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+The Project Gutenberg EBook of Les enfants des bois, by Thomas Mayne Reid
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Les enfants des bois
+
+Author: Thomas Mayne Reid
+
+Translator: Émile Gigault de La Bédollière
+
+Release Date: August 3, 2010 [EBook #33339]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ENFANTS DES BOIS ***
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+
+Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
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+
+LES ENFANTS DES BOIS
+
+GRAND IN-8º--2e SÉRIE
+
+PROPRIÉTÉ DE L'ÉDITEUR
+
+
+
+
+LE CAPITAINE MAYNE REID
+
+LES ENFANTS DES BOIS
+
+TRADUCTION DE LA BÉDOLLIÈRE
+
+NOUVELLE ÉDITION REVUE
+
+LIMOGES
+
+ANCIENNE MAISON BARBOU FRÈRES
+
+CHARLES BARBOU, IMPRIMEUR-LIBRAIRE
+
+AVENUE DU CRUCIFIX
+
+
+
+
+LES ENFANTS DES BOIS
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LES BOORS
+
+
+Hendrik Von Bloom était un _boor_.
+
+Ce mot signifie littéralement un rustre, un paysan vulgaire; pourtant en
+donnant à mynheer Von Bloom cette qualification, nous sommes loin de
+vouloir lui manquer de respect. Dans la colonie anglaise du cap de
+Bonne-Espérance, on appelle _boor_ un fermier. Von Bloom était un
+fermier anglais du Cap.
+
+Les boors de cette colonie ont joué un rôle considérable dans l'histoire
+moderne. Quoique naturellement pacifiques, ils ont été forcés de prendre
+les armes tant contre les Africains que contre les Européens. Dans les
+guerres qu'ils ont soutenues avec éclat, ils ont prouvé qu'un peuple
+tranquille se bat à l'occasion tout aussi bien que les nations chez
+lesquelles l'esprit militaire est soigneusement entretenu.
+
+Les boors du Cap ont été accusés de s'être montrés cruels, surtout dans
+les expéditions dirigées contre les indigènes, Hottentots ou Bosjesmans.
+Sous un point de vue abstrait, le reproche peut être fondé; mais les
+provocations incessantes de ces sauvages ennemis sont des circonstances
+atténuantes à la conduite des colons. A la vérité ceux-ci ont réduit les
+Hottentots à l'esclavage; mais, vers la même époque, les Anglais
+transportaient de la Guinée aux Antilles des cargaisons de noirs, tandis
+que les Espagnols et les Portugais soumettaient les hommes rouges
+d'Amérique au joug le plus rigoureux.
+
+Observons encore que les traitements barbares infligés à la race
+indigène par les boors étaient de la clémence, comparativement aux
+atrocités qu'elle avait à souffrir de la part de ses chefs despotiques.
+
+Certes, la misérable situation des Hottentots ne justifie pas les
+Hollandais d'en avoir fait des esclaves; mais, eu égard aux
+circonstances, il n'est pas de nation maritime qui soit en droit de les
+taxer de cruauté. Ils avaient affaire à des sauvages abrutis et pervers
+et l'histoire de la colonisation ne pouvait manquer d'être remplie de
+tristes épisodes.
+
+Je pourrais aisément, lecteur, défendre la cause des boors de la colonie
+du Cap; mais je me contente d'exprimer mon opinion: c'est qu'ils sont
+braves, vigoureux, paisibles, industrieux, amis de la vérité et de la
+liberté républicaine. C'est, en somme, une noble race d'hommes. Ainsi,
+quand j'ai donné à Hendrik Von Bloom, le nom de boor, ai-je voulu
+manquer d'égards envers lui? au contraire.
+
+Mynheer Hendrik n'avait pas toujours été boor. Il était au-dessus de ses
+collègues, savait manier l'épée, et avait reçu une éducation supérieure
+à celle qu'ont ordinairement les simples fermiers du Cap. Il était né
+dans les Pays-Bas et était venu au Cap, non comme un pauvre aventurier
+qui cherche fortune, mais en qualité d'officier dans un régiment
+hollandais.
+
+Il n'avait pas servi longtemps: certaine Gertrude aux joues roses et aux
+cheveux blonds, fille d'un boor aisé, s'était amourachée du jeune
+lieutenant, qui, à son tour, avait conçu pour elle une vive tendresse.
+Ils se marièrent, et le père de Gertrude étant venu à mourir peu de
+temps après, ils héritèrent de sa ferme, de ses Hottentots, de ses
+moutons à large queue, de ses bœufs à longues cornes. Hendrik ne
+pouvait se dispenser de donner sa démission; il la donna et se fit
+_vee-boor_, c'est-à-dire fermier domicilié.
+
+Ces évènements eurent lieu plusieurs années avant que l'Angleterre
+devînt maîtresse du cap Bonne-Espérance. Quand elle s'en empara,
+Hendrik Von Bloom était déjà un homme influent dans la colonie et
+porte-drapeau de son district, qui faisait partie du beau comté de Graaf
+Beinet. A cette époque la blonde Gertrude n'existait plus; mais elle lui
+avait laissé trois fils et une fille.
+
+L'histoire vous dira comment les colons hollandais se soulevèrent contre
+la domination anglaise. Le ci-devant lieutenant porte-drapeau fut un des
+agents les plus actifs de l'insurrection. Elle fut étouffée; plusieurs
+de ceux qui s'étaient mis en évidence furent condamnés à mort et
+exécutés. Von Bloom évita par la fuite la vengeance du vainqueur; mais
+sa belle propriété du comté de Graaf Beinet fut confisquée et donnée à
+un autre.
+
+Plusieurs années plus tard nous le retrouvons dans un district éloigné,
+au-delà de la grande rivière Orange. Il mène la vie d'un _trek-boor_,
+c'est-à-dire d'un fermier nomade, qui, n'ayant pas de résidence fixe,
+conduit ses troupeaux partout où il espère trouver de l'eau et de bons
+pâturages.
+
+C'est environ vers cette époque que j'ai connu la famille de Von Bloom.
+Je viens de dire tout ce que je savais de ses antécédents; mais je
+n'ignore aucun détail de ce qui lui arriva par la suite. C'est son fils
+aîné qui m'a fourni des renseignements, que j'ai trouvés intéressants,
+instructifs, et auxquels se rattachent mes premières notions de zoologie
+africaine.
+
+Je vous les transmets, cher lecteur, dans l'espoir qu'ils pourront aussi
+vous instruire et vous intéresser. Gardez-vous bien de les considérer
+comme purement imaginaires. J'ai peint d'après nature les animaux qui
+figurent dans ce récit, leurs instincts et leurs habitudes. Le jeune Von
+Bloom étudiait la nature, et vous pouvez compter sur l'exactitude des
+descriptions qu'il m'a fournies.
+
+Dégoûté de la politique, l'ancien porte-drapeau s'était réfugié sur
+l'extrême frontière, et même au-delà de la frontière, puisque
+l'établissement le plus voisin était éloigné d'une centaine de milles.
+Son pauvre enclos ou _kraal_ était situé dans un district limitrophe de
+Kalihari, le Sahara de l'Afrique méridionale. Le pays était inhabité à
+une très-grande distance aux alentours; car les sauvages qui le
+hantaient ne méritaient guère le nom d'habitants plus que les bêtes
+fauves qui hurlaient autour d'eux.
+
+Les fermiers du Cap s'occupent principalement d'élever des chevaux, des
+bestiaux et des chèvres. Le nôtre n'avait qu'une exploitation peu
+étendue; la proscription lui avait enlevé toutes ses ressources, et il
+n'avait pas été heureux dans les premiers essais qu'il avait tentés en
+qualité d'herbager nomade. La loi d'émancipation promulguée par le
+gouvernement britannique s'étendait non-seulement aux nègres des
+Antilles, mais encore aux Hottentots; et elle avait eu pour conséquence
+la désertion de tous les serviteurs de Von Bloom. Ses bestiaux, privés
+de tout soin, étaient morts d'épizooties ou étaient devenus la proie des
+animaux sauvages. Ses chevaux avaient été décimés par la morve; les
+loups et les hyènes lui enlevaient chaque jour des moutons et des
+chèvres; de sorte que le nombre total de ses bestiaux était réduit à une
+centaine de têtes. Néanmoins Von Bloom n'était pas malheureux. Il se
+consolait de ses peines en regardant avec fierté ses trois fils: Hans,
+Hendrik et Jan, et sa fille Trüey ou Gertrude, véritable portrait de sa
+mère.
+
+Les deux aînés étaient déjà en état de l'aider dans ses travaux
+journaliers, et le plus jeune allait bientôt suivre leur exemple.
+
+Gertrude promettait d'être une excellente ménagère. Si Von Bloom
+s'affligeait parfois, si des soupirs involontaires lui échappaient,
+c'était quand la vue de sa fille lui rappelait la femme qu'il avait
+perdue.
+
+Au reste, il n'était pas homme à se désespérer; les catastrophes dont il
+avait été victime ne l'avaient point abattu. Elles stimulaient au
+contraire son activité, et il s'appliquait avec une ardeur toujours
+nouvelle à rebâtir l'édifice de sa fortune. Pour lui-même, il ne tenait
+pas à être riche et se serait contenté de la vie simple qu'il menait,
+mais il songeait à l'avenir de sa petite famille. Il ne pouvait
+s'accoutumer à l'idée que ses enfants grandiraient sans éducation au
+milieu des déserts; il voulait les mettre à même de retourner dans les
+villes pour jouer un rôle parmi les hommes civilisés. Mais comment
+réaliser ses vœux? Bien que son crime de haute trahison eût été
+effacé par une amnistie, et qu'il fût libre de retourner dans la
+colonie, il n'y pouvait rentrer pour y mener une existence de
+privations, car il lui était impossible de tirer partie de ce qu'il
+aurait pu recouvrer de ses anciens biens. Ces réflexions le
+tourmentaient parfois, mais son énergie croissait en proportion des
+obstacles.
+
+Pendant l'année qui touchait à sa fin, il avait redoublé d'efforts afin
+de pourvoir en hiver à la subsistance de ses bestiaux; il avait semé une
+grande quantité de maïs et de sarrasin, dont la récolte s'annonçait
+favorablement. Son jardin lui promettait une grande abondance de fruits,
+de melons et de légumes. Enfin l'asile qu'il avait adopté était une
+oasis en miniature. Il en admirait l'aspect florissant, et commençait à
+concevoir l'espérance de jours plus prospères.
+
+Hélas! c'était une illusion, il était condamné à supporter une suite de
+malheurs qui devaient le ruiner presque complètement et changer de
+nouveau sa manière de vivre.
+
+Peut-être avons-nous tort d'employer le mot malheur, puisque les pertes
+nouvelles qu'éprouva Von Bloom amenèrent d'heureux résultats. Vous en
+jugerez par vous-même, cher lecteur, quand je vous aurai raconté les
+aventures du trek-boor et de sa famille.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+LE KRAAL
+
+
+L'ancien porte-drapeau était assis devant son kraal; fumeur comme tous
+les fermiers de l'Afrique méridionale, il tenait entre ses lèvres le
+long tuyau d'une pipe en écume de mer. Malgré les traverses de sa vie
+passée, ses traits exprimaient la joie. Il contemplait avec complaisance
+les grains de maïs qui étaient en lait dans leurs cornets jaunissants;
+il prêtait l'oreille au frôlement des feuilles qu'agitait la brise. Mais
+ce qui réjouissait surtout le fermier, c'était la vue de ses beaux
+enfants.
+
+Hans, l'aîné, d'un caractère ferme et tranquille, travaillait au jardin;
+Jan, plus vif et plus alerte, aidait son frère, mais en s'interrompant
+souvent dans sa tâche. L'impétueux Hendrik, aux cheveux bouclés, pansait
+les chevaux. La jolie Gertrude prodiguait ses soins à un jeune faon
+d'antilope à bourse ou antilope-springbok apprivoisé, dont les yeux
+rivalisaient avec les siens en innocence et en douceur. C'était avec
+raison que Von Bloom se félicitait en portant ses regards des uns aux
+autres. Hans et Hendrik étaient en réalité les seuls coadjuteurs de leur
+père, qui n'avait qu'un seul domestique mâle, nommé Swartboy.
+
+Pénétrez dans l'écurie et vous verrez Swartboy occupé avec son jeune
+maître Hendrik à seller deux chevaux. Vous remarquerez que Swartboy
+paraît âgé d'environ trente ans; mais si vous voulez le juger à la
+taille, vous ne lui trouverez guère plus de quatre pieds de haut.
+Néanmoins il est d'une large carrure et solidement bâti. Il a le teint
+jaunâtre, le nez est plat et enfoncé entre des pommettes saillantes, les
+lèvres épaisses, les narines larges et le menton imberbe. Il est presque
+chauve, car on ne peut donner la qualification de cheveux aux mèches
+laineuses éparses sur son crâne. Ses yeux obliques ont une expression
+chinoise; il a la tête d'une largeur démesurée et les oreilles à
+l'avenant; enfin, tous les caractères qui distinguent les Hottentots du
+sud de l'Afrique.
+
+Cependant, quoique appartenant à cette race, Swartboy n'est pas un
+Hottentot: c'est un Bosjesman.
+
+La peuplade des Bosjesmans ou Boschimen (hommes des bois) a été ainsi
+nommée par les Hollandais. Elle n'élève pas de troupeaux comme les
+Hottentots, auxquels elle est inférieure, quoiqu'elle ait avec eux une
+origine commune. Les Bosjesmans ne cultivent pas la terre; ils vivent
+misérablement de gibier et de fruits sauvages, de racines de graminées,
+de vers ou de larves d'insectes. Ils se donnent le nom de Saab. Les
+hommes vont entièrement nus; les femmes portent une espèce de tablier en
+peau grossièrement découpée.
+
+Comment Swartboy le Bosjesman est-il entré au service de Von Bloom? Vous
+allez le savoir.
+
+Les sauvages de l'Afrique méridionale ont la cruelle habitude
+d'abandonner dans le désert leurs vieillards, leurs infirmes, et souvent
+même les malades et les blessés. Les enfants n'hésitent pas à laisser
+leur père sans secours au milieu d'affreuses solitudes, et c'est à peine
+si l'on consent à donner aux blessés qui restent en arrière une tasse
+d'eau et des vivres pour un jour. Swartboy le Bosjesman avait été
+victime de cet usage barbare. Dans une partie de chasse qu'il faisait
+avec ses parents, il avait été grièvement mutilé par un lion. Ses
+camarades, le croyant perdu, l'avaient abandonné sur la plaine, où il
+aurait infailliblement péri sans l'assistance de notre porte-drapeau;
+celui-ci le rencontra, le plaça sur une charrette et le transporta dans
+son camp.
+
+Quoique la reconnaissance ne soit pas la vertu particulière aux
+Bosjesmans, Swartboy n'oublia pas les services de l'homme qui avait
+pansé ses blessures. Quand tous les autres serviteurs avaient disparu,
+il était resté fidèle à son maître, et depuis cette époque il s'était
+rendu constamment utile. C'était, comme nous l'avons dit, le seul
+domestique mâle de la maison; mais il avait pour compagne une Hottentote
+du nom de Totty, qui lui ressemblait de taille, de couleur et de
+proportions.
+
+Dès que Swartboy et le jeune Hendrik eurent achevé de seller leurs
+chevaux, ils les montèrent et galopèrent à travers la plaine, suivis de
+chiens aux muscles solides et à l'air rébarbatif. Ils se proposaient de
+ramener au logis les bœufs et les chevaux, qui paissaient assez loin
+du kraal. Ils avaient l'habitude de les faire rentrer tous les soirs à
+la même heure: précaution indispensable dans l'Afrique méridionale, où
+les animaux domestiques sont exposés à être dévorés pendant la nuit.
+Afin de les préserver, on les enferme tous les soirs dans des enclos
+entourés de hautes murailles, que l'on nomme kraals. Ce mot, qui
+n'appartient pas à la langue du pays, paraît avoir été introduit en
+Afrique par les Portugais; il a la même signification que le mot
+espagnol corral.
+
+Ces kraals sont pour le fermier des constructions presque aussi
+importantes que sa propre habitation, que l'on désigne sous le même nom.
+Pendant que Hendrik et Swartboy couraient à la recherche des chevaux et
+des bestiaux, Hans, accompagné de son petit frère, rassemblait les
+moutons qui broutaient d'un autre côté, plus près de la maison.
+Gertrude, après avoir attaché son antilope à un pieu, était rentrée et
+préparait le souper avec le concours de Totty.
+
+Resté seul, Von Bloom fumait tranquillement sa pipe, heureux du zèle de
+sa famille. Quoique satisfait de tous ses enfants, il faut avouer qu'il
+avait une certaine prédilection pour l'impétueux Hendrik qui portait le
+même prénom que lui, et qui lui rappelait plus que ses frères les beaux
+jours de sa jeunesse. Il était fier de la manière dont le jeune homme
+montait à cheval et ses yeux le suivaient dans la plaine. Au moment où
+il l'avait vu rejoindre le bétail, son attention fut attirée par une
+espèce de brume ou de fumée noirâtre qui s'élevait à l'horizon. Etait-ce
+un nuage de poussière? Avait-on mis le feu aux broussailles? Le sable
+était-il soulevé par le passage d'un troupeau d'antilopes ou de
+gazelles? Voilà ce que se demandait Von Bloom, sans pouvoir arriver à
+une solution.
+
+L'étrange phénomène se montrait à l'ouest, et obscurcissait le soleil
+couchant. Il subissait des métamorphoses diverses, ressemblant tantôt à
+de la poussière, tantôt à la fumée d'un vaste incendie. Von Bloom se
+demandait si ce nuage extraordinaire présageait un ouragan ou un
+tremblement de terre, et il concevait de justes alarmes.
+
+Tout à coup cette masse noire, qui s'était nuancée de teintes
+rougeâtres, enveloppa les bestiaux dans la plaine, et on les vit se
+disperser en désordre, sous l'influence d'une terreur panique. Les deux
+cavaliers disparurent au milieu des ombres, et Von Bloom, plein
+d'anxiété, se leva en poussant un cri.
+
+A ce cri, Gertrude et Totty accoururent ainsi que Hans et Jan qui
+venaient de ramener les moutons et les chèvres; tous virent le singulier
+phénomène, mais sans pouvoir en donner l'explication.
+
+Cependant les deux cavaliers se détachèrent du nuage et vinrent au grand
+galop du côté de la maison. Ils en étaient encore loin lorsqu'on
+entendit Swartboy crier d'une voix tonnante.
+
+--Baas Von Bloom, voici les _springaan_!
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+LES SAUTERELLES
+
+
+--Ah! les springaan, dit Von Bloom en employant le mot hollandais qui
+désigne les criquets émigrants.
+
+Le mystère était expliqué; le sombre nuage qui s'étendait sur la plaine
+n'était ni plus ni moins qu'un vol de sauterelles.
+
+C'était un spectacle que n'avait vu jusqu'alors aucun des assistants, à
+l'exception de Swartboy. Il y a dans le sud de l'Afrique diverses
+espèces de sauterelles, locustes ou criquets, mais ceux qui voyagent, et
+que les naturalistes nomment _grylli devastatorii_, y sont assez rares,
+et il n'est pas donné à tout le monde d'être témoin d'une de leurs
+grandes émigrations.
+
+Swartboy connaissait bien ces insectes, et s'il avait montré de
+l'émotion à leur arrivée, cette émotion n'était pas celle de la peur. Au
+contraire la joie contractait sa figure, et ses grosses lèvres
+s'agitaient d'une manière grotesque. Il sentait se réveiller les
+instincts de sa race sauvage, et les sauterelles étaient pour lui ce
+qu'est un banc de crevettes pour un pêcheur, ou une abondante récolte
+pour un métayer.
+
+Les chiens aussi remuaient la queue en aboyant, car pour eux, comme pour
+le Bosjesman, les sauterelles sont un régal.
+
+Quand on sut que ce n'était que des sauterelles, l'alarme générale se
+dissipa. Gertrude et Jan se mirent à rire en battant des mains. Personne
+ne chercha à s'effrayer de l'approche d'insectes inoffensifs, et Von
+Bloom lui-même revint de son inquiétude première. Le sentiment qui
+domina fut celui de la curiosité.
+
+Tout à coup les pensées du fermier prirent une nouvelle direction, ses
+yeux se portèrent sur ses champs de maïs et de sarrasin, sur son jardin
+si bien garni; il se rappela ce qu'il avait entendu dire des ravages
+causés par ces êtres destructeurs, et fit entendre des exclamations de
+détresse.
+
+Ses enfants remarquant qu'il pâlissait, s'étaient groupés autour de lui.
+
+--Vous souffrez? qu'avez-vous? lui demandèrent-ils avec empressement.
+
+--Mes chers enfants, tout est perdu: notre récolte, le travail d'une
+année, tout cela est anéanti!
+
+--Comment, mon père? qu'entendez-vous par là?
+
+--Les sauterelles vont tout dévorer!
+
+--C'est vrai, dit le grave Hans, qui aimait à s'instruire, et avait lu
+plusieurs relations des dévastations commises par les sauterelles.
+
+Toutes les physionomies s'assombrirent, et ce ne fut plus avec curiosité
+qu'on regarda le nuage lointain. Von Bloom le redoutait avec raison: si
+l'innombrable armée s'abattait sur ses champs, c'en était fait des
+fruits et de la verdure!
+
+Tous suivirent avec angoisse le vol des sauterelles; elles étaient
+encore à un demi-mille de distance.
+
+Une lueur d'espérance illumina les traits de Von Bloom, il ôta son grand
+chapeau de feutre et l'éleva au-dessus de sa tête de toute la longueur
+de son bras. Il s'assura ainsi que le vent soufflait du nord. Le
+formidable essaim venait du même côté, comme c'est l'ordinaire dans les
+parties méridionales de l'Afrique, et il devait passer à l'ouest du
+kraal.
+
+--Tu t'es trouvé au milieu des sauterelles, demanda Von Bloom à Hendrik.
+D'où venaient-elles sur toi?
+
+--Du nord; et quand Swartboy et moi nous avons tourné bride, nous en
+avons été bientôt débarrassés. Elles n'avaient pas l'air de voler après
+nous; elles se dirigeaient au sud.
+
+Comme il n'y en avait aucune au bord du kraal, Von Bloom se flatta
+qu'elles passeraient sans atteindre les limites de son domaine. Il
+savait qu'elles suivaient ordinairement la direction du sud; si le vent
+ne changeait pas, il était probable qu'elles ne s'écarteraient point de
+leur itinéraire.
+
+Il continua à les observer en silence, et ses espérances augmentèrent
+quand il vit que les flancs du nuage ne se rapprochaient pas. Sa figure
+s'épanouit; les enfants s'en aperçurent, mais ils ne firent aucune
+réflexion.
+
+C'était un étrange spectacle. On n'avait pas seulement devant les yeux
+l'essaim brumeux des insectes. Au-dessus d'eux l'air était rempli
+d'oiseaux de diverses espèces: l'oricou brun, le plus grand des vautours
+d'Afrique, au vol lourd et silencieux, se traînait lentement à côté du
+vautour jaune de Kolbé. Le lamvanger planait en étendant ses larges
+ailes. On entendait les cris de l'aigle cafre et du bateleur à courte
+queue. On comptait dans la foule des faucons, des milans, des corbeaux,
+des corneilles et plusieurs espèces d'insectivores; mais la majorité de
+la troupe ailée se composait de ces oiseaux mouchetés qui ressemblent à
+des hirondelles, et qu'on appelle en hollandais _springaan-vogel_
+(oiseau des sauterelles). Ils étaient par milliers, fondaient sans cesse
+sur les insectes, et se relevaient en emportant des victimes. Ces
+volatiles se nourrissent exclusivement de sauterelles, les suivent dans
+toutes leurs migrations, construisent leur nid et élèvent leurs petits
+dans les pays qu'elles infestent. On ne les rencontre jamais ailleurs.
+
+Tous contemplaient avec surprise cette nuée vivante. Elle s'étendait
+tout le long de l'horizon occidental, et l'arrière-garde des insectes
+était plus haut dans le ciel que la tête de la colonne.
+
+--Elles vont faire halte pour la nuit, dit Swartboy en se frottant les
+mains, et nous les ramasserons à pleins sacs. Elles ne peuvent voler
+quand il n'y a pas de soleil; il fait trop froid; elles sont mortes
+jusqu'à demain matin.
+
+En effet, la soleil s'était couché; la fraîcheur de la brise avait
+affaibli les ailes des voyageuses, et les forçait à s'arrêter pendant la
+nuit sur les arbres et les buissons. Au bout de quelques minutes, le
+sombre nuage qui avait caché l'azur des cieux disparut, mais la plaine
+avait au loin l'air d'avoir été ravagée par un incendie. Elle était
+noircie par une épaisse couche de sauterelles engourdies. Les oiseaux
+qui les suivaient, après avoir tourné quelques instants autour d'elles,
+se dispersèrent dans les cieux pour se percher ensuite sur les rochers
+ou sur les taillis de mimosas. L'air et la terre rentrèrent dans le
+silence.
+
+Von Bloom pensa à ses bœufs, qu'on apercevait au loin au milieu de la
+plaine couverte de sauterelles.
+
+--Laissez-les se repaître un peu, baas, dit Swartboy.
+
+--De quoi? demanda son maître; ils ne sauraient atteindre l'herbe.
+
+--Ils mangeront les _springaan_, repartit le Bosjesman, ça les
+engraissera.
+
+Toutefois il était trop tard pour laisser plus longtemps le bétail dans
+la plaine. Les lions allaient bientôt sortir de leur tanière, car le roi
+des animaux ne dédaigne pas de remplir son estomac de sauterelles, quand
+il a le bonheur d'en trouver. Von Bloom fit seller un troisième cheval,
+et partit avec Hendrik et Swartboy pour ramener les bestiaux au kraal.
+En arrivant dans la plaine, ils constatèrent que les criquets émigrants
+s'y trouvaient en quelques endroits amoncelés sur plusieurs pouces de
+hauteur. L'herbe, les feuilles, les branches, étaient invisibles. On ne
+distinguait partout que des sauterelles immobiles et inertes. Ce qui
+parut étrange à Von Bloom et à Hendrik, ce fut l'avidité avec laquelle
+les chevaux et les bœufs, loin d'être alarmés de leur singulière
+situation, dévoraient les bandes d'insectes dont ils étaient environnés.
+
+On eut quelque peine à décider les bestiaux à quitter leur repas.
+L'aiguillon de Swartboy eût même été impuissant, s'il n'avait été
+secondé par la terreur que produisirent les premiers rugissements d'un
+lion.
+
+Swartboy s'était muni d'un sac, où il mit un grand nombre de
+sauterelles, qu'il ramassa adroitement avec la plus grande précaution.
+Il n'avait rien à craindre d'elles, mais il savait par expérience que
+leur passage attire un grand nombre de serpents dangereux.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+CAUSERIE SUR LES CRIQUETS
+
+
+Ce fut une nuit d'anxiété dans le kraal du porte-drapeau. Si le vent
+tournait à l'ouest, il était certain que les sauterelles couvriraient le
+lendemain ses domaines et détruiraient ses moissons. Peut-être même en
+ce cas toute la végétation serait-elle perdue à cinquante milles à la
+ronde. Alors comment nourrir ses bestiaux? Ils périraient d'inanition
+avant qu'on eût le temps de les conduire dans un autre pâturage.
+
+De pareils désastres ne sont pas invraisemblables, et plus d'un
+cultivateur de la colonie du Cap a perdu ainsi ses troupeaux.
+
+Justement inquiet, Von Bloom sortait par intervalle pour observer le
+vent. Une douce brise soufflait toujours du nord. La lune était
+brillante, et ses clartés se réfléchissaient sur les corps polis des
+sauterelles. Le rugissement du lion se mêlait au cri perçant du chacal
+et au ricanement de la hyène. Ces animaux, avec beaucoup d'autres,
+prenaient part à un grand festin.
+
+Ne remarquant aucun changement dans le vent, Von Bloom commença à se
+rassurer et à s'entretenir tranquillement avec sa famille du phénomène
+de la journée. Swartboy tint le dé de la conversation. Il avait été à
+même d'observer plusieurs fois les locustes et en avait mangé plusieurs
+boisseaux; il était naturel de supposer qu'il les connaissait à
+merveille.
+
+Mais d'où venaient-elles? C'était ce dont il n'avait jamais pris la
+peine de s'informer. Le savant Hans se chargea d'expliquer leur origine.
+
+--Elles viennent du désert. Les œufs qui les produisent sont déposés
+dans les sables, où ils restent jusqu'à la saison des pluies. Quand
+l'herbe pousse, les sauterelles éclosent, et après l'avoir consommée,
+elles sont forcées d'aller chercher ailleurs une nourriture. Telle est
+la cause de leurs migrations.
+
+--J'ai entendu raconter, dit Hendrik, que les fermiers allumaient des
+feux autour de leurs champs pour les préserver des locustes; mais quand
+même on établirait des haies de feu, je ne vois pas comment on
+arrêterait ces insectes qui ont des ailes, et qui passent aisément
+par-dessus.
+
+--Cette précaution, répondit Hans, ne peut être utile que contre les
+sauterelles dépourvues d'ailes, larves de celles que nous voyons. Ces
+larves, qui rampent et qui sautent sur la terre, ont aussi leurs
+migrations, souvent plus destructives que celles des insectes parfaits.
+Guidées par leur instinct, elles suivent une direction invariable. La
+mer et les grands fleuves peuvent seuls les arrêter; elles traversent à
+la nage les rivières, gravissent le long des murs et des maisons, et dès
+qu'elles ont franchi un obstacle, elles continuent leur route toujours
+tout droit. En essayant de passer les grands cours d'eau rapides, elles
+se noient en quantité et sont emportées dans la mer. Si leur bande est
+peu nombreuse, les fermiers réussissent parfois à les éloigner au moyen
+de feux, comme on vous l'a dit, mais si l'émigration est importante,
+c'est peine perdue.
+
+--Comment peuvent-elles faire, demanda Hendrik, pour traverser ces feux,
+est-ce qu'elles sautent par-dessus?
+
+--Non, répondit Hans, les feux qu'on allume sont de trop grande
+dimension pour cela.
+
+--Alors je n'y comprends rien, dit Hendrik.
+
+--Ni moi non plus, dit le petit Jan.
+
+--Ni moi, dit Gertrude.
+
+--Des milliers d'insectes, reprit Hans, se jettent dans les brasiers et
+les éteignent.
+
+--Comment, sans se brûler! s'écrièrent tous les auditeurs.
+
+--Il y en a un nombre inimaginable de brûlés. Leurs corps entassés
+étouffent les feux; mais les premiers rangs de la grande armée sont
+sacrifiés, et les autres passent impunément sur les victimes. Vous voyez
+donc que les feux ne peuvent arrêter la marche des locustes quand elles
+sont en grand nombre.
+
+»Dans certaines parties de l'Afrique où le sol est cultivé, les
+indigènes sont pris d'une terreur panique aussitôt qu'ils voient
+apparaître les insectes voyageurs. Ils les redoutent autant qu'un
+tremblement de terre ou toute autre grande calamité.
+
+--Nous comprenons sans peine, dit Hendrik, le sentiment qu'ils
+éprouvent.
+
+--Les sauterelles volantes, poursuivit Hans, ne suivent pas une
+direction aussi constante que leurs larves; elles semblent être guidées
+par le vent, qui les emporte souvent dans la mer, où elles sont
+englouties. Sur quelque partie de la côte, on a trouvé en quantités
+incroyables leurs cadavres rejetés par le flux. Des voyageurs dignes de
+foi affirment en avoir vu sur une plage une bande de quatre pieds de
+hauteur sur cinquante milles de long. Les émanations de cette masse
+énorme répandaient une infection sensible à cent cinquante milles dans
+l'intérieur.
+
+--Il fallait tout de même avoir bon nez, s'écria le petit Jan.
+
+Tout le monde rit de cette observation, à l'exception de Von Bloom, qui
+avait en ce moment des idées noires. Gertrude s'en aperçut, et lui dit,
+pour tâcher de le distraire:
+
+--Papa, la Bible dit que Jean-Baptiste vivait, dans le désert, de miel
+et de sauterelles. Etaient-ce les mêmes que celles que nous voyons?
+
+--Je le crois, répondit laconiquement le père.
+
+--Permettez-moi de vous contredire, repartit Hans; mais l'analogie n'est
+pas complète. La sauterelle de l'Ecriture est le véritable criquet
+émigrant (_gryllus migratorius_); celle de l'Afrique méridionale en est
+une variété. Toutes deux appartiennent au genre des orthoptères et à la
+famille des sauteurs.
+
+Quelques auteurs ont d'ailleurs nié que saint Jean mangeât des insectes,
+et les Abyssiniens prétendent qu'il se nourrissait de graines brunes du
+faux acacia, nommé par eux arbre aux sauterelles.
+
+--Et quel est votre avis? demanda Hendrik, qui avait foi dans
+l'instruction de son frère.
+
+--Je crois qu'il n'y a pas matière à discussion. Ce n'est qu'en
+torturant le sens d'un mot qu'on arrive à supposer qu'il s'agit de
+fruits et non d'insectes. Ce sont évidemment ces derniers que mentionne
+l'Ecriture. Nous avons des preuves nombreuses que du temps de
+Jésus-Christ les sauterelles et le miel sauvage entraient dans
+l'alimentation de ceux qui parcouraient le désert; et de nos jours
+encore ces deux mets font partie de la nourriture de plusieurs tribus
+nomades. Il est donc naturel d'admettre que saint Jean, habitant du
+désert, en suivit forcément le régime; c'est ce qui est arrivé à des
+voyageurs modernes en traversant les solitudes qui nous environnent.
+
+J'ai lu beaucoup d'ouvrages relatifs aux sauterelles; mais, puisqu'on a
+cité la Bible, je dois dire que je ne connais pas de description de ces
+insectes aussi vraie et aussi belle que celle du livre saint. Faut-il la
+lire, mon père?
+
+--Certainement, répondit le porte-drapeau, satisfait de la tournure que
+prenait la conversation.
+
+Gertrude courut à la chambre voisine et en rapporta un énorme volume
+relié en peau de canaa et solidifié par deux gros fermoirs de cuivre.
+C'était la Bible de famille; et qu'il me soit permis de faire observer à
+ce propos qu'on trouve presque chez tous les boors un livre semblable,
+car les colons hollandais sont des protestants pleins de ferveur. Leur
+zèle est tel, qu'ils n'hésitent pas à faire quatre fois par an un voyage
+de cent milles pour assister au _nacht-maal_ ou souper des grandes fêtes
+solennelles. Qu'en dites-vous?
+
+Hans ouvrit le volume et chercha le livre du prophète Joel. La facilité
+avec laquelle il trouva le passage auquel il avait fait allusion
+prouvait que l'étude de l'Ecriture lui était familière.
+
+Il lut ce qui suit:
+
+«La sauterelle a mangé les restes de la chenille, le ver les restes de
+la sauterelle, et la nielle les restes du ver.
+
+»Réveillez-vous, hommes enivrés; pleurez et criez, vous tous qui mettez
+vos délices à boire du vin, parce qu'il vous sera ôté de la bouche.
+
+»Car un peuple fort et innombrable vient fondre sur ma terre. Ses dents
+sont comme les dents d'un lion.
+
+»Il réduira ma vigne en un désert; il arrachera l'écorce de mes
+figuiers, il les dépouillera de toutes leurs figues, et leurs branches
+demeureront toutes sèches et toutes nues.
+
+»Pleurez comme une jeune femme qui se revêt d'un sac pour pleurer celui
+qu'elle avait épousé étant fille.
+
+»Les oblations du blé et du vin sont bannies de la maison du Seigneur;
+les prêtres, les ministres du Seigneur pleurent.
+
+»Pourquoi les bêtes se plaignent-elles? pourquoi les bœufs font-ils
+retentir leurs mugissements, sinon parce qu'ils ne trouvent rien à
+paître et que les troupeaux, même de brebis, périssent comme eux?
+
+»Jour de ténèbres et d'obscurités, jour de nuages et de tempêtes! comme
+la lumière du matin se répand en un instant sur les montagnes, ainsi un
+peuple nombreux et puissant se répandra tout d'un coup sur toute la
+terre.
+
+»Il est précédé d'un feu dévorant, et suivi d'une flamme qui brûle tout.
+La campagne qu'il a trouvée comme un Eden n'est, après lui, qu'un désert
+affreux, et nul n'échappe à sa violence.
+
+»A les voir marcher, on les prendrait pour des chevaux de combat, et ils
+s'élanceront comme des cavaliers.
+
+»Ils sauteront sur le sommet des montagnes avec un bruit semblable à
+celui des chariots armés et d'un feu qui brûle de la paille sèche; et
+ils s'avanceront comme une puissante armée qui se prépare au combat.
+
+»Les peuples, à leur approche, trembleront d'effroi; on ne verra partout
+que des visages ternis et plombés.
+
+»Ils courront comme de vaillants soldats, ils monteront sur les murs
+comme des hommes de guerre; ils marcheront serrés dans leurs rangs, sans
+que jamais ils quittent leur route.
+
+»Ils ne se presseront point les uns les autres; chacun gardera la place
+qui lui a été marquée; ils se glisseront par les moindres ouvertures,
+sans avoir besoin de rien abattre.
+
+»Ils pénétreront dans les villes; ils courront sur les remparts; ils
+monteront jusqu'au haut des maisons, et ils entreront par les fenêtres
+comme un voleur.
+
+»La terre tremblera devant eux, les cieux seront ébranlés, le soleil et
+la lune seront obscurcis, et on ne verra plus l'éclat des étoiles.»
+
+L'ignorant Swartboy lui-même fut frappé de la beauté poétique de cette
+description; mais, tout en admirant les inspirations de Joel, il voulut
+aussi dire son mot sur les sauterelles.
+
+--Le Bosjesman ne craint pas les sauterelles. Il n'a ni jardin, ni
+maïs, ni sarrasin, ni rien que les sauterelles puissent manger. Ce sont
+elles qui sont mangées par le Bosjesman, et il s'en engraisse. Toutes
+les créatures mangent de même les sauterelles; toutes deviennent grasses
+pendant la saison des sauterelles. Vivent les sauterelles!
+
+Les observations de Swartboy étaient assez justes. Les criquets
+émigrants servent de nourriture à presque tous les animaux connus du sud
+de l'Afrique. Non-seulement les carnivores s'en repaissent avec plaisir,
+mais encore elles sont la proie des antilopes, des lions, des chacals,
+des perdrix, des poules de Guinée, des outardes, et, ce qui est étrange,
+du géant des bois africains, du monstrueux éléphant. Tous ces animaux
+entreprennent de longs voyages à la suite des insectes voyageurs, dont
+les moutons, les chevaux, les chiens, les poules sont également avides.
+
+Chose plus étrange encore! les locustes se mangent entre elles. Qu'une
+d'elles soit blessée et fasse obstacle à la marche, les autres se
+jettent immédiatement sur la malheureuse et s'en rassasient!
+
+Les peuplades indigènes, Hottentots, Bosjesmans, Damaras, grands et
+petits Namaquas, font subir aux sauterelles une préparation culinaire
+qui n'est pas exempte de raffinement. Swartboy passa la soirée à faire
+cuire celles qu'il avait ramassées. Il mit dans une marmite une très
+petite quantité d'eau, et laissa mijoter ses insectes à la vapeur
+pendant deux heures consécutives. Il les retira, les mit sécher et les
+secoua dans une poêle jusqu'à ce que les pattes et les ailes fussent
+détachées des corps. Il ne restait plus qu'à les vanner. Les grosses
+lèvres du Bosjesman soufflèrent tant et si bien que les ailes et les
+pattes s'envolèrent.
+
+Les sauterelles étaient bonnes à manger. Il ne fallait plus qu'un peu de
+sel pour les rendre plus savoureuses. Tous les assistants s'en
+régalèrent, et les enfants leur trouvèrent un excellent goût. Beaucoup
+de personnes considèrent les locustes ainsi préparées comme préférables
+aux crevettes.
+
+Quelquefois, quand elles sont parfaitement sèches, on les broie en y
+ajoutant de l'eau, et l'on en fait une espèce de bouillie. Une fois
+desséchées, elles se gardent pendant longtemps, et forment souvent la
+base de l'alimentation des pauvres indigènes pendant toute une saison.
+
+Un grand nombre de tribus, principalement celles qui ne s'adonnent pas à
+l'agriculture, accueillent avec joie l'apparition des sauterelles. Ils
+sortent de leurs villages avec des sacs et des bœufs de somme, pour
+ramasser la manne que le ciel leur envoie, et ils en récoltent
+d'immenses monceaux qu'ils emmagasinent comme du grain.
+
+L'entretien roula sur ces détails jusqu'à l'heure du repos. Le
+porte-drapeau retourna observer le vent; puis la porte du kraal fut
+fermée et toute la famille s'endormit.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+LE LENDEMAIN
+
+
+Le porte-drapeau eut un sommeil agité. Il rêva de locustes, de criquets,
+de sauterelles, de toute sorte d'insectes aux longues pattes et aux yeux
+à fleur de tête.
+
+Il fut heureux de voir le premier rayon de lumière pénétrer par la
+petite fenêtre de sa chambre.
+
+Il sauta en bas de son lit, prit à peine le temps de s'habillier; et
+sortit à la hâte. Les ténèbres luttaient encore avec les clartés, mais
+il n'avait pas besoin de jour pour voir le vent, pour agiter une plume
+ou tendre son chapeau.
+
+La réalité était, hélas! trop évidente.
+
+Une forte brise s'était élevée, et soufflait de l'ouest!
+
+Eperdu, Von Bloom courut plus loin pour être plus sûr de son fait. Quand
+il fut hors de l'enceinte qui entourait le kraal et le jardin, il
+s'arrêta et fit une nouvelle expérience qui malheureusement confirma la
+première.
+
+La brise venait directement de l'ouest, et lui amenait les sauterelles.
+Il sentait les exhalaisons des odieux insectes.
+
+Le doute n'était plus possible.
+
+Von Bloom, au désespoir, certain de ne pouvoir échapper à la terrible
+visitation, rentra chez lui, et donna ordre de serrer avec soin dans les
+armoires le linge, les hardes, les vêtements de la maison.
+
+Les sauterelles auraient pu les dévorer, car elles ne sont pas
+difficiles. Tous les végétaux leur conviennent; les feuilles amères du
+tabac sont autant de leur goût que les tiges succulentes du maïs! elles
+mangent la toile, le coton, la flanelle même, tout aussi bien que les
+tendres bourgeons des plantes. Les pierres, le fer, le bois dur, sont à
+peu près les seuls objets qui échappent à la dent de ces intrépides
+gastronomes.
+
+Von Bloom avait entendu parler de leur voracité; Hans en avait lu des
+récits; Swartboy la connaissait par expérience. En conséquence, tout ce
+qu'elles pouvaient détruire fut serré avec soin.
+
+On déjeuna en silence; l'abattement qui se peignait sur les traits du
+chef de la famille se communiquait à tous. Quel changement en quelques
+heures! La veille encore, le porte-drapeau et les siens jouissaient d'un
+bonheur sans mélange.
+
+Il restait pourtant un faible espoir. S'il pleuvait, si le temps se
+refroidissait, les sauterelles n'auraient pas la force de reprendre leur
+vol; et avant le retour de la chaleur et de la sécheresse il pouvait y
+avoir une saute de vent. Plaise à Dieu que le ciel se couvre de nuages,
+que la température s'abaisse, que la pluie tombe par torrents.
+
+Vœux superflus! vaine espérance! le soleil se leva dans toute sa
+splendeur africaine, et les rayons qu'il dardait sur l'armée endormie la
+rendirent à la vie et à l'activité. Les locustes se mirent à ramper, à
+sautiller, et comme si elles eussent obéi à un même signal, elles
+montèrent par myriades dans les airs.
+
+La brise les poussait du côté des plants de maïs condamnés.
+
+Cinq minutes après avoir pris leur essor, elles s'abattaient sur le
+kraal, et couvraient les champs d'alentour. Leur vol était lent; elles
+descendaient doucement, et présentaient aux yeux des spectateurs placés
+au-dessus, l'aspect d'une neige noire, tombant à gros flocons. Au bout
+de quelques instants, le sol disparut; les tiges de maïs, les plantes,
+les buissons, les herbes des pâturages furent bientôt chargés d'épaisses
+pelotes d'insectes; et comme le gros de leur armée passait à l'est de la
+maison, le disque du soleil fut caché par eux comme par une éclipse!
+
+Ils étaient disposés en échelons. Les bataillons placés à l'arrière
+volaient à l'avant-garde; puis s'arrêtaient pour manger. Ils étaient
+ensuite guidés par d'autres qui passaient par-dessus leurs têtes. Le
+bruit produit par leurs ailes ressemblait à celui d'une roue
+hydraulique, ou d'une forte brise à travers les forêts.
+
+Le passage dura deux heures. Pendant ce temps, Von Bloom et sa famille
+restèrent presque constamment enfermés, les portes et les fenêtres
+fermées, pour éviter cette pluie vivante qui fouette souvent les joues
+de manière à causer une sensation douloureuse. En outre, il leur était
+désagréable d'écraser sous leurs pieds la masse d'insectes qui jonchait
+le sol.
+
+Malgré les précautions qu'ils prirent, quelques-uns des envahisseurs
+parvinrent à se glisser dans la maison par les fentes de la porte et des
+fenêtres, et dévorèrent avec avidité toutes les substances végétales
+qu'ils trouvèrent.
+
+Quand le gros de l'armée eut passé, le soleil reparut, mais il ne
+brillait plus sur des champs verts et sur un jardin en fleurs. Autour de
+la maison, au nord, au sud, à l'est, à l'ouest, l'oeil s'arrêtait sur
+une scène de désolation. On n'apercevait pas un brin d'herbe, pas une
+feuille; les arbres eux-mêmes, dépouillés de leur écorce, semblaient
+avoir été flétris de la main de Dieu. Le sol n'aurait pas été plus nu ni
+plus aride s'il eût été balayé par un incendie. Il n'y avait plus de
+jardin, plus de maïs, plus de sarrasin, plus de ferme. Le kraal était au
+milieu d'un désert!
+
+Les paroles sont impuissantes à reproduire les émotions qu'éprouva en ce
+moment Von Bloom. Quel changement en deux heures! Il pouvait à peine en
+croire ses sens. Il doutait de la réalité. Il avait bien prévu que les
+locustes mangeraient ses légumes et ses céréales, mais son imagination
+n'avait pas conçu l'épouvantable dévastation qu'il avait sous les yeux.
+Tout le paysage s'était métamorphosé. Les arbres dont la brise venait
+d'agiter le feuillage avaient un aspect plus triste qu'en hiver. Le sol
+même semblait avoir changé de forme. Certes, si le fermier, absent
+pendant le passage des sauterelles, était revenu sans savoir ce qui
+s'était passé, il n'aurait pas reconnu l'emplacement de son habitation.
+
+Avec le flegme particulier à sa race, Von Bloom s'assit et demeura
+longtemps sans mouvement et sans voix. Les enfants se groupèrent autour
+de lui, le cœur gros et les larmes aux yeux. Ils ne pouvaient
+apprécier toute l'étendue de leur malheur, et leur père lui-même ne la
+comprit pas tout d'abord. Il ne songea qu'à la destruction de ses belles
+récoltes; et si on tient compte de sa situation isolée, cette perte
+irréparable suffisait pour l'accabler.
+
+--Tout le fruit de mes travaux est perdu! s'écria-t-il d'une voix
+altérée. O fortune, fortune, c'est la seconde fois que tu es cruelle
+pour moi!
+
+--Ne vous lamentez pas, mon père, lui dit une douce voix; nous sommes
+sains et saufs auprès de vous.
+
+C'était la voix de Gertrude, dont la petite main blanche se posa sur son
+épaule.
+
+Il lui sembla qu'un ange lui souriait. Il prit l'enfant entre ses bras
+et la pressa avec effusion contre son cœur, et ce cœur se sentit
+soulagé.
+
+--Apporte-moi le livre, dit-il à l'un de ses fils.
+
+On apporta la Bible; les fermoirs massifs furent rouverts, et des hymnes
+pieux montèrent du milieu du désert.
+
+Après avoir chanté un psaume, tous prièrent à genoux pendant quelques
+minutes. Quand Von Bloom se releva et promena les yeux autour de lui, le
+désert lui parut embeaumé comme la rose.
+
+Telle est la magique influence de la résignation et de l'humilité sur le
+cœur humain.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+L'ÉMIGRATION
+
+
+Malgré toute sa confiance dans la protection de l'Etre suprême, Von
+Bloom connaissait le proverbe: Aide-toi, le Ciel t'aidera. La religion
+ne lui avait pas appris à s'abandonner passivement à la Providence, et
+il s'occupa immédiatement de prendre des mesures pour se tirer
+d'embarras. Sa position était non-seulement triste, mais encore
+périlleuse. La plaine au milieu de laquelle il se trouvait s'étendait à
+perte de vue, sans la moindre trace de végétation; mais au-delà de ces
+limites, le pays n'était pas sans doute moins dévasté. Il était certain
+que l'armée d'insectes dont il était victime pouvait être comptée au
+nombre des plus considérables, et il savait que les sauterelles ravagent
+parfois une superficie de plusieurs milliers de milles.
+
+Il était impossible de songer à rester au kraal. Les chevaux, les
+bœufs, les moutons ne pouvaient vivre sans nourriture; et s'ils
+périssaient, où la famille trouverait-elle sa subsistance? Il fallait
+quitter le kraal et se mettre sans retard à la recherche d'un pâturage.
+Déjà les animaux, retenus à l'étable plus tard que de coutume,
+beuglaient, hennissaient ou bêlaient pour demander leur délivrance. Ils
+n'allaient pas tarder à avoir faim, et il était difficile de dire
+comment on pourrait leur procurer des aliments.
+
+Il n'y avait pas de temps à perdre; les minutes elles-mêmes étaient
+précieuses. Von Bloom se demanda s'il monterait un de ses meilleurs
+chevaux et partirait seul à la recherche d'un pâturage, ou s'il ferait
+atteler sa charrette pour déménager immédiatement. Son hésitation ne fut
+pas longue. Comme dans tous les cas il était forcé de quitter tôt ou
+tard son domaine, il se décida à partir sans délai, avec sa famille, ses
+domestiques, ses dieux lares et ses bestiaux.
+
+--Qu'on attelle la charrette? cria-t-il à Swartboy.
+
+Le Bosjesman, fier de la réputation qu'il avait acquise comme cocher,
+s'empressa de prendre son fouet au manche de bambou, à la longue lanière
+de cuir, et y mit une nouvelle mèche taillée dans la peau d'une
+antilope.
+
+--Oui, baas, je vais atteler, dit-il en faisant claquer son fouet, et
+posant le manche contre le mur de la maison, il alla chercher les
+bœufs de trait.
+
+La charrette de Van Bloom était une de celles que tous les fermiers du
+Cap s'enorgueillissent de posséder; c'était une tente roulante, un
+véhicule de première classe que le porte-drapeau avait fait faire au
+temps de sa prospérité. Il s'en servait autrefois pour mener sa femme et
+ses enfants au _nacht maal_ ou au _wolikheids_. En ses beaux jours, huit
+chevaux choisis traînaient rapidement l'énorme voiture. Hélas! des
+bœufs devaient les remplacer, car Van Bloom n'avait que cinq chevaux
+qu'il avait conservés comme montures. Quant à la charrette, elle était
+en aussi bon état que lorsqu'elle excitait l'envie de tous les boors du
+comté de Graaf-Reinet. Elle avait des coffres par devant, par derrière
+et sur les côtés, des poches intérieures et une couverture blanche comme
+la neige.
+
+La caisse avait conservé sa solidité, et les roues étaient un
+chef-d'œuvre de charronnage; c'était, en somme, ce qui restait de
+meilleur au porte-drapeau, car elle valait à elle seule tout son bétail.
+
+Pendant que Swartboy et Hendrik attachaient douze bœufs au timon avec
+des harnais de peau de buffle, le boor, aidé par ses autres enfants,
+chargeait sur la voiture les meubles et les ustensiles de ménage, qui
+étaient en trop petit nombre pour que ce fût une tâche difficile. Au
+bout d'une heure environ, la précieuse charrette eut reçu tous les
+bagages; les bœufs furent attelés, les chevaux sellés, et tout fut
+prêt pour le voyage.
+
+Mais de quel côté se diriger? Jusqu'à ce moment Von Bloom n'avait pensé
+qu'à franchir les frontières de la solitude désolée qui l'environnait.
+Il devenait nécessaire de déterminer la direction à prendre. Il
+importait d'éviter celle d'où étaient venues les sauterelles et celle
+qu'elles avaient suivie en s'éloignant. Des deux côtés on était sûr de
+ne pas trouver une poignée d'herbe pour les animaux affamés. En
+choisissant une autre route, les voyageurs avaient plus de chance de
+rencontrer un pâturage, mais ils n'étaient pas certains d'avoir de
+l'eau, dont la privation les exposait à périr avec leurs bestiaux.
+
+Von Bloom eut d'abord l'idée de se rendre aux établissements; mais ils
+étaient à l'est du kraal, et la contrée qu'il fallait traverser avait dû
+être ravagée par les sauterelles. D'ailleurs, dans cette direction, le
+cours d'eau le plus voisin était à une distance de cinquante milles, et
+les bestiaux périraient infailliblement avant de l'avoir atteint. Au
+nord s'étendait le désert de Kalihari, où l'on ne connaissait point
+d'oasis; et puis c'était de là qu'étaient venues les sauterelles, qui
+dérivaient au sud au moment où on les avait aperçues pour la première
+fois.
+
+Il ne restait plus que l'ouest, pour lequel Von Bloom se décida. A la
+vérité les insectes émigrants s'étaient montrés au bout de l'horizon
+occidental, mais ils y avaient été amenés par une saute de vent, et elle
+avait été trop subite pour leur laisser le temps de faire de grands
+ravages.
+
+Von Bloom savait que dans l'ouest, à une distance de quarante milles, se
+trouvait un bon pâturage arrosé par une source limpide. Il avait
+quelquefois poussé ses excursions jusqu'à cette source, près de laquelle
+il aurait été tenté de s'établir, si elle n'eût été trop éloignée du
+centre de la colonie, avec laquelle les communications seraient devenues
+trop difficiles. Quoique son kraal actuel fût au delà des frontières, il
+entretenait encore des relations avec les établissements, et voulait,
+autant que possible, ne pas les perdre. Ces considérations de voisinage
+étaient peu de chose en présence d'une imminente nécessité; aussi, après
+quelques minutes de délibération, le boor donna l'ordre de marcher à
+l'ouest.
+
+Le Bosjesman monta sur le siège, fit claquer son fouet puissant et
+s'avança dans la plaine. Gertrude et le petit Jan s'assirent à ses
+côtés, ayant derrière eux la jolie springbok, qui allongeait la tête et
+promenait autour d'elle ses yeux ronds avec une inquiète curiosité. Hans
+et Hendrik, à cheval, assistés de leurs chiens, chassaient devant eux
+les bœufs et les moutons.
+
+Jetant un dernier regard sur son kraal désolé, Von Bloom lâcha la bride
+à son cheval et suivit silencieusement la charrette.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+DE L'EAU! DE L'EAU!
+
+
+La petite caravane s'avança tranquillement, mais non sans bruit. On
+entendait incessamment retentir la voix de Swartboy et les claquements
+de son fouet colossal, qui produisaient au loin l'effet d'une décharge
+de mousqueterie. Hendrik criait à tue-tête, et Hans, d'ordinaire si
+calme, était dans la nécessité de vociférer pour maintenir le troupeau
+dans la bonne voie.
+
+Par intervalles, les deux garçons, mis brusquement en réquisition,
+aidaient Swartboy à guider son attelage rétif, qui aurait pu s'écarter
+de la route. Hans et Hendrik galopaient en avant, remettaient la tête
+des bœufs dans le droit chemin et faisaient jouer sur leurs flancs le
+redoutable jambok.
+
+Le jambok, auquel le plus mutin des animaux de trait se soumet, est un
+fouet élastique, de près de six pieds de long, qui va en s'amincissant
+régulièrement depuis le manche jusqu'à la pointe; il est en peau de
+rhinocéros ou d'hippopotame.
+
+Toutes les fois que les bœufs qui traînaient la charrette se
+comportaient mal, et que Swartboy ne pouvait les atteindre avec son
+_voorslag_ ou fouet de cocher, Hendrik les chatouillait avec son rude et
+flexible jambok, et les contraignait à rentrer dans le devoir.
+
+D'ordinaire, dans l'Afrique méridionale, les attelages de bœufs ont
+un conducteur; mais ceux du porte-drapeau avaient été habitués à s'en
+passer depuis que les domestiques hottentots s'étaient enfuis. Swartboy
+avait souvent parcouru plusieurs milles avec son long fouet pour unique
+auxiliaire; mais après le passage des criquets émigrants, la terre avait
+un aspect si étrange, que les bœufs étaient en proie à une vague
+terreur. D'ailleurs les sentiers qu'ils auraient pu suivre n'avaient
+plus le moindre jalon. La superficie du sol était la même partout. Von
+Bloom, qui possédait à merveille la configuration du pays, pouvait à
+peine s'y reconnaître et n'avait pour guide que le soleil.
+
+Hendrik surtout s'occupait de diriger les bœufs, laissant à son jeune
+frère Hans le soin de conduire les bestiaux, ce qui était moins
+difficile. La peur réunissait les pauvres bêtes qui marchaient ensemble,
+sans dévier, n'ayant point d'herbage qui les attirât à droite ou à
+gauche.
+
+Von Bloom allait devant pour conduire la caravane. Ni lui ni ses fils
+n'avaient fait de changement à leur costume, qui était celui de tous les
+jours. Le porte-drapeau avait, comme la plupart des boors du Cap, un
+chapeau blanc de feutre à larges bords, un gilet de peau de faon, une
+grande veste de drap vert garnie sur les côtés de larges poches, et des
+culottes de cuir, qu'on appelle dans le pays _carkers_. Il était chaussé
+de _feldt-schoenen_ ou souliers de campagne, en cuir brut. Sur sa selle
+était étendu un _kaross_ ou fourrure de léopard; il portait sur l'épaule
+un _roer_, lourd fusil de gros calibre d'environ six pieds de long, avec
+une platine à la mode antique. C'est l'arme en laquelle le boor met
+toute sa confiance. Un Américain des frontières serait disposé à en rire
+à première vue; mais, s'il connaissait la colonie du Cap, il changerait
+promptement d'opinion. La carabine de petit calibre employée dans les
+bois d'Amérique, et dont la balle n'est guère plus grosse qu'un pois,
+serait presque inutile contre le gros gibier des contrées que nous
+parcourons; mais, quelle que soit la différence des armes, il y a
+d'adroits chasseurs dans les _karoos_ d'Afrique, aussi bien que dans les
+forêts ou les prairies américaines.
+
+Sous le bras gauche du porte-drapeau se courbait une immense poudrière,
+qui ne pouvait provenir que de la tête d'un bœuf africain. C'était
+une corne de bœuf des Bechuanas; mais on aurait pu en tirer une
+semblable de la plupart des comtés du Cap. Quand elle était pleine, elle
+ne comptait pas moins de six livres de poudre!
