summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/33339-h
diff options
context:
space:
mode:
authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 19:59:21 -0700
committerRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 19:59:21 -0700
commitc74faff4aa3b12bc4654ce97a6a49d164dc96d4f (patch)
tree72ad9661959d51f4924f5c3ac0ccf40ef2671e2e /33339-h
initial commit of ebook 33339HEADmain
Diffstat (limited to '33339-h')
-rw-r--r--33339-h/33339-h.htm9219
-rw-r--r--33339-h/images/logo.pngbin0 -> 4125 bytes
2 files changed, 9219 insertions, 0 deletions
diff --git a/33339-h/33339-h.htm b/33339-h/33339-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..dbf8e49
--- /dev/null
+++ b/33339-h/33339-h.htm
@@ -0,0 +1,9219 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
+"http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd">
+
+<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr">
+ <head>
+<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" />
+<title>
+ The Project Gutenberg eBook of Les enfants des bois, par Mayne Reid.
+</title>
+<style type="text/css">
+ p {margin-top:.75em;text-align:justify;margin-bottom:.75em;text-indent:2%;}
+
+.c {text-align:center;text-indent:0%;font-weight:bold;}
+
+.toc {text-align:center;text-indent:0%;margin:8% auto 5% auto;}
+
+ h1 {text-align:center;clear:both;font-size:300%;}
+
+ h4 {text-align:center;clear:both;}
+
+ h2,h3 {margin-top:15%;text-align:center;clear:both;}
+
+ hr {width:10%;margin:2em auto 2em auto;clear:both;color:black;}
+
+ table {margin-left:auto;margin-right:auto;border:none;text-align:left;}
+
+ body{margin-left:10%;margin-right:10%;background:#fdfdfd;color:black;font-family:"Times New Roman", serif;font-size:medium;}
+
+.ov {text-decoration:overline;margin-top:15%;}
+
+.un {text-decoration:underline;}
+
+a:link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;}
+
+ link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;}
+
+a:visited {background-color:#ffffff;color:purple;text-decoration:none;}
+
+a:hover {background-color:#ffffff;color:#FF0000;text-decoration:underline;}
+
+.smcap {font-variant:small-caps;font-size:small;}
+
+ img {border:none;}
+
+.image {text-align:center;text-indent:0%;margin:5% auto 5% auto;}
+
+ sup {font-size:75%;}
+</style>
+ </head>
+<body>
+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Les enfants des bois, by Thomas Mayne Reid
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les enfants des bois
+
+Author: Thomas Mayne Reid
+
+Translator: Émile Gigault de La Bédollière
+
+Release Date: August 3, 2010 [EBook #33339]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ENFANTS DES BOIS ***
+
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<p><a name="page_001" id="page_001"></a></p>
+
+<h2>LES ENFANTS DES BOIS</h2>
+
+<hr />
+
+<p class="c">GRAND IN-8º&mdash;2<sup>e</sup> SÉRIE</p>
+
+<p><a name="page_002" id="page_002"></a></p>
+
+<p class="c" >PROPRIÉTÉ DE L'ÉDITEUR</p>
+
+<p><a name="page_003" id="page_003"></a></p>
+
+<h2 class="un">&nbsp; &nbsp; &nbsp;&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp;LE CAPITAINE MAYNE REID&nbsp; &nbsp; &nbsp;&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp;</h2>
+
+<h2>LES</h2>
+
+<h1>ENFANTS DES BOIS</h1>
+
+<p class="c">TRADUCTION DE LA BÉDOLLIÈRE</p>
+
+<p class="c">NOUVELLE ÉDITION REVUE</p>
+
+<p class="image"><img src="images/logo.png" width="75" height="75" alt="logo" title="logo" /></p>
+
+<p class="c" style="letter-spacing:5px;font-family:sans-serif, serif;">LIMOGES</p>
+
+<p class="c smcap">ANCIENNE MAISON BARBOU FRÈRES</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">Charles</span> BARBOU, IMPRIMEUR-LIBRAIRE</p>
+
+<p class="c smcap">AVENUE DU CRUCIFIX</p>
+
+<p><a name="page_004" id="page_004"></a></p>
+
+<p><a name="page_005" id="page_005"></a></p>
+
+<p class="toc"><span style="border:solid gray 2px;padding:2%;"><b><a href="#TABLE_DES_MATIERES">TABLE DES MATIÈRES</a></b></span></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_I" id="CHAPITRE_I"></a>CHAPITRE PREMIER</h3>
+
+<h4>LES BOORS</h4>
+
+<p>Hendrik Von Bloom était un <i>boor</i>.</p>
+
+<p>Ce mot signifie littéralement un rustre, un paysan vulgaire; pourtant
+en donnant à mynheer Von Bloom cette qualification, nous sommes
+loin de vouloir lui manquer de respect. Dans la colonie
+anglaise du cap de Bonne-Espérance, on appelle <i>boor</i> un fermier.
+Von Bloom était un fermier anglais du Cap.</p>
+
+<p>Les boors de cette colonie ont joué un rôle considérable dans
+l'histoire moderne. Quoique naturellement pacifiques, ils ont été
+forcés de prendre les armes tant contre les Africains que contre les
+Européens. Dans les guerres qu'ils ont soutenues avec éclat, ils
+ont prouvé qu'un peuple tranquille se bat à l'occasion tout aussi
+bien que les nations chez lesquelles l'esprit militaire est soigneusement
+entretenu.</p>
+
+<p>Les boors du Cap ont été accusés de s'être montrés cruels, surtout
+dans les expéditions dirigées contre les indigènes, Hottentots
+ou Bosjesmans. Sous un point de vue abstrait, le reproche peut
+être fondé; mais les provocations incessantes de ces sauvages ennemis
+sont des circonstances atténuantes à la conduite des colons.
+A la vérité ceux-ci ont réduit les Hottentots à l'esclavage; mais,<a name="page_006" id="page_006"></a>
+vers la même époque, les Anglais transportaient de la Guinée aux
+Antilles des cargaisons de noirs, tandis que les Espagnols et les
+Portugais soumettaient les hommes rouges d'Amérique au joug le
+plus rigoureux.</p>
+
+<p>Observons encore que les traitements barbares infligés à la race
+indigène par les boors étaient de la clémence, comparativement
+aux atrocités qu'elle avait à souffrir de la part de ses chefs despotiques.</p>
+
+<p>Certes, la misérable situation des Hottentots ne justifie pas les
+Hollandais d'en avoir fait des esclaves; mais, eu égard aux circonstances,
+il n'est pas de nation maritime qui soit en droit de les
+taxer de cruauté. Ils avaient affaire à des sauvages abrutis et
+pervers et l'histoire de la colonisation ne pouvait manquer d'être
+remplie de tristes épisodes.</p>
+
+<p>Je pourrais aisément, lecteur, défendre la cause des boors de la
+colonie du Cap; mais je me contente d'exprimer mon opinion: c'est
+qu'ils sont braves, vigoureux, paisibles, industrieux, amis de la
+vérité et de la liberté républicaine. C'est, en somme, une noble race
+d'hommes. Ainsi, quand j'ai donné à Hendrik Von Bloom, le
+nom de boor, ai-je voulu manquer d'égards envers lui? au contraire.</p>
+
+<p>Mynheer Hendrik n'avait pas toujours été boor. Il était au-dessus
+de ses collègues, savait manier l'épée, et avait reçu une éducation
+supérieure à celle qu'ont ordinairement les simples fermiers du
+Cap. Il était né dans les Pays-Bas et était venu au Cap, non
+comme un pauvre aventurier qui cherche fortune, mais en qualité
+d'officier dans un régiment hollandais.</p>
+
+<p>Il n'avait pas servi longtemps: certaine Gertrude aux joues roses
+et aux cheveux blonds, fille d'un boor aisé, s'était amourachée
+du jeune lieutenant, qui, à son tour, avait conçu pour elle une
+vive tendresse. Ils se marièrent, et le père de Gertrude étant venu
+à mourir peu de temps après, ils héritèrent de sa ferme, de ses Hottentots,
+de ses moutons à large queue, de ses b&oelig;ufs à longues cornes.
+Hendrik ne pouvait se dispenser de donner sa démission; il la
+donna et se fit <i>vee-boor</i>, c'est-à-dire fermier domicilié.</p>
+
+<p>Ces évènements eurent lieu plusieurs années avant que l'Angleterre
+devînt maîtresse du cap Bonne-Espérance. Quand elle s'en<a name="page_007" id="page_007"></a>
+empara, Hendrik Von Bloom était déjà un homme influent dans la
+colonie et porte-drapeau de son district, qui faisait partie du beau
+comté de Graaf Beinet. A cette époque la blonde Gertrude n'existait
+plus; mais elle lui avait laissé trois fils et une fille.</p>
+
+<p>L'histoire vous dira comment les colons hollandais se soulevèrent
+contre la domination anglaise. Le ci-devant lieutenant porte-drapeau
+fut un des agents les plus actifs de l'insurrection. Elle fut
+étouffée; plusieurs de ceux qui s'étaient mis en évidence furent
+condamnés à mort et exécutés. Von Bloom évita par la fuite la vengeance
+du vainqueur; mais sa belle propriété du comté de Graaf
+Beinet fut confisquée et donnée à un autre.</p>
+
+<p>Plusieurs années plus tard nous le retrouvons dans un district
+éloigné, au-delà de la grande rivière Orange. Il mène la vie d'un
+<i>trek-boor</i>, c'est-à-dire d'un fermier nomade, qui, n'ayant pas de
+résidence fixe, conduit ses troupeaux partout où il espère trouver
+de l'eau et de bons pâturages.</p>
+
+<p>C'est environ vers cette époque que j'ai connu la famille de Von
+Bloom. Je viens de dire tout ce que je savais de ses antécédents;
+mais je n'ignore aucun détail de ce qui lui arriva par la suite.
+C'est son fils aîné qui m'a fourni des renseignements, que j'ai trouvés
+intéressants, instructifs, et auxquels se rattachent mes premières
+notions de zoologie africaine.</p>
+
+<p>Je vous les transmets, cher lecteur, dans l'espoir qu'ils pourront
+aussi vous instruire et vous intéresser. Gardez-vous bien de les
+considérer comme purement imaginaires. J'ai peint d'après nature
+les animaux qui figurent dans ce récit, leurs instincts et leurs habitudes.
+Le jeune Von Bloom étudiait la nature, et vous pouvez compter
+sur l'exactitude des descriptions qu'il m'a fournies.</p>
+
+<p>Dégoûté de la politique, l'ancien porte-drapeau s'était réfugié sur
+l'extrême frontière, et même au-delà de la frontière, puisque l'établissement
+le plus voisin était éloigné d'une centaine de milles. Son
+pauvre enclos ou <i>kraal</i> était situé dans un district limitrophe
+de Kalihari, le Sahara de l'Afrique méridionale. Le pays était
+inhabité à une très-grande distance aux alentours; car les sauvages
+qui le hantaient ne méritaient guère le nom d'habitants plus
+que les bêtes fauves qui hurlaient autour d'eux.</p>
+
+<p>Les fermiers du Cap s'occupent principalement d'élever des chevaux,<a name="page_008" id="page_008"></a>
+des bestiaux et des chèvres. Le nôtre n'avait qu'une exploitation
+peu étendue; la proscription lui avait enlevé toutes ses ressources,
+et il n'avait pas été heureux dans les premiers essais qu'il
+avait tentés en qualité d'herbager nomade. La loi d'émancipation
+promulguée par le gouvernement britannique s'étendait non-seulement
+aux nègres des Antilles, mais encore aux Hottentots; et elle
+avait eu pour conséquence la désertion de tous les serviteurs de
+Von Bloom. Ses bestiaux, privés de tout soin, étaient morts d'épizooties
+ou étaient devenus la proie des animaux sauvages. Ses chevaux
+avaient été décimés par la morve; les loups et les hyènes lui
+enlevaient chaque jour des moutons et des chèvres; de sorte que le
+nombre total de ses bestiaux était réduit à une centaine de têtes.
+Néanmoins Von Bloom n'était pas malheureux. Il se consolait de
+ses peines en regardant avec fierté ses trois fils: Hans, Hendrik et
+Jan, et sa fille Trüey ou Gertrude, véritable portrait de sa mère.</p>
+
+<p>Les deux aînés étaient déjà en état de l'aider dans ses travaux
+journaliers, et le plus jeune allait bientôt suivre leur exemple.</p>
+
+<p>Gertrude promettait d'être une excellente ménagère. Si Von
+Bloom s'affligeait parfois, si des soupirs involontaires lui échappaient,
+c'était quand la vue de sa fille lui rappelait la femme qu'il
+avait perdue.</p>
+
+<p>Au reste, il n'était pas homme à se désespérer; les catastrophes
+dont il avait été victime ne l'avaient point abattu. Elles stimulaient
+au contraire son activité, et il s'appliquait avec une ardeur
+toujours nouvelle à rebâtir l'édifice de sa fortune. Pour lui-même,
+il ne tenait pas à être riche et se serait contenté de la vie simple
+qu'il menait, mais il songeait à l'avenir de sa petite famille. Il ne
+pouvait s'accoutumer à l'idée que ses enfants grandiraient sans
+éducation au milieu des déserts; il voulait les mettre à même de
+retourner dans les villes pour jouer un rôle parmi les hommes civilisés.
+Mais comment réaliser ses v&oelig;ux? Bien que son crime de
+haute trahison eût été effacé par une amnistie, et qu'il fût libre de
+retourner dans la colonie, il n'y pouvait rentrer pour y mener une
+existence de privations, car il lui était impossible de tirer partie de
+ce qu'il aurait pu recouvrer de ses anciens biens. Ces réflexions le
+tourmentaient parfois, mais son énergie croissait en proportion des
+obstacles.<a name="page_009" id="page_009"></a></p>
+
+<p>Pendant l'année qui touchait à sa fin, il avait redoublé d'efforts
+afin de pourvoir en hiver à la subsistance de ses bestiaux; il avait
+semé une grande quantité de maïs et de sarrasin, dont la récolte
+s'annonçait favorablement. Son jardin lui promettait une grande
+abondance de fruits, de melons et de légumes. Enfin l'asile qu'il
+avait adopté était une oasis en miniature. Il en admirait l'aspect
+florissant, et commençait à concevoir l'espérance de jours plus
+prospères.</p>
+
+<p>Hélas! c'était une illusion, il était condamné à supporter une
+suite de malheurs qui devaient le ruiner presque complètement et
+changer de nouveau sa manière de vivre.</p>
+
+<p>Peut-être avons-nous tort d'employer le mot malheur, puisque
+les pertes nouvelles qu'éprouva Von Bloom amenèrent d'heureux
+résultats. Vous en jugerez par vous-même, cher lecteur, quand je
+vous aurai raconté les aventures du trek-boor et de sa famille.<a name="page_010" id="page_010"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II.</h3>
+
+<h4>LE KRAAL</h4>
+
+<p>L'ancien porte-drapeau était assis devant son kraal; fumeur
+comme tous les fermiers de l'Afrique méridionale, il tenait entre ses
+lèvres le long tuyau d'une pipe en écume de mer. Malgré les traverses
+de sa vie passée, ses traits exprimaient la joie. Il contemplait
+avec complaisance les grains de maïs qui étaient en lait dans
+leurs cornets jaunissants; il prêtait l'oreille au frôlement des feuilles
+qu'agitait la brise. Mais ce qui réjouissait surtout le fermier,
+c'était la vue de ses beaux enfants.</p>
+
+<p>Hans, l'aîné, d'un caractère ferme et tranquille, travaillait au
+jardin; Jan, plus vif et plus alerte, aidait son frère, mais en s'interrompant
+souvent dans sa tâche. L'impétueux Hendrik, aux cheveux
+bouclés, pansait les chevaux. La jolie Gertrude prodiguait ses
+soins à un jeune faon d'antilope à bourse ou antilope-springbok
+apprivoisé, dont les yeux rivalisaient avec les siens en innocence
+et en douceur. C'était avec raison que Von Bloom se félicitait en
+portant ses regards des uns aux autres. Hans et Hendrik étaient
+en réalité les seuls coadjuteurs de leur père, qui n'avait qu'un seul
+domestique mâle, nommé Swartboy.</p>
+
+<p>Pénétrez dans l'écurie et vous verrez Swartboy occupé avec son
+jeune maître Hendrik à seller deux chevaux. Vous remarquerez
+que Swartboy paraît âgé d'environ trente ans; mais si vous voulez
+le juger à la taille, vous ne lui trouverez guère plus de quatre
+pieds de haut. Néanmoins il est d'une large carrure et solidement
+bâti. Il a le teint jaunâtre, le nez est plat et enfoncé entre des pommettes
+saillantes, les lèvres épaisses, les narines larges et le menton
+imberbe. Il est presque chauve, car on ne peut donner la qualification
+de cheveux aux mèches laineuses éparses sur son crâne.<a name="page_011" id="page_011"></a>
+Ses yeux obliques ont une expression chinoise; il a la tête d'une
+largeur démesurée et les oreilles à l'avenant; enfin, tous les caractères
+qui distinguent les Hottentots du sud de l'Afrique.</p>
+
+<p>Cependant, quoique appartenant à cette race, Swartboy n'est pas
+un Hottentot: c'est un Bosjesman.</p>
+
+<p>La peuplade des Bosjesmans ou Boschimen (hommes des bois) a
+été ainsi nommée par les Hollandais. Elle n'élève pas de troupeaux
+comme les Hottentots, auxquels elle est inférieure, quoiqu'elle ait
+avec eux une origine commune. Les Bosjesmans ne cultivent pas la
+terre; ils vivent misérablement de gibier et de fruits sauvages, de
+racines de graminées, de vers ou de larves d'insectes. Ils se donnent
+le nom de Saab. Les hommes vont entièrement nus; les femmes
+portent une espèce de tablier en peau grossièrement découpée.</p>
+
+<p>Comment Swartboy le Bosjesman est-il entré au service de Von
+Bloom? Vous allez le savoir.</p>
+
+<p>Les sauvages de l'Afrique méridionale ont la cruelle habitude
+d'abandonner dans le désert leurs vieillards, leurs infirmes, et souvent
+même les malades et les blessés. Les enfants n'hésitent pas
+à laisser leur père sans secours au milieu d'affreuses solitudes, et
+c'est à peine si l'on consent à donner aux blessés qui restent en
+arrière une tasse d'eau et des vivres pour un jour. Swartboy le Bosjesman
+avait été victime de cet usage barbare. Dans une partie de
+chasse qu'il faisait avec ses parents, il avait été grièvement mutilé
+par un lion. Ses camarades, le croyant perdu, l'avaient abandonné
+sur la plaine, où il aurait infailliblement péri sans l'assistance de
+notre porte-drapeau; celui-ci le rencontra, le plaça sur une charrette
+et le transporta dans son camp.</p>
+
+<p>Quoique la reconnaissance ne soit pas la vertu particulière aux
+Bosjesmans, Swartboy n'oublia pas les services de l'homme qui
+avait pansé ses blessures. Quand tous les autres serviteurs avaient
+disparu, il était resté fidèle à son maître, et depuis cette époque il
+s'était rendu constamment utile. C'était, comme nous l'avons dit,
+le seul domestique mâle de la maison; mais il avait pour compagne
+une Hottentote du nom de Totty, qui lui ressemblait de taille,
+de couleur et de proportions.</p>
+
+<p>Dès que Swartboy et le jeune Hendrik eurent achevé de seller
+leurs chevaux, ils les montèrent et galopèrent à travers la plaine,<a name="page_012" id="page_012"></a>
+suivis de chiens aux muscles solides et à l'air rébarbatif. Ils se proposaient
+de ramener au logis les b&oelig;ufs et les chevaux, qui paissaient
+assez loin du kraal. Ils avaient l'habitude de les faire rentrer
+tous les soirs à la même heure: précaution indispensable dans
+l'Afrique méridionale, où les animaux domestiques sont exposés à
+être dévorés pendant la nuit. Afin de les préserver, on les enferme
+tous les soirs dans des enclos entourés de hautes murailles, que
+l'on nomme kraals. Ce mot, qui n'appartient pas à la langue du
+pays, paraît avoir été introduit en Afrique par les Portugais; il a
+la même signification que le mot espagnol corral.</p>
+
+<p>Ces kraals sont pour le fermier des constructions presque aussi
+importantes que sa propre habitation, que l'on désigne sous le
+même nom. Pendant que Hendrik et Swartboy couraient à la recherche
+des chevaux et des bestiaux, Hans, accompagné de son
+petit frère, rassemblait les moutons qui broutaient d'un autre côté,
+plus près de la maison. Gertrude, après avoir attaché son antilope
+à un pieu, était rentrée et préparait le souper avec le concours de
+Totty.</p>
+
+<p>Resté seul, Von Bloom fumait tranquillement sa pipe, heureux
+du zèle de sa famille. Quoique satisfait de tous ses enfants, il faut
+avouer qu'il avait une certaine prédilection pour l'impétueux Hendrik
+qui portait le même prénom que lui, et qui lui rappelait plus
+que ses frères les beaux jours de sa jeunesse. Il était fier de la manière
+dont le jeune homme montait à cheval et ses yeux le suivaient
+dans la plaine. Au moment où il l'avait vu rejoindre le bétail, son
+attention fut attirée par une espèce de brume ou de fumée noirâtre
+qui s'élevait à l'horizon. Etait-ce un nuage de poussière? Avait-on
+mis le feu aux broussailles? Le sable était-il soulevé par le passage
+d'un troupeau d'antilopes ou de gazelles? Voilà ce que se demandait
+Von Bloom, sans pouvoir arriver à une solution.</p>
+
+<p>L'étrange phénomène se montrait à l'ouest, et obscurcissait le
+soleil couchant. Il subissait des métamorphoses diverses, ressemblant
+tantôt à de la poussière, tantôt à la fumée d'un vaste incendie.
+Von Bloom se demandait si ce nuage extraordinaire présageait
+un ouragan ou un tremblement de terre, et il concevait de justes
+alarmes.</p>
+
+<p>Tout à coup cette masse noire, qui s'était nuancée de teintes<a name="page_013" id="page_013"></a>
+rougeâtres, enveloppa les bestiaux dans la plaine, et on les vit se
+disperser en désordre, sous l'influence d'une terreur panique. Les
+deux cavaliers disparurent au milieu des ombres, et Von Bloom,
+plein d'anxiété, se leva en poussant un cri.</p>
+
+<p>A ce cri, Gertrude et Totty accoururent ainsi que Hans et Jan
+qui venaient de ramener les moutons et les chèvres; tous virent le
+singulier phénomène, mais sans pouvoir en donner l'explication.</p>
+
+<p>Cependant les deux cavaliers se détachèrent du nuage et vinrent
+au grand galop du côté de la maison. Ils en étaient encore loin
+lorsqu'on entendit Swartboy crier d'une voix tonnante.</p>
+
+<p>&mdash;Baas Von Bloom, voici les <i>springaan</i>!<a name="page_014" id="page_014"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III.</h3>
+
+<h4>LES SAUTERELLES</h4>
+
+<p>&mdash;Ah! les springaan, dit Von Bloom en employant le mot hollandais
+qui désigne les criquets émigrants.</p>
+
+<p>Le mystère était expliqué; le sombre nuage qui s'étendait sur la
+plaine n'était ni plus ni moins qu'un vol de sauterelles.</p>
+
+<p>C'était un spectacle que n'avait vu jusqu'alors aucun des assistants,
+à l'exception de Swartboy. Il y a dans le sud de l'Afrique
+diverses espèces de sauterelles, locustes ou criquets, mais ceux qui
+voyagent, et que les naturalistes nomment <i>grylli devastatorii</i>, y
+sont assez rares, et il n'est pas donné à tout le monde d'être témoin
+d'une de leurs grandes émigrations.</p>
+
+<p>Swartboy connaissait bien ces insectes, et s'il avait montré de
+l'émotion à leur arrivée, cette émotion n'était pas celle de la peur.
+Au contraire la joie contractait sa figure, et ses grosses lèvres s'agitaient
+d'une manière grotesque. Il sentait se réveiller les instincts de
+sa race sauvage, et les sauterelles étaient pour lui ce qu'est un banc
+de crevettes pour un pêcheur, ou une abondante récolte pour un
+métayer.</p>
+
+<p>Les chiens aussi remuaient la queue en aboyant, car pour eux,
+comme pour le Bosjesman, les sauterelles sont un régal.</p>
+
+<p>Quand on sut que ce n'était que des sauterelles, l'alarme générale
+se dissipa. Gertrude et Jan se mirent à rire en battant des mains.
+Personne ne chercha à s'effrayer de l'approche d'insectes inoffensifs,
+et Von Bloom lui-même revint de son inquiétude première. Le sentiment
+qui domina fut celui de la curiosité.</p>
+
+<p>Tout à coup les pensées du fermier prirent une nouvelle direction,
+ses yeux se portèrent sur ses champs de maïs et de sarrasin, sur
+son jardin si bien garni; il se rappela ce qu'il avait entendu dire<a name="page_015" id="page_015"></a>
+des ravages causés par ces êtres destructeurs, et fit entendre des
+exclamations de détresse.</p>
+
+<p>Ses enfants remarquant qu'il pâlissait, s'étaient groupés autour
+de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous souffrez? qu'avez-vous? lui demandèrent-ils avec empressement.</p>
+
+<p>&mdash;Mes chers enfants, tout est perdu: notre récolte, le travail
+d'une année, tout cela est anéanti!</p>
+
+<p>&mdash;Comment, mon père? qu'entendez-vous par là?</p>
+
+<p>&mdash;Les sauterelles vont tout dévorer!</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit le grave Hans, qui aimait à s'instruire, et
+avait lu plusieurs relations des dévastations commises par les sauterelles.</p>
+
+<p>Toutes les physionomies s'assombrirent, et ce ne fut plus avec
+curiosité qu'on regarda le nuage lointain. Von Bloom le redoutait
+avec raison: si l'innombrable armée s'abattait sur ses champs, c'en
+était fait des fruits et de la verdure!</p>
+
+<p>Tous suivirent avec angoisse le vol des sauterelles; elles étaient
+encore à un demi-mille de distance.</p>
+
+<p>Une lueur d'espérance illumina les traits de Von Bloom, il ôta son
+grand chapeau de feutre et l'éleva au-dessus de sa tête de toute la
+longueur de son bras. Il s'assura ainsi que le vent soufflait du nord.
+Le formidable essaim venait du même côté, comme c'est l'ordinaire
+dans les parties méridionales de l'Afrique, et il devait passer à
+l'ouest du kraal.</p>
+
+<p>&mdash;Tu t'es trouvé au milieu des sauterelles, demanda Von Bloom
+à Hendrik. D'où venaient-elles sur toi?</p>
+
+<p>&mdash;Du nord; et quand Swartboy et moi nous avons tourné bride,
+nous en avons été bientôt débarrassés. Elles n'avaient pas l'air de
+voler après nous; elles se dirigeaient au sud.</p>
+
+<p>Comme il n'y en avait aucune au bord du kraal, Von Bloom se
+flatta qu'elles passeraient sans atteindre les limites de son domaine.
+Il savait qu'elles suivaient ordinairement la direction du sud; si le
+vent ne changeait pas, il était probable qu'elles ne s'écarteraient point
+de leur itinéraire.</p>
+
+<p>Il continua à les observer en silence, et ses espérances augmentèrent
+quand il vit que les flancs du nuage ne se rapprochaient pas.<a name="page_016" id="page_016"></a>
+Sa figure s'épanouit; les enfants s'en aperçurent, mais ils ne firent
+aucune réflexion.</p>
+
+<p>C'était un étrange spectacle. On n'avait pas seulement devant les
+yeux l'essaim brumeux des insectes. Au-dessus d'eux l'air était
+rempli d'oiseaux de diverses espèces: l'oricou brun, le plus grand
+des vautours d'Afrique, au vol lourd et silencieux, se traînait lentement
+à côté du vautour jaune de Kolbé. Le lamvanger planait en
+étendant ses larges ailes. On entendait les cris de l'aigle cafre et du
+bateleur à courte queue. On comptait dans la foule des faucons,
+des milans, des corbeaux, des corneilles et plusieurs espèces d'insectivores;
+mais la majorité de la troupe ailée se composait de ces
+oiseaux mouchetés qui ressemblent à des hirondelles, et qu'on
+appelle en hollandais <i>springaan-vogel</i> (oiseau des sauterelles). Ils
+étaient par milliers, fondaient sans cesse sur les insectes, et se relevaient
+en emportant des victimes. Ces volatiles se nourrissent
+exclusivement de sauterelles, les suivent dans toutes leurs migrations,
+construisent leur nid et élèvent leurs petits dans les pays
+qu'elles infestent. On ne les rencontre jamais ailleurs.</p>
+
+<p>Tous contemplaient avec surprise cette nuée vivante. Elle s'étendait
+tout le long de l'horizon occidental, et l'arrière-garde des insectes
+était plus haut dans le ciel que la tête de la colonne.</p>
+
+<p>&mdash;Elles vont faire halte pour la nuit, dit Swartboy en se frottant
+les mains, et nous les ramasserons à pleins sacs. Elles ne peuvent
+voler quand il n'y a pas de soleil; il fait trop froid; elles sont
+mortes jusqu'à demain matin.</p>
+
+<p>En effet, la soleil s'était couché; la fraîcheur de la brise avait
+affaibli les ailes des voyageuses, et les forçait à s'arrêter pendant la
+nuit sur les arbres et les buissons. Au bout de quelques minutes, le
+sombre nuage qui avait caché l'azur des cieux disparut, mais la plaine
+avait au loin l'air d'avoir été ravagée par un incendie. Elle était
+noircie par une épaisse couche de sauterelles engourdies. Les oiseaux
+qui les suivaient, après avoir tourné quelques instants autour d'elles,
+se dispersèrent dans les cieux pour se percher ensuite sur les rochers
+ou sur les taillis de mimosas. L'air et la terre rentrèrent dans le
+silence.</p>
+
+<p>Von Bloom pensa à ses b&oelig;ufs, qu'on apercevait au loin au milieu
+de la plaine couverte de sauterelles.<a name="page_017" id="page_017"></a></p>
+
+<p>&mdash;Laissez-les se repaître un peu, baas, dit Swartboy.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi? demanda son maître; ils ne sauraient atteindre
+l'herbe.</p>
+
+<p>&mdash;Ils mangeront les <i>springaan</i>, repartit le Bosjesman, ça les
+engraissera.</p>
+
+<p>Toutefois il était trop tard pour laisser plus longtemps le bétail
+dans la plaine. Les lions allaient bientôt sortir de leur tanière, car
+le roi des animaux ne dédaigne pas de remplir son estomac de sauterelles,
+quand il a le bonheur d'en trouver. Von Bloom fit seller un
+troisième cheval, et partit avec Hendrik et Swartboy pour ramener
+les bestiaux au kraal. En arrivant dans la plaine, ils constatèrent
+que les criquets émigrants s'y trouvaient en quelques endroits amoncelés
+sur plusieurs pouces de hauteur. L'herbe, les feuilles, les branches,
+étaient invisibles. On ne distinguait partout que des sauterelles
+immobiles et inertes. Ce qui parut étrange à Von Bloom et
+à Hendrik, ce fut l'avidité avec laquelle les chevaux et les b&oelig;ufs,
+loin d'être alarmés de leur singulière situation, dévoraient les bandes
+d'insectes dont ils étaient environnés.</p>
+
+<p>On eut quelque peine à décider les bestiaux à quitter leur repas.
+L'aiguillon de Swartboy eût même été impuissant, s'il n'avait été
+secondé par la terreur que produisirent les premiers rugissements
+d'un lion.</p>
+
+<p>Swartboy s'était muni d'un sac, où il mit un grand nombre de
+sauterelles, qu'il ramassa adroitement avec la plus grande précaution.
+Il n'avait rien à craindre d'elles, mais il savait par
+expérience que leur passage attire un grand nombre de serpents
+dangereux.<a name="page_018" id="page_018"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV.</h3>
+
+<h4>CAUSERIE SUR LES CRIQUETS</h4>
+
+<p>Ce fut une nuit d'anxiété dans le kraal du porte-drapeau. Si le
+vent tournait à l'ouest, il était certain que les sauterelles couvriraient
+le lendemain ses domaines et détruiraient ses moissons. Peut-être
+même en ce cas toute la végétation serait-elle perdue à cinquante
+milles à la ronde. Alors comment nourrir ses bestiaux? Ils périraient
+d'inanition avant qu'on eût le temps de les conduire dans un autre
+pâturage.</p>
+
+<p>De pareils désastres ne sont pas invraisemblables, et plus d'un
+cultivateur de la colonie du Cap a perdu ainsi ses troupeaux.</p>
+
+<p>Justement inquiet, Von Bloom sortait par intervalle pour observer
+le vent. Une douce brise soufflait toujours du nord. La lune était
+brillante, et ses clartés se réfléchissaient sur les corps polis des sauterelles.
+Le rugissement du lion se mêlait au cri perçant du chacal
+et au ricanement de la hyène. Ces animaux, avec beaucoup d'autres,
+prenaient part à un grand festin.</p>
+
+<p>Ne remarquant aucun changement dans le vent, Von Bloom commença
+à se rassurer et à s'entretenir tranquillement avec sa famille
+du phénomène de la journée. Swartboy tint le dé de la conversation.
+Il avait été à même d'observer plusieurs fois les locustes et en avait
+mangé plusieurs boisseaux; il était naturel de supposer qu'il les
+connaissait à merveille.</p>
+
+<p>Mais d'où venaient-elles? C'était ce dont il n'avait jamais pris
+la peine de s'informer. Le savant Hans se chargea d'expliquer
+leur origine.</p>
+
+<p>&mdash;Elles viennent du désert. Les &oelig;ufs qui les produisent sont
+déposés dans les sables, où ils restent jusqu'à la saison des pluies.
+Quand l'herbe pousse, les sauterelles éclosent, et après l'avoir<a name="page_019" id="page_019"></a>
+consommée, elles sont forcées d'aller chercher ailleurs une nourriture.
+Telle est la cause de leurs migrations.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai entendu raconter, dit Hendrik, que les fermiers allumaient
+des feux autour de leurs champs pour les préserver des
+locustes; mais quand même on établirait des haies de feu, je ne
+vois pas comment on arrêterait ces insectes qui ont des ailes, et
+qui passent aisément par-dessus.</p>
+
+<p>&mdash;Cette précaution, répondit Hans, ne peut être utile que
+contre les sauterelles dépourvues d'ailes, larves de celles que nous
+voyons. Ces larves, qui rampent et qui sautent sur la terre, ont
+aussi leurs migrations, souvent plus destructives que celles des
+insectes parfaits. Guidées par leur instinct, elles suivent une
+direction invariable. La mer et les grands fleuves peuvent seuls
+les arrêter; elles traversent à la nage les rivières, gravissent le
+long des murs et des maisons, et dès qu'elles ont franchi un
+obstacle, elles continuent leur route toujours tout droit. En essayant
+de passer les grands cours d'eau rapides, elles se noient en
+quantité et sont emportées dans la mer. Si leur bande est peu
+nombreuse, les fermiers réussissent parfois à les éloigner au moyen
+de feux, comme on vous l'a dit, mais si l'émigration est importante,
+c'est peine perdue.</p>
+
+<p>&mdash;Comment peuvent-elles faire, demanda Hendrik, pour traverser
+ces feux, est-ce qu'elles sautent par-dessus?</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit Hans, les feux qu'on allume sont de trop grande
+dimension pour cela.</p>
+
+<p>&mdash;Alors je n'y comprends rien, dit Hendrik.</p>
+
+<p>&mdash;Ni moi non plus, dit le petit Jan.</p>
+
+<p>&mdash;Ni moi, dit Gertrude.</p>
+
+<p>&mdash;Des milliers d'insectes, reprit Hans, se jettent dans les brasiers
+et les éteignent.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, sans se brûler! s'écrièrent tous les auditeurs.</p>
+
+<p>&mdash;Il y en a un nombre inimaginable de brûlés. Leurs corps
+entassés étouffent les feux; mais les premiers rangs de la grande
+armée sont sacrifiés, et les autres passent impunément sur les victimes.
+Vous voyez donc que les feux ne peuvent arrêter la marche
+des locustes quand elles sont en grand nombre.</p>
+
+<p>»Dans certaines parties de l'Afrique où le sol est cultivé, les<a name="page_020" id="page_020"></a>
+indigènes sont pris d'une terreur panique aussitôt qu'ils voient
+apparaître les insectes voyageurs. Ils les redoutent autant qu'un
+tremblement de terre ou toute autre grande calamité.</p>
+
+<p>&mdash;Nous comprenons sans peine, dit Hendrik, le sentiment
+qu'ils éprouvent.</p>
+
+<p>&mdash;Les sauterelles volantes, poursuivit Hans, ne suivent pas une
+direction aussi constante que leurs larves; elles semblent être guidées
+par le vent, qui les emporte souvent dans la mer, où elles sont
+englouties. Sur quelque partie de la côte, on a trouvé en quantités
+incroyables leurs cadavres rejetés par le flux. Des voyageurs dignes
+de foi affirment en avoir vu sur une plage une bande de quatre
+pieds de hauteur sur cinquante milles de long. Les émanations de
+cette masse énorme répandaient une infection sensible à cent
+cinquante milles dans l'intérieur.</p>
+
+<p>&mdash;Il fallait tout de même avoir bon nez, s'écria le petit Jan.</p>
+
+<p>Tout le monde rit de cette observation, à l'exception de Von Bloom,
+qui avait en ce moment des idées noires. Gertrude s'en aperçut, et
+lui dit, pour tâcher de le distraire:</p>
+
+<p>&mdash;Papa, la Bible dit que Jean-Baptiste vivait, dans le désert, de
+miel et de sauterelles. Etaient-ce les mêmes que celles que nous
+voyons?</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois, répondit laconiquement le père.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi de vous contredire, repartit Hans; mais l'analogie
+n'est pas complète. La sauterelle de l'Ecriture est le véritable
+criquet émigrant (<i>gryllus migratorius</i>); celle de l'Afrique méridionale
+en est une variété. Toutes deux appartiennent au genre
+des orthoptères et à la famille des sauteurs.</p>
+
+<p>Quelques auteurs ont d'ailleurs nié que saint Jean mangeât
+des insectes, et les Abyssiniens prétendent qu'il se nourrissait
+de graines brunes du faux acacia, nommé par eux arbre aux sauterelles.</p>
+
+<p>&mdash;Et quel est votre avis? demanda Hendrik, qui avait foi dans
+l'instruction de son frère.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois qu'il n'y a pas matière à discussion. Ce n'est qu'en
+torturant le sens d'un mot qu'on arrive à supposer qu'il s'agit de
+fruits et non d'insectes. Ce sont évidemment ces derniers que mentionne
+l'Ecriture. Nous avons des preuves nombreuses que du temps<a name="page_021" id="page_021"></a>
+de Jésus-Christ les sauterelles et le miel sauvage entraient dans
+l'alimentation de ceux qui parcouraient le désert; et de nos jours
+encore ces deux mets font partie de la nourriture de plusieurs tribus
+nomades. Il est donc naturel d'admettre que saint Jean, habitant
+du désert, en suivit forcément le régime; c'est ce qui est arrivé
+à des voyageurs modernes en traversant les solitudes qui nous
+environnent.</p>
+
+<p>J'ai lu beaucoup d'ouvrages relatifs aux sauterelles; mais, puisqu'on
+a cité la Bible, je dois dire que je ne connais pas de description
+de ces insectes aussi vraie et aussi belle que celle du livre saint.
+Faut-il la lire, mon père?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, répondit le porte-drapeau, satisfait de la tournure
+que prenait la conversation.</p>
+
+<p>Gertrude courut à la chambre voisine et en rapporta un énorme
+volume relié en peau de canaa et solidifié par deux gros fermoirs
+de cuivre. C'était la Bible de famille; et qu'il me soit permis de faire
+observer à ce propos qu'on trouve presque chez tous les boors un
+livre semblable, car les colons hollandais sont des protestants pleins
+de ferveur. Leur zèle est tel, qu'ils n'hésitent pas à faire quatre fois
+par an un voyage de cent milles pour assister au <i>nacht-maal</i> ou
+souper des grandes fêtes solennelles. Qu'en dites-vous?</p>
+
+<p>Hans ouvrit le volume et chercha le livre du prophète Joel. La
+facilité avec laquelle il trouva le passage auquel il avait fait allusion
+prouvait que l'étude de l'Ecriture lui était familière.</p>
+
+<p>Il lut ce qui suit:</p>
+
+<p>«La sauterelle a mangé les restes de la chenille, le ver les restes
+de la sauterelle, et la nielle les restes du ver.</p>
+
+<p>»Réveillez-vous, hommes enivrés; pleurez et criez, vous tous
+qui mettez vos délices à boire du vin, parce qu'il vous sera ôté
+de la bouche.</p>
+
+<p>»Car un peuple fort et innombrable vient fondre sur ma terre.
+Ses dents sont comme les dents d'un lion.</p>
+
+<p>»Il réduira ma vigne en un désert; il arrachera l'écorce de mes
+figuiers, il les dépouillera de toutes leurs figues, et leurs branches
+demeureront toutes sèches et toutes nues.</p>
+
+<p>»Pleurez comme une jeune femme qui se revêt d'un sac pour
+pleurer celui qu'elle avait épousé étant fille.<a name="page_022" id="page_022"></a></p>
+
+<p>»Les oblations du blé et du vin sont bannies de la maison du
+Seigneur; les prêtres, les ministres du Seigneur pleurent.</p>
+
+<p>»Pourquoi les bêtes se plaignent-elles? pourquoi les b&oelig;ufs
+font-ils retentir leurs mugissements, sinon parce qu'ils ne trouvent
+rien à paître et que les troupeaux, même de brebis, périssent comme
+eux?</p>
+
+<p>»Jour de ténèbres et d'obscurités, jour de nuages et de tempêtes!
+comme la lumière du matin se répand en un instant sur les montagnes,
+ainsi un peuple nombreux et puissant se répandra tout d'un
+coup sur toute la terre.</p>
+
+<p>»Il est précédé d'un feu dévorant, et suivi d'une flamme qui
+brûle tout. La campagne qu'il a trouvée comme un Eden n'est,
+après lui, qu'un désert affreux, et nul n'échappe à sa violence.</p>
+
+<p>»A les voir marcher, on les prendrait pour des chevaux de combat,
+et ils s'élanceront comme des cavaliers.</p>
+
+<p>»Ils sauteront sur le sommet des montagnes avec un bruit semblable
+à celui des chariots armés et d'un feu qui brûle de la paille
+sèche; et ils s'avanceront comme une puissante armée qui se prépare
+au combat.</p>
+
+<p>»Les peuples, à leur approche, trembleront d'effroi; on ne verra
+partout que des visages ternis et plombés.</p>
+
+<p>»Ils courront comme de vaillants soldats, ils monteront sur les
+murs comme des hommes de guerre; ils marcheront serrés dans leurs
+rangs, sans que jamais ils quittent leur route.</p>
+
+<p>»Ils ne se presseront point les uns les autres; chacun gardera la
+place qui lui a été marquée; ils se glisseront par les moindres ouvertures,
+sans avoir besoin de rien abattre.</p>
+
+<p>»Ils pénétreront dans les villes; ils courront sur les remparts;
+ils monteront jusqu'au haut des maisons, et ils entreront par les
+fenêtres comme un voleur.</p>
+
+<p>»La terre tremblera devant eux, les cieux seront ébranlés, le
+soleil et la lune seront obscurcis, et on ne verra plus l'éclat des
+étoiles.»</p>
+
+<p>L'ignorant Swartboy lui-même fut frappé de la beauté poétique
+de cette description; mais, tout en admirant les inspirations de Joel,
+il voulut aussi dire son mot sur les sauterelles.</p>
+
+<p>&mdash;Le Bosjesman ne craint pas les sauterelles. Il n'a ni jardin, ni<a name="page_023" id="page_023"></a>
+maïs, ni sarrasin, ni rien que les sauterelles puissent manger. Ce
+sont elles qui sont mangées par le Bosjesman, et il s'en engraisse.
+Toutes les créatures mangent de même les sauterelles; toutes
+deviennent grasses pendant la saison des sauterelles. Vivent les
+sauterelles!</p>
+
+<p>Les observations de Swartboy étaient assez justes. Les criquets
+émigrants servent de nourriture à presque tous les animaux connus
+du sud de l'Afrique. Non-seulement les carnivores s'en repaissent
+avec plaisir, mais encore elles sont la proie des antilopes, des lions,
+des chacals, des perdrix, des poules de Guinée, des outardes, et, ce
+qui est étrange, du géant des bois africains, du monstrueux éléphant.
+Tous ces animaux entreprennent de longs voyages à la
+suite des insectes voyageurs, dont les moutons, les chevaux, les
+chiens, les poules sont également avides.</p>
+
+<p>Chose plus étrange encore! les locustes se mangent entre elles.
+Qu'une d'elles soit blessée et fasse obstacle à la marche, les autres
+se jettent immédiatement sur la malheureuse et s'en rassasient!</p>
+
+<p>Les peuplades indigènes, Hottentots, Bosjesmans, Damaras,
+grands et petits Namaquas, font subir aux sauterelles une préparation
+culinaire qui n'est pas exempte de raffinement. Swartboy
+passa la soirée à faire cuire celles qu'il avait ramassées. Il mit
+dans une marmite une très petite quantité d'eau, et laissa mijoter
+ses insectes à la vapeur pendant deux heures consécutives. Il les
+retira, les mit sécher et les secoua dans une poêle jusqu'à ce que
+les pattes et les ailes fussent détachées des corps. Il ne restait plus
+qu'à les vanner. Les grosses lèvres du Bosjesman soufflèrent tant et
+si bien que les ailes et les pattes s'envolèrent.</p>
+
+<p>Les sauterelles étaient bonnes à manger. Il ne fallait plus qu'un
+peu de sel pour les rendre plus savoureuses. Tous les assistants
+s'en régalèrent, et les enfants leur trouvèrent un excellent goût.
+Beaucoup de personnes considèrent les locustes ainsi préparées
+comme préférables aux crevettes.</p>
+
+<p>Quelquefois, quand elles sont parfaitement sèches, on les broie
+en y ajoutant de l'eau, et l'on en fait une espèce de bouillie. Une
+fois desséchées, elles se gardent pendant longtemps, et forment
+souvent la base de l'alimentation des pauvres indigènes pendant
+toute une saison.<a name="page_024" id="page_024"></a></p>
+
+<p>Un grand nombre de tribus, principalement celles qui ne s'adonnent
+pas à l'agriculture, accueillent avec joie l'apparition des sauterelles.
+Ils sortent de leurs villages avec des sacs et des b&oelig;ufs
+de somme, pour ramasser la manne que le ciel leur envoie, et ils
+en récoltent d'immenses monceaux qu'ils emmagasinent comme
+du grain.</p>
+
+<p>L'entretien roula sur ces détails jusqu'à l'heure du repos. Le porte-drapeau
+retourna observer le vent; puis la porte du kraal fut fermée
+et toute la famille s'endormit.<a name="page_025" id="page_025"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V.</h3>
+
+<h4>LE LENDEMAIN</h4>
+
+<p>Le porte-drapeau eut un sommeil agité. Il rêva de locustes, de
+criquets, de sauterelles, de toute sorte d'insectes aux longues pattes
+et aux yeux à fleur de tête.</p>
+
+<p>Il fut heureux de voir le premier rayon de lumière pénétrer par
+la petite fenêtre de sa chambre.</p>
+
+<p>Il sauta en bas de son lit, prit à peine le temps de s'habillier; et
+sortit à la hâte. Les ténèbres luttaient encore avec les clartés, mais
+il n'avait pas besoin de jour pour voir le vent, pour agiter une
+plume ou tendre son chapeau.</p>
+
+<p>La réalité était, hélas! trop évidente.</p>
+
+<p>Une forte brise s'était élevée, et soufflait de l'ouest!</p>
+
+<p>Eperdu, Von Bloom courut plus loin pour être plus sûr de son
+fait. Quand il fut hors de l'enceinte qui entourait le kraal et le jardin,
+il s'arrêta et fit une nouvelle expérience qui malheureusement confirma
+la première.</p>
+
+<p>La brise venait directement de l'ouest, et lui amenait les sauterelles.
+Il sentait les exhalaisons des odieux insectes.</p>
+
+<p>Le doute n'était plus possible.</p>
+
+<p>Von Bloom, au désespoir, certain de ne pouvoir échapper à la
+terrible visitation, rentra chez lui, et donna ordre de serrer avec
+soin dans les armoires le linge, les hardes, les vêtements de la
+maison.</p>
+
+<p>Les sauterelles auraient pu les dévorer, car elles ne sont pas difficiles.
+Tous les végétaux leur conviennent; les feuilles amères du
+tabac sont autant de leur goût que les tiges succulentes du maïs!
+elles mangent la toile, le coton, la flanelle même, tout aussi bien
+que les tendres bourgeons des plantes. Les pierres, le fer, le bois<a name="page_026" id="page_026"></a>
+dur, sont à peu près les seuls objets qui échappent à la dent de ces
+intrépides gastronomes.</p>
+
+<p>Von Bloom avait entendu parler de leur voracité; Hans en avait
+lu des récits; Swartboy la connaissait par expérience. En conséquence,
+tout ce qu'elles pouvaient détruire fut serré avec soin.</p>
+
+<p>On déjeuna en silence; l'abattement qui se peignait sur les traits
+du chef de la famille se communiquait à tous. Quel changement
+en quelques heures! La veille encore, le porte-drapeau et les siens
+jouissaient d'un bonheur sans mélange.</p>
+
+<p>Il restait pourtant un faible espoir. S'il pleuvait, si le temps se
+refroidissait, les sauterelles n'auraient pas la force de reprendre
+leur vol; et avant le retour de la chaleur et de la sécheresse il
+pouvait y avoir une saute de vent. Plaise à Dieu que le ciel se
+couvre de nuages, que la température s'abaisse, que la pluie
+tombe par torrents.</p>
+
+<p>V&oelig;ux superflus! vaine espérance! le soleil se leva dans toute sa
+splendeur africaine, et les rayons qu'il dardait sur l'armée endormie
+la rendirent à la vie et à l'activité. Les locustes se mirent à ramper,
+à sautiller, et comme si elles eussent obéi à un même signal, elles
+montèrent par myriades dans les airs.</p>
+
+<p>La brise les poussait du côté des plants de maïs condamnés.</p>
+
+<p>Cinq minutes après avoir pris leur essor, elles s'abattaient sur
+le kraal, et couvraient les champs d'alentour. Leur vol était lent;
+elles descendaient doucement, et présentaient aux yeux des spectateurs
+placés au-dessus, l'aspect d'une neige noire, tombant à gros
+flocons. Au bout de quelques instants, le sol disparut; les tiges de
+maïs, les plantes, les buissons, les herbes des pâturages furent bientôt
+chargés d'épaisses pelotes d'insectes; et comme le gros de leur armée
+passait à l'est de la maison, le disque du soleil fut caché par eux
+comme par une éclipse!</p>
+
+<p>Ils étaient disposés en échelons. Les bataillons placés à l'arrière
+volaient à l'avant-garde; puis s'arrêtaient pour manger. Ils étaient
+ensuite guidés par d'autres qui passaient par-dessus leurs têtes.
+Le bruit produit par leurs ailes ressemblait à celui d'une roue
+hydraulique, ou d'une forte brise à travers les forêts.</p>
+
+<p>Le passage dura deux heures. Pendant ce temps, Von Bloom et
+sa famille restèrent presque constamment enfermés, les portes et les<a name="page_027" id="page_027"></a>
+fenêtres fermées, pour éviter cette pluie vivante qui fouette souvent
+les joues de manière à causer une sensation douloureuse. En outre,
+il leur était désagréable d'écraser sous leurs pieds la masse d'insectes
+qui jonchait le sol.</p>
+
+<p>Malgré les précautions qu'ils prirent, quelques-uns des envahisseurs
+parvinrent à se glisser dans la maison par les fentes de la
+porte et des fenêtres, et dévorèrent avec avidité toutes les substances
+végétales qu'ils trouvèrent.</p>
+
+<p>Quand le gros de l'armée eut passé, le soleil reparut, mais il ne
+brillait plus sur des champs verts et sur un jardin en fleurs. Autour
+de la maison, au nord, au sud, à l'est, à l'ouest, l'&oelig;il s'arrêtait sur
+une scène de désolation. On n'apercevait pas un brin d'herbe, pas
+une feuille; les arbres eux-mêmes, dépouillés de leur écorce, semblaient
+avoir été flétris de la main de Dieu. Le sol n'aurait pas été
+plus nu ni plus aride s'il eût été balayé par un incendie. Il n'y avait
+plus de jardin, plus de maïs, plus de sarrasin, plus de ferme. Le
+kraal était au milieu d'un désert!</p>
+
+<p>Les paroles sont impuissantes à reproduire les émotions qu'éprouva
+en ce moment Von Bloom. Quel changement en deux heures! Il pouvait
+à peine en croire ses sens. Il doutait de la réalité. Il avait
+bien prévu que les locustes mangeraient ses légumes et ses céréales,
+mais son imagination n'avait pas conçu l'épouvantable dévastation
+qu'il avait sous les yeux. Tout le paysage s'était métamorphosé.
+Les arbres dont la brise venait d'agiter le feuillage avaient un aspect
+plus triste qu'en hiver. Le sol même semblait avoir changé de forme.
+Certes, si le fermier, absent pendant le passage des sauterelles, était
+revenu sans savoir ce qui s'était passé, il n'aurait pas reconnu l'emplacement
+de son habitation.</p>
+
+<p>Avec le flegme particulier à sa race, Von Bloom s'assit et
+demeura longtemps sans mouvement et sans voix. Les enfants se
+groupèrent autour de lui, le c&oelig;ur gros et les larmes aux yeux.
+Ils ne pouvaient apprécier toute l'étendue de leur malheur, et
+leur père lui-même ne la comprit pas tout d'abord. Il ne songea
+qu'à la destruction de ses belles récoltes; et si on tient compte
+de sa situation isolée, cette perte irréparable suffisait pour
+l'accabler.</p>
+
+<p>&mdash;Tout le fruit de mes travaux est perdu! s'écria-t-il d'une voix<a name="page_028" id="page_028"></a>
+altérée. O fortune, fortune, c'est la seconde fois que tu es cruelle
+pour moi!</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous lamentez pas, mon père, lui dit une douce voix; nous
+sommes sains et saufs auprès de vous.</p>
+
+<p>C'était la voix de Gertrude, dont la petite main blanche se posa
+sur son épaule.</p>
+
+<p>Il lui sembla qu'un ange lui souriait. Il prit l'enfant entre ses bras
+et la pressa avec effusion contre son c&oelig;ur, et ce c&oelig;ur se sentit
+soulagé.</p>
+
+<p>&mdash;Apporte-moi le livre, dit-il à l'un de ses fils.</p>
+
+<p>On apporta la Bible; les fermoirs massifs furent rouverts, et des
+hymnes pieux montèrent du milieu du désert.</p>
+
+<p>Après avoir chanté un psaume, tous prièrent à genoux pendant
+quelques minutes. Quand Von Bloom se releva et promena les yeux
+autour de lui, le désert lui parut embeaumé comme la rose.</p>
+
+<p>Telle est la magique influence de la résignation et de l'humilité
+sur le c&oelig;ur humain.<a name="page_029" id="page_029"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI.</h3>
+
+<h4>L'ÉMIGRATION</h4>
+
+<p>Malgré toute sa confiance dans la protection de l'Etre suprême,
+Von Bloom connaissait le proverbe: Aide-toi, le Ciel t'aidera. La
+religion ne lui avait pas appris à s'abandonner passivement à la
+Providence, et il s'occupa immédiatement de prendre des mesures
+pour se tirer d'embarras. Sa position était non-seulement triste,
+mais encore périlleuse. La plaine au milieu de laquelle il se trouvait
+s'étendait à perte de vue, sans la moindre trace de végétation; mais
+au-delà de ces limites, le pays n'était pas sans doute moins
+dévasté. Il était certain que l'armée d'insectes dont il était victime
+pouvait être comptée au nombre des plus considérables, et il savait
+que les sauterelles ravagent parfois une superficie de plusieurs
+milliers de milles.</p>
+
+<p>Il était impossible de songer à rester au kraal. Les chevaux,
+les b&oelig;ufs, les moutons ne pouvaient vivre sans nourriture; et
+s'ils périssaient, où la famille trouverait-elle sa subsistance? Il
+fallait quitter le kraal et se mettre sans retard à la recherche d'un
+pâturage. Déjà les animaux, retenus à l'étable plus tard que
+de coutume, beuglaient, hennissaient ou bêlaient pour demander
+leur délivrance. Ils n'allaient pas tarder à avoir faim, et il était
+difficile de dire comment on pourrait leur procurer des aliments.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas de temps à perdre; les minutes elles-mêmes étaient
+précieuses. Von Bloom se demanda s'il monterait un de ses meilleurs
+chevaux et partirait seul à la recherche d'un pâturage, ou s'il
+ferait atteler sa charrette pour déménager immédiatement. Son
+hésitation ne fut pas longue. Comme dans tous les cas il était
+forcé de quitter tôt ou tard son domaine, il se décida à partir
+sans délai, avec sa famille, ses domestiques, ses dieux lares et ses
+bestiaux.<a name="page_030" id="page_030"></a></p>
+
+<p>&mdash;Qu'on attelle la charrette? cria-t-il à Swartboy.</p>
+
+<p>Le Bosjesman, fier de la réputation qu'il avait acquise comme
+cocher, s'empressa de prendre son fouet au manche de bambou, à
+la longue lanière de cuir, et y mit une nouvelle mèche taillée dans
+la peau d'une antilope.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, baas, je vais atteler, dit-il en faisant claquer son fouet, et
+posant le manche contre le mur de la maison, il alla chercher les
+b&oelig;ufs de trait.</p>
+
+<p>La charrette de Van Bloom était une de celles que tous les fermiers
+du Cap s'enorgueillissent de posséder; c'était une tente roulante,
+un véhicule de première classe que le porte-drapeau avait fait faire
+au temps de sa prospérité. Il s'en servait autrefois pour mener sa
+femme et ses enfants au <i>nacht maal</i> ou au <i>wolikheids</i>. En ses beaux
+jours, huit chevaux choisis traînaient rapidement l'énorme voiture.
+Hélas! des b&oelig;ufs devaient les remplacer, car Van Bloom n'avait
+que cinq chevaux qu'il avait conservés comme montures. Quant à
+la charrette, elle était en aussi bon état que lorsqu'elle excitait
+l'envie de tous les boors du comté de Graaf-Reinet. Elle avait
+des coffres par devant, par derrière et sur les côtés, des poches
+intérieures et une couverture blanche comme la neige.</p>
+
+<p>La caisse avait conservé sa solidité, et les roues étaient un
+chef-d'&oelig;uvre de charronnage; c'était, en somme, ce qui restait
+de meilleur au porte-drapeau, car elle valait à elle seule tout son
+bétail.</p>
+
+<p>Pendant que Swartboy et Hendrik attachaient douze b&oelig;ufs au
+timon avec des harnais de peau de buffle, le boor, aidé par ses autres
+enfants, chargeait sur la voiture les meubles et les ustensiles de
+ménage, qui étaient en trop petit nombre pour que ce fût une tâche
+difficile. Au bout d'une heure environ, la précieuse charrette eut reçu
+tous les bagages; les b&oelig;ufs furent attelés, les chevaux sellés, et
+tout fut prêt pour le voyage.</p>
+
+<p>Mais de quel côté se diriger? Jusqu'à ce moment Von Bloom
+n'avait pensé qu'à franchir les frontières de la solitude désolée qui
+l'environnait. Il devenait nécessaire de déterminer la direction à
+prendre. Il importait d'éviter celle d'où étaient venues les sauterelles
+et celle qu'elles avaient suivie en s'éloignant. Des deux côtés on
+était sûr de ne pas trouver une poignée d'herbe pour les animaux<a name="page_031" id="page_031"></a>
+affamés. En choisissant une autre route, les voyageurs avaient plus
+de chance de rencontrer un pâturage, mais ils n'étaient pas certains
+d'avoir de l'eau, dont la privation les exposait à périr avec leurs
+bestiaux.</p>
+
+<p>Von Bloom eut d'abord l'idée de se rendre aux établissements; mais
+ils étaient à l'est du kraal, et la contrée qu'il fallait traverser avait
+dû être ravagée par les sauterelles. D'ailleurs, dans cette direction,
+le cours d'eau le plus voisin était à une distance de cinquante milles,
+et les bestiaux périraient infailliblement avant de l'avoir atteint. Au
+nord s'étendait le désert de Kalihari, où l'on ne connaissait point
+d'oasis; et puis c'était de là qu'étaient venues les sauterelles, qui
+dérivaient au sud au moment où on les avait aperçues pour la
+première fois.</p>
+
+<p>Il ne restait plus que l'ouest, pour lequel Von Bloom se décida. A
+la vérité les insectes émigrants s'étaient montrés au bout de l'horizon
+occidental, mais ils y avaient été amenés par une saute de vent,
+et elle avait été trop subite pour leur laisser le temps de faire de
+grands ravages.</p>
+
+<p>Von Bloom savait que dans l'ouest, à une distance de quarante
+milles, se trouvait un bon pâturage arrosé par une source limpide.
+Il avait quelquefois poussé ses excursions jusqu'à cette source, près
+de laquelle il aurait été tenté de s'établir, si elle n'eût été trop
+éloignée du centre de la colonie, avec laquelle les communications
+seraient devenues trop difficiles. Quoique son kraal actuel fût au
+delà des frontières, il entretenait encore des relations avec les établissements,
+et voulait, autant que possible, ne pas les perdre. Ces considérations
+de voisinage étaient peu de chose en présence d'une imminente
+nécessité; aussi, après quelques minutes de délibération, le
+boor donna l'ordre de marcher à l'ouest.</p>
+
+<p>Le Bosjesman monta sur le siège, fit claquer son fouet puissant et
+s'avança dans la plaine. Gertrude et le petit Jan s'assirent à ses
+côtés, ayant derrière eux la jolie springbok, qui allongeait la tête
+et promenait autour d'elle ses yeux ronds avec une inquiète curiosité.
+Hans et Hendrik, à cheval, assistés de leurs chiens, chassaient
+devant eux les b&oelig;ufs et les moutons.</p>
+
+<p>Jetant un dernier regard sur son kraal désolé, Von Bloom lâcha
+la bride à son cheval et suivit silencieusement la charrette.<a name="page_032" id="page_032"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII.</h3>
+
+<h4>DE L'EAU! DE L'EAU!</h4>
+
+<p>La petite caravane s'avança tranquillement, mais non sans bruit.
+On entendait incessamment retentir la voix de Swartboy et les claquements
+de son fouet colossal, qui produisaient au loin l'effet
+d'une décharge de mousqueterie. Hendrik criait à tue-tête, et Hans,
+d'ordinaire si calme, était dans la nécessité de vociférer pour
+maintenir le troupeau dans la bonne voie.</p>
+
+<p>Par intervalles, les deux garçons, mis brusquement en réquisition,
+aidaient Swartboy à guider son attelage rétif, qui aurait pu
+s'écarter de la route. Hans et Hendrik galopaient en avant, remettaient
+la tête des b&oelig;ufs dans le droit chemin et faisaient jouer sur
+leurs flancs le redoutable jambok.</p>
+
+<p>Le jambok, auquel le plus mutin des animaux de trait se soumet,
+est un fouet élastique, de près de six pieds de long, qui va en
+s'amincissant régulièrement depuis le manche jusqu'à la pointe; il
+est en peau de rhinocéros ou d'hippopotame.</p>
+
+<p>Toutes les fois que les b&oelig;ufs qui traînaient la charrette se comportaient
+mal, et que Swartboy ne pouvait les atteindre avec son
+<i>voorslag</i> ou fouet de cocher, Hendrik les chatouillait avec son
+rude et flexible jambok, et les contraignait à rentrer dans le
+devoir.</p>
+
+<p>D'ordinaire, dans l'Afrique méridionale, les attelages de b&oelig;ufs
+ont un conducteur; mais ceux du porte-drapeau avaient été habitués
+à s'en passer depuis que les domestiques hottentots s'étaient
+enfuis. Swartboy avait souvent parcouru plusieurs milles avec son
+long fouet pour unique auxiliaire; mais après le passage des criquets
+émigrants, la terre avait un aspect si étrange, que les b&oelig;ufs
+étaient en proie à une vague terreur. D'ailleurs les sentiers qu'ils<a name="page_033" id="page_033"></a>
+auraient pu suivre n'avaient plus le moindre jalon. La superficie du
+sol était la même partout. Von Bloom, qui possédait à merveille la
+configuration du pays, pouvait à peine s'y reconnaître et n'avait
+pour guide que le soleil.</p>
+
+<p>Hendrik surtout s'occupait de diriger les b&oelig;ufs, laissant à son
+jeune frère Hans le soin de conduire les bestiaux, ce qui était
+moins difficile. La peur réunissait les pauvres bêtes qui marchaient
+ensemble, sans dévier, n'ayant point d'herbage qui les attirât à
+droite ou à gauche.</p>
+
+<p>Von Bloom allait devant pour conduire la caravane. Ni lui ni ses
+fils n'avaient fait de changement à leur costume, qui était celui de
+tous les jours. Le porte-drapeau avait, comme la plupart des boors
+du Cap, un chapeau blanc de feutre à larges bords, un gilet de peau
+de faon, une grande veste de drap vert garnie sur les côtés de larges
+poches, et des culottes de cuir, qu'on appelle dans le pays <i>carkers</i>.
