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+The Project Gutenberg EBook of Ivanhoe (1/4), by Sir Walter Scott
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Ivanhoe (1/4)
+ Le retour du croisé
+
+Author: Sir Walter Scott
+
+Translator: Albert Montémont
+
+Release Date: August 1, 2010 [EBook #33315]
+[Last updated: March 17, 2012]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK IVANHOE (1/4) ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Jean-Pierre Lhomme, Rénald
+Lévesque (html) and the Online Distributed Proofreaders
+Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced
+from images generously made available by the Bibliothèque
+nationale de France (BnF/Gallica)
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+
+
+IVANHOE
+
+
+[Illustration: frontispice.]
+
+IVANHOE
+
+OU
+
+LE RETOUR DU CROISÉ
+
+_Par Walter Scott._
+
+TRADUCTION NOUVELLE
+
+PAR M. ALBERT-MONTÉMONT.
+
+
+Toujours de son départ il faisait les apprêts,
+Prenait congé sans cesse, et ne partait jamais.
+ (_Trad. de_ Prior.)
+
+
+
+TOME PREMIER.
+
+PARIS.
+
+RIGNOUX, IMPRIMEUR-LIBRAIRE, ÉDITEUR,
+
+RUE DES FRANCS-BOURGEOIS S. MICHEL, N° 8.
+
+1829.
+
+
+
+
+DISCOURS PRÉLIMINAIRE
+
+EN FORME
+
+D'ÉPITRE DÉDICATOIRE
+
+ADRESSÉE
+
+AU DOCTEUR DRYASDUST,
+
+MEMBRE DE LA SOCIÉTÉ DES ANTIQUAIRES,
+DEMEURANT A CASTLE-GATE, YORK.
+
+
+Mon estimable et cher Monsieur,
+
+
+Il est presque inutile de mentionner les différens motifs qui me
+décident à inscrire votre nom en tête de l'oeuvre qu'on va lire.
+Cependant les imperfections de mon travail pourraient réfuter le
+principal de ces motifs. Si j'avais espéré le rendre digne de votre
+patronage, le public aurait vu dès ce moment qu'un ouvrage destiné à
+faire connaître les antiquités de l'Angleterre sous nos ancêtres saxons,
+ne pouvait être mieux dédié qu'à l'auteur illustre des _Essais sur la
+coupe du roi Ulphus et sur les terres par lui concédées au patrimoine de
+saint Pierre_. Je crains malheureusement que le cadre futile, incomplet
+et vulgaire, dont j'ai enveloppé le résultat de mes recherches, n'attire
+à mon ouvrage une exclusion auprès de cette classe orgueilleuse qui a
+pris pour devise _detur digniori_. D'un autre côté, je redoute aussi
+d'être accusé de présomption en plaçant le nom du docteur Jones
+Dryasdust à la tête d'une publication que les graves antiquaires
+relégueront peut-être parmi les inutiles romans et contes du jour. J'ai
+à coeur de me justifier à l'avance d'une telle accusation; car, bien que
+je dusse me reposer sur votre amitié du soin de mon apologie à vos
+propres yeux, je ne voudrais pas cependant, à ceux du public, demeurer
+convaincu d'un crime aussi grave que celui dont j'appréhende le faix par
+anticipation.
+
+Je dois donc vous rappeler que, lors de l'entretien que nous eûmes
+ensemble pour la première fois sur cette nature de productions, dans une
+desquelles les affaires privées de notre sage et docte ami d'Écosse, M.
+Oldbuck de Monkbarns[1], ont été si inconsidérément publiées, il s'éleva
+entre nous une discussion sur la cause de la vogue dont jouissent dans
+ce siècle frivole ces livres qui, nonobstant leur mérite intrinsèque,
+doivent être regardés comme écrits à la hâte et en violation de toutes
+les règles de l'épopée. Il vous parut alors que le charme venait
+entièrement de l'art avec lequel l'auteur, comme un autre Macpherson[2],
+avait mis à profit les trésors épars de l'antiquité, suppléant à sa
+paresse ou à son indigence d'invention par les incidens qui avaient
+marqué dans l'histoire nationale à une époque peu éloignée, et
+introduisant des personnages réels, sans même avoir eu soin de changer
+les noms. Il n'y a pas soixante-dix ans, me fîtes-vous observer, que
+tout le nord de l'Écosse vivait sous un gouvernement aussi simple et
+aussi patriarcal que ceux de nos bons alliés les Mohawks et les
+Iroquois[3]. En admettant que l'auteur ne puisse être supposé d'avoir
+été le témoin de ces temps-là, il doit avoir vécu, observiez-vous, au
+milieu des personnes qui y ont joué un rôle; et même, depuis les trente
+années qui viennent de s'écouler, les moeurs écossaises ont éprouvé de
+tels changemens, que nous ne trouvons pas plus étranges les habitudes
+sociales de nos ancêtres que celles du règne de la reine Anne. Ayant
+ainsi des matériaux de toute sorte épars autour de lui, l'auteur n'avait
+plus guère, ajoutiez-vous, que l'embarras du choix: de là cette
+conclusion naturelle, que, possesseur d'une mine aussi féconde, ses
+ouvrages lui avaient nécessairement rapporté plus de profit et de gloire
+que n'en méritait la facilité de ses travaux.
+
+ Note 1: Personnage de l'antiquaire, dans le roman de ce nom. A. M.
+
+ Note 2: Restaurateur des poèmes d'Ossian.
+
+ Note 3: Indiens des États-Unis d'Amérique et du Canada. A. M.
+
+En adoptant, comme je le devais, la vérité générale de ces remarques, je
+ne puis m'empêcher de trouver étonnant qu'aucune tentative n'eût encore
+été faite pour exciter en faveur des traditions et des moeurs de la
+vieille Angleterre un intérêt pareil à celui qu'ont éveillé nos voisins,
+plus pauvres et moins célèbres. Le drap vert de Kendal[4], quoique d'une
+date plus reculée, doit bien nous être aussi précieux que les tartans
+bariolés du nord. Le nom de _Robin Hood_[5], habilement évoqué,
+susciterait une ombre aussi vite que celui de _Rob-Roy_; et les
+patriotes d'Angleterre ne méritent pas moins de renommée, dans nos
+cercles modernes, que les Bruce et les Wallace de la Calédonie. Si les
+paysages du midi de la Grande-Bretagne sont moins romantiques et moins
+sublimes que ceux des montagnes du nord, on doit reconnaître qu'ils
+réunissent dans la même proportion plus de douceur et de beauté. Somme
+toute, nous avons le droit de nous écrier avec le Syrien ami de son
+pays: «Le Pharphar et l'Abanas, fleuves de Damas, ne sont-ils pas
+préférables à tous les fleuves d'Israël?»
+
+ Note 4: Ville manufacturière du Westmoreland. A. M.
+
+ Note 5: Fameux chasseur et brigand des forêts de l'ancienne
+ Angleterre. A. M.
+
+Vos objections relativement à ce projet, mon cher docteur, étaient, vous
+vous le rappelez, de deux sortes. Vous insistiez sur les avantages
+qu'offrait à l'auteur écossais la récente existence de cet état de
+société qui forme le sujet de ses tableaux. Bon nombre de personnes
+vivantes, remarquiez-vous, se souviennent d'avoir entendu dire à leurs
+pères qu'ils avaient non seulement vu le célèbre Roy Mac-Grégor, mais
+qu'ils avaient pris part encore à des festins ou à des combats avec lui.
+Tous ces détails minutieux de la vie privée et du caractère domestique,
+tout ce qui imprime de la vraisemblance à un récit et à l'individualité
+d'un personnage, se trouvent encore dans la mémoire des Écossais, tandis
+qu'en Angleterre la civilisation remonte si haut, que les idées que nous
+pouvons avoir de nos ancêtres ne sont plus que le fruit de la lecture de
+vieilles chroniques, dont les auteurs semblent avoir méchamment conspiré
+à supprimer dans leurs récits toutes les particularités intéressantes,
+pour les remplacer par des fleurs d'éloquence monacale ou de triviales
+réflexions sur les moeurs. Marcher l'égal d'un auteur écossais dans la
+tâche de ressusciter les traditions du temps passé, serait pour un
+Anglais, disiez-vous, une prétention absurde et téméraire. Le Calédonien
+avait, selon vous, comme la magicienne de Lucain, la faculté de
+parcourir le théâtre d'une bataille récente, et de choisir, pour ses
+miracles de résurrection, un cadavre dont les membres semblaient encore
+tout palpitans, et dont la bouche venait d'exhaler son dernier soupir.
+Tel était le sujet auquel la puissante Érictho elle-même était forcée de
+recourir, comme pouvant seul être ranimé par ses enchantemens:
+
+ ......gelidas letho serutata medullas,
+ Pulmonis rigidi stantes sine vulnere fibras
+ Invenit, et vocem defuncto in corpore quærit[6].
+
+ Note 6: Cherchant dans les entrailles glacées par la mort des
+ poumons dont les fibres fussent exemptes de blessure, afin de
+ trouver encore sur un récent cadavre le dernier souffle de la
+ vie. A. M.
+
+L'auteur anglais, d'un autre côté, disiez-vous, en le supposant tout
+aussi habile que l'enchanteur du nord, n'est libre de prendre ses sujets
+qu'au milieu de la poussière des âges, où il ne trouve que des ossemens
+desséchés, vermoulus et désunis comme ceux qui remplissaient la vallée
+de Josaphat. Vous m'exprimâtes aussi la crainte que les préjugés
+anti-nationaux de mes compatriotes ne leur permissent pas d'accueillir
+favorablement une production comme celle dont j'essayais de vous
+démontrer la réussite probable. Et cela, reprîtes-vous, n'est pas
+entièrement dû, en général, à de meilleures dispositions pour ce qui est
+étranger, il faut encore avoir égard aux improbabilités résultantes des
+circonstances où le lecteur anglais se trouve placé. Si vous lui tracez
+un tableau de moeurs sauvages et un état de société primitive existant
+au milieu des montagnes d'Écosse, il est naturellement porté à croire à
+la réalité de la peinture que vous lui faites: en voici la raison. S'il
+est de la classe ordinaire des lecteurs, il n'a jamais vu ces pays
+éloignés, ou il a seulement parcouru pendant une excursion d'été ces
+régions déshéritées par la nature, n'y prenant que de mauvais dîners,
+dormant sur des lits à roulettes, errant de déserts en déserts, et tout
+plein de crédulité sur les choses les plus étranges qu'on veut lui dire
+d'un peuple assez barbare et assez extravagant pour paraître attaché à
+un séjour aussi extraordinaire. Mais le même homme estimable, placé dans
+sa propre demeure, hermétiquement fermée, et entouré de tout ce qui rend
+si confortable le coin du feu anglais, est moitié moins disposé à croire
+que ses ancêtres menaient une vie bien différente de la sienne; que la
+tour en ruine qui ne sert plus aujourd'hui qu'à former un point de vue
+fut jadis habitée par un baron qui l'aurait pendu à sa porte sans autre
+forme de procès; que les paysans par qui sa petite ferme est tenue
+auraient été esclaves il y a trois siècles; et qu'enfin la complète
+influence de la tyrannie féodale s'étendait alors sur le village voisin,
+où le procureur est aujourd'hui un personnage plus important que le lord
+de l'ancien manoir.
+
+Tout en reconnaissant la force de ces objections, je dois avouer en même
+temps qu'elles ne me semblent pas entièrement insurmontables. La pénurie
+de matériaux est en effet une grande difficulté; mais, pour ceux qui ont
+des connaissances en antiquités, il existe, et le docteur Dryasdust le
+sait mieux que personne, sur la vie privée de nos bons aïeux, des
+aperçus épars dans nos divers historiens, qui sont peu de chose, il est
+vrai, en comparaison des autres matières qu'ils traitent; mais tous ces
+aperçus réunis suffiraient pour jeter quelque jour sur les habitudes
+domestiques de nos pères. Si j'échoue dans mon entreprise, je n'en garde
+pas moins la conviction qu'avec un peu plus de travail et d'art pour
+mettre en oeuvre ces matériaux, une main plus habile serait aussi plus
+heureuse dans leur emploi, grâce aux éclaircissemens du docteur
+Henry[7], de M. Strutt, et surtout de M. Sharon Turner. Je proteste donc
+par avance contre tout argument qui serait fondé sur l'insuccès de ma
+tentative.
+
+ Note 7: Henry, auteur d'une _Histoire d'Angleterre_; Strutt,
+ auteur d'un livre sur les _Antiquités du moyen âge en
+ Angleterre_; Sharon Turner, auteur d'une _Histoire des
+ Anglo-Saxons_. A. M.
+
+D'un autre coté, j'ai déjà dit que, si une peinture fidèle des anciennes
+moeurs anglaises était offerte à mes compatriotes, je leur suppose trop
+de bon sens et des dispositions trop favorables, pour douter qu'elle ne
+reçût un accueil bienveillant. Leur indulgence et leur bon goût en sont
+d'irrécusables garans.
+
+Ayant ainsi répondu de mon mieux à la première classe de vos objections,
+ou du moins ayant manifesté la résolution de franchir les barrières
+qu'avait élevées votre prudence, je serai court sur ce qui m'est
+particulier. Vous parûtes être d'opinion que la position d'un antiquaire
+adonné à des recherches sérieuses, et de plus, comme le vulgaire le dira
+quelquefois, minutieuses et fatigantes, serait regardée comme un motif
+d'incapacité pour composer avec succès une histoire de ce genre. Mais
+permettez-moi de vous dire, mon cher docteur, que cette objection est
+plus spécieuse que solide. Il est vrai que ces compositions futiles ne
+pourraient convenir au génie plus sérieux de notre ami M. Oldbuck.
+Cependant Horace Walpole écrivit un conte de revenant qui a remué bien
+des entrailles, et Georges Ellis[8] sut transporter tout le charme de
+son humeur enjouée, aussi aimable que peu commune, dans son _Abrégé des
+anciens romans poétiques_; de manière que, si je dois avoir sujet
+quelque jour de regretter mon audace, j'ai du moins en ma faveur ces
+honorables précédens.
+
+ Note 8: Oldbuck, Horace Walpole et George Ellis, célèbres
+ romanciers. A. M.
+
+Néanmoins, l'antiquaire, plus sévère, peut penser qu'en mêlant ainsi la
+fiction à la vérité, je corromps la source de l'histoire par de modernes
+inventions, et que je donne à la génération nouvelle de fausses idées
+sur le siècle que je décris. Je ne puis qu'avouer en un sens la force de
+cet argument, mais j'espère l'écarter par les considérations suivantes.
+
+Sans doute je ne saurais ni ne veux prétendre à une observation exacte,
+même en ce qui touche le costume extérieur, et encore moins pour la
+langue et les moeurs; mais le même motif qui m'empêche d'écrire les
+dialogues de mon drame en anglo-saxon ou en normand-français, comme
+aussi de publier cet essai avec les caractères d'imprimerie de Caxton ou
+de Wynken de Worde[9], me défend également de me restreindre dans les
+bornes de la période où je fixe mon histoire. Pour exciter un intérêt
+quelconque, il est indispensable que le sujet choisi se traduise, pour
+ainsi dire, dans les moeurs et l'idiome du siècle où nous vivons. Jamais
+la littérature orientale n'a fait une illusion pareille à celle que
+produisit la première traduction, par M. Galland, des _Mille et une
+Nuits_, dans lesquelles, en conservant d'un côté la splendeur du
+costume, et de l'autre la bizarrerie des fictions de l'Orient, il mêla
+des expressions et des sentimens si naturels, qu'il les rendit
+intelligibles et intéressantes, en même temps qu'il abrégeait les longs
+récits, changeait les réflexions monotones, et rejetait les répétitions
+sans fin de l'original arabe. Aussi ces contes, bien que moins purement
+orientaux que dans leur source primitive, s'assortirent beaucoup mieux
+au goût européen, et obtinrent un degré de faveur populaire qu'ils
+n'eussent jamais atteint si les moeurs et le style n'avaient en quelque
+sorte été appropriés aux idées et aux habitudes des lecteurs d'Occident.
+
+ Note 9: Anciens typographes anglais. _A. M._
+
+En faveur de ceux qui, en grand nombre, vont, j'aime à le croire, lire
+cet ouvrage avec avidité, j'ai tellement expliqué les moeurs anciennes
+dans un langage moderne, j'ai détaillé avec un si grand soin les
+caractères et les sentimens de mes héros, que personne ne se trouvera,
+j'espère, arrêté par la sécheresse accablante de l'antiquité; et je
+crois n'avoir point en ceci excédé la licence accordée à l'auteur d'une
+compilation romanesque. Feu M. Strutt, dans son roman de
+_Queen-Hoo-Hall_, a agi d'après un autre principe; et, en voulant
+distinguer l'ancien du moderne, cet antiquaire habile a oublié, selon
+moi, qu'il y a dans les moeurs et les sentimens modernes certains
+rapports communs à nos ancêtres, qui nous sont parvenus sans altération,
+ou qui, tirant leur origine d'une même nature, doivent avoir également
+existé dans toutes les phases sociales. Cet homme de talent, cet
+antiquaire si érudit, a limité de la sorte le succès de son livre, en
+excluant tout ce qui n'était pas assez suranné pour être en même temps
+oublié et inintelligible. La licence que je voudrais essayer de
+justifier, dans cette occurrence, est si nécessaire à l'exécution de mon
+plan, que je sollicite de votre patience la permission d'expliquer
+encore mieux mon argument, s'il m'est possible.
+
+Celui qui, pour la première fois, ouvre Chaucer ou tout autre poète du
+moyen âge, est si frappé de l'orthographe surannée, de la multiplicité
+des consonnes, et de la forme antique du langage, qu'il veut jeter le
+livre de désespoir, comme trop empreint de la rouille des âges pour lui
+permettre de juger son mérite ou de sentir les beautés qu'il renferme.
+Mais, si quelque ami plus savant lui découvre que les difficultés qui
+l'effraient sont plus apparentes que réelles; si, en lui lisant à haute
+voix ou en réduisant les mots ordinaires à l'orthographe moderne, il lui
+prouve qu'il n'y a guère qu'un dixième des expressions qui soit tombé de
+fait en désuétude, le novice peut être aisément persuadé qu'il se
+rapproche de _l'anglais vierge encore_[10], et que dès lors un peu de
+patience le mettra à même de goûter les compositions tour à tour
+plaisantes et pathétiques par lesquelles le bon Geoffrey[11]
+émerveillait le siècle de Crécy et de Poitiers.
+
+ Note 10: Le texte porte: _Well of English undefiled_, source de
+ l'anglais non corrompu.
+
+ Note 11: Prénom de Chaucer. A. M.
+
+Poursuivons cette comparaison un peu plus loin: Si notre néophyte, plein
+d'un nouvel amour de l'antiquité, entreprenait d'imiter ce que l'on
+vient de lui apprendre à admirer, s'il allait choisir dans le glossaire
+les vieux mots qu'il renferme, pour s'en servir à l'exclusion des
+autres, il faut convenir qu'il agirait bien à rebours. Ce fut l'erreur
+de l'infortuné Chatterton[12]. Pour donner à son style une couleur
+antique, il rejeta toute expression moderne, et enfanta un dialecte
+différent de tous ceux qu'on eût jamais parlés dans la Grande-Bretagne.
+Celui qui voudra imiter l'ancien idiome avec succès s'attachera plutôt à
+son caractère grammatical, à ses tours de phrase, qu'à un choix
+laborieux de termes extraordinaires et surannés, qui, comme je l'ai déjà
+dit, ne sont, eu égard aux expressions encore en usage, que dans la
+proportion de un à dix, quoique peut-être un peu différens par le sens
+et par l'orthographe.
+
+ Note 12: Le Gilbert anglais. _A. M._
+
+Ce que j'ai dit du langage s'applique bien plus encore aux sentimens et
+aux coutumes. Les passions, d'où les sentimens et les usages découlent
+avec toutes leurs modifications, sont généralement les mêmes dans tous
+les rangs, dans toutes les conditions, dans tous les pays et tous les
+siècles, et il s'ensuit naturellement que les opinions, les habitudes
+d'idées et les actions, bien que dominées par l'état particulier de la
+société, doivent en définitive présenter une ressemblance entre elles.
+Nos ancêtres n'étaient certainement pas plus différens de nous que les
+juifs ne le sont des chrétiens: ils avaient «des yeux, des mains, des
+organes, des sens, des affections, des passions, comme nous; ils étaient
+nourris des mêmes alimens, blessés des mêmes armes, sujets aux mêmes
+maladies, réchauffés par le même été et refroidis par le même
+hiver[13].» Leurs affections et leurs sentimens ont dû, par conséquent,
+se rapprocher des nôtres.
+
+ Note 13: Shakspeare, citations du _Marchand de Venise_. Ce
+ passage a été imité avec un rare bonheur par M. Casimir
+ Delavigne, dans _le Paria_, acte II, scène V. A. M.
+
+Ainsi, dans les matériaux que l'on peut faire entrer dans un ouvrage
+d'imagination tel que celui que j'ai essayé, l'auteur verra qu'une
+grande partie du langage et des moeurs serait aussi bien applicable au
+temps présent qu'à celui où se trouve le lieu des événemens qu'il
+raconte: la liberté du choix est donc plus grande pour lui, et la
+difficulté de sa tâche bien moindre qu'il ne le semblait d'abord. Pour
+emprunter une comparaison à un autre art, on peut dire des détails
+d'antiquités, qu'ils offrent les traits particuliers d'un paysage tracé
+par le pinceau. La tour féodale doit apparaître majestueusement; les
+figures mises en scène doivent se montrer avec le costume et le
+caractère de leur siècle; le tableau doit offrir les aspects
+particuliers du site avec ses rocs élevés ou la descente rapide de ses
+eaux en cascades. Le coloris général doit être aussi copié d'après la
+nature, le ciel être serein ou nébuleux, suivant le climat, et les
+nuances représenter celles qui dominent dans un paysage réel. Voilà les
+principales obligations que l'art impose au peintre; mais il n'est pas
+obligé de s'astreindre à copier servilement toutes les nuances peu
+importantes de la nature, ni de représenter avec une exactitude absolue
+les plantes, les fleurs et les arbres qui la décorent. Ces derniers
+objets, comme les teintes plus minutieuses de la lumière et de l'ombre,
+sont des attributs inhérens à toute perspective en général, analogues à
+chaque site, et mis à la disposition de l'artiste, qui ne suivra que son
+goût ou son caprice.
+
+Il est vrai qu'en l'un et l'autre cas cette licence est resserrée dans
+de raisonnables limites. Le peintre ne doit introduire aucun ornement
+étranger à la contrée, au climat où il a mis son paysage. Il ne faut pas
+qu'il plante des cyprès sur l'Inch-Mervin[14], ni des sapins d'Écosse
+parmi les ruines de Persépolis. L'auteur se trouve assujéti à des lois
+identiques. Bien qu'il lui soit facultatif de peindre les passions et
+les sentimens avec plus de détail qu'il n'en existe dans les anciennes
+compositions qu'il imite, il faut qu'il n'introduise rien d'étranger aux
+moeurs du siècle; ses chevaliers, ses écuyers, ses varlets, ses hommes
+d'armes, peuvent être plus largement dessinés que dans les sèches et
+dures esquisses d'un ancien manuscrit enluminé; mais les costumes et les
+caractères doivent demeurer inviolables. Il faut que les figures soient
+les mêmes, mais tracées par un meilleur pinceau, ou, pour parler avec
+plus de modestie, exécutées dans un siècle où les principes de l'art
+sont mieux compris. Son langage ne doit pas être exclusivement suranné
+et inintelligible; mais on ne doit admettre, s'il est possible, aucun
+mot, aucune tournure de phrase qui trahirait une origine purement
+moderne. C'est une chose que d'employer l'idiome et les sentimens qui
+nous sont communs à nous et à nos ancêtres, et c'en est une autre de
+leur affecter des sentimens et un dialecte exclusivement propres à leurs
+descendans.
+
+ Note 14: Île du Loch Lomond. A. M.
+
+Voilà, mon cher ami, la partie la plus difficile de ma tâche; et, à vous
+parler franchement, je n'ose espérer de satisfaire votre jugement moins
+partial et votre science plus étendue, puisque j'ai eu de la peine à me
+contenter moi-même. Je sens d'ailleurs qu'on me trouvera encore plus
+défectueux touchant les moeurs et les costumes; ceux qui seront disposés
+à examiner rigoureusement mon histoire sous ce rapport voudront du
+moins, peut-être, me juger de la sorte. Il se pourra que j'aie introduit
+peu de choses qu'on eût droit d'appeler positivement _modernes_; mais,
+d'un autre côté, il est très probable que j'aurai confondu les usages de
+deux ou trois siècles, et introduit pendant le règne de Richard II des
+circonstances appropriées à une période plus ancienne ou plus voisine de
+nous. Ce qui me rassure, c'est que des erreurs de cette nature
+échapperont à la classe la plus nombreuse de mes lecteurs, et que je
+partagerai la gloire si peu méritée de ces architectes qui, dans leurs
+constructions gothico-modernes, ne balancent pas à introduire, sans
+règle ni méthode, les ornemens de différens styles et de différentes
+époques. Ceux à qui de plus vastes recherches ont donné les moyens
+d'être plus sévères seront sans doute plus indulgens, en proportion de
+la connaissance qu'ils auront des difficultés de ma tentative
+audacieuse. Mon digne ami Ingulphe, trop négligé, m'a fourni plus d'une
+indication utile; mais la lumière que nous offrent le moine de Croydon
+et Geoffroy de Vinsauff[15] est obscurcie par une telle masse de
+matériaux informes, que nous cherchons volontiers un refuge dans les
+intéressantes pages du brave Froissard[16], quoiqu'il ait fleuri à une
+époque bien plus éloignée de la date de notre histoire. Si donc, mon
+digne ami, vous êtes assez généreux pour excuser ma présomption d'avoir
+voulu me faire une couronne de ménestrel, en partie avec les perles de
+la pure antiquité, et en partie avec les pierres et la pâte de Bristol,
+au moyen desquelles on les imite, je nourris l'espérance que la
+difficulté de l'entreprise vous engagera, mon cher docteur, à en tolérer
+l'imperfection.
+
+ Note 15: Historiens ecclésiastiques.
+
+ Note 16: Célèbre chroniqueur français, dont une nouvelle
+ édition, publiée par M. Buchon, est vivement recherchée. On
+ aime à voir un grand écrivain comme Walter Scott secouer
+ quelquefois les préjugés de sa nation, pour rendre justice à
+ des chroniqueurs étrangers. A. M.
+
+J'ai peu de chose à dire de mes matériaux: on peut les retrouver presque
+en entier dans le curieux manuscrit anglo-normand que sir Arthur Wardour
+conserve avec un soin si jaloux dans le troisième tiroir de son bureau
+de chêne, permettant à peine qu'on y regarde, et étant lui-même
+incapable de lire une syllabe de son contenu. Il ne m'eût jamais accordé
+la permission de consulter pendant quelques heures ces pages précieuses,
+dans mon voyage d'Écosse, si je n'avais promis de le désigner par
+quelque mode emphatique de caractère, comme, par exemple, _le Manuscrit
+de Wardour_, pour lui donner une individualité aussi importante que
+celle du _Manuscrit de Bannatyne_, du _Manuscrit Auchinleck_[17], ou de
+tout autre monument de la patience des tabellions gothiques. Je vous ai
+envoyé pour votre étude privée le sommaire des chapitres de cette pièce
+singulière, et je le joindrai peut-être, avec votre consentement, au
+deuxième volume de mon histoire, si le compositeur s'impatiente pour
+recevoir de la copie, lorsque tout mon manuscrit sera composé.
+
+ Note 17: Manuscrits légués à la bibliothèque d'Édimbourg par
+ Bannatyne et un lord Auchinleck. A. M.
+
+Adieu, mon cher ami; j'en ai dit assez, sinon pour justifier, du moins
+pour expliquer l'essai que j'ai entrepris, et qu'en dépit de vos doutes
+et de mon incapacité je persiste à ne pas croire inutile.
+
+J'espère que vous êtes entièrement rétabli de votre accès de goutte, et
+je serais heureux que votre savant médecin vous recommandât un voyage
+dans notre province. On a trouvé dernièrement plusieurs curiosités dans
+les fouilles pratiquées à l'ancien _Habitancum_[18]. À propos
+d'Habitancum, je pense que vous avez appris qu'un misérable paysan a
+détruit la vieille statue ou plutôt le bas-relief appelé vulgairement
+Robin de Redesdale. Il paraît que la renommée de Robin attirait plus de
+pèlerins qu'il n'en fallait pour laisser croître la fougère d'une lande
+dont l'acre vaut à peine un schilling. Malgré votre titre de révérend,
+échauffez une bonne fois votre bile, prenez une fois un peu de rancune,
+et souhaitez avec moi que ce rustre ait un accès de gravelle aussi fort
+que s'il avait tous les fragmens de la statue du pauvre Robin dans le
+viscère où la maladie établit son siége. Ne parlez pas de cela à Gath,
+de peur que les Écossais ne se réjouissent d'avoir enfin trouvé chez
+leurs voisins un exemple de la barbarie qui se signala par la démolition
+du _four d'Arthur_. Mais il n'y aurait aucun terme à nos lamentations si
+nous nous arrêtions sur de pareils sujets. Daignez offrir mes
+respectueux complimens à miss Dryasdust; je me suis de mon mieux
+acquitté de la commission qu'elle m'avait donnée pour ses lunettes, dans
+mon dernier voyage à Londres; j'espère qu'elle les a reçues en bon état,
+et qu'elle les a trouvées de son goût. Je vous expédie mon paquet par le
+voiturier aveugle; peut-être alors qu'il restera long-temps en
+route[19]. Les dernières nouvelles que je reçois d'Édimbourg
+m'apprennent que le savant qui remplit les fonctions de secrétaire dans
+la Société des Antiquaires est le premier amateur en dessin de la
+Grande-Bretagne, et qu'on attend beaucoup de son zèle et de son talent
+pour dessiner ces _spécimens_ d'antiquité nationale qui s'écroulent,
+minés lentement par le temps, ou balayés par le goût moderne avec le
+même balai de destruction que John Knox employait au siècle de la
+réforme. Adieu derechef: _Vale tandem, non immemor mei._ Croyez-moi
+toujours, mon révérend et très cher monsieur, votre très humble
+serviteur,
+
+Laurence Templeton.[20]
+
+ Note 18: Station romaine près de laquelle est une statue
+ informe, espèce de géant, que le peuple nomme _Robin de
+ Redesdale_. A. M.
+
+ Note 19: Allusion à la mauvaise administration des postes et
+ au prix élevé des taxes en Écosse. A. M.
+
+ Note 20: Nom fictif sous lequel Walter Scott voulut d'abord
+ publier cet ouvrage, et qui explique l'épigraphe mise en
+ tête. A. M.
+
+17 novembre 1817.
+
+
+
+
+
+
+IVANHOE
+
+OU
+
+LE RETOUR DU CROISÉ
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+
+ «C'est ainsi qu'ils parlaient, tandis qu'ils
+ forçaient à rentrer le soir dans l'étable leurs
+ troupeaux bien repus, qui témoignaient par
+ un bruyant grognement leur regret de renoncer
+ à la pâture.» _Odyssée_.
+
+
+Dans cet heureux vallon de la riche Angleterre, baigné par le Don aux
+flots purs, s'étendait jadis une forêt vaste, qui couvrait la plus
+grande partie des belles montagnes et des vallées qu'on aperçoit entre
+Sheffield et la riante ville de Doncaster[21]. On voit encore des restes
+de cette forêt dans les magnifiques domaines de Wentworth, de
+Warncliffe-Park, et dans les environs de Rotherham. C'est là que le
+fabuleux dragon de Wantley exerçait ses ravages; là se livrèrent la
+plupart des sanglantes batailles qu'amenèrent les guerres civiles de la
+rose rouge et de la rose blanche; là encore se montrèrent ces bandes de
+valeureux proscrits[22] dont les exploits sont devenus si populaires
+dans les ballades anglaises.
+
+ Note 21: Ville du comté d'Yorck, sur le Don, dans un pays
+ fertile en paturages. A. M.
+
+ Note 22: Le texte dit: _Outlaws_, mot qui signifie _hors la
+ loi_. A. M.
+
+Tel est le lieu principal de la scène de notre histoire, dont la date
+remonte à la fin du règne de Richard Ier, époque où le retour du prince
+était l'objet des voeux plutôt que des espérances de ses sujets désolés,
+assujétis à tous les maux que leur infligeaient des tyrans subalternes.
+Les nobles, dont le pouvoir était devenu exorbitant sous le règne
+d'Étienne, et que la prudence de Henri II eut tant de peine de réduire à
+une sorte de soumission à la couronne, avaient repris leur vieille
+licence dans toute son étendue. Ils méprisaient la faible intervention
+du conseil d'état d'Angleterre, fortifiaient leurs châteaux,
+augmentaient le nombre de leurs serfs, assimilaient tout ce qui les
+environnait à un état de vasselage, et cherchaient, par tous les moyens
+possibles, à se mettre à la tête de forces suffisantes pour figurer dans
+les troubles qui menaçaient le pays.
+
+La situation de la noblesse inférieure, ou de cette classe qu'on nommait
+les _franklins_[23], et qui, d'après la loi et la constitution de
+l'Angleterre, avait le droit de se regarder comme indépendante de la
+tyrannie féodale, devint alors singulièrement précaire. Si, comme cela
+se pratiquait assez généralement, ils se mettaient sous la protection de
+quelqu'un des petits rois de leur voisinage, s'ils acceptaient quelque
+charge féodale dans sa maison, ou s'ils s'obligeaient par un traité
+d'alliance à l'aider dans toutes ses entreprises, ils pouvaient, il est
+vrai, acheter une tranquillité temporaire; mais c'était toujours au prix
+de cette indépendance si précieuse à des coeurs anglais, et au risque de
+se voir obligés de s'associer aux tentatives les plus imprudentes que
+l'ambition de leur protecteur pouvait lui suggérer. D'une autre part,
+les grands barons possédaient tant de moyens de vexation et
+d'oppression, qu'ils trouvaient sans cesse un prétexte, et la volonté
+leur manquait rarement de tourmenter, poursuivre et ruiner ceux de leurs
+voisins moins puissans qui voulaient se soustraire à leur autorité, et
+qui croyaient qu'une conduite paisible et les lois du pays devaient être
+pour eux une protection suffisante contre les dangers des temps.
+
+ Note 23: Nom que les Normands donnaient aux anciens _thanes_,
+ formant un corps de nobles. A. M.
+
+Une circonstance qui vint contribuer à augmenter la tyrannie de la haute
+noblesse et les souffrances des classes inférieures, fut la conquête de
+l'Angleterre par Guillaume, duc de Normandie. Quatre générations
+n'avaient pu encore mêler entièrement le sang ennemi des Normands avec
+celui des Anglo-Saxons, ni réunir par un même langage et par des
+intérêts communs deux races rivales, dont l'une avait conservé tout
+l'orgueil du triomphe, tandis que l'autre gémissait sous la honte de
+tous les résultats de la défaite. L'issue de la bataille d'Hastings
+avait mis la puissance entre les mains de la noblesse normande, qui,
+comme nos historiens l'assurent, n'en avait pas usé avec modération.
+Sauf un petit nombre de cas, toute la race des princes et des nobles
+saxons avait été anéantie ou dépouillée, et il ne s'en trouvait que très
+peu qui, sur le sol natal de leurs aïeux, conservassent encore des
+domaines de seconde ou même de troisième classe. La politique de
+Guillaume et de ses successeurs avait été d'affaiblir, par tous les
+moyens, cette partie de la population, regardée avec raison comme
+nourrissant l'antipathie la plus profonde contre les vainqueurs. Tous
+les rois de la race normande avaient manifesté une prédilection très
+marquée pour leurs sujets normands. Les lois sur la chasse, et beaucoup
+d'autres inconnues à l'esprit plus doux et plus libéral du code saxon,
+avaient été imposées à l'Angleterre, comme pour ajouter un nouveau poids
+aux chaînes féodales qui accablaient les vaincus. À la cour, et dans les
+châteaux de la haute noblesse où l'on imitait la magnificence royale, on
+ne parlait que français: c'était dans cette langue qu'on plaidait devant
+les tribunaux, et que les jugemens étaient rendus; en un mot, le
+français était la langue de l'honneur, de la chevalerie et de la
+justice, tandis que l'anglo-saxon, plus mâle et plus expressif, était
+laissé aux campagnards et au bas peuple, qui ne connaissaient pas
+d'autre idiome. Cependant le besoin des communications entre les
+seigneurs du sol et les classes inférieures qui le cultivaient avait peu
+à peu donné naissance à un nouveau dialecte tenant le milieu entre le
+français et l'anglo-saxon, et qui leur facilitait les moyens de
+s'entendre; et cette nécessité de communication forma peu à peu la
+langue anglaise actuelle; celle des vainqueurs et celle des vaincus s'y
+fondirent par un heureux mélange, et par degrés elle s'enrichit des
+emprunts qu'elle fit aux langues classiques et à celles que parlent les
+nations de l'Europe méridionale.
+
+Voilà quel était à cette époque l'état des choses; j'ai cru devoir le
+retracer à l'esprit de mes lecteurs, parce qu'ils auraient pu oublier
+que nul grand événement, tel qu'une guerre ou une insurrection, ne
+marque l'existence des Anglo-Saxons, comme nation isolée,
+postérieurement au règne de Guillaume II, dit le Roux. Toutefois les
+grandes distinctions nationales entre les vaincus et les vainqueurs, le
+souvenir de ce que les premiers avaient été, comparé à ce qu'ils étaient
+alors, se perpétuèrent jusqu'au règne d'Édouard III, laissèrent ouvertes
+les blessures que la conquête avait creusées, et continuèrent une ligne
+de séparation entre les descendans des Normands vainqueurs et ceux des
+Saxons vaincus.
+
+Les derniers feux du jour descendaient sur une belle et verte clairière
+de la forêt dont il a été question au commencement de ce chapitre; des
+centaines de gros vieux chênes au tronc peu élevé, mais qui avaient
+peut-être vu la marche triomphale des armées romaines, déployaient leurs
+rameaux noueux et touffus sur une pelouse gracieuse; en quelques
+endroits, ils étaient mêlés de bouleaux, de houx, et de bois taillis de
+différentes espèces, dont les branches s'entrelaçaient de manière à
+intercepter entièrement les rayons du soleil couchant. Ailleurs, ces
+arbres, isolés les uns des autres, formaient de longues avenues, dans
+les détours desquelles la vue se plaît à s'égarer, tandis que
+l'imagination les considère comme des sentiers conduisant à des sites
+encore plus sauvages et plus solitaires. Ici les feux pourprés du jour
+lançaient des rayons plus ternes, qui s'inclinaient sur les rameaux
+brisés et sur les troncs moisis des arbres; là, ils éclairaient d'un vif
+éclat les clairières à travers lesquelles il leur était permis de se
+frayer un passage. Un grand espace ouvert au milieu d'elles semblait
+avoir été jadis consacré aux rites du culte des druides; car sur le
+sommet d'une petite colline, si régulière qu'elle paraissait l'ouvrage
+de l'art, se voyaient les restes d'un cercle de pierres énormes, brutes
+et non taillées[24]. Sept demeuraient debout; les autres avaient été
+déplacées vraisemblablement par le zèle de quelques uns des premiers
+convertis au christianisme; les unes étaient peu loin du lieu où elles
+gisaient d'abord; d'autres étaient renversées sur le penchant de la
+colline; une seule des plus larges, précipitée jusqu'au bas, et
+suspendant le cours d'un petit ruisseau qui s'écoulait au pied de
+l'éminence, occasionnait par son obstacle, un doux murmure à cette onde
+auparavant silencieuse.
+
+ Note 24: Quatre grandes pierres de ce genre composaient les
+ autels des druides, trois étaient placées de côté; et la
+ quatrième au dessus. A. M.
+
+Deux figures humaines, qui complétaient ce paysage, offraient dans leur
+extérieur et leurs vêtemens ce caractère sauvage et rustique auquel on
+reconnaissait, dans ces temps reculés, les habitans de la partie boisée
+du West-Riding de l'Yorkshire[25]. Le plus âgé avait un aspect dur,
+farouche et grossier; son habillement, qui était de la forme la plus
+commune et la plus simple, consistait en une sorte de jaquette serrée à
+manches, faite de la peau tannée de quelque animal, à laquelle on avait
+primitivement laissé le poil, alors usé en tant d'endroits, qu'il eût
+été difficile de juger à quel quadrupède il avait appartenu. Ce vêtement
+descendait du cou aux genoux, et tenait lieu de tous ceux qui sont
+destinés à envelopper le corps; il n'avait qu'une seule ouverture par le
+haut, suffisante pour y passer la tête, et il était évident qu'on le
+mettait de la même manière qu'on passe aujourd'hui une chemise, ou plus
+anciennement un haubert. Des sandales, attachées avec des courroies de
+cuir de sanglier, protégeaient ses pieds; deux bandes d'un cuir plus
+mince entrelaçaient chacune de ses jambes jusqu'au genou, qui demeurait
+à nu, comme dans le costume des montagnards écossais. Pour fixer cette
+jaquette plus étroitement autour du corps, une ceinture de cuir la
+serrait par le moyen d'une boucle de cuivre. À cette ceinture étaient
+suspendus d'un côté une sorte de petit sac, de l'autre une corne de
+bélier dont on avait fait un instrument à vent armé d'un bec; on y
+voyait fixé de même un de ces longs couteaux de chasse, à lame large,
+pointue, et à deux tranchans, garnie d'une poignée de corne; instrument
+que l'on fabriquait alors dans le voisinage, et qu'on appelait couteau
+de Sheffield[26]. Cet homme avait la tête découverte et les cheveux
+arrangés en tresses fortement serrées: le soleil les avait rendus d'un
+roux foncé, couleur de rouille, qui contrastait avec sa barbe d'une
+nuance jaunâtre comme l'ambre. Il ne me reste plus à citer qu'une seule
+partie de son ajustement, et elle était trop remarquable pour que je
+puisse l'omettre: c'était un collier de cuivre qui entourait son cou,
+pareil à celui d'un chien, mais sans aucune ouverture, fixé à demeure,
+assez lâche pour permettre de respirer et d'agir, et qu'on ne pouvait
+enlever sans recourir à la lime. Sur ce collier bizarre était gravée
+l'inscription suivante, en caractères saxons: «Gurth, fils de Beowulph,
+est l'esclave-né[27] de Cedric de Rothervood.»
+
+ Note 25: La partie occidentale du comté d'York. A. M.
+
+ Note 26: Ville du comté d'York, au confluent des deux
+ rivières de Sheaf et de Don, environnée de hautes collines,
+ et renommée pour sa coutellerie.
+
+ Note 27: Le texte dit: _born-thrall_, mot dont le sens est
+ _esclave-né_; car du temps des Saxons il y avait en
+ Angleterre plusieurs sortes d'esclaves. A. M.
+
+
+Près de ce gardien des pourceaux, car telle était l'occupation de Gurth,
+on voyait assis sur une des pierres druidiques un homme qui paraissait
+plus jeune d'environ dix ans, et dont l'habillement, quoique de même
+nature que celui de son compagnon, était plus riche et d'une apparence
+plus fantastique. Sur le fond de sa jaquette, d'un pourpre brillant, on
+avait essayé de peindre des ornemens grotesques en différentes couleurs.
+Il portait aussi un manteau court, qui à peine lui descendait jusqu'à
+mi-cuisse. Ce manteau, d'étoffe cramoisie, couvert de plus d'une tache,
+bordé d'une bande d'un jaune vif et qu'il pouvait porter à volonté sur
+l'une ou l'autre épaule, ou dont il pouvait s'envelopper tout entier,
+contrastant par sa petite longueur, formait une draperie d'un genre
+bizarre. Ses bras portaient de minces bracelets d'argent, et son cou
+était entouré d'un collier de même métal, sur lequel étaient gravés ces
+mots: «Wamba, fils de Witless, est l'esclave de Cedric de Rotherwood.»
+Ce personnage avait des sandales pareilles à celles de Gurth; mais ses
+jambes, au lieu d'être couvertes de deux bandes de cuir entrelacées,
+montraient des espèces de guêtres, dont l'une était rouge et l'autre
+jaune. Il avait sur la tête un bonnet garni de clochettes, comme celles
+que l'on attache au cou des faucons, et elles sonnaient à chaque
+mouvement qu'il faisait, c'est-à-dire continuellement, car sans cesse il
+changeait de posture. Ce bonnet, bordé d'un bandeau de cuir découpé en
+guise de cornet, se terminait en pointe, et retombait sur l'épaule,
+comme nos anciens bonnets de nuit, ou comme le bonnet de police d'un
+hussard: c'est à cette pointe du bonnet que les clochettes étaient
+fixées. Une telle particularité, la forme du bonnet même, et
+l'expression moitié folle et moitié satyrique de la physionomie de Wamba
+prouvaient assez qu'il appartenait à cette race de _clowns_ ou bouffons
+domestiques autrefois entretenus chez les grands, afin de tromper les
+heures si lentes qu'ils étaient, obligés de passer dans leurs châteaux.
+Il avait, comme son compagnon, un sac attaché à sa ceinture, mais on ne
+lui voyait ni corne ni couteau de chasse, étant probablement regardé
+comme appartenant à une classe d'hommes à laquelle on eût craint de
+confier des armes. Un sabre de bois, semblable à celui avec lequel
+Arlequin opère ses prodiges sur nos théâtres modernes, remplaçait le
+couteau.
+
+L'air et la contenance de ces deux hommes formaient un contraste non
+moins étonnant que leur costume. Le front de Gurth ou de l'esclave était
+chargé d'ennuis; sa tête était baissée, avec une apparence d'abattement
+qu'on eût pris pour de l'apathie, si le feu qui de temps à autre
+étincelait dans ses regards, quand il levait les yeux, n'eût prouvé
+qu'il cachait sous cet air de tristesse et de découragement la haine de
+l'oppression et une forte envie de s'y soustraire. La physionomie de
+Wamba ne décelait qu'une curiosité vague, une sorte de besoin de changer
+d'attitude à chaque instant, et la satisfaction touchant sa position et
+la mine qu'il faisait. Leur conversation avait lieu en anglo-saxon,
+idiome qui, comme nous l'avons dit, était la langue universelle des
+classes inférieures, à l'exception des soldats normands et des personnes
+attachées au service personnel de la noblesse féodale. Mais un
+échantillon de leurs discours dans leur propre langue n'intéresserait
+guère un lecteur moderne; bornons-nous à une traduction.
+
+«Que la malédiction de saint Withold[28] tombe sur ces misérables
+pourceaux!» dit Gurth après avoir sonné plusieurs fois de sa corne pour
+les réunir, tandis que, tout en répondant à ce signal par des grognemens
+aussi mélodieux, ils ne se pressaient pas de quitter le copieux banquet
+de glands et de faines qui les engraissaient, ni les rives bourbeuses
+d'un ruisseau où plusieurs, à demi plongés dans la fange, s'étendaient à
+leur aise, sans écouter la voix de leur gardien. «Que la malédiction de
+saint Withold tombe sur eux et sur moi! Si le loup ne m'en attrape pas
+quelques uns ce soir, je ne suis pas un homme. Ici, Fangs, ici!»
+cria-t-il à un chien d'une grande taille, au poil rude, moitié mâtin,
+moitié lévrier, qui courait çà et là, comme pour aider son maître à
+réunir son troupeau récalcitrant, mais qui, dans le fait, soit qu'il fût
+mal dressé, soit qu'il ne comprît pas les ordres de son maître, soit
+qu'il n'écoutât qu'une ardeur aveugle, chassait les pourceaux devant lui
+de divers cotés, et augmentait ainsi le désordre au lieu d'y remédier.
+«Que le diable lui fasse sauter les dents! s'écria Gurth, et que le père
+de tout mal confonde le garde-chasse qui enlève les griffes de devant à
+nos chiens, et les rend par là incapables de faire leur devoir. Wamba,
+debout: si tu es un homme, aide-moi un peu. Tourne derrière la montagne
+afin de prendre le vent sur mes bêtes, et alors tu les chasseras devant
+toi comme de timides agneaux.»
+
+ Note 28: Saint saxon.
+
+«Vraiment! répondit Wamba immobile: j'ai consulté là dessus mes jambes,
+et toutes deux pensent qu'exposer mes somptueux habits dans ces trous
+pleins de boue serait un acte de déloyauté contre ma personne souveraine
+et ma garde-robe royale. Je te conseille de rappeler Fangs, et
+d'abandonner tes pourceaux à leur destinée; et, soit qu'ils rencontrent
+une troupe de soldats, une bande d'outlaws, ou une compagnie de
+pèlerins, les animaux confiés à tes soins ne peuvent manquer d'être
+changés demain matin en Normands, ce qui pour toi ne sera pas un
+médiocre soulagement.»
+
+«Mes pourceaux changés en Normands! dit Gurth. Expliquez-moi cela,
+Wamba: je n'ai ni le cerveau assez subtil ni le coeur assez joyeux pour
+deviner des énigmes.»--«Comment appelez-vous ces animaux à quatre pieds
+qui courent en grognant?»--«Des pourceaux, imbécille, des pourceaux; il
+n'y a pas de fou qui ne sache cela.»--«Et pourceau est de bon saxon,
+repartit le plaisant; mais quand le pourceau est égorgé, écorché, coupé
+par quartiers, et pendu par les talons à un croc comme un traître,
+comment l'appelles-tu en saxon?»--«Du _porc_», répondit le porcher. «Je
+suis charmé, dit Wamba, qu'il n'y ait pas de fou qui ne sache cela; et
+porc, je crois, est du véritable franco-normand; et, tant que la bête
+est vivante et confiée à la garde d'un esclave saxon, elle garde son nom
+saxon; mais elle devient normande et s'appelle _porc_, dès qu'on la
+porte à la salle à manger du château pour y servir aux festins des
+nobles. Que penses-tu de cela, mon ami Gurth? Eh! Allons, réponds-moi
+vite: qu'en penses-tu?»--«C'est la vérité toute pure, ami Wamba,
+quoiqu'elle ait passé par ta caboche de fou.»
+
+«Eh bien, je n'ai pas tout dit, reprit Wamba sur le même ton: il y a
+encore le vieux _boeuf_ alderman, qui retient son nom saxon _Ox_ tant
+qu'il est conduit au pâturage par des serfs et des esclaves comme toi,
+mais qui devient _Beef_, un vif et brave Français, dès qu'il s'offre aux
+nobles mâchoires destinées à le dévorer. Le veau, _Mynheer Calve_,
+devient de la même façon _Monsieur de Veau_[29]; il est saxon tant qu'il
+a besoin des soins du vacher, et obtient un nom normand dès qu'il
+devient matière à bombance.»
+
+ Note 29: Dans la gastronomie anglaise, les diverses viandes sont
+ quelquefois personnifiées. _A. M._
+
+«Par saint Dunstan! répondit Gurth, tu me contes là de tristes vérités.
+À peine nous reste-t-il l'air que nous respirons, et je crois que les
+Normands ne nous l'ont laissé qu'après avoir bien hésité, et uniquement
+pour nous mettre en état de supporter les fardeaux dont ils écrasent nos
+épaules. Les meilleures viandes sont pour leur table, les plus belles
+filles pour leur couche, et nos plus braves jeunes gens vont, loin du
+sol natal, reformer leurs armées et blanchir de leurs os les terres
+étrangères. Il ne reste ici personne qui puisse ou veuille protéger le
+malheureux Saxon. Que le ciel bénisse notre maître Cedric! il s'est
+conduit en brave, en restant sur la brèche. Mais voilà Reginald
+Front-de-Boeuf qui arrive dans le pays en personne, et nous verrons tout
+à l'heure combien peu servira à Cedric la peine qu'il s'est donnée. Ici,
+ici! cria-t-il à son chien. Bien! Fangs, bien! mon garçon, tu as fait
+ton devoir. Voilà enfin tout le troupeau réuni, et tu les mènes comme il
+faut, mon garçon!»
+
+«Gurth, répliqua le bouffon, je vois que tu me crois un fou, sans quoi
+tu ne serais pas assez imprudent pour me mettre ta tête dans la gueule.
+Si je rapportais à Reginald Front-de-Boeuf ou à Philippe de Malvoisin un
+seul mot de ce que tu viens de dire, tu aurais parlé en traître contre
+les Normands, tu ne serais plus qu'un porcher réprouvé, et ton corps
+balancerait pendu à un de ces arbres, comme un épouvantail à quiconque
+oserait mal parler des nobles étrangers.»--«Chien que tu es, s'écria
+Gurth, est-ce que tu serais homme à me trahir après m'avoir si vivement
+excité à parler ainsi à mon détriment?»
+
+--«Te trahir! non; ce serait le trait d'un homme sensé: un fou ne sait
+pas se rendre de si bons services. Mais un instant: quelle est donc la
+compagnie qui nous arrive?» ajouta-t-il en prêtant l'oreille à un bruit
+lointain de chevaux et de cavaliers--«Je m'en inquiète peu,» dit Gurth
+qui avait rassemblé son troupeau, et qui, avec l'aide de Fangs, le
+faisait entrer dans une des longues avenues que nous avons essayé tout à
+l'heure de décrire. «Je veux voir qui sont ces cavaliers, dit Wamba; ils
+viennent peut-être du pays des fées, chargés d'un message du roi Oberon,
+de ce roi fameux par tant de prodiges inouïs.»--«Que la fièvre te gagne!
+s'écria Gurth: peux-tu parler de pareilles choses quand nous sommes
+menacés d'un orage terrible? N'entends-tu pas rouler le tonnerre à
+quelques milles de nous? N'as-tu pas aperçu cet éclair? Une pluie d'été
+commence, je n'en ai jamais vu tomber d'aussi grosses gouttes. Malgré le
+calme de l'air, les branches de ces grands chênes font un bruit qui
+annonce une tempête. Tu peux jouer le raisonnable, si tu le veux;
+crois-moi une fois, et hâtons-nous de rentrer avant le fort de l'orage,
+car cette nuit même sera terrible.»
+
+Wamba parut sentir la force de ce raisonnement, et accompagna son
+camarade, qui se mit en route après avoir ramassé un long bâton à deux
+bouts qu'il trouva sur son chemin; et ce nouvel Eumée marchait à grands
+pas dans l'avenue, chassant devant lui, à l'aide de Fangs, son
+discordant troupeau gorgé de fange et de glands.
+
+
+CHAPITRE II.
+
+
+ «C'était un moine accompli en moinerie,
+ un cavalier aimant la chasse et le gibier,
+ un maître-homme bien fait pour être abbé;
+ il tenait de superbes chevaux dans son
+ écurie; et lorsqu'il chevauchait, toute la
+ sonnerie de sa monture résonnait en plein
+ air aussi haut que la cloche du couvent
+ dont il était le supérieur, qualité en vertu
+ de laquelle il gardait seul les clefs de la
+ cave.»
+ _Trad. de_ Chaucer.
+
+
+Nonobstant les exhortations et les gronderies de son compagnon, le bruit
+du pas des chevaux continuant à approcher, Wamba ne pouvait s'empêcher
+de ralentir occasionnellement sa marche, en saisissant tous les
+prétextes que la route lui offrait. Tantôt c'était pour cueillir dans le
+taillis quelques noisettes à demi mûres, tantôt pour parler à quelque
+jeune fille de campagne qu'ils rencontraient. La cavalcade ne tarda donc
+pas à les rejoindre.
+
+Elle était composée de dix personnes; les deux qui marchaient à leur
+tête semblaient des hommes de haut parage; les autres composaient leur
+suite. Il n'était pas difficile de reconnaître l'état et la condition de
+l'un de ces deux personnages. C'était évidemment un ecclésiastique d'un
+rang élevé; il portait l'habit de l'ordre de Cîteaux, mais d'une étoffe
+beaucoup plus fine que ne le permettait la règle de l'ordre; son manteau
+et son capuchon étaient du plus beau drap de Flandre, et formaient une
+draperie large et gracieuse autour de lui, malgré l'excès de son
+embonpoint. Il avait un extérieur agréable, qui n'annonçait pas plus le
+jeûne et les mortifications que ses vêtemens n'attestaient le mépris du
+luxe et de l'opulence mondaine. Ses traits pouvaient passer pour
+réguliers; mais de ses paupières baissées jaillissait fréquemment
+l'éclat d'un oeil épicurien qui trahissait un amateur de la bonne chère
+et des festins. Du reste, sa profession et son rang lui avaient appris à
+maîtriser l'expression d'une physionomie naturellement enjouée, à
+laquelle il savait donner à volonté un air de gravité solennelle. Malgré
+les règles de son couvent, les bulles du pape et les canons des
+conciles, les manches de ce dignitaire de l'Église étaient garnies de
+riches fourrures, son manteau était fixé autour de son cou par une
+agrafe d'or, et l'habit de son ordre décelait la même recherche qu'on
+remarque aujourd'hui dans le costume d'une séduisante quakeresse, qui,
+sans s'écarter de la mise ordinaire de sa secte, donne à sa simplicité,
+par le choix des étoffes et par la manière de les employer, une sorte de
+coquetterie fort analogue aux vanités du monde.
+
+Ce digne homme d'église montait une mule fringante, dont l'amble était
+le pas habituel; on l'avait magnifiquement harnachée, et sa bride était
+ornée de petites sonnettes d'argent, suivant la mode du jour. Sur sa
+magnifique selle, il n'avait rien de la gaucherie du cloître; il
+déployait l'aisance et les grâces d'un cavalier adroit et exercé. Il
+paraissait n'avoir pris que momentanément et pour la route une monture
+trop vulgaire pour lui, malgré son allure douce, car un frère lai,
+faisant partie de sa suite, conduisait par la bride un des plus beaux
+coursiers que l'Andalousie eût jamais vus naître, et que les marchands
+faisaient alors venir à grands frais et non sans quelques dangers, pour
+les vendre aux personnes riches et distinguées. La selle et la housse de
+ce superbe palefroi étaient couvertes d'un drap tombant presque jusqu'à
+terre, sur lequel on avait brodé des mitres, des crosses et d'autres
+emblèmes sacerdotaux. Un autre frère lai conduisait une mule chargée de
+bagages appartenant probablement à son supérieur, et deux moines de son
+ordre étaient à l'arrière-garde, riant, causant ensemble, et sans faire
+beaucoup d'attention aux autres membres de la cavalcade.
+
+Le compagnon du dignitaire ecclésiastique semblait un homme âgé de plus
+de quarante ans. Il était grand, sec, vigoureux, avec des formes
+athlétiques; mais les fatigues et les travaux qu'il avait endurés et
+qu'il semblait prêt à braver encore, l'avaient réduit à une maigreur
+extrême; ce qui rendait étonnamment saillantes les parties osseuses de
+son corps. Sa tête était parée d'une toque écarlate garnie de fourrures,
+pareille à celle que les Français appellent _mortier_, à cause de son
+analogie avec un mortier renversé. Rien n'empêchait donc de voir son
+visage, dont l'expression était calculée pour imprimer le respect, sinon
+la crainte, à des étrangers. Ses traits, fortement prononcés, avaient
+pris sous le soleil des tropiques une couleur basanée et presque aussi
+noire que le teint d'un nègre; on eût dit, lorsqu'il était calme, qu'ils
+sommeillaient après l'orage de sa passion; mais les veines gonflées de
+son front, la promptitude avec laquelle sa lèvre supérieure, couverte
+d'une moustache noire et épaisse, grimaçait à la moindre émotion,
+prouvaient assez qu'on pouvait aisément réveiller dans son coeur cet
+orage assoupi. Un seul regard de ses yeux noirs et perçans faisait
+deviner combien il avait surmonté d'obstacles et bravé de périls; il
+semblait même demander qu'on opposât quelque digue à ses volontés, pour
+le plaisir de la briser par de nouvelles démonstrations de force et de
+courage. Une profonde cicatrice au front prêtait à sa physionomie un air
+dur et farouche, et une expression sinistre à ses yeux, dont les rayons
+visuels, d'ailleurs très pénétrans, étaient légèrement obliques.
+
+L'habillement de dessus de ce personnage ressemblait à celui de son
+compagnon. C'était un long manteau de bénédictin, mais dont la couleur
+écarlate indiquait que celui qui le portait ne faisait partie d'aucun
+des quatre ordres réguliers. Sur l'épaule droite était taillée en drap
+blanc une croix d'une forme particulière. Ce premier vêtement cachait,
+ce qui d'abord paraissait peu en harmonie avec sa forme, une cotte de
+mailles avec des manches et des gantelets de même métal, aussi flexibles
+que s'ils eussent été travaillés au métier. Le devant de ses cuisses, où
+les plis de son manteau permettaient de les apercevoir, était protégé de
+la même manière; et de petites plaques d'acier, s'avançant l'une sur
+l'autre comme les écailles d'un reptile, couvraient ses genoux et ses
+jambes jusqu'aux chevilles pour compléter son armure défensive. Un long
+poignard à double tranchant, fixé à sa ceinture, était la seule arme
+offensive qu'il portât.
+
+Il montait une haquenée, afin de ménager son beau cheval de combat,
+qu'un écuyer conduisait par la bride, et qui était harnaché comme pour
+un jour de bataille, la tête protégée par un fronteau d'acier terminé en
+fer de pique. À un côté de la selle pendait une hache de guerre
+richement damasquinée, et à l'autre un casque orné de plumes, et une
+longue épée comme les chevaliers en avaient à cette époque. Un second
+écuyer portait la lance de son maître, à l'extrémité de laquelle se
+trouvait fixée une petite banderolle où était peinte une croix semblable
+à celle qui décorait le manteau. Il portait aussi un petit bouclier de
+forme triangulaire, assez large du haut pour défendre la poitrine, et
+diminuant graduellement des deux côtés pour former une pointe par le
+bas. Ce bouclier était couvert d'un drap écarlate, ce qui empêchait
+qu'on en pût lire la devise.
+
+Ces deux écuyers étaient suivis de deux autres. À leur peau basanée, à
+leurs turbans blancs, et à la forme orientale de leurs vêtemens, on
+devinait qu'ils étaient nés dans quelque région lointaine d'Asie. Tout
+l'extérieur du guerrier et de son escorte avait quelque chose d'exotique
+et d'étrange. Le costume des écuyers était également assez recherché, et
+les deux Orientaux avaient des bracelets, des colliers d'argent et des
+cercles du même métal autour des jambes, qui étaient nues depuis la
+cheville jusqu'au mollet, de même que leurs bras étaient découverts
+jusqu'au coude. Leurs habits de soie surchargés de broderies annonçaient
+la richesse et l'importance de leur maître, tout en formant un singulier
+contraste avec la simplicité de son costume guerrier. Leurs sabres à
+lame recourbée, à poignée damasquinée en or, pendaient à des baudriers
+aussi brodés en or, et garnis de poignards turcs d'un travail encore
+plus merveilleux. Chacun d'eux portait à l'arçon de sa selle un faisceau
+de javelines à pointe acérée, d'environ quatre pieds de longueur, arme
+alors en usage parmi les Sarrasins, et qu'on emploie encore dans
+l'Orient pour l'exercice martial connu sous le nom d'_El-Djerid_[30].
+
+ Note 30: L'exercice du _Djerid_ est un des plus chers
+ amusemens des cavaliers turcs, lesquels s'y livrent tous les
+ jours à midi dans les environs de Constantinople. A. M.
+
+Les chevaux de ces deux écuyers semblaient de race étrangère comme eux.
+Ils étaient sarrasins d'origine, conséquemment arabes. Leurs membres
+fins et délicats, leurs petits fanons, leur crinière déliée, et
+l'aisance de leurs mouvemens, contrastaient avec les chevaux puissans
+dont on soignait la race en Flandre et en Normandie, pour les hommes
+d'armes, dans le temps où ils se couvraient de la tête aux pieds d'une
+pesante armure en fer; ces coursiers orientaux près des coursiers
+normands pouvaient s'appeler une personnification du corps et de son
+ombre.
+
+Le singulier aspect d'une pareille cavalcade éveilla la curiosité non
+seulement de Wamba, mais de son compagnon, pourtant bien moins frivole.
+Il reconnut le moine pour le prieur de l'abbaye de Jorvaulx, fameux à
+plusieurs milles à la ronde comme aimant la chasse, la table, et, si la
+renommée n'exagérait point, d'autres plaisirs mondains bien plus
+incompatibles encore avec les voeux du cloître.
+
+Cependant les idées que l'on nourrissait sur la conduite du clergé, tant
+séculier que régulier, à cette époque, étaient si relâchées, que le
+prieur Aymer conservait une assez bonne réputation dans les environs de
+son abbaye. Son caractère franc et jovial, l'indulgence qu'il montrait
+pour tout ce que les grands appelaient des _peccadilles_, le faisaient
+accueillir près des nobles, grands et petits, et à plusieurs desquels il
+se trouvait allié, étant lui-même d'une famille distinguée d'origine
+normande. Les dames surtout n'étaient pas disposées à éplucher trop
+sévèrement la conduite d'un des plus chauds admirateurs de leurs
+charmes, et si habile à dissiper l'ennui qui ne réussissait que trop à
+s'introduire dans les salons et les bocages d'un château féodal. Aucun
+chasseur ne suivait le gibier plus vivement que le prieur, et il était
+connu pour avoir les faucons les mieux dressés et les lévriers les plus
+agiles de tout le North-Riding[31]; avantage qui contribuait à faire
+rechercher sa société par la jeune noblesse. Il avait un autre rôle à
+jouer auprès des vieillards, et il s'en acquittait à merveille dans
+l'occasion. Ses connaissances très superficielles en littérature lui
+suffisaient pour imprimer à l'ignorance un profond respect; sa science
+prétendue, la gravité de son air et de ses discours, le ton imposant
+qu'il prenait en parlant de l'autorité de l'Église et du sacerdoce,
+donnaient presque lieu de croire à sa sainteté. Même le bas peuple, qui
+souvent critique le plus sévèrement la conduite de ses supérieurs,
+couvrait du voile de l'indulgence les faiblesses du prieur Aymer. Il
+était charitable, et la charité rachète une foule de péchés, dans un
+autre sens que ne le dit l'Écriture. Les revenus de l'abbaye, dont une
+grande partie se trouvait à sa disposition, en lui donnant les moyens de
+fournir à ses dépenses personnelles, qui étaient considérables, lui
+permettaient encore de faire participer à ses largesses les paysans, et
+de soulager quelquefois la détresse du pauvre. Si le prieur Aymer
+restait le dernier à table, et passait plus de temps à la chasse qu'à
+l'église; si on le voyait rentrer dans l'abbaye à la pointe du jour, par
+une porte de derrière, après avoir passé la nuit à quelque rendez-vous
+galant, on se contentait de hausser les épaules, et l'on s'habituait à
+ses désordres en songeant que la plupart de ses confrères en faisaient
+davantage, sans avoir les mêmes droits à l'indulgence du peuple. La
+personne et le caractère du prieur Aymer étaient donc choses très
+familières pour nos deux serfs saxons, qui le saluèrent avec respect, et
+qui reçurent en retour son «_Benedicite, mes filz_.»
+
+ Note 31: District du comté d'York. A. M.
+
+L'air étrange de son compagnon et de sa suite redoublait la surprise de
+Gurth et de Wamba; et à peine firent-ils attention à ce que disait le
+prieur de l'abbaye de Jorvaulx, quand il demanda s'il y avait dans le
+voisinage quelque maison où ils pussent trouver un asile, tant ils
+étaient frappés de la tournure moitié militaire, moitié monastique, de
+l'étranger basané, et de l'accoutrement de ses deux écuyers orientaux,
+ainsi que des armes qu'ils portaient. Il est probable aussi que la
+langue dans laquelle la bénédiction fut donnée sonna mal aux oreilles
+saxonnes, quoique sans doute elle ne leur parût pas entièrement
+intelligible. «Je vous demande, mes enfans, dit le prieur en élevant la
+voix et en employant la langue française ou l'idiome composé de normand
+et de saxon; je vous demande s'il y a dans les environs quelque brave
+homme qui, par amour pour Dieu et par dévotion pour notre sainte mère
+l'Église, voudra donner ce soir l'hospitalité et des rafraîchissemens à
+deux de leurs plus humbles serviteurs.» Il s'exprimait ici d'un ton qui
+ne s'accordait guère avec les expressions modestes dont il avait jugé à
+propos de se servir.
+
+«Deux des plus humbles serviteurs de la mère l'Église!» répéta Wamba en
+lui-même; car, tout fou qu'il était, il eut soin de ne pas faire cette
+réflexion assez haut pour être entendu. «Je voudrais bien savoir comment
+sont faits leurs principaux conseillers, leurs sénéchaux, leurs
+sommeliers!» Après ce commentaire d'intuition, en quelque sorte, sur la
+demande du prieur, il leva les yeux vers lui, et répondit ainsi à sa
+question: «Si les révérends désirent bonne chère et bon gîte, ils
+trouveront à quelques milles d'ici le prieuré de Brinxworth, où leur
+qualité ne peut que leur assurer la meilleure réception; s'ils préfèrent
+consacrer une partie de la soirée à la pénitence, ils n'ont qu'à prendre
+ce sentier, qui mène à l'ermitage de Copmanhurst, où un pieux anachorète
+leur accordera sans doute un abri dans sa grotte et le secours de ses
+prières.»--«Mon brave ami, dit le prieur en secouant la tête à ces deux
+indications, si le bruit continuel des clochettes qui garnissent ton
+bonnet ne t'avait troublé l'esprit, tu saurais que _clericus clericum
+non decimat_, c'est-à-dire que les gens d'église n'invoquent pas
+l'hospitalité les uns des autres, et préfèrent la demander aux laïques,
+pour leur fournir l'occasion de servir Dieu en honorant et secourant ses
+humbles serviteurs.»
+
+«Il est vrai, dit Wamba, que, tout âne que je sois, je n'ai pas moins
+l'honneur de porter des clochettes comme la mule de votre Révérence.
+Cependant, si je ne me trompe, la charité de notre mère la sainte Église
+et de ses serviteurs pourrait fort bien, comme toute autre charité,
+commencer par s'exercer sur elle-même.»
+
+«Trêve à ton insolence, coquin! dit le compagnon du prieur en
+l'interrompant d'une voix haute et fière; et dis-nous quel chemin nous
+devons prendre pour aller chez..... Comment appelez-vous votre franklin,
+prieur Aymer?»--«Cedric le Saxon, répondit le prieur. Dis-moi, mon ami,
+sommes-nous près de sa demeure? peux-tu nous en montrer la route?»--«La
+route n'en est pas facile à trouver, répondit Gurth, rompant le silence
+pour la première fois; et la famille de Cedric se couche de très bonne
+heure.»
+
+«Belle raison! dit le second voyageur: elle sera trop honorée de se
+lever pour des voyageurs tels que nous, qui ne nous abaissons pas à
+réclamer une hospitalité que nous aurions droit d'exiger.»--«Je ne sais,
+répondit Gurth d'un ton d'humeur, si te devrais indiquer le chemin du
+château de mon maître à des gens qui exigent comme un droit d'asile ce
+que tant d'autres veulent bien demander comme une faveur.»--«Oses-tu
+disputer avec moi, vilain serf,» s'écria le chevalier; et, donnant à son
+cheval un coup d'éperon, il lui fit faire volte-face, et s'avança vers
+Gurth en levant la baguette qui lui servait de fouet pour le châtier.
+Gurth, sans reculer d'un pas, osa le regarder d'un air farouche et
+courroucé, et porta la main sur son couteau de chasse; mais le prieur
+empêcha la querelle en poussant vite sa mule entre son compagnon et le
+gardien des pourceaux de Cedric.
+
+«De par sainte Marie! frère Brian, il ne faut pas vous imaginer que vous
+soyez ici en Palestine, au milieu des Turcs et des Sarrasins, des païens
+et des infidèles. Nous autres insulaires, nous n'aimons pas les coups,
+excepté ceux de la sainte Église, qui châtie ceux qu'elle aime. Allons,
+mon brave, dit-il en s'adressant à Wamba, et en appuyant l'éloquence de
+ses discours d'une pièce de monnaie, dis-moi le chemin de la demeure de
+Cedric le Saxon: tu ne peux l'ignorer, et c'est un devoir de guider le
+voyageur égaré, quand même il serait d'un rang moins respectable que le
+nôtre.»--«Sans mentir, mon vénérable père, la tête sarrasine de votre
+très révérend compagnon a tellement effrayé la mienne, qu'elle m'a fait
+oublier ce chemin. Je doute que je puisse moi-même y arriver ce
+soir.»--«Allons, allons, dit le prieur, tu peux nous le dire si tu le
+veux. Ce digne frère a passé toute sa vie à combattre les Sarrasins pour
+recouvrer le saint Sépulcre: il est de Tordre des chevaliers du Temple,
+dont tu peux avoir entendu parler, et moitié moine, moitié soldat[32].»
+
+ Note 32: Il existe encore dans la Grande-Bretagne beaucoup de
+ vieux monumens de l'ordre de ces templiers qui échappèrent
+ aux bûchers où périt leur grand-maître Jacques de Molay.
+ A. M.
+
+«S'il n'est qu'à moitié moine, dit le bouffon, il ne devrait pas être
+entièrement déraisonnable envers ceux qui se trouvent sur son chemin,
+quand même ils ne se presseraient pas de répondre à des questions qui ne
+les concernent point.»--«Je te pardonne ta saillie, répliqua le prieur,
+mais à la condition que tu m'indiqueras le chemin de la maison de
+Cedric.»--«Eh bien donc, répondit Wamba, suivez cette avenue jusqu'à un
+endroit qu'on appelle la Croix-Renversée; vous la verrez par terre, il
+n'y a plus que le piédestal qui soit debout. Alors prenez la route à
+votre gauche, car il y en a quatre qui se croisent à la Croix-Renversée.
