffensive de toutes les créatures, +l'oryctérope. Sa présence m'expliqua pourquoi le gnou avait battu en +retraite, et pourquoi les fourmis étaient si pressées de sortir de leur +nid. + +»Sans faire le moindre bruit, je pris mon fusil par le canon, me +penchai, et j'assénai un coup de crosse sur le museau saillant. C'était +me montrer bien peu reconnaissant du service que cette pauvre bête +m'avait rendu en effrayant le gnou; mais je cédais à mes instincts de +chasseur, et elle tomba morte dans le boyau que ses griffes avaient +creusé. + +»Je n'étais pas au bout de mes aventures, qui semblaient ne devoir +jamais finir. J'avais chargé l'oryctérope sur mes épaules, et je me +dirigeais vers notre demeure lorsqu'à mon grand étonnement je vis que le +gnou vaincu était toujours à la même place, la tête contre terre et à +demi couché sur la plaine. Cette situation extraordinaire attira mon +attention, et je m'imaginai que s'il ne s'était pas enfui c'était parce +que son antagoniste l'avait grièvement blessé. + +»J'eus d'abord l'idée de le laisser tranquille, car il pouvait avoir +conservé assez de force pour me combattre avec avantage, et mon fusil +vide n'était qu'une faible défense. J'hésitais à m'approcher; mais, la +curiosité l'emportant, je m'avançai avec précaution. + +»Il n'avait reçu aucune blessure, et pourtant il était aussi +complètement estropié que s'il eût eu les genoux fracassés. Dans sa +lutte avec l'autre gnou, une de ses jambes de devant avait passé, je ne +sais trop comment, par-dessus ses cornes. Elle y était restée, et non +seulement il ne pouvait en faire usage, mais encore il avait la tête +clouée au sol. + +»Mon premier mouvement fut de le tirer d'embarras: toutefois, je me +ravisai en songeant à la fable du laboureur et du serpent gelé. J'eus +ensuite l'idée de le tuer; mais n'ayant pas de balle, je ne me souciai +pas de l'assommer à coups de crosse. + +»D'ailleurs, j'aurais été obligé de le laisser mort sur la place, où les +chacals n'auraient pas manqué de le dévorer. Il était probable qu'ils le +respecteraient tant qu'il serait vivant, et je pris le parti de ne pas +le déranger, dans l'espoir que nous le retrouverions vivant le +lendemain.» + +Ce fut ainsi que Hans termina le récit de ses aventures. + + + + +CHAPITRE XXXV. + +LA CHAMBRE A COUCHER DE L'ÉLÉPHANT + + +Le porte-drapeau était loin d'être satisfait de sa journée. Malgré le +vif intérêt avec lequel il avait écouté l'histoire de Hans, il était +préoccupé quand il réfléchissait à ses propres aventures. Sa première +tentative de chasse avait échoué; ne pouvait-il pas en être toujours +ainsi? L'éléphant avait échappé avec la plus grande facilité. Quoiqu'il +eût été atteint dans deux parties du corps où les blessures auraient dû +être mortelles, les balles n'avaient servi qu'à le rendre plus +dangereux. Sa peau n'avait pas été plus entamée que si on l'eût tiré +avec des pois bouillis. A la vérité, il n'avait reçu que deux coups de +fusil. Or, deux coups bien dirigés suffisent pour abattre un éléphant +femelle et quelquefois un mâle, mais il en faut quelquefois une +vingtaine pour faire mordre la poussière à un vieil éléphant, et nos +chasseurs pouvaient-ils s'attendre à en trouver un d'assez bonne +composition et disposé à essuyer leur feu jusqu'à ce que mort s'en +suivît? + +D'ordinaire l'éléphant sur lequel on a tiré fait plusieurs milles sans +s'arrêter, et des cavaliers sont seuls en état de le poursuivre. Plus +que jamais Von Bloom déplorait la perte de ses pauvres chevaux. + +Hans le consola en lui prouvant, par différents exemples dont il se +souvenait, que l'éléphant ne prenait pas toujours la fuite lorsqu'on +l'attaquait. En effet, celui qu'ils avaient rencontré, après avoir reçu +leur coup, n'avait manifesté aucune intention de battre en retraite. +Sans le bizarre stratagème de Swartboy, il aurait conservé sa position +et donné le temps à ses adversaires de le frapper peut-être +mortellement. + +--Tentons une nouvelle épreuve, dit Von Bloom, et nous réussirons +peut-être. Si nous ne sommes pas plus heureux, nous chercherons des +ressources dans d'autres entreprises. + +En conséquence, le lendemain, avant le lever du soleil, les chasseurs se +remirent en campagne; ils avaient pris une précaution à laquelle ils +n'avaient pas songé la veille. Se rappelant qu'une balle de plomb +pénètre difficilement dans le cuir du grand pachyderme, ils fondirent de +nouvelles balles. Ils possédaient de vieille vaisselle qui avait orné la +table du porte-drapeau de Graaf-Reinet au jour de sa prospérité. +C'étaient des chandeliers, des cloches, des éteignoirs, des huiliers et +divers autres objets de métal hollandais. Ils en condamnèrent +quelques-uns à l'alambic de la poêle, les amalgamèrent avec du plomb, et +se procurèrent ainsi des balles assez dures pour entamer la peau du +rhinocéros lui-même. + +Comme la veille, ils se dirigèrent vers les bois, et avant d'avoir fait +un mille, ils découvrirent des traces récentes d'éléphant. Elles +passaient au plus épais d'une jungle épineuse, impénétrable pour tout +être créé, à l'exception de l'éléphant, du rhinocéros ou de l'homme armé +d'une hache. + +Une famille entière devait y avoir passé, composée d'un mâle, d'une ou +deux femelles et de plusieurs petits de différents âges; ils avaient +marché en ligne, suivant l'habitude des éléphants, et avaient frayé au +milieu des broussailles un chemin large de plusieurs pieds. Le mâle, qui +marchait en tête, avait, d'après ce que disait Swartboy, brisé tous les +obstacles avec sa trompe et ses défenses. En effet, d'énormes branches +étaient abattues ou écartées violemment comme par la main de l'homme. + +Les routes de ce genre aboutissent d'ordinaire à l'eau. Elles en +facilitent les abords et racourcissent la distance: preuve saisissante +du rare instinct ou de la sagacité des éléphants, qui conçoivent et +exécutent des plans dignes d'un habile ingénieur. + +Les chasseurs s'attendaient donc à trouver prochainement un cours d'eau; +cependant les empreintes pouvaient également y conduire ou s'en +éloigner. + +Au bout d'un quart de mille ils arrivèrent à une nouvelle route qui +croisait celle qu'ils suivaient. Comme celle-ci, elle avait été faite +par une famille d'éléphants, et les traces étaient aussi fraîches. Après +s'être demandé un moment laquelle ils devaient prendre, ils résolurent +de continuer à marcher en droite ligne. + +A leur grand désappointement, ils débouchèrent dans un endroit moins +couvert où les éléphants s'étaient dispersés, et suivant tour à tour les +traces des mâles, des femelles et des petits, ils s'égarèrent et +perdirent la piste. + +Tout à coup Swartboy courut vers un grand acacia, en invitant ses +compagnons à le suivre. Avait-il vu un éléphant? Hendrik et Von Bloom se +l'imaginèrent, enlevèrent à la hâte les fourreaux de leurs fusils, et +rejoignirent le Bosjesman. + +Il était seul au pied de l'acacia, et montrait du doigt la terre battue +autour de l'arbre. On aurait dit que plusieurs chevaux y avaient été +attachés pendant longtemps, qu'ils avaient foulé l'herbe et usé l'écorce +en se frottant contre le tronc. + +--Qu'est-ce que cela signifie? demandèrent à la fois Hendrik et Von +Bloom. + +--C'est la chambre à coucher de l'éléphant, répondit Swartboy. + +Toute autre explication était inutile. Les chasseurs se rappelèrent que +les éléphants avaient l'habitude de s'appuyer contre les arbres pour +dormir. L'acacia était un de ces arbres; ils en acquéraient la preuve; +mais à quoi pouvait-elle leur servir? + +--Le vieux klow reviendra, dit Swartboy. + +--Vous croyez? + +--Oui, baas! les empreintes sont fraîches; le grand éléphant dormait ici +la nuit dernière. + +--Eh bien! faut-il l'attendre, et tirer dessus quand il reparaîtra? + +--Non, baas; vous n'avez pas besoin d'user vos balles. Nous allons faire +son lit, et vous verrez comme il se couchera. + +En disant ces mots, le Bosjesman ricana et fit une grimace expressive. + +--Que voulez-vous dire? demanda Von Bloom. + +--Laissez faire le vieux Swartboy, et je vous promets que l'éléphant est +à nous! Je sais un moyen de le prendre sans employer vos fusils. + +Le Bosjesman communiqua son plan, auquel son maître, craignant de voir +se renouveler l'échec de la veille, adhéra avec empressement. On avait +par bonheur tous les instruments nécessaires pour l'exécution: une hache +bien affilée, une forte courroie et des couteaux. + +On se mit à l'œuvre sans perdre de temps. + + + + +CHAPITRE XXXVI. + +ON FAIT LE LIT DE L'ÉLÉPHANT + + +Si l'éléphant revenait, ce devait être pendant les heures les plus +chaudes de la journée. Les chasseurs n'avaient donc guère plus de +soixante minutes pour faire son lit, suivant la facétieuse expression du +Bosjesman. Ils commencèrent leurs opérations avec ardeur sous la +direction supérieure de Swartboy, aux instructions duquel ils se +conformèrent aveuglément. + +Il leur fut d'abord ordonné de couper trois pieux de bois dur, chacun +d'environ trois pieds de long, gros comme un bras d'homme, et pointu par +un bout. + +Le bois de fer (_olea undulata_) croissait en abondance aux alentours. +On en coupa trois morceaux de dimensions convenables, qui furent +équarris avec la hache et taillés en pointe avec les couteaux. + +Cependant, à côté de l'arbre contre lequel l'éléphant avait coutume de +s'appuyer, et à environ trois pieds du sol, Swartboy avait enlevé +l'écorce. Il fit ensuite une entaille si profonde que l'acacia, +abandonné à lui-même, serait infailliblement tombé; mais Swartboy +l'avait consolidé en attachant aux branches supérieures une courroie qui +se rattachait aux rameaux d'un arbre voisin. + +Ces mesures étaient prises du côté opposé à l'entaille, la courroie +seule retenait l'arbre, et il suffisait, pour le renverser, de lui +imprimer la moindre secousse dans l'autre sens. + +Swartboy replaça le morceau d'écorce qu'il avait enlevé et fit +disparaître les copeaux avec un soin minutieux. A moins d'un examen +très-attentif, il était impossible de deviner que l'acacia eût été +jamais entamé par la hache. + +Il restait à planter les pieux que Von Bloom et Hendrik avaient +préparés. Swartboy se chargea de cette opération, qu'il accomplit avec +une prestesse merveilleuse en moins de dix minutes; il avait creusé +trois trous dont la profondeur dépassait un pied, et qui n'avaient pas +en diamètre un demi-pouce de plus que les pieux. + +Vous êtes curieux sans doute de savoir comment il s'y prit. Vous auriez +creusé à la bêche un trou qui aurait été nécessairement aussi large que +la bêche même; mais Swartboy n'avait point de bêche, et, s'il en avait +eu une, il ne s'en serait pas servi, puisqu'elle eût fait des fosses +beaucoup trop grandes pour répondre à ses vues. + +Le Bosjesman employa un bâton pointu avec lequel il remua d'abord la +terre dans un espace déterminé. Il déblaya le trou, y remit son bâton, +enleva de nouveau la terre, et continua de la sorte jusqu'à ce que la +profondeur lui parût suffisante. Les trois trous furent disposés en +triangle au pied de l'acacia, mais du côté opposé à celui que l'éléphant +devait choisir pour se reposer. + +Swartboy plaça dans chaque trou un pieu, la pointe en l'air et le +consolida au moyen de terre pétrie et de cailloux. Pour cacher la +couleur blanche du bois fraîchement coupé, il enduisit les pieux de +terre. + +Ces préparatifs terminés, les chasseurs se retirèrent, mais ils ne +s'éloignèrent pas. Ils montèrent sur un arbre touffu, et se logèrent au +milieu du feuillage. Le porte-drapeau arma son long roer, Hendrick +apprêta sa carabine; et tous deux se disposèrent à faire feu dans le cas +où le piège ingénieusement tendu par Swartboy ne réussirait pas. + +Il était midi, la chaleur était intense et aurait incommodé les +chasseurs s'ils n'eussent été protégés par un épais ombrage. Swartboy +tira de favorables augures des circonstances atmosphériques. Il était +vraisemblable que l'éléphant, accablé par la chaleur, viendrait chercher +le frais dans son gîte favori. + +Il ne pouvait tarder à venir. Au bout de vingt minutes, on entendit un +bruit étrange; c'était celui qui venait de son estomac. L'instant +d'après, il sortit de la jungle d'un pas indolent. Loin de soupçonner +aucun danger, il se plaça lui-même près du tronc de l'acacia, dans la +position que Swartboy avait prédit qu'il prendrait. Il avait la tête +tournée, mais pas assez pour empêcher les chasseurs d'admirer ses +magnifiques défenses, longues d'au moins six pieds; pendant qu'ils +contemplaient ce superbe trophée, l'animal leva sa trompe, et versa au +milieu des feuilles un torrent d'eau, qui retomba sur son corps en +globules étincelants. + +Swartboy prétendit qu'il tirait cette eau de son estomac. Les +naturalistes peuvent contester l'exactitude de l'observation; cependant +ces jets de pluie furent réitérés, et à chacun d'eux, la quantité d'eau +était toujours aussi considérable. Evidemment, sa trompe n'aurait pu +seule contenir cette masse liquide. + +Les chasseurs, qui souffraient de la chaleur et de la soif, comprirent +sans peine le plaisir que ce bain de pluie causait à l'éléphant. Les +gouttes cristallines qui retombaient sur son dos, en coulant du haut de +l'acacia, lui faisaient oublier la fatigue et pousser des grognements de +satisfaction. + +Ce bain était le prélude de son sommeil. Sa tête s'inclina; ses oreilles +cessèrent de battre et sa trompe demeura immobile, enroulée autour de +ses défenses. + +Les chasseurs l'observaient avec un intérêt facile à concevoir. + +Tout à coup son corps se penche; il touche l'arbre, qui se fend avec +fracas, et l'énorme masse noire tombe sur le côté. Un cri terrible, qui +fait frémir jusqu'aux feuilles, retentit dans les bois, puis au +craquement des branches se mêlent des gémissements confus. Ce sont ceux +du gigantesque animal renversé. Les chasseurs restent immobiles à leur +place sans faire usage de leurs armes. L'éléphant empalé a reçu le coup +de la mort. Son agonie est de courte durée; on entend siffler dans sa +trompe la respiration saccadée qui précède le dernier moment, et à ce +bruit sinistre succède un bruit plus sinistre encore. + +Les chasseurs descendent de l'arbre et s'approchent de l'éléphant. Il +est mort! les terribles chevaux de frise ont rempli leur destination. + +Il fallut une heure entière pour enlever les défenses; mais nos +chasseurs ne reculèrent pas devant ce travail, et furent même enchantés +d'avoir à porter au camp un fardeau sous lequel ils pliaient. + +Hendrik se chargea des fusils et des ustensiles. + +Von Bloom et Swartboy s'emparèrent chacun d'une défense. + +Le cadavre de l'éléphant fut abandonné, et les vainqueurs reprirent +triomphalement la route de leur demeure. + + + + +CHAPITRE XXXVII. + +LES ANES SAUVAGES DE L'AFRIQUE + + +Malgré le succès de cette chasse, l'esprit de Von Bloom n'était pas en +repos; à la vérité, l'ivoire était conquis, mais de quelle manière! Le +succès avait dépendu en grande partie du hasard et n'était pas un gage +de succès futurs. Il pouvait se passer des mois entiers avant qu'on +retrouvât une autre chambre à coucher d'éléphant. + +Telles étaient les réflexions du porte-drapeau le soir de son heureuse +expédition; mais elles étaient moins agréables encore deux semaines +après. + +Il avait redoublé d'efforts; il avait chassé pendant douze jours +consécutifs, et n'avait ajouté à son trésor qu'une seule paire de +défenses! C'étaient celles d'une femelle; elles n'avaient pas deux pieds +de long, et leur valeur était médiocre. + +Pourtant presque chaque jour on avait rencontré des éléphants sur +lesquels on avait pu tirer; mais ce n'était pas une consolation. Il +était démontré que la fuite leur était facile, et qu'on avait peu de +chances de les prendre tant qu'on les poursuivrait à pied. + +Les chasseurs à pied peuvent approcher de l'éléphant, lui envoyer une +balle; mais quand il se met à trotter à travers la jungle, il devient +inutile de le suivre; il fait plusieurs lieues sans s'arrêter, et si les +chasseurs parviennent à le rejoindre de manière à lui envoyer un second +coup de fusil, ce n'est que pour le voir ensuite disparaître dans les +fourrés, où l'on finit par perdre ses traces. + +A cheval, le chasseur distance sans peine l'éléphant. Une particularité +du grand pachyderme, c'est que, dès qu'il s'aperçoit que son ennemi, +quel qu'il soit, est capable de l'atteindre, il dédaigne de faire un pas +de plus. Le chasseur le tire alors à loisir. + +Un autre avantage du chasseur monté est de pouvoir éviter les attaques +de l'éléphant furieux. + +Il n'est pas étonnant que Von Bloom soupirât après la possession d'un +cheval, d'un noble compagnon qui eût assuré le succès de ses chasses. +Ses regrets étaient d'autant plus vifs, qu'après avoir exploré la +contrée, il l'avait trouvée remplie d'éléphants. Il en avait vu par +centaines à la fois, tous peu disposés à s'effrayer d'un coup de feu. +Peut-être n'avaient-ils jamais entendu la détonation d'un fusil avant +que le long roer du porte-drapeau leur cinglât les oreilles. + +Avec un cheval, Von Bloom était sûr d'en pouvoir tuer plusieurs et de +recueillir de l'ivoire pour une somme importante. + +Sans cheval, toutes ses espérances avortaient. + +En songeant à cette alternative, il retombait dans ses idées noires. Il +voyait ses fils condamnés à vivre en enfants des bois, sans livres, sans +éducation, sans société, et sa jolie Gertrude vouée à la vie sauvage +ainsi qu'au célibat. Que n'aurait-il pas donné pour avoir un couple de +chevaux! + +Le porte-drapeau était assis dans le grand nwana, sur la plate-forme qui +dominait le lac. De ce point on apercevait la verdoyante prairie qui +s'étendait à l'est du rivage et au-delà de laquelle commençaient les +bois. + +En ce moment, un troupeau traversait la plaine et s'avançait vers +l'abreuvoir. Les animaux qui le composaient avaient l'encolure et la +taille de petits chevaux; ils marchaient en ligne, d'un pas assuré, +comme une caravane sous la direction d'un chef prudent. Quelle +différence entre leurs allures et les mouvements fantasques des gnous! + +Ils avaient toutefois quelque analogie avec ces derniers; ils tenaient +aussi du cheval, de l'âne et du zèbre. Au cou, aux joues, aux épaules, +ils portaient des bandes exactement pareilles à celles du zèbre, mais +moins distinctes, et qui ne se reproduisaient ni sur le corps, ni sur +les jambes. Ils rappelaient l'âne par la couleur générale de leur robe; +mais la tête, le cou, la partie supérieure du corps étaient d'une nuance +plus foncée, et légèrement teintée de brun rouge. + +C'étaient, en réalité, des animaux de l'espèce du zèbre, des couaggas. + +Les naturalistes modernes ont divisé le genre des solipèdes en deux +espèces, l'âne et le cheval. Les caractères de la première sont une +longue crinière flottante, une queue lisse, des callosités verruqueuses +aux jambes. Les animaux dont l'âne est le type ont la crinière courte et +droite, la queue grêle et garnie de poils à l'extrémité seulement; leurs +jambes de derrière sont dépourvues de callosités, mais ils en ont, comme +le cheval, aux jambes de devant. + +L'espèce chevaline a de nombreuses variétés. Les races arabe, anglaise, +normande, limousine, corse, mecklembourgeoise, danoise, espagnole, +présentent entre elles des différences sensibles: mais toutes ont les +mêmes caractères distinctifs, depuis le grand cheval de brasseur de +Londres jusqu'au poney de Shetland. + +Les variétés de l'âne sont presque aussi nombreuses, mais elles sont +généralement moins connues. + +L'âne vulgaire (_asinus vulgaris_) se modifie suivant les contrées, et +dans quelques-unes il est aussi élégant et aussi estimé que le cheval. +Des races d'Arcadie, de Mirebalais, d'Espagne, d'Egypte, de Malte, +jouissent d'une réputation méritée. On suppose qu'elles doivent toutes +leur origine à l'âne sauvage (_asinus onager_), que l'on désigne encore +sous les noms d'onagre et de koulan. L'onagre, qui habite l'Asie et le +nord-est de l'Afrique, a la taille plus élevée, les oreilles moins +longues, le pelage d'un gris quelquefois jaunâtre. Sa peau dure et +élastique sert à faire des cribles, des tambours, et le