+Il était chaussé de <i>feldt-schoenen</i> ou souliers de campagne,
+en cuir brut. Sur sa selle était étendu un <i>kaross</i> ou fourrure de
+léopard; il portait sur l'épaule un <i>roer</i>, lourd fusil de gros calibre
+d'environ six pieds de long, avec une platine à la mode antique.
+C'est l'arme en laquelle le boor met toute sa confiance. Un Américain
+des frontières serait disposé à en rire à première vue; mais,
+s'il connaissait la colonie du Cap, il changerait promptement
+d'opinion. La carabine de petit calibre employée dans les bois
+d'Amérique, et dont la balle n'est guère plus grosse qu'un pois,
+serait presque inutile contre le gros gibier des contrées que nous
+parcourons; mais, quelle que soit la différence des armes, il y a
+d'adroits chasseurs dans les <i>karoos</i> d'Afrique, aussi bien que dans
+les forêts ou les prairies américaines.</p>
+
+<p>Sous le bras gauche du porte-drapeau se courbait une immense
+poudrière, qui ne pouvait provenir que de la tête d'un b&oelig;uf africain.
+C'était une corne de b&oelig;uf des Bechuanas; mais on aurait
+pu en tirer une semblable de la plupart des comtés du Cap. Quand
+elle était pleine, elle ne comptait pas moins de six livres de
+poudre!</p>
+
+<p>Von Bloom avait une carnassière de peau de léopard sous le bras
+droit, un couteau de chasse à la ceinture, et une grosse pipe d'écume
+passée dans le galon de son chapeau.<a name="page_034" id="page_034"></a></p>
+
+<p>Le costume, les armes, l'équipement de Hans et de Hendrik
+étaient à peu près identiques. Leurs larges culottes étaient faites
+de peau de mouton tannée; ils portaient également des vestes de
+drap vert, des chapeaux blancs à larges bords, et des <i>feldt-schoenen</i>
+ou souliers de campagne.</p>
+
+<p>Hans avait un léger fusil de chasse: Hendrik était armé d'un
+<i>yager</i>, forte carabine, excellente pour le gros gibier. Il en était
+fier, s'en servait avec adresse, et enfonçait un clou avec une balle à
+une centaine de pas de distance. C'était le tireur par excellence
+de la compagnie.</p>
+
+<p>Chacun des enfants avait une gibecière remplie de balles et une
+grosse poire à poudre en forme de croissant. Les selles de leurs chevaux
+étaient ornées de <i>kaross</i>; seulement ces fourrures étaient l'une
+d'antilope et l'autre de chacal, tandis que le <i>kaross</i> de leur père était
+une peau de léopard de premier choix.</p>
+
+<p>Le petit Jan était aussi revêtu d'un chapeau blanc, d'une veste,
+d'amples culottes et de <i>feldt-schoenen</i>. Malgré sa petite taille, c'était
+le portrait exact de son père sous le rapport du costume, un
+type de boor en abrégé.</p>
+
+<p>Gertrude avait un corsage piqué et brodé à la mode hollandaise,
+une jupe de laine bleue. Ses cheveux blonds étaient cachés sous un
+chapeau de paille garni de rubans.</p>
+
+<p>Totty avait la tête nue, et elle était habillée très-simplement
+d'une toile grossière de fabrication domestique.</p>
+
+<p>Quant à Swartboy, il n'avait pour vêtement qu'une chemise rayée
+et de vieilles culottes de cuir, sans compter le kaross en peau de
+mouton posé auprès de lui.</p>
+
+<p>Pendant une marche de vingt milles, les voyageurs ne trouvèrent
+ni eau ni fourrage. Le soleil avait un éclat dont ils se
+seraient passés volontiers, car la chaleur était aussi forte qu'entre
+les tropiques. Ils l'auraient difficilement supportée sans la brise
+qui souffla toute la journée. Malheureusement elle leur venait droit
+dans la figure, et une épaisse poussière s'élevait du sol qu'avaient
+remué les sauterelles avec leurs millions de pieds. Des nuages
+enveloppaient la petite caravane, augmentaient les difficultés de
+la marche, couvraient les vêtements, emplissaient la bouche ou
+rougissaient les yeux des infortunés émigrants.<a name="page_035" id="page_035"></a></p>
+
+<p>Ce n'était pas tout: longtemps avant la nuit, ils eurent à
+souffrir du manque d'eau. Pressé de quitter le kraal désolé, Von
+Bloom n'avait pas songé à mettre dans la charrette une provision
+d'eau. C'était une impardonnable négligence dans une contrée
+comme le sud de l'Afrique, où les sources sont rares et les ruisseaux
+souvent taris. Comme il se repentit quand il sentit les tourments
+de la soif et entendit les cris de ses enfants, qui demandaient de
+l'eau en gémissant!...</p>
+
+<p>Von Bloom ne se plaignait pas: il s'accusait comme d'un crime
+d'une irréflexion qui causait tant de souffrances. Du moins s'il eût
+pu les calmer! mais il ne connaissait pas de source plus proche
+que celle dont nous avons parlé, et il était impossible d'y arriver
+avant le lendemain.</p>
+
+<p>Les b&oelig;ufs ont le pas lent: on était parti tard, et il fallait
+s'attendre à n'être guère qu'à moitié chemin quand le soleil se
+coucherait. Pour trouver de l'eau, on aurait dû marcher toute la
+nuit; mais comment le faire avec des animaux exténués et privés
+d'aliments? Le malheureux Von Bloom pensait qu'il aurait pu
+ramasser assez de locustes pour en nourrir ces bestiaux; mais il
+était trop tard, et il ne pouvait que s'adresser de stériles reproches.</p>
+
+<p>La voix et le long fouet du Bosjesman étaient impuissants. L'attelage
+se traînait péniblement: les bêtes, depuis la veille, n'avaient
+mangé que les sauterelles qui étaient tombées dans leur étable.
+Von Bloom prit le parti de faire halte. En l'absence de toute route
+tracée, il avait besoin du jour pour ne pas s'égarer, et d'ailleurs il
+eût été dangereux de voyager à l'heure où le voleur nocturne de
+l'Afrique, le lion, sort de sa tanière.</p>
+
+<p>Ce fut une demi-heure avant le coucher du soleil que Von Bloom
+résolut de s'arrêter. Toutefois il poussa un peu plus loin, dans l'espoir
+de trouver de l'herbe. Il était à vingt milles de son point de
+départ, et le pays portait toujours les traces des ravages des sauterelles.
+Les buissons étaient dépouillés de leurs feuilles et de leur
+écorce; la plaine avait perdu toute végétation.</p>
+
+<p>Le porte-drapeau eut l'idée qu'il suivait exactement la route par
+laquelle les insectes dévastateurs étaient arrivés. C'était sciemment
+qu'il se dirigeait vers l'ouest; mais il avait présumé que l'armée
+des sauterelles était primitivement partie du nord, et rien ne<a name="page_036" id="page_036"></a>
+justifiait son opinion. Si elle était venue de l'ouest, on risquait de
+voyager pendant des jours entiers sans rencontrer une touffe de
+gazon.</p>
+
+<p>Ces pensées troublèrent le fermier; il examina la plaine avec
+anxiété.</p>
+
+<p>Swartboy observait de son côté: ses yeux perçants, familiarisés
+avec le désert, découvrirent à un mille de distance un peu de
+verdure et de feuillage. Il l'annonça par un cri de joie. Le courage
+de la caravane se ranima, et les b&oelig;ufs, comme s'ils eussent compris
+ce dont il s'agissait, reprirent une plus vive allure.</p>
+
+<p>Le Bosjesman ne s'était pas trompé; mais le pâturage qu'il avait
+signalé ne consistait qu'en quelques maigres tiges éparses sur un
+terrain rougeâtre. Il y en avait juste assez pour faire éprouver aux
+bestiaux le supplice de Tantale: mais nulle part on ne voyait de
+quoi fournir une bouchée à un b&oelig;uf. L'aspect de cette végétation
+était toutefois rassurant: il prouvait qu'on avait franchi les limites
+du pays dévasté, et l'on pouvait concevoir l'espérance d'arriver
+promptement à un pâturage plus digne de ce nom.</p>
+
+<p>Cette espérance ne se réalisa pas. La plaine qui s'étendait devant
+les voyageurs, comme celle qu'ils venaient de parcourir, était stérile
+et sauvage; mais c'était au manque d'eau, et non au passage
+des sauterelles, qu'était due son aridité.</p>
+
+<p>Le soleil était déjà au-dessous de l'horizon. On n'avait pas le
+temps de chercher un pâturage, et la caravane s'arrêta.</p>
+
+<p>Dans l'endroit où elle fit halte poussaient des arbustes en assez
+grand nombre pour fournir les matériaux de deux kraals, l'un pour
+les b&oelig;ufs et les chevaux, l'autre pour les moutons et les chèvres;
+mais après tant de fatigues et de tribulations, quel voyageur aurait
+eu la force de couper les branches et de les assembler? C'était
+une besogne assez pénible que de tuer un mouton pour le souper,
+de ramasser du bois et d'allumer du feu. On ne fit point de kraal.
+Les chevaux furent attachés autour de la charrette, et les b&oelig;ufs,
+les moutons et les chèvres abandonnés à eux-mêmes. Comme rien
+ne pouvait les tenter dans les environs, Von Bloom espéra que, las
+d'une longue route, ils ne s'écarteraient pas du campement, dont
+on entretint le feu toute la nuit.<a name="page_037" id="page_037"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII"></a>CHAPITRE VIII.</h3>
+
+<h4>CE QUE DEVIENT LE TROUPEAU</h4>
+
+<p>Hélas! ils s'en écartèrent!</p>
+
+<p>Au jour naissant, quand les voyageurs se réveillèrent, tout le
+bétail avait disparu. Il ne restait que la vache laitière, que Totty
+avait liée le soir à un buisson après avoir achevé de la traire.
+B&oelig;ufs, vaches, moutons et chèvres s'étaient dispersés.</p>
+
+<p>Hendrik, Hans, leur père et Swartboy montèrent à cheval et
+firent des perquisitions. On retrouva les moutons et les chèvres dans
+les taillis du voisinage; mais il fut constaté que les autres bêtes
+avaient pris la fuite.</p>
+
+<p>On suivit leurs traces; elles étaient retournées sur leurs pas, et
+il était hors de doute qu'elles s'étaient dirigées vers le kraal abandonné.
+Elles étaient parties à une heure peu avancée de la nuit, et
+avaient marché rapidement, comme le prouvait la disposition de
+leurs empreintes. Probablement elles étaient déjà arrivées à destination.</p>
+
+<p>Triste découverte! Il ne fallait point songer à les rejoindre avec
+des chevaux affamés et mourant de soif; et pourtant, sans b&oelig;ufs de
+trait, comment conduire la charrette jusqu'à la source?</p>
+
+<p>La situation était embarrassante; ce fut Hans qui suggéra une
+solution.</p>
+
+<p>&mdash;Si nous attelions les cinq chevaux à la charrette?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Hendrik, nous laisserions donc nos bestiaux derrière
+nous? Si nous ne les rattrapons pas ils vont se perdre.</p>
+
+<p>&mdash;Nous les poursuivrons plus tard, répondit Hans. L'essentiel
+est d'atteindre la source, où nous ferons reposer nos chevaux. Nous
+irons ensuite chercher les b&oelig;ufs pendant ce temps-là: ils seront<a name="page_038" id="page_038"></a>
+tous rendus au kraal où ils sont sûrs de trouver au moins de l'eau,
+ce qui leur permettra de vivre jusqu'à notre arrivée.</p>
+
+<p>Le projet de Hans était seul praticable, et l'on se mit en devoir
+de l'exécuter. De vieux harnais, qui faisaient heureusement partie
+du contenu de la charrette, en furent tirés et raccommodés tant bien
+que mal. Les chevaux furent disposés en arbalète. Swartboy remonta
+sur son siège, et, à la satisfaction générale, la lourde voiture
+marcha comme si elle eût conservé son premier attelage.</p>
+
+<p>Gertrude et le petit Jan restèrent dans la charrette; mais Von
+Bloom et ses deux aînés la suivirent à pied, tant pour ne pas
+accroître la charge que pour chasser les troupeaux en avant. Tous
+souffraient de la soif, et en auraient souffert davantage sans la
+précieuse bête qui trottait derrière la charrette, la vieille Graaf qui
+avait fourni déjà plusieurs pintes de lait.</p>
+
+<p>Les chevaux se comportèrent à merveille, quoique leur harnais
+fût incomplet; on aurait dit qu'ils devinaient que leur bon maître
+était dans l'embarras et qu'ils avaient résolu de l'en tirer. Peut-être
+aussi sentaient-ils l'eau qui était devant eux. En effet, au bout de
+quelques heures ils arrivèrent auprès d'une source fraîche et
+cristalline qui arrosait une jolie vallée couverte d'une verdoyante
+pelouse.</p>
+
+<p>Chacun but avec avidité. Les animaux furent lâchés dans la
+prairie; on alluma du feu pour faire cuire un quartier de mouton,
+et les voyageurs dînèrent de bon appétit. Le porte-drapeau, assis
+sur un des coffres de la voiture, fuma tranquillement sa grande
+pipe d'écume. Il aurait oublié toutes ses peines sans l'absence de
+ses bestiaux. Il se trouvait au milieu d'une oasis où ne manquait ni
+l'herbe, ni le bois, ni l'eau et qui pouvait aisément sustenter plusieurs
+centaines de têtes de bétail. C'était un lieu favorable à l'établissement
+d'une ferme; mais il était indispensable de la peupler,
+et par conséquent de reconquérir les troupeaux perdus, richesse
+féconde dont on pouvait espérer le développement. A l'exception
+de douze b&oelig;ufs et deux taureaux de Bechuana à longues cornes, il
+se composait de jeunes vaches de races excellentes, et dont la postérité
+devait infailliblement se multiplier. Avant de les retrouver,
+Von Bloom ne pouvait jouir d'une tranquillité sans mélange. Il
+avait pris sa pipe pour se distraire pendant que les chevaux paissaient;<a name="page_039" id="page_039"></a>
+mais aussitôt qu'ils furent reposés il les fit seller, confia
+au jeune Hans la garde du camp et partit pour son ancien kraal
+avec Hendrik et Swartboy.</p>
+
+<p>Ils chevauchèrent d'un pas rapide, déterminés à marcher toute la
+nuit; à l'endroit de la route où commençait le désert, ils mirent
+pied à terre et laissèrent leurs montures brouter le maigre gazon.
+Ils n'avaient pas oublié de remplir leurs gourdes et avaient emporté
+quelques tranches de mouton rôti. Après une heure de halte
+ils poursuivirent leur route jusqu'à la place où les b&oelig;ufs les
+avaient abandonnés. La nuit était venue, mais la clarté de la lune
+leur permit d'apercevoir les ornières creusées par les roues de la
+charrette. Par intervalles, Von Bloom priait Swartboy d'inspecter le
+terrain. Le Bosjesman descendait de cheval, se penchait, examinait
+les pas des bestiaux, et répondait invariablement qu'ils avaient
+dû retourner à leur ancienne demeure. Von Bloom était donc sûr de
+les y retrouver; mais seraient-ils encore vivants? C'était douteux.
+Ils avaient de l'eau en abondance, mais pas de nourriture; n'était-il
+pas probable qu'ils avaient succombé à la faim.</p>
+
+<p>Le jour pointait lorsque Von Bloom arriva en vue de sa demeure.
+Elle était méconnaissable; l'invasion des sauterelles en avait altéré
+l'aspect; mais ce qui achevait de la dénaturer, c'était une rangée
+d'objets noirs placés sur le bord du toit et sur les parapets du
+kraal.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que cela? demanda Von Bloom dans une
+sorte de soliloque, mais assez haut pour être entendu par ses compagnons.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont des oiseaux, répondit Swartboy.</p>
+
+<p>&mdash;Des vautours! s'écria Von Bloom, que font-ils là? Leur présence
+n'annonce rien de bon.</p>
+
+<p>La caravane s'avança, le soleil se levait, les vautours se réveillaient,
+battaient des ailes, et s'abattaient sur différents points
+autour de la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a par là quelque charogne, murmura tristement Von
+Bloom.</p>
+
+<p>C'était malheureusement vrai. Sur le sol gisaient une vingtaine
+de carcasses mutilées, restes d'animaux dont les longues cornes
+recourbées indiquaient suffisamment l'espèce.<a name="page_040" id="page_040"></a></p>
+
+<p>Von Bloom reconnut ses bestiaux. Tous avaient péri, près des
+clôtures ou dans la plaine voisine. Mais comment? Ils n'avaient
+pu mourir de faim si vite; ils n'avaient pu mourir de soif, car la
+source bouillonnait près de la place que couvraient leurs membres
+épars et mutilés. Les vautours ne pouvaient les avoir tués...</p>
+
+<p>Quel était donc ce mystère?</p>
+
+<p>Il fut promptement expliqué, et Von Bloom n'eut pas le temps de
+se poser des questions. Partout se distinguaient des traces de lions,
+d'hyènes et de chacals, qui s'étaient rassemblés en grand nombre
+autour de la ferme abandonnée. La rareté du gibier, produite par
+le passage des sauterelles et par la dévastation des plantes dont il
+se nourrissait, avait affamé les bêtes féroces, qui s'étaient jetées avec
+fureur sur le bétail.</p>
+
+<p>Mais où étaient-elles?</p>
+
+<p>La lumière du matin, la vue de la maison peut-être, les avait
+écartées. Pourtant l'empreinte de leurs pas était fraîche encore.
+Elles ne devaient pas s'être éloignées, et comptaient sans doute revenir
+la nuit suivante.</p>
+
+<p>Von Bloom éprouvait le désir de se venger des animaux qui
+avaient consommé sa ruine; en d'autres circonstances, il les aurait
+attendus pour en faire justice; mais dans l'état actuel des choses,
+c'eût été aussi imprudent qu'inutile. Les chevaux avaient à peine
+assez de force pour franchir, pendant la nuit prochaine, la distance
+qui les séparait du camp. Aussi, sans entrer dans la demeure
+qu'ils avaient délaissée, le porte-drapeau, Hendrik et le Bosjesman
+remplirent leurs gourdes à la source, baignèrent leurs montures
+fatiguées, et quittèrent tristement le kraal.<a name="page_041" id="page_041"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_IX" id="CHAPITRE_IX"></a>CHAPITRE IX.</h3>
+
+<h4>LE LION</h4>
+
+<p>A peine les voyageurs avaient-ils fait cent pas, qu'ils s'arrêtèrent
+brusquement par un mouvement simultané, à l'aspect d'un lion
+couché sur la plaine, au milieu de la route même par laquelle ils
+étaient venus!</p>
+
+<p>Ils se demandèrent comment ils ne l'avaient pas vu auparavant.</p>
+
+<p>Le lion était tapi derrière un buisson dont les branches, entièrement
+dépouillées de feuilles, ne cachaient qu'à demi sa robe d'un
+jaune éclatant. La vérité était qu'au moment où les trois cavaliers
+avaient passé, le lion se repaissait au milieu des cadavres des
+bestiaux.</p>
+
+<p>Troublé dans son repas, il s'était glissé le long des murs et avait
+couru à l'arrière afin d'éviter une rencontre. Un lion raisonne aussi
+bien qu'un homme, quoique ce ne soit pas au même degré. En
+voyant venir à lui les voyageurs, il avait calculé qu'ils continueraient
+leur route et ne reviendraient point sur leurs pas. Un homme
+ignorant les événements que nous venons de raconter aurait fait
+sans doute un raisonnement analogue. Quiconque a observé les
+animaux, tels que les chiens, les daims, les lièvres et même les
+oiseaux, a dû remarquer que dans un cas semblable, ils semblent
+toujours croire que celui qui les inquiète se portera en avant, et
+que leur man&oelig;uvre est celle du lion.</p>
+
+<p>On a généralement des idées fausses sur le courage de cet animal.
+Quelques naturalistes de mauvaise humeur lui ont contesté la seule
+noble qualité qui lui avait été longtemps attribuée, et l'ont accusé
+ouvertement de couardise. D'autres, au contraire, assurent qu'il ne
+craint personne, qu'il ne recule jamais, et le douent en outre de
+vertus nombreuses. Les deux opinions s'appuient non pas sur des<a name="page_042" id="page_042"></a>
+théories, mais sur des faits bien constatés. Comment les concilier?
+toutes deux ne peuvent être également fondées, et pourtant toutes
+deux ont un côté vrai. Il y a des lions lâches et des lions courageux,
+et si l'espace ne nous manquait, nous pourrions en fournir
+des preuves surabondantes. Nous nous bornerons, mes chers lecteurs,
+à faire une comparaison. Savez-vous une espèce dont tous
+les individus aient évidemment le même caractère? Pensez aux
+chiens de votre connaissance; sont-ils semblables? n'en voyez-vous
+pas de nobles, de fidèles, de généreux, tandis que d'autres sont de
+misérables roquets?</p>
+
+<p>Il en est de même des lions.</p>
+
+<p>Diverses causes influent sur la bravoure et la férocité du lion:
+son âge, l'heure du jour, la saison de l'année, l'état de son estomac,
+mais surtout le genre de chasseurs que fréquente la région
+qu'il habite.</p>
+
+<p>Cette dernière assertion n'aura rien d'étrange pour ceux-là qui
+croient comme moi à l'intelligence des animaux. Il est naturel que
+le lion apprenne vite quels adversaires il a devant lui, et qu'il
+éprouve plus ou moins de crainte, selon les circonstances. J'ai
+remarqué ailleurs que l'alligator du Mississipi poursuivait autrefois
+les hommes, mais qu'il ne les attaque plus désormais. La carabine
+du chasseur l'a dompté. Il respecte la vie du blanc, et pourtant
+dans l'Amérique du Sud les individus de sa race mangent les Indiens
+par vingtaines.</p>
+
+<p>Les lions du Cap sont devenus timides dans les districts où ils
+ont été harcelés par les boors armés de redoutables carabines. Au
+delà des frontières, ils bravent l'homme impunément. La mince
+flèche du Bosjesman et la lance du Bechuana ne leur inspirent
+aucune terreur.</p>
+
+<p>Le lion qui se présentait à nos aventuriers était-il naturellement
+brave? voilà ce qu'on ne pouvait encore savoir. Son énorme crinière
+noire donnait lieu de croire qu'il était dangereux, car les lions
+à crinière jaune passent pour inférieurs en audace et en férocité à
+ceux dont les épaules sont couvertes de poils plus foncés. Au reste,
+cette distinction n'a jamais été positivement établie. La crinière
+du lion ne brunit que lorsqu'il est avancé en âge, et quand il est<a name="page_043" id="page_043"></a>
+jeune, il est exposé à être confondu avec un individu de la variété
+dont les poils restent jaunes.</p>
+
+<p>Von Bloom ne chercha pas à éclaircir si l'animal était brave ou
+bon; il était évidemment rassasié, incapable de méditer une attaque,
+et disposé à vivre en paix avec les voyageurs, pourvu que
+ceux-ci consentissent à faire un détour. Mais le porte-drapeau n'en
+avait nullement l'intention. Son sang hollandais était échauffé. Il
+tenait à faire justice d'un des maraudeurs qui avaient dévoré ses
+bestiaux, et quand même la bête eût été la plus terrible de sa race,
+il n'aurait pas reculé.</p>
+
+<p>Il ordonna à Hendrik et à Swartboy de ne pas bouger, et s'avança
+résolument à environ cinquante pas du lion; là il mit pied
+à terre, passa son bras dans la bride et planta en terre la longue
+baguette de son roer, derrière laquelle il s'agenouilla.</p>
+
+<p>On pensera sans doute qu'il eût mieux fait de rester en selle, afin
+de pouvoir fuir après avoir lâché son coup. A la vérité il aurait
+été plus en sûreté, mais il aurait perdu ses chances de succès. Il
+n'est jamais facile de viser juste à cheval, et cela est impossible
+lorsque le but est un lion, car le coursier le mieux dressé ne saurait
+en ce cas conserver le sang-froid nécessaire. Von Bloom ne voulait
+point tirer au hasard. Il posa le canon de son fusil sur l'extrémité
+de la baguette et prit tranquillement son point de mire.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le lion n'avait pas changé de place. Le buisson
+s'interposait entre lui et le chasseur, mais il ne pouvait se
+croire suffisamment caché. On distinguait à travers les branches
+épineuses ses flancs jaunâtres et son museau rouge du sang des
+b&oelig;ufs. Les grognements sourds et les faibles mouvements de sa
+queue attestaient qu'il voyait l'ennemi, mais conformément aux
+habitudes des animaux de son espèce, il attendait qu'on approchât.</p>
+
+<p>Von Bloom ajusta longtemps, dans la crainte que sa balle ne fût
+écartée par quelque branche. Le coup partit, et le lion fit un bond
+de plusieurs pieds. Il avait été touché au flanc et se levait furieux
+en montrant ses dents formidables. Sa crinière hérissée augmentait
+sa taille et le faisait paraître aussi grand qu'un taureau. En quelques
+secondes il eut franchi la distance qui le séparait du lieu où
+s'était posté le chasseur; mais celui-ci ne l'avait pas attendu. Il
+avait sauté sur son cheval pour rejoindre ses compagnons.<a name="page_044" id="page_044"></a></p>
+
+<p>Tous trois durent songer à fuir au galop. Hendrik et son père
+coururent d'un côté, tandis que Swartboy se dirigea d'un autre. Le
+lion, qui se trouvait au centre, s'arrêta indécis, comme s'il se fût
+demandé lequel des trois il devait poursuivre. Son aspect était terrible
+en ce moment. Il avait la crinière hérissée et battait ses flancs
+de sa longue queue. Sa bouche ouverte laissait voir des dents acérées,
+dont la blancheur contrastait avec la rougeur du sang qui
+empourprait ses babines. Il poussait d'affreux rugissements; mais
+aucun de ses adversaires ne se laissa troubler par l'épouvante.
+Hendrik fit feu de sa carabine, tendis que Swartboy décochait une
+flèche qui s'enfonça dans la cuisse de l'animal. La balle d'Hendrik
+dut porter également, car le lion, qui avait montré jusqu'alors une
+ferme résolution, parut saisi d'une terreur panique. Il laissa retomber
+sa queue au niveau de son épine dorsale, baissa la tête, et
+s'achemina vers la porte du kraal.<a name="page_045" id="page_045"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_X" id="CHAPITRE_X"></a>CHAPITRE X.</h3>
+
+<h4>LE LION PRIS AU PIÈGE</h4>
+
+<p>Il était assez singulier que le lion cherchât un pareil asile, mais
+il faisait par là preuve de sagacité. Il n'y avait point d'autre abri
+aux alentours, et s'il avait entrepris de courir à travers la plaine,
+les cavaliers l'auraient atteint facilement. Il savait que la maison
+était inhabitée et connaissait la localité pour y avoir rôdé toute
+la nuit. Son instinct le guidait à merveille. Les murailles de la
+maison le protégeaient contre le feu de ses antagonistes; ils ne pouvaient
+ni tirer de loin, ni s'approcher sans danger.</p>
+
+<p>Un incident bizarre signala l'entrée du lion au kraal. D'un côté
+de la maison s'ouvrait une grande croisée sans vitres, comme toutes
+les fenêtres du pays, mais fermée par d'épais volets de bois. Au moment
+où le lion pénétrait dans l'intérieur par la porte entrebaillée,
+les volets de la fenêtre tournèrent sur leurs gonds, et laissèrent
+passage à une bande de petits animaux qui tenaient du loup et du
+renard: c'était des chacals. Comme on s'en assura par la suite,
+un des b&oelig;ufs avait été poursuivi et tué dans la maison. Les lions
+et les hyènes l'avaient dédaigné, et les chacals le dépeçaient tranquillement,
+lorsque leur terrible roi les dérangea avec si peu de
+cérémonie. Le voyant irrité, ils battirent promptement en retraite.
+Quand ils furent dehors, l'aspect des cavaliers précipita leur fuite,
+et ils ne s'arrêtèrent que lorsqu'on les eût perdus de vue.</p>
+
+<p>Les trois chasseurs ne purent s'empêcher de rire. Mais leurs dispositions
+furent bientôt modifiées par un autre incident.</p>
+
+<p>Von Bloom avait amené ses deux beaux chiens pour l'aider à
+reprendre le bétail. En arrivant ils s'étaient jetés sur une carcasse
+à demi rongée, et avaient achevé de la dépouiller sans s'inquiéter
+de ce qui se passait. Ils n'avaient pas aperçu le lion; mais ses rugissements,
+la détonation des armes à feu, le vol bruyant des vautours<a name="page_046" id="page_046"></a>
+effarouchés les avertirent de sa présence, et ils abandonnèrent leur
+repas au moment où, dans son trouble, il franchissait la porte du
+kraal.</p>
+
+<p>Sans hésiter, les valeureux chiens suivirent la redoutable bête
+dans l'intérieur de la maison. On entendit pendant quelques instants
+un mélange confus d'aboiements, de grognements, de rugissements;
+puis le bruit sourd d'un corps lancé contre le mur, des hurlements
+plaintifs, un craquement d'os brisés, la basse retentissante
+du principal combattant. Enfin le plus profond silence s'établit.</p>
+
+<p>La lutte était terminée.</p>
+
+<p>Les chasseurs ne riaient plus; ils avaient écouté avec angoisse
+les bruits sinistres du combat, et ils tremblèrent quand ces bruits
+eurent cessé.</p>
+
+<p>Ils appelèrent chacun des chiens par son nom, dans l'espoir de
+le voir sortir, même blessé; mais ni l'un ni l'autre ne sortirent.
+Après une longue et inutile attente, Von Bloom dut se résigner
+à l'idée que ses deux derniers chiens étaient morts.</p>
+
+<p>Accablé par ce nouveau malheur, il oublia presque la prudence,
+et fut sur le point de se ruer vers la porte pour tirer à bout portant
+son odieux ennemi: mais une lueur brillante traversa la cervelle
+de Swartboy.</p>
+
+<p>&mdash;Baas! baas! enfermons le lion!</p>
+
+<p>Le projet était raisonnable; mais comment l'exécuter? Si l'on
+parvenait à tirer la porte ou les volets de la fenêtre, on n'avait
+plus rien à craindre du lion; mais il fallait s'approcher de lui, et
+dans sa rage il était certain qu'il s'élancerait sur le premier assaillant.
+En restant en selle on ne diminuait pas le danger. Les chevaux
+piétinaient et s'élançaient toutes les fois qu'un rugissement
+leur révélait la présence du lion. Il leur était impossible de conserver
+assez de sang-froid pour approcher de la porte ou de la
+fenêtre. Leurs hennissements, leurs caracoles, auraient empêché
+les cavaliers de se pencher pour saisir le loquet ou les boutons.</p>
+
+<p>Il était clair que la fermeture de la porte ou des fenêtres offrait
+un danger sérieux. Tant que les cavaliers étaient en plaine et à
+quelque distance du lion, ils le bravaient impunément; mais ils
+étaient exposés à devenir ses victimes s'ils pénétraient dans l'enceinte
+et s'aventuraient à proximité du logis.<a name="page_047" id="page_047"></a></p>
+
+<p>Quoique l'intelligence d'un Bosjesman soit bornée, elle excelle
+dans une spécialité. L'instinct qui le guide à la chasse ferait honneur
+aux facultés d'un homme de la race caucassienne. C'est l'exercice
+qui développe cet instinct particulier chez le Bosjesman, dont
+l'existence dépend souvent de sa sagacité. La tête informe que Swartboy
+portait sur ses épaules renfermait une cervelle d'assez bonne
+qualité, et il avait appris à en faire usage dans le cours d'une vie
+aventureuse, pendant laquelle il avait maintes fois lutté contre
+les dangers et les privations.</p>
+
+<p>&mdash;Baas, dit-il en s'efforçant de modérer l'impatience de son maître,
+écartez-vous un peu et laissez-moi le soin de fermer la porte:
+je m'en charge.</p>
+
+<p>&mdash;De quelle manière? demanda Von Bloom.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le verrez, vous n'attendrez pas longtemps.</p>
+
+<p>Von Bloom et Hendrik s'arrêtèrent à trois cents pas du kraal,
+tandis que le Bosjesman attachait au bout d'une flèche une ficelle
+qu'il avait tirée de sa poche. Il s'avança ensuite à trente yards de
+la maison et mit pied à terre, non pas en face de l'entrée, mais de
+côté, afin d'avoir devant lui la porte de bois, qui était aux trois
+quarts ouverte.</p>
+
+<p>Il tendit son arc, et lança dans la porte une flèche qui se planta
+sous le loquet. Aussitôt après il sauta en selle, mais sans perdre
+le bout de la ficelle, dont l'autre extrémité était attachée à la
+flèche.</p>
+
+<p>Le frémissement du fer acéré dans le bois avait attiré l'attention
+du lion. Il exhala sa colère par un grondement prolongé, mais il
+ne se montra pas.</p>
+
+<p>Swartboy tira doucement la corde, s'assura qu'elle était solide,
+et par une secousse plus forte fit tomber le loquet à sa place. Pour
+ouvrir la porte il eût fallu que le lion en brisât les planches épaisses,
+ou qu'il eût assez d'instinct pour lever le loquet. Ce n'était pas
+à craindre, mais il pouvait encore sortir par la fenêtre.</p>
+
+<p>Swartboy avait l'intention de la fermer; seulement n'ayant qu'un
+peloton de ficelle, il était obligé de le détacher préalablement de la
+flèche, opération pendant laquelle il courait le risque d'être surpris
+par son farouche antagoniste. Sans être lâche, le Bosjesman avait
+plus d'astuce que de bravoure, et ne se souciait nullement d'approcher<a name="page_048" id="page_048"></a>
+du kraal. Les rugissements qui en sortaient auraient
+ébranlé une résolution plus ferme que la sienne.</p>
+
+<p>Heureusement pour lui, Hendrik imagina un moyen de reprendre
+possession de la ficelle, tout en se tenant à distance.</p>
+
+<p>Il cria à Swartboy d'être sur ses gardes, et se dirigea vers un
+poteau garni de plusieurs barres transversales qui avaient servi à
+attacher les chevaux.</p>
+
+<p>Il descendit de cheval, attacha sa bride à l'une des barres, et
+posa sur une autre le canon de sa carabine. Après avoir visé avec
+soin, il tira et enleva la flèche qui tenait à la porte. Tous se tenaient
+prêts à s'éloigner au galop; mais l'explosion fit grommeler
+le lion sans qu'il tentât une sortie.</p>
+
+<p>Swartboy attacha sa ficelle à une nouvelle flèche qu'il lança contre
+les volets. Elle y pénétra profondément. Au bout de quelques
+minutes, les volets tournèrent sur leurs gonds et furent hermétiquement
+fermés. Les trois chasseurs mirent pied à terre en silence,
+s'avancèrent d'un pas rapide, et assujettirent la porte et les volets
+avec de fortes lanières de cuir brut.</p>
+
+<p>Hurrah! le lion était en cage.<a name="page_049" id="page_049"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XI" id="CHAPITRE_XI"></a>CHAPITRE XI.</h3>
+
+<h4>LA MORT DU LION</h4>
+
+<p>Les trois chasseurs respirèrent plus librement. Mais quel devait
+être l'issue de leur entreprise? ils eurent beau regarder à travers les
+fentes dans l'intérieur du kraal où régnait une obscurité complète,
+ils ne virent pas le lion. Et quand même ils l'auraient vu, ils n'avaient
+aucune ouverture pour y passer le bout d'un fusil et faire
+feu sur lui. Il n'était pas moins en sûreté que ceux qui l'avaient
+fait prisonnier. Tant que la porte restait fermée, il ne pouvait
+leur faire plus de mal qu'ils ne pouvaient lui en faire eux-mêmes.</p>
+
+<p>&mdash;Laissons-le enfermé, dit Hendrik. Il mangera les restes
+abandonnés par les chacals avec les cadavres des deux chiens,
+et quand ses provisions seront épuisées, il périra misérablement.</p>
+
+<p>Ce n'est pas prudent, dit Swartboy; il a des griffes et des dents,
+et maintenant il va travailler à se délivrer. S'il y parvenait nous
+serions perdus.</p>
+
+<p>Von Bloom était rancunier, et bien déterminé à ne pas quitter
+la place avant d'avoir tué l'animal. Pendant que ses deux compagnons
+conféraient, il cherchait dans sa tête les moyens de l'atteindre.
+Il eut d'abord l'idée de tailler dans la porte un trou assez large
+pour y passer le bout de son roer. S'il ne réussissait pas à voir le
+lion par cette ouverture, il se proposait d'en tailler une seconde
+dans le volet. Toutes deux, se faisant face, devaient éclairer l'intérieur,
+qui ne formait qu'une seule pièce depuis qu'on en avait enlevé
+la cloison de peau de zèbre.</p>
+
+<p>Ce qui lui fit renoncer à ce projet, c'était le temps indispensable
+pour l'accomplir. Avant que les deux brèches fussent ouvertes, le
+prisonnier pouvait forcer la porte. Il importait d'ailleurs de ne pas<a name="page_050" id="page_050"></a>
+séjourner longtemps loin d'un pâturage, car les chevaux étaient
+déjà affaiblis par la faim.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, dit Hendrik, si nous mettions le feu à la maison?</p>
+
+<p>&mdash;Bonne idée, répondit Von Bloom.</p>
+
+<p>Les yeux se portèrent sur la toiture. Elle se composait de grosses
+solives recouvertes de lattes et de chevrons sur lesquels s'étendait
+un lit de joncs d'un pied d'épaisseur. Il y avait là de quoi allumer
+un grand brasier dont la fumée suffoquerait probablement le
+lion avant que la flamme l'atteignît.</p>
+
+<p>Les trois chasseurs amassèrent immédiatement des fagots et les
+amoncelèrent contre la porte. On aurait dit que le lion avait deviné
+leurs intentions, car il recommença à rugir. Le bruit des bûches
+qu'on empilait redoubla son inquiétude. Impatient de quitter un
+asile qui menaçait de devenir son tombeau, il courut alternativement
+de la porte à la fenêtre en les frappant avec ses énormes
+pattes.</p>
+
+<p>Les travailleurs poursuivirent leur tâche avec activité. Ils prévirent
+le cas où l'animal, furieux, se frayerait un passage à travers les
+flammes, et firent avancer leurs chevaux, dans l'intention de se
+mettre en route dès qu'ils auraient allumé l'incendie.</p>
+
+<p>Ils avaient entassé devant la porte du bois sec et des broussailles;
+Swartboy avait pris son briquet et s'apprêtait à frapper la
+pierre avec l'acier, lorsqu'un grattement tout particulier se fit entendre
+à l'intérieur. Le lion semblait se débattre avec violence et promener
+ses pattes contre le mur; sa voix était sourde et étouffée
+comme si elle fût venue de loin.</p>
+
+<p>Les trois chasseurs se regardèrent avec anxiété.</p>
+
+<p>Le grattement continuait; la voix était de moins en moins distincte;
+mais tout à coup elle fit entendre un rugissement si perçant
+qu'ils tressaillirent d'effroi. Ils ne pouvaient croire qu'il y eût
+une muraille entre eux et leur formidable adversaire. Le rugissement
+fut répété. Grand Dieu, il ne partait plus de l'intérieur, il
+grondait au-dessus de leurs têtes! le lion était-il sur le toit?</p>
+
+<p>Tous trois reculèrent et levèrent les yeux. Le spectacle qu'ils
+aperçurent les remplirent de surprise et de terreur. La tête du lion
+sortait du tuyau de la cheminée. Ses yeux étincelants et ses dents
+blanches formaient un effrayant contraste avec la suie dont il était<a name="page_051" id="page_051"></a>
+souillé. Il s'efforçait de grimper. Déjà il avait un pied en dehors
+du couronnement.</p>
+
+<p>Nos aventuriers se seraient enfuis s'ils n'avaient remarqué que
+l'animal avait la partie inférieure du corps engagée et retenue
+par quelque obstacle. Pourtant ses dents et ses griffes étaient à
+l'&oelig;uvre. Les pierres et le mortier pleuvaient autour de lui, et il
+allait bientôt débarrasser sa large poitrine.</p>
+
+<p>Von Bloom ne lui en laissa pas le temps.</p>
+
+<p>Il arma son roer; Hendrik visa avec sa carabine, et les deux
+coups partirent à la fois.</p>
+
+<p>Les yeux du lion se fermèrent. Il agita convulsivement la tête.
+Ses pattes tombèrent inertes sur le couronnement; ses mâchoires
+s'ouvrirent et le sang ruissela sur sa langue. Au bout de quelques
+minutes il était mort. Toutefois, Swartboy, pour sa satisfaction
+personnelle, décocha une vingtaine de flèches à la tête de l'animal
+qui devint semblable à celle d'un porc-épic.</p>
+
+<p>L'énorme bête était tellement serrée dans le tuyau que, même
+après sa mort, elle conserva sa bizarre position. En d'autres circonstances
+on l'aurait descendue pour prendre sa peau, mais on
+n'avait pas le temps de l'écorcher. Von Bloom et ses compagnons
+remontèrent à cheval et se remirent en route sans délai.<a name="page_052" id="page_052"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XII" id="CHAPITRE_XII"></a>CHAPITRE XII.</h3>
+
+<h4>LA VÉRITÉ SUR LES LIONS</h4>
+
+<p>Chemin faisant, la conversation roula sur les lions. Swartboy, né
+et élevé dans les bois, pour ainsi dire au milieu de leurs tannières,
+était instruit de leurs habitudes beaucoup mieux que Buffon lui-même.</p>
+
+<p>Il serait inutile de décrire l'extérieur du lion. Il n'est aucun de
+nos lecteurs qui ne le connaisse pour l'avoir vu vivant dans une
+collection zoologique, ou empaillé dans un muséum. On sait que la
+femelle se distingue du mâle par ses dimensions et par l'absence de
+crinière. Il n'y a pas deux espèces de lions, mais il y a sept variétés
+reconnues:</p>
+
+<p>Le lion de Barbarie;</p>
+
+<p>Le lion du Sénégal;</p>
+
+<p>Le lion indien;</p>
+
+<p>Le lion persan;</p>
+
+<p>Le lion jaune du Cap;</p>
+
+<p>Le lion noir du Cap;</p>
+
+<p>Le lion sans crinière.</p>
+
+<p>On ne remarque pas entre ces variétés les différences essentielles
+qui distinguent celles de la plupart des animaux, et l'on peut constater
+au premier coup d'&oelig;il qu'elles appartiennent toutes à la même
+espèce.</p>
+
+<p>Le lion de Perse est un peu plus petit que les autres.</p>
+
+<p>Le lion de Barbarie est d'un brun plus foncé et porte une épaisse
+crinière. Celle du lion du Sénégal est comparativement insignifiante.
+Ce dernier est d'un jaune clair et brillant.</p>
+
+<p>On prétend que le lion sans crinière se trouve en Asie, mais quelques
+naturalistes ont révoqué en doute son existence.</p>
+
+<p>Les deux lions du Cap se distinguent principalement l'un de<a name="page_053" id="page_053"></a>
+l'autre par la couleur de la crinière. Celle de l'un est noire ou
+d'un brun foncé; celle de l'autre fauve, comme le reste de son
+corps.</p>
+
+<p>Les lions de l'Afrique méridionale sont plus grands que les autres,
+et la variété noire est la plus féroce et la plus dangereuse.</p>
+
+<p>Les lions habitent tout le continent africain et la partie méridionale
+de l'Asie. Ils étaient jadis communs au sud de l'Europe, d'où ils
+ont disparu. Il n'y en a pas en Amérique. L'animal appelé lion dans
+les colonies espagnoles est le couguar ou puma (<i>felis concolor</i>), qui
+n'a pas un tiers de la taille du lion, et ne lui ressemble que par sa
+couleur fauve. Le puma a quelque analogie avec un lionceau de
+six mois.</p>
+
+<p>L'Afrique est la terre natale du lion. On l'y rencontre partout,
+excepté dans les pays où la population s'est agglomérée.</p>
+
+<p>On a donné au lion le titre de roi des forêts; mais il ne le mérite
+pas. A proprement parler, ce n'est pas un animal des bois. Il n'est
+pas organisé pour monter sur les arbres, et il trouverait sa nourriture
+moins aisément dans une forêt qu'en plaine. La panthère, le
+léopard, le jaguar peuvent suivre l'oiseau dans son nid et le singe
+sur les cimes les plus élevées. La forêt est leur domicile naturel;
+mais le lion hante les grandes plaines où paissent les ruminants,
+et se cache dans les taillis dont elles sont bordées. Il se repaît de
+la chair de divers animaux, préférant les uns aux autres, suivant
+le pays où il se trouve. Il les tue pour lui, bien qu'il lui arrive
+parfois d'enlever une proie au loup, au chacal et à la l'hyène. C'est
+à tort qu'on a supposé que le chacal était son pourvoyeur. Si cet
+animal l'accompagne souvent, c'est pour recueillir ses restes, et on
+peut dire avec plus de raison que le lion est le pourvoyeur du
+chacal.</p>
+
+<p>Le lion ne court pas vite, et la plupart des grands ruminants
+pourraient le distancer sans peine; s'il s'en empare, c'est par la
+ruse, par la soudaineté de l'attaque et par l'agilité de son bond. Il
+se glisse près d'eux à la dérobée, ou se tient en embuscade, et s'élance
+de l'endroit où il est tapi. Sa structure anatomique lui permet
+de franchir en sautant une intervalle que certains écrivains,
+témoins oculaires, évaluent à seize pas. S'il manque sa proie du
+premier bond, il est rare qu'il la poursuive. Quelquefois pourtant<a name="page_054" id="page_054"></a>
+il fait une seconde et même une troisième tentative; mais en cas
+d'insuccès, il s'éloigne sans inquiéter davantage la victime qu'il
+comptait immoler.</p>
+
+<p>Les lions vivent isolés; cependant on en trouve jusqu'à dix à la
+fois qui chassent de compagnie et se renvoient le gibier. Ils attaquent
+presque tous les autres animaux. Le bison, la girafe, l'oryx, l'élan,
+le gnou, les jeunes éléphants succombent sous leurs coups. Le
+rhinocéros lui-même n'est pas à l'abri de leurs atteintes; mais on
+s'abuserait en croyant qu'ils sont toujours vainqueurs, tantôt ils
+sont terrassés, tantôt les deux combattants restent sur le champ de
+bataille.</p>
+
+<p>La chasse au lion n'est pas une profession. Sa dépouille n'a point
+de valeur, et comme on ne saurait l'attaquer sans danger, on ne
+songerait pas à le détruire s'il ne prenait l'offensive en dévorant les
+chevaux et les b&oelig;ufs des fermiers. Ceux-ci, brûlant de se venger,
+se mettent en campagne; et dans certains districts on chasse le lion
+avec une infatigable activité; mais dans les contrées où l'on n'élève
+pas de bestiaux on le laisse généralement tranquille. Il y a plus,
+les Bosjesmans et autres tribus errantes respectent sa vie et ne
+voient en lui qu'un pourvoyeur!</p>
+
+<p>Hendrick, qui avait entendu parler de ce fait, demanda à Swartboy
+s'il était vrai, et le Bosjesman répondit affirmativement.</p>
+
+<p>&mdash;Mes compatriotes, dit-il, ont l'habitude d'épier le lion, de
+suivre ses traces jusqu'à ce qu'ils le rencontrent. Quelquefois ils
+sont guidés par les vautours. Quand on a découvert son gîte, on attend
+qu'il ait fini son repas et qu'il s'éloigne. Alors on s'approche
+et on s'approprie ses restes. De cette façon, le Bosjesman s'empare
+souvent des trois quarts d'un animal de haute taille qu'il aurait eu
+de la peine à tuer lui-même. Sachant que le lion est peu disposé
+à l'attaquer, il n'en a pas peur; au contraire, il se félicite de le
+voir. Il est heureux quand les lions sont en grand nombre dans
+une contrée, parce que ce sont des chasseurs qui lui fournissent
+régulièrement des vivres.<a name="page_055" id="page_055"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XIII" id="CHAPITRE_XIII"></a>CHAPITRE XIII.</h3>
+
+<h4>LES VOYAGEURS ANUITÉS</h4>
+
+<p>Nos voyageur auraient longuement disserté sur les lions sans la
+fâcheuse condition de leurs chevaux. Les pauvres bêtes n'avaient
+brouté que pendant quelques heures depuis le passage des criquets
+émigrants; elles souffraient cruellement et il leur restait encore à
+faire un long trajet avant d'arriver au camp.</p>
+
+<p>La nuit était sombre quand elles s'arrêtèrent à l'endroit où elles
+s'étaient reposées le soir précédent. Il n'y avait ni lune, ni étoiles.
+Les gros nuages noirs qui couvraient la voûte du ciel présageaient
+un orage; mais la pluie n'était pas encore tombée.</p>
+
+<p>L'intention des voyageurs était de faire halte et de laisser reposer
+leurs chevaux. Ils mirent pied à terre; mais, après avoir exploré le
+terrain, ils n'y trouvèrent pas trace de gazon!</p>
+
+<p>Ce fait leur parut étrange; ils étaient sûrs d'avoir observé la veille
+des touffes d'herbe à la même place, et il n'y en avait plus!</p>
+
+<p>Les chevaux baissèrent leurs naseaux vers la terre, les relevèrent
+en ronflant, et parurent désappointés. Ils auraient mangé les moindres
+brins d'herbe, car ils arrachaient avec avidité les feuilles des
+buissons devant lesquels ils passaient.</p>
+
+<p>Est-ce que les locustes étaient venues de ce côté? Non: les
+gazons avaient disparu; mais les taillis de mimosas, qu'elles
+n'auraient pas manqué de dévaster, avaient conservé leur feuillage
+délicat.</p>
+
+<p>Les voyageurs s'étaient-ils trompés de route? C'était impossible.
+Von Bloom avait déjà fait quatre fois ce chemin. Quoique
+l'obscurité l'empêchât d'en voir la superficie, il remarquait de loin
+en loin des buissons qui lui étaient connus, et dont la vue le confirmait
+dans l'opinion qu'il était dans la bonne voie.</p>
+
+<p>Surpris au dernier point, il aurait examiné le sol avec attention,<a name="page_056" id="page_056"></a>
+s'il n'avait eu hâte d'arriver à la source. L'eau des gourdes était
+épuisée depuis longtemps; hommes et chevaux souffraient encore
+une fois de la soif.</p>
+
+<p>D'ailleurs, Von Bloom n'était pas sans inquiétude sur le sort de
+ses enfants, dont il était séparé depuis un jour et demi. Plus d'un
+changement pouvait être survenu pendant l'intervalle. Pourquoi les
+avoir laissés seuls, exposés à des dangers imprévus? Il aurait mieux
+valu abandonner le bétail à sa malheureuse destinée.</p>
+
+<p>Telles étaient les tardives réflexions du porte-drapeau. Un pressentiment
+lui disait qu'il était arrivé quelque malheur.</p>
+
+<p>Les voyageurs s'avançaient en silence; ce fut Hendrick qui entama
+de nouveau la conversation en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis d'avis que nous nous sommes égarés.</p>
+
+<p>&mdash;Rassure-toi, répondit Von Bloom; nous suivons la bonne
+direction.</p>
+
+<p>&mdash;Baas, dit à son tour le Bosjesman, je ne m'y reconnais plus.</p>
+
+<p>&mdash;Va toujours, reprit le fermier; nous nous rapprochons de
+notre camp.</p>
+
+<p>Cependant, un mille plus loin, il avoua qu'il commençait à sentir
+le premier trouble de l'incertitude. Au bout d'un autre mille, il déclara
+qu'il était perdu.</p>
+
+<p>Ce qu'il y avait de mieux à faire en pareil cas, c'était de s'en rapporter
+à la sagacité instinctive des chevaux; mais ils avaient faim,
+et quand on les abandonnait à eux-mêmes, ils se ruaient sur les
+mimosas. On était obligé de les presser à coups de fouet et d'éperons,
+de sorte qu'il était difficile de conserver à leur marche quelque
+régularité.</p>
+
+<p>Nos voyageurs calculaient qu'ils devaient être près de leur camp;
+mais n'en voyant pas briller le feu, ils résolurent de faire halte.
+Ils attachèrent leurs chevaux à des buissons, s'enveloppèrent dans
+leur kaross et se couchèrent. Hendrick et Swartboy furent bientôt
+endormis. Von Bloom était assez fatigué pour les imiter;
+mais les angoisses de son c&oelig;ur paternel l'empêchèrent de fermer
+les yeux.</p>
+
+<p>Il attendit l'aurore avec impatience, et dès les premières clartés
+promena ses regards sur les environs. Ils s'étaient par hasard
+arrêtés sur une éminence d'où l'on dominait une grande étendue<a name="page_057" id="page_057"></a>
+de pays; mais il n'eut pas la peine de faire le tour de ce panorama.
+Du premier coup d'&oelig;il il aperçut la tente blanche de sa
+charrette.</p>
+
+<p>Le cri de joie qu'il poussa réveilla les dormeurs. Ils se levèrent
+aussitôt et partagèrent la satisfaction de Von Bloom; mais peu à
+peu elle fit place à la surprise. Etait-ce bien leur charette? Etait-ce
+bien la place où il l'avait laissée?</p>
+
+<p>La vallée où ils avaient campé était de forme oblongue, resserrée
+entre deux pentes douces, et arrosée par une source qui alimentait
+un étang. Ils voyaient l'eau étinceler à la lumière du soleil; il
+leur semblait reconnaître les monticules qui bordaient le vallon;
+mais ils cherchaient vainement le verdoyant tapis dont ils l'avaient
+vu couvert. Le sol qu'ils avaient sous les yeux était nu.
+Les buissons qui croissaient çà et là n'avaient point de feuilles
+et les arbres seuls conservaient un peu de verdure. Le paysage
+n'offrait qu'une vague analogie avec celui qui environnait leur camp.</p>
+
+<p>&mdash;Cette charrette doit appartenir à d'autres voyageurs, se dirent
+Hendrick et Von Bloom.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez! s'écria Swartboy en se baissant brusquement.</p>
+
+<p>Le Bosjesman étudia le terrain, sur lequel il appela l'attention
+de ses compagnons. Ils y remarquèrent avec stupéfaction les traces
+de plusieurs milliers de sabots. La terre avait l'aspect d'un vaste
+parc à moutons; si vaste qu'elle était foulée de toutes parts à perte
+de vue.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela signifie? demanda Hendrik.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y comprends rien, dit Von Bloom.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous l'expliquer, dit Swartboy. C'est bien notre charrette
+dans la même vallée, au bord de la même source, mais seulement
+il y a eu un <i>trek-boken</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Un <i>trek-boken</i>! s'écrièrent Von Bloom et Hendrik.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, baas, et il a été très-grand. Voyez plutôt les traces des
+antilopes!</p>
+
+<p>Von Bloom se rendit compte alors de la nudité du pays, de l'absence
+des feuilles dans les buissons et des milliers d'empreintes
+dont le sol était couvert. Un trek-boken avait eu lieu, c'est-à-dire
+que des troupeaux d'antilopes springboks avaient traversé la contrée
+dans une de leurs émigrations.<a name="page_058" id="page_058"></a></p>
+
+<p>Les alarmes de Von Bloom se dissipèrent en partie; cependant il
+s'empressa de débrider son cheval et de descendre dans la vallée.
+En approchant, il vit autour de la charrette les deux chevaux et la
+vache attachés aux roues de la charrette, sous laquelle s'allongeait
+une masse informe. Le feu du camp brûlait derrière le véhicule.
+Le c&oelig;ur palpitant, les yeux fixes, les deux voyageurs s'avancèrent
+précipitamment, sans que personne vînt à leur rencontre. Leur
+souffrance était au comble, lorsque les deux chevaux attachés à
+la charette hennirent avec bruit. La masse noire qui était dessous
+s'agita et se dressa brusquement: c'était Totty. Les rideaux qui
+fermaient la tente s'écartèrent pour livrer passage à trois jeunes
+têtes. Peu de temps après le petit Jan et Gertrude sautaient dans les
+bras de leur père, tandis que Hans et Hendrik, Swartboy et Totty
+échangeaient de joyeuses félicitations.<a name="page_059" id="page_059"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XIV" id="CHAPITRE_XIV"></a>CHAPITRE XIV.</h3>
+
+<h4>LE TREK-BOKEN</h4>
+
+<p>Ceux qui étaient restés au camp avaient eu leurs aventures. Leur
+récit fut de nature à troubler la satisfaction générale, car ils révélèrent
+un fâcheux événement. Les moutons et les chèvres avaient été
+entraînés de la manière la plus singulière, et on avait peu
+d'espoir de les revoir jamais. Voici quel fut le rapport de Hans:</p>
+
+<p>«Le jour de votre départ, il ne se passa rien de particulier. Dans
+l'après-midi, je travaillai à couper des faisceaux d'épines pour faire
+un kraal; Totty m'aida à les ranger, tandis que Jan et Gertrude
+surveillaient le troupeau. Fatigué d'une longue course et trouvant
+de l'herbe à discrétion, il ne s'écarta pas de la vallée. Avec le concours
+de Totty je parvins à établir le kraal que vous voyez. On y
+mit les moutons, les chèvres et la vache, qu'on eut soin de traire.
+Nous étions là, et nous dormions tous jusqu'au matin sans nous
+déranger. Les chacals et les hyènes vinrent rôder autour de nous,
+mais il leur fut impossible de franchir la haie épineuse. Au point
+du jour nous déjeunâmes avec du lait et les restes de la veille. Les
+moutons, les chèvres, la vache et les deux chevaux furent cachés
+dans le vallon, sous la surveillance de Totty. J'enjoignis à Jan et
+à Gertrude de ne pas s'écarter de la charrette, et prenant mon
+fusil, je me mis en devoir d'aller chercher de quoi dîner. Je ne me
+souciais pas de tuer encore un mouton.</p>
+
+<p>«Je ne montai point à cheval. Il me semblait avoir aperçu des
+antilopes dans la plaine, et il était plus facile de s'en approcher à
+pied. Quand je fus sorti de la vallée, j'eus devant les yeux un spectacle
+qui m'étonna, je puis vous l'assurer. Du côté de l'est, toute
+la plaine disparaissait sous une multitude innombrable d'animaux.
+A leurs flancs d'un jaune éclatant, aux poils blancs de leur croupe,
+je reconnus des antilopes springboks. Elles étaient dans une vive<a name="page_060" id="page_060"></a>
+agitation. Tandis que les unes broutaient en marchant, d'autres
+faisaient en l'air des bonds prodigieux et retombaient sur le dos
+de leurs camarades. Jamais je n'avais rien vu de plus bizarre et
+de plus agréable à la fois. Je jouissais paisiblement de ce spectacle,
+car je savais que ces petites gazelles étaient parfaitement inoffensives.
+J'allais m'avancer vers elles, lorsque je les vis se diriger vers
+moi avec une vitesse surprenante. Je n'avais donc qu'à les attendre,
+et je me plaçai en embuscade derrière un buisson. Un quart d'heure
+après l'avant-garde défilait devant moi. Je ne songeai pas d'abord à faire
+feu, et je restai caché, épiant les mouvements de ces gracieuses
+bêtes. J'examinais avec curiosité leurs formes légères, leurs membres
+délicats, leurs dos couleur de cannelle et leurs ventres blancs
+avec une bande d'un ton châtain de chaque côté. Les mâles avaient
+des cornes en forme de lyre. Quand elles sautaient, je voyais flotter
+sur leurs croupes une profusion de longs poils soyeux aussi blancs
+que la neige.</p>
+
+<p>»Après avoir suffisamment admiré, je songeai à mon dîner, et
+me rappelant que la chair des femelles et préférable à celle des
+mâles, j'en ajustai une dont la taille et les proportions m'avaient
+séduit. Elle tomba; mais à mon grand étonnement, les autres ne
+s'enfuirent pas. Quelques-unes reculèrent ou firent des bonds, puis
+elles se mirent à brouter sans manifester la moindre émotion.</p>
+
+<p>»Je rechargeai mon arme et j'abattis un mâle, sans que la
+troupe s'effrayât davantage. J'allais charger pour la troisième fois,
+quand je me trouvai au milieu du troupeau, dont les rangs pressés
+m'avaient enveloppé. Jugeant inutile de me cacher plus longtemps
+derrière le buisson, je me levai sur les genoux, j'achevai de charger
+mon arme, et je fis une nouvelle victime. Loin de s'arrêter, ses camarades
+lui passèrent sur le corps par milliers.</p>
+
+<p>»Je me levai et mis de nouveau une balle dans mon fusil.</p>
+
+<p>»Pour la première fois, je me mis à réfléchir à l'étrange conduite
+des springboks. Au lieu de s'enfuir à mon aspect, elles faisaient
+un léger bond de côté et poursuivaient ensuite leur route; elles
+paraissaient obéir à une espèce de fascination. Je me souviens d'avoir
+entendu dire que c'était ainsi qu'elles en agissaient dans leurs
+migrations ou trek-bokens, et j'en conclus que j'assistais à un trek-boken.
+J'en acquis bientôt la certitude, car le troupeau s'épaississait<a name="page_061" id="page_061"></a>
+à chaque instant. La foule rendit bientôt ma situation aussi singulière
+qu'embarrassante; je n'avais pas peur des antilopes, qui
+n'avaient pas l'air de vouloir employer leurs cornes contre moi et
+qui cherchaient au contraire à m'éviter; mais ma présence n'alarmait
+que les plus proches, et celles qui venaient à leur suite ne
+s'écartaient pas de leur route: de sorte que les premières poussées
+en avant était obligées, pour ne pas m'atteindre, de sauter sur le dos
+de celles qui les précédaient.</p>
+
+<p>»Je ne saurais décrire les sensations étranges que j'éprouvai
+dans cette situation inusitée. Elle n'était pas d'ailleurs intolérable.
+Il se formait constamment autour de moi un cercle assez grand
+pour me permettre de charger et de tirer, et j'aurais pu profiter
+longtemps de cet avantage, si je n'avais songé tout à coup à nos
+moutons.</p>
+
+<p>»Ils vont être entraînés, me dis-je. Je me rappelle qu'on m'a
+cité des exemples de faits pareils. L'avant-garde des antilopes est
+déjà dans la vallée; il faut que je devance leur principal corps d'armée
+et que je fasse rentrer les moutons dans le kraal.</p>
+
+<p>»Je me mis en route immédiatement, mais, à ma grande douleur,
+je reconnus que je ne pouvais pas aller vite. Lorsque j'approchais
+des antilopes, elles sautaient l'une sur l'autre en désordre, mais
+sans me livrer passage. J'étais si près de quelques-unes, qu'il m'eût
+été facile de les abattre d'un coup de crosse. Afin de les intimider,
+je me mis à crier en brandissant mon fusil à droite et à gauche;
+je parvins à gagner ainsi du terrain et je conçus l'espoir de me
+dégager, en apercevant devant moi un espace libre dont la limite
+était indiquée par des groupes plus compactes d'antilopes. Je n'eus
+pas le temps de me demander pourquoi elles laissaient une brèche
+dans leurs rangs. Préoccupé du salut de notre troupeau, je ne pensais
+qu'à m'avancer le plus rapidement possible.</p>
+
+<p>»Je redoublai d'efforts pour me frayer une route, qui se refermait
+sans cesse derrière moi; j'atteignis de la sorte l'espace découvert,
+et j'allais le franchir, lorsque je vis au centre un grand lion
+jaune.</p>
+
+<p>»La solution de continuité que j'avais remarquée dans les rangs
+m'était suffisamment expliquée. Si j'en eusse connu la cause, j'aurais
+pris une autre direction; mais il n'était plus temps de reculer. Le<a name="page_062" id="page_062"></a>
+lion était à dix pas devant moi et je n'en étais séparé que par deux
+lignes de springboks.</p>
+
+<p>»Il est inutile de dire que j'eus peur et que je ne sus d'abord
+quel parti prendre. Mon fusil était encore chargé, car l'idée de sauver
+notre troupeau m'avait fait oublier ma chasse, mais devais-je tirer
+sur le lion? C'eût été une imprudence. Il avait le dos tourné et je
+n'avais pas encore attiré son attention. Dans la position que nous
+occupions respectivement, je ne pouvais guère que le blesser, et c'eût
+été m'exposer à être mis en pièces. Ces réflexions me prirent à peine
+quelques secondes. J'avais tourné le dos et j'allais me perdre au milieu
+des springboks lorsque, jetant sur le lion un regard de côté, je
+le vis s'arrêter brusquement; je m'arrêtai de même, sachant que
+c'était ce que j'avais de mieux à faire, et j'éprouvai un grand soulagement
+en remarquant qu'il n'avait pas les yeux fixés sur moi.