+J'espère que vos Révérences y arriveront avant l'orage qui nous menace.»
+Le prieur les remercia, et les cavaliers, piquant des deux, partirent
+avec l'empressement de tous voyageurs qui veulent gagner leur gîte avant
+la nuit qui annonce mauvais temps.
+
+«En suivant le chemin que tu leur as sagement indiqué, dit Gurth à son
+compagnon dès que le bruit des chevaux cessa de se faire entendre, les
+révérends pères auront bien du bonheur s'ils arrivent cette nuit à
+Rotherwood.»--«Il est vrai, dit le bouffon; mais ils peuvent arriver à
+Sheffield, et cet endroit en vaut un autre. Je suis trop bon chasseur
+pour montrer au chien la retraite du lièvre quand je ne veux pas qu'il
+l'attrape.»--«Tu as raison, je serais fâché que ce prieur vît Rowena; et
+il serait possible que Cedric se prît de querelle avec ce moine-soldat,
+ce qui serait encore bien plus désagréable. Mais, en bons serviteurs,
+nous devons tout voir, tout entendre, et ne rien dire.»
+
+Revenons à nos voyageurs, qui eurent bientôt laissé loin derrière eux
+les deux serfs, et qui maintenant causaient ensemble en
+français-normand, langue dont se servaient ordinairement les classes
+supérieures, à l'exception d'un petit nombre d'individus encore fiers de
+leur origine saxonne. «Que signifie l'insolence de ces drôles, dit le
+templier, et pourquoi m'avez-vous empêché de la punir?»--«L'un d'eux est
+un paillasse, frère Brian, répondit le prieur: comment voulez-vous
+exiger d'un fou des réponses sensées? L'autre est de cette race fière,
+sauvage et intraitable, de Saxons, dont le suprême plaisir est de
+montrer par tous les moyens la haine qu'ils gardent à leurs
+vainqueurs.»--«Je lui aurais bien vite appris la courtoisie à force de
+coups, s'écria Brian. Je suis accoutumé à de pareils caractères. Nos
+captifs turcs sont aussi fiers, aussi indomptables qu'Odin lui-même
+pourrait l'être; mais il leur suffit de deux mois passés dans ma maison,
+sous la discipline du gouverneur de mes esclaves, pour devenir humbles,
+soumis, dociles et obéissans. Corbleu! sire prieur, il faut prendre
+garde au poison et au poignard, car ils y ont recours dès que vous leur
+en laissez l'occasion.»--«Oui, reprit le prieur, mais chaque pays a ses
+moeurs et ses usages; et battre cet homme eût été un mauvais moyen de le
+forcer à nous indiquer le chemin qui conduit à la demeure de son maître;
+et quand même nous y serions parvenus, c'en eût été assez pour irriter
+contre vous Cedric. Je vous l'ai dit, ce franklin est dur et superbe,
+d'un caractère altier et susceptible. Ennemi de la noblesse, il l'est
+même de ses voisins, Reginald Front-de-Boeuf et Philippe de Malvoisin,
+qui ne sont nullement des bambins au combat. Il défend avec tant de
+fermeté les priviléges de sa race, il est si fier de descendre
+directement d'Hereward, fameux champion de l'Heptarchie, qu'on l'appelle
+généralement _Cedric-le-Saxon_; et il se glorifie de devoir son origine
+à un peuple d'où beaucoup d'autres s'efforcent de cacher qu'ils
+viennent, de peur d'éprouver les effets du _væ victis!_ malheur aux
+vaincus!»
+
+«Prieur Aymer, dit le templier, vous êtes un homme à bonnes fortunes,
+connaisseur en beauté, et tout aussi expert qu'un troubadour en matière
+de galanterie; mais il faudra que cette Rowena célèbre ait des attraits
+bien séduisans, si vous voulez que je prenne assez d'empire sur
+moi-même, et m'arme d'assez de patience pour obtenir les bonnes grâces
+de son père, ce rustre séditieux tel que vous me le dépeignez.»--«Cedric
+n'est pas son père, reprit le prieur; les aïeux de Rowena sont plus
+illustres que ceux même dont il prétend venir; et si elle lui est unie
+par les liens du sang, c'est à un degré très éloigné. Il est son tuteur,
+et c'est lui-même, je crois, qui s'est arrogé ce titre; mais sa pupille
+lui est aussi chère que si elle était sa propre fille. Quant à la beauté
+de Rowena, vous pourrez bientôt en juger par vous-même; et, si les
+grâces de sa personne, si l'expression douce et majestueuse de son
+regard ne vous font pas oublier les jeunes filles aux cheveux noirs de
+la Palestine et les houris du paradis de Mahomet, je suis un infidèle,
+et non un véritable enfant de l'Église.»--«Si les attraits de votre
+belle, dit le templier, ne répondent pas à l'idée que vous en donnez,
+vous vous rappelez notre gageure.»--«Mon collier d'or est à vous, je le
+sais; mais dans le cas contraire je reçois dix bottes de vin de Chio, et
+je suis aussi certain de les tenir que si elles étaient déjà dans les
+caves du couvent, sous les clefs du vieux Denis le cellerier.»
+
+«N'allez pas oublier que vous m'avez fait juge de notre débat, et que,
+pour perdre, il faut que j'avoue que depuis la Pentecôte de l'an passé
+je n'ai pas vu de beauté aussi parfaite. Ce sont là nos conditions,
+n'est-ce pas? Mon cher prieur, votre collier d'or court de grands
+risques, je vous assure, et je le porterai autour du cou dans la lice
+qui va s'ouvrir à Ashby-de-la-Zouche.»
+
+«Gagnez tout comme il vous plaira, dit le prieur; j'espère seulement que
+vous répondrez en chevalier et en chrétien. Mais, mon frère, en
+attendant, suivez mon avis; prenez, croyez-moi, un ton un peu plus civil
+que ne vous y ont accoutumé vos habitudes de commandement sur les
+captifs et les esclaves de l'Orient. Cedric le Saxon, s'il était
+offensé, et il s'offense très aisément, est un homme qui, malgré votre
+titre de chevalier, la gravité de mes fonctions et la sainteté de notre
+ministère, nous éconduirait de sa maison à l'instant même, et nous
+enverrait coucher à la belle étoile quand même il serait minuit. Faites
+attention aussi à la manière dont vous regarderez la belle Rowena, qu'il
+surveille avec le soin le plus jaloux. S'il concevait la moindre alarme
+de ce côté, nous sommes perdus. On dit qu'il a banni de chez lui son
+fils unique pour avoir levé un regard affectueux sur cette beauté, qu'on
+peut, dit-on, adorer de loin, mais dont il ne faut approcher qu'avec les
+mêmes sentimens qui nous amènent devant l'image de la sainte Vierge.»
+
+«À merveille! vous en avez dit assez, répondit le templier, je veux
+toute une soirée me conduire avec autant de réserve et de modestie
+qu'une jeune fille; mais elle est futile, la crainte dont vous êtes
+travaillé que Cedric ne nous chasse de chez lui. Mes écuyers et moi,
+avec Hamet et Abdalla, nous saurons bien vous épargner cette
+humiliation. Ne doutez pas que nous ne soyons assez forts pour nous
+maintenir dans notre logement.»--«N'amenons pas les choses à ce point,
+dit le prieur. Mais voici la croix renversée dont ce fou nous parlait;
+et la nuit est si obscure, que nous pouvons à peine voir quelle route il
+nous faut suivre. Il nous a dit, je crois, de tourner à gauche.»--«Non,
+à droite, dit Brian; je m'en souviens parfaitement.»
+
+--«Pardon, c'était à gauche; il nous montra la direction de la route
+avec le bout de son épée de bois.»--«Oui, répondit le templier; mais il
+tenait son épée de la main gauche, et il en dirigea la pointe de ce
+côté, en indiquant la droite.»
+
+Et l'un et l'autre soutenait son opinion avec un égal entêtement, comme
+c'est l'usage en pareil cas. On consulta les gens de la suite; mais
+aucun n'avait été assez près pour entendre Wamba. À la fin, Brian
+s'écria, étonné de ne l'avoir pas remarqué plus tôt: «Eh mais! ne
+vois-je pas quelqu'un endormi ou peut-être étendu mort au pied de cette
+croix? Hugo, remue donc un peu ce corps avec le bout de ta lance?» Hugo
+n'eut pas plutôt obéi qu'un homme se leva, et s'écria en bon français:
+«Qui que tu sois, comment peux-tu être assez discourtois pour venir
+troubler ainsi mes pensées?»--«Nous voulions seulement, répondit le
+prieur, vous demander la route qui conduit à Rotherwood, où demeure
+Cedric le Saxon.»--«J'y vais moi-même, reprit l'étranger; et si j'avais
+un cheval je vous servirais de guide; car il faut prendre beaucoup de
+détours, et le chemin n'est pas aisé à tenir, quoiqu'il me soit
+parfaitement connu.»--«Vous obtiendrez tout à la fois et nos remercîmens
+et une bonne récompense, mon ami, dit le prieur, si vous voulez nous
+conduire en sûreté à la maison de Cedric.» Et il ordonna à l'un des gens
+de sa suite de monter son cheval de main, et de donner le sien à
+l'étranger qui devait leur servir de guide.
+
+Celui-ci prit une route opposée à celle que Wamba leur avait indiquée
+pour les égarer. Le sentier s'enfonça de plus en plus dans la forêt; il
+était traversé par de larges ruisseaux d'un accès dangereux, à cause des
+marécages qui les entouraient. Mais l'étranger savait comme par instinct
+les passages les plus sûrs et les plus directs; les voyageurs gagnèrent
+bientôt une avenue plus grande qu'aucune de celles qu'ils eussent encore
+suivies, et au bout de laquelle s'élevait un bâtiment vaste et
+irrégulier; l'étranger le montra au prieur, en disant: «Voilà
+Rotherwood, la demeure de Cedric le Saxon.»
+
+Cela fut une nouvelle bien agréable pour Aymer, qui n'était pas encore
+très aguerri, et qui sur la route, en traversant des marais dangereux,
+avait éprouvé tant d'agitation et d'alarmes, qu'il n'avait pas encore eu
+la curiosité d'adresser à son guide une seule question. Se trouvant
+alors plus à son aise, et ne voyant plus qu'une belle avenue a franchir,
+il se mit à l'interroger, en lui demandant d'abord qui il était. «Je
+suis un pèlerin, et j'arrive de la Terre-Sainte.»--«Vous auriez mieux
+fait d'y rester et d'y combattre pour la délivrance du saint Sépulcre,
+dit le templier.»--«Il est vrai, noble chevalier, répondit le pèlerin, à
+qui le templier ne semblait pas inconnu; mais lorsque ceux qui se sont
+engagés par serment à délivrer la Cité sainte voyagent loin du lieu où
+les appelle leur devoir, y a-t-il de quoi s'étonner qu'un humble paysan
+comme moi, ami de la paix, suive leur exemple?»
+
+Le templier allait lui faire une aigre réponse; mais il en fut empêché
+par le prieur, qui exprima de nouveau son étonnement que leur guide,
+après une si longue absence, connût si bien tous les détours de la
+foret. «Je naquis dans ces lieux», répondit celui-ci; et, comme il
+disait ces mots, ils arrivèrent devant la demeure de Cedric. C'était un
+bâtiment informe, avec plusieurs grandes cours, occupant une partie
+considérable de terrain, et qui, tout en laissant croire que celui qui
+l'habitait était un homme riche, ne ressemblait en rien à ces châteaux
+flanqués de tours, dans lesquels se tenait la noblesse normande,
+châteaux devenus le type universel d'architecture en Angleterre.
+
+Cependant Rotherwood n'était pas sans quelques fortifications; dans ces
+temps de trouble et de désordre, aucune maison n'aurait pu l'être sans
+courir le risque d'être pillée et brûlée en moins d'un jour. Un fossé
+profond qu'une source voisine remplissait d'eau entourait l'édifice; une
+double palissade, composée de pieux pointus tirés de la forêt voisine,
+en défendait les bords. Du coté de l'ouest, il existait une ouverture
+dans la palissade et un pont-levis sur le fossé; c'était une des
+entrées, que prolongeaient des angles saillans, d'où, en cas de besoin,
+des archers et des frondeurs pouvaient défendre le passage. Le templier
+s'arrêta devant la porte, et sonna fortement du cor; car la pluie, qui
+menaçait depuis long-temps nos voyageurs fatigués, commençait alors à
+tomber par torrens.
+
+
+CHAPITRE III.
+
+
+ «Alors (triste consolation!) de cette côte
+ aride et froide qui entend mugir la mer
+ du Nord, vint le Saxon robuste, au teint
+ vermeil, aux cheveux blonds et aux yeux
+ bleus.» _Trad. de_ Thompson.
+
+
+Dans une salle dont le plafond très bas était en grande disproportion
+avec sa largeur et sa longueur extrêmes, on avait disposé, pour le repas
+du soir de Cedric le Saxon, une longue table faite de planches fournies
+par les gros chênes de la forêt, et qui avaient à peine reçu un premier
+poli. Le toit, formé par des poutres et des solives, ne mettait à l'abri
+des intempéries de l'air qu'au moyen des lattes et du chaume qui en
+composaient la couverture. A chaque bout de cet appartement était une
+grande cheminée si grossièrement construite qu'il s'échappait au moins
+autant de fumée dans la chambre qu'il en sortait par le tuyau. Cette
+vapeur continuelle avait donné une espèce de vernis aux poutres et aux
+solives en les incrustant d'une couche noire de suie. Des instrumens de
+guerre et de chasse pendaient le long des murs. De grandes portes
+placées à chaque angle conduisaient dans les autres pièces de ce vaste
+bâtiment.
+
+Toutes ces pièces à l'envi participaient de la grossière simplicité des
+temps saxons, et Cedric était fier de la perpétuer. Le plancher était un
+mélange de terre et de chaux, bien battu et endurci, comme est encore
+assez souvent celui des granges de nos campagnes. Dans le quart de la
+longueur de cette salle, il était plus élevé d'environ six pouces, et
+cet espace, qu'on appelait le _dais_, était réservé aux principaux
+membres de la famille et aux visiteurs de distinction. Une table
+richement couverte d'un drap d'écarlate était dans ce dessein placée
+transversalement sur cette estrade ou plate-forme; et du milieu de cette
+table en partait une plus longue, plus étroite et moins somptueusement
+couverte, où se plaçaient, pour prendre leur repas, les inférieurs et
+les domestiques de la maison. La réunion de ces deux tables avait la
+forme de la lettre T, ou de ces anciennes tables à dîner que l'on voit
+encore dans les anciens colléges d'Oxford et de Cambridge. Des chaises
+et des fauteuils massifs, en bois de chêne sculpté, étaient placés
+autour du dais, qui était couvert d'un poêle de drap destiné à mettre
+les dignitaires à l'abri de la pluie, qui pénétrait quelquefois à
+travers le toit mal construit. Les murailles de cette partie de la
+salle, c'est-à-dire aussi loin que le dais s'étendait, étaient garnies
+de tapisseries, et sur le plancher se développait un tapis sur lequel on
+remarquait des essais de broderie dont le principal mérite était le
+brillant des couleurs. Les murs de la partie inférieure étaient nus, la
+table n'était pas décorée, le toit n'existait pas, rien n'empêchait la
+pluie de tomber sur la tête des convives; et des bancs lourds et
+grossiers tenaient lieu de chaises.
+
+Au centre de la table d'honneur étaient placés deux fauteuils plus
+élevés que les autres, pour le maître et la maîtresse de la maison, qui
+présidaient au banquet hospitalier, et qui, à ce titre, se nommaient en
+Saxon les _distributeurs du pain_. À chacun de ces fauteuils était
+attaché un marche-pied curieusement sculpté et orné de marqueterie en
+ivoire. Les autres siéges n'avaient pas cette marque distinctive. Cedric
+le Saxon occupait déjà sa place ordinaire; et, bien qu'il n'eût que le
+rang de thane ou de franklin, comme l'appelaient les Normands, ce simple
+noble était aussi impatient de ne pas voir arriver son souper, que
+pourrait l'être un alderman des anciens temps ou des siècles modernes.
+
+Il suffisait de voir la physionomie du maître du château pour le juger
+d'un caractère franc, mais vif et impétueux. Il était de moyenne taille;
+il avait néanmoins les épaules larges, les bras longs, les membres
+vigoureux, et tout en lui annonçait un homme accoutumé aux fatigues de
+la guerre ou de la chasse. Sur sa figure ouverte éclataient de grands
+yeux bleus, de belles dents, et ses traits annonçaient une sorte de
+bonne humeur qui accompagne souvent la vivacité et la brusquerie. Ses
+regards exprimaient l'orgueil et la méfiance, car il avait passé sa vie
+à défendre des droits toujours menacés, et son caractère fier, vif et
+résolu avait sans cesse été sur le qui-vive, par suite des circonstances
+où il s'était trouvé. Ses longs cheveux blonds, partagés sur le milieu
+de sa tête, descendaient des deux côtés sur ses épaules; ils
+grisonnaient à peine, quoiqu'il fût près de sa soixantième année.
+
+Il était couvert d'une tunique verte dont le collet et les manches
+étaient garnis d'une espèce de fourrure grise d'une qualité au dessous
+de l'hermine, et qui était, à ce que l'on croit, la peau de l'écureuil
+blanc. Ce vêtement couvrait un justaucorps non boutonné, de drap
+écarlate, et il avait un haut-de-chausses de même étoffe, mais qui ne
+descendait que jusqu'au bas des cuisses, laissant le genou à découvert.
+Il portait des sandales comme celles des paysans, quoique de matériaux
+plus précieux, et attachées par devant avec des agrafes d'or. Des
+bracelets et un collier de même métal ornaient ses bras et son cou. Un
+ceinturon enrichi de pierres précieuses soutenait une courte épée
+pointue et a deux tranchans, suspendue perpendiculairement à son côté.
+Au dos de son fauteuil était fixé un manteau de drap écarlate bordé de
+fourrure, et une toque semblable complétait le costume du thane quand il
+voulait sortir. Derrière le même fauteuil était appuyée une courte
+javeline garnie d'une pomme d'acier brillant, et qui lui servait d'arme
+ou de canne au besoin.
+
+Plusieurs valets, dont les vêtemens tenaient le milieu entre l'opulence
+de leur maître et la simplicité de Gurth, le gardien des pourceaux,
+épiaient le moindre geste du dignitaire saxon, et étaient toujours prêts
+à exécuter ses ordres. Deux ou trois d'entre eux, plus élevés en
+fonction que les autres, se tenaient derrière Cedric, sous le dais; le
+reste occupait la partie inférieure de la salle. On y remarquait aussi
+d'autres commensaux d'une espèce différente: deux ou trois grands
+lévriers, qu'on employait alors pour chasser le cerf et le loup; autant
+de chiens d'arrêt, à gros cou, à grosse tête, à longues oreilles, et
+deux chiens de plus petite espèce, nommés bassets. Tous attendaient avec
+impatience l'arrivée du souper; mais, avec ce tact particulier à la race
+canine, ils se gardaient bien d'interrompre le grave silence de leur
+maître, qui d'ailleurs les tenait en respect par une baguette blanche
+placée à côté de son assiette, et qui servait à repousser les avances de
+la gent quadrupède quand elle devenait un peu trop familière. Un vieux
+chien-loup seulement, prenant les libertés d'un serviteur favori, était
+couché près du fauteuil de son maître, et appelait de temps en temps son
+attention, en plaçant la tête sur ses genoux ou le museau sur sa main.
+Mais il n'obtenait que ces mots pour réponse: «À bas, Balder, à bas! je
+ne suis pas en humeur de jouer.»
+
+Effectivement, Cedric ne se trouvait pas dans une situation d'esprit
+fort tranquille. Lady Rowena, qui avait été entendre l'office du soir
+dans une église assez éloignée, venait seulement de rentrer, et
+changeait ses vêtemens trempés de pluie. On n'avait pas encore de
+nouvelles de Gurth et de ses pourceaux, qui, depuis long-temps, auraient
+dû être de retour de la foret, et les propriétés étaient alors si peu
+respectées, qu'il était possible d'attribuer ce retard aux déprédations
+des outlaws dont les bois environnans étaient remplis, ou à la violence
+de quelqu'un des barons du voisinage, dont la force ne respectait pas
+davantage le bien d'autrui. La chose était assez importante, car une
+grande partie de la richesse des propriétaires saxons consistait en
+pourceaux, surtout près des forêts, où les chênes fournissaient une
+nourriture copieuse.
+
+Outre ces motifs d'inquiétude, le thane saxon était impatient de voir
+son fou Wamba, dont les facéties assaisonnaient ses repas avec les
+bonnes rasades qui venaient les fortifier. Ajoutez que Cedric n'avait
+rien mangé depuis midi, et que l'heure accoutumée de son souper était
+passée depuis long-temps: sujet de mécontentement très ordinaire aux
+gentilshommes campagnards, en ce temp-là comme de nos jours. Il
+n'exprimait pourtant son déplaisir que par quelques mots entrecoupés,
+que tantôt il se disait à demi-voix, et que tantôt il adressait aux
+serviteurs qui l'entouraient, particulièrement à son échanson, qui
+fréquemment lui présentait une coupe remplie de vin, en manière de
+potion calmante. «Pourquoi donc lady Rowena ne vient-elle point?
+s'écria-t-il.»--«Elle n'a plus qu'à changer de coiffure, répondit une
+suivante avec la même assurance qu'une femme de chambre moderne qui
+parle au maître de la maison. Voudriez-vous qu'elle vînt souper en
+cornette de nuit? Nulle dame dans tout le comté n'est plus expéditive à
+s'habiller que ma maîtresse.
+
+Cet argument sans réplique amena une sorte d'acquiescement de la part du
+thane saxon, qui ajouta: «J'espère que sa dévotion lui fera choisir un
+plus beau temps la première fois qu'elle ira à l'église de Saint-Jean.
+Mais, de par tous les diables, reprit-il en se tournant vers son
+échanson, et en haussant la voix, comme s'il eût trouvé quelqu'un sur
+lequel il pût à son aise décharger sa bile, quel motif peut retenir
+Gurth si tard dans les champs? Je crains qu'il n'ait à nous rendre un
+mauvais compte de son troupeau. C'est pourtant un serviteur exact et
+fidèle, et je le destinais à quelque chose de mieux. J'en aurais
+peut-être fait un de mes gardes.»--«Il n'y a pas encore une heure qu'on
+a sonné le _couvre-feu_[33], répondit humblement l'échanson.» C'était
+bien mal s'y prendre pour excuser son camarade: aussi le maître n'en
+devint-il que plus courroucé.
+
+ Note 33: D'après une ordonnance de Guillaume-le-Conquérant,
+ tous les soirs à huit heures une cloche sonnait le
+ couvre-feu, et chacun était forcé d'éteindre alors son feu et
+ ses lumières. Cet usage, que Guillaume avait importé du
+ continent, fut pour les insulaires un nouveau genre de
+ servitude. A. M.
+
+«Au diable soit le couvre-feu! s'écria-t-il; au diable le tyran bâtard
+qui l'a inventé, et l'esclave sans coeur dont la langue saxonne fait
+entendre ce mot aux oreilles d'un Saxon! Le couvre-feu! ajouta-t-il
+après une pause, le couvre-feu! qui oblige de braves gens à éteindre
+leur feu et leurs lumières, afin que les voleurs et les brigands
+puissent travailler plus à l'aise dans les ténèbres! Réginald
+Front-de-Boeuf et Philippe de Malvoisin savent profiter du couvre-feu,
+aussi bien que Guillaume le bâtard lui-même, ou qu'aucun des aventuriers
+normands qui prirent leur part de la bataille à Hastings. Je m'attends à
+apprendre que mes troupeaux ont été enlevés par quelques bandits
+normands qui n'ont d'autres ressources que le vol et le pillage, et qui
+auront tué mon fidèle esclave. Et Wamba? où est Wamba? quelqu'un ne
+m'a-t-il pas dit qu'il était parti avec Gurth?» Oswald répondit
+affirmativement.
+
+«De mieux en mieux! on aura emmené le fou saxon pour lui donner un
+maître normand. En vérité, nous sommes tous des imbécilles de leur
+obéir, et nous méritons bien plus d'en être méprisés que si la nature ne
+nous avait réparti qu'une demi-dose de sens commun. Mais je me vengerai,
+ajouta-t-il en sautant de son fauteuil avec colère, et en saisissant sa
+javeline; je porterai ma plainte au grand-conseil. J'ai des amis, des
+vassaux; j'appellerai le Normand en défi, corps à corps. Qu'il vienne
+avec sa cotte de mailles, son casque de fer, et tout ce qui peut donner
+de la hardiesse à un lâche; cette javeline a percé des planches plus
+épaisses que trois de leurs boucliers. Ils me croient vieux, sans doute;
+mais, seul et sans enfans comme je le suis, ils verront que le sang
+d'Hereward coule encore dans les veines de Cedric. Ah! Wilfred, Wilfred,
+ajouta-t-il en baissant la voix, si tu avais pu vaincre ta passion
+imprudente, ton père n'aurait pas été abandonné, à son âge, comme le
+chêne solitaire qui présente ses rameaux isolés et sans appui à la
+fureur des ouragans.» Cette réflexion changea sa colère en tristesse.
+Remettant sa javeline à sa place, il se rassit dans son fauteuil, et
+parut se livrer à des pensées mélancoliques.
+
+Soudain il fut tiré de sa rêverie par le son d'un cor, auquel
+répondirent aussitôt les aboiemens de tous les chiens qui étaient dans
+la salle ou dans les autres parties de la demeure saxonne. Il fallut la
+baguette blanche de Cedric, jointe aux efforts des domestiques, pour
+imposer silence à cette clameur canine. «Courez à la porte, valets,
+s'écria le Saxon dès que le tumulte lui permit de faire entendre sa
+voix, et qu'on sache quelles nouvelles nous arrivent. J'appréhende
+l'annonce de quelque pillage, de quelque brigandage commis sur mes
+terres.» Au bout de trois minutes, un de ses gardes vint lui apprendre
+qu'Aymer, prieur de Jorvaulx, et le chevalier Brian de Bois-Guilbert,
+commandeur de l'ordre vénérable des templiers, avec une suite peu
+nombreuse, lui demandaient l'hospitalité pour cette nuit, se rendant au
+tournoi qui devait avoir lieu le surlendemain à peu de distance
+d'Ashby-de-la-Zouche.
+
+«Le prieur Aymer! Brian de Bois-Guilbert!» murmura Cedric, «Normands
+tous deux! Mais n'importe; Normands ou Saxons, jamais l'hospitalité ne
+sera déniée au manoir de Rotherwood. Du moment qu'ils l'ont choisi pour
+halte, ils sont les bien-venus. Ils eussent pourtant mieux fait de
+passer leur chemin. Ce n'est pas que je regrette de les nourrir et de
+les héberger pour une nuit; du reste, en leur qualité d'hôtes, même des
+Normands doivent abjurer leur insolence. Hundebert, dit-il à une espèce
+de majordome qui se tenait derrière lui une baguette blanche à la main,
+prenez six hommes avec vous, et introduisez les étrangers dans la partie
+du château destinée aux hôtes; faites mettre leurs chevaux et leurs
+mules dans mes écuries, et veillez à ce que leur suite ne manque de
+rien; qu'ils aient d'autres vêtemens, s'ils veulent en changer; du feu
+dans leurs appartemens, et de l'ale et du vin; dites aux cuisiniers
+d'ajouter au souper tout ce qu'il sera possible, et qu'on serve dès que
+ces étrangers seront prêts à se mettre à table. Ayez soin de dire
+également à ces nouveaux hôtes que Cedric aurait été leur déclarer
+lui-même qu'ils sont les bien-venus dans son château, s'il n'avait juré
+de ne jamais faire plus de trois pas au delà de son dais pour aller à la
+rencontre de quiconque n'est pas du sang royal saxon. Allez, n'oubliez
+rien, et qu'ils ne puissent pas dire dans leur orgueil que le rustaud de
+Saxon ne leur a offert que pauvreté et avarice.»
+
+Le majordome partit avec quelques autres domestiques pour remplir les
+volontés de son maître. «Le prieur Aymer!» répéta Cedric en se tournant
+vers Oswald; «c'est, si je ne me trompe, le frère de Giles de
+Mauleverer, aujourd'hui lord de Middleham.» Oswald fit un signe
+affirmatif d'un air respectueux. «Son frère, ajouta le Saxon, occupe la
+place et usurpe le patrimoine d'une meilleure race, de celle d'Ulfgard
+de Middleham. Mais quel est le Normand qui ne fait pas de même? Ce
+prieur est, dit-on, un prêtre jovial, plus ami de la bouteille et du cor
+de chasse que des cloches et du bréviaire. Allons, qu'il vienne, il sera
+le bien-venu. Et le templier, comment l'appelez-vous?»--«Brian de
+Bois-Guilbert.» «Bois-Guilbert!» dit Cedric à voix basse, et sur le ton
+d'un homme qui, accoutumé à vivre parmi des inférieurs, semble plus
+volontiers s'adresser la parole à lui-même. «Bois-Guilbert! ce nom est
+connu au loin sous de bons et de mauvais rapports. Ce chevalier passe
+pour aussi vaillant que le plus brave de son ordre, mais il ne lui
+manque aucun des vices de ses confrères, orgueil, arrogance, cruauté,
+débauches; il a le coeur dur, ne craint ni ne respecte rien sur terre;
+voilà ce que disent le peu de guerriers revenus de la Palestine[34].
+Mais ce n'est que pour une nuit: il sera bien reçu également. Oswald,
+perce un tonneau de vin vieux, prépare le meilleur hydromel, le cidre le
+plus mousseux, le morat et le pigment[35] le plus exquis. Mets sur la
+table les plus grandes coupes; les templiers et les prieurs aiment le
+bon vin et la bonne mesure. Et vous, Elgitha, dites à Rowena de ne pas
+venir au banquet, à moins qu'elle ne le désire.
+
+ Note 34: C'étaient les ennemis des templiers, comme l'ont été
+ depuis tous les moines, historiens de ces derniers, dont
+ Walter Scott fait des ivrognes, quand leur boisson était de
+ l'eau. A. M.
+
+ Note 35: Le morat était une boisson composée de jus de mûres
+ et de miel; le pigment était une liqueur douce, composée de
+ vin, de miel et de différentes épices. A. M.
+
+«Elle le désirera bien certainement, répondit Elgitha sans hésiter; car
+elle sera charmée d'entendre des nouvelles de la Palestine.» Cedric
+lança à l'espiègle suivante un regard de mécontentement; mais Rowena et
+tout ce qui lui appartenait jouissait du privilége d'être toujours à
+l'abri de sa colère. «Silence! dit-il seulement; apprenez, petite fille,
+la discrétion à votre langue. Portez mon message à votre maîtresse, et
+qu'elle fasse ce qui lui plaira. Dans ces murs, au moins, la descendante
+d'Alfred règne encore en souveraine.» Elgitha se retira sans répliquer.
+«La Palestine! la Palestine! répéta le Saxon. Combien d'oreilles
+s'ouvrent pour écouter les contes que nous font sur ce fatal pays des
+croisés dissolus, ou d'hypocrites pèlerins! Et moi aussi je pourrais
+demander..., m'informer..., écouter avec des battemens de coeur les
+fables que ces rusés vagabonds inventent pour nous extorquer
+l'hospitalité. Mais non, le fils qui m'a désobéi n'est plus mon fils;
+son destin m'est aussi égal que celui du plus méprisable de ces millions
+de soldats qui portant sur l'épaule les insignes de la croix, ont, en se
+ruant dans le meurtre et le sang, prétendu accomplir la volonté de
+Dieu.»
+
+Cedric fronça le sourcil, et baissa les yeux vers la terre; mais en ce
+moment une des portes de la salle s'ouvrit, le majordome, sa baguette
+blanche à la main, précédé de quatre domestiques portant des torches,
+introduisit les deux étrangers dans l'appartement.
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+
+ «On immole les chèvres les plus grasses;
+ des hérauts viennent épancher l'eau sur
+ les mains; de jeunes esclaves remplissent
+ les cratères de vin; d'autres le présentent
+ dans des coupes. Quand les libations sont
+ achevées, Ulysse, tout entier à la trame
+ qu'il ourdit, prend ainsi la parole.»
+
+ _Odyssée_, liv. XXI.
+
+
+Le prieur Aymer avait profité du moment pour quitter sa robe de voyage
+et en prendre une autre plus riche, sur laquelle il portait une chape
+élégamment brodée. Outre l'anneau d'or, marque de sa dignité, ses
+doigts, malgré les canons de l'Église, étaient chargés de bagues et de
+pierres précieuses; ses sandales étaient du plus beau cuir qu'on eût
+jamais importé d'Espagne, sa barbe était réduite à la plus petite
+dimension que pût permettre son ordre, et sa tonsure cachée par une
+toque écarlate où brillait la plus riche broderie.
+
+Le chevalier du temple avait de même pris un autre costume, et,
+quoiqu'il fût moins chargé d'ornemens, il portait des vêtemens bien
+aussi somptueux, et avait l'air beaucoup plus imposant que son
+compagnon. Il avait remplacé sa cotte de mailles par une tunique de soie
+pourpre, garnie de fourrure, sur laquelle flottait sa longue robe à
+longs plis et d'une blancheur éblouissante; la croix à huit pointes de
+son ordre était taillée en velours noir à son manteau, sur l'épaule
+gauche. Il n'avait plus la toque qui descendait sur ses sourcils, et sa
+tête découverte montrait une épaisse chevelure bouclée naturellement et
+d'un noir de jais; ce qui s'alliait avec son teint extraordinairement
+basané. Rien de plus majestueux que son port et ses manières; mais on y
+remarquait cette hauteur acquise par l'habitude d'une autorité sans
+bornes.
+
+Ces deux illustres personnages étaient suivis de leur cortége respectif,
+et de l'individu qui leur avait servi de guide. Celui-ci, placé à une
+distance plus humble, n'avait de remarquable que son costume de pèlerin.
+Le grand manteau de serge noire grossière qui l'enveloppait entièrement
+avait la forme de celui de nos hussards, ayant un collet rabattu
+tout-à-fait analogue pour couvrir les bras; et on l'appelait un
+_sclaveyn_ ou _slavonien_. Des sandales attachées par une lanière sur
+ses pieds nus; un grand chapeau dont les larges bords étaient chargés de
+coquilles; enfin un long bâton, au bout inférieur garni en fer, et dont
+le haut était orné d'une branche de palmier, complétaient l'équipement
+du pèlerin. Il marchait avec modestie à la suite du cortége qui entrait
+dans la salle, et, voyant que la table inférieure était à peine assez
+grande pour les gens de Cedric et l'escorte des voyageurs, il se mit sur
+une escabelle, sous une des deux grandes cheminées, occupé à sécher ses
+vêtemens, en attendant que quelqu'un lui fît place à la table, ou que
+l'hospitalité de l'intendant de Cedric lui présentât quelques
+rafraîchissemens.
+
+À l'aspect de ces hôtes, Cedric se leva d'un air de dignité, descendit
+de son dais, fit trois pas en avant, et les attendit. «Je suis fâché,
+révérend prieur, dit-il à Aymer, que mon voeu m'empêche d'avancer plus
+loin pour accueillir dans le foyer de mes ancêtres des hôtes comme vous
+et ce vaillant chevalier de la sainte milice du Temple. Mon intention a
+dû vous expliquer la cause de ce manque apparent de courtoisie.
+Excusez-moi également si je vous parle dans ma langue maternelle, et
+daignez l'employer vous-même pour me répondre, si vous la connaissez;
+autrement, je crois entendre assez le normand pour comprendre ce que
+vous aurez à me communiquer.»--«Digne franklin, répondit le prieur, ou
+plutôt permettez-moi de dire généreux thane, quoique ce titre soit un
+peu suranné, les voeux doivent s'accomplir; ce sont des liens qui nous
+attachent au ciel, et dont la victime garde le poids au pied des autels.
+Ils doivent être accomplis, à moins que notre sainte mère l'Église ne
+juge à propos de nous en relever. Pour l'idiome dont nous nous
+servirons, j'userai très volontiers de celui que parlait ma respectable
+aïeule, Hilda de Middleham, qui mourut en odeur de sainteté presque
+aussi bien que sa glorieuse patronne, la bienheureuse Hilda de Withby.»
+
+Quand le prieur eut achevé ce qu'il considérait comme une harangue
+conciliatrice, son compagnon dit en peu de mots avec une certaine
+emphase: «Je parle toujours français, idiome du roi Richard et de sa
+noblesse; mais j'entends assez l'anglais pour communiquer avec les
+indigènes.» Cedric lui lança un de ces regards d'impatience et de colère
+que provoquait toujours en lui toute comparaison entre les deux nations
+rivales; mais, se rappelant les devoirs de l'hospitalité, il cacha son
+ressentiment, invita d'un geste ses hôtes à prendre place sur deux
+siéges placés à sa gauche, mais un peu plus bas que le sien, et donna
+ordre qu'on servît le souper.
+
+Pendant que les domestiques se hâtaient d'obéir à leur maître, celui-ci
+aperçut à l'autre bout de la salle Gurth et Wamba, qui venaient
+d'arriver. «Qu'on fasse avancer ces deux valets fainéans,» dit le Saxon
+avec impatience. Les deux coupables s'étant approchés du dais: «Pourquoi
+êtes-vous rentrés si tard, vilains que vous êtes? Qu'est devenu le
+troupeau que je t'avais confié, misérable Gurth? l'as-tu laissé enlever
+par des outlaws et des maraudeurs?»--«Sauf votre bon plaisir, répondit
+Gurth, j'ai ramené le troupeau tout entier.»--«Mais il ne me plaît pas
+d'être deux heures à penser le contraire et à couver des plans de
+vengeance contre des voisins qui ne m'ont pas offensé. Je t'avertis que
+la première fois qu'il t'en arrivera autant les fers et la prison me
+vengeront de ta négligence.
+
+Gurth, connaissant le caractère irritable de son maître, ne chercha
+point à s'excuser; mais le fou, que les priviléges de son titre
+rendaient plus sûr de l'indulgence de Cedric, se chargea de répondre.
+«En vérité, notre oncle, lui dit-il, vous n'êtes ce soir ni sage ni
+raisonnable.»--«Silence, Wamba! car si tu prends de telles licences, je
+t'enverrai, tout fou que tu es, faire pénitence et recevoir la
+discipline dans la loge du portier.»--«Que votre sagesse daigne me dire
+d'abord s'il est juste et raisonnable de punir quelqu'un pour le délit
+d'un autre?»--«Certainement non.»--«Pourquoi donc punir Gurth de la
+faute de son chien Fangs? Nous ne nous sommes pas amusés un seul instant
+en chemin, je vous l'assure; mais Fangs n'a pu réunir le troupeau que
+lorsque le dernier coup de cloche du soir s'est fait entendre.»--«Si
+c'est la faute de Fangs, dit Cedric en s'adressant à Gurth, il le faut
+pendre et avoir un autre chien.»--«Avec tout le respect que je vous
+dois, mon oncle, dit le fou, ce n'est point encore la justice complète.
+Ce n'a pas été non plus la faute de Fangs s'il est estropié et incapable
+de rassembler le troupeau; c'est la faute de celui qui lui a arraché les
+griffes de devant, opération à laquelle il n'aurait jamais consenti si
+on l'avait consulté.»--«Et qui a osé estropier le chien de mon esclave?»
+s'écria le Saxon transporté de fureur.--Le vieux Hubert, le garde-chasse
+de sir Philippe Malvoisin. Il a attrapé Fangs dans la foret; il a
+prétendu qu'il chassait le daim, en contravention aux droits de son
+maître.»
+
+«Au diable Malvoisin et son garde! s'écria Cedric; je leur apprendrai
+qu'en vertu de la grande charte des bois[36], cette forêt n'est pas une
+forêt privilégiée. Mais c'en est assez, coquin; retourne à ta place.
+Toi, Gurth, prends un autre chien; et si le garde ose le toucher, je
+gâterai son arc, et je veux que toutes les malédictions données à un
+lâche tombent sur ma tête si je ne lui coupe pas l'index de la main
+droite, pour le mettre dans l'impossibilité de jamais lancer une flèche.
+Je vous demande pardon, mes dignes hôtes, mais je suis entouré, sire
+chevalier, de voisins aussi méchans que les infidèles contre qui vous
+avez combattu dans la Terre-Sainte. Le souper est servi, prenez-en votre
+part, et que le bon accueil fasse passer la mauvaise chère.»
+
+ Note 36: Guillaume-le-Conquérant avait rendu des ordonnances
+ très sévères contre le droit de chasse, presque illimité dans
+ le code saxon. Tout chien qu'on eût trouvé à dix milles d'une
+ foret royale devait titre mutilé, sans quoi son maître était
+ regardé comme traître au roi et à l'état. A. M.
+
+Le repas, cependant, n'exigeait pas d'excuse de la part du maître de la
+maison. Le bas-bout de la table était couvert de porc bouilli, rôti et
+grillé; et l'on voyait sur la table d'honneur des volailles, du chevreau
+et du gibier de toute espèce, plusieurs sortes de poissons, des gâteaux
+et des tourtes au fruit et au miel. Les oiseaux nommés petits-pieds
+n'étaient pas servis sur des assiettes; les pages les présentaient,
+enfilés dans des brochettes, successivement à chaque convive, devant
+lequel, s'il était un personnage distingué, on plaçait un gobelet
+d'argent; car les autres buvaient dans de larges cornes.
+
+Comme on allait commencer le repas, le majordome, levant tout à coup sa
+baguette, s'écria: «Place à lady Rowena!» Une porte latérale du côté du
+dais s'ouvrit, et Rowena fit son entrée, accompagnée de quatre
+suivantes. Cedric, bien surpris, et sans doute peu agréablement, de la
+voir paraître en une telle occasion, se hâta d'aller au devant d'elle,
+et la conduisit d'un air respectueux au fauteuil placé à sa droite et
+destiné à la maîtresse de la maison. Chacun se leva, et répondit par une
+inclinaison de tête à la révérence pleine de grâce qu'elle fit en
+arrivant. Elle prit sa place ordinaire à table; mais, avant qu'elle fût
+assise, le templier dit tout bas au prieur: «Je ne porterai pas votre
+collier d'or au tournoi, et mon vin de Chio est à vous.»--«Ne vous
+l'avais-je pas dit? répondit Aymer: mais modérez vos transports, le
+franklin vous observe.» Sans faire attention à cet avis, Bois-Guilbert,
+ne connaissant d'autres lois que sa volonté, eut les yeux
+continuellement fixés sur la belle Saxonne, dont son imagination était
+peut-être d'autant plus frappée qu'il remarquait en elle des charmes
+tous différens de ceux des odalisques de l'Orient.
+
+Douée des plus belles proportions de son sexe, lady Rowena était d'une
+taille avantageuse, mais non d'une stature à exciter l'étonnement. Son
+teint était d'une blancheur éclatante, mais la noblesse de tous ses
+traits préservait sa physionomie de la fadeur qui en résulte
+quelquefois. Ses beaux yeux bleus, surmontés de sourcils bien arqués,
+semblaient formés pour enflammer comme pour attendrir, pour ordonner
+comme pour supplier. Si la douceur était l'expression naturelle de sa
+physionomie, l'habitude de commander et de recevoir des hommages
+semblait également lui avoir imprimé une fierté qui modifiait son
+caractère. Ses longs cheveux noirs, de même couleur que ses soucis,
+formaient de nombreuses boucles que l'art sans doute avait arrangées.
+Elles étaient ornées de pierres précieuses, et sa chevelure, portée dans
+toute sa longueur, annonçait une condition libre et une naissance
+illustre. Le cou de la jeune Saxonne était entouré d'une chaîne d'or, à
+laquelle pendait un petit reliquaire de même métal. Ses bras étaient nus
+et ornés de bracelets. Sa parure consistait en une robe de dessous et un
+jupon de soie d'un vert pâle, sur laquelle était une autre robe
+flottante à larges manches qui atteignaient à peine le coude. Cette
+seconde robe était cramoisie, et d'une laine des plus fines. Un tissu de
+soie mêlée d'or était attaché de façon à pouvoir lui couvrir le visage
+et le sein, à la manière espagnole, ou à former une sorte de draperie
+sur ses épaules.
+
+Lorsqu'elle vit les regards du templier tournés sur elle avec une ardeur
+qui les faisait ressembler à deux charbons enflammés dans une sombre
+fournaise, elle abaissa avec dignité son voile sur son visage, comme
+pour lui faire sentir que cette liberté lui déplaisait. Cedric vit ce
+mouvement et en comprit la cause. «Sire templier, dit-il, les joues de
+nos jeunes filles saxonnes sont trop peu accoutumées au soleil pour
+supporter le regard fixe d'un croisé.»
+
+«Si j'ai commis une faute, répondit Brian, je vous demande pardon,
+c'est-à-dire je demande pardon à lady Rowena, car mon humilité ne peut
+aller plus loin.»--Lady Rowena, dit le prieur, nous a punis tous en
+réprimant la hardiesse de mon ami. J'espère qu'elle sera moins cruelle
+au riche tournoi où nous la verrons.»--«Il est encore douteux que nous y
+allions, dit Cedric; je n'aime pas ces vanités, qui étaient inconnues à
+mes pères quand l'Angleterre était libre.»--«Permettez-nous d'espérer,
+reprit le prieur, que nous pourrons vous décider à y aller avec nous.
+Les routes ne sont pas sûres, et un chevalier tel que sir Brian de
+Bois-Guilbert n'est pas une escorte qui soit à dédaigner.»
+
+«Sire prieur, répondit le Saxon, toutes les fois que j'ai voyagé dans ce
+pays, je n'ai eu besoin d'autre aide que de celle de mes domestiques et
+de mon épée. Si nous allons à Ashby-de-la-Zouche, ce sera avec notre
+noble voisin et compatriote Athelstane de Coningsburgh, et avec une
+suite suffisante pour nous moquer également des outlaws et des barons
+ennemis. A votre santé, sire prieur; je vous rends grâce de votre
+courtoisie. Goûtez ce vin, j'espère qu'il ne vous déplaira point. Si
+pourtant vous étiez assez rigide observateur des règles monastiques pour
+préférer votre lait acide, je ne veux pas vous obliger à pousser la
+courtoisie jusqu'à me faire raison.»--«Oh! dit le prieur en souriant, ce
+n'est que dans les murs du prieuré que nous nous bornons au _lac dulce
+et acidum_. Quand nous nous trouvons dehors, nous nous conformons aux
+usages du monde. Je répondrai donc à votre santé avec la même liqueur;
+pour l'autre breuvage dont vous me parlez, je l'abandonne à mes frères
+lais.
+
+«Et moi, dit le templier en emplissant sa coupe, je porte la santé de la
+belle Rowena. Depuis que ce nom est connu en Angleterre, jamais pareil
+hommage ne fut mieux mérité. Je pardonnerais au malheureux Vortigern
+d'avoir perdu son honneur et son royaume, si l'ancienne Rowena avait eu
+la moitié des attraits de la moderne.»--«Je vous dispense de tant de
+courtoisie, sire chevalier, dit lady Rowena sans lever son voile; ou,
+pour mieux dire, je vais vous prier de nous en donner une preuve, en
+nous apprenant quelles sont les dernières nouvelles de la Palestine. Ce
+sujet sera plus agréable à des oreilles anglaises, que tous les
+complimens que votre éducation française vous apprend.»
+
+«J'ai bien peu de chose à dire, répondit Bois-Guilbert, si ce n'est que
+le bruit d'une trêve avec Saladin paraît se confirmer.»
+
+Il fut interrompu par Wamba, qui avait pris sa place ordinaire sur une
+chaise dont le dossier était décoré de deux oreilles d'âne; elle était à
+deux pas derrière celle de son maître, qui de temps en temps lui donnait
+quelque morceau qu'il prenait sur son assiette, faveur que le bouffon
+partageait avec des chiens favoris admis dans la salle. Wamba, ayant une
+petite table devant lui, les talons appuyés sur le bâton de sa chaise,
+les joues creuses et semblables à un casse-noisettes, tenait les yeux à
+demi fermés, et ne perdait pas une occasion de lancer ses quolibets.
+«Ces trêves avec les infidèles me vieillissent bien!» s'écria-t-il sans
+s'inquiéter s'il interrompait le fier templier.
+
+«Que veux-tu dire, imbécille?» lui demanda son maître, dont les traits
+annonçaient qu'il ne se fâcherait point de ses plaisanteries.--«C'est
+que je m'en rappelle trois, répondit Wamba, dont chacune devait durer
+cinquante ans, de manière que, si je calcule bien, je dois avoir
+aujourd'hui cent cinquante ans.»--«N'importe, dit le templier, qui
+reconnut son ami de la foret, je me charge de vous empêcher de mourir de
+vieillesse, et de vous éviter toute espèce de mort lente; si jamais vous
+vous avisez encore de tromper des voyageurs égarés, comme vous l'avez
+fait ce soir à l'égard du prieur et de moi.»
+
+«Comment, misérable, s'écria Cedric, tromper des voyageurs! vous méritez
+les verges, car c'est un trait de méchanceté plutôt que de folie.»--«Je
+vous en prie, mon oncle, veuillez faire grâce à la malice à cause de la
+folie; je n'ai fait qu'une légère erreur, en prenant ma main droite pour
+ma gauche; et sous ce rapport, je dois être excusé par celui qui a
+choisi pour guide et pour conseiller un véritable fou.»
+
+La conversation fut interrompue par l'arrivée du domestique de la porte,
+qui annonça qu'un étranger demandait l'hospitalité. «Qu'on le fasse
+entrer, répondit Cedric, quel qu'il soit, n'importe; car, dans une nuit
+comme celle-ci, où la nature paraît entièrement bouleversée, les animaux
+eux-mêmes cherchent la protection de l'homme, leur ennemi mortel, plutôt
+que de succomber sous la fureur des élémens.» Oswald sortit
+immédiatement pour exécuter les ordres de son maître.
+
+
+CHAPITRE V.
+
+
+ «Un juif n'a-t-il pas des yeux? n'a-t-il
+ pas des mains, des organes, des membres,
+ des sens, des affections, des passions?
+ Quelle différence y a-t-il entre lui et un
+ chrétien? Ne se nourrit-il pas des mêmes
+ alimens? n'est-il pas blessé par les mêmes
+ armes, sujet aux mêmes maladies, guéri
+ par les mêmes remèdes, échauffé par le
+ même été, et refroidi par le même hiver?»
+
+ Shakspeare, _le Marchand de Venise_,
+ act. III, sc. I.
+
+
+Oswald rentré, s'approchant de son maître, lui dit à l'oreille: «C'est
+un juif qui se nomme Isaac d'Yorck; faut-il que je l'introduise dans la
+salle?»--«Que Gurth se charge de tes fonctions, Oswald, dit Wamba avec
+son effronterie accoutumée. Un gardien de pourceaux est un introducteur
+assez bon pour un juif.»
+
+«Sainte Marie! dit le prieur en faisant un signe de croix, admettre en
+notre présence un juif mécréant!»--«Un chien de juif, dit le templier,
+approcherait d'un défenseur du saint Sépulcre!»--«Par ma foi, dit Wamba,
+il me semble que les templiers préfèrent l'argent des juifs à leur
+compagnie.»--«Paix! mes dignes hôtes, dit Cedric; mon hospitalité ne
+doit pas être limitée par vos antipathies. Si le ciel a supporté,
+pendant des siècles, une nation de mécréans aussi têtus, nous pouvons
+bien endurer quelques heures la présence d'un Israélite. Personne ne
+sera contraint de lui parler ni de manger avec lui; on lui donnera une
+table à part, ajouta-t-il en souriant, à moins que ces étrangers à
+turbans ne consentent à le recevoir dans leur société.»
+
+«Sire franklin! dit le templier; mes esclaves sarrasins sont de bons
+musulmans, et leur mépris pour les juifs n'est pas moins profond que
+celui d'un chrétien.»--«Oh! ma foi, dit Wamba, je ne sais pas pourquoi
+les sectateurs de Mahomet et de Termagaut ont de pareils avantages sur
+ce peuple autrefois choisi de Dieu.»--«Il se placera près de toi, Wamba,
+dit Cedric, un fou et un juif doivent être bien ensemble.»--«Mais le
+fou, répondit Wamba, en s'emparant du reste d'un jambon, saura bien
+élever entre lui et le juif un boulevart salutaire.»--«Paix, dit Cedric,
+le voici.»
+
+Introduit avec peu de cérémonie, s'avançant avec crainte et hésitation,
+et saluant profondément à plusieurs reprises, un vieillard maigre et de
+haute stature, mais à qui l'habitude de se courber avait fait perdre
+quelque chose de sa taille, s'approche du bout inférieur de la table;
+ses traits ouverts et réguliers, son nez aquilin, ses yeux noirs et
+perçans, son front élevé et sillonné de rides, sa longue barbe, ses
+cheveux gris, lui auraient donné un air respectable, si sa physionomie
+particulière n'eût annoncé en lui le descendant d'une race qui, durant
+ce siècle d'ignorance, était à la fois détestée par le peuple crédule,
+imbu de préjugés, et persécutée par la noblesse avide et rapace, et qui,
+peut-être, par l'effet de cette haine et de cette persécution, avait
+gardé un caractère national dont les principaux traits, pour n'en pas
+dire davantage, étaient la bassesse, l'avarice et la cupidité.
+
+Les vêtemens de l'Israélite, mouillés par une pluie d'orage,
+consistaient en un grand manteau brun sur une tunique d'un pourpre
+foncé; il avait de grandes bottes garnies de fourrures; une ceinture qui
+soutenait un très petit couteau de chasse et une écritoire; un bonnet
+jaune carré, d'une forme particulière, prescrite aux juifs pour les
+distinguer des chrétiens, et qu'il ôta respectueusement à l'entrée de la
+salle.
+
+L'accueil qu'il obtint dans le château de Cedric fut tel que l'ennemi le
+plus fanatique des tribus de Jacob en eût été flatté. Cedric lui-même,
+qu'il salua plusieurs fois avec la plus profonde humilité, ne lui
+répondi que par un geste hautain, pour lui signifier qu'il pouvait
+prendre place à la table inférieure, où cependant personne ne voulut le
+recevoir; au contraire, partout où il se présentait, en faisant le tour
+de la table en vrai suppliant, on éloignait les coudes de chaque côté du
+corps, on se serrait voisin contre voisin, et les domestiques saxons,
+livrés à leur souper comme de vrais affamés, ne s'inquiétaient nullement
+des besoins du nouvel arrivé. Les frères lais qui avaient escorté l'abbé
+faisaient des signes de croix en regardant l'intrus avec une sainte
+horreur; et les Sarrasins irrités, quand il arriva près d'eux,
+retroussèrent leurs moustaches, et mirent la main sur la garde de leurs
+sabres, comme dernier moyen d'éviter la souillure d'un juif.
+
+Les mêmes motifs qui avaient déterminé Cedric à faire ouvrir sa maison à
+ce fils d'un peuple réprouvé, l'auraient porté à donner l'ordre à ses
+gens de le recevoir avec plus d'égards; mais il s'occupait alors d'une
+discussion que le prieur venait d'entamer sur les différentes races de
+chiens et sur les moyens de les croiser, et ce sujet ne pouvait être
+interrompu pour savoir si un juif irait se coucher sans souper.
+
+Tandis qu'Isaac était ainsi traité en paria dans cette maison comme son
+peuple au milieu des nations de la terre, le pèlerin, assis sous la
+cheminée, et qui avait soupé sur une petite table, eut compassion du
+malheureux. Se levant tout à coup: «Vieillard, lui dit-il, viens occuper
+cette place, mes vêtemens sont secs, et les tiens sont mouillés; mon
+appétit est apaisé et le tien ne l'est pas.» En même temps il rapprocha
+les tisons dispersés dans l'immense cheminée, posa lui-même sur la
+petite table ce qui était nécessaire au souper du juif, et, sans
+attendre ses remercîmens, s'avança vers le bout de la table, pour éviter
+sans doute d'avoir plus de communication avec l'objet de sa pitié.
+
+S'il avait existé un artiste capable de dessiner ce juif courbé devant
+le feu, étendant ses mains ridées et tremblantes, ç'aurait été une
+excellente personnification de l'hiver. Ayant un peu chassé le froid, le
+juif s'assit devant la petite table et mangea avec une hâte qui prouvait
+une longue abstinence. Cependant, le prieur et Cedric continuaient leur
+dissertation sur les chiens; Rowena causait avec une de ses suivantes;
+et l'orgueilleux templier, les regards attachés tour à tour sur le juif
+et sur la belle Saxonne, semblait méditer quelque projet qui
+l'intriguait singulièrement.
+
+«Je m'étonne, Cedric, dit le prieur, que, nonobstant votre prédilection
+pour votre langue énergique, vous n'ayez pas admis dans vos bonnes
+graces le français-normand, au moins en ce qui regarde les termes de
+lois et de chasse. Nul idiome ne peut fournir à un chasseur des
+expressions aussi variées dans cet art joyeux.»--«Bon père Aymer,
+répondit Cedric, je ne me soucie aucunement de ces termes recherchés qui
+arrivent d'outre-mer; je goûte, sans cela, les plaisirs de la chasse au
+milieu de nos bois. Je n'ai que faire, pour sonner du cor, d'appeler mes
+fanfares une _réveillée_ ou une _mort_. Je sais fort bien pousser ma
+meute sur le gibier et mettre une pièce en quartiers, quand elle est
+prisé, sans avoir recours au jargon de _curée_, de _nombles_[37],
+d'_arbor_, etc., et de tout le bavardage du fabuleux sir Tristrem[38].
+
+ Note 37: Les _nombles_, parties élevées entre les cuisses du
+ cerf. _Faire l'arbor_, vider la bête.
+
+ Note 38: Tristrem, premier chevalier qui fit de la vénerie
+ une science et en détermina la langue. A. M.
+
+«Le Français, dit le templier en haussant la voix d'un ton présomptueux,
+suivant ses habitudes, est non seulement l'idiome naturel de la chasse,
+mais encore celui de l'amour et de la guerre, celui qui doit gagner le
+coeur des belles et répandre la terreur parmi les ennemis.»--«Sire
+templier, dit Cedric, videz votre coupe et remplissez celle du prieur,
+tandis que je vais remonter à une trentaine d'années. Tel que j'étais à
+cette époque, mon franc saxon n'avait pas besoin d'ornemens français
+pour se rendre propice l'oreille d'une femme, et les champs de
+North-Alterton[39] pourraient dire si, à la journée du Saint-Étendard,
+le cri de guerre saxon ne fut pas entendu aussi loin dans les rangs de
+l'armée écossaise, que le cri de guerre normand: À la mémoire des braves
+qui combattirent dans cette journée! Faites-moi raison, mes chers
+hôtes;» et ayant vidé d'un trait son verre, il continua avec une chaleur
+toujours croissante: «Oui, ce fut une mémorable levée de boucliers,
+lorsque cent bannières se déployèrent sur les têtes des braves; que le
+sang coula autour de nous par torrens, et où la mort devint préférable à
+la fuite. Un barde saxon eût appelé cette journée la fête des épées, le
+rassemblement des aigles fondant sur leur proie, le heurt affreux des
+lances contre les boucliers, un bruit de guerre plus propre à
+chatouiller l'oreille que les airs joyeux d'un festin de noces! mais nos
+bardes ne sont plus; nos exploits se perdent dans ceux d'une autre race;
+notre langue, notre nom même, sont près de s'éteindre, et il ne reste
+qu'un vieillard isolé pour donner des larmes à tant de vicissitudes.
+Échanson paresseux, remplis les verres. Allons, sire templier, aux forts
+en armes! aux valeureux champions, quelles que soient leur nation et
+leur langue, qui aujourd'hui combattent avec le plus de persévérance
+parmi les défenseurs de la croix.»
+
+ Note 39: Bourg du comté d'York, près duquel se donna, en
+ 1138, _la bataille de l'Étendard_, entre les Écossais et les
+ Anglais. A. M.
+
+«Il ne sied guère à celui qui porte cet emblème sacré de répondre, dit
+Bois-Guilbert en montrant la croix brodée sur son manteau; mais à qui
+pourrait-on décerner la palme, entre les défenseurs de la croix, si ce
+n'est aux champions mêmes du saint Sépulcre, aux vaillans chevaliers du
+temple?»--«Aux chevaliers hospitaliers, dit le prieur: j'ai un frère
+dans leur ordre.»--«Je respecte leur gloire, dit le templier;
+cependant....»--«Je crois, notre oncle, dit Wamba en l'interrompant,
+que, si Richard Coeur-de-Lion eût écouté les avis d'un fou, il fût resté
+chez lui avec ses braves Anglais, et eût laissé l'honneur de délivrer
+Jérusalem à ces chevaliers qui y étaient le plus intéressés.»--«L'armée
+anglaise en Palestine, demanda lady Rowena, n'avait-elle donc aucun
+guerrier dont le nom mérite de briller à côté des chevaliers du temple
+et de ceux de Saint-Jean?»--«Pardonnez-moi, belle étrangère, dit le
+templier; le monarque anglais avait amené avec lui une foule de braves
+champions, qui ne le cédaient qu'à ceux dont les glaives ont été le
+boulevart perpétuel de la Terre-Sainte.»--«Qui ne le céderaient à
+personne!» s'écria le pèlerin en s'approchant pour mieux entendre cette
+conversation qui commençait à l'impatienter. Tous les yeux se tournèrent
+sur-le-champ vers lui. «Je soutiens, dit-il d'une voix ferme et haute,
+que les chevaliers anglais de l'armée de Richard ne prétendaient céder
+la palme à aucun de ceux qui prirent les armes pour la défense de la
+Terre-Sainte; je soutiens, en outre, car je l'ai vu, qu'après la prise
+de Saint-Jean-d'Acre, le roi Richard eut un tournoi avec cinq de ses
+chevaliers contre tous venans; que chacun d'eux fournit trois courses
+dans cette journée, et fit vider les arçons à ses trois adversaires;
+enfin, qu'au nombre des assaillans se trouvaient sept chevaliers du
+temple. Sir Brian de Bois-Guilhert sait mieux que personne si je dis la
+vérité.»
+
+Aucune langue ne pourrait exprimer la rage qui embrasa la sombre
+physionomie du templier après avoir entendu ces paroles. Dans l'excès de
+sa fureur, sa main tremblante se porta involontairement sur la garde de
+son épée; et, s'il ne la tira point, c'est qu'il sentit qu'il ne pouvait
+se permettre avec impunité dans ce lieu un pareil acte de violence.
+Cedric, dont le caractère décelait la droiture et la loyauté, et dont
+rarement la capacité saisissait plus d'une idée à la fois, était si
+triomphant de ce qu'il entendait à la louange de ses concitoyens, qu'il
+ne remarqua point la confusion et la colère de son hôte. «Pèlerin,
+s'écria-t-il, je te donnerais ce bracelet d'or, si tu pouvais me dire le
+nom des chevaliers qui soutinrent si dignement la gloire de l'heureuse
+Angleterre.»--«Je vous les nommerai très volontiers, dit le pèlerin, et
+cela sans guerdon[40], car j'ai fait voeu de ne point toucher de l'or
+pendant un certain laps de temps.»--«Je porterai le bracelet pour vous,
+si vous le voulez,» dit Wamba.--«Le premier en honneur, en rang, en
+courage, reprit le pèlerin, était le brave Richard, roi
+d'Angleterre.»--«Je lui pardonne, dit Cedric, je lui pardonne d'être
+issu de l'odieux tyran duc Guillaume.»--«Le second était le comte de
+Leicester; le troisième, sir Thomas Multon de Gilsland.»--«Au moins
+celui-ci est de famille saxonne, dit Cedric d'un air de triomphe.»--«Le
+quatrième, sir Foulk Doilly.»--«Encore de race saxonne, du moins du côté
+de sa mère,» interrompit Cedric, qui ne perdait pas un mot du récit, et
+à qui le triomphe de Richard et de ses compatriotes faisait oublier en
+partie sa haine contre les Normands. «Et le cinquième?»--«Le cinquième,
+sir Edwin Turneham.»--«Véritable Saxon, par l'ame d'Hengist!» s'écria
+Cedric tout joyeux. «Et le sixième, quel était son nom?»--«Le sixième,»
+répondit le pèlerin après une pause pendant laquelle il sembla
+réfléchir,» était un jeune chevalier moins renommé, qui fut admis dans
+cette honorable compagnie moins pour aider à l'entreprise que pour
+compléter le nombre de ceux qui allaient s'y dévouer.»
+
+ Note 40: Ce mot rappelle l'italien _guiderdone_, qui veut
+ dire aussi récompense. A. M.
+
+«Sire pèlerin, reprit Brian de Bois-Guilbert, après tant de choses, ce
+manque de mémoire est bien tardif. Mais je dirai le nom du chevalier qui
+triompha de l'ardeur de mon coursier et de ma lance. Ce fut le chevalier
+d'Ivanhoe[41], et nul entre les cinq autres n'acquit plus de gloire pour
+son âge. Néanmoins, je proclamerai à haute voix que, s'il était ici, et
+qu'il voulut joûter contre moi au tournoi qui va s'ouvrir, monté et armé
+comme je le suis actuellement, je lui donnerais le choix des armes sans
+conserver le moindre doute sur le résultat du combat.»--«S'il était près
+de vous, répondit le pèlerin, il n'hésiterait pas à accepter votre défi;
+mais ne troublons point la paix de ce château par des bravades sur un
+combat qui, vous le savez fort bien, ne saurait avoir lieu. Si jamais
+Ivanhoe revient de la Palestine, je suis certain qu'il se mesurera avec
+vous.»--«Bonne caution! s'écria le templier. Quel gage en
+donnez-vous?»--«Ce reliquaire, dit le pèlerin, en montrant une petite
+boîte d'ivoire d'un travail précieux; ce reliquaire contenant un morceau
+du bois de la vraie croix, que j'ai rapporté du monastère du
+Mont-Carmel.»
+
+ Note 41: Les Anglais donnent à ce nom d'_Ivanhoe_ la
+ prononciation d'_Aïvanhô_, quelques Écossais celle
+ d'_Ivenhô_, et les Français, en général, celle d'_Ivanhoé_,
+ quoiqu'il fût peut-être plus naturel de prononcer _Ivanho_.
+ A. M.
+
+Le prieur de Jorvaulx fit un signe de croix que toute la compagnie ne
+manqua pas d'imiter, à l'exception du juif, des mahométans et du
+templier. Celui-ci, sans donner aucune marque de respect pour la
+sainteté de cette relique, détacha de son cou une chaîne d'or qu'il jeta
+sur la table en disant: «Que le prieur Aymer conserve mon gage avec
+celui de cet inconnu, comme une promesse que, lorsque le chevalier
+Ivanhoe arrivera en Angleterre, il aura à répondre au défi de Brian de
+Bois-Guilbert; et, s'il ne l'accepte pas, j'inscrirai son nom avec
+l'épithète de lâche sur les murs de toutes les commanderies du Temple en
+Europe.»--«Vous n'aurez pas un tel souci, répondit Rowena. Si nulle voix
+ne s'élève ici en faveur d'Ivanhoe absent, la mienne se fera entendre.
+J'affirme qu'il ne refusera jamais un cartel honorable; et, si ma faible
+garantie pouvait ajouter au gage inappréciable de ce pèlerin, je
+répondrais qu'Ivanhoe saura se mesurer avec ce fier chevalier comme il
+le souhaite.
+
+Une multitude d'émotions opposées, qui se combattaient dans le coeur de
+Cedric, l'avaient réduit au silence pendant cette discussion. L'orgueil
+satisfait, le ressentiment, l'embarras, se peignaient tour à tour sur
+son front comme les nuages chassés par un vent orageux, tandis que tous
+ses serviteurs, sur qui le nom du sixième chevalier semblait avoir
+produit un effet électrique, demeuraient dans l'attente, les yeux fixés
+sur leur maître. Mais ce ne fut qu'après avoir entendu Rowena que Cedric
+tout à coup sentit qu'il devait rompre le silence.
+
+«Lady Rowena, dit-il, ce langage est intempestif. S'il était besoin
+d'une autre garantie, moi-même, tout offensé que je suis, je répondrais
+sur mon honneur de celui d'Ivanhoe; mais il ne manque rien aux
+assurances du combat, même en suivant les règles de la chevalerie
+normande. N'est-il pas vrai, prieur Aymer?»--«Oui, oui, répondit
+celui-ci; la sainte relique et la superbe chaîne seront en sûreté, dans
+le trésor de notre couvent, jusqu'à l'époque de ce défi.»
+
+À ces mots, faisant encore un signe de croix, il remit le reliquaire au
+frère Ambroise, un des moines de sa suite, et plaça la chaîne d'or, avec
+moins d'appareil, mais peut-être avec plus de satisfaction intérieure,
+dans une poche doublée de peau parfumée, qui s'ouvrait sous son bras
+gauche. «Noble Cedric, dit-il alors, votre vin est si bon, qu'il semble
+faire entendre à mes oreilles le carillon de toutes les cloches du
+couvent. Accordez-nous la permission de porter la santé de lady Rowena,
+et de songer ensuite aux douceurs du repos.»--«Par la croix de
+Bromholme, sire prieur, répondit le Saxon, vous démentez votre
+réputation. J'avais ouï dire que vous étiez homme à veiller le verre en
+main jusqu'aux matines, et je vois que, malgré mon âge, vous avez peine
+à me tenir tête. Sur ma foi, un enfant saxon de douze ans n'eût pas de
+mon temps quitté la table.»
+
+Le prieur avait ses raisons pour ne pas déroger au prudent système de
+tempérance qu'il avait adopté. Non seulement il se croyait obligé par
+profession à maintenir la paix, mais il était par caractère ennemi de
+toute querelle. Était-ce charité pour son prochain, ou amour pour
+lui-même? C'était peut-être un effet de ces deux causes réunies. Il
+craignait que le naturel impétueux du Saxon, et le caractère altier et
+irascible du chevalier du Temple, ne finissent par amener une explosion
+désagréable. Il insinua donc adroitement que dans une lutte bachique
+personne ne pouvait raisonnablement risquer sa tête contre celle d'un
+saxon; il glissa quelques mots sur ce qu'il devait au caractère dont il
+était revêtu, et finit par insister pour qu'on allât goûter les
+bienfaits du sommeil. On servit à la ronde le coup de grâce; et les
+étrangers, ayant salué profondément Cedric et lady Rowena, suivirent les
+domestiques chargés de les conduire à leurs lits respectifs.
+
+«Chien de mécréant, dit le templier au juif en passant près de lui,
+iras-tu au tournoi?»--«C'est mon dessein, n'en déplaise à votre
+vénérable valeur, répondit Isaac en le saluant avec humilité.»--«Sans
+doute afin de dévorer par ton usure les entrailles des nobles et ruiner
+les enfans et les femmes en leur vendant toute sorte de colifichets à la
+mode. Je parie que tu as sous ce grand manteau un sac rempli de
+shekels[42]».--«Pas un seul, je vous jure; pas un seul,» s'écria le juif
+d'un air patelin, en rapprochant les mains et en s'inclinant; «pas même
+une pièce d'argent! J'en atteste le Dieu d'Abraham. Je vais à Asohy
+implorer le secours de quelques frères de ma tribu, pour m'aider à payer
+la taxe exigée par l'échiquier des juifs[43]. Que Jacob me soit en aide!
+Je suis un malheureux, un homme ruiné! J'ai emprunté de Reuben de
+Tadcaster jusqu'au manteau dont je suis enveloppé.»
+
+ Note 42: Ancienne monnaie juive en or.
+
+ Note 43: Commission alors chargée d'imposer arbitrairement
+ les juifs. A. M.
+
+Le templier sourit, sardoniquement: «Que le ciel te maudisse, impudent
+menteur!» lui dit-il; et, s'éloignant comme s'il eût dédaigné de lui
+parler long-temps, il rejoignit ses esclaves sarrasins, auxquels il
+donna quelques ordres dans une langue inconnue à ceux qui étaient près
+de lui. Le pauvre Israélite était si interdit de ce que lui avait dit le
+templier, qu'on le voyait encore dans la posture la plus humble, quand
+Bois-Guilbert était déjà loin de lui; et lorsqu'il se releva, il avait
+l'air d'un homme aux pieds duquel la foudre vient de tomber, et encore
+étourdi du fracas qui avait déchiré ses oreilles.
+
+L'intendant et l'échanson, précédés de deux domestiques portant des
+torches, et suivis de deux autres chargés de rafraîchissemens,
+conduisirent le prieur et le chevalier de Bois-Guilbert dans les
+appartemens qui les attendaient, et des valets d'un rang inférieur
+indiquèrent à leur suite et aux autres hôtes les chambres où ils
+devaient reposer jusqu'au jour.
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+
+ «Pour acheter sa faveur je lui fais
+ ce plaisir. S'il accepte, fort bien; s'il
+ refuse, tant mieux; mais, je vous en
+ prie, ne me faites aucun mal.»
+
+ Shakspeare, _le Marchand de Venise_.