+
+Von Bloom avait une carnassière de peau de léopard sous le bras droit,
+un couteau de chasse à la ceinture, et une grosse pipe d'écume passée
+dans le galon de son chapeau.
+
+Le costume, les armes, l'équipement de Hans et de Hendrik étaient à peu
+près identiques. Leurs larges culottes étaient faites de peau de mouton
+tannée; ils portaient également des vestes de drap vert, des chapeaux
+blancs à larges bords, et des _feldt-schoenen_ ou souliers de campagne.
+
+Hans avait un léger fusil de chasse: Hendrik était armé d'un _yager_,
+forte carabine, excellente pour le gros gibier. Il en était fier, s'en
+servait avec adresse, et enfonçait un clou avec une balle à une centaine
+de pas de distance. C'était le tireur par excellence de la compagnie.
+
+Chacun des enfants avait une gibecière remplie de balles et une grosse
+poire à poudre en forme de croissant. Les selles de leurs chevaux
+étaient ornées de _kaross_; seulement ces fourrures étaient l'une
+d'antilope et l'autre de chacal, tandis que le _kaross_ de leur père
+était une peau de léopard de premier choix.
+
+Le petit Jan était aussi revêtu d'un chapeau blanc, d'une veste,
+d'amples culottes et de _feldt-schoenen_. Malgré sa petite taille,
+c'était le portrait exact de son père sous le rapport du costume, un
+type de boor en abrégé.
+
+Gertrude avait un corsage piqué et brodé à la mode hollandaise, une jupe
+de laine bleue. Ses cheveux blonds étaient cachés sous un chapeau de
+paille garni de rubans.
+
+Totty avait la tête nue, et elle était habillée très-simplement d'une
+toile grossière de fabrication domestique.
+
+Quant à Swartboy, il n'avait pour vêtement qu'une chemise rayée et de
+vieilles culottes de cuir, sans compter le kaross en peau de mouton posé
+auprès de lui.
+
+Pendant une marche de vingt milles, les voyageurs ne trouvèrent ni eau
+ni fourrage. Le soleil avait un éclat dont ils se seraient passés
+volontiers, car la chaleur était aussi forte qu'entre les tropiques. Ils
+l'auraient difficilement supportée sans la brise qui souffla toute la
+journée. Malheureusement elle leur venait droit dans la figure, et une
+épaisse poussière s'élevait du sol qu'avaient remué les sauterelles avec
+leurs millions de pieds. Des nuages enveloppaient la petite caravane,
+augmentaient les difficultés de la marche, couvraient les vêtements,
+emplissaient la bouche ou rougissaient les yeux des infortunés
+émigrants.
+
+Ce n'était pas tout: longtemps avant la nuit, ils eurent à souffrir du
+manque d'eau. Pressé de quitter le kraal désolé, Von Bloom n'avait pas
+songé à mettre dans la charrette une provision d'eau. C'était une
+impardonnable négligence dans une contrée comme le sud de l'Afrique, où
+les sources sont rares et les ruisseaux souvent taris. Comme il se
+repentit quand il sentit les tourments de la soif et entendit les cris
+de ses enfants, qui demandaient de l'eau en gémissant!...
+
+Von Bloom ne se plaignait pas: il s'accusait comme d'un crime d'une
+irréflexion qui causait tant de souffrances. Du moins s'il eût pu les
+calmer! mais il ne connaissait pas de source plus proche que celle dont
+nous avons parlé, et il était impossible d'y arriver avant le lendemain.
+
+Les bœufs ont le pas lent: on était parti tard, et il fallait
+s'attendre à n'être guère qu'à moitié chemin quand le soleil se
+coucherait. Pour trouver de l'eau, on aurait dû marcher toute la nuit;
+mais comment le faire avec des animaux exténués et privés d'aliments? Le
+malheureux Von Bloom pensait qu'il aurait pu ramasser assez de locustes
+pour en nourrir ces bestiaux; mais il était trop tard, et il ne pouvait
+que s'adresser de stériles reproches.
+
+La voix et le long fouet du Bosjesman étaient impuissants. L'attelage se
+traînait péniblement: les bêtes, depuis la veille, n'avaient mangé que
+les sauterelles qui étaient tombées dans leur étable. Von Bloom prit le
+parti de faire halte. En l'absence de toute route tracée, il avait
+besoin du jour pour ne pas s'égarer, et d'ailleurs il eût été dangereux
+de voyager à l'heure où le voleur nocturne de l'Afrique, le lion, sort
+de sa tanière.
+
+Ce fut une demi-heure avant le coucher du soleil que Von Bloom résolut
+de s'arrêter. Toutefois il poussa un peu plus loin, dans l'espoir de
+trouver de l'herbe. Il était à vingt milles de son point de départ, et
+le pays portait toujours les traces des ravages des sauterelles. Les
+buissons étaient dépouillés de leurs feuilles et de leur écorce; la
+plaine avait perdu toute végétation.
+
+Le porte-drapeau eut l'idée qu'il suivait exactement la route par
+laquelle les insectes dévastateurs étaient arrivés. C'était sciemment
+qu'il se dirigeait vers l'ouest; mais il avait présumé que l'armée des
+sauterelles était primitivement partie du nord, et rien ne justifiait
+son opinion. Si elle était venue de l'ouest, on risquait de voyager
+pendant des jours entiers sans rencontrer une touffe de gazon.
+
+Ces pensées troublèrent le fermier; il examina la plaine avec anxiété.
+
+Swartboy observait de son côté: ses yeux perçants, familiarisés avec le
+désert, découvrirent à un mille de distance un peu de verdure et de
+feuillage. Il l'annonça par un cri de joie. Le courage de la caravane se
+ranima, et les bœufs, comme s'ils eussent compris ce dont il
+s'agissait, reprirent une plus vive allure.
+
+Le Bosjesman ne s'était pas trompé; mais le pâturage qu'il avait signalé
+ne consistait qu'en quelques maigres tiges éparses sur un terrain
+rougeâtre. Il y en avait juste assez pour faire éprouver aux bestiaux le
+supplice de Tantale: mais nulle part on ne voyait de quoi fournir une
+bouchée à un bœuf. L'aspect de cette végétation était toutefois
+rassurant: il prouvait qu'on avait franchi les limites du pays dévasté,
+et l'on pouvait concevoir l'espérance d'arriver promptement à un
+pâturage plus digne de ce nom.
+
+Cette espérance ne se réalisa pas. La plaine qui s'étendait devant les
+voyageurs, comme celle qu'ils venaient de parcourir, était stérile et
+sauvage; mais c'était au manque d'eau, et non au passage des
+sauterelles, qu'était due son aridité.
+
+Le soleil était déjà au-dessous de l'horizon. On n'avait pas le temps de
+chercher un pâturage, et la caravane s'arrêta.
+
+Dans l'endroit où elle fit halte poussaient des arbustes en assez grand
+nombre pour fournir les matériaux de deux kraals, l'un pour les bœufs
+et les chevaux, l'autre pour les moutons et les chèvres; mais après tant
+de fatigues et de tribulations, quel voyageur aurait eu la force de
+couper les branches et de les assembler? C'était une besogne assez
+pénible que de tuer un mouton pour le souper, de ramasser du bois et
+d'allumer du feu. On ne fit point de kraal. Les chevaux furent attachés
+autour de la charrette, et les bœufs, les moutons et les chèvres
+abandonnés à eux-mêmes. Comme rien ne pouvait les tenter dans les
+environs, Von Bloom espéra que, las d'une longue route, ils ne
+s'écarteraient pas du campement, dont on entretint le feu toute la
+nuit.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+CE QUE DEVIENT LE TROUPEAU
+
+
+Hélas! ils s'en écartèrent!
+
+Au jour naissant, quand les voyageurs se réveillèrent, tout le bétail
+avait disparu. Il ne restait que la vache laitière, que Totty avait liée
+le soir à un buisson après avoir achevé de la traire. Bœufs, vaches,
+moutons et chèvres s'étaient dispersés.
+
+Hendrik, Hans, leur père et Swartboy montèrent à cheval et firent des
+perquisitions. On retrouva les moutons et les chèvres dans les taillis
+du voisinage; mais il fut constaté que les autres bêtes avaient pris la
+fuite.
+
+On suivit leurs traces; elles étaient retournées sur leurs pas, et il
+était hors de doute qu'elles s'étaient dirigées vers le kraal abandonné.
+Elles étaient parties à une heure peu avancée de la nuit, et avaient
+marché rapidement, comme le prouvait la disposition de leurs empreintes.
+Probablement elles étaient déjà arrivées à destination.
+
+Triste découverte! Il ne fallait point songer à les rejoindre avec des
+chevaux affamés et mourant de soif; et pourtant, sans bœufs de trait,
+comment conduire la charrette jusqu'à la source?
+
+La situation était embarrassante; ce fut Hans qui suggéra une solution.
+
+--Si nous attelions les cinq chevaux à la charrette?
+
+--Mais, dit Hendrik, nous laisserions donc nos bestiaux derrière nous?
+Si nous ne les rattrapons pas ils vont se perdre.
+
+--Nous les poursuivrons plus tard, répondit Hans. L'essentiel est
+d'atteindre la source, où nous ferons reposer nos chevaux. Nous irons
+ensuite chercher les bœufs pendant ce temps-là: ils seront tous
+rendus au kraal où ils sont sûrs de trouver au moins de l'eau, ce qui
+leur permettra de vivre jusqu'à notre arrivée.
+
+Le projet de Hans était seul praticable, et l'on se mit en devoir de
+l'exécuter. De vieux harnais, qui faisaient heureusement partie du
+contenu de la charrette, en furent tirés et raccommodés tant bien que
+mal. Les chevaux furent disposés en arbalète. Swartboy remonta sur son
+siège, et, à la satisfaction générale, la lourde voiture marcha comme si
+elle eût conservé son premier attelage.
+
+Gertrude et le petit Jan restèrent dans la charrette; mais Von Bloom et
+ses deux aînés la suivirent à pied, tant pour ne pas accroître la charge
+que pour chasser les troupeaux en avant. Tous souffraient de la soif, et
+en auraient souffert davantage sans la précieuse bête qui trottait
+derrière la charrette, la vieille Graaf qui avait fourni déjà plusieurs
+pintes de lait.
+
+Les chevaux se comportèrent à merveille, quoique leur harnais fût
+incomplet; on aurait dit qu'ils devinaient que leur bon maître était
+dans l'embarras et qu'ils avaient résolu de l'en tirer. Peut-être aussi
+sentaient-ils l'eau qui était devant eux. En effet, au bout de quelques
+heures ils arrivèrent auprès d'une source fraîche et cristalline qui
+arrosait une jolie vallée couverte d'une verdoyante pelouse.
+
+Chacun but avec avidité. Les animaux furent lâchés dans la prairie; on
+alluma du feu pour faire cuire un quartier de mouton, et les voyageurs
+dînèrent de bon appétit. Le porte-drapeau, assis sur un des coffres de
+la voiture, fuma tranquillement sa grande pipe d'écume. Il aurait oublié
+toutes ses peines sans l'absence de ses bestiaux. Il se trouvait au
+milieu d'une oasis où ne manquait ni l'herbe, ni le bois, ni l'eau et
+qui pouvait aisément sustenter plusieurs centaines de têtes de bétail.
+C'était un lieu favorable à l'établissement d'une ferme; mais il était
+indispensable de la peupler, et par conséquent de reconquérir les
+troupeaux perdus, richesse féconde dont on pouvait espérer le
+développement. A l'exception de douze bœufs et deux taureaux de
+Bechuana à longues cornes, il se composait de jeunes vaches de races
+excellentes, et dont la postérité devait infailliblement se multiplier.
+Avant de les retrouver, Von Bloom ne pouvait jouir d'une tranquillité
+sans mélange. Il avait pris sa pipe pour se distraire pendant que les
+chevaux paissaient; mais aussitôt qu'ils furent reposés il les fit
+seller, confia au jeune Hans la garde du camp et partit pour son ancien
+kraal avec Hendrik et Swartboy.
+
+Ils chevauchèrent d'un pas rapide, déterminés à marcher toute la nuit; à
+l'endroit de la route où commençait le désert, ils mirent pied à terre
+et laissèrent leurs montures brouter le maigre gazon. Ils n'avaient pas
+oublié de remplir leurs gourdes et avaient emporté quelques tranches de
+mouton rôti. Après une heure de halte ils poursuivirent leur route
+jusqu'à la place où les bœufs les avaient abandonnés. La nuit était
+venue, mais la clarté de la lune leur permit d'apercevoir les ornières
+creusées par les roues de la charrette. Par intervalles, Von Bloom
+priait Swartboy d'inspecter le terrain. Le Bosjesman descendait de
+cheval, se penchait, examinait les pas des bestiaux, et répondait
+invariablement qu'ils avaient dû retourner à leur ancienne demeure. Von
+Bloom était donc sûr de les y retrouver; mais seraient-ils encore
+vivants? C'était douteux. Ils avaient de l'eau en abondance, mais pas de
+nourriture; n'était-il pas probable qu'ils avaient succombé à la faim.
+
+Le jour pointait lorsque Von Bloom arriva en vue de sa demeure. Elle
+était méconnaissable; l'invasion des sauterelles en avait altéré
+l'aspect; mais ce qui achevait de la dénaturer, c'était une rangée
+d'objets noirs placés sur le bord du toit et sur les parapets du kraal.
+
+--Qu'est-ce que c'est que cela? demanda Von Bloom dans une sorte de
+soliloque, mais assez haut pour être entendu par ses compagnons.
+
+--Ce sont des oiseaux, répondit Swartboy.
+
+--Des vautours! s'écria Von Bloom, que font-ils là? Leur présence
+n'annonce rien de bon.
+
+La caravane s'avança, le soleil se levait, les vautours se réveillaient,
+battaient des ailes, et s'abattaient sur différents points autour de la
+maison.
+
+--Il y a par là quelque charogne, murmura tristement Von Bloom.
+
+C'était malheureusement vrai. Sur le sol gisaient une vingtaine de
+carcasses mutilées, restes d'animaux dont les longues cornes recourbées
+indiquaient suffisamment l'espèce.
+
+Von Bloom reconnut ses bestiaux. Tous avaient péri, près des clôtures ou
+dans la plaine voisine. Mais comment? Ils n'avaient pu mourir de faim si
+vite; ils n'avaient pu mourir de soif, car la source bouillonnait près
+de la place que couvraient leurs membres épars et mutilés. Les vautours
+ne pouvaient les avoir tués...
+
+Quel était donc ce mystère?
+
+Il fut promptement expliqué, et Von Bloom n'eut pas le temps de se poser
+des questions. Partout se distinguaient des traces de lions, d'hyènes et
+de chacals, qui s'étaient rassemblés en grand nombre autour de la ferme
+abandonnée. La rareté du gibier, produite par le passage des sauterelles
+et par la dévastation des plantes dont il se nourrissait, avait affamé
+les bêtes féroces, qui s'étaient jetées avec fureur sur le bétail.
+
+Mais où étaient-elles?
+
+La lumière du matin, la vue de la maison peut-être, les avait écartées.
+Pourtant l'empreinte de leurs pas était fraîche encore. Elles ne
+devaient pas s'être éloignées, et comptaient sans doute revenir la nuit
+suivante.
+
+Von Bloom éprouvait le désir de se venger des animaux qui avaient
+consommé sa ruine; en d'autres circonstances, il les aurait attendus
+pour en faire justice; mais dans l'état actuel des choses, c'eût été
+aussi imprudent qu'inutile. Les chevaux avaient à peine assez de force
+pour franchir, pendant la nuit prochaine, la distance qui les séparait
+du camp. Aussi, sans entrer dans la demeure qu'ils avaient délaissée, le
+porte-drapeau, Hendrik et le Bosjesman remplirent leurs gourdes à la
+source, baignèrent leurs montures fatiguées, et quittèrent tristement le
+kraal.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+LE LION
+
+
+A peine les voyageurs avaient-ils fait cent pas, qu'ils s'arrêtèrent
+brusquement par un mouvement simultané, à l'aspect d'un lion couché sur
+la plaine, au milieu de la route même par laquelle ils étaient venus!
+
+Ils se demandèrent comment ils ne l'avaient pas vu auparavant.
+
+Le lion était tapi derrière un buisson dont les branches, entièrement
+dépouillées de feuilles, ne cachaient qu'à demi sa robe d'un jaune
+éclatant. La vérité était qu'au moment où les trois cavaliers avaient
+passé, le lion se repaissait au milieu des cadavres des bestiaux.
+
+Troublé dans son repas, il s'était glissé le long des murs et avait
+couru à l'arrière afin d'éviter une rencontre. Un lion raisonne aussi
+bien qu'un homme, quoique ce ne soit pas au même degré. En voyant venir
+à lui les voyageurs, il avait calculé qu'ils continueraient leur route
+et ne reviendraient point sur leurs pas. Un homme ignorant les
+événements que nous venons de raconter aurait fait sans doute un
+raisonnement analogue. Quiconque a observé les animaux, tels que les
+chiens, les daims, les lièvres et même les oiseaux, a dû remarquer que
+dans un cas semblable, ils semblent toujours croire que celui qui les
+inquiète se portera en avant, et que leur manœuvre est celle du lion.
+
+On a généralement des idées fausses sur le courage de cet animal.
+Quelques naturalistes de mauvaise humeur lui ont contesté la seule noble
+qualité qui lui avait été longtemps attribuée, et l'ont accusé
+ouvertement de couardise. D'autres, au contraire, assurent qu'il ne
+craint personne, qu'il ne recule jamais, et le douent en outre de vertus
+nombreuses. Les deux opinions s'appuient non pas sur des théories, mais
+sur des faits bien constatés. Comment les concilier? toutes deux ne
+peuvent être également fondées, et pourtant toutes deux ont un côté
+vrai. Il y a des lions lâches et des lions courageux, et si l'espace ne
+nous manquait, nous pourrions en fournir des preuves surabondantes. Nous
+nous bornerons, mes chers lecteurs, à faire une comparaison. Savez-vous
+une espèce dont tous les individus aient évidemment le même caractère?
+Pensez aux chiens de votre connaissance; sont-ils semblables? n'en
+voyez-vous pas de nobles, de fidèles, de généreux, tandis que d'autres
+sont de misérables roquets?
+
+Il en est de même des lions.
+
+Diverses causes influent sur la bravoure et la férocité du lion: son
+âge, l'heure du jour, la saison de l'année, l'état de son estomac, mais
+surtout le genre de chasseurs que fréquente la région qu'il habite.
+
+Cette dernière assertion n'aura rien d'étrange pour ceux-là qui croient
+comme moi à l'intelligence des animaux. Il est naturel que le lion
+apprenne vite quels adversaires il a devant lui, et qu'il éprouve plus
+ou moins de crainte, selon les circonstances. J'ai remarqué ailleurs que
+l'alligator du Mississipi poursuivait autrefois les hommes, mais qu'il
+ne les attaque plus désormais. La carabine du chasseur l'a dompté. Il
+respecte la vie du blanc, et pourtant dans l'Amérique du Sud les
+individus de sa race mangent les Indiens par vingtaines.
+
+Les lions du Cap sont devenus timides dans les districts où ils ont été
+harcelés par les boors armés de redoutables carabines. Au delà des
+frontières, ils bravent l'homme impunément. La mince flèche du Bosjesman
+et la lance du Bechuana ne leur inspirent aucune terreur.
+
+Le lion qui se présentait à nos aventuriers était-il naturellement
+brave? voilà ce qu'on ne pouvait encore savoir. Son énorme crinière
+noire donnait lieu de croire qu'il était dangereux, car les lions à
+crinière jaune passent pour inférieurs en audace et en férocité à ceux
+dont les épaules sont couvertes de poils plus foncés. Au reste, cette
+distinction n'a jamais été positivement établie. La crinière du lion ne
+brunit que lorsqu'il est avancé en âge, et quand il est jeune, il est
+exposé à être confondu avec un individu de la variété dont les poils
+restent jaunes.
+
+Von Bloom ne chercha pas à éclaircir si l'animal était brave ou bon; il
+était évidemment rassasié, incapable de méditer une attaque, et disposé
+à vivre en paix avec les voyageurs, pourvu que ceux-ci consentissent à
+faire un détour. Mais le porte-drapeau n'en avait nullement l'intention.
+Son sang hollandais était échauffé. Il tenait à faire justice d'un des
+maraudeurs qui avaient dévoré ses bestiaux, et quand même la bête eût
+été la plus terrible de sa race, il n'aurait pas reculé.
+
+Il ordonna à Hendrik et à Swartboy de ne pas bouger, et s'avança
+résolument à environ cinquante pas du lion; là il mit pied à terre,
+passa son bras dans la bride et planta en terre la longue baguette de
+son roer, derrière laquelle il s'agenouilla.
+
+On pensera sans doute qu'il eût mieux fait de rester en selle, afin de
+pouvoir fuir après avoir lâché son coup. A la vérité il aurait été plus
+en sûreté, mais il aurait perdu ses chances de succès. Il n'est jamais
+facile de viser juste à cheval, et cela est impossible lorsque le but
+est un lion, car le coursier le mieux dressé ne saurait en ce cas
+conserver le sang-froid nécessaire. Von Bloom ne voulait point tirer au
+hasard. Il posa le canon de son fusil sur l'extrémité de la baguette et
+prit tranquillement son point de mire.
+
+Pendant ce temps, le lion n'avait pas changé de place. Le buisson
+s'interposait entre lui et le chasseur, mais il ne pouvait se croire
+suffisamment caché. On distinguait à travers les branches épineuses ses
+flancs jaunâtres et son museau rouge du sang des bœufs. Les
+grognements sourds et les faibles mouvements de sa queue attestaient
+qu'il voyait l'ennemi, mais conformément aux habitudes des animaux de
+son espèce, il attendait qu'on approchât.
+
+Von Bloom ajusta longtemps, dans la crainte que sa balle ne fût écartée
+par quelque branche. Le coup partit, et le lion fit un bond de plusieurs
+pieds. Il avait été touché au flanc et se levait furieux en montrant ses
+dents formidables. Sa crinière hérissée augmentait sa taille et le
+faisait paraître aussi grand qu'un taureau. En quelques secondes il eut
+franchi la distance qui le séparait du lieu où s'était posté le
+chasseur; mais celui-ci ne l'avait pas attendu. Il avait sauté sur son
+cheval pour rejoindre ses compagnons.
+
+Tous trois durent songer à fuir au galop. Hendrik et son père coururent
+d'un côté, tandis que Swartboy se dirigea d'un autre. Le lion, qui se
+trouvait au centre, s'arrêta indécis, comme s'il se fût demandé lequel
+des trois il devait poursuivre. Son aspect était terrible en ce moment.
+Il avait la crinière hérissée et battait ses flancs de sa longue queue.
+Sa bouche ouverte laissait voir des dents acérées, dont la blancheur
+contrastait avec la rougeur du sang qui empourprait ses babines. Il
+poussait d'affreux rugissements; mais aucun de ses adversaires ne se
+laissa troubler par l'épouvante. Hendrik fit feu de sa carabine, tendis
+que Swartboy décochait une flèche qui s'enfonça dans la cuisse de
+l'animal. La balle d'Hendrik dut porter également, car le lion, qui
+avait montré jusqu'alors une ferme résolution, parut saisi d'une terreur
+panique. Il laissa retomber sa queue au niveau de son épine dorsale,
+baissa la tête, et s'achemina vers la porte du kraal.
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+LE LION PRIS AU PIÈGE
+
+
+Il était assez singulier que le lion cherchât un pareil asile, mais il
+faisait par là preuve de sagacité. Il n'y avait point d'autre abri aux
+alentours, et s'il avait entrepris de courir à travers la plaine, les
+cavaliers l'auraient atteint facilement. Il savait que la maison était
+inhabitée et connaissait la localité pour y avoir rôdé toute la nuit.
+Son instinct le guidait à merveille. Les murailles de la maison le
+protégeaient contre le feu de ses antagonistes; ils ne pouvaient ni
+tirer de loin, ni s'approcher sans danger.
+
+Un incident bizarre signala l'entrée du lion au kraal. D'un côté de la
+maison s'ouvrait une grande croisée sans vitres, comme toutes les
+fenêtres du pays, mais fermée par d'épais volets de bois. Au moment où
+le lion pénétrait dans l'intérieur par la porte entrebaillée, les volets
+de la fenêtre tournèrent sur leurs gonds, et laissèrent passage à une
+bande de petits animaux qui tenaient du loup et du renard: c'était des
+chacals. Comme on s'en assura par la suite, un des bœufs avait été
+poursuivi et tué dans la maison. Les lions et les hyènes l'avaient
+dédaigné, et les chacals le dépeçaient tranquillement, lorsque leur
+terrible roi les dérangea avec si peu de cérémonie. Le voyant irrité,
+ils battirent promptement en retraite. Quand ils furent dehors, l'aspect
+des cavaliers précipita leur fuite, et ils ne s'arrêtèrent que lorsqu'on
+les eût perdus de vue.
+
+Les trois chasseurs ne purent s'empêcher de rire. Mais leurs
+dispositions furent bientôt modifiées par un autre incident.
+
+Von Bloom avait amené ses deux beaux chiens pour l'aider à reprendre le
+bétail. En arrivant ils s'étaient jetés sur une carcasse à demi rongée,
+et avaient achevé de la dépouiller sans s'inquiéter de ce qui se
+passait. Ils n'avaient pas aperçu le lion; mais ses rugissements, la
+détonation des armes à feu, le vol bruyant des vautours effarouchés les
+avertirent de sa présence, et ils abandonnèrent leur repas au moment où,
+dans son trouble, il franchissait la porte du kraal.
+
+Sans hésiter, les valeureux chiens suivirent la redoutable bête dans
+l'intérieur de la maison. On entendit pendant quelques instants un
+mélange confus d'aboiements, de grognements, de rugissements; puis le
+bruit sourd d'un corps lancé contre le mur, des hurlements plaintifs, un
+craquement d'os brisés, la basse retentissante du principal combattant.
+Enfin le plus profond silence s'établit.
+
+La lutte était terminée.
+
+Les chasseurs ne riaient plus; ils avaient écouté avec angoisse les
+bruits sinistres du combat, et ils tremblèrent quand ces bruits eurent
+cessé.
+
+Ils appelèrent chacun des chiens par son nom, dans l'espoir de le voir
+sortir, même blessé; mais ni l'un ni l'autre ne sortirent. Après une
+longue et inutile attente, Von Bloom dut se résigner à l'idée que ses
+deux derniers chiens étaient morts.
+
+Accablé par ce nouveau malheur, il oublia presque la prudence, et fut
+sur le point de se ruer vers la porte pour tirer à bout portant son
+odieux ennemi: mais une lueur brillante traversa la cervelle de
+Swartboy.
+
+--Baas! baas! enfermons le lion!
+
+Le projet était raisonnable; mais comment l'exécuter? Si l'on parvenait
+à tirer la porte ou les volets de la fenêtre, on n'avait plus rien à
+craindre du lion; mais il fallait s'approcher de lui, et dans sa rage il
+était certain qu'il s'élancerait sur le premier assaillant. En restant
+en selle on ne diminuait pas le danger. Les chevaux piétinaient et
+s'élançaient toutes les fois qu'un rugissement leur révélait la présence
+du lion. Il leur était impossible de conserver assez de sang-froid pour
+approcher de la porte ou de la fenêtre. Leurs hennissements, leurs
+caracoles, auraient empêché les cavaliers de se pencher pour saisir le
+loquet ou les boutons.
+
+Il était clair que la fermeture de la porte ou des fenêtres offrait un
+danger sérieux. Tant que les cavaliers étaient en plaine et à quelque
+distance du lion, ils le bravaient impunément; mais ils étaient exposés
+à devenir ses victimes s'ils pénétraient dans l'enceinte et
+s'aventuraient à proximité du logis.
+
+Quoique l'intelligence d'un Bosjesman soit bornée, elle excelle dans une
+spécialité. L'instinct qui le guide à la chasse ferait honneur aux
+facultés d'un homme de la race caucassienne. C'est l'exercice qui
+développe cet instinct particulier chez le Bosjesman, dont l'existence
+dépend souvent de sa sagacité. La tête informe que Swartboy portait sur
+ses épaules renfermait une cervelle d'assez bonne qualité, et il avait
+appris à en faire usage dans le cours d'une vie aventureuse, pendant
+laquelle il avait maintes fois lutté contre les dangers et les
+privations.
+
+--Baas, dit-il en s'efforçant de modérer l'impatience de son maître,
+écartez-vous un peu et laissez-moi le soin de fermer la porte: je m'en
+charge.
+
+--De quelle manière? demanda Von Bloom.
+
+--Vous le verrez, vous n'attendrez pas longtemps.
+
+Von Bloom et Hendrik s'arrêtèrent à trois cents pas du kraal, tandis que
+le Bosjesman attachait au bout d'une flèche une ficelle qu'il avait
+tirée de sa poche. Il s'avança ensuite à trente yards de la maison et
+mit pied à terre, non pas en face de l'entrée, mais de côté, afin
+d'avoir devant lui la porte de bois, qui était aux trois quarts ouverte.
+
+Il tendit son arc, et lança dans la porte une flèche qui se planta sous
+le loquet. Aussitôt après il sauta en selle, mais sans perdre le bout de
+la ficelle, dont l'autre extrémité était attachée à la flèche.
+
+Le frémissement du fer acéré dans le bois avait attiré l'attention du
+lion. Il exhala sa colère par un grondement prolongé, mais il ne se
+montra pas.
+
+Swartboy tira doucement la corde, s'assura qu'elle était solide, et par
+une secousse plus forte fit tomber le loquet à sa place. Pour ouvrir la
+porte il eût fallu que le lion en brisât les planches épaisses, ou qu'il
+eût assez d'instinct pour lever le loquet. Ce n'était pas à craindre,
+mais il pouvait encore sortir par la fenêtre.
+
+Swartboy avait l'intention de la fermer; seulement n'ayant qu'un peloton
+de ficelle, il était obligé de le détacher préalablement de la flèche,
+opération pendant laquelle il courait le risque d'être surpris par son
+farouche antagoniste. Sans être lâche, le Bosjesman avait plus d'astuce
+que de bravoure, et ne se souciait nullement d'approcher du kraal. Les
+rugissements qui en sortaient auraient ébranlé une résolution plus ferme
+que la sienne.
+
+Heureusement pour lui, Hendrik imagina un moyen de reprendre possession
+de la ficelle, tout en se tenant à distance.
+
+Il cria à Swartboy d'être sur ses gardes, et se dirigea vers un poteau
+garni de plusieurs barres transversales qui avaient servi à attacher les
+chevaux.
+
+Il descendit de cheval, attacha sa bride à l'une des barres, et posa sur
+une autre le canon de sa carabine. Après avoir visé avec soin, il tira
+et enleva la flèche qui tenait à la porte. Tous se tenaient prêts à
+s'éloigner au galop; mais l'explosion fit grommeler le lion sans qu'il
+tentât une sortie.
+
+Swartboy attacha sa ficelle à une nouvelle flèche qu'il lança contre les
+volets. Elle y pénétra profondément. Au bout de quelques minutes, les
+volets tournèrent sur leurs gonds et furent hermétiquement fermés. Les
+trois chasseurs mirent pied à terre en silence, s'avancèrent d'un pas
+rapide, et assujettirent la porte et les volets avec de fortes lanières
+de cuir brut.
+
+Hurrah! le lion était en cage.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+LA MORT DU LION
+
+
+Les trois chasseurs respirèrent plus librement. Mais quel devait être
+l'issue de leur entreprise? ils eurent beau regarder à travers les
+fentes dans l'intérieur du kraal où régnait une obscurité complète, ils
+ne virent pas le lion. Et quand même ils l'auraient vu, ils n'avaient
+aucune ouverture pour y passer le bout d'un fusil et faire feu sur lui.
+Il n'était pas moins en sûreté que ceux qui l'avaient fait prisonnier.
+Tant que la porte restait fermée, il ne pouvait leur faire plus de mal
+qu'ils ne pouvaient lui en faire eux-mêmes.
+
+--Laissons-le enfermé, dit Hendrik. Il mangera les restes abandonnés par
+les chacals avec les cadavres des deux chiens, et quand ses provisions
+seront épuisées, il périra misérablement.
+
+Ce n'est pas prudent, dit Swartboy; il a des griffes et des dents, et
+maintenant il va travailler à se délivrer. S'il y parvenait nous serions
+perdus.
+
+Von Bloom était rancunier, et bien déterminé à ne pas quitter la place
+avant d'avoir tué l'animal. Pendant que ses deux compagnons conféraient,
+il cherchait dans sa tête les moyens de l'atteindre. Il eut d'abord
+l'idée de tailler dans la porte un trou assez large pour y passer le
+bout de son roer. S'il ne réussissait pas à voir le lion par cette
+ouverture, il se proposait d'en tailler une seconde dans le volet.
+Toutes deux, se faisant face, devaient éclairer l'intérieur, qui ne
+formait qu'une seule pièce depuis qu'on en avait enlevé la cloison de
+peau de zèbre.
+
+Ce qui lui fit renoncer à ce projet, c'était le temps indispensable pour
+l'accomplir. Avant que les deux brèches fussent ouvertes, le prisonnier
+pouvait forcer la porte. Il importait d'ailleurs de ne pas séjourner
+longtemps loin d'un pâturage, car les chevaux étaient déjà affaiblis par
+la faim.
+
+--Mon père, dit Hendrik, si nous mettions le feu à la maison?
+
+--Bonne idée, répondit Von Bloom.
+
+Les yeux se portèrent sur la toiture. Elle se composait de grosses
+solives recouvertes de lattes et de chevrons sur lesquels s'étendait un
+lit de joncs d'un pied d'épaisseur. Il y avait là de quoi allumer un
+grand brasier dont la fumée suffoquerait probablement le lion avant que
+la flamme l'atteignît.
+
+Les trois chasseurs amassèrent immédiatement des fagots et les
+amoncelèrent contre la porte. On aurait dit que le lion avait deviné
+leurs intentions, car il recommença à rugir. Le bruit des bûches qu'on
+empilait redoubla son inquiétude. Impatient de quitter un asile qui
+menaçait de devenir son tombeau, il courut alternativement de la porte à
+la fenêtre en les frappant avec ses énormes pattes.
+
+Les travailleurs poursuivirent leur tâche avec activité. Ils prévirent
+le cas où l'animal, furieux, se frayerait un passage à travers les
+flammes, et firent avancer leurs chevaux, dans l'intention de se mettre
+en route dès qu'ils auraient allumé l'incendie.
+
+Ils avaient entassé devant la porte du bois sec et des broussailles;
+Swartboy avait pris son briquet et s'apprêtait à frapper la pierre avec
+l'acier, lorsqu'un grattement tout particulier se fit entendre à
+l'intérieur. Le lion semblait se débattre avec violence et promener ses
+pattes contre le mur; sa voix était sourde et étouffée comme si elle fût
+venue de loin.
+
+Les trois chasseurs se regardèrent avec anxiété.
+
+Le grattement continuait; la voix était de moins en moins distincte;
+mais tout à coup elle fit entendre un rugissement si perçant qu'ils
+tressaillirent d'effroi. Ils ne pouvaient croire qu'il y eût une
+muraille entre eux et leur formidable adversaire. Le rugissement fut
+répété. Grand Dieu, il ne partait plus de l'intérieur, il grondait
+au-dessus de leurs têtes! le lion était-il sur le toit?
+
+Tous trois reculèrent et levèrent les yeux. Le spectacle qu'ils
+aperçurent les remplirent de surprise et de terreur. La tête du lion
+sortait du tuyau de la cheminée. Ses yeux étincelants et ses dents
+blanches formaient un effrayant contraste avec la suie dont il était
+souillé. Il s'efforçait de grimper. Déjà il avait un pied en dehors du
+couronnement.
+
+Nos aventuriers se seraient enfuis s'ils n'avaient remarqué que l'animal
+avait la partie inférieure du corps engagée et retenue par quelque
+obstacle. Pourtant ses dents et ses griffes étaient à l'œuvre. Les
+pierres et le mortier pleuvaient autour de lui, et il allait bientôt
+débarrasser sa large poitrine.
+
+Von Bloom ne lui en laissa pas le temps.
+
+Il arma son roer; Hendrik visa avec sa carabine, et les deux coups
+partirent à la fois.
+
+Les yeux du lion se fermèrent. Il agita convulsivement la tête. Ses
+pattes tombèrent inertes sur le couronnement; ses mâchoires s'ouvrirent
+et le sang ruissela sur sa langue. Au bout de quelques minutes il était
+mort. Toutefois, Swartboy, pour sa satisfaction personnelle, décocha une
+vingtaine de flèches à la tête de l'animal qui devint semblable à celle
+d'un porc-épic.
+
+L'énorme bête était tellement serrée dans le tuyau que, même après sa
+mort, elle conserva sa bizarre position. En d'autres circonstances on
+l'aurait descendue pour prendre sa peau, mais on n'avait pas le temps de
+l'écorcher. Von Bloom et ses compagnons remontèrent à cheval et se
+remirent en route sans délai.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+LA VÉRITÉ SUR LES LIONS
+
+
+Chemin faisant, la conversation roula sur les lions. Swartboy, né et
+élevé dans les bois, pour ainsi dire au milieu de leurs tannières, était
+instruit de leurs habitudes beaucoup mieux que Buffon lui-même.
+
+Il serait inutile de décrire l'extérieur du lion. Il n'est aucun de nos
+lecteurs qui ne le connaisse pour l'avoir vu vivant dans une collection
+zoologique, ou empaillé dans un muséum. On sait que la femelle se
+distingue du mâle par ses dimensions et par l'absence de crinière. Il
+n'y a pas deux espèces de lions, mais il y a sept variétés reconnues:
+
+Le lion de Barbarie;
+
+Le lion du Sénégal;
+
+Le lion indien;
+
+Le lion persan;
+
+Le lion jaune du Cap;
+
+Le lion noir du Cap;
+
+Le lion sans crinière.
+
+On ne remarque pas entre ces variétés les différences essentielles qui
+distinguent celles de la plupart des animaux, et l'on peut constater au
+premier coup d'œil qu'elles appartiennent toutes à la même espèce.
+
+Le lion de Perse est un peu plus petit que les autres.
+
+Le lion de Barbarie est d'un brun plus foncé et porte une épaisse
+crinière. Celle du lion du Sénégal est comparativement insignifiante. Ce
+dernier est d'un jaune clair et brillant.
+
+On prétend que le lion sans crinière se trouve en Asie, mais quelques
+naturalistes ont révoqué en doute son existence.
+
+Les deux lions du Cap se distinguent principalement l'un de l'autre par
+la couleur de la crinière. Celle de l'un est noire ou d'un brun foncé;
+celle de l'autre fauve, comme le reste de son corps.
+
+Les lions de l'Afrique méridionale sont plus grands que les autres, et
+la variété noire est la plus féroce et la plus dangereuse.
+
+Les lions habitent tout le continent africain et la partie méridionale
+de l'Asie. Ils étaient jadis communs au sud de l'Europe, d'où ils ont
+disparu. Il n'y en a pas en Amérique. L'animal appelé lion dans les
+colonies espagnoles est le couguar ou puma (_felis concolor_), qui n'a
+pas un tiers de la taille du lion, et ne lui ressemble que par sa
+couleur fauve. Le puma a quelque analogie avec un lionceau de six mois.
+
+L'Afrique est la terre natale du lion. On l'y rencontre partout, excepté
+dans les pays où la population s'est agglomérée.
+
+On a donné au lion le titre de roi des forêts; mais il ne le mérite pas.
+A proprement parler, ce n'est pas un animal des bois. Il n'est pas
+organisé pour monter sur les arbres, et il trouverait sa nourriture
+moins aisément dans une forêt qu'en plaine. La panthère, le léopard, le
+jaguar peuvent suivre l'oiseau dans son nid et le singe sur les cimes
+les plus élevées. La forêt est leur domicile naturel; mais le lion hante
+les grandes plaines où paissent les ruminants, et se cache dans les
+taillis dont elles sont bordées. Il se repaît de la chair de divers
+animaux, préférant les uns aux autres, suivant le pays où il se trouve.
+Il les tue pour lui, bien qu'il lui arrive parfois d'enlever une proie
+au loup, au chacal et à la l'hyène. C'est à tort qu'on a supposé que le
+chacal était son pourvoyeur. Si cet animal l'accompagne souvent, c'est
+pour recueillir ses restes, et on peut dire avec plus de raison que le
+lion est le pourvoyeur du chacal.
+
+Le lion ne court pas vite, et la plupart des grands ruminants pourraient
+le distancer sans peine; s'il s'en empare, c'est par la ruse, par la
+soudaineté de l'attaque et par l'agilité de son bond. Il se glisse près
+d'eux à la dérobée, ou se tient en embuscade, et s'élance de l'endroit
+où il est tapi. Sa structure anatomique lui permet de franchir en
+sautant une intervalle que certains écrivains, témoins oculaires,
+évaluent à seize pas. S'il manque sa proie du premier bond, il est rare
+qu'il la poursuive. Quelquefois pourtant il fait une seconde et même
+une troisième tentative; mais en cas d'insuccès, il s'éloigne sans
+inquiéter davantage la victime qu'il comptait immoler.
+
+Les lions vivent isolés; cependant on en trouve jusqu'à dix à la fois
+qui chassent de compagnie et se renvoient le gibier. Ils attaquent
+presque tous les autres animaux. Le bison, la girafe, l'oryx, l'élan, le
+gnou, les jeunes éléphants succombent sous leurs coups. Le rhinocéros
+lui-même n'est pas à l'abri de leurs atteintes; mais on s'abuserait en
+croyant qu'ils sont toujours vainqueurs, tantôt ils sont terrassés,
+tantôt les deux combattants restent sur le champ de bataille.
+
+La chasse au lion n'est pas une profession. Sa dépouille n'a point de
+valeur, et comme on ne saurait l'attaquer sans danger, on ne songerait
+pas à le détruire s'il ne prenait l'offensive en dévorant les chevaux et
+les bœufs des fermiers. Ceux-ci, brûlant de se venger, se mettent en
+campagne; et dans certains districts on chasse le lion avec une
+infatigable activité; mais dans les contrées où l'on n'élève pas de
+bestiaux on le laisse généralement tranquille. Il y a plus, les
+Bosjesmans et autres tribus errantes respectent sa vie et ne voient en
+lui qu'un pourvoyeur!
+
+Hendrick, qui avait entendu parler de ce fait, demanda à Swartboy s'il
+était vrai, et le Bosjesman répondit affirmativement.
+
+--Mes compatriotes, dit-il, ont l'habitude d'épier le lion, de suivre
+ses traces jusqu'à ce qu'ils le rencontrent. Quelquefois ils sont guidés
+par les vautours. Quand on a découvert son gîte, on attend qu'il ait
+fini son repas et qu'il s'éloigne. Alors on s'approche et on s'approprie
+ses restes. De cette façon, le Bosjesman s'empare souvent des trois
+quarts d'un animal de haute taille qu'il aurait eu de la peine à tuer
+lui-même. Sachant que le lion est peu disposé à l'attaquer, il n'en a
+pas peur; au contraire, il se félicite de le voir. Il est heureux quand
+les lions sont en grand nombre dans une contrée, parce que ce sont des
+chasseurs qui lui fournissent régulièrement des vivres.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+LES VOYAGEURS ANUITÉS
+
+
+Nos voyageur auraient longuement disserté sur les lions sans la fâcheuse
+condition de leurs chevaux. Les pauvres bêtes n'avaient brouté que
+pendant quelques heures depuis le passage des criquets émigrants; elles
+souffraient cruellement et il leur restait encore à faire un long trajet
+avant d'arriver au camp.
+
+La nuit était sombre quand elles s'arrêtèrent à l'endroit où elles
+s'étaient reposées le soir précédent. Il n'y avait ni lune, ni étoiles.
+Les gros nuages noirs qui couvraient la voûte du ciel présageaient un
+orage; mais la pluie n'était pas encore tombée.
+
+L'intention des voyageurs était de faire halte et de laisser reposer
+leurs chevaux. Ils mirent pied à terre; mais, après avoir exploré le
+terrain, ils n'y trouvèrent pas trace de gazon!
+
+Ce fait leur parut étrange; ils étaient sûrs d'avoir observé la veille
+des touffes d'herbe à la même place, et il n'y en avait plus!
+
+Les chevaux baissèrent leurs naseaux vers la terre, les relevèrent en
+ronflant, et parurent désappointés. Ils auraient mangé les moindres
+brins d'herbe, car ils arrachaient avec avidité les feuilles des
+buissons devant lesquels ils passaient.
+
+Est-ce que les locustes étaient venues de ce côté? Non: les gazons
+avaient disparu; mais les taillis de mimosas, qu'elles n'auraient pas
+manqué de dévaster, avaient conservé leur feuillage délicat.
+
+Les voyageurs s'étaient-ils trompés de route? C'était impossible. Von
+Bloom avait déjà fait quatre fois ce chemin. Quoique l'obscurité
+l'empêchât d'en voir la superficie, il remarquait de loin en loin des
+buissons qui lui étaient connus, et dont la vue le confirmait dans
+l'opinion qu'il était dans la bonne voie.
+
+Surpris au dernier point, il aurait examiné le sol avec attention, s'il
+n'avait eu hâte d'arriver à la source. L'eau des gourdes était épuisée
+depuis longtemps; hommes et chevaux souffraient encore une fois de la
+soif.
+
+D'ailleurs, Von Bloom n'était pas sans inquiétude sur le sort de ses
+enfants, dont il était séparé depuis un jour et demi. Plus d'un
+changement pouvait être survenu pendant l'intervalle. Pourquoi les avoir
+laissés seuls, exposés à des dangers imprévus? Il aurait mieux valu
+abandonner le bétail à sa malheureuse destinée.
+
+Telles étaient les tardives réflexions du porte-drapeau. Un
+pressentiment lui disait qu'il était arrivé quelque malheur.
+
+Les voyageurs s'avançaient en silence; ce fut Hendrick qui entama de
+nouveau la conversation en disant:
+
+--Je suis d'avis que nous nous sommes égarés.
+
+--Rassure-toi, répondit Von Bloom; nous suivons la bonne direction.
+
+--Baas, dit à son tour le Bosjesman, je ne m'y reconnais plus.
+
+--Va toujours, reprit le fermier; nous nous rapprochons de notre camp.
+
+Cependant, un mille plus loin, il avoua qu'il commençait à sentir le
+premier trouble de l'incertitude. Au bout d'un autre mille, il déclara
+qu'il était perdu.
+
+Ce qu'il y avait de mieux à faire en pareil cas, c'était de s'en
+rapporter à la sagacité instinctive des chevaux; mais ils avaient faim,
+et quand on les abandonnait à eux-mêmes, ils se ruaient sur les mimosas.
+On était obligé de les presser à coups de fouet et d'éperons, de sorte
+qu'il était difficile de conserver à leur marche quelque régularité.
+
+Nos voyageurs calculaient qu'ils devaient être près de leur camp; mais
+n'en voyant pas briller le feu, ils résolurent de faire halte. Ils
+attachèrent leurs chevaux à des buissons, s'enveloppèrent dans leur
+kaross et se couchèrent. Hendrick et Swartboy furent bientôt endormis.
+Von Bloom était assez fatigué pour les imiter; mais les angoisses de son
+cœur paternel l'empêchèrent de fermer les yeux.
+
+Il attendit l'aurore avec impatience, et dès les premières clartés
+promena ses regards sur les environs. Ils s'étaient par hasard arrêtés
+sur une éminence d'où l'on dominait une grande étendue de pays; mais il
+n'eut pas la peine de faire le tour de ce panorama. Du premier coup
+d'œil il aperçut la tente blanche de sa charrette.
+
+Le cri de joie qu'il poussa réveilla les dormeurs. Ils se levèrent
+aussitôt et partagèrent la satisfaction de Von Bloom; mais peu à peu
+elle fit place à la surprise. Etait-ce bien leur charette? Etait-ce bien
+la place où il l'avait laissée?
+
+La vallée où ils avaient campé était de forme oblongue, resserrée entre
+deux pentes douces, et arrosée par une source qui alimentait un étang.
+Ils voyaient l'eau étinceler à la lumière du soleil; il leur semblait
+reconnaître les monticules qui bordaient le vallon; mais ils cherchaient
+vainement le verdoyant tapis dont ils l'avaient vu couvert. Le sol
+qu'ils avaient sous les yeux était nu. Les buissons qui croissaient çà
+et là n'avaient point de feuilles et les arbres seuls conservaient un
+peu de verdure. Le paysage n'offrait qu'une vague analogie avec celui
+qui environnait leur camp.
+
+--Cette charrette doit appartenir à d'autres voyageurs, se dirent
+Hendrick et Von Bloom.
+
+--Attendez! s'écria Swartboy en se baissant brusquement.
+
+Le Bosjesman étudia le terrain, sur lequel il appela l'attention de ses
+compagnons. Ils y remarquèrent avec stupéfaction les traces de plusieurs
+milliers de sabots. La terre avait l'aspect d'un vaste parc à moutons;
+si vaste qu'elle était foulée de toutes parts à perte de vue.
+
+--Qu'est-ce que cela signifie? demanda Hendrik.
+
+--Je n'y comprends rien, dit Von Bloom.
+
+--Je vais vous l'expliquer, dit Swartboy. C'est bien notre charrette
+dans la même vallée, au bord de la même source, mais seulement il y a eu
+un _trek-boken_.
+
+--Un _trek-boken_! s'écrièrent Von Bloom et Hendrik.
+
+--Oui, baas, et il a été très-grand. Voyez plutôt les traces des
+antilopes!
+
+Von Bloom se rendit compte alors de la nudité du pays, de l'absence des
+feuilles dans les buissons et des milliers d'empreintes dont le sol
+était couvert. Un trek-boken avait eu lieu, c'est-à-dire que des
+troupeaux d'antilopes springboks avaient traversé la contrée dans une de
+leurs émigrations.
+
+Les alarmes de Von Bloom se dissipèrent en partie; cependant il
+s'empressa de débrider son cheval et de descendre dans la vallée. En
+approchant, il vit autour de la charrette les deux chevaux et la vache
+attachés aux roues de la charrette, sous laquelle s'allongeait une masse
+informe. Le feu du camp brûlait derrière le véhicule. Le cœur
+palpitant, les yeux fixes, les deux voyageurs s'avancèrent
+précipitamment, sans que personne vînt à leur rencontre. Leur souffrance
+était au comble, lorsque les deux chevaux attachés à la charette
+hennirent avec bruit. La masse noire qui était dessous s'agita et se
+dressa brusquement: c'était Totty. Les rideaux qui fermaient la tente
+s'écartèrent pour livrer passage à trois jeunes têtes. Peu de temps
+après le petit Jan et Gertrude sautaient dans les bras de leur père,
+tandis que Hans et Hendrik, Swartboy et Totty échangeaient de joyeuses
+félicitations.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+LE TREK-BOKEN
+
+
+Ceux qui étaient restés au camp avaient eu leurs aventures. Leur récit
+fut de nature à troubler la satisfaction générale, car ils révélèrent un
+fâcheux événement. Les moutons et les chèvres avaient été entraînés de
+la manière la plus singulière, et on avait peu d'espoir de les revoir
+jamais. Voici quel fut le rapport de Hans:
+
+«Le jour de votre départ, il ne se passa rien de particulier. Dans
+l'après-midi, je travaillai à couper des faisceaux d'épines pour faire
+un kraal; Totty m'aida à les ranger, tandis que Jan et Gertrude
+surveillaient le troupeau. Fatigué d'une longue course et trouvant de
+l'herbe à discrétion, il ne s'écarta pas de la vallée. Avec le concours
+de Totty je parvins à établir le kraal que vous voyez. On y mit les
+moutons, les chèvres et la vache, qu'on eut soin de traire. Nous étions
+là, et nous dormions tous jusqu'au matin sans nous déranger. Les chacals
+et les hyènes vinrent rôder autour de nous, mais il leur fut impossible
+de franchir la haie épineuse. Au point du jour nous déjeunâmes avec du
+lait et les restes de la veille. Les moutons, les chèvres, la vache et
+les deux chevaux furent cachés dans le vallon, sous la surveillance de
+Totty. J'enjoignis à Jan et à Gertrude de ne pas s'écarter de la
+charrette, et prenant mon fusil, je me mis en devoir d'aller chercher de
+quoi dîner. Je ne me souciais pas de tuer encore un mouton.
+
+«Je ne montai point à cheval. Il me semblait avoir aperçu des antilopes
+dans la plaine, et il était plus facile de s'en approcher à pied. Quand
+je fus sorti de la vallée, j'eus devant les yeux un spectacle qui
+m'étonna, je puis vous l'assurer. Du côté de l'est, toute la plaine
+disparaissait sous une multitude innombrable d'animaux. A leurs flancs
+d'un jaune éclatant, aux poils blancs de leur croupe, je reconnus des
+antilopes springboks. Elles étaient dans une vive agitation. Tandis que
+les unes broutaient en marchant, d'autres faisaient en l'air des bonds
+prodigieux et retombaient sur le dos de leurs camarades. Jamais je
+n'avais rien vu de plus bizarre et de plus agréable à la fois. Je
+jouissais paisiblement de ce spectacle, car je savais que ces petites
+gazelles étaient parfaitement inoffensives. J'allais m'avancer vers
+elles, lorsque je les vis se diriger vers moi avec une vitesse
+surprenante. Je n'avais donc qu'à les attendre, et je me plaçai en
+embuscade derrière un buisson. Un quart d'heure après l'avant-garde
+défilait devant moi. Je ne songeai pas d'abord à faire feu, et je restai
+caché, épiant les mouvements de ces gracieuses bêtes. J'examinais avec
+curiosité leurs formes légères, leurs membres délicats, leurs dos
+couleur de cannelle et leurs ventres blancs avec une bande d'un ton
+châtain de chaque côté. Les mâles avaient des cornes en forme de lyre.
+Quand elles sautaient, je voyais flotter sur leurs croupes une profusion
+de longs poils soyeux aussi blancs que la neige.
+
+»Après avoir suffisamment admiré, je songeai à mon dîner, et me
+rappelant que la chair des femelles et préférable à celle des mâles,
+j'en ajustai une dont la taille et les proportions m'avaient séduit.
+Elle tomba; mais à mon grand étonnement, les autres ne s'enfuirent pas.
+Quelques-unes reculèrent ou firent des bonds, puis elles se mirent à
+brouter sans manifester la moindre émotion.
+
+»Je rechargeai mon arme et j'abattis un mâle, sans que la troupe
+s'effrayât davantage. J'allais charger pour la troisième fois, quand je
+me trouvai au milieu du troupeau, dont les rangs pressés m'avaient
+enveloppé. Jugeant inutile de me cacher plus longtemps derrière le
+buisson, je me levai sur les genoux, j'achevai de charger mon arme, et
+je fis une nouvelle victime. Loin de s'arrêter, ses camarades lui
+passèrent sur le corps par milliers.
+
+»Je me levai et mis de nouveau une balle dans mon fusil.
+
+»Pour la première fois, je me mis à réfléchir à l'étrange conduite des
+springboks. Au lieu de s'enfuir à mon aspect, elles faisaient un léger
+bond de côté et poursuivaient ensuite leur route; elles paraissaient
+obéir à une espèce de fascination. Je me souviens d'avoir entendu dire
+que c'était ainsi qu'elles en agissaient dans leurs migrations ou
+trek-bokens, et j'en conclus que j'assistais à un trek-boken. J'en
+acquis bientôt la certitude, car le troupeau s'épaississait à chaque
+instant. La foule rendit bientôt ma situation aussi singulière
+qu'embarrassante; je n'avais pas peur des antilopes, qui n'avaient pas
+l'air de vouloir employer leurs cornes contre moi et qui cherchaient au
+contraire à m'éviter; mais ma présence n'alarmait que les plus proches,
+et celles qui venaient à leur suite ne s'écartaient pas de leur route:
+de sorte que les premières poussées en avant était obligées, pour ne pas
+m'atteindre, de sauter sur le dos de celles qui les précédaient.
+
+»Je ne saurais décrire les sensations étranges que j'éprouvai dans cette
+situation inusitée. Elle n'était pas d'ailleurs intolérable. Il se
+formait constamment autour de moi un cercle assez grand pour me
+permettre de charger et de tirer, et j'aurais pu profiter longtemps de
+cet avantage, si je n'avais songé tout à coup à nos moutons.
+
+»Ils vont être entraînés, me dis-je. Je me rappelle qu'on m'a cité des
+exemples de faits pareils. L'avant-garde des antilopes est déjà dans la
+vallée; il faut que je devance leur principal corps d'armée et que je
+fasse rentrer les moutons dans le kraal.
+
+»Je me mis en route immédiatement, mais, à ma grande douleur, je
+reconnus que je ne pouvais pas aller vite. Lorsque j'approchais des
+antilopes, elles sautaient l'une sur l'autre en désordre, mais sans me
+livrer passage. J'étais si près de quelques-unes, qu'il m'eût été facile
+de les abattre d'un coup de crosse. Afin de les intimider, je me mis à
+crier en brandissant mon fusil à droite et à gauche; je parvins à gagner
+ainsi du terrain et je conçus l'espoir de me dégager, en apercevant
+devant moi un espace libre dont la limite était indiquée par des groupes
+plus compactes d'antilopes. Je n'eus pas le temps de me demander
+pourquoi elles laissaient une brèche dans leurs rangs. Préoccupé du
+salut de notre troupeau, je ne pensais qu'à m'avancer le plus rapidement
+possible.
+
+»Je redoublai d'efforts pour me frayer une route, qui se refermait sans
+cesse derrière moi; j'atteignis de la sorte l'espace découvert, et
+j'allais le franchir, lorsque je vis au centre un grand lion jaune.
+
+»La solution de continuité que j'avais remarquée dans les rangs m'était
+suffisamment expliquée. Si j'en eusse connu la cause, j'aurais pris une
+autre direction; mais il n'était plus temps de reculer. Le lion était à
+dix pas devant moi et je n'en étais séparé que par deux lignes de
+springboks.
+
+»Il est inutile de dire que j'eus peur et que je ne sus d'abord quel
+parti prendre. Mon fusil était encore chargé, car l'idée de sauver notre
+troupeau m'avait fait oublier ma chasse, mais devais-je tirer sur le
+lion? C'eût été une imprudence. Il avait le dos tourné et je n'avais pas
+encore attiré son attention. Dans la position que nous occupions
+respectivement, je ne pouvais guère que le blesser, et c'eût été
+m'exposer à être mis en pièces. Ces réflexions me prirent à peine
+quelques secondes. J'avais tourné le dos et j'allais me perdre au milieu
+des springboks lorsque, jetant sur le lion un regard de côté, je le vis
+s'arrêter brusquement; je m'arrêtai de même, sachant que c'était ce que
+j'avais de mieux à faire, et j'éprouvai un grand soulagement en
+remarquant qu'il n'avait pas les yeux fixés sur moi. La faim lui était
+sans doute revenue, car, après avoir fait quelques pas, il bondit au
+milieu d'un groupe et s'abattit sur le dos d'une antilope. Les autres
+s'écartèrent, et un nouvel espace libre s'ouvrit autour du terrible
+animal.