+La faim lui était sans doute revenue, car, après avoir fait quelques
+pas, il bondit au milieu d'un groupe et s'abattit sur le dos d'une
+antilope. Les autres s'écartèrent, et un nouvel espace libre s'ouvrit
+autour du terrible animal.</p>
+
+<p>»Il était plus près de moi que jamais, et je le voyais distinctement
+couché sur sa victime, dont ses longues dents rongeaient
+le cou et dont ses griffes déchiraient le corps frémissant. Il avait
+les yeux fermés comme s'il eût été endormi, et ne faisait pas le
+moindre mouvement: sa queue seule vibrait doucement, pareille à
+celle d'un chat qui vient de prendre une souris.</p>
+
+<p>»Je savais que dans cet état le lion se laissait approcher. J'étais
+à bonne portée, et il me prit fantaisie de tirer; j'avais le pressentiment
+que mon coup serait mortel. La large tête de l'animal était
+devant mes yeux. Je l'ajustai. Je fis feu; mais au lieu d'attendre
+pour juger de l'effet de ma balle, je m'enfuis dans une direction
+opposée; je ne m'arrêtai qu'après avoir mis plusieurs acres d'antilopes
+entre le lion et moi, puis je poursuivis ma route vers la
+charrette. Jan, Gertrude et Totty étaient en sûreté sous la tente;
+mais les moutons et les chèvres, confondus avec les springboks,
+s'éloignaient avec autant de rapidité que s'ils eussent appartenu à
+la même espèce. Je crains bien qu'ils ne soient tous perdus.»</p>
+
+<p>&mdash;Et le lion? demanda Hendrik.</p>
+
+<p>&mdash;Il est là-bas, répondit Hans en montrant une masse jaune sur<a name="page_063" id="page_063"></a>
+laquelle planaient déjà les vautours. Je l'ai tué. Vous-même n'auriez
+pu mieux faire, mon cher Hendrik.</p>
+
+<p>En disant ces mots, Hans sourit d'une façon qui prouvait qu'il ne
+cherchait pas à tirer vanité de son exploit.</p>
+
+<p>Hendrik félicita chaleureusement son frère et exprima le regret
+de n'avoir pas été témoin de la prodigieuse émigration des springboks.</p>
+
+<p>On n'avait pas de temps à perdre en conversation. Von Bloom
+et les siens étaient dans une situation critique. De tout leur bétail,
+il ne leur restait plus qu'une vache; ils avaient des chevaux, mais
+pas un brin d'herbe pour les nourrir. Il était inutile de suivre la
+trace des springboks dans l'espoir de retrouver les moutons et les
+chèvres. D'après Swartboy, les pauvres bêtes pouvaient être entraînées
+à des centaines de milles avant d'être à même de se séparer
+du grand troupeau et de terminer leur voyage involontaire.</p>
+
+<p>Les chevaux étaient hors d'état de marcher. Les feuilles de mimosa
+qu'ils broutaient n'étaient pas une nourriture assez substantielle
+pour réparer leurs forces épuisées. Elles ne pouvaient servir qu'à
+prolonger momentanément leur vie jusqu'à ce qu'on leur trouvât
+un pâturage; mais où le trouver? les sauterelles et les antilopes
+semblaient avoir métamorphosé l'Afrique en un désert.</p>
+
+<p>Le porte-drapeau eut bientôt pris une résolution, celle de passer
+la nuit dans la vallée et de se mettre le lendemain à la recherche
+d'une autre source. Par bonheur, Hans n'avait pas négligé de ramasser
+deux ou trois springboks, dont la chair succulente réconforta les
+trois voyageurs.</p>
+
+<p>On laissa les chevaux chercher leur subsistance à leur guise.</p>
+
+<p>Dans des circonstances ordinaires, ils auraient dédaigné les
+feuilles de mimosa; mais, pressés par la faim, ils levèrent la
+tête comme des girafes et dépouillèrent sans façon les branches
+épineuses.</p>
+
+<p>Quelques naturalistes de l'école de Buffon ont prétendu que les
+animaux respectaient leur roi même après sa mort, et que le loup,
+l'hyène, le renard, le chacal ne touchaient jamais au cadavre d'un
+lion. Le porte-drapeau et sa famille purent se convaincre que cette
+assertion était inexacte: les chacals et les hyènes se jetèrent sur les
+dépouilles du lion et les firent disparaître en peu de temps. Sa peau<a name="page_064" id="page_064"></a>
+même fut dévorée, et les fortes mâchoires des hyènes broyèrent ses
+ossements. La déférence que ces bêtes féroces témoignent au lion
+finit avec sa vie. Quand il a succombé, elles le mangent avec autant
+d'audace que si c'était le plus vil des animaux.<a name="page_065" id="page_065"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XV" id="CHAPITRE_XV"></a>CHAPITRE XV.</h3>
+
+<h4>A LA RECHERCHE D'UNE FONTAINE</h4>
+
+<p>Von Bloom fut en selle de bonne heure, accompagné de Swartboy.
+Ils prirent les chevaux qui étaient restés au camp et qui étaient
+plus frais que les autres.</p>
+
+<p>Les deux explorateurs marchèrent à l'ouest, dans l'espoir qu'ils
+seraient plus vite hors du territoire ravagé par les antilopes, qui
+allaient du nord au sud. A leur vive satisfaction, au bout d'une
+heure de marche, ils eurent franchi le sol qu'avait foulé le trek-boken.
+Ils ne trouvèrent pas d'eau, mais l'herbe était abondante.</p>
+
+<p>Le porte-drapeau renvoya Swartboy au camp, et le chargea
+d'amener les autres chevaux et la vache dans un lieu qu'il lui
+désigna. Lui-même poursuivit ses investigations.</p>
+
+<p>Une longue ligne de collines abruptes, qui paraissait se diriger
+à l'ouest, s'élevait au-dessus de la plaine. Il s'achemina de ce côté,
+dans l'espoir de rencontrer l'eau près de la base de ces hauteurs.
+A mesure qu'il s'en approchait, il découvrait des sites de plus en
+plus riants. Il traversa des prairies séparées les unes des autres
+par des bouquets de mimosas aux feuilles délicates, que dominaient
+des arbres d'une taille gigantesque et d'une espèce inconnue.
+Leurs troncs étaient grêles, mais chacun d'eux, couronné d'une
+épaisse cime de feuillage, semblait à lui seul une petite forêt.
+Toute la contrée avait l'aspect d'un parc, et sa beauté contrastait
+avec la sinistre rudesse des collines qui montaient verticalement
+comme des murailles à plusieurs centaines de pieds. C'était un
+bonheur de trouver un coin aussi fertile dans une région désolée, car
+les collines étaient la limite méridionale d'un désert fameux, le
+désert de Kalihari.</p>
+
+<p>En d'autres circonstances, le fermier ruiné aurait été dans
+l'extase, mais que lui importaient ces magnifiques pâturages<a name="page_066" id="page_066"></a>
+maintenant qu'il n'avait plus de bestiaux à nourrir? La vue de
+la riche nature qui l'entourait contribuait à rendre ses réflexions
+plus pénibles. Mais il ne s'abandonna pas au désespoir. Ses embarras
+présents l'occupaient assez pour l'empêcher de songer à l'avenir.
+Son premier soin fut de choisir un endroit où il pouvait faire reposer
+les chevaux. Il se mit ensuite à chercher l'eau avec un redoublement
+d'activité. Sans eau, cet admirable site n'avait pas pour lui
+plus de valeur que le désert, mais il était impossible qu'il fût privé
+de cet élément essentiel. Ainsi pensait avec raison Von Bloom, et
+à chaque bouquet d'arbres, il examinait le sol avec une scrupuleuse
+attention.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà un bon signe! s'écria-t-il avec joie en voyant s'envoler
+devant lui une couvée de perdrix namaquas; elles s'éloignent
+rarement de l'eau.</p>
+
+<p>Peu d'instants après, il vit courir dans un taillis un troupeau de
+belles pintades ou poules de Guinée. C'était encore un indice que
+l'eau était proche. Pour comble de bonheur, il aperçut entre les branches
+d'un grand arbre le brillant plumage d'un perroquet.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis certain maintenant, se dit-il, qu'il y a quelque source
+ou quelque mare aux environs.</p>
+
+<p>Il s'avança plein d'espoir, et après avoir atteint la cime d'un monticule,
+il s'y arrêta pour observer le vol des oiseaux. Il vit successivement
+deux compagnies de perdrix prendre la direction de l'ouest,
+et s'abattre près d'un arbre énorme qui croissait à cinq cents pas
+du bas de la chaîne des collines. Cet arbre était isolé, et ses dimensions
+dépassaient de beaucoup celles des autres. Pendant que Von Bloom
+le contemplait avec admiration, il vit se percher sur les branches
+plusieurs perroquets, qui, après avoir caqueté un moment, descendirent
+sur la plaine à peu de distance du tronc.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a de l'eau de ce côté, pensa Von Bloom; allons-y-voir.</p>
+
+<p>Sans attendre qu'on le pressât, son cheval s'était déjà mis en mouvement,
+et à peine eut-il la tête tournée vers l'arbre qu'il trotta
+gaiement, en allongeant le cou et en hennissant.</p>
+
+<p>Le cavalier, se fiant à l'instinct de sa monture, lâcha la bride, et
+au bout de moins de cinq minutes, tous deux se désaltéraient à la
+source limpide qui jaillissait presque au pied du grand arbre.</p>
+
+<p>Le porte-drapeau avait envie de retourner à son camp; mais il réfléchit<a name="page_067" id="page_067"></a>
+qu'il ne perdrait pas de temps si, en laissant son cheval paître
+et se refaire, il le mettait en état d'accomplir plus vite le trajet: il
+débrida la pauvre bête, lui donna la liberté, et s'étendit à l'ombre
+du grand arbre.</p>
+
+<p>C'était un nwana ou figuier sycomore. Le tronc n'avait pas
+moins de vingt pieds de diamètre; il était nu jusqu'à trente pieds
+environ. A cette hauteur s'étendaient horizontalement des branches
+nombreuses, garnies d'un épais feuillage, à travers lequel luisaient
+des fruits ovoïdes aussi gros que des cocos. Les perroquets et
+plusieurs autres espèces d'oiseaux les becquetaient avec avidité.</p>
+
+<p>Des arbres du même genre étaient épars ça et là dans la plaine,
+et bien qu'ils s'élevassent tous au-dessus des taillis environnants,
+aucun d'eux n'était aussi remarquable que celui qui croissait près
+de la source.</p>
+
+<p>En jouissant de ce frais ombrage, Von Bloom ne put s'empêcher
+de penser que le site serait merveilleusement propice à la construction
+d'un kraal. Les hôtes du nouveau logis n'y auraient rien à craindre
+ni des ardents rayons du soleil d'Afrique, ni même de la pluie, qui
+pouvait à peine pénétrer à travers ce dais de feuillage. Si le fermier
+avait encore eu ses bestiaux, il aurait pris aussitôt la résolution de
+fixer son domicile dans cet emplacement. Mais que pouvait-il y faire?
+C'était pour lui un désert. Il n'avait aucun moyen d'y établir une
+industrie lucrative. A la vérité, le gibier était abondant, et la chasse
+lui offrait des ressources; mais la perspective d'une pareille existence
+était triste, parce qu'elle n'assurait en rien l'avenir de la famille.
+Les enfants devaient-ils grandir pour n'être que de pauvres chasseurs,
+presque au niveau des Hottentots nomades?</p>
+
+<p>&mdash;Non, se dit-il, je ne bâtirai point de maison dans ces lieux. Il
+est bon d'y passer quelques jours pour laisser reposer mes chevaux
+fatigués. Ensuite je tenterai un dernier effort et me rapprocherai du
+centre de la colonie... Et pourtant qu'y ferai-je après mon retour? A
+quelque parti que je m'arrête, mon avenir est sombre et incertain.</p>
+
+<p>Après s'être abandonné pendant une heure à ses réflexions, Von
+Bloom remonta à cheval et retourna à son camp. En moins de
+deux heures, il rejoignit Swartboy et Hendrik. On attela les chevaux
+à la charrette, et le lourd véhicule traversa de nouveau les plaines.
+Avant le coucher du soleil, il était abrité sous le gigantesque nwana.<a name="page_068" id="page_068"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XVI" id="CHAPITRE_XVI"></a>CHAPITRE XVI.</h3>
+
+<h4>LE TERRIBLE TSETSÉ</h4>
+
+<p>Le verdoyant tapis qui s'étendait à l'entour, le feuillage des
+arbres, l'eau de la source, les fleurs qui en diapraient les bords,
+les rochers noirs qui se dressaient au loin, tout était combiné pour
+rendre le paysage agréable aux yeux des voyageurs, et ils
+exprimèrent bruyamment leurs émotions pendant qu'on dételait
+la charrette.</p>
+
+<p>Le site plaisait à tout le monde. Hans en aimait le calme et les
+beautés agrestes. Il se promettait d'y rêver en se promenant un
+livre à la main. Hendrik avait remarqué les traces d'animaux de la
+plus grande espèce, et comptait se livrer au noble plaisir de la chasse.
+La petite Gertrude était enchantée de voir tant de belles fleurs: des
+géraniums écarlates, des jasmins étoilés, des belladones roses ou
+blanches. Sur les arbres eux-mêmes s'épanouissaient des bouquets
+embaumés. L'arbuste à sucre (<i>protea mellifera</i>) étalait ses grandes
+corolles en forme de coupe tachetées de rose, de blanc et de vert.
+L'arbre d'argent (<i>leucodendron argenteum</i>), dont la brise agitait les
+feuilles, ressemblait à une énorme touffe de fleurs soyeuses. Les
+grappes jaunes des mimosas remplissaient l'air de leurs parfums
+pénétrants.</p>
+
+<p>Dans le voisinage de la fontaine étaient des plantes de formes
+étranges: des euphorbes d'espèces diverses; le zamia, dont les
+feuilles ressemblent à des palmes; le <i>strelitzia reginæ</i>; l'aloès
+arborescent, aux longs épis d'un rouge de corail. Mais ce qui excita
+surtout l'admiration de la petite Gertrude, ce fut le lis d'eau
+(<i>nympha cærulea</i>), qui est certainement un des plus gracieux
+spécimens de la végétation africaine. A peu de distance de la source
+était un étang, ou aurait pu même dire un petit lac, et sur sa surface
+limpide reposaient les corolles bleu de ciel du lis d'eau. Gertrude,<a name="page_069" id="page_069"></a>
+tenant son faon en laisse, descendit sur la rive pour les regarder.
+Elle s'imaginait qu'elle ne se lasserait jamais de regarder tant de
+belles choses.</p>
+
+<p>&mdash;J'espère que nous resterons longtemps ici, dit-elle au petit Jan.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'espère aussi. Oh! Gertrude, le bel arbre que voilà! En
+vérité, les noix sont aussi grosses que ma tête. Comment allons-nous
+faire pour en abattre quelques-unes?</p>
+
+<p>Et les enfants tinrent mille propos analogues dans le ravissement
+où les plongeait le spectacle de cette riche nature.</p>
+
+<p>La joie de cette jeune famille était tempérée par la tristesse qu'elle
+remarquait sur le front de Von Bloom. Il était assis sous le nwana,
+mais il avait les yeux baissés et reprenait ses tristes rêveries de la
+veille. Le seul parti qu'il eût à prendre était de retourner aux établissements
+pour y recommencer sa fortune. Mais comment sortir de
+sa misérable position? Il fallait à ses débuts se mettre au service de
+ses riches voisins, et c'était dur pour un homme accoutumé à une vie
+indépendante.</p>
+
+<p>Il regarda ses cinq chevaux qui paissaient à l'ombre des collines,
+et jugea que dans trois ou quatre jours ils auraient recouvré assez
+de force pour se mettre en route. C'étaient de bonnes bêtes, capables
+de traîner la charrette avec une rapidité suffisante, et il calculait
+combien il leur faudrait de temps pour regagner les frontières de
+la colonie. Il ne se doutait guère qu'ils avaient été attelés pour la
+dernière fois et qu'ils étaient condamnés. C'était pourtant la vérité:
+moins d'une semaine après, leurs ossements étaient la proie des
+hyènes et des chacals. En ce moment même, où ils broutaient
+paisiblement l'herbe touffue, le poison pénétrait leurs veines, et ils
+recevaient de mortelles blessures. Hélas! un nouveau malheur
+attendait Von Bloom. De temps en temps il remarquait que les
+chevaux éprouvaient une certaine inquiétude, qu'ils tressaillaient
+brusquement, qu'ils agitaient leurs longues queues et se frottaient
+la tête contre les buissons.</p>
+
+<p>&mdash;C'est quelque mouche qui les importune, pensa-t-il, et il ne
+s'en préoccupa point d'avantage.</p>
+
+<p>C'était en effet une mouche qui les importunait; mais si Von Bloom
+avait su à quelle espèce appartenait l'insecte, il se serait empressé
+d'appeler ses enfants, et d'éloigner ses chevaux de ce lieu fatal; mais<a name="page_070" id="page_070"></a>
+il ne connaissait pas l'&oelig;stre d'Afrique, que les indigènes appellent
+tsetsé.</p>
+
+<p>Le soleil allait se coucher, lorsque Von Bloom remarqua que l'agitation
+des chevaux augmentait, qu'ils frappaient la terre de leurs
+sabots, et qu'ils couraient parfois en hennissant avec colère. Leurs
+allures étranges le déterminèrent à aller voir de près ce qui les tourmentait.
+Il partit avec Hans et Hendrik, et en arrivant ils trouvèrent
+les chevaux au milieu d'un essaim considérable de mouches semblables
+à des abeilles. Elles étaient toutefois plus petites, d'une
+couleur brune et d'une incroyable activité dans leur vol. Elles
+tournoyaient par milliers autour de chaque cheval, se posaient
+sur sa tête, sur son cou, sur ses flancs, et le perçaient de leurs
+aiguillons.</p>
+
+<p>&mdash;Il est impossible à ces chevaux de paître ici, dit Von Bloom.
+Emmenons-les dans la plaine, ils seront débarrassés des mouches
+qui les incommodent.</p>
+
+<p>Hendrik ne songeait aussi qu'à plaindre les souffrances passagères
+des chevaux, mais Hans était plus inquiet. Il avait lu la description
+d'un insecte commun dans l'intérieur de l'Afrique méridionale, et il
+conçut des alarmes que partagèrent bientôt ses compagnons.</p>
+
+<p>&mdash;Faites venir Swartboy, dit le fermier.</p>
+
+<p>Le Bosjesman était occupé à décharger la charrette, et n'avait fait
+aucune attention aux mouvements désordonnés des chevaux; mais
+dès qu'il eut vu la troupe ailée tournoyer autour d'eux, ses petits
+yeux s'écarquillèrent, ses grosses lèvres tombèrent, et toute sa physionomie
+prit une expression de stupeur.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il? demanda son maître.</p>
+
+<p>&mdash;Myne boor, ce sont des tsetsés!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que des tsetsés?</p>
+
+<p>&mdash;Myne Gott! tous vos chevaux sont morts.</p>
+
+<p>Swartboy se mit à expliquer d'un ton lamentable que les mouches
+qu'ils voyaient étaient venimeuses; que tous les chevaux mourraient
+infailliblement les uns après les autres, suivant le nombre des piqûres
+qu'ils avaient reçues, et qu'au bout d'une semaine il n'en resterait
+plus un seul.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut attendre, ajouta-t-il, vous verrez demain.</p>
+
+<p>La triste prédiction se réalisa. Douze heures plus tard les chevaux<a name="page_071" id="page_071"></a>
+étaient enflés; ils avaient les yeux fermés, refusaient de manger, et
+erraient d'un pas mal assuré dans la prairie, en exprimant leurs
+souffrances par de sourds gémissements.</p>
+
+<p>Von Bloom les saigna et employa divers remèdes; mais inutilement.
+La blessure de l'&oelig;stre africain est incurable.<a name="page_072" id="page_072"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XVII" id="CHAPITRE_XVII"></a>CHAPITRE XVII.</h3>
+
+<h4>LE RHINOCÉROS A LONGUES CORNES</h4>
+
+<p>On conçoit l'affliction du porte-drapeau; la fortune lui était constamment
+contraire. Depuis plusieurs années ses affaires étaient en
+décadence, ses pertes de plus en plus importantes, et il en était arrivé
+au comble du dénûment. De tout son bétail, il ne possédait plus
+que la vache qui, broutant au milieu de la plaine, avait échappé aux
+terribles diptères. A la vérité, il lui restait encore une charrette commode
+et spacieuse, une véritable maison roulante; mais qu'était-ce
+qu'une charrette sans attelage? Il aurait mieux valu avoir un attelage
+sans charrette.</p>
+
+<p>&mdash;Que faire? que devenir? Il était à environ deux cents milles de
+tout établissement civilisé. Il ne pouvait les franchir qu'à pied, et
+comment faire supporter à des enfants une marche aussi longue?
+S'ils résistaient à la fatigue, comment échapperaient-ils à la faim,
+à la soif, à la dent des bêtes féroces?</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant, se dit Von Bloom, assis la tête entre ses mains, la
+seule chance de salut est de retourner à la colonie. Mes enfants peuvent-ils
+passer ici toute leur existence en vivant péniblement de
+racines et de gibier? Sont-ils faits pour être des enfants des bois?
+Miséricorde divine! que deviendrai-je, que deviendront les miens?</p>
+
+<p>Pauvre Von Bloom! Il avait atteint le dernier degré de sa décadence;
+mais ce jour même sa destinée allait changer, et un incident inattendu
+devait lui faire entrevoir de nouveau un avenir de richesse
+et de prospérité. Il suffit d'une heure non-seulement pour le consoler,
+mais encore pour le rendre heureux. Vous êtes impatients de savoir
+comment s'opéra cette transformation magique. Vous croyez peut-être
+qu'une fée sortit de la fontaine ou descendit des collines pour
+réjouir le c&oelig;ur de l'affligé? Comme vous le verrez, la direction que<a name="page_073" id="page_073"></a>
+prirent les idées du fermier ruiné eut une cause toute naturelle. Nos
+aventuriers étaient assis sous le figuier-sycomore, près du feu devant
+lequel cuisait leur souper. Ils ne se parlaient pas, car les enfants
+n'osaient pas troubler la sombre méditation de leur père. Il rompit
+le silence pour exhaler ses plaintes et exprimer les sinistres pensées
+qui l'assiégeaient. Quand il eut terminé, il porta vaguement les yeux
+sur la plaine, et les fixa sur un animal de taille colossale, qui sortait
+en ce moment d'un massif.</p>
+
+<p>Von Bloom et ses enfants le prirent d'abord pour un éléphant. Ils
+n'étaient pas habitués à voir des éléphants à l'état sauvage, car ces
+animaux, qui hantaient jadis la partie la plus méridionale de l'Afrique,
+ont depuis longtemps abandonné les districts cultivés, et ne se trouvent
+qu'au-delà des frontières de la colonie. Ils savaient pourtant
+qu'il y en avait dans ces parages, et avaient déjà remarqué les traces
+de leur passage.</p>
+
+<p>Swartboy était expérimenté. Dès qu'il eut aperçu l'animal, il s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Un chucuroo, un chucuroo!</p>
+
+<p>&mdash;C'est un rhinocéros, n'est-ce pas? dit Von Bloom traduisant le
+mot indigène que le Bosjesman venait d'employer.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, maître, c'est le rhinocéros blanc à longues cornes, que nous
+appelons chucuroo kobaoba.</p>
+
+<p>Nos lecteurs croient peut-être qu'il n'existe qu'une seule espèce de
+rhinocéros. Nous en connaissons au moins huit espèces distinctes, et
+je n'hésite pas à penser que le nombre en augmentera quand on aura
+exploré complètement le centre de l'Afrique, l'Asie méridionale et
+les îles asiatiques.</p>
+
+<p>Il existe quatre espèces bien connues de rhinocéros au sud de
+l'Afrique; une au nord du même continent; et toutes diffèrent du
+rhinocéros des Indes, le plus gros des animaux de ce genre. Le rhinocéros
+de Sumatra, qui habite exclusivement cette île, constitue une
+espèce particulière, ainsi que celui de Java. Voilà donc huit espèces
+bien caractérisées.</p>
+
+<p>Le rhinocéros des Indes est le plus généralement connu; il a été
+souvent représenté dans les recueils zoologiques; on le trouve empaillé
+dans les muséums, ou même vivant dans les ménageries.
+Celui qui fut amené en France en 1771, installé à Versailles, et
+transporté plus tard au jardin des plantes de Paris, vécut jusqu'en 1793.<a name="page_074" id="page_074"></a>
+Il avait résisté pendant vingt-deux ans aux rigueurs du climat
+européen.</p>
+
+<p>Le rhinocéros des Indes a neuf à dix pieds de longueur, la tête
+triangulaire, la gueule médiocrement fendue, les oreilles grandes et
+mobiles, les yeux petits, la démarche brusque et pesante. Ce qui le
+distingue, ce sont les protubérances dont sa peau est couverte, les
+replis profonds qu'elle forme en arrière des épaules et des cuisses.
+Il habite l'Inde, Siam et la Cochinchine.</p>
+
+<p>Le rhinocéros d'Abyssinie a, comme le précédent, des plis à la
+peau, mais beaucoup moins prononcés. Sa corne nasale est très
+comprimée.</p>
+
+<p>Le rhinocéros du Java est unicorne. Ses oreilles, peu évasées, présentent
+à leur extrémité quelques poils d'un brun roux. Le chanfrein
+de sa tête est arqué en creux, sa queue large est comprimée;
+sa peau rugueuse, hérissée de poils bruns rares et courts, offre des
+replis peu marqués sous le cou, au-dessus des jambes, à la cuisse
+et en arrière des épaules.</p>
+
+<p>Le rhinocéros de Sumatra a deux cornes noires, dont une est rudimentaire.
+Sa peau est couverte de poils noirâtres, et n'a qu'un
+seul pli, qui s'étend entre les deux épaules et s'arrête de chaque
+côté des aisselles.</p>
+
+<p>Les naturels du sud de l'Afrique admettent, comme nous l'avons
+dit, quatre espèces de chucuroos ou rhinocéros; et certes il faut
+tenir compte des observations faites par des chasseurs indigènes
+plutôt que des spéculations des naturalistes de cabinet, basées sur
+un os, sur une dent, ou sur une peau rembourée de foin. Ce n'est
+pas grâce à leurs études que nous possédons la connaissance approfondie
+de la nature animale; nous la devons plutôt à ces hardis
+coureurs de bois qu'ils affectent de mépriser. Un d'eux par exemple,
+le major Gordon Cumming, a plus contribué que toute une académie
+à éclaircir la zoologie africaine.</p>
+
+<p>Ce Gordon Cumming, qu'on a taxé d'exagération, à tort selon
+nous, a écrit sur ses voyages en Afrique un livre sans prétention,
+mais rempli de curieux renseignements. Il nous apprend qu'il y
+a dans le sud de ce continent quatre espèces de rhinocéros, connus
+sous les noms de borele, de keitloa, de muchocho et de kobaoba.
+Les deux premiers sont noirs, les deux autres ont la peau blanchâtre.<a name="page_075" id="page_075"></a>
+Ceux-là sont beaucoup plus petits que ceux-ci, dont ils
+diffèrent principalement par la longueur et la position de leurs cornes.</p>
+
+<p>Les cornes de tous les rhinocéros sont placées sur une masse osseuse
+des narines, et c'est de là que vient le nom de ce genre (<i>rin</i>
+nez et <i>keros</i> corne).</p>
+
+<p>Les cornes du borele sont droites, légèrement recourbées en arrière,
+et posées l'une devant l'autre. La corne antérieure est la plus
+longue; elle dépasse rarement dix-huit pouces, mais elle est souvent
+brisée ou réduite par les frottements. La corne postérieure
+n'est qu'une protubérance, tandis que chez le keitloa ou rhinocéros
+noir à deux cornes, toutes deux sont presque également développées.</p>
+
+<p>Chez le muchocho et le kobaoba, les cornes postérieures existent à
+peine, mais les antérieures sont plus longues que dans les autres
+espèces. Celle du muchocho atteint fréquemment trois pieds de longueur;
+celle du kobaoba, qui fait sur son hideux museau une saillie
+de quatre pieds, est une arme formidable.</p>
+
+<p>Les cornes des deux dernières espèces ne se recourbent point en
+arrière; et comme les animaux qui les portent marchent habituellement
+la tête baissée, ces dards longs et pointus sont placés horizontalement.</p>
+
+<p>Les rhinocéros noirs se distinguent des blancs par la forme et la
+longueur du cou, la position des oreilles et quelques détails. Au
+reste, leurs habitudes sont semblables.</p>
+
+<p>La nourriture des rhinocéros noirs se compose surtout des feuilles
+et des branches d'arbustes épineux, tels que l'<i>acacia horrida</i>;
+les autres vivent d'herbe. Les noirs sont féroces, ils attaquent sans
+hésitation les hommes et les animaux; parfois même, dans leur
+aveugle emportement, ils se jettent sur les buissons, les dévastent
+et les mettent en pièces.</p>
+
+<p>Les rhinocéros blancs sont redoutables lorsqu'on les blesse ou
+qu'on les provoque; mais habituellement d'une humeur pacifique,
+ils laissent passer auprès d'eux le chasseur sans l'inquiéter. Ils
+acquièrent un énorme embonpoint, et la chair du jeune rhinocéros
+blanc est recherchée par les indigènes; les variétés noires, au contraire
+n'engraissent pas, et leur chair a mauvais goût.</p>
+
+<p>Les cornes des quatre variétés sont solides, d'un beau grain, et<a name="page_076" id="page_076"></a>
+susceptibles d'un poli brillant. On en fabrique des massues, des
+baguettes de fusils, des maillets, des compas, des manches de couteaux.
+En Abyssinie et dans d'autres parties de l'Afrique septentrionale,
+où les épées sont en usage, on en fait les poignées en
+corne de rhinocéros. Le cuir sert à faire des courroies et des
+fouets appelés <i>jamboks</i>, quoique la peau d'hippopotame soit préférable.</p>
+
+<p>Comme nous l'avons dit, la peau du rhinocéros d'Afrique n'a pas
+les replis, les plaques, les rugosités qui caractérisent celle de son
+congénère d'Asie; cependant elle est loin d'être lisse, et elle est si
+épaisse que les balles de plomb ordinaire s'aplatissent quelquefois
+dessus, et qu'il faut les endurcir avec de la soudure pour qu'elles
+pénètrent.</p>
+
+<p>Le rhinocéros n'est pas amphibie comme l'hippopotame; néanmoins
+il aime l'eau, et s'en éloigne rarement; il se plaît à se vautrer
+dans la boue comme le sanglier pendant les beaux jours d'été,
+et sa robe est presque toujours recouverte d'une épaisse couche de
+fange. Dans la journée, on le voit couché ou debout et dans un
+état de somnolence, à l'ombre d'un mimosa; c'est la nuit qu'il rôde
+pour chercher sa pâture.</p>
+
+<p>Les petits yeux étincelants du rhinocéros le servent assez mal, et
+le chasseur peut s'en approcher aisément sans être vu, en ayant
+soin de se mettre sous le vent, mais s'il est au vent, l'animal dont
+l'odorat est des plus fins, le sent venir d'une très-grande distance;
+si sa vue était aussi bonne que son flair, il serait dangereux de
+l'attaquer, car il court avec assez de rapidité, surtout dans son
+premier élan, pour dépasser un cheval au galop.</p>
+
+<p>Les variétés noires sont plus agiles que les blanches; cependant
+on évite aisément les rhinocéros en sautant de côté, tandis qu'il
+vont aveuglément droit devant eux.</p>
+
+<p>Les rhinocéros noirs ont environ six pieds de haut et treize de
+long; les blancs sont beaucoup plus gros. Le kobaoba a sept pieds
+de hauteur et quatorze de longueur.</p>
+
+<p>Il n'est pas étonnant qu'un animal de dimensions aussi extraordinaires
+soit pris à première vue pour un éléphant. En réalité,
+le kobaoba, sous le rapport de la taille, vient immédiatement après
+l'éléphant, son museau large de dix-huit pouces, sa longue tête<a name="page_077" id="page_077"></a>
+massive, son corps pesant, donnent l'idée d'une force et d'une grandeur
+supérieures peut-être à celles de l'éléphant lui-même; en
+somme, il a l'air d'une caricature de l'éléphant. On peut donc
+s'expliquer l'erreur de nos voyageurs, qui confondirent le kobaoba
+avec l'éléphant.</p>
+
+<p>Au reste, cette erreur dura peu, Swartboy la dissipa en affirmant
+que l'animal qu'ils avaient sous les yeux était le rhinocéros
+blanc.<a name="page_078" id="page_078"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XVIII" id="CHAPITRE_XVIII"></a>CHAPITRE XVIII.</h3>
+
+<h4>COMBAT SANGLANT</h4>
+
+<p>Lorsque le kobaoba fut aperçu pour la première fois, il sortait,
+comme nous l'avons dit, du fourré. Sans s'arrêter, il s'achemina
+vers l'étang dont nous avons parlé, et que son étendue pouvait faire
+passer pour un petit lac.</p>
+
+<p>Quoique alimentée par la source, cette pièce d'eau en était éloignée
+de deux cents mètres, et elle était à peu près à la même
+distance du grand figuier-sycomore. Ses bords formaient une circonférence
+presque parfaite, elle aurait environ cent mètres de diamètre,
+de sorte que sa superficie pouvait être d'un peu plus de deux acres
+anglais (80 ares 9342). Elle avait des droits incontestables au titre
+de lac, que les jeunes gens lui avaient déjà conféré.</p>
+
+<p>En haut de ce lac, c'est-à-dire du côté de la source à laquelle il
+empruntait ses eaux, la berge était élevée, et des rochers dominaient
+le petit ruisseau qui s'y versait à sa naissance. A l'extrémité
+opposée, le rivage était bas, et même en quelques endroits l'eau
+était presque au niveau de la plaine. Aussi voyait-on sur les bords
+qui formaient la limite occidentale du lac les traces d'animaux qui
+venaient y boire. Hendrik le chasseur avait observé les empreintes
+d'espèces qui lui étaient connues, et d'autres qu'il voyait pour la
+première fois.</p>
+
+<p>C'était vers cet abreuvoir que se dirigeait le kobaoba, qui semblait
+le connaître de longue date. Près de la rigole par où s'écoulait le
+trop-plein du lac était une espèce de baie, au bord sablonneux de
+laquelle aboutissait une gorge en miniature, creusée sans doute à
+la longue par les animaux. En entrant dans cette anse ceux de la
+plus grande taille trouvaient assez d'eau pour boire sans se pencher
+et sans faire d'efforts.</p>
+
+<p>Le kobaoba traversa cette gorge et entra dans le lac jusqu'aux<a name="page_079" id="page_079"></a>
+genoux. Après avoir bu à longs traits à plusieurs reprises, en s'interrompant
+pour ronfler ou pour respirer avec un bruit de sifflement,
+il plongea dans l'eau son large museau, la fit jaillir en flots
+d'écume, et s'y vautra comme un porc. La moitié de son énorme
+masse disparut sous l'eau, mais il ne lui prit point fantaisie de
+s'avancer dans le lac pour prendre un bain plus complet.</p>
+
+<p>La première pensée de Von Bloom et de Hendrik fut d'entourer
+le rhinocéros et de le tuer. Ils n'avaient pas de provisions, et Swartboy
+avait déjà fait un pompeux éloge de la chair de cette espèce.
+De son côté, Hendrik qui avait besoin de renouveler la baguette de
+son fusil, avait regardé avec convoitise la longue corne du kobaoba,
+mais il était plus facile de désirer sa mort que de le coucher par
+terre; nos chasseurs n'avaient pas de chevaux en état d'être montés,
+et l'attaquer à pied eût été s'exposer inutilement, car on courait
+risque d'être percé de sa longue pique ou écrasé sous ses larges
+pieds. Si l'on parvenait à se dérober à sa fureur, on n'était pas
+plus avancé, car toutes les espèces de rhinocéros dépassent l'homme
+à la course.</p>
+
+<p>Comment donc se conduire avec lui?</p>
+
+<p>Le plan le meilleur était évidemment de se placer en embuscade
+dans un des fourrés du voisinage, et de tâcher de le tuer de loin. Il
+suffit parfois d'une seule balle pour tuer le rhinocéros, mais il est
+indispensable qu'elle atteigne le c&oelig;ur ou quelque partie essentielle.</p>
+
+<p>L'animal prenait ses ébats et s'y livrait avec tant d'abandon,
+qu'il était probable qu'il ne remarquerait point les chasseurs,
+pourvu qu'ils se missent sous le vent; ils se levèrent pour approcher,
+mais l'exécution de leur projet fut retardée par Swartboy
+qui, dans un accès subit de gaité, se mit à gambader en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Le klow, le klow!</p>
+
+<p>Un étranger aurait pris le Bosjesman pour un fou; mais Von Bloom
+savait que sous le nom de klow les naturels désignent l'éléphant, et
+il s'empressa de porter les yeux du côté indiqué. Sur le ciel jaune
+de l'occident se dessinait une masse noire qu'un examen attentif fit
+reconnaître avec certitude pour un éléphant. Son dos arrondi dominait
+les broussailles, et ses larges oreilles pendantes s'agitaient. Il<a name="page_080" id="page_080"></a>
+s'acheminait vers le lac en suivant presque exactement le chemin
+que le rhinocéros avait pris.</p>
+
+<p>Bien entendu que cette apparition dérangea le plan des chasseurs:
+à la vue de l'éléphant ils ne s'occupèrent plus du kobaoba; ils
+avaient peu d'espoir de parvenir à tuer le gigantesque animal, et
+pourtant l'idée leur en était venue; ils avaient résolu de tenter l'aventure.
+Avant qu'ils eussent rien décidé, l'éléphant touchait au
+bord du lac; quoiqu'il marchât lentement, ses larges enjambées le
+faisaient avancer avec une rapidité qu'on n'aurait pas soupçonnée,
+et il était à quelques pieds de l'eau au moment où ceux qui l'épiaient
+se disposaient à entrer en conférence.</p>
+
+<p>Il s'arrêta, tourna sa trompe en divers sens et parut écouter. Aucun
+bruit ne pouvait l'inquiéter; le kobaoba lui-même était tranquille.</p>
+
+<p>Après une minute d'arrêt, l'éléphant entra dans la gorge que nous
+avons décrite, et les chasseurs purent l'observer à moins de trois
+cents pas de distance; son corps remplissait complètement le petit
+ravin; ses longues défenses jaunes, qui s'allongeaient à plus de
+trois pieds de ses mâchoires, se courbaient gracieusement, la pointe
+tournée vers le ciel.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un vieux mâle, dit Swartboy à voix basse.</p>
+
+<p>Malgré la grosseur de l'éléphant, il a le pas aussi silencieux que
+celui d'un chat; à la vérité il sort de sa poitrine un grondement
+pareil à celui d'un tonnerre lointain. Néanmoins le rhinocéros ne
+s'aperçut pas de l'approche d'un ennemi qui venait lui disputer son
+sommeil; il continua à se vautrer en paix jusqu'à ce que l'ombre
+de l'éléphant fut projetée sur la surface de l'abreuvoir; alors le kobaoba
+se releva avec une agilité surprenante dans un être de sa
+structure, et rejeta l'eau de ses narines avec un bruit qui tenait à
+la fois d'un grognement et d'un sifflement.</p>
+
+<p>L'éléphant fit entendre aussi son salut particulier; c'était un son
+de trompette que répéta l'écho des collines.</p>
+
+<p>Les deux animaux étaient surpris de se rencontrer, et pendant
+quelques secondes ils se regardèrent avec une sorte de stupéfaction;
+mais bientôt ils donnèrent des signes d'irritation; il était évident
+qu'ils n'avaient nulle envie de vivre en bonne intelligence.</p>
+
+<p>La situation était en effet embarrassante; l'éléphant ne pouvait<a name="page_081" id="page_081"></a>
+entrer à l'eau si le rhinocéros ne quittait l'abreuvoir; et le rhinocéros
+ne pouvait sortir de l'abreuvoir tant que l'éléphant bloquait
+la gorge avec son énorme masse. Pourtant le kobaoba aurait pu se
+jeter à la nage et débarquer sur un autre point de la rive. Mais
+de tous les êtres de la création, le rhinocéros est peut-être le moins
+accommodant; il est en même temps le plus intrépide, ne redoute
+ni hommes ni bêtes, et donne même la chasse au redoutable lion.</p>
+
+<p>Le kobaoba n'avait donc pas l'intention de céder la place à l'éléphant.
+Traverser le lac à la nage ou passer en glissant sous le
+ventre de son rival lui eussent semblé une insigne lâcheté.</p>
+
+<p>Restait à savoir comment le point d'honneur serait réglé. L'affaire
+était devenue si intéressante que tous les chasseurs demeuraient immobiles,
+les yeux fixés sur les deux animaux. L'éléphant était le
+plus gros, mais il avait déjà éprouvé la force de son antagoniste;
+peut-être même avait-il senti les atteintes de sa longue protubérance
+qui dominait le museau du kobaoba. En tous cas, il ne se
+jeta pas précipitamment sur son adversaire, comme il l'aurait fait
+si quelque pauvre antilope avait osé lui barrer le passage. Toutefois
+sa patience avait des bornes, sa dignité était outragée, sa suprématie
+contestée; il voulait se baigner et boire, et lui était impossible
+de supporter plus longtemps l'insolence du rhinocéros. Poussant
+un cri dont retentirent de nouveau les rochers, il appuya ses
+défenses contre l'épaule de son ennemi, qu'il souleva et qu'il renversa
+dans l'eau.</p>
+
+<p>Ce dernier plongea, souffla, disparut un moment, et chargea à
+son tour. Les spectateurs le virent viser avec sa corne les côtes de
+l'éléphant, qui eut soin de lui présenter la tête.</p>
+
+<p>Le kobaoba fut renversé une seconde fois et revint à la charge
+avec fureur; l'eau jaillit autour d'eux en flocons d'écume et les enveloppa
+comme d'un nuage. Tout à coup l'éléphant sembla penser
+que la lutte ainsi entamée lui était désavantageuse. Il recula dans
+la gorge et attendit, la tête tournée vers le lac. Il se figurait peut-être
+qu'il était protégé par les escarpements de ce chemin creux.
+Malheureusement pour lui ils étaient trop bas et laissaient à découvert
+ses larges flancs, ils l'empêchaient seulement de se retourner
+et contrariaient la liberté de ses mouvements.</p>
+
+<p>Dans le parti que prit le rhinocéros il y avait sans doute plus<a name="page_082" id="page_082"></a>
+d'instinct que de calcul; cependant les spectateurs ne purent s'empêcher
+de croire qu'il avait conçu un plan stratégique. Au moment
+où l'éléphant se posta dans la gorge, le kobaoba monta sur la
+berge; puis il se retourna brusquement en baissant la tête, tendit
+horizontalement sa longue corne et l'enfonça entre les côtes de l'éléphant.</p>
+
+<p>Le cri perçant que celui-ci poussa, les secousses imprimées à sa
+trompe et à sa queue prouvèrent qu'il avait reçu une blessure
+grave. Au lieu de conserver sa position dans la gorge, il courut au
+lac et y entra jusqu'au genou. Il prit de l'eau dans sa trompe et
+s'en arrosa le corps, en ayant soin d'en verser en abondance sur la
+plaie ouverte dans son flanc; il sortit ensuite pour courir après le
+rhinocéros, mais celui-ci ne l'avait pas attendu, il était parvenu
+à sortir de l'abreuvoir sans compromettre sa dignité, et s'imaginant
+sans doute qu'il avait remporté la victoire, il s'était perdu au
+milieu des broussailles.<a name="page_083" id="page_083"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XIX" id="CHAPITRE_XIX"></a>CHAPITRE XIX.</h3>
+
+<h4>MORT DE L'ÉLÉPHANT</h4>
+
+<p>La bataille entre ces deux grands quadrupèdes n'avait pas duré
+dix minutes, et elle avait tellement absorbé l'attention des chasseurs
+qu'ils avaient renoncé à leur plan d'attaque. Ce ne fut qu'après
+la retraite du rhinocéros qu'ils délibérèrent sur les moyens de
+s'emparer de l'éléphant, avec le concours de Hans, qui les avait
+rejoints armé de son fusil.</p>
+
+<p>Quand il eut cherché son ennemi, l'éléphant rentra dans le lac;
+il paraissait en proie à une vive agitation; sa queue était sans cesse
+en mouvement, et par intervalles il faisait entendre un gémissement
+plaintif bien différent de son cri ordinaire, qui résonne comme
+un clairon; il battait l'eau avec son corps, en absorbait des flots
+avec sa trompe et les rejetait sur son dos et sur ses épaules, mais
+ce bain de pluie ne le rafraîchissait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Il est en colère, dit Swartboy, et comme nous n'avons pas de
+chevaux pour l'éviter, il serait excessivement dangereux de nous
+laisser voir.</p>
+
+<p>&mdash;Cachons-nous derrière le tronc du nwana, dit Von Bloom, je
+vais me mettre en observation d'un côté, et Hendrik se placera de
+l'autre.</p>
+
+<p>Les chasseurs ne tardèrent pas à se lasser de leur embuscade,
+et, malgré le danger, ils résolurent d'attaquer l'animal. Ils savaient
+que s'ils le laissaient s'éloigner ils seraient forcés de se passer
+de souper, et ils avaient compté se régaler d'un morceau de sa
+trompe.</p>
+
+<p>&mdash;Le temps est précieux, dit Von Bloom à ses fils; glissons-nous
+dans les brouissailles. Nous ferons feu tous ensemble, et nous nous
+cacherons en attendant l'effet de nos coups.</p>
+
+<p>Sans délibérer davantage, Von Bloom, Hans et Hendrik se dirigèrent<a name="page_084" id="page_084"></a>
+vers l'extrémité occidentale du lac; le sol qu'ils parcouraient
+n'était pas entièrement couvert; les bouquets d'arbres et les buissons
+laissaient entre eux des intervalles qu'il fallait franchir avec
+la plus grande circonspection. Von Bloom montrait le chemin et
+ses deux fils le suivaient de près. Arrivés dans un massif qui bordait
+le lac, ils se traînèrent sur les mains et sur les genoux, écartèrent
+les feuilles et virent à vingt pas d'eux le puissant quadrupède.
+Il plongeait et s'élevait alternativement en s'arrosant avec sa
+trompe, et ne semblait nullement soupçonner la présence des chasseurs.
+Comme il avait le dos tourné, Von Bloom ne jugea pas à
+propos de tirer, car il était impossible de lui faire une blessure
+mortelle; il fallait attendre qu'il présentât le flanc.</p>
+
+<p>Il cessa enfin de battre l'eau avec ses pieds et de l'élever dans sa
+trompe. Autour de lui le lac était rougi par le sang qui coulait de
+sa blessure; mais on ne le voyait pas, et il était impossible d'en
+apprécier la gravité. De la position où se trouvait Von Bloom et ses
+fils, ils n'apercevaient que sa large croupe; mais ils attendaient
+avec confiance, car ils savaient qu'il serait obligé de se retourner
+pour sortir de l'eau.</p>
+
+<p>Pendant quelques minutes, il resta dans la même position; mais
+ils remarquèrent qu'il n'agitait plus la queue, qu'il s'affaiblissait,
+que son allure était molle et languissante. De temps en temps il
+tournait sa trompe vers sa plaie béante; cette blessure l'inquiétait,
+et ses souffrances se manifestaient par les sifflements perçants de
+sa respiration entrecoupée.</p>
+
+<p>Von Bloom et ses fils commencèrent à s'impatienter. Hendrik
+sollicita l'autorisation de gagner un autre point du rivage, d'où
+il pourrait envoyer à l'éléphant une balle qui le forcerait à se
+retourner.</p>
+
+<p>En ce moment même l'éléphant fit un mouvement comme pour
+sortir du lac. Sa tête et sa poitrine se montrèrent sur la berge. Les
+trois fusils furent pointés, et les trois chasseurs cherchèrent des yeux
+leurs points de mire; mais tout à coup l'animal chancela et s'abattit.
+Sa lourde masse s'abîma sous l'eau avec un bruit sinistre, et de
+grosses vagues roulèrent jusqu'à l'extrémité opposée du lac.</p>
+
+<p>Il était mort!</p>
+
+<p>Les chasseurs désarmèrent leurs fusils, quittèrent leur embuscade<a name="page_085" id="page_085"></a>
+et coururent sur la plage. Ils examinèrent le cadavre, et virent dans
+son flanc le trou ouvert par la corne du rhinocéros. La plaie n'avait
+pas beaucoup d'étendue, mais l'arme terrible avait pénétré fort avant
+dans le corps. Une lésion des entrailles avait causé la mort du plus
+puissant des animaux.</p>
+
+<p>Dès qu'on sut que l'éléphant avait succombé, toute la famille se
+groupa autour de lui. Gertrude, Jan et Totty, qui étaient restés
+cachés dans la charrette, descendirent de leur retraite. Swartboy
+accourut avec une hache et un coutelas, tandis que Hans et
+Hendrik ôtaient leurs vestes pour l'aider à dépecer cette grosse
+pièce.</p>
+
+<p>Et que faisait cependant Von Bloom? Vous vous adressez là une
+question plus importante que vous ne supposez. C'était le moment
+d'une grande crise dans la vie du porte-drapeau.</p>
+
+<p>Il était debout, les bras croisés, sur la rive du lac, au-dessus de
+la place où l'éléphant était tombé. Absorbé dans une méditation
+profonde, il tenait les yeux fixés sur le gigantesque cadavre. Ce
+n'était ni la chair ni le cuir épais qui attiraient son attention. Etait-ce
+donc la blessure fatale? Von Bloom se demandait-il comment
+elle avait donné la mort à un être aussi solidement construit?</p>
+
+<p>Non: ses pensées suivaient un autre cours.</p>
+
+<p>L'éléphant était tombé de telle sorte, que sa tête, entièrement
+hors de l'eau, reposait sur un banc de sable le long duquel s'allongeait
+sa trompe. Ses longues défenses jaunes se recourbaient des
+deux côtés comme des cimeterres.</p>
+
+<p>On pouvait admirer dans toute leur magnificence ces armes d'ivoire,
+qui pendant longues années, pendant des siècles peut-être,
+avaient servi à déraciner les arbres de la forêt, avaient mis en fuite
+dans maint combat les plus redoutables adversaires.</p>
+
+<p>C'était sur ces précieux trophées que les yeux de Von Bloom
+étaient fixés. Il avait les lèvres closes, et sa poitrine se soulevait.
+Une foule d'idées lui traversaient l'esprit; mais ce n'étaient pas des
+idées pénibles: le nuage de tristesse qui voilait son front s'était
+dissipé sans laisser de traces, sa physionomie rayonnait d'espérance
+et de joie.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la main du ciel, s'écria-t-il enfin, c'est une fortune, une
+fortune!<a name="page_086" id="page_086"></a></p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire, papa? demanda la petite Gertrude, qui
+était auprès de lui.</p>
+
+<p>Enchantés de son air de bonheur, ses autres enfants se groupèrent
+à ses côtés et lui demandèrent tous ensemble d'où provenait
+son agitation. Swartboy et Totty n'étaient pas moins empressés
+que les membres de la famille de connaître sa réponse.</p>
+
+<p>Le bon père ne crut pas devoir leur cacher plus longtemps le secret
+du bonheur qu'il entrevoyait dans l'avenir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez ces belles défenses? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;En connaissez-vous la valeur?</p>
+
+<p>Ils répondirent négativement; ils savaient seulement qu'on en
+tirait l'ivoire avec lequel on fabriquait une multitude d'objets, et
+qui avait une grande valeur commerciale.</p>
+
+<p>Jan possédait un couteau à manche d'ivoire, et la petite Gertrude
+avait un bel éventail de la même matière, qui avait appartenu à
+sa mère.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mes enfants, reprit Von Bloom, si mes calculs sont
+exacts, ces défenses valent chacune vingt livres sterling de monnaie
+anglaise.</p>
+
+<p>&mdash;Tant que cela! s'écrièrent les enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ajouta Von Bloom; j'estime que chacune d'elles peut peser
+vingt livres, et comme la livre d'ivoire se vend actuellement quatre
+schellings et six pense, les deux réunies peuvent nous rapporter
+de quarante à cinquante livres sterling.</p>
+
+<p>&mdash;Avec cette somme, s'écria Hans, on aurait un excellent attelage
+de b&oelig;ufs!</p>
+
+<p>&mdash;Six bons chevaux! dit Hendrik.</p>
+
+<p>&mdash;Un troupeau de moutons! ajouta le petit Jan.</p>
+
+<p>&mdash;Mais à qui pouvons-nous les vendre? reprit Hendrik après un
+moment de silence; nous sommes éloignés des établissements coloniaux.
+Comment y transporter deux défenses d'éléphant?</p>
+
+<p>&mdash;Nous pourrons en transporter, interrompit Von Bloom, non
+pas deux, mais vingt, quarante, et peut-être davantage. Vous voyez
+maintenant que j'ai sujet de me réjouir.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! s'écria Hendrik, vous pensez qu'il nous est possible de
+rencontrer encore d'autres éléphants?<a name="page_087" id="page_087"></a></p>
+
+<p>&mdash;J'en suis certain, car j'ai déjà remarqué les traces d'un grand
+nombre de ces animaux. Nous avons nos fusils, et il nous reste par
+bonheur d'abondantes munitions; nous sommes bons tireurs: qui
+nous empêchera de nous procurer ces précieuses masses d'ivoire?...
+Nous réussirons, mes chers amis, j'en ai la certitude. C'est Dieu
+qui nous envoie cette richesse au milieu de notre misère, quand
+nous avons tout perdu. Rassurez-vous donc, nous ne manquerons
+de rien, nous pouvons encore être riches.</p>
+
+<p>Les enfants se souciaient peu de la richesse qui leur était promise;
+mais, voyant leur père si heureux, ils accueillirent ses paroles par
+un murmure d'approbation. Totty et Swartboy poussèrent en même
+temps des cris de joie qui retentirent sur la surface du lac et troublèrent
+les oiseaux dans leurs nids de feuillage; il n'y avait pas
+dans toute l'Afrique un groupe plus heureux que celui qui campait
+au bord de cet étang solitaire.<a name="page_088" id="page_088"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XX" id="CHAPITRE_XX"></a>CHAPITRE XX.</h3>
+
+<h4>LES CHASSEURS</h4>
+
+<p>Le porte-drapeau avait résolu de se faire chasseur d'éléphants:
+c'était une profession à la fois émouvante et lucrative. Il n'était pas
+facile d'abattre en peu de temps un grand nombre d'animaux de
+taille aussi colossale: il fallait des mois entiers pour obtenir une
+quantité d'ivoire un peu importante; mais il avait résolu d'y consacrer
+au besoin plusieurs années. Il se proposait de mener une vie
+agreste, de faire de ses fils des enfants des bois, et il espérait être
+amplement indemnisé de sa patience et de ses labeurs.</p>
+
+<p>Le soir, la joie régna autour du feu du camp. L'éléphant avait été
+laissé sur la berge, en attendant qu'il pût être dépecé; mais on avait
+eu soin d'enlever la trompe et d'en faire cuire une partie pour souper.
+Quoique la viande de l'éléphant soit mangeable en entier, sa
+trompe est considérée comme le morceau le plus délicat; elle a le
+goût de la langue de b&oelig;uf, et tous les enfants l'aimaient à l'excès:
+c'était surtout un régal pour Swartboy, qui avait eu souvent occasion
+d'en manger.</p>
+
+<p>En outre, ils avaient abondance de lait; le rendement de la vache
+était du double depuis qu'elle était placée dans le meilleur endroit
+du pâturage.</p>
+
+<p>Tandis qu'ils savouraient un rôti de trompe d'éléphant, la conversation
+roula naturellement sur ces monstrueux pachydermes.</p>
+
+<p>Comme tout le monde connaît l'extérieur de l'éléphant, il serait
+superflu d'en faire une description; mais tout le monde ne sait pas
+qu'il en existe deux espèces distinctes, l'une en Afrique et l'autre
+en Asie. On les avait d'abord confondues, et c'est tout récemment
+qu'il a été démontré qu'elles offraient des différences bien caractérisées.<a name="page_089" id="page_089"></a></p>
+
+<p>L'éléphant asiatique, plus généralement connu sous le nom
+d'éléphant des Indes, est d'une taille plus élevée et de proportions
+plus colossales; mais il est possible que son développement soit dû,
+comme celui de beaucoup d'autres animaux, à la domesticité.</p>
+
+<p>L'espèce africaine ne vit qu'à l'état sauvage, et quelques-uns
+des individus qui lui appartiennent ont atteint les dimensions des
+plus grands éléphants sauvages de l'Asie.</p>
+
+<p>Les deux espèces se distinguent surtout l'une de l'autre par les
+oreilles et les défenses.</p>
+
+<p>Les oreilles de l'éléphant d'Afrique se rejoignent au-dessus des
+épaules et pendent au-dessous de la poitrine. Celles de l'éléphant
+des Indes sont au moins d'un tiers moins grandes: le premier a
+des défenses qui pèsent quelquefois près de quatre cents livres, tandis
+que les défenses du second dépassent rarement le poids de
+cent livres. Il est toutefois des exceptions à cette règle, et en
+moyenne le poids de chacune des défenses de l'éléphant africain
+est évalué à deux cents livres. Dans cette dernière espèce, la femelle
+est également pourvue de défenses qui ne diffèrent de celles
+du mâle que par la longueur. La femelle de l'éléphant des Indes
+n'en a point, ou elle en a de si petites, qu'elles font à peine saillie
+sur la peau des lèvres.</p>
+
+<p>Les autres différences essentielles entre les deux espèces consistent
+dans la forme du front, qui est concave chez l'éléphant des
+Indes et convexe chez l'éléphant d'Afrique, dans l'émail des dents,
+enfin dans les sabots des pieds de derrière, qui sont au nombre de
+quatre pour le premier et de trois pour le second.</p>
+
+<p>Les éléphants d'Asie ne sont pas tous semblables. Ils se divisent
+en variétés bien distinctes, dont chacune diffère de l'autre presque
+autant que le type de l'espèce diffère de celui de l'éléphant
+africain.</p>
+
+<p>Une variété connue en Orient sous le nom de mooknah a des
+défenses droites, dont la pointe se dirige en bas, tandis que ces singuliers
+appendices ont habituellement la pointe en haut.</p>
+
+<p>Les Asiatiques reconnaissent deux grandes castes d'éléphants, le
+coomareah et le merghee. Une trompe large, les jambes courtes, un
+corps massif et trapu, une puissance musculaire considérable, tels
+sont les caractères du coomareah. Le merghee est de plus haute<a name="page_090" id="page_090"></a>
+taille; mais sa trompe est moins grosse, et il est loin d'avoir la
+vigueur et la solidité du précédent. Grâce à ses longues jambes, il
+va plus vite que le coomareah; mais celui-ci, ayant la trompe plus
+développée, ce que les amateurs considèrent comme une beauté,
+et résistant mieux à la fatigue, est plus recherché sur les marchés
+orientaux.</p>
+
+<p>Les éléphants blancs qu'on rencontre parfois sont simplement
+des albinos. Néanmoins, en diverses contrées de l'Asie, on les tient
+en estime particulière, et l'on en donne des prix exorbitants. Certains
+peuples ont même pour eux une vénération superstitieuse.</p>
+
+<p>L'éléphant des Indes habite la plupart des régions orientales et
+méridionales de l'Asie, le Bengale, les royaumes d'Aracan, de
+Siam, de Pégu, Ceylan, Java, Sumatra, Bornéo, l'archipel de la
+Sonde et les Célébes. Il y est, depuis une époque immémoriale, réduit
+à l'état domestique, et employé à l'usage de l'homme; mais on
+le trouve aussi à l'état sauvage, tant sur le continent que dans
+les îles, et la chasse à l'éléphant est un des exercices favoris des
+Orientaux.</p>
+
+<p>En Afrique, l'éléphant n'existe qu'à l'état sauvage. Aucune des
+nations de ce continent peu connu n'a pensé à le dompter et à
+s'en servir. Il n'est recherché que pour ses dents et pour sa chair.