+
+
+Tandis que le pèlerin, éclairé par un domestique armé d'une torche,
+traversait les sombres corridors de ce manoir vaste et irrégulier,
+l'échanson vint lui dire à l'oreille que, si un verre d'excellent
+hydromel ne l'effrayait pas, il n'avait qu'à le suivre dans son
+appartement, où il trouverait réunis la plupart des gens de Cedric,
+lesquels seraient ravis d'ouïr la relation de ses aventures en
+Palestine, et surtout d'avoir des nouvelles du chevalier d'Ivanhoe.
+Wamba, qui arriva en ce moment, appuya cette proposition, et dit qu'un
+coup d'hydromel après minuit en valait trois après le couvre-feu. Sans
+contester l'apropos d'une maxime prononcée par une personne aussi
+imposante, le pèlerin les remercia de leur politesse, et leur dit qu'il
+avait juré de ne jamais parler dans la cuisine des choses dont les
+maîtres ne voulaient pas qu'on s'occupât dans le salon. «Un pareil voeu,
+dit Wamba à l'échanson, ne conviendrait guère à un esclave.»
+
+Oswald secoua l'épaule de dépit. «Je comptais le loger dans la chambre
+du grenier, dit-il à demi-voix à Wamba; mais puisqu'il est si peu
+honnête envers les chrétiens, je le mènerai à un galetas près de celui
+d'Isaac le juif. Anwold, dit-il au domestique qui portait la torche,
+conduisez le pèlerin au cabinet du sud. Bonne nuit, sire pèlerin; je
+vous fais de légers remercîmens pour votre avare courtoisie.»--«Bonne
+nuit, et que la sainte Vierge vous bénisse,» dit le pèlerin d'un air
+calme; et il suivit son guide après cette courte salutation.
+
+En traversant une antichambre où aboutissaient plusieurs portes, et
+qu'éclairait une petite lampe de fer, il se vit accosté par la première
+suivante de lady Rowena; elle lui dit avec une certaine assurance que sa
+maîtresse désirait lui parler, et prit la torche des mains d'Anwold, en
+faisant signe au pèlerin de la suivre. Il ne jugea sans doute pas
+convenable de refuser cette invitation comme l'autre; car, quoique son
+premier mouvement eût peint l'étonnement, il obéit sans mot dire.
+
+Un petit corridor suivi de sept marches, formées chacune par une grosse
+poutre de bois de chêne, le conduisit dans l'appartement de lady Rowena,
+dont la rustique magnificence répondait au respect que lui marquait le
+maître du château; les murs en étaient décorés de tapisseries brodées en
+or et en soie, et représentant des sujets de fauconnerie. Le lit était
+orné d'une tapisserie semblable, et garni de rideaux teints en pourpre;
+les siéges étaient couverts de riches coussins, et devant un fauteuil
+plus élevé que les autres était un marche-pied en ivoire d'un travail
+précieux. Quatre grandes bougies placées dans des candélabres d'argent
+éclairaient cet asile. Et cependant, que nos beautés modernes n'envient
+point le faste d'une princesse saxonne! Les murs de son appartement
+étaient si pleins de crevasses et si mal crépis, qu'on voyait les
+tapisseries remuer au moindre souffle, et que la flamme des torches, au
+lieu de monter perpendiculairement, se portait de côté et d'autre comme
+le plumet d'un chieftain[44]. Ici tout paraissait magnifique et même
+recherché, mais ce qu'on appelle le confortable y manquait presque
+entièrement; et ce genre d'agrément étant inconnu, on ne l'enviait pas.
+
+ Note 44: Capitaine ou chef de clans ou paysans de la vieille
+ Écosse. A. M.
+
+Lady Rowena avait derrière elle trois suivantes, qui arrangeaient ses
+cheveux pour la nuit. Elle était assise sur l'espèce de trône dont j'ai
+déjà parlé, et semblait une reine qui va recevoir d'universels hommages.
+Le pèlerin lui rendit les siens en fléchissant le genou. «Levez-vous,
+pèlerin, lui dit-elle d'un air gracieux; celui qui prend la défense de
+l'absent a droit au bon accueil de quiconque chérit la vérité et honore
+le courage. Retirez-vous, excepté la seule Elgitha, dit-elle à ses
+suivantes; je veux entretenir ce pèlerin.» Sans quitter l'appartement,
+celles-ci se retirèrent à l'extrémité opposée, s'assirent sur un banc
+près du mur, et gardèrent le silence comme des statues, quoiqu'elles
+fussent assez loin de leur maîtresse pour s'entretenir à demi-voix sans
+craindre de l'interrompre.
+
+«Pèlerin, dit lady Rowena, après un muet intervalle pendant lequel elle
+semblait incertaine sur la manière dont elle commencerait la
+conversation, vous avez ce soir prononcé un nom, le nom d'Ivanhoe,
+ajouta-t-elle avec une sorte d'insistance, dans un château où, d'après
+les lois de la nature, on devrait toujours être heureux de l'entendre,
+et où, par un concours de circonstances déplorables, il ne peut être
+proféré sans exciter dans plus d'un coeur des sensations douloureuses;
+et j'ose à peine vous demander le lieu et la situation où vous l'avez
+laissé. Nous avons su que, sa mauvaise santé l'ayant retenu en Palestine
+après le départ de l'armée anglaise, il avait été persécuté par la
+faction française, à laquelle les templiers sont si dévoués.»--«Je
+connais peu le chevalier d'Ivanhoe, répondit le pèlerin d'une voix émue;
+je voudrais le connaître davantage, noble dame, puisque vous vous
+intéressez à sa fortune: il a surmonté, je le présume, les persécutions
+de ses ennemis, et il était, au moment de revenir en Angleterre, où vous
+devez savoir mieux que moi s'il lui reste quelque chance de bonheur.»
+
+Lady Rowena poussa un profond soupir, et lui demanda quand on pourrait
+revoir Ivanhoe dans sa patrie, et s'il ne serait pas exposé à de grands
+périls sur la route. Sur la première question, le pèlerin avoua son
+entière ignorance; et sur la seconde, il répondit que le retour pouvait
+avoir lieu sans danger par Venise, par Gênes, et ensuite par la France.
+«Ivanhoe, ajouta-t-il, connaît si bien la langue et les coutumes
+françaises, qu'il ne court aucun risque en traversant ce dernier pays.»
+
+«Plût à Dieu, dit lady Rowena, qu'il fût déjà ici, et en état de porter
+les armes au tournoi qui va se tenir, et dans lequel tous les chevaliers
+de cette contrée déploieront leur adresse et leur courage. Si Athelstane
+de Coningsburgh y remportait le prix, Ivanhoe apprendrait sans doute de
+fâcheuses nouvelles à son arrivée en Angleterre. Comment se trouvait-il
+la dernière fois que vous le vîtes? la maladie avait-elle abattu ses
+forces et changé ses traits?»--«Il était plus maigre et plus basané qu'à
+son retour de Chypre à la suite de Richard Coeur-de-Lion, et les soucis
+semblaient gravés sur son visage; mais je n'en parle que par ouï-dire,
+je ne le connais pas.»--«Il ne trouvera dans son pays, je le crains, que
+bien peu de motifs pour bannir ces soucis. Je vous rends graces, bon
+pèlerin, des détails que vous m'avez donnés sur le compagnon de mon
+enfance. Approchez, dit-elle à ses suivantes, offrez la coupe du repos à
+cet homme sacré, que je ne veux pas retenir davantage.» L'une d'elles
+apporta à sa maîtresse une coupe d'argent remplie de vin assaisonné de
+miel et d'épices; Rowena y trempe ses lèvres, et la passe au pèlerin,
+qui en boit quelques gouttes.»--«Acceptez cette aumône,» lui dit-elle en
+lui donnant une pièce d'or, «comme une marque de mon respect pour les
+lieux saints que vous avez visités.» Le pèlerin reçut ce don en la
+saluant avec une humilité profonde, et suivit Edwina hors de
+l'appartement pour retourner dans l'antichambre. Il y retrouva le
+domestique Anwold, qui, prenant la torche des mains de la suivante, le
+conduisit avec plus de hâte que de cérémonie dans un galetas, où des
+espèces de cellules servaient au logement des domestiques du dernier
+ordre et aux étrangers d'une classe inférieure.
+
+«Dans laquelle de ces chambres est le juif?» demanda le pèlerin.--«Le
+chien de mécréant, répondit Anwold, est niché dans celle qui est à main
+gauche de la vôtre. Par saint Dunstan! comme il faudra la râcler et la
+nettoyer avant qu'on y loge un chrétien!»--«Et où est la chambre de
+Gurth le porcher.»--«À main droite; vous servez de séparation entre le
+circoncis et le gardien de ce qui est en abomination parmi les douze
+tribus. Vous auriez eu un endroit plus commode, si vous n'aviez pas
+refusé l'invitation d'Oswald.»--«Je me trouve fort bien; le voisinage
+d'un juif ne peut souiller à travers une cloison de chênes».
+
+En disant ces paroles il pénétra dans la cellule qui lui était destinée,
+prit la torche des mains du domestique, le remercia et lui souhaita une
+bonne nuit. Ayant poussé la porte, qui ne fermait comme toutes les
+autres que par un loquet, il mit la torche dans un candélabre de bois,
+et jeta les yeux sur le chétif ameublement de la chambre à coucher, qui
+consistait en une escabelle et en un lit formé de planches mal jointes,
+rempli de paille fraîche, et sur lequel étaient étendues quelques peaux
+de mouton en guise de couvertures. La torche éteinte, le pèlerin se jeta
+sur ce grabat sans ôter un seul de ses vêtemens, et dormit, ou du moins
+resta couché, jusqu'à ce que l'aurore eût envoyé ses blanchissans rayons
+dans sa chambre par la petite croisée grillée qui recevait l'air et le
+jour. Il se leva le lendemain matin après avoir dit sa prière, sortit de
+cette cellule, et entra sans bruit dans celle du juif en levant
+doucement le loquet.
+
+L'Israélite était livré à un sommeil très agité, sur un grabat
+exactement pareil à celui qu'avait eu le pèlerin. La portion des
+vêtemens qu'il avait ôtée se trouvait sous sa tête, moins pour lui
+servir d'oreiller, que de peur qu'on ne les lui dérobât pendant le
+sommeil. Son front peignait l'inquiétude, et il remuait vivement les
+bras et les mains comme s'il eût eu alors à combattre le cauchemar. Il
+poussait des exclamations, tantôt en hébreu, tantôt dans la langue
+nouvelle, mélange d'anglais et de normand; le pèlerin distingua ces
+mots: «Au nom du dieu d'Abraham, épargnez un malheureux vieillard! Je
+n'ai pas un shekel au monde! Dussé-je être coupé en morceaux, je ne
+pourrais vous rien donner.»
+
+Le Pèlerin, sans attendre l'issue de la vision du juif, le poussa avec
+son bourdon pour l'éveiller. Ce brusque réveil et la vue d'un homme près
+de son lit parut sans doute à Isaac la continuation de son rêve. Il se
+leva sur son séant, ses cheveux gris hérissés sur sa tête, sauta sur ses
+vêtemens, les serra entre ses bras comme un faucon tient sa proie dans
+ses serres, et fixa ses yeux noirs et perçans sur le pèlerin avec une
+expression mêlée de surprise et de terreur. «Calmez-vous, Isaac, lui dit
+celui-ci; je ne viens pas en ennemi.»--«Que le dieu d'Israël vous
+bénisse, reprit le juif soulagé: je rêvais; mais, Abraham en soit loué!
+ce n'est qu'un rêve. Et quelle affaire vous plairait-il d'avoir de si
+bonne heure avec un pauvre juif?»--«J'ai à vous annoncer que, si vous ne
+partez à l'instant et ne faites diligence, votre voyage ne sera pas sans
+péril.»--«Dieu de Moïse! et qui peut avoir intérêt à mettre en danger un
+réprouvé comme moi?»--«Vous devez savoir mieux que moi si quelqu'un peut
+y être intéressé; mais ce que je puis vous garantir, c'est que hier au
+soir le templier, en traversant la salle où nous étions, prononça
+quelques mots à ses esclaves musulmans en langue arabe, que je parle
+couramment, et leur donna ordre d'épier votre départ du château, de vous
+suivre, de s'emparer de vous, et de vous conduire prisonnier dans le
+château de sire Philippe de Malvoisin, ou dans celui de sire Réginald
+Front-de-Boeuf.»
+
+On ne pourrait se figurer la terreur qui s'empara du juif en apprenant
+ce dessein; il en fut comme anéanti; une sueur froide couvrit son front;
+ses bras tombèrent sans mouvement; sa tête se pencha sur sa poitrine. Au
+bout de quelques minutes cependant il retrouva assez de force pour
+abandonner son lit; mais cet effort l'épuisa; ses genoux tremblèrent
+sous lui, ses nerfs et ses muscles semblaient avoir perdu leur
+élasticité, et il tomba aux pieds du pèlerin, non comme un suppliant,
+mais comme un épileptique, par l'effet d'une puissance invisible qui ne
+laisse aucun moyen d'en triompher.
+
+«Dieu d'Abraham!» furent les premières paroles qu'il prononça en levant
+vers le ciel ses mains décharnées, pendant que sa tête grise était
+encore attachée sur le sol. «Ô saint Moïse! Ô bienheureux Aaron! dit-il
+ensuite, mon rêve n'est pas une chimère, ma vision n'a pas eu lieu en
+vain! Je sens leurs instrumens de torture déchirer, lacérer mes nerfs;
+je les sens passer sur mon corps comme les faux, les herses et les
+haches de fer sur les hommes de Rahab et les cités des enfans
+d'Ammon.»--«Levez-vous, Isaac, et écoutez-moi,» dit le pèlerin qui
+voyait sa détresse avec un mélange de compassion et de mépris. «Vous
+avez raison de craindre, en songeant à la manière dont les nobles et les
+princes ont traité vos frères pour en arracher leurs trésors; mais
+levez-vous, encore une fois, et je vous indiquerai le moyen de vous
+sauver. Quittez à l'instant ce château, pendant que les étrangers y sont
+encore plongés dans le sommeil. Je vous conduirai vers la forêt par des
+sentiers que je connais très bien, et je ne vous laisserai qu'après que
+vous aurez obtenu le sauf conduit de quelque chef ou de quelque baron se
+rendant au tournoi, et dont vous avez sans doute les moyens de vous
+assurer la protection.»
+
+Pendant que l'oreille d'Isaac recueillait ainsi avec avidité les
+espérances d'évasion que lui insinuait le pèlerin, ce pauvre juif
+commençait à se lever peu à peu, et en quelque sorte pouce à pouce,
+jusqu'à ce qu'il se fût trouvé sur ses genoux. Il rejeta en arrière ses
+longs cheveux gris en fixant sur le pèlerin ses yeux noirs et craintifs.
+Aux dernières paroles, la peur lui revint dans toute son énergie, et il
+retomba la face contre terre. «Moi, posséder les moyens de m'assurer la
+protection de quelqu'un! s'écria-t-il. Hélas! il n'est pour un juif
+qu'un moyen d'arriver aux bonnes graces d'un chrétien: c'est l'argent.
+Et comment le trouver, moi, malheureux que les extorsions ont déjà
+réduit à la misère de Lazare?» Alors, comme si la méfiance eût imposé
+silence à tout autre sentiment: «Pour l'amour de Dieu, jeune homme,
+s'écria-t-il tout à coup, au nom du Père divin de tous les hommes, des
+juifs et des chrétiens, des enfans d'Israël et ce ceux d'Ismaël, ne me
+trahissez point! Je n'ai pas de quoi acheter la protection du plus
+pauvre des mendians chrétiens, voulût-il me l'accorder pour un sou.» À
+ces mots il se souleva une seconde fois, et saisit le manteau du
+pèlerin, en le regardant d'un air craintif et suppliant. Celui-ci recula
+de quelques pas, comme s'il eût craint d'être souillé par ce contact.
+«Quand tu serais porteur de toutes les richesses de ta tribu, lui dit le
+pèlerin avec mépris, quel intérêt aurais-je à te nuire? L'habit que je
+porte ne dit-il pas que j'ai fait voeu de pauvreté? Quand je te
+quitterai, il ne me faudra qu'un cheval et une cotte de mailles. Ne
+crois pas au surplus que je désire ta compagnie, ou que je veuille en
+retirer quelque profit. Demeure en ce château, si tel est ton plaisir.
+Cedric le Saxon peut t'accorder sa protection.»
+
+«Hélas! dit le juif, il ne voudra même pas que je voyage à sa suite. Le
+Saxon et le Normand dédaignent également le pauvre Israélite; et
+traverser seul les domaines de Malvoisin et de Réginald Front-de-Boeuf,
+après ce que vous venez de me dire! Bon jeune homme, je m'en irai avec
+vous; hâtons-nous, ceignons nos reins, fuyons. Voilà votre bourdon:
+pourquoi hésitez-vous?»--«Je n'hésite pas, répondit le pèlerin; mais je
+songe à nous assurer les moyens de sortir du château. Suivez-moi.»
+
+Il le mène dans la chambre de Gurth, qu'il s'était fait montrer la
+veille, avons-nous dit, et y étant entré: «Gurth! s'écria-t-il,
+lève-toi, ouvre la poterne du château, fais-moi sortir avec le Juif.»
+Gurth, dont les fonctions, quoique si méprisées aujourd'hui, lui
+assuraient alors en Angleterre autant d'importance qu'Eumée en eut jadis
+à Ithaque, fut blessé du ton impérieux et familier du pèlerin. «Quoi!
+dit-il en se levant sur le coude sans quitter son grabat, le juif veut
+partir sitôt de Rotherwood, et avec un pèlerin!»--«Je l'aurais aussi
+volontiers soupçonné, dit Wamba qui entrait au même instant, de partir
+en nous dérobant la moitié d'un jambon.»--«Quoi qu'il en soit, dit
+Gurth en replaçant sa tête sur la pièce de bois qui lui servait
+d'oreiller, le juif et le chrétien attendront qu'on ouvre la grande
+porte. Nous ne permettons pas que nos hôtes s'en aillent du château
+furtivement et de si bonne heure.»--«Mais, répéta le pèlerin d'un ton
+ferme, je vous dis que vous ne refuserez pas ce que je vous demande.» En
+même temps, se penchant sur le lit du gardien des pourceaux, il chuchota
+à son oreille quelques mots en saxon. Gurth tressaillit comme électrisé;
+et le pèlerin portant un doigt sur ses lèvres: «Gurth, lui dit-il,
+prends garde! tu as coutume d'être discret. Ouvre-nous la poterne, et tu
+en sauras davantage.»
+
+Gurth obéit d'un air joyeux et empressé. Le juif et Wamba les suivaient,
+tous deux bien étonnés du changement soudain qui s'était opéré dans les
+dispositions du gardien des pourceaux. «Ma mule! ma mule! s'écria le
+juif en arrivant à la poterne. Je ne saurais partir sans ma mule.»--«Va
+lui chercher sa mule, dit le pèlerin à Gurth, et amènes-en une pour moi,
+afin que je le suive jusqu'à ce qu'il ait quitté ces environs. Je la
+laisserai à Ashby entre les mains de quelqu'un de la suite de Cedric. Et
+toi, écoute.» Il prononça le reste si bas, que Gurth fut le seul qui put
+l'entendre. «Très volontiers, répondit celui-ci, je n'y manquerai
+point.» Et il alla chercher les mules.
+
+«Je voudrais bien, dit Wamba dès que son camarade eut le dos tourné,
+qu'on m'eût appris tout ce que vous autres pèlerins apprenez dans la
+Terre-Sainte?»--«On nous y enseigne à réciter nos prières, à nous
+repentir de nos péchés, à jeûner et à nous mortifier.»--«Il faut que
+vous y appreniez encore autre chose: «sont-ce vos prières et votre
+repentir qui ont décidé Gurth à vous ouvrir la poterne? Est-ce par des
+jeûnes et des mortifications que vous l'avez engagé à vous prêter une
+mule de son maître? Si vous n'aviez pas eu d'autre ressource, vous
+eussiez tout aussi bien fait de vous adresser à son pourceau
+favori.»--«Allons, dit le pèlerin, tu n'es qu'un fou saxon.»--«Vous
+dites bien, reprit le bouffon; si j'étais Normand, comme je crois que
+vous l'êtes, j'aurais eu la fortune pour moi et me trouverais à côté
+d'un sage.»
+
+Gurth en ce moment parut de l'autre côté du fossé avec les deux mules.
+Les voyageurs passèrent sur une espèce de pont-levis formé de deux
+planches, largeur exacte de la poterne et d'un guichet pratiqué à la
+palissade extérieure, qui conduisait dans le bois. Dès que l'Israélite
+fut près de sa mule, il se hâta de placer sur la selle un sac de bougran
+bleu, qu'il avait soigneusement caché sous son manteau: «C'est de quoi
+changer de vêtemens, dit-il, pas autre chose.» Il monta en selle avec
+plus de vigueur et de légèreté que son âge ne l'eût fait présumer, et ne
+perdit pas un instant pour arranger son manteau de manière à cacher à
+tous les yeux le fardeau qu'il portait en croupe. Le pèlerin sauta sur
+sa mule avec moins de vivacité, mais plus de légèreté; et au moment de
+partir il présenta sa main à Gurth, qui la baisa d'un air respectueux.
+Il suivit des yeux les deux voyageurs jusqu'à ce que les arbres de la
+forêt en eussent caché la trace, et même alors il semblait encore les
+chercher, quand il fut distrait de sa rêverie par la voix de Wamba.
+
+«Sais-tu bien, mon ami Gurth, que tout à l'heure tu as montré une
+courtoisie bien singulière? Je marcherais nu-pieds, comme ce pèlerin,
+pour être servi avec le même zèle. Certes, je ne me contenterais pas de
+te donner ma main à baiser.»--«Tu n'es pas trop fou, Wamba, quoique tu
+ne raisonnes que sur des apparences; au surplus, c'est tout ce que peut
+faire le plus sage de nous. Mais il est temps que je songe à mon
+troupeau.» À ces mots, il rentra dans le château avec son compagnon.
+
+Cependant les deux voyageurs s'éloignaient avec une célérité qui
+attestait les craintes du juif; car il est peu ordinaire que les hommes
+de son âge aiment à voyager vite. Le pèlerin, qui paraissait connaître
+tous les détours de ces bois, le conduisait par des sentiers
+infréquentés, et plus d'une fois Isaac trembla que son dessein ne fût de
+le livrer à ses ennemis. Ses soupçons, après tout, étaient bien
+excusables. Si l'on excepte le poisson volant, qui trouve des ennemis
+dans deux élémens, il n'existait point d'êtres sur la terre qui fussent,
+comme les juifs de ces temps, l'objet d'une persécution aussi générale,
+aussi constante et aussi cruelle. Sous les prétextes les plus frivoles,
+et sur les accusations presque toujours les plus injustes et les plus
+absurdes, leurs personnes et leurs fortunes étaient livrées à la merci
+populaire. Normands et Saxons, Danois et Bretons, tous, quoique ennemis
+les uns des autres, luttaient d'acharnement contre peuple qu'on se
+faisait un devoir religieux de haïr, d'insulter, de voler et de livrer à
+la torture. Les rois de race normande et les nobles indépendans, qui
+suivaient leur exemple en se permettant des actes arbitraires, avaient
+de plus adopté contre cette malheureuse nation un système de persécution
+plus régulier et fondé sur les calculs de la cupidité la plus
+insatiable. On se rappelle le trait du roi Jean, qui, ayant enfermé dans
+un de ses châteaux un juif opulent, lui faisait arracher tous les matins
+une dent, jusqu'à ce que l'Israélite, voyant la moitié de sa mâchoire
+dégarnie, eût consenti à payer une somme considérable que le tyran
+voulait lui extorquer. Le peu de numéraire qui existât dans le pays se
+trouvait dans les mains de ce peuple persécuté; et la noblesse suivait
+l'exemple du monarque, et rançonnait les juifs en employant contre eux
+tous les genres de torture. Cependant la soif du gain donnait un courage
+passif aux enfans d'Israël, et les portait à affronter tous les périls
+et tous les maux pour obtenir les profits immenses qu'ils pouvaient
+faire dans un pays comme l'Angleterre, naturellement si riche par les
+miracles de son industrie. Malgré toutes les persécutions, et même
+l'établissement d'une cour spéciale qu'on avait nommée _l'échiquier des
+juifs_, et qui était chargée de leur imposer des taxes arbitraires pour
+mieux les dépouiller de leurs richesses, leur nombre se multipliait, et
+ils réalisaient de grandes fortunes, s'envoyaient de l'un à l'autre des
+sommes considérables par le moyen de lettres de change; car c'est à eux,
+dit-on, qu'est due cette invention, qui leur permettait de faire passer
+leur fortune d'un pays dans un autre; de façon que, s'ils étaient
+menacés d'une trop violente oppression dans un pays, ils sauvaient leurs
+trésors en les cachant dans une autre contrée. L'obstination et la
+cupidité des juifs, étant ainsi aux prises avec le fanatisme et la
+tyrannie des grands du pays, augmentaient comme les persécutions. Si les
+richesses qu'ils acquéraient par le commerce les exposaient quelquefois
+à de graves dangers, quelquefois aussi elles leur assuraient une
+certaine influence. Telle était leur existence générale, d'où résultait
+leur caractère timide, inquiet, soupçonneux, mais opiniâtre, et fertile
+en ressources pour se dérober aux périls dont ils étaient environnés.
+
+Quand nos deux voyageurs eurent franchi rapidement plusieurs sentiers
+solitaires, le pèlerin rompit enfin le silence. «Tu vois, dit-il, ce
+grand chêne accablé sous le poids des années: là se terminent les
+domaines de Front-de-Boeuf. Depuis long-temps nous ne sommes plus sur
+ceux de Malvoisin: tu n'es plus en danger d'être poursuivi par tes
+ennemis.»--«Que les roues de leurs chariots soient brisées, dit le juif,
+comme celles de l'armée de Pharaon, afin qu'ils ne puissent plus
+m'atteindre! Mais, bon pèlerin, ne m'abandonnez pas; pensez à ce fier et
+sauvage templier et à ses esclaves sarrasins. Peu importe sur quelles
+terres ils me rencontreraient; ils ne respectent ni seigneur, ni manoir,
+ni territoire.»--«C'est ici que nous devons nous séparer. Il ne convient
+pas aux gens de ma sorte de voyager avec un juif plus long-temps que la
+nécessité ne l'exige; d'ailleurs, quelle assistance pourras-tu avoir de
+moi, pauvre pèlerin, contre deux païens en armes?»--«Oh! brave jeune
+homme, vous pouvez me défendre, et je suis sûr que vous le feriez. Tout
+misérable que je suis, je vous récompenserai, non pas avec de l'or,
+puisque je n'en ai point, j'en prends à témoin mon père Abraham;
+mais...»--«Je t'ai déjà déclaré que je ne voulais de toi ni argent, ni
+récompense; mais, soit, je t'accompagnerai, je te défendrai même si cela
+est nécessaire, car on ne saurait faire un reproche à un chrétien de
+protéger même un juif contre des Sarrasins. Nous ne sommes pas éloignés
+de Sheffield, je te guiderai jusqu'à cette ville: tu y trouveras
+probablement quelqu'un de tes frères qui te donnera un asile.»--«Que la
+bénédiction de Jacob s'étende sur vous, brave jeune homme! Je trouverai
+à Sheffield mon parent Zareth, et il me fournira les moyens de continuer
+ma route sans danger.»--«Je vais donc t'y accompagner; là nous nous
+quitterons: il ne nous reste guère qu'une demi-heure de chemin pour
+arriver en vue de cette ville.»
+
+Cette demi-heure se passa dans un silence absolu. Le pèlerin dédaignait
+de parler au juif sans nécessité, et le juif à son tour n'osait adresser
+la parole à un homme à qui un pèlerinage dans les lieux saints donnait
+un caractère sacré. Ils s'arrêtèrent sur le haut d'une petite colline.
+«Voilà Sheffield, dit le pèlerin à Isaac en lui montrant les murs de
+cette ville; c'est ici que nous devons nous séparer.»--«Recevez
+auparavant les remercîmens du pauvre juif; je n'ose vous conjurer de
+m'accompagner chez mon parent Zareth, qui pourrait me fournir de quoi
+vous récompenser du service que vous m'avez rendu.»--«Je t'ai dit ne
+vouloir pas de récompense. Si néanmoins parmi tes débiteurs il y avait
+un chrétien auquel tu voulusses épargner les fers et la prison pour
+l'amour de moi, je me trouverais amplement dédommagé pour le service que
+je t'ai rendu ce matin.»
+
+«Attendez, attendez, s'écria le juif en saisissant son manteau; je
+voudrais faire quelque chose de plus, quelque chose qui vous fût
+personnellement agréable. Dieu sait qu'Isaac est pauvre, un mendiant
+véritable dans sa tribu, et cependant... Me pardonnerez-vous si je
+devine ce que vous désirez le plus en ce moment?»--«Si tu le devinais,
+tu ne pourrais me le donner, quand tu serais aussi riche que tu dis être
+pauvre.»--«Que je le dis! répéta le juif; hélas! c'est bien la vérité:
+je suis un malheureux, volé, ruiné, endetté, le dernier des misérables;
+des mains cruelles m'ont enlevé mes marchandises, mon argent, mes
+navires, tout ce que je possédais; et cependant je puis vous dire ce
+dont vous avez besoin, et peut-être vous le procurer: c'est un cheval de
+bataille et une armure.»
+
+Le pèlerin tressaillit, et se tournant vivement vers le juif: «Quel
+démon peut t'inspirer cette conjecture?» lui demanda-t-il.--«Qu'importe,
+reprit le juif en riant; soutiendrez-vous qu'elle n'est pas vraie?...
+Or, si j'ai deviné quels sont vos désirs, je puis les
+satisfaire.»--«Comment peux-tu penser qu'avec l'habit que je porte, mon
+caractère, mon voeu?...»--«Je connais les chrétiens; je sais que le plus
+généreux, par un esprit de religion superstitieuse, prend le bourdon et
+les sandales, et va nu-pieds visiter les tombeaux des morts.»--«Juif,
+s'écria le pèlerin d'un ton sévère, ne blasphème point!»--«Pardon, si
+j'ai parlé trop légèrement; mais vous avez laissé échapper, hier soir et
+ce matin, quelques mots qui ont été pour moi ce qu'est l'étincelle qui,
+en jaillissant du caillou, trahit le métal qu'il recèle. Je sais, en
+outre, que cette robe de pèlerin cache une chaîne d'or comme celle des
+chevaliers; je l'ai vue briller, il y a quelques heures, tandis que vous
+étiez penché sur mon grabat.»
+
+Le pèlerin ne put éviter de sourire: «Si un oeil aussi curieux que le
+tien perçait sous tes vêtemens, lui dit-il, peut-être y ferait-il aussi
+des découvertes.»--«Ne parlez pas ainsi,» dit le juif pâlissant; et
+prenant son écritoire comme pour terminer la conversation, il en tira
+une plume et un feuillet de papier roulé, l'appuya sur sa toque jaune,
+et écrivit sans descendre de sa mule. Quand il eut fini, il donna ce
+billet, écrit en hébreu, au pèlerin, et lui dit: «Toute la ville de
+Leicester connaît le riche Israélite Kirgath Jaïram, de Lombardie.
+Portez-lui ce billet. Il a encore à vendre six armures de Milan dont la
+moindre siérait à une tête royale, et dix chevaux de guerre dont le
+moins beau serait digne d'un monarque allant livrer bataille pour la
+défense de sa couronne. Vous pourrez choisir l'armure et le cheval qui
+vous plairont le plus, et demander tout ce qui vous sera nécessaire pour
+le tournoi: il vous le donnera. Après le tournoi, vous lui rendrez le
+tout fidèlement, à moins que vous ne soyez alors en mesure d'en
+acquitter le prix.»--«Mais, Isaac, dit le pèlerin, ignores-tu que dans
+un tournoi les armes et le cheval du vaincu appartiennent au vainqueur?
+C'est la loi de ces sortes de combats. Or, je puis être malheureux et
+perdre ce que je ne pourrais ni rendre ni payer.» Le juif changea de
+couleur, et fut comme étourdi à l'idée d'une telle chance; mais
+rappelant tout son courage: «Non, non, certes! s'écria-t-il vivement;
+cela est impossible; je ne veux pas y penser; la bénédiction de notre
+père céleste sera sur vous; votre lance sera aussi formidable que la
+verge de Moïse.»
+
+Cessant de parler, il tournait la tête de sa mule du côté de Sheffield;
+mais le pèlerin saisit à son tour son manteau: «Non, Isaac, lui dit-il,
+tu ne sais pas encore tous les périls du combat. L'armure peut être
+endommagée, le cheval peut être tué; car, si je vais au tournoi, je
+n'épargnerai ni armes ni coursier. D'ailleurs, les gens de ta tribu ne
+donnent rien pour rien, et je devrais payer quelque chose pour m'en être
+servi.» La figure de l'Israélite se tordit comme celle d'un homme
+tourmenté d'un accès de colique; mais les sentimens qui l'animaient en
+ce moment l'emportèrent sur ceux qui lui étaient habituels. «N'importe,
+lui dit-il, n'importe; laissez-moi partir. S'il y a quelques dommages,
+Kirgath Jaïram n'y fera pas attention, par l'amitié qu'il a pour son
+concitoyen Isaac. Adieu! Écoutez, ajouta-t-il en se retournant, ne vous
+exposez pas trop dans ces folles chances. Ayez soin de ménager, je ne
+dis pas votre armure et votre cheval, mais votre vie, brave jeune homme.
+Adieu.»--«Grand merci de ton avis plein de sollicitude; je profiterai de
+ta courtoisie, dit le pèlerin, et j'aurai du malheur si je ne puis en
+tenir compte.» Ils se quittèrent, et prirent chacun une route différente
+pour entrer à Sheffield.
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+ «Suivis de leurs nombreux écuyers, les chevaliers
+ s'avancent avec un magnifique appareil. L'un porte le
+ haubert, un autre tient la lance, un troisième vient
+ le bras armé du bouclier resplendissant. Le coursier
+ frappe la terre d'un pied impatient, et ronge son frein
+ d'or plein d'écume. Les forgerons et les armuriers se
+ présentent sur leurs palefrois, des limes en main et
+ des marteaux à leur ceinture, avec des clous pour
+ réparer les épieux brisés, et des courroies pour rattacher
+ les boucliers. Une milice à cheval borde les
+ rues; et la foule accourt, le bras chargé d'un pesant
+ gourdin.»
+
+ Dryden, _Palémon et Arcite_.
+
+
+Le peuple anglais, dans ce temps-là, était fort malheureux. Le roi
+Richard était absent, détenu prisonnier par le perfide et cruel duc
+d'Autriche; on ignorait jusqu'au lieu de sa captivité, et son sort
+n'était même qu'imparfaitement connu de la très grande majorité de ses
+sujets, qu'opprimaient toute espèce de tyrans subalternes.
+
+Le prince Jean, ligué avec Philippe de France, ennemi juré de Richard,
+usait de toute son influence auprès du duc d'Autriche pour prolonger la
+captivité de son frère, dont il avait reçu tant de bienfaits. Pendant le
+même temps, il fortifiait son parti dans le royaume, dont il se
+proposait, en cas de mort du roi, de disputer le trône à l'héritier
+légitime, Arthur, duc de Bretagne, fils de Geoffroy Plantagenet, frère
+aîné de Jean. Cette usurpation, comme on sait, il l'exécuta par la
+suite. Léger, licencieux et perfide, Jean n'eut pas de peine à
+s'attacher, non seulement ceux qui avaient à craindre que leur conduite
+en l'absence de Richard n'attirât sur eux son courroux, mais encore
+cette classe nombreuse de gens qui bravaient toutes les lois, et qui, de
+retour des croisades, avaient rapporté dans leur patrie tous les vices
+de l'Orient, un coeur endurci, le besoin de réparer les brèches de leur
+fortune, et qui plaçaient leurs espérances de butin dans une commotion
+intérieure et une guerre civile.
+
+À ces causes de calamités publiques et d'inquiétudes, il faut ajouter la
+multitude de proscrits ou d'outlaws qui, poussés au désespoir par
+l'oppression des seigneurs féodaux, et par la sévérité avec laquelle on
+faisait exécuter la charte des forêts, s'étaient réunis en guérillas,
+vivaient dans les bois, et se riaient de la justice et des magistrats du
+pays. Les nobles eux-mêmes, fortifiés dans leurs châteaux, et comme de
+petits souverains sur leurs domaines, étaient des chefs de bandes non
+moins à craindre, et ne respectaient pas plus les lois que les
+déprédateurs avoués. Pour entretenir ces troupes qui composaient leurs
+forces, soutenir leur luxe et fournir à leurs extravagances, ils
+empruntaient aux juifs de l'argent à énorme intérêt; c'était le cancer
+qui dévorait leurs biens, et ils n'y connaissaient d'autre remède que
+les actes de violence qu'ils exerçaient contre leurs créanciers, chaque
+fois qu'ils en trouvaient l'occasion.
+
+Sous le poids accablant d'un pareil état de choses, le peuple anglais
+souffrait pour le présent et n'avait pas moins à craindre pour l'avenir.
+Cet état malheureux fut encore empiré par une maladie contagieuse qui
+régnait dans le pays, et dont la malignité s'aggravait par la
+malpropreté des classes inférieures, leur logement malsain et leur
+mauvaise nourriture. Un grand nombre périssaient, et ceux qui
+survivaient leur enviaient un sort qui les arrachait aux maux prochains
+dont ils étaient menacés.
+
+Cependant, malgré toutes ces causes réunies de détresse, le peuple,
+comme la noblesse, prenait au tournoi qui allait s'ouvrir, et qui
+formait le grand spectacle de ce siècle, le même intérêt que prend à un
+combat de taureaux le bourgeois affamé des rivages du Mançanarès, qui ne
+sait pas s'il trouvera le soir de quoi apaiser la faim de sa famille. Ni
+les devoirs, ni la faiblesse et les infirmités n'empêchaient les jeunes
+gens et les vieillards d'accourir de bien loin pour voir de telles
+fêtes. À la passe-d'armes qui allait s'ouvrir à Ashby, dans le comté de
+Leicester, les tenans devaient être des champions de la plus grande
+célébrité, et la nouvelle que le prince Jean lui-même devait l'honorer
+de sa présence avait fixé l'attention générale; un concours immense de
+personnes de tout âge et de toutes conditions s'étaient rendu, dans la
+matinée du jour indiqué, au lieu désigné pour le tournoi.
+
+Ce lieu était singulièrement pittoresque. Sur la lisière d'un bois, à un
+mille de la ville d'Ashby, était une grande prairie couverte de la plus
+riche verdure, bornée d'un côté par une forêt, et de l'autre, par des
+chênes isolés, dont quelques uns avaient atteint une hauteur
+prodigieuse. Le terrain, qui semblait avoir été disposé exprès par la
+nature pour le spectacle martial dont il devait être le théâtre, de tous
+côtés s'élevait en pente douce et en guise d'amphithéâtre; enfin un
+large espace situé au milieu, uni et de niveau, avait été entouré de
+fortes palissades. La forme en était carrée, mais les angles en avaient
+été arrondis afin de laisser aux spectateurs la facilité de bien voir.
+Au nord et au sud on avait pratiqué dans les palissades, pour les
+combattans, deux entrées fermées par des portes de bois, suffisant au
+passage de deux cavaliers de front. À chacune de ces portes se
+trouvaient deux hérauts accompagnés de six trompettes, d'un nombre égal
+de poursuivans d'armes, et d'un fort détachement de troupes destinées à
+maintenir le bon ordre, et à recevoir les chevaliers qui se proposaient
+de prendre une part active au tournoi.
+
+Sur une plate-forme élevée derrière l'entrée du sud, étaient cinq
+pavillons superbes ornés de pannonceaux bruns et noirs, couleurs
+choisies par les cinq chevaliers tenans du tournoi. Devant chaque
+pavillon était suspendu le bouclier du chevalier qui l'occupait, et à
+côté se tenait son écuyer déguisé en sauvage, ou revêtu de tout autre
+costume bizarre et étranger, d'après le goût de son maître, ou le rôle
+qu'il lui plaisait de jouer pendant toute la durée de la passe-d'armes.
+La tente du centre, comme place d'honneur, avait été réservée à Brian de
+Bois-Guilbert, que sa renommée dans tous les combats chevaleresques et
+sa liaison avec les chevaliers qui avaient imaginé cette joute avaient
+fait recevoir avec empressement dans la compagnie, des tenans dont il
+avait même été déclaré chef. À la gauche de sa tente étaient celles de
+Reginald Front-de-Boeuf et de Philippe de Malvoisin; à droite, on voyait
+le pavillon de Hugues de Grantmesnil, noble baron du voisinage, dont un
+des ancêtres avait été revêtu de la dignité de lord grand-maître de la
+maison du roi, sous les règnes de Guillaume-le-Conquérant et de son fils
+Guillaume-le-Roux; et le pavillon de Ralph de Vipont, chevalier de
+l'ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem, possesseur d'anciens domaines à
+Heater, près d'Ashby-de-la-Zouche. Un passage de trente pieds de largeur
+menait, par une pente douce, de la porte de l'arène à la plate-forme sur
+laquelle étaient dressées les tentes. Une palissade le fermait des deux
+côtés, et une autre entourait pareillement l'esplanade située en face
+des tentes.
+
+Un passage identique, de trente pieds de largeur, menait à la porte du
+côté du nord, et aboutissait de l'autre côté à un grand terrain enclos
+de la même manière, et destiné aux chevaliers à qui l'envie prendrait de
+figurer comme acteurs. Derrière étaient des tentes dont quelques unes
+renfermaient toutes sortes de rafraîchissemens. Les autres étaient
+réservées aux armuriers, aux maréchaux ferrans et aux autres artisans
+dont le secours pouvait devenir indispensable.
+
+À l'extérieur de l'arène on avait élevé des galeries ornées de tapis, et
+garnies de siéges couverts de coussins, pour la noblesse des deux sexes
+désireuse d'assister au tournoi. Un espace était affecté aux yeomen[45]
+et aux spectateurs un peu au dessus du vulgaire; il était analogue au
+parterre de nos théâtres. La populace occupait le haut des tertres
+voisins, d'où, grâce à l'élévation naturelle du terrain, on pouvait voir
+la lice par dessus les galeries. Un grand nombre de curieux s'étaient
+perchés en outre sur les branches des arbres qui entouraient le préau,
+et l'on voyait des spectateurs jusque sur le clocher de l'église
+paroissiale située à quelque distance.
+
+ Note 45: Ce mot, dont le singulier est _yeoman_, désigne
+ aujourd'hui _la garde bourgeoise à cheval_, composée des
+ petits propriétaires fermiers. A. M.
+
+Il ne reste plus, pour compléter la description de cet arrangement
+général, qu'à parler d'une galerie placée au centre du côté de l'orient.
+Elle était plus élevée que les autres, plus richement ornée, et
+couronnée par une espèce de trône et un dais sur lequel étaient brodées
+les armoiries d'Angleterre. Des écuyers, des varlets, des gardes,
+revêtus de costumes brillans, se tenaient autour de cette place
+d'honneur destinée au prince Jean et à sa suite. En face, du côté de
+l'occident, se voyait une autre galerie de même hauteur, décorée
+peut-être avec moins de luxe, mais avec plus d'élégance et de recherche
+que celle du prince. Des pages et de jeunes filles, les plus jolies de
+la contrée, avec des costumes de fantaisie roses et verts, environnaient
+le trône couvert des mêmes couleurs. Sur le dais même qui le décorait
+flottaient une multitude de pannonceaux et de banderolles où l'on avait
+peint des coeurs blessés, des coeurs enflammés, des flèches, des arcs,
+des carquois, et tous ces lieux communs emblématiques représentant les
+triomphes de Cupidon. Une inscription blasonnée prévenait que le trône
+devait être occupé par la _royne de la beaulté et de l'amour_. Mais à
+qui était réservé cet honneur? Tout le monde l'ignorait encore.
+
+Cependant tous les spectateurs s'empressaient de s'asseoir à leurs
+places respectives; ce qui n'eut pas lieu sans bien des querelles pour
+déterminer celle que chacun devait prendre. La plupart de ces querelles
+furent jugées sans cérémonie par les hommes d'armes, qui employaient
+sans façon le manche de leurs hallebardes pour réprimer les réfractaires
+qui prétendaient en appeler de leur décision. Lorsqu'il était question
+de personnes qui méritaient plus de considération, les hérauts d'armes
+intervenaient, et quelquefois même les deux maréchaux du tournoi;
+c'étaient Guillaume de Wivil et Étienne de Martival, qui, armés de pied
+en cap, se promenaient à cheval dans l'intérieur de l'enceinte, afin de
+maintenir le bon ordre.
+
+Peu à peu les galeries se remplirent de chevaliers et de nobles dans
+leur costume civil, ce qui formait un heureux contraste avec la parure
+élégante et diverse des femmes, accourues en plus grand nombre que les
+hommes, et jalouses d'être témoins d'un spectacle qu'on aurait cru trop
+dangereux et trop sanglant pour quelles y prissent quelque plaisir.
+L'espace intérieur et plus bas que le reste fut vite rempli par les plus
+riches d'entre les yeomen, les bourgeois, et même les nobles d'un rang
+inférieur, que la modestie, la gêne ou un titre douteux, empêchaient de
+prétendre à un banc plus digne. Ce fut parmi eux cependant qu'il s'éleva
+le plus de querelles sur la préséance.
+
+«Chien de mécréant,» dit un vieillard dont la tunique usée trahissait
+l'indigence, comme son épée, sa dague et sa chaîne d'or révélaient ses
+prétentions à un rang élevé; «enfant d'une louve, oses-tu bien toucher
+un chrétien, un gentilhomme normand du sang de Montdidier?»
+
+Celui qui était le sujet de cette apostrophe brutale n'était autre que
+le juif Isaac d'York. Vêtu avec un luxe inattendu, il voulait s'emparer
+de deux places sur le devant, sous les galeries, pour lui et pour sa
+fille, la belle Rébecca, qui, l'ayant rejoint à Ashby, lui tenait le
+bras et semblait fort intimidée du mécontentement général qu'excitait la
+présomption de son père. Mais si nous avons vu Isaac soumis et craintif
+dans une autre occurrence, il savait qu'en celle-ci il n'avait rien à
+redouter. Ce n'était pas dans un endroit public, où des égaux se
+trouvaient réunis, qu'un noble avide ou méchant pouvait l'injurier. En
+de telles conjonctures, les juifs étaient sous la sauve-garde de la loi
+générale; et, si ce n'était qu'une faible protection, il arrivait
+presque toujours que dans de pareils rassemblemens quelques barons, par
+des motifs d'intérêt, se montraient disposés à prendre leur défense.
+Isaac avait en ce moment un autre motif de se rassurer. Il savait que le
+prince Jean devait assister au tournoi, et il en était connu
+personnellement. Ce prince négociait alors avec les juifs d'York un gros
+emprunt qui devait être hypothéqué sur certaines terres et garanti par
+un dépôt de joyaux. Isaac devait fournir la plus forte partie de cet
+emprunt, et il était persuadé que l'envie du prince de conclure cette
+affaire suffisait pour lui garantir sa protection s'il en avait besoin.
+Ces considérations suffirent au juif pour persister, et coudoyer le
+chrétien normand, au mépris de son origine, de son rang et de sa
+religion. Les plaintes du vieux gentilhomme indignèrent ses voisins. Au
+nombre de ceux-ci, un yeoman robuste et bien vêtu en drap vert de
+Lincoln, portant douze flèches à sa ceinture, un baudrier enrichi d'une
+plaque en argent, et tenant en main un arc de six pieds de hauteur, se
+tourna tout à coup vers le juif, et son visage bruni par le soleil était
+rouge de colère. «Songe, lui dit-il, que tous les trésors entassés dans
+tes coffres, en pressurant de malheureuses victimes, n'ont fait que
+t'enfler comme une araignée qu'on oublie tant qu'elle se tient dans
+l'ombre, mais qu'on écrase dès qu'elle se montre au jour.»
+
+Cette menace, prononcée d'une voix forte et menaçante en anglo-saxon,
+ébranla la confiance du juif: et il se serait sans doute éloigné d'un
+voisinage si dangereux, si l'attention générale ne se fût tournée en ce
+moment vers le prince Jean, qui entrait dans l'arène avec une escorte
+nombreuse, formée de chevaliers, de seigneurs de sa cour, et de quelques
+ecclésiastiques parés avec autant de recherche que les courtisans. On
+remarquait parmi eux le prieur de Jorvaulx, élégamment vêtu; l'or et les
+plus riches fourrures brillaient sur sa personne, et les pointes de ses
+bottes, outrant la mode de cette époque, remontaient si haut qu'il ne
+pouvait appuyer les pieds sur les étriers. Cet inconvénient n'en était
+pas un pour le galant prieur, qui peut-être même ne regrettait pas de
+trouver l'occasion de donner devant une brillante assemblée, et surtout
+devant les dames qui en faisaient partie, une preuve de sa dextérité
+dans l'art de l'équitation. Le reste de la suite du prince Jean se
+composait des principaux chefs de ses bandes soudoyées, de plusieurs
+barons pillards et débauchés, dont il faisait sa société ordinaire, et
+de quelques chevaliers du Temple ou de Saint-Jean-de-Jérusalem.
+
+On peut remarquer ici que ces chevaliers étaient regardés comme ennemis
+du roi Richard, s'étant rangés du parti de Philippe de France dans les
+longues querelles qui avaient eu lieu en Palestine entre ce monarque et
+le roi d'Angleterre. Cette mésintelligence fut cause que les victoires
+réitérées de Richard demeurèrent sans fruit, qu'il échoua dans ses
+tentatives pour s'emparer de Jérusalem, et que toute la gloire dont il
+s'était couvert n'aboutit qu'à une trêve douteuse avec le sultan
+Saladin. D'après les mêmes principes politiques qui avaient dicté la
+conduite de leurs confrères dans la Palestine, les templiers et les
+hospitaliers d'Angleterre et de Normandie s'étaient unis à la faction du
+prince Jean, n'ayant guère de motifs pour désirer le retour de Richard
+ou l'avénement d'Arthur, son héritier légitime, au trône qui lui
+appartenait. Par un motif contraire, le prince Jean haïssait et
+méprisait le peu de familles saxonnes illustres qui existaient encore en
+Angleterre, et il ne manquait aucune occasion de les humilier, assuré
+qu'elles ne l'aimaient pas et qu'elles ne favoriseraient jamais ses
+prétentions. Il en était de même des hommes des communes, qui
+appréhendaient qu'un souverain comme le prince Jean, avec un penchant
+décidé à la licence et à la tyrannie, n'empiétât encore davantage sur
+leurs droits et leurs priviléges. Dans ce brillant appareil, vêtu d'un
+habit de soie cramoisie brodé en or, portant un faucon sur le poing, la
+tête couverte d'un riche bonnet en fourrure orné d'un diadème de pierres
+précieuses, d'où sortaient de longs cheveux bouclés qui descendaient sur
+ses épaules, le prince Jean faisait caracoler son beau palefroi gris
+dans l'arène, à la tête de son joyeux cortége, riant à haute voix, et
+examinant avec toute la liberté d'un roi les beautés qui développaient
+leurs charmes dans les galeries supérieures.
+
+Ceux même qui remarquaient dans ce prince une audace effrénée jointe à
+une hauteur excessive et à un mépris total de l'opinion des autres, ne
+pouvaient lui refuser cette sorte d'agrément résultat d'une physionomie
+ouverte. Ses traits, naturellement réguliers, prenaient, à force d'art,
+un air de courtoisie, mais laissaient percer encore la contrainte
+imposée aux secrets penchans du coeur. Cette apparence trompeuse est
+souvent regardée comme une mâle franchise, tandis que, dans le fond,
+elle n'annonce que l'indifférence d'un effronté qui se repose sur la
+supériorité que lui donnent sa naissance, sa fortune et tous ses
+avantages extérieurs, sans se mettre en peine d'y ajouter aucun autre
+genre de mérite. Quant à ceux qui n'examinaient pas les choses de si
+près, et d'ordinaire le nombre en est de cent contre un, la riche
+palatine en fourrure du manteau dont le prince Jean était paré, ses
+bottes de maroquin, ses éperons d'or, la grâce avec laquelle il se
+tenait à cheval, suffisaient pour exciter leurs vives acclamations.
+
+Dès son entrée dans l'enceinte, le prince avait remarqué la scène à
+laquelle avait donné lieu la prétention ambitieuse d'Isaac. Son oeil
+perçant reconnut le juif, mais s'arrêta plus volontiers sur la jolie
+Israélite, qui, effrayée du tumulte, se pressait contre son père, et
+était presque suspendue à son bras.
+
+Même aux yeux d'un connaisseur aussi fin que le prince Jean, la beauté
+de Rébecca pouvait le disputer avec celle des jeunes Anglaises les plus
+séduisantes. Sa taille, divinement proportionnée, se montrait avec un
+double avantage, grâce à une espèce de costume oriental qu'elle portait
+suivant l'usage des femmes de sa nation. Un turban de soie jaune
+s'adaptait à merveille à son teint un peu brun; ses yeux étaient vifs et
+brillans, ses sourcils bien arqués, son nez aquilin et parfaitement
+moulé, ses dents blanches comme des perles; on admirait la profusion des
+boucles de ses cheveux noirs, qui tombaient négligemment en longs
+anneaux sur tout ce qu'une simarre de soie perse, au fond pourpre brodé
+de fleurs, laissait à découvert de son cou d'albâtre et de son sein
+blanc comme neige; tout en elle présentait une réunion d'attraits qui ne
+le cédaient en rien à ceux des plus superbes dames assises autour
+d'elle. Il est vrai qu'une excessive chaleur avait favorisé les regards
+avides des amateurs de la beauté, en obligeant Rébecca de laisser
+ouvertes les trois premières agrafes de sa tunique, lesquelles étaient
+d'or et enrichies de diamans. On en apercevait mieux un collier de
+perles et des boucles d'oreilles d'une valeur inappréciable. Une plume
+d'autruche flottait sur son turban; elle était fixée par une agrafe en
+brillans, et formait ainsi le dernier trait distinctif de la parure
+éblouissante de cette belle juive, qui par ce motif devint l'objet des
+sarcasmes des jalouses et orgueilleuses beautés anglaises placées dans
+la galerie au dessus; ce qui toutefois n'empêchait pas qu'au fond ses
+rivales ne portassent secrètement envie à ses charmes et à sa mise
+inspirée par les Graces.
+
+«Par la tête chauve d'Abraham, dit le prince Jean, cette juive doit
+ressembler à cette beauté qui rendit fou le plus sage des rois. Qu'en
+pensez-vous, prieur Aymer? Par le Temple, que mon frère Richard, plus
+prudent que ce roi, n'a pas été à même de reconquérir, c'est la fiancée
+du Cantique des cantiques.»--«La rose de Sharon, le lis de la vallée,
+répondit le prieur d'un air goguenard; mais votre grâce doit se rappeler
+que ce n'est qu'une juive.»--«Oui, reprit le prince, et voilà le mammon
+d'iniquité, le marquis des marcs d'argent, le baron des besans, qui
+dispute une place à des chiens misérables qui n'ont pas dans leurs
+poches une pièce marquée à la croix, pour empêcher le diable d'y
+danser[46]. Par le corps de saint Marc! mon prince des subsides et son
+aimable juive entreront dans la galerie. Quelle est cette nymphe, Isaac,
+lui demanda-t-il en avançant vers lui; est-ce ta fille ou ta femme?
+Quelle est cette houri orientale à qui tu donnes le bras?»--«C'est ma
+fille Rébecca, prince, répondit le juif sans paraître interdit d'une
+apostrophe où il entrait autant d'ironie que de politesse.»--Tu n'en es
+que plus sage,» dit Jean en éclatant de rire, ce que ses courtisans ne
+manquèrent pas d'imiter; «mais, fille ou femme, il faut qu'elle ait une
+place digne de sa rare beauté. Qui est dans cette galerie? dit-il en
+levant les yeux sur celle qui était au dessus. Des rustres Saxons; fort
+bien. Qu'ils se serrent pour faire place au prince des usuriers et à son
+aimable fille. Ces vilains partagent les premières places de la
+synagogue avec ceux à qui elles appartiennent plus en propre.»
+
+ Note 46: Allusion à un proverbe populaire anglais. A. M.
+
+Ceux qui occupaient cette galerie, et à qui s'adressait ce discours
+injurieux, étaient Cedric le Saxon avec sa famille, et son ami, son
+allié, son voisin, Athelstane de Coningsburgh, personnage qui, descendu
+du dernier des rois saxons d'Angleterre, était le plus respecté de tous
+les Saxons du nord de ce royaume. Malgré cette origine royale,
+Athelstane, d'une figure prévenante, fortement constitué, à la fleur de
+son âge, avait des traits inanimés, des yeux sans expression, la
+démarche lente et pesante, et il était si long à se déterminer sur la
+moindre chose, qu'on lui avait appliqué le sobriquet donné à un de ses
+ancêtres, et qu'on le nommait Athelstane _l'indolent_. Ses amis, et il
+en avait beaucoup, qui, de même que Cedric, lui étaient entièrement
+dévoués, disaient que cette paresse naturelle ne venait ni de faiblesse
+d'esprit ni de manque de courage, mais que c'était la suite d'un
+caractère indécis. D'autres soutenaient que son défaut héréditaire
+d'ivrognerie avait absorbé toutes les facultés d'un esprit dont la
+vivacité ne fut jamais le caractère, et que son courage passif et sa
+bonhomie n'étaient plus que les qualités les moins heureuses d'un
+naturel généreux, dont on aurait tiré parti s'il ne s'était dégradé dans
+une longue suite de grossières débauches. Ce fut à ce personnage si cher
+à tous les Saxons que le prince impérieux commanda de faire place en
+faveur d'Isaac et de Rébecca. L'indolent Athelstane, confondu par un
+ordre que les moeurs et les opinions de ce temps rendaient extrêmement
+injurieux, ne se souciant pas d'obéir, sans savoir non plus comment
+résister, n'opposa qu'une force d'inertie à la volonté de Jean; et, sans
+faire un seul mouvement, ouvrit ses grands yeux gris et fixa le prince
+avec un air d'étonnement qui avait quelque chose de risible; mais le
+prince impétueux ne songea point à faire de même.
+
+«Ce porcher saxon dort ou ne veut pas m'écouter; pousse-le avec ta
+lance, Bracy, dit-il à un chevalier rapproché de lui, et chef d'une
+compagnie franche, espèce de troupe de condottieri ou de sbires
+mercenaires, qui s'attachaient au service du premier prince qui les
+payait le plus. Cet ordre amena quelques murmures, même entre les gens
+du prince; mais Bracy, que sa profession mettait au dessus des
+scrupules, leva sa lance, la dirigea au dessus de l'espace qui séparait
+l'arène de la galerie, et il aurait touché Athelstane l'indolent avant
+que celui-ci eût retrouvé assez de sa présence d'esprit pour reculer et
+se mettre à l'abri, si Cedric, aussi prompt à agir que son ami était
+lent, n'eût tiré, avec la célérité de l'éclair, sa courte épée du
+fourreau, et, d'un coup vigoureusement appliqué, n'eût coupé le bois de
+la lance, dont le fer tomba aux pieds du séide. Le sang monta au visage
+du prince, il prononça un de ses plus terribles jurons, et il aurait
+donné de nouveaux ordres, plus rigoureux encore que le premier, s'il
+n'en eût été détourné à la fois par les prières des personnes de sa
+suite, qui le supplièrent de patienter, et par une acclamation générale
+du peuple, qui applaudissait à l'action de Cedric. Le prince roula
+autour de lui des regards indignés, comme s'il eût cherché quelque
+victime qu'il pût sacrifier plus facilement à sa colère, et ils
+s'arrêtèrent par hasard sur le même archer dont nous avons parlé, et
+qui, se moquant des signes d'irascibilité que manifestait le prince
+envers lui, continuait à applaudir à haute voix. «Pourquoi ces
+acclamations,» lui demanda Jean. «J'applaudis toujours, dit le yeoman,
+quand je vois un coup adroit ou bien visé.»--«À merveille! et ta flèche
+irait droit dans le blanc! je le présume.»--«Je l'espère, à distance
+convenable.»--«Il toucherait le but de Wattyrrel[47] à cent pas,» dit
+une autre voix derrière lui, voix qu'il fut impossible de distinguer.
+
+ Note 47: Un des courtisans de Guillaume-le-Roux, et qui à la chasse
+ tua le prince par mégarde ou avec intention. A. M.
+
+Cette allusion au destin de Guillaume-le-Roux son aïeul exaspéra, mais
+effraya en même temps le prince, et il se contenta d'ordonner à quatre
+hommes d'armes de ne pas perdre de vue ce fanfaron. «Par saint Grisel,
+dit-il, voyons ce qu'il sait faire, lui qui est si disposé à applaudir
+les autres.»--«Je ne crains pas l'épreuve,» répondit le yeoman avec un
+calme imperturbable. «Quant à vous autres Saxons, dit le prince,
+levez-vous; car, puisque je l'ai décidé, par le soleil qui nous éclaire,
+le juif aura place parmi vous.»--«Non, prince, non s'il plaît à votre
+grâce, il ne nous convient pas de nous asseoir auprès des puissans de la
+terre, dit le juif, dont l'ambition l'avait bien porté à désirer une
+place auprès du descendant ruiné de la famille de Montdidier, mais
+n'allait pas jusqu'à vouloir se quereller avec de riches Saxons.
+«Debout, chien d'infidèle, s'écria Jean, obéis, car, autrement, je te
+fais écorcher, et ta peau tannée sera convertie en une selle pour mon
+cheval.» Le juif troublé monta lentement, suivi de sa fille tremblante,
+les degrés qui menaient à la galerie. «Voyons qui osera l'arrêter,
+ajouta le prince, les yeux fixés sur Cedric, dont l'attitude semblait
+annoncer qu'il se disposait à le précipiter du haut de la galerie. Le
+fou Wamba prévint cette catastrophe en s'élançant entre son maître et le
+juif, s'écriant en réponse à l'exclamation menaçante du prince: «Par
+dieu! ce sera moi.» En même temps il tira de sa poche une grande tranche
+de jambon dont il s'était muni, de crainte que le tournoi ne durât plus
+long-temps que son envie de faire abstinence, il la mit sous la barbe du
+juif en brandissant sur sa tête un sabre de bois. Isaac menacé d'être
+souillé par l'objet que sa nation a le plus en horreur, fit quelques pas
+en arrière; le pied lui manqua, et il roula de degrés en degrés jusqu'à
+terre, aux bruyans éclats de rire de tous les spectateurs; et le prince
+Jean lui-même, déridé, ne rit pas moins que les autres.
+
+«Cousin prince, dit Wamba, accordez-moi le prix du tournoi. J'ai vaincu
+mon antagoniste avec l'épée et le bouclier.» Et en même temps, il
+montrait d'une main la tranche de jambon et de l'autre son sabre de
+bois. «Qui es-tu? noble champion,» demanda le prince à Wamba, en riant
+encore. «Fou par droit de naissance,» répondit celui-ci. «Je me nomme
+Wamba, fils de Witless, fils de Weatherbrain[48], qui était le fils d'un
+alderman.»--«Place au juif dans la galerie d'en bas, dit le prince
+Jean, qui sans doute ne fut point fâché de saisir un prétexte pour
+révoquer ses premiers ordres. Il ne conviendrait pas de faire asseoir le
+vaincu près du vainqueur.»--«Il serait encore plus injuste de mettre un
+fripon à côté d'un fou, et un juif à côté d'un jambon,» dit Wamba.
+«Grand merci, brave garçon, s'écria le prince; tu m'as fait rire, il
+faut que je te récompense. Viens ici, frère Isaac, prête-moi une poignée
+de besans.»
+
+ Note 48: Ces deux mots _witless_, sans esprit, et
+ _weatherbrain_, cerveau fêlé, ne sont que des jeux plaisans
+ de l'imagination de l'écrivain britannique. A. M.
+
+Le juif, étourdi de cette demande, n'osant s'y refuser, et ne pouvant se
+résoudre à obéir, prit en soupirant un sac de fourrure qui était
+suspendu à sa ceinture, et il calculait peut-être combien dans une
+poignée il entrerait de pièces, quand le prince, impatient de ce délai,
+lui arracha le sac des mains, lança quelques pièces d'or à Wamba, et
+continua sa ronde, en jetant le surplus à la foule, et en laissant le
+juif exposé à la risée de ceux qui l'entouraient, et qui applaudirent le
+prince, comme s'il eût fait une belle action.
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+
+ «En ce moment l'agresseur, par un orgueilleux
+ défi, embouche la trompette; son
+ adversaire lui répond; les fanfares belliqueuses
+ retentissent dans la plaine et jusqu'aux
+ voûtes du ciel; les visières abaissées,
+ les lances en arrêt ou poussées sur le
+ casque ou le cimier, les combattans franchissent
+ la barrière, pressent leurs coursiers
+ de l'éperon, et dévorent l'espace.»
+
+ Dryden, _Palémon et Arcite_.
+
+
+Encore au milieu de sa cavalcade, le prince Jean tout à coup s'arrête.
+«Par la sainte Vierge! sire prieur, dit-il à Aymer, nous avons oublié la
+principale affaire du jour. Nous n'avons pas nommé la reine de la beauté
+et de l'amour, dont la main blanche doit décerner le prix au vainqueur.
+Pour moi, je suis tolérant dans mes idées, et je ne me ferais aucun
+scrupule d'accorder mon suffrage aux yeux noirs de Rébecca.»--«Sainte
+mère de Dieu, s'écria le prieur consterné, une juive! nous mériterions
+d'être lapidés dans cette enceinte, et je ne suis pas encore assez vieux
+pour vouloir être martyr. D'ailleurs, je jure par mon saint patron
+qu'elle est mille fois moins belle que cette aimable Saxonne, lady
+Rowena.»--«Juive ou Saxonne, chienne ou truie, qu'importe? dit le
+prince, je veux nommer Rébecca, ne fût-ce que pour humilier ces rustres
+de Saxons.»
+
+Un murmure presque universel s'éleva parmi ceux qui formaient son
+cortége. «Ceci devient trop sérieux, prince, dit Bracy; car, si une
+pareille injure est faite aux chevaliers, pas un ne voudra lever la
+lance.»--«C'est un raffinement d'outrage, dit Waldemar-de-Fitzurse, un
+des plus vieux courtisans du prince Jean; et si votre grâce persiste
+dans ce projet, c'est en vouloir la ruine.»--«Baron, répondit le prince
+avec hauteur, je vous ai pris pour me suivre et non pour me
+conseiller.»--«Ceux qui vous suivent dans le chemin où vous marchez, lui
+dit Waldemar en baissant la voix, ont acquis le droit de hasarder un
+avis; car votre honneur et votre vie n'y sont pas plus intéressés que la
+conservation de leur propre existence.»
+
+Au ton qu'avait pris Fitzurse, Jean sentit qu'il valait mieux ne pas
+insister. «Je ne voulais que plaisanter, dit-il, et voilà que vous vous
+redressez tous contre moi comme des couleuvres: nommez qui vous voudrez,
+de par le diable! et je confirme d'avance votre choix.»--«Faites mieux,
+dit Bracy, laissez vacant le trône de notre belle souveraine, jusqu'à ce
+que le vainqueur soit proclamé, et que lui-même alors choisisse la dame
+à son triomphe et apprenne au beau sexe à aimer davantage les chevaliers
+qui l'élèvent à une telle distinction.»--«Si Brian de Bois-Guilbert
+obtient le prix, dit le prieur, je parie mon rosaire que je nomme la
+reine de l'amour et de la beauté.»--«Bois-Guilbert est bonne lance, dit
+Bracy, mais il y a ici d'autres chevaliers qui ne craindraient pas de le
+rencontrer.»--«Silence! dit Waldemar, il est temps que le prince tienne
+sa place; les chevaliers et les spectateurs s'impatientent, les heures
+s'écoulent, et il convient que le tournoi commence.»
+
+Le prince Jean ne régnait pas encore, et cependant il trouvait dans
+Waldemar-Fitzurse tous les inconvéniens d'un ministre favori, qui, en
+voulant servir son maître, le fait toujours à sa propre manière. Il céda
+donc à sa remontrance, quoiqu'il fût un de ces caractères qui montrent
+d'autant plus d'opiniâtreté qu'il est question de plus frivoles
+bagatelles. Il monta sur son trône, entouré de son cortége, et ordonna
+aux hérauts d'armes de proclamer les règles du tournoi, qui consistaient
+dans les suivantes: 1° les cinq chevaliers tenans devaient accepter le
+combat de tous venans; 2° tout chevalier prêt de combattre pouvait
+choisir son adversaire parmi les tenans, en touchant son bouclier. S'il
+le touchait du bois de sa lance, le combat devait avoir lieu avec ce
+qu'on nommait les armes de courtoisie, c'est-à-dire avec des lances dont
+la pointe était garnie d'un morceau de bois aplati, de façon que l'on ne
+courait d'autres dangers que ceux qui pouvaient résulter d'une chute ou
+du choc des coursiers et des lances; mais, si l'assaillant touchait le
+bouclier avec le fer de sa lance, le combat devenait à outrance,
+c'est-à-dire à fer affilé, comme dans une bataille véritable; 3° quand
+les tenans auraient accompli leur voeu, en rompant chacun cinq lances,
+le prince devait proclamer le vainqueur du premier jour du tournoi, et
+celui-ci devait recevoir pour prix un cheval de bataille de la plus
+grande beauté et de la plus grande vigueur; il avait aussi le droit de
+nommer la reine de la beauté et de l'amour qui décernait le prix du jour
+suivant; 4° le second jour devait amener un tournoi général, auquel
+pourraient prendre part tous les chevaliers qui le voudraient, et qui,
+se divisant en deux troupes de nombre égal, combattraient jusqu'à ce que
+le prince Jean eût ordonné de cesser, en jetant dans l'arène son bâton
+de commandement. La reine de la beauté et de l'amour élue devait alors
+placer sur la tête du chevalier vainqueur du second jour une couronne
+d'or, en forme de feuilles de laurier. Cette journée terminait les jeux
+chevaleresques; mais le troisième jour devait être consacré à une joute
+à l'arc, à un combat de taureaux, et à d'autres amusemens réservés pour
+le peuple. Le prince Jean cherchait ainsi à s'assurer une popularité
+qu'il diminuait au contraire chaque jour davantage par les actes les
+plus arbitraires d'oppression.
+
+La lice offrait alors le plus magnifique spectacle. Les galeries
+supérieures étaient remplies de tout ce que le nord et le centre de
+l'Angleterre possédaient de plus distingué en noblesse, en grandeur, en
+richesse, en beauté; le contraste des habillemens de cette première
+classe de spectateurs en rendait l'apparence aussi flatteuse qu'elle
+était imposante. Les galeries d'en bas, où se trouvaient la bourgeoisie
+et les yeomen de la vieille Angleterre, parés avec moins d'éclat,
+formaient comme une bordure simple et unie autour de ce cercle de
+broderies élégantes, pour en relever encore la pompe et l'éclat.
+
+Les hérauts d'armes ayant terminé leur proclamation par le cri d'usage:
+«Largesse, largesse, vaillans chevaliers!» une pluie de pièces d'or et
+d'argent tomba sur eux du haut des galeries, car c'était un grand point
+de chevalerie, de montrer sa libéralité envers ceux que l'on considérait
+comme les secrétaires et les historiens de l'honneur. Après avoir reçu
+cette marque de générosité, les hérauts poussèrent les acclamations
+ordinaires: «Amour aux dames! mort des champions! honneur aux généraux!
+gloire aux braves!» Le peuple remplissait les airs des mêmes cris, et de
+nombreuses trompettes y joignaient leurs sons belliqueux. Les hérauts
+d'armes sortirent de la lice, où il ne resta que les deux maréchaux du
+tournoi, à cheval et armés de pied en cap, immobiles comme des statues,
+chacun à un bout de la lice. En même temps, l'espace laissé aux
+assaillans était rempli d'une foule de chevaliers qui venaient se
+mesurer contre les tenans. Du haut des galeries c'était l'image d'une
+mer agitée, sur laquelle on voyait flotter des panaches de plumes, des
+casques brillans et des fers de lances auxquelles étaient souvent
+attachés des pannonceaux qui, remués par le vent, de même que les
+plumes, ajoutaient au mouvement et à la variété de la scène.
+
+Les barrières s'ouvrirent enfin, et cinq chevaliers élus par le sort
+s'avancèrent à pas lents dans l'arène. L'un d'eux marchait en tête; les
+quatre autres le suivaient deux à deux. Tous étaient magnifiquement
+armés, et le manuscrit saxon de Wardour, d'où j'extrais ces détails,
+rappelle exactement leurs couleurs, leurs devises et leurs armes, comme
+les harnais de leurs coursiers; mais il est inutile de nous appesantir
+sur ce sujet, car, pour emprunter quelques vers d'un poète notre
+contemporain qui en a trop peu composés,
+
+ The knights are dust,
+ And their good swords are rust,
+ Their souls are with the saints, we trust[49].
+
+Depuis long-temps leurs écussons rouillés ont disparu des murs de leurs
+châteaux où ils étaient suspendus: leurs châteaux même ne sont plus que
+des tertres verts et des ruines dispersées: la place où ils étaient les
+ignore aujourd'hui; d'autres générations successives et nombreuses
+depuis lors ont disparu à leur tour des lieux où ils exerçaient
+despotiquement l'autorité de seigneurs féodeaux. Qu'importent donc au
+lecteur et leurs noms et les symboles éclipsés de leurs rangs
+belliqueux?