+
+»Il était plus près de moi que jamais, et je le voyais distinctement
+couché sur sa victime, dont ses longues dents rongeaient le cou et dont
+ses griffes déchiraient le corps frémissant. Il avait les yeux fermés
+comme s'il eût été endormi, et ne faisait pas le moindre mouvement: sa
+queue seule vibrait doucement, pareille à celle d'un chat qui vient de
+prendre une souris.
+
+»Je savais que dans cet état le lion se laissait approcher. J'étais à
+bonne portée, et il me prit fantaisie de tirer; j'avais le pressentiment
+que mon coup serait mortel. La large tête de l'animal était devant mes
+yeux. Je l'ajustai. Je fis feu; mais au lieu d'attendre pour juger de
+l'effet de ma balle, je m'enfuis dans une direction opposée; je ne
+m'arrêtai qu'après avoir mis plusieurs acres d'antilopes entre le lion
+et moi, puis je poursuivis ma route vers la charrette. Jan, Gertrude et
+Totty étaient en sûreté sous la tente; mais les moutons et les chèvres,
+confondus avec les springboks, s'éloignaient avec autant de rapidité que
+s'ils eussent appartenu à la même espèce. Je crains bien qu'ils ne
+soient tous perdus.»
+
+--Et le lion? demanda Hendrik.
+
+--Il est là-bas, répondit Hans en montrant une masse jaune sur laquelle
+planaient déjà les vautours. Je l'ai tué. Vous-même n'auriez pu mieux
+faire, mon cher Hendrik.
+
+En disant ces mots, Hans sourit d'une façon qui prouvait qu'il ne
+cherchait pas à tirer vanité de son exploit.
+
+Hendrik félicita chaleureusement son frère et exprima le regret de
+n'avoir pas été témoin de la prodigieuse émigration des springboks.
+
+On n'avait pas de temps à perdre en conversation. Von Bloom et les siens
+étaient dans une situation critique. De tout leur bétail, il ne leur
+restait plus qu'une vache; ils avaient des chevaux, mais pas un brin
+d'herbe pour les nourrir. Il était inutile de suivre la trace des
+springboks dans l'espoir de retrouver les moutons et les chèvres.
+D'après Swartboy, les pauvres bêtes pouvaient être entraînées à des
+centaines de milles avant d'être à même de se séparer du grand troupeau
+et de terminer leur voyage involontaire.
+
+Les chevaux étaient hors d'état de marcher. Les feuilles de mimosa
+qu'ils broutaient n'étaient pas une nourriture assez substantielle pour
+réparer leurs forces épuisées. Elles ne pouvaient servir qu'à prolonger
+momentanément leur vie jusqu'à ce qu'on leur trouvât un pâturage; mais
+où le trouver? les sauterelles et les antilopes semblaient avoir
+métamorphosé l'Afrique en un désert.
+
+Le porte-drapeau eut bientôt pris une résolution, celle de passer la
+nuit dans la vallée et de se mettre le lendemain à la recherche d'une
+autre source. Par bonheur, Hans n'avait pas négligé de ramasser deux ou
+trois springboks, dont la chair succulente réconforta les trois
+voyageurs.
+
+On laissa les chevaux chercher leur subsistance à leur guise.
+
+Dans des circonstances ordinaires, ils auraient dédaigné les feuilles de
+mimosa; mais, pressés par la faim, ils levèrent la tête comme des
+girafes et dépouillèrent sans façon les branches épineuses.
+
+Quelques naturalistes de l'école de Buffon ont prétendu que les animaux
+respectaient leur roi même après sa mort, et que le loup, l'hyène, le
+renard, le chacal ne touchaient jamais au cadavre d'un lion. Le
+porte-drapeau et sa famille purent se convaincre que cette assertion
+était inexacte: les chacals et les hyènes se jetèrent sur les dépouilles
+du lion et les firent disparaître en peu de temps. Sa peau même fut
+dévorée, et les fortes mâchoires des hyènes broyèrent ses ossements. La
+déférence que ces bêtes féroces témoignent au lion finit avec sa vie.
+Quand il a succombé, elles le mangent avec autant d'audace que si
+c'était le plus vil des animaux.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+A LA RECHERCHE D'UNE FONTAINE
+
+
+Von Bloom fut en selle de bonne heure, accompagné de Swartboy. Ils
+prirent les chevaux qui étaient restés au camp et qui étaient plus frais
+que les autres.
+
+Les deux explorateurs marchèrent à l'ouest, dans l'espoir qu'ils
+seraient plus vite hors du territoire ravagé par les antilopes, qui
+allaient du nord au sud. A leur vive satisfaction, au bout d'une heure
+de marche, ils eurent franchi le sol qu'avait foulé le trek-boken. Ils
+ne trouvèrent pas d'eau, mais l'herbe était abondante.
+
+Le porte-drapeau renvoya Swartboy au camp, et le chargea d'amener les
+autres chevaux et la vache dans un lieu qu'il lui désigna. Lui-même
+poursuivit ses investigations.
+
+Une longue ligne de collines abruptes, qui paraissait se diriger à
+l'ouest, s'élevait au-dessus de la plaine. Il s'achemina de ce côté,
+dans l'espoir de rencontrer l'eau près de la base de ces hauteurs. A
+mesure qu'il s'en approchait, il découvrait des sites de plus en plus
+riants. Il traversa des prairies séparées les unes des autres par des
+bouquets de mimosas aux feuilles délicates, que dominaient des arbres
+d'une taille gigantesque et d'une espèce inconnue. Leurs troncs étaient
+grêles, mais chacun d'eux, couronné d'une épaisse cime de feuillage,
+semblait à lui seul une petite forêt. Toute la contrée avait l'aspect
+d'un parc, et sa beauté contrastait avec la sinistre rudesse des
+collines qui montaient verticalement comme des murailles à plusieurs
+centaines de pieds. C'était un bonheur de trouver un coin aussi fertile
+dans une région désolée, car les collines étaient la limite méridionale
+d'un désert fameux, le désert de Kalihari.
+
+En d'autres circonstances, le fermier ruiné aurait été dans l'extase,
+mais que lui importaient ces magnifiques pâturages maintenant qu'il
+n'avait plus de bestiaux à nourrir? La vue de la riche nature qui
+l'entourait contribuait à rendre ses réflexions plus pénibles. Mais il
+ne s'abandonna pas au désespoir. Ses embarras présents l'occupaient
+assez pour l'empêcher de songer à l'avenir. Son premier soin fut de
+choisir un endroit où il pouvait faire reposer les chevaux. Il se mit
+ensuite à chercher l'eau avec un redoublement d'activité. Sans eau, cet
+admirable site n'avait pas pour lui plus de valeur que le désert, mais
+il était impossible qu'il fût privé de cet élément essentiel. Ainsi
+pensait avec raison Von Bloom, et à chaque bouquet d'arbres, il
+examinait le sol avec une scrupuleuse attention.
+
+--Voilà un bon signe! s'écria-t-il avec joie en voyant s'envoler devant
+lui une couvée de perdrix namaquas; elles s'éloignent rarement de l'eau.
+
+Peu d'instants après, il vit courir dans un taillis un troupeau de
+belles pintades ou poules de Guinée. C'était encore un indice que l'eau
+était proche. Pour comble de bonheur, il aperçut entre les branches d'un
+grand arbre le brillant plumage d'un perroquet.
+
+--Je suis certain maintenant, se dit-il, qu'il y a quelque source ou
+quelque mare aux environs.
+
+Il s'avança plein d'espoir, et après avoir atteint la cime d'un
+monticule, il s'y arrêta pour observer le vol des oiseaux. Il vit
+successivement deux compagnies de perdrix prendre la direction de
+l'ouest, et s'abattre près d'un arbre énorme qui croissait à cinq cents
+pas du bas de la chaîne des collines. Cet arbre était isolé, et ses
+dimensions dépassaient de beaucoup celles des autres. Pendant que Von
+Bloom le contemplait avec admiration, il vit se percher sur les branches
+plusieurs perroquets, qui, après avoir caqueté un moment, descendirent
+sur la plaine à peu de distance du tronc.
+
+--Il y a de l'eau de ce côté, pensa Von Bloom; allons-y-voir.
+
+Sans attendre qu'on le pressât, son cheval s'était déjà mis en
+mouvement, et à peine eut-il la tête tournée vers l'arbre qu'il trotta
+gaiement, en allongeant le cou et en hennissant.
+
+Le cavalier, se fiant à l'instinct de sa monture, lâcha la bride, et au
+bout de moins de cinq minutes, tous deux se désaltéraient à la source
+limpide qui jaillissait presque au pied du grand arbre.
+
+Le porte-drapeau avait envie de retourner à son camp; mais il réfléchit
+qu'il ne perdrait pas de temps si, en laissant son cheval paître et se
+refaire, il le mettait en état d'accomplir plus vite le trajet: il
+débrida la pauvre bête, lui donna la liberté, et s'étendit à l'ombre du
+grand arbre.
+
+C'était un nwana ou figuier sycomore. Le tronc n'avait pas moins de
+vingt pieds de diamètre; il était nu jusqu'à trente pieds environ. A
+cette hauteur s'étendaient horizontalement des branches nombreuses,
+garnies d'un épais feuillage, à travers lequel luisaient des fruits
+ovoïdes aussi gros que des cocos. Les perroquets et plusieurs autres
+espèces d'oiseaux les becquetaient avec avidité.
+
+Des arbres du même genre étaient épars ça et là dans la plaine, et bien
+qu'ils s'élevassent tous au-dessus des taillis environnants, aucun d'eux
+n'était aussi remarquable que celui qui croissait près de la source.
+
+En jouissant de ce frais ombrage, Von Bloom ne put s'empêcher de penser
+que le site serait merveilleusement propice à la construction d'un
+kraal. Les hôtes du nouveau logis n'y auraient rien à craindre ni des
+ardents rayons du soleil d'Afrique, ni même de la pluie, qui pouvait à
+peine pénétrer à travers ce dais de feuillage. Si le fermier avait
+encore eu ses bestiaux, il aurait pris aussitôt la résolution de fixer
+son domicile dans cet emplacement. Mais que pouvait-il y faire? C'était
+pour lui un désert. Il n'avait aucun moyen d'y établir une industrie
+lucrative. A la vérité, le gibier était abondant, et la chasse lui
+offrait des ressources; mais la perspective d'une pareille existence
+était triste, parce qu'elle n'assurait en rien l'avenir de la famille.
+Les enfants devaient-ils grandir pour n'être que de pauvres chasseurs,
+presque au niveau des Hottentots nomades?
+
+--Non, se dit-il, je ne bâtirai point de maison dans ces lieux. Il est
+bon d'y passer quelques jours pour laisser reposer mes chevaux fatigués.
+Ensuite je tenterai un dernier effort et me rapprocherai du centre de la
+colonie... Et pourtant qu'y ferai-je après mon retour? A quelque parti
+que je m'arrête, mon avenir est sombre et incertain.
+
+Après s'être abandonné pendant une heure à ses réflexions, Von Bloom
+remonta à cheval et retourna à son camp. En moins de deux heures, il
+rejoignit Swartboy et Hendrik. On attela les chevaux à la charrette, et
+le lourd véhicule traversa de nouveau les plaines. Avant le coucher du
+soleil, il était abrité sous le gigantesque nwana.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+LE TERRIBLE TSETSÉ
+
+
+Le verdoyant tapis qui s'étendait à l'entour, le feuillage des arbres,
+l'eau de la source, les fleurs qui en diapraient les bords, les rochers
+noirs qui se dressaient au loin, tout était combiné pour rendre le
+paysage agréable aux yeux des voyageurs, et ils exprimèrent bruyamment
+leurs émotions pendant qu'on dételait la charrette.
+
+Le site plaisait à tout le monde. Hans en aimait le calme et les beautés
+agrestes. Il se promettait d'y rêver en se promenant un livre à la main.
+Hendrik avait remarqué les traces d'animaux de la plus grande espèce, et
+comptait se livrer au noble plaisir de la chasse. La petite Gertrude
+était enchantée de voir tant de belles fleurs: des géraniums écarlates,
+des jasmins étoilés, des belladones roses ou blanches. Sur les arbres
+eux-mêmes s'épanouissaient des bouquets embaumés. L'arbuste à sucre
+(_protea mellifera_) étalait ses grandes corolles en forme de coupe
+tachetées de rose, de blanc et de vert. L'arbre d'argent (_leucodendron
+argenteum_), dont la brise agitait les feuilles, ressemblait à une
+énorme touffe de fleurs soyeuses. Les grappes jaunes des mimosas
+remplissaient l'air de leurs parfums pénétrants.
+
+Dans le voisinage de la fontaine étaient des plantes de formes étranges:
+des euphorbes d'espèces diverses; le zamia, dont les feuilles
+ressemblent à des palmes; le _strelitzia reginæ_; l'aloès arborescent,
+aux longs épis d'un rouge de corail. Mais ce qui excita surtout
+l'admiration de la petite Gertrude, ce fut le lis d'eau (_nympha
+cærulea_), qui est certainement un des plus gracieux spécimens de la
+végétation africaine. A peu de distance de la source était un étang, ou
+aurait pu même dire un petit lac, et sur sa surface limpide reposaient
+les corolles bleu de ciel du lis d'eau. Gertrude, tenant son faon en
+laisse, descendit sur la rive pour les regarder. Elle s'imaginait
+qu'elle ne se lasserait jamais de regarder tant de belles choses.
+
+--J'espère que nous resterons longtemps ici, dit-elle au petit Jan.
+
+--Je l'espère aussi. Oh! Gertrude, le bel arbre que voilà! En vérité,
+les noix sont aussi grosses que ma tête. Comment allons-nous faire pour
+en abattre quelques-unes?
+
+Et les enfants tinrent mille propos analogues dans le ravissement où les
+plongeait le spectacle de cette riche nature.
+
+La joie de cette jeune famille était tempérée par la tristesse qu'elle
+remarquait sur le front de Von Bloom. Il était assis sous le nwana, mais
+il avait les yeux baissés et reprenait ses tristes rêveries de la
+veille. Le seul parti qu'il eût à prendre était de retourner aux
+établissements pour y recommencer sa fortune. Mais comment sortir de sa
+misérable position? Il fallait à ses débuts se mettre au service de ses
+riches voisins, et c'était dur pour un homme accoutumé à une vie
+indépendante.
+
+Il regarda ses cinq chevaux qui paissaient à l'ombre des collines, et
+jugea que dans trois ou quatre jours ils auraient recouvré assez de
+force pour se mettre en route. C'étaient de bonnes bêtes, capables de
+traîner la charrette avec une rapidité suffisante, et il calculait
+combien il leur faudrait de temps pour regagner les frontières de la
+colonie. Il ne se doutait guère qu'ils avaient été attelés pour la
+dernière fois et qu'ils étaient condamnés. C'était pourtant la vérité:
+moins d'une semaine après, leurs ossements étaient la proie des hyènes
+et des chacals. En ce moment même, où ils broutaient paisiblement
+l'herbe touffue, le poison pénétrait leurs veines, et ils recevaient de
+mortelles blessures. Hélas! un nouveau malheur attendait Von Bloom. De
+temps en temps il remarquait que les chevaux éprouvaient une certaine
+inquiétude, qu'ils tressaillaient brusquement, qu'ils agitaient leurs
+longues queues et se frottaient la tête contre les buissons.
+
+--C'est quelque mouche qui les importune, pensa-t-il, et il ne s'en
+préoccupa point d'avantage.
+
+C'était en effet une mouche qui les importunait; mais si Von Bloom avait
+su à quelle espèce appartenait l'insecte, il se serait empressé
+d'appeler ses enfants, et d'éloigner ses chevaux de ce lieu fatal; mais
+il ne connaissait pas l'œstre d'Afrique, que les indigènes appellent
+tsetsé.
+
+Le soleil allait se coucher, lorsque Von Bloom remarqua que l'agitation
+des chevaux augmentait, qu'ils frappaient la terre de leurs sabots, et
+qu'ils couraient parfois en hennissant avec colère. Leurs allures
+étranges le déterminèrent à aller voir de près ce qui les tourmentait.
+Il partit avec Hans et Hendrik, et en arrivant ils trouvèrent les
+chevaux au milieu d'un essaim considérable de mouches semblables à des
+abeilles. Elles étaient toutefois plus petites, d'une couleur brune et
+d'une incroyable activité dans leur vol. Elles tournoyaient par milliers
+autour de chaque cheval, se posaient sur sa tête, sur son cou, sur ses
+flancs, et le perçaient de leurs aiguillons.
+
+--Il est impossible à ces chevaux de paître ici, dit Von Bloom.
+Emmenons-les dans la plaine, ils seront débarrassés des mouches qui les
+incommodent.
+
+Hendrik ne songeait aussi qu'à plaindre les souffrances passagères des
+chevaux, mais Hans était plus inquiet. Il avait lu la description d'un
+insecte commun dans l'intérieur de l'Afrique méridionale, et il conçut
+des alarmes que partagèrent bientôt ses compagnons.
+
+--Faites venir Swartboy, dit le fermier.
+
+Le Bosjesman était occupé à décharger la charrette, et n'avait fait
+aucune attention aux mouvements désordonnés des chevaux; mais dès qu'il
+eut vu la troupe ailée tournoyer autour d'eux, ses petits yeux
+s'écarquillèrent, ses grosses lèvres tombèrent, et toute sa physionomie
+prit une expression de stupeur.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda son maître.
+
+--Myne boor, ce sont des tsetsés!
+
+--Qu'est-ce que c'est que des tsetsés?
+
+--Myne Gott! tous vos chevaux sont morts.
+
+Swartboy se mit à expliquer d'un ton lamentable que les mouches qu'ils
+voyaient étaient venimeuses; que tous les chevaux mourraient
+infailliblement les uns après les autres, suivant le nombre des piqûres
+qu'ils avaient reçues, et qu'au bout d'une semaine il n'en resterait
+plus un seul.
+
+--Il faut attendre, ajouta-t-il, vous verrez demain.
+
+La triste prédiction se réalisa. Douze heures plus tard les chevaux
+étaient enflés; ils avaient les yeux fermés, refusaient de manger, et
+erraient d'un pas mal assuré dans la prairie, en exprimant leurs
+souffrances par de sourds gémissements.
+
+Von Bloom les saigna et employa divers remèdes; mais inutilement. La
+blessure de l'œstre africain est incurable.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII.
+
+LE RHINOCÉROS A LONGUES CORNES
+
+
+On conçoit l'affliction du porte-drapeau; la fortune lui était
+constamment contraire. Depuis plusieurs années ses affaires étaient en
+décadence, ses pertes de plus en plus importantes, et il en était arrivé
+au comble du dénûment. De tout son bétail, il ne possédait plus que la
+vache qui, broutant au milieu de la plaine, avait échappé aux terribles
+diptères. A la vérité, il lui restait encore une charrette commode et
+spacieuse, une véritable maison roulante; mais qu'était-ce qu'une
+charrette sans attelage? Il aurait mieux valu avoir un attelage sans
+charrette.
+
+--Que faire? que devenir? Il était à environ deux cents milles de tout
+établissement civilisé. Il ne pouvait les franchir qu'à pied, et comment
+faire supporter à des enfants une marche aussi longue? S'ils résistaient
+à la fatigue, comment échapperaient-ils à la faim, à la soif, à la dent
+des bêtes féroces?
+
+--Pourtant, se dit Von Bloom, assis la tête entre ses mains, la seule
+chance de salut est de retourner à la colonie. Mes enfants peuvent-ils
+passer ici toute leur existence en vivant péniblement de racines et de
+gibier? Sont-ils faits pour être des enfants des bois? Miséricorde
+divine! que deviendrai-je, que deviendront les miens?
+
+Pauvre Von Bloom! Il avait atteint le dernier degré de sa décadence;
+mais ce jour même sa destinée allait changer, et un incident inattendu
+devait lui faire entrevoir de nouveau un avenir de richesse et de
+prospérité. Il suffit d'une heure non-seulement pour le consoler, mais
+encore pour le rendre heureux. Vous êtes impatients de savoir comment
+s'opéra cette transformation magique. Vous croyez peut-être qu'une fée
+sortit de la fontaine ou descendit des collines pour réjouir le cœur
+de l'affligé? Comme vous le verrez, la direction que prirent les idées
+du fermier ruiné eut une cause toute naturelle. Nos aventuriers étaient
+assis sous le figuier-sycomore, près du feu devant lequel cuisait leur
+souper. Ils ne se parlaient pas, car les enfants n'osaient pas troubler
+la sombre méditation de leur père. Il rompit le silence pour exhaler ses
+plaintes et exprimer les sinistres pensées qui l'assiégeaient. Quand il
+eut terminé, il porta vaguement les yeux sur la plaine, et les fixa sur
+un animal de taille colossale, qui sortait en ce moment d'un massif.
+
+Von Bloom et ses enfants le prirent d'abord pour un éléphant. Ils
+n'étaient pas habitués à voir des éléphants à l'état sauvage, car ces
+animaux, qui hantaient jadis la partie la plus méridionale de l'Afrique,
+ont depuis longtemps abandonné les districts cultivés, et ne se trouvent
+qu'au-delà des frontières de la colonie. Ils savaient pourtant qu'il y
+en avait dans ces parages, et avaient déjà remarqué les traces de leur
+passage.
+
+Swartboy était expérimenté. Dès qu'il eut aperçu l'animal, il s'écria:
+
+--Un chucuroo, un chucuroo!
+
+--C'est un rhinocéros, n'est-ce pas? dit Von Bloom traduisant le mot
+indigène que le Bosjesman venait d'employer.
+
+--Oui, maître, c'est le rhinocéros blanc à longues cornes, que nous
+appelons chucuroo kobaoba.
+
+Nos lecteurs croient peut-être qu'il n'existe qu'une seule espèce de
+rhinocéros. Nous en connaissons au moins huit espèces distinctes, et je
+n'hésite pas à penser que le nombre en augmentera quand on aura exploré
+complètement le centre de l'Afrique, l'Asie méridionale et les îles
+asiatiques.
+
+Il existe quatre espèces bien connues de rhinocéros au sud de l'Afrique;
+une au nord du même continent; et toutes diffèrent du rhinocéros des
+Indes, le plus gros des animaux de ce genre. Le rhinocéros de Sumatra,
+qui habite exclusivement cette île, constitue une espèce particulière,
+ainsi que celui de Java. Voilà donc huit espèces bien caractérisées.
+
+Le rhinocéros des Indes est le plus généralement connu; il a été souvent
+représenté dans les recueils zoologiques; on le trouve empaillé dans les
+muséums, ou même vivant dans les ménageries. Celui qui fut amené en
+France en 1771, installé à Versailles, et transporté plus tard au jardin
+des plantes de Paris, vécut jusqu'en 1793. Il avait résisté pendant
+vingt-deux ans aux rigueurs du climat européen.
+
+Le rhinocéros des Indes a neuf à dix pieds de longueur, la tête
+triangulaire, la gueule médiocrement fendue, les oreilles grandes et
+mobiles, les yeux petits, la démarche brusque et pesante. Ce qui le
+distingue, ce sont les protubérances dont sa peau est couverte, les
+replis profonds qu'elle forme en arrière des épaules et des cuisses. Il
+habite l'Inde, Siam et la Cochinchine.
+
+Le rhinocéros d'Abyssinie a, comme le précédent, des plis à la peau,
+mais beaucoup moins prononcés. Sa corne nasale est très comprimée.
+
+Le rhinocéros du Java est unicorne. Ses oreilles, peu évasées,
+présentent à leur extrémité quelques poils d'un brun roux. Le chanfrein
+de sa tête est arqué en creux, sa queue large est comprimée; sa peau
+rugueuse, hérissée de poils bruns rares et courts, offre des replis peu
+marqués sous le cou, au-dessus des jambes, à la cuisse et en arrière des
+épaules.
+
+Le rhinocéros de Sumatra a deux cornes noires, dont une est
+rudimentaire. Sa peau est couverte de poils noirâtres, et n'a qu'un seul
+pli, qui s'étend entre les deux épaules et s'arrête de chaque côté des
+aisselles.
+
+Les naturels du sud de l'Afrique admettent, comme nous l'avons dit,
+quatre espèces de chucuroos ou rhinocéros; et certes il faut tenir
+compte des observations faites par des chasseurs indigènes plutôt que
+des spéculations des naturalistes de cabinet, basées sur un os, sur une
+dent, ou sur une peau rembourée de foin. Ce n'est pas grâce à leurs
+études que nous possédons la connaissance approfondie de la nature
+animale; nous la devons plutôt à ces hardis coureurs de bois qu'ils
+affectent de mépriser. Un d'eux par exemple, le major Gordon Cumming, a
+plus contribué que toute une académie à éclaircir la zoologie africaine.
+
+Ce Gordon Cumming, qu'on a taxé d'exagération, à tort selon nous, a
+écrit sur ses voyages en Afrique un livre sans prétention, mais rempli
+de curieux renseignements. Il nous apprend qu'il y a dans le sud de ce
+continent quatre espèces de rhinocéros, connus sous les noms de borele,
+de keitloa, de muchocho et de kobaoba. Les deux premiers sont noirs, les
+deux autres ont la peau blanchâtre. Ceux-là sont beaucoup plus petits
+que ceux-ci, dont ils diffèrent principalement par la longueur et la
+position de leurs cornes.
+
+Les cornes de tous les rhinocéros sont placées sur une masse osseuse des
+narines, et c'est de là que vient le nom de ce genre (_rin_ nez et
+_keros_ corne).
+
+Les cornes du borele sont droites, légèrement recourbées en arrière, et
+posées l'une devant l'autre. La corne antérieure est la plus longue;
+elle dépasse rarement dix-huit pouces, mais elle est souvent brisée ou
+réduite par les frottements. La corne postérieure n'est qu'une
+protubérance, tandis que chez le keitloa ou rhinocéros noir à deux
+cornes, toutes deux sont presque également développées.
+
+Chez le muchocho et le kobaoba, les cornes postérieures existent à
+peine, mais les antérieures sont plus longues que dans les autres
+espèces. Celle du muchocho atteint fréquemment trois pieds de longueur;
+celle du kobaoba, qui fait sur son hideux museau une saillie de quatre
+pieds, est une arme formidable.
+
+Les cornes des deux dernières espèces ne se recourbent point en arrière;
+et comme les animaux qui les portent marchent habituellement la tête
+baissée, ces dards longs et pointus sont placés horizontalement.
+
+Les rhinocéros noirs se distinguent des blancs par la forme et la
+longueur du cou, la position des oreilles et quelques détails. Au reste,
+leurs habitudes sont semblables.
+
+La nourriture des rhinocéros noirs se compose surtout des feuilles et
+des branches d'arbustes épineux, tels que l'_acacia horrida_; les autres
+vivent d'herbe. Les noirs sont féroces, ils attaquent sans hésitation
+les hommes et les animaux; parfois même, dans leur aveugle emportement,
+ils se jettent sur les buissons, les dévastent et les mettent en pièces.
+
+Les rhinocéros blancs sont redoutables lorsqu'on les blesse ou qu'on les
+provoque; mais habituellement d'une humeur pacifique, ils laissent
+passer auprès d'eux le chasseur sans l'inquiéter. Ils acquièrent un
+énorme embonpoint, et la chair du jeune rhinocéros blanc est recherchée
+par les indigènes; les variétés noires, au contraire n'engraissent pas,
+et leur chair a mauvais goût.
+
+Les cornes des quatre variétés sont solides, d'un beau grain, et
+susceptibles d'un poli brillant. On en fabrique des massues, des
+baguettes de fusils, des maillets, des compas, des manches de couteaux.
+En Abyssinie et dans d'autres parties de l'Afrique septentrionale, où
+les épées sont en usage, on en fait les poignées en corne de rhinocéros.
+Le cuir sert à faire des courroies et des fouets appelés _jamboks_,
+quoique la peau d'hippopotame soit préférable.
+
+Comme nous l'avons dit, la peau du rhinocéros d'Afrique n'a pas les
+replis, les plaques, les rugosités qui caractérisent celle de son
+congénère d'Asie; cependant elle est loin d'être lisse, et elle est si
+épaisse que les balles de plomb ordinaire s'aplatissent quelquefois
+dessus, et qu'il faut les endurcir avec de la soudure pour qu'elles
+pénètrent.
+
+Le rhinocéros n'est pas amphibie comme l'hippopotame; néanmoins il aime
+l'eau, et s'en éloigne rarement; il se plaît à se vautrer dans la boue
+comme le sanglier pendant les beaux jours d'été, et sa robe est presque
+toujours recouverte d'une épaisse couche de fange. Dans la journée, on
+le voit couché ou debout et dans un état de somnolence, à l'ombre d'un
+mimosa; c'est la nuit qu'il rôde pour chercher sa pâture.
+
+Les petits yeux étincelants du rhinocéros le servent assez mal, et le
+chasseur peut s'en approcher aisément sans être vu, en ayant soin de se
+mettre sous le vent, mais s'il est au vent, l'animal dont l'odorat est
+des plus fins, le sent venir d'une très-grande distance; si sa vue était
+aussi bonne que son flair, il serait dangereux de l'attaquer, car il
+court avec assez de rapidité, surtout dans son premier élan, pour
+dépasser un cheval au galop.
+
+Les variétés noires sont plus agiles que les blanches; cependant on
+évite aisément les rhinocéros en sautant de côté, tandis qu'il vont
+aveuglément droit devant eux.
+
+Les rhinocéros noirs ont environ six pieds de haut et treize de long;
+les blancs sont beaucoup plus gros. Le kobaoba a sept pieds de hauteur
+et quatorze de longueur.
+
+Il n'est pas étonnant qu'un animal de dimensions aussi extraordinaires
+soit pris à première vue pour un éléphant. En réalité, le kobaoba, sous
+le rapport de la taille, vient immédiatement après l'éléphant, son
+museau large de dix-huit pouces, sa longue tête massive, son corps
+pesant, donnent l'idée d'une force et d'une grandeur supérieures
+peut-être à celles de l'éléphant lui-même; en somme, il a l'air d'une
+caricature de l'éléphant. On peut donc s'expliquer l'erreur de nos
+voyageurs, qui confondirent le kobaoba avec l'éléphant.
+
+Au reste, cette erreur dura peu, Swartboy la dissipa en affirmant que
+l'animal qu'ils avaient sous les yeux était le rhinocéros blanc.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+COMBAT SANGLANT
+
+
+Lorsque le kobaoba fut aperçu pour la première fois, il sortait, comme
+nous l'avons dit, du fourré. Sans s'arrêter, il s'achemina vers l'étang
+dont nous avons parlé, et que son étendue pouvait faire passer pour un
+petit lac.
+
+Quoique alimentée par la source, cette pièce d'eau en était éloignée de
+deux cents mètres, et elle était à peu près à la même distance du grand
+figuier-sycomore. Ses bords formaient une circonférence presque
+parfaite, elle aurait environ cent mètres de diamètre, de sorte que sa
+superficie pouvait être d'un peu plus de deux acres anglais (80 ares
+9342). Elle avait des droits incontestables au titre de lac, que les
+jeunes gens lui avaient déjà conféré.
+
+En haut de ce lac, c'est-à-dire du côté de la source à laquelle il
+empruntait ses eaux, la berge était élevée, et des rochers dominaient le
+petit ruisseau qui s'y versait à sa naissance. A l'extrémité opposée, le
+rivage était bas, et même en quelques endroits l'eau était presque au
+niveau de la plaine. Aussi voyait-on sur les bords qui formaient la
+limite occidentale du lac les traces d'animaux qui venaient y boire.
+Hendrik le chasseur avait observé les empreintes d'espèces qui lui
+étaient connues, et d'autres qu'il voyait pour la première fois.
+
+C'était vers cet abreuvoir que se dirigeait le kobaoba, qui semblait le
+connaître de longue date. Près de la rigole par où s'écoulait le
+trop-plein du lac était une espèce de baie, au bord sablonneux de
+laquelle aboutissait une gorge en miniature, creusée sans doute à la
+longue par les animaux. En entrant dans cette anse ceux de la plus
+grande taille trouvaient assez d'eau pour boire sans se pencher et sans
+faire d'efforts.
+
+Le kobaoba traversa cette gorge et entra dans le lac jusqu'aux genoux.
+Après avoir bu à longs traits à plusieurs reprises, en s'interrompant
+pour ronfler ou pour respirer avec un bruit de sifflement, il plongea
+dans l'eau son large museau, la fit jaillir en flots d'écume, et s'y
+vautra comme un porc. La moitié de son énorme masse disparut sous l'eau,
+mais il ne lui prit point fantaisie de s'avancer dans le lac pour
+prendre un bain plus complet.
+
+La première pensée de Von Bloom et de Hendrik fut d'entourer le
+rhinocéros et de le tuer. Ils n'avaient pas de provisions, et Swartboy
+avait déjà fait un pompeux éloge de la chair de cette espèce. De son
+côté, Hendrik qui avait besoin de renouveler la baguette de son fusil,
+avait regardé avec convoitise la longue corne du kobaoba, mais il était
+plus facile de désirer sa mort que de le coucher par terre; nos
+chasseurs n'avaient pas de chevaux en état d'être montés, et l'attaquer
+à pied eût été s'exposer inutilement, car on courait risque d'être percé
+de sa longue pique ou écrasé sous ses larges pieds. Si l'on parvenait à
+se dérober à sa fureur, on n'était pas plus avancé, car toutes les
+espèces de rhinocéros dépassent l'homme à la course.
+
+Comment donc se conduire avec lui?
+
+Le plan le meilleur était évidemment de se placer en embuscade dans un
+des fourrés du voisinage, et de tâcher de le tuer de loin. Il suffit
+parfois d'une seule balle pour tuer le rhinocéros, mais il est
+indispensable qu'elle atteigne le cœur ou quelque partie essentielle.
+
+L'animal prenait ses ébats et s'y livrait avec tant d'abandon, qu'il
+était probable qu'il ne remarquerait point les chasseurs, pourvu qu'ils
+se missent sous le vent; ils se levèrent pour approcher, mais
+l'exécution de leur projet fut retardée par Swartboy qui, dans un accès
+subit de gaité, se mit à gambader en murmurant:
+
+--Le klow, le klow!
+
+Un étranger aurait pris le Bosjesman pour un fou; mais Von Bloom savait
+que sous le nom de klow les naturels désignent l'éléphant, et il
+s'empressa de porter les yeux du côté indiqué. Sur le ciel jaune de
+l'occident se dessinait une masse noire qu'un examen attentif fit
+reconnaître avec certitude pour un éléphant. Son dos arrondi dominait
+les broussailles, et ses larges oreilles pendantes s'agitaient. Il
+s'acheminait vers le lac en suivant presque exactement le chemin que le
+rhinocéros avait pris.
+
+Bien entendu que cette apparition dérangea le plan des chasseurs: à la
+vue de l'éléphant ils ne s'occupèrent plus du kobaoba; ils avaient peu
+d'espoir de parvenir à tuer le gigantesque animal, et pourtant l'idée
+leur en était venue; ils avaient résolu de tenter l'aventure. Avant
+qu'ils eussent rien décidé, l'éléphant touchait au bord du lac;
+quoiqu'il marchât lentement, ses larges enjambées le faisaient avancer
+avec une rapidité qu'on n'aurait pas soupçonnée, et il était à quelques
+pieds de l'eau au moment où ceux qui l'épiaient se disposaient à entrer
+en conférence.
+
+Il s'arrêta, tourna sa trompe en divers sens et parut écouter. Aucun
+bruit ne pouvait l'inquiéter; le kobaoba lui-même était tranquille.
+
+Après une minute d'arrêt, l'éléphant entra dans la gorge que nous avons
+décrite, et les chasseurs purent l'observer à moins de trois cents pas
+de distance; son corps remplissait complètement le petit ravin; ses
+longues défenses jaunes, qui s'allongeaient à plus de trois pieds de ses
+mâchoires, se courbaient gracieusement, la pointe tournée vers le ciel.
+
+--C'est un vieux mâle, dit Swartboy à voix basse.
+
+Malgré la grosseur de l'éléphant, il a le pas aussi silencieux que celui
+d'un chat; à la vérité il sort de sa poitrine un grondement pareil à
+celui d'un tonnerre lointain. Néanmoins le rhinocéros ne s'aperçut pas
+de l'approche d'un ennemi qui venait lui disputer son sommeil; il
+continua à se vautrer en paix jusqu'à ce que l'ombre de l'éléphant fut
+projetée sur la surface de l'abreuvoir; alors le kobaoba se releva avec
+une agilité surprenante dans un être de sa structure, et rejeta l'eau de
+ses narines avec un bruit qui tenait à la fois d'un grognement et d'un
+sifflement.
+
+L'éléphant fit entendre aussi son salut particulier; c'était un son de
+trompette que répéta l'écho des collines.
+
+Les deux animaux étaient surpris de se rencontrer, et pendant quelques
+secondes ils se regardèrent avec une sorte de stupéfaction; mais bientôt
+ils donnèrent des signes d'irritation; il était évident qu'ils n'avaient
+nulle envie de vivre en bonne intelligence.
+
+La situation était en effet embarrassante; l'éléphant ne pouvait entrer
+à l'eau si le rhinocéros ne quittait l'abreuvoir; et le rhinocéros ne
+pouvait sortir de l'abreuvoir tant que l'éléphant bloquait la gorge avec
+son énorme masse. Pourtant le kobaoba aurait pu se jeter à la nage et
+débarquer sur un autre point de la rive. Mais de tous les êtres de la
+création, le rhinocéros est peut-être le moins accommodant; il est en
+même temps le plus intrépide, ne redoute ni hommes ni bêtes, et donne
+même la chasse au redoutable lion.
+
+Le kobaoba n'avait donc pas l'intention de céder la place à l'éléphant.
+Traverser le lac à la nage ou passer en glissant sous le ventre de son
+rival lui eussent semblé une insigne lâcheté.
+
+Restait à savoir comment le point d'honneur serait réglé. L'affaire
+était devenue si intéressante que tous les chasseurs demeuraient
+immobiles, les yeux fixés sur les deux animaux. L'éléphant était le plus
+gros, mais il avait déjà éprouvé la force de son antagoniste; peut-être
+même avait-il senti les atteintes de sa longue protubérance qui dominait
+le museau du kobaoba. En tous cas, il ne se jeta pas précipitamment sur
+son adversaire, comme il l'aurait fait si quelque pauvre antilope avait
+osé lui barrer le passage. Toutefois sa patience avait des bornes, sa
+dignité était outragée, sa suprématie contestée; il voulait se baigner
+et boire, et lui était impossible de supporter plus longtemps
+l'insolence du rhinocéros. Poussant un cri dont retentirent de nouveau
+les rochers, il appuya ses défenses contre l'épaule de son ennemi, qu'il
+souleva et qu'il renversa dans l'eau.
+
+Ce dernier plongea, souffla, disparut un moment, et chargea à son tour.
+Les spectateurs le virent viser avec sa corne les côtes de l'éléphant,
+qui eut soin de lui présenter la tête.
+
+Le kobaoba fut renversé une seconde fois et revint à la charge avec
+fureur; l'eau jaillit autour d'eux en flocons d'écume et les enveloppa
+comme d'un nuage. Tout à coup l'éléphant sembla penser que la lutte
+ainsi entamée lui était désavantageuse. Il recula dans la gorge et
+attendit, la tête tournée vers le lac. Il se figurait peut-être qu'il
+était protégé par les escarpements de ce chemin creux. Malheureusement
+pour lui ils étaient trop bas et laissaient à découvert ses larges
+flancs, ils l'empêchaient seulement de se retourner et contrariaient la
+liberté de ses mouvements.
+
+Dans le parti que prit le rhinocéros il y avait sans doute plus
+d'instinct que de calcul; cependant les spectateurs ne purent s'empêcher
+de croire qu'il avait conçu un plan stratégique. Au moment où l'éléphant
+se posta dans la gorge, le kobaoba monta sur la berge; puis il se
+retourna brusquement en baissant la tête, tendit horizontalement sa
+longue corne et l'enfonça entre les côtes de l'éléphant.
+
+Le cri perçant que celui-ci poussa, les secousses imprimées à sa trompe
+et à sa queue prouvèrent qu'il avait reçu une blessure grave. Au lieu de
+conserver sa position dans la gorge, il courut au lac et y entra
+jusqu'au genou. Il prit de l'eau dans sa trompe et s'en arrosa le corps,
+en ayant soin d'en verser en abondance sur la plaie ouverte dans son
+flanc; il sortit ensuite pour courir après le rhinocéros, mais celui-ci
+ne l'avait pas attendu, il était parvenu à sortir de l'abreuvoir sans
+compromettre sa dignité, et s'imaginant sans doute qu'il avait remporté
+la victoire, il s'était perdu au milieu des broussailles.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX.
+
+MORT DE L'ÉLÉPHANT
+
+
+La bataille entre ces deux grands quadrupèdes n'avait pas duré dix
+minutes, et elle avait tellement absorbé l'attention des chasseurs
+qu'ils avaient renoncé à leur plan d'attaque. Ce ne fut qu'après la
+retraite du rhinocéros qu'ils délibérèrent sur les moyens de s'emparer
+de l'éléphant, avec le concours de Hans, qui les avait rejoints armé de
+son fusil.
+
+Quand il eut cherché son ennemi, l'éléphant rentra dans le lac; il
+paraissait en proie à une vive agitation; sa queue était sans cesse en
+mouvement, et par intervalles il faisait entendre un gémissement
+plaintif bien différent de son cri ordinaire, qui résonne comme un
+clairon; il battait l'eau avec son corps, en absorbait des flots avec sa
+trompe et les rejetait sur son dos et sur ses épaules, mais ce bain de
+pluie ne le rafraîchissait pas.
+
+--Il est en colère, dit Swartboy, et comme nous n'avons pas de chevaux
+pour l'éviter, il serait excessivement dangereux de nous laisser voir.
+
+--Cachons-nous derrière le tronc du nwana, dit Von Bloom, je vais me
+mettre en observation d'un côté, et Hendrik se placera de l'autre.
+
+Les chasseurs ne tardèrent pas à se lasser de leur embuscade, et, malgré
+le danger, ils résolurent d'attaquer l'animal. Ils savaient que s'ils le
+laissaient s'éloigner ils seraient forcés de se passer de souper, et ils
+avaient compté se régaler d'un morceau de sa trompe.
+
+--Le temps est précieux, dit Von Bloom à ses fils; glissons-nous dans
+les brouissailles. Nous ferons feu tous ensemble, et nous nous cacherons
+en attendant l'effet de nos coups.
+
+Sans délibérer davantage, Von Bloom, Hans et Hendrik se dirigèrent vers
+l'extrémité occidentale du lac; le sol qu'ils parcouraient n'était pas
+entièrement couvert; les bouquets d'arbres et les buissons laissaient
+entre eux des intervalles qu'il fallait franchir avec la plus grande
+circonspection. Von Bloom montrait le chemin et ses deux fils le
+suivaient de près. Arrivés dans un massif qui bordait le lac, ils se
+traînèrent sur les mains et sur les genoux, écartèrent les feuilles et
+virent à vingt pas d'eux le puissant quadrupède. Il plongeait et
+s'élevait alternativement en s'arrosant avec sa trompe, et ne semblait
+nullement soupçonner la présence des chasseurs. Comme il avait le dos
+tourné, Von Bloom ne jugea pas à propos de tirer, car il était
+impossible de lui faire une blessure mortelle; il fallait attendre qu'il
+présentât le flanc.
+
+Il cessa enfin de battre l'eau avec ses pieds et de l'élever dans sa
+trompe. Autour de lui le lac était rougi par le sang qui coulait de sa
+blessure; mais on ne le voyait pas, et il était impossible d'en
+apprécier la gravité. De la position où se trouvait Von Bloom et ses
+fils, ils n'apercevaient que sa large croupe; mais ils attendaient avec
+confiance, car ils savaient qu'il serait obligé de se retourner pour
+sortir de l'eau.
+
+Pendant quelques minutes, il resta dans la même position; mais ils
+remarquèrent qu'il n'agitait plus la queue, qu'il s'affaiblissait, que
+son allure était molle et languissante. De temps en temps il tournait sa
+trompe vers sa plaie béante; cette blessure l'inquiétait, et ses
+souffrances se manifestaient par les sifflements perçants de sa
+respiration entrecoupée.
+
+Von Bloom et ses fils commencèrent à s'impatienter. Hendrik sollicita
+l'autorisation de gagner un autre point du rivage, d'où il pourrait
+envoyer à l'éléphant une balle qui le forcerait à se retourner.
+
+En ce moment même l'éléphant fit un mouvement comme pour sortir du lac.
+Sa tête et sa poitrine se montrèrent sur la berge. Les trois fusils
+furent pointés, et les trois chasseurs cherchèrent des yeux leurs points
+de mire; mais tout à coup l'animal chancela et s'abattit. Sa lourde
+masse s'abîma sous l'eau avec un bruit sinistre, et de grosses vagues
+roulèrent jusqu'à l'extrémité opposée du lac.
+
+Il était mort!
+
+Les chasseurs désarmèrent leurs fusils, quittèrent leur embuscade et
+coururent sur la plage. Ils examinèrent le cadavre, et virent dans son
+flanc le trou ouvert par la corne du rhinocéros. La plaie n'avait pas
+beaucoup d'étendue, mais l'arme terrible avait pénétré fort avant dans
+le corps. Une lésion des entrailles avait causé la mort du plus puissant
+des animaux.
+
+Dès qu'on sut que l'éléphant avait succombé, toute la famille se groupa
+autour de lui. Gertrude, Jan et Totty, qui étaient restés cachés dans la
+charrette, descendirent de leur retraite. Swartboy accourut avec une
+hache et un coutelas, tandis que Hans et Hendrik ôtaient leurs vestes
+pour l'aider à dépecer cette grosse pièce.
+
+Et que faisait cependant Von Bloom? Vous vous adressez là une question
+plus importante que vous ne supposez. C'était le moment d'une grande
+crise dans la vie du porte-drapeau.
+
+Il était debout, les bras croisés, sur la rive du lac, au-dessus de la
+place où l'éléphant était tombé. Absorbé dans une méditation profonde,
+il tenait les yeux fixés sur le gigantesque cadavre. Ce n'était ni la
+chair ni le cuir épais qui attiraient son attention. Etait-ce donc la
+blessure fatale? Von Bloom se demandait-il comment elle avait donné la
+mort à un être aussi solidement construit?
+
+Non: ses pensées suivaient un autre cours.
+
+L'éléphant était tombé de telle sorte, que sa tête, entièrement hors de
+l'eau, reposait sur un banc de sable le long duquel s'allongeait sa
+trompe. Ses longues défenses jaunes se recourbaient des deux côtés comme
+des cimeterres.
+
+On pouvait admirer dans toute leur magnificence ces armes d'ivoire, qui
+pendant longues années, pendant des siècles peut-être, avaient servi à
+déraciner les arbres de la forêt, avaient mis en fuite dans maint combat
+les plus redoutables adversaires.
+
+C'était sur ces précieux trophées que les yeux de Von Bloom étaient
+fixés. Il avait les lèvres closes, et sa poitrine se soulevait. Une
+foule d'idées lui traversaient l'esprit; mais ce n'étaient pas des idées
+pénibles: le nuage de tristesse qui voilait son front s'était dissipé
+sans laisser de traces, sa physionomie rayonnait d'espérance et de joie.
+
+--C'est la main du ciel, s'écria-t-il enfin, c'est une fortune, une
+fortune!
+
+--Que voulez-vous dire, papa? demanda la petite Gertrude, qui était
+auprès de lui.
+
+Enchantés de son air de bonheur, ses autres enfants se groupèrent à ses
+côtés et lui demandèrent tous ensemble d'où provenait son agitation.
+Swartboy et Totty n'étaient pas moins empressés que les membres de la
+famille de connaître sa réponse.
+
+Le bon père ne crut pas devoir leur cacher plus longtemps le secret du
+bonheur qu'il entrevoyait dans l'avenir.
+
+--Vous voyez ces belles défenses? dit-il.
+
+--Eh bien?
+
+--En connaissez-vous la valeur?
+
+Ils répondirent négativement; ils savaient seulement qu'on en tirait
+l'ivoire avec lequel on fabriquait une multitude d'objets, et qui avait
+une grande valeur commerciale.
+
+Jan possédait un couteau à manche d'ivoire, et la petite Gertrude avait
+un bel éventail de la même matière, qui avait appartenu à sa mère.
+
+--Eh bien! mes enfants, reprit Von Bloom, si mes calculs sont exacts,
+ces défenses valent chacune vingt livres sterling de monnaie anglaise.
+
+--Tant que cela! s'écrièrent les enfants.
+
+--Oui, ajouta Von Bloom; j'estime que chacune d'elles peut peser vingt
+livres, et comme la livre d'ivoire se vend actuellement quatre
+schellings et six pense, les deux réunies peuvent nous rapporter de
+quarante à cinquante livres sterling.
+
+--Avec cette somme, s'écria Hans, on aurait un excellent attelage de
+bœufs!
+
+--Six bons chevaux! dit Hendrik.
+
+--Un troupeau de moutons! ajouta le petit Jan.
+
+--Mais à qui pouvons-nous les vendre? reprit Hendrik après un moment de
+silence; nous sommes éloignés des établissements coloniaux. Comment y
+transporter deux défenses d'éléphant?
+
+--Nous pourrons en transporter, interrompit Von Bloom, non pas deux,
+mais vingt, quarante, et peut-être davantage. Vous voyez maintenant que
+j'ai sujet de me réjouir.
+
+--Quoi! s'écria Hendrik, vous pensez qu'il nous est possible de
+rencontrer encore d'autres éléphants?
+
+--J'en suis certain, car j'ai déjà remarqué les traces d'un grand nombre
+de ces animaux. Nous avons nos fusils, et il nous reste par bonheur
+d'abondantes munitions; nous sommes bons tireurs: qui nous empêchera de
+nous procurer ces précieuses masses d'ivoire?... Nous réussirons, mes
+chers amis, j'en ai la certitude. C'est Dieu qui nous envoie cette
+richesse au milieu de notre misère, quand nous avons tout perdu.
+Rassurez-vous donc, nous ne manquerons de rien, nous pouvons encore être
+riches.
+
+Les enfants se souciaient peu de la richesse qui leur était promise;
+mais, voyant leur père si heureux, ils accueillirent ses paroles par un
+murmure d'approbation. Totty et Swartboy poussèrent en même temps des
+cris de joie qui retentirent sur la surface du lac et troublèrent les
+oiseaux dans leurs nids de feuillage; il n'y avait pas dans toute
+l'Afrique un groupe plus heureux que celui qui campait au bord de cet
+étang solitaire.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX.
+
+LES CHASSEURS
+
+
+Le porte-drapeau avait résolu de se faire chasseur d'éléphants: c'était
+une profession à la fois émouvante et lucrative. Il n'était pas facile
+d'abattre en peu de temps un grand nombre d'animaux de taille aussi
+colossale: il fallait des mois entiers pour obtenir une quantité
+d'ivoire un peu importante; mais il avait résolu d'y consacrer au besoin
+plusieurs années. Il se proposait de mener une vie agreste, de faire de
+ses fils des enfants des bois, et il espérait être amplement indemnisé
+de sa patience et de ses labeurs.
+
+Le soir, la joie régna autour du feu du camp. L'éléphant avait été
+laissé sur la berge, en attendant qu'il pût être dépecé; mais on avait
+eu soin d'enlever la trompe et d'en faire cuire une partie pour souper.
+Quoique la viande de l'éléphant soit mangeable en entier, sa trompe est
+considérée comme le morceau le plus délicat; elle a le goût de la langue
+de bœuf, et tous les enfants l'aimaient à l'excès: c'était surtout un
+régal pour Swartboy, qui avait eu souvent occasion d'en manger.
+
+En outre, ils avaient abondance de lait; le rendement de la vache était
+du double depuis qu'elle était placée dans le meilleur endroit du
+pâturage.
+
+Tandis qu'ils savouraient un rôti de trompe d'éléphant, la conversation
+roula naturellement sur ces monstrueux pachydermes.
+
+Comme tout le monde connaît l'extérieur de l'éléphant, il serait
+superflu d'en faire une description; mais tout le monde ne sait pas
+qu'il en existe deux espèces distinctes, l'une en Afrique et l'autre en
+Asie. On les avait d'abord confondues, et c'est tout récemment qu'il a
+été démontré qu'elles offraient des différences bien caractérisées.
+
+L'éléphant asiatique, plus généralement connu sous le nom d'éléphant des
+Indes, est d'une taille plus élevée et de proportions plus colossales;
+mais il est possible que son développement soit dû, comme celui de
+beaucoup d'autres animaux, à la domesticité.
+
+L'espèce africaine ne vit qu'à l'état sauvage, et quelques-uns des
+individus qui lui appartiennent ont atteint les dimensions des plus
+grands éléphants sauvages de l'Asie.
+
+Les deux espèces se distinguent surtout l'une de l'autre par les
+oreilles et les défenses.
+
+Les oreilles de l'éléphant d'Afrique se rejoignent au-dessus des épaules
+et pendent au-dessous de la poitrine. Celles de l'éléphant des Indes
+sont au moins d'un tiers moins grandes: le premier a des défenses qui
+pèsent quelquefois près de quatre cents livres, tandis que les défenses
+du second dépassent rarement le poids de cent livres. Il est toutefois
+des exceptions à cette règle, et en moyenne le poids de chacune des
+défenses de l'éléphant africain est évalué à deux cents livres. Dans
+cette dernière espèce, la femelle est également pourvue de défenses qui
+ne diffèrent de celles du mâle que par la longueur. La femelle de
+l'éléphant des Indes n'en a point, ou elle en a de si petites, qu'elles
+font à peine saillie sur la peau des lèvres.
+
+Les autres différences essentielles entre les deux espèces consistent
+dans la forme du front, qui est concave chez l'éléphant des Indes et
+convexe chez l'éléphant d'Afrique, dans l'émail des dents, enfin dans
+les sabots des pieds de derrière, qui sont au nombre de quatre pour le
+premier et de trois pour le second.
+
+Les éléphants d'Asie ne sont pas tous semblables. Ils se divisent en
+variétés bien distinctes, dont chacune diffère de l'autre presque autant
+que le type de l'espèce diffère de celui de l'éléphant africain.
+
+Une variété connue en Orient sous le nom de mooknah a des défenses
+droites, dont la pointe se dirige en bas, tandis que ces singuliers
+appendices ont habituellement la pointe en haut.
+
+Les Asiatiques reconnaissent deux grandes castes d'éléphants, le
+coomareah et le merghee. Une trompe large, les jambes courtes, un corps
+massif et trapu, une puissance musculaire considérable, tels sont les
+caractères du coomareah. Le merghee est de plus haute taille; mais sa
+trompe est moins grosse, et il est loin d'avoir la vigueur et la
+solidité du précédent. Grâce à ses longues jambes, il va plus vite que
+le coomareah; mais celui-ci, ayant la trompe plus développée, ce que les
+amateurs considèrent comme une beauté, et résistant mieux à la fatigue,
+est plus recherché sur les marchés orientaux.
+
+Les éléphants blancs qu'on rencontre parfois sont simplement des
+albinos. Néanmoins, en diverses contrées de l'Asie, on les tient en
+estime particulière, et l'on en donne des prix exorbitants. Certains
+peuples ont même pour eux une vénération superstitieuse.
+
+L'éléphant des Indes habite la plupart des régions orientales et
+méridionales de l'Asie, le Bengale, les royaumes d'Aracan, de Siam, de
+Pégu, Ceylan, Java, Sumatra, Bornéo, l'archipel de la Sonde et les
+Célébes. Il y est, depuis une époque immémoriale, réduit à l'état
+domestique, et employé à l'usage de l'homme; mais on le trouve aussi à
+l'état sauvage, tant sur le continent que dans les îles, et la chasse à
+l'éléphant est un des exercices favoris des Orientaux.
+
+En Afrique, l'éléphant n'existe qu'à l'état sauvage. Aucune des nations
+de ce continent peu connu n'a pensé à le dompter et à s'en servir. Il
+n'est recherché que pour ses dents et pour sa chair. Quelques écrivains
+ont prétendu qu'il était plus féroce que son congénère indien, et qu'il
+eût été impossible d'en faire un animal domestique. C'est une erreur. Si
+l'éléphant africain n'a pas été dressé, c'est uniquement parce qu'aucune
+nation de l'Afrique moderne n'est arrivée à un degré de civilisation
+assez avancé pour tirer parti des qualités de ce précieux quadrupède. On
+peut l'apprivoiser aussi aisément que son cousin des Indes, et charger
+son dos d'une tour ou howdah. L'expérience en a été faite; mais la
+meilleure preuve de ce que nous avançons, c'est que la domestication de
+l'éléphant d'Afrique avait pris jadis un développement immense; ceux de
+l'armée carthaginoise appartenaient à l'espèce africaine.
+
+Cette espèce, qui hante le centre et le midi de l'Afrique, a pour
+limites à l'est l'Abyssinie, à l'ouest le Sénégal. Il y a quelques
+années, on la trouvait au Cap de Bonne-Espérance; mais l'activité des
+chercheurs d'ivoire hollandais, l'usage meurtrier qu'ils ont fait de
+leurs grands fusils, l'ont chassée de ces parages, et on ne la voit plus
+au sud de la rivière Orange.
+
+Quelques naturalistes, entre autres Cuvier, ont cru que l'éléphant
+d'Abyssinie appartenait à l'espèce indienne. C'est une idée maintenant
+abandonnée. Ce grand mammifère, qui se distingue par sa tête oblongue,
+par son front concave, par ses mâchelières composées de lames
+transverses et ondoyantes, fréquente, comme nous l'avons dit, les
+régions orientales et méridionales de l'Asie, ainsi que les grandes îles
+voisines; mais rien ne donne lieu de croire à sa présence dans aucune
+partie de l'Afrique.
+
+Il est à supposer que l'espèce africaine a des variétés qui n'ont pas
+été bien étudiées. On dit qu'on en voit dans les montagnes qui dominent
+le Niger une variété rouge et très-féroce; mais les éléphants rouges
+qu'on a observés ne devaient peut-être leur couleur qu'à la poussière
+rouge où ils s'étaient roulés.
+
+Dans les régions tropicales, les éléphants atteignent des proportions
+plus colossales que partout ailleurs.
+
+Swartboy parla d'une variété connue par les chasseurs hottentots sous la
+dénomination de koes-cops. Elle diffère de toutes les autres en ce
+qu'elle est entièrement dépourvue de défenses, qu'elle a le caractère
+intraitable. Le koes-cops se jette avec fureur sur les animaux ou les
+hommes qu'il rencontre; mais comme il ne fournit pas d'ivoire, et que
+par conséquent on n'a point d'intérêt à le tuer, les chasseurs l'évitent
+et lui cèdent la place.
+
+Ce fut sur ce sujet que, toute la soirée, roula l'entretien de la
+famille réunie autour du feu du camp. Hans fournit de nombreux
+renseignements qu'il avait puisés dans les livres: mais ceux que donna
+le Bosjesman étaient peut-être plus dignes de foi.
