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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Ivanhoe (1/4) + Le retour du croisé + +Author: Sir Walter Scott + +Translator: Albert Montémont + +Release Date: August 1, 2010 [EBook #33315] +[Last updated: March 17, 2012] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK IVANHOE (1/4) *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Jean-Pierre Lhomme, Rénald +Lévesque (html) and the Online Distributed Proofreaders +Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced +from images generously made available by the Bibliothèque +nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + + +IVANHOE + + +[Illustration: frontispice.] + +IVANHOE + +OU + +LE RETOUR DU CROISÉ + +_Par Walter Scott._ + +TRADUCTION NOUVELLE + +PAR M. ALBERT-MONTÉMONT. + + +Toujours de son départ il faisait les apprêts, +Prenait congé sans cesse, et ne partait jamais. + (_Trad. de_ Prior.) + + + +TOME PREMIER. + +PARIS. + +RIGNOUX, IMPRIMEUR-LIBRAIRE, ÉDITEUR, + +RUE DES FRANCS-BOURGEOIS S. MICHEL, N° 8. + +1829. + + + + +DISCOURS PRÉLIMINAIRE + +EN FORME + +D'ÉPITRE DÉDICATOIRE + +ADRESSÉE + +AU DOCTEUR DRYASDUST, + +MEMBRE DE LA SOCIÉTÉ DES ANTIQUAIRES, +DEMEURANT A CASTLE-GATE, YORK. + + +Mon estimable et cher Monsieur, + + +Il est presque inutile de mentionner les différens motifs qui me +décident à inscrire votre nom en tête de l'oeuvre qu'on va lire. +Cependant les imperfections de mon travail pourraient réfuter le +principal de ces motifs. Si j'avais espéré le rendre digne de votre +patronage, le public aurait vu dès ce moment qu'un ouvrage destiné à +faire connaître les antiquités de l'Angleterre sous nos ancêtres saxons, +ne pouvait être mieux dédié qu'à l'auteur illustre des _Essais sur la +coupe du roi Ulphus et sur les terres par lui concédées au patrimoine de +saint Pierre_. Je crains malheureusement que le cadre futile, incomplet +et vulgaire, dont j'ai enveloppé le résultat de mes recherches, n'attire +à mon ouvrage une exclusion auprès de cette classe orgueilleuse qui a +pris pour devise _detur digniori_. D'un autre côté, je redoute aussi +d'être accusé de présomption en plaçant le nom du docteur Jones +Dryasdust à la tête d'une publication que les graves antiquaires +relégueront peut-être parmi les inutiles romans et contes du jour. J'ai +à coeur de me justifier à l'avance d'une telle accusation; car, bien que +je dusse me reposer sur votre amitié du soin de mon apologie à vos +propres yeux, je ne voudrais pas cependant, à ceux du public, demeurer +convaincu d'un crime aussi grave que celui dont j'appréhende le faix par +anticipation. + +Je dois donc vous rappeler que, lors de l'entretien que nous eûmes +ensemble pour la première fois sur cette nature de productions, dans une +desquelles les affaires privées de notre sage et docte ami d'Écosse, M. +Oldbuck de Monkbarns[1], ont été si inconsidérément publiées, il s'éleva +entre nous une discussion sur la cause de la vogue dont jouissent dans +ce siècle frivole ces livres qui, nonobstant leur mérite intrinsèque, +doivent être regardés comme écrits à la hâte et en violation de toutes +les règles de l'épopée. Il vous parut alors que le charme venait +entièrement de l'art avec lequel l'auteur, comme un autre Macpherson[2], +avait mis à profit les trésors épars de l'antiquité, suppléant à sa +paresse ou à son indigence d'invention par les incidens qui avaient +marqué dans l'histoire nationale à une époque peu éloignée, et +introduisant des personnages réels, sans même avoir eu soin de changer +les noms. Il n'y a pas soixante-dix ans, me fîtes-vous observer, que +tout le nord de l'Écosse vivait sous un gouvernement aussi simple et +aussi patriarcal que ceux de nos bons alliés les Mohawks et les +Iroquois[3]. En admettant que l'auteur ne puisse être supposé d'avoir +été le témoin de ces temps-là, il doit avoir vécu, observiez-vous, au +milieu des personnes qui y ont joué un rôle; et même, depuis les trente +années qui viennent de s'écouler, les moeurs écossaises ont éprouvé de +tels changemens, que nous ne trouvons pas plus étranges les habitudes +sociales de nos ancêtres que celles du règne de la reine Anne. Ayant +ainsi des matériaux de toute sorte épars autour de lui, l'auteur n'avait +plus guère, ajoutiez-vous, que l'embarras du choix: de là cette +conclusion naturelle, que, possesseur d'une mine aussi féconde, ses +ouvrages lui avaient nécessairement rapporté plus de profit et de gloire +que n'en méritait la facilité de ses travaux. + + Note 1: Personnage de l'antiquaire, dans le roman de ce nom. A. M. + + Note 2: Restaurateur des poèmes d'Ossian. + + Note 3: Indiens des États-Unis d'Amérique et du Canada. A. M. + +En adoptant, comme je le devais, la vérité générale de ces remarques, je +ne puis m'empêcher de trouver étonnant qu'aucune tentative n'eût encore +été faite pour exciter en faveur des traditions et des moeurs de la +vieille Angleterre un intérêt pareil à celui qu'ont éveillé nos voisins, +plus pauvres et moins célèbres. Le drap vert de Kendal[4], quoique d'une +date plus reculée, doit bien nous être aussi précieux que les tartans +bariolés du nord. Le nom de _Robin Hood_[5], habilement évoqué, +susciterait une ombre aussi vite que celui de _Rob-Roy_; et les +patriotes d'Angleterre ne méritent pas moins de renommée, dans nos +cercles modernes, que les Bruce et les Wallace de la Calédonie. Si les +paysages du midi de la Grande-Bretagne sont moins romantiques et moins +sublimes que ceux des montagnes du nord, on doit reconnaître qu'ils +réunissent dans la même proportion plus de douceur et de beauté. Somme +toute, nous avons le droit de nous écrier avec le Syrien ami de son +pays: «Le Pharphar et l'Abanas, fleuves de Damas, ne sont-ils pas +préférables à tous les fleuves d'Israël?» + + Note 4: Ville manufacturière du Westmoreland. A. M. + + Note 5: Fameux chasseur et brigand des forêts de l'ancienne + Angleterre. A. M. + +Vos objections relativement à ce projet, mon cher docteur, étaient, vous +vous le rappelez, de deux sortes. Vous insistiez sur les avantages +qu'offrait à l'auteur écossais la récente existence de cet état de +société qui forme le sujet de ses tableaux. Bon nombre de personnes +vivantes, remarquiez-vous, se souviennent d'avoir entendu dire à leurs +pères qu'ils avaient non seulement vu le célèbre Roy Mac-Grégor, mais +qu'ils avaient pris part encore à des festins ou à des combats avec lui. +Tous ces détails minutieux de la vie privée et du caractère domestique, +tout ce qui imprime de la vraisemblance à un récit et à l'individualité +d'un personnage, se trouvent encore dans la mémoire des Écossais, tandis +qu'en Angleterre la civilisation remonte si haut, que les idées que nous +pouvons avoir de nos ancêtres ne sont plus que le fruit de la lecture de +vieilles chroniques, dont les auteurs semblent avoir méchamment conspiré +à supprimer dans leurs récits toutes les particularités intéressantes, +pour les remplacer par des fleurs d'éloquence monacale ou de triviales +réflexions sur les moeurs. Marcher l'égal d'un auteur écossais dans la +tâche de ressusciter les traditions du temps passé, serait pour un +Anglais, disiez-vous, une prétention absurde et téméraire. Le Calédonien +avait, selon vous, comme la magicienne de Lucain, la faculté de +parcourir le théâtre d'une bataille récente, et de choisir, pour ses +miracles de résurrection, un cadavre dont les membres semblaient encore +tout palpitans, et dont la bouche venait d'exhaler son dernier soupir. +Tel était le sujet auquel la puissante Érictho elle-même était forcée de +recourir, comme pouvant seul être ranimé par ses enchantemens: + + ......gelidas letho serutata medullas, + Pulmonis rigidi stantes sine vulnere fibras + Invenit, et vocem defuncto in corpore quærit[6]. + + Note 6: Cherchant dans les entrailles glacées par la mort des + poumons dont les fibres fussent exemptes de blessure, afin de + trouver encore sur un récent cadavre le dernier souffle de la + vie. A. M. + +L'auteur anglais, d'un autre côté, disiez-vous, en le supposant tout +aussi habile que l'enchanteur du nord, n'est libre de prendre ses sujets +qu'au milieu de la poussière des âges, où il ne trouve que des ossemens +desséchés, vermoulus et désunis comme ceux qui remplissaient la vallée +de Josaphat. Vous m'exprimâtes aussi la crainte que les préjugés +anti-nationaux de mes compatriotes ne leur permissent pas d'accueillir +favorablement une production comme celle dont j'essayais de vous +démontrer la réussite probable. Et cela, reprîtes-vous, n'est pas +entièrement dû, en général, à de meilleures dispositions pour ce qui est +étranger, il faut encore avoir égard aux improbabilités résultantes des +circonstances où le lecteur anglais se trouve placé. Si vous lui tracez +un tableau de moeurs sauvages et un état de société primitive existant +au milieu des montagnes d'Écosse, il est naturellement porté à croire à +la réalité de la peinture que vous lui faites: en voici la raison. S'il +est de la classe ordinaire des lecteurs, il n'a jamais vu ces pays +éloignés, ou il a seulement parcouru pendant une excursion d'été ces +régions déshéritées par la nature, n'y prenant que de mauvais dîners, +dormant sur des lits à roulettes, errant de déserts en déserts, et tout +plein de crédulité sur les choses les plus étranges qu'on veut lui dire +d'un peuple assez barbare et assez extravagant pour paraître attaché à +un séjour aussi extraordinaire. Mais le même homme estimable, placé dans +sa propre demeure, hermétiquement fermée, et entouré de tout ce qui rend +si confortable le coin du feu anglais, est moitié moins disposé à croire +que ses ancêtres menaient une vie bien différente de la sienne; que la +tour en ruine qui ne sert plus aujourd'hui qu'à former un point de vue +fut jadis habitée par un baron qui l'aurait pendu à sa porte sans autre +forme de procès; que les paysans par qui sa petite ferme est tenue +auraient été esclaves il y a trois siècles; et qu'enfin la complète +influence de la tyrannie féodale s'étendait alors sur le village voisin, +où le procureur est aujourd'hui un personnage plus important que le lord +de l'ancien manoir. + +Tout en reconnaissant la force de ces objections, je dois avouer en même +temps qu'elles ne me semblent pas entièrement insurmontables. La pénurie +de matériaux est en effet une grande difficulté; mais, pour ceux qui ont +des connaissances en antiquités, il existe, et le docteur Dryasdust le +sait mieux que personne, sur la vie privée de nos bons aïeux, des +aperçus épars dans nos divers historiens, qui sont peu de chose, il est +vrai, en comparaison des autres matières qu'ils traitent; mais tous ces +aperçus réunis suffiraient pour jeter quelque jour sur les habitudes +domestiques de nos pères. Si j'échoue dans mon entreprise, je n'en garde +pas moins la conviction qu'avec un peu plus de travail et d'art pour +mettre en oeuvre ces matériaux, une main plus habile serait aussi plus +heureuse dans leur emploi, grâce aux éclaircissemens du docteur +Henry[7], de M. Strutt, et surtout de M. Sharon Turner. Je proteste donc +par avance contre tout argument qui serait fondé sur l'insuccès de ma +tentative. + + Note 7: Henry, auteur d'une _Histoire d'Angleterre_; Strutt, + auteur d'un livre sur les _Antiquités du moyen âge en + Angleterre_; Sharon Turner, auteur d'une _Histoire des + Anglo-Saxons_. A. M. + +D'un autre coté, j'ai déjà dit que, si une peinture fidèle des anciennes +moeurs anglaises était offerte à mes compatriotes, je leur suppose trop +de bon sens et des dispositions trop favorables, pour douter qu'elle ne +reçût un accueil bienveillant. Leur indulgence et leur bon goût en sont +d'irrécusables garans. + +Ayant ainsi répondu de mon mieux à la première classe de vos objections, +ou du moins ayant manifesté la résolution de franchir les barrières +qu'avait élevées votre prudence, je serai court sur ce qui m'est +particulier. Vous parûtes être d'opinion que la position d'un antiquaire +adonné à des recherches sérieuses, et de plus, comme le vulgaire le dira +quelquefois, minutieuses et fatigantes, serait regardée comme un motif +d'incapacité pour composer avec succès une histoire de ce genre. Mais +permettez-moi de vous dire, mon cher docteur, que cette objection est +plus spécieuse que solide. Il est vrai que ces compositions futiles ne +pourraient convenir au génie plus sérieux de notre ami M. Oldbuck. +Cependant Horace Walpole écrivit un conte de revenant qui a remué bien +des entrailles, et Georges Ellis[8] sut transporter tout le charme de +son humeur enjouée, aussi aimable que peu commune, dans son _Abrégé des +anciens romans poétiques_; de manière que, si je dois avoir sujet +quelque jour de regretter mon audace, j'ai du moins en ma faveur ces +honorables précédens. + + Note 8: Oldbuck, Horace Walpole et George Ellis, célèbres + romanciers. A. M. + +Néanmoins, l'antiquaire, plus sévère, peut penser qu'en mêlant ainsi la +fiction à la vérité, je corromps la source de l'histoire par de modernes +inventions, et que je donne à la génération nouvelle de fausses idées +sur le siècle que je décris. Je ne puis qu'avouer en un sens la force de +cet argument, mais j'espère l'écarter par les considérations suivantes. + +Sans doute je ne saurais ni ne veux prétendre à une observation exacte, +même en ce qui touche le costume extérieur, et encore moins pour la +langue et les moeurs; mais le même motif qui m'empêche d'écrire les +dialogues de mon drame en anglo-saxon ou en normand-français, comme +aussi de publier cet essai avec les caractères d'imprimerie de Caxton ou +de Wynken de Worde[9], me défend également de me restreindre dans les +bornes de la période où je fixe mon histoire. Pour exciter un intérêt +quelconque, il est indispensable que le sujet choisi se traduise, pour +ainsi dire, dans les moeurs et l'idiome du siècle où nous vivons. Jamais +la littérature orientale n'a fait une illusion pareille à celle que +produisit la première traduction, par M. Galland, des _Mille et une +Nuits_, dans lesquelles, en conservant d'un côté la splendeur du +costume, et de l'autre la bizarrerie des fictions de l'Orient, il mêla +des expressions et des sentimens si naturels, qu'il les rendit +intelligibles et intéressantes, en même temps qu'il abrégeait les longs +récits, changeait les réflexions monotones, et rejetait les répétitions +sans fin de l'original arabe. Aussi ces contes, bien que moins purement +orientaux que dans leur source primitive, s'assortirent beaucoup mieux +au goût européen, et obtinrent un degré de faveur populaire qu'ils +n'eussent jamais atteint si les moeurs et le style n'avaient en quelque +sorte été appropriés aux idées et aux habitudes des lecteurs d'Occident. + + Note 9: Anciens typographes anglais. _A. M._ + +En faveur de ceux qui, en grand nombre, vont, j'aime à le croire, lire +cet ouvrage avec avidité, j'ai tellement expliqué les moeurs anciennes +dans un langage moderne, j'ai détaillé avec un si grand soin les +caractères et les sentimens de mes héros, que personne ne se trouvera, +j'espère, arrêté par la sécheresse accablante de l'antiquité; et je +crois n'avoir point en ceci excédé la licence accordée à l'auteur d'une +compilation romanesque. Feu M. Strutt, dans son roman de +_Queen-Hoo-Hall_, a agi d'après un autre principe; et, en voulant +distinguer l'ancien du moderne, cet antiquaire habile a oublié, selon +moi, qu'il y a dans les moeurs et les sentimens modernes certains +rapports communs à nos ancêtres, qui nous sont parvenus sans altération, +ou qui, tirant leur origine d'une même nature, doivent avoir également +existé dans toutes les phases sociales. Cet homme de talent, cet +antiquaire si érudit, a limité de la sorte le succès de son livre, en +excluant tout ce qui n'était pas assez suranné pour être en même temps +oublié et inintelligible. La licence que je voudrais essayer de +justifier, dans cette occurrence, est si nécessaire à l'exécution de mon +plan, que je sollicite de votre patience la permission d'expliquer +encore mieux mon argument, s'il m'est possible. + +Celui qui, pour la première fois, ouvre Chaucer ou tout autre poète du +moyen âge, est si frappé de l'orthographe surannée, de la multiplicité +des consonnes, et de la forme antique du langage, qu'il veut jeter le +livre de désespoir, comme trop empreint de la rouille des âges pour lui +permettre de juger son mérite ou de sentir les beautés qu'il renferme. +Mais, si quelque ami plus savant lui découvre que les difficultés qui +l'effraient sont plus apparentes que réelles; si, en lui lisant à haute +voix ou en réduisant les mots ordinaires à l'orthographe moderne, il lui +prouve qu'il n'y a guère qu'un dixième des expressions qui soit tombé de +fait en désuétude, le novice peut être aisément persuadé qu'il se +rapproche de _l'anglais vierge encore_[10], et que dès lors un peu de +patience le mettra à même de goûter les compositions tour à tour +plaisantes et pathétiques par lesquelles le bon Geoffrey[11] +émerveillait le siècle de Crécy et de Poitiers. + + Note 10: Le texte porte: _Well of English undefiled_, source de + l'anglais non corrompu. + + Note 11: Prénom de Chaucer. A. M. + +Poursuivons cette comparaison un peu plus loin: Si notre néophyte, plein +d'un nouvel amour de l'antiquité, entreprenait d'imiter ce que l'on +vient de lui apprendre à admirer, s'il allait choisir dans le glossaire +les vieux mots qu'il renferme, pour s'en servir à l'exclusion des +autres, il faut convenir qu'il agirait bien à rebours. Ce fut l'erreur +de l'infortuné Chatterton[12]. Pour donner à son style une couleur +antique, il rejeta toute expression moderne, et enfanta un dialecte +différent de tous ceux qu'on eût jamais parlés dans la Grande-Bretagne. +Celui qui voudra imiter l'ancien idiome avec succès s'attachera plutôt à +son caractère grammatical, à ses tours de phrase, qu'à un choix +laborieux de termes extraordinaires et surannés, qui, comme je l'ai déjà +dit, ne sont, eu égard aux expressions encore en usage, que dans la +proportion de un à dix, quoique peut-être un peu différens par le sens +et par l'orthographe. + + Note 12: Le Gilbert anglais. _A. M._ + +Ce que j'ai dit du langage s'applique bien plus encore aux sentimens et +aux coutumes. Les passions, d'où les sentimens et les usages découlent +avec toutes leurs modifications, sont généralement les mêmes dans tous +les rangs, dans toutes les conditions, dans tous les pays et tous les +siècles, et il s'ensuit naturellement que les opinions, les habitudes +d'idées et les actions, bien que dominées par l'état particulier de la +société, doivent en définitive présenter une ressemblance entre elles. +Nos ancêtres n'étaient certainement pas plus différens de nous que les +juifs ne le sont des chrétiens: ils avaient «des yeux, des mains, des +organes, des sens, des affections, des passions, comme nous; ils étaient +nourris des mêmes alimens, blessés des mêmes armes, sujets aux mêmes +maladies, réchauffés par le même été et refroidis par le même +hiver[13].» Leurs affections et leurs sentimens ont dû, par conséquent, +se rapprocher des nôtres. + + Note 13: Shakspeare, citations du _Marchand de Venise_. Ce + passage a été imité avec un rare bonheur par M. Casimir + Delavigne, dans _le Paria_, acte II, scène V. A. M. + +Ainsi, dans les matériaux que l'on peut faire entrer dans un ouvrage +d'imagination tel que celui que j'ai essayé, l'auteur verra qu'une +grande partie du langage et des moeurs serait aussi bien applicable au +temps présent qu'à celui où se trouve le lieu des événemens qu'il +raconte: la liberté du choix est donc plus grande pour lui, et la +difficulté de sa tâche bien moindre qu'il ne le semblait d'abord. Pour +emprunter une comparaison à un autre art, on peut dire des détails +d'antiquités, qu'ils offrent les traits particuliers d'un paysage tracé +par le pinceau. La tour féodale doit apparaître majestueusement; les +figures mises en scène doivent se montrer avec le costume et le +caractère de leur siècle; le tableau doit offrir les aspects +particuliers du site avec ses rocs élevés ou la descente rapide de ses +eaux en cascades. Le coloris général doit être aussi copié d'après la +nature, le ciel être serein ou nébuleux, suivant le climat, et les +nuances représenter celles qui dominent dans un paysage réel. Voilà les +principales obligations que l'art impose au peintre; mais il n'est pas +obligé de s'astreindre à copier servilement toutes les nuances peu +importantes de la nature, ni de représenter avec une exactitude absolue +les plantes, les fleurs et les arbres qui la décorent. Ces derniers +objets, comme les teintes plus minutieuses de la lumière et de l'ombre, +sont des attributs inhérens à toute perspective en général, analogues à +chaque site, et mis à la disposition de l'artiste, qui ne suivra que son +goût ou son caprice. + +Il est vrai qu'en l'un et l'autre cas cette licence est resserrée dans +de raisonnables limites. Le peintre ne doit introduire aucun ornement +étranger à la contrée, au climat où il a mis son paysage. Il ne faut pas +qu'il plante des cyprès sur l'Inch-Mervin[14], ni des sapins d'Écosse +parmi les ruines de Persépolis. L'auteur se trouve assujéti à des lois +identiques. Bien qu'il lui soit facultatif de peindre les passions et +les sentimens avec plus de détail qu'il n'en existe dans les anciennes +compositions qu'il imite, il faut qu'il n'introduise rien d'étranger aux +moeurs du siècle; ses chevaliers, ses écuyers, ses varlets, ses hommes +d'armes, peuvent être plus largement dessinés que dans les sèches et +dures esquisses d'un ancien manuscrit enluminé; mais les costumes et les +caractères doivent demeurer inviolables. Il faut que les figures soient +les mêmes, mais tracées par un meilleur pinceau, ou, pour parler avec +plus de modestie, exécutées dans un siècle où les principes de l'art +sont mieux compris. Son langage ne doit pas être exclusivement suranné +et inintelligible; mais on ne doit admettre, s'il est possible, aucun +mot, aucune tournure de phrase qui trahirait une origine purement +moderne. C'est une chose que d'employer l'idiome et les sentimens qui +nous sont communs à nous et à nos ancêtres, et c'en est une autre de +leur affecter des sentimens et un dialecte exclusivement propres à leurs +descendans. + + Note 14: Île du Loch Lomond. A. M. + +Voilà, mon cher ami, la partie la plus difficile de ma tâche; et, à vous +parler franchement, je n'ose espérer de satisfaire votre jugement moins +partial et votre science plus étendue, puisque j'ai eu de la peine à me +contenter moi-même. Je sens d'ailleurs qu'on me trouvera encore plus +défectueux touchant les moeurs et les costumes; ceux qui seront disposés +à examiner rigoureusement mon histoire sous ce rapport voudront du +moins, peut-être, me juger de la sorte. Il se pourra que j'aie introduit +peu de choses qu'on eût droit d'appeler positivement _modernes_; mais, +d'un autre côté, il est très probable que j'aurai confondu les usages de +deux ou trois siècles, et introduit pendant le règne de Richard II des +circonstances appropriées à une période plus ancienne ou plus voisine de +nous. Ce qui me rassure, c'est que des erreurs de cette nature +échapperont à la classe la plus nombreuse de mes lecteurs, et que je +partagerai la gloire si peu méritée de ces architectes qui, dans leurs +constructions gothico-modernes, ne balancent pas à introduire, sans +règle ni méthode, les ornemens de différens styles et de différentes +époques. Ceux à qui de plus vastes recherches ont donné les moyens +d'être plus sévères seront sans doute plus indulgens, en proportion de +la connaissance qu'ils auront des difficultés de ma tentative +audacieuse. Mon digne ami Ingulphe, trop négligé, m'a fourni plus d'une +indication utile; mais la lumière que nous offrent le moine de Croydon +et Geoffroy de Vinsauff[15] est obscurcie par une telle masse de +matériaux informes, que nous cherchons volontiers un refuge dans les +intéressantes pages du brave Froissard[16], quoiqu'il ait fleuri à une +époque bien plus éloignée de la date de notre histoire. Si donc, mon +digne ami, vous êtes assez généreux pour excuser ma présomption d'avoir +voulu me faire une couronne de ménestrel, en partie avec les perles de +la pure antiquité, et en partie avec les pierres et la pâte de Bristol, +au moyen desquelles on les imite, je nourris l'espérance que la +difficulté de l'entreprise vous engagera, mon cher docteur, à en tolérer +l'imperfection. + + Note 15: Historiens ecclésiastiques. + + Note 16: Célèbre chroniqueur français, dont une nouvelle + édition, publiée par M. Buchon, est vivement recherchée. On + aime à voir un grand écrivain comme Walter Scott secouer + quelquefois les préjugés de sa nation, pour rendre justice à + des chroniqueurs étrangers. A. M. + +J'ai peu de chose à dire de mes matériaux: on peut les retrouver presque +en entier dans le curieux manuscrit anglo-normand que sir Arthur Wardour +conserve avec un soin si jaloux dans le troisième tiroir de son bureau +de chêne, permettant à peine qu'on y regarde, et étant lui-même +incapable de lire une syllabe de son contenu. Il ne m'eût jamais accordé +la permission de consulter pendant quelques heures ces pages précieuses, +dans mon voyage d'Écosse, si je n'avais promis de le désigner par +quelque mode emphatique de caractère, comme, par exemple, _le Manuscrit +de Wardour_, pour lui donner une individualité aussi importante que +celle du _Manuscrit de Bannatyne_, du _Manuscrit Auchinleck_[17], ou de +tout autre monument de la patience des tabellions gothiques. Je vous ai +envoyé pour votre étude privée le sommaire des chapitres de cette pièce +singulière, et je le joindrai peut-être, avec votre consentement, au +deuxième volume de mon histoire, si le compositeur s'impatiente pour +recevoir de la copie, lorsque tout mon manuscrit sera composé. + + Note 17: Manuscrits légués à la bibliothèque d'Édimbourg par + Bannatyne et un lord Auchinleck. A. M. + +Adieu, mon cher ami; j'en ai dit assez, sinon pour justifier, du moins +pour expliquer l'essai que j'ai entrepris, et qu'en dépit de vos doutes +et de mon incapacité je persiste à ne pas croire inutile. + +J'espère que vous êtes entièrement rétabli de votre accès de goutte, et +je serais heureux que votre savant médecin vous recommandât un voyage +dans notre province. On a trouvé dernièrement plusieurs curiosités dans +les fouilles pratiquées à l'ancien _Habitancum_[18]. À propos +d'Habitancum, je pense que vous avez appris qu'un misérable paysan a +détruit la vieille statue ou plutôt le bas-relief appelé vulgairement +Robin de Redesdale. Il paraît que la renommée de Robin attirait plus de +pèlerins qu'il n'en fallait pour laisser croître la fougère d'une lande +dont l'acre vaut à peine un schilling. Malgré votre titre de révérend, +échauffez une bonne fois votre bile, prenez une fois un peu de rancune, +et souhaitez avec moi que ce rustre ait un accès de gravelle aussi fort +que s'il avait tous les fragmens de la statue du pauvre Robin dans le +viscère où la maladie établit son siége. Ne parlez pas de cela à Gath, +de peur que les Écossais ne se réjouissent d'avoir enfin trouvé chez +leurs voisins un exemple de la barbarie qui se signala par la démolition +du _four d'Arthur_. Mais il n'y aurait aucun terme à nos lamentations si +nous nous arrêtions sur de pareils sujets. Daignez offrir mes +respectueux complimens à miss Dryasdust; je me suis de mon mieux +acquitté de la commission qu'elle m'avait donnée pour ses lunettes, dans +mon dernier voyage à Londres; j'espère qu'elle les a reçues en bon état, +et qu'elle les a trouvées de son goût. Je vous expédie mon paquet par le +voiturier aveugle; peut-être alors qu'il restera long-temps en +route[19]. Les dernières nouvelles que je reçois d'Édimbourg +m'apprennent que le savant qui remplit les fonctions de secrétaire dans +la Société des Antiquaires est le premier amateur en dessin de la +Grande-Bretagne, et qu'on attend beaucoup de son zèle et de son talent +pour dessiner ces _spécimens_ d'antiquité nationale qui s'écroulent, +minés lentement par le temps, ou balayés par le goût moderne avec le +même balai de destruction que John Knox employait au siècle de la +réforme. Adieu derechef: _Vale tandem, non immemor mei._ Croyez-moi +toujours, mon révérend et très cher monsieur, votre très humble +serviteur, + +Laurence Templeton.[20] + + Note 18: Station romaine près de laquelle est une statue + informe, espèce de géant, que le peuple nomme _Robin de + Redesdale_. A. M. + + Note 19: Allusion à la mauvaise administration des postes et + au prix élevé des taxes en Écosse. A. M. + + Note 20: Nom fictif sous lequel Walter Scott voulut d'abord + publier cet ouvrage, et qui explique l'épigraphe mise en + tête. A. M. + +17 novembre 1817. + + + + + + +IVANHOE + +OU + +LE RETOUR DU CROISÉ + + +CHAPITRE PREMIER. + + + «C'est ainsi qu'ils parlaient, tandis qu'ils + forçaient à rentrer le soir dans l'étable leurs + troupeaux bien repus, qui témoignaient par + un bruyant grognement leur regret de renoncer + à la pâture.» _Odyssée_. + + +Dans cet heureux vallon de la riche Angleterre, baigné par le Don aux +flots purs, s'étendait jadis une forêt vaste, qui couvrait la plus +grande partie des belles montagnes et des vallées qu'on aperçoit entre +Sheffield et la riante ville de Doncaster[21]. On voit encore des restes +de cette forêt dans les magnifiques domaines de Wentworth, de +Warncliffe-Park, et dans les environs de Rotherham. C'est là que le +fabuleux dragon de Wantley exerçait ses ravages; là se livrèrent la +plupart des sanglantes batailles qu'amenèrent les guerres civiles de la +rose rouge et de la rose blanche; là encore se montrèrent ces bandes de +valeureux proscrits[22] dont les exploits sont devenus si populaires +dans les ballades anglaises. + + Note 21: Ville du comté d'Yorck, sur le Don, dans un pays + fertile en paturages. A. M. + + Note 22: Le texte dit: _Outlaws_, mot qui signifie _hors la + loi_. A. M. + +Tel est le lieu principal de la scène de notre histoire, dont la date +remonte à la fin du règne de Richard Ier, époque où le retour du prince +était l'objet des voeux plutôt que des espérances de ses sujets désolés, +assujétis à tous les maux que leur infligeaient des tyrans subalternes. +Les nobles, dont le pouvoir était devenu exorbitant sous le règne +d'Étienne, et que la prudence de Henri II eut tant de peine de réduire à +une sorte de soumission à la couronne, avaient repris leur vieille +licence dans toute son étendue. Ils méprisaient la faible intervention +du conseil d'état d'Angleterre, fortifiaient leurs châteaux, +augmentaient le nombre de leurs serfs, assimilaient tout ce qui les +environnait à un état de vasselage, et cherchaient, par tous les moyens +possibles, à se mettre à la tête de forces suffisantes pour figurer dans +les troubles qui menaçaient le pays. + +La situation de la noblesse inférieure, ou de cette classe qu'on nommait +les _franklins_[23], et qui, d'après la loi et la constitution de +l'Angleterre, avait le droit de se regarder comme indépendante de la +tyrannie féodale, devint alors singulièrement précaire. Si, comme cela +se pratiquait assez généralement, ils se mettaient sous la protection de +quelqu'un des petits rois de leur voisinage, s'ils acceptaient quelque +charge féodale dans sa maison, ou s'ils s'obligeaient par un traité +d'alliance à l'aider dans toutes ses entreprises, ils pouvaient, il est +vrai, acheter une tranquillité temporaire; mais c'était toujours au prix +de cette indépendance si précieuse à des coeurs anglais, et au risque de +se voir obligés de s'associer aux tentatives les plus imprudentes que +l'ambition de leur protecteur pouvait lui suggérer. D'une autre part, +les grands barons possédaient tant de moyens de vexation et +d'oppression, qu'ils trouvaient sans cesse un prétexte, et la volonté +leur manquait rarement de tourmenter, poursuivre et ruiner ceux de leurs +voisins moins puissans qui voulaient se soustraire à leur autorité, et +qui croyaient qu'une conduite paisible et les lois du pays devaient être +pour eux une protection suffisante contre les dangers des temps. + + Note 23: Nom que les Normands donnaient aux anciens _thanes_, + formant un corps de nobles. A. M. + +Une circonstance qui vint contribuer à augmenter la tyrannie de la haute +noblesse et les souffrances des classes inférieures, fut la conquête de +l'Angleterre par Guillaume, duc de Normandie. Quatre générations +n'avaient pu encore mêler entièrement le sang ennemi des Normands avec +celui des Anglo-Saxons, ni réunir par un même langage et par des +intérêts communs deux races rivales, dont l'une avait conservé tout +l'orgueil du triomphe, tandis que l'autre gémissait sous la honte de +tous les résultats de la défaite. L'issue de la bataille d'Hastings +avait mis la puissance entre les mains de la noblesse normande, qui, +comme nos historiens l'assurent, n'en avait pas usé avec modération. +Sauf un petit nombre de cas, toute la race des princes et des nobles +saxons avait été anéantie ou dépouillée, et il ne s'en trouvait que très +peu qui, sur le sol natal de leurs aïeux, conservassent encore des +domaines de seconde ou même de troisième classe. La politique de +Guillaume et de ses successeurs avait été d'affaiblir, par tous les +moyens, cette partie de la population, regardée avec raison comme +nourrissant l'antipathie la plus profonde contre les vainqueurs. Tous +les rois de la race normande avaient manifesté une prédilection très +marquée pour leurs sujets normands. Les lois sur la chasse, et beaucoup +d'autres inconnues à l'esprit plus doux et plus libéral du code saxon, +avaient été imposées à l'Angleterre, comme pour ajouter un nouveau poids +aux chaînes féodales qui accablaient les vaincus. À la cour, et dans les +châteaux de la haute noblesse où l'on imitait la magnificence royale, on +ne parlait que français: c'était dans cette langue qu'on plaidait devant +les tribunaux, et que les jugemens étaient rendus; en un mot, le +français était la langue de l'honneur, de la chevalerie et de la +justice, tandis que l'anglo-saxon, plus mâle et plus expressif, était +laissé aux campagnards et au bas peuple, qui ne connaissaient pas +d'autre idiome. Cependant le besoin des communications entre les +seigneurs du sol et les classes inférieures qui le cultivaient avait peu +à peu donné naissance à un nouveau dialecte tenant le milieu entre le +français et l'anglo-saxon, et qui leur facilitait les moyens de +s'entendre; et cette nécessité de communication forma peu à peu la +langue anglaise actuelle; celle des vainqueurs et celle des vaincus s'y +fondirent par un heureux mélange, et par degrés elle s'enrichit des +emprunts qu'elle fit aux langues classiques et à celles que parlent les +nations de l'Europe méridionale. + +Voilà quel était à cette époque l'état des choses; j'ai cru devoir le +retracer à l'esprit de mes lecteurs, parce qu'ils auraient pu oublier +que nul grand événement, tel qu'une guerre ou une insurrection, ne +marque l'existence des Anglo-Saxons, comme nation isolée, +postérieurement au règne de Guillaume II, dit le Roux. Toutefois les +grandes distinctions nationales entre les vaincus et les vainqueurs, le +souvenir de ce que les premiers avaient été, comparé à ce qu'ils étaient +alors, se perpétuèrent jusqu'au règne d'Édouard III, laissèrent ouvertes +les blessures que la conquête avait creusées, et continuèrent une ligne +de séparation entre les descendans des Normands vainqueurs et ceux des +Saxons vaincus. + +Les derniers feux du jour descendaient sur une belle et verte clairière +de la forêt dont il a été question au commencement de ce chapitre; des +centaines de gros vieux chênes au tronc peu élevé, mais qui avaient +peut-être vu la marche triomphale des armées romaines, déployaient leurs +rameaux noueux et touffus sur une pelouse gracieuse; en quelques +endroits, ils étaient mêlés de bouleaux, de houx, et de bois taillis de +différentes espèces, dont les branches s'entrelaçaient de manière à +intercepter entièrement les rayons du soleil couchant. Ailleurs, ces +arbres, isolés les uns des autres, formaient de longues avenues, dans +les détours desquelles la vue se plaît à s'égarer, tandis