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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 19:59:21 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les enfants des bois + +Author: Thomas Mayne Reid + +Translator: Émile Gigault de La Bédollière + +Release Date: August 3, 2010 [EBook #33339] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ENFANTS DES BOIS *** + + + + +Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<p><a name="page_001" id="page_001"></a></p> + +<h2>LES ENFANTS DES BOIS</h2> + +<hr /> + +<p class="c">GRAND IN-8º—2<sup>e</sup> SÉRIE</p> + +<p><a name="page_002" id="page_002"></a></p> + +<p class="c" >PROPRIÉTÉ DE L'ÉDITEUR</p> + +<p><a name="page_003" id="page_003"></a></p> + +<h2 class="un"> LE CAPITAINE MAYNE REID </h2> + +<h2>LES</h2> + +<h1>ENFANTS DES BOIS</h1> + +<p class="c">TRADUCTION DE LA BÉDOLLIÈRE</p> + +<p class="c">NOUVELLE ÉDITION REVUE</p> + +<p class="image"><img src="images/logo.png" width="75" height="75" alt="logo" title="logo" /></p> + +<p class="c" style="letter-spacing:5px;font-family:sans-serif, serif;">LIMOGES</p> + +<p class="c smcap">ANCIENNE MAISON BARBOU FRÈRES</p> + +<p class="c"><span class="smcap">Charles</span> BARBOU, IMPRIMEUR-LIBRAIRE</p> + +<p class="c smcap">AVENUE DU CRUCIFIX</p> + +<p><a name="page_004" id="page_004"></a></p> + +<p><a name="page_005" id="page_005"></a></p> + +<p class="toc"><span style="border:solid gray 2px;padding:2%;"><b><a href="#TABLE_DES_MATIERES">TABLE DES MATIÈRES</a></b></span></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_I" id="CHAPITRE_I"></a>CHAPITRE PREMIER</h3> + +<h4>LES BOORS</h4> + +<p>Hendrik Von Bloom était un <i>boor</i>.</p> + +<p>Ce mot signifie littéralement un rustre, un paysan vulgaire; pourtant +en donnant à mynheer Von Bloom cette qualification, nous sommes +loin de vouloir lui manquer de respect. Dans la colonie +anglaise du cap de Bonne-Espérance, on appelle <i>boor</i> un fermier. +Von Bloom était un fermier anglais du Cap.</p> + +<p>Les boors de cette colonie ont joué un rôle considérable dans +l'histoire moderne. Quoique naturellement pacifiques, ils ont été +forcés de prendre les armes tant contre les Africains que contre les +Européens. Dans les guerres qu'ils ont soutenues avec éclat, ils +ont prouvé qu'un peuple tranquille se bat à l'occasion tout aussi +bien que les nations chez lesquelles l'esprit militaire est soigneusement +entretenu.</p> + +<p>Les boors du Cap ont été accusés de s'être montrés cruels, surtout +dans les expéditions dirigées contre les indigènes, Hottentots +ou Bosjesmans. Sous un point de vue abstrait, le reproche peut +être fondé; mais les provocations incessantes de ces sauvages ennemis +sont des circonstances atténuantes à la conduite des colons. +A la vérité ceux-ci ont réduit les Hottentots à l'esclavage; mais,<a name="page_006" id="page_006"></a> +vers la même époque, les Anglais transportaient de la Guinée aux +Antilles des cargaisons de noirs, tandis que les Espagnols et les +Portugais soumettaient les hommes rouges d'Amérique au joug le +plus rigoureux.</p> + +<p>Observons encore que les traitements barbares infligés à la race +indigène par les boors étaient de la clémence, comparativement +aux atrocités qu'elle avait à souffrir de la part de ses chefs despotiques.</p> + +<p>Certes, la misérable situation des Hottentots ne justifie pas les +Hollandais d'en avoir fait des esclaves; mais, eu égard aux circonstances, +il n'est pas de nation maritime qui soit en droit de les +taxer de cruauté. Ils avaient affaire à des sauvages abrutis et +pervers et l'histoire de la colonisation ne pouvait manquer d'être +remplie de tristes épisodes.</p> + +<p>Je pourrais aisément, lecteur, défendre la cause des boors de la +colonie du Cap; mais je me contente d'exprimer mon opinion: c'est +qu'ils sont braves, vigoureux, paisibles, industrieux, amis de la +vérité et de la liberté républicaine. C'est, en somme, une noble race +d'hommes. Ainsi, quand j'ai donné à Hendrik Von Bloom, le +nom de boor, ai-je voulu manquer d'égards envers lui? au contraire.</p> + +<p>Mynheer Hendrik n'avait pas toujours été boor. Il était au-dessus +de ses collègues, savait manier l'épée, et avait reçu une éducation +supérieure à celle qu'ont ordinairement les simples fermiers du +Cap. Il était né dans les Pays-Bas et était venu au Cap, non +comme un pauvre aventurier qui cherche fortune, mais en qualité +d'officier dans un régiment hollandais.</p> + +<p>Il n'avait pas servi longtemps: certaine Gertrude aux joues roses +et aux cheveux blonds, fille d'un boor aisé, s'était amourachée +du jeune lieutenant, qui, à son tour, avait conçu pour elle une +vive tendresse. Ils se marièrent, et le père de Gertrude étant venu +à mourir peu de temps après, ils héritèrent de sa ferme, de ses Hottentots, +de ses moutons à large queue, de ses bœufs à longues cornes. +Hendrik ne pouvait se dispenser de donner sa démission; il la +donna et se fit <i>vee-boor</i>, c'est-à-dire fermier domicilié.</p> + +<p>Ces évènements eurent lieu plusieurs années avant que l'Angleterre +devînt maîtresse du cap Bonne-Espérance. Quand elle s'en<a name="page_007" id="page_007"></a> +empara, Hendrik Von Bloom était déjà un homme influent dans la +colonie et porte-drapeau de son district, qui faisait partie du beau +comté de Graaf Beinet. A cette époque la blonde Gertrude n'existait +plus; mais elle lui avait laissé trois fils et une fille.</p> + +<p>L'histoire vous dira comment les colons hollandais se soulevèrent +contre la domination anglaise. Le ci-devant lieutenant porte-drapeau +fut un des agents les plus actifs de l'insurrection. Elle fut +étouffée; plusieurs de ceux qui s'étaient mis en évidence furent +condamnés à mort et exécutés. Von Bloom évita par la fuite la vengeance +du vainqueur; mais sa belle propriété du comté de Graaf +Beinet fut confisquée et donnée à un autre.</p> + +<p>Plusieurs années plus tard nous le retrouvons dans un district +éloigné, au-delà de la grande rivière Orange. Il mène la vie d'un +<i>trek-boor</i>, c'est-à-dire d'un fermier nomade, qui, n'ayant pas de +résidence fixe, conduit ses troupeaux partout où il espère trouver +de l'eau et de bons pâturages.</p> + +<p>C'est environ vers cette époque que j'ai connu la famille de Von +Bloom. Je viens de dire tout ce que je savais de ses antécédents; +mais je n'ignore aucun détail de ce qui lui arriva par la suite. +C'est son fils aîné qui m'a fourni des renseignements, que j'ai trouvés +intéressants, instructifs, et auxquels se rattachent mes premières +notions de zoologie africaine.</p> + +<p>Je vous les transmets, cher lecteur, dans l'espoir qu'ils pourront +aussi vous instruire et vous intéresser. Gardez-vous bien de les +considérer comme purement imaginaires. J'ai peint d'après nature +les animaux qui figurent dans ce récit, leurs instincts et leurs habitudes. +Le jeune Von Bloom étudiait la nature, et vous pouvez compter +sur l'exactitude des descriptions qu'il m'a fournies.</p> + +<p>Dégoûté de la politique, l'ancien porte-drapeau s'était réfugié sur +l'extrême frontière, et même au-delà de la frontière, puisque l'établissement +le plus voisin était éloigné d'une centaine de milles. Son +pauvre enclos ou <i>kraal</i> était situé dans un district limitrophe +de Kalihari, le Sahara de l'Afrique méridionale. Le pays était +inhabité à une très-grande distance aux alentours; car les sauvages +qui le hantaient ne méritaient guère le nom d'habitants plus +que les bêtes fauves qui hurlaient autour d'eux.</p> + +<p>Les fermiers du Cap s'occupent principalement d'élever des chevaux,<a name="page_008" id="page_008"></a> +des bestiaux et des chèvres. Le nôtre n'avait qu'une exploitation +peu étendue; la proscription lui avait enlevé toutes ses ressources, +et il n'avait pas été heureux dans les premiers essais qu'il +avait tentés en qualité d'herbager nomade. La loi d'émancipation +promulguée par le gouvernement britannique s'étendait non-seulement +aux nègres des Antilles, mais encore aux Hottentots; et elle +avait eu pour conséquence la désertion de tous les serviteurs de +Von Bloom. Ses bestiaux, privés de tout soin, étaient morts d'épizooties +ou étaient devenus la proie des animaux sauvages. Ses chevaux +avaient été décimés par la morve; les loups et les hyènes lui +enlevaient chaque jour des moutons et des chèvres; de sorte que le +nombre total de ses bestiaux était réduit à une centaine de têtes. +Néanmoins Von Bloom n'était pas malheureux. Il se consolait de +ses peines en regardant avec fierté ses trois fils: Hans, Hendrik et +Jan, et sa fille Trüey ou Gertrude, véritable portrait de sa mère.</p> + +<p>Les deux aînés étaient déjà en état de l'aider dans ses travaux +journaliers, et le plus jeune allait bientôt suivre leur exemple.</p> + +<p>Gertrude promettait d'être une excellente ménagère. Si Von +Bloom s'affligeait parfois, si des soupirs involontaires lui échappaient, +c'était quand la vue de sa fille lui rappelait la femme qu'il +avait perdue.</p> + +<p>Au reste, il n'était pas homme à se désespérer; les catastrophes +dont il avait été victime ne l'avaient point abattu. Elles stimulaient +au contraire son activité, et il s'appliquait avec une ardeur +toujours nouvelle à rebâtir l'édifice de sa fortune. Pour lui-même, +il ne tenait pas à être riche et se serait contenté de la vie simple +qu'il menait, mais il songeait à l'avenir de sa petite famille. Il ne +pouvait s'accoutumer à l'idée que ses enfants grandiraient sans +éducation au milieu des déserts; il voulait les mettre à même de +retourner dans les villes pour jouer un rôle parmi les hommes civilisés. +Mais comment réaliser ses vœux? Bien que son crime de +haute trahison eût été effacé par une amnistie, et qu'il fût libre de +retourner dans la colonie, il n'y pouvait rentrer pour y mener une +existence de privations, car il lui était impossible de tirer partie de +ce qu'il aurait pu recouvrer de ses anciens biens. Ces réflexions le +tourmentaient parfois, mais son énergie croissait en proportion des +obstacles.<a name="page_009" id="page_009"></a></p> + +<p>Pendant l'année qui touchait à sa fin, il avait redoublé d'efforts +afin de pourvoir en hiver à la subsistance de ses bestiaux; il avait +semé une grande quantité de maïs et de sarrasin, dont la récolte +s'annonçait favorablement. Son jardin lui promettait une grande +abondance de fruits, de melons et de légumes. Enfin l'asile qu'il +avait adopté était une oasis en miniature. Il en admirait l'aspect +florissant, et commençait à concevoir l'espérance de jours plus +prospères.</p> + +<p>Hélas! c'était une illusion, il était condamné à supporter une +suite de malheurs qui devaient le ruiner presque complètement et +changer de nouveau sa manière de vivre.</p> + +<p>Peut-être avons-nous tort d'employer le mot malheur, puisque +les pertes nouvelles qu'éprouva Von Bloom amenèrent d'heureux +résultats. Vous en jugerez par vous-même, cher lecteur, quand je +vous aurai raconté les aventures du trek-boor et de sa famille.<a name="page_010" id="page_010"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II.</h3> + +<h4>LE KRAAL</h4> + +<p>L'ancien porte-drapeau était assis devant son kraal; fumeur +comme tous les fermiers de l'Afrique méridionale, il tenait entre ses +lèvres le long tuyau d'une pipe en écume de mer. Malgré les traverses +de sa vie passée, ses traits exprimaient la joie. Il contemplait +avec complaisance les grains de maïs qui étaient en lait dans +leurs cornets jaunissants; il prêtait l'oreille au frôlement des feuilles +qu'agitait la brise. Mais ce qui réjouissait surtout le fermier, +c'était la vue de ses beaux enfants.</p> + +<p>Hans, l'aîné, d'un caractère ferme et tranquille, travaillait au +jardin; Jan, plus vif et plus alerte, aidait son frère, mais en s'interrompant +souvent dans sa tâche. L'impétueux Hendrik, aux cheveux +bouclés, pansait les chevaux. La jolie Gertrude prodiguait ses +soins à un jeune faon d'antilope à bourse ou antilope-springbok +apprivoisé, dont les yeux rivalisaient avec les siens en innocence +et en douceur. C'était avec raison que Von Bloom se félicitait en +portant ses regards des uns aux autres. Hans et Hendrik étaient +en réalité les seuls coadjuteurs de leur père, qui n'avait qu'un seul +domestique mâle, nommé Swartboy.</p> + +<p>Pénétrez dans l'écurie et vous verrez Swartboy occupé avec son +jeune maître Hendrik à seller deux chevaux. Vous remarquerez +que Swartboy paraît âgé d'environ trente ans; mais si vous voulez +le juger à la taille, vous ne lui trouverez guère plus de quatre +pieds de haut. Néanmoins il est d'une large carrure et solidement +bâti. Il a le teint jaunâtre, le nez est plat et enfoncé entre des pommettes +saillantes, les lèvres épaisses, les narines larges et le menton +imberbe. Il est presque chauve, car on ne peut donner la qualification +de cheveux aux mèches laineuses éparses sur son crâne.<a name="page_011" id="page_011"></a> +Ses yeux obliques ont une expression chinoise; il a la tête d'une +largeur démesurée et les oreilles à l'avenant; enfin, tous les caractères +qui distinguent les Hottentots du sud de l'Afrique.</p> + +<p>Cependant, quoique appartenant à cette race, Swartboy n'est pas +un Hottentot: c'est un Bosjesman.</p> + +<p>La peuplade des Bosjesmans ou Boschimen (hommes des bois) a +été ainsi nommée par les Hollandais. Elle n'élève pas de troupeaux +comme les Hottentots, auxquels elle est inférieure, quoiqu'elle ait +avec eux une origine commune. Les Bosjesmans ne cultivent pas la +terre; ils vivent misérablement de gibier et de fruits sauvages, de +racines de graminées, de vers ou de larves d'insectes. Ils se donnent +le nom de Saab. Les hommes vont entièrement nus; les femmes +portent une espèce de tablier en peau grossièrement découpée.</p> + +<p>Comment Swartboy le Bosjesman est-il entré au service de Von +Bloom? Vous allez le savoir.</p> + +<p>Les sauvages de l'Afrique méridionale ont la cruelle habitude +d'abandonner dans le désert leurs vieillards, leurs infirmes, et souvent +même les malades et les blessés. Les enfants n'hésitent pas +à laisser leur père sans secours au milieu d'affreuses solitudes, et +c'est à peine si l'on consent à donner aux blessés qui restent en +arrière une tasse d'eau et des vivres pour un jour. Swartboy le Bosjesman +avait été victime de cet usage barbare. Dans une partie de +chasse qu'il faisait avec ses parents, il avait été grièvement mutilé +par un lion. Ses camarades, le croyant perdu, l'avaient abandonné +sur la plaine, où il aurait infailliblement péri sans l'assistance de +notre porte-drapeau; celui-ci le rencontra, le plaça sur une charrette +et le transporta dans son camp.</p> + +<p>Quoique la reconnaissance ne soit pas la vertu particulière aux +Bosjesmans, Swartboy n'oublia pas les services de l'homme qui +avait pansé ses blessures. Quand tous les autres serviteurs avaient +disparu, il était resté fidèle à son maître, et depuis cette époque il +s'était rendu constamment utile. C'était, comme nous l'avons dit, +le seul domestique mâle de la maison; mais il avait pour compagne +une Hottentote du nom de Totty, qui lui ressemblait de taille, +de couleur et de proportions.</p> + +<p>Dès que Swartboy et le jeune Hendrik eurent achevé de seller +leurs chevaux, ils les montèrent et galopèrent à travers la plaine,<a name="page_012" id="page_012"></a> +suivis de chiens aux muscles solides et à l'air rébarbatif. Ils se proposaient +de ramener au logis les bœufs et les chevaux, qui paissaient +assez loin du kraal. Ils avaient l'habitude de les faire rentrer +tous les soirs à la même heure: précaution indispensable dans +l'Afrique méridionale, où les animaux domestiques sont exposés à +être dévorés pendant la nuit. Afin de les préserver, on les enferme +tous les soirs dans des enclos entourés de hautes murailles, que +l'on nomme kraals. Ce mot, qui n'appartient pas à la langue du +pays, paraît avoir été introduit en Afrique par les Portugais; il a +la même signification que le mot espagnol corral.</p> + +<p>Ces kraals sont pour le fermier des constructions presque aussi +importantes que sa propre habitation, que l'on désigne sous le +même nom. Pendant que Hendrik et Swartboy couraient à la recherche +des chevaux et des bestiaux, Hans, accompagné de son +petit frère, rassemblait les moutons qui broutaient d'un autre côté, +plus près de la maison. Gertrude, après avoir attaché son antilope +à un pieu, était rentrée et préparait le souper avec le concours de +Totty.</p> + +<p>Resté seul, Von Bloom fumait tranquillement sa pipe, heureux +du zèle de sa famille. Quoique satisfait de tous ses enfants, il faut +avouer qu'il avait une certaine prédilection pour l'impétueux Hendrik +qui portait le même prénom que lui, et qui lui rappelait plus +que ses frères les beaux jours de sa jeunesse. Il était fier de la manière +dont le jeune homme montait à cheval et ses yeux le suivaient +dans la plaine. Au moment où il l'avait vu rejoindre le bétail, son +attention fut attirée par une espèce de brume ou de fumée noirâtre +qui s'élevait à l'horizon. Etait-ce un nuage de poussière? Avait-on +mis le feu aux broussailles? Le sable était-il soulevé par le passage +d'un troupeau d'antilopes ou de gazelles? Voilà ce que se demandait +Von Bloom, sans pouvoir arriver à une solution.</p> + +<p>L'étrange phénomène se montrait à l'ouest, et obscurcissait le +soleil couchant. Il subissait des métamorphoses diverses, ressemblant +tantôt à de la poussière, tantôt à la fumée d'un vaste incendie. +Von Bloom se demandait si ce nuage extraordinaire présageait +un ouragan ou un tremblement de terre, et il concevait de justes +alarmes.</p> + +<p>Tout à coup cette masse noire, qui s'était nuancée de teintes<a name="page_013" id="page_013"></a> +rougeâtres, enveloppa les bestiaux dans la plaine, et on les vit se +disperser en désordre, sous l'influence d'une terreur panique. Les +deux cavaliers disparurent au milieu des ombres, et Von Bloom, +plein d'anxiété, se leva en poussant un cri.</p> + +<p>A ce cri, Gertrude et Totty accoururent ainsi que Hans et Jan +qui venaient de ramener les moutons et les chèvres; tous virent le +singulier phénomène, mais sans pouvoir en donner l'explication.</p> + +<p>Cependant les deux cavaliers se détachèrent du nuage et vinrent +au grand galop du côté de la maison. Ils en étaient encore loin +lorsqu'on entendit Swartboy crier d'une voix tonnante.</p> + +<p>—Baas Von Bloom, voici les <i>springaan</i>!<a name="page_014" id="page_014"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III.</h3> + +<h4>LES SAUTERELLES</h4> + +<p>—Ah! les springaan, dit Von Bloom en employant le mot hollandais +qui désigne les criquets émigrants.</p> + +<p>Le mystère était expliqué; le sombre nuage qui s'étendait sur la +plaine n'était ni plus ni moins qu'un vol de sauterelles.</p> + +<p>C'était un spectacle que n'avait vu jusqu'alors aucun des assistants, +à l'exception de Swartboy. Il y a dans le sud de l'Afrique +diverses espèces de sauterelles, locustes ou criquets, mais ceux qui +voyagent, et que les naturalistes nomment <i>grylli devastatorii</i>, y +sont assez rares, et il n'est pas donné à tout le monde d'être témoin +d'une de leurs grandes émigrations.</p> + +<p>Swartboy connaissait bien ces insectes, et s'il avait montré de +l'émotion à leur arrivée, cette émotion n'était pas celle de la peur. +Au contraire la joie contractait sa figure, et ses grosses lèvres s'agitaient +d'une manière grotesque. Il sentait se réveiller les instincts de +sa race sauvage, et les sauterelles étaient pour lui ce qu'est un banc +de crevettes pour un pêcheur, ou une abondante récolte pour un +métayer.</p> + +<p>Les chiens aussi remuaient la queue en aboyant, car pour eux, +comme pour le Bosjesman, les sauterelles sont un régal.</p> + +<p>Quand on sut que ce n'était que des sauterelles, l'alarme générale +se dissipa. Gertrude et Jan se mirent à rire en battant des mains. +Personne ne chercha à s'effrayer de l'approche d'insectes inoffensifs, +et Von Bloom lui-même revint de son inquiétude première. Le sentiment +qui domina fut celui de la curiosité.</p> + +<p>Tout à coup les pensées du fermier prirent une nouvelle direction, +ses yeux se portèrent sur ses champs de maïs et de sarrasin, sur +son jardin si bien garni; il se rappela ce qu'il avait entendu dire<a name="page_015" id="page_015"></a> +des ravages causés par ces êtres destructeurs, et fit entendre des +exclamations de détresse.</p> + +<p>Ses enfants remarquant qu'il pâlissait, s'étaient groupés autour +de lui.</p> + +<p>—Vous souffrez? qu'avez-vous? lui demandèrent-ils avec empressement.</p> + +<p>—Mes chers enfants, tout est perdu: notre récolte, le travail +d'une année, tout cela est anéanti!</p> + +<p>—Comment, mon père? qu'entendez-vous par là?</p> + +<p>—Les sauterelles vont tout dévorer!</p> + +<p>—C'est vrai, dit le grave Hans, qui aimait à s'instruire, et +avait lu plusieurs relations des dévastations commises par les sauterelles.</p> + +<p>Toutes les physionomies s'assombrirent, et ce ne fut plus avec +curiosité qu'on regarda le nuage lointain. Von Bloom le redoutait +avec raison: si l'innombrable armée s'abattait sur ses champs, c'en +était fait des fruits et de la verdure!</p> + +<p>Tous suivirent avec angoisse le vol des sauterelles; elles étaient +encore à un demi-mille de distance.</p> + +<p>Une lueur d'espérance illumina les traits de Von Bloom, il ôta son +grand chapeau de feutre et l'éleva au-dessus de sa tête de toute la +longueur de son bras. Il s'assura ainsi que le vent soufflait du nord. +Le formidable essaim venait du même côté, comme c'est l'ordinaire +dans les parties méridionales de l'Afrique, et il devait passer à +l'ouest du kraal.</p> + +<p>—Tu t'es trouvé au milieu des sauterelles, demanda Von Bloom +à Hendrik. D'où venaient-elles sur toi?</p> + +<p>—Du nord; et quand Swartboy et moi nous avons tourné bride, +nous en avons été bientôt débarrassés. Elles n'avaient pas l'air de +voler après nous; elles se dirigeaient au sud.</p> + +<p>Comme il n'y en avait aucune au bord du kraal, Von Bloom se +flatta qu'elles passeraient sans atteindre les limites de son domaine. +Il savait qu'elles suivaient ordinairement la direction du sud; si le +vent ne changeait pas, il était probable qu'elles ne s'écarteraient point +de leur itinéraire.</p> + +<p>Il continua à les observer en silence, et ses espérances augmentèrent +quand il vit que les flancs du nuage ne se rapprochaient pas.<a name="page_016" id="page_016"></a> +Sa figure s'épanouit; les enfants s'en aperçurent, mais ils ne firent +aucune réflexion.</p> + +<p>C'était un étrange spectacle. On n'avait pas seulement devant les +yeux l'essaim brumeux des insectes. Au-dessus d'eux l'air était +rempli d'oiseaux de diverses espèces: l'oricou brun, le plus grand +des vautours d'Afrique, au vol lourd et silencieux, se traînait lentement +à côté du vautour jaune de Kolbé. Le lamvanger planait en +étendant ses larges ailes. On entendait les cris de l'aigle cafre et du +bateleur à courte queue. On comptait dans la foule des faucons, +des milans, des corbeaux, des corneilles et plusieurs espèces d'insectivores; +mais la majorité de la troupe ailée se composait de ces +oiseaux mouchetés qui ressemblent à des hirondelles, et qu'on +appelle en hollandais <i>springaan-vogel</i> (oiseau des sauterelles). Ils +étaient par milliers, fondaient sans cesse sur les insectes, et se relevaient +en emportant des victimes. Ces volatiles se nourrissent +exclusivement de sauterelles, les suivent dans toutes leurs migrations, +construisent leur nid et élèvent leurs petits dans les pays +qu'elles infestent. On ne les rencontre jamais ailleurs.</p> + +<p>Tous contemplaient avec surprise cette nuée vivante. Elle s'étendait +tout le long de l'horizon occidental, et l'arrière-garde des insectes +était plus haut dans le ciel que la tête de la colonne.</p> + +<p>—Elles vont faire halte pour la nuit, dit Swartboy en se frottant +les mains, et nous les ramasserons à pleins sacs. Elles ne peuvent +voler quand il n'y a pas de soleil; il fait trop froid; elles sont +mortes jusqu'à demain matin.</p> + +<p>En effet, la soleil s'était couché; la fraîcheur de la brise avait +affaibli les ailes des voyageuses, et les forçait à s'arrêter pendant la +nuit sur les arbres et les buissons. Au bout de quelques minutes, le +sombre nuage qui avait caché l'azur des cieux disparut, mais la plaine +avait au loin l'air d'avoir été ravagée par un incendie. Elle était +noircie par une épaisse couche de sauterelles engourdies. Les oiseaux +qui les suivaient, après avoir tourné quelques instants autour d'elles, +se dispersèrent dans les cieux pour se percher ensuite sur les rochers +ou sur les taillis de mimosas. L'air et la terre rentrèrent dans le +silence.</p> + +<p>Von Bloom pensa à ses bœufs, qu'on apercevait au loin au milieu +de la plaine couverte de sauterelles.<a name="page_017" id="page_017"></a></p> + +<p>—Laissez-les se repaître un peu, baas, dit Swartboy.</p> + +<p>—De quoi? demanda son maître; ils ne sauraient atteindre +l'herbe.</p> + +<p>—Ils mangeront les <i>springaan</i>, repartit le Bosjesman, ça les +engraissera.</p> + +<p>Toutefois il était trop tard pour laisser plus longtemps le bétail +dans la plaine. Les lions allaient bientôt sortir de leur tanière, car +le roi des animaux ne dédaigne pas de remplir son estomac de sauterelles, +quand il a le bonheur d'en trouver. Von Bloom fit seller un +troisième cheval, et partit avec Hendrik et Swartboy pour ramener +les bestiaux au kraal. En arrivant dans la plaine, ils constatèrent +que les criquets émigrants s'y trouvaient en quelques endroits amoncelés +sur plusieurs pouces de hauteur. L'herbe, les feuilles, les branches, +étaient invisibles. On ne distinguait partout que des sauterelles +immobiles et inertes. Ce qui parut étrange à Von Bloom et +à Hendrik, ce fut l'avidité avec laquelle les chevaux et les bœufs, +loin d'être alarmés de leur singulière situation, dévoraient les bandes +d'insectes dont ils étaient environnés.</p> + +<p>On eut quelque peine à décider les bestiaux à quitter leur repas. +L'aiguillon de Swartboy eût même été impuissant, s'il n'avait été +secondé par la terreur que produisirent les premiers rugissements +d'un lion.</p> + +<p>Swartboy s'était muni d'un sac, où il mit un grand nombre de +sauterelles, qu'il ramassa adroitement avec la plus grande précaution. +Il n'avait rien à craindre d'elles, mais il savait par +expérience que leur passage attire un grand nombre de serpents +dangereux.<a name="page_018" id="page_018"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV.</h3> + +<h4>CAUSERIE SUR LES CRIQUETS</h4> + +<p>Ce fut une nuit d'anxiété dans le kraal du porte-drapeau. Si le +vent tournait à l'ouest, il était certain que les sauterelles couvriraient +le lendemain ses domaines et détruiraient ses moissons. Peut-être +même en ce cas toute la végétation serait-elle perdue à cinquante +milles à la ronde. Alors comment nourrir ses bestiaux? Ils périraient +d'inanition avant qu'on eût le temps de les conduire dans un autre +pâturage.</p> + +<p>De pareils désastres ne sont pas invraisemblables, et plus d'un +cultivateur de la colonie du Cap a perdu ainsi ses troupeaux.</p> + +<p>Justement inquiet, Von Bloom sortait par intervalle pour observer +le vent. Une douce brise soufflait toujours du nord. La lune était +brillante, et ses clartés se réfléchissaient sur les corps polis des sauterelles. +Le rugissement du lion se mêlait au cri perçant du chacal +et au ricanement de la hyène. Ces animaux, avec beaucoup d'autres, +prenaient part à un grand festin.</p> + +<p>Ne remarquant aucun changement dans le vent, Von Bloom commença +à se rassurer et à s'entretenir tranquillement avec sa famille +du phénomène de la journée. Swartboy tint le dé de la conversation. +Il avait été à même d'observer plusieurs fois les locustes et en avait +mangé plusieurs boisseaux; il était naturel de supposer qu'il les +connaissait à merveille.</p> + +<p>Mais d'où venaient-elles? C'était ce dont il n'avait jamais pris +la peine de s'informer. Le savant Hans se chargea d'expliquer +leur origine.</p> + +<p>—Elles viennent du désert. Les œufs qui les produisent sont +déposés dans les sables, où ils restent jusqu'à la saison des pluies. +Quand l'herbe pousse, les sauterelles éclosent, et après l'avoir<a name="page_019" id="page_019"></a> +consommée, elles sont forcées d'aller chercher ailleurs une nourriture. +Telle est la cause de leurs migrations.</p> + +<p>—J'ai entendu raconter, dit Hendrik, que les fermiers allumaient +des feux autour de leurs champs pour les préserver des +locustes; mais quand même on établirait des haies de feu, je ne +vois pas comment on arrêterait ces insectes qui ont des ailes, et +qui passent aisément par-dessus.</p> + +<p>—Cette précaution, répondit Hans, ne peut être utile que +contre les sauterelles dépourvues d'ailes, larves de celles que nous +voyons. Ces larves, qui rampent et qui sautent sur la terre, ont +aussi leurs migrations, souvent plus destructives que celles des +insectes parfaits. Guidées par leur instinct, elles suivent une +direction invariable. La mer et les grands fleuves peuvent seuls +les arrêter; elles traversent à la nage les rivières, gravissent le +long des murs et des maisons, et dès qu'elles ont franchi un +obstacle, elles continuent leur route toujours tout droit. En essayant +de passer les grands cours d'eau rapides, elles se noient en +quantité et sont emportées dans la mer. Si leur bande est peu +nombreuse, les fermiers réussissent parfois à les éloigner au moyen +de feux, comme on vous l'a dit, mais si l'émigration est importante, +c'est peine perdue.</p> + +<p>—Comment peuvent-elles faire, demanda Hendrik, pour traverser +ces feux, est-ce qu'elles sautent par-dessus?</p> + +<p>—Non, répondit Hans, les feux qu'on allume sont de trop grande +dimension pour cela.</p> + +<p>—Alors je n'y comprends rien, dit Hendrik.</p> + +<p>—Ni moi non plus, dit le petit Jan.</p> + +<p>—Ni moi, dit Gertrude.</p> + +<p>—Des milliers d'insectes, reprit Hans, se jettent dans les brasiers +et les éteignent.</p> + +<p>—Comment, sans se brûler! s'écrièrent tous les auditeurs.</p> + +<p>—Il y en a un nombre inimaginable de brûlés. Leurs corps +entassés étouffent les feux; mais les premiers rangs de la grande +armée sont sacrifiés, et les autres passent impunément sur les victimes. +Vous voyez donc que les feux ne peuvent arrêter la marche +des locustes quand elles sont en grand nombre.</p> + +<p>»Dans certaines parties de l'Afrique où le sol est cultivé, les<a name="page_020" id="page_020"></a> +indigènes sont pris d'une terreur panique aussitôt qu'ils voient +apparaître les insectes voyageurs. Ils les redoutent autant qu'un +tremblement de terre ou toute autre grande calamité.</p> + +<p>—Nous comprenons sans peine, dit Hendrik, le sentiment +qu'ils éprouvent.</p> + +<p>—Les sauterelles volantes, poursuivit Hans, ne suivent pas une +direction aussi constante que leurs larves; elles semblent être guidées +par le vent, qui les emporte souvent dans la mer, où elles sont +englouties. Sur quelque partie de la côte, on a trouvé en quantités +incroyables leurs cadavres rejetés par le flux. Des voyageurs dignes +de foi affirment en avoir vu sur une plage une bande de quatre +pieds de hauteur sur cinquante milles de long. Les émanations de +cette masse énorme répandaient une infection sensible à cent +cinquante milles dans l'intérieur.</p> + +<p>—Il fallait tout de même avoir bon nez, s'écria le petit Jan.</p> + +<p>Tout le monde rit de cette observation, à l'exception de Von Bloom, +qui avait en ce moment des idées noires. Gertrude s'en aperçut, et +lui dit, pour tâcher de le distraire:</p> + +<p>—Papa, la Bible dit que Jean-Baptiste vivait, dans le désert, de +miel et de sauterelles. Etaient-ce les mêmes que celles que nous +voyons?</p> + +<p>—Je le crois, répondit laconiquement le père.</p> + +<p>—Permettez-moi de vous contredire, repartit Hans; mais l'analogie +n'est pas complète. La sauterelle de l'Ecriture est le véritable +criquet émigrant (<i>gryllus migratorius</i>); celle de l'Afrique méridionale +en est une variété. Toutes deux appartiennent au genre +des orthoptères et à la famille des sauteurs.</p> + +<p>Quelques auteurs ont d'ailleurs nié que saint Jean mangeât +des insectes, et les Abyssiniens prétendent qu'il se nourrissait +de graines brunes du faux acacia, nommé par eux arbre aux sauterelles.</p> + +<p>—Et quel est votre avis? demanda Hendrik, qui avait foi dans +l'instruction de son frère.</p> + +<p>—Je crois qu'il n'y a pas matière à discussion. Ce n'est qu'en +torturant le sens d'un mot qu'on arrive à supposer qu'il s'agit de +fruits et non d'insectes. Ce sont évidemment ces derniers que mentionne +l'Ecriture. Nous avons des preuves nombreuses que du temps<a name="page_021" id="page_021"></a> +de Jésus-Christ les sauterelles et le miel sauvage entraient dans +l'alimentation de ceux qui parcouraient le désert; et de nos jours +encore ces deux mets font partie de la nourriture de plusieurs tribus +nomades. Il est donc naturel d'admettre que saint Jean, habitant +du désert, en suivit forcément le régime; c'est ce qui est arrivé +à des voyageurs modernes en traversant les solitudes qui nous +environnent.</p> + +<p>J'ai lu beaucoup d'ouvrages relatifs aux sauterelles; mais, puisqu'on +a cité la Bible, je dois dire que je ne connais pas de description +de ces insectes aussi vraie et aussi belle que celle du livre saint. +Faut-il la lire, mon père?</p> + +<p>—Certainement, répondit le porte-drapeau, satisfait de la tournure +que prenait la conversation.</p> + +<p>Gertrude courut à la chambre voisine et en rapporta un énorme +volume relié en peau de canaa et solidifié par deux gros fermoirs +de cuivre. C'était la Bible de famille; et qu'il me soit permis de faire +observer à ce propos qu'on trouve presque chez tous les boors un +livre semblable, car les colons hollandais sont des protestants pleins +de ferveur. Leur zèle est tel, qu'ils n'hésitent pas à faire quatre fois +par an un voyage de cent milles pour assister au <i>nacht-maal</i> ou +souper des grandes fêtes solennelles. Qu'en dites-vous?</p> + +<p>Hans ouvrit le volume et chercha le livre du prophète Joel. La +facilité avec laquelle il trouva le passage auquel il avait fait allusion +prouvait que l'étude de l'Ecriture lui était familière.</p> + +<p>Il lut ce qui suit:</p> + +<p>«La sauterelle a mangé les restes de la chenille, le ver les restes +de la sauterelle, et la nielle les restes du ver.</p> + +<p>»Réveillez-vous, hommes enivrés; pleurez et criez, vous tous +qui mettez vos délices à boire du vin, parce qu'il vous sera ôté +de la bouche.</p> + +<p>»Car un peuple fort et innombrable vient fondre sur ma terre. +Ses dents sont comme les dents d'un lion.</p> + +<p>»Il réduira ma vigne en un désert; il arrachera l'écorce de mes +figuiers, il les dépouillera de toutes leurs figues, et leurs branches +demeureront toutes sèches et toutes nues.</p> + +<p>»Pleurez comme une jeune femme qui se revêt d'un sac pour +pleurer celui qu'elle avait épousé étant fille.<a name="page_022" id="page_022"></a></p> + +<p>»Les oblations du blé et du vin sont bannies de la maison du +Seigneur; les prêtres, les ministres du Seigneur pleurent.</p> + +<p>»Pourquoi les bêtes se plaignent-elles? pourquoi les bœufs +font-ils retentir leurs mugissements, sinon parce qu'ils ne trouvent +rien à paître et que les troupeaux, même de brebis, périssent comme +eux?</p> + +<p>»Jour de ténèbres et d'obscurités, jour de nuages et de tempêtes! +comme la lumière du matin se répand en un instant sur les montagnes, +ainsi un peuple nombreux et puissant se répandra tout d'un +coup sur toute la terre.</p> + +<p>»Il est précédé d'un feu dévorant, et suivi d'une flamme qui +brûle tout. La campagne qu'il a trouvée comme un Eden n'est, +après lui, qu'un désert affreux, et nul n'échappe à sa violence.</p> + +<p>»A les voir marcher, on les prendrait pour des chevaux de combat, +et ils s'élanceront comme des cavaliers.</p> + +<p>»Ils sauteront sur le sommet des montagnes avec un bruit semblable +à celui des chariots armés et d'un feu qui brûle de la paille +sèche; et ils s'avanceront comme une puissante armée qui se prépare +au combat.</p> + +<p>»Les peuples, à leur approche, trembleront d'effroi; on ne verra +partout que des visages ternis et plombés.</p> + +<p>»Ils courront comme de vaillants soldats, ils monteront sur les +murs comme des hommes de guerre; ils marcheront serrés dans leurs +rangs, sans que jamais ils quittent leur route.</p> + +<p>»Ils ne se presseront point les uns les autres; chacun gardera la +place qui lui a été marquée; ils se glisseront par les moindres ouvertures, +sans avoir besoin de rien abattre.</p> + +<p>»Ils pénétreront dans les villes; ils courront sur les remparts; +ils monteront jusqu'au haut des maisons, et ils entreront par les +fenêtres comme un voleur.</p> + +<p>»La terre tremblera devant eux, les cieux seront ébranlés, le +soleil et la lune seront obscurcis, et on ne verra plus l'éclat des +étoiles.»</p> + +<p>L'ignorant Swartboy lui-même fut frappé de la beauté poétique +de cette description; mais, tout en admirant les inspirations de Joel, +il voulut aussi dire son mot sur les sauterelles.</p> + +<p>—Le Bosjesman ne craint pas les sauterelles. Il n'a ni jardin, ni<a name="page_023" id="page_023"></a> +maïs, ni sarrasin, ni rien que les sauterelles puissent manger. Ce +sont elles qui sont mangées par le Bosjesman, et il s'en engraisse. +Toutes les créatures mangent de même les sauterelles; toutes +deviennent grasses pendant la saison des sauterelles. Vivent les +sauterelles!</p> + +<p>Les observations de Swartboy étaient assez justes. Les criquets +émigrants servent de nourriture à presque tous les animaux connus +du sud de l'Afrique. Non-seulement les carnivores s'en repaissent +avec plaisir, mais encore elles sont la proie des antilopes, des lions, +des chacals, des perdrix, des poules de Guinée, des outardes, et, ce +qui est étrange, du géant des bois africains, du monstrueux éléphant. +Tous ces animaux entreprennent de longs voyages à la +suite des insectes voyageurs, dont les moutons, les chevaux, les +chiens, les poules sont également avides.</p> + +<p>Chose plus étrange encore! les locustes se mangent entre elles. +Qu'une d'elles soit blessée et fasse obstacle à la marche, les autres +se jettent immédiatement sur la malheureuse et s'en rassasient!</p> + +<p>Les peuplades indigènes, Hottentots, Bosjesmans, Damaras, +grands et petits Namaquas, font subir aux sauterelles une préparation +culinaire qui n'est pas exempte de raffinement. Swartboy +passa la soirée à faire cuire celles qu'il avait ramassées. Il mit +dans une marmite une très petite quantité d'eau, et laissa mijoter +ses insectes à la vapeur pendant deux heures consécutives. Il les +retira, les mit sécher et les secoua dans une poêle jusqu'à ce que +les pattes et les ailes fussent détachées des corps. Il ne restait plus +qu'à les vanner. Les grosses lèvres du Bosjesman soufflèrent tant et +si bien que les ailes et les pattes s'envolèrent.</p> + +<p>Les sauterelles étaient bonnes à manger. Il ne fallait plus qu'un +peu de sel pour les rendre plus savoureuses. Tous les assistants +s'en régalèrent, et les enfants leur trouvèrent un excellent goût. +Beaucoup de personnes considèrent les locustes ainsi préparées +comme préférables aux crevettes.</p> + +<p>Quelquefois, quand elles sont parfaitement sèches, on les broie +en y ajoutant de l'eau, et l'on en fait une espèce de bouillie. Une +fois desséchées, elles se gardent pendant longtemps, et forment +souvent la base de l'alimentation des pauvres indigènes pendant +toute une saison.<a name="page_024" id="page_024"></a></p> + +<p>Un grand nombre de tribus, principalement celles qui ne s'adonnent +pas à l'agriculture, accueillent avec joie l'apparition des sauterelles. +Ils sortent de leurs villages avec des sacs et des bœufs +de somme, pour ramasser la manne que le ciel leur envoie, et ils +en récoltent d'immenses monceaux qu'ils emmagasinent comme +du grain.</p> + +<p>L'entretien roula sur ces détails jusqu'à l'heure du repos. Le porte-drapeau +retourna observer le vent; puis la porte du kraal fut fermée +et toute la famille s'endormit.<a name="page_025" id="page_025"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V.</h3> + +<h4>LE LENDEMAIN</h4> + +<p>Le porte-drapeau eut un sommeil agité. Il rêva de locustes, de +criquets, de sauterelles, de toute sorte d'insectes aux longues pattes +et aux yeux à fleur de tête.</p> + +<p>Il fut heureux de voir le premier rayon de lumière pénétrer par +la petite fenêtre de sa chambre.</p> + +<p>Il sauta en bas de son lit, prit à peine le temps de s'habillier; et +sortit à la hâte. Les ténèbres luttaient encore avec les clartés, mais +il n'avait pas besoin de jour pour voir le vent, pour agiter une +plume ou tendre son chapeau.</p> + +<p>La réalité était, hélas! trop évidente.</p> + +<p>Une forte brise s'était élevée, et soufflait de l'ouest!</p> + +<p>Eperdu, Von Bloom courut plus loin pour être plus sûr de son +fait. Quand il fut hors de l'enceinte qui entourait le kraal et le jardin, +il s'arrêta et fit une nouvelle expérience qui malheureusement confirma +la première.</p> + +<p>La brise venait directement de l'ouest, et lui amenait les sauterelles. +Il sentait les exhalaisons des odieux insectes.</p> + +<p>Le doute n'était plus possible.</p> + +<p>Von Bloom, au désespoir, certain de ne pouvoir échapper à la +terrible visitation, rentra chez lui, et donna ordre de serrer avec +soin dans les armoires le linge, les hardes, les vêtements de la +maison.</p> + +<p>Les sauterelles auraient pu les dévorer, car elles ne sont pas difficiles. +Tous les végétaux leur conviennent; les feuilles amères du +tabac sont autant de leur goût que les tiges succulentes du maïs! +elles mangent la toile, le coton, la flanelle même, tout aussi bien +que les tendres bourgeons des plantes. Les pierres, le fer, le bois<a name="page_026" id="page_026"></a> +dur, sont à peu près les seuls objets qui échappent à la dent de ces +intrépides gastronomes.</p> + +<p>Von Bloom avait entendu parler de leur voracité; Hans en avait +lu des récits; Swartboy la connaissait par expérience. En conséquence, +tout ce qu'elles pouvaient détruire fut serré avec soin.</p> + +<p>On déjeuna en silence; l'abattement qui se peignait sur les traits +du chef de la famille se communiquait à tous. Quel changement +en quelques heures! La veille encore, le porte-drapeau et les siens +jouissaient d'un bonheur sans mélange.</p> + +<p>Il restait pourtant un faible espoir. S'il pleuvait, si le temps se +refroidissait, les sauterelles n'auraient pas la force de reprendre +leur vol; et avant le retour de la chaleur et de la sécheresse il +pouvait y avoir une saute de vent. Plaise à Dieu que le ciel se +couvre de nuages, que la température s'abaisse, que la pluie +tombe par torrents.</p> + +<p>Vœux superflus! vaine espérance! le soleil se leva dans toute sa +splendeur africaine, et les rayons qu'il dardait sur l'armée endormie +la rendirent à la vie et à l'activité. Les locustes se mirent à ramper, +à sautiller, et comme si elles eussent obéi à un même signal, elles +montèrent par myriades dans les airs.</p> + +<p>La brise les poussait du côté des plants de maïs condamnés.</p> + +<p>Cinq minutes après avoir pris leur essor, elles s'abattaient sur +le kraal, et couvraient les champs d'alentour. Leur vol était lent; +elles descendaient doucement, et présentaient aux yeux des spectateurs +placés au-dessus, l'aspect d'une neige noire, tombant à gros +flocons. Au bout de quelques instants, le sol disparut; les tiges de +maïs, les plantes, les buissons, les herbes des pâturages furent bientôt +chargés d'épaisses pelotes d'insectes; et comme le gros de leur armée +passait à l'est de la maison, le disque du soleil fut caché par eux +comme par une éclipse!</p> + +<p>Ils étaient disposés en échelons. Les bataillons placés à l'arrière +volaient à l'avant-garde; puis s'arrêtaient pour manger. Ils étaient +ensuite guidés par d'autres qui passaient par-dessus leurs têtes. +Le bruit produit par leurs ailes ressemblait à celui d'une roue +hydraulique, ou d'une forte brise à travers les forêts.</p> + +<p>Le passage dura deux heures. Pendant ce temps, Von Bloom et +sa famille restèrent presque constamment enfermés, les portes et les<a name="page_027" id="page_027"></a> +fenêtres fermées, pour éviter cette pluie vivante qui fouette souvent +les joues de manière à causer une sensation douloureuse. En outre, +il leur était désagréable d'écraser sous leurs pieds la masse d'insectes +qui jonchait le sol.</p> + +<p>Malgré les précautions qu'ils prirent, quelques-uns des envahisseurs +parvinrent à se glisser dans la maison par les fentes de la +porte et des fenêtres, et dévorèrent avec avidité toutes les substances +végétales qu'ils trouvèrent.</p> + +<p>Quand le gros de l'armée eut passé, le soleil reparut, mais il ne +brillait plus sur des champs verts et sur un jardin en fleurs. Autour +de la maison, au nord, au sud, à l'est, à l'ouest, l'œil s'arrêtait sur +une scène de désolation. On n'apercevait pas un brin d'herbe, pas +une feuille; les arbres eux-mêmes, dépouillés de leur écorce, semblaient +avoir été flétris de la main de Dieu. Le sol n'aurait pas été +plus nu ni plus aride s'il eût été balayé par un incendie. Il n'y avait +plus de jardin, plus de maïs, plus de sarrasin, plus de ferme. Le +kraal était au milieu d'un désert!</p> + +<p>Les paroles sont impuissantes à reproduire les émotions qu'éprouva +en ce moment Von Bloom. Quel changement en deux heures! Il pouvait +à peine en croire ses sens. Il doutait de la réalité. Il avait +bien prévu que les locustes mangeraient ses légumes et ses céréales, +mais son imagination n'avait pas conçu l'épouvantable dévastation +qu'il avait sous les yeux. Tout le paysage s'était métamorphosé. +Les arbres dont la brise venait d'agiter le feuillage avaient un aspect +plus triste qu'en hiver. Le sol même semblait avoir changé de forme. +Certes, si le fermier, absent pendant le passage des sauterelles, était +revenu sans savoir ce qui s'était passé, il n'aurait pas reconnu l'emplacement +de son habitation.</p> + +<p>Avec le flegme particulier à sa race, Von Bloom s'assit et +demeura longtemps sans mouvement et sans voix. Les enfants se +groupèrent autour de lui, le cœur gros et les larmes aux yeux. +Ils ne pouvaient apprécier toute l'étendue de leur malheur, et +leur père lui-même ne la comprit pas tout d'abord. Il ne songea +qu'à la destruction de ses belles récoltes; et si on tient compte +de sa situation isolée, cette perte irréparable suffisait pour +l'accabler.</p> + +<p>—Tout le fruit de mes travaux est perdu! s'écria-t-il d'une voix<a name="page_028" id="page_028"></a> +altérée. O fortune, fortune, c'est la seconde fois que tu es cruelle +pour moi!</p> + +<p>—Ne vous lamentez pas, mon père, lui dit une douce voix; nous +sommes sains et saufs auprès de vous.</p> + +<p>C'était la voix de Gertrude, dont la petite main blanche se posa +sur son épaule.</p> + +<p>Il lui sembla qu'un ange lui souriait. Il prit l'enfant entre ses bras +et la pressa avec effusion contre son cœur, et ce cœur se sentit +soulagé.</p> + +<p>—Apporte-moi le livre, dit-il à l'un de ses fils.</p> + +<p>On apporta la Bible; les fermoirs massifs furent rouverts, et des +hymnes pieux montèrent du milieu du désert.</p> + +<p>Après avoir chanté un psaume, tous prièrent à genoux pendant +quelques minutes. Quand Von Bloom se releva et promena les yeux +autour de lui, le désert lui parut embeaumé comme la rose.</p> + +<p>Telle est la magique influence de la résignation et de l'humilité +sur le cœur humain.<a name="page_029" id="page_029"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI.</h3> + +<h4>L'ÉMIGRATION</h4> + +<p>Malgré toute sa confiance dans la protection de l'Etre suprême, +Von Bloom connaissait le proverbe: Aide-toi, le Ciel t'aidera. La +religion ne lui avait pas appris à s'abandonner passivement à la +Providence, et il s'occupa immédiatement de prendre des mesures +pour se tirer d'embarras. Sa position était non-seulement triste, +mais encore périlleuse. La plaine au milieu de laquelle il se trouvait +s'étendait à perte de vue, sans la moindre trace de végétation; mais +au-delà de ces limites, le pays n'était pas sans doute moins +dévasté. Il était certain que l'armée d'insectes dont il était victime +pouvait être comptée au nombre des plus considérables, et il savait +que les sauterelles ravagent parfois une superficie de plusieurs +milliers de milles.</p> + +<p>Il était impossible de songer à rester au kraal. Les chevaux, +les bœufs, les moutons ne pouvaient vivre sans nourriture; et +s'ils périssaient, où la famille trouverait-elle sa subsistance? Il +fallait quitter le kraal et se mettre sans retard à la recherche d'un +pâturage. Déjà les animaux, retenus à l'étable plus tard que +de coutume, beuglaient, hennissaient ou bêlaient pour demander +leur délivrance. Ils n'allaient pas tarder à avoir faim, et il était +difficile de dire comment on pourrait leur procurer des aliments.</p> + +<p>Il n'y avait pas de temps à perdre; les minutes elles-mêmes étaient +précieuses. Von Bloom se demanda s'il monterait un de ses meilleurs +chevaux et partirait seul à la recherche d'un pâturage, ou s'il +ferait atteler sa charrette pour déménager immédiatement. Son +hésitation ne fut pas longue. Comme dans tous les cas il était +forcé de quitter tôt ou tard son domaine, il se décida à partir +sans délai, avec sa famille, ses domestiques, ses dieux lares et ses +bestiaux.<a name="page_030" id="page_030"></a></p> + +<p>—Qu'on attelle la charrette? cria-t-il à Swartboy.</p> + +<p>Le Bosjesman, fier de la réputation qu'il avait acquise comme +cocher, s'empressa de prendre son fouet au manche de bambou, à +la longue lanière de cuir, et y mit une nouvelle mèche taillée dans +la peau d'une antilope.</p> + +<p>—Oui, baas, je vais atteler, dit-il en faisant claquer son fouet, et +posant le manche contre le mur de la maison, il alla chercher les +bœufs de trait.</p> + +<p>La charrette de Van Bloom était une de celles que tous les fermiers +du Cap s'enorgueillissent de posséder; c'était une tente roulante, +un véhicule de première classe que le porte-drapeau avait fait faire +au temps de sa prospérité. Il s'en servait autrefois pour mener sa +femme et ses enfants au <i>nacht maal</i> ou au <i>wolikheids</i>. En ses beaux +jours, huit chevaux choisis traînaient rapidement l'énorme voiture. +Hélas! des bœufs devaient les remplacer, car Van Bloom n'avait +que cinq chevaux qu'il avait conservés comme montures. Quant à +la charrette, elle était en aussi bon état que lorsqu'elle excitait +l'envie de tous les boors du comté de Graaf-Reinet. Elle avait +des coffres par devant, par derrière et sur les côtés, des poches +intérieures et une couverture blanche comme la neige.</p> + +<p>La caisse avait conservé sa solidité, et les roues étaient un +chef-d'œuvre de charronnage; c'était, en somme, ce qui restait +de meilleur au porte-drapeau, car elle valait à elle seule tout son +bétail.</p> + +<p>Pendant que Swartboy et Hendrik attachaient douze bœufs au +timon avec des harnais de peau de buffle, le boor, aidé par ses autres +enfants, chargeait sur la voiture les meubles et les ustensiles de +ménage, qui étaient en trop petit nombre pour que ce fût une tâche +difficile. Au bout d'une heure environ, la précieuse charrette eut reçu +tous les bagages; les bœufs furent attelés, les chevaux sellés, et +tout fut prêt pour le voyage.</p> + +<p>Mais de quel côté se diriger? Jusqu'à ce moment Von Bloom +n'avait pensé qu'à franchir les frontières de la solitude désolée qui +l'environnait. Il devenait nécessaire de déterminer la direction à +prendre. Il importait d'éviter celle d'où étaient venues les sauterelles +et celle qu'elles avaient suivie en s'éloignant. Des deux côtés on +était sûr de ne pas trouver une poignée d'herbe pour les animaux<a name="page_031" id="page_031"></a> +affamés. En choisissant une autre route, les voyageurs avaient plus +de chance de rencontrer un pâturage, mais ils n'étaient pas certains +d'avoir de l'eau, dont la privation les exposait à périr avec leurs +bestiaux.</p> + +<p>Von Bloom eut d'abord l'idée de se rendre aux établissements; mais +ils étaient à l'est du kraal, et la contrée qu'il fallait traverser avait +dû être ravagée par les sauterelles. D'ailleurs, dans cette direction, +le cours d'eau le plus voisin était à une distance de cinquante milles, +et les bestiaux périraient infailliblement avant de l'avoir atteint. Au +nord s'étendait le désert de Kalihari, où l'on ne connaissait point +d'oasis; et puis c'était de là qu'étaient venues les sauterelles, qui +dérivaient au sud au moment où on les avait aperçues pour la +première fois.</p> + +<p>Il ne restait plus que l'ouest, pour lequel Von Bloom se décida. A +la vérité les insectes émigrants s'étaient montrés au bout de l'horizon +occidental, mais ils y avaient été amenés par une saute de vent, +et elle avait été trop subite pour leur laisser le temps de faire de +grands ravages.</p> + +<p>Von Bloom savait que dans l'ouest, à une distance de quarante +milles, se trouvait un bon pâturage arrosé par une source limpide. +Il avait quelquefois poussé ses excursions jusqu'à cette source, près +de laquelle il aurait été tenté de s'établir, si elle n'eût été trop +éloignée du centre de la colonie, avec laquelle les communications +seraient devenues trop difficiles. Quoique son kraal actuel fût au +delà des frontières, il entretenait encore des relations avec les établissements, +et voulait, autant que possible, ne pas les perdre. Ces considérations +de voisinage étaient peu de chose en présence d'une imminente +nécessité; aussi, après quelques minutes de délibération, le +boor donna l'ordre de marcher à l'ouest.</p> + +<p>Le Bosjesman monta sur le siège, fit claquer son fouet puissant et +s'avança dans la plaine. Gertrude et le petit Jan s'assirent à ses +côtés, ayant derrière eux la jolie springbok, qui allongeait la tête +et promenait autour d'elle ses yeux ronds avec une inquiète curiosité. +Hans et Hendrik, à cheval, assistés de leurs chiens, chassaient +devant eux les bœufs et les moutons.</p> + +<p>Jetant un dernier regard sur son kraal désolé, Von Bloom lâcha +la bride à son cheval et suivit silencieusement la charrette.<a name="page_032" id="page_032"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII.</h3> + +<h4>DE L'EAU! DE L'EAU!</h4> + +<p>La petite caravane s'avança tranquillement, mais non sans bruit. +On entendait incessamment retentir la voix de Swartboy et les claquements +de son fouet colossal, qui produisaient au loin l'effet +d'une décharge de mousqueterie. Hendrik criait à tue-tête, et Hans, +d'ordinaire si calme, était dans la nécessité de vociférer pour +maintenir le troupeau dans la bonne voie.</p> + +<p>Par intervalles, les deux garçons, mis brusquement en réquisition, +aidaient Swartboy à guider son attelage rétif, qui aurait pu +s'écarter de la route. Hans et Hendrik galopaient en avant, remettaient +la tête des bœufs dans le droit chemin et faisaient jouer sur +leurs flancs le redoutable jambok.</p> + +<p>Le jambok, auquel le plus mutin des animaux de trait se soumet, +est un fouet élastique, de près de six pieds de long, qui va en +s'amincissant régulièrement depuis le manche jusqu'à la pointe; il +est en peau de rhinocéros ou d'hippopotame.</p> + +<p>Toutes les fois que les bœufs qui traînaient la charrette se comportaient +mal, et que Swartboy ne pouvait les atteindre avec son +<i>voorslag</i> ou fouet de cocher, Hendrik les chatouillait avec son +rude et flexible jambok, et les contraignait à rentrer dans le +devoir.</p> + +<p>D'ordinaire, dans l'Afrique méridionale, les attelages de bœufs +ont un conducteur; mais ceux du porte-drapeau avaient été habitués +à s'en passer depuis que les domestiques hottentots s'étaient +enfuis. Swartboy avait souvent parcouru plusieurs milles avec son +long fouet pour unique auxiliaire; mais après le passage des criquets +émigrants, la terre avait un aspect si étrange, que les bœufs +étaient en proie à une vague terreur. D'ailleurs les sentiers qu'ils<a name="page_033" id="page_033"></a> +auraient pu suivre n'avaient plus le moindre jalon. La superficie du +sol était la même partout. Von Bloom, qui possédait à merveille la +configuration du pays, pouvait à peine s'y reconnaître et n'avait +pour guide que le soleil.</p> + +<p>Hendrik surtout s'occupait de diriger les bœufs, laissant à son +jeune frère Hans le soin de conduire les bestiaux, ce qui était +moins difficile. La peur réunissait les pauvres bêtes qui marchaient +ensemble, sans dévier, n'ayant point d'herbage qui les attirât à +droite ou à gauche.</p> + +<p>Von Bloom allait devant pour conduire la caravane. Ni lui ni ses +fils n'avaient fait de changement à leur costume, qui était celui de +tous les jours. Le porte-drapeau avait, comme la plupart des boors +du Cap, un chapeau blanc de feutre à larges bords, un gilet de peau +de faon, une grande veste de drap vert garnie sur les côtés de larges +poches, et des culottes de cuir, qu'on appelle dans le pays <i>carkers</i>. +Il était chaussé de <i>feldt-schoenen</i> ou souliers de campagne, +en cuir brut. Sur sa selle était étendu un <i>kaross</i> ou fourrure de +léopard; il portait sur l'épaule un <i>roer</i>, lourd fusil de gros calibre +d'environ six pieds de long, avec une platine à la mode antique. +C'est l'arme en laquelle le boor met toute sa confiance. Un Américain +des frontières serait disposé à en rire à première vue; mais, +s'il connaissait la colonie du Cap, il changerait promptement +d'opinion. La carabine de petit calibre employée dans les bois +d'Amérique, et dont la balle n'est guère plus grosse qu'un pois, +serait presque inutile contre le gros gibier des contrées que nous +parcourons; mais, quelle que soit la différence des armes, il y a +d'adroits chasseurs dans les <i>karoos</i> d'Afrique, aussi bien que dans +les forêts ou les prairies américaines.</p> + +<p>Sous le bras gauche du porte-drapeau se courbait une immense +poudrière, qui ne pouvait provenir que de la tête d'un bœuf africain. +C'était une corne de bœuf des Bechuanas; mais on aurait +pu en tirer une semblable de la plupart des comtés du Cap. Quand +elle était pleine, elle ne comptait pas moins de six livres de +poudre!</p> + +<p>Von Bloom avait une carnassière de peau de léopard sous le bras +droit, un couteau de chasse à la ceinture, et une grosse pipe d'écume +passée dans le galon de son chapeau.<a name="page_034" id="page_034"></a></p> + +<p>Le costume, les armes, l'équipement de Hans et de Hendrik +étaient à peu près identiques. Leurs larges culottes étaient faites +de peau de mouton tannée; ils portaient également des vestes de +drap vert, des chapeaux blancs à larges bords, et des <i>feldt-schoenen</i> +ou souliers de campagne.