+
+Von Bloom et ses fils devaient bientôt acquérir une connaissance
+pratique des mœurs des proboscidiens, qui allaient devenir pour eux
+les êtres les plus intéressants de la création.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI.
+
+DISSECTION DE L'ÉLÉPHANT
+
+
+Le lendemain fut un jour de rude travail, mais tout le monde s'y livra
+avec joie. Il s'agissait de tirer parti des dépouilles du monstrueux
+pachyderme.
+
+Quoique inférieur au bœuf, au mouton ou au porc, l'éléphant n'est pas
+à dédaigner sous le rapport comestible. Il n'y a point de raison pour
+que sa chair soit mauvaise, car il se nourrit de substances saines,
+exclusivement végétales, telles que les feuilles et les jeunes pousses
+des arbres, ou plusieurs espèces de racines bulbeuses qu'il arrache avec
+sa trompe et ses défenses. Toutefois la qualité de la nourriture n'est
+pas en général le critérium de la bonté de la viande. Le porc, qui se
+repaît d'immondices et se vautre dans la fange, nous fournit une
+prodigieuse diversité de mets savoureux; tandis que le tapir de
+l'Amérique du Sud, animal de la famille des pachydermes, qui vit
+uniquement de racines succulentes, a la chair d'un goût amer et
+détestable.
+
+Von Bloom et sa famille n'auraient pas volontiers fait un usage habituel
+de viande d'éléphant. S'ils avaient été certains de se procurer de
+l'antilope, l'énorme cadavre aurait pu être abandonné aux hyènes; mais,
+faute de mieux, ils s'occupèrent de dépecer la victime du rhinocéros.
+Leur premier soin fut de couper les défenses, opération qui leur prit
+deux heures, et qui leur aurait pris le double de temps sans
+l'expérience de Swartboy qui manœuvrait la hache avec une grande
+dextérité.
+
+Quand on eut extrait l'ivoire, on commença le dépècement. Il était assez
+difficile de tirer parti de la moitié du corps qui était sous l'eau,
+mais Von Bloom n'avait pas besoin d'y toucher, la partie supérieure
+suffisait pour lui procurer d'amples provisions, et il se mit à la
+dépouiller avec le concours de ses enfants et de Swartboy. Ils
+enlevèrent la peau par larges feuilles; puis ils coupèrent en morceaux
+l'épiderme mou et flexible, que les indigènes emploient à fabriquer des
+outres et des seaux.
+
+On le jetta comme inutile, car la charrette renfermait une assez grande
+quantité de vases propres à mettre de l'eau. Quand la chair fut à
+découvert, on la sépara des côtes en larges tranches. Les côtes
+elles-mêmes furent enlevées une à une avec la hache. Elles n'étaient
+intrinsèquement d'aucune valeur, mais il importait de les retirer pour
+avoir la graisse amoncelée autour des intestins, cette graisse devant
+être d'une grande ressource en cuisine pour des aventuriers auxquels le
+beurre manquait.
+
+L'extraction de la graisse ne se fit pas sans quelques difficultés, dont
+Swartboy triompha courageusement. Il grimpa dans l'intérieur de
+l'immense carcasse, tailla et creusa avec activité, et fit passer
+successivement à ses compagnons des morceaux qu'ils emportèrent à
+quelque distance. Le triage en fut effectué, la graisse fut serrée avec
+soin dans un morceau de la seconde peau, et l'opération fut ainsi
+terminée. Les quatre pieds, qui, avec la trompe, constituent la partie
+plus délicate, avaient été coupés à l'articulation du fanon. Il fallait
+maintenant recourir à des procédés de conservation. Les voyageurs
+avaient du sel, mais en trop petite quantité pour songer à l'utiliser.
+Heureusement Swartboy et Von Bloom lui-même connaissaient les procédés
+qu'on emploie dans les contrées où le sel est rare, et qui consistent
+simplement à couper la viande en minces lanières et à l'exposer au
+soleil quand elle est desséchée; de la sorte, elle peut se garder
+pendant des mois entiers. Si le temps est couvert, un feu lent peut
+remplacer les rayons du soleil. Des pieux (fourchus) furent plantés de
+distance en distance, d'autres placés horizontalement, et les lanières
+qu'on avait découpées y furent suspendues en innombrables festons. Avant
+la nuit, les environs du camp offraient l'aspect d'une blanchisserie;
+seulement les objets étendus, au lieu d'être blancs, avaient une belle
+teinte d'un rose clair.
+
+L'œuvre n'était pas encore achevée, il restait à conserver les pieds,
+qui exigent un traitement différent. Swartboy, qui en connaissait seul
+le secret, creusa un trou de deux pieds de profondeur, et d'un diamètre
+un peu plus grand. Avec la terre qu'il en avait tirée, il forma tout
+autour une espèce de banquette. Par ses ordres les enfants amassèrent du
+bois et des branches sèches, et en bâtirent sur le trou un bûcher
+pyramidal auquel ils mirent le feu; il creusa ensuite trois autres trous
+exactement semblables, qu'on recouvrit également de combustibles, et
+bientôt quatre foyers incandescents s'allumèrent sur le sol. Obligé
+d'attendre qu'ils fussent consumés, Swartboy lutta résolûment contre le
+sommeil.
+
+Lorsqu'il ne resta plus du premier bûcher que des cendres rouges, le
+Bosjesman les enleva soigneusement avec une pelle, et ce travail, si
+simple en apparence, lui coûta plus d'une heure. L'excessive chaleur
+qu'il avait à supporter le forçait par intervalles à s'interrompre. Von
+Bloom et ses fils le relayèrent, et tous les quatre furent bientôt
+couverts de sueur, comme s'ils fussent sortis d'un four. Quand le
+premier trou fut entièrement débarrassé de charbon, Swartboy et Von
+Bloom y déposèrent un des pieds, et le recouvrirent avec le sable qui
+avait été enlevé primitivement et qui était aussi chaud que du plomb
+fondu. On ramassa dessus des charbons, et un nouveau feu fut allumé. Les
+trois autres pieds furent traités de même. Pour qu'ils fussent cuits
+suffisamment et en état d'être conservés, il fallait les laisser dans le
+four jusqu'à la complète extinction des bûchers. Swartboy devait ensuite
+ôter les cendres, retirer les pieds avec une broche de bois, les
+nettoyer, les parer, et ils étaient dès lors bons à manger, si on ne
+préférait les mettre en réserve.
+
+Comme les feux ne pouvaient guère s'éteindre avant l'aurore, nos
+voyageurs, harassés de leurs travaux extraordinaires, achevèrent leur
+souper de trompe bouillie, et allèrent se coucher sous l'ombre tutélaire
+du nwana.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII.
+
+LES HYÈNES.
+
+
+La fatigue aurait dû procurer aux travailleurs un doux sommeil; mais il
+ne leur fut pas permis de le goûter. A peine avaient-ils les yeux
+fermés, que des bruits étranges les arrachèrent à cet état de rêverie
+qui précède l'assoupissement. Il leur sembla entendre des éclats de rire
+qu'on aurait pu attribuer à des voix humaines. Ils ressemblaient
+parfaitement aux ricanements aigus d'un nègre en délire. On aurait dit
+que les hôtes de quelque Bedlam de nègres avaient brisé les portes de
+leur prison, et se répandaient dans la campagne. Les sons devenaient de
+plus en plus perçants; il était évident que ceux par lesquels ils
+étaient poussés se rapprochaient du camp. C'étaient des cris confus, si
+variés que le plus habile ventriloque aurait vainement essayé de les
+reproduire. Les voix hurlaient, grommelaient, soupiraient, grognaient,
+sifflaient, caquetaient, aboyaient. Tantôt elles lançaient une note
+brève et aiguë, tantôt elles traînaient longuement un gémissement
+plaintif. Par intervalles régnait un profond silence; puis le sauvage
+concert recommençait, et le signal en était donné par ce ricanement
+humain qui surpassait en horreur tous les autres sons.
+
+Vous supposez que ce chœur épouvantable dut jeter l'alarme dans le
+camp. Il n'en fut rien. Personne n'eut peur, pas même Gertrude, pas même
+le petit Jean. S'ils n'avaient pas été familiarisés avec ces étranges
+clameurs, ils auraient éprouvé l'effet qu'elles devaient naturellement
+produire; mais Von Bloom et sa famille avaient trop longtemps vécu dans
+les déserts africains pour ne pas savoir à quoi s'en tenir. Dans les
+hurlements, dans les jacassements, dans les glapissements, ils avaient
+reconnu les cris du chacal.
+
+Le rire, c'était celui de l'hyène.
+
+Au lieu d'être effrayés et de sauter à bas de leurs lits, nos
+aventuriers écoutèrent tranquillement. Von Bloom et les enfants
+couchaient dans la charrette; Swartboy et Totty étaient étendus sur le
+sol auprès des feux, dont la lumière les garantissait de l'approche de
+toutes bêtes fauves.
+
+Cependant, en cette circonstance, les hyènes et les chacals semblaient
+être aussi nombreux que hardis. Quelques minutes après avoir annoncé
+leur présence, ils faisaient un tintamarre qui eût été désagréable,
+quand même on n'aurait pas su à quels animaux l'attribuer.
+
+Enfin, ils se rapprochèrent tellement, qu'il était impossible de
+regarder de n'importe quel côté sans voir briller à la lueur des feux
+des yeux rouges ou verdâtres. On pouvait remarquer encore les dents
+blanches des hyènes, qui ouvraient leurs gueules hideuses pour pousser
+leur rauque éclat de rire.
+
+Avec un pareil spectacle devant les yeux, avec un pareil vacarme dans
+les oreilles, il n'était guère facile de dormir, malgré l'excès de la
+fatigue. Non-seulement on ne pouvait songer au sommeil, mais encore
+tous, sans en excepter le porte-drapeau, commencèrent à s'inquiéter.
+Jamais ils n'avaient vu de bandes aussi considérables; il n'y avait pas
+autour du camp moins d'une cinquantaine de chacals et de deux douzaines
+d'hyènes tachetées. Von Bloom savait que dans les circonstances
+ordinaires ces derniers animaux n'étaient pas dangereux. Cependant ils
+attaquaient parfois l'homme, ce que lui rappelèrent ensemble Swartboy,
+instruit par l'expérience, et Hans, éclairé par ses lectures.
+
+Les hyènes étaient si voraces qu'il devenait nécessaire de faire contre
+elles une démonstration. Von Bloom, Hans et Hendrik, armés de leurs
+fusils, sortirent de la charrette, tandis que Swartboy saisissait son
+arc et ses flèches. Tous les quatre se tinrent derrière le tronc du
+figuier-sycomore, du côté opposé à celui où les feux étaient allumés.
+C'était une position bien choisie; ils s'y trouvaient cachés et
+pouvaient observer sans être vus tout ce qui se présentait à la lueur
+des brasiers.
+
+Ils étaient à peine installés quand ils s'aperçurent qu'ils avaient
+commis une impardonnable négligence. Pour la première fois ils
+devinèrent que la chair de l'éléphant attirait seule un si grand nombre
+d'hyènes, et qu'ils avaient eu le tort de la pendre trop bas. En effet,
+tandis qu'ils surveillaient les festons rougeâtres, une bête au poil
+hérissé se dressa sur ses pattes de derrière, enleva un morceau choisi
+et disparut dans les ténèbres. On entendit les pas de ses compagnes qui
+s'élançaient pour prendre leur part du butin, et bientôt toute la bande
+aux yeux étincelants et aux dents blanches se tint prête à un assaut
+général.
+
+Aucun des chasseurs n'avait fait feu; leur poudre et leur plomb étaient
+trop précieux pour être inutilement gaspillés, et l'agilité que les
+hyènes mettaient dans leurs mouvements rendait presque impossible de les
+viser. Animées par leur succès, elles s'avançaient en bon ordre et
+seraient indubitablement parvenues à emporter presque toute la provision
+de biltongue; c'est ainsi qu'on désigne la viande d'éléphant conservée
+par la dessication.
+
+--Nos fusils ne nous servent à rien, dit Von Bloom, mettons-les de côté
+et occupons-nous de serrer le biltongue; autrement, si nous voulons le
+défendre, nous sommes dans la nécessité de veiller jusqu'à demain.
+
+--Mais comment, demanda Hendrik, le placer hors de la portée des hyènes?
+
+--Nous pourrions, répondit le fermier, l'empiler dans la charrette;
+malheureusement notre chambre à coucher se trouverait rétrécie, il
+vaudrait mieux tâcher d'exhausser nos traverses; mais dans l'obscurité
+il est difficile de couper d'autres pieux.
+
+--J'ai une proposition à faire, dit Hans: il faut lier ensemble
+quelques-unes de nos perches, et nous établirons sur les fourches
+supérieures nos traverses horizontales. La viande ainsi suspendue sera à
+l'abri des hyènes et des chacals.
+
+Le projet de Hans fut adopté à l'unanimité. En réunissant plusieurs
+perches, on donna à l'échafaudage une douzaine de pieds de haut; les
+traverses ayant été posées, Von Bloom les garnit de biltongue en montant
+sur un des coffres de la charrette.
+
+Lorsque cette opération fut terminée, le trio des chasseurs reprit son
+poste à l'ombre du nwana, avec l'intention d'épier la conduite des
+maraudeurs.
+
+Ils n'eurent longtemps à attendre. Au bout de cinq minutes, la bande
+revint à la charge en hurlant, en ricanant et en glapissant comme par
+le passé; seulement ces différents cris n'exprimèrent cette fois que le
+désappointement et la fureur.
+
+Hyènes et chacals virent du premier coup d'œil que les appétissantes
+guirlandes n'étaient plus à leur portée; toutefois ils ne voulurent pas
+déserter la place sans s'être assurés bien positivement du fait; les
+plus gros et les plus courageux des deux espèces se placèrent sous
+l'échafaudage et s'efforcèrent d'atteindre le biltongue. Après des bonds
+réitérés mais infructueux, ils se découragèrent et ils allaient
+s'éloigner tranquillement, à l'exemple du renard de la fable, lorsque
+Von Bloom, furieux d'être si désagréablement dérangé à cette heure
+indue, résolut de se venger des persécuteurs. Il donna le signal, et
+trois coups de fusils partirent à la fois. Cette décharge inattendue
+dispersa l'ennemi, qui laissa sur le sol trois cadavres. Deux hyènes
+avaient mordu la poussière, et la flèche empoisonnée de Swartboy avait
+pénétré dans les flancs d'un chacal.
+
+Les chasseurs chargèrent leurs fusils et reprirent leur poste; mais
+après une demie-heure d'attente, ils crurent pouvoir se retirer. Une
+heureuse diversion s'était opérée, les hyènes et les chacals avaient
+découvert les restes de l'éléphant et s'étaient jetés dessus.
+
+Pendant toute la nuit, on les entendit se quereller, gronder, rire et
+japper autour de leur proie, qu'ils allaient chercher en plongeant dans
+les eaux du lac.
+
+Von Bloom et ses enfants ne s'amusèrent pas à écouter ce bruit; dès
+qu'ils furent certains que les bêtes féroces ne reviendraient plus au
+camp, ils rentrèrent dans leur lit et goûtèrent le doux sommeil qui suit
+une journée de travail.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII.
+
+L'OUREBI
+
+
+Le lendemain matin, les hyènes et les chacals avaient disparu sans
+laisser la moindre parcelle de la chair de l'éléphant.
+
+L'énorme squelette était entièrement dépouillé, les rudes langues de
+hyènes en avaient même poli les os. Chose plus étonnante encore, deux
+chevaux, qui achevaient dans la prairie leur triste existence, avaient
+été abattus pendant la nuit et disséqués aussi nettement que l'éléphant.
+C'était une preuve que les animaux voraces abondaient autour du camp, et
+leur présence était de bon augure, car ils ne se montrent que dans les
+localités giboyeuses.
+
+En examinant les bords du lac, on constata que des bêtes de diverses
+espèces y étaient venues boire.
+
+On reconnut le sabot rond et solide du couagga et de son congénère le
+dauw, puis l'empreinte nettement dessinée de l'antilope gemsbock et la
+trace plus large de l'élan. Au milieu de toutes les marques éparses sur
+le rivage, Von Bloom ne manqua pas d'observer celles du lion; on ne
+l'avait pas entendu rugir; mais il était certain qu'il hantait la
+contrée, à la piste des couaggas, des gemsbock et des élans, qui sont sa
+proie favorite.
+
+La famille travailla peu ce jour-là. La préparation du biltongue et la
+surveillance que les maraudeurs avaient exigée avaient épuisé les forces
+de Von Bloom et de ses compagnons. Ils étaient disposés à l'oisiveté.
+Cependant Swartboy nettoya les pieds d'éléphant après les avoir tirés du
+four, et disposa le biltongue de manière à en accélérer la dessication.
+Von Bloom emmena loin du camp les trois chevaux qui restaient et qui
+n'avaient pas deux jours à vivre. Il mit fin à leurs souffrance et fit
+acte de charité en leur envoyant à chacun une balle à travers le
+cœur.
+
+De tous les bestiaux du porte-drapeau, il ne restait plus que la vache,
+de laquelle on appréciait les services, et qui était l'objet de soins
+particuliers. Sans le lait qu'elle fournissait en abondance,
+l'alimentation de la famille aurait été d'une nature assez sauvage. Tous
+les jours on conduisait la précieuse bête dans le meilleur pâturage, et
+le soir elle rentrait dans un kraal d'épines qu'on avait construit pour
+elle à peu de distance du nwana. Ces épines, dont les racines étaient
+placées à l'intérieur, formaient avec leurs cimes touffues des chevaux
+de frise qu'aucun animal n'était tenté de franchir. Une haie pareille
+est impénétrable même pour le lion, à moins qu'il n'ait été provoqué et
+qu'il ne se connaisse plus.
+
+Pour permettre à la vache d'entrer et de sortir, on avait ménagé une
+ouverture dont la porte était un grand buisson.
+
+Après la vache, le seul animal domestique du camp était le faon de
+springbok, le favori de Gertrude; mais le jour même, il eut un compagnon
+non moins gracieux que lui et de proportions encore plus délicates.
+C'était le faon d'un ourebi, une des antilopes élégantes dont on trouve
+tant de variétés dans les plaines et dans les bois de l'Afrique
+méridionale.
+
+Cette jolie bête fut un cadeau de Hendrik, qui apporta en même temps
+pour dîner de la venaison que tout le monde, à l'exception de Swartboy,
+préféra au rôti d'éléphant.
+
+Il était sorti vers midi, croyant avoir vu un animal rôder près du camp.
+Après avoir fait un demi-mille dans les broussailles, sur la lisière de
+la prairie, il aperçut deux individus d'une espèce qui lui était
+inconnue, mais qui, à en juger par leur conformation, devaient être des
+antilopes ou des daims. Comme Hans lui avait dit qu'il n'y avait pas de
+daims dans le sud de l'Afrique, il en conclut qu'il avait sous les yeux
+deux antilopes. Une seule portait des cornes; c'étaient par conséquent
+un mâle et une femelle. Le premier n'avait pas deux pieds de hauteur. Sa
+robe était d'un fauve pâle; ses yeux étaient surmontés de sourcils
+blancs; il avait le ventre blanc et de longs poils de la même couleur
+sous la gorge. Des touffes de poils jaunâtres pendaient au-dessus de ses
+genoux. Ses cornes n'étaient pas recourbées en forme de lyre comme celle
+de l'antilope springbok, mais elles s'élevaient presque verticalement à
+la hauteur de quatre pousses. Elles étaient noires, rondes et
+légèrement annelées. La femelle, qui n'avait pas de cornes, était
+beaucoup plus petite que son compagnon.
+
+Après avoir fait toutes ces observations, Hendrik en conclut
+judicieusement que ces antilopes étaient des ourebis.
+
+Il tâcha de les rapprocher avec assez de précaution pour ne pas donner
+l'alarme à ces bêtes craintives; mais il ne pouvait sans imprudence
+dépasser un buisson de jong dora derrière lequel il se tint caché, et
+qui était encore à deux cents yards des ourebis.
+
+De temps en temps le mâle dressait son cou gracieux, poussait un léger
+bêlement et jetait autour de lui des regards soupçonneux; Hendrik jugea
+par ces symptômes qu'il approcherait difficilement des ourebis à portée
+de sa petite carabine.
+
+Il avait eu soin de se placer sous leur vent; mais, au bout de quelque
+temps, il aperçut avec douleur qu'elles broutaient au vent, à la manière
+des springboks et de quelques autres espèces. Par conséquent elles
+marchaient régulièrement, les naseaux tournés vers le côté d'où
+soufflait le vent et mettaient à chaque pas un plus grand intervalle
+entre eux et lui.
+
+Il fallait donc renoncer à la chasse ou faire un long circuit pour
+barrer le passage aux ourebis. L'exécution de cette dernière manœuvre
+était lente, pénible et d'un résultat douteux: Hendrik aurait beau
+multiplier les marches et les contre-marches, glisser de buisson en
+buisson, se tapir dans les herbes, il était probable que les ourebis le
+sentiraient avant qu'il fût à bonne portée; car c'est précisément afin
+de pouvoir être avertis par le flair de la présence d'un ennemi qu'elles
+broutent toujours contre le vent.
+
+La plaine était vaste; les abris étaient lointains et clairsemés: aussi
+Hendrik, découragé, abandonna-t-il le projet d'attaquer les ourebis par
+devant.
+
+Il était sur le point de regagner le camp, lorsqu'il lui vint à l'idée
+d'employer la ruse. Il savait que, chez plusieurs espèces d'antilopes,
+la curiosité est plus forte que la crainte. Il avait souvent, par divers
+stratagèmes, attiré près de lui des springboks. Pourquoi les ourebis
+n'obéiraient-elles pas aux mêmes impulsions?
+
+--Tentons l'aventure! se dit-il. Au pis aller, j'en serai quitte pour
+battre en retraite, ce que je serais obligé de faire dès à présent, si
+je ne courais une dernière chance.
+
+Sans perdre un instant, il chercha dans sa poche un grand mouchoir rouge
+qui lui avait plus d'une fois servi en pareille occasion.
+Malheureusement il ne trouva rien.
+
+Il fouilla dans les deux poches de sa veste et de ses larges culottes,
+puis dans son gilet; mais, hélas! le mouchoir rouge avait été oublié
+dans la charrette!
+
+Comment le remplacer? En ôtant sa veste et en l'élevant en l'air? Elle
+n'était pas d'une couleur assez vive.
+
+Fallait-il mettre son chapeau au bout de son fusil? La réussite de cet
+expédient était plus probable; cependant il avait le désavantage de trop
+rappeler la forme humaine que redoutaient les animaux en général et les
+ourebis en particulier.
+
+Enfin Hendrik eut une heureuse idée.
+
+Il avait entendu dire que la curiosité des antilopes était excitée
+non-seulement par les couleurs voyantes, mais encore par les formes
+bizarres, par les mouvements singuliers. Il se souvint d'un stratagème
+que les chasseurs avaient souvent employé avec succès et dont
+l'exécution était facile.
+
+Il s'agissait de se tenir sur les mains, la tête en bas. C'était un
+exercice gymnastique que le jeune homme avait maintes fois pratiqué pour
+son amusement, et dans lequel il avait acquis l'habileté d'un acrobate.
+
+Sans plus tarder, il déposa sa carabine à terre, et, se tenant sur la
+tête et sur les mains, il se mit à remuer les pieds en l'air, en les
+frappant l'un contre l'autre et en les croisant de la manière la plus
+fantastique.
+
+Il avait le visage tourné du côté des ourebis; mais il ne pouvait les
+voir, car l'herbe avait un pied de haut. Cependant, par intervalles, il
+laissait retomber ses pieds et regardait entre ses jambes pour juger de
+l'effet de sa ruse.
+
+Elle réussit. Le mâle, en apercevant l'objet inconnu, fit entendre un
+sifflement aigu, et partit avec la vitesse d'un oiseau, car l'ourebi est
+une des plus agiles antilopes d'Afrique. La femelle suivit, mais plus
+lentement, et se trouva bientôt en arrière.
+
+Le mâle se ravisa tout à coup. Comme s'il eût eu honte de son peu de
+galanterie, il fit volte-face, et alla au-devant de sa compagne.
+
+Quel pouvait être l'objet inconnu? C'était ce que le mâle semblait se
+demander. Ce n'était ni un lion, ni un léopard, ni une hyène, ni un
+chacal, ni un renard, ni un loup, ni un chien sauvage, ni aucun de ses
+ennemis bien connus. Ce n'était pas non plus un Bosjesman, puisqu'il
+paraissait avoir deux têtes. Qu'était-ce donc?
+
+L'objet était resté en place, il n'avait pas l'air de vouloir poursuivre
+une proie; peut-être n'était-il pas dangereux.
+
+Ainsi raisonna le mâle. Sa curiosité dominant sa crainte, il voulut,
+avant de s'éloigner, voir de plus près la chose mystérieuse qui attirait
+son attention. Peu importait ce qu'elle pouvait être; à la distance qui
+l'en séparait, elle était hors d'état de lui nuire; et si elle courait
+après lui, il comptait la laisser bien loin en arrière, puisque sa
+vélocité dépassait celle de tous les bipèdes ou quadrupèdes africains.
+
+Il s'approcha donc de plus en plus, en allant en zigzag à travers la
+plaine, jusqu'à ce qu'il fut arrivé à moins de cent pas de l'étrange
+objet qui l'avait d'abord effarouché. Sa compagne semblait animée du
+même sentiment de curiosité, et ses grands yeux étincelaient d'un vif
+éclat. De temps en temps, l'un et l'autre s'arrêtaient comme pour tenir
+conseil, et se demander s'ils savaient à quoi s'en tenir sur le
+caractère de l'animal étranger. Il était évident que leur perplexité se
+prolongeait, car l'étonnement se peignait dans leurs regards et dans
+leurs allures.
+
+Enfin l'étrange objet se perdit un moment sous l'herbe, et quand il
+reparut il avait subi une métamorphose, il en partait des reflets
+brillants qui fascinèrent tellement l'ourebi mâle, qu'il resta immobile
+et les yeux fixes.
+
+Fatale fascination! ce fut son dernier regard. Un éclair jaillit; une
+balle traversa le cœur du pauvre animal, et il ne vit plus les
+brillants reflets.
+
+La femelle accourut auprès de lui, et sans deviner la cause de sa mort
+subite, elle vit bien qu'il était mort. Son sang rouge s'échappait de sa
+blessure; ses yeux étaient vitreux; il était muet et sans mouvement.
+
+Elle se disposait à fuir; mais pouvait-elle se séparer immédiatement de
+la dépouille inanimée de son compagnon; elle lui devait quelques pleurs;
+elle avait des devoirs de veuve à remplir; mais elle n'en eut pas le
+temps. L'amorce pétilla de nouveau; le tube brillant lança son jet de
+flamme, et la femelle tomba sur le corps du mâle.
+
+Le jeune chasseur se releva, et ne voyant point d'autre gibier dans la
+plaine, il ne reprit pas le temps de recharger son fusil, comme il en
+avait l'habitude. Il courut ramasser ses deux victimes, mais qu'elle fut
+sa surprise de trouver auprès d'elles une troisième antilope encore
+vivante. C'était un faon qui n'était guère plus gros qu'un lapin, et que
+l'herbe avait jusqu'alors caché. Il poussait de faibles bêlements en
+bondissant autour du corps inanimé de sa mère.
+
+Tout chasseur qu'il était, Hendrik ne put se défendre d'une certaine
+émotion en contemplant ce tableau. Mais il songea que ce n'était pas en
+pure perte pour satisfaire un caprice qu'il avait tué ces antilopes. Sa
+conscience ne lui reprochait rien.
+
+Le petit faon était une trouvaille pour Jan, qui avait souvent désiré en
+posséder un, afin de n'avoir rien à envier à sa sœur; on pouvait
+nourrir l'orphelin avec le lait de la vache, et Hendrik se promit de le
+faire élever avec soin. Il s'en empara sans difficulté, car la jeune
+ourebi refusait de quitter la place où sa mère était tombée.
+
+Hendrik lia ensemble le mâle et la femelle, attacha une forte corde
+autour des cornes de l'ourebi mâle, et les traîna tous deux derrière
+lui, la tête la première et dans le sens du poil, ce qui rendait la
+traction plus facile. Il n'eut pas de peine à les tirer sur la pelouse,
+tout en portant le faon dans ses bras.
+
+La satisfaction fut générale lorsqu'on vit arriver ce renfort de
+venaison. Jan fut particulièrement enthousiasmé du jeune faon, et
+n'envia plus à Gertrude la possession de sa jolie gazelle.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV.
+
+LES AVENTURES DU PETIT JAN
+
+
+Il aurait mieux valu que Jan n'eût jamais vu la petite ourebi, car la
+nuit même l'innocente créature causa dans le camp une panique terrible.
+
+L'ordre du coucher avait été le même que la nuit précédente.
+
+Von Bloom et les quatre enfants s'étaient installés dans la charrette.
+
+Totty était étendue dessous, entre les roues.
+
+Le Bosjesman avait allumé à peu de distance un grand feu, près duquel il
+s'était endormi, enveloppé dans son kaross de peau de mouton.
+
+La famille n'avait pas été importunée par les hyènes, ce qui se
+concevait aisément. Les trois chevaux qu'on avait tués dans la journée
+absorbaient l'attention de ces désagréables visiteuses, dont on
+entendait les rires affreux du côté où gisaient les cadavres. Ayant
+largement à souper, elles n'avaient aucun prétexte pour s'aventurer dans
+le voisinage du camp, où elles avaient été mal accueillies la veille.
+
+Ce fut ainsi que raisonna Von Bloom avant de s'endormir; mais il se
+trompait. Quoique les hyènes eussent dévoré les chevaux, c'était une
+erreur de croire que leur appétit insatiable serait assouvi. Longtemps
+avant le jour, si Von Bloom avait été réveillé, il aurait entendu près
+du camp le rire frénétique des hyènes, dont les yeux verts scintillaient
+aux clartés mourantes du feu de Swartboy.
+
+Dans un moment d'insomnie, il avait bien entendu les bêtes féroces; mais
+sachant que le biltongue était hors d'atteinte, et s'imaginant qu'elles
+ne pouvaient nuire à personne, il ne daigna pas s'occuper de leurs
+bruyantes démonstrations.
+
+Cependant il fut réveillé en sursaut par le cri perçant d'un animal aux
+abois; et ce cri fut suivi d'un autre brusquement étouffé.
+
+Von Bloom reconnut le bêlement plaintif de l'ourebi.
+
+--Ce sont les hyènes qui la tuent, pensa-t-il.
+
+Tous les membres de la famille, éveillés en même temps, eurent la même
+idée; mais ils n'eurent pas le temps de l'exprimer. Un nouveau bruit les
+fit tressaillir, et ils se levèrent avec autant de précipitation que si
+une bombe eût éclaté sous la charrette: du côté d'où était parti le
+bêlement de l'antilope, la voix du petit Jan se fit entendre.
+
+Grand Dieu! qu'arrivait-il?
+
+A une clameur brusque et perçante succéda le tumulte confus d'une lutte;
+puis Jan appela au secours à grands cris, et les sons de sa voix furent
+de plus en plus affaiblis par la distance.
+
+Jan était enlevé!
+
+Cette pensée frappa Von Bloom, Hans et Hendrik, et les remplit de
+consternation. Ils avaient à peine les yeux ouverts, et, ne jouissant
+pas encore de toute la lucidité de leur esprit, ils ne savaient à quoi
+se résoudre.
+
+Les cris réitérés de Jan leur rendirent toute leur énergie. Sans même
+prendre leurs fusils, ils sautèrent à bas de la charrette et coururent
+au secours de leur frère.
+
+Totty était levée et versait des larmes, mais elle ignorait ce qui
+s'était passé.
+
+Ils ne s'arrêtèrent pas à l'interroger, leur attention fut attirée par
+les vociférations de Swartboy, et ils virent courir dans les ténèbres un
+tison ardent qui était sans doute porté par ce fidèle serviteur.
+
+Ils suivirent comme un fanal la torche embrasée. La voix du Bosjesman
+tonnait dans le lointain; mais, hélas! les cris du petit Jan
+retentissaient plus loin encore.
+
+Sans chercher à comprendre ce dont il s'agissait, ils hâtèrent le pas,
+en proie à de sinistres appréhensions.
+
+Tout à coup le tison descendit rapidement, remonta, redescendit, se
+releva de nouveau, et les clameurs de Swartboy redoublèrent.
+
+Evidemment il administrait à quelque animal une terrible correction.
+
+Mais on n'entendait plus la voix de Jan; était-il mort?
+
+Son père et ses frères s'avancèrent, et bientôt un étrange spectacle
+s'offrit à leurs yeux. Jan gisait au pied d'un buisson, aux racines
+duquel il se cramponnait. Autour de son poing droit était enroulé le
+bout d'une longue lanière, et à l'autre bout était attaché la jeune
+ourebi, horriblement mutilée. Swartboy était près de lui, tenant son
+tison, qui flamboyait avec un nouvel éclat depuis qu'il s'en était servi
+pour étriller une hyène affamée.
+
+L'hyène s'était évadée sans demander son reste, mais personne ne songea
+à la poursuivre; on ne s'occupait que du petit Jan.
+
+L'enfant fut relevé; tous les yeux l'examinèrent avec empressement, et
+un cri de joie partit de toutes les poitrines quand on s'aperçut qu'il
+n'était pas blessé. Les épines l'avaient égratigné, la corde qu'il
+tenait avait laissé sur son poing un sillon bleuâtre; il était un peu
+troublé, mais il reprit promptement ses sens et donna l'assurance qu'il
+n'éprouvait aucune douleur; il expliqua ensuite les détails de sa
+mystérieuse aventure.
+
+Il s'était couché dans la charrette avec ses frères, mais il ne s'était
+pas endormi comme eux; il était préoccupé de sa chère ourebi, qui, faute
+de place, avait été reléguée sous la charrette.
+
+Jan se mit en tête de la contempler encore avant de s'endormir. Sans
+dire un mot à personne, il descendit, détacha doucement l'ourebi, qu'on
+avait liée à l'une des roues, et la conduisit auprès du feu pour la
+mieux voir.
+
+Après l'avoir admirée pendant quelque temps, Jan pensa que Swartboy ne
+serait pas fâché de partager ses impressions, et il secoua le Bosjesman
+sans cérémonie. Celui-ci n'était nullement disposé à se réveiller pour
+regarder un animal de l'espèce duquel il avait mangé des centaines; mais
+il aimait son jeune maître et ne se formalisa pas d'un caprice qui le
+privait du sommeil.
+
+Tous deux se mirent à causer des grâces de l'ourebi; mais ce genre de
+conversation finit par devenir monotone, et Swartboy proposa de dormir.
+Jan y consentit, à condition qu'il coucherait auprès du feu.
+
+--J'irai, dit-il, chercher ma couverture dans la charrette, et vous
+n'aurez pas besoin de partager avec moi votre kaross.
+
+--Y songez-vous? répondit Swartboy; quelle fantaisie! Si votre père se
+lève et ne vous trouve pas à côté de lui, que dira-t-il?
+
+--Il n'aura pas de reproches à me faire, j'ai eu froid dans la
+charrette, et il est tout naturel que je me rapproche du feu. Je vous en
+prie, laissez-moi coucher auprès de vous.
+
+Le petit lutin employa tant d'artifices que Swartboy, qui ne pouvait
+rien lui refuser, finit par se rendre. Il n'y avait pour lui aucun
+inconvénient à coucher en plein air, car le temps n'était pas à la
+pluie.
+
+Jan remonta sans bruit dans la charrette, y prit sa couverture et vint
+se coucher à côté de Swartboy. De peur de perdre l'ourebi, il lui
+attacha au cou une lanière dont il s'assujettit fortement l'autre
+extrémité autour du poignet.
+
+Pendant quelque temps encore, il demeura en contemplation devant sa bête
+favorite; mais enfin le sommeil le gagna, et l'image de l'ourebi devint
+confuse devant ses yeux.
+
+A partir de cet instant, Jan ne pouvait se rendre exactement compte de
+ce qui lui était arrivé.--J'ai été éveillé, dit-il en terminant son
+récit, par une brusque secousse et par les bêlements de mon ourebi; et
+au moment où j'ouvrais les yeux, je me suis senti violemment traîné sur
+le sol; j'ai cru d'abord que Swartboy me jouait quelque mauvaises farce,
+mais à la lueur du foyer, j'ai vu un gros animal noir qui emportait
+l'ourebi et nous entraînait tous les deux. Jugez si je me suis mis à
+crier.
+
+J'ai tâché de me retenir à l'herbe, à la terre, aux branches d'arbre;
+mais il m'a été impossible de rien saisir. Enfin, passant auprès d'épais
+buissons, j'ai pu m'accrocher aux racines, et je m'y suis tenu de toute
+ma force.
+
+Pourtant l'animal noir me tirait toujours, je n'aurais pu résister
+longtemps sans le brave Swartboy, qui est arrivé avec son tison et qui a
+rossé d'importance la méchante bête. Elle n'a pas demandé son reste,
+allez!
+
+Quand il acheva ses explications, Jan s'était complètement remis; mais
+la pauvre ourebi, cruellement mutilée, n'avait pas plus de prix qu'un
+rat mort.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXV.
+
+DIGRESSION SUR LES HYÈNES
+
+
+Les hyènes ne sont que des loups d'une espèce particulière. Elles leur
+ressemblent par les mœurs et l'aspect général; mais elles ont la tête
+plus massive, le museau plus large, le cou plus court et la robe plus
+velue et plus hérissée; un de leur traits caractéristiques est
+l'inégalité des membres inférieurs: les jambes de derrière étant plus
+faibles et plus courtes que celle de devant, la croupe est beaucoup plus
+basse que les épaules, et la ligne du dos, au lieu d'être horizontale
+comme chez la plupart des animaux, s'abaisse obliquement vers la queue.
+
+Dans les temps fabuleux de la zoologie, le cou épais et lourd de l'hyène
+avait fait croire qu'elle n'avait pas de vertèbres cervicales. Ses
+fortes mâchoires lui permettent de broyer des os dont les autres bêtes
+de proie ne sauraient tirer aucun parti: elle brise les plus gros; et,
+après en avoir extrait la moëlle, elle les réduit en pâte et les avale.
+La nature ne laisse rien perdre, et c'est dans les contrées où abondent
+ces grands os que l'hyène se rencontre.
+
+Les hyènes sont les loups de l'Afrique, c'est-à-dire qu'elles
+représentent sur ce continent une espèce qui n'y existe pas. Le
+maraudeur des Pyrénées ou son frère jumeau d'Amérique n'auraient point
+sans elle d'analogue en Afrique, car le chacal est de trop petite taille
+pour être considéré comme un loup.
+
+De tous les loups, l'hyène est le plus laid, le plus repoussant. Ce
+serait l'animal le plus hideux de la création sans les babouins, avec
+lesquels elles ont d'ailleurs quelques rapports de physionomie et
+d'habitudes.
+
+Pendant longtemps on n'a connu qu'une seule espèce d'hyène, l'hyène
+vulgaire ou rayée sur laquelle on a débité une foule de fables
+absurdes. Aucun animal, pas même le vampire, pas même le dragon, n'a
+joué un rôle si important dans le monde surnaturel. D'après les récits
+fantastiques du moyen âge, l'hyène exerçait sur ses victimes la
+fascination du regard; les attirait et les dévorait. Elle changeait de
+sexe chaque année; on prétendait même qu'elle avait le pouvoir de se
+métamorphoser en jeune homme pour séduire les jeunes filles et les
+entraîner au fond des bois; elle imitait admirablement la voix humaine.
+Rôdant autour des maisons, elle prêtait l'oreille, et quand elle avait
+entendu prononcer le nom d'un membre de la famille, elle le répétait en
+poussant des cris de détresse. Celui qu'elle avait appelé sortait
+imprudemment et devenait sa victime.
+
+Ces histoires bizarres étaient crues comme article de foi; mais ce qui
+peut sembler étrange, c'est qu'elles ne sont pas totalement dépourvues
+de fondement, et il y a en effet dans le regard de l'hyène une puissance
+particulière qui emporte l'idée de fascination, quoique à ma
+connaissance personne ne s'y soit jamais laissé prendre. On a pu
+également se figurer que l'hyène imitait la voix humaine, par la simple
+raison que cette voix ressemble à la sienne. Je ne prétends pas dire que
+le cri de l'hyène soit exactement celui d'un homme, mais il présente
+avec certains cris particuliers une identité remarquable. Je connais
+plusieurs individus qui ont positivement des voix d'hyène, et
+l'imitation la plus exacte du rire humain est le cri de l'hyène
+tachetée.
+
+Malgré l'horreur qu'il inspire, on ne peut l'entendre sans être égayé
+par cette singulière parodie, dont les sons métalliques et saccadés
+rappellent la voix des nègres; j'ai déjà comparé ce rire à celui d'un
+nègre en état de folie.
+
+L'hyène rayée, quoique la mieux connue, est selon moi la moins
+intéressante de son genre. Elle est plus répandue que ses congénères; on
+la trouve dans presque toute l'Afrique, dans les parties méridionales de
+l'Asie, et même dans le Caucase et l'Altaï. C'est la seule espèce qui
+existe en Asie; toutes les autres sont originaires de l'Afrique, qui est
+la véritable patrie de l'hyène.
+
+Les naturalistes n'admettent que trois espèces d'hyènes; mais je suis
+convaincu qu'il y en a cinq ou six autres non moins distinctes, sans y
+comprendre le protales ou petite hyène fossoyeuse, et le chien sauvage
+du Cap, dont nous aurons à nous occuper dans le cours de notre récit.
+
+L'hyène rayée est ordinairement d'une couleur gris-cendré, avec de
+légères teintes jaunâtres et des stries irrégulières d'un brun foncé.
+Ces raies sont rangées obliquement le long du corps et suivent la
+direction des côtes; elles ne sont pas marquées avec la même netteté
+chez tous les individus.
+
+Le poil de l'hyène est rude, épais, et forme sur le cou, les épaules et
+le dos, une crinière lorsque l'animal est irrité.
+
+L'hyène commune est loin d'être brave; c'est en réalité la plus faible
+et la moins féroce de son genre. Elle est vorace, mais elle vit
+uniquement de charogne et n'ose pas attaquer des êtres vivants d'une
+taille deux fois moindres que la sienne. Elle se jette avec avidité sur
+les plus petits quadrupèdes, mais un enfant de douze ans peut aisément
+la mettre en fuite.
+
+La seconde espèce, désignée sous le nom d'hyène de Bruce, est celle dont
+le célèbre voyageur fut si souvent importuné pendant qu'il parcourait
+l'Abyssinie. Presque tous les naturalistes l'ont confondue avec l'hyène
+vulgaire, à laquelle elle ne ressemble que par les stries, encore
+sont-elles différemment disposées et d'une couleur différente. L'hyène
+de Bruce, deux fois plus grande que le type de l'espèce, la surpasse en
+force, en courage et en férocité. Elle attaque sans hésitation tous les
+animaux et l'homme lui-même. Elle entre la nuit dans les villages pour
+enlever les bestiaux et les enfants. Ces faits, qui paraissent
+invraisemblables, sont constatés par les témoignages les plus
+authentiques.
+
+L'hyène de Bruce a la réputation d'entrer dans les cimetières et de
+déterrer les cadavres pour s'en repaître. Quelques naturalistes ont nié
+le fait; mais pourquoi? On sait que dans presque toutes les parties de
+l'Afrique les morts ne reçoivent point de sépulture, et qu'ils sont
+déposés dans les champs, où les hyènes viennent les dévorer; on sait
+aussi que l'hyène creuse la terre. Est-il invraisemblable qu'elle
+découvre les cadavres, qui sont sa nourriture naturelle? C'est
+l'habitude du loup, du chacal, du coyotte et même du chien. Je les ai
+vus tous ensemble à l'œuvre sur le champ de bataille. Pourquoi ne
+serait-ce pas celle de l'hyène?
+
+Une troisième espèce, très-distincte des précédentes, est l'hyène
+tachetée (_hyena crocuta_). On l'appelle parfois aussi l'hyène rieuse, à
+cause de la particularité dont nous avons eu occasion de parler.
+
+Cette espèce est plus grande que l'hyène vulgaire, dont elle diffère peu
+par la couleur; seulement, au lieu d'être rayés, ses flancs sont
+couverts de taches. Elle a les mœurs de l'espèce Abyssinienne; mais
+elle est cantonnée dans la partie la plus méridionale de l'Afrique, où
+les colons hollandais la nomment tigre-loup, tandis que l'hyène vulgaire
+est connue sous la simple dénomination de loup.
+
+Une quatrième espèce, l'hyène velue (_hyena villosa_), a pour signe
+caractéristique de grands poils droits qui tombent le long de ses
+flancs. Elle est de la grosseur d'un chien du mont Saint-Bernard, et
+n'est pas sans analogie avec le blaireau. La couleur de sa robe est un
+brun foncé en dessus et un gris sale en dessous.
+
+Il est impossible de la confondre avec ses congénères, et cependant de
+savants naturalistes, entre autres de Blainville, l'ont décrite comme
+appartenant à la même espèce que l'hyène vulgaire. Les plus ignorants
+fermiers de l'Afrique méridionale ne s'y trompent pas.
+
+Le nom de loup des sables qu'ils donnent à cette quatrième espèce
+indique ses habitudes, car elle fréquente les bords de la mer et ne se
+trouve jamais dans les localités où abondent les hyènes communes.
+
+On a eu tort d'appeler cette espèce hyène brune, car elle n'est
+nullement caractérisée par sa couleur. Ce nom convient mieux à celle qui
+habite le grand désert, et dont les poils plus courts sont d'un brun
+uniforme. Sans doute, lorsque le centre de l'Afrique aura été
+complètement exploré, plusieurs espèces nouvelles seront ajoutées à
+cette liste déjà nombreuse.
+
+Les mœurs des hyènes se rapprochent de celles des grands loups. Elles
+vivent dans des grottes ou dans des crevasses de rochers. Quelques-unes
+s'emparent des terriers que d'autres animaux ont creusés, et qu'elles
+élargissent avec leurs griffes. Elles n'ont pas les pattes assez
+rétractiles pour monter sur les arbres; c'est dans leurs mâchoires et
+leurs dents que consiste leur principale force.
+
+Les hyènes sont des animaux solitaires; il est vrai qu'on les voit par
+bandes autour des carcasses, mais si elles sont attirées par une proie
+commune, elles se dispersent pour en emporter les lambeaux. D'une
+voracité excessive, elles mangent jusqu'aux morceaux de cuir et aux
+vieux souliers. Malgré leur lâcheté elles montrent de l'audace envers
+les pauvres indigènes, qui ne les chassent pas en vue de les exterminer.
+Elles entrent dans les misérables kraals et emportent souvent les
+enfants. Il est certain que plusieurs centaines d'enfants ont été tués
+par les hyènes dans l'Afrique méridionale.
+
+Vous vous demandez sans doute pourquoi on ne leur déclare pas la guerre?
+pourquoi on tolère leurs déprédations? Vous supposez que la vie humaine
+est regardée comme moins précieuse en Afrique qu'en Angleterre. Il n'en
+est rien. Si les sauvages n'assurent pas à leur famille une protection
+suffisante, les hommes civilisés ne sont guère moins coupables, et, au
+nombre de leurs lois, il en est plus d'une qui font de nombreuses
+victimes. Bien plus, l'existence humaine est parfois inutilement
+exposée. Une fête de la cour, une revue, la réception d'un empereur,
+entraînent presque toujours des accidents funestes.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVI.
+
+UNE MAISON DANS LES ARBRES
+
+
+Von Bloom réfléchit que les hyènes allaient être pour lui un grand
+fléau; elles menaçaient ses provisions, ses effets, et même ses enfants,
+car, en emmenant les aînés dans ses expéditions, il était obligé de
+laisser au camp les plus jeunes. D'autres animaux, plus redoutables
+encore, venaient boire dans le lac, et la nuit même on avait entendu sur
+ses bords le rugissement des lions. Il importait de mettre Gertrude et
+Jan à l'abri de leurs atteintes.
+
+Il fallait donc bâtir une maison; mais cette construction demandait du
+temps, les pierres étaient à un mille de distance et ne pouvaient être
+apportées qu'à la main. D'ailleurs à quoi bon se donner tant de peine
+pour un édifice provisoire; Von Bloom n'avait pas l'intention de se
+fixer dans ce lieu, où les éléphants viendraient sans doute à manquer
+bientôt.
+
+On pouvait construire une maison de bois, mais, à l'exception des
+figuiers-sycomores qui étaient plantés de distance en distance avec une
+sorte de symétrie, on ne trouvait que des mimosas, des euphorbes, des
+strélitzias, des aloès aborescents, des zamies aux souches épaisses.
+Toutes ces plantes embellissaient le paysage, mais ne pouvaient fournir
+aucun bois de charpente. Quand aux nwanas, ils étaient tellement gros,
+qu'il eût été aussi difficile d'en abattre un seul que de bâtir une
+maison, et l'on aurait eu besoin d'une scierie mécanique pour les
+découper en planches.
+
+Une enceinte de broussailles, une frêle muraille de perches et de lattes
+n'auraient pas suffisamment garanti la sécurité des habitants; un
+rhinocéros, un éléphant furieux, en auraient en quelques instants
+effectué la démolition.
+
+En outre, s'il fallait en croire Swartboy, qui était originaire d'un
+pays voisin, quelques peuplades antropophages hantaient les environs:
+comment se défendre de leurs attaques dans une maison mal close et peu
+solide?
+
+Von Bloom était embarrassé. Il ne pouvait commencer ses chasses avant
+d'avoir réglé la question de son domicile. Il importait de disposer un
+emplacement où les enfants seraient en sûreté pendant son absence.
+
+Tandis qu'il y réfléchissait, il jeta par hasard les yeux sur le nwana,
+et son attention se fixa sur ses énormes branches, qui éveillèrent dans
+son esprit d'étranges souvenirs. Il se rappela avoir entendu dire que
+dans certaines parties de l'Afrique, et sans doute à peu de distance de
+celle où il était, les indigènes vivaient dans les arbres.
+
+En effet, une tribu tout entière, composée de cinquante individus,
+s'établit parfois sur un seul arbre, où elle brave les bêtes féroces et
+les sauvages. Les huttes sont posées sur des plates-formes que
+soutiennent les grosses branches horizontales; l'on y monte au moyen
+d'échelles qui sont retirées pendant la nuit.
+
+Von Bloom connaissait ces détails, qui sont de la plus complète
+exactitude.
+
+--Ne puis-je, se dit-il, à l'exemple des Hottentots, construire un asile
+dans la gigantesque nwana? J'y trouverais toute la sécurité désirable,
+toute ma famille y dormirait en paix, et quand j'irais à la chasse, je
+laisserais mes enfants avec la certitude de les revoir sains et saufs au
+retour. L'idée est excellente, mais est-elle praticable?... Voyons! il
+ne faut que des planches pour établir une plate-forme, le reste sera
+facile; le feuillage, à la rigueur, me servirait de toit... Mais où
+trouver des planches? Hélas! il n'y en a point dans les environs.
+
+En cherchant autour de lui, Von Bloom jeta les yeux sur sa charrette.
+
+--Voilà des planches! s'écria-t-il dans un premier transport de joie.
+Mais quoi! briser cette belle voiture, me priver de la seule ressource
+que j'aie pour retourner un jour à Graaf Reinet!... Non, non! jamais!
+Imaginons un autre expédient... Mais j'y pense; je n'ai pas besoin de
+briser ma charrette; elle peut se démonter et se remonter à volonté...
+Je puis l'utiliser sans en ôter un seul clou... Le fond de la caisse
+sera ma plate-forme... Hurrah!
+
+Enthousiasmé de son projet, le porte-drapeau s'empressa de le
+communiquer à ses enfants. Tous y adhérèrent avec empressement, et comme
+ils avaient la journée devant eux, ils se mirent à l'œuvre
+immédiatement.
+
+Ils coupèrent d'abord dans le taillis du bois, dont ils fabriquèrent,
+non sans peine, un grossière échelle de trente pieds de hauteur. Elle
+atteignait aux premières branches du nwana, d'où ils pouvaient organiser
+un escalier pour arriver à toutes les autres.
+
+Von Bloom monta, examina avec soin les branches nombreuses qui partaient
+horizontalement du tronc, et en choisit deux des plus fortes, situées à
+la même hauteur et s'écartant insensiblement l'une de l'autre.
+
+Dix minutes suffirent pour démonter la charrette; puis tous les
+travailleurs réunirent leurs forces pour monter le fond de la caisse. A
+l'une de ses extrémités furent attachées de grosses courroies, qu'on fit
+passer par-dessus une branche plus élevée que celle sur laquelle devait
+reposer le plancher. Swartboy grimpa sur l'arbre pour diriger l'énorme
+pièce de bois, et toute la famille se suspendit aux courroies pour la
+haler. Le petit Jan lui-même tira de son mieux, mais toute sa puissance
+musculaire ne pouvait guère être évaluée à plus d'une livre commerciale.
+
+Le fond de la charrette fut hissé et placé d'aplomb sur les branches
+horizontales destinées à le supporter. De bruyantes acclamations
+retentirent en bas, et Swartboy y répondit du haut du nwana.
+
+Le plus difficile était fait. Les parois de la charrette furent enlevées
+pièce à pièce et remises à leur place. On élagua quelques branches afin
+de remonter la capote du véhicule; et quand le soleil se coucha, la
+maison aérienne était logeable.
+
+On y coucha le soir même, ou plutôt, comme le dit Hans en plaisentant,
+on y percha.
+
+Mais la famille ne regardait pas sa nouvelle habitation comme terminée.
+On y travailla le lendemain. Au moyen de longues perches, on établit
+devant la charrette une large terrasse. Les perches furent liées
+ensemble avec des baguettes de saule pleureur (_salix Babylonica_),
+arbre originaire de ces contrées, et qui croissait en abondance sur les
+bords du lac. La terrasse reçut un épais enduit de glaise prise au même
+endroit, et cimentée avec cette terre glutineuse dont sont composées les
+fourmilières.
+
+Grâce à ces arrangements, on pouvait allumer du feu et faire la cuisine
+dans le nwana.
+
+Quand le principal corps de logis fut achevé, Swartboy construisit une
+plate-forme pour lui et une seconde pour Totty, dans une autre partie de
+l'immense figuier-sycomore. Au-dessus de chacune d'elles, pour préserver
+leurs habitants de la pluie et de la rosée, fut placé un pavillon de la
+grandeur d'un parapluie ordinaire. Ces deux pavillons avaient un aspect
+bizarre, dont on se rendait compte aisément quand on savait que
+c'étaient les oreilles de l'éléphant.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVII.
+
+LA BATAILLE DES OUTARDES
+
+
+Rien ne pouvait plus empêcher le porte-drapeau de poursuivre le but de
+sa vie nouvelle, la chasse aux éléphants. Il résolut de commencer sans
+retard. Il sentait qu'il serait en proie à une terrible incertitude tant
+qu'il n'aurait pas abattu plusieurs de ces gigantesques animaux.
+Etait-il sûr maintenant d'en pouvoir tuer un seul, et s'il n'y
+réussissait pas, à quoi servaient ses calculs anticipés? Que devenaient
+ses espérances de fortune? Un échec pouvait le rejeter dans une
+condition pire que celle qu'il avait supportée, car il aurait perdu
+non-seulement son temps, mais encore son énergie. Le succès excite les
+facultés, ranime le courage, inspire à l'homme une juste confiance en
+soi-même; la défaite le rend timide et le pousse au désespoir. Sous le
+rapport psychologique, il est dangereux d'échouer dans une entreprise
+quelconque, et c'est pourquoi, avant d'exécuter aucun projet, il importe
+d'être bien certain qu'il est praticable.
+
+Celui de Von Bloom l'était-il? Il l'ignorait encore; mais c'était son
+unique ressource. Aucun autre moyen d'existence ne s'offrait à lui
+présentement; il fallait de toute nécessité essayer de celui-ci. Il
+avait foi dans ses calculs, il avait l'espoir qu'ils ne seraient pas
+trompés; mais la chose restait à l'état de théorie. Il était donc
+naturel qu'il eût hâte de débuter et de courir la chance.
+
+Il sortit donc à la pointe du jour, accompagné de Hendrik et de
+Swartboy. Il n'avait pu se décider à laisser ses enfants sous la seule
+protection de Totty, qui était elle-même presque un enfant. Hans était
+chargé de veiller sur eux et de garder le camp.
+
+Les chasseurs suivirent d'abord le ruisseau qui sortait du lac, parce
+que c'était de ce côté que les arbres étaient en plus grand nombre; et
+ils savaient que les éléphants hantaient plus volontiers les contrées
+basses que les plaines découvertes.
+
+Le cours d'eau était bordé d'une large ceinture de ces taillis qu'on
+désigne sous le nom de jungles. Plus loin se montraient ça et là des
+bouquets d'arbres, des massifs de verdure, au delà desquels commençaient
+les prairies, presque dépourvues d'arbres, mais couvertes d'un riche
+tapis de gazon. A ces prairies succédait le Karoo, désert aride, qui
+s'étendait à l'orient et à l'occident jusqu'aux limites de l'horizon. La
+lisière septentrionale était formée, comme nous l'avons dit, par une
+chaîne de collines escarpées, derrière lesquelles il n'y avait que des
+solitudes desséchées. Au sud, on apercevait des bois qui, sans mériter
+le nom de forêts, étaient cependant assez vastes pour servir de retraite
+aux éléphants.
+
+Les arbres étaient principalement des mimosas de diverses espèces, dont
+les feuilles, les racines et les jeunes pousses sont la nourriture
+favorite des grands ruminants. On remarquait aussi quelques mokalas aux
+cimes en parasol; mais c'était les nwanas dont les feuillages massifs,
+dominant tout le paysage, qui lui donnaient un caractère particulier.
+
+Le lit du ruisseau allait en s'élargissant, mais en revanche la quantité
+d'eau courante diminuait, et à un mille du camp elle disparaissait
+complètement. On ne trouvait plus ça et là que des mares stagnantes.
+Toutefois, le lit continuait à augmenter de largeur, et il était évident
+qu'après les grandes pluies il devait contenir assez d'eau pour former
+une rivière importante.
+
+Les deux rives étaient couvertes de buissons si épais que le canal
+desséché était la seule voie praticable. Chemin faisant, les chasseurs
+firent lever diverses espèces de petit gibier, auquel Hendrik aurait
+volontiers envoyé un coup de fusil, mais son père s'y opposa.
+
+--Tu pourrais, lui dit-il, effrayer le gros gibier que nous cherchons et
+que nous rencontrerons sans doute d'un moment à l'autre. Il vaut mieux
+attendre; en retournant au camp, je t'aiderai à tuer une antilope qui
+fera notre souper. Provisoirement ne songeons qu'au but de notre
+expédition, et tâchons de nous procurer une paire de défenses.
+
+Rien n'empêchait Swartboy de se servir de son arc, arme silencieuse, qui
+ne pouvait causer la moindre alerte. Il avait été emmené tant pour
+porter la hache et autres ustensiles que pour prendre part à la chasse.