que +l'imagination les considère comme des sentiers conduisant à des sites +encore plus sauvages et plus solitaires. Ici les feux pourprés du jour +lançaient des rayons plus ternes, qui s'inclinaient sur les rameaux +brisés et sur les troncs moisis des arbres; là, ils éclairaient d'un vif +éclat les clairières à travers lesquelles il leur était permis de se +frayer un passage. Un grand espace ouvert au milieu d'elles semblait +avoir été jadis consacré aux rites du culte des druides; car sur le +sommet d'une petite colline, si régulière qu'elle paraissait l'ouvrage +de l'art, se voyaient les restes d'un cercle de pierres énormes, brutes +et non taillées[24]. Sept demeuraient debout; les autres avaient été +déplacées vraisemblablement par le zèle de quelques uns des premiers +convertis au christianisme; les unes étaient peu loin du lieu où elles +gisaient d'abord; d'autres étaient renversées sur le penchant de la +colline; une seule des plus larges, précipitée jusqu'au bas, et +suspendant le cours d'un petit ruisseau qui s'écoulait au pied de +l'éminence, occasionnait par son obstacle, un doux murmure à cette onde +auparavant silencieuse. + + Note 24: Quatre grandes pierres de ce genre composaient les + autels des druides, trois étaient placées de côté; et la + quatrième au dessus. A. M. + +Deux figures humaines, qui complétaient ce paysage, offraient dans leur +extérieur et leurs vêtemens ce caractère sauvage et rustique auquel on +reconnaissait, dans ces temps reculés, les habitans de la partie boisée +du West-Riding de l'Yorkshire[25]. Le plus âgé avait un aspect dur, +farouche et grossier; son habillement, qui était de la forme la plus +commune et la plus simple, consistait en une sorte de jaquette serrée à +manches, faite de la peau tannée de quelque animal, à laquelle on avait +primitivement laissé le poil, alors usé en tant d'endroits, qu'il eût +été difficile de juger à quel quadrupède il avait appartenu. Ce vêtement +descendait du cou aux genoux, et tenait lieu de tous ceux qui sont +destinés à envelopper le corps; il n'avait qu'une seule ouverture par le +haut, suffisante pour y passer la tête, et il était évident qu'on le +mettait de la même manière qu'on passe aujourd'hui une chemise, ou plus +anciennement un haubert. Des sandales, attachées avec des courroies de +cuir de sanglier, protégeaient ses pieds; deux bandes d'un cuir plus +mince entrelaçaient chacune de ses jambes jusqu'au genou, qui demeurait +à nu, comme dans le costume des montagnards écossais. Pour fixer cette +jaquette plus étroitement autour du corps, une ceinture de cuir la +serrait par le moyen d'une boucle de cuivre. À cette ceinture étaient +suspendus d'un côté une sorte de petit sac, de l'autre une corne de +bélier dont on avait fait un instrument à vent armé d'un bec; on y +voyait fixé de même un de ces longs couteaux de chasse, à lame large, +pointue, et à deux tranchans, garnie d'une poignée de corne; instrument +que l'on fabriquait alors dans le voisinage, et qu'on appelait couteau +de Sheffield[26]. Cet homme avait la tête découverte et les cheveux +arrangés en tresses fortement serrées: le soleil les avait rendus d'un +roux foncé, couleur de rouille, qui contrastait avec sa barbe d'une +nuance jaunâtre comme l'ambre. Il ne me reste plus à citer qu'une seule +partie de son ajustement, et elle était trop remarquable pour que je +puisse l'omettre: c'était un collier de cuivre qui entourait son cou, +pareil à celui d'un chien, mais sans aucune ouverture, fixé à demeure, +assez lâche pour permettre de respirer et d'agir, et qu'on ne pouvait +enlever sans recourir à la lime. Sur ce collier bizarre était gravée +l'inscription suivante, en caractères saxons: «Gurth, fils de Beowulph, +est l'esclave-né[27] de Cedric de Rothervood.» + + Note 25: La partie occidentale du comté d'York. A. M. + + Note 26: Ville du comté d'York, au confluent des deux + rivières de Sheaf et de Don, environnée de hautes collines, + et renommée pour sa coutellerie. + + Note 27: Le texte dit: _born-thrall_, mot dont le sens est + _esclave-né_; car du temps des Saxons il y avait en + Angleterre plusieurs sortes d'esclaves. A. M. + + +Près de ce gardien des pourceaux, car telle était l'occupation de Gurth, +on voyait assis sur une des pierres druidiques un homme qui paraissait +plus jeune d'environ dix ans, et dont l'habillement, quoique de même +nature que celui de son compagnon, était plus riche et d'une apparence +plus fantastique. Sur le fond de sa jaquette, d'un pourpre brillant, on +avait essayé de peindre des ornemens grotesques en différentes couleurs. +Il portait aussi un manteau court, qui à peine lui descendait jusqu'à +mi-cuisse. Ce manteau, d'étoffe cramoisie, couvert de plus d'une tache, +bordé d'une bande d'un jaune vif et qu'il pouvait porter à volonté sur +l'une ou l'autre épaule, ou dont il pouvait s'envelopper tout entier, +contrastant par sa petite longueur, formait une draperie d'un genre +bizarre. Ses bras portaient de minces bracelets d'argent, et son cou +était entouré d'un collier de même métal, sur lequel étaient gravés ces +mots: «Wamba, fils de Witless, est l'esclave de Cedric de Rotherwood.» +Ce personnage avait des sandales pareilles à celles de Gurth; mais ses +jambes, au lieu d'être couvertes de deux bandes de cuir entrelacées, +montraient des espèces de guêtres, dont l'une était rouge et l'autre +jaune. Il avait sur la tête un bonnet garni de clochettes, comme celles +que l'on attache au cou des faucons, et elles sonnaient à chaque +mouvement qu'il faisait, c'est-à-dire continuellement, car sans cesse il +changeait de posture. Ce bonnet, bordé d'un bandeau de cuir découpé en +guise de cornet, se terminait en pointe, et retombait sur l'épaule, +comme nos anciens bonnets de nuit, ou comme le bonnet de police d'un +hussard: c'est à cette pointe du bonnet que les clochettes étaient +fixées. Une telle particularité, la forme du bonnet même, et +l'expression moitié folle et moitié satyrique de la physionomie de Wamba +prouvaient assez qu'il appartenait à cette race de _clowns_ ou bouffons +domestiques autrefois entretenus chez les grands, afin de tromper les +heures si lentes qu'ils étaient, obligés de passer dans leurs châteaux. +Il avait, comme son compagnon, un sac attaché à sa ceinture, mais on ne +lui voyait ni corne ni couteau de chasse, étant probablement regardé +comme appartenant à une classe d'hommes à laquelle on eût craint de +confier des armes. Un sabre de bois, semblable à celui avec lequel +Arlequin opère ses prodiges sur nos théâtres modernes, remplaçait le +couteau. + +L'air et la contenance de ces deux hommes formaient un contraste non +moins étonnant que leur costume. Le front de Gurth ou de l'esclave était +chargé d'ennuis; sa tête était baissée, avec une apparence d'abattement +qu'on eût pris pour de l'apathie, si le feu qui de temps à autre +étincelait dans ses regards, quand il levait les yeux, n'eût prouvé +qu'il cachait sous cet air de tristesse et de découragement la haine de +l'oppression et une forte envie de s'y soustraire. La physionomie de +Wamba ne décelait qu'une curiosité vague, une sorte de besoin de changer +d'attitude à chaque instant, et la satisfaction touchant sa position et +la mine qu'il faisait. Leur conversation avait lieu en anglo-saxon, +idiome qui, comme nous l'avons dit, était la langue universelle des +classes inférieures, à l'exception des soldats normands et des personnes +attachées au service personnel de la noblesse féodale. Mais un +échantillon de leurs discours dans leur propre langue n'intéresserait +guère un lecteur moderne; bornons-nous à une traduction. + +«Que la malédiction de saint Withold[28] tombe sur ces misérables +pourceaux!» dit Gurth après avoir sonné plusieurs fois de sa corne pour +les réunir, tandis que, tout en répondant à ce signal par des grognemens +aussi mélodieux, ils ne se pressaient pas de quitter le copieux banquet +de glands et de faines qui les engraissaient, ni les rives bourbeuses +d'un ruisseau où plusieurs, à demi plongés dans la fange, s'étendaient à +leur aise, sans écouter la voix de leur gardien. «Que la malédiction de +saint Withold tombe sur eux et sur moi! Si le loup ne m'en attrape pas +quelques uns ce soir, je ne suis pas un homme. Ici, Fangs, ici!» +cria-t-il à un chien d'une grande taille, au poil rude, moitié mâtin, +moitié lévrier, qui courait çà et là, comme pour aider son maître à +réunir son troupeau récalcitrant, mais qui, dans le fait, soit qu'il fût +mal dressé, soit qu'il ne comprît pas les ordres de son maître, soit +qu'il n'écoutât qu'une ardeur aveugle, chassait les pourceaux devant lui +de divers cotés, et augmentait ainsi le désordre au lieu d'y remédier. +«Que le diable lui fasse sauter les dents! s'écria Gurth, et que le père +de tout mal confonde le garde-chasse qui enlève les griffes de devant à +nos chiens, et les rend par là incapables de faire leur devoir. Wamba, +debout: si tu es un homme, aide-moi un peu. Tourne derrière la montagne +afin de prendre le vent sur mes bêtes, et alors tu les chasseras devant +toi comme de timides agneaux.» + + Note 28: Saint saxon. + +«Vraiment! répondit Wamba immobile: j'ai consulté là dessus mes jambes, +et toutes deux pensent qu'exposer mes somptueux habits dans ces trous +pleins de boue serait un acte de déloyauté contre ma personne souveraine +et ma garde-robe royale. Je te conseille de rappeler Fangs, et +d'abandonner tes pourceaux à leur destinée; et, soit qu'ils rencontrent +une troupe de soldats, une bande d'outlaws, ou une compagnie de +pèlerins, les animaux confiés à tes soins ne peuvent manquer d'être +changés demain matin en Normands, ce qui pour toi ne sera pas un +médiocre soulagement.» + +«Mes pourceaux changés en Normands! dit Gurth. Expliquez-moi cela, +Wamba: je n'ai ni le cerveau assez subtil ni le coeur assez joyeux pour +deviner des énigmes.»--«Comment appelez-vous ces animaux à quatre pieds +qui courent en grognant?»--«Des pourceaux, imbécille, des pourceaux; il +n'y a pas de fou qui ne sache cela.»--«Et pourceau est de bon saxon, +repartit le plaisant; mais quand le pourceau est égorgé, écorché, coupé +par quartiers, et pendu par les talons à un croc comme un traître, +comment l'appelles-tu en saxon?»--«Du _porc_», répondit le porcher. «Je +suis charmé, dit Wamba, qu'il n'y ait pas de fou qui ne sache cela; et +porc, je crois, est du véritable franco-normand; et, tant que la bête +est vivante et confiée à la garde d'un esclave saxon, elle garde son nom +saxon; mais elle devient normande et s'appelle _porc_, dès qu'on la +porte à la salle à manger du château pour y servir aux festins des +nobles. Que penses-tu de cela, mon ami Gurth? Eh! Allons, réponds-moi +vite: qu'en penses-tu?»--«C'est la vérité toute pure, ami Wamba, +quoiqu'elle ait passé par ta caboche de fou.» + +«Eh bien, je n'ai pas tout dit, reprit Wamba sur le même ton: il y a +encore le vieux _boeuf_ alderman, qui retient son nom saxon _Ox_ tant +qu'il est conduit au pâturage par des serfs et des esclaves comme toi, +mais qui devient _Beef_, un vif et brave Français, dès qu'il s'offre aux +nobles mâchoires destinées à le dévorer. Le veau, _Mynheer Calve_, +devient de la même façon _Monsieur de Veau_[29]; il est saxon tant qu'il +a besoin des soins du vacher, et obtient un nom normand dès qu'il +devient matière à bombance.» + + Note 29: Dans la gastronomie anglaise, les diverses viandes sont + quelquefois personnifiées. _A. M._ + +«Par saint Dunstan! répondit Gurth, tu me contes là de tristes vérités. +À peine nous reste-t-il l'air que nous respirons, et je crois que les +Normands ne nous l'ont laissé qu'après avoir bien hésité, et uniquement +pour nous mettre en état de supporter les fardeaux dont ils écrasent nos +épaules. Les meilleures viandes sont pour leur table, les plus belles +filles pour leur couche, et nos plus braves jeunes gens vont, loin du +sol natal, reformer leurs armées et blanchir de leurs os les terres +étrangères. Il ne reste ici personne qui puisse ou veuille protéger le +malheureux Saxon. Que le ciel bénisse notre maître Cedric! il s'est +conduit en brave, en restant sur la brèche. Mais voilà Reginald +Front-de-Boeuf qui arrive dans le pays en personne, et nous verrons tout +à l'heure combien peu servira à Cedric la peine qu'il s'est donnée. Ici, +ici! cria-t-il à son chien. Bien! Fangs, bien! mon garçon, tu as fait +ton devoir. Voilà enfin tout le troupeau réuni, et tu les mènes comme il +faut, mon garçon!» + +«Gurth, répliqua le bouffon, je vois que tu me crois un fou, sans quoi +tu ne serais pas assez imprudent pour me mettre ta tête dans la gueule. +Si je rapportais à Reginald Front-de-Boeuf ou à Philippe de Malvoisin un +seul mot de ce que tu viens de dire, tu aurais parlé en traître contre +les Normands, tu ne serais plus qu'un porcher réprouvé, et ton corps +balancerait pendu à un de ces arbres, comme un épouvantail à quiconque +oserait mal parler des nobles étrangers.»--«Chien que tu es, s'écria +Gurth, est-ce que tu serais homme à me trahir après m'avoir si vivement +excité à parler ainsi à mon détriment?» + +--«Te trahir! non; ce serait le trait d'un homme sensé: un fou ne sait +pas se rendre de si bons services. Mais un instant: quelle est donc la +compagnie qui nous arrive?» ajouta-t-il en prêtant l'oreille à un bruit +lointain de chevaux et de cavaliers--«Je m'en inquiète peu,» dit Gurth +qui avait rassemblé son troupeau, et qui, avec l'aide de Fangs, le +faisait entrer dans une des longues avenues que nous avons essayé tout à +l'heure de décrire. «Je veux voir qui sont ces cavaliers, dit Wamba; ils +viennent peut-être du pays des fées, chargés d'un message du roi Oberon, +de ce roi fameux par tant de prodiges inouïs.»--«Que la fièvre te gagne! +s'écria Gurth: peux-tu parler de pareilles choses quand nous sommes +menacés d'un orage terrible? N'entends-tu pas rouler le tonnerre à +quelques milles de nous? N'as-tu pas aperçu cet éclair? Une pluie d'été +commence, je n'en ai jamais vu tomber d'aussi grosses gouttes. Malgré le +calme de l'air, les branches de ces grands chênes font un bruit qui +annonce une tempête. Tu peux jouer le raisonnable, si tu le veux; +crois-moi une fois, et hâtons-nous de rentrer avant le fort de l'orage, +car cette nuit même sera terrible.» + +Wamba parut sentir la force de ce raisonnement, et accompagna son +camarade, qui se mit en route après avoir ramassé un long bâton à deux +bouts qu'il trouva sur son chemin; et ce nouvel Eumée marchait à grands +pas dans l'avenue, chassant devant lui, à l'aide de Fangs, son +discordant troupeau gorgé de fange et de glands. + + +CHAPITRE II. + + + «C'était un moine accompli en moinerie, + un cavalier aimant la chasse et le gibier, + un maître-homme bien fait pour être abbé; + il tenait de superbes chevaux dans son + écurie; et lorsqu'il chevauchait, toute la + sonnerie de sa monture résonnait en plein + air aussi haut que la cloche du couvent + dont il était le supérieur, qualité en vertu + de laquelle il gardait seul les clefs de la + cave.» + _Trad. de_ Chaucer. + + +Nonobstant les exhortations et les gronderies de son compagnon, le bruit +du pas des chevaux continuant à approcher, Wamba ne pouvait s'empêcher +de ralentir occasionnellement sa marche, en saisissant tous les +prétextes que la route lui offrait. Tantôt c'était pour cueillir dans le +taillis quelques noisettes à demi mûres, tantôt pour parler à quelque +jeune fille de campagne qu'ils rencontraient. La cavalcade ne tarda donc +pas à les rejoindre. + +Elle était composée de dix personnes; les deux qui marchaient à leur +tête semblaient des hommes de haut parage; les autres composaient leur +suite. Il n'était pas difficile de reconnaître l'état et la condition de +l'un de ces deux personnages. C'était évidemment un ecclésiastique d'un +rang élevé; il portait l'habit de l'ordre de Cîteaux, mais d'une étoffe +beaucoup plus fine que ne le permettait la règle de l'ordre; son manteau +et son capuchon étaient du plus beau drap de Flandre, et formaient une +draperie large et gracieuse autour de lui, malgré l'excès de son +embonpoint. Il avait un extérieur agréable, qui n'annonçait pas plus le +jeûne et les mortifications que ses vêtemens n'attestaient le mépris du +luxe et de l'opulence mondaine. Ses traits pouvaient passer pour +réguliers; mais de ses paupières baissées jaillissait fréquemment +l'éclat d'un oeil épicurien qui trahissait un amateur de la bonne chère +et des festins. Du reste, sa profession et son rang lui avaient appris à +maîtriser l'expression d'une physionomie naturellement enjouée, à +laquelle il savait donner à volonté un air de gravité solennelle. Malgré +les règles de son couvent, les bulles du pape et les canons des +conciles, les manches de ce dignitaire de l'Église étaient garnies de +riches fourrures, son manteau était fixé autour de son cou par une +agrafe d'or, et l'habit de son ordre décelait la même recherche qu'on +remarque aujourd'hui dans le costume d'une séduisante quakeresse, qui, +sans s'écarter de la mise ordinaire de sa secte, donne à sa simplicité, +par le choix des étoffes et par la manière de les employer, une sorte de +coquetterie fort analogue aux vanités du monde. + +Ce digne homme d'église montait une mule fringante, dont l'amble était +le pas habituel; on l'avait magnifiquement harnachée, et sa bride était +ornée de petites sonnettes d'argent, suivant la mode du jour. Sur sa +magnifique selle, il n'avait rien de la gaucherie du cloître; il +déployait l'aisance et les grâces d'un cavalier adroit et exercé. Il +paraissait n'avoir pris que momentanément et pour la route une monture +trop vulgaire pour lui, malgré son allure douce, car un frère lai, +faisant partie de sa suite, conduisait par la bride un des plus beaux +coursiers que l'Andalousie eût jamais vus naître, et que les marchands +faisaient alors venir à grands frais et non sans quelques dangers, pour +les vendre aux personnes riches et distinguées. La selle et la housse de +ce superbe palefroi étaient couvertes d'un drap tombant presque jusqu'à +terre, sur lequel on avait brodé des mitres, des crosses et d'autres +emblèmes sacerdotaux. Un autre frère lai conduisait une mule chargée de +bagages appartenant probablement à son supérieur, et deux moines de son +ordre étaient à l'arrière-garde, riant, causant ensemble, et sans faire +beaucoup d'attention aux autres membres de la cavalcade. + +Le compagnon du dignitaire ecclésiastique semblait un homme âgé de plus +de quarante ans. Il était grand, sec, vigoureux, avec des formes +athlétiques; mais les fatigues et les travaux qu'il avait endurés et +qu'il semblait prêt à braver encore, l'avaient réduit à une maigreur +extrême; ce qui rendait étonnamment saillantes les parties osseuses de +son corps. Sa tête était parée d'une toque écarlate garnie de fourrures, +pareille à celle que les Français appellent _mortier_, à cause de son +analogie avec un mortier renversé. Rien n'empêchait donc de voir son +visage, dont l'expression était calculée pour imprimer le respect, sinon +la crainte, à des étrangers. Ses traits, fortement prononcés, avaient +pris sous le soleil des tropiques une couleur basanée et presque aussi +noire que le teint d'un nègre; on eût dit, lorsqu'il était calme, qu'ils +sommeillaient après l'orage de sa passion; mais les veines gonflées de +son front, la promptitude avec laquelle sa lèvre supérieure, couverte +d'une moustache noire et épaisse, grimaçait à la moindre émotion, +prouvaient assez qu'on pouvait aisément réveiller dans son coeur cet +orage assoupi. Un seul regard de ses yeux noirs et perçans faisait +deviner combien il avait surmonté d'obstacles et bravé de périls; il +semblait même demander qu'on opposât quelque digue à ses volontés, pour +le plaisir de la briser par de nouvelles démonstrations de force et de +courage. Une profonde cicatrice au front prêtait à sa physionomie un air +dur et farouche, et une expression sinistre à ses yeux, dont les rayons +visuels, d'ailleurs très pénétrans, étaient légèrement obliques. + +L'habillement de dessus de ce personnage ressemblait à celui de son +compagnon. C'était un long manteau de bénédictin, mais dont la couleur +écarlate indiquait que celui qui le portait ne faisait partie d'aucun +des quatre ordres réguliers. Sur l'épaule droite était taillée en drap +blanc une croix d'une forme particulière. Ce premier vêtement cachait, +ce qui d'abord paraissait peu en harmonie avec sa forme, une cotte de +mailles avec des manches et des gantelets de même métal, aussi flexibles +que s'ils eussent été travaillés au métier. Le devant de ses cuisses, où +les plis de son manteau permettaient de les apercevoir, était protégé de +la même manière; et de petites plaques d'acier, s'avançant l'une sur +l'autre comme les écailles d'un reptile, couvraient ses genoux et ses +jambes jusqu'aux chevilles pour compléter son armure défensive. Un long +poignard à double tranchant, fixé à sa ceinture, était la seule arme +offensive qu'il portât. + +Il montait une haquenée, afin de ménager son beau cheval de combat, +qu'un écuyer conduisait par la bride, et qui était harnaché comme pour +un jour de bataille, la tête protégée par un fronteau d'acier terminé en +fer de pique. À un côté de la selle pendait une hache de guerre +richement damasquinée, et à l'autre un casque orné de plumes, et une +longue épée comme les chevaliers en avaient à cette époque. Un second +écuyer portait la lance de son maître, à l'extrémité de laquelle se +trouvait fixée une petite banderolle où était peinte une croix semblable +à celle qui décorait le manteau. Il portait aussi un petit bouclier de +forme triangulaire, assez large du haut pour défendre la poitrine, et +diminuant graduellement des deux côtés pour former une pointe par le +bas. Ce bouclier était couvert d'un drap écarlate, ce qui empêchait +qu'on en pût lire la devise. + +Ces deux écuyers étaient suivis de deux autres. À leur peau basanée, à +leurs turbans blancs, et à la forme orientale de leurs vêtemens, on +devinait qu'ils étaient nés dans quelque région lointaine d'Asie. Tout +l'extérieur du guerrier et de son escorte avait quelque chose d'exotique +et d'étrange. Le costume des écuyers était également assez recherché, et +les deux Orientaux avaient des bracelets, des colliers d'argent et des +cercles du même métal autour des jambes, qui étaient nues depuis la +cheville jusqu'au mollet, de même que leurs bras étaient découverts +jusqu'au coude. Leurs habits de soie surchargés de broderies annonçaient +la richesse et l'importance de leur maître, tout en formant un singulier +contraste avec la simplicité de son costume guerrier. Leurs sabres à +lame recourbée, à poignée damasquinée en or, pendaient à des baudriers +aussi brodés en or, et garnis de poignards turcs d'un travail encore +plus merveilleux. Chacun d'eux portait à l'arçon de sa selle un faisceau +de javelines à pointe acérée, d'environ quatre pieds de longueur, arme +alors en usage parmi les Sarrasins, et qu'on emploie encore dans +l'Orient pour l'exercice martial connu sous le nom d'_El-Djerid_[30]. + + Note 30: L'exercice du _Djerid_ est un des plus chers + amusemens des cavaliers turcs, lesquels s'y livrent tous les + jours à midi dans les environs de Constantinople. A. M. + +Les chevaux de ces deux écuyers semblaient de race étrangère comme eux. +Ils étaient sarrasins d'origine, conséquemment arabes. Leurs membres +fins et délicats, leurs petits fanons, leur crinière déliée, et +l'aisance de leurs mouvemens, contrastaient avec les chevaux puissans +dont on soignait la race en Flandre et en Normandie, pour les hommes +d'armes, dans le temps où ils se couvraient de la tête aux pieds d'une +pesante armure en fer; ces coursiers orientaux près des coursiers +normands pouvaient s'appeler une personnification du corps et de son +ombre. + +Le singulier aspect d'une pareille cavalcade éveilla la curiosité non +seulement de Wamba, mais de son compagnon, pourtant bien moins frivole. +Il reconnut le moine pour le prieur de l'abbaye de Jorvaulx, fameux à +plusieurs milles à la ronde comme aimant la chasse, la table, et, si la +renommée n'exagérait point, d'autres plaisirs mondains bien plus +incompatibles encore avec les voeux du cloître. + +Cependant les idées que l'on nourrissait sur la conduite du clergé, tant +séculier que régulier, à cette époque, étaient si relâchées, que le +prieur Aymer conservait une assez bonne réputation dans les environs de +son abbaye. Son caractère franc et jovial, l'indulgence qu'il montrait +pour tout ce que les grands appelaient des _peccadilles_, le faisaient +accueillir près des nobles, grands et petits, et à plusieurs desquels il +se trouvait allié, étant lui-même d'une famille distinguée d'origine +normande. Les dames surtout n'étaient pas disposées à éplucher trop +sévèrement la conduite d'un des plus chauds admirateurs de leurs +charmes, et si habile à dissiper l'ennui qui ne réussissait que trop à +s'introduire dans les salons et les bocages d'un château féodal. Aucun +chasseur ne suivait le gibier plus vivement que le prieur, et il était +connu pour avoir les faucons les mieux dressés et les lévriers les plus +agiles de tout le North-Riding[31]; avantage qui contribuait à faire +rechercher sa société par la jeune noblesse. Il avait un autre rôle à +jouer auprès des vieillards, et il s'en acquittait à merveille dans +l'occasion. Ses connaissances très superficielles en littérature lui +suffisaient pour imprimer à l'ignorance un profond respect; sa science +prétendue, la gravité de son air et de ses discours, le ton imposant +qu'il prenait en parlant de l'autorité de l'Église et du sacerdoce, +donnaient presque lieu de croire à sa sainteté. Même le bas peuple, qui +souvent critique le plus sévèrement la conduite de ses supérieurs, +couvrait du voile de l'indulgence les faiblesses du prieur Aymer. Il +était charitable, et la charité rachète une foule de péchés, dans un +autre sens que ne le dit l'Écriture. Les revenus de l'abbaye, dont une +grande partie se trouvait à sa disposition, en lui donnant les moyens de +fournir à ses dépenses personnelles, qui étaient considérables, lui +permettaient encore de faire participer à ses largesses les paysans, et +de soulager quelquefois la détresse du pauvre. Si le prieur Aymer +restait le dernier à table, et passait plus de temps à la chasse qu'à +l'église; si on le voyait rentrer dans l'abbaye à la pointe du jour, par +une porte de derrière, après avoir passé la nuit à quelque rendez-vous +galant, on se contentait de hausser les épaules, et l'on s'habituait à +ses désordres en songeant que la plupart de ses confrères en faisaient +davantage, sans avoir les mêmes droits à l'indulgence du peuple. La +personne et le caractère du prieur Aymer étaient donc choses très +familières pour nos deux serfs saxons, qui le saluèrent avec respect, et +qui reçurent en retour son «_Benedicite, mes filz_.» + + Note 31: District du comté d'York. A. M. + +L'air étrange de son compagnon et de sa suite redoublait la surprise de +Gurth et de Wamba; et à peine firent-ils attention à ce que disait le +prieur de l'abbaye de Jorvaulx, quand il demanda s'il y avait dans le +voisinage quelque maison où ils pussent trouver un asile, tant ils +étaient frappés de la tournure moitié militaire, moitié monastique, de +l'étranger basané, et de l'accoutrement de ses deux écuyers orientaux, +ainsi que des armes qu'ils portaient. Il est probable aussi que la +langue dans laquelle la bénédiction fut donnée sonna mal aux oreilles +saxonnes, quoique sans doute elle ne leur parût pas entièrement +intelligible. «Je vous demande, mes enfans, dit le prieur en élevant la +voix et en employant la langue française ou l'idiome composé de normand +et de saxon; je vous demande s'il y a dans les environs quelque brave +homme qui, par amour pour Dieu et par dévotion pour notre sainte mère +l'Église, voudra donner ce soir l'hospitalité et des rafraîchissemens à +deux de leurs plus humbles serviteurs.» Il s'exprimait ici d'un ton qui +ne s'accordait guère avec les expressions modestes dont il avait jugé à +propos de se servir. + +«Deux des plus humbles serviteurs de la mère l'Église!» répéta Wamba en +lui-même; car, tout fou qu'il était, il eut soin de ne pas faire cette +réflexion assez haut pour être entendu. «Je voudrais bien savoir comment +sont faits leurs principaux conseillers, leurs sénéchaux, leurs +sommeliers!» Après ce commentaire d'intuition, en quelque sorte, sur la +demande du prieur, il leva les yeux vers lui, et répondit ainsi à sa +question: «Si les révérends désirent bonne chère et bon gîte, ils +trouveront à quelques milles d'ici le prieuré de Brinxworth, où leur +qualité ne peut que leur assurer la meilleure réception; s'ils préfèrent +consacrer une partie de la soirée à la pénitence, ils n'ont qu'à prendre +ce sentier, qui mène à l'ermitage de Copmanhurst, où un pieux anachorète +leur accordera sans doute un abri dans sa grotte et le secours de ses +prières.»--«Mon brave ami, dit le prieur en secouant la tête à ces deux +indications, si le bruit continuel des clochettes qui garnissent ton +bonnet ne t'avait troublé l'esprit, tu saurais que _clericus clericum +non decimat_, c'est-à-dire que les gens d'église n'invoquent pas +l'hospitalité les uns des autres, et préfèrent la demander aux laïques, +pour leur fournir l'occasion de servir Dieu en honorant et secourant ses +humbles serviteurs.» + +«Il est vrai, dit Wamba, que, tout âne que je sois, je n'ai pas moins +l'honneur de porter des clochettes comme la mule de votre Révérence. +Cependant, si je ne me trompe, la charité de notre mère la sainte Église +et de ses serviteurs pourrait fort bien, comme toute autre charité, +commencer par s'exercer sur elle-même.» + +«Trêve à ton insolence, coquin! dit le compagnon du prieur en +l'interrompant d'une voix haute et fière; et dis-nous quel chemin nous +devons prendre pour aller chez..... Comment appelez-vous votre franklin, +prieur Aymer?»--«Cedric le Saxon, répondit le prieur. Dis-moi, mon ami, +sommes-nous près de sa demeure? peux-tu nous en montrer la route?»--«La +route n'en est pas facile à trouver, répondit Gurth, rompant le silence +pour la première fois; et la famille de Cedric se couche de très bonne +heure.» + +«Belle raison! dit le second voyageur: elle sera trop honorée de se +lever pour des voyageurs tels que nous, qui ne nous abaissons pas à +réclamer une hospitalité que nous aurions droit d'exiger.»--«Je ne sais, +répondit Gurth d'un ton d'humeur, si te devrais indiquer le chemin du +château de mon maître à des gens qui exigent comme un droit d'asile ce +que tant d'autres veulent bien demander comme une faveur.»--«Oses-tu +disputer avec moi, vilain serf,» s'écria le chevalier; et, donnant à son +cheval un coup d'éperon, il lui fit faire volte-face, et s'avança vers +Gurth en levant la baguette qui lui servait de fouet pour le châtier. +Gurth, sans reculer d'un pas, osa le regarder d'un air farouche et +courroucé, et porta la main sur son couteau de chasse; mais le prieur +empêcha la querelle en poussant vite sa mule entre son compagnon et le +gardien des pourceaux de Cedric. + +«De par sainte Marie! frère Brian, il ne faut pas vous imaginer que vous +soyez ici en Palestine, au milieu des Turcs et des Sarrasins, des païens +et des infidèles. Nous autres insulaires, nous n'aimons pas les coups, +excepté ceux de la sainte Église, qui châtie ceux qu'elle aime. Allons, +mon brave, dit-il en s'adressant à Wamba, et en appuyant l'éloquence de +ses discours d'une pièce de monnaie, dis-moi le chemin de la demeure de +Cedric le Saxon: tu ne peux l'ignorer, et c'est un devoir de guider le +voyageur égaré, quand même il serait d'un rang moins respectable que le +nôtre.»--«Sans mentir, mon vénérable père, la tête sarrasine de votre +très révérend compagnon a tellement effrayé la mienne, qu'elle m'a fait +oublier ce chemin. Je doute que je puisse moi-même y arriver ce +soir.»--«Allons, allons, dit le prieur, tu peux nous le dire si tu le +veux. Ce digne frère a passé toute sa vie à combattre les Sarrasins pour +recouvrer le saint Sépulcre: il est de Tordre des chevaliers du Temple, +dont tu peux avoir entendu parler, et moitié moine, moitié soldat[32].» + + Note 32: Il existe encore dans la Grande-Bretagne beaucoup de + vieux monumens de l'ordre de ces templiers qui échappèrent + aux bûchers où périt leur grand-maître Jacques de Molay. + A. M. + +«S'il n'est qu'à moitié moine, dit le bouffon, il ne devrait pas être +entièrement déraisonnable envers ceux qui se trouvent sur son chemin, +quand même ils ne se presseraient pas de répondre à des questions qui ne +les concernent point.»--«Je te pardonne ta saillie, répliqua le prieur, +mais à la condition que tu m'indiqueras le chemin de la maison de +Cedric.»--«Eh bien donc, répondit Wamba, suivez cette avenue jusqu'à un +endroit qu'on appelle la Croix-Renversée; vous la verrez par terre, il +n'y a plus que le piédestal qui soit debout. Alors prenez la route à +votre gauche, car il y en a quatre qui se croisent à la Croix-Renversée. +J'espère que vos Révérences y arriveront avant l'orage qui nous menace.» +Le prieur les remercia, et les cavaliers, piquant des deux, partirent +avec l'empressement de tous voyageurs qui veulent gagner leur gîte avant +la nuit qui annonce mauvais temps. + +«En suivant le chemin que tu leur as sagement indiqué, dit Gurth à son +compagnon dès que le bruit des chevaux cessa de se faire entendre, les +révérends pères auront bien du bonheur s'ils arrivent cette nuit à +Rotherwood.»--«Il est vrai, dit le bouffon; mais ils peuvent arriver à +Sheffield, et cet endroit en vaut un autre. Je suis trop bon chasseur +pour montrer au chien la retraite du lièvre quand je ne veux pas qu'il +l'attrape.»--«Tu as raison, je serais fâché que ce prieur vît Rowena; et +il serait possible que Cedric se prît de querelle avec ce moine-soldat, +ce qui serait encore bien plus désagréable. Mais, en bons serviteurs, +nous devons tout voir, tout entendre, et ne rien dire.» + +Revenons à nos voyageurs, qui eurent bientôt laissé loin derrière eux +les deux serfs, et qui maintenant causaient ensemble en +français-normand, langue dont se servaient ordinairement les classes +supérieures, à l'exception d'un petit nombre d'individus encore fiers de +leur origine saxonne. «Que signifie l'insolence de ces drôles, dit le +templier, et pourquoi m'avez-vous empêché de la punir?»--«L'un d'eux est +un paillasse, frère Brian, répondit le prieur: comment voulez-vous +exiger d'un fou des réponses sensées? L'autre est de cette race fière, +sauvage et intraitable, de Saxons, dont le suprême plaisir est de +montrer par tous les moyens la haine qu'ils gardent à leurs +vainqueurs.»--«Je lui aurais bien vite appris la courtoisie à force de +coups, s'écria Brian. Je suis accoutumé à de pareils caractères. Nos +captifs turcs sont aussi fiers, aussi indomptables qu'Odin lui-même +pourrait l'être; mais il leur suffit de deux mois passés dans ma maison, +sous la discipline du gouverneur de mes esclaves, pour devenir humbles, +soumis, dociles et obéissans. Corbleu! sire prieur, il faut prendre +garde au poison et au poignard, car ils y ont recours dès que vous leur +en laissez l'occasion.»--«Oui, reprit le prieur, mais chaque pays a ses +moeurs et ses usages; et battre cet homme eût été un mauvais moyen de le +forcer à nous indiquer le chemin qui conduit à la demeure de son maître; +et quand même nous y serions parvenus, c'en eût été assez pour irriter +contre vous Cedric. Je vous l'ai dit, ce franklin est dur et superbe, +d'un caractère altier et susceptible. Ennemi de la noblesse, il l'est +même de ses voisins, Reginald Front-de-Boeuf et Philippe de Malvoisin, +qui ne sont nullement des bambins au combat. Il défend avec tant de +fermeté les priviléges de sa race, il est si fier de descendre +directement d'Hereward, fameux champion de l'Heptarchie, qu'on l'appelle +généralement _Cedric-le-Saxon_; et il se glorifie de devoir son origine +à un peuple d'où beaucoup d'autres s'efforcent de cacher qu'ils +viennent, de peur d'éprouver les effets du _væ victis!