+Quelques écrivains ont prétendu qu'il était plus féroce que son
+congénère indien, et qu'il eût été impossible d'en faire un animal
+domestique. C'est une erreur. Si l'éléphant africain n'a pas été dressé,
+c'est uniquement parce qu'aucune nation de l'Afrique moderne
+n'est arrivée à un degré de civilisation assez avancé pour tirer
+parti des qualités de ce précieux quadrupède. On peut l'apprivoiser
+aussi aisément que son cousin des Indes, et charger son dos d'une
+tour ou howdah. L'expérience en a été faite; mais la meilleure
+preuve de ce que nous avançons, c'est que la domestication de l'éléphant
+d'Afrique avait pris jadis un développement immense; ceux
+de l'armée carthaginoise appartenaient à l'espèce africaine.</p>
+
+<p>Cette espèce, qui hante le centre et le midi de l'Afrique, a pour
+limites à l'est l'Abyssinie, à l'ouest le Sénégal. Il y a quelques
+années, on la trouvait au Cap de Bonne-Espérance; mais l'activité
+des chercheurs d'ivoire hollandais, l'usage meurtrier qu'ils ont fait<a name="page_091" id="page_091"></a>
+de leurs grands fusils, l'ont chassée de ces parages, et on ne la voit
+plus au sud de la rivière Orange.</p>
+
+<p>Quelques naturalistes, entre autres Cuvier, ont cru que l'éléphant
+d'Abyssinie appartenait à l'espèce indienne. C'est une idée maintenant
+abandonnée. Ce grand mammifère, qui se distingue par sa tête
+oblongue, par son front concave, par ses mâchelières composées de
+lames transverses et ondoyantes, fréquente, comme nous l'avons
+dit, les régions orientales et méridionales de l'Asie, ainsi que les
+grandes îles voisines; mais rien ne donne lieu de croire à sa présence
+dans aucune partie de l'Afrique.</p>
+
+<p>Il est à supposer que l'espèce africaine a des variétés qui n'ont
+pas été bien étudiées. On dit qu'on en voit dans les montagnes qui
+dominent le Niger une variété rouge et très-féroce; mais les éléphants
+rouges qu'on a observés ne devaient peut-être leur couleur
+qu'à la poussière rouge où ils s'étaient roulés.</p>
+
+<p>Dans les régions tropicales, les éléphants atteignent des proportions
+plus colossales que partout ailleurs.</p>
+
+<p>Swartboy parla d'une variété connue par les chasseurs hottentots
+sous la dénomination de koes-cops. Elle diffère de toutes les autres
+en ce qu'elle est entièrement dépourvue de défenses, qu'elle a le
+caractère intraitable. Le koes-cops se jette avec fureur sur les animaux
+ou les hommes qu'il rencontre; mais comme il ne fournit
+pas d'ivoire, et que par conséquent on n'a point d'intérêt à le tuer,
+les chasseurs l'évitent et lui cèdent la place.</p>
+
+<p>Ce fut sur ce sujet que, toute la soirée, roula l'entretien de la
+famille réunie autour du feu du camp. Hans fournit de nombreux
+renseignements qu'il avait puisés dans les livres: mais ceux que
+donna le Bosjesman étaient peut-être plus dignes de foi.</p>
+
+<p>Von Bloom et ses fils devaient bientôt acquérir une connaissance
+pratique des m&oelig;urs des proboscidiens, qui allaient devenir pour
+eux les êtres les plus intéressants de la création.<a name="page_092" id="page_092"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXI" id="CHAPITRE_XXI"></a>CHAPITRE XXI.</h3>
+
+<h4>DISSECTION DE L'ÉLÉPHANT</h4>
+
+<p>Le lendemain fut un jour de rude travail, mais tout le monde
+s'y livra avec joie. Il s'agissait de tirer parti des dépouilles du
+monstrueux pachyderme.</p>
+
+<p>Quoique inférieur au b&oelig;uf, au mouton ou au porc, l'éléphant
+n'est pas à dédaigner sous le rapport comestible. Il n'y a point de
+raison pour que sa chair soit mauvaise, car il se nourrit de substances
+saines, exclusivement végétales, telles que les feuilles et les
+jeunes pousses des arbres, ou plusieurs espèces de racines bulbeuses
+qu'il arrache avec sa trompe et ses défenses. Toutefois la qualité
+de la nourriture n'est pas en général le critérium de la bonté de la
+viande. Le porc, qui se repaît d'immondices et se vautre dans la
+fange, nous fournit une prodigieuse diversité de mets savoureux;
+tandis que le tapir de l'Amérique du Sud, animal de la famille des
+pachydermes, qui vit uniquement de racines succulentes, a la chair
+d'un goût amer et détestable.</p>
+
+<p>Von Bloom et sa famille n'auraient pas volontiers fait un usage
+habituel de viande d'éléphant. S'ils avaient été certains de se procurer
+de l'antilope, l'énorme cadavre aurait pu être abandonné aux
+hyènes; mais, faute de mieux, ils s'occupèrent de dépecer la victime
+du rhinocéros. Leur premier soin fut de couper les défenses,
+opération qui leur prit deux heures, et qui leur aurait pris le
+double de temps sans l'expérience de Swartboy qui man&oelig;uvrait la
+hache avec une grande dextérité.</p>
+
+<p>Quand on eut extrait l'ivoire, on commença le dépècement. Il
+était assez difficile de tirer parti de la moitié du corps qui était
+sous l'eau, mais Von Bloom n'avait pas besoin d'y toucher, la partie
+supérieure suffisait pour lui procurer d'amples provisions, et il se
+mit à la dépouiller avec le concours de ses enfants et de Swartboy.<a name="page_093" id="page_093"></a>
+Ils enlevèrent la peau par larges feuilles; puis ils coupèrent en
+morceaux l'épiderme mou et flexible, que les indigènes emploient à
+fabriquer des outres et des seaux.</p>
+
+<p>On le jetta comme inutile, car la charrette renfermait une assez
+grande quantité de vases propres à mettre de l'eau. Quand la chair
+fut à découvert, on la sépara des côtes en larges tranches. Les
+côtes elles-mêmes furent enlevées une à une avec la hache. Elles
+n'étaient intrinsèquement d'aucune valeur, mais il importait de
+les retirer pour avoir la graisse amoncelée autour des intestins,
+cette graisse devant être d'une grande ressource en cuisine pour
+des aventuriers auxquels le beurre manquait.</p>
+
+<p>L'extraction de la graisse ne se fit pas sans quelques difficultés,
+dont Swartboy triompha courageusement. Il grimpa dans l'intérieur
+de l'immense carcasse, tailla et creusa avec activité, et fit passer
+successivement à ses compagnons des morceaux qu'ils emportèrent
+à quelque distance. Le triage en fut effectué, la graisse fut serrée
+avec soin dans un morceau de la seconde peau, et l'opération fut
+ainsi terminée. Les quatre pieds, qui, avec la trompe, constituent la
+partie plus délicate, avaient été coupés à l'articulation du fanon.
+Il fallait maintenant recourir à des procédés de conservation. Les
+voyageurs avaient du sel, mais en trop petite quantité pour songer
+à l'utiliser. Heureusement Swartboy et Von Bloom lui-même connaissaient
+les procédés qu'on emploie dans les contrées où le sel
+est rare, et qui consistent simplement à couper la viande en minces
+lanières et à l'exposer au soleil quand elle est desséchée; de la
+sorte, elle peut se garder pendant des mois entiers. Si le temps est
+couvert, un feu lent peut remplacer les rayons du soleil. Des
+pieux (fourchus) furent plantés de distance en distance, d'autres
+placés horizontalement, et les lanières qu'on avait découpées y
+furent suspendues en innombrables festons. Avant la nuit, les environs
+du camp offraient l'aspect d'une blanchisserie; seulement
+les objets étendus, au lieu d'être blancs, avaient une belle teinte
+d'un rose clair.</p>
+
+<p>L'&oelig;uvre n'était pas encore achevée, il restait à conserver les pieds,
+qui exigent un traitement différent. Swartboy, qui en connaissait
+seul le secret, creusa un trou de deux pieds de profondeur, et d'un
+diamètre un peu plus grand. Avec la terre qu'il en avait tirée, il<a name="page_094" id="page_094"></a>
+forma tout autour une espèce de banquette. Par ses ordres les
+enfants amassèrent du bois et des branches sèches, et en bâtirent
+sur le trou un bûcher pyramidal auquel ils mirent le feu; il creusa
+ensuite trois autres trous exactement semblables, qu'on recouvrit
+également de combustibles, et bientôt quatre foyers incandescents
+s'allumèrent sur le sol. Obligé d'attendre qu'ils fussent consumés,
+Swartboy lutta résolûment contre le sommeil.</p>
+
+<p>Lorsqu'il ne resta plus du premier bûcher que des cendres rouges,
+le Bosjesman les enleva soigneusement avec une pelle, et ce
+travail, si simple en apparence, lui coûta plus d'une heure. L'excessive
+chaleur qu'il avait à supporter le forçait par intervalles à
+s'interrompre. Von Bloom et ses fils le relayèrent, et tous les quatre
+furent bientôt couverts de sueur, comme s'ils fussent sortis d'un
+four. Quand le premier trou fut entièrement débarrassé de charbon,
+Swartboy et Von Bloom y déposèrent un des pieds, et le recouvrirent
+avec le sable qui avait été enlevé primitivement et qui était
+aussi chaud que du plomb fondu. On ramassa dessus des charbons,
+et un nouveau feu fut allumé. Les trois autres pieds furent traités
+de même. Pour qu'ils fussent cuits suffisamment et en état d'être
+conservés, il fallait les laisser dans le four jusqu'à la complète
+extinction des bûchers. Swartboy devait ensuite ôter les cendres,
+retirer les pieds avec une broche de bois, les nettoyer, les parer,
+et ils étaient dès lors bons à manger, si on ne préférait les mettre
+en réserve.</p>
+
+<p>Comme les feux ne pouvaient guère s'éteindre avant l'aurore,
+nos voyageurs, harassés de leurs travaux extraordinaires, achevèrent
+leur souper de trompe bouillie, et allèrent se coucher sous
+l'ombre tutélaire du nwana.<a name="page_095" id="page_095"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXII" id="CHAPITRE_XXII"></a>CHAPITRE XXII.</h3>
+
+<h4>LES HYÈNES.</h4>
+
+<p>La fatigue aurait dû procurer aux travailleurs un doux sommeil;
+mais il ne leur fut pas permis de le goûter. A peine avaient-ils
+les yeux fermés, que des bruits étranges les arrachèrent à cet
+état de rêverie qui précède l'assoupissement. Il leur sembla entendre
+des éclats de rire qu'on aurait pu attribuer à des voix humaines.
+Ils ressemblaient parfaitement aux ricanements aigus d'un nègre
+en délire. On aurait dit que les hôtes de quelque Bedlam de
+nègres avaient brisé les portes de leur prison, et se répandaient
+dans la campagne. Les sons devenaient de plus en plus perçants;
+il était évident que ceux par lesquels ils étaient poussés se rapprochaient
+du camp. C'étaient des cris confus, si variés que le
+plus habile ventriloque aurait vainement essayé de les reproduire.
+Les voix hurlaient, grommelaient, soupiraient, grognaient, sifflaient,
+caquetaient, aboyaient. Tantôt elles lançaient une note
+brève et aiguë, tantôt elles traînaient longuement un gémissement
+plaintif. Par intervalles régnait un profond silence; puis le sauvage
+concert recommençait, et le signal en était donné par ce
+ricanement humain qui surpassait en horreur tous les autres sons.</p>
+
+<p>Vous supposez que ce ch&oelig;ur épouvantable dut jeter l'alarme
+dans le camp. Il n'en fut rien. Personne n'eut peur, pas même
+Gertrude, pas même le petit Jean. S'ils n'avaient pas été familiarisés
+avec ces étranges clameurs, ils auraient éprouvé l'effet qu'elles
+devaient naturellement produire; mais Von Bloom et sa famille
+avaient trop longtemps vécu dans les déserts africains pour ne pas
+savoir à quoi s'en tenir. Dans les hurlements, dans les jacassements,
+dans les glapissements, ils avaient reconnu les cris du chacal.</p>
+
+<p>Le rire, c'était celui de l'hyène.</p>
+
+<p>Au lieu d'être effrayés et de sauter à bas de leurs lits, nos<a name="page_096" id="page_096"></a>
+aventuriers écoutèrent tranquillement. Von Bloom et les enfants
+couchaient dans la charrette; Swartboy et Totty étaient étendus sur
+le sol auprès des feux, dont la lumière les garantissait de l'approche
+de toutes bêtes fauves.</p>
+
+<p>Cependant, en cette circonstance, les hyènes et les chacals semblaient
+être aussi nombreux que hardis. Quelques minutes après
+avoir annoncé leur présence, ils faisaient un tintamarre qui eût
+été désagréable, quand même on n'aurait pas su à quels animaux
+l'attribuer.</p>
+
+<p>Enfin, ils se rapprochèrent tellement, qu'il était impossible de
+regarder de n'importe quel côté sans voir briller à la lueur des
+feux des yeux rouges ou verdâtres. On pouvait remarquer encore
+les dents blanches des hyènes, qui ouvraient leurs gueules hideuses
+pour pousser leur rauque éclat de rire.</p>
+
+<p>Avec un pareil spectacle devant les yeux, avec un pareil vacarme
+dans les oreilles, il n'était guère facile de dormir, malgré l'excès
+de la fatigue. Non-seulement on ne pouvait songer au sommeil, mais
+encore tous, sans en excepter le porte-drapeau, commencèrent à s'inquiéter.
+Jamais ils n'avaient vu de bandes aussi considérables; il
+n'y avait pas autour du camp moins d'une cinquantaine de chacals
+et de deux douzaines d'hyènes tachetées. Von Bloom savait que
+dans les circonstances ordinaires ces derniers animaux n'étaient pas
+dangereux. Cependant ils attaquaient parfois l'homme, ce que lui
+rappelèrent ensemble Swartboy, instruit par l'expérience, et Hans,
+éclairé par ses lectures.</p>
+
+<p>Les hyènes étaient si voraces qu'il devenait nécessaire de faire
+contre elles une démonstration. Von Bloom, Hans et Hendrik, armés
+de leurs fusils, sortirent de la charrette, tandis que Swartboy
+saisissait son arc et ses flèches. Tous les quatre se tinrent derrière
+le tronc du figuier-sycomore, du côté opposé à celui où les
+feux étaient allumés. C'était une position bien choisie; ils s'y trouvaient
+cachés et pouvaient observer sans être vus tout ce qui se
+présentait à la lueur des brasiers.</p>
+
+<p>Ils étaient à peine installés quand ils s'aperçurent qu'ils avaient
+commis une impardonnable négligence. Pour la première fois ils
+devinèrent que la chair de l'éléphant attirait seule un si grand
+nombre d'hyènes, et qu'ils avaient eu le tort de la pendre trop bas.<a name="page_097" id="page_097"></a>
+En effet, tandis qu'ils surveillaient les festons rougeâtres, une
+bête au poil hérissé se dressa sur ses pattes de derrière, enleva un
+morceau choisi et disparut dans les ténèbres. On entendit les pas
+de ses compagnes qui s'élançaient pour prendre leur part du butin,
+et bientôt toute la bande aux yeux étincelants et aux dents
+blanches se tint prête à un assaut général.</p>
+
+<p>Aucun des chasseurs n'avait fait feu; leur poudre et leur plomb
+étaient trop précieux pour être inutilement gaspillés, et l'agilité
+que les hyènes mettaient dans leurs mouvements rendait presque
+impossible de les viser. Animées par leur succès, elles s'avançaient
+en bon ordre et seraient indubitablement parvenues à emporter
+presque toute la provision de biltongue; c'est ainsi qu'on désigne
+la viande d'éléphant conservée par la dessication.</p>
+
+<p>&mdash;Nos fusils ne nous servent à rien, dit Von Bloom, mettons-les
+de côté et occupons-nous de serrer le biltongue; autrement, si
+nous voulons le défendre, nous sommes dans la nécessité de veiller
+jusqu'à demain.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment, demanda Hendrik, le placer hors de la portée
+des hyènes?</p>
+
+<p>&mdash;Nous pourrions, répondit le fermier, l'empiler dans la charrette;
+malheureusement notre chambre à coucher se trouverait rétrécie,
+il vaudrait mieux tâcher d'exhausser nos traverses; mais
+dans l'obscurité il est difficile de couper d'autres pieux.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai une proposition à faire, dit Hans: il faut lier ensemble
+quelques-unes de nos perches, et nous établirons sur les fourches
+supérieures nos traverses horizontales. La viande ainsi suspendue
+sera à l'abri des hyènes et des chacals.</p>
+
+<p>Le projet de Hans fut adopté à l'unanimité. En réunissant
+plusieurs perches, on donna à l'échafaudage une douzaine de pieds
+de haut; les traverses ayant été posées, Von Bloom les garnit de
+biltongue en montant sur un des coffres de la charrette.</p>
+
+<p>Lorsque cette opération fut terminée, le trio des chasseurs reprit
+son poste à l'ombre du nwana, avec l'intention d'épier la conduite
+des maraudeurs.</p>
+
+<p>Ils n'eurent longtemps à attendre. Au bout de cinq minutes,
+la bande revint à la charge en hurlant, en ricanant et en glapissant<a name="page_098" id="page_098"></a>
+comme par le passé; seulement ces différents cris n'exprimèrent
+cette fois que le désappointement et la fureur.</p>
+
+<p>Hyènes et chacals virent du premier coup d'&oelig;il que les appétissantes
+guirlandes n'étaient plus à leur portée; toutefois ils ne voulurent
+pas déserter la place sans s'être assurés bien positivement du fait;
+les plus gros et les plus courageux des deux espèces se placèrent sous
+l'échafaudage et s'efforcèrent d'atteindre le biltongue. Après des
+bonds réitérés mais infructueux, ils se découragèrent et ils allaient
+s'éloigner tranquillement, à l'exemple du renard de la fable, lorsque
+Von Bloom, furieux d'être si désagréablement dérangé à cette heure
+indue, résolut de se venger des persécuteurs. Il donna le signal, et
+trois coups de fusils partirent à la fois. Cette décharge inattendue
+dispersa l'ennemi, qui laissa sur le sol trois cadavres. Deux hyènes
+avaient mordu la poussière, et la flèche empoisonnée de Swartboy
+avait pénétré dans les flancs d'un chacal.</p>
+
+<p>Les chasseurs chargèrent leurs fusils et reprirent leur poste;
+mais après une demie-heure d'attente, ils crurent pouvoir se retirer.
+Une heureuse diversion s'était opérée, les hyènes et les chacals
+avaient découvert les restes de l'éléphant et s'étaient jetés dessus.</p>
+
+<p>Pendant toute la nuit, on les entendit se quereller, gronder, rire
+et japper autour de leur proie, qu'ils allaient chercher en plongeant
+dans les eaux du lac.</p>
+
+<p>Von Bloom et ses enfants ne s'amusèrent pas à écouter ce bruit;
+dès qu'ils furent certains que les bêtes féroces ne reviendraient plus
+au camp, ils rentrèrent dans leur lit et goûtèrent le doux sommeil
+qui suit une journée de travail.<a name="page_099" id="page_099"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXIII" id="CHAPITRE_XXIII"></a>CHAPITRE XXIII.</h3>
+
+<h4>L'OUREBI</h4>
+
+<p>Le lendemain matin, les hyènes et les chacals avaient disparu
+sans laisser la moindre parcelle de la chair de l'éléphant.</p>
+
+<p>L'énorme squelette était entièrement dépouillé, les rudes langues
+de hyènes en avaient même poli les os. Chose plus étonnante
+encore, deux chevaux, qui achevaient dans la prairie leur triste
+existence, avaient été abattus pendant la nuit et disséqués aussi
+nettement que l'éléphant. C'était une preuve que les animaux
+voraces abondaient autour du camp, et leur présence était de bon
+augure, car ils ne se montrent que dans les localités giboyeuses.</p>
+
+<p>En examinant les bords du lac, on constata que des bêtes de diverses
+espèces y étaient venues boire.</p>
+
+<p>On reconnut le sabot rond et solide du couagga et de son congénère
+le dauw, puis l'empreinte nettement dessinée de l'antilope
+gemsbock et la trace plus large de l'élan. Au milieu de toutes les
+marques éparses sur le rivage, Von Bloom ne manqua pas d'observer
+celles du lion; on ne l'avait pas entendu rugir; mais il était
+certain qu'il hantait la contrée, à la piste des couaggas, des gemsbock
+et des élans, qui sont sa proie favorite.</p>
+
+<p>La famille travailla peu ce jour-là. La préparation du biltongue
+et la surveillance que les maraudeurs avaient exigée avaient épuisé
+les forces de Von Bloom et de ses compagnons. Ils étaient disposés
+à l'oisiveté. Cependant Swartboy nettoya les pieds d'éléphant après
+les avoir tirés du four, et disposa le biltongue de manière à en
+accélérer la dessication. Von Bloom emmena loin du camp les trois
+chevaux qui restaient et qui n'avaient pas deux jours à vivre. Il
+mit fin à leurs souffrance et fit acte de charité en leur envoyant à
+chacun une balle à travers le c&oelig;ur.<a name="page_100" id="page_100"></a></p>
+
+<p>De tous les bestiaux du porte-drapeau, il ne restait plus que la
+vache, de laquelle on appréciait les services, et qui était l'objet de
+soins particuliers. Sans le lait qu'elle fournissait en abondance,
+l'alimentation de la famille aurait été d'une nature assez sauvage.
+Tous les jours on conduisait la précieuse bête dans le meilleur
+pâturage, et le soir elle rentrait dans un kraal d'épines qu'on avait
+construit pour elle à peu de distance du nwana. Ces épines, dont
+les racines étaient placées à l'intérieur, formaient avec leurs cimes
+touffues des chevaux de frise qu'aucun animal n'était tenté de
+franchir. Une haie pareille est impénétrable même pour le lion, à
+moins qu'il n'ait été provoqué et qu'il ne se connaisse plus.</p>
+
+<p>Pour permettre à la vache d'entrer et de sortir, on avait ménagé
+une ouverture dont la porte était un grand buisson.</p>
+
+<p>Après la vache, le seul animal domestique du camp était le faon
+de springbok, le favori de Gertrude; mais le jour même, il eut un
+compagnon non moins gracieux que lui et de proportions encore
+plus délicates. C'était le faon d'un ourebi, une des antilopes élégantes
+dont on trouve tant de variétés dans les plaines et dans les
+bois de l'Afrique méridionale.</p>
+
+<p>Cette jolie bête fut un cadeau de Hendrik, qui apporta en même
+temps pour dîner de la venaison que tout le monde, à l'exception
+de Swartboy, préféra au rôti d'éléphant.</p>
+
+<p>Il était sorti vers midi, croyant avoir vu un animal rôder près
+du camp. Après avoir fait un demi-mille dans les broussailles, sur
+la lisière de la prairie, il aperçut deux individus d'une espèce qui
+lui était inconnue, mais qui, à en juger par leur conformation,
+devaient être des antilopes ou des daims. Comme Hans lui avait
+dit qu'il n'y avait pas de daims dans le sud de l'Afrique, il en
+conclut qu'il avait sous les yeux deux antilopes. Une seule portait
+des cornes; c'étaient par conséquent un mâle et une femelle. Le
+premier n'avait pas deux pieds de hauteur. Sa robe était d'un fauve
+pâle; ses yeux étaient surmontés de sourcils blancs; il avait le
+ventre blanc et de longs poils de la même couleur sous la gorge.
+Des touffes de poils jaunâtres pendaient au-dessus de ses genoux.
+Ses cornes n'étaient pas recourbées en forme de lyre comme celle
+de l'antilope springbok, mais elles s'élevaient presque verticalement
+à la hauteur de quatre pousses. Elles étaient noires, rondes et<a name="page_101" id="page_101"></a>
+légèrement annelées. La femelle, qui n'avait pas de cornes, était
+beaucoup plus petite que son compagnon.</p>
+
+<p>Après avoir fait toutes ces observations, Hendrik en conclut judicieusement
+que ces antilopes étaient des ourebis.</p>
+
+<p>Il tâcha de les rapprocher avec assez de précaution pour ne pas
+donner l'alarme à ces bêtes craintives; mais il ne pouvait sans imprudence
+dépasser un buisson de jong dora derrière lequel il se tint
+caché, et qui était encore à deux cents yards des ourebis.</p>
+
+<p>De temps en temps le mâle dressait son cou gracieux, poussait
+un léger bêlement et jetait autour de lui des regards soupçonneux;
+Hendrik jugea par ces symptômes qu'il approcherait difficilement
+des ourebis à portée de sa petite carabine.</p>
+
+<p>Il avait eu soin de se placer sous leur vent; mais, au bout de
+quelque temps, il aperçut avec douleur qu'elles broutaient au
+vent, à la manière des springboks et de quelques autres espèces.
+Par conséquent elles marchaient régulièrement, les naseaux tournés
+vers le côté d'où soufflait le vent et mettaient à chaque pas un
+plus grand intervalle entre eux et lui.</p>
+
+<p>Il fallait donc renoncer à la chasse ou faire un long circuit
+pour barrer le passage aux ourebis. L'exécution de cette dernière
+man&oelig;uvre était lente, pénible et d'un résultat douteux: Hendrik
+aurait beau multiplier les marches et les contre-marches, glisser de
+buisson en buisson, se tapir dans les herbes, il était probable que
+les ourebis le sentiraient avant qu'il fût à bonne portée; car c'est
+précisément afin de pouvoir être avertis par le flair de la présence
+d'un ennemi qu'elles broutent toujours contre le vent.</p>
+
+<p>La plaine était vaste; les abris étaient lointains et clairsemés:
+aussi Hendrik, découragé, abandonna-t-il le projet d'attaquer les
+ourebis par devant.</p>
+
+<p>Il était sur le point de regagner le camp, lorsqu'il lui vint à l'idée
+d'employer la ruse. Il savait que, chez plusieurs espèces d'antilopes,
+la curiosité est plus forte que la crainte. Il avait souvent, par divers
+stratagèmes, attiré près de lui des springboks. Pourquoi les ourebis
+n'obéiraient-elles pas aux mêmes impulsions?</p>
+
+<p>&mdash;Tentons l'aventure! se dit-il. Au pis aller, j'en serai quitte pour
+battre en retraite, ce que je serais obligé de faire dès à présent, si je
+ne courais une dernière chance.<a name="page_102" id="page_102"></a></p>
+
+<p>Sans perdre un instant, il chercha dans sa poche un grand mouchoir
+rouge qui lui avait plus d'une fois servi en pareille occasion.
+Malheureusement il ne trouva rien.</p>
+
+<p>Il fouilla dans les deux poches de sa veste et de ses larges culottes,
+puis dans son gilet; mais, hélas! le mouchoir rouge avait été oublié
+dans la charrette!</p>
+
+<p>Comment le remplacer? En ôtant sa veste et en l'élevant en l'air?
+Elle n'était pas d'une couleur assez vive.</p>
+
+<p>Fallait-il mettre son chapeau au bout de son fusil? La réussite
+de cet expédient était plus probable; cependant il avait le désavantage
+de trop rappeler la forme humaine que redoutaient les animaux
+en général et les ourebis en particulier.</p>
+
+<p>Enfin Hendrik eut une heureuse idée.</p>
+
+<p>Il avait entendu dire que la curiosité des antilopes était excitée
+non-seulement par les couleurs voyantes, mais encore par les formes
+bizarres, par les mouvements singuliers. Il se souvint d'un stratagème
+que les chasseurs avaient souvent employé avec succès et
+dont l'exécution était facile.</p>
+
+<p>Il s'agissait de se tenir sur les mains, la tête en bas. C'était un
+exercice gymnastique que le jeune homme avait maintes fois pratiqué
+pour son amusement, et dans lequel il avait acquis l'habileté d'un
+acrobate.</p>
+
+<p>Sans plus tarder, il déposa sa carabine à terre, et, se tenant sur
+la tête et sur les mains, il se mit à remuer les pieds en l'air, en
+les frappant l'un contre l'autre et en les croisant de la manière la
+plus fantastique.</p>
+
+<p>Il avait le visage tourné du côté des ourebis; mais il ne pouvait
+les voir, car l'herbe avait un pied de haut. Cependant, par intervalles,
+il laissait retomber ses pieds et regardait entre ses jambes pour
+juger de l'effet de sa ruse.</p>
+
+<p>Elle réussit. Le mâle, en apercevant l'objet inconnu, fit entendre
+un sifflement aigu, et partit avec la vitesse d'un oiseau, car l'ourebi
+est une des plus agiles antilopes d'Afrique. La femelle suivit, mais
+plus lentement, et se trouva bientôt en arrière.</p>
+
+<p>Le mâle se ravisa tout à coup. Comme s'il eût eu honte de son
+peu de galanterie, il fit volte-face, et alla au-devant de sa compagne.</p>
+
+<p>Quel pouvait être l'objet inconnu? C'était ce que le mâle semblait<a name="page_103" id="page_103"></a>
+se demander. Ce n'était ni un lion, ni un léopard, ni une hyène,
+ni un chacal, ni un renard, ni un loup, ni un chien sauvage, ni
+aucun de ses ennemis bien connus. Ce n'était pas non plus un
+Bosjesman, puisqu'il paraissait avoir deux têtes. Qu'était-ce donc?</p>
+
+<p>L'objet était resté en place, il n'avait pas l'air de vouloir poursuivre
+une proie; peut-être n'était-il pas dangereux.</p>
+
+<p>Ainsi raisonna le mâle. Sa curiosité dominant sa crainte, il voulut,
+avant de s'éloigner, voir de plus près la chose mystérieuse qui
+attirait son attention. Peu importait ce qu'elle pouvait être; à la
+distance qui l'en séparait, elle était hors d'état de lui nuire; et si
+elle courait après lui, il comptait la laisser bien loin en arrière,
+puisque sa vélocité dépassait celle de tous les bipèdes ou quadrupèdes
+africains.</p>
+
+<p>Il s'approcha donc de plus en plus, en allant en zigzag à travers
+la plaine, jusqu'à ce qu'il fut arrivé à moins de cent pas de l'étrange
+objet qui l'avait d'abord effarouché. Sa compagne semblait animée
+du même sentiment de curiosité, et ses grands yeux étincelaient d'un
+vif éclat. De temps en temps, l'un et l'autre s'arrêtaient comme pour
+tenir conseil, et se demander s'ils savaient à quoi s'en tenir sur le
+caractère de l'animal étranger. Il était évident que leur perplexité
+se prolongeait, car l'étonnement se peignait dans leurs regards et
+dans leurs allures.</p>
+
+<p>Enfin l'étrange objet se perdit un moment sous l'herbe, et quand
+il reparut il avait subi une métamorphose, il en partait des reflets
+brillants qui fascinèrent tellement l'ourebi mâle, qu'il resta immobile
+et les yeux fixes.</p>
+
+<p>Fatale fascination! ce fut son dernier regard. Un éclair jaillit;
+une balle traversa le c&oelig;ur du pauvre animal, et il ne vit plus les
+brillants reflets.</p>
+
+<p>La femelle accourut auprès de lui, et sans deviner la cause de sa
+mort subite, elle vit bien qu'il était mort. Son sang rouge s'échappait
+de sa blessure; ses yeux étaient vitreux; il était muet et sans
+mouvement.</p>
+
+<p>Elle se disposait à fuir; mais pouvait-elle se séparer immédiatement
+de la dépouille inanimée de son compagnon; elle lui devait
+quelques pleurs; elle avait des devoirs de veuve à remplir; mais elle
+n'en eut pas le temps. L'amorce pétilla de nouveau; le tube brillant<a name="page_104" id="page_104"></a>
+lança son jet de flamme, et la femelle tomba sur le corps du mâle.</p>
+
+<p>Le jeune chasseur se releva, et ne voyant point d'autre gibier
+dans la plaine, il ne reprit pas le temps de recharger son fusil,
+comme il en avait l'habitude. Il courut ramasser ses deux victimes,
+mais qu'elle fut sa surprise de trouver auprès d'elles une troisième
+antilope encore vivante. C'était un faon qui n'était guère plus
+gros qu'un lapin, et que l'herbe avait jusqu'alors caché. Il poussait
+de faibles bêlements en bondissant autour du corps inanimé de sa
+mère.</p>
+
+<p>Tout chasseur qu'il était, Hendrik ne put se défendre d'une certaine
+émotion en contemplant ce tableau. Mais il songea que ce
+n'était pas en pure perte pour satisfaire un caprice qu'il avait tué
+ces antilopes. Sa conscience ne lui reprochait rien.</p>
+
+<p>Le petit faon était une trouvaille pour Jan, qui avait souvent
+désiré en posséder un, afin de n'avoir rien à envier à sa s&oelig;ur; on
+pouvait nourrir l'orphelin avec le lait de la vache, et Hendrik se
+promit de le faire élever avec soin. Il s'en empara sans difficulté,
+car la jeune ourebi refusait de quitter la place où sa mère était
+tombée.</p>
+
+<p>Hendrik lia ensemble le mâle et la femelle, attacha une forte corde
+autour des cornes de l'ourebi mâle, et les traîna tous deux derrière
+lui, la tête la première et dans le sens du poil, ce qui rendait la
+traction plus facile. Il n'eut pas de peine à les tirer sur la pelouse,
+tout en portant le faon dans ses bras.</p>
+
+<p>La satisfaction fut générale lorsqu'on vit arriver ce renfort de venaison.
+Jan fut particulièrement enthousiasmé du jeune faon, et
+n'envia plus à Gertrude la possession de sa jolie gazelle.<a name="page_105" id="page_105"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXIV" id="CHAPITRE_XXIV"></a>CHAPITRE XXIV.</h3>
+
+<h4>LES AVENTURES DU PETIT JAN</h4>
+
+<p>Il aurait mieux valu que Jan n'eût jamais vu la petite ourebi,
+car la nuit même l'innocente créature causa dans le camp une panique
+terrible.</p>
+
+<p>L'ordre du coucher avait été le même que la nuit précédente.</p>
+
+<p>Von Bloom et les quatre enfants s'étaient installés dans la charrette.</p>
+
+<p>Totty était étendue dessous, entre les roues.</p>
+
+<p>Le Bosjesman avait allumé à peu de distance un grand feu,
+près duquel il s'était endormi, enveloppé dans son kaross de peau
+de mouton.</p>
+
+<p>La famille n'avait pas été importunée par les hyènes, ce qui se
+concevait aisément. Les trois chevaux qu'on avait tués dans la
+journée absorbaient l'attention de ces désagréables visiteuses, dont
+on entendait les rires affreux du côté où gisaient les cadavres.
+Ayant largement à souper, elles n'avaient aucun prétexte pour
+s'aventurer dans le voisinage du camp, où elles avaient été mal accueillies
+la veille.</p>
+
+<p>Ce fut ainsi que raisonna Von Bloom avant de s'endormir; mais
+il se trompait. Quoique les hyènes eussent dévoré les chevaux, c'était
+une erreur de croire que leur appétit insatiable serait assouvi.
+Longtemps avant le jour, si Von Bloom avait été réveillé, il aurait
+entendu près du camp le rire frénétique des hyènes, dont les yeux
+verts scintillaient aux clartés mourantes du feu de Swartboy.</p>
+
+<p>Dans un moment d'insomnie, il avait bien entendu les bêtes féroces;
+mais sachant que le biltongue était hors d'atteinte, et s'imaginant
+qu'elles ne pouvaient nuire à personne, il ne daigna pas
+s'occuper de leurs bruyantes démonstrations.<a name="page_106" id="page_106"></a></p>
+
+<p>Cependant il fut réveillé en sursaut par le cri perçant d'un animal
+aux abois; et ce cri fut suivi d'un autre brusquement étouffé.</p>
+
+<p>Von Bloom reconnut le bêlement plaintif de l'ourebi.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont les hyènes qui la tuent, pensa-t-il.</p>
+
+<p>Tous les membres de la famille, éveillés en même temps, eurent
+la même idée; mais ils n'eurent pas le temps de l'exprimer. Un nouveau
+bruit les fit tressaillir, et ils se levèrent avec autant de précipitation
+que si une bombe eût éclaté sous la charrette: du côté d'où
+était parti le bêlement de l'antilope, la voix du petit Jan se fit
+entendre.</p>
+
+<p>Grand Dieu! qu'arrivait-il?</p>
+
+<p>A une clameur brusque et perçante succéda le tumulte confus
+d'une lutte; puis Jan appela au secours à grands cris, et les sons de
+sa voix furent de plus en plus affaiblis par la distance.</p>
+
+<p>Jan était enlevé!</p>
+
+<p>Cette pensée frappa Von Bloom, Hans et Hendrik, et les remplit
+de consternation. Ils avaient à peine les yeux ouverts, et, ne jouissant
+pas encore de toute la lucidité de leur esprit, ils ne savaient à
+quoi se résoudre.</p>
+
+<p>Les cris réitérés de Jan leur rendirent toute leur énergie. Sans
+même prendre leurs fusils, ils sautèrent à bas de la charrette et
+coururent au secours de leur frère.</p>
+
+<p>Totty était levée et versait des larmes, mais elle ignorait ce qui
+s'était passé.</p>
+
+<p>Ils ne s'arrêtèrent pas à l'interroger, leur attention fut attirée
+par les vociférations de Swartboy, et ils virent courir dans les
+ténèbres un tison ardent qui était sans doute porté par ce fidèle
+serviteur.</p>
+
+<p>Ils suivirent comme un fanal la torche embrasée. La voix du
+Bosjesman tonnait dans le lointain; mais, hélas! les cris du petit
+Jan retentissaient plus loin encore.</p>
+
+<p>Sans chercher à comprendre ce dont il s'agissait, ils hâtèrent le
+pas, en proie à de sinistres appréhensions.</p>
+
+<p>Tout à coup le tison descendit rapidement, remonta, redescendit,
+se releva de nouveau, et les clameurs de Swartboy redoublèrent.<a name="page_107" id="page_107"></a></p>
+
+<p>Evidemment il administrait à quelque animal une terrible correction.</p>
+
+<p>Mais on n'entendait plus la voix de Jan; était-il mort?</p>
+
+<p>Son père et ses frères s'avancèrent, et bientôt un étrange spectacle
+s'offrit à leurs yeux. Jan gisait au pied d'un buisson, aux racines
+duquel il se cramponnait. Autour de son poing droit était enroulé
+le bout d'une longue lanière, et à l'autre bout était attaché la jeune
+ourebi, horriblement mutilée. Swartboy était près de lui, tenant
+son tison, qui flamboyait avec un nouvel éclat depuis qu'il s'en
+était servi pour étriller une hyène affamée.</p>
+
+<p>L'hyène s'était évadée sans demander son reste, mais personne ne
+songea à la poursuivre; on ne s'occupait que du petit Jan.</p>
+
+<p>L'enfant fut relevé; tous les yeux l'examinèrent avec empressement,
+et un cri de joie partit de toutes les poitrines quand on s'aperçut
+qu'il n'était pas blessé. Les épines l'avaient égratigné, la corde
+qu'il tenait avait laissé sur son poing un sillon bleuâtre; il était
+un peu troublé, mais il reprit promptement ses sens et donna l'assurance
+qu'il n'éprouvait aucune douleur; il expliqua ensuite les
+détails de sa mystérieuse aventure.</p>
+
+<p>Il s'était couché dans la charrette avec ses frères, mais il ne s'était
+pas endormi comme eux; il était préoccupé de sa chère ourebi, qui,
+faute de place, avait été reléguée sous la charrette.</p>
+
+<p>Jan se mit en tête de la contempler encore avant de s'endormir.
+Sans dire un mot à personne, il descendit, détacha doucement l'ourebi,
+qu'on avait liée à l'une des roues, et la conduisit auprès du
+feu pour la mieux voir.</p>
+
+<p>Après l'avoir admirée pendant quelque temps, Jan pensa que Swartboy
+ne serait pas fâché de partager ses impressions, et il secoua le
+Bosjesman sans cérémonie. Celui-ci n'était nullement disposé à se
+réveiller pour regarder un animal de l'espèce duquel il avait mangé
+des centaines; mais il aimait son jeune maître et ne se formalisa
+pas d'un caprice qui le privait du sommeil.</p>
+
+<p>Tous deux se mirent à causer des grâces de l'ourebi; mais ce
+genre de conversation finit par devenir monotone, et Swartboy
+proposa de dormir. Jan y consentit, à condition qu'il coucherait
+auprès du feu.<a name="page_108" id="page_108"></a></p>
+
+<p>&mdash;J'irai, dit-il, chercher ma couverture dans la charrette, et vous
+n'aurez pas besoin de partager avec moi votre kaross.</p>
+
+<p>&mdash;Y songez-vous? répondit Swartboy; quelle fantaisie! Si votre
+père se lève et ne vous trouve pas à côté de lui, que dira-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'aura pas de reproches à me faire, j'ai eu froid dans la
+charrette, et il est tout naturel que je me rapproche du feu. Je vous
+en prie, laissez-moi coucher auprès de vous.</p>
+
+<p>Le petit lutin employa tant d'artifices que Swartboy, qui ne pouvait
+rien lui refuser, finit par se rendre. Il n'y avait pour lui
+aucun inconvénient à coucher en plein air, car le temps n'était
+pas à la pluie.</p>
+
+<p>Jan remonta sans bruit dans la charrette, y prit sa couverture et
+vint se coucher à côté de Swartboy. De peur de perdre l'ourebi, il lui
+attacha au cou une lanière dont il s'assujettit fortement l'autre
+extrémité autour du poignet.</p>
+
+<p>Pendant quelque temps encore, il demeura en contemplation devant
+sa bête favorite; mais enfin le sommeil le gagna, et l'image
+de l'ourebi devint confuse devant ses yeux.</p>
+
+<p>A partir de cet instant, Jan ne pouvait se rendre exactement
+compte de ce qui lui était arrivé.&mdash;J'ai été éveillé, dit-il en terminant
+son récit, par une brusque secousse et par les bêlements de
+mon ourebi; et au moment où j'ouvrais les yeux, je me suis senti
+violemment traîné sur le sol; j'ai cru d'abord que Swartboy me
+jouait quelque mauvaises farce, mais à la lueur du foyer, j'ai vu
+un gros animal noir qui emportait l'ourebi et nous entraînait tous
+les deux. Jugez si je me suis mis à crier.</p>
+
+<p>J'ai tâché de me retenir à l'herbe, à la terre, aux branches d'arbre;
+mais il m'a été impossible de rien saisir. Enfin, passant auprès
+d'épais buissons, j'ai pu m'accrocher aux racines, et je m'y suis
+tenu de toute ma force.</p>
+
+<p>Pourtant l'animal noir me tirait toujours, je n'aurais pu résister
+longtemps sans le brave Swartboy, qui est arrivé avec son tison
+et qui a rossé d'importance la méchante bête. Elle n'a pas demandé
+son reste, allez!</p>
+
+<p>Quand il acheva ses explications, Jan s'était complètement remis;
+mais la pauvre ourebi, cruellement mutilée, n'avait pas plus de
+prix qu'un rat mort.<a name="page_109" id="page_109"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXV" id="CHAPITRE_XXV"></a>CHAPITRE XXV.</h3>
+
+<h4>DIGRESSION SUR LES HYÈNES</h4>
+
+<p>Les hyènes ne sont que des loups d'une espèce particulière. Elles
+leur ressemblent par les m&oelig;urs et l'aspect général; mais elles ont
+la tête plus massive, le museau plus large, le cou plus court et la
+robe plus velue et plus hérissée; un de leur traits caractéristiques
+est l'inégalité des membres inférieurs: les jambes de derrière étant
+plus faibles et plus courtes que celle de devant, la croupe est beaucoup
+plus basse que les épaules, et la ligne du dos, au lieu d'être
+horizontale comme chez la plupart des animaux, s'abaisse obliquement
+vers la queue.</p>
+
+<p>Dans les temps fabuleux de la zoologie, le cou épais et lourd de
+l'hyène avait fait croire qu'elle n'avait pas de vertèbres cervicales.
+Ses fortes mâchoires lui permettent de broyer des os dont les
+autres bêtes de proie ne sauraient tirer aucun parti: elle brise les
+plus gros; et, après en avoir extrait la moëlle, elle les réduit
+en pâte et les avale. La nature ne laisse rien perdre, et c'est
+dans les contrées où abondent ces grands os que l'hyène se rencontre.</p>
+
+<p>Les hyènes sont les loups de l'Afrique, c'est-à-dire qu'elles représentent
+sur ce continent une espèce qui n'y existe pas. Le maraudeur
+des Pyrénées ou son frère jumeau d'Amérique n'auraient point sans
+elle d'analogue en Afrique, car le chacal est de trop petite taille
+pour être considéré comme un loup.</p>
+
+<p>De tous les loups, l'hyène est le plus laid, le plus repoussant. Ce
+serait l'animal le plus hideux de la création sans les babouins, avec
+lesquels elles ont d'ailleurs quelques rapports de physionomie et
+d'habitudes.</p>
+
+<p>Pendant longtemps on n'a connu qu'une seule espèce d'hyène,
+l'hyène vulgaire ou rayée sur laquelle on a débité une foule de<a name="page_110" id="page_110"></a>
+fables absurdes. Aucun animal, pas même le vampire, pas même
+le dragon, n'a joué un rôle si important dans le monde surnaturel.
+D'après les récits fantastiques du moyen âge, l'hyène exerçait sur
+ses victimes la fascination du regard; les attirait et les dévorait.
+Elle changeait de sexe chaque année; on prétendait même qu'elle
+avait le pouvoir de se métamorphoser en jeune homme pour séduire
+les jeunes filles et les entraîner au fond des bois; elle imitait
+admirablement la voix humaine. Rôdant autour des maisons, elle
+prêtait l'oreille, et quand elle avait entendu prononcer le nom d'un
+membre de la famille, elle le répétait en poussant des cris de
+détresse. Celui qu'elle avait appelé sortait imprudemment et devenait
+sa victime.</p>
+
+<p>Ces histoires bizarres étaient crues comme article de foi; mais ce
+qui peut sembler étrange, c'est qu'elles ne sont pas totalement dépourvues
+de fondement, et il y a en effet dans le regard de l'hyène
+une puissance particulière qui emporte l'idée de fascination, quoique
+à ma connaissance personne ne s'y soit jamais laissé prendre. On
+a pu également se figurer que l'hyène imitait la voix humaine,
+par la simple raison que cette voix ressemble à la sienne. Je ne
+prétends pas dire que le cri de l'hyène soit exactement celui d'un
+homme, mais il présente avec certains cris particuliers une identité
+remarquable. Je connais plusieurs individus qui ont positivement
+des voix d'hyène, et l'imitation la plus exacte du rire humain est
+le cri de l'hyène tachetée.</p>
+
+<p>Malgré l'horreur qu'il inspire, on ne peut l'entendre sans être
+égayé par cette singulière parodie, dont les sons métalliques et saccadés
+rappellent la voix des nègres; j'ai déjà comparé ce rire à celui
+d'un nègre en état de folie.</p>
+
+<p>L'hyène rayée, quoique la mieux connue, est selon moi la moins
+intéressante de son genre. Elle est plus répandue que ses congénères;
+on la trouve dans presque toute l'Afrique, dans les parties méridionales
+de l'Asie, et même dans le Caucase et l'Altaï. C'est la seule
+espèce qui existe en Asie; toutes les autres sont originaires de
+l'Afrique, qui est la véritable patrie de l'hyène.</p>
+
+<p>Les naturalistes n'admettent que trois espèces d'hyènes; mais je
+suis convaincu qu'il y en a cinq ou six autres non moins distinctes,
+sans y comprendre le protales ou petite hyène fossoyeuse, et le chien<a name="page_111" id="page_111"></a>
+sauvage du Cap, dont nous aurons à nous occuper dans le cours de
+notre récit.</p>
+
+<p>L'hyène rayée est ordinairement d'une couleur gris-cendré, avec
+de légères teintes jaunâtres et des stries irrégulières d'un brun foncé.
+Ces raies sont rangées obliquement le long du corps et suivent la
+direction des côtes; elles ne sont pas marquées avec la même netteté
+chez tous les individus.</p>
+
+<p>Le poil de l'hyène est rude, épais, et forme sur le cou, les épaules
+et le dos, une crinière lorsque l'animal est irrité.</p>
+
+<p>L'hyène commune est loin d'être brave; c'est en réalité la plus faible
+et la moins féroce de son genre. Elle est vorace, mais elle vit
+uniquement de charogne et n'ose pas attaquer des êtres vivants d'une
+taille deux fois moindres que la sienne. Elle se jette avec avidité
+sur les plus petits quadrupèdes, mais un enfant de douze ans peut
+aisément la mettre en fuite.</p>
+
+<p>La seconde espèce, désignée sous le nom d'hyène de Bruce, est
+celle dont le célèbre voyageur fut si souvent importuné pendant qu'il
+parcourait l'Abyssinie. Presque tous les naturalistes l'ont confondue
+avec l'hyène vulgaire, à laquelle elle ne ressemble que par les stries,
+encore sont-elles différemment disposées et d'une couleur différente.
+L'hyène de Bruce, deux fois plus grande que le type de l'espèce, la
+surpasse en force, en courage et en férocité. Elle attaque sans hésitation
+tous les animaux et l'homme lui-même. Elle entre la nuit
+dans les villages pour enlever les bestiaux et les enfants. Ces faits,
+qui paraissent invraisemblables, sont constatés par les témoignages
+les plus authentiques.</p>
+
+<p>L'hyène de Bruce a la réputation d'entrer dans les cimetières et
+de déterrer les cadavres pour s'en repaître. Quelques naturalistes ont
+nié le fait; mais pourquoi? On sait que dans presque toutes les
+parties de l'Afrique les morts ne reçoivent point de sépulture, et
+qu'ils sont déposés dans les champs, où les hyènes viennent les
+dévorer; on sait aussi que l'hyène creuse la terre. Est-il invraisemblable
+qu'elle découvre les cadavres, qui sont sa nourriture
+naturelle? C'est l'habitude du loup, du chacal, du coyotte et même
+du chien. Je les ai vus tous ensemble à l'&oelig;uvre sur le champ de
+bataille. Pourquoi ne serait-ce pas celle de l'hyène?</p>
+
+<p>Une troisième espèce, très-distincte des précédentes, est l'hyène<a name="page_112" id="page_112"></a>
+tachetée (<i>hyena crocuta</i>). On l'appelle parfois aussi l'hyène rieuse,
+à cause de la particularité dont nous avons eu occasion de parler.</p>
+
+<p>Cette espèce est plus grande que l'hyène vulgaire, dont elle diffère
+peu par la couleur; seulement, au lieu d'être rayés, ses flancs
+sont couverts de taches. Elle a les m&oelig;urs de l'espèce Abyssinienne;
+mais elle est cantonnée dans la partie la plus méridionale de l'Afrique,
+où les colons hollandais la nomment tigre-loup, tandis que
+l'hyène vulgaire est connue sous la simple dénomination de
+loup.</p>
+
+<p>Une quatrième espèce, l'hyène velue (<i>hyena villosa</i>), a pour
+signe caractéristique de grands poils droits qui tombent le long de
+ses flancs. Elle est de la grosseur d'un chien du mont Saint-Bernard,
+et n'est pas sans analogie avec le blaireau. La couleur de sa
+robe est un brun foncé en dessus et un gris sale en dessous.</p>
+
+<p>Il est impossible de la confondre avec ses congénères, et cependant
+de savants naturalistes, entre autres de Blainville, l'ont décrite
+comme appartenant à la même espèce que l'hyène vulgaire. Les
+plus ignorants fermiers de l'Afrique méridionale ne s'y trompent
+pas.</p>
+
+<p>Le nom de loup des sables qu'ils donnent à cette quatrième espèce
+indique ses habitudes, car elle fréquente les bords de la mer et
+ne se trouve jamais dans les localités où abondent les hyènes
+communes.</p>
+
+<p>On a eu tort d'appeler cette espèce hyène brune, car elle n'est
+nullement caractérisée par sa couleur. Ce nom convient mieux à
+celle qui habite le grand désert, et dont les poils plus courts sont
+d'un brun uniforme. Sans doute, lorsque le centre de l'Afrique
+aura été complètement exploré, plusieurs espèces nouvelles seront
+ajoutées à cette liste déjà nombreuse.</p>
+
+<p>Les m&oelig;urs des hyènes se rapprochent de celles des grands loups.
+Elles vivent dans des grottes ou dans des crevasses de rochers.
+Quelques-unes s'emparent des terriers que d'autres animaux ont
+creusés, et qu'elles élargissent avec leurs griffes. Elles n'ont pas
+les pattes assez rétractiles pour monter sur les arbres; c'est dans
+leurs mâchoires et leurs dents que consiste leur principale force.</p>
+
+<p>Les hyènes sont des animaux solitaires; il est vrai qu'on les voit
+par bandes autour des carcasses, mais si elles sont attirées par une<a name="page_113" id="page_113"></a>
+proie commune, elles se dispersent pour en emporter les lambeaux.
+D'une voracité excessive, elles mangent jusqu'aux morceaux de
+cuir et aux vieux souliers. Malgré leur lâcheté elles montrent de
+l'audace envers les pauvres indigènes, qui ne les chassent pas en
+vue de les exterminer. Elles entrent dans les misérables kraals et
+emportent souvent les enfants. Il est certain que plusieurs centaines
+d'enfants ont été tués par les hyènes dans l'Afrique méridionale.</p>
+
+<p>Vous vous demandez sans doute pourquoi on ne leur déclare pas
+la guerre? pourquoi on tolère leurs déprédations? Vous supposez
+que la vie humaine est regardée comme moins précieuse en Afrique
+qu'en Angleterre. Il n'en est rien. Si les sauvages n'assurent
+pas à leur famille une protection suffisante, les hommes civilisés
+ne sont guère moins coupables, et, au nombre de leurs lois, il en
+est plus d'une qui font de nombreuses victimes. Bien plus, l'existence
+humaine est parfois inutilement exposée. Une fête de la cour,
+une revue, la réception d'un empereur, entraînent presque toujours
+des accidents funestes.<a name="page_114" id="page_114"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXVI" id="CHAPITRE_XXVI"></a>CHAPITRE XXVI.</h3>
+
+<h4>UNE MAISON DANS LES ARBRES</h4>
+
+<p>Von Bloom réfléchit que les hyènes allaient être pour lui un
+grand fléau; elles menaçaient ses provisions, ses effets, et même
+ses enfants, car, en emmenant les aînés dans ses expéditions, il
+était obligé de laisser au camp les plus jeunes. D'autres animaux,
+plus redoutables encore, venaient boire dans le lac, et la nuit même
+on avait entendu sur ses bords le rugissement des lions. Il importait
+de mettre Gertrude et Jan à l'abri de leurs atteintes.</p>
+
+<p>Il fallait donc bâtir une maison; mais cette construction demandait
+du temps, les pierres étaient à un mille de distance et ne pouvaient
+être apportées qu'à la main. D'ailleurs à quoi bon se donner
+tant de peine pour un édifice provisoire; Von Bloom n'avait pas
+l'intention de se fixer dans ce lieu, où les éléphants viendraient
+sans doute à manquer bientôt.</p>
+
+<p>On pouvait construire une maison de bois, mais, à l'exception
+des figuiers-sycomores qui étaient plantés de distance en distance
+avec une sorte de symétrie, on ne trouvait que des mimosas, des
+euphorbes, des strélitzias, des aloès aborescents, des zamies aux
+souches épaisses. Toutes ces plantes embellissaient le paysage,
+mais ne pouvaient fournir aucun bois de charpente. Quand aux
+nwanas, ils étaient tellement gros, qu'il eût été aussi difficile d'en
+abattre un seul que de bâtir une maison, et l'on aurait eu besoin
+d'une scierie mécanique pour les découper en planches.</p>
+
+<p>Une enceinte de broussailles, une frêle muraille de perches et de
+lattes n'auraient pas suffisamment garanti la sécurité des habitants;
+un rhinocéros, un éléphant furieux, en auraient en quelques
+instants effectué la démolition.</p>
+
+<p>En outre, s'il fallait en croire Swartboy, qui était originaire d'un
+pays voisin, quelques peuplades antropophages hantaient les environs:<a name="page_115" id="page_115"></a>
+comment se défendre de leurs attaques dans une maison mal
+close et peu solide?</p>
+
+<p>Von Bloom était embarrassé. Il ne pouvait commencer ses chasses
+avant d'avoir réglé la question de son domicile. Il importait de disposer
+un emplacement où les enfants seraient en sûreté pendant
+son absence.</p>
+
+<p>Tandis qu'il y réfléchissait, il jeta par hasard les yeux sur le
+nwana, et son attention se fixa sur ses énormes branches, qui éveillèrent
+dans son esprit d'étranges souvenirs. Il se rappela avoir entendu
+dire que dans certaines parties de l'Afrique, et sans doute à
+peu de distance de celle où il était, les indigènes vivaient dans
+les arbres.</p>
+
+<p>En effet, une tribu tout entière, composée de cinquante individus,
+s'établit parfois sur un seul arbre, où elle brave les bêtes féroces
+et les sauvages. Les huttes sont posées sur des plates-formes
+que soutiennent les grosses branches horizontales; l'on y monte
+au moyen d'échelles qui sont retirées pendant la nuit.</p>
+
+<p>Von Bloom connaissait ces détails, qui sont de la plus complète
+exactitude.</p>
+
+<p>&mdash;Ne puis-je, se dit-il, à l'exemple des Hottentots, construire
+un asile dans la gigantesque nwana? J'y trouverais toute la sécurité
+désirable, toute ma famille y dormirait en paix, et quand j'irais
+à la chasse, je laisserais mes enfants avec la certitude de les revoir
+sains et saufs au retour. L'idée est excellente, mais est-elle praticable?...
+Voyons! il ne faut que des planches pour établir une plate-forme,
+le reste sera facile; le feuillage, à la rigueur, me servirait
+de toit... Mais où trouver des planches? Hélas! il n'y en a point dans
+les environs.</p>
+
+<p>En cherchant autour de lui, Von Bloom jeta les yeux sur sa
+charrette.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà des planches! s'écria-t-il dans un premier transport de
+joie. Mais quoi! briser cette belle voiture, me priver de la seule
+ressource que j'aie pour retourner un jour à Graaf Reinet!... Non,
+non! jamais! Imaginons un autre expédient... Mais j'y pense; je
+n'ai pas besoin de briser ma charrette; elle peut se démonter et se
+remonter à volonté... Je puis l'utiliser sans en ôter un seul clou...
+Le fond de la caisse sera ma plate-forme... Hurrah!<a name="page_116" id="page_116"></a></p>
+
+<p>Enthousiasmé de son projet, le porte-drapeau s'empressa de le
+communiquer à ses enfants. Tous y adhérèrent avec empressement,
+et comme ils avaient la journée devant eux, ils se mirent à l'&oelig;uvre
+immédiatement.</p>
+
+<p>Ils coupèrent d'abord dans le taillis du bois, dont ils fabriquèrent,
+non sans peine, un grossière échelle de trente pieds de hauteur. Elle
+atteignait aux premières branches du nwana, d'où ils pouvaient
+organiser un escalier pour arriver à toutes les autres.</p>
+
+<p>Von Bloom monta, examina avec soin les branches nombreuses
+qui partaient horizontalement du tronc, et en choisit deux des plus
+fortes, situées à la même hauteur et s'écartant insensiblement l'une
+de l'autre.</p>
+
+<p>Dix minutes suffirent pour démonter la charrette; puis tous les
+travailleurs réunirent leurs forces pour monter le fond de la caisse.
+A l'une de ses extrémités furent attachées de grosses courroies,
+qu'on fit passer par-dessus une branche plus élevée que celle sur
+laquelle devait reposer le plancher. Swartboy grimpa sur l'arbre
+pour diriger l'énorme pièce de bois, et toute la famille se suspendit
+aux courroies pour la haler. Le petit Jan lui-même tira de son mieux,
+mais toute sa puissance musculaire ne pouvait guère être évaluée
+à plus d'une livre commerciale.</p>
+
+<p>Le fond de la charrette fut hissé et placé d'aplomb sur les branches
+horizontales destinées à le supporter. De bruyantes acclamations
+retentirent en bas, et Swartboy y répondit du haut du nwana.</p>
+
+<p>Le plus difficile était fait. Les parois de la charrette furent enlevées
+pièce à pièce et remises à leur place. On élagua quelques
+branches afin de remonter la capote du véhicule; et quand le soleil
+se coucha, la maison aérienne était logeable.</p>
+
+<p>On y coucha le soir même, ou plutôt, comme le dit Hans en plaisentant,
+on y percha.</p>
+
+<p>Mais la famille ne regardait pas sa nouvelle habitation comme
+terminée. On y travailla le lendemain. Au moyen de longues perches,
+on établit devant la charrette une large terrasse. Les perches
+furent liées ensemble avec des baguettes de saule pleureur (<i>salix
+Babylonica</i>), arbre originaire de ces contrées, et qui croissait en
+abondance sur les bords du lac. La terrasse reçut un épais enduit<a name="page_117" id="page_117"></a>
+de glaise prise au même endroit, et cimentée avec cette terre glutineuse
+dont sont composées les fourmilières.</p>
+
+<p>Grâce à ces arrangements, on pouvait allumer du feu et faire la
+cuisine dans le nwana.</p>
+
+<p>Quand le principal corps de logis fut achevé, Swartboy construisit
+une plate-forme pour lui et une seconde pour Totty, dans une autre
+partie de l'immense figuier-sycomore. Au-dessus de chacune
+d'elles, pour préserver leurs habitants de la pluie et de la rosée, fut
+placé un pavillon de la grandeur d'un parapluie ordinaire. Ces
+deux pavillons avaient un aspect bizarre, dont on se rendait compte
+aisément quand on savait que c'étaient les oreilles de l'éléphant.<a name="page_118" id="page_118"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXVII" id="CHAPITRE_XXVII"></a>CHAPITRE XXVII.</h3>
+
+<h4>LA BATAILLE DES OUTARDES</h4>
+
+<p>Rien ne pouvait plus empêcher le porte-drapeau de poursuivre le
+but de sa vie nouvelle, la chasse aux éléphants. Il résolut de commencer
+sans retard. Il sentait qu'il serait en proie à une terrible
+incertitude tant qu'il n'aurait pas abattu plusieurs de ces gigantesques
+animaux. Etait-il sûr maintenant d'en pouvoir tuer un seul,
+et s'il n'y réussissait pas, à quoi servaient ses calculs anticipés?
+Que devenaient ses espérances de fortune? Un échec pouvait le
+rejeter dans une condition pire que celle qu'il avait supportée, car
+il aurait perdu non-seulement son temps, mais encore son énergie.
+Le succès excite les facultés, ranime le courage, inspire à l'homme
+une juste confiance en soi-même; la défaite le rend timide et le
+pousse au désespoir. Sous le rapport psychologique, il est dangereux
+d'échouer dans une entreprise quelconque, et c'est pourquoi,
+avant d'exécuter aucun projet, il importe d'être bien certain qu'il
+est praticable.</p>
+
+<p>Celui de Von Bloom l'était-il? Il l'ignorait encore; mais c'était
+son unique ressource. Aucun autre moyen d'existence ne s'offrait à
+lui présentement; il fallait de toute nécessité essayer de celui-ci. Il
+avait foi dans ses calculs, il avait l'espoir qu'ils ne seraient pas
+trompés; mais la chose restait à l'état de théorie. Il était donc naturel
+qu'il eût hâte de débuter et de courir la chance.</p>
+
+<p>Il sortit donc à la pointe du jour, accompagné de Hendrik et de
+Swartboy. Il n'avait pu se décider à laisser ses enfants sous la seule
+protection de Totty, qui était elle-même presque un enfant. Hans
+était chargé de veiller sur eux et de garder le camp.</p>
+
+<p>Les chasseurs suivirent d'abord le ruisseau qui sortait du lac,
+parce que c'était de ce côté que les arbres étaient en plus grand<a name="page_119" id="page_119"></a>
+nombre; et ils savaient que les éléphants hantaient plus volontiers
+les contrées basses que les plaines découvertes.</p>
+
+<p>Le cours d'eau était bordé d'une large ceinture de ces taillis
+qu'on désigne sous le nom de jungles. Plus loin se montraient ça
+et là des bouquets d'arbres, des massifs de verdure, au delà desquels
+commençaient les prairies, presque dépourvues d'arbres, mais couvertes
+d'un riche tapis de gazon. A ces prairies succédait le Karoo,
+désert aride, qui s'étendait à l'orient et à l'occident jusqu'aux limites
+de l'horizon. La lisière septentrionale était formée, comme nous
+l'avons dit, par une chaîne de collines escarpées, derrière lesquelles
+il n'y avait que des solitudes desséchées. Au sud, on apercevait des
+bois qui, sans mériter le nom de forêts, étaient cependant assez vastes
+pour servir de retraite aux éléphants.</p>
+
+<p>Les arbres étaient principalement des mimosas de diverses espèces,
+dont les feuilles, les racines et les jeunes pousses sont la nourriture
+favorite des grands ruminants. On remarquait aussi quelques
+mokalas aux cimes en parasol; mais c'était les nwanas dont les
+feuillages massifs, dominant tout le paysage, qui lui donnaient un
+caractère particulier.</p>
+
+<p>Le lit du ruisseau allait en s'élargissant, mais en revanche la
+quantité d'eau courante diminuait, et à un mille du camp elle disparaissait
+complètement. On ne trouvait plus ça et là que des mares
+stagnantes. Toutefois, le lit continuait à augmenter de largeur,
+et il était évident qu'après les grandes pluies il devait contenir
+assez d'eau pour former une rivière importante.</p>
+
+<p>Les deux rives étaient couvertes de buissons si épais que le canal
+desséché était la seule voie praticable. Chemin faisant, les chasseurs
+firent lever diverses espèces de petit gibier, auquel Hendrik
+aurait volontiers envoyé un coup de fusil, mais son père s'y opposa.</p>
+
+<p>&mdash;Tu pourrais, lui dit-il, effrayer le gros gibier que nous cherchons
+et que nous rencontrerons sans doute d'un moment à l'autre.
+Il vaut mieux attendre; en retournant au camp, je t'aiderai à tuer
+une antilope qui fera notre souper. Provisoirement ne songeons
+qu'au but de notre expédition, et tâchons de nous procurer une
+paire de défenses.</p>
+
+<p>Rien n'empêchait Swartboy de se servir de son arc, arme silencieuse,
+qui ne pouvait causer la moindre alerte. Il avait été emmené<a name="page_120" id="page_120"></a>
+tant pour porter la hache et autres ustensiles que pour prendre
+part à la chasse. Il n'avait oublié ni son arc ni son carquois, et il
+était sans cesse occupé à chercher des yeux quelque animal, pour
+lui décocher une de ses armes empoisonnées.</p>
+
+<p>Il trouva enfin un but digne de son attention. En traversant la
+plaine pour éviter les sinuosités du ruisseau, les chasseurs entrèrent
+dans une clairière au milieu de laquelle se tenait un énorme
+oiseau.</p>
+
+<p>&mdash;Une autruche! s'écria Hendrik.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Swartboy, c'est un paon.</p>
+
+<p>&mdash;Il a raison, dit Von Bloom.</p>
+
+<p>Cette désignation était nécessairement inexacte, car il n'existe
+pas de paons en Afrique; et il ne se trouvent à l'état sauvage que
+dans l'Asie méridionale et dans les îles de l'archipel Indien. Cependant
+le volatile avait quelque analogie avec un paon, par sa queue
+longue et massive, par ses ailes tachetées et ocellées, enfin par les
+plumes marbrées de son dos. A la vérité, il n'avait point les brillantes
+couleurs du plus fier des oiseaux, mais il était aussi majestueux
+et beaucoup plus grand. Sa taille et son attitude expliquaient
+la méprise d'Hendrik.</p>
+
+<p>C'était un oiseau très-différent du paon et de l'autruche, l'outarde
+kori ou grande outarde de l'Afrique méridionale, que les
+colons hollandais ont qualifiée de paon à cause de son plumage
+ocellé.</p>
+
+<p>Swartboy et Von Bloom savaient que le kori était un manger
+délicieux, mais ils savaient aussi que cet oiseau craintif se laissait
+difficilement approcher; comment donc le Bosjesman pouvait-il
+l'atteindre avec ses flèches?</p>
+
+<p>L'outarde était à plus de deux cents pas, et si elle avait aperçu
+ses ennemis, elle aurait doublé la distance en courant, car les oiseaux
+de cette famille, sans avoir recours à leurs ailes, comptent
+sur leurs longues jambes pour échapper aux dangers qui les menacent.