+Il n'avait oublié ni son arc ni son carquois, et il était sans cesse
+occupé à chercher des yeux quelque animal, pour lui décocher une de ses
+armes empoisonnées.
+
+Il trouva enfin un but digne de son attention. En traversant la plaine
+pour éviter les sinuosités du ruisseau, les chasseurs entrèrent dans une
+clairière au milieu de laquelle se tenait un énorme oiseau.
+
+--Une autruche! s'écria Hendrik.
+
+--Non, dit Swartboy, c'est un paon.
+
+--Il a raison, dit Von Bloom.
+
+Cette désignation était nécessairement inexacte, car il n'existe pas de
+paons en Afrique; et il ne se trouvent à l'état sauvage que dans l'Asie
+méridionale et dans les îles de l'archipel Indien. Cependant le volatile
+avait quelque analogie avec un paon, par sa queue longue et massive, par
+ses ailes tachetées et ocellées, enfin par les plumes marbrées de son
+dos. A la vérité, il n'avait point les brillantes couleurs du plus fier
+des oiseaux, mais il était aussi majestueux et beaucoup plus grand. Sa
+taille et son attitude expliquaient la méprise d'Hendrik.
+
+C'était un oiseau très-différent du paon et de l'autruche, l'outarde
+kori ou grande outarde de l'Afrique méridionale, que les colons
+hollandais ont qualifiée de paon à cause de son plumage ocellé.
+
+Swartboy et Von Bloom savaient que le kori était un manger délicieux,
+mais ils savaient aussi que cet oiseau craintif se laissait
+difficilement approcher; comment donc le Bosjesman pouvait-il
+l'atteindre avec ses flèches?
+
+L'outarde était à plus de deux cents pas, et si elle avait aperçu ses
+ennemis, elle aurait doublé la distance en courant, car les oiseaux de
+cette famille, sans avoir recours à leurs ailes, comptent sur leurs
+longues jambes pour échapper aux dangers qui les menacent. Ils sont plus
+agiles que l'autruche même, et quand on les chasse avec des chiens, on
+ne les force qu'après une longue poursuite.
+
+L'outarde n'avait pas encore vu les chasseurs. Ils l'avaient remarquée
+au moment où ils sortaient d'un taillis, et s'étaient arrêtés aussitôt.
+
+De quelle manière Swartboy pouvait-il s'en approcher? le sol était aussi
+dégarni qu'une prairie nouvellement fauchée, et la clairière n'avait
+qu'une largeur médiocre. Swartboy était même surpris d'y voir un kori,
+car ces oiseaux ne fréquentent ordinairement que les vastes plaines,
+pour être à même d'apercevoir de loin leurs ennemis.
+
+L'outarde conservait sa position au centre de la clairière, et ne
+montrait aucune velléité de se déranger. Tout autre qu'un Bosjesman
+aurait renoncé à la chasser, mais Swartboy ne désespéra pas. Après avoir
+recommandé à ses compagnons de se tenir tranquilles, il s'avança sur la
+lisière de la jungle, et prit position derrière un buisson touffu. Il se
+mit ensuite à imiter, avec une parfaite exactitude, le cri que pousse le
+kori quand il provoque un adversaire au combat.
+
+De même que le tétras, l'outarde est polygame, et dans certaines saisons
+de l'année elle est d'une jalousie terrible et d'une humeur belliqueuse.
+Swartboy savait que les koris étaient dans la saison des combats, et en
+parodiant leurs cris de défi, il espérait attirer à portée de sa flèche
+celui qu'il avait sous les yeux.
+
+Dès que le kori entendit l'appel, il se dressa de toute sa hauteur,
+étendit sa queue immense, et laissa pendre ses ailes, dont les plumes
+mères traînèrent sur le sol; puis il répondit à la provocation. Ce qui
+étonna Swartboy, ce fut d'entendre simultanément deux cris semblables.
+
+Ce n'était pas une illusion; avant que le Bosjesman eût le temps de
+réitérer son stratagème, un second appel retentit d'un autre côté.
+
+Swartboy ouvrit de grands yeux à l'aspect d'un second kori qui semblait
+être tombé des nues, mais qui, plus vraisemblablement, était sorti du
+couvert des buissons; en tous cas, avant que le chasseur l'eût remarqué,
+l'animal était près du centre de la clairière.
+
+Les deux oiseaux se virent, et l'on put juger à leurs mouvements qu'une
+lutte entre eux était imminente.
+
+Après avoir passé quelque temps à se pavaner, à faire la roue, à
+prendre les attitudes les plus menaçantes, à pousser les cris les plus
+insultants, les deux koris arrivèrent à un état d'exaltation suffisant
+pour commencer le combat. Ils s'abordèrent avec vaillance, en se servant
+de trois espèces d'armes; tantôt ils se frappaient respectivement de
+leurs ailes; tantôt ils se piquaient avec leurs becs, ou, quand ils en
+trouvaient l'occasion, se donnaient des coups de pieds que la longueur
+et la force musculaire de leurs jambes rendaient dangereux.
+
+Swartboy savait que, lorsqu'ils seraient au fort de l'action, il
+pourrait approcher sans être remarqué, et il attendit patiemment le
+moment propice.
+
+Au bout de quelques minutes, il reconnut qu'il n'aurait pas besoin de se
+déranger, puisque les oiseaux se dirigeaient de son côté.
+
+Il tendit son arc, posa une flèche sur la corde, et observa les
+combattants.
+
+En moins de cinq minutes, ils étaient à trente yards de son embuscade.
+Le sifflement de sa flèche aurait pu être entendu par une des outardes
+si elle avait écouté. L'autre n'aurait rien entendu, car avant que le
+son parvînt jusqu'à elle un trait empoisonné lui traversait les
+oreilles.
+
+Elle tomba morte, et l'autre kori, s'imaginant d'abord qu'il avait
+remporté la victoire, se promena fièrement autour du cadavre; mais il
+parut changer d'avis en voyant le trait planté dans la tête de la
+victime; certes, ce n'était pas lui qui avait fait cela!
+
+Peut-être, s'il avait eu le temps de la réflexion, aurait-il pris la
+fuite; mais avant qu'il eût éclairci ses idées, une autre flèche
+l'étendit sur le gazon!
+
+Swartboy vint alors prendre possession de sa proie: les deux jeunes
+mâles qu'il avait tués promettaient d'être excellents à la broche. Il
+les suspendit à une branche élevée, pour les mettre à l'abri de la
+voracité des hyènes et des chacals; puis les chasseurs rentrèrent dans
+le lit du ruisseau.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVIII.
+
+SUR LA PISTE DE L'ÉLÉPHANT
+
+
+Après avoir fait une centaine de pas, ils traversèrent une des mares
+dont nous avons parlé. Elle était assez grande, et la vase de ses bords
+portait les empreintes de nombreux animaux.
+
+En remarquant de loin ces empreintes, Swartboy prit les devants. Tout à
+coup ses yeux s'élargirent, ses lèvres frémirent, et il se tourna vers
+ses compagnons pour crier:
+
+--_Mein baas! mein baas_ (mon maître)! il est venu ici un klow, un
+éléphant de la grande espèce!
+
+Il était impossible de confondre les traces de l'éléphant avec celles de
+tout autre animal. Elles avaient une longueur de vingt-quatre pouces et
+une largeur presque égale. Profondément imprimées dans la boue, elles
+formaient des trous assez grands pour y planter un poteau. Les chasseurs
+contemplèrent ces traces avec d'autant plus de plaisir qu'elles étaient
+fraîches, et que la vase remuée n'était pas encore recouverte d'une
+croûte. Elles devaient avoir été faites dans la nuit, et annonçaient la
+présence d'un vieil éléphant de très-haute taille.
+
+Il s'agissait seulement de savoir si ses défenses n'avaient pas été
+brisées par accident; car dans ce cas elles ne repoussent jamais. Elles
+tombent lorsque l'éléphant est jeune et qu'elles ne sont pas plus
+grosses que des pattes de homard, mais celles qui les remplacent durent
+toute la vie, et si elle se rompent, elles ne reparaissent jamais.
+Quoique leur perte soit un grand malheur pour l'éléphant, il devrait,
+s'il était bien avisé, les briser contre le premier arbre venu; ce
+serait probablement un moyen de prolonger son existence, car les
+chasseurs ne daigneraient plus employer leurs munitions à le tuer.
+
+Après avoir tenu conseil, Von Bloom et Hendrik, précédés de Swartboy,
+suivirent la piste, qui passait à travers la jungle.
+
+Ordinairement l'éléphant laisse des marques de son passage en broutant
+les arbres qu'il rencontre. Dans la circonstance actuelle, il n'avait
+pas mangé; mais le Bosjesman, qui avait l'agilité d'un lévrier, n'en
+suivit pas moins la trace, laissant derrière lui ses compagnons
+essoufflés.
+
+Ils traversèrent plusieurs clairières et en trouvèrent une au milieu de
+laquelle s'élevait une énorme fourmilière. L'éléphant devait s'y être
+arrêté, et même s'y être couché.
+
+Von Bloom avait toujours entendu dire que les éléphants dormaient
+debout, mais Swartboy était mieux informé.
+
+--Il est vrai, dit-il, qu'ils se tiennent quelquefois debout durant leur
+sommeil, mais surtout dans les contrées où ils ne sont pas tourmentés;
+que celui-ci se soit couché, c'est bon signe, nous voyons par là que
+jusqu'à présent les klows sont restés paisibles possesseurs du pays. Il
+est par conséquent facile de les approcher et de les tuer; et s'ils
+déguerpissent plus tard, ce sera seulement quand nous en aurons abattu
+un bon nombre.
+
+Cette dernière considération était de la plus haute importance. Lorsque
+les éléphants ont appris à leurs dépens ce que signifie la détonation du
+fusil, il suffit souvent d'une seule chasse pour les décider à
+s'éloigner. Non-seulement les individus qu'on a poursuivis se dérobent
+aux coups des chasseurs, mais encore tous les autres partent comme s'ils
+eussent été avertis par leurs camarades, et bientôt il n'en reste plus
+un seul dans la contrée. Ces émigrations sont le plus grand obstacle que
+rencontre le chasseur d'éléphants, qu'elles obligent à des déplacements
+perpétuels.
+
+Au contraire, lorsque les éléphants sont restés longtemps tranquilles,
+un coup de fusil ne les épouvante pas, et pour quitter la place, il faut
+qu'ils soient chassés avec persévérance.
+
+Swartboy fut donc enchanté de voir que le vieil éléphant s'était couché,
+et tira de ce fait une foule de conclusions.
+
+Il était certain que l'éléphant s'était couché. A la place ou son dos
+avait porté, le cône élevé par les fourmis s'était affaissé; les formes
+de son corps étaient dessinées dans la poussière, et l'une de ses
+défenses avait laissé dans l'herbe une profonde rainure. Le judicieux
+Bosjesman décida, après examen, que ces défenses devaient être d'une
+dimension considérable.
+
+Swartboy donna à ses compagnons de curieux détails sur le plus grand des
+quadrupèdes.
+
+--L'éléphant, dit-il, ne se couche jamais sans avoir pour point d'appui
+de ses épaules un rocher, un arbre ou une fourmilière; autrement, il
+serait exposé à rouler sur le dos; quand il est renversé, les pieds en
+l'air, il a beaucoup de peine à se relever, et se trouve presque aussi
+embarrassé qu'une tortue. Parfois il dort debout, appuyé contre le tronc
+d'un arbre dont il s'était d'abord approché pour chercher de l'ombre. Il
+affectionne certains arbres auxquels il revient régulièrement pour faire
+un somme pendant la grande chaleur du jour. C'est le moment où il
+repose; car, au lieu de dormir la nuit, il l'emploie à se repaître et à
+chercher un abreuvoir. Dans les pays où il n'est pas inquiété, il mange
+aussi le jour, et je crois pouvoir attribuer son activité nocturne à la
+crainte que lui inspire l'homme, son ennemi le plus acharné et le plus
+vigilant.
+
+Pendant que Swartboy communiquait ces renseignements, on continuait à
+suivre les traces de l'éléphant, qui avaient changé de nature à partir
+de la fourmilière. Le sommeil lui avait rendu l'appétit, les buissons
+épineux avaient été saccagés par sa trompe flexible; des branches
+avaient été arrachées, dépouillées entièrement de leurs feuilles, et les
+parties ligneuses qu'il avait abandonnées étaient éparses ça et là sur
+le sol; il avait déraciné des arbres, dont quelques-uns étaient de
+grande dimension.
+
+L'éléphant en agit ainsi lorsque le feuillage ne se trouve pas à portée
+de sa trompe; il n'hésite pas à abattre l'arbre trop élevé, afin de le
+dépouiller à loisir. Comme il est friand de diverses espèces de racines
+savoureuses, il lui arrive parfois, pour les atteindre, de creuser la
+terre avec ses défenses, surtout quand elle a été détrempée par les
+pluies. Après avoir soulevé le pied de l'arbre avec son puissant levier,
+il le saisit à l'aide de sa trompe et se nourrit des racines. Il
+recherche principalement les plus grosses espèces de mimosas; mais il
+est capricieux, et après avoir emporté un arbre pendant l'espace de
+plusieurs yards, il le rejette souvent sans y toucher. Le passage d'une
+troupe d'éléphants suffit pour ravager une forêt.
+
+L'éléphant n'a besoin que de sa trompe pour arracher les arbustes, mais
+il lui faut faire usage de ses défenses quand l'arbre est d'une
+certaine grosseur. Il les glisse sous les racines, remue le sol,
+ordinairement sablonneux, et envoie en l'air par une brusque secousse
+les racines, le tronc et les branches.
+
+Sur la route que parcouraient les chasseurs, ils trouvaient à chaque pas
+des preuves étonnantes de la force de l'éléphant, et ne pouvaient se
+défendre d'un sentiment de terreur. Si dans ses moments de repos, le
+gigantesque animal commettait tant de dévastations, de quoi n'était-il
+pas capable pour peu qu'on l'irritât?
+
+Quoique plus expérimenté que le fermier et son fils, et même à cause de
+son expérience particulière, le Bosjesman n'était pas sans inquiétude.
+Il avait lieu de croire que l'animal qu'ils poursuivaient était ce que
+les chasseurs indiens appellent un rôdeur.
+
+Dans les circonstances ordinaires, on peut passer au milieu d'un
+troupeau d'éléphants aussi impunément qu'au milieu d'un troupeau de
+bœufs; ils ne deviennent dangereux que lorsqu'ils sont attaqués ou
+blessés. Le rôdeur est une exception à la règle générale; il est
+habituellement vicieux et se rue sans la moindre provocation sur les
+hommes ou les animaux qu'il rencontre; il semble se complaire dans la
+destruction, et malheur à tout être vivant qui se trouve sur son passage
+et n'est pas assez agile pour lui échapper! Le rôdeur ne s'associe
+jamais aux autres animaux de son espèce, il erre solitaire dans les
+bois; on croirait que c'est un exilé, banni pour son mauvais caractère
+ou pour ses méfaits, et dont la proscription même a aigri les
+inclinations perverses.
+
+Il est à craindre, dit Swartboy, que nous ayons affaire à un rôdeur. Les
+éléphants vont par bandes de vingt, trente et même cinquante; ils sont
+toujours au moins deux: cela m'est suspect. Les dégâts qu'il a commis,
+les larges empreintes qu'il a laissées, semblent indiquer qu'il
+appartient à la dangereuse famille des rôdeurs, dont nous avons déjà vu
+un échantillon. Celui que le rhinocéros à tué en était un; autrement il
+se serait retiré pour éviter le combat.
+
+Ces explications augmentèrent les alarmes des chasseurs; cependant aucun
+d'eux ne songea à reculer.
+
+Les empreintes étaient de plus en plus fraîches, les racines des arbres
+renversés portaient la marque des dents de l'éléphant, et elles étaient
+encore humides de son abondante salive. Les branches brisées des mimosas
+exhalaient encore leurs parfums, qui n'avaient pas eu le temps de se
+dissiper; tout annonçait que l'animal était proche.
+
+Précédés par le Bosjesman, Von Bloom et son fils faisaient le tour d'un
+massif, lorsque leur guide s'arrêta brusquement. Ses yeux roulèrent dans
+leurs orbites, ses lèvres s'agitèrent, mais l'émotion lui coupa la
+parole; il ne fit entendre que des sifflements inarticulés. Il était
+inutile qu'il s'expliquât d'avantage; ses compagnons devinèrent qu'il
+avait vu l'éléphant, et se cachant en silence derrière des broussailles,
+ils regardèrent à leur tour l'imposant quadrupède.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIX.
+
+LE RODEUR
+
+
+L'éléphant se tenait au milieu d'un massif de mokhalas. Ces arbres, que
+les botanistes désignent sous le nom d'acacias de la girafe, ont des
+tiges élancées, surmontées d'un épais feuillage qui affecte la forme
+d'un parasol. La girafe, avec son long cou et ses lèvres préhensiles,
+atteint sans difficulté leurs feuilles pinnées, d'un vert tendre, qui
+sont son aliment favori.
+
+L'éléphant, dont la trompe ne peut jamais s'élever à la même hauteur,
+serait souvent dans la situation du renard de la fable s'il n'avait un
+moyen de mettre à sa portée la nourriture qu'il désire. Il brise
+l'arbre, à moins que le tronc soit d'une dimension exceptionnelle.
+
+Lorsque les yeux de nos chasseurs s'arrêtèrent sur l'éléphant, il venait
+de casser près de la racine un mokhala, dont il dévorait les feuilles
+avec avidité.
+
+--Prenez garde! murmura précipitamment Swartboy lorsqu'il eut recouvré
+sa présence d'esprit, prenez garde, baas! n'approchez pas; c'est un
+vieux klow, je vous promets qu'il est méchant comme un diable.
+
+Von Bloom et Hendrik regardèrent l'animal et ne lui trouvèrent rien qui
+le distinguât des autres de son espèce; mais le Bosjesman avait des yeux
+exercés, et il était incapable de se tromper. Il possédait cette science
+physiognomonique qui nous fait distinguer un homme vertueux d'un
+scélérat, sur des indices qu'on saisit sans pouvoir les définir.
+
+Von Bloom et Hendrik trouvèrent en effet que l'éléphant avait mauvaise
+mine, et suivirent les conseils de Swartboy; ils restèrent immobiles
+dans les broussailles, en se demandant s'ils devaient attaquer un aussi
+formidable animal. La vue de ses longues défenses était trop séduisante
+pour que Von Bloom renonçât à faire au moins une tentative. Avant de le
+laisser fuir, il voulait lui envoyer quelques balles.
+
+Il chercha dans sa tête un plan d'attaque, mais il n'avait pas le temps
+de le mûrir. L'éléphant se montrait inquiet; il pouvait s'éloigner d'un
+moment à l'autre, et se perdre au milieu des fourrés. Von Bloom prit le
+parti de s'avancer le plus près possible et de lâcher son coup de fusil.
+Il se disait qu'une seule balle au front tuait un éléphant, et pourvu
+qu'il choisit une bonne position, il se croyait assez bon tireur pour
+toucher droit au but.
+
+Malheureusement la conviction de Von Bloom était basée sur une erreur
+accréditée par les théoriciens qui ont chassé l'éléphant dans leur
+cabinet. En consultant d'autres hommes d'étude, les anatomistes, ces
+messieurs pourraient s'assurer que l'éléphant peut recevoir impunément
+une balle dans la tête, grâce à la position de sa cervelle et à la
+conformation de son crâne.
+
+Préoccupé d'une fausse idée, Von Bloom commit une grave erreur. Au lieu
+de chercher à prendre l'animal de flanc, ce qui aurait été facile, il
+fit un détour à travers les broussailles pour venir le frapper au milieu
+du front.
+
+Hendrik et Swartboy restèrent à leur place.
+
+A peine Von Bloom était-il installé, qu'il vit la monstrueuse bête
+s'avancer d'un pas majestueux. En une douzaine d'enjambées, elle allait
+atteindre le chasseur embusqué. Elle ne proférait aucun cri; mais on
+entendait le gargouillement de l'eau qui ondulait dans son vaste
+estomac.
+
+Von Bloom avait pris position derrière le tronc d'un gros arbre.
+
+L'éléphant ne l'avait pas vu, et aurait peut-être passé sans le
+remarquer, si le chasseur l'avait permis.
+
+Von Bloom en eut un moment l'idée. Quoique ce fut un homme de cœur,
+la vue du géant des forêts le faisait frissonner malgré lui; mais à
+l'aspect des brillantes masses d'ivoire qui le menaçaient, il se rappela
+pourquoi il s'était exposé. Il songea à la nécessité de refaire sa
+fortune et d'assurer l'avenir de ses enfants.
+
+Il posa résolûment son long roer sur un nœud de l'arbre et prit son
+point de mire. La détonation retentit; des nuages de fumée
+enveloppèrent le chasseur. Il entendit la voix stridente et cuivrée de
+l'éléphant, le bouillonnement de l'eau dans ses entrailles, le
+craquement des branches; et quand la fumée se dissipa, il reconnut avec
+douleur que l'animal était encore sur ses pieds et n'avait nullement
+souffert.
+
+La balle avait atteint son but; mais au lieu de pénétrer dans le crâne,
+elle s'était aplatie sur l'os frontal, et n'avait eu d'autre effet que
+d'exciter au plus haut degré la fureur de l'éléphant. Quoiqu'il ignorât
+la cause du chatouillement importun qu'il avait ressenti, il frappait
+les arbres avec ses défenses, arrachait les branches et les lançait en
+l'air. S'il avait aperçu Von Bloom, il l'aurait infailliblement mis en
+pièces; mais le chasseur eut la présence d'esprit de rester immobile
+derrière le gros arbre.
+
+Swartboy ne montra pas tant de prudence. Il était sorti avec Hendrik du
+massif de mokhalas, avait traversé la clairière et se dirigeait du côté
+de Von Bloom. Quand il vit que l'éléphant n'était pas blessé, il perdit
+courage, quitta Hendrik et se sauva dans le taillis en poussant des cris
+de détresse.
+
+Ces cris attirèrent l'attention de l'éléphant, qui, prenant la direction
+d'où ils partaient, rentra dans la clairière que traversait le fugitif.
+Au moment où l'animal passait devant Hendrik, celui-ci lui envoya une
+balle qui l'atteignit à l'épaule et le rendit plus furieux que jamais.
+
+Sans s'arrêter, l'éléphant se rua sur les pas de Swartboy, auquel, dans
+son ignorance, il attribuait peut-être la blessure qu'il avait reçue.
+
+Le Bosjesman était à peine sorti des massifs de mokhalas, et n'avait pas
+plus de dix pas d'avance. Il se proposait de regagner le bois et de
+monter sur un arbre; mais, hélas! il était trop tard! il entendait les
+pas lourds, le mugissement de son ennemi courroucé, dont il croyait
+sentir l'ardente haleine. Il était encore loin du bois, et n'avait
+aucune chance d'arriver jusqu'à l'arbre sur lequel il voulait grimper.
+Ne sachant quel parti prendre, il s'arrêta et fit volte-face. C'était
+par désespoir et non par bravade qu'il affrontait son adversaire. Il
+savait qu'il serait certainement dépassé à la course, et comptait éviter
+la terrible attaque par quelque manœuvre adroite.
+
+Le Bosjesman était au milieu de la clairière, et l'éléphant marchait
+droit à lui.
+
+Swartboy n'avait point d'armes; il avait jeté pour courir plus vite, son
+arc, son carquois et sa hache, qui lui auraient été d'ailleurs inutiles.
+Il ne portait son kaross, ou manteau de peau de mouton, qu'il avait
+gardé avec intention.
+
+L'éléphant approcha, la trompe étendue. Swartboy lui lança son kaross de
+manière à le faire retomber sur le long et flexible cylindre; puis il
+sauta lestement de côté, et prit la fuite dans une direction opposée à
+celle que suivait l'éléphant.
+
+Malheureusement la trompe balaya le sol avec le kaross, qu'elle avait
+saisi, et qui rencontrant les jambes de Swartboy, le renversa à plat
+ventre sur le gazon.
+
+L'agile Swartboy se releva aussitôt et voulut courir; mais l'éléphant
+n'avait pas été dupe du stratagème du kaross, et après avoir jeté ce
+vêtement inutile, il se précipita brusquement sur Swartboy. Les
+demi-cercles d'ivoire passèrent par derrière entre les jambes du
+Bosjesman, et le lancèrent à plusieurs pieds en l'air.
+
+Du bord de la clairière, Von Bloom et Hendrik furent témoins de sa
+périlleuse ascension; mais, à leur grand étonnement, ils ne le virent
+pas redescendre.
+
+Etait-il tombé sur les défenses de l'éléphant? Y était-il retenu par la
+trompe? Non: le Bosjesman n'était ni sur la tête ni sur le dos de
+l'animal qui, non moins étonné que les chasseurs de la disparition de sa
+victime, la cherchait de tous côtés.
+
+Où Swartboy était-il allé?
+
+En ce moment l'éléphant rugit avec fureur, entoura de sa trompe un
+mokhala et le secoua violemment.
+
+Von Bloom et Hendrik levèrent les yeux vers la cime, s'attendant à y
+trouver Swartboy. En effet, il était juché sur les branches, au milieu
+desquelles il avait été lancé. Il comprenait que sa position était
+précaire, et la terreur se peignait sur sa physionomie; mais il n'eut
+pas le temps d'exprimer ses alarmes. L'arbre craqua, se brisa et tomba
+en entraînant le pauvre Bosjesman.
+
+Par hasard, le mokhala tomba du côté de l'éléphant, dont Swartboy dans
+sa chute effleura la croupe. Les branches avaient amorti le choc; il
+n'était pas blessé, mais il se voyait complètement à la merci de son
+adversaire.
+
+Il était perdu!
+
+Une idée s'offrit à lui. Avec l'instinct du désespoir, il sauta sur une
+des jambes de derrière de l'éléphant et l'étreignit avec énergie; il mit
+en même temps ses pieds nus sur les rebords des sabots du pachyderme, et
+ce point d'appui lui permit de s'installer solidement.
+
+Dans l'impossibilité de le faire déguerpir ou de l'atteindre avec sa
+trompe, surpris et épouvanté de ce nouveau genre d'attaque, l'éléphant
+poussa un cri terrible et s'enfuit à travers les jungles, la queue et la
+trompe en l'air.
+
+Swartboy resta à son poste jusqu'à ce qu'il fût au milieu des taillis,
+et saisissant une occasion favorable, il se glissa doucement à terre.
+Dès qu'il eut touché le sol il se releva et courut de toute sa force
+dans une direction opposée.
+
+Il n'avait pas besoin de s'essouffler. Non moins effrayé que lui, le
+prosboscidien poursuivit sa marche en faisant un large abattis d'arbres
+et de branches; il ne s'arrêta qu'après avoir mis plusieurs milles entre
+lui et le théâtre de cette fâcheuse aventure.
+
+Von Bloom et Hendrik avaient rechargé leurs fusils et avançaient au
+secours de Swartboy; mais il le rencontrèrent qui venait au devant
+d'eux, heureux et fier de sa miraculeuse délivrance.
+
+Les chasseurs échauffés proposèrent de suivre la piste.
+
+--A quoi bon? dit Swartboy, qui avait assez du vieux rôdeur. Sans
+chevaux et sans chiens nous n'avons pas la moindre chance de le
+rejoindre. Le mieux est d'y renoncer sans barguigner.
+
+Von Bloom le comprit et regretta plus vivement la perte de ses chevaux.
+Il est facile à un homme à cheval d'atteindre l'éléphant, et à des
+chiens de le réduire aux abois, mais il ne lui est pas moins facile
+d'échapper à un chasseur à pied, et une fois qu'il a pris la fuite, ce
+serait peine perdue que de le poursuivre.
+
+L'heure était trop avancée pour chercher d'autres éléphants. Les
+chasseurs désappointés abandonnèrent la chasse et s'acheminèrent
+tristement vers le camp.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXX.
+
+LES GNOUS
+
+
+«Un malheur, dit le proverbe, n'arrive jamais seul.»
+
+En approchant du camp, les chasseurs purent s'apercevoir que tout
+n'était pas en règle, Totty, Gertrude et Jan étaient en haut de
+l'échelle, et leurs regards inquiets n'annonçaient rien de bon.
+
+Ou était Hans?
+
+Dès que les chasseurs furent en vue, Jan et Gertrude descendirent les
+échelons et vinrent confirmer les tristes conjectures qu'on avait
+formées.
+
+Hans était absent depuis plusieurs heures.
+
+--Où est-il allé? demanda Von Bloom.
+
+--Nous ne savons pas, répondit Jan; nous craignons qu'il ne lui soit
+arrivé quelque malheur.
+
+--Mais dans quelles circonstances a-t-il quitté le camp?
+
+--Un grand nombre de bêtes de forme étranges sont venues boire dans le
+lac. Vite Hans a pris son fusil et s'est mis à les poursuivre; il nous a
+recommandé de nous tenir dans l'arbre, de ne pas bouger avant son
+retour, en disant qu'il allait revenir de suite. Il s'est en allé au bas
+du lac; mais les buissons nous l'ont bientôt caché, et nous ne l'avons
+plus revu!
+
+--Y a-t-il longtemps?
+
+--Oh! très-longtemps, dit Gertrude. Il est parti presque aussitôt que
+vous. Ne le voyant pas revenir, nous nous sommes d'abord inquiétés, puis
+nous avons pensé qu'il vous avait rencontrés, qu'il vous aidait à
+chasser, et que c'était pour cela qu'il ne rentrait pas.
+
+--Avez-vous entendu un coup de fusil?
+
+--Non; les étranges bêtes avaient disparu avant que Hans eût eu le temps
+de se préparer. Nous supposons qu'avant de pouvoir les rattraper il a
+dû faire un bon bout de chemin, et voilà pourquoi nous n'avons rien
+entendu.
+
+--Quelles étaient les bêtes dont vous parlez?
+
+--De gros animaux d'un jaune brun, reprit la petite fille. Ils avaient
+des crinières hérissées; de longues touffes de poils pendaient de leur
+poitrail entre leurs jambes de devant.
+
+--Ils étaient gros comme des poneys, ajouta Jan; ils gambadaient et
+caracolaient comme des poneys, auxquels ils ressemblaient beaucoup.
+
+--Ils avaient plutôt l'air de lions, interrompit Gertrude.
+
+--De lions! s'écrièrent Von Bloom et Hendrik, avec l'accent de la
+terreur.
+
+--Oui, reprit Gertrude, il m'ont fait l'effet d'être de l'espèce des
+lions.
+
+--Et à moi aussi, dit Totty.
+
+--Combien étaient-ils?
+
+--Au moins une cinquantaine. Nous n'avons pu les compter, car ils
+étaient sans cesse en mouvement, galopaient d'un lieu à l'autre et se
+donnaient des coups de cornes.
+
+--Ah! ils avaient des cornes! s'écria Von Bloom, que cette affirmation
+rassurait.
+
+--Certainement, répondirent à la fois Totty et les deux enfants.
+
+--C'étaient, dit Jan, des cornes pointues qui descendaient en partant du
+front et remontaient ensuite tout droit. Ces animaux avaient aussi des
+crinières; leur cou se courbait comme celui d'un cheval; leur nez était
+garni d'une touffe de poils semblable à une brosse. Ils avaient les
+membres arrondis comme des poneys et de longues queues blanches qui
+balayaient la terre comme celle des poneys. Je vous le répète, sans
+leurs cornes, sans les longs poils dont leur nez et leur poitrine
+étaient garnis, je les aurais pris pour des poneys. Ils galopaient comme
+les poneys qui jouent dans les prairies; ils couraient en baissant la
+tête, secouaient leurs crinières, hennissaient, ronflaient, absolument
+comme des poneys. Parfois encore ils beuglaient comme des taureaux! et
+j'avoue que, par la tête, ils ressemblaient à des taureaux! j'ai
+remarqué aussi qu'ils avaient le sabot fendu comme celui des bœufs.
+Oh! je les ai bien vus, pendant que Hans chargeait son fusil! Ils
+étaient au bord de l'eau; mais quand il approcha, ils décampèrent tous
+à la file. Celui qui les guidait et celui qui fermait la marche étaient
+de la plus forte taille.
+
+--C'étaient des gnous! s'écria Swartboy.
+
+--Oui, dit Von Bloom; la description que fait Jan ne peut s'appliquer
+qu'à eux.
+
+En effet, Jan avait exactement esquissé les particularités
+caractéristiques du gnou (_catoblepas gnus_), le plus singulier
+peut-être de tous les ruminants; il a le museau du bœuf, l'encolure
+du cheval, le cou massif et courbé, la queue blanchâtre et terminée par
+un flocon de poils. L'enfant avait parfaitement saisi ces traits
+distinctifs. Gertrude elle-même n'avait pas commis une erreur
+impardonnable, car les vieux gnous, avec leur robe fauve et leur
+crinière flottante, ont avec le lion des points d'analogie frappante
+quand on les aperçoit de loin, et les plus fins chasseurs s'y trompent
+quelquefois.
+
+Cependant les observations de Jan étaient plus conformes à la vérité que
+celles de Gertrude. S'il avait été plus près, il aurait remarqué en
+outre que les gnous avaient l'air farouche, des cornes pareilles à
+celles du bison d'Afrique, les jambes effilées du cerf et la croupe
+ronde du poney. Il aurait vu encore que les mâles étaient plus gros et
+d'un jaune plus foncé que les femelles, que les petits étaient de
+couleur claire et blanchâtre comme du lait.
+
+Les gnous qui étaient venus boire au lac faisaient partie de ceux que
+les colons hollandais appellent _wildebeest_ (bœufs sauvages), et les
+Hottentots gnous. Ce dernier nom leur vient de ce qu'ils poussent
+parfois un gémissement sourd, exactement représenté par le mot
+gnou-o-ou.
+
+Ils errent en bandes nombreuses dans les solitudes de l'Afrique
+australe; il sont inoffensifs, à moins qu'ils ne soient blessés; car
+alors, surtout quand ils sont vieux, ils frappent le chasseur avec les
+cornes et les sabots.
+
+Les gnous courent avec une rare vitesse, mais l'aspect d'un ennemi ne
+les fait pas fuir au loin; ils se tiennent en observation à quelque
+distance, caracolent, décrivent des cercles autour du chasseur, le
+menacent en baissant la tête vers le sol, et soulèvent avec leurs pieds
+des tourbillons de poussière. Le cri qu'ils font entendre tient à la
+fois du beuglement du taureau et du rugissement du lion.
+
+Pendant que le troupeau est au pâturage, les vieux gnous font sentinelle
+et le gardent en avant et en arrière; s'ils se met en marche, c'est
+presque toujours sur une seule ligne, comme Jan l'avait observé.
+
+Les vieux gnous se tiennent à l'arrière, entre le troupeau et le
+chasseur, en se frappant réciproquement de leurs cornes, comme s'ils se
+livraient un combat sérieux; mais aussitôt que l'ennemi vient à portée,
+ils font trêve et partent au galop en décrivant les zigzags les plus
+capricieux.
+
+Il existe une seconde espèce du même genre dans le sud de l'Afrique, et
+plus au nord une troisième dont les mœurs sont peu connues. Toutes
+deux sont de plus haute taille que le gnou vulgaire, qui atteint
+rarement plus de quatre pieds de hauteur, tandis que ses congénères en
+ont près de cinq. Les trois espèces sont distinctes, et ne se réunissent
+jamais, quoiqu'on les rencontre souvent en compagnie d'autres animaux.
+Elles sont particulières au continent de l'Afrique.
+
+Le gnou moucheté (_catoblepas gorgon_) est connu des chasseurs et des
+colons du Sud sous le nom de bœuf sauvage bleu. Sa robe azurée est
+rehaussée sur les flancs par des stries d'une autre nuance; ses
+habitudes sont les mêmes que celles du gnou commun; mais il est plus
+lourd et sa forme est encore plus singulière.
+
+Le _catoblepas taurina_, qui constitue la troisième espèce, est appelé
+kokoou par les indigènes. Il se rapproche du gnou moucheté par les
+mœurs et la configuration. Au reste on le connaît à peine, car il
+habite les parties de l'Afrique centrale qui ont été le moins explorées.
+
+Ces trois espèces, qui diffèrent si complètement de tous les animaux
+connus, ont droit à former un genre séparé. Jusqu'à présent les
+naturalistes les ont placées parmi les antilopes léiocères, c'est-à-dire
+à cornes entièrement lisses, mais sans aucune raison plausible. Les
+gnous ont moins d'affinités avec l'antilope qu'avec le bœuf; c'est ce
+qu'ont bien compris les chasseurs et les cultivateurs des frontières,
+qui les ont qualifiés de bœufs sauvages.
+
+La chair du gnou est recherchée, surtout quand il est jeune. Le cuir
+sert à fabriquer des harnais et des lanières; sa longue queue soyeuse
+est un objet de commerce. On voit autour des fermes du Cap de grands
+morceaux de cornes de gnous et de springboks, restes d'animaux tués à la
+chasse.
+
+La chasse au gnou est l'exercice favori des jeunes colons. On cerne
+quelquefois dans les vallées des bandes considérables de ces animaux,
+que l'on décime à volonté. Parfois aussi on les attire en leur montrant
+un mouchoir rouge ou une pièce de drap écarlate, sur lesquels ils se
+jettent avec fureur, car ils ont pour ces couleurs une grande aversion.
+On les réduit facilement à l'état de domesticité; mais on ne les admet
+pas volontiers dans les fermes, à cause d'une maladie de peau qui les
+emporte chaque année par milliers, et qu'ils pourraient communiquer au
+bétail. On suppose sans peine que Von Bloom et ses compagnons ne
+s'amusèrent pas à disserter sur le gnou. Leur unique préoccupation était
+l'absence prolongée de Hans. Ils se disposaient à se mettre à sa
+recherche, quand il arriva courbé sous le poids d'un lourd fardeau.
+
+Un cri de joie salua sa venue.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXI.
+
+LA FOURMILIÈRE
+
+
+Hans fut assailli d'une volée de questions:
+
+--Ou êtes-vous allé? qui vous a retenu? qu'est-ce qui vous est arrivé?
+n'êtes-vous pas blessé?
+
+--Je me porte à merveille, répliqua-t-il, et je vous raconterai mes
+aventures quand Swartboy aura écorché ce cochon de terre, que Totty fera
+cuire pour notre souper. En ce moment je suis trop affamé pour avoir le
+courage de parler.
+
+En disant ces mots, Hans se débarrassa d'un animal qu'il portait sur les
+épaules, et qui était de la grosseur d'un mouton. Cet animal étrange,
+que Hans nommait improprement cochon de terre, était couvert de longues
+soies d'un gris teinté de rouge. Il avait une longue queue qui allait en
+s'amincissant comme une carotte, un museau de glabre d'environ un pied
+de long, la bouche très-petite, des oreilles droites et pointues comme
+une paire de cornes; un corps plat, des jambes courtes et musculeuses;
+ses griffes étaient démesurées, surtout aux pattes de devant, où, au
+lieu de s'étendre, elles se repliaient comme des poings fermés ou comme
+les mains d'un singe.
+
+--Mon cher enfant, dit Von Bloom, nous t'accordons du repos, d'autant
+plus que notre appétit n'est pas moins vif que le tien. Mais nous
+pouvons réserver pour demain ton cochon de terre; nous avons ici une
+couple d'outardes qui seront plus faciles à accommoder.
+
+--Soit, repartit Hans; avec la faim qui me dévore, je ne tiens pas à
+manger une chose plutôt qu'une autre, et je me régalerais même d'une
+tranche de vieux couagga si j'en avais. J'espère pourtant que Swartboy,
+s'il n'est pas trop las, voudra bien écorcher mon gibier. Prenez bien
+garde de l'abîmer, brave Swartboy; c'est un animal qu'on ne trouve pas
+tous les jours.
+
+--Laissez-moi faire, mynheer Hans; je m'entends à écorcher un goup.
+
+Le singulier animal que Hans appelait cochon de terre (aardvark), et que
+le Bosjesman connaissait sous le nom de goup, n'était ni plus ni moins
+que l'oryctérope ou mangeur de fourmis d'Afrique (_orycteropus
+capensis_).
+
+Quoique les colons le désignent sous la qualification de cochon de
+terre, l'oryctérope du Cap n'a rien de commun avec l'espèce porcine. La
+forme de son museau, ses longues soies, l'habitude qu'il a de fouiller
+la terre, lui ont valu cette fausse dénomination. De tous les animaux
+qui creusent les terriers, c'est assurément le plus expéditif; il
+surpasse même le blaireau, et un jardinier armé d'une bonne bêche ne
+parviendrait pas à faire un trou en aussi peu de temps que lui. Sa
+taille, ses mœurs et sa conformation sont à peu près celles de son
+cousin de l'Amérique du Sud, le tamanoir (_myrmecophaga gubata_), que
+l'on considère comme le type des fourmiliers ou mangeur de fourmis. Mais
+l'oryctérope du Cap perce les murailles épaisses d'une fourmilière, et
+dévore les termès avec autant de facilité que le myrmécophage de la
+vallée des Amazones. Il a, comme le tamanoir, la queue et le museau
+longs, la bouche petite et la langue extensible. Cependant, les
+naturalistes, qui se sont occupés du tamanoir, ont presque entièrement
+négligé l'oryctérope.
+
+Le premier figure avec honneur dans les muséums et les ménageries,
+tandis que personne ne se dispute la possession du second. D'où vient
+cette inégalité? Sans doute de ce que le cochon de terre est d'une
+colonie hollandaise que l'on a récemment calomniée. Je prétends faire
+cesser l'injustice dont le cochon de terre a été trop longtemps victime,
+et je soutiens qu'il n'a pas moins de droit que le tamanoir à être
+regardé comme le type des myrmécophages. Il faut voir comme il détruit
+des fourmilières, dont quelques-unes ont vingt pieds de haut; comme il
+allonge sa langue visqueuse pour la rentrer couverte de fourmis
+blanches. De même que le tamanoir, il engraisse et fournit une chair
+aussi salubre que délicate, quoiqu'elle sente légèrement l'acide
+formique. Ses jambons, convenablement préparés, sont supérieurs à ceux
+d'Espagne ou de Westphalie. Je vous conseille d'en essayer.
+
+Swartboy, qui appréciait les qualités comestibles de cet étrange gibier,
+se mit à le dépecer avec empressement. Quoique commun dans l'Afrique
+australe, et même abondant dans certains districts, l'oryctérope est
+rare sur le marché. Il suffit pour le tuer de lui appliquer un coup sur
+le museau; mais il est difficile de le surprendre. Il est timide et
+prudent; ce n'est guère que la nuit qu'il sort de son terrier, et il
+fait si peu de bruit en marchant, il s'avance avec tant de précaution,
+qu'il est presque impossible de l'approcher. Il a les yeux d'une
+petitesse extrême, et sa vue n'est pas meilleure que celle de la plupart
+des animaux nocturnes; mais son odorat est d'une prodigieuse finesse, et
+ses longues oreilles saisissent les plus légers bruits.
+
+Le cochon de terre n'est pas le seul myrmécophage de l'Afrique australe.
+Il a pour concurrent un quadrupède tout différent, le moris ou pangolin.
+Ce dernier est sans poils; mais son corps est couvert d'écailles
+imbriquées qu'il redresse à volonté. Il ressemble plutôt à un grand
+lézard ou à un petit crocodile qu'à un mammifère; mais ses habitudes
+sont exactement celles de l'oryctérope. Il se terre, ouvre pendant la
+nuit les fourmilières, darde sa langue au milieu des insectes et les
+dévore avidement.
+
+Lorsqu'il est surpris loin de sa retraite souterraine, il se roule en
+boule comme le hérisson et quelques espèces de tatous de l'Amérique
+méridionale, auxquels il ressemble par sa cotte de mailles squammeuse.
+
+Il y a plusieurs espèces de pangolins qui ne sont pas africaines: les
+unes se trouvent dans l'Asie méridionale, les autres dans les îles
+indiennes. Celle du sud de l'Afrique est connue des naturalistes sous le
+nom de pangolin à longue queue ou pangolin de Temminck.
+
+Pendant que Swartboy, armé de son couteau, découpait avec soin
+l'oryctérope, Totty avait fait rôtir à la hâte une outarde. Il lui
+manquait peut-être un tour de broche; mais nos voyageurs étaient trop
+affamés pour être difficiles, et ils trouvèrent le dîner excellent.
+
+Quand ils furent rassasiés, Hans commença l'histoire de sa journée.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXII.
+
+DÉSAGRÉMENT D'ÊTRE POURSUIVI PAR UN GNOU
+
+
+«Il n'y avait pas une heure que vous étiez partis, quand un troupeau de
+gnous s'approcha du lac. Ils étaient venus sur une seule file; mais ils
+l'avaient rompue pour s'ébattre dans l'eau avant que j'eusse la moindre
+velléité de les inquiéter.
+
+»Je savais qu'ils étaient dignes d'un coup de fusil; pourtant leurs
+gambades me divertissaient tellement, que je les laissai boire en paix.
+Ce fut au moment où ils allaient se retirer que je songeai qu'il était
+bon de varier notre régime de biltongue. Remarquant dans la bande
+beaucoup de ces jeunes gnous, dont j'avais entendu vanter la chair, je
+résolus de m'en procurer un.
+
+»Je montai à l'échelle pour aller prendre mon fusil. Quelle imprévoyance
+j'avais commise en ne le chargeant pas au moment de votre départ! Mais
+pouvais-je m'attendre à une pareille invasion?
+
+»Les gnous sortaient de l'eau; je chargeai mon arme en toute hâte, et
+dès que j'eus mis la bourre, je descendis. Avant d'être au bas de
+l'échelle, je m'aperçus que j'avais oublié ma poire à poudre et ma
+carnassière; mais j'étais trop pressé pour remonter. Les gnous se
+mettaient en marche; je craignais d'arriver trop tard, et d'ailleurs mon
+intention n'était que d'en tuer un.
+
+»Je courus vers eux en cherchant à me tenir caché dans les buissons;
+mais je reconnus bientôt que je n'avais pas besoin de tant de
+précautions. Loin d'être peureux comme ceux qui rôdaient autour de notre
+ancien kraal, ils avaient l'air de me narguer. Ils s'approchaient de moi
+à la distance de cent verges, sans que ma présence les gênât dans leurs
+évolutions. Plusieurs fois deux vieux gnous, qui semblaient former
+l'arrière-garde, s'avancèrent à la portée de fusil; mais je les
+dédaignais, sachant que leur chair était coriace. Je voulais atteindre
+un des jeunes veaux dont les cornes n'avaient pas encore commencé à se
+recourber.
+
+»Quoique le troupeau ne se montrât point farouche, je ne pouvais
+parvenir à m'en approcher suffisamment. Les guides placés à la tête
+l'entraînaient hors de ma portée, et les protecteurs de l'arrière-garde
+le poussaient en avant à mesure que je gagnais du terrain.
+
+»Il y avait plus d'une demi-heure que je me livrais à cette poursuite
+inutile, et l'animation de la chasse m'avait fait complètement oublier
+combien il était imprudent de m'éloigner ainsi du camp. J'avais toujours
+l'espoir de réussir et de rentrer avec une riche proie. Je persévérai
+donc, et j'arrivai dans un lieu dépourvu d'arbres, où se dressaient
+comme de grandes tentes de fourmilières placées à distance égale les
+unes des autres. Quelques-unes n'avaient pas moins de douze pieds de
+haut. Au lieu d'affecter, comme celles des fourmis communes, la forme
+hémisphérique d'un dôme, elles étaient coniques et flanquées de cônes
+plus petits qui s'élevaient à leurs pieds comme des tourelles. C'étaient
+les habitations de l'espèce de grosses fourmis blanches que les
+entomologistes appellent termès belliqueux (_termes bellicosus_).
+
+»D'autres monticules, à la forme cylindrique, au sommet arrondi,
+ressemblaient à des paquets de linge surmontés chacun d'une cuvette
+renversée. Ils servaient de domicile à l'espèce dite _termes mordax_,
+quoiqu'une autre espèce (_termes atrox_) se bâtisse des nids presque
+identiques.
+
+»Je ne m'arrêtai pas à examiner ces curieux édifices. Je n'en parle que
+pour vous faire comprendre ce qui va suivre.
+
+»La plaine était couverte d'éminences coniques et cylindriques. En
+m'abritant derrière une d'elles, je crus pouvoir arriver sans
+difficultés à portée de fusil des gnous.
+
+»Je fis un détour pour prendre les devants, et me glissai derrière une
+fourmilière conique près de laquelle paissait le gros du troupeau. Quel
+fut mon désappointement, lorsqu'on regardant entre les tourelles je vis
+les femelles et les petits emmenés loin de moi!
+
+»Les deux vieux gnous restaient seuls de mon côté.
+
+»Ma bile s'échauffait; je commençai à croire que les patriarches du
+troupeau avaient positivement l'intention de se moquer de moi. Leurs
+manœuvres étaient des plus inexplicables: tantôt ils gambadaient à
+travers la plaine, comme pour me braver, tantôt leurs têtes
+s'entrechoquaient comme s'ils eussent voulu se livrer bataille. Je dois
+vous avouer qu'avec leurs fronts hérissés de poils noirs, leurs cornes
+pointues, leurs yeux rouges et étincelants, c'étaient des voisins assez
+désagréables, et que même, en la supposant stimulée, leur animosité
+m'inquiétait.
+
+»Ils se mettaient à genoux et se penchaient en avant jusqu'à ce que
+leurs têtes se rencontrassent: ils se relevaient ensuite, et chacun
+d'eux faisait un bond comme pour se rejeter sur son camarade et le
+fouler aux pieds. S'étant manqués réciproquement, ils étaient entraînés
+par l'impétuosité de leur course, revenaient sur leurs pas, et
+retombaient à genoux pour se livrer bataille.
+
+»Ils m'exaspérèrent au point que je résolus d'en finir.--Ah! coquins, me
+dis-je, vous ne voulez pas me permettre de tuer vos camarades, eh bien,
+je vais me venger sur vous! Tremblez, vous payerez cher votre témérité
+et votre insolence.
+
+»Au moment où j'allais les ajuster, les deux gnous se préparèrent à un
+nouveau combat. Jusqu'alors leurs luttes ne m'avaient semblé qu'un jeu;
+mais cette fois ils étaient réellement animés l'un contre l'autre: les
+armures de leurs fronts se choquaient avec fracas, leurs beuglements
+avaient quelque chose de sinistre, la fureur se peignait dans leurs
+yeux.
+
+»Un d'eux fut abattu à plusieurs reprises. Chaque fois qu'il essayait de
+se relever, son antagoniste se précipitait sur lui et le renversait de
+nouveau. Les voyant sérieusement aux prises, je n'hésitai pas à marcher
+vers les combattants. Aucun d'eux ne remarqua mon approche: le vaincu ne
+songeait qu'à se garantir des coups terribles qui pleuvaient sur lui, le
+vainqueur ne s'occupait que de compléter son triomphe.
+
+»Quand je fus à trente pas, j'ajustai; je choisis le gnou qui avait le
+dessus, tant pour le punir d'avoir manqué de générosité en frappant un
+antagoniste à terre que parce qu'il me prêtait le flanc.
+
+»Je tirai.
+
+»La fumée me cacha les deux gnous; quand elle se dissipa, je vis le
+vaincu toujours agenouillé; mais, à ma grande surprise, celui que
+j'avais visé était debout, aussi solide qu'auparavant. Je devais
+pourtant l'avoir touché; j'avais entendu sa chair grasse frissonner sous
+la balle; mais je ne l'avais nullement estropié.
+
+»Où l'avais-je blessé?
+
+»Je n'eus pas le temps d'y réfléchir; car redressant sa queue et
+baissant son front velu, il accourut au galop sur moi. Le désir de la
+vengeance se peignait dans ses regards; ses rugissements étaient
+épouvantables. Je vous assure que je fus moins épouvanté l'autre jour
+quand je rencontrai le lion.
+
+»Je ne sus que faire pendant quelque secondes. D'abord je m'étais mis
+sur la défensive, et j'avais involontairement pris mon fusil par le
+canon pour m'en servir comme d'une massue; mais il était facile de voir
+que mes faibles coups n'arrêteraient pas la course furieuse d'un animal
+aussi fort, et qu'il me renverserait infailliblement. Comment me
+soustraire à son ressentiment? En tournant les yeux autour de moi,
+j'aperçus par bonheur la fourmilière que je venais de quitter. En
+montant dessus, j'étais hors d'atteinte; mais aurais-je le temps d'y
+arriver?
+
+»Je m'enfuis comme un renard dépisté. Vous, Hendrik vous me dépassez à
+la course dans les circonstances ordinaires; mais je doute que vous
+eussiez pu gravir plus vite que moi cette fourmilière.
+
+»Il n'était pas trop tôt. Au moment où, en m'appuyant sur les tourelles,
+j'escaladais le cône principal, la fumée qui sortait des naseaux du gnou
+montait jusqu'à moi.
+
+»Heureusement j'étais en sûreté, et ses cornes acérées ne pouvaient
+m'atteindre.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIII.
+
+LE SIÈGE
+
+
+»Sans la fourmilière j'aurais été perdu. Le gnou auquel j'avais affaire
+était un des plus gros et des plus féroces de son espèce. Il devait être
+d'un âge avancé, comme l'indiquaient les teintes foncées de sa robe, et
+ses cornes noires et massives à la base, qui se rejoignaient presque aux
+extrémités. Ma lutte n'eût pas été longue avec lui; mais je ne le
+redoutais pas, et du haut de mon observatoire j'épiais tranquillement
+ses manœuvres.
+
+»Il fit tous ses efforts pour me débusquer. Il livra plus de douze
+assauts au monticule, établit des logements dans les tourelles les plus
+basses, mais sans pouvoir atteindre un poste à la conquête duquel
+j'avais employé toutes mes facultés physiques.
+
+»Parfois, dans son désespoir, il venait si près de moi que j'aurais pu
+toucher ses cornes avec le bout de mon canon. Jamais je n'avais vu
+d'animal si furieux. Ma balle lui avait fracassé la mâchoire, et la
+douleur lui donnait le vertige; mais comme je m'en aperçus plus tard, ce
+n'était pas la seule cause de ses emportements.
+
+»Après avoir vainement essayé de gravir le cône, il changea de tactique
+et se mit à le miner comme pour l'abattre. A plusieurs reprises, il
+recula, revint à la charge, et comme il employait toute sa force, je
+crus un moment qu'il parviendrait à renverser l'édifice qu'il battait en
+brèche. Quelques tourelles tombèrent sous ses coups; l'argile durcie du
+monticule principal fut ouverte par ses cornes, dont ils se servait
+comme de pioches retournées. Et il exposa à mes regards les chambres et
+les galeries que les insectes avaient creusées.
+
+»Néanmoins je ne tremblais pas; j'avais le conviction qu'il ne tarderait
+pas à épuiser sa rage, et qu'après son départ je pourrais descendre
+sans danger; mais après avoir attendu longtemps, je fus étonné de voir
+que, loin de se calmer, il devenait de plus en plus furieux.
+
+»La place où j'étais assis était chaude comme un four, pas un souffle
+n'agitait l'atmosphère, et les rayons ardents du soleil étaient
+réfléchis par l'argile blanche de la fourmilière. Des ruisseaux de sueur
+me découlaient du front, et j'étais à chaque instant obligé de prendre
+mon mouchoir pour les essuyer. Toutes les fois que je le déployais, la
+colère du gnou redoublait. Il se ruait contre la muraille escarpée en
+poussant d'affreux rugissements.
+
+»Je me demandai d'abord pourquoi je le provoquais en m'essuyant la
+figure. C'était un mystère dont je cherchais vainement l'explication;
+mais enfin je m'aperçus que mon mouchoir était d'une brillante couleur
+écarlate, et je me souvins d'avoir entendu dire que le rouge excitait au
+plus haut degré la fureur des animaux de cette espèce. Je me hâtai de
+serrer mon mouchoir dans l'espérance d'apaiser ce redoutable adversaire;
+mais il était trop irrité pour revenir facilement à son état de
+tranquillité habituelle. Il réitéra ses assauts avec des cris de plus en
+plus farouches, entremêlés de gémissements que lui arrachait la
+souffrance causée par sa blessure. Il savait que j'étais l'auteur de ses
+maux, et paraissait déterminé à ne pas quitter la place sans s'être
+vengé. Il employait ses sabots et ses cornes à démolir le monticule.
+
+»Je commençais à être las de ma situation, sans craindre que le gnou
+m'atteignît. J'étais troublé par l'idée des malheurs qui pouvaient
+arriver, pendant mon absence, à mon frère et ma sœur. Je fus distrait
+de ces préoccupations par un nouveau danger, aussi terrible que celui
+que me faisait courir le gnou furieux. Il avait détruit les ouvrages
+avancés de la fourmilière, et mis à découvert les passages qui
+communiquaient des tourelles au centre du dôme. Les termès, qui se
+tiennent ordinairement sous terre, chassés tout à coup de leurs
+logements, avaient grimpé par milliers sur l'éminence. Les yeux fixés
+sur ceux du gnou, je n'avais pas fait attention à leur marche, lorsque
+je sentis leur bande formidable monter le long de mes jambes. Dans le
+premier moment de ma surprise je faillis me précipiter sur les cornes du
+bœuf sauvage.
+
+»Cette armée d'insectes semblait animée d'un même esprit; elle avait
+l'intention de m'attaquer, et mettait dans ses mouvements stratégiques
+une régularité merveilleuse. Elle se composait des soldats, qui se
+distinguent, comme vous savez, des travailleurs par la grosseur de leur
+tête et la longueur de leurs mandibules. Je fus glacé d'horreur en
+pensant aux cruelles morsures que ces soldats pouvaient me faire, et
+j'éprouvai une terreur dont n'approche pas celle que j'avais ressentie à
+l'aspect du lion. Ma première impression fut que j'allais être dévoré.
+Il me revint en mémoire que des hommes avaient été assaillis pendant
+leur sommeil et tués par les fourmis blanches, et je me persuadai que
+j'éprouverais un sort semblable si je ne m'échappais au plus tôt.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIV.
+
+L'ORYCTÉROPE
+
+
+»Que faire? comment éviter mes ennemis? Si je sautais en bas, j'étais
+sûr d'être mis en pièces par le gnou; si je restais en place, les hideux
+insectes ne manqueraient pas de me dévorer. Déjà je sentais leurs dents
+redoutables à travers mes bas de laine épais; mes habits ne pouvaient me
+protéger. J'étais monté sur le sommet du cône, et je m'y tenais avec
+peine. Les morsures des insectes me faisaient sautiller comme un
+acrobate. Ils s'avançaient en colonne serrée sur mes souliers, mais ce
+n'était encore qu'une avant-garde. D'autres sortaient par myriades de
+leurs galeries, et se préparaient à m'accabler sous leur nombre. Pour
+échapper à un horrible genre de mort, ma seule chance était d'affronter
+le gnou. Le hasard pouvait me servir; en me défendant avec mon fusil,
+j'avais l'espoir de tenir l'animal en respect jusqu'à ce que je
+trouvasse moyen de gravir une autre fourmilière.