_ malheur aux +vaincus!» + +«Prieur Aymer, dit le templier, vous êtes un homme à bonnes fortunes, +connaisseur en beauté, et tout aussi expert qu'un troubadour en matière +de galanterie; mais il faudra que cette Rowena célèbre ait des attraits +bien séduisans, si vous voulez que je prenne assez d'empire sur +moi-même, et m'arme d'assez de patience pour obtenir les bonnes grâces +de son père, ce rustre séditieux tel que vous me le dépeignez.»--«Cedric +n'est pas son père, reprit le prieur; les aïeux de Rowena sont plus +illustres que ceux même dont il prétend venir; et si elle lui est unie +par les liens du sang, c'est à un degré très éloigné. Il est son tuteur, +et c'est lui-même, je crois, qui s'est arrogé ce titre; mais sa pupille +lui est aussi chère que si elle était sa propre fille. Quant à la beauté +de Rowena, vous pourrez bientôt en juger par vous-même; et, si les +grâces de sa personne, si l'expression douce et majestueuse de son +regard ne vous font pas oublier les jeunes filles aux cheveux noirs de +la Palestine et les houris du paradis de Mahomet, je suis un infidèle, +et non un véritable enfant de l'Église.»--«Si les attraits de votre +belle, dit le templier, ne répondent pas à l'idée que vous en donnez, +vous vous rappelez notre gageure.»--«Mon collier d'or est à vous, je le +sais; mais dans le cas contraire je reçois dix bottes de vin de Chio, et +je suis aussi certain de les tenir que si elles étaient déjà dans les +caves du couvent, sous les clefs du vieux Denis le cellerier.» + +«N'allez pas oublier que vous m'avez fait juge de notre débat, et que, +pour perdre, il faut que j'avoue que depuis la Pentecôte de l'an passé +je n'ai pas vu de beauté aussi parfaite. Ce sont là nos conditions, +n'est-ce pas? Mon cher prieur, votre collier d'or court de grands +risques, je vous assure, et je le porterai autour du cou dans la lice +qui va s'ouvrir à Ashby-de-la-Zouche.» + +«Gagnez tout comme il vous plaira, dit le prieur; j'espère seulement que +vous répondrez en chevalier et en chrétien. Mais, mon frère, en +attendant, suivez mon avis; prenez, croyez-moi, un ton un peu plus civil +que ne vous y ont accoutumé vos habitudes de commandement sur les +captifs et les esclaves de l'Orient. Cedric le Saxon, s'il était +offensé, et il s'offense très aisément, est un homme qui, malgré votre +titre de chevalier, la gravité de mes fonctions et la sainteté de notre +ministère, nous éconduirait de sa maison à l'instant même, et nous +enverrait coucher à la belle étoile quand même il serait minuit. Faites +attention aussi à la manière dont vous regarderez la belle Rowena, qu'il +surveille avec le soin le plus jaloux. S'il concevait la moindre alarme +de ce côté, nous sommes perdus. On dit qu'il a banni de chez lui son +fils unique pour avoir levé un regard affectueux sur cette beauté, qu'on +peut, dit-on, adorer de loin, mais dont il ne faut approcher qu'avec les +mêmes sentimens qui nous amènent devant l'image de la sainte Vierge.» + +«À merveille! vous en avez dit assez, répondit le templier, je veux +toute une soirée me conduire avec autant de réserve et de modestie +qu'une jeune fille; mais elle est futile, la crainte dont vous êtes +travaillé que Cedric ne nous chasse de chez lui. Mes écuyers et moi, +avec Hamet et Abdalla, nous saurons bien vous épargner cette +humiliation. Ne doutez pas que nous ne soyons assez forts pour nous +maintenir dans notre logement.»--«N'amenons pas les choses à ce point, +dit le prieur. Mais voici la croix renversée dont ce fou nous parlait; +et la nuit est si obscure, que nous pouvons à peine voir quelle route il +nous faut suivre. Il nous a dit, je crois, de tourner à gauche.»--«Non, +à droite, dit Brian; je m'en souviens parfaitement.» + +--«Pardon, c'était à gauche; il nous montra la direction de la route +avec le bout de son épée de bois.»--«Oui, répondit le templier; mais il +tenait son épée de la main gauche, et il en dirigea la pointe de ce +côté, en indiquant la droite.» + +Et l'un et l'autre soutenait son opinion avec un égal entêtement, comme +c'est l'usage en pareil cas. On consulta les gens de la suite; mais +aucun n'avait été assez près pour entendre Wamba. À la fin, Brian +s'écria, étonné de ne l'avoir pas remarqué plus tôt: «Eh mais! ne +vois-je pas quelqu'un endormi ou peut-être étendu mort au pied de cette +croix? Hugo, remue donc un peu ce corps avec le bout de ta lance?» Hugo +n'eut pas plutôt obéi qu'un homme se leva, et s'écria en bon français: +«Qui que tu sois, comment peux-tu être assez discourtois pour venir +troubler ainsi mes pensées?»--«Nous voulions seulement, répondit le +prieur, vous demander la route qui conduit à Rotherwood, où demeure +Cedric le Saxon.»--«J'y vais moi-même, reprit l'étranger; et si j'avais +un cheval je vous servirais de guide; car il faut prendre beaucoup de +détours, et le chemin n'est pas aisé à tenir, quoiqu'il me soit +parfaitement connu.»--«Vous obtiendrez tout à la fois et nos remercîmens +et une bonne récompense, mon ami, dit le prieur, si vous voulez nous +conduire en sûreté à la maison de Cedric.» Et il ordonna à l'un des gens +de sa suite de monter son cheval de main, et de donner le sien à +l'étranger qui devait leur servir de guide. + +Celui-ci prit une route opposée à celle que Wamba leur avait indiquée +pour les égarer. Le sentier s'enfonça de plus en plus dans la forêt; il +était traversé par de larges ruisseaux d'un accès dangereux, à cause des +marécages qui les entouraient. Mais l'étranger savait comme par instinct +les passages les plus sûrs et les plus directs; les voyageurs gagnèrent +bientôt une avenue plus grande qu'aucune de celles qu'ils eussent encore +suivies, et au bout de laquelle s'élevait un bâtiment vaste et +irrégulier; l'étranger le montra au prieur, en disant: «Voilà +Rotherwood, la demeure de Cedric le Saxon.» + +Cela fut une nouvelle bien agréable pour Aymer, qui n'était pas encore +très aguerri, et qui sur la route, en traversant des marais dangereux, +avait éprouvé tant d'agitation et d'alarmes, qu'il n'avait pas encore eu +la curiosité d'adresser à son guide une seule question. Se trouvant +alors plus à son aise, et ne voyant plus qu'une belle avenue a franchir, +il se mit à l'interroger, en lui demandant d'abord qui il était. «Je +suis un pèlerin, et j'arrive de la Terre-Sainte.»--«Vous auriez mieux +fait d'y rester et d'y combattre pour la délivrance du saint Sépulcre, +dit le templier.»--«Il est vrai, noble chevalier, répondit le pèlerin, à +qui le templier ne semblait pas inconnu; mais lorsque ceux qui se sont +engagés par serment à délivrer la Cité sainte voyagent loin du lieu où +les appelle leur devoir, y a-t-il de quoi s'étonner qu'un humble paysan +comme moi, ami de la paix, suive leur exemple?» + +Le templier allait lui faire une aigre réponse; mais il en fut empêché +par le prieur, qui exprima de nouveau son étonnement que leur guide, +après une si longue absence, connût si bien tous les détours de la +foret. «Je naquis dans ces lieux», répondit celui-ci; et, comme il +disait ces mots, ils arrivèrent devant la demeure de Cedric. C'était un +bâtiment informe, avec plusieurs grandes cours, occupant une partie +considérable de terrain, et qui, tout en laissant croire que celui qui +l'habitait était un homme riche, ne ressemblait en rien à ces châteaux +flanqués de tours, dans lesquels se tenait la noblesse normande, +châteaux devenus le type universel d'architecture en Angleterre. + +Cependant Rotherwood n'était pas sans quelques fortifications; dans ces +temps de trouble et de désordre, aucune maison n'aurait pu l'être sans +courir le risque d'être pillée et brûlée en moins d'un jour. Un fossé +profond qu'une source voisine remplissait d'eau entourait l'édifice; une +double palissade, composée de pieux pointus tirés de la forêt voisine, +en défendait les bords. Du coté de l'ouest, il existait une ouverture +dans la palissade et un pont-levis sur le fossé; c'était une des +entrées, que prolongeaient des angles saillans, d'où, en cas de besoin, +des archers et des frondeurs pouvaient défendre le passage. Le templier +s'arrêta devant la porte, et sonna fortement du cor; car la pluie, qui +menaçait depuis long-temps nos voyageurs fatigués, commençait alors à +tomber par torrens. + + +CHAPITRE III. + + + «Alors (triste consolation!) de cette côte + aride et froide qui entend mugir la mer + du Nord, vint le Saxon robuste, au teint + vermeil, aux cheveux blonds et aux yeux + bleus.» _Trad. de_ Thompson. + + +Dans une salle dont le plafond très bas était en grande disproportion +avec sa largeur et sa longueur extrêmes, on avait disposé, pour le repas +du soir de Cedric le Saxon, une longue table faite de planches fournies +par les gros chênes de la forêt, et qui avaient à peine reçu un premier +poli. Le toit, formé par des poutres et des solives, ne mettait à l'abri +des intempéries de l'air qu'au moyen des lattes et du chaume qui en +composaient la couverture. A chaque bout de cet appartement était une +grande cheminée si grossièrement construite qu'il s'échappait au moins +autant de fumée dans la chambre qu'il en sortait par le tuyau. Cette +vapeur continuelle avait donné une espèce de vernis aux poutres et aux +solives en les incrustant d'une couche noire de suie. Des instrumens de +guerre et de chasse pendaient le long des murs. De grandes portes +placées à chaque angle conduisaient dans les autres pièces de ce vaste +bâtiment. + +Toutes ces pièces à l'envi participaient de la grossière simplicité des +temps saxons, et Cedric était fier de la perpétuer. Le plancher était un +mélange de terre et de chaux, bien battu et endurci, comme est encore +assez souvent celui des granges de nos campagnes. Dans le quart de la +longueur de cette salle, il était plus élevé d'environ six pouces, et +cet espace, qu'on appelait le _dais_, était réservé aux principaux +membres de la famille et aux visiteurs de distinction. Une table +richement couverte d'un drap d'écarlate était dans ce dessein placée +transversalement sur cette estrade ou plate-forme; et du milieu de cette +table en partait une plus longue, plus étroite et moins somptueusement +couverte, où se plaçaient, pour prendre leur repas, les inférieurs et +les domestiques de la maison. La réunion de ces deux tables avait la +forme de la lettre T, ou de ces anciennes tables à dîner que l'on voit +encore dans les anciens colléges d'Oxford et de Cambridge. Des chaises +et des fauteuils massifs, en bois de chêne sculpté, étaient placés +autour du dais, qui était couvert d'un poêle de drap destiné à mettre +les dignitaires à l'abri de la pluie, qui pénétrait quelquefois à +travers le toit mal construit. Les murailles de cette partie de la +salle, c'est-à-dire aussi loin que le dais s'étendait, étaient garnies +de tapisseries, et sur le plancher se développait un tapis sur lequel on +remarquait des essais de broderie dont le principal mérite était le +brillant des couleurs. Les murs de la partie inférieure étaient nus, la +table n'était pas décorée, le toit n'existait pas, rien n'empêchait la +pluie de tomber sur la tête des convives; et des bancs lourds et +grossiers tenaient lieu de chaises. + +Au centre de la table d'honneur étaient placés deux fauteuils plus +élevés que les autres, pour le maître et la maîtresse de la maison, qui +présidaient au banquet hospitalier, et qui, à ce titre, se nommaient en +Saxon les _distributeurs du pain_. À chacun de ces fauteuils était +attaché un marche-pied curieusement sculpté et orné de marqueterie en +ivoire. Les autres siéges n'avaient pas cette marque distinctive. Cedric +le Saxon occupait déjà sa place ordinaire; et, bien qu'il n'eût que le +rang de thane ou de franklin, comme l'appelaient les Normands, ce simple +noble était aussi impatient de ne pas voir arriver son souper, que +pourrait l'être un alderman des anciens temps ou des siècles modernes. + +Il suffisait de voir la physionomie du maître du château pour le juger +d'un caractère franc, mais vif et impétueux. Il était de moyenne taille; +il avait néanmoins les épaules larges, les bras longs, les membres +vigoureux, et tout en lui annonçait un homme accoutumé aux fatigues de +la guerre ou de la chasse. Sur sa figure ouverte éclataient de grands +yeux bleus, de belles dents, et ses traits annonçaient une sorte de +bonne humeur qui accompagne souvent la vivacité et la brusquerie. Ses +regards exprimaient l'orgueil et la méfiance, car il avait passé sa vie +à défendre des droits toujours menacés, et son caractère fier, vif et +résolu avait sans cesse été sur le qui-vive, par suite des circonstances +où il s'était trouvé. Ses longs cheveux blonds, partagés sur le milieu +de sa tête, descendaient des deux côtés sur ses épaules; ils +grisonnaient à peine, quoiqu'il fût près de sa soixantième année. + +Il était couvert d'une tunique verte dont le collet et les manches +étaient garnis d'une espèce de fourrure grise d'une qualité au dessous +de l'hermine, et qui était, à ce que l'on croit, la peau de l'écureuil +blanc. Ce vêtement couvrait un justaucorps non boutonné, de drap +écarlate, et il avait un haut-de-chausses de même étoffe, mais qui ne +descendait que jusqu'au bas des cuisses, laissant le genou à découvert. +Il portait des sandales comme celles des paysans, quoique de matériaux +plus précieux, et attachées par devant avec des agrafes d'or. Des +bracelets et un collier de même métal ornaient ses bras et son cou. Un +ceinturon enrichi de pierres précieuses soutenait une courte épée +pointue et a deux tranchans, suspendue perpendiculairement à son côté. +Au dos de son fauteuil était fixé un manteau de drap écarlate bordé de +fourrure, et une toque semblable complétait le costume du thane quand il +voulait sortir. Derrière le même fauteuil était appuyée une courte +javeline garnie d'une pomme d'acier brillant, et qui lui servait d'arme +ou de canne au besoin. + +Plusieurs valets, dont les vêtemens tenaient le milieu entre l'opulence +de leur maître et la simplicité de Gurth, le gardien des pourceaux, +épiaient le moindre geste du dignitaire saxon, et étaient toujours prêts +à exécuter ses ordres. Deux ou trois d'entre eux, plus élevés en +fonction que les autres, se tenaient derrière Cedric, sous le dais; le +reste occupait la partie inférieure de la salle. On y remarquait aussi +d'autres commensaux d'une espèce différente: deux ou trois grands +lévriers, qu'on employait alors pour chasser le cerf et le loup; autant +de chiens d'arrêt, à gros cou, à grosse tête, à longues oreilles, et +deux chiens de plus petite espèce, nommés bassets. Tous attendaient avec +impatience l'arrivée du souper; mais, avec ce tact particulier à la race +canine, ils se gardaient bien d'interrompre le grave silence de leur +maître, qui d'ailleurs les tenait en respect par une baguette blanche +placée à côté de son assiette, et qui servait à repousser les avances de +la gent quadrupède quand elle devenait un peu trop familière. Un vieux +chien-loup seulement, prenant les libertés d'un serviteur favori, était +couché près du fauteuil de son maître, et appelait de temps en temps son +attention, en plaçant la tête sur ses genoux ou le museau sur sa main. +Mais il n'obtenait que ces mots pour réponse: «À bas, Balder, à bas! je +ne suis pas en humeur de jouer.» + +Effectivement, Cedric ne se trouvait pas dans une situation d'esprit +fort tranquille. Lady Rowena, qui avait été entendre l'office du soir +dans une église assez éloignée, venait seulement de rentrer, et +changeait ses vêtemens trempés de pluie. On n'avait pas encore de +nouvelles de Gurth et de ses pourceaux, qui, depuis long-temps, auraient +dû être de retour de la foret, et les propriétés étaient alors si peu +respectées, qu'il était possible d'attribuer ce retard aux déprédations +des outlaws dont les bois environnans étaient remplis, ou à la violence +de quelqu'un des barons du voisinage, dont la force ne respectait pas +davantage le bien d'autrui. La chose était assez importante, car une +grande partie de la richesse des propriétaires saxons consistait en +pourceaux, surtout près des forêts, où les chênes fournissaient une +nourriture copieuse. + +Outre ces motifs d'inquiétude, le thane saxon était impatient de voir +son fou Wamba, dont les facéties assaisonnaient ses repas avec les +bonnes rasades qui venaient les fortifier. Ajoutez que Cedric n'avait +rien mangé depuis midi, et que l'heure accoutumée de son souper était +passée depuis long-temps: sujet de mécontentement très ordinaire aux +gentilshommes campagnards, en ce temp-là comme de nos jours. Il +n'exprimait pourtant son déplaisir que par quelques mots entrecoupés, +que tantôt il se disait à demi-voix, et que tantôt il adressait aux +serviteurs qui l'entouraient, particulièrement à son échanson, qui +fréquemment lui présentait une coupe remplie de vin, en manière de +potion calmante. «Pourquoi donc lady Rowena ne vient-elle point? +s'écria-t-il.»--«Elle n'a plus qu'à changer de coiffure, répondit une +suivante avec la même assurance qu'une femme de chambre moderne qui +parle au maître de la maison. Voudriez-vous qu'elle vînt souper en +cornette de nuit? Nulle dame dans tout le comté n'est plus expéditive à +s'habiller que ma maîtresse. + +Cet argument sans réplique amena une sorte d'acquiescement de la part du +thane saxon, qui ajouta: «J'espère que sa dévotion lui fera choisir un +plus beau temps la première fois qu'elle ira à l'église de Saint-Jean. +Mais, de par tous les diables, reprit-il en se tournant vers son +échanson, et en haussant la voix, comme s'il eût trouvé quelqu'un sur +lequel il pût à son aise décharger sa bile, quel motif peut retenir +Gurth si tard dans les champs? Je crains qu'il n'ait à nous rendre un +mauvais compte de son troupeau. C'est pourtant un serviteur exact et +fidèle, et je le destinais à quelque chose de mieux. J'en aurais +peut-être fait un de mes gardes.»--«Il n'y a pas encore une heure qu'on +a sonné le _couvre-feu_[33], répondit humblement l'échanson.» C'était +bien mal s'y prendre pour excuser son camarade: aussi le maître n'en +devint-il que plus courroucé. + + Note 33: D'après une ordonnance de Guillaume-le-Conquérant, + tous les soirs à huit heures une cloche sonnait le + couvre-feu, et chacun était forcé d'éteindre alors son feu et + ses lumières. Cet usage, que Guillaume avait importé du + continent, fut pour les insulaires un nouveau genre de + servitude. A. M. + +«Au diable soit le couvre-feu! s'écria-t-il; au diable le tyran bâtard +qui l'a inventé, et l'esclave sans coeur dont la langue saxonne fait +entendre ce mot aux oreilles d'un Saxon! Le couvre-feu! ajouta-t-il +après une pause, le couvre-feu! qui oblige de braves gens à éteindre +leur feu et leurs lumières, afin que les voleurs et les brigands +puissent travailler plus à l'aise dans les ténèbres! Réginald +Front-de-Boeuf et Philippe de Malvoisin savent profiter du couvre-feu, +aussi bien que Guillaume le bâtard lui-même, ou qu'aucun des aventuriers +normands qui prirent leur part de la bataille à Hastings. Je m'attends à +apprendre que mes troupeaux ont été enlevés par quelques bandits +normands qui n'ont d'autres ressources que le vol et le pillage, et qui +auront tué mon fidèle esclave. Et Wamba? où est Wamba? quelqu'un ne +m'a-t-il pas dit qu'il était parti avec Gurth?» Oswald répondit +affirmativement. + +«De mieux en mieux! on aura emmené le fou saxon pour lui donner un +maître normand. En vérité, nous sommes tous des imbécilles de leur +obéir, et nous méritons bien plus d'en être méprisés que si la nature ne +nous avait réparti qu'une demi-dose de sens commun. Mais je me vengerai, +ajouta-t-il en sautant de son fauteuil avec colère, et en saisissant sa +javeline; je porterai ma plainte au grand-conseil. J'ai des amis, des +vassaux; j'appellerai le Normand en défi, corps à corps. Qu'il vienne +avec sa cotte de mailles, son casque de fer, et tout ce qui peut donner +de la hardiesse à un lâche; cette javeline a percé des planches plus +épaisses que trois de leurs boucliers. Ils me croient vieux, sans doute; +mais, seul et sans enfans comme je le suis, ils verront que le sang +d'Hereward coule encore dans les veines de Cedric. Ah! Wilfred, Wilfred, +ajouta-t-il en baissant la voix, si tu avais pu vaincre ta passion +imprudente, ton père n'aurait pas été abandonné, à son âge, comme le +chêne solitaire qui présente ses rameaux isolés et sans appui à la +fureur des ouragans.» Cette réflexion changea sa colère en tristesse. +Remettant sa javeline à sa place, il se rassit dans son fauteuil, et +parut se livrer à des pensées mélancoliques. + +Soudain il fut tiré de sa rêverie par le son d'un cor, auquel +répondirent aussitôt les aboiemens de tous les chiens qui étaient dans +la salle ou dans les autres parties de la demeure saxonne. Il fallut la +baguette blanche de Cedric, jointe aux efforts des domestiques, pour +imposer silence à cette clameur canine. «Courez à la porte, valets, +s'écria le Saxon dès que le tumulte lui permit de faire entendre sa +voix, et qu'on sache quelles nouvelles nous arrivent. J'appréhende +l'annonce de quelque pillage, de quelque brigandage commis sur mes +terres.» Au bout de trois minutes, un de ses gardes vint lui apprendre +qu'Aymer, prieur de Jorvaulx, et le chevalier Brian de Bois-Guilbert, +commandeur de l'ordre vénérable des templiers, avec une suite peu +nombreuse, lui demandaient l'hospitalité pour cette nuit, se rendant au +tournoi qui devait avoir lieu le surlendemain à peu de distance +d'Ashby-de-la-Zouche. + +«Le prieur Aymer! Brian de Bois-Guilbert!» murmura Cedric, «Normands +tous deux! Mais n'importe; Normands ou Saxons, jamais l'hospitalité ne +sera déniée au manoir de Rotherwood. Du moment qu'ils l'ont choisi pour +halte, ils sont les bien-venus. Ils eussent pourtant mieux fait de +passer leur chemin. Ce n'est pas que je regrette de les nourrir et de +les héberger pour une nuit; du reste, en leur qualité d'hôtes, même des +Normands doivent abjurer leur insolence. Hundebert, dit-il à une espèce +de majordome qui se tenait derrière lui une baguette blanche à la main, +prenez six hommes avec vous, et introduisez les étrangers dans la partie +du château destinée aux hôtes; faites mettre leurs chevaux et leurs +mules dans mes écuries, et veillez à ce que leur suite ne manque de +rien; qu'ils aient d'autres vêtemens, s'ils veulent en changer; du feu +dans leurs appartemens, et de l'ale et du vin; dites aux cuisiniers +d'ajouter au souper tout ce qu'il sera possible, et qu'on serve dès que +ces étrangers seront prêts à se mettre à table. Ayez soin de dire +également à ces nouveaux hôtes que Cedric aurait été leur déclarer +lui-même qu'ils sont les bien-venus dans son château, s'il n'avait juré +de ne jamais faire plus de trois pas au delà de son dais pour aller à la +rencontre de quiconque n'est pas du sang royal saxon. Allez, n'oubliez +rien, et qu'ils ne puissent pas dire dans leur orgueil que le rustaud de +Saxon ne leur a offert que pauvreté et avarice.» + +Le majordome partit avec quelques autres domestiques pour remplir les +volontés de son maître. «Le prieur Aymer!» répéta Cedric en se tournant +vers Oswald; «c'est, si je ne me trompe, le frère de Giles de +Mauleverer, aujourd'hui lord de Middleham.» Oswald fit un signe +affirmatif d'un air respectueux. «Son frère, ajouta le Saxon, occupe la +place et usurpe le patrimoine d'une meilleure race, de celle d'Ulfgard +de Middleham. Mais quel est le Normand qui ne fait pas de même? Ce +prieur est, dit-on, un prêtre jovial, plus ami de la bouteille et du cor +de chasse que des cloches et du bréviaire. Allons, qu'il vienne, il sera +le bien-venu. Et le templier, comment l'appelez-vous?»--«Brian de +Bois-Guilbert.» «Bois-Guilbert!» dit Cedric à voix basse, et sur le ton +d'un homme qui, accoutumé à vivre parmi des inférieurs, semble plus +volontiers s'adresser la parole à lui-même. «Bois-Guilbert! ce nom est +connu au loin sous de bons et de mauvais rapports. Ce chevalier passe +pour aussi vaillant que le plus brave de son ordre, mais il ne lui +manque aucun des vices de ses confrères, orgueil, arrogance, cruauté, +débauches; il a le coeur dur, ne craint ni ne respecte rien sur terre; +voilà ce que disent le peu de guerriers revenus de la Palestine[34]. +Mais ce n'est que pour une nuit: il sera bien reçu également. Oswald, +perce un tonneau de vin vieux, prépare le meilleur hydromel, le cidre le +plus mousseux, le morat et le pigment[35] le plus exquis. Mets sur la +table les plus grandes coupes; les templiers et les prieurs aiment le +bon vin et la bonne mesure. Et vous, Elgitha, dites à Rowena de ne pas +venir au banquet, à moins qu'elle ne le désire. + + Note 34: C'étaient les ennemis des templiers, comme l'ont été + depuis tous les moines, historiens de ces derniers, dont + Walter Scott fait des ivrognes, quand leur boisson était de + l'eau. A. M. + + Note 35: Le morat était une boisson composée de jus de mûres + et de miel; le pigment était une liqueur douce, composée de + vin, de miel et de différentes épices. A. M. + +«Elle le désirera bien certainement, répondit Elgitha sans hésiter; car +elle sera charmée d'entendre des nouvelles de la Palestine.» Cedric +lança à l'espiègle suivante un regard de mécontentement; mais Rowena et +tout ce qui lui appartenait jouissait du privilége d'être toujours à +l'abri de sa colère. «Silence! dit-il seulement; apprenez, petite fille, +la discrétion à votre langue. Portez mon message à votre maîtresse, et +qu'elle fasse ce qui lui plaira. Dans ces murs, au moins, la descendante +d'Alfred règne encore en souveraine.» Elgitha se retira sans répliquer. +«La Palestine! la Palestine! répéta le Saxon. Combien d'oreilles +s'ouvrent pour écouter les contes que nous font sur ce fatal pays des +croisés dissolus, ou d'hypocrites pèlerins! Et moi aussi je pourrais +demander..., m'informer..., écouter avec des battemens de coeur les +fables que ces rusés vagabonds inventent pour nous extorquer +l'hospitalité. Mais non, le fils qui m'a désobéi n'est plus mon fils; +son destin m'est aussi égal que celui du plus méprisable de ces millions +de soldats qui portant sur l'épaule les insignes de la croix, ont, en se +ruant dans le meurtre et le sang, prétendu accomplir la volonté de +Dieu.» + +Cedric fronça le sourcil, et baissa les yeux vers la terre; mais en ce +moment une des portes de la salle s'ouvrit, le majordome, sa baguette +blanche à la main, précédé de quatre domestiques portant des torches, +introduisit les deux étrangers dans l'appartement. + + +CHAPITRE IV. + + + «On immole les chèvres les plus grasses; + des hérauts viennent épancher l'eau sur + les mains; de jeunes esclaves remplissent + les cratères de vin; d'autres le présentent + dans des coupes. Quand les libations sont + achevées, Ulysse, tout entier à la trame + qu'il ourdit, prend ainsi la parole.» + + _Odyssée_, liv. XXI. + + +Le prieur Aymer avait profité du moment pour quitter sa robe de voyage +et en prendre une autre plus riche, sur laquelle il portait une chape +élégamment brodée. Outre l'anneau d'or, marque de sa dignité, ses +doigts, malgré les canons de l'Église, étaient chargés de bagues et de +pierres précieuses; ses sandales étaient du plus beau cuir qu'on eût +jamais importé d'Espagne, sa barbe était réduite à la plus petite +dimension que pût permettre son ordre, et sa tonsure cachée par une +toque écarlate où brillait la plus riche broderie. + +Le chevalier du temple avait de même pris un autre costume, et, +quoiqu'il fût moins chargé d'ornemens, il portait des vêtemens bien +aussi somptueux, et avait l'air beaucoup plus imposant que son +compagnon. Il avait remplacé sa cotte de mailles par une tunique de soie +pourpre, garnie de fourrure, sur laquelle flottait sa longue robe à +longs plis et d'une blancheur éblouissante; la croix à huit pointes de +son ordre était taillée en velours noir à son manteau, sur l'épaule +gauche. Il n'avait plus la toque qui descendait sur ses sourcils, et sa +tête découverte montrait une épaisse chevelure bouclée naturellement et +d'un noir de jais; ce qui s'alliait avec son teint extraordinairement +basané. Rien de plus majestueux que son port et ses manières; mais on y +remarquait cette hauteur acquise par l'habitude d'une autorité sans +bornes. + +Ces deux illustres personnages étaient suivis de leur cortége respectif, +et de l'individu qui leur avait servi de guide. Celui-ci, placé à une +distance plus humble, n'avait de remarquable que son costume de pèlerin. +Le grand manteau de serge noire grossière qui l'enveloppait entièrement +avait la forme de celui de nos hussards, ayant un collet rabattu +tout-à-fait analogue pour couvrir les bras; et on l'appelait un +_sclaveyn_ ou _slavonien_. Des sandales attachées par une lanière sur +ses pieds nus; un grand chapeau dont les larges bords étaient chargés de +coquilles; enfin un long bâton, au bout inférieur garni en fer, et dont +le haut était orné d'une branche de palmier, complétaient l'équipement +du pèlerin. Il marchait avec modestie à la suite du cortége qui entrait +dans la salle, et, voyant que la table inférieure était à peine assez +grande pour les gens de Cedric et l'escorte des voyageurs, il se mit sur +une escabelle, sous une des deux grandes cheminées, occupé à sécher ses +vêtemens, en attendant que quelqu'un lui fît place à la table, ou que +l'hospitalité de l'intendant de Cedric lui présentât quelques +rafraîchissemens. + +À l'aspect de ces hôtes, Cedric se leva d'un air de dignité, descendit +de son dais, fit trois pas en avant, et les attendit. «Je suis fâché, +révérend prieur, dit-il à Aymer, que mon voeu m'empêche d'avancer plus +loin pour accueillir dans le foyer de mes ancêtres des hôtes comme vous +et ce vaillant chevalier de la sainte milice du Temple. Mon intention a +dû vous expliquer la cause de ce manque apparent de courtoisie. +Excusez-moi également si je vous parle dans ma langue maternelle, et +daignez l'employer vous-même pour me répondre, si vous la connaissez; +autrement, je crois entendre assez le normand pour comprendre ce que +vous aurez à me communiquer.»--«Digne franklin, répondit le prieur, ou +plutôt permettez-moi de dire généreux thane, quoique ce titre soit un +peu suranné, les voeux doivent s'accomplir; ce sont des liens qui nous +attachent au ciel, et dont la victime garde le poids au pied des autels. +Ils doivent être accomplis, à moins que notre sainte mère l'Église ne +juge à propos de nous en relever. Pour l'idiome dont nous nous +servirons, j'userai très volontiers de celui que parlait ma respectable +aïeule, Hilda de Middleham, qui mourut en odeur de sainteté presque +aussi bien que sa glorieuse patronne, la bienheureuse Hilda de Withby.» + +Quand le prieur eut achevé ce qu'il considérait comme une harangue +conciliatrice, son compagnon dit en peu de mots avec une certaine +emphase: «Je parle toujours français, idiome du roi Richard et de sa +noblesse; mais j'entends assez l'anglais pour communiquer avec les +indigènes.» Cedric lui lança un de ces regards d'impatience et de colère +que provoquait toujours en lui toute comparaison entre les deux nations +rivales; mais, se rappelant les devoirs de l'hospitalité, il cacha son +ressentiment, invita d'un geste ses hôtes à prendre place sur deux +siéges placés à sa gauche, mais un peu plus bas que le sien, et donna +ordre qu'on servît le souper. + +Pendant que les domestiques se hâtaient d'obéir à leur maître, celui-ci +aperçut à l'autre bout de la salle Gurth et Wamba, qui venaient +d'arriver. «Qu'on fasse avancer ces deux valets fainéans,» dit le Saxon +avec impatience. Les deux coupables s'étant approchés du dais: «Pourquoi +êtes-vous rentrés si tard, vilains que vous êtes? Qu'est devenu le +troupeau que je t'avais confié, misérable Gurth? l'as-tu laissé enlever +par des outlaws et des maraudeurs?»--«Sauf votre bon plaisir, répondit +Gurth, j'ai ramené le troupeau tout entier.»--«Mais il ne me plaît pas +d'être deux heures à penser le contraire et à couver des plans de +vengeance contre des voisins qui ne m'ont pas offensé. Je t'avertis que +la première fois qu'il t'en arrivera autant les fers et la prison me +vengeront de ta négligence. + +Gurth, connaissant le caractère irritable de son maître, ne chercha +point à s'excuser; mais le fou, que les priviléges de son titre +rendaient plus sûr de l'indulgence de Cedric, se chargea de répondre. +«En vérité, notre oncle, lui dit-il, vous n'êtes ce soir ni sage ni +raisonnable.»--«Silence, Wamba! car si tu prends de telles licences, je +t'enverrai, tout fou que tu es, faire pénitence et recevoir la +discipline dans la loge du portier.»--«Que votre sagesse daigne me dire +d'abord s'il est juste et raisonnable de punir quelqu'un pour le délit +d'un autre?»--«Certainement non.»--«Pourquoi donc punir Gurth de la +faute de son chien Fangs? Nous ne nous sommes pas amusés un seul instant +en chemin, je vous l'assure; mais Fangs n'a pu réunir le troupeau que +lorsque le dernier coup de cloche du soir s'est fait entendre.»--«Si +c'est la faute de Fangs, dit Cedric en s'adressant à Gurth, il le faut +pendre et avoir un autre chien.»--«Avec tout le respect que je vous +dois, mon oncle, dit le fou, ce n'est point encore la justice complète. +Ce n'a pas été non plus la faute de Fangs s'il est estropié et incapable +de rassembler le troupeau; c'est la faute de celui qui lui a arraché les +griffes de devant, opération à laquelle il n'aurait jamais consenti si +on l'avait consulté.»--«Et qui a osé estropier le chien de mon esclave?» +s'écria le Saxon transporté de fureur.--Le vieux Hubert, le garde-chasse +de sir Philippe Malvoisin. Il a attrapé Fangs dans la foret; il a +prétendu qu'il chassait le daim, en contravention aux droits de son +maître.» + +«Au diable Malvoisin et son garde! s'écria Cedric; je leur apprendrai +qu'en vertu de la grande charte des bois[36], cette forêt n'est pas une +forêt privilégiée. Mais c'en est assez, coquin; retourne à ta place. +Toi, Gurth, prends un autre chien; et si le garde ose le toucher, je +gâterai son arc, et je veux que toutes les malédictions données à un +lâche tombent sur ma tête si je ne lui coupe pas l'index de la main +droite, pour le mettre dans l'impossibilité de jamais lancer une flèche. +Je vous demande pardon, mes dignes hôtes, mais je suis entouré, sire +chevalier, de voisins aussi méchans que les infidèles contre qui vous +avez combattu dans la Terre-Sainte. Le souper est servi, prenez-en votre +part, et que le bon accueil fasse passer la mauvaise chère.» + + Note 36: Guillaume-le-Conquérant avait rendu des ordonnances + très sévères contre le droit de chasse, presque illimité dans + le code saxon. Tout chien qu'on eût trouvé à dix milles d'une + foret royale devait titre mutilé, sans quoi son maître était + regardé comme traître au roi et à l'état. A. M. + +Le repas, cependant, n'exigeait pas d'excuse de la part du maître de la +maison. Le bas-bout de la table était couvert de porc bouilli, rôti et +grillé; et l'on voyait sur la table d'honneur des volailles, du chevreau +et du gibier de toute espèce, plusieurs sortes de poissons, des gâteaux +et des tourtes au fruit et au miel. Les oiseaux nommés petits-pieds +n'étaient pas servis sur des assiettes; les pages les présentaient, +enfilés dans des brochettes, successivement à chaque convive, devant +lequel, s'il était un personnage distingué, on plaçait un gobelet +d'argent; car les autres buvaient dans de larges cornes. + +Comme on allait commencer le repas, le majordome, levant tout à coup sa +baguette, s'écria: «Place à lady Rowena!» Une porte latérale du côté du +dais s'ouvrit, et Rowena fit son entrée, accompagnée de quatre +suivantes. Cedric, bien surpris, et sans doute peu agréablement, de la +voir paraître en une telle occasion, se hâta d'aller au devant d'elle, +et la conduisit d'un air respectueux au fauteuil placé à sa droite et +destiné à la maîtresse de la maison. Chacun se leva, et répondit par une +inclinaison de tête à la révérence pleine de grâce qu'elle fit en +arrivant. Elle prit sa place ordinaire à table; mais, avant qu'elle fût +assise, le templier dit tout bas au prieur: «Je ne porterai pas votre +collier d'or au tournoi, et mon vin de Chio est à vous.»