+Ils sont plus agiles que l'autruche même, et quand on les
+chasse avec des chiens, on ne les force qu'après une longue poursuite.</p>
+
+<p>L'outarde n'avait pas encore vu les chasseurs. Ils l'avaient remarquée<a name="page_121" id="page_121"></a>
+au moment où ils sortaient d'un taillis, et s'étaient arrêtés
+aussitôt.</p>
+
+<p>De quelle manière Swartboy pouvait-il s'en approcher? le sol
+était aussi dégarni qu'une prairie nouvellement fauchée, et la clairière
+n'avait qu'une largeur médiocre. Swartboy était même surpris
+d'y voir un kori, car ces oiseaux ne fréquentent ordinairement
+que les vastes plaines, pour être à même d'apercevoir de loin leurs
+ennemis.</p>
+
+<p>L'outarde conservait sa position au centre de la clairière, et ne
+montrait aucune velléité de se déranger. Tout autre qu'un Bosjesman
+aurait renoncé à la chasser, mais Swartboy ne désespéra pas.
+Après avoir recommandé à ses compagnons de se tenir tranquilles,
+il s'avança sur la lisière de la jungle, et prit position derrière un
+buisson touffu. Il se mit ensuite à imiter, avec une parfaite exactitude,
+le cri que pousse le kori quand il provoque un adversaire au
+combat.</p>
+
+<p>De même que le tétras, l'outarde est polygame, et dans certaines
+saisons de l'année elle est d'une jalousie terrible et d'une humeur
+belliqueuse. Swartboy savait que les koris étaient dans la
+saison des combats, et en parodiant leurs cris de défi, il espérait
+attirer à portée de sa flèche celui qu'il avait sous les yeux.</p>
+
+<p>Dès que le kori entendit l'appel, il se dressa de toute sa hauteur,
+étendit sa queue immense, et laissa pendre ses ailes, dont les plumes
+mères traînèrent sur le sol; puis il répondit à la provocation.
+Ce qui étonna Swartboy, ce fut d'entendre simultanément deux
+cris semblables.</p>
+
+<p>Ce n'était pas une illusion; avant que le Bosjesman eût le temps
+de réitérer son stratagème, un second appel retentit d'un autre
+côté.</p>
+
+<p>Swartboy ouvrit de grands yeux à l'aspect d'un second kori qui
+semblait être tombé des nues, mais qui, plus vraisemblablement,
+était sorti du couvert des buissons; en tous cas, avant que le chasseur
+l'eût remarqué, l'animal était près du centre de la clairière.</p>
+
+<p>Les deux oiseaux se virent, et l'on put juger à leurs mouvements
+qu'une lutte entre eux était imminente.</p>
+
+<p>Après avoir passé quelque temps à se pavaner, à faire la roue,<a name="page_122" id="page_122"></a>
+à prendre les attitudes les plus menaçantes, à pousser les cris les
+plus insultants, les deux koris arrivèrent à un état d'exaltation
+suffisant pour commencer le combat. Ils s'abordèrent avec vaillance,
+en se servant de trois espèces d'armes; tantôt ils se frappaient
+respectivement de leurs ailes; tantôt ils se piquaient avec leurs
+becs, ou, quand ils en trouvaient l'occasion, se donnaient des coups
+de pieds que la longueur et la force musculaire de leurs jambes
+rendaient dangereux.</p>
+
+<p>Swartboy savait que, lorsqu'ils seraient au fort de l'action, il pourrait
+approcher sans être remarqué, et il attendit patiemment le
+moment propice.</p>
+
+<p>Au bout de quelques minutes, il reconnut qu'il n'aurait pas
+besoin de se déranger, puisque les oiseaux se dirigeaient de son
+côté.</p>
+
+<p>Il tendit son arc, posa une flèche sur la corde, et observa les
+combattants.</p>
+
+<p>En moins de cinq minutes, ils étaient à trente yards de son embuscade.
+Le sifflement de sa flèche aurait pu être entendu par une
+des outardes si elle avait écouté. L'autre n'aurait rien entendu, car
+avant que le son parvînt jusqu'à elle un trait empoisonné lui traversait
+les oreilles.</p>
+
+<p>Elle tomba morte, et l'autre kori, s'imaginant d'abord qu'il avait
+remporté la victoire, se promena fièrement autour du cadavre;
+mais il parut changer d'avis en voyant le trait planté dans la
+tête de la victime; certes, ce n'était pas lui qui avait fait cela!</p>
+
+<p>Peut-être, s'il avait eu le temps de la réflexion, aurait-il pris la
+fuite; mais avant qu'il eût éclairci ses idées, une autre flèche l'étendit
+sur le gazon!</p>
+
+<p>Swartboy vint alors prendre possession de sa proie: les deux
+jeunes mâles qu'il avait tués promettaient d'être excellents à la
+broche. Il les suspendit à une branche élevée, pour les mettre à
+l'abri de la voracité des hyènes et des chacals; puis les chasseurs
+rentrèrent dans le lit du ruisseau.<a name="page_123" id="page_123"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXVIII" id="CHAPITRE_XXVIII"></a>CHAPITRE XXVIII.</h3>
+
+<h4>SUR LA PISTE DE L'ÉLÉPHANT</h4>
+
+<p>Après avoir fait une centaine de pas, ils traversèrent une des mares
+dont nous avons parlé. Elle était assez grande, et la vase de ses
+bords portait les empreintes de nombreux animaux.</p>
+
+<p>En remarquant de loin ces empreintes, Swartboy prit les devants.
+Tout à coup ses yeux s'élargirent, ses lèvres frémirent, et il se
+tourna vers ses compagnons pour crier:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Mein baas! mein baas</i> (mon maître)! il est venu ici un klow,
+un éléphant de la grande espèce!</p>
+
+<p>Il était impossible de confondre les traces de l'éléphant avec celles
+de tout autre animal. Elles avaient une longueur de vingt-quatre
+pouces et une largeur presque égale. Profondément imprimées dans
+la boue, elles formaient des trous assez grands pour y planter un
+poteau. Les chasseurs contemplèrent ces traces avec d'autant plus
+de plaisir qu'elles étaient fraîches, et que la vase remuée n'était
+pas encore recouverte d'une croûte. Elles devaient avoir été faites
+dans la nuit, et annonçaient la présence d'un vieil éléphant de très-haute
+taille.</p>
+
+<p>Il s'agissait seulement de savoir si ses défenses n'avaient pas été
+brisées par accident; car dans ce cas elles ne repoussent jamais.
+Elles tombent lorsque l'éléphant est jeune et qu'elles ne sont pas
+plus grosses que des pattes de homard, mais celles qui les remplacent
+durent toute la vie, et si elle se rompent, elles ne reparaissent jamais.
+Quoique leur perte soit un grand malheur pour l'éléphant, il devrait,
+s'il était bien avisé, les briser contre le premier arbre venu; ce
+serait probablement un moyen de prolonger son existence, car les
+chasseurs ne daigneraient plus employer leurs munitions à le tuer.</p>
+
+<p>Après avoir tenu conseil, Von Bloom et Hendrik, précédés de
+Swartboy, suivirent la piste, qui passait à travers la jungle.<a name="page_124" id="page_124"></a></p>
+
+<p>Ordinairement l'éléphant laisse des marques de son passage en
+broutant les arbres qu'il rencontre. Dans la circonstance actuelle,
+il n'avait pas mangé; mais le Bosjesman, qui avait l'agilité d'un
+lévrier, n'en suivit pas moins la trace, laissant derrière lui ses
+compagnons essoufflés.</p>
+
+<p>Ils traversèrent plusieurs clairières et en trouvèrent une au milieu
+de laquelle s'élevait une énorme fourmilière. L'éléphant devait s'y
+être arrêté, et même s'y être couché.</p>
+
+<p>Von Bloom avait toujours entendu dire que les éléphants dormaient
+debout, mais Swartboy était mieux informé.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai, dit-il, qu'ils se tiennent quelquefois debout durant
+leur sommeil, mais surtout dans les contrées où ils ne sont pas tourmentés;
+que celui-ci se soit couché, c'est bon signe, nous voyons
+par là que jusqu'à présent les klows sont restés paisibles possesseurs
+du pays. Il est par conséquent facile de les approcher et de les tuer;
+et s'ils déguerpissent plus tard, ce sera seulement quand nous en
+aurons abattu un bon nombre.</p>
+
+<p>Cette dernière considération était de la plus haute importance.
+Lorsque les éléphants ont appris à leurs dépens ce que signifie la
+détonation du fusil, il suffit souvent d'une seule chasse pour les
+décider à s'éloigner. Non-seulement les individus qu'on a poursuivis
+se dérobent aux coups des chasseurs, mais encore tous les autres
+partent comme s'ils eussent été avertis par leurs camarades, et
+bientôt il n'en reste plus un seul dans la contrée. Ces émigrations
+sont le plus grand obstacle que rencontre le chasseur d'éléphants,
+qu'elles obligent à des déplacements perpétuels.</p>
+
+<p>Au contraire, lorsque les éléphants sont restés longtemps tranquilles,
+un coup de fusil ne les épouvante pas, et pour quitter la
+place, il faut qu'ils soient chassés avec persévérance.</p>
+
+<p>Swartboy fut donc enchanté de voir que le vieil éléphant s'était
+couché, et tira de ce fait une foule de conclusions.</p>
+
+<p>Il était certain que l'éléphant s'était couché. A la place ou son dos
+avait porté, le cône élevé par les fourmis s'était affaissé; les formes
+de son corps étaient dessinées dans la poussière, et l'une de ses défenses
+avait laissé dans l'herbe une profonde rainure. Le judicieux
+Bosjesman décida, après examen, que ces défenses devaient être d'une
+dimension considérable.<a name="page_125" id="page_125"></a></p>
+
+<p>Swartboy donna à ses compagnons de curieux détails sur le plus
+grand des quadrupèdes.</p>
+
+<p>&mdash;L'éléphant, dit-il, ne se couche jamais sans avoir pour point
+d'appui de ses épaules un rocher, un arbre ou une fourmilière;
+autrement, il serait exposé à rouler sur le dos; quand il est renversé,
+les pieds en l'air, il a beaucoup de peine à se relever, et se trouve
+presque aussi embarrassé qu'une tortue. Parfois il dort debout,
+appuyé contre le tronc d'un arbre dont il s'était d'abord approché
+pour chercher de l'ombre. Il affectionne certains arbres auxquels il
+revient régulièrement pour faire un somme pendant la grande
+chaleur du jour. C'est le moment où il repose; car, au lieu de dormir
+la nuit, il l'emploie à se repaître et à chercher un abreuvoir. Dans
+les pays où il n'est pas inquiété, il mange aussi le jour, et je crois
+pouvoir attribuer son activité nocturne à la crainte que lui inspire
+l'homme, son ennemi le plus acharné et le plus vigilant.</p>
+
+<p>Pendant que Swartboy communiquait ces renseignements, on continuait
+à suivre les traces de l'éléphant, qui avaient changé de nature
+à partir de la fourmilière. Le sommeil lui avait rendu l'appétit,
+les buissons épineux avaient été saccagés par sa trompe flexible;
+des branches avaient été arrachées, dépouillées entièrement
+de leurs feuilles, et les parties ligneuses qu'il avait abandonnées
+étaient éparses ça et là sur le sol; il avait déraciné des arbres, dont
+quelques-uns étaient de grande dimension.</p>
+
+<p>L'éléphant en agit ainsi lorsque le feuillage ne se trouve pas à
+portée de sa trompe; il n'hésite pas à abattre l'arbre trop élevé,
+afin de le dépouiller à loisir. Comme il est friand de diverses espèces
+de racines savoureuses, il lui arrive parfois, pour les atteindre, de
+creuser la terre avec ses défenses, surtout quand elle a été détrempée
+par les pluies. Après avoir soulevé le pied de l'arbre avec son
+puissant levier, il le saisit à l'aide de sa trompe et se nourrit des
+racines. Il recherche principalement les plus grosses espèces de
+mimosas; mais il est capricieux, et après avoir emporté un arbre
+pendant l'espace de plusieurs yards, il le rejette souvent sans y
+toucher. Le passage d'une troupe d'éléphants suffit pour ravager
+une forêt.</p>
+
+<p>L'éléphant n'a besoin que de sa trompe pour arracher les arbustes,
+mais il lui faut faire usage de ses défenses quand l'arbre est d'une<a name="page_126" id="page_126"></a>
+certaine grosseur. Il les glisse sous les racines, remue le sol, ordinairement
+sablonneux,
+et envoie en l'air par une brusque secousse les
+racines, le tronc et les branches.</p>
+
+<p>Sur la route que parcouraient les chasseurs, ils trouvaient à
+chaque pas des preuves étonnantes de la force de l'éléphant, et
+ne pouvaient se défendre d'un sentiment de terreur. Si dans
+ses moments de repos, le gigantesque animal commettait tant
+de dévastations, de quoi n'était-il pas capable pour peu qu'on
+l'irritât?</p>
+
+<p>Quoique plus expérimenté que le fermier et son fils, et même à
+cause de son expérience particulière, le Bosjesman n'était pas sans
+inquiétude. Il avait lieu de croire que l'animal qu'ils poursuivaient
+était ce que les chasseurs indiens appellent un rôdeur.</p>
+
+<p>Dans les circonstances ordinaires, on peut passer au milieu
+d'un troupeau d'éléphants aussi impunément qu'au milieu d'un
+troupeau de b&oelig;ufs; ils ne deviennent dangereux que lorsqu'ils
+sont attaqués ou blessés. Le rôdeur est une exception à la règle
+générale; il est habituellement vicieux et se rue sans la moindre
+provocation sur les hommes ou les animaux qu'il rencontre; il
+semble se complaire dans la destruction, et malheur à tout être
+vivant qui se trouve sur son passage et n'est pas assez agile
+pour lui échapper! Le rôdeur ne s'associe jamais aux autres
+animaux de son espèce, il erre solitaire dans les bois; on croirait
+que c'est un exilé, banni pour son mauvais caractère ou pour
+ses méfaits, et dont la proscription même a aigri les inclinations
+perverses.</p>
+
+<p>Il est à craindre, dit Swartboy, que nous ayons affaire à un
+rôdeur. Les éléphants vont par bandes de vingt, trente et même
+cinquante; ils sont toujours au moins deux: cela m'est suspect.
+Les dégâts qu'il a commis, les larges empreintes qu'il a laissées,
+semblent indiquer qu'il appartient à la dangereuse famille des
+rôdeurs, dont nous avons déjà vu un échantillon. Celui que le
+rhinocéros à tué en était un; autrement il se serait retiré pour
+éviter le combat.</p>
+
+<p>Ces explications augmentèrent les alarmes des chasseurs; cependant
+aucun d'eux ne songea à reculer.</p>
+
+<p>Les empreintes étaient de plus en plus fraîches, les racines des<a name="page_127" id="page_127"></a>
+arbres renversés portaient la marque des dents de l'éléphant, et elles
+étaient encore humides de son abondante salive. Les branches brisées
+des mimosas exhalaient encore leurs parfums, qui n'avaient
+pas eu le temps de se dissiper; tout annonçait que l'animal était
+proche.</p>
+
+<p>Précédés par le Bosjesman, Von Bloom et son fils faisaient le
+tour d'un massif, lorsque leur guide s'arrêta brusquement. Ses yeux
+roulèrent dans leurs orbites, ses lèvres s'agitèrent, mais l'émotion
+lui coupa la parole; il ne fit entendre que des sifflements inarticulés.
+Il était inutile qu'il s'expliquât d'avantage; ses compagnons
+devinèrent qu'il avait vu l'éléphant, et se cachant en silence derrière
+des broussailles, ils regardèrent à leur tour l'imposant quadrupède.<a name="page_128" id="page_128"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXIX" id="CHAPITRE_XXIX"></a>CHAPITRE XXIX.</h3>
+
+<h4>LE RODEUR</h4>
+
+<p>L'éléphant se tenait au milieu d'un massif de mokhalas. Ces arbres,
+que les botanistes désignent sous le nom d'acacias de la girafe,
+ont des tiges élancées, surmontées d'un épais feuillage qui
+affecte la forme d'un parasol. La girafe, avec son long cou et ses
+lèvres préhensiles, atteint sans difficulté leurs feuilles pinnées, d'un
+vert tendre, qui sont son aliment favori.</p>
+
+<p>L'éléphant, dont la trompe ne peut jamais s'élever à la même
+hauteur, serait souvent dans la situation du renard de la fable s'il
+n'avait un moyen de mettre à sa portée la nourriture qu'il désire.
+Il brise l'arbre, à moins que le tronc soit d'une dimension exceptionnelle.</p>
+
+<p>Lorsque les yeux de nos chasseurs s'arrêtèrent sur l'éléphant, il
+venait de casser près de la racine un mokhala, dont il dévorait les
+feuilles avec avidité.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde! murmura précipitamment Swartboy lorsqu'il
+eut recouvré sa présence d'esprit, prenez garde, baas! n'approchez
+pas; c'est un vieux klow, je vous promets qu'il est méchant comme
+un diable.</p>
+
+<p>Von Bloom et Hendrik regardèrent l'animal et ne lui trouvèrent
+rien qui le distinguât des autres de son espèce; mais le Bosjesman
+avait des yeux exercés, et il était incapable de se tromper.
+Il possédait cette science physiognomonique qui nous fait distinguer
+un homme vertueux d'un scélérat, sur des indices qu'on
+saisit sans pouvoir les définir.</p>
+
+<p>Von Bloom et Hendrik trouvèrent en effet que l'éléphant avait
+mauvaise mine, et suivirent les conseils de Swartboy; ils restèrent
+immobiles dans les broussailles, en se demandant s'ils devaient
+attaquer un aussi formidable animal. La vue de ses longues défenses<a name="page_129" id="page_129"></a>
+était trop séduisante pour que Von Bloom renonçât à faire
+au moins une tentative. Avant de le laisser fuir, il voulait lui
+envoyer quelques balles.</p>
+
+<p>Il chercha dans sa tête un plan d'attaque, mais il n'avait pas le
+temps de le mûrir. L'éléphant se montrait inquiet; il pouvait s'éloigner
+d'un moment à l'autre, et se perdre au milieu des fourrés.
+Von Bloom prit le parti de s'avancer le plus près possible et de
+lâcher son coup de fusil. Il se disait qu'une seule balle au front
+tuait un éléphant, et pourvu qu'il choisit une bonne position, il se
+croyait assez bon tireur pour toucher droit au but.</p>
+
+<p>Malheureusement la conviction de Von Bloom était basée sur
+une erreur accréditée par les théoriciens qui ont chassé l'éléphant
+dans leur cabinet. En consultant d'autres hommes d'étude, les anatomistes,
+ces messieurs pourraient s'assurer que l'éléphant peut
+recevoir impunément une balle dans la tête, grâce à la position de
+sa cervelle et à la conformation de son crâne.</p>
+
+<p>Préoccupé d'une fausse idée, Von Bloom commit une grave erreur.
+Au lieu de chercher à prendre l'animal de flanc, ce qui aurait
+été facile, il fit un détour à travers les broussailles pour venir le
+frapper au milieu du front.</p>
+
+<p>Hendrik et Swartboy restèrent à leur place.</p>
+
+<p>A peine Von Bloom était-il installé, qu'il vit la monstrueuse
+bête s'avancer d'un pas majestueux. En une douzaine d'enjambées,
+elle allait atteindre le chasseur embusqué. Elle ne proférait aucun
+cri; mais on entendait le gargouillement de l'eau qui ondulait
+dans son vaste estomac.</p>
+
+<p>Von Bloom avait pris position derrière le tronc d'un gros
+arbre.</p>
+
+<p>L'éléphant ne l'avait pas vu, et aurait peut-être passé sans le
+remarquer, si le chasseur l'avait permis.</p>
+
+<p>Von Bloom en eut un moment l'idée. Quoique ce fut un homme
+de c&oelig;ur, la vue du géant des forêts le faisait frissonner malgré lui;
+mais à l'aspect des brillantes masses d'ivoire qui le menaçaient, il
+se rappela pourquoi il s'était exposé. Il songea à la nécessité de refaire
+sa fortune et d'assurer l'avenir de ses enfants.</p>
+
+<p>Il posa résolûment son long roer sur un n&oelig;ud de l'arbre et prit
+son point de mire. La détonation retentit; des nuages de fumée<a name="page_130" id="page_130"></a>
+enveloppèrent le chasseur. Il entendit la voix stridente et cuivrée
+de l'éléphant, le bouillonnement de l'eau dans ses entrailles, le
+craquement des branches; et quand la fumée se dissipa, il reconnut
+avec douleur que l'animal était encore sur ses pieds et n'avait nullement
+souffert.</p>
+
+<p>La balle avait atteint son but; mais au lieu de pénétrer dans le
+crâne, elle s'était aplatie sur l'os frontal, et n'avait eu d'autre effet
+que d'exciter au plus haut degré la fureur de l'éléphant. Quoiqu'il
+ignorât la cause du chatouillement importun qu'il avait ressenti,
+il frappait les arbres avec ses défenses, arrachait les branches et les
+lançait en l'air. S'il avait aperçu Von Bloom, il l'aurait infailliblement
+mis en pièces; mais le chasseur eut la présence d'esprit de
+rester immobile derrière le gros arbre.</p>
+
+<p>Swartboy ne montra pas tant de prudence. Il était sorti avec
+Hendrik du massif de mokhalas, avait traversé la clairière et se
+dirigeait du côté de Von Bloom. Quand il vit que l'éléphant n'était
+pas blessé, il perdit courage, quitta Hendrik et se sauva dans le
+taillis en poussant des cris de détresse.</p>
+
+<p>Ces cris attirèrent l'attention de l'éléphant, qui, prenant la direction
+d'où ils partaient, rentra dans la clairière que traversait le fugitif.
+Au moment où l'animal passait devant Hendrik, celui-ci lui
+envoya une balle qui l'atteignit à l'épaule et le rendit plus furieux
+que jamais.</p>
+
+<p>Sans s'arrêter, l'éléphant se rua sur les pas de Swartboy, auquel,
+dans son ignorance, il attribuait peut-être la blessure qu'il avait
+reçue.</p>
+
+<p>Le Bosjesman était à peine sorti des massifs de mokhalas, et n'avait
+pas plus de dix pas d'avance. Il se proposait de regagner le
+bois et de monter sur un arbre; mais, hélas! il était trop tard! il
+entendait les pas lourds, le mugissement de son ennemi courroucé,
+dont il croyait sentir l'ardente haleine. Il était encore loin du bois,
+et n'avait aucune chance d'arriver jusqu'à l'arbre sur lequel il
+voulait grimper. Ne sachant quel parti prendre, il s'arrêta et fit
+volte-face. C'était par désespoir et non par bravade qu'il affrontait
+son adversaire. Il savait qu'il serait certainement dépassé à la
+course, et comptait éviter la terrible attaque par quelque man&oelig;uvre
+adroite.<a name="page_131" id="page_131"></a></p>
+
+<p>Le Bosjesman était au milieu de la clairière, et l'éléphant marchait
+droit à lui.</p>
+
+<p>Swartboy n'avait point d'armes; il avait jeté pour courir plus
+vite, son arc, son carquois et sa hache, qui lui auraient été d'ailleurs
+inutiles. Il ne portait son kaross, ou manteau de peau de
+mouton, qu'il avait gardé avec intention.</p>
+
+<p>L'éléphant approcha, la trompe étendue. Swartboy lui lança son
+kaross de manière à le faire retomber sur le long et flexible cylindre;
+puis il sauta lestement de côté, et prit la fuite dans une direction
+opposée à celle que suivait l'éléphant.</p>
+
+<p>Malheureusement la trompe balaya le sol avec le kaross, qu'elle
+avait saisi, et qui rencontrant les jambes de Swartboy, le renversa
+à plat ventre sur le gazon.</p>
+
+<p>L'agile Swartboy se releva aussitôt et voulut courir; mais l'éléphant
+n'avait pas été dupe du stratagème du kaross, et après
+avoir jeté ce vêtement inutile, il se précipita brusquement sur
+Swartboy. Les demi-cercles d'ivoire passèrent par derrière entre les
+jambes du Bosjesman, et le lancèrent à plusieurs pieds en l'air.</p>
+
+<p>Du bord de la clairière, Von Bloom et Hendrik furent témoins de
+sa périlleuse ascension; mais, à leur grand étonnement, ils ne le
+virent pas redescendre.</p>
+
+<p>Etait-il tombé sur les défenses de l'éléphant? Y était-il retenu
+par la trompe? Non: le Bosjesman n'était ni sur la tête ni sur le
+dos de l'animal qui, non moins étonné que les chasseurs de la disparition
+de sa victime, la cherchait de tous côtés.</p>
+
+<p>Où Swartboy était-il allé?</p>
+
+<p>En ce moment l'éléphant rugit avec fureur, entoura de sa trompe
+un mokhala et le secoua violemment.</p>
+
+<p>Von Bloom et Hendrik levèrent les yeux vers la cime, s'attendant
+à y trouver Swartboy. En effet, il était juché sur les branches,
+au milieu desquelles il avait été lancé. Il comprenait que sa position
+était précaire, et la terreur se peignait sur sa physionomie;
+mais il n'eut pas le temps d'exprimer ses alarmes. L'arbre craqua,
+se brisa et tomba en entraînant le pauvre Bosjesman.</p>
+
+<p>Par hasard, le mokhala tomba du côté de l'éléphant, dont Swartboy
+dans sa chute effleura la croupe. Les branches avaient amorti<a name="page_132" id="page_132"></a>
+le choc; il n'était pas blessé, mais il se voyait complètement à la
+merci de son adversaire.</p>
+
+<p>Il était perdu!</p>
+
+<p>Une idée s'offrit à lui. Avec l'instinct du désespoir, il sauta sur
+une des jambes de derrière de l'éléphant et l'étreignit avec énergie;
+il mit en même temps ses pieds nus sur les rebords des sabots
+du pachyderme, et ce point d'appui lui permit de s'installer solidement.</p>
+
+<p>Dans l'impossibilité de le faire déguerpir ou de l'atteindre avec
+sa trompe, surpris et épouvanté de ce nouveau genre d'attaque,
+l'éléphant poussa un cri terrible et s'enfuit à travers les jungles, la
+queue et la trompe en l'air.</p>
+
+<p>Swartboy resta à son poste jusqu'à ce qu'il fût au milieu des
+taillis, et saisissant une occasion favorable, il se glissa doucement
+à terre. Dès qu'il eut touché le sol il se releva et courut de toute
+sa force dans une direction opposée.</p>
+
+<p>Il n'avait pas besoin de s'essouffler. Non moins effrayé que lui, le
+prosboscidien poursuivit sa marche en faisant un large abattis
+d'arbres et de branches; il ne s'arrêta qu'après avoir mis plusieurs
+milles entre lui et le théâtre de cette fâcheuse aventure.</p>
+
+<p>Von Bloom et Hendrik avaient rechargé leurs fusils et avançaient
+au secours de Swartboy; mais il le rencontrèrent qui venait
+au devant d'eux, heureux et fier de sa miraculeuse délivrance.</p>
+
+<p>Les chasseurs échauffés proposèrent de suivre la piste.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi bon? dit Swartboy, qui avait assez du vieux rôdeur.
+Sans chevaux et sans chiens nous n'avons pas la moindre chance
+de le rejoindre. Le mieux est d'y renoncer sans barguigner.</p>
+
+<p>Von Bloom le comprit et regretta plus vivement la perte de ses
+chevaux. Il est facile à un homme à cheval d'atteindre l'éléphant,
+et à des chiens de le réduire aux abois, mais il ne lui est pas moins
+facile d'échapper à un chasseur à pied, et une fois qu'il a pris la
+fuite, ce serait peine perdue que de le poursuivre.</p>
+
+<p>L'heure était trop avancée pour chercher d'autres éléphants. Les
+chasseurs désappointés abandonnèrent la chasse et s'acheminèrent
+tristement vers le camp.<a name="page_133" id="page_133"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXX" id="CHAPITRE_XXX"></a>CHAPITRE XXX.</h3>
+
+<h4>LES GNOUS</h4>
+
+<p>«Un malheur, dit le proverbe, n'arrive jamais seul.»</p>
+
+<p>En approchant du camp, les chasseurs purent s'apercevoir que
+tout n'était pas en règle, Totty, Gertrude et Jan étaient en haut
+de l'échelle, et leurs regards inquiets n'annonçaient rien de bon.</p>
+
+<p>Ou était Hans?</p>
+
+<p>Dès que les chasseurs furent en vue, Jan et Gertrude descendirent
+les échelons et vinrent confirmer les tristes conjectures qu'on avait
+formées.</p>
+
+<p>Hans était absent depuis plusieurs heures.</p>
+
+<p>&mdash;Où est-il allé? demanda Von Bloom.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne savons pas, répondit Jan; nous craignons qu'il ne
+lui soit arrivé quelque malheur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais dans quelles circonstances a-t-il quitté le camp?</p>
+
+<p>&mdash;Un grand nombre de bêtes de forme étranges sont venues
+boire dans le lac. Vite Hans a pris son fusil et s'est mis à les
+poursuivre; il nous a recommandé de nous tenir dans l'arbre, de
+ne pas bouger avant son retour, en disant qu'il allait revenir de
+suite. Il s'est en allé au bas du lac; mais les buissons nous l'ont
+bientôt caché, et nous ne l'avons plus revu!</p>
+
+<p>&mdash;Y a-t-il longtemps?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! très-longtemps, dit Gertrude. Il est parti presque aussitôt
+que vous. Ne le voyant pas revenir, nous nous sommes d'abord
+inquiétés, puis nous avons pensé qu'il vous avait rencontrés, qu'il
+vous aidait à chasser, et que c'était pour cela qu'il ne rentrait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous entendu un coup de fusil?</p>
+
+<p>&mdash;Non; les étranges bêtes avaient disparu avant que Hans eût
+eu le temps de se préparer. Nous supposons qu'avant de pouvoir<a name="page_134" id="page_134"></a>
+les rattraper il a dû faire un bon bout de chemin, et voilà pourquoi
+nous n'avons rien entendu.</p>
+
+<p>&mdash;Quelles étaient les bêtes dont vous parlez?</p>
+
+<p>&mdash;De gros animaux d'un jaune brun, reprit la petite fille. Ils
+avaient des crinières hérissées; de longues touffes de poils pendaient
+de leur poitrail entre leurs jambes de devant.</p>
+
+<p>&mdash;Ils étaient gros comme des poneys, ajouta Jan; ils gambadaient
+et caracolaient comme des poneys, auxquels ils ressemblaient
+beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;Ils avaient plutôt l'air de lions, interrompit Gertrude.</p>
+
+<p>&mdash;De lions! s'écrièrent Von Bloom et Hendrik, avec l'accent de
+la terreur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, reprit Gertrude, il m'ont fait l'effet d'être de l'espèce des
+lions.</p>
+
+<p>&mdash;Et à moi aussi, dit Totty.</p>
+
+<p>&mdash;Combien étaient-ils?</p>
+
+<p>&mdash;Au moins une cinquantaine. Nous n'avons pu les compter, car
+ils étaient sans cesse en mouvement, galopaient d'un lieu à l'autre
+et se donnaient des coups de cornes.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ils avaient des cornes! s'écria Von Bloom, que cette affirmation
+rassurait.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, répondirent à la fois Totty et les deux enfants.</p>
+
+<p>&mdash;C'étaient, dit Jan, des cornes pointues qui descendaient en
+partant du front et remontaient ensuite tout droit. Ces animaux
+avaient aussi des crinières; leur cou se courbait comme celui d'un
+cheval; leur nez était garni d'une touffe de poils semblable à une
+brosse. Ils avaient les membres arrondis comme des poneys et de
+longues queues blanches qui balayaient la terre comme celle des
+poneys. Je vous le répète, sans leurs cornes, sans les longs poils
+dont leur nez et leur poitrine étaient garnis, je les aurais pris pour
+des poneys. Ils galopaient comme les poneys qui jouent dans les
+prairies; ils couraient en baissant la tête, secouaient leurs crinières,
+hennissaient, ronflaient, absolument comme des poneys. Parfois encore
+ils beuglaient comme des taureaux! et j'avoue que, par la tête,
+ils ressemblaient à des taureaux! j'ai remarqué aussi qu'ils avaient
+le sabot fendu comme celui des b&oelig;ufs. Oh! je les ai bien vus, pendant
+que Hans chargeait son fusil! Ils étaient au bord de l'eau;<a name="page_135" id="page_135"></a>
+mais quand il approcha, ils décampèrent tous à la file. Celui qui
+les guidait et celui qui fermait la marche étaient de la plus forte
+taille.</p>
+
+<p>&mdash;C'étaient des gnous! s'écria Swartboy.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Von Bloom; la description que fait Jan ne peut s'appliquer
+qu'à eux.</p>
+
+<p>En effet, Jan avait exactement esquissé les particularités caractéristiques
+du gnou (<i>catoblepas gnus</i>), le plus singulier peut-être
+de tous les ruminants; il a le museau du b&oelig;uf, l'encolure du cheval,
+le cou massif et courbé, la queue blanchâtre et terminée par
+un flocon de poils. L'enfant avait parfaitement saisi ces traits distinctifs.
+Gertrude elle-même n'avait pas commis une erreur impardonnable,
+car les vieux gnous, avec leur robe fauve et leur crinière
+flottante, ont avec le lion des points d'analogie frappante quand on
+les aperçoit de loin, et les plus fins chasseurs s'y trompent quelquefois.</p>
+
+<p>Cependant les observations de Jan étaient plus conformes à la
+vérité que celles de Gertrude. S'il avait été plus près, il aurait remarqué
+en outre que les gnous avaient l'air farouche, des cornes
+pareilles à celles du bison d'Afrique, les jambes effilées du cerf et
+la croupe ronde du poney. Il aurait vu encore que les mâles
+étaient plus gros et d'un jaune plus foncé que les femelles, que les
+petits étaient de couleur claire et blanchâtre comme du lait.</p>
+
+<p>Les gnous qui étaient venus boire au lac faisaient partie de ceux
+que les colons hollandais appellent <i>wildebeest</i> (b&oelig;ufs sauvages),
+et les Hottentots gnous. Ce dernier nom leur vient de ce qu'ils
+poussent parfois un gémissement sourd, exactement représenté par
+le mot gnou-o-ou.</p>
+
+<p>Ils errent en bandes nombreuses dans les solitudes de l'Afrique
+australe; il sont inoffensifs, à moins qu'ils ne soient blessés; car
+alors, surtout quand ils sont vieux, ils frappent le chasseur avec
+les cornes et les sabots.</p>
+
+<p>Les gnous courent avec une rare vitesse, mais l'aspect d'un ennemi
+ne les fait pas fuir au loin; ils se tiennent en observation à
+quelque distance, caracolent, décrivent des cercles autour du chasseur,
+le menacent en baissant la tête vers le sol, et soulèvent avec
+leurs pieds des tourbillons de poussière. Le cri qu'ils font entendre<a name="page_136" id="page_136"></a>
+tient à la fois du beuglement du taureau et du rugissement du
+lion.</p>
+
+<p>Pendant que le troupeau est au pâturage, les vieux gnous font
+sentinelle et le gardent en avant et en arrière; s'ils se met en marche,
+c'est presque toujours sur une seule ligne, comme Jan l'avait
+observé.</p>
+
+<p>Les vieux gnous se tiennent à l'arrière, entre le troupeau et le
+chasseur, en se frappant réciproquement de leurs cornes, comme
+s'ils se livraient un combat sérieux; mais aussitôt que l'ennemi vient
+à portée, ils font trêve et partent au galop en décrivant les zigzags
+les plus capricieux.</p>
+
+<p>Il existe une seconde espèce du même genre dans le sud de l'Afrique,
+et plus au nord une troisième dont les m&oelig;urs sont peu
+connues. Toutes deux sont de plus haute taille que le gnou vulgaire,
+qui atteint rarement plus de quatre pieds de hauteur, tandis que
+ses congénères en ont près de cinq. Les trois espèces sont distinctes,
+et ne se réunissent jamais, quoiqu'on les rencontre souvent en
+compagnie d'autres animaux. Elles sont particulières au continent
+de l'Afrique.</p>
+
+<p>Le gnou moucheté (<i>catoblepas gorgon</i>) est connu des chasseurs et
+des colons du Sud sous le nom de b&oelig;uf sauvage bleu. Sa robe azurée
+est rehaussée sur les flancs par des stries d'une autre nuance;
+ses habitudes sont les mêmes que celles du gnou commun; mais il
+est plus lourd et sa forme est encore plus singulière.</p>
+
+<p>Le <i>catoblepas taurina</i>, qui constitue la troisième espèce, est appelé
+kokoou par les indigènes. Il se rapproche du gnou moucheté par
+les m&oelig;urs et la configuration. Au reste on le connaît à peine, car
+il habite les parties de l'Afrique centrale qui ont été le moins
+explorées.</p>
+
+<p>Ces trois espèces, qui diffèrent si complètement de tous les animaux
+connus, ont droit à former un genre séparé. Jusqu'à présent
+les naturalistes les ont placées parmi les antilopes léiocères, c'est-à-dire
+à cornes entièrement lisses, mais sans aucune raison plausible.
+Les gnous ont moins d'affinités avec l'antilope qu'avec le b&oelig;uf;
+c'est ce qu'ont bien compris les chasseurs et les cultivateurs des
+frontières, qui les ont qualifiés de b&oelig;ufs sauvages.</p>
+
+<p>La chair du gnou est recherchée, surtout quand il est jeune. Le<a name="page_137" id="page_137"></a>
+cuir sert à fabriquer des harnais et des lanières; sa longue queue
+soyeuse est un objet de commerce. On voit autour des fermes du
+Cap de grands morceaux de cornes de gnous et de springboks,
+restes d'animaux tués à la chasse.</p>
+
+<p>La chasse au gnou est l'exercice favori des jeunes colons. On
+cerne quelquefois dans les vallées des bandes considérables de ces
+animaux, que l'on décime à volonté. Parfois aussi on les attire en
+leur montrant un mouchoir rouge ou une pièce de drap écarlate,
+sur lesquels ils se jettent avec fureur, car ils ont pour ces couleurs
+une grande aversion. On les réduit facilement à l'état de domesticité;
+mais on ne les admet pas volontiers dans les fermes, à cause
+d'une maladie de peau qui les emporte chaque année par milliers,
+et qu'ils pourraient communiquer au bétail. On suppose sans peine
+que Von Bloom et ses compagnons ne s'amusèrent pas à disserter
+sur le gnou. Leur unique préoccupation était l'absence prolongée
+de Hans. Ils se disposaient à se mettre à sa recherche, quand il
+arriva courbé sous le poids d'un lourd fardeau.</p>
+
+<p>Un cri de joie salua sa venue.<a name="page_138" id="page_138"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXXI" id="CHAPITRE_XXXI"></a>CHAPITRE XXXI.</h3>
+
+<h4>LA FOURMILIÈRE</h4>
+
+<p>Hans fut assailli d'une volée de questions:</p>
+
+<p>&mdash;Ou êtes-vous allé? qui vous a retenu? qu'est-ce qui vous est
+arrivé? n'êtes-vous pas blessé?</p>
+
+<p>&mdash;Je me porte à merveille, répliqua-t-il, et je vous raconterai
+mes aventures quand Swartboy aura écorché ce cochon de terre, que
+Totty fera cuire pour notre souper. En ce moment je suis trop
+affamé pour avoir le courage de parler.</p>
+
+<p>En disant ces mots, Hans se débarrassa d'un animal qu'il portait
+sur les épaules, et qui était de la grosseur d'un mouton. Cet animal
+étrange, que Hans nommait improprement cochon de terre, était
+couvert de longues soies d'un gris teinté de rouge. Il avait une
+longue queue qui allait en s'amincissant comme une carotte, un
+museau de glabre d'environ un pied de long, la bouche très-petite,
+des oreilles droites et pointues comme une paire de cornes; un
+corps plat, des jambes courtes et musculeuses; ses griffes étaient
+démesurées, surtout aux pattes de devant, où, au lieu de s'étendre,
+elles se repliaient comme des poings fermés ou comme les mains
+d'un singe.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher enfant, dit Von Bloom, nous t'accordons du repos,
+d'autant plus que notre appétit n'est pas moins vif que le tien.
+Mais nous pouvons réserver pour demain ton cochon de terre;
+nous avons ici une couple d'outardes qui seront plus faciles à
+accommoder.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, repartit Hans; avec la faim qui me dévore, je ne tiens
+pas à manger une chose plutôt qu'une autre, et je me régalerais
+même d'une tranche de vieux couagga si j'en avais. J'espère pourtant
+que Swartboy, s'il n'est pas trop las, voudra bien écorcher mon<a name="page_139" id="page_139"></a>
+gibier. Prenez bien garde de l'abîmer, brave Swartboy; c'est un
+animal qu'on ne trouve pas tous les jours.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi faire, mynheer Hans; je m'entends à écorcher un
+goup.</p>
+
+<p>Le singulier animal que Hans appelait cochon de terre (aardvark),
+et que le Bosjesman connaissait sous le nom de goup, n'était
+ni plus ni moins que l'oryctérope ou mangeur de fourmis d'Afrique
+(<i>orycteropus capensis</i>).</p>
+
+<p>Quoique les colons le désignent sous la qualification de cochon
+de terre, l'oryctérope du Cap n'a rien de commun avec l'espèce
+porcine. La forme de son museau, ses longues soies, l'habitude
+qu'il a de fouiller la terre, lui ont valu cette fausse dénomination.
+De tous les animaux qui creusent les terriers, c'est
+assurément le plus expéditif; il surpasse même le blaireau, et un
+jardinier armé d'une bonne bêche ne parviendrait pas à faire un
+trou en aussi peu de temps que lui. Sa taille, ses m&oelig;urs et sa
+conformation sont à peu près celles de son cousin de l'Amérique du
+Sud, le tamanoir (<i>myrmecophaga gubata</i>), que l'on considère comme
+le type des fourmiliers ou mangeur de fourmis. Mais l'oryctérope
+du Cap perce les murailles épaisses d'une fourmilière, et dévore les
+termès avec autant de facilité que le myrmécophage de la vallée
+des Amazones. Il a, comme le tamanoir, la queue et le museau
+longs, la bouche petite et la langue extensible. Cependant, les
+naturalistes, qui se sont occupés du tamanoir, ont presque entièrement
+négligé l'oryctérope.</p>
+
+<p>Le premier figure avec honneur dans les muséums et les ménageries,
+tandis que personne ne se dispute la possession du second.
+D'où vient cette inégalité? Sans doute de ce que le cochon de terre
+est d'une colonie hollandaise que l'on a récemment calomniée. Je
+prétends faire cesser l'injustice dont le cochon de terre a été trop
+longtemps victime, et je soutiens qu'il n'a pas moins de droit que
+le tamanoir à être regardé comme le type des myrmécophages. Il
+faut voir comme il détruit des fourmilières, dont quelques-unes ont
+vingt pieds de haut; comme il allonge sa langue visqueuse pour
+la rentrer couverte de fourmis blanches. De même que le tamanoir,
+il engraisse et fournit une chair aussi salubre que délicate, quoiqu'elle
+sente légèrement l'acide formique. Ses jambons, convenablement<a name="page_140" id="page_140"></a>
+préparés, sont supérieurs à ceux d'Espagne ou de Westphalie.
+Je vous conseille d'en essayer.</p>
+
+<p>Swartboy, qui appréciait les qualités comestibles de cet étrange
+gibier, se mit à le dépecer avec empressement. Quoique commun
+dans l'Afrique australe, et même abondant dans certains districts,
+l'oryctérope est rare sur le marché. Il suffit pour le tuer de lui
+appliquer un coup sur le museau; mais il est difficile de le surprendre.
+Il est timide et prudent; ce n'est guère que la nuit qu'il
+sort de son terrier, et il fait si peu de bruit en marchant, il s'avance
+avec tant de précaution, qu'il est presque impossible de l'approcher.
+Il a les yeux d'une petitesse extrême, et sa vue n'est pas
+meilleure que celle de la plupart des animaux nocturnes; mais son
+odorat est d'une prodigieuse finesse, et ses longues oreilles saisissent
+les plus légers bruits.</p>
+
+<p>Le cochon de terre n'est pas le seul myrmécophage de l'Afrique
+australe. Il a pour concurrent un quadrupède tout différent, le
+moris ou pangolin. Ce dernier est sans poils; mais son corps est
+couvert d'écailles imbriquées qu'il redresse à volonté. Il ressemble
+plutôt à un grand lézard ou à un petit crocodile qu'à un mammifère;
+mais ses habitudes sont exactement celles de l'oryctérope. Il
+se terre, ouvre pendant la nuit les fourmilières, darde sa langue
+au milieu des insectes et les dévore avidement.</p>
+
+<p>Lorsqu'il est surpris loin de sa retraite souterraine, il se roule en
+boule comme le hérisson et quelques espèces de tatous de l'Amérique
+méridionale, auxquels il ressemble par sa cotte de mailles
+squammeuse.</p>
+
+<p>Il y a plusieurs espèces de pangolins qui ne sont pas africaines:
+les unes se trouvent dans l'Asie méridionale, les autres dans les
+îles indiennes. Celle du sud de l'Afrique est connue des naturalistes
+sous le nom de pangolin à longue queue ou pangolin de
+Temminck.</p>
+
+<p>Pendant que Swartboy, armé de son couteau, découpait avec
+soin l'oryctérope, Totty avait fait rôtir à la hâte une outarde. Il
+lui manquait peut-être un tour de broche; mais nos voyageurs
+étaient trop affamés pour être difficiles, et ils trouvèrent le dîner
+excellent.</p>
+
+<p>Quand ils furent rassasiés, Hans commença l'histoire de sa journée.<a name="page_141" id="page_141"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXXII" id="CHAPITRE_XXXII"></a>CHAPITRE XXXII.</h3>
+
+<h4>DÉSAGRÉMENT D'ÊTRE POURSUIVI
+PAR UN GNOU</h4>
+
+<p>«Il n'y avait pas une heure que vous étiez partis, quand un troupeau
+de gnous s'approcha du lac. Ils étaient venus sur une seule
+file; mais ils l'avaient rompue pour s'ébattre dans l'eau avant que
+j'eusse la moindre velléité de les inquiéter.</p>
+
+<p>»Je savais qu'ils étaient dignes d'un coup de fusil; pourtant
+leurs gambades me divertissaient tellement, que je les laissai boire
+en paix. Ce fut au moment où ils allaient se retirer que je songeai
+qu'il était bon de varier notre régime de biltongue. Remarquant
+dans la bande beaucoup de ces jeunes gnous, dont j'avais entendu
+vanter la chair, je résolus de m'en procurer un.</p>
+
+<p>»Je montai à l'échelle pour aller prendre mon fusil. Quelle imprévoyance
+j'avais commise en ne le chargeant pas au moment de votre
+départ! Mais pouvais-je m'attendre à une pareille invasion?</p>
+
+<p>»Les gnous sortaient de l'eau; je chargeai mon arme en toute
+hâte, et dès que j'eus mis la bourre, je descendis. Avant d'être au
+bas de l'échelle, je m'aperçus que j'avais oublié ma poire à poudre
+et ma carnassière; mais j'étais trop pressé pour remonter. Les
+gnous se mettaient en marche; je craignais d'arriver trop tard, et
+d'ailleurs mon intention n'était que d'en tuer un.</p>
+
+<p>»Je courus vers eux en cherchant à me tenir caché dans les buissons;
+mais je reconnus bientôt que je n'avais pas besoin de tant
+de précautions. Loin d'être peureux comme ceux qui rôdaient autour
+de notre ancien kraal, ils avaient l'air de me narguer. Ils s'approchaient
+de moi à la distance de cent verges, sans que ma présence
+les gênât dans leurs évolutions. Plusieurs fois deux vieux gnous,
+qui semblaient former l'arrière-garde, s'avancèrent à la portée de
+fusil; mais je les dédaignais, sachant que leur chair était coriace.<a name="page_142" id="page_142"></a>
+Je voulais atteindre un des jeunes veaux dont les cornes n'avaient
+pas encore commencé à se recourber.</p>
+
+<p>»Quoique le troupeau ne se montrât point farouche, je ne pouvais
+parvenir à m'en approcher suffisamment. Les guides placés à la
+tête l'entraînaient hors de ma portée, et les protecteurs de l'arrière-garde
+le poussaient en avant à mesure que je gagnais du terrain.</p>
+
+<p>»Il y avait plus d'une demi-heure que je me livrais à cette poursuite
+inutile, et l'animation de la chasse m'avait fait complètement
+oublier combien il était imprudent de m'éloigner ainsi du camp.
+J'avais toujours l'espoir de réussir et de rentrer avec une riche proie.
+Je persévérai donc, et j'arrivai dans un lieu dépourvu d'arbres, où
+se dressaient comme de grandes tentes de fourmilières placées à distance
+égale les unes des autres. Quelques-unes n'avaient pas moins
+de douze pieds de haut. Au lieu d'affecter, comme celles des fourmis
+communes, la forme hémisphérique d'un dôme, elles étaient coniques
+et flanquées de cônes plus petits qui s'élevaient à leurs pieds
+comme des tourelles. C'étaient les habitations de l'espèce de grosses
+fourmis blanches que les entomologistes appellent termès belliqueux
+(<i>termes bellicosus</i>).</p>
+
+<p>»D'autres monticules, à la forme cylindrique, au sommet arrondi,
+ressemblaient à des paquets de linge surmontés chacun d'une cuvette
+renversée. Ils servaient de domicile à l'espèce dite <i>termes mordax</i>,
+quoiqu'une autre espèce (<i>termes atrox</i>) se bâtisse des nids presque
+identiques.</p>
+
+<p>»Je ne m'arrêtai pas à examiner ces curieux édifices. Je n'en
+parle que pour vous faire comprendre ce qui va suivre.</p>
+
+<p>»La plaine était couverte d'éminences coniques et cylindriques.
+En m'abritant derrière une d'elles, je crus pouvoir arriver sans difficultés
+à portée de fusil des gnous.</p>
+
+<p>»Je fis un détour pour prendre les devants, et me glissai derrière
+une fourmilière conique près de laquelle paissait le gros du
+troupeau. Quel fut mon désappointement, lorsqu'on regardant entre
+les tourelles je vis les femelles et les petits emmenés loin de moi!</p>
+
+<p>»Les deux vieux gnous restaient seuls de mon côté.</p>
+
+<p>»Ma bile s'échauffait; je commençai à croire que les patriarches
+du troupeau avaient positivement l'intention de se moquer de
+moi. Leurs man&oelig;uvres étaient des plus inexplicables: tantôt ils<a name="page_143" id="page_143"></a>
+gambadaient à travers la plaine, comme pour me braver, tantôt
+leurs têtes s'entrechoquaient comme s'ils eussent voulu se livrer bataille.
+Je dois vous avouer qu'avec leurs fronts hérissés de poils
+noirs, leurs cornes pointues, leurs yeux rouges et étincelants, c'étaient
+des voisins assez désagréables, et que même, en la supposant
+stimulée, leur animosité m'inquiétait.</p>
+
+<p>»Ils se mettaient à genoux et se penchaient en avant jusqu'à ce
+que leurs têtes se rencontrassent: ils se relevaient ensuite, et chacun
+d'eux faisait un bond comme pour se rejeter sur son camarade
+et le fouler aux pieds. S'étant manqués réciproquement, ils étaient
+entraînés par l'impétuosité de leur course, revenaient sur leurs pas,
+et retombaient à genoux pour se livrer bataille.</p>
+
+<p>»Ils m'exaspérèrent au point que je résolus d'en finir.&mdash;Ah!
+coquins, me dis-je, vous ne voulez pas me permettre de tuer vos
+camarades, eh bien, je vais me venger sur vous! Tremblez, vous
+payerez cher votre témérité et votre insolence.</p>
+
+<p>»Au moment où j'allais les ajuster, les deux gnous se préparèrent
+à un nouveau combat. Jusqu'alors leurs luttes ne m'avaient
+semblé qu'un jeu; mais cette fois ils étaient réellement animés l'un
+contre l'autre: les armures de leurs fronts se choquaient avec fracas,
+leurs beuglements avaient quelque chose de sinistre, la fureur
+se peignait dans leurs yeux.</p>
+
+<p>»Un d'eux fut abattu à plusieurs reprises. Chaque fois qu'il essayait
+de se relever, son antagoniste se précipitait sur lui et le renversait
+de nouveau. Les voyant sérieusement aux prises, je n'hésitai
+pas à marcher vers les combattants. Aucun d'eux ne remarqua
+mon approche: le vaincu ne songeait qu'à se garantir des coups
+terribles qui pleuvaient sur lui, le vainqueur ne s'occupait que de
+compléter son triomphe.</p>
+
+<p>»Quand je fus à trente pas, j'ajustai; je choisis le gnou qui
+avait le dessus, tant pour le punir d'avoir manqué de générosité
+en frappant un antagoniste à terre que parce qu'il me prêtait le
+flanc.</p>
+
+<p>»Je tirai.</p>
+
+<p>»La fumée me cacha les deux gnous; quand elle se dissipa, je vis
+le vaincu toujours agenouillé; mais, à ma grande surprise, celui
+que j'avais visé était debout, aussi solide qu'auparavant. Je devais<a name="page_144" id="page_144"></a>
+pourtant l'avoir touché; j'avais entendu sa chair grasse frissonner
+sous la balle; mais je ne l'avais nullement estropié.</p>
+
+<p>»Où l'avais-je blessé?</p>
+
+<p>»Je n'eus pas le temps d'y réfléchir; car redressant sa queue et
+baissant son front velu, il accourut au galop sur moi. Le désir de
+la vengeance se peignait dans ses regards; ses rugissements étaient
+épouvantables. Je vous assure que je fus moins épouvanté l'autre
+jour quand je rencontrai le lion.</p>
+
+<p>»Je ne sus que faire pendant quelque secondes. D'abord je m'étais
+mis sur la défensive, et j'avais involontairement pris mon fusil
+par le canon pour m'en servir comme d'une massue; mais il était
+facile de voir que mes faibles coups n'arrêteraient pas la course
+furieuse d'un animal aussi fort, et qu'il me renverserait infailliblement.
+Comment me soustraire à son ressentiment? En tournant
+les yeux autour de moi, j'aperçus par bonheur la fourmilière
+que je venais de quitter. En montant dessus, j'étais hors d'atteinte;
+mais aurais-je le temps d'y arriver?</p>
+
+<p>»Je m'enfuis comme un renard dépisté. Vous, Hendrik vous me
+dépassez à la course dans les circonstances ordinaires; mais je
+doute que vous eussiez pu gravir plus vite que moi cette fourmilière.</p>
+
+<p>»Il n'était pas trop tôt. Au moment où, en m'appuyant sur les
+tourelles, j'escaladais le cône principal, la fumée qui sortait des naseaux
+du gnou montait jusqu'à moi.</p>
+
+<p>»Heureusement j'étais en sûreté, et ses cornes acérées ne pouvaient
+m'atteindre.<a name="page_145" id="page_145"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXXIII" id="CHAPITRE_XXXIII"></a>CHAPITRE XXXIII.</h3>
+
+<h4>LE SIÈGE</h4>
+
+<p>»Sans la fourmilière j'aurais été perdu. Le gnou auquel j'avais
+affaire était un des plus gros et des plus féroces de son espèce. Il devait
+être d'un âge avancé, comme l'indiquaient les teintes foncées
+de sa robe, et ses cornes noires et massives à la base, qui se rejoignaient
+presque aux extrémités. Ma lutte n'eût pas été longue avec
+lui; mais je ne le redoutais pas, et du haut de mon observatoire
+j'épiais tranquillement ses man&oelig;uvres.</p>
+
+<p>»Il fit tous ses efforts pour me débusquer. Il livra plus de douze
+assauts au monticule, établit des logements dans les tourelles les
+plus basses, mais sans pouvoir atteindre un poste à la conquête
+duquel j'avais employé toutes mes facultés physiques.</p>
+
+<p>»Parfois, dans son désespoir, il venait si près de moi que j'aurais
+pu toucher ses cornes avec le bout de mon canon. Jamais je
+n'avais vu d'animal si furieux. Ma balle lui avait fracassé la mâchoire,
+et la douleur lui donnait le vertige; mais comme je m'en
+aperçus plus tard, ce n'était pas la seule cause de ses emportements.</p>
+
+<p>»Après avoir vainement essayé de gravir le cône, il changea de
+tactique et se mit à le miner comme pour l'abattre. A plusieurs
+reprises, il recula, revint à la charge, et comme il employait
+toute sa force, je crus un moment qu'il parviendrait à renverser
+l'édifice qu'il battait en brèche. Quelques tourelles tombèrent sous
+ses coups; l'argile durcie du monticule principal fut ouverte par
+ses cornes, dont ils se servait comme de pioches retournées. Et il
+exposa à mes regards les chambres et les galeries que les insectes
+avaient creusées.</p>
+
+<p>»Néanmoins je ne tremblais pas; j'avais le conviction qu'il ne
+tarderait pas à épuiser sa rage, et qu'après son départ je pourrais<a name="page_146" id="page_146"></a>
+descendre sans danger; mais après avoir attendu longtemps, je fus
+étonné de voir que, loin de se calmer, il devenait de plus en plus
+furieux.</p>
+
+<p>»La place où j'étais assis était chaude comme un four, pas un souffle
+n'agitait l'atmosphère, et les rayons ardents du soleil étaient
+réfléchis par l'argile blanche de la fourmilière. Des ruisseaux de
+sueur me découlaient du front, et j'étais à chaque instant obligé
+de prendre mon mouchoir pour les essuyer. Toutes les fois que je
+le déployais, la colère du gnou redoublait. Il se ruait contre la
+muraille escarpée en poussant d'affreux rugissements.</p>
+
+<p>»Je me demandai d'abord pourquoi je le provoquais en m'essuyant
+la figure. C'était un mystère dont je cherchais vainement
+l'explication; mais enfin je m'aperçus que mon mouchoir était
+d'une brillante couleur écarlate, et je me souvins d'avoir entendu
+dire que le rouge excitait au plus haut degré la fureur des animaux
+de cette espèce. Je me hâtai de serrer mon mouchoir dans
+l'espérance d'apaiser ce redoutable adversaire; mais il était trop
+irrité pour revenir facilement à son état de tranquillité habituelle.
+Il réitéra ses assauts avec des cris de plus en plus farouches,
+entremêlés de gémissements que lui arrachait la souffrance
+causée par sa blessure. Il savait que j'étais l'auteur de ses maux,
+et paraissait déterminé à ne pas quitter la place sans s'être vengé.
+Il employait ses sabots et ses cornes à démolir le monticule.</p>
+
+<p>»Je commençais à être las de ma situation, sans craindre que
+le gnou m'atteignît. J'étais troublé par l'idée des malheurs qui
+pouvaient arriver, pendant mon absence, à mon frère et ma s&oelig;ur.
+Je fus distrait de ces préoccupations par un nouveau danger, aussi
+terrible que celui que me faisait courir le gnou furieux. Il avait
+détruit les ouvrages avancés de la fourmilière, et mis à découvert
+les passages qui communiquaient des tourelles au centre du dôme.
+Les termès, qui se tiennent ordinairement sous terre, chassés tout
+à coup de leurs logements, avaient grimpé par milliers sur l'éminence.
+Les yeux fixés sur ceux du gnou, je n'avais pas fait attention
+à leur marche, lorsque je sentis leur bande formidable monter
+le long de mes jambes. Dans le premier moment de ma surprise je
+faillis me précipiter sur les cornes du b&oelig;uf sauvage.</p>
+
+<p>»Cette armée d'insectes semblait animée d'un même esprit; elle<a name="page_147" id="page_147"></a>
+avait l'intention de m'attaquer, et mettait dans ses mouvements
+stratégiques une régularité merveilleuse. Elle se composait des soldats,
+qui se distinguent, comme vous savez, des travailleurs par
+la grosseur de leur tête et la longueur de leurs mandibules. Je fus
+glacé d'horreur en pensant aux cruelles morsures que ces soldats
+pouvaient me faire, et j'éprouvai une terreur dont n'approche pas
+celle que j'avais ressentie à l'aspect du lion. Ma première impression
+fut que j'allais être dévoré. Il me revint en mémoire que des
+hommes avaient été assaillis pendant leur sommeil et tués par les
+fourmis blanches, et je me persuadai que j'éprouverais un sort semblable
+si je ne m'échappais au plus tôt.<a name="page_148" id="page_148"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXXIV" id="CHAPITRE_XXXIV"></a>CHAPITRE XXXIV.</h3>
+
+<h4>L'ORYCTÉROPE</h4>
+
+<p>»Que faire? comment éviter mes ennemis? Si je sautais en bas,
+j'étais sûr d'être mis en pièces par le gnou; si je restais en place,
+les hideux insectes ne manqueraient pas de me dévorer. Déjà je sentais
+leurs dents redoutables à travers mes bas de laine épais; mes
+habits ne pouvaient me protéger. J'étais monté sur le sommet du
+cône, et je m'y tenais avec peine. Les morsures des insectes me faisaient
+sautiller comme un acrobate. Ils s'avançaient en colonne
+serrée sur mes souliers, mais ce n'était encore qu'une avant-garde.
+D'autres sortaient par myriades de leurs galeries, et se préparaient
+à m'accabler sous leur nombre. Pour échapper à un horrible genre
+de mort, ma seule chance était d'affronter le gnou. Le hasard pouvait
+me servir; en me défendant avec mon fusil, j'avais l'espoir
+de tenir l'animal en respect jusqu'à ce que je trouvasse moyen de
+gravir une autre fourmilière.</p>
+
+<p>»J'allais sauter, lorsque je fus frappé d'une idée qui aurait dû
+me venir plus tôt. Les termès n'avaient points d'ailes; ils montaient
+le cône à pas lents; qui m'empêchait de les écarter avec ma
+veste?</p>
+
+<p>»Je mis de côté mon fusil inutile, et ôtant précipitamment ma
+veste, je m'en servis comme d'un balai. En quelques secondes, et
+sans le moindre effort, j'avais fait tomber du bout du dôme des milliers
+de soldats. A la vérité, il en restait encore quelques-uns sous
+mon pantalon, mais ils n'étaient pas en force, et leurs morsures ne
+pouvaient me causer qu'une douleur passagère.</p>
+
+<p>»Perché sur le sommet du monticule, j'écartais les bandes de
+termès à mesure qu'elles se présentaient. Leur attaque ne m'inquiétait
+plus; mais, d'un autre côté, ma position ne s'était pas améliorée,<a name="page_149" id="page_149"></a>
+car le gnou maintenait le blocus avec une étrange persévérance.</p>
+
+<p>»Toutefois, pensant qu'il finirait par se lasser, je prenais mon
+mal en patience; mais des terreurs nouvelles vinrent m'assaillir.