</p> + +<p>Hans avait un léger fusil de chasse: Hendrik était armé d'un +<i>yager</i>, forte carabine, excellente pour le gros gibier. Il en était +fier, s'en servait avec adresse, et enfonçait un clou avec une balle à +une centaine de pas de distance. C'était le tireur par excellence +de la compagnie.</p> + +<p>Chacun des enfants avait une gibecière remplie de balles et une +grosse poire à poudre en forme de croissant. Les selles de leurs chevaux +étaient ornées de <i>kaross</i>; seulement ces fourrures étaient l'une +d'antilope et l'autre de chacal, tandis que le <i>kaross</i> de leur père était +une peau de léopard de premier choix.</p> + +<p>Le petit Jan était aussi revêtu d'un chapeau blanc, d'une veste, +d'amples culottes et de <i>feldt-schoenen</i>. Malgré sa petite taille, c'était +le portrait exact de son père sous le rapport du costume, un +type de boor en abrégé.</p> + +<p>Gertrude avait un corsage piqué et brodé à la mode hollandaise, +une jupe de laine bleue. Ses cheveux blonds étaient cachés sous un +chapeau de paille garni de rubans.</p> + +<p>Totty avait la tête nue, et elle était habillée très-simplement +d'une toile grossière de fabrication domestique.</p> + +<p>Quant à Swartboy, il n'avait pour vêtement qu'une chemise rayée +et de vieilles culottes de cuir, sans compter le kaross en peau de +mouton posé auprès de lui.</p> + +<p>Pendant une marche de vingt milles, les voyageurs ne trouvèrent +ni eau ni fourrage. Le soleil avait un éclat dont ils se +seraient passés volontiers, car la chaleur était aussi forte qu'entre +les tropiques. Ils l'auraient difficilement supportée sans la brise +qui souffla toute la journée. Malheureusement elle leur venait droit +dans la figure, et une épaisse poussière s'élevait du sol qu'avaient +remué les sauterelles avec leurs millions de pieds. Des nuages +enveloppaient la petite caravane, augmentaient les difficultés de +la marche, couvraient les vêtements, emplissaient la bouche ou +rougissaient les yeux des infortunés émigrants.<a name="page_035" id="page_035"></a></p> + +<p>Ce n'était pas tout: longtemps avant la nuit, ils eurent à +souffrir du manque d'eau. Pressé de quitter le kraal désolé, Von +Bloom n'avait pas songé à mettre dans la charrette une provision +d'eau. C'était une impardonnable négligence dans une contrée +comme le sud de l'Afrique, où les sources sont rares et les ruisseaux +souvent taris. Comme il se repentit quand il sentit les tourments +de la soif et entendit les cris de ses enfants, qui demandaient de +l'eau en gémissant!...</p> + +<p>Von Bloom ne se plaignait pas: il s'accusait comme d'un crime +d'une irréflexion qui causait tant de souffrances. Du moins s'il eût +pu les calmer! mais il ne connaissait pas de source plus proche +que celle dont nous avons parlé, et il était impossible d'y arriver +avant le lendemain.</p> + +<p>Les bœufs ont le pas lent: on était parti tard, et il fallait +s'attendre à n'être guère qu'à moitié chemin quand le soleil se +coucherait. Pour trouver de l'eau, on aurait dû marcher toute la +nuit; mais comment le faire avec des animaux exténués et privés +d'aliments? Le malheureux Von Bloom pensait qu'il aurait pu +ramasser assez de locustes pour en nourrir ces bestiaux; mais il +était trop tard, et il ne pouvait que s'adresser de stériles reproches.</p> + +<p>La voix et le long fouet du Bosjesman étaient impuissants. L'attelage +se traînait péniblement: les bêtes, depuis la veille, n'avaient +mangé que les sauterelles qui étaient tombées dans leur étable. +Von Bloom prit le parti de faire halte. En l'absence de toute route +tracée, il avait besoin du jour pour ne pas s'égarer, et d'ailleurs il +eût été dangereux de voyager à l'heure où le voleur nocturne de +l'Afrique, le lion, sort de sa tanière.</p> + +<p>Ce fut une demi-heure avant le coucher du soleil que Von Bloom +résolut de s'arrêter. Toutefois il poussa un peu plus loin, dans l'espoir +de trouver de l'herbe. Il était à vingt milles de son point de +départ, et le pays portait toujours les traces des ravages des sauterelles. +Les buissons étaient dépouillés de leurs feuilles et de leur +écorce; la plaine avait perdu toute végétation.</p> + +<p>Le porte-drapeau eut l'idée qu'il suivait exactement la route par +laquelle les insectes dévastateurs étaient arrivés. C'était sciemment +qu'il se dirigeait vers l'ouest; mais il avait présumé que l'armée +des sauterelles était primitivement partie du nord, et rien ne<a name="page_036" id="page_036"></a> +justifiait son opinion. Si elle était venue de l'ouest, on risquait de +voyager pendant des jours entiers sans rencontrer une touffe de +gazon.</p> + +<p>Ces pensées troublèrent le fermier; il examina la plaine avec +anxiété.</p> + +<p>Swartboy observait de son côté: ses yeux perçants, familiarisés +avec le désert, découvrirent à un mille de distance un peu de +verdure et de feuillage. Il l'annonça par un cri de joie. Le courage +de la caravane se ranima, et les bœufs, comme s'ils eussent compris +ce dont il s'agissait, reprirent une plus vive allure.</p> + +<p>Le Bosjesman ne s'était pas trompé; mais le pâturage qu'il avait +signalé ne consistait qu'en quelques maigres tiges éparses sur un +terrain rougeâtre. Il y en avait juste assez pour faire éprouver aux +bestiaux le supplice de Tantale: mais nulle part on ne voyait de +quoi fournir une bouchée à un bœuf. L'aspect de cette végétation +était toutefois rassurant: il prouvait qu'on avait franchi les limites +du pays dévasté, et l'on pouvait concevoir l'espérance d'arriver +promptement à un pâturage plus digne de ce nom.</p> + +<p>Cette espérance ne se réalisa pas. La plaine qui s'étendait devant +les voyageurs, comme celle qu'ils venaient de parcourir, était stérile +et sauvage; mais c'était au manque d'eau, et non au passage +des sauterelles, qu'était due son aridité.</p> + +<p>Le soleil était déjà au-dessous de l'horizon. On n'avait pas le +temps de chercher un pâturage, et la caravane s'arrêta.</p> + +<p>Dans l'endroit où elle fit halte poussaient des arbustes en assez +grand nombre pour fournir les matériaux de deux kraals, l'un pour +les bœufs et les chevaux, l'autre pour les moutons et les chèvres; +mais après tant de fatigues et de tribulations, quel voyageur aurait +eu la force de couper les branches et de les assembler? C'était +une besogne assez pénible que de tuer un mouton pour le souper, +de ramasser du bois et d'allumer du feu. On ne fit point de kraal. +Les chevaux furent attachés autour de la charrette, et les bœufs, +les moutons et les chèvres abandonnés à eux-mêmes. Comme rien +ne pouvait les tenter dans les environs, Von Bloom espéra que, las +d'une longue route, ils ne s'écarteraient pas du campement, dont +on entretint le feu toute la nuit.<a name="page_037" id="page_037"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII"></a>CHAPITRE VIII.</h3> + +<h4>CE QUE DEVIENT LE TROUPEAU</h4> + +<p>Hélas! ils s'en écartèrent!</p> + +<p>Au jour naissant, quand les voyageurs se réveillèrent, tout le +bétail avait disparu. Il ne restait que la vache laitière, que Totty +avait liée le soir à un buisson après avoir achevé de la traire. +Bœufs, vaches, moutons et chèvres s'étaient dispersés.</p> + +<p>Hendrik, Hans, leur père et Swartboy montèrent à cheval et +firent des perquisitions. On retrouva les moutons et les chèvres dans +les taillis du voisinage; mais il fut constaté que les autres bêtes +avaient pris la fuite.</p> + +<p>On suivit leurs traces; elles étaient retournées sur leurs pas, et +il était hors de doute qu'elles s'étaient dirigées vers le kraal abandonné. +Elles étaient parties à une heure peu avancée de la nuit, et +avaient marché rapidement, comme le prouvait la disposition de +leurs empreintes. Probablement elles étaient déjà arrivées à destination.</p> + +<p>Triste découverte! Il ne fallait point songer à les rejoindre avec +des chevaux affamés et mourant de soif; et pourtant, sans bœufs de +trait, comment conduire la charrette jusqu'à la source?</p> + +<p>La situation était embarrassante; ce fut Hans qui suggéra une +solution.</p> + +<p>—Si nous attelions les cinq chevaux à la charrette?</p> + +<p>—Mais, dit Hendrik, nous laisserions donc nos bestiaux derrière +nous? Si nous ne les rattrapons pas ils vont se perdre.</p> + +<p>—Nous les poursuivrons plus tard, répondit Hans. L'essentiel +est d'atteindre la source, où nous ferons reposer nos chevaux. Nous +irons ensuite chercher les bœufs pendant ce temps-là: ils seront<a name="page_038" id="page_038"></a> +tous rendus au kraal où ils sont sûrs de trouver au moins de l'eau, +ce qui leur permettra de vivre jusqu'à notre arrivée.</p> + +<p>Le projet de Hans était seul praticable, et l'on se mit en devoir +de l'exécuter. De vieux harnais, qui faisaient heureusement partie +du contenu de la charrette, en furent tirés et raccommodés tant bien +que mal. Les chevaux furent disposés en arbalète. Swartboy remonta +sur son siège, et, à la satisfaction générale, la lourde voiture +marcha comme si elle eût conservé son premier attelage.</p> + +<p>Gertrude et le petit Jan restèrent dans la charrette; mais Von +Bloom et ses deux aînés la suivirent à pied, tant pour ne pas +accroître la charge que pour chasser les troupeaux en avant. Tous +souffraient de la soif, et en auraient souffert davantage sans la +précieuse bête qui trottait derrière la charrette, la vieille Graaf qui +avait fourni déjà plusieurs pintes de lait.</p> + +<p>Les chevaux se comportèrent à merveille, quoique leur harnais +fût incomplet; on aurait dit qu'ils devinaient que leur bon maître +était dans l'embarras et qu'ils avaient résolu de l'en tirer. Peut-être +aussi sentaient-ils l'eau qui était devant eux. En effet, au bout de +quelques heures ils arrivèrent auprès d'une source fraîche et +cristalline qui arrosait une jolie vallée couverte d'une verdoyante +pelouse.</p> + +<p>Chacun but avec avidité. Les animaux furent lâchés dans la +prairie; on alluma du feu pour faire cuire un quartier de mouton, +et les voyageurs dînèrent de bon appétit. Le porte-drapeau, assis +sur un des coffres de la voiture, fuma tranquillement sa grande +pipe d'écume. Il aurait oublié toutes ses peines sans l'absence de +ses bestiaux. Il se trouvait au milieu d'une oasis où ne manquait ni +l'herbe, ni le bois, ni l'eau et qui pouvait aisément sustenter plusieurs +centaines de têtes de bétail. C'était un lieu favorable à l'établissement +d'une ferme; mais il était indispensable de la peupler, +et par conséquent de reconquérir les troupeaux perdus, richesse +féconde dont on pouvait espérer le développement. A l'exception +de douze bœufs et deux taureaux de Bechuana à longues cornes, il +se composait de jeunes vaches de races excellentes, et dont la postérité +devait infailliblement se multiplier. Avant de les retrouver, +Von Bloom ne pouvait jouir d'une tranquillité sans mélange. Il +avait pris sa pipe pour se distraire pendant que les chevaux paissaient;<a name="page_039" id="page_039"></a> +mais aussitôt qu'ils furent reposés il les fit seller, confia +au jeune Hans la garde du camp et partit pour son ancien kraal +avec Hendrik et Swartboy.</p> + +<p>Ils chevauchèrent d'un pas rapide, déterminés à marcher toute la +nuit; à l'endroit de la route où commençait le désert, ils mirent +pied à terre et laissèrent leurs montures brouter le maigre gazon. +Ils n'avaient pas oublié de remplir leurs gourdes et avaient emporté +quelques tranches de mouton rôti. Après une heure de halte +ils poursuivirent leur route jusqu'à la place où les bœufs les +avaient abandonnés. La nuit était venue, mais la clarté de la lune +leur permit d'apercevoir les ornières creusées par les roues de la +charrette. Par intervalles, Von Bloom priait Swartboy d'inspecter le +terrain. Le Bosjesman descendait de cheval, se penchait, examinait +les pas des bestiaux, et répondait invariablement qu'ils avaient +dû retourner à leur ancienne demeure. Von Bloom était donc sûr de +les y retrouver; mais seraient-ils encore vivants? C'était douteux. +Ils avaient de l'eau en abondance, mais pas de nourriture; n'était-il +pas probable qu'ils avaient succombé à la faim.</p> + +<p>Le jour pointait lorsque Von Bloom arriva en vue de sa demeure. +Elle était méconnaissable; l'invasion des sauterelles en avait altéré +l'aspect; mais ce qui achevait de la dénaturer, c'était une rangée +d'objets noirs placés sur le bord du toit et sur les parapets du +kraal.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que cela? demanda Von Bloom dans une +sorte de soliloque, mais assez haut pour être entendu par ses compagnons.</p> + +<p>—Ce sont des oiseaux, répondit Swartboy.</p> + +<p>—Des vautours! s'écria Von Bloom, que font-ils là? Leur présence +n'annonce rien de bon.</p> + +<p>La caravane s'avança, le soleil se levait, les vautours se réveillaient, +battaient des ailes, et s'abattaient sur différents points +autour de la maison.</p> + +<p>—Il y a par là quelque charogne, murmura tristement Von +Bloom.</p> + +<p>C'était malheureusement vrai. Sur le sol gisaient une vingtaine +de carcasses mutilées, restes d'animaux dont les longues cornes +recourbées indiquaient suffisamment l'espèce.<a name="page_040" id="page_040"></a></p> + +<p>Von Bloom reconnut ses bestiaux. Tous avaient péri, près des +clôtures ou dans la plaine voisine. Mais comment? Ils n'avaient +pu mourir de faim si vite; ils n'avaient pu mourir de soif, car la +source bouillonnait près de la place que couvraient leurs membres +épars et mutilés. Les vautours ne pouvaient les avoir tués...</p> + +<p>Quel était donc ce mystère?</p> + +<p>Il fut promptement expliqué, et Von Bloom n'eut pas le temps de +se poser des questions. Partout se distinguaient des traces de lions, +d'hyènes et de chacals, qui s'étaient rassemblés en grand nombre +autour de la ferme abandonnée. La rareté du gibier, produite par +le passage des sauterelles et par la dévastation des plantes dont il +se nourrissait, avait affamé les bêtes féroces, qui s'étaient jetées avec +fureur sur le bétail.</p> + +<p>Mais où étaient-elles?</p> + +<p>La lumière du matin, la vue de la maison peut-être, les avait +écartées. Pourtant l'empreinte de leurs pas était fraîche encore. +Elles ne devaient pas s'être éloignées, et comptaient sans doute revenir +la nuit suivante.</p> + +<p>Von Bloom éprouvait le désir de se venger des animaux qui +avaient consommé sa ruine; en d'autres circonstances, il les aurait +attendus pour en faire justice; mais dans l'état actuel des choses, +c'eût été aussi imprudent qu'inutile. Les chevaux avaient à peine +assez de force pour franchir, pendant la nuit prochaine, la distance +qui les séparait du camp. Aussi, sans entrer dans la demeure +qu'ils avaient délaissée, le porte-drapeau, Hendrik et le Bosjesman +remplirent leurs gourdes à la source, baignèrent leurs montures +fatiguées, et quittèrent tristement le kraal.<a name="page_041" id="page_041"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_IX" id="CHAPITRE_IX"></a>CHAPITRE IX.</h3> + +<h4>LE LION</h4> + +<p>A peine les voyageurs avaient-ils fait cent pas, qu'ils s'arrêtèrent +brusquement par un mouvement simultané, à l'aspect d'un lion +couché sur la plaine, au milieu de la route même par laquelle ils +étaient venus!</p> + +<p>Ils se demandèrent comment ils ne l'avaient pas vu auparavant.</p> + +<p>Le lion était tapi derrière un buisson dont les branches, entièrement +dépouillées de feuilles, ne cachaient qu'à demi sa robe d'un +jaune éclatant. La vérité était qu'au moment où les trois cavaliers +avaient passé, le lion se repaissait au milieu des cadavres des +bestiaux.</p> + +<p>Troublé dans son repas, il s'était glissé le long des murs et avait +couru à l'arrière afin d'éviter une rencontre. Un lion raisonne aussi +bien qu'un homme, quoique ce ne soit pas au même degré. En +voyant venir à lui les voyageurs, il avait calculé qu'ils continueraient +leur route et ne reviendraient point sur leurs pas. Un homme +ignorant les événements que nous venons de raconter aurait fait +sans doute un raisonnement analogue. Quiconque a observé les +animaux, tels que les chiens, les daims, les lièvres et même les +oiseaux, a dû remarquer que dans un cas semblable, ils semblent +toujours croire que celui qui les inquiète se portera en avant, et +que leur manœuvre est celle du lion.</p> + +<p>On a généralement des idées fausses sur le courage de cet animal. +Quelques naturalistes de mauvaise humeur lui ont contesté la seule +noble qualité qui lui avait été longtemps attribuée, et l'ont accusé +ouvertement de couardise. D'autres, au contraire, assurent qu'il ne +craint personne, qu'il ne recule jamais, et le douent en outre de +vertus nombreuses. Les deux opinions s'appuient non pas sur des<a name="page_042" id="page_042"></a> +théories, mais sur des faits bien constatés. Comment les concilier? +toutes deux ne peuvent être également fondées, et pourtant toutes +deux ont un côté vrai. Il y a des lions lâches et des lions courageux, +et si l'espace ne nous manquait, nous pourrions en fournir +des preuves surabondantes. Nous nous bornerons, mes chers lecteurs, +à faire une comparaison. Savez-vous une espèce dont tous +les individus aient évidemment le même caractère? Pensez aux +chiens de votre connaissance; sont-ils semblables? n'en voyez-vous +pas de nobles, de fidèles, de généreux, tandis que d'autres sont de +misérables roquets?</p> + +<p>Il en est de même des lions.</p> + +<p>Diverses causes influent sur la bravoure et la férocité du lion: +son âge, l'heure du jour, la saison de l'année, l'état de son estomac, +mais surtout le genre de chasseurs que fréquente la région +qu'il habite.</p> + +<p>Cette dernière assertion n'aura rien d'étrange pour ceux-là qui +croient comme moi à l'intelligence des animaux. Il est naturel que +le lion apprenne vite quels adversaires il a devant lui, et qu'il +éprouve plus ou moins de crainte, selon les circonstances. J'ai +remarqué ailleurs que l'alligator du Mississipi poursuivait autrefois +les hommes, mais qu'il ne les attaque plus désormais. La carabine +du chasseur l'a dompté. Il respecte la vie du blanc, et pourtant +dans l'Amérique du Sud les individus de sa race mangent les Indiens +par vingtaines.</p> + +<p>Les lions du Cap sont devenus timides dans les districts où ils +ont été harcelés par les boors armés de redoutables carabines. Au +delà des frontières, ils bravent l'homme impunément. La mince +flèche du Bosjesman et la lance du Bechuana ne leur inspirent +aucune terreur.</p> + +<p>Le lion qui se présentait à nos aventuriers était-il naturellement +brave? voilà ce qu'on ne pouvait encore savoir. Son énorme crinière +noire donnait lieu de croire qu'il était dangereux, car les lions +à crinière jaune passent pour inférieurs en audace et en férocité à +ceux dont les épaules sont couvertes de poils plus foncés. Au reste, +cette distinction n'a jamais été positivement établie. La crinière +du lion ne brunit que lorsqu'il est avancé en âge, et quand il est<a name="page_043" id="page_043"></a> +jeune, il est exposé à être confondu avec un individu de la variété +dont les poils restent jaunes.</p> + +<p>Von Bloom ne chercha pas à éclaircir si l'animal était brave ou +bon; il était évidemment rassasié, incapable de méditer une attaque, +et disposé à vivre en paix avec les voyageurs, pourvu que +ceux-ci consentissent à faire un détour. Mais le porte-drapeau n'en +avait nullement l'intention. Son sang hollandais était échauffé. Il +tenait à faire justice d'un des maraudeurs qui avaient dévoré ses +bestiaux, et quand même la bête eût été la plus terrible de sa race, +il n'aurait pas reculé.</p> + +<p>Il ordonna à Hendrik et à Swartboy de ne pas bouger, et s'avança +résolument à environ cinquante pas du lion; là il mit pied +à terre, passa son bras dans la bride et planta en terre la longue +baguette de son roer, derrière laquelle il s'agenouilla.</p> + +<p>On pensera sans doute qu'il eût mieux fait de rester en selle, afin +de pouvoir fuir après avoir lâché son coup. A la vérité il aurait +été plus en sûreté, mais il aurait perdu ses chances de succès. Il +n'est jamais facile de viser juste à cheval, et cela est impossible +lorsque le but est un lion, car le coursier le mieux dressé ne saurait +en ce cas conserver le sang-froid nécessaire. Von Bloom ne voulait +point tirer au hasard. Il posa le canon de son fusil sur l'extrémité +de la baguette et prit tranquillement son point de mire.</p> + +<p>Pendant ce temps, le lion n'avait pas changé de place. Le buisson +s'interposait entre lui et le chasseur, mais il ne pouvait se +croire suffisamment caché. On distinguait à travers les branches +épineuses ses flancs jaunâtres et son museau rouge du sang des +bœufs. Les grognements sourds et les faibles mouvements de sa +queue attestaient qu'il voyait l'ennemi, mais conformément aux +habitudes des animaux de son espèce, il attendait qu'on approchât.</p> + +<p>Von Bloom ajusta longtemps, dans la crainte que sa balle ne fût +écartée par quelque branche. Le coup partit, et le lion fit un bond +de plusieurs pieds. Il avait été touché au flanc et se levait furieux +en montrant ses dents formidables. Sa crinière hérissée augmentait +sa taille et le faisait paraître aussi grand qu'un taureau. En quelques +secondes il eut franchi la distance qui le séparait du lieu où +s'était posté le chasseur; mais celui-ci ne l'avait pas attendu. Il +avait sauté sur son cheval pour rejoindre ses compagnons.<a name="page_044" id="page_044"></a></p> + +<p>Tous trois durent songer à fuir au galop. Hendrik et son père +coururent d'un côté, tandis que Swartboy se dirigea d'un autre. Le +lion, qui se trouvait au centre, s'arrêta indécis, comme s'il se fût +demandé lequel des trois il devait poursuivre. Son aspect était terrible +en ce moment. Il avait la crinière hérissée et battait ses flancs +de sa longue queue. Sa bouche ouverte laissait voir des dents acérées, +dont la blancheur contrastait avec la rougeur du sang qui +empourprait ses babines. Il poussait d'affreux rugissements; mais +aucun de ses adversaires ne se laissa troubler par l'épouvante. +Hendrik fit feu de sa carabine, tendis que Swartboy décochait une +flèche qui s'enfonça dans la cuisse de l'animal. La balle d'Hendrik +dut porter également, car le lion, qui avait montré jusqu'alors une +ferme résolution, parut saisi d'une terreur panique. Il laissa retomber +sa queue au niveau de son épine dorsale, baissa la tête, et +s'achemina vers la porte du kraal.<a name="page_045" id="page_045"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_X" id="CHAPITRE_X"></a>CHAPITRE X.</h3> + +<h4>LE LION PRIS AU PIÈGE</h4> + +<p>Il était assez singulier que le lion cherchât un pareil asile, mais +il faisait par là preuve de sagacité. Il n'y avait point d'autre abri +aux alentours, et s'il avait entrepris de courir à travers la plaine, +les cavaliers l'auraient atteint facilement. Il savait que la maison +était inhabitée et connaissait la localité pour y avoir rôdé toute +la nuit. Son instinct le guidait à merveille. Les murailles de la +maison le protégeaient contre le feu de ses antagonistes; ils ne pouvaient +ni tirer de loin, ni s'approcher sans danger.</p> + +<p>Un incident bizarre signala l'entrée du lion au kraal. D'un côté +de la maison s'ouvrait une grande croisée sans vitres, comme toutes +les fenêtres du pays, mais fermée par d'épais volets de bois. Au moment +où le lion pénétrait dans l'intérieur par la porte entrebaillée, +les volets de la fenêtre tournèrent sur leurs gonds, et laissèrent +passage à une bande de petits animaux qui tenaient du loup et du +renard: c'était des chacals. Comme on s'en assura par la suite, +un des bœufs avait été poursuivi et tué dans la maison. Les lions +et les hyènes l'avaient dédaigné, et les chacals le dépeçaient tranquillement, +lorsque leur terrible roi les dérangea avec si peu de +cérémonie. Le voyant irrité, ils battirent promptement en retraite. +Quand ils furent dehors, l'aspect des cavaliers précipita leur fuite, +et ils ne s'arrêtèrent que lorsqu'on les eût perdus de vue.</p> + +<p>Les trois chasseurs ne purent s'empêcher de rire. Mais leurs dispositions +furent bientôt modifiées par un autre incident.</p> + +<p>Von Bloom avait amené ses deux beaux chiens pour l'aider à +reprendre le bétail. En arrivant ils s'étaient jetés sur une carcasse +à demi rongée, et avaient achevé de la dépouiller sans s'inquiéter +de ce qui se passait. Ils n'avaient pas aperçu le lion; mais ses rugissements, +la détonation des armes à feu, le vol bruyant des vautours<a name="page_046" id="page_046"></a> +effarouchés les avertirent de sa présence, et ils abandonnèrent leur +repas au moment où, dans son trouble, il franchissait la porte du +kraal.</p> + +<p>Sans hésiter, les valeureux chiens suivirent la redoutable bête +dans l'intérieur de la maison. On entendit pendant quelques instants +un mélange confus d'aboiements, de grognements, de rugissements; +puis le bruit sourd d'un corps lancé contre le mur, des hurlements +plaintifs, un craquement d'os brisés, la basse retentissante +du principal combattant. Enfin le plus profond silence s'établit.</p> + +<p>La lutte était terminée.</p> + +<p>Les chasseurs ne riaient plus; ils avaient écouté avec angoisse +les bruits sinistres du combat, et ils tremblèrent quand ces bruits +eurent cessé.</p> + +<p>Ils appelèrent chacun des chiens par son nom, dans l'espoir de +le voir sortir, même blessé; mais ni l'un ni l'autre ne sortirent. +Après une longue et inutile attente, Von Bloom dut se résigner +à l'idée que ses deux derniers chiens étaient morts.</p> + +<p>Accablé par ce nouveau malheur, il oublia presque la prudence, +et fut sur le point de se ruer vers la porte pour tirer à bout portant +son odieux ennemi: mais une lueur brillante traversa la cervelle +de Swartboy.</p> + +<p>—Baas! baas! enfermons le lion!</p> + +<p>Le projet était raisonnable; mais comment l'exécuter? Si l'on +parvenait à tirer la porte ou les volets de la fenêtre, on n'avait +plus rien à craindre du lion; mais il fallait s'approcher de lui, et +dans sa rage il était certain qu'il s'élancerait sur le premier assaillant. +En restant en selle on ne diminuait pas le danger. Les chevaux +piétinaient et s'élançaient toutes les fois qu'un rugissement +leur révélait la présence du lion. Il leur était impossible de conserver +assez de sang-froid pour approcher de la porte ou de la +fenêtre. Leurs hennissements, leurs caracoles, auraient empêché +les cavaliers de se pencher pour saisir le loquet ou les boutons.</p> + +<p>Il était clair que la fermeture de la porte ou des fenêtres offrait +un danger sérieux. Tant que les cavaliers étaient en plaine et à +quelque distance du lion, ils le bravaient impunément; mais ils +étaient exposés à devenir ses victimes s'ils pénétraient dans l'enceinte +et s'aventuraient à proximité du logis.<a name="page_047" id="page_047"></a></p> + +<p>Quoique l'intelligence d'un Bosjesman soit bornée, elle excelle +dans une spécialité. L'instinct qui le guide à la chasse ferait honneur +aux facultés d'un homme de la race caucassienne. C'est l'exercice +qui développe cet instinct particulier chez le Bosjesman, dont +l'existence dépend souvent de sa sagacité. La tête informe que Swartboy +portait sur ses épaules renfermait une cervelle d'assez bonne +qualité, et il avait appris à en faire usage dans le cours d'une vie +aventureuse, pendant laquelle il avait maintes fois lutté contre +les dangers et les privations.</p> + +<p>—Baas, dit-il en s'efforçant de modérer l'impatience de son maître, +écartez-vous un peu et laissez-moi le soin de fermer la porte: +je m'en charge.</p> + +<p>—De quelle manière? demanda Von Bloom.</p> + +<p>—Vous le verrez, vous n'attendrez pas longtemps.</p> + +<p>Von Bloom et Hendrik s'arrêtèrent à trois cents pas du kraal, +tandis que le Bosjesman attachait au bout d'une flèche une ficelle +qu'il avait tirée de sa poche. Il s'avança ensuite à trente yards de +la maison et mit pied à terre, non pas en face de l'entrée, mais de +côté, afin d'avoir devant lui la porte de bois, qui était aux trois +quarts ouverte.</p> + +<p>Il tendit son arc, et lança dans la porte une flèche qui se planta +sous le loquet. Aussitôt après il sauta en selle, mais sans perdre +le bout de la ficelle, dont l'autre extrémité était attachée à la +flèche.</p> + +<p>Le frémissement du fer acéré dans le bois avait attiré l'attention +du lion. Il exhala sa colère par un grondement prolongé, mais il +ne se montra pas.</p> + +<p>Swartboy tira doucement la corde, s'assura qu'elle était solide, +et par une secousse plus forte fit tomber le loquet à sa place. Pour +ouvrir la porte il eût fallu que le lion en brisât les planches épaisses, +ou qu'il eût assez d'instinct pour lever le loquet. Ce n'était pas +à craindre, mais il pouvait encore sortir par la fenêtre.</p> + +<p>Swartboy avait l'intention de la fermer; seulement n'ayant qu'un +peloton de ficelle, il était obligé de le détacher préalablement de la +flèche, opération pendant laquelle il courait le risque d'être surpris +par son farouche antagoniste. Sans être lâche, le Bosjesman avait +plus d'astuce que de bravoure, et ne se souciait nullement d'approcher<a name="page_048" id="page_048"></a> +du kraal. Les rugissements qui en sortaient auraient +ébranlé une résolution plus ferme que la sienne.</p> + +<p>Heureusement pour lui, Hendrik imagina un moyen de reprendre +possession de la ficelle, tout en se tenant à distance.</p> + +<p>Il cria à Swartboy d'être sur ses gardes, et se dirigea vers un +poteau garni de plusieurs barres transversales qui avaient servi à +attacher les chevaux.</p> + +<p>Il descendit de cheval, attacha sa bride à l'une des barres, et +posa sur une autre le canon de sa carabine. Après avoir visé avec +soin, il tira et enleva la flèche qui tenait à la porte. Tous se tenaient +prêts à s'éloigner au galop; mais l'explosion fit grommeler +le lion sans qu'il tentât une sortie.</p> + +<p>Swartboy attacha sa ficelle à une nouvelle flèche qu'il lança contre +les volets. Elle y pénétra profondément. Au bout de quelques +minutes, les volets tournèrent sur leurs gonds et furent hermétiquement +fermés. Les trois chasseurs mirent pied à terre en silence, +s'avancèrent d'un pas rapide, et assujettirent la porte et les volets +avec de fortes lanières de cuir brut.</p> + +<p>Hurrah! le lion était en cage.<a name="page_049" id="page_049"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XI" id="CHAPITRE_XI"></a>CHAPITRE XI.</h3> + +<h4>LA MORT DU LION</h4> + +<p>Les trois chasseurs respirèrent plus librement. Mais quel devait +être l'issue de leur entreprise? ils eurent beau regarder à travers les +fentes dans l'intérieur du kraal où régnait une obscurité complète, +ils ne virent pas le lion. Et quand même ils l'auraient vu, ils n'avaient +aucune ouverture pour y passer le bout d'un fusil et faire +feu sur lui. Il n'était pas moins en sûreté que ceux qui l'avaient +fait prisonnier. Tant que la porte restait fermée, il ne pouvait +leur faire plus de mal qu'ils ne pouvaient lui en faire eux-mêmes.</p> + +<p>—Laissons-le enfermé, dit Hendrik. Il mangera les restes +abandonnés par les chacals avec les cadavres des deux chiens, +et quand ses provisions seront épuisées, il périra misérablement.</p> + +<p>Ce n'est pas prudent, dit Swartboy; il a des griffes et des dents, +et maintenant il va travailler à se délivrer. S'il y parvenait nous +serions perdus.</p> + +<p>Von Bloom était rancunier, et bien déterminé à ne pas quitter +la place avant d'avoir tué l'animal. Pendant que ses deux compagnons +conféraient, il cherchait dans sa tête les moyens de l'atteindre. +Il eut d'abord l'idée de tailler dans la porte un trou assez large +pour y passer le bout de son roer. S'il ne réussissait pas à voir le +lion par cette ouverture, il se proposait d'en tailler une seconde +dans le volet. Toutes deux, se faisant face, devaient éclairer l'intérieur, +qui ne formait qu'une seule pièce depuis qu'on en avait enlevé +la cloison de peau de zèbre.</p> + +<p>Ce qui lui fit renoncer à ce projet, c'était le temps indispensable +pour l'accomplir. Avant que les deux brèches fussent ouvertes, le +prisonnier pouvait forcer la porte. Il importait d'ailleurs de ne pas<a name="page_050" id="page_050"></a> +séjourner longtemps loin d'un pâturage, car les chevaux étaient +déjà affaiblis par la faim.</p> + +<p>—Mon père, dit Hendrik, si nous mettions le feu à la maison?</p> + +<p>—Bonne idée, répondit Von Bloom.</p> + +<p>Les yeux se portèrent sur la toiture. Elle se composait de grosses +solives recouvertes de lattes et de chevrons sur lesquels s'étendait +un lit de joncs d'un pied d'épaisseur. Il y avait là de quoi allumer +un grand brasier dont la fumée suffoquerait probablement le +lion avant que la flamme l'atteignît.</p> + +<p>Les trois chasseurs amassèrent immédiatement des fagots et les +amoncelèrent contre la porte. On aurait dit que le lion avait deviné +leurs intentions, car il recommença à rugir. Le bruit des bûches +qu'on empilait redoubla son inquiétude. Impatient de quitter un +asile qui menaçait de devenir son tombeau, il courut alternativement +de la porte à la fenêtre en les frappant avec ses énormes +pattes.</p> + +<p>Les travailleurs poursuivirent leur tâche avec activité. Ils prévirent +le cas où l'animal, furieux, se frayerait un passage à travers les +flammes, et firent avancer leurs chevaux, dans l'intention de se +mettre en route dès qu'ils auraient allumé l'incendie.</p> + +<p>Ils avaient entassé devant la porte du bois sec et des broussailles; +Swartboy avait pris son briquet et s'apprêtait à frapper la +pierre avec l'acier, lorsqu'un grattement tout particulier se fit entendre +à l'intérieur. Le lion semblait se débattre avec violence et promener +ses pattes contre le mur; sa voix était sourde et étouffée +comme si elle fût venue de loin.</p> + +<p>Les trois chasseurs se regardèrent avec anxiété.</p> + +<p>Le grattement continuait; la voix était de moins en moins distincte; +mais tout à coup elle fit entendre un rugissement si perçant +qu'ils tressaillirent d'effroi. Ils ne pouvaient croire qu'il y eût +une muraille entre eux et leur formidable adversaire. Le rugissement +fut répété. Grand Dieu, il ne partait plus de l'intérieur, il +grondait au-dessus de leurs têtes! le lion était-il sur le toit?</p> + +<p>Tous trois reculèrent et levèrent les yeux. Le spectacle qu'ils +aperçurent les remplirent de surprise et de terreur. La tête du lion +sortait du tuyau de la cheminée. Ses yeux étincelants et ses dents +blanches formaient un effrayant contraste avec la suie dont il était<a name="page_051" id="page_051"></a> +souillé. Il s'efforçait de grimper. Déjà il avait un pied en dehors +du couronnement.</p> + +<p>Nos aventuriers se seraient enfuis s'ils n'avaient remarqué que +l'animal avait la partie inférieure du corps engagée et retenue +par quelque obstacle. Pourtant ses dents et ses griffes étaient à +l'œuvre. Les pierres et le mortier pleuvaient autour de lui, et il +allait bientôt débarrasser sa large poitrine.</p> + +<p>Von Bloom ne lui en laissa pas le temps.</p> + +<p>Il arma son roer; Hendrik visa avec sa carabine, et les deux +coups partirent à la fois.</p> + +<p>Les yeux du lion se fermèrent. Il agita convulsivement la tête. +Ses pattes tombèrent inertes sur le couronnement; ses mâchoires +s'ouvrirent et le sang ruissela sur sa langue. Au bout de quelques +minutes il était mort. Toutefois, Swartboy, pour sa satisfaction +personnelle, décocha une vingtaine de flèches à la tête de l'animal +qui devint semblable à celle d'un porc-épic.</p> + +<p>L'énorme bête était tellement serrée dans le tuyau que, même +après sa mort, elle conserva sa bizarre position. En d'autres circonstances +on l'aurait descendue pour prendre sa peau, mais on +n'avait pas le temps de l'écorcher. Von Bloom et ses compagnons +remontèrent à cheval et se remirent en route sans délai.<a name="page_052" id="page_052"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XII" id="CHAPITRE_XII"></a>CHAPITRE XII.</h3> + +<h4>LA VÉRITÉ SUR LES LIONS</h4> + +<p>Chemin faisant, la conversation roula sur les lions. Swartboy, né +et élevé dans les bois, pour ainsi dire au milieu de leurs tannières, +était instruit de leurs habitudes beaucoup mieux que Buffon lui-même.</p> + +<p>Il serait inutile de décrire l'extérieur du lion. Il n'est aucun de +nos lecteurs qui ne le connaisse pour l'avoir vu vivant dans une +collection zoologique, ou empaillé dans un muséum. On sait que la +femelle se distingue du mâle par ses dimensions et par l'absence de +crinière. Il n'y a pas deux espèces de lions, mais il y a sept variétés +reconnues:</p> + +<p>Le lion de Barbarie;</p> + +<p>Le lion du Sénégal;</p> + +<p>Le lion indien;</p> + +<p>Le lion persan;</p> + +<p>Le lion jaune du Cap;</p> + +<p>Le lion noir du Cap;</p> + +<p>Le lion sans crinière.</p> + +<p>On ne remarque pas entre ces variétés les différences essentielles +qui distinguent celles de la plupart des animaux, et l'on peut constater +au premier coup d'œil qu'elles appartiennent toutes à la même +espèce.</p> + +<p>Le lion de Perse est un peu plus petit que les autres.</p> + +<p>Le lion de Barbarie est d'un brun plus foncé et porte une épaisse +crinière. Celle du lion du Sénégal est comparativement insignifiante. +Ce dernier est d'un jaune clair et brillant.</p> + +<p>On prétend que le lion sans crinière se trouve en Asie, mais quelques +naturalistes ont révoqué en doute son existence.</p> + +<p>Les deux lions du Cap se distinguent principalement l'un de<a name="page_053" id="page_053"></a> +l'autre par la couleur de la crinière. Celle de l'un est noire ou +d'un brun foncé; celle de l'autre fauve, comme le reste de son +corps.</p> + +<p>Les lions de l'Afrique méridionale sont plus grands que les autres, +et la variété noire est la plus féroce et la plus dangereuse.</p> + +<p>Les lions habitent tout le continent africain et la partie méridionale +de l'Asie. Ils étaient jadis communs au sud de l'Europe, d'où ils +ont disparu. Il n'y en a pas en Amérique. L'animal appelé lion dans +les colonies espagnoles est le couguar ou puma (<i>felis concolor</i>), qui +n'a pas un tiers de la taille du lion, et ne lui ressemble que par sa +couleur fauve. Le puma a quelque analogie avec un lionceau de +six mois.</p> + +<p>L'Afrique est la terre natale du lion. On l'y rencontre partout, +excepté dans les pays où la population s'est agglomérée.</p> + +<p>On a donné au lion le titre de roi des forêts; mais il ne le mérite +pas. A proprement parler, ce n'est pas un animal des bois. Il n'est +pas organisé pour monter sur les arbres, et il trouverait sa nourriture +moins aisément dans une forêt qu'en plaine. La panthère, le +léopard, le jaguar peuvent suivre l'oiseau dans son nid et le singe +sur les cimes les plus élevées. La forêt est leur domicile naturel; +mais le lion hante les grandes plaines où paissent les ruminants, +et se cache dans les taillis dont elles sont bordées. Il se repaît de +la chair de divers animaux, préférant les uns aux autres, suivant +le pays où il se trouve. Il les tue pour lui, bien qu'il lui arrive +parfois d'enlever une proie au loup, au chacal et à la l'hyène. C'est +à tort qu'on a supposé que le chacal était son pourvoyeur. Si cet +animal l'accompagne souvent, c'est pour recueillir ses restes, et on +peut dire avec plus de raison que le lion est le pourvoyeur du +chacal.</p> + +<p>Le lion ne court pas vite, et la plupart des grands ruminants +pourraient le distancer sans peine; s'il s'en empare, c'est par la +ruse, par la soudaineté de l'attaque et par l'agilité de son bond. Il +se glisse près d'eux à la dérobée, ou se tient en embuscade, et s'élance +de l'endroit où il est tapi. Sa structure anatomique lui permet +de franchir en sautant une intervalle que certains écrivains, +témoins oculaires, évaluent à seize pas. S'il manque sa proie du +premier bond, il est rare qu'il la poursuive. Quelquefois pourtant<a name="page_054" id="page_054"></a> +il fait une seconde et même une troisième tentative; mais en cas +d'insuccès, il s'éloigne sans inquiéter davantage la victime qu'il +comptait immoler.</p> + +<p>Les lions vivent isolés; cependant on en trouve jusqu'à dix à la +fois qui chassent de compagnie et se renvoient le gibier. Ils attaquent +presque tous les autres animaux. Le bison, la girafe, l'oryx, l'élan, +le gnou, les jeunes éléphants succombent sous leurs coups. Le +rhinocéros lui-même n'est pas à l'abri de leurs atteintes; mais on +s'abuserait en croyant qu'ils sont toujours vainqueurs, tantôt ils +sont terrassés, tantôt les deux combattants restent sur le champ de +bataille.</p> + +<p>La chasse au lion n'est pas une profession. Sa dépouille n'a point +de valeur, et comme on ne saurait l'attaquer sans danger, on ne +songerait pas à le détruire s'il ne prenait l'offensive en dévorant les +chevaux et les bœufs des fermiers. Ceux-ci, brûlant de se venger, +se mettent en campagne; et dans certains districts on chasse le lion +avec une infatigable activité; mais dans les contrées où l'on n'élève +pas de bestiaux on le laisse généralement tranquille. Il y a plus, +les Bosjesmans et autres tribus errantes respectent sa vie et ne +voient en lui qu'un pourvoyeur!</p> + +<p>Hendrick, qui avait entendu parler de ce fait, demanda à Swartboy +s'il était vrai, et le Bosjesman répondit affirmativement.</p> + +<p>—Mes compatriotes, dit-il, ont l'habitude d'épier le lion, de +suivre ses traces jusqu'à ce qu'ils le rencontrent. Quelquefois ils +sont guidés par les vautours. Quand on a découvert son gîte, on attend +qu'il ait fini son repas et qu'il s'éloigne. Alors on s'approche +et on s'approprie ses restes. De cette façon, le Bosjesman s'empare +souvent des trois quarts d'un animal de haute taille qu'il aurait eu +de la peine à tuer lui-même. Sachant que le lion est peu disposé +à l'attaquer, il n'en a pas peur; au contraire, il se félicite de le +voir. Il est heureux quand les lions sont en grand nombre dans +une contrée, parce que ce sont des chasseurs qui lui fournissent +régulièrement des vivres.<a name="page_055" id="page_055"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XIII" id="CHAPITRE_XIII"></a>CHAPITRE XIII.</h3> + +<h4>LES VOYAGEURS ANUITÉS</h4> + +<p>Nos voyageur auraient longuement disserté sur les lions sans la +fâcheuse condition de leurs chevaux. Les pauvres bêtes n'avaient +brouté que pendant quelques heures depuis le passage des criquets +émigrants; elles souffraient cruellement et il leur restait encore à +faire un long trajet avant d'arriver au camp.</p> + +<p>La nuit était sombre quand elles s'arrêtèrent à l'endroit où elles +s'étaient reposées le soir précédent. Il n'y avait ni lune, ni étoiles. +Les gros nuages noirs qui couvraient la voûte du ciel présageaient +un orage; mais la pluie n'était pas encore tombée.</p> + +<p>L'intention des voyageurs était de faire halte et de laisser reposer +leurs chevaux. Ils mirent pied à terre; mais, après avoir exploré le +terrain, ils n'y trouvèrent pas trace de gazon!</p> + +<p>Ce fait leur parut étrange; ils étaient sûrs d'avoir observé la veille +des touffes d'herbe à la même place, et il n'y en avait plus!</p> + +<p>Les chevaux baissèrent leurs naseaux vers la terre, les relevèrent +en ronflant, et parurent désappointés. Ils auraient mangé les moindres +brins d'herbe, car ils arrachaient avec avidité les feuilles des +buissons devant lesquels ils passaient.</p> + +<p>Est-ce que les locustes étaient venues de ce côté? Non: les +gazons avaient disparu; mais les taillis de mimosas, qu'elles +n'auraient pas manqué de dévaster, avaient conservé leur feuillage +délicat.</p> + +<p>Les voyageurs s'étaient-ils trompés de route? C'était impossible. +Von Bloom avait déjà fait quatre fois ce chemin. Quoique +l'obscurité l'empêchât d'en voir la superficie, il remarquait de loin +en loin des buissons qui lui étaient connus, et dont la vue le confirmait +dans l'opinion qu'il était dans la bonne voie.</p> + +<p>Surpris au dernier point, il aurait examiné le sol avec attention,<a name="page_056" id="page_056"></a> +s'il n'avait eu hâte d'arriver à la source. L'eau des gourdes était +épuisée depuis longtemps; hommes et chevaux souffraient encore +une fois de la soif.</p> + +<p>D'ailleurs, Von Bloom n'était pas sans inquiétude sur le sort de +ses enfants, dont il était séparé depuis un jour et demi. Plus d'un +changement pouvait être survenu pendant l'intervalle. Pourquoi les +avoir laissés seuls, exposés à des dangers imprévus? Il aurait mieux +valu abandonner le bétail à sa malheureuse destinée.</p> + +<p>Telles étaient les tardives réflexions du porte-drapeau. Un pressentiment +lui disait qu'il était arrivé quelque malheur.</p> + +<p>Les voyageurs s'avançaient en silence; ce fut Hendrick qui entama +de nouveau la conversation en disant:</p> + +<p>—Je suis d'avis que nous nous sommes égarés.</p> + +<p>—Rassure-toi, répondit Von Bloom; nous suivons la bonne +direction.</p> + +<p>—Baas, dit à son tour le Bosjesman, je ne m'y reconnais plus.</p> + +<p>—Va toujours, reprit le fermier; nous nous rapprochons de +notre camp.</p> + +<p>Cependant, un mille plus loin, il avoua qu'il commençait à sentir +le premier trouble de l'incertitude. Au bout d'un autre mille, il déclara +qu'il était perdu.</p> + +<p>Ce qu'il y avait de mieux à faire en pareil cas, c'était de s'en rapporter +à la sagacité instinctive des chevaux; mais ils avaient faim, +et quand on les abandonnait à eux-mêmes, ils se ruaient sur les +mimosas. On était obligé de les presser à coups de fouet et d'éperons, +de sorte qu'il était difficile de conserver à leur marche quelque +régularité.</p> + +<p>Nos voyageurs calculaient qu'ils devaient être près de leur camp; +mais n'en voyant pas briller le feu, ils résolurent de faire halte. +Ils attachèrent leurs chevaux à des buissons, s'enveloppèrent dans +leur kaross et se couchèrent. Hendrick et Swartboy furent bientôt +endormis. Von Bloom était assez fatigué pour les imiter; +mais les angoisses de son cœur paternel l'empêchèrent de fermer +les yeux.</p> + +<p>Il attendit l'aurore avec impatience, et dès les premières clartés +promena ses regards sur les environs. Ils s'étaient par hasard +arrêtés sur une éminence d'où l'on dominait une grande étendue<a name="page_057" id="page_057"></a> +de pays; mais il n'eut pas la peine de faire le tour de ce panorama. +Du premier coup d'œil il aperçut la tente blanche de sa +charrette.</p> + +<p>Le cri de joie qu'il poussa réveilla les dormeurs. Ils se levèrent +aussitôt et partagèrent la satisfaction de Von Bloom; mais peu à +peu elle fit place à la surprise. Etait-ce bien leur charette? Etait-ce +bien la place où il l'avait laissée?</p> + +<p>La vallée où ils avaient campé était de forme oblongue, resserrée +entre deux pentes douces, et arrosée par une source qui alimentait +un étang. Ils voyaient l'eau étinceler à la lumière du soleil; il +leur semblait reconnaître les monticules qui bordaient le vallon; +mais ils cherchaient vainement le verdoyant tapis dont ils l'avaient +vu couvert. Le sol qu'ils avaient sous les yeux était nu. +Les buissons qui croissaient çà et là n'avaient point de feuilles +et les arbres seuls conservaient un peu de verdure. Le paysage +n'offrait qu'une vague analogie avec celui qui environnait leur camp.</p> + +<p>—Cette charrette doit appartenir à d'autres voyageurs, se dirent +Hendrick et Von Bloom.</p> + +<p>—Attendez! s'écria Swartboy en se baissant brusquement.</p> + +<p>Le Bosjesman étudia le terrain, sur lequel il appela l'attention +de ses compagnons. Ils y remarquèrent avec stupéfaction les traces +de plusieurs milliers de sabots. La terre avait l'aspect d'un vaste +parc à moutons; si vaste qu'elle était foulée de toutes parts à perte +de vue.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela signifie? demanda Hendrik.</p> + +<p>—Je n'y comprends rien, dit Von Bloom.</p> + +<p>—Je vais vous l'expliquer, dit Swartboy. C'est bien notre charrette +dans la même vallée, au bord de la même source, mais seulement +il y a eu un <i>trek-boken</i>.</p> + +<p>—Un <i>trek-boken</i>! s'écrièrent Von Bloom et Hendrik.</p> + +<p>—Oui, baas, et il a été très-grand. Voyez plutôt les traces des +antilopes!</p> + +<p>Von Bloom se rendit compte alors de la nudité du pays, de l'absence +des feuilles dans les buissons et des milliers d'empreintes +dont le sol était couvert. Un trek-boken avait eu lieu, c'est-à-dire +que des troupeaux d'antilopes springboks avaient traversé la contrée +dans une de leurs émigrations.<a name="page_058" id="page_058"></a></p> + +<p>Les alarmes de Von Bloom se dissipèrent en partie; cependant il +s'empressa de débrider son cheval et de descendre dans la vallée. +En approchant, il vit autour de la charrette les deux chevaux et la +vache attachés aux roues de la charrette, sous laquelle s'allongeait +une masse informe. Le feu du camp brûlait derrière le véhicule. +Le cœur palpitant, les yeux fixes, les deux voyageurs s'avancèrent +précipitamment, sans que personne vînt à leur rencontre. Leur +souffrance était au comble, lorsque les deux chevaux attachés à +la charette hennirent avec bruit. La masse noire qui était dessous +s'agita et se dressa brusquement: c'était Totty. Les rideaux qui +fermaient la tente s'écartèrent pour livrer passage à trois jeunes +têtes. Peu de temps après le petit Jan et Gertrude sautaient dans les +bras de leur père, tandis que Hans et Hendrik, Swartboy et Totty +échangeaient de joyeuses félicitations.<a name="page_059" id="page_059"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XIV" id="CHAPITRE_XIV"></a>CHAPITRE XIV.</h3> + +<h4>LE TREK-BOKEN</h4> + +<p>Ceux qui étaient restés au camp avaient eu leurs aventures. Leur +récit fut de nature à troubler la satisfaction générale, car ils révélèrent +un fâcheux événement. Les moutons et les chèvres avaient été +entraînés de la manière la plus singulière, et on avait peu +d'espoir de les revoir jamais. Voici quel fut le rapport de Hans:</p> + +<p>«Le jour de votre départ, il ne se passa rien de particulier. Dans +l'après-midi, je travaillai à couper des faisceaux d'épines pour faire +un kraal; Totty m'aida à les ranger, tandis que Jan et Gertrude +surveillaient le troupeau. Fatigué d'une longue course et trouvant +de l'herbe à discrétion, il ne s'écarta pas de la vallée. Avec le concours +de Totty je parvins à établir le kraal que vous voyez. On y +mit les moutons, les chèvres et la vache, qu'on eut soin de traire. +Nous étions là, et nous dormions tous jusqu'au matin sans nous +déranger. Les chacals et les hyènes vinrent rôder autour de nous, +mais il leur fut impossible de franchir la haie épineuse. Au point +du jour nous déjeunâmes avec du lait et les restes de la veille. Les +moutons, les chèvres, la vache et les deux chevaux furent cachés +dans le vallon, sous la surveillance de Totty. J'enjoignis à Jan et +à Gertrude de ne pas s'écarter de la charrette, et prenant mon +fusil, je me mis en devoir d'aller chercher de quoi dîner. Je ne me +souciais pas de tuer encore un mouton.</p> + +<p>«Je ne montai point à cheval. Il me semblait avoir aperçu des +antilopes dans la plaine, et il était plus facile de s'en approcher à +pied. Quand je fus sorti de la vallée, j'eus devant les yeux un spectacle +qui m'étonna, je puis vous l'assurer. Du côté de l'est, toute +la plaine disparaissait sous une multitude innombrable d'animaux. +A leurs flancs d'un jaune éclatant, aux poils blancs de leur croupe, +je reconnus des antilopes springboks. Elles étaient dans une vive<a name="page_060" id="page_060"></a> +agitation. Tandis que les unes broutaient en marchant, d'autres +faisaient en l'air des bonds prodigieux et retombaient sur le dos +de leurs camarades. Jamais je n'avais rien vu de plus bizarre et +de plus agréable à la fois. Je jouissais paisiblement de ce spectacle, +car je savais que ces petites gazelles étaient parfaitement inoffensives. +J'allais m'avancer vers elles, lorsque je les vis se diriger vers +moi avec une vitesse surprenante. Je n'avais donc qu'à les attendre, +et je me plaçai en embuscade derrière un buisson. Un quart d'heure +après l'avant-garde défilait devant moi. Je ne songeai pas d'abord à faire +feu, et je restai caché, épiant les mouvements de ces gracieuses +bêtes. J'examinais avec curiosité leurs formes légères, leurs membres +délicats, leurs dos couleur de cannelle et leurs ventres blancs +avec une bande d'un ton châtain de chaque côté. Les mâles avaient +des cornes en forme de lyre. Quand elles sautaient, je voyais flotter +sur leurs croupes une profusion de longs poils soyeux aussi blancs +que la neige.</p> + +<p>»Après avoir suffisamment admiré, je songeai à mon dîner, et +me rappelant que la chair des femelles et préférable à celle des +mâles, j'en ajustai une dont la taille et les proportions m'avaient +séduit. Elle tomba; mais à mon grand étonnement, les autres ne +s'enfuirent pas. Quelques-unes reculèrent ou firent des bonds, puis +elles se mirent à brouter sans manifester la moindre émotion.</p> + +<p>»Je rechargeai mon arme et j'abattis un mâle, sans que la +troupe s'effrayât davantage. J'allais charger pour la troisième fois, +quand je me trouvai au milieu du troupeau, dont les rangs pressés +m'avaient enveloppé. Jugeant inutile de me cacher plus longtemps +derrière le buisson, je me levai sur les genoux, j'achevai de charger +mon arme, et je fis une nouvelle victime. Loin de s'arrêter, ses camarades +lui passèrent sur le corps par milliers.</p> + +<p>»Je me levai et mis de nouveau une balle dans mon fusil.</p> + +<p>»Pour la première fois, je me mis à réfléchir à l'étrange conduite +des springboks. Au lieu de s'enfuir à mon aspect, elles faisaient +un léger bond de côté et poursuivaient ensuite leur route; elles +paraissaient obéir à une espèce de fascination. Je me souviens d'avoir +entendu dire que c'était ainsi qu'elles en agissaient dans leurs +migrations ou trek-bokens, et j'en conclus que j'assistais à un trek-boken. +J'en acquis bientôt la certitude, car le troupeau s'épaississait<a name="page_061" id="page_061"></a> +à chaque instant. La foule rendit bientôt ma situation aussi singulière +qu'embarrassante; je n'avais pas peur des antilopes, qui +n'avaient pas l'air de vouloir employer leurs cornes contre moi et +qui cherchaient au contraire à m'éviter; mais ma présence n'alarmait +que les plus proches, et celles qui venaient à leur suite ne +s'écartaient pas de leur route: de sorte que les premières poussées +en avant était obligées, pour ne pas m'atteindre, de sauter sur le dos +de celles qui les précédaient.</p> + +<p>»Je ne saurais décrire les sensations étranges que j'éprouvai +dans cette situation inusitée. Elle n'était pas d'ailleurs intolérable. +Il se formait constamment autour de moi un cercle assez grand +pour me permettre de charger et de tirer, et j'aurais pu profiter +longtemps de cet avantage, si je n'avais songé tout à coup à nos +moutons.</p> + +<p>»Ils vont être entraînés, me dis-je. Je me rappelle qu'on m'a +cité des exemples de faits pareils. L'avant-garde des antilopes est +déjà dans la vallée; il faut que je devance leur principal corps d'armée +et que je fasse rentrer les moutons dans le kraal.</p> + +<p>»Je me mis en route immédiatement, mais, à ma grande douleur, +je reconnus que je ne pouvais pas aller vite. Lorsque j'approchais +des antilopes, elles sautaient l'une sur l'autre en désordre, mais +sans me livrer passage. J'étais si près de quelques-unes, qu'il m'eût +été facile de les abattre d'un coup de crosse. Afin de les intimider, +je me mis à crier en brandissant mon fusil à droite et à gauche; +je parvins à gagner ainsi du terrain et je conçus l'espoir de me +dégager, en apercevant devant moi un espace libre dont la limite +était indiquée par des groupes plus compactes d'antilopes. Je n'eus +pas le temps de me demander pourquoi elles laissaient une brèche +dans leurs rangs. Préoccupé du salut de notre troupeau, je ne pensais +qu'à m'avancer le plus rapidement possible.</p> + +<p>»Je redoublai d'efforts pour me frayer une route, qui se refermait +sans cesse derrière moi; j'atteignis de la sorte l'espace découvert, +et j'allais le franchir, lorsque je vis au centre un grand lion +jaune.</p> + +<p>»La solution de continuité que j'avais remarquée dans les rangs +m'était suffisamment expliquée. Si j'en eusse connu la cause, j'aurais +pris une autre direction; mais il n'était plus temps de reculer. Le<a name="page_062" id="page_062"></a> +lion était à dix pas devant moi et je n'en étais séparé que par deux +lignes de springboks.</p> + +<p>»Il est inutile de dire que j'eus peur et que je ne sus d'abord +quel parti prendre. Mon fusil était encore chargé, car l'idée de sauver +notre troupeau m'avait fait oublier ma chasse, mais devais-je tirer +sur le lion? C'eût été une imprudence. Il avait le dos tourné et je +n'avais pas encore attiré son attention. Dans la position que nous +occupions respectivement, je ne pouvais guère que le blesser, et c'eût +été m'exposer à être mis en pièces. Ces réflexions me prirent à peine +quelques secondes. J'avais tourné le dos et j'allais me perdre au milieu +des springboks lorsque, jetant sur le lion un regard de côté, je +le vis s'arrêter brusquement; je m'arrêtai de même, sachant que +c'était ce que j'avais de mieux à faire, et j'éprouvai un grand soulagement +en remarquant qu'il n'avait pas les yeux fixés sur moi. +La faim lui était sans doute revenue, car, après avoir fait quelques +pas, il bondit au milieu d'un groupe et s'abattit sur le dos d'une +antilope. Les autres s'écartèrent, et un nouvel espace libre s'ouvrit +autour du terrible animal.</p> + +<p>»Il était plus près de moi que jamais, et je le voyais distinctement +couché sur sa victime, dont ses longues dents rongeaient +le cou et dont ses griffes déchiraient le corps frémissant. Il avait +les yeux fermés comme s'il eût été endormi, et ne faisait pas le +moindre mouvement: sa queue seule vibrait doucement, pareille à +celle d'un chat qui vient de prendre une souris.</p> + +<p>»Je savais que dans cet état le lion se laissait approcher. J'étais +à bonne portée, et il me prit fantaisie de tirer; j'avais le pressentiment +que mon coup serait mortel. La large tête de l'animal était +devant mes yeux. Je l'ajustai. Je fis feu; mais au lieu d'attendre +pour juger de l'effet de ma balle, je m'enfuis dans une direction +opposée; je ne m'arrêtai qu'après avoir mis plusieurs acres d'antilopes +entre le lion et moi, puis je poursuivis ma route vers la +charrette. Jan, Gertrude et Totty étaient en sûreté sous la tente; +mais les moutons et les chèvres, confondus avec les springboks, +s'éloignaient avec autant de rapidité que s'ils eussent appartenu à +la même espèce. Je crains bien qu'ils ne soient tous perdus.»</p> + +<p>—Et le lion? demanda Hendrik.</p> + +<p>—Il est là-bas, répondit Hans en montrant une masse jaune sur<a name="page_063" id="page_063"></a> +laquelle planaient déjà les vautours. Je l'ai tué. Vous-même n'auriez +pu mieux faire, mon cher Hendrik.