--«Ne vous +l'avais-je pas dit? répondit Aymer: mais modérez vos transports, le +franklin vous observe.» Sans faire attention à cet avis, Bois-Guilbert, +ne connaissant d'autres lois que sa volonté, eut les yeux +continuellement fixés sur la belle Saxonne, dont son imagination était +peut-être d'autant plus frappée qu'il remarquait en elle des charmes +tous différens de ceux des odalisques de l'Orient. + +Douée des plus belles proportions de son sexe, lady Rowena était d'une +taille avantageuse, mais non d'une stature à exciter l'étonnement. Son +teint était d'une blancheur éclatante, mais la noblesse de tous ses +traits préservait sa physionomie de la fadeur qui en résulte +quelquefois. Ses beaux yeux bleus, surmontés de sourcils bien arqués, +semblaient formés pour enflammer comme pour attendrir, pour ordonner +comme pour supplier. Si la douceur était l'expression naturelle de sa +physionomie, l'habitude de commander et de recevoir des hommages +semblait également lui avoir imprimé une fierté qui modifiait son +caractère. Ses longs cheveux noirs, de même couleur que ses soucis, +formaient de nombreuses boucles que l'art sans doute avait arrangées. +Elles étaient ornées de pierres précieuses, et sa chevelure, portée dans +toute sa longueur, annonçait une condition libre et une naissance +illustre. Le cou de la jeune Saxonne était entouré d'une chaîne d'or, à +laquelle pendait un petit reliquaire de même métal. Ses bras étaient nus +et ornés de bracelets. Sa parure consistait en une robe de dessous et un +jupon de soie d'un vert pâle, sur laquelle était une autre robe +flottante à larges manches qui atteignaient à peine le coude. Cette +seconde robe était cramoisie, et d'une laine des plus fines. Un tissu de +soie mêlée d'or était attaché de façon à pouvoir lui couvrir le visage +et le sein, à la manière espagnole, ou à former une sorte de draperie +sur ses épaules. + +Lorsqu'elle vit les regards du templier tournés sur elle avec une ardeur +qui les faisait ressembler à deux charbons enflammés dans une sombre +fournaise, elle abaissa avec dignité son voile sur son visage, comme +pour lui faire sentir que cette liberté lui déplaisait. Cedric vit ce +mouvement et en comprit la cause. «Sire templier, dit-il, les joues de +nos jeunes filles saxonnes sont trop peu accoutumées au soleil pour +supporter le regard fixe d'un croisé.» + +«Si j'ai commis une faute, répondit Brian, je vous demande pardon, +c'est-à-dire je demande pardon à lady Rowena, car mon humilité ne peut +aller plus loin.»--Lady Rowena, dit le prieur, nous a punis tous en +réprimant la hardiesse de mon ami. J'espère qu'elle sera moins cruelle +au riche tournoi où nous la verrons.»--«Il est encore douteux que nous y +allions, dit Cedric; je n'aime pas ces vanités, qui étaient inconnues à +mes pères quand l'Angleterre était libre.»--«Permettez-nous d'espérer, +reprit le prieur, que nous pourrons vous décider à y aller avec nous. +Les routes ne sont pas sûres, et un chevalier tel que sir Brian de +Bois-Guilbert n'est pas une escorte qui soit à dédaigner.» + +«Sire prieur, répondit le Saxon, toutes les fois que j'ai voyagé dans ce +pays, je n'ai eu besoin d'autre aide que de celle de mes domestiques et +de mon épée. Si nous allons à Ashby-de-la-Zouche, ce sera avec notre +noble voisin et compatriote Athelstane de Coningsburgh, et avec une +suite suffisante pour nous moquer également des outlaws et des barons +ennemis. A votre santé, sire prieur; je vous rends grâce de votre +courtoisie. Goûtez ce vin, j'espère qu'il ne vous déplaira point. Si +pourtant vous étiez assez rigide observateur des règles monastiques pour +préférer votre lait acide, je ne veux pas vous obliger à pousser la +courtoisie jusqu'à me faire raison.»--«Oh! dit le prieur en souriant, ce +n'est que dans les murs du prieuré que nous nous bornons au _lac dulce +et acidum_. Quand nous nous trouvons dehors, nous nous conformons aux +usages du monde. Je répondrai donc à votre santé avec la même liqueur; +pour l'autre breuvage dont vous me parlez, je l'abandonne à mes frères +lais. + +«Et moi, dit le templier en emplissant sa coupe, je porte la santé de la +belle Rowena. Depuis que ce nom est connu en Angleterre, jamais pareil +hommage ne fut mieux mérité. Je pardonnerais au malheureux Vortigern +d'avoir perdu son honneur et son royaume, si l'ancienne Rowena avait eu +la moitié des attraits de la moderne.»--«Je vous dispense de tant de +courtoisie, sire chevalier, dit lady Rowena sans lever son voile; ou, +pour mieux dire, je vais vous prier de nous en donner une preuve, en +nous apprenant quelles sont les dernières nouvelles de la Palestine. Ce +sujet sera plus agréable à des oreilles anglaises, que tous les +complimens que votre éducation française vous apprend.» + +«J'ai bien peu de chose à dire, répondit Bois-Guilbert, si ce n'est que +le bruit d'une trêve avec Saladin paraît se confirmer.» + +Il fut interrompu par Wamba, qui avait pris sa place ordinaire sur une +chaise dont le dossier était décoré de deux oreilles d'âne; elle était à +deux pas derrière celle de son maître, qui de temps en temps lui donnait +quelque morceau qu'il prenait sur son assiette, faveur que le bouffon +partageait avec des chiens favoris admis dans la salle. Wamba, ayant une +petite table devant lui, les talons appuyés sur le bâton de sa chaise, +les joues creuses et semblables à un casse-noisettes, tenait les yeux à +demi fermés, et ne perdait pas une occasion de lancer ses quolibets. +«Ces trêves avec les infidèles me vieillissent bien!» s'écria-t-il sans +s'inquiéter s'il interrompait le fier templier. + +«Que veux-tu dire, imbécille?» lui demanda son maître, dont les traits +annonçaient qu'il ne se fâcherait point de ses plaisanteries.--«C'est +que je m'en rappelle trois, répondit Wamba, dont chacune devait durer +cinquante ans, de manière que, si je calcule bien, je dois avoir +aujourd'hui cent cinquante ans.»--«N'importe, dit le templier, qui +reconnut son ami de la foret, je me charge de vous empêcher de mourir de +vieillesse, et de vous éviter toute espèce de mort lente; si jamais vous +vous avisez encore de tromper des voyageurs égarés, comme vous l'avez +fait ce soir à l'égard du prieur et de moi.» + +«Comment, misérable, s'écria Cedric, tromper des voyageurs! vous méritez +les verges, car c'est un trait de méchanceté plutôt que de folie.»--«Je +vous en prie, mon oncle, veuillez faire grâce à la malice à cause de la +folie; je n'ai fait qu'une légère erreur, en prenant ma main droite pour +ma gauche; et sous ce rapport, je dois être excusé par celui qui a +choisi pour guide et pour conseiller un véritable fou.» + +La conversation fut interrompue par l'arrivée du domestique de la porte, +qui annonça qu'un étranger demandait l'hospitalité. «Qu'on le fasse +entrer, répondit Cedric, quel qu'il soit, n'importe; car, dans une nuit +comme celle-ci, où la nature paraît entièrement bouleversée, les animaux +eux-mêmes cherchent la protection de l'homme, leur ennemi mortel, plutôt +que de succomber sous la fureur des élémens.» Oswald sortit +immédiatement pour exécuter les ordres de son maître. + + +CHAPITRE V. + + + «Un juif n'a-t-il pas des yeux? n'a-t-il + pas des mains, des organes, des membres, + des sens, des affections, des passions? + Quelle différence y a-t-il entre lui et un + chrétien? Ne se nourrit-il pas des mêmes + alimens? n'est-il pas blessé par les mêmes + armes, sujet aux mêmes maladies, guéri + par les mêmes remèdes, échauffé par le + même été, et refroidi par le même hiver?» + + Shakspeare, _le Marchand de Venise_, + act. III, sc. I. + + +Oswald rentré, s'approchant de son maître, lui dit à l'oreille: «C'est +un juif qui se nomme Isaac d'Yorck; faut-il que je l'introduise dans la +salle?»--«Que Gurth se charge de tes fonctions, Oswald, dit Wamba avec +son effronterie accoutumée. Un gardien de pourceaux est un introducteur +assez bon pour un juif.» + +«Sainte Marie! dit le prieur en faisant un signe de croix, admettre en +notre présence un juif mécréant!»--«Un chien de juif, dit le templier, +approcherait d'un défenseur du saint Sépulcre!»--«Par ma foi, dit Wamba, +il me semble que les templiers préfèrent l'argent des juifs à leur +compagnie.»--«Paix! mes dignes hôtes, dit Cedric; mon hospitalité ne +doit pas être limitée par vos antipathies. Si le ciel a supporté, +pendant des siècles, une nation de mécréans aussi têtus, nous pouvons +bien endurer quelques heures la présence d'un Israélite. Personne ne +sera contraint de lui parler ni de manger avec lui; on lui donnera une +table à part, ajouta-t-il en souriant, à moins que ces étrangers à +turbans ne consentent à le recevoir dans leur société.» + +«Sire franklin! dit le templier; mes esclaves sarrasins sont de bons +musulmans, et leur mépris pour les juifs n'est pas moins profond que +celui d'un chrétien.»--«Oh! ma foi, dit Wamba, je ne sais pas pourquoi +les sectateurs de Mahomet et de Termagaut ont de pareils avantages sur +ce peuple autrefois choisi de Dieu.»--«Il se placera près de toi, Wamba, +dit Cedric, un fou et un juif doivent être bien ensemble.»--«Mais le +fou, répondit Wamba, en s'emparant du reste d'un jambon, saura bien +élever entre lui et le juif un boulevart salutaire.»--«Paix, dit Cedric, +le voici.» + +Introduit avec peu de cérémonie, s'avançant avec crainte et hésitation, +et saluant profondément à plusieurs reprises, un vieillard maigre et de +haute stature, mais à qui l'habitude de se courber avait fait perdre +quelque chose de sa taille, s'approche du bout inférieur de la table; +ses traits ouverts et réguliers, son nez aquilin, ses yeux noirs et +perçans, son front élevé et sillonné de rides, sa longue barbe, ses +cheveux gris, lui auraient donné un air respectable, si sa physionomie +particulière n'eût annoncé en lui le descendant d'une race qui, durant +ce siècle d'ignorance, était à la fois détestée par le peuple crédule, +imbu de préjugés, et persécutée par la noblesse avide et rapace, et qui, +peut-être, par l'effet de cette haine et de cette persécution, avait +gardé un caractère national dont les principaux traits, pour n'en pas +dire davantage, étaient la bassesse, l'avarice et la cupidité. + +Les vêtemens de l'Israélite, mouillés par une pluie d'orage, +consistaient en un grand manteau brun sur une tunique d'un pourpre +foncé; il avait de grandes bottes garnies de fourrures; une ceinture qui +soutenait un très petit couteau de chasse et une écritoire; un bonnet +jaune carré, d'une forme particulière, prescrite aux juifs pour les +distinguer des chrétiens, et qu'il ôta respectueusement à l'entrée de la +salle. + +L'accueil qu'il obtint dans le château de Cedric fut tel que l'ennemi le +plus fanatique des tribus de Jacob en eût été flatté. Cedric lui-même, +qu'il salua plusieurs fois avec la plus profonde humilité, ne lui +répondi que par un geste hautain, pour lui signifier qu'il pouvait +prendre place à la table inférieure, où cependant personne ne voulut le +recevoir; au contraire, partout où il se présentait, en faisant le tour +de la table en vrai suppliant, on éloignait les coudes de chaque côté du +corps, on se serrait voisin contre voisin, et les domestiques saxons, +livrés à leur souper comme de vrais affamés, ne s'inquiétaient nullement +des besoins du nouvel arrivé. Les frères lais qui avaient escorté l'abbé +faisaient des signes de croix en regardant l'intrus avec une sainte +horreur; et les Sarrasins irrités, quand il arriva près d'eux, +retroussèrent leurs moustaches, et mirent la main sur la garde de leurs +sabres, comme dernier moyen d'éviter la souillure d'un juif. + +Les mêmes motifs qui avaient déterminé Cedric à faire ouvrir sa maison à +ce fils d'un peuple réprouvé, l'auraient porté à donner l'ordre à ses +gens de le recevoir avec plus d'égards; mais il s'occupait alors d'une +discussion que le prieur venait d'entamer sur les différentes races de +chiens et sur les moyens de les croiser, et ce sujet ne pouvait être +interrompu pour savoir si un juif irait se coucher sans souper. + +Tandis qu'Isaac était ainsi traité en paria dans cette maison comme son +peuple au milieu des nations de la terre, le pèlerin, assis sous la +cheminée, et qui avait soupé sur une petite table, eut compassion du +malheureux. Se levant tout à coup: «Vieillard, lui dit-il, viens occuper +cette place, mes vêtemens sont secs, et les tiens sont mouillés; mon +appétit est apaisé et le tien ne l'est pas.» En même temps il rapprocha +les tisons dispersés dans l'immense cheminée, posa lui-même sur la +petite table ce qui était nécessaire au souper du juif, et, sans +attendre ses remercîmens, s'avança vers le bout de la table, pour éviter +sans doute d'avoir plus de communication avec l'objet de sa pitié. + +S'il avait existé un artiste capable de dessiner ce juif courbé devant +le feu, étendant ses mains ridées et tremblantes, ç'aurait été une +excellente personnification de l'hiver. Ayant un peu chassé le froid, le +juif s'assit devant la petite table et mangea avec une hâte qui prouvait +une longue abstinence. Cependant, le prieur et Cedric continuaient leur +dissertation sur les chiens; Rowena causait avec une de ses suivantes; +et l'orgueilleux templier, les regards attachés tour à tour sur le juif +et sur la belle Saxonne, semblait méditer quelque projet qui +l'intriguait singulièrement. + +«Je m'étonne, Cedric, dit le prieur, que, nonobstant votre prédilection +pour votre langue énergique, vous n'ayez pas admis dans vos bonnes +graces le français-normand, au moins en ce qui regarde les termes de +lois et de chasse. Nul idiome ne peut fournir à un chasseur des +expressions aussi variées dans cet art joyeux.»--«Bon père Aymer, +répondit Cedric, je ne me soucie aucunement de ces termes recherchés qui +arrivent d'outre-mer; je goûte, sans cela, les plaisirs de la chasse au +milieu de nos bois. Je n'ai que faire, pour sonner du cor, d'appeler mes +fanfares une _réveillée_ ou une _mort_. Je sais fort bien pousser ma +meute sur le gibier et mettre une pièce en quartiers, quand elle est +prisé, sans avoir recours au jargon de _curée_, de _nombles_[37], +d'_arbor_, etc., et de tout le bavardage du fabuleux sir Tristrem[38]. + + Note 37: Les _nombles_, parties élevées entre les cuisses du + cerf. _Faire l'arbor_, vider la bête. + + Note 38: Tristrem, premier chevalier qui fit de la vénerie + une science et en détermina la langue. A. M. + +«Le Français, dit le templier en haussant la voix d'un ton présomptueux, +suivant ses habitudes, est non seulement l'idiome naturel de la chasse, +mais encore celui de l'amour et de la guerre, celui qui doit gagner le +coeur des belles et répandre la terreur parmi les ennemis.»--«Sire +templier, dit Cedric, videz votre coupe et remplissez celle du prieur, +tandis que je vais remonter à une trentaine d'années. Tel que j'étais à +cette époque, mon franc saxon n'avait pas besoin d'ornemens français +pour se rendre propice l'oreille d'une femme, et les champs de +North-Alterton[39] pourraient dire si, à la journée du Saint-Étendard, +le cri de guerre saxon ne fut pas entendu aussi loin dans les rangs de +l'armée écossaise, que le cri de guerre normand: À la mémoire des braves +qui combattirent dans cette journée! Faites-moi raison, mes chers +hôtes;» et ayant vidé d'un trait son verre, il continua avec une chaleur +toujours croissante: «Oui, ce fut une mémorable levée de boucliers, +lorsque cent bannières se déployèrent sur les têtes des braves; que le +sang coula autour de nous par torrens, et où la mort devint préférable à +la fuite. Un barde saxon eût appelé cette journée la fête des épées, le +rassemblement des aigles fondant sur leur proie, le heurt affreux des +lances contre les boucliers, un bruit de guerre plus propre à +chatouiller l'oreille que les airs joyeux d'un festin de noces! mais nos +bardes ne sont plus; nos exploits se perdent dans ceux d'une autre race; +notre langue, notre nom même, sont près de s'éteindre, et il ne reste +qu'un vieillard isolé pour donner des larmes à tant de vicissitudes. +Échanson paresseux, remplis les verres. Allons, sire templier, aux forts +en armes! aux valeureux champions, quelles que soient leur nation et +leur langue, qui aujourd'hui combattent avec le plus de persévérance +parmi les défenseurs de la croix.» + + Note 39: Bourg du comté d'York, près duquel se donna, en + 1138, _la bataille de l'Étendard_, entre les Écossais et les + Anglais. A. M. + +«Il ne sied guère à celui qui porte cet emblème sacré de répondre, dit +Bois-Guilbert en montrant la croix brodée sur son manteau; mais à qui +pourrait-on décerner la palme, entre les défenseurs de la croix, si ce +n'est aux champions mêmes du saint Sépulcre, aux vaillans chevaliers du +temple?»--«Aux chevaliers hospitaliers, dit le prieur: j'ai un frère +dans leur ordre.»--«Je respecte leur gloire, dit le templier; +cependant....»--«Je crois, notre oncle, dit Wamba en l'interrompant, +que, si Richard Coeur-de-Lion eût écouté les avis d'un fou, il fût resté +chez lui avec ses braves Anglais, et eût laissé l'honneur de délivrer +Jérusalem à ces chevaliers qui y étaient le plus intéressés.»--«L'armée +anglaise en Palestine, demanda lady Rowena, n'avait-elle donc aucun +guerrier dont le nom mérite de briller à côté des chevaliers du temple +et de ceux de Saint-Jean?»--«Pardonnez-moi, belle étrangère, dit le +templier; le monarque anglais avait amené avec lui une foule de braves +champions, qui ne le cédaient qu'à ceux dont les glaives ont été le +boulevart perpétuel de la Terre-Sainte.»--«Qui ne le céderaient à +personne!» s'écria le pèlerin en s'approchant pour mieux entendre cette +conversation qui commençait à l'impatienter. Tous les yeux se tournèrent +sur-le-champ vers lui. «Je soutiens, dit-il d'une voix ferme et haute, +que les chevaliers anglais de l'armée de Richard ne prétendaient céder +la palme à aucun de ceux qui prirent les armes pour la défense de la +Terre-Sainte; je soutiens, en outre, car je l'ai vu, qu'après la prise +de Saint-Jean-d'Acre, le roi Richard eut un tournoi avec cinq de ses +chevaliers contre tous venans; que chacun d'eux fournit trois courses +dans cette journée, et fit vider les arçons à ses trois adversaires; +enfin, qu'au nombre des assaillans se trouvaient sept chevaliers du +temple. Sir Brian de Bois-Guilhert sait mieux que personne si je dis la +vérité.» + +Aucune langue ne pourrait exprimer la rage qui embrasa la sombre +physionomie du templier après avoir entendu ces paroles. Dans l'excès de +sa fureur, sa main tremblante se porta involontairement sur la garde de +son épée; et, s'il ne la tira point, c'est qu'il sentit qu'il ne pouvait +se permettre avec impunité dans ce lieu un pareil acte de violence. +Cedric, dont le caractère décelait la droiture et la loyauté, et dont +rarement la capacité saisissait plus d'une idée à la fois, était si +triomphant de ce qu'il entendait à la louange de ses concitoyens, qu'il +ne remarqua point la confusion et la colère de son hôte. «Pèlerin, +s'écria-t-il, je te donnerais ce bracelet d'or, si tu pouvais me dire le +nom des chevaliers qui soutinrent si dignement la gloire de l'heureuse +Angleterre.»--«Je vous les nommerai très volontiers, dit le pèlerin, et +cela sans guerdon[40], car j'ai fait voeu de ne point toucher de l'or +pendant un certain laps de temps.»--«Je porterai le bracelet pour vous, +si vous le voulez,» dit Wamba.--«Le premier en honneur, en rang, en +courage, reprit le pèlerin, était le brave Richard, roi +d'Angleterre.»--«Je lui pardonne, dit Cedric, je lui pardonne d'être +issu de l'odieux tyran duc Guillaume.»--«Le second était le comte de +Leicester; le troisième, sir Thomas Multon de Gilsland.»--«Au moins +celui-ci est de famille saxonne, dit Cedric d'un air de triomphe.»--«Le +quatrième, sir Foulk Doilly.»--«Encore de race saxonne, du moins du côté +de sa mère,» interrompit Cedric, qui ne perdait pas un mot du récit, et +à qui le triomphe de Richard et de ses compatriotes faisait oublier en +partie sa haine contre les Normands. «Et le cinquième?»--«Le cinquième, +sir Edwin Turneham.»--«Véritable Saxon, par l'ame d'Hengist!» s'écria +Cedric tout joyeux. «Et le sixième, quel était son nom?»--«Le sixième,» +répondit le pèlerin après une pause pendant laquelle il sembla +réfléchir,» était un jeune chevalier moins renommé, qui fut admis dans +cette honorable compagnie moins pour aider à l'entreprise que pour +compléter le nombre de ceux qui allaient s'y dévouer.» + + Note 40: Ce mot rappelle l'italien _guiderdone_, qui veut + dire aussi récompense. A. M. + +«Sire pèlerin, reprit Brian de Bois-Guilbert, après tant de choses, ce +manque de mémoire est bien tardif. Mais je dirai le nom du chevalier qui +triompha de l'ardeur de mon coursier et de ma lance. Ce fut le chevalier +d'Ivanhoe[41], et nul entre les cinq autres n'acquit plus de gloire pour +son âge. Néanmoins, je proclamerai à haute voix que, s'il était ici, et +qu'il voulut joûter contre moi au tournoi qui va s'ouvrir, monté et armé +comme je le suis actuellement, je lui donnerais le choix des armes sans +conserver le moindre doute sur le résultat du combat.»--«S'il était près +de vous, répondit le pèlerin, il n'hésiterait pas à accepter votre défi; +mais ne troublons point la paix de ce château par des bravades sur un +combat qui, vous le savez fort bien, ne saurait avoir lieu. Si jamais +Ivanhoe revient de la Palestine, je suis certain qu'il se mesurera avec +vous.»--«Bonne caution! s'écria le templier. Quel gage en +donnez-vous?»--«Ce reliquaire, dit le pèlerin, en montrant une petite +boîte d'ivoire d'un travail précieux; ce reliquaire contenant un morceau +du bois de la vraie croix, que j'ai rapporté du monastère du +Mont-Carmel.» + + Note 41: Les Anglais donnent à ce nom d'_Ivanhoe_ la + prononciation d'_Aïvanhô_, quelques Écossais celle + d'_Ivenhô_, et les Français, en général, celle d'_Ivanhoé_, + quoiqu'il fût peut-être plus naturel de prononcer _Ivanho_. + A. M. + +Le prieur de Jorvaulx fit un signe de croix que toute la compagnie ne +manqua pas d'imiter, à l'exception du juif, des mahométans et du +templier. Celui-ci, sans donner aucune marque de respect pour la +sainteté de cette relique, détacha de son cou une chaîne d'or qu'il jeta +sur la table en disant: «Que le prieur Aymer conserve mon gage avec +celui de cet inconnu, comme une promesse que, lorsque le chevalier +Ivanhoe arrivera en Angleterre, il aura à répondre au défi de Brian de +Bois-Guilbert; et, s'il ne l'accepte pas, j'inscrirai son nom avec +l'épithète de lâche sur les murs de toutes les commanderies du Temple en +Europe.»--«Vous n'aurez pas un tel souci, répondit Rowena. Si nulle voix +ne s'élève ici en faveur d'Ivanhoe absent, la mienne se fera entendre. +J'affirme qu'il ne refusera jamais un cartel honorable; et, si ma faible +garantie pouvait ajouter au gage inappréciable de ce pèlerin, je +répondrais qu'Ivanhoe saura se mesurer avec ce fier chevalier comme il +le souhaite. + +Une multitude d'émotions opposées, qui se combattaient dans le coeur de +Cedric, l'avaient réduit au silence pendant cette discussion. L'orgueil +satisfait, le ressentiment, l'embarras, se peignaient tour à tour sur +son front comme les nuages chassés par un vent orageux, tandis que tous +ses serviteurs, sur qui le nom du sixième chevalier semblait avoir +produit un effet électrique, demeuraient dans l'attente, les yeux fixés +sur leur maître. Mais ce ne fut qu'après avoir entendu Rowena que Cedric +tout à coup sentit qu'il devait rompre le silence. + +«Lady Rowena, dit-il, ce langage est intempestif. S'il était besoin +d'une autre garantie, moi-même, tout offensé que je suis, je répondrais +sur mon honneur de celui d'Ivanhoe; mais il ne manque rien aux +assurances du combat, même en suivant les règles de la chevalerie +normande. N'est-il pas vrai, prieur Aymer?»--«Oui, oui, répondit +celui-ci; la sainte relique et la superbe chaîne seront en sûreté, dans +le trésor de notre couvent, jusqu'à l'époque de ce défi.» + +À ces mots, faisant encore un signe de croix, il remit le reliquaire au +frère Ambroise, un des moines de sa suite, et plaça la chaîne d'or, avec +moins d'appareil, mais peut-être avec plus de satisfaction intérieure, +dans une poche doublée de peau parfumée, qui s'ouvrait sous son bras +gauche. «Noble Cedric, dit-il alors, votre vin est si bon, qu'il semble +faire entendre à mes oreilles le carillon de toutes les cloches du +couvent. Accordez-nous la permission de porter la santé de lady Rowena, +et de songer ensuite aux douceurs du repos.»--«Par la croix de +Bromholme, sire prieur, répondit le Saxon, vous démentez votre +réputation. J'avais ouï dire que vous étiez homme à veiller le verre en +main jusqu'aux matines, et je vois que, malgré mon âge, vous avez peine +à me tenir tête. Sur ma foi, un enfant saxon de douze ans n'eût pas de +mon temps quitté la table.» + +Le prieur avait ses raisons pour ne pas déroger au prudent système de +tempérance qu'il avait adopté. Non seulement il se croyait obligé par +profession à maintenir la paix, mais il était par caractère ennemi de +toute querelle. Était-ce charité pour son prochain, ou amour pour +lui-même? C'était peut-être un effet de ces deux causes réunies. Il +craignait que le naturel impétueux du Saxon, et le caractère altier et +irascible du chevalier du Temple, ne finissent par amener une explosion +désagréable. Il insinua donc adroitement que dans une lutte bachique +personne ne pouvait raisonnablement risquer sa tête contre celle d'un +saxon; il glissa quelques mots sur ce qu'il devait au caractère dont il +était revêtu, et finit par insister pour qu'on allât goûter les +bienfaits du sommeil. On servit à la ronde le coup de grâce; et les +étrangers, ayant salué profondément Cedric et lady Rowena, suivirent les +domestiques chargés de les conduire à leurs lits respectifs. + +«Chien de mécréant, dit le templier au juif en passant près de lui, +iras-tu au tournoi?»--«C'est mon dessein, n'en déplaise à votre +vénérable valeur, répondit Isaac en le saluant avec humilité.»--«Sans +doute afin de dévorer par ton usure les entrailles des nobles et ruiner +les enfans et les femmes en leur vendant toute sorte de colifichets à la +mode. Je parie que tu as sous ce grand manteau un sac rempli de +shekels[42]».--«Pas un seul, je vous jure; pas un seul,» s'écria le juif +d'un air patelin, en rapprochant les mains et en s'inclinant; «pas même +une pièce d'argent! J'en atteste le Dieu d'Abraham. Je vais à Asohy +implorer le secours de quelques frères de ma tribu, pour m'aider à payer +la taxe exigée par l'échiquier des juifs[43]. Que Jacob me soit en aide! +Je suis un malheureux, un homme ruiné! J'ai emprunté de Reuben de +Tadcaster jusqu'au manteau dont je suis enveloppé.» + + Note 42: Ancienne monnaie juive en or. + + Note 43: Commission alors chargée d'imposer arbitrairement + les juifs. A. M. + +Le templier sourit, sardoniquement: «Que le ciel te maudisse, impudent +menteur!» lui dit-il; et, s'éloignant comme s'il eût dédaigné de lui +parler long-temps, il rejoignit ses esclaves sarrasins, auxquels il +donna quelques ordres dans une langue inconnue à ceux qui étaient près +de lui. Le pauvre Israélite était si interdit de ce que lui avait dit le +templier, qu'on le voyait encore dans la posture la plus humble, quand +Bois-Guilbert était déjà loin de lui; et lorsqu'il se releva, il avait +l'air d'un homme aux pieds duquel la foudre vient de tomber, et encore +étourdi du fracas qui avait déchiré ses oreilles. + +L'intendant et l'échanson, précédés de deux domestiques portant des +torches, et suivis de deux autres chargés de rafraîchissemens, +conduisirent le prieur et le chevalier de Bois-Guilbert dans les +appartemens qui les attendaient, et des valets d'un rang inférieur +indiquèrent à leur suite et aux autres hôtes les chambres où ils +devaient reposer jusqu'au jour. + + +CHAPITRE VI. + + + «Pour acheter sa faveur je lui fais + ce plaisir. S'il accepte, fort bien; s'il + refuse, tant mieux; mais, je vous en + prie, ne me faites aucun mal.» + + Shakspeare, _le Marchand de Venise_. + + +Tandis que le pèlerin, éclairé par un domestique armé d'une torche, +traversait les sombres corridors de ce manoir vaste et irrégulier, +l'échanson vint lui dire à l'oreille que, si un verre d'excellent +hydromel ne l'effrayait pas, il n'avait qu'à le suivre dans son +appartement, où il trouverait réunis la plupart des gens de Cedric, +lesquels seraient ravis d'ouïr la relation de ses aventures en +Palestine, et surtout d'avoir des nouvelles du chevalier d'Ivanhoe. +Wamba, qui arriva en ce moment, appuya cette proposition, et dit qu'un +coup d'hydromel après minuit en valait trois après le couvre-feu. Sans +contester l'apropos d'une maxime prononcée par une personne aussi +imposante, le pèlerin les remercia de leur politesse, et leur dit qu'il +avait juré de ne jamais parler dans la cuisine des choses dont les +maîtres ne voulaient pas qu'on s'occupât dans le salon. «Un pareil voeu, +dit Wamba à l'échanson, ne conviendrait guère à un esclave.» + +Oswald secoua l'épaule de dépit. «Je comptais le loger dans la chambre +du grenier, dit-il à demi-voix à Wamba; mais puisqu'il est si peu +honnête envers les chrétiens, je le mènerai à un galetas près de celui +d'Isaac le juif. Anwold, dit-il au domestique qui portait la torche, +conduisez le pèlerin au cabinet du sud. Bonne nuit, sire pèlerin; je +vous fais de légers remercîmens pour votre avare courtoisie.»--«Bonne +nuit, et que la sainte Vierge vous bénisse,» dit le pèlerin d'un air +calme; et il suivit son guide après cette courte salutation. + +En traversant une antichambre où aboutissaient plusieurs portes, et +qu'éclairait une petite lampe de fer, il se vit accosté par la première +suivante de lady Rowena; elle lui dit avec une certaine assurance que sa +maîtresse désirait lui parler, et prit la torche des mains d'Anwold, en +faisant signe au pèlerin de la suivre. Il ne jugea sans doute pas +convenable de refuser cette invitation comme l'autre; car, quoique son +premier mouvement eût peint l'étonnement, il obéit sans mot dire. + +Un petit corridor suivi de sept marches, formées chacune par une grosse +poutre de bois de chêne, le conduisit dans l'appartement de lady Rowena, +dont la rustique magnificence répondait au respect que lui marquait le +maître du château; les murs en étaient décorés de tapisseries brodées en +or et en soie, et représentant des sujets de fauconnerie. Le lit était +orné d'une tapisserie semblable, et garni de rideaux teints en pourpre; +les siéges étaient couverts de riches coussins, et devant un fauteuil +plus élevé que les autres était un marche-pied en ivoire d'un travail +précieux. Quatre grandes bougies placées dans des candélabres d'argent +éclairaient cet asile. Et cependant, que nos beautés modernes n'envient +point le faste d'une princesse saxonne! Les murs de son appartement +étaient si pleins de crevasses et si mal crépis, qu'on voyait les +tapisseries remuer au moindre souffle, et que la flamme des torches, au +lieu de monter perpendiculairement, se portait de côté et d'autre comme +le plumet d'un chieftain[44]. Ici tout paraissait magnifique et même +recherché, mais ce qu'on appelle le confortable y manquait presque +entièrement; et ce genre d'agrément étant inconnu, on ne l'enviait pas. + + Note 44: Capitaine ou chef de clans ou paysans de la vieille + Écosse. A. M. + +Lady Rowena avait derrière elle trois suivantes, qui arrangeaient ses +cheveux pour la nuit. Elle était assise sur l'espèce de trône dont j'ai +déjà parlé, et semblait une reine qui va recevoir d'universels hommages. +Le pèlerin lui rendit les siens en fléchissant le genou. «Levez-vous, +pèlerin, lui dit-elle d'un air gracieux; celui qui prend la défense de +l'absent a droit au bon accueil de quiconque chérit la vérité et honore +le courage. Retirez-vous, excepté la seule Elgitha, dit-elle à ses +suivantes; je veux entretenir ce pèlerin.» Sans quitter l'appartement, +celles-ci se retirèrent à l'extrémité opposée, s'assirent sur un banc +près du mur, et gardèrent le silence comme des statues, quoiqu'elles +fussent assez loin de leur maîtresse pour s'entretenir à demi-voix sans +craindre de l'interrompre. + +«Pèlerin, dit lady Rowena, après un muet intervalle pendant lequel elle +semblait incertaine sur la manière dont elle commencerait la +conversation, vous avez ce soir prononcé un nom, le nom d'Ivanhoe, +ajouta-t-elle avec une sorte d'insistance, dans un château où, d'après +les lois de la nature, on devrait toujours être heureux de l'entendre, +et où, par un concours de circonstances déplorables, il ne peut être +proféré sans exciter dans plus d'un coeur des sensations douloureuses; +et j'ose à peine vous demander le lieu et la situation où vous l'avez +laissé. Nous avons su que, sa mauvaise santé l'ayant retenu en Palestine +après le départ de l'armée anglaise, il avait été persécuté par la +faction française, à laquelle les templiers sont si dévoués.»--«Je +connais peu le chevalier d'Ivanhoe, répondit le pèlerin d'une voix émue; +je voudrais le connaître davantage, noble dame, puisque vous vous +intéressez à sa fortune: il a surmonté, je le présume, les persécutions +de ses ennemis, et il était, au moment de revenir en Angleterre, où vous +devez savoir mieux que moi s'il lui reste quelque chance de bonheur.» + +Lady Rowena poussa un profond soupir, et lui demanda quand on pourrait +revoir Ivanhoe dans sa patrie, et s'il ne serait pas exposé à de grands +périls sur la route. Sur la première question, le pèlerin avoua son +entière ignorance; et sur la seconde, il répondit que le retour pouvait +avoir lieu sans danger par Venise, par Gênes, et ensuite par la France. +«Ivanhoe, ajouta-t-il, connaît si bien la langue et les coutumes +françaises, qu'il ne court aucun risque en traversant ce dernier pays.» + +«Plût à Dieu, dit lady Rowena, qu'il fût déjà ici, et en état de porter +les armes au tournoi qui va se tenir, et dans lequel tous les chevaliers +de cette contrée déploieront leur adresse et leur courage. Si Athelstane +de Coningsburgh y remportait le prix, Ivanhoe apprendrait sans doute de +fâcheuses nouvelles à son arrivée en Angleterre. Comment se trouvait-il +la dernière fois que vous le vîtes? la maladie avait-elle abattu ses +forces et changé ses traits?»--«Il était plus maigre et plus basané qu'à +son retour de Chypre à la suite de Richard Coeur-de-Lion, et les soucis +semblaient gravés sur son visage; mais je n'en parle que par ouï-dire, +je ne le connais pas.»--«Il ne trouvera dans son pays, je le crains, que +bien peu de motifs pour bannir ces soucis. Je vous rends graces, bon +pèlerin, des détails que vous m'avez donnés sur le compagnon de mon +enfance. Approchez, dit-elle à ses suivantes, offrez la coupe du repos à +cet homme sacré, que je ne veux pas retenir davantage.» L'une d'elles +apporta à sa maîtresse une coupe d'argent remplie de vin assaisonné de +miel et d'épices; Rowena y trempe ses lèvres, et la passe au pèlerin, +qui en boit quelques gouttes.»--«Acceptez cette aumône,» lui dit-elle en +lui donnant une pièce d'or, «comme une marque de mon respect pour les +lieux saints que vous avez visités.» Le pèlerin reçut ce don en la +saluant avec une humilité profonde, et suivit Edwina hors de +l'appartement pour retourner dans l'antichambre. Il y retrouva le +domestique Anwold, qui, prenant la torche des mains de la suivante, le +conduisit avec plus de hâte que de cérémonie dans un galetas, où des +espèces de cellules servaient au logement des domestiques du dernier +ordre et aux étrangers d'une classe inférieure. + +«Dans laquelle de ces chambres est le juif?» demanda le pèlerin.--«Le +chien de mécréant, répondit Anwold, est niché dans celle qui est à main +gauche de la vôtre. Par saint Dunstan! comme il faudra la râcler et la +nettoyer avant qu'on y loge un chrétien!»--«Et où est la chambre de +Gurth le porcher.»--«À main droite; vous servez de séparation entre le +circoncis et le gardien de ce qui est en abomination parmi les douze +tribus. Vous auriez eu un endroit plus commode, si vous n'aviez pas +refusé l'invitation d'Oswald.»