+Pendant que je piétinais sur le sommet du cône, l'argile pétrie s'enfonça
+tout à coup sous mes pieds. Je disparus peu à peu sans pouvoir
+m'arrêter, et j'écrasai sans doute la grande reine dans sa
+chambre, car je restai enseveli jusqu'au cou. Quoique effrayé et
+surpris de cette descente soudaine, j'aurais recouvré promptement
+ma présence d'esprit sans un incident inattendu. Le fond sur
+lequel mes pieds reposèrent était mobile! il me souleva, glissa rapidement,
+et manqua pour me laisser enfoncer encore davantage.</p>
+
+<p>»Avais-je atteint le grand essaim des fourmis blanches? je ne
+le supposais pas d'après la sensation que j'avais éprouvée. J'avais
+touché un corps gras et solide, qui avait supporté tout mon poids
+avant de se dérober sous moi.</p>
+
+<p>»Je fus saisi d'un effroi presque superstitieux, et ne restai pas cinq
+secondes dans la fourmilière. Je retirai les pieds avec tant de précipitation,
+que quand même ils auraient reposé sur une fournaise ardente,
+ils auraient à peine eu le temps d'être brûlés. Je me replaçai
+sur la cime du cône ouvert et démantelé; mais pouvais-je m'y
+maintenir? Je sondai du regard la sombre cavité, et j'en vis sortir
+d'innombrables bataillons de termès. Ma veste ne suffisait plus pour
+les chasser.</p>
+
+<p>»Je regardai le gnou avec lequel j'allais avoir à lutter. Immobile
+à quatre pas de la base de la fourmilière, il la contemplait d'un &oelig;il
+inquiet. Ses allures étaient complètement changées, et quelque chose
+semblait aussi l'avoir épouvanté. En effet, au bout d'un instant, il
+fit entendre un cri perçant, s'éloigna, et alla se remettre en observation
+à une plus grande distance.</p>
+
+<p>»Etait-ce la rupture du toit et ma chute imprévue qui l'avaient
+effrayé? Je le crus d'abord; mais je remarquai qu'il fixait les yeux
+sur la base du monticule, où, pour ma part, je ne voyais rien
+d'alarmant.</p>
+
+<p>»Pendant que je cherchais à m'expliquer sa conduite, le gnou
+poussa un nouveau cri, releva la queue et partit au galop.</p>
+
+<p>»Enchanté d'être débarrassé de sa compagnie, je ne m'occupai pas<a name="page_150" id="page_150"></a>
+plus longtemps des causes de sa fuite. Il était parti, c'était l'essentiel.
+Je ramassai mon fusil et me disposai à descendre de la position
+élevée dont j'étais fatigué.</p>
+
+<p>»A moitié chemin, je jetai par hasard les yeux sur la base de la
+fourmilière, et j'aperçus l'objet qui avait terrifié le vieux gnou. D'un
+trou pratiqué dans le mur d'argile sortait un long museau cylindrique,
+sans poil, surmonté d'une paire de longues oreilles droites comme
+les cornes d'une gazelle. L'animal auquel appartenait ce museau et
+ces oreilles avait un aspect repoussant, dont j'aurais été troublé moi-même
+si je n'avais reconnu la plus inoffensive de toutes les créatures,
+l'oryctérope. Sa présence m'expliqua pourquoi le gnou avait battu
+en retraite, et pourquoi les fourmis étaient si pressées de sortir de
+leur nid.</p>
+
+<p>»Sans faire le moindre bruit, je pris mon fusil par le canon, me
+penchai, et j'assénai un coup de crosse sur le museau saillant. C'était
+me montrer bien peu reconnaissant du service que cette pauvre
+bête m'avait rendu en effrayant le gnou; mais je cédais à mes
+instincts de chasseur, et elle tomba morte dans le boyau que ses
+griffes avaient creusé.</p>
+
+<p>»Je n'étais pas au bout de mes aventures, qui semblaient ne devoir
+jamais finir. J'avais chargé l'oryctérope sur mes épaules, et je me
+dirigeais vers notre demeure lorsqu'à mon grand étonnement je vis
+que le gnou vaincu était toujours à la même place, la tête contre
+terre et à demi couché sur la plaine. Cette situation extraordinaire
+attira mon attention, et je m'imaginai que s'il ne s'était pas enfui
+c'était parce que son antagoniste l'avait grièvement blessé.</p>
+
+<p>»J'eus d'abord l'idée de le laisser tranquille, car il pouvait
+avoir conservé assez de force pour me combattre avec avantage,
+et mon fusil vide n'était qu'une faible défense. J'hésitais à m'approcher;
+mais, la curiosité l'emportant, je m'avançai avec précaution.</p>
+
+<p>»Il n'avait reçu aucune blessure, et pourtant il était aussi complètement
+estropié que s'il eût eu les genoux fracassés. Dans sa lutte
+avec l'autre gnou, une de ses jambes de devant avait passé, je ne
+sais trop comment, par-dessus ses cornes. Elle y était restée, et non
+seulement il ne pouvait en faire usage, mais encore il avait la
+tête clouée au sol.</p>
+
+<p>»Mon premier mouvement fut de le tirer d'embarras: toutefois,<a name="page_151" id="page_151"></a>
+je me ravisai en songeant à la fable du laboureur et du serpent gelé.
+J'eus ensuite l'idée de le tuer; mais n'ayant pas de balle, je ne me
+souciai pas de l'assommer à coups de crosse.</p>
+
+<p>»D'ailleurs, j'aurais été obligé de le laisser mort sur la place, où
+les chacals n'auraient pas manqué de le dévorer. Il était probable
+qu'ils le respecteraient tant qu'il serait vivant, et je pris le parti
+de ne pas le déranger, dans l'espoir que nous le retrouverions vivant
+le lendemain.»</p>
+
+<p>Ce fut ainsi que Hans termina le récit de ses aventures.<a name="page_152" id="page_152"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXXV" id="CHAPITRE_XXXV"></a>CHAPITRE XXXV.</h3>
+
+<h4>LA CHAMBRE A COUCHER
+DE L'ÉLÉPHANT</h4>
+
+<p>Le porte-drapeau était loin d'être satisfait de sa journée. Malgré
+le vif intérêt avec lequel il avait écouté l'histoire de Hans, il était
+préoccupé quand il réfléchissait à ses propres aventures. Sa première
+tentative de chasse avait échoué; ne pouvait-il pas en être toujours
+ainsi? L'éléphant avait échappé avec la plus grande facilité. Quoiqu'il
+eût été atteint dans deux parties du corps où les blessures auraient
+dû être mortelles, les balles n'avaient servi qu'à le rendre plus
+dangereux. Sa peau n'avait pas été plus entamée que si on l'eût tiré
+avec des pois bouillis. A la vérité, il n'avait reçu que deux coups de
+fusil. Or, deux coups bien dirigés suffisent pour abattre un éléphant
+femelle et quelquefois un mâle, mais il en faut quelquefois une vingtaine
+pour faire mordre la poussière à un vieil éléphant, et nos chasseurs
+pouvaient-ils s'attendre à en trouver un d'assez bonne composition
+et disposé à essuyer leur feu jusqu'à ce que mort s'en suivît?</p>
+
+<p>D'ordinaire l'éléphant sur lequel on a tiré fait plusieurs milles
+sans s'arrêter, et des cavaliers sont seuls en état de le poursuivre.
+Plus que jamais Von Bloom déplorait la perte de ses pauvres chevaux.</p>
+
+<p>Hans le consola en lui prouvant, par différents exemples dont il
+se souvenait, que l'éléphant ne prenait pas toujours la fuite lorsqu'on
+l'attaquait. En effet, celui qu'ils avaient rencontré, après avoir
+reçu leur coup, n'avait manifesté aucune intention de battre en retraite.
+Sans le bizarre stratagème de Swartboy, il aurait conservé sa
+position et donné le temps à ses adversaires de le frapper peut-être
+mortellement.</p>
+
+<p>&mdash;Tentons une nouvelle épreuve, dit Von Bloom, et nous réussirons
+peut-être. Si nous ne sommes pas plus heureux, nous chercherons
+des ressources dans d'autres entreprises.<a name="page_153" id="page_153"></a></p>
+
+<p>En conséquence, le lendemain, avant le lever du soleil, les chasseurs
+se remirent en campagne; ils avaient pris une précaution à
+laquelle ils n'avaient pas songé la veille. Se rappelant qu'une balle
+de plomb pénètre difficilement dans le cuir du grand pachyderme,
+ils fondirent de nouvelles balles. Ils possédaient de vieille vaisselle
+qui avait orné la table du porte-drapeau de Graaf-Reinet au
+jour de sa prospérité. C'étaient des chandeliers, des cloches, des
+éteignoirs, des huiliers et divers autres objets de métal hollandais.
+Ils en condamnèrent quelques-uns à l'alambic de la poêle, les amalgamèrent
+avec du plomb, et se procurèrent ainsi des balles assez
+dures pour entamer la peau du rhinocéros lui-même.</p>
+
+<p>Comme la veille, ils se dirigèrent vers les bois, et avant d'avoir fait
+un mille, ils découvrirent des traces récentes d'éléphant. Elles passaient
+au plus épais d'une jungle épineuse, impénétrable pour tout
+être créé, à l'exception de l'éléphant, du rhinocéros ou de l'homme
+armé d'une hache.</p>
+
+<p>Une famille entière devait y avoir passé, composée d'un mâle,
+d'une ou deux femelles et de plusieurs petits de différents âges; ils
+avaient marché en ligne, suivant l'habitude des éléphants, et avaient
+frayé au milieu des broussailles un chemin large de plusieurs pieds.
+Le mâle, qui marchait en tête, avait, d'après ce que disait Swartboy,
+brisé tous les obstacles avec sa trompe et ses défenses. En effet,
+d'énormes branches étaient abattues ou écartées violemment comme
+par la main de l'homme.</p>
+
+<p>Les routes de ce genre aboutissent d'ordinaire à l'eau. Elles en
+facilitent les abords et racourcissent la distance: preuve saisissante
+du rare instinct ou de la sagacité des éléphants, qui conçoivent et
+exécutent des plans dignes d'un habile ingénieur.</p>
+
+<p>Les chasseurs s'attendaient donc à trouver prochainement un
+cours d'eau; cependant les empreintes pouvaient également y conduire
+ou s'en éloigner.</p>
+
+<p>Au bout d'un quart de mille ils arrivèrent à une nouvelle route
+qui croisait celle qu'ils suivaient. Comme celle-ci, elle avait été faite
+par une famille d'éléphants, et les traces étaient aussi fraîches.
+Après s'être demandé un moment laquelle ils devaient prendre, ils
+résolurent de continuer à marcher en droite ligne.</p>
+
+<p>A leur grand désappointement, ils débouchèrent dans un endroit<a name="page_154" id="page_154"></a>
+moins couvert où les éléphants s'étaient dispersés, et suivant tour
+à tour les traces des mâles, des femelles et des petits, ils s'égarèrent
+et perdirent la piste.</p>
+
+<p>Tout à coup Swartboy courut vers un grand acacia, en invitant
+ses compagnons à le suivre. Avait-il vu un éléphant? Hendrik et
+Von Bloom se l'imaginèrent, enlevèrent à la hâte les fourreaux de
+leurs fusils, et rejoignirent le Bosjesman.</p>
+
+<p>Il était seul au pied de l'acacia, et montrait du doigt la terre
+battue autour de l'arbre. On aurait dit que plusieurs chevaux y
+avaient été attachés pendant longtemps, qu'ils avaient foulé l'herbe
+et usé l'écorce en se frottant contre le tronc.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela signifie? demandèrent à la fois Hendrik et
+Von Bloom.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la chambre à coucher de l'éléphant, répondit Swartboy.</p>
+
+<p>Toute autre explication était inutile. Les chasseurs se rappelèrent
+que les éléphants avaient l'habitude de s'appuyer contre les arbres
+pour dormir. L'acacia était un de ces arbres; ils en acquéraient la
+preuve; mais à quoi pouvait-elle leur servir?</p>
+
+<p>&mdash;Le vieux klow reviendra, dit Swartboy.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, baas! les empreintes sont fraîches; le grand éléphant
+dormait ici la nuit dernière.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! faut-il l'attendre, et tirer dessus quand il reparaîtra?</p>
+
+<p>&mdash;Non, baas; vous n'avez pas besoin d'user vos balles. Nous
+allons faire son lit, et vous verrez comme il se couchera.</p>
+
+<p>En disant ces mots, le Bosjesman ricana et fit une grimace expressive.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire? demanda Von Bloom.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez faire le vieux Swartboy, et je vous promets que l'éléphant
+est à nous! Je sais un moyen de le prendre sans employer
+vos fusils.</p>
+
+<p>Le Bosjesman communiqua son plan, auquel son maître, craignant
+de voir se renouveler l'échec de la veille, adhéra avec empressement.
+On avait par bonheur tous les instruments nécessaires
+pour l'exécution: une hache bien affilée, une forte courroie et des
+couteaux.</p>
+
+<p>On se mit à l'&oelig;uvre sans perdre de temps.<a name="page_155" id="page_155"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXXVI" id="CHAPITRE_XXXVI"></a>CHAPITRE XXXVI.</h3>
+
+<h4>ON FAIT LE LIT DE L'ÉLÉPHANT</h4>
+
+<p>Si l'éléphant revenait, ce devait être pendant les heures les plus
+chaudes de la journée. Les chasseurs n'avaient donc guère plus de
+soixante minutes pour faire son lit, suivant la facétieuse expression
+du Bosjesman. Ils commencèrent leurs opérations avec ardeur sous
+la direction supérieure de Swartboy, aux instructions duquel ils se
+conformèrent aveuglément.</p>
+
+<p>Il leur fut d'abord ordonné de couper trois pieux de bois dur,
+chacun d'environ trois pieds de long, gros comme un bras d'homme,
+et pointu par un bout.</p>
+
+<p>Le bois de fer (<i>olea undulata</i>) croissait en abondance aux alentours.
+On en coupa trois morceaux de dimensions convenables,
+qui furent équarris avec la hache et taillés en pointe avec les
+couteaux.</p>
+
+<p>Cependant, à côté de l'arbre contre lequel l'éléphant avait coutume
+de s'appuyer, et à environ trois pieds du sol, Swartboy avait
+enlevé l'écorce. Il fit ensuite une entaille si profonde que l'acacia,
+abandonné à lui-même, serait infailliblement tombé; mais Swartboy
+l'avait consolidé en attachant aux branches supérieures une courroie
+qui se rattachait aux rameaux d'un arbre voisin.</p>
+
+<p>Ces mesures étaient prises du côté opposé à l'entaille, la courroie
+seule retenait l'arbre, et il suffisait, pour le renverser, de lui imprimer
+la moindre secousse dans l'autre sens.</p>
+
+<p>Swartboy replaça le morceau d'écorce qu'il avait enlevé et fit
+disparaître les copeaux avec un soin minutieux. A moins d'un
+examen très-attentif, il était impossible de deviner que l'acacia eût
+été jamais entamé par la hache.</p>
+
+<p>Il restait à planter les pieux que Von Bloom et Hendrik avaient
+préparés. Swartboy se chargea de cette opération, qu'il accomplit<a name="page_156" id="page_156"></a>
+avec une prestesse merveilleuse en moins de dix minutes; il avait
+creusé trois trous dont la profondeur dépassait un pied, et qui
+n'avaient pas en diamètre un demi-pouce de plus que les pieux.</p>
+
+<p>Vous êtes curieux sans doute de savoir comment il s'y prit. Vous
+auriez creusé à la bêche un trou qui aurait été nécessairement aussi
+large que la bêche même; mais Swartboy n'avait point de bêche, et,
+s'il en avait eu une, il ne s'en serait pas servi, puisqu'elle eût fait
+des fosses beaucoup trop grandes pour répondre à ses vues.</p>
+
+<p>Le Bosjesman employa un bâton pointu avec lequel il remua
+d'abord la terre dans un espace déterminé. Il déblaya le trou, y
+remit son bâton, enleva de nouveau la terre, et continua de la sorte
+jusqu'à ce que la profondeur lui parût suffisante. Les trois trous
+furent disposés en triangle au pied de l'acacia, mais du côté opposé
+à celui que l'éléphant devait choisir pour se reposer.</p>
+
+<p>Swartboy plaça dans chaque trou un pieu, la pointe en l'air et
+le consolida au moyen de terre pétrie et de cailloux. Pour cacher la
+couleur blanche du bois fraîchement coupé, il enduisit les pieux de
+terre.</p>
+
+<p>Ces préparatifs terminés, les chasseurs se retirèrent, mais ils ne
+s'éloignèrent pas. Ils montèrent sur un arbre touffu, et se logèrent
+au milieu du feuillage. Le porte-drapeau arma son long roer,
+Hendrick apprêta sa carabine; et tous deux se disposèrent à faire
+feu dans le cas où le piège ingénieusement tendu par Swartboy
+ne réussirait pas.</p>
+
+<p>Il était midi, la chaleur était intense et aurait incommodé les
+chasseurs s'ils n'eussent été protégés par un épais ombrage.
+Swartboy tira de favorables augures des circonstances atmosphériques.
+Il était vraisemblable que l'éléphant, accablé par la chaleur,
+viendrait chercher le frais dans son gîte favori.</p>
+
+<p>Il ne pouvait tarder à venir. Au bout de vingt minutes, on entendit
+un bruit étrange; c'était celui qui venait de son estomac. L'instant
+d'après, il sortit de la jungle d'un pas indolent. Loin de soupçonner
+aucun danger, il se plaça lui-même près du tronc de l'acacia, dans
+la position que Swartboy avait prédit qu'il prendrait. Il avait la
+tête tournée, mais pas assez pour empêcher les chasseurs d'admirer
+ses magnifiques défenses, longues d'au moins six pieds; pendant
+qu'ils contemplaient ce superbe trophée, l'animal leva sa trompe,<a name="page_157" id="page_157"></a>
+et versa au milieu des feuilles un torrent d'eau, qui retomba sur
+son corps en globules étincelants.</p>
+
+<p>Swartboy prétendit qu'il tirait cette eau de son estomac. Les
+naturalistes peuvent contester l'exactitude de l'observation; cependant
+ces jets de pluie furent réitérés, et à chacun d'eux, la quantité
+d'eau était toujours aussi considérable. Evidemment, sa trompe
+n'aurait pu seule contenir cette masse liquide.</p>
+
+<p>Les chasseurs, qui souffraient de la chaleur et de la soif, comprirent
+sans peine le plaisir que ce bain de pluie causait à l'éléphant.
+Les gouttes cristallines qui retombaient sur son dos, en coulant
+du haut de l'acacia, lui faisaient oublier la fatigue et pousser des
+grognements de satisfaction.</p>
+
+<p>Ce bain était le prélude de son sommeil. Sa tête s'inclina; ses
+oreilles cessèrent de battre et sa trompe demeura immobile, enroulée
+autour de ses défenses.</p>
+
+<p>Les chasseurs l'observaient avec un intérêt facile à concevoir.</p>
+
+<p>Tout à coup son corps se penche; il touche l'arbre, qui se fend
+avec fracas, et l'énorme masse noire tombe sur le côté. Un cri
+terrible, qui fait frémir jusqu'aux feuilles, retentit dans les bois,
+puis au craquement des branches se mêlent des gémissements
+confus. Ce sont ceux du gigantesque animal renversé. Les chasseurs
+restent immobiles à leur place sans faire usage de leurs armes.
+L'éléphant empalé a reçu le coup de la mort. Son agonie est de
+courte durée; on entend siffler dans sa trompe la respiration saccadée
+qui précède le dernier moment, et à ce bruit sinistre succède un
+bruit plus sinistre encore.</p>
+
+<p>Les chasseurs descendent de l'arbre et s'approchent de l'éléphant.
+Il est mort! les terribles chevaux de frise ont rempli leur destination.</p>
+
+<p>Il fallut une heure entière pour enlever les défenses; mais nos
+chasseurs ne reculèrent pas devant ce travail, et furent même enchantés
+d'avoir à porter au camp un fardeau sous lequel ils pliaient.</p>
+
+<p>Hendrik se chargea des fusils et des ustensiles.</p>
+
+<p>Von Bloom et Swartboy s'emparèrent chacun d'une défense.</p>
+
+<p>Le cadavre de l'éléphant fut abandonné, et les vainqueurs reprirent
+triomphalement la route de leur demeure.<a name="page_158" id="page_158"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXXVII" id="CHAPITRE_XXXVII"></a>CHAPITRE XXXVII.</h3>
+
+<h4>LES ANES SAUVAGES DE L'AFRIQUE</h4>
+
+<p>Malgré le succès de cette chasse, l'esprit de Von Bloom n'était
+pas en repos; à la vérité, l'ivoire était conquis, mais de quelle
+manière! Le succès avait dépendu en grande partie du hasard et
+n'était pas un gage de succès futurs. Il pouvait se passer des mois
+entiers avant qu'on retrouvât une autre chambre à coucher d'éléphant.</p>
+
+<p>Telles étaient les réflexions du porte-drapeau le soir de son heureuse
+expédition; mais elles étaient moins agréables encore deux
+semaines après.</p>
+
+<p>Il avait redoublé d'efforts; il avait chassé pendant douze jours
+consécutifs, et n'avait ajouté à son trésor qu'une seule paire de défenses!
+C'étaient celles d'une femelle; elles n'avaient pas deux pieds
+de long, et leur valeur était médiocre.</p>
+
+<p>Pourtant presque chaque jour on avait rencontré des éléphants
+sur lesquels on avait pu tirer; mais ce n'était pas une consolation.
+Il était démontré que la fuite leur était facile, et qu'on avait peu de
+chances de les prendre tant qu'on les poursuivrait à pied.</p>
+
+<p>Les chasseurs à pied peuvent approcher de l'éléphant, lui envoyer
+une balle; mais quand il se met à trotter à travers la jungle, il devient
+inutile de le suivre; il fait plusieurs lieues sans s'arrêter, et si
+les chasseurs parviennent à le rejoindre de manière à lui envoyer
+un second coup de fusil, ce n'est que pour le voir ensuite disparaître
+dans les fourrés, où l'on finit par perdre ses traces.</p>
+
+<p>A cheval, le chasseur distance sans peine l'éléphant. Une particularité
+du grand pachyderme, c'est que, dès qu'il s'aperçoit que son
+ennemi, quel qu'il soit, est capable de l'atteindre, il dédaigne de
+faire un pas de plus. Le chasseur le tire alors à loisir.<a name="page_159" id="page_159"></a></p>
+
+<p>Un autre avantage du chasseur monté est de pouvoir éviter les
+attaques de l'éléphant furieux.</p>
+
+<p>Il n'est pas étonnant que Von Bloom soupirât après la possession
+d'un cheval, d'un noble compagnon qui eût assuré le succès de ses
+chasses. Ses regrets étaient d'autant plus vifs, qu'après avoir exploré
+la contrée, il l'avait trouvée remplie d'éléphants. Il en avait vu par
+centaines à la fois, tous peu disposés à s'effrayer d'un coup de feu.
+Peut-être n'avaient-ils jamais entendu la détonation d'un fusil avant
+que le long roer du porte-drapeau leur cinglât les oreilles.</p>
+
+<p>Avec un cheval, Von Bloom était sûr d'en pouvoir tuer plusieurs
+et de recueillir de l'ivoire pour une somme importante.</p>
+
+<p>Sans cheval, toutes ses espérances avortaient.</p>
+
+<p>En songeant à cette alternative, il retombait dans ses idées noires.
+Il voyait ses fils condamnés à vivre en enfants des bois, sans livres,
+sans éducation, sans société, et sa jolie Gertrude vouée à la vie
+sauvage ainsi qu'au célibat. Que n'aurait-il pas donné pour avoir
+un couple de chevaux!</p>
+
+<p>Le porte-drapeau était assis dans le grand nwana, sur la
+plate-forme qui dominait le lac. De ce point on apercevait la
+verdoyante prairie qui s'étendait à l'est du rivage et au-delà de
+laquelle commençaient les bois.</p>
+
+<p>En ce moment, un troupeau traversait la plaine et s'avançait vers
+l'abreuvoir. Les animaux qui le composaient avaient l'encolure et
+la taille de petits chevaux; ils marchaient en ligne, d'un pas assuré,
+comme une caravane sous la direction d'un chef prudent. Quelle
+différence entre leurs allures et les mouvements fantasques des
+gnous!</p>
+
+<p>Ils avaient toutefois quelque analogie avec ces derniers; ils
+tenaient aussi du cheval, de l'âne et du zèbre. Au cou, aux joues,
+aux épaules, ils portaient des bandes exactement pareilles à celles
+du zèbre, mais moins distinctes, et qui ne se reproduisaient ni sur
+le corps, ni sur les jambes. Ils rappelaient l'âne par la couleur
+générale de leur robe; mais la tête, le cou, la partie supérieure du
+corps étaient d'une nuance plus foncée, et légèrement teintée de
+brun rouge.</p>
+
+<p>C'étaient, en réalité, des animaux de l'espèce du zèbre, des
+couaggas.<a name="page_160" id="page_160"></a></p>
+
+<p>Les naturalistes modernes ont divisé le genre des solipèdes en
+deux espèces, l'âne et le cheval. Les caractères de la première sont
+une longue crinière flottante, une queue lisse, des callosités
+verruqueuses aux jambes. Les animaux dont l'âne est le type ont
+la crinière courte et droite, la queue grêle et garnie de poils à
+l'extrémité seulement; leurs jambes de derrière sont dépourvues de
+callosités, mais ils en ont, comme le cheval, aux jambes de devant.</p>
+
+<p>L'espèce chevaline a de nombreuses variétés. Les races arabe,
+anglaise, normande, limousine, corse, mecklembourgeoise, danoise,
+espagnole, présentent entre elles des différences sensibles: mais
+toutes ont les mêmes caractères distinctifs, depuis le grand cheval
+de brasseur de Londres jusqu'au poney de Shetland.</p>
+
+<p>Les variétés de l'âne sont presque aussi nombreuses, mais elles
+sont généralement moins connues.</p>
+
+<p>L'âne vulgaire (<i>asinus vulgaris</i>) se modifie suivant les contrées,
+et dans quelques-unes il est aussi élégant et aussi estimé que le
+cheval. Des races d'Arcadie, de Mirebalais, d'Espagne, d'Egypte, de
+Malte, jouissent d'une réputation méritée. On suppose qu'elles doivent
+toutes leur origine à l'âne sauvage (<i>asinus onager</i>), que l'on
+désigne encore sous les noms d'onagre et de koulan. L'onagre, qui
+habite l'Asie et le nord-est de l'Afrique, a la taille plus élevée, les
+oreilles moins longues, le pelage d'un gris quelquefois jaunâtre. Sa
+peau dure et élastique sert à faire des cribles, des tambours, et le
+cuir est connu en Orient sous la dénomination de sagri, et en
+Europe sous celle de chagrin.</p>
+
+<p>L'hémione ou dzigguetai (<i>asinus hemionus</i>) habite le centre et le
+midi de l'Asie. Sa couleur est isabelle, mais sa crinière est noire,
+ainsi qu'une ligne qui s'étend le long de la colonne vertébrale.</p>
+
+<p>Dans le Ladak se trouve l'âne kiang: en Perse, le khur (<i>asinus
+homar</i>); dans la Tartarie chinoise, le yo-to-tze (<i>asinus equulus</i>).
+Toutes ces espèces asiatiques vivent à l'état sauvage, et se distinguent
+par les formes, par la couleur et même par les habitudes. Quelques-unes
+sont plus agiles à la course que les meilleurs chevaux.</p>
+
+<p>Ne pouvant, dans ce livre, donner de chaque espèce une minutieuse
+description, nous nous bornons à des observations qui rentrent
+dans notre cadre sur les ânes sauvages d'Afrique, dont il existe
+six ou sept espèces.<a name="page_161" id="page_161"></a></p>
+
+<p>En première ligne nous placerons l'onagre, qui, comme nous
+l'avons dit, s'étend de l'Asie aux parties contiguës de l'autre
+continent.</p>
+
+<p>Le koomrah, qu'on a classé parmi les chevaux, mais qui se
+rapproche davantage de l'âne, hante les forêts de l'Afrique septentrionale,
+où il vit solitaire, contrairement aux habitudes de la plupart
+de ses congénères.</p>
+
+<p>Le zèbre (<i>equus zebra</i>) est peut-être le plus beau de tous les quadrupèdes.
+Il a le pelage symétriquement rayé de bandes brunes
+transversales disposées sur un fond jaunâtre. Sa hauteur est d'environ
+quatre pieds au garrot, sa longueur de six ou sept pieds
+depuis le museau jusqu'à l'origine de la queue. Il est défiant,
+indomptable, et assez vigoureux pour lutter sans trop de désavantage
+même contre les grands carnassiers.</p>
+
+<p>Le dauw ou onagre, qu'on nomme aussi zèbre de Burchell, a la
+taille de l'âne vulgaire, mais il en diffère par la grâce et le fini de
+ses formes. Sa crinière est striée de bandes brunes et blanches, et
+une ligne noire bordée de blanc suit entièrement sa colonne vertébrale.
+Il n'est rayé ni sur les jambes ni sur la queue. Sa robe
+n'est pas d'une nuance aussi pure que celle du zèbre, et les bandes
+n'en sont pas si nettement marquées.</p>
+
+<p>Le dauw du Congo (<i>equus hippotigris</i>) doit être le cheval-tigre
+des Romains. Ce qui nous donne lieu de le croire, c'est qu'il habite
+le nord de l'Afrique, tandis que les autres espèces appartiennent
+exclusivement à la partie méridionale.</p>
+
+<p>Le nom du couagga (<i>equus couagga</i>) est une onomatopée tirée de
+son hennissement, qui tient un peu de l'aboiement du chien.</p>
+
+<p>Les espèces asines de l'Afrique australe diffèrent entre elles par
+leurs penchants et leurs m&oelig;urs. Le zèbre, qui se tient dans les
+montagnes, est farouche et sauvage. Le dauw hante les plaines
+désertes, mais il est aussi intraitable que le précédent. Le couagga,
+qui vit également dans les plaines, est d'un naturel timide et
+docile; on peut le dresser avec autant de facilité qu'un cheval. Si
+les fermiers du Cap le laissent en paix, c'est qu'ils ont des chevaux
+en abondance; mais Von Bloom se trouvait dans une position exceptionnelle,
+et il pensa sérieusement à dompter des couaggas.<a name="page_162" id="page_162"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXXVIII" id="CHAPITRE_XXXVIII"></a>CHAPITRE XXXVIII.</h3>
+
+<h4>LE COUAGGA ET L'HYÈNE</h4>
+
+<p>Jusqu'à ce jour, le porte-drapeau avait à peine daigné faire
+attention aux couaggas. Il en avait vu souvent un troupeau, peut-être
+le même, venir boire au lac. Il aurait pu en tuer plusieurs;
+mais à quoi bon? Leur chair jaune et huileuse n'est mangeable
+que pour les naturels affamés; leur cuir, que l'on emploie parfois
+à faire des sacs, est de peu de valeur. Par ces motifs, nos aventuriers
+avaient laissé en paix les couaggas, ne se souciant pas d'user
+leur poudre à détruire d'aussi inoffensives créatures. Tous les
+soirs régulièrement ils s'étaient rendus au lac et s'étaient retirés après
+avoir bu, sans exciter la moindre attention.</p>
+
+<p>La position était bien changée, et le nouveau projet qui occupait
+l'esprit de Von Bloom donnait tout à coup aux couaggas autant
+d'importance qu'aux éléphants. Il admirait les bandes dont leurs
+têtes étaient ornées, leurs jambes fines, leurs formes rebondies.
+Ces animaux dédaignés, que le fermier tue seulement pour la
+nourriture de ses Hottentots, devenaient précieux à ses yeux. Ne
+pouvait-il pas les soumettre à la selle et au harnais, et s'en servir
+comme de chevaux pour la chasse à l'éléphant? ce n'était nullement
+impraticable, et l'espérance se ranima dans le c&oelig;ur du porte-drapeau.</p>
+
+<p>Rayonnant de joie, il communiqua ses idées à sa famille, et tous
+s'étonnèrent de ne pas y avoir songé plus tôt.</p>
+
+<p>Mais comment prendre les couaggas? Von Bloom, Hans, Hendrik
+et Swartboy ouvrirent une conférence pour en délibérer.</p>
+
+<p>On ne pouvait rien faire le jour même, et le troupeau s'éloigna
+sans être inquiété. Les chasseurs savaient qu'il reviendrait le lendemain,
+et l'attendaient à son retour.</p>
+
+<p>Hendrik conseilla de se servir des armes à feu. En frappant le<a name="page_163" id="page_163"></a>
+couagga à la partie supérieure du cou, près du garrot, on le blesse
+sans le tuer. Il se rétablit promptement et s'apprivoise de même;
+mais en général il reste dans un état d'abattement dont il ne se relève
+pas.</p>
+
+<p>Hans trouva cette pratique trop cruelle.</p>
+
+<p>&mdash;Nous serions exposés à tuer plusieurs couaggas avant d'en
+atteindre un seul au bon endroit. Nous avons encore d'abondantes
+munitions; pourtant il importe de les ménager. Ne vaudrait-il pas
+mieux tendre des pièges? J'ai entendu dire qu'on prend aux lacets
+des animaux aussi gros que les couaggas.</p>
+
+<p>&mdash;Ce plan ne me sourit guère, objecta Hendrik; il y a de graves
+inconvénients. En admettant que nous nous emparions du chef du
+troupeau, ses camarades, qui le verront pris, s'enfuiront à la hâte
+et ne reviendront plus au lac. Dans ce cas, à quoi nous serviront
+nos pièges? Il nous faudra longtemps pour retrouver un autre
+abreuvoir de couaggas, tandis que nous pouvons toujours les
+chasser dans les plaines.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais à quoi m'arrêter, dit à son tour Von Bloom, et je
+m'en rapporte à la vieille expérience de Swartboy, qui garde le
+silence et qui doit avoir quelque bon tour dans son sac.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut creuser une fosse, dit Swartboy, et je m'en charge;
+c'est par ce moyen que mes compatriotes prennent les gros animaux.</p>
+
+<p>&mdash;Ce plan, reprit Von Bloom, me semble plus plausible que le
+précédent.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas meilleur, dit Hendrik, et par les mêmes raisons.
+Le premier de la bande peut tomber dans la trappe, mais les autres
+n'auront pas la sottise de l'y suivre, et ils s'en iront pour ne plus
+reparaître. Si nous opérions pendant la nuit, plusieurs couaggas
+pourraient donner tête baissés dans le piège, sans que le reste du
+troupeau en fût alarmé, mais vous savez que ces animaux viennent
+toujours boire en plein jour.</p>
+
+<p>Ces objections étaient sérieuses, et les membres de la conférence
+les discutèrent longuement. Chacun recueillit ses souvenirs, en
+cherchant à régler le point d'attaque sur les habitudes connues des
+couaggas.</p>
+
+<p>Von Bloom avait remarqué qu'ils entraient invariablement dans
+l'eau par la gorge où s'était livré le combat du rhinocéros et de<a name="page_164" id="page_164"></a>
+l'éléphant. Après avoir bu, ils suivaient à gué le rivage et sortaient
+par une autre brèche de la berge. La régularité purement accidentelle
+qu'ils mettaient dans leurs mouvements était due sans
+doute à la configuration du terrain.</p>
+
+<p>L'exactitude de cette observation ayant été admise par tous, Von
+Bloom proposa de la mettre à profit.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, dit-il, Hendrik a raison. Une fosse creusée sur le
+sentier par lequel les couaggas arrivent au lac ne servirait qu'à
+prendre leur chef, et tous les autres s'esquiveraient au galop. Mais
+plaçons notre piège sur la route qu'ils prennent pour sortir de l'eau,
+et nous obtiendrons un résultat tout différent. Je suppose qu'elle
+soit creusée et d'une largeur convenable; les couaggas ont fini de
+boire et s'en vont: en ce moment nous paraissons du côté de la
+gorge, nous jetons l'alarme dans le troupeau, qui se précipite en
+avant, et notre fosse est remplie.</p>
+
+<p>Des applaudissements accueillirent ce projet, et la motion de
+Swartboy avec cet amendement fut adoptée à l'unanimité. Il ne
+restait plus qu'à creuser la fosse, à la couvrir convenablement et à
+en attendre l'effet.</p>
+
+<p>Pendant qu'on méditait leur capture, les couaggas étaient restés
+en vue et prenaient leurs ébats dans la plaine. Ce spectacle faisait
+éprouver le supplice de Tantale à Hendrik, qui aurait eu envie de
+montrer son adresse en mettant son procédé à exécution. Pourtant
+le jeune chasseur réfléchit qu'il serait imprudent de tirer sur ces
+animaux, jusqu'alors sans défiance, et il se contint, de peur de les
+empêcher de revenir à l'abreuvoir. Il se contenta de les surveiller de
+loin, avec un intérêt qu'ils ne lui avaient jamais fait éprouver.</p>
+
+<p>Quoique près du grand figuier-sycomore, les couaggas ne se doutaient
+pas de la présence de leurs ennemis cachés au milieu des
+branches. Ils ne songeaient pas à lever les yeux, et rien au pied de
+l'arbre n'était de nature à les alarmer. Les roues de la charrette
+avaient été depuis longtemps mises à couvert sous les buissons, pour
+qu'elles ne fussent pas endommagées par l'ardeur du soleil. Il n'y
+avait sur le sol aucune trace propre à indiquer l'existence d'un
+camp, et on aurait pu passer sous l'arbre sans remarquer l'habitation
+aérienne des chasseurs. Le porte-drapeau avait pris les plus
+minutieuses précautions pour la dissimuler, car, n'ayant pas encore<a name="page_165" id="page_165"></a>
+poussé loin ses explorations, il ignorait si la contrée ne renfermait
+pas des ennemis plus dangereux que les hyènes et les lions eux-mêmes.</p>
+
+<p>Tandis que l'on observait les couaggas, un d'eux se distingua par
+une man&oelig;uvre singulière. Il broutait paisiblement, lorsqu'il s'approcha
+d'un buisson qui croissait isolément dans la plaine. Tout à
+coup les chasseurs le virent faire un bond en avant, et du milieu des
+broussailles sortit aussitôt une hyène rayée. Au lieu de faire face à
+son adversaire, elle poussa un hurlement d'alarme, et s'enfuit de
+toute la vitesse de ses jambes. De la part d'un animal aussi fort et
+aussi féroce, cette conduite remplit les chasseurs d'étonnement et
+d'indignation.</p>
+
+<p>L'hyène se dirigeait vers un massif d'arbres, mais elle n'eut pas
+le temps d'y arriver. Le couagga la serrait de près, en poussant ce
+cri de couaag, auquel il doit son nom. Les sabots de ses pieds de
+devant tombèrent sur le dos de l'hyène; en même temps il saisit
+entre ses dents le cou de la bête carnassière, et le serra comme
+dans un étau.</p>
+
+<p>Les spectateurs s'attendaient à voir l'hyène se débarrasser de cette
+étreinte, mais ils se trompaient. Ce fut en vain qu'elle se débattit.
+Le couagga la secouait avec ses fortes mâchoires et la foulait avec
+ses sabots. Bientôt elle cessa de crier, et son cadavre mutilé fut abandonné
+sur la plaine. On serait tenté de croire que cet incident fit
+sentir à nos chasseurs la nécessité d'être prudent avec le couagga.
+Un animal doué par la nature de dents aussi formidable ne paraissait
+nullement disposé à supporter le mors et la bride. Mais il est
+bon de savoir que le couagga a pour l'hyène une singulière antipathie.
+Il entre en fureur à la vue d'un seul de ces animaux, ce qui
+ne l'empêche pas de se conduire tout différemment à l'égard de
+l'homme. Au reste, dans cette circonstance, le solipède l'emporte sur
+le carnassier, sur lequel il exerce une sorte de domination. Quelques
+fermiers des frontières du Cap ont tiré parti de ces faits, et pour
+éloigner les hyènes de leurs troupeaux, ils y joignent un certain
+nombre de couaggas, qui remplissent le rôle de gardiens et de protecteurs.<a name="page_166" id="page_166"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXXIX" id="CHAPITRE_XXXIX"></a>CHAPITRE XXXIX.</h3>
+
+<h4>LE PIÈGE</h4>
+
+<p>Malgré la curiosité que lui inspiraient les couaggas, Von Bloom
+se leva avec tant de brusquerie qu'il attira sur lui l'attention de ses
+compagnons. Il venait d'être frappé d'une idée subite; c'était qu'il
+fallait travailler immédiatement à creuser la fosse.</p>
+
+<p>Le soleil allait se coucher dans une demi-heure, et l'on pouvait
+supposer qu'il était inutile de se presser; mais le porte drapeau
+se chargea de prouver à ses coadjuteurs qu'il y avait péril en
+la demeure.</p>
+
+<p>&mdash;Si nous ne commençons dès à présent, dit-il, et si nous ne
+travaillons une partie de la nuit, nous n'arriverons jamais à temps.
+Ce n'est pas une petite affaire que d'ouvrir une fosse assez grande
+pour contenir à la fois une demi-douzaine de couaggas. Il faut enlever
+la terre à mesure que nous la retirerons, couper des perches et
+des branches, et les disposer de manière à couvrir le trou. Tout cela
+doit être fait avant le retour du troupeau, sous peine d'échouer
+dans notre entreprise. S'il reparaît avant que nous ayons enlevé
+jusqu'aux moindres traces de notre travail, il s'éloignera sans entrer
+dans l'eau, et ne nous rendra peut-être plus de visites.</p>
+
+<p>Hans, Hendrik et Swartboy reconnurent la justesse de ces considérations,
+et tous descendirent du nwana pour se mettre à l'ouvrage.
+Ils avaient deux bonnes bêches, une pelle, une pioche et
+deux paniers pour transporter les déblais. Il eût été difficile d'achever
+l'opération en temps utile, s'il avait fallu charroyer la terre
+au loin, mais par bonheur le lit du ruisseau était voisin, et on pouvait
+l'y jeter sans dérangement.</p>
+
+<p>Après avoir tracé les contours de la fosse, Von Bloom et Hendrik
+prirent chacun une bêche; le sol était assez meuble pour qu'on pût
+se dispenser d'avoir recours à la pioche.<a name="page_167" id="page_167"></a></p>
+
+<p>Swartboy, armé de la pelle, remplit les paniers aussi vite que
+Hans et Totty pouvaient les vider. Gertrude et le petit Jan avaient
+un troisième panier, et ils allégèrent efficacement la tâche.</p>
+
+<p>Le travail se poursuivit avec activité jusqu'à minuit, à la clarté
+de la lune, et quand il fut interrompu, le fermier et Hendrik étaient
+enterrés jusqu'au cou. Ils étaient désormais sûrs d'achever la fosse
+le lendemain. Ils quittèrent leurs outils, et après avoir accompli
+leurs ablutions dans l'eau pure du lac, ils allèrent se livrer au
+repos.</p>
+
+<p>Dès la pointe du jour ils se remirent à l'&oelig;uvre avec une activité
+d'abeilles. Au moment du déjeuner, Von Bloom, en se dressant sur
+la pointe des pieds pouvait à peine arriver au niveau du sol, et la
+tête laineuse de Swartboy était presque à deux pieds au-dessous.</p>
+
+<p>Après le déjeuner, les travailleurs recommencèrent à creuser et à
+déblayer jusqu'à ce que le trou leur parût d'une profondeur suffisante.
+Il était impossible à un couagga de s'en tirer, et une antilope
+springbok aurait pu tout au plus en sortir en sautant.</p>
+
+<p>On étendit sur la fosse des perches et des broussailles, qu'on recouvrit
+ensuite d'herbes et de roseaux, ainsi que les alentours. Le
+plus judicieux animal eût été trompé, tant la trappe avait été habilement
+dissimulée, et un renard même y serait tombé avant de l'avoir
+découverte.</p>
+
+<p>Il ne restait plus qu'à dîner en attendant l'arrivée des couaggas.
+Le repas fut gai, malgré l'excessive fatigue qu'avaient supportée
+les travailleurs. La perspective d'une belle capture les mettait tous
+en belle humeur, et chacun formait des conjectures sur le succès.</p>
+
+<p>&mdash;Nous prendrons au moins trois couaggas, dit Von Bloom.</p>
+
+<p>&mdash;Nous en prendrons le double, s'écria Swartboy.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vois pas, dit le petit Jan, pourquoi la fosse ne serait
+pas remplie.</p>
+
+<p>&mdash;Elle le sera, ajouta Hendrik; nous pousserons les couaggas
+dedans, et je ne vois pas comment ils nous échapperaient.</p>
+
+<p>En effet, le succès paraissait infaillible. La fosse était assez large
+pour empêcher les animaux de sauter par-dessus, et elle occupait
+toute la largeur du sentier; de sorte qu'ils ne pouvaient l'éviter,
+et que la disposition du terrain les y conduisait fatalement.</p>
+
+<p>A la vérité, s'ils étaient abandonnés à eux-mêmes et libres de<a name="page_168" id="page_168"></a>
+marcher à la file, suivant leur habitude, on pouvait ne prendre
+que le chef du troupeau. Il était certain qu'en le voyant tomber, ses
+compagnons feraient volte-face; mais les chasseurs comptaient,
+dans un moment donné, répandre la terreur au milieu du troupeau,
+et forcer les couaggas à se précipiter dans la fosse.</p>
+
+<p>Ils n'avaient besoin que de quatre montures, mais ils n'eussent
+pas été fâchés d'avoir du choix.</p>
+
+<p>On avait dîné plus tard qu'à l'ordinaire, et l'heure approchait
+où le troupeau venait se désaltérer dans le lac. On laissa libre la
+route par laquelle il arrivait. Hans, Hendrik et Swartboy se placèrent
+en embuscade aux environs, à quelque distance les uns des
+autres. Dans les positions qu'ils occupaient, il leur suffisait de sortir
+des taillis où ils étaient cachés pour pousser le troupeau du côté
+de la fosse. Afin de régulariser leurs mouvements, Von Bloom resta
+dans l'arbre sur la plate-forme. Il devait les avertir de l'approche des
+couaggas, et donner le signal de l'action en tirant un coup de
+fusil à poudre. Hans et Hendrik avaient l'ordre de tirer à leur
+tour en se montrant, et de produire ainsi la panique désirée.</p>
+
+<p>Ce plan était admirablement conçu.</p>
+
+<p>Aussitôt que le troupeau apparut dans la plaine, Von Bloom dit
+à voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Voici les couaggas!</p>
+
+<p>Les innocentes bêtes défilèrent dans la gorge, s'éparpillèrent dans
+l'eau, et commencèrent leur mouvement de retraite par le sentier
+que traversait la trappe.</p>
+
+<p>Le chef grimpa sur la berge; mais il s'arrêta en hennissant quand
+il vit les roseaux et l'herbe fraîche qui jonchaient le sol.</p>
+
+<p>Il avait envie de rebrousser chemin.</p>
+
+<p>En ce moment retentit la bruyante détonation du roer. Deux
+autres explosions y répondirent à droite et à gauche, comme des
+échos affaiblis, tandis que sur un autre point Swartboy faisait entendre
+des cris formidables. En jetant un regard en arrière, les
+couaggas se crurent entourés d'ennemis; mais une route leur était
+ouverte: c'était celle qu'ils avaient coutume de prendre, et le troupeau
+s'y engagea. On entendit le craquement des perches, le piétinement
+des sabots, le bruit sourd des corps qui tombaient et le
+hennissement des victimes effarées. Quelques couaggas sautèrent,<a name="page_169" id="page_169"></a>
+comme pour franchir la fosse; d'autres se dressèrent sur leurs
+pieds de derrière, et tournèrent sur eux-mêmes pour entrer dans
+le lac; d'autres encore s'échappèrent à travers les broussailles; mais
+le gros du troupeau revint sur ses pas, se remit à l'eau, et s'enfuit
+par la gorge. Au bout de quelques minutes tous avaient disparu.
+Les enfants croyaient qu'aucun n'avait été pris; mais, de la position
+qu'il occupait dans le nwana, Von Bloom apercevait des têtes
+qui s'allongeaient en dehors de la fosse. On n'y trouva pas moins de
+huit couaggas, deux fois plus qu'il n'en fallait pour monter tous
+les chasseurs.</p>
+
+<p>Au bout de moins de deux semaines, quatre couaggas avaient été
+rompus à la selle et obéissaient aussi bien que des chevaux. Ils
+avaient eu beau ruer, caracoler, jeter leur cavaliers par terre; le
+Bosjesman et Hendrik étaient d'habiles écuyers, qui triomphèrent
+promptement de leur résistance.</p>
+
+<p>La première fois que ces animaux furent employés à la chasse de
+l'éléphant, ils rendirent précisément le service qu'on attendait
+d'eux. Comme de coutume, l'éléphant prit sa course après avoir
+essuyé un premier coup de feu; mais les chasseurs, montés sur
+leurs couaggas, ne le perdirent pas de vue. Dès qu'il s'aperçut
+que ses jambes étaient inutiles, il fut aux abois et dédaigna de fuir
+les chasseurs. Ils purent réitérer leurs décharges, et un coup mortel
+finit par étendre sur le sol son corps gigantesque.</p>
+
+<p>&mdash;Mon étoile reparaît! s'écria Von Bloom enthousiasmé. Mes
+espérances ne seront plus déçues. Je serai riche! En quelques années,
+je referai ma fortune; je serai à même d'élever une pyramide
+d'ivoire.<a name="page_170" id="page_170"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XL" id="CHAPITRE_XL"></a>CHAPITRE XL.</h3>
+
+<h4>L'ÉLAN</h4>
+
+<p>Hendrik était le meilleur chasseur de toute la famille. C'était lui
+qui fournissait habituellement le garde-manger. Les jours où l'on
+ne chassait pas l'éléphant, il s'en allait seul à la poursuite des
+antilopes, dont la chair était la principale nourriture des habitants
+du nwana. Grâce à son adresse, la table était toujours abondamment
+pourvue.</p>
+
+<p>L'Afrique est la patrie des antilopes; on en compte, dans le monde
+entier, pas moins de soixante-dix espèces différentes; plus de cinquante
+sont africaines, et trente au moins appartiennent au sud
+de l'Afrique, c'est-à-dire à cette partie du continent comprise entre
+le cap de Bonne-Espérance et le tropique du Capricorne.</p>
+
+<p>Il faudrait un volume pour faire une monographie des antilopes;
+aussi dois-je me contenter de dire que la plupart se trouvent
+en Afrique; qu'il en existe plusieurs espèces en Asie, et une seule
+en Amérique, le prong-horn; en Europe il y en a deux, dont une,
+le chamois des Alpes, pourrait être mise au rang des chèvres.</p>
+
+<p>Je remarquerai en outre que les soixante-dix espèces d'animaux
+groupés dans le genre antilope diffèrent considérablement les unes
+des autres par la forme, la couleur, le pelage et les habitudes. Rien
+de plus arbitraire que la classification qui les réunit. Les unes,
+comme le chamois, se rapprochent des chèvres; d'autres ressemblent
+aux daims, aux b&oelig;ufs ou aux bisons; et quelques espèces
+possèdent tous les caractères du mouton sauvage.</p>
+
+<p>Toutefois, en général, les antilopes tiennent plutôt des daims
+que de tous autres animaux, et plusieurs espèces sont vulgairement
+connues sous la dénomination de daims. Il en est qui ont
+moins d'analogie avec leurs congénères qu'avec certaines espèces
+de daims. Seulement ces derniers ont des cornes osseuses qu'ils perdent<a name="page_171" id="page_171"></a>
+annuellement, tandis que les antilopes conservent les leurs,
+qui sont de corne véritable et persistante.</p>
+
+<p>Les antilopes ont des m&oelig;urs qui varient à l'infini, suivant les
+espèces. Elles habitent tantôt les vastes plaines, tantôt les forêts
+profondes. Elles errent tantôt sur le bord des rivières, tantôt sur les
+rochers escarpés ou dans les ravins desséchés des montagnes. Les
+unes brouttent l'herbe, les autres se nourrissent des feuilles et des
+pousses tendres des arbres. En somme, les antilopes ont des prédilections
+si diverses qu'on en trouve partout, quels que soient le climat,
+la végétation, les sites du pays. Le désert même a ses antilopes,
+qui préfèrent ses plaines arides aux vallées les plus verdoyantes
+et les plus fertiles.</p>
+
+<p>L'élan ou caana (<i>antilope oreas</i>) est le plus grand de ce genre,
+puisque sa taille égale celle d'un fort cheval. Il est lourd et a le
+pas médiocrement rapide; un chasseur monté l'atteint sans efforts.
+Les proportions générales de l'élan ont quelque rapport avec celles
+du b&oelig;uf, mais ses cornes sont droites; elles partent en ligne
+verticale du sommet de la tête, et divergent légèrement l'une de
+l'autre; elles ont deux pieds de longueur, et même plus chez les
+femelles, et sont entourées d'un anneau qui monte en spirale jusqu'à
+la pointe.</p>
+
+<p>Les yeux de l'élan caana, comme ceux de la plupart des antilopes,
+sont grands, humides et doux. Malgré sa force et ses dimensions,
+il est du naturel le plus inoffensif, et ne se résigne à combattre
+que lorsqu'on l'y force absolument. Sa couleur est un brun-foncé
+teinté de roux, ou, chez certains individus, un gris-cendré
+mélangé d'ocre-jaune.</p>
+
+<p>L'élan est une des antilopes qui paraissent pouvoir se passer
+d'eau. On le trouve dans les plaines désertes, loin de toute rivière
+et l'on dirait même qu'il affectionne les solitudes desséchées, à cause
+de la sécurité qu'il y trouve. Cependant il habite aussi les régions
+fertiles et boisées; il vit en troupes nombreuses, mais les deux
+sexes paissent séparément, par groupes de dix à cent individus.</p>
+
+<p>La chair de l'élan est excessivement estimée; elle ne le cède en
+délicatesse ni à celle de l'antilope, ni à celle des animaux de race
+bovine; elle a le goût du b&oelig;uf tendre avec un arrière-goût de venaison.
+On fait sécher les muscles des cuisses qui, préparés de la<a name="page_172" id="page_172"></a>
+sorte, prennent la qualification de langues de cuisse, et sont regardés
+comme le morceau le plus savoureux.</p>
+
+<p>Bien entendu que les chasseurs poursuivent l'élan avec activité.
+Comme il est toujours très-gras et qu'il ne court pas vite, on arrive
+aisément à le tuer, à l'écorcher et à le dépecer. C'est une chasse
+qui offre peu d'attraits; seulement on ne trouve pas souvent l'occasion
+de la faire.</p>
+
+<p>La facilité avec laquelle on prend ces antilopes si recherchées en
+a diminué le nombre, et ce n'est que dans les districts éloignés
+qu'en en rencontre encore des troupeaux.</p>
+
+<p>Depuis l'arrivée de la famille Von Bloom au cap, on avait remarqué
+des traces d'élans sans en voir un seul. Hendrik, pour plusieurs
+raisons, désirait tuer un de ces animaux. La première, c'était
+qu'il n'en avait jamais tiré; la seconde, qu'il appréciait
+les qualités de la viande qui couvre en abondance les côtes du
+caana.</p>
+
+<p>Ce fut donc avec une vive satisfaction qu'un matin Hendrik
+apprit qu'on avait vu un troupeau d'élans sur le plateau que bordaient
+les rochers voisins. Swartboy, qui avait fait une excursion
+sur les collines, apporta au camp cette heureuse nouvelle. Sans
+perdre de temps le jeune homme monta sur son couagga, et partit
+armé de sa bonne carabine.</p>
+
+<p>A peu de distance du camp s'ouvrait dans les hauteurs un ravin
+qui conduisait au plateau. C'était la route que prenaient les zèbres,
+les couaggas, et autres habitants des plaines arides, quand ils
+descendaient au lac.</p>
+
+<p>Hendrik gravit l'escarpement, et, lorsqu'il parvint à la cime, il
+aperçut immédiatement, à un mille de distance environ, un troupeau
+composé de sept élans mâles.</p>
+
+<p>La végétation du plateau n'aurait pu abriter même un renard;
+elle ne consistait que dans quelques aloès épars, quelques euphorbes
+et quelques touffes de gazon brûlées par le soleil.</p>
+
+<p>Hendrik reconnut aussitôt qu'il lui était impossible de se rapprocher
+assez des élans pour les tirer.</p>
+
+<p>Quoique n'ayant jamais chassé cette espèce d'antilope, il en connaissait
+les habitudes: il savait qu'elle courait mal, qu'un vieux
+cheval pouvait la distancer, et qu'à plus forte raison elle serait<a name="page_173" id="page_173"></a>
+vaincue par son couagga, le plus agile des quatre qui avaient été
+domptés.</p>
+
+<p>Il s'agissait, en conséquence, de lancer des élans dans de bonnes
+conditions. Il fallait éviter de les alarmer de trop loin et de leur
+laisser trop d'avance. En chasseur prudent, Hendrik fit un long détour
+de manière à mettre le troupeau entre lui et les rochers. Pour
+n'être pas aperçu, il eut soin de se courber sur sa selle, si bien que
+sa poitrine touchait presque le garrot de sa monture. Il supposait,
+avec quelque vraisemblance, que les élans ignorant à quelle espèce
+d'animal ils avaient affaire, regarderaient longtemps le couagga
+monté avec plus de curiosité que d'inquiétude.</p>
+
+<p>Les élans se laissèrent approcher à la distance de cinq cents pas
+avant de prendre leur lourd et indolent galop. Alors Hendrik se
+releva, donna de l'éperon à son couagga et se mit à la poursuite du
+troupeau.</p>
+
+<p>Comme il l'avait prévu, les élans s'enfuirent vers les rochers, non
+dans la direction de la passe, mais du côté où les collines étaient
+à pic. Parvenus au bord du précipice, ils furent forcés de retourner
+en arrière, et suivirent une route qui traversait celle qu'ils
+avaient prise d'abord. Cette marche donnait l'avantage à Hendrik,
+qui dirigea diagonalement son couagga.</p>
+
+<p>Il avait l'intention d'isoler un des élans et de laisser les autres
+galopper tant qu'ils voudraient.</p>
+
+<p>Il ne tarda pas à réaliser son projet. Le plus gros du troupeau
+s'écarta de ses compagnons, comme s'il eût pensé qu'il avait plus
+de chance de salut en les abandonnant; mais il avait compté sans
+Hendrik, qui fut une seconde après à ses trousses.</p>
+
+<p>Le chasseur et sa proie parcoururent rapidement un mille à
+travers la plaine. Peu à peu la robe de l'élan passa du brun roux
+au bleu plombé; la salive tomba de ses lèvres en abondance, l'écume
+inonda sa large poitrine, et des larmes roulèrent dans ses yeux
+globuleux.</p>
+
+<p>Il était aux abois.</p>
+
+<p>Au bout de quelques minutes, le couagga avait rejoint l'énorme
+antilope, qui, renonçant à courir, s'arrêtait dans son désespoir
+pour faire face à l'ennemi.</p>
+
+<p>Hendrik avait la main à sa carabine. Vous pensez sans doute<a name="page_174" id="page_174"></a>
+qu'il l'épaula, fit feu et abattit l'élan; vous vous trompez. Hendrik
+était un vrai chasseur, économe de ses ressources. Il n'avait pas
+besoin de tuer le caana sur place, il savait que sa proie était en
+son pouvoir, et qu'il la chasserait devant lui comme un domestique.
+S'il avait pris le parti d'envoyer une balle à l'élan, il aurait fallu
+chercher du renfort au camp pour le dépecer et en emporter les
+morceaux, au risque de le retrouver à moitié dévoré par les hyènes.</p>
+
+<p>Au lieu de tirer, il força l'élan à se retourner, et le poussa devant
+lui dans la direction de la passe.<a name="page_175" id="page_175"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XLI" id="CHAPITRE_XLI"></a>CHAPITRE XLI.</h3>
+
+<h4>LE COUAGGA EMPORTÉ</h4>
+
+<p>A bout de ses forces, l'animal était incapable de résistance. De
+temps en temps il essayait de revenir sur ses pas; mais à l'aspect
+menaçant du chasseur, il reprenait passivement la route du camp.</p>
+
+<p>Hendrik s'applaudissait de son succès. Il jouissait d'avance de
+la surprise qu'il allait causer en paraissant avec l'élan. Celui-ci
+était déjà entré dans la gorge où Hendrik et son couagga se disposaient
+à le suivre.</p>
+
+<p>En ce moment un grand bruit de pas se fit entendre au pied des
+hauteurs.</p>
+
+<p>Hendrik éperonna sa monture, afin d'atteindre le bord du précipice
+et de regarder d'où venait ce bruit. Avant qu'il eût eu le temps
+d'arriver, il vit avec étonnement l'élan regagner le plateau en galopant
+avec une nouvelle ardeur; évidemment le fugitif avait été
+effrayé, et il aimait mieux faire face à son ancien adversaire que
+d'en affronter un nouveau.</p>
+
+<p>Hendrik ne fit pas grande attention à l'élan, qu'il pouvait
+toujours forcer à loisir. Il tenait d'abord à savoir pourquoi l'antilope
+avait rétrogradé: il hâta donc le pas sans hésitation.</p>
+
+<p>Le piétinement des sabots qui retentissait dans la passe lui prouvait
+qu'il n'avait affaire qu'à des ruminants, et qu'il n'était pas
+exposé à rencontrer un lion.</p>
+
+<p>Dès qu'il fut à l'entrée de la passe, il jeta les yeux au-dessous
+de lui, et reconnut un troupeau de couaggas qui revenait de l'abreuvoir.