cuir est connu +en Orient sous la dénomination de sagri, et en Europe sous celle de +chagrin. + +L'hémione ou dzigguetai (_asinus hemionus_) habite le centre et le midi +de l'Asie. Sa couleur est isabelle, mais sa crinière est noire, ainsi +qu'une ligne qui s'étend le long de la colonne vertébrale. + +Dans le Ladak se trouve l'âne kiang: en Perse, le khur (_asinus homar_); +dans la Tartarie chinoise, le yo-to-tze (_asinus equulus_). Toutes ces +espèces asiatiques vivent à l'état sauvage, et se distinguent par les +formes, par la couleur et même par les habitudes. Quelques-unes sont +plus agiles à la course que les meilleurs chevaux. + +Ne pouvant, dans ce livre, donner de chaque espèce une minutieuse +description, nous nous bornons à des observations qui rentrent dans +notre cadre sur les ânes sauvages d'Afrique, dont il existe six ou sept +espèces. + +En première ligne nous placerons l'onagre, qui, comme nous l'avons dit, +s'étend de l'Asie aux parties contiguës de l'autre continent. + +Le koomrah, qu'on a classé parmi les chevaux, mais qui se rapproche +davantage de l'âne, hante les forêts de l'Afrique septentrionale, où il +vit solitaire, contrairement aux habitudes de la plupart de ses +congénères. + +Le zèbre (_equus zebra_) est peut-être le plus beau de tous les +quadrupèdes. Il a le pelage symétriquement rayé de bandes brunes +transversales disposées sur un fond jaunâtre. Sa hauteur est d'environ +quatre pieds au garrot, sa longueur de six ou sept pieds depuis le +museau jusqu'à l'origine de la queue. Il est défiant, indomptable, et +assez vigoureux pour lutter sans trop de désavantage même contre les +grands carnassiers. + +Le dauw ou onagre, qu'on nomme aussi zèbre de Burchell, a la taille de +l'âne vulgaire, mais il en diffère par la grâce et le fini de ses +formes. Sa crinière est striée de bandes brunes et blanches, et une +ligne noire bordée de blanc suit entièrement sa colonne vertébrale. Il +n'est rayé ni sur les jambes ni sur la queue. Sa robe n'est pas d'une +nuance aussi pure que celle du zèbre, et les bandes n'en sont pas si +nettement marquées. + +Le dauw du Congo (_equus hippotigris_) doit être le cheval-tigre des +Romains. Ce qui nous donne lieu de le croire, c'est qu'il habite le nord +de l'Afrique, tandis que les autres espèces appartiennent exclusivement +à la partie méridionale. + +Le nom du couagga (_equus couagga_) est une onomatopée tirée de son +hennissement, qui tient un peu de l'aboiement du chien. + +Les espèces asines de l'Afrique australe diffèrent entre elles par leurs +penchants et leurs mœurs. Le zèbre, qui se tient dans les montagnes, +est farouche et sauvage. Le dauw hante les plaines désertes, mais il est +aussi intraitable que le précédent. Le couagga, qui vit également dans +les plaines, est d'un naturel timide et docile; on peut le dresser avec +autant de facilité qu'un cheval. Si les fermiers du Cap le laissent en +paix, c'est qu'ils ont des chevaux en abondance; mais Von Bloom se +trouvait dans une position exceptionnelle, et il pensa sérieusement à +dompter des couaggas. + + + + +CHAPITRE XXXVIII. + +LE COUAGGA ET L'HYÈNE + + +Jusqu'à ce jour, le porte-drapeau avait à peine daigné faire attention +aux couaggas. Il en avait vu souvent un troupeau, peut-être le même, +venir boire au lac. Il aurait pu en tuer plusieurs; mais à quoi bon? +Leur chair jaune et huileuse n'est mangeable que pour les naturels +affamés; leur cuir, que l'on emploie parfois à faire des sacs, est de +peu de valeur. Par ces motifs, nos aventuriers avaient laissé en paix +les couaggas, ne se souciant pas d'user leur poudre à détruire d'aussi +inoffensives créatures. Tous les soirs régulièrement ils s'étaient +rendus au lac et s'étaient retirés après avoir bu, sans exciter la +moindre attention. + +La position était bien changée, et le nouveau projet qui occupait +l'esprit de Von Bloom donnait tout à coup aux couaggas autant +d'importance qu'aux éléphants. Il admirait les bandes dont leurs têtes +étaient ornées, leurs jambes fines, leurs formes rebondies. Ces animaux +dédaignés, que le fermier tue seulement pour la nourriture de ses +Hottentots, devenaient précieux à ses yeux. Ne pouvait-il pas les +soumettre à la selle et au harnais, et s'en servir comme de chevaux pour +la chasse à l'éléphant? ce n'était nullement impraticable, et +l'espérance se ranima dans le cœur du porte-drapeau. + +Rayonnant de joie, il communiqua ses idées à sa famille, et tous +s'étonnèrent de ne pas y avoir songé plus tôt. + +Mais comment prendre les couaggas? Von Bloom, Hans, Hendrik et Swartboy +ouvrirent une conférence pour en délibérer. + +On ne pouvait rien faire le jour même, et le troupeau s'éloigna sans +être inquiété. Les chasseurs savaient qu'il reviendrait le lendemain, et +l'attendaient à son retour. + +Hendrik conseilla de se servir des armes à feu. En frappant le couagga +à la partie supérieure du cou, près du garrot, on le blesse sans le +tuer. Il se rétablit promptement et s'apprivoise de même; mais en +général il reste dans un état d'abattement dont il ne se relève pas. + +Hans trouva cette pratique trop cruelle. + +--Nous serions exposés à tuer plusieurs couaggas avant d'en atteindre un +seul au bon endroit. Nous avons encore d'abondantes munitions; pourtant +il importe de les ménager. Ne vaudrait-il pas mieux tendre des pièges? +J'ai entendu dire qu'on prend aux lacets des animaux aussi gros que les +couaggas. + +--Ce plan ne me sourit guère, objecta Hendrik; il y a de graves +inconvénients. En admettant que nous nous emparions du chef du troupeau, +ses camarades, qui le verront pris, s'enfuiront à la hâte et ne +reviendront plus au lac. Dans ce cas, à quoi nous serviront nos pièges? +Il nous faudra longtemps pour retrouver un autre abreuvoir de couaggas, +tandis que nous pouvons toujours les chasser dans les plaines. + +--Je ne sais à quoi m'arrêter, dit à son tour Von Bloom, et je m'en +rapporte à la vieille expérience de Swartboy, qui garde le silence et +qui doit avoir quelque bon tour dans son sac. + +--Il faut creuser une fosse, dit Swartboy, et je m'en charge; c'est par +ce moyen que mes compatriotes prennent les gros animaux. + +--Ce plan, reprit Von Bloom, me semble plus plausible que le précédent. + +--Il n'est pas meilleur, dit Hendrik, et par les mêmes raisons. Le +premier de la bande peut tomber dans la trappe, mais les autres n'auront +pas la sottise de l'y suivre, et ils s'en iront pour ne plus reparaître. +Si nous opérions pendant la nuit, plusieurs couaggas pourraient donner +tête baissés dans le piège, sans que le reste du troupeau en fût alarmé, +mais vous savez que ces animaux viennent toujours boire en plein jour. + +Ces objections étaient sérieuses, et les membres de la conférence les +discutèrent longuement. Chacun recueillit ses souvenirs, en cherchant à +régler le point d'attaque sur les habitudes connues des couaggas. + +Von Bloom avait remarqué qu'ils entraient invariablement dans l'eau par +la gorge où s'était livré le combat du rhinocéros et de l'éléphant. +Après avoir bu, ils suivaient à gué le rivage et sortaient par une autre +brèche de la berge. La régularité purement accidentelle qu'ils mettaient +dans leurs mouvements était due sans doute à la configuration du +terrain. + +L'exactitude de cette observation ayant été admise par tous, Von Bloom +proposa de la mettre à profit. + +--Sans doute, dit-il, Hendrik a raison. Une fosse creusée sur le sentier +par lequel les couaggas arrivent au lac ne servirait qu'à prendre leur +chef, et tous les autres s'esquiveraient au galop. Mais plaçons notre +piège sur la route qu'ils prennent pour sortir de l'eau, et nous +obtiendrons un résultat tout différent. Je suppose qu'elle soit creusée +et d'une largeur convenable; les couaggas ont fini de boire et s'en +vont: en ce moment nous paraissons du côté de la gorge, nous jetons +l'alarme dans le troupeau, qui se précipite en avant, et notre fosse est +remplie. + +Des applaudissements accueillirent ce projet, et la motion de Swartboy +avec cet amendement fut adoptée à l'unanimité. Il ne restait plus qu'à +creuser la fosse, à la couvrir convenablement et à en attendre l'effet. + +Pendant qu'on méditait leur capture, les couaggas étaient restés en vue +et prenaient leurs ébats dans la plaine. Ce spectacle faisait éprouver +le supplice de Tantale à Hendrik, qui aurait eu envie de montrer son +adresse en mettant son procédé à exécution. Pourtant le jeune chasseur +réfléchit qu'il serait imprudent de tirer sur ces animaux, jusqu'alors +sans défiance, et il se contint, de peur de les empêcher de revenir à +l'abreuvoir. Il se contenta de les surveiller de loin, avec un intérêt +qu'ils ne lui avaient jamais fait éprouver. + +Quoique près du grand figuier-sycomore, les couaggas ne se doutaient pas +de la présence de leurs ennemis cachés au milieu des branches. Ils ne +songeaient pas à lever les yeux, et rien au pied de l'arbre n'était de +nature à les alarmer. Les roues de la charrette avaient été depuis +longtemps mises à couvert sous les buissons, pour qu'elles ne fussent +pas endommagées par l'ardeur du soleil. Il n'y avait sur le sol aucune +trace propre à indiquer l'existence d'un camp, et on aurait pu passer +sous l'arbre sans remarquer l'habitation aérienne des chasseurs. Le +porte-drapeau avait pris les plus minutieuses précautions pour la +dissimuler, car, n'ayant pas encore poussé loin ses explorations, il +ignorait si la contrée ne renfermait pas des ennemis plus dangereux que +les hyènes et les lions eux-mêmes. + +Tandis que l'on observait les couaggas, un d'eux se distingua par une +manœuvre singulière. Il broutait paisiblement, lorsqu'il s'approcha +d'un buisson qui croissait isolément dans la plaine. Tout à coup les +chasseurs le virent faire un bond en avant, et du milieu des +broussailles sortit aussitôt une hyène rayée. Au lieu de faire face à +son adversaire, elle poussa un hurlement d'alarme, et s'enfuit de toute +la vitesse de ses jambes. De la part d'un animal aussi fort et aussi +féroce, cette conduite remplit les chasseurs d'étonnement et +d'indignation. + +L'hyène se dirigeait vers un massif d'arbres, mais elle n'eut pas le +temps d'y arriver. Le couagga la serrait de près, en poussant ce cri de +couaag, auquel il doit son nom. Les sabots de ses pieds de devant +tombèrent sur le dos de l'hyène; en même temps il saisit entre ses dents +le cou de la bête carnassière, et le serra comme dans un étau. + +Les spectateurs s'attendaient à voir l'hyène se débarrasser de cette +étreinte, mais ils se trompaient. Ce fut en vain qu'elle se débattit. Le +couagga la secouait avec ses fortes mâchoires et la foulait avec ses +sabots. Bientôt elle cessa de crier, et son cadavre mutilé fut abandonné +sur la plaine. On serait tenté de croire que cet incident fit sentir à +nos chasseurs la nécessité d'être prudent avec le couagga. Un animal +doué par la nature de dents aussi formidable ne paraissait nullement +disposé à supporter le mors et la bride. Mais il est bon de savoir que +le couagga a pour l'hyène une singulière antipathie. Il entre en fureur +à la vue d'un seul de ces animaux, ce qui ne l'empêche pas de se +conduire tout différemment à l'égard de l'homme. Au reste, dans cette +circonstance, le solipède l'emporte sur le carnassier, sur lequel il +exerce une sorte de domination. Quelques fermiers des frontières du Cap +ont tiré parti de ces faits, et pour éloigner les hyènes de leurs +troupeaux, ils y joignent un certain nombre de couaggas, qui remplissent +le rôle de gardiens et de protecteurs. + + + + +CHAPITRE XXXIX. + +LE PIÈGE + + +Malgré la curiosité que lui inspiraient les couaggas, Von Bloom se leva +avec tant de brusquerie qu'il attira sur lui l'attention de ses +compagnons. Il venait d'être frappé d'une idée subite; c'était qu'il +fallait travailler immédiatement à creuser la fosse. + +Le soleil allait se coucher dans une demi-heure, et l'on pouvait +supposer qu'il était inutile de se presser; mais le porte drapeau se +chargea de prouver à ses coadjuteurs qu'il y avait péril en la demeure. + +--Si nous ne commençons dès à présent, dit-il, et si nous ne travaillons +une partie de la nuit, nous n'arriverons jamais à temps. Ce n'est pas +une petite affaire que d'ouvrir une fosse assez grande pour contenir à +la fois une demi-douzaine de couaggas. Il faut enlever la terre à mesure +que nous la retirerons, couper des perches et des branches, et les +disposer de manière à couvrir le trou. Tout cela doit être fait avant le +retour du troupeau, sous peine d'échouer dans notre entreprise. S'il +reparaît avant que nous ayons enlevé jusqu'aux moindres traces de notre +travail, il s'éloignera sans entrer dans l'eau, et ne nous rendra +peut-être plus de visites. + +Hans, Hendrik et Swartboy reconnurent la justesse de ces considérations, +et tous descendirent du nwana pour se mettre à l'ouvrage. Ils avaient +deux bonnes bêches, une pelle, une pioche et deux paniers pour +transporter les déblais. Il eût été difficile d'achever l'opération en +temps utile, s'il avait fallu charroyer la terre au loin, mais par +bonheur le lit du ruisseau était voisin, et on pouvait l'y jeter sans +dérangement. + +Après avoir tracé les contours de la fosse, Von Bloom et Hendrik prirent +chacun une bêche; le sol était assez meuble pour qu'on pût se dispenser +d'avoir recours à la pioche. + +Swartboy, armé de la pelle, remplit les paniers aussi vite que Hans et +Totty pouvaient les vider. Gertrude et le petit Jan avaient un troisième +panier, et ils allégèrent efficacement la tâche. + +Le travail se poursuivit avec activité jusqu'à minuit, à la clarté de la +lune, et quand il fut interrompu, le fermier et Hendrik étaient enterrés +jusqu'au cou. Ils étaient désormais sûrs d'achever la fosse le +lendemain. Ils quittèrent leurs outils, et après avoir accompli leurs +ablutions dans l'eau pure du lac, ils allèrent se livrer au repos. + +Dès la pointe du jour ils se remirent à l'œuvre avec une activité +d'abeilles. Au moment du déjeuner, Von Bloom, en se dressant sur la +pointe des pieds pouvait à peine arriver au niveau du sol, et la tête +laineuse de Swartboy était presque à deux pieds au-dessous. + +Après le déjeuner, les travailleurs recommencèrent à creuser et à +déblayer jusqu'à ce que le trou leur parût d'une profondeur suffisante. +Il était impossible à un couagga de s'en tirer, et une antilope +springbok aurait pu tout au plus en sortir en sautant. + +On étendit sur la fosse des perches et des broussailles, qu'on recouvrit +ensuite d'herbes et de roseaux, ainsi que les alentours. Le plus +judicieux animal eût été trompé, tant la trappe avait été habilement +dissimulée, et un renard même y serait tombé avant de l'avoir +découverte. + +Il ne restait plus qu'à dîner en attendant l'arrivée des couaggas. Le +repas fut gai, malgré l'excessive fatigue qu'avaient supportée les +travailleurs. La perspective d'une belle capture les mettait tous en +belle humeur, et chacun formait des conjectures sur le succès. + +--Nous prendrons au moins trois couaggas, dit Von Bloom. + +--Nous en prendrons le double, s'écria Swartboy. + +--Je ne vois pas, dit le petit Jan, pourquoi la fosse ne serait pas +remplie. + +--Elle le sera, ajouta Hendrik; nous pousserons les couaggas dedans, et +je ne vois pas comment ils nous échapperaient. + +En effet, le succès paraissait infaillible. La fosse était assez large +pour empêcher les animaux de sauter par-dessus, et elle occupait toute +la largeur du sentier; de sorte qu'ils ne pouvaient l'éviter, et que la +disposition du terrain les y conduisait fatalement. + +A la vérité, s'ils étaient abandonnés à eux-mêmes et libres de marcher +à la file, suivant leur habitude, on pouvait ne prendre que le chef du +troupeau. Il était certain qu'en le voyant tomber, ses compagnons +feraient volte-face; mais les chasseurs comptaient, dans un moment +donné, répandre la terreur au milieu du troupeau, et forcer les couaggas +à se précipiter dans la fosse. + +Ils n'avaient besoin que de quatre montures, mais ils n'eussent pas été +fâchés d'avoir du choix. + +On avait dîné plus tard qu'à l'ordinaire, et l'heure approchait où le +troupeau venait se désaltérer dans le lac. On laissa libre la route par +laquelle il arrivait. Hans, Hendrik et Swartboy se placèrent en +embuscade aux environs, à quelque distance les uns des autres. Dans les +positions qu'ils occupaient, il leur suffisait de sortir des taillis où +ils étaient cachés pour pousser le troupeau du côté de la fosse. Afin de +régulariser leurs mouvements, Von Bloom resta dans l'arbre sur la +plate-forme. Il devait les avertir de l'approche des couaggas, et donner +le signal de l'action en tirant un coup de fusil à poudre. Hans et +Hendrik avaient l'ordre de tirer à leur tour en se montrant, et de +produire ainsi la panique désirée. + +Ce plan était admirablement conçu. + +Aussitôt que le troupeau apparut dans la plaine, Von Bloom dit à voix +basse: + +--Voici les couaggas! + +Les innocentes bêtes défilèrent dans la gorge, s'éparpillèrent dans +l'eau, et commencèrent leur mouvement de retraite par le sentier que +traversait la trappe. + +Le chef grimpa sur la berge; mais il s'arrêta en hennissant quand il vit +les roseaux et l'herbe fraîche qui jonchaient le sol. + +Il avait envie de rebrousser chemin. + +En ce moment retentit la bruyante détonation du roer. Deux autres +explosions y répondirent à droite et à gauche, comme des échos +affaiblis, tandis que sur un autre point Swartboy faisait entendre des +cris formidables. En jetant un regard en arrière, les couaggas se +crurent entourés d'ennemis; mais une route leur était ouverte: c'était +celle qu'ils avaient coutume de prendre, et le troupeau s'y engagea. On +entendit le craquement des perches, le piétinement des sabots, le bruit +sourd des corps qui tombaient et le hennissement des victimes effarées. +Quelques couaggas sautèrent, comme pour franchir la fosse; d'autres se +dressèrent sur leurs pieds de derrière, et tournèrent sur eux-mêmes pour +entrer dans le lac; d'autres encore s'échappèrent à travers les +broussailles; mais le gros du troupeau revint sur ses pas, se remit à +l'eau, et s'enfuit par la gorge. Au bout de quelques minutes tous +avaient disparu. Les enfants croyaient qu'aucun n'avait été pris; mais, +de la position qu'il occupait dans le nwana, Von Bloom apercevait des +têtes qui s'allongeaient en dehors de la fosse. On n'y trouva pas moins +de huit couaggas, deux fois plus qu'il n'en fallait pour monter tous les +chasseurs. + +Au bout de moins de deux semaines, quatre couaggas avaient été rompus à +la selle et obéissaient aussi bien que des chevaux. Ils avaient eu beau +ruer, caracoler, jeter leur cavaliers par terre; le Bosjesman et Hendrik +étaient d'habiles écuyers, qui triomphèrent promptement de leur +résistance. + +La première fois que ces animaux furent employés à la chasse de +l'éléphant, ils rendirent précisément le service qu'on attendait d'eux. +Comme de coutume, l'éléphant prit sa course après avoir essuyé un +premier coup de feu; mais les chasseurs, montés sur leurs couaggas, ne +le perdirent pas de vue. Dès qu'il s'aperçut que ses jambes étaient +inutiles, il fut aux abois et dédaigna de fuir les chasseurs. Ils purent +réitérer leurs décharges, et un coup mortel finit par étendre sur le sol +son corps gigantesque. + +--Mon étoile reparaît! s'écria Von Bloom enthousiasmé. Mes espérances ne +seront plus déçues. Je serai riche! En quelques années, je referai ma +fortune; je serai à même d'élever une pyramide d'ivoire. + + + + +CHAPITRE XL. + +L'ÉLAN + + +Hendrik était le meilleur chasseur de toute la famille. C'était lui qui +fournissait habituellement le garde-manger. Les jours où l'on ne +chassait pas l'éléphant, il s'en allait seul à la poursuite des +antilopes, dont la chair était la principale nourriture des habitants du +nwana. Grâce à son adresse, la table était toujours abondamment pourvue. + +L'Afrique est la patrie des antilopes; on en compte, dans le monde +entier, pas moins de soixante-dix espèces différentes; plus de cinquante +sont africaines, et trente au moins appartiennent au sud de l'Afrique, +c'est-à-dire