--«Je me trouve fort bien; le voisinage +d'un juif ne peut souiller à travers une cloison de chênes». + +En disant ces paroles il pénétra dans la cellule qui lui était destinée, +prit la torche des mains du domestique, le remercia et lui souhaita une +bonne nuit. Ayant poussé la porte, qui ne fermait comme toutes les +autres que par un loquet, il mit la torche dans un candélabre de bois, +et jeta les yeux sur le chétif ameublement de la chambre à coucher, qui +consistait en une escabelle et en un lit formé de planches mal jointes, +rempli de paille fraîche, et sur lequel étaient étendues quelques peaux +de mouton en guise de couvertures. La torche éteinte, le pèlerin se jeta +sur ce grabat sans ôter un seul de ses vêtemens, et dormit, ou du moins +resta couché, jusqu'à ce que l'aurore eût envoyé ses blanchissans rayons +dans sa chambre par la petite croisée grillée qui recevait l'air et le +jour. Il se leva le lendemain matin après avoir dit sa prière, sortit de +cette cellule, et entra sans bruit dans celle du juif en levant +doucement le loquet. + +L'Israélite était livré à un sommeil très agité, sur un grabat +exactement pareil à celui qu'avait eu le pèlerin. La portion des +vêtemens qu'il avait ôtée se trouvait sous sa tête, moins pour lui +servir d'oreiller, que de peur qu'on ne les lui dérobât pendant le +sommeil. Son front peignait l'inquiétude, et il remuait vivement les +bras et les mains comme s'il eût eu alors à combattre le cauchemar. Il +poussait des exclamations, tantôt en hébreu, tantôt dans la langue +nouvelle, mélange d'anglais et de normand; le pèlerin distingua ces +mots: «Au nom du dieu d'Abraham, épargnez un malheureux vieillard! Je +n'ai pas un shekel au monde! Dussé-je être coupé en morceaux, je ne +pourrais vous rien donner.» + +Le Pèlerin, sans attendre l'issue de la vision du juif, le poussa avec +son bourdon pour l'éveiller. Ce brusque réveil et la vue d'un homme près +de son lit parut sans doute à Isaac la continuation de son rêve. Il se +leva sur son séant, ses cheveux gris hérissés sur sa tête, sauta sur ses +vêtemens, les serra entre ses bras comme un faucon tient sa proie dans +ses serres, et fixa ses yeux noirs et perçans sur le pèlerin avec une +expression mêlée de surprise et de terreur. «Calmez-vous, Isaac, lui dit +celui-ci; je ne viens pas en ennemi.»--«Que le dieu d'Israël vous +bénisse, reprit le juif soulagé: je rêvais; mais, Abraham en soit loué! +ce n'est qu'un rêve. Et quelle affaire vous plairait-il d'avoir de si +bonne heure avec un pauvre juif?»--«J'ai à vous annoncer que, si vous ne +partez à l'instant et ne faites diligence, votre voyage ne sera pas sans +péril.»--«Dieu de Moïse! et qui peut avoir intérêt à mettre en danger un +réprouvé comme moi?»--«Vous devez savoir mieux que moi si quelqu'un peut +y être intéressé; mais ce que je puis vous garantir, c'est que hier au +soir le templier, en traversant la salle où nous étions, prononça +quelques mots à ses esclaves musulmans en langue arabe, que je parle +couramment, et leur donna ordre d'épier votre départ du château, de vous +suivre, de s'emparer de vous, et de vous conduire prisonnier dans le +château de sire Philippe de Malvoisin, ou dans celui de sire Réginald +Front-de-Boeuf.» + +On ne pourrait se figurer la terreur qui s'empara du juif en apprenant +ce dessein; il en fut comme anéanti; une sueur froide couvrit son front; +ses bras tombèrent sans mouvement; sa tête se pencha sur sa poitrine. Au +bout de quelques minutes cependant il retrouva assez de force pour +abandonner son lit; mais cet effort l'épuisa; ses genoux tremblèrent +sous lui, ses nerfs et ses muscles semblaient avoir perdu leur +élasticité, et il tomba aux pieds du pèlerin, non comme un suppliant, +mais comme un épileptique, par l'effet d'une puissance invisible qui ne +laisse aucun moyen d'en triompher. + +«Dieu d'Abraham!» furent les premières paroles qu'il prononça en levant +vers le ciel ses mains décharnées, pendant que sa tête grise était +encore attachée sur le sol. «Ô saint Moïse! Ô bienheureux Aaron! dit-il +ensuite, mon rêve n'est pas une chimère, ma vision n'a pas eu lieu en +vain! Je sens leurs instrumens de torture déchirer, lacérer mes nerfs; +je les sens passer sur mon corps comme les faux, les herses et les +haches de fer sur les hommes de Rahab et les cités des enfans +d'Ammon.»--«Levez-vous, Isaac, et écoutez-moi,» dit le pèlerin qui +voyait sa détresse avec un mélange de compassion et de mépris. «Vous +avez raison de craindre, en songeant à la manière dont les nobles et les +princes ont traité vos frères pour en arracher leurs trésors; mais +levez-vous, encore une fois, et je vous indiquerai le moyen de vous +sauver. Quittez à l'instant ce château, pendant que les étrangers y sont +encore plongés dans le sommeil. Je vous conduirai vers la forêt par des +sentiers que je connais très bien, et je ne vous laisserai qu'après que +vous aurez obtenu le sauf conduit de quelque chef ou de quelque baron se +rendant au tournoi, et dont vous avez sans doute les moyens de vous +assurer la protection.» + +Pendant que l'oreille d'Isaac recueillait ainsi avec avidité les +espérances d'évasion que lui insinuait le pèlerin, ce pauvre juif +commençait à se lever peu à peu, et en quelque sorte pouce à pouce, +jusqu'à ce qu'il se fût trouvé sur ses genoux. Il rejeta en arrière ses +longs cheveux gris en fixant sur le pèlerin ses yeux noirs et craintifs. +Aux dernières paroles, la peur lui revint dans toute son énergie, et il +retomba la face contre terre. «Moi, posséder les moyens de m'assurer la +protection de quelqu'un! s'écria-t-il. Hélas! il n'est pour un juif +qu'un moyen d'arriver aux bonnes graces d'un chrétien: c'est l'argent. +Et comment le trouver, moi, malheureux que les extorsions ont déjà +réduit à la misère de Lazare?» Alors, comme si la méfiance eût imposé +silence à tout autre sentiment: «Pour l'amour de Dieu, jeune homme, +s'écria-t-il tout à coup, au nom du Père divin de tous les hommes, des +juifs et des chrétiens, des enfans d'Israël et ce ceux d'Ismaël, ne me +trahissez point! Je n'ai pas de quoi acheter la protection du plus +pauvre des mendians chrétiens, voulût-il me l'accorder pour un sou.» À +ces mots il se souleva une seconde fois, et saisit le manteau du +pèlerin, en le regardant d'un air craintif et suppliant. Celui-ci recula +de quelques pas, comme s'il eût craint d'être souillé par ce contact. +«Quand tu serais porteur de toutes les richesses de ta tribu, lui dit le +pèlerin avec mépris, quel intérêt aurais-je à te nuire? L'habit que je +porte ne dit-il pas que j'ai fait voeu de pauvreté? Quand je te +quitterai, il ne me faudra qu'un cheval et une cotte de mailles. Ne +crois pas au surplus que je désire ta compagnie, ou que je veuille en +retirer quelque profit. Demeure en ce château, si tel est ton plaisir. +Cedric le Saxon peut t'accorder sa protection.» + +«Hélas! dit le juif, il ne voudra même pas que je voyage à sa suite. Le +Saxon et le Normand dédaignent également le pauvre Israélite; et +traverser seul les domaines de Malvoisin et de Réginald Front-de-Boeuf, +après ce que vous venez de me dire! Bon jeune homme, je m'en irai avec +vous; hâtons-nous, ceignons nos reins, fuyons. Voilà votre bourdon: +pourquoi hésitez-vous?»--«Je n'hésite pas, répondit le pèlerin; mais je +songe à nous assurer les moyens de sortir du château. Suivez-moi.» + +Il le mène dans la chambre de Gurth, qu'il s'était fait montrer la +veille, avons-nous dit, et y étant entré: «Gurth! s'écria-t-il, +lève-toi, ouvre la poterne du château, fais-moi sortir avec le Juif.» +Gurth, dont les fonctions, quoique si méprisées aujourd'hui, lui +assuraient alors en Angleterre autant d'importance qu'Eumée en eut jadis +à Ithaque, fut blessé du ton impérieux et familier du pèlerin. «Quoi! +dit-il en se levant sur le coude sans quitter son grabat, le juif veut +partir sitôt de Rotherwood, et avec un pèlerin!»--«Je l'aurais aussi +volontiers soupçonné, dit Wamba qui entrait au même instant, de partir +en nous dérobant la moitié d'un jambon.»--«Quoi qu'il en soit, dit +Gurth en replaçant sa tête sur la pièce de bois qui lui servait +d'oreiller, le juif et le chrétien attendront qu'on ouvre la grande +porte. Nous ne permettons pas que nos hôtes s'en aillent du château +furtivement et de si bonne heure.»--«Mais, répéta le pèlerin d'un ton +ferme, je vous dis que vous ne refuserez pas ce que je vous demande.» En +même temps, se penchant sur le lit du gardien des pourceaux, il chuchota +à son oreille quelques mots en saxon. Gurth tressaillit comme électrisé; +et le pèlerin portant un doigt sur ses lèvres: «Gurth, lui dit-il, +prends garde! tu as coutume d'être discret. Ouvre-nous la poterne, et tu +en sauras davantage.» + +Gurth obéit d'un air joyeux et empressé. Le juif et Wamba les suivaient, +tous deux bien étonnés du changement soudain qui s'était opéré dans les +dispositions du gardien des pourceaux. «Ma mule! ma mule! s'écria le +juif en arrivant à la poterne. Je ne saurais partir sans ma mule.»--«Va +lui chercher sa mule, dit le pèlerin à Gurth, et amènes-en une pour moi, +afin que je le suive jusqu'à ce qu'il ait quitté ces environs. Je la +laisserai à Ashby entre les mains de quelqu'un de la suite de Cedric. Et +toi, écoute.» Il prononça le reste si bas, que Gurth fut le seul qui put +l'entendre. «Très volontiers, répondit celui-ci, je n'y manquerai +point.» Et il alla chercher les mules. + +«Je voudrais bien, dit Wamba dès que son camarade eut le dos tourné, +qu'on m'eût appris tout ce que vous autres pèlerins apprenez dans la +Terre-Sainte?»--«On nous y enseigne à réciter nos prières, à nous +repentir de nos péchés, à jeûner et à nous mortifier.»--«Il faut que +vous y appreniez encore autre chose: «sont-ce vos prières et votre +repentir qui ont décidé Gurth à vous ouvrir la poterne? Est-ce par des +jeûnes et des mortifications que vous l'avez engagé à vous prêter une +mule de son maître? Si vous n'aviez pas eu d'autre ressource, vous +eussiez tout aussi bien fait de vous adresser à son pourceau +favori.»--«Allons, dit le pèlerin, tu n'es qu'un fou saxon.»--«Vous +dites bien, reprit le bouffon; si j'étais Normand, comme je crois que +vous l'êtes, j'aurais eu la fortune pour moi et me trouverais à côté +d'un sage.» + +Gurth en ce moment parut de l'autre côté du fossé avec les deux mules. +Les voyageurs passèrent sur une espèce de pont-levis formé de deux +planches, largeur exacte de la poterne et d'un guichet pratiqué à la +palissade extérieure, qui conduisait dans le bois. Dès que l'Israélite +fut près de sa mule, il se hâta de placer sur la selle un sac de bougran +bleu, qu'il avait soigneusement caché sous son manteau: «C'est de quoi +changer de vêtemens, dit-il, pas autre chose.» Il monta en selle avec +plus de vigueur et de légèreté que son âge ne l'eût fait présumer, et ne +perdit pas un instant pour arranger son manteau de manière à cacher à +tous les yeux le fardeau qu'il portait en croupe. Le pèlerin sauta sur +sa mule avec moins de vivacité, mais plus de légèreté; et au moment de +partir il présenta sa main à Gurth, qui la baisa d'un air respectueux. +Il suivit des yeux les deux voyageurs jusqu'à ce que les arbres de la +forêt en eussent caché la trace, et même alors il semblait encore les +chercher, quand il fut distrait de sa rêverie par la voix de Wamba. + +«Sais-tu bien, mon ami Gurth, que tout à l'heure tu as montré une +courtoisie bien singulière? Je marcherais nu-pieds, comme ce pèlerin, +pour être servi avec le même zèle. Certes, je ne me contenterais pas de +te donner ma main à baiser.»--«Tu n'es pas trop fou, Wamba, quoique tu +ne raisonnes que sur des apparences; au surplus, c'est tout ce que peut +faire le plus sage de nous. Mais il est temps que je songe à mon +troupeau.» À ces mots, il rentra dans le château avec son compagnon. + +Cependant les deux voyageurs s'éloignaient avec une célérité qui +attestait les craintes du juif; car il est peu ordinaire que les hommes +de son âge aiment à voyager vite. Le pèlerin, qui paraissait connaître +tous les détours de ces bois, le conduisait par des sentiers +infréquentés, et plus d'une fois Isaac trembla que son dessein ne fût de +le livrer à ses ennemis. Ses soupçons, après tout, étaient bien +excusables. Si l'on excepte le poisson volant, qui trouve des ennemis +dans deux élémens, il n'existait point d'êtres sur la terre qui fussent, +comme les juifs de ces temps, l'objet d'une persécution aussi générale, +aussi constante et aussi cruelle. Sous les prétextes les plus frivoles, +et sur les accusations presque toujours les plus injustes et les plus +absurdes, leurs personnes et leurs fortunes étaient livrées à la merci +populaire. Normands et Saxons, Danois et Bretons, tous, quoique ennemis +les uns des autres, luttaient d'acharnement contre peuple qu'on se +faisait un devoir religieux de haïr, d'insulter, de voler et de livrer à +la torture. Les rois de race normande et les nobles indépendans, qui +suivaient leur exemple en se permettant des actes arbitraires, avaient +de plus adopté contre cette malheureuse nation un système de persécution +plus régulier et fondé sur les calculs de la cupidité la plus +insatiable. On se rappelle le trait du roi Jean, qui, ayant enfermé dans +un de ses châteaux un juif opulent, lui faisait arracher tous les matins +une dent, jusqu'à ce que l'Israélite, voyant la moitié de sa mâchoire +dégarnie, eût consenti à payer une somme considérable que le tyran +voulait lui extorquer. Le peu de numéraire qui existât dans le pays se +trouvait dans les mains de ce peuple persécuté; et la noblesse suivait +l'exemple du monarque, et rançonnait les juifs en employant contre eux +tous les genres de torture. Cependant la soif du gain donnait un courage +passif aux enfans d'Israël, et les portait à affronter tous les périls +et tous les maux pour obtenir les profits immenses qu'ils pouvaient +faire dans un pays comme l'Angleterre, naturellement si riche par les +miracles de son industrie. Malgré toutes les persécutions, et même +l'établissement d'une cour spéciale qu'on avait nommée _l'échiquier des +juifs_, et qui était chargée de leur imposer des taxes arbitraires pour +mieux les dépouiller de leurs richesses, leur nombre se multipliait, et +ils réalisaient de grandes fortunes, s'envoyaient de l'un à l'autre des +sommes considérables par le moyen de lettres de change; car c'est à eux, +dit-on, qu'est due cette invention, qui leur permettait de faire passer +leur fortune d'un pays dans un autre; de façon que, s'ils étaient +menacés d'une trop violente oppression dans un pays, ils sauvaient leurs +trésors en les cachant dans une autre contrée. L'obstination et la +cupidité des juifs, étant ainsi aux prises avec le fanatisme et la +tyrannie des grands du pays, augmentaient comme les persécutions. Si les +richesses qu'ils acquéraient par le commerce les exposaient quelquefois +à de graves dangers, quelquefois aussi elles leur assuraient une +certaine influence. Telle était leur existence générale, d'où résultait +leur caractère timide, inquiet, soupçonneux, mais opiniâtre, et fertile +en ressources pour se dérober aux périls dont ils étaient environnés. + +Quand nos deux voyageurs eurent franchi rapidement plusieurs sentiers +solitaires, le pèlerin rompit enfin le silence. «Tu vois, dit-il, ce +grand chêne accablé sous le poids des années: là se terminent les +domaines de Front-de-Boeuf. Depuis long-temps nous ne sommes plus sur +ceux de Malvoisin: tu n'es plus en danger d'être poursuivi par tes +ennemis.»--«Que les roues de leurs chariots soient brisées, dit le juif, +comme celles de l'armée de Pharaon, afin qu'ils ne puissent plus +m'atteindre! Mais, bon pèlerin, ne m'abandonnez pas; pensez à ce fier et +sauvage templier et à ses esclaves sarrasins. Peu importe sur quelles +terres ils me rencontreraient; ils ne respectent ni seigneur, ni manoir, +ni territoire.»--«C'est ici que nous devons nous séparer. Il ne convient +pas aux gens de ma sorte de voyager avec un juif plus long-temps que la +nécessité ne l'exige; d'ailleurs, quelle assistance pourras-tu avoir de +moi, pauvre pèlerin, contre deux païens en armes?»--«Oh! brave jeune +homme, vous pouvez me défendre, et je suis sûr que vous le feriez. Tout +misérable que je suis, je vous récompenserai, non pas avec de l'or, +puisque je n'en ai point, j'en prends à témoin mon père Abraham; +mais...»--«Je t'ai déjà déclaré que je ne voulais de toi ni argent, ni +récompense; mais, soit, je t'accompagnerai, je te défendrai même si cela +est nécessaire, car on ne saurait faire un reproche à un chrétien de +protéger même un juif contre des Sarrasins. Nous ne sommes pas éloignés +de Sheffield, je te guiderai jusqu'à cette ville: tu y trouveras +probablement quelqu'un de tes frères qui te donnera un asile.»--«Que la +bénédiction de Jacob s'étende sur vous, brave jeune homme! Je trouverai +à Sheffield mon parent Zareth, et il me fournira les moyens de continuer +ma route sans danger.»--«Je vais donc t'y accompagner; là nous nous +quitterons: il ne nous reste guère qu'une demi-heure de chemin pour +arriver en vue de cette ville.» + +Cette demi-heure se passa dans un silence absolu. Le pèlerin dédaignait +de parler au juif sans nécessité, et le juif à son tour n'osait adresser +la parole à un homme à qui un pèlerinage dans les lieux saints donnait +un caractère sacré. Ils s'arrêtèrent sur le haut d'une petite colline. +«Voilà Sheffield, dit le pèlerin à Isaac en lui montrant les murs de +cette ville; c'est ici que nous devons nous séparer.»--«Recevez +auparavant les remercîmens du pauvre juif; je n'ose vous conjurer de +m'accompagner chez mon parent Zareth, qui pourrait me fournir de quoi +vous récompenser du service que vous m'avez rendu.»--«Je t'ai dit ne +vouloir pas de récompense. Si néanmoins parmi tes débiteurs il y avait +un chrétien auquel tu voulusses épargner les fers et la prison pour +l'amour de moi, je me trouverais amplement dédommagé pour le service que +je t'ai rendu ce matin.» + +«Attendez, attendez, s'écria le juif en saisissant son manteau; je +voudrais faire quelque chose de plus, quelque chose qui vous fût +personnellement agréable. Dieu sait qu'Isaac est pauvre, un mendiant +véritable dans sa tribu, et cependant... Me pardonnerez-vous si je +devine ce que vous désirez le plus en ce moment?»--«Si tu le devinais, +tu ne pourrais me le donner, quand tu serais aussi riche que tu dis être +pauvre.»--«Que je le dis! répéta le juif; hélas! c'est bien la vérité: +je suis un malheureux, volé, ruiné, endetté, le dernier des misérables; +des mains cruelles m'ont enlevé mes marchandises, mon argent, mes +navires, tout ce que je possédais; et cependant je puis vous dire ce +dont vous avez besoin, et peut-être vous le procurer: c'est un cheval de +bataille et une armure.» + +Le pèlerin tressaillit, et se tournant vivement vers le juif: «Quel +démon peut t'inspirer cette conjecture?» lui demanda-t-il.--«Qu'importe, +reprit le juif en riant; soutiendrez-vous qu'elle n'est pas vraie?... +Or, si j'ai deviné quels sont vos désirs, je puis les +satisfaire.»--«Comment peux-tu penser qu'avec l'habit que je porte, mon +caractère, mon voeu?...»--«Je connais les chrétiens; je sais que le plus +généreux, par un esprit de religion superstitieuse, prend le bourdon et +les sandales, et va nu-pieds visiter les tombeaux des morts.»--«Juif, +s'écria le pèlerin d'un ton sévère, ne blasphème point!»--«Pardon, si +j'ai parlé trop légèrement; mais vous avez laissé échapper, hier soir et +ce matin, quelques mots qui ont été pour moi ce qu'est l'étincelle qui, +en jaillissant du caillou, trahit le métal qu'il recèle. Je sais, en +outre, que cette robe de pèlerin cache une chaîne d'or comme celle des +chevaliers; je l'ai vue briller, il y a quelques heures, tandis que vous +étiez penché sur mon grabat.» + +Le pèlerin ne put éviter de sourire: «Si un oeil aussi curieux que le +tien perçait sous tes vêtemens, lui dit-il, peut-être y ferait-il aussi +des découvertes.»--«Ne parlez pas ainsi,» dit le juif pâlissant; et +prenant son écritoire comme pour terminer la conversation, il en tira +une plume et un feuillet de papier roulé, l'appuya sur sa toque jaune, +et écrivit sans descendre de sa mule. Quand il eut fini, il donna ce +billet, écrit en hébreu, au pèlerin, et lui dit: «Toute la ville de +Leicester connaît le riche Israélite Kirgath Jaïram, de Lombardie. +Portez-lui ce billet. Il a encore à vendre six armures de Milan dont la +moindre siérait à une tête royale, et dix chevaux de guerre dont le +moins beau serait digne d'un monarque allant livrer bataille pour la +défense de sa couronne. Vous pourrez choisir l'armure et le cheval qui +vous plairont le plus, et demander tout ce qui vous sera nécessaire pour +le tournoi: il vous le donnera. Après le tournoi, vous lui rendrez le +tout fidèlement, à moins que vous ne soyez alors en mesure d'en +acquitter le prix.»--«Mais, Isaac, dit le pèlerin, ignores-tu que dans +un tournoi les armes et le cheval du vaincu appartiennent au vainqueur? +C'est la loi de ces sortes de combats. Or, je puis être malheureux et +perdre ce que je ne pourrais ni rendre ni payer.» Le juif changea de +couleur, et fut comme étourdi à l'idée d'une telle chance; mais +rappelant tout son courage: «Non, non, certes! s'écria-t-il vivement; +cela est impossible; je ne veux pas y penser; la bénédiction de notre +père céleste sera sur vous; votre lance sera aussi formidable que la +verge de Moïse.» + +Cessant de parler, il tournait la tête de sa mule du côté de Sheffield; +mais le pèlerin saisit à son tour son manteau: «Non, Isaac, lui dit-il, +tu ne sais pas encore tous les périls du combat. L'armure peut être +endommagée, le cheval peut être tué; car, si je vais au tournoi, je +n'épargnerai ni armes ni coursier. D'ailleurs, les gens de ta tribu ne +donnent rien pour rien, et je devrais payer quelque chose pour m'en être +servi.» La figure de l'Israélite se tordit comme celle d'un homme +tourmenté d'un accès de colique; mais les sentimens qui l'animaient en +ce moment l'emportèrent sur ceux qui lui étaient habituels. «N'importe, +lui dit-il, n'importe; laissez-moi partir. S'il y a quelques dommages, +Kirgath Jaïram n'y fera pas attention, par l'amitié qu'il a pour son +concitoyen Isaac. Adieu! Écoutez, ajouta-t-il en se retournant, ne vous +exposez pas trop dans ces folles chances. Ayez soin de ménager, je ne +dis pas votre armure et votre cheval, mais votre vie, brave jeune homme. +Adieu.»--«Grand merci de ton avis plein de sollicitude; je profiterai de +ta courtoisie, dit le pèlerin, et j'aurai du malheur si je ne puis en +tenir compte.» Ils se quittèrent, et prirent chacun une route différente +pour entrer à Sheffield. + + +CHAPITRE VII. + + «Suivis de leurs nombreux écuyers, les chevaliers + s'avancent avec un magnifique appareil. L'un porte le + haubert, un autre tient la lance, un troisième vient + le bras armé du bouclier resplendissant. Le coursier + frappe la terre d'un pied impatient, et ronge son frein + d'or plein d'écume. Les forgerons et les armuriers se + présentent sur leurs palefrois, des limes en main et + des marteaux à leur ceinture, avec des clous pour + réparer les épieux brisés, et des courroies pour rattacher + les boucliers. Une milice à cheval borde les + rues; et la foule accourt, le bras chargé d'un pesant + gourdin.» + + Dryden, _Palémon et Arcite_. + + +Le peuple anglais, dans ce temps-là, était fort malheureux. Le roi +Richard était absent, détenu prisonnier par le perfide et cruel duc +d'Autriche; on ignorait jusqu'au lieu de sa captivité, et son sort +n'était même qu'imparfaitement connu de la très grande majorité de ses +sujets, qu'opprimaient toute espèce de tyrans subalternes. + +Le prince Jean, ligué avec Philippe de France, ennemi juré de Richard, +usait de toute son influence auprès du duc d'Autriche pour prolonger la +captivité de son frère, dont il avait reçu tant de bienfaits. Pendant le +même temps, il fortifiait son parti dans le royaume, dont il se +proposait, en cas de mort du roi, de disputer le trône à l'héritier +légitime, Arthur, duc de Bretagne, fils de Geoffroy Plantagenet, frère +aîné de Jean. Cette usurpation, comme on sait, il l'exécuta par la +suite. Léger, licencieux et perfide, Jean n'eut pas de peine à +s'attacher, non seulement ceux qui avaient à craindre que leur conduite +en l'absence de Richard n'attirât sur eux son courroux, mais encore +cette classe nombreuse de gens qui bravaient toutes les lois, et qui, de +retour des croisades, avaient rapporté dans leur patrie tous les vices +de l'Orient, un coeur endurci, le besoin de réparer les brèches de leur +fortune, et qui plaçaient leurs espérances de butin dans une commotion +intérieure et une guerre civile. + +À ces causes de calamités publiques et d'inquiétudes, il faut ajouter la +multitude de proscrits ou d'outlaws qui, poussés au désespoir par +l'oppression des seigneurs féodaux, et par la sévérité avec laquelle on +faisait exécuter la charte des forêts, s'étaient réunis en guérillas, +vivaient dans les bois, et se riaient de la justice et des magistrats du +pays. Les nobles eux-mêmes, fortifiés dans leurs châteaux, et comme de +petits souverains sur leurs domaines, étaient des chefs de bandes non +moins à craindre, et ne respectaient pas plus les lois que les +déprédateurs avoués. Pour entretenir ces troupes qui composaient leurs +forces, soutenir leur luxe et fournir à leurs extravagances, ils +empruntaient aux juifs de l'argent à énorme intérêt; c'était le cancer +qui dévorait leurs biens, et ils n'y connaissaient d'autre remède que +les actes de violence qu'ils exerçaient contre leurs créanciers, chaque +fois qu'ils en trouvaient l'occasion. + +Sous le poids accablant d'un pareil état de choses, le peuple anglais +souffrait pour le présent et n'avait pas moins à craindre pour l'avenir. +Cet état malheureux fut encore empiré par une maladie contagieuse qui +régnait dans le pays, et dont la malignité s'aggravait par la +malpropreté des classes inférieures, leur logement malsain et leur +mauvaise nourriture. Un grand nombre périssaient, et ceux qui +survivaient leur enviaient un sort qui les arrachait aux maux prochains +dont ils étaient menacés. + +Cependant, malgré toutes ces causes réunies de détresse, le peuple, +comme la noblesse, prenait au tournoi qui allait s'ouvrir, et qui +formait le grand spectacle de ce siècle, le même intérêt que prend à un +combat de taureaux le bourgeois affamé des rivages du Mançanarès, qui ne +sait pas s'il trouvera le soir de quoi apaiser la faim de sa famille. Ni +les devoirs, ni la faiblesse et les infirmités n'empêchaient les jeunes +gens et les vieillards d'accourir de bien loin pour voir de telles +fêtes. À la passe-d'armes qui allait s'ouvrir à Ashby, dans le comté de +Leicester, les tenans devaient être des champions de la plus grande +célébrité, et la nouvelle que le prince Jean lui-même devait l'honorer +de sa présence avait fixé l'attention générale; un concours immense de +personnes de tout âge et de toutes conditions s'étaient rendu, dans la +matinée du jour indiqué, au lieu désigné pour le tournoi. + +Ce lieu était singulièrement pittoresque. Sur la lisière d'un bois, à un +mille de la ville d'Ashby, était une grande prairie couverte de la plus +riche verdure, bornée d'un côté par une forêt, et de l'autre, par des +chênes isolés, dont quelques uns avaient atteint une hauteur +prodigieuse. Le terrain, qui semblait avoir été disposé exprès par la +nature pour le spectacle martial dont il devait être le théâtre, de tous +côtés s'élevait en pente douce et en guise d'amphithéâtre; enfin un +large espace situé au milieu, uni et de niveau, avait été entouré de +fortes palissades. La forme en était carrée, mais les angles en avaient +été arrondis afin de laisser aux spectateurs la facilité de bien voir. +Au nord et au sud on avait pratiqué dans les palissades, pour les +combattans, deux entrées fermées par des portes de bois, suffisant au +passage de deux cavaliers de front. À chacune de ces portes se +trouvaient deux hérauts accompagnés de six trompettes, d'un nombre égal +de poursuivans d'armes, et d'un fort détachement de troupes destinées à +maintenir le bon ordre, et à recevoir les chevaliers qui se proposaient +de prendre une part active au tournoi. + +Sur une plate-forme élevée derrière l'entrée du sud, étaient cinq +pavillons superbes ornés de pannonceaux bruns et noirs, couleurs +choisies par les cinq chevaliers tenans du tournoi. Devant chaque +pavillon était suspendu le bouclier du chevalier qui l'occupait, et à +côté se tenait son écuyer déguisé en sauvage, ou revêtu de tout autre +costume bizarre et étranger, d'après le goût de son maître, ou le rôle +qu'il lui plaisait de jouer pendant toute la durée de la passe-d'armes. +La tente du centre, comme place d'honneur, avait été réservée à Brian de +Bois-Guilbert, que sa renommée dans tous les combats chevaleresques et +sa liaison avec les chevaliers qui avaient imaginé cette joute avaient +fait recevoir avec empressement dans la compagnie, des tenans dont il +avait même été déclaré chef. À la gauche de sa tente étaient celles de +Reginald Front-de-Boeuf et de Philippe de Malvoisin; à droite, on voyait +le pavillon de Hugues de Grantmesnil, noble baron du voisinage, dont un +des ancêtres avait été revêtu de la dignité de lord grand-maître de la +maison du roi, sous les règnes de Guillaume-le-Conquérant et de son fils +Guillaume-le-Roux; et le pavillon de Ralph de Vipont, chevalier de +l'ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem, possesseur d'anciens domaines à +Heater, près d'Ashby-de-la-Zouche. Un passage de trente pieds de largeur +menait, par une pente douce, de la porte de l'arène à la plate-forme sur +laquelle étaient dressées les tentes. Une palissade le fermait des deux +côtés, et une autre entourait pareillement l'esplanade située en face +des tentes. + +Un passage identique, de trente pieds de largeur, menait à la porte du +côté du nord, et aboutissait de l'autre côté à un grand terrain enclos +de la même manière, et destiné aux chevaliers à qui l'envie prendrait de +figurer comme acteurs. Derrière étaient des tentes dont quelques unes +renfermaient toutes sortes de rafraîchissemens. Les autres étaient +réservées aux armuriers, aux maréchaux ferrans et aux autres artisans +dont le secours pouvait devenir indispensable. + +À l'extérieur de l'arène on avait élevé des galeries ornées de tapis, et +garnies de siéges couverts de coussins, pour la noblesse des deux sexes +désireuse d'assister au tournoi. Un espace était affecté aux yeomen[45] +et aux spectateurs un peu au dessus du vulgaire; il était analogue au +parterre de nos théâtres. La populace occupait le haut des tertres +voisins, d'où, grâce à l'élévation naturelle du terrain, on pouvait voir +la lice par dessus les galeries. Un grand nombre de curieux s'étaient +perchés en outre sur les branches des arbres qui entouraient le préau, +et l'on voyait des spectateurs jusque sur le clocher de l'église +paroissiale située à quelque distance. + + Note 45: Ce mot, dont le singulier est _yeoman_, désigne + aujourd'hui _la garde bourgeoise à cheval_, composée des + petits propriétaires fermiers. A. M. + +Il ne reste plus, pour compléter la description de cet arrangement +général, qu'à parler d'une galerie placée au centre du côté de l'orient. +Elle était plus élevée que les autres, plus richement ornée, et +couronnée par une espèce de trône et un dais sur lequel étaient brodées +les armoiries d'Angleterre. Des écuyers, des varlets, des gardes, +revêtus de costumes brillans, se tenaient autour de cette place +d'honneur destinée au prince Jean et à sa suite. En face, du côté de +l'occident, se voyait une autre galerie de même hauteur, décorée +peut-être avec moins de luxe, mais avec plus d'élégance et de recherche +que celle du prince. Des pages et de jeunes filles, les plus jolies de +la contrée, avec des costumes de fantaisie roses et verts, environnaient +le trône couvert des mêmes couleurs. Sur le dais même qui le décorait +flottaient une multitude de pannonceaux et de banderolles où l'on avait +peint des coeurs blessés, des coeurs enflammés, des flèches, des arcs, +des carquois, et tous ces lieux communs emblématiques représentant les +triomphes de Cupidon. Une inscription blasonnée prévenait que le trône +devait être occupé par la _royne de la beaulté et de l'amour_. Mais à +qui était réservé cet honneur? Tout le monde l'ignorait encore. + +Cependant tous les spectateurs s'empressaient de s'asseoir à leurs +places respectives; ce qui n'eut pas lieu sans bien des querelles pour +déterminer celle que chacun devait prendre. La plupart de ces querelles +furent jugées sans cérémonie par les hommes d'armes, qui employaient +sans façon le manche de leurs hallebardes pour réprimer les réfractaires +qui prétendaient en appeler de leur décision. Lorsqu'il était question +de personnes qui méritaient plus de considération, les hérauts d'armes +intervenaient, et quelquefois même les deux maréchaux du tournoi; +c'étaient Guillaume de Wivil et Étienne de Martival, qui, armés de pied +en cap, se promenaient à cheval dans l'intérieur de l'enceinte, afin de +maintenir le bon ordre. + +Peu à peu les galeries se remplirent de chevaliers et de nobles dans +leur costume civil, ce qui formait un heureux contraste avec la parure +élégante et diverse des femmes, accourues en plus grand nombre que les +hommes, et jalouses d'être témoins d'un spectacle qu'on aurait cru trop +dangereux et trop sanglant pour quelles y prissent quelque plaisir. +L'espace intérieur et plus bas que le reste fut vite rempli par les plus +riches d'entre les yeomen, les bourgeois, et même les nobles d'un rang +inférieur, que la modestie, la gêne ou un titre douteux, empêchaient de +prétendre à un banc plus digne. Ce fut parmi eux cependant qu'il s'éleva +le plus de querelles sur la préséance. + +«Chien de mécréant,» dit un vieillard dont la tunique usée trahissait +l'indigence, comme son épée, sa dague et sa chaîne d'or révélaient ses +prétentions à un rang élevé; «enfant d'une louve, oses-tu bien toucher +un chrétien, un gentilhomme normand du sang de Montdidier?» + +Celui qui était le sujet de cette apostrophe brutale n'était autre que +le juif Isaac d'York. Vêtu avec un luxe inattendu, il voulait s'emparer +de deux places sur le devant, sous les galeries, pour lui et pour sa +fille, la belle Rébecca, qui, l'ayant rejoint à Ashby, lui tenait le +bras et semblait fort intimidée du mécontentement général qu'excitait la +présomption de son père. Mais si nous avons vu Isaac soumis et craintif +dans une autre occurrence, il savait qu'en celle-ci il n'avait rien à +redouter. Ce n'était pas dans un endroit public, où des égaux se +trouvaient réunis, qu'un noble avide ou méchant pouvait l'injurier. En +de telles conjonctures, les juifs étaient sous la sauve-garde de la loi +générale; et, si ce n'était qu'une faible protection, il arrivait +presque toujours que dans de pareils rassemblemens quelques barons, par +des motifs d'intérêt, se montraient disposés à prendre leur défense. +Isaac avait en ce moment un autre motif de se rassurer. Il savait que le +prince Jean devait assister au tournoi, et il en était connu +personnellement. Ce prince négociait alors avec les juifs d'York un gros +emprunt qui devait être hypothéqué sur certaines terres et garanti par +un dépôt de joyaux. Isaac devait fournir la plus forte partie de cet +emprunt, et il était persuadé que l'envie du prince de conclure cette +affaire suffisait pour lui garantir sa protection s'il en avait besoin. +Ces considérations suffirent au juif pour persister, et coudoyer le +chrétien normand, au mépris de son origine, de son rang et de sa +religion. Les plaintes du vieux gentilhomme indignèrent ses voisins. Au +nombre de ceux-ci, un yeoman robuste et bien vêtu en drap vert de +Lincoln, portant douze flèches à sa ceinture, un baudrier enrichi d'une +plaque en argent, et tenant en main un arc de six pieds de hauteur, se +tourna tout à coup vers le juif, et son visage bruni par le soleil était +rouge de colère. «Songe, lui dit-il, que tous les trésors entassés dans +tes coffres, en pressurant de malheureuses victimes, n'ont fait que +t'enfler comme une araignée qu'on oublie tant qu'elle se tient dans +l'ombre, mais qu'on écrase dès qu'elle se montre au jour.» + +Cette menace, prononcée d'une voix forte et menaçante en anglo-saxon, +ébranla la confiance du juif: et il se serait sans doute éloigné d'un +voisinage si dangereux, si