</p> + +<p>En disant ces mots, Hans sourit d'une façon qui prouvait qu'il ne +cherchait pas à tirer vanité de son exploit.</p> + +<p>Hendrik félicita chaleureusement son frère et exprima le regret +de n'avoir pas été témoin de la prodigieuse émigration des springboks.</p> + +<p>On n'avait pas de temps à perdre en conversation. Von Bloom +et les siens étaient dans une situation critique. De tout leur bétail, +il ne leur restait plus qu'une vache; ils avaient des chevaux, mais +pas un brin d'herbe pour les nourrir. Il était inutile de suivre la +trace des springboks dans l'espoir de retrouver les moutons et les +chèvres. D'après Swartboy, les pauvres bêtes pouvaient être entraînées +à des centaines de milles avant d'être à même de se séparer +du grand troupeau et de terminer leur voyage involontaire.</p> + +<p>Les chevaux étaient hors d'état de marcher. Les feuilles de mimosa +qu'ils broutaient n'étaient pas une nourriture assez substantielle +pour réparer leurs forces épuisées. Elles ne pouvaient servir qu'à +prolonger momentanément leur vie jusqu'à ce qu'on leur trouvât +un pâturage; mais où le trouver? les sauterelles et les antilopes +semblaient avoir métamorphosé l'Afrique en un désert.</p> + +<p>Le porte-drapeau eut bientôt pris une résolution, celle de passer +la nuit dans la vallée et de se mettre le lendemain à la recherche +d'une autre source. Par bonheur, Hans n'avait pas négligé de ramasser +deux ou trois springboks, dont la chair succulente réconforta les +trois voyageurs.</p> + +<p>On laissa les chevaux chercher leur subsistance à leur guise.</p> + +<p>Dans des circonstances ordinaires, ils auraient dédaigné les +feuilles de mimosa; mais, pressés par la faim, ils levèrent la +tête comme des girafes et dépouillèrent sans façon les branches +épineuses.</p> + +<p>Quelques naturalistes de l'école de Buffon ont prétendu que les +animaux respectaient leur roi même après sa mort, et que le loup, +l'hyène, le renard, le chacal ne touchaient jamais au cadavre d'un +lion. Le porte-drapeau et sa famille purent se convaincre que cette +assertion était inexacte: les chacals et les hyènes se jetèrent sur les +dépouilles du lion et les firent disparaître en peu de temps. Sa peau<a name="page_064" id="page_064"></a> +même fut dévorée, et les fortes mâchoires des hyènes broyèrent ses +ossements. La déférence que ces bêtes féroces témoignent au lion +finit avec sa vie. Quand il a succombé, elles le mangent avec autant +d'audace que si c'était le plus vil des animaux.<a name="page_065" id="page_065"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XV" id="CHAPITRE_XV"></a>CHAPITRE XV.</h3> + +<h4>A LA RECHERCHE D'UNE FONTAINE</h4> + +<p>Von Bloom fut en selle de bonne heure, accompagné de Swartboy. +Ils prirent les chevaux qui étaient restés au camp et qui étaient +plus frais que les autres.</p> + +<p>Les deux explorateurs marchèrent à l'ouest, dans l'espoir qu'ils +seraient plus vite hors du territoire ravagé par les antilopes, qui +allaient du nord au sud. A leur vive satisfaction, au bout d'une +heure de marche, ils eurent franchi le sol qu'avait foulé le trek-boken. +Ils ne trouvèrent pas d'eau, mais l'herbe était abondante.</p> + +<p>Le porte-drapeau renvoya Swartboy au camp, et le chargea +d'amener les autres chevaux et la vache dans un lieu qu'il lui +désigna. Lui-même poursuivit ses investigations.</p> + +<p>Une longue ligne de collines abruptes, qui paraissait se diriger +à l'ouest, s'élevait au-dessus de la plaine. Il s'achemina de ce côté, +dans l'espoir de rencontrer l'eau près de la base de ces hauteurs. +A mesure qu'il s'en approchait, il découvrait des sites de plus en +plus riants. Il traversa des prairies séparées les unes des autres +par des bouquets de mimosas aux feuilles délicates, que dominaient +des arbres d'une taille gigantesque et d'une espèce inconnue. +Leurs troncs étaient grêles, mais chacun d'eux, couronné d'une +épaisse cime de feuillage, semblait à lui seul une petite forêt. +Toute la contrée avait l'aspect d'un parc, et sa beauté contrastait +avec la sinistre rudesse des collines qui montaient verticalement +comme des murailles à plusieurs centaines de pieds. C'était un +bonheur de trouver un coin aussi fertile dans une région désolée, car +les collines étaient la limite méridionale d'un désert fameux, le +désert de Kalihari.</p> + +<p>En d'autres circonstances, le fermier ruiné aurait été dans +l'extase, mais que lui importaient ces magnifiques pâturages<a name="page_066" id="page_066"></a> +maintenant qu'il n'avait plus de bestiaux à nourrir? La vue de +la riche nature qui l'entourait contribuait à rendre ses réflexions +plus pénibles. Mais il ne s'abandonna pas au désespoir. Ses embarras +présents l'occupaient assez pour l'empêcher de songer à l'avenir. +Son premier soin fut de choisir un endroit où il pouvait faire reposer +les chevaux. Il se mit ensuite à chercher l'eau avec un redoublement +d'activité. Sans eau, cet admirable site n'avait pas pour lui +plus de valeur que le désert, mais il était impossible qu'il fût privé +de cet élément essentiel. Ainsi pensait avec raison Von Bloom, et +à chaque bouquet d'arbres, il examinait le sol avec une scrupuleuse +attention.</p> + +<p>—Voilà un bon signe! s'écria-t-il avec joie en voyant s'envoler +devant lui une couvée de perdrix namaquas; elles s'éloignent +rarement de l'eau.</p> + +<p>Peu d'instants après, il vit courir dans un taillis un troupeau de +belles pintades ou poules de Guinée. C'était encore un indice que +l'eau était proche. Pour comble de bonheur, il aperçut entre les branches +d'un grand arbre le brillant plumage d'un perroquet.</p> + +<p>—Je suis certain maintenant, se dit-il, qu'il y a quelque source +ou quelque mare aux environs.</p> + +<p>Il s'avança plein d'espoir, et après avoir atteint la cime d'un monticule, +il s'y arrêta pour observer le vol des oiseaux. Il vit successivement +deux compagnies de perdrix prendre la direction de l'ouest, +et s'abattre près d'un arbre énorme qui croissait à cinq cents pas +du bas de la chaîne des collines. Cet arbre était isolé, et ses dimensions +dépassaient de beaucoup celles des autres. Pendant que Von Bloom +le contemplait avec admiration, il vit se percher sur les branches +plusieurs perroquets, qui, après avoir caqueté un moment, descendirent +sur la plaine à peu de distance du tronc.</p> + +<p>—Il y a de l'eau de ce côté, pensa Von Bloom; allons-y-voir.</p> + +<p>Sans attendre qu'on le pressât, son cheval s'était déjà mis en mouvement, +et à peine eut-il la tête tournée vers l'arbre qu'il trotta +gaiement, en allongeant le cou et en hennissant.</p> + +<p>Le cavalier, se fiant à l'instinct de sa monture, lâcha la bride, et +au bout de moins de cinq minutes, tous deux se désaltéraient à la +source limpide qui jaillissait presque au pied du grand arbre.</p> + +<p>Le porte-drapeau avait envie de retourner à son camp; mais il réfléchit<a name="page_067" id="page_067"></a> +qu'il ne perdrait pas de temps si, en laissant son cheval paître +et se refaire, il le mettait en état d'accomplir plus vite le trajet: il +débrida la pauvre bête, lui donna la liberté, et s'étendit à l'ombre +du grand arbre.</p> + +<p>C'était un nwana ou figuier sycomore. Le tronc n'avait pas +moins de vingt pieds de diamètre; il était nu jusqu'à trente pieds +environ. A cette hauteur s'étendaient horizontalement des branches +nombreuses, garnies d'un épais feuillage, à travers lequel luisaient +des fruits ovoïdes aussi gros que des cocos. Les perroquets et +plusieurs autres espèces d'oiseaux les becquetaient avec avidité.</p> + +<p>Des arbres du même genre étaient épars ça et là dans la plaine, +et bien qu'ils s'élevassent tous au-dessus des taillis environnants, +aucun d'eux n'était aussi remarquable que celui qui croissait près +de la source.</p> + +<p>En jouissant de ce frais ombrage, Von Bloom ne put s'empêcher +de penser que le site serait merveilleusement propice à la construction +d'un kraal. Les hôtes du nouveau logis n'y auraient rien à craindre +ni des ardents rayons du soleil d'Afrique, ni même de la pluie, qui +pouvait à peine pénétrer à travers ce dais de feuillage. Si le fermier +avait encore eu ses bestiaux, il aurait pris aussitôt la résolution de +fixer son domicile dans cet emplacement. Mais que pouvait-il y faire? +C'était pour lui un désert. Il n'avait aucun moyen d'y établir une +industrie lucrative. A la vérité, le gibier était abondant, et la chasse +lui offrait des ressources; mais la perspective d'une pareille existence +était triste, parce qu'elle n'assurait en rien l'avenir de la famille. +Les enfants devaient-ils grandir pour n'être que de pauvres chasseurs, +presque au niveau des Hottentots nomades?</p> + +<p>—Non, se dit-il, je ne bâtirai point de maison dans ces lieux. Il +est bon d'y passer quelques jours pour laisser reposer mes chevaux +fatigués. Ensuite je tenterai un dernier effort et me rapprocherai du +centre de la colonie... Et pourtant qu'y ferai-je après mon retour? A +quelque parti que je m'arrête, mon avenir est sombre et incertain.</p> + +<p>Après s'être abandonné pendant une heure à ses réflexions, Von +Bloom remonta à cheval et retourna à son camp. En moins de +deux heures, il rejoignit Swartboy et Hendrik. On attela les chevaux +à la charrette, et le lourd véhicule traversa de nouveau les plaines. +Avant le coucher du soleil, il était abrité sous le gigantesque nwana.<a name="page_068" id="page_068"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XVI" id="CHAPITRE_XVI"></a>CHAPITRE XVI.</h3> + +<h4>LE TERRIBLE TSETSÉ</h4> + +<p>Le verdoyant tapis qui s'étendait à l'entour, le feuillage des +arbres, l'eau de la source, les fleurs qui en diapraient les bords, +les rochers noirs qui se dressaient au loin, tout était combiné pour +rendre le paysage agréable aux yeux des voyageurs, et ils +exprimèrent bruyamment leurs émotions pendant qu'on dételait +la charrette.</p> + +<p>Le site plaisait à tout le monde. Hans en aimait le calme et les +beautés agrestes. Il se promettait d'y rêver en se promenant un +livre à la main. Hendrik avait remarqué les traces d'animaux de la +plus grande espèce, et comptait se livrer au noble plaisir de la chasse. +La petite Gertrude était enchantée de voir tant de belles fleurs: des +géraniums écarlates, des jasmins étoilés, des belladones roses ou +blanches. Sur les arbres eux-mêmes s'épanouissaient des bouquets +embaumés. L'arbuste à sucre (<i>protea mellifera</i>) étalait ses grandes +corolles en forme de coupe tachetées de rose, de blanc et de vert. +L'arbre d'argent (<i>leucodendron argenteum</i>), dont la brise agitait les +feuilles, ressemblait à une énorme touffe de fleurs soyeuses. Les +grappes jaunes des mimosas remplissaient l'air de leurs parfums +pénétrants.</p> + +<p>Dans le voisinage de la fontaine étaient des plantes de formes +étranges: des euphorbes d'espèces diverses; le zamia, dont les +feuilles ressemblent à des palmes; le <i>strelitzia reginæ</i>; l'aloès +arborescent, aux longs épis d'un rouge de corail. Mais ce qui excita +surtout l'admiration de la petite Gertrude, ce fut le lis d'eau +(<i>nympha cærulea</i>), qui est certainement un des plus gracieux +spécimens de la végétation africaine. A peu de distance de la source +était un étang, ou aurait pu même dire un petit lac, et sur sa surface +limpide reposaient les corolles bleu de ciel du lis d'eau. Gertrude,<a name="page_069" id="page_069"></a> +tenant son faon en laisse, descendit sur la rive pour les regarder. +Elle s'imaginait qu'elle ne se lasserait jamais de regarder tant de +belles choses.</p> + +<p>—J'espère que nous resterons longtemps ici, dit-elle au petit Jan.</p> + +<p>—Je l'espère aussi. Oh! Gertrude, le bel arbre que voilà! En +vérité, les noix sont aussi grosses que ma tête. Comment allons-nous +faire pour en abattre quelques-unes?</p> + +<p>Et les enfants tinrent mille propos analogues dans le ravissement +où les plongeait le spectacle de cette riche nature.</p> + +<p>La joie de cette jeune famille était tempérée par la tristesse qu'elle +remarquait sur le front de Von Bloom. Il était assis sous le nwana, +mais il avait les yeux baissés et reprenait ses tristes rêveries de la +veille. Le seul parti qu'il eût à prendre était de retourner aux établissements +pour y recommencer sa fortune. Mais comment sortir de +sa misérable position? Il fallait à ses débuts se mettre au service de +ses riches voisins, et c'était dur pour un homme accoutumé à une vie +indépendante.</p> + +<p>Il regarda ses cinq chevaux qui paissaient à l'ombre des collines, +et jugea que dans trois ou quatre jours ils auraient recouvré assez +de force pour se mettre en route. C'étaient de bonnes bêtes, capables +de traîner la charrette avec une rapidité suffisante, et il calculait +combien il leur faudrait de temps pour regagner les frontières de +la colonie. Il ne se doutait guère qu'ils avaient été attelés pour la +dernière fois et qu'ils étaient condamnés. C'était pourtant la vérité: +moins d'une semaine après, leurs ossements étaient la proie des +hyènes et des chacals. En ce moment même, où ils broutaient +paisiblement l'herbe touffue, le poison pénétrait leurs veines, et ils +recevaient de mortelles blessures. Hélas! un nouveau malheur +attendait Von Bloom. De temps en temps il remarquait que les +chevaux éprouvaient une certaine inquiétude, qu'ils tressaillaient +brusquement, qu'ils agitaient leurs longues queues et se frottaient +la tête contre les buissons.</p> + +<p>—C'est quelque mouche qui les importune, pensa-t-il, et il ne +s'en préoccupa point d'avantage.</p> + +<p>C'était en effet une mouche qui les importunait; mais si Von Bloom +avait su à quelle espèce appartenait l'insecte, il se serait empressé +d'appeler ses enfants, et d'éloigner ses chevaux de ce lieu fatal; mais<a name="page_070" id="page_070"></a> +il ne connaissait pas l'œstre d'Afrique, que les indigènes appellent +tsetsé.</p> + +<p>Le soleil allait se coucher, lorsque Von Bloom remarqua que l'agitation +des chevaux augmentait, qu'ils frappaient la terre de leurs +sabots, et qu'ils couraient parfois en hennissant avec colère. Leurs +allures étranges le déterminèrent à aller voir de près ce qui les tourmentait. +Il partit avec Hans et Hendrik, et en arrivant ils trouvèrent +les chevaux au milieu d'un essaim considérable de mouches semblables +à des abeilles. Elles étaient toutefois plus petites, d'une +couleur brune et d'une incroyable activité dans leur vol. Elles +tournoyaient par milliers autour de chaque cheval, se posaient +sur sa tête, sur son cou, sur ses flancs, et le perçaient de leurs +aiguillons.</p> + +<p>—Il est impossible à ces chevaux de paître ici, dit Von Bloom. +Emmenons-les dans la plaine, ils seront débarrassés des mouches +qui les incommodent.</p> + +<p>Hendrik ne songeait aussi qu'à plaindre les souffrances passagères +des chevaux, mais Hans était plus inquiet. Il avait lu la description +d'un insecte commun dans l'intérieur de l'Afrique méridionale, et il +conçut des alarmes que partagèrent bientôt ses compagnons.</p> + +<p>—Faites venir Swartboy, dit le fermier.</p> + +<p>Le Bosjesman était occupé à décharger la charrette, et n'avait fait +aucune attention aux mouvements désordonnés des chevaux; mais +dès qu'il eut vu la troupe ailée tournoyer autour d'eux, ses petits +yeux s'écarquillèrent, ses grosses lèvres tombèrent, et toute sa physionomie +prit une expression de stupeur.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il? demanda son maître.</p> + +<p>—Myne boor, ce sont des tsetsés!</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que des tsetsés?</p> + +<p>—Myne Gott! tous vos chevaux sont morts.</p> + +<p>Swartboy se mit à expliquer d'un ton lamentable que les mouches +qu'ils voyaient étaient venimeuses; que tous les chevaux mourraient +infailliblement les uns après les autres, suivant le nombre des piqûres +qu'ils avaient reçues, et qu'au bout d'une semaine il n'en resterait +plus un seul.</p> + +<p>—Il faut attendre, ajouta-t-il, vous verrez demain.</p> + +<p>La triste prédiction se réalisa. Douze heures plus tard les chevaux<a name="page_071" id="page_071"></a> +étaient enflés; ils avaient les yeux fermés, refusaient de manger, et +erraient d'un pas mal assuré dans la prairie, en exprimant leurs +souffrances par de sourds gémissements.</p> + +<p>Von Bloom les saigna et employa divers remèdes; mais inutilement. +La blessure de l'œstre africain est incurable.<a name="page_072" id="page_072"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XVII" id="CHAPITRE_XVII"></a>CHAPITRE XVII.</h3> + +<h4>LE RHINOCÉROS A LONGUES CORNES</h4> + +<p>On conçoit l'affliction du porte-drapeau; la fortune lui était constamment +contraire. Depuis plusieurs années ses affaires étaient en +décadence, ses pertes de plus en plus importantes, et il en était arrivé +au comble du dénûment. De tout son bétail, il ne possédait plus +que la vache qui, broutant au milieu de la plaine, avait échappé aux +terribles diptères. A la vérité, il lui restait encore une charrette commode +et spacieuse, une véritable maison roulante; mais qu'était-ce +qu'une charrette sans attelage? Il aurait mieux valu avoir un attelage +sans charrette.</p> + +<p>—Que faire? que devenir? Il était à environ deux cents milles de +tout établissement civilisé. Il ne pouvait les franchir qu'à pied, et +comment faire supporter à des enfants une marche aussi longue? +S'ils résistaient à la fatigue, comment échapperaient-ils à la faim, +à la soif, à la dent des bêtes féroces?</p> + +<p>—Pourtant, se dit Von Bloom, assis la tête entre ses mains, la +seule chance de salut est de retourner à la colonie. Mes enfants peuvent-ils +passer ici toute leur existence en vivant péniblement de +racines et de gibier? Sont-ils faits pour être des enfants des bois? +Miséricorde divine! que deviendrai-je, que deviendront les miens?</p> + +<p>Pauvre Von Bloom! Il avait atteint le dernier degré de sa décadence; +mais ce jour même sa destinée allait changer, et un incident inattendu +devait lui faire entrevoir de nouveau un avenir de richesse +et de prospérité. Il suffit d'une heure non-seulement pour le consoler, +mais encore pour le rendre heureux. Vous êtes impatients de savoir +comment s'opéra cette transformation magique. Vous croyez peut-être +qu'une fée sortit de la fontaine ou descendit des collines pour +réjouir le cœur de l'affligé? Comme vous le verrez, la direction que<a name="page_073" id="page_073"></a> +prirent les idées du fermier ruiné eut une cause toute naturelle. Nos +aventuriers étaient assis sous le figuier-sycomore, près du feu devant +lequel cuisait leur souper. Ils ne se parlaient pas, car les enfants +n'osaient pas troubler la sombre méditation de leur père. Il rompit +le silence pour exhaler ses plaintes et exprimer les sinistres pensées +qui l'assiégeaient. Quand il eut terminé, il porta vaguement les yeux +sur la plaine, et les fixa sur un animal de taille colossale, qui sortait +en ce moment d'un massif.</p> + +<p>Von Bloom et ses enfants le prirent d'abord pour un éléphant. Ils +n'étaient pas habitués à voir des éléphants à l'état sauvage, car ces +animaux, qui hantaient jadis la partie la plus méridionale de l'Afrique, +ont depuis longtemps abandonné les districts cultivés, et ne se trouvent +qu'au-delà des frontières de la colonie. Ils savaient pourtant +qu'il y en avait dans ces parages, et avaient déjà remarqué les traces +de leur passage.</p> + +<p>Swartboy était expérimenté. Dès qu'il eut aperçu l'animal, il s'écria:</p> + +<p>—Un chucuroo, un chucuroo!</p> + +<p>—C'est un rhinocéros, n'est-ce pas? dit Von Bloom traduisant le +mot indigène que le Bosjesman venait d'employer.</p> + +<p>—Oui, maître, c'est le rhinocéros blanc à longues cornes, que nous +appelons chucuroo kobaoba.</p> + +<p>Nos lecteurs croient peut-être qu'il n'existe qu'une seule espèce de +rhinocéros. Nous en connaissons au moins huit espèces distinctes, et +je n'hésite pas à penser que le nombre en augmentera quand on aura +exploré complètement le centre de l'Afrique, l'Asie méridionale et +les îles asiatiques.</p> + +<p>Il existe quatre espèces bien connues de rhinocéros au sud de +l'Afrique; une au nord du même continent; et toutes diffèrent du +rhinocéros des Indes, le plus gros des animaux de ce genre. Le rhinocéros +de Sumatra, qui habite exclusivement cette île, constitue une +espèce particulière, ainsi que celui de Java. Voilà donc huit espèces +bien caractérisées.</p> + +<p>Le rhinocéros des Indes est le plus généralement connu; il a été +souvent représenté dans les recueils zoologiques; on le trouve empaillé +dans les muséums, ou même vivant dans les ménageries. +Celui qui fut amené en France en 1771, installé à Versailles, et +transporté plus tard au jardin des plantes de Paris, vécut jusqu'en 1793.<a name="page_074" id="page_074"></a> +Il avait résisté pendant vingt-deux ans aux rigueurs du climat +européen.</p> + +<p>Le rhinocéros des Indes a neuf à dix pieds de longueur, la tête +triangulaire, la gueule médiocrement fendue, les oreilles grandes et +mobiles, les yeux petits, la démarche brusque et pesante. Ce qui le +distingue, ce sont les protubérances dont sa peau est couverte, les +replis profonds qu'elle forme en arrière des épaules et des cuisses. +Il habite l'Inde, Siam et la Cochinchine.</p> + +<p>Le rhinocéros d'Abyssinie a, comme le précédent, des plis à la +peau, mais beaucoup moins prononcés. Sa corne nasale est très +comprimée.</p> + +<p>Le rhinocéros du Java est unicorne. Ses oreilles, peu évasées, présentent +à leur extrémité quelques poils d'un brun roux. Le chanfrein +de sa tête est arqué en creux, sa queue large est comprimée; +sa peau rugueuse, hérissée de poils bruns rares et courts, offre des +replis peu marqués sous le cou, au-dessus des jambes, à la cuisse +et en arrière des épaules.</p> + +<p>Le rhinocéros de Sumatra a deux cornes noires, dont une est rudimentaire. +Sa peau est couverte de poils noirâtres, et n'a qu'un +seul pli, qui s'étend entre les deux épaules et s'arrête de chaque +côté des aisselles.</p> + +<p>Les naturels du sud de l'Afrique admettent, comme nous l'avons +dit, quatre espèces de chucuroos ou rhinocéros; et certes il faut +tenir compte des observations faites par des chasseurs indigènes +plutôt que des spéculations des naturalistes de cabinet, basées sur +un os, sur une dent, ou sur une peau rembourée de foin. Ce n'est +pas grâce à leurs études que nous possédons la connaissance approfondie +de la nature animale; nous la devons plutôt à ces hardis +coureurs de bois qu'ils affectent de mépriser. Un d'eux par exemple, +le major Gordon Cumming, a plus contribué que toute une académie +à éclaircir la zoologie africaine.</p> + +<p>Ce Gordon Cumming, qu'on a taxé d'exagération, à tort selon +nous, a écrit sur ses voyages en Afrique un livre sans prétention, +mais rempli de curieux renseignements. Il nous apprend qu'il y +a dans le sud de ce continent quatre espèces de rhinocéros, connus +sous les noms de borele, de keitloa, de muchocho et de kobaoba. +Les deux premiers sont noirs, les deux autres ont la peau blanchâtre.<a name="page_075" id="page_075"></a> +Ceux-là sont beaucoup plus petits que ceux-ci, dont ils +diffèrent principalement par la longueur et la position de leurs cornes.</p> + +<p>Les cornes de tous les rhinocéros sont placées sur une masse osseuse +des narines, et c'est de là que vient le nom de ce genre (<i>rin</i> +nez et <i>keros</i> corne).</p> + +<p>Les cornes du borele sont droites, légèrement recourbées en arrière, +et posées l'une devant l'autre. La corne antérieure est la plus +longue; elle dépasse rarement dix-huit pouces, mais elle est souvent +brisée ou réduite par les frottements. La corne postérieure +n'est qu'une protubérance, tandis que chez le keitloa ou rhinocéros +noir à deux cornes, toutes deux sont presque également développées.</p> + +<p>Chez le muchocho et le kobaoba, les cornes postérieures existent à +peine, mais les antérieures sont plus longues que dans les autres +espèces. Celle du muchocho atteint fréquemment trois pieds de longueur; +celle du kobaoba, qui fait sur son hideux museau une saillie +de quatre pieds, est une arme formidable.</p> + +<p>Les cornes des deux dernières espèces ne se recourbent point en +arrière; et comme les animaux qui les portent marchent habituellement +la tête baissée, ces dards longs et pointus sont placés horizontalement.</p> + +<p>Les rhinocéros noirs se distinguent des blancs par la forme et la +longueur du cou, la position des oreilles et quelques détails. Au +reste, leurs habitudes sont semblables.</p> + +<p>La nourriture des rhinocéros noirs se compose surtout des feuilles +et des branches d'arbustes épineux, tels que l'<i>acacia horrida</i>; +les autres vivent d'herbe. Les noirs sont féroces, ils attaquent sans +hésitation les hommes et les animaux; parfois même, dans leur +aveugle emportement, ils se jettent sur les buissons, les dévastent +et les mettent en pièces.</p> + +<p>Les rhinocéros blancs sont redoutables lorsqu'on les blesse ou +qu'on les provoque; mais habituellement d'une humeur pacifique, +ils laissent passer auprès d'eux le chasseur sans l'inquiéter. Ils +acquièrent un énorme embonpoint, et la chair du jeune rhinocéros +blanc est recherchée par les indigènes; les variétés noires, au contraire +n'engraissent pas, et leur chair a mauvais goût.</p> + +<p>Les cornes des quatre variétés sont solides, d'un beau grain, et<a name="page_076" id="page_076"></a> +susceptibles d'un poli brillant. On en fabrique des massues, des +baguettes de fusils, des maillets, des compas, des manches de couteaux. +En Abyssinie et dans d'autres parties de l'Afrique septentrionale, +où les épées sont en usage, on en fait les poignées en +corne de rhinocéros. Le cuir sert à faire des courroies et des +fouets appelés <i>jamboks</i>, quoique la peau d'hippopotame soit préférable.</p> + +<p>Comme nous l'avons dit, la peau du rhinocéros d'Afrique n'a pas +les replis, les plaques, les rugosités qui caractérisent celle de son +congénère d'Asie; cependant elle est loin d'être lisse, et elle est si +épaisse que les balles de plomb ordinaire s'aplatissent quelquefois +dessus, et qu'il faut les endurcir avec de la soudure pour qu'elles +pénètrent.</p> + +<p>Le rhinocéros n'est pas amphibie comme l'hippopotame; néanmoins +il aime l'eau, et s'en éloigne rarement; il se plaît à se vautrer +dans la boue comme le sanglier pendant les beaux jours d'été, +et sa robe est presque toujours recouverte d'une épaisse couche de +fange. Dans la journée, on le voit couché ou debout et dans un +état de somnolence, à l'ombre d'un mimosa; c'est la nuit qu'il rôde +pour chercher sa pâture.</p> + +<p>Les petits yeux étincelants du rhinocéros le servent assez mal, et +le chasseur peut s'en approcher aisément sans être vu, en ayant +soin de se mettre sous le vent, mais s'il est au vent, l'animal dont +l'odorat est des plus fins, le sent venir d'une très-grande distance; +si sa vue était aussi bonne que son flair, il serait dangereux de +l'attaquer, car il court avec assez de rapidité, surtout dans son +premier élan, pour dépasser un cheval au galop.</p> + +<p>Les variétés noires sont plus agiles que les blanches; cependant +on évite aisément les rhinocéros en sautant de côté, tandis qu'il +vont aveuglément droit devant eux.</p> + +<p>Les rhinocéros noirs ont environ six pieds de haut et treize de +long; les blancs sont beaucoup plus gros. Le kobaoba a sept pieds +de hauteur et quatorze de longueur.</p> + +<p>Il n'est pas étonnant qu'un animal de dimensions aussi extraordinaires +soit pris à première vue pour un éléphant. En réalité, +le kobaoba, sous le rapport de la taille, vient immédiatement après +l'éléphant, son museau large de dix-huit pouces, sa longue tête<a name="page_077" id="page_077"></a> +massive, son corps pesant, donnent l'idée d'une force et d'une grandeur +supérieures peut-être à celles de l'éléphant lui-même; en +somme, il a l'air d'une caricature de l'éléphant. On peut donc +s'expliquer l'erreur de nos voyageurs, qui confondirent le kobaoba +avec l'éléphant.</p> + +<p>Au reste, cette erreur dura peu, Swartboy la dissipa en affirmant +que l'animal qu'ils avaient sous les yeux était le rhinocéros +blanc.<a name="page_078" id="page_078"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XVIII" id="CHAPITRE_XVIII"></a>CHAPITRE XVIII.</h3> + +<h4>COMBAT SANGLANT</h4> + +<p>Lorsque le kobaoba fut aperçu pour la première fois, il sortait, +comme nous l'avons dit, du fourré. Sans s'arrêter, il s'achemina +vers l'étang dont nous avons parlé, et que son étendue pouvait faire +passer pour un petit lac.</p> + +<p>Quoique alimentée par la source, cette pièce d'eau en était éloignée +de deux cents mètres, et elle était à peu près à la même +distance du grand figuier-sycomore. Ses bords formaient une circonférence +presque parfaite, elle aurait environ cent mètres de diamètre, +de sorte que sa superficie pouvait être d'un peu plus de deux acres +anglais (80 ares 9342). Elle avait des droits incontestables au titre +de lac, que les jeunes gens lui avaient déjà conféré.</p> + +<p>En haut de ce lac, c'est-à-dire du côté de la source à laquelle il +empruntait ses eaux, la berge était élevée, et des rochers dominaient +le petit ruisseau qui s'y versait à sa naissance. A l'extrémité +opposée, le rivage était bas, et même en quelques endroits l'eau +était presque au niveau de la plaine. Aussi voyait-on sur les bords +qui formaient la limite occidentale du lac les traces d'animaux qui +venaient y boire. Hendrik le chasseur avait observé les empreintes +d'espèces qui lui étaient connues, et d'autres qu'il voyait pour la +première fois.</p> + +<p>C'était vers cet abreuvoir que se dirigeait le kobaoba, qui semblait +le connaître de longue date. Près de la rigole par où s'écoulait le +trop-plein du lac était une espèce de baie, au bord sablonneux de +laquelle aboutissait une gorge en miniature, creusée sans doute à +la longue par les animaux. En entrant dans cette anse ceux de la +plus grande taille trouvaient assez d'eau pour boire sans se pencher +et sans faire d'efforts.</p> + +<p>Le kobaoba traversa cette gorge et entra dans le lac jusqu'aux<a name="page_079" id="page_079"></a> +genoux. Après avoir bu à longs traits à plusieurs reprises, en s'interrompant +pour ronfler ou pour respirer avec un bruit de sifflement, +il plongea dans l'eau son large museau, la fit jaillir en flots +d'écume, et s'y vautra comme un porc. La moitié de son énorme +masse disparut sous l'eau, mais il ne lui prit point fantaisie de +s'avancer dans le lac pour prendre un bain plus complet.</p> + +<p>La première pensée de Von Bloom et de Hendrik fut d'entourer +le rhinocéros et de le tuer. Ils n'avaient pas de provisions, et Swartboy +avait déjà fait un pompeux éloge de la chair de cette espèce. +De son côté, Hendrik qui avait besoin de renouveler la baguette de +son fusil, avait regardé avec convoitise la longue corne du kobaoba, +mais il était plus facile de désirer sa mort que de le coucher par +terre; nos chasseurs n'avaient pas de chevaux en état d'être montés, +et l'attaquer à pied eût été s'exposer inutilement, car on courait +risque d'être percé de sa longue pique ou écrasé sous ses larges +pieds. Si l'on parvenait à se dérober à sa fureur, on n'était pas +plus avancé, car toutes les espèces de rhinocéros dépassent l'homme +à la course.</p> + +<p>Comment donc se conduire avec lui?</p> + +<p>Le plan le meilleur était évidemment de se placer en embuscade +dans un des fourrés du voisinage, et de tâcher de le tuer de loin. Il +suffit parfois d'une seule balle pour tuer le rhinocéros, mais il est +indispensable qu'elle atteigne le cœur ou quelque partie essentielle.</p> + +<p>L'animal prenait ses ébats et s'y livrait avec tant d'abandon, +qu'il était probable qu'il ne remarquerait point les chasseurs, +pourvu qu'ils se missent sous le vent; ils se levèrent pour approcher, +mais l'exécution de leur projet fut retardée par Swartboy +qui, dans un accès subit de gaité, se mit à gambader en murmurant:</p> + +<p>—Le klow, le klow!</p> + +<p>Un étranger aurait pris le Bosjesman pour un fou; mais Von Bloom +savait que sous le nom de klow les naturels désignent l'éléphant, et +il s'empressa de porter les yeux du côté indiqué. Sur le ciel jaune +de l'occident se dessinait une masse noire qu'un examen attentif fit +reconnaître avec certitude pour un éléphant. Son dos arrondi dominait +les broussailles, et ses larges oreilles pendantes s'agitaient. Il<a name="page_080" id="page_080"></a> +s'acheminait vers le lac en suivant presque exactement le chemin +que le rhinocéros avait pris.</p> + +<p>Bien entendu que cette apparition dérangea le plan des chasseurs: +à la vue de l'éléphant ils ne s'occupèrent plus du kobaoba; ils +avaient peu d'espoir de parvenir à tuer le gigantesque animal, et +pourtant l'idée leur en était venue; ils avaient résolu de tenter l'aventure. +Avant qu'ils eussent rien décidé, l'éléphant touchait au +bord du lac; quoiqu'il marchât lentement, ses larges enjambées le +faisaient avancer avec une rapidité qu'on n'aurait pas soupçonnée, +et il était à quelques pieds de l'eau au moment où ceux qui l'épiaient +se disposaient à entrer en conférence.</p> + +<p>Il s'arrêta, tourna sa trompe en divers sens et parut écouter. Aucun +bruit ne pouvait l'inquiéter; le kobaoba lui-même était tranquille.</p> + +<p>Après une minute d'arrêt, l'éléphant entra dans la gorge que nous +avons décrite, et les chasseurs purent l'observer à moins de trois +cents pas de distance; son corps remplissait complètement le petit +ravin; ses longues défenses jaunes, qui s'allongeaient à plus de +trois pieds de ses mâchoires, se courbaient gracieusement, la pointe +tournée vers le ciel.</p> + +<p>—C'est un vieux mâle, dit Swartboy à voix basse.</p> + +<p>Malgré la grosseur de l'éléphant, il a le pas aussi silencieux que +celui d'un chat; à la vérité il sort de sa poitrine un grondement +pareil à celui d'un tonnerre lointain. Néanmoins le rhinocéros ne +s'aperçut pas de l'approche d'un ennemi qui venait lui disputer son +sommeil; il continua à se vautrer en paix jusqu'à ce que l'ombre +de l'éléphant fut projetée sur la surface de l'abreuvoir; alors le kobaoba +se releva avec une agilité surprenante dans un être de sa +structure, et rejeta l'eau de ses narines avec un bruit qui tenait à +la fois d'un grognement et d'un sifflement.</p> + +<p>L'éléphant fit entendre aussi son salut particulier; c'était un son +de trompette que répéta l'écho des collines.</p> + +<p>Les deux animaux étaient surpris de se rencontrer, et pendant +quelques secondes ils se regardèrent avec une sorte de stupéfaction; +mais bientôt ils donnèrent des signes d'irritation; il était évident +qu'ils n'avaient nulle envie de vivre en bonne intelligence.</p> + +<p>La situation était en effet embarrassante; l'éléphant ne pouvait<a name="page_081" id="page_081"></a> +entrer à l'eau si le rhinocéros ne quittait l'abreuvoir; et le rhinocéros +ne pouvait sortir de l'abreuvoir tant que l'éléphant bloquait +la gorge avec son énorme masse. Pourtant le kobaoba aurait pu se +jeter à la nage et débarquer sur un autre point de la rive. Mais +de tous les êtres de la création, le rhinocéros est peut-être le moins +accommodant; il est en même temps le plus intrépide, ne redoute +ni hommes ni bêtes, et donne même la chasse au redoutable lion.</p> + +<p>Le kobaoba n'avait donc pas l'intention de céder la place à l'éléphant. +Traverser le lac à la nage ou passer en glissant sous le +ventre de son rival lui eussent semblé une insigne lâcheté.</p> + +<p>Restait à savoir comment le point d'honneur serait réglé. L'affaire +était devenue si intéressante que tous les chasseurs demeuraient immobiles, +les yeux fixés sur les deux animaux. L'éléphant était le +plus gros, mais il avait déjà éprouvé la force de son antagoniste; +peut-être même avait-il senti les atteintes de sa longue protubérance +qui dominait le museau du kobaoba. En tous cas, il ne se +jeta pas précipitamment sur son adversaire, comme il l'aurait fait +si quelque pauvre antilope avait osé lui barrer le passage. Toutefois +sa patience avait des bornes, sa dignité était outragée, sa suprématie +contestée; il voulait se baigner et boire, et lui était impossible +de supporter plus longtemps l'insolence du rhinocéros. Poussant +un cri dont retentirent de nouveau les rochers, il appuya ses +défenses contre l'épaule de son ennemi, qu'il souleva et qu'il renversa +dans l'eau.</p> + +<p>Ce dernier plongea, souffla, disparut un moment, et chargea à +son tour. Les spectateurs le virent viser avec sa corne les côtes de +l'éléphant, qui eut soin de lui présenter la tête.</p> + +<p>Le kobaoba fut renversé une seconde fois et revint à la charge +avec fureur; l'eau jaillit autour d'eux en flocons d'écume et les enveloppa +comme d'un nuage. Tout à coup l'éléphant sembla penser +que la lutte ainsi entamée lui était désavantageuse. Il recula dans +la gorge et attendit, la tête tournée vers le lac. Il se figurait peut-être +qu'il était protégé par les escarpements de ce chemin creux. +Malheureusement pour lui ils étaient trop bas et laissaient à découvert +ses larges flancs, ils l'empêchaient seulement de se retourner +et contrariaient la liberté de ses mouvements.</p> + +<p>Dans le parti que prit le rhinocéros il y avait sans doute plus<a name="page_082" id="page_082"></a> +d'instinct que de calcul; cependant les spectateurs ne purent s'empêcher +de croire qu'il avait conçu un plan stratégique. Au moment +où l'éléphant se posta dans la gorge, le kobaoba monta sur la +berge; puis il se retourna brusquement en baissant la tête, tendit +horizontalement sa longue corne et l'enfonça entre les côtes de l'éléphant.</p> + +<p>Le cri perçant que celui-ci poussa, les secousses imprimées à sa +trompe et à sa queue prouvèrent qu'il avait reçu une blessure +grave. Au lieu de conserver sa position dans la gorge, il courut au +lac et y entra jusqu'au genou. Il prit de l'eau dans sa trompe et +s'en arrosa le corps, en ayant soin d'en verser en abondance sur la +plaie ouverte dans son flanc; il sortit ensuite pour courir après le +rhinocéros, mais celui-ci ne l'avait pas attendu, il était parvenu +à sortir de l'abreuvoir sans compromettre sa dignité, et s'imaginant +sans doute qu'il avait remporté la victoire, il s'était perdu au +milieu des broussailles.<a name="page_083" id="page_083"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XIX" id="CHAPITRE_XIX"></a>CHAPITRE XIX.</h3> + +<h4>MORT DE L'ÉLÉPHANT</h4> + +<p>La bataille entre ces deux grands quadrupèdes n'avait pas duré +dix minutes, et elle avait tellement absorbé l'attention des chasseurs +qu'ils avaient renoncé à leur plan d'attaque. Ce ne fut qu'après +la retraite du rhinocéros qu'ils délibérèrent sur les moyens de +s'emparer de l'éléphant, avec le concours de Hans, qui les avait +rejoints armé de son fusil.</p> + +<p>Quand il eut cherché son ennemi, l'éléphant rentra dans le lac; +il paraissait en proie à une vive agitation; sa queue était sans cesse +en mouvement, et par intervalles il faisait entendre un gémissement +plaintif bien différent de son cri ordinaire, qui résonne comme +un clairon; il battait l'eau avec son corps, en absorbait des flots +avec sa trompe et les rejetait sur son dos et sur ses épaules, mais +ce bain de pluie ne le rafraîchissait pas.</p> + +<p>—Il est en colère, dit Swartboy, et comme nous n'avons pas de +chevaux pour l'éviter, il serait excessivement dangereux de nous +laisser voir.</p> + +<p>—Cachons-nous derrière le tronc du nwana, dit Von Bloom, je +vais me mettre en observation d'un côté, et Hendrik se placera de +l'autre.</p> + +<p>Les chasseurs ne tardèrent pas à se lasser de leur embuscade, +et, malgré le danger, ils résolurent d'attaquer l'animal. Ils savaient +que s'ils le laissaient s'éloigner ils seraient forcés de se passer +de souper, et ils avaient compté se régaler d'un morceau de sa +trompe.</p> + +<p>—Le temps est précieux, dit Von Bloom à ses fils; glissons-nous +dans les brouissailles. Nous ferons feu tous ensemble, et nous nous +cacherons en attendant l'effet de nos coups.</p> + +<p>Sans délibérer davantage, Von Bloom, Hans et Hendrik se dirigèrent<a name="page_084" id="page_084"></a> +vers l'extrémité occidentale du lac; le sol qu'ils parcouraient +n'était pas entièrement couvert; les bouquets d'arbres et les buissons +laissaient entre eux des intervalles qu'il fallait franchir avec +la plus grande circonspection. Von Bloom montrait le chemin et +ses deux fils le suivaient de près. Arrivés dans un massif qui bordait +le lac, ils se traînèrent sur les mains et sur les genoux, écartèrent +les feuilles et virent à vingt pas d'eux le puissant quadrupède. +Il plongeait et s'élevait alternativement en s'arrosant avec sa +trompe, et ne semblait nullement soupçonner la présence des chasseurs. +Comme il avait le dos tourné, Von Bloom ne jugea pas à +propos de tirer, car il était impossible de lui faire une blessure +mortelle; il fallait attendre qu'il présentât le flanc.</p> + +<p>Il cessa enfin de battre l'eau avec ses pieds et de l'élever dans sa +trompe. Autour de lui le lac était rougi par le sang qui coulait de +sa blessure; mais on ne le voyait pas, et il était impossible d'en +apprécier la gravité. De la position où se trouvait Von Bloom et ses +fils, ils n'apercevaient que sa large croupe; mais ils attendaient +avec confiance, car ils savaient qu'il serait obligé de se retourner +pour sortir de l'eau.</p> + +<p>Pendant quelques minutes, il resta dans la même position; mais +ils remarquèrent qu'il n'agitait plus la queue, qu'il s'affaiblissait, +que son allure était molle et languissante. De temps en temps il +tournait sa trompe vers sa plaie béante; cette blessure l'inquiétait, +et ses souffrances se manifestaient par les sifflements perçants de +sa respiration entrecoupée.</p> + +<p>Von Bloom et ses fils commencèrent à s'impatienter. Hendrik +sollicita l'autorisation de gagner un autre point du rivage, d'où +il pourrait envoyer à l'éléphant une balle qui le forcerait à se +retourner.</p> + +<p>En ce moment même l'éléphant fit un mouvement comme pour +sortir du lac. Sa tête et sa poitrine se montrèrent sur la berge. Les +trois fusils furent pointés, et les trois chasseurs cherchèrent des yeux +leurs points de mire; mais tout à coup l'animal chancela et s'abattit. +Sa lourde masse s'abîma sous l'eau avec un bruit sinistre, et de +grosses vagues roulèrent jusqu'à l'extrémité opposée du lac.</p> + +<p>Il était mort!</p> + +<p>Les chasseurs désarmèrent leurs fusils, quittèrent leur embuscade<a name="page_085" id="page_085"></a> +et coururent sur la plage. Ils examinèrent le cadavre, et virent dans +son flanc le trou ouvert par la corne du rhinocéros. La plaie n'avait +pas beaucoup d'étendue, mais l'arme terrible avait pénétré fort avant +dans le corps. Une lésion des entrailles avait causé la mort du plus +puissant des animaux.</p> + +<p>Dès qu'on sut que l'éléphant avait succombé, toute la famille se +groupa autour de lui. Gertrude, Jan et Totty, qui étaient restés +cachés dans la charrette, descendirent de leur retraite. Swartboy +accourut avec une hache et un coutelas, tandis que Hans et +Hendrik ôtaient leurs vestes pour l'aider à dépecer cette grosse +pièce.</p> + +<p>Et que faisait cependant Von Bloom? Vous vous adressez là une +question plus importante que vous ne supposez. C'était le moment +d'une grande crise dans la vie du porte-drapeau.</p> + +<p>Il était debout, les bras croisés, sur la rive du lac, au-dessus de +la place où l'éléphant était tombé. Absorbé dans une méditation +profonde, il tenait les yeux fixés sur le gigantesque cadavre. Ce +n'était ni la chair ni le cuir épais qui attiraient son attention. Etait-ce +donc la blessure fatale? Von Bloom se demandait-il comment +elle avait donné la mort à un être aussi solidement construit?</p> + +<p>Non: ses pensées suivaient un autre cours.</p> + +<p>L'éléphant était tombé de telle sorte, que sa tête, entièrement +hors de l'eau, reposait sur un banc de sable le long duquel s'allongeait +sa trompe. Ses longues défenses jaunes se recourbaient des +deux côtés comme des cimeterres.</p> + +<p>On pouvait admirer dans toute leur magnificence ces armes d'ivoire, +qui pendant longues années, pendant des siècles peut-être, +avaient servi à déraciner les arbres de la forêt, avaient mis en fuite +dans maint combat les plus redoutables adversaires.</p> + +<p>C'était sur ces précieux trophées que les yeux de Von Bloom +étaient fixés. Il avait les lèvres closes, et sa poitrine se soulevait. +Une foule d'idées lui traversaient l'esprit; mais ce n'étaient pas des +idées pénibles: le nuage de tristesse qui voilait son front s'était +dissipé sans laisser de traces, sa physionomie rayonnait d'espérance +et de joie.</p> + +<p>—C'est la main du ciel, s'écria-t-il enfin, c'est une fortune, une +fortune!<a name="page_086" id="page_086"></a></p> + +<p>—Que voulez-vous dire, papa? demanda la petite Gertrude, qui +était auprès de lui.</p> + +<p>Enchantés de son air de bonheur, ses autres enfants se groupèrent +à ses côtés et lui demandèrent tous ensemble d'où provenait +son agitation. Swartboy et Totty n'étaient pas moins empressés +que les membres de la famille de connaître sa réponse.</p> + +<p>Le bon père ne crut pas devoir leur cacher plus longtemps le secret +du bonheur qu'il entrevoyait dans l'avenir.</p> + +<p>—Vous voyez ces belles défenses? dit-il.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—En connaissez-vous la valeur?</p> + +<p>Ils répondirent négativement; ils savaient seulement qu'on en +tirait l'ivoire avec lequel on fabriquait une multitude d'objets, et +qui avait une grande valeur commerciale.</p> + +<p>Jan possédait un couteau à manche d'ivoire, et la petite Gertrude +avait un bel éventail de la même matière, qui avait appartenu à +sa mère.</p> + +<p>—Eh bien! mes enfants, reprit Von Bloom, si mes calculs sont +exacts, ces défenses valent chacune vingt livres sterling de monnaie +anglaise.</p> + +<p>—Tant que cela! s'écrièrent les enfants.</p> + +<p>—Oui, ajouta Von Bloom; j'estime que chacune d'elles peut peser +vingt livres, et comme la livre d'ivoire se vend actuellement quatre +schellings et six pense, les deux réunies peuvent nous rapporter +de quarante à cinquante livres sterling.</p> + +<p>—Avec cette somme, s'écria Hans, on aurait un excellent attelage +de bœufs!</p> + +<p>—Six bons chevaux! dit Hendrik.</p> + +<p>—Un troupeau de moutons! ajouta le petit Jan.</p> + +<p>—Mais à qui pouvons-nous les vendre? reprit Hendrik après un +moment de silence; nous sommes éloignés des établissements coloniaux. +Comment y transporter deux défenses d'éléphant?</p> + +<p>—Nous pourrons en transporter, interrompit Von Bloom, non +pas deux, mais vingt, quarante, et peut-être davantage. Vous voyez +maintenant que j'ai sujet de me réjouir.</p> + +<p>—Quoi! s'écria Hendrik, vous pensez qu'il nous est possible de +rencontrer encore d'autres éléphants?<a name="page_087" id="page_087"></a></p> + +<p>—J'en suis certain, car j'ai déjà remarqué les traces d'un grand +nombre de ces animaux. Nous avons nos fusils, et il nous reste par +bonheur d'abondantes munitions; nous sommes bons tireurs: qui +nous empêchera de nous procurer ces précieuses masses d'ivoire?... +Nous réussirons, mes chers amis, j'en ai la certitude. C'est Dieu +qui nous envoie cette richesse au milieu de notre misère, quand +nous avons tout perdu. Rassurez-vous donc, nous ne manquerons +de rien, nous pouvons encore être riches.</p> + +<p>Les enfants se souciaient peu de la richesse qui leur était promise; +mais, voyant leur père si heureux, ils accueillirent ses paroles par +un murmure d'approbation. Totty et Swartboy poussèrent en même +temps des cris de joie qui retentirent sur la surface du lac et troublèrent +les oiseaux dans leurs nids de feuillage; il n'y avait pas +dans toute l'Afrique un groupe plus heureux que celui qui campait +au bord de cet étang solitaire.<a name="page_088" id="page_088"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XX" id="CHAPITRE_XX"></a>CHAPITRE XX.</h3> + +<h4>LES CHASSEURS</h4> + +<p>Le porte-drapeau avait résolu de se faire chasseur d'éléphants: +c'était une profession à la fois émouvante et lucrative. Il n'était pas +facile d'abattre en peu de temps un grand nombre d'animaux de +taille aussi colossale: il fallait des mois entiers pour obtenir une +quantité d'ivoire un peu importante; mais il avait résolu d'y consacrer +au besoin plusieurs années. Il se proposait de mener une vie +agreste, de faire de ses fils des enfants des bois, et il espérait être +amplement indemnisé de sa patience et de ses labeurs.</p> + +<p>Le soir, la joie régna autour du feu du camp. L'éléphant avait été +laissé sur la berge, en attendant qu'il pût être dépecé; mais on avait +eu soin d'enlever la trompe et d'en faire cuire une partie pour souper. +Quoique la viande de l'éléphant soit mangeable en entier, sa +trompe est considérée comme le morceau le plus délicat; elle a le +goût de la langue de bœuf, et tous les enfants l'aimaient à l'excès: +c'était surtout un régal pour Swartboy, qui avait eu souvent occasion +d'en manger.</p> + +<p>En outre, ils avaient abondance de lait; le rendement de la vache +était du double depuis qu'elle était placée dans le meilleur endroit +du pâturage.</p> + +<p>Tandis qu'ils savouraient un rôti de trompe d'éléphant, la conversation +roula naturellement sur ces monstrueux pachydermes.</p> + +<p>Comme tout le monde connaît l'extérieur de l'éléphant, il serait +superflu d'en faire une description; mais tout le monde ne sait pas +qu'il en existe deux espèces distinctes, l'une en Afrique et l'autre +en Asie. On les avait d'abord confondues, et c'est tout récemment +qu'il a été démontré qu'elles offraient des différences bien caractérisées.<a name="page_089" id="page_089"></a></p> + +<p>L'éléphant asiatique, plus généralement connu sous le nom +d'éléphant des Indes, est d'une taille plus élevée et de proportions +plus colossales; mais il est possible que son développement soit dû, +comme celui de beaucoup d'autres animaux, à la domesticité.</p> + +<p>L'espèce africaine ne vit qu'à l'état sauvage, et quelques-uns +des individus qui lui appartiennent ont atteint les dimensions des +plus grands éléphants sauvages de l'Asie.</p> + +<p>Les deux espèces se distinguent surtout l'une de l'autre par les +oreilles et les défenses.</p> + +<p>Les oreilles de l'éléphant d'Afrique se rejoignent au-dessus des +épaules et pendent au-dessous de la poitrine. Celles de l'éléphant +des Indes sont au moins d'un tiers moins grandes: le premier a +des défenses qui pèsent quelquefois près de quatre cents livres, tandis +que les défenses du second dépassent rarement le poids de +cent livres. Il est toutefois des exceptions à cette règle, et en +moyenne le poids de chacune des défenses de l'éléphant africain +est évalué à deux cents livres. Dans cette dernière espèce, la femelle +est également pourvue de défenses qui ne diffèrent de celles +du mâle que par la longueur. La femelle de l'éléphant des Indes +n'en a point, ou elle en a de si petites, qu'elles font à peine saillie +sur la peau des lèvres.</p> + +<p>Les autres différences essentielles entre les deux espèces consistent +dans la forme du front, qui est concave chez l'éléphant des +Indes et convexe chez l'éléphant d'Afrique, dans l'émail des dents, +enfin dans les sabots des pieds de derrière, qui sont au nombre de +quatre pour le premier et de trois pour le second.</p> + +<p>Les éléphants d'Asie ne sont pas tous semblables. Ils se divisent +en variétés bien distinctes, dont chacune diffère de l'autre presque +autant que le type de l'espèce diffère de celui de l'éléphant +africain.</p> + +<p>Une variété connue en Orient sous le nom de mooknah a des +défenses droites, dont la pointe se dirige en bas, tandis que ces singuliers +appendices ont habituellement la pointe en haut.</p> + +<p>Les Asiatiques reconnaissent deux grandes castes d'éléphants, le +coomareah et le merghee. Une trompe large, les jambes courtes, un +corps massif et trapu, une puissance musculaire considérable, tels +sont les caractères du coomareah. Le merghee est de plus haute<a name="page_090" id="page_090"></a> +taille; mais sa trompe est moins grosse, et il est loin d'avoir la +vigueur et la solidité du précédent. Grâce à ses longues jambes, il +va plus vite que le coomareah; mais celui-ci, ayant la trompe plus +développée, ce que les amateurs considèrent comme une beauté, +et résistant mieux à la fatigue, est plus recherché sur les marchés +orientaux.</p> + +<p>Les éléphants blancs qu'on rencontre parfois sont simplement +des albinos. Néanmoins, en diverses contrées de l'Asie, on les tient +en estime particulière, et l'on en donne des prix exorbitants. Certains +peuples ont même pour eux une vénération superstitieuse.</p> + +<p>L'éléphant des Indes habite la plupart des régions orientales et +méridionales de l'Asie, le Bengale, les royaumes d'Aracan, de +Siam, de Pégu, Ceylan, Java, Sumatra, Bornéo, l'archipel de la +Sonde et les Célébes. Il y est, depuis une époque immémoriale, réduit +à l'état domestique, et employé à l'usage de l'homme; mais on +le trouve aussi à l'état sauvage, tant sur le continent que dans +les îles, et la chasse à l'éléphant est un des exercices favoris des +Orientaux.</p> + +<p>En Afrique, l'éléphant n'existe qu'à l'état sauvage. Aucune des +nations de ce continent peu connu n'a pensé à le dompter et à +s'en servir. Il n'est recherché que pour ses dents et pour sa chair. +Quelques écrivains ont prétendu qu'il était plus féroce que son +congénère indien, et qu'il eût été impossible d'en faire un animal +domestique. C'est une erreur. Si l'éléphant africain n'a pas été dressé, +c'est uniquement parce qu'aucune nation de l'Afrique moderne +n'est arrivée à un degré de civilisation assez avancé pour tirer +parti des qualités de ce précieux quadrupède. On peut l'apprivoiser +aussi aisément que son cousin des Indes, et charger son dos d'une +tour ou howdah. L'expérience en a été faite; mais la meilleure +preuve de ce que nous avançons, c'est que la domestication de l'éléphant +d'Afrique avait pris jadis un développement immense; ceux +de l'armée carthaginoise appartenaient à l'espèce africaine.</p> + +<p>Cette espèce, qui hante le centre et le midi de l'Afrique, a pour +limites à l'est l'Abyssinie, à l'ouest le Sénégal. Il y a quelques +années, on la trouvait au Cap de Bonne-Espérance; mais l'activité +des chercheurs d'ivoire hollandais, l'usage meurtrier qu'ils ont fait<a name="page_091" id="page_091"></a> +de leurs grands fusils, l'ont chassée de ces parages, et on ne la voit +plus au sud de la rivière Orange.</p> + +<p>Quelques naturalistes, entre autres Cuvier, ont cru que l'éléphant +d'Abyssinie appartenait à l'espèce indienne. C'est une idée maintenant +abandonnée. Ce grand mammifère, qui se distingue par sa tête +oblongue, par son front concave, par ses mâchelières composées de +lames transverses et ondoyantes, fréquente, comme nous l'avons +dit, les régions orientales et méridionales de l'Asie, ainsi que les +grandes îles voisines; mais rien ne donne lieu de croire à sa présence +dans aucune partie de l'Afrique.</p> + +<p>Il est à supposer que l'espèce africaine a des variétés qui n'ont +pas été bien étudiées. On dit qu'on en voit dans les montagnes qui +dominent le Niger une variété rouge et très-féroce; mais les éléphants +rouges qu'on a observés ne devaient peut-être leur couleur +qu'à la poussière rouge où ils s'étaient roulés.</p> + +<p>Dans les régions tropicales, les éléphants atteignent des proportions +plus colossales que partout ailleurs.</p> + +<p>Swartboy parla d'une variété connue par les chasseurs hottentots +sous la dénomination de koes-cops. Elle diffère de toutes les autres +en ce qu'elle est entièrement dépourvue de défenses, qu'elle a le +caractère intraitable. Le koes-cops se jette avec fureur sur les animaux +ou les hommes qu'il rencontre; mais comme il ne fournit +pas d'ivoire, et que par conséquent on n'a point d'intérêt à le tuer, +les chasseurs l'évitent et lui cèdent la place.</p> + +<p>Ce fut sur ce sujet que, toute la soirée, roula l'entretien de la +famille réunie autour du feu du camp. Hans fournit de nombreux +renseignements qu'il avait puisés dans les livres: mais ceux que +donna le Bosjesman étaient peut-être plus dignes de foi.</p> + +<p>Von Bloom et ses fils devaient bientôt acquérir une connaissance +pratique des mœurs des proboscidiens, qui allaient devenir pour +eux les êtres les plus intéressants de la création.<a name="page_092" id="page_092"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XXI" id="CHAPITRE_XXI"></a>CHAPITRE XXI.</h3> + +<h4>DISSECTION DE L'ÉLÉPHANT</h4> + +<p>Le lendemain fut un jour de rude travail, mais tout le monde +s'y livra avec joie. Il s'agissait de tirer parti des dépouilles du +monstrueux pachyderme.</p> + +<p>Quoique inférieur au bœuf, au mouton ou au porc, l'éléphant +n'est pas à dédaigner sous le rapport comestible. Il n'y a point de +raison pour que sa chair soit mauvaise, car il se nourrit de substances +saines, exclusivement végétales, telles que les feuilles et les +jeunes pousses des arbres, ou plusieurs espèces de racines bulbeuses +qu'il arrache avec sa trompe et ses défenses. Toutefois la qualité +de la nourriture n'est pas en général le critérium de la bonté de la +viande. Le porc, qui se repaît d'immondices et se vautre dans la +fange, nous fournit une prodigieuse diversité de mets savoureux; +tandis que le tapir de l'Amérique du Sud, animal de la famille des +pachydermes, qui vit uniquement de racines succulentes, a la chair +d'un goût amer et détestable.</p> + +<p>Von Bloom et sa famille n'auraient pas volontiers fait un usage +habituel de viande d'éléphant. S'ils avaient été certains de se procurer +de l'antilope, l'énorme cadavre aurait pu être abandonné aux +hyènes; mais, faute de mieux, ils s'occupèrent de dépecer la victime +du rhinocéros. Leur premier soin fut de couper les défenses, +opération qui leur prit deux heures, et qui leur aurait pris le +double de temps sans l'expérience de Swartboy qui manœuvrait la +hache avec une grande dextérité.</p> + +<p>Quand on eut extrait l'ivoire, on commença le dépècement. Il +était assez difficile de tirer parti de la moitié du corps qui était +sous l'eau, mais Von Bloom n'avait pas besoin d'y toucher, la partie +supérieure suffisait pour lui procurer d'amples provisions, et il se +mit à la dépouiller avec le concours de ses enfants et de Swartboy.<a name="page_093" id="page_093"></a> +Ils enlevèrent la peau par larges feuilles; puis ils coupèrent en +morceaux l'épiderme mou et flexible, que les indigènes emploient à +fabriquer des outres et des seaux.