à cette partie du continent comprise entre le cap de +Bonne-Espérance et le tropique du Capricorne. + +Il faudrait un volume pour faire une monographie des antilopes; aussi +dois-je me contenter de dire que la plupart se trouvent en Afrique; +qu'il en existe plusieurs espèces en Asie, et une seule en Amérique, le +prong-horn; en Europe il y en a deux, dont une, le chamois des Alpes, +pourrait être mise au rang des chèvres. + +Je remarquerai en outre que les soixante-dix espèces d'animaux groupés +dans le genre antilope diffèrent considérablement les unes des autres +par la forme, la couleur, le pelage et les habitudes. Rien de plus +arbitraire que la classification qui les réunit. Les unes, comme le +chamois, se rapprochent des chèvres; d'autres ressemblent aux daims, aux +bœufs ou aux bisons; et quelques espèces possèdent tous les +caractères du mouton sauvage. + +Toutefois, en général, les antilopes tiennent plutôt des daims que de +tous autres animaux, et plusieurs espèces sont vulgairement connues sous +la dénomination de daims. Il en est qui ont moins d'analogie avec leurs +congénères qu'avec certaines espèces de daims. Seulement ces derniers +ont des cornes osseuses qu'ils perdent annuellement, tandis que les +antilopes conservent les leurs, qui sont de corne véritable et +persistante. + +Les antilopes ont des mœurs qui varient à l'infini, suivant les +espèces. Elles habitent tantôt les vastes plaines, tantôt les forêts +profondes. Elles errent tantôt sur le bord des rivières, tantôt sur les +rochers escarpés ou dans les ravins desséchés des montagnes. Les unes +brouttent l'herbe, les autres se nourrissent des feuilles et des pousses +tendres des arbres. En somme, les antilopes ont des prédilections si +diverses qu'on en trouve partout, quels que soient le climat, la +végétation, les sites du pays. Le désert même a ses antilopes, qui +préfèrent ses plaines arides aux vallées les plus verdoyantes et les +plus fertiles. + +L'élan ou caana (_antilope oreas_) est le plus grand de ce genre, +puisque sa taille égale celle d'un fort cheval. Il est lourd et a le pas +médiocrement rapide; un chasseur monté l'atteint sans efforts. Les +proportions générales de l'élan ont quelque rapport avec celles du +bœuf, mais ses cornes sont droites; elles partent en ligne verticale +du sommet de la tête, et divergent légèrement l'une de l'autre; elles +ont deux pieds de longueur, et même plus chez les femelles, et sont +entourées d'un anneau qui monte en spirale jusqu'à la pointe. + +Les yeux de l'élan caana, comme ceux de la plupart des antilopes, sont +grands, humides et doux. Malgré sa force et ses dimensions, il est du +naturel le plus inoffensif, et ne se résigne à combattre que lorsqu'on +l'y force absolument. Sa couleur est un brun-foncé teinté de roux, ou, +chez certains individus, un gris-cendré mélangé d'ocre-jaune. + +L'élan est une des antilopes qui paraissent pouvoir se passer d'eau. On +le trouve dans les plaines désertes, loin de toute rivière et l'on +dirait même qu'il affectionne les solitudes desséchées, à cause de la +sécurité qu'il y trouve. Cependant il habite aussi les régions fertiles +et boisées; il vit en troupes nombreuses, mais les deux sexes paissent +séparément, par groupes de dix à cent individus. + +La chair de l'élan est excessivement estimée; elle ne le cède en +délicatesse ni à celle de l'antilope, ni à celle des animaux de race +bovine; elle a le goût du bœuf tendre avec un arrière-goût de +venaison. On fait sécher les muscles des cuisses qui, préparés de la +sorte, prennent la qualification de langues de cuisse, et sont regardés +comme le morceau le plus savoureux. + +Bien entendu que les chasseurs poursuivent l'élan avec activité. Comme +il est toujours très-gras et qu'il ne court pas vite, on arrive aisément +à le tuer, à l'écorcher et à le dépecer. C'est une chasse qui offre peu +d'attraits; seulement on ne trouve pas souvent l'occasion de la faire. + +La facilité avec laquelle on prend ces antilopes si recherchées en a +diminué le nombre, et ce n'est que dans les districts éloignés qu'en en +rencontre encore des troupeaux. + +Depuis l'arrivée de la famille Von Bloom au cap, on avait remarqué des +traces d'élans sans en voir un seul. Hendrik, pour plusieurs raisons, +désirait tuer un de ces animaux. La première, c'était qu'il n'en avait +jamais tiré; la seconde, qu'il appréciait les qualités de la viande qui +couvre en abondance les côtes du caana. + +Ce fut donc avec une vive satisfaction qu'un matin Hendrik apprit qu'on +avait vu un troupeau d'élans sur le plateau que bordaient les rochers +voisins. Swartboy, qui avait fait une excursion sur les collines, +apporta au camp cette heureuse nouvelle. Sans perdre de temps le jeune +homme monta sur son couagga, et partit armé de sa bonne carabine. + +A peu de distance du camp s'ouvrait dans les hauteurs un ravin qui +conduisait au plateau. C'était la route que prenaient les zèbres, les +couaggas, et autres habitants des plaines arides, quand ils descendaient +au lac. + +Hendrik gravit l'escarpement, et, lorsqu'il parvint à la cime, il +aperçut immédiatement, à un mille de distance environ, un troupeau +composé de sept élans mâles. + +La végétation du plateau n'aurait pu abriter même un renard; elle ne +consistait que dans quelques aloès épars, quelques euphorbes et quelques +touffes de gazon brûlées par le soleil. + +Hendrik reconnut aussitôt qu'il lui était impossible de se rapprocher +assez des élans pour les tirer. + +Quoique n'ayant jamais chassé cette espèce d'antilope, il en connaissait +les habitudes: il savait qu'elle courait mal, qu'un vieux cheval pouvait +la distancer, et qu'à plus forte raison elle serait vaincue par son +couagga, le plus agile des quatre qui avaient été domptés. + +Il s'agissait, en conséquence, de lancer des élans dans de bonnes +conditions. Il fallait éviter de les alarmer de trop loin et de leur +laisser trop d'avance. En chasseur prudent, Hendrik fit un long détour +de manière à mettre le troupeau entre lui et les rochers. Pour n'être +pas aperçu, il eut soin de se courber sur sa selle, si bien que sa +poitrine touchait presque le garrot de sa monture. Il supposait, avec +quelque vraisemblance, que les élans ignorant à quelle espèce d'animal +ils avaient affaire, regarderaient longtemps le couagga monté avec plus +de curiosité que d'inquiétude. + +Les élans se laissèrent approcher à la distance de cinq cents pas avant +de prendre leur lourd et indolent galop. Alors Hendrik se releva, donna +de l'éperon à son couagga et se mit à la poursuite du troupeau. + +Comme il l'avait prévu, les élans s'enfuirent vers les rochers, non dans +la direction de la passe, mais du côté où les collines étaient à pic. +Parvenus au bord du précipice, ils furent forcés de retourner en +arrière, et suivirent une route qui traversait celle qu'ils avaient +prise d'abord. Cette marche donnait l'avantage à Hendrik, qui dirigea +diagonalement son couagga. + +Il avait l'intention d'isoler un des élans et de laisser les autres +galopper tant qu'ils voudraient. + +Il ne tarda pas à réaliser son projet. Le plus gros du troupeau s'écarta +de ses compagnons, comme s'il eût pensé qu'il avait plus de chance de +salut en les abandonnant; mais il avait compté sans Hendrik, qui fut une +seconde après à ses trousses. + +Le chasseur et sa proie parcoururent rapidement un mille à travers la +plaine. Peu à peu la robe de l'élan passa du brun roux au bleu plombé; +la salive tomba de ses lèvres en abondance, l'écume inonda sa large +poitrine, et des larmes roulèrent dans ses yeux globuleux. + +Il était aux abois. + +Au bout de quelques minutes, le couagga avait rejoint l'énorme antilope, +qui, renonçant à courir, s'arrêtait dans son désespoir pour faire face à +l'ennemi. + +Hendrik avait la main à sa carabine. Vous pensez sans doute qu'il +l'épaula, fit feu et abattit l'élan; vous vous trompez. Hendrik était un +vrai chasseur, économe de ses ressources. Il n'avait pas besoin de tuer +le caana sur place, il savait que sa proie était en son pouvoir, et +qu'il la chasserait devant lui comme un domestique. S'il avait pris le +parti d'envoyer une balle à l'élan, il aurait fallu chercher du renfort +au camp pour le dépecer et en emporter les morceaux, au risque de le +retrouver à moitié dévoré par les hyènes. + +Au lieu de tirer, il força l'élan à se retourner, et le poussa devant +lui dans la direction de la passe. + + + + +CHAPITRE XLI. + +LE COUAGGA EMPORTÉ + + +A bout de ses forces, l'animal était incapable de résistance. De temps +en temps il essayait de revenir sur ses pas; mais à l'aspect menaçant du +chasseur, il reprenait passivement la route du camp. + +Hendrik s'applaudissait de son succès. Il jouissait d'avance de la +surprise qu'il allait causer en paraissant avec l'élan. Celui-ci était +déjà entré dans la gorge où Hendrik et son couagga se disposaient à le +suivre. + +En ce moment un grand bruit de pas se fit entendre au pied des hauteurs. + +Hendrik éperonna sa monture, afin d'atteindre le bord du précipice et de +regarder d'où venait ce bruit. Avant qu'il eût eu le temps d'arriver, il +vit avec étonnement l'élan regagner le plateau en galopant avec une +nouvelle ardeur; évidemment le fugitif avait été effrayé, et il aimait +mieux faire face à son ancien adversaire que d'en affronter un nouveau. + +Hendrik ne fit pas grande attention à l'élan, qu'il pouvait toujours +forcer à loisir. Il tenait d'abord à savoir pourquoi l'antilope avait +rétrogradé: il hâta donc le pas sans hésitation. + +Le piétinement des sabots qui retentissait dans la passe lui prouvait +qu'il n'avait affaire qu'à des ruminants, et qu'il n'était pas exposé à +rencontrer un lion. + +Dès qu'il fut à l'entrée de la passe, il jeta les yeux au-dessous de +lui, et reconnut un troupeau de couaggas qui revenait de l'abreuvoir. Il +en fut contrarié, car ces animaux pouvaient le gêner dans la poursuite +de l'élan, et dans son premier accès de dépit, il fut tenté de faire feu +dessus; mais c'eût été gaspiller ses munitions en pure perte. Il préféra +se remettre à la poursuite de la bête qu'il avait forcé, et dont la peur +avait ranimé l'énergie. + +Les couaggas sortirent un à un du défilé, au nombre d'environ cinquante. +A l'aspect du cavalier, chacun tressaillit d'effroi et fit un écart, +jusqu'à ce que le troupeau s'étendit en longue ligne sur le plateau; en +des circonstances ordinaires, Hendrik n'y aurait pas fait attention. +Maintes fois le couagga perçant de ces animaux avait retenti à ses +oreilles; mais il ne put s'empêcher de remarquer que quatre d'entre eux +avaient la queue coupée. Il reconnut ceux qui avaient été relâchés après +être tombés dans la fosse, et auxquels Swartboy, par des raisons +particulières, avait fait subir cette mutilation. C'était le troupeau +qui venait habituellement au lac, et qui n'avait pas reparu depuis le +jour où il avait été si mal accueilli. + +On conçoit qu'Hendrik regardait les couaggas avec une certaine +curiosité. L'effroi qu'il leur inspirait, la tournure comique de ceux +qui avait la queue coupée, le disposèrent à l'hilarité, et il se mit à +rire en se mettant à la poursuite du caana. + +Le couaggas prirent le même chemin. + +--Je n'aurai jamais, se dit Hendrik, une meilleure occasion de décider +un point jusqu'à présent contesté: Un couagga monté peut-il rivaliser de +vitesse avec un couagga libre? voilà la question. Je suis curieux de +voir si le mien luttera sans désavantage contre ses anciens compagnons. + +L'élan tenait la tête; les couaggas couraient après lui, et Hendrik +venait à l'arrière-garde. Il n'avait pas besoin de jouer de l'éperon; +son noble coursier semblait comprendre qu'il s'agissait de soutenir sa +réputation, et il gagnait du terrain à chaque instant. + +Le pesant caana fut promptement dépassé. Il s'arrêta, mais les couaggas +continuèrent la course, suivis par celui de Hendrik. Au bout de cinq +minutes ils avaient laissé l'élan à un mille en arrière, et ils ne +s'arrêtaient pas. + +Quelle était l'intention de Hendrik? Voulait-il renoncer à sa proie? +Etait-il jaloux de la supériorité de sa monture? Avait-il résolu qu'elle +remporterait le prix de cette course étrange? C'est ce qu'aurait pu +penser quiconque en eût été témoin; mais les apparences étaient +trompeuses, et la conduite du chasseur avait des motifs tout différents. + +En voyant l'élan s'arrêter, il avait cherché à s'arrêter aussi, et +avait tiré fortement la bride; mais son couagga, au lieu d'obéir, avait +couché les oreilles et galopé avec une nouvelle ardeur. + +Hendrik essaya de le détourner, et tira sur la rêne droite, mais avec +tant de force que l'anneau rouillé se brisa. Le mors glissa entre les +mâchoires de l'animal, la secousse fit tomber la têtière, et le couagga +se trouva complètement débridé! Il était libre d'aller où bon lui +semblerait, et naturellement il désirait aller rejoindre ses anciens +camarades, qu'il avait reconnus, comme l'attestaient ses hennissements. + +D'abord Hendrik regarda la rupture de son mors comme un accident sans +importance; c'était un des meilleurs cavaliers du Cap, et il n'avait pas +besoin de bride pour conserver son assiette. + +--Le couagga, pensa-t-il, ne tardera pas à s'arrêter; j'aurai le temps +de réparer le mors et de rajuster la bride. Cependant il commença à +s'inquiéter en voyant sa monture aller du même train et le troupeau +courir devant lui sans manifester la moindre intention de s'arrêter. +C'était la terreur qui poussait les couaggas en avant. Leur camarade les +avait reconnus, mais ils n'avaient pas reconnu leur camarade. Avec son +accroutrement bizarre et l'homme qu'il portait sur le dos, il leur +faisait l'effet d'un monstre terrible, altéré de sang et prêt à les +dévorer; aussi tous montraient-ils une agilité jusqu'alors sans exemple: +si bien que le couagga dompté, malgré son vif désir de s'en approcher et +de leur expliquer sa métamorphose, avait cessé de gagner du terrain. Il +redoublait pourtant d'efforts, car il était fatigué à l'excès de la +civilisation et de la chasse aux éléphants. Il aspirait sans doute à +reprendre la vie sauvage; il semblait penser qu'une fois qu'il se +trouverait au milieu des compagnons de sa jeunesse, ils se grouperaient +autour de lui et l'aideraient à se débarrasser de l'importun bipède qui +se cramponnait à son épine dorsale. Il était si près d'eux, que leurs +ruades lui envoyaient à la tête de la poussière et des cailloux; toutes +les fois qu'il pouvait prendre haleine, il faisait entendre son couagga +d'un ton suppliant, mais il n'était pas écouté. + +Cependant que faisait Hendrik? Rien. Il ne pouvait arrêter l'essor +impétueux de son coursier, il ne pouvait essayer de mettre pied à terre +sans être lancé sur des rochers. Tout ce dont il était capable, c'était +de se tenir en selle. + +Que pensait-il? D'abord il n'avait pas vu le danger. Quand il eut achevé +son troisième mille, il commença à s'alarmer sérieusement; et au bout du +cinquième, il fut convaincu qu'il était embarqué dans une périlleuse +aventure. + +Les milles se succédèrent; et les couaggas galopaient toujours: le +troupeau était excité par la crainte de perdre sa liberté, et l'animal +dompté par le désir de reconquérir la sienne. + +Hendrik était en proie à de véritables angoisses. Où allait-il être +entraîné? Peut-être au milieu du désert, où il périrait de faim et de +soif! Déjà il était loin de la lisière de rochers, et il lui était +impossible d'en déterminer la direction; en supposant qu'il vînt à +s'arrêter, était-il sûr de retrouver son chemin? + +L'épouvante s'empara de lui. + +Que devait-il faire? sauter à bas de son couagga, au risque de se rompre +le cou. + +Dans tous les cas, il avait déjà perdu le caana; il avait la triste +certitude de perdre sa monture et sa selle. Quel sacrifice faisait-il en +les abandonnant? Sa vie était en danger, pour peu que sa situation se +prolongeât. Les couaggas pouvaient faire vingt milles, cinquante milles +sans s'arrêter; ils étaient infatigables; leur ardeur ne se ralentissait +point. + +--Allons, se dit-il, sautons! tâchons seulement de choisir un bon +endroit, afin de me faire le moins de mal possible. + +Tout à coup un moyen de salut s'offrit a lui; il se rappela qu'en +montant ce même couagga, il s'était servi avec avantage d'une +œillère, c'est-à-dire d'un morceau de cuir attaché sur les yeux de la +bête. L'effet en avait été si complet, que de rétive qu'elle était, elle +était devenue docile instantanément. + +Hendrik n'avait pas d'œillère. Quel objet pouvait lui en tenir lieu? +Son mouchoir? Il n'était pas assez épais. Sa veste? Bon! voilà ce qu'il +lui fallait. + +Sa carabine le gênait, il la laissa doucement tomber, en se promettant +de revenir la chercher. + +En un clin d'œil, Hendrik se dépouilla de sa veste; mais comment la +disposer pour aveugler le couagga? il craignait de la laisser tomber. + +Prompt dans ses résolutions, l'adroit jeune homme passa une manche de +chaque côté de la gorge de sa monture et les noua toutes deux ensemble. +La veste reposait ainsi sur la crinière de l'animal. Le collet était +près du garrot, et les pans portaient sur la partie la plus étroite du +cou. + +Hendrik se pencha en avant autant qu'il le put, et il étendit la veste +sur le cou du couagga. Lorsqu'il eut fait passer les pans par-dessus les +oreilles, il les laissa retomber sur les yeux. + +Ce ne fut pas sans peine que le cavalier, courbé comme il l'était, +parvint à conserver son assiette; car, dès que le couagga eut les yeux +couverts du morceau de drap, il s'arrêta aussi brusquement que s'il eût +été mortellement blessé. Toutefois il ne tomba pas, mais il demeura +immobile, les membres frémissants de terreur. Il avait cessé de galoper. + +Hendrik sauta à terre; il ne craignait plus que le couagga, aveuglé et +vaincu, fît la moindre tentative pour s'échapper. Au bout de quelques +minutes, il avait remplacé l'anneau rompu par une forte courroie, remis +le mors entre les dents de l'animal, bandé solidement la têtière, et il +remontait en selle, sa veste sur le dos. + +Le couagga comprit que toute résistance était inutile. Ses anciens +compagnons avaient disparu à l'horizon, et avec eux s'en allaient ses +rêves de délivrance. Soumis désormais à son sort et stimulé par +l'éperon, il retourna tristement sur ses pas. + +Hendrik ignorait la route qu'il lui fallait prendre. Il suivit d'abord +la trace des couaggas jusqu'à l'endroit où il avait laissé tomber sa +carabine. Le soleil était trop bas pour lui servir de guide, et aucun +des rares buissons du désert n'avait assez d'importance pour jalonner le +chemin. Le voyageur égaré fut obligé de continuer à se diriger d'après +les empreintes du troupeau; il ne retrouva plus son caana, mais il s'en +consola quand il se vit avant la nuit dans la passe qui menait à sa +demeure. Bientôt après il était assis sur la plate-forme du nwana et +régalait un auditoire attentif du récit de ses aventures. + + + + +CHAPITRE XLII. + +LE PIÈGE A DÉTENTE + + +Quelques jours plus tard, Von Bloom eut à souffrir de l'importunité des +bêtes de proie, qu'attiraient les restes des antilopes et les parfums de +la cuisine. Les hyènes et les chacals rôdaient sans cesse aux environs, +et, rassemblés la nuit sous le grand arbre, ils faisaient entendre +pendant des heures entières leur horrible tintamarre. A la vérité, +personne ne les redoutait, puisqu'ils ne pouvaient atteindre les +enfants, paisiblement endormis dans leur domicile aérien; mais leur +présence n'en avait pas moins d'inconvénients. La viande, le cuir, les +lanières, qu'on avait le malheur de laisser en bas, étaient +infailliblement dévorés; des quartiers de venaison disparaissaient, et +la selle de Swartboy avait été mise hors de service. Enfin, les hyènes +étaient devenues un fléau si intolérable, qu'il était nécessaire de +trouver un moyen de les détruire. + +Elles n'étaient pas faciles à tirer. Prudentes pendant le jour, elles se +cachaient dans les grottes du coteau ou dans les trous creusés par +l'oryctérope. La nuit, elles avaient l'audace de pénétrer jusqu'au +centre du camp, mais l'obscurité empêchait