+
+ Note 49: Ces chevaliers ne sont plus que poussière; leurs
+ fortes épées ne sont plus que de la rouille, et leurs âmes
+ sans doute habitent avec les saints. A.M.
+
+En ce moment toutefois ne prévoyant guère l'oubli qui devait un jour
+engloutir dans son onde leurs noms et leurs exploits, les cinq champions
+arrivaient dans l'arène, retenant leurs coursiers fougueux, et les
+forçant de garder le pas, pour montrer à la fois les mouvemens gracieux
+de leur allure et la dextérité des cavaliers. Tandis qu'ils entraient
+dans la lice, les sons d'une musique orientale partirent de derrière les
+tentes où se tenaient cachés les tenans du tournoi; ces sons étaient
+produits par des cymbales et d'autres instrumens que des chevaliers
+avaient rapportés de la Terre-Sainte. Leur harmonie barbare semblait en
+même tems défier les assaillans et les féliciter de leur arrivée, en
+présence d'un immense concours de spectateurs qui avaient les yeux fixés
+sur les cinq champions. Ceux-ci, montant sur la plate-forme où
+s'élevaient les tentes, et en se quittant, frappèrent légèrement, du
+bois de leur lance, le bouclier de l'adversaire avec lequel chacun d'eux
+voulait se mesurer. La multitude et quelques spectateurs des classes
+supérieures, même quelques dames, regrettèrent qu'ils eussent choisi les
+armes courtoises; car cette même classe de personnes qui applaudit
+aujourd'hui les tragédies les plus épouvantables prenait alors à un
+tournoi un intérêt proportionné au danger qu'y couraient les acteurs.
+
+Après avoir intimé leurs intentions plus pacifiques, les assaillans se
+retirèrent à l'autre bout de la lice, où ils restèrent rangés en ligne,
+tandis que les tenans, sortant chacun de sa tente, montaient à cheval,
+et, ayant à leur tête Brian de Bois-Guilbert, descendaient de la
+plate-forme, pour en venir aux mains avec les chevaliers qui avaient
+touché leurs boucliers. Au bruit des clairons et des trompettes, ils
+s'élancèrent les uns contre les autres au grand galop; et telle fut
+l'adresse des tenans ou leur bonne fortune, que les antagonistes de
+Bois-Guilbert, de Malvoisin, et de Front-de-Boeuf roulèrent à l'instant
+sur le sol. L'adversaire de Grantmesnil, au lieu de diriger sa lance
+contre le casque et le bouclier de son ennemi, s'écarta tellement de la
+ligne droite, qu'il la lui brisa sur le corps, circonstance regardée
+comme plus honteuse que d'être démonté, parce qu'un simple accident
+pouvait être la cause de cette dernière disgrâce, tandis que la première
+ne pouvait provenir que de la maladresse et du défaut d'expérience dans
+le maniement des armes. Le cinquième assaillant fut le seul qui soutint
+dignement l'honneur de son parti: le chevalier de Saint-Jean et lui
+rompirent tous deux leurs lances et se séparèrent sans qu'aucun d'eux
+eût l'avantage.
+
+Les cris de la multitude, les acclamations des hérauts et le son des
+trompettes, annoncèrent le triomphe des vainqueurs et la défaite des
+vaincus. Les premiers se retirèrent sous leurs tentes, et les autres,
+confus et humiliés, quittèrent la lice pour traiter avec leurs opposans
+du rachat de leurs armes et de leurs chevaux, qui, d'après les règlemens
+du tournoi, appartenaient aux vainqueurs. Le cinquième seul demeura dans
+l'amphithéâtre assez de temps pour être salué par les applaudissemens
+mérités des spectateurs, ce qui ajouta encore à la honte de ses
+compagnons désappointés.
+
+Une seconde et troisième troupe d'assaillans revinrent successivement en
+lice; quelques uns d'entre eux eurent l'avantage; mais en général la
+victoire se déclara pour les tenans, dont pas un ne perdit selle,
+accident qui arriva dans chaque rencontre, à quelques uns de leurs
+adversaires. Ce succès permanent refroidit considérablement l'ardeur des
+chevaliers qui se proposaient de combattre; et à la quatrième entrée,
+trois seulement parurent dans l'arène, évitant de toucher les boucliers
+de deux tenans qui semblaient les plus redoutables, c'est-à-dire de
+Bois-Guilbert et de Front-de-Boeuf, et se bornant à défier les trois
+autres. Cette manoeuvre prudente ne leur réussit pas: deux furent
+désarçonnés, et le troisième manqua la passe, c'est-à-dire que sa lance,
+s'écartant de la ligne droite, ne toucha pas son adversaire.
+
+Cette rencontre fut suivie d'une pause: aucun chevalier ne semblait
+disposé à renouveler l'attaque, et un murmure sourd annonçait le
+mécontentement de la majeure partie des spectateurs; car les tenans
+n'avaient pas pour eux la faveur publique. Bois-Guilbert et
+Front-de-Boeuf s'étaient rendus odieux par leur caractère altier et
+tyrannique; et l'on ne s'intéressait guère aux autres, parce qu'ils
+étaient étrangers, à l'exception de Grantmesnil. Mais cette
+désapprobation générale, nul ne la partagea plus vivement que Cedric le
+saxon, qui dans chaque avantage remporté par les Normands tenans du
+tournoi voyait une honte pour l'Angleterre. Avec les mêmes armes que
+celles de ses ancêtres, il avait en diverses rencontres fait éclater la
+bravoure d'un guerrier, mais il ne connaissait point la tactique des
+joutes chevaleresques, et il jetait de temps à autre un coup d'oeil
+d'envie sur Athelstane, qui s'était quelquefois distingué dans cette
+carrière, comme s'il eût désiré qu'il fît un effort pour arracher la
+victoire au templier et à ses compagnons. Néanmoins le descendant des
+rois saxons, sans manquer ni de courage, ni d'adresse et de vigueur,
+était trop indolent et avait trop peu d'amour-propre et d'ambition pour
+se déterminer si vite au trait de bravoure que Cedric en attendait.
+
+«Cette journée est contre nous, digne lord, lui répéta Cedric, la
+fortune ne favorise pas l'Angleterre en ce moment. Ne comptez-vous pas
+lever la lance à votre tour?»--«Je crois que j'attendrai demain, lui
+répondit Athelstane; je combattrai dans la mêlée. Je me passerai
+aujourd'hui de mes armes.» Deux choses dans ce discours indisposèrent
+Cedric: le mot normand, _mêlée_, qu'Athelstane avait employé pour dire
+l'action générale, et l'indifférence que celui-ci montrait pour son
+pays; mais il vénérait trop les aïeux d'Athelstane, pour éplucher la
+conduite de ce dernier. D'ailleurs, il n'aurait pas eu le temps de faire
+la moindre observation; car à peine Athelstane avait-il fini de parler,
+que Wamba plaça son mot: «Sans doute, il est bien plus glorieux d'être
+le premier sur cent que le premier sur deux,» dit le fou. Athelstane
+prit cela pour un compliment; mais Cedric, ayant mieux saisi l'intention
+de Wamba, lui lança un regard sévère, et il est probable que le temps et
+le lieu le mirent seuls, malgré les priviléges de sa place, à l'abri de
+recevoir des témoignages plus sensibles du ressentiment de son maître.
+
+La pause dans le tournoi s'observait strictement, excepté lorsque, de
+temps à autre, les hérauts d'armes criaient: «Amour aux dames! brisement
+de lances! allons, dignes chevaliers, entrez en lice; songez que de
+beaux yeux vous regardent et attendent vos exploits.» La musique des
+tenans faisait entendre par intervalles des airs de triomphe et de défi,
+tandis que la multitude chômait à regret un jour qui semblait s'écouler
+dans l'inaction; les vieux chevaliers et les nobles, parlant du temps
+passé, déploraient à demi-voix la décadence de l'esprit martial, mais
+convenaient aussi qu'on ne voyait pas maintenant, pour exciter les
+combattans, de dames aussi belles que celles qui jadis animaient les
+tournois. Le prince Jean commençait d'ordonner à sa suite d'aller
+préparer le banquet, et annonçait à ses courtisans qu'il allait adjuger
+le prix à sir Brian de Bois-Guilbert, qui, sans rompre une seule lance,
+avait démonté deux de ses adversaires et vaincu le troisième.
+
+Enfin, comme la musique orientale des tenans venait d'exécuter une de
+ces fanfares qui exaltaient leur triomphe, une trompette fit entendre
+des sons de défi à la porte située vers le nord; tous les yeux se
+tournèrent de ce côté pour voir le nouveau champion qui allait se
+présenter, et dès que la barrière fut ouverte, il entra dans la lice.
+Autant que l'on pouvait juger d'un homme revêtu d'une armure, ce nouveau
+combattant n'excédait pas la taille moyenne, et paraissait avoir un
+corps plus élancé que robuste. Sa cuirasse était d'acier richement
+damasquiné en or; sur son bouclier se dessinait pour toute armoirie un
+jeune chêne déraciné, et sa devise était le mot espagnol, _desdichado_,
+c'est-à-dire _déshérité_. Il montait un superbe cheval noir, et, en
+traversant l'arène, il salua le prince et les dames avec grâce, en
+baissant le fer de sa lance. L'adresse avec laquelle il guidait son
+cheval, l'air de jeunesse et de courtoisie qu'il montrait lui valurent
+l'approbation des classes inférieures, qui la lui témoignèrent en
+criant: «Touchez le bouclier de Ralph de Vipont, du chevalier
+hospitalier! il est le moins ferme en selle, vous en aurez le meilleur
+marché!» Au milieu de ces acclamations, le nouveau champion monta sur la
+plate-forme, et, à la grande surprise de tous les spectateurs, alla
+droit au pavillon du centre, et frappa vigoureusement, du fer de sa
+lance, le bouclier de Brian de Bois-Guilbert; ce qui annonçait qu'il
+demandait le combat à outrance. Chacun fut étonné de sa présomption,
+mais l'orgueilleux templier, qui sortit aussitôt de sa tente, le fut
+bien davantage. «Vous êtes-vous confessé, mon frère, lui demanda-t-il
+avec un sourire amer; avez-vous entendu la messe ce matin, pour mettre
+ainsi votre vie en péril?»--«Je suis mieux préparé que toi à la mort,»
+répondit le chevalier déshérité, nom sous lequel il s'était fait
+inscrire parmi les assaillans.--«Allez donc prendre place dans la lice,
+et regardez le soleil pour la dernière fois, car vous dormirez ce soir
+au paradis.»--«Grand merci de ta courtoisie; pour t'en récompenser, je
+te conseille de prendre un cheval frais et une lance neuve, car, sur mon
+honneur, l'un et l'autre te seront nécessaires.» Après avoir parlé avec
+tant de confiance il fit descendre son cheval à reculons de la
+plate-forme, et le força à parcourir ainsi toute l'arène jusqu'à
+l'extrémité septentrionale où il demeura stationnaire en attendant que
+son antagoniste parût. Cette habileté d'équitation lui attira de
+nouveaux applaudissemens.
+
+Tout irrité qu'il fût de l'audace avec laquelle son adversaire lui avait
+conseillé de prendre des précautions, Bois-Guilbert ne les négligea
+point. Son honneur était trop intéressé à triompher, pour oublier aucun
+des moyens qui pouvaient l'y aider. Il choisit un nouveau coursier plein
+de feu et d'ardeur, et s'arma d'une nouvelle lance, de peur que le bois
+de la première ne se fût affaibli par les coups dans les trois
+rencontres qu'il avait soutenues. Le bouclier dont il s'était servi
+jusqu'alors ayant été un peu endommagé, il en prit aussi un autre des
+mains de ses écuyers. Le premier n'avait pour toutes armoiries que
+celles de son ordre, c'est-à-dire, deux chevaliers montés sur le même
+cheval, symbole de l'humilité et de la pauvreté primitive des templiers,
+vertus depuis remplacées par l'arrogance et la richesse, qui finirent
+par amener leur suppression.[50] Le nouvel écu du templier, représentant
+un corbeau volant à tire d'ailes, qui tenait un crâne dans ses serres,
+portait pour devise: «_Gare le corbeau!_»
+
+ Note 50: On voit ici combien le romancier calédonien paie
+ tribut aux passions. Il traite fort mal les templiers; il les
+ juge d'après les calomnies des moines, leurs plus cruels
+ ennemis. C'est de la même manière qu'il a jugé Napoléon,
+ d'après les feuilles anglaises. Les templiers furent
+ condamnés aux bûchers par deux tyrans ou deux monstres: l'un,
+ temporel, qui voulait s'emparer de leurs richesses; l'autre,
+ sacerdotal, qui redoutait la pureté de leur doctrine et le
+ bien qu'elle ferait à l'humanité en répandant sur toute la
+ terre les germes d'une instruction philosophique. A. M.
+
+Lorsque les deux champions s'arrêtèrent en face l'un de l'autre, aux
+deux extrémités de la lice, l'impatience des spectateurs devint
+inexprimable; peu espéraient une chance heureuse pour le chevalier
+déshérité, quoiqu'ils augurassent bien de son courage et de son adresse.
+Dès que les trompettes eurent donné le signal, les deux combattans, plus
+rapides que l'éclair, s'élancèrent l'un contre l'autre, et le bruit de
+leur rencontre au milieu de l'arène fut semblable à celui du tonnerre.
+Leurs lances furent brisées en éclats, et on les crut un instant
+renversés tous deux, car la violence du choc avait fait plier leurs
+chevaux sur leurs jarrets de derrière, et leur chute ne fut prévenue que
+par l'adresse avec laquelle les deux cavaliers se servirent de la bride
+et de l'éperon. Les deux rivaux de gloire se regardèrent un instant avec
+des yeux qui vomissaient la flamme à travers leurs visières, et, se
+retirant aux deux extrémités de l'enceinte, ils reçurent une nouvelle
+lance des mains de leurs écuyers. Des acclamations unanimes et le
+balancement des écharpes annoncèrent l'intérêt que les spectateurs
+avaient pris à cette rencontre, la plus égale et la plus savante qu'ils
+eussent applaudie de toute la journée. Dès que les chevaliers eurent
+gagné chacun leur poste, un silence si profond succéda aux clameurs,
+qu'on eût dit que cet immense concours n'osait plus respirer.
+
+On accorda aux combattans un répit de quelques minutes, afin qu'ils
+pussent reprendre haleine, ainsi que leurs chevaux. Le prince Jean, armé
+de son bâton de commandement, ayant alors donné un signal aux
+trompettes, elles sonnèrent la charge, et les deux champions partirent
+une seconde fois avec la même impétuosité, se heurtèrent avec la même
+adresse et la même vigueur, mais non plus avec la même fortune. Le
+templier dirigea sa lance vers le centre du bouclier de son adversaire,
+et le frappa si juste et avec tant de force, que le chevalier déshérité
+plia en arrière sur la croupe de son cheval, et chancela sur sa selle.
+De son côté, le champion inconnu avait, dès le commencement, menacé de
+sa lance le bouclier de son antagoniste, mais changeant de but au moment
+même du choc, il la dirigea contre son casque, endroit plus difficile à
+atteindre, mais qui, lorsqu'on l'atteignait, rendait le choc
+irrésistible. Malgré cet avantage, le templier soutint sa haute
+réputation, et si la sangle de son coursier ne se fût rompue, il
+n'aurait pas été désarçonné. Cependant la selle, le cheval et le
+cavalier roulèrent dans la poussière.
+
+Bois-Guilbert, qui se dégagea des étriers en une seconde, outré de
+fureur de sa disgrace et des applaudissemens universels qu'on prodiguait
+à son vainqueur, tira son épée et fit signe au chevalier déshérité de se
+mettre en défense. Celui-ci descendit rapidement de cheval, et tira
+pareillement son épée; mais les maréchaux du tournoi, arrivant à toute
+bride, les séparèrent et leur dirent que ce genre de combat ne pouvait
+leur être permis en cette occasion. «Nous nous reverrons, j'espère, dit
+le templier à son vainqueur, en attachant sur lui des yeux où la rage
+était peinte, et dans un lieu où personne ne pourra nous séparer.»--«Si
+cela n'arrive point, ce ne sera pas ma faute, répondit le chevalier
+déshérité; à pied ou à cheval, à l'épée ou à la lance, je serai toujours
+prêt à me mesurer contre toi.» La querelle n'eût point fini à ce peu de
+mots, si les maréchaux, croisant leurs lances entre eux, ne les avaient
+forcés de s'éloigner, le chevalier déshérité à la porte du côté du nord,
+et Bois-Guilbert dans sa tente, où il passa le reste de la journée en
+proie à la rage et au désespoir.
+
+Sans descendre de cheval, le vainqueur demanda du vin, et, ouvrant la
+partie inférieure de son casque, il annonça qu'il buvait à tous les
+coeurs vraiment anglais, et à la confusion des tyrans étrangers. Il
+ordonna alors à son trompette de sonner un défi aux tenans, et chargea
+un héraut d'armes de leur déclarer que son intention était de les
+combattre tour à tour et dans tel ordre qu'ils voudraient se présenter.
+Fier de sa taille gigantesque, Front-de-Boeuf descendit le premier dans
+l'arène. Son écu portait, sur un fond d'argent, une tête de taureau noir
+à demi effacée par les coups nombreux que ce bouclier avait déjà reçus.
+Sa devise était deux mots latins pleins d'arrogance: «Cave, adsum.»
+Prends-garde, me voici. Le chevalier déshérité n'obtint sur lui qu'un
+avantage léger, mais décisif. Les deux champions rompirent également
+leurs lances; mais Front-de-Boeuf, ayant perdu les étriers dans le choc,
+fut déclaré vaincu. En combattant contre sire Philippe de Malvoisin,
+l'inconnu resta encore vainqueur, parce qu'il frappa si fortement de sa
+lance le casque de son adversaire, que les courroies qui l'attachaient
+se rompirent et laissèrent sa tête à découvert.
+
+Dans sa rencontre avec sire Hugues de Grantmesnil, le chevalier
+déshérité montra autant de courtoisie qu'il avait prouvé d'adresse et de
+vigueur dans les précédentes. Le cheval de Grantmesnil, étant jeune et
+fougueux, caracola et se cabra tellement dans sa course, que son
+cavalier ne put faire usage de sa lance. L'inconnu, bien loin de tirer
+avantage d'un pareil accident, leva sa lance en arrivant près de lui, et
+la fit passer au dessus de son casque, voulant montrer qu'il aurait pu
+le toucher s'il en eût eu le dessein. Faisant alors tourner son cheval,
+il alla reprendre poste près de la porte du côté du nord, et chargea un
+héraut d'armes d'aller demander à Grantmesnil s'il voulait commencer une
+seconde course; mais celui-ci répondit qu'il s'avouait vaincu. Ralph de
+Vipont compléta le triomphe de l'inconnu. Il fut renversé de son cheval
+avec une telle force, que le sang lui sortit par la bouche et par le
+nez; ses écuyers l'emportèrent privé de tout sentiment. Mille
+acclamations, long-temps prolongées, accueillirent la déclaration
+unanime du prince et des maréchaux, portant que l'honneur de cette
+journée appartenait au chevalier déshérité.
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+
+ «Au sein d'une multitude de séduisantes
+ beautés on en distinguait une qui, par sa
+ taille, sa grace et ses attraits, prouvait
+ qu'elle en était la souveraine, etc.»
+
+ Dryden, _la Fleur et la Feuille_.
+
+
+Guillaume de Wyvil et Étienne de Martival, maréchaux du tournoi, furent
+des premiers à féliciter le vainqueur, en le priant de permettre qu'on
+détachât son casque ou du moins qu'on levât sa visière pour venir
+recevoir le prix du tournoi des mains du prince Jean. Le chevalier
+déshérité s'excusa avec une courtoisie chevaleresque, disant qu'il ne
+pouvait se faire connaître en ce moment, pour des motifs qu'il avait
+expliqués aux hérauts d'armes avant d'entrer dans la lice. Les maréchaux
+n'insistèrent pas, car, dans les voeux singuliers des chevaliers de ce
+temps-là, il n'en était point de plus ordinaire que celui de rester
+inconnu jusqu'à ce qu'ils eussent rempli tel emploi, ou achevé telle
+aventure. Les maréchaux ne pénétrèrent donc pas les secrets du chevalier
+vainqueur; et, en annonçant au prince le désir qu'il avait de conserver
+l'incognito, ils lui demandèrent la permission de le présenter à sa
+grace, afin qu'il pût recevoir le prix de sa valeur.
+
+La curiosité de Jean se réveilla par le mystère dont l'étranger voulait
+s'envelopper, et, déjà mécontent de la fin du tournoi, dans lequel les
+tenans qu'il favorisait avaient été successivement défaits par un seul
+chevalier, il répondit avec hauteur aux maréchaux: «Par les yeux de
+Notre-Dame, ce chevalier a été déshérité de la courtoisie, comme de ses
+biens, du moment qu'il persiste à demeurer devant nous le visage
+couvert. Milords, ajoutat-il, en se tournant vers ses courtisans,
+quelqu'un de vous devinerait-il quel est cet inconnu, qui se conduit
+d'une manière si hautaine?»--«Ce ne sera par moi, dit Bracy, et je ne
+croyais pas que dans toute l'Angleterre il existât un champion capable
+de vaincre, à une même joute, ces cinq chevaliers. Je me rappellerai
+toute ma vie la vigueur du coup qui a terrassé de Vipont. Le pauvre
+hospitalier a été précipité de sa selle, comme une pierre lancée par une
+fronde.»--«Ne vous en vantez pas, répondit un chevalier de saint Jean,
+qui était présent, la chance de votre templier n'a pas été meilleure:
+j'ai vu Bois-Guilbert rouler trois fois sur lui-même dans l'arène,
+tordant chaque fois ses mains pleines de sable.»
+
+De Bracy, étant lié aux templiers, allait répliquer; mais le prince Jean
+s'écria: «Silence, messieurs! que signifient des débats aussi peu
+opportuns?»--«Le vainqueur, dit de Wyvil, attend le bon plaisir de votre
+grace.»--«Mon bon plaisir, répondit Jean, est qu'il attende jusqu'à ce
+que nous sachions si personne au moins ne peut rien nous apprendre à
+l'égard de son nom et de sa qualité; quand il attendrait jusqu'à la
+nuit, il a bien assez travaillé pour se tenir chaud.»--«Votre grace
+n'aura pas pour le triomphateur les égards qu'il mérite, dit Waldemar
+Fitzurse si elle le fait attendre jusqu'à ce que nous disions des choses
+que nous ne pouvons savoir. Pour ma part, je ne puis former la moindre
+conjecture, à moins que ce ne soit une des bonnes lances qui ont suivi
+le roi Richard en Palestine, et qui maintenant se traînent vers leurs
+foyers.» «C'est peut-être le comte de Salisbury, dit de Bracy; il est de
+la même taille.»--«Ce serait plutôt sir Thomas Multon, chevalier de
+Gilsland, reprit Fitzurse; Salisbury a plus d'embonpoint.»--«Et si
+c'était le roi lui-même,» s'écria une voix, sans que l'on pût la
+distinguer, «Richard Coeur-de-Lion? que Dieu l'empêche! dit le prince
+Jean, se retournant involontairement, pâle comme la mort, et tremblant
+comme si la foudre venait de le frapper. «Waldemar, de Bracy, braves
+chevaliers, rappelez-vous vos promesses, et demeurez à mes côtés.»--«Il
+n'y a, dit Fitzurse, rien à craindre. Avez-vous assez oublié la taille
+gigantesque de votre frère pour croire qu'il pût se cacher sous cette
+armure? de Wyvil, Martival, hâtez-vous d'amener le vainqueur au pied du
+trône, afin de dissiper une erreur qui alarme le prince. Regardez le
+chevalier avec plus d'attention, continua-t-il, vous verrez qu'il s'en
+faut au moins de trois pouces qu'il ait la taille de Richard, qui a les
+épaules plus carrées du double; et le cheval qu'il monte n'aurait pu
+fournir une course sous Richard.»
+
+Il continuait de parler, lorsque les maréchaux amenèrent le chevalier
+déshérité au pied des marches par lesquelles on montait de la lice au
+trône du prince. Encore terrifié par l'idée que ce pouvait être son
+frère qui reparaissait tout à coup dans ses états, ce frère qu'il avait
+si grièvement offensé, qu'il voulait dépouiller de sa couronne, et
+auquel cependant il avait tant d'obligations. Jean ne sentit pas
+dissiper ses craintes par les réflexions rassurantes de Fitzurse; et,
+tandis qu'en adressant à l'inconnu avec embarras quelques mots d'éloge
+sur sa valeur, il ordonnait qu'on lui présentât le beau coursier,
+récompense du combat, il tremblait de reconnaître, dans la réponse du
+vainqueur, la voix mâle et ferme de Richard Coeur-de-Lion; mais le
+chevalier déshérité ne répondit rien aux félicitations du prince, et se
+contenta de lui faire un salut respectueux.
+
+Deux écuyers amenèrent dans l'arène le coursier richement harnaché, ce
+qui ajoutait peu de chose à sa valeur aux yeux de ceux qui pouvaient
+l'apprécier. Appuyant une main sur le pommeau de la selle, l'inconnu
+s'élança sur le bucéphale sans le secours de l'étrier; et, brandissant
+sa lance, il parcourut deux fois l'enceinte, en lui faisant faire avec
+une admirable dextérité toutes les évolutions familières dans
+l'équitation. Cette manoeuvre aurait pu s'attribuer à l'envie de briller
+en donnant une nouvelle preuve de son savoir-faire; mais on supposa
+qu'il avait voulu montrer combien lui était cher le gage de la
+munificence du prince, et de nouveau il fut couvert des applaudissemens
+de tous les spectateurs.
+
+Cependant le rusé prieur de Jorvaulx dit quelques mots à l'oreille du
+prince, pour lui rappeler que le vainqueur, après avoir déployé son
+courage, devait prouver son jugement par le choix, entre les dames qui
+se trouvaient dans les galeries, de celle qui devait s'asseoir sur le
+trône de la reine de la beauté et de l'amour, et couronner le vainqueur
+le lendemain. Jean fit un signe au chevalier, qui passait devant lui
+pour la seconde fois, et celui-ci tournant brusquement son cheval, et
+s'arrêtant au même instant, la pointe de sa lance baissée vers la terre,
+demeura immobile devant le prince comme pour attendre ses ordres. La
+dextérité de ce mouvement et la promptitude avec laquelle il passa d'une
+vive agitation à l'immobilité excitèrent de nouvelles acclamations.
+
+«Sire chevalier déshérité, dit le prince Jean, puisque ce nom est le
+seul sous lequel vous vouliez être connu pour le moment, une des
+prérogatives de votre triomphe est de choisir la dame qui, comme reine
+de la beauté et de l'amour, doit présider demain la fête. Si vous êtes
+étranger, et que vous désiriez être aidé dans le choix, je vous dirai
+qu'Alicie, fille de notre brave chevalier Waldemar Fitzurse, est
+regardée à ma cour comme la dame la plus distinguée par ses charmes et
+son rang. Au surplus, vous êtes le maître d'offrir à la dame qu'il vous
+plaira cette couronne qui, délivrée par vous-même à la beauté de votre
+choix, lui conservera le titre de reine de la beauté et de l'amour.
+Levez votre lance.» Le chevalier obéit, et le prince mit sur le fer de
+sa lance une couronne de satin, bordée d'un cercle d'or imitant des
+feuilles de laurier, et autour de laquelle s'élevaient des coeurs et des
+pointes de flèches, comme des boules et des feuilles de fraisier sur une
+couronne ducale.
+
+Plus d'un motif avaient déterminé le prince Jean à parler ainsi de la
+fille de Waldemar, et chacun de ces motifs prenait sa source dans un
+coeur pétri d'insouciance et de présomption, d'astuce et de bassesse.
+D'abord il désirait effacer dans le souvenir de ses chevaliers la
+proposition inconvenante qu'il avait faite d'élire une juive pour reine
+du tournoi; proposition qu'il avait ensuite tournée en plaisanterie; il
+voulait encore s'attacher l'esprit de Waldemar Fitzurse qui lui en
+imposait jusqu'à un certain point, et qui, plusieurs fois dans cette
+journée, avait montré de l'humeur; enfin, il espérait s'en créer un
+mérite auprès de cette jeune dame elle-même, car les plaisirs licencieux
+avaient autant de pouvoir sur lui qu'une aveugle ambition née de
+l'ingratitude et de la perfidie: il voulait aussi exciter la haine de
+Waldemar contre le chevalier déshérité, car le triomphe qu'il avait
+remporté sur ses favoris le lui avait rendu odieux, et si le vainqueur
+faisait ailleurs son choix, comme on pouvait s'y attendre, il était
+probable que Fitzurse regarderait cette préférence comme un outrage à sa
+fille.
+
+C'est ce qui arriva; car le chevalier déshérité, monté sur son beau
+coursier, fit à pas lents le tour des galeries, semblant exercer le
+droit qu'il avait d'examiner toutes les beautés qui en étaient
+l'ornement, avant de fixer son choix sur aucune d'elles. Il passa sous
+la galerie où la fière Alicie étalait le prestige de sa beauté et de ses
+brillans atours, et ne s'arrêta pas un seul instant. Il fallait voir les
+diverses manoeuvres des belles forcées de subir une telle épreuve: l'une
+rougissait, l'autre prenait un ton de hauteur et de dignité affecté;
+celle-ci montrait une certaine indifférence, feignant de ne prendre
+aucun intérêt à ce qui se passait; celle-là tâchait de ne pas sourire à
+tant de minauderies; d'autres étalaient avec plus d'abandon leurs graces
+et leurs attraits, dans l'espoir de fixer les yeux et le choix du
+vainqueur: mais comme le manuscrit de Wardour dit que c'étaient des
+dames que l'on admirait depuis plus de dix ans, on peut supposer
+qu'ayant eu leur bonne part des vanités de ce monde, elles renonçaient
+d'elles-mêmes aux honneurs du triomphe, pour laisser aux beautés
+naissantes du siècle plus d'espoir de succès: enfin le héros s'arrêta
+sous la galerie où était Rowena, et dès ce moment l'anxiété des
+spectateurs fut à son comble.
+
+Si le chevalier déshérité avait connu les voeux formés en sa faveur,
+certes l'endroit des galeries devant lequel il se trouvait méritait sa
+prédilection. Cedric le saxon avait vu avec des transports de joie la
+chute du templier et la mésaventure de ses méchans voisins,
+Front-de-Boeuf et Malvoisin. Le même Cedric, sortant de la galerie la
+moitié de son corps, avait suivi le vainqueur dans toutes ses courses,
+non seulement des yeux, mais du coeur. Lady Rowena avait vu avec le même
+plaisir les événemens de la journée, quoique sans paraître y attacher un
+aussi vif intérêt. L'indolent Athelstane lui-même était sorti un moment
+de son apathie accoutumée, pour vider une grande coupe de vin au succès
+du chevalier déshérité. Un autre groupe de la même galerie n'avait pas
+pris moins de part au destin du combat.
+
+«Père Abraham! s'écria Isaac d'York en voyant le chevalier déshérité
+entrer dans la lice; c'est lui, lui-même! Voyez, ma fille, quel port
+noble et fier présente ce gentil, ce bon cheval de Barbarie qu'on a
+amené de si loin, il ne le ménage pas plus que si c'était une rosse
+normande! et cette brillante armure qui a valu tant de sequins à Joseph
+Pareira, armurier à Milan, et qui devait rapporter soixante et dix pour
+cent de gain: il ne s'en inquiète pas plus que s'il l'avait trouvée sur
+le grand chemin.»--«Mais, mon père, dit Rébecca, lorsqu'il expose sa
+personne à de si grands dangers, peut-il songer à son armure et à son
+cheval?»--«Mon enfant, reprit Isaac avec vivacité, vous ne savez ce que
+vous dites. Son cou et ses membres sont à lui, mais son cheval et son
+armure appartiennent à... Bienheureux Jacob! qu'allai-je dire?
+n'importe, c'est un brave jeune homme. Voyez, Rébecca, il va frapper le
+philistin. Priez, mon enfant, pour qu'il n'arrive point malheur au brave
+jeune homme, ni à son bon cheval, ni à sa riche armure. Dieu de mes
+pères! il triomphe! le philistin non circoncis est tombé sous sa lance
+comme Og, roi de Basan, et Séhon, roi des Amorites, furent moissonnés
+par le glaive de nos pères. Le brave jeune homme a gagné les beaux
+coursiers et l'armure d'acier des vaincus. J'espère qu'il prendra leur
+or et leur argent, avec leurs coursiers, leurs armures d'airain et
+d'acier, comme une proie bien légitime.» Le digne Israélite manifesta le
+même intérêt pour l'inconnu, et les mêmes inquiétudes pour son cheval et
+son armure, pendant les quatre autres courses que le pèlerin avait
+fournies, n'oubliant pas de calculer à la hâte quelle pourrait être la
+valeur du cheval et de l'armure de chaque combattant vaincu. On avait
+donc pris une grande part aux succès du chevalier déshérité dans cette
+partie de l'amphithéâtre devant laquelle il s'arrêta.
+
+Soit par hésitation, soit par quelque autre motif, le chevalier
+déshérité resta quelques instans comme immobile devant la galerie,
+tandis que, dans le plus profond silence, les spectateurs, les yeux
+fixés sur lui, attendaient ce qu'il allait résoudre. Enfin, baissant peu
+à peu et avec grace le fer de sa lance, il déposa la couronne aux pieds
+de lady Rowena. Les trompettes sonnèrent alors, et les hérauts d'armes
+proclamèrent l'incomparable Rowena reine de la beauté et de l'amour,
+pour le lendemain, menaçant de punition sévère quiconque ne
+reconnaîtrait pas son autorité. Ils répétèrent alors leur cri de:
+«Largesse!» auquel Cédric, joyeux, répondit en jetant dans l'arène tout
+l'argent qu'il avait sur lui; et Athelstane, quoique moins prompt, fut
+aussi généreux.
+
+Quelques murmures s'élevèrent parmi les dames d'origine normande, qui
+étaient aussi peu accoutumées à se voir préférer des beautés saxonnes,
+que leurs pères, leurs frères, leurs époux, leurs amans, l'étaient à
+laisser la victoire à des gens chez lesquels ils avaient eux-mêmes
+introduit les jeux chevaleresques; mais ces signes de mécontentement
+disparurent absorbés par le cri général de «Vive lady Rowena! vive la
+reine de la beauté et de l'amour!» Quelques uns ajoutaient même: «Vive
+la princesse saxonne! vive la race de l'immortel Alfred!»
+
+Tout mécontent que le prince Jean dût être, comme ceux qui
+l'entouraient, du choix que venait de faire le vainqueur, et de
+l'enthousiasme qu'il inspirait, il dut cependant le confirmer; et,
+demandant son cheval, il descendit de son trône et rentra dans la lice
+suivi de son cortége. Il s'arrêta un moment sous la galerie où était
+Alicie, pour lui offrir ses complimens; et, se tournant vers sa suite,
+il dit d'un ton assez haut pour être entendu: «Sur mon honneur, si les
+exploits du chevalier déshérité ont prouvé qu'il a pour lui la force et
+la valeur, son choix démontre que ses yeux ne sont pas doués du meilleur
+discernement.» Mais dans cette occasion, comme dans tout le cours de sa
+vie, le malheur du prince Jean fut de ne pas connaître le caractère de
+ceux dont il voulait s'assurer l'appui. Waldemar Fitzurse fut bien
+plutôt blessé que flatté lorsqu'il entendit le prince déclarer hautement
+que l'étranger avait manqué aux égards que sa fille avait droit
+d'attendre. «Je sais que la chevalerie, dit-il, n'a pas de prérogative
+plus précieuse, plus inaliénable que celle qui permet à tout chevalier
+d'élire sa dame. Ma fille ne brigue les hommages de qui que ce soit; et,
+dans sa sphère, elle ne manquera jamais d'obtenir la portion de ceux qui
+lui conviennent.» Le prince ne répondit rien, mais, comme pour se livrer
+à son dépit, il pressa les flancs de son cheval, et courut au grand
+galop vers la partie de la galerie où était lady Rowena, qui n'avait pas
+encore touché à la couronne déposée à ses pieds.
+
+«Prenez, charmante lady, lui dit-il, les marques de votre souveraineté:
+personne n'y applaudit avec plus de plaisir que nous. S'il vous plaît,
+ainsi qu'à nos nobles amis, de favoriser aujourd'hui de votre présence
+notre banquet au château d'Ashby, nous serons enchantés de faire plus
+ample connaissance avec la reine au service de laquelle demain nous
+serons tous dévoués.» Lady Rowena se tut; mais Cedric répondit au prince
+en saxon: «Lady Rowena, dit-il, ignore la langue dans laquelle elle
+devrait répondre à votre grace et soutenir sa dignité à votre banquet;
+moi-même et le noble Athelstane de Coningsburgh, nous ne connaissons que
+le langage et les manières de nos ancêtres. Nous vous prions donc de
+recevoir nos regrets de ne pouvoir accepter votre invitation. Demain
+lady Rowena remplira les fonctions imposées par le choix libre du
+chevalier vainqueur et confirmées par les acclamations de la foule.» À
+ces mots il saisit la couronne, et la mit sur la tête de lady Rowena
+pour indiquer qu'elle acceptait l'autorité temporaire qui lui était
+confiée.
+
+«Que dit-il?» demanda le prince Jean, affectant de ne pas entendre le
+saxon, qui lui était cependant bien familier. Un chevalier de sa suite
+en donna l'explication en français. «À merveille! reprit Jean. Demain
+nous placerons sur son trône cette reine muette. Mais vous, au moins,
+sire chevalier, dit-il au vainqueur qui était resté près de la galerie,
+vous viendrez à notre festin?» Le chevalier, parlant pour la première
+fois et d'une voix basse, fit valoir, pour s'en dispenser, le besoin
+qu'il avait de repos et la nécessité de se préparer au combat du
+lendemain. «Rien de mieux, reprit Jean avec hauteur. Nous sommes peu
+faits à de pareils refus; mais nous tâcherons d'égayer le festin en
+l'absence du vainqueur et de la reine de beauté.» À ces mots il sortit
+de l'enceinte, suivi de son brillant cortége, et son départ fut le
+signal de l'écoulement de la foule.
+
+Cependant, avec un souvenir vindicatif qui est le propre de l'orgueil
+blessé, surtout lorsqu'il s'y joint la conviction intime d'une complète
+nullité, Jean eut à peine fait trois pas, que, regardant autour de lui,
+ses yeux pleins de ressentiment se fixèrent sur le yeoman qui lui avait
+déplu à son arrivée. «Qu'on veille sur cet individu, dit-il à ses hommes
+d'armes: vous m'en répondez sur votre tête.» Le yeoman soutint le regard
+courroucé du prince avec le calme qu'il avait déjà montré, et répondit:
+« Je n'ai dessein de quitter Ashby qu'après demain soir: il me tarde de
+voir comment les archers des comtés de Stafford et de Leicester se
+servent de leurs armes. Les forêts de Needwood et de Charnwood ont de
+quoi les exercer.»--«Et moi, dit le prince Jean à sa suite sans daigner
+lui répondre directement, je veux voir si ce drôle sait employer les
+siennes, et malheur à lui si son adresse n'excuse pas son
+insolence!»--«Il est bien temps, ajouta de Bracy, que _l'outre-cuidance_
+de ces vilains soit réprimée par quelque exemple frappant.»
+
+Valdemar Fitzurse, qui pensait vraisemblablement que son prince ne
+prenait pas le chemin le plus sûr pour arriver à la popularité, garda le
+silence et se contenta de lever les épaules. Le prince s'éloigna de
+l'arène, et les flots de la multitude s'évanouirent en un moment. On la
+voyait par groupes se retirer de divers côtés. La plus grande partie se
+dirigeait vers la cité d'Ashby. Les personnages les plus distingués y
+avaient un logement au château, et les autres s'étaient assuré un
+appartement dans la ville. Parmi ces derniers se trouvaient la plupart
+des chevaliers qui avaient figuré dans le tournoi, ou qui se proposaient
+de prendre part au combat général du lendemain. En cheminant et en
+parlant des événemens du jour, ils étaient escortés par les acclamations
+de la multitude, qui faisoit le même accueil au prince Jean, à cause
+plutôt de la splendeur de sa suite que de l'attachement qu'il inspirait.
+Des applaudissemens plus sincères, plus unanimes et plus mérités,
+résonnaient autour du vainqueur; mais, voulant se dérober aux regards de
+la foule qui se pressait pour le voir, il profita de l'offre des
+maréchaux du tournoi et entra dans une des tentes placées à l'extrémité
+septentrionale de la lice. Dès qu'il s'y fut retiré, on vit se disperser
+ceux qui étaient restés pour le considérer et former sur lui leurs
+nombreuses conjectures.
+
+Le tumulte produit par un immense rassemblement d'individus dans un même
+lieu, pour y être témoins de quelque événement qui les agite, fit place
+alors au bruit confus de gens qui parlent en s'éloignant; ce murmure, de
+plus en plus lointain, diminua par degrés et expira dans le silence. On
+ne voyait plus dans l'enceinte que les personnes chargées d'enlever les
+coussins et les tapisseries, afin de les mettre en sûreté pour la nuit,
+et qui se disputaient les restes de vin et d'autres rafraîchissemens qui
+avaient été servis aux convives. À peu de distance on éleva plusieurs
+forges, qui furent en activité toute la nuit pour réparer les armes et
+les armures qu'on devait employer le lendemain. Une forte garde d'hommes
+d'armes, qu'on relevait par intervalle, fut placée autour de la lice, et
+y resta jusqu'au retour de l'aurore.
+
+
+CHAPITRE X.
+
+ «Ainsi, comme le hibou au sinistre
+ présage, qui de son bec criard tinte le
+ passeport de l'homme agonisant et lui
+ annonce sa fin prochaine, et dans l'obscurité
+ silencieuse de la nuit secoue la
+ contagion de ses ailes funestes; de même,
+ oppressé, tourmenté, le pauvre Barabas
+ vomissait des torrens d'injures contre les
+ chrétiens.»
+
+ Shakspeare, _le Juif de Malte_.
+
+
+Le chevalier déshérité n'eut pas plutôt gagné sa tente, que des pages et
+des écuyers se présentèrent pour le désarmer et lui offrir de nouveaux
+vêtemens et le rafraîchissement du bain. Leur zèle était peut-être, dans
+cette occasion, aiguillonné par la curiosité; car chacun désirait savoir
+quel était le chevalier qui, après avoir cueilli tant de lauriers,
+cachait si soigneusement son nom et son visage. Leur officieuse
+inquisition cependant ne réussit pas; le vainqueur les remercia de leurs
+offres de service, et les renvoya en leur disant qu'il n'avait besoin
+que de son écuyer. C'était une espèce de yeoman, d'une tournure assez
+rustique, lequel, enveloppé d'un surtout de feutre d'un brun foncé, et
+ayant sur la tête une toque normande de fourrure noire, enfoncée jusque
+sur les yeux, semblait aussi jaloux que son maître de conserver
+l'incognito. Resté seul dans la tente avec le chevalier, il détacha son
+armure, et plaça devant lui du vin et des alimens, que les fatigues de
+la journée commençaient à rendre indispensables.
+
+À peine avait-il achevé son repas frugal, que son écuyer lui annonça
+cinq hommes sur des chevaux barbes et qui désiraient lui parler. Le
+chevalier déshérité, en quittant son armure, avait pris la longue robe
+des personnes de sa condition, laquelle, étant garnie d'un grand
+capuchon rabattu sur la tête à volonté, pouvait cacher ses traits aussi
+bien que la visière d'un casque. D'ailleurs, la nuit déjà avancée
+rendait ce déguisement d'emprunt presque inutile, à moins que le hasard
+n'amenât devant lui quelqu'un de qui son visage aurait été connu. Il
+avança donc hardiment jusqu'à l'entrée de sa tente, et y trouva les
+écuyers des cinq tenans, qui avaient en laisse les chevaux de leurs
+maîtres, chargés de leurs armures. «D'après les lois de la chevalerie,
+dit le premier d'entre eux, moi, Baudouin d'Oyley, écuyer du redoutable
+chevalier Brian de Bois-Guilbert, je viens vous offrir, à vous qui vous
+nommez le chevalier déshérité, le cheval et l'armure dont s'est servi
+ledit Brian de Bois-Guilbert dans le fait d'armes qui a eu lieu,
+laissant à votre générosité ou de les garder ou de fixer le prix de la
+rançon, puisque telle est la loi des armes.» Les autres écuyers
+prononcèrent tour à tour la même formule au nom de chacun de leurs
+maîtres, et attendirent la décision du vainqueur.
+
+«La réponse que j'ai à vous faire est commune à vous et à vos maîtres,
+dit le chevalier déshérité en s'adressant seulement aux quatre derniers
+écuyers. Complimentez de ma part ces honorables chevaliers, et
+dites-leur que je me croirais inexcusable de les priver de leurs chevaux
+et de leurs armures, qui ne sauraient appartenir à de plus braves
+champions. Là devrait se borner ma réponse; mais, étant de fait comme de
+nom chevalier déshérité, je suis obligé de prier vos maîtres de vouloir
+bien racheter ces dépouilles, car je n'oserais dire que l'armure que je
+porte soit ma propriété.»--«Nous sommes chargés, dit l'écuyer de
+Front-de-Boeuf, d'offrir une rançon de cent sequins chacun pour la
+valeur des chevaux et des armes de nos maîtres.»--«Cela suffira,
+répondit le chevalier; les circonstances où je me trouve me contraignent
+d'accepter la moitié de cette somme; quant au surplus, sires écuyers,
+vous en garderez une partie pour vous, et distribuerez l'autre aux
+hérauts, aux poursuivans d'armes et aux ménestrels.»
+
+Les écuyers le remercièrent, la tête découverte, d'une générosité dont
+ils n'étaient pas habitués à recevoir des marques si prononcées, et le
+chevalier, se tournant vers l'écuyer du templier: «Quant à vous, lui
+dit-il, annoncez à votre maître que je ne veux de lui ni armure ni
+rançon; notre querelle n'est pas vidée, elle ne le sera que lorsque nous
+aurons combattu à la lance et à l'épée, à cheval et à pied; il m'a
+lui-même défié au combat à mort, et je ne l'oublierai pas. Déclarez lui
+que je le regarde autrement que ses quatre compagnons, avec lesquels je
+serai toujours jaloux de faire échange de courtoisie, et que je ne puis
+le traiter qu'en ennemi mortel.»--«Mon maître, répondit Baudouin, rend
+mépris pour mépris, coup pour coup et courtoisie pour courtoisie.
+Puisque vous dédaignez de recevoir de lui la même rançon que viennent de
+vous payer mes compagnons, je vais laisser ici son cheval et son armure,
+bien assuré qu'il ne voudra jamais ni monter l'un, ni porter
+l'autre.»--«Vous parlez bien, digne écuyer, dit le chevalier, et comme
+il convient à celui qui porte la parole pour un maître absent. Cependant
+ne laissez ni le cheval, ni les armes; rendez-les à votre maître, et
+s'il refuse de les reprendre, gardez-les pour vous, en tant qu'ils sont
+à moi, je vous en fais présent.» Baudouin, le saluant profondément, se
+retira avec ses compagnons, et le chevalier déshérité rentra dans le
+pavillon.
+
+«Eh bien, Gurth, dit-il à son écuyer, tu vois que la réputation des
+chevaliers ne s'est point flétrie en ma personne.»--«Et moi, répondit
+Gurth, pour un porcher saxon, n'ai-je pas bien joué le rôle d'écuyer
+normand?»--«Oui, mais je craignais toujours que ta gaucherie ne te fît
+reconnaître.»--«Bah! je n'ai peur d'être reconnu de personne, si ce
+n'est de mon camarade Wamba dont je ne puis dire s'il est plus fou que
+malin. Cependant je n'ai pu m'empêcher de rire en voyant passer près de
+moi mon vieux maître, qui croit bien fermement que Gurth est occupé du
+soin de ses pourceaux, dans les bois et les fondrières de Rotherwood. Si
+je suis découvert...»--«C'est assez, reprit le chevalier, tu sais ce que
+je t'ai promis.»--«Que m'importe après tout, repartit Gurth, je ne
+manquerai jamais à un ami pour ma peau; j'ai le cuir aussi dur qu'aucun
+verrat de mon troupeau, et les verges ne me font pas peur.»--«Crois-moi,
+Gurth, je te récompenserai du péril que tu cours à cause de moi. En
+attendant prends ces dix pièces d'or.»--«Grand merci, répondit Gurth en
+les mettant dans sa poche, jamais gardien de pourceaux ou serf ne se vit
+aussi riche.»--«Prends ce sac d'or, va à Ashby; informe-toi où loge
+Isaac d'Yorck, ramène-lui le cheval qu'il m'a procuré; dis-lui de
+prendre sur cet argent la valeur de l'armure qui m'a été fournie sur son
+crédit.»--«Non, par saint Dunstan! je n'en ferai rien.»--«Comment,
+Gurth, refuseras-tu de m'obéir?»--«Non certainement, quand vos ordres
+seront justes, raisonnables, et tels qu'un chrétien puisse les exécuter;
+mais celui-ci n'a rien de ce caractère. Souffrir qu'un juif se payât
+lui-même, cela ne serait pas équitable, car ce serait tromper mon
+maître; cela ne serait ni raisonnable ni chrétien, puisque ce serait
+dépouiller un chrétien pour enrichir un infidèle.»--«Songe pourtant que
+je veux qu'il soit content.»--«Soyez tranquille, répondit Gurth, en
+mettant le sac sous son manteau, et en s'en allant; ce sera bien le
+diable, ajouta-t-il ensuite, si je ne le contente pas en lui offrant le
+quart de ce qu'il me demandera.» Et il prit la route d'Ashby en toute
+hâte, laissant le chevalier déshérité se livrer à des réflexions
+pénibles, mais dont ce n'est pas encore le moment de parler.
+
+Il faut maintenant que nous transportions le lieu de la scène dans la
+ville d'Ashby, ou plutôt dans une maison de campagne du voisinage, qui
+appartient à un riche Israélite, et où le juif Isaac, Rébecca et leur
+suite, avaient pris leurs quartiers; car on sait que les juifs
+exerçaient entre eux l'hospitalité avec autant de générosité qu'on les
+accusait de montrer d'avarice et de cupidité à l'égard des chrétiens.
+
+Dans un appartement peu vaste mais richement meublé, et décoré d'après
+le goût oriental, Rébecca reposait sur des coussins brodés, qui, placés
+sur une plate-forme peu élevée régnant autour de la salle, tenaient lieu
+de chaises et de fauteuils, comme l'estrade des Espagnols. Elle suivait
+tous les mouvemens de son père avec des yeux qui exprimaient la
+tendresse filiale, pendant qu'il se promenait à grands pas dans la
+chambre, d'un air tout consterné, joignant les mains, les levant vers le
+ciel, comme un homme dont l'esprit lutte contre un grand chagrin.
+
+«Bienheureux Jacob! s'écriait-il, ô vous les douze saints patriarches,
+pères de notre nation! quelle sinistre aventure pour un homme qui a
+toujours, jusque dans le moindre point, accompli la loi de Moïse!
+cinquante sequins en un clin d'oeil arrachés par les griffes d'un
+tyran!»--«Mais, mon père, dit Rébecca, il m'a semblé que vous donniez
+cet argent au prince volontairement.»--«Volontairement! oui, aussi
+volontairement que dans le golfe de Lyon je jetai à la mer mes
+marchandises, pour alléger le navire qui menaçait de couler à fond. Mes
+soies les plus précieuses couvrirent les vagues; la myrrhe et l'aloës
+parfumèrent l'écume de l'Océan; mes vases d'or et d'argent enrichirent
+les abîmes! n'était-ce pas une calamité inexprimable, quoique ce
+sacrifice fût l'oeuvre de mes mains!»--«Mais c'était pour sauver notre
+vie, mon père! et depuis ce temps le Dieu d'Israël a béni vos
+entreprises, et vous a comblé de richesses!»--«Oui: mais si le tyran y
+puise comme il l'a fait ce matin; s'il me force à sourire tandis qu'il
+me dépouillera, ô ma fille! nous composons une race déchue et vagabonde;
+mais le plus grand de nos malheurs, c'est que, lorsqu'on nous injurie et
+qu'on nous vole, le monde ne fait que s'en amuser, et notre unique
+recours est la patience et l'humilité, lorsque nous devrions ne penser
+qu'à nous venger dignement.»--«Ne pensez pas ainsi, mon père; nous
+possédons encore des avantages. Ces Gentils cruels et oppresseurs
+dépendent souvent des enfans dispersés de Sion, qu'ils méprisent et
+qu'ils persécutent. Sans le secours de nos richesses, ils ne pourraient
+ni fournir aux frais de leurs guerres, ni décorer les triomphes de la
+paix; l'argent que nous leur prêtons rentre avec intérêt dans nos
+coffres. Nous ressemblons à l'herbe, qui n'en fleurit que mieux quand le
+pied l'a foulée. Même la fête d'aujourd'hui n'eût pas eu lieu sans
+l'aide de ces juifs si méprisés qui ont fourni de quoi la payer.»--«Ma
+fille, tu viens de toucher une autre corde de douleur. Ce beau coursier,
+cette riche armure, qui font ma part du gain dans l'affaire que j'ai
+traitée de moitié avec Kirjath-Jaïram, de Leicester, et forment tous mes
+bénéfices dans tout l'intervalle d'un sabbat à l'autre: eh bien! qui
+sait s'il n'en sera pas encore comme de mes marchandises englouties par
+les flots? L'affaire peut néanmoins s'arranger autrement, car ce jeune
+homme est brave.»--«Assurément, mon père, vous ne regretterez pas
+d'avoir reconnu le service que vous a rendu le chevalier étranger.»--«Je
+le crois, ma fille, et je crois aussi à la reconstruction du temple de
+Jérusalem; mais je puis avec autant de raison espérer de voir de mes
+propres yeux les murailles du nouveau Tabernacle, que de voir un
+chrétien, le meilleur de tous les chrétiens, payer une dette à un
+Israélite, à moins d'avoir devant les yeux la crainte du juge et du
+geôlier.»
+
+Il continuait à marcher d'un pas accéléré dans la chambre, et Rébecca,
+voyant que ses efforts pour le consoler ne servaient qu'à l'aigrir
+davantage, se tut: conduite fort sage; et nous conseillons à tous
+consolateurs et donneurs d'avis de l'imiter en pareille occasion. La
+nuit était venue lorsqu'un domestique juif entra, et plaça sur la
+cheminée deux lampes d'argent remplies d'huile parfumée, tandis que deux
+autres apportaient une table d'ébène incrustée d'ornemens en argent,
+couverte des rafraîchissemens les plus délicats et des vins les plus
+exquis; car chez eux les juifs opulens ne repoussaient pas les
+recherches d'un Lucullus. L'un de ces domestiques annonça en même temps
+à Isaac un Nazaréen, car c'était par ce nom que les juifs entre eux
+désignaient les chrétiens. Quiconque vit du commerce doit mettre tout
+son temps à la disposition du public[51]. Voilà pourquoi Isaac remit sur
+la table, sans y avoir touché, la coupe pleine de vin grec qu'il tenait
+à la main; et ayant dit à sa fille: «Rébecca, voile-toi,» il ordonna
+qu'on admît l'étranger.
+
+ Note 51: He that would live by traffic must hold his time at
+ the disposal of every one claiming business with him.
+
+À peine Rébecca avait eu le temps de dérober à la vue ses traits
+gracieux sous un voile de gaze d'argent qui tombait jusque sur ses
+pieds, quand la porte s'ouvrit et que Gurth se présenta enveloppé dans
+son manteau normand. Les apparences ne prévenaient pas en sa faveur; et,
+au lieu d'ôter sa toque en entrant, il l'enfonça davantage sur sa tête.
+
+«Êtes-vous le juif Isaac d'Yorck?» demanda Gurth en saxon. «Oui,»
+répondit Isaac dans la même langue, car son commerce l'avait obligé de
+savoir toutes celles qui se parlaient en Angleterre. «Et vous, quel est
+votre nom?»--«Mon nom ne vous regarde pas.»--«Il faut pourtant que je le
+sache, comme vous voulez savoir le mien; sans cela, comment me serait-il
+possible de traiter d'affaires avec vous?»--«Je ne viens pas ici pour
+traiter d'affaires; je viens payer une dette, et il faut bien que je
+sache si j'apporte les fonds à celui qui a droit de les recevoir. Pour
+vous, qui les toucherez, peu vous importe celui qui vous les
+remet.»--«Vous venez me payer une dette! oh, oh! cela change de thèse.
+Bienheureux Abraham! Et de la part de qui venez-vous faire ce
+paiement?»--«De la part du chevalier déshérité, du vainqueur dans le
+dernier tournoi. J'apporte le prix de l'armure qui lui a été fournie,
+sur votre recommandation, par Kirjath-Jaïram de Leicester. Quant au
+cheval, je viens de le laisser dans vos écuries: quelle somme dois-je
+vous payer pour le reste?»--«Je le disais bien, que c'était un brave
+jeune homme! s'écria le juif hors de lui-même. Un verre de vin ne vous
+fera pas de mal,» ajouta-t-il en offrant au gardien des pourceaux de
+Cedric un gobelet d'argent richement ciselé, plein d'une liqueur telle
+qu'il n'en avait jamais goûté de pareille. «Et combien d'argent
+avez-vous apporté?»--«Sainte Vierge!» dit Gurth après avoir bu, «quel
+délicieux nectar boivent ces chiens d'infidèles, pendant que de bons
+chrétiens comme moi n'ont souvent qu'une bière aussi trouble, aussi
+épaisse que la lavure donnée à nos pourceaux. Combien d'argent j'ai
+apporté? fort peu; cependant je ne suis pas venu les mains vides. Mais
+enfin, Isaac, vous devez avoir une conscience, tout juif que vous
+êtes.»--«Votre maître, dit Isaac, a fait de bonnes affaires aujourd'hui;
+il a gagné cinq bons chevaux, cinq belles armures, à la pointe de sa
+lance et par la force et l'adresse de son bras: qu'il m'expédie tout
+cela; je le prendrai en paiement, et je lui rembourserai ce qu'il y aura
+de trop.»--«Mon maître en a déjà disposé, répondit Gurth.»--«Il a eu
+tort: c'est un jeune insensé. Il n'y a pas un chrétien ici à même
+d'acquérir tant de chevaux et d'armures, et il ne peut avoir obtenu
+d'aucun juif la moitié de ce que je lui en aurais offert. Mais, voyons:
+il y a bien cent sequins dans ce sac, dit-il en entr'ouvrant le manteau
+de Gurth; il a l'air pesant.»--«Il y a au fond des fers pour armer des
+flèches,» répondit Gurth aussitôt. «Eh bien! si je me contente de
+quatre-vingts sequins pour cette riche armure, ce qui ne me laisse pas
+une pièce d'or de profit, avez-vous de quoi me payer?»--«Tout juste. Ce
+n'est pas sans doute votre dernier mot?»--«Buvez encore un verre de ce
+bon vin. Ah! quatre-vingts sequins ne sont pas assez. J'ai parlé sans
+réfléchir; je ne puis abandonner cette belle armure sans aucun bénéfice.
+D'ailleurs, ce bon cheval est peut-être devenu poussif. Quelles courses!
+quels combats! Les hommes et les coursiers s'élançaient les uns contre
+les autres avec la fureur des taureaux sauvages de Basan. Le coursier ne
+peut qu'avoir beaucoup souffert.»--«Je l'ai ramené en bon état dans
+l'écurie, vous dis-je: vous pouvez l'y aller voir; et soixante et dix
+sequins seraient bien assez pour le prix de l'armure. La parole d'un
+chrétien vaut celle d'un juif, ce me semble. Si vous n'acceptez pas
+cette somme, je vais reporter ce sac à mon maître.» Et en même temps il
+fit sonner les pièces d'or qu'il contenait. «Non, non! déposez les
+talens et les shekels, et comptez-moi les quatre-vingts sequins: c'est
+le moins que je puisse recevoir, et vous serez content de mes procédés
+envers vous.»
+
+Gurth se rappelant les intentions de son maître, qui ne voulait pas que
+le juif murmurât, n'insista pas davantage, et, ayant déposé
+quatre-vingts sequins sur la table, le juif lui délivra une quittance
+pour le prix de l'armure. Isaac ensuite compta l'argent une seconde
+fois, et sa main, tremblait d'aise quand il mit dans sa poche les
+soixante et dix premières pièces. Il fut beaucoup plus long-temps à
+compter les dix autres. En prenant chaque pièce il s'arrêtait et faisait
+une réflexion avant de la mettre en poche. Il semblait que son avarice
+luttât contre une meilleure nature, et le forçât d'embourser les sequins
+l'un après l'autre, en dépit de la générosité, qui l'excitait à faire
+remise de quelque chose du prix à son bienfaiteur. Tout son discours,
+dans ses combinaisons, se réduisait à ceci: «Soixante et onze,
+soixante-douze... Votre maître est un bon jeune homme...
+Soixante-treize... Un excellent jeune homme... Soixante-quatorze...
+Cette pièce est un peu rognée..., mais c'est égal. Soixante-quinze...;
+et celle-ci me semble légère de poids... Soixante-seize. Quand votre
+maître aura besoin d'argent, qu'il vienne trouver Isaac d'Yorck...
+Soixante-dix-sept..., c'est-à-dire, avec les sûretés convenables...
+Soixante-dix-huit... Vous êtes un brave garçon..., soixante-dix-neuf...,
+et vous méritez une récompense.»
+
+Le juif tenait en main la dernière pièce d'or, et il fit une pause
+beaucoup plus longue. Son intention était probablement de l'offrir à
+Gurth; et, si le sequin eût été rogné et léger de poids, la générosité
+eût infailliblement triomphé de la cupidité: malheureusement pour Gurth
+c'était une pièce nouvellement frappée. Isaac l'examina, la retourna
+dans tous les sens, et n'y put reconnaître aucune altération ni défaut.
+Il la plaça au bout de son doigt, la fit sonner sur la table, elle
+pesait un grain au delà du poids légal: que faire? comment se résoudre
+alors à s'en dessaisir, à l'abandonner? «Quatre-vingts,» dit-il enfin en
+envoyant la pièce rejoindre les autres. C'est bien le compte, et
+j'espère que votre maître vous récompensera généreusement, je n'en doute
+pas, car vous vous êtes acquitté à merveille de la commission dont il
+vous a chargé: mais il vous reste peut-être encore, ajouta-t-il,
+quelques pièces d'or dans ce sac, en le fixant avec des yeux brûlans et
+avides.»
+
+Gurth fit alors une grimace d'ironie et de mécontentement; ce qui lui
+arrivait habituellement lorsqu'il voulait sourire. «À peu près autant
+que vous venez d'en compter si scrupuleusement,» lui dit-il. Recevant
+alors la quittance: «Juif, reprit-il, si elle n'est pas en bonne forme,
+gare votre barbe.» Il saisit ensuite le flacon de vin, remplit une
+troisième fois son verre, sans y être invité, et, l'ayant vidé tout d'un
+trait, il partit sans cérémonie.
+
+«Rébecca, dit Isaac, cet Ismaélite est un peu effronté; mais n'importe,
+son maître est un brave jeune homme, et je suis ravi qu'il ait gagné des
+shekels d'or à ce tournoi, grace à son cheval, à son armure, grace à la
+vigueur de son bras, capable de lutter avec celui de Goliath.» Voyant
+que Rébecca ne lui répondait point, il se retourna; mais elle avait
+disparu pendant qu'il causait avec Gurth.
+
+Cependant Gurth venait de franchir l'escalier, et, parvenu dans une
+antichambre non éclairée, il cherchait la porte de sortie, lorsqu'il
+aperçut une femme vêtue en blanc, qui, portant à la main une petite
+lampe d'argent, lui faisait signe de la suivre dans un appartement
+voisin. Gurth répugnait à lui obéir; hardi et impétueux comme un
+sanglier, quand il connaissait le danger auquel il s'exposait, son
+courage l'abandonna à cette vue, et des craintes superstitieuses
+s'emparèrent de lui, comme il arrive ordinairement aux Saxons lorsqu'il
+est question de spectres, d'apparitions d'esprits, de fantômes, en sorte
+que cette femme blanche lui en imposa, le frappa fort, l'inquiéta
+surtout dans la maison d'un juif, peuple auquel un préjugé universel
+attribue la manie de s'adonner à la science de la cabale, des
+mystagogues et de la nécromancie. Cependant, après avoir réfléchi et
+hésité un moment, il se décida à suivre sa conductrice dans une chambre
+ou il trouva la jeune Rébecca.
+
+«Mon père s'est amusé avec toi, mon ami, lui dit-elle; il doit à ton
+maître dix fois plus que son armure ne vaut. Quelle somme viens-tu de
+lui compter?»--«Quatre-vingts sequins,» répondit Gurth surpris de cette
+question. «Tu en trouveras cent dans cette bourse, reprit Rébecca: rends
+à ton maître ce qui lui revient, et garde le surplus pour toi. Hâte-toi,
+pars; ne consume pas le temps à me remercier, et veille sur toi en
+traversant la ville, de peur de perdre ton argent et peut-être la vie.
+Reuben! s'écria-t-elle en frappant des mains, éclairez cet étranger, et
+fermez bien la porte quand il sera sorti.» Reuben, juif à barbe et
+sourcils noirs, obéit à sa maîtresse. Une torche à la main, il conduisit
+Gurth, par une cour pavée, jusqu'à la porte de la maison, et la ferma
+ensuite avec des chaînes et des verroux, qui, par leur dimension et leur
+structure, auraient pu convenir à une prison.
+
+«Par saint Dunstan! dit Gurth sorti, cette jeune fille n'est pas juive,
+c'est un ange descendu du ciel! Dix sequins de mon jeune maître, vingt
+de cette perle de Sion; heureuse journée! encore une semblable, Gurth,
+et tu auras de quoi te racheter de servage; tu deviendras aussi libre de
+tes actions que le premier des nobles. Alors, adieu les pourceaux! je
+jette ma cornemuse et mon bâton de porcher au diable, et je m'affuble de
+l'épée et du bouclier, pour suivre mon jeune maître, et m'attacher à lui
+jusqu'à la tombe, sans cacher ma figure ni mon nom.
+
+
+FIN DU TOME PREMIER.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Ivanhoe (1/4), by Sir Walter Scott
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK IVANHOE (1/4) ***
+
+***** This file should be named 33315-8.txt or 33315-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/3/3/1/33315/
+
+Produced by Mireille Harmelin, Jean-Pierre Lhomme, Rénald
+Lévesque (html) and the Online Distributed Proofreaders
+Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced
+from images generously made available by the Bibliothèque
+nationale de France (BnF/Gallica)
+
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+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
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+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
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+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
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+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
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+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
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+States.
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+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
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+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
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+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
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+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
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+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
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+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
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+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
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+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<html>
+<head>
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+
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+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Ivanhoe (1/4), by Sir Walter Scott
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Ivanhoe (1/4)
+ Le retour du croisé
+
+Author: Sir Walter Scott
+
+Translator: Albert Montémont
+
+Release Date: August 1, 2010 [EBook #33315]
+[Last updated: March 17, 2012]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK IVANHOE (1/4) ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Jean-Pierre Lhomme, Rénald
+Lévesque (html) and the Online Distributed Proofreaders
+Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced
+from images generously made available by the Bibliothèque
+nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<h1>IVANHOE</h1>
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/cover.jpg" id="coverpage"></p>
+
+<br><br>
+
+<h1>IVANHOE</h1>
+
+<h5>OU</h5>
+
+<h2>LE RETOUR DU CROISÉ</h2>
+
+<h3><i>Par Walter Scott.</i></h3>
+
+<h5>TRADUCTION NOUVELLE</h5>
+
+<h3>PAR M. ALBERT-MONTÉMONT.</h3>
+
+<p class="sml"><span class="rig">Toujours de son départ il faisait les apprêts,<br>
+Prenait congé sans cesse, et ne partait jamais.<br>
+ (<i>Trad. de</i> Prior.)</span></p>
+
+<br><br><br><br>
+<h4>TOME PREMIER.</h4>
+
+<br><hr class="short"><br>
+
+<p class="mid">PARIS.<br>
+
+RIGNOUX, IMPRIMEUR-LIBRAIRE, ÉDITEUR,<br>
+
+RUE DES FRANCS-BOURGEOIS S. MICHEL, N° 8.</p>
+
+<h5>1829.</h5>
+
+<br><br><hr class="full">
+
+
+<h2>DISCOURS PRÉLIMINAIRE</h2>
+
+<h5>EN FORME</h5>
+
+<h4>D'ÉPITRE DÉDICATOIRE</h4>
+
+<h5>ADRESSÉE</h5>
+
+<h3>AU DOCTEUR DRYASDUST,</h3>
+
+<h5>MEMBRE DE LA SOCIÉTÉ DES ANTIQUAIRES,<br>
+DEMEURANT A CASTLE-GATE, YORK.</h5>
+<br>
+
+<p class="sc">Mon estimable et cher Monsieur,</p>
+
+<p>Il est presque inutile de mentionner les différens motifs qui me
+décident à inscrire votre nom en tête de l'oeuvre qu'on va lire.
+Cependant les imperfections de mon travail pourraient réfuter le
+principal de ces motifs. Si j'avais espéré le rendre digne de votre
+patronage, le public aurait vu dès ce moment qu'un ouvrage destiné à
+faire connaître les antiquités de l'Angleterre sous nos ancêtres saxons,
+ne pouvait être mieux dédié qu'à l'auteur illustre des <i>Essais sur la
+coupe du roi Ulphus et sur les terres par lui concédées au patrimoine de
+saint Pierre</i>. Je crains malheureusement que le cadre futile, incomplet
+et vulgaire, dont j'ai enveloppé le résultat de mes recherches, n'attire
+à mon ouvrage une exclusion auprès de cette classe orgueilleuse qui a
+pris pour devise <i>detur digniori</i>. D'un autre côté, je redoute aussi
+d'être accusé de présomption en plaçant le nom du docteur Jones
+Dryasdust à la tête d'une publication que les graves antiquaires
+relégueront peut-être parmi les inutiles romans et contes du jour. J'ai
+à coeur de me justifier à l'avance d'une telle accusation; car, bien que
+je dusse me reposer sur votre amitié du soin de mon apologie à vos
+propres yeux, je ne voudrais pas cependant, à ceux du public, demeurer
+convaincu d'un crime aussi grave que celui dont j'appréhende le faix par
+anticipation.</p>
+
+<p>Je dois donc vous rappeler que, lors de l'entretien que nous eûmes
+ensemble pour la première fois sur cette nature de productions, dans une
+desquelles les affaires privées de notre sage et docte ami d'Écosse, M.
+Oldbuck de Monkbarns<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a>
+<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>, ont été si inconsidérément publiées, il s'éleva
+entre nous une discussion sur la cause de la vogue dont jouissent dans
+ce siècle frivole ces livres qui, nonobstant leur mérite intrinsèque,
+doivent être regardés comme écrits à la hâte et en violation de toutes
+les règles de l'épopée. Il vous parut alors que le charme venait
+entièrement de l'art avec lequel l'auteur, comme un autre Macpherson<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a>
+<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>,
+avait mis à profit les trésors épars de l'antiquité, suppléant à sa
+paresse ou à son indigence d'invention par les incidens qui avaient
+marqué dans l'histoire nationale à une époque peu éloignée, et
+introduisant des personnages réels, sans même avoir eu soin de changer
+les noms. Il n'y a pas soixante-dix ans, me fîtes-vous observer, que
+tout le nord de l'Écosse vivait sous un gouvernement aussi simple et
+aussi patriarcal que ceux de nos bons alliés les Mohawks et les
+Iroquois<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a>
+<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>. En admettant que l'auteur ne puisse être supposé d'avoir
+été le témoin de ces temps-là, il doit avoir vécu, observiez-vous, au
+milieu des personnes qui y ont joué un rôle; et même, depuis les trente
+années qui viennent de s'écouler, les moeurs écossaises ont éprouvé de
+tels changemens, que nous ne trouvons pas plus étranges les habitudes
+sociales de nos ancêtres que celles du règne de la reine Anne. Ayant
+ainsi des matériaux de toute sorte épars autour de lui, l'auteur n'avait
+plus guère, ajoutiez-vous, que l'embarras du choix: de là cette
+conclusion naturelle, que, possesseur d'une mine aussi féconde, ses
+ouvrages lui avaient nécessairement rapporté plus de profit et de gloire
+que n'en méritait la facilité de ses travaux.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote1" name="footnote1"><b>Note 1: </b></a>
+<a href="#footnotetag1">
+(retour) </a> Personnage de l'antiquaire, dans le roman de ce nom. A. M.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote2" name="footnote2"><b>Note 2: </b></a>
+<a href="#footnotetag2">
+(retour) </a> Restaurateur des poèmes d'Ossian.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote3" name="footnote3"><b>Note 3: </b></a>
+<a href="#footnotetag3">
+(retour) </a> Indiens des États-Unis d'Amérique et du Canada. A. M.</blockquote>
+
+<p>En adoptant, comme je le devais, la vérité générale de ces remarques, je
+ne puis m'empêcher de trouver étonnant qu'aucune tentative n'eût encore
+été faite pour exciter en faveur des traditions et des moeurs de la
+vieille Angleterre un intérêt pareil à celui qu'ont éveillé nos voisins,
+plus pauvres et moins célèbres. Le drap vert de Kendal<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a>
+<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>, quoique d'une
+date plus reculée, doit bien nous être aussi précieux que les tartans
+bariolés du nord. Le nom de <i>Robin Hood</i><a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a>
+<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>, habilement évoqué,
+susciterait une ombre aussi vite que celui de <i>Rob-Roy</i>; et les
+patriotes d'Angleterre ne méritent pas moins de renommée, dans nos
+cercles modernes, que les Bruce et les Wallace de la Calédonie. Si les
+paysages du midi de la Grande-Bretagne sont moins romantiques et moins
+sublimes que ceux des montagnes du nord, on doit reconnaître qu'ils
+réunissent dans la même proportion plus de douceur et de beauté. Somme
+toute, nous avons le droit de nous écrier avec le Syrien ami de son
+pays: «Le Pharphar et l'Abanas, fleuves de Damas, ne sont-ils pas
+préférables à tous les fleuves d'Israël?»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote4" name="footnote4"><b>Note 4: </b></a>
+<a href="#footnotetag4">
+(retour) </a> Ville manufacturière du Westmoreland. A. M.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote5" name="footnote5"><b>Note 5: </b></a>
+<a href="#footnotetag5">
+(retour) </a> Fameux chasseur et brigand des forêts de l'ancienne
+ Angleterre. A. M.</blockquote>
+
+<p>Vos objections relativement à ce projet, mon cher docteur, étaient, vous
+vous le rappelez, de deux sortes. Vous insistiez sur les avantages
+qu'offrait à l'auteur écossais la récente existence de cet état de
+société qui forme le sujet de ses tableaux. Bon nombre de personnes
+vivantes, remarquiez-vous, se souviennent d'avoir entendu dire à leurs
+pères qu'ils avaient non seulement vu le célèbre Roy Mac-Grégor, mais
+qu'ils avaient pris part encore à des festins ou à des combats avec lui.