</p> + +<p>On le jetta comme inutile, car la charrette renfermait une assez +grande quantité de vases propres à mettre de l'eau. Quand la chair +fut à découvert, on la sépara des côtes en larges tranches. Les +côtes elles-mêmes furent enlevées une à une avec la hache. Elles +n'étaient intrinsèquement d'aucune valeur, mais il importait de +les retirer pour avoir la graisse amoncelée autour des intestins, +cette graisse devant être d'une grande ressource en cuisine pour +des aventuriers auxquels le beurre manquait.</p> + +<p>L'extraction de la graisse ne se fit pas sans quelques difficultés, +dont Swartboy triompha courageusement. Il grimpa dans l'intérieur +de l'immense carcasse, tailla et creusa avec activité, et fit passer +successivement à ses compagnons des morceaux qu'ils emportèrent +à quelque distance. Le triage en fut effectué, la graisse fut serrée +avec soin dans un morceau de la seconde peau, et l'opération fut +ainsi terminée. Les quatre pieds, qui, avec la trompe, constituent la +partie plus délicate, avaient été coupés à l'articulation du fanon. +Il fallait maintenant recourir à des procédés de conservation. Les +voyageurs avaient du sel, mais en trop petite quantité pour songer +à l'utiliser. Heureusement Swartboy et Von Bloom lui-même connaissaient +les procédés qu'on emploie dans les contrées où le sel +est rare, et qui consistent simplement à couper la viande en minces +lanières et à l'exposer au soleil quand elle est desséchée; de la +sorte, elle peut se garder pendant des mois entiers. Si le temps est +couvert, un feu lent peut remplacer les rayons du soleil. Des +pieux (fourchus) furent plantés de distance en distance, d'autres +placés horizontalement, et les lanières qu'on avait découpées y +furent suspendues en innombrables festons. Avant la nuit, les environs +du camp offraient l'aspect d'une blanchisserie; seulement +les objets étendus, au lieu d'être blancs, avaient une belle teinte +d'un rose clair.</p> + +<p>L'œuvre n'était pas encore achevée, il restait à conserver les pieds, +qui exigent un traitement différent. Swartboy, qui en connaissait +seul le secret, creusa un trou de deux pieds de profondeur, et d'un +diamètre un peu plus grand. Avec la terre qu'il en avait tirée, il<a name="page_094" id="page_094"></a> +forma tout autour une espèce de banquette. Par ses ordres les +enfants amassèrent du bois et des branches sèches, et en bâtirent +sur le trou un bûcher pyramidal auquel ils mirent le feu; il creusa +ensuite trois autres trous exactement semblables, qu'on recouvrit +également de combustibles, et bientôt quatre foyers incandescents +s'allumèrent sur le sol. Obligé d'attendre qu'ils fussent consumés, +Swartboy lutta résolûment contre le sommeil.</p> + +<p>Lorsqu'il ne resta plus du premier bûcher que des cendres rouges, +le Bosjesman les enleva soigneusement avec une pelle, et ce +travail, si simple en apparence, lui coûta plus d'une heure. L'excessive +chaleur qu'il avait à supporter le forçait par intervalles à +s'interrompre. Von Bloom et ses fils le relayèrent, et tous les quatre +furent bientôt couverts de sueur, comme s'ils fussent sortis d'un +four. Quand le premier trou fut entièrement débarrassé de charbon, +Swartboy et Von Bloom y déposèrent un des pieds, et le recouvrirent +avec le sable qui avait été enlevé primitivement et qui était +aussi chaud que du plomb fondu. On ramassa dessus des charbons, +et un nouveau feu fut allumé. Les trois autres pieds furent traités +de même. Pour qu'ils fussent cuits suffisamment et en état d'être +conservés, il fallait les laisser dans le four jusqu'à la complète +extinction des bûchers. Swartboy devait ensuite ôter les cendres, +retirer les pieds avec une broche de bois, les nettoyer, les parer, +et ils étaient dès lors bons à manger, si on ne préférait les mettre +en réserve.</p> + +<p>Comme les feux ne pouvaient guère s'éteindre avant l'aurore, +nos voyageurs, harassés de leurs travaux extraordinaires, achevèrent +leur souper de trompe bouillie, et allèrent se coucher sous +l'ombre tutélaire du nwana.<a name="page_095" id="page_095"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XXII" id="CHAPITRE_XXII"></a>CHAPITRE XXII.</h3> + +<h4>LES HYÈNES.</h4> + +<p>La fatigue aurait dû procurer aux travailleurs un doux sommeil; +mais il ne leur fut pas permis de le goûter. A peine avaient-ils +les yeux fermés, que des bruits étranges les arrachèrent à cet +état de rêverie qui précède l'assoupissement. Il leur sembla entendre +des éclats de rire qu'on aurait pu attribuer à des voix humaines. +Ils ressemblaient parfaitement aux ricanements aigus d'un nègre +en délire. On aurait dit que les hôtes de quelque Bedlam de +nègres avaient brisé les portes de leur prison, et se répandaient +dans la campagne. Les sons devenaient de plus en plus perçants; +il était évident que ceux par lesquels ils étaient poussés se rapprochaient +du camp. C'étaient des cris confus, si variés que le +plus habile ventriloque aurait vainement essayé de les reproduire. +Les voix hurlaient, grommelaient, soupiraient, grognaient, sifflaient, +caquetaient, aboyaient. Tantôt elles lançaient une note +brève et aiguë, tantôt elles traînaient longuement un gémissement +plaintif. Par intervalles régnait un profond silence; puis le sauvage +concert recommençait, et le signal en était donné par ce +ricanement humain qui surpassait en horreur tous les autres sons.</p> + +<p>Vous supposez que ce chœur épouvantable dut jeter l'alarme +dans le camp. Il n'en fut rien. Personne n'eut peur, pas même +Gertrude, pas même le petit Jean. S'ils n'avaient pas été familiarisés +avec ces étranges clameurs, ils auraient éprouvé l'effet qu'elles +devaient naturellement produire; mais Von Bloom et sa famille +avaient trop longtemps vécu dans les déserts africains pour ne pas +savoir à quoi s'en tenir. Dans les hurlements, dans les jacassements, +dans les glapissements, ils avaient reconnu les cris du chacal.</p> + +<p>Le rire, c'était celui de l'hyène.</p> + +<p>Au lieu d'être effrayés et de sauter à bas de leurs lits, nos<a name="page_096" id="page_096"></a> +aventuriers écoutèrent tranquillement. Von Bloom et les enfants +couchaient dans la charrette; Swartboy et Totty étaient étendus sur +le sol auprès des feux, dont la lumière les garantissait de l'approche +de toutes bêtes fauves.</p> + +<p>Cependant, en cette circonstance, les hyènes et les chacals semblaient +être aussi nombreux que hardis. Quelques minutes après +avoir annoncé leur présence, ils faisaient un tintamarre qui eût +été désagréable, quand même on n'aurait pas su à quels animaux +l'attribuer.</p> + +<p>Enfin, ils se rapprochèrent tellement, qu'il était impossible de +regarder de n'importe quel côté sans voir briller à la lueur des +feux des yeux rouges ou verdâtres. On pouvait remarquer encore +les dents blanches des hyènes, qui ouvraient leurs gueules hideuses +pour pousser leur rauque éclat de rire.</p> + +<p>Avec un pareil spectacle devant les yeux, avec un pareil vacarme +dans les oreilles, il n'était guère facile de dormir, malgré l'excès +de la fatigue. Non-seulement on ne pouvait songer au sommeil, mais +encore tous, sans en excepter le porte-drapeau, commencèrent à s'inquiéter. +Jamais ils n'avaient vu de bandes aussi considérables; il +n'y avait pas autour du camp moins d'une cinquantaine de chacals +et de deux douzaines d'hyènes tachetées. Von Bloom savait que +dans les circonstances ordinaires ces derniers animaux n'étaient pas +dangereux. Cependant ils attaquaient parfois l'homme, ce que lui +rappelèrent ensemble Swartboy, instruit par l'expérience, et Hans, +éclairé par ses lectures.</p> + +<p>Les hyènes étaient si voraces qu'il devenait nécessaire de faire +contre elles une démonstration. Von Bloom, Hans et Hendrik, armés +de leurs fusils, sortirent de la charrette, tandis que Swartboy +saisissait son arc et ses flèches. Tous les quatre se tinrent derrière +le tronc du figuier-sycomore, du côté opposé à celui où les +feux étaient allumés. C'était une position bien choisie; ils s'y trouvaient +cachés et pouvaient observer sans être vus tout ce qui se +présentait à la lueur des brasiers.</p> + +<p>Ils étaient à peine installés quand ils s'aperçurent qu'ils avaient +commis une impardonnable négligence. Pour la première fois ils +devinèrent que la chair de l'éléphant attirait seule un si grand +nombre d'hyènes, et qu'ils avaient eu le tort de la pendre trop bas.<a name="page_097" id="page_097"></a> +En effet, tandis qu'ils surveillaient les festons rougeâtres, une +bête au poil hérissé se dressa sur ses pattes de derrière, enleva un +morceau choisi et disparut dans les ténèbres. On entendit les pas +de ses compagnes qui s'élançaient pour prendre leur part du butin, +et bientôt toute la bande aux yeux étincelants et aux dents +blanches se tint prête à un assaut général.</p> + +<p>Aucun des chasseurs n'avait fait feu; leur poudre et leur plomb +étaient trop précieux pour être inutilement gaspillés, et l'agilité +que les hyènes mettaient dans leurs mouvements rendait presque +impossible de les viser. Animées par leur succès, elles s'avançaient +en bon ordre et seraient indubitablement parvenues à emporter +presque toute la provision de biltongue; c'est ainsi qu'on désigne +la viande d'éléphant conservée par la dessication.</p> + +<p>—Nos fusils ne nous servent à rien, dit Von Bloom, mettons-les +de côté et occupons-nous de serrer le biltongue; autrement, si +nous voulons le défendre, nous sommes dans la nécessité de veiller +jusqu'à demain.</p> + +<p>—Mais comment, demanda Hendrik, le placer hors de la portée +des hyènes?</p> + +<p>—Nous pourrions, répondit le fermier, l'empiler dans la charrette; +malheureusement notre chambre à coucher se trouverait rétrécie, +il vaudrait mieux tâcher d'exhausser nos traverses; mais +dans l'obscurité il est difficile de couper d'autres pieux.</p> + +<p>—J'ai une proposition à faire, dit Hans: il faut lier ensemble +quelques-unes de nos perches, et nous établirons sur les fourches +supérieures nos traverses horizontales. La viande ainsi suspendue +sera à l'abri des hyènes et des chacals.</p> + +<p>Le projet de Hans fut adopté à l'unanimité. En réunissant +plusieurs perches, on donna à l'échafaudage une douzaine de pieds +de haut; les traverses ayant été posées, Von Bloom les garnit de +biltongue en montant sur un des coffres de la charrette.</p> + +<p>Lorsque cette opération fut terminée, le trio des chasseurs reprit +son poste à l'ombre du nwana, avec l'intention d'épier la conduite +des maraudeurs.</p> + +<p>Ils n'eurent longtemps à attendre. Au bout de cinq minutes, +la bande revint à la charge en hurlant, en ricanant et en glapissant<a name="page_098" id="page_098"></a> +comme par le passé; seulement ces différents cris n'exprimèrent +cette fois que le désappointement et la fureur.</p> + +<p>Hyènes et chacals virent du premier coup d'œil que les appétissantes +guirlandes n'étaient plus à leur portée; toutefois ils ne voulurent +pas déserter la place sans s'être assurés bien positivement du fait; +les plus gros et les plus courageux des deux espèces se placèrent sous +l'échafaudage et s'efforcèrent d'atteindre le biltongue. Après des +bonds réitérés mais infructueux, ils se découragèrent et ils allaient +s'éloigner tranquillement, à l'exemple du renard de la fable, lorsque +Von Bloom, furieux d'être si désagréablement dérangé à cette heure +indue, résolut de se venger des persécuteurs. Il donna le signal, et +trois coups de fusils partirent à la fois. Cette décharge inattendue +dispersa l'ennemi, qui laissa sur le sol trois cadavres. Deux hyènes +avaient mordu la poussière, et la flèche empoisonnée de Swartboy +avait pénétré dans les flancs d'un chacal.</p> + +<p>Les chasseurs chargèrent leurs fusils et reprirent leur poste; +mais après une demie-heure d'attente, ils crurent pouvoir se retirer. +Une heureuse diversion s'était opérée, les hyènes et les chacals +avaient découvert les restes de l'éléphant et s'étaient jetés dessus.</p> + +<p>Pendant toute la nuit, on les entendit se quereller, gronder, rire +et japper autour de leur proie, qu'ils allaient chercher en plongeant +dans les eaux du lac.</p> + +<p>Von Bloom et ses enfants ne s'amusèrent pas à écouter ce bruit; +dès qu'ils furent certains que les bêtes féroces ne reviendraient plus +au camp, ils rentrèrent dans leur lit et goûtèrent le doux sommeil +qui suit une journée de travail.<a name="page_099" id="page_099"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XXIII" id="CHAPITRE_XXIII"></a>CHAPITRE XXIII.</h3> + +<h4>L'OUREBI</h4> + +<p>Le lendemain matin, les hyènes et les chacals avaient disparu +sans laisser la moindre parcelle de la chair de l'éléphant.</p> + +<p>L'énorme squelette était entièrement dépouillé, les rudes langues +de hyènes en avaient même poli les os. Chose plus étonnante +encore, deux chevaux, qui achevaient dans la prairie leur triste +existence, avaient été abattus pendant la nuit et disséqués aussi +nettement que l'éléphant. C'était une preuve que les animaux +voraces abondaient autour du camp, et leur présence était de bon +augure, car ils ne se montrent que dans les localités giboyeuses.</p> + +<p>En examinant les bords du lac, on constata que des bêtes de diverses +espèces y étaient venues boire.</p> + +<p>On reconnut le sabot rond et solide du couagga et de son congénère +le dauw, puis l'empreinte nettement dessinée de l'antilope +gemsbock et la trace plus large de l'élan. Au milieu de toutes les +marques éparses sur le rivage, Von Bloom ne manqua pas d'observer +celles du lion; on ne l'avait pas entendu rugir; mais il était +certain qu'il hantait la contrée, à la piste des couaggas, des gemsbock +et des élans, qui sont sa proie favorite.</p> + +<p>La famille travailla peu ce jour-là. La préparation du biltongue +et la surveillance que les maraudeurs avaient exigée avaient épuisé +les forces de Von Bloom et de ses compagnons. Ils étaient disposés +à l'oisiveté. Cependant Swartboy nettoya les pieds d'éléphant après +les avoir tirés du four, et disposa le biltongue de manière à en +accélérer la dessication. Von Bloom emmena loin du camp les trois +chevaux qui restaient et qui n'avaient pas deux jours à vivre. Il +mit fin à leurs souffrance et fit acte de charité en leur envoyant à +chacun une balle à travers le cœur.<a name="page_100" id="page_100"></a></p> + +<p>De tous les bestiaux du porte-drapeau, il ne restait plus que la +vache, de laquelle on appréciait les services, et qui était l'objet de +soins particuliers. Sans le lait qu'elle fournissait en abondance, +l'alimentation de la famille aurait été d'une nature assez sauvage. +Tous les jours on conduisait la précieuse bête dans le meilleur +pâturage, et le soir elle rentrait dans un kraal d'épines qu'on avait +construit pour elle à peu de distance du nwana. Ces épines, dont +les racines étaient placées à l'intérieur, formaient avec leurs cimes +touffues des chevaux de frise qu'aucun animal n'était tenté de +franchir. Une haie pareille est impénétrable même pour le lion, à +moins qu'il n'ait été provoqué et qu'il ne se connaisse plus.</p> + +<p>Pour permettre à la vache d'entrer et de sortir, on avait ménagé +une ouverture dont la porte était un grand buisson.</p> + +<p>Après la vache, le seul animal domestique du camp était le faon +de springbok, le favori de Gertrude; mais le jour même, il eut un +compagnon non moins gracieux que lui et de proportions encore +plus délicates. C'était le faon d'un ourebi, une des antilopes élégantes +dont on trouve tant de variétés dans les plaines et dans les +bois de l'Afrique méridionale.</p> + +<p>Cette jolie bête fut un cadeau de Hendrik, qui apporta en même +temps pour dîner de la venaison que tout le monde, à l'exception +de Swartboy, préféra au rôti d'éléphant.</p> + +<p>Il était sorti vers midi, croyant avoir vu un animal rôder près +du camp. Après avoir fait un demi-mille dans les broussailles, sur +la lisière de la prairie, il aperçut deux individus d'une espèce qui +lui était inconnue, mais qui, à en juger par leur conformation, +devaient être des antilopes ou des daims. Comme Hans lui avait +dit qu'il n'y avait pas de daims dans le sud de l'Afrique, il en +conclut qu'il avait sous les yeux deux antilopes. Une seule portait +des cornes; c'étaient par conséquent un mâle et une femelle. Le +premier n'avait pas deux pieds de hauteur. Sa robe était d'un fauve +pâle; ses yeux étaient surmontés de sourcils blancs; il avait le +ventre blanc et de longs poils de la même couleur sous la gorge. +Des touffes de poils jaunâtres pendaient au-dessus de ses genoux. +Ses cornes n'étaient pas recourbées en forme de lyre comme celle +de l'antilope springbok, mais elles s'élevaient presque verticalement +à la hauteur de quatre pousses. Elles étaient noires, rondes et<a name="page_101" id="page_101"></a> +légèrement annelées. La femelle, qui n'avait pas de cornes, était +beaucoup plus petite que son compagnon.</p> + +<p>Après avoir fait toutes ces observations, Hendrik en conclut judicieusement +que ces antilopes étaient des ourebis.</p> + +<p>Il tâcha de les rapprocher avec assez de précaution pour ne pas +donner l'alarme à ces bêtes craintives; mais il ne pouvait sans imprudence +dépasser un buisson de jong dora derrière lequel il se tint +caché, et qui était encore à deux cents yards des ourebis.</p> + +<p>De temps en temps le mâle dressait son cou gracieux, poussait +un léger bêlement et jetait autour de lui des regards soupçonneux; +Hendrik jugea par ces symptômes qu'il approcherait difficilement +des ourebis à portée de sa petite carabine.</p> + +<p>Il avait eu soin de se placer sous leur vent; mais, au bout de +quelque temps, il aperçut avec douleur qu'elles broutaient au +vent, à la manière des springboks et de quelques autres espèces. +Par conséquent elles marchaient régulièrement, les naseaux tournés +vers le côté d'où soufflait le vent et mettaient à chaque pas un +plus grand intervalle entre eux et lui.</p> + +<p>Il fallait donc renoncer à la chasse ou faire un long circuit +pour barrer le passage aux ourebis. L'exécution de cette dernière +manœuvre était lente, pénible et d'un résultat douteux: Hendrik +aurait beau multiplier les marches et les contre-marches, glisser de +buisson en buisson, se tapir dans les herbes, il était probable que +les ourebis le sentiraient avant qu'il fût à bonne portée; car c'est +précisément afin de pouvoir être avertis par le flair de la présence +d'un ennemi qu'elles broutent toujours contre le vent.</p> + +<p>La plaine était vaste; les abris étaient lointains et clairsemés: +aussi Hendrik, découragé, abandonna-t-il le projet d'attaquer les +ourebis par devant.</p> + +<p>Il était sur le point de regagner le camp, lorsqu'il lui vint à l'idée +d'employer la ruse. Il savait que, chez plusieurs espèces d'antilopes, +la curiosité est plus forte que la crainte. Il avait souvent, par divers +stratagèmes, attiré près de lui des springboks. Pourquoi les ourebis +n'obéiraient-elles pas aux mêmes impulsions?</p> + +<p>—Tentons l'aventure! se dit-il. Au pis aller, j'en serai quitte pour +battre en retraite, ce que je serais obligé de faire dès à présent, si je +ne courais une dernière chance.<a name="page_102" id="page_102"></a></p> + +<p>Sans perdre un instant, il chercha dans sa poche un grand mouchoir +rouge qui lui avait plus d'une fois servi en pareille occasion. +Malheureusement il ne trouva rien.</p> + +<p>Il fouilla dans les deux poches de sa veste et de ses larges culottes, +puis dans son gilet; mais, hélas! le mouchoir rouge avait été oublié +dans la charrette!</p> + +<p>Comment le remplacer? En ôtant sa veste et en l'élevant en l'air? +Elle n'était pas d'une couleur assez vive.</p> + +<p>Fallait-il mettre son chapeau au bout de son fusil? La réussite +de cet expédient était plus probable; cependant il avait le désavantage +de trop rappeler la forme humaine que redoutaient les animaux +en général et les ourebis en particulier.</p> + +<p>Enfin Hendrik eut une heureuse idée.</p> + +<p>Il avait entendu dire que la curiosité des antilopes était excitée +non-seulement par les couleurs voyantes, mais encore par les formes +bizarres, par les mouvements singuliers. Il se souvint d'un stratagème +que les chasseurs avaient souvent employé avec succès et +dont l'exécution était facile.</p> + +<p>Il s'agissait de se tenir sur les mains, la tête en bas. C'était un +exercice gymnastique que le jeune homme avait maintes fois pratiqué +pour son amusement, et dans lequel il avait acquis l'habileté d'un +acrobate.</p> + +<p>Sans plus tarder, il déposa sa carabine à terre, et, se tenant sur +la tête et sur les mains, il se mit à remuer les pieds en l'air, en +les frappant l'un contre l'autre et en les croisant de la manière la +plus fantastique.</p> + +<p>Il avait le visage tourné du côté des ourebis; mais il ne pouvait +les voir, car l'herbe avait un pied de haut. Cependant, par intervalles, +il laissait retomber ses pieds et regardait entre ses jambes pour +juger de l'effet de sa ruse.</p> + +<p>Elle réussit. Le mâle, en apercevant l'objet inconnu, fit entendre +un sifflement aigu, et partit avec la vitesse d'un oiseau, car l'ourebi +est une des plus agiles antilopes d'Afrique. La femelle suivit, mais +plus lentement, et se trouva bientôt en arrière.</p> + +<p>Le mâle se ravisa tout à coup. Comme s'il eût eu honte de son +peu de galanterie, il fit volte-face, et alla au-devant de sa compagne.</p> + +<p>Quel pouvait être l'objet inconnu? C'était ce que le mâle semblait<a name="page_103" id="page_103"></a> +se demander. Ce n'était ni un lion, ni un léopard, ni une hyène, +ni un chacal, ni un renard, ni un loup, ni un chien sauvage, ni +aucun de ses ennemis bien connus. Ce n'était pas non plus un +Bosjesman, puisqu'il paraissait avoir deux têtes. Qu'était-ce donc?</p> + +<p>L'objet était resté en place, il n'avait pas l'air de vouloir poursuivre +une proie; peut-être n'était-il pas dangereux.</p> + +<p>Ainsi raisonna le mâle. Sa curiosité dominant sa crainte, il voulut, +avant de s'éloigner, voir de plus près la chose mystérieuse qui +attirait son attention. Peu importait ce qu'elle pouvait être; à la +distance qui l'en séparait, elle était hors d'état de lui nuire; et si +elle courait après lui, il comptait la laisser bien loin en arrière, +puisque sa vélocité dépassait celle de tous les bipèdes ou quadrupèdes +africains.</p> + +<p>Il s'approcha donc de plus en plus, en allant en zigzag à travers +la plaine, jusqu'à ce qu'il fut arrivé à moins de cent pas de l'étrange +objet qui l'avait d'abord effarouché. Sa compagne semblait animée +du même sentiment de curiosité, et ses grands yeux étincelaient d'un +vif éclat. De temps en temps, l'un et l'autre s'arrêtaient comme pour +tenir conseil, et se demander s'ils savaient à quoi s'en tenir sur le +caractère de l'animal étranger. Il était évident que leur perplexité +se prolongeait, car l'étonnement se peignait dans leurs regards et +dans leurs allures.</p> + +<p>Enfin l'étrange objet se perdit un moment sous l'herbe, et quand +il reparut il avait subi une métamorphose, il en partait des reflets +brillants qui fascinèrent tellement l'ourebi mâle, qu'il resta immobile +et les yeux fixes.</p> + +<p>Fatale fascination! ce fut son dernier regard. Un éclair jaillit; +une balle traversa le cœur du pauvre animal, et il ne vit plus les +brillants reflets.</p> + +<p>La femelle accourut auprès de lui, et sans deviner la cause de sa +mort subite, elle vit bien qu'il était mort. Son sang rouge s'échappait +de sa blessure; ses yeux étaient vitreux; il était muet et sans +mouvement.</p> + +<p>Elle se disposait à fuir; mais pouvait-elle se séparer immédiatement +de la dépouille inanimée de son compagnon; elle lui devait +quelques pleurs; elle avait des devoirs de veuve à remplir; mais elle +n'en eut pas le temps. L'amorce pétilla de nouveau; le tube brillant<a name="page_104" id="page_104"></a> +lança son jet de flamme, et la femelle tomba sur le corps du mâle.</p> + +<p>Le jeune chasseur se releva, et ne voyant point d'autre gibier +dans la plaine, il ne reprit pas le temps de recharger son fusil, +comme il en avait l'habitude. Il courut ramasser ses deux victimes, +mais qu'elle fut sa surprise de trouver auprès d'elles une troisième +antilope encore vivante. C'était un faon qui n'était guère plus +gros qu'un lapin, et que l'herbe avait jusqu'alors caché. Il poussait +de faibles bêlements en bondissant autour du corps inanimé de sa +mère.</p> + +<p>Tout chasseur qu'il était, Hendrik ne put se défendre d'une certaine +émotion en contemplant ce tableau. Mais il songea que ce +n'était pas en pure perte pour satisfaire un caprice qu'il avait tué +ces antilopes. Sa conscience ne lui reprochait rien.</p> + +<p>Le petit faon était une trouvaille pour Jan, qui avait souvent +désiré en posséder un, afin de n'avoir rien à envier à sa sœur; on +pouvait nourrir l'orphelin avec le lait de la vache, et Hendrik se +promit de le faire élever avec soin. Il s'en empara sans difficulté, +car la jeune ourebi refusait de quitter la place où sa mère était +tombée.</p> + +<p>Hendrik lia ensemble le mâle et la femelle, attacha une forte corde +autour des cornes de l'ourebi mâle, et les traîna tous deux derrière +lui, la tête la première et dans le sens du poil, ce qui rendait la +traction plus facile. Il n'eut pas de peine à les tirer sur la pelouse, +tout en portant le faon dans ses bras.</p> + +<p>La satisfaction fut générale lorsqu'on vit arriver ce renfort de venaison. +Jan fut particulièrement enthousiasmé du jeune faon, et +n'envia plus à Gertrude la possession de sa jolie gazelle.<a name="page_105" id="page_105"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XXIV" id="CHAPITRE_XXIV"></a>CHAPITRE XXIV.</h3> + +<h4>LES AVENTURES DU PETIT JAN</h4> + +<p>Il aurait mieux valu que Jan n'eût jamais vu la petite ourebi, +car la nuit même l'innocente créature causa dans le camp une panique +terrible.</p> + +<p>L'ordre du coucher avait été le même que la nuit précédente.</p> + +<p>Von Bloom et les quatre enfants s'étaient installés dans la charrette.</p> + +<p>Totty était étendue dessous, entre les roues.</p> + +<p>Le Bosjesman avait allumé à peu de distance un grand feu, +près duquel il s'était endormi, enveloppé dans son kaross de peau +de mouton.</p> + +<p>La famille n'avait pas été importunée par les hyènes, ce qui se +concevait aisément. Les trois chevaux qu'on avait tués dans la +journée absorbaient l'attention de ces désagréables visiteuses, dont +on entendait les rires affreux du côté où gisaient les cadavres. +Ayant largement à souper, elles n'avaient aucun prétexte pour +s'aventurer dans le voisinage du camp, où elles avaient été mal accueillies +la veille.</p> + +<p>Ce fut ainsi que raisonna Von Bloom avant de s'endormir; mais +il se trompait. Quoique les hyènes eussent dévoré les chevaux, c'était +une erreur de croire que leur appétit insatiable serait assouvi. +Longtemps avant le jour, si Von Bloom avait été réveillé, il aurait +entendu près du camp le rire frénétique des hyènes, dont les yeux +verts scintillaient aux clartés mourantes du feu de Swartboy.</p> + +<p>Dans un moment d'insomnie, il avait bien entendu les bêtes féroces; +mais sachant que le biltongue était hors d'atteinte, et s'imaginant +qu'elles ne pouvaient nuire à personne, il ne daigna pas +s'occuper de leurs bruyantes démonstrations.<a name="page_106" id="page_106"></a></p> + +<p>Cependant il fut réveillé en sursaut par le cri perçant d'un animal +aux abois; et ce cri fut suivi d'un autre brusquement étouffé.</p> + +<p>Von Bloom reconnut le bêlement plaintif de l'ourebi.</p> + +<p>—Ce sont les hyènes qui la tuent, pensa-t-il.</p> + +<p>Tous les membres de la famille, éveillés en même temps, eurent +la même idée; mais ils n'eurent pas le temps de l'exprimer. Un nouveau +bruit les fit tressaillir, et ils se levèrent avec autant de précipitation +que si une bombe eût éclaté sous la charrette: du côté d'où +était parti le bêlement de l'antilope, la voix du petit Jan se fit +entendre.</p> + +<p>Grand Dieu! qu'arrivait-il?</p> + +<p>A une clameur brusque et perçante succéda le tumulte confus +d'une lutte; puis Jan appela au secours à grands cris, et les sons de +sa voix furent de plus en plus affaiblis par la distance.</p> + +<p>Jan était enlevé!</p> + +<p>Cette pensée frappa Von Bloom, Hans et Hendrik, et les remplit +de consternation. Ils avaient à peine les yeux ouverts, et, ne jouissant +pas encore de toute la lucidité de leur esprit, ils ne savaient à +quoi se résoudre.</p> + +<p>Les cris réitérés de Jan leur rendirent toute leur énergie. Sans +même prendre leurs fusils, ils sautèrent à bas de la charrette et +coururent au secours de leur frère.</p> + +<p>Totty était levée et versait des larmes, mais elle ignorait ce qui +s'était passé.</p> + +<p>Ils ne s'arrêtèrent pas à l'interroger, leur attention fut attirée +par les vociférations de Swartboy, et ils virent courir dans les +ténèbres un tison ardent qui était sans doute porté par ce fidèle +serviteur.</p> + +<p>Ils suivirent comme un fanal la torche embrasée. La voix du +Bosjesman tonnait dans le lointain; mais, hélas! les cris du petit +Jan retentissaient plus loin encore.</p> + +<p>Sans chercher à comprendre ce dont il s'agissait, ils hâtèrent le +pas, en proie à de sinistres appréhensions.</p> + +<p>Tout à coup le tison descendit rapidement, remonta, redescendit, +se releva de nouveau, et les clameurs de Swartboy redoublèrent.<a name="page_107" id="page_107"></a></p> + +<p>Evidemment il administrait à quelque animal une terrible correction.</p> + +<p>Mais on n'entendait plus la voix de Jan; était-il mort?</p> + +<p>Son père et ses frères s'avancèrent, et bientôt un étrange spectacle +s'offrit à leurs yeux. Jan gisait au pied d'un buisson, aux racines +duquel il se cramponnait. Autour de son poing droit était enroulé +le bout d'une longue lanière, et à l'autre bout était attaché la jeune +ourebi, horriblement mutilée. Swartboy était près de lui, tenant +son tison, qui flamboyait avec un nouvel éclat depuis qu'il s'en +était servi pour étriller une hyène affamée.</p> + +<p>L'hyène s'était évadée sans demander son reste, mais personne ne +songea à la poursuivre; on ne s'occupait que du petit Jan.</p> + +<p>L'enfant fut relevé; tous les yeux l'examinèrent avec empressement, +et un cri de joie partit de toutes les poitrines quand on s'aperçut +qu'il n'était pas blessé. Les épines l'avaient égratigné, la corde +qu'il tenait avait laissé sur son poing un sillon bleuâtre; il était +un peu troublé, mais il reprit promptement ses sens et donna l'assurance +qu'il n'éprouvait aucune douleur; il expliqua ensuite les +détails de sa mystérieuse aventure.</p> + +<p>Il s'était couché dans la charrette avec ses frères, mais il ne s'était +pas endormi comme eux; il était préoccupé de sa chère ourebi, qui, +faute de place, avait été reléguée sous la charrette.</p> + +<p>Jan se mit en tête de la contempler encore avant de s'endormir. +Sans dire un mot à personne, il descendit, détacha doucement l'ourebi, +qu'on avait liée à l'une des roues, et la conduisit auprès du +feu pour la mieux voir.</p> + +<p>Après l'avoir admirée pendant quelque temps, Jan pensa que Swartboy +ne serait pas fâché de partager ses impressions, et il secoua le +Bosjesman sans cérémonie. Celui-ci n'était nullement disposé à se +réveiller pour regarder un animal de l'espèce duquel il avait mangé +des centaines; mais il aimait son jeune maître et ne se formalisa +pas d'un caprice qui le privait du sommeil.</p> + +<p>Tous deux se mirent à causer des grâces de l'ourebi; mais ce +genre de conversation finit par devenir monotone, et Swartboy +proposa de dormir. Jan y consentit, à condition qu'il coucherait +auprès du feu.<a name="page_108" id="page_108"></a></p> + +<p>—J'irai, dit-il, chercher ma couverture dans la charrette, et vous +n'aurez pas besoin de partager avec moi votre kaross.</p> + +<p>—Y songez-vous? répondit Swartboy; quelle fantaisie! Si votre +père se lève et ne vous trouve pas à côté de lui, que dira-t-il?</p> + +<p>—Il n'aura pas de reproches à me faire, j'ai eu froid dans la +charrette, et il est tout naturel que je me rapproche du feu. Je vous +en prie, laissez-moi coucher auprès de vous.</p> + +<p>Le petit lutin employa tant d'artifices que Swartboy, qui ne pouvait +rien lui refuser, finit par se rendre. Il n'y avait pour lui +aucun inconvénient à coucher en plein air, car le temps n'était +pas à la pluie.</p> + +<p>Jan remonta sans bruit dans la charrette, y prit sa couverture et +vint se coucher à côté de Swartboy. De peur de perdre l'ourebi, il lui +attacha au cou une lanière dont il s'assujettit fortement l'autre +extrémité autour du poignet.</p> + +<p>Pendant quelque temps encore, il demeura en contemplation devant +sa bête favorite; mais enfin le sommeil le gagna, et l'image +de l'ourebi devint confuse devant ses yeux.</p> + +<p>A partir de cet instant, Jan ne pouvait se rendre exactement +compte de ce qui lui était arrivé.—J'ai été éveillé, dit-il en terminant +son récit, par une brusque secousse et par les bêlements de +mon ourebi; et au moment où j'ouvrais les yeux, je me suis senti +violemment traîné sur le sol; j'ai cru d'abord que Swartboy me +jouait quelque mauvaises farce, mais à la lueur du foyer, j'ai vu +un gros animal noir qui emportait l'ourebi et nous entraînait tous +les deux. Jugez si je me suis mis à crier.</p> + +<p>J'ai tâché de me retenir à l'herbe, à la terre, aux branches d'arbre; +mais il m'a été impossible de rien saisir. Enfin, passant auprès +d'épais buissons, j'ai pu m'accrocher aux racines, et je m'y suis +tenu de toute ma force.</p> + +<p>Pourtant l'animal noir me tirait toujours, je n'aurais pu résister +longtemps sans le brave Swartboy, qui est arrivé avec son tison +et qui a rossé d'importance la méchante bête. Elle n'a pas demandé +son reste, allez!</p> + +<p>Quand il acheva ses explications, Jan s'était complètement remis; +mais la pauvre ourebi, cruellement mutilée, n'avait pas plus de +prix qu'un rat mort.<a name="page_109" id="page_109"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XXV" id="CHAPITRE_XXV"></a>CHAPITRE XXV.</h3> + +<h4>DIGRESSION SUR LES HYÈNES</h4> + +<p>Les hyènes ne sont que des loups d'une espèce particulière. Elles +leur ressemblent par les mœurs et l'aspect général; mais elles ont +la tête plus massive, le museau plus large, le cou plus court et la +robe plus velue et plus hérissée; un de leur traits caractéristiques +est l'inégalité des membres inférieurs: les jambes de derrière étant +plus faibles et plus courtes que celle de devant, la croupe est beaucoup +plus basse que les épaules, et la ligne du dos, au lieu d'être +horizontale comme chez la plupart des animaux, s'abaisse obliquement +vers la queue.</p> + +<p>Dans les temps fabuleux de la zoologie, le cou épais et lourd de +l'hyène avait fait croire qu'elle n'avait pas de vertèbres cervicales. +Ses fortes mâchoires lui permettent de broyer des os dont les +autres bêtes de proie ne sauraient tirer aucun parti: elle brise les +plus gros; et, après en avoir extrait la moëlle, elle les réduit +en pâte et les avale. La nature ne laisse rien perdre, et c'est +dans les contrées où abondent ces grands os que l'hyène se rencontre.</p> + +<p>Les hyènes sont les loups de l'Afrique, c'est-à-dire qu'elles représentent +sur ce continent une espèce qui n'y existe pas. Le maraudeur +des Pyrénées ou son frère jumeau d'Amérique n'auraient point sans +elle d'analogue en Afrique, car le chacal est de trop petite taille +pour être considéré comme un loup.</p> + +<p>De tous les loups, l'hyène est le plus laid, le plus repoussant. Ce +serait l'animal le plus hideux de la création sans les babouins, avec +lesquels elles ont d'ailleurs quelques rapports de physionomie et +d'habitudes.</p> + +<p>Pendant longtemps on n'a connu qu'une seule espèce d'hyène, +l'hyène vulgaire ou rayée sur laquelle on a débité une foule de<a name="page_110" id="page_110"></a> +fables absurdes. Aucun animal, pas même le vampire, pas même +le dragon, n'a joué un rôle si important dans le monde surnaturel. +D'après les récits fantastiques du moyen âge, l'hyène exerçait sur +ses victimes la fascination du regard; les attirait et les dévorait. +Elle changeait de sexe chaque année; on prétendait même qu'elle +avait le pouvoir de se métamorphoser en jeune homme pour séduire +les jeunes filles et les entraîner au fond des bois; elle imitait +admirablement la voix humaine. Rôdant autour des maisons, elle +prêtait l'oreille, et quand elle avait entendu prononcer le nom d'un +membre de la famille, elle le répétait en poussant des cris de +détresse. Celui qu'elle avait appelé sortait imprudemment et devenait +sa victime.</p> + +<p>Ces histoires bizarres étaient crues comme article de foi; mais ce +qui peut sembler étrange, c'est qu'elles ne sont pas totalement dépourvues +de fondement, et il y a en effet dans le regard de l'hyène +une puissance particulière qui emporte l'idée de fascination, quoique +à ma connaissance personne ne s'y soit jamais laissé prendre. On +a pu également se figurer que l'hyène imitait la voix humaine, +par la simple raison que cette voix ressemble à la sienne. Je ne +prétends pas dire que le cri de l'hyène soit exactement celui d'un +homme, mais il présente avec certains cris particuliers une identité +remarquable. Je connais plusieurs individus qui ont positivement +des voix d'hyène, et l'imitation la plus exacte du rire humain est +le cri de l'hyène tachetée.</p> + +<p>Malgré l'horreur qu'il inspire, on ne peut l'entendre sans être +égayé par cette singulière parodie, dont les sons métalliques et saccadés +rappellent la voix des nègres; j'ai déjà comparé ce rire à celui +d'un nègre en état de folie.</p> + +<p>L'hyène rayée, quoique la mieux connue, est selon moi la moins +intéressante de son genre. Elle est plus répandue que ses congénères; +on la trouve dans presque toute l'Afrique, dans les parties méridionales +de l'Asie, et même dans le Caucase et l'Altaï. C'est la seule +espèce qui existe en Asie; toutes les autres sont originaires de +l'Afrique, qui est la véritable patrie de l'hyène.</p> + +<p>Les naturalistes n'admettent que trois espèces d'hyènes; mais je +suis convaincu qu'il y en a cinq ou six autres non moins distinctes, +sans y comprendre le protales ou petite hyène fossoyeuse, et le chien<a name="page_111" id="page_111"></a> +sauvage du Cap, dont nous aurons à nous occuper dans le cours de +notre récit.</p> + +<p>L'hyène rayée est ordinairement d'une couleur gris-cendré, avec +de légères teintes jaunâtres et des stries irrégulières d'un brun foncé. +Ces raies sont rangées obliquement le long du corps et suivent la +direction des côtes; elles ne sont pas marquées avec la même netteté +chez tous les individus.</p> + +<p>Le poil de l'hyène est rude, épais, et forme sur le cou, les épaules +et le dos, une crinière lorsque l'animal est irrité.</p> + +<p>L'hyène commune est loin d'être brave; c'est en réalité la plus faible +et la moins féroce de son genre. Elle est vorace, mais elle vit +uniquement de charogne et n'ose pas attaquer des êtres vivants d'une +taille deux fois moindres que la sienne. Elle se jette avec avidité +sur les plus petits quadrupèdes, mais un enfant de douze ans peut +aisément la mettre en fuite.</p> + +<p>La seconde espèce, désignée sous le nom d'hyène de Bruce, est +celle dont le célèbre voyageur fut si souvent importuné pendant qu'il +parcourait l'Abyssinie. Presque tous les naturalistes l'ont confondue +avec l'hyène vulgaire, à laquelle elle ne ressemble que par les stries, +encore sont-elles différemment disposées et d'une couleur différente. +L'hyène de Bruce, deux fois plus grande que le type de l'espèce, la +surpasse en force, en courage et en férocité. Elle attaque sans hésitation +tous les animaux et l'homme lui-même. Elle entre la nuit +dans les villages pour enlever les bestiaux et les enfants. Ces faits, +qui paraissent invraisemblables, sont constatés par les témoignages +les plus authentiques.</p> + +<p>L'hyène de Bruce a la réputation d'entrer dans les cimetières et +de déterrer les cadavres pour s'en repaître. Quelques naturalistes ont +nié le fait; mais pourquoi? On sait que dans presque toutes les +parties de l'Afrique les morts ne reçoivent point de sépulture, et +qu'ils sont déposés dans les champs, où les hyènes viennent les +dévorer; on sait aussi que l'hyène creuse la terre. Est-il invraisemblable +qu'elle découvre les cadavres, qui sont sa nourriture +naturelle? C'est l'habitude du loup, du chacal, du coyotte et même +du chien. Je les ai vus tous ensemble à l'œuvre sur le champ de +bataille. Pourquoi ne serait-ce pas celle de l'hyène?</p> + +<p>Une troisième espèce, très-distincte des précédentes, est l'hyène<a name="page_112" id="page_112"></a> +tachetée (<i>hyena crocuta</i>). On l'appelle parfois aussi l'hyène rieuse, +à cause de la particularité dont nous avons eu occasion de parler.</p> + +<p>Cette espèce est plus grande que l'hyène vulgaire, dont elle diffère +peu par la couleur; seulement, au lieu d'être rayés, ses flancs +sont couverts de taches. Elle a les mœurs de l'espèce Abyssinienne; +mais elle est cantonnée dans la partie la plus méridionale de l'Afrique, +où les colons hollandais la nomment tigre-loup, tandis que +l'hyène vulgaire est connue sous la simple dénomination de +loup.</p> + +<p>Une quatrième espèce, l'hyène velue (<i>hyena villosa</i>), a pour +signe caractéristique de grands poils droits qui tombent le long de +ses flancs. Elle est de la grosseur d'un chien du mont Saint-Bernard, +et n'est pas sans analogie avec le blaireau. La couleur de sa +robe est un brun foncé en dessus et un gris sale en dessous.</p> + +<p>Il est impossible de la confondre avec ses congénères, et cependant +de savants naturalistes, entre autres de Blainville, l'ont décrite +comme appartenant à la même espèce que l'hyène vulgaire. Les +plus ignorants fermiers de l'Afrique méridionale ne s'y trompent +pas.</p> + +<p>Le nom de loup des sables qu'ils donnent à cette quatrième espèce +indique ses habitudes, car elle fréquente les bords de la mer et +ne se trouve jamais dans les localités où abondent les hyènes +communes.</p> + +<p>On a eu tort d'appeler cette espèce hyène brune, car elle n'est +nullement caractérisée par sa couleur. Ce nom convient mieux à +celle qui habite le grand désert, et dont les poils plus courts sont +d'un brun uniforme. Sans doute, lorsque le centre de l'Afrique +aura été complètement exploré, plusieurs espèces nouvelles seront +ajoutées à cette liste déjà nombreuse.</p> + +<p>Les mœurs des hyènes se rapprochent de celles des grands loups. +Elles vivent dans des grottes ou dans des crevasses de rochers. +Quelques-unes s'emparent des terriers que d'autres animaux ont +creusés, et qu'elles élargissent avec leurs griffes. Elles n'ont pas +les pattes assez rétractiles pour monter sur les arbres; c'est dans +leurs mâchoires et leurs dents que consiste leur principale force.</p> + +<p>Les hyènes sont des animaux solitaires; il est vrai qu'on les voit +par bandes autour des carcasses, mais si elles sont attirées par une<a name="page_113" id="page_113"></a> +proie commune, elles se dispersent pour en emporter les lambeaux. +D'une voracité excessive, elles mangent jusqu'aux morceaux de +cuir et aux vieux souliers. Malgré leur lâcheté elles montrent de +l'audace envers les pauvres indigènes, qui ne les chassent pas en +vue de les exterminer. Elles entrent dans les misérables kraals et +emportent souvent les enfants. Il est certain que plusieurs centaines +d'enfants ont été tués par les hyènes dans l'Afrique méridionale.</p> + +<p>Vous vous demandez sans doute pourquoi on ne leur déclare pas +la guerre? pourquoi on tolère leurs déprédations? Vous supposez +que la vie humaine est regardée comme moins précieuse en Afrique +qu'en Angleterre. Il n'en est rien. Si les sauvages n'assurent +pas à leur famille une protection suffisante, les hommes civilisés +ne sont guère moins coupables, et, au nombre de leurs lois, il en +est plus d'une qui font de nombreuses victimes. Bien plus, l'existence +humaine est parfois inutilement exposée. Une fête de la cour, +une revue, la réception d'un empereur, entraînent presque toujours +des accidents funestes.<a name="page_114" id="page_114"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XXVI" id="CHAPITRE_XXVI"></a>CHAPITRE XXVI.</h3> + +<h4>UNE MAISON DANS LES ARBRES</h4> + +<p>Von Bloom réfléchit que les hyènes allaient être pour lui un +grand fléau; elles menaçaient ses provisions, ses effets, et même +ses enfants, car, en emmenant les aînés dans ses expéditions, il +était obligé de laisser au camp les plus jeunes. D'autres animaux, +plus redoutables encore, venaient boire dans le lac, et la nuit même +on avait entendu sur ses bords le rugissement des lions. Il importait +de mettre Gertrude et Jan à l'abri de leurs atteintes.</p> + +<p>Il fallait donc bâtir une maison; mais cette construction demandait +du temps, les pierres étaient à un mille de distance et ne pouvaient +être apportées qu'à la main. D'ailleurs à quoi bon se donner +tant de peine pour un édifice provisoire; Von Bloom n'avait pas +l'intention de se fixer dans ce lieu, où les éléphants viendraient +sans doute à manquer bientôt.</p> + +<p>On pouvait construire une maison de bois, mais, à l'exception +des figuiers-sycomores qui étaient plantés de distance en distance +avec une sorte de symétrie, on ne trouvait que des mimosas, des +euphorbes, des strélitzias, des aloès aborescents, des zamies aux +souches épaisses. Toutes ces plantes embellissaient le paysage, +mais ne pouvaient fournir aucun bois de charpente. Quand aux +nwanas, ils étaient tellement gros, qu'il eût été aussi difficile d'en +abattre un seul que de bâtir une maison, et l'on aurait eu besoin +d'une scierie mécanique pour les découper en planches.</p> + +<p>Une enceinte de broussailles, une frêle muraille de perches et de +lattes n'auraient pas suffisamment garanti la sécurité des habitants; +un rhinocéros, un éléphant furieux, en auraient en quelques +instants effectué la démolition.</p> + +<p>En outre, s'il fallait en croire Swartboy, qui était originaire d'un +pays voisin, quelques peuplades antropophages hantaient les environs:<a name="page_115" id="page_115"></a> +comment se défendre de leurs attaques dans une maison mal +close et peu solide?</p> + +<p>Von Bloom était embarrassé. Il ne pouvait commencer ses chasses +avant d'avoir réglé la question de son domicile. Il importait de disposer +un emplacement où les enfants seraient en sûreté pendant +son absence.</p> + +<p>Tandis qu'il y réfléchissait, il jeta par hasard les yeux sur le +nwana, et son attention se fixa sur ses énormes branches, qui éveillèrent +dans son esprit d'étranges souvenirs. Il se rappela avoir entendu +dire que dans certaines parties de l'Afrique, et sans doute à +peu de distance de celle où il était, les indigènes vivaient dans +les arbres.</p> + +<p>En effet, une tribu tout entière, composée de cinquante individus, +s'établit parfois sur un seul arbre, où elle brave les bêtes féroces +et les sauvages. Les huttes sont posées sur des plates-formes +que soutiennent les grosses branches horizontales; l'on y monte +au moyen d'échelles qui sont retirées pendant la nuit.</p> + +<p>Von Bloom connaissait ces détails, qui sont de la plus complète +exactitude.</p> + +<p>—Ne puis-je, se dit-il, à l'exemple des Hottentots, construire +un asile dans la gigantesque nwana? J'y trouverais toute la sécurité +désirable, toute ma famille y dormirait en paix, et quand j'irais +à la chasse, je laisserais mes enfants avec la certitude de les revoir +sains et saufs au retour. L'idée est excellente, mais est-elle praticable?... +Voyons! il ne faut que des planches pour établir une plate-forme, +le reste sera facile; le feuillage, à la rigueur, me servirait +de toit... Mais où trouver des planches? Hélas! il n'y en a point dans +les environs.</p> + +<p>En cherchant autour de lui, Von Bloom jeta les yeux sur sa +charrette.</p> + +<p>—Voilà des planches! s'écria-t-il dans un premier transport de +joie. Mais quoi! briser cette belle voiture, me priver de la seule +ressource que j'aie pour retourner un jour à Graaf Reinet!... Non, +non! jamais! Imaginons un autre expédient... Mais j'y pense; je +n'ai pas besoin de briser ma charrette; elle peut se démonter et se +remonter à volonté... Je puis l'utiliser sans en ôter un seul clou... +Le fond de la caisse sera ma plate-forme... Hurrah!<a name="page_116" id="page_116"></a></p> + +<p>Enthousiasmé de son projet, le porte-drapeau s'empressa de le +communiquer à ses enfants. Tous y adhérèrent avec empressement, +et comme ils avaient la journée devant eux, ils se mirent à l'œuvre +immédiatement.</p> + +<p>Ils coupèrent d'abord dans le taillis du bois, dont ils fabriquèrent, +non sans peine, un grossière échelle de trente pieds de hauteur. Elle +atteignait aux premières branches du nwana, d'où ils pouvaient +organiser un escalier pour arriver à toutes les autres.</p> + +<p>Von Bloom monta, examina avec soin les branches nombreuses +qui partaient horizontalement du tronc, et en choisit deux des plus +fortes, situées à la même hauteur et s'écartant insensiblement l'une +de l'autre.</p> + +<p>Dix minutes suffirent pour démonter la charrette; puis tous les +travailleurs réunirent leurs forces pour monter le fond de la caisse. +A l'une de ses extrémités furent attachées de grosses courroies, +qu'on fit passer par-dessus une branche plus élevée que celle sur +laquelle devait reposer le plancher. Swartboy grimpa sur l'arbre +pour diriger l'énorme pièce de bois, et toute la famille se suspendit +aux courroies pour la haler. Le petit Jan lui-même tira de son mieux, +mais toute sa puissance musculaire ne pouvait guère être évaluée +à plus d'une livre commerciale.</p> + +<p>Le fond de la charrette fut hissé et placé d'aplomb sur les branches +horizontales destinées à le supporter. De bruyantes acclamations +retentirent en bas, et Swartboy y répondit du haut du nwana.</p> + +<p>Le plus difficile était fait. Les parois de la charrette furent enlevées +pièce à pièce et remises à leur place. On élagua quelques +branches afin de remonter la capote du véhicule; et quand le soleil +se coucha, la maison aérienne était logeable.</p> + +<p>On y coucha le soir même, ou plutôt, comme le dit Hans en plaisentant, +on y percha.</p> + +<p>Mais la famille ne regardait pas sa nouvelle habitation comme +terminée. On y travailla le lendemain. Au moyen de longues perches, +on établit devant la charrette une large terrasse. Les perches +furent liées ensemble avec des baguettes de saule pleureur (<i>salix +Babylonica</i>), arbre originaire de ces contrées, et qui croissait en +abondance sur les bords du lac. La terrasse reçut un épais enduit<a name="page_117" id="page_117"></a> +de glaise prise au même endroit, et cimentée avec cette terre glutineuse +dont sont composées les fourmilières.</p> + +<p>Grâce à ces arrangements, on pouvait allumer du feu et faire la +cuisine dans le nwana.</p> + +<p>Quand le principal corps de logis fut achevé, Swartboy construisit +une plate-forme pour lui et une seconde pour Totty, dans une autre +partie de l'immense figuier-sycomore. Au-dessus de chacune +d'elles, pour préserver leurs habitants de la pluie et de la rosée, fut +placé un pavillon de la grandeur d'un parapluie ordinaire. Ces +deux pavillons avaient un aspect bizarre, dont on se rendait compte +aisément quand on savait que c'étaient les oreilles de l'éléphant.<a name="page_118" id="page_118"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XXVII" id="CHAPITRE_XXVII"></a>CHAPITRE XXVII.</h3> + +<h4>LA BATAILLE DES OUTARDES</h4> + +<p>Rien ne pouvait plus empêcher le porte-drapeau de poursuivre le +but de sa vie nouvelle, la chasse aux éléphants. Il résolut de commencer +sans retard. Il sentait qu'il serait en proie à une terrible +incertitude tant qu'il n'aurait pas abattu plusieurs de ces gigantesques +animaux. Etait-il sûr maintenant d'en pouvoir tuer un seul, +et s'il n'y réussissait pas, à quoi servaient ses calculs anticipés? +Que devenaient ses espérances de fortune? Un échec pouvait le +rejeter dans une condition pire que celle qu'il avait supportée, car +il aurait perdu non-seulement son temps, mais encore son énergie. +Le succès excite les facultés, ranime le courage, inspire à l'homme +une juste confiance en soi-même; la défaite le rend timide et le +pousse au désespoir. Sous le rapport psychologique, il est dangereux +d'échouer dans une entreprise quelconque, et c'est pourquoi, +avant d'exécuter aucun projet, il importe d'être bien certain qu'il +est praticable.</p> + +<p>Celui de Von Bloom l'était-il? Il l'ignorait encore; mais c'était +son unique ressource. Aucun autre moyen d'existence ne s'offrait à +lui présentement; il fallait de toute nécessité essayer de celui-ci. Il +avait foi dans ses calculs, il avait l'espoir qu'ils ne seraient pas +trompés; mais la chose restait à l'état de théorie. Il était donc naturel +qu'il eût hâte de débuter et de courir la chance.</p> + +<p>Il sortit donc à la pointe du jour, accompagné de Hendrik et de +Swartboy. Il n'avait pu se décider à laisser ses enfants sous la seule +protection de Totty, qui était elle-même presque un enfant. Hans +était chargé de veiller sur eux et de garder le camp.</p> + +<p>Les chasseurs suivirent d'abord le ruisseau qui sortait du lac, +parce que c'était de ce côté que les arbres étaient en plus grand<a name="page_119" id="page_119"></a> +nombre; et ils savaient que les éléphants hantaient plus volontiers +les contrées basses que les plaines découvertes.</p> + +<p>Le cours d'eau était bordé d'une large ceinture de ces taillis +qu'on désigne sous le nom de jungles. Plus loin se montraient ça +et là des bouquets d'arbres, des massifs de verdure, au delà desquels +commençaient les prairies, presque dépourvues d'arbres, mais couvertes +d'un riche tapis de gazon. A ces prairies succédait le Karoo, +désert aride, qui s'étendait à l'orient et à l'occident jusqu'aux limites +de l'horizon. La lisière septentrionale était formée, comme nous +l'avons dit, par une chaîne de collines escarpées, derrière lesquelles +il n'y avait que des solitudes desséchées. Au sud, on apercevait des +bois qui, sans mériter le nom de forêts, étaient cependant assez vastes +pour servir de retraite aux éléphants.</p> + +<p>Les arbres étaient principalement des mimosas de diverses espèces, +dont les feuilles, les racines et les jeunes pousses sont la nourriture +favorite des grands ruminants. On remarquait aussi quelques +mokalas aux cimes en parasol; mais c'était les nwanas dont les +feuillages massifs, dominant tout le paysage, qui lui donnaient un +caractère particulier.</p> + +<p>Le lit du ruisseau allait en s'élargissant, mais en revanche la +quantité d'eau courante diminuait, et à un mille du camp elle disparaissait +complètement. On ne trouvait plus ça et là que des mares +stagnantes. Toutefois, le lit continuait à augmenter de largeur, +et il était évident qu'après les grandes pluies il devait contenir +assez d'eau pour former une rivière importante.</p> + +<p>Les deux rives étaient couvertes de buissons si épais que le canal +desséché était la seule voie praticable. Chemin faisant, les chasseurs +firent lever diverses espèces de petit gibier, auquel Hendrik +aurait volontiers envoyé un coup de fusil, mais son père s'y opposa.</p> + +<p>—Tu pourrais, lui dit-il, effrayer le gros gibier que nous cherchons +et que nous rencontrerons sans doute d'un moment à l'autre. +Il vaut mieux attendre; en retournant au camp, je t'aiderai à tuer +une antilope qui fera notre souper. Provisoirement ne songeons +qu'au but de notre expédition, et tâchons de nous procurer une +paire de défenses.</p> + +<p>Rien n'empêchait Swartboy de se servir de son arc, arme silencieuse, +qui ne pouvait causer la moindre alerte. Il avait été emmené<a name="page_120" id="page_120"></a> +tant pour porter la hache et autres ustensiles que pour prendre +part à la chasse. Il n'avait oublié ni son arc ni son carquois, et il +était sans cesse occupé à chercher des yeux quelque animal, pour +lui décocher une de ses armes empoisonnées.</p> + +<p>Il trouva enfin un but digne de son attention. En traversant la +plaine pour éviter les sinuosités du ruisseau, les chasseurs entrèrent +dans une clairière au milieu de laquelle se tenait un énorme +oiseau.</p> + +<p>—Une autruche! s'écria Hendrik.</p> + +<p>—Non, dit Swartboy, c'est un paon.</p> + +<p>—Il a raison, dit Von Bloom.</p> + +<p>Cette désignation était nécessairement inexacte, car il n'existe +pas de paons en Afrique; et il ne se trouvent à l'état sauvage que +dans l'Asie méridionale et dans les îles de l'archipel Indien. Cependant +le volatile avait quelque analogie avec un paon, par sa queue +longue et massive, par ses ailes tachetées et ocellées, enfin par les +plumes marbrées de son dos. A la vérité, il n'avait point les brillantes +couleurs du plus fier des oiseaux, mais il était aussi majestueux +et beaucoup plus grand. Sa taille et son attitude expliquaient +la méprise d'Hendrik.</p> + +<p>C'était un oiseau très-différent du paon et de l'autruche, l'outarde +kori ou grande outarde de l'Afrique méridionale, que les +colons hollandais ont qualifiée de paon à cause de son plumage +ocellé.</p> + +<p>Swartboy et Von Bloom savaient que le kori était un manger +délicieux, mais ils savaient aussi que cet oiseau craintif se laissait +difficilement approcher; comment donc le Bosjesman pouvait-il +l'atteindre avec ses flèches?</p> + +<p>L'outarde était à plus de deux cents pas, et si elle avait aperçu +ses ennemis, elle aurait doublé la distance en courant, car les oiseaux +de cette famille, sans avoir recours à leurs ailes, comptent +sur leurs longues jambes pour échapper aux dangers qui les menacent. +Ils sont plus agiles que l'autruche même, et quand on les +chasse avec des chiens, on ne les force qu'après une longue poursuite.</p> + +<p>L'outarde n'avait pas encore vu les chasseurs. Ils l'avaient remarquée<a name="page_121" id="page_121"></a> +au moment où ils sortaient d'un taillis, et s'étaient arrêtés +aussitôt.</p> + +<p>De quelle manière Swartboy pouvait-il s'en approcher? le sol +était aussi dégarni qu'une prairie nouvellement fauchée, et la clairière +n'avait qu'une largeur médiocre. Swartboy était même surpris +d'y voir un kori, car ces oiseaux ne fréquentent ordinairement +que les vastes plaines, pour être à même d'apercevoir de loin leurs +ennemis.</p> + +<p>L'outarde conservait sa position au centre de la clairière, et ne +montrait aucune velléité de se déranger. Tout autre qu'un Bosjesman +aurait renoncé à la chasser, mais Swartboy ne désespéra pas. +Après avoir recommandé à ses compagnons de se tenir tranquilles, +il s'avança sur la lisière de la jungle, et prit position derrière un +buisson touffu. Il se mit ensuite à imiter, avec une parfaite exactitude, +le cri que pousse le kori quand il provoque un adversaire au +combat.