+
+»J'allais sauter, lorsque je fus frappé d'une idée qui aurait dû me
+venir plus tôt. Les termès n'avaient points d'ailes; ils montaient le
+cône à pas lents; qui m'empêchait de les écarter avec ma veste?
+
+»Je mis de côté mon fusil inutile, et ôtant précipitamment ma veste, je
+m'en servis comme d'un balai. En quelques secondes, et sans le moindre
+effort, j'avais fait tomber du bout du dôme des milliers de soldats. A
+la vérité, il en restait encore quelques-uns sous mon pantalon, mais ils
+n'étaient pas en force, et leurs morsures ne pouvaient me causer qu'une
+douleur passagère.
+
+»Perché sur le sommet du monticule, j'écartais les bandes de termès à
+mesure qu'elles se présentaient. Leur attaque ne m'inquiétait plus;
+mais, d'un autre côté, ma position ne s'était pas améliorée, car le
+gnou maintenait le blocus avec une étrange persévérance.
+
+»Toutefois, pensant qu'il finirait par se lasser, je prenais mon mal en
+patience; mais des terreurs nouvelles vinrent m'assaillir. Pendant que
+je piétinais sur le sommet du cône, l'argile pétrie s'enfonça tout à
+coup sous mes pieds. Je disparus peu à peu sans pouvoir m'arrêter, et
+j'écrasai sans doute la grande reine dans sa chambre, car je restai
+enseveli jusqu'au cou. Quoique effrayé et surpris de cette descente
+soudaine, j'aurais recouvré promptement ma présence d'esprit sans un
+incident inattendu. Le fond sur lequel mes pieds reposèrent était
+mobile! il me souleva, glissa rapidement, et manqua pour me laisser
+enfoncer encore davantage.
+
+»Avais-je atteint le grand essaim des fourmis blanches? je ne le
+supposais pas d'après la sensation que j'avais éprouvée. J'avais touché
+un corps gras et solide, qui avait supporté tout mon poids avant de se
+dérober sous moi.
+
+»Je fus saisi d'un effroi presque superstitieux, et ne restai pas cinq
+secondes dans la fourmilière. Je retirai les pieds avec tant de
+précipitation, que quand même ils auraient reposé sur une fournaise
+ardente, ils auraient à peine eu le temps d'être brûlés. Je me replaçai
+sur la cime du cône ouvert et démantelé; mais pouvais-je m'y maintenir?
+Je sondai du regard la sombre cavité, et j'en vis sortir d'innombrables
+bataillons de termès. Ma veste ne suffisait plus pour les chasser.
+
+»Je regardai le gnou avec lequel j'allais avoir à lutter. Immobile à
+quatre pas de la base de la fourmilière, il la contemplait d'un œil
+inquiet. Ses allures étaient complètement changées, et quelque chose
+semblait aussi l'avoir épouvanté. En effet, au bout d'un instant, il fit
+entendre un cri perçant, s'éloigna, et alla se remettre en observation à
+une plus grande distance.
+
+»Etait-ce la rupture du toit et ma chute imprévue qui l'avaient effrayé?
+Je le crus d'abord; mais je remarquai qu'il fixait les yeux sur la base
+du monticule, où, pour ma part, je ne voyais rien d'alarmant.
+
+»Pendant que je cherchais à m'expliquer sa conduite, le gnou poussa un
+nouveau cri, releva la queue et partit au galop.
+
+»Enchanté d'être débarrassé de sa compagnie, je ne m'occupai pas plus
+longtemps des causes de sa fuite. Il était parti, c'était l'essentiel.
+Je ramassai mon fusil et me disposai à descendre de la position élevée
+dont j'étais fatigué.
+
+»A moitié chemin, je jetai par hasard les yeux sur la base de la
+fourmilière, et j'aperçus l'objet qui avait terrifié le vieux gnou. D'un
+trou pratiqué dans le mur d'argile sortait un long museau cylindrique,
+sans poil, surmonté d'une paire de longues oreilles droites comme les
+cornes d'une gazelle. L'animal auquel appartenait ce museau et ces
+oreilles avait un aspect repoussant, dont j'aurais été troublé moi-même
+si je n'avais reconnu la plus inoffensive de toutes les créatures,
+l'oryctérope. Sa présence m'expliqua pourquoi le gnou avait battu en
+retraite, et pourquoi les fourmis étaient si pressées de sortir de leur
+nid.
+
+»Sans faire le moindre bruit, je pris mon fusil par le canon, me
+penchai, et j'assénai un coup de crosse sur le museau saillant. C'était
+me montrer bien peu reconnaissant du service que cette pauvre bête
+m'avait rendu en effrayant le gnou; mais je cédais à mes instincts de
+chasseur, et elle tomba morte dans le boyau que ses griffes avaient
+creusé.
+
+»Je n'étais pas au bout de mes aventures, qui semblaient ne devoir
+jamais finir. J'avais chargé l'oryctérope sur mes épaules, et je me
+dirigeais vers notre demeure lorsqu'à mon grand étonnement je vis que le
+gnou vaincu était toujours à la même place, la tête contre terre et à
+demi couché sur la plaine. Cette situation extraordinaire attira mon
+attention, et je m'imaginai que s'il ne s'était pas enfui c'était parce
+que son antagoniste l'avait grièvement blessé.
+
+»J'eus d'abord l'idée de le laisser tranquille, car il pouvait avoir
+conservé assez de force pour me combattre avec avantage, et mon fusil
+vide n'était qu'une faible défense. J'hésitais à m'approcher; mais, la
+curiosité l'emportant, je m'avançai avec précaution.
+
+»Il n'avait reçu aucune blessure, et pourtant il était aussi
+complètement estropié que s'il eût eu les genoux fracassés. Dans sa
+lutte avec l'autre gnou, une de ses jambes de devant avait passé, je ne
+sais trop comment, par-dessus ses cornes. Elle y était restée, et non
+seulement il ne pouvait en faire usage, mais encore il avait la tête
+clouée au sol.
+
+»Mon premier mouvement fut de le tirer d'embarras: toutefois, je me
+ravisai en songeant à la fable du laboureur et du serpent gelé. J'eus
+ensuite l'idée de le tuer; mais n'ayant pas de balle, je ne me souciai
+pas de l'assommer à coups de crosse.
+
+»D'ailleurs, j'aurais été obligé de le laisser mort sur la place, où les
+chacals n'auraient pas manqué de le dévorer. Il était probable qu'ils le
+respecteraient tant qu'il serait vivant, et je pris le parti de ne pas
+le déranger, dans l'espoir que nous le retrouverions vivant le
+lendemain.»
+
+Ce fut ainsi que Hans termina le récit de ses aventures.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXV.
+
+LA CHAMBRE A COUCHER DE L'ÉLÉPHANT
+
+
+Le porte-drapeau était loin d'être satisfait de sa journée. Malgré le
+vif intérêt avec lequel il avait écouté l'histoire de Hans, il était
+préoccupé quand il réfléchissait à ses propres aventures. Sa première
+tentative de chasse avait échoué; ne pouvait-il pas en être toujours
+ainsi? L'éléphant avait échappé avec la plus grande facilité. Quoiqu'il
+eût été atteint dans deux parties du corps où les blessures auraient dû
+être mortelles, les balles n'avaient servi qu'à le rendre plus
+dangereux. Sa peau n'avait pas été plus entamée que si on l'eût tiré
+avec des pois bouillis. A la vérité, il n'avait reçu que deux coups de
+fusil. Or, deux coups bien dirigés suffisent pour abattre un éléphant
+femelle et quelquefois un mâle, mais il en faut quelquefois une
+vingtaine pour faire mordre la poussière à un vieil éléphant, et nos
+chasseurs pouvaient-ils s'attendre à en trouver un d'assez bonne
+composition et disposé à essuyer leur feu jusqu'à ce que mort s'en
+suivît?
+
+D'ordinaire l'éléphant sur lequel on a tiré fait plusieurs milles sans
+s'arrêter, et des cavaliers sont seuls en état de le poursuivre. Plus
+que jamais Von Bloom déplorait la perte de ses pauvres chevaux.
+
+Hans le consola en lui prouvant, par différents exemples dont il se
+souvenait, que l'éléphant ne prenait pas toujours la fuite lorsqu'on
+l'attaquait. En effet, celui qu'ils avaient rencontré, après avoir reçu
+leur coup, n'avait manifesté aucune intention de battre en retraite.
+Sans le bizarre stratagème de Swartboy, il aurait conservé sa position
+et donné le temps à ses adversaires de le frapper peut-être
+mortellement.
+
+--Tentons une nouvelle épreuve, dit Von Bloom, et nous réussirons
+peut-être. Si nous ne sommes pas plus heureux, nous chercherons des
+ressources dans d'autres entreprises.
+
+En conséquence, le lendemain, avant le lever du soleil, les chasseurs se
+remirent en campagne; ils avaient pris une précaution à laquelle ils
+n'avaient pas songé la veille. Se rappelant qu'une balle de plomb
+pénètre difficilement dans le cuir du grand pachyderme, ils fondirent de
+nouvelles balles. Ils possédaient de vieille vaisselle qui avait orné la
+table du porte-drapeau de Graaf-Reinet au jour de sa prospérité.
+C'étaient des chandeliers, des cloches, des éteignoirs, des huiliers et
+divers autres objets de métal hollandais. Ils en condamnèrent
+quelques-uns à l'alambic de la poêle, les amalgamèrent avec du plomb, et
+se procurèrent ainsi des balles assez dures pour entamer la peau du
+rhinocéros lui-même.
+
+Comme la veille, ils se dirigèrent vers les bois, et avant d'avoir fait
+un mille, ils découvrirent des traces récentes d'éléphant. Elles
+passaient au plus épais d'une jungle épineuse, impénétrable pour tout
+être créé, à l'exception de l'éléphant, du rhinocéros ou de l'homme armé
+d'une hache.
+
+Une famille entière devait y avoir passé, composée d'un mâle, d'une ou
+deux femelles et de plusieurs petits de différents âges; ils avaient
+marché en ligne, suivant l'habitude des éléphants, et avaient frayé au
+milieu des broussailles un chemin large de plusieurs pieds. Le mâle, qui
+marchait en tête, avait, d'après ce que disait Swartboy, brisé tous les
+obstacles avec sa trompe et ses défenses. En effet, d'énormes branches
+étaient abattues ou écartées violemment comme par la main de l'homme.
+
+Les routes de ce genre aboutissent d'ordinaire à l'eau. Elles en
+facilitent les abords et racourcissent la distance: preuve saisissante
+du rare instinct ou de la sagacité des éléphants, qui conçoivent et
+exécutent des plans dignes d'un habile ingénieur.
+
+Les chasseurs s'attendaient donc à trouver prochainement un cours d'eau;
+cependant les empreintes pouvaient également y conduire ou s'en
+éloigner.
+
+Au bout d'un quart de mille ils arrivèrent à une nouvelle route qui
+croisait celle qu'ils suivaient. Comme celle-ci, elle avait été faite
+par une famille d'éléphants, et les traces étaient aussi fraîches. Après
+s'être demandé un moment laquelle ils devaient prendre, ils résolurent
+de continuer à marcher en droite ligne.
+
+A leur grand désappointement, ils débouchèrent dans un endroit moins
+couvert où les éléphants s'étaient dispersés, et suivant tour à tour les
+traces des mâles, des femelles et des petits, ils s'égarèrent et
+perdirent la piste.
+
+Tout à coup Swartboy courut vers un grand acacia, en invitant ses
+compagnons à le suivre. Avait-il vu un éléphant? Hendrik et Von Bloom se
+l'imaginèrent, enlevèrent à la hâte les fourreaux de leurs fusils, et
+rejoignirent le Bosjesman.
+
+Il était seul au pied de l'acacia, et montrait du doigt la terre battue
+autour de l'arbre. On aurait dit que plusieurs chevaux y avaient été
+attachés pendant longtemps, qu'ils avaient foulé l'herbe et usé l'écorce
+en se frottant contre le tronc.
+
+--Qu'est-ce que cela signifie? demandèrent à la fois Hendrik et Von
+Bloom.
+
+--C'est la chambre à coucher de l'éléphant, répondit Swartboy.
+
+Toute autre explication était inutile. Les chasseurs se rappelèrent que
+les éléphants avaient l'habitude de s'appuyer contre les arbres pour
+dormir. L'acacia était un de ces arbres; ils en acquéraient la preuve;
+mais à quoi pouvait-elle leur servir?
+
+--Le vieux klow reviendra, dit Swartboy.
+
+--Vous croyez?
+
+--Oui, baas! les empreintes sont fraîches; le grand éléphant dormait ici
+la nuit dernière.
+
+--Eh bien! faut-il l'attendre, et tirer dessus quand il reparaîtra?
+
+--Non, baas; vous n'avez pas besoin d'user vos balles. Nous allons faire
+son lit, et vous verrez comme il se couchera.
+
+En disant ces mots, le Bosjesman ricana et fit une grimace expressive.
+
+--Que voulez-vous dire? demanda Von Bloom.
+
+--Laissez faire le vieux Swartboy, et je vous promets que l'éléphant est
+à nous! Je sais un moyen de le prendre sans employer vos fusils.
+
+Le Bosjesman communiqua son plan, auquel son maître, craignant de voir
+se renouveler l'échec de la veille, adhéra avec empressement. On avait
+par bonheur tous les instruments nécessaires pour l'exécution: une hache
+bien affilée, une forte courroie et des couteaux.
+
+On se mit à l'œuvre sans perdre de temps.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXVI.
+
+ON FAIT LE LIT DE L'ÉLÉPHANT
+
+
+Si l'éléphant revenait, ce devait être pendant les heures les plus
+chaudes de la journée. Les chasseurs n'avaient donc guère plus de
+soixante minutes pour faire son lit, suivant la facétieuse expression du
+Bosjesman. Ils commencèrent leurs opérations avec ardeur sous la
+direction supérieure de Swartboy, aux instructions duquel ils se
+conformèrent aveuglément.
+
+Il leur fut d'abord ordonné de couper trois pieux de bois dur, chacun
+d'environ trois pieds de long, gros comme un bras d'homme, et pointu par
+un bout.
+
+Le bois de fer (_olea undulata_) croissait en abondance aux alentours.
+On en coupa trois morceaux de dimensions convenables, qui furent
+équarris avec la hache et taillés en pointe avec les couteaux.
+
+Cependant, à côté de l'arbre contre lequel l'éléphant avait coutume de
+s'appuyer, et à environ trois pieds du sol, Swartboy avait enlevé
+l'écorce. Il fit ensuite une entaille si profonde que l'acacia,
+abandonné à lui-même, serait infailliblement tombé; mais Swartboy
+l'avait consolidé en attachant aux branches supérieures une courroie qui
+se rattachait aux rameaux d'un arbre voisin.
+
+Ces mesures étaient prises du côté opposé à l'entaille, la courroie
+seule retenait l'arbre, et il suffisait, pour le renverser, de lui
+imprimer la moindre secousse dans l'autre sens.
+
+Swartboy replaça le morceau d'écorce qu'il avait enlevé et fit
+disparaître les copeaux avec un soin minutieux. A moins d'un examen
+très-attentif, il était impossible de deviner que l'acacia eût été
+jamais entamé par la hache.
+
+Il restait à planter les pieux que Von Bloom et Hendrik avaient
+préparés. Swartboy se chargea de cette opération, qu'il accomplit avec
+une prestesse merveilleuse en moins de dix minutes; il avait creusé
+trois trous dont la profondeur dépassait un pied, et qui n'avaient pas
+en diamètre un demi-pouce de plus que les pieux.
+
+Vous êtes curieux sans doute de savoir comment il s'y prit. Vous auriez
+creusé à la bêche un trou qui aurait été nécessairement aussi large que
+la bêche même; mais Swartboy n'avait point de bêche, et, s'il en avait
+eu une, il ne s'en serait pas servi, puisqu'elle eût fait des fosses
+beaucoup trop grandes pour répondre à ses vues.
+
+Le Bosjesman employa un bâton pointu avec lequel il remua d'abord la
+terre dans un espace déterminé. Il déblaya le trou, y remit son bâton,
+enleva de nouveau la terre, et continua de la sorte jusqu'à ce que la
+profondeur lui parût suffisante. Les trois trous furent disposés en
+triangle au pied de l'acacia, mais du côté opposé à celui que l'éléphant
+devait choisir pour se reposer.
+
+Swartboy plaça dans chaque trou un pieu, la pointe en l'air et le
+consolida au moyen de terre pétrie et de cailloux. Pour cacher la
+couleur blanche du bois fraîchement coupé, il enduisit les pieux de
+terre.
+
+Ces préparatifs terminés, les chasseurs se retirèrent, mais ils ne
+s'éloignèrent pas. Ils montèrent sur un arbre touffu, et se logèrent au
+milieu du feuillage. Le porte-drapeau arma son long roer, Hendrick
+apprêta sa carabine; et tous deux se disposèrent à faire feu dans le cas
+où le piège ingénieusement tendu par Swartboy ne réussirait pas.
+
+Il était midi, la chaleur était intense et aurait incommodé les
+chasseurs s'ils n'eussent été protégés par un épais ombrage. Swartboy
+tira de favorables augures des circonstances atmosphériques. Il était
+vraisemblable que l'éléphant, accablé par la chaleur, viendrait chercher
+le frais dans son gîte favori.
+
+Il ne pouvait tarder à venir. Au bout de vingt minutes, on entendit un
+bruit étrange; c'était celui qui venait de son estomac. L'instant
+d'après, il sortit de la jungle d'un pas indolent. Loin de soupçonner
+aucun danger, il se plaça lui-même près du tronc de l'acacia, dans la
+position que Swartboy avait prédit qu'il prendrait. Il avait la tête
+tournée, mais pas assez pour empêcher les chasseurs d'admirer ses
+magnifiques défenses, longues d'au moins six pieds; pendant qu'ils
+contemplaient ce superbe trophée, l'animal leva sa trompe, et versa au
+milieu des feuilles un torrent d'eau, qui retomba sur son corps en
+globules étincelants.
+
+Swartboy prétendit qu'il tirait cette eau de son estomac. Les
+naturalistes peuvent contester l'exactitude de l'observation; cependant
+ces jets de pluie furent réitérés, et à chacun d'eux, la quantité d'eau
+était toujours aussi considérable. Evidemment, sa trompe n'aurait pu
+seule contenir cette masse liquide.
+
+Les chasseurs, qui souffraient de la chaleur et de la soif, comprirent
+sans peine le plaisir que ce bain de pluie causait à l'éléphant. Les
+gouttes cristallines qui retombaient sur son dos, en coulant du haut de
+l'acacia, lui faisaient oublier la fatigue et pousser des grognements de
+satisfaction.
+
+Ce bain était le prélude de son sommeil. Sa tête s'inclina; ses oreilles
+cessèrent de battre et sa trompe demeura immobile, enroulée autour de
+ses défenses.
+
+Les chasseurs l'observaient avec un intérêt facile à concevoir.
+
+Tout à coup son corps se penche; il touche l'arbre, qui se fend avec
+fracas, et l'énorme masse noire tombe sur le côté. Un cri terrible, qui
+fait frémir jusqu'aux feuilles, retentit dans les bois, puis au
+craquement des branches se mêlent des gémissements confus. Ce sont ceux
+du gigantesque animal renversé. Les chasseurs restent immobiles à leur
+place sans faire usage de leurs armes. L'éléphant empalé a reçu le coup
+de la mort. Son agonie est de courte durée; on entend siffler dans sa
+trompe la respiration saccadée qui précède le dernier moment, et à ce
+bruit sinistre succède un bruit plus sinistre encore.
+
+Les chasseurs descendent de l'arbre et s'approchent de l'éléphant. Il
+est mort! les terribles chevaux de frise ont rempli leur destination.
+
+Il fallut une heure entière pour enlever les défenses; mais nos
+chasseurs ne reculèrent pas devant ce travail, et furent même enchantés
+d'avoir à porter au camp un fardeau sous lequel ils pliaient.
+
+Hendrik se chargea des fusils et des ustensiles.
+
+Von Bloom et Swartboy s'emparèrent chacun d'une défense.
+
+Le cadavre de l'éléphant fut abandonné, et les vainqueurs reprirent
+triomphalement la route de leur demeure.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXVII.
+
+LES ANES SAUVAGES DE L'AFRIQUE
+
+
+Malgré le succès de cette chasse, l'esprit de Von Bloom n'était pas en
+repos; à la vérité, l'ivoire était conquis, mais de quelle manière! Le
+succès avait dépendu en grande partie du hasard et n'était pas un gage
+de succès futurs. Il pouvait se passer des mois entiers avant qu'on
+retrouvât une autre chambre à coucher d'éléphant.
+
+Telles étaient les réflexions du porte-drapeau le soir de son heureuse
+expédition; mais elles étaient moins agréables encore deux semaines
+après.
+
+Il avait redoublé d'efforts; il avait chassé pendant douze jours
+consécutifs, et n'avait ajouté à son trésor qu'une seule paire de
+défenses! C'étaient celles d'une femelle; elles n'avaient pas deux pieds
+de long, et leur valeur était médiocre.
+
+Pourtant presque chaque jour on avait rencontré des éléphants sur
+lesquels on avait pu tirer; mais ce n'était pas une consolation. Il
+était démontré que la fuite leur était facile, et qu'on avait peu de
+chances de les prendre tant qu'on les poursuivrait à pied.
+
+Les chasseurs à pied peuvent approcher de l'éléphant, lui envoyer une
+balle; mais quand il se met à trotter à travers la jungle, il devient
+inutile de le suivre; il fait plusieurs lieues sans s'arrêter, et si les
+chasseurs parviennent à le rejoindre de manière à lui envoyer un second
+coup de fusil, ce n'est que pour le voir ensuite disparaître dans les
+fourrés, où l'on finit par perdre ses traces.
+
+A cheval, le chasseur distance sans peine l'éléphant. Une particularité
+du grand pachyderme, c'est que, dès qu'il s'aperçoit que son ennemi,
+quel qu'il soit, est capable de l'atteindre, il dédaigne de faire un pas
+de plus. Le chasseur le tire alors à loisir.
+
+Un autre avantage du chasseur monté est de pouvoir éviter les attaques
+de l'éléphant furieux.
+
+Il n'est pas étonnant que Von Bloom soupirât après la possession d'un
+cheval, d'un noble compagnon qui eût assuré le succès de ses chasses.
+Ses regrets étaient d'autant plus vifs, qu'après avoir exploré la
+contrée, il l'avait trouvée remplie d'éléphants. Il en avait vu par
+centaines à la fois, tous peu disposés à s'effrayer d'un coup de feu.
+Peut-être n'avaient-ils jamais entendu la détonation d'un fusil avant
+que le long roer du porte-drapeau leur cinglât les oreilles.
+
+Avec un cheval, Von Bloom était sûr d'en pouvoir tuer plusieurs et de
+recueillir de l'ivoire pour une somme importante.
+
+Sans cheval, toutes ses espérances avortaient.
+
+En songeant à cette alternative, il retombait dans ses idées noires. Il
+voyait ses fils condamnés à vivre en enfants des bois, sans livres, sans
+éducation, sans société, et sa jolie Gertrude vouée à la vie sauvage
+ainsi qu'au célibat. Que n'aurait-il pas donné pour avoir un couple de
+chevaux!
+
+Le porte-drapeau était assis dans le grand nwana, sur la plate-forme qui
+dominait le lac. De ce point on apercevait la verdoyante prairie qui
+s'étendait à l'est du rivage et au-delà de laquelle commençaient les
+bois.
+
+En ce moment, un troupeau traversait la plaine et s'avançait vers
+l'abreuvoir. Les animaux qui le composaient avaient l'encolure et la
+taille de petits chevaux; ils marchaient en ligne, d'un pas assuré,
+comme une caravane sous la direction d'un chef prudent. Quelle
+différence entre leurs allures et les mouvements fantasques des gnous!
+
+Ils avaient toutefois quelque analogie avec ces derniers; ils tenaient
+aussi du cheval, de l'âne et du zèbre. Au cou, aux joues, aux épaules,
+ils portaient des bandes exactement pareilles à celles du zèbre, mais
+moins distinctes, et qui ne se reproduisaient ni sur le corps, ni sur
+les jambes. Ils rappelaient l'âne par la couleur générale de leur robe;
+mais la tête, le cou, la partie supérieure du corps étaient d'une nuance
+plus foncée, et légèrement teintée de brun rouge.
+
+C'étaient, en réalité, des animaux de l'espèce du zèbre, des couaggas.
+
+Les naturalistes modernes ont divisé le genre des solipèdes en deux
+espèces, l'âne et le cheval. Les caractères de la première sont une
+longue crinière flottante, une queue lisse, des callosités verruqueuses
+aux jambes. Les animaux dont l'âne est le type ont la crinière courte et
+droite, la queue grêle et garnie de poils à l'extrémité seulement; leurs
+jambes de derrière sont dépourvues de callosités, mais ils en ont, comme
+le cheval, aux jambes de devant.
+
+L'espèce chevaline a de nombreuses variétés. Les races arabe, anglaise,
+normande, limousine, corse, mecklembourgeoise, danoise, espagnole,
+présentent entre elles des différences sensibles: mais toutes ont les
+mêmes caractères distinctifs, depuis le grand cheval de brasseur de
+Londres jusqu'au poney de Shetland.
+
+Les variétés de l'âne sont presque aussi nombreuses, mais elles sont
+généralement moins connues.
+
+L'âne vulgaire (_asinus vulgaris_) se modifie suivant les contrées, et
+dans quelques-unes il est aussi élégant et aussi estimé que le cheval.
+Des races d'Arcadie, de Mirebalais, d'Espagne, d'Egypte, de Malte,
+jouissent d'une réputation méritée. On suppose qu'elles doivent toutes
+leur origine à l'âne sauvage (_asinus onager_), que l'on désigne encore
+sous les noms d'onagre et de koulan. L'onagre, qui habite l'Asie et le
+nord-est de l'Afrique, a la taille plus élevée, les oreilles moins
+longues, le pelage d'un gris quelquefois jaunâtre. Sa peau dure et
+élastique sert à faire des cribles, des tambours, et le cuir est connu
+en Orient sous la dénomination de sagri, et en Europe sous celle de
+chagrin.
+
+L'hémione ou dzigguetai (_asinus hemionus_) habite le centre et le midi
+de l'Asie. Sa couleur est isabelle, mais sa crinière est noire, ainsi
+qu'une ligne qui s'étend le long de la colonne vertébrale.
+
+Dans le Ladak se trouve l'âne kiang: en Perse, le khur (_asinus homar_);
+dans la Tartarie chinoise, le yo-to-tze (_asinus equulus_). Toutes ces
+espèces asiatiques vivent à l'état sauvage, et se distinguent par les
+formes, par la couleur et même par les habitudes. Quelques-unes sont
+plus agiles à la course que les meilleurs chevaux.
+
+Ne pouvant, dans ce livre, donner de chaque espèce une minutieuse
+description, nous nous bornons à des observations qui rentrent dans
+notre cadre sur les ânes sauvages d'Afrique, dont il existe six ou sept
+espèces.
+
+En première ligne nous placerons l'onagre, qui, comme nous l'avons dit,
+s'étend de l'Asie aux parties contiguës de l'autre continent.
+
+Le koomrah, qu'on a classé parmi les chevaux, mais qui se rapproche
+davantage de l'âne, hante les forêts de l'Afrique septentrionale, où il
+vit solitaire, contrairement aux habitudes de la plupart de ses
+congénères.
+
+Le zèbre (_equus zebra_) est peut-être le plus beau de tous les
+quadrupèdes. Il a le pelage symétriquement rayé de bandes brunes
+transversales disposées sur un fond jaunâtre. Sa hauteur est d'environ
+quatre pieds au garrot, sa longueur de six ou sept pieds depuis le
+museau jusqu'à l'origine de la queue. Il est défiant, indomptable, et
+assez vigoureux pour lutter sans trop de désavantage même contre les
+grands carnassiers.
+
+Le dauw ou onagre, qu'on nomme aussi zèbre de Burchell, a la taille de
+l'âne vulgaire, mais il en diffère par la grâce et le fini de ses
+formes. Sa crinière est striée de bandes brunes et blanches, et une
+ligne noire bordée de blanc suit entièrement sa colonne vertébrale. Il
+n'est rayé ni sur les jambes ni sur la queue. Sa robe n'est pas d'une
+nuance aussi pure que celle du zèbre, et les bandes n'en sont pas si
+nettement marquées.
+
+Le dauw du Congo (_equus hippotigris_) doit être le cheval-tigre des
+Romains. Ce qui nous donne lieu de le croire, c'est qu'il habite le nord
+de l'Afrique, tandis que les autres espèces appartiennent exclusivement
+à la partie méridionale.
+
+Le nom du couagga (_equus couagga_) est une onomatopée tirée de son
+hennissement, qui tient un peu de l'aboiement du chien.
+
+Les espèces asines de l'Afrique australe diffèrent entre elles par leurs
+penchants et leurs mœurs. Le zèbre, qui se tient dans les montagnes,
+est farouche et sauvage. Le dauw hante les plaines désertes, mais il est
+aussi intraitable que le précédent. Le couagga, qui vit également dans
+les plaines, est d'un naturel timide et docile; on peut le dresser avec
+autant de facilité qu'un cheval. Si les fermiers du Cap le laissent en
+paix, c'est qu'ils ont des chevaux en abondance; mais Von Bloom se
+trouvait dans une position exceptionnelle, et il pensa sérieusement à
+dompter des couaggas.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXVIII.
+
+LE COUAGGA ET L'HYÈNE
+
+
+Jusqu'à ce jour, le porte-drapeau avait à peine daigné faire attention
+aux couaggas. Il en avait vu souvent un troupeau, peut-être le même,
+venir boire au lac. Il aurait pu en tuer plusieurs; mais à quoi bon?
+Leur chair jaune et huileuse n'est mangeable que pour les naturels
+affamés; leur cuir, que l'on emploie parfois à faire des sacs, est de
+peu de valeur. Par ces motifs, nos aventuriers avaient laissé en paix
+les couaggas, ne se souciant pas d'user leur poudre à détruire d'aussi
+inoffensives créatures. Tous les soirs régulièrement ils s'étaient
+rendus au lac et s'étaient retirés après avoir bu, sans exciter la
+moindre attention.
+
+La position était bien changée, et le nouveau projet qui occupait
+l'esprit de Von Bloom donnait tout à coup aux couaggas autant
+d'importance qu'aux éléphants. Il admirait les bandes dont leurs têtes
+étaient ornées, leurs jambes fines, leurs formes rebondies. Ces animaux
+dédaignés, que le fermier tue seulement pour la nourriture de ses
+Hottentots, devenaient précieux à ses yeux. Ne pouvait-il pas les
+soumettre à la selle et au harnais, et s'en servir comme de chevaux pour
+la chasse à l'éléphant? ce n'était nullement impraticable, et
+l'espérance se ranima dans le cœur du porte-drapeau.
+
+Rayonnant de joie, il communiqua ses idées à sa famille, et tous
+s'étonnèrent de ne pas y avoir songé plus tôt.
+
+Mais comment prendre les couaggas? Von Bloom, Hans, Hendrik et Swartboy
+ouvrirent une conférence pour en délibérer.
+
+On ne pouvait rien faire le jour même, et le troupeau s'éloigna sans
+être inquiété. Les chasseurs savaient qu'il reviendrait le lendemain, et
+l'attendaient à son retour.
+
+Hendrik conseilla de se servir des armes à feu. En frappant le couagga
+à la partie supérieure du cou, près du garrot, on le blesse sans le
+tuer. Il se rétablit promptement et s'apprivoise de même; mais en
+général il reste dans un état d'abattement dont il ne se relève pas.
+
+Hans trouva cette pratique trop cruelle.
+
+--Nous serions exposés à tuer plusieurs couaggas avant d'en atteindre un
+seul au bon endroit. Nous avons encore d'abondantes munitions; pourtant
+il importe de les ménager. Ne vaudrait-il pas mieux tendre des pièges?
+J'ai entendu dire qu'on prend aux lacets des animaux aussi gros que les
+couaggas.
+
+--Ce plan ne me sourit guère, objecta Hendrik; il y a de graves
+inconvénients. En admettant que nous nous emparions du chef du troupeau,
+ses camarades, qui le verront pris, s'enfuiront à la hâte et ne
+reviendront plus au lac. Dans ce cas, à quoi nous serviront nos pièges?
+Il nous faudra longtemps pour retrouver un autre abreuvoir de couaggas,
+tandis que nous pouvons toujours les chasser dans les plaines.
+
+--Je ne sais à quoi m'arrêter, dit à son tour Von Bloom, et je m'en
+rapporte à la vieille expérience de Swartboy, qui garde le silence et
+qui doit avoir quelque bon tour dans son sac.
+
+--Il faut creuser une fosse, dit Swartboy, et je m'en charge; c'est par
+ce moyen que mes compatriotes prennent les gros animaux.
+
+--Ce plan, reprit Von Bloom, me semble plus plausible que le précédent.
+
+--Il n'est pas meilleur, dit Hendrik, et par les mêmes raisons. Le
+premier de la bande peut tomber dans la trappe, mais les autres n'auront
+pas la sottise de l'y suivre, et ils s'en iront pour ne plus reparaître.
+Si nous opérions pendant la nuit, plusieurs couaggas pourraient donner
+tête baissés dans le piège, sans que le reste du troupeau en fût alarmé,
+mais vous savez que ces animaux viennent toujours boire en plein jour.
+
+Ces objections étaient sérieuses, et les membres de la conférence les
+discutèrent longuement. Chacun recueillit ses souvenirs, en cherchant à
+régler le point d'attaque sur les habitudes connues des couaggas.
+
+Von Bloom avait remarqué qu'ils entraient invariablement dans l'eau par
+la gorge où s'était livré le combat du rhinocéros et de l'éléphant.
+Après avoir bu, ils suivaient à gué le rivage et sortaient par une autre
+brèche de la berge. La régularité purement accidentelle qu'ils mettaient
+dans leurs mouvements était due sans doute à la configuration du
+terrain.
+
+L'exactitude de cette observation ayant été admise par tous, Von Bloom
+proposa de la mettre à profit.
+
+--Sans doute, dit-il, Hendrik a raison. Une fosse creusée sur le sentier
+par lequel les couaggas arrivent au lac ne servirait qu'à prendre leur
+chef, et tous les autres s'esquiveraient au galop. Mais plaçons notre
+piège sur la route qu'ils prennent pour sortir de l'eau, et nous
+obtiendrons un résultat tout différent. Je suppose qu'elle soit creusée
+et d'une largeur convenable; les couaggas ont fini de boire et s'en
+vont: en ce moment nous paraissons du côté de la gorge, nous jetons
+l'alarme dans le troupeau, qui se précipite en avant, et notre fosse est
+remplie.
+
+Des applaudissements accueillirent ce projet, et la motion de Swartboy
+avec cet amendement fut adoptée à l'unanimité. Il ne restait plus qu'à
+creuser la fosse, à la couvrir convenablement et à en attendre l'effet.
+
+Pendant qu'on méditait leur capture, les couaggas étaient restés en vue
+et prenaient leurs ébats dans la plaine. Ce spectacle faisait éprouver
+le supplice de Tantale à Hendrik, qui aurait eu envie de montrer son
+adresse en mettant son procédé à exécution. Pourtant le jeune chasseur
+réfléchit qu'il serait imprudent de tirer sur ces animaux, jusqu'alors
+sans défiance, et il se contint, de peur de les empêcher de revenir à
+l'abreuvoir. Il se contenta de les surveiller de loin, avec un intérêt
+qu'ils ne lui avaient jamais fait éprouver.
+
+Quoique près du grand figuier-sycomore, les couaggas ne se doutaient pas
+de la présence de leurs ennemis cachés au milieu des branches. Ils ne
+songeaient pas à lever les yeux, et rien au pied de l'arbre n'était de
+nature à les alarmer. Les roues de la charrette avaient été depuis
+longtemps mises à couvert sous les buissons, pour qu'elles ne fussent
+pas endommagées par l'ardeur du soleil. Il n'y avait sur le sol aucune
+trace propre à indiquer l'existence d'un camp, et on aurait pu passer
+sous l'arbre sans remarquer l'habitation aérienne des chasseurs. Le
+porte-drapeau avait pris les plus minutieuses précautions pour la
+dissimuler, car, n'ayant pas encore poussé loin ses explorations, il
+ignorait si la contrée ne renfermait pas des ennemis plus dangereux que
+les hyènes et les lions eux-mêmes.
+
+Tandis que l'on observait les couaggas, un d'eux se distingua par une
+manœuvre singulière. Il broutait paisiblement, lorsqu'il s'approcha
+d'un buisson qui croissait isolément dans la plaine. Tout à coup les
+chasseurs le virent faire un bond en avant, et du milieu des
+broussailles sortit aussitôt une hyène rayée. Au lieu de faire face à
+son adversaire, elle poussa un hurlement d'alarme, et s'enfuit de toute
+la vitesse de ses jambes. De la part d'un animal aussi fort et aussi
+féroce, cette conduite remplit les chasseurs d'étonnement et
+d'indignation.
+
+L'hyène se dirigeait vers un massif d'arbres, mais elle n'eut pas le
+temps d'y arriver. Le couagga la serrait de près, en poussant ce cri de
+couaag, auquel il doit son nom. Les sabots de ses pieds de devant
+tombèrent sur le dos de l'hyène; en même temps il saisit entre ses dents
+le cou de la bête carnassière, et le serra comme dans un étau.
+
+Les spectateurs s'attendaient à voir l'hyène se débarrasser de cette
+étreinte, mais ils se trompaient. Ce fut en vain qu'elle se débattit. Le
+couagga la secouait avec ses fortes mâchoires et la foulait avec ses
+sabots. Bientôt elle cessa de crier, et son cadavre mutilé fut abandonné
+sur la plaine. On serait tenté de croire que cet incident fit sentir à
+nos chasseurs la nécessité d'être prudent avec le couagga. Un animal
+doué par la nature de dents aussi formidable ne paraissait nullement
+disposé à supporter le mors et la bride. Mais il est bon de savoir que
+le couagga a pour l'hyène une singulière antipathie. Il entre en fureur
+à la vue d'un seul de ces animaux, ce qui ne l'empêche pas de se
+conduire tout différemment à l'égard de l'homme. Au reste, dans cette
+circonstance, le solipède l'emporte sur le carnassier, sur lequel il
+exerce une sorte de domination. Quelques fermiers des frontières du Cap
+ont tiré parti de ces faits, et pour éloigner les hyènes de leurs
+troupeaux, ils y joignent un certain nombre de couaggas, qui remplissent
+le rôle de gardiens et de protecteurs.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIX.
+
+LE PIÈGE
+
+
+Malgré la curiosité que lui inspiraient les couaggas, Von Bloom se leva
+avec tant de brusquerie qu'il attira sur lui l'attention de ses
+compagnons. Il venait d'être frappé d'une idée subite; c'était qu'il
+fallait travailler immédiatement à creuser la fosse.
+
+Le soleil allait se coucher dans une demi-heure, et l'on pouvait
+supposer qu'il était inutile de se presser; mais le porte drapeau se
+chargea de prouver à ses coadjuteurs qu'il y avait péril en la demeure.
+
+--Si nous ne commençons dès à présent, dit-il, et si nous ne travaillons
+une partie de la nuit, nous n'arriverons jamais à temps. Ce n'est pas
+une petite affaire que d'ouvrir une fosse assez grande pour contenir à
+la fois une demi-douzaine de couaggas. Il faut enlever la terre à mesure
+que nous la retirerons, couper des perches et des branches, et les
+disposer de manière à couvrir le trou. Tout cela doit être fait avant le
+retour du troupeau, sous peine d'échouer dans notre entreprise. S'il
+reparaît avant que nous ayons enlevé jusqu'aux moindres traces de notre
+travail, il s'éloignera sans entrer dans l'eau, et ne nous rendra
+peut-être plus de visites.
+
+Hans, Hendrik et Swartboy reconnurent la justesse de ces considérations,
+et tous descendirent du nwana pour se mettre à l'ouvrage. Ils avaient
+deux bonnes bêches, une pelle, une pioche et deux paniers pour
+transporter les déblais. Il eût été difficile d'achever l'opération en
+temps utile, s'il avait fallu charroyer la terre au loin, mais par
+bonheur le lit du ruisseau était voisin, et on pouvait l'y jeter sans
+dérangement.
+
+Après avoir tracé les contours de la fosse, Von Bloom et Hendrik prirent
+chacun une bêche; le sol était assez meuble pour qu'on pût se dispenser
+d'avoir recours à la pioche.
+
+Swartboy, armé de la pelle, remplit les paniers aussi vite que Hans et
+Totty pouvaient les vider. Gertrude et le petit Jan avaient un troisième
+panier, et ils allégèrent efficacement la tâche.
+
+Le travail se poursuivit avec activité jusqu'à minuit, à la clarté de la
+lune, et quand il fut interrompu, le fermier et Hendrik étaient enterrés
+jusqu'au cou. Ils étaient désormais sûrs d'achever la fosse le
+lendemain. Ils quittèrent leurs outils, et après avoir accompli leurs
+ablutions dans l'eau pure du lac, ils allèrent se livrer au repos.
+
+Dès la pointe du jour ils se remirent à l'œuvre avec une activité
+d'abeilles. Au moment du déjeuner, Von Bloom, en se dressant sur la
+pointe des pieds pouvait à peine arriver au niveau du sol, et la tête
+laineuse de Swartboy était presque à deux pieds au-dessous.
+
+Après le déjeuner, les travailleurs recommencèrent à creuser et à
+déblayer jusqu'à ce que le trou leur parût d'une profondeur suffisante.
+Il était impossible à un couagga de s'en tirer, et une antilope
+springbok aurait pu tout au plus en sortir en sautant.
+
+On étendit sur la fosse des perches et des broussailles, qu'on recouvrit
+ensuite d'herbes et de roseaux, ainsi que les alentours. Le plus
+judicieux animal eût été trompé, tant la trappe avait été habilement
+dissimulée, et un renard même y serait tombé avant de l'avoir
+découverte.
+
+Il ne restait plus qu'à dîner en attendant l'arrivée des couaggas. Le
+repas fut gai, malgré l'excessive fatigue qu'avaient supportée les
+travailleurs. La perspective d'une belle capture les mettait tous en
+belle humeur, et chacun formait des conjectures sur le succès.
+
+--Nous prendrons au moins trois couaggas, dit Von Bloom.
+
+--Nous en prendrons le double, s'écria Swartboy.
+
+--Je ne vois pas, dit le petit Jan, pourquoi la fosse ne serait pas
+remplie.
+
+--Elle le sera, ajouta Hendrik; nous pousserons les couaggas dedans, et
+je ne vois pas comment ils nous échapperaient.
+
+En effet, le succès paraissait infaillible. La fosse était assez large
+pour empêcher les animaux de sauter par-dessus, et elle occupait toute
+la largeur du sentier; de sorte qu'ils ne pouvaient l'éviter, et que la
+disposition du terrain les y conduisait fatalement.
+
+A la vérité, s'ils étaient abandonnés à eux-mêmes et libres de marcher
+à la file, suivant leur habitude, on pouvait ne prendre que le chef du
+troupeau. Il était certain qu'en le voyant tomber, ses compagnons
+feraient volte-face; mais les chasseurs comptaient, dans un moment
+donné, répandre la terreur au milieu du troupeau, et forcer les couaggas
+à se précipiter dans la fosse.
+
+Ils n'avaient besoin que de quatre montures, mais ils n'eussent pas été
+fâchés d'avoir du choix.
+
+On avait dîné plus tard qu'à l'ordinaire, et l'heure approchait où le
+troupeau venait se désaltérer dans le lac. On laissa libre la route par
+laquelle il arrivait. Hans, Hendrik et Swartboy se placèrent en
+embuscade aux environs, à quelque distance les uns des autres. Dans les
+positions qu'ils occupaient, il leur suffisait de sortir des taillis où
+ils étaient cachés pour pousser le troupeau du côté de la fosse. Afin de
+régulariser leurs mouvements, Von Bloom resta dans l'arbre sur la
+plate-forme. Il devait les avertir de l'approche des couaggas, et donner
+le signal de l'action en tirant un coup de fusil à poudre. Hans et
+Hendrik avaient l'ordre de tirer à leur tour en se montrant, et de
+produire ainsi la panique désirée.
+
+Ce plan était admirablement conçu.
+
+Aussitôt que le troupeau apparut dans la plaine, Von Bloom dit à voix
+basse:
+
+--Voici les couaggas!
+
+Les innocentes bêtes défilèrent dans la gorge, s'éparpillèrent dans
+l'eau, et commencèrent leur mouvement de retraite par le sentier que
+traversait la trappe.
+
+Le chef grimpa sur la berge; mais il s'arrêta en hennissant quand il vit
+les roseaux et l'herbe fraîche qui jonchaient le sol.
+
+Il avait envie de rebrousser chemin.
+
+En ce moment retentit la bruyante détonation du roer. Deux autres
+explosions y répondirent à droite et à gauche, comme des échos
+affaiblis, tandis que sur un autre point Swartboy faisait entendre des
+cris formidables. En jetant un regard en arrière, les couaggas se
+crurent entourés d'ennemis; mais une route leur était ouverte: c'était
+celle qu'ils avaient coutume de prendre, et le troupeau s'y engagea. On
+entendit le craquement des perches, le piétinement des sabots, le bruit
+sourd des corps qui tombaient et le hennissement des victimes effarées.
+Quelques couaggas sautèrent, comme pour franchir la fosse; d'autres se
+dressèrent sur leurs pieds de derrière, et tournèrent sur eux-mêmes pour
+entrer dans le lac; d'autres encore s'échappèrent à travers les
+broussailles; mais le gros du troupeau revint sur ses pas, se remit à
+l'eau, et s'enfuit par la gorge. Au bout de quelques minutes tous
+avaient disparu. Les enfants croyaient qu'aucun n'avait été pris; mais,
+de la position qu'il occupait dans le nwana, Von Bloom apercevait des
+têtes qui s'allongeaient en dehors de la fosse. On n'y trouva pas moins
+de huit couaggas, deux fois plus qu'il n'en fallait pour monter tous les
+chasseurs.
+
+Au bout de moins de deux semaines, quatre couaggas avaient été rompus à
+la selle et obéissaient aussi bien que des chevaux. Ils avaient eu beau
+ruer, caracoler, jeter leur cavaliers par terre; le Bosjesman et Hendrik
+étaient d'habiles écuyers, qui triomphèrent promptement de leur
+résistance.
+
+La première fois que ces animaux furent employés à la chasse de
+l'éléphant, ils rendirent précisément le service qu'on attendait d'eux.
+Comme de coutume, l'éléphant prit sa course après avoir essuyé un
+premier coup de feu; mais les chasseurs, montés sur leurs couaggas, ne
+le perdirent pas de vue. Dès qu'il s'aperçut que ses jambes étaient
+inutiles, il fut aux abois et dédaigna de fuir les chasseurs. Ils purent
+réitérer leurs décharges, et un coup mortel finit par étendre sur le sol
+son corps gigantesque.
+
+--Mon étoile reparaît! s'écria Von Bloom enthousiasmé. Mes espérances ne
+seront plus déçues. Je serai riche! En quelques années, je referai ma
+fortune; je serai à même d'élever une pyramide d'ivoire.
+
+
+
+
+CHAPITRE XL.
+
+L'ÉLAN
+
+
+Hendrik était le meilleur chasseur de toute la famille. C'était lui qui
+fournissait habituellement le garde-manger. Les jours où l'on ne
+chassait pas l'éléphant, il s'en allait seul à la poursuite des
+antilopes, dont la chair était la principale nourriture des habitants du
+nwana. Grâce à son adresse, la table était toujours abondamment pourvue.
+
+L'Afrique est la patrie des antilopes; on en compte, dans le monde
+entier, pas moins de soixante-dix espèces différentes; plus de cinquante
+sont africaines, et trente au moins appartiennent au sud de l'Afrique,
+c'est-à-dire à cette partie du continent comprise entre le cap de
+Bonne-Espérance et le tropique du Capricorne.
+
+Il faudrait un volume pour faire une monographie des antilopes; aussi
+dois-je me contenter de dire que la plupart se trouvent en Afrique;
+qu'il en existe plusieurs espèces en Asie, et une seule en Amérique, le
+prong-horn; en Europe il y en a deux, dont une, le chamois des Alpes,
+pourrait être mise au rang des chèvres.
+
+Je remarquerai en outre que les soixante-dix espèces d'animaux groupés
+dans le genre antilope diffèrent considérablement les unes des autres
+par la forme, la couleur, le pelage et les habitudes. Rien de plus
+arbitraire que la classification qui les réunit. Les unes, comme le
+chamois, se rapprochent des chèvres; d'autres ressemblent aux daims, aux
+bœufs ou aux bisons; et quelques espèces possèdent tous les
+caractères du mouton sauvage.
+
+Toutefois, en général, les antilopes tiennent plutôt des daims que de
+tous autres animaux, et plusieurs espèces sont vulgairement connues sous
+la dénomination de daims. Il en est qui ont moins d'analogie avec leurs
+congénères qu'avec certaines espèces de daims. Seulement ces derniers
+ont des cornes osseuses qu'ils perdent annuellement, tandis que les
+antilopes conservent les leurs, qui sont de corne véritable et
+persistante.
+
+Les antilopes ont des mœurs qui varient à l'infini, suivant les
+espèces. Elles habitent tantôt les vastes plaines, tantôt les forêts
+profondes. Elles errent tantôt sur le bord des rivières, tantôt sur les
+rochers escarpés ou dans les ravins desséchés des montagnes. Les unes
+brouttent l'herbe, les autres se nourrissent des feuilles et des pousses
+tendres des arbres. En somme, les antilopes ont des prédilections si
+diverses qu'on en trouve partout, quels que soient le climat, la
+végétation, les sites du pays. Le désert même a ses antilopes, qui
+préfèrent ses plaines arides aux vallées les plus verdoyantes et les
+plus fertiles.
+
+L'élan ou caana (_antilope oreas_) est le plus grand de ce genre,
+puisque sa taille égale celle d'un fort cheval. Il est lourd et a le pas
+médiocrement rapide; un chasseur monté l'atteint sans efforts. Les
+proportions générales de l'élan ont quelque rapport avec celles du
+bœuf, mais ses cornes sont droites; elles partent en ligne verticale
+du sommet de la tête, et divergent légèrement l'une de l'autre; elles
+ont deux pieds de longueur, et même plus chez les femelles, et sont
+entourées d'un anneau qui monte en spirale jusqu'à la pointe.
+
+Les yeux de l'élan caana, comme ceux de la plupart des antilopes, sont
+grands, humides et doux. Malgré sa force et ses dimensions, il est du
+naturel le plus inoffensif, et ne se résigne à combattre que lorsqu'on
+l'y force absolument. Sa couleur est un brun-foncé teinté de roux, ou,
+chez certains individus, un gris-cendré mélangé d'ocre-jaune.
+
+L'élan est une des antilopes qui paraissent pouvoir se passer d'eau. On
+le trouve dans les plaines désertes, loin de toute rivière et l'on
+dirait même qu'il affectionne les solitudes desséchées, à cause de la
+sécurité qu'il y trouve. Cependant il habite aussi les régions fertiles
+et boisées; il vit en troupes nombreuses, mais les deux sexes paissent
+séparément, par groupes de dix à cent individus.
+
+La chair de l'élan est excessivement estimée; elle ne le cède en
+délicatesse ni à celle de l'antilope, ni à celle des animaux de race
+bovine; elle a le goût du bœuf tendre avec un arrière-goût de
+venaison. On fait sécher les muscles des cuisses qui, préparés de la
+sorte, prennent la qualification de langues de cuisse, et sont regardés
+comme le morceau le plus savoureux.
+
+Bien entendu que les chasseurs poursuivent l'élan avec activité. Comme
+il est toujours très-gras et qu'il ne court pas vite, on arrive aisément
+à le tuer, à l'écorcher et à le dépecer. C'est une chasse qui offre peu
+d'attraits; seulement on ne trouve pas souvent l'occasion de la faire.
+
+La facilité avec laquelle on prend ces antilopes si recherchées en a
+diminué le nombre, et ce n'est que dans les districts éloignés qu'en en
+rencontre encore des troupeaux.
+
+Depuis l'arrivée de la famille Von Bloom au cap, on avait remarqué des
+traces d'élans sans en voir un seul. Hendrik, pour plusieurs raisons,
+désirait tuer un de ces animaux. La première, c'était qu'il n'en avait
+jamais tiré; la seconde, qu'il appréciait les qualités de la viande qui
+couvre en abondance les côtes du caana.
+
+Ce fut donc avec une vive satisfaction qu'un matin Hendrik apprit qu'on
+avait vu un troupeau d'élans sur le plateau que bordaient les rochers
+voisins. Swartboy, qui avait fait une excursion sur les collines,
+apporta au camp cette heureuse nouvelle. Sans perdre de temps le jeune
+homme monta sur son couagga, et partit armé de sa bonne carabine.
+
+A peu de distance du camp s'ouvrait dans les hauteurs un ravin qui
+conduisait au plateau. C'était la route que prenaient les zèbres, les
+couaggas, et autres habitants des plaines arides, quand ils descendaient
+au lac.
+
+Hendrik gravit l'escarpement, et, lorsqu'il parvint à la cime, il
+aperçut immédiatement, à un mille de distance environ, un troupeau
+composé de sept élans mâles.
+
+La végétation du plateau n'aurait pu abriter même un renard; elle ne
+consistait que dans quelques aloès épars, quelques euphorbes et quelques
+touffes de gazon brûlées par le soleil.
+
+Hendrik reconnut aussitôt qu'il lui était impossible de se rapprocher
+assez des élans pour les tirer.
+
+Quoique n'ayant jamais chassé cette espèce d'antilope, il en connaissait
+les habitudes: il savait qu'elle courait mal, qu'un vieux cheval pouvait
+la distancer, et qu'à plus forte raison elle serait vaincue par son
+couagga, le plus agile des quatre qui avaient été domptés.
+
+Il s'agissait, en conséquence, de lancer des élans dans de bonnes
+conditions. Il fallait éviter de les alarmer de trop loin et de leur
+laisser trop d'avance. En chasseur prudent, Hendrik fit un long détour
+de manière à mettre le troupeau entre lui et les rochers. Pour n'être
+pas aperçu, il eut soin de se courber sur sa selle, si bien que sa
+poitrine touchait presque le garrot de sa monture. Il supposait, avec
+quelque vraisemblance, que les élans ignorant à quelle espèce d'animal
+ils avaient affaire, regarderaient longtemps le couagga monté avec plus
+de curiosité que d'inquiétude.
+
+Les élans se laissèrent approcher à la distance de cinq cents pas avant
+de prendre leur lourd et indolent galop. Alors Hendrik se releva, donna
+de l'éperon à son couagga et se mit à la poursuite du troupeau.
+
+Comme il l'avait prévu, les élans s'enfuirent vers les rochers, non dans
+la direction de la passe, mais du côté où les collines étaient à pic.
+Parvenus au bord du précipice, ils furent forcés de retourner en
+arrière, et suivirent une route qui traversait celle qu'ils avaient
+prise d'abord. Cette marche donnait l'avantage à Hendrik, qui dirigea
+diagonalement son couagga.
+
+Il avait l'intention d'isoler un des élans et de laisser les autres
+galopper tant qu'ils voudraient.
+
+Il ne tarda pas à réaliser son projet. Le plus gros du troupeau s'écarta
+de ses compagnons, comme s'il eût pensé qu'il avait plus de chance de
+salut en les abandonnant; mais il avait compté sans Hendrik, qui fut une
+seconde après à ses trousses.
+
+Le chasseur et sa proie parcoururent rapidement un mille à travers la
+plaine. Peu à peu la robe de l'élan passa du brun roux au bleu plombé;
+la salive tomba de ses lèvres en abondance, l'écume inonda sa large
+poitrine, et des larmes roulèrent dans ses yeux globuleux.
+
+Il était aux abois.
+
+Au bout de quelques minutes, le couagga avait rejoint l'énorme antilope,
+qui, renonçant à courir, s'arrêtait dans son désespoir pour faire face à
+l'ennemi.
+
+Hendrik avait la main à sa carabine. Vous pensez sans doute qu'il
+l'épaula, fit feu et abattit l'élan; vous vous trompez. Hendrik était un
+vrai chasseur, économe de ses ressources. Il n'avait pas besoin de tuer
+le caana sur place, il savait que sa proie était en son pouvoir, et
+qu'il la chasserait devant lui comme un domestique. S'il avait pris le
+parti d'envoyer une balle à l'élan, il aurait fallu chercher du renfort
+au camp pour le dépecer et en emporter les morceaux, au risque de le
+retrouver à moitié dévoré par les hyènes.
+
+Au lieu de tirer, il força l'élan à se retourner, et le poussa devant
+lui dans la direction de la passe.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLI.
+
+LE COUAGGA EMPORTÉ
+
+
+A bout de ses forces, l'animal était incapable de résistance. De temps
+en temps il essayait de revenir sur ses pas; mais à l'aspect menaçant du
+chasseur, il reprenait passivement la route du camp.
+
+Hendrik s'applaudissait de son succès. Il jouissait d'avance de la
+surprise qu'il allait causer en paraissant avec l'élan. Celui-ci était
+déjà entré dans la gorge où Hendrik et son couagga se disposaient à le
+suivre.
+
+En ce moment un grand bruit de pas se fit entendre au pied des hauteurs.
+
+Hendrik éperonna sa monture, afin d'atteindre le bord du précipice et de
+regarder d'où venait ce bruit. Avant qu'il eût eu le temps d'arriver, il
+vit avec étonnement l'élan regagner le plateau en galopant avec une
+nouvelle ardeur; évidemment le fugitif avait été effrayé, et il aimait
+mieux faire face à son ancien adversaire que d'en affronter un nouveau.
+
+Hendrik ne fit pas grande attention à l'élan, qu'il pouvait toujours
+forcer à loisir. Il tenait d'abord à savoir pourquoi l'antilope avait
+rétrogradé: il hâta donc le pas sans hésitation.
+
+Le piétinement des sabots qui retentissait dans la passe lui prouvait
+qu'il n'avait affaire qu'à des ruminants, et qu'il n'était pas exposé à
+rencontrer un lion.
+
+Dès qu'il fut à l'entrée de la passe, il jeta les yeux au-dessous de
+lui, et reconnut un troupeau de couaggas qui revenait de l'abreuvoir. Il
+en fut contrarié, car ces animaux pouvaient le gêner dans la poursuite
+de l'élan, et dans son premier accès de dépit, il fut tenté de faire feu
+dessus; mais c'eût été gaspiller ses munitions en pure perte. Il préféra
+se remettre à la poursuite de la bête qu'il avait forcé, et dont la peur
+avait ranimé l'énergie.
+
+Les couaggas sortirent un à un du défilé, au nombre d'environ cinquante.
+A l'aspect du cavalier, chacun tressaillit d'effroi et fit un écart,
+jusqu'à ce que le troupeau s'étendit en longue ligne sur le plateau; en
+des circonstances ordinaires, Hendrik n'y aurait pas fait attention.