l'attention générale ne se fût tournée en ce +moment vers le prince Jean, qui entrait dans l'arène avec une escorte +nombreuse, formée de chevaliers, de seigneurs de sa cour, et de quelques +ecclésiastiques parés avec autant de recherche que les courtisans. On +remarquait parmi eux le prieur de Jorvaulx, élégamment vêtu; l'or et les +plus riches fourrures brillaient sur sa personne, et les pointes de ses +bottes, outrant la mode de cette époque, remontaient si haut qu'il ne +pouvait appuyer les pieds sur les étriers. Cet inconvénient n'en était +pas un pour le galant prieur, qui peut-être même ne regrettait pas de +trouver l'occasion de donner devant une brillante assemblée, et surtout +devant les dames qui en faisaient partie, une preuve de sa dextérité +dans l'art de l'équitation. Le reste de la suite du prince Jean se +composait des principaux chefs de ses bandes soudoyées, de plusieurs +barons pillards et débauchés, dont il faisait sa société ordinaire, et +de quelques chevaliers du Temple ou de Saint-Jean-de-Jérusalem. + +On peut remarquer ici que ces chevaliers étaient regardés comme ennemis +du roi Richard, s'étant rangés du parti de Philippe de France dans les +longues querelles qui avaient eu lieu en Palestine entre ce monarque et +le roi d'Angleterre. Cette mésintelligence fut cause que les victoires +réitérées de Richard demeurèrent sans fruit, qu'il échoua dans ses +tentatives pour s'emparer de Jérusalem, et que toute la gloire dont il +s'était couvert n'aboutit qu'à une trêve douteuse avec le sultan +Saladin. D'après les mêmes principes politiques qui avaient dicté la +conduite de leurs confrères dans la Palestine, les templiers et les +hospitaliers d'Angleterre et de Normandie s'étaient unis à la faction du +prince Jean, n'ayant guère de motifs pour désirer le retour de Richard +ou l'avénement d'Arthur, son héritier légitime, au trône qui lui +appartenait. Par un motif contraire, le prince Jean haïssait et +méprisait le peu de familles saxonnes illustres qui existaient encore en +Angleterre, et il ne manquait aucune occasion de les humilier, assuré +qu'elles ne l'aimaient pas et qu'elles ne favoriseraient jamais ses +prétentions. Il en était de même des hommes des communes, qui +appréhendaient qu'un souverain comme le prince Jean, avec un penchant +décidé à la licence et à la tyrannie, n'empiétât encore davantage sur +leurs droits et leurs priviléges. Dans ce brillant appareil, vêtu d'un +habit de soie cramoisie brodé en or, portant un faucon sur le poing, la +tête couverte d'un riche bonnet en fourrure orné d'un diadème de pierres +précieuses, d'où sortaient de longs cheveux bouclés qui descendaient sur +ses épaules, le prince Jean faisait caracoler son beau palefroi gris +dans l'arène, à la tête de son joyeux cortége, riant à haute voix, et +examinant avec toute la liberté d'un roi les beautés qui développaient +leurs charmes dans les galeries supérieures. + +Ceux même qui remarquaient dans ce prince une audace effrénée jointe à +une hauteur excessive et à un mépris total de l'opinion des autres, ne +pouvaient lui refuser cette sorte d'agrément résultat d'une physionomie +ouverte. Ses traits, naturellement réguliers, prenaient, à force d'art, +un air de courtoisie, mais laissaient percer encore la contrainte +imposée aux secrets penchans du coeur. Cette apparence trompeuse est +souvent regardée comme une mâle franchise, tandis que, dans le fond, +elle n'annonce que l'indifférence d'un effronté qui se repose sur la +supériorité que lui donnent sa naissance, sa fortune et tous ses +avantages extérieurs, sans se mettre en peine d'y ajouter aucun autre +genre de mérite. Quant à ceux qui n'examinaient pas les choses de si +près, et d'ordinaire le nombre en est de cent contre un, la riche +palatine en fourrure du manteau dont le prince Jean était paré, ses +bottes de maroquin, ses éperons d'or, la grâce avec laquelle il se +tenait à cheval, suffisaient pour exciter leurs vives acclamations. + +Dès son entrée dans l'enceinte, le prince avait remarqué la scène à +laquelle avait donné lieu la prétention ambitieuse d'Isaac. Son oeil +perçant reconnut le juif, mais s'arrêta plus volontiers sur la jolie +Israélite, qui, effrayée du tumulte, se pressait contre son père, et +était presque suspendue à son bras. + +Même aux yeux d'un connaisseur aussi fin que le prince Jean, la beauté +de Rébecca pouvait le disputer avec celle des jeunes Anglaises les plus +séduisantes. Sa taille, divinement proportionnée, se montrait avec un +double avantage, grâce à une espèce de costume oriental qu'elle portait +suivant l'usage des femmes de sa nation. Un turban de soie jaune +s'adaptait à merveille à son teint un peu brun; ses yeux étaient vifs et +brillans, ses sourcils bien arqués, son nez aquilin et parfaitement +moulé, ses dents blanches comme des perles; on admirait la profusion des +boucles de ses cheveux noirs, qui tombaient négligemment en longs +anneaux sur tout ce qu'une simarre de soie perse, au fond pourpre brodé +de fleurs, laissait à découvert de son cou d'albâtre et de son sein +blanc comme neige; tout en elle présentait une réunion d'attraits qui ne +le cédaient en rien à ceux des plus superbes dames assises autour +d'elle. Il est vrai qu'une excessive chaleur avait favorisé les regards +avides des amateurs de la beauté, en obligeant Rébecca de laisser +ouvertes les trois premières agrafes de sa tunique, lesquelles étaient +d'or et enrichies de diamans. On en apercevait mieux un collier de +perles et des boucles d'oreilles d'une valeur inappréciable. Une plume +d'autruche flottait sur son turban; elle était fixée par une agrafe en +brillans, et formait ainsi le dernier trait distinctif de la parure +éblouissante de cette belle juive, qui par ce motif devint l'objet des +sarcasmes des jalouses et orgueilleuses beautés anglaises placées dans +la galerie au dessus; ce qui toutefois n'empêchait pas qu'au fond ses +rivales ne portassent secrètement envie à ses charmes et à sa mise +inspirée par les Graces. + +«Par la tête chauve d'Abraham, dit le prince Jean, cette juive doit +ressembler à cette beauté qui rendit fou le plus sage des rois. Qu'en +pensez-vous, prieur Aymer? Par le Temple, que mon frère Richard, plus +prudent que ce roi, n'a pas été à même de reconquérir, c'est la fiancée +du Cantique des cantiques.»--«La rose de Sharon, le lis de la vallée, +répondit le prieur d'un air goguenard; mais votre grâce doit se rappeler +que ce n'est qu'une juive.»--«Oui, reprit le prince, et voilà le mammon +d'iniquité, le marquis des marcs d'argent, le baron des besans, qui +dispute une place à des chiens misérables qui n'ont pas dans leurs +poches une pièce marquée à la croix, pour empêcher le diable d'y +danser[46]. Par le corps de saint Marc! mon prince des subsides et son +aimable juive entreront dans la galerie. Quelle est cette nymphe, Isaac, +lui demanda-t-il en avançant vers lui; est-ce ta fille ou ta femme? +Quelle est cette houri orientale à qui tu donnes le bras?»--«C'est ma +fille Rébecca, prince, répondit le juif sans paraître interdit d'une +apostrophe où il entrait autant d'ironie que de politesse.»--Tu n'en es +que plus sage,» dit Jean en éclatant de rire, ce que ses courtisans ne +manquèrent pas d'imiter; «mais, fille ou femme, il faut qu'elle ait une +place digne de sa rare beauté. Qui est dans cette galerie? dit-il en +levant les yeux sur celle qui était au dessus. Des rustres Saxons; fort +bien. Qu'ils se serrent pour faire place au prince des usuriers et à son +aimable fille. Ces vilains partagent les premières places de la +synagogue avec ceux à qui elles appartiennent plus en propre.» + + Note 46: Allusion à un proverbe populaire anglais. A. M. + +Ceux qui occupaient cette galerie, et à qui s'adressait ce discours +injurieux, étaient Cedric le Saxon avec sa famille, et son ami, son +allié, son voisin, Athelstane de Coningsburgh, personnage qui, descendu +du dernier des rois saxons d'Angleterre, était le plus respecté de tous +les Saxons du nord de ce royaume. Malgré cette origine royale, +Athelstane, d'une figure prévenante, fortement constitué, à la fleur de +son âge, avait des traits inanimés, des yeux sans expression, la +démarche lente et pesante, et il était si long à se déterminer sur la +moindre chose, qu'on lui avait appliqué le sobriquet donné à un de ses +ancêtres, et qu'on le nommait Athelstane _l'indolent_. Ses amis, et il +en avait beaucoup, qui, de même que Cedric, lui étaient entièrement +dévoués, disaient que cette paresse naturelle ne venait ni de faiblesse +d'esprit ni de manque de courage, mais que c'était la suite d'un +caractère indécis. D'autres soutenaient que son défaut héréditaire +d'ivrognerie avait absorbé toutes les facultés d'un esprit dont la +vivacité ne fut jamais le caractère, et que son courage passif et sa +bonhomie n'étaient plus que les qualités les moins heureuses d'un +naturel généreux, dont on aurait tiré parti s'il ne s'était dégradé dans +une longue suite de grossières débauches. Ce fut à ce personnage si cher +à tous les Saxons que le prince impérieux commanda de faire place en +faveur d'Isaac et de Rébecca. L'indolent Athelstane, confondu par un +ordre que les moeurs et les opinions de ce temps rendaient extrêmement +injurieux, ne se souciant pas d'obéir, sans savoir non plus comment +résister, n'opposa qu'une force d'inertie à la volonté de Jean; et, sans +faire un seul mouvement, ouvrit ses grands yeux gris et fixa le prince +avec un air d'étonnement qui avait quelque chose de risible; mais le +prince impétueux ne songea point à faire de même. + +«Ce porcher saxon dort ou ne veut pas m'écouter; pousse-le avec ta +lance, Bracy, dit-il à un chevalier rapproché de lui, et chef d'une +compagnie franche, espèce de troupe de condottieri ou de sbires +mercenaires, qui s'attachaient au service du premier prince qui les +payait le plus. Cet ordre amena quelques murmures, même entre les gens +du prince; mais Bracy, que sa profession mettait au dessus des +scrupules, leva sa lance, la dirigea au dessus de l'espace qui séparait +l'arène de la galerie, et il aurait touché Athelstane l'indolent avant +que celui-ci eût retrouvé assez de sa présence d'esprit pour reculer et +se mettre à l'abri, si Cedric, aussi prompt à agir que son ami était +lent, n'eût tiré, avec la célérité de l'éclair, sa courte épée du +fourreau, et, d'un coup vigoureusement appliqué, n'eût coupé le bois de +la lance, dont le fer tomba aux pieds du séide. Le sang monta au visage +du prince, il prononça un de ses plus terribles jurons, et il aurait +donné de nouveaux ordres, plus rigoureux encore que le premier, s'il +n'en eût été détourné à la fois par les prières des personnes de sa +suite, qui le supplièrent de patienter, et par une acclamation générale +du peuple, qui applaudissait à l'action de Cedric. Le prince roula +autour de lui des regards indignés, comme s'il eût cherché quelque +victime qu'il pût sacrifier plus facilement à sa colère, et ils +s'arrêtèrent par hasard sur le même archer dont nous avons parlé, et +qui, se moquant des signes d'irascibilité que manifestait le prince +envers lui, continuait à applaudir à haute voix. «Pourquoi ces +acclamations,» lui demanda Jean. «J'applaudis toujours, dit le yeoman, +quand je vois un coup adroit ou bien visé.»--«À merveille! et ta flèche +irait droit dans le blanc! je le présume.»--«Je l'espère, à distance +convenable.»--«Il toucherait le but de Wattyrrel[47] à cent pas,» dit +une autre voix derrière lui, voix qu'il fut impossible de distinguer. + + Note 47: Un des courtisans de Guillaume-le-Roux, et qui à la chasse + tua le prince par mégarde ou avec intention. A. M. + +Cette allusion au destin de Guillaume-le-Roux son aïeul exaspéra, mais +effraya en même temps le prince, et il se contenta d'ordonner à quatre +hommes d'armes de ne pas perdre de vue ce fanfaron. «Par saint Grisel, +dit-il, voyons ce qu'il sait faire, lui qui est si disposé à applaudir +les autres.»--«Je ne crains pas l'épreuve,» répondit le yeoman avec un +calme imperturbable. «Quant à vous autres Saxons, dit le prince, +levez-vous; car, puisque je l'ai décidé, par le soleil qui nous éclaire, +le juif aura place parmi vous.»--«Non, prince, non s'il plaît à votre +grâce, il ne nous convient pas de nous asseoir auprès des puissans de la +terre, dit le juif, dont l'ambition l'avait bien porté à désirer une +place auprès du descendant ruiné de la famille de Montdidier, mais +n'allait pas jusqu'à vouloir se quereller avec de riches Saxons. +«Debout, chien d'infidèle, s'écria Jean, obéis, car, autrement, je te +fais écorcher, et ta peau tannée sera convertie en une selle pour mon +cheval.» Le juif troublé monta lentement, suivi de sa fille tremblante, +les degrés qui menaient à la galerie. «Voyons qui osera l'arrêter, +ajouta le prince, les yeux fixés sur Cedric, dont l'attitude semblait +annoncer qu'il se disposait à le précipiter du haut de la galerie. Le +fou Wamba prévint cette catastrophe en s'élançant entre son maître et le +juif, s'écriant en réponse à l'exclamation menaçante du prince: «Par +dieu! ce sera moi.» En même temps il tira de sa poche une grande tranche +de jambon dont il s'était muni, de crainte que le tournoi ne durât plus +long-temps que son envie de faire abstinence, il la mit sous la barbe du +juif en brandissant sur sa tête un sabre de bois. Isaac menacé d'être +souillé par l'objet que sa nation a le plus en horreur, fit quelques pas +en arrière; le pied lui manqua, et il roula de degrés en degrés jusqu'à +terre, aux bruyans éclats de rire de tous les spectateurs; et le prince +Jean lui-même, déridé, ne rit pas moins que les autres. + +«Cousin prince, dit Wamba, accordez-moi le prix du tournoi. J'ai vaincu +mon antagoniste avec l'épée et le bouclier.» Et en même temps, il +montrait d'une main la tranche de jambon et de l'autre son sabre de +bois. «Qui es-tu? noble champion,» demanda le prince à Wamba, en riant +encore. «Fou par droit de naissance,» répondit celui-ci. «Je me nomme +Wamba, fils de Witless, fils de Weatherbrain[48], qui était le fils d'un +alderman.»--«Place au juif dans la galerie d'en bas, dit le prince +Jean, qui sans doute ne fut point fâché de saisir un prétexte pour +révoquer ses premiers ordres. Il ne conviendrait pas de faire asseoir le +vaincu près du vainqueur.»--«Il serait encore plus injuste de mettre un +fripon à côté d'un fou, et un juif à côté d'un jambon,» dit Wamba. +«Grand merci, brave garçon, s'écria le prince; tu m'as fait rire, il +faut que je te récompense. Viens ici, frère Isaac, prête-moi une poignée +de besans.» + + Note 48: Ces deux mots _witless_, sans esprit, et + _weatherbrain_, cerveau fêlé, ne sont que des jeux plaisans + de l'imagination de l'écrivain britannique. A. M. + +Le juif, étourdi de cette demande, n'osant s'y refuser, et ne pouvant se +résoudre à obéir, prit en soupirant un sac de fourrure qui était +suspendu à sa ceinture, et il calculait peut-être combien dans une +poignée il entrerait de pièces, quand le prince, impatient de ce délai, +lui arracha le sac des mains, lança quelques pièces d'or à Wamba, et +continua sa ronde, en jetant le surplus à la foule, et en laissant le +juif exposé à la risée de ceux qui l'entouraient, et qui applaudirent le +prince, comme s'il eût fait une belle action. + + +CHAPITRE VIII. + + + «En ce moment l'agresseur, par un orgueilleux + défi, embouche la trompette; son + adversaire lui répond; les fanfares belliqueuses + retentissent dans la plaine et jusqu'aux + voûtes du ciel; les visières abaissées, + les lances en arrêt ou poussées sur le + casque ou le cimier, les combattans franchissent + la barrière, pressent leurs coursiers + de l'éperon, et dévorent l'espace.» + + Dryden, _Palémon et Arcite_. + + +Encore au milieu de sa cavalcade, le prince Jean tout à coup s'arrête. +«Par la sainte Vierge! sire prieur, dit-il à Aymer, nous avons oublié la +principale affaire du jour. Nous n'avons pas nommé la reine de la beauté +et de l'amour, dont la main blanche doit décerner le prix au vainqueur. +Pour moi, je suis tolérant dans mes idées, et je ne me ferais aucun +scrupule d'accorder mon suffrage aux yeux noirs de Rébecca.»--«Sainte +mère de Dieu, s'écria le prieur consterné, une juive! nous mériterions +d'être lapidés dans cette enceinte, et je ne suis pas encore assez vieux +pour vouloir être martyr. D'ailleurs, je jure par mon saint patron +qu'elle est mille fois moins belle que cette aimable Saxonne, lady +Rowena.»--«Juive ou Saxonne, chienne ou truie, qu'importe? dit le +prince, je veux nommer Rébecca, ne fût-ce que pour humilier ces rustres +de Saxons.» + +Un murmure presque universel s'éleva parmi ceux qui formaient son +cortége. «Ceci devient trop sérieux, prince, dit Bracy; car, si une +pareille injure est faite aux chevaliers, pas un ne voudra lever la +lance.»--«C'est un raffinement d'outrage, dit Waldemar-de-Fitzurse, un +des plus vieux courtisans du prince Jean; et si votre grâce persiste +dans ce projet, c'est en vouloir la ruine.»--«Baron, répondit le prince +avec hauteur, je vous ai pris pour me suivre et non pour me +conseiller.»--«Ceux qui vous suivent dans le chemin où vous marchez, lui +dit Waldemar en baissant la voix, ont acquis le droit de hasarder un +avis; car votre honneur et votre vie n'y sont pas plus intéressés que la +conservation de leur propre existence.» + +Au ton qu'avait pris Fitzurse, Jean sentit qu'il valait mieux ne pas +insister. «Je ne voulais que plaisanter, dit-il, et voilà que vous vous +redressez tous contre moi comme des couleuvres: nommez qui vous voudrez, +de par le diable! et je confirme d'avance votre choix.»--«Faites mieux, +dit Bracy, laissez vacant le trône de notre belle souveraine, jusqu'à ce +que le vainqueur soit proclamé, et que lui-même alors choisisse la dame +à son triomphe et apprenne au beau sexe à aimer davantage les chevaliers +qui l'élèvent à une telle distinction.»--«Si Brian de Bois-Guilbert +obtient le prix, dit le prieur, je parie mon rosaire que je nomme la +reine de l'amour et de la beauté.»--«Bois-Guilbert est bonne lance, dit +Bracy, mais il y a ici d'autres chevaliers qui ne craindraient pas de le +rencontrer.»--«Silence! dit Waldemar, il est temps que le prince tienne +sa place; les chevaliers et les spectateurs s'impatientent, les heures +s'écoulent, et il convient que le tournoi commence.» + +Le prince Jean ne régnait pas encore, et cependant il trouvait dans +Waldemar-Fitzurse tous les inconvéniens d'un ministre favori, qui, en +voulant servir son maître, le fait toujours à sa propre manière. Il céda +donc à sa remontrance, quoiqu'il fût un de ces caractères qui montrent +d'autant plus d'opiniâtreté qu'il est question de plus frivoles +bagatelles. Il monta sur son trône, entouré de son cortége, et ordonna +aux hérauts d'armes de proclamer les règles du tournoi, qui consistaient +dans les suivantes: 1° les cinq chevaliers tenans devaient accepter le +combat de tous venans; 2° tout chevalier prêt de combattre pouvait +choisir son adversaire parmi les tenans, en touchant son bouclier. S'il +le touchait du bois de sa lance, le combat devait avoir lieu avec ce +qu'on nommait les armes de courtoisie, c'est-à-dire avec des lances dont +la pointe était garnie d'un morceau de bois aplati, de façon que l'on ne +courait d'autres dangers que ceux qui pouvaient résulter d'une chute ou +du choc des coursiers et des lances; mais, si l'assaillant touchait le +bouclier avec le fer de sa lance, le combat devenait à outrance, +c'est-à-dire à fer affilé, comme dans une bataille véritable; 3° quand +les tenans auraient accompli leur voeu, en rompant chacun cinq lances, +le prince devait proclamer le vainqueur du premier jour du tournoi, et +celui-ci devait recevoir pour prix un cheval de bataille de la plus +grande beauté et de la plus grande vigueur; il avait aussi le droit de +nommer la reine de la beauté et de l'amour qui décernait le prix du jour +suivant; 4° le second jour devait amener un tournoi général, auquel +pourraient prendre part tous les chevaliers qui le voudraient, et qui, +se divisant en deux troupes de nombre égal, combattraient jusqu'à ce que +le prince Jean eût ordonné de cesser, en jetant dans l'arène son bâton +de commandement. La reine de la beauté et de l'amour élue devait alors +placer sur la tête du chevalier vainqueur du second jour une couronne +d'or, en forme de feuilles de laurier. Cette journée terminait les jeux +chevaleresques; mais le troisième jour devait être consacré à une joute +à l'arc, à un combat de taureaux, et à d'autres amusemens réservés pour +le peuple. Le prince Jean cherchait ainsi à s'assurer une popularité +qu'il diminuait au contraire chaque jour davantage par les actes les +plus arbitraires d'oppression. + +La lice offrait alors le plus magnifique spectacle. Les galeries +supérieures étaient remplies de tout ce que le nord et le centre de +l'Angleterre possédaient de plus distingué en noblesse, en grandeur, en +richesse, en beauté; le contraste des habillemens de cette première +classe de spectateurs en rendait l'apparence aussi flatteuse qu'elle +était imposante. Les galeries d'en bas, où se trouvaient la bourgeoisie +et les yeomen de la vieille Angleterre, parés avec moins d'éclat, +formaient comme une bordure simple et unie autour de ce cercle de +broderies élégantes, pour en relever encore la pompe et l'éclat. + +Les hérauts d'armes ayant terminé leur proclamation par le cri d'usage: +«Largesse, largesse, vaillans chevaliers!» une pluie de pièces d'or et +d'argent tomba sur eux du haut des galeries, car c'était un grand point +de chevalerie, de montrer sa libéralité envers ceux que l'on considérait +comme les secrétaires et les historiens de l'honneur. Après avoir reçu +cette marque de générosité, les hérauts poussèrent les acclamations +ordinaires: «Amour aux dames! mort des champions! honneur aux généraux! +gloire aux braves!» Le peuple remplissait les airs des mêmes cris, et de +nombreuses trompettes y joignaient leurs sons belliqueux. Les hérauts +d'armes sortirent de la lice, où il ne resta que les deux maréchaux du +tournoi, à cheval et armés de pied en cap, immobiles comme des statues, +chacun à un bout de la lice. En même temps, l'espace laissé aux +assaillans était rempli d'une foule de chevaliers qui venaient se +mesurer contre les tenans. Du haut des galeries c'était l'image d'une +mer agitée, sur laquelle on voyait flotter des panaches de plumes, des +casques brillans et des fers de lances auxquelles étaient souvent +attachés des pannonceaux qui, remués par le vent, de même que les +plumes, ajoutaient au mouvement et à la variété de la scène. + +Les barrières s'ouvrirent enfin, et cinq chevaliers élus par le sort +s'avancèrent à pas lents dans l'arène. L'un d'eux marchait en tête; les +quatre autres le suivaient deux à deux. Tous étaient magnifiquement +armés, et le manuscrit saxon de Wardour, d'où j'extrais ces détails, +rappelle exactement leurs couleurs, leurs devises et leurs armes, comme +les harnais de leurs coursiers; mais il est inutile de nous appesantir +sur ce sujet, car, pour emprunter quelques vers d'un poète notre +contemporain qui en a trop peu composés, + + The knights are dust, + And their good swords are rust, + Their souls are with the saints, we trust[49]. + +Depuis long-temps leurs écussons rouillés ont disparu des murs de leurs +châteaux où ils étaient suspendus: leurs châteaux même ne sont plus que +des tertres verts et des ruines dispersées: la place où ils étaient les +ignore aujourd'hui; d'autres générations successives et nombreuses +depuis lors ont disparu à leur tour des lieux où ils exerçaient +despotiquement l'autorité de seigneurs féodeaux. Qu'importent donc au +lecteur et leurs noms et les symboles éclipsés de leurs rangs +belliqueux? + + Note 49: Ces chevaliers ne sont plus que poussière; leurs + fortes épées ne sont plus que de la rouille, et leurs âmes + sans doute habitent avec les saints. A.M. + +En ce moment toutefois ne prévoyant guère l'oubli qui devait un jour +engloutir dans son onde leurs noms et leurs exploits, les cinq champions +arrivaient dans l'arène, retenant leurs coursiers fougueux, et les +forçant de garder le pas, pour montrer à la fois les mouvemens gracieux +de leur allure et la dextérité des cavaliers. Tandis qu'ils entraient +dans la lice, les sons d'une musique orientale partirent de derrière les +tentes où se tenaient cachés les tenans du tournoi; ces sons étaient +produits par des cymbales et d'autres instrumens que des chevaliers +avaient rapportés de la Terre-Sainte. Leur harmonie barbare semblait en +même tems défier les assaillans et les féliciter de leur arrivée, en +présence d'un immense concours de spectateurs qui avaient les yeux fixés +sur les cinq champions. Ceux-ci, montant sur la plate-forme où +s'élevaient les tentes, et en se quittant, frappèrent légèrement, du +bois de leur lance, le bouclier de l'adversaire avec lequel chacun d'eux +voulait se mesurer. La multitude et quelques spectateurs des classes +supérieures, même quelques dames, regrettèrent qu'ils eussent choisi les +armes courtoises; car cette même classe de personnes qui applaudit +aujourd'hui les tragédies les plus épouvantables prenait alors à un +tournoi un intérêt proportionné au danger qu'y couraient les acteurs. + +Après avoir intimé leurs intentions plus pacifiques, les assaillans se +retirèrent à l'autre bout de la lice, où ils restèrent rangés en ligne, +tandis que les tenans, sortant chacun de sa tente, montaient à cheval, +et, ayant à leur tête Brian de Bois-Guilbert, descendaient de la +plate-forme, pour en venir aux mains avec les chevaliers qui avaient +touché leurs boucliers. Au bruit des clairons et des trompettes, ils +s'élancèrent les uns contre les autres au grand galop; et telle fut +l'adresse des tenans ou leur bonne fortune, que les antagonistes de +Bois-Guilbert, de Malvoisin, et de Front-de-Boeuf roulèrent à l'instant +sur le sol. L'adversaire de Grantmesnil, au lieu de diriger sa lance +contre le casque et le bouclier de son ennemi, s'écarta tellement de la +ligne droite, qu'il la lui brisa sur le corps, circonstance regardée +comme plus honteuse que d'être démonté, parce qu'un simple accident +pouvait être la cause de cette dernière disgrâce, tandis que la première +ne pouvait provenir que de la maladresse et du défaut d'expérience dans +le maniement des armes. Le cinquième assaillant fut le seul qui soutint +dignement l'honneur de son parti: le chevalier de Saint-Jean et lui +rompirent tous deux leurs lances et se séparèrent sans qu'aucun d'eux +eût l'avantage. + +Les cris de la multitude, les acclamations des hérauts et le son des +trompettes, annoncèrent le triomphe des vainqueurs et la défaite des +vaincus. Les premiers se retirèrent sous leurs tentes, et les autres, +confus et humiliés, quittèrent la lice pour traiter avec leurs opposans +du rachat de leurs armes et de leurs chevaux, qui, d'après les règlemens +du tournoi, appartenaient aux vainqueurs. Le cinquième seul demeura dans +l'amphithéâtre assez de temps pour être salué par les applaudissemens +mérités des spectateurs, ce qui ajouta encore à la honte de ses +compagnons désappointés. + +Une seconde et troisième troupe d'assaillans revinrent successivement en +lice; quelques uns d'entre eux eurent l'avantage; mais en général la +victoire se déclara pour les tenans, dont pas un ne perdit selle, +accident qui arriva dans chaque rencontre, à quelques uns de leurs +adversaires. Ce succès permanent refroidit considérablement l'ardeur des +chevaliers qui se proposaient de combattre; et à la quatrième entrée, +trois seulement parurent dans l'arène, évitant de toucher les boucliers +de deux tenans qui semblaient les plus redoutables, c'est-à-dire de +Bois-Guilbert et de Front-de-Boeuf, et se bornant à défier les trois +autres. Cette manoeuvre prudente ne leur réussit pas: deux furent +désarçonnés, et le troisième manqua la passe, c'est-à-dire que sa lance, +s'écartant de la ligne droite, ne toucha pas son adversaire. + +Cette rencontre fut suivie d'une pause: aucun chevalier ne semblait +disposé à renouveler l'attaque, et un murmure sourd annonçait le +mécontentement de la majeure partie des spectateurs; car les tenans +n'avaient pas pour eux la faveur publique. Bois-Guilbert et +Front-de-Boeuf s'étaient rendus odieux par leur caractère altier et +tyrannique; et l'on ne s'intéressait guère aux autres, parce qu'ils +étaient étrangers, à l'exception de Grantmesnil. Mais cette +désapprobation générale, nul ne la partagea plus vivement que Cedric le +saxon, qui dans chaque avantage remporté par les Normands tenans du +tournoi voyait une honte pour l'Angleterre. Avec les mêmes armes que +celles de ses ancêtres, il avait en diverses rencontres fait éclater la +bravoure d'un guerrier, mais il ne connaissait point la tactique des +joutes chevaleresques, et il jetait de temps à autre un coup d'oeil +d'envie sur Athelstane, qui s'était quelquefois distingué dans cette +carrière, comme s'il eût désiré qu'il fît un effort pour arracher la +victoire au templier et à ses compagnons. Néanmoins le descendant des +rois saxons, sans manquer ni de courage, ni d'adresse et de vigueur, +était trop indolent et avait trop peu d'amour-propre et d'ambition pour +se déterminer si vite au trait de bravoure que Cedric en attendait. + +«Cette journée est contre nous, digne lord, lui répéta Cedric, la +fortune ne favorise pas l'Angleterre en ce moment. Ne comptez-vous pas +lever la lance à votre tour?»--«Je crois que j'attendrai demain, lui +répondit Athelstane; je combattrai dans la mêlée. Je me passerai +aujourd'hui de mes armes.» Deux choses dans ce discours indisposèrent +Cedric: le mot normand, _mêlée_, qu'Athelstane avait employé pour dire +l'action générale, et l'indifférence que celui-ci montrait pour son +pays; mais il vénérait trop les aïeux d'Athelstane, pour éplucher la +conduite de ce dernier. D'ailleurs, il n'aurait pas eu le temps de faire +la moindre observation; car à peine Athelstane avait-il fini de parler, +que Wamba plaça son mot: «Sans doute, il est bien plus glorieux d'être +le premier sur cent que le premier sur deux,» dit le fou. Athelstane +prit cela pour un compliment; mais Cedric, ayant mieux saisi l'intention +de Wamba, lui lança un regard sévère, et il est probable que le temps et +le lieu le mirent seuls, malgré les priviléges de sa place, à l'abri de +recevoir des témoignages plus sensibles du ressentiment de son maître. + +La pause dans le tournoi s'observait strictement, excepté lorsque, de +temps à autre, les hérauts d'armes criaient: «Amour aux dames! brisement +de lances! allons, dignes chevaliers, entrez en lice; songez que de +beaux yeux vous regardent et attendent vos exploits.» La musique des +tenans faisait entendre par intervalles des airs de triomphe et de défi, +tandis que la multitude chômait à regret un jour qui semblait s'écouler +dans l'inaction; les vieux chevaliers et les nobles, parlant du temps +passé, déploraient à demi-voix la décadence de l'esprit martial, mais +convenaient aussi qu'on ne voyait pas maintenant, pour exciter les +combattans, de dames aussi belles que celles qui jadis animaient les +tournois. Le prince Jean commençait d'ordonner à sa suite d'aller +préparer le banquet, et annonçait à ses courtisans qu'il allait adjuger +le prix à sir Brian de Bois-Guilbert, qui, sans rompre une seule lance, +avait démonté deux de ses adversaires et vaincu le troisième. + +Enfin, comme la musique orientale des tenans venait d'exécuter une de +ces fanfares qui exaltaient leur triomphe, une trompette fit entendre +des sons de défi à la porte située vers le nord; tous les yeux se +tournèrent de ce côté pour voir le nouveau champion qui allait se +présenter, et dès que la barrière fut ouverte, il entra dans la lice. +Autant que l'on pouvait juger d'un homme revêtu d'une armure, ce nouveau +combattant n'excédait pas la taille moyenne, et paraissait avoir un +corps plus élancé que robuste. Sa cuirasse était d'acier richement +damasquiné en or; sur son bouclier se dessinait pour toute armoirie un +jeune chêne déraciné, et sa devise était le mot espagnol, _desdichado_, +c'est-à-dire _déshérité_. Il montait un superbe cheval noir, et, en +traversant l'arène, il salua le prince et les dames avec grâce, en +baissant le fer de sa lance. L'adresse avec laquelle il guidait son +cheval, l'air de jeunesse et de courtoisie qu'il montrait lui valurent +l'approbation des classes inférieures, qui la lui témoignèrent en +criant: «Touchez le bouclier de Ralph de Vipont, du chevalier +hospitalier! il est le moins ferme en selle, vous en aurez le meilleur +marché!» Au milieu de ces acclamations, le nouveau champion monta sur la +plate-forme, et, à la grande surprise de tous les spectateurs, alla +droit au pavillon du centre, et frappa vigoureusement, du fer de sa +lance, le bouclier de Brian de Bois-Guilbert; ce qui annonçait qu'il +demandait le combat à outrance. Chacun fut étonné de sa présomption, +mais l'orgueilleux templier, qui sortit aussitôt de sa tente, le fut +bien davantage. «Vous êtes-vous confessé, mon frère, lui demanda-t-il +avec un sourire amer; avez-vous entendu la messe ce matin, pour mettre +ainsi votre vie en péril?»--«Je suis mieux préparé que toi à la mort,» +répondit le chevalier déshérité, nom sous lequel il s'était fait +inscrire parmi les assaillans.--«Allez donc prendre place dans la lice, +et regardez le soleil pour la dernière fois, car vous dormirez ce soir +au paradis.»--«Grand merci de ta courtoisie; pour t'en récompenser, je +te conseille de prendre un cheval frais et une lance neuve, car, sur mon +honneur, l'un et l'autre te seront nécessaires.» Après avoir parlé avec +tant de confiance il fit descendre son cheval à reculons de la +plate-forme, et le força à parcourir ainsi toute l'arène jusqu'à +l'extrémité septentrionale où il demeura stationnaire en attendant que +son antagoniste parût. Cette habileté d'équitation lui attira de +nouveaux applaudissemens. + +Tout irrité qu'il fût de l'audace avec laquelle son adversaire lui avait +conseillé de prendre des précautions, Bois-Guilbert ne les négligea +point. Son honneur était trop intéressé à triompher, pour oublier aucun +des moyens qui pouvaient l'y aider. Il choisit un nouveau coursier plein +de feu et d'ardeur, et s'arma d'une nouvelle lance, de peur que le bois +de la première ne se fût affaibli par les coups dans les trois +rencontres qu'il avait soutenues. Le bouclier dont il s'était servi +jusqu'alors ayant été un peu endommagé, il en prit aussi un autre des +mains de ses écuyers. Le premier n'avait pour toutes armoiries que +celles de son ordre, c'est-à-dire, deux chevaliers montés sur le même +cheval, symbole de l'humilité et de la pauvreté primitive des templiers, +vertus depuis remplacées par l'arrogance et la richesse, qui finirent +par amener leur suppression.[50] Le nouvel écu du templier, représentant +un corbeau volant à tire d'ailes, qui tenait un crâne dans ses serres, +portait pour devise: «_Gare le corbeau!