de les ajuster, et les +chasseurs, qui connaissaient le prix de la poudre et du plomb, ne +risquaient un coup de fusil que lorsque leur patience était à bout. + +On essaya plusieurs genres de pièges, mais sans succès. Les hyènes qui +tombaient dans les fosses parvenaient à s'en échapper en sautant, et si +elles étaient prises dans des nœuds coulants, elles s'en délivraient +en coupant la corde avec leurs dents aiguës. + +Enfin le porte-drapeau eut recours à un procédé très en usage parmi les +boors de l'Afrique australe: le piège à détente. Ce mécanisme consiste +invariablement dans un fusil dont la détente est mise en mouvement par +une corde; mais il y a différentes manières de l'établir. En général, on +attache l'appât à la corde: en voulant s'en emparer, l'animal tend +cette corde et fait partir le coup. Malheureusement il n'arrive pas +toujours qu'il soit placé en face du canon, et tantôt il n'est que +légèrement blessé, tantôt il n'est pas même atteint. + +Le piège à détente adopté dans le sud de l'Afrique est mieux combiné, et +ses résultats sont plus certains. Il est rare que l'animal assez +imprudent pour tirer la détente ne soit pas tué sur place, ou tellement +maltraité qu'il va mourir à quelques pas plus loin. + +Ce fut ce dernier mode que choisit Von Bloom. + +Il avait remarqué près du camp trois jeunes arbres placés sur la même +ligne, à environ trois pieds de distance les uns des autres. + +Ces trois jeunes arbres faisaient son affaire. S'il ne les eût pas +découverts, il aurait été obligé de planter solidement en terre trois +pieux qui auraient également bien rempli ses intentions. + +On coupa ensuite des broussailles épineuses, et l'on en construisit un +kraal à la manière ordinaire, c'est-à-dire la cime des buissons tournée +en dehors. La grandeur de l'enceinte étant sans importance, on ne se +donna pas la peine d'y enfermer un vaste espace de terrain. + +L'entrée fut placée entre deux des trois arbres, dont le troisième fut +laissé en dehors. Tout animal qui voulait pénétrer dans l'enclos devait +nécessairement prendre cette voie. + +Il s'agissait de régler la position du fusil. + +La crosse fut attachée solidement à l'arbre qu'on avait laissé en dehors +de l'enceinte, et le canon assujetti contre celui des deux autres arbres +qui en était le plus voisin. + +Dans cette situation, la bouche du canon se trouvait vis-à-vis de +l'arbre qui se dressait du côté opposé comme l'autre jambage de la +porte. + +L'appareil était à la hauteur voulue pour frapper au cœur l'hyène qui +se présenterait à l'ouverture. + +Il restait à arranger la corde. + +Un morceau de bois de plusieurs pouces de longueur fut fixé +transversalement dans la partie mince de la crosse, bien entendu +derrière la détente; on eut soin toutefois de lui laisser assez de jeu +pour qu'il pût servir de levier, comme on le désirait. + +Une corde, nouée à l'une des extrémités de ce bâton, se reliait à la +détente. + +De l'autre extrémité partait une seconde corde qui passait par les +capucines de la baguette, barrait l'entrée, et s'attachait à l'arbre +d'en face. + +La corde suivait la direction horizontale du canon; elle était tendue +presque roide. Pour peu qu'on pressât dessus, elle devait agir sur le +levier, tirer ainsi la détente, et provoquer l'explosion. + +On chargea le roer, on l'arma: puis l'on mit l'appât, ce qui n'était pas +difficile. Pour attirer les bêtes de proie, il suffisait de déposer dans +l'enclos une charogne ou un morceau de viande. Swartboy jeta dans le +kraal les entrailles d'une antilope fraîchement tuée, et toute la +famille alla tranquillement se coucher. + +A peine avaient-ils fermé les yeux qu'ils entendirent la bruyante +détonation du roer, suivie d'un cri étouffé. + +Le piège avait produit son effet. + +Les quatre chasseurs allumèrent une torche et coururent à l'entrée du +kraal, où ils trouvèrent le cadavre d'une énorme hyène tachetée. Elle +n'avait pas fait un pas après avoir reçu le coup fatal; son agonie +n'avait pas même été accompagnée de mouvements convulsifs, tant la mort +avait été instantanée; en appuyant sa poitrine contre la corde, l'animal +avait fait partir la détente, la balle avait pénétré dans ses flancs, et +lui avait traversé le cœur. + +Après avoir rechargé le roer, les chasseurs remontèrent dans leur +chambre à coucher. On serait tenté de croire qu'ils enlevèrent l'hyène, +dont le suicide pouvait être un avertissement pour ses camarades; mais +Swartboy se contenta de l'introduire dans le kraal pour la joindre aux +autres appâts. Eclairé sur le caractère des hyènes, il savait que loin +d'être épouvantées par le cadavre d'un être de leur espèce, elles le +dévorent aussi avidement que les restes d'une antilope. + +Avant le jour, le grand fusil réveilla de nouveau les chasseurs. Cette +fois ils ne daignèrent pas se déranger; mais, dès que le soleil se leva, +ils visitèrent le piège, et y trouvèrent une seconde hyène, dont la +poitrine avait imprudemment pressé la fatale corde. + +Toutes les nuits, il continuèrent à faire la guerre aux hyènes, +transportant successivement leur kraal d'un lieu à un autre, et +plantant des piquets quand ils ne trouvaient pas d'arbres convenablement +disposés. Les bêtes féroces finirent par être exterminées, ou du moins +elles devinrent si rares et si craintives, que leur présence aux +environs du camp cessa d'être gênante. + +Vers le même temps parurent d'autres visiteurs plus redoutables, et dont +il importait davantage de se débarrasser. C'était une famille de lions. + +On avait déjà reconnu ses traces dans le voisinage; mais elle avait +longtemps hésité à s'approcher du camp. Au moment où l'on était délivré +des hyènes, les lions les remplaçaient, et ils faisaient chaque soir +retentir la plaine des plus terribles rugissements. Toutefois ils ne +répandaient pas autant d'épouvante qu'on aurait pu le supposer. Les +habitants du nwana savaient que, dans cet arbre, ils étaient à l'abri +des lions. S'ils avaient eu affaire à des léopards, qui sont des +grimpeurs de première force, ils auraient été moins rassurés; mais il +n'y avait pas de léopards dans le pays. + +C'était, toutefois, très-désagréable de ne pouvoir descendre dans +l'arbre après la chute du jour, et d'être régulièrement bloqué depuis le +coucher du soleil jusqu'à son lever. En outre, les lions pouvaient +trouver moyen de pénétrer dans les kraals où étaient enfermés la vache +et les couaggas, dont la perte eût été une calamité. On tenait surtout à +conserver la vieille Graaf, précieuse amie, qu'il eût été impossible de +remplacer. + +A ces causes, il fut résolu d'essayer contre les lions le genre de piège +qui avait si parfaitement réussi contre les hyènes. + +Dans l'un ou dans l'autre cas, la construction fut identique; seulement +on plaça le fusil plus haut, afin de le mettre au niveau du cœur du +lion. L'appât, au lieu d'être une charogne, était une antilope +fraîchement tuée. + +L'attente des chasseurs ne fut pas déçue. La première nuit, le vieux +lion pressa la corde fatale, et mordit la poussière. Le lendemain, la +lionne eût le même sort, et quelques jours après, un jeune mâle adulte +succomba. Il ne s'en présenta point d'autres à l'entrée du kraal; mais, +une semaine plus tard, Hendrik tua près du camp un lionceau qui était +sans doute le dernier de la famille, car on fut délivré des lions pour +longtemps. + + + + +CHAPITRE XLIII. + +LES TISSERINS + + +Quand les bêtes féroces eurent été exterminées ou chassées du camp, il +fut permis aux enfants de se promener, sous la surveillance de Totty, +tandis que les quatre chasseurs allaient à la poursuite de l'éléphant. + +Jan et Gertrude avaient pour instructions de ne point s'écarter du +nwana, et d'y monter dès qu'ils apercevraient un animal dangereux. Avant +la destruction des hyènes et des lions, ils avaient l'habitude de rester +perchés sur l'arbre pendant l'absence des chasseurs. C'était un pénible +emprisonnement; aussi leur joie fut grande lorsque, sans crainte de +danger, ils purent prendre leurs ébats dans la prairie et le long du +lac. + +Un jour que les chasseurs étaient en campagne, Gertrude s'était +aventurée seule au bord de l'eau. Elle n'avait pour compagne que son +antilope springbok, qui la suivait partout dans ses excursions. Cette +jolie bête avait acquis de nouvelles grâces en se développant; ses +grands yeux ronds avaient une expression douce et tendre, qui rivalisait +avec celle des yeux de sa petite maîtresse. + +Jan, assis au pied du nwana, s'occupait de mettre un barreau à une cage. +Totty faisait paître la vieille Graaf. + +Après avoir fait boire sa gazelle favorite et cueilli un bouquet de lis +bleus, Gertrude poursuivit tranquillement sa promenade. + +Dans la partie du rivage la plus éloignée du nwana se trouvait une +presqu'île en miniature, qu'on aurait pu d'un coup de bêche convertir en +îlot. Elle n'avait pas une perche carrée de superficie, et l'isthme qui +la réunissait à la terre n'avait pas trois pieds de large. Cette +presqu'île n'avait été d'abord qu'une grève; mais elle avait fini par se +couvrir de verdure, et sur sa pointe avait poussé un saule pleureur dont +les branches, garnies de longues feuilles argentées, touchaient à la +surface de l'eau. Cette espèce d'arbre s'appelle aussi saule de +Babylone, parce que c'était à ses rameaux que les Juifs en captivité +suspendaient leurs harpes. Il ombrage les rivières de l'Afrique australe +aussi bien que ceux de l'Assyrie. Souvent, au milieu de l'aride désert, +le voyageur altéré l'aperçoit au loin; il hâte le pas, sûr de trouver de +l'eau, et s'il est chrétien, il ne manque pas de se souvenir du poétique +passage de l'Ecriture où il est question du saule de Babylone. + +Celui qui croissait au bout de la petite péninsule offrait une +particularité remarquable. A chaque branche pendaient des objets de la +forme la plus fantastique: à la partie supérieure ils s'arrondissaient +en boule, puis ils s'allongeaient en un cylindre de moindre diamètre, au +bas duquel était une ouverture. On aurait pu les comparer à ces matras +de verre qu'on trouve dans le laboratoire des chimistes. + +Ces objets, dont chacun avait douze ou quinze pouces de long, étaient +d'une couleur verdâtre, qui rivalisait avec celle des feuilles du saule +pleureur. + +En étaient-ce les fruits? + +Non, le saule pleureur ne porte pas de fruits de cette taille. + +C'étaient des nids d'oiseaux. + +Oui, c'étaient les nids d'une colonie de passereaux du genre _ploceus_, +mieux connus sous la dénomination de tisserins. + +Les tisserins doivent le nom qu'ils portent à l'art dont ils font preuve +dans la construction de leurs nids. Ils ne les bâtissent pas, mais ils +les tissent de la manière la plus ingénieuse avec des joncs, de la +paille, des feuilles, de la laine ou des brins d'herbe. + +N'allez pas supposer qu'il n'y ait qu'une seule classe de tisserins. Il +en existe en Afrique un grand nombre d'espèces, dont il serait superflu +de vous donner la nomenclature. Chacune d'elles donne à son nid une +forme particulière, en employant des matériaux différents. +Quelques-unes, telles que le tisserin à tête de loriot (_ploceus +icterocephalus_), tressent des tiges de plantes herbacées, dont ils +laissent le gros bout en dehors, ce qui donne au nid l'aspect d'un +hérisson suspendu. Les oiseaux d'une autre espèce analogue bâtissent de +semblables demeures avec de minces baguettes. Le tisserin républicain +(_loxia socia_) se réunit en associations, qui construisent et habitent +en commun des nids à plusieurs compartiments. L'entrée de ces nids est +ménagée dans la surface inférieure. Placés à la cime d'un arbre, ils +ressemblent à une meule de foin ou à un faisceau de chaumes. + +Les tisserins sont ordinairement granivores; mais quelques-uns sont +insectivores, et une espèce, le tisserin à bec rouge (_textor +erythrorhynchus_) est un parasite des bisons. C'est une erreur +d'admettre, sur la foi de certains ouvrages d'ornithologie, qu'ils +n'habitent que l'Afrique et l'ancien monde. Il y a en Amérique diverses +espèces de caciques et de loriots qui tissent des nids sur les arbres de +l'Orénoque ou des Amazones. Cependant le véritable type du genre +_ploceus_ est le tisserin d'Afrique, et c'était une variété de ce genre, +le tisserin suspendu (_ploceus pensilis_), dont les habitations se +balançaient aux branches du saule pleureur. + +Il y avait en tout trente nids qui semblaient faire partie de l'arbre. +L'herbe au Bosjesman, avec laquelle ils étaient tissés, n'avait pas +encore perdu sa verdure, et on aurait pu les prendre pour de grands +fruits en forme de poires. De là vient sans doute que d'anciens +voyageurs ont prétendu que certains arbres d'Afrique portaient des +fruits qui renfermaient des oiseaux vivants ou leurs œufs. + +La vue des tisserins et de leurs nids n'était pas nouvelle pour +Gertrude. Elle avait lié connaissance avec la colonie emplumée qui +s'était établie depuis quelque temps sur le saule pleureur. Souvent elle +ramassait des graines pour les porter aux oiseaux, qui, devenus +familiers, se perchaient sur ses blanches épaules ou folâtraient dans +les boucles de sa blonde chevelure. + +Elle s'amusait à écouter leur gazouillement, à suivre leurs amoureux +ébats sur les bords du lac, à les voir jouer entre les branches ou se +glisser dans les longs tunnels verticaux qui conduisaient à leurs nids. + +En cheminant gaiement le long du lac, elle pensait à son antilope, aux +lis bleus, et ne s'occupait nullement des oiseaux, lorsqu'ils attirèrent +son attention par des mouvements inusités. Tout à coup, sans cause +apparente, ils se mirent à voltiger autour de l'arbre avec les symptômes +de la plus vive inquiétude. + + + + +CHAPITRE XLIV. + +LE SERPENT CRACHEUR + + +--Qui peut troubler ainsi mes jolis oiseaux? se demanda Gertrude. Je +n'aperçois pas de faucon. Est-ce qu'ils se battent? Je me charge de +rétablir la paix. + +Elle hâta le pas et s'avança sur la péninsule. Le saule pleureur était +le seul arbre qui ornât cette langue de terre. Gertrude s'en approcha, +et chercha dans les branches ce qui pouvait causer l'alarme des +tisserins. Dès qu'elle parut, plusieurs d'entre eux volèrent sur ses +bras et sur ses épaules, mais non comme ils avaient coutume de le faire +quand ils venaient lui demander à manger. Ils semblaient vouloir se +placer sous sa protection. + +Ils devaient être effrayés par un ennemi; et pourtant il n'y avait aux +alentours aucun oiseau de proie. Pourquoi donc leur épouvante +semblait-elle augmenter à chaque instant? + +Enfin Gertrude aperçut un énorme serpent qui entourait de ses replis une +branche horizontale, et dont les écailles étincelaient au soleil. Il +venait de visiter les nids, et, après avoir tourné en spirale autour de +la branche, il descendait la tête en bas le long du tronc de l'arbre. + +Gertrude eut à peine le temps de se retirer avant que la tête et le cou +du reptile se trouvassent en face du lieu qu'elle quittait. Si elle y +était restée, elle eût été inévitablement mordue, car ce serpent ouvrit +ses mâchoires et darda sa langue fourchue avec un horrible sifflement. +Il était évidemment furieux, tant parce qu'il n'avait pu s'introduire +dans leurs nids parce qu'il avait été frappé à coups de bec par les +oiseaux. Il balançait la tête d'un air menaçant, et ses yeux lançaient +des éclairs. + +Instinctivement Gertrude se plaça sur un des bords de la presqu'île, +aussi loin du reptile que l'eau pouvait le lui permettre. Elle supposa +qu'il prendrait la direction de l'isthme, et craignait de se trouver sur +son passage. Ce pouvait être un serpent inoffensif; néanmoins sa +longueur et ses allures n'avaient rien de rassurant. Gertrude ne pouvait +le contempler sans trembler de tous ses membres, et elle eût tremblé +bien davantage si elle l'avait mieux connu. C'était le naja noir ou +serpent cracheur, le cobra africain, plus dangereux que la couleuvre +capelle des Indes, parce qu'il a plus de vivacité dans ses mouvements. + +Le serpent, malgré son irritation, ne se détourna point pour attaquer la +petite fille. Il descendit de l'arbre et s'avança rapidement vers +l'isthme, comme pour se retirer dans les buissons qui croissaient à +quelque distance sur le continent. + +Gertrude commençait à se rassurer en voyant le naja s'allonger sur +l'herbe: mais soudain, arrivé à l'isthme, il s'arrêta et se roula comme +un cable. Au-dessus des replis de son corps se dressaient sa tête +hideuse et son cou, dont les écailles distendues avaient cette forme de +capuchon qui caractérise le cobra. Etonnée d'abord du changement de +tactique, Gertrude en découvrit bientôt la cause: c'était l'approche de +son antilope qui avait interrompu la retraite du serpent. Au premier cri +d'alarme que sa maîtresse avait poussé, la jolie bête avait quitté son +pâturage, et elle arrivait en bondissant. Sa queue blanche était droite, +et ses grands yeux bruns avaient une expression de curiosité. + +Gertrude trembla pour sa favorite. Encore un bond, et ses pieds allaient +toucher le serpent; mais l'antilope l'avait aperçu; et par un élan +prodigieux elle avait sauté par-dessus. + +Une fois échappée au danger, la bonne bête accourut vers sa maîtresse et +sembla l'interroger du regard. + +Mais les cris de Gertrude avaient attiré un autre défenseur. Le petit +Jan descendait à pas précipités la pente qui menait au lac, et se +préparait à passer l'isthme, où le naja était roulé. + + + + +CHAPITRE XLV. + +LE SECRÉTAIRE + + +Gertrude frémit d'effroi: le danger de son frère était imminent. +Ignorant ce qui se passait, il s'avançait en toute hâte et allait +s'aventurer dans l'étroit sentier que barrait le venimeux reptile. Il +lui était impossible de sauter de côté comme l'antilope, car Gertrude +avait remarqué que la tête du cobra s'était dressée à plusieurs pieds de +hauteur. + +Jan était perdu, et sa sœur, à laquelle la terreur était la parole, +ne pouvait que pousser des sons inarticulés en agitant les bras avec +égarement. + +Ses démonstrations, loin d'arrêter le petit Jan, lui inspiraient une +nouvelle ardeur. Il rattachait les cris de Gertrude à son premier cri +d'alarme, et en concluait que le danger n'avait pas cessé pour elle. +C'était sans doute, pensait-il, un serpent qui l'avait attaquée; mais +comme il ne pouvait la défendre de loin, il redoublait de vitesse. Il +fixait sur elle des yeux inquiets, de sorte qu'il n'avait aucune chance +de voir le serpent avant d'avoir marché dessus. + +--Mon frère, mon frère, le serpent, le serpent! s'écria Gertrude avec +effort. + +Jan ne comprit pas le sens de ces mots. Il avait prévu qu'un serpent +attaquait sa sœur; et quoiqu'il ne le vît pas, il supposait que le +reptile devait être près d'elle. + +Il courut avec plus de vitesse que jamais. Encore quelques pas, et le +naja, qui allongeait le cou pour le recevoir, allait le percer de ses +crochets venimeux! + +Gertrude s'avança avec un cri de désespoir. Elle s'exposait pour sauver +son frère; elle espérait attirer le cobra de son côté. + +Jan et Gertrude étaient tous deux à la même distance du reptile: tous +deux peut-être auraient été ses victimes; mais leur sauveur était +proche. Une ombre épaisse passa devant leurs yeux; de larges ailes +battirent l'air autour d'eux, et un gros oiseau qui semblait vouloir +s'abattre sur l'isthme, se releva verticalement par un brusque effort. + +Gertrude jeta les yeux sur le sol, et n'y voyant plus le naja, elle +sauta au cou de son frère en criant:--Nous sommes sauvés, nous sommes +sauvés! + +Jan avait les idées un peu confuses. Il n'avait vu de serpent ni à terre +ni au bec de l'oiseau, qui l'avait adroitement saisi pour l'emporter. + +--Comment, nous sommes sauvés? dit-il. + +--Oui, nous n'avons plus rien à craindre. + +--Mais le serpent, où est le serpent? + +Et en adressant cette question, Jan examinait Gertrude de la tête aux +pieds, comme s'il se fût attendu à voir un reptile enlacé autour de +quelque partie de son corps. + +--Le serpent! est-ce que vous ne l'avez pas vu? Il était ici à nos +pieds; mais, regardez, le voilà là-bas! le secrétaire est en train de +donné une leçon au coquin qui a voulu prendre mes