</p> + +<p>De même que le tétras, l'outarde est polygame, et dans certaines +saisons de l'année elle est d'une jalousie terrible et d'une humeur +belliqueuse. Swartboy savait que les koris étaient dans la +saison des combats, et en parodiant leurs cris de défi, il espérait +attirer à portée de sa flèche celui qu'il avait sous les yeux.</p> + +<p>Dès que le kori entendit l'appel, il se dressa de toute sa hauteur, +étendit sa queue immense, et laissa pendre ses ailes, dont les plumes +mères traînèrent sur le sol; puis il répondit à la provocation. +Ce qui étonna Swartboy, ce fut d'entendre simultanément deux +cris semblables.</p> + +<p>Ce n'était pas une illusion; avant que le Bosjesman eût le temps +de réitérer son stratagème, un second appel retentit d'un autre +côté.</p> + +<p>Swartboy ouvrit de grands yeux à l'aspect d'un second kori qui +semblait être tombé des nues, mais qui, plus vraisemblablement, +était sorti du couvert des buissons; en tous cas, avant que le chasseur +l'eût remarqué, l'animal était près du centre de la clairière.</p> + +<p>Les deux oiseaux se virent, et l'on put juger à leurs mouvements +qu'une lutte entre eux était imminente.</p> + +<p>Après avoir passé quelque temps à se pavaner, à faire la roue,<a name="page_122" id="page_122"></a> +à prendre les attitudes les plus menaçantes, à pousser les cris les +plus insultants, les deux koris arrivèrent à un état d'exaltation +suffisant pour commencer le combat. Ils s'abordèrent avec vaillance, +en se servant de trois espèces d'armes; tantôt ils se frappaient +respectivement de leurs ailes; tantôt ils se piquaient avec leurs +becs, ou, quand ils en trouvaient l'occasion, se donnaient des coups +de pieds que la longueur et la force musculaire de leurs jambes +rendaient dangereux.</p> + +<p>Swartboy savait que, lorsqu'ils seraient au fort de l'action, il pourrait +approcher sans être remarqué, et il attendit patiemment le +moment propice.</p> + +<p>Au bout de quelques minutes, il reconnut qu'il n'aurait pas +besoin de se déranger, puisque les oiseaux se dirigeaient de son +côté.</p> + +<p>Il tendit son arc, posa une flèche sur la corde, et observa les +combattants.</p> + +<p>En moins de cinq minutes, ils étaient à trente yards de son embuscade. +Le sifflement de sa flèche aurait pu être entendu par une +des outardes si elle avait écouté. L'autre n'aurait rien entendu, car +avant que le son parvînt jusqu'à elle un trait empoisonné lui traversait +les oreilles.</p> + +<p>Elle tomba morte, et l'autre kori, s'imaginant d'abord qu'il avait +remporté la victoire, se promena fièrement autour du cadavre; +mais il parut changer d'avis en voyant le trait planté dans la +tête de la victime; certes, ce n'était pas lui qui avait fait cela!</p> + +<p>Peut-être, s'il avait eu le temps de la réflexion, aurait-il pris la +fuite; mais avant qu'il eût éclairci ses idées, une autre flèche l'étendit +sur le gazon!</p> + +<p>Swartboy vint alors prendre possession de sa proie: les deux +jeunes mâles qu'il avait tués promettaient d'être excellents à la +broche. Il les suspendit à une branche élevée, pour les mettre à +l'abri de la voracité des hyènes et des chacals; puis les chasseurs +rentrèrent dans le lit du ruisseau.<a name="page_123" id="page_123"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XXVIII" id="CHAPITRE_XXVIII"></a>CHAPITRE XXVIII.</h3> + +<h4>SUR LA PISTE DE L'ÉLÉPHANT</h4> + +<p>Après avoir fait une centaine de pas, ils traversèrent une des mares +dont nous avons parlé. Elle était assez grande, et la vase de ses +bords portait les empreintes de nombreux animaux.</p> + +<p>En remarquant de loin ces empreintes, Swartboy prit les devants. +Tout à coup ses yeux s'élargirent, ses lèvres frémirent, et il se +tourna vers ses compagnons pour crier:</p> + +<p>—<i>Mein baas! mein baas</i> (mon maître)! il est venu ici un klow, +un éléphant de la grande espèce!</p> + +<p>Il était impossible de confondre les traces de l'éléphant avec celles +de tout autre animal. Elles avaient une longueur de vingt-quatre +pouces et une largeur presque égale. Profondément imprimées dans +la boue, elles formaient des trous assez grands pour y planter un +poteau. Les chasseurs contemplèrent ces traces avec d'autant plus +de plaisir qu'elles étaient fraîches, et que la vase remuée n'était +pas encore recouverte d'une croûte. Elles devaient avoir été faites +dans la nuit, et annonçaient la présence d'un vieil éléphant de très-haute +taille.</p> + +<p>Il s'agissait seulement de savoir si ses défenses n'avaient pas été +brisées par accident; car dans ce cas elles ne repoussent jamais. +Elles tombent lorsque l'éléphant est jeune et qu'elles ne sont pas +plus grosses que des pattes de homard, mais celles qui les remplacent +durent toute la vie, et si elle se rompent, elles ne reparaissent jamais. +Quoique leur perte soit un grand malheur pour l'éléphant, il devrait, +s'il était bien avisé, les briser contre le premier arbre venu; ce +serait probablement un moyen de prolonger son existence, car les +chasseurs ne daigneraient plus employer leurs munitions à le tuer.</p> + +<p>Après avoir tenu conseil, Von Bloom et Hendrik, précédés de +Swartboy, suivirent la piste, qui passait à travers la jungle.<a name="page_124" id="page_124"></a></p> + +<p>Ordinairement l'éléphant laisse des marques de son passage en +broutant les arbres qu'il rencontre. Dans la circonstance actuelle, +il n'avait pas mangé; mais le Bosjesman, qui avait l'agilité d'un +lévrier, n'en suivit pas moins la trace, laissant derrière lui ses +compagnons essoufflés.</p> + +<p>Ils traversèrent plusieurs clairières et en trouvèrent une au milieu +de laquelle s'élevait une énorme fourmilière. L'éléphant devait s'y +être arrêté, et même s'y être couché.</p> + +<p>Von Bloom avait toujours entendu dire que les éléphants dormaient +debout, mais Swartboy était mieux informé.</p> + +<p>—Il est vrai, dit-il, qu'ils se tiennent quelquefois debout durant +leur sommeil, mais surtout dans les contrées où ils ne sont pas tourmentés; +que celui-ci se soit couché, c'est bon signe, nous voyons +par là que jusqu'à présent les klows sont restés paisibles possesseurs +du pays. Il est par conséquent facile de les approcher et de les tuer; +et s'ils déguerpissent plus tard, ce sera seulement quand nous en +aurons abattu un bon nombre.</p> + +<p>Cette dernière considération était de la plus haute importance. +Lorsque les éléphants ont appris à leurs dépens ce que signifie la +détonation du fusil, il suffit souvent d'une seule chasse pour les +décider à s'éloigner. Non-seulement les individus qu'on a poursuivis +se dérobent aux coups des chasseurs, mais encore tous les autres +partent comme s'ils eussent été avertis par leurs camarades, et +bientôt il n'en reste plus un seul dans la contrée. Ces émigrations +sont le plus grand obstacle que rencontre le chasseur d'éléphants, +qu'elles obligent à des déplacements perpétuels.</p> + +<p>Au contraire, lorsque les éléphants sont restés longtemps tranquilles, +un coup de fusil ne les épouvante pas, et pour quitter la +place, il faut qu'ils soient chassés avec persévérance.</p> + +<p>Swartboy fut donc enchanté de voir que le vieil éléphant s'était +couché, et tira de ce fait une foule de conclusions.</p> + +<p>Il était certain que l'éléphant s'était couché. A la place ou son dos +avait porté, le cône élevé par les fourmis s'était affaissé; les formes +de son corps étaient dessinées dans la poussière, et l'une de ses défenses +avait laissé dans l'herbe une profonde rainure. Le judicieux +Bosjesman décida, après examen, que ces défenses devaient être d'une +dimension considérable.<a name="page_125" id="page_125"></a></p> + +<p>Swartboy donna à ses compagnons de curieux détails sur le plus +grand des quadrupèdes.</p> + +<p>—L'éléphant, dit-il, ne se couche jamais sans avoir pour point +d'appui de ses épaules un rocher, un arbre ou une fourmilière; +autrement, il serait exposé à rouler sur le dos; quand il est renversé, +les pieds en l'air, il a beaucoup de peine à se relever, et se trouve +presque aussi embarrassé qu'une tortue. Parfois il dort debout, +appuyé contre le tronc d'un arbre dont il s'était d'abord approché +pour chercher de l'ombre. Il affectionne certains arbres auxquels il +revient régulièrement pour faire un somme pendant la grande +chaleur du jour. C'est le moment où il repose; car, au lieu de dormir +la nuit, il l'emploie à se repaître et à chercher un abreuvoir. Dans +les pays où il n'est pas inquiété, il mange aussi le jour, et je crois +pouvoir attribuer son activité nocturne à la crainte que lui inspire +l'homme, son ennemi le plus acharné et le plus vigilant.</p> + +<p>Pendant que Swartboy communiquait ces renseignements, on continuait +à suivre les traces de l'éléphant, qui avaient changé de nature +à partir de la fourmilière. Le sommeil lui avait rendu l'appétit, +les buissons épineux avaient été saccagés par sa trompe flexible; +des branches avaient été arrachées, dépouillées entièrement +de leurs feuilles, et les parties ligneuses qu'il avait abandonnées +étaient éparses ça et là sur le sol; il avait déraciné des arbres, dont +quelques-uns étaient de grande dimension.</p> + +<p>L'éléphant en agit ainsi lorsque le feuillage ne se trouve pas à +portée de sa trompe; il n'hésite pas à abattre l'arbre trop élevé, +afin de le dépouiller à loisir. Comme il est friand de diverses espèces +de racines savoureuses, il lui arrive parfois, pour les atteindre, de +creuser la terre avec ses défenses, surtout quand elle a été détrempée +par les pluies. Après avoir soulevé le pied de l'arbre avec son +puissant levier, il le saisit à l'aide de sa trompe et se nourrit des +racines. Il recherche principalement les plus grosses espèces de +mimosas; mais il est capricieux, et après avoir emporté un arbre +pendant l'espace de plusieurs yards, il le rejette souvent sans y +toucher. Le passage d'une troupe d'éléphants suffit pour ravager +une forêt.</p> + +<p>L'éléphant n'a besoin que de sa trompe pour arracher les arbustes, +mais il lui faut faire usage de ses défenses quand l'arbre est d'une<a name="page_126" id="page_126"></a> +certaine grosseur. Il les glisse sous les racines, remue le sol, ordinairement +sablonneux, +et envoie en l'air par une brusque secousse les +racines, le tronc et les branches.</p> + +<p>Sur la route que parcouraient les chasseurs, ils trouvaient à +chaque pas des preuves étonnantes de la force de l'éléphant, et +ne pouvaient se défendre d'un sentiment de terreur. Si dans +ses moments de repos, le gigantesque animal commettait tant +de dévastations, de quoi n'était-il pas capable pour peu qu'on +l'irritât?</p> + +<p>Quoique plus expérimenté que le fermier et son fils, et même à +cause de son expérience particulière, le Bosjesman n'était pas sans +inquiétude. Il avait lieu de croire que l'animal qu'ils poursuivaient +était ce que les chasseurs indiens appellent un rôdeur.</p> + +<p>Dans les circonstances ordinaires, on peut passer au milieu +d'un troupeau d'éléphants aussi impunément qu'au milieu d'un +troupeau de bœufs; ils ne deviennent dangereux que lorsqu'ils +sont attaqués ou blessés. Le rôdeur est une exception à la règle +générale; il est habituellement vicieux et se rue sans la moindre +provocation sur les hommes ou les animaux qu'il rencontre; il +semble se complaire dans la destruction, et malheur à tout être +vivant qui se trouve sur son passage et n'est pas assez agile +pour lui échapper! Le rôdeur ne s'associe jamais aux autres +animaux de son espèce, il erre solitaire dans les bois; on croirait +que c'est un exilé, banni pour son mauvais caractère ou pour +ses méfaits, et dont la proscription même a aigri les inclinations +perverses.</p> + +<p>Il est à craindre, dit Swartboy, que nous ayons affaire à un +rôdeur. Les éléphants vont par bandes de vingt, trente et même +cinquante; ils sont toujours au moins deux: cela m'est suspect. +Les dégâts qu'il a commis, les larges empreintes qu'il a laissées, +semblent indiquer qu'il appartient à la dangereuse famille des +rôdeurs, dont nous avons déjà vu un échantillon. Celui que le +rhinocéros à tué en était un; autrement il se serait retiré pour +éviter le combat.</p> + +<p>Ces explications augmentèrent les alarmes des chasseurs; cependant +aucun d'eux ne songea à reculer.</p> + +<p>Les empreintes étaient de plus en plus fraîches, les racines des<a name="page_127" id="page_127"></a> +arbres renversés portaient la marque des dents de l'éléphant, et elles +étaient encore humides de son abondante salive. Les branches brisées +des mimosas exhalaient encore leurs parfums, qui n'avaient +pas eu le temps de se dissiper; tout annonçait que l'animal était +proche.</p> + +<p>Précédés par le Bosjesman, Von Bloom et son fils faisaient le +tour d'un massif, lorsque leur guide s'arrêta brusquement. Ses yeux +roulèrent dans leurs orbites, ses lèvres s'agitèrent, mais l'émotion +lui coupa la parole; il ne fit entendre que des sifflements inarticulés. +Il était inutile qu'il s'expliquât d'avantage; ses compagnons +devinèrent qu'il avait vu l'éléphant, et se cachant en silence derrière +des broussailles, ils regardèrent à leur tour l'imposant quadrupède.<a name="page_128" id="page_128"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XXIX" id="CHAPITRE_XXIX"></a>CHAPITRE XXIX.</h3> + +<h4>LE RODEUR</h4> + +<p>L'éléphant se tenait au milieu d'un massif de mokhalas. Ces arbres, +que les botanistes désignent sous le nom d'acacias de la girafe, +ont des tiges élancées, surmontées d'un épais feuillage qui +affecte la forme d'un parasol. La girafe, avec son long cou et ses +lèvres préhensiles, atteint sans difficulté leurs feuilles pinnées, d'un +vert tendre, qui sont son aliment favori.</p> + +<p>L'éléphant, dont la trompe ne peut jamais s'élever à la même +hauteur, serait souvent dans la situation du renard de la fable s'il +n'avait un moyen de mettre à sa portée la nourriture qu'il désire. +Il brise l'arbre, à moins que le tronc soit d'une dimension exceptionnelle.</p> + +<p>Lorsque les yeux de nos chasseurs s'arrêtèrent sur l'éléphant, il +venait de casser près de la racine un mokhala, dont il dévorait les +feuilles avec avidité.</p> + +<p>—Prenez garde! murmura précipitamment Swartboy lorsqu'il +eut recouvré sa présence d'esprit, prenez garde, baas! n'approchez +pas; c'est un vieux klow, je vous promets qu'il est méchant comme +un diable.</p> + +<p>Von Bloom et Hendrik regardèrent l'animal et ne lui trouvèrent +rien qui le distinguât des autres de son espèce; mais le Bosjesman +avait des yeux exercés, et il était incapable de se tromper. +Il possédait cette science physiognomonique qui nous fait distinguer +un homme vertueux d'un scélérat, sur des indices qu'on +saisit sans pouvoir les définir.</p> + +<p>Von Bloom et Hendrik trouvèrent en effet que l'éléphant avait +mauvaise mine, et suivirent les conseils de Swartboy; ils restèrent +immobiles dans les broussailles, en se demandant s'ils devaient +attaquer un aussi formidable animal. La vue de ses longues défenses<a name="page_129" id="page_129"></a> +était trop séduisante pour que Von Bloom renonçât à faire +au moins une tentative. Avant de le laisser fuir, il voulait lui +envoyer quelques balles.</p> + +<p>Il chercha dans sa tête un plan d'attaque, mais il n'avait pas le +temps de le mûrir. L'éléphant se montrait inquiet; il pouvait s'éloigner +d'un moment à l'autre, et se perdre au milieu des fourrés. +Von Bloom prit le parti de s'avancer le plus près possible et de +lâcher son coup de fusil. Il se disait qu'une seule balle au front +tuait un éléphant, et pourvu qu'il choisit une bonne position, il se +croyait assez bon tireur pour toucher droit au but.</p> + +<p>Malheureusement la conviction de Von Bloom était basée sur +une erreur accréditée par les théoriciens qui ont chassé l'éléphant +dans leur cabinet. En consultant d'autres hommes d'étude, les anatomistes, +ces messieurs pourraient s'assurer que l'éléphant peut +recevoir impunément une balle dans la tête, grâce à la position de +sa cervelle et à la conformation de son crâne.</p> + +<p>Préoccupé d'une fausse idée, Von Bloom commit une grave erreur. +Au lieu de chercher à prendre l'animal de flanc, ce qui aurait +été facile, il fit un détour à travers les broussailles pour venir le +frapper au milieu du front.</p> + +<p>Hendrik et Swartboy restèrent à leur place.</p> + +<p>A peine Von Bloom était-il installé, qu'il vit la monstrueuse +bête s'avancer d'un pas majestueux. En une douzaine d'enjambées, +elle allait atteindre le chasseur embusqué. Elle ne proférait aucun +cri; mais on entendait le gargouillement de l'eau qui ondulait +dans son vaste estomac.</p> + +<p>Von Bloom avait pris position derrière le tronc d'un gros +arbre.</p> + +<p>L'éléphant ne l'avait pas vu, et aurait peut-être passé sans le +remarquer, si le chasseur l'avait permis.</p> + +<p>Von Bloom en eut un moment l'idée. Quoique ce fut un homme +de cœur, la vue du géant des forêts le faisait frissonner malgré lui; +mais à l'aspect des brillantes masses d'ivoire qui le menaçaient, il +se rappela pourquoi il s'était exposé. Il songea à la nécessité de refaire +sa fortune et d'assurer l'avenir de ses enfants.</p> + +<p>Il posa résolûment son long roer sur un nœud de l'arbre et prit +son point de mire. La détonation retentit; des nuages de fumée<a name="page_130" id="page_130"></a> +enveloppèrent le chasseur. Il entendit la voix stridente et cuivrée +de l'éléphant, le bouillonnement de l'eau dans ses entrailles, le +craquement des branches; et quand la fumée se dissipa, il reconnut +avec douleur que l'animal était encore sur ses pieds et n'avait nullement +souffert.</p> + +<p>La balle avait atteint son but; mais au lieu de pénétrer dans le +crâne, elle s'était aplatie sur l'os frontal, et n'avait eu d'autre effet +que d'exciter au plus haut degré la fureur de l'éléphant. Quoiqu'il +ignorât la cause du chatouillement importun qu'il avait ressenti, +il frappait les arbres avec ses défenses, arrachait les branches et les +lançait en l'air. S'il avait aperçu Von Bloom, il l'aurait infailliblement +mis en pièces; mais le chasseur eut la présence d'esprit de +rester immobile derrière le gros arbre.</p> + +<p>Swartboy ne montra pas tant de prudence. Il était sorti avec +Hendrik du massif de mokhalas, avait traversé la clairière et se +dirigeait du côté de Von Bloom. Quand il vit que l'éléphant n'était +pas blessé, il perdit courage, quitta Hendrik et se sauva dans le +taillis en poussant des cris de détresse.</p> + +<p>Ces cris attirèrent l'attention de l'éléphant, qui, prenant la direction +d'où ils partaient, rentra dans la clairière que traversait le fugitif. +Au moment où l'animal passait devant Hendrik, celui-ci lui +envoya une balle qui l'atteignit à l'épaule et le rendit plus furieux +que jamais.</p> + +<p>Sans s'arrêter, l'éléphant se rua sur les pas de Swartboy, auquel, +dans son ignorance, il attribuait peut-être la blessure qu'il avait +reçue.</p> + +<p>Le Bosjesman était à peine sorti des massifs de mokhalas, et n'avait +pas plus de dix pas d'avance. Il se proposait de regagner le +bois et de monter sur un arbre; mais, hélas! il était trop tard! il +entendait les pas lourds, le mugissement de son ennemi courroucé, +dont il croyait sentir l'ardente haleine. Il était encore loin du bois, +et n'avait aucune chance d'arriver jusqu'à l'arbre sur lequel il +voulait grimper. Ne sachant quel parti prendre, il s'arrêta et fit +volte-face. C'était par désespoir et non par bravade qu'il affrontait +son adversaire. Il savait qu'il serait certainement dépassé à la +course, et comptait éviter la terrible attaque par quelque manœuvre +adroite.<a name="page_131" id="page_131"></a></p> + +<p>Le Bosjesman était au milieu de la clairière, et l'éléphant marchait +droit à lui.</p> + +<p>Swartboy n'avait point d'armes; il avait jeté pour courir plus +vite, son arc, son carquois et sa hache, qui lui auraient été d'ailleurs +inutiles. Il ne portait son kaross, ou manteau de peau de +mouton, qu'il avait gardé avec intention.</p> + +<p>L'éléphant approcha, la trompe étendue. Swartboy lui lança son +kaross de manière à le faire retomber sur le long et flexible cylindre; +puis il sauta lestement de côté, et prit la fuite dans une direction +opposée à celle que suivait l'éléphant.</p> + +<p>Malheureusement la trompe balaya le sol avec le kaross, qu'elle +avait saisi, et qui rencontrant les jambes de Swartboy, le renversa +à plat ventre sur le gazon.</p> + +<p>L'agile Swartboy se releva aussitôt et voulut courir; mais l'éléphant +n'avait pas été dupe du stratagème du kaross, et après +avoir jeté ce vêtement inutile, il se précipita brusquement sur +Swartboy. Les demi-cercles d'ivoire passèrent par derrière entre les +jambes du Bosjesman, et le lancèrent à plusieurs pieds en l'air.</p> + +<p>Du bord de la clairière, Von Bloom et Hendrik furent témoins de +sa périlleuse ascension; mais, à leur grand étonnement, ils ne le +virent pas redescendre.</p> + +<p>Etait-il tombé sur les défenses de l'éléphant? Y était-il retenu +par la trompe? Non: le Bosjesman n'était ni sur la tête ni sur le +dos de l'animal qui, non moins étonné que les chasseurs de la disparition +de sa victime, la cherchait de tous côtés.</p> + +<p>Où Swartboy était-il allé?</p> + +<p>En ce moment l'éléphant rugit avec fureur, entoura de sa trompe +un mokhala et le secoua violemment.</p> + +<p>Von Bloom et Hendrik levèrent les yeux vers la cime, s'attendant +à y trouver Swartboy. En effet, il était juché sur les branches, +au milieu desquelles il avait été lancé. Il comprenait que sa position +était précaire, et la terreur se peignait sur sa physionomie; +mais il n'eut pas le temps d'exprimer ses alarmes. L'arbre craqua, +se brisa et tomba en entraînant le pauvre Bosjesman.</p> + +<p>Par hasard, le mokhala tomba du côté de l'éléphant, dont Swartboy +dans sa chute effleura la croupe. Les branches avaient amorti<a name="page_132" id="page_132"></a> +le choc; il n'était pas blessé, mais il se voyait complètement à la +merci de son adversaire.</p> + +<p>Il était perdu!</p> + +<p>Une idée s'offrit à lui. Avec l'instinct du désespoir, il sauta sur +une des jambes de derrière de l'éléphant et l'étreignit avec énergie; +il mit en même temps ses pieds nus sur les rebords des sabots +du pachyderme, et ce point d'appui lui permit de s'installer solidement.</p> + +<p>Dans l'impossibilité de le faire déguerpir ou de l'atteindre avec +sa trompe, surpris et épouvanté de ce nouveau genre d'attaque, +l'éléphant poussa un cri terrible et s'enfuit à travers les jungles, la +queue et la trompe en l'air.</p> + +<p>Swartboy resta à son poste jusqu'à ce qu'il fût au milieu des +taillis, et saisissant une occasion favorable, il se glissa doucement +à terre. Dès qu'il eut touché le sol il se releva et courut de toute +sa force dans une direction opposée.</p> + +<p>Il n'avait pas besoin de s'essouffler. Non moins effrayé que lui, le +prosboscidien poursuivit sa marche en faisant un large abattis +d'arbres et de branches; il ne s'arrêta qu'après avoir mis plusieurs +milles entre lui et le théâtre de cette fâcheuse aventure.</p> + +<p>Von Bloom et Hendrik avaient rechargé leurs fusils et avançaient +au secours de Swartboy; mais il le rencontrèrent qui venait +au devant d'eux, heureux et fier de sa miraculeuse délivrance.</p> + +<p>Les chasseurs échauffés proposèrent de suivre la piste.</p> + +<p>—A quoi bon? dit Swartboy, qui avait assez du vieux rôdeur. +Sans chevaux et sans chiens nous n'avons pas la moindre chance +de le rejoindre. Le mieux est d'y renoncer sans barguigner.</p> + +<p>Von Bloom le comprit et regretta plus vivement la perte de ses +chevaux. Il est facile à un homme à cheval d'atteindre l'éléphant, +et à des chiens de le réduire aux abois, mais il ne lui est pas moins +facile d'échapper à un chasseur à pied, et une fois qu'il a pris la +fuite, ce serait peine perdue que de le poursuivre.</p> + +<p>L'heure était trop avancée pour chercher d'autres éléphants. Les +chasseurs désappointés abandonnèrent la chasse et s'acheminèrent +tristement vers le camp.<a name="page_133" id="page_133"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XXX" id="CHAPITRE_XXX"></a>CHAPITRE XXX.</h3> + +<h4>LES GNOUS</h4> + +<p>«Un malheur, dit le proverbe, n'arrive jamais seul.»</p> + +<p>En approchant du camp, les chasseurs purent s'apercevoir que +tout n'était pas en règle, Totty, Gertrude et Jan étaient en haut +de l'échelle, et leurs regards inquiets n'annonçaient rien de bon.</p> + +<p>Ou était Hans?</p> + +<p>Dès que les chasseurs furent en vue, Jan et Gertrude descendirent +les échelons et vinrent confirmer les tristes conjectures qu'on avait +formées.</p> + +<p>Hans était absent depuis plusieurs heures.</p> + +<p>—Où est-il allé? demanda Von Bloom.</p> + +<p>—Nous ne savons pas, répondit Jan; nous craignons qu'il ne +lui soit arrivé quelque malheur.</p> + +<p>—Mais dans quelles circonstances a-t-il quitté le camp?</p> + +<p>—Un grand nombre de bêtes de forme étranges sont venues +boire dans le lac. Vite Hans a pris son fusil et s'est mis à les +poursuivre; il nous a recommandé de nous tenir dans l'arbre, de +ne pas bouger avant son retour, en disant qu'il allait revenir de +suite. Il s'est en allé au bas du lac; mais les buissons nous l'ont +bientôt caché, et nous ne l'avons plus revu!</p> + +<p>—Y a-t-il longtemps?</p> + +<p>—Oh! très-longtemps, dit Gertrude. Il est parti presque aussitôt +que vous. Ne le voyant pas revenir, nous nous sommes d'abord +inquiétés, puis nous avons pensé qu'il vous avait rencontrés, qu'il +vous aidait à chasser, et que c'était pour cela qu'il ne rentrait pas.</p> + +<p>—Avez-vous entendu un coup de fusil?</p> + +<p>—Non; les étranges bêtes avaient disparu avant que Hans eût +eu le temps de se préparer. Nous supposons qu'avant de pouvoir<a name="page_134" id="page_134"></a> +les rattraper il a dû faire un bon bout de chemin, et voilà pourquoi +nous n'avons rien entendu.</p> + +<p>—Quelles étaient les bêtes dont vous parlez?</p> + +<p>—De gros animaux d'un jaune brun, reprit la petite fille. Ils +avaient des crinières hérissées; de longues touffes de poils pendaient +de leur poitrail entre leurs jambes de devant.</p> + +<p>—Ils étaient gros comme des poneys, ajouta Jan; ils gambadaient +et caracolaient comme des poneys, auxquels ils ressemblaient +beaucoup.</p> + +<p>—Ils avaient plutôt l'air de lions, interrompit Gertrude.</p> + +<p>—De lions! s'écrièrent Von Bloom et Hendrik, avec l'accent de +la terreur.</p> + +<p>—Oui, reprit Gertrude, il m'ont fait l'effet d'être de l'espèce des +lions.</p> + +<p>—Et à moi aussi, dit Totty.</p> + +<p>—Combien étaient-ils?</p> + +<p>—Au moins une cinquantaine. Nous n'avons pu les compter, car +ils étaient sans cesse en mouvement, galopaient d'un lieu à l'autre +et se donnaient des coups de cornes.</p> + +<p>—Ah! ils avaient des cornes! s'écria Von Bloom, que cette affirmation +rassurait.</p> + +<p>—Certainement, répondirent à la fois Totty et les deux enfants.</p> + +<p>—C'étaient, dit Jan, des cornes pointues qui descendaient en +partant du front et remontaient ensuite tout droit. Ces animaux +avaient aussi des crinières; leur cou se courbait comme celui d'un +cheval; leur nez était garni d'une touffe de poils semblable à une +brosse. Ils avaient les membres arrondis comme des poneys et de +longues queues blanches qui balayaient la terre comme celle des +poneys. Je vous le répète, sans leurs cornes, sans les longs poils +dont leur nez et leur poitrine étaient garnis, je les aurais pris pour +des poneys. Ils galopaient comme les poneys qui jouent dans les +prairies; ils couraient en baissant la tête, secouaient leurs crinières, +hennissaient, ronflaient, absolument comme des poneys. Parfois encore +ils beuglaient comme des taureaux! et j'avoue que, par la tête, +ils ressemblaient à des taureaux! j'ai remarqué aussi qu'ils avaient +le sabot fendu comme celui des bœufs. Oh! je les ai bien vus, pendant +que Hans chargeait son fusil! Ils étaient au bord de l'eau;<a name="page_135" id="page_135"></a> +mais quand il approcha, ils décampèrent tous à la file. Celui qui +les guidait et celui qui fermait la marche étaient de la plus forte +taille.</p> + +<p>—C'étaient des gnous! s'écria Swartboy.</p> + +<p>—Oui, dit Von Bloom; la description que fait Jan ne peut s'appliquer +qu'à eux.</p> + +<p>En effet, Jan avait exactement esquissé les particularités caractéristiques +du gnou (<i>catoblepas gnus</i>), le plus singulier peut-être +de tous les ruminants; il a le museau du bœuf, l'encolure du cheval, +le cou massif et courbé, la queue blanchâtre et terminée par +un flocon de poils. L'enfant avait parfaitement saisi ces traits distinctifs. +Gertrude elle-même n'avait pas commis une erreur impardonnable, +car les vieux gnous, avec leur robe fauve et leur crinière +flottante, ont avec le lion des points d'analogie frappante quand on +les aperçoit de loin, et les plus fins chasseurs s'y trompent quelquefois.</p> + +<p>Cependant les observations de Jan étaient plus conformes à la +vérité que celles de Gertrude. S'il avait été plus près, il aurait remarqué +en outre que les gnous avaient l'air farouche, des cornes +pareilles à celles du bison d'Afrique, les jambes effilées du cerf et +la croupe ronde du poney. Il aurait vu encore que les mâles +étaient plus gros et d'un jaune plus foncé que les femelles, que les +petits étaient de couleur claire et blanchâtre comme du lait.</p> + +<p>Les gnous qui étaient venus boire au lac faisaient partie de ceux +que les colons hollandais appellent <i>wildebeest</i> (bœufs sauvages), +et les Hottentots gnous. Ce dernier nom leur vient de ce qu'ils +poussent parfois un gémissement sourd, exactement représenté par +le mot gnou-o-ou.</p> + +<p>Ils errent en bandes nombreuses dans les solitudes de l'Afrique +australe; il sont inoffensifs, à moins qu'ils ne soient blessés; car +alors, surtout quand ils sont vieux, ils frappent le chasseur avec +les cornes et les sabots.</p> + +<p>Les gnous courent avec une rare vitesse, mais l'aspect d'un ennemi +ne les fait pas fuir au loin; ils se tiennent en observation à +quelque distance, caracolent, décrivent des cercles autour du chasseur, +le menacent en baissant la tête vers le sol, et soulèvent avec +leurs pieds des tourbillons de poussière. Le cri qu'ils font entendre<a name="page_136" id="page_136"></a> +tient à la fois du beuglement du taureau et du rugissement du +lion.</p> + +<p>Pendant que le troupeau est au pâturage, les vieux gnous font +sentinelle et le gardent en avant et en arrière; s'ils se met en marche, +c'est presque toujours sur une seule ligne, comme Jan l'avait +observé.</p> + +<p>Les vieux gnous se tiennent à l'arrière, entre le troupeau et le +chasseur, en se frappant réciproquement de leurs cornes, comme +s'ils se livraient un combat sérieux; mais aussitôt que l'ennemi vient +à portée, ils font trêve et partent au galop en décrivant les zigzags +les plus capricieux.</p> + +<p>Il existe une seconde espèce du même genre dans le sud de l'Afrique, +et plus au nord une troisième dont les mœurs sont peu +connues. Toutes deux sont de plus haute taille que le gnou vulgaire, +qui atteint rarement plus de quatre pieds de hauteur, tandis que +ses congénères en ont près de cinq. Les trois espèces sont distinctes, +et ne se réunissent jamais, quoiqu'on les rencontre souvent en +compagnie d'autres animaux. Elles sont particulières au continent +de l'Afrique.</p> + +<p>Le gnou moucheté (<i>catoblepas gorgon</i>) est connu des chasseurs et +des colons du Sud sous le nom de bœuf sauvage bleu. Sa robe azurée +est rehaussée sur les flancs par des stries d'une autre nuance; +ses habitudes sont les mêmes que celles du gnou commun; mais il +est plus lourd et sa forme est encore plus singulière.</p> + +<p>Le <i>catoblepas taurina</i>, qui constitue la troisième espèce, est appelé +kokoou par les indigènes. Il se rapproche du gnou moucheté par +les mœurs et la configuration. Au reste on le connaît à peine, car +il habite les parties de l'Afrique centrale qui ont été le moins +explorées.</p> + +<p>Ces trois espèces, qui diffèrent si complètement de tous les animaux +connus, ont droit à former un genre séparé. Jusqu'à présent +les naturalistes les ont placées parmi les antilopes léiocères, c'est-à-dire +à cornes entièrement lisses, mais sans aucune raison plausible. +Les gnous ont moins d'affinités avec l'antilope qu'avec le bœuf; +c'est ce qu'ont bien compris les chasseurs et les cultivateurs des +frontières, qui les ont qualifiés de bœufs sauvages.</p> + +<p>La chair du gnou est recherchée, surtout quand il est jeune. Le<a name="page_137" id="page_137"></a> +cuir sert à fabriquer des harnais et des lanières; sa longue queue +soyeuse est un objet de commerce. On voit autour des fermes du +Cap de grands morceaux de cornes de gnous et de springboks, +restes d'animaux tués à la chasse.</p> + +<p>La chasse au gnou est l'exercice favori des jeunes colons. On +cerne quelquefois dans les vallées des bandes considérables de ces +animaux, que l'on décime à volonté. Parfois aussi on les attire en +leur montrant un mouchoir rouge ou une pièce de drap écarlate, +sur lesquels ils se jettent avec fureur, car ils ont pour ces couleurs +une grande aversion. On les réduit facilement à l'état de domesticité; +mais on ne les admet pas volontiers dans les fermes, à cause +d'une maladie de peau qui les emporte chaque année par milliers, +et qu'ils pourraient communiquer au bétail. On suppose sans peine +que Von Bloom et ses compagnons ne s'amusèrent pas à disserter +sur le gnou. Leur unique préoccupation était l'absence prolongée +de Hans. Ils se disposaient à se mettre à sa recherche, quand il +arriva courbé sous le poids d'un lourd fardeau.</p> + +<p>Un cri de joie salua sa venue.<a name="page_138" id="page_138"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XXXI" id="CHAPITRE_XXXI"></a>CHAPITRE XXXI.</h3> + +<h4>LA FOURMILIÈRE</h4> + +<p>Hans fut assailli d'une volée de questions:</p> + +<p>—Ou êtes-vous allé? qui vous a retenu? qu'est-ce qui vous est +arrivé? n'êtes-vous pas blessé?</p> + +<p>—Je me porte à merveille, répliqua-t-il, et je vous raconterai +mes aventures quand Swartboy aura écorché ce cochon de terre, que +Totty fera cuire pour notre souper. En ce moment je suis trop +affamé pour avoir le courage de parler.</p> + +<p>En disant ces mots, Hans se débarrassa d'un animal qu'il portait +sur les épaules, et qui était de la grosseur d'un mouton. Cet animal +étrange, que Hans nommait improprement cochon de terre, était +couvert de longues soies d'un gris teinté de rouge. Il avait une +longue queue qui allait en s'amincissant comme une carotte, un +museau de glabre d'environ un pied de long, la bouche très-petite, +des oreilles droites et pointues comme une paire de cornes; un +corps plat, des jambes courtes et musculeuses; ses griffes étaient +démesurées, surtout aux pattes de devant, où, au lieu de s'étendre, +elles se repliaient comme des poings fermés ou comme les mains +d'un singe.</p> + +<p>—Mon cher enfant, dit Von Bloom, nous t'accordons du repos, +d'autant plus que notre appétit n'est pas moins vif que le tien. +Mais nous pouvons réserver pour demain ton cochon de terre; +nous avons ici une couple d'outardes qui seront plus faciles à +accommoder.</p> + +<p>—Soit, repartit Hans; avec la faim qui me dévore, je ne tiens +pas à manger une chose plutôt qu'une autre, et je me régalerais +même d'une tranche de vieux couagga si j'en avais. J'espère pourtant +que Swartboy, s'il n'est pas trop las, voudra bien écorcher mon<a name="page_139" id="page_139"></a> +gibier. Prenez bien garde de l'abîmer, brave Swartboy; c'est un +animal qu'on ne trouve pas tous les jours.</p> + +<p>—Laissez-moi faire, mynheer Hans; je m'entends à écorcher un +goup.</p> + +<p>Le singulier animal que Hans appelait cochon de terre (aardvark), +et que le Bosjesman connaissait sous le nom de goup, n'était +ni plus ni moins que l'oryctérope ou mangeur de fourmis d'Afrique +(<i>orycteropus capensis</i>).</p> + +<p>Quoique les colons le désignent sous la qualification de cochon +de terre, l'oryctérope du Cap n'a rien de commun avec l'espèce +porcine. La forme de son museau, ses longues soies, l'habitude +qu'il a de fouiller la terre, lui ont valu cette fausse dénomination. +De tous les animaux qui creusent les terriers, c'est +assurément le plus expéditif; il surpasse même le blaireau, et un +jardinier armé d'une bonne bêche ne parviendrait pas à faire un +trou en aussi peu de temps que lui. Sa taille, ses mœurs et sa +conformation sont à peu près celles de son cousin de l'Amérique du +Sud, le tamanoir (<i>myrmecophaga gubata</i>), que l'on considère comme +le type des fourmiliers ou mangeur de fourmis. Mais l'oryctérope +du Cap perce les murailles épaisses d'une fourmilière, et dévore les +termès avec autant de facilité que le myrmécophage de la vallée +des Amazones. Il a, comme le tamanoir, la queue et le museau +longs, la bouche petite et la langue extensible. Cependant, les +naturalistes, qui se sont occupés du tamanoir, ont presque entièrement +négligé l'oryctérope.</p> + +<p>Le premier figure avec honneur dans les muséums et les ménageries, +tandis que personne ne se dispute la possession du second. +D'où vient cette inégalité? Sans doute de ce que le cochon de terre +est d'une colonie hollandaise que l'on a récemment calomniée. Je +prétends faire cesser l'injustice dont le cochon de terre a été trop +longtemps victime, et je soutiens qu'il n'a pas moins de droit que +le tamanoir à être regardé comme le type des myrmécophages. Il +faut voir comme il détruit des fourmilières, dont quelques-unes ont +vingt pieds de haut; comme il allonge sa langue visqueuse pour +la rentrer couverte de fourmis blanches. De même que le tamanoir, +il engraisse et fournit une chair aussi salubre que délicate, quoiqu'elle +sente légèrement l'acide formique. Ses jambons, convenablement<a name="page_140" id="page_140"></a> +préparés, sont supérieurs à ceux d'Espagne ou de Westphalie. +Je vous conseille d'en essayer.</p> + +<p>Swartboy, qui appréciait les qualités comestibles de cet étrange +gibier, se mit à le dépecer avec empressement. Quoique commun +dans l'Afrique australe, et même abondant dans certains districts, +l'oryctérope est rare sur le marché. Il suffit pour le tuer de lui +appliquer un coup sur le museau; mais il est difficile de le surprendre. +Il est timide et prudent; ce n'est guère que la nuit qu'il +sort de son terrier, et il fait si peu de bruit en marchant, il s'avance +avec tant de précaution, qu'il est presque impossible de l'approcher. +Il a les yeux d'une petitesse extrême, et sa vue n'est pas +meilleure que celle de la plupart des animaux nocturnes; mais son +odorat est d'une prodigieuse finesse, et ses longues oreilles saisissent +les plus légers bruits.</p> + +<p>Le cochon de terre n'est pas le seul myrmécophage de l'Afrique +australe. Il a pour concurrent un quadrupède tout différent, le +moris ou pangolin. Ce dernier est sans poils; mais son corps est +couvert d'écailles imbriquées qu'il redresse à volonté. Il ressemble +plutôt à un grand lézard ou à un petit crocodile qu'à un mammifère; +mais ses habitudes sont exactement celles de l'oryctérope. Il +se terre, ouvre pendant la nuit les fourmilières, darde sa langue +au milieu des insectes et les dévore avidement.</p> + +<p>Lorsqu'il est surpris loin de sa retraite souterraine, il se roule en +boule comme le hérisson et quelques espèces de tatous de l'Amérique +méridionale, auxquels il ressemble par sa cotte de mailles +squammeuse.</p> + +<p>Il y a plusieurs espèces de pangolins qui ne sont pas africaines: +les unes se trouvent dans l'Asie méridionale, les autres dans les +îles indiennes. Celle du sud de l'Afrique est connue des naturalistes +sous le nom de pangolin à longue queue ou pangolin de +Temminck.</p> + +<p>Pendant que Swartboy, armé de son couteau, découpait avec +soin l'oryctérope, Totty avait fait rôtir à la hâte une outarde. Il +lui manquait peut-être un tour de broche; mais nos voyageurs +étaient trop affamés pour être difficiles, et ils trouvèrent le dîner +excellent.</p> + +<p>Quand ils furent rassasiés, Hans commença l'histoire de sa journée.<a name="page_141" id="page_141"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XXXII" id="CHAPITRE_XXXII"></a>CHAPITRE XXXII.</h3> + +<h4>DÉSAGRÉMENT D'ÊTRE POURSUIVI +PAR UN GNOU</h4> + +<p>«Il n'y avait pas une heure que vous étiez partis, quand un troupeau +de gnous s'approcha du lac. Ils étaient venus sur une seule +file; mais ils l'avaient rompue pour s'ébattre dans l'eau avant que +j'eusse la moindre velléité de les inquiéter.</p> + +<p>»Je savais qu'ils étaient dignes d'un coup de fusil; pourtant +leurs gambades me divertissaient tellement, que je les laissai boire +en paix. Ce fut au moment où ils allaient se retirer que je songeai +qu'il était bon de varier notre régime de biltongue. Remarquant +dans la bande beaucoup de ces jeunes gnous, dont j'avais entendu +vanter la chair, je résolus de m'en procurer un.</p> + +<p>»Je montai à l'échelle pour aller prendre mon fusil. Quelle imprévoyance +j'avais commise en ne le chargeant pas au moment de votre +départ! Mais pouvais-je m'attendre à une pareille invasion?</p> + +<p>»Les gnous sortaient de l'eau; je chargeai mon arme en toute +hâte, et dès que j'eus mis la bourre, je descendis. Avant d'être au +bas de l'échelle, je m'aperçus que j'avais oublié ma poire à poudre +et ma carnassière; mais j'étais trop pressé pour remonter. Les +gnous se mettaient en marche; je craignais d'arriver trop tard, et +d'ailleurs mon intention n'était que d'en tuer un.</p> + +<p>»Je courus vers eux en cherchant à me tenir caché dans les buissons; +mais je reconnus bientôt que je n'avais pas besoin de tant +de précautions. Loin d'être peureux comme ceux qui rôdaient autour +de notre ancien kraal, ils avaient l'air de me narguer. Ils s'approchaient +de moi à la distance de cent verges, sans que ma présence +les gênât dans leurs évolutions. Plusieurs fois deux vieux gnous, +qui semblaient former l'arrière-garde, s'avancèrent à la portée de +fusil; mais je les dédaignais, sachant que leur chair était coriace.<a name="page_142" id="page_142"></a> +Je voulais atteindre un des jeunes veaux dont les cornes n'avaient +pas encore commencé à se recourber.</p> + +<p>»Quoique le troupeau ne se montrât point farouche, je ne pouvais +parvenir à m'en approcher suffisamment. Les guides placés à la +tête l'entraînaient hors de ma portée, et les protecteurs de l'arrière-garde +le poussaient en avant à mesure que je gagnais du terrain.</p> + +<p>»Il y avait plus d'une demi-heure que je me livrais à cette poursuite +inutile, et l'animation de la chasse m'avait fait complètement +oublier combien il était imprudent de m'éloigner ainsi du camp. +J'avais toujours l'espoir de réussir et de rentrer avec une riche proie. +Je persévérai donc, et j'arrivai dans un lieu dépourvu d'arbres, où +se dressaient comme de grandes tentes de fourmilières placées à distance +égale les unes des autres. Quelques-unes n'avaient pas moins +de douze pieds de haut. Au lieu d'affecter, comme celles des fourmis +communes, la forme hémisphérique d'un dôme, elles étaient coniques +et flanquées de cônes plus petits qui s'élevaient à leurs pieds +comme des tourelles. C'étaient les habitations de l'espèce de grosses +fourmis blanches que les entomologistes appellent termès belliqueux +(<i>termes bellicosus</i>).</p> + +<p>»D'autres monticules, à la forme cylindrique, au sommet arrondi, +ressemblaient à des paquets de linge surmontés chacun d'une cuvette +renversée. Ils servaient de domicile à l'espèce dite <i>termes mordax</i>, +quoiqu'une autre espèce (<i>termes atrox</i>) se bâtisse des nids presque +identiques.</p> + +<p>»Je ne m'arrêtai pas à examiner ces curieux édifices. Je n'en +parle que pour vous faire comprendre ce qui va suivre.</p> + +<p>»La plaine était couverte d'éminences coniques et cylindriques. +En m'abritant derrière une d'elles, je crus pouvoir arriver sans difficultés +à portée de fusil des gnous.</p> + +<p>»Je fis un détour pour prendre les devants, et me glissai derrière +une fourmilière conique près de laquelle paissait le gros du +troupeau. Quel fut mon désappointement, lorsqu'on regardant entre +les tourelles je vis les femelles et les petits emmenés loin de moi!</p> + +<p>»Les deux vieux gnous restaient seuls de mon côté.</p> + +<p>»Ma bile s'échauffait; je commençai à croire que les patriarches +du troupeau avaient positivement l'intention de se moquer de +moi. Leurs manœuvres étaient des plus inexplicables: tantôt ils<a name="page_143" id="page_143"></a> +gambadaient à travers la plaine, comme pour me braver, tantôt +leurs têtes s'entrechoquaient comme s'ils eussent voulu se livrer bataille. +Je dois vous avouer qu'avec leurs fronts hérissés de poils +noirs, leurs cornes pointues, leurs yeux rouges et étincelants, c'étaient +des voisins assez désagréables, et que même, en la supposant +stimulée, leur animosité m'inquiétait.</p> + +<p>»Ils se mettaient à genoux et se penchaient en avant jusqu'à ce +que leurs têtes se rencontrassent: ils se relevaient ensuite, et chacun +d'eux faisait un bond comme pour se rejeter sur son camarade +et le fouler aux pieds. S'étant manqués réciproquement, ils étaient +entraînés par l'impétuosité de leur course, revenaient sur leurs pas, +et retombaient à genoux pour se livrer bataille.</p> + +<p>»Ils m'exaspérèrent au point que je résolus d'en finir.—Ah! +coquins, me dis-je, vous ne voulez pas me permettre de tuer vos +camarades, eh bien, je vais me venger sur vous! Tremblez, vous +payerez cher votre témérité et votre insolence.</p> + +<p>»Au moment où j'allais les ajuster, les deux gnous se préparèrent +à un nouveau combat. Jusqu'alors leurs luttes ne m'avaient +semblé qu'un jeu; mais cette fois ils étaient réellement animés l'un +contre l'autre: les armures de leurs fronts se choquaient avec fracas, +leurs beuglements avaient quelque chose de sinistre, la fureur +se peignait dans leurs yeux.</p> + +<p>»Un d'eux fut abattu à plusieurs reprises. Chaque fois qu'il essayait +de se relever, son antagoniste se précipitait sur lui et le renversait +de nouveau. Les voyant sérieusement aux prises, je n'hésitai +pas à marcher vers les combattants. Aucun d'eux ne remarqua +mon approche: le vaincu ne songeait qu'à se garantir des coups +terribles qui pleuvaient sur lui, le vainqueur ne s'occupait que de +compléter son triomphe.</p> + +<p>»Quand je fus à trente pas, j'ajustai; je choisis le gnou qui +avait le dessus, tant pour le punir d'avoir manqué de générosité +en frappant un antagoniste à terre que parce qu'il me prêtait le +flanc.</p> + +<p>»Je tirai.</p> + +<p>»La fumée me cacha les deux gnous; quand elle se dissipa, je vis +le vaincu toujours agenouillé; mais, à ma grande surprise, celui +que j'avais visé était debout, aussi solide qu'auparavant. Je devais<a name="page_144" id="page_144"></a> +pourtant l'avoir touché; j'avais entendu sa chair grasse frissonner +sous la balle; mais je ne l'avais nullement estropié.</p> + +<p>»Où l'avais-je blessé?</p> + +<p>»Je n'eus pas le temps d'y réfléchir; car redressant sa queue et +baissant son front velu, il accourut au galop sur moi. Le désir de +la vengeance se peignait dans ses regards; ses rugissements étaient +épouvantables. Je vous assure que je fus moins épouvanté l'autre +jour quand je rencontrai le lion.</p> + +<p>»Je ne sus que faire pendant quelque secondes. D'abord je m'étais +mis sur la défensive, et j'avais involontairement pris mon fusil +par le canon pour m'en servir comme d'une massue; mais il était +facile de voir que mes faibles coups n'arrêteraient pas la course +furieuse d'un animal aussi fort, et qu'il me renverserait infailliblement. +Comment me soustraire à son ressentiment? En tournant +les yeux autour de moi, j'aperçus par bonheur la fourmilière +que je venais de quitter. En montant dessus, j'étais hors d'atteinte; +mais aurais-je le temps d'y arriver?</p> + +<p>»Je m'enfuis comme un renard dépisté. Vous, Hendrik vous me +dépassez à la course dans les circonstances ordinaires; mais je +doute que vous eussiez pu gravir plus vite que moi cette fourmilière.</p> + +<p>»Il n'était pas trop tôt. Au moment où, en m'appuyant sur les +tourelles, j'escaladais le cône principal, la fumée qui sortait des naseaux +du gnou montait jusqu'à moi.</p> + +<p>»Heureusement j'étais en sûreté, et ses cornes acérées ne pouvaient +m'atteindre.<a name="page_145" id="page_145"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XXXIII" id="CHAPITRE_XXXIII"></a>CHAPITRE XXXIII.</h3> + +<h4>LE SIÈGE</h4> + +<p>»Sans la fourmilière j'aurais été perdu. Le gnou auquel j'avais +affaire était un des plus gros et des plus féroces de son espèce. Il devait +être d'un âge avancé, comme l'indiquaient les teintes foncées +de sa robe, et ses cornes noires et massives à la base, qui se rejoignaient +presque aux extrémités. Ma lutte n'eût pas été longue avec +lui; mais je ne le redoutais pas, et du haut de mon observatoire +j'épiais tranquillement ses manœuvres.</p> + +<p>»Il fit tous ses efforts pour me débusquer. Il livra plus de douze +assauts au monticule, établit des logements dans les tourelles les +plus basses, mais sans pouvoir atteindre un poste à la conquête +duquel j'avais employé toutes mes facultés physiques.</p> + +<p>»Parfois, dans son désespoir, il venait si près de moi que j'aurais +pu toucher ses cornes avec le bout de mon canon. Jamais je +n'avais vu d'animal si furieux. Ma balle lui avait fracassé la mâchoire, +et la douleur lui donnait le vertige; mais comme je m'en +aperçus plus tard, ce n'était pas la seule cause de ses emportements.</p> + +<p>»Après avoir vainement essayé de gravir le cône, il changea de +tactique et se mit à le miner comme pour l'abattre. A plusieurs +reprises, il recula, revint à la charge, et comme il employait +toute sa force, je crus un moment qu'il parviendrait à renverser +l'édifice qu'il battait en brèche. Quelques tourelles tombèrent sous +ses coups; l'argile durcie du monticule principal fut ouverte par +ses cornes, dont ils se servait comme de pioches retournées. Et il +exposa à mes regards les chambres et les galeries que les insectes +avaient creusées.</p> + +<p>»Néanmoins je ne tremblais pas; j'avais le conviction qu'il ne +tarderait pas à épuiser sa rage, et qu'après son départ je pourrais<a name="page_146" id="page_146"></a> +descendre sans danger; mais après avoir attendu longtemps, je fus +étonné de voir que, loin de se calmer, il devenait de plus en plus +furieux.</p> + +<p>»La place où j'étais assis était chaude comme un four, pas un souffle +n'agitait l'atmosphère, et les rayons ardents du soleil étaient +réfléchis par l'argile blanche de la fourmilière. Des ruisseaux de +sueur me découlaient du front, et j'étais à chaque instant obligé +de prendre mon mouchoir pour les essuyer. Toutes les fois que je +le déployais, la colère du gnou redoublait. Il se ruait contre la +muraille escarpée en poussant d'affreux rugissements.</p> + +<p>»Je me demandai d'abord pourquoi je le provoquais en m'essuyant +la figure. C'était un mystère dont je cherchais vainement +l'explication; mais enfin je m'aperçus que mon mouchoir était +d'une brillante couleur écarlate, et je me souvins d'avoir entendu +dire que le rouge excitait au plus haut degré la fureur des animaux +de cette espèce. Je me hâtai de serrer mon mouchoir dans +l'espérance d'apaiser ce redoutable adversaire; mais il était trop +irrité pour revenir facilement à son état de tranquillité habituelle. +Il réitéra ses assauts avec des cris de plus en plus farouches, +entremêlés de gémissements que lui arrachait la souffrance +causée par sa blessure. Il savait que j'étais l'auteur de ses maux, +et paraissait déterminé à ne pas quitter la place sans s'être vengé. +Il employait ses sabots et ses cornes à démolir le monticule.</p> + +<p>»Je commençais à être las de ma situation, sans craindre que +le gnou m'atteignît. J'étais troublé par l'idée des malheurs qui +pouvaient arriver, pendant mon absence, à mon frère et ma sœur. +Je fus distrait de ces préoccupations par un nouveau danger, aussi +terrible que celui que me faisait courir le gnou furieux. Il avait +détruit les ouvrages avancés de la fourmilière, et mis à découvert +les passages qui communiquaient des tourelles au centre du dôme. +Les termès, qui se tiennent ordinairement sous terre, chassés tout +à coup de leurs logements, avaient grimpé par milliers sur l'éminence. +Les yeux fixés sur ceux du gnou, je n'avais pas fait attention +à leur marche, lorsque je sentis leur bande formidable monter +le long de mes jambes. Dans le premier moment de ma surprise je +faillis me précipiter sur les cornes du bœuf sauvage.</p> + +<p>»Cette armée d'insectes semblait animée d'un même esprit; elle<a name="page_147" id="page_147"></a> +avait l'intention de m'attaquer, et mettait dans ses mouvements +stratégiques une régularité merveilleuse. Elle se composait des soldats, +qui se distinguent, comme vous savez, des travailleurs par +la grosseur de leur tête et la longueur de leurs mandibules. Je fus +glacé d'horreur en pensant aux cruelles morsures que ces soldats +pouvaient me faire, et j'éprouvai une terreur dont n'approche pas +celle que j'avais ressentie à l'aspect du lion. Ma première impression +fut que j'allais être dévoré. Il me revint en mémoire que des +hommes avaient été assaillis pendant leur sommeil et tués par les +fourmis blanches, et je me persuadai que j'éprouverais un sort semblable +si je ne m'échappais au plus tôt.<a name="page_148" id="page_148"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XXXIV" id="CHAPITRE_XXXIV"></a>CHAPITRE XXXIV.</h3> + +<h4>L'ORYCTÉROPE</h4> + +<p>»Que faire? comment éviter mes ennemis? Si je sautais en bas, +j'étais sûr d'être mis en pièces par le gnou; si je restais en place, +les hideux insectes ne manqueraient pas de me dévorer. Déjà je sentais +leurs dents redoutables à travers mes bas de laine épais; mes +habits ne pouvaient me protéger. J'étais monté sur le sommet du +cône, et je m'y tenais avec peine. Les morsures des insectes me faisaient +sautiller comme un acrobate. Ils s'avançaient en colonne +serrée sur mes souliers, mais ce n'était encore qu'une avant-garde. +D'autres sortaient par myriades de leurs galeries, et se préparaient +à m'accabler sous leur nombre. Pour échapper à un horrible genre +de mort, ma seule chance était d'affronter le gnou. Le hasard pouvait +me servir; en me défendant avec mon fusil, j'avais l'espoir +de tenir l'animal en respect jusqu'à ce que je trouvasse moyen de +gravir une autre fourmilière.</p> + +<p>»J'allais sauter, lorsque je fus frappé d'une idée qui aurait dû +me venir plus tôt. Les termès n'avaient points d'ailes; ils montaient +le cône à pas lents; qui m'empêchait de les écarter avec ma +veste?</p> + +<p>»Je mis de côté mon fusil inutile, et ôtant précipitamment ma +veste, je m'en servis comme d'un balai. En quelques secondes, et +sans le moindre effort, j'avais fait tomber du bout du dôme des milliers +de soldats. A la vérité, il en restait encore quelques-uns sous +mon pantalon, mais ils n'étaient pas en force, et leurs morsures ne +pouvaient me causer qu'une douleur passagère.</p> + +<p>»Perché sur le sommet du monticule, j'écartais les bandes de +termès à mesure qu'elles se présentaient. Leur attaque ne m'inquiétait +plus; mais, d'un autre côté, ma position ne s'était pas améliorée,<a name="page_149" id="page_149"></a> +car le gnou maintenait le blocus avec une étrange persévérance.</p> + +<p>»Toutefois, pensant qu'il finirait par se lasser, je prenais mon +mal en patience; mais des terreurs nouvelles vinrent m'assaillir. +Pendant que je piétinais sur le sommet du cône, l'argile pétrie s'enfonça +tout à coup sous mes pieds. Je disparus peu à peu sans pouvoir +m'arrêter, et j'écrasai sans doute la grande reine dans sa +chambre, car je restai enseveli jusqu'au cou. Quoique effrayé et +surpris de cette descente soudaine, j'aurais recouvré promptement +ma présence d'esprit sans un incident inattendu. Le fond sur +lequel mes pieds reposèrent était mobile! il me souleva, glissa rapidement, +et manqua pour me laisser enfoncer encore davantage.</p> + +<p>»Avais-je atteint le grand essaim des fourmis blanches? je ne +le supposais pas d'après la sensation que j'avais éprouvée. J'avais +touché un corps gras et solide, qui avait supporté tout mon poids +avant de se dérober sous moi.</p> + +<p>»Je fus saisi d'un effroi presque superstitieux, et ne restai pas cinq +secondes dans la fourmilière. Je retirai les pieds avec tant de précipitation, +que quand même ils auraient reposé sur une fournaise ardente, +ils auraient à peine eu le temps d'être brûlés. Je me replaçai +sur la cime du cône ouvert et démantelé; mais pouvais-je m'y +maintenir? Je sondai du regard la sombre cavité, et j'en vis sortir +d'innombrables bataillons de termès. Ma veste ne suffisait plus pour +les chasser.</p> + +<p>»Je regardai le gnou avec lequel j'allais avoir à lutter. Immobile +à quatre pas de la base de la fourmilière, il la contemplait d'un œil +inquiet. Ses allures étaient complètement changées, et quelque chose +semblait aussi l'avoir épouvanté. En effet, au bout d'un instant, il +fit entendre un cri perçant, s'éloigna, et alla se remettre en observation +à une plus grande distance.</p> + +<p>»Etait-ce la rupture du toit et ma chute imprévue qui l'avaient +effrayé? Je le crus d'abord; mais je remarquai qu'il fixait les yeux +sur la base du monticule, où, pour ma part, je ne voyais rien +d'alarmant.</p> + +<p>»Pendant que je cherchais à m'expliquer sa conduite, le gnou +poussa un nouveau cri, releva la queue et partit au galop.</p> + +<p>»Enchanté d'être débarrassé de sa compagnie, je ne m'occupai pas<a name="page_150" id="page_150"></a> +plus longtemps des causes de sa fuite. Il était parti, c'était l'essentiel. +Je ramassai mon fusil et me disposai à descendre de la position +élevée dont j'étais fatigué.</p> + +<p>»A moitié chemin, je jetai par hasard les yeux sur la base de la +fourmilière, et j'aperçus l'objet qui avait terrifié le vieux gnou. D'un +trou pratiqué dans le mur d'argile sortait un long museau cylindrique, +sans poil, surmonté d'une paire de longues oreilles droites comme +les cornes d'une gazelle. L'animal auquel appartenait ce museau et +ces oreilles avait un aspect repoussant, dont j'aurais été troublé moi-même +si je n'avais reconnu la plus inoffensive de toutes les créatures, +l'oryctérope. Sa présence m'expliqua pourquoi le gnou avait battu +en retraite, et pourquoi les fourmis étaient si pressées de sortir de +leur nid.</p> + +<p>»Sans faire le moindre bruit, je pris mon fusil par le canon, me +penchai, et j'assénai un coup de crosse sur le museau saillant. C'était +me montrer bien peu reconnaissant du service que cette pauvre +bête m'avait rendu en effrayant le gnou; mais je cédais à mes +instincts de chasseur, et elle tomba morte dans le boyau que ses +griffes avaient creusé.