_» + + Note 50: On voit ici combien le romancier calédonien paie + tribut aux passions. Il traite fort mal les templiers; il les + juge d'après les calomnies des moines, leurs plus cruels + ennemis. C'est de la même manière qu'il a jugé Napoléon, + d'après les feuilles anglaises. Les templiers furent + condamnés aux bûchers par deux tyrans ou deux monstres: l'un, + temporel, qui voulait s'emparer de leurs richesses; l'autre, + sacerdotal, qui redoutait la pureté de leur doctrine et le + bien qu'elle ferait à l'humanité en répandant sur toute la + terre les germes d'une instruction philosophique. A. M. + +Lorsque les deux champions s'arrêtèrent en face l'un de l'autre, aux +deux extrémités de la lice, l'impatience des spectateurs devint +inexprimable; peu espéraient une chance heureuse pour le chevalier +déshérité, quoiqu'ils augurassent bien de son courage et de son adresse. +Dès que les trompettes eurent donné le signal, les deux combattans, plus +rapides que l'éclair, s'élancèrent l'un contre l'autre, et le bruit de +leur rencontre au milieu de l'arène fut semblable à celui du tonnerre. +Leurs lances furent brisées en éclats, et on les crut un instant +renversés tous deux, car la violence du choc avait fait plier leurs +chevaux sur leurs jarrets de derrière, et leur chute ne fut prévenue que +par l'adresse avec laquelle les deux cavaliers se servirent de la bride +et de l'éperon. Les deux rivaux de gloire se regardèrent un instant avec +des yeux qui vomissaient la flamme à travers leurs visières, et, se +retirant aux deux extrémités de l'enceinte, ils reçurent une nouvelle +lance des mains de leurs écuyers. Des acclamations unanimes et le +balancement des écharpes annoncèrent l'intérêt que les spectateurs +avaient pris à cette rencontre, la plus égale et la plus savante qu'ils +eussent applaudie de toute la journée. Dès que les chevaliers eurent +gagné chacun leur poste, un silence si profond succéda aux clameurs, +qu'on eût dit que cet immense concours n'osait plus respirer. + +On accorda aux combattans un répit de quelques minutes, afin qu'ils +pussent reprendre haleine, ainsi que leurs chevaux. Le prince Jean, armé +de son bâton de commandement, ayant alors donné un signal aux +trompettes, elles sonnèrent la charge, et les deux champions partirent +une seconde fois avec la même impétuosité, se heurtèrent avec la même +adresse et la même vigueur, mais non plus avec la même fortune. Le +templier dirigea sa lance vers le centre du bouclier de son adversaire, +et le frappa si juste et avec tant de force, que le chevalier déshérité +plia en arrière sur la croupe de son cheval, et chancela sur sa selle. +De son côté, le champion inconnu avait, dès le commencement, menacé de +sa lance le bouclier de son antagoniste, mais changeant de but au moment +même du choc, il la dirigea contre son casque, endroit plus difficile à +atteindre, mais qui, lorsqu'on l'atteignait, rendait le choc +irrésistible. Malgré cet avantage, le templier soutint sa haute +réputation, et si la sangle de son coursier ne se fût rompue, il +n'aurait pas été désarçonné. Cependant la selle, le cheval et le +cavalier roulèrent dans la poussière. + +Bois-Guilbert, qui se dégagea des étriers en une seconde, outré de +fureur de sa disgrace et des applaudissemens universels qu'on prodiguait +à son vainqueur, tira son épée et fit signe au chevalier déshérité de se +mettre en défense. Celui-ci descendit rapidement de cheval, et tira +pareillement son épée; mais les maréchaux du tournoi, arrivant à toute +bride, les séparèrent et leur dirent que ce genre de combat ne pouvait +leur être permis en cette occasion. «Nous nous reverrons, j'espère, dit +le templier à son vainqueur, en attachant sur lui des yeux où la rage +était peinte, et dans un lieu où personne ne pourra nous séparer.»--«Si +cela n'arrive point, ce ne sera pas ma faute, répondit le chevalier +déshérité; à pied ou à cheval, à l'épée ou à la lance, je serai toujours +prêt à me mesurer contre toi.» La querelle n'eût point fini à ce peu de +mots, si les maréchaux, croisant leurs lances entre eux, ne les avaient +forcés de s'éloigner, le chevalier déshérité à la porte du côté du nord, +et Bois-Guilbert dans sa tente, où il passa le reste de la journée en +proie à la rage et au désespoir. + +Sans descendre de cheval, le vainqueur demanda du vin, et, ouvrant la +partie inférieure de son casque, il annonça qu'il buvait à tous les +coeurs vraiment anglais, et à la confusion des tyrans étrangers. Il +ordonna alors à son trompette de sonner un défi aux tenans, et chargea +un héraut d'armes de leur déclarer que son intention était de les +combattre tour à tour et dans tel ordre qu'ils voudraient se présenter. +Fier de sa taille gigantesque, Front-de-Boeuf descendit le premier dans +l'arène. Son écu portait, sur un fond d'argent, une tête de taureau noir +à demi effacée par les coups nombreux que ce bouclier avait déjà reçus. +Sa devise était deux mots latins pleins d'arrogance: «Cave, adsum.» +Prends-garde, me voici. Le chevalier déshérité n'obtint sur lui qu'un +avantage léger, mais décisif. Les deux champions rompirent également +leurs lances; mais Front-de-Boeuf, ayant perdu les étriers dans le choc, +fut déclaré vaincu. En combattant contre sire Philippe de Malvoisin, +l'inconnu resta encore vainqueur, parce qu'il frappa si fortement de sa +lance le casque de son adversaire, que les courroies qui l'attachaient +se rompirent et laissèrent sa tête à découvert. + +Dans sa rencontre avec sire Hugues de Grantmesnil, le chevalier +déshérité montra autant de courtoisie qu'il avait prouvé d'adresse et de +vigueur dans les précédentes. Le cheval de Grantmesnil, étant jeune et +fougueux, caracola et se cabra tellement dans sa course, que son +cavalier ne put faire usage de sa lance. L'inconnu, bien loin de tirer +avantage d'un pareil accident, leva sa lance en arrivant près de lui, et +la fit passer au dessus de son casque, voulant montrer qu'il aurait pu +le toucher s'il en eût eu le dessein. Faisant alors tourner son cheval, +il alla reprendre poste près de la porte du côté du nord, et chargea un +héraut d'armes d'aller demander à Grantmesnil s'il voulait commencer une +seconde course; mais celui-ci répondit qu'il s'avouait vaincu. Ralph de +Vipont compléta le triomphe de l'inconnu. Il fut renversé de son cheval +avec une telle force, que le sang lui sortit par la bouche et par le +nez; ses écuyers l'emportèrent privé de tout sentiment. Mille +acclamations, long-temps prolongées, accueillirent la déclaration +unanime du prince et des maréchaux, portant que l'honneur de cette +journée appartenait au chevalier déshérité. + + +CHAPITRE IX. + + + «Au sein d'une multitude de séduisantes + beautés on en distinguait une qui, par sa + taille, sa grace et ses attraits, prouvait + qu'elle en était la souveraine, etc.» + + Dryden, _la Fleur et la Feuille_. + + +Guillaume de Wyvil et Étienne de Martival, maréchaux du tournoi, furent +des premiers à féliciter le vainqueur, en le priant de permettre qu'on +détachât son casque ou du moins qu'on levât sa visière pour venir +recevoir le prix du tournoi des mains du prince Jean. Le chevalier +déshérité s'excusa avec une courtoisie chevaleresque, disant qu'il ne +pouvait se faire connaître en ce moment, pour des motifs qu'il avait +expliqués aux hérauts d'armes avant d'entrer dans la lice. Les maréchaux +n'insistèrent pas, car, dans les voeux singuliers des chevaliers de ce +temps-là, il n'en était point de plus ordinaire que celui de rester +inconnu jusqu'à ce qu'ils eussent rempli tel emploi, ou achevé telle +aventure. Les maréchaux ne pénétrèrent donc pas les secrets du chevalier +vainqueur; et, en annonçant au prince le désir qu'il avait de conserver +l'incognito, ils lui demandèrent la permission de le présenter à sa +grace, afin qu'il pût recevoir le prix de sa valeur. + +La curiosité de Jean se réveilla par le mystère dont l'étranger voulait +s'envelopper, et, déjà mécontent de la fin du tournoi, dans lequel les +tenans qu'il favorisait avaient été successivement défaits par un seul +chevalier, il répondit avec hauteur aux maréchaux: «Par les yeux de +Notre-Dame, ce chevalier a été déshérité de la courtoisie, comme de ses +biens, du moment qu'il persiste à demeurer devant nous le visage +couvert. Milords, ajoutat-il, en se tournant vers ses courtisans, +quelqu'un de vous devinerait-il quel est cet inconnu, qui se conduit +d'une manière si hautaine?»--«Ce ne sera par moi, dit Bracy, et je ne +croyais pas que dans toute l'Angleterre il existât un champion capable +de vaincre, à une même joute, ces cinq chevaliers. Je me rappellerai +toute ma vie la vigueur du coup qui a terrassé de Vipont. Le pauvre +hospitalier a été précipité de sa selle, comme une pierre lancée par une +fronde.»--«Ne vous en vantez pas, répondit un chevalier de saint Jean, +qui était présent, la chance de votre templier n'a pas été meilleure: +j'ai vu Bois-Guilbert rouler trois fois sur lui-même dans l'arène, +tordant chaque fois ses mains pleines de sable.» + +De Bracy, étant lié aux templiers, allait répliquer; mais le prince Jean +s'écria: «Silence, messieurs! que signifient des débats aussi peu +opportuns?»--«Le vainqueur, dit de Wyvil, attend le bon plaisir de votre +grace.»--«Mon bon plaisir, répondit Jean, est qu'il attende jusqu'à ce +que nous sachions si personne au moins ne peut rien nous apprendre à +l'égard de son nom et de sa qualité; quand il attendrait jusqu'à la +nuit, il a bien assez travaillé pour se tenir chaud.»--«Votre grace +n'aura pas pour le triomphateur les égards qu'il mérite, dit Waldemar +Fitzurse si elle le fait attendre jusqu'à ce que nous disions des choses +que nous ne pouvons savoir. Pour ma part, je ne puis former la moindre +conjecture, à moins que ce ne soit une des bonnes lances qui ont suivi +le roi Richard en Palestine, et qui maintenant se traînent vers leurs +foyers.» «C'est peut-être le comte de Salisbury, dit de Bracy; il est de +la même taille.»--«Ce serait plutôt sir Thomas Multon, chevalier de +Gilsland, reprit Fitzurse; Salisbury a plus d'embonpoint.»--«Et si +c'était le roi lui-même,» s'écria une voix, sans que l'on pût la +distinguer, «Richard Coeur-de-Lion? que Dieu l'empêche! dit le prince +Jean, se retournant involontairement, pâle comme la mort, et tremblant +comme si la foudre venait de le frapper. «Waldemar, de Bracy, braves +chevaliers, rappelez-vous vos promesses, et demeurez à mes côtés.»--«Il +n'y a, dit Fitzurse, rien à craindre. Avez-vous assez oublié la taille +gigantesque de votre frère pour croire qu'il pût se cacher sous cette +armure? de Wyvil, Martival, hâtez-vous d'amener le vainqueur au pied du +trône, afin de dissiper une erreur qui alarme le prince. Regardez le +chevalier avec plus d'attention, continua-t-il, vous verrez qu'il s'en +faut au moins de trois pouces qu'il ait la taille de Richard, qui a les +épaules plus carrées du double; et le cheval qu'il monte n'aurait pu +fournir une course sous Richard.» + +Il continuait de parler, lorsque les maréchaux amenèrent le chevalier +déshérité au pied des marches par lesquelles on montait de la lice au +trône du prince. Encore terrifié par l'idée que ce pouvait être son +frère qui reparaissait tout à coup dans ses états, ce frère qu'il avait +si grièvement offensé, qu'il voulait dépouiller de sa couronne, et +auquel cependant il avait tant d'obligations. Jean ne sentit pas +dissiper ses craintes par les réflexions rassurantes de Fitzurse; et, +tandis qu'en adressant à l'inconnu avec embarras quelques mots d'éloge +sur sa valeur, il ordonnait qu'on lui présentât le beau coursier, +récompense du combat, il tremblait de reconnaître, dans la réponse du +vainqueur, la voix mâle et ferme de Richard Coeur-de-Lion; mais le +chevalier déshérité ne répondit rien aux félicitations du prince, et se +contenta de lui faire un salut respectueux. + +Deux écuyers amenèrent dans l'arène le coursier richement harnaché, ce +qui ajoutait peu de chose à sa valeur aux yeux de ceux qui pouvaient +l'apprécier. Appuyant une main sur le pommeau de la selle, l'inconnu +s'élança sur le bucéphale sans le secours de l'étrier; et, brandissant +sa lance, il parcourut deux fois l'enceinte, en lui faisant faire avec +une admirable dextérité toutes les évolutions familières dans +l'équitation. Cette manoeuvre aurait pu s'attribuer à l'envie de briller +en donnant une nouvelle preuve de son savoir-faire; mais on supposa +qu'il avait voulu montrer combien lui était cher le gage de la +munificence du prince, et de nouveau il fut couvert des applaudissemens +de tous les spectateurs. + +Cependant le rusé prieur de Jorvaulx dit quelques mots à l'oreille du +prince, pour lui rappeler que le vainqueur, après avoir déployé son +courage, devait prouver son jugement par le choix, entre les dames qui +se trouvaient dans les galeries, de celle qui devait s'asseoir sur le +trône de la reine de la beauté et de l'amour, et couronner le vainqueur +le lendemain. Jean fit un signe au chevalier, qui passait devant lui +pour la seconde fois, et celui-ci tournant brusquement son cheval, et +s'arrêtant au même instant, la pointe de sa lance baissée vers la terre, +demeura immobile devant le prince comme pour attendre ses ordres. La +dextérité de ce mouvement et la promptitude avec laquelle il passa d'une +vive agitation à l'immobilité excitèrent de nouvelles acclamations. + +«Sire chevalier déshérité, dit le prince Jean, puisque ce nom est le +seul sous lequel vous vouliez être connu pour le moment, une des +prérogatives de votre triomphe est de choisir la dame qui, comme reine +de la beauté et de l'amour, doit présider demain la fête. Si vous êtes +étranger, et que vous désiriez être aidé dans le choix, je vous dirai +qu'Alicie, fille de notre brave chevalier Waldemar Fitzurse, est +regardée à ma cour comme la dame la plus distinguée par ses charmes et +son rang. Au surplus, vous êtes le maître d'offrir à la dame qu'il vous +plaira cette couronne qui, délivrée par vous-même à la beauté de votre +choix, lui conservera le titre de reine de la beauté et de l'amour. +Levez votre lance.» Le chevalier obéit, et le prince mit sur le fer de +sa lance une couronne de satin, bordée d'un cercle d'or imitant des +feuilles de laurier, et autour de laquelle s'élevaient des coeurs et des +pointes de flèches, comme des boules et des feuilles de fraisier sur une +couronne ducale. + +Plus d'un motif avaient déterminé le prince Jean à parler ainsi de la +fille de Waldemar, et chacun de ces motifs prenait sa source dans un +coeur pétri d'insouciance et de présomption, d'astuce et de bassesse. +D'abord il désirait effacer dans le souvenir de ses chevaliers la +proposition inconvenante qu'il avait faite d'élire une juive pour reine +du tournoi; proposition qu'il avait ensuite tournée en plaisanterie; il +voulait encore s'attacher l'esprit de Waldemar Fitzurse qui lui en +imposait jusqu'à un certain point, et qui, plusieurs fois dans cette +journée, avait montré de l'humeur; enfin, il espérait s'en créer un +mérite auprès de cette jeune dame elle-même, car les plaisirs licencieux +avaient autant de pouvoir sur lui qu'une aveugle ambition née de +l'ingratitude et de la perfidie: il voulait aussi exciter la haine de +Waldemar contre le chevalier déshérité, car le triomphe qu'il avait +remporté sur ses favoris le lui avait rendu odieux, et si le vainqueur +faisait ailleurs son choix, comme on pouvait s'y attendre, il était +probable que Fitzurse regarderait cette préférence comme un outrage à sa +fille. + +C'est ce qui arriva; car le chevalier déshérité, monté sur son beau +coursier, fit à pas lents le tour des galeries, semblant exercer le +droit qu'il avait d'examiner toutes les beautés qui en étaient +l'ornement, avant de fixer son choix sur aucune d'elles. Il passa sous +la galerie où la fière Alicie étalait le prestige de sa beauté et de ses +brillans atours, et ne s'arrêta pas un seul instant. Il fallait voir les +diverses manoeuvres des belles forcées de subir une telle épreuve: l'une +rougissait, l'autre prenait un ton de hauteur et de dignité affecté; +celle-ci montrait une certaine indifférence, feignant de ne prendre +aucun intérêt à ce qui se passait; celle-là tâchait de ne pas sourire à +tant de minauderies; d'autres étalaient avec plus d'abandon leurs graces +et leurs attraits, dans l'espoir de fixer les yeux et le choix du +vainqueur: mais comme le manuscrit de Wardour dit que c'étaient des +dames que l'on admirait depuis plus de dix ans, on peut supposer +qu'ayant eu leur bonne part des vanités de ce monde, elles renonçaient +d'elles-mêmes aux honneurs du triomphe, pour laisser aux beautés +naissantes du siècle plus d'espoir de succès: enfin le héros s'arrêta +sous la galerie où était Rowena, et dès ce moment l'anxiété des +spectateurs fut à son comble. + +Si le chevalier déshérité avait connu les voeux formés en sa faveur, +certes l'endroit des galeries devant lequel il se trouvait méritait sa +prédilection. Cedric le saxon avait vu avec des transports de joie la +chute du templier et la mésaventure de ses méchans voisins, +Front-de-Boeuf et Malvoisin. Le même Cedric, sortant de la galerie la +moitié de son corps, avait suivi le vainqueur dans toutes ses courses, +non seulement des yeux, mais du coeur. Lady Rowena avait vu avec le même +plaisir les événemens de la journée, quoique sans paraître y attacher un +aussi vif intérêt. L'indolent Athelstane lui-même était sorti un moment +de son apathie accoutumée, pour vider une grande coupe de vin au succès +du chevalier déshérité. Un autre groupe de la même galerie n'avait pas +pris moins de part au destin du combat. + +«Père Abraham! s'écria Isaac d'York en voyant le chevalier déshérité +entrer dans la lice; c'est lui, lui-même! Voyez, ma fille, quel port +noble et fier présente ce gentil, ce bon cheval de Barbarie qu'on a +amené de si loin, il ne le ménage pas plus que si c'était une rosse +normande! et cette brillante armure qui a valu tant de sequins à Joseph +Pareira, armurier à Milan, et qui devait rapporter soixante et dix pour +cent de gain: il ne s'en inquiète pas plus que s'il l'avait trouvée sur +le grand chemin.»--«Mais, mon père, dit Rébecca, lorsqu'il expose sa +personne à de si grands dangers, peut-il songer à son armure et à son +cheval?»--«Mon enfant, reprit Isaac avec vivacité, vous ne savez ce que +vous dites. Son cou et ses membres sont à lui, mais son cheval et son +armure appartiennent à... Bienheureux Jacob! qu'allai-je dire? +n'importe, c'est un brave jeune homme. Voyez, Rébecca, il va frapper le +philistin. Priez, mon enfant, pour qu'il n'arrive point malheur au brave +jeune homme, ni à son bon cheval, ni à sa riche armure. Dieu de mes +pères! il triomphe! le philistin non circoncis est tombé sous sa lance +comme Og, roi de Basan, et Séhon, roi des Amorites, furent moissonnés +par le glaive de nos pères. Le brave jeune homme a gagné les beaux +coursiers et l'armure d'acier des vaincus. J'espère qu'il prendra leur +or et leur argent, avec leurs coursiers, leurs armures d'airain et +d'acier, comme une proie bien légitime.» Le digne Israélite manifesta le +même intérêt pour l'inconnu, et les mêmes inquiétudes pour son cheval et +son armure, pendant les quatre autres courses que le pèlerin avait +fournies, n'oubliant pas de calculer à la hâte quelle pourrait être la +valeur du cheval et de l'armure de chaque combattant vaincu. On avait +donc pris une grande part aux succès du chevalier déshérité dans cette +partie de l'amphithéâtre devant laquelle il s'arrêta. + +Soit par hésitation, soit par quelque autre motif, le chevalier +déshérité resta quelques instans comme immobile devant la galerie, +tandis que, dans le plus profond silence, les spectateurs, les yeux +fixés sur lui, attendaient ce qu'il allait résoudre. Enfin, baissant peu +à peu et avec grace le fer de sa lance, il déposa la couronne aux pieds +de lady Rowena. Les trompettes sonnèrent alors, et les hérauts d'armes +proclamèrent l'incomparable Rowena reine de la beauté et de l'amour, +pour le lendemain, menaçant de punition sévère quiconque ne +reconnaîtrait pas son autorité. Ils répétèrent alors leur cri de: +«Largesse!» auquel Cédric, joyeux, répondit en jetant dans l'arène tout +l'argent qu'il avait sur lui; et Athelstane, quoique moins prompt, fut +aussi généreux. + +Quelques murmures s'élevèrent parmi les dames d'origine normande, qui +étaient aussi peu accoutumées à se voir préférer des beautés saxonnes, +que leurs pères, leurs frères, leurs époux, leurs amans, l'étaient à +laisser la victoire à des gens chez lesquels ils avaient eux-mêmes +introduit les jeux chevaleresques; mais ces signes de mécontentement +disparurent absorbés par le cri général de «Vive lady Rowena! vive la +reine de la beauté et de l'amour!» Quelques uns ajoutaient même: «Vive +la princesse saxonne! vive la race de l'immortel Alfred!» + +Tout mécontent que le prince Jean dût être, comme ceux qui +l'entouraient, du choix que venait de faire le vainqueur, et de +l'enthousiasme qu'il inspirait, il dut cependant le confirmer; et, +demandant son cheval, il descendit de son trône et rentra dans la lice +suivi de son cortége. Il s'arrêta un moment sous la galerie où était +Alicie, pour lui offrir ses complimens; et, se tournant vers sa suite, +il dit d'un ton assez haut pour être entendu: «Sur mon honneur, si les +exploits du chevalier déshérité ont prouvé qu'il a pour lui la force et +la valeur, son choix démontre que ses yeux ne sont pas doués du meilleur +discernement.» Mais dans cette occasion, comme dans tout le cours de sa +vie, le malheur du prince Jean fut de ne pas connaître le caractère de +ceux dont il voulait s'assurer l'appui. Waldemar Fitzurse fut bien +plutôt blessé que flatté lorsqu'il entendit le prince déclarer hautement +que l'étranger avait manqué aux égards que sa fille avait droit +d'attendre. «Je sais que la chevalerie, dit-il, n'a pas de prérogative +plus précieuse, plus inaliénable que celle qui permet à tout chevalier +d'élire sa dame. Ma fille ne brigue les hommages de qui que ce soit; et, +dans sa sphère, elle ne manquera jamais d'obtenir la portion de ceux qui +lui conviennent.» Le prince ne répondit rien, mais, comme pour se livrer +à son dépit, il pressa les flancs de son cheval, et courut au grand +galop vers la partie de la galerie où était lady Rowena, qui n'avait pas +encore touché à la couronne déposée à ses pieds. + +«Prenez, charmante lady, lui dit-il, les marques de votre souveraineté: +personne n'y applaudit avec plus de plaisir que nous. S'il vous plaît, +ainsi qu'à nos nobles amis, de favoriser aujourd'hui de votre présence +notre banquet au château d'Ashby, nous serons enchantés de faire plus +ample connaissance avec la reine au service de laquelle demain nous +serons tous dévoués.» Lady Rowena se tut; mais Cedric répondit au prince +en saxon: «Lady Rowena, dit-il, ignore la langue dans laquelle elle +devrait répondre à votre grace et soutenir sa dignité à votre banquet; +moi-même et le noble Athelstane de Coningsburgh, nous ne connaissons que +le langage et les manières de nos ancêtres. Nous vous prions donc de +recevoir nos regrets de ne pouvoir accepter votre invitation. Demain +lady Rowena remplira les fonctions imposées par le choix libre du +chevalier vainqueur et confirmées par les acclamations de la foule.» À +ces mots il saisit la couronne, et la mit sur la tête de lady Rowena +pour indiquer qu'elle acceptait l'autorité temporaire qui lui était +confiée. + +«Que dit-il?» demanda le prince Jean, affectant de ne pas entendre le +saxon, qui lui était cependant bien familier. Un chevalier de sa suite +en donna l'explication en français. «À merveille! reprit Jean. Demain +nous placerons sur son trône cette reine muette. Mais vous, au moins, +sire chevalier, dit-il au vainqueur qui était resté près de la galerie, +vous viendrez à notre festin?» Le chevalier, parlant pour la première +fois et d'une voix basse, fit valoir, pour s'en dispenser, le besoin +qu'il avait de repos et la nécessité de se préparer au combat du +lendemain. «Rien de mieux, reprit Jean avec hauteur. Nous sommes peu +faits à de pareils refus; mais nous tâcherons d'égayer le festin en +l'absence du vainqueur et de la reine de beauté.» À ces mots il sortit +de l'enceinte, suivi de son brillant cortége, et son départ fut le +signal de l'écoulement de la foule. + +Cependant, avec un souvenir vindicatif qui est le propre de l'orgueil +blessé, surtout lorsqu'il s'y joint la conviction intime d'une complète +nullité, Jean eut à peine fait trois pas, que, regardant autour de lui, +ses yeux pleins de ressentiment se fixèrent sur le yeoman qui lui avait +déplu à son arrivée. «Qu'on veille sur cet individu, dit-il à ses hommes +d'armes: vous m'en répondez sur votre tête.» Le yeoman soutint le regard +courroucé du prince avec le calme qu'il avait déjà montré, et répondit: +« Je n'ai dessein de quitter Ashby qu'après demain soir: il me tarde de +voir comment les archers des comtés de Stafford et de Leicester se +servent de leurs armes. Les forêts de Needwood et de Charnwood ont de +quoi les exercer.»--«Et moi, dit le prince Jean à sa suite sans daigner +lui répondre directement, je veux voir si ce drôle sait employer les +siennes, et malheur à lui si son adresse n'excuse pas son +insolence!»--«Il est bien temps, ajouta de Bracy, que _l'outre-cuidance_ +de ces vilains soit réprimée par quelque exemple frappant.» + +Valdemar Fitzurse, qui pensait vraisemblablement que son prince ne +prenait pas le chemin le plus sûr pour arriver à la popularité, garda le +silence et se contenta de lever les épaules. Le prince s'éloigna de +l'arène, et les flots de la multitude s'évanouirent en un moment. On la +voyait par groupes se retirer de divers côtés. La plus grande partie se +dirigeait vers la cité d'Ashby. Les personnages les plus distingués y +avaient un logement au château, et les autres s'étaient assuré un +appartement dans la ville. Parmi ces derniers se trouvaient la plupart +des chevaliers qui avaient figuré dans le tournoi, ou qui se proposaient +de prendre part au combat général du lendemain. En cheminant et en +parlant des événemens du jour, ils étaient escortés par les acclamations +de la multitude, qui faisoit le même accueil au prince Jean, à cause +plutôt de la splendeur de sa suite que de l'attachement qu'il inspirait. +Des applaudissemens plus sincères, plus unanimes et plus mérités, +résonnaient autour du vainqueur; mais, voulant se dérober aux regards de +la foule qui se pressait pour le voir, il profita de l'offre des +maréchaux du tournoi et entra dans une des tentes placées à l'extrémité +septentrionale de la lice. Dès qu'il s'y fut retiré, on vit se disperser +ceux qui étaient restés pour le considérer et former sur lui leurs +nombreuses conjectures. + +Le tumulte produit par un immense rassemblement d'individus dans un même +lieu, pour y être témoins de quelque événement qui les agite, fit place +alors au bruit confus de gens qui parlent en s'éloignant; ce murmure, de +plus en plus lointain, diminua par degrés et expira dans le silence. On +ne voyait plus dans l'enceinte que les personnes chargées d'enlever les +coussins et les tapisseries, afin de les mettre en sûreté pour la nuit, +et qui se disputaient les restes de vin et d'autres rafraîchissemens qui +avaient été servis aux convives. À peu de distance on éleva plusieurs +forges, qui furent en activité toute la nuit pour réparer les armes et +les armures qu'on devait employer le lendemain. Une forte garde d'hommes +d'armes, qu'on relevait par intervalle, fut placée autour de la lice, et +y resta jusqu'au retour de l'aurore. + + +CHAPITRE X. + + «Ainsi, comme le hibou au sinistre + présage, qui de son bec criard tinte le + passeport de l'homme agonisant et lui + annonce sa fin prochaine, et dans l'obscurité + silencieuse de la nuit secoue la + contagion de ses ailes funestes; de même, + oppressé, tourmenté, le pauvre Barabas + vomissait des torrens d'injures contre les + chrétiens.» + + Shakspeare, _le Juif de Malte_. + + +Le chevalier déshérité n'eut pas plutôt gagné sa tente, que des pages et +des écuyers se présentèrent pour le désarmer et lui offrir de nouveaux +vêtemens et le rafraîchissement du bain. Leur zèle était peut-être, dans +cette occasion, aiguillonné par la curiosité; car chacun désirait savoir +quel était le chevalier qui, après avoir cueilli tant de lauriers, +cachait si soigneusement son nom et son visage. Leur officieuse +inquisition cependant ne réussit pas; le vainqueur les remercia de leurs +offres de service, et les renvoya en leur disant qu'il n'avait besoin +que de son écuyer. C'était une espèce de yeoman, d'une tournure assez +rustique, lequel, enveloppé d'un surtout de feutre d'un brun foncé, et +ayant sur la tête une toque normande de fourrure noire, enfoncée jusque +sur les yeux, semblait aussi jaloux que son maître de conserver +l'incognito. Resté seul dans la tente avec le chevalier, il détacha son +armure, et plaça devant lui du vin et des alimens, que les fatigues de +la journée commençaient à rendre indispensables. + +À peine avait-il achevé son repas frugal, que son écuyer lui annonça +cinq hommes sur des chevaux barbes et qui désiraient lui parler. Le +chevalier déshérité, en quittant son armure, avait pris la longue robe +des personnes de sa condition, laquelle, étant garnie d'un grand +capuchon rabattu sur la tête à volonté, pouvait cacher ses traits aussi +bien que la visière d'un casque. D'ailleurs, la nuit déjà avancée +rendait ce déguisement d'emprunt presque inutile, à moins que le hasard +n'amenât devant lui quelqu'un de qui son visage aurait été connu. Il +avança donc hardiment jusqu'à l'entrée de sa tente, et y trouva les +écuyers des cinq tenans, qui avaient en laisse les chevaux de leurs +maîtres, chargés de leurs armures. «D'après les lois de la chevalerie, +dit le premier d'entre eux, moi, Baudouin d'Oyley, écuyer du redoutable +chevalier Brian de Bois-Guilbert, je viens vous offrir, à vous qui vous +nommez le chevalier déshérité, le cheval et l'armure dont s'est servi +ledit Brian de Bois-Guilbert dans le fait d'armes qui a eu lieu, +laissant à votre générosité ou de les garder ou de fixer le prix de la +rançon, puisque telle est la loi des armes.» Les autres écuyers +prononcèrent tour à tour la même formule au nom de chacun de leurs +maîtres, et attendirent la décision du vainqueur. + +«La réponse que j'ai à vous faire est commune à vous et à vos maîtres, +dit le chevalier déshérité en s'adressant seulement aux quatre derniers +écuyers. Complimentez de ma part ces honorables chevaliers, et +dites-leur que je me croirais inexcusable de les priver de leurs chevaux +et de leurs armures, qui ne sauraient appartenir à de plus braves +champions. Là devrait se borner ma réponse; mais, étant de fait comme de +nom chevalier déshérité, je suis obligé de prier vos maîtres de vouloir +bien racheter ces dépouilles, car je n'oserais dire que l'armure que je +porte soit ma propriété.»--«Nous sommes chargés, dit l'écuyer de +Front-de-Boeuf, d'offrir une rançon de cent sequins chacun pour la +valeur des chevaux et des armes de nos maîtres.»--«Cela suffira, +répondit le chevalier; les circonstances où je me trouve me contraignent +d'accepter la moitié de cette somme; quant au surplus, sires écuyers, +vous en garderez une partie pour vous, et distribuerez l'autre aux +hérauts, aux poursuivans d'armes et aux ménestrels.» + +Les écuyers le remercièrent, la tête découverte, d'une générosité dont +ils n'étaient pas habitués à recevoir des marques si prononcées, et le +chevalier, se tournant vers l'écuyer du templier: «Quant à vous, lui +dit-il, annoncez à votre maître que je ne veux de lui ni armure ni +rançon; notre querelle n'est pas vidée, elle ne le sera que lorsque nous +aurons combattu à la lance et à l'épée, à cheval et à pied; il m'a +lui-même défié au combat à mort, et je ne l'oublierai pas. Déclarez lui +que je le regarde autrement que ses quatre compagnons, avec lesquels je +serai toujours jaloux de faire échange de courtoisie, et que je ne puis +le traiter qu'en ennemi mortel.»--«Mon maître, répondit Baudouin, rend +mépris pour mépris, coup pour coup et courtoisie pour courtoisie. +Puisque vous dédaignez de recevoir de lui la même rançon que viennent de +vous payer mes compagnons, je vais laisser ici son cheval et son armure, +bien assuré qu'il ne voudra jamais ni monter l'un, ni porter +l'autre.»--«Vous parlez bien, digne écuyer, dit le chevalier, et comme +il convient à celui qui porte la parole pour un maître absent. Cependant +ne laissez ni le cheval, ni les armes; rendez-les à votre maître, et +s'il refuse de les reprendre, gardez-les pour vous, en tant qu'ils sont +à moi, je vous en fais présent.» Baudouin, le saluant profondément, se +retira avec ses compagnons, et le chevalier déshérité rentra dans le +pavillon. + +«Eh bien, Gurth, dit-il à son écuyer, tu vois que la réputation des +chevaliers ne s'est point flétrie en ma personne.»--«Et moi, répondit +Gurth, pour un porcher saxon, n'ai-je pas bien joué le rôle d'écuyer +normand?»--«Oui, mais je craignais toujours que ta gaucherie ne te fît +reconnaître.»--«Bah! je n'ai peur d'être reconnu de personne, si ce +n'est de mon camarade Wamba dont je ne puis dire s'il est plus fou que +malin. Cependant je n'ai pu m'empêcher de rire en voyant passer près de +moi mon vieux maître, qui croit bien fermement que Gurth est occupé du +soin de ses pourceaux, dans les bois et les fondrières de Rotherwood. Si +je suis découvert...»--«C'est assez, reprit le chevalier, tu sais ce que +je t'ai promis.»--«Que m'importe après tout, repartit Gurth, je ne +manquerai jamais à un ami pour ma peau; j'ai le cuir aussi dur qu'aucun +verrat de mon troupeau, et les verges ne me font pas peur.»--«Crois-moi, +Gurth, je te récompenserai du péril que tu cours à cause de moi. En +attendant prends ces dix pièces d'or.»--«Grand merci, répondit Gurth en +les mettant dans sa poche, jamais gardien de pourceaux ou serf ne se vit +aussi riche.»--«Prends ce sac d'or, va à Ashby; informe-toi où loge +Isaac d'Yorck, ramène-lui le cheval qu'il m'a procuré; dis-lui de +prendre sur cet argent la valeur de l'armure qui m'a été fournie sur son +crédit.»--«Non, par saint Dunstan! je n'en ferai rien.»--«Comment, +Gurth, refuseras-tu de m'obéir?»--«Non certainement, quand vos ordres +seront justes, raisonnables, et tels qu'un chrétien puisse les exécuter; +mais celui-ci n'a rien de ce caractère. Souffrir qu'un juif se payât +lui-même, cela ne serait pas équitable, car ce serait tromper mon +maître; cela ne serait ni raisonnable ni chrétien, puisque ce serait +dépouiller un chrétien pour enrichir un infidèle.»--«Songe pourtant que +je veux qu'il soit content.»--«Soyez tranquille, répondit Gurth, en +mettant le sac sous son manteau, et en s'en allant; ce sera bien le +diable, ajouta-t-il ensuite, si je ne le contente pas en lui offrant le +quart de ce qu'il me demandera.» Et il prit la route d'Ashby en toute +hâte, laissant le chevalier déshérité se livrer à des réflexions +pénibles, mais dont ce n'est pas encore le moment de parler. + +Il faut maintenant que nous transportions le lieu de la scène dans la +ville d'Ashby, ou plutôt dans une maison de campagne du voisinage, qui +appartient à un riche Israélite, et où le juif Isaac, Rébecca et leur +suite, avaient pris leurs quartiers; car on sait que les juifs +exerçaient entre eux l'hospitalité avec autant de générosité qu'on les +accusait de montrer d'avarice et de cupidité à l'égard des chrétiens. + +Dans un appartement peu vaste mais richement meublé, et décoré d'après +le goût oriental, Rébecca reposait sur des coussins brodés, qui, placés +sur une plate-forme peu élevée régnant autour de la salle, tenaient lieu +de chaises et de fauteuils, comme l'estrade des Espagnols. Elle suivait +tous les mouvemens de son père avec des yeux qui exprimaient la +tendresse filiale, pendant qu'il se promenait à grands pas dans la +chambre, d'un air tout consterné, joignant les mains, les levant vers le +ciel, comme un homme dont l'esprit lutte contre un grand chagrin. + +«Bienheureux Jacob! s'écriait-il, ô vous les douze saints patriarches, +pères de notre nation! quelle sinistre aventure pour un homme qui a +toujours, jusque dans le moindre point, accompli la loi de Moïse! +cinquante sequins en un clin d'oeil arrachés par les griffes d'un +tyran!»--«Mais, mon père, dit Rébecca, il m'a semblé que vous donniez +cet argent au prince volontairement.»--«Volontairement! oui, aussi +volontairement que dans le golfe de Lyon je jetai à la mer mes +marchandises, pour alléger le navire qui menaçait de couler à fond. Mes +soies les plus précieuses couvrirent les vagues; la myrrhe et l'aloës +parfumèrent l'écume de l'Océan; mes vases d'or et d'argent enrichirent +les abîmes! n'était-ce pas une calamité inexprimable, quoique ce +sacrifice fût l'oeuvre de mes mains!»--«Mais c'était pour sauver notre +vie, mon père! et depuis ce temps le Dieu d'Israël a béni vos +entreprises, et vous a comblé de richesses!»--«Oui: mais si le tyran y +puise comme il l'a fait ce matin; s'il me force à sourire tandis qu'il +me dépouillera, ô ma fille! nous composons une race déchue et vagabonde; +mais le plus grand de nos malheurs, c'est que, lorsqu'on nous injurie et +qu'on nous vole, le monde ne fait que s'en amuser, et notre unique +recours est la patience et l'humilité, lorsque nous devrions ne penser +qu'à nous venger dignement.»