+Tous ces détails minutieux de la vie privée et du caractère domestique,
+tout ce qui imprime de la vraisemblance à un récit et à l'individualité
+d'un personnage, se trouvent encore dans la mémoire des Écossais, tandis
+qu'en Angleterre la civilisation remonte si haut, que les idées que nous
+pouvons avoir de nos ancêtres ne sont plus que le fruit de la lecture de
+vieilles chroniques, dont les auteurs semblent avoir méchamment conspiré
+à supprimer dans leurs récits toutes les particularités intéressantes,
+pour les remplacer par des fleurs d'éloquence monacale ou de triviales
+réflexions sur les moeurs. Marcher l'égal d'un auteur écossais dans la
+tâche de ressusciter les traditions du temps passé, serait pour un
+Anglais, disiez-vous, une prétention absurde et téméraire. Le Calédonien
+avait, selon vous, comme la magicienne de Lucain, la faculté de
+parcourir le théâtre d'une bataille récente, et de choisir, pour ses
+miracles de résurrection, un cadavre dont les membres semblaient encore
+tout palpitans, et dont la bouche venait d'exhaler son dernier soupir.
+Tel était le sujet auquel la puissante Érictho elle-même était forcée de
+recourir, comme pouvant seul être ranimé par ses enchantemens:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> ......gelidas letho serutata medullas,</p>
+<p class="i14"> Pulmonis rigidi stantes sine vulnere fibras</p>
+<p class="i14"> Invenit, et vocem defuncto in corpore quærit<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a>
+<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a>.</p>
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote6" name="footnote6"><b>Note 6: </b></a>
+<a href="#footnotetag6">
+(retour) </a> Cherchant dans les entrailles glacées par la mort des
+ poumons dont les fibres fussent exemptes de blessure, afin de
+ trouver encore sur un récent cadavre le dernier souffle de la
+ vie. A. M.</blockquote>
+
+<p>L'auteur anglais, d'un autre côté, disiez-vous, en le supposant tout
+aussi habile que l'enchanteur du nord, n'est libre de prendre ses sujets
+qu'au milieu de la poussière des âges, où il ne trouve que des ossemens
+desséchés, vermoulus et désunis comme ceux qui remplissaient la vallée
+de Josaphat. Vous m'exprimâtes aussi la crainte que les préjugés
+anti-nationaux de mes compatriotes ne leur permissent pas d'accueillir
+favorablement une production comme celle dont j'essayais de vous
+démontrer la réussite probable. Et cela, reprîtes-vous, n'est pas
+entièrement dû, en général, à de meilleures dispositions pour ce qui est
+étranger, il faut encore avoir égard aux improbabilités résultantes des
+circonstances où le lecteur anglais se trouve placé. Si vous lui tracez
+un tableau de moeurs sauvages et un état de société primitive existant
+au milieu des montagnes d'Écosse, il est naturellement porté à croire à
+la réalité de la peinture que vous lui faites: en voici la raison. S'il
+est de la classe ordinaire des lecteurs, il n'a jamais vu ces pays
+éloignés, ou il a seulement parcouru pendant une excursion d'été ces
+régions déshéritées par la nature, n'y prenant que de mauvais dîners,
+dormant sur des lits à roulettes, errant de déserts en déserts, et tout
+plein de crédulité sur les choses les plus étranges qu'on veut lui dire
+d'un peuple assez barbare et assez extravagant pour paraître attaché à
+un séjour aussi extraordinaire. Mais le même homme estimable, placé dans
+sa propre demeure, hermétiquement fermée, et entouré de tout ce qui rend
+si confortable le coin du feu anglais, est moitié moins disposé à croire
+que ses ancêtres menaient une vie bien différente de la sienne; que la
+tour en ruine qui ne sert plus aujourd'hui qu'à former un point de vue
+fut jadis habitée par un baron qui l'aurait pendu à sa porte sans autre
+forme de procès; que les paysans par qui sa petite ferme est tenue
+auraient été esclaves il y a trois siècles; et qu'enfin la complète
+influence de la tyrannie féodale s'étendait alors sur le village voisin,
+où le procureur est aujourd'hui un personnage plus important que le lord
+de l'ancien manoir.</p>
+
+<p>Tout en reconnaissant la force de ces objections, je dois avouer en même
+temps qu'elles ne me semblent pas entièrement insurmontables. La pénurie
+de matériaux est en effet une grande difficulté; mais, pour ceux qui ont
+des connaissances en antiquités, il existe, et le docteur Dryasdust le
+sait mieux que personne, sur la vie privée de nos bons aïeux, des
+aperçus épars dans nos divers historiens, qui sont peu de chose, il est
+vrai, en comparaison des autres matières qu'ils traitent; mais tous ces
+aperçus réunis suffiraient pour jeter quelque jour sur les habitudes
+domestiques de nos pères. Si j'échoue dans mon entreprise, je n'en garde
+pas moins la conviction qu'avec un peu plus de travail et d'art pour
+mettre en oeuvre ces matériaux, une main plus habile serait aussi plus
+heureuse dans leur emploi, grâce aux éclaircissemens du docteur
+Henry<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a>
+<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>, de M. Strutt, et surtout de M. Sharon Turner. Je proteste donc
+par avance contre tout argument qui serait fondé sur l'insuccès de ma
+tentative.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote7" name="footnote7"><b>Note 7: </b></a>
+<a href="#footnotetag7">
+(retour) </a> Henry, auteur d'une <i>Histoire d'Angleterre</i>; Strutt,
+ auteur d'un livre sur les <i>Antiquités du moyen âge en
+ Angleterre</i>; Sharon Turner, auteur d'une <i>Histoire des
+ Anglo-Saxons</i>. A. M.</blockquote>
+
+<p>D'un autre coté, j'ai déjà dit que, si une peinture fidèle des anciennes
+moeurs anglaises était offerte à mes compatriotes, je leur suppose trop
+de bon sens et des dispositions trop favorables, pour douter qu'elle ne
+reçût un accueil bienveillant. Leur indulgence et leur bon goût en sont
+d'irrécusables garans.</p>
+
+<p>Ayant ainsi répondu de mon mieux à la première classe de vos objections,
+ou du moins ayant manifesté la résolution de franchir les barrières
+qu'avait élevées votre prudence, je serai court sur ce qui m'est
+particulier. Vous parûtes être d'opinion que la position d'un antiquaire
+adonné à des recherches sérieuses, et de plus, comme le vulgaire le dira
+quelquefois, minutieuses et fatigantes, serait regardée comme un motif
+d'incapacité pour composer avec succès une histoire de ce genre. Mais
+permettez-moi de vous dire, mon cher docteur, que cette objection est
+plus spécieuse que solide. Il est vrai que ces compositions futiles ne
+pourraient convenir au génie plus sérieux de notre ami M. Oldbuck.
+Cependant Horace Walpole écrivit un conte de revenant qui a remué bien
+des entrailles, et Georges Ellis<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a>
+<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a> sut transporter tout le charme de
+son humeur enjouée, aussi aimable que peu commune, dans son <i>Abrégé des
+anciens romans poétiques</i>; de manière que, si je dois avoir sujet
+quelque jour de regretter mon audace, j'ai du moins en ma faveur ces
+honorables précédens.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote8" name="footnote8"><b>Note 8: </b></a>
+<a href="#footnotetag8">
+(retour) </a> Oldbuck, Horace Walpole et George Ellis, célèbres
+ romanciers. A. M.</blockquote>
+
+<p>Néanmoins, l'antiquaire, plus sévère, peut penser qu'en mêlant ainsi la
+fiction à la vérité, je corromps la source de l'histoire par de modernes
+inventions, et que je donne à la génération nouvelle de fausses idées
+sur le siècle que je décris. Je ne puis qu'avouer en un sens la force de
+cet argument, mais j'espère l'écarter par les considérations suivantes.</p>
+
+<p>Sans doute je ne saurais ni ne veux prétendre à une observation exacte,
+même en ce qui touche le costume extérieur, et encore moins pour la
+langue et les moeurs; mais le même motif qui m'empêche d'écrire les
+dialogues de mon drame en anglo-saxon ou en normand-français, comme
+aussi de publier cet essai avec les caractères d'imprimerie de Caxton ou
+de Wynken de Worde<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a>
+<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a>, me défend également de me restreindre dans les
+bornes de la période où je fixe mon histoire. Pour exciter un intérêt
+quelconque, il est indispensable que le sujet choisi se traduise, pour
+ainsi dire, dans les moeurs et l'idiome du siècle où nous vivons. Jamais
+la littérature orientale n'a fait une illusion pareille à celle que
+produisit la première traduction, par M. Galland, des <i>Mille et une
+Nuits</i>, dans lesquelles, en conservant d'un côté la splendeur du
+costume, et de l'autre la bizarrerie des fictions de l'Orient, il mêla
+des expressions et des sentimens si naturels, qu'il les rendit
+intelligibles et intéressantes, en même temps qu'il abrégeait les longs
+récits, changeait les réflexions monotones, et rejetait les répétitions
+sans fin de l'original arabe. Aussi ces contes, bien que moins purement
+orientaux que dans leur source primitive, s'assortirent beaucoup mieux
+au goût européen, et obtinrent un degré de faveur populaire qu'ils
+n'eussent jamais atteint si les moeurs et le style n'avaient en quelque
+sorte été appropriés aux idées et aux habitudes des lecteurs d'Occident.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote9" name="footnote9"><b>Note 9: </b></a>
+<a href="#footnotetag9">
+(retour) </a> Anciens typographes anglais. <i>A. M.</i></blockquote>
+
+<p>En faveur de ceux qui, en grand nombre, vont, j'aime à le croire, lire
+cet ouvrage avec avidité, j'ai tellement expliqué les moeurs anciennes
+dans un langage moderne, j'ai détaillé avec un si grand soin les
+caractères et les sentimens de mes héros, que personne ne se trouvera,
+j'espère, arrêté par la sécheresse accablante de l'antiquité; et je
+crois n'avoir point en ceci excédé la licence accordée à l'auteur d'une
+compilation romanesque. Feu M. Strutt, dans son roman de
+<i>Queen-Hoo-Hall</i>, a agi d'après un autre principe; et, en voulant
+distinguer l'ancien du moderne, cet antiquaire habile a oublié, selon
+moi, qu'il y a dans les moeurs et les sentimens modernes certains
+rapports communs à nos ancêtres, qui nous sont parvenus sans altération,
+ou qui, tirant leur origine d'une même nature, doivent avoir également
+existé dans toutes les phases sociales. Cet homme de talent, cet
+antiquaire si érudit, a limité de la sorte le succès de son livre, en
+excluant tout ce qui n'était pas assez suranné pour être en même temps
+oublié et inintelligible. La licence que je voudrais essayer de
+justifier, dans cette occurrence, est si nécessaire à l'exécution de mon
+plan, que je sollicite de votre patience la permission d'expliquer
+encore mieux mon argument, s'il m'est possible.</p>
+
+<p>Celui qui, pour la première fois, ouvre Chaucer ou tout autre poète du
+moyen âge, est si frappé de l'orthographe surannée, de la multiplicité
+des consonnes, et de la forme antique du langage, qu'il veut jeter le
+livre de désespoir, comme trop empreint de la rouille des âges pour lui
+permettre de juger son mérite ou de sentir les beautés qu'il renferme.
+Mais, si quelque ami plus savant lui découvre que les difficultés qui
+l'effraient sont plus apparentes que réelles; si, en lui lisant à haute
+voix ou en réduisant les mots ordinaires à l'orthographe moderne, il lui
+prouve qu'il n'y a guère qu'un dixième des expressions qui soit tombé de
+fait en désuétude, le novice peut être aisément persuadé qu'il se
+rapproche de <i>l'anglais vierge encore</i><a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a>
+<a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>, et que dès lors un peu de
+patience le mettra à même de goûter les compositions tour à tour
+plaisantes et pathétiques par lesquelles le bon Geoffrey<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a>
+<a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>
+émerveillait le siècle de Crécy et de Poitiers.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote10" name="footnote10"><b>Note 10: </b></a>
+<a href="#footnotetag10">
+(retour) </a> Le texte porte: <i>Well of English undefiled</i>, source de
+ l'anglais non corrompu.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote11" name="footnote11"><b>Note 11: </b></a>
+<a href="#footnotetag11">
+(retour) </a> Prénom de Chaucer. A. M.</blockquote>
+
+<p>Poursuivons cette comparaison un peu plus loin: Si notre néophyte, plein
+d'un nouvel amour de l'antiquité, entreprenait d'imiter ce que l'on
+vient de lui apprendre à admirer, s'il allait choisir dans le glossaire
+les vieux mots qu'il renferme, pour s'en servir à l'exclusion des
+autres, il faut convenir qu'il agirait bien à rebours. Ce fut l'erreur
+de l'infortuné Chatterton<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a>
+<a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>. Pour donner à son style une couleur
+antique, il rejeta toute expression moderne, et enfanta un dialecte
+différent de tous ceux qu'on eût jamais parlés dans la Grande-Bretagne.
+Celui qui voudra imiter l'ancien idiome avec succès s'attachera plutôt à
+son caractère grammatical, à ses tours de phrase, qu'à un choix
+laborieux de termes extraordinaires et surannés, qui, comme je l'ai déjà
+dit, ne sont, eu égard aux expressions encore en usage, que dans la
+proportion de un à dix, quoique peut-être un peu différens par le sens
+et par l'orthographe.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote12" name="footnote12"><b>Note 12: </b></a>
+<a href="#footnotetag12">
+(retour) </a> Le Gilbert anglais. <i>A. M.</i></blockquote>
+
+<p>Ce que j'ai dit du langage s'applique bien plus encore aux sentimens et
+aux coutumes. Les passions, d'où les sentimens et les usages découlent
+avec toutes leurs modifications, sont généralement les mêmes dans tous
+les rangs, dans toutes les conditions, dans tous les pays et tous les
+siècles, et il s'ensuit naturellement que les opinions, les habitudes
+d'idées et les actions, bien que dominées par l'état particulier de la
+société, doivent en définitive présenter une ressemblance entre elles.
+Nos ancêtres n'étaient certainement pas plus différens de nous que les
+juifs ne le sont des chrétiens: ils avaient «des yeux, des mains, des
+organes, des sens, des affections, des passions, comme nous; ils étaient
+nourris des mêmes alimens, blessés des mêmes armes, sujets aux mêmes
+maladies, réchauffés par le même été et refroidis par le même
+hiver<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a>
+<a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a>.» Leurs affections et leurs sentimens ont dû, par conséquent,
+se rapprocher des nôtres.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote13" name="footnote13"><b>Note 13: </b></a>
+<a href="#footnotetag13">
+(retour) </a> Shakspeare, citations du <i>Marchand de Venise</i>. Ce
+ passage a été imité avec un rare bonheur par M. Casimir
+ Delavigne, dans <i>le Paria</i>, acte II, scène V. A. M.</blockquote>
+
+<p>Ainsi, dans les matériaux que l'on peut faire entrer dans un ouvrage
+d'imagination tel que celui que j'ai essayé, l'auteur verra qu'une
+grande partie du langage et des moeurs serait aussi bien applicable au
+temps présent qu'à celui où se trouve le lieu des événemens qu'il
+raconte: la liberté du choix est donc plus grande pour lui, et la
+difficulté de sa tâche bien moindre qu'il ne le semblait d'abord. Pour
+emprunter une comparaison à un autre art, on peut dire des détails
+d'antiquités, qu'ils offrent les traits particuliers d'un paysage tracé
+par le pinceau. La tour féodale doit apparaître majestueusement; les
+figures mises en scène doivent se montrer avec le costume et le
+caractère de leur siècle; le tableau doit offrir les aspects
+particuliers du site avec ses rocs élevés ou la descente rapide de ses
+eaux en cascades. Le coloris général doit être aussi copié d'après la
+nature, le ciel être serein ou nébuleux, suivant le climat, et les
+nuances représenter celles qui dominent dans un paysage réel. Voilà les
+principales obligations que l'art impose au peintre; mais il n'est pas
+obligé de s'astreindre à copier servilement toutes les nuances peu
+importantes de la nature, ni de représenter avec une exactitude absolue
+les plantes, les fleurs et les arbres qui la décorent. Ces derniers
+objets, comme les teintes plus minutieuses de la lumière et de l'ombre,
+sont des attributs inhérens à toute perspective en général, analogues à
+chaque site, et mis à la disposition de l'artiste, qui ne suivra que son
+goût ou son caprice.</p>
+
+<p>Il est vrai qu'en l'un et l'autre cas cette licence est resserrée dans
+de raisonnables limites. Le peintre ne doit introduire aucun ornement
+étranger à la contrée, au climat où il a mis son paysage. Il ne faut pas
+qu'il plante des cyprès sur l'Inch-Mervin<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a>
+<a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>, ni des sapins d'Écosse
+parmi les ruines de Persépolis. L'auteur se trouve assujéti à des lois
+identiques. Bien qu'il lui soit facultatif de peindre les passions et
+les sentimens avec plus de détail qu'il n'en existe dans les anciennes
+compositions qu'il imite, il faut qu'il n'introduise rien d'étranger aux
+moeurs du siècle; ses chevaliers, ses écuyers, ses varlets, ses hommes
+d'armes, peuvent être plus largement dessinés que dans les sèches et
+dures esquisses d'un ancien manuscrit enluminé; mais les costumes et les
+caractères doivent demeurer inviolables. Il faut que les figures soient
+les mêmes, mais tracées par un meilleur pinceau, ou, pour parler avec
+plus de modestie, exécutées dans un siècle où les principes de l'art
+sont mieux compris. Son langage ne doit pas être exclusivement suranné
+et inintelligible; mais on ne doit admettre, s'il est possible, aucun
+mot, aucune tournure de phrase qui trahirait une origine purement
+moderne. C'est une chose que d'employer l'idiome et les sentimens qui
+nous sont communs à nous et à nos ancêtres, et c'en est une autre de
+leur affecter des sentimens et un dialecte exclusivement propres à leurs
+descendans.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote14" name="footnote14"><b>Note 14: </b></a>
+<a href="#footnotetag14">
+(retour) </a> Île du Loch Lomond. A. M.</blockquote>
+
+<p>Voilà, mon cher ami, la partie la plus difficile de ma tâche; et, à vous
+parler franchement, je n'ose espérer de satisfaire votre jugement moins
+partial et votre science plus étendue, puisque j'ai eu de la peine à me
+contenter moi-même. Je sens d'ailleurs qu'on me trouvera encore plus
+défectueux touchant les moeurs et les costumes; ceux qui seront disposés
+à examiner rigoureusement mon histoire sous ce rapport voudront du
+moins, peut-être, me juger de la sorte. Il se pourra que j'aie introduit
+peu de choses qu'on eût droit d'appeler positivement <i>modernes</i>; mais,
+d'un autre côté, il est très probable que j'aurai confondu les usages de
+deux ou trois siècles, et introduit pendant le règne de Richard II des
+circonstances appropriées à une période plus ancienne ou plus voisine de
+nous. Ce qui me rassure, c'est que des erreurs de cette nature
+échapperont à la classe la plus nombreuse de mes lecteurs, et que je
+partagerai la gloire si peu méritée de ces architectes qui, dans leurs
+constructions gothico-modernes, ne balancent pas à introduire, sans
+règle ni méthode, les ornemens de différens styles et de différentes
+époques. Ceux à qui de plus vastes recherches ont donné les moyens
+d'être plus sévères seront sans doute plus indulgens, en proportion de
+la connaissance qu'ils auront des difficultés de ma tentative
+audacieuse. Mon digne ami Ingulphe, trop négligé, m'a fourni plus d'une
+indication utile; mais la lumière que nous offrent le moine de Croydon
+et Geoffroy de Vinsauff<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a>
+<a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a> est obscurcie par une telle masse de
+matériaux informes, que nous cherchons volontiers un refuge dans les
+intéressantes pages du brave Froissard<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a>
+<a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a>, quoiqu'il ait fleuri à une
+époque bien plus éloignée de la date de notre histoire. Si donc, mon
+digne ami, vous êtes assez généreux pour excuser ma présomption d'avoir
+voulu me faire une couronne de ménestrel, en partie avec les perles de
+la pure antiquité, et en partie avec les pierres et la pâte de Bristol,
+au moyen desquelles on les imite, je nourris l'espérance que la
+difficulté de l'entreprise vous engagera, mon cher docteur, à en tolérer
+l'imperfection.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote15" name="footnote15"><b>Note 15: </b></a>
+<a href="#footnotetag15">
+(retour) </a> Historiens ecclésiastiques.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote16" name="footnote16"><b>Note 16: </b></a>
+<a href="#footnotetag16">
+(retour) </a> Célèbre chroniqueur français, dont une nouvelle
+ édition, publiée par M. Buchon, est vivement recherchée. On
+ aime à voir un grand écrivain comme Walter Scott secouer
+ quelquefois les préjugés de sa nation, pour rendre justice à
+ des chroniqueurs étrangers. A. M.</blockquote>
+
+<p>J'ai peu de chose à dire de mes matériaux: on peut les retrouver presque
+en entier dans le curieux manuscrit anglo-normand que sir Arthur Wardour
+conserve avec un soin si jaloux dans le troisième tiroir de son bureau
+de chêne, permettant à peine qu'on y regarde, et étant lui-même
+incapable de lire une syllabe de son contenu. Il ne m'eût jamais accordé
+la permission de consulter pendant quelques heures ces pages précieuses,
+dans mon voyage d'Écosse, si je n'avais promis de le désigner par
+quelque mode emphatique de caractère, comme, par exemple, <i>le Manuscrit
+de Wardour</i>, pour lui donner une individualité aussi importante que
+celle du <i>Manuscrit de Bannatyne</i>, du <i>Manuscrit Auchinleck</i><a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a>
+<a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a>, ou de
+tout autre monument de la patience des tabellions gothiques. Je vous ai
+envoyé pour votre étude privée le sommaire des chapitres de cette pièce
+singulière, et je le joindrai peut-être, avec votre consentement, au
+deuxième volume de mon histoire, si le compositeur s'impatiente pour
+recevoir de la copie, lorsque tout mon manuscrit sera composé.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote17" name="footnote17"><b>Note 17: </b></a>
+<a href="#footnotetag17">
+(retour) </a> Manuscrits légués à la bibliothèque d'Édimbourg par
+ Bannatyne et un lord Auchinleck. A. M.</blockquote>
+
+<p>Adieu, mon cher ami; j'en ai dit assez, sinon pour justifier, du moins
+pour expliquer l'essai que j'ai entrepris, et qu'en dépit de vos doutes
+et de mon incapacité je persiste à ne pas croire inutile.</p>
+
+<p>J'espère que vous êtes entièrement rétabli de votre accès de goutte, et
+je serais heureux que votre savant médecin vous recommandât un voyage
+dans notre province. On a trouvé dernièrement plusieurs curiosités dans
+les fouilles pratiquées à l'ancien <i>Habitancum</i><a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a>
+<a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a>. À propos
+d'Habitancum, je pense que vous avez appris qu'un misérable paysan a
+détruit la vieille statue ou plutôt le bas-relief appelé vulgairement
+Robin de Redesdale. Il paraît que la renommée de Robin attirait plus de
+pèlerins qu'il n'en fallait pour laisser croître la fougère d'une lande
+dont l'acre vaut à peine un schilling. Malgré votre titre de révérend,
+échauffez une bonne fois votre bile, prenez une fois un peu de rancune,
+et souhaitez avec moi que ce rustre ait un accès de gravelle aussi fort
+que s'il avait tous les fragmens de la statue du pauvre Robin dans le
+viscère où la maladie établit son siége. Ne parlez pas de cela à Gath,
+de peur que les Écossais ne se réjouissent d'avoir enfin trouvé chez
+leurs voisins un exemple de la barbarie qui se signala par la démolition
+du <i>four d'Arthur</i>. Mais il n'y aurait aucun terme à nos lamentations si
+nous nous arrêtions sur de pareils sujets. Daignez offrir mes
+respectueux complimens à miss Dryasdust; je me suis de mon mieux
+acquitté de la commission qu'elle m'avait donnée pour ses lunettes, dans
+mon dernier voyage à Londres; j'espère qu'elle les a reçues en bon état,
+et qu'elle les a trouvées de son goût. Je vous expédie mon paquet par le
+voiturier aveugle; peut-être alors qu'il restera long-temps en
+route<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a>
+<a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a>. Les dernières nouvelles que je reçois d'Édimbourg
+m'apprennent que le savant qui remplit les fonctions de secrétaire dans
+la Société des Antiquaires est le premier amateur en dessin de la
+Grande-Bretagne, et qu'on attend beaucoup de son zèle et de son talent
+pour dessiner ces <i>spécimens</i> d'antiquité nationale qui s'écroulent,
+minés lentement par le temps, ou balayés par le goût moderne avec le
+même balai de destruction que John Knox employait au siècle de la
+réforme. Adieu derechef: <i>Vale tandem, non immemor mei.</i> Croyez-moi
+toujours, mon révérend et très cher monsieur, votre très humble
+serviteur,
+
+<span class="rig">Laurence Templeton.<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a>
+<a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a></span></p>
+
+<p>17 novembre 1817.</p>
+<br>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote18" name="footnote18"><b>Note 18: </b></a>
+<a href="#footnotetag18">
+(retour) </a> Station romaine près de laquelle est une statue
+ informe, espèce de géant, que le peuple nomme <i>Robin de
+ Redesdale</i>. A. M.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote19" name="footnote19"><b>Note 19: </b></a>
+<a href="#footnotetag19">
+(retour) </a> Allusion à la mauvaise administration des postes et
+ au prix élevé des taxes en Écosse. A. M.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote20" name="footnote20"><b>Note 20: </b></a>
+<a href="#footnotetag20">
+(retour) </a> Nom fictif sous lequel Walter Scott voulut d'abord
+ publier cet ouvrage, et qui explique l'épigraphe mise en
+ tête. A. M.</blockquote>
+<br><br>
+
+
+<h1>IVANHOE</h1>
+
+<h5>OU</h5>
+
+<h2>LE RETOUR DU CROISÉ</h2>
+
+<br><hr class="full"><br>
+
+<h3>CHAPITRE PREMIER.</h3>
+
+<p class="rig"><span class="sml">«C'est ainsi qu'ils parlaient, tandis qu'ils<br>
+ forçaient à rentrer le soir dans l'étable leurs<br>
+ troupeaux bien repus, qui témoignaient par<br>
+ un bruyant grognement leur regret de renoncer<br>
+ à la pâture.»<br> <i>Odyssée</i>.</span></p>
+ <br><br><br><br><br><br>
+
+<p>Dans cet heureux vallon de la riche Angleterre, baigné par le Don aux
+flots purs, s'étendait jadis une forêt vaste, qui couvrait la plus
+grande partie des belles montagnes et des vallées qu'on aperçoit entre
+Sheffield et la riante ville de Doncaster<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a>
+<a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a>. On voit encore des restes
+de cette forêt dans les magnifiques domaines de Wentworth, de
+Warncliffe-Park, et dans les environs de Rotherham. C'est là que le
+fabuleux dragon de Wantley exerçait ses ravages; là se livrèrent la
+plupart des sanglantes batailles qu'amenèrent les guerres civiles de la
+rose rouge et de la rose blanche; là encore se montrèrent ces bandes de
+valeureux proscrits<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a>
+<a href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a> dont les exploits sont devenus si populaires
+dans les ballades anglaises.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote21" name="footnote21"><b>Note 21: </b></a>
+<a href="#footnotetag21">
+(retour) </a> Ville du comté d'Yorck, sur le Don, dans un pays
+ fertile en paturages. A. M.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote22" name="footnote22"><b>Note 22: </b></a>
+<a href="#footnotetag22">
+(retour) </a> Le texte dit: <i>Outlaws</i>, mot qui signifie <i>hors la
+ loi</i>. A. M.</blockquote>
+
+<p>Tel est le lieu principal de la scène de notre histoire, dont la date
+remonte à la fin du règne de Richard Ier, époque où le retour du prince
+était l'objet des voeux plutôt que des espérances de ses sujets désolés,
+assujétis à tous les maux que leur infligeaient des tyrans subalternes.
+Les nobles, dont le pouvoir était devenu exorbitant sous le règne
+d'Étienne, et que la prudence de Henri II eut tant de peine de réduire à
+une sorte de soumission à la couronne, avaient repris leur vieille
+licence dans toute son étendue. Ils méprisaient la faible intervention
+du conseil d'état d'Angleterre, fortifiaient leurs châteaux,
+augmentaient le nombre de leurs serfs, assimilaient tout ce qui les
+environnait à un état de vasselage, et cherchaient, par tous les moyens
+possibles, à se mettre à la tête de forces suffisantes pour figurer dans
+les troubles qui menaçaient le pays.</p>
+
+<p>La situation de la noblesse inférieure, ou de cette classe qu'on nommait
+les <i>franklins</i><a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a>
+<a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a>, et qui, d'après la loi et la constitution de
+l'Angleterre, avait le droit de se regarder comme indépendante de la
+tyrannie féodale, devint alors singulièrement précaire. Si, comme cela
+se pratiquait assez généralement, ils se mettaient sous la protection de
+quelqu'un des petits rois de leur voisinage, s'ils acceptaient quelque
+charge féodale dans sa maison, ou s'ils s'obligeaient par un traité
+d'alliance à l'aider dans toutes ses entreprises, ils pouvaient, il est
+vrai, acheter une tranquillité temporaire; mais c'était toujours au prix
+de cette indépendance si précieuse à des coeurs anglais, et au risque de
+se voir obligés de s'associer aux tentatives les plus imprudentes que
+l'ambition de leur protecteur pouvait lui suggérer. D'une autre part,
+les grands barons possédaient tant de moyens de vexation et
+d'oppression, qu'ils trouvaient sans cesse un prétexte, et la volonté
+leur manquait rarement de tourmenter, poursuivre et ruiner ceux de leurs
+voisins moins puissans qui voulaient se soustraire à leur autorité, et
+qui croyaient qu'une conduite paisible et les lois du pays devaient être
+pour eux une protection suffisante contre les dangers des temps.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote23" name="footnote23"><b>Note 23: </b></a>
+<a href="#footnotetag23">
+(retour) </a> Nom que les Normands donnaient aux anciens <i>thanes</i>,
+ formant un corps de nobles. A. M.</blockquote>
+
+<p>Une circonstance qui vint contribuer à augmenter la tyrannie de la haute
+noblesse et les souffrances des classes inférieures, fut la conquête de
+l'Angleterre par Guillaume, duc de Normandie. Quatre générations
+n'avaient pu encore mêler entièrement le sang ennemi des Normands avec
+celui des Anglo-Saxons, ni réunir par un même langage et par des
+intérêts communs deux races rivales, dont l'une avait conservé tout
+l'orgueil du triomphe, tandis que l'autre gémissait sous la honte de
+tous les résultats de la défaite. L'issue de la bataille d'Hastings
+avait mis la puissance entre les mains de la noblesse normande, qui,
+comme nos historiens l'assurent, n'en avait pas usé avec modération.
+Sauf un petit nombre de cas, toute la race des princes et des nobles
+saxons avait été anéantie ou dépouillée, et il ne s'en trouvait que très
+peu qui, sur le sol natal de leurs aïeux, conservassent encore des
+domaines de seconde ou même de troisième classe. La politique de
+Guillaume et de ses successeurs avait été d'affaiblir, par tous les
+moyens, cette partie de la population, regardée avec raison comme
+nourrissant l'antipathie la plus profonde contre les vainqueurs. Tous
+les rois de la race normande avaient manifesté une prédilection très
+marquée pour leurs sujets normands. Les lois sur la chasse, et beaucoup
+d'autres inconnues à l'esprit plus doux et plus libéral du code saxon,
+avaient été imposées à l'Angleterre, comme pour ajouter un nouveau poids
+aux chaînes féodales qui accablaient les vaincus. À la cour, et dans les
+châteaux de la haute noblesse où l'on imitait la magnificence royale, on
+ne parlait que français: c'était dans cette langue qu'on plaidait devant
+les tribunaux, et que les jugemens étaient rendus; en un mot, le
+français était la langue de l'honneur, de la chevalerie et de la
+justice, tandis que l'anglo-saxon, plus mâle et plus expressif, était
+laissé aux campagnards et au bas peuple, qui ne connaissaient pas
+d'autre idiome. Cependant le besoin des communications entre les
+seigneurs du sol et les classes inférieures qui le cultivaient avait peu
+à peu donné naissance à un nouveau dialecte tenant le milieu entre le
+français et l'anglo-saxon, et qui leur facilitait les moyens de
+s'entendre; et cette nécessité de communication forma peu à peu la
+langue anglaise actuelle; celle des vainqueurs et celle des vaincus s'y
+fondirent par un heureux mélange, et par degrés elle s'enrichit des
+emprunts qu'elle fit aux langues classiques et à celles que parlent les
+nations de l'Europe méridionale.</p>
+
+<p>Voilà quel était à cette époque l'état des choses; j'ai cru devoir le
+retracer à l'esprit de mes lecteurs, parce qu'ils auraient pu oublier
+que nul grand événement, tel qu'une guerre ou une insurrection, ne
+marque l'existence des Anglo-Saxons, comme nation isolée,
+postérieurement au règne de Guillaume II, dit le Roux. Toutefois les
+grandes distinctions nationales entre les vaincus et les vainqueurs, le
+souvenir de ce que les premiers avaient été, comparé à ce qu'ils étaient
+alors, se perpétuèrent jusqu'au règne d'Édouard III, laissèrent ouvertes
+les blessures que la conquête avait creusées, et continuèrent une ligne
+de séparation entre les descendans des Normands vainqueurs et ceux des
+Saxons vaincus.</p>
+
+<p>Les derniers feux du jour descendaient sur une belle et verte clairière
+de la forêt dont il a été question au commencement de ce chapitre; des
+centaines de gros vieux chênes au tronc peu élevé, mais qui avaient
+peut-être vu la marche triomphale des armées romaines, déployaient leurs
+rameaux noueux et touffus sur une pelouse gracieuse; en quelques
+endroits, ils étaient mêlés de bouleaux, de houx, et de bois taillis de
+différentes espèces, dont les branches s'entrelaçaient de manière à
+intercepter entièrement les rayons du soleil couchant. Ailleurs, ces
+arbres, isolés les uns des autres, formaient de longues avenues, dans
+les détours desquelles la vue se plaît à s'égarer, tandis que
+l'imagination les considère comme des sentiers conduisant à des sites
+encore plus sauvages et plus solitaires. Ici les feux pourprés du jour
+lançaient des rayons plus ternes, qui s'inclinaient sur les rameaux
+brisés et sur les troncs moisis des arbres; là, ils éclairaient d'un vif
+éclat les clairières à travers lesquelles il leur était permis de se
+frayer un passage. Un grand espace ouvert au milieu d'elles semblait
+avoir été jadis consacré aux rites du culte des druides; car sur le
+sommet d'une petite colline, si régulière qu'elle paraissait l'ouvrage
+de l'art, se voyaient les restes d'un cercle de pierres énormes, brutes
+et non taillées<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a>
+<a href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a>. Sept demeuraient debout; les autres avaient été
+déplacées vraisemblablement par le zèle de quelques uns des premiers
+convertis au christianisme; les unes étaient peu loin du lieu où elles
+gisaient d'abord; d'autres étaient renversées sur le penchant de la
+colline; une seule des plus larges, précipitée jusqu'au bas, et
+suspendant le cours d'un petit ruisseau qui s'écoulait au pied de
+l'éminence, occasionnait par son obstacle, un doux murmure à cette onde
+auparavant silencieuse.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote24" name="footnote24"><b>Note 24: </b></a>
+<a href="#footnotetag24">
+(retour) </a> Quatre grandes pierres de ce genre composaient les
+ autels des druides, trois étaient placées de côté; et la
+ quatrième au dessus. A. M.</blockquote>
+
+<p>Deux figures humaines, qui complétaient ce paysage, offraient dans leur
+extérieur et leurs vêtemens ce caractère sauvage et rustique auquel on
+reconnaissait, dans ces temps reculés, les habitans de la partie boisée
+du West-Riding de l'Yorkshire<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a>
+<a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a>. Le plus âgé avait un aspect dur,
+farouche et grossier; son habillement, qui était de la forme la plus
+commune et la plus simple, consistait en une sorte de jaquette serrée à
+manches, faite de la peau tannée de quelque animal, à laquelle on avait
+primitivement laissé le poil, alors usé en tant d'endroits, qu'il eût
+été difficile de juger à quel quadrupède il avait appartenu. Ce vêtement
+descendait du cou aux genoux, et tenait lieu de tous ceux qui sont
+destinés à envelopper le corps; il n'avait qu'une seule ouverture par le
+haut, suffisante pour y passer la tête, et il était évident qu'on le
+mettait de la même manière qu'on passe aujourd'hui une chemise, ou plus
+anciennement un haubert. Des sandales, attachées avec des courroies de
+cuir de sanglier, protégeaient ses pieds; deux bandes d'un cuir plus
+mince entrelaçaient chacune de ses jambes jusqu'au genou, qui demeurait
+à nu, comme dans le costume des montagnards écossais. Pour fixer cette
+jaquette plus étroitement autour du corps, une ceinture de cuir la
+serrait par le moyen d'une boucle de cuivre. À cette ceinture étaient
+suspendus d'un côté une sorte de petit sac, de l'autre une corne de
+bélier dont on avait fait un instrument à vent armé d'un bec; on y
+voyait fixé de même un de ces longs couteaux de chasse, à lame large,
+pointue, et à deux tranchans, garnie d'une poignée de corne; instrument
+que l'on fabriquait alors dans le voisinage, et qu'on appelait couteau
+de Sheffield<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a>
+<a href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a>. Cet homme avait la tête découverte et les cheveux
+arrangés en tresses fortement serrées: le soleil les avait rendus d'un
+roux foncé, couleur de rouille, qui contrastait avec sa barbe d'une
+nuance jaunâtre comme l'ambre. Il ne me reste plus à citer qu'une seule
+partie de son ajustement, et elle était trop remarquable pour que je
+puisse l'omettre: c'était un collier de cuivre qui entourait son cou,
+pareil à celui d'un chien, mais sans aucune ouverture, fixé à demeure,
+assez lâche pour permettre de respirer et d'agir, et qu'on ne pouvait
+enlever sans recourir à la lime. Sur ce collier bizarre était gravée
+l'inscription suivante, en caractères saxons: «Gurth, fils de Beowulph,
+est l'esclave-né<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a>
+<a href="#footnote27"><sup class="sml">27</sup></a> de Cedric de Rothervood.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote25" name="footnote25"><b>Note 25: </b></a>
+<a href="#footnotetag25">
+(retour) </a> La partie occidentale du comté d'York. A. M.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote26" name="footnote26"><b>Note 26: </b></a>
+<a href="#footnotetag26">
+(retour) </a> Ville du comté d'York, au confluent des deux
+ rivières de Sheaf et de Don, environnée de hautes collines,
+ et renommée pour sa coutellerie.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote27" name="footnote27"><b>Note 27: </b></a>
+<a href="#footnotetag27">
+(retour) </a> Le texte dit: <i>born-thrall</i>, mot dont le sens est
+ <i>esclave-né</i>; car du temps des Saxons il y avait en
+ Angleterre plusieurs sortes d'esclaves. A. M.</blockquote>
+
+<p>Près de ce gardien des pourceaux, car telle était l'occupation de Gurth,
+on voyait assis sur une des pierres druidiques un homme qui paraissait
+plus jeune d'environ dix ans, et dont l'habillement, quoique de même
+nature que celui de son compagnon, était plus riche et d'une apparence
+plus fantastique. Sur le fond de sa jaquette, d'un pourpre brillant, on
+avait essayé de peindre des ornemens grotesques en différentes couleurs.
+Il portait aussi un manteau court, qui à peine lui descendait jusqu'à
+mi-cuisse. Ce manteau, d'étoffe cramoisie, couvert de plus d'une tache,
+bordé d'une bande d'un jaune vif et qu'il pouvait porter à volonté sur
+l'une ou l'autre épaule, ou dont il pouvait s'envelopper tout entier,
+contrastant par sa petite longueur, formait une draperie d'un genre
+bizarre. Ses bras portaient de minces bracelets d'argent, et son cou
+était entouré d'un collier de même métal, sur lequel étaient gravés ces
+mots: «Wamba, fils de Witless, est l'esclave de Cedric de Rotherwood.»
+Ce personnage avait des sandales pareilles à celles de Gurth; mais ses
+jambes, au lieu d'être couvertes de deux bandes de cuir entrelacées,
+montraient des espèces de guêtres, dont l'une était rouge et l'autre
+jaune. Il avait sur la tête un bonnet garni de clochettes, comme celles
+que l'on attache au cou des faucons, et elles sonnaient à chaque
+mouvement qu'il faisait, c'est-à-dire continuellement, car sans cesse il
+changeait de posture. Ce bonnet, bordé d'un bandeau de cuir découpé en
+guise de cornet, se terminait en pointe, et retombait sur l'épaule,
+comme nos anciens bonnets de nuit, ou comme le bonnet de police d'un
+hussard: c'est à cette pointe du bonnet que les clochettes étaient
+fixées. Une telle particularité, la forme du bonnet même, et
+l'expression moitié folle et moitié satyrique de la physionomie de Wamba
+prouvaient assez qu'il appartenait à cette race de <i>clowns</i> ou bouffons
+domestiques autrefois entretenus chez les grands, afin de tromper les
+heures si lentes qu'ils étaient, obligés de passer dans leurs châteaux.
+Il avait, comme son compagnon, un sac attaché à sa ceinture, mais on ne
+lui voyait ni corne ni couteau de chasse, étant probablement regardé
+comme appartenant à une classe d'hommes à laquelle on eût craint de
+confier des armes. Un sabre de bois, semblable à celui avec lequel
+Arlequin opère ses prodiges sur nos théâtres modernes, remplaçait le
+couteau.</p>
+
+<p>L'air et la contenance de ces deux hommes formaient un contraste non
+moins étonnant que leur costume. Le front de Gurth ou de l'esclave était
+chargé d'ennuis; sa tête était baissée, avec une apparence d'abattement
+qu'on eût pris pour de l'apathie, si le feu qui de temps à autre
+étincelait dans ses regards, quand il levait les yeux, n'eût prouvé
+qu'il cachait sous cet air de tristesse et de découragement la haine de
+l'oppression et une forte envie de s'y soustraire. La physionomie de
+Wamba ne décelait qu'une curiosité vague, une sorte de besoin de changer
+d'attitude à chaque instant, et la satisfaction touchant sa position et
+la mine qu'il faisait. Leur conversation avait lieu en anglo-saxon,
+idiome qui, comme nous l'avons dit, était la langue universelle des
+classes inférieures, à l'exception des soldats normands et des personnes
+attachées au service personnel de la noblesse féodale. Mais un
+échantillon de leurs discours dans leur propre langue n'intéresserait
+guère un lecteur moderne; bornons-nous à une traduction.</p>
+
+<p>«Que la malédiction de saint Withold<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a>
+<a href="#footnote28"><sup class="sml">28</sup></a> tombe sur ces misérables
+pourceaux!» dit Gurth après avoir sonné plusieurs fois de sa corne pour
+les réunir, tandis que, tout en répondant à ce signal par des grognemens
+aussi mélodieux, ils ne se pressaient pas de quitter le copieux banquet
+de glands et de faines qui les engraissaient, ni les rives bourbeuses
+d'un ruisseau où plusieurs, à demi plongés dans la fange, s'étendaient à
+leur aise, sans écouter la voix de leur gardien. «Que la malédiction de
+saint Withold tombe sur eux et sur moi! Si le loup ne m'en attrape pas
+quelques uns ce soir, je ne suis pas un homme. Ici, Fangs, ici!»
+cria-t-il à un chien d'une grande taille, au poil rude, moitié mâtin,
+moitié lévrier, qui courait çà et là, comme pour aider son maître à
+réunir son troupeau récalcitrant, mais qui, dans le fait, soit qu'il fût
+mal dressé, soit qu'il ne comprît pas les ordres de son maître, soit
+qu'il n'écoutât qu'une ardeur aveugle, chassait les pourceaux devant lui
+de divers cotés, et augmentait ainsi le désordre au lieu d'y remédier.
+«Que le diable lui fasse sauter les dents! s'écria Gurth, et que le père
+de tout mal confonde le garde-chasse qui enlève les griffes de devant à
+nos chiens, et les rend par là incapables de faire leur devoir. Wamba,
+debout: si tu es un homme, aide-moi un peu. Tourne derrière la montagne
+afin de prendre le vent sur mes bêtes, et alors tu les chasseras devant
+toi comme de timides agneaux.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote28" name="footnote28"><b>Note 28: </b></a>
+<a href="#footnotetag28">
+(retour) </a> Saint saxon.</blockquote>
+
+<p>«Vraiment! répondit Wamba immobile: j'ai consulté là dessus mes jambes,
+et toutes deux pensent qu'exposer mes somptueux habits dans ces trous
+pleins de boue serait un acte de déloyauté contre ma personne souveraine
+et ma garde-robe royale. Je te conseille de rappeler Fangs, et
+d'abandonner tes pourceaux à leur destinée; et, soit qu'ils rencontrent
+une troupe de soldats, une bande d'outlaws, ou une compagnie de
+pèlerins, les animaux confiés à tes soins ne peuvent manquer d'être
+changés demain matin en Normands, ce qui pour toi ne sera pas un
+médiocre soulagement.»</p>
+
+<p>«Mes pourceaux changés en Normands! dit Gurth. Expliquez-moi cela,
+Wamba: je n'ai ni le cerveau assez subtil ni le coeur assez joyeux pour
+deviner des énigmes.»--«Comment appelez-vous ces animaux à quatre pieds
+qui courent en grognant?»--«Des pourceaux, imbécille, des pourceaux; il
+n'y a pas de fou qui ne sache cela.»--«Et pourceau est de bon saxon,
+repartit le plaisant; mais quand le pourceau est égorgé, écorché, coupé
+par quartiers, et pendu par les talons à un croc comme un traître,
+comment l'appelles-tu en saxon?»--«Du <i>porc</i>», répondit le porcher. «Je
+suis charmé, dit Wamba, qu'il n'y ait pas de fou qui ne sache cela; et
+porc, je crois, est du véritable franco-normand; et, tant que la bête
+est vivante et confiée à la garde d'un esclave saxon, elle garde son nom
+saxon; mais elle devient normande et s'appelle <i>porc</i>, dès qu'on la
+porte à la salle à manger du château pour y servir aux festins des
+nobles. Que penses-tu de cela, mon ami Gurth? Eh! Allons, réponds-moi
+vite: qu'en penses-tu?»--«C'est la vérité toute pure, ami Wamba,
+quoiqu'elle ait passé par ta caboche de fou.»</p>
+
+<p>«Eh bien, je n'ai pas tout dit, reprit Wamba sur le même ton: il y a
+encore le vieux <i>boeuf</i> alderman, qui retient son nom saxon <i>Ox</i> tant
+qu'il est conduit au pâturage par des serfs et des esclaves comme toi,
+mais qui devient <i>Beef</i>, un vif et brave Français, dès qu'il s'offre aux
+nobles mâchoires destinées à le dévorer. Le veau, <i>Mynheer Calve</i>,
+devient de la même façon <i>Monsieur de Veau</i><a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a>
+<a href="#footnote29"><sup class="sml">29</sup></a>; il est saxon tant qu'il
+a besoin des soins du vacher, et obtient un nom normand dès qu'il
+devient matière à bombance.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote29" name="footnote29"><b>Note 29: </b></a>
+<a href="#footnotetag29">
+(retour) </a> Dans la gastronomie anglaise, les diverses viandes sont
+ quelquefois personnifiées. <i>A. M.</i></blockquote>
+
+<p>«Par saint Dunstan! répondit Gurth, tu me contes là de tristes vérités.
+À peine nous reste-t-il l'air que nous respirons, et je crois que les
+Normands ne nous l'ont laissé qu'après avoir bien hésité, et uniquement
+pour nous mettre en état de supporter les fardeaux dont ils écrasent nos
+épaules. Les meilleures viandes sont pour leur table, les plus belles
+filles pour leur couche, et nos plus braves jeunes gens vont, loin du
+sol natal, reformer leurs armées et blanchir de leurs os les terres
+étrangères. Il ne reste ici personne qui puisse ou veuille protéger le
+malheureux Saxon. Que le ciel bénisse notre maître Cedric! il s'est
+conduit en brave, en restant sur la brèche. Mais voilà Reginald
+Front-de-Boeuf qui arrive dans le pays en personne, et nous verrons tout
+à l'heure combien peu servira à Cedric la peine qu'il s'est donnée. Ici,
+ici! cria-t-il à son chien. Bien! Fangs, bien! mon garçon, tu as fait
+ton devoir. Voilà enfin tout le troupeau réuni, et tu les mènes comme il
+faut, mon garçon!»</p>
+
+<p>«Gurth, répliqua le bouffon, je vois que tu me crois un fou, sans quoi
+tu ne serais pas assez imprudent pour me mettre ta tête dans la gueule.
+Si je rapportais à Reginald Front-de-Boeuf ou à Philippe de Malvoisin un
+seul mot de ce que tu viens de dire, tu aurais parlé en traître contre
+les Normands, tu ne serais plus qu'un porcher réprouvé, et ton corps
+balancerait pendu à un de ces arbres, comme un épouvantail à quiconque
+oserait mal parler des nobles étrangers.»--«Chien que tu es, s'écria
+Gurth, est-ce que tu serais homme à me trahir après m'avoir si vivement
+excité à parler ainsi à mon détriment?»</p>
+
+<p>--«Te trahir! non; ce serait le trait d'un homme sensé: un fou ne sait
+pas se rendre de si bons services. Mais un instant: quelle est donc la
+compagnie qui nous arrive?» ajouta-t-il en prêtant l'oreille à un bruit
+lointain de chevaux et de cavaliers--«Je m'en inquiète peu,» dit Gurth
+qui avait rassemblé son troupeau, et qui, avec l'aide de Fangs, le
+faisait entrer dans une des longues avenues que nous avons essayé tout à
+l'heure de décrire. «Je veux voir qui sont ces cavaliers, dit Wamba; ils
+viennent peut-être du pays des fées, chargés d'un message du roi Oberon,
+de ce roi fameux par tant de prodiges inouïs.»--«Que la fièvre te gagne!
+s'écria Gurth: peux-tu parler de pareilles choses quand nous sommes
+menacés d'un orage terrible? N'entends-tu pas rouler le tonnerre à
+quelques milles de nous? N'as-tu pas aperçu cet éclair? Une pluie d'été
+commence, je n'en ai jamais vu tomber d'aussi grosses gouttes. Malgré le
+calme de l'air, les branches de ces grands chênes font un bruit qui
+annonce une tempête. Tu peux jouer le raisonnable, si tu le veux;
+crois-moi une fois, et hâtons-nous de rentrer avant le fort de l'orage,
+car cette nuit même sera terrible.»</p>
+
+<p>Wamba parut sentir la force de ce raisonnement, et accompagna son
+camarade, qui se mit en route après avoir ramassé un long bâton à deux
+bouts qu'il trouva sur son chemin; et ce nouvel Eumée marchait à grands
+pas dans l'avenue, chassant devant lui, à l'aide de Fangs, son
+discordant troupeau gorgé de fange et de glands.</p>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE II.</h3>
+
+<p class="rig"><span class="sml">«C'était un moine accompli en moinerie,<br>
+ un cavalier aimant la chasse et le gibier,<br>
+ un maître-homme bien fait pour être abbé;<br>
+ il tenait de superbes chevaux dans son<br>
+ écurie; et lorsqu'il chevauchait, toute la<br>
+ sonnerie de sa monture résonnait en plein<br>
+ air aussi haut que la cloche du couvent<br>
+ dont il était le supérieur, qualité en vertu<br>
+ de laquelle il gardait seul les clefs de la<br>
+ cave.»<br>
+ <i>Trad. de</i> Chaucer.</span></p>
+<br><br><br><br><br><br><br><br><br><br>
+
+<p>Nonobstant les exhortations et les gronderies de son compagnon, le bruit
+du pas des chevaux continuant à approcher, Wamba ne pouvait s'empêcher
+de ralentir occasionnellement sa marche, en saisissant tous les
+prétextes que la route lui offrait. Tantôt c'était pour cueillir dans le
+taillis quelques noisettes à demi mûres, tantôt pour parler à quelque
+jeune fille de campagne qu'ils rencontraient. La cavalcade ne tarda donc
+pas à les rejoindre.</p>
+
+<p>Elle était composée de dix personnes; les deux qui marchaient à leur
+tête semblaient des hommes de haut parage; les autres composaient leur
+suite. Il n'était pas difficile de reconnaître l'état et la condition de
+l'un de ces deux personnages. C'était évidemment un ecclésiastique d'un
+rang élevé; il portait l'habit de l'ordre de Cîteaux, mais d'une étoffe
+beaucoup plus fine que ne le permettait la règle de l'ordre; son manteau
+et son capuchon étaient du plus beau drap de Flandre, et formaient une
+draperie large et gracieuse autour de lui, malgré l'excès de son
+embonpoint. Il avait un extérieur agréable, qui n'annonçait pas plus le
+jeûne et les mortifications que ses vêtemens n'attestaient le mépris du
+luxe et de l'opulence mondaine. Ses traits pouvaient passer pour
+réguliers; mais de ses paupières baissées jaillissait fréquemment
+l'éclat d'un oeil épicurien qui trahissait un amateur de la bonne chère
+et des festins. Du reste, sa profession et son rang lui avaient appris à
+maîtriser l'expression d'une physionomie naturellement enjouée, à
+laquelle il savait donner à volonté un air de gravité solennelle. Malgré
+les règles de son couvent, les bulles du pape et les canons des
+conciles, les manches de ce dignitaire de l'Église étaient garnies de
+riches fourrures, son manteau était fixé autour de son cou par une
+agrafe d'or, et l'habit de son ordre décelait la même recherche qu'on
+remarque aujourd'hui dans le costume d'une séduisante quakeresse, qui,
+sans s'écarter de la mise ordinaire de sa secte, donne à sa simplicité,
+par le choix des étoffes et par la manière de les employer, une sorte de
+coquetterie fort analogue aux vanités du monde.</p>
+
+<p>Ce digne homme d'église montait une mule fringante, dont l'amble était
+le pas habituel; on l'avait magnifiquement harnachée, et sa bride était
+ornée de petites sonnettes d'argent, suivant la mode du jour. Sur sa
+magnifique selle, il n'avait rien de la gaucherie du cloître; il
+déployait l'aisance et les grâces d'un cavalier adroit et exercé. Il
+paraissait n'avoir pris que momentanément et pour la route une monture
+trop vulgaire pour lui, malgré son allure douce, car un frère lai,
+faisant partie de sa suite, conduisait par la bride un des plus beaux
+coursiers que l'Andalousie eût jamais vus naître, et que les marchands
+faisaient alors venir à grands frais et non sans quelques dangers, pour
+les vendre aux personnes riches et distinguées. La selle et la housse de
+ce superbe palefroi étaient couvertes d'un drap tombant presque jusqu'à
+terre, sur lequel on avait brodé des mitres, des crosses et d'autres
+emblèmes sacerdotaux. Un autre frère lai conduisait une mule chargée de
+bagages appartenant probablement à son supérieur, et deux moines de son
+ordre étaient à l'arrière-garde, riant, causant ensemble, et sans faire
+beaucoup d'attention aux autres membres de la cavalcade.</p>
+
+<p>Le compagnon du dignitaire ecclésiastique semblait un homme âgé de plus
+de quarante ans. Il était grand, sec, vigoureux, avec des formes
+athlétiques; mais les fatigues et les travaux qu'il avait endurés et
+qu'il semblait prêt à braver encore, l'avaient réduit à une maigreur
+extrême; ce qui rendait étonnamment saillantes les parties osseuses de
+son corps. Sa tête était parée d'une toque écarlate garnie de fourrures,
+pareille à celle que les Français appellent <i>mortier</i>, à cause de son
+analogie avec un mortier renversé. Rien n'empêchait donc de voir son
+visage, dont l'expression était calculée pour imprimer le respect, sinon
+la crainte, à des étrangers. Ses traits, fortement prononcés, avaient
+pris sous le soleil des tropiques une couleur basanée et presque aussi
+noire que le teint d'un nègre; on eût dit, lorsqu'il était calme, qu'ils
+sommeillaient après l'orage de sa passion; mais les veines gonflées de
+son front, la promptitude avec laquelle sa lèvre supérieure, couverte
+d'une moustache noire et épaisse, grimaçait à la moindre émotion,
+prouvaient assez qu'on pouvait aisément réveiller dans son coeur cet
+orage assoupi. Un seul regard de ses yeux noirs et perçans faisait
+deviner combien il avait surmonté d'obstacles et bravé de périls; il
+semblait même demander qu'on opposât quelque digue à ses volontés, pour
+le plaisir de la briser par de nouvelles démonstrations de force et de
+courage. Une profonde cicatrice au front prêtait à sa physionomie un air
+dur et farouche, et une expression sinistre à ses yeux, dont les rayons
+visuels, d'ailleurs très pénétrans, étaient légèrement obliques.</p>
+
+<p>L'habillement de dessus de ce personnage ressemblait à celui de son
+compagnon. C'était un long manteau de bénédictin, mais dont la couleur
+écarlate indiquait que celui qui le portait ne faisait partie d'aucun
+des quatre ordres réguliers. Sur l'épaule droite était taillée en drap
+blanc une croix d'une forme particulière. Ce premier vêtement cachait,
+ce qui d'abord paraissait peu en harmonie avec sa forme, une cotte de
+mailles avec des manches et des gantelets de même métal, aussi flexibles
+que s'ils eussent été travaillés au métier. Le devant de ses cuisses, où
+les plis de son manteau permettaient de les apercevoir, était protégé de
+la même manière; et de petites plaques d'acier, s'avançant l'une sur
+l'autre comme les écailles d'un reptile, couvraient ses genoux et ses
+jambes jusqu'aux chevilles pour compléter son armure défensive. Un long
+poignard à double tranchant, fixé à sa ceinture, était la seule arme
+offensive qu'il portât.</p>
+
+<p>Il montait une haquenée, afin de ménager son beau cheval de combat,
+qu'un écuyer conduisait par la bride, et qui était harnaché comme pour
+un jour de bataille, la tête protégée par un fronteau d'acier terminé en
+fer de pique. À un côté de la selle pendait une hache de guerre
+richement damasquinée, et à l'autre un casque orné de plumes, et une
+longue épée comme les chevaliers en avaient à cette époque. Un second
+écuyer portait la lance de son maître, à l'extrémité de laquelle se
+trouvait fixée une petite banderolle où était peinte une croix semblable
+à celle qui décorait le manteau. Il portait aussi un petit bouclier de
+forme triangulaire, assez large du haut pour défendre la poitrine, et
+diminuant graduellement des deux côtés pour former une pointe par le
+bas. Ce bouclier était couvert d'un drap écarlate, ce qui empêchait
+qu'on en pût lire la devise.</p>
+
+<p>Ces deux écuyers étaient suivis de deux autres. À leur peau basanée, à
+leurs turbans blancs, et à la forme orientale de leurs vêtemens, on
+devinait qu'ils étaient nés dans quelque région lointaine d'Asie. Tout
+l'extérieur du guerrier et de son escorte avait quelque chose d'exotique
+et d'étrange. Le costume des écuyers était également assez recherché, et
+les deux Orientaux avaient des bracelets, des colliers d'argent et des
+cercles du même métal autour des jambes, qui étaient nues depuis la
+cheville jusqu'au mollet, de même que leurs bras étaient découverts
+jusqu'au coude. Leurs habits de soie surchargés de broderies annonçaient
+la richesse et l'importance de leur maître, tout en formant un singulier
+contraste avec la simplicité de son costume guerrier. Leurs sabres à
+lame recourbée, à poignée damasquinée en or, pendaient à des baudriers
+aussi brodés en or, et garnis de poignards turcs d'un travail encore
+plus merveilleux. Chacun d'eux portait à l'arçon de sa selle un faisceau
+de javelines à pointe acérée, d'environ quatre pieds de longueur, arme
+alors en usage parmi les Sarrasins, et qu'on emploie encore dans
+l'Orient pour l'exercice martial connu sous le nom d'<i>El-Djerid</i><a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a>
+<a href="#footnote30"><sup class="sml">30</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote30" name="footnote30"><b>Note 30: </b></a>
+<a href="#footnotetag30">
+(retour) </a> L'exercice du <i>Djerid</i> est un des plus chers
+ amusemens des cavaliers turcs, lesquels s'y livrent tous les
+ jours à midi dans les environs de Constantinople. A. M.</blockquote>
+
+<p>Les chevaux de ces deux écuyers semblaient de race étrangère comme eux.
+Ils étaient sarrasins d'origine, conséquemment arabes. Leurs membres
+fins et délicats, leurs petits fanons, leur crinière déliée, et
+l'aisance de leurs mouvemens, contrastaient avec les chevaux puissans
+dont on soignait la race en Flandre et en Normandie, pour les hommes
+d'armes, dans le temps où ils se couvraient de la tête aux pieds d'une
+pesante armure en fer; ces coursiers orientaux près des coursiers
+normands pouvaient s'appeler une personnification du corps et de son
+ombre.</p>
+
+<p>Le singulier aspect d'une pareille cavalcade éveilla la curiosité non
+seulement de Wamba, mais de son compagnon, pourtant bien moins frivole.
+Il reconnut le moine pour le prieur de l'abbaye de Jorvaulx, fameux à
+plusieurs milles à la ronde comme aimant la chasse, la table, et, si la
+renommée n'exagérait point, d'autres plaisirs mondains bien plus
+incompatibles encore avec les voeux du cloître.</p>
+
+<p>Cependant les idées que l'on nourrissait sur la conduite du clergé, tant
+séculier que régulier, à cette époque, étaient si relâchées, que le
+prieur Aymer conservait une assez bonne réputation dans les environs de
+son abbaye. Son caractère franc et jovial, l'indulgence qu'il montrait
+pour tout ce que les grands appelaient des <i>peccadilles</i>, le faisaient
+accueillir près des nobles, grands et petits, et à plusieurs desquels il
+se trouvait allié, étant lui-même d'une famille distinguée d'origine
+normande. Les dames surtout n'étaient pas disposées à éplucher trop
+sévèrement la conduite d'un des plus chauds admirateurs de leurs
+charmes, et si habile à dissiper l'ennui qui ne réussissait que trop à
+s'introduire dans les salons et les bocages d'un château féodal. Aucun
+chasseur ne suivait le gibier plus vivement que le prieur, et il était
+connu pour avoir les faucons les mieux dressés et les lévriers les plus
+agiles de tout le North-Riding<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a>
+<a href="#footnote31"><sup class="sml">31</sup></a>; avantage qui contribuait à faire
+rechercher sa société par la jeune noblesse. Il avait un autre rôle à
+jouer auprès des vieillards, et il s'en acquittait à merveille dans
+l'occasion. Ses connaissances très superficielles en littérature lui
+suffisaient pour imprimer à l'ignorance un profond respect; sa science
+prétendue, la gravité de son air et de ses discours, le ton imposant
+qu'il prenait en parlant de l'autorité de l'Église et du sacerdoce,
+donnaient presque lieu de croire à sa sainteté. Même le bas peuple, qui
+souvent critique le plus sévèrement la conduite de ses supérieurs,
+couvrait du voile de l'indulgence les faiblesses du prieur Aymer. Il
+était charitable, et la charité rachète une foule de péchés, dans un
+autre sens que ne le dit l'Écriture. Les revenus de l'abbaye, dont une
+grande partie se trouvait à sa disposition, en lui donnant les moyens de
+fournir à ses dépenses personnelles, qui étaient considérables, lui
+permettaient encore de faire participer à ses largesses les paysans, et
+de soulager quelquefois la détresse du pauvre. Si le prieur Aymer
+restait le dernier à table, et passait plus de temps à la chasse qu'à
+l'église; si on le voyait rentrer dans l'abbaye à la pointe du jour, par
+une porte de derrière, après avoir passé la nuit à quelque rendez-vous
+galant, on se contentait de hausser les épaules, et l'on s'habituait à
+ses désordres en songeant que la plupart de ses confrères en faisaient
+davantage, sans avoir les mêmes droits à l'indulgence du peuple. La
+personne et le caractère du prieur Aymer étaient donc choses très
+familières pour nos deux serfs saxons, qui le saluèrent avec respect, et
+qui reçurent en retour son «<i>Benedicite, mes filz</i>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote31" name="footnote31"><b>Note 31: </b></a>
+<a href="#footnotetag31">
+(retour) </a> District du comté d'York. A. M.</blockquote>
+
+<p>L'air étrange de son compagnon et de sa suite redoublait la surprise de
+Gurth et de Wamba; et à peine firent-ils attention à ce que disait le
+prieur de l'abbaye de Jorvaulx, quand il demanda s'il y avait dans le
+voisinage quelque maison où ils pussent trouver un asile, tant ils
+étaient frappés de la tournure moitié militaire, moitié monastique, de
+l'étranger basané, et de l'accoutrement de ses deux écuyers orientaux,
+ainsi que des armes qu'ils portaient. Il est probable aussi que la
+langue dans laquelle la bénédiction fut donnée sonna mal aux oreilles
+saxonnes, quoique sans doute elle ne leur parût pas entièrement
+intelligible. «Je vous demande, mes enfans, dit le prieur en élevant la
+voix et en employant la langue française ou l'idiome composé de normand
+et de saxon; je vous demande s'il y a dans les environs quelque brave
+homme qui, par amour pour Dieu et par dévotion pour notre sainte mère
+l'Église, voudra donner ce soir l'hospitalité et des rafraîchissemens à
+deux de leurs plus humbles serviteurs.» Il s'exprimait ici d'un ton qui
+ne s'accordait guère avec les expressions modestes dont il avait jugé à
+propos de se servir.</p>
+
+<p>«Deux des plus humbles serviteurs de la mère l'Église!» répéta Wamba en
+lui-même; car, tout fou qu'il était, il eut soin de ne pas faire cette
+réflexion assez haut pour être entendu. «Je voudrais bien savoir comment
+sont faits leurs principaux conseillers, leurs sénéchaux, leurs
+sommeliers!» Après ce commentaire d'intuition, en quelque sorte, sur la
+demande du prieur, il leva les yeux vers lui, et répondit ainsi à sa
+question: «Si les révérends désirent bonne chère et bon gîte, ils
+trouveront à quelques milles d'ici le prieuré de Brinxworth, où leur
+qualité ne peut que leur assurer la meilleure réception; s'ils préfèrent
+consacrer une partie de la soirée à la pénitence, ils n'ont qu'à prendre
+ce sentier, qui mène à l'ermitage de Copmanhurst, où un pieux anachorète
+leur accordera sans doute un abri dans sa grotte et le secours de ses
+prières.»--«Mon brave ami, dit le prieur en secouant la tête à ces deux
+indications, si le bruit continuel des clochettes qui garnissent ton
+bonnet ne t'avait troublé l'esprit, tu saurais que <i>clericus clericum
+non decimat</i>, c'est-à-dire que les gens d'église n'invoquent pas
+l'hospitalité les uns des autres, et préfèrent la demander aux laïques,
+pour leur fournir l'occasion de servir Dieu en honorant et secourant ses
+humbles serviteurs.»</p>
+
+<p>«Il est vrai, dit Wamba, que, tout âne que je sois, je n'ai pas moins
+l'honneur de porter des clochettes comme la mule de votre Révérence.
+Cependant, si je ne me trompe, la charité de notre mère la sainte Église
+et de ses serviteurs pourrait fort bien, comme toute autre charité,
+commencer par s'exercer sur elle-même.»</p>
+
+<p>«Trêve à ton insolence, coquin! dit le compagnon du prieur en
+l'interrompant d'une voix haute et fière; et dis-nous quel chemin nous
+devons prendre pour aller chez..... Comment appelez-vous votre franklin,
+prieur Aymer?»--«Cedric le Saxon, répondit le prieur. Dis-moi, mon ami,
+sommes-nous près de sa demeure? peux-tu nous en montrer la route?»--«La
+route n'en est pas facile à trouver, répondit Gurth, rompant le silence
+pour la première fois; et la famille de Cedric se couche de très bonne
+heure.»</p>
+
+<p>«Belle raison! dit le second voyageur: elle sera trop honorée de se
+lever pour des voyageurs tels que nous, qui ne nous abaissons pas à
+réclamer une hospitalité que nous aurions droit d'exiger.»--«Je ne sais,
+répondit Gurth d'un ton d'humeur, si te devrais indiquer le chemin du
+château de mon maître à des gens qui exigent comme un droit d'asile ce
+que tant d'autres veulent bien demander comme une faveur.»--«Oses-tu
+disputer avec moi, vilain serf,» s'écria le chevalier; et, donnant à son
+cheval un coup d'éperon, il lui fit faire volte-face, et s'avança vers
+Gurth en levant la baguette qui lui servait de fouet pour le châtier.
+Gurth, sans reculer d'un pas, osa le regarder d'un air farouche et
+courroucé, et porta la main sur son couteau de chasse; mais le prieur
+empêcha la querelle en poussant vite sa mule entre son compagnon et le
+gardien des pourceaux de Cedric.</p>
+
+<p>«De par sainte Marie! frère Brian, il ne faut pas vous imaginer que vous
+soyez ici en Palestine, au milieu des Turcs et des Sarrasins, des païens
+et des infidèles. Nous autres insulaires, nous n'aimons pas les coups,
+excepté ceux de la sainte Église, qui châtie ceux qu'elle aime. Allons,
+mon brave, dit-il en s'adressant à Wamba, et en appuyant l'éloquence de
+ses discours d'une pièce de monnaie, dis-moi le chemin de la demeure de
+Cedric le Saxon: tu ne peux l'ignorer, et c'est un devoir de guider le
+voyageur égaré, quand même il serait d'un rang moins respectable que le
+nôtre.»--«Sans mentir, mon vénérable père, la tête sarrasine de votre
+très révérend compagnon a tellement effrayé la mienne, qu'elle m'a fait
+oublier ce chemin. Je doute que je puisse moi-même y arriver ce
+soir.»--«Allons, allons, dit le prieur, tu peux nous le dire si tu le
+veux. Ce digne frère a passé toute sa vie à combattre les Sarrasins pour
+recouvrer le saint Sépulcre: il est de Tordre des chevaliers du Temple,
+dont tu peux avoir entendu parler, et moitié moine, moitié soldat<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a>
+<a href="#footnote32"><sup class="sml">32</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote32" name="footnote32"><b>Note 32: </b></a>
+<a href="#footnotetag32">
+(retour) </a> Il existe encore dans la Grande-Bretagne beaucoup de
+ vieux monumens de l'ordre de ces templiers qui échappèrent
+ aux bûchers où périt leur grand-maître Jacques de Molay.
+ A. M.</blockquote>
+
+<p>«S'il n'est qu'à moitié moine, dit le bouffon, il ne devrait pas être
+entièrement déraisonnable envers ceux qui se trouvent sur son chemin,
+quand même ils ne se presseraient pas de répondre à des questions qui ne
+les concernent point.»--«Je te pardonne ta saillie, répliqua le prieur,
+mais à la condition que tu m'indiqueras le chemin de la maison de
+Cedric.»--«Eh bien donc, répondit Wamba, suivez cette avenue jusqu'à un
+endroit qu'on appelle la Croix-Renversée; vous la verrez par terre, il
+n'y a plus que le piédestal qui soit debout. Alors prenez la route à
+votre gauche, car il y en a quatre qui se croisent à la Croix-Renversée.
+J'espère que vos Révérences y arriveront avant l'orage qui nous menace.»