</p> + +<p>»Je n'étais pas au bout de mes aventures, qui semblaient ne devoir +jamais finir. J'avais chargé l'oryctérope sur mes épaules, et je me +dirigeais vers notre demeure lorsqu'à mon grand étonnement je vis +que le gnou vaincu était toujours à la même place, la tête contre +terre et à demi couché sur la plaine. Cette situation extraordinaire +attira mon attention, et je m'imaginai que s'il ne s'était pas enfui +c'était parce que son antagoniste l'avait grièvement blessé.</p> + +<p>»J'eus d'abord l'idée de le laisser tranquille, car il pouvait +avoir conservé assez de force pour me combattre avec avantage, +et mon fusil vide n'était qu'une faible défense. J'hésitais à m'approcher; +mais, la curiosité l'emportant, je m'avançai avec précaution.</p> + +<p>»Il n'avait reçu aucune blessure, et pourtant il était aussi complètement +estropié que s'il eût eu les genoux fracassés. Dans sa lutte +avec l'autre gnou, une de ses jambes de devant avait passé, je ne +sais trop comment, par-dessus ses cornes. Elle y était restée, et non +seulement il ne pouvait en faire usage, mais encore il avait la +tête clouée au sol.</p> + +<p>»Mon premier mouvement fut de le tirer d'embarras: toutefois,<a name="page_151" id="page_151"></a> +je me ravisai en songeant à la fable du laboureur et du serpent gelé. +J'eus ensuite l'idée de le tuer; mais n'ayant pas de balle, je ne me +souciai pas de l'assommer à coups de crosse.</p> + +<p>»D'ailleurs, j'aurais été obligé de le laisser mort sur la place, où +les chacals n'auraient pas manqué de le dévorer. Il était probable +qu'ils le respecteraient tant qu'il serait vivant, et je pris le parti +de ne pas le déranger, dans l'espoir que nous le retrouverions vivant +le lendemain.»</p> + +<p>Ce fut ainsi que Hans termina le récit de ses aventures.<a name="page_152" id="page_152"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XXXV" id="CHAPITRE_XXXV"></a>CHAPITRE XXXV.</h3> + +<h4>LA CHAMBRE A COUCHER +DE L'ÉLÉPHANT</h4> + +<p>Le porte-drapeau était loin d'être satisfait de sa journée. Malgré +le vif intérêt avec lequel il avait écouté l'histoire de Hans, il était +préoccupé quand il réfléchissait à ses propres aventures. Sa première +tentative de chasse avait échoué; ne pouvait-il pas en être toujours +ainsi? L'éléphant avait échappé avec la plus grande facilité. Quoiqu'il +eût été atteint dans deux parties du corps où les blessures auraient +dû être mortelles, les balles n'avaient servi qu'à le rendre plus +dangereux. Sa peau n'avait pas été plus entamée que si on l'eût tiré +avec des pois bouillis. A la vérité, il n'avait reçu que deux coups de +fusil. Or, deux coups bien dirigés suffisent pour abattre un éléphant +femelle et quelquefois un mâle, mais il en faut quelquefois une vingtaine +pour faire mordre la poussière à un vieil éléphant, et nos chasseurs +pouvaient-ils s'attendre à en trouver un d'assez bonne composition +et disposé à essuyer leur feu jusqu'à ce que mort s'en suivît?</p> + +<p>D'ordinaire l'éléphant sur lequel on a tiré fait plusieurs milles +sans s'arrêter, et des cavaliers sont seuls en état de le poursuivre. +Plus que jamais Von Bloom déplorait la perte de ses pauvres chevaux.</p> + +<p>Hans le consola en lui prouvant, par différents exemples dont il +se souvenait, que l'éléphant ne prenait pas toujours la fuite lorsqu'on +l'attaquait. En effet, celui qu'ils avaient rencontré, après avoir +reçu leur coup, n'avait manifesté aucune intention de battre en retraite. +Sans le bizarre stratagème de Swartboy, il aurait conservé sa +position et donné le temps à ses adversaires de le frapper peut-être +mortellement.</p> + +<p>—Tentons une nouvelle épreuve, dit Von Bloom, et nous réussirons +peut-être. Si nous ne sommes pas plus heureux, nous chercherons +des ressources dans d'autres entreprises.<a name="page_153" id="page_153"></a></p> + +<p>En conséquence, le lendemain, avant le lever du soleil, les chasseurs +se remirent en campagne; ils avaient pris une précaution à +laquelle ils n'avaient pas songé la veille. Se rappelant qu'une balle +de plomb pénètre difficilement dans le cuir du grand pachyderme, +ils fondirent de nouvelles balles. Ils possédaient de vieille vaisselle +qui avait orné la table du porte-drapeau de Graaf-Reinet au +jour de sa prospérité. C'étaient des chandeliers, des cloches, des +éteignoirs, des huiliers et divers autres objets de métal hollandais. +Ils en condamnèrent quelques-uns à l'alambic de la poêle, les amalgamèrent +avec du plomb, et se procurèrent ainsi des balles assez +dures pour entamer la peau du rhinocéros lui-même.</p> + +<p>Comme la veille, ils se dirigèrent vers les bois, et avant d'avoir fait +un mille, ils découvrirent des traces récentes d'éléphant. Elles passaient +au plus épais d'une jungle épineuse, impénétrable pour tout +être créé, à l'exception de l'éléphant, du rhinocéros ou de l'homme +armé d'une hache.</p> + +<p>Une famille entière devait y avoir passé, composée d'un mâle, +d'une ou deux femelles et de plusieurs petits de différents âges; ils +avaient marché en ligne, suivant l'habitude des éléphants, et avaient +frayé au milieu des broussailles un chemin large de plusieurs pieds. +Le mâle, qui marchait en tête, avait, d'après ce que disait Swartboy, +brisé tous les obstacles avec sa trompe et ses défenses. En effet, +d'énormes branches étaient abattues ou écartées violemment comme +par la main de l'homme.</p> + +<p>Les routes de ce genre aboutissent d'ordinaire à l'eau. Elles en +facilitent les abords et racourcissent la distance: preuve saisissante +du rare instinct ou de la sagacité des éléphants, qui conçoivent et +exécutent des plans dignes d'un habile ingénieur.</p> + +<p>Les chasseurs s'attendaient donc à trouver prochainement un +cours d'eau; cependant les empreintes pouvaient également y conduire +ou s'en éloigner.</p> + +<p>Au bout d'un quart de mille ils arrivèrent à une nouvelle route +qui croisait celle qu'ils suivaient. Comme celle-ci, elle avait été faite +par une famille d'éléphants, et les traces étaient aussi fraîches. +Après s'être demandé un moment laquelle ils devaient prendre, ils +résolurent de continuer à marcher en droite ligne.</p> + +<p>A leur grand désappointement, ils débouchèrent dans un endroit<a name="page_154" id="page_154"></a> +moins couvert où les éléphants s'étaient dispersés, et suivant tour +à tour les traces des mâles, des femelles et des petits, ils s'égarèrent +et perdirent la piste.</p> + +<p>Tout à coup Swartboy courut vers un grand acacia, en invitant +ses compagnons à le suivre. Avait-il vu un éléphant? Hendrik et +Von Bloom se l'imaginèrent, enlevèrent à la hâte les fourreaux de +leurs fusils, et rejoignirent le Bosjesman.</p> + +<p>Il était seul au pied de l'acacia, et montrait du doigt la terre +battue autour de l'arbre. On aurait dit que plusieurs chevaux y +avaient été attachés pendant longtemps, qu'ils avaient foulé l'herbe +et usé l'écorce en se frottant contre le tronc.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela signifie? demandèrent à la fois Hendrik et +Von Bloom.</p> + +<p>—C'est la chambre à coucher de l'éléphant, répondit Swartboy.</p> + +<p>Toute autre explication était inutile. Les chasseurs se rappelèrent +que les éléphants avaient l'habitude de s'appuyer contre les arbres +pour dormir. L'acacia était un de ces arbres; ils en acquéraient la +preuve; mais à quoi pouvait-elle leur servir?</p> + +<p>—Le vieux klow reviendra, dit Swartboy.</p> + +<p>—Vous croyez?</p> + +<p>—Oui, baas! les empreintes sont fraîches; le grand éléphant +dormait ici la nuit dernière.</p> + +<p>—Eh bien! faut-il l'attendre, et tirer dessus quand il reparaîtra?</p> + +<p>—Non, baas; vous n'avez pas besoin d'user vos balles. Nous +allons faire son lit, et vous verrez comme il se couchera.</p> + +<p>En disant ces mots, le Bosjesman ricana et fit une grimace expressive.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire? demanda Von Bloom.</p> + +<p>—Laissez faire le vieux Swartboy, et je vous promets que l'éléphant +est à nous! Je sais un moyen de le prendre sans employer +vos fusils.</p> + +<p>Le Bosjesman communiqua son plan, auquel son maître, craignant +de voir se renouveler l'échec de la veille, adhéra avec empressement. +On avait par bonheur tous les instruments nécessaires +pour l'exécution: une hache bien affilée, une forte courroie et des +couteaux.</p> + +<p>On se mit à l'œuvre sans perdre de temps.<a name="page_155" id="page_155"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XXXVI" id="CHAPITRE_XXXVI"></a>CHAPITRE XXXVI.</h3> + +<h4>ON FAIT LE LIT DE L'ÉLÉPHANT</h4> + +<p>Si l'éléphant revenait, ce devait être pendant les heures les plus +chaudes de la journée. Les chasseurs n'avaient donc guère plus de +soixante minutes pour faire son lit, suivant la facétieuse expression +du Bosjesman. Ils commencèrent leurs opérations avec ardeur sous +la direction supérieure de Swartboy, aux instructions duquel ils se +conformèrent aveuglément.</p> + +<p>Il leur fut d'abord ordonné de couper trois pieux de bois dur, +chacun d'environ trois pieds de long, gros comme un bras d'homme, +et pointu par un bout.</p> + +<p>Le bois de fer (<i>olea undulata</i>) croissait en abondance aux alentours. +On en coupa trois morceaux de dimensions convenables, +qui furent équarris avec la hache et taillés en pointe avec les +couteaux.</p> + +<p>Cependant, à côté de l'arbre contre lequel l'éléphant avait coutume +de s'appuyer, et à environ trois pieds du sol, Swartboy avait +enlevé l'écorce. Il fit ensuite une entaille si profonde que l'acacia, +abandonné à lui-même, serait infailliblement tombé; mais Swartboy +l'avait consolidé en attachant aux branches supérieures une courroie +qui se rattachait aux rameaux d'un arbre voisin.</p> + +<p>Ces mesures étaient prises du côté opposé à l'entaille, la courroie +seule retenait l'arbre, et il suffisait, pour le renverser, de lui imprimer +la moindre secousse dans l'autre sens.</p> + +<p>Swartboy replaça le morceau d'écorce qu'il avait enlevé et fit +disparaître les copeaux avec un soin minutieux. A moins d'un +examen très-attentif, il était impossible de deviner que l'acacia eût +été jamais entamé par la hache.</p> + +<p>Il restait à planter les pieux que Von Bloom et Hendrik avaient +préparés. Swartboy se chargea de cette opération, qu'il accomplit<a name="page_156" id="page_156"></a> +avec une prestesse merveilleuse en moins de dix minutes; il avait +creusé trois trous dont la profondeur dépassait un pied, et qui +n'avaient pas en diamètre un demi-pouce de plus que les pieux.</p> + +<p>Vous êtes curieux sans doute de savoir comment il s'y prit. Vous +auriez creusé à la bêche un trou qui aurait été nécessairement aussi +large que la bêche même; mais Swartboy n'avait point de bêche, et, +s'il en avait eu une, il ne s'en serait pas servi, puisqu'elle eût fait +des fosses beaucoup trop grandes pour répondre à ses vues.</p> + +<p>Le Bosjesman employa un bâton pointu avec lequel il remua +d'abord la terre dans un espace déterminé. Il déblaya le trou, y +remit son bâton, enleva de nouveau la terre, et continua de la sorte +jusqu'à ce que la profondeur lui parût suffisante. Les trois trous +furent disposés en triangle au pied de l'acacia, mais du côté opposé +à celui que l'éléphant devait choisir pour se reposer.</p> + +<p>Swartboy plaça dans chaque trou un pieu, la pointe en l'air et +le consolida au moyen de terre pétrie et de cailloux. Pour cacher la +couleur blanche du bois fraîchement coupé, il enduisit les pieux de +terre.</p> + +<p>Ces préparatifs terminés, les chasseurs se retirèrent, mais ils ne +s'éloignèrent pas. Ils montèrent sur un arbre touffu, et se logèrent +au milieu du feuillage. Le porte-drapeau arma son long roer, +Hendrick apprêta sa carabine; et tous deux se disposèrent à faire +feu dans le cas où le piège ingénieusement tendu par Swartboy +ne réussirait pas.</p> + +<p>Il était midi, la chaleur était intense et aurait incommodé les +chasseurs s'ils n'eussent été protégés par un épais ombrage. +Swartboy tira de favorables augures des circonstances atmosphériques. +Il était vraisemblable que l'éléphant, accablé par la chaleur, +viendrait chercher le frais dans son gîte favori.</p> + +<p>Il ne pouvait tarder à venir. Au bout de vingt minutes, on entendit +un bruit étrange; c'était celui qui venait de son estomac. L'instant +d'après, il sortit de la jungle d'un pas indolent. Loin de soupçonner +aucun danger, il se plaça lui-même près du tronc de l'acacia, dans +la position que Swartboy avait prédit qu'il prendrait. Il avait la +tête tournée, mais pas assez pour empêcher les chasseurs d'admirer +ses magnifiques défenses, longues d'au moins six pieds; pendant +qu'ils contemplaient ce superbe trophée, l'animal leva sa trompe,<a name="page_157" id="page_157"></a> +et versa au milieu des feuilles un torrent d'eau, qui retomba sur +son corps en globules étincelants.</p> + +<p>Swartboy prétendit qu'il tirait cette eau de son estomac. Les +naturalistes peuvent contester l'exactitude de l'observation; cependant +ces jets de pluie furent réitérés, et à chacun d'eux, la quantité +d'eau était toujours aussi considérable. Evidemment, sa trompe +n'aurait pu seule contenir cette masse liquide.</p> + +<p>Les chasseurs, qui souffraient de la chaleur et de la soif, comprirent +sans peine le plaisir que ce bain de pluie causait à l'éléphant. +Les gouttes cristallines qui retombaient sur son dos, en coulant +du haut de l'acacia, lui faisaient oublier la fatigue et pousser des +grognements de satisfaction.</p> + +<p>Ce bain était le prélude de son sommeil. Sa tête s'inclina; ses +oreilles cessèrent de battre et sa trompe demeura immobile, enroulée +autour de ses défenses.</p> + +<p>Les chasseurs l'observaient avec un intérêt facile à concevoir.</p> + +<p>Tout à coup son corps se penche; il touche l'arbre, qui se fend +avec fracas, et l'énorme masse noire tombe sur le côté. Un cri +terrible, qui fait frémir jusqu'aux feuilles, retentit dans les bois, +puis au craquement des branches se mêlent des gémissements +confus. Ce sont ceux du gigantesque animal renversé. Les chasseurs +restent immobiles à leur place sans faire usage de leurs armes. +L'éléphant empalé a reçu le coup de la mort. Son agonie est de +courte durée; on entend siffler dans sa trompe la respiration saccadée +qui précède le dernier moment, et à ce bruit sinistre succède un +bruit plus sinistre encore.</p> + +<p>Les chasseurs descendent de l'arbre et s'approchent de l'éléphant. +Il est mort! les terribles chevaux de frise ont rempli leur destination.</p> + +<p>Il fallut une heure entière pour enlever les défenses; mais nos +chasseurs ne reculèrent pas devant ce travail, et furent même enchantés +d'avoir à porter au camp un fardeau sous lequel ils pliaient.</p> + +<p>Hendrik se chargea des fusils et des ustensiles.</p> + +<p>Von Bloom et Swartboy s'emparèrent chacun d'une défense.</p> + +<p>Le cadavre de l'éléphant fut abandonné, et les vainqueurs reprirent +triomphalement la route de leur demeure.<a name="page_158" id="page_158"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XXXVII" id="CHAPITRE_XXXVII"></a>CHAPITRE XXXVII.</h3> + +<h4>LES ANES SAUVAGES DE L'AFRIQUE</h4> + +<p>Malgré le succès de cette chasse, l'esprit de Von Bloom n'était +pas en repos; à la vérité, l'ivoire était conquis, mais de quelle +manière! Le succès avait dépendu en grande partie du hasard et +n'était pas un gage de succès futurs. Il pouvait se passer des mois +entiers avant qu'on retrouvât une autre chambre à coucher d'éléphant.</p> + +<p>Telles étaient les réflexions du porte-drapeau le soir de son heureuse +expédition; mais elles étaient moins agréables encore deux +semaines après.</p> + +<p>Il avait redoublé d'efforts; il avait chassé pendant douze jours +consécutifs, et n'avait ajouté à son trésor qu'une seule paire de défenses! +C'étaient celles d'une femelle; elles n'avaient pas deux pieds +de long, et leur valeur était médiocre.</p> + +<p>Pourtant presque chaque jour on avait rencontré des éléphants +sur lesquels on avait pu tirer; mais ce n'était pas une consolation. +Il était démontré que la fuite leur était facile, et qu'on avait peu de +chances de les prendre tant qu'on les poursuivrait à pied.</p> + +<p>Les chasseurs à pied peuvent approcher de l'éléphant, lui envoyer +une balle; mais quand il se met à trotter à travers la jungle, il devient +inutile de le suivre; il fait plusieurs lieues sans s'arrêter, et si +les chasseurs parviennent à le rejoindre de manière à lui envoyer +un second coup de fusil, ce n'est que pour le voir ensuite disparaître +dans les fourrés, où l'on finit par perdre ses traces.</p> + +<p>A cheval, le chasseur distance sans peine l'éléphant. Une particularité +du grand pachyderme, c'est que, dès qu'il s'aperçoit que son +ennemi, quel qu'il soit, est capable de l'atteindre, il dédaigne de +faire un pas de plus. Le chasseur le tire alors à loisir.<a name="page_159" id="page_159"></a></p> + +<p>Un autre avantage du chasseur monté est de pouvoir éviter les +attaques de l'éléphant furieux.</p> + +<p>Il n'est pas étonnant que Von Bloom soupirât après la possession +d'un cheval, d'un noble compagnon qui eût assuré le succès de ses +chasses. Ses regrets étaient d'autant plus vifs, qu'après avoir exploré +la contrée, il l'avait trouvée remplie d'éléphants. Il en avait vu par +centaines à la fois, tous peu disposés à s'effrayer d'un coup de feu. +Peut-être n'avaient-ils jamais entendu la détonation d'un fusil avant +que le long roer du porte-drapeau leur cinglât les oreilles.</p> + +<p>Avec un cheval, Von Bloom était sûr d'en pouvoir tuer plusieurs +et de recueillir de l'ivoire pour une somme importante.</p> + +<p>Sans cheval, toutes ses espérances avortaient.</p> + +<p>En songeant à cette alternative, il retombait dans ses idées noires. +Il voyait ses fils condamnés à vivre en enfants des bois, sans livres, +sans éducation, sans société, et sa jolie Gertrude vouée à la vie +sauvage ainsi qu'au célibat. Que n'aurait-il pas donné pour avoir +un couple de chevaux!</p> + +<p>Le porte-drapeau était assis dans le grand nwana, sur la +plate-forme qui dominait le lac. De ce point on apercevait la +verdoyante prairie qui s'étendait à l'est du rivage et au-delà de +laquelle commençaient les bois.</p> + +<p>En ce moment, un troupeau traversait la plaine et s'avançait vers +l'abreuvoir. Les animaux qui le composaient avaient l'encolure et +la taille de petits chevaux; ils marchaient en ligne, d'un pas assuré, +comme une caravane sous la direction d'un chef prudent. Quelle +différence entre leurs allures et les mouvements fantasques des +gnous!</p> + +<p>Ils avaient toutefois quelque analogie avec ces derniers; ils +tenaient aussi du cheval, de l'âne et du zèbre. Au cou, aux joues, +aux épaules, ils portaient des bandes exactement pareilles à celles +du zèbre, mais moins distinctes, et qui ne se reproduisaient ni sur +le corps, ni sur les jambes. Ils rappelaient l'âne par la couleur +générale de leur robe; mais la tête, le cou, la partie supérieure du +corps étaient d'une nuance plus foncée, et légèrement teintée de +brun rouge.</p> + +<p>C'étaient, en réalité, des animaux de l'espèce du zèbre, des +couaggas.<a name="page_160" id="page_160"></a></p> + +<p>Les naturalistes modernes ont divisé le genre des solipèdes en +deux espèces, l'âne et le cheval. Les caractères de la première sont +une longue crinière flottante, une queue lisse, des callosités +verruqueuses aux jambes. Les animaux dont l'âne est le type ont +la crinière courte et droite, la queue grêle et garnie de poils à +l'extrémité seulement; leurs jambes de derrière sont dépourvues de +callosités, mais ils en ont, comme le cheval, aux jambes de devant.</p> + +<p>L'espèce chevaline a de nombreuses variétés. Les races arabe, +anglaise, normande, limousine, corse, mecklembourgeoise, danoise, +espagnole, présentent entre elles des différences sensibles: mais +toutes ont les mêmes caractères distinctifs, depuis le grand cheval +de brasseur de Londres jusqu'au poney de Shetland.</p> + +<p>Les variétés de l'âne sont presque aussi nombreuses, mais elles +sont généralement moins connues.</p> + +<p>L'âne vulgaire (<i>asinus vulgaris</i>) se modifie suivant les contrées, +et dans quelques-unes il est aussi élégant et aussi estimé que le +cheval. Des races d'Arcadie, de Mirebalais, d'Espagne, d'Egypte, de +Malte, jouissent d'une réputation méritée. On suppose qu'elles doivent +toutes leur origine à l'âne sauvage (<i>asinus onager</i>), que l'on +désigne encore sous les noms d'onagre et de koulan. L'onagre, qui +habite l'Asie et le nord-est de l'Afrique, a la taille plus élevée, les +oreilles moins longues, le pelage d'un gris quelquefois jaunâtre. Sa +peau dure et élastique sert à faire des cribles, des tambours, et le +cuir est connu en Orient sous la dénomination de sagri, et en +Europe sous celle de chagrin.</p> + +<p>L'hémione ou dzigguetai (<i>asinus hemionus</i>) habite le centre et le +midi de l'Asie. Sa couleur est isabelle, mais sa crinière est noire, +ainsi qu'une ligne qui s'étend le long de la colonne vertébrale.</p> + +<p>Dans le Ladak se trouve l'âne kiang: en Perse, le khur (<i>asinus +homar</i>); dans la Tartarie chinoise, le yo-to-tze (<i>asinus equulus</i>). +Toutes ces espèces asiatiques vivent à l'état sauvage, et se distinguent +par les formes, par la couleur et même par les habitudes. Quelques-unes +sont plus agiles à la course que les meilleurs chevaux.</p> + +<p>Ne pouvant, dans ce livre, donner de chaque espèce une minutieuse +description, nous nous bornons à des observations qui rentrent +dans notre cadre sur les ânes sauvages d'Afrique, dont il existe +six ou sept espèces.<a name="page_161" id="page_161"></a></p> + +<p>En première ligne nous placerons l'onagre, qui, comme nous +l'avons dit, s'étend de l'Asie aux parties contiguës de l'autre +continent.</p> + +<p>Le koomrah, qu'on a classé parmi les chevaux, mais qui se +rapproche davantage de l'âne, hante les forêts de l'Afrique septentrionale, +où il vit solitaire, contrairement aux habitudes de la plupart +de ses congénères.</p> + +<p>Le zèbre (<i>equus zebra</i>) est peut-être le plus beau de tous les quadrupèdes. +Il a le pelage symétriquement rayé de bandes brunes +transversales disposées sur un fond jaunâtre. Sa hauteur est d'environ +quatre pieds au garrot, sa longueur de six ou sept pieds +depuis le museau jusqu'à l'origine de la queue. Il est défiant, +indomptable, et assez vigoureux pour lutter sans trop de désavantage +même contre les grands carnassiers.</p> + +<p>Le dauw ou onagre, qu'on nomme aussi zèbre de Burchell, a la +taille de l'âne vulgaire, mais il en diffère par la grâce et le fini de +ses formes. Sa crinière est striée de bandes brunes et blanches, et +une ligne noire bordée de blanc suit entièrement sa colonne vertébrale. +Il n'est rayé ni sur les jambes ni sur la queue. Sa robe +n'est pas d'une nuance aussi pure que celle du zèbre, et les bandes +n'en sont pas si nettement marquées.</p> + +<p>Le dauw du Congo (<i>equus hippotigris</i>) doit être le cheval-tigre +des Romains. Ce qui nous donne lieu de le croire, c'est qu'il habite +le nord de l'Afrique, tandis que les autres espèces appartiennent +exclusivement à la partie méridionale.</p> + +<p>Le nom du couagga (<i>equus couagga</i>) est une onomatopée tirée de +son hennissement, qui tient un peu de l'aboiement du chien.</p> + +<p>Les espèces asines de l'Afrique australe diffèrent entre elles par +leurs penchants et leurs mœurs. Le zèbre, qui se tient dans les +montagnes, est farouche et sauvage. Le dauw hante les plaines +désertes, mais il est aussi intraitable que le précédent. Le couagga, +qui vit également dans les plaines, est d'un naturel timide et +docile; on peut le dresser avec autant de facilité qu'un cheval. Si +les fermiers du Cap le laissent en paix, c'est qu'ils ont des chevaux +en abondance; mais Von Bloom se trouvait dans une position exceptionnelle, +et il pensa sérieusement à dompter des couaggas.<a name="page_162" id="page_162"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XXXVIII" id="CHAPITRE_XXXVIII"></a>CHAPITRE XXXVIII.</h3> + +<h4>LE COUAGGA ET L'HYÈNE</h4> + +<p>Jusqu'à ce jour, le porte-drapeau avait à peine daigné faire +attention aux couaggas. Il en avait vu souvent un troupeau, peut-être +le même, venir boire au lac. Il aurait pu en tuer plusieurs; +mais à quoi bon? Leur chair jaune et huileuse n'est mangeable +que pour les naturels affamés; leur cuir, que l'on emploie parfois +à faire des sacs, est de peu de valeur. Par ces motifs, nos aventuriers +avaient laissé en paix les couaggas, ne se souciant pas d'user +leur poudre à détruire d'aussi inoffensives créatures. Tous les +soirs régulièrement ils s'étaient rendus au lac et s'étaient retirés après +avoir bu, sans exciter la moindre attention.</p> + +<p>La position était bien changée, et le nouveau projet qui occupait +l'esprit de Von Bloom donnait tout à coup aux couaggas autant +d'importance qu'aux éléphants. Il admirait les bandes dont leurs +têtes étaient ornées, leurs jambes fines, leurs formes rebondies. +Ces animaux dédaignés, que le fermier tue seulement pour la +nourriture de ses Hottentots, devenaient précieux à ses yeux. Ne +pouvait-il pas les soumettre à la selle et au harnais, et s'en servir +comme de chevaux pour la chasse à l'éléphant? ce n'était nullement +impraticable, et l'espérance se ranima dans le cœur du porte-drapeau.</p> + +<p>Rayonnant de joie, il communiqua ses idées à sa famille, et tous +s'étonnèrent de ne pas y avoir songé plus tôt.</p> + +<p>Mais comment prendre les couaggas? Von Bloom, Hans, Hendrik +et Swartboy ouvrirent une conférence pour en délibérer.</p> + +<p>On ne pouvait rien faire le jour même, et le troupeau s'éloigna +sans être inquiété. Les chasseurs savaient qu'il reviendrait le lendemain, +et l'attendaient à son retour.</p> + +<p>Hendrik conseilla de se servir des armes à feu. En frappant le<a name="page_163" id="page_163"></a> +couagga à la partie supérieure du cou, près du garrot, on le blesse +sans le tuer. Il se rétablit promptement et s'apprivoise de même; +mais en général il reste dans un état d'abattement dont il ne se relève +pas.</p> + +<p>Hans trouva cette pratique trop cruelle.</p> + +<p>—Nous serions exposés à tuer plusieurs couaggas avant d'en +atteindre un seul au bon endroit. Nous avons encore d'abondantes +munitions; pourtant il importe de les ménager. Ne vaudrait-il pas +mieux tendre des pièges? J'ai entendu dire qu'on prend aux lacets +des animaux aussi gros que les couaggas.</p> + +<p>—Ce plan ne me sourit guère, objecta Hendrik; il y a de graves +inconvénients. En admettant que nous nous emparions du chef du +troupeau, ses camarades, qui le verront pris, s'enfuiront à la hâte +et ne reviendront plus au lac. Dans ce cas, à quoi nous serviront +nos pièges? Il nous faudra longtemps pour retrouver un autre +abreuvoir de couaggas, tandis que nous pouvons toujours les +chasser dans les plaines.</p> + +<p>—Je ne sais à quoi m'arrêter, dit à son tour Von Bloom, et je +m'en rapporte à la vieille expérience de Swartboy, qui garde le +silence et qui doit avoir quelque bon tour dans son sac.</p> + +<p>—Il faut creuser une fosse, dit Swartboy, et je m'en charge; +c'est par ce moyen que mes compatriotes prennent les gros animaux.</p> + +<p>—Ce plan, reprit Von Bloom, me semble plus plausible que le +précédent.</p> + +<p>—Il n'est pas meilleur, dit Hendrik, et par les mêmes raisons. +Le premier de la bande peut tomber dans la trappe, mais les autres +n'auront pas la sottise de l'y suivre, et ils s'en iront pour ne plus +reparaître. Si nous opérions pendant la nuit, plusieurs couaggas +pourraient donner tête baissés dans le piège, sans que le reste du +troupeau en fût alarmé, mais vous savez que ces animaux viennent +toujours boire en plein jour.</p> + +<p>Ces objections étaient sérieuses, et les membres de la conférence +les discutèrent longuement. Chacun recueillit ses souvenirs, en +cherchant à régler le point d'attaque sur les habitudes connues des +couaggas.</p> + +<p>Von Bloom avait remarqué qu'ils entraient invariablement dans +l'eau par la gorge où s'était livré le combat du rhinocéros et de<a name="page_164" id="page_164"></a> +l'éléphant. Après avoir bu, ils suivaient à gué le rivage et sortaient +par une autre brèche de la berge. La régularité purement accidentelle +qu'ils mettaient dans leurs mouvements était due sans +doute à la configuration du terrain.</p> + +<p>L'exactitude de cette observation ayant été admise par tous, Von +Bloom proposa de la mettre à profit.</p> + +<p>—Sans doute, dit-il, Hendrik a raison. Une fosse creusée sur le +sentier par lequel les couaggas arrivent au lac ne servirait qu'à +prendre leur chef, et tous les autres s'esquiveraient au galop. Mais +plaçons notre piège sur la route qu'ils prennent pour sortir de l'eau, +et nous obtiendrons un résultat tout différent. Je suppose qu'elle +soit creusée et d'une largeur convenable; les couaggas ont fini de +boire et s'en vont: en ce moment nous paraissons du côté de la +gorge, nous jetons l'alarme dans le troupeau, qui se précipite en +avant, et notre fosse est remplie.</p> + +<p>Des applaudissements accueillirent ce projet, et la motion de +Swartboy avec cet amendement fut adoptée à l'unanimité. Il ne +restait plus qu'à creuser la fosse, à la couvrir convenablement et à +en attendre l'effet.</p> + +<p>Pendant qu'on méditait leur capture, les couaggas étaient restés +en vue et prenaient leurs ébats dans la plaine. Ce spectacle faisait +éprouver le supplice de Tantale à Hendrik, qui aurait eu envie de +montrer son adresse en mettant son procédé à exécution. Pourtant +le jeune chasseur réfléchit qu'il serait imprudent de tirer sur ces +animaux, jusqu'alors sans défiance, et il se contint, de peur de les +empêcher de revenir à l'abreuvoir. Il se contenta de les surveiller de +loin, avec un intérêt qu'ils ne lui avaient jamais fait éprouver.</p> + +<p>Quoique près du grand figuier-sycomore, les couaggas ne se doutaient +pas de la présence de leurs ennemis cachés au milieu des +branches. Ils ne songeaient pas à lever les yeux, et rien au pied de +l'arbre n'était de nature à les alarmer. Les roues de la charrette +avaient été depuis longtemps mises à couvert sous les buissons, pour +qu'elles ne fussent pas endommagées par l'ardeur du soleil. Il n'y +avait sur le sol aucune trace propre à indiquer l'existence d'un +camp, et on aurait pu passer sous l'arbre sans remarquer l'habitation +aérienne des chasseurs. Le porte-drapeau avait pris les plus +minutieuses précautions pour la dissimuler, car, n'ayant pas encore<a name="page_165" id="page_165"></a> +poussé loin ses explorations, il ignorait si la contrée ne renfermait +pas des ennemis plus dangereux que les hyènes et les lions eux-mêmes.</p> + +<p>Tandis que l'on observait les couaggas, un d'eux se distingua par +une manœuvre singulière. Il broutait paisiblement, lorsqu'il s'approcha +d'un buisson qui croissait isolément dans la plaine. Tout à +coup les chasseurs le virent faire un bond en avant, et du milieu des +broussailles sortit aussitôt une hyène rayée. Au lieu de faire face à +son adversaire, elle poussa un hurlement d'alarme, et s'enfuit de +toute la vitesse de ses jambes. De la part d'un animal aussi fort et +aussi féroce, cette conduite remplit les chasseurs d'étonnement et +d'indignation.</p> + +<p>L'hyène se dirigeait vers un massif d'arbres, mais elle n'eut pas +le temps d'y arriver. Le couagga la serrait de près, en poussant ce +cri de couaag, auquel il doit son nom. Les sabots de ses pieds de +devant tombèrent sur le dos de l'hyène; en même temps il saisit +entre ses dents le cou de la bête carnassière, et le serra comme +dans un étau.</p> + +<p>Les spectateurs s'attendaient à voir l'hyène se débarrasser de cette +étreinte, mais ils se trompaient. Ce fut en vain qu'elle se débattit. +Le couagga la secouait avec ses fortes mâchoires et la foulait avec +ses sabots. Bientôt elle cessa de crier, et son cadavre mutilé fut abandonné +sur la plaine. On serait tenté de croire que cet incident fit +sentir à nos chasseurs la nécessité d'être prudent avec le couagga. +Un animal doué par la nature de dents aussi formidable ne paraissait +nullement disposé à supporter le mors et la bride. Mais il est +bon de savoir que le couagga a pour l'hyène une singulière antipathie. +Il entre en fureur à la vue d'un seul de ces animaux, ce qui +ne l'empêche pas de se conduire tout différemment à l'égard de +l'homme. Au reste, dans cette circonstance, le solipède l'emporte sur +le carnassier, sur lequel il exerce une sorte de domination. Quelques +fermiers des frontières du Cap ont tiré parti de ces faits, et pour +éloigner les hyènes de leurs troupeaux, ils y joignent un certain +nombre de couaggas, qui remplissent le rôle de gardiens et de protecteurs.<a name="page_166" id="page_166"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XXXIX" id="CHAPITRE_XXXIX"></a>CHAPITRE XXXIX.</h3> + +<h4>LE PIÈGE</h4> + +<p>Malgré la curiosité que lui inspiraient les couaggas, Von Bloom +se leva avec tant de brusquerie qu'il attira sur lui l'attention de ses +compagnons. Il venait d'être frappé d'une idée subite; c'était qu'il +fallait travailler immédiatement à creuser la fosse.</p> + +<p>Le soleil allait se coucher dans une demi-heure, et l'on pouvait +supposer qu'il était inutile de se presser; mais le porte drapeau +se chargea de prouver à ses coadjuteurs qu'il y avait péril en +la demeure.</p> + +<p>—Si nous ne commençons dès à présent, dit-il, et si nous ne +travaillons une partie de la nuit, nous n'arriverons jamais à temps. +Ce n'est pas une petite affaire que d'ouvrir une fosse assez grande +pour contenir à la fois une demi-douzaine de couaggas. Il faut enlever +la terre à mesure que nous la retirerons, couper des perches et +des branches, et les disposer de manière à couvrir le trou. Tout cela +doit être fait avant le retour du troupeau, sous peine d'échouer +dans notre entreprise. S'il reparaît avant que nous ayons enlevé +jusqu'aux moindres traces de notre travail, il s'éloignera sans entrer +dans l'eau, et ne nous rendra peut-être plus de visites.</p> + +<p>Hans, Hendrik et Swartboy reconnurent la justesse de ces considérations, +et tous descendirent du nwana pour se mettre à l'ouvrage. +Ils avaient deux bonnes bêches, une pelle, une pioche et +deux paniers pour transporter les déblais. Il eût été difficile d'achever +l'opération en temps utile, s'il avait fallu charroyer la terre +au loin, mais par bonheur le lit du ruisseau était voisin, et on pouvait +l'y jeter sans dérangement.</p> + +<p>Après avoir tracé les contours de la fosse, Von Bloom et Hendrik +prirent chacun une bêche; le sol était assez meuble pour qu'on pût +se dispenser d'avoir recours à la pioche.<a name="page_167" id="page_167"></a></p> + +<p>Swartboy, armé de la pelle, remplit les paniers aussi vite que +Hans et Totty pouvaient les vider. Gertrude et le petit Jan avaient +un troisième panier, et ils allégèrent efficacement la tâche.</p> + +<p>Le travail se poursuivit avec activité jusqu'à minuit, à la clarté +de la lune, et quand il fut interrompu, le fermier et Hendrik étaient +enterrés jusqu'au cou. Ils étaient désormais sûrs d'achever la fosse +le lendemain. Ils quittèrent leurs outils, et après avoir accompli +leurs ablutions dans l'eau pure du lac, ils allèrent se livrer au +repos.</p> + +<p>Dès la pointe du jour ils se remirent à l'œuvre avec une activité +d'abeilles. Au moment du déjeuner, Von Bloom, en se dressant sur +la pointe des pieds pouvait à peine arriver au niveau du sol, et la +tête laineuse de Swartboy était presque à deux pieds au-dessous.</p> + +<p>Après le déjeuner, les travailleurs recommencèrent à creuser et à +déblayer jusqu'à ce que le trou leur parût d'une profondeur suffisante. +Il était impossible à un couagga de s'en tirer, et une antilope +springbok aurait pu tout au plus en sortir en sautant.</p> + +<p>On étendit sur la fosse des perches et des broussailles, qu'on recouvrit +ensuite d'herbes et de roseaux, ainsi que les alentours. Le +plus judicieux animal eût été trompé, tant la trappe avait été habilement +dissimulée, et un renard même y serait tombé avant de l'avoir +découverte.</p> + +<p>Il ne restait plus qu'à dîner en attendant l'arrivée des couaggas. +Le repas fut gai, malgré l'excessive fatigue qu'avaient supportée +les travailleurs. La perspective d'une belle capture les mettait tous +en belle humeur, et chacun formait des conjectures sur le succès.</p> + +<p>—Nous prendrons au moins trois couaggas, dit Von Bloom.</p> + +<p>—Nous en prendrons le double, s'écria Swartboy.</p> + +<p>—Je ne vois pas, dit le petit Jan, pourquoi la fosse ne serait +pas remplie.</p> + +<p>—Elle le sera, ajouta Hendrik; nous pousserons les couaggas +dedans, et je ne vois pas comment ils nous échapperaient.</p> + +<p>En effet, le succès paraissait infaillible. La fosse était assez large +pour empêcher les animaux de sauter par-dessus, et elle occupait +toute la largeur du sentier; de sorte qu'ils ne pouvaient l'éviter, +et que la disposition du terrain les y conduisait fatalement.</p> + +<p>A la vérité, s'ils étaient abandonnés à eux-mêmes et libres de<a name="page_168" id="page_168"></a> +marcher à la file, suivant leur habitude, on pouvait ne prendre +que le chef du troupeau. Il était certain qu'en le voyant tomber, ses +compagnons feraient volte-face; mais les chasseurs comptaient, +dans un moment donné, répandre la terreur au milieu du troupeau, +et forcer les couaggas à se précipiter dans la fosse.</p> + +<p>Ils n'avaient besoin que de quatre montures, mais ils n'eussent +pas été fâchés d'avoir du choix.</p> + +<p>On avait dîné plus tard qu'à l'ordinaire, et l'heure approchait +où le troupeau venait se désaltérer dans le lac. On laissa libre la +route par laquelle il arrivait. Hans, Hendrik et Swartboy se placèrent +en embuscade aux environs, à quelque distance les uns des +autres. Dans les positions qu'ils occupaient, il leur suffisait de sortir +des taillis où ils étaient cachés pour pousser le troupeau du côté +de la fosse. Afin de régulariser leurs mouvements, Von Bloom resta +dans l'arbre sur la plate-forme. Il devait les avertir de l'approche des +couaggas, et donner le signal de l'action en tirant un coup de +fusil à poudre. Hans et Hendrik avaient l'ordre de tirer à leur +tour en se montrant, et de produire ainsi la panique désirée.</p> + +<p>Ce plan était admirablement conçu.</p> + +<p>Aussitôt que le troupeau apparut dans la plaine, Von Bloom dit +à voix basse:</p> + +<p>—Voici les couaggas!</p> + +<p>Les innocentes bêtes défilèrent dans la gorge, s'éparpillèrent dans +l'eau, et commencèrent leur mouvement de retraite par le sentier +que traversait la trappe.</p> + +<p>Le chef grimpa sur la berge; mais il s'arrêta en hennissant quand +il vit les roseaux et l'herbe fraîche qui jonchaient le sol.</p> + +<p>Il avait envie de rebrousser chemin.</p> + +<p>En ce moment retentit la bruyante détonation du roer. Deux +autres explosions y répondirent à droite et à gauche, comme des +échos affaiblis, tandis que sur un autre point Swartboy faisait entendre +des cris formidables. En jetant un regard en arrière, les +couaggas se crurent entourés d'ennemis; mais une route leur était +ouverte: c'était celle qu'ils avaient coutume de prendre, et le troupeau +s'y engagea. On entendit le craquement des perches, le piétinement +des sabots, le bruit sourd des corps qui tombaient et le +hennissement des victimes effarées. Quelques couaggas sautèrent,<a name="page_169" id="page_169"></a> +comme pour franchir la fosse; d'autres se dressèrent sur leurs +pieds de derrière, et tournèrent sur eux-mêmes pour entrer dans +le lac; d'autres encore s'échappèrent à travers les broussailles; mais +le gros du troupeau revint sur ses pas, se remit à l'eau, et s'enfuit +par la gorge. Au bout de quelques minutes tous avaient disparu. +Les enfants croyaient qu'aucun n'avait été pris; mais, de la position +qu'il occupait dans le nwana, Von Bloom apercevait des têtes +qui s'allongeaient en dehors de la fosse. On n'y trouva pas moins de +huit couaggas, deux fois plus qu'il n'en fallait pour monter tous +les chasseurs.</p> + +<p>Au bout de moins de deux semaines, quatre couaggas avaient été +rompus à la selle et obéissaient aussi bien que des chevaux. Ils +avaient eu beau ruer, caracoler, jeter leur cavaliers par terre; le +Bosjesman et Hendrik étaient d'habiles écuyers, qui triomphèrent +promptement de leur résistance.</p> + +<p>La première fois que ces animaux furent employés à la chasse de +l'éléphant, ils rendirent précisément le service qu'on attendait +d'eux. Comme de coutume, l'éléphant prit sa course après avoir +essuyé un premier coup de feu; mais les chasseurs, montés sur +leurs couaggas, ne le perdirent pas de vue. Dès qu'il s'aperçut +que ses jambes étaient inutiles, il fut aux abois et dédaigna de fuir +les chasseurs. Ils purent réitérer leurs décharges, et un coup mortel +finit par étendre sur le sol son corps gigantesque.</p> + +<p>—Mon étoile reparaît! s'écria Von Bloom enthousiasmé. Mes +espérances ne seront plus déçues. Je serai riche! En quelques années, +je referai ma fortune; je serai à même d'élever une pyramide +d'ivoire.<a name="page_170" id="page_170"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XL" id="CHAPITRE_XL"></a>CHAPITRE XL.</h3> + +<h4>L'ÉLAN</h4> + +<p>Hendrik était le meilleur chasseur de toute la famille. C'était lui +qui fournissait habituellement le garde-manger. Les jours où l'on +ne chassait pas l'éléphant, il s'en allait seul à la poursuite des +antilopes, dont la chair était la principale nourriture des habitants +du nwana. Grâce à son adresse, la table était toujours abondamment +pourvue.</p> + +<p>L'Afrique est la patrie des antilopes; on en compte, dans le monde +entier, pas moins de soixante-dix espèces différentes; plus de cinquante +sont africaines, et trente au moins appartiennent au sud +de l'Afrique, c'est-à-dire à cette partie du continent comprise entre +le cap de Bonne-Espérance et le tropique du Capricorne.</p> + +<p>Il faudrait un volume pour faire une monographie des antilopes; +aussi dois-je me contenter de dire que la plupart se trouvent +en Afrique; qu'il en existe plusieurs espèces en Asie, et une seule +en Amérique, le prong-horn; en Europe il y en a deux, dont une, +le chamois des Alpes, pourrait être mise au rang des chèvres.</p> + +<p>Je remarquerai en outre que les soixante-dix espèces d'animaux +groupés dans le genre antilope diffèrent considérablement les unes +des autres par la forme, la couleur, le pelage et les habitudes. Rien +de plus arbitraire que la classification qui les réunit. Les unes, +comme le chamois, se rapprochent des chèvres; d'autres ressemblent +aux daims, aux bœufs ou aux bisons; et quelques espèces +possèdent tous les caractères du mouton sauvage.</p> + +<p>Toutefois, en général, les antilopes tiennent plutôt des daims +que de tous autres animaux, et plusieurs espèces sont vulgairement +connues sous la dénomination de daims. Il en est qui ont +moins d'analogie avec leurs congénères qu'avec certaines espèces +de daims. Seulement ces derniers ont des cornes osseuses qu'ils perdent<a name="page_171" id="page_171"></a> +annuellement, tandis que les antilopes conservent les leurs, +qui sont de corne véritable et persistante.</p> + +<p>Les antilopes ont des mœurs qui varient à l'infini, suivant les +espèces. Elles habitent tantôt les vastes plaines, tantôt les forêts +profondes. Elles errent tantôt sur le bord des rivières, tantôt sur les +rochers escarpés ou dans les ravins desséchés des montagnes. Les +unes brouttent l'herbe, les autres se nourrissent des feuilles et des +pousses tendres des arbres. En somme, les antilopes ont des prédilections +si diverses qu'on en trouve partout, quels que soient le climat, +la végétation, les sites du pays. Le désert même a ses antilopes, +qui préfèrent ses plaines arides aux vallées les plus verdoyantes +et les plus fertiles.</p> + +<p>L'élan ou caana (<i>antilope oreas</i>) est le plus grand de ce genre, +puisque sa taille égale celle d'un fort cheval. Il est lourd et a le +pas médiocrement rapide; un chasseur monté l'atteint sans efforts. +Les proportions générales de l'élan ont quelque rapport avec celles +du bœuf, mais ses cornes sont droites; elles partent en ligne +verticale du sommet de la tête, et divergent légèrement l'une de +l'autre; elles ont deux pieds de longueur, et même plus chez les +femelles, et sont entourées d'un anneau qui monte en spirale jusqu'à +la pointe.</p> + +<p>Les yeux de l'élan caana, comme ceux de la plupart des antilopes, +sont grands, humides et doux. Malgré sa force et ses dimensions, +il est du naturel le plus inoffensif, et ne se résigne à combattre +que lorsqu'on l'y force absolument. Sa couleur est un brun-foncé +teinté de roux, ou, chez certains individus, un gris-cendré +mélangé d'ocre-jaune.</p> + +<p>L'élan est une des antilopes qui paraissent pouvoir se passer +d'eau. On le trouve dans les plaines désertes, loin de toute rivière +et l'on dirait même qu'il affectionne les solitudes desséchées, à cause +de la sécurité qu'il y trouve. Cependant il habite aussi les régions +fertiles et boisées; il vit en troupes nombreuses, mais les deux +sexes paissent séparément, par groupes de dix à cent individus.</p> + +<p>La chair de l'élan est excessivement estimée; elle ne le cède en +délicatesse ni à celle de l'antilope, ni à celle des animaux de race +bovine; elle a le goût du bœuf tendre avec un arrière-goût de venaison. +On fait sécher les muscles des cuisses qui, préparés de la<a name="page_172" id="page_172"></a> +sorte, prennent la qualification de langues de cuisse, et sont regardés +comme le morceau le plus savoureux.</p> + +<p>Bien entendu que les chasseurs poursuivent l'élan avec activité. +Comme il est toujours très-gras et qu'il ne court pas vite, on arrive +aisément à le tuer, à l'écorcher et à le dépecer. C'est une chasse +qui offre peu d'attraits; seulement on ne trouve pas souvent l'occasion +de la faire.</p> + +<p>La facilité avec laquelle on prend ces antilopes si recherchées en +a diminué le nombre, et ce n'est que dans les districts éloignés +qu'en en rencontre encore des troupeaux.</p> + +<p>Depuis l'arrivée de la famille Von Bloom au cap, on avait remarqué +des traces d'élans sans en voir un seul. Hendrik, pour plusieurs +raisons, désirait tuer un de ces animaux. La première, c'était +qu'il n'en avait jamais tiré; la seconde, qu'il appréciait +les qualités de la viande qui couvre en abondance les côtes du +caana.</p> + +<p>Ce fut donc avec une vive satisfaction qu'un matin Hendrik +apprit qu'on avait vu un troupeau d'élans sur le plateau que bordaient +les rochers voisins. Swartboy, qui avait fait une excursion +sur les collines, apporta au camp cette heureuse nouvelle. Sans +perdre de temps le jeune homme monta sur son couagga, et partit +armé de sa bonne carabine.</p> + +<p>A peu de distance du camp s'ouvrait dans les hauteurs un ravin +qui conduisait au plateau. C'était la route que prenaient les zèbres, +les couaggas, et autres habitants des plaines arides, quand ils +descendaient au lac.</p> + +<p>Hendrik gravit l'escarpement, et, lorsqu'il parvint à la cime, il +aperçut immédiatement, à un mille de distance environ, un troupeau +composé de sept élans mâles.</p> + +<p>La végétation du plateau n'aurait pu abriter même un renard; +elle ne consistait que dans quelques aloès épars, quelques euphorbes +et quelques touffes de gazon brûlées par le soleil.</p> + +<p>Hendrik reconnut aussitôt qu'il lui était impossible de se rapprocher +assez des élans pour les tirer.</p> + +<p>Quoique n'ayant jamais chassé cette espèce d'antilope, il en connaissait +les habitudes: il savait qu'elle courait mal, qu'un vieux +cheval pouvait la distancer, et qu'à plus forte raison elle serait<a name="page_173" id="page_173"></a> +vaincue par son couagga, le plus agile des quatre qui avaient été +domptés.</p> + +<p>Il s'agissait, en conséquence, de lancer des élans dans de bonnes +conditions. Il fallait éviter de les alarmer de trop loin et de leur +laisser trop d'avance. En chasseur prudent, Hendrik fit un long détour +de manière à mettre le troupeau entre lui et les rochers. Pour +n'être pas aperçu, il eut soin de se courber sur sa selle, si bien que +sa poitrine touchait presque le garrot de sa monture. Il supposait, +avec quelque vraisemblance, que les élans ignorant à quelle espèce +d'animal ils avaient affaire, regarderaient longtemps le couagga +monté avec plus de curiosité que d'inquiétude.</p> + +<p>Les élans se laissèrent approcher à la distance de cinq cents pas +avant de prendre leur lourd et indolent galop. Alors Hendrik se +releva, donna de l'éperon à son couagga et se mit à la poursuite du +troupeau.</p> + +<p>Comme il l'avait prévu, les élans s'enfuirent vers les rochers, non +dans la direction de la passe, mais du côté où les collines étaient +à pic. Parvenus au bord du précipice, ils furent forcés de retourner +en arrière, et suivirent une route qui traversait celle qu'ils +avaient prise d'abord. Cette marche donnait l'avantage à Hendrik, +qui dirigea diagonalement son couagga.</p> + +<p>Il avait l'intention d'isoler un des élans et de laisser les autres +galopper tant qu'ils voudraient.</p> + +<p>Il ne tarda pas à réaliser son projet. Le plus gros du troupeau +s'écarta de ses compagnons, comme s'il eût pensé qu'il avait plus +de chance de salut en les abandonnant; mais il avait compté sans +Hendrik, qui fut une seconde après à ses trousses.</p> + +<p>Le chasseur et sa proie parcoururent rapidement un mille à +travers la plaine. Peu à peu la robe de l'élan passa du brun roux +au bleu plombé; la salive tomba de ses lèvres en abondance, l'écume +inonda sa large poitrine, et des larmes roulèrent dans ses yeux +globuleux.</p> + +<p>Il était aux abois.</p> + +<p>Au bout de quelques minutes, le couagga avait rejoint l'énorme +antilope, qui, renonçant à courir, s'arrêtait dans son désespoir +pour faire face à l'ennemi.</p> + +<p>Hendrik avait la main à sa carabine. Vous pensez sans doute<a name="page_174" id="page_174"></a> +qu'il l'épaula, fit feu et abattit l'élan; vous vous trompez. Hendrik +était un vrai chasseur, économe de ses ressources. Il n'avait pas +besoin de tuer le caana sur place, il savait que sa proie était en +son pouvoir, et qu'il la chasserait devant lui comme un domestique. +S'il avait pris le parti d'envoyer une balle à l'élan, il aurait fallu +chercher du renfort au camp pour le dépecer et en emporter les +morceaux, au risque de le retrouver à moitié dévoré par les hyènes.</p> + +<p>Au lieu de tirer, il força l'élan à se retourner, et le poussa devant +lui dans la direction de la passe.<a name="page_175" id="page_175"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XLI" id="CHAPITRE_XLI"></a>CHAPITRE XLI.</h3> + +<h4>LE COUAGGA EMPORTÉ</h4> + +<p>A bout de ses forces, l'animal était incapable de résistance. De +temps en temps il essayait de revenir sur ses pas; mais à l'aspect +menaçant du chasseur, il reprenait passivement la route du camp.</p> + +<p>Hendrik s'applaudissait de son succès. Il jouissait d'avance de +la surprise qu'il allait causer en paraissant avec l'élan. Celui-ci +était déjà entré dans la gorge où Hendrik et son couagga se disposaient +à le suivre.</p> + +<p>En ce moment un grand bruit de pas se fit entendre au pied des +hauteurs.</p> + +<p>Hendrik éperonna sa monture, afin d'atteindre le bord du précipice +et de regarder d'où venait ce bruit. Avant qu'il eût eu le temps +d'arriver, il vit avec étonnement l'élan regagner le plateau en galopant +avec une nouvelle ardeur; évidemment le fugitif avait été +effrayé, et il aimait mieux faire face à son ancien adversaire que +d'en affronter un nouveau.</p> + +<p>Hendrik ne fit pas grande attention à l'élan, qu'il pouvait +toujours forcer à loisir. Il tenait d'abord à savoir pourquoi l'antilope +avait rétrogradé: il hâta donc le pas sans hésitation.</p> + +<p>Le piétinement des sabots qui retentissait dans la passe lui prouvait +qu'il n'avait affaire qu'à des ruminants, et qu'il n'était pas +exposé à rencontrer un lion.</p> + +<p>Dès qu'il fut à l'entrée de la passe, il jeta les yeux au-dessous +de lui, et reconnut un troupeau de couaggas qui revenait de l'abreuvoir. +Il en fut contrarié, car ces animaux pouvaient le gêner +dans la poursuite de l'élan, et dans son premier accès de dépit, il fut +tenté de faire feu dessus; mais c'eût été gaspiller ses munitions en +pure perte. Il préféra se remettre à la poursuite de la bête qu'il +avait forcé, et dont la peur avait ranimé l'énergie.<a name="page_176" id="page_176"></a></p> + +<p>Les couaggas sortirent un à un du défilé, au nombre d'environ +cinquante. A l'aspect du cavalier, chacun tressaillit d'effroi et fit +un écart, jusqu'à ce que le troupeau s'étendit en longue ligne sur +le plateau; en des circonstances ordinaires, Hendrik n'y aurait +pas fait attention. Maintes fois le couagga perçant de ces animaux +avait retenti à ses oreilles; mais il ne put s'empêcher de remarquer +que quatre d'entre eux avaient la queue coupée. Il reconnut ceux +qui avaient été relâchés après être tombés dans la fosse, et auxquels +Swartboy, par des raisons particulières, avait fait subir cette +mutilation. C'était le troupeau qui venait habituellement au lac, +et qui n'avait pas reparu depuis le jour où il avait été si mal +accueilli.</p> + +<p>On conçoit qu'Hendrik regardait les couaggas avec une certaine +curiosité. L'effroi qu'il leur inspirait, la tournure comique de ceux +qui avait la queue coupée, le disposèrent à l'hilarité, et il se mit à +rire en se mettant à la poursuite du caana.</p> + +<p>Le couaggas prirent le même chemin.</p> + +<p>—Je n'aurai jamais, se dit Hendrik, une meilleure occasion de +décider un point jusqu'à présent contesté: Un couagga monté peut-il +rivaliser de vitesse avec un couagga libre? voilà la question. Je +suis curieux de voir si le mien luttera sans désavantage contre ses +anciens compagnons.</p> + +<p>L'élan tenait la tête; les couaggas couraient après lui, et +Hendrik venait à l'arrière-garde. Il n'avait pas besoin de jouer +de l'éperon; son noble coursier semblait comprendre qu'il s'agissait +de soutenir sa réputation, et il gagnait du terrain à chaque instant.</p> + +<p>Le pesant caana fut promptement dépassé. Il s'arrêta, mais les +couaggas continuèrent la course, suivis par celui de Hendrik. Au +bout de cinq minutes ils avaient laissé l'élan à un mille en arrière, +et ils ne s'arrêtaient pas.</p> + +<p>Quelle était l'intention de Hendrik? Voulait-il renoncer à sa +proie? Etait-il jaloux de la supériorité de sa monture? Avait-il +résolu qu'elle remporterait le prix de cette course étrange? C'est ce +qu'aurait pu penser quiconque en eût été témoin; mais les apparences +étaient trompeuses, et la conduite du chasseur avait des motifs +tout différents.</p> + +<p>En voyant l'élan s'arrêter, il avait cherché à s'arrêter aussi, et<a name="page_177" id="page_177"></a> +avait tiré fortement la bride; mais son couagga, au lieu d'obéir, +avait couché les oreilles et galopé avec une nouvelle ardeur.</p> + +<p>Hendrik essaya de le détourner, et tira sur la rêne droite, mais +avec tant de force que l'anneau rouillé se brisa. Le mors glissa entre +les mâchoires de l'animal, la secousse fit tomber la têtière, et le +couagga se trouva complètement débridé! Il était libre d'aller où +bon lui semblerait, et naturellement il désirait aller rejoindre ses +anciens camarades, qu'il avait reconnus, comme l'attestaient ses +hennissements.</p> + +<p>D'abord Hendrik regarda la rupture de son mors comme un +accident sans importance; c'était un des meilleurs cavaliers du +Cap, et il n'avait pas besoin de bride pour conserver son assiette.</p> + +<p>—Le couagga, pensa-t-il, ne tardera pas à s'arrêter; j'aurai +le temps de réparer le mors et de rajuster la bride. Cependant +il commença à s'inquiéter en voyant sa monture aller du même +train et le troupeau courir devant lui sans manifester la moindre +intention de s'arrêter. C'était la terreur qui poussait les couaggas +en avant. Leur camarade les avait reconnus, mais ils n'avaient +pas reconnu leur camarade. Avec son accroutrement bizarre et +l'homme qu'il portait sur le dos, il leur faisait l'effet d'un monstre +terrible, altéré de sang et prêt à les dévorer; aussi tous montraient-ils +une agilité jusqu'alors sans exemple: si bien que le couagga +dompté, malgré son vif désir de s'en approcher et de leur expliquer +sa métamorphose, avait cessé de gagner du terrain. Il redoublait +pourtant d'efforts, car il était fatigué à l'excès de la civilisation +et de la chasse aux éléphants. Il aspirait sans doute à reprendre +la vie sauvage; il semblait penser qu'une fois qu'il se trouverait +au milieu des compagnons de sa jeunesse, ils se grouperaient +autour de lui et l'aideraient à se débarrasser de l'importun bipède +qui se cramponnait à son épine dorsale. Il était si près d'eux, +que leurs ruades lui envoyaient à la tête de la poussière et des +cailloux; toutes les fois qu'il pouvait prendre haleine, il faisait +entendre son couagga d'un ton suppliant, mais il n'était pas écouté.</p> + +<p>Cependant que faisait Hendrik? Rien. Il ne pouvait arrêter l'essor +impétueux de son coursier, il ne pouvait essayer de mettre pied à +terre sans être lancé sur des rochers. Tout ce dont il était capable, +c'était de se tenir en selle.<a name="page_178" id="page_178"></a></p> + +<p>Que pensait-il? D'abord il n'avait pas vu le danger. Quand il +eut achevé son troisième mille, il commença à s'alarmer sérieusement; +et au bout du cinquième, il fut convaincu qu'il était embarqué dans +une périlleuse aventure.</p> + +<p>Les milles se succédèrent; et les couaggas galopaient toujours: +le troupeau était excité par la crainte de perdre sa liberté, et +l'animal dompté par le désir de reconquérir la sienne.</p> + +<p>Hendrik était en proie à de véritables angoisses. Où allait-il +être entraîné? Peut-être au milieu du désert, où il périrait de faim +et de soif! Déjà il était loin de la lisière de rochers, et il lui était +impossible d'en déterminer la direction; en supposant qu'il vînt à +s'arrêter, était-il sûr de retrouver son chemin?</p> + +<p>L'épouvante s'empara de lui.</p> + +<p>Que devait-il faire? sauter à bas de son couagga, au risque de +se rompre le cou.</p> + +<p>Dans tous les cas, il avait déjà perdu le caana; il avait la triste +certitude de perdre sa monture et sa selle. Quel sacrifice faisait-il +en les abandonnant? Sa vie était en danger, pour peu que sa situation +se prolongeât. Les couaggas pouvaient faire vingt milles, cinquante +milles sans s'arrêter; ils étaient infatigables; leur ardeur +ne se ralentissait point.</p> + +<p>—Allons, se dit-il, sautons! tâchons seulement de choisir un bon +endroit, afin de me faire le moins de mal possible.