jolis tisserins. +Courage, mon bon oiseau! bats-le bien. + +--Je comprends, dit Jan, c'est mon secrétaire qui nous a sauvés. +Comptez-sur lui, Gertrude, il fera sentir ses griffes au cobra. Voyez +comme il le traite! Encore un coup comme celui-là, et il ne restera pas +beaucoup de vie au serpent. + +En poussant de semblables exclamations, les deux enfants suivirent avec +intérêt la bataille du reptile et de l'oiseau. + +Cet oiseau est unique dans son genre. Il ressembla à une grue, et comme +les échassiers, il est monté sur de longues jambes, mais qui sont +entièrement couvertes de plumes. Par la tête et le bec il se rapproche +de l'aigle ou du vautour. Ses ailes, d'une envergure considérable, sont +armées d'éperons: sa queue est d'une longueur démesurée, et les deux +pennes sont plus longues que les autres plumes. Il a le cou et tout le +manteau d'un gris bleuâtre, la gorge et la poitrine blanches, et des +teintes roussâtres sur les ailes. Il est surtout remarquable par sa +huppe, composée de plumes noires, qui se dressent sur son occiput et +descendent derrière de cou presque jusqu'aux épaules. Cet ornement +particulier a été comparé à la plume que les anciens bureaucrates +tenaient derrière l'oreille, avant l'invention des plumes d'acier. + +C'est ce qui a fait donner à cet oiseau le nom de secrétaire. On +l'appelle aussi mangeur de serpent, _gypogéronas_ ou vautour-grue, +faucon-serpentaire (_falco serpentarius_), enfin messager, à cause de la +roideur solennelle avec laquelle il marche dans la plaine. + +De toutes ces qualifications, celle de mangeur de serpents est la plus +convenable. A la vérité, le guago de l'Amérique du Sud et plusieurs +faucons et milans tuent et mangent des serpents; mais le secrétaire est +le seul qui leur fasse une guerre continuelle et s'en repaisse presque +exclusivement. Il se nourrit aussi de lézards, de tortues et même de +sauterelles; mais les serpents sont la base de son alimentation, et pour +s'en procurer, il risque sa vie dans plus d'une terrible rencontre. + +On trouve le serpentaire dans le sud de l'Afrique, dans la Gambie et aux +îles Philippines. Celui qui habite cette dernière contrée semble +constituer une variété. Les plumes de sa huppe sont disposées autrement +que dans l'espèce africaine; les plus longues plumes de sa queue ne sont +pas celles du milieu, mais celles qui la bordent, ce qui lui donne +l'aspect d'une queue d'hirondelle. On remarque aussi quelque légère +différence entre le serpentaire de l'Afrique australe et celui de la +Gambie. + +Quoiqu'il en soit, le serpentaire forme une tribu distincte. Les +naturalistes ont cherché à le classer parmi les faucons, les aigles, les +vautours, les gallinacés, ou les échassiers; mais n'y pouvant réussir, +ils en ont fait un genre à part. + +Dans le sud de l'Afrique il hante les grandes plaines, les karoos +arides, qu'il parcourt pour chercher sa proie. Il vit solitaire ou par +couple et fait son nid dans les arbres épineux, ce qui en rend l'abord +difficile. Ce nid, qui a environ trois pieds de diamètre, est +ordinairement doublé de plumes et de duvet sur lesquels l'oiseau dépose +deux ou trois œufs à chaque couvée. + +Les serpentaires sont d'excellents coureurs et se servent plus +fréquemment de leurs pieds que de leurs ailes; ils sont défiants et +pleins de prudence; toutefois il n'est pas rare d'en voir dans les +fermes du Cap, où on les élève, parce qu'ils détruisent les serpents et +les lézards. On les a introduits et naturalisés dans les Antilles +françaises pour y faire la guerre au dangereux serpent jaune +(_trigonocephalus lanceolatus_), fléau des plantations de ces îles. + +L'oiseau qui avait sauvé la vie de Jan et de Gertrude était un +serpentaire apprivoisé. Les chasseurs l'avaient trouvé blessé, peut-être +par un gros serpent, et l'avaient apporté comme un animal curieux. Il se +rétablit en peu de temps, mais il n'oublia pas les soins dont il avait +été l'objet. Après avoir recouvré l'usage de ses ailes, il ne songea pas +à quitter ses protecteurs, et quoiqu'il fît de fréquentes excursions +dans les plaines voisines, il revenait percher sur le grand nwana. Jan +l'avait pris en amitié et l'avait traité avec une bienveillance dont il +venait d'être récompensé. + +L'oiseau avait pris le reptile par le cou, ce qu'il n'aurait pas fait +aussi facilement, si l'attention du naja n'avait été détournée par les +enfants. Après l'avoir saisi, il s'envola à une hauteur de plusieurs +yards, ouvrit la bec et laissa tomber le serpent pour l'étourdir. Afin +de rendre la chute plus dangereuse, il l'aurait volontiers enlevé plus +haut, mais le naja l'en empêcha en essayant de l'enlacer dans ses plis. + +Au moment où le reptile touchait la terre, et avant qu'il eût eu le +temps de se mettre en garde, le serpentaire fondit sur lui et le frappa +près du coup avec la patte. Cependant le naja ne fut que légèrement +blessé, se roula et se tint sur la défensive. Ses yeux étincelaient de +rage; sa gueule s'était élargie et laissait voir ses terribles crochets. +C'était un adversaire formidable et dont il fallait s'approcher avec les +plus grandes précautions. + +Le serpentaire hésita un moment; puis, se faisant un bouclier avec une +de ses ailes, il s'avança obliquement. Lorsqu'il fut assez près, il +tourna sur ses jambes comme sur un pivot, et donna un coup de son autre +aile sur la tête du cobra. Celui-ci cessa d'allonger le cou, et +profitant de son état de faiblesse, l'oiseau l'enleva une seconde fois. +Comme il n'avait plus à craindre d'être enlacé par son antagoniste, il +monta plus haut dans l'air et le laissa tomber de nouveau. + +En arrivant à terre, le naja y resta étendu dans toute sa longueur. +Toutefois il n'était pas mort, et il se serait mis en cercle pour se +défendre, si le serpentaire ne l'avait frappé à plusieurs reprises avec +ses larges pieds cornés. Il saisit enfin le moment où la tête du reptile +posait à plat sur le sol, et lui donna un coup de bec si violent, que le +crâne se fendit en deux. C'en était fait du redoutable animal, dont le +corps inerte et mou resta étendu sur l'herbe. + +Jan et Gertrude battirent des mains et poussèrent de bruyantes +exclamations de joie. Sans daigner y prendre garde, le triomphateur +s'approcha de l'ennemi qu'il avait tué, et se mit tranquillement à +dîner. + + + + +CHAPITRE XLVI. + +TOTTY ET LES CHACMAS + + +Von Bloom et sa famille étaient depuis plusieurs mois sans pain, mais +divers fruits ou racines leur en tenaient lieu. Ils avaient d'abord les +amandes de l'arachide souterraine (_arachis hypogea_) qui croît dans +toute l'Afrique méridionale et constitue la base de la nourriture des +indigènes. Ils avaient aussi les bulbes de plusieurs espèces d'ixias et +de mysembryanthèmes, entre autres la figue hottentote (_mesembryanthemum +edule_); le pain de Cafre, moëlle d'une espèce de zamie; la châtaigne de +Cafre, fruit du _brabeium stellatum_; les énormes racines du pied +d'éléphant (_testudinaria elephantipes_); des oignons et de l'ail +sauvages, enfin l'_aponegeton distachys_, belle plante aquatique dont +les tiges peuvent se manger en guise d'asperges. + +Ces substances végétales se trouvaient dans les environs. Swartboy qui, +dans ses premières années, avait souvent été forcé de vivre pendant des +mois entiers de racines, excellait à les découvrir et à les déterrer. La +famille Von Bloom n'en manquait jamais; mais elles ne remplaçaient pour +elle l'aliment qui passe principalement pour le soutien de la vie, +quoiqu'il n'ait guère de droits à cette qualification en Afrique, où +tant d'hommes se nourrissent exclusivement de la chair des animaux. + +Heureusement les privations de nos aventuriers étaient sur le point de +cesser; ils allaient avoir du pain. En déménageant le vieux kraal, ils +en avaient emporté un sac de maïs, reste de la provision de l'année +précédente. Il ne contenait pas un boisseau de grain; mais c'était assez +pour ensemencer un champ qui pouvait produire plusieurs boisseaux s'il +était cultivé convenablement. + +Peu de jours après l'installation de la famille dans le nwana, on avait +choisi, non loin de cet arbre, un terrain fertile, qu'on avait retourné +à la bêche, faute de charrue, et l'on avait piqué les grains en les +espaçant convenablement. + +On avait sarclé et houé avec soin l'enclos. Un monticule de terre meuble +avait été élevé autour de chaque plante pour en nourrir les racines et +les protéger contre l'ardeur du soleil. On arrosait même de temps en +temps la plantation. + +Ces attentions, développant la richesse d'un sol vierge, avaient produit +de magnifiques résultats. Les tiges n'avaient pas moins de douze pieds +de haut, et les épis un pied de long. Ils étaient presque mûrs, et le +porte-drapeau comptait commencer la moisson dans huit ou dix jours. +Toute la famille se promettait de se régaler de pain de maïs, de +bouillie de maïs au lait, et de divers autres mêts que préparerait +Totty. + +Un incident imprévu faillit les priver non-seulement de leur récolte, +mais encore de leur estimable ménagère. + +Totty était sur la plate-forme, dans le grand nwana, et s'occupait de +soins domestiques, lorsque son attention fut attirée par des bruits +singuliers, qui partaient d'en bas. Elle écarta les branches et eut +devant les yeux un étrange spectacle. Une bande de deux cents animaux +descendait des hauteurs. Ils avaient la taille et l'extérieur de grands +chiens mal conformés; leur corps était couvert de poils d'un brun +verdâtre; ils avaient la face et les oreilles noires et nues. Ils +redressaient leurs longues queues, ou les agitaient en sens divers, de +la façon la plus bizarre. + +Totty ne fut nullement alarmée, car elle reconnut des babouins. Ils +appartenaient à l'espèce du babouin à tête de porc ou chacma +(_cynocephalus porcarius_), qu'on trouve dans presque toute l'Afrique +méridionale, où il habite les cavernes et les crevasses des montagnes. + +De toute la tribu des singes babouins, les cynocéphales sont les plus +repoussants; on éprouve un dégoût involontaire à l'aspect du hideux +mandrille, de l'hamadryas, ou même du chacma. + +Les babouins sont particuliers à l'Afrique et se divisent en six espèces +bien distinctes; le babouin commun de l'Afrique septentrionale, le +papion des côtes du sud et de l'ouest; l'hamadryas ou tartarin +d'Abyssinie; le mandrille et le drille de Guinée; enfin le chacma du cap +de Bonne-Espérance. + +Les habitudes de ces animaux sont aussi répugnantes que leurs mœurs. +Ils sont toutefois susceptibles d'éducation, mais ce sont de dangereux +animaux domestiques, qui, à la moindre provocation, mordent la main qui +les nourrit. Ils sont disposés à faire usage de leurs longues dents +canines, de leurs robustes mâchoires et de leurs muscles puissants. Ils +ne redoutent aucun chien et luttent même avec avantage contre l'hyène et +le léopard. Cependant, n'étant point carnivores, ils mettent leur ennemi +en pièces sans le manger. Ils se nourrissent de fruit, et de racines +bulbeuses, qu'ils savent déterrer avec leurs ongles aigus. Quoiqu'ils +n'attaquent point l'homme, ce sont de redoutables adversaires lorsqu'ils +sont chassés et réduits aux abois. + +Les colons de l'Afrique australe racontent maintes histoires curieuses +sur les chacmas. On prétend qu'ils dévalisent parfois le voyageur, lui +enlèvent ses provisions, et les dévorent en se moquant de lui. On dit +encore qu'ils portent quelquefois un bâton pour se soutenir dans leur +marche, se défendre ou creuser la terre. Quand un jeune chacma est +parvenu à trouver une racine succulente, elle lui est souvent ravie par +un autre plus vieux et plus fort; mais si le jeune chacma l'a déjà +avalée, son aîné lui met la tête en bas et le force à rendre gorge. Ces +récits, qui circulent dans le pays des boors, ne sont pas tous dénués de +fondements, car il est certain que les babouins ont une rare sagacité. + +Du haut de son observatoire, Totty aurait pu s'en convaincre, si elle +avait été disposée à faire des réflexions philosophiques sur l'instinct +plus ou moins développé des bêtes. Mais ce n'était pas dans son +caractère. Elle trouvait seulement plaisir à considérer les manœuvres +des babouins, et elle appela Jan et Gertrude pour leur faire partager +son divertissement. + +Le reste de la famille était à la chasse. + +Jan et Gertrude s'empressèrent de monter à l'échelle, et tous les trois +suivirent avec curiosité les mouvements des singuliers quadrumanes. + +La troupe marchait en bon ordre et d'après un plan qui semblait avoir +été préalablement ordonné. Sur les ailes couraient des éclaireurs; à la +tête de la colonne s'avançaient gravement des chefs respectables par +leur âge, et d'une taille plus élevée que celle de leurs compagnons. Il +y avait des appels et des signaux convenus, prononcés avec des +modifications de ton et d'accent qui auraient pu faire croire à une +conversation régulière. Les femelles et les plus jeunes occupaient le +centre pour être mieux à l'abri du danger. Les mères portaient leurs +enfants sur le dos ou sur les épaules. Par intervalles, une d'elles +s'arrêtait pour allaiter son nourrisson, pour lui lisser en même temps +les poils; puis elle galopait afin de rejoindre ses compagnes. On voyait +des mères battre leurs petits indociles. Quelquefois deux jeunes +femelles se querellaient par jalousie ou par d'autres motifs, et leurs +discussions amenaient de terribles criailleries, jusqu'à ce que la voix +menaçante d'un des chefs leur imposât silence. + +Les babouins traversèrent la plaine en criant, en jappant et en aboyant, +comme des singes seuls peuvent le faire. + +Où allaient-ils? on le sut bientôt. Jan, Gertrude et Totty les virent +avec douleur prendre la route du champ de maïs. + +Au bout de quelques minutes, le gros de la troupe était caché entre les +grandes tiges des plantes, qu'ils dépouillaient de leurs grains +précieux. Au dehors, des sentinelles échangeaient sans cesse des signaux +avec les maraudeurs. Depuis le champ jusqu'aux collines étaient +échelonnés des babouins, placés à égale distance les uns des autres. La +troupe, en traversant la plaine, les avait laissés en arrière avec +intention. + +En effet, lorsque le principal corps d'armée eut disparu dans le champ, +les longs épis enveloppés de leurs cosses, commencèrent à pleuvoir du +côté de cette ligne, comme s'ils eussent été lancés par des mains +humaines. + +Le babouin le plus rapproché du champ ramassait les épis, les passait à +son voisin, qui les transmettait au troisième, et ainsi de suite. Grâce +à l'organisation de cette chaîne, chaque tête de maïs, peu de temps +après avoir été enlevée à sa tige, était déposée dans la caverne qui +servait de magasin général aux babouins. + +Si l'opération avait continué, Von Bloom n'aurait eu qu'une triste +récolte. Les babouins jugeaient que le blé était suffisamment mûr, et +ils n'auraient pas tardé à engranger tous les épis. + +Totty comprit l'étendue de la perte à laquelle son maître était exposé, +et sans calculer le danger, elle descendit à la hâte, n'ayant pour arme +qu'un manche à balai. + +Quand elle arriva au champ de maïs, les sentinelles grimacèrent, +jappèrent, et montrèrent leurs longues dents canines; mais, pour prix de +leur vigilance, ils ne reçurent que des coups vigoureusement appliqués. +Leurs cris plaintifs attirèrent leurs camarades; et en quelques +instants, la pauvre Hottentote se trouva au milieu d'un cercle de +chacmas irrités. Pour les empêcher de sauter sur elle, il lui fallait +faire un moulinet continuel avec son balai. Cependant, cette arme +légère, quoique maniée habilement, n'aurait pas longtemps protégé +l'héroïne, qui eût été mise en pièces, sans le retour subit des +chasseurs. Ils accoururent au galop, et une volée de mousqueterie +dispersa les hideux chacmas, qui regagnèrent en hurlant leur caverne. + +Après cette aventure, le porte-drapeau veilla sur son maïs jusqu'à la +moisson. Elle se fit une semaine plus tard, et fut déposée en lieu de +sûreté, hors de la portée des oiseaux, des reptiles, des quadrupèdes et +des quadrumanes. + + + + +CHAPITRE XLVII. + +LES CHIENS + + +Depuis qu'on avait dompté les couaggas, la chasse se continuait avec +succès. Chaque semaine on ajoutait une paire de défenses, quelquefois +même deux ou trois paires à la collection, qui formait au pied du nwana, +une petite pyramide d'ivoire. + +Néanmoins, Von Bloom n'était pas encore satisfait; il pensait qu'il +aurait obtenu des résultats plus décisifs s'il avait eu des chiens. Les +couaggas lui permettaient souvent d'atteindre l'éléphant, mais souvent +aussi, ils le laissaient échapper. Ce malheur n'est pas à craindre avec +les chiens. A la vérité, ces animaux ne peuvent triompher de l'énorme +quadrupède, ils ne sont pas même en état de le blesser; mais ils le +suivent partout et le contraignent à s'arrêter par leurs aboiements. + +Un autre service que rendent les chiens, c'est de détourner l'attention +de l'éléphant, qui, comme nous l'avons fait remarquer, est formidable +quand il entre en fureur. Importuné par les mouvements brusques et les +vociférations des limiers, il les prend pour des agresseurs sérieux, et +fond sur eux avec rage. Le chasseur n'a donc pas à affronter une +rencontre mortelle, et trouve l'occasion de lâcher un coup de fusil. + +Pendant les dernières chasses, nos amis avaient couru les plus grands +dangers. Leurs couaggas n'avaient ni la vivacité d'allure, ni la +docilité des chevaux. D'un moment à l'autre, un écart de ces montures +pouvait causer un malheur. C'était ce qu'appréhendait Von Bloom, et il +aurait volontiers acheté des chiens à raison d'une défense par tête, +eussent-ils été les plus misérables roquets. La qualité est de peu +d'importance en ce cas: il suffit que l'animal puisse suivre la piste de +l'éléphant et le harceler de ses aboiements. + +Von Bloom songea à dresser des hyènes à la chasse, et cette idée +n'avait rien de fantasque. L'hyène est souvent domptée dans ce but, et +s'acquitte de sa tâche mieux que beaucoup d'espèces de chiens. + +Un jour Von Bloom réfléchissait sur ce sujet. Il était assis sur une +petite plate-forme qu'il avait fait construire à l'extrême cime du +nwana, et d'où la vue s'étendait sur toute la campagne. C'était le lieu +de prédilection, la tabagie du porte-drapeau; c'était là qu'il venait +tous les soirs fumer tranquillement sa grande pipe d'écume de mer. + +Pendant qu'il s'abandonnait à sa distraction favorite, il aperçût dans +la plaine des antilopes d'une espèce particulière. Elles avaient le dos +et les flancs de couleur de terre de Sienne; le ventre blanc; une +bordure noire à la partie extérieure des jambes, et sur la face des +raies noires aussi régulièrement tracées que par le pinceau d'un +artiste. Leurs têtes, longues et roides, étaient surmontées de cornes +noueuses recourbées en forme de faucilles. + +Ces animaux étaient loin d'être gracieux. Leur train de derrière +s'abaissait comme celui de la girafe, mais à un moindre degré; leurs +épaules avaient une élévation démesurée; leurs membres étaient osseux et +anguleux; chacun d'eux avaient environ neuf pieds de long et cinq pieds +de haut depuis les pieds de devant jusqu'à l'épaule. Ils appartenaient à +l'espèce de l'antilope caama (_acronotus caama_), connue par les colons +hollendais du Cap sous le nom de hartebeest. + +Lorsque Von Bloom les remarqua, les caamas broutaient paisiblement; mais +quelques minutes après elles se mirent à courir en désordre à travers la +prairie. Elles avaient été surprisées par une meute de chiens. + +Von Bloom vit en effet à leur poursuite quelques-uns de ces animaux, que +les colons du Cap appellent chiens sauvages (_wildehonden_), et que les +naturalistes désignent improprement sous la qualification de chiens +chasseurs ou d'hyènes chasseresses (_hyena venatica_). + +Ces deux noms sont également absurdes; car l'animal dont il s'agit n'a +aucune analogie avec l'hyène, et le titre de chien chasseur peut être +mérité indistinctement par tous les animaux de la race canine. Je +propose donc d'adopter le nom de chien sauvage, adopté par les boors. + +C'est calomnier le chien sauvage que de le comparer