+Le prieur les remercia, et les cavaliers, piquant des deux, partirent
+avec l'empressement de tous voyageurs qui veulent gagner leur gîte avant
+la nuit qui annonce mauvais temps.</p>
+
+<p>«En suivant le chemin que tu leur as sagement indiqué, dit Gurth à son
+compagnon dès que le bruit des chevaux cessa de se faire entendre, les
+révérends pères auront bien du bonheur s'ils arrivent cette nuit à
+Rotherwood.»--«Il est vrai, dit le bouffon; mais ils peuvent arriver à
+Sheffield, et cet endroit en vaut un autre. Je suis trop bon chasseur
+pour montrer au chien la retraite du lièvre quand je ne veux pas qu'il
+l'attrape.»--«Tu as raison, je serais fâché que ce prieur vît Rowena; et
+il serait possible que Cedric se prît de querelle avec ce moine-soldat,
+ce qui serait encore bien plus désagréable. Mais, en bons serviteurs,
+nous devons tout voir, tout entendre, et ne rien dire.»</p>
+
+<p>Revenons à nos voyageurs, qui eurent bientôt laissé loin derrière eux
+les deux serfs, et qui maintenant causaient ensemble en
+français-normand, langue dont se servaient ordinairement les classes
+supérieures, à l'exception d'un petit nombre d'individus encore fiers de
+leur origine saxonne. «Que signifie l'insolence de ces drôles, dit le
+templier, et pourquoi m'avez-vous empêché de la punir?»--«L'un d'eux est
+un paillasse, frère Brian, répondit le prieur: comment voulez-vous
+exiger d'un fou des réponses sensées? L'autre est de cette race fière,
+sauvage et intraitable, de Saxons, dont le suprême plaisir est de
+montrer par tous les moyens la haine qu'ils gardent à leurs
+vainqueurs.»--«Je lui aurais bien vite appris la courtoisie à force de
+coups, s'écria Brian. Je suis accoutumé à de pareils caractères. Nos
+captifs turcs sont aussi fiers, aussi indomptables qu'Odin lui-même
+pourrait l'être; mais il leur suffit de deux mois passés dans ma maison,
+sous la discipline du gouverneur de mes esclaves, pour devenir humbles,
+soumis, dociles et obéissans. Corbleu! sire prieur, il faut prendre
+garde au poison et au poignard, car ils y ont recours dès que vous leur
+en laissez l'occasion.»--«Oui, reprit le prieur, mais chaque pays a ses
+moeurs et ses usages; et battre cet homme eût été un mauvais moyen de le
+forcer à nous indiquer le chemin qui conduit à la demeure de son maître;
+et quand même nous y serions parvenus, c'en eût été assez pour irriter
+contre vous Cedric. Je vous l'ai dit, ce franklin est dur et superbe,
+d'un caractère altier et susceptible. Ennemi de la noblesse, il l'est
+même de ses voisins, Reginald Front-de-Boeuf et Philippe de Malvoisin,
+qui ne sont nullement des bambins au combat. Il défend avec tant de
+fermeté les priviléges de sa race, il est si fier de descendre
+directement d'Hereward, fameux champion de l'Heptarchie, qu'on l'appelle
+généralement <i>Cedric-le-Saxon</i>; et il se glorifie de devoir son origine
+à un peuple d'où beaucoup d'autres s'efforcent de cacher qu'ils
+viennent, de peur d'éprouver les effets du <i>væ victis!</i> malheur aux
+vaincus!»</p>
+
+<p>«Prieur Aymer, dit le templier, vous êtes un homme à bonnes fortunes,
+connaisseur en beauté, et tout aussi expert qu'un troubadour en matière
+de galanterie; mais il faudra que cette Rowena célèbre ait des attraits
+bien séduisans, si vous voulez que je prenne assez d'empire sur
+moi-même, et m'arme d'assez de patience pour obtenir les bonnes grâces
+de son père, ce rustre séditieux tel que vous me le dépeignez.»--«Cedric
+n'est pas son père, reprit le prieur; les aïeux de Rowena sont plus
+illustres que ceux même dont il prétend venir; et si elle lui est unie
+par les liens du sang, c'est à un degré très éloigné. Il est son tuteur,
+et c'est lui-même, je crois, qui s'est arrogé ce titre; mais sa pupille
+lui est aussi chère que si elle était sa propre fille. Quant à la beauté
+de Rowena, vous pourrez bientôt en juger par vous-même; et, si les
+grâces de sa personne, si l'expression douce et majestueuse de son
+regard ne vous font pas oublier les jeunes filles aux cheveux noirs de
+la Palestine et les houris du paradis de Mahomet, je suis un infidèle,
+et non un véritable enfant de l'Église.»--«Si les attraits de votre
+belle, dit le templier, ne répondent pas à l'idée que vous en donnez,
+vous vous rappelez notre gageure.»--«Mon collier d'or est à vous, je le
+sais; mais dans le cas contraire je reçois dix bottes de vin de Chio, et
+je suis aussi certain de les tenir que si elles étaient déjà dans les
+caves du couvent, sous les clefs du vieux Denis le cellerier.»</p>
+
+<p>«N'allez pas oublier que vous m'avez fait juge de notre débat, et que,
+pour perdre, il faut que j'avoue que depuis la Pentecôte de l'an passé
+je n'ai pas vu de beauté aussi parfaite. Ce sont là nos conditions,
+n'est-ce pas? Mon cher prieur, votre collier d'or court de grands
+risques, je vous assure, et je le porterai autour du cou dans la lice
+qui va s'ouvrir à Ashby-de-la-Zouche.»</p>
+
+<p>«Gagnez tout comme il vous plaira, dit le prieur; j'espère seulement que
+vous répondrez en chevalier et en chrétien. Mais, mon frère, en
+attendant, suivez mon avis; prenez, croyez-moi, un ton un peu plus civil
+que ne vous y ont accoutumé vos habitudes de commandement sur les
+captifs et les esclaves de l'Orient. Cedric le Saxon, s'il était
+offensé, et il s'offense très aisément, est un homme qui, malgré votre
+titre de chevalier, la gravité de mes fonctions et la sainteté de notre
+ministère, nous éconduirait de sa maison à l'instant même, et nous
+enverrait coucher à la belle étoile quand même il serait minuit. Faites
+attention aussi à la manière dont vous regarderez la belle Rowena, qu'il
+surveille avec le soin le plus jaloux. S'il concevait la moindre alarme
+de ce côté, nous sommes perdus. On dit qu'il a banni de chez lui son
+fils unique pour avoir levé un regard affectueux sur cette beauté, qu'on
+peut, dit-on, adorer de loin, mais dont il ne faut approcher qu'avec les
+mêmes sentimens qui nous amènent devant l'image de la sainte Vierge.»</p>
+
+<p>«À merveille! vous en avez dit assez, répondit le templier, je veux
+toute une soirée me conduire avec autant de réserve et de modestie
+qu'une jeune fille; mais elle est futile, la crainte dont vous êtes
+travaillé que Cedric ne nous chasse de chez lui. Mes écuyers et moi,
+avec Hamet et Abdalla, nous saurons bien vous épargner cette
+humiliation. Ne doutez pas que nous ne soyons assez forts pour nous
+maintenir dans notre logement.»--«N'amenons pas les choses à ce point,
+dit le prieur. Mais voici la croix renversée dont ce fou nous parlait;
+et la nuit est si obscure, que nous pouvons à peine voir quelle route il
+nous faut suivre. Il nous a dit, je crois, de tourner à gauche.»--«Non,
+à droite, dit Brian; je m'en souviens parfaitement.»</p>
+
+<p>--«Pardon, c'était à gauche; il nous montra la direction de la route
+avec le bout de son épée de bois.»--«Oui, répondit le templier; mais il
+tenait son épée de la main gauche, et il en dirigea la pointe de ce
+côté, en indiquant la droite.»</p>
+
+<p>Et l'un et l'autre soutenait son opinion avec un égal entêtement, comme
+c'est l'usage en pareil cas. On consulta les gens de la suite; mais
+aucun n'avait été assez près pour entendre Wamba. À la fin, Brian
+s'écria, étonné de ne l'avoir pas remarqué plus tôt: «Eh mais! ne
+vois-je pas quelqu'un endormi ou peut-être étendu mort au pied de cette
+croix? Hugo, remue donc un peu ce corps avec le bout de ta lance?» Hugo
+n'eut pas plutôt obéi qu'un homme se leva, et s'écria en bon français:
+«Qui que tu sois, comment peux-tu être assez discourtois pour venir
+troubler ainsi mes pensées?»--«Nous voulions seulement, répondit le
+prieur, vous demander la route qui conduit à Rotherwood, où demeure
+Cedric le Saxon.»--«J'y vais moi-même, reprit l'étranger; et si j'avais
+un cheval je vous servirais de guide; car il faut prendre beaucoup de
+détours, et le chemin n'est pas aisé à tenir, quoiqu'il me soit
+parfaitement connu.»--«Vous obtiendrez tout à la fois et nos remercîmens
+et une bonne récompense, mon ami, dit le prieur, si vous voulez nous
+conduire en sûreté à la maison de Cedric.» Et il ordonna à l'un des gens
+de sa suite de monter son cheval de main, et de donner le sien à
+l'étranger qui devait leur servir de guide.</p>
+
+<p>Celui-ci prit une route opposée à celle que Wamba leur avait indiquée
+pour les égarer. Le sentier s'enfonça de plus en plus dans la forêt; il
+était traversé par de larges ruisseaux d'un accès dangereux, à cause des
+marécages qui les entouraient. Mais l'étranger savait comme par instinct
+les passages les plus sûrs et les plus directs; les voyageurs gagnèrent
+bientôt une avenue plus grande qu'aucune de celles qu'ils eussent encore
+suivies, et au bout de laquelle s'élevait un bâtiment vaste et
+irrégulier; l'étranger le montra au prieur, en disant: «Voilà
+Rotherwood, la demeure de Cedric le Saxon.»</p>
+
+<p>Cela fut une nouvelle bien agréable pour Aymer, qui n'était pas encore
+très aguerri, et qui sur la route, en traversant des marais dangereux,
+avait éprouvé tant d'agitation et d'alarmes, qu'il n'avait pas encore eu
+la curiosité d'adresser à son guide une seule question. Se trouvant
+alors plus à son aise, et ne voyant plus qu'une belle avenue a franchir,
+il se mit à l'interroger, en lui demandant d'abord qui il était. «Je
+suis un pèlerin, et j'arrive de la Terre-Sainte.»--«Vous auriez mieux
+fait d'y rester et d'y combattre pour la délivrance du saint Sépulcre,
+dit le templier.»--«Il est vrai, noble chevalier, répondit le pèlerin, à
+qui le templier ne semblait pas inconnu; mais lorsque ceux qui se sont
+engagés par serment à délivrer la Cité sainte voyagent loin du lieu où
+les appelle leur devoir, y a-t-il de quoi s'étonner qu'un humble paysan
+comme moi, ami de la paix, suive leur exemple?»</p>
+
+<p>Le templier allait lui faire une aigre réponse; mais il en fut empêché
+par le prieur, qui exprima de nouveau son étonnement que leur guide,
+après une si longue absence, connût si bien tous les détours de la
+foret. «Je naquis dans ces lieux», répondit celui-ci; et, comme il
+disait ces mots, ils arrivèrent devant la demeure de Cedric. C'était un
+bâtiment informe, avec plusieurs grandes cours, occupant une partie
+considérable de terrain, et qui, tout en laissant croire que celui qui
+l'habitait était un homme riche, ne ressemblait en rien à ces châteaux
+flanqués de tours, dans lesquels se tenait la noblesse normande,
+châteaux devenus le type universel d'architecture en Angleterre.</p>
+
+<p>Cependant Rotherwood n'était pas sans quelques fortifications; dans ces
+temps de trouble et de désordre, aucune maison n'aurait pu l'être sans
+courir le risque d'être pillée et brûlée en moins d'un jour. Un fossé
+profond qu'une source voisine remplissait d'eau entourait l'édifice; une
+double palissade, composée de pieux pointus tirés de la forêt voisine,
+en défendait les bords. Du coté de l'ouest, il existait une ouverture
+dans la palissade et un pont-levis sur le fossé; c'était une des
+entrées, que prolongeaient des angles saillans, d'où, en cas de besoin,
+des archers et des frondeurs pouvaient défendre le passage. Le templier
+s'arrêta devant la porte, et sonna fortement du cor; car la pluie, qui
+menaçait depuis long-temps nos voyageurs fatigués, commençait alors à
+tomber par torrens.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE III.</h3>
+
+<p class="rig"><span class="sml">«Alors (triste consolation!) de cette côte<br>
+ aride et froide qui entend mugir la mer<br>
+ du Nord, vint le Saxon robuste, au teint<br>
+ vermeil, aux cheveux blonds et aux yeux<br>
+ bleus.»<br> <i>Trad. de</i> Thompson.</span></p>
+
+<br><br><br><br><br><br>
+
+<p>Dans une salle dont le plafond très bas était en grande disproportion
+avec sa largeur et sa longueur extrêmes, on avait disposé, pour le repas
+du soir de Cedric le Saxon, une longue table faite de planches fournies
+par les gros chênes de la forêt, et qui avaient à peine reçu un premier
+poli. Le toit, formé par des poutres et des solives, ne mettait à l'abri
+des intempéries de l'air qu'au moyen des lattes et du chaume qui en
+composaient la couverture. A chaque bout de cet appartement était une
+grande cheminée si grossièrement construite qu'il s'échappait au moins
+autant de fumée dans la chambre qu'il en sortait par le tuyau. Cette
+vapeur continuelle avait donné une espèce de vernis aux poutres et aux
+solives en les incrustant d'une couche noire de suie. Des instrumens de
+guerre et de chasse pendaient le long des murs. De grandes portes
+placées à chaque angle conduisaient dans les autres pièces de ce vaste
+bâtiment.</p>
+
+<p>Toutes ces pièces à l'envi participaient de la grossière simplicité des
+temps saxons, et Cedric était fier de la perpétuer. Le plancher était un
+mélange de terre et de chaux, bien battu et endurci, comme est encore
+assez souvent celui des granges de nos campagnes. Dans le quart de la
+longueur de cette salle, il était plus élevé d'environ six pouces, et
+cet espace, qu'on appelait le <i>dais</i>, était réservé aux principaux
+membres de la famille et aux visiteurs de distinction. Une table
+richement couverte d'un drap d'écarlate était dans ce dessein placée
+transversalement sur cette estrade ou plate-forme; et du milieu de cette
+table en partait une plus longue, plus étroite et moins somptueusement
+couverte, où se plaçaient, pour prendre leur repas, les inférieurs et
+les domestiques de la maison. La réunion de ces deux tables avait la
+forme de la lettre T, ou de ces anciennes tables à dîner que l'on voit
+encore dans les anciens colléges d'Oxford et de Cambridge. Des chaises
+et des fauteuils massifs, en bois de chêne sculpté, étaient placés
+autour du dais, qui était couvert d'un poêle de drap destiné à mettre
+les dignitaires à l'abri de la pluie, qui pénétrait quelquefois à
+travers le toit mal construit. Les murailles de cette partie de la
+salle, c'est-à-dire aussi loin que le dais s'étendait, étaient garnies
+de tapisseries, et sur le plancher se développait un tapis sur lequel on
+remarquait des essais de broderie dont le principal mérite était le
+brillant des couleurs. Les murs de la partie inférieure étaient nus, la
+table n'était pas décorée, le toit n'existait pas, rien n'empêchait la
+pluie de tomber sur la tête des convives; et des bancs lourds et
+grossiers tenaient lieu de chaises.</p>
+
+<p>Au centre de la table d'honneur étaient placés deux fauteuils plus
+élevés que les autres, pour le maître et la maîtresse de la maison, qui
+présidaient au banquet hospitalier, et qui, à ce titre, se nommaient en
+Saxon les <i>distributeurs du pain</i>. À chacun de ces fauteuils était
+attaché un marche-pied curieusement sculpté et orné de marqueterie en
+ivoire. Les autres siéges n'avaient pas cette marque distinctive. Cedric
+le Saxon occupait déjà sa place ordinaire; et, bien qu'il n'eût que le
+rang de thane ou de franklin, comme l'appelaient les Normands, ce simple
+noble était aussi impatient de ne pas voir arriver son souper, que
+pourrait l'être un alderman des anciens temps ou des siècles modernes.</p>
+
+<p>Il suffisait de voir la physionomie du maître du château pour le juger
+d'un caractère franc, mais vif et impétueux. Il était de moyenne taille;
+il avait néanmoins les épaules larges, les bras longs, les membres
+vigoureux, et tout en lui annonçait un homme accoutumé aux fatigues de
+la guerre ou de la chasse. Sur sa figure ouverte éclataient de grands
+yeux bleus, de belles dents, et ses traits annonçaient une sorte de
+bonne humeur qui accompagne souvent la vivacité et la brusquerie. Ses
+regards exprimaient l'orgueil et la méfiance, car il avait passé sa vie
+à défendre des droits toujours menacés, et son caractère fier, vif et
+résolu avait sans cesse été sur le qui-vive, par suite des circonstances
+où il s'était trouvé. Ses longs cheveux blonds, partagés sur le milieu
+de sa tête, descendaient des deux côtés sur ses épaules; ils
+grisonnaient à peine, quoiqu'il fût près de sa soixantième année.</p>
+
+<p>Il était couvert d'une tunique verte dont le collet et les manches
+étaient garnis d'une espèce de fourrure grise d'une qualité au dessous
+de l'hermine, et qui était, à ce que l'on croit, la peau de l'écureuil
+blanc. Ce vêtement couvrait un justaucorps non boutonné, de drap
+écarlate, et il avait un haut-de-chausses de même étoffe, mais qui ne
+descendait que jusqu'au bas des cuisses, laissant le genou à découvert.
+Il portait des sandales comme celles des paysans, quoique de matériaux
+plus précieux, et attachées par devant avec des agrafes d'or. Des
+bracelets et un collier de même métal ornaient ses bras et son cou. Un
+ceinturon enrichi de pierres précieuses soutenait une courte épée
+pointue et a deux tranchans, suspendue perpendiculairement à son côté.
+Au dos de son fauteuil était fixé un manteau de drap écarlate bordé de
+fourrure, et une toque semblable complétait le costume du thane quand il
+voulait sortir. Derrière le même fauteuil était appuyée une courte
+javeline garnie d'une pomme d'acier brillant, et qui lui servait d'arme
+ou de canne au besoin.</p>
+
+<p>Plusieurs valets, dont les vêtemens tenaient le milieu entre l'opulence
+de leur maître et la simplicité de Gurth, le gardien des pourceaux,
+épiaient le moindre geste du dignitaire saxon, et étaient toujours prêts
+à exécuter ses ordres. Deux ou trois d'entre eux, plus élevés en
+fonction que les autres, se tenaient derrière Cedric, sous le dais; le
+reste occupait la partie inférieure de la salle. On y remarquait aussi
+d'autres commensaux d'une espèce différente: deux ou trois grands
+lévriers, qu'on employait alors pour chasser le cerf et le loup; autant
+de chiens d'arrêt, à gros cou, à grosse tête, à longues oreilles, et
+deux chiens de plus petite espèce, nommés bassets. Tous attendaient avec
+impatience l'arrivée du souper; mais, avec ce tact particulier à la race
+canine, ils se gardaient bien d'interrompre le grave silence de leur
+maître, qui d'ailleurs les tenait en respect par une baguette blanche
+placée à côté de son assiette, et qui servait à repousser les avances de
+la gent quadrupède quand elle devenait un peu trop familière. Un vieux
+chien-loup seulement, prenant les libertés d'un serviteur favori, était
+couché près du fauteuil de son maître, et appelait de temps en temps son
+attention, en plaçant la tête sur ses genoux ou le museau sur sa main.
+Mais il n'obtenait que ces mots pour réponse: «À bas, Balder, à bas! je
+ne suis pas en humeur de jouer.»</p>
+
+<p>Effectivement, Cedric ne se trouvait pas dans une situation d'esprit
+fort tranquille. Lady Rowena, qui avait été entendre l'office du soir
+dans une église assez éloignée, venait seulement de rentrer, et
+changeait ses vêtemens trempés de pluie. On n'avait pas encore de
+nouvelles de Gurth et de ses pourceaux, qui, depuis long-temps, auraient
+dû être de retour de la foret, et les propriétés étaient alors si peu
+respectées, qu'il était possible d'attribuer ce retard aux déprédations
+des outlaws dont les bois environnans étaient remplis, ou à la violence
+de quelqu'un des barons du voisinage, dont la force ne respectait pas
+davantage le bien d'autrui. La chose était assez importante, car une
+grande partie de la richesse des propriétaires saxons consistait en
+pourceaux, surtout près des forêts, où les chênes fournissaient une
+nourriture copieuse.</p>
+
+<p>Outre ces motifs d'inquiétude, le thane saxon était impatient de voir
+son fou Wamba, dont les facéties assaisonnaient ses repas avec les
+bonnes rasades qui venaient les fortifier. Ajoutez que Cedric n'avait
+rien mangé depuis midi, et que l'heure accoutumée de son souper était
+passée depuis long-temps: sujet de mécontentement très ordinaire aux
+gentilshommes campagnards, en ce temp-là comme de nos jours. Il
+n'exprimait pourtant son déplaisir que par quelques mots entrecoupés,
+que tantôt il se disait à demi-voix, et que tantôt il adressait aux
+serviteurs qui l'entouraient, particulièrement à son échanson, qui
+fréquemment lui présentait une coupe remplie de vin, en manière de
+potion calmante. «Pourquoi donc lady Rowena ne vient-elle point?
+s'écria-t-il.»--«Elle n'a plus qu'à changer de coiffure, répondit une
+suivante avec la même assurance qu'une femme de chambre moderne qui
+parle au maître de la maison. Voudriez-vous qu'elle vînt souper en
+cornette de nuit? Nulle dame dans tout le comté n'est plus expéditive à
+s'habiller que ma maîtresse.</p>
+
+<p>Cet argument sans réplique amena une sorte d'acquiescement de la part du
+thane saxon, qui ajouta: «J'espère que sa dévotion lui fera choisir un
+plus beau temps la première fois qu'elle ira à l'église de Saint-Jean.
+Mais, de par tous les diables, reprit-il en se tournant vers son
+échanson, et en haussant la voix, comme s'il eût trouvé quelqu'un sur
+lequel il pût à son aise décharger sa bile, quel motif peut retenir
+Gurth si tard dans les champs? Je crains qu'il n'ait à nous rendre un
+mauvais compte de son troupeau. C'est pourtant un serviteur exact et
+fidèle, et je le destinais à quelque chose de mieux. J'en aurais
+peut-être fait un de mes gardes.»--«Il n'y a pas encore une heure qu'on
+a sonné le <i>couvre-feu</i><a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a>
+<a href="#footnote33"><sup class="sml">33</sup></a>, répondit humblement l'échanson.» C'était
+bien mal s'y prendre pour excuser son camarade: aussi le maître n'en
+devint-il que plus courroucé.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote33" name="footnote33"><b>Note 33: </b></a>
+<a href="#footnotetag33">
+(retour) </a> D'après une ordonnance de Guillaume-le-Conquérant,
+ tous les soirs à huit heures une cloche sonnait le
+ couvre-feu, et chacun était forcé d'éteindre alors son feu et
+ ses lumières. Cet usage, que Guillaume avait importé du
+ continent, fut pour les insulaires un nouveau genre de
+ servitude. A. M.</blockquote>
+
+<p>«Au diable soit le couvre-feu! s'écria-t-il; au diable le tyran bâtard
+qui l'a inventé, et l'esclave sans coeur dont la langue saxonne fait
+entendre ce mot aux oreilles d'un Saxon! Le couvre-feu! ajouta-t-il
+après une pause, le couvre-feu! qui oblige de braves gens à éteindre
+leur feu et leurs lumières, afin que les voleurs et les brigands
+puissent travailler plus à l'aise dans les ténèbres! Réginald
+Front-de-Boeuf et Philippe de Malvoisin savent profiter du couvre-feu,
+aussi bien que Guillaume le bâtard lui-même, ou qu'aucun des aventuriers
+normands qui prirent leur part de la bataille à Hastings. Je m'attends à
+apprendre que mes troupeaux ont été enlevés par quelques bandits
+normands qui n'ont d'autres ressources que le vol et le pillage, et qui
+auront tué mon fidèle esclave. Et Wamba? où est Wamba? quelqu'un ne
+m'a-t-il pas dit qu'il était parti avec Gurth?» Oswald répondit
+affirmativement.</p>
+
+<p>«De mieux en mieux! on aura emmené le fou saxon pour lui donner un
+maître normand. En vérité, nous sommes tous des imbécilles de leur
+obéir, et nous méritons bien plus d'en être méprisés que si la nature ne
+nous avait réparti qu'une demi-dose de sens commun. Mais je me vengerai,
+ajouta-t-il en sautant de son fauteuil avec colère, et en saisissant sa
+javeline; je porterai ma plainte au grand-conseil. J'ai des amis, des
+vassaux; j'appellerai le Normand en défi, corps à corps. Qu'il vienne
+avec sa cotte de mailles, son casque de fer, et tout ce qui peut donner
+de la hardiesse à un lâche; cette javeline a percé des planches plus
+épaisses que trois de leurs boucliers. Ils me croient vieux, sans doute;
+mais, seul et sans enfans comme je le suis, ils verront que le sang
+d'Hereward coule encore dans les veines de Cedric. Ah! Wilfred, Wilfred,
+ajouta-t-il en baissant la voix, si tu avais pu vaincre ta passion
+imprudente, ton père n'aurait pas été abandonné, à son âge, comme le
+chêne solitaire qui présente ses rameaux isolés et sans appui à la
+fureur des ouragans.» Cette réflexion changea sa colère en tristesse.
+Remettant sa javeline à sa place, il se rassit dans son fauteuil, et
+parut se livrer à des pensées mélancoliques.</p>
+
+<p>Soudain il fut tiré de sa rêverie par le son d'un cor, auquel
+répondirent aussitôt les aboiemens de tous les chiens qui étaient dans
+la salle ou dans les autres parties de la demeure saxonne. Il fallut la
+baguette blanche de Cedric, jointe aux efforts des domestiques, pour
+imposer silence à cette clameur canine. «Courez à la porte, valets,
+s'écria le Saxon dès que le tumulte lui permit de faire entendre sa
+voix, et qu'on sache quelles nouvelles nous arrivent. J'appréhende
+l'annonce de quelque pillage, de quelque brigandage commis sur mes
+terres.» Au bout de trois minutes, un de ses gardes vint lui apprendre
+qu'Aymer, prieur de Jorvaulx, et le chevalier Brian de Bois-Guilbert,
+commandeur de l'ordre vénérable des templiers, avec une suite peu
+nombreuse, lui demandaient l'hospitalité pour cette nuit, se rendant au
+tournoi qui devait avoir lieu le surlendemain à peu de distance
+d'Ashby-de-la-Zouche.</p>
+
+<p>«Le prieur Aymer! Brian de Bois-Guilbert!» murmura Cedric, «Normands
+tous deux! Mais n'importe; Normands ou Saxons, jamais l'hospitalité ne
+sera déniée au manoir de Rotherwood. Du moment qu'ils l'ont choisi pour
+halte, ils sont les bien-venus. Ils eussent pourtant mieux fait de
+passer leur chemin. Ce n'est pas que je regrette de les nourrir et de
+les héberger pour une nuit; du reste, en leur qualité d'hôtes, même des
+Normands doivent abjurer leur insolence. Hundebert, dit-il à une espèce
+de majordome qui se tenait derrière lui une baguette blanche à la main,
+prenez six hommes avec vous, et introduisez les étrangers dans la partie
+du château destinée aux hôtes; faites mettre leurs chevaux et leurs
+mules dans mes écuries, et veillez à ce que leur suite ne manque de
+rien; qu'ils aient d'autres vêtemens, s'ils veulent en changer; du feu
+dans leurs appartemens, et de l'ale et du vin; dites aux cuisiniers
+d'ajouter au souper tout ce qu'il sera possible, et qu'on serve dès que
+ces étrangers seront prêts à se mettre à table. Ayez soin de dire
+également à ces nouveaux hôtes que Cedric aurait été leur déclarer
+lui-même qu'ils sont les bien-venus dans son château, s'il n'avait juré
+de ne jamais faire plus de trois pas au delà de son dais pour aller à la
+rencontre de quiconque n'est pas du sang royal saxon. Allez, n'oubliez
+rien, et qu'ils ne puissent pas dire dans leur orgueil que le rustaud de
+Saxon ne leur a offert que pauvreté et avarice.»</p>
+
+<p>Le majordome partit avec quelques autres domestiques pour remplir les
+volontés de son maître. «Le prieur Aymer!» répéta Cedric en se tournant
+vers Oswald; «c'est, si je ne me trompe, le frère de Giles de
+Mauleverer, aujourd'hui lord de Middleham.» Oswald fit un signe
+affirmatif d'un air respectueux. «Son frère, ajouta le Saxon, occupe la
+place et usurpe le patrimoine d'une meilleure race, de celle d'Ulfgard
+de Middleham. Mais quel est le Normand qui ne fait pas de même? Ce
+prieur est, dit-on, un prêtre jovial, plus ami de la bouteille et du cor
+de chasse que des cloches et du bréviaire. Allons, qu'il vienne, il sera
+le bien-venu. Et le templier, comment l'appelez-vous?»--«Brian de
+Bois-Guilbert.» «Bois-Guilbert!» dit Cedric à voix basse, et sur le ton
+d'un homme qui, accoutumé à vivre parmi des inférieurs, semble plus
+volontiers s'adresser la parole à lui-même. «Bois-Guilbert! ce nom est
+connu au loin sous de bons et de mauvais rapports. Ce chevalier passe
+pour aussi vaillant que le plus brave de son ordre, mais il ne lui
+manque aucun des vices de ses confrères, orgueil, arrogance, cruauté,
+débauches; il a le coeur dur, ne craint ni ne respecte rien sur terre;
+voilà ce que disent le peu de guerriers revenus de la Palestine<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a>
+<a href="#footnote34"><sup class="sml">34</sup></a>.
+Mais ce n'est que pour une nuit: il sera bien reçu également. Oswald,
+perce un tonneau de vin vieux, prépare le meilleur hydromel, le cidre le
+plus mousseux, le morat et le pigment<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a>
+<a href="#footnote35"><sup class="sml">35</sup></a> le plus exquis. Mets sur la
+table les plus grandes coupes; les templiers et les prieurs aiment le
+bon vin et la bonne mesure. Et vous, Elgitha, dites à Rowena de ne pas
+venir au banquet, à moins qu'elle ne le désire.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote34" name="footnote34"><b>Note 34: </b></a>
+<a href="#footnotetag34">
+(retour) </a> C'étaient les ennemis des templiers, comme l'ont été
+ depuis tous les moines, historiens de ces derniers, dont
+ Walter Scott fait des ivrognes, quand leur boisson était de
+ l'eau. A. M.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote35" name="footnote35"><b>Note 35: </b></a>
+<a href="#footnotetag35">
+(retour) </a> Le morat était une boisson composée de jus de mûres
+ et de miel; le pigment était une liqueur douce, composée de
+ vin, de miel et de différentes épices. A. M.</blockquote>
+
+<p>«Elle le désirera bien certainement, répondit Elgitha sans hésiter; car
+elle sera charmée d'entendre des nouvelles de la Palestine.» Cedric
+lança à l'espiègle suivante un regard de mécontentement; mais Rowena et
+tout ce qui lui appartenait jouissait du privilége d'être toujours à
+l'abri de sa colère. «Silence! dit-il seulement; apprenez, petite fille,
+la discrétion à votre langue. Portez mon message à votre maîtresse, et
+qu'elle fasse ce qui lui plaira. Dans ces murs, au moins, la descendante
+d'Alfred règne encore en souveraine.» Elgitha se retira sans répliquer.
+«La Palestine! la Palestine! répéta le Saxon. Combien d'oreilles
+s'ouvrent pour écouter les contes que nous font sur ce fatal pays des
+croisés dissolus, ou d'hypocrites pèlerins! Et moi aussi je pourrais
+demander..., m'informer..., écouter avec des battemens de coeur les
+fables que ces rusés vagabonds inventent pour nous extorquer
+l'hospitalité. Mais non, le fils qui m'a désobéi n'est plus mon fils;
+son destin m'est aussi égal que celui du plus méprisable de ces millions
+de soldats qui portant sur l'épaule les insignes de la croix, ont, en se
+ruant dans le meurtre et le sang, prétendu accomplir la volonté de
+Dieu.»</p>
+
+<p>Cedric fronça le sourcil, et baissa les yeux vers la terre; mais en ce
+moment une des portes de la salle s'ouvrit, le majordome, sa baguette
+blanche à la main, précédé de quatre domestiques portant des torches,
+introduisit les deux étrangers dans l'appartement.</p>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE IV.</h3>
+
+<p class="rig"><span class="sml">«On immole les chèvres les plus grasses;<br>
+ des hérauts viennent épancher l'eau sur<br>
+ les mains; de jeunes esclaves remplissent<br>
+ les cratères de vin; d'autres le présentent<br>
+ dans des coupes. Quand les libations sont<br>
+ achevées, Ulysse, tout entier à la trame<br>
+ qu'il ourdit, prend ainsi la parole.»
+ <br>
+<i>Odyssée</i>, liv. XXI.</span></p>
+ <br><br><br><br><br><br><br>
+<br>
+
+<p>Le prieur Aymer avait profité du moment pour quitter sa robe de voyage
+et en prendre une autre plus riche, sur laquelle il portait une chape
+élégamment brodée. Outre l'anneau d'or, marque de sa dignité, ses
+doigts, malgré les canons de l'Église, étaient chargés de bagues et de
+pierres précieuses; ses sandales étaient du plus beau cuir qu'on eût
+jamais importé d'Espagne, sa barbe était réduite à la plus petite
+dimension que pût permettre son ordre, et sa tonsure cachée par une
+toque écarlate où brillait la plus riche broderie.</p>
+
+<p>Le chevalier du temple avait de même pris un autre costume, et,
+quoiqu'il fût moins chargé d'ornemens, il portait des vêtemens bien
+aussi somptueux, et avait l'air beaucoup plus imposant que son
+compagnon. Il avait remplacé sa cotte de mailles par une tunique de soie
+pourpre, garnie de fourrure, sur laquelle flottait sa longue robe à
+longs plis et d'une blancheur éblouissante; la croix à huit pointes de
+son ordre était taillée en velours noir à son manteau, sur l'épaule
+gauche. Il n'avait plus la toque qui descendait sur ses sourcils, et sa
+tête découverte montrait une épaisse chevelure bouclée naturellement et
+d'un noir de jais; ce qui s'alliait avec son teint extraordinairement
+basané. Rien de plus majestueux que son port et ses manières; mais on y
+remarquait cette hauteur acquise par l'habitude d'une autorité sans
+bornes.</p>
+
+<p>Ces deux illustres personnages étaient suivis de leur cortége respectif,
+et de l'individu qui leur avait servi de guide. Celui-ci, placé à une
+distance plus humble, n'avait de remarquable que son costume de pèlerin.
+Le grand manteau de serge noire grossière qui l'enveloppait entièrement
+avait la forme de celui de nos hussards, ayant un collet rabattu
+tout-à-fait analogue pour couvrir les bras; et on l'appelait un
+<i>sclaveyn</i> ou <i>slavonien</i>. Des sandales attachées par une lanière sur
+ses pieds nus; un grand chapeau dont les larges bords étaient chargés de
+coquilles; enfin un long bâton, au bout inférieur garni en fer, et dont
+le haut était orné d'une branche de palmier, complétaient l'équipement
+du pèlerin. Il marchait avec modestie à la suite du cortége qui entrait
+dans la salle, et, voyant que la table inférieure était à peine assez
+grande pour les gens de Cedric et l'escorte des voyageurs, il se mit sur
+une escabelle, sous une des deux grandes cheminées, occupé à sécher ses
+vêtemens, en attendant que quelqu'un lui fît place à la table, ou que
+l'hospitalité de l'intendant de Cedric lui présentât quelques
+rafraîchissemens.</p>
+
+<p>À l'aspect de ces hôtes, Cedric se leva d'un air de dignité, descendit
+de son dais, fit trois pas en avant, et les attendit. «Je suis fâché,
+révérend prieur, dit-il à Aymer, que mon voeu m'empêche d'avancer plus
+loin pour accueillir dans le foyer de mes ancêtres des hôtes comme vous
+et ce vaillant chevalier de la sainte milice du Temple. Mon intention a
+dû vous expliquer la cause de ce manque apparent de courtoisie.
+Excusez-moi également si je vous parle dans ma langue maternelle, et
+daignez l'employer vous-même pour me répondre, si vous la connaissez;
+autrement, je crois entendre assez le normand pour comprendre ce que
+vous aurez à me communiquer.»--«Digne franklin, répondit le prieur, ou
+plutôt permettez-moi de dire généreux thane, quoique ce titre soit un
+peu suranné, les voeux doivent s'accomplir; ce sont des liens qui nous
+attachent au ciel, et dont la victime garde le poids au pied des autels.
+Ils doivent être accomplis, à moins que notre sainte mère l'Église ne
+juge à propos de nous en relever. Pour l'idiome dont nous nous
+servirons, j'userai très volontiers de celui que parlait ma respectable
+aïeule, Hilda de Middleham, qui mourut en odeur de sainteté presque
+aussi bien que sa glorieuse patronne, la bienheureuse Hilda de Withby.»</p>
+
+<p>Quand le prieur eut achevé ce qu'il considérait comme une harangue
+conciliatrice, son compagnon dit en peu de mots avec une certaine
+emphase: «Je parle toujours français, idiome du roi Richard et de sa
+noblesse; mais j'entends assez l'anglais pour communiquer avec les
+indigènes.» Cedric lui lança un de ces regards d'impatience et de colère
+que provoquait toujours en lui toute comparaison entre les deux nations
+rivales; mais, se rappelant les devoirs de l'hospitalité, il cacha son
+ressentiment, invita d'un geste ses hôtes à prendre place sur deux
+siéges placés à sa gauche, mais un peu plus bas que le sien, et donna
+ordre qu'on servît le souper.</p>
+
+<p>Pendant que les domestiques se hâtaient d'obéir à leur maître, celui-ci
+aperçut à l'autre bout de la salle Gurth et Wamba, qui venaient
+d'arriver. «Qu'on fasse avancer ces deux valets fainéans,» dit le Saxon
+avec impatience. Les deux coupables s'étant approchés du dais: «Pourquoi
+êtes-vous rentrés si tard, vilains que vous êtes? Qu'est devenu le
+troupeau que je t'avais confié, misérable Gurth? l'as-tu laissé enlever
+par des outlaws et des maraudeurs?»--«Sauf votre bon plaisir, répondit
+Gurth, j'ai ramené le troupeau tout entier.»--«Mais il ne me plaît pas
+d'être deux heures à penser le contraire et à couver des plans de
+vengeance contre des voisins qui ne m'ont pas offensé. Je t'avertis que
+la première fois qu'il t'en arrivera autant les fers et la prison me
+vengeront de ta négligence.</p>
+
+<p>Gurth, connaissant le caractère irritable de son maître, ne chercha
+point à s'excuser; mais le fou, que les priviléges de son titre
+rendaient plus sûr de l'indulgence de Cedric, se chargea de répondre.
+«En vérité, notre oncle, lui dit-il, vous n'êtes ce soir ni sage ni
+raisonnable.»--«Silence, Wamba! car si tu prends de telles licences, je
+t'enverrai, tout fou que tu es, faire pénitence et recevoir la
+discipline dans la loge du portier.»--«Que votre sagesse daigne me dire
+d'abord s'il est juste et raisonnable de punir quelqu'un pour le délit
+d'un autre?»--«Certainement non.»--«Pourquoi donc punir Gurth de la
+faute de son chien Fangs? Nous ne nous sommes pas amusés un seul instant
+en chemin, je vous l'assure; mais Fangs n'a pu réunir le troupeau que
+lorsque le dernier coup de cloche du soir s'est fait entendre.»--«Si
+c'est la faute de Fangs, dit Cedric en s'adressant à Gurth, il le faut
+pendre et avoir un autre chien.»--«Avec tout le respect que je vous
+dois, mon oncle, dit le fou, ce n'est point encore la justice complète.
+Ce n'a pas été non plus la faute de Fangs s'il est estropié et incapable
+de rassembler le troupeau; c'est la faute de celui qui lui a arraché les
+griffes de devant, opération à laquelle il n'aurait jamais consenti si
+on l'avait consulté.»--«Et qui a osé estropier le chien de mon esclave?»
+s'écria le Saxon transporté de fureur.--Le vieux Hubert, le garde-chasse
+de sir Philippe Malvoisin. Il a attrapé Fangs dans la foret; il a
+prétendu qu'il chassait le daim, en contravention aux droits de son
+maître.»</p>
+
+<p>«Au diable Malvoisin et son garde! s'écria Cedric; je leur apprendrai
+qu'en vertu de la grande charte des bois<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a>
+<a href="#footnote36"><sup class="sml">36</sup></a>, cette forêt n'est pas une
+forêt privilégiée. Mais c'en est assez, coquin; retourne à ta place.
+Toi, Gurth, prends un autre chien; et si le garde ose le toucher, je
+gâterai son arc, et je veux que toutes les malédictions données à un
+lâche tombent sur ma tête si je ne lui coupe pas l'index de la main
+droite, pour le mettre dans l'impossibilité de jamais lancer une flèche.
+Je vous demande pardon, mes dignes hôtes, mais je suis entouré, sire
+chevalier, de voisins aussi méchans que les infidèles contre qui vous
+avez combattu dans la Terre-Sainte. Le souper est servi, prenez-en votre
+part, et que le bon accueil fasse passer la mauvaise chère.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote36" name="footnote36"><b>Note 36 </b></a>
+<a href="#footnotetag36">
+(retour) </a> Guillaume-le-Conquérant avait rendu des ordonnances
+ très sévères contre le droit de chasse, presque illimité dans
+ le code saxon. Tout chien qu'on eût trouvé à dix milles d'une
+ foret royale devait titre mutilé, sans quoi son maître était
+ regardé comme traître au roi et à l'état.<br> A. M.</blockquote>
+
+<p>Le repas, cependant, n'exigeait pas d'excuse de la part du maître de la
+maison. Le bas-bout de la table était couvert de porc bouilli, rôti et
+grillé; et l'on voyait sur la table d'honneur des volailles, du chevreau
+et du gibier de toute espèce, plusieurs sortes de poissons, des gâteaux
+et des tourtes au fruit et au miel. Les oiseaux nommés petits-pieds
+n'étaient pas servis sur des assiettes; les pages les présentaient,
+enfilés dans des brochettes, successivement à chaque convive, devant
+lequel, s'il était un personnage distingué, on plaçait un gobelet
+d'argent; car les autres buvaient dans de larges cornes.</p>
+
+<p>Comme on allait commencer le repas, le majordome, levant tout à coup sa
+baguette, s'écria: «Place à lady Rowena!» Une porte latérale du côté du
+dais s'ouvrit, et Rowena fit son entrée, accompagnée de quatre
+suivantes. Cedric, bien surpris, et sans doute peu agréablement, de la
+voir paraître en une telle occasion, se hâta d'aller au devant d'elle,
+et la conduisit d'un air respectueux au fauteuil placé à sa droite et
+destiné à la maîtresse de la maison. Chacun se leva, et répondit par une
+inclinaison de tête à la révérence pleine de grâce qu'elle fit en
+arrivant. Elle prit sa place ordinaire à table; mais, avant qu'elle fût
+assise, le templier dit tout bas au prieur: «Je ne porterai pas votre
+collier d'or au tournoi, et mon vin de Chio est à vous.»--«Ne vous
+l'avais-je pas dit? répondit Aymer: mais modérez vos transports, le
+franklin vous observe.» Sans faire attention à cet avis, Bois-Guilbert,
+ne connaissant d'autres lois que sa volonté, eut les yeux
+continuellement fixés sur la belle Saxonne, dont son imagination était
+peut-être d'autant plus frappée qu'il remarquait en elle des charmes
+tous différens de ceux des odalisques de l'Orient.</p>
+
+<p>Douée des plus belles proportions de son sexe, lady Rowena était d'une
+taille avantageuse, mais non d'une stature à exciter l'étonnement. Son
+teint était d'une blancheur éclatante, mais la noblesse de tous ses
+traits préservait sa physionomie de la fadeur qui en résulte
+quelquefois. Ses beaux yeux bleus, surmontés de sourcils bien arqués,
+semblaient formés pour enflammer comme pour attendrir, pour ordonner
+comme pour supplier. Si la douceur était l'expression naturelle de sa
+physionomie, l'habitude de commander et de recevoir des hommages
+semblait également lui avoir imprimé une fierté qui modifiait son
+caractère. Ses longs cheveux noirs, de même couleur que ses soucis,
+formaient de nombreuses boucles que l'art sans doute avait arrangées.
+Elles étaient ornées de pierres précieuses, et sa chevelure, portée dans
+toute sa longueur, annonçait une condition libre et une naissance
+illustre. Le cou de la jeune Saxonne était entouré d'une chaîne d'or, à
+laquelle pendait un petit reliquaire de même métal. Ses bras étaient nus
+et ornés de bracelets. Sa parure consistait en une robe de dessous et un
+jupon de soie d'un vert pâle, sur laquelle était une autre robe
+flottante à larges manches qui atteignaient à peine le coude. Cette
+seconde robe était cramoisie, et d'une laine des plus fines. Un tissu de
+soie mêlée d'or était attaché de façon à pouvoir lui couvrir le visage
+et le sein, à la manière espagnole, ou à former une sorte de draperie
+sur ses épaules.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle vit les regards du templier tournés sur elle avec une ardeur
+qui les faisait ressembler à deux charbons enflammés dans une sombre
+fournaise, elle abaissa avec dignité son voile sur son visage, comme
+pour lui faire sentir que cette liberté lui déplaisait. Cedric vit ce
+mouvement et en comprit la cause. «Sire templier, dit-il, les joues de
+nos jeunes filles saxonnes sont trop peu accoutumées au soleil pour
+supporter le regard fixe d'un croisé.»</p>
+
+<p>«Si j'ai commis une faute, répondit Brian, je vous demande pardon,
+c'est-à-dire je demande pardon à lady Rowena, car mon humilité ne peut
+aller plus loin.»--Lady Rowena, dit le prieur, nous a punis tous en
+réprimant la hardiesse de mon ami. J'espère qu'elle sera moins cruelle
+au riche tournoi où nous la verrons.»--«Il est encore douteux que nous y
+allions, dit Cedric; je n'aime pas ces vanités, qui étaient inconnues à
+mes pères quand l'Angleterre était libre.»--«Permettez-nous d'espérer,
+reprit le prieur, que nous pourrons vous décider à y aller avec nous.
+Les routes ne sont pas sûres, et un chevalier tel que sir Brian de
+Bois-Guilbert n'est pas une escorte qui soit à dédaigner.»</p>
+
+<p>«Sire prieur, répondit le Saxon, toutes les fois que j'ai voyagé dans ce
+pays, je n'ai eu besoin d'autre aide que de celle de mes domestiques et
+de mon épée. Si nous allons à Ashby-de-la-Zouche, ce sera avec notre
+noble voisin et compatriote Athelstane de Coningsburgh, et avec une
+suite suffisante pour nous moquer également des outlaws et des barons
+ennemis. A votre santé, sire prieur; je vous rends grâce de votre
+courtoisie. Goûtez ce vin, j'espère qu'il ne vous déplaira point. Si
+pourtant vous étiez assez rigide observateur des règles monastiques pour
+préférer votre lait acide, je ne veux pas vous obliger à pousser la
+courtoisie jusqu'à me faire raison.»--«Oh! dit le prieur en souriant, ce
+n'est que dans les murs du prieuré que nous nous bornons au <i>lac dulce
+et acidum</i>. Quand nous nous trouvons dehors, nous nous conformons aux
+usages du monde. Je répondrai donc à votre santé avec la même liqueur;
+pour l'autre breuvage dont vous me parlez, je l'abandonne à mes frères
+lais.</p>
+
+<p>«Et moi, dit le templier en emplissant sa coupe, je porte la santé de la
+belle Rowena. Depuis que ce nom est connu en Angleterre, jamais pareil
+hommage ne fut mieux mérité. Je pardonnerais au malheureux Vortigern
+d'avoir perdu son honneur et son royaume, si l'ancienne Rowena avait eu
+la moitié des attraits de la moderne.»--«Je vous dispense de tant de
+courtoisie, sire chevalier, dit lady Rowena sans lever son voile; ou,
+pour mieux dire, je vais vous prier de nous en donner une preuve, en
+nous apprenant quelles sont les dernières nouvelles de la Palestine. Ce
+sujet sera plus agréable à des oreilles anglaises, que tous les
+complimens que votre éducation française vous apprend.»</p>
+
+<p>«J'ai bien peu de chose à dire, répondit Bois-Guilbert, si ce n'est que
+le bruit d'une trêve avec Saladin paraît se confirmer.»</p>
+
+<p>Il fut interrompu par Wamba, qui avait pris sa place ordinaire sur une
+chaise dont le dossier était décoré de deux oreilles d'âne; elle était à
+deux pas derrière celle de son maître, qui de temps en temps lui donnait
+quelque morceau qu'il prenait sur son assiette, faveur que le bouffon
+partageait avec des chiens favoris admis dans la salle. Wamba, ayant une
+petite table devant lui, les talons appuyés sur le bâton de sa chaise,
+les joues creuses et semblables à un casse-noisettes, tenait les yeux à
+demi fermés, et ne perdait pas une occasion de lancer ses quolibets.
+«Ces trêves avec les infidèles me vieillissent bien!» s'écria-t-il sans
+s'inquiéter s'il interrompait le fier templier.</p>
+
+<p>«Que veux-tu dire, imbécille?» lui demanda son maître, dont les traits
+annonçaient qu'il ne se fâcherait point de ses plaisanteries.--«C'est
+que je m'en rappelle trois, répondit Wamba, dont chacune devait durer
+cinquante ans, de manière que, si je calcule bien, je dois avoir
+aujourd'hui cent cinquante ans.»--«N'importe, dit le templier, qui
+reconnut son ami de la foret, je me charge de vous empêcher de mourir de
+vieillesse, et de vous éviter toute espèce de mort lente; si jamais vous
+vous avisez encore de tromper des voyageurs égarés, comme vous l'avez
+fait ce soir à l'égard du prieur et de moi.»</p>
+
+<p>«Comment, misérable, s'écria Cedric, tromper des voyageurs! vous méritez
+les verges, car c'est un trait de méchanceté plutôt que de folie.»--«Je
+vous en prie, mon oncle, veuillez faire grâce à la malice à cause de la
+folie; je n'ai fait qu'une légère erreur, en prenant ma main droite pour
+ma gauche; et sous ce rapport, je dois être excusé par celui qui a
+choisi pour guide et pour conseiller un véritable fou.»</p>
+
+<p>La conversation fut interrompue par l'arrivée du domestique de la porte,
+qui annonça qu'un étranger demandait l'hospitalité. «Qu'on le fasse
+entrer, répondit Cedric, quel qu'il soit, n'importe; car, dans une nuit
+comme celle-ci, où la nature paraît entièrement bouleversée, les animaux
+eux-mêmes cherchent la protection de l'homme, leur ennemi mortel, plutôt
+que de succomber sous la fureur des élémens.» Oswald sortit
+immédiatement pour exécuter les ordres de son maître.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE V.</h3>
+
+<p class="rig"><span class="sml">«Un juif n'a-t-il pas des yeux? n'a-t-il<br>
+ pas des mains, des organes, des membres,<br>
+ des sens, des affections, des passions?<br>
+ Quelle différence y a-t-il entre lui et un<br>
+ chrétien? Ne se nourrit-il pas des mêmes<br>
+ alimens? n'est-il pas blessé par les mêmes<br>
+ armes, sujet aux mêmes maladies, guéri<br>
+ par les mêmes remèdes, échauffé par le<br>
+ même été, et refroidi par le même hiver?»<br>
+<br>Shakspeare, <i>le Marchand de Venise</i>,<br>
+ act. III, sc. I.</span></p>
+<br><br><br><br><br><br><br><br><br><br><br>
+
+<p>Oswald rentré, s'approchant de son maître, lui dit à l'oreille: «C'est
+un juif qui se nomme Isaac d'Yorck; faut-il que je l'introduise dans la
+salle?»--«Que Gurth se charge de tes fonctions, Oswald, dit Wamba avec
+son effronterie accoutumée. Un gardien de pourceaux est un introducteur
+assez bon pour un juif.»</p>
+
+<p>«Sainte Marie! dit le prieur en faisant un signe de croix, admettre en
+notre présence un juif mécréant!»--«Un chien de juif, dit le templier,
+approcherait d'un défenseur du saint Sépulcre!»--«Par ma foi, dit Wamba,
+il me semble que les templiers préfèrent l'argent des juifs à leur
+compagnie.»--«Paix! mes dignes hôtes, dit Cedric; mon hospitalité ne
+doit pas être limitée par vos antipathies. Si le ciel a supporté,
+pendant des siècles, une nation de mécréans aussi têtus, nous pouvons
+bien endurer quelques heures la présence d'un Israélite. Personne ne
+sera contraint de lui parler ni de manger avec lui; on lui donnera une
+table à part, ajouta-t-il en souriant, à moins que ces étrangers à
+turbans ne consentent à le recevoir dans leur société.»</p>
+
+<p>«Sire franklin! dit le templier; mes esclaves sarrasins sont de bons
+musulmans, et leur mépris pour les juifs n'est pas moins profond que
+celui d'un chrétien.»--«Oh! ma foi, dit Wamba, je ne sais pas pourquoi
+les sectateurs de Mahomet et de Termagaut ont de pareils avantages sur
+ce peuple autrefois choisi de Dieu.»--«Il se placera près de toi, Wamba,
+dit Cedric, un fou et un juif doivent être bien ensemble.»--«Mais le
+fou, répondit Wamba, en s'emparant du reste d'un jambon, saura bien
+élever entre lui et le juif un boulevart salutaire.»--«Paix, dit Cedric,
+le voici.»</p>
+
+<p>Introduit avec peu de cérémonie, s'avançant avec crainte et hésitation,
+et saluant profondément à plusieurs reprises, un vieillard maigre et de
+haute stature, mais à qui l'habitude de se courber avait fait perdre
+quelque chose de sa taille, s'approche du bout inférieur de la table;
+ses traits ouverts et réguliers, son nez aquilin, ses yeux noirs et
+perçans, son front élevé et sillonné de rides, sa longue barbe, ses
+cheveux gris, lui auraient donné un air respectable, si sa physionomie
+particulière n'eût annoncé en lui le descendant d'une race qui, durant
+ce siècle d'ignorance, était à la fois détestée par le peuple crédule,
+imbu de préjugés, et persécutée par la noblesse avide et rapace, et qui,
+peut-être, par l'effet de cette haine et de cette persécution, avait
+gardé un caractère national dont les principaux traits, pour n'en pas
+dire davantage, étaient la bassesse, l'avarice et la cupidité.</p>
+
+<p>Les vêtemens de l'Israélite, mouillés par une pluie d'orage,
+consistaient en un grand manteau brun sur une tunique d'un pourpre
+foncé; il avait de grandes bottes garnies de fourrures; une ceinture qui
+soutenait un très petit couteau de chasse et une écritoire; un bonnet
+jaune carré, d'une forme particulière, prescrite aux juifs pour les
+distinguer des chrétiens, et qu'il ôta respectueusement à l'entrée de la
+salle.</p>
+
+<p>L'accueil qu'il obtint dans le château de Cedric fut tel que l'ennemi le
+plus fanatique des tribus de Jacob en eût été flatté. Cedric lui-même,
+qu'il salua plusieurs fois avec la plus profonde humilité, ne lui
+répondi que par un geste hautain, pour lui signifier qu'il pouvait
+prendre place à la table inférieure, où cependant personne ne voulut le
+recevoir; au contraire, partout où il se présentait, en faisant le tour
+de la table en vrai suppliant, on éloignait les coudes de chaque côté du
+corps, on se serrait voisin contre voisin, et les domestiques saxons,
+livrés à leur souper comme de vrais affamés, ne s'inquiétaient nullement
+des besoins du nouvel arrivé. Les frères lais qui avaient escorté l'abbé
+faisaient des signes de croix en regardant l'intrus avec une sainte
+horreur; et les Sarrasins irrités, quand il arriva près d'eux,
+retroussèrent leurs moustaches, et mirent la main sur la garde de leurs
+sabres, comme dernier moyen d'éviter la souillure d'un juif.</p>
+
+<p>Les mêmes motifs qui avaient déterminé Cedric à faire ouvrir sa maison à
+ce fils d'un peuple réprouvé, l'auraient porté à donner l'ordre à ses
+gens de le recevoir avec plus d'égards; mais il s'occupait alors d'une
+discussion que le prieur venait d'entamer sur les différentes races de
+chiens et sur les moyens de les croiser, et ce sujet ne pouvait être
+interrompu pour savoir si un juif irait se coucher sans souper.</p>
+
+<p>Tandis qu'Isaac était ainsi traité en paria dans cette maison comme son
+peuple au milieu des nations de la terre, le pèlerin, assis sous la
+cheminée, et qui avait soupé sur une petite table, eut compassion du
+malheureux. Se levant tout à coup: «Vieillard, lui dit-il, viens occuper
+cette place, mes vêtemens sont secs, et les tiens sont mouillés; mon
+appétit est apaisé et le tien ne l'est pas.» En même temps il rapprocha
+les tisons dispersés dans l'immense cheminée, posa lui-même sur la
+petite table ce qui était nécessaire au souper du juif, et, sans
+attendre ses remercîmens, s'avança vers le bout de la table, pour éviter
+sans doute d'avoir plus de communication avec l'objet de sa pitié.</p>
+
+<p>S'il avait existé un artiste capable de dessiner ce juif courbé devant
+le feu, étendant ses mains ridées et tremblantes, ç'aurait été une
+excellente personnification de l'hiver. Ayant un peu chassé le froid, le
+juif s'assit devant la petite table et mangea avec une hâte qui prouvait
+une longue abstinence. Cependant, le prieur et Cedric continuaient leur
+dissertation sur les chiens; Rowena causait avec une de ses suivantes;
+et l'orgueilleux templier, les regards attachés tour à tour sur le juif
+et sur la belle Saxonne, semblait méditer quelque projet qui
+l'intriguait singulièrement.</p>
+
+<p>«Je m'étonne, Cedric, dit le prieur, que, nonobstant votre prédilection
+pour votre langue énergique, vous n'ayez pas admis dans vos bonnes
+graces le français-normand, au moins en ce qui regarde les termes de
+lois et de chasse. Nul idiome ne peut fournir à un chasseur des
+expressions aussi variées dans cet art joyeux.»--«Bon père Aymer,
+répondit Cedric, je ne me soucie aucunement de ces termes recherchés qui
+arrivent d'outre-mer; je goûte, sans cela, les plaisirs de la chasse au
+milieu de nos bois. Je n'ai que faire, pour sonner du cor, d'appeler mes
+fanfares une <i>réveillée</i> ou une <i>mort</i>. Je sais fort bien pousser ma
+meute sur le gibier et mettre une pièce en quartiers, quand elle est
+prisé, sans avoir recours au jargon de <i>curée</i>, de <i>nombles</i><a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a>
+<a href="#footnote37"><sup class="sml">37</sup></a>,
+d'<i>arbor</i>, etc., et de tout le bavardage du fabuleux sir Tristrem<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a>
+<a href="#footnote38"><sup class="sml">38</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote37" name="footnote37"><b>Note 37: </b></a>
+<a href="#footnotetag37">
+(retour) </a> Les <i>nombles</i>, parties élevées entre les cuisses du
+ cerf. <i>Faire l'arbor</i>, vider la bête.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote38" name="footnote38"><b>Note 38: </b></a>
+<a href="#footnotetag38">
+(retour) </a> Tristrem, premier chevalier qui fit de la vénerie
+ une science et en détermina la langue. A. M.</blockquote>
+
+<p>«Le Français, dit le templier en haussant la voix d'un ton présomptueux,
+suivant ses habitudes, est non seulement l'idiome naturel de la chasse,
+mais encore celui de l'amour et de la guerre, celui qui doit gagner le
+coeur des belles et répandre la terreur parmi les ennemis.»--«Sire
+templier, dit Cedric, videz votre coupe et remplissez celle du prieur,
+tandis que je vais remonter à une trentaine d'années. Tel que j'étais à
+cette époque, mon franc saxon n'avait pas besoin d'ornemens français
+pour se rendre propice l'oreille d'une femme, et les champs de
+North-Alterton<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a>
+<a href="#footnote39"><sup class="sml">39</sup></a> pourraient dire si, à la journée du Saint-Étendard,
+le cri de guerre saxon ne fut pas entendu aussi loin dans les rangs de
+l'armée écossaise, que le cri de guerre normand: À la mémoire des braves
+qui combattirent dans cette journée! Faites-moi raison, mes chers
+hôtes;» et ayant vidé d'un trait son verre, il continua avec une chaleur
+toujours croissante: «Oui, ce fut une mémorable levée de boucliers,
+lorsque cent bannières se déployèrent sur les têtes des braves; que le
+sang coula autour de nous par torrens, et où la mort devint préférable à
+la fuite. Un barde saxon eût appelé cette journée la fête des épées, le
+rassemblement des aigles fondant sur leur proie, le heurt affreux des
+lances contre les boucliers, un bruit de guerre plus propre à
+chatouiller l'oreille que les airs joyeux d'un festin de noces! mais nos
+bardes ne sont plus; nos exploits se perdent dans ceux d'une autre race;
+notre langue, notre nom même, sont près de s'éteindre, et il ne reste
+qu'un vieillard isolé pour donner des larmes à tant de vicissitudes.
+Échanson paresseux, remplis les verres. Allons, sire templier, aux forts
+en armes! aux valeureux champions, quelles que soient leur nation et
+leur langue, qui aujourd'hui combattent avec le plus de persévérance
+parmi les défenseurs de la croix.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote39" name="footnote39"><b>Note 39: </b></a>
+<a href="#footnotetag39">
+(retour) </a> Bourg du comté d'York, près duquel se donna, en
+ 1138, <i>la bataille de l'Étendard</i>, entre les Écossais et les
+ Anglais. A. M.</blockquote>
+
+<p>«Il ne sied guère à celui qui porte cet emblème sacré de répondre, dit
+Bois-Guilbert en montrant la croix brodée sur son manteau; mais à qui
+pourrait-on décerner la palme, entre les défenseurs de la croix, si ce
+n'est aux champions mêmes du saint Sépulcre, aux vaillans chevaliers du
+temple?»--«Aux chevaliers hospitaliers, dit le prieur: j'ai un frère
+dans leur ordre.»--«Je respecte leur gloire, dit le templier;
+cependant....»--«Je crois, notre oncle, dit Wamba en l'interrompant,
+que, si Richard Coeur-de-Lion eût écouté les avis d'un fou, il fût resté
+chez lui avec ses braves Anglais, et eût laissé l'honneur de délivrer
+Jérusalem à ces chevaliers qui y étaient le plus intéressés.»--«L'armée
+anglaise en Palestine, demanda lady Rowena, n'avait-elle donc aucun
+guerrier dont le nom mérite de briller à côté des chevaliers du temple
+et de ceux de Saint-Jean?»--«Pardonnez-moi, belle étrangère, dit le
+templier; le monarque anglais avait amené avec lui une foule de braves
+champions, qui ne le cédaient qu'à ceux dont les glaives ont été le
+boulevart perpétuel de la Terre-Sainte.»--«Qui ne le céderaient à
+personne!» s'écria le pèlerin en s'approchant pour mieux entendre cette
+conversation qui commençait à l'impatienter. Tous les yeux se tournèrent
+sur-le-champ vers lui. «Je soutiens, dit-il d'une voix ferme et haute,
+que les chevaliers anglais de l'armée de Richard ne prétendaient céder
+la palme à aucun de ceux qui prirent les armes pour la défense de la
+Terre-Sainte; je soutiens, en outre, car je l'ai vu, qu'après la prise
+de Saint-Jean-d'Acre, le roi Richard eut un tournoi avec cinq de ses
+chevaliers contre tous venans; que chacun d'eux fournit trois courses
+dans cette journée, et fit vider les arçons à ses trois adversaires;
+enfin, qu'au nombre des assaillans se trouvaient sept chevaliers du
+temple. Sir Brian de Bois-Guilhert sait mieux que personne si je dis la
+vérité.»</p>
+
+<p>Aucune langue ne pourrait exprimer la rage qui embrasa la sombre
+physionomie du templier après avoir entendu ces paroles. Dans l'excès de
+sa fureur, sa main tremblante se porta involontairement sur la garde de
+son épée; et, s'il ne la tira point, c'est qu'il sentit qu'il ne pouvait
+se permettre avec impunité dans ce lieu un pareil acte de violence.
+Cedric, dont le caractère décelait la droiture et la loyauté, et dont
+rarement la capacité saisissait plus d'une idée à la fois, était si
+triomphant de ce qu'il entendait à la louange de ses concitoyens, qu'il
+ne remarqua point la confusion et la colère de son hôte. «Pèlerin,
+s'écria-t-il, je te donnerais ce bracelet d'or, si tu pouvais me dire le
+nom des chevaliers qui soutinrent si dignement la gloire de l'heureuse
+Angleterre.»--«Je vous les nommerai très volontiers, dit le pèlerin, et
+cela sans guerdon<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a>
+<a href="#footnote40"><sup class="sml">40</sup></a>, car j'ai fait voeu de ne point toucher de l'or
+pendant un certain laps de temps.»--«Je porterai le bracelet pour vous,
+si vous le voulez,» dit Wamba.--«Le premier en honneur, en rang, en
+courage, reprit le pèlerin, était le brave Richard, roi
+d'Angleterre.»--«Je lui pardonne, dit Cedric, je lui pardonne d'être
+issu de l'odieux tyran duc Guillaume.»--«Le second était le comte de
+Leicester; le troisième, sir Thomas Multon de Gilsland.»--«Au moins
+celui-ci est de famille saxonne, dit Cedric d'un air de triomphe.»--«Le
+quatrième, sir Foulk Doilly.»--«Encore de race saxonne, du moins du côté
+de sa mère,» interrompit Cedric, qui ne perdait pas un mot du récit, et
+à qui le triomphe de Richard et de ses compatriotes faisait oublier en
+partie sa haine contre les Normands. «Et le cinquième?»--«Le cinquième,
+sir Edwin Turneham.»--«Véritable Saxon, par l'ame d'Hengist!» s'écria
+Cedric tout joyeux. «Et le sixième, quel était son nom?»--«Le sixième,»
+répondit le pèlerin après une pause pendant laquelle il sembla
+réfléchir,» était un jeune chevalier moins renommé, qui fut admis dans
+cette honorable compagnie moins pour aider à l'entreprise que pour
+compléter le nombre de ceux qui allaient s'y dévouer.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote40" name="footnote40"><b>Note 40: </b></a>
+<a href="#footnotetag40">
+(retour) </a> Ce mot rappelle l'italien <i>guiderdone</i>, qui veut
+ dire aussi récompense. A. M.</blockquote>
+
+<p>«Sire pèlerin, reprit Brian de Bois-Guilbert, après tant de choses, ce
+manque de mémoire est bien tardif. Mais je dirai le nom du chevalier qui
+triompha de l'ardeur de mon coursier et de ma lance. Ce fut le chevalier
+d'Ivanhoe<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a>
+<a href="#footnote41"><sup class="sml">41</sup></a>, et nul entre les cinq autres n'acquit plus de gloire pour
+son âge. Néanmoins, je proclamerai à haute voix que, s'il était ici, et
+qu'il voulut joûter contre moi au tournoi qui va s'ouvrir, monté et armé
+comme je le suis actuellement, je lui donnerais le choix des armes sans
+conserver le moindre doute sur le résultat du combat.»--«S'il était près
+de vous, répondit le pèlerin, il n'hésiterait pas à accepter votre défi;
+mais ne troublons point la paix de ce château par des bravades sur un
+combat qui, vous le savez fort bien, ne saurait avoir lieu. Si jamais
+Ivanhoe revient de la Palestine, je suis certain qu'il se mesurera avec
+vous.»--«Bonne caution! s'écria le templier. Quel gage en
+donnez-vous?»--«Ce reliquaire, dit le pèlerin, en montrant une petite
+boîte d'ivoire d'un travail précieux; ce reliquaire contenant un morceau
+du bois de la vraie croix, que j'ai rapporté du monastère du
+Mont-Carmel.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote41" name="footnote41"><b>Note 41: </b></a>
+<a href="#footnotetag41">
+(retour) </a> Les Anglais donnent à ce nom d'<i>Ivanhoe</i> la
+ prononciation d'<i>Aïvanhô</i>, quelques Écossais celle
+ d'<i>Ivenhô</i>, et les Français, en général, celle d'<i>Ivanhoé</i>,
+ quoiqu'il fût peut-être plus naturel de prononcer <i>Ivanho</i>.
+ A. M.</blockquote>
+
+<p>Le prieur de Jorvaulx fit un signe de croix que toute la compagnie ne
+manqua pas d'imiter, à l'exception du juif, des mahométans et du
+templier. Celui-ci, sans donner aucune marque de respect pour la
+sainteté de cette relique, détacha de son cou une chaîne d'or qu'il jeta
+sur la table en disant: «Que le prieur Aymer conserve mon gage avec
+celui de cet inconnu, comme une promesse que, lorsque le chevalier
+Ivanhoe arrivera en Angleterre, il aura à répondre au défi de Brian de
+Bois-Guilbert; et, s'il ne l'accepte pas, j'inscrirai son nom avec
+l'épithète de lâche sur les murs de toutes les commanderies du Temple en
+Europe.»--«Vous n'aurez pas un tel souci, répondit Rowena. Si nulle voix
+ne s'élève ici en faveur d'Ivanhoe absent, la mienne se fera entendre.
+J'affirme qu'il ne refusera jamais un cartel honorable; et, si ma faible
+garantie pouvait ajouter au gage inappréciable de ce pèlerin, je
+répondrais qu'Ivanhoe saura se mesurer avec ce fier chevalier comme il
+le souhaite.</p>
+
+<p>Une multitude d'émotions opposées, qui se combattaient dans le coeur de
+Cedric, l'avaient réduit au silence pendant cette discussion. L'orgueil
+satisfait, le ressentiment, l'embarras, se peignaient tour à tour sur
+son front comme les nuages chassés par un vent orageux, tandis que tous
+ses serviteurs, sur qui le nom du sixième chevalier semblait avoir
+produit un effet électrique, demeuraient dans l'attente, les yeux fixés
+sur leur maître. Mais ce ne fut qu'après avoir entendu Rowena que Cedric
+tout à coup sentit qu'il devait rompre le silence.</p>
+
+<p>«Lady Rowena, dit-il, ce langage est intempestif. S'il était besoin
+d'une autre garantie, moi-même, tout offensé que je suis, je répondrais
+sur mon honneur de celui d'Ivanhoe; mais il ne manque rien aux
+assurances du combat, même en suivant les règles de la chevalerie
+normande. N'est-il pas vrai, prieur Aymer?»--«Oui, oui, répondit
+celui-ci; la sainte relique et la superbe chaîne seront en sûreté, dans
+le trésor de notre couvent, jusqu'à l'époque de ce défi.»</p>
+
+<p>À ces mots, faisant encore un signe de croix, il remit le reliquaire au
+frère Ambroise, un des moines de sa suite, et plaça la chaîne d'or, avec
+moins d'appareil, mais peut-être avec plus de satisfaction intérieure,
+dans une poche doublée de peau parfumée, qui s'ouvrait sous son bras
+gauche. «Noble Cedric, dit-il alors, votre vin est si bon, qu'il semble
+faire entendre à mes oreilles le carillon de toutes les cloches du
+couvent. Accordez-nous la permission de porter la santé de lady Rowena,
+et de songer ensuite aux douceurs du repos.»--«Par la croix de
+Bromholme, sire prieur, répondit le Saxon, vous démentez votre
+réputation. J'avais ouï dire que vous étiez homme à veiller le verre en
+main jusqu'aux matines, et je vois que, malgré mon âge, vous avez peine
+à me tenir tête. Sur ma foi, un enfant saxon de douze ans n'eût pas de
+mon temps quitté la table.»</p>
+
+<p>Le prieur avait ses raisons pour ne pas déroger au prudent système de
+tempérance qu'il avait adopté. Non seulement il se croyait obligé par
+profession à maintenir la paix, mais il était par caractère ennemi de
+toute querelle. Était-ce charité pour son prochain, ou amour pour
+lui-même? C'était peut-être un effet de ces deux causes réunies. Il
+craignait que le naturel impétueux du Saxon, et le caractère altier et
+irascible du chevalier du Temple, ne finissent par amener une explosion
+désagréable. Il insinua donc adroitement que dans une lutte bachique
+personne ne pouvait raisonnablement risquer sa tête contre celle d'un
+saxon; il glissa quelques mots sur ce qu'il devait au caractère dont il
+était revêtu, et finit par insister pour qu'on allât goûter les
+bienfaits du sommeil. On servit à la ronde le coup de grâce; et les
+étrangers, ayant salué profondément Cedric et lady Rowena, suivirent les
+domestiques chargés de les conduire à leurs lits respectifs.</p>
+
+<p>«Chien de mécréant, dit le templier au juif en passant près de lui,
+iras-tu au tournoi?»--«C'est mon dessein, n'en déplaise à votre
+vénérable valeur, répondit Isaac en le saluant avec humilité.»--«Sans
+doute afin de dévorer par ton usure les entrailles des nobles et ruiner
+les enfans et les femmes en leur vendant toute sorte de colifichets à la
+mode. Je parie que tu as sous ce grand manteau un sac rempli de
+shekels<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a>
+<a href="#footnote42"><sup class="sml">42</sup></a>».--«Pas un seul, je vous jure; pas un seul,» s'écria le juif
+d'un air patelin, en rapprochant les mains et en s'inclinant; «pas même
+une pièce d'argent! J'en atteste le Dieu d'Abraham. Je vais à Asohy
+implorer le secours de quelques frères de ma tribu, pour m'aider à payer
+la taxe exigée par l'échiquier des juifs<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a>
+<a href="#footnote43"><sup class="sml">43</sup></a>. Que Jacob me soit en aide!