+Maintes fois le couagga perçant de ces animaux avait retenti à ses
+oreilles; mais il ne put s'empêcher de remarquer que quatre d'entre eux
+avaient la queue coupée. Il reconnut ceux qui avaient été relâchés après
+être tombés dans la fosse, et auxquels Swartboy, par des raisons
+particulières, avait fait subir cette mutilation. C'était le troupeau
+qui venait habituellement au lac, et qui n'avait pas reparu depuis le
+jour où il avait été si mal accueilli.
+
+On conçoit qu'Hendrik regardait les couaggas avec une certaine
+curiosité. L'effroi qu'il leur inspirait, la tournure comique de ceux
+qui avait la queue coupée, le disposèrent à l'hilarité, et il se mit à
+rire en se mettant à la poursuite du caana.
+
+Le couaggas prirent le même chemin.
+
+--Je n'aurai jamais, se dit Hendrik, une meilleure occasion de décider
+un point jusqu'à présent contesté: Un couagga monté peut-il rivaliser de
+vitesse avec un couagga libre? voilà la question. Je suis curieux de
+voir si le mien luttera sans désavantage contre ses anciens compagnons.
+
+L'élan tenait la tête; les couaggas couraient après lui, et Hendrik
+venait à l'arrière-garde. Il n'avait pas besoin de jouer de l'éperon;
+son noble coursier semblait comprendre qu'il s'agissait de soutenir sa
+réputation, et il gagnait du terrain à chaque instant.
+
+Le pesant caana fut promptement dépassé. Il s'arrêta, mais les couaggas
+continuèrent la course, suivis par celui de Hendrik. Au bout de cinq
+minutes ils avaient laissé l'élan à un mille en arrière, et ils ne
+s'arrêtaient pas.
+
+Quelle était l'intention de Hendrik? Voulait-il renoncer à sa proie?
+Etait-il jaloux de la supériorité de sa monture? Avait-il résolu qu'elle
+remporterait le prix de cette course étrange? C'est ce qu'aurait pu
+penser quiconque en eût été témoin; mais les apparences étaient
+trompeuses, et la conduite du chasseur avait des motifs tout différents.
+
+En voyant l'élan s'arrêter, il avait cherché à s'arrêter aussi, et
+avait tiré fortement la bride; mais son couagga, au lieu d'obéir, avait
+couché les oreilles et galopé avec une nouvelle ardeur.
+
+Hendrik essaya de le détourner, et tira sur la rêne droite, mais avec
+tant de force que l'anneau rouillé se brisa. Le mors glissa entre les
+mâchoires de l'animal, la secousse fit tomber la têtière, et le couagga
+se trouva complètement débridé! Il était libre d'aller où bon lui
+semblerait, et naturellement il désirait aller rejoindre ses anciens
+camarades, qu'il avait reconnus, comme l'attestaient ses hennissements.
+
+D'abord Hendrik regarda la rupture de son mors comme un accident sans
+importance; c'était un des meilleurs cavaliers du Cap, et il n'avait pas
+besoin de bride pour conserver son assiette.
+
+--Le couagga, pensa-t-il, ne tardera pas à s'arrêter; j'aurai le temps
+de réparer le mors et de rajuster la bride. Cependant il commença à
+s'inquiéter en voyant sa monture aller du même train et le troupeau
+courir devant lui sans manifester la moindre intention de s'arrêter.
+C'était la terreur qui poussait les couaggas en avant. Leur camarade les
+avait reconnus, mais ils n'avaient pas reconnu leur camarade. Avec son
+accroutrement bizarre et l'homme qu'il portait sur le dos, il leur
+faisait l'effet d'un monstre terrible, altéré de sang et prêt à les
+dévorer; aussi tous montraient-ils une agilité jusqu'alors sans exemple:
+si bien que le couagga dompté, malgré son vif désir de s'en approcher et
+de leur expliquer sa métamorphose, avait cessé de gagner du terrain. Il
+redoublait pourtant d'efforts, car il était fatigué à l'excès de la
+civilisation et de la chasse aux éléphants. Il aspirait sans doute à
+reprendre la vie sauvage; il semblait penser qu'une fois qu'il se
+trouverait au milieu des compagnons de sa jeunesse, ils se grouperaient
+autour de lui et l'aideraient à se débarrasser de l'importun bipède qui
+se cramponnait à son épine dorsale. Il était si près d'eux, que leurs
+ruades lui envoyaient à la tête de la poussière et des cailloux; toutes
+les fois qu'il pouvait prendre haleine, il faisait entendre son couagga
+d'un ton suppliant, mais il n'était pas écouté.
+
+Cependant que faisait Hendrik? Rien. Il ne pouvait arrêter l'essor
+impétueux de son coursier, il ne pouvait essayer de mettre pied à terre
+sans être lancé sur des rochers. Tout ce dont il était capable, c'était
+de se tenir en selle.
+
+Que pensait-il? D'abord il n'avait pas vu le danger. Quand il eut achevé
+son troisième mille, il commença à s'alarmer sérieusement; et au bout du
+cinquième, il fut convaincu qu'il était embarqué dans une périlleuse
+aventure.
+
+Les milles se succédèrent; et les couaggas galopaient toujours: le
+troupeau était excité par la crainte de perdre sa liberté, et l'animal
+dompté par le désir de reconquérir la sienne.
+
+Hendrik était en proie à de véritables angoisses. Où allait-il être
+entraîné? Peut-être au milieu du désert, où il périrait de faim et de
+soif! Déjà il était loin de la lisière de rochers, et il lui était
+impossible d'en déterminer la direction; en supposant qu'il vînt à
+s'arrêter, était-il sûr de retrouver son chemin?
+
+L'épouvante s'empara de lui.
+
+Que devait-il faire? sauter à bas de son couagga, au risque de se rompre
+le cou.
+
+Dans tous les cas, il avait déjà perdu le caana; il avait la triste
+certitude de perdre sa monture et sa selle. Quel sacrifice faisait-il en
+les abandonnant? Sa vie était en danger, pour peu que sa situation se
+prolongeât. Les couaggas pouvaient faire vingt milles, cinquante milles
+sans s'arrêter; ils étaient infatigables; leur ardeur ne se ralentissait
+point.
+
+--Allons, se dit-il, sautons! tâchons seulement de choisir un bon
+endroit, afin de me faire le moins de mal possible.
+
+Tout à coup un moyen de salut s'offrit a lui; il se rappela qu'en
+montant ce même couagga, il s'était servi avec avantage d'une
+œillère, c'est-à-dire d'un morceau de cuir attaché sur les yeux de la
+bête. L'effet en avait été si complet, que de rétive qu'elle était, elle
+était devenue docile instantanément.
+
+Hendrik n'avait pas d'œillère. Quel objet pouvait lui en tenir lieu?
+Son mouchoir? Il n'était pas assez épais. Sa veste? Bon! voilà ce qu'il
+lui fallait.
+
+Sa carabine le gênait, il la laissa doucement tomber, en se promettant
+de revenir la chercher.
+
+En un clin d'œil, Hendrik se dépouilla de sa veste; mais comment la
+disposer pour aveugler le couagga? il craignait de la laisser tomber.
+
+Prompt dans ses résolutions, l'adroit jeune homme passa une manche de
+chaque côté de la gorge de sa monture et les noua toutes deux ensemble.
+La veste reposait ainsi sur la crinière de l'animal. Le collet était
+près du garrot, et les pans portaient sur la partie la plus étroite du
+cou.
+
+Hendrik se pencha en avant autant qu'il le put, et il étendit la veste
+sur le cou du couagga. Lorsqu'il eut fait passer les pans par-dessus les
+oreilles, il les laissa retomber sur les yeux.
+
+Ce ne fut pas sans peine que le cavalier, courbé comme il l'était,
+parvint à conserver son assiette; car, dès que le couagga eut les yeux
+couverts du morceau de drap, il s'arrêta aussi brusquement que s'il eût
+été mortellement blessé. Toutefois il ne tomba pas, mais il demeura
+immobile, les membres frémissants de terreur. Il avait cessé de galoper.
+
+Hendrik sauta à terre; il ne craignait plus que le couagga, aveuglé et
+vaincu, fît la moindre tentative pour s'échapper. Au bout de quelques
+minutes, il avait remplacé l'anneau rompu par une forte courroie, remis
+le mors entre les dents de l'animal, bandé solidement la têtière, et il
+remontait en selle, sa veste sur le dos.
+
+Le couagga comprit que toute résistance était inutile. Ses anciens
+compagnons avaient disparu à l'horizon, et avec eux s'en allaient ses
+rêves de délivrance. Soumis désormais à son sort et stimulé par
+l'éperon, il retourna tristement sur ses pas.
+
+Hendrik ignorait la route qu'il lui fallait prendre. Il suivit d'abord
+la trace des couaggas jusqu'à l'endroit où il avait laissé tomber sa
+carabine. Le soleil était trop bas pour lui servir de guide, et aucun
+des rares buissons du désert n'avait assez d'importance pour jalonner le
+chemin. Le voyageur égaré fut obligé de continuer à se diriger d'après
+les empreintes du troupeau; il ne retrouva plus son caana, mais il s'en
+consola quand il se vit avant la nuit dans la passe qui menait à sa
+demeure. Bientôt après il était assis sur la plate-forme du nwana et
+régalait un auditoire attentif du récit de ses aventures.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLII.
+
+LE PIÈGE A DÉTENTE
+
+
+Quelques jours plus tard, Von Bloom eut à souffrir de l'importunité des
+bêtes de proie, qu'attiraient les restes des antilopes et les parfums de
+la cuisine. Les hyènes et les chacals rôdaient sans cesse aux environs,
+et, rassemblés la nuit sous le grand arbre, ils faisaient entendre
+pendant des heures entières leur horrible tintamarre. A la vérité,
+personne ne les redoutait, puisqu'ils ne pouvaient atteindre les
+enfants, paisiblement endormis dans leur domicile aérien; mais leur
+présence n'en avait pas moins d'inconvénients. La viande, le cuir, les
+lanières, qu'on avait le malheur de laisser en bas, étaient
+infailliblement dévorés; des quartiers de venaison disparaissaient, et
+la selle de Swartboy avait été mise hors de service. Enfin, les hyènes
+étaient devenues un fléau si intolérable, qu'il était nécessaire de
+trouver un moyen de les détruire.
+
+Elles n'étaient pas faciles à tirer. Prudentes pendant le jour, elles se
+cachaient dans les grottes du coteau ou dans les trous creusés par
+l'oryctérope. La nuit, elles avaient l'audace de pénétrer jusqu'au
+centre du camp, mais l'obscurité empêchait de les ajuster, et les
+chasseurs, qui connaissaient le prix de la poudre et du plomb, ne
+risquaient un coup de fusil que lorsque leur patience était à bout.
+
+On essaya plusieurs genres de pièges, mais sans succès. Les hyènes qui
+tombaient dans les fosses parvenaient à s'en échapper en sautant, et si
+elles étaient prises dans des nœuds coulants, elles s'en délivraient
+en coupant la corde avec leurs dents aiguës.
+
+Enfin le porte-drapeau eut recours à un procédé très en usage parmi les
+boors de l'Afrique australe: le piège à détente. Ce mécanisme consiste
+invariablement dans un fusil dont la détente est mise en mouvement par
+une corde; mais il y a différentes manières de l'établir. En général, on
+attache l'appât à la corde: en voulant s'en emparer, l'animal tend
+cette corde et fait partir le coup. Malheureusement il n'arrive pas
+toujours qu'il soit placé en face du canon, et tantôt il n'est que
+légèrement blessé, tantôt il n'est pas même atteint.
+
+Le piège à détente adopté dans le sud de l'Afrique est mieux combiné, et
+ses résultats sont plus certains. Il est rare que l'animal assez
+imprudent pour tirer la détente ne soit pas tué sur place, ou tellement
+maltraité qu'il va mourir à quelques pas plus loin.
+
+Ce fut ce dernier mode que choisit Von Bloom.
+
+Il avait remarqué près du camp trois jeunes arbres placés sur la même
+ligne, à environ trois pieds de distance les uns des autres.
+
+Ces trois jeunes arbres faisaient son affaire. S'il ne les eût pas
+découverts, il aurait été obligé de planter solidement en terre trois
+pieux qui auraient également bien rempli ses intentions.
+
+On coupa ensuite des broussailles épineuses, et l'on en construisit un
+kraal à la manière ordinaire, c'est-à-dire la cime des buissons tournée
+en dehors. La grandeur de l'enceinte étant sans importance, on ne se
+donna pas la peine d'y enfermer un vaste espace de terrain.
+
+L'entrée fut placée entre deux des trois arbres, dont le troisième fut
+laissé en dehors. Tout animal qui voulait pénétrer dans l'enclos devait
+nécessairement prendre cette voie.
+
+Il s'agissait de régler la position du fusil.
+
+La crosse fut attachée solidement à l'arbre qu'on avait laissé en dehors
+de l'enceinte, et le canon assujetti contre celui des deux autres arbres
+qui en était le plus voisin.
+
+Dans cette situation, la bouche du canon se trouvait vis-à-vis de
+l'arbre qui se dressait du côté opposé comme l'autre jambage de la
+porte.
+
+L'appareil était à la hauteur voulue pour frapper au cœur l'hyène qui
+se présenterait à l'ouverture.
+
+Il restait à arranger la corde.
+
+Un morceau de bois de plusieurs pouces de longueur fut fixé
+transversalement dans la partie mince de la crosse, bien entendu
+derrière la détente; on eut soin toutefois de lui laisser assez de jeu
+pour qu'il pût servir de levier, comme on le désirait.
+
+Une corde, nouée à l'une des extrémités de ce bâton, se reliait à la
+détente.
+
+De l'autre extrémité partait une seconde corde qui passait par les
+capucines de la baguette, barrait l'entrée, et s'attachait à l'arbre
+d'en face.
+
+La corde suivait la direction horizontale du canon; elle était tendue
+presque roide. Pour peu qu'on pressât dessus, elle devait agir sur le
+levier, tirer ainsi la détente, et provoquer l'explosion.
+
+On chargea le roer, on l'arma: puis l'on mit l'appât, ce qui n'était pas
+difficile. Pour attirer les bêtes de proie, il suffisait de déposer dans
+l'enclos une charogne ou un morceau de viande. Swartboy jeta dans le
+kraal les entrailles d'une antilope fraîchement tuée, et toute la
+famille alla tranquillement se coucher.
+
+A peine avaient-ils fermé les yeux qu'ils entendirent la bruyante
+détonation du roer, suivie d'un cri étouffé.
+
+Le piège avait produit son effet.
+
+Les quatre chasseurs allumèrent une torche et coururent à l'entrée du
+kraal, où ils trouvèrent le cadavre d'une énorme hyène tachetée. Elle
+n'avait pas fait un pas après avoir reçu le coup fatal; son agonie
+n'avait pas même été accompagnée de mouvements convulsifs, tant la mort
+avait été instantanée; en appuyant sa poitrine contre la corde, l'animal
+avait fait partir la détente, la balle avait pénétré dans ses flancs, et
+lui avait traversé le cœur.
+
+Après avoir rechargé le roer, les chasseurs remontèrent dans leur
+chambre à coucher. On serait tenté de croire qu'ils enlevèrent l'hyène,
+dont le suicide pouvait être un avertissement pour ses camarades; mais
+Swartboy se contenta de l'introduire dans le kraal pour la joindre aux
+autres appâts. Eclairé sur le caractère des hyènes, il savait que loin
+d'être épouvantées par le cadavre d'un être de leur espèce, elles le
+dévorent aussi avidement que les restes d'une antilope.
+
+Avant le jour, le grand fusil réveilla de nouveau les chasseurs. Cette
+fois ils ne daignèrent pas se déranger; mais, dès que le soleil se leva,
+ils visitèrent le piège, et y trouvèrent une seconde hyène, dont la
+poitrine avait imprudemment pressé la fatale corde.
+
+Toutes les nuits, il continuèrent à faire la guerre aux hyènes,
+transportant successivement leur kraal d'un lieu à un autre, et
+plantant des piquets quand ils ne trouvaient pas d'arbres convenablement
+disposés. Les bêtes féroces finirent par être exterminées, ou du moins
+elles devinrent si rares et si craintives, que leur présence aux
+environs du camp cessa d'être gênante.
+
+Vers le même temps parurent d'autres visiteurs plus redoutables, et dont
+il importait davantage de se débarrasser. C'était une famille de lions.
+
+On avait déjà reconnu ses traces dans le voisinage; mais elle avait
+longtemps hésité à s'approcher du camp. Au moment où l'on était délivré
+des hyènes, les lions les remplaçaient, et ils faisaient chaque soir
+retentir la plaine des plus terribles rugissements. Toutefois ils ne
+répandaient pas autant d'épouvante qu'on aurait pu le supposer. Les
+habitants du nwana savaient que, dans cet arbre, ils étaient à l'abri
+des lions. S'ils avaient eu affaire à des léopards, qui sont des
+grimpeurs de première force, ils auraient été moins rassurés; mais il
+n'y avait pas de léopards dans le pays.
+
+C'était, toutefois, très-désagréable de ne pouvoir descendre dans
+l'arbre après la chute du jour, et d'être régulièrement bloqué depuis le
+coucher du soleil jusqu'à son lever. En outre, les lions pouvaient
+trouver moyen de pénétrer dans les kraals où étaient enfermés la vache
+et les couaggas, dont la perte eût été une calamité. On tenait surtout à
+conserver la vieille Graaf, précieuse amie, qu'il eût été impossible de
+remplacer.
+
+A ces causes, il fut résolu d'essayer contre les lions le genre de piège
+qui avait si parfaitement réussi contre les hyènes.
+
+Dans l'un ou dans l'autre cas, la construction fut identique; seulement
+on plaça le fusil plus haut, afin de le mettre au niveau du cœur du
+lion. L'appât, au lieu d'être une charogne, était une antilope
+fraîchement tuée.
+
+L'attente des chasseurs ne fut pas déçue. La première nuit, le vieux
+lion pressa la corde fatale, et mordit la poussière. Le lendemain, la
+lionne eût le même sort, et quelques jours après, un jeune mâle adulte
+succomba. Il ne s'en présenta point d'autres à l'entrée du kraal; mais,
+une semaine plus tard, Hendrik tua près du camp un lionceau qui était
+sans doute le dernier de la famille, car on fut délivré des lions pour
+longtemps.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLIII.
+
+LES TISSERINS
+
+
+Quand les bêtes féroces eurent été exterminées ou chassées du camp, il
+fut permis aux enfants de se promener, sous la surveillance de Totty,
+tandis que les quatre chasseurs allaient à la poursuite de l'éléphant.
+
+Jan et Gertrude avaient pour instructions de ne point s'écarter du
+nwana, et d'y monter dès qu'ils apercevraient un animal dangereux. Avant
+la destruction des hyènes et des lions, ils avaient l'habitude de rester
+perchés sur l'arbre pendant l'absence des chasseurs. C'était un pénible
+emprisonnement; aussi leur joie fut grande lorsque, sans crainte de
+danger, ils purent prendre leurs ébats dans la prairie et le long du
+lac.
+
+Un jour que les chasseurs étaient en campagne, Gertrude s'était
+aventurée seule au bord de l'eau. Elle n'avait pour compagne que son
+antilope springbok, qui la suivait partout dans ses excursions. Cette
+jolie bête avait acquis de nouvelles grâces en se développant; ses
+grands yeux ronds avaient une expression douce et tendre, qui rivalisait
+avec celle des yeux de sa petite maîtresse.
+
+Jan, assis au pied du nwana, s'occupait de mettre un barreau à une cage.
+Totty faisait paître la vieille Graaf.
+
+Après avoir fait boire sa gazelle favorite et cueilli un bouquet de lis
+bleus, Gertrude poursuivit tranquillement sa promenade.
+
+Dans la partie du rivage la plus éloignée du nwana se trouvait une
+presqu'île en miniature, qu'on aurait pu d'un coup de bêche convertir en
+îlot. Elle n'avait pas une perche carrée de superficie, et l'isthme qui
+la réunissait à la terre n'avait pas trois pieds de large. Cette
+presqu'île n'avait été d'abord qu'une grève; mais elle avait fini par se
+couvrir de verdure, et sur sa pointe avait poussé un saule pleureur dont
+les branches, garnies de longues feuilles argentées, touchaient à la
+surface de l'eau. Cette espèce d'arbre s'appelle aussi saule de
+Babylone, parce que c'était à ses rameaux que les Juifs en captivité
+suspendaient leurs harpes. Il ombrage les rivières de l'Afrique australe
+aussi bien que ceux de l'Assyrie. Souvent, au milieu de l'aride désert,
+le voyageur altéré l'aperçoit au loin; il hâte le pas, sûr de trouver de
+l'eau, et s'il est chrétien, il ne manque pas de se souvenir du poétique
+passage de l'Ecriture où il est question du saule de Babylone.
+
+Celui qui croissait au bout de la petite péninsule offrait une
+particularité remarquable. A chaque branche pendaient des objets de la
+forme la plus fantastique: à la partie supérieure ils s'arrondissaient
+en boule, puis ils s'allongeaient en un cylindre de moindre diamètre, au
+bas duquel était une ouverture. On aurait pu les comparer à ces matras
+de verre qu'on trouve dans le laboratoire des chimistes.
+
+Ces objets, dont chacun avait douze ou quinze pouces de long, étaient
+d'une couleur verdâtre, qui rivalisait avec celle des feuilles du saule
+pleureur.
+
+En étaient-ce les fruits?
+
+Non, le saule pleureur ne porte pas de fruits de cette taille.
+
+C'étaient des nids d'oiseaux.
+
+Oui, c'étaient les nids d'une colonie de passereaux du genre _ploceus_,
+mieux connus sous la dénomination de tisserins.
+
+Les tisserins doivent le nom qu'ils portent à l'art dont ils font preuve
+dans la construction de leurs nids. Ils ne les bâtissent pas, mais ils
+les tissent de la manière la plus ingénieuse avec des joncs, de la
+paille, des feuilles, de la laine ou des brins d'herbe.
+
+N'allez pas supposer qu'il n'y ait qu'une seule classe de tisserins. Il
+en existe en Afrique un grand nombre d'espèces, dont il serait superflu
+de vous donner la nomenclature. Chacune d'elles donne à son nid une
+forme particulière, en employant des matériaux différents.
+Quelques-unes, telles que le tisserin à tête de loriot (_ploceus
+icterocephalus_), tressent des tiges de plantes herbacées, dont ils
+laissent le gros bout en dehors, ce qui donne au nid l'aspect d'un
+hérisson suspendu. Les oiseaux d'une autre espèce analogue bâtissent de
+semblables demeures avec de minces baguettes. Le tisserin républicain
+(_loxia socia_) se réunit en associations, qui construisent et habitent
+en commun des nids à plusieurs compartiments. L'entrée de ces nids est
+ménagée dans la surface inférieure. Placés à la cime d'un arbre, ils
+ressemblent à une meule de foin ou à un faisceau de chaumes.
+
+Les tisserins sont ordinairement granivores; mais quelques-uns sont
+insectivores, et une espèce, le tisserin à bec rouge (_textor
+erythrorhynchus_) est un parasite des bisons. C'est une erreur
+d'admettre, sur la foi de certains ouvrages d'ornithologie, qu'ils
+n'habitent que l'Afrique et l'ancien monde. Il y a en Amérique diverses
+espèces de caciques et de loriots qui tissent des nids sur les arbres de
+l'Orénoque ou des Amazones. Cependant le véritable type du genre
+_ploceus_ est le tisserin d'Afrique, et c'était une variété de ce genre,
+le tisserin suspendu (_ploceus pensilis_), dont les habitations se
+balançaient aux branches du saule pleureur.
+
+Il y avait en tout trente nids qui semblaient faire partie de l'arbre.
+L'herbe au Bosjesman, avec laquelle ils étaient tissés, n'avait pas
+encore perdu sa verdure, et on aurait pu les prendre pour de grands
+fruits en forme de poires. De là vient sans doute que d'anciens
+voyageurs ont prétendu que certains arbres d'Afrique portaient des
+fruits qui renfermaient des oiseaux vivants ou leurs œufs.
+
+La vue des tisserins et de leurs nids n'était pas nouvelle pour
+Gertrude. Elle avait lié connaissance avec la colonie emplumée qui
+s'était établie depuis quelque temps sur le saule pleureur. Souvent elle
+ramassait des graines pour les porter aux oiseaux, qui, devenus
+familiers, se perchaient sur ses blanches épaules ou folâtraient dans
+les boucles de sa blonde chevelure.
+
+Elle s'amusait à écouter leur gazouillement, à suivre leurs amoureux
+ébats sur les bords du lac, à les voir jouer entre les branches ou se
+glisser dans les longs tunnels verticaux qui conduisaient à leurs nids.
+
+En cheminant gaiement le long du lac, elle pensait à son antilope, aux
+lis bleus, et ne s'occupait nullement des oiseaux, lorsqu'ils attirèrent
+son attention par des mouvements inusités. Tout à coup, sans cause
+apparente, ils se mirent à voltiger autour de l'arbre avec les symptômes
+de la plus vive inquiétude.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLIV.
+
+LE SERPENT CRACHEUR
+
+
+--Qui peut troubler ainsi mes jolis oiseaux? se demanda Gertrude. Je
+n'aperçois pas de faucon. Est-ce qu'ils se battent? Je me charge de
+rétablir la paix.
+
+Elle hâta le pas et s'avança sur la péninsule. Le saule pleureur était
+le seul arbre qui ornât cette langue de terre. Gertrude s'en approcha,
+et chercha dans les branches ce qui pouvait causer l'alarme des
+tisserins. Dès qu'elle parut, plusieurs d'entre eux volèrent sur ses
+bras et sur ses épaules, mais non comme ils avaient coutume de le faire
+quand ils venaient lui demander à manger. Ils semblaient vouloir se
+placer sous sa protection.
+
+Ils devaient être effrayés par un ennemi; et pourtant il n'y avait aux
+alentours aucun oiseau de proie. Pourquoi donc leur épouvante
+semblait-elle augmenter à chaque instant?
+
+Enfin Gertrude aperçut un énorme serpent qui entourait de ses replis une
+branche horizontale, et dont les écailles étincelaient au soleil. Il
+venait de visiter les nids, et, après avoir tourné en spirale autour de
+la branche, il descendait la tête en bas le long du tronc de l'arbre.
+
+Gertrude eut à peine le temps de se retirer avant que la tête et le cou
+du reptile se trouvassent en face du lieu qu'elle quittait. Si elle y
+était restée, elle eût été inévitablement mordue, car ce serpent ouvrit
+ses mâchoires et darda sa langue fourchue avec un horrible sifflement.
+Il était évidemment furieux, tant parce qu'il n'avait pu s'introduire
+dans leurs nids parce qu'il avait été frappé à coups de bec par les
+oiseaux. Il balançait la tête d'un air menaçant, et ses yeux lançaient
+des éclairs.
+
+Instinctivement Gertrude se plaça sur un des bords de la presqu'île,
+aussi loin du reptile que l'eau pouvait le lui permettre. Elle supposa
+qu'il prendrait la direction de l'isthme, et craignait de se trouver sur
+son passage. Ce pouvait être un serpent inoffensif; néanmoins sa
+longueur et ses allures n'avaient rien de rassurant. Gertrude ne pouvait
+le contempler sans trembler de tous ses membres, et elle eût tremblé
+bien davantage si elle l'avait mieux connu. C'était le naja noir ou
+serpent cracheur, le cobra africain, plus dangereux que la couleuvre
+capelle des Indes, parce qu'il a plus de vivacité dans ses mouvements.
+
+Le serpent, malgré son irritation, ne se détourna point pour attaquer la
+petite fille. Il descendit de l'arbre et s'avança rapidement vers
+l'isthme, comme pour se retirer dans les buissons qui croissaient à
+quelque distance sur le continent.
+
+Gertrude commençait à se rassurer en voyant le naja s'allonger sur
+l'herbe: mais soudain, arrivé à l'isthme, il s'arrêta et se roula comme
+un cable. Au-dessus des replis de son corps se dressaient sa tête
+hideuse et son cou, dont les écailles distendues avaient cette forme de
+capuchon qui caractérise le cobra. Etonnée d'abord du changement de
+tactique, Gertrude en découvrit bientôt la cause: c'était l'approche de
+son antilope qui avait interrompu la retraite du serpent. Au premier cri
+d'alarme que sa maîtresse avait poussé, la jolie bête avait quitté son
+pâturage, et elle arrivait en bondissant. Sa queue blanche était droite,
+et ses grands yeux bruns avaient une expression de curiosité.
+
+Gertrude trembla pour sa favorite. Encore un bond, et ses pieds allaient
+toucher le serpent; mais l'antilope l'avait aperçu; et par un élan
+prodigieux elle avait sauté par-dessus.
+
+Une fois échappée au danger, la bonne bête accourut vers sa maîtresse et
+sembla l'interroger du regard.
+
+Mais les cris de Gertrude avaient attiré un autre défenseur. Le petit
+Jan descendait à pas précipités la pente qui menait au lac, et se
+préparait à passer l'isthme, où le naja était roulé.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLV.
+
+LE SECRÉTAIRE
+
+
+Gertrude frémit d'effroi: le danger de son frère était imminent.
+Ignorant ce qui se passait, il s'avançait en toute hâte et allait
+s'aventurer dans l'étroit sentier que barrait le venimeux reptile. Il
+lui était impossible de sauter de côté comme l'antilope, car Gertrude
+avait remarqué que la tête du cobra s'était dressée à plusieurs pieds de
+hauteur.
+
+Jan était perdu, et sa sœur, à laquelle la terreur était la parole,
+ne pouvait que pousser des sons inarticulés en agitant les bras avec
+égarement.
+
+Ses démonstrations, loin d'arrêter le petit Jan, lui inspiraient une
+nouvelle ardeur. Il rattachait les cris de Gertrude à son premier cri
+d'alarme, et en concluait que le danger n'avait pas cessé pour elle.
+C'était sans doute, pensait-il, un serpent qui l'avait attaquée; mais
+comme il ne pouvait la défendre de loin, il redoublait de vitesse. Il
+fixait sur elle des yeux inquiets, de sorte qu'il n'avait aucune chance
+de voir le serpent avant d'avoir marché dessus.
+
+--Mon frère, mon frère, le serpent, le serpent! s'écria Gertrude avec
+effort.
+
+Jan ne comprit pas le sens de ces mots. Il avait prévu qu'un serpent
+attaquait sa sœur; et quoiqu'il ne le vît pas, il supposait que le
+reptile devait être près d'elle.
+
+Il courut avec plus de vitesse que jamais. Encore quelques pas, et le
+naja, qui allongeait le cou pour le recevoir, allait le percer de ses
+crochets venimeux!
+
+Gertrude s'avança avec un cri de désespoir. Elle s'exposait pour sauver
+son frère; elle espérait attirer le cobra de son côté.
+
+Jan et Gertrude étaient tous deux à la même distance du reptile: tous
+deux peut-être auraient été ses victimes; mais leur sauveur était
+proche. Une ombre épaisse passa devant leurs yeux; de larges ailes
+battirent l'air autour d'eux, et un gros oiseau qui semblait vouloir
+s'abattre sur l'isthme, se releva verticalement par un brusque effort.
+
+Gertrude jeta les yeux sur le sol, et n'y voyant plus le naja, elle
+sauta au cou de son frère en criant:--Nous sommes sauvés, nous sommes
+sauvés!
+
+Jan avait les idées un peu confuses. Il n'avait vu de serpent ni à terre
+ni au bec de l'oiseau, qui l'avait adroitement saisi pour l'emporter.
+
+--Comment, nous sommes sauvés? dit-il.
+
+--Oui, nous n'avons plus rien à craindre.
+
+--Mais le serpent, où est le serpent?
+
+Et en adressant cette question, Jan examinait Gertrude de la tête aux
+pieds, comme s'il se fût attendu à voir un reptile enlacé autour de
+quelque partie de son corps.
+
+--Le serpent! est-ce que vous ne l'avez pas vu? Il était ici à nos
+pieds; mais, regardez, le voilà là-bas! le secrétaire est en train de
+donné une leçon au coquin qui a voulu prendre mes jolis tisserins.
+Courage, mon bon oiseau! bats-le bien.
+
+--Je comprends, dit Jan, c'est mon secrétaire qui nous a sauvés.
+Comptez-sur lui, Gertrude, il fera sentir ses griffes au cobra. Voyez
+comme il le traite! Encore un coup comme celui-là, et il ne restera pas
+beaucoup de vie au serpent.
+
+En poussant de semblables exclamations, les deux enfants suivirent avec
+intérêt la bataille du reptile et de l'oiseau.
+
+Cet oiseau est unique dans son genre. Il ressembla à une grue, et comme
+les échassiers, il est monté sur de longues jambes, mais qui sont
+entièrement couvertes de plumes. Par la tête et le bec il se rapproche
+de l'aigle ou du vautour. Ses ailes, d'une envergure considérable, sont
+armées d'éperons: sa queue est d'une longueur démesurée, et les deux
+pennes sont plus longues que les autres plumes. Il a le cou et tout le
+manteau d'un gris bleuâtre, la gorge et la poitrine blanches, et des
+teintes roussâtres sur les ailes. Il est surtout remarquable par sa
+huppe, composée de plumes noires, qui se dressent sur son occiput et
+descendent derrière de cou presque jusqu'aux épaules. Cet ornement
+particulier a été comparé à la plume que les anciens bureaucrates
+tenaient derrière l'oreille, avant l'invention des plumes d'acier.
+
+C'est ce qui a fait donner à cet oiseau le nom de secrétaire. On
+l'appelle aussi mangeur de serpent, _gypogéronas_ ou vautour-grue,
+faucon-serpentaire (_falco serpentarius_), enfin messager, à cause de la
+roideur solennelle avec laquelle il marche dans la plaine.
+
+De toutes ces qualifications, celle de mangeur de serpents est la plus
+convenable. A la vérité, le guago de l'Amérique du Sud et plusieurs
+faucons et milans tuent et mangent des serpents; mais le secrétaire est
+le seul qui leur fasse une guerre continuelle et s'en repaisse presque
+exclusivement. Il se nourrit aussi de lézards, de tortues et même de
+sauterelles; mais les serpents sont la base de son alimentation, et pour
+s'en procurer, il risque sa vie dans plus d'une terrible rencontre.
+
+On trouve le serpentaire dans le sud de l'Afrique, dans la Gambie et aux
+îles Philippines. Celui qui habite cette dernière contrée semble
+constituer une variété. Les plumes de sa huppe sont disposées autrement
+que dans l'espèce africaine; les plus longues plumes de sa queue ne sont
+pas celles du milieu, mais celles qui la bordent, ce qui lui donne
+l'aspect d'une queue d'hirondelle. On remarque aussi quelque légère
+différence entre le serpentaire de l'Afrique australe et celui de la
+Gambie.
+
+Quoiqu'il en soit, le serpentaire forme une tribu distincte. Les
+naturalistes ont cherché à le classer parmi les faucons, les aigles, les
+vautours, les gallinacés, ou les échassiers; mais n'y pouvant réussir,
+ils en ont fait un genre à part.
+
+Dans le sud de l'Afrique il hante les grandes plaines, les karoos
+arides, qu'il parcourt pour chercher sa proie. Il vit solitaire ou par
+couple et fait son nid dans les arbres épineux, ce qui en rend l'abord
+difficile. Ce nid, qui a environ trois pieds de diamètre, est
+ordinairement doublé de plumes et de duvet sur lesquels l'oiseau dépose
+deux ou trois œufs à chaque couvée.
+
+Les serpentaires sont d'excellents coureurs et se servent plus
+fréquemment de leurs pieds que de leurs ailes; ils sont défiants et
+pleins de prudence; toutefois il n'est pas rare d'en voir dans les
+fermes du Cap, où on les élève, parce qu'ils détruisent les serpents et
+les lézards. On les a introduits et naturalisés dans les Antilles
+françaises pour y faire la guerre au dangereux serpent jaune
+(_trigonocephalus lanceolatus_), fléau des plantations de ces îles.
+
+L'oiseau qui avait sauvé la vie de Jan et de Gertrude était un
+serpentaire apprivoisé. Les chasseurs l'avaient trouvé blessé, peut-être
+par un gros serpent, et l'avaient apporté comme un animal curieux. Il se
+rétablit en peu de temps, mais il n'oublia pas les soins dont il avait
+été l'objet. Après avoir recouvré l'usage de ses ailes, il ne songea pas
+à quitter ses protecteurs, et quoiqu'il fît de fréquentes excursions
+dans les plaines voisines, il revenait percher sur le grand nwana. Jan
+l'avait pris en amitié et l'avait traité avec une bienveillance dont il
+venait d'être récompensé.
+
+L'oiseau avait pris le reptile par le cou, ce qu'il n'aurait pas fait
+aussi facilement, si l'attention du naja n'avait été détournée par les
+enfants. Après l'avoir saisi, il s'envola à une hauteur de plusieurs
+yards, ouvrit la bec et laissa tomber le serpent pour l'étourdir. Afin
+de rendre la chute plus dangereuse, il l'aurait volontiers enlevé plus
+haut, mais le naja l'en empêcha en essayant de l'enlacer dans ses plis.
+
+Au moment où le reptile touchait la terre, et avant qu'il eût eu le
+temps de se mettre en garde, le serpentaire fondit sur lui et le frappa
+près du coup avec la patte. Cependant le naja ne fut que légèrement
+blessé, se roula et se tint sur la défensive. Ses yeux étincelaient de
+rage; sa gueule s'était élargie et laissait voir ses terribles crochets.
+C'était un adversaire formidable et dont il fallait s'approcher avec les
+plus grandes précautions.
+
+Le serpentaire hésita un moment; puis, se faisant un bouclier avec une
+de ses ailes, il s'avança obliquement. Lorsqu'il fut assez près, il
+tourna sur ses jambes comme sur un pivot, et donna un coup de son autre
+aile sur la tête du cobra. Celui-ci cessa d'allonger le cou, et
+profitant de son état de faiblesse, l'oiseau l'enleva une seconde fois.
+Comme il n'avait plus à craindre d'être enlacé par son antagoniste, il
+monta plus haut dans l'air et le laissa tomber de nouveau.
+
+En arrivant à terre, le naja y resta étendu dans toute sa longueur.
+Toutefois il n'était pas mort, et il se serait mis en cercle pour se
+défendre, si le serpentaire ne l'avait frappé à plusieurs reprises avec
+ses larges pieds cornés. Il saisit enfin le moment où la tête du reptile
+posait à plat sur le sol, et lui donna un coup de bec si violent, que le
+crâne se fendit en deux. C'en était fait du redoutable animal, dont le
+corps inerte et mou resta étendu sur l'herbe.
+
+Jan et Gertrude battirent des mains et poussèrent de bruyantes
+exclamations de joie. Sans daigner y prendre garde, le triomphateur
+s'approcha de l'ennemi qu'il avait tué, et se mit tranquillement à
+dîner.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLVI.
+
+TOTTY ET LES CHACMAS
+
+
+Von Bloom et sa famille étaient depuis plusieurs mois sans pain, mais
+divers fruits ou racines leur en tenaient lieu. Ils avaient d'abord les
+amandes de l'arachide souterraine (_arachis hypogea_) qui croît dans
+toute l'Afrique méridionale et constitue la base de la nourriture des
+indigènes. Ils avaient aussi les bulbes de plusieurs espèces d'ixias et
+de mysembryanthèmes, entre autres la figue hottentote (_mesembryanthemum
+edule_); le pain de Cafre, moëlle d'une espèce de zamie; la châtaigne de
+Cafre, fruit du _brabeium stellatum_; les énormes racines du pied
+d'éléphant (_testudinaria elephantipes_); des oignons et de l'ail
+sauvages, enfin l'_aponegeton distachys_, belle plante aquatique dont
+les tiges peuvent se manger en guise d'asperges.
+
+Ces substances végétales se trouvaient dans les environs. Swartboy qui,
+dans ses premières années, avait souvent été forcé de vivre pendant des
+mois entiers de racines, excellait à les découvrir et à les déterrer. La
+famille Von Bloom n'en manquait jamais; mais elles ne remplaçaient pour
+elle l'aliment qui passe principalement pour le soutien de la vie,
+quoiqu'il n'ait guère de droits à cette qualification en Afrique, où
+tant d'hommes se nourrissent exclusivement de la chair des animaux.
+
+Heureusement les privations de nos aventuriers étaient sur le point de
+cesser; ils allaient avoir du pain. En déménageant le vieux kraal, ils
+en avaient emporté un sac de maïs, reste de la provision de l'année
+précédente. Il ne contenait pas un boisseau de grain; mais c'était assez
+pour ensemencer un champ qui pouvait produire plusieurs boisseaux s'il
+était cultivé convenablement.
+
+Peu de jours après l'installation de la famille dans le nwana, on avait
+choisi, non loin de cet arbre, un terrain fertile, qu'on avait retourné
+à la bêche, faute de charrue, et l'on avait piqué les grains en les
+espaçant convenablement.
+
+On avait sarclé et houé avec soin l'enclos. Un monticule de terre meuble
+avait été élevé autour de chaque plante pour en nourrir les racines et
+les protéger contre l'ardeur du soleil. On arrosait même de temps en
+temps la plantation.
+
+Ces attentions, développant la richesse d'un sol vierge, avaient produit
+de magnifiques résultats. Les tiges n'avaient pas moins de douze pieds
+de haut, et les épis un pied de long. Ils étaient presque mûrs, et le
+porte-drapeau comptait commencer la moisson dans huit ou dix jours.
+Toute la famille se promettait de se régaler de pain de maïs, de
+bouillie de maïs au lait, et de divers autres mêts que préparerait
+Totty.
+
+Un incident imprévu faillit les priver non-seulement de leur récolte,
+mais encore de leur estimable ménagère.
+
+Totty était sur la plate-forme, dans le grand nwana, et s'occupait de
+soins domestiques, lorsque son attention fut attirée par des bruits
+singuliers, qui partaient d'en bas. Elle écarta les branches et eut
+devant les yeux un étrange spectacle. Une bande de deux cents animaux
+descendait des hauteurs. Ils avaient la taille et l'extérieur de grands
+chiens mal conformés; leur corps était couvert de poils d'un brun
+verdâtre; ils avaient la face et les oreilles noires et nues. Ils
+redressaient leurs longues queues, ou les agitaient en sens divers, de
+la façon la plus bizarre.
+
+Totty ne fut nullement alarmée, car elle reconnut des babouins. Ils
+appartenaient à l'espèce du babouin à tête de porc ou chacma
+(_cynocephalus porcarius_), qu'on trouve dans presque toute l'Afrique
+méridionale, où il habite les cavernes et les crevasses des montagnes.
+
+De toute la tribu des singes babouins, les cynocéphales sont les plus
+repoussants; on éprouve un dégoût involontaire à l'aspect du hideux
+mandrille, de l'hamadryas, ou même du chacma.
+
+Les babouins sont particuliers à l'Afrique et se divisent en six espèces
+bien distinctes; le babouin commun de l'Afrique septentrionale, le
+papion des côtes du sud et de l'ouest; l'hamadryas ou tartarin
+d'Abyssinie; le mandrille et le drille de Guinée; enfin le chacma du cap
+de Bonne-Espérance.
+
+Les habitudes de ces animaux sont aussi répugnantes que leurs mœurs.
+Ils sont toutefois susceptibles d'éducation, mais ce sont de dangereux
+animaux domestiques, qui, à la moindre provocation, mordent la main qui
+les nourrit. Ils sont disposés à faire usage de leurs longues dents
+canines, de leurs robustes mâchoires et de leurs muscles puissants. Ils
+ne redoutent aucun chien et luttent même avec avantage contre l'hyène et
+le léopard. Cependant, n'étant point carnivores, ils mettent leur ennemi
+en pièces sans le manger. Ils se nourrissent de fruit, et de racines
+bulbeuses, qu'ils savent déterrer avec leurs ongles aigus. Quoiqu'ils
+n'attaquent point l'homme, ce sont de redoutables adversaires lorsqu'ils
+sont chassés et réduits aux abois.
+
+Les colons de l'Afrique australe racontent maintes histoires curieuses
+sur les chacmas. On prétend qu'ils dévalisent parfois le voyageur, lui
+enlèvent ses provisions, et les dévorent en se moquant de lui. On dit
+encore qu'ils portent quelquefois un bâton pour se soutenir dans leur
+marche, se défendre ou creuser la terre. Quand un jeune chacma est
+parvenu à trouver une racine succulente, elle lui est souvent ravie par
+un autre plus vieux et plus fort; mais si le jeune chacma l'a déjà
+avalée, son aîné lui met la tête en bas et le force à rendre gorge. Ces
+récits, qui circulent dans le pays des boors, ne sont pas tous dénués de
+fondements, car il est certain que les babouins ont une rare sagacité.
+
+Du haut de son observatoire, Totty aurait pu s'en convaincre, si elle
+avait été disposée à faire des réflexions philosophiques sur l'instinct
+plus ou moins développé des bêtes. Mais ce n'était pas dans son
+caractère. Elle trouvait seulement plaisir à considérer les manœuvres
+des babouins, et elle appela Jan et Gertrude pour leur faire partager
+son divertissement.
+
+Le reste de la famille était à la chasse.
+
+Jan et Gertrude s'empressèrent de monter à l'échelle, et tous les trois
+suivirent avec curiosité les mouvements des singuliers quadrumanes.
+
+La troupe marchait en bon ordre et d'après un plan qui semblait avoir
+été préalablement ordonné. Sur les ailes couraient des éclaireurs; à la
+tête de la colonne s'avançaient gravement des chefs respectables par
+leur âge, et d'une taille plus élevée que celle de leurs compagnons. Il
+y avait des appels et des signaux convenus, prononcés avec des
+modifications de ton et d'accent qui auraient pu faire croire à une
+conversation régulière. Les femelles et les plus jeunes occupaient le
+centre pour être mieux à l'abri du danger. Les mères portaient leurs
+enfants sur le dos ou sur les épaules. Par intervalles, une d'elles
+s'arrêtait pour allaiter son nourrisson, pour lui lisser en même temps
+les poils; puis elle galopait afin de rejoindre ses compagnes. On voyait
+des mères battre leurs petits indociles. Quelquefois deux jeunes
+femelles se querellaient par jalousie ou par d'autres motifs, et leurs
+discussions amenaient de terribles criailleries, jusqu'à ce que la voix
+menaçante d'un des chefs leur imposât silence.
+
+Les babouins traversèrent la plaine en criant, en jappant et en aboyant,
+comme des singes seuls peuvent le faire.
+
+Où allaient-ils? on le sut bientôt. Jan, Gertrude et Totty les virent
+avec douleur prendre la route du champ de maïs.
+
+Au bout de quelques minutes, le gros de la troupe était caché entre les
+grandes tiges des plantes, qu'ils dépouillaient de leurs grains
+précieux. Au dehors, des sentinelles échangeaient sans cesse des signaux
+avec les maraudeurs. Depuis le champ jusqu'aux collines étaient
+échelonnés des babouins, placés à égale distance les uns des autres. La
+troupe, en traversant la plaine, les avait laissés en arrière avec
+intention.
+
+En effet, lorsque le principal corps d'armée eut disparu dans le champ,
+les longs épis enveloppés de leurs cosses, commencèrent à pleuvoir du
+côté de cette ligne, comme s'ils eussent été lancés par des mains
+humaines.
+
+Le babouin le plus rapproché du champ ramassait les épis, les passait à
+son voisin, qui les transmettait au troisième, et ainsi de suite. Grâce
+à l'organisation de cette chaîne, chaque tête de maïs, peu de temps
+après avoir été enlevée à sa tige, était déposée dans la caverne qui
+servait de magasin général aux babouins.
+
+Si l'opération avait continué, Von Bloom n'aurait eu qu'une triste
+récolte. Les babouins jugeaient que le blé était suffisamment mûr, et
+ils n'auraient pas tardé à engranger tous les épis.
+
+Totty comprit l'étendue de la perte à laquelle son maître était exposé,
+et sans calculer le danger, elle descendit à la hâte, n'ayant pour arme
+qu'un manche à balai.
+
+Quand elle arriva au champ de maïs, les sentinelles grimacèrent,
+jappèrent, et montrèrent leurs longues dents canines; mais, pour prix de
+leur vigilance, ils ne reçurent que des coups vigoureusement appliqués.
+Leurs cris plaintifs attirèrent leurs camarades; et en quelques
+instants, la pauvre Hottentote se trouva au milieu d'un cercle de
+chacmas irrités. Pour les empêcher de sauter sur elle, il lui fallait
+faire un moulinet continuel avec son balai. Cependant, cette arme
+légère, quoique maniée habilement, n'aurait pas longtemps protégé
+l'héroïne, qui eût été mise en pièces, sans le retour subit des
+chasseurs. Ils accoururent au galop, et une volée de mousqueterie
+dispersa les hideux chacmas, qui regagnèrent en hurlant leur caverne.
+
+Après cette aventure, le porte-drapeau veilla sur son maïs jusqu'à la
+moisson. Elle se fit une semaine plus tard, et fut déposée en lieu de
+sûreté, hors de la portée des oiseaux, des reptiles, des quadrupèdes et
+des quadrumanes.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLVII.
+
+LES CHIENS
+
+
+Depuis qu'on avait dompté les couaggas, la chasse se continuait avec
+succès. Chaque semaine on ajoutait une paire de défenses, quelquefois
+même deux ou trois paires à la collection, qui formait au pied du nwana,
+une petite pyramide d'ivoire.
+
+Néanmoins, Von Bloom n'était pas encore satisfait; il pensait qu'il
+aurait obtenu des résultats plus décisifs s'il avait eu des chiens. Les
+couaggas lui permettaient souvent d'atteindre l'éléphant, mais souvent
+aussi, ils le laissaient échapper. Ce malheur n'est pas à craindre avec
+les chiens. A la vérité, ces animaux ne peuvent triompher de l'énorme
+quadrupède, ils ne sont pas même en état de le blesser; mais ils le
+suivent partout et le contraignent à s'arrêter par leurs aboiements.
+
+Un autre service que rendent les chiens, c'est de détourner l'attention
+de l'éléphant, qui, comme nous l'avons fait remarquer, est formidable
+quand il entre en fureur. Importuné par les mouvements brusques et les
+vociférations des limiers, il les prend pour des agresseurs sérieux, et
+fond sur eux avec rage. Le chasseur n'a donc pas à affronter une
+rencontre mortelle, et trouve l'occasion de lâcher un coup de fusil.
+
+Pendant les dernières chasses, nos amis avaient couru les plus grands
+dangers. Leurs couaggas n'avaient ni la vivacité d'allure, ni la
+docilité des chevaux. D'un moment à l'autre, un écart de ces montures
+pouvait causer un malheur. C'était ce qu'appréhendait Von Bloom, et il
+aurait volontiers acheté des chiens à raison d'une défense par tête,
+eussent-ils été les plus misérables roquets. La qualité est de peu
+d'importance en ce cas: il suffit que l'animal puisse suivre la piste de
+l'éléphant et le harceler de ses aboiements.
+
+Von Bloom songea à dresser des hyènes à la chasse, et cette idée
+n'avait rien de fantasque. L'hyène est souvent domptée dans ce but, et
+s'acquitte de sa tâche mieux que beaucoup d'espèces de chiens.
+
+Un jour Von Bloom réfléchissait sur ce sujet. Il était assis sur une
+petite plate-forme qu'il avait fait construire à l'extrême cime du
+nwana, et d'où la vue s'étendait sur toute la campagne. C'était le lieu
+de prédilection, la tabagie du porte-drapeau; c'était là qu'il venait
+tous les soirs fumer tranquillement sa grande pipe d'écume de mer.
+
+Pendant qu'il s'abandonnait à sa distraction favorite, il aperçût dans
+la plaine des antilopes d'une espèce particulière. Elles avaient le dos
+et les flancs de couleur de terre de Sienne; le ventre blanc; une
+bordure noire à la partie extérieure des jambes, et sur la face des
+raies noires aussi régulièrement tracées que par le pinceau d'un
+artiste. Leurs têtes, longues et roides, étaient surmontées de cornes
+noueuses recourbées en forme de faucilles.
+
+Ces animaux étaient loin d'être gracieux. Leur train de derrière
+s'abaissait comme celui de la girafe, mais à un moindre degré; leurs
+épaules avaient une élévation démesurée; leurs membres étaient osseux et
+anguleux; chacun d'eux avaient environ neuf pieds de long et cinq pieds
+de haut depuis les pieds de devant jusqu'à l'épaule. Ils appartenaient à
+l'espèce de l'antilope caama (_acronotus caama_), connue par les colons
+hollendais du Cap sous le nom de hartebeest.
+
+Lorsque Von Bloom les remarqua, les caamas broutaient paisiblement; mais
+quelques minutes après elles se mirent à courir en désordre à travers la
+prairie. Elles avaient été surprisées par une meute de chiens.
+
+Von Bloom vit en effet à leur poursuite quelques-uns de ces animaux, que
+les colons du Cap appellent chiens sauvages (_wildehonden_), et que les
+naturalistes désignent improprement sous la qualification de chiens
+chasseurs ou d'hyènes chasseresses (_hyena venatica_).
+
+Ces deux noms sont également absurdes; car l'animal dont il s'agit n'a
+aucune analogie avec l'hyène, et le titre de chien chasseur peut être
+mérité indistinctement par tous les animaux de la race canine. Je
+propose donc d'adopter le nom de chien sauvage, adopté par les boors.
+
+C'est calomnier le chien sauvage que de le comparer à l'hyène, dont il
+n'a ni le poil rude, ni les formes disgracieuses, ni les habitudes
+repoussantes. Il ressemble plutôt au braque ou au chien courant
+ordinaire. Sa robe est couleur de tan, diaprée de large taches de noir
+et de gris. Il a, comme le braque, de longues oreilles; mais elles sont
+droites au lieu d'être pendantes, ainsi qu'on le remarque dans toutes
+les espèces sauvages du genre _canis_.
+
+Ses habitudes complètent la ressemblance. Le chien sauvage, pour
+chercher le gibier, s'organise en meutes nombreuses et il montre autant
+d'adresse et de sagacité que s'il était guidé par des piqueurs armés de
+fouet et le cor en bandoulière.
+
+Von Bloom eut la bonne fortune d'être témoin d'une chasse à courre des
+plus remarquables. Les chiens sauvages étaient tombés à l'improviste sur
+le troupeau de caamas, et leur premier élan en avait isolé une. C'était
+ce qu'ils désiraient, et toute la meute se mit à ses trousses au lieu de
+suivre le troupeau.
+
+La caama, malgré sa structure étrange, est une des antilopes les plus
+agiles, et ne se laisse prendre qu'après une longue chasse.
+
+Elle échapperait même au danger, s'il lui suffisait de lutter de vitesse
+avec les chiens; mais ceux-ci possèdent des qualités qui lui manquent et
+qui leur assurent l'avantage. L'antilope caama ne court pas toujours en
+ligne droite; elle s'écarte d'un côté ou de l'autre, suivant la
+conformation du terrain. Les chiens sauvages profitent de cette marche
+irrégulière, et ont recours à une manœuvre qui indique certainement
+de la réflection.
+
+Von Bloom en eut la preuve. Sa position élevée le mettait à même
+d'embrasser tout le terrain et de suivre les mouvements des deux partis.
+
+En partant, le caama courait en droite ligne et les chiens marchaient
+sur ses traces. Au bout de quelques instants, toutefois, un d'eux
+devança ses compagnons. Avait-il de meilleures jambes? non; mais tandis
+que les autres se ménageaient, il était chargé de presser l'antilope.
+L'ayant atteinte par un effort désespéré, il la fit légèrement dévier de
+sa course primitive.
+
+En observant ce changement de direction, la meute prit la diagonale, et
+elle évita ainsi le détour qu'avaient fait le caama et son adversaire.
+
+Celui-ci, dès que l'antilope se fut détournée, rentra dans les rangs et
+fut relégué à l'arrière-garde. Sa tache était accomplie. Un autre lui
+succéda, avec la mission de continuer ce qu'il avait si bien commencé.
+
+L'antilope dévia de nouveau, et de nouveau la meute courut obliquement
+pour la couper.
+
+Quand le second chien fut fatigué, un troisième lui succéda. La même
+manœuvre fut réitérée à plusieurs reprises, jusqu'à ce que l'antilope
+fut réduite aux abois. Alors, comme s'ils eussent compris qu'elle était
+en leur pouvoir, les chiens renoncèrent à leur stratégies pour se
+précipiter simultanément sur ses traces.
+
+L'antilope caama fit un dernier effort pour s'enfuir; mais, voyant que
+l'agilité lui était inutile, elle se retourna brusquement et se mit sur
+la défensive. L'écume découlait de ses lèvres, et ses yeux rouges
+étincelaient comme des charbons ardents.
+
+Une seconde après les chiens étaient autour d'elle.--Quelle magnifique
+meute! s'écria Von Bloom. Oh! si j'en avais une semblable! Mais pourquoi
+n'en aurais-je pas? Ces braques sauvages sont susceptibles d'être
+apprivoisés, exercés à la chasse, surtout à celle de l'éléphant. J'en ai
+eu de nombreux exemples; seulement il faut que les chiens soient pris
+jeunes, et comment s'en procurer? Tant qu'il ne sont pas en état de bien
+courir, leurs mères les retiennent dans leurs tanières au milieu de
+rochers inaccessibles. Par quel moyen les atteindre?
+
+Les réflections de Von Bloom furent interrompues par l'étonnement que
+lui causa la singulière conduite des chiens sauvages. Il avait supposé
+naturellement qu'ils se jetteraient sur la bête aux abois, et la
+dépèceraient en un clin d'œil; et pourtant la meute s'était arrêtée,
+comme pour laisser à l'antilope le temps de reprendre des forces;
+quelques chiens même étaient couchés; les autres avaient la gueule
+ouverte et la langue pendante; mais ils ne paraissaient avoir nulle
+envie d'achever leur victime.
+
+Le porte-drapeau était à même de bien observer la situation. L'antilope
+était rapprochée de lui et environnée des chiens. Non-seulement ils la
+laissèrent tranquille, mais, après avoir fait quelques bonds autour
+d'elle, ils abandonnèrent la position. Avaient-ils peur de ses vilaines
+cornes? voulaient-ils se reposer avant la curée? Le chasseur, que leur
+attitude surprenait, et qui ne savait à quoi s'en tenir, fixa sur eux
+des regards avides.
+
+Au bout de quelque temps l'antilope eut repris haleine, et, profitant de
+l'éloignement de la meute, elle se dirigea vers une éminence dont le
+versant était une position favorable pour se défendre. Aussitôt qu'elle
+fut lancée, les chiens la poursuivirent, et au bout de cinq cents pas
+ils l'avaient derechef réduite aux abois. Ils la laissèrent seule, et
+elle essaya encore de fuir. Les chiens se remirent à sa poursuite, mais
+en la poussant dans une direction nouvelle, du côté des rochers qui
+formaient la lisière du désert.