+Il en fut contrarié, car ces animaux pouvaient le gêner
+dans la poursuite de l'élan, et dans son premier accès de dépit, il fut
+tenté de faire feu dessus; mais c'eût été gaspiller ses munitions en
+pure perte. Il préféra se remettre à la poursuite de la bête qu'il
+avait forcé, et dont la peur avait ranimé l'énergie.<a name="page_176" id="page_176"></a></p>
+
+<p>Les couaggas sortirent un à un du défilé, au nombre d'environ
+cinquante. A l'aspect du cavalier, chacun tressaillit d'effroi et fit
+un écart, jusqu'à ce que le troupeau s'étendit en longue ligne sur
+le plateau; en des circonstances ordinaires, Hendrik n'y aurait
+pas fait attention. Maintes fois le couagga perçant de ces animaux
+avait retenti à ses oreilles; mais il ne put s'empêcher de remarquer
+que quatre d'entre eux avaient la queue coupée. Il reconnut ceux
+qui avaient été relâchés après être tombés dans la fosse, et auxquels
+Swartboy, par des raisons particulières, avait fait subir cette
+mutilation. C'était le troupeau qui venait habituellement au lac,
+et qui n'avait pas reparu depuis le jour où il avait été si mal
+accueilli.</p>
+
+<p>On conçoit qu'Hendrik regardait les couaggas avec une certaine
+curiosité. L'effroi qu'il leur inspirait, la tournure comique de ceux
+qui avait la queue coupée, le disposèrent à l'hilarité, et il se mit à
+rire en se mettant à la poursuite du caana.</p>
+
+<p>Le couaggas prirent le même chemin.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'aurai jamais, se dit Hendrik, une meilleure occasion de
+décider un point jusqu'à présent contesté: Un couagga monté peut-il
+rivaliser de vitesse avec un couagga libre? voilà la question. Je
+suis curieux de voir si le mien luttera sans désavantage contre ses
+anciens compagnons.</p>
+
+<p>L'élan tenait la tête; les couaggas couraient après lui, et
+Hendrik venait à l'arrière-garde. Il n'avait pas besoin de jouer
+de l'éperon; son noble coursier semblait comprendre qu'il s'agissait
+de soutenir sa réputation, et il gagnait du terrain à chaque instant.</p>
+
+<p>Le pesant caana fut promptement dépassé. Il s'arrêta, mais les
+couaggas continuèrent la course, suivis par celui de Hendrik. Au
+bout de cinq minutes ils avaient laissé l'élan à un mille en arrière,
+et ils ne s'arrêtaient pas.</p>
+
+<p>Quelle était l'intention de Hendrik? Voulait-il renoncer à sa
+proie? Etait-il jaloux de la supériorité de sa monture? Avait-il
+résolu qu'elle remporterait le prix de cette course étrange? C'est ce
+qu'aurait pu penser quiconque en eût été témoin; mais les apparences
+étaient trompeuses, et la conduite du chasseur avait des motifs
+tout différents.</p>
+
+<p>En voyant l'élan s'arrêter, il avait cherché à s'arrêter aussi, et<a name="page_177" id="page_177"></a>
+avait tiré fortement la bride; mais son couagga, au lieu d'obéir,
+avait couché les oreilles et galopé avec une nouvelle ardeur.</p>
+
+<p>Hendrik essaya de le détourner, et tira sur la rêne droite, mais
+avec tant de force que l'anneau rouillé se brisa. Le mors glissa entre
+les mâchoires de l'animal, la secousse fit tomber la têtière, et le
+couagga se trouva complètement débridé! Il était libre d'aller où
+bon lui semblerait, et naturellement il désirait aller rejoindre ses
+anciens camarades, qu'il avait reconnus, comme l'attestaient ses
+hennissements.</p>
+
+<p>D'abord Hendrik regarda la rupture de son mors comme un
+accident sans importance; c'était un des meilleurs cavaliers du
+Cap, et il n'avait pas besoin de bride pour conserver son assiette.</p>
+
+<p>&mdash;Le couagga, pensa-t-il, ne tardera pas à s'arrêter; j'aurai
+le temps de réparer le mors et de rajuster la bride. Cependant
+il commença à s'inquiéter en voyant sa monture aller du même
+train et le troupeau courir devant lui sans manifester la moindre
+intention de s'arrêter. C'était la terreur qui poussait les couaggas
+en avant. Leur camarade les avait reconnus, mais ils n'avaient
+pas reconnu leur camarade. Avec son accroutrement bizarre et
+l'homme qu'il portait sur le dos, il leur faisait l'effet d'un monstre
+terrible, altéré de sang et prêt à les dévorer; aussi tous montraient-ils
+une agilité jusqu'alors sans exemple: si bien que le couagga
+dompté, malgré son vif désir de s'en approcher et de leur expliquer
+sa métamorphose, avait cessé de gagner du terrain. Il redoublait
+pourtant d'efforts, car il était fatigué à l'excès de la civilisation
+et de la chasse aux éléphants. Il aspirait sans doute à reprendre
+la vie sauvage; il semblait penser qu'une fois qu'il se trouverait
+au milieu des compagnons de sa jeunesse, ils se grouperaient
+autour de lui et l'aideraient à se débarrasser de l'importun bipède
+qui se cramponnait à son épine dorsale. Il était si près d'eux,
+que leurs ruades lui envoyaient à la tête de la poussière et des
+cailloux; toutes les fois qu'il pouvait prendre haleine, il faisait
+entendre son couagga d'un ton suppliant, mais il n'était pas écouté.</p>
+
+<p>Cependant que faisait Hendrik? Rien. Il ne pouvait arrêter l'essor
+impétueux de son coursier, il ne pouvait essayer de mettre pied à
+terre sans être lancé sur des rochers. Tout ce dont il était capable,
+c'était de se tenir en selle.<a name="page_178" id="page_178"></a></p>
+
+<p>Que pensait-il? D'abord il n'avait pas vu le danger. Quand il
+eut achevé son troisième mille, il commença à s'alarmer sérieusement;
+et au bout du cinquième, il fut convaincu qu'il était embarqué dans
+une périlleuse aventure.</p>
+
+<p>Les milles se succédèrent; et les couaggas galopaient toujours:
+le troupeau était excité par la crainte de perdre sa liberté, et
+l'animal dompté par le désir de reconquérir la sienne.</p>
+
+<p>Hendrik était en proie à de véritables angoisses. Où allait-il
+être entraîné? Peut-être au milieu du désert, où il périrait de faim
+et de soif! Déjà il était loin de la lisière de rochers, et il lui était
+impossible d'en déterminer la direction; en supposant qu'il vînt à
+s'arrêter, était-il sûr de retrouver son chemin?</p>
+
+<p>L'épouvante s'empara de lui.</p>
+
+<p>Que devait-il faire? sauter à bas de son couagga, au risque de
+se rompre le cou.</p>
+
+<p>Dans tous les cas, il avait déjà perdu le caana; il avait la triste
+certitude de perdre sa monture et sa selle. Quel sacrifice faisait-il
+en les abandonnant? Sa vie était en danger, pour peu que sa situation
+se prolongeât. Les couaggas pouvaient faire vingt milles, cinquante
+milles sans s'arrêter; ils étaient infatigables; leur ardeur
+ne se ralentissait point.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, se dit-il, sautons! tâchons seulement de choisir un bon
+endroit, afin de me faire le moins de mal possible.</p>
+
+<p>Tout à coup un moyen de salut s'offrit a lui; il se rappela qu'en
+montant ce même couagga, il s'était servi avec avantage d'une &oelig;illère,
+c'est-à-dire d'un morceau de cuir attaché sur les yeux de la
+bête. L'effet en avait été si complet, que de rétive qu'elle était, elle
+était devenue docile instantanément.</p>
+
+<p>Hendrik n'avait pas d'&oelig;illère. Quel objet pouvait lui en tenir
+lieu? Son mouchoir? Il n'était pas assez épais. Sa veste? Bon! voilà
+ce qu'il lui fallait.</p>
+
+<p>Sa carabine le gênait, il la laissa doucement tomber, en se promettant
+de revenir la chercher.</p>
+
+<p>En un clin d'&oelig;il, Hendrik se dépouilla de sa veste; mais comment
+la disposer pour aveugler le couagga? il craignait de la laisser
+tomber.</p>
+
+<p>Prompt dans ses résolutions, l'adroit jeune homme passa une<a name="page_179" id="page_179"></a>
+manche de chaque côté de la gorge de sa monture et les noua toutes
+deux ensemble. La veste reposait ainsi sur la crinière de l'animal.
+Le collet était près du garrot, et les pans portaient sur la partie la
+plus étroite du cou.</p>
+
+<p>Hendrik se pencha en avant autant qu'il le put, et il étendit la
+veste sur le cou du couagga. Lorsqu'il eut fait passer les pans par-dessus
+les oreilles, il les laissa retomber sur les yeux.</p>
+
+<p>Ce ne fut pas sans peine que le cavalier, courbé comme il l'était,
+parvint à conserver son assiette; car, dès que le couagga eut les
+yeux couverts du morceau de drap, il s'arrêta aussi brusquement
+que s'il eût été mortellement blessé. Toutefois il ne tomba pas, mais
+il demeura immobile, les membres frémissants de terreur. Il avait
+cessé de galoper.</p>
+
+<p>Hendrik sauta à terre; il ne craignait plus que le couagga, aveuglé
+et vaincu, fît la moindre tentative pour s'échapper. Au bout de
+quelques minutes, il avait remplacé l'anneau rompu par une forte
+courroie, remis le mors entre les dents de l'animal, bandé solidement
+la têtière, et il remontait en selle, sa veste sur le dos.</p>
+
+<p>Le couagga comprit que toute résistance était inutile. Ses anciens
+compagnons avaient disparu à l'horizon, et avec eux s'en
+allaient ses rêves de délivrance. Soumis désormais à son sort et
+stimulé par l'éperon, il retourna tristement sur ses pas.</p>
+
+<p>Hendrik ignorait la route qu'il lui fallait prendre. Il suivit d'abord
+la trace des couaggas jusqu'à l'endroit où il avait laissé tomber sa
+carabine. Le soleil était trop bas pour lui servir de guide, et aucun
+des rares buissons du désert n'avait assez d'importance pour jalonner
+le chemin. Le voyageur égaré fut obligé de continuer à se
+diriger d'après les empreintes du troupeau; il ne retrouva plus son
+caana, mais il s'en consola quand il se vit avant la nuit dans la
+passe qui menait à sa demeure. Bientôt après il était assis sur la
+plate-forme du nwana et régalait un auditoire attentif du récit de
+ses aventures.<a name="page_180" id="page_180"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XLII" id="CHAPITRE_XLII"></a>CHAPITRE XLII.</h3>
+
+<h4>LE PIÈGE A DÉTENTE</h4>
+
+<p>Quelques jours plus tard, Von Bloom eut à souffrir de l'importunité
+des bêtes de proie, qu'attiraient les restes des antilopes et les
+parfums de la cuisine. Les hyènes et les chacals rôdaient sans cesse
+aux environs, et, rassemblés la nuit sous le grand arbre, ils faisaient
+entendre pendant des heures entières leur horrible tintamarre. A la
+vérité, personne ne les redoutait, puisqu'ils ne pouvaient atteindre
+les enfants, paisiblement endormis dans leur domicile aérien; mais
+leur présence n'en avait pas moins d'inconvénients. La viande, le
+cuir, les lanières, qu'on avait le malheur de laisser en bas, étaient
+infailliblement dévorés; des quartiers de venaison disparaissaient,
+et la selle de Swartboy avait été mise hors de service. Enfin, les
+hyènes étaient devenues un fléau si intolérable, qu'il était nécessaire
+de trouver un moyen de les détruire.</p>
+
+<p>Elles n'étaient pas faciles à tirer. Prudentes pendant le jour, elles
+se cachaient dans les grottes du coteau ou dans les trous creusés par
+l'oryctérope. La nuit, elles avaient l'audace de pénétrer jusqu'au
+centre du camp, mais l'obscurité empêchait de les ajuster, et les
+chasseurs, qui connaissaient le prix de la poudre et du plomb, ne
+risquaient un coup de fusil que lorsque leur patience était à bout.</p>
+
+<p>On essaya plusieurs genres de pièges, mais sans succès. Les hyènes
+qui tombaient dans les fosses parvenaient à s'en échapper en
+sautant, et si elles étaient prises dans des n&oelig;uds coulants, elles
+s'en délivraient en coupant la corde avec leurs dents aiguës.</p>
+
+<p>Enfin le porte-drapeau eut recours à un procédé très en usage
+parmi les boors de l'Afrique australe: le piège à détente. Ce mécanisme
+consiste invariablement dans un fusil dont la détente est
+mise en mouvement par une corde; mais il y a différentes manières
+de l'établir. En général, on attache l'appât à la corde: en voulant<a name="page_181" id="page_181"></a>
+s'en emparer, l'animal tend cette corde et fait partir le coup. Malheureusement
+il n'arrive pas toujours qu'il soit placé en face du
+canon, et tantôt il n'est que légèrement blessé, tantôt il n'est pas
+même atteint.</p>
+
+<p>Le piège à détente adopté dans le sud de l'Afrique est mieux combiné,
+et ses résultats sont plus certains. Il est rare que l'animal
+assez imprudent pour tirer la détente ne soit pas tué sur place, ou
+tellement maltraité qu'il va mourir à quelques pas plus loin.</p>
+
+<p>Ce fut ce dernier mode que choisit Von Bloom.</p>
+
+<p>Il avait remarqué près du camp trois jeunes arbres placés sur la
+même ligne, à environ trois pieds de distance les uns des autres.</p>
+
+<p>Ces trois jeunes arbres faisaient son affaire. S'il ne les eût pas découverts,
+il aurait été obligé de planter solidement en terre trois
+pieux qui auraient également bien rempli ses intentions.</p>
+
+<p>On coupa ensuite des broussailles épineuses, et l'on en construisit
+un kraal à la manière ordinaire, c'est-à-dire la cime des buissons
+tournée en dehors. La grandeur de l'enceinte étant sans importance,
+on ne se donna pas la peine d'y enfermer un vaste espace
+de terrain.</p>
+
+<p>L'entrée fut placée entre deux des trois arbres, dont le troisième
+fut laissé en dehors. Tout animal qui voulait pénétrer dans l'enclos
+devait nécessairement prendre cette voie.</p>
+
+<p>Il s'agissait de régler la position du fusil.</p>
+
+<p>La crosse fut attachée solidement à l'arbre qu'on avait laissé en
+dehors de l'enceinte, et le canon assujetti contre celui des deux
+autres arbres qui en était le plus voisin.</p>
+
+<p>Dans cette situation, la bouche du canon se trouvait vis-à-vis de
+l'arbre qui se dressait du côté opposé comme l'autre jambage de la
+porte.</p>
+
+<p>L'appareil était à la hauteur voulue pour frapper au c&oelig;ur l'hyène
+qui se présenterait à l'ouverture.</p>
+
+<p>Il restait à arranger la corde.</p>
+
+<p>Un morceau de bois de plusieurs pouces de longueur fut fixé
+transversalement dans la partie mince de la crosse, bien entendu
+derrière la détente; on eut soin toutefois de lui laisser assez de jeu
+pour qu'il pût servir de levier, comme on le désirait.<a name="page_182" id="page_182"></a></p>
+
+<p>Une corde, nouée à l'une des extrémités de ce bâton, se reliait à
+la détente.</p>
+
+<p>De l'autre extrémité partait une seconde corde qui passait par les
+capucines de la baguette, barrait l'entrée, et s'attachait à l'arbre
+d'en face.</p>
+
+<p>La corde suivait la direction horizontale du canon; elle était tendue
+presque roide. Pour peu qu'on pressât dessus, elle devait agir
+sur le levier, tirer ainsi la détente, et provoquer l'explosion.</p>
+
+<p>On chargea le roer, on l'arma: puis l'on mit l'appât, ce qui n'était
+pas difficile. Pour attirer les bêtes de proie, il suffisait de déposer
+dans l'enclos une charogne ou un morceau de viande. Swartboy
+jeta dans le kraal les entrailles d'une antilope fraîchement tuée, et
+toute la famille alla tranquillement se coucher.</p>
+
+<p>A peine avaient-ils fermé les yeux qu'ils entendirent la bruyante
+détonation du roer, suivie d'un cri étouffé.</p>
+
+<p>Le piège avait produit son effet.</p>
+
+<p>Les quatre chasseurs allumèrent une torche et coururent à l'entrée
+du kraal, où ils trouvèrent le cadavre d'une énorme hyène tachetée.
+Elle n'avait pas fait un pas après avoir reçu le coup fatal;
+son agonie n'avait pas même été accompagnée de mouvements convulsifs,
+tant la mort avait été instantanée; en appuyant sa poitrine
+contre la corde, l'animal avait fait partir la détente, la balle
+avait pénétré dans ses flancs, et lui avait traversé le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Après avoir rechargé le roer, les chasseurs remontèrent dans leur
+chambre à coucher. On serait tenté de croire qu'ils enlevèrent
+l'hyène, dont le suicide pouvait être un avertissement pour ses camarades;
+mais Swartboy se contenta de l'introduire dans le kraal
+pour la joindre aux autres appâts. Eclairé sur le caractère des hyènes,
+il savait que loin d'être épouvantées par le cadavre d'un être de
+leur espèce, elles le dévorent aussi avidement que les restes d'une
+antilope.</p>
+
+<p>Avant le jour, le grand fusil réveilla de nouveau les chasseurs.
+Cette fois ils ne daignèrent pas se déranger; mais, dès que le soleil
+se leva, ils visitèrent le piège, et y trouvèrent une seconde hyène,
+dont la poitrine avait imprudemment pressé la fatale corde.</p>
+
+<p>Toutes les nuits, il continuèrent à faire la guerre aux hyènes,
+transportant successivement leur kraal d'un lieu à un autre, et<a name="page_183" id="page_183"></a>
+plantant des piquets quand ils ne trouvaient pas d'arbres convenablement
+disposés. Les bêtes féroces finirent par être exterminées,
+ou du moins elles devinrent si rares et si craintives, que leur présence
+aux environs du camp cessa d'être gênante.</p>
+
+<p>Vers le même temps parurent d'autres visiteurs plus redoutables,
+et dont il importait davantage de se débarrasser. C'était une famille
+de lions.</p>
+
+<p>On avait déjà reconnu ses traces dans le voisinage; mais elle
+avait longtemps hésité à s'approcher du camp. Au moment où l'on
+était délivré des hyènes, les lions les remplaçaient, et ils faisaient
+chaque soir retentir la plaine des plus terribles rugissements.
+Toutefois ils ne répandaient pas autant d'épouvante qu'on aurait
+pu le supposer. Les habitants du nwana savaient que, dans cet
+arbre, ils étaient à l'abri des lions. S'ils avaient eu affaire à des
+léopards, qui sont des grimpeurs de première force, ils auraient
+été moins rassurés; mais il n'y avait pas de léopards dans le pays.</p>
+
+<p>C'était, toutefois, très-désagréable de ne pouvoir descendre dans
+l'arbre après la chute du jour, et d'être régulièrement bloqué depuis
+le coucher du soleil jusqu'à son lever. En outre, les lions pouvaient
+trouver moyen de pénétrer dans les kraals où étaient enfermés la
+vache et les couaggas, dont la perte eût été une calamité. On tenait
+surtout à conserver la vieille Graaf, précieuse amie, qu'il eût été
+impossible de remplacer.</p>
+
+<p>A ces causes, il fut résolu d'essayer contre les lions le genre de
+piège qui avait si parfaitement réussi contre les hyènes.</p>
+
+<p>Dans l'un ou dans l'autre cas, la construction fut identique;
+seulement on plaça le fusil plus haut, afin de le mettre au niveau
+du c&oelig;ur du lion. L'appât, au lieu d'être une charogne, était une
+antilope fraîchement tuée.</p>
+
+<p>L'attente des chasseurs ne fut pas déçue. La première nuit, le
+vieux lion pressa la corde fatale, et mordit la poussière. Le lendemain,
+la lionne eût le même sort, et quelques jours après, un jeune
+mâle adulte succomba. Il ne s'en présenta point d'autres à l'entrée
+du kraal; mais, une semaine plus tard, Hendrik tua près du camp
+un lionceau qui était sans doute le dernier de la famille, car on fut
+délivré des lions pour longtemps.<a name="page_184" id="page_184"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XLIII" id="CHAPITRE_XLIII"></a>CHAPITRE XLIII.</h3>
+
+<h4>LES TISSERINS</h4>
+
+<p>Quand les bêtes féroces eurent été exterminées ou chassées du
+camp, il fut permis aux enfants de se promener, sous la surveillance
+de Totty, tandis que les quatre chasseurs allaient à la poursuite
+de l'éléphant.</p>
+
+<p>Jan et Gertrude avaient pour instructions de ne point s'écarter
+du nwana, et d'y monter dès qu'ils apercevraient un animal dangereux.
+Avant la destruction des hyènes et des lions, ils avaient
+l'habitude de rester perchés sur l'arbre pendant l'absence des chasseurs.
+C'était un pénible emprisonnement; aussi leur joie fut grande
+lorsque, sans crainte de danger, ils purent prendre leurs ébats dans
+la prairie et le long du lac.</p>
+
+<p>Un jour que les chasseurs étaient en campagne, Gertrude s'était
+aventurée seule au bord de l'eau. Elle n'avait pour compagne que
+son antilope springbok, qui la suivait partout dans ses excursions.
+Cette jolie bête avait acquis de nouvelles grâces en se développant;
+ses grands yeux ronds avaient une expression douce et tendre, qui
+rivalisait avec celle des yeux de sa petite maîtresse.</p>
+
+<p>Jan, assis au pied du nwana, s'occupait de mettre un barreau à
+une cage. Totty faisait paître la vieille Graaf.</p>
+
+<p>Après avoir fait boire sa gazelle favorite et cueilli un bouquet
+de lis bleus, Gertrude poursuivit tranquillement sa promenade.</p>
+
+<p>Dans la partie du rivage la plus éloignée du nwana se trouvait
+une presqu'île en miniature, qu'on aurait pu d'un coup de bêche
+convertir en îlot. Elle n'avait pas une perche carrée de superficie,
+et l'isthme qui la réunissait à la terre n'avait pas trois pieds de
+large. Cette presqu'île n'avait été d'abord qu'une grève; mais
+elle avait fini par se couvrir de verdure, et sur sa pointe avait
+poussé un saule pleureur dont les branches, garnies de longues<a name="page_185" id="page_185"></a>
+feuilles argentées, touchaient à la surface de l'eau. Cette espèce
+d'arbre s'appelle aussi saule de Babylone, parce que c'était à ses
+rameaux que les Juifs en captivité suspendaient leurs harpes. Il
+ombrage les rivières de l'Afrique australe aussi bien que ceux de
+l'Assyrie. Souvent, au milieu de l'aride désert, le voyageur altéré
+l'aperçoit au loin; il hâte le pas, sûr de trouver de l'eau, et s'il
+est chrétien, il ne manque pas de se souvenir du poétique
+passage de l'Ecriture où il est question du saule de Babylone.</p>
+
+<p>Celui qui croissait au bout de la petite péninsule offrait une
+particularité remarquable. A chaque branche pendaient des objets
+de la forme la plus fantastique: à la partie supérieure ils s'arrondissaient
+en boule, puis ils s'allongeaient en un cylindre de moindre
+diamètre, au bas duquel était une ouverture. On aurait pu les
+comparer à ces matras de verre qu'on trouve dans le laboratoire
+des chimistes.</p>
+
+<p>Ces objets, dont chacun avait douze ou quinze pouces de long,
+étaient d'une couleur verdâtre, qui rivalisait avec celle des feuilles
+du saule pleureur.</p>
+
+<p>En étaient-ce les fruits?</p>
+
+<p>Non, le saule pleureur ne porte pas de fruits de cette taille.</p>
+
+<p>C'étaient des nids d'oiseaux.</p>
+
+<p>Oui, c'étaient les nids d'une colonie de passereaux du genre <i>ploceus</i>,
+mieux connus sous la dénomination de tisserins.</p>
+
+<p>Les tisserins doivent le nom qu'ils portent à l'art dont ils font
+preuve dans la construction de leurs nids. Ils ne les bâtissent pas,
+mais ils les tissent de la manière la plus ingénieuse avec des joncs,
+de la paille, des feuilles, de la laine ou des brins d'herbe.</p>
+
+<p>N'allez pas supposer qu'il n'y ait qu'une seule classe de tisserins.
+Il en existe en Afrique un grand nombre d'espèces, dont il serait
+superflu de vous donner la nomenclature. Chacune d'elles donne
+à son nid une forme particulière, en employant des matériaux
+différents. Quelques-unes, telles que le tisserin à tête de loriot
+(<i>ploceus icterocephalus</i>), tressent des tiges de plantes herbacées,
+dont ils laissent le gros bout en dehors, ce qui donne au nid l'aspect
+d'un hérisson suspendu. Les oiseaux d'une autre espèce analogue
+bâtissent de semblables demeures avec de minces baguettes.
+Le tisserin républicain (<i>loxia socia</i>) se réunit en associations, qui<a name="page_186" id="page_186"></a>
+construisent et habitent en commun des nids à plusieurs compartiments.
+L'entrée de ces nids est ménagée dans la surface inférieure.
+Placés à la cime d'un arbre, ils ressemblent à une meule de foin
+ou à un faisceau de chaumes.</p>
+
+<p>Les tisserins sont ordinairement granivores; mais quelques-uns
+sont insectivores, et une espèce, le tisserin à bec rouge (<i>textor erythrorhynchus</i>)
+est un parasite des bisons. C'est une erreur d'admettre,
+sur la foi de certains ouvrages d'ornithologie, qu'ils n'habitent
+que l'Afrique et l'ancien monde. Il y a en Amérique diverses
+espèces de caciques et de loriots qui tissent des nids sur les arbres
+de l'Orénoque ou des Amazones. Cependant le véritable type du
+genre <i>ploceus</i> est le tisserin d'Afrique, et c'était une variété de ce
+genre, le tisserin suspendu (<i>ploceus pensilis</i>), dont les habitations
+se balançaient aux branches du saule pleureur.</p>
+
+<p>Il y avait en tout trente nids qui semblaient faire partie de
+l'arbre. L'herbe au Bosjesman, avec laquelle ils étaient tissés, n'avait
+pas encore perdu sa verdure, et on aurait pu les prendre
+pour de grands fruits en forme de poires. De là vient sans doute
+que d'anciens voyageurs ont prétendu que certains arbres d'Afrique
+portaient des fruits qui renfermaient des oiseaux vivants ou
+leurs &oelig;ufs.</p>
+
+<p>La vue des tisserins et de leurs nids n'était pas nouvelle pour
+Gertrude. Elle avait lié connaissance avec la colonie emplumée
+qui s'était établie depuis quelque temps sur le saule pleureur. Souvent
+elle ramassait des graines pour les porter aux oiseaux, qui,
+devenus familiers, se perchaient sur ses blanches épaules ou folâtraient
+dans les boucles de sa blonde chevelure.</p>
+
+<p>Elle s'amusait à écouter leur gazouillement, à suivre leurs amoureux
+ébats sur les bords du lac, à les voir jouer entre les branches
+ou se glisser dans les longs tunnels verticaux qui conduisaient à
+leurs nids.</p>
+
+<p>En cheminant gaiement le long du lac, elle pensait à son antilope,
+aux lis bleus, et ne s'occupait nullement des oiseaux, lorsqu'ils
+attirèrent son attention par des mouvements inusités. Tout
+à coup, sans cause apparente, ils se mirent à voltiger autour de
+l'arbre avec les symptômes de la plus vive inquiétude.<a name="page_187" id="page_187"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XLIV" id="CHAPITRE_XLIV"></a>CHAPITRE XLIV.</h3>
+
+<h4>LE SERPENT CRACHEUR</h4>
+
+<p>&mdash;Qui peut troubler ainsi mes jolis oiseaux? se demanda Gertrude.
+Je n'aperçois pas de faucon. Est-ce qu'ils se battent? Je me
+charge de rétablir la paix.</p>
+
+<p>Elle hâta le pas et s'avança sur la péninsule. Le saule pleureur
+était le seul arbre qui ornât cette langue de terre. Gertrude s'en
+approcha, et chercha dans les branches ce qui pouvait causer l'alarme
+des tisserins. Dès qu'elle parut, plusieurs d'entre eux volèrent
+sur ses bras et sur ses épaules, mais non comme ils avaient
+coutume de le faire quand ils venaient lui demander à manger. Ils
+semblaient vouloir se placer sous sa protection.</p>
+
+<p>Ils devaient être effrayés par un ennemi; et pourtant il n'y avait
+aux alentours aucun oiseau de proie. Pourquoi donc leur épouvante
+semblait-elle augmenter à chaque instant?</p>
+
+<p>Enfin Gertrude aperçut un énorme serpent qui entourait de ses
+replis une branche horizontale, et dont les écailles étincelaient au
+soleil. Il venait de visiter les nids, et, après avoir tourné en spirale
+autour de la branche, il descendait la tête en bas le long du tronc
+de l'arbre.</p>
+
+<p>Gertrude eut à peine le temps de se retirer avant que la tête et
+le cou du reptile se trouvassent en face du lieu qu'elle quittait. Si
+elle y était restée, elle eût été inévitablement mordue, car ce serpent
+ouvrit ses mâchoires et darda sa langue fourchue avec un
+horrible sifflement. Il était évidemment furieux, tant parce qu'il
+n'avait pu s'introduire dans leurs nids parce qu'il avait été frappé
+à coups de bec par les oiseaux. Il balançait la tête d'un air menaçant,
+et ses yeux lançaient des éclairs.</p>
+
+<p>Instinctivement Gertrude se plaça sur un des bords de la presqu'île,
+aussi loin du reptile que l'eau pouvait le lui permettre. Elle<a name="page_188" id="page_188"></a>
+supposa qu'il prendrait la direction de l'isthme, et craignait de se
+trouver sur son passage. Ce pouvait être un serpent inoffensif;
+néanmoins sa longueur et ses allures n'avaient rien de rassurant.
+Gertrude ne pouvait le contempler sans trembler de tous ses membres,
+et elle eût tremblé bien davantage si elle l'avait mieux connu.
+C'était le naja noir ou serpent cracheur, le cobra africain, plus
+dangereux que la couleuvre capelle des Indes, parce qu'il a plus
+de vivacité dans ses mouvements.</p>
+
+<p>Le serpent, malgré son irritation, ne se détourna point pour
+attaquer la petite fille. Il descendit de l'arbre et s'avança rapidement
+vers l'isthme, comme pour se retirer dans les buissons qui croissaient
+à quelque distance sur le continent.</p>
+
+<p>Gertrude commençait à se rassurer en voyant le naja s'allonger
+sur l'herbe: mais soudain, arrivé à l'isthme, il s'arrêta et se roula
+comme un cable. Au-dessus des replis de son corps se dressaient sa
+tête hideuse et son cou, dont les écailles distendues avaient cette
+forme de capuchon qui caractérise le cobra. Etonnée d'abord du
+changement de tactique, Gertrude en découvrit bientôt la cause:
+c'était l'approche de son antilope qui avait interrompu la retraite
+du serpent. Au premier cri d'alarme que sa maîtresse avait poussé,
+la jolie bête avait quitté son pâturage, et elle arrivait en bondissant.
+Sa queue blanche était droite, et ses grands yeux bruns
+avaient une expression de curiosité.</p>
+
+<p>Gertrude trembla pour sa favorite. Encore un bond, et ses pieds
+allaient toucher le serpent; mais l'antilope l'avait aperçu; et par
+un élan prodigieux elle avait sauté par-dessus.</p>
+
+<p>Une fois échappée au danger, la bonne bête accourut vers sa maîtresse
+et sembla l'interroger du regard.</p>
+
+<p>Mais les cris de Gertrude avaient attiré un autre défenseur. Le
+petit Jan descendait à pas précipités la pente qui menait au lac, et
+se préparait à passer l'isthme, où le naja était roulé.<a name="page_189" id="page_189"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XLV" id="CHAPITRE_XLV"></a>CHAPITRE XLV.</h3>
+
+<h4>LE SECRÉTAIRE</h4>
+
+<p>Gertrude frémit d'effroi: le danger de son frère était imminent.
+Ignorant ce qui se passait, il s'avançait en toute hâte et allait s'aventurer
+dans l'étroit sentier que barrait le venimeux reptile. Il lui
+était impossible de sauter de côté comme l'antilope, car Gertrude
+avait remarqué que la tête du cobra s'était dressée à plusieurs
+pieds de hauteur.</p>
+
+<p>Jan était perdu, et sa s&oelig;ur, à laquelle la terreur était la parole,
+ne pouvait que pousser des sons inarticulés en agitant les bras
+avec égarement.</p>
+
+<p>Ses démonstrations, loin d'arrêter le petit Jan, lui inspiraient
+une nouvelle ardeur. Il rattachait les cris de Gertrude à son premier
+cri d'alarme, et en concluait que le danger n'avait pas cessé
+pour elle. C'était sans doute, pensait-il, un serpent qui l'avait attaquée;
+mais comme il ne pouvait la défendre de loin, il redoublait
+de vitesse. Il fixait sur elle des yeux inquiets, de sorte qu'il n'avait
+aucune chance de voir le serpent avant d'avoir marché
+dessus.</p>
+
+<p>&mdash;Mon frère, mon frère, le serpent, le serpent! s'écria Gertrude
+avec effort.</p>
+
+<p>Jan ne comprit pas le sens de ces mots. Il avait prévu qu'un
+serpent attaquait sa s&oelig;ur; et quoiqu'il ne le vît pas, il supposait
+que le reptile devait être près d'elle.</p>
+
+<p>Il courut avec plus de vitesse que jamais. Encore quelques pas,
+et le naja, qui allongeait le cou pour le recevoir, allait le percer de
+ses crochets venimeux!</p>
+
+<p>Gertrude s'avança avec un cri de désespoir. Elle s'exposait pour
+sauver son frère; elle espérait attirer le cobra de son côté.</p>
+
+<p>Jan et Gertrude étaient tous deux à la même distance du reptile:<a name="page_190" id="page_190"></a>
+tous deux peut-être auraient été ses victimes; mais leur sauveur
+était proche. Une ombre épaisse passa devant leurs yeux; de larges
+ailes battirent l'air autour d'eux, et un gros oiseau qui semblait
+vouloir s'abattre sur l'isthme, se releva verticalement par un brusque
+effort.</p>
+
+<p>Gertrude jeta les yeux sur le sol, et n'y voyant plus le naja, elle
+sauta au cou de son frère en criant:&mdash;Nous sommes sauvés, nous
+sommes sauvés!</p>
+
+<p>Jan avait les idées un peu confuses. Il n'avait vu de serpent ni
+à terre ni au bec de l'oiseau, qui l'avait adroitement saisi pour
+l'emporter.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, nous sommes sauvés? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, nous n'avons plus rien à craindre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais le serpent, où est le serpent?</p>
+
+<p>Et en adressant cette question, Jan examinait Gertrude de la
+tête aux pieds, comme s'il se fût attendu à voir un reptile enlacé
+autour de quelque partie de son corps.</p>
+
+<p>&mdash;Le serpent! est-ce que vous ne l'avez pas vu? Il était ici à
+nos pieds; mais, regardez, le voilà là-bas! le secrétaire est en train
+de donné une leçon au coquin qui a voulu prendre mes jolis tisserins.
+Courage, mon bon oiseau! bats-le bien.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends, dit Jan, c'est mon secrétaire qui nous a sauvés.
+Comptez-sur lui, Gertrude, il fera sentir ses griffes au cobra.
+Voyez comme il le traite! Encore un coup comme celui-là, et il ne
+restera pas beaucoup de vie au serpent.</p>
+
+<p>En poussant de semblables exclamations, les deux enfants suivirent
+avec intérêt la bataille du reptile et de l'oiseau.</p>
+
+<p>Cet oiseau est unique dans son genre. Il ressembla à une grue, et
+comme les échassiers, il est monté sur de longues jambes, mais qui
+sont entièrement couvertes de plumes. Par la tête et le bec il se
+rapproche de l'aigle ou du vautour. Ses ailes, d'une envergure
+considérable, sont armées d'éperons: sa queue est d'une longueur
+démesurée, et les deux pennes sont plus longues que les autres
+plumes. Il a le cou et tout le manteau d'un gris bleuâtre, la gorge
+et la poitrine blanches, et des teintes roussâtres sur les ailes. Il
+est surtout remarquable par sa huppe, composée de plumes noires,
+qui se dressent sur son occiput et descendent derrière de cou presque<a name="page_191" id="page_191"></a>
+jusqu'aux épaules. Cet ornement particulier a été comparé à la
+plume que les anciens bureaucrates tenaient derrière l'oreille, avant
+l'invention des plumes d'acier.</p>
+
+<p>C'est ce qui a fait donner à cet oiseau le nom de secrétaire. On
+l'appelle aussi mangeur de serpent, <i>gypogéronas</i> ou vautour-grue,
+faucon-serpentaire (<i>falco serpentarius</i>), enfin messager, à cause
+de la roideur solennelle avec laquelle il marche dans la plaine.</p>
+
+<p>De toutes ces qualifications, celle de mangeur de serpents est
+la plus convenable. A la vérité, le guago de l'Amérique du Sud et
+plusieurs faucons et milans tuent et mangent des serpents; mais
+le secrétaire est le seul qui leur fasse une guerre continuelle et s'en
+repaisse presque exclusivement. Il se nourrit aussi de lézards, de
+tortues et même de sauterelles; mais les serpents sont la base de
+son alimentation, et pour s'en procurer, il risque sa vie dans plus
+d'une terrible rencontre.</p>
+
+<p>On trouve le serpentaire dans le sud de l'Afrique, dans la Gambie
+et aux îles Philippines. Celui qui habite cette dernière contrée
+semble constituer une variété. Les plumes de sa huppe sont disposées
+autrement que dans l'espèce africaine; les plus longues plumes
+de sa queue ne sont pas celles du milieu, mais celles qui la
+bordent, ce qui lui donne l'aspect d'une queue d'hirondelle. On
+remarque aussi quelque légère différence entre le serpentaire de
+l'Afrique australe et celui de la Gambie.</p>
+
+<p>Quoiqu'il en soit, le serpentaire forme une tribu distincte. Les
+naturalistes ont cherché à le classer parmi les faucons, les aigles,
+les vautours, les gallinacés, ou les échassiers; mais n'y pouvant
+réussir, ils en ont fait un genre à part.</p>
+
+<p>Dans le sud de l'Afrique il hante les grandes plaines, les karoos
+arides, qu'il parcourt pour chercher sa proie. Il vit solitaire ou par
+couple et fait son nid dans les arbres épineux, ce qui en rend l'abord
+difficile. Ce nid, qui a environ trois pieds de diamètre, est ordinairement
+doublé de plumes et de duvet sur lesquels l'oiseau dépose
+deux ou trois &oelig;ufs à chaque couvée.</p>
+
+<p>Les serpentaires sont d'excellents coureurs et se servent plus fréquemment
+de leurs pieds que de leurs ailes; ils sont défiants et
+pleins de prudence; toutefois il n'est pas rare d'en voir dans les
+fermes du Cap, où on les élève, parce qu'ils détruisent les serpents<a name="page_192" id="page_192"></a>
+et les lézards. On les a introduits et naturalisés dans les Antilles
+françaises pour y faire la guerre au dangereux serpent jaune (<i>trigonocephalus
+lanceolatus</i>), fléau des plantations de ces îles.</p>
+
+<p>L'oiseau qui avait sauvé la vie de Jan et de Gertrude était un
+serpentaire apprivoisé. Les chasseurs l'avaient trouvé blessé, peut-être
+par un gros serpent, et l'avaient apporté comme un animal
+curieux. Il se rétablit en peu de temps, mais il n'oublia pas les
+soins dont il avait été l'objet. Après avoir recouvré l'usage de ses
+ailes, il ne songea pas à quitter ses protecteurs, et quoiqu'il fît de
+fréquentes excursions dans les plaines voisines, il revenait percher
+sur le grand nwana. Jan l'avait pris en amitié et l'avait traité avec
+une bienveillance dont il venait d'être récompensé.</p>
+
+<p>L'oiseau avait pris le reptile par le cou, ce qu'il n'aurait pas fait
+aussi facilement, si l'attention du naja n'avait été détournée par les
+enfants. Après l'avoir saisi, il s'envola à une hauteur de plusieurs
+yards, ouvrit la bec et laissa tomber le serpent pour l'étourdir.
+Afin de rendre la chute plus dangereuse, il l'aurait volontiers enlevé
+plus haut, mais le naja l'en empêcha en essayant de l'enlacer dans
+ses plis.</p>
+
+<p>Au moment où le reptile touchait la terre, et avant qu'il eût eu
+le temps de se mettre en garde, le serpentaire fondit sur lui et
+le frappa près du coup avec la patte. Cependant le naja ne fut
+que légèrement blessé, se roula et se tint sur la défensive. Ses
+yeux étincelaient de rage; sa gueule s'était élargie et laissait voir
+ses terribles crochets. C'était un adversaire formidable et dont il
+fallait s'approcher avec les plus grandes précautions.</p>
+
+<p>Le serpentaire hésita un moment; puis, se faisant un bouclier
+avec une de ses ailes, il s'avança obliquement. Lorsqu'il fut assez
+près, il tourna sur ses jambes comme sur un pivot, et donna un
+coup de son autre aile sur la tête du cobra. Celui-ci cessa d'allonger
+le cou, et profitant de son état de faiblesse, l'oiseau l'enleva
+une seconde fois. Comme il n'avait plus à craindre d'être enlacé
+par son antagoniste, il monta plus haut dans l'air et le laissa
+tomber de nouveau.</p>
+
+<p>En arrivant à terre, le naja y resta étendu dans toute sa longueur.
+Toutefois il n'était pas mort, et il se serait mis en cercle
+pour se défendre, si le serpentaire ne l'avait frappé à plusieurs<a name="page_193" id="page_193"></a>
+reprises avec ses larges pieds cornés. Il saisit enfin le moment où
+la tête du reptile posait à plat sur le sol, et lui donna un coup
+de bec si violent, que le crâne se fendit en deux. C'en était fait
+du redoutable animal, dont le corps inerte et mou resta étendu
+sur l'herbe.</p>
+
+<p>Jan et Gertrude battirent des mains et poussèrent de bruyantes
+exclamations de joie. Sans daigner y prendre garde, le triomphateur
+s'approcha de l'ennemi qu'il avait tué, et se mit tranquillement à
+dîner.<a name="page_194" id="page_194"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XLVI" id="CHAPITRE_XLVI"></a>CHAPITRE XLVI.</h3>
+
+<h4>TOTTY ET LES CHACMAS</h4>
+
+<p>Von Bloom et sa famille étaient depuis plusieurs mois sans pain,
+mais divers fruits ou racines leur en tenaient lieu. Ils avaient d'abord
+les amandes de l'arachide souterraine (<i>arachis hypogea</i>) qui
+croît dans toute l'Afrique méridionale et constitue la base de la
+nourriture des indigènes. Ils avaient aussi les bulbes de plusieurs
+espèces d'ixias et de mysembryanthèmes, entre autres la figue
+hottentote (<i>mesembryanthemum edule</i>); le pain de Cafre, moëlle
+d'une espèce de zamie; la châtaigne de Cafre, fruit du <i>brabeium
+stellatum</i>; les énormes racines du pied d'éléphant (<i>testudinaria
+elephantipes</i>); des oignons et de l'ail sauvages, enfin l'<i>aponegeton
+distachys</i>, belle plante aquatique dont les tiges peuvent se manger
+en guise d'asperges.</p>
+
+<p>Ces substances végétales se trouvaient dans les environs. Swartboy
+qui, dans ses premières années, avait souvent été forcé de
+vivre pendant des mois entiers de racines, excellait à les découvrir
+et à les déterrer. La famille Von Bloom n'en manquait jamais;
+mais elles ne remplaçaient pour elle l'aliment qui passe principalement
+pour le soutien de la vie, quoiqu'il n'ait guère de droits à
+cette qualification en Afrique, où tant d'hommes se nourrissent
+exclusivement de la chair des animaux.</p>
+
+<p>Heureusement les privations de nos aventuriers étaient sur le
+point de cesser; ils allaient avoir du pain. En déménageant le
+vieux kraal, ils en avaient emporté un sac de maïs, reste de la
+provision de l'année précédente. Il ne contenait pas un boisseau de
+grain; mais c'était assez pour ensemencer un champ qui pouvait
+produire plusieurs boisseaux s'il était cultivé convenablement.</p>
+
+<p>Peu de jours après l'installation de la famille dans le nwana, on
+avait choisi, non loin de cet arbre, un terrain fertile, qu'on avait<a name="page_195" id="page_195"></a>
+retourné à la bêche, faute de charrue, et l'on avait piqué les grains
+en les espaçant convenablement.</p>
+
+<p>On avait sarclé et houé avec soin l'enclos. Un monticule de terre
+meuble avait été élevé autour de chaque plante pour en nourrir
+les racines et les protéger contre l'ardeur du soleil. On arrosait
+même de temps en temps la plantation.</p>
+
+<p>Ces attentions, développant la richesse d'un sol vierge, avaient
+produit de magnifiques résultats. Les tiges n'avaient pas moins de
+douze pieds de haut, et les épis un pied de long. Ils étaient presque
+mûrs, et le porte-drapeau comptait commencer la moisson dans
+huit ou dix jours. Toute la famille se promettait de se régaler de
+pain de maïs, de bouillie de maïs au lait, et de divers autres mêts
+que préparerait Totty.</p>
+
+<p>Un incident imprévu faillit les priver non-seulement de leur
+récolte, mais encore de leur estimable ménagère.</p>
+
+<p>Totty était sur la plate-forme, dans le grand nwana, et s'occupait
+de soins domestiques, lorsque son attention fut attirée par des
+bruits singuliers, qui partaient d'en bas. Elle écarta les branches
+et eut devant les yeux un étrange spectacle. Une bande de deux
+cents animaux descendait des hauteurs. Ils avaient la taille et l'extérieur
+de grands chiens mal conformés; leur corps était couvert
+de poils d'un brun verdâtre; ils avaient la face et les oreilles noires
+et nues. Ils redressaient leurs longues queues, ou les agitaient
+en sens divers, de la façon la plus bizarre.</p>
+
+<p>Totty ne fut nullement alarmée, car elle reconnut des babouins.
+Ils appartenaient à l'espèce du babouin à tête de porc ou chacma
+(<i>cynocephalus porcarius</i>), qu'on trouve dans presque toute l'Afrique
+méridionale, où il habite les cavernes et les crevasses des montagnes.</p>
+
+<p>De toute la tribu des singes babouins, les cynocéphales sont les
+plus repoussants; on éprouve un dégoût involontaire à l'aspect du
+hideux mandrille, de l'hamadryas, ou même du chacma.</p>
+
+<p>Les babouins sont particuliers à l'Afrique et se divisent en six
+espèces bien distinctes; le babouin commun de l'Afrique septentrionale,
+le papion des côtes du sud et de l'ouest; l'hamadryas ou
+tartarin d'Abyssinie; le mandrille et le drille de Guinée; enfin
+le chacma du cap de Bonne-Espérance.<a name="page_196" id="page_196"></a></p>
+
+<p>Les habitudes de ces animaux sont aussi répugnantes que leurs
+m&oelig;urs. Ils sont toutefois susceptibles d'éducation, mais ce sont de
+dangereux animaux domestiques, qui, à la moindre provocation,
+mordent la main qui les nourrit. Ils sont disposés à faire usage
+de leurs longues dents canines, de leurs robustes mâchoires et de
+leurs muscles puissants. Ils ne redoutent aucun chien et luttent
+même avec avantage contre l'hyène et le léopard. Cependant, n'étant
+point carnivores, ils mettent leur ennemi en pièces sans le
+manger. Ils se nourrissent de fruit, et de racines bulbeuses,
+qu'ils savent déterrer avec leurs ongles aigus. Quoiqu'ils n'attaquent
+point l'homme, ce sont de redoutables adversaires lorsqu'ils
+sont chassés et réduits aux abois.</p>
+
+<p>Les colons de l'Afrique australe racontent maintes histoires curieuses
+sur les chacmas. On prétend qu'ils dévalisent parfois le
+voyageur, lui enlèvent ses provisions, et les dévorent en se moquant
+de lui. On dit encore qu'ils portent quelquefois un bâton pour se
+soutenir dans leur marche, se défendre ou creuser la terre. Quand
+un jeune chacma est parvenu à trouver une racine succulente, elle
+lui est souvent ravie par un autre plus vieux et plus fort; mais si le
+jeune chacma l'a déjà avalée, son aîné lui met la tête en bas et
+le force à rendre gorge. Ces récits, qui circulent dans le pays des
+boors, ne sont pas tous dénués de fondements, car il est certain
+que les babouins ont une rare sagacité.</p>
+
+<p>Du haut de son observatoire, Totty aurait pu s'en convaincre, si
+elle avait été disposée à faire des réflexions philosophiques sur
+l'instinct plus ou moins développé des bêtes. Mais ce n'était pas
+dans son caractère. Elle trouvait seulement plaisir à considérer les
+man&oelig;uvres des babouins, et elle appela Jan et Gertrude pour leur
+faire partager son divertissement.</p>
+
+<p>Le reste de la famille était à la chasse.</p>
+
+<p>Jan et Gertrude s'empressèrent de monter à l'échelle, et tous les
+trois suivirent avec curiosité les mouvements des singuliers quadrumanes.</p>
+
+<p>La troupe marchait en bon ordre et d'après un plan qui semblait
+avoir été préalablement ordonné. Sur les ailes couraient des éclaireurs;
+à la tête de la colonne s'avançaient gravement des chefs
+respectables par leur âge, et d'une taille plus élevée que celle de<a name="page_197" id="page_197"></a>
+leurs compagnons. Il y avait des appels et des signaux convenus,
+prononcés avec des modifications de ton et d'accent qui auraient pu
+faire croire à une conversation régulière. Les femelles et les plus
+jeunes occupaient le centre pour être mieux à l'abri du danger.
+Les mères portaient leurs enfants sur le dos ou sur les épaules. Par
+intervalles, une d'elles s'arrêtait pour allaiter son nourrisson, pour
+lui lisser en même temps les poils; puis elle galopait afin de
+rejoindre ses compagnes. On voyait des mères battre leurs petits
+indociles. Quelquefois deux jeunes femelles se querellaient par
+jalousie ou par d'autres motifs, et leurs discussions amenaient de
+terribles criailleries, jusqu'à ce que la voix menaçante d'un des
+chefs leur imposât silence.</p>
+
+<p>Les babouins traversèrent la plaine en criant, en jappant et en
+aboyant, comme des singes seuls peuvent le faire.</p>
+
+<p>Où allaient-ils? on le sut bientôt. Jan, Gertrude et Totty les
+virent avec douleur prendre la route du champ de maïs.</p>
+
+<p>Au bout de quelques minutes, le gros de la troupe était caché
+entre les grandes tiges des plantes, qu'ils dépouillaient de leurs
+grains précieux. Au dehors, des sentinelles échangeaient sans cesse
+des signaux avec les maraudeurs. Depuis le champ jusqu'aux collines
+étaient échelonnés des babouins, placés à égale distance les
+uns des autres. La troupe, en traversant la plaine, les avait laissés
+en arrière avec intention.</p>
+
+<p>En effet, lorsque le principal corps d'armée eut disparu dans le
+champ, les longs épis enveloppés de leurs cosses, commencèrent à
+pleuvoir du côté de cette ligne, comme s'ils eussent été lancés par
+des mains humaines.</p>
+
+<p>Le babouin le plus rapproché du champ ramassait les épis, les
+passait à son voisin, qui les transmettait au troisième, et ainsi de
+suite. Grâce à l'organisation de cette chaîne, chaque tête de maïs,
+peu de temps après avoir été enlevée à sa tige, était déposée dans
+la caverne qui servait de magasin général aux babouins.</p>
+
+<p>Si l'opération avait continué, Von Bloom n'aurait eu qu'une triste
+récolte. Les babouins jugeaient que le blé était suffisamment mûr,
+et ils n'auraient pas tardé à engranger tous les épis.</p>
+
+<p>Totty comprit l'étendue de la perte à laquelle son maître était<a name="page_198" id="page_198"></a>
+exposé, et sans calculer le danger, elle descendit à la hâte, n'ayant
+pour arme qu'un manche à balai.</p>
+
+<p>Quand elle arriva au champ de maïs, les sentinelles grimacèrent,
+jappèrent, et montrèrent leurs longues dents canines; mais, pour
+prix de leur vigilance, ils ne reçurent que des coups vigoureusement
+appliqués. Leurs cris plaintifs attirèrent leurs camarades; et
+en quelques instants, la pauvre Hottentote se trouva au milieu d'un
+cercle de chacmas irrités. Pour les empêcher de sauter sur elle, il
+lui fallait faire un moulinet continuel avec son balai. Cependant,
+cette arme légère, quoique maniée habilement, n'aurait pas longtemps
+protégé l'héroïne, qui eût été mise en pièces, sans le retour
+subit des chasseurs. Ils accoururent au galop, et une volée de
+mousqueterie dispersa les hideux chacmas, qui regagnèrent en
+hurlant leur caverne.</p>
+
+<p>Après cette aventure, le porte-drapeau veilla sur son maïs jusqu'à
+la moisson. Elle se fit une semaine plus tard, et fut déposée en lieu de
+sûreté, hors de la portée des oiseaux, des reptiles, des quadrupèdes
+et des quadrumanes.<a name="page_199" id="page_199"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XLVII" id="CHAPITRE_XLVII"></a>CHAPITRE XLVII.</h3>
+
+<h4>LES CHIENS</h4>
+
+<p>Depuis qu'on avait dompté les couaggas, la chasse se continuait
+avec succès. Chaque semaine on ajoutait une paire de défenses,
+quelquefois même deux ou trois paires à la collection, qui formait
+au pied du nwana, une petite pyramide d'ivoire.</p>
+
+<p>Néanmoins, Von Bloom n'était pas encore satisfait; il pensait qu'il
+aurait obtenu des résultats plus décisifs s'il avait eu des chiens.
+Les couaggas lui permettaient souvent d'atteindre l'éléphant, mais
+souvent aussi, ils le laissaient échapper. Ce malheur n'est pas à
+craindre avec les chiens. A la vérité, ces animaux ne peuvent triompher
+de l'énorme quadrupède, ils ne sont pas même en état de le
+blesser; mais ils le suivent partout et le contraignent à s'arrêter
+par leurs aboiements.</p>
+
+<p>Un autre service que rendent les chiens, c'est de détourner l'attention
+de l'éléphant, qui, comme nous l'avons fait remarquer, est
+formidable quand il entre en fureur. Importuné par les mouvements
+brusques et les vociférations des limiers, il les prend pour
+des agresseurs sérieux, et fond sur eux avec rage. Le chasseur n'a
+donc pas à affronter une rencontre mortelle, et trouve l'occasion
+de lâcher un coup de fusil.</p>
+
+<p>Pendant les dernières chasses, nos amis avaient couru les plus
+grands dangers. Leurs couaggas n'avaient ni la vivacité d'allure,
+ni la docilité des chevaux. D'un moment à l'autre, un écart de ces
+montures pouvait causer un malheur. C'était ce qu'appréhendait
+Von Bloom, et il aurait volontiers acheté des chiens à raison d'une
+défense par tête, eussent-ils été les plus misérables roquets. La
+qualité est de peu d'importance en ce cas: il suffit que l'animal
+puisse suivre la piste de l'éléphant et le harceler de ses aboiements.</p>
+
+<p>Von Bloom songea à dresser des hyènes à la chasse, et cette idée<a name="page_200" id="page_200"></a>
+n'avait rien de fantasque. L'hyène est souvent domptée dans ce
+but, et s'acquitte de sa tâche mieux que beaucoup d'espèces de
+chiens.</p>
+
+<p>Un jour Von Bloom réfléchissait sur ce sujet. Il était assis sur
+une petite plate-forme qu'il avait fait construire à l'extrême cime
+du nwana, et d'où la vue s'étendait sur toute la campagne. C'était
+le lieu de prédilection, la tabagie du porte-drapeau; c'était là qu'il
+venait tous les soirs fumer tranquillement sa grande pipe d'écume
+de mer.</p>
+
+<p>Pendant qu'il s'abandonnait à sa distraction favorite, il aperçût
+dans la plaine des antilopes d'une espèce particulière. Elles avaient
+le dos et les flancs de couleur de terre de Sienne; le ventre blanc;
+une bordure noire à la partie extérieure des jambes, et sur la face
+des raies noires aussi régulièrement tracées que par le pinceau d'un
+artiste. Leurs têtes, longues et roides, étaient surmontées de cornes
+noueuses recourbées en forme de faucilles.</p>
+
+<p>Ces animaux étaient loin d'être gracieux. Leur train de derrière
+s'abaissait comme celui de la girafe, mais à un moindre degré;
+leurs épaules avaient une élévation démesurée; leurs membres
+étaient osseux et anguleux; chacun d'eux avaient environ neuf
+pieds de long et cinq pieds de haut depuis les pieds de devant jusqu'à
+l'épaule. Ils appartenaient à l'espèce de l'antilope caama (<i>acronotus
+caama</i>), connue par les colons hollendais du Cap sous le nom
+de hartebeest.</p>
+
+<p>Lorsque Von Bloom les remarqua, les caamas broutaient paisiblement;
+mais quelques minutes après elles se mirent à courir en
+désordre à travers la prairie. Elles avaient été surprisées par une
+meute de chiens.</p>
+
+<p>Von Bloom vit en effet à leur poursuite quelques-uns de ces
+animaux, que les colons du Cap appellent chiens sauvages (<i>wildehonden</i>),
+et que les naturalistes désignent improprement sous la
+qualification de chiens chasseurs ou d'hyènes chasseresses (<i>hyena
+venatica</i>).</p>
+
+<p>Ces deux noms sont également absurdes; car l'animal dont il
+s'agit n'a aucune analogie avec l'hyène, et le titre de chien chasseur
+peut être mérité indistinctement par tous les animaux de la<a name="page_201" id="page_201"></a>
+race canine. Je propose donc d'adopter le nom de chien sauvage,
+adopté par les boors.</p>
+
+<p>C'est calomnier le chien sauvage que de le comparer à l'hyène,
+dont il n'a ni le poil rude, ni les formes disgracieuses, ni les habitudes
+repoussantes. Il ressemble plutôt au braque ou au chien courant
+ordinaire. Sa robe est couleur de tan, diaprée de large taches
+de noir et de gris. Il a, comme le braque, de longues oreilles;
+mais elles sont droites au lieu d'être pendantes, ainsi qu'on le remarque
+dans toutes les espèces sauvages du genre <i>canis</i>.</p>
+
+<p>Ses habitudes complètent la ressemblance. Le chien sauvage,
+pour chercher le gibier, s'organise en meutes nombreuses et il montre
+autant d'adresse et de sagacité que s'il était guidé par des piqueurs
+armés de fouet et le cor en bandoulière.</p>
+
+<p>Von Bloom eut la bonne fortune d'être témoin d'une chasse à
+courre des plus remarquables. Les chiens sauvages étaient tombés
+à l'improviste sur le troupeau de caamas, et leur premier élan
+en avait isolé une. C'était ce qu'ils désiraient, et toute la meute se
+mit à ses trousses au lieu de suivre le troupeau.</p>
+
+<p>La caama, malgré sa structure étrange, est une des antilopes les
+plus agiles, et ne se laisse prendre qu'après une longue chasse.</p>
+
+<p>Elle échapperait même au danger, s'il lui suffisait de lutter de vitesse
+avec les chiens; mais ceux-ci possèdent des qualités qui lui
+manquent et qui leur assurent l'avantage. L'antilope caama ne
+court pas toujours en ligne droite; elle s'écarte d'un côté ou de l'autre,
+suivant la conformation du terrain. Les chiens sauvages profitent
+de cette marche irrégulière, et ont recours à une man&oelig;uvre
+qui indique certainement de la réflection.</p>
+
+<p>Von Bloom en eut la preuve. Sa position élevée le mettait à même
+d'embrasser tout le terrain et de suivre les mouvements des deux
+partis.</p>
+
+<p>En partant, le caama courait en droite ligne et les chiens marchaient
+sur ses traces. Au bout de quelques instants, toutefois, un
+d'eux devança ses compagnons. Avait-il de meilleures jambes? non;
+mais tandis que les autres se ménageaient, il était chargé de presser
+l'antilope. L'ayant atteinte par un effort désespéré, il la fit légèrement
+dévier de sa course primitive.</p>
+
+<p>En observant ce changement de direction, la meute prit la diagonale,<a name="page_202" id="page_202"></a>
+et elle évita ainsi le détour qu'avaient fait le caama et son
+adversaire.</p>
+
+<p>Celui-ci, dès que l'antilope se fut détournée, rentra dans les rangs
+et fut relégué à l'arrière-garde. Sa tache était accomplie. Un autre
+lui succéda, avec la mission de continuer ce qu'il avait si bien
+commencé.</p>
+
+<p>L'antilope dévia de nouveau, et de nouveau la meute courut
+obliquement pour la couper.</p>
+
+<p>Quand le second chien fut fatigué, un troisième lui succéda. La
+même man&oelig;uvre fut réitérée à plusieurs reprises, jusqu'à ce que
+l'antilope fut réduite aux abois. Alors, comme s'ils eussent compris
+qu'elle était en leur pouvoir, les chiens renoncèrent à leur stratégies
+pour se précipiter simultanément sur ses traces.</p>
+
+<p>L'antilope caama fit un dernier effort pour s'enfuir; mais, voyant
+que l'agilité lui était inutile, elle se retourna brusquement et se
+mit sur la défensive. L'écume découlait de ses lèvres, et ses yeux
+rouges étincelaient comme des charbons ardents.</p>
+
+<p>Une seconde après les chiens étaient autour d'elle.&mdash;Quelle magnifique
+meute! s'écria Von Bloom. Oh! si j'en avais une semblable!
+Mais pourquoi n'en aurais-je pas? Ces braques sauvages sont susceptibles
+d'être apprivoisés, exercés à la chasse, surtout à celle de
+l'éléphant. J'en ai eu de nombreux exemples; seulement il faut que
+les chiens soient pris jeunes, et comment s'en procurer? Tant qu'il
+ne sont pas en état de bien courir, leurs mères les retiennent dans
+leurs tanières au milieu de rochers inaccessibles. Par quel moyen les
+atteindre?</p>
+
+<p>Les réflections de Von Bloom furent interrompues par l'étonnement
+que lui causa la singulière conduite des chiens sauvages. Il
+avait supposé naturellement qu'ils se jetteraient sur la bête aux
+abois, et la dépèceraient en un clin d'&oelig;il; et pourtant la meute
+s'était arrêtée, comme pour laisser à l'antilope le temps de reprendre
+des forces; quelques chiens même étaient couchés; les autres
+avaient la gueule ouverte et la langue pendante; mais ils ne paraissaient
+avoir nulle envie d'achever leur victime.</p>
+
+<p>Le porte-drapeau était à même de bien observer la situation.
+L'antilope était rapprochée de lui et environnée des chiens. Non-seulement
+ils la laissèrent tranquille, mais, après avoir fait quelques<a name="page_203" id="page_203"></a>
+bonds autour d'elle, ils abandonnèrent la position. Avaient-ils
+peur de ses vilaines cornes? voulaient-ils se reposer avant la curée?
+Le chasseur, que leur attitude surprenait, et qui ne savait à
+quoi s'en tenir, fixa sur eux des regards avides.</p>
+
+<p>Au bout de quelque temps l'antilope eut repris haleine, et, profitant
+de l'éloignement de la meute, elle se dirigea vers une éminence
+dont le versant était une position favorable pour se défendre.
+Aussitôt qu'elle fut lancée, les chiens la poursuivirent, et au
+bout de cinq cents pas ils l'avaient derechef réduite aux abois. Ils
+la laissèrent seule, et elle essaya encore de fuir. Les chiens se
+remirent à sa poursuite, mais en la poussant dans une direction
+nouvelle, du côté des rochers qui formaient la lisière du désert.</p>
+
+<p>La chasse passa près du figuier-sycomore, et toute la famille put
+jouir à l'aise du spectacle. L'antilope courait plus vite que jamais,
+et les chiens ne semblaient pas gagner de terrain sur elle. Il était
+permis de présumer qu'elle finirait par se soustraire à ses infatigables
+persécuteurs.</p>
+
+<p>Les yeux de Von Bloom et de ses enfants suivirent la chasse jusqu'à
+ce que les chiens eussent disparu. Le corps luisant de l'antilope
+se détachait alors comme une tache jaune sur le front brun
+des rochers; mais tout-à-coup la tache jaune disparut aussi: point
+de doute, l'antilope était abattue.</p>
+
+<p>Un étrange soupçon passa dans l'esprit de Von Bloom; il ordonna
+de seller les couaggas, et s'achemina avec Hans et Hendrik,
+vers la place où la caama avait été aperçue pour la dernière fois.</p>
+
+<p>Ils s'approchèrent avec circonspection, et, cachés derrière un
+massif d'arbustes, ils purent observer ce qui se passait.</p>
+
+<p>L'antilope-caama, étendue à douze yards du pied des hauteurs,
+était déjà à moitié dévorée, non par les chiens qui l'avaient chassée,
+mais par leurs petits de différents âges. Ces derniers entouraient le
+cadavre et s'en disputaient en grognant les lambeaux. Quelques-uns
+des chiens qui avaient pris part à la poursuite pantelaient allongés
+sur le sol; mais la plupart avaient disparu, sans doute dans les
+grottes nombreuses qui s'ouvraient le long des rochers.</p>
+
+<p>Il était donc positif que les chiens sauvages avaient conduit l'antilope
+jusqu'à l'endroit où elle devait servir de nourriture à leurs
+petits, et qu'ils s'étaient abstenus de la tuer pour s'épargner la<a name="page_204" id="page_204"></a>
+peine de la traîner. Ces animaux ne possèdent pas, comme ceux
+de l'espèce féline, la faculté de transporter une lourde masse à une
+distance un peu considérable. Leur prodigieux instinct leur avait
+suggéré l'idée de mener leur proie à la place même où sa chair devait
+être consommée. C'était une pratique à laquelle ils avaient l'habitude
+de recourir, comme l'attestaient les os et les cornes de plusieurs
+antilopes amoncelés dans ce charnier.</p>
+
+<p>Les trois chasseurs s'élancèrent sur les petits; mais leur tentative
+échoua. Ces jeunes chiens, aussi rusés que leurs parents, abandonnèrent
+leur repas à l'aspect des étrangers, et s'enfoncèrent dans
+leurs cavernes.</p>
+
+<p>Toutefois ils n'eurent pas assez d'intelligence pour échapper aux
+pièges qu'on leur tendit chaque jour pendant la semaine suivante.
+Au bout de ce temps, on en avait pris plus d'une douzaine, qu'on
+installa dans une niche construite exprès pour eux à l'ombre du
+nwana.</p>
+
+<p>En moins de six mois, plusieurs de ces jeunes élèves avaient été
+dressés à la chasse de l'éléphant, et ils s'acquittaient de leur tâche
+avec le courage et l'habileté qu'on aurait pu attendre de chiens de
+la race la plus pure.<a name="page_205" id="page_205"></a></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XLVIII" id="CHAPITRE_XLVIII"></a>CHAPITRE XLVIII.</h3>
+
+<h4>CONCLUSION</h4>
+
+<p>Pendant plusieurs années Von Bloom mena la vie de chasseur
+d'éléphants. Pendant plusieurs années il logea dans le grand nwana,
+et n'eut pour société que ses enfants et ses domestiques. Ce ne fut
+peut-être pas le temps le moins heureux de leur existence, car ils
+jouirent du plus précieux des biens terrestres, la santé.</p>
+
+<p>Il n'avait pas laissé ses enfants grandir sans instruction, en véritables
+enfants des bois. Il leur avait fait étudier dans le livre de
+la nature bien des choses qu'ils n'auraient pas apprises au collège.