</p> + +<p>Tout à coup un moyen de salut s'offrit a lui; il se rappela qu'en +montant ce même couagga, il s'était servi avec avantage d'une œillère, +c'est-à-dire d'un morceau de cuir attaché sur les yeux de la +bête. L'effet en avait été si complet, que de rétive qu'elle était, elle +était devenue docile instantanément.</p> + +<p>Hendrik n'avait pas d'œillère. Quel objet pouvait lui en tenir +lieu? Son mouchoir? Il n'était pas assez épais. Sa veste? Bon! voilà +ce qu'il lui fallait.</p> + +<p>Sa carabine le gênait, il la laissa doucement tomber, en se promettant +de revenir la chercher.</p> + +<p>En un clin d'œil, Hendrik se dépouilla de sa veste; mais comment +la disposer pour aveugler le couagga? il craignait de la laisser +tomber.</p> + +<p>Prompt dans ses résolutions, l'adroit jeune homme passa une<a name="page_179" id="page_179"></a> +manche de chaque côté de la gorge de sa monture et les noua toutes +deux ensemble. La veste reposait ainsi sur la crinière de l'animal. +Le collet était près du garrot, et les pans portaient sur la partie la +plus étroite du cou.</p> + +<p>Hendrik se pencha en avant autant qu'il le put, et il étendit la +veste sur le cou du couagga. Lorsqu'il eut fait passer les pans par-dessus +les oreilles, il les laissa retomber sur les yeux.</p> + +<p>Ce ne fut pas sans peine que le cavalier, courbé comme il l'était, +parvint à conserver son assiette; car, dès que le couagga eut les +yeux couverts du morceau de drap, il s'arrêta aussi brusquement +que s'il eût été mortellement blessé. Toutefois il ne tomba pas, mais +il demeura immobile, les membres frémissants de terreur. Il avait +cessé de galoper.</p> + +<p>Hendrik sauta à terre; il ne craignait plus que le couagga, aveuglé +et vaincu, fît la moindre tentative pour s'échapper. Au bout de +quelques minutes, il avait remplacé l'anneau rompu par une forte +courroie, remis le mors entre les dents de l'animal, bandé solidement +la têtière, et il remontait en selle, sa veste sur le dos.</p> + +<p>Le couagga comprit que toute résistance était inutile. Ses anciens +compagnons avaient disparu à l'horizon, et avec eux s'en +allaient ses rêves de délivrance. Soumis désormais à son sort et +stimulé par l'éperon, il retourna tristement sur ses pas.</p> + +<p>Hendrik ignorait la route qu'il lui fallait prendre. Il suivit d'abord +la trace des couaggas jusqu'à l'endroit où il avait laissé tomber sa +carabine. Le soleil était trop bas pour lui servir de guide, et aucun +des rares buissons du désert n'avait assez d'importance pour jalonner +le chemin. Le voyageur égaré fut obligé de continuer à se +diriger d'après les empreintes du troupeau; il ne retrouva plus son +caana, mais il s'en consola quand il se vit avant la nuit dans la +passe qui menait à sa demeure. Bientôt après il était assis sur la +plate-forme du nwana et régalait un auditoire attentif du récit de +ses aventures.<a name="page_180" id="page_180"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XLII" id="CHAPITRE_XLII"></a>CHAPITRE XLII.</h3> + +<h4>LE PIÈGE A DÉTENTE</h4> + +<p>Quelques jours plus tard, Von Bloom eut à souffrir de l'importunité +des bêtes de proie, qu'attiraient les restes des antilopes et les +parfums de la cuisine. Les hyènes et les chacals rôdaient sans cesse +aux environs, et, rassemblés la nuit sous le grand arbre, ils faisaient +entendre pendant des heures entières leur horrible tintamarre. A la +vérité, personne ne les redoutait, puisqu'ils ne pouvaient atteindre +les enfants, paisiblement endormis dans leur domicile aérien; mais +leur présence n'en avait pas moins d'inconvénients. La viande, le +cuir, les lanières, qu'on avait le malheur de laisser en bas, étaient +infailliblement dévorés; des quartiers de venaison disparaissaient, +et la selle de Swartboy avait été mise hors de service. Enfin, les +hyènes étaient devenues un fléau si intolérable, qu'il était nécessaire +de trouver un moyen de les détruire.</p> + +<p>Elles n'étaient pas faciles à tirer. Prudentes pendant le jour, elles +se cachaient dans les grottes du coteau ou dans les trous creusés par +l'oryctérope. La nuit, elles avaient l'audace de pénétrer jusqu'au +centre du camp, mais l'obscurité empêchait de les ajuster, et les +chasseurs, qui connaissaient le prix de la poudre et du plomb, ne +risquaient un coup de fusil que lorsque leur patience était à bout.</p> + +<p>On essaya plusieurs genres de pièges, mais sans succès. Les hyènes +qui tombaient dans les fosses parvenaient à s'en échapper en +sautant, et si elles étaient prises dans des nœuds coulants, elles +s'en délivraient en coupant la corde avec leurs dents aiguës.</p> + +<p>Enfin le porte-drapeau eut recours à un procédé très en usage +parmi les boors de l'Afrique australe: le piège à détente. Ce mécanisme +consiste invariablement dans un fusil dont la détente est +mise en mouvement par une corde; mais il y a différentes manières +de l'établir. En général, on attache l'appât à la corde: en voulant<a name="page_181" id="page_181"></a> +s'en emparer, l'animal tend cette corde et fait partir le coup. Malheureusement +il n'arrive pas toujours qu'il soit placé en face du +canon, et tantôt il n'est que légèrement blessé, tantôt il n'est pas +même atteint.</p> + +<p>Le piège à détente adopté dans le sud de l'Afrique est mieux combiné, +et ses résultats sont plus certains. Il est rare que l'animal +assez imprudent pour tirer la détente ne soit pas tué sur place, ou +tellement maltraité qu'il va mourir à quelques pas plus loin.</p> + +<p>Ce fut ce dernier mode que choisit Von Bloom.</p> + +<p>Il avait remarqué près du camp trois jeunes arbres placés sur la +même ligne, à environ trois pieds de distance les uns des autres.</p> + +<p>Ces trois jeunes arbres faisaient son affaire. S'il ne les eût pas découverts, +il aurait été obligé de planter solidement en terre trois +pieux qui auraient également bien rempli ses intentions.</p> + +<p>On coupa ensuite des broussailles épineuses, et l'on en construisit +un kraal à la manière ordinaire, c'est-à-dire la cime des buissons +tournée en dehors. La grandeur de l'enceinte étant sans importance, +on ne se donna pas la peine d'y enfermer un vaste espace +de terrain.</p> + +<p>L'entrée fut placée entre deux des trois arbres, dont le troisième +fut laissé en dehors. Tout animal qui voulait pénétrer dans l'enclos +devait nécessairement prendre cette voie.</p> + +<p>Il s'agissait de régler la position du fusil.</p> + +<p>La crosse fut attachée solidement à l'arbre qu'on avait laissé en +dehors de l'enceinte, et le canon assujetti contre celui des deux +autres arbres qui en était le plus voisin.</p> + +<p>Dans cette situation, la bouche du canon se trouvait vis-à-vis de +l'arbre qui se dressait du côté opposé comme l'autre jambage de la +porte.</p> + +<p>L'appareil était à la hauteur voulue pour frapper au cœur l'hyène +qui se présenterait à l'ouverture.</p> + +<p>Il restait à arranger la corde.</p> + +<p>Un morceau de bois de plusieurs pouces de longueur fut fixé +transversalement dans la partie mince de la crosse, bien entendu +derrière la détente; on eut soin toutefois de lui laisser assez de jeu +pour qu'il pût servir de levier, comme on le désirait.<a name="page_182" id="page_182"></a></p> + +<p>Une corde, nouée à l'une des extrémités de ce bâton, se reliait à +la détente.</p> + +<p>De l'autre extrémité partait une seconde corde qui passait par les +capucines de la baguette, barrait l'entrée, et s'attachait à l'arbre +d'en face.</p> + +<p>La corde suivait la direction horizontale du canon; elle était tendue +presque roide. Pour peu qu'on pressât dessus, elle devait agir +sur le levier, tirer ainsi la détente, et provoquer l'explosion.</p> + +<p>On chargea le roer, on l'arma: puis l'on mit l'appât, ce qui n'était +pas difficile. Pour attirer les bêtes de proie, il suffisait de déposer +dans l'enclos une charogne ou un morceau de viande. Swartboy +jeta dans le kraal les entrailles d'une antilope fraîchement tuée, et +toute la famille alla tranquillement se coucher.</p> + +<p>A peine avaient-ils fermé les yeux qu'ils entendirent la bruyante +détonation du roer, suivie d'un cri étouffé.</p> + +<p>Le piège avait produit son effet.</p> + +<p>Les quatre chasseurs allumèrent une torche et coururent à l'entrée +du kraal, où ils trouvèrent le cadavre d'une énorme hyène tachetée. +Elle n'avait pas fait un pas après avoir reçu le coup fatal; +son agonie n'avait pas même été accompagnée de mouvements convulsifs, +tant la mort avait été instantanée; en appuyant sa poitrine +contre la corde, l'animal avait fait partir la détente, la balle +avait pénétré dans ses flancs, et lui avait traversé le cœur.</p> + +<p>Après avoir rechargé le roer, les chasseurs remontèrent dans leur +chambre à coucher. On serait tenté de croire qu'ils enlevèrent +l'hyène, dont le suicide pouvait être un avertissement pour ses camarades; +mais Swartboy se contenta de l'introduire dans le kraal +pour la joindre aux autres appâts. Eclairé sur le caractère des hyènes, +il savait que loin d'être épouvantées par le cadavre d'un être de +leur espèce, elles le dévorent aussi avidement que les restes d'une +antilope.</p> + +<p>Avant le jour, le grand fusil réveilla de nouveau les chasseurs. +Cette fois ils ne daignèrent pas se déranger; mais, dès que le soleil +se leva, ils visitèrent le piège, et y trouvèrent une seconde hyène, +dont la poitrine avait imprudemment pressé la fatale corde.</p> + +<p>Toutes les nuits, il continuèrent à faire la guerre aux hyènes, +transportant successivement leur kraal d'un lieu à un autre, et<a name="page_183" id="page_183"></a> +plantant des piquets quand ils ne trouvaient pas d'arbres convenablement +disposés. Les bêtes féroces finirent par être exterminées, +ou du moins elles devinrent si rares et si craintives, que leur présence +aux environs du camp cessa d'être gênante.</p> + +<p>Vers le même temps parurent d'autres visiteurs plus redoutables, +et dont il importait davantage de se débarrasser. C'était une famille +de lions.</p> + +<p>On avait déjà reconnu ses traces dans le voisinage; mais elle +avait longtemps hésité à s'approcher du camp. Au moment où l'on +était délivré des hyènes, les lions les remplaçaient, et ils faisaient +chaque soir retentir la plaine des plus terribles rugissements. +Toutefois ils ne répandaient pas autant d'épouvante qu'on aurait +pu le supposer. Les habitants du nwana savaient que, dans cet +arbre, ils étaient à l'abri des lions. S'ils avaient eu affaire à des +léopards, qui sont des grimpeurs de première force, ils auraient +été moins rassurés; mais il n'y avait pas de léopards dans le pays.</p> + +<p>C'était, toutefois, très-désagréable de ne pouvoir descendre dans +l'arbre après la chute du jour, et d'être régulièrement bloqué depuis +le coucher du soleil jusqu'à son lever. En outre, les lions pouvaient +trouver moyen de pénétrer dans les kraals où étaient enfermés la +vache et les couaggas, dont la perte eût été une calamité. On tenait +surtout à conserver la vieille Graaf, précieuse amie, qu'il eût été +impossible de remplacer.</p> + +<p>A ces causes, il fut résolu d'essayer contre les lions le genre de +piège qui avait si parfaitement réussi contre les hyènes.</p> + +<p>Dans l'un ou dans l'autre cas, la construction fut identique; +seulement on plaça le fusil plus haut, afin de le mettre au niveau +du cœur du lion. L'appât, au lieu d'être une charogne, était une +antilope fraîchement tuée.</p> + +<p>L'attente des chasseurs ne fut pas déçue. La première nuit, le +vieux lion pressa la corde fatale, et mordit la poussière. Le lendemain, +la lionne eût le même sort, et quelques jours après, un jeune +mâle adulte succomba. Il ne s'en présenta point d'autres à l'entrée +du kraal; mais, une semaine plus tard, Hendrik tua près du camp +un lionceau qui était sans doute le dernier de la famille, car on fut +délivré des lions pour longtemps.<a name="page_184" id="page_184"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XLIII" id="CHAPITRE_XLIII"></a>CHAPITRE XLIII.</h3> + +<h4>LES TISSERINS</h4> + +<p>Quand les bêtes féroces eurent été exterminées ou chassées du +camp, il fut permis aux enfants de se promener, sous la surveillance +de Totty, tandis que les quatre chasseurs allaient à la poursuite +de l'éléphant.</p> + +<p>Jan et Gertrude avaient pour instructions de ne point s'écarter +du nwana, et d'y monter dès qu'ils apercevraient un animal dangereux. +Avant la destruction des hyènes et des lions, ils avaient +l'habitude de rester perchés sur l'arbre pendant l'absence des chasseurs. +C'était un pénible emprisonnement; aussi leur joie fut grande +lorsque, sans crainte de danger, ils purent prendre leurs ébats dans +la prairie et le long du lac.</p> + +<p>Un jour que les chasseurs étaient en campagne, Gertrude s'était +aventurée seule au bord de l'eau. Elle n'avait pour compagne que +son antilope springbok, qui la suivait partout dans ses excursions. +Cette jolie bête avait acquis de nouvelles grâces en se développant; +ses grands yeux ronds avaient une expression douce et tendre, qui +rivalisait avec celle des yeux de sa petite maîtresse.</p> + +<p>Jan, assis au pied du nwana, s'occupait de mettre un barreau à +une cage. Totty faisait paître la vieille Graaf.</p> + +<p>Après avoir fait boire sa gazelle favorite et cueilli un bouquet +de lis bleus, Gertrude poursuivit tranquillement sa promenade.</p> + +<p>Dans la partie du rivage la plus éloignée du nwana se trouvait +une presqu'île en miniature, qu'on aurait pu d'un coup de bêche +convertir en îlot. Elle n'avait pas une perche carrée de superficie, +et l'isthme qui la réunissait à la terre n'avait pas trois pieds de +large. Cette presqu'île n'avait été d'abord qu'une grève; mais +elle avait fini par se couvrir de verdure, et sur sa pointe avait +poussé un saule pleureur dont les branches, garnies de longues<a name="page_185" id="page_185"></a> +feuilles argentées, touchaient à la surface de l'eau. Cette espèce +d'arbre s'appelle aussi saule de Babylone, parce que c'était à ses +rameaux que les Juifs en captivité suspendaient leurs harpes. Il +ombrage les rivières de l'Afrique australe aussi bien que ceux de +l'Assyrie. Souvent, au milieu de l'aride désert, le voyageur altéré +l'aperçoit au loin; il hâte le pas, sûr de trouver de l'eau, et s'il +est chrétien, il ne manque pas de se souvenir du poétique +passage de l'Ecriture où il est question du saule de Babylone.</p> + +<p>Celui qui croissait au bout de la petite péninsule offrait une +particularité remarquable. A chaque branche pendaient des objets +de la forme la plus fantastique: à la partie supérieure ils s'arrondissaient +en boule, puis ils s'allongeaient en un cylindre de moindre +diamètre, au bas duquel était une ouverture. On aurait pu les +comparer à ces matras de verre qu'on trouve dans le laboratoire +des chimistes.</p> + +<p>Ces objets, dont chacun avait douze ou quinze pouces de long, +étaient d'une couleur verdâtre, qui rivalisait avec celle des feuilles +du saule pleureur.</p> + +<p>En étaient-ce les fruits?</p> + +<p>Non, le saule pleureur ne porte pas de fruits de cette taille.</p> + +<p>C'étaient des nids d'oiseaux.</p> + +<p>Oui, c'étaient les nids d'une colonie de passereaux du genre <i>ploceus</i>, +mieux connus sous la dénomination de tisserins.</p> + +<p>Les tisserins doivent le nom qu'ils portent à l'art dont ils font +preuve dans la construction de leurs nids. Ils ne les bâtissent pas, +mais ils les tissent de la manière la plus ingénieuse avec des joncs, +de la paille, des feuilles, de la laine ou des brins d'herbe.</p> + +<p>N'allez pas supposer qu'il n'y ait qu'une seule classe de tisserins. +Il en existe en Afrique un grand nombre d'espèces, dont il serait +superflu de vous donner la nomenclature. Chacune d'elles donne +à son nid une forme particulière, en employant des matériaux +différents. Quelques-unes, telles que le tisserin à tête de loriot +(<i>ploceus icterocephalus</i>), tressent des tiges de plantes herbacées, +dont ils laissent le gros bout en dehors, ce qui donne au nid l'aspect +d'un hérisson suspendu. Les oiseaux d'une autre espèce analogue +bâtissent de semblables demeures avec de minces baguettes. +Le tisserin républicain (<i>loxia socia</i>) se réunit en associations, qui<a name="page_186" id="page_186"></a> +construisent et habitent en commun des nids à plusieurs compartiments. +L'entrée de ces nids est ménagée dans la surface inférieure. +Placés à la cime d'un arbre, ils ressemblent à une meule de foin +ou à un faisceau de chaumes.</p> + +<p>Les tisserins sont ordinairement granivores; mais quelques-uns +sont insectivores, et une espèce, le tisserin à bec rouge (<i>textor erythrorhynchus</i>) +est un parasite des bisons. C'est une erreur d'admettre, +sur la foi de certains ouvrages d'ornithologie, qu'ils n'habitent +que l'Afrique et l'ancien monde. Il y a en Amérique diverses +espèces de caciques et de loriots qui tissent des nids sur les arbres +de l'Orénoque ou des Amazones. Cependant le véritable type du +genre <i>ploceus</i> est le tisserin d'Afrique, et c'était une variété de ce +genre, le tisserin suspendu (<i>ploceus pensilis</i>), dont les habitations +se balançaient aux branches du saule pleureur.</p> + +<p>Il y avait en tout trente nids qui semblaient faire partie de +l'arbre. L'herbe au Bosjesman, avec laquelle ils étaient tissés, n'avait +pas encore perdu sa verdure, et on aurait pu les prendre +pour de grands fruits en forme de poires. De là vient sans doute +que d'anciens voyageurs ont prétendu que certains arbres d'Afrique +portaient des fruits qui renfermaient des oiseaux vivants ou +leurs œufs.</p> + +<p>La vue des tisserins et de leurs nids n'était pas nouvelle pour +Gertrude. Elle avait lié connaissance avec la colonie emplumée +qui s'était établie depuis quelque temps sur le saule pleureur. Souvent +elle ramassait des graines pour les porter aux oiseaux, qui, +devenus familiers, se perchaient sur ses blanches épaules ou folâtraient +dans les boucles de sa blonde chevelure.</p> + +<p>Elle s'amusait à écouter leur gazouillement, à suivre leurs amoureux +ébats sur les bords du lac, à les voir jouer entre les branches +ou se glisser dans les longs tunnels verticaux qui conduisaient à +leurs nids.</p> + +<p>En cheminant gaiement le long du lac, elle pensait à son antilope, +aux lis bleus, et ne s'occupait nullement des oiseaux, lorsqu'ils +attirèrent son attention par des mouvements inusités. Tout +à coup, sans cause apparente, ils se mirent à voltiger autour de +l'arbre avec les symptômes de la plus vive inquiétude.<a name="page_187" id="page_187"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XLIV" id="CHAPITRE_XLIV"></a>CHAPITRE XLIV.</h3> + +<h4>LE SERPENT CRACHEUR</h4> + +<p>—Qui peut troubler ainsi mes jolis oiseaux? se demanda Gertrude. +Je n'aperçois pas de faucon. Est-ce qu'ils se battent? Je me +charge de rétablir la paix.</p> + +<p>Elle hâta le pas et s'avança sur la péninsule. Le saule pleureur +était le seul arbre qui ornât cette langue de terre. Gertrude s'en +approcha, et chercha dans les branches ce qui pouvait causer l'alarme +des tisserins. Dès qu'elle parut, plusieurs d'entre eux volèrent +sur ses bras et sur ses épaules, mais non comme ils avaient +coutume de le faire quand ils venaient lui demander à manger. Ils +semblaient vouloir se placer sous sa protection.</p> + +<p>Ils devaient être effrayés par un ennemi; et pourtant il n'y avait +aux alentours aucun oiseau de proie. Pourquoi donc leur épouvante +semblait-elle augmenter à chaque instant?</p> + +<p>Enfin Gertrude aperçut un énorme serpent qui entourait de ses +replis une branche horizontale, et dont les écailles étincelaient au +soleil. Il venait de visiter les nids, et, après avoir tourné en spirale +autour de la branche, il descendait la tête en bas le long du tronc +de l'arbre.</p> + +<p>Gertrude eut à peine le temps de se retirer avant que la tête et +le cou du reptile se trouvassent en face du lieu qu'elle quittait. Si +elle y était restée, elle eût été inévitablement mordue, car ce serpent +ouvrit ses mâchoires et darda sa langue fourchue avec un +horrible sifflement. Il était évidemment furieux, tant parce qu'il +n'avait pu s'introduire dans leurs nids parce qu'il avait été frappé +à coups de bec par les oiseaux. Il balançait la tête d'un air menaçant, +et ses yeux lançaient des éclairs.</p> + +<p>Instinctivement Gertrude se plaça sur un des bords de la presqu'île, +aussi loin du reptile que l'eau pouvait le lui permettre. Elle<a name="page_188" id="page_188"></a> +supposa qu'il prendrait la direction de l'isthme, et craignait de se +trouver sur son passage. Ce pouvait être un serpent inoffensif; +néanmoins sa longueur et ses allures n'avaient rien de rassurant. +Gertrude ne pouvait le contempler sans trembler de tous ses membres, +et elle eût tremblé bien davantage si elle l'avait mieux connu. +C'était le naja noir ou serpent cracheur, le cobra africain, plus +dangereux que la couleuvre capelle des Indes, parce qu'il a plus +de vivacité dans ses mouvements.</p> + +<p>Le serpent, malgré son irritation, ne se détourna point pour +attaquer la petite fille. Il descendit de l'arbre et s'avança rapidement +vers l'isthme, comme pour se retirer dans les buissons qui croissaient +à quelque distance sur le continent.</p> + +<p>Gertrude commençait à se rassurer en voyant le naja s'allonger +sur l'herbe: mais soudain, arrivé à l'isthme, il s'arrêta et se roula +comme un cable. Au-dessus des replis de son corps se dressaient sa +tête hideuse et son cou, dont les écailles distendues avaient cette +forme de capuchon qui caractérise le cobra. Etonnée d'abord du +changement de tactique, Gertrude en découvrit bientôt la cause: +c'était l'approche de son antilope qui avait interrompu la retraite +du serpent. Au premier cri d'alarme que sa maîtresse avait poussé, +la jolie bête avait quitté son pâturage, et elle arrivait en bondissant. +Sa queue blanche était droite, et ses grands yeux bruns +avaient une expression de curiosité.</p> + +<p>Gertrude trembla pour sa favorite. Encore un bond, et ses pieds +allaient toucher le serpent; mais l'antilope l'avait aperçu; et par +un élan prodigieux elle avait sauté par-dessus.</p> + +<p>Une fois échappée au danger, la bonne bête accourut vers sa maîtresse +et sembla l'interroger du regard.</p> + +<p>Mais les cris de Gertrude avaient attiré un autre défenseur. Le +petit Jan descendait à pas précipités la pente qui menait au lac, et +se préparait à passer l'isthme, où le naja était roulé.<a name="page_189" id="page_189"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XLV" id="CHAPITRE_XLV"></a>CHAPITRE XLV.</h3> + +<h4>LE SECRÉTAIRE</h4> + +<p>Gertrude frémit d'effroi: le danger de son frère était imminent. +Ignorant ce qui se passait, il s'avançait en toute hâte et allait s'aventurer +dans l'étroit sentier que barrait le venimeux reptile. Il lui +était impossible de sauter de côté comme l'antilope, car Gertrude +avait remarqué que la tête du cobra s'était dressée à plusieurs +pieds de hauteur.</p> + +<p>Jan était perdu, et sa sœur, à laquelle la terreur était la parole, +ne pouvait que pousser des sons inarticulés en agitant les bras +avec égarement.</p> + +<p>Ses démonstrations, loin d'arrêter le petit Jan, lui inspiraient +une nouvelle ardeur. Il rattachait les cris de Gertrude à son premier +cri d'alarme, et en concluait que le danger n'avait pas cessé +pour elle. C'était sans doute, pensait-il, un serpent qui l'avait attaquée; +mais comme il ne pouvait la défendre de loin, il redoublait +de vitesse. Il fixait sur elle des yeux inquiets, de sorte qu'il n'avait +aucune chance de voir le serpent avant d'avoir marché +dessus.</p> + +<p>—Mon frère, mon frère, le serpent, le serpent! s'écria Gertrude +avec effort.</p> + +<p>Jan ne comprit pas le sens de ces mots. Il avait prévu qu'un +serpent attaquait sa sœur; et quoiqu'il ne le vît pas, il supposait +que le reptile devait être près d'elle.</p> + +<p>Il courut avec plus de vitesse que jamais. Encore quelques pas, +et le naja, qui allongeait le cou pour le recevoir, allait le percer de +ses crochets venimeux!</p> + +<p>Gertrude s'avança avec un cri de désespoir. Elle s'exposait pour +sauver son frère; elle espérait attirer le cobra de son côté.</p> + +<p>Jan et Gertrude étaient tous deux à la même distance du reptile:<a name="page_190" id="page_190"></a> +tous deux peut-être auraient été ses victimes; mais leur sauveur +était proche. Une ombre épaisse passa devant leurs yeux; de larges +ailes battirent l'air autour d'eux, et un gros oiseau qui semblait +vouloir s'abattre sur l'isthme, se releva verticalement par un brusque +effort.</p> + +<p>Gertrude jeta les yeux sur le sol, et n'y voyant plus le naja, elle +sauta au cou de son frère en criant:—Nous sommes sauvés, nous +sommes sauvés!</p> + +<p>Jan avait les idées un peu confuses. Il n'avait vu de serpent ni +à terre ni au bec de l'oiseau, qui l'avait adroitement saisi pour +l'emporter.</p> + +<p>—Comment, nous sommes sauvés? dit-il.</p> + +<p>—Oui, nous n'avons plus rien à craindre.</p> + +<p>—Mais le serpent, où est le serpent?</p> + +<p>Et en adressant cette question, Jan examinait Gertrude de la +tête aux pieds, comme s'il se fût attendu à voir un reptile enlacé +autour de quelque partie de son corps.</p> + +<p>—Le serpent! est-ce que vous ne l'avez pas vu? Il était ici à +nos pieds; mais, regardez, le voilà là-bas! le secrétaire est en train +de donné une leçon au coquin qui a voulu prendre mes jolis tisserins. +Courage, mon bon oiseau! bats-le bien.</p> + +<p>—Je comprends, dit Jan, c'est mon secrétaire qui nous a sauvés. +Comptez-sur lui, Gertrude, il fera sentir ses griffes au cobra. +Voyez comme il le traite! Encore un coup comme celui-là, et il ne +restera pas beaucoup de vie au serpent.</p> + +<p>En poussant de semblables exclamations, les deux enfants suivirent +avec intérêt la bataille du reptile et de l'oiseau.</p> + +<p>Cet oiseau est unique dans son genre. Il ressembla à une grue, et +comme les échassiers, il est monté sur de longues jambes, mais qui +sont entièrement couvertes de plumes. Par la tête et le bec il se +rapproche de l'aigle ou du vautour. Ses ailes, d'une envergure +considérable, sont armées d'éperons: sa queue est d'une longueur +démesurée, et les deux pennes sont plus longues que les autres +plumes. Il a le cou et tout le manteau d'un gris bleuâtre, la gorge +et la poitrine blanches, et des teintes roussâtres sur les ailes. Il +est surtout remarquable par sa huppe, composée de plumes noires, +qui se dressent sur son occiput et descendent derrière de cou presque<a name="page_191" id="page_191"></a> +jusqu'aux épaules. Cet ornement particulier a été comparé à la +plume que les anciens bureaucrates tenaient derrière l'oreille, avant +l'invention des plumes d'acier.</p> + +<p>C'est ce qui a fait donner à cet oiseau le nom de secrétaire. On +l'appelle aussi mangeur de serpent, <i>gypogéronas</i> ou vautour-grue, +faucon-serpentaire (<i>falco serpentarius</i>), enfin messager, à cause +de la roideur solennelle avec laquelle il marche dans la plaine.</p> + +<p>De toutes ces qualifications, celle de mangeur de serpents est +la plus convenable. A la vérité, le guago de l'Amérique du Sud et +plusieurs faucons et milans tuent et mangent des serpents; mais +le secrétaire est le seul qui leur fasse une guerre continuelle et s'en +repaisse presque exclusivement. Il se nourrit aussi de lézards, de +tortues et même de sauterelles; mais les serpents sont la base de +son alimentation, et pour s'en procurer, il risque sa vie dans plus +d'une terrible rencontre.</p> + +<p>On trouve le serpentaire dans le sud de l'Afrique, dans la Gambie +et aux îles Philippines. Celui qui habite cette dernière contrée +semble constituer une variété. Les plumes de sa huppe sont disposées +autrement que dans l'espèce africaine; les plus longues plumes +de sa queue ne sont pas celles du milieu, mais celles qui la +bordent, ce qui lui donne l'aspect d'une queue d'hirondelle. On +remarque aussi quelque légère différence entre le serpentaire de +l'Afrique australe et celui de la Gambie.</p> + +<p>Quoiqu'il en soit, le serpentaire forme une tribu distincte. Les +naturalistes ont cherché à le classer parmi les faucons, les aigles, +les vautours, les gallinacés, ou les échassiers; mais n'y pouvant +réussir, ils en ont fait un genre à part.</p> + +<p>Dans le sud de l'Afrique il hante les grandes plaines, les karoos +arides, qu'il parcourt pour chercher sa proie. Il vit solitaire ou par +couple et fait son nid dans les arbres épineux, ce qui en rend l'abord +difficile. Ce nid, qui a environ trois pieds de diamètre, est ordinairement +doublé de plumes et de duvet sur lesquels l'oiseau dépose +deux ou trois œufs à chaque couvée.</p> + +<p>Les serpentaires sont d'excellents coureurs et se servent plus fréquemment +de leurs pieds que de leurs ailes; ils sont défiants et +pleins de prudence; toutefois il n'est pas rare d'en voir dans les +fermes du Cap, où on les élève, parce qu'ils détruisent les serpents<a name="page_192" id="page_192"></a> +et les lézards. On les a introduits et naturalisés dans les Antilles +françaises pour y faire la guerre au dangereux serpent jaune (<i>trigonocephalus +lanceolatus</i>), fléau des plantations de ces îles.</p> + +<p>L'oiseau qui avait sauvé la vie de Jan et de Gertrude était un +serpentaire apprivoisé. Les chasseurs l'avaient trouvé blessé, peut-être +par un gros serpent, et l'avaient apporté comme un animal +curieux. Il se rétablit en peu de temps, mais il n'oublia pas les +soins dont il avait été l'objet. Après avoir recouvré l'usage de ses +ailes, il ne songea pas à quitter ses protecteurs, et quoiqu'il fît de +fréquentes excursions dans les plaines voisines, il revenait percher +sur le grand nwana. Jan l'avait pris en amitié et l'avait traité avec +une bienveillance dont il venait d'être récompensé.</p> + +<p>L'oiseau avait pris le reptile par le cou, ce qu'il n'aurait pas fait +aussi facilement, si l'attention du naja n'avait été détournée par les +enfants. Après l'avoir saisi, il s'envola à une hauteur de plusieurs +yards, ouvrit la bec et laissa tomber le serpent pour l'étourdir. +Afin de rendre la chute plus dangereuse, il l'aurait volontiers enlevé +plus haut, mais le naja l'en empêcha en essayant de l'enlacer dans +ses plis.</p> + +<p>Au moment où le reptile touchait la terre, et avant qu'il eût eu +le temps de se mettre en garde, le serpentaire fondit sur lui et +le frappa près du coup avec la patte. Cependant le naja ne fut +que légèrement blessé, se roula et se tint sur la défensive. Ses +yeux étincelaient de rage; sa gueule s'était élargie et laissait voir +ses terribles crochets. C'était un adversaire formidable et dont il +fallait s'approcher avec les plus grandes précautions.</p> + +<p>Le serpentaire hésita un moment; puis, se faisant un bouclier +avec une de ses ailes, il s'avança obliquement. Lorsqu'il fut assez +près, il tourna sur ses jambes comme sur un pivot, et donna un +coup de son autre aile sur la tête du cobra. Celui-ci cessa d'allonger +le cou, et profitant de son état de faiblesse, l'oiseau l'enleva +une seconde fois. Comme il n'avait plus à craindre d'être enlacé +par son antagoniste, il monta plus haut dans l'air et le laissa +tomber de nouveau.</p> + +<p>En arrivant à terre, le naja y resta étendu dans toute sa longueur. +Toutefois il n'était pas mort, et il se serait mis en cercle +pour se défendre, si le serpentaire ne l'avait frappé à plusieurs<a name="page_193" id="page_193"></a> +reprises avec ses larges pieds cornés. Il saisit enfin le moment où +la tête du reptile posait à plat sur le sol, et lui donna un coup +de bec si violent, que le crâne se fendit en deux. C'en était fait +du redoutable animal, dont le corps inerte et mou resta étendu +sur l'herbe.</p> + +<p>Jan et Gertrude battirent des mains et poussèrent de bruyantes +exclamations de joie. Sans daigner y prendre garde, le triomphateur +s'approcha de l'ennemi qu'il avait tué, et se mit tranquillement à +dîner.<a name="page_194" id="page_194"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XLVI" id="CHAPITRE_XLVI"></a>CHAPITRE XLVI.</h3> + +<h4>TOTTY ET LES CHACMAS</h4> + +<p>Von Bloom et sa famille étaient depuis plusieurs mois sans pain, +mais divers fruits ou racines leur en tenaient lieu. Ils avaient d'abord +les amandes de l'arachide souterraine (<i>arachis hypogea</i>) qui +croît dans toute l'Afrique méridionale et constitue la base de la +nourriture des indigènes. Ils avaient aussi les bulbes de plusieurs +espèces d'ixias et de mysembryanthèmes, entre autres la figue +hottentote (<i>mesembryanthemum edule</i>); le pain de Cafre, moëlle +d'une espèce de zamie; la châtaigne de Cafre, fruit du <i>brabeium +stellatum</i>; les énormes racines du pied d'éléphant (<i>testudinaria +elephantipes</i>); des oignons et de l'ail sauvages, enfin l'<i>aponegeton +distachys</i>, belle plante aquatique dont les tiges peuvent se manger +en guise d'asperges.</p> + +<p>Ces substances végétales se trouvaient dans les environs. Swartboy +qui, dans ses premières années, avait souvent été forcé de +vivre pendant des mois entiers de racines, excellait à les découvrir +et à les déterrer. La famille Von Bloom n'en manquait jamais; +mais elles ne remplaçaient pour elle l'aliment qui passe principalement +pour le soutien de la vie, quoiqu'il n'ait guère de droits à +cette qualification en Afrique, où tant d'hommes se nourrissent +exclusivement de la chair des animaux.</p> + +<p>Heureusement les privations de nos aventuriers étaient sur le +point de cesser; ils allaient avoir du pain. En déménageant le +vieux kraal, ils en avaient emporté un sac de maïs, reste de la +provision de l'année précédente. Il ne contenait pas un boisseau de +grain; mais c'était assez pour ensemencer un champ qui pouvait +produire plusieurs boisseaux s'il était cultivé convenablement.</p> + +<p>Peu de jours après l'installation de la famille dans le nwana, on +avait choisi, non loin de cet arbre, un terrain fertile, qu'on avait<a name="page_195" id="page_195"></a> +retourné à la bêche, faute de charrue, et l'on avait piqué les grains +en les espaçant convenablement.</p> + +<p>On avait sarclé et houé avec soin l'enclos. Un monticule de terre +meuble avait été élevé autour de chaque plante pour en nourrir +les racines et les protéger contre l'ardeur du soleil. On arrosait +même de temps en temps la plantation.</p> + +<p>Ces attentions, développant la richesse d'un sol vierge, avaient +produit de magnifiques résultats. Les tiges n'avaient pas moins de +douze pieds de haut, et les épis un pied de long. Ils étaient presque +mûrs, et le porte-drapeau comptait commencer la moisson dans +huit ou dix jours. Toute la famille se promettait de se régaler de +pain de maïs, de bouillie de maïs au lait, et de divers autres mêts +que préparerait Totty.</p> + +<p>Un incident imprévu faillit les priver non-seulement de leur +récolte, mais encore de leur estimable ménagère.</p> + +<p>Totty était sur la plate-forme, dans le grand nwana, et s'occupait +de soins domestiques, lorsque son attention fut attirée par des +bruits singuliers, qui partaient d'en bas. Elle écarta les branches +et eut devant les yeux un étrange spectacle. Une bande de deux +cents animaux descendait des hauteurs. Ils avaient la taille et l'extérieur +de grands chiens mal conformés; leur corps était couvert +de poils d'un brun verdâtre; ils avaient la face et les oreilles noires +et nues. Ils redressaient leurs longues queues, ou les agitaient +en sens divers, de la façon la plus bizarre.</p> + +<p>Totty ne fut nullement alarmée, car elle reconnut des babouins. +Ils appartenaient à l'espèce du babouin à tête de porc ou chacma +(<i>cynocephalus porcarius</i>), qu'on trouve dans presque toute l'Afrique +méridionale, où il habite les cavernes et les crevasses des montagnes.</p> + +<p>De toute la tribu des singes babouins, les cynocéphales sont les +plus repoussants; on éprouve un dégoût involontaire à l'aspect du +hideux mandrille, de l'hamadryas, ou même du chacma.</p> + +<p>Les babouins sont particuliers à l'Afrique et se divisent en six +espèces bien distinctes; le babouin commun de l'Afrique septentrionale, +le papion des côtes du sud et de l'ouest; l'hamadryas ou +tartarin d'Abyssinie; le mandrille et le drille de Guinée; enfin +le chacma du cap de Bonne-Espérance.<a name="page_196" id="page_196"></a></p> + +<p>Les habitudes de ces animaux sont aussi répugnantes que leurs +mœurs. Ils sont toutefois susceptibles d'éducation, mais ce sont de +dangereux animaux domestiques, qui, à la moindre provocation, +mordent la main qui les nourrit. Ils sont disposés à faire usage +de leurs longues dents canines, de leurs robustes mâchoires et de +leurs muscles puissants. Ils ne redoutent aucun chien et luttent +même avec avantage contre l'hyène et le léopard. Cependant, n'étant +point carnivores, ils mettent leur ennemi en pièces sans le +manger. Ils se nourrissent de fruit, et de racines bulbeuses, +qu'ils savent déterrer avec leurs ongles aigus. Quoiqu'ils n'attaquent +point l'homme, ce sont de redoutables adversaires lorsqu'ils +sont chassés et réduits aux abois.</p> + +<p>Les colons de l'Afrique australe racontent maintes histoires curieuses +sur les chacmas. On prétend qu'ils dévalisent parfois le +voyageur, lui enlèvent ses provisions, et les dévorent en se moquant +de lui. On dit encore qu'ils portent quelquefois un bâton pour se +soutenir dans leur marche, se défendre ou creuser la terre. Quand +un jeune chacma est parvenu à trouver une racine succulente, elle +lui est souvent ravie par un autre plus vieux et plus fort; mais si le +jeune chacma l'a déjà avalée, son aîné lui met la tête en bas et +le force à rendre gorge. Ces récits, qui circulent dans le pays des +boors, ne sont pas tous dénués de fondements, car il est certain +que les babouins ont une rare sagacité.</p> + +<p>Du haut de son observatoire, Totty aurait pu s'en convaincre, si +elle avait été disposée à faire des réflexions philosophiques sur +l'instinct plus ou moins développé des bêtes. Mais ce n'était pas +dans son caractère. Elle trouvait seulement plaisir à considérer les +manœuvres des babouins, et elle appela Jan et Gertrude pour leur +faire partager son divertissement.</p> + +<p>Le reste de la famille était à la chasse.</p> + +<p>Jan et Gertrude s'empressèrent de monter à l'échelle, et tous les +trois suivirent avec curiosité les mouvements des singuliers quadrumanes.</p> + +<p>La troupe marchait en bon ordre et d'après un plan qui semblait +avoir été préalablement ordonné. Sur les ailes couraient des éclaireurs; +à la tête de la colonne s'avançaient gravement des chefs +respectables par leur âge, et d'une taille plus élevée que celle de<a name="page_197" id="page_197"></a> +leurs compagnons. Il y avait des appels et des signaux convenus, +prononcés avec des modifications de ton et d'accent qui auraient pu +faire croire à une conversation régulière. Les femelles et les plus +jeunes occupaient le centre pour être mieux à l'abri du danger. +Les mères portaient leurs enfants sur le dos ou sur les épaules. Par +intervalles, une d'elles s'arrêtait pour allaiter son nourrisson, pour +lui lisser en même temps les poils; puis elle galopait afin de +rejoindre ses compagnes. On voyait des mères battre leurs petits +indociles. Quelquefois deux jeunes femelles se querellaient par +jalousie ou par d'autres motifs, et leurs discussions amenaient de +terribles criailleries, jusqu'à ce que la voix menaçante d'un des +chefs leur imposât silence.</p> + +<p>Les babouins traversèrent la plaine en criant, en jappant et en +aboyant, comme des singes seuls peuvent le faire.</p> + +<p>Où allaient-ils? on le sut bientôt. Jan, Gertrude et Totty les +virent avec douleur prendre la route du champ de maïs.</p> + +<p>Au bout de quelques minutes, le gros de la troupe était caché +entre les grandes tiges des plantes, qu'ils dépouillaient de leurs +grains précieux. Au dehors, des sentinelles échangeaient sans cesse +des signaux avec les maraudeurs. Depuis le champ jusqu'aux collines +étaient échelonnés des babouins, placés à égale distance les +uns des autres. La troupe, en traversant la plaine, les avait laissés +en arrière avec intention.</p> + +<p>En effet, lorsque le principal corps d'armée eut disparu dans le +champ, les longs épis enveloppés de leurs cosses, commencèrent à +pleuvoir du côté de cette ligne, comme s'ils eussent été lancés par +des mains humaines.</p> + +<p>Le babouin le plus rapproché du champ ramassait les épis, les +passait à son voisin, qui les transmettait au troisième, et ainsi de +suite. Grâce à l'organisation de cette chaîne, chaque tête de maïs, +peu de temps après avoir été enlevée à sa tige, était déposée dans +la caverne qui servait de magasin général aux babouins.</p> + +<p>Si l'opération avait continué, Von Bloom n'aurait eu qu'une triste +récolte. Les babouins jugeaient que le blé était suffisamment mûr, +et ils n'auraient pas tardé à engranger tous les épis.</p> + +<p>Totty comprit l'étendue de la perte à laquelle son maître était<a name="page_198" id="page_198"></a> +exposé, et sans calculer le danger, elle descendit à la hâte, n'ayant +pour arme qu'un manche à balai.</p> + +<p>Quand elle arriva au champ de maïs, les sentinelles grimacèrent, +jappèrent, et montrèrent leurs longues dents canines; mais, pour +prix de leur vigilance, ils ne reçurent que des coups vigoureusement +appliqués. Leurs cris plaintifs attirèrent leurs camarades; et +en quelques instants, la pauvre Hottentote se trouva au milieu d'un +cercle de chacmas irrités. Pour les empêcher de sauter sur elle, il +lui fallait faire un moulinet continuel avec son balai. Cependant, +cette arme légère, quoique maniée habilement, n'aurait pas longtemps +protégé l'héroïne, qui eût été mise en pièces, sans le retour +subit des chasseurs. Ils accoururent au galop, et une volée de +mousqueterie dispersa les hideux chacmas, qui regagnèrent en +hurlant leur caverne.</p> + +<p>Après cette aventure, le porte-drapeau veilla sur son maïs jusqu'à +la moisson. Elle se fit une semaine plus tard, et fut déposée en lieu de +sûreté, hors de la portée des oiseaux, des reptiles, des quadrupèdes +et des quadrumanes.<a name="page_199" id="page_199"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XLVII" id="CHAPITRE_XLVII"></a>CHAPITRE XLVII.</h3> + +<h4>LES CHIENS</h4> + +<p>Depuis qu'on avait dompté les couaggas, la chasse se continuait +avec succès. Chaque semaine on ajoutait une paire de défenses, +quelquefois même deux ou trois paires à la collection, qui formait +au pied du nwana, une petite pyramide d'ivoire.</p> + +<p>Néanmoins, Von Bloom n'était pas encore satisfait; il pensait qu'il +aurait obtenu des résultats plus décisifs s'il avait eu des chiens. +Les couaggas lui permettaient souvent d'atteindre l'éléphant, mais +souvent aussi, ils le laissaient échapper. Ce malheur n'est pas à +craindre avec les chiens. A la vérité, ces animaux ne peuvent triompher +de l'énorme quadrupède, ils ne sont pas même en état de le +blesser; mais ils le suivent partout et le contraignent à s'arrêter +par leurs aboiements.</p> + +<p>Un autre service que rendent les chiens, c'est de détourner l'attention +de l'éléphant, qui, comme nous l'avons fait remarquer, est +formidable quand il entre en fureur. Importuné par les mouvements +brusques et les vociférations des limiers, il les prend pour +des agresseurs sérieux, et fond sur eux avec rage. Le chasseur n'a +donc pas à affronter une rencontre mortelle, et trouve l'occasion +de lâcher un coup de fusil.</p> + +<p>Pendant les dernières chasses, nos amis avaient couru les plus +grands dangers. Leurs couaggas n'avaient ni la vivacité d'allure, +ni la docilité des chevaux. D'un moment à l'autre, un écart de ces +montures pouvait causer un malheur. C'était ce qu'appréhendait +Von Bloom, et il aurait volontiers acheté des chiens à raison d'une +défense par tête, eussent-ils été les plus misérables roquets. La +qualité est de peu d'importance en ce cas: il suffit que l'animal +puisse suivre la piste de l'éléphant et le harceler de ses aboiements.</p> + +<p>Von Bloom songea à dresser des hyènes à la chasse, et cette idée<a name="page_200" id="page_200"></a> +n'avait rien de fantasque. L'hyène est souvent domptée dans ce +but, et s'acquitte de sa tâche mieux que beaucoup d'espèces de +chiens.</p> + +<p>Un jour Von Bloom réfléchissait sur ce sujet. Il était assis sur +une petite plate-forme qu'il avait fait construire à l'extrême cime +du nwana, et d'où la vue s'étendait sur toute la campagne. C'était +le lieu de prédilection, la tabagie du porte-drapeau; c'était là qu'il +venait tous les soirs fumer tranquillement sa grande pipe d'écume +de mer.</p> + +<p>Pendant qu'il s'abandonnait à sa distraction favorite, il aperçût +dans la plaine des antilopes d'une espèce particulière. Elles avaient +le dos et les flancs de couleur de terre de Sienne; le ventre blanc; +une bordure noire à la partie extérieure des jambes, et sur la face +des raies noires aussi régulièrement tracées que par le pinceau d'un +artiste. Leurs têtes, longues et roides, étaient surmontées de cornes +noueuses recourbées en forme de faucilles.</p> + +<p>Ces animaux étaient loin d'être gracieux. Leur train de derrière +s'abaissait comme celui de la girafe, mais à un moindre degré; +leurs épaules avaient une élévation démesurée; leurs membres +étaient osseux et anguleux; chacun d'eux avaient environ neuf +pieds de long et cinq pieds de haut depuis les pieds de devant jusqu'à +l'épaule. Ils appartenaient à l'espèce de l'antilope caama (<i>acronotus +caama</i>), connue par les colons hollendais du Cap sous le nom +de hartebeest.</p> + +<p>Lorsque Von Bloom les remarqua, les caamas broutaient paisiblement; +mais quelques minutes après elles se mirent à courir en +désordre à travers la prairie. Elles avaient été surprisées par une +meute de chiens.</p> + +<p>Von Bloom vit en effet à leur poursuite quelques-uns de ces +animaux, que les colons du Cap appellent chiens sauvages (<i>wildehonden</i>), +et que les naturalistes désignent improprement sous la +qualification de chiens chasseurs ou d'hyènes chasseresses (<i>hyena +venatica</i>).</p> + +<p>Ces deux noms sont également absurdes; car l'animal dont il +s'agit n'a aucune analogie avec l'hyène, et le titre de chien chasseur +peut être mérité indistinctement par tous les animaux de la<a name="page_201" id="page_201"></a> +race canine. Je propose donc d'adopter le nom de chien sauvage, +adopté par les boors.</p> + +<p>C'est calomnier le chien sauvage que de le comparer à l'hyène, +dont il n'a ni le poil rude, ni les formes disgracieuses, ni les habitudes +repoussantes. Il ressemble plutôt au braque ou au chien courant +ordinaire. Sa robe est couleur de tan, diaprée de large taches +de noir et de gris. Il a, comme le braque, de longues oreilles; +mais elles sont droites au lieu d'être pendantes, ainsi qu'on le remarque +dans toutes les espèces sauvages du genre <i>canis</i>.</p> + +<p>Ses habitudes complètent la ressemblance. Le chien sauvage, +pour chercher le gibier, s'organise en meutes nombreuses et il montre +autant d'adresse et de sagacité que s'il était guidé par des piqueurs +armés de fouet et le cor en bandoulière.</p> + +<p>Von Bloom eut la bonne fortune d'être témoin d'une chasse à +courre des plus remarquables. Les chiens sauvages étaient tombés +à l'improviste sur le troupeau de caamas, et leur premier élan +en avait isolé une. C'était ce qu'ils désiraient, et toute la meute se +mit à ses trousses au lieu de suivre le troupeau.</p> + +<p>La caama, malgré sa structure étrange, est une des antilopes les +plus agiles, et ne se laisse prendre qu'après une longue chasse.</p> + +<p>Elle échapperait même au danger, s'il lui suffisait de lutter de vitesse +avec les chiens; mais ceux-ci possèdent des qualités qui lui +manquent et qui leur assurent l'avantage. L'antilope caama ne +court pas toujours en ligne droite; elle s'écarte d'un côté ou de l'autre, +suivant la conformation du terrain. Les chiens sauvages profitent +de cette marche irrégulière, et ont recours à une manœuvre +qui indique certainement de la réflection.</p> + +<p>Von Bloom en eut la preuve. Sa position élevée le mettait à même +d'embrasser tout le terrain et de suivre les mouvements des deux +partis.</p> + +<p>En partant, le caama courait en droite ligne et les chiens marchaient +sur ses traces. Au bout de quelques instants, toutefois, un +d'eux devança ses compagnons. Avait-il de meilleures jambes? non; +mais tandis que les autres se ménageaient, il était chargé de presser +l'antilope. L'ayant atteinte par un effort désespéré, il la fit légèrement +dévier de sa course primitive.</p> + +<p>En observant ce changement de direction, la meute prit la diagonale,<a name="page_202" id="page_202"></a> +et elle évita ainsi le détour qu'avaient fait le caama et son +adversaire.</p> + +<p>Celui-ci, dès que l'antilope se fut détournée, rentra dans les rangs +et fut relégué à l'arrière-garde. Sa tache était accomplie. Un autre +lui succéda, avec la mission de continuer ce qu'il avait si bien +commencé.</p> + +<p>L'antilope dévia de nouveau, et de nouveau la meute courut +obliquement pour la couper.</p> + +<p>Quand le second chien fut fatigué, un troisième lui succéda. La +même manœuvre fut réitérée à plusieurs reprises, jusqu'à ce que +l'antilope fut réduite aux abois. Alors, comme s'ils eussent compris +qu'elle était en leur pouvoir, les chiens renoncèrent à leur stratégies +pour se précipiter simultanément sur ses traces.</p> + +<p>L'antilope caama fit un dernier effort pour s'enfuir; mais, voyant +que l'agilité lui était inutile, elle se retourna brusquement et se +mit sur la défensive. L'écume découlait de ses lèvres, et ses yeux +rouges étincelaient comme des charbons ardents.</p> + +<p>Une seconde après les chiens étaient autour d'elle.—Quelle magnifique +meute! s'écria Von Bloom. Oh! si j'en avais une semblable! +Mais pourquoi n'en aurais-je pas? Ces braques sauvages sont susceptibles +d'être apprivoisés, exercés à la chasse, surtout à celle de +l'éléphant. J'en ai eu de nombreux exemples; seulement il faut que +les chiens soient pris jeunes, et comment s'en procurer? Tant qu'il +ne sont pas en état de bien courir, leurs mères les retiennent dans +leurs tanières au milieu de rochers inaccessibles. Par quel moyen les +atteindre?</p> + +<p>Les réflections de Von Bloom furent interrompues par l'étonnement +que lui causa la singulière conduite des chiens sauvages. Il +avait supposé naturellement qu'ils se jetteraient sur la bête aux +abois, et la dépèceraient en un clin d'œil; et pourtant la meute +s'était arrêtée, comme pour laisser à l'antilope le temps de reprendre +des forces; quelques chiens même étaient couchés; les autres +avaient la gueule ouverte et la langue pendante; mais ils ne paraissaient +avoir nulle envie d'achever leur victime.</p> + +<p>Le porte-drapeau était à même de bien observer la situation. +L'antilope était rapprochée de lui et environnée des chiens. Non-seulement +ils la laissèrent tranquille, mais, après avoir fait quelques<a name="page_203" id="page_203"></a> +bonds autour d'elle, ils abandonnèrent la position. Avaient-ils +peur de ses vilaines cornes? voulaient-ils se reposer avant la curée? +Le chasseur, que leur attitude surprenait, et qui ne savait à +quoi s'en tenir, fixa sur eux des regards avides.</p> + +<p>Au bout de quelque temps l'antilope eut repris haleine, et, profitant +de l'éloignement de la meute, elle se dirigea vers une éminence +dont le versant était une position favorable pour se défendre. +Aussitôt qu'elle fut lancée, les chiens la poursuivirent, et au +bout de cinq cents pas ils l'avaient derechef réduite aux abois. Ils +la laissèrent seule, et elle essaya encore de fuir. Les chiens se +remirent à sa poursuite, mais en la poussant dans une direction +nouvelle, du côté des rochers qui formaient la lisière du désert.</p> + +<p>La chasse passa près du figuier-sycomore, et toute la famille put +jouir à l'aise du spectacle. L'antilope courait plus vite que jamais, +et les chiens ne semblaient pas gagner de terrain sur elle. Il était +permis de présumer qu'elle finirait par se soustraire à ses infatigables +persécuteurs.</p> + +<p>Les yeux de Von Bloom et de ses enfants suivirent la chasse jusqu'à +ce que les chiens eussent disparu. Le corps luisant de l'antilope +se détachait alors comme une tache jaune sur le front brun +des rochers; mais tout-à-coup la tache jaune disparut aussi: point +de doute, l'antilope était abattue.</p> + +<p>Un étrange soupçon passa dans l'esprit de Von Bloom; il ordonna +de seller les couaggas, et s'achemina avec Hans et Hendrik, +vers la place où la caama avait été aperçue pour la dernière fois.</p> + +<p>Ils s'approchèrent avec circonspection, et, cachés derrière un +massif d'arbustes, ils purent observer ce qui se passait.</p> + +<p>L'antilope-caama, étendue à douze yards du pied des hauteurs, +était déjà à moitié dévorée, non par les chiens qui l'avaient chassée, +mais par leurs petits de différents âges. Ces derniers entouraient le +cadavre et s'en disputaient en grognant les lambeaux. Quelques-uns +des chiens qui avaient pris part à la poursuite pantelaient allongés +sur le sol; mais la plupart avaient disparu, sans doute dans les +grottes nombreuses qui s'ouvraient le long des rochers.</p> + +<p>Il était donc positif que les chiens sauvages avaient conduit l'antilope +jusqu'à l'endroit où elle devait servir de nourriture à leurs +petits, et qu'ils s'étaient abstenus de la tuer pour s'épargner la<a name="page_204" id="page_204"></a> +peine de la traîner. Ces animaux ne possèdent pas, comme ceux +de l'espèce féline, la faculté de transporter une lourde masse à une +distance un peu considérable. Leur prodigieux instinct leur avait +suggéré l'idée de mener leur proie à la place même où sa chair devait +être consommée. C'était une pratique à laquelle ils avaient l'habitude +de recourir, comme l'attestaient les os et les cornes de plusieurs +antilopes amoncelés dans ce charnier.</p> + +<p>Les trois chasseurs s'élancèrent sur les petits; mais leur tentative +échoua. Ces jeunes chiens, aussi rusés que leurs parents, abandonnèrent +leur repas à l'aspect des étrangers, et s'enfoncèrent dans +leurs cavernes.</p> + +<p>Toutefois ils n'eurent pas assez d'intelligence pour échapper aux +pièges qu'on leur tendit chaque jour pendant la semaine suivante. +Au bout de ce temps, on en avait pris plus d'une douzaine, qu'on +installa dans une niche construite exprès pour eux à l'ombre du +nwana.</p> + +<p>En moins de six mois, plusieurs de ces jeunes élèves avaient été +dressés à la chasse de l'éléphant, et ils s'acquittaient de leur tâche +avec le courage et l'habileté qu'on aurait pu attendre de chiens de +la race la plus pure.<a name="page_205" id="page_205"></a></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_XLVIII" id="CHAPITRE_XLVIII"></a>CHAPITRE XLVIII.</h3> + +<h4>CONCLUSION</h4> + +<p>Pendant plusieurs années Von Bloom mena la vie de chasseur +d'éléphants. Pendant plusieurs années il logea dans le grand nwana, +et n'eut pour société que ses enfants et ses domestiques. Ce ne fut +peut-être pas le temps le moins heureux de leur existence, car ils +jouirent du plus précieux des biens terrestres, la santé.</p> + +<p>Il n'avait pas laissé ses enfants grandir sans instruction, en véritables +enfants des bois. Il leur avait fait étudier dans le livre de +la nature bien des choses qu'ils n'auraient pas apprises au collège. +Il leur avait, en outre, inculqué des principes d'honneur et de +moralité sans lesquels la meilleure éducation est incomplète. Ils +étaient élevés à aimer Dieu et à s'aimer les uns les autres; ils +avaient des habitudes de travail, savaient se suffire à eux-mêmes, +et possédaient assez de connaissances pour accomplir, en rentrant +dans la vie civilisée, tous les devoirs qu'elle imposait. En somme, +ces années d'exil passées dans le désert n'avaient pas été perdues +et devaient laisser de doux souvenirs.</p> + +<p>Toutefois l'homme est né pour la société, et le cœur humain, +quand il n'est pas vicieux, aspire à communiquer avec le cœur humain.</p> + +<p>L'intelligence surtout, si elle est développée par l'éducation, se +complaît dans les relations sociales et souffre d'en être privée.</p> + +<p>Aussi le porte-drapeau désirait-il revoir le pittoresque district de +Graaf-Reinet, et s'établir de nouveau au milieu des amis de ses +jeunes années. Son existence de chasseur avait fini par avoir pour +lui une sorte d'attrait; mais il était désormais inutile qu'il la prolongeât.</p> + +<p>Les éléphants avaient complètement abandonné les environs du +camp à vingt milles à la ronde. Ils savaient combien le roer était<a name="page_206" id="page_206"></a> +redoutable; ils avaient appris à craindre l'homme, et les chasseurs +passaient souvent des semaines entières sans rencontrer un seul +éléphant. Cette disposition ne préoccupait point Von Bloom, dont les +idées avaient pris un autre cours. Son unique désir était de retourner +à Graaf-Reinet, et rien ne l'empêchait de le réaliser. La proscription +qui l'avait frappé était levée depuis longtemps par l'amnistie générale +que le gouvernement britannique avait accordée. Ses biens +ne lui avaient pas été rendus, mais la perte qui lui était sensible +quelques années auparavant lui était devenue indifférente. Il s'était +créé une propriété nouvelle, représentée par la pyramide d'ivoire qui +s'élevait à l'ombre du grand nwana. Il suffisait de la transporter +au marché pour s'assurer une magnifique fortune.</p> + +<p>Von Bloom trouva moyen d'effectuer le transport. On creusa près +de la passe des hauteurs une vaste fosse où tombèrent plusieurs +couaggas. Ces animaux sauvages furent dressés, non sans peine, +à souffrir le harnais et à traîner une voiture. Les roues, qui +étaient heureusement intactes, tenaient lieu de break. La caisse de +la charrette fut ensuite descendue, et renouvela connaissance avec +les roues, ses anciennes compagnes; la couverture de toile étendit +sur le tout son ombre protectrice. On empila dans l'intérieur les +croissants blancs et jaunes. Les couaggas furent attelés; Swartboy +remonta sur le siège, fit claquer son fouet, et les roues, ointes avec +de la graisse d'éléphant, tournèrent rapidement.</p> + +<p>Quelle fut la surprise des bonnes gens de Graaf-Reinet quand un +beau matin ils virent arriver sur la grande place une charrette +traînée par douze couaggas, et suivie de quatre cavaliers montés +sur des animaux de même espèce! Quel fut leur étonnement quand +ils remarquèrent que le véhicule était rempli de défenses d'éléphant, +sauf un coin, occupé par une jolie fille aux joues roses, aux +cheveux blonds! Quelle fut leur joie en apprenant que le père de +la jolie fille, le propriétaire de l'ivoire, n'était autre que leur ancien +ami, leur respectable compatriote, le porte-drapeau Von Bloom!</p> + +<p>Le chasseur d'éléphants trouva sur la grande place de Graaf-Reinet +un accueil cordial, et, ce qui avait son importance, des débouchés +immédiats.