+Je suis un malheureux, un homme ruiné! J'ai emprunté de Reuben de
+Tadcaster jusqu'au manteau dont je suis enveloppé.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote42" name="footnote42"><b>Note 42: </b></a>
+<a href="#footnotetag42">
+(retour) </a> Ancienne monnaie juive en or.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote43" name="footnote43"><b>Note 43: </b></a>
+<a href="#footnotetag43">
+(retour) </a> Commission alors chargée d'imposer arbitrairement
+ les juifs. A. M.</blockquote>
+
+<p>Le templier sourit, sardoniquement: «Que le ciel te maudisse, impudent
+menteur!» lui dit-il; et, s'éloignant comme s'il eût dédaigné de lui
+parler long-temps, il rejoignit ses esclaves sarrasins, auxquels il
+donna quelques ordres dans une langue inconnue à ceux qui étaient près
+de lui. Le pauvre Israélite était si interdit de ce que lui avait dit le
+templier, qu'on le voyait encore dans la posture la plus humble, quand
+Bois-Guilbert était déjà loin de lui; et lorsqu'il se releva, il avait
+l'air d'un homme aux pieds duquel la foudre vient de tomber, et encore
+étourdi du fracas qui avait déchiré ses oreilles.</p>
+
+<p>L'intendant et l'échanson, précédés de deux domestiques portant des
+torches, et suivis de deux autres chargés de rafraîchissemens,
+conduisirent le prieur et le chevalier de Bois-Guilbert dans les
+appartemens qui les attendaient, et des valets d'un rang inférieur
+indiquèrent à leur suite et aux autres hôtes les chambres où ils
+devaient reposer jusqu'au jour.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE VI.</h3>
+
+<p class="rig"><span class="sml">«Pour acheter sa faveur je lui fais<br>
+ ce plaisir. S'il accepte, fort bien; s'il<br>
+ refuse, tant mieux; mais, je vous en<br>
+ prie, ne me faites aucun mal.»<br><br>
+
+Shakspeare, <i>le Marchand de Venise</i>.</span></p>
+
+<br><br><br><br><br><br>
+
+<p>Tandis que le pèlerin, éclairé par un domestique armé d'une torche,
+traversait les sombres corridors de ce manoir vaste et irrégulier,
+l'échanson vint lui dire à l'oreille que, si un verre d'excellent
+hydromel ne l'effrayait pas, il n'avait qu'à le suivre dans son
+appartement, où il trouverait réunis la plupart des gens de Cedric,
+lesquels seraient ravis d'ouïr la relation de ses aventures en
+Palestine, et surtout d'avoir des nouvelles du chevalier d'Ivanhoe.
+Wamba, qui arriva en ce moment, appuya cette proposition, et dit qu'un
+coup d'hydromel après minuit en valait trois après le couvre-feu. Sans
+contester l'apropos d'une maxime prononcée par une personne aussi
+imposante, le pèlerin les remercia de leur politesse, et leur dit qu'il
+avait juré de ne jamais parler dans la cuisine des choses dont les
+maîtres ne voulaient pas qu'on s'occupât dans le salon. «Un pareil voeu,
+dit Wamba à l'échanson, ne conviendrait guère à un esclave.»</p>
+
+<p>Oswald secoua l'épaule de dépit. «Je comptais le loger dans la chambre
+du grenier, dit-il à demi-voix à Wamba; mais puisqu'il est si peu
+honnête envers les chrétiens, je le mènerai à un galetas près de celui
+d'Isaac le juif. Anwold, dit-il au domestique qui portait la torche,
+conduisez le pèlerin au cabinet du sud. Bonne nuit, sire pèlerin; je
+vous fais de légers remercîmens pour votre avare courtoisie.»--«Bonne
+nuit, et que la sainte Vierge vous bénisse,» dit le pèlerin d'un air
+calme; et il suivit son guide après cette courte salutation.</p>
+
+<p>En traversant une antichambre où aboutissaient plusieurs portes, et
+qu'éclairait une petite lampe de fer, il se vit accosté par la première
+suivante de lady Rowena; elle lui dit avec une certaine assurance que sa
+maîtresse désirait lui parler, et prit la torche des mains d'Anwold, en
+faisant signe au pèlerin de la suivre. Il ne jugea sans doute pas
+convenable de refuser cette invitation comme l'autre; car, quoique son
+premier mouvement eût peint l'étonnement, il obéit sans mot dire.</p>
+
+<p>Un petit corridor suivi de sept marches, formées chacune par une grosse
+poutre de bois de chêne, le conduisit dans l'appartement de lady Rowena,
+dont la rustique magnificence répondait au respect que lui marquait le
+maître du château; les murs en étaient décorés de tapisseries brodées en
+or et en soie, et représentant des sujets de fauconnerie. Le lit était
+orné d'une tapisserie semblable, et garni de rideaux teints en pourpre;
+les siéges étaient couverts de riches coussins, et devant un fauteuil
+plus élevé que les autres était un marche-pied en ivoire d'un travail
+précieux. Quatre grandes bougies placées dans des candélabres d'argent
+éclairaient cet asile. Et cependant, que nos beautés modernes n'envient
+point le faste d'une princesse saxonne! Les murs de son appartement
+étaient si pleins de crevasses et si mal crépis, qu'on voyait les
+tapisseries remuer au moindre souffle, et que la flamme des torches, au
+lieu de monter perpendiculairement, se portait de côté et d'autre comme
+le plumet d'un chieftain<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a>
+<a href="#footnote44"><sup class="sml">44</sup></a>. Ici tout paraissait magnifique et même
+recherché, mais ce qu'on appelle le confortable y manquait presque
+entièrement; et ce genre d'agrément étant inconnu, on ne l'enviait pas.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote44" name="footnote44"><b>Note 44: </b></a>
+<a href="#footnotetag44">
+(retour) </a> Capitaine ou chef de clans ou paysans de la vieille
+ Écosse. A. M.</blockquote>
+
+<p>Lady Rowena avait derrière elle trois suivantes, qui arrangeaient ses
+cheveux pour la nuit. Elle était assise sur l'espèce de trône dont j'ai
+déjà parlé, et semblait une reine qui va recevoir d'universels hommages.
+Le pèlerin lui rendit les siens en fléchissant le genou. «Levez-vous,
+pèlerin, lui dit-elle d'un air gracieux; celui qui prend la défense de
+l'absent a droit au bon accueil de quiconque chérit la vérité et honore
+le courage. Retirez-vous, excepté la seule Elgitha, dit-elle à ses
+suivantes; je veux entretenir ce pèlerin.» Sans quitter l'appartement,
+celles-ci se retirèrent à l'extrémité opposée, s'assirent sur un banc
+près du mur, et gardèrent le silence comme des statues, quoiqu'elles
+fussent assez loin de leur maîtresse pour s'entretenir à demi-voix sans
+craindre de l'interrompre.</p>
+
+<p>«Pèlerin, dit lady Rowena, après un muet intervalle pendant lequel elle
+semblait incertaine sur la manière dont elle commencerait la
+conversation, vous avez ce soir prononcé un nom, le nom d'Ivanhoe,
+ajouta-t-elle avec une sorte d'insistance, dans un château où, d'après
+les lois de la nature, on devrait toujours être heureux de l'entendre,
+et où, par un concours de circonstances déplorables, il ne peut être
+proféré sans exciter dans plus d'un coeur des sensations douloureuses;
+et j'ose à peine vous demander le lieu et la situation où vous l'avez
+laissé. Nous avons su que, sa mauvaise santé l'ayant retenu en Palestine
+après le départ de l'armée anglaise, il avait été persécuté par la
+faction française, à laquelle les templiers sont si dévoués.»--«Je
+connais peu le chevalier d'Ivanhoe, répondit le pèlerin d'une voix émue;
+je voudrais le connaître davantage, noble dame, puisque vous vous
+intéressez à sa fortune: il a surmonté, je le présume, les persécutions
+de ses ennemis, et il était, au moment de revenir en Angleterre, où vous
+devez savoir mieux que moi s'il lui reste quelque chance de bonheur.»</p>
+
+<p>Lady Rowena poussa un profond soupir, et lui demanda quand on pourrait
+revoir Ivanhoe dans sa patrie, et s'il ne serait pas exposé à de grands
+périls sur la route. Sur la première question, le pèlerin avoua son
+entière ignorance; et sur la seconde, il répondit que le retour pouvait
+avoir lieu sans danger par Venise, par Gênes, et ensuite par la France.
+«Ivanhoe, ajouta-t-il, connaît si bien la langue et les coutumes
+françaises, qu'il ne court aucun risque en traversant ce dernier pays.»</p>
+
+<p>«Plût à Dieu, dit lady Rowena, qu'il fût déjà ici, et en état de porter
+les armes au tournoi qui va se tenir, et dans lequel tous les chevaliers
+de cette contrée déploieront leur adresse et leur courage. Si Athelstane
+de Coningsburgh y remportait le prix, Ivanhoe apprendrait sans doute de
+fâcheuses nouvelles à son arrivée en Angleterre. Comment se trouvait-il
+la dernière fois que vous le vîtes? la maladie avait-elle abattu ses
+forces et changé ses traits?»--«Il était plus maigre et plus basané qu'à
+son retour de Chypre à la suite de Richard Coeur-de-Lion, et les soucis
+semblaient gravés sur son visage; mais je n'en parle que par ouï-dire,
+je ne le connais pas.»--«Il ne trouvera dans son pays, je le crains, que
+bien peu de motifs pour bannir ces soucis. Je vous rends graces, bon
+pèlerin, des détails que vous m'avez donnés sur le compagnon de mon
+enfance. Approchez, dit-elle à ses suivantes, offrez la coupe du repos à
+cet homme sacré, que je ne veux pas retenir davantage.» L'une d'elles
+apporta à sa maîtresse une coupe d'argent remplie de vin assaisonné de
+miel et d'épices; Rowena y trempe ses lèvres, et la passe au pèlerin,
+qui en boit quelques gouttes.»--«Acceptez cette aumône,» lui dit-elle en
+lui donnant une pièce d'or, «comme une marque de mon respect pour les
+lieux saints que vous avez visités.» Le pèlerin reçut ce don en la
+saluant avec une humilité profonde, et suivit Edwina hors de
+l'appartement pour retourner dans l'antichambre. Il y retrouva le
+domestique Anwold, qui, prenant la torche des mains de la suivante, le
+conduisit avec plus de hâte que de cérémonie dans un galetas, où des
+espèces de cellules servaient au logement des domestiques du dernier
+ordre et aux étrangers d'une classe inférieure.</p>
+
+<p>«Dans laquelle de ces chambres est le juif?» demanda le pèlerin.--«Le
+chien de mécréant, répondit Anwold, est niché dans celle qui est à main
+gauche de la vôtre. Par saint Dunstan! comme il faudra la râcler et la
+nettoyer avant qu'on y loge un chrétien!»--«Et où est la chambre de
+Gurth le porcher.»--«À main droite; vous servez de séparation entre le
+circoncis et le gardien de ce qui est en abomination parmi les douze
+tribus. Vous auriez eu un endroit plus commode, si vous n'aviez pas
+refusé l'invitation d'Oswald.»--«Je me trouve fort bien; le voisinage
+d'un juif ne peut souiller à travers une cloison de chênes».</p>
+
+<p>En disant ces paroles il pénétra dans la cellule qui lui était destinée,
+prit la torche des mains du domestique, le remercia et lui souhaita une
+bonne nuit. Ayant poussé la porte, qui ne fermait comme toutes les
+autres que par un loquet, il mit la torche dans un candélabre de bois,
+et jeta les yeux sur le chétif ameublement de la chambre à coucher, qui
+consistait en une escabelle et en un lit formé de planches mal jointes,
+rempli de paille fraîche, et sur lequel étaient étendues quelques peaux
+de mouton en guise de couvertures. La torche éteinte, le pèlerin se jeta
+sur ce grabat sans ôter un seul de ses vêtemens, et dormit, ou du moins
+resta couché, jusqu'à ce que l'aurore eût envoyé ses blanchissans rayons
+dans sa chambre par la petite croisée grillée qui recevait l'air et le
+jour. Il se leva le lendemain matin après avoir dit sa prière, sortit de
+cette cellule, et entra sans bruit dans celle du juif en levant
+doucement le loquet.</p>
+
+<p>L'Israélite était livré à un sommeil très agité, sur un grabat
+exactement pareil à celui qu'avait eu le pèlerin. La portion des
+vêtemens qu'il avait ôtée se trouvait sous sa tête, moins pour lui
+servir d'oreiller, que de peur qu'on ne les lui dérobât pendant le
+sommeil. Son front peignait l'inquiétude, et il remuait vivement les
+bras et les mains comme s'il eût eu alors à combattre le cauchemar. Il
+poussait des exclamations, tantôt en hébreu, tantôt dans la langue
+nouvelle, mélange d'anglais et de normand; le pèlerin distingua ces
+mots: «Au nom du dieu d'Abraham, épargnez un malheureux vieillard! Je
+n'ai pas un shekel au monde! Dussé-je être coupé en morceaux, je ne
+pourrais vous rien donner.»</p>
+
+<p>Le Pèlerin, sans attendre l'issue de la vision du juif, le poussa avec
+son bourdon pour l'éveiller. Ce brusque réveil et la vue d'un homme près
+de son lit parut sans doute à Isaac la continuation de son rêve. Il se
+leva sur son séant, ses cheveux gris hérissés sur sa tête, sauta sur ses
+vêtemens, les serra entre ses bras comme un faucon tient sa proie dans
+ses serres, et fixa ses yeux noirs et perçans sur le pèlerin avec une
+expression mêlée de surprise et de terreur. «Calmez-vous, Isaac, lui dit
+celui-ci; je ne viens pas en ennemi.»--«Que le dieu d'Israël vous
+bénisse, reprit le juif soulagé: je rêvais; mais, Abraham en soit loué!
+ce n'est qu'un rêve. Et quelle affaire vous plairait-il d'avoir de si
+bonne heure avec un pauvre juif?»--«J'ai à vous annoncer que, si vous ne
+partez à l'instant et ne faites diligence, votre voyage ne sera pas sans
+péril.»--«Dieu de Moïse! et qui peut avoir intérêt à mettre en danger un
+réprouvé comme moi?»--«Vous devez savoir mieux que moi si quelqu'un peut
+y être intéressé; mais ce que je puis vous garantir, c'est que hier au
+soir le templier, en traversant la salle où nous étions, prononça
+quelques mots à ses esclaves musulmans en langue arabe, que je parle
+couramment, et leur donna ordre d'épier votre départ du château, de vous
+suivre, de s'emparer de vous, et de vous conduire prisonnier dans le
+château de sire Philippe de Malvoisin, ou dans celui de sire Réginald
+Front-de-Boeuf.»</p>
+
+<p>On ne pourrait se figurer la terreur qui s'empara du juif en apprenant
+ce dessein; il en fut comme anéanti; une sueur froide couvrit son front;
+ses bras tombèrent sans mouvement; sa tête se pencha sur sa poitrine. Au
+bout de quelques minutes cependant il retrouva assez de force pour
+abandonner son lit; mais cet effort l'épuisa; ses genoux tremblèrent
+sous lui, ses nerfs et ses muscles semblaient avoir perdu leur
+élasticité, et il tomba aux pieds du pèlerin, non comme un suppliant,
+mais comme un épileptique, par l'effet d'une puissance invisible qui ne
+laisse aucun moyen d'en triompher.</p>
+
+<p>«Dieu d'Abraham!» furent les premières paroles qu'il prononça en levant
+vers le ciel ses mains décharnées, pendant que sa tête grise était
+encore attachée sur le sol. «Ô saint Moïse! Ô bienheureux Aaron! dit-il
+ensuite, mon rêve n'est pas une chimère, ma vision n'a pas eu lieu en
+vain! Je sens leurs instrumens de torture déchirer, lacérer mes nerfs;
+je les sens passer sur mon corps comme les faux, les herses et les
+haches de fer sur les hommes de Rahab et les cités des enfans
+d'Ammon.»--«Levez-vous, Isaac, et écoutez-moi,» dit le pèlerin qui
+voyait sa détresse avec un mélange de compassion et de mépris. «Vous
+avez raison de craindre, en songeant à la manière dont les nobles et les
+princes ont traité vos frères pour en arracher leurs trésors; mais
+levez-vous, encore une fois, et je vous indiquerai le moyen de vous
+sauver. Quittez à l'instant ce château, pendant que les étrangers y sont
+encore plongés dans le sommeil. Je vous conduirai vers la forêt par des
+sentiers que je connais très bien, et je ne vous laisserai qu'après que
+vous aurez obtenu le sauf conduit de quelque chef ou de quelque baron se
+rendant au tournoi, et dont vous avez sans doute les moyens de vous
+assurer la protection.»</p>
+
+<p>Pendant que l'oreille d'Isaac recueillait ainsi avec avidité les
+espérances d'évasion que lui insinuait le pèlerin, ce pauvre juif
+commençait à se lever peu à peu, et en quelque sorte pouce à pouce,
+jusqu'à ce qu'il se fût trouvé sur ses genoux. Il rejeta en arrière ses
+longs cheveux gris en fixant sur le pèlerin ses yeux noirs et craintifs.
+Aux dernières paroles, la peur lui revint dans toute son énergie, et il
+retomba la face contre terre. «Moi, posséder les moyens de m'assurer la
+protection de quelqu'un! s'écria-t-il. Hélas! il n'est pour un juif
+qu'un moyen d'arriver aux bonnes graces d'un chrétien: c'est l'argent.
+Et comment le trouver, moi, malheureux que les extorsions ont déjà
+réduit à la misère de Lazare?» Alors, comme si la méfiance eût imposé
+silence à tout autre sentiment: «Pour l'amour de Dieu, jeune homme,
+s'écria-t-il tout à coup, au nom du Père divin de tous les hommes, des
+juifs et des chrétiens, des enfans d'Israël et ce ceux d'Ismaël, ne me
+trahissez point! Je n'ai pas de quoi acheter la protection du plus
+pauvre des mendians chrétiens, voulût-il me l'accorder pour un sou.» À
+ces mots il se souleva une seconde fois, et saisit le manteau du
+pèlerin, en le regardant d'un air craintif et suppliant. Celui-ci recula
+de quelques pas, comme s'il eût craint d'être souillé par ce contact.
+«Quand tu serais porteur de toutes les richesses de ta tribu, lui dit le
+pèlerin avec mépris, quel intérêt aurais-je à te nuire? L'habit que je
+porte ne dit-il pas que j'ai fait voeu de pauvreté? Quand je te
+quitterai, il ne me faudra qu'un cheval et une cotte de mailles. Ne
+crois pas au surplus que je désire ta compagnie, ou que je veuille en
+retirer quelque profit. Demeure en ce château, si tel est ton plaisir.
+Cedric le Saxon peut t'accorder sa protection.»</p>
+
+<p>«Hélas! dit le juif, il ne voudra même pas que je voyage à sa suite. Le
+Saxon et le Normand dédaignent également le pauvre Israélite; et
+traverser seul les domaines de Malvoisin et de Réginald Front-de-Boeuf,
+après ce que vous venez de me dire! Bon jeune homme, je m'en irai avec
+vous; hâtons-nous, ceignons nos reins, fuyons. Voilà votre bourdon:
+pourquoi hésitez-vous?»--«Je n'hésite pas, répondit le pèlerin; mais je
+songe à nous assurer les moyens de sortir du château. Suivez-moi.»</p>
+
+<p>Il le mène dans la chambre de Gurth, qu'il s'était fait montrer la
+veille, avons-nous dit, et y étant entré: «Gurth! s'écria-t-il,
+lève-toi, ouvre la poterne du château, fais-moi sortir avec le Juif.»
+Gurth, dont les fonctions, quoique si méprisées aujourd'hui, lui
+assuraient alors en Angleterre autant d'importance qu'Eumée en eut jadis
+à Ithaque, fut blessé du ton impérieux et familier du pèlerin. «Quoi!
+dit-il en se levant sur le coude sans quitter son grabat, le juif veut
+partir sitôt de Rotherwood, et avec un pèlerin!»--«Je l'aurais aussi
+volontiers soupçonné, dit Wamba qui entrait au même instant, de partir
+en nous dérobant la moitié d'un jambon.»--«Quoi qu'il en soit, dit
+Gurth en replaçant sa tête sur la pièce de bois qui lui servait
+d'oreiller, le juif et le chrétien attendront qu'on ouvre la grande
+porte. Nous ne permettons pas que nos hôtes s'en aillent du château
+furtivement et de si bonne heure.»--«Mais, répéta le pèlerin d'un ton
+ferme, je vous dis que vous ne refuserez pas ce que je vous demande.» En
+même temps, se penchant sur le lit du gardien des pourceaux, il chuchota
+à son oreille quelques mots en saxon. Gurth tressaillit comme électrisé;
+et le pèlerin portant un doigt sur ses lèvres: «Gurth, lui dit-il,
+prends garde! tu as coutume d'être discret. Ouvre-nous la poterne, et tu
+en sauras davantage.»</p>
+
+<p>Gurth obéit d'un air joyeux et empressé. Le juif et Wamba les suivaient,
+tous deux bien étonnés du changement soudain qui s'était opéré dans les
+dispositions du gardien des pourceaux. «Ma mule! ma mule! s'écria le
+juif en arrivant à la poterne. Je ne saurais partir sans ma mule.»--«Va
+lui chercher sa mule, dit le pèlerin à Gurth, et amènes-en une pour moi,
+afin que je le suive jusqu'à ce qu'il ait quitté ces environs. Je la
+laisserai à Ashby entre les mains de quelqu'un de la suite de Cedric. Et
+toi, écoute.» Il prononça le reste si bas, que Gurth fut le seul qui put
+l'entendre. «Très volontiers, répondit celui-ci, je n'y manquerai
+point.» Et il alla chercher les mules.</p>
+
+<p>«Je voudrais bien, dit Wamba dès que son camarade eut le dos tourné,
+qu'on m'eût appris tout ce que vous autres pèlerins apprenez dans la
+Terre-Sainte?»--«On nous y enseigne à réciter nos prières, à nous
+repentir de nos péchés, à jeûner et à nous mortifier.»--«Il faut que
+vous y appreniez encore autre chose: «sont-ce vos prières et votre
+repentir qui ont décidé Gurth à vous ouvrir la poterne? Est-ce par des
+jeûnes et des mortifications que vous l'avez engagé à vous prêter une
+mule de son maître? Si vous n'aviez pas eu d'autre ressource, vous
+eussiez tout aussi bien fait de vous adresser à son pourceau
+favori.»--«Allons, dit le pèlerin, tu n'es qu'un fou saxon.»--«Vous
+dites bien, reprit le bouffon; si j'étais Normand, comme je crois que
+vous l'êtes, j'aurais eu la fortune pour moi et me trouverais à côté
+d'un sage.»</p>
+
+<p>Gurth en ce moment parut de l'autre côté du fossé avec les deux mules.
+Les voyageurs passèrent sur une espèce de pont-levis formé de deux
+planches, largeur exacte de la poterne et d'un guichet pratiqué à la
+palissade extérieure, qui conduisait dans le bois. Dès que l'Israélite
+fut près de sa mule, il se hâta de placer sur la selle un sac de bougran
+bleu, qu'il avait soigneusement caché sous son manteau: «C'est de quoi
+changer de vêtemens, dit-il, pas autre chose.» Il monta en selle avec
+plus de vigueur et de légèreté que son âge ne l'eût fait présumer, et ne
+perdit pas un instant pour arranger son manteau de manière à cacher à
+tous les yeux le fardeau qu'il portait en croupe. Le pèlerin sauta sur
+sa mule avec moins de vivacité, mais plus de légèreté; et au moment de
+partir il présenta sa main à Gurth, qui la baisa d'un air respectueux.
+Il suivit des yeux les deux voyageurs jusqu'à ce que les arbres de la
+forêt en eussent caché la trace, et même alors il semblait encore les
+chercher, quand il fut distrait de sa rêverie par la voix de Wamba.</p>
+
+<p>«Sais-tu bien, mon ami Gurth, que tout à l'heure tu as montré une
+courtoisie bien singulière? Je marcherais nu-pieds, comme ce pèlerin,
+pour être servi avec le même zèle. Certes, je ne me contenterais pas de
+te donner ma main à baiser.»--«Tu n'es pas trop fou, Wamba, quoique tu
+ne raisonnes que sur des apparences; au surplus, c'est tout ce que peut
+faire le plus sage de nous. Mais il est temps que je songe à mon
+troupeau.» À ces mots, il rentra dans le château avec son compagnon.</p>
+
+<p>Cependant les deux voyageurs s'éloignaient avec une célérité qui
+attestait les craintes du juif; car il est peu ordinaire que les hommes
+de son âge aiment à voyager vite. Le pèlerin, qui paraissait connaître
+tous les détours de ces bois, le conduisait par des sentiers
+infréquentés, et plus d'une fois Isaac trembla que son dessein ne fût de
+le livrer à ses ennemis. Ses soupçons, après tout, étaient bien
+excusables. Si l'on excepte le poisson volant, qui trouve des ennemis
+dans deux élémens, il n'existait point d'êtres sur la terre qui fussent,
+comme les juifs de ces temps, l'objet d'une persécution aussi générale,
+aussi constante et aussi cruelle. Sous les prétextes les plus frivoles,
+et sur les accusations presque toujours les plus injustes et les plus
+absurdes, leurs personnes et leurs fortunes étaient livrées à la merci
+populaire. Normands et Saxons, Danois et Bretons, tous, quoique ennemis
+les uns des autres, luttaient d'acharnement contre peuple qu'on se
+faisait un devoir religieux de haïr, d'insulter, de voler et de livrer à
+la torture. Les rois de race normande et les nobles indépendans, qui
+suivaient leur exemple en se permettant des actes arbitraires, avaient
+de plus adopté contre cette malheureuse nation un système de persécution
+plus régulier et fondé sur les calculs de la cupidité la plus
+insatiable. On se rappelle le trait du roi Jean, qui, ayant enfermé dans
+un de ses châteaux un juif opulent, lui faisait arracher tous les matins
+une dent, jusqu'à ce que l'Israélite, voyant la moitié de sa mâchoire
+dégarnie, eût consenti à payer une somme considérable que le tyran
+voulait lui extorquer. Le peu de numéraire qui existât dans le pays se
+trouvait dans les mains de ce peuple persécuté; et la noblesse suivait
+l'exemple du monarque, et rançonnait les juifs en employant contre eux
+tous les genres de torture. Cependant la soif du gain donnait un courage
+passif aux enfans d'Israël, et les portait à affronter tous les périls
+et tous les maux pour obtenir les profits immenses qu'ils pouvaient
+faire dans un pays comme l'Angleterre, naturellement si riche par les
+miracles de son industrie. Malgré toutes les persécutions, et même
+l'établissement d'une cour spéciale qu'on avait nommée <i>l'échiquier des
+juifs</i>, et qui était chargée de leur imposer des taxes arbitraires pour
+mieux les dépouiller de leurs richesses, leur nombre se multipliait, et
+ils réalisaient de grandes fortunes, s'envoyaient de l'un à l'autre des
+sommes considérables par le moyen de lettres de change; car c'est à eux,
+dit-on, qu'est due cette invention, qui leur permettait de faire passer
+leur fortune d'un pays dans un autre; de façon que, s'ils étaient
+menacés d'une trop violente oppression dans un pays, ils sauvaient leurs
+trésors en les cachant dans une autre contrée. L'obstination et la
+cupidité des juifs, étant ainsi aux prises avec le fanatisme et la
+tyrannie des grands du pays, augmentaient comme les persécutions. Si les
+richesses qu'ils acquéraient par le commerce les exposaient quelquefois
+à de graves dangers, quelquefois aussi elles leur assuraient une
+certaine influence. Telle était leur existence générale, d'où résultait
+leur caractère timide, inquiet, soupçonneux, mais opiniâtre, et fertile
+en ressources pour se dérober aux périls dont ils étaient environnés.</p>
+
+<p>Quand nos deux voyageurs eurent franchi rapidement plusieurs sentiers
+solitaires, le pèlerin rompit enfin le silence. «Tu vois, dit-il, ce
+grand chêne accablé sous le poids des années: là se terminent les
+domaines de Front-de-Boeuf. Depuis long-temps nous ne sommes plus sur
+ceux de Malvoisin: tu n'es plus en danger d'être poursuivi par tes
+ennemis.»--«Que les roues de leurs chariots soient brisées, dit le juif,
+comme celles de l'armée de Pharaon, afin qu'ils ne puissent plus
+m'atteindre! Mais, bon pèlerin, ne m'abandonnez pas; pensez à ce fier et
+sauvage templier et à ses esclaves sarrasins. Peu importe sur quelles
+terres ils me rencontreraient; ils ne respectent ni seigneur, ni manoir,
+ni territoire.»--«C'est ici que nous devons nous séparer. Il ne convient
+pas aux gens de ma sorte de voyager avec un juif plus long-temps que la
+nécessité ne l'exige; d'ailleurs, quelle assistance pourras-tu avoir de
+moi, pauvre pèlerin, contre deux païens en armes?»--«Oh! brave jeune
+homme, vous pouvez me défendre, et je suis sûr que vous le feriez. Tout
+misérable que je suis, je vous récompenserai, non pas avec de l'or,
+puisque je n'en ai point, j'en prends à témoin mon père Abraham;
+mais...»--«Je t'ai déjà déclaré que je ne voulais de toi ni argent, ni
+récompense; mais, soit, je t'accompagnerai, je te défendrai même si cela
+est nécessaire, car on ne saurait faire un reproche à un chrétien de
+protéger même un juif contre des Sarrasins. Nous ne sommes pas éloignés
+de Sheffield, je te guiderai jusqu'à cette ville: tu y trouveras
+probablement quelqu'un de tes frères qui te donnera un asile.»--«Que la
+bénédiction de Jacob s'étende sur vous, brave jeune homme! Je trouverai
+à Sheffield mon parent Zareth, et il me fournira les moyens de continuer
+ma route sans danger.»--«Je vais donc t'y accompagner; là nous nous
+quitterons: il ne nous reste guère qu'une demi-heure de chemin pour
+arriver en vue de cette ville.»</p>
+
+<p>Cette demi-heure se passa dans un silence absolu. Le pèlerin dédaignait
+de parler au juif sans nécessité, et le juif à son tour n'osait adresser
+la parole à un homme à qui un pèlerinage dans les lieux saints donnait
+un caractère sacré. Ils s'arrêtèrent sur le haut d'une petite colline.
+«Voilà Sheffield, dit le pèlerin à Isaac en lui montrant les murs de
+cette ville; c'est ici que nous devons nous séparer.»--«Recevez
+auparavant les remercîmens du pauvre juif; je n'ose vous conjurer de
+m'accompagner chez mon parent Zareth, qui pourrait me fournir de quoi
+vous récompenser du service que vous m'avez rendu.»--«Je t'ai dit ne
+vouloir pas de récompense. Si néanmoins parmi tes débiteurs il y avait
+un chrétien auquel tu voulusses épargner les fers et la prison pour
+l'amour de moi, je me trouverais amplement dédommagé pour le service que
+je t'ai rendu ce matin.»</p>
+
+<p>«Attendez, attendez, s'écria le juif en saisissant son manteau; je
+voudrais faire quelque chose de plus, quelque chose qui vous fût
+personnellement agréable. Dieu sait qu'Isaac est pauvre, un mendiant
+véritable dans sa tribu, et cependant... Me pardonnerez-vous si je
+devine ce que vous désirez le plus en ce moment?»--«Si tu le devinais,
+tu ne pourrais me le donner, quand tu serais aussi riche que tu dis être
+pauvre.»--«Que je le dis! répéta le juif; hélas! c'est bien la vérité:
+je suis un malheureux, volé, ruiné, endetté, le dernier des misérables;
+des mains cruelles m'ont enlevé mes marchandises, mon argent, mes
+navires, tout ce que je possédais; et cependant je puis vous dire ce
+dont vous avez besoin, et peut-être vous le procurer: c'est un cheval de
+bataille et une armure.»</p>
+
+<p>Le pèlerin tressaillit, et se tournant vivement vers le juif: «Quel
+démon peut t'inspirer cette conjecture?» lui demanda-t-il.--«Qu'importe,
+reprit le juif en riant; soutiendrez-vous qu'elle n'est pas vraie?...
+Or, si j'ai deviné quels sont vos désirs, je puis les
+satisfaire.»--«Comment peux-tu penser qu'avec l'habit que je porte, mon
+caractère, mon voeu?...»--«Je connais les chrétiens; je sais que le plus
+généreux, par un esprit de religion superstitieuse, prend le bourdon et
+les sandales, et va nu-pieds visiter les tombeaux des morts.»--«Juif,
+s'écria le pèlerin d'un ton sévère, ne blasphème point!»--«Pardon, si
+j'ai parlé trop légèrement; mais vous avez laissé échapper, hier soir et
+ce matin, quelques mots qui ont été pour moi ce qu'est l'étincelle qui,
+en jaillissant du caillou, trahit le métal qu'il recèle. Je sais, en
+outre, que cette robe de pèlerin cache une chaîne d'or comme celle des
+chevaliers; je l'ai vue briller, il y a quelques heures, tandis que vous
+étiez penché sur mon grabat.»</p>
+
+<p>Le pèlerin ne put éviter de sourire: «Si un oeil aussi curieux que le
+tien perçait sous tes vêtemens, lui dit-il, peut-être y ferait-il aussi
+des découvertes.»--«Ne parlez pas ainsi,» dit le juif pâlissant; et
+prenant son écritoire comme pour terminer la conversation, il en tira
+une plume et un feuillet de papier roulé, l'appuya sur sa toque jaune,
+et écrivit sans descendre de sa mule. Quand il eut fini, il donna ce
+billet, écrit en hébreu, au pèlerin, et lui dit: «Toute la ville de
+Leicester connaît le riche Israélite Kirgath Jaïram, de Lombardie.
+Portez-lui ce billet. Il a encore à vendre six armures de Milan dont la
+moindre siérait à une tête royale, et dix chevaux de guerre dont le
+moins beau serait digne d'un monarque allant livrer bataille pour la
+défense de sa couronne. Vous pourrez choisir l'armure et le cheval qui
+vous plairont le plus, et demander tout ce qui vous sera nécessaire pour
+le tournoi: il vous le donnera. Après le tournoi, vous lui rendrez le
+tout fidèlement, à moins que vous ne soyez alors en mesure d'en
+acquitter le prix.»--«Mais, Isaac, dit le pèlerin, ignores-tu que dans
+un tournoi les armes et le cheval du vaincu appartiennent au vainqueur?
+C'est la loi de ces sortes de combats. Or, je puis être malheureux et
+perdre ce que je ne pourrais ni rendre ni payer.» Le juif changea de
+couleur, et fut comme étourdi à l'idée d'une telle chance; mais
+rappelant tout son courage: «Non, non, certes! s'écria-t-il vivement;
+cela est impossible; je ne veux pas y penser; la bénédiction de notre
+père céleste sera sur vous; votre lance sera aussi formidable que la
+verge de Moïse.»</p>
+
+<p>Cessant de parler, il tournait la tête de sa mule du côté de Sheffield;
+mais le pèlerin saisit à son tour son manteau: «Non, Isaac, lui dit-il,
+tu ne sais pas encore tous les périls du combat. L'armure peut être
+endommagée, le cheval peut être tué; car, si je vais au tournoi, je
+n'épargnerai ni armes ni coursier. D'ailleurs, les gens de ta tribu ne
+donnent rien pour rien, et je devrais payer quelque chose pour m'en être
+servi.» La figure de l'Israélite se tordit comme celle d'un homme
+tourmenté d'un accès de colique; mais les sentimens qui l'animaient en
+ce moment l'emportèrent sur ceux qui lui étaient habituels. «N'importe,
+lui dit-il, n'importe; laissez-moi partir. S'il y a quelques dommages,
+Kirgath Jaïram n'y fera pas attention, par l'amitié qu'il a pour son
+concitoyen Isaac. Adieu! Écoutez, ajouta-t-il en se retournant, ne vous
+exposez pas trop dans ces folles chances. Ayez soin de ménager, je ne
+dis pas votre armure et votre cheval, mais votre vie, brave jeune homme.
+Adieu.»--«Grand merci de ton avis plein de sollicitude; je profiterai de
+ta courtoisie, dit le pèlerin, et j'aurai du malheur si je ne puis en
+tenir compte.» Ils se quittèrent, et prirent chacun une route différente
+pour entrer à Sheffield.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE VII.</h3>
+
+<p class="rig"><span class="sml">«Suivis de leurs nombreux écuyers, les chevaliers<br>
+ s'avancent avec un magnifique appareil. L'un porte le<br>
+ haubert, un autre tient la lance, un troisième vient<br>
+ le bras armé du bouclier resplendissant. Le coursier<br>
+ frappe la terre d'un pied impatient, et ronge son frein<br>
+ d'or plein d'écume. Les forgerons et les armuriers se<br>
+ présentent sur leurs palefrois, des limes en main et<br>
+ des marteaux à leur ceinture, avec des clous pour<br>
+ réparer les épieux brisés, et des courroies pour rattacher<br>
+ les boucliers. Une milice à cheval borde les<br>
+ rues; et la foule accourt, le bras chargé d'un pesant<br>
+ gourdin.»<br>
+<br>
+Dryden, <i>Palémon et Arcite</i>.</span></p>
+
+<br><br><br><br><br><br><br><br><br><br><br><br><br>
+
+<p>Le peuple anglais, dans ce temps-là, était fort malheureux. Le roi
+Richard était absent, détenu prisonnier par le perfide et cruel duc
+d'Autriche; on ignorait jusqu'au lieu de sa captivité, et son sort
+n'était même qu'imparfaitement connu de la très grande majorité de ses
+sujets, qu'opprimaient toute espèce de tyrans subalternes.</p>
+
+<p>Le prince Jean, ligué avec Philippe de France, ennemi juré de Richard,
+usait de toute son influence auprès du duc d'Autriche pour prolonger la
+captivité de son frère, dont il avait reçu tant de bienfaits. Pendant le
+même temps, il fortifiait son parti dans le royaume, dont il se
+proposait, en cas de mort du roi, de disputer le trône à l'héritier
+légitime, Arthur, duc de Bretagne, fils de Geoffroy Plantagenet, frère
+aîné de Jean. Cette usurpation, comme on sait, il l'exécuta par la
+suite. Léger, licencieux et perfide, Jean n'eut pas de peine à
+s'attacher, non seulement ceux qui avaient à craindre que leur conduite
+en l'absence de Richard n'attirât sur eux son courroux, mais encore
+cette classe nombreuse de gens qui bravaient toutes les lois, et qui, de
+retour des croisades, avaient rapporté dans leur patrie tous les vices
+de l'Orient, un coeur endurci, le besoin de réparer les brèches de leur
+fortune, et qui plaçaient leurs espérances de butin dans une commotion
+intérieure et une guerre civile.</p>
+
+<p>À ces causes de calamités publiques et d'inquiétudes, il faut ajouter la
+multitude de proscrits ou d'outlaws qui, poussés au désespoir par
+l'oppression des seigneurs féodaux, et par la sévérité avec laquelle on
+faisait exécuter la charte des forêts, s'étaient réunis en guérillas,
+vivaient dans les bois, et se riaient de la justice et des magistrats du
+pays. Les nobles eux-mêmes, fortifiés dans leurs châteaux, et comme de
+petits souverains sur leurs domaines, étaient des chefs de bandes non
+moins à craindre, et ne respectaient pas plus les lois que les
+déprédateurs avoués. Pour entretenir ces troupes qui composaient leurs
+forces, soutenir leur luxe et fournir à leurs extravagances, ils
+empruntaient aux juifs de l'argent à énorme intérêt; c'était le cancer
+qui dévorait leurs biens, et ils n'y connaissaient d'autre remède que
+les actes de violence qu'ils exerçaient contre leurs créanciers, chaque
+fois qu'ils en trouvaient l'occasion.</p>
+
+<p>Sous le poids accablant d'un pareil état de choses, le peuple anglais
+souffrait pour le présent et n'avait pas moins à craindre pour l'avenir.
+Cet état malheureux fut encore empiré par une maladie contagieuse qui
+régnait dans le pays, et dont la malignité s'aggravait par la
+malpropreté des classes inférieures, leur logement malsain et leur
+mauvaise nourriture. Un grand nombre périssaient, et ceux qui
+survivaient leur enviaient un sort qui les arrachait aux maux prochains
+dont ils étaient menacés.</p>
+
+<p>Cependant, malgré toutes ces causes réunies de détresse, le peuple,
+comme la noblesse, prenait au tournoi qui allait s'ouvrir, et qui
+formait le grand spectacle de ce siècle, le même intérêt que prend à un
+combat de taureaux le bourgeois affamé des rivages du Mançanarès, qui ne
+sait pas s'il trouvera le soir de quoi apaiser la faim de sa famille. Ni
+les devoirs, ni la faiblesse et les infirmités n'empêchaient les jeunes
+gens et les vieillards d'accourir de bien loin pour voir de telles
+fêtes. À la passe-d'armes qui allait s'ouvrir à Ashby, dans le comté de
+Leicester, les tenans devaient être des champions de la plus grande
+célébrité, et la nouvelle que le prince Jean lui-même devait l'honorer
+de sa présence avait fixé l'attention générale; un concours immense de
+personnes de tout âge et de toutes conditions s'étaient rendu, dans la
+matinée du jour indiqué, au lieu désigné pour le tournoi.</p>
+
+<p>Ce lieu était singulièrement pittoresque. Sur la lisière d'un bois, à un
+mille de la ville d'Ashby, était une grande prairie couverte de la plus
+riche verdure, bornée d'un côté par une forêt, et de l'autre, par des
+chênes isolés, dont quelques uns avaient atteint une hauteur
+prodigieuse. Le terrain, qui semblait avoir été disposé exprès par la
+nature pour le spectacle martial dont il devait être le théâtre, de tous
+côtés s'élevait en pente douce et en guise d'amphithéâtre; enfin un
+large espace situé au milieu, uni et de niveau, avait été entouré de
+fortes palissades. La forme en était carrée, mais les angles en avaient
+été arrondis afin de laisser aux spectateurs la facilité de bien voir.
+Au nord et au sud on avait pratiqué dans les palissades, pour les
+combattans, deux entrées fermées par des portes de bois, suffisant au
+passage de deux cavaliers de front. À chacune de ces portes se
+trouvaient deux hérauts accompagnés de six trompettes, d'un nombre égal
+de poursuivans d'armes, et d'un fort détachement de troupes destinées à
+maintenir le bon ordre, et à recevoir les chevaliers qui se proposaient
+de prendre une part active au tournoi.</p>
+
+<p>Sur une plate-forme élevée derrière l'entrée du sud, étaient cinq
+pavillons superbes ornés de pannonceaux bruns et noirs, couleurs
+choisies par les cinq chevaliers tenans du tournoi. Devant chaque
+pavillon était suspendu le bouclier du chevalier qui l'occupait, et à
+côté se tenait son écuyer déguisé en sauvage, ou revêtu de tout autre
+costume bizarre et étranger, d'après le goût de son maître, ou le rôle
+qu'il lui plaisait de jouer pendant toute la durée de la passe-d'armes.
+La tente du centre, comme place d'honneur, avait été réservée à Brian de
+Bois-Guilbert, que sa renommée dans tous les combats chevaleresques et
+sa liaison avec les chevaliers qui avaient imaginé cette joute avaient
+fait recevoir avec empressement dans la compagnie, des tenans dont il
+avait même été déclaré chef. À la gauche de sa tente étaient celles de
+Reginald Front-de-Boeuf et de Philippe de Malvoisin; à droite, on voyait
+le pavillon de Hugues de Grantmesnil, noble baron du voisinage, dont un
+des ancêtres avait été revêtu de la dignité de lord grand-maître de la
+maison du roi, sous les règnes de Guillaume-le-Conquérant et de son fils
+Guillaume-le-Roux; et le pavillon de Ralph de Vipont, chevalier de
+l'ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem, possesseur d'anciens domaines à
+Heater, près d'Ashby-de-la-Zouche. Un passage de trente pieds de largeur
+menait, par une pente douce, de la porte de l'arène à la plate-forme sur
+laquelle étaient dressées les tentes. Une palissade le fermait des deux
+côtés, et une autre entourait pareillement l'esplanade située en face
+des tentes.</p>
+
+<p>Un passage identique, de trente pieds de largeur, menait à la porte du
+côté du nord, et aboutissait de l'autre côté à un grand terrain enclos
+de la même manière, et destiné aux chevaliers à qui l'envie prendrait de
+figurer comme acteurs. Derrière étaient des tentes dont quelques unes
+renfermaient toutes sortes de rafraîchissemens. Les autres étaient
+réservées aux armuriers, aux maréchaux ferrans et aux autres artisans
+dont le secours pouvait devenir indispensable.</p>
+
+<p>À l'extérieur de l'arène on avait élevé des galeries ornées de tapis, et
+garnies de siéges couverts de coussins, pour la noblesse des deux sexes
+désireuse d'assister au tournoi. Un espace était affecté aux yeomen<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a>
+<a href="#footnote45"><sup class="sml">45</sup></a>
+et aux spectateurs un peu au dessus du vulgaire; il était analogue au
+parterre de nos théâtres. La populace occupait le haut des tertres
+voisins, d'où, grâce à l'élévation naturelle du terrain, on pouvait voir
+la lice par dessus les galeries. Un grand nombre de curieux s'étaient
+perchés en outre sur les branches des arbres qui entouraient le préau,
+et l'on voyait des spectateurs jusque sur le clocher de l'église
+paroissiale située à quelque distance.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote45" name="footnote45"><b>Note 45: </b></a>
+<a href="#footnotetag45">
+(retour) </a> Ce mot, dont le singulier est <i>yeoman</i>, désigne
+ aujourd'hui <i>la garde bourgeoise à cheval</i>, composée des
+ petits propriétaires fermiers. A. M.</blockquote>
+
+<p>Il ne reste plus, pour compléter la description de cet arrangement
+général, qu'à parler d'une galerie placée au centre du côté de l'orient.
+Elle était plus élevée que les autres, plus richement ornée, et
+couronnée par une espèce de trône et un dais sur lequel étaient brodées
+les armoiries d'Angleterre. Des écuyers, des varlets, des gardes,
+revêtus de costumes brillans, se tenaient autour de cette place
+d'honneur destinée au prince Jean et à sa suite. En face, du côté de
+l'occident, se voyait une autre galerie de même hauteur, décorée
+peut-être avec moins de luxe, mais avec plus d'élégance et de recherche
+que celle du prince. Des pages et de jeunes filles, les plus jolies de
+la contrée, avec des costumes de fantaisie roses et verts, environnaient
+le trône couvert des mêmes couleurs. Sur le dais même qui le décorait
+flottaient une multitude de pannonceaux et de banderolles où l'on avait
+peint des coeurs blessés, des coeurs enflammés, des flèches, des arcs,
+des carquois, et tous ces lieux communs emblématiques représentant les
+triomphes de Cupidon. Une inscription blasonnée prévenait que le trône
+devait être occupé par la <i>royne de la beaulté et de l'amour</i>. Mais à
+qui était réservé cet honneur? Tout le monde l'ignorait encore.</p>
+
+<p>Cependant tous les spectateurs s'empressaient de s'asseoir à leurs
+places respectives; ce qui n'eut pas lieu sans bien des querelles pour
+déterminer celle que chacun devait prendre. La plupart de ces querelles
+furent jugées sans cérémonie par les hommes d'armes, qui employaient
+sans façon le manche de leurs hallebardes pour réprimer les réfractaires
+qui prétendaient en appeler de leur décision. Lorsqu'il était question
+de personnes qui méritaient plus de considération, les hérauts d'armes
+intervenaient, et quelquefois même les deux maréchaux du tournoi;
+c'étaient Guillaume de Wivil et Étienne de Martival, qui, armés de pied
+en cap, se promenaient à cheval dans l'intérieur de l'enceinte, afin de
+maintenir le bon ordre.</p>
+
+<p>Peu à peu les galeries se remplirent de chevaliers et de nobles dans
+leur costume civil, ce qui formait un heureux contraste avec la parure
+élégante et diverse des femmes, accourues en plus grand nombre que les
+hommes, et jalouses d'être témoins d'un spectacle qu'on aurait cru trop
+dangereux et trop sanglant pour quelles y prissent quelque plaisir.
+L'espace intérieur et plus bas que le reste fut vite rempli par les plus
+riches d'entre les yeomen, les bourgeois, et même les nobles d'un rang
+inférieur, que la modestie, la gêne ou un titre douteux, empêchaient de
+prétendre à un banc plus digne. Ce fut parmi eux cependant qu'il s'éleva
+le plus de querelles sur la préséance.</p>
+
+<p>«Chien de mécréant,» dit un vieillard dont la tunique usée trahissait
+l'indigence, comme son épée, sa dague et sa chaîne d'or révélaient ses
+prétentions à un rang élevé; «enfant d'une louve, oses-tu bien toucher
+un chrétien, un gentilhomme normand du sang de Montdidier?»</p>
+
+<p>Celui qui était le sujet de cette apostrophe brutale n'était autre que
+le juif Isaac d'York. Vêtu avec un luxe inattendu, il voulait s'emparer
+de deux places sur le devant, sous les galeries, pour lui et pour sa
+fille, la belle Rébecca, qui, l'ayant rejoint à Ashby, lui tenait le
+bras et semblait fort intimidée du mécontentement général qu'excitait la
+présomption de son père. Mais si nous avons vu Isaac soumis et craintif
+dans une autre occurrence, il savait qu'en celle-ci il n'avait rien à
+redouter. Ce n'était pas dans un endroit public, où des égaux se
+trouvaient réunis, qu'un noble avide ou méchant pouvait l'injurier. En
+de telles conjonctures, les juifs étaient sous la sauve-garde de la loi
+générale; et, si ce n'était qu'une faible protection, il arrivait
+presque toujours que dans de pareils rassemblemens quelques barons, par
+des motifs d'intérêt, se montraient disposés à prendre leur défense.
+Isaac avait en ce moment un autre motif de se rassurer. Il savait que le
+prince Jean devait assister au tournoi, et il en était connu
+personnellement. Ce prince négociait alors avec les juifs d'York un gros
+emprunt qui devait être hypothéqué sur certaines terres et garanti par
+un dépôt de joyaux. Isaac devait fournir la plus forte partie de cet
+emprunt, et il était persuadé que l'envie du prince de conclure cette
+affaire suffisait pour lui garantir sa protection s'il en avait besoin.
+Ces considérations suffirent au juif pour persister, et coudoyer le
+chrétien normand, au mépris de son origine, de son rang et de sa
+religion. Les plaintes du vieux gentilhomme indignèrent ses voisins. Au
+nombre de ceux-ci, un yeoman robuste et bien vêtu en drap vert de
+Lincoln, portant douze flèches à sa ceinture, un baudrier enrichi d'une
+plaque en argent, et tenant en main un arc de six pieds de hauteur, se
+tourna tout à coup vers le juif, et son visage bruni par le soleil était
+rouge de colère. «Songe, lui dit-il, que tous les trésors entassés dans
+tes coffres, en pressurant de malheureuses victimes, n'ont fait que
+t'enfler comme une araignée qu'on oublie tant qu'elle se tient dans
+l'ombre, mais qu'on écrase dès qu'elle se montre au jour.»</p>
+
+<p>Cette menace, prononcée d'une voix forte et menaçante en anglo-saxon,
+ébranla la confiance du juif: et il se serait sans doute éloigné d'un
+voisinage si dangereux, si l'attention générale ne se fût tournée en ce
+moment vers le prince Jean, qui entrait dans l'arène avec une escorte
+nombreuse, formée de chevaliers, de seigneurs de sa cour, et de quelques
+ecclésiastiques parés avec autant de recherche que les courtisans. On
+remarquait parmi eux le prieur de Jorvaulx, élégamment vêtu; l'or et les
+plus riches fourrures brillaient sur sa personne, et les pointes de ses
+bottes, outrant la mode de cette époque, remontaient si haut qu'il ne
+pouvait appuyer les pieds sur les étriers. Cet inconvénient n'en était
+pas un pour le galant prieur, qui peut-être même ne regrettait pas de
+trouver l'occasion de donner devant une brillante assemblée, et surtout
+devant les dames qui en faisaient partie, une preuve de sa dextérité
+dans l'art de l'équitation. Le reste de la suite du prince Jean se
+composait des principaux chefs de ses bandes soudoyées, de plusieurs
+barons pillards et débauchés, dont il faisait sa société ordinaire, et
+de quelques chevaliers du Temple ou de Saint-Jean-de-Jérusalem.</p>
+
+<p>On peut remarquer ici que ces chevaliers étaient regardés comme ennemis
+du roi Richard, s'étant rangés du parti de Philippe de France dans les
+longues querelles qui avaient eu lieu en Palestine entre ce monarque et
+le roi d'Angleterre. Cette mésintelligence fut cause que les victoires
+réitérées de Richard demeurèrent sans fruit, qu'il échoua dans ses
+tentatives pour s'emparer de Jérusalem, et que toute la gloire dont il
+s'était couvert n'aboutit qu'à une trêve douteuse avec le sultan
+Saladin. D'après les mêmes principes politiques qui avaient dicté la
+conduite de leurs confrères dans la Palestine, les templiers et les
+hospitaliers d'Angleterre et de Normandie s'étaient unis à la faction du
+prince Jean, n'ayant guère de motifs pour désirer le retour de Richard
+ou l'avénement d'Arthur, son héritier légitime, au trône qui lui
+appartenait. Par un motif contraire, le prince Jean haïssait et
+méprisait le peu de familles saxonnes illustres qui existaient encore en
+Angleterre, et il ne manquait aucune occasion de les humilier, assuré
+qu'elles ne l'aimaient pas et qu'elles ne favoriseraient jamais ses
+prétentions. Il en était de même des hommes des communes, qui
+appréhendaient qu'un souverain comme le prince Jean, avec un penchant
+décidé à la licence et à la tyrannie, n'empiétât encore davantage sur
+leurs droits et leurs priviléges. Dans ce brillant appareil, vêtu d'un
+habit de soie cramoisie brodé en or, portant un faucon sur le poing, la
+tête couverte d'un riche bonnet en fourrure orné d'un diadème de pierres
+précieuses, d'où sortaient de longs cheveux bouclés qui descendaient sur
+ses épaules, le prince Jean faisait caracoler son beau palefroi gris
+dans l'arène, à la tête de son joyeux cortége, riant à haute voix, et
+examinant avec toute la liberté d'un roi les beautés qui développaient
+leurs charmes dans les galeries supérieures.</p>
+
+<p>Ceux même qui remarquaient dans ce prince une audace effrénée jointe à
+une hauteur excessive et à un mépris total de l'opinion des autres, ne
+pouvaient lui refuser cette sorte d'agrément résultat d'une physionomie
+ouverte. Ses traits, naturellement réguliers, prenaient, à force d'art,
+un air de courtoisie, mais laissaient percer encore la contrainte
+imposée aux secrets penchans du coeur. Cette apparence trompeuse est
+souvent regardée comme une mâle franchise, tandis que, dans le fond,
+elle n'annonce que l'indifférence d'un effronté qui se repose sur la
+supériorité que lui donnent sa naissance, sa fortune et tous ses
+avantages extérieurs, sans se mettre en peine d'y ajouter aucun autre
+genre de mérite. Quant à ceux qui n'examinaient pas les choses de si
+près, et d'ordinaire le nombre en est de cent contre un, la riche
+palatine en fourrure du manteau dont le prince Jean était paré, ses
+bottes de maroquin, ses éperons d'or, la grâce avec laquelle il se
+tenait à cheval, suffisaient pour exciter leurs vives acclamations.</p>
+
+<p>Dès son entrée dans l'enceinte, le prince avait remarqué la scène à
+laquelle avait donné lieu la prétention ambitieuse d'Isaac. Son oeil
+perçant reconnut le juif, mais s'arrêta plus volontiers sur la jolie
+Israélite, qui, effrayée du tumulte, se pressait contre son père, et
+était presque suspendue à son bras.</p>
+
+<p>Même aux yeux d'un connaisseur aussi fin que le prince Jean, la beauté
+de Rébecca pouvait le disputer avec celle des jeunes Anglaises les plus
+séduisantes. Sa taille, divinement proportionnée, se montrait avec un
+double avantage, grâce à une espèce de costume oriental qu'elle portait
+suivant l'usage des femmes de sa nation. Un turban de soie jaune
+s'adaptait à merveille à son teint un peu brun; ses yeux étaient vifs et
+brillans, ses sourcils bien arqués, son nez aquilin et parfaitement
+moulé, ses dents blanches comme des perles; on admirait la profusion des
+boucles de ses cheveux noirs, qui tombaient négligemment en longs
+anneaux sur tout ce qu'une simarre de soie perse, au fond pourpre brodé
+de fleurs, laissait à découvert de son cou d'albâtre et de son sein
+blanc comme neige; tout en elle présentait une réunion d'attraits qui ne
+le cédaient en rien à ceux des plus superbes dames assises autour
+d'elle. Il est vrai qu'une excessive chaleur avait favorisé les regards
+avides des amateurs de la beauté, en obligeant Rébecca de laisser
+ouvertes les trois premières agrafes de sa tunique, lesquelles étaient
+d'or et enrichies de diamans. On en apercevait mieux un collier de
+perles et des boucles d'oreilles d'une valeur inappréciable. Une plume
+d'autruche flottait sur son turban; elle était fixée par une agrafe en
+brillans, et formait ainsi le dernier trait distinctif de la parure
+éblouissante de cette belle juive, qui par ce motif devint l'objet des
+sarcasmes des jalouses et orgueilleuses beautés anglaises placées dans
+la galerie au dessus; ce qui toutefois n'empêchait pas qu'au fond ses
+rivales ne portassent secrètement envie à ses charmes et à sa mise
+inspirée par les Graces.</p>
+
+<p>«Par la tête chauve d'Abraham, dit le prince Jean, cette juive doit
+ressembler à cette beauté qui rendit fou le plus sage des rois. Qu'en
+pensez-vous, prieur Aymer? Par le Temple, que mon frère Richard, plus
+prudent que ce roi, n'a pas été à même de reconquérir, c'est la fiancée
+du Cantique des cantiques.»--«La rose de Sharon, le lis de la vallée,
+répondit le prieur d'un air goguenard; mais votre grâce doit se rappeler
+que ce n'est qu'une juive.»--«Oui, reprit le prince, et voilà le mammon
+d'iniquité, le marquis des marcs d'argent, le baron des besans, qui
+dispute une place à des chiens misérables qui n'ont pas dans leurs
+poches une pièce marquée à la croix, pour empêcher le diable d'y
+danser<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a>
+<a href="#footnote46"><sup class="sml">46</sup></a>. Par le corps de saint Marc! mon prince des subsides et son
+aimable juive entreront dans la galerie. Quelle est cette nymphe, Isaac,
+lui demanda-t-il en avançant vers lui; est-ce ta fille ou ta femme?
+Quelle est cette houri orientale à qui tu donnes le bras?»--«C'est ma
+fille Rébecca, prince, répondit le juif sans paraître interdit d'une
+apostrophe où il entrait autant d'ironie que de politesse.»--Tu n'en es
+que plus sage,» dit Jean en éclatant de rire, ce que ses courtisans ne
+manquèrent pas d'imiter; «mais, fille ou femme, il faut qu'elle ait une
+place digne de sa rare beauté. Qui est dans cette galerie? dit-il en
+levant les yeux sur celle qui était au dessus. Des rustres Saxons; fort
+bien. Qu'ils se serrent pour faire place au prince des usuriers et à son
+aimable fille. Ces vilains partagent les premières places de la
+synagogue avec ceux à qui elles appartiennent plus en propre.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote46" name="footnote46"><b>Note 46: </b></a>
+<a href="#footnotetag46">
+(retour) </a> Allusion à un proverbe populaire anglais. A. M.
+</blockquote>
+
+<p>Ceux qui occupaient cette galerie, et à qui s'adressait ce discours
+injurieux, étaient Cedric le Saxon avec sa famille, et son ami, son
+allié, son voisin, Athelstane de Coningsburgh, personnage qui, descendu
+du dernier des rois saxons d'Angleterre, était le plus respecté de tous
+les Saxons du nord de ce royaume. Malgré cette origine royale,
+Athelstane, d'une figure prévenante, fortement constitué, à la fleur de
+son âge, avait des traits inanimés, des yeux sans expression, la
+démarche lente et pesante, et il était si long à se déterminer sur la
+moindre chose, qu'on lui avait appliqué le sobriquet donné à un de ses
+ancêtres, et qu'on le nommait Athelstane <i>l'indolent</i>. Ses amis, et il
+en avait beaucoup, qui, de même que Cedric, lui étaient entièrement
+dévoués, disaient que cette paresse naturelle ne venait ni de faiblesse
+d'esprit ni de manque de courage, mais que c'était la suite d'un
+caractère indécis. D'autres soutenaient que son défaut héréditaire
+d'ivrognerie avait absorbé toutes les facultés d'un esprit dont la
+vivacité ne fut jamais le caractère, et que son courage passif et sa
+bonhomie n'étaient plus que les qualités les moins heureuses d'un
+naturel généreux, dont on aurait tiré parti s'il ne s'était dégradé dans
+une longue suite de grossières débauches. Ce fut à ce personnage si cher
+à tous les Saxons que le prince impérieux commanda de faire place en
+faveur d'Isaac et de Rébecca. L'indolent Athelstane, confondu par un
+ordre que les moeurs et les opinions de ce temps rendaient extrêmement
+injurieux, ne se souciant pas d'obéir, sans savoir non plus comment
+résister, n'opposa qu'une force d'inertie à la volonté de Jean; et, sans
+faire un seul mouvement, ouvrit ses grands yeux gris et fixa le prince
+avec un air d'étonnement qui avait quelque chose de risible; mais le
+prince impétueux ne songea point à faire de même.</p>
+
+<p>«Ce porcher saxon dort ou ne veut pas m'écouter; pousse-le avec ta
+lance, Bracy, dit-il à un chevalier rapproché de lui, et chef d'une
+compagnie franche, espèce de troupe de condottieri ou de sbires
+mercenaires, qui s'attachaient au service du premier prince qui les
+payait le plus. Cet ordre amena quelques murmures, même entre les gens
+du prince; mais Bracy, que sa profession mettait au dessus des
+scrupules, leva sa lance, la dirigea au dessus de l'espace qui séparait
+l'arène de la galerie, et il aurait touché Athelstane l'indolent avant
+que celui-ci eût retrouvé assez de sa présence d'esprit pour reculer et
+se mettre à l'abri, si Cedric, aussi prompt à agir que son ami était
+lent, n'eût tiré, avec la célérité de l'éclair, sa courte épée du
+fourreau, et, d'un coup vigoureusement appliqué, n'eût coupé le bois de
+la lance, dont le fer tomba aux pieds du séide. Le sang monta au visage
+du prince, il prononça un de ses plus terribles jurons, et il aurait
+donné de nouveaux ordres, plus rigoureux encore que le premier, s'il
+n'en eût été détourné à la fois par les prières des personnes de sa
+suite, qui le supplièrent de patienter, et par une acclamation générale
+du peuple, qui applaudissait à l'action de Cedric. Le prince roula
+autour de lui des regards indignés, comme s'il eût cherché quelque
+victime qu'il pût sacrifier plus facilement à sa colère, et ils
+s'arrêtèrent par hasard sur le même archer dont nous avons parlé, et
+qui, se moquant des signes d'irascibilité que manifestait le prince
+envers lui, continuait à applaudir à haute voix. «Pourquoi ces
+acclamations,» lui demanda Jean. «J'applaudis toujours, dit le yeoman,
+quand je vois un coup adroit ou bien visé.»--«À merveille! et ta flèche
+irait droit dans le blanc! je le présume.»--«Je l'espère, à distance
+convenable.»--«Il toucherait le but de Wattyrrel<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a>
+<a href="#footnote47"><sup class="sml">47</sup></a> à cent pas,» dit
+une autre voix derrière lui, voix qu'il fut impossible de distinguer.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote47" name="footnote47"><b>Note 47: </b></a>
+<a href="#footnotetag47">
+(retour) </a> Un des courtisans de Guillaume-le-Roux, et qui à la chasse
+ tua le prince par mégarde ou avec intention. A. M.</blockquote>
+
+<p>Cette allusion au destin de Guillaume-le-Roux son aïeul exaspéra, mais
+effraya en même temps le prince, et il se contenta d'ordonner à quatre
+hommes d'armes de ne pas perdre de vue ce fanfaron. «Par saint Grisel,
+dit-il, voyons ce qu'il sait faire, lui qui est si disposé à applaudir
+les autres.»--«Je ne crains pas l'épreuve,» répondit le yeoman avec un
+calme imperturbable. «Quant à vous autres Saxons, dit le prince,
+levez-vous; car, puisque je l'ai décidé, par le soleil qui nous éclaire,
+le juif aura place parmi vous.»--«Non, prince, non s'il plaît à votre
+grâce, il ne nous convient pas de nous asseoir auprès des puissans de la
+terre, dit le juif, dont l'ambition l'avait bien porté à désirer une
+place auprès du descendant ruiné de la famille de Montdidier, mais
+n'allait pas jusqu'à vouloir se quereller avec de riches Saxons.
+«Debout, chien d'infidèle, s'écria Jean, obéis, car, autrement, je te
+fais écorcher, et ta peau tannée sera convertie en une selle pour mon
+cheval.» Le juif troublé monta lentement, suivi de sa fille tremblante,
+les degrés qui menaient à la galerie. «Voyons qui osera l'arrêter,
+ajouta le prince, les yeux fixés sur Cedric, dont l'attitude semblait
+annoncer qu'il se disposait à le précipiter du haut de la galerie. Le
+fou Wamba prévint cette catastrophe en s'élançant entre son maître et le
+juif, s'écriant en réponse à l'exclamation menaçante du prince: «Par
+dieu! ce sera moi.» En même temps il tira de sa poche une grande tranche
+de jambon dont il s'était muni, de crainte que le tournoi ne durât plus
+long-temps que son envie de faire abstinence, il la mit sous la barbe du
+juif en brandissant sur sa tête un sabre de bois. Isaac menacé d'être
+souillé par l'objet que sa nation a le plus en horreur, fit quelques pas
+en arrière; le pied lui manqua, et il roula de degrés en degrés jusqu'à
+terre, aux bruyans éclats de rire de tous les spectateurs; et le prince
+Jean lui-même, déridé, ne rit pas moins que les autres.</p>
+
+<p>«Cousin prince, dit Wamba, accordez-moi le prix du tournoi. J'ai vaincu
+mon antagoniste avec l'épée et le bouclier.» Et en même temps, il
+montrait d'une main la tranche de jambon et de l'autre son sabre de
+bois. «Qui es-tu? noble champion,» demanda le prince à Wamba, en riant
+encore. «Fou par droit de naissance,» répondit celui-ci. «Je me nomme
+Wamba, fils de Witless, fils de Weatherbrain<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a>
+<a href="#footnote48"><sup class="sml">48</sup></a>, qui était le fils d'un
+alderman.»--«Place au juif dans la galerie d'en bas, dit le prince
+Jean, qui sans doute ne fut point fâché de saisir un prétexte pour
+révoquer ses premiers ordres. Il ne conviendrait pas de faire asseoir le
+vaincu près du vainqueur.»--«Il serait encore plus injuste de mettre un
+fripon à côté d'un fou, et un juif à côté d'un jambon,» dit Wamba.
+«Grand merci, brave garçon, s'écria le prince; tu m'as fait rire, il
+faut que je te récompense. Viens ici, frère Isaac, prête-moi une poignée
+de besans.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote48" name="footnote48"><b>Note 48: </b></a>
+<a href="#footnotetag48">
+(retour) </a> Ces deux mots <i>witless</i>, sans esprit, et
+ <i>weatherbrain</i>, cerveau fêlé, ne sont que des jeux plaisans
+ de l'imagination de l'écrivain britannique. A. M.</blockquote>
+
+<p>Le juif, étourdi de cette demande, n'osant s'y refuser, et ne pouvant se
+résoudre à obéir, prit en soupirant un sac de fourrure qui était
+suspendu à sa ceinture, et il calculait peut-être combien dans une
+poignée il entrerait de pièces, quand le prince, impatient de ce délai,
+lui arracha le sac des mains, lança quelques pièces d'or à Wamba, et
+continua sa ronde, en jetant le surplus à la foule, et en laissant le
+juif exposé à la risée de ceux qui l'entouraient, et qui applaudirent le
+prince, comme s'il eût fait une belle action.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE VIII.</h3>
+
+<p class="rig"><span class="sml">«En ce moment l'agresseur, par un orgueilleux<br>
+ défi, embouche la trompette; son<br>
+ adversaire lui répond; les fanfares belliqueuses<br>
+ retentissent dans la plaine et jusqu'aux<br>
+ voûtes du ciel; les visières abaissées,<br>
+ les lances en arrêt ou poussées sur le<br>
+ casque ou le cimier, les combattans franchissent<br>
+ la barrière, pressent leurs coursiers<br>
+ de l'éperon, et dévorent l'espace.»<br>
+<br>
+Dryden, <i>Palémon et Arcite</i>.</span></p>
+<br><br><br><br><br><br><br><br><br><br>
+
+<p>Encore au milieu de sa cavalcade, le prince Jean tout à coup s'arrête.
+«Par la sainte Vierge! sire prieur, dit-il à Aymer, nous avons oublié la
+principale affaire du jour. Nous n'avons pas nommé la reine de la beauté
+et de l'amour, dont la main blanche doit décerner le prix au vainqueur.