+Il leur avait, en outre, inculqué des principes d'honneur et de
+moralité sans lesquels la meilleure éducation est incomplète. Ils
+étaient élevés à aimer Dieu et à s'aimer les uns les autres; ils
+avaient des habitudes de travail, savaient se suffire à eux-mêmes,
+et possédaient assez de connaissances pour accomplir, en rentrant
+dans la vie civilisée, tous les devoirs qu'elle imposait. En somme,
+ces années d'exil passées dans le désert n'avaient pas été perdues
+et devaient laisser de doux souvenirs.</p>
+
+<p>Toutefois l'homme est né pour la société, et le c&oelig;ur humain,
+quand il n'est pas vicieux, aspire à communiquer avec le c&oelig;ur humain.</p>
+
+<p>L'intelligence surtout, si elle est développée par l'éducation, se
+complaît dans les relations sociales et souffre d'en être privée.</p>
+
+<p>Aussi le porte-drapeau désirait-il revoir le pittoresque district de
+Graaf-Reinet, et s'établir de nouveau au milieu des amis de ses
+jeunes années. Son existence de chasseur avait fini par avoir pour
+lui une sorte d'attrait; mais il était désormais inutile qu'il la prolongeât.</p>
+
+<p>Les éléphants avaient complètement abandonné les environs du
+camp à vingt milles à la ronde. Ils savaient combien le roer était<a name="page_206" id="page_206"></a>
+redoutable; ils avaient appris à craindre l'homme, et les chasseurs
+passaient souvent des semaines entières sans rencontrer un seul
+éléphant. Cette disposition ne préoccupait point Von Bloom, dont les
+idées avaient pris un autre cours. Son unique désir était de retourner
+à Graaf-Reinet, et rien ne l'empêchait de le réaliser. La proscription
+qui l'avait frappé était levée depuis longtemps par l'amnistie générale
+que le gouvernement britannique avait accordée. Ses biens
+ne lui avaient pas été rendus, mais la perte qui lui était sensible
+quelques années auparavant lui était devenue indifférente. Il s'était
+créé une propriété nouvelle, représentée par la pyramide d'ivoire qui
+s'élevait à l'ombre du grand nwana. Il suffisait de la transporter
+au marché pour s'assurer une magnifique fortune.</p>
+
+<p>Von Bloom trouva moyen d'effectuer le transport. On creusa près
+de la passe des hauteurs une vaste fosse où tombèrent plusieurs
+couaggas. Ces animaux sauvages furent dressés, non sans peine,
+à souffrir le harnais et à traîner une voiture. Les roues, qui
+étaient heureusement intactes, tenaient lieu de break. La caisse de
+la charrette fut ensuite descendue, et renouvela connaissance avec
+les roues, ses anciennes compagnes; la couverture de toile étendit
+sur le tout son ombre protectrice. On empila dans l'intérieur les
+croissants blancs et jaunes. Les couaggas furent attelés; Swartboy
+remonta sur le siège, fit claquer son fouet, et les roues, ointes avec
+de la graisse d'éléphant, tournèrent rapidement.</p>
+
+<p>Quelle fut la surprise des bonnes gens de Graaf-Reinet quand un
+beau matin ils virent arriver sur la grande place une charrette
+traînée par douze couaggas, et suivie de quatre cavaliers montés
+sur des animaux de même espèce! Quel fut leur étonnement quand
+ils remarquèrent que le véhicule était rempli de défenses d'éléphant,
+sauf un coin, occupé par une jolie fille aux joues roses, aux
+cheveux blonds! Quelle fut leur joie en apprenant que le père de
+la jolie fille, le propriétaire de l'ivoire, n'était autre que leur ancien
+ami, leur respectable compatriote, le porte-drapeau Von Bloom!</p>
+
+<p>Le chasseur d'éléphants trouva sur la grande place de Graaf-Reinet
+un accueil cordial, et, ce qui avait son importance, des débouchés
+immédiats.</p>
+
+<p>Par un heureux hasard, l'ivoire était en hausse en ce moment. Il
+entrait dans la composition de certains bijoux dont j'ai oublié le<a name="page_207" id="page_207"></a>
+nom, et qui étaient à la mode en Europe. Von Bloom trouva donc à
+échanger sa provision contre de l'argent comptant, à un prix presque
+double de celui qu'il s'attendait à recevoir.</p>
+
+<p>Il avait recueilli une quantité d'ivoire trop considérable pour la
+transporter en un seul voyage. Il retourna au nwana, près duquel
+il avait caché le reste des défenses, et les ramena à Graaf-Reinet,
+où elles étaient vendues d'avance.</p>
+
+<p>Von Bloom était redevenu riche. La fortune qu'il avait réalisée en
+espèces sonnantes lui permit de racheter son ancien domaine, et d'y
+mettre les meilleures races de chevaux, de b&oelig;ufs et de moutons.
+Ses affaires prospérèrent; il obtint la confiance du gouvernement,
+qui, après l'avoir réintégré d'abord dans ses fonctions de porte-drapeau,
+le promut à la dignité de landdrost ou magistrat en chef
+du district.</p>
+
+<p>Hans poursuivit au collège du Cap le cours de ses études. L'impétueux
+Hendrik embrassa la profession qui lui convenait le mieux
+et obtint une lieutenance dans les carabiniers à cheval de la colonie.</p>
+
+<p>Le petit Jean fut mis à l'école, et la belle Gertrude, en attendant
+qu'elle fût en âge de s'établir, fit avec grâce les honneurs de la
+maison paternelle.</p>
+
+<p>Comme par le passé, Totty gouverna la cuisine; Swartboy,
+devenu un homme important, fit claquer son fouet plus que jamais
+et soumit à son jambok les b&oelig;ufs à longues cornes du riche
+landdrost.</p>
+
+<p>Plus tard, mes chers lecteurs, si nous faisons une nouvelle tournée
+dans le pays des boors, nous y retrouverons encore le digne Von
+Bloom, le Bosjesman et les enfants des bois.</p>
+
+<p class="c">FIN DES ENFANTS DES BOIS.</p>
+
+<p><a name="page_208" id="page_208"></a></p>
+
+<p><a name="page_209" id="page_209"></a></p>
+
+<h2>
+<a name="NOTICE" id="NOTICE"></a>NOTICE<br />
+<br />
+SUR<br />
+<br />
+LE CAP DE BONNE-ESPÉRANCE<br />
+<br />
+PAR LE TRADUCTEUR<br />
+</h2>
+
+<h3><a name="I" id="I"></a>I</h3>
+
+<h4>PRÉAMBULE</h4>
+
+<p><i>Les Enfants des bois</i> se rattachent à la série d'ouvrages dont le
+<i>Robinson suisse</i> est le type, et qui ont pour but d'encadrer dans un
+récit romanesque des notions de géographie et d'histoire naturelle.
+Il est bon de faire remarquer toutefois en quoi le capitaine Mayne
+Reid a une supériorité incontestable sur ses devanciers. Ceux-ci empruntent
+leurs matériaux à des livrets de zoologie, de botanique ou
+de cosmographie: c'est Buffon, c'est Daubenton, Cuvier, Lacépède,
+Jussieu ou Malte-Brun qu'ils accommodent à leur guise. Leur travail<a name="page_210" id="page_210"></a>
+se réduit à combiner ingénieusement des observations antérieures,
+auxquelles ils donnent une forme nouvelle sans y rien ajouter.
+Le capitaine Mayne Reid, au contraire, peint d'après nature;
+il décrit ce qu'il a vu. Quand il met en action des animaux, c'est
+qu'il les a étudiés, non pas dans les livres ou dans les collections
+zoologiques, mais au milieu de vastes forêts, dans les solitudes
+dont ils ont encore la possession presque exclusive. Notre auteur,
+loin de copier les écrivains antérieurs, rectifie leurs inexactitudes,
+et révèle des particularités assez curieuses pour pouvoir être consulté
+avec avantagé, même par les savants.</p>
+
+<p>Il serait donc superflu de parler après le capitaine Mayne Reid
+des productions du règne animal et du règne végétal dans l'Afrique
+du Sud; mais il nous a semblé qu'il n'était pas sans intérêt de
+compléter sa narration par quelques détails sur le théâtre de la
+scène et sur l'histoire des pays où vivent ses héros.</p>
+
+<h3><a name="II" id="II"></a>II</h3>
+
+<p>Limites de la colonie du Cap.&mdash;A-t-elle été connue des anciens?&mdash;Expédition de Barthélémy
+Diaz.&mdash;Voyage de Vasco de Gama.&mdash;Joâo de Infante.&mdash;Les Hottentots.&mdash;Les Portugais
+renoncent à coloniser le Cap.</p>
+
+<p>La colonie du cap de Bonne-Espérance, située à la pointe méridionale
+de l'Afrique, s'étend entre les 29° 50" et 35° de latitude nord,
+et les 15° et 26° de latitude est. Elle est bordée au nord par la Hottentotie
+indépendante, au sud par l'océan méridionale, à l'est par
+la Cafreria, à l'ouest par l'océan Atlantique.</p>
+
+<p>Cette contrée, à laquelle le développement du commerce a donné
+tant d'importance depuis le seizième siècle, était-elle connue des<a name="page_211" id="page_211"></a>
+anciens? Il résulterait de quelques fragments de Possidonius et de
+Cornelius Nepos que la circumnavigation de l'Afrique avait été accomplie
+par les Tyriens, par le Carthaginois Hannon et par Eudoxe
+de Cyzique; toutefois leurs expéditions, si elles réussirent, ne furent
+pas accomplies dans des conditions assez favorables pour qu'ils trouvassent
+des imitateurs. Quelques érudits surent peut-être qu'il était
+possible de doubler la pointe de l'Afrique australe; mais le succès
+d'une pareille entreprise était purement accidentel. Une découverte
+n'est réelle que lorsqu'elle accroît efficacement le domaine et la
+puissance de l'homme. Des Asiatiques, voguant au hasard ou poussés
+par les vents, ont pu traverser la mer Pacifique et venir peupler
+quelques parties du continent américain; mais ils n'avaient
+aucun moyen de regagner leur patrie, et si quelques-uns parvinrent
+à en retrouver la route, ils perdirent celle des régions inconnues
+dont le hasard leur avait révélé l'existence. C'est donc à tort
+qu'on dispute à Cristophe-Colomb le mérite et l'honneur d'avoir
+frayé le chemin du nouveau monde.</p>
+
+<p>C'est à tort aussi qu'on dispute aux navigateurs portugais du
+quinzième siècle le mérite et l'honneur d'avoir doublé les premiers
+la pointe méridionale de l'Afrique. En admettant avec quelques auteurs
+que, sous le règne du Pharaon Nekoh, les Phéniciens aient
+fait le tour de l'Afrique, il est certain qu'ils ne le recommencèrent
+pas. Le Perse Sataspes, criminel auquel Xerxès avait accordé la vie,
+à la condition qu'il renouvellerait cet exploit, recula devant les
+obstacles, et, plutôt que de les affronter, revint avec résignation subir
+le supplice du pal. Il n'y a point de découverte tant que le pays
+nouveau n'est pas mis en communication régulière avec le pays
+ancien.</p>
+
+<p>Le grand cap africain ne fut reconnu d'une manière utile et pratique
+qu'en 1486. Au mois d'août de cette année, Jean II, roi de
+Portugal, fit fréter deux navires de cinquante tonneaux chacun et
+un aviso, pour explorer la côte d'Afrique. Le commandement de<a name="page_212" id="page_212"></a>
+l'expédition fut confié à Barthélémy Diaz, qui, battu par des vents
+furieux, doubla le Cap sans s'en douter et poursuivit sa route jusqu'aux
+îles de la Croix, situées dans la baie de Lagoa. A son retour,
+au milieu d'une effroyable tempête, il détermina la position de la
+baie et des montagnes du Cap. Il avait été tellement frappé des dangers
+qui l'avaient accablé à la hauteur de l'extrémité sud de l'Afrique,
+qu'il proposa de la nommer cap des Tempêtes, <i>cabo Tormentoso</i>
+ou <i>cabo de Todos Tormentos</i>; mais, persuadé qu'en la doublant
+on avait fait un pas décisif sur le chemin des Indes, on voulut la
+désigner sous le nom de cap de Bonne-Espérance, <i>cabo de Bouna-Esperanza</i>.</p>
+
+<p>Emmanuel, successeur de Jean II, mit trois vaisseaux et cent
+soixante hommes d'équipage à la disposition de Vasco de Gama,
+qui, en 1497, doubla le Cap pour se rendre aux Indes; mais ni lui
+ni Diaz ne descendirent sur le sol africain. Ce fut un autre navigateur
+portugais qui aborda le premier au Cap, en 1498. Il s'appelait
+Joâo de Infante, et nous ne savons pourquoi d'anciennes
+relations lui ont donné le nom de rio del Elephanter, qui est celui
+d'une rivière. D'après les renseignements qu'il recueillit, l'occupation
+de la côte africaine fut décidée à Lisbonne, mais elle ne se
+réalisa pas. Les hommes chargés de fonder l'établissement furent
+effrayés de l'aspect farouche et des m&oelig;urs barbares des aborigènes.
+C'étaient les Gaiquas, que les Hollandais nommèrent plus tard
+Hottentots, en les entendant chanter une chanson dont le refrain
+était <i>Hottentottum brokana</i>. Ils se divisaient en tribus, dont les
+principales, suivant les vieilles cartes, étaient les Garinhaiquas, les
+Sussaquas, les Nessaquas, les Obiquas, les Sonquas, les Khirigriquas,
+les Houteniquas, les Attaquas, etc.</p>
+
+<p>Ces sauvages avaient le teint basané, les pommettes saillantes,
+le nez fortement épaté, les narines d'une largeur énorme, la chevelure
+laineuse. Ils ne savaient point cultiver la terre, mais ils
+élevaient des troupeaux et chassaient les animaux, qu'ils tuaient<a name="page_213" id="page_213"></a>
+avec des flèches empoisonnées, et dont ils enlevaient la partie
+blessée avant de les manger. Leurs huttes, de forme ovale, étaient
+faites avec des pieux recourbés qu'ils couvraient de nattes ou de
+peaux. Il leur était impossible de s'y tenir debout, et ils y vivaient
+accroupis ou couchés. Ils reconnaissaient un être suprême, qu'ils
+appelaient Gounga Tekquoa (le dieu de tous les dieux), et auquel
+ils offraient des bestiaux en sacrifice. Ils regardaient la lune
+comme un Gounga inférieur et admettaient une divinité malfaisante,
+Kham-ouna, le génie du mal. Ils croyaient que les premiers
+parents, ayant offensé le grand Dieu, étaient punis dans leur
+postérité. Ils croyaient aussi, selon Kolben, que ces premiers
+parents s'appelaient Noh et Hingnoh; qu'ils étaient rentrés en Afrique
+par une petite lucarne, et avaient enseigné à leurs enfants
+l'art d'élever les bestiaux: traditions qui ont une vague mais frappante
+concordance avec celles de la Bible.</p>
+
+<p>Chaque tribu se subdivisait en kraals, en villages, dont les principaux
+fonctionnaires étaient le konquer ou chef militaire, le juge,
+le médecin ou sorcier et le prêtre.</p>
+
+<p>La saleté des Hottentots, leur langage rauque et inarticulé, leurs
+physionomies stupides, leurs longues zagaies, les firent prendre
+par les Portugais pour des anthropophages. Après avoir abattu sur
+le continent quelques pièces de gibier, les colons envoyés par le
+roi Emmanuel se retirèrent dans une île de la baie, et se rembarquèrent
+dès que le temps fut favorable.</p>
+
+<p>Une douloureuse catastrophe acheva de faire abandonner au
+Portugal ses projets de colonisation. François d'Almeyda, vice-roi
+des Indes, relâcha au Cap en 1509; des matelots qu'il envoya à
+terre pour se procurer des vivres au moyen d'échanges furent
+repoussés; il voulut les venger et fut tué avec soixante-quinze des
+siens. Deux ans plus tard, un détachement portugais descendit
+sur la même plage avec une pièce de canon chargée à mitraille, et<a name="page_214" id="page_214"></a>
+décima les indigènes qui étaient accourus en foule à la rencontre
+des étrangers.</p>
+
+<h3><a name="III" id="III"></a>III</h3>
+
+<p>Voyage des Anglais et des Hollandais au Cap de Bonne-Espérance.&mdash;Fondation
+de la colonie.&mdash;Hostilités avec les Indigènes.</p>
+
+<p>A la fin du seizième siècle et au commencement du dix-septième,
+les Anglais et les Hollandais commencèrent à faire escale au cap
+de Bonne-Espérance. Le capitaine Raymond y relâcha en 1591;
+le chevalier de Lancastre en 1601; Henri Middleton en 1604 et
+1610; Davis et Michelburn en 1605. Les auteurs anglais assurent
+même que deux officiers de leur nation, Humphrey Fitz-Hubert et
+Andrew Schillinge, prirent possession de la contrée, le 3 juillet 1620,
+au nom du roi Jacques 1<sup>e</sup>.</p>
+
+<p>Les bâtiments de la compagnie hollandaise des Indes orientales,
+constituée vers l'an 1600, explorèrent le Cap à plusieurs reprises.
+L'amiral Georges Spielberg, parti de Veer en Zélande avec trois
+vaisseaux, le 5 mai 1601, mouilla, au mois d'octobre de la même
+année, dans la baie du Cap, et la nomma baie de la Table, à cause
+de la haute montagne qui la domine, et dont le sommet est un
+vaste plateau horizontal. Un autre voyage fut entrepris en 1604;
+on essaya de lier des relations avec les Hottentots mais ils inspirèrent
+aux Hollandais comme aux Portugais une insurmontable répugnance.
+Comment s'entendre avec des êtres qui, suivant la relation
+qui nous a été laissée de ce voyage, «gloussaient comme des coqs
+d'Inde?» Les habitants du Cap, dit Van Rechteren, qui les visita
+en 1629, mènent une vie si déréglée qu'elle approche de celle des<a name="page_215" id="page_215"></a>
+bêtes. Tout ce qu'ils mangent est cru: chair, poisson, entrailles,
+peaux, ils dévorent tout dès que les bêtes sont mortes. Ils vont
+nus, hommes et femmes n'ayant qu'un petit morceau de peau, pas
+plus large que la main, pour se couvrir. Il ne paraît pas qu'il y ait
+parmi eux aucune loi, ni police, ni religion.»</p>
+
+<p>Ce ne fut qu'en 1648 que Jean-Antoine Van Riebeck, chirurgien
+d'une flotille hollandaise, conçut l'idée de fonder au Cap une colonie.
+Il avait remarqué que les indigènes, malgré leur physionomie
+hideuse et leur civilisation rudimentaire, avaient des m&oelig;urs beaucoup
+plus douces qu'on ne le supposait. Il présenta une requête à
+la compagnie hollandaise des Indes, qui mit à sa disposition trois
+navires, tandis que les Etats généraux lui conférèrent le titre de
+gouverneur général.</p>
+
+<p>En arrivant au Cap, Van Riebeck s'aboucha avec les sauvages
+qu'on réputait si terribles, leur distribua des marchandises dont la
+valeur totale s'élevait à quinze mille florins, et en obtint la concession
+du territoire compris entre la baie de Saldanna et la baie de
+Nissel, avec la facilité de s'étendre fort avant dans l'intérieur du
+pays.</p>
+
+<p>Van Riebeck n'occupa d'abord que les environs de la baie de la
+Table, au fond de laquelle fut assise la ville nouvelle, avec un fort
+pentagonal pour la protéger. Quoique les colons fussent encore en
+petit nombre, il créa une administration complète, composée d'un
+grand conseil, d'un collége de justice, d'un tribunal secondaire,
+d'une cour des mariages, d'une chambre des orphelins et d'un conseil
+ecclésiastique.</p>
+
+<p>Une concession de soixante acres de terre fut offerte à quiconque
+voudrait s'établir dans la colonie, avec droit de propriété et de
+succession, à la condition que, dans l'espace de trois ans, il se
+mettrait en état non-seulement de subsister sans secours, mais encore
+de contribuer à l'entretien de la garnison. La compagnie
+n'exigea d'abord des cultivateurs aucune redevance; elle leur fournit<a name="page_216" id="page_216"></a>
+même à crédit des bestiaux, des semences, des instruments aratoires.
+Elle leur donna des femmes qui furent recrutées dans les
+communautés d'orphelines et autres maisons de charité. Enfin, on
+accorda aux nouveaux habitants la liberté de disposer de leurs
+terres au bout de trois ans, s'ils étaient tentés de revenir en
+Europe.</p>
+
+<p>Ces avantages séduisirent un grand nombre d'aventuriers, auxquels
+il ne fut pas, toutefois, permis d'en jouir en paix. Les indigènes
+s'inquiétèrent de l'invasion des Européens, et commencèrent
+à la combattre. Les Hottentots, que les Hollandais appelaient
+<i>Kaapmans</i> (hommes du Cap), vivaient en bonne intelligence avec
+les colons, mais les Bosjesmans (hommes des bois ou des taillis),
+repoussant toute alliance avec l'étranger, rôdaient sur les frontières,
+surprenaient les habitations et y portaient le meurtre et l'incendie.
+Ils avaient soin de choisir pour leurs expéditions les temps
+de pluie et de brouillard, tant parce qu'ils dissimulaient mieux
+leur marche, que parce qu'ils avaient remarqué que les armes à
+feu étaient moins redoutables. Leurs déprédations redoublèrent en
+1659, sous la direction de deux chefs, Garahinga et Homoa. Ce
+dernier, que les Hollandais nommaient Doman, avait passé cinq ou
+six ans à Batavia, et depuis son retour au Cap avait longtemps
+vécu dans la ville, mais il avait disparu tout à coup, et on le revit
+à la tête d'une bande nombreuse de ses compatriotes, auxquels
+il enseigna le maniement des armes à feu.</p>
+
+<p>La guerre avait éclaté au commencement de mai. Dans le courant
+d'août, une chaude escarmouche s'engagea entre des cavaliers
+hollandais et des Hottentots, dont l'un, nommé Epkamma,
+eut la jambe fracassée et la gorge percée d'une balle. On le transporta
+mourant au fort, et on lui demanda quels motifs avait sa
+nation pour attaquer les Hollandais.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, répondit-il, avez-vous semé et planté nos terres?
+Pourquoi les employez-vous à nourrir vos troupeaux, et nous<a name="page_217" id="page_217"></a>
+ôtez-vous ainsi notre propre nourriture? Si nos tribus vous font la
+guerre, c'est pour tirer vengeance des injures qu'elles ont reçues.
+Pouvons-nous souffrir qu'il nous soit interdit d'approcher des pâturages
+que nous avons si longtemps possédés? Pouvons-nous souffrir
+que, sans se croire obligés à la moindre reconnaissance envers nous,
+des usurpateurs se partagent nos domaines? Si vous aviez été traités
+de la sorte, que feriez-vous?</p>
+
+<p>Epkamma ne succomba qu'au bout de six jours à ses blessures.
+Voyant les Hollandais animés de dispositions pacifiques, il leur
+conseilla de s'adresser à Gogasoa, konquer auquel obéissaient les
+Garinhaiquas. L'avis parut bon à suivre; mais une première
+démarche fut inutile, et jusqu'à la fin de l'année les habitations
+furent saccagées, les fermiers massacrés, les bestiaux enlevés
+presque à la vue du fort.</p>
+
+<p>Cependant un revirement subit s'opéra dans les dispositions des
+Hottentots. Au mois de février 1660, un chef de kraal, nommé
+Khery, accompagné de Kamsemoga, qui avait vécu quelque temps
+parmi les Européens, vint au Cap avec une suite nombreuse. Il
+demanda que les relations fussent rétablies entre les tribus et les
+colons, et pria le gouverneur d'accepter treize b&oelig;ufs et vaches
+comme gage d'amitié. Il fut convenu que les Hollandais restreindraient
+leurs défrichements au terrain que l'on pouvait parcourir
+en trois heures à partir du fort. Peu de jours après, Gogasoa,
+konquer des Garinhaiquas, fut amené par Khery, et confirma
+le traité, qui fut fidèlement observé pendant plusieurs années.<a name="page_218" id="page_218"></a></p>
+
+<h3><a name="IV" id="IV"></a>IV</h3>
+
+<p>Fondation des districts de Stellenboschen et Drakenstein.&mdash;Protestants français établis au
+Cap.&mdash;District de Waweren.&mdash;Opinion de Georges Anson sur la colonie.</p>
+
+<p>En 1679, Simon Van der Stell, dixième successeur de Van Riebeck,
+sans chercher à empiéter sur le territoire des Hottentots, entreprit
+le défrichement d'une contrée boisée, qui forma le district de Stellenboschen.
+Van der Stell entretint de bonnes relations avec les
+indigènes; mais il essaya vainement de faire pénétrer chez eux
+les lumières de la civilisation occidentale. Il avait recueilli un
+jeune Hottentot, qu'il fit élever dans la religion chrétienne, et
+auquel il donna des maîtres de toute espèce. L'enfant apprit plusieurs
+langues, et dès son adolescence, il put être utilement employé par
+un agent de la Compagnie dans un des comptoirs de l'Inde. Cet
+agent étant mort, le jeune commis revint au Cap, et aussitôt après
+son arrivée reprit le chemin du kraal de ses pères. Dès qu'il y fut,
+ses instincts se réveillèrent; il jeta son costume d'emprunt pour
+endosser le kaross de peau de mouton. Il retourna au fort, et
+remettant ses anciens habits à Van der Stell:&mdash;Monsieur, lui
+dit-il, je renonce pour toujours au genre de vie que vous m'aviez
+fait embrasser; ma résolution est de suivre jusqu'à la mort la religion
+et les usages de mes ancêtres; je garderai en mémoire de vous
+le collier et l'épée que vous m'avez donnés: mais trouvez bon que
+j'abandonne tout le reste.</p>
+
+<p>Sans attendre la réponse du gouverneur, il s'enfuit, et on ne le
+revit plus.<a name="page_219" id="page_219"></a></p>
+
+<p>Simon Van der Stell avait été desservi auprès de la Compagnie
+hollandaise des Indes et des Etats généraux de Hollande. Il fut
+maintenu dans son poste, grâce aux démarches du baron Van Rheeden,
+seigneur de Drakenstein, dans la Gueldre. En reconnaissance,
+Van der Stell donna le nom de Drakenstein à un nouveau district
+qui fut peuplé par des ouvriers, la plupart allemands, au service
+de la Compagnie. Des terres y furent distribuées, en 1675, à des
+protestants français réfugiés, qui y introduisirent avec succès la
+culture de la vigne.</p>
+
+<p>D'après la relation du capitaine anglais Cowley, qui relâcha au
+Cap en juin 1686, la ville du Cap (Kaapstad) n'avait qu'une centaine
+de maisons, auxquelles on avait donné peu d'élévation, afin de les
+soustraire à la fureur des ouragans.</p>
+
+<p>François Leguat, protestant, chassé de France par la révocation
+de l'édit de Nantes, visita le Cap en 1691. La capitale de la colonie
+était alors un bourg d'environ trois cents maisons, bâties en pierres
+et tenues avec une propreté hollandaise. Les rues étaient tirées au
+cordeau. Le gouverneur logeait, avec cinq cents hommes de garnison,
+dans un fort pentagonal construit à droite de la baie. Le jardin de
+la Compagnie, entretenu avec soin, avait des allées d'orangers et
+de citronniers. On y avait acclimaté différentes espèces d'arbres
+fruitiers d'Europe, tels que les poiriers, les pommiers, la vigne, le
+coignassier, le pêcher, l'abricotier.</p>
+
+<p>François Leguat ne négligea pas de rendre visite à ses coreligionnaires
+expatriés. «A dix lieues du Cap, dans les terres, il y a, dit-il,
+une colonie qu'on appelle Draguestein. Elle est d'environ trois
+mille personnes, tant Hollandais que Français, protestants réfugiés.
+Lorsque nos pauvres frères du Cap eurent formé le dessein de s'aller
+établir dans ce pays, on les gratifia en Hollande d'une somme considérable,
+pour les mettre en état de faire le voyage; on les transporta
+sans qu'il leur en coûtât rien; et quand ils furent arrivés, on leur
+donna autant de terre qu'ils en voulaient. On leur fournit aussi des<a name="page_220" id="page_220"></a>
+instruments d'agriculture, des vivres et des étoffes; tout cela sans
+tribut annuel et sans intérêts: mais à condition de rembourser quand
+ils en auraient acquis les moyens. On fit aussi une collecte considérable
+pour eux à Batavia, et cette somme leur a été distribuée à
+proportion de leurs nécessités.</p>
+
+<p>»Nos réfugiés font travailler les Hottentots à la moisson, à la
+vendange et à tout ce qu'ils veulent, pour un peu de tabac et du
+pain. Comme ils ont permission de chasser, la nourriture ne leur
+coûte presque rien. Il n'y a que le bois qui est un peu rare, mais
+cela ne tire pas à grande conséquence, parce que le climat étant
+chaud, il ne faut du feu que pour la cuisine. Chacun peut bien
+penser que n'y ayant point de commencements sans quelques
+difficultés, ces bonnes gens ont eu de la peine d'abord; mais ils
+ont été très-charitablement secourus; et enfin Dieu a si bien béni
+leur labeur, qu'ils sont généralement tous à leur aise. Il y en a
+même qui sont devenus riches.</p>
+
+<p>»Un de ces réfugiés, nommé Taillefer, né à Château-Thierry,
+fort honnête homme et homme d'esprit, a un jardin qui peut assurément
+passer pour beau. Rien n'y manque, et tout est d'un ordre,
+d'une symétrie et d'une propreté charmante. Il a aussi une basse-cour
+bien remplie, et une grande quantité de b&oelig;ufs, de moutons
+et de chevaux, qui, à la manière du pays, paissent toute l'année
+dehors, et y trouvent abondamment leur nourriture, sans qu'il faille
+faire provision de foin, ce qui est extrêmement commode. Ce galant
+homme reçoit parfaitement bien ceux qui vont le voir, et il les régale
+à merveille. Son vin est le meilleur du pays, et approche de nos
+petits vins de Champagne.</p>
+
+<p>»A mettre tout ensemble, il est certain que le Cap est un charmant
+refuge pour les pauvres protestants français. Ils y goûtent
+paisiblement leur bonheur, et vivent dans une heureuse société
+avec les Hollandais, qui sont, comme on sait, d'un humeur franche
+et bienveillante.»<a name="page_221" id="page_221"></a></p>
+
+<p>En 1701, sous l'administration de Guillaume Van der Stell, fut
+créé un quatrième district, qui prit le nom de la famille Waweren,
+d'Amsterdam, à laquelle le gouverneur était allié. Ces districts,
+isolés d'abord par la difficulté des communications, se rapprochèrent
+par degrés les uns des autres. Les cultures s'étendirent; les grands
+établissements ruraux se multiplièrent; le commerce se développa.
+La colonie jouissait d'une grande prospérité lorsque l'amiral anglais
+Georges Anson, pendant son voyage autour du monde, mouilla
+dans la baie de la Table, le 11 mars 1744. «Les Hollandais, dit-il,
+n'ont pas dégénéré de l'industrie naturelle à leur nation, et ils ont
+rempli le pays qu'ils ont défriché de productions de plusieurs espèces,
+qui y réussissent pour la plupart mieux qu'en aucun lieu du monde,
+soit pour la bonté du terrain, soit à cause de l'égalité des saisons.
+Les vivres excellents qu'on y trouve et les eaux admirables, rendent
+cet endroit le meilleur lieu de relâche qui soit connu pour les
+équipages fatigués par des voyages de longs cours. Le chef d'escadre
+y resta jusqu'au commencement d'avril, et fut charmé des agréments
+et des avantages de ce pays, de la pureté de l'air et de la
+beauté du paysage; tout cela animé, pour ainsi dire, par une
+colonie nombreuse et policée.»</p>
+
+<p>Chaque district était administré par un landdrost (intendant de
+la terre), avec l'assistance de hemraaden ou conseillers. Chaque
+canton avait pour chef un <i>veld-cornet</i>, titre que nous avons traduit
+par porte-drapeau, faute de meilleur équivalent. Ce magistrat
+civil et militaire remplissait des fonctions municipales, et commandait
+la milice bourgeoise quand elle était appelée à marcher contre
+les Bosjesmans.</p>
+
+<p>Le district de Zwellendam fut établi en 1770; et celui de Graaf-Reinet
+formé en 1786, par le gouverneur de Van der Graaf.<a name="page_222" id="page_222"></a></p>
+
+<h3><a name="V" id="V"></a>V</h3>
+
+<p>Colonie du Cap depuis 1789.&mdash;Occupation du Cap par les Anglais.&mdash;Etat actuel.&mdash;Villes
+principales.&mdash;Détails topographiques.</p>
+
+<p>A l'époque de la révolution française, la colonie du Cap était
+assez puissante pour songer à s'affranchir de la métropole. Elle travaillait
+à se constituer en république indépendante, lorsqu'en 1795,
+une flotte anglaise parut dans la baie False. Un détachement du
+78<sup>e</sup> régiment et un corps de marins débarquèrent sous les ordres du
+général Craig, s'emparèrent de plusieurs points fortifiés, et s'y
+maintinrent jusqu'à l'arrivée d'un corps d'armée considérable,
+amené par sir Alured-Clarke. Les colons capitulèrent, et les Anglais
+occupèrent sans coup férir Kaapstad, qui devint Cape-Town. Pour
+se concilier les vaincus, ils s'attachèrent à leur assurer les bienfaits
+d'une bonne administration; et quand, en vertu du traité d'Amiens,
+la colonie fut rendue aux descendants de ceux qui l'avaient fondée,
+le trésor public avait un excédant de recettes d'environ trois cent
+mille rycksdales.</p>
+
+<p>Des forces navales, commandées par sir David Baird et sir Howe
+Popham, reconquirent Cape-Town en 1804.</p>
+
+<p>En 1806, le vaisseau le <i>Marengo</i> et la frégate la <i>Belle-Poule</i>,
+sous les ordres du contre-amiral Lincis, croisèrent vainement dans
+les parages du Cap en cherchant l'occasion d'en chasser les Anglais.
+L'occasion ne se présenta pas, et, sacrifiant le plus faible
+au plus fort, les puissances signataires des traités de 1815 n'hésitèrent
+pas à dépouiller la Hollande au profit de la Grande-Bretagne.<a name="page_223" id="page_223"></a>
+Les <i>boors</i> ou cultivateurs hollandais opposèrent une
+héroïque, mais stérile résistance à la domination qu'on leur infligeait.</p>
+
+<p>La colonie du Cap comprend actuellement environ 14,800 lieues
+carrées géographiques. Elle se compose des districts du Cap, de
+Graaf-Reinet, d'Albany, de Sommerset, de Woicester, de Zwellendam,
+de George, de Beaufort, de Stellenbosh, de Clanwilliam, et
+d'Uitenhagen. La population est évaluée à plus de deux cent mille
+âmes, dont cent mille blancs, soixante mille noirs ou mulâtres
+affranchis, trente mille Hottentots et dix mille Malais.</p>
+
+<p>Cape-Town, capitale de la colonie, compte environ cinquante
+mille habitants. Toutes les principales puissances de l'Europe y ont
+des consuls, et la ville est dotée de toutes les institutions des grandes
+cités européennes. On y a créé, en 1829, un collège où l'on
+enseigne le latin, le grec, l'anglais, l'allemand, le français, les
+mathématiques, l'astronomie, le dessin, etc. Cape-Town possède
+encore plusieurs églises protestantes, une cathédrale catholique, un
+temple de francs-maçons hollandais, une riche bibliothèque, un
+observatoire, un jardin botanique. La société littéraire et scientifique
+de l'Afrique méridionale a fondé à Cape-Town un muséum
+d'histoire naturelle qu'enrichissent sans cesse d'infatigables travaux.
+Le mouvement intellectuel de la colonie est attesté par de
+nombreuses associations bibliques, médicales, agricoles, philanthropiques,
+et par la publication de plusieurs journaux politiques,
+scientifiques ou littéraires.</p>
+
+<p>Une bourse, une chambre de commerce, la banque du cap de
+Bonne-Espérance, la banque de l'Afrique méridionale, les banques
+coloniales de l'Union, de l'Epargne, témoignent de l'activité commerciale
+de ce riche pays. Des laines brutes, de l'ivoire, des plumes
+d'autruche, des cuirs, des peaux de léopard et de lion, du guano,
+de l'aloès, des vins blancs, dit madères du Cap, sont ses principaux
+objets d'exportation.<a name="page_224" id="page_224"></a></p>
+
+<p>La ville est régulière, bien bâtie et éclairée au gaz. La baie du
+Cap (<i>Table-bay</i>), fermée d'un côté par une chaîne de montagnes et
+de l'autre par une langue de terre, semble devoir être un asile
+sûr; mais d'impétueuses rafales y harcellent les vaisseaux et les
+poussent parfois à la côte. En définitive, le roi Jean II a imposé au
+Cap une qualification moins convenable que celle que Barthélémy
+Diaz avait adoptée.</p>
+
+<p>Les autres villes remarquables de la colonie sont Graham's-Town,
+chef-lieu du district d'Albany; Constance, dont les vins sont
+célèbres; Simon's-Town, sur la baie False, station navale commandée
+par un commodore, et où les navires trouvent pendant l'hiver
+un abri contre les vents du nord-ouest.</p>
+
+<p>Le chef-lieu du district de Graaf-Reinet est situé à cinq cents
+milles (640 kilomètres) du Cap, sur les bords de la Rivière Sondag.
+Barrow, secrétaire particulier de lord Macartney, gouverneur du
+Cap en 1797, a laissé la plus triste description de cette localité, où
+il se rendit pour réinstaller le landdrost, que les boors avaient
+chassé. «Ce n'est, dit-il, qu'un assemblage de huttes de terre isolées,
+rangées en deux files, et laissant entre elles une espèce de
+rue. A l'un des bouts est la maison du landdrost, dont l'architecture
+n'a rien de brillant. Les cabanes qu'on avait construites pour
+y placer les bureaux de l'administration tombent en ruines, ou
+sont tout à fait écroulées. La prison est également construite en
+terre et couverte en chaume; mais cet édifice est si peu convenable à
+l'usage auquel on le destine, qu'un déserteur anglais qu'on y avait
+enfermé s'échappa pendant la nuit en passant au travers du
+toit.</p>
+
+<p>Les hôtes qui habitent ces masures ont des visiteurs fort incommodes:
+ce sont d'une part des termès ou fourmis blanches, qui
+minent le plancher d'argile et dévorent tout ce qu'elles rencontrent,
+excepté le bois; et d'un autre côté des chauves-souris, qui, cachées<a name="page_225" id="page_225"></a>
+pendant le jour, envahissent pendant la nuit les habitations.
+Il n'est pas possible d'y conserver de la lumière.</p>
+
+<p>»Le village de Graaf-Reinet n'est guère habité que par des ouvriers
+ou par des employés subalternes du landdrost. Son aspect
+est plus misérable que celui de la dernière bicoque de France ou
+d'Angleterre. On ne peut s'y procurer qu'avec une difficulté extrême
+les choses les plus nécessaires à la vie. Les habitants n'ont ni vin
+ni bière; ils sont réduits à boire de l'eau. Ce n'est pas la terre
+qui manque, mais l'industrie pour la cultiver.»</p>
+
+<p>Les progrès considérables accomplis depuis 1797 jusqu'en 1856
+ont complètement transformé Graaf-Reinet. C'est maintenant une
+jolie ville, dont les maisons ne manquent pas d'élégance, et dont
+les environs sont couverts de riches établissements agricoles.</p>
+
+<p>Graaf-Reinet, comme tous les autres districts, est en rapport
+journalier avec Cape-Town. Les journaux et les correspondances
+circulent rapidement dans toute la colonie. La poste est desservie
+par les boors établis près des grandes routes, à l'aide de leurs domestiques
+hottentots, et moyennant une indemnité proportionnelle
+à la distance parcourue.</p>
+
+<p>Les routes de la colonie sont bien entretenues, et il faut qu'elles
+le soient pour résister au passage de grands véhicules comme celui
+où voyage et loge la famille Von Bloom. La description qu'en fait
+Mayne Reid n'a rien d'ailleurs d'exagéré; en voici une qui la corrobore
+en tout point. «C'est un spectacle curieux, dit M. Jacques
+Arago, que de voir un Cafre ou un Hottentot, serviteur d'un colon,
+et conduisant un de ces immenses chariots chargés de provisions,
+de meubles et même de petites pièces de canon, de la ville à une
+maison de campagne, ou d'une petite plantation au grand marché
+de la ville. Dix-huit buffles, attelés deux par deux, conduisent la
+lourde machine roulante; un coureur les précède; ils vont au galop;
+mais ce qu'il faut admirer surtout, c'est la merveilleuse adresse
+du conducteur, du cocher principal, assis en avant du chariot, armé<a name="page_226" id="page_226"></a>
+d'un fouet dont le manche n'a pas plus de deux pieds, et la
+lanière pas moins de soixante. Il stimule les quadrupèdes, et atteint,
+dès qu'un frissonnement de ceux-ci l'indique, la mouche qui les
+harcèle. Au premier ou au second coup, l'insecte importun est écrasé
+sur la bête. L'automédon africain qui manquerait trois fois sa victime
+serait déclaré indigne de conduire ces immenses voitures, dont
+nos omnibus ne donnent qu'une imparfaite idée.»</p>
+
+<p>Le sol de la colonie du Cap est très-accidenté; elle est coupée
+par plusieurs chaînes de montagnes élevées qui s'étendent de l'est
+à l'ouest, à l'exception d'une seule qui se dirige au nord, en suivant
+la côte occidentale.</p>
+
+<p>La première grande chaîne de l'est à l'ouest est bordée d'une
+plaine longue de dix à trente milles, dentelée par plusieurs baies et
+arrosée d'un grand nombre de ruisseaux. La terre en est riche, et
+le climat égal et doux à cause de la proximité de l'Océan.</p>
+
+<p>La deuxième chaîne est celle des Zwaarte-Bergen ou montagnes
+noires, plus élevée et plus âpre que la chaîne précédente, dont elle
+est séparée par un espace de dix à vingt milles. Cet espace contient
+certaines parties fertiles et bien arrosées; mais elle offre en général
+des collines stériles et des plaines argileuses que les colons appellent
+<i>karoos</i>.</p>
+
+<p>La troisième chaîne est celle des Snieuwveld's-Bergen (monts des
+champs de neige). Entre ces montagnes et la deuxième chaîne est
+le grand Karoo ou désert, haute terrasse large de quatre-vingts
+milles et longue d'environ trois cents milles de l'est à l'ouest. Elle
+est élevée de mille pieds au-dessus du niveau de la mer.</p>
+
+<p>La surface du grand Karoo présente des aspects très-divers. Dans
+beaucoup d'endroits, c'est une argile de couleur brune; dans d'autres,
+un lit de sable traversé de veines de quartz et d'une sorte de
+pierre ferrugineuse; ailleurs, c'est un sable lourd, où l'on trouve
+çà et là de la marne noirâtre.</p>
+
+<p>Auprès du lit de la rivière Buffalo, tout le pays est parsemé de<a name="page_227" id="page_227"></a>
+petits fragments d'ardoise pourpre, détachés d'une longue couche
+de bancs parallèles. Parmi ces fragments, on trouve des pierres
+noires qui ont toute l'apparence de laves volcaniques ou de scories
+de fournaise; la plaine est hérissée de monticules, tantôt coniques,
+tantôt tronqués au sommet; et quoiqu'ils semblent d'abord avoir
+été jetés là par des éruptions volcaniques, en examinant avec
+attention les couches alternatives de sable et de terre régulièrement
+disposées, on reconnaît le produit des eaux. Quelques marais
+sablonneux du Karoo sont couverts de roseaux et abondent en
+sources fortement salées.</p>
+
+<p>Le long de la côte occidentale, le pays s'échelonne en terrasses
+successives, le Roggeveld se rattache à la chaîne des Sniewveld's-Bergen.
+La chaîne de Roggeveld commence presque au 30<sup>e</sup> degré
+de latitude sud, et s'étend pendant l'espace de deux degrés et
+demi; ensuite elle s'abaisse vers l'est, puis vers le nord-est, jusqu'à
+ce qu'elle atteigne la baie de Lagoa. C'est ce qui forme la limite
+septentrionale du grand Karoo.</p>
+
+<p>A l'extrémité la plus méridionale du Roggeveld se rencontrent les
+hauteurs suivantes:</p>
+
+<p>La montagne de la Table (<i>Table-Mountain</i>), à 3,582 pieds, séparée
+de la baie par la plaine où la ville du Cap est bâtie.</p>
+
+<p>Le pic du Diable (<i>Devil's-Peak</i>), à 3,315 pieds.</p>
+
+<p>La tête du Lion (<i>Lion's-Head</i>), à 2,760 pieds.</p>
+
+<p>La croupe du Lion (<i>Lion's-Rump</i>), à 1,143 pieds.</p>
+
+<p>Neuyzenberg, à environ 2,000 pieds.</p>
+
+<p>Le pic d'Elsey (<i>Elsey-Peak</i>), à 1,200 pieds.</p>
+
+<p>La montagne de Simon ou des Signaux (<i>Simon's-Berg</i> ou <i>Signal-Hill</i>),
+à 2,500 pieds.</p>
+
+<p>Le Paulus-Berg, à 1,200 pieds.</p>
+
+<p>Constantia, à 3,200 pieds.</p>
+
+<p>Le pic du Cap, à 1,000 pieds.</p>
+
+<p>Hanglip-Cap, à 1,800 pieds.<a name="page_228" id="page_228"></a></p>
+
+<p>L'Afrique méridionale est évidemment d'origine diluvienne. La
+formation de la péninsule est suffisamment indiquée par la structure
+de la montagne de la Table, qui est formée de plusieurs couches
+superposées comme des tables immenses, sans aucune veine
+intermédiaire. La plaine environnante est un schiste bleu, disposé
+en lignes parallèles du nord-ouest au sud-est, coupées par des
+masses de roches dures, mais également schisteuses.</p>
+
+<h3><a name="VI" id="VI"></a>VI</h3>
+
+<p>Gouvernement et administration du Cap.&mdash;Etat moral des Hottentots
+et des Cafres.</p>
+
+<p>La belle colonie du Cap est l'objet de la constante sollicitude du
+gouvernement britannique; il y est représenté par un gouverneur,
+qui reçoit un traitement annuel de 6,000 livres sterling (150,000 fr.).
+Auprès de lui sont deux conseils.</p>
+
+<p>Le conseil législatif, dont les membres nommés par la métropole
+deviennent inamovibles au bout de deux ans;</p>
+
+<p>Le conseil exécutif, où siégent le commandant militaire, le grand
+juge, le trésorier général et le secrétaire du gouvernement.</p>
+
+<p>Le grand juge, avec deux accesseurs, constitue la cour suprême.
+Les tribunaux de première instance se composent des hemraaden, et
+sont présidés par le landdrost dans chaque district. L'exécution
+des sentences est confiée à un haut shérif, qui a un vice-shérif
+dans chaque chef-lieu.</p>
+
+<p>Les commissaires des cantons ont conservé le titre de <i>vel-cornet</i>
+ou <i>field-cornets</i>.<a name="page_229" id="page_229"></a></p>
+
+<p>Le gouvernement britannique n'a pas seulement souci des
+intérêts de ses sujets d'origine européenne; il a fait de louables
+efforts pour améliorer la condition des Hottentots, que les Hollandais
+avaient réduits à l'esclavage en les soumettant à un système
+de contrats forcés. La race indigène est sortie insensiblement de
+son état d'abjection, et a montré des dispositions qu'on ne lui
+avait pas supposées. Une commission spéciale a été chargée, en
+1837, d'examiner les mesures propres à garantir aux aborigènes des
+possessions anglaises et aux tribus voisines, une justice impartiale
+et la protection de leurs droits, ainsi que pour répandre parmi
+eux la civilisation et leur inculquer les principes de la religion chrétienne.
+Le rapport de cette commission rend compte d'expériences
+qui venaient d'être tentées avec succès. «Des Hottentots, dit-il, furent
+invités à s'établir entre les deux bras de la rivière Kat. Ils devaient
+s'y trouver dans le voisinage des Cafres, alors vivement
+irrités contre la colonie. Plusieurs familles ne tardèrent pas à se
+rendre sur le lieu indiqué; il en était très-peu qui possédassent
+quelque chose; le plus grand nombre étaient pauvres, comme on
+devait s'y attendre; mais c'étaient des hommes d'un caractère
+ferme.</p>
+
+<p>»Bientôt on s'aperçut qu'il était impossible de restreindre le nombre
+de ces nouveaux colons. Des Hottentots arrivaient de tous
+côtés; beaucoup étaient assez mal famés; il y en avait même qui
+jusque-là n'avaient cessé de mener une existence vagabonde, et
+qui demandèrent à être mis à l'épreuve. Les exclure était difficile;
+d'autre part, il semblait cruel de refuser à un homme l'occasion
+d'améliorer son sort, par la seule raison qu'il se montrerait indigne
+de la faveur qu'on lui accorderait.</p>
+
+<p>»Sur ces entrefaites, les Cafres menacèrent les nouveaux établissements;
+il devenait nécessaire d'en armer les habitants, à
+moins de les laisser exposés à être massacrés. La ruine de l'entreprise
+tentée paraissait imminente. Les Cafres et leurs zagaies étaient<a name="page_230" id="page_230"></a>
+moins dangereux peut-être pour la colonie qu'une agglomération
+d'hommes armés de fusils et presque sans vivres. On présageait que
+ces derniers tourneraient aussi bien contre nous que contre les
+Cafres les armes que nous aurions mises dans leurs mains, et que
+le pays serait arrosé de sang.</p>
+
+<p>»Sage ou non, une résolution fut prise; on confia aux Hottentots
+des armes et des munitions. Ils se montrèrent dignes de cette confiance.
+Au lieu de manger et de dormir jusqu'à ce que leurs provisions
+fussent épuisées, et de se laisser surprendre par les Cafres,
+ils se mirent au travail, tout en prenant des mesures pour repousser
+au besoin une attaque. Ils creusèrent des canaux dans des terrains
+tellement accidentés, et avec des outils si imparfaits, qu'on
+n'aurait pas cru qu'il fût possible d'y parvenir. Sans autre secours
+que les plus misérables instruments, ils cultivèrent des champs sur
+une étendue qui causa la surprise de tous ceux qui les visitèrent.
+Les travailleurs qui n'avaient pas de vivres se nourrissaient de racines,
+ou se louaient à leurs compatriotes plus fortunés. Ces derniers
+eux-mêmes furent obligés d'économiser pour soutenir leurs
+familles, jusqu'à ce que, quelques mois après, ils eussent récolté
+en abondance des citrouilles, du maïs, des pois, des haricots, etc.
+Loin de montrer de l'apathie et de l'indifférence pour la propriété,
+à présent qu'ils en ont une à défendre, ils sont devenus aussi désireux
+de la conserver et de l'étendre que les autres colons. Ils témoignent
+un grand désir de voir se propager des écoles au milieu
+d'eux; celles qui existent sont déjà dans un état florissant. Tel est
+leur amour pour l'instruction, que si quelqu'un se trouve savoir
+seulement épeler, et qu'il n'y ait dans les environs aucun moyen
+d'en apprendre davantage, il s'empresse de communiquer sa science
+aux autres.</p>
+
+<p>»Le dimanche, ils font un chemin considérable pour assister au
+service divin, et leur guides spirituels parlent avec ravissement
+des succès qui ont payé leurs soins. Nulle part les sociétés de tempérance<a name="page_231" id="page_231"></a>
+n'ont réussi aussi bien qu'au milieu de ce peuple, autrefois
+plongé dans l'ivrognerie. Ils ont eux-mêmes demandé au gouvernement
+de faire inscrire dans les actes de concession la prohibition
+des cantines ou débits d'eau-de-vie. Chaque fois que les Cafres les
+ont attaqués, ils ont été repoussés; et maintenant les deux nations
+vivent dans la meilleure intelligence.</p>
+
+<p>»Les Hottentots de la rivière Kat n'ont coûté au gouvernement
+que l'entretien de leur ministre et des mesures de maïs et d'avoine
+qu'ils ont reçues pour ensemencer, les fusils qu'on leur a prêtés, et
+quelques munitions qui leur ont été données pour leur défense et
+celle du pays en général. Ils payent toutes les taxes comme le reste
+de la population. On leur doit d'avoir rendu la rivière Kat la partie
+la plus sûre de la frontière.»</p>
+
+<p>Interrogé par les commissaires spéciaux du gouvernement britannique,
+le docteur Philip rendit ce témoignage à des Bosjesmans
+qui s'étaient installés dans une concession en 1832: «Ils ne possédaient
+absolument rien; au moyen d'une hachette, qu'ils empruntèrent,
+ils confectionnèrent une charrue en bois, sans un seul clou
+de fer, et s'en servirent pour cultiver leurs terres. La première récolte
+leur produisit assez pour s'entretenir pendant l'hiver, et un
+léger excédant, qu'ils vendirent. La seconde année, ils cultivèrent
+une grande étendue de terrain; ils avaient alors une excellente
+charrue, faite par eux-mêmes et garnie d'un soc en fer; ils s'étaient
+aussi construit un chariot.»</p>
+
+<p>Questionné sur différents points par les membres de la commission,
+le docteur Philip répond:</p>
+
+<p>D. A l'époque de votre résidence, les écoles étaient-elles suivies
+par un grand nombre d'enfants?</p>
+
+<p>R. En 1834 il y en avait sept cents.</p>
+
+<p>D. Sur quelle population?</p>
+
+<p>R. Sur quatre mille individus.</p>
+
+<p>D. C'est donc en raison d'un sur sept?<a name="page_232" id="page_232"></a></p>
+
+<p>R. Oui; et, relativement à la population, c'est une proportion aussi
+forte que dans aucun autre pays de l'Europe.</p>
+
+<p>D. Avez-vous interrogé les enfants instruits dans les écoles?</p>
+
+<p>R. Je les ai interrogés en 1834. Sir John Wide, chef de la justice,
+se trouvant à la rivière Kat, je leur fis passer un examen public, à
+la suite duquel il me dit que dans toute la colonie aucune école ne
+lui avait procuré autant de satisfaction que celle du Hottentot.</p>
+
+<p>D. Pensez-vous que dans ces écoles l'éducation soit conduite aussi
+loin, et que les enfants y répondent aussi bien que dans nos écoles
+d'Angleterre?</p>
+
+<p>R. Je ne pense pas que des enfants placés dans une position égale
+auraient pu soutenir plus convenablement un examen.</p>
+
+<p>D. Quels étaient les sujets d'instruction?</p>
+
+<p>R. La lecture de l'anglais, le hollandais étant la langue du pays.
+Ils lisaient parfaitement l'anglais et connaissaient bien la géographie,
+ainsi que l'histoire générale. Ils écrivaient passablement et
+comprenaient l'arithmétique. Le mode général d'éducation m'a paru
+ne pouvoir être meilleur.</p>
+
+<p>D. La population adulte se montrait-elle assidue au service
+divin?</p>
+
+<p>R. Je n'ai jamais su qu'aucun individu en état d'y assister s'en
+fût abstenu.</p>
+
+<p>D. Les chapelles étaient-elles aussi remplies, et la conduite était-elle
+aussi décente que dans notre pays?</p>
+
+<p>R. Selon moi, et d'après le témoignage des gens les plus respectables,
+aucune congrégation religieuse du monde ne pouvait offrir
+le tableau de plus de recueillement, d'attention et de sentiments
+religieux?</p>
+
+<p>D. Les congrégations religieuses sont-elles entièrement composées
+d'indigènes?</p>
+
+<p>R. Oui. On voit rarement les yeux d'un seul individu se détourner
+du prédicateur. Il y a entre eux une force de sympathie qui<a name="page_233" id="page_233"></a>
+fait que la respiration semble suspendue tant qu'une phrase n'est
+pas achevée. Ce qu'ils ont entendu devient l'objet de leurs prières
+après le service, et de leurs entretiens pendant la semaine.</p>
+
+<p>D. Êtes-vous d'avis que l'établissement de la rivière Kat et les
+progrès des habitants dans la civilisation puissent tendre à élever
+une défense contre les incursions des tribus sauvages?</p>
+
+<p>R. Je le crois.</p>
+
+<p>D. Quel était à ce sujet l'opinion du gouvernement?</p>
+
+<p>R. Je pense que c'était l'opinion générale.</p>
+
+<p>Des essais de civilisation ont été également tentés sur les Cafres,
+terribles voisins dont les incursions désolent la colonie; on leur a
+envoyé des missionnaires; on a opéré quelques conversions, mais
+l'influence de quelques chefs devenus chrétiens n'a pas empêché
+cette belliqueuse nation de franchir les frontières par bandes nombreuses,
+cependant qu'au lieu de massacrer, comme par le passé, tous
+ceux qu'ils attaquaient, sans distinction d'âge ni de sexe, il leur
+arrive parfois de rendre des femmes et des enfants tombés entre
+leurs mains.<a name="page_235" id="page_235"></a><a name="page_234" id="page_234"></a></p>
+
+<h3><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES"></a>TABLE DES MATIÈRES</h3>
+
+<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="table">
+<tr><td valign="top" align="right" style="font-size:small;" colspan="4">Pages.</td></tr>
+<tr><td valign="top" align="center" style="font-size:small;">CHAPITRE</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_I">I</a>.&mdash;</td><td>Les boors</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_005">5</a></td></tr>
+<tr valign="top"><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_II">II</a>.&mdash;</td><td>Le kraal</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_010">10</a></td></tr>
+<tr valign="top"><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_III">III</a>.&mdash;</td><td>Les sauterelles</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_014">14</a></td></tr>
+<tr valign="top"><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_IV">IV</a>.&mdash;</td><td>Causerie sur les criquets</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_018">18</a></td></tr>
+<tr valign="top"><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_V">V</a>.&mdash;</td><td>Le lendemain</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_025">25</a></td></tr>
+<tr valign="top"><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_VI">VI</a>.&mdash;</td><td>L'émigration</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_029">29</a></td></tr>
+<tr valign="top"><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_VII">VII</a>.&mdash;</td><td>De l'eau! de l'eau!</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_032">32</a></td></tr>
+<tr valign="top"><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_VIII">VIII</a>.&mdash;</td><td>Ce que devient le troupeau</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_037">37</a></td></tr>
+<tr valign="top"><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_IX">IX</a>.&mdash;</td><td>Le lion</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_041">41</a></td></tr>
+<tr valign="top"><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_X">X</a>.&mdash;</td><td>Le lion pris au piège</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_045">45</a></td></tr>
+<tr valign="top"><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XI">XI</a>.&mdash;</td><td>La mort du lion</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_049">49</a></td></tr>
+<tr valign="top"><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XII">XII</a>.&mdash;</td><td>La vérité sur les lions</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_052">52</a></td></tr>
+<tr valign="top"><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XIII">XIII</a>.&mdash;</td><td>Les voyageurs anuités</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_055">55</a></td></tr>
+<tr valign="top"><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XIV">XIV</a>.&mdash;</td><td>Le trek-boken</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_059">59</a><a name="page_236" id="page_236"></a></td></tr>
+<tr valign="top"><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XV">XV</a>.&mdash;</td><td>A la recherche d'une fontaine</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_065">65</a></td></tr>
+<tr valign="top"><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XVI">XVI</a>.&mdash;</td><td>Le terrible tsetsé</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_068">68</a></td></tr>
+<tr valign="top"><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XVII">XVII</a>.&mdash;</td><td>Le rhinocéros à longues cornes</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_072">72</a></td></tr>
+<tr valign="top"><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XVIII">XVIII</a>.&mdash;</td><td>Combat sanglant</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_078">78</a></td></tr>
+<tr valign="top"><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XIX">XIX</a>.&mdash;</td><td>Mort de l'éléphant</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_083">83</a></td></tr>
+<tr valign="top"><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XX">XX</a>.&mdash;</td><td>Les chasseurs</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_088">88</a></td></tr>
+<tr valign="top"><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXI">XXI</a>.&mdash;</td><td>Dissection de l'éléphant</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_092">92</a></td></tr>
+<tr valign="top"><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXII">XXII</a>.&mdash;</td><td>Les hyènes</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_095">95</a></td></tr>
+<tr valign="top"><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXIII">XXIII</a>.&mdash;</td><td>L'ourebi</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_099">99</a></td></tr>
+<tr valign="top"><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXIV">XXIV</a>.&mdash;</td><td>Les aventures du petit Jan</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_105">105</a></td></tr>
+<tr valign="top"><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXV">XXV</a>.&mdash;</td><td>Digression sur les hyènes</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_109">109</a></td></tr>
+<tr valign="top"><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXVI">XXVI</a>.&mdash;</td><td>Une maison dans les arbres</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_114">114</a></td></tr>
+<tr valign="top"><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXVII">XXVII</a>.&mdash;</td><td>La bataille des outardes</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_118">118</a></td></tr>
+<tr valign="top"><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXVIII">XXVIII</a>.&mdash;</td><td>Sur la piste de l'éléphant</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_123">123</a></td></tr>
+<tr valign="top"><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXIX">XXIX</a>.&mdash;</td><td>Le rodeur</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_128">128</a></td></tr>
+<tr valign="top"><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXX">XXX</a>.&mdash;</td><td>Les gnous</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_133">133</a></td></tr>
+<tr valign="top"><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXXI">XXXI</a>.&mdash;</td><td>La fourmilière</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_138">138</a></td></tr>
+<tr valign="top"><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXXII">XXXII</a>.&mdash;</td><td>Désagrément d'être poursuivi par un gnou&nbsp; &nbsp; &nbsp;</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_141">141</a></td></tr>
+<tr valign="top"><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXXIII">XXXIII</a>.&mdash;</td><td>Le siège</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_145">145</a></td></tr>
+<tr valign="top"><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXXIV">XXXIV</a>.&mdash;</td><td>L'oryctérope</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_148">148</a></td></tr>
+<tr valign="top"><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXXV">XXXV</a>.&mdash;</td><td>La chambre à coucher de l'éléphant</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_152">152</a></td></tr>
+<tr valign="top"><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXXVI">XXXVI</a>.&mdash;</td><td>On fait le lit de l'éléphant</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_155">155</a></td></tr>
+<tr valign="top"><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXXVII">XXXVII</a>.&mdash;</td><td>Les ânes sauvages de l'Afrique</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_158">158</a></td></tr>
+<tr valign="top"><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXXVIII">XXXVIII</a>.&mdash;</td><td>Le couagga et l'hyène</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_162">162</a></td></tr>
+<tr valign="top"><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXXIX">XXXIX</a>.&mdash;</td><td>Le piège</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_166">166</a></td></tr>
+<tr valign="top"><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XL">XL</a>.&mdash;</td><td>L'élan</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_170">170</a></td></tr>
+<tr valign="top"><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XLI">XLI</a>.&mdash;</td><td>Le couagga emporté</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_175">175</a><a name="page_237" id="page_237"></a></td></tr>
+<tr valign="top"><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XLII">LXII</a>.&mdash;</td><td>Le piège à détente</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_180">180</a></td></tr>
+<tr valign="top"><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XLIII">XLIII</a>.&mdash;</td><td>Les tisserins</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_184">184</a></td></tr>
+<tr valign="top"><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XLIV">XLIV</a>.&mdash;</td><td>Le serpent cracheur</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_187">187</a></td></tr>
+<tr valign="top"><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XLV">XLV</a>.&mdash;</td><td>Le secrétaire</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_189">189</a></td></tr>
+<tr valign="top"><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XLVI">LXVI</a>.&mdash;</td><td>Totty et les chacmas</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_194">194</a></td></tr>
+<tr valign="top"><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XLVII">XLVII</a>.&mdash;</td><td>Les chiens</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_199">199</a></td></tr>
+<tr valign="top"><td align="center">&mdash;</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XLVIII">XLVIII</a>.&mdash;</td><td>Conclusion</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_205">205</a></td></tr>
+<tr valign="top"><td>&nbsp;</td><td>&nbsp;</td><td align="left"><a href="#NOTICE">Notice sur le cap de Bonne-Espérance</a></td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_209">209</a></td></tr>
+</table>
+
+<p class="c ov">&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp;Limoges.&mdash;Imprimerie Charles Barbou, avenue du Crucifix.&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp;</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Les enfants des bois, by Thomas Mayne Reid
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ENFANTS DES BOIS ***
+
+***** This file should be named 33339-h.htm or 33339-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/3/3/3/33339/
+
+Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
diff --git a/33339-h/images/logo.png b/33339-h/images/logo.png
new file mode 100644
index 0000000..80a4a6f
--- /dev/null
+++ b/33339-h/images/logo.png
Binary files differ