à l'hyène, dont il +n'a ni le poil rude, ni les formes disgracieuses, ni les habitudes +repoussantes. Il ressemble plutôt au braque ou au chien courant +ordinaire. Sa robe est couleur de tan, diaprée de large taches de noir +et de gris. Il a, comme le braque, de longues oreilles; mais elles sont +droites au lieu d'être pendantes, ainsi qu'on le remarque dans toutes +les espèces sauvages du genre _canis_. + +Ses habitudes complètent la ressemblance. Le chien sauvage, pour +chercher le gibier, s'organise en meutes nombreuses et il montre autant +d'adresse et de sagacité que s'il était guidé par des piqueurs armés de +fouet et le cor en bandoulière. + +Von Bloom eut la bonne fortune d'être témoin d'une chasse à courre des +plus remarquables. Les chiens sauvages étaient tombés à l'improviste sur +le troupeau de caamas, et leur premier élan en avait isolé une. C'était +ce qu'ils désiraient, et toute la meute se mit à ses trousses au lieu de +suivre le troupeau. + +La caama, malgré sa structure étrange, est une des antilopes les plus +agiles, et ne se laisse prendre qu'après une longue chasse. + +Elle échapperait même au danger, s'il lui suffisait de lutter de vitesse +avec les chiens; mais ceux-ci possèdent des qualités qui lui manquent et +qui leur assurent l'avantage. L'antilope caama ne court pas toujours en +ligne droite; elle s'écarte d'un côté ou de l'autre, suivant la +conformation du terrain. Les chiens sauvages profitent de cette marche +irrégulière, et ont recours à une manœuvre qui indique certainement +de la réflection. + +Von Bloom en eut la preuve. Sa position élevée le mettait à même +d'embrasser tout le terrain et de suivre les mouvements des deux partis. + +En partant, le caama courait en droite ligne et les chiens marchaient +sur ses traces. Au bout de quelques instants, toutefois, un d'eux +devança ses compagnons. Avait-il de meilleures jambes? non; mais tandis +que les autres se ménageaient, il était chargé de presser l'antilope. +L'ayant atteinte par un effort désespéré, il la fit légèrement dévier de +sa course primitive. + +En observant ce changement de direction, la meute prit la diagonale, et +elle évita ainsi le détour qu'avaient fait le caama et son adversaire. + +Celui-ci, dès que l'antilope se fut détournée, rentra dans les rangs et +fut relégué à l'arrière-garde. Sa tache était accomplie. Un autre lui +succéda, avec la mission de continuer ce qu'il avait si bien commencé. + +L'antilope dévia de nouveau, et de nouveau la meute courut obliquement +pour la couper. + +Quand le second chien fut fatigué, un troisième lui succéda. La même +manœuvre fut réitérée à plusieurs reprises, jusqu'à ce que l'antilope +fut réduite aux abois. Alors, comme s'ils eussent compris qu'elle était +en leur pouvoir, les chiens renoncèrent à leur stratégies pour se +précipiter simultanément sur ses traces. + +L'antilope caama fit un dernier effort pour s'enfuir; mais, voyant que +l'agilité lui était inutile, elle se retourna brusquement et se mit sur +la défensive. L'écume découlait de ses lèvres, et ses yeux rouges +étincelaient comme des charbons ardents. + +Une seconde après les chiens étaient autour d'elle.--Quelle magnifique +meute! s'écria Von Bloom. Oh! si j'en avais une semblable! Mais pourquoi +n'en aurais-je pas? Ces braques sauvages sont susceptibles d'être +apprivoisés, exercés à la chasse, surtout à celle de l'éléphant. J'en ai +eu de nombreux exemples; seulement il faut que les chiens soient pris +jeunes, et comment s'en procurer? Tant qu'il ne sont pas en état de bien +courir, leurs mères les retiennent dans leurs tanières au milieu de +rochers inaccessibles. Par quel moyen les atteindre? + +Les réflections de Von Bloom furent interrompues par l'étonnement que +lui causa la singulière conduite des chiens sauvages. Il avait supposé +naturellement qu'ils se jetteraient sur la bête aux abois, et la +dépèceraient en un clin d'œil; et pourtant la meute s'était arrêtée, +comme pour laisser à l'antilope le temps de reprendre des forces; +quelques chiens même étaient couchés; les autres avaient la gueule +ouverte et la langue pendante; mais ils ne paraissaient avoir nulle +envie d'achever leur victime. + +Le porte-drapeau était à même de bien observer la situation. L'antilope +était rapprochée de lui et environnée des chiens. Non-seulement ils la +laissèrent tranquille, mais, après avoir fait quelques bonds autour +d'elle, ils abandonnèrent la position. Avaient-ils peur de ses vilaines +cornes? voulaient-ils se reposer avant la curée? Le chasseur, que leur +attitude surprenait, et qui ne savait à quoi s'en tenir, fixa sur eux +des regards avides. + +Au bout de quelque temps l'antilope eut repris haleine, et, profitant de +l'éloignement de la meute, elle se dirigea vers une éminence dont le +versant était une position favorable pour se défendre. Aussitôt qu'elle +fut lancée, les chiens la poursuivirent, et au bout de cinq cents pas +ils l'avaient derechef réduite aux abois. Ils la laissèrent seule, et +elle essaya encore de fuir. Les chiens se remirent à sa poursuite, mais +en la poussant dans une direction nouvelle, du côté des rochers qui +formaient la lisière du désert. + +La chasse passa près du figuier-sycomore, et toute la famille put jouir +à l'aise du spectacle. L'antilope courait plus vite que jamais, et les +chiens ne semblaient pas gagner de terrain sur elle. Il était permis de +présumer qu'elle finirait par se soustraire à ses infatigables +persécuteurs. + +Les yeux de Von Bloom et de ses enfants suivirent la chasse jusqu'à ce +que les chiens eussent disparu. Le corps luisant de l'antilope se +détachait alors comme une tache jaune sur le front brun des rochers; +mais tout-à-coup la tache jaune disparut aussi: point de doute, +l'antilope était abattue. + +Un étrange soupçon passa dans l'esprit de Von Bloom; il ordonna de +seller les couaggas, et s'achemina avec Hans et Hendrik, vers la place +où la caama avait été aperçue pour la dernière fois. + +Ils s'approchèrent avec circonspection, et, cachés derrière un massif +d'arbustes, ils purent observer ce qui se passait. + +L'antilope-caama, étendue à douze yards du pied des hauteurs, était déjà +à moitié dévorée, non par les chiens qui l'avaient chassée, mais par +leurs petits de différents âges. Ces derniers entouraient le cadavre et +s'en disputaient en grognant les lambeaux. Quelques-uns des chiens qui +avaient pris part à la poursuite pantelaient allongés sur le sol; mais +la plupart avaient disparu, sans doute dans les grottes nombreuses qui +s'ouvraient le long des rochers. + +Il était donc positif que les chiens sauvages avaient conduit l'antilope +jusqu'à l'endroit où elle devait servir de nourriture à leurs petits, et +qu'ils s'étaient abstenus de la tuer pour s'épargner la peine de la +traîner. Ces animaux ne possèdent pas, comme ceux de l'espèce féline, la +faculté de transporter une lourde masse à une distance un peu +considérable. Leur prodigieux instinct leur avait suggéré l'idée de +mener leur proie à la place même où sa chair devait être consommée. +C'était une pratique à laquelle ils avaient l'habitude de recourir, +comme l'attestaient les os et les cornes de plusieurs antilopes +amoncelés dans ce charnier. + +Les trois chasseurs s'élancèrent sur les petits; mais leur tentative +échoua. Ces jeunes chiens, aussi rusés que leurs parents, abandonnèrent +leur repas à l'aspect des étrangers, et s'enfoncèrent dans leurs +cavernes. + +Toutefois ils n'eurent pas assez d'intelligence pour échapper aux pièges +qu'on leur tendit chaque jour pendant la semaine suivante. Au bout de ce +temps, on en avait pris plus d'une douzaine, qu'on installa dans une +niche construite exprès pour eux à l'ombre du nwana. + +En moins de six mois, plusieurs de ces jeunes élèves avaient été dressés +à la chasse de l'éléphant, et ils s'acquittaient de leur tâche avec le +courage et l'habileté qu'on aurait pu attendre de chiens de la race la +plus pure. + + + + +CHAPITRE XLVIII. + +CONCLUSION + + +Pendant plusieurs années Von Bloom mena la vie de chasseur d'éléphants. +Pendant plusieurs années il logea dans le grand nwana, et n'eut pour +société que ses enfants et ses domestiques. Ce ne fut peut-être pas le +temps le moins heureux de leur existence, car ils jouirent du plus +précieux des biens terrestres, la santé. + +Il n'avait pas laissé ses enfants grandir sans instruction, en +véritables enfants des bois. Il leur avait fait étudier dans le livre de +la nature bien des choses qu'ils n'auraient pas apprises au collège. Il +leur avait, en outre, inculqué des principes d'honneur et de moralité +sans lesquels la meilleure éducation est incomplète. Ils étaient élevés +à aimer Dieu et à s'aimer les uns les autres; ils avaient des habitudes +de travail, savaient se suffire à eux-mêmes, et possédaient assez de +connaissances pour accomplir, en rentrant dans la vie civilisée, tous +les devoirs qu'elle imposait. En somme, ces années d'exil passées dans +le désert n'avaient pas été perdues et devaient laisser de doux +souvenirs. + +Toutefois l'homme est né pour la société, et le cœur humain, quand il +n'est pas vicieux, aspire à communiquer avec le cœur humain. + +L'intelligence surtout, si elle est développée par l'éducation, se +complaît dans les relations sociales et souffre d'en être privée. + +Aussi le porte-drapeau désirait-il revoir le pittoresque district de +Graaf-Reinet, et s'établir de nouveau au milieu des amis de ses jeunes +années. Son existence de chasseur avait fini par avoir pour lui une +sorte d'attrait; mais il était désormais inutile qu'il la prolongeât. + +Les éléphants avaient complètement abandonné les environs du camp à +vingt milles à la ronde. Ils savaient combien le roer était redoutable; +ils avaient appris à craindre l'homme, et les chasseurs passaient +souvent des semaines entières sans rencontrer un seul éléphant. Cette +disposition ne préoccupait point Von Bloom, dont les idées avaient pris +un autre cours. Son unique désir était de retourner à Graaf-Reinet, et +rien ne l'empêchait de le réaliser. La proscription qui l'avait frappé +était levée depuis longtemps par l'amnistie générale que le gouvernement +britannique avait accordée. Ses biens ne lui avaient pas été rendus, +mais la perte qui lui était sensible quelques années auparavant lui +était devenue indifférente. Il s'était créé une propriété nouvelle, +représentée par la pyramide d'ivoire qui s'élevait à l'ombre du grand +nwana. Il suffisait de la transporter au marché pour s'assurer une +magnifique fortune. + +Von Bloom trouva moyen d'effectuer le transport. On creusa près de la +passe des hauteurs une vaste fosse où tombèrent plusieurs couaggas. Ces +animaux sauvages furent dressés, non sans peine, à souffrir le harnais +et à traîner une voiture. Les roues, qui étaient heureusement intactes, +tenaient lieu de break. La caisse de la charrette fut ensuite descendue, +et renouvela connaissance avec les roues, ses anciennes compagnes; la +couverture de toile étendit sur le tout son ombre protectrice. On empila +dans l'intérieur les croissants blancs et jaunes. Les couaggas furent +attelés; Swartboy remonta sur le siège, fit claquer son fouet, et les +roues, ointes avec de la graisse d'éléphant, tournèrent rapidement. + +Quelle fut la surprise des bonnes gens de Graaf-Reinet quand un beau +matin ils virent arriver sur la grande place une charrette traînée par +douze couaggas, et suivie de quatre cavaliers montés sur des animaux de +même espèce! Quel fut leur étonnement quand ils remarquèrent que le +véhicule était rempli de défenses d'éléphant, sauf un coin, occupé par +une jolie fille aux joues roses, aux cheveux blonds! Quelle fut leur +joie en apprenant que le père de la jolie fille, le propriétaire de +l'ivoire, n'était autre que leur ancien ami, leur respectable +compatriote, le porte-drapeau Von Bloom! + +Le chasseur d'éléphants trouva sur la grande place de Graaf-Reinet un +accueil cordial, et, ce qui avait son importance, des débouchés +immédiats. + +Par un heureux hasard, l'ivoire était en hausse en ce moment. Il entrait +dans la composition de certains bijoux dont j'ai oublié le nom, et qui +étaient à la mode en Europe. Von Bloom trouva donc à échanger sa +provision contre de l'argent comptant, à un prix presque double de celui +qu'il s'attendait à recevoir. + +Il avait recueilli une quantité d'ivoire trop considérable pour la +transporter en un seul voyage. Il retourna au nwana, près duquel il +avait caché le reste des défenses, et les ramena à Graaf-Reinet, où +elles étaient vendues d'avance. + +Von Bloom était redevenu riche. La fortune qu'il avait réalisée en +espèces sonnantes lui permit de racheter son ancien domaine, et d'y +mettre les meilleures races de chevaux, de bœufs et de moutons. Ses +affaires prospérèrent; il obtint la confiance du gouvernement, qui, +après l'avoir réintégré d'abord dans ses fonctions de porte-drapeau, le +promut à la dignité de landdrost ou magistrat en chef du district. + +Hans poursuivit au collège du Cap le cours de ses études. L'impétueux +Hendrik embrassa la profession qui lui convenait le mieux et obtint une +lieutenance dans les carabiniers à cheval de la colonie. + +Le petit Jean fut mis à l'école, et la belle Gertrude, en attendant +qu'elle fût en âge de s'établir, fit avec grâce les honneurs de la +maison paternelle. + +Comme par le passé, Totty gouverna la cuisine; Swartboy, devenu un homme +important, fit claquer son fouet plus que jamais et soumit à son jambok +les bœufs à longues cornes du riche landdrost. + +Plus tard, mes chers lecteurs, si nous faisons une nouvelle tournée dans +le pays des boors, nous y retrouverons encore le digne Von Bloom, le +Bosjesman et les enfants des bois. + +FIN DES ENFANTS DES BOIS. + + * * * * * + + + + +NOTICE + +SUR + +LE CAP DE BONNE-ESPÉRANCE + +PAR LE TRADUCTEUR + + + + +I + +PRÉAMBULE + + +_Les Enfants des bois_ se rattachent à la série d'ouvrages dont le +_Robinson suisse_ est le type, et qui ont pour but d'encadrer dans un +récit romanesque des notions de géographie et d'histoire naturelle. Il +est bon de faire remarquer toutefois en quoi le capitaine Mayne Reid a +une supériorité incontestable sur ses devanciers. Ceux-ci empruntent +leurs matériaux à des livrets de zoologie, de botanique ou de +cosmographie: c'est Buffon, c'est Daubenton, Cuvier, Lacépède, Jussieu +ou Malte-Brun qu'ils accommodent à leur guise. Leur travail se réduit à +combiner ingénieusement des observations antérieures, auxquelles ils +donnent une forme nouvelle sans y rien ajouter. Le capitaine Mayne Reid, +au contraire, peint d'après nature; il décrit ce qu'il a vu. Quand il +met en action des animaux, c'est qu'il les a étudiés, non pas dans les +livres ou dans les collections zoologiques, mais au milieu de vastes +forêts, dans les solitudes dont ils ont encore la possession presque +exclusive. Notre auteur, loin de copier les écrivains antérieurs, +rectifie leurs inexactitudes, et révèle des particularités assez +curieuses pour pouvoir être consulté avec avantagé, même par les +savants. + +Il serait donc superflu de parler après le capitaine Mayne Reid des +productions du règne animal et du règne végétal dans l'Afrique du Sud; +mais il nous a semblé qu'il n'était pas sans intérêt de compléter sa +narration par quelques détails sur le théâtre de la scène et sur +l'histoire des pays où vivent ses héros. + + + + +II + +Limites de la colonie du Cap.--A-t-elle été connue des +anciens?--Expédition de Barthélémy Diaz.--Voyage de Vasco de Gama.--Joâo +de Infante.--Les Hottentots.--Les Portugais renoncent à coloniser le +Cap. + + +La colonie du cap de Bonne-Espérance, située à la pointe méridionale de +l'Afrique, s'étend entre les 29° 50" et 35° de latitude nord, et les 15° +et 26° de latitude est. Elle est bordée au nord par la Hottentotie +indépendante, au sud par l'océan méridionale, à l'est par la Cafreria, à +l'ouest par l'océan Atlantique. + +Cette contrée, à laquelle le développement du commerce a donné tant +d'importance depuis le seizième siècle, était-elle connue des anciens? +Il résulterait de quelques fragments de Possidonius et de Cornelius +Nepos que la circumnavigation de l'Afrique avait été accomplie par les +Tyriens, par le Carthaginois Hannon et par Eudoxe de Cyzique; toutefois +leurs expéditions, si elles réussirent, ne furent pas accomplies dans +des conditions assez favorables pour qu'ils trouvassent des imitateurs. +Quelques érudits surent peut-être qu'il était possible de doubler la +pointe de l'Afrique australe; mais le succès d'une pareille entreprise +était purement accidentel. Une découverte n'est réelle que lorsqu'elle +accroît efficacement le domaine et la puissance de l'homme. Des +Asiatiques, voguant au hasard ou poussés par les vents, ont pu traverser +la mer Pacifique et venir peupler quelques parties du continent +américain; mais ils n'avaient aucun moyen de regagner leur patrie, et si +quelques-uns parvinrent à en retrouver la route, ils perdirent celle des +régions inconnues dont le hasard leur avait révélé l'existence. C'est +donc à tort qu'on dispute à Cristophe-Colomb le mérite et l'honneur +d'avoir frayé le chemin du nouveau monde. + +C'est à tort aussi qu'on dispute aux navigateurs portugais du quinzième +siècle le mérite et l'honneur d'avoir doublé les premiers la pointe +méridionale de l'Afrique. En admettant avec quelques auteurs que, sous +le règne du Pharaon Nekoh, les Phéniciens aient fait le tour de +l'Afrique, il est certain qu'ils ne le recommencèrent pas. Le Perse +Sataspes, criminel auquel Xerxès avait accordé la vie, à la condition +qu'il renouvellerait cet exploit, recula devant les obstacles, et, +plutôt que de les affronter, revint avec résignation subir le supplice +du pal. Il n'y a point de découverte tant que le pays nouveau n'est pas +mis en communication régulière avec le pays ancien. + +Le grand cap africain ne fut reconnu d'une manière utile et pratique +qu'en 1486. Au mois d'août de cette année, Jean II, roi de Portugal, fit +fréter deux navires de cinquante tonneaux chacun et un aviso, pour +explorer la côte d'Afrique. Le commandement de l'expédition fut confié +à Barthélémy Diaz, qui, battu par des vents furieux, doubla le Cap sans +s'en douter et poursuivit sa route jusqu'aux îles de la Croix, situées +dans la baie de Lagoa. A son retour, au milieu d'une effroyable tempête, +il détermina la position de la baie et des montagnes du Cap. Il avait +été tellement frappé des dangers qui l'avaient accablé à la hauteur de +l'extrémité sud de l'Afrique, qu'il proposa de la nommer cap des +Tempêtes, _cabo Tormentoso_ ou _cabo de Todos Tormentos_; mais, persuadé +qu'en la doublant on avait fait un pas décisif sur le chemin des Indes, +on voulut la désigner sous le nom de cap de Bonne-Espérance, _cabo de +Bouna-Esperanza_. + +Emmanuel, successeur de Jean II, mit trois vaisseaux et cent soixante +hommes d'équipage à la disposition de Vasco de Gama, qui, en 1497, +doubla le Cap pour se rendre aux Indes; mais ni lui ni Diaz ne +descendirent sur le sol africain. Ce fut un autre navigateur portugais +qui aborda le premier au Cap, en 1498. Il s'appelait Joâo de Infante, et +nous ne savons pourquoi d'anciennes relations lui ont donné le nom de +rio del Elephanter, qui est celui d'une rivière. D'après les +renseignements qu'il recueillit, l'occupation de la côte africaine fut +décidée à Lisbonne, mais elle ne se réalisa pas. Les hommes chargés de +fonder l'établissement furent effrayés de l'aspect farouche et des +mœurs barbares des aborigènes. C'étaient les Gaiquas, que les +Hollandais nommèrent plus tard Hottentots, en les entendant chanter une +chanson dont le refrain était _Hottentottum brokana_. Ils se divisaient +en tribus, dont les principales, suivant les vieilles cartes, étaient +les Garinhaiquas, les Sussaquas, les Nessaquas, les Obiquas, les +Sonquas, les Khirigriquas, les Houteniquas, les Attaquas, etc. + +Ces sauvages avaient le teint basané, les pommettes saillantes, le nez +fortement épaté, les narines d'une largeur énorme, la chevelure +laineuse. Ils ne savaient point cultiver la terre, mais ils élevaient +des troupeaux et chassaient les animaux, qu'ils tuaient avec des +flèches empoisonnées, et dont ils enlevaient la partie blessée avant de +les manger. Leurs huttes, de forme ovale, étaient faites avec des pieux +recourbés qu'ils couvraient de nattes ou de peaux. Il leur était +impossible de s'y tenir debout, et ils y vivaient accroupis ou couchés. +Ils reconnaissaient un être suprême, qu'ils appelaient Gounga Tekquoa +(le dieu de tous les dieux), et auquel ils offraient des bestiaux en +sacrifice. Ils regardaient la lune comme un Gounga inférieur et +admettaient une divinité malfaisante, Kham-ouna, le génie du mal. Ils +croyaient que les premiers parents, ayant offensé le grand Dieu, étaient +punis dans leur postérité. Ils croyaient aussi, selon Kolben, que ces +premiers parents s'appelaient Noh et Hingnoh; qu'ils étaient rentrés en +Afrique par une petite lucarne, et avaient enseigné à leurs enfants +l'art d'élever les bestiaux: traditions qui ont une vague mais frappante +concordance avec celles de la Bible. + +Chaque tribu se subdivisait en kraals, en villages, dont les principaux +fonctionnaires étaient le konquer ou chef militaire, le juge, le médecin +ou sorcier et le prêtre. + +La saleté des Hottentots, leur langage rauque et inarticulé, leurs +physionomies stupides, leurs longues zagaies, les firent prendre par les +Portugais pour des anthropophages. Après avoir abattu sur le continent +quelques pièces de gibier, les colons envoyés par le roi Emmanuel se +retirèrent dans une île de la baie, et se rembarquèrent dès que le temps +fut favorable. + +Une douloureuse catastrophe acheva de faire abandonner au Portugal ses +projets de colonisation. François d'Almeyda, vice-roi des Indes, relâcha +au Cap en 1509; des matelots qu'il envoya à terre pour se procurer des +vivres au moyen d'échanges furent repoussés; il voulut les venger et fut +tué avec soixante-quinze des siens. Deux ans plus tard, un détachement +portugais descendit sur la même plage avec une pièce de canon chargée à +mitraille, et décima les indigènes qui étaient accourus en foule à la +rencontre des étrangers. + + + + +III + +Voyage des Anglais et des Hollandais au Cap de +Bonne-Espérance.