+Pour moi, je suis tolérant dans mes idées, et je ne me ferais aucun
+scrupule d'accorder mon suffrage aux yeux noirs de Rébecca.»--«Sainte
+mère de Dieu, s'écria le prieur consterné, une juive! nous mériterions
+d'être lapidés dans cette enceinte, et je ne suis pas encore assez vieux
+pour vouloir être martyr. D'ailleurs, je jure par mon saint patron
+qu'elle est mille fois moins belle que cette aimable Saxonne, lady
+Rowena.»--«Juive ou Saxonne, chienne ou truie, qu'importe? dit le
+prince, je veux nommer Rébecca, ne fût-ce que pour humilier ces rustres
+de Saxons.»</p>
+
+<p>Un murmure presque universel s'éleva parmi ceux qui formaient son
+cortége. «Ceci devient trop sérieux, prince, dit Bracy; car, si une
+pareille injure est faite aux chevaliers, pas un ne voudra lever la
+lance.»--«C'est un raffinement d'outrage, dit Waldemar-de-Fitzurse, un
+des plus vieux courtisans du prince Jean; et si votre grâce persiste
+dans ce projet, c'est en vouloir la ruine.»--«Baron, répondit le prince
+avec hauteur, je vous ai pris pour me suivre et non pour me
+conseiller.»--«Ceux qui vous suivent dans le chemin où vous marchez, lui
+dit Waldemar en baissant la voix, ont acquis le droit de hasarder un
+avis; car votre honneur et votre vie n'y sont pas plus intéressés que la
+conservation de leur propre existence.»</p>
+
+<p>Au ton qu'avait pris Fitzurse, Jean sentit qu'il valait mieux ne pas
+insister. «Je ne voulais que plaisanter, dit-il, et voilà que vous vous
+redressez tous contre moi comme des couleuvres: nommez qui vous voudrez,
+de par le diable! et je confirme d'avance votre choix.»--«Faites mieux,
+dit Bracy, laissez vacant le trône de notre belle souveraine, jusqu'à ce
+que le vainqueur soit proclamé, et que lui-même alors choisisse la dame
+à son triomphe et apprenne au beau sexe à aimer davantage les chevaliers
+qui l'élèvent à une telle distinction.»--«Si Brian de Bois-Guilbert
+obtient le prix, dit le prieur, je parie mon rosaire que je nomme la
+reine de l'amour et de la beauté.»--«Bois-Guilbert est bonne lance, dit
+Bracy, mais il y a ici d'autres chevaliers qui ne craindraient pas de le
+rencontrer.»--«Silence! dit Waldemar, il est temps que le prince tienne
+sa place; les chevaliers et les spectateurs s'impatientent, les heures
+s'écoulent, et il convient que le tournoi commence.»</p>
+
+<p>Le prince Jean ne régnait pas encore, et cependant il trouvait dans
+Waldemar-Fitzurse tous les inconvéniens d'un ministre favori, qui, en
+voulant servir son maître, le fait toujours à sa propre manière. Il céda
+donc à sa remontrance, quoiqu'il fût un de ces caractères qui montrent
+d'autant plus d'opiniâtreté qu'il est question de plus frivoles
+bagatelles. Il monta sur son trône, entouré de son cortége, et ordonna
+aux hérauts d'armes de proclamer les règles du tournoi, qui consistaient
+dans les suivantes: 1° les cinq chevaliers tenans devaient accepter le
+combat de tous venans; 2° tout chevalier prêt de combattre pouvait
+choisir son adversaire parmi les tenans, en touchant son bouclier. S'il
+le touchait du bois de sa lance, le combat devait avoir lieu avec ce
+qu'on nommait les armes de courtoisie, c'est-à-dire avec des lances dont
+la pointe était garnie d'un morceau de bois aplati, de façon que l'on ne
+courait d'autres dangers que ceux qui pouvaient résulter d'une chute ou
+du choc des coursiers et des lances; mais, si l'assaillant touchait le
+bouclier avec le fer de sa lance, le combat devenait à outrance,
+c'est-à-dire à fer affilé, comme dans une bataille véritable; 3° quand
+les tenans auraient accompli leur voeu, en rompant chacun cinq lances,
+le prince devait proclamer le vainqueur du premier jour du tournoi, et
+celui-ci devait recevoir pour prix un cheval de bataille de la plus
+grande beauté et de la plus grande vigueur; il avait aussi le droit de
+nommer la reine de la beauté et de l'amour qui décernait le prix du jour
+suivant; 4° le second jour devait amener un tournoi général, auquel
+pourraient prendre part tous les chevaliers qui le voudraient, et qui,
+se divisant en deux troupes de nombre égal, combattraient jusqu'à ce que
+le prince Jean eût ordonné de cesser, en jetant dans l'arène son bâton
+de commandement. La reine de la beauté et de l'amour élue devait alors
+placer sur la tête du chevalier vainqueur du second jour une couronne
+d'or, en forme de feuilles de laurier. Cette journée terminait les jeux
+chevaleresques; mais le troisième jour devait être consacré à une joute
+à l'arc, à un combat de taureaux, et à d'autres amusemens réservés pour
+le peuple. Le prince Jean cherchait ainsi à s'assurer une popularité
+qu'il diminuait au contraire chaque jour davantage par les actes les
+plus arbitraires d'oppression.</p>
+
+<p>La lice offrait alors le plus magnifique spectacle. Les galeries
+supérieures étaient remplies de tout ce que le nord et le centre de
+l'Angleterre possédaient de plus distingué en noblesse, en grandeur, en
+richesse, en beauté; le contraste des habillemens de cette première
+classe de spectateurs en rendait l'apparence aussi flatteuse qu'elle
+était imposante. Les galeries d'en bas, où se trouvaient la bourgeoisie
+et les yeomen de la vieille Angleterre, parés avec moins d'éclat,
+formaient comme une bordure simple et unie autour de ce cercle de
+broderies élégantes, pour en relever encore la pompe et l'éclat.</p>
+
+<p>Les hérauts d'armes ayant terminé leur proclamation par le cri d'usage:
+«Largesse, largesse, vaillans chevaliers!» une pluie de pièces d'or et
+d'argent tomba sur eux du haut des galeries, car c'était un grand point
+de chevalerie, de montrer sa libéralité envers ceux que l'on considérait
+comme les secrétaires et les historiens de l'honneur. Après avoir reçu
+cette marque de générosité, les hérauts poussèrent les acclamations
+ordinaires: «Amour aux dames! mort des champions! honneur aux généraux!
+gloire aux braves!» Le peuple remplissait les airs des mêmes cris, et de
+nombreuses trompettes y joignaient leurs sons belliqueux. Les hérauts
+d'armes sortirent de la lice, où il ne resta que les deux maréchaux du
+tournoi, à cheval et armés de pied en cap, immobiles comme des statues,
+chacun à un bout de la lice. En même temps, l'espace laissé aux
+assaillans était rempli d'une foule de chevaliers qui venaient se
+mesurer contre les tenans. Du haut des galeries c'était l'image d'une
+mer agitée, sur laquelle on voyait flotter des panaches de plumes, des
+casques brillans et des fers de lances auxquelles étaient souvent
+attachés des pannonceaux qui, remués par le vent, de même que les
+plumes, ajoutaient au mouvement et à la variété de la scène.</p>
+
+<p>Les barrières s'ouvrirent enfin, et cinq chevaliers élus par le sort
+s'avancèrent à pas lents dans l'arène. L'un d'eux marchait en tête; les
+quatre autres le suivaient deux à deux. Tous étaient magnifiquement
+armés, et le manuscrit saxon de Wardour, d'où j'extrais ces détails,
+rappelle exactement leurs couleurs, leurs devises et leurs armes, comme
+les harnais de leurs coursiers; mais il est inutile de nous appesantir
+sur ce sujet, car, pour emprunter quelques vers d'un poète notre
+contemporain qui en a trop peu composés,</p>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> The knights are dust,</p>
+<p class="i14"> And their good swords are rust,</p>
+<p class="i14"> Their souls are with the saints, we trust<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a>
+<a href="#footnote49"><sup class="sml">49</sup></a>.</p>
+</div></div>
+
+
+<p>Depuis long-temps leurs écussons rouillés ont disparu des murs de leurs
+châteaux où ils étaient suspendus: leurs châteaux même ne sont plus que
+des tertres verts et des ruines dispersées: la place où ils étaient les
+ignore aujourd'hui; d'autres générations successives et nombreuses
+depuis lors ont disparu à leur tour des lieux où ils exerçaient
+despotiquement l'autorité de seigneurs féodeaux. Qu'importent donc au
+lecteur et leurs noms et les symboles éclipsés de leurs rangs
+belliqueux?</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote49" name="footnote49"><b>Note 49: </b></a>
+<a href="#footnotetag49">
+(retour) </a> Ces chevaliers ne sont plus que poussière; leurs
+ fortes épées ne sont plus que de la rouille, et leurs âmes
+ sans doute habitent avec les saints. A.M.</blockquote>
+
+<p>En ce moment toutefois ne prévoyant guère l'oubli qui devait un jour
+engloutir dans son onde leurs noms et leurs exploits, les cinq champions
+arrivaient dans l'arène, retenant leurs coursiers fougueux, et les
+forçant de garder le pas, pour montrer à la fois les mouvemens gracieux
+de leur allure et la dextérité des cavaliers. Tandis qu'ils entraient
+dans la lice, les sons d'une musique orientale partirent de derrière les
+tentes où se tenaient cachés les tenans du tournoi; ces sons étaient
+produits par des cymbales et d'autres instrumens que des chevaliers
+avaient rapportés de la Terre-Sainte. Leur harmonie barbare semblait en
+même tems défier les assaillans et les féliciter de leur arrivée, en
+présence d'un immense concours de spectateurs qui avaient les yeux fixés
+sur les cinq champions. Ceux-ci, montant sur la plate-forme où
+s'élevaient les tentes, et en se quittant, frappèrent légèrement, du
+bois de leur lance, le bouclier de l'adversaire avec lequel chacun d'eux
+voulait se mesurer. La multitude et quelques spectateurs des classes
+supérieures, même quelques dames, regrettèrent qu'ils eussent choisi les
+armes courtoises; car cette même classe de personnes qui applaudit
+aujourd'hui les tragédies les plus épouvantables prenait alors à un
+tournoi un intérêt proportionné au danger qu'y couraient les acteurs.</p>
+
+<p>Après avoir intimé leurs intentions plus pacifiques, les assaillans se
+retirèrent à l'autre bout de la lice, où ils restèrent rangés en ligne,
+tandis que les tenans, sortant chacun de sa tente, montaient à cheval,
+et, ayant à leur tête Brian de Bois-Guilbert, descendaient de la
+plate-forme, pour en venir aux mains avec les chevaliers qui avaient
+touché leurs boucliers. Au bruit des clairons et des trompettes, ils
+s'élancèrent les uns contre les autres au grand galop; et telle fut
+l'adresse des tenans ou leur bonne fortune, que les antagonistes de
+Bois-Guilbert, de Malvoisin, et de Front-de-Boeuf roulèrent à l'instant
+sur le sol. L'adversaire de Grantmesnil, au lieu de diriger sa lance
+contre le casque et le bouclier de son ennemi, s'écarta tellement de la
+ligne droite, qu'il la lui brisa sur le corps, circonstance regardée
+comme plus honteuse que d'être démonté, parce qu'un simple accident
+pouvait être la cause de cette dernière disgrâce, tandis que la première
+ne pouvait provenir que de la maladresse et du défaut d'expérience dans
+le maniement des armes. Le cinquième assaillant fut le seul qui soutint
+dignement l'honneur de son parti: le chevalier de Saint-Jean et lui
+rompirent tous deux leurs lances et se séparèrent sans qu'aucun d'eux
+eût l'avantage.</p>
+
+<p>Les cris de la multitude, les acclamations des hérauts et le son des
+trompettes, annoncèrent le triomphe des vainqueurs et la défaite des
+vaincus. Les premiers se retirèrent sous leurs tentes, et les autres,
+confus et humiliés, quittèrent la lice pour traiter avec leurs opposans
+du rachat de leurs armes et de leurs chevaux, qui, d'après les règlemens
+du tournoi, appartenaient aux vainqueurs. Le cinquième seul demeura dans
+l'amphithéâtre assez de temps pour être salué par les applaudissemens
+mérités des spectateurs, ce qui ajouta encore à la honte de ses
+compagnons désappointés.</p>
+
+<p>Une seconde et troisième troupe d'assaillans revinrent successivement en
+lice; quelques uns d'entre eux eurent l'avantage; mais en général la
+victoire se déclara pour les tenans, dont pas un ne perdit selle,
+accident qui arriva dans chaque rencontre, à quelques uns de leurs
+adversaires. Ce succès permanent refroidit considérablement l'ardeur des
+chevaliers qui se proposaient de combattre; et à la quatrième entrée,
+trois seulement parurent dans l'arène, évitant de toucher les boucliers
+de deux tenans qui semblaient les plus redoutables, c'est-à-dire de
+Bois-Guilbert et de Front-de-Boeuf, et se bornant à défier les trois
+autres. Cette manoeuvre prudente ne leur réussit pas: deux furent
+désarçonnés, et le troisième manqua la passe, c'est-à-dire que sa lance,
+s'écartant de la ligne droite, ne toucha pas son adversaire.</p>
+
+<p>Cette rencontre fut suivie d'une pause: aucun chevalier ne semblait
+disposé à renouveler l'attaque, et un murmure sourd annonçait le
+mécontentement de la majeure partie des spectateurs; car les tenans
+n'avaient pas pour eux la faveur publique. Bois-Guilbert et
+Front-de-Boeuf s'étaient rendus odieux par leur caractère altier et
+tyrannique; et l'on ne s'intéressait guère aux autres, parce qu'ils
+étaient étrangers, à l'exception de Grantmesnil. Mais cette
+désapprobation générale, nul ne la partagea plus vivement que Cedric le
+saxon, qui dans chaque avantage remporté par les Normands tenans du
+tournoi voyait une honte pour l'Angleterre. Avec les mêmes armes que
+celles de ses ancêtres, il avait en diverses rencontres fait éclater la
+bravoure d'un guerrier, mais il ne connaissait point la tactique des
+joutes chevaleresques, et il jetait de temps à autre un coup d'oeil
+d'envie sur Athelstane, qui s'était quelquefois distingué dans cette
+carrière, comme s'il eût désiré qu'il fît un effort pour arracher la
+victoire au templier et à ses compagnons. Néanmoins le descendant des
+rois saxons, sans manquer ni de courage, ni d'adresse et de vigueur,
+était trop indolent et avait trop peu d'amour-propre et d'ambition pour
+se déterminer si vite au trait de bravoure que Cedric en attendait.</p>
+
+<p>«Cette journée est contre nous, digne lord, lui répéta Cedric, la
+fortune ne favorise pas l'Angleterre en ce moment. Ne comptez-vous pas
+lever la lance à votre tour?»--«Je crois que j'attendrai demain, lui
+répondit Athelstane; je combattrai dans la mêlée. Je me passerai
+aujourd'hui de mes armes.» Deux choses dans ce discours indisposèrent
+Cedric: le mot normand, <i>mêlée</i>, qu'Athelstane avait employé pour dire
+l'action générale, et l'indifférence que celui-ci montrait pour son
+pays; mais il vénérait trop les aïeux d'Athelstane, pour éplucher la
+conduite de ce dernier. D'ailleurs, il n'aurait pas eu le temps de faire
+la moindre observation; car à peine Athelstane avait-il fini de parler,
+que Wamba plaça son mot: «Sans doute, il est bien plus glorieux d'être
+le premier sur cent que le premier sur deux,» dit le fou. Athelstane
+prit cela pour un compliment; mais Cedric, ayant mieux saisi l'intention
+de Wamba, lui lança un regard sévère, et il est probable que le temps et
+le lieu le mirent seuls, malgré les priviléges de sa place, à l'abri de
+recevoir des témoignages plus sensibles du ressentiment de son maître.</p>
+
+<p>La pause dans le tournoi s'observait strictement, excepté lorsque, de
+temps à autre, les hérauts d'armes criaient: «Amour aux dames! brisement
+de lances! allons, dignes chevaliers, entrez en lice; songez que de
+beaux yeux vous regardent et attendent vos exploits.» La musique des
+tenans faisait entendre par intervalles des airs de triomphe et de défi,
+tandis que la multitude chômait à regret un jour qui semblait s'écouler
+dans l'inaction; les vieux chevaliers et les nobles, parlant du temps
+passé, déploraient à demi-voix la décadence de l'esprit martial, mais
+convenaient aussi qu'on ne voyait pas maintenant, pour exciter les
+combattans, de dames aussi belles que celles qui jadis animaient les
+tournois. Le prince Jean commençait d'ordonner à sa suite d'aller
+préparer le banquet, et annonçait à ses courtisans qu'il allait adjuger
+le prix à sir Brian de Bois-Guilbert, qui, sans rompre une seule lance,
+avait démonté deux de ses adversaires et vaincu le troisième.</p>
+
+<p>Enfin, comme la musique orientale des tenans venait d'exécuter une de
+ces fanfares qui exaltaient leur triomphe, une trompette fit entendre
+des sons de défi à la porte située vers le nord; tous les yeux se
+tournèrent de ce côté pour voir le nouveau champion qui allait se
+présenter, et dès que la barrière fut ouverte, il entra dans la lice.
+Autant que l'on pouvait juger d'un homme revêtu d'une armure, ce nouveau
+combattant n'excédait pas la taille moyenne, et paraissait avoir un
+corps plus élancé que robuste. Sa cuirasse était d'acier richement
+damasquiné en or; sur son bouclier se dessinait pour toute armoirie un
+jeune chêne déraciné, et sa devise était le mot espagnol, <i>desdichado</i>,
+c'est-à-dire <i>déshérité</i>. Il montait un superbe cheval noir, et, en
+traversant l'arène, il salua le prince et les dames avec grâce, en
+baissant le fer de sa lance. L'adresse avec laquelle il guidait son
+cheval, l'air de jeunesse et de courtoisie qu'il montrait lui valurent
+l'approbation des classes inférieures, qui la lui témoignèrent en
+criant: «Touchez le bouclier de Ralph de Vipont, du chevalier
+hospitalier! il est le moins ferme en selle, vous en aurez le meilleur
+marché!» Au milieu de ces acclamations, le nouveau champion monta sur la
+plate-forme, et, à la grande surprise de tous les spectateurs, alla
+droit au pavillon du centre, et frappa vigoureusement, du fer de sa
+lance, le bouclier de Brian de Bois-Guilbert; ce qui annonçait qu'il
+demandait le combat à outrance. Chacun fut étonné de sa présomption,
+mais l'orgueilleux templier, qui sortit aussitôt de sa tente, le fut
+bien davantage. «Vous êtes-vous confessé, mon frère, lui demanda-t-il
+avec un sourire amer; avez-vous entendu la messe ce matin, pour mettre
+ainsi votre vie en péril?»--«Je suis mieux préparé que toi à la mort,»
+répondit le chevalier déshérité, nom sous lequel il s'était fait
+inscrire parmi les assaillans.--«Allez donc prendre place dans la lice,
+et regardez le soleil pour la dernière fois, car vous dormirez ce soir
+au paradis.»--«Grand merci de ta courtoisie; pour t'en récompenser, je
+te conseille de prendre un cheval frais et une lance neuve, car, sur mon
+honneur, l'un et l'autre te seront nécessaires.» Après avoir parlé avec
+tant de confiance il fit descendre son cheval à reculons de la
+plate-forme, et le força à parcourir ainsi toute l'arène jusqu'à
+l'extrémité septentrionale où il demeura stationnaire en attendant que
+son antagoniste parût. Cette habileté d'équitation lui attira de
+nouveaux applaudissemens.</p>
+
+<p>Tout irrité qu'il fût de l'audace avec laquelle son adversaire lui avait
+conseillé de prendre des précautions, Bois-Guilbert ne les négligea
+point. Son honneur était trop intéressé à triompher, pour oublier aucun
+des moyens qui pouvaient l'y aider. Il choisit un nouveau coursier plein
+de feu et d'ardeur, et s'arma d'une nouvelle lance, de peur que le bois
+de la première ne se fût affaibli par les coups dans les trois
+rencontres qu'il avait soutenues. Le bouclier dont il s'était servi
+jusqu'alors ayant été un peu endommagé, il en prit aussi un autre des
+mains de ses écuyers. Le premier n'avait pour toutes armoiries que
+celles de son ordre, c'est-à-dire, deux chevaliers montés sur le même
+cheval, symbole de l'humilité et de la pauvreté primitive des templiers,
+vertus depuis remplacées par l'arrogance et la richesse, qui finirent
+par amener leur suppression.<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a>
+<a href="#footnote50"><sup class="sml">50</sup></a> Le nouvel écu du templier, représentant
+un corbeau volant à tire d'ailes, qui tenait un crâne dans ses serres,
+portait pour devise: «<i>Gare le corbeau!</i>»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote50" name="footnote50"><b>Note 50: </b></a>
+<a href="#footnotetag50">
+(retour) </a> On voit ici combien le romancier calédonien paie
+ tribut aux passions. Il traite fort mal les templiers; il les
+ juge d'après les calomnies des moines, leurs plus cruels
+ ennemis. C'est de la même manière qu'il a jugé Napoléon,
+ d'après les feuilles anglaises. Les templiers furent
+ condamnés aux bûchers par deux tyrans ou deux monstres: l'un,
+ temporel, qui voulait s'emparer de leurs richesses; l'autre,
+ sacerdotal, qui redoutait la pureté de leur doctrine et le
+ bien qu'elle ferait à l'humanité en répandant sur toute la
+ terre les germes d'une instruction philosophique. A. M.</blockquote>
+
+<p>Lorsque les deux champions s'arrêtèrent en face l'un de l'autre, aux
+deux extrémités de la lice, l'impatience des spectateurs devint
+inexprimable; peu espéraient une chance heureuse pour le chevalier
+déshérité, quoiqu'ils augurassent bien de son courage et de son adresse.
+Dès que les trompettes eurent donné le signal, les deux combattans, plus
+rapides que l'éclair, s'élancèrent l'un contre l'autre, et le bruit de
+leur rencontre au milieu de l'arène fut semblable à celui du tonnerre.
+Leurs lances furent brisées en éclats, et on les crut un instant
+renversés tous deux, car la violence du choc avait fait plier leurs
+chevaux sur leurs jarrets de derrière, et leur chute ne fut prévenue que
+par l'adresse avec laquelle les deux cavaliers se servirent de la bride
+et de l'éperon. Les deux rivaux de gloire se regardèrent un instant avec
+des yeux qui vomissaient la flamme à travers leurs visières, et, se
+retirant aux deux extrémités de l'enceinte, ils reçurent une nouvelle
+lance des mains de leurs écuyers. Des acclamations unanimes et le
+balancement des écharpes annoncèrent l'intérêt que les spectateurs
+avaient pris à cette rencontre, la plus égale et la plus savante qu'ils
+eussent applaudie de toute la journée. Dès que les chevaliers eurent
+gagné chacun leur poste, un silence si profond succéda aux clameurs,
+qu'on eût dit que cet immense concours n'osait plus respirer.</p>
+
+<p>On accorda aux combattans un répit de quelques minutes, afin qu'ils
+pussent reprendre haleine, ainsi que leurs chevaux. Le prince Jean, armé
+de son bâton de commandement, ayant alors donné un signal aux
+trompettes, elles sonnèrent la charge, et les deux champions partirent
+une seconde fois avec la même impétuosité, se heurtèrent avec la même
+adresse et la même vigueur, mais non plus avec la même fortune. Le
+templier dirigea sa lance vers le centre du bouclier de son adversaire,
+et le frappa si juste et avec tant de force, que le chevalier déshérité
+plia en arrière sur la croupe de son cheval, et chancela sur sa selle.
+De son côté, le champion inconnu avait, dès le commencement, menacé de
+sa lance le bouclier de son antagoniste, mais changeant de but au moment
+même du choc, il la dirigea contre son casque, endroit plus difficile à
+atteindre, mais qui, lorsqu'on l'atteignait, rendait le choc
+irrésistible. Malgré cet avantage, le templier soutint sa haute
+réputation, et si la sangle de son coursier ne se fût rompue, il
+n'aurait pas été désarçonné. Cependant la selle, le cheval et le
+cavalier roulèrent dans la poussière.</p>
+
+<p>Bois-Guilbert, qui se dégagea des étriers en une seconde, outré de
+fureur de sa disgrace et des applaudissemens universels qu'on prodiguait
+à son vainqueur, tira son épée et fit signe au chevalier déshérité de se
+mettre en défense. Celui-ci descendit rapidement de cheval, et tira
+pareillement son épée; mais les maréchaux du tournoi, arrivant à toute
+bride, les séparèrent et leur dirent que ce genre de combat ne pouvait
+leur être permis en cette occasion. «Nous nous reverrons, j'espère, dit
+le templier à son vainqueur, en attachant sur lui des yeux où la rage
+était peinte, et dans un lieu où personne ne pourra nous séparer.»--«Si
+cela n'arrive point, ce ne sera pas ma faute, répondit le chevalier
+déshérité; à pied ou à cheval, à l'épée ou à la lance, je serai toujours
+prêt à me mesurer contre toi.» La querelle n'eût point fini à ce peu de
+mots, si les maréchaux, croisant leurs lances entre eux, ne les avaient
+forcés de s'éloigner, le chevalier déshérité à la porte du côté du nord,
+et Bois-Guilbert dans sa tente, où il passa le reste de la journée en
+proie à la rage et au désespoir.</p>
+
+<p>Sans descendre de cheval, le vainqueur demanda du vin, et, ouvrant la
+partie inférieure de son casque, il annonça qu'il buvait à tous les
+coeurs vraiment anglais, et à la confusion des tyrans étrangers. Il
+ordonna alors à son trompette de sonner un défi aux tenans, et chargea
+un héraut d'armes de leur déclarer que son intention était de les
+combattre tour à tour et dans tel ordre qu'ils voudraient se présenter.
+Fier de sa taille gigantesque, Front-de-Boeuf descendit le premier dans
+l'arène. Son écu portait, sur un fond d'argent, une tête de taureau noir
+à demi effacée par les coups nombreux que ce bouclier avait déjà reçus.
+Sa devise était deux mots latins pleins d'arrogance: «Cave, adsum.»
+Prends-garde, me voici. Le chevalier déshérité n'obtint sur lui qu'un
+avantage léger, mais décisif. Les deux champions rompirent également
+leurs lances; mais Front-de-Boeuf, ayant perdu les étriers dans le choc,
+fut déclaré vaincu. En combattant contre sire Philippe de Malvoisin,
+l'inconnu resta encore vainqueur, parce qu'il frappa si fortement de sa
+lance le casque de son adversaire, que les courroies qui l'attachaient
+se rompirent et laissèrent sa tête à découvert.</p>
+
+<p>Dans sa rencontre avec sire Hugues de Grantmesnil, le chevalier
+déshérité montra autant de courtoisie qu'il avait prouvé d'adresse et de
+vigueur dans les précédentes. Le cheval de Grantmesnil, étant jeune et
+fougueux, caracola et se cabra tellement dans sa course, que son
+cavalier ne put faire usage de sa lance. L'inconnu, bien loin de tirer
+avantage d'un pareil accident, leva sa lance en arrivant près de lui, et
+la fit passer au dessus de son casque, voulant montrer qu'il aurait pu
+le toucher s'il en eût eu le dessein. Faisant alors tourner son cheval,
+il alla reprendre poste près de la porte du côté du nord, et chargea un
+héraut d'armes d'aller demander à Grantmesnil s'il voulait commencer une
+seconde course; mais celui-ci répondit qu'il s'avouait vaincu. Ralph de
+Vipont compléta le triomphe de l'inconnu. Il fut renversé de son cheval
+avec une telle force, que le sang lui sortit par la bouche et par le
+nez; ses écuyers l'emportèrent privé de tout sentiment. Mille
+acclamations, long-temps prolongées, accueillirent la déclaration
+unanime du prince et des maréchaux, portant que l'honneur de cette
+journée appartenait au chevalier déshérité.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE IX.</h3>
+
+<p class="rig"><span class="sml">«Au sein d'une multitude de séduisantes<br>
+ beautés on en distinguait une qui, par sa<br>
+ taille, sa grace et ses attraits, prouvait<br>
+ qu'elle en était la souveraine, etc.»<br>
+<br>
+Dryden, <i>la Fleur et la Feuille</i>.</span></p>
+<br><br><br><br><br><br>
+
+<p>Guillaume de Wyvil et Étienne de Martival, maréchaux du tournoi, furent
+des premiers à féliciter le vainqueur, en le priant de permettre qu'on
+détachât son casque ou du moins qu'on levât sa visière pour venir
+recevoir le prix du tournoi des mains du prince Jean. Le chevalier
+déshérité s'excusa avec une courtoisie chevaleresque, disant qu'il ne
+pouvait se faire connaître en ce moment, pour des motifs qu'il avait
+expliqués aux hérauts d'armes avant d'entrer dans la lice. Les maréchaux
+n'insistèrent pas, car, dans les voeux singuliers des chevaliers de ce
+temps-là, il n'en était point de plus ordinaire que celui de rester
+inconnu jusqu'à ce qu'ils eussent rempli tel emploi, ou achevé telle
+aventure. Les maréchaux ne pénétrèrent donc pas les secrets du chevalier
+vainqueur; et, en annonçant au prince le désir qu'il avait de conserver
+l'incognito, ils lui demandèrent la permission de le présenter à sa
+grace, afin qu'il pût recevoir le prix de sa valeur.</p>
+
+<p>La curiosité de Jean se réveilla par le mystère dont l'étranger voulait
+s'envelopper, et, déjà mécontent de la fin du tournoi, dans lequel les
+tenans qu'il favorisait avaient été successivement défaits par un seul
+chevalier, il répondit avec hauteur aux maréchaux: «Par les yeux de
+Notre-Dame, ce chevalier a été déshérité de la courtoisie, comme de ses
+biens, du moment qu'il persiste à demeurer devant nous le visage
+couvert. Milords, ajoutat-il, en se tournant vers ses courtisans,
+quelqu'un de vous devinerait-il quel est cet inconnu, qui se conduit
+d'une manière si hautaine?»--«Ce ne sera par moi, dit Bracy, et je ne
+croyais pas que dans toute l'Angleterre il existât un champion capable
+de vaincre, à une même joute, ces cinq chevaliers. Je me rappellerai
+toute ma vie la vigueur du coup qui a terrassé de Vipont. Le pauvre
+hospitalier a été précipité de sa selle, comme une pierre lancée par une
+fronde.»--«Ne vous en vantez pas, répondit un chevalier de saint Jean,
+qui était présent, la chance de votre templier n'a pas été meilleure:
+j'ai vu Bois-Guilbert rouler trois fois sur lui-même dans l'arène,
+tordant chaque fois ses mains pleines de sable.»</p>
+
+<p>De Bracy, étant lié aux templiers, allait répliquer; mais le prince Jean
+s'écria: «Silence, messieurs! que signifient des débats aussi peu
+opportuns?»--«Le vainqueur, dit de Wyvil, attend le bon plaisir de votre
+grace.»--«Mon bon plaisir, répondit Jean, est qu'il attende jusqu'à ce
+que nous sachions si personne au moins ne peut rien nous apprendre à
+l'égard de son nom et de sa qualité; quand il attendrait jusqu'à la
+nuit, il a bien assez travaillé pour se tenir chaud.»--«Votre grace
+n'aura pas pour le triomphateur les égards qu'il mérite, dit Waldemar
+Fitzurse si elle le fait attendre jusqu'à ce que nous disions des choses
+que nous ne pouvons savoir. Pour ma part, je ne puis former la moindre
+conjecture, à moins que ce ne soit une des bonnes lances qui ont suivi
+le roi Richard en Palestine, et qui maintenant se traînent vers leurs
+foyers.» «C'est peut-être le comte de Salisbury, dit de Bracy; il est de
+la même taille.»--«Ce serait plutôt sir Thomas Multon, chevalier de
+Gilsland, reprit Fitzurse; Salisbury a plus d'embonpoint.»--«Et si
+c'était le roi lui-même,» s'écria une voix, sans que l'on pût la
+distinguer, «Richard Coeur-de-Lion? que Dieu l'empêche! dit le prince
+Jean, se retournant involontairement, pâle comme la mort, et tremblant
+comme si la foudre venait de le frapper. «Waldemar, de Bracy, braves
+chevaliers, rappelez-vous vos promesses, et demeurez à mes côtés.»--«Il
+n'y a, dit Fitzurse, rien à craindre. Avez-vous assez oublié la taille
+gigantesque de votre frère pour croire qu'il pût se cacher sous cette
+armure? de Wyvil, Martival, hâtez-vous d'amener le vainqueur au pied du
+trône, afin de dissiper une erreur qui alarme le prince. Regardez le
+chevalier avec plus d'attention, continua-t-il, vous verrez qu'il s'en
+faut au moins de trois pouces qu'il ait la taille de Richard, qui a les
+épaules plus carrées du double; et le cheval qu'il monte n'aurait pu
+fournir une course sous Richard.»</p>
+
+<p>Il continuait de parler, lorsque les maréchaux amenèrent le chevalier
+déshérité au pied des marches par lesquelles on montait de la lice au
+trône du prince. Encore terrifié par l'idée que ce pouvait être son
+frère qui reparaissait tout à coup dans ses états, ce frère qu'il avait
+si grièvement offensé, qu'il voulait dépouiller de sa couronne, et
+auquel cependant il avait tant d'obligations. Jean ne sentit pas
+dissiper ses craintes par les réflexions rassurantes de Fitzurse; et,
+tandis qu'en adressant à l'inconnu avec embarras quelques mots d'éloge
+sur sa valeur, il ordonnait qu'on lui présentât le beau coursier,
+récompense du combat, il tremblait de reconnaître, dans la réponse du
+vainqueur, la voix mâle et ferme de Richard Coeur-de-Lion; mais le
+chevalier déshérité ne répondit rien aux félicitations du prince, et se
+contenta de lui faire un salut respectueux.</p>
+
+<p>Deux écuyers amenèrent dans l'arène le coursier richement harnaché, ce
+qui ajoutait peu de chose à sa valeur aux yeux de ceux qui pouvaient
+l'apprécier. Appuyant une main sur le pommeau de la selle, l'inconnu
+s'élança sur le bucéphale sans le secours de l'étrier; et, brandissant
+sa lance, il parcourut deux fois l'enceinte, en lui faisant faire avec
+une admirable dextérité toutes les évolutions familières dans
+l'équitation. Cette manoeuvre aurait pu s'attribuer à l'envie de briller
+en donnant une nouvelle preuve de son savoir-faire; mais on supposa
+qu'il avait voulu montrer combien lui était cher le gage de la
+munificence du prince, et de nouveau il fut couvert des applaudissemens
+de tous les spectateurs.</p>
+
+<p>Cependant le rusé prieur de Jorvaulx dit quelques mots à l'oreille du
+prince, pour lui rappeler que le vainqueur, après avoir déployé son
+courage, devait prouver son jugement par le choix, entre les dames qui
+se trouvaient dans les galeries, de celle qui devait s'asseoir sur le
+trône de la reine de la beauté et de l'amour, et couronner le vainqueur
+le lendemain. Jean fit un signe au chevalier, qui passait devant lui
+pour la seconde fois, et celui-ci tournant brusquement son cheval, et
+s'arrêtant au même instant, la pointe de sa lance baissée vers la terre,
+demeura immobile devant le prince comme pour attendre ses ordres. La
+dextérité de ce mouvement et la promptitude avec laquelle il passa d'une
+vive agitation à l'immobilité excitèrent de nouvelles acclamations.</p>
+
+<p>«Sire chevalier déshérité, dit le prince Jean, puisque ce nom est le
+seul sous lequel vous vouliez être connu pour le moment, une des
+prérogatives de votre triomphe est de choisir la dame qui, comme reine
+de la beauté et de l'amour, doit présider demain la fête. Si vous êtes
+étranger, et que vous désiriez être aidé dans le choix, je vous dirai
+qu'Alicie, fille de notre brave chevalier Waldemar Fitzurse, est
+regardée à ma cour comme la dame la plus distinguée par ses charmes et
+son rang. Au surplus, vous êtes le maître d'offrir à la dame qu'il vous
+plaira cette couronne qui, délivrée par vous-même à la beauté de votre
+choix, lui conservera le titre de reine de la beauté et de l'amour.
+Levez votre lance.» Le chevalier obéit, et le prince mit sur le fer de
+sa lance une couronne de satin, bordée d'un cercle d'or imitant des
+feuilles de laurier, et autour de laquelle s'élevaient des coeurs et des
+pointes de flèches, comme des boules et des feuilles de fraisier sur une
+couronne ducale.</p>
+
+<p>Plus d'un motif avaient déterminé le prince Jean à parler ainsi de la
+fille de Waldemar, et chacun de ces motifs prenait sa source dans un
+coeur pétri d'insouciance et de présomption, d'astuce et de bassesse.
+D'abord il désirait effacer dans le souvenir de ses chevaliers la
+proposition inconvenante qu'il avait faite d'élire une juive pour reine
+du tournoi; proposition qu'il avait ensuite tournée en plaisanterie; il
+voulait encore s'attacher l'esprit de Waldemar Fitzurse qui lui en
+imposait jusqu'à un certain point, et qui, plusieurs fois dans cette
+journée, avait montré de l'humeur; enfin, il espérait s'en créer un
+mérite auprès de cette jeune dame elle-même, car les plaisirs licencieux
+avaient autant de pouvoir sur lui qu'une aveugle ambition née de
+l'ingratitude et de la perfidie: il voulait aussi exciter la haine de
+Waldemar contre le chevalier déshérité, car le triomphe qu'il avait
+remporté sur ses favoris le lui avait rendu odieux, et si le vainqueur
+faisait ailleurs son choix, comme on pouvait s'y attendre, il était
+probable que Fitzurse regarderait cette préférence comme un outrage à sa
+fille.</p>
+
+<p>C'est ce qui arriva; car le chevalier déshérité, monté sur son beau
+coursier, fit à pas lents le tour des galeries, semblant exercer le
+droit qu'il avait d'examiner toutes les beautés qui en étaient
+l'ornement, avant de fixer son choix sur aucune d'elles. Il passa sous
+la galerie où la fière Alicie étalait le prestige de sa beauté et de ses
+brillans atours, et ne s'arrêta pas un seul instant. Il fallait voir les
+diverses manoeuvres des belles forcées de subir une telle épreuve: l'une
+rougissait, l'autre prenait un ton de hauteur et de dignité affecté;
+celle-ci montrait une certaine indifférence, feignant de ne prendre
+aucun intérêt à ce qui se passait; celle-là tâchait de ne pas sourire à
+tant de minauderies; d'autres étalaient avec plus d'abandon leurs graces
+et leurs attraits, dans l'espoir de fixer les yeux et le choix du
+vainqueur: mais comme le manuscrit de Wardour dit que c'étaient des
+dames que l'on admirait depuis plus de dix ans, on peut supposer
+qu'ayant eu leur bonne part des vanités de ce monde, elles renonçaient
+d'elles-mêmes aux honneurs du triomphe, pour laisser aux beautés
+naissantes du siècle plus d'espoir de succès: enfin le héros s'arrêta
+sous la galerie où était Rowena, et dès ce moment l'anxiété des
+spectateurs fut à son comble.</p>
+
+<p>Si le chevalier déshérité avait connu les voeux formés en sa faveur,
+certes l'endroit des galeries devant lequel il se trouvait méritait sa
+prédilection. Cedric le saxon avait vu avec des transports de joie la
+chute du templier et la mésaventure de ses méchans voisins,
+Front-de-Boeuf et Malvoisin. Le même Cedric, sortant de la galerie la
+moitié de son corps, avait suivi le vainqueur dans toutes ses courses,
+non seulement des yeux, mais du coeur. Lady Rowena avait vu avec le même
+plaisir les événemens de la journée, quoique sans paraître y attacher un
+aussi vif intérêt. L'indolent Athelstane lui-même était sorti un moment
+de son apathie accoutumée, pour vider une grande coupe de vin au succès
+du chevalier déshérité. Un autre groupe de la même galerie n'avait pas
+pris moins de part au destin du combat.</p>
+
+<p>«Père Abraham! s'écria Isaac d'York en voyant le chevalier déshérité
+entrer dans la lice; c'est lui, lui-même! Voyez, ma fille, quel port
+noble et fier présente ce gentil, ce bon cheval de Barbarie qu'on a
+amené de si loin, il ne le ménage pas plus que si c'était une rosse
+normande! et cette brillante armure qui a valu tant de sequins à Joseph
+Pareira, armurier à Milan, et qui devait rapporter soixante et dix pour
+cent de gain: il ne s'en inquiète pas plus que s'il l'avait trouvée sur
+le grand chemin.»--«Mais, mon père, dit Rébecca, lorsqu'il expose sa
+personne à de si grands dangers, peut-il songer à son armure et à son
+cheval?»--«Mon enfant, reprit Isaac avec vivacité, vous ne savez ce que
+vous dites. Son cou et ses membres sont à lui, mais son cheval et son
+armure appartiennent à... Bienheureux Jacob! qu'allai-je dire?
+n'importe, c'est un brave jeune homme. Voyez, Rébecca, il va frapper le
+philistin. Priez, mon enfant, pour qu'il n'arrive point malheur au brave
+jeune homme, ni à son bon cheval, ni à sa riche armure. Dieu de mes
+pères! il triomphe! le philistin non circoncis est tombé sous sa lance
+comme Og, roi de Basan, et Séhon, roi des Amorites, furent moissonnés
+par le glaive de nos pères. Le brave jeune homme a gagné les beaux
+coursiers et l'armure d'acier des vaincus. J'espère qu'il prendra leur
+or et leur argent, avec leurs coursiers, leurs armures d'airain et
+d'acier, comme une proie bien légitime.» Le digne Israélite manifesta le
+même intérêt pour l'inconnu, et les mêmes inquiétudes pour son cheval et
+son armure, pendant les quatre autres courses que le pèlerin avait
+fournies, n'oubliant pas de calculer à la hâte quelle pourrait être la
+valeur du cheval et de l'armure de chaque combattant vaincu. On avait
+donc pris une grande part aux succès du chevalier déshérité dans cette
+partie de l'amphithéâtre devant laquelle il s'arrêta.</p>
+
+<p>Soit par hésitation, soit par quelque autre motif, le chevalier
+déshérité resta quelques instans comme immobile devant la galerie,
+tandis que, dans le plus profond silence, les spectateurs, les yeux
+fixés sur lui, attendaient ce qu'il allait résoudre. Enfin, baissant peu
+à peu et avec grace le fer de sa lance, il déposa la couronne aux pieds
+de lady Rowena. Les trompettes sonnèrent alors, et les hérauts d'armes
+proclamèrent l'incomparable Rowena reine de la beauté et de l'amour,
+pour le lendemain, menaçant de punition sévère quiconque ne
+reconnaîtrait pas son autorité. Ils répétèrent alors leur cri de:
+«Largesse!» auquel Cédric, joyeux, répondit en jetant dans l'arène tout
+l'argent qu'il avait sur lui; et Athelstane, quoique moins prompt, fut
+aussi généreux.</p>
+
+<p>Quelques murmures s'élevèrent parmi les dames d'origine normande, qui
+étaient aussi peu accoutumées à se voir préférer des beautés saxonnes,
+que leurs pères, leurs frères, leurs époux, leurs amans, l'étaient à
+laisser la victoire à des gens chez lesquels ils avaient eux-mêmes
+introduit les jeux chevaleresques; mais ces signes de mécontentement
+disparurent absorbés par le cri général de «Vive lady Rowena! vive la
+reine de la beauté et de l'amour!» Quelques uns ajoutaient même: «Vive
+la princesse saxonne! vive la race de l'immortel Alfred!»</p>
+
+<p>Tout mécontent que le prince Jean dût être, comme ceux qui
+l'entouraient, du choix que venait de faire le vainqueur, et de
+l'enthousiasme qu'il inspirait, il dut cependant le confirmer; et,
+demandant son cheval, il descendit de son trône et rentra dans la lice
+suivi de son cortége. Il s'arrêta un moment sous la galerie où était
+Alicie, pour lui offrir ses complimens; et, se tournant vers sa suite,
+il dit d'un ton assez haut pour être entendu: «Sur mon honneur, si les
+exploits du chevalier déshérité ont prouvé qu'il a pour lui la force et
+la valeur, son choix démontre que ses yeux ne sont pas doués du meilleur
+discernement.» Mais dans cette occasion, comme dans tout le cours de sa
+vie, le malheur du prince Jean fut de ne pas connaître le caractère de
+ceux dont il voulait s'assurer l'appui. Waldemar Fitzurse fut bien
+plutôt blessé que flatté lorsqu'il entendit le prince déclarer hautement
+que l'étranger avait manqué aux égards que sa fille avait droit
+d'attendre. «Je sais que la chevalerie, dit-il, n'a pas de prérogative
+plus précieuse, plus inaliénable que celle qui permet à tout chevalier
+d'élire sa dame. Ma fille ne brigue les hommages de qui que ce soit; et,
+dans sa sphère, elle ne manquera jamais d'obtenir la portion de ceux qui
+lui conviennent.» Le prince ne répondit rien, mais, comme pour se livrer
+à son dépit, il pressa les flancs de son cheval, et courut au grand
+galop vers la partie de la galerie où était lady Rowena, qui n'avait pas
+encore touché à la couronne déposée à ses pieds.</p>
+
+<p>«Prenez, charmante lady, lui dit-il, les marques de votre souveraineté:
+personne n'y applaudit avec plus de plaisir que nous. S'il vous plaît,
+ainsi qu'à nos nobles amis, de favoriser aujourd'hui de votre présence
+notre banquet au château d'Ashby, nous serons enchantés de faire plus
+ample connaissance avec la reine au service de laquelle demain nous
+serons tous dévoués.» Lady Rowena se tut; mais Cedric répondit au prince
+en saxon: «Lady Rowena, dit-il, ignore la langue dans laquelle elle
+devrait répondre à votre grace et soutenir sa dignité à votre banquet;
+moi-même et le noble Athelstane de Coningsburgh, nous ne connaissons que
+le langage et les manières de nos ancêtres. Nous vous prions donc de
+recevoir nos regrets de ne pouvoir accepter votre invitation. Demain
+lady Rowena remplira les fonctions imposées par le choix libre du
+chevalier vainqueur et confirmées par les acclamations de la foule.» À
+ces mots il saisit la couronne, et la mit sur la tête de lady Rowena
+pour indiquer qu'elle acceptait l'autorité temporaire qui lui était
+confiée.</p>
+
+<p>«Que dit-il?» demanda le prince Jean, affectant de ne pas entendre le
+saxon, qui lui était cependant bien familier. Un chevalier de sa suite
+en donna l'explication en français. «À merveille! reprit Jean. Demain
+nous placerons sur son trône cette reine muette. Mais vous, au moins,
+sire chevalier, dit-il au vainqueur qui était resté près de la galerie,
+vous viendrez à notre festin?» Le chevalier, parlant pour la première
+fois et d'une voix basse, fit valoir, pour s'en dispenser, le besoin
+qu'il avait de repos et la nécessité de se préparer au combat du
+lendemain. «Rien de mieux, reprit Jean avec hauteur. Nous sommes peu
+faits à de pareils refus; mais nous tâcherons d'égayer le festin en
+l'absence du vainqueur et de la reine de beauté.» À ces mots il sortit
+de l'enceinte, suivi de son brillant cortége, et son départ fut le
+signal de l'écoulement de la foule.</p>
+
+<p>Cependant, avec un souvenir vindicatif qui est le propre de l'orgueil
+blessé, surtout lorsqu'il s'y joint la conviction intime d'une complète
+nullité, Jean eut à peine fait trois pas, que, regardant autour de lui,
+ses yeux pleins de ressentiment se fixèrent sur le yeoman qui lui avait
+déplu à son arrivée. «Qu'on veille sur cet individu, dit-il à ses hommes
+d'armes: vous m'en répondez sur votre tête.» Le yeoman soutint le regard
+courroucé du prince avec le calme qu'il avait déjà montré, et répondit:
+« Je n'ai dessein de quitter Ashby qu'après demain soir: il me tarde de
+voir comment les archers des comtés de Stafford et de Leicester se
+servent de leurs armes. Les forêts de Needwood et de Charnwood ont de
+quoi les exercer.»--«Et moi, dit le prince Jean à sa suite sans daigner
+lui répondre directement, je veux voir si ce drôle sait employer les
+siennes, et malheur à lui si son adresse n'excuse pas son
+insolence!»--«Il est bien temps, ajouta de Bracy, que <i>l'outre-cuidance</i>
+de ces vilains soit réprimée par quelque exemple frappant.»</p>
+
+<p>Valdemar Fitzurse, qui pensait vraisemblablement que son prince ne
+prenait pas le chemin le plus sûr pour arriver à la popularité, garda le
+silence et se contenta de lever les épaules. Le prince s'éloigna de
+l'arène, et les flots de la multitude s'évanouirent en un moment. On la
+voyait par groupes se retirer de divers côtés. La plus grande partie se
+dirigeait vers la cité d'Ashby. Les personnages les plus distingués y
+avaient un logement au château, et les autres s'étaient assuré un
+appartement dans la ville. Parmi ces derniers se trouvaient la plupart
+des chevaliers qui avaient figuré dans le tournoi, ou qui se proposaient
+de prendre part au combat général du lendemain. En cheminant et en
+parlant des événemens du jour, ils étaient escortés par les acclamations
+de la multitude, qui faisoit le même accueil au prince Jean, à cause
+plutôt de la splendeur de sa suite que de l'attachement qu'il inspirait.
+Des applaudissemens plus sincères, plus unanimes et plus mérités,
+résonnaient autour du vainqueur; mais, voulant se dérober aux regards de
+la foule qui se pressait pour le voir, il profita de l'offre des
+maréchaux du tournoi et entra dans une des tentes placées à l'extrémité
+septentrionale de la lice. Dès qu'il s'y fut retiré, on vit se disperser
+ceux qui étaient restés pour le considérer et former sur lui leurs
+nombreuses conjectures.</p>
+
+<p>Le tumulte produit par un immense rassemblement d'individus dans un même
+lieu, pour y être témoins de quelque événement qui les agite, fit place
+alors au bruit confus de gens qui parlent en s'éloignant; ce murmure, de
+plus en plus lointain, diminua par degrés et expira dans le silence. On
+ne voyait plus dans l'enceinte que les personnes chargées d'enlever les
+coussins et les tapisseries, afin de les mettre en sûreté pour la nuit,
+et qui se disputaient les restes de vin et d'autres rafraîchissemens qui
+avaient été servis aux convives. À peu de distance on éleva plusieurs
+forges, qui furent en activité toute la nuit pour réparer les armes et
+les armures qu'on devait employer le lendemain. Une forte garde d'hommes
+d'armes, qu'on relevait par intervalle, fut placée autour de la lice, et
+y resta jusqu'au retour de l'aurore.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE X.</h3>
+
+<p class="rig"><span class="sml">«Ainsi, comme le hibou au sinistre<br>
+ présage, qui de son bec criard tinte le<br>
+ passeport de l'homme agonisant et lui<br>
+ annonce sa fin prochaine, et dans l'obscurité<br>
+ silencieuse de la nuit secoue la<br>
+ contagion de ses ailes funestes; de même,<br>
+ oppressé, tourmenté, le pauvre Barabas<br>
+ vomissait des torrens d'injures contre les<br>
+ chrétiens.»<br>
+<br>
+Shakspeare, <i>le Juif de Malte</i>.</span></p>
+
+<br><br><br><br><br><br><br><br><br><br>
+
+<p>Le chevalier déshérité n'eut pas plutôt gagné sa tente, que des pages et
+des écuyers se présentèrent pour le désarmer et lui offrir de nouveaux
+vêtemens et le rafraîchissement du bain. Leur zèle était peut-être, dans
+cette occasion, aiguillonné par la curiosité; car chacun désirait savoir
+quel était le chevalier qui, après avoir cueilli tant de lauriers,
+cachait si soigneusement son nom et son visage. Leur officieuse
+inquisition cependant ne réussit pas; le vainqueur les remercia de leurs
+offres de service, et les renvoya en leur disant qu'il n'avait besoin
+que de son écuyer. C'était une espèce de yeoman, d'une tournure assez
+rustique, lequel, enveloppé d'un surtout de feutre d'un brun foncé, et
+ayant sur la tête une toque normande de fourrure noire, enfoncée jusque
+sur les yeux, semblait aussi jaloux que son maître de conserver
+l'incognito. Resté seul dans la tente avec le chevalier, il détacha son
+armure, et plaça devant lui du vin et des alimens, que les fatigues de
+la journée commençaient à rendre indispensables.</p>
+
+<p>À peine avait-il achevé son repas frugal, que son écuyer lui annonça
+cinq hommes sur des chevaux barbes et qui désiraient lui parler. Le
+chevalier déshérité, en quittant son armure, avait pris la longue robe
+des personnes de sa condition, laquelle, étant garnie d'un grand
+capuchon rabattu sur la tête à volonté, pouvait cacher ses traits aussi
+bien que la visière d'un casque. D'ailleurs, la nuit déjà avancée
+rendait ce déguisement d'emprunt presque inutile, à moins que le hasard
+n'amenât devant lui quelqu'un de qui son visage aurait été connu. Il
+avança donc hardiment jusqu'à l'entrée de sa tente, et y trouva les
+écuyers des cinq tenans, qui avaient en laisse les chevaux de leurs
+maîtres, chargés de leurs armures. «D'après les lois de la chevalerie,
+dit le premier d'entre eux, moi, Baudouin d'Oyley, écuyer du redoutable
+chevalier Brian de Bois-Guilbert, je viens vous offrir, à vous qui vous
+nommez le chevalier déshérité, le cheval et l'armure dont s'est servi
+ledit Brian de Bois-Guilbert dans le fait d'armes qui a eu lieu,
+laissant à votre générosité ou de les garder ou de fixer le prix de la
+rançon, puisque telle est la loi des armes.» Les autres écuyers
+prononcèrent tour à tour la même formule au nom de chacun de leurs
+maîtres, et attendirent la décision du vainqueur.</p>
+
+<p>«La réponse que j'ai à vous faire est commune à vous et à vos maîtres,
+dit le chevalier déshérité en s'adressant seulement aux quatre derniers
+écuyers. Complimentez de ma part ces honorables chevaliers, et
+dites-leur que je me croirais inexcusable de les priver de leurs chevaux
+et de leurs armures, qui ne sauraient appartenir à de plus braves
+champions. Là devrait se borner ma réponse; mais, étant de fait comme de
+nom chevalier déshérité, je suis obligé de prier vos maîtres de vouloir
+bien racheter ces dépouilles, car je n'oserais dire que l'armure que je
+porte soit ma propriété.»--«Nous sommes chargés, dit l'écuyer de
+Front-de-Boeuf, d'offrir une rançon de cent sequins chacun pour la
+valeur des chevaux et des armes de nos maîtres.»--«Cela suffira,
+répondit le chevalier; les circonstances où je me trouve me contraignent
+d'accepter la moitié de cette somme; quant au surplus, sires écuyers,
+vous en garderez une partie pour vous, et distribuerez l'autre aux
+hérauts, aux poursuivans d'armes et aux ménestrels.»</p>
+
+<p>Les écuyers le remercièrent, la tête découverte, d'une générosité dont
+ils n'étaient pas habitués à recevoir des marques si prononcées, et le
+chevalier, se tournant vers l'écuyer du templier: «Quant à vous, lui
+dit-il, annoncez à votre maître que je ne veux de lui ni armure ni
+rançon; notre querelle n'est pas vidée, elle ne le sera que lorsque nous
+aurons combattu à la lance et à l'épée, à cheval et à pied; il m'a
+lui-même défié au combat à mort, et je ne l'oublierai pas. Déclarez lui
+que je le regarde autrement que ses quatre compagnons, avec lesquels je
+serai toujours jaloux de faire échange de courtoisie, et que je ne puis
+le traiter qu'en ennemi mortel.»--«Mon maître, répondit Baudouin, rend
+mépris pour mépris, coup pour coup et courtoisie pour courtoisie.
+Puisque vous dédaignez de recevoir de lui la même rançon que viennent de
+vous payer mes compagnons, je vais laisser ici son cheval et son armure,
+bien assuré qu'il ne voudra jamais ni monter l'un, ni porter
+l'autre.»--«Vous parlez bien, digne écuyer, dit le chevalier, et comme
+il convient à celui qui porte la parole pour un maître absent. Cependant
+ne laissez ni le cheval, ni les armes; rendez-les à votre maître, et
+s'il refuse de les reprendre, gardez-les pour vous, en tant qu'ils sont
+à moi, je vous en fais présent.» Baudouin, le saluant profondément, se
+retira avec ses compagnons, et le chevalier déshérité rentra dans le
+pavillon.</p>
+
+<p>«Eh bien, Gurth, dit-il à son écuyer, tu vois que la réputation des
+chevaliers ne s'est point flétrie en ma personne.»--«Et moi, répondit
+Gurth, pour un porcher saxon, n'ai-je pas bien joué le rôle d'écuyer
+normand?»--«Oui, mais je craignais toujours que ta gaucherie ne te fît
+reconnaître.»--«Bah! je n'ai peur d'être reconnu de personne, si ce
+n'est de mon camarade Wamba dont je ne puis dire s'il est plus fou que
+malin. Cependant je n'ai pu m'empêcher de rire en voyant passer près de
+moi mon vieux maître, qui croit bien fermement que Gurth est occupé du
+soin de ses pourceaux, dans les bois et les fondrières de Rotherwood. Si
+je suis découvert...»--«C'est assez, reprit le chevalier, tu sais ce que
+je t'ai promis.»--«Que m'importe après tout, repartit Gurth, je ne
+manquerai jamais à un ami pour ma peau; j'ai le cuir aussi dur qu'aucun
+verrat de mon troupeau, et les verges ne me font pas peur.»--«Crois-moi,
+Gurth, je te récompenserai du péril que tu cours à cause de moi. En
+attendant prends ces dix pièces d'or.»--«Grand merci, répondit Gurth en
+les mettant dans sa poche, jamais gardien de pourceaux ou serf ne se vit
+aussi riche.»--«Prends ce sac d'or, va à Ashby; informe-toi où loge
+Isaac d'Yorck, ramène-lui le cheval qu'il m'a procuré; dis-lui de
+prendre sur cet argent la valeur de l'armure qui m'a été fournie sur son
+crédit.»--«Non, par saint Dunstan! je n'en ferai rien.»--«Comment,
+Gurth, refuseras-tu de m'obéir?»--«Non certainement, quand vos ordres
+seront justes, raisonnables, et tels qu'un chrétien puisse les exécuter;
+mais celui-ci n'a rien de ce caractère. Souffrir qu'un juif se payât
+lui-même, cela ne serait pas équitable, car ce serait tromper mon
+maître; cela ne serait ni raisonnable ni chrétien, puisque ce serait
+dépouiller un chrétien pour enrichir un infidèle.»--«Songe pourtant que
+je veux qu'il soit content.»--«Soyez tranquille, répondit Gurth, en
+mettant le sac sous son manteau, et en s'en allant; ce sera bien le
+diable, ajouta-t-il ensuite, si je ne le contente pas en lui offrant le
+quart de ce qu'il me demandera.» Et il prit la route d'Ashby en toute
+hâte, laissant le chevalier déshérité se livrer à des réflexions
+pénibles, mais dont ce n'est pas encore le moment de parler.</p>
+
+<p>Il faut maintenant que nous transportions le lieu de la scène dans la
+ville d'Ashby, ou plutôt dans une maison de campagne du voisinage, qui
+appartient à un riche Israélite, et où le juif Isaac, Rébecca et leur
+suite, avaient pris leurs quartiers; car on sait que les juifs
+exerçaient entre eux l'hospitalité avec autant de générosité qu'on les
+accusait de montrer d'avarice et de cupidité à l'égard des chrétiens.</p>
+
+<p>Dans un appartement peu vaste mais richement meublé, et décoré d'après
+le goût oriental, Rébecca reposait sur des coussins brodés, qui, placés
+sur une plate-forme peu élevée régnant autour de la salle, tenaient lieu
+de chaises et de fauteuils, comme l'estrade des Espagnols. Elle suivait
+tous les mouvemens de son père avec des yeux qui exprimaient la
+tendresse filiale, pendant qu'il se promenait à grands pas dans la
+chambre, d'un air tout consterné, joignant les mains, les levant vers le
+ciel, comme un homme dont l'esprit lutte contre un grand chagrin.</p>
+
+<p>«Bienheureux Jacob! s'écriait-il, ô vous les douze saints patriarches,
+pères de notre nation! quelle sinistre aventure pour un homme qui a
+toujours, jusque dans le moindre point, accompli la loi de Moïse!
+cinquante sequins en un clin d'oeil arrachés par les griffes d'un
+tyran!»--«Mais, mon père, dit Rébecca, il m'a semblé que vous donniez
+cet argent au prince volontairement.»--«Volontairement! oui, aussi
+volontairement que dans le golfe de Lyon je jetai à la mer mes
+marchandises, pour alléger le navire qui menaçait de couler à fond. Mes
+soies les plus précieuses couvrirent les vagues; la myrrhe et l'aloës
+parfumèrent l'écume de l'Océan; mes vases d'or et d'argent enrichirent
+les abîmes! n'était-ce pas une calamité inexprimable, quoique ce
+sacrifice fût l'oeuvre de mes mains!»--«Mais c'était pour sauver notre
+vie, mon père! et depuis ce temps le Dieu d'Israël a béni vos
+entreprises, et vous a comblé de richesses!»--«Oui: mais si le tyran y
+puise comme il l'a fait ce matin; s'il me force à sourire tandis qu'il
+me dépouillera, ô ma fille! nous composons une race déchue et vagabonde;
+mais le plus grand de nos malheurs, c'est que, lorsqu'on nous injurie et
+qu'on nous vole, le monde ne fait que s'en amuser, et notre unique
+recours est la patience et l'humilité, lorsque nous devrions ne penser
+qu'à nous venger dignement.»--«Ne pensez pas ainsi, mon père; nous
+possédons encore des avantages. Ces Gentils cruels et oppresseurs
+dépendent souvent des enfans dispersés de Sion, qu'ils méprisent et
+qu'ils persécutent. Sans le secours de nos richesses, ils ne pourraient
+ni fournir aux frais de leurs guerres, ni décorer les triomphes de la
+paix; l'argent que nous leur prêtons rentre avec intérêt dans nos
+coffres. Nous ressemblons à l'herbe, qui n'en fleurit que mieux quand le
+pied l'a foulée. Même la fête d'aujourd'hui n'eût pas eu lieu sans
+l'aide de ces juifs si méprisés qui ont fourni de quoi la payer.»--«Ma
+fille, tu viens de toucher une autre corde de douleur. Ce beau coursier,
+cette riche armure, qui font ma part du gain dans l'affaire que j'ai
+traitée de moitié avec Kirjath-Jaïram, de Leicester, et forment tous mes
+bénéfices dans tout l'intervalle d'un sabbat à l'autre: eh bien! qui
+sait s'il n'en sera pas encore comme de mes marchandises englouties par
+les flots? L'affaire peut néanmoins s'arranger autrement, car ce jeune
+homme est brave.»--«Assurément, mon père, vous ne regretterez pas
+d'avoir reconnu le service que vous a rendu le chevalier étranger.»--«Je
+le crois, ma fille, et je crois aussi à la reconstruction du temple de
+Jérusalem; mais je puis avec autant de raison espérer de voir de mes
+propres yeux les murailles du nouveau Tabernacle, que de voir un
+chrétien, le meilleur de tous les chrétiens, payer une dette à un
+Israélite, à moins d'avoir devant les yeux la crainte du juge et du
+geôlier.»</p>
+
+<p>Il continuait à marcher d'un pas accéléré dans la chambre, et Rébecca,
+voyant que ses efforts pour le consoler ne servaient qu'à l'aigrir
+davantage, se tut: conduite fort sage; et nous conseillons à tous
+consolateurs et donneurs d'avis de l'imiter en pareille occasion. La
+nuit était venue lorsqu'un domestique juif entra, et plaça sur la
+cheminée deux lampes d'argent remplies d'huile parfumée, tandis que deux
+autres apportaient une table d'ébène incrustée d'ornemens en argent,
+couverte des rafraîchissemens les plus délicats et des vins les plus
+exquis; car chez eux les juifs opulens ne repoussaient pas les
+recherches d'un Lucullus. L'un de ces domestiques annonça en même temps
+à Isaac un Nazaréen, car c'était par ce nom que les juifs entre eux
+désignaient les chrétiens. Quiconque vit du commerce doit mettre tout
+son temps à la disposition du public<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a>
+<a href="#footnote51"><sup class="sml">51</sup></a>. Voilà pourquoi Isaac remit sur
+la table, sans y avoir touché, la coupe pleine de vin grec qu'il tenait
+à la main; et ayant dit à sa fille: «Rébecca, voile-toi,» il ordonna
+qu'on admît l'étranger.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote51" name="footnote51"><b>Note 51: </b></a>
+<a href="#footnotetag51">
+(retour) </a> He that would live by traffic must hold his time at
+ the disposal of every one claiming business with him.</blockquote>
+
+<p>À peine Rébecca avait eu le temps de dérober à la vue ses traits
+gracieux sous un voile de gaze d'argent qui tombait jusque sur ses
+pieds, quand la porte s'ouvrit et que Gurth se présenta enveloppé dans
+son manteau normand. Les apparences ne prévenaient pas en sa faveur; et,
+au lieu d'ôter sa toque en entrant, il l'enfonça davantage sur sa tête.</p>
+
+<p>«Êtes-vous le juif Isaac d'Yorck?» demanda Gurth en saxon. «Oui,»
+répondit Isaac dans la même langue, car son commerce l'avait obligé de
+savoir toutes celles qui se parlaient en Angleterre. «Et vous, quel est
+votre nom?»--«Mon nom ne vous regarde pas.»--«Il faut pourtant que je le
+sache, comme vous voulez savoir le mien; sans cela, comment me serait-il
+possible de traiter d'affaires avec vous?»--«Je ne viens pas ici pour
+traiter d'affaires; je viens payer une dette, et il faut bien que je
+sache si j'apporte les fonds à celui qui a droit de les recevoir. Pour
+vous, qui les toucherez, peu vous importe celui qui vous les
+remet.»--«Vous venez me payer une dette! oh, oh! cela change de thèse.
+Bienheureux Abraham! Et de la part de qui venez-vous faire ce
+paiement?»--«De la part du chevalier déshérité, du vainqueur dans le
+dernier tournoi. J'apporte le prix de l'armure qui lui a été fournie,
+sur votre recommandation, par Kirjath-Jaïram de Leicester. Quant au
+cheval, je viens de le laisser dans vos écuries: quelle somme dois-je
+vous payer pour le reste?»--«Je le disais bien, que c'était un brave
+jeune homme! s'écria le juif hors de lui-même. Un verre de vin ne vous
+fera pas de mal,» ajouta-t-il en offrant au gardien des pourceaux de
+Cedric un gobelet d'argent richement ciselé, plein d'une liqueur telle
+qu'il n'en avait jamais goûté de pareille. «Et combien d'argent
+avez-vous apporté?»--«Sainte Vierge!» dit Gurth après avoir bu, «quel
+délicieux nectar boivent ces chiens d'infidèles, pendant que de bons
+chrétiens comme moi n'ont souvent qu'une bière aussi trouble, aussi
+épaisse que la lavure donnée à nos pourceaux. Combien d'argent j'ai
+apporté? fort peu; cependant je ne suis pas venu les mains vides. Mais
+enfin, Isaac, vous devez avoir une conscience, tout juif que vous
+êtes.»--«Votre maître, dit Isaac, a fait de bonnes affaires aujourd'hui;
+il a gagné cinq bons chevaux, cinq belles armures, à la pointe de sa
+lance et par la force et l'adresse de son bras: qu'il m'expédie tout
+cela; je le prendrai en paiement, et je lui rembourserai ce qu'il y aura
+de trop.»--«Mon maître en a déjà disposé, répondit Gurth.»--«Il a eu
+tort: c'est un jeune insensé. Il n'y a pas un chrétien ici à même
+d'acquérir tant de chevaux et d'armures, et il ne peut avoir obtenu
+d'aucun juif la moitié de ce que je lui en aurais offert. Mais, voyons:
+il y a bien cent sequins dans ce sac, dit-il en entr'ouvrant le manteau
+de Gurth; il a l'air pesant.»--«Il y a au fond des fers pour armer des
+flèches,» répondit Gurth aussitôt. «Eh bien! si je me contente de
+quatre-vingts sequins pour cette riche armure, ce qui ne me laisse pas
+une pièce d'or de profit, avez-vous de quoi me payer?»--«Tout juste. Ce
+n'est pas sans doute votre dernier mot?»--«Buvez encore un verre de ce
+bon vin. Ah! quatre-vingts sequins ne sont pas assez. J'ai parlé sans
+réfléchir; je ne puis abandonner cette belle armure sans aucun bénéfice.
+D'ailleurs, ce bon cheval est peut-être devenu poussif. Quelles courses!
+quels combats! Les hommes et les coursiers s'élançaient les uns contre
+les autres avec la fureur des taureaux sauvages de Basan. Le coursier ne
+peut qu'avoir beaucoup souffert.»--«Je l'ai ramené en bon état dans
+l'écurie, vous dis-je: vous pouvez l'y aller voir; et soixante et dix
+sequins seraient bien assez pour le prix de l'armure. La parole d'un
+chrétien vaut celle d'un juif, ce me semble. Si vous n'acceptez pas
+cette somme, je vais reporter ce sac à mon maître.» Et en même temps il
+fit sonner les pièces d'or qu'il contenait. «Non, non! déposez les
+talens et les shekels, et comptez-moi les quatre-vingts sequins: c'est
+le moins que je puisse recevoir, et vous serez content de mes procédés
+envers vous.»</p>
+
+<p>Gurth se rappelant les intentions de son maître, qui ne voulait pas que
+le juif murmurât, n'insista pas davantage, et, ayant déposé
+quatre-vingts sequins sur la table, le juif lui délivra une quittance
+pour le prix de l'armure. Isaac ensuite compta l'argent une seconde
+fois, et sa main, tremblait d'aise quand il mit dans sa poche les
+soixante et dix premières pièces. Il fut beaucoup plus long-temps à
+compter les dix autres. En prenant chaque pièce il s'arrêtait et faisait
+une réflexion avant de la mettre en poche. Il semblait que son avarice
+luttât contre une meilleure nature, et le forçât d'embourser les sequins
+l'un après l'autre, en dépit de la générosité, qui l'excitait à faire
+remise de quelque chose du prix à son bienfaiteur. Tout son discours,
+dans ses combinaisons, se réduisait à ceci: «Soixante et onze,
+soixante-douze... Votre maître est un bon jeune homme...
+Soixante-treize... Un excellent jeune homme... Soixante-quatorze...
+Cette pièce est un peu rognée..., mais c'est égal. Soixante-quinze...;
+et celle-ci me semble légère de poids... Soixante-seize. Quand votre
+maître aura besoin d'argent, qu'il vienne trouver Isaac d'Yorck...
+Soixante-dix-sept..., c'est-à-dire, avec les sûretés convenables...
+Soixante-dix-huit... Vous êtes un brave garçon..., soixante-dix-neuf...,
+et vous méritez une récompense.»</p>
+
+<p>Le juif tenait en main la dernière pièce d'or, et il fit une pause
+beaucoup plus longue. Son intention était probablement de l'offrir à
+Gurth; et, si le sequin eût été rogné et léger de poids, la générosité
+eût infailliblement triomphé de la cupidité: malheureusement pour Gurth
+c'était une pièce nouvellement frappée. Isaac l'examina, la retourna
+dans tous les sens, et n'y put reconnaître aucune altération ni défaut.
+Il la plaça au bout de son doigt, la fit sonner sur la table, elle
+pesait un grain au delà du poids légal: que faire? comment se résoudre
+alors à s'en dessaisir, à l'abandonner? «Quatre-vingts,» dit-il enfin en
+envoyant la pièce rejoindre les autres. C'est bien le compte, et
+j'espère que votre maître vous récompensera généreusement, je n'en doute
+pas, car vous vous êtes acquitté à merveille de la commission dont il
+vous a chargé: mais il vous reste peut-être encore, ajouta-t-il,
+quelques pièces d'or dans ce sac, en le fixant avec des yeux brûlans et
+avides.»</p>
+
+<p>Gurth fit alors une grimace d'ironie et de mécontentement; ce qui lui
+arrivait habituellement lorsqu'il voulait sourire. «À peu près autant
+que vous venez d'en compter si scrupuleusement,» lui dit-il. Recevant
+alors la quittance: «Juif, reprit-il, si elle n'est pas en bonne forme,
+gare votre barbe.» Il saisit ensuite le flacon de vin, remplit une
+troisième fois son verre, sans y être invité, et, l'ayant vidé tout d'un
+trait, il partit sans cérémonie.</p>
+
+<p>«Rébecca, dit Isaac, cet Ismaélite est un peu effronté; mais n'importe,
+son maître est un brave jeune homme, et je suis ravi qu'il ait gagné des
+shekels d'or à ce tournoi, grace à son cheval, à son armure, grace à la
+vigueur de son bras, capable de lutter avec celui de Goliath.» Voyant
+que Rébecca ne lui répondait point, il se retourna; mais elle avait
+disparu pendant qu'il causait avec Gurth.</p>
+
+<p>Cependant Gurth venait de franchir l'escalier, et, parvenu dans une
+antichambre non éclairée, il cherchait la porte de sortie, lorsqu'il
+aperçut une femme vêtue en blanc, qui, portant à la main une petite
+lampe d'argent, lui faisait signe de la suivre dans un appartement
+voisin. Gurth répugnait à lui obéir; hardi et impétueux comme un
+sanglier, quand il connaissait le danger auquel il s'exposait, son
+courage l'abandonna à cette vue, et des craintes superstitieuses
+s'emparèrent de lui, comme il arrive ordinairement aux Saxons lorsqu'il
+est question de spectres, d'apparitions d'esprits, de fantômes, en sorte
+que cette femme blanche lui en imposa, le frappa fort, l'inquiéta
+surtout dans la maison d'un juif, peuple auquel un préjugé universel
+attribue la manie de s'adonner à la science de la cabale, des
+mystagogues et de la nécromancie. Cependant, après avoir réfléchi et
+hésité un moment, il se décida à suivre sa conductrice dans une chambre
+ou il trouva la jeune Rébecca.</p>
+
+<p>«Mon père s'est amusé avec toi, mon ami, lui dit-elle; il doit à ton
+maître dix fois plus que son armure ne vaut. Quelle somme viens-tu de
+lui compter?»--«Quatre-vingts sequins,» répondit Gurth surpris de cette
+question. «Tu en trouveras cent dans cette bourse, reprit Rébecca: rends
+à ton maître ce qui lui revient, et garde le surplus pour toi. Hâte-toi,
+pars; ne consume pas le temps à me remercier, et veille sur toi en
+traversant la ville, de peur de perdre ton argent et peut-être la vie.
+Reuben! s'écria-t-elle en frappant des mains, éclairez cet étranger, et
+fermez bien la porte quand il sera sorti.» Reuben, juif à barbe et
+sourcils noirs, obéit à sa maîtresse. Une torche à la main, il conduisit
+Gurth, par une cour pavée, jusqu'à la porte de la maison, et la ferma
+ensuite avec des chaînes et des verroux, qui, par leur dimension et leur
+structure, auraient pu convenir à une prison.</p>
+
+<p>«Par saint Dunstan! dit Gurth sorti, cette jeune fille n'est pas juive,
+c'est un ange descendu du ciel! Dix sequins de mon jeune maître, vingt
+de cette perle de Sion; heureuse journée! encore une semblable, Gurth,
+et tu auras de quoi te racheter de servage; tu deviendras aussi libre de
+tes actions que le premier des nobles. Alors, adieu les pourceaux! je
+jette ma cornemuse et mon bâton de porcher au diable, et je m'affuble de
+l'épée et du bouclier, pour suivre mon jeune maître, et m'attacher à lui
+jusqu'à la tombe, sans cacher ma figure ni mon nom.»</p>
+<br>
+
+<p class="mid">FIN DU TOME PREMIER.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Ivanhoe (1/4), by Sir Walter Scott
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK IVANHOE (1/4) ***
+
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+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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