</p> + +<p>Par un heureux hasard, l'ivoire était en hausse en ce moment. Il +entrait dans la composition de certains bijoux dont j'ai oublié le<a name="page_207" id="page_207"></a> +nom, et qui étaient à la mode en Europe. Von Bloom trouva donc à +échanger sa provision contre de l'argent comptant, à un prix presque +double de celui qu'il s'attendait à recevoir.</p> + +<p>Il avait recueilli une quantité d'ivoire trop considérable pour la +transporter en un seul voyage. Il retourna au nwana, près duquel +il avait caché le reste des défenses, et les ramena à Graaf-Reinet, +où elles étaient vendues d'avance.</p> + +<p>Von Bloom était redevenu riche. La fortune qu'il avait réalisée en +espèces sonnantes lui permit de racheter son ancien domaine, et d'y +mettre les meilleures races de chevaux, de bœufs et de moutons. +Ses affaires prospérèrent; il obtint la confiance du gouvernement, +qui, après l'avoir réintégré d'abord dans ses fonctions de porte-drapeau, +le promut à la dignité de landdrost ou magistrat en chef +du district.</p> + +<p>Hans poursuivit au collège du Cap le cours de ses études. L'impétueux +Hendrik embrassa la profession qui lui convenait le mieux +et obtint une lieutenance dans les carabiniers à cheval de la colonie.</p> + +<p>Le petit Jean fut mis à l'école, et la belle Gertrude, en attendant +qu'elle fût en âge de s'établir, fit avec grâce les honneurs de la +maison paternelle.</p> + +<p>Comme par le passé, Totty gouverna la cuisine; Swartboy, +devenu un homme important, fit claquer son fouet plus que jamais +et soumit à son jambok les bœufs à longues cornes du riche +landdrost.</p> + +<p>Plus tard, mes chers lecteurs, si nous faisons une nouvelle tournée +dans le pays des boors, nous y retrouverons encore le digne Von +Bloom, le Bosjesman et les enfants des bois.</p> + +<p class="c">FIN DES ENFANTS DES BOIS.</p> + +<p><a name="page_208" id="page_208"></a></p> + +<p><a name="page_209" id="page_209"></a></p> + +<h2> +<a name="NOTICE" id="NOTICE"></a>NOTICE<br /> +<br /> +SUR<br /> +<br /> +LE CAP DE BONNE-ESPÉRANCE<br /> +<br /> +PAR LE TRADUCTEUR<br /> +</h2> + +<h3><a name="I" id="I"></a>I</h3> + +<h4>PRÉAMBULE</h4> + +<p><i>Les Enfants des bois</i> se rattachent à la série d'ouvrages dont le +<i>Robinson suisse</i> est le type, et qui ont pour but d'encadrer dans un +récit romanesque des notions de géographie et d'histoire naturelle. +Il est bon de faire remarquer toutefois en quoi le capitaine Mayne +Reid a une supériorité incontestable sur ses devanciers. Ceux-ci empruntent +leurs matériaux à des livrets de zoologie, de botanique ou +de cosmographie: c'est Buffon, c'est Daubenton, Cuvier, Lacépède, +Jussieu ou Malte-Brun qu'ils accommodent à leur guise. Leur travail<a name="page_210" id="page_210"></a> +se réduit à combiner ingénieusement des observations antérieures, +auxquelles ils donnent une forme nouvelle sans y rien ajouter. +Le capitaine Mayne Reid, au contraire, peint d'après nature; +il décrit ce qu'il a vu. Quand il met en action des animaux, c'est +qu'il les a étudiés, non pas dans les livres ou dans les collections +zoologiques, mais au milieu de vastes forêts, dans les solitudes +dont ils ont encore la possession presque exclusive. Notre auteur, +loin de copier les écrivains antérieurs, rectifie leurs inexactitudes, +et révèle des particularités assez curieuses pour pouvoir être consulté +avec avantagé, même par les savants.</p> + +<p>Il serait donc superflu de parler après le capitaine Mayne Reid +des productions du règne animal et du règne végétal dans l'Afrique +du Sud; mais il nous a semblé qu'il n'était pas sans intérêt de +compléter sa narration par quelques détails sur le théâtre de la +scène et sur l'histoire des pays où vivent ses héros.</p> + +<h3><a name="II" id="II"></a>II</h3> + +<p>Limites de la colonie du Cap.—A-t-elle été connue des anciens?—Expédition de Barthélémy +Diaz.—Voyage de Vasco de Gama.—Joâo de Infante.—Les Hottentots.—Les Portugais +renoncent à coloniser le Cap.</p> + +<p>La colonie du cap de Bonne-Espérance, située à la pointe méridionale +de l'Afrique, s'étend entre les 29° 50" et 35° de latitude nord, +et les 15° et 26° de latitude est. Elle est bordée au nord par la Hottentotie +indépendante, au sud par l'océan méridionale, à l'est par +la Cafreria, à l'ouest par l'océan Atlantique.</p> + +<p>Cette contrée, à laquelle le développement du commerce a donné +tant d'importance depuis le seizième siècle, était-elle connue des<a name="page_211" id="page_211"></a> +anciens? Il résulterait de quelques fragments de Possidonius et de +Cornelius Nepos que la circumnavigation de l'Afrique avait été accomplie +par les Tyriens, par le Carthaginois Hannon et par Eudoxe +de Cyzique; toutefois leurs expéditions, si elles réussirent, ne furent +pas accomplies dans des conditions assez favorables pour qu'ils trouvassent +des imitateurs. Quelques érudits surent peut-être qu'il était +possible de doubler la pointe de l'Afrique australe; mais le succès +d'une pareille entreprise était purement accidentel. Une découverte +n'est réelle que lorsqu'elle accroît efficacement le domaine et la +puissance de l'homme. Des Asiatiques, voguant au hasard ou poussés +par les vents, ont pu traverser la mer Pacifique et venir peupler +quelques parties du continent américain; mais ils n'avaient +aucun moyen de regagner leur patrie, et si quelques-uns parvinrent +à en retrouver la route, ils perdirent celle des régions inconnues +dont le hasard leur avait révélé l'existence. C'est donc à tort +qu'on dispute à Cristophe-Colomb le mérite et l'honneur d'avoir +frayé le chemin du nouveau monde.</p> + +<p>C'est à tort aussi qu'on dispute aux navigateurs portugais du +quinzième siècle le mérite et l'honneur d'avoir doublé les premiers +la pointe méridionale de l'Afrique. En admettant avec quelques auteurs +que, sous le règne du Pharaon Nekoh, les Phéniciens aient +fait le tour de l'Afrique, il est certain qu'ils ne le recommencèrent +pas. Le Perse Sataspes, criminel auquel Xerxès avait accordé la vie, +à la condition qu'il renouvellerait cet exploit, recula devant les +obstacles, et, plutôt que de les affronter, revint avec résignation subir +le supplice du pal. Il n'y a point de découverte tant que le pays +nouveau n'est pas mis en communication régulière avec le pays +ancien.</p> + +<p>Le grand cap africain ne fut reconnu d'une manière utile et pratique +qu'en 1486. Au mois d'août de cette année, Jean II, roi de +Portugal, fit fréter deux navires de cinquante tonneaux chacun et +un aviso, pour explorer la côte d'Afrique. Le commandement de<a name="page_212" id="page_212"></a> +l'expédition fut confié à Barthélémy Diaz, qui, battu par des vents +furieux, doubla le Cap sans s'en douter et poursuivit sa route jusqu'aux +îles de la Croix, situées dans la baie de Lagoa. A son retour, +au milieu d'une effroyable tempête, il détermina la position de la +baie et des montagnes du Cap. Il avait été tellement frappé des dangers +qui l'avaient accablé à la hauteur de l'extrémité sud de l'Afrique, +qu'il proposa de la nommer cap des Tempêtes, <i>cabo Tormentoso</i> +ou <i>cabo de Todos Tormentos</i>; mais, persuadé qu'en la doublant +on avait fait un pas décisif sur le chemin des Indes, on voulut la +désigner sous le nom de cap de Bonne-Espérance, <i>cabo de Bouna-Esperanza</i>.</p> + +<p>Emmanuel, successeur de Jean II, mit trois vaisseaux et cent +soixante hommes d'équipage à la disposition de Vasco de Gama, +qui, en 1497, doubla le Cap pour se rendre aux Indes; mais ni lui +ni Diaz ne descendirent sur le sol africain. Ce fut un autre navigateur +portugais qui aborda le premier au Cap, en 1498. Il s'appelait +Joâo de Infante, et nous ne savons pourquoi d'anciennes +relations lui ont donné le nom de rio del Elephanter, qui est celui +d'une rivière. D'après les renseignements qu'il recueillit, l'occupation +de la côte africaine fut décidée à Lisbonne, mais elle ne se +réalisa pas. Les hommes chargés de fonder l'établissement furent +effrayés de l'aspect farouche et des mœurs barbares des aborigènes. +C'étaient les Gaiquas, que les Hollandais nommèrent plus tard +Hottentots, en les entendant chanter une chanson dont le refrain +était <i>Hottentottum brokana</i>. Ils se divisaient en tribus, dont les +principales, suivant les vieilles cartes, étaient les Garinhaiquas, les +Sussaquas, les Nessaquas, les Obiquas, les Sonquas, les Khirigriquas, +les Houteniquas, les Attaquas, etc.</p> + +<p>Ces sauvages avaient le teint basané, les pommettes saillantes, +le nez fortement épaté, les narines d'une largeur énorme, la chevelure +laineuse. Ils ne savaient point cultiver la terre, mais ils +élevaient des troupeaux et chassaient les animaux, qu'ils tuaient<a name="page_213" id="page_213"></a> +avec des flèches empoisonnées, et dont ils enlevaient la partie +blessée avant de les manger. Leurs huttes, de forme ovale, étaient +faites avec des pieux recourbés qu'ils couvraient de nattes ou de +peaux. Il leur était impossible de s'y tenir debout, et ils y vivaient +accroupis ou couchés. Ils reconnaissaient un être suprême, qu'ils +appelaient Gounga Tekquoa (le dieu de tous les dieux), et auquel +ils offraient des bestiaux en sacrifice. Ils regardaient la lune +comme un Gounga inférieur et admettaient une divinité malfaisante, +Kham-ouna, le génie du mal. Ils croyaient que les premiers +parents, ayant offensé le grand Dieu, étaient punis dans leur +postérité. Ils croyaient aussi, selon Kolben, que ces premiers +parents s'appelaient Noh et Hingnoh; qu'ils étaient rentrés en Afrique +par une petite lucarne, et avaient enseigné à leurs enfants +l'art d'élever les bestiaux: traditions qui ont une vague mais frappante +concordance avec celles de la Bible.</p> + +<p>Chaque tribu se subdivisait en kraals, en villages, dont les principaux +fonctionnaires étaient le konquer ou chef militaire, le juge, +le médecin ou sorcier et le prêtre.</p> + +<p>La saleté des Hottentots, leur langage rauque et inarticulé, leurs +physionomies stupides, leurs longues zagaies, les firent prendre +par les Portugais pour des anthropophages. Après avoir abattu sur +le continent quelques pièces de gibier, les colons envoyés par le +roi Emmanuel se retirèrent dans une île de la baie, et se rembarquèrent +dès que le temps fut favorable.</p> + +<p>Une douloureuse catastrophe acheva de faire abandonner au +Portugal ses projets de colonisation. François d'Almeyda, vice-roi +des Indes, relâcha au Cap en 1509; des matelots qu'il envoya à +terre pour se procurer des vivres au moyen d'échanges furent +repoussés; il voulut les venger et fut tué avec soixante-quinze des +siens. Deux ans plus tard, un détachement portugais descendit +sur la même plage avec une pièce de canon chargée à mitraille, et<a name="page_214" id="page_214"></a> +décima les indigènes qui étaient accourus en foule à la rencontre +des étrangers.</p> + +<h3><a name="III" id="III"></a>III</h3> + +<p>Voyage des Anglais et des Hollandais au Cap de Bonne-Espérance.—Fondation +de la colonie.—Hostilités avec les Indigènes.</p> + +<p>A la fin du seizième siècle et au commencement du dix-septième, +les Anglais et les Hollandais commencèrent à faire escale au cap +de Bonne-Espérance. Le capitaine Raymond y relâcha en 1591; +le chevalier de Lancastre en 1601; Henri Middleton en 1604 et +1610; Davis et Michelburn en 1605. Les auteurs anglais assurent +même que deux officiers de leur nation, Humphrey Fitz-Hubert et +Andrew Schillinge, prirent possession de la contrée, le 3 juillet 1620, +au nom du roi Jacques 1<sup>e</sup>.</p> + +<p>Les bâtiments de la compagnie hollandaise des Indes orientales, +constituée vers l'an 1600, explorèrent le Cap à plusieurs reprises. +L'amiral Georges Spielberg, parti de Veer en Zélande avec trois +vaisseaux, le 5 mai 1601, mouilla, au mois d'octobre de la même +année, dans la baie du Cap, et la nomma baie de la Table, à cause +de la haute montagne qui la domine, et dont le sommet est un +vaste plateau horizontal. Un autre voyage fut entrepris en 1604; +on essaya de lier des relations avec les Hottentots mais ils inspirèrent +aux Hollandais comme aux Portugais une insurmontable répugnance. +Comment s'entendre avec des êtres qui, suivant la relation +qui nous a été laissée de ce voyage, «gloussaient comme des coqs +d'Inde?» Les habitants du Cap, dit Van Rechteren, qui les visita +en 1629, mènent une vie si déréglée qu'elle approche de celle des<a name="page_215" id="page_215"></a> +bêtes. Tout ce qu'ils mangent est cru: chair, poisson, entrailles, +peaux, ils dévorent tout dès que les bêtes sont mortes. Ils vont +nus, hommes et femmes n'ayant qu'un petit morceau de peau, pas +plus large que la main, pour se couvrir. Il ne paraît pas qu'il y ait +parmi eux aucune loi, ni police, ni religion.»</p> + +<p>Ce ne fut qu'en 1648 que Jean-Antoine Van Riebeck, chirurgien +d'une flotille hollandaise, conçut l'idée de fonder au Cap une colonie. +Il avait remarqué que les indigènes, malgré leur physionomie +hideuse et leur civilisation rudimentaire, avaient des mœurs beaucoup +plus douces qu'on ne le supposait. Il présenta une requête à +la compagnie hollandaise des Indes, qui mit à sa disposition trois +navires, tandis que les Etats généraux lui conférèrent le titre de +gouverneur général.</p> + +<p>En arrivant au Cap, Van Riebeck s'aboucha avec les sauvages +qu'on réputait si terribles, leur distribua des marchandises dont la +valeur totale s'élevait à quinze mille florins, et en obtint la concession +du territoire compris entre la baie de Saldanna et la baie de +Nissel, avec la facilité de s'étendre fort avant dans l'intérieur du +pays.</p> + +<p>Van Riebeck n'occupa d'abord que les environs de la baie de la +Table, au fond de laquelle fut assise la ville nouvelle, avec un fort +pentagonal pour la protéger. Quoique les colons fussent encore en +petit nombre, il créa une administration complète, composée d'un +grand conseil, d'un collége de justice, d'un tribunal secondaire, +d'une cour des mariages, d'une chambre des orphelins et d'un conseil +ecclésiastique.</p> + +<p>Une concession de soixante acres de terre fut offerte à quiconque +voudrait s'établir dans la colonie, avec droit de propriété et de +succession, à la condition que, dans l'espace de trois ans, il se +mettrait en état non-seulement de subsister sans secours, mais encore +de contribuer à l'entretien de la garnison. La compagnie +n'exigea d'abord des cultivateurs aucune redevance; elle leur fournit<a name="page_216" id="page_216"></a> +même à crédit des bestiaux, des semences, des instruments aratoires. +Elle leur donna des femmes qui furent recrutées dans les +communautés d'orphelines et autres maisons de charité. Enfin, on +accorda aux nouveaux habitants la liberté de disposer de leurs +terres au bout de trois ans, s'ils étaient tentés de revenir en +Europe.</p> + +<p>Ces avantages séduisirent un grand nombre d'aventuriers, auxquels +il ne fut pas, toutefois, permis d'en jouir en paix. Les indigènes +s'inquiétèrent de l'invasion des Européens, et commencèrent +à la combattre. Les Hottentots, que les Hollandais appelaient +<i>Kaapmans</i> (hommes du Cap), vivaient en bonne intelligence avec +les colons, mais les Bosjesmans (hommes des bois ou des taillis), +repoussant toute alliance avec l'étranger, rôdaient sur les frontières, +surprenaient les habitations et y portaient le meurtre et l'incendie. +Ils avaient soin de choisir pour leurs expéditions les temps +de pluie et de brouillard, tant parce qu'ils dissimulaient mieux +leur marche, que parce qu'ils avaient remarqué que les armes à +feu étaient moins redoutables. Leurs déprédations redoublèrent en +1659, sous la direction de deux chefs, Garahinga et Homoa. Ce +dernier, que les Hollandais nommaient Doman, avait passé cinq ou +six ans à Batavia, et depuis son retour au Cap avait longtemps +vécu dans la ville, mais il avait disparu tout à coup, et on le revit +à la tête d'une bande nombreuse de ses compatriotes, auxquels +il enseigna le maniement des armes à feu.</p> + +<p>La guerre avait éclaté au commencement de mai. Dans le courant +d'août, une chaude escarmouche s'engagea entre des cavaliers +hollandais et des Hottentots, dont l'un, nommé Epkamma, +eut la jambe fracassée et la gorge percée d'une balle. On le transporta +mourant au fort, et on lui demanda quels motifs avait sa +nation pour attaquer les Hollandais.</p> + +<p>—Pourquoi, répondit-il, avez-vous semé et planté nos terres? +Pourquoi les employez-vous à nourrir vos troupeaux, et nous<a name="page_217" id="page_217"></a> +ôtez-vous ainsi notre propre nourriture? Si nos tribus vous font la +guerre, c'est pour tirer vengeance des injures qu'elles ont reçues. +Pouvons-nous souffrir qu'il nous soit interdit d'approcher des pâturages +que nous avons si longtemps possédés? Pouvons-nous souffrir +que, sans se croire obligés à la moindre reconnaissance envers nous, +des usurpateurs se partagent nos domaines? Si vous aviez été traités +de la sorte, que feriez-vous?</p> + +<p>Epkamma ne succomba qu'au bout de six jours à ses blessures. +Voyant les Hollandais animés de dispositions pacifiques, il leur +conseilla de s'adresser à Gogasoa, konquer auquel obéissaient les +Garinhaiquas. L'avis parut bon à suivre; mais une première +démarche fut inutile, et jusqu'à la fin de l'année les habitations +furent saccagées, les fermiers massacrés, les bestiaux enlevés +presque à la vue du fort.</p> + +<p>Cependant un revirement subit s'opéra dans les dispositions des +Hottentots. Au mois de février 1660, un chef de kraal, nommé +Khery, accompagné de Kamsemoga, qui avait vécu quelque temps +parmi les Européens, vint au Cap avec une suite nombreuse. Il +demanda que les relations fussent rétablies entre les tribus et les +colons, et pria le gouverneur d'accepter treize bœufs et vaches +comme gage d'amitié. Il fut convenu que les Hollandais restreindraient +leurs défrichements au terrain que l'on pouvait parcourir +en trois heures à partir du fort. Peu de jours après, Gogasoa, +konquer des Garinhaiquas, fut amené par Khery, et confirma +le traité, qui fut fidèlement observé pendant plusieurs années.<a name="page_218" id="page_218"></a></p> + +<h3><a name="IV" id="IV"></a>IV</h3> + +<p>Fondation des districts de Stellenboschen et Drakenstein.—Protestants français établis au +Cap.—District de Waweren.—Opinion de Georges Anson sur la colonie.</p> + +<p>En 1679, Simon Van der Stell, dixième successeur de Van Riebeck, +sans chercher à empiéter sur le territoire des Hottentots, entreprit +le défrichement d'une contrée boisée, qui forma le district de Stellenboschen. +Van der Stell entretint de bonnes relations avec les +indigènes; mais il essaya vainement de faire pénétrer chez eux +les lumières de la civilisation occidentale. Il avait recueilli un +jeune Hottentot, qu'il fit élever dans la religion chrétienne, et +auquel il donna des maîtres de toute espèce. L'enfant apprit plusieurs +langues, et dès son adolescence, il put être utilement employé par +un agent de la Compagnie dans un des comptoirs de l'Inde. Cet +agent étant mort, le jeune commis revint au Cap, et aussitôt après +son arrivée reprit le chemin du kraal de ses pères. Dès qu'il y fut, +ses instincts se réveillèrent; il jeta son costume d'emprunt pour +endosser le kaross de peau de mouton. Il retourna au fort, et +remettant ses anciens habits à Van der Stell:—Monsieur, lui +dit-il, je renonce pour toujours au genre de vie que vous m'aviez +fait embrasser; ma résolution est de suivre jusqu'à la mort la religion +et les usages de mes ancêtres; je garderai en mémoire de vous +le collier et l'épée que vous m'avez donnés: mais trouvez bon que +j'abandonne tout le reste.</p> + +<p>Sans attendre la réponse du gouverneur, il s'enfuit, et on ne le +revit plus.<a name="page_219" id="page_219"></a></p> + +<p>Simon Van der Stell avait été desservi auprès de la Compagnie +hollandaise des Indes et des Etats généraux de Hollande. Il fut +maintenu dans son poste, grâce aux démarches du baron Van Rheeden, +seigneur de Drakenstein, dans la Gueldre. En reconnaissance, +Van der Stell donna le nom de Drakenstein à un nouveau district +qui fut peuplé par des ouvriers, la plupart allemands, au service +de la Compagnie. Des terres y furent distribuées, en 1675, à des +protestants français réfugiés, qui y introduisirent avec succès la +culture de la vigne.</p> + +<p>D'après la relation du capitaine anglais Cowley, qui relâcha au +Cap en juin 1686, la ville du Cap (Kaapstad) n'avait qu'une centaine +de maisons, auxquelles on avait donné peu d'élévation, afin de les +soustraire à la fureur des ouragans.</p> + +<p>François Leguat, protestant, chassé de France par la révocation +de l'édit de Nantes, visita le Cap en 1691. La capitale de la colonie +était alors un bourg d'environ trois cents maisons, bâties en pierres +et tenues avec une propreté hollandaise. Les rues étaient tirées au +cordeau. Le gouverneur logeait, avec cinq cents hommes de garnison, +dans un fort pentagonal construit à droite de la baie. Le jardin de +la Compagnie, entretenu avec soin, avait des allées d'orangers et +de citronniers. On y avait acclimaté différentes espèces d'arbres +fruitiers d'Europe, tels que les poiriers, les pommiers, la vigne, le +coignassier, le pêcher, l'abricotier.</p> + +<p>François Leguat ne négligea pas de rendre visite à ses coreligionnaires +expatriés. «A dix lieues du Cap, dans les terres, il y a, dit-il, +une colonie qu'on appelle Draguestein. Elle est d'environ trois +mille personnes, tant Hollandais que Français, protestants réfugiés. +Lorsque nos pauvres frères du Cap eurent formé le dessein de s'aller +établir dans ce pays, on les gratifia en Hollande d'une somme considérable, +pour les mettre en état de faire le voyage; on les transporta +sans qu'il leur en coûtât rien; et quand ils furent arrivés, on leur +donna autant de terre qu'ils en voulaient. On leur fournit aussi des<a name="page_220" id="page_220"></a> +instruments d'agriculture, des vivres et des étoffes; tout cela sans +tribut annuel et sans intérêts: mais à condition de rembourser quand +ils en auraient acquis les moyens. On fit aussi une collecte considérable +pour eux à Batavia, et cette somme leur a été distribuée à +proportion de leurs nécessités.</p> + +<p>»Nos réfugiés font travailler les Hottentots à la moisson, à la +vendange et à tout ce qu'ils veulent, pour un peu de tabac et du +pain. Comme ils ont permission de chasser, la nourriture ne leur +coûte presque rien. Il n'y a que le bois qui est un peu rare, mais +cela ne tire pas à grande conséquence, parce que le climat étant +chaud, il ne faut du feu que pour la cuisine. Chacun peut bien +penser que n'y ayant point de commencements sans quelques +difficultés, ces bonnes gens ont eu de la peine d'abord; mais ils +ont été très-charitablement secourus; et enfin Dieu a si bien béni +leur labeur, qu'ils sont généralement tous à leur aise. Il y en a +même qui sont devenus riches.</p> + +<p>»Un de ces réfugiés, nommé Taillefer, né à Château-Thierry, +fort honnête homme et homme d'esprit, a un jardin qui peut assurément +passer pour beau. Rien n'y manque, et tout est d'un ordre, +d'une symétrie et d'une propreté charmante. Il a aussi une basse-cour +bien remplie, et une grande quantité de bœufs, de moutons +et de chevaux, qui, à la manière du pays, paissent toute l'année +dehors, et y trouvent abondamment leur nourriture, sans qu'il faille +faire provision de foin, ce qui est extrêmement commode. Ce galant +homme reçoit parfaitement bien ceux qui vont le voir, et il les régale +à merveille. Son vin est le meilleur du pays, et approche de nos +petits vins de Champagne.</p> + +<p>»A mettre tout ensemble, il est certain que le Cap est un charmant +refuge pour les pauvres protestants français. Ils y goûtent +paisiblement leur bonheur, et vivent dans une heureuse société +avec les Hollandais, qui sont, comme on sait, d'un humeur franche +et bienveillante.»<a name="page_221" id="page_221"></a></p> + +<p>En 1701, sous l'administration de Guillaume Van der Stell, fut +créé un quatrième district, qui prit le nom de la famille Waweren, +d'Amsterdam, à laquelle le gouverneur était allié. Ces districts, +isolés d'abord par la difficulté des communications, se rapprochèrent +par degrés les uns des autres. Les cultures s'étendirent; les grands +établissements ruraux se multiplièrent; le commerce se développa. +La colonie jouissait d'une grande prospérité lorsque l'amiral anglais +Georges Anson, pendant son voyage autour du monde, mouilla +dans la baie de la Table, le 11 mars 1744. «Les Hollandais, dit-il, +n'ont pas dégénéré de l'industrie naturelle à leur nation, et ils ont +rempli le pays qu'ils ont défriché de productions de plusieurs espèces, +qui y réussissent pour la plupart mieux qu'en aucun lieu du monde, +soit pour la bonté du terrain, soit à cause de l'égalité des saisons. +Les vivres excellents qu'on y trouve et les eaux admirables, rendent +cet endroit le meilleur lieu de relâche qui soit connu pour les +équipages fatigués par des voyages de longs cours. Le chef d'escadre +y resta jusqu'au commencement d'avril, et fut charmé des agréments +et des avantages de ce pays, de la pureté de l'air et de la +beauté du paysage; tout cela animé, pour ainsi dire, par une +colonie nombreuse et policée.»</p> + +<p>Chaque district était administré par un landdrost (intendant de +la terre), avec l'assistance de hemraaden ou conseillers. Chaque +canton avait pour chef un <i>veld-cornet</i>, titre que nous avons traduit +par porte-drapeau, faute de meilleur équivalent. Ce magistrat +civil et militaire remplissait des fonctions municipales, et commandait +la milice bourgeoise quand elle était appelée à marcher contre +les Bosjesmans.</p> + +<p>Le district de Zwellendam fut établi en 1770; et celui de Graaf-Reinet +formé en 1786, par le gouverneur de Van der Graaf.<a name="page_222" id="page_222"></a></p> + +<h3><a name="V" id="V"></a>V</h3> + +<p>Colonie du Cap depuis 1789.—Occupation du Cap par les Anglais.—Etat actuel.—Villes +principales.—Détails topographiques.</p> + +<p>A l'époque de la révolution française, la colonie du Cap était +assez puissante pour songer à s'affranchir de la métropole. Elle travaillait +à se constituer en république indépendante, lorsqu'en 1795, +une flotte anglaise parut dans la baie False. Un détachement du +78<sup>e</sup> régiment et un corps de marins débarquèrent sous les ordres du +général Craig, s'emparèrent de plusieurs points fortifiés, et s'y +maintinrent jusqu'à l'arrivée d'un corps d'armée considérable, +amené par sir Alured-Clarke. Les colons capitulèrent, et les Anglais +occupèrent sans coup férir Kaapstad, qui devint Cape-Town. Pour +se concilier les vaincus, ils s'attachèrent à leur assurer les bienfaits +d'une bonne administration; et quand, en vertu du traité d'Amiens, +la colonie fut rendue aux descendants de ceux qui l'avaient fondée, +le trésor public avait un excédant de recettes d'environ trois cent +mille rycksdales.</p> + +<p>Des forces navales, commandées par sir David Baird et sir Howe +Popham, reconquirent Cape-Town en 1804.</p> + +<p>En 1806, le vaisseau le <i>Marengo</i> et la frégate la <i>Belle-Poule</i>, +sous les ordres du contre-amiral Lincis, croisèrent vainement dans +les parages du Cap en cherchant l'occasion d'en chasser les Anglais. +L'occasion ne se présenta pas, et, sacrifiant le plus faible +au plus fort, les puissances signataires des traités de 1815 n'hésitèrent +pas à dépouiller la Hollande au profit de la Grande-Bretagne.<a name="page_223" id="page_223"></a> +Les <i>boors</i> ou cultivateurs hollandais opposèrent une +héroïque, mais stérile résistance à la domination qu'on leur infligeait.</p> + +<p>La colonie du Cap comprend actuellement environ 14,800 lieues +carrées géographiques. Elle se compose des districts du Cap, de +Graaf-Reinet, d'Albany, de Sommerset, de Woicester, de Zwellendam, +de George, de Beaufort, de Stellenbosh, de Clanwilliam, et +d'Uitenhagen. La population est évaluée à plus de deux cent mille +âmes, dont cent mille blancs, soixante mille noirs ou mulâtres +affranchis, trente mille Hottentots et dix mille Malais.</p> + +<p>Cape-Town, capitale de la colonie, compte environ cinquante +mille habitants. Toutes les principales puissances de l'Europe y ont +des consuls, et la ville est dotée de toutes les institutions des grandes +cités européennes. On y a créé, en 1829, un collège où l'on +enseigne le latin, le grec, l'anglais, l'allemand, le français, les +mathématiques, l'astronomie, le dessin, etc. Cape-Town possède +encore plusieurs églises protestantes, une cathédrale catholique, un +temple de francs-maçons hollandais, une riche bibliothèque, un +observatoire, un jardin botanique. La société littéraire et scientifique +de l'Afrique méridionale a fondé à Cape-Town un muséum +d'histoire naturelle qu'enrichissent sans cesse d'infatigables travaux. +Le mouvement intellectuel de la colonie est attesté par de +nombreuses associations bibliques, médicales, agricoles, philanthropiques, +et par la publication de plusieurs journaux politiques, +scientifiques ou littéraires.</p> + +<p>Une bourse, une chambre de commerce, la banque du cap de +Bonne-Espérance, la banque de l'Afrique méridionale, les banques +coloniales de l'Union, de l'Epargne, témoignent de l'activité commerciale +de ce riche pays. Des laines brutes, de l'ivoire, des plumes +d'autruche, des cuirs, des peaux de léopard et de lion, du guano, +de l'aloès, des vins blancs, dit madères du Cap, sont ses principaux +objets d'exportation.<a name="page_224" id="page_224"></a></p> + +<p>La ville est régulière, bien bâtie et éclairée au gaz. La baie du +Cap (<i>Table-bay</i>), fermée d'un côté par une chaîne de montagnes et +de l'autre par une langue de terre, semble devoir être un asile +sûr; mais d'impétueuses rafales y harcellent les vaisseaux et les +poussent parfois à la côte. En définitive, le roi Jean II a imposé au +Cap une qualification moins convenable que celle que Barthélémy +Diaz avait adoptée.</p> + +<p>Les autres villes remarquables de la colonie sont Graham's-Town, +chef-lieu du district d'Albany; Constance, dont les vins sont +célèbres; Simon's-Town, sur la baie False, station navale commandée +par un commodore, et où les navires trouvent pendant l'hiver +un abri contre les vents du nord-ouest.</p> + +<p>Le chef-lieu du district de Graaf-Reinet est situé à cinq cents +milles (640 kilomètres) du Cap, sur les bords de la Rivière Sondag. +Barrow, secrétaire particulier de lord Macartney, gouverneur du +Cap en 1797, a laissé la plus triste description de cette localité, où +il se rendit pour réinstaller le landdrost, que les boors avaient +chassé. «Ce n'est, dit-il, qu'un assemblage de huttes de terre isolées, +rangées en deux files, et laissant entre elles une espèce de +rue. A l'un des bouts est la maison du landdrost, dont l'architecture +n'a rien de brillant. Les cabanes qu'on avait construites pour +y placer les bureaux de l'administration tombent en ruines, ou +sont tout à fait écroulées. La prison est également construite en +terre et couverte en chaume; mais cet édifice est si peu convenable à +l'usage auquel on le destine, qu'un déserteur anglais qu'on y avait +enfermé s'échappa pendant la nuit en passant au travers du +toit.</p> + +<p>Les hôtes qui habitent ces masures ont des visiteurs fort incommodes: +ce sont d'une part des termès ou fourmis blanches, qui +minent le plancher d'argile et dévorent tout ce qu'elles rencontrent, +excepté le bois; et d'un autre côté des chauves-souris, qui, cachées<a name="page_225" id="page_225"></a> +pendant le jour, envahissent pendant la nuit les habitations. +Il n'est pas possible d'y conserver de la lumière.</p> + +<p>»Le village de Graaf-Reinet n'est guère habité que par des ouvriers +ou par des employés subalternes du landdrost. Son aspect +est plus misérable que celui de la dernière bicoque de France ou +d'Angleterre. On ne peut s'y procurer qu'avec une difficulté extrême +les choses les plus nécessaires à la vie. Les habitants n'ont ni vin +ni bière; ils sont réduits à boire de l'eau. Ce n'est pas la terre +qui manque, mais l'industrie pour la cultiver.»</p> + +<p>Les progrès considérables accomplis depuis 1797 jusqu'en 1856 +ont complètement transformé Graaf-Reinet. C'est maintenant une +jolie ville, dont les maisons ne manquent pas d'élégance, et dont +les environs sont couverts de riches établissements agricoles.</p> + +<p>Graaf-Reinet, comme tous les autres districts, est en rapport +journalier avec Cape-Town. Les journaux et les correspondances +circulent rapidement dans toute la colonie. La poste est desservie +par les boors établis près des grandes routes, à l'aide de leurs domestiques +hottentots, et moyennant une indemnité proportionnelle +à la distance parcourue.</p> + +<p>Les routes de la colonie sont bien entretenues, et il faut qu'elles +le soient pour résister au passage de grands véhicules comme celui +où voyage et loge la famille Von Bloom. La description qu'en fait +Mayne Reid n'a rien d'ailleurs d'exagéré; en voici une qui la corrobore +en tout point. «C'est un spectacle curieux, dit M. Jacques +Arago, que de voir un Cafre ou un Hottentot, serviteur d'un colon, +et conduisant un de ces immenses chariots chargés de provisions, +de meubles et même de petites pièces de canon, de la ville à une +maison de campagne, ou d'une petite plantation au grand marché +de la ville. Dix-huit buffles, attelés deux par deux, conduisent la +lourde machine roulante; un coureur les précède; ils vont au galop; +mais ce qu'il faut admirer surtout, c'est la merveilleuse adresse +du conducteur, du cocher principal, assis en avant du chariot, armé<a name="page_226" id="page_226"></a> +d'un fouet dont le manche n'a pas plus de deux pieds, et la +lanière pas moins de soixante. Il stimule les quadrupèdes, et atteint, +dès qu'un frissonnement de ceux-ci l'indique, la mouche qui les +harcèle. Au premier ou au second coup, l'insecte importun est écrasé +sur la bête. L'automédon africain qui manquerait trois fois sa victime +serait déclaré indigne de conduire ces immenses voitures, dont +nos omnibus ne donnent qu'une imparfaite idée.»</p> + +<p>Le sol de la colonie du Cap est très-accidenté; elle est coupée +par plusieurs chaînes de montagnes élevées qui s'étendent de l'est +à l'ouest, à l'exception d'une seule qui se dirige au nord, en suivant +la côte occidentale.</p> + +<p>La première grande chaîne de l'est à l'ouest est bordée d'une +plaine longue de dix à trente milles, dentelée par plusieurs baies et +arrosée d'un grand nombre de ruisseaux. La terre en est riche, et +le climat égal et doux à cause de la proximité de l'Océan.</p> + +<p>La deuxième chaîne est celle des Zwaarte-Bergen ou montagnes +noires, plus élevée et plus âpre que la chaîne précédente, dont elle +est séparée par un espace de dix à vingt milles. Cet espace contient +certaines parties fertiles et bien arrosées; mais elle offre en général +des collines stériles et des plaines argileuses que les colons appellent +<i>karoos</i>.</p> + +<p>La troisième chaîne est celle des Snieuwveld's-Bergen (monts des +champs de neige). Entre ces montagnes et la deuxième chaîne est +le grand Karoo ou désert, haute terrasse large de quatre-vingts +milles et longue d'environ trois cents milles de l'est à l'ouest. Elle +est élevée de mille pieds au-dessus du niveau de la mer.</p> + +<p>La surface du grand Karoo présente des aspects très-divers. Dans +beaucoup d'endroits, c'est une argile de couleur brune; dans d'autres, +un lit de sable traversé de veines de quartz et d'une sorte de +pierre ferrugineuse; ailleurs, c'est un sable lourd, où l'on trouve +çà et là de la marne noirâtre.</p> + +<p>Auprès du lit de la rivière Buffalo, tout le pays est parsemé de<a name="page_227" id="page_227"></a> +petits fragments d'ardoise pourpre, détachés d'une longue couche +de bancs parallèles. Parmi ces fragments, on trouve des pierres +noires qui ont toute l'apparence de laves volcaniques ou de scories +de fournaise; la plaine est hérissée de monticules, tantôt coniques, +tantôt tronqués au sommet; et quoiqu'ils semblent d'abord avoir +été jetés là par des éruptions volcaniques, en examinant avec +attention les couches alternatives de sable et de terre régulièrement +disposées, on reconnaît le produit des eaux. Quelques marais +sablonneux du Karoo sont couverts de roseaux et abondent en +sources fortement salées.</p> + +<p>Le long de la côte occidentale, le pays s'échelonne en terrasses +successives, le Roggeveld se rattache à la chaîne des Sniewveld's-Bergen. +La chaîne de Roggeveld commence presque au 30<sup>e</sup> degré +de latitude sud, et s'étend pendant l'espace de deux degrés et +demi; ensuite elle s'abaisse vers l'est, puis vers le nord-est, jusqu'à +ce qu'elle atteigne la baie de Lagoa. C'est ce qui forme la limite +septentrionale du grand Karoo.</p> + +<p>A l'extrémité la plus méridionale du Roggeveld se rencontrent les +hauteurs suivantes:</p> + +<p>La montagne de la Table (<i>Table-Mountain</i>), à 3,582 pieds, séparée +de la baie par la plaine où la ville du Cap est bâtie.</p> + +<p>Le pic du Diable (<i>Devil's-Peak</i>), à 3,315 pieds.</p> + +<p>La tête du Lion (<i>Lion's-Head</i>), à 2,760 pieds.</p> + +<p>La croupe du Lion (<i>Lion's-Rump</i>), à 1,143 pieds.</p> + +<p>Neuyzenberg, à environ 2,000 pieds.</p> + +<p>Le pic d'Elsey (<i>Elsey-Peak</i>), à 1,200 pieds.</p> + +<p>La montagne de Simon ou des Signaux (<i>Simon's-Berg</i> ou <i>Signal-Hill</i>), +à 2,500 pieds.</p> + +<p>Le Paulus-Berg, à 1,200 pieds.</p> + +<p>Constantia, à 3,200 pieds.</p> + +<p>Le pic du Cap, à 1,000 pieds.</p> + +<p>Hanglip-Cap, à 1,800 pieds.<a name="page_228" id="page_228"></a></p> + +<p>L'Afrique méridionale est évidemment d'origine diluvienne. La +formation de la péninsule est suffisamment indiquée par la structure +de la montagne de la Table, qui est formée de plusieurs couches +superposées comme des tables immenses, sans aucune veine +intermédiaire. La plaine environnante est un schiste bleu, disposé +en lignes parallèles du nord-ouest au sud-est, coupées par des +masses de roches dures, mais également schisteuses.</p> + +<h3><a name="VI" id="VI"></a>VI</h3> + +<p>Gouvernement et administration du Cap.—Etat moral des Hottentots +et des Cafres.</p> + +<p>La belle colonie du Cap est l'objet de la constante sollicitude du +gouvernement britannique; il y est représenté par un gouverneur, +qui reçoit un traitement annuel de 6,000 livres sterling (150,000 fr.). +Auprès de lui sont deux conseils.</p> + +<p>Le conseil législatif, dont les membres nommés par la métropole +deviennent inamovibles au bout de deux ans;</p> + +<p>Le conseil exécutif, où siégent le commandant militaire, le grand +juge, le trésorier général et le secrétaire du gouvernement.</p> + +<p>Le grand juge, avec deux accesseurs, constitue la cour suprême. +Les tribunaux de première instance se composent des hemraaden, et +sont présidés par le landdrost dans chaque district. L'exécution +des sentences est confiée à un haut shérif, qui a un vice-shérif +dans chaque chef-lieu.</p> + +<p>Les commissaires des cantons ont conservé le titre de <i>vel-cornet</i> +ou <i>field-cornets</i>.<a name="page_229" id="page_229"></a></p> + +<p>Le gouvernement britannique n'a pas seulement souci des +intérêts de ses sujets d'origine européenne; il a fait de louables +efforts pour améliorer la condition des Hottentots, que les Hollandais +avaient réduits à l'esclavage en les soumettant à un système +de contrats forcés. La race indigène est sortie insensiblement de +son état d'abjection, et a montré des dispositions qu'on ne lui +avait pas supposées. Une commission spéciale a été chargée, en +1837, d'examiner les mesures propres à garantir aux aborigènes des +possessions anglaises et aux tribus voisines, une justice impartiale +et la protection de leurs droits, ainsi que pour répandre parmi +eux la civilisation et leur inculquer les principes de la religion chrétienne. +Le rapport de cette commission rend compte d'expériences +qui venaient d'être tentées avec succès. «Des Hottentots, dit-il, furent +invités à s'établir entre les deux bras de la rivière Kat. Ils devaient +s'y trouver dans le voisinage des Cafres, alors vivement +irrités contre la colonie. Plusieurs familles ne tardèrent pas à se +rendre sur le lieu indiqué; il en était très-peu qui possédassent +quelque chose; le plus grand nombre étaient pauvres, comme on +devait s'y attendre; mais c'étaient des hommes d'un caractère +ferme.</p> + +<p>»Bientôt on s'aperçut qu'il était impossible de restreindre le nombre +de ces nouveaux colons. Des Hottentots arrivaient de tous +côtés; beaucoup étaient assez mal famés; il y en avait même qui +jusque-là n'avaient cessé de mener une existence vagabonde, et +qui demandèrent à être mis à l'épreuve. Les exclure était difficile; +d'autre part, il semblait cruel de refuser à un homme l'occasion +d'améliorer son sort, par la seule raison qu'il se montrerait indigne +de la faveur qu'on lui accorderait.</p> + +<p>»Sur ces entrefaites, les Cafres menacèrent les nouveaux établissements; +il devenait nécessaire d'en armer les habitants, à +moins de les laisser exposés à être massacrés. La ruine de l'entreprise +tentée paraissait imminente. Les Cafres et leurs zagaies étaient<a name="page_230" id="page_230"></a> +moins dangereux peut-être pour la colonie qu'une agglomération +d'hommes armés de fusils et presque sans vivres. On présageait que +ces derniers tourneraient aussi bien contre nous que contre les +Cafres les armes que nous aurions mises dans leurs mains, et que +le pays serait arrosé de sang.</p> + +<p>»Sage ou non, une résolution fut prise; on confia aux Hottentots +des armes et des munitions. Ils se montrèrent dignes de cette confiance. +Au lieu de manger et de dormir jusqu'à ce que leurs provisions +fussent épuisées, et de se laisser surprendre par les Cafres, +ils se mirent au travail, tout en prenant des mesures pour repousser +au besoin une attaque. Ils creusèrent des canaux dans des terrains +tellement accidentés, et avec des outils si imparfaits, qu'on +n'aurait pas cru qu'il fût possible d'y parvenir. Sans autre secours +que les plus misérables instruments, ils cultivèrent des champs sur +une étendue qui causa la surprise de tous ceux qui les visitèrent. +Les travailleurs qui n'avaient pas de vivres se nourrissaient de racines, +ou se louaient à leurs compatriotes plus fortunés. Ces derniers +eux-mêmes furent obligés d'économiser pour soutenir leurs +familles, jusqu'à ce que, quelques mois après, ils eussent récolté +en abondance des citrouilles, du maïs, des pois, des haricots, etc. +Loin de montrer de l'apathie et de l'indifférence pour la propriété, +à présent qu'ils en ont une à défendre, ils sont devenus aussi désireux +de la conserver et de l'étendre que les autres colons. Ils témoignent +un grand désir de voir se propager des écoles au milieu +d'eux; celles qui existent sont déjà dans un état florissant. Tel est +leur amour pour l'instruction, que si quelqu'un se trouve savoir +seulement épeler, et qu'il n'y ait dans les environs aucun moyen +d'en apprendre davantage, il s'empresse de communiquer sa science +aux autres.</p> + +<p>»Le dimanche, ils font un chemin considérable pour assister au +service divin, et leur guides spirituels parlent avec ravissement +des succès qui ont payé leurs soins. Nulle part les sociétés de tempérance<a name="page_231" id="page_231"></a> +n'ont réussi aussi bien qu'au milieu de ce peuple, autrefois +plongé dans l'ivrognerie. Ils ont eux-mêmes demandé au gouvernement +de faire inscrire dans les actes de concession la prohibition +des cantines ou débits d'eau-de-vie. Chaque fois que les Cafres les +ont attaqués, ils ont été repoussés; et maintenant les deux nations +vivent dans la meilleure intelligence.</p> + +<p>»Les Hottentots de la rivière Kat n'ont coûté au gouvernement +que l'entretien de leur ministre et des mesures de maïs et d'avoine +qu'ils ont reçues pour ensemencer, les fusils qu'on leur a prêtés, et +quelques munitions qui leur ont été données pour leur défense et +celle du pays en général. Ils payent toutes les taxes comme le reste +de la population. On leur doit d'avoir rendu la rivière Kat la partie +la plus sûre de la frontière.»</p> + +<p>Interrogé par les commissaires spéciaux du gouvernement britannique, +le docteur Philip rendit ce témoignage à des Bosjesmans +qui s'étaient installés dans une concession en 1832: «Ils ne possédaient +absolument rien; au moyen d'une hachette, qu'ils empruntèrent, +ils confectionnèrent une charrue en bois, sans un seul clou +de fer, et s'en servirent pour cultiver leurs terres. La première récolte +leur produisit assez pour s'entretenir pendant l'hiver, et un +léger excédant, qu'ils vendirent. La seconde année, ils cultivèrent +une grande étendue de terrain; ils avaient alors une excellente +charrue, faite par eux-mêmes et garnie d'un soc en fer; ils s'étaient +aussi construit un chariot.»</p> + +<p>Questionné sur différents points par les membres de la commission, +le docteur Philip répond:</p> + +<p>D. A l'époque de votre résidence, les écoles étaient-elles suivies +par un grand nombre d'enfants?</p> + +<p>R. En 1834 il y en avait sept cents.</p> + +<p>D. Sur quelle population?</p> + +<p>R. Sur quatre mille individus.</p> + +<p>D. C'est donc en raison d'un sur sept?<a name="page_232" id="page_232"></a></p> + +<p>R. Oui; et, relativement à la population, c'est une proportion aussi +forte que dans aucun autre pays de l'Europe.</p> + +<p>D. Avez-vous interrogé les enfants instruits dans les écoles?</p> + +<p>R. Je les ai interrogés en 1834. Sir John Wide, chef de la justice, +se trouvant à la rivière Kat, je leur fis passer un examen public, à +la suite duquel il me dit que dans toute la colonie aucune école ne +lui avait procuré autant de satisfaction que celle du Hottentot.</p> + +<p>D. Pensez-vous que dans ces écoles l'éducation soit conduite aussi +loin, et que les enfants y répondent aussi bien que dans nos écoles +d'Angleterre?</p> + +<p>R. Je ne pense pas que des enfants placés dans une position égale +auraient pu soutenir plus convenablement un examen.</p> + +<p>D. Quels étaient les sujets d'instruction?</p> + +<p>R. La lecture de l'anglais, le hollandais étant la langue du pays. +Ils lisaient parfaitement l'anglais et connaissaient bien la géographie, +ainsi que l'histoire générale. Ils écrivaient passablement et +comprenaient l'arithmétique. Le mode général d'éducation m'a paru +ne pouvoir être meilleur.</p> + +<p>D. La population adulte se montrait-elle assidue au service +divin?</p> + +<p>R. Je n'ai jamais su qu'aucun individu en état d'y assister s'en +fût abstenu.</p> + +<p>D. Les chapelles étaient-elles aussi remplies, et la conduite était-elle +aussi décente que dans notre pays?</p> + +<p>R. Selon moi, et d'après le témoignage des gens les plus respectables, +aucune congrégation religieuse du monde ne pouvait offrir +le tableau de plus de recueillement, d'attention et de sentiments +religieux?</p> + +<p>D. Les congrégations religieuses sont-elles entièrement composées +d'indigènes?</p> + +<p>R. Oui. On voit rarement les yeux d'un seul individu se détourner +du prédicateur. Il y a entre eux une force de sympathie qui<a name="page_233" id="page_233"></a> +fait que la respiration semble suspendue tant qu'une phrase n'est +pas achevée. Ce qu'ils ont entendu devient l'objet de leurs prières +après le service, et de leurs entretiens pendant la semaine.</p> + +<p>D. Êtes-vous d'avis que l'établissement de la rivière Kat et les +progrès des habitants dans la civilisation puissent tendre à élever +une défense contre les incursions des tribus sauvages?</p> + +<p>R. Je le crois.</p> + +<p>D. Quel était à ce sujet l'opinion du gouvernement?</p> + +<p>R. Je pense que c'était l'opinion générale.</p> + +<p>Des essais de civilisation ont été également tentés sur les Cafres, +terribles voisins dont les incursions désolent la colonie; on leur a +envoyé des missionnaires; on a opéré quelques conversions, mais +l'influence de quelques chefs devenus chrétiens n'a pas empêché +cette belliqueuse nation de franchir les frontières par bandes nombreuses, +cependant qu'au lieu de massacrer, comme par le passé, tous +ceux qu'ils attaquaient, sans distinction d'âge ni de sexe, il leur +arrive parfois de rendre des femmes et des enfants tombés entre +leurs mains.<a name="page_235" id="page_235"></a><a name="page_234" id="page_234"></a></p> + +<h3><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES"></a>TABLE DES MATIÈRES</h3> + +<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="table"> +<tr><td valign="top" align="right" style="font-size:small;" colspan="4">Pages.</td></tr> +<tr><td valign="top" align="center" style="font-size:small;">CHAPITRE</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_I">I</a>.—</td><td>Les boors</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_005">5</a></td></tr> +<tr valign="top"><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_II">II</a>.—</td><td>Le kraal</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_010">10</a></td></tr> +<tr valign="top"><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_III">III</a>.—</td><td>Les sauterelles</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_014">14</a></td></tr> +<tr valign="top"><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_IV">IV</a>.—</td><td>Causerie sur les criquets</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_018">18</a></td></tr> +<tr valign="top"><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_V">V</a>.—</td><td>Le lendemain</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_025">25</a></td></tr> +<tr valign="top"><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_VI">VI</a>.—</td><td>L'émigration</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_029">29</a></td></tr> +<tr valign="top"><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_VII">VII</a>.—</td><td>De l'eau! de l'eau!</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_032">32</a></td></tr> +<tr valign="top"><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_VIII">VIII</a>.—</td><td>Ce que devient le troupeau</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_037">37</a></td></tr> +<tr valign="top"><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_IX">IX</a>.—</td><td>Le lion</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_041">41</a></td></tr> +<tr valign="top"><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_X">X</a>.—</td><td>Le lion pris au piège</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_045">45</a></td></tr> +<tr valign="top"><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XI">XI</a>.—</td><td>La mort du lion</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_049">49</a></td></tr> +<tr valign="top"><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XII">XII</a>.—</td><td>La vérité sur les lions</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_052">52</a></td></tr> +<tr valign="top"><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XIII">XIII</a>.—</td><td>Les voyageurs anuités</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_055">55</a></td></tr> +<tr valign="top"><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XIV">XIV</a>.—</td><td>Le trek-boken</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_059">59</a><a name="page_236" id="page_236"></a></td></tr> +<tr valign="top"><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XV">XV</a>.—</td><td>A la recherche d'une fontaine</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_065">65</a></td></tr> +<tr valign="top"><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XVI">XVI</a>.—</td><td>Le terrible tsetsé</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_068">68</a></td></tr> +<tr valign="top"><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XVII">XVII</a>.—</td><td>Le rhinocéros à longues cornes</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_072">72</a></td></tr> +<tr valign="top"><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XVIII">XVIII</a>.—</td><td>Combat sanglant</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_078">78</a></td></tr> +<tr valign="top"><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XIX">XIX</a>.—</td><td>Mort de l'éléphant</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_083">83</a></td></tr> +<tr valign="top"><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XX">XX</a>.—</td><td>Les chasseurs</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_088">88</a></td></tr> +<tr valign="top"><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXI">XXI</a>.—</td><td>Dissection de l'éléphant</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_092">92</a></td></tr> +<tr valign="top"><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXII">XXII</a>.—</td><td>Les hyènes</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_095">95</a></td></tr> +<tr valign="top"><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXIII">XXIII</a>.—</td><td>L'ourebi</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_099">99</a></td></tr> +<tr valign="top"><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXIV">XXIV</a>.—</td><td>Les aventures du petit Jan</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_105">105</a></td></tr> +<tr valign="top"><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXV">XXV</a>.—</td><td>Digression sur les hyènes</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_109">109</a></td></tr> +<tr valign="top"><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXVI">XXVI</a>.—</td><td>Une maison dans les arbres</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_114">114</a></td></tr> +<tr valign="top"><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXVII">XXVII</a>.—</td><td>La bataille des outardes</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_118">118</a></td></tr> +<tr valign="top"><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXVIII">XXVIII</a>.—</td><td>Sur la piste de l'éléphant</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_123">123</a></td></tr> +<tr valign="top"><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXIX">XXIX</a>.—</td><td>Le rodeur</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_128">128</a></td></tr> +<tr valign="top"><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXX">XXX</a>.—</td><td>Les gnous</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_133">133</a></td></tr> +<tr valign="top"><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXXI">XXXI</a>.—</td><td>La fourmilière</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_138">138</a></td></tr> +<tr valign="top"><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXXII">XXXII</a>.—</td><td>Désagrément d'être poursuivi par un gnou </td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_141">141</a></td></tr> +<tr valign="top"><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXXIII">XXXIII</a>.—</td><td>Le siège</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_145">145</a></td></tr> +<tr valign="top"><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXXIV">XXXIV</a>.—</td><td>L'oryctérope</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_148">148</a></td></tr> +<tr valign="top"><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXXV">XXXV</a>.—</td><td>La chambre à coucher de l'éléphant</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_152">152</a></td></tr> +<tr valign="top"><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXXVI">XXXVI</a>.—</td><td>On fait le lit de l'éléphant</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_155">155</a></td></tr> +<tr valign="top"><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXXVII">XXXVII</a>.—</td><td>Les ânes sauvages de l'Afrique</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_158">158</a></td></tr> +<tr valign="top"><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXXVIII">XXXVIII</a>.—</td><td>Le couagga et l'hyène</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_162">162</a></td></tr> +<tr valign="top"><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XXXIX">XXXIX</a>.—</td><td>Le piège</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_166">166</a></td></tr> +<tr valign="top"><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XL">XL</a>.—</td><td>L'élan</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_170">170</a></td></tr> +<tr valign="top"><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XLI">XLI</a>.—</td><td>Le couagga emporté</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_175">175</a><a name="page_237" id="page_237"></a></td></tr> +<tr valign="top"><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XLII">LXII</a>.—</td><td>Le piège à détente</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_180">180</a></td></tr> +<tr valign="top"><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XLIII">XLIII</a>.—</td><td>Les tisserins</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_184">184</a></td></tr> +<tr valign="top"><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XLIV">XLIV</a>.—</td><td>Le serpent cracheur</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_187">187</a></td></tr> +<tr valign="top"><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XLV">XLV</a>.—</td><td>Le secrétaire</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_189">189</a></td></tr> +<tr valign="top"><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XLVI">LXVI</a>.—</td><td>Totty et les chacmas</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_194">194</a></td></tr> +<tr valign="top"><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XLVII">XLVII</a>.—</td><td>Les chiens</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_199">199</a></td></tr> +<tr valign="top"><td align="center">—</td><td align="right"><a href="#CHAPITRE_XLVIII">XLVIII</a>.—</td><td>Conclusion</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_205">205</a></td></tr> +<tr valign="top"><td> </td><td> </td><td align="left"><a href="#NOTICE">Notice sur le cap de Bonne-Espérance</a></td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_209">209</a></td></tr> +</table> + +<p class="c ov"> Limoges.—Imprimerie Charles Barbou, avenue du Crucifix. </p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Les enfants des bois, by Thomas Mayne Reid + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ENFANTS DES BOIS *** + +***** This file should be named 33339-h.htm or 33339-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/3/3/3/33339/ + +Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/33339-h/images/logo.png b/33339-h/images/logo.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..80a4a6f --- /dev/null +++ b/33339-h/images/logo.png |