+
+La chasse passa près du figuier-sycomore, et toute la famille put jouir
+à l'aise du spectacle. L'antilope courait plus vite que jamais, et les
+chiens ne semblaient pas gagner de terrain sur elle. Il était permis de
+présumer qu'elle finirait par se soustraire à ses infatigables
+persécuteurs.
+
+Les yeux de Von Bloom et de ses enfants suivirent la chasse jusqu'à ce
+que les chiens eussent disparu. Le corps luisant de l'antilope se
+détachait alors comme une tache jaune sur le front brun des rochers;
+mais tout-à-coup la tache jaune disparut aussi: point de doute,
+l'antilope était abattue.
+
+Un étrange soupçon passa dans l'esprit de Von Bloom; il ordonna de
+seller les couaggas, et s'achemina avec Hans et Hendrik, vers la place
+où la caama avait été aperçue pour la dernière fois.
+
+Ils s'approchèrent avec circonspection, et, cachés derrière un massif
+d'arbustes, ils purent observer ce qui se passait.
+
+L'antilope-caama, étendue à douze yards du pied des hauteurs, était déjà
+à moitié dévorée, non par les chiens qui l'avaient chassée, mais par
+leurs petits de différents âges. Ces derniers entouraient le cadavre et
+s'en disputaient en grognant les lambeaux. Quelques-uns des chiens qui
+avaient pris part à la poursuite pantelaient allongés sur le sol; mais
+la plupart avaient disparu, sans doute dans les grottes nombreuses qui
+s'ouvraient le long des rochers.
+
+Il était donc positif que les chiens sauvages avaient conduit l'antilope
+jusqu'à l'endroit où elle devait servir de nourriture à leurs petits, et
+qu'ils s'étaient abstenus de la tuer pour s'épargner la peine de la
+traîner. Ces animaux ne possèdent pas, comme ceux de l'espèce féline, la
+faculté de transporter une lourde masse à une distance un peu
+considérable. Leur prodigieux instinct leur avait suggéré l'idée de
+mener leur proie à la place même où sa chair devait être consommée.
+C'était une pratique à laquelle ils avaient l'habitude de recourir,
+comme l'attestaient les os et les cornes de plusieurs antilopes
+amoncelés dans ce charnier.
+
+Les trois chasseurs s'élancèrent sur les petits; mais leur tentative
+échoua. Ces jeunes chiens, aussi rusés que leurs parents, abandonnèrent
+leur repas à l'aspect des étrangers, et s'enfoncèrent dans leurs
+cavernes.
+
+Toutefois ils n'eurent pas assez d'intelligence pour échapper aux pièges
+qu'on leur tendit chaque jour pendant la semaine suivante. Au bout de ce
+temps, on en avait pris plus d'une douzaine, qu'on installa dans une
+niche construite exprès pour eux à l'ombre du nwana.
+
+En moins de six mois, plusieurs de ces jeunes élèves avaient été dressés
+à la chasse de l'éléphant, et ils s'acquittaient de leur tâche avec le
+courage et l'habileté qu'on aurait pu attendre de chiens de la race la
+plus pure.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLVIII.
+
+CONCLUSION
+
+
+Pendant plusieurs années Von Bloom mena la vie de chasseur d'éléphants.
+Pendant plusieurs années il logea dans le grand nwana, et n'eut pour
+société que ses enfants et ses domestiques. Ce ne fut peut-être pas le
+temps le moins heureux de leur existence, car ils jouirent du plus
+précieux des biens terrestres, la santé.
+
+Il n'avait pas laissé ses enfants grandir sans instruction, en
+véritables enfants des bois. Il leur avait fait étudier dans le livre de
+la nature bien des choses qu'ils n'auraient pas apprises au collège. Il
+leur avait, en outre, inculqué des principes d'honneur et de moralité
+sans lesquels la meilleure éducation est incomplète. Ils étaient élevés
+à aimer Dieu et à s'aimer les uns les autres; ils avaient des habitudes
+de travail, savaient se suffire à eux-mêmes, et possédaient assez de
+connaissances pour accomplir, en rentrant dans la vie civilisée, tous
+les devoirs qu'elle imposait. En somme, ces années d'exil passées dans
+le désert n'avaient pas été perdues et devaient laisser de doux
+souvenirs.
+
+Toutefois l'homme est né pour la société, et le cœur humain, quand il
+n'est pas vicieux, aspire à communiquer avec le cœur humain.
+
+L'intelligence surtout, si elle est développée par l'éducation, se
+complaît dans les relations sociales et souffre d'en être privée.
+
+Aussi le porte-drapeau désirait-il revoir le pittoresque district de
+Graaf-Reinet, et s'établir de nouveau au milieu des amis de ses jeunes
+années. Son existence de chasseur avait fini par avoir pour lui une
+sorte d'attrait; mais il était désormais inutile qu'il la prolongeât.
+
+Les éléphants avaient complètement abandonné les environs du camp à
+vingt milles à la ronde. Ils savaient combien le roer était redoutable;
+ils avaient appris à craindre l'homme, et les chasseurs passaient
+souvent des semaines entières sans rencontrer un seul éléphant. Cette
+disposition ne préoccupait point Von Bloom, dont les idées avaient pris
+un autre cours. Son unique désir était de retourner à Graaf-Reinet, et
+rien ne l'empêchait de le réaliser. La proscription qui l'avait frappé
+était levée depuis longtemps par l'amnistie générale que le gouvernement
+britannique avait accordée. Ses biens ne lui avaient pas été rendus,
+mais la perte qui lui était sensible quelques années auparavant lui
+était devenue indifférente. Il s'était créé une propriété nouvelle,
+représentée par la pyramide d'ivoire qui s'élevait à l'ombre du grand
+nwana. Il suffisait de la transporter au marché pour s'assurer une
+magnifique fortune.
+
+Von Bloom trouva moyen d'effectuer le transport. On creusa près de la
+passe des hauteurs une vaste fosse où tombèrent plusieurs couaggas. Ces
+animaux sauvages furent dressés, non sans peine, à souffrir le harnais
+et à traîner une voiture. Les roues, qui étaient heureusement intactes,
+tenaient lieu de break. La caisse de la charrette fut ensuite descendue,
+et renouvela connaissance avec les roues, ses anciennes compagnes; la
+couverture de toile étendit sur le tout son ombre protectrice. On empila
+dans l'intérieur les croissants blancs et jaunes. Les couaggas furent
+attelés; Swartboy remonta sur le siège, fit claquer son fouet, et les
+roues, ointes avec de la graisse d'éléphant, tournèrent rapidement.
+
+Quelle fut la surprise des bonnes gens de Graaf-Reinet quand un beau
+matin ils virent arriver sur la grande place une charrette traînée par
+douze couaggas, et suivie de quatre cavaliers montés sur des animaux de
+même espèce! Quel fut leur étonnement quand ils remarquèrent que le
+véhicule était rempli de défenses d'éléphant, sauf un coin, occupé par
+une jolie fille aux joues roses, aux cheveux blonds! Quelle fut leur
+joie en apprenant que le père de la jolie fille, le propriétaire de
+l'ivoire, n'était autre que leur ancien ami, leur respectable
+compatriote, le porte-drapeau Von Bloom!
+
+Le chasseur d'éléphants trouva sur la grande place de Graaf-Reinet un
+accueil cordial, et, ce qui avait son importance, des débouchés
+immédiats.
+
+Par un heureux hasard, l'ivoire était en hausse en ce moment. Il entrait
+dans la composition de certains bijoux dont j'ai oublié le nom, et qui
+étaient à la mode en Europe. Von Bloom trouva donc à échanger sa
+provision contre de l'argent comptant, à un prix presque double de celui
+qu'il s'attendait à recevoir.
+
+Il avait recueilli une quantité d'ivoire trop considérable pour la
+transporter en un seul voyage. Il retourna au nwana, près duquel il
+avait caché le reste des défenses, et les ramena à Graaf-Reinet, où
+elles étaient vendues d'avance.
+
+Von Bloom était redevenu riche. La fortune qu'il avait réalisée en
+espèces sonnantes lui permit de racheter son ancien domaine, et d'y
+mettre les meilleures races de chevaux, de bœufs et de moutons. Ses
+affaires prospérèrent; il obtint la confiance du gouvernement, qui,
+après l'avoir réintégré d'abord dans ses fonctions de porte-drapeau, le
+promut à la dignité de landdrost ou magistrat en chef du district.
+
+Hans poursuivit au collège du Cap le cours de ses études. L'impétueux
+Hendrik embrassa la profession qui lui convenait le mieux et obtint une
+lieutenance dans les carabiniers à cheval de la colonie.
+
+Le petit Jean fut mis à l'école, et la belle Gertrude, en attendant
+qu'elle fût en âge de s'établir, fit avec grâce les honneurs de la
+maison paternelle.
+
+Comme par le passé, Totty gouverna la cuisine; Swartboy, devenu un homme
+important, fit claquer son fouet plus que jamais et soumit à son jambok
+les bœufs à longues cornes du riche landdrost.
+
+Plus tard, mes chers lecteurs, si nous faisons une nouvelle tournée dans
+le pays des boors, nous y retrouverons encore le digne Von Bloom, le
+Bosjesman et les enfants des bois.
+
+FIN DES ENFANTS DES BOIS.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+NOTICE
+
+SUR
+
+LE CAP DE BONNE-ESPÉRANCE
+
+PAR LE TRADUCTEUR
+
+
+
+
+I
+
+PRÉAMBULE
+
+
+_Les Enfants des bois_ se rattachent à la série d'ouvrages dont le
+_Robinson suisse_ est le type, et qui ont pour but d'encadrer dans un
+récit romanesque des notions de géographie et d'histoire naturelle. Il
+est bon de faire remarquer toutefois en quoi le capitaine Mayne Reid a
+une supériorité incontestable sur ses devanciers. Ceux-ci empruntent
+leurs matériaux à des livrets de zoologie, de botanique ou de
+cosmographie: c'est Buffon, c'est Daubenton, Cuvier, Lacépède, Jussieu
+ou Malte-Brun qu'ils accommodent à leur guise. Leur travail se réduit à
+combiner ingénieusement des observations antérieures, auxquelles ils
+donnent une forme nouvelle sans y rien ajouter. Le capitaine Mayne Reid,
+au contraire, peint d'après nature; il décrit ce qu'il a vu. Quand il
+met en action des animaux, c'est qu'il les a étudiés, non pas dans les
+livres ou dans les collections zoologiques, mais au milieu de vastes
+forêts, dans les solitudes dont ils ont encore la possession presque
+exclusive. Notre auteur, loin de copier les écrivains antérieurs,
+rectifie leurs inexactitudes, et révèle des particularités assez
+curieuses pour pouvoir être consulté avec avantagé, même par les
+savants.
+
+Il serait donc superflu de parler après le capitaine Mayne Reid des
+productions du règne animal et du règne végétal dans l'Afrique du Sud;
+mais il nous a semblé qu'il n'était pas sans intérêt de compléter sa
+narration par quelques détails sur le théâtre de la scène et sur
+l'histoire des pays où vivent ses héros.
+
+
+
+
+II
+
+Limites de la colonie du Cap.--A-t-elle été connue des
+anciens?--Expédition de Barthélémy Diaz.--Voyage de Vasco de Gama.--Joâo
+de Infante.--Les Hottentots.--Les Portugais renoncent à coloniser le
+Cap.
+
+
+La colonie du cap de Bonne-Espérance, située à la pointe méridionale de
+l'Afrique, s'étend entre les 29° 50" et 35° de latitude nord, et les 15°
+et 26° de latitude est. Elle est bordée au nord par la Hottentotie
+indépendante, au sud par l'océan méridionale, à l'est par la Cafreria, à
+l'ouest par l'océan Atlantique.
+
+Cette contrée, à laquelle le développement du commerce a donné tant
+d'importance depuis le seizième siècle, était-elle connue des anciens?
+Il résulterait de quelques fragments de Possidonius et de Cornelius
+Nepos que la circumnavigation de l'Afrique avait été accomplie par les
+Tyriens, par le Carthaginois Hannon et par Eudoxe de Cyzique; toutefois
+leurs expéditions, si elles réussirent, ne furent pas accomplies dans
+des conditions assez favorables pour qu'ils trouvassent des imitateurs.
+Quelques érudits surent peut-être qu'il était possible de doubler la
+pointe de l'Afrique australe; mais le succès d'une pareille entreprise
+était purement accidentel. Une découverte n'est réelle que lorsqu'elle
+accroît efficacement le domaine et la puissance de l'homme. Des
+Asiatiques, voguant au hasard ou poussés par les vents, ont pu traverser
+la mer Pacifique et venir peupler quelques parties du continent
+américain; mais ils n'avaient aucun moyen de regagner leur patrie, et si
+quelques-uns parvinrent à en retrouver la route, ils perdirent celle des
+régions inconnues dont le hasard leur avait révélé l'existence. C'est
+donc à tort qu'on dispute à Cristophe-Colomb le mérite et l'honneur
+d'avoir frayé le chemin du nouveau monde.
+
+C'est à tort aussi qu'on dispute aux navigateurs portugais du quinzième
+siècle le mérite et l'honneur d'avoir doublé les premiers la pointe
+méridionale de l'Afrique. En admettant avec quelques auteurs que, sous
+le règne du Pharaon Nekoh, les Phéniciens aient fait le tour de
+l'Afrique, il est certain qu'ils ne le recommencèrent pas. Le Perse
+Sataspes, criminel auquel Xerxès avait accordé la vie, à la condition
+qu'il renouvellerait cet exploit, recula devant les obstacles, et,
+plutôt que de les affronter, revint avec résignation subir le supplice
+du pal. Il n'y a point de découverte tant que le pays nouveau n'est pas
+mis en communication régulière avec le pays ancien.
+
+Le grand cap africain ne fut reconnu d'une manière utile et pratique
+qu'en 1486. Au mois d'août de cette année, Jean II, roi de Portugal, fit
+fréter deux navires de cinquante tonneaux chacun et un aviso, pour
+explorer la côte d'Afrique. Le commandement de l'expédition fut confié
+à Barthélémy Diaz, qui, battu par des vents furieux, doubla le Cap sans
+s'en douter et poursuivit sa route jusqu'aux îles de la Croix, situées
+dans la baie de Lagoa. A son retour, au milieu d'une effroyable tempête,
+il détermina la position de la baie et des montagnes du Cap. Il avait
+été tellement frappé des dangers qui l'avaient accablé à la hauteur de
+l'extrémité sud de l'Afrique, qu'il proposa de la nommer cap des
+Tempêtes, _cabo Tormentoso_ ou _cabo de Todos Tormentos_; mais, persuadé
+qu'en la doublant on avait fait un pas décisif sur le chemin des Indes,
+on voulut la désigner sous le nom de cap de Bonne-Espérance, _cabo de
+Bouna-Esperanza_.
+
+Emmanuel, successeur de Jean II, mit trois vaisseaux et cent soixante
+hommes d'équipage à la disposition de Vasco de Gama, qui, en 1497,
+doubla le Cap pour se rendre aux Indes; mais ni lui ni Diaz ne
+descendirent sur le sol africain. Ce fut un autre navigateur portugais
+qui aborda le premier au Cap, en 1498. Il s'appelait Joâo de Infante, et
+nous ne savons pourquoi d'anciennes relations lui ont donné le nom de
+rio del Elephanter, qui est celui d'une rivière. D'après les
+renseignements qu'il recueillit, l'occupation de la côte africaine fut
+décidée à Lisbonne, mais elle ne se réalisa pas. Les hommes chargés de
+fonder l'établissement furent effrayés de l'aspect farouche et des
+mœurs barbares des aborigènes. C'étaient les Gaiquas, que les
+Hollandais nommèrent plus tard Hottentots, en les entendant chanter une
+chanson dont le refrain était _Hottentottum brokana_. Ils se divisaient
+en tribus, dont les principales, suivant les vieilles cartes, étaient
+les Garinhaiquas, les Sussaquas, les Nessaquas, les Obiquas, les
+Sonquas, les Khirigriquas, les Houteniquas, les Attaquas, etc.
+
+Ces sauvages avaient le teint basané, les pommettes saillantes, le nez
+fortement épaté, les narines d'une largeur énorme, la chevelure
+laineuse. Ils ne savaient point cultiver la terre, mais ils élevaient
+des troupeaux et chassaient les animaux, qu'ils tuaient avec des
+flèches empoisonnées, et dont ils enlevaient la partie blessée avant de
+les manger. Leurs huttes, de forme ovale, étaient faites avec des pieux
+recourbés qu'ils couvraient de nattes ou de peaux. Il leur était
+impossible de s'y tenir debout, et ils y vivaient accroupis ou couchés.
+Ils reconnaissaient un être suprême, qu'ils appelaient Gounga Tekquoa
+(le dieu de tous les dieux), et auquel ils offraient des bestiaux en
+sacrifice. Ils regardaient la lune comme un Gounga inférieur et
+admettaient une divinité malfaisante, Kham-ouna, le génie du mal. Ils
+croyaient que les premiers parents, ayant offensé le grand Dieu, étaient
+punis dans leur postérité. Ils croyaient aussi, selon Kolben, que ces
+premiers parents s'appelaient Noh et Hingnoh; qu'ils étaient rentrés en
+Afrique par une petite lucarne, et avaient enseigné à leurs enfants
+l'art d'élever les bestiaux: traditions qui ont une vague mais frappante
+concordance avec celles de la Bible.
+
+Chaque tribu se subdivisait en kraals, en villages, dont les principaux
+fonctionnaires étaient le konquer ou chef militaire, le juge, le médecin
+ou sorcier et le prêtre.
+
+La saleté des Hottentots, leur langage rauque et inarticulé, leurs
+physionomies stupides, leurs longues zagaies, les firent prendre par les
+Portugais pour des anthropophages. Après avoir abattu sur le continent
+quelques pièces de gibier, les colons envoyés par le roi Emmanuel se
+retirèrent dans une île de la baie, et se rembarquèrent dès que le temps
+fut favorable.
+
+Une douloureuse catastrophe acheva de faire abandonner au Portugal ses
+projets de colonisation. François d'Almeyda, vice-roi des Indes, relâcha
+au Cap en 1509; des matelots qu'il envoya à terre pour se procurer des
+vivres au moyen d'échanges furent repoussés; il voulut les venger et fut
+tué avec soixante-quinze des siens. Deux ans plus tard, un détachement
+portugais descendit sur la même plage avec une pièce de canon chargée à
+mitraille, et décima les indigènes qui étaient accourus en foule à la
+rencontre des étrangers.
+
+
+
+
+III
+
+Voyage des Anglais et des Hollandais au Cap de
+Bonne-Espérance.--Fondation de la colonie.--Hostilités avec les
+Indigènes.
+
+
+A la fin du seizième siècle et au commencement du dix-septième, les
+Anglais et les Hollandais commencèrent à faire escale au cap de
+Bonne-Espérance. Le capitaine Raymond y relâcha en 1591; le chevalier de
+Lancastre en 1601; Henri Middleton en 1604 et 1610; Davis et Michelburn
+en 1605. Les auteurs anglais assurent même que deux officiers de leur
+nation, Humphrey Fitz-Hubert et Andrew Schillinge, prirent possession de
+la contrée, le 3 juillet 1620, au nom du roi Jacques 1e.
+
+Les bâtiments de la compagnie hollandaise des Indes orientales,
+constituée vers l'an 1600, explorèrent le Cap à plusieurs reprises.
+L'amiral Georges Spielberg, parti de Veer en Zélande avec trois
+vaisseaux, le 5 mai 1601, mouilla, au mois d'octobre de la même année,
+dans la baie du Cap, et la nomma baie de la Table, à cause de la haute
+montagne qui la domine, et dont le sommet est un vaste plateau
+horizontal. Un autre voyage fut entrepris en 1604; on essaya de lier des
+relations avec les Hottentots mais ils inspirèrent aux Hollandais comme
+aux Portugais une insurmontable répugnance. Comment s'entendre avec des
+êtres qui, suivant la relation qui nous a été laissée de ce voyage,
+«gloussaient comme des coqs d'Inde?» Les habitants du Cap, dit Van
+Rechteren, qui les visita en 1629, mènent une vie si déréglée qu'elle
+approche de celle des bêtes. Tout ce qu'ils mangent est cru: chair,
+poisson, entrailles, peaux, ils dévorent tout dès que les bêtes sont
+mortes. Ils vont nus, hommes et femmes n'ayant qu'un petit morceau de
+peau, pas plus large que la main, pour se couvrir. Il ne paraît pas
+qu'il y ait parmi eux aucune loi, ni police, ni religion.»
+
+Ce ne fut qu'en 1648 que Jean-Antoine Van Riebeck, chirurgien d'une
+flotille hollandaise, conçut l'idée de fonder au Cap une colonie. Il
+avait remarqué que les indigènes, malgré leur physionomie hideuse et
+leur civilisation rudimentaire, avaient des mœurs beaucoup plus
+douces qu'on ne le supposait. Il présenta une requête à la compagnie
+hollandaise des Indes, qui mit à sa disposition trois navires, tandis
+que les Etats généraux lui conférèrent le titre de gouverneur général.
+
+En arrivant au Cap, Van Riebeck s'aboucha avec les sauvages qu'on
+réputait si terribles, leur distribua des marchandises dont la valeur
+totale s'élevait à quinze mille florins, et en obtint la concession du
+territoire compris entre la baie de Saldanna et la baie de Nissel, avec
+la facilité de s'étendre fort avant dans l'intérieur du pays.
+
+Van Riebeck n'occupa d'abord que les environs de la baie de la Table, au
+fond de laquelle fut assise la ville nouvelle, avec un fort pentagonal
+pour la protéger. Quoique les colons fussent encore en petit nombre, il
+créa une administration complète, composée d'un grand conseil, d'un
+collége de justice, d'un tribunal secondaire, d'une cour des mariages,
+d'une chambre des orphelins et d'un conseil ecclésiastique.
+
+Une concession de soixante acres de terre fut offerte à quiconque
+voudrait s'établir dans la colonie, avec droit de propriété et de
+succession, à la condition que, dans l'espace de trois ans, il se
+mettrait en état non-seulement de subsister sans secours, mais encore de
+contribuer à l'entretien de la garnison. La compagnie n'exigea d'abord
+des cultivateurs aucune redevance; elle leur fournit même à crédit des
+bestiaux, des semences, des instruments aratoires. Elle leur donna des
+femmes qui furent recrutées dans les communautés d'orphelines et autres
+maisons de charité. Enfin, on accorda aux nouveaux habitants la liberté
+de disposer de leurs terres au bout de trois ans, s'ils étaient tentés
+de revenir en Europe.
+
+Ces avantages séduisirent un grand nombre d'aventuriers, auxquels il ne
+fut pas, toutefois, permis d'en jouir en paix. Les indigènes
+s'inquiétèrent de l'invasion des Européens, et commencèrent à la
+combattre. Les Hottentots, que les Hollandais appelaient _Kaapmans_
+(hommes du Cap), vivaient en bonne intelligence avec les colons, mais
+les Bosjesmans (hommes des bois ou des taillis), repoussant toute
+alliance avec l'étranger, rôdaient sur les frontières, surprenaient les
+habitations et y portaient le meurtre et l'incendie. Ils avaient soin de
+choisir pour leurs expéditions les temps de pluie et de brouillard, tant
+parce qu'ils dissimulaient mieux leur marche, que parce qu'ils avaient
+remarqué que les armes à feu étaient moins redoutables. Leurs
+déprédations redoublèrent en 1659, sous la direction de deux chefs,
+Garahinga et Homoa. Ce dernier, que les Hollandais nommaient Doman,
+avait passé cinq ou six ans à Batavia, et depuis son retour au Cap avait
+longtemps vécu dans la ville, mais il avait disparu tout à coup, et on
+le revit à la tête d'une bande nombreuse de ses compatriotes, auxquels
+il enseigna le maniement des armes à feu.
+
+La guerre avait éclaté au commencement de mai. Dans le courant d'août,
+une chaude escarmouche s'engagea entre des cavaliers hollandais et des
+Hottentots, dont l'un, nommé Epkamma, eut la jambe fracassée et la gorge
+percée d'une balle. On le transporta mourant au fort, et on lui demanda
+quels motifs avait sa nation pour attaquer les Hollandais.
+
+--Pourquoi, répondit-il, avez-vous semé et planté nos terres? Pourquoi
+les employez-vous à nourrir vos troupeaux, et nous ôtez-vous ainsi
+notre propre nourriture? Si nos tribus vous font la guerre, c'est pour
+tirer vengeance des injures qu'elles ont reçues. Pouvons-nous souffrir
+qu'il nous soit interdit d'approcher des pâturages que nous avons si
+longtemps possédés? Pouvons-nous souffrir que, sans se croire obligés à
+la moindre reconnaissance envers nous, des usurpateurs se partagent nos
+domaines? Si vous aviez été traités de la sorte, que feriez-vous?
+
+Epkamma ne succomba qu'au bout de six jours à ses blessures. Voyant les
+Hollandais animés de dispositions pacifiques, il leur conseilla de
+s'adresser à Gogasoa, konquer auquel obéissaient les Garinhaiquas.
+L'avis parut bon à suivre; mais une première démarche fut inutile, et
+jusqu'à la fin de l'année les habitations furent saccagées, les fermiers
+massacrés, les bestiaux enlevés presque à la vue du fort.
+
+Cependant un revirement subit s'opéra dans les dispositions des
+Hottentots. Au mois de février 1660, un chef de kraal, nommé Khery,
+accompagné de Kamsemoga, qui avait vécu quelque temps parmi les
+Européens, vint au Cap avec une suite nombreuse. Il demanda que les
+relations fussent rétablies entre les tribus et les colons, et pria le
+gouverneur d'accepter treize bœufs et vaches comme gage d'amitié. Il
+fut convenu que les Hollandais restreindraient leurs défrichements au
+terrain que l'on pouvait parcourir en trois heures à partir du fort. Peu
+de jours après, Gogasoa, konquer des Garinhaiquas, fut amené par Khery,
+et confirma le traité, qui fut fidèlement observé pendant plusieurs
+années.
+
+
+
+
+IV
+
+Fondation des districts de Stellenboschen et Drakenstein.--Protestants
+français établis au Cap.--District de Waweren.--Opinion de Georges Anson
+sur la colonie.
+
+
+En 1679, Simon Van der Stell, dixième successeur de Van Riebeck, sans
+chercher à empiéter sur le territoire des Hottentots, entreprit le
+défrichement d'une contrée boisée, qui forma le district de
+Stellenboschen. Van der Stell entretint de bonnes relations avec les
+indigènes; mais il essaya vainement de faire pénétrer chez eux les
+lumières de la civilisation occidentale. Il avait recueilli un jeune
+Hottentot, qu'il fit élever dans la religion chrétienne, et auquel il
+donna des maîtres de toute espèce. L'enfant apprit plusieurs langues, et
+dès son adolescence, il put être utilement employé par un agent de la
+Compagnie dans un des comptoirs de l'Inde. Cet agent étant mort, le
+jeune commis revint au Cap, et aussitôt après son arrivée reprit le
+chemin du kraal de ses pères. Dès qu'il y fut, ses instincts se
+réveillèrent; il jeta son costume d'emprunt pour endosser le kaross de
+peau de mouton. Il retourna au fort, et remettant ses anciens habits à
+Van der Stell:--Monsieur, lui dit-il, je renonce pour toujours au genre
+de vie que vous m'aviez fait embrasser; ma résolution est de suivre
+jusqu'à la mort la religion et les usages de mes ancêtres; je garderai
+en mémoire de vous le collier et l'épée que vous m'avez donnés: mais
+trouvez bon que j'abandonne tout le reste.
+
+Sans attendre la réponse du gouverneur, il s'enfuit, et on ne le revit
+plus.
+
+Simon Van der Stell avait été desservi auprès de la Compagnie
+hollandaise des Indes et des Etats généraux de Hollande. Il fut maintenu
+dans son poste, grâce aux démarches du baron Van Rheeden, seigneur de
+Drakenstein, dans la Gueldre. En reconnaissance, Van der Stell donna le
+nom de Drakenstein à un nouveau district qui fut peuplé par des
+ouvriers, la plupart allemands, au service de la Compagnie. Des terres y
+furent distribuées, en 1675, à des protestants français réfugiés, qui y
+introduisirent avec succès la culture de la vigne.
+
+D'après la relation du capitaine anglais Cowley, qui relâcha au Cap en
+juin 1686, la ville du Cap (Kaapstad) n'avait qu'une centaine de
+maisons, auxquelles on avait donné peu d'élévation, afin de les
+soustraire à la fureur des ouragans.
+
+François Leguat, protestant, chassé de France par la révocation de
+l'édit de Nantes, visita le Cap en 1691. La capitale de la colonie était
+alors un bourg d'environ trois cents maisons, bâties en pierres et
+tenues avec une propreté hollandaise. Les rues étaient tirées au
+cordeau. Le gouverneur logeait, avec cinq cents hommes de garnison, dans
+un fort pentagonal construit à droite de la baie. Le jardin de la
+Compagnie, entretenu avec soin, avait des allées d'orangers et de
+citronniers. On y avait acclimaté différentes espèces d'arbres fruitiers
+d'Europe, tels que les poiriers, les pommiers, la vigne, le coignassier,
+le pêcher, l'abricotier.
+
+François Leguat ne négligea pas de rendre visite à ses coreligionnaires
+expatriés. «A dix lieues du Cap, dans les terres, il y a, dit-il, une
+colonie qu'on appelle Draguestein. Elle est d'environ trois mille
+personnes, tant Hollandais que Français, protestants réfugiés. Lorsque
+nos pauvres frères du Cap eurent formé le dessein de s'aller établir
+dans ce pays, on les gratifia en Hollande d'une somme considérable, pour
+les mettre en état de faire le voyage; on les transporta sans qu'il leur
+en coûtât rien; et quand ils furent arrivés, on leur donna autant de
+terre qu'ils en voulaient. On leur fournit aussi des instruments
+d'agriculture, des vivres et des étoffes; tout cela sans tribut annuel
+et sans intérêts: mais à condition de rembourser quand ils en auraient
+acquis les moyens. On fit aussi une collecte considérable pour eux à
+Batavia, et cette somme leur a été distribuée à proportion de leurs
+nécessités.
+
+»Nos réfugiés font travailler les Hottentots à la moisson, à la vendange
+et à tout ce qu'ils veulent, pour un peu de tabac et du pain. Comme ils
+ont permission de chasser, la nourriture ne leur coûte presque rien. Il
+n'y a que le bois qui est un peu rare, mais cela ne tire pas à grande
+conséquence, parce que le climat étant chaud, il ne faut du feu que pour
+la cuisine. Chacun peut bien penser que n'y ayant point de commencements
+sans quelques difficultés, ces bonnes gens ont eu de la peine d'abord;
+mais ils ont été très-charitablement secourus; et enfin Dieu a si bien
+béni leur labeur, qu'ils sont généralement tous à leur aise. Il y en a
+même qui sont devenus riches.
+
+»Un de ces réfugiés, nommé Taillefer, né à Château-Thierry, fort honnête
+homme et homme d'esprit, a un jardin qui peut assurément passer pour
+beau. Rien n'y manque, et tout est d'un ordre, d'une symétrie et d'une
+propreté charmante. Il a aussi une basse-cour bien remplie, et une
+grande quantité de bœufs, de moutons et de chevaux, qui, à la manière
+du pays, paissent toute l'année dehors, et y trouvent abondamment leur
+nourriture, sans qu'il faille faire provision de foin, ce qui est
+extrêmement commode. Ce galant homme reçoit parfaitement bien ceux qui
+vont le voir, et il les régale à merveille. Son vin est le meilleur du
+pays, et approche de nos petits vins de Champagne.
+
+»A mettre tout ensemble, il est certain que le Cap est un charmant
+refuge pour les pauvres protestants français. Ils y goûtent paisiblement
+leur bonheur, et vivent dans une heureuse société avec les Hollandais,
+qui sont, comme on sait, d'un humeur franche et bienveillante.»
+
+En 1701, sous l'administration de Guillaume Van der Stell, fut créé un
+quatrième district, qui prit le nom de la famille Waweren, d'Amsterdam,
+à laquelle le gouverneur était allié. Ces districts, isolés d'abord par
+la difficulté des communications, se rapprochèrent par degrés les uns
+des autres. Les cultures s'étendirent; les grands établissements ruraux
+se multiplièrent; le commerce se développa. La colonie jouissait d'une
+grande prospérité lorsque l'amiral anglais Georges Anson, pendant son
+voyage autour du monde, mouilla dans la baie de la Table, le 11 mars
+1744. «Les Hollandais, dit-il, n'ont pas dégénéré de l'industrie
+naturelle à leur nation, et ils ont rempli le pays qu'ils ont défriché
+de productions de plusieurs espèces, qui y réussissent pour la plupart
+mieux qu'en aucun lieu du monde, soit pour la bonté du terrain, soit à
+cause de l'égalité des saisons. Les vivres excellents qu'on y trouve et
+les eaux admirables, rendent cet endroit le meilleur lieu de relâche qui
+soit connu pour les équipages fatigués par des voyages de longs cours.
+Le chef d'escadre y resta jusqu'au commencement d'avril, et fut charmé
+des agréments et des avantages de ce pays, de la pureté de l'air et de
+la beauté du paysage; tout cela animé, pour ainsi dire, par une colonie
+nombreuse et policée.»
+
+Chaque district était administré par un landdrost (intendant de la
+terre), avec l'assistance de hemraaden ou conseillers. Chaque canton
+avait pour chef un _veld-cornet_, titre que nous avons traduit par
+porte-drapeau, faute de meilleur équivalent. Ce magistrat civil et
+militaire remplissait des fonctions municipales, et commandait la milice
+bourgeoise quand elle était appelée à marcher contre les Bosjesmans.
+
+Le district de Zwellendam fut établi en 1770; et celui de Graaf-Reinet
+formé en 1786, par le gouverneur de Van der Graaf.
+
+
+
+
+V
+
+Colonie du Cap depuis 1789.--Occupation du Cap par les Anglais.--Etat
+actuel.--Villes principales.--Détails topographiques.
+
+
+A l'époque de la révolution française, la colonie du Cap était assez
+puissante pour songer à s'affranchir de la métropole. Elle travaillait à
+se constituer en république indépendante, lorsqu'en 1795, une flotte
+anglaise parut dans la baie False. Un détachement du 78e régiment et un
+corps de marins débarquèrent sous les ordres du général Craig,
+s'emparèrent de plusieurs points fortifiés, et s'y maintinrent jusqu'à
+l'arrivée d'un corps d'armée considérable, amené par sir Alured-Clarke.
+Les colons capitulèrent, et les Anglais occupèrent sans coup férir
+Kaapstad, qui devint Cape-Town. Pour se concilier les vaincus, ils
+s'attachèrent à leur assurer les bienfaits d'une bonne administration;
+et quand, en vertu du traité d'Amiens, la colonie fut rendue aux
+descendants de ceux qui l'avaient fondée, le trésor public avait un
+excédant de recettes d'environ trois cent mille rycksdales.
+
+Des forces navales, commandées par sir David Baird et sir Howe Popham,
+reconquirent Cape-Town en 1804.
+
+En 1806, le vaisseau le _Marengo_ et la frégate la _Belle-Poule_, sous
+les ordres du contre-amiral Lincis, croisèrent vainement dans les
+parages du Cap en cherchant l'occasion d'en chasser les Anglais.
+L'occasion ne se présenta pas, et, sacrifiant le plus faible au plus
+fort, les puissances signataires des traités de 1815 n'hésitèrent pas à
+dépouiller la Hollande au profit de la Grande-Bretagne. Les _boors_ ou
+cultivateurs hollandais opposèrent une héroïque, mais stérile résistance
+à la domination qu'on leur infligeait.
+
+La colonie du Cap comprend actuellement environ 14,800 lieues carrées
+géographiques. Elle se compose des districts du Cap, de Graaf-Reinet,
+d'Albany, de Sommerset, de Woicester, de Zwellendam, de George, de
+Beaufort, de Stellenbosh, de Clanwilliam, et d'Uitenhagen. La population
+est évaluée à plus de deux cent mille âmes, dont cent mille blancs,
+soixante mille noirs ou mulâtres affranchis, trente mille Hottentots et
+dix mille Malais.
+
+Cape-Town, capitale de la colonie, compte environ cinquante mille
+habitants. Toutes les principales puissances de l'Europe y ont des
+consuls, et la ville est dotée de toutes les institutions des grandes
+cités européennes. On y a créé, en 1829, un collège où l'on enseigne le
+latin, le grec, l'anglais, l'allemand, le français, les mathématiques,
+l'astronomie, le dessin, etc. Cape-Town possède encore plusieurs églises
+protestantes, une cathédrale catholique, un temple de francs-maçons
+hollandais, une riche bibliothèque, un observatoire, un jardin
+botanique. La société littéraire et scientifique de l'Afrique
+méridionale a fondé à Cape-Town un muséum d'histoire naturelle
+qu'enrichissent sans cesse d'infatigables travaux. Le mouvement
+intellectuel de la colonie est attesté par de nombreuses associations
+bibliques, médicales, agricoles, philanthropiques, et par la publication
+de plusieurs journaux politiques, scientifiques ou littéraires.
+
+Une bourse, une chambre de commerce, la banque du cap de
+Bonne-Espérance, la banque de l'Afrique méridionale, les banques
+coloniales de l'Union, de l'Epargne, témoignent de l'activité
+commerciale de ce riche pays. Des laines brutes, de l'ivoire, des plumes
+d'autruche, des cuirs, des peaux de léopard et de lion, du guano, de
+l'aloès, des vins blancs, dit madères du Cap, sont ses principaux objets
+d'exportation.
+
+La ville est régulière, bien bâtie et éclairée au gaz. La baie du Cap
+(_Table-bay_), fermée d'un côté par une chaîne de montagnes et de
+l'autre par une langue de terre, semble devoir être un asile sûr; mais
+d'impétueuses rafales y harcellent les vaisseaux et les poussent parfois
+à la côte. En définitive, le roi Jean II a imposé au Cap une
+qualification moins convenable que celle que Barthélémy Diaz avait
+adoptée.
+
+Les autres villes remarquables de la colonie sont Graham's-Town,
+chef-lieu du district d'Albany; Constance, dont les vins sont célèbres;
+Simon's-Town, sur la baie False, station navale commandée par un
+commodore, et où les navires trouvent pendant l'hiver un abri contre les
+vents du nord-ouest.
+
+Le chef-lieu du district de Graaf-Reinet est situé à cinq cents milles
+(640 kilomètres) du Cap, sur les bords de la Rivière Sondag. Barrow,
+secrétaire particulier de lord Macartney, gouverneur du Cap en 1797, a
+laissé la plus triste description de cette localité, où il se rendit
+pour réinstaller le landdrost, que les boors avaient chassé. «Ce n'est,
+dit-il, qu'un assemblage de huttes de terre isolées, rangées en deux
+files, et laissant entre elles une espèce de rue. A l'un des bouts est
+la maison du landdrost, dont l'architecture n'a rien de brillant. Les
+cabanes qu'on avait construites pour y placer les bureaux de
+l'administration tombent en ruines, ou sont tout à fait écroulées. La
+prison est également construite en terre et couverte en chaume; mais cet
+édifice est si peu convenable à l'usage auquel on le destine, qu'un
+déserteur anglais qu'on y avait enfermé s'échappa pendant la nuit en
+passant au travers du toit.
+
+Les hôtes qui habitent ces masures ont des visiteurs fort incommodes: ce
+sont d'une part des termès ou fourmis blanches, qui minent le plancher
+d'argile et dévorent tout ce qu'elles rencontrent, excepté le bois; et
+d'un autre côté des chauves-souris, qui, cachées pendant le jour,
+envahissent pendant la nuit les habitations. Il n'est pas possible d'y
+conserver de la lumière.
+
+»Le village de Graaf-Reinet n'est guère habité que par des ouvriers ou
+par des employés subalternes du landdrost. Son aspect est plus misérable
+que celui de la dernière bicoque de France ou d'Angleterre. On ne peut
+s'y procurer qu'avec une difficulté extrême les choses les plus
+nécessaires à la vie. Les habitants n'ont ni vin ni bière; ils sont
+réduits à boire de l'eau. Ce n'est pas la terre qui manque, mais
+l'industrie pour la cultiver.»
+
+Les progrès considérables accomplis depuis 1797 jusqu'en 1856 ont
+complètement transformé Graaf-Reinet. C'est maintenant une jolie ville,
+dont les maisons ne manquent pas d'élégance, et dont les environs sont
+couverts de riches établissements agricoles.
+
+Graaf-Reinet, comme tous les autres districts, est en rapport journalier
+avec Cape-Town. Les journaux et les correspondances circulent rapidement
+dans toute la colonie. La poste est desservie par les boors établis près
+des grandes routes, à l'aide de leurs domestiques hottentots, et
+moyennant une indemnité proportionnelle à la distance parcourue.
+
+Les routes de la colonie sont bien entretenues, et il faut qu'elles le
+soient pour résister au passage de grands véhicules comme celui où
+voyage et loge la famille Von Bloom. La description qu'en fait Mayne
+Reid n'a rien d'ailleurs d'exagéré; en voici une qui la corrobore en
+tout point. «C'est un spectacle curieux, dit M. Jacques Arago, que de
+voir un Cafre ou un Hottentot, serviteur d'un colon, et conduisant un de
+ces immenses chariots chargés de provisions, de meubles et même de
+petites pièces de canon, de la ville à une maison de campagne, ou d'une
+petite plantation au grand marché de la ville. Dix-huit buffles, attelés
+deux par deux, conduisent la lourde machine roulante; un coureur les
+précède; ils vont au galop; mais ce qu'il faut admirer surtout, c'est la
+merveilleuse adresse du conducteur, du cocher principal, assis en avant
+du chariot, armé d'un fouet dont le manche n'a pas plus de deux pieds,
+et la lanière pas moins de soixante. Il stimule les quadrupèdes, et
+atteint, dès qu'un frissonnement de ceux-ci l'indique, la mouche qui les
+harcèle. Au premier ou au second coup, l'insecte importun est écrasé sur
+la bête. L'automédon africain qui manquerait trois fois sa victime
+serait déclaré indigne de conduire ces immenses voitures, dont nos
+omnibus ne donnent qu'une imparfaite idée.»
+
+Le sol de la colonie du Cap est très-accidenté; elle est coupée par
+plusieurs chaînes de montagnes élevées qui s'étendent de l'est à
+l'ouest, à l'exception d'une seule qui se dirige au nord, en suivant la
+côte occidentale.
+
+La première grande chaîne de l'est à l'ouest est bordée d'une plaine
+longue de dix à trente milles, dentelée par plusieurs baies et arrosée
+d'un grand nombre de ruisseaux. La terre en est riche, et le climat égal
+et doux à cause de la proximité de l'Océan.
+
+La deuxième chaîne est celle des Zwaarte-Bergen ou montagnes noires,
+plus élevée et plus âpre que la chaîne précédente, dont elle est séparée
+par un espace de dix à vingt milles. Cet espace contient certaines
+parties fertiles et bien arrosées; mais elle offre en général des
+collines stériles et des plaines argileuses que les colons appellent
+_karoos_.
+
+La troisième chaîne est celle des Snieuwveld's-Bergen (monts des champs
+de neige). Entre ces montagnes et la deuxième chaîne est le grand Karoo
+ou désert, haute terrasse large de quatre-vingts milles et longue
+d'environ trois cents milles de l'est à l'ouest. Elle est élevée de
+mille pieds au-dessus du niveau de la mer.
+
+La surface du grand Karoo présente des aspects très-divers. Dans
+beaucoup d'endroits, c'est une argile de couleur brune; dans d'autres,
+un lit de sable traversé de veines de quartz et d'une sorte de pierre
+ferrugineuse; ailleurs, c'est un sable lourd, où l'on trouve çà et là de
+la marne noirâtre.
+
+Auprès du lit de la rivière Buffalo, tout le pays est parsemé de petits
+fragments d'ardoise pourpre, détachés d'une longue couche de bancs
+parallèles. Parmi ces fragments, on trouve des pierres noires qui ont
+toute l'apparence de laves volcaniques ou de scories de fournaise; la
+plaine est hérissée de monticules, tantôt coniques, tantôt tronqués au
+sommet; et quoiqu'ils semblent d'abord avoir été jetés là par des
+éruptions volcaniques, en examinant avec attention les couches
+alternatives de sable et de terre régulièrement disposées, on reconnaît
+le produit des eaux. Quelques marais sablonneux du Karoo sont couverts
+de roseaux et abondent en sources fortement salées.
+
+Le long de la côte occidentale, le pays s'échelonne en terrasses
+successives, le Roggeveld se rattache à la chaîne des Sniewveld's-Bergen.
+La chaîne de Roggeveld commence presque au 30e degré de latitude sud, et
+s'étend pendant l'espace de deux degrés et demi; ensuite elle s'abaisse
+vers l'est, puis vers le nord-est, jusqu'à ce qu'elle atteigne la baie
+de Lagoa. C'est ce qui forme la limite septentrionale du grand Karoo.
+
+A l'extrémité la plus méridionale du Roggeveld se rencontrent les
+hauteurs suivantes:
+
+La montagne de la Table (_Table-Mountain_), à 3,582 pieds, séparée de la
+baie par la plaine où la ville du Cap est bâtie.
+
+Le pic du Diable (_Devil's-Peak_), à 3,315 pieds.
+
+La tête du Lion (_Lion's-Head_), à 2,760 pieds.
+
+La croupe du Lion (_Lion's-Rump_), à 1,143 pieds.
+
+Neuyzenberg, à environ 2,000 pieds.
+
+Le pic d'Elsey (_Elsey-Peak_), à 1,200 pieds.
+
+La montagne de Simon ou des Signaux (_Simon's-Berg_ ou _Signal-Hill_), à
+2,500 pieds.
+
+Le Paulus-Berg, à 1,200 pieds.
+
+Constantia, à 3,200 pieds.
+
+Le pic du Cap, à 1,000 pieds.
+
+Hanglip-Cap, à 1,800 pieds.
+
+L'Afrique méridionale est évidemment d'origine diluvienne. La formation
+de la péninsule est suffisamment indiquée par la structure de la
+montagne de la Table, qui est formée de plusieurs couches superposées
+comme des tables immenses, sans aucune veine intermédiaire. La plaine
+environnante est un schiste bleu, disposé en lignes parallèles du
+nord-ouest au sud-est, coupées par des masses de roches dures, mais
+également schisteuses.
+
+
+
+
+VI
+
+Gouvernement et administration du Cap.--Etat moral des Hottentots et des
+Cafres.
+
+
+La belle colonie du Cap est l'objet de la constante sollicitude du
+gouvernement britannique; il y est représenté par un gouverneur, qui
+reçoit un traitement annuel de 6,000 livres sterling (150,000 fr.).
+Auprès de lui sont deux conseils.
+
+Le conseil législatif, dont les membres nommés par la métropole
+deviennent inamovibles au bout de deux ans;
+
+Le conseil exécutif, où siégent le commandant militaire, le grand juge,
+le trésorier général et le secrétaire du gouvernement.
+
+Le grand juge, avec deux accesseurs, constitue la cour suprême. Les
+tribunaux de première instance se composent des hemraaden, et sont
+présidés par le landdrost dans chaque district. L'exécution des
+sentences est confiée à un haut shérif, qui a un vice-shérif dans chaque
+chef-lieu.
+
+Les commissaires des cantons ont conservé le titre de _vel-cornet_ ou
+_field-cornets_.
+
+Le gouvernement britannique n'a pas seulement souci des intérêts de ses
+sujets d'origine européenne; il a fait de louables efforts pour
+améliorer la condition des Hottentots, que les Hollandais avaient
+réduits à l'esclavage en les soumettant à un système de contrats forcés.
+La race indigène est sortie insensiblement de son état d'abjection, et a
+montré des dispositions qu'on ne lui avait pas supposées. Une commission
+spéciale a été chargée, en 1837, d'examiner les mesures propres à
+garantir aux aborigènes des possessions anglaises et aux tribus
+voisines, une justice impartiale et la protection de leurs droits, ainsi
+que pour répandre parmi eux la civilisation et leur inculquer les
+principes de la religion chrétienne. Le rapport de cette commission rend
+compte d'expériences qui venaient d'être tentées avec succès. «Des
+Hottentots, dit-il, furent invités à s'établir entre les deux bras de la
+rivière Kat. Ils devaient s'y trouver dans le voisinage des Cafres,
+alors vivement irrités contre la colonie. Plusieurs familles ne
+tardèrent pas à se rendre sur le lieu indiqué; il en était très-peu qui
+possédassent quelque chose; le plus grand nombre étaient pauvres, comme
+on devait s'y attendre; mais c'étaient des hommes d'un caractère ferme.
+
+»Bientôt on s'aperçut qu'il était impossible de restreindre le nombre de
+ces nouveaux colons. Des Hottentots arrivaient de tous côtés; beaucoup
+étaient assez mal famés; il y en avait même qui jusque-là n'avaient
+cessé de mener une existence vagabonde, et qui demandèrent à être mis à
+l'épreuve. Les exclure était difficile; d'autre part, il semblait cruel
+de refuser à un homme l'occasion d'améliorer son sort, par la seule
+raison qu'il se montrerait indigne de la faveur qu'on lui accorderait.
+
+»Sur ces entrefaites, les Cafres menacèrent les nouveaux établissements;
+il devenait nécessaire d'en armer les habitants, à moins de les laisser
+exposés à être massacrés. La ruine de l'entreprise tentée paraissait
+imminente. Les Cafres et leurs zagaies étaient moins dangereux
+peut-être pour la colonie qu'une agglomération d'hommes armés de fusils
+et presque sans vivres. On présageait que ces derniers tourneraient
+aussi bien contre nous que contre les Cafres les armes que nous aurions
+mises dans leurs mains, et que le pays serait arrosé de sang.
+
+»Sage ou non, une résolution fut prise; on confia aux Hottentots des
+armes et des munitions. Ils se montrèrent dignes de cette confiance. Au
+lieu de manger et de dormir jusqu'à ce que leurs provisions fussent
+épuisées, et de se laisser surprendre par les Cafres, ils se mirent au
+travail, tout en prenant des mesures pour repousser au besoin une
+attaque. Ils creusèrent des canaux dans des terrains tellement
+accidentés, et avec des outils si imparfaits, qu'on n'aurait pas cru
+qu'il fût possible d'y parvenir. Sans autre secours que les plus
+misérables instruments, ils cultivèrent des champs sur une étendue qui
+causa la surprise de tous ceux qui les visitèrent. Les travailleurs qui
+n'avaient pas de vivres se nourrissaient de racines, ou se louaient à
+leurs compatriotes plus fortunés. Ces derniers eux-mêmes furent obligés
+d'économiser pour soutenir leurs familles, jusqu'à ce que, quelques mois
+après, ils eussent récolté en abondance des citrouilles, du maïs, des
+pois, des haricots, etc. Loin de montrer de l'apathie et de
+l'indifférence pour la propriété, à présent qu'ils en ont une à
+défendre, ils sont devenus aussi désireux de la conserver et de
+l'étendre que les autres colons. Ils témoignent un grand désir de voir
+se propager des écoles au milieu d'eux; celles qui existent sont déjà
+dans un état florissant. Tel est leur amour pour l'instruction, que si
+quelqu'un se trouve savoir seulement épeler, et qu'il n'y ait dans les
+environs aucun moyen d'en apprendre davantage, il s'empresse de
+communiquer sa science aux autres.
+
+»Le dimanche, ils font un chemin considérable pour assister au service
+divin, et leur guides spirituels parlent avec ravissement des succès qui
+ont payé leurs soins. Nulle part les sociétés de tempérance n'ont
+réussi aussi bien qu'au milieu de ce peuple, autrefois plongé dans
+l'ivrognerie. Ils ont eux-mêmes demandé au gouvernement de faire
+inscrire dans les actes de concession la prohibition des cantines ou
+débits d'eau-de-vie. Chaque fois que les Cafres les ont attaqués, ils
+ont été repoussés; et maintenant les deux nations vivent dans la
+meilleure intelligence.
+
+»Les Hottentots de la rivière Kat n'ont coûté au gouvernement que
+l'entretien de leur ministre et des mesures de maïs et d'avoine qu'ils
+ont reçues pour ensemencer, les fusils qu'on leur a prêtés, et quelques
+munitions qui leur ont été données pour leur défense et celle du pays en
+général. Ils payent toutes les taxes comme le reste de la population. On
+leur doit d'avoir rendu la rivière Kat la partie la plus sûre de la
+frontière.»
+
+Interrogé par les commissaires spéciaux du gouvernement britannique, le
+docteur Philip rendit ce témoignage à des Bosjesmans qui s'étaient
+installés dans une concession en 1832: «Ils ne possédaient absolument
+rien; au moyen d'une hachette, qu'ils empruntèrent, ils confectionnèrent
+une charrue en bois, sans un seul clou de fer, et s'en servirent pour
+cultiver leurs terres. La première récolte leur produisit assez pour
+s'entretenir pendant l'hiver, et un léger excédant, qu'ils vendirent. La
+seconde année, ils cultivèrent une grande étendue de terrain; ils
+avaient alors une excellente charrue, faite par eux-mêmes et garnie d'un
+soc en fer; ils s'étaient aussi construit un chariot.»
+
+Questionné sur différents points par les membres de la commission, le
+docteur Philip répond:
+
+D. A l'époque de votre résidence, les écoles étaient-elles suivies par
+un grand nombre d'enfants?
+
+R. En 1834 il y en avait sept cents.
+
+D. Sur quelle population?
+
+R. Sur quatre mille individus.
+
+D. C'est donc en raison d'un sur sept?
+
+R. Oui; et, relativement à la population, c'est une proportion aussi
+forte que dans aucun autre pays de l'Europe.
+
+D. Avez-vous interrogé les enfants instruits dans les écoles?
+
+R. Je les ai interrogés en 1834. Sir John Wide, chef de la justice, se
+trouvant à la rivière Kat, je leur fis passer un examen public, à la
+suite duquel il me dit que dans toute la colonie aucune école ne lui
+avait procuré autant de satisfaction que celle du Hottentot.
+
+D. Pensez-vous que dans ces écoles l'éducation soit conduite aussi loin,
+et que les enfants y répondent aussi bien que dans nos écoles
+d'Angleterre?
+
+R. Je ne pense pas que des enfants placés dans une position égale
+auraient pu soutenir plus convenablement un examen.
+
+D. Quels étaient les sujets d'instruction?
+
+R. La lecture de l'anglais, le hollandais étant la langue du pays. Ils
+lisaient parfaitement l'anglais et connaissaient bien la géographie,
+ainsi que l'histoire générale. Ils écrivaient passablement et
+comprenaient l'arithmétique. Le mode général d'éducation m'a paru ne
+pouvoir être meilleur.
+
+D. La population adulte se montrait-elle assidue au service divin?
+
+R. Je n'ai jamais su qu'aucun individu en état d'y assister s'en fût
+abstenu.
+
+D. Les chapelles étaient-elles aussi remplies, et la conduite était-elle
+aussi décente que dans notre pays?
+
+R. Selon moi, et d'après le témoignage des gens les plus respectables,
+aucune congrégation religieuse du monde ne pouvait offrir le tableau de
+plus de recueillement, d'attention et de sentiments religieux?
+
+D. Les congrégations religieuses sont-elles entièrement composées
+d'indigènes?
+
+R. Oui. On voit rarement les yeux d'un seul individu se détourner du
+prédicateur. Il y a entre eux une force de sympathie qui fait que la
+respiration semble suspendue tant qu'une phrase n'est pas achevée. Ce
+qu'ils ont entendu devient l'objet de leurs prières après le service, et
+de leurs entretiens pendant la semaine.
+
+D. Êtes-vous d'avis que l'établissement de la rivière Kat et les progrès
+des habitants dans la civilisation puissent tendre à élever une défense
+contre les incursions des tribus sauvages?
+
+R. Je le crois.
+
+D. Quel était à ce sujet l'opinion du gouvernement?
+
+R. Je pense que c'était l'opinion générale.
+
+Des essais de civilisation ont été également tentés sur les Cafres,
+terribles voisins dont les incursions désolent la colonie; on leur a
+envoyé des missionnaires; on a opéré quelques conversions, mais
+l'influence de quelques chefs devenus chrétiens n'a pas empêché cette
+belliqueuse nation de franchir les frontières par bandes nombreuses,
+cependant qu'au lieu de massacrer, comme par le passé, tous ceux qu'ils
+attaquaient, sans distinction d'âge ni de sexe, il leur arrive parfois
+de rendre des femmes et des enfants tombés entre leurs mains.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+ Pages.
+
+Chapitre I.--Les boors 5
+
+--II.--Le kraal 10
+
+--III.--Les sauterelles 14
+
+--IV.--Causerie sur les criquets 18
+
+--V.--Le lendemain 25
+
+--VI.--L'émigration 29
+
+--VII.--De l'eau! de l'eau! 32
+
+--VIII.--Ce que devient le troupeau 37
+
+--IX.--Le lion 41
+
+--X.--Le lion pris au piège 45
+
+--XI.--La mort du lion 49
+
+--XII.--La vérité sur les lions 52
+
+--XIII.--Les voyageurs anuités 55
+
+--XIV.--Le trek-boken 59
+
+--XV.--A la recherche d'une fontaine 65
+
+--XVI.--Le terrible tsetsé 68
+
+--XVII.--Le rhinocéros à longues cornes 72
+
+--XVIII.--Combat sanglant 78
+
+--XIX.--Mort de l'éléphant 83
+
+--XX.--Les chasseurs 88
+
+--XXI.--Dissection de l'éléphant 92
+
+--XXII.--Les hyènes 95
+
+--XXIII.--L'ourebi 99
+
+--XXIV.--Les aventures du petit Jan 105
+
+--XXV.--Digression sur les hyènes 109
+
+--XXVI.--Une maison dans les arbres 114
+
+--XXVII.--La bataille des outardes 118
+
+--XXVIII.--Sur la piste de l'éléphant 123
+
+--XXIX.--Le rodeur 128
+
+--XXX.--Les gnous 133
+
+--XXXI.--La fourmilière 138
+
+--XXXII.--Désagrément d'être poursuivi par un gnou 141
+
+--XXXIII.--Le siège 145
+
+--XXXIV.--L'oryctérope 148
+
+--XXXV.--La chambre à coucher de l'éléphant 152
+
+--XXXVI.--On fait le lit de l'éléphant 155
+
+--XXXVII.--Les ânes sauvages de l'Afrique 158
+
+--XXXVIII.--Le couagga et l'hyène 162
+
+--XXXIX.--Le piège 166
+
+--XL.--L'élan 170
+
+--XLI.--Le couagga emporté 175
+
+--LXII.--Le piège à détente 180
+
+--XLIII.--Les tisserins 184
+
+--XLIV.--Le serpent cracheur 187
+
+--XLV.--Le secrétaire 189
+
+--LXIV.--Totty et les chacmas 194
+
+--XLVII.--Les chiens 199
+
+--XLVIII.--Conclusion 205
+
+Notice sur le cap de Bonne-Espérance 209
+
+
+Limoges.--Imprimerie Charles Barbou, avenue du Crucifix.
+
+
+
+
+
+
+
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+
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+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+1.E.9.
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+
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