--Fondation de la colonie.--Hostilités avec les +Indigènes. + + +A la fin du seizième siècle et au commencement du dix-septième, les +Anglais et les Hollandais commencèrent à faire escale au cap de +Bonne-Espérance. Le capitaine Raymond y relâcha en 1591; le chevalier de +Lancastre en 1601; Henri Middleton en 1604 et 1610; Davis et Michelburn +en 1605. Les auteurs anglais assurent même que deux officiers de leur +nation, Humphrey Fitz-Hubert et Andrew Schillinge, prirent possession de +la contrée, le 3 juillet 1620, au nom du roi Jacques 1e. + +Les bâtiments de la compagnie hollandaise des Indes orientales, +constituée vers l'an 1600, explorèrent le Cap à plusieurs reprises. +L'amiral Georges Spielberg, parti de Veer en Zélande avec trois +vaisseaux, le 5 mai 1601, mouilla, au mois d'octobre de la même année, +dans la baie du Cap, et la nomma baie de la Table, à cause de la haute +montagne qui la domine, et dont le sommet est un vaste plateau +horizontal. Un autre voyage fut entrepris en 1604; on essaya de lier des +relations avec les Hottentots mais ils inspirèrent aux Hollandais comme +aux Portugais une insurmontable répugnance. Comment s'entendre avec des +êtres qui, suivant la relation qui nous a été laissée de ce voyage, +«gloussaient comme des coqs d'Inde?» Les habitants du Cap, dit Van +Rechteren, qui les visita en 1629, mènent une vie si déréglée qu'elle +approche de celle des bêtes. Tout ce qu'ils mangent est cru: chair, +poisson, entrailles, peaux, ils dévorent tout dès que les bêtes sont +mortes. Ils vont nus, hommes et femmes n'ayant qu'un petit morceau de +peau, pas plus large que la main, pour se couvrir. Il ne paraît pas +qu'il y ait parmi eux aucune loi, ni police, ni religion.» + +Ce ne fut qu'en 1648 que Jean-Antoine Van Riebeck, chirurgien d'une +flotille hollandaise, conçut l'idée de fonder au Cap une colonie. Il +avait remarqué que les indigènes, malgré leur physionomie hideuse et +leur civilisation rudimentaire, avaient des mœurs beaucoup plus +douces qu'on ne le supposait. Il présenta une requête à la compagnie +hollandaise des Indes, qui mit à sa disposition trois navires, tandis +que les Etats généraux lui conférèrent le titre de gouverneur général. + +En arrivant au Cap, Van Riebeck s'aboucha avec les sauvages qu'on +réputait si terribles, leur distribua des marchandises dont la valeur +totale s'élevait à quinze mille florins, et en obtint la concession du +territoire compris entre la baie de Saldanna et la baie de Nissel, avec +la facilité de s'étendre fort avant dans l'intérieur du pays. + +Van Riebeck n'occupa d'abord que les environs de la baie de la Table, au +fond de laquelle fut assise la ville nouvelle, avec un fort pentagonal +pour la protéger. Quoique les colons fussent encore en petit nombre, il +créa une administration complète, composée d'un grand conseil, d'un +collége de justice, d'un tribunal secondaire, d'une cour des mariages, +d'une chambre des orphelins et d'un conseil ecclésiastique. + +Une concession de soixante acres de terre fut offerte à quiconque +voudrait s'établir dans la colonie, avec droit de propriété et de +succession, à la condition que, dans l'espace de trois ans, il se +mettrait en état non-seulement de subsister sans secours, mais encore de +contribuer à l'entretien de la garnison. La compagnie n'exigea d'abord +des cultivateurs aucune redevance; elle leur fournit même à crédit des +bestiaux, des semences, des instruments aratoires. Elle leur donna des +femmes qui furent recrutées dans les communautés d'orphelines et autres +maisons de charité. Enfin, on accorda aux nouveaux habitants la liberté +de disposer de leurs terres au bout de trois ans, s'ils étaient tentés +de revenir en Europe. + +Ces avantages séduisirent un grand nombre d'aventuriers, auxquels il ne +fut pas, toutefois, permis d'en jouir en paix. Les indigènes +s'inquiétèrent de l'invasion des Européens, et commencèrent à la +combattre. Les Hottentots, que les Hollandais appelaient _Kaapmans_ +(hommes du Cap), vivaient en bonne intelligence avec les colons, mais +les Bosjesmans (hommes des bois ou des taillis), repoussant toute +alliance avec l'étranger, rôdaient sur les frontières, surprenaient les +habitations et y portaient le meurtre et l'incendie. Ils avaient soin de +choisir pour leurs expéditions les temps de pluie et de brouillard, tant +parce qu'ils dissimulaient mieux leur marche, que parce qu'ils avaient +remarqué que les armes à feu étaient moins redoutables. Leurs +déprédations redoublèrent en 1659, sous la direction de deux chefs, +Garahinga et Homoa. Ce dernier, que les Hollandais nommaient Doman, +avait passé cinq ou six ans à Batavia, et depuis son retour au Cap avait +longtemps vécu dans la ville, mais il avait disparu tout à coup, et on +le revit à la tête d'une bande nombreuse de ses compatriotes, auxquels +il enseigna le maniement des armes à feu. + +La guerre avait éclaté au commencement de mai. Dans le courant d'août, +une chaude escarmouche s'engagea entre des cavaliers hollandais et des +Hottentots, dont l'un, nommé Epkamma, eut la jambe fracassée et la gorge +percée d'une balle. On le transporta mourant au fort, et on lui demanda +quels motifs avait sa nation pour attaquer les Hollandais. + +--Pourquoi, répondit-il, avez-vous semé et planté nos terres? Pourquoi +les employez-vous à nourrir vos troupeaux, et nous ôtez-vous ainsi +notre propre nourriture? Si nos tribus vous font la guerre, c'est pour +tirer vengeance des injures qu'elles ont reçues. Pouvons-nous souffrir +qu'il nous soit interdit d'approcher des pâturages que nous avons si +longtemps possédés? Pouvons-nous souffrir que, sans se croire obligés à +la moindre reconnaissance envers nous, des usurpateurs se partagent nos +domaines? Si vous aviez été traités de la sorte, que feriez-vous? + +Epkamma ne succomba qu'au bout de six jours à ses blessures. Voyant les +Hollandais animés de dispositions pacifiques, il leur conseilla de +s'adresser à Gogasoa, konquer auquel obéissaient les Garinhaiquas. +L'avis parut bon à suivre; mais une première démarche fut inutile, et +jusqu'à la fin de l'année les habitations furent saccagées, les fermiers +massacrés, les bestiaux enlevés presque à la vue du fort. + +Cependant un revirement subit s'opéra dans les dispositions des +Hottentots. Au mois de février 1660, un chef de kraal, nommé Khery, +accompagné de Kamsemoga, qui avait vécu quelque temps parmi les +Européens, vint au Cap avec une suite nombreuse. Il demanda que les +relations fussent rétablies entre les tribus et les colons, et pria le +gouverneur d'accepter treize bœufs et vaches comme gage d'amitié. Il +fut convenu que les Hollandais restreindraient leurs défrichements au +terrain que l'on pouvait parcourir en trois heures à partir du fort. Peu +de jours après, Gogasoa, konquer des Garinhaiquas, fut amené par Khery, +et confirma le traité, qui fut fidèlement observé pendant plusieurs +années. + + + + +IV + +Fondation des districts de Stellenboschen et Drakenstein.--Protestants +français établis au Cap.--District de Waweren.--Opinion de Georges Anson +sur la colonie. + + +En 1679, Simon Van der Stell, dixième successeur de Van Riebeck, sans +chercher à empiéter sur le territoire des Hottentots, entreprit le +défrichement d'une contrée boisée, qui forma le district de +Stellenboschen. Van der Stell entretint de bonnes relations avec les +indigènes; mais il essaya vainement de faire pénétrer chez eux les +lumières de la civilisation occidentale. Il avait recueilli un jeune +Hottentot, qu'il fit élever dans la religion chrétienne, et auquel il +donna des maîtres de toute espèce. L'enfant apprit plusieurs langues, et +dès son adolescence, il put être utilement employé par un agent de la +Compagnie dans un des comptoirs de l'Inde. Cet agent étant mort, le +jeune commis revint au Cap, et aussitôt après son arrivée reprit le +chemin du kraal de ses pères. Dès qu'il y fut, ses instincts se +réveillèrent; il jeta son costume d'emprunt pour endosser le kaross de +peau de mouton. Il retourna au fort, et remettant ses anciens habits à +Van der Stell:--Monsieur, lui dit-il, je renonce pour toujours au genre +de vie que vous m'aviez fait embrasser; ma résolution est de suivre +jusqu'à la mort la religion et les usages de mes ancêtres; je garderai +en mémoire de vous le collier et l'épée que vous m'avez donnés: mais +trouvez bon que j'abandonne tout le reste. + +Sans attendre la réponse du gouverneur, il s'enfuit, et on ne le revit +plus. + +Simon Van der Stell avait été desservi auprès de la Compagnie +hollandaise des Indes et des Etats généraux de Hollande. Il fut maintenu +dans son poste, grâce aux démarches du baron Van Rheeden, seigneur de +Drakenstein, dans la Gueldre. En reconnaissance, Van der Stell donna le +nom de Drakenstein à un nouveau district qui fut peuplé par des +ouvriers, la plupart allemands, au service de la Compagnie. Des terres y +furent distribuées, en 1675, à des protestants français réfugiés, qui y +introduisirent avec succès la culture de la vigne. + +D'après la relation du capitaine anglais Cowley, qui relâcha au Cap en +juin 1686, la ville du Cap (Kaapstad) n'avait qu'une centaine de +maisons, auxquelles on avait donné peu d'élévation, afin de les +soustraire à la fureur des ouragans. + +François Leguat, protestant, chassé de France par la révocation de +l'édit de Nantes, visita le Cap en 1691. La capitale de la colonie était +alors un bourg d'environ trois cents maisons, bâties en pierres et +tenues avec une propreté hollandaise. Les rues étaient tirées au +cordeau. Le gouverneur logeait, avec cinq cents hommes de garnison, dans +un fort pentagonal construit à droite de la baie. Le jardin de la +Compagnie, entretenu avec soin, avait des allées d'orangers et de +citronniers. On y avait acclimaté différentes espèces d'arbres fruitiers +d'Europe, tels que les poiriers, les pommiers, la vigne, le coignassier, +le pêcher, l'abricotier. + +François Leguat ne négligea pas de rendre visite à ses coreligionnaires +expatriés. «A dix lieues du Cap, dans les terres, il y a, dit-il, une +colonie qu'on appelle Draguestein. Elle est d'environ trois mille +personnes, tant Hollandais que Français, protestants réfugiés. Lorsque +nos pauvres frères du Cap eurent formé le dessein de s'aller établir +dans ce pays, on les gratifia en Hollande d'une somme considérable, pour +les mettre en état de faire le voyage; on les transporta sans qu'il leur +en coûtât rien; et quand ils furent arrivés, on leur donna autant de +terre qu'ils en voulaient. On leur fournit aussi des instruments +d'agriculture, des vivres et des étoffes; tout cela sans tribut annuel +et sans intérêts: mais à condition de rembourser quand ils en auraient +acquis les moyens. On fit aussi une collecte considérable pour eux à +Batavia, et cette somme leur a été distribuée à proportion de leurs +nécessités. + +»Nos réfugiés font travailler les Hottentots à la moisson, à la vendange +et à tout ce qu'ils veulent, pour un peu de tabac et du pain. Comme ils +ont permission de chasser, la nourriture ne leur coûte presque rien. Il +n'y a que le bois qui est un peu rare, mais cela ne tire pas à grande +conséquence, parce que le climat étant chaud, il ne faut du feu que pour +la cuisine. Chacun peut bien penser que n'y ayant point de commencements +sans quelques difficultés, ces bonnes gens ont eu de la peine d'abord; +mais ils ont été très-charitablement secourus; et enfin Dieu a si bien +béni leur labeur, qu'ils sont généralement tous à leur aise. Il y en a +même qui sont devenus riches. + +»Un de ces réfugiés, nommé Taillefer, né à Château-Thierry, fort honnête +homme et homme d'esprit, a un jardin qui peut assurément passer pour +beau. Rien n'y manque, et tout est d'un ordre, d'une symétrie et d'une +propreté charmante. Il a aussi une basse-cour bien remplie, et une +grande quantité de bœufs, de moutons et de chevaux, qui, à la manière +du pays, paissent toute l'année dehors, et y trouvent abondamment leur +nourriture, sans qu'il faille faire provision de foin, ce qui est +extrêmement commode. Ce galant homme reçoit parfaitement bien ceux qui +vont le voir, et il les régale à merveille. Son vin est le meilleur du +pays, et approche de nos petits vins de Champagne. + +»A mettre tout ensemble, il est certain que le Cap est un charmant +refuge pour les pauvres protestants français. Ils y goûtent paisiblement +leur bonheur, et vivent dans une heureuse société avec les Hollandais, +qui sont, comme on sait, d'un humeur franche et bienveillante.» + +En 1701, sous l'administration de Guillaume Van der Stell, fut créé un +quatrième district, qui prit le nom de la famille Waweren, d'Amsterdam, +à laquelle le gouverneur était allié. Ces districts, isolés d'abord par +la difficulté des communications, se rapprochèrent par degrés les uns +des autres. Les cultures s'étendirent; les grands établissements ruraux +se multiplièrent; le commerce se développa. La colonie jouissait d'une +grande prospérité lorsque l'amiral anglais Georges Anson, pendant son +voyage autour du monde, mouilla dans la baie de la Table, le 11 mars +1744. «Les Hollandais, dit-il, n'ont pas dégénéré de l'industrie +naturelle à leur nation, et ils ont rempli le pays qu'ils ont défriché +de productions de plusieurs espèces, qui y réussissent pour la plupart +mieux qu'en aucun lieu du monde, soit pour la bonté du terrain, soit à +cause de l'égalité des saisons. Les vivres excellents qu'on y trouve et +les eaux admirables, rendent cet endroit le meilleur lieu de relâche qui +soit connu pour les équipages fatigués par des voyages de longs cours. +Le chef d'escadre y resta jusqu'au commencement d'avril, et fut charmé +des agréments et des avantages de ce pays, de la pureté de l'air et de +la beauté du paysage; tout cela animé, pour ainsi dire, par une colonie +nombreuse et policée.» + +Chaque district était administré par un landdrost (intendant de la +terre), avec l'assistance de hemraaden ou conseillers. Chaque canton +avait pour chef un _veld-cornet_, titre que nous avons traduit par +porte-drapeau, faute de meilleur équivalent. Ce magistrat civil et +militaire remplissait des fonctions municipales, et commandait la milice +bourgeoise quand elle était appelée à marcher contre les Bosjesmans. + +Le district de Zwellendam fut établi en 1770; et celui de Graaf-Reinet +formé en 1786, par le gouverneur de Van der Graaf. + + + + +V + +Colonie du Cap depuis 1789.--Occupation du Cap par les Anglais.--Etat +actuel.--Villes principales.--Détails topographiques. + + +A l'époque de la révolution française, la colonie du Cap était assez +puissante pour songer à s'affranchir de la métropole. Elle travaillait à +se constituer en république indépendante, lorsqu'en 1795, une flotte +anglaise parut dans la baie False. Un détachement du 78e régiment et un +corps de marins débarquèrent sous les ordres du général Craig, +s'emparèrent de plusieurs points fortifiés, et s'y maintinrent jusqu'à +l'arrivée d'un corps d'armée considérable, amené par sir Alured-Clarke. +Les colons capitulèrent, et les Anglais occupèrent sans coup férir +Kaapstad, qui devint Cape-Town. Pour se concilier les vaincus, ils +s'attachèrent à leur assurer les bienfaits d'une bonne administration; +et quand, en vertu du traité d'Amiens, la colonie fut rendue aux +descendants de ceux qui l'avaient fondée, le trésor public avait un +excédant de recettes d'environ trois cent mille rycksdales. + +Des forces navales, commandées par sir David Baird et sir Howe Popham, +reconquirent Cape-Town en 1804. + +En 1806, le vaisseau le _Marengo_ et la frégate la _Belle-Poule_, sous +les ordres du contre-amiral Lincis, croisèrent vainement dans les +parages du Cap en cherchant l'occasion d'en chasser les Anglais. +L'occasion ne se présenta pas, et, sacrifiant le plus faible au plus +fort, les puissances signataires des traités de 1815 n'hésitèrent pas à +dépouiller la Hollande au profit de la Grande-Bretagne. Les _boors_ ou +cultivateurs hollandais opposèrent une héroïque, mais stérile résistance +à la domination qu'on leur infligeait. + +La colonie du Cap comprend actuellement environ 14,800 lieues carrées +géographiques. Elle se compose des districts du Cap, de Graaf-Reinet, +d'Albany, de Sommerset, de Woicester, de Zwellendam, de George, de +Beaufort, de Stellenbosh, de Clanwilliam, et d'Uitenhagen. La population +est évaluée à plus de deux cent mille âmes, dont cent mille blancs, +soixante mille noirs ou mulâtres affranchis, trente mille Hottentots et +dix mille Malais. + +Cape-Town, capitale de la colonie, compte environ cinquante mille +habitants. Toutes les principales puissances de l'Europe y ont des +consuls, et la ville est dotée de toutes les institutions des grandes +cités européennes. On y a créé, en 1829, un collège où l'on enseigne le +latin, le grec, l'anglais, l'allemand, le français, les mathématiques, +l'astronomie, le dessin, etc. Cape-Town possède encore plusieurs églises +protestantes, une cathédrale catholique, un temple de francs-maçons +hollandais, une riche bibliothèque, un observatoire, un jardin +botanique. La société littéraire et scientifique de l'Afrique +méridionale a fondé à Cape-Town un muséum d'histoire naturelle +qu'enrichissent sans cesse d'infatigables travaux. Le mouvement +intellectuel de la colonie est attesté par de nombreuses associations +bibliques, médicales, agricoles, philanthropiques, et par la publication +de plusieurs journaux politiques, scientifiques ou littéraires. + +Une bourse, une chambre de commerce, la banque du cap de +Bonne-Espérance, la banque de l'Afrique méridionale, les banques +coloniales de l'Union, de l'Epargne, témoignent de l'activité +commerciale de ce riche pays. Des laines brutes, de l'ivoire, des plumes +d'autruche, des cuirs, des peaux de léopard et de lion, du guano, de +l'aloès, des vins blancs, dit madères du Cap, sont ses principaux objets +d'exportation. + +La ville est régulière, bien bâtie et éclairée au gaz. La baie du Cap +(_Table-bay_), fermée d'un côté par une chaîne de montagnes et de +l'autre par une langue de terre, semble devoir être un asile sûr; mais +d'impétueuses rafales y harcellent les vaisseaux et les poussent parfois +à la côte. En définitive, le roi Jean II a imposé au Cap une +qualification moins convenable que celle que Barthélémy Diaz avait +adoptée. + +Les autres villes remarquables de la colonie sont Graham's-Town, +chef-lieu du district d'Albany; Constance, dont les vins sont célèbres; +Simon's-Town, sur la baie False, station navale commandée par un +commodore, et où les navires trouvent pendant l'hiver un abri contre les +vents du nord-ouest. + +Le chef-lieu du district de Graaf-Reinet est situé à cinq cents milles +(640 kilomètres) du Cap, sur les bords de la Rivière Sondag. Barrow, +secrétaire particulier de lord Macartney, gouverneur du Cap en 1797, a +laissé la plus triste description de cette localité, où il se rendit +pour réinstaller le landdrost, que les boors avaient chassé. «Ce n'est, +dit-il, qu'un assemblage de huttes de terre isolées, rangées en deux +files, et laissant entre elles une espèce de rue. A l'un des bouts est +la maison du landdrost, dont l'architecture n'a rien de brillant. Les +cabanes qu'on avait construites pour y placer les bureaux de +l'administration tombent en ruines, ou sont tout à fait écroulées. La +prison est également construite en terre et couverte en chaume; mais cet +édifice est si peu convenable à l'usage auquel on le destine, qu'un +déserteur anglais qu'on y avait enfermé s'échappa pendant la nuit en +passant au travers du toit. + +Les hôtes qui habitent ces masures ont des visiteurs fort incommodes: ce +sont d'une part des termès ou fourmis blanches, qui minent le plancher +d'argile et dévorent tout ce qu'elles rencontrent, excepté le bois; et +d'un autre côté des chauves-souris, qui, cachées pendant le jour, +envahissent pendant la nuit les habitations. Il n'est pas possible d'y +conserver de la lumière. + +»Le village de Graaf-Reinet n'est guère habité que par des ouvriers ou +par des employés subalternes du landdrost. Son aspect est plus misérable +que celui de la dernière bicoque de France ou d'Angleterre. On ne peut +s'y procurer qu'avec une difficulté extrême les choses les plus +nécessaires à la vie. Les habitants n'ont ni vin ni bière; ils sont +réduits à boire de l'eau. Ce n'est pas la terre qui manque, mais +l'industrie pour la cultiver.» + +Les progrès considérables accomplis depuis 1797 jusqu'en 1856 ont +complètement transformé Graaf-Reinet. C'est maintenant une jolie ville, +dont les maisons ne manquent pas d'élégance, et dont les environs sont +couverts de riches établissements agricoles. + +Graaf-Reinet, comme tous les autres districts, est en rapport journalier +avec Cape-Town. Les journaux et les correspondances circulent rapidement +dans toute la colonie. La poste est desservie par les boors établis près +des grandes routes, à l'aide de leurs domestiques hottentots, et +moyennant une indemnité proportionnelle à la distance parcourue. + +Les routes de la colonie sont bien entretenues, et il faut qu'elles le +soient pour résister au passage de grands véhicules comme celui où +voyage et loge la famille Von Bloom. La description qu'en fait Mayne +Reid n'a rien d'ailleurs d'exagéré; en voici une qui la corrobore en +tout point. «C'est un spectacle curieux, dit M. Jacques Arago, que de +voir un Cafre ou un Hottentot, serviteur d'un colon, et conduisant un de +ces immenses chariots chargés de provisions, de meubles et même de +petites pièces de canon, de la ville à une maison de campagne, ou d'une +petite plantation au grand marché de la ville. Dix-huit buffles, attelés +deux par deux, conduisent la lourde machine roulante; un coureur les +précède; ils vont au galop; mais ce qu'il faut admirer surtout, c'est la +merveilleuse adresse du conducteur, du cocher principal, assis en avant +du chariot, armé d'un fouet dont le manche n'a pas plus de deux pieds, +et la lanière pas moins de soixante. Il stimule les quadrupèdes, et +atteint, dès qu'un frissonnement de ceux-ci l'indique, la mouche qui les +harcèle. Au premier ou au second coup, l'insecte importun est écrasé sur +la bête. L'automédon africain qui manquerait trois fois sa victime +serait déclaré indigne de conduire ces immenses voitures, dont nos +omnibus ne donnent qu'une imparfaite idée.» + +Le sol de la colonie du Cap est très-accidenté; elle est coupée par +plusieurs chaînes de montagnes élevées qui s'étendent de l'est à +l'ouest, à l'exception d'une seule qui se dirige au nord, en suivant la +côte occidentale. + +La première grande chaîne de l'est à l'ouest est bordée d'une plaine +longue de dix à trente milles, dentelée par plusieurs baies et arrosée +d'un grand nombre de ruisseaux. La terre en est riche, et le climat égal +et doux à cause de la proximité de l'Océan. + +La deuxième chaîne est celle des Zwaarte-Bergen ou montagnes noires, +plus élevée et plus âpre que la chaîne précédente, dont elle est séparée +par un espace de dix à vingt milles. Cet espace contient certaines +parties fertiles et bien arrosées; mais elle offre en général des +collines stériles et des plaines argileuses que les colons appellent +_karoos_. + +La troisième chaîne est celle des Snieuwveld's-Bergen (monts des champs +de neige). Entre ces montagnes et la deuxième chaîne est le grand Karoo +ou désert, haute terrasse large de quatre-vingts milles et longue +d'environ trois cents milles de l'est à l'ouest. Elle est élevée de +mille pieds au-dessus du niveau de la mer. + +La surface du grand Karoo présente des aspects très-divers. Dans +beaucoup d'endroits, c'est une argile de couleur brune; dans d'autres, +un lit de sable traversé de veines de quartz et d'une sorte de pierre +ferrugineuse; ailleurs, c'est un sable lourd, où l'on trouve çà et là de +la marne noirâtre. + +Auprès du lit de la rivière Buffalo, tout le pays est parsemé de petits +fragments d'ardoise pourpre, détachés d'une longue couche de bancs +parallèles. Parmi ces fragments, on trouve des pierres noires qui ont +toute l'apparence de laves volcaniques ou de scories de fournaise; la +plaine est hérissée de monticules, tantôt coniques, tantôt tronqués au +sommet; et quoiqu'ils semblent d'abord avoir été jetés là par des +éruptions volcaniques, en examinant avec attention les couches +alternatives de sable et de terre régulièrement disposées, on reconnaît +le produit des eaux. Quelques marais sablonneux du Karoo sont couverts +de roseaux et abondent en sources fortement salées. + +Le long de la côte occidentale, le pays s'échelonne en terrasses +successives, le Roggeveld se rattache à la chaîne des Sniewveld's-Bergen. +La chaîne de Roggeveld commence presque au 30e degré de latitude sud, et +s'étend pendant l'espace de deux degrés et demi; ensuite elle s'abaisse +vers l'est, puis vers le nord-est, jusqu'à ce qu'elle atteigne la baie +de Lagoa. C'est ce qui forme la limite septentrionale du grand Karoo. + +A l'extrémité la plus méridionale du Roggeveld se rencontrent les +hauteurs suivantes: + +La montagne de la Table (_Table-Mountain_), à 3,582 pieds, séparée de la +baie par la plaine où la ville du Cap est bâtie. + +Le pic du Diable (_Devil's-Peak_), à 3,315 pieds. + +La tête du Lion (_Lion's-Head_), à 2,760 pieds. + +La croupe du Lion (_Lion's-Rump_), à 1,143 pieds. + +Neuyzenberg, à environ 2,000 pieds. + +Le pic d'Elsey (_Elsey-Peak_), à 1,200 pieds. + +La montagne de Simon ou des Signaux (_Simon's-Berg_ ou _Signal-Hill_), à +2,500 pieds. + +Le Paulus-Berg, à 1,200 pieds. + +Constantia, à 3,200 pieds. + +Le pic du Cap, à 1,000 pieds. + +Hanglip-Cap, à 1,800 pieds. + +L'Afrique méridionale est évidemment d'origine diluvienne. La formation +de la péninsule est suffisamment indiquée par la structure de la +montagne de la Table, qui est formée de plusieurs couches superposées +comme des tables immenses, sans aucune veine intermédiaire. La plaine +environnante est un schiste bleu, disposé en lignes parallèles du +nord-ouest au sud-est, coupées par des masses de roches dures, mais +également schisteuses. + + + + +VI + +Gouvernement et administration du Cap.--Etat moral des Hottentots et des +Cafres. + + +La belle colonie du Cap est l'objet de la constante sollicitude du +gouvernement britannique; il y est représenté par un gouverneur, qui +reçoit un traitement annuel de 6,000 livres sterling (150,000 fr.). +Auprès de lui sont deux conseils. + +Le conseil législatif, dont les membres nommés par la métropole +deviennent inamovibles au bout de deux ans; + +Le conseil exécutif, où siégent le commandant militaire, le grand juge, +le trésorier général et le secrétaire du gouvernement. + +Le grand juge, avec deux accesseurs, constitue la cour suprême. Les +tribunaux de première instance se composent des hemraaden, et sont +présidés par le landdrost dans chaque district. L'exécution des +sentences est confiée à un haut shérif, qui a un vice-shérif dans chaque +chef-lieu. + +Les commissaires des cantons ont conservé le titre de _vel-cornet_ ou +_field-cornets_. + +Le gouvernement britannique n'a pas seulement souci des intérêts de ses +sujets d'origine européenne; il a fait de louables efforts pour +améliorer la condition des Hottentots, que les Hollandais avaient +réduits à l'esclavage en les soumettant à un système de contrats forcés. +La race indigène est sortie insensiblement de son état d'abjection, et a +montré des dispositions qu'on ne lui avait pas supposées. Une commission +spéciale a été chargée, en 1837, d'examiner les mesures propres à +garantir aux aborigènes des possessions anglaises et aux tribus +voisines, une justice impartiale et la protection de leurs droits, ainsi +que pour répandre parmi eux la civilisation et leur inculquer les +principes de la religion chrétienne. Le rapport de cette commission rend +compte d'expériences qui venaient d'être tentées avec succès. «Des +Hottentots, dit-il, furent invités à s'établir entre les deux bras de la +rivière Kat. Ils devaient s'y trouver dans le voisinage des Cafres, +alors vivement irrités contre la colonie. Plusieurs familles ne +tardèrent pas à se rendre sur le lieu indiqué; il en était très-peu qui +possédassent quelque chose; le plus grand nombre étaient pauvres, comme +on devait s'y attendre; mais c'étaient des hommes d'un caractère ferme. + +»Bientôt on s'aperçut qu'il était impossible de restreindre le nombre de +ces nouveaux colons. Des Hottentots arrivaient de tous côtés; beaucoup +étaient assez mal famés; il y en avait même qui jusque-là n'avaient +cessé de mener une existence vagabonde, et qui demandèrent à être mis à +l'épreuve. Les exclure était difficile; d'autre part, il semblait cruel +de refuser à un homme l'occasion d'améliorer son sort, par la seule +raison qu'il se montrerait indigne de la faveur qu'on lui accorderait. + +»Sur ces entrefaites, les Cafres menacèrent les nouveaux établissements; +il devenait nécessaire d'en armer les habitants, à moins de les laisser +exposés à être massacrés. La ruine de l'entreprise tentée paraissait +imminente. Les Cafres et leurs zagaies étaient moins dangereux +peut-être pour la colonie qu'une agglomération d'hommes armés de fusils +et presque sans vivres. On présageait que ces derniers tourneraient +aussi bien contre nous que contre les Cafres les armes que nous aurions +mises dans leurs mains, et que le pays serait arrosé de sang. + +»Sage ou non, une résolution fut prise; on confia aux Hottentots des +armes et des munitions. Ils se montrèrent dignes de cette confiance. Au +lieu de manger et de dormir jusqu'à ce que leurs provisions fussent +épuisées, et de se laisser surprendre par les Cafres, ils se mirent au +travail, tout en prenant des mesures pour repousser au besoin une +attaque. Ils creusèrent des canaux dans des terrains tellement +accidentés, et avec des outils si imparfaits, qu'on n'aurait pas cru +qu'il fût possible d'y parvenir. Sans autre secours que les plus +misérables instruments, ils cultivèrent des champs sur une étendue qui +causa la surprise de tous ceux qui les visitèrent. Les travailleurs qui +n'avaient pas de vivres se nourrissaient de racines, ou se louaient à +leurs compatriotes plus fortunés. Ces derniers eux-mêmes furent obligés +d'économiser pour soutenir leurs familles, jusqu'à ce que, quelques mois +après, ils eussent récolté en abondance des citrouilles, du maïs, des +pois, des haricots, etc. Loin de montrer de l'apathie et de +l'indifférence pour la propriété, à présent qu'ils en ont une à +défendre, ils sont devenus aussi désireux de la conserver et de +l'étendre que les autres colons. Ils témoignent un grand désir de voir +se propager des écoles au milieu d'eux; celles qui existent sont déjà +dans un état florissant. Tel est leur amour pour l'instruction, que si +quelqu'un se trouve savoir seulement épeler, et qu'il n'y ait dans les +environs aucun moyen d'en apprendre davantage, il s'empresse de +communiquer sa science aux autres. + +»Le dimanche, ils font un chemin considérable pour assister au service +divin, et leur guides spirituels parlent avec ravissement des succès qui +ont payé leurs soins. Nulle part les sociétés de tempérance n'ont +réussi aussi bien qu'au milieu de ce peuple, autrefois plongé dans +l'ivrognerie. Ils ont eux-mêmes demandé au gouvernement de faire +inscrire dans les actes de concession la prohibition des cantines ou +débits d'eau-de-vie. Chaque fois que les Cafres les ont attaqués, ils +ont été repoussés; et maintenant les deux nations vivent dans la +meilleure intelligence. + +»Les Hottentots de la rivière Kat n'ont coûté au gouvernement que +l'entretien de leur ministre et des mesures de maïs et d'avoine qu'ils +ont reçues pour ensemencer, les fusils qu'on leur a prêtés, et quelques +munitions qui leur ont été données pour leur défense et celle du pays en +général. Ils payent toutes les taxes comme le reste de la population. On +leur doit d'avoir rendu la rivière Kat la partie la plus sûre de la +frontière.» + +Interrogé par les commissaires spéciaux du gouvernement britannique, le +docteur Philip rendit ce témoignage à des Bosjesmans qui s'étaient +installés dans une concession en 1832: «Ils ne possédaient absolument +rien; au moyen d'une hachette, qu'ils empruntèrent, ils confectionnèrent +une charrue en bois, sans un seul clou de fer, et s'en servirent pour +cultiver leurs terres. La première récolte leur produisit assez pour +s'entretenir pendant l'hiver, et un léger excédant, qu'ils vendirent. La +seconde année, ils cultivèrent une grande étendue de terrain; ils +avaient alors une excellente charrue, faite par eux-mêmes et garnie d'un +soc en fer; ils s'étaient aussi construit un chariot.» + +Questionné sur différents points par les membres de la commission, le +docteur Philip répond: + +D. A l'époque de votre résidence, les écoles étaient-elles suivies par +un grand nombre d'enfants? + +R. En 1834 il y en avait sept cents. + +D. Sur quelle population? + +R. Sur quatre mille individus. + +D. C'est donc en raison d'un sur sept? + +R. Oui; et, relativement à la population, c'est une proportion aussi +forte que dans aucun autre pays de l'Europe. + +D. Avez-vous interrogé les enfants instruits dans les écoles? + +R. Je les ai interrogés en 1834. Sir John Wide, chef de la justice, se +trouvant à la rivière Kat, je leur fis passer un examen public, à la +suite duquel il me dit que dans toute la colonie aucune école ne lui +avait procuré autant de satisfaction que celle du Hottentot. + +D. Pensez-vous que dans ces écoles l'éducation soit conduite aussi loin, +et que les enfants y répondent aussi bien que dans nos écoles +d'Angleterre? + +R. Je ne pense pas que des enfants placés dans une position égale +auraient pu soutenir plus convenablement un examen. + +D. Quels étaient les sujets d'instruction? + +R. La lecture de l'anglais, le hollandais étant la langue du pays. Ils +lisaient parfaitement l'anglais et connaissaient bien la géographie, +ainsi que l'histoire générale. Ils écrivaient passablement et +comprenaient l'arithmétique. Le mode général d'éducation m'a paru ne +pouvoir être meilleur. + +D. La population adulte se montrait-elle assidue au service divin? + +R. Je n'ai jamais su qu'aucun individu en état d'y assister s'en fût +abstenu. + +D. Les chapelles étaient-elles aussi remplies, et la conduite était-elle +aussi décente que dans notre pays? + +R. Selon moi, et d'après le témoignage des gens les plus respectables, +aucune congrégation religieuse du monde ne pouvait offrir le tableau de +plus de recueillement, d'attention et de sentiments religieux? + +D. Les congrégations religieuses sont-elles entièrement composées +d'indigènes? + +R. Oui. On voit rarement les yeux d'un seul individu se détourner du +prédicateur. Il y a entre eux une force de sympathie qui fait que la +respiration semble suspendue tant qu'une phrase n'est pas achevée. Ce +qu'ils ont entendu devient l'objet de leurs prières après le service, et +de leurs entretiens pendant la semaine. + +D. Êtes-vous d'avis que l'établissement de la rivière Kat et les progrès +des habitants dans la civilisation puissent tendre à élever une défense +contre les incursions des tribus sauvages? + +R. Je le crois. + +D. Quel était à ce sujet l'opinion du gouvernement? + +R. Je pense que c'était l'opinion générale. + +Des essais de civilisation ont été également tentés sur les Cafres, +terribles voisins dont les incursions désolent la colonie; on leur a +envoyé des missionnaires; on a opéré quelques conversions, mais +l'influence de quelques chefs devenus chrétiens n'a pas empêché cette +belliqueuse nation de franchir les frontières par bandes nombreuses, +cependant qu'au lieu de massacrer, comme par le passé, tous ceux qu'ils +attaquaient, sans distinction d'âge ni de sexe, il leur arrive parfois +de rendre des femmes et des enfants tombés entre leurs mains. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + Pages. + +Chapitre I.--Les boors 5 + +--II.--Le kraal 10 + +--III.--Les sauterelles 14 + +--IV.--Causerie sur les criquets 18 + +--V.--Le lendemain 25 + +--VI.--L'émigration 29 + +--VII.--De l'eau! de l'eau! 32 + +--VIII.--Ce que devient le troupeau 37 + +--IX.--Le lion 41 + +--X.--Le lion pris au piège 45 + +--XI.--La mort du lion 49 + +--XII.--La vérité sur les lions 52 + +--XIII.--Les voyageurs anuités 55 + +--XIV.--Le trek-boken 59 + +--XV.--A la recherche d'une fontaine 65 + +--XVI.--Le terrible tsetsé 68 + +--XVII.--Le rhinocéros à longues cornes 72 + +--XVIII.--Combat sanglant 78 + +--XIX.--Mort de l'éléphant 83 + +--XX.--Les chasseurs 88 + +--XXI.--Dissection de l'éléphant 92 + +--XXII.--Les hyènes 95 + +--XXIII.--L'ourebi 99 + +--XXIV.--Les aventures du petit Jan 105 + +--XXV.--Digression sur les hyènes 109 + +--XXVI.--Une maison dans les arbres 114 + +--XXVII.--La bataille des outardes 118 + +--XXVIII.--Sur la piste de l'éléphant 123 + +--XXIX.--Le rodeur 128 + +--XXX.--Les gnous 133 + +--XXXI.--La fourmilière 138 + +--XXXII.--Désagrément d'être poursuivi par un gnou 141 + +--XXXIII.--Le siège 145 + +--XXXIV.--L'oryctérope 148 + +--XXXV.--La chambre à coucher de l'éléphant 152 + +--XXXVI.--On fait le lit de l'éléphant 155 + +--XXXVII.--Les ânes sauvages de l'Afrique 158 + +--XXXVIII.--Le couagga et l'hyène 162 + +--XXXIX.--Le piège 166 + +--XL.--L'élan 170 + +--XLI.--Le couagga emporté 175 + +--LXII.--Le piège à détente 180 + +--XLIII.--Les tisserins 184 + +--XLIV.--Le serpent cracheur 187 + +--XLV.--Le secrétaire 189 + +--LXIV.--Totty et les chacmas 194 + +--XLVII.--Les chiens 199 + +--XLVIII.--Conclusion 205 + +Notice sur le cap de Bonne-Espérance 209 + + +Limoges.--Imprimerie Charles Barbou, avenue du Crucifix. + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Les enfants des bois, by Thomas Mayne Reid + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ENFANTS DES BOIS *** + +***** This file should be named 33339-0.txt or 33339-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/3/3/3/33339/ + +Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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