--«Ne pensez pas ainsi, mon père; nous +possédons encore des avantages. Ces Gentils cruels et oppresseurs +dépendent souvent des enfans dispersés de Sion, qu'ils méprisent et +qu'ils persécutent. Sans le secours de nos richesses, ils ne pourraient +ni fournir aux frais de leurs guerres, ni décorer les triomphes de la +paix; l'argent que nous leur prêtons rentre avec intérêt dans nos +coffres. Nous ressemblons à l'herbe, qui n'en fleurit que mieux quand le +pied l'a foulée. Même la fête d'aujourd'hui n'eût pas eu lieu sans +l'aide de ces juifs si méprisés qui ont fourni de quoi la payer.»--«Ma +fille, tu viens de toucher une autre corde de douleur. Ce beau coursier, +cette riche armure, qui font ma part du gain dans l'affaire que j'ai +traitée de moitié avec Kirjath-Jaïram, de Leicester, et forment tous mes +bénéfices dans tout l'intervalle d'un sabbat à l'autre: eh bien! qui +sait s'il n'en sera pas encore comme de mes marchandises englouties par +les flots? L'affaire peut néanmoins s'arranger autrement, car ce jeune +homme est brave.»--«Assurément, mon père, vous ne regretterez pas +d'avoir reconnu le service que vous a rendu le chevalier étranger.»--«Je +le crois, ma fille, et je crois aussi à la reconstruction du temple de +Jérusalem; mais je puis avec autant de raison espérer de voir de mes +propres yeux les murailles du nouveau Tabernacle, que de voir un +chrétien, le meilleur de tous les chrétiens, payer une dette à un +Israélite, à moins d'avoir devant les yeux la crainte du juge et du +geôlier.» + +Il continuait à marcher d'un pas accéléré dans la chambre, et Rébecca, +voyant que ses efforts pour le consoler ne servaient qu'à l'aigrir +davantage, se tut: conduite fort sage; et nous conseillons à tous +consolateurs et donneurs d'avis de l'imiter en pareille occasion. La +nuit était venue lorsqu'un domestique juif entra, et plaça sur la +cheminée deux lampes d'argent remplies d'huile parfumée, tandis que deux +autres apportaient une table d'ébène incrustée d'ornemens en argent, +couverte des rafraîchissemens les plus délicats et des vins les plus +exquis; car chez eux les juifs opulens ne repoussaient pas les +recherches d'un Lucullus. L'un de ces domestiques annonça en même temps +à Isaac un Nazaréen, car c'était par ce nom que les juifs entre eux +désignaient les chrétiens. Quiconque vit du commerce doit mettre tout +son temps à la disposition du public[51]. Voilà pourquoi Isaac remit sur +la table, sans y avoir touché, la coupe pleine de vin grec qu'il tenait +à la main; et ayant dit à sa fille: «Rébecca, voile-toi,» il ordonna +qu'on admît l'étranger. + + Note 51: He that would live by traffic must hold his time at + the disposal of every one claiming business with him. + +À peine Rébecca avait eu le temps de dérober à la vue ses traits +gracieux sous un voile de gaze d'argent qui tombait jusque sur ses +pieds, quand la porte s'ouvrit et que Gurth se présenta enveloppé dans +son manteau normand. Les apparences ne prévenaient pas en sa faveur; et, +au lieu d'ôter sa toque en entrant, il l'enfonça davantage sur sa tête. + +«Êtes-vous le juif Isaac d'Yorck?» demanda Gurth en saxon. «Oui,» +répondit Isaac dans la même langue, car son commerce l'avait obligé de +savoir toutes celles qui se parlaient en Angleterre. «Et vous, quel est +votre nom?»--«Mon nom ne vous regarde pas.»--«Il faut pourtant que je le +sache, comme vous voulez savoir le mien; sans cela, comment me serait-il +possible de traiter d'affaires avec vous?»--«Je ne viens pas ici pour +traiter d'affaires; je viens payer une dette, et il faut bien que je +sache si j'apporte les fonds à celui qui a droit de les recevoir. Pour +vous, qui les toucherez, peu vous importe celui qui vous les +remet.»--«Vous venez me payer une dette! oh, oh! cela change de thèse. +Bienheureux Abraham! Et de la part de qui venez-vous faire ce +paiement?»--«De la part du chevalier déshérité, du vainqueur dans le +dernier tournoi. J'apporte le prix de l'armure qui lui a été fournie, +sur votre recommandation, par Kirjath-Jaïram de Leicester. Quant au +cheval, je viens de le laisser dans vos écuries: quelle somme dois-je +vous payer pour le reste?»--«Je le disais bien, que c'était un brave +jeune homme! s'écria le juif hors de lui-même. Un verre de vin ne vous +fera pas de mal,» ajouta-t-il en offrant au gardien des pourceaux de +Cedric un gobelet d'argent richement ciselé, plein d'une liqueur telle +qu'il n'en avait jamais goûté de pareille. «Et combien d'argent +avez-vous apporté?»--«Sainte Vierge!» dit Gurth après avoir bu, «quel +délicieux nectar boivent ces chiens d'infidèles, pendant que de bons +chrétiens comme moi n'ont souvent qu'une bière aussi trouble, aussi +épaisse que la lavure donnée à nos pourceaux. Combien d'argent j'ai +apporté? fort peu; cependant je ne suis pas venu les mains vides. Mais +enfin, Isaac, vous devez avoir une conscience, tout juif que vous +êtes.»--«Votre maître, dit Isaac, a fait de bonnes affaires aujourd'hui; +il a gagné cinq bons chevaux, cinq belles armures, à la pointe de sa +lance et par la force et l'adresse de son bras: qu'il m'expédie tout +cela; je le prendrai en paiement, et je lui rembourserai ce qu'il y aura +de trop.»--«Mon maître en a déjà disposé, répondit Gurth.»--«Il a eu +tort: c'est un jeune insensé. Il n'y a pas un chrétien ici à même +d'acquérir tant de chevaux et d'armures, et il ne peut avoir obtenu +d'aucun juif la moitié de ce que je lui en aurais offert. Mais, voyons: +il y a bien cent sequins dans ce sac, dit-il en entr'ouvrant le manteau +de Gurth; il a l'air pesant.»--«Il y a au fond des fers pour armer des +flèches,» répondit Gurth aussitôt. «Eh bien! si je me contente de +quatre-vingts sequins pour cette riche armure, ce qui ne me laisse pas +une pièce d'or de profit, avez-vous de quoi me payer?»--«Tout juste. Ce +n'est pas sans doute votre dernier mot?»--«Buvez encore un verre de ce +bon vin. Ah! quatre-vingts sequins ne sont pas assez. J'ai parlé sans +réfléchir; je ne puis abandonner cette belle armure sans aucun bénéfice. +D'ailleurs, ce bon cheval est peut-être devenu poussif. Quelles courses! +quels combats! Les hommes et les coursiers s'élançaient les uns contre +les autres avec la fureur des taureaux sauvages de Basan. Le coursier ne +peut qu'avoir beaucoup souffert.»--«Je l'ai ramené en bon état dans +l'écurie, vous dis-je: vous pouvez l'y aller voir; et soixante et dix +sequins seraient bien assez pour le prix de l'armure. La parole d'un +chrétien vaut celle d'un juif, ce me semble. Si vous n'acceptez pas +cette somme, je vais reporter ce sac à mon maître.» Et en même temps il +fit sonner les pièces d'or qu'il contenait. «Non, non! déposez les +talens et les shekels, et comptez-moi les quatre-vingts sequins: c'est +le moins que je puisse recevoir, et vous serez content de mes procédés +envers vous.» + +Gurth se rappelant les intentions de son maître, qui ne voulait pas que +le juif murmurât, n'insista pas davantage, et, ayant déposé +quatre-vingts sequins sur la table, le juif lui délivra une quittance +pour le prix de l'armure. Isaac ensuite compta l'argent une seconde +fois, et sa main, tremblait d'aise quand il mit dans sa poche les +soixante et dix premières pièces. Il fut beaucoup plus long-temps à +compter les dix autres. En prenant chaque pièce il s'arrêtait et faisait +une réflexion avant de la mettre en poche. Il semblait que son avarice +luttât contre une meilleure nature, et le forçât d'embourser les sequins +l'un après l'autre, en dépit de la générosité, qui l'excitait à faire +remise de quelque chose du prix à son bienfaiteur. Tout son discours, +dans ses combinaisons, se réduisait à ceci: «Soixante et onze, +soixante-douze... Votre maître est un bon jeune homme... +Soixante-treize... Un excellent jeune homme... Soixante-quatorze... +Cette pièce est un peu rognée..., mais c'est égal. Soixante-quinze...; +et celle-ci me semble légère de poids... Soixante-seize. Quand votre +maître aura besoin d'argent, qu'il vienne trouver Isaac d'Yorck... +Soixante-dix-sept..., c'est-à-dire, avec les sûretés convenables... +Soixante-dix-huit... Vous êtes un brave garçon..., soixante-dix-neuf..., +et vous méritez une récompense.» + +Le juif tenait en main la dernière pièce d'or, et il fit une pause +beaucoup plus longue. Son intention était probablement de l'offrir à +Gurth; et, si le sequin eût été rogné et léger de poids, la générosité +eût infailliblement triomphé de la cupidité: malheureusement pour Gurth +c'était une pièce nouvellement frappée. Isaac l'examina, la retourna +dans tous les sens, et n'y put reconnaître aucune altération ni défaut. +Il la plaça au bout de son doigt, la fit sonner sur la table, elle +pesait un grain au delà du poids légal: que faire? comment se résoudre +alors à s'en dessaisir, à l'abandonner? «Quatre-vingts,» dit-il enfin en +envoyant la pièce rejoindre les autres. C'est bien le compte, et +j'espère que votre maître vous récompensera généreusement, je n'en doute +pas, car vous vous êtes acquitté à merveille de la commission dont il +vous a chargé: mais il vous reste peut-être encore, ajouta-t-il, +quelques pièces d'or dans ce sac, en le fixant avec des yeux brûlans et +avides.» + +Gurth fit alors une grimace d'ironie et de mécontentement; ce qui lui +arrivait habituellement lorsqu'il voulait sourire. «À peu près autant +que vous venez d'en compter si scrupuleusement,» lui dit-il. Recevant +alors la quittance: «Juif, reprit-il, si elle n'est pas en bonne forme, +gare votre barbe.» Il saisit ensuite le flacon de vin, remplit une +troisième fois son verre, sans y être invité, et, l'ayant vidé tout d'un +trait, il partit sans cérémonie. + +«Rébecca, dit Isaac, cet Ismaélite est un peu effronté; mais n'importe, +son maître est un brave jeune homme, et je suis ravi qu'il ait gagné des +shekels d'or à ce tournoi, grace à son cheval, à son armure, grace à la +vigueur de son bras, capable de lutter avec celui de Goliath.» Voyant +que Rébecca ne lui répondait point, il se retourna; mais elle avait +disparu pendant qu'il causait avec Gurth. + +Cependant Gurth venait de franchir l'escalier, et, parvenu dans une +antichambre non éclairée, il cherchait la porte de sortie, lorsqu'il +aperçut une femme vêtue en blanc, qui, portant à la main une petite +lampe d'argent, lui faisait signe de la suivre dans un appartement +voisin. Gurth répugnait à lui obéir; hardi et impétueux comme un +sanglier, quand il connaissait le danger auquel il s'exposait, son +courage l'abandonna à cette vue, et des craintes superstitieuses +s'emparèrent de lui, comme il arrive ordinairement aux Saxons lorsqu'il +est question de spectres, d'apparitions d'esprits, de fantômes, en sorte +que cette femme blanche lui en imposa, le frappa fort, l'inquiéta +surtout dans la maison d'un juif, peuple auquel un préjugé universel +attribue la manie de s'adonner à la science de la cabale, des +mystagogues et de la nécromancie. Cependant, après avoir réfléchi et +hésité un moment, il se décida à suivre sa conductrice dans une chambre +ou il trouva la jeune Rébecca. + +«Mon père s'est amusé avec toi, mon ami, lui dit-elle; il doit à ton +maître dix fois plus que son armure ne vaut. Quelle somme viens-tu de +lui compter?»--«Quatre-vingts sequins,» répondit Gurth surpris de cette +question. «Tu en trouveras cent dans cette bourse, reprit Rébecca: rends +à ton maître ce qui lui revient, et garde le surplus pour toi. Hâte-toi, +pars; ne consume pas le temps à me remercier, et veille sur toi en +traversant la ville, de peur de perdre ton argent et peut-être la vie. +Reuben! s'écria-t-elle en frappant des mains, éclairez cet étranger, et +fermez bien la porte quand il sera sorti.» Reuben, juif à barbe et +sourcils noirs, obéit à sa maîtresse. Une torche à la main, il conduisit +Gurth, par une cour pavée, jusqu'à la porte de la maison, et la ferma +ensuite avec des chaînes et des verroux, qui, par leur dimension et leur +structure, auraient pu convenir à une prison. + +«Par saint Dunstan! dit Gurth sorti, cette jeune fille n'est pas juive, +c'est un ange descendu du ciel! Dix sequins de mon jeune maître, vingt +de cette perle de Sion; heureuse journée! encore une semblable, Gurth, +et tu auras de quoi te racheter de servage; tu deviendras aussi libre de +tes actions que le premier des nobles. Alors, adieu les pourceaux! je +jette ma cornemuse et mon bâton de porcher au diable, et je m'affuble de +l'épée et du bouclier, pour suivre mon jeune maître, et m'attacher à lui +jusqu'à la tombe, sans cacher ma figure ni mon nom. + + +FIN DU TOME PREMIER. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Ivanhoe (1/4), by Sir Walter Scott + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK IVANHOE (1/4) *** + +***** This file should be named 33315-8.txt or 33315-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/3/3/1/33315/ + +Produced by Mireille Harmelin, Jean-Pierre Lhomme, Rénald +Lévesque (html) and the Online Distributed Proofreaders +Europe at http://dp.rastko.net. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Ivanhoe (1/4) + Le retour du croisé + +Author: Sir Walter Scott + +Translator: Albert Montémont + +Release Date: August 1, 2010 [EBook #33315] +[Last updated: March 17, 2012] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK IVANHOE (1/4) *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Jean-Pierre Lhomme, Rénald +Lévesque (html) and the Online Distributed Proofreaders +Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced +from images generously made available by the Bibliothèque +nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + + + + + + + + + + + + +<h1>IVANHOE</h1> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/cover.jpg" id="coverpage"></p> + +<br><br> + +<h1>IVANHOE</h1> + +<h5>OU</h5> + +<h2>LE RETOUR DU CROISÉ</h2> + +<h3><i>Par Walter Scott.</i></h3> + +<h5>TRADUCTION NOUVELLE</h5> + +<h3>PAR M. ALBERT-MONTÉMONT.</h3> + +<p class="sml"><span class="rig">Toujours de son départ il faisait les apprêts,<br> +Prenait congé sans cesse, et ne partait jamais.<br> + (<i>Trad. de</i> Prior.)</span></p> + +<br><br><br><br> +<h4>TOME PREMIER.</h4> + +<br><hr class="short"><br> + +<p class="mid">PARIS.<br> + +RIGNOUX, IMPRIMEUR-LIBRAIRE, ÉDITEUR,<br> + +RUE DES FRANCS-BOURGEOIS S. MICHEL, N° 8.</p> + +<h5>1829.</h5> + +<br><br><hr class="full"> + + +<h2>DISCOURS PRÉLIMINAIRE</h2> + +<h5>EN FORME</h5> + +<h4>D'ÉPITRE DÉDICATOIRE</h4> + +<h5>ADRESSÉE</h5> + +<h3>AU DOCTEUR DRYASDUST,</h3> + +<h5>MEMBRE DE LA SOCIÉTÉ DES ANTIQUAIRES,<br> +DEMEURANT A CASTLE-GATE, YORK.</h5> +<br> + +<p class="sc">Mon estimable et cher Monsieur,</p> + +<p>Il est presque inutile de mentionner les différens motifs qui me +décident à inscrire votre nom en tête de l'oeuvre qu'on va lire. +Cependant les imperfections de mon travail pourraient réfuter le +principal de ces motifs. Si j'avais espéré le rendre digne de votre +patronage, le public aurait vu dès ce moment qu'un ouvrage destiné à +faire connaître les antiquités de l'Angleterre sous nos ancêtres saxons, +ne pouvait être mieux dédié qu'à l'auteur illustre des <i>Essais sur la +coupe du roi Ulphus et sur les terres par lui concédées au patrimoine de +saint Pierre</i>. Je crains malheureusement que le cadre futile, incomplet +et vulgaire, dont j'ai enveloppé le résultat de mes recherches, n'attire +à mon ouvrage une exclusion auprès de cette classe orgueilleuse qui a +pris pour devise <i>detur digniori</i>. D'un autre côté, je redoute aussi +d'être accusé de présomption en plaçant le nom du docteur Jones +Dryasdust à la tête d'une publication que les graves antiquaires +relégueront peut-être parmi les inutiles romans et contes du jour. J'ai +à coeur de me justifier à l'avance d'une telle accusation; car, bien que +je dusse me reposer sur votre amitié du soin de mon apologie à vos +propres yeux, je ne voudrais pas cependant, à ceux du public, demeurer +convaincu d'un crime aussi grave que celui dont j'appréhende le faix par +anticipation.</p> + +<p>Je dois donc vous rappeler que, lors de l'entretien que nous eûmes +ensemble pour la première fois sur cette nature de productions, dans une +desquelles les affaires privées de notre sage et docte ami d'Écosse, M. +Oldbuck de Monkbarns<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a> +<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>, ont été si inconsidérément publiées, il s'éleva +entre nous une discussion sur la cause de la vogue dont jouissent dans +ce siècle frivole ces livres qui, nonobstant leur mérite intrinsèque, +doivent être regardés comme écrits à la hâte et en violation de toutes +les règles de l'épopée. Il vous parut alors que le charme venait +entièrement de l'art avec lequel l'auteur, comme un autre Macpherson<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a> +<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>, +avait mis à profit les trésors épars de l'antiquité, suppléant à sa +paresse ou à son indigence d'invention par les incidens qui avaient +marqué dans l'histoire nationale à une époque peu éloignée, et +introduisant des personnages réels, sans même avoir eu soin de changer +les noms. Il n'y a pas soixante-dix ans, me fîtes-vous observer, que +tout le nord de l'Écosse vivait sous un gouvernement aussi simple et +aussi patriarcal que ceux de nos bons alliés les Mohawks et les +Iroquois<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a> +<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>. En admettant que l'auteur ne puisse être supposé d'avoir +été le témoin de ces temps-là, il doit avoir vécu, observiez-vous, au +milieu des personnes qui y ont joué un rôle; et même, depuis les trente +années qui viennent de s'écouler, les moeurs écossaises ont éprouvé de +tels changemens, que nous ne trouvons pas plus étranges les habitudes +sociales de nos ancêtres que celles du règne de la reine Anne. Ayant +ainsi des matériaux de toute sorte épars autour de lui, l'auteur n'avait +plus guère, ajoutiez-vous, que l'embarras du choix: de là cette +conclusion naturelle, que, possesseur d'une mine aussi féconde, ses +ouvrages lui avaient nécessairement rapporté plus de profit et de gloire +que n'en méritait la facilité de ses travaux.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote1" name="footnote1"><b>Note 1: </b></a> +<a href="#footnotetag1"> +(retour) </a> Personnage de l'antiquaire, dans le roman de ce nom. A. M.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote2" name="footnote2"><b>Note 2: </b></a> +<a href="#footnotetag2"> +(retour) </a> Restaurateur des poèmes d'Ossian.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote3" name="footnote3"><b>Note 3: </b></a> +<a href="#footnotetag3"> +(retour) </a> Indiens des États-Unis d'Amérique et du Canada. A. M.</blockquote> + +<p>En adoptant, comme je le devais, la vérité générale de ces remarques, je +ne puis m'empêcher de trouver étonnant qu'aucune tentative n'eût encore +été faite pour exciter en faveur des traditions et des moeurs de la +vieille Angleterre un intérêt pareil à celui qu'ont éveillé nos voisins, +plus pauvres et moins célèbres. Le drap vert de Kendal<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a> +<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>, quoique d'une +date plus reculée, doit bien nous être aussi précieux que les tartans +bariolés du nord. Le nom de <i>Robin Hood</i><a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a> +<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>, habilement évoqué, +susciterait une ombre aussi vite que celui de <i>Rob-Roy</i>; et les +patriotes d'Angleterre ne méritent pas moins de renommée, dans nos +cercles modernes, que les Bruce et les Wallace de la Calédonie. Si les +paysages du midi de la Grande-Bretagne sont moins romantiques et moins +sublimes que ceux des montagnes du nord, on doit reconnaître qu'ils +réunissent dans la même proportion plus de douceur et de beauté. Somme +toute, nous avons le droit de nous écrier avec le Syrien ami de son +pays: «Le Pharphar et l'Abanas, fleuves de Damas, ne sont-ils pas +préférables à tous les fleuves d'Israël?»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote4" name="footnote4"><b>Note 4: </b></a> +<a href="#footnotetag4"> +(retour) </a> Ville manufacturière du Westmoreland. A. M.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote5" name="footnote5"><b>Note 5: </b></a> +<a href="#footnotetag5"> +(retour) </a> Fameux chasseur et brigand des forêts de l'ancienne + Angleterre. A. M.</blockquote> + +<p>Vos objections relativement à ce projet, mon cher docteur, étaient, vous +vous le rappelez, de deux sortes. Vous insistiez sur les avantages +qu'offrait à l'auteur écossais la récente existence de cet état de +société qui forme le sujet de ses tableaux. Bon nombre de personnes +vivantes, remarquiez-vous, se souviennent d'avoir entendu dire à leurs +pères qu'ils avaient non seulement vu le célèbre Roy Mac-Grégor, mais +qu'ils avaient pris part encore à des festins ou à des combats avec lui. +Tous ces détails minutieux de la vie privée et du caractère domestique, +tout ce qui imprime de la vraisemblance à un récit et à l'individualité +d'un personnage, se trouvent encore dans la mémoire des Écossais, tandis +qu'en Angleterre la civilisation remonte si haut, que les idées que nous +pouvons avoir de nos ancêtres ne sont plus que le fruit de la lecture de +vieilles chroniques, dont les auteurs semblent avoir méchamment conspiré +à supprimer dans leurs récits toutes les particularités intéressantes, +pour les remplacer par des fleurs d'éloquence monacale ou de triviales +réflexions sur les moeurs. Marcher l'égal d'un auteur écossais dans la +tâche de ressusciter les traditions du temps passé, serait pour un +Anglais, disiez-vous, une prétention absurde et téméraire. Le Calédonien +avait, selon vous, comme la magicienne de Lucain, la faculté de +parcourir le théâtre d'une bataille récente, et de choisir, pour ses +miracles de résurrection, un cadavre dont les membres semblaient encore +tout palpitans, et dont la bouche venait d'exhaler son dernier soupir. +Tel était le sujet auquel la puissante Érictho elle-même était forcée de +recourir, comme pouvant seul être ranimé par ses enchantemens:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> ......gelidas letho serutata medullas,</p> +<p class="i14"> Pulmonis rigidi stantes sine vulnere fibras</p> +<p class="i14"> Invenit, et vocem defuncto in corpore quærit<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a> +<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a>.</p> +</div></div> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote6" name="footnote6"><b>Note 6: </b></a> +<a href="#footnotetag6"> +(retour) </a> Cherchant dans les entrailles glacées par la mort des + poumons dont les fibres fussent exemptes de blessure, afin de + trouver encore sur un récent cadavre le dernier souffle de la + vie. A. M.</blockquote> + +<p>L'auteur anglais, d'un autre côté, disiez-vous, en le supposant tout +aussi habile que l'enchanteur du nord, n'est libre de prendre ses sujets +qu'au milieu de la poussière des âges, où il ne trouve que des ossemens +desséchés, vermoulus et désunis comme ceux qui remplissaient la vallée +de Josaphat. Vous m'exprimâtes aussi la crainte que les préjugés +anti-nationaux de mes compatriotes ne leur permissent pas d'accueillir +favorablement une production comme celle dont j'essayais de vous +démontrer la réussite probable. Et cela, reprîtes-vous, n'est pas +entièrement dû, en général, à de meilleures dispositions pour ce qui est +étranger, il faut encore avoir égard aux improbabilités résultantes des +circonstances où le lecteur anglais se trouve placé. Si vous lui tracez +un tableau de moeurs sauvages et un état de société primitive existant +au milieu des montagnes d'Écosse, il est naturellement porté à croire à +la réalité de la peinture que vous lui faites: en voici la raison. S'il +est de la classe ordinaire des lecteurs, il n'a jamais vu ces pays +éloignés, ou il a seulement parcouru pendant une excursion d'été ces +régions déshéritées par la nature, n'y prenant que de mauvais dîners, +dormant sur des lits à roulettes, errant de déserts en déserts, et tout +plein de crédulité sur les choses les plus étranges qu'on veut lui dire +d'un peuple assez barbare et assez extravagant pour paraître attaché à +un séjour aussi extraordinaire. Mais le même homme estimable, placé dans +sa propre demeure, hermétiquement fermée, et entouré de tout ce qui rend +si confortable le coin du feu anglais, est moitié moins disposé à croire +que ses ancêtres menaient une vie bien différente de la sienne; que la +tour en ruine qui ne sert plus aujourd'hui qu'à former un point de vue +fut jadis habitée par un baron qui l'aurait pendu à sa porte sans autre +forme de procès; que les paysans par qui sa petite ferme est tenue +auraient été esclaves il y a trois siècles; et qu'enfin la complète +influence de la tyrannie féodale s'étendait alors sur le village voisin, +où le procureur est aujourd'hui un personnage plus important que le lord +de l'ancien manoir.</p> + +<p>Tout en reconnaissant la force de ces objections, je dois avouer en même +temps qu'elles ne me semblent pas entièrement insurmontables. La pénurie +de matériaux est en effet une grande difficulté; mais, pour ceux qui ont +des connaissances en antiquités, il existe, et le docteur Dryasdust le +sait mieux que personne, sur la vie privée de nos bons aïeux, des +aperçus épars dans nos divers historiens, qui sont peu de chose, il est +vrai, en comparaison des autres matières qu'ils traitent; mais tous ces +aperçus réunis suffiraient pour jeter quelque jour sur les habitudes +domestiques de nos pères. Si j'échoue dans mon entreprise, je n'en garde +pas moins la conviction qu'avec un peu plus de travail et d'art pour +mettre en oeuvre ces matériaux, une main plus habile serait aussi plus +heureuse dans leur emploi, grâce aux éclaircissemens du docteur +Henry<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a> +<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>, de M. Strutt, et surtout de M. Sharon Turner. Je proteste donc +par avance contre tout argument qui serait fondé sur l'insuccès de ma +tentative.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote7" name="footnote7"><b>Note 7: </b></a> +<a href="#footnotetag7"> +(retour) </a> Henry, auteur d'une <i>Histoire d'Angleterre</i>; Strutt, + auteur d'un livre sur les <i>Antiquités du moyen âge en + Angleterre</i>; Sharon Turner, auteur d'une <i>Histoire des + Anglo-Saxons</i>. A. M.</blockquote> + +<p>D'un autre coté, j'ai déjà dit que, si une peinture fidèle des anciennes +moeurs anglaises était offerte à mes compatriotes, je leur suppose trop +de bon sens et des dispositions trop favorables, pour douter qu'elle ne +reçût un accueil bienveillant. Leur indulgence et leur bon goût en sont +d'irrécusables garans.</p> + +<p>Ayant ainsi répondu de mon mieux à la première classe de vos objections, +ou du moins ayant manifesté la résolution de franchir les barrières +qu'avait élevées votre prudence, je serai court sur ce qui m'est +particulier. Vous parûtes être d'opinion que la position d'un antiquaire +adonné à des recherches sérieuses, et de plus, comme le vulgaire le dira +quelquefois, minutieuses et fatigantes, serait regardée comme un motif +d'incapacité pour composer avec succès une histoire de ce genre. Mais +permettez-moi de vous dire, mon cher docteur, que cette objection est +plus spécieuse que solide. Il est vrai que ces compositions futiles ne +pourraient convenir au génie plus sérieux de notre ami M. Oldbuck. +Cependant Horace Walpole écrivit un conte de revenant qui a remué bien +des entrailles, et Georges Ellis<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a> +<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a> sut transporter tout le charme de +son humeur enjouée, aussi aimable que peu commune, dans son <i>Abrégé des +anciens romans poétiques</i>; de manière que, si je dois avoir sujet +quelque jour de regretter mon audace, j'ai du moins en ma faveur ces +honorables précédens.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote8" name="footnote8"><b>Note 8: </b></a> +<a href="#footnotetag8"> +(retour) </a> Oldbuck, Horace Walpole et George Ellis, célèbres + romanciers. A. M.</blockquote> + +<p>Néanmoins, l'antiquaire, plus sévère, peut penser qu'en mêlant ainsi la +fiction à la vérité, je corromps la source de l'histoire par de modernes +inventions, et que je donne à la génération nouvelle de fausses idées +sur le siècle que je décris. Je ne puis qu'avouer en un sens la force de +cet argument, mais j'espère l'écarter par les considérations suivantes.</p> + +<p>Sans doute je ne saurais ni ne veux prétendre à une observation exacte, +même en ce qui touche le costume extérieur, et encore moins pour la +langue et les moeurs; mais le même motif qui m'empêche d'écrire les +dialogues de mon drame en anglo-saxon ou en normand-français, comme +aussi de publier cet essai avec les caractères d'imprimerie de Caxton ou +de Wynken de Worde<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a> +<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a>, me défend également de me restreindre dans les +bornes de la période où je fixe mon histoire. Pour exciter un intérêt +quelconque, il est indispensable que le sujet choisi se traduise, pour +ainsi dire, dans les moeurs et l'idiome du siècle où nous vivons. Jamais +la littérature orientale n'a fait une illusion pareille à celle que +produisit la première traduction, par M. Galland, des <i>Mille et une +Nuits</i>, dans lesquelles, en conservant d'un côté la splendeur du +costume, et de l'autre la bizarrerie des fictions de l'Orient, il mêla +des expressions et des sentimens si naturels, qu'il les rendit +intelligibles et intéressantes, en même temps qu'il abrégeait les longs +récits, changeait les réflexions monotones, et rejetait les répétitions +sans fin de l'original arabe. Aussi ces contes, bien que moins purement +orientaux que dans leur source primitive, s'assortirent beaucoup mieux +au goût européen, et obtinrent un degré de faveur populaire qu'ils +n'eussent jamais atteint si les moeurs et le style n'avaient en quelque +sorte été appropriés aux idées et aux habitudes des lecteurs d'Occident.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote9" name="footnote9"><b>Note 9: </b></a> +<a href="#footnotetag9"> +(retour) </a> Anciens typographes anglais. <i>A. M.</i></blockquote> + +<p>En faveur de ceux qui, en grand nombre, vont, j'aime à le croire, lire +cet ouvrage avec avidité, j'ai tellement expliqué les moeurs anciennes +dans un langage moderne, j'ai détaillé avec un si grand soin les +caractères et les sentimens de mes héros, que personne ne se trouvera, +j'espère, arrêté par la sécheresse accablante de l'antiquité; et je +crois n'avoir point en ceci excédé la licence accordée à l'auteur d'une +compilation romanesque. Feu M. Strutt, dans son roman de +<i>Queen-Hoo-Hall</i>, a agi d'après un autre principe; et, en voulant +distinguer l'ancien du moderne, cet antiquaire habile a oublié, selon +moi, qu'il y a dans les moeurs et les sentimens modernes certains +rapports communs à nos ancêtres, qui nous sont parvenus sans altération, +ou qui, tirant leur origine d'une même nature, doivent avoir également +existé dans toutes les phases sociales. Cet homme de talent, cet +antiquaire si érudit, a limité de la sorte le succès de son livre, en +excluant tout ce qui n'était pas assez suranné pour être en même temps +oublié et inintelligible. La licence que je voudrais essayer de +justifier, dans cette occurrence, est si nécessaire à l'exécution de mon +plan, que je sollicite de votre patience la permission d'expliquer +encore mieux mon argument, s'il m'est possible.</p> + +<p>Celui qui, pour la première fois, ouvre Chaucer ou tout autre poète du +moyen âge, est si frappé de l'orthographe surannée, de la multiplicité +des consonnes, et de la forme antique du langage, qu'il veut jeter le +livre de désespoir, comme trop empreint de la rouille des âges pour lui +permettre de juger son mérite ou de sentir les beautés qu'il renferme. +Mais, si quelque ami plus savant lui découvre que les difficultés qui +l'effraient sont plus apparentes que réelles; si, en lui lisant à haute +voix ou en réduisant les mots ordinaires à l'orthographe moderne, il lui +prouve qu'il n'y a guère qu'un dixième des expressions qui soit tombé de +fait en désuétude, le novice peut être aisément persuadé qu'il se +rapproche de <i>l'anglais vierge encore</i><a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a> +<a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>, et que dès lors un peu de +patience le mettra à même de goûter les compositions tour à tour +plaisantes et pathétiques par lesquelles le bon Geoffrey<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a> +<a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a> +émerveillait le siècle de Crécy et de Poitiers.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote10" name="footnote10"><b>Note 10: </b></a> +<a href="#footnotetag10"> +(retour) </a> Le texte porte: <i>Well of English undefiled</i>, source de + l'anglais non corrompu.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote11" name="footnote11"><b>Note 11: </b></a> +<a href="#footnotetag11"> +(retour) </a> Prénom de Chaucer. A. M.</blockquote> + +<p>Poursuivons cette comparaison un peu plus loin: Si notre néophyte, plein +d'un nouvel amour de l'antiquité, entreprenait d'imiter ce que l'on +vient de lui apprendre à admirer, s'il allait choisir dans le glossaire +les vieux mots qu'il renferme, pour s'en servir à l'exclusion des +autres, il faut convenir qu'il agirait bien à rebours. Ce fut l'erreur +de l'infortuné Chatterton<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a> +<a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>. Pour donner à son style une couleur +antique, il rejeta toute expression moderne, et enfanta un dialecte +différent de tous ceux qu'on eût jamais parlés dans la Grande-Bretagne. +Celui qui voudra imiter l'ancien idiome avec succès s'attachera plutôt à +son caractère grammatical, à ses tours de phrase, qu'à un choix +laborieux de termes extraordinaires et surannés, qui, comme je l'ai déjà +dit, ne sont, eu égard aux expressions encore en usage, que dans la +proportion de un à dix, quoique peut-être un peu différens par le sens +et par l'orthographe.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote12" name="footnote12"><b>Note 12: </b></a> +<a href="#footnotetag12"> +(retour) </a> Le Gilbert anglais. <i>A. M.</i></blockquote> + +<p>Ce que j'ai dit du langage s'applique bien plus encore aux sentimens et +aux coutumes. Les passions, d'où les sentimens et les usages découlent +avec toutes leurs modifications, sont généralement les mêmes dans tous +les rangs, dans toutes les conditions, dans tous les pays et tous les +siècles, et il s'ensuit naturellement que les opinions, les habitudes +d'idées et les actions, bien que dominées par l'état particulier de la +société, doivent en définitive présenter une ressemblance entre elles. +Nos ancêtres n'étaient certainement pas plus différens de nous que les +juifs ne le sont des chrétiens: ils avaient «des yeux, des mains, des +organes, des sens, des affections, des passions, comme nous; ils étaient +nourris des mêmes alimens, blessés des mêmes armes, sujets aux mêmes +maladies, réchauffés par le même été et refroidis par le même +hiver<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a> +<a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a>.» Leurs affections et leurs sentimens ont dû, par conséquent, +se rapprocher des nôtres.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote13" name="footnote13"><b>Note 13: </b></a> +<a href="#footnotetag13"> +(retour) </a> Shakspeare, citations du <i>Marchand de Venise</i>. Ce + passage a été imité avec un rare bonheur par M. Casimir + Delavigne, dans <i>le Paria</i>, acte II, scène V. A. M.</blockquote> + +<p>Ainsi, dans les matériaux que l'on peut faire entrer dans un ouvrage +d'imagination tel que celui que j'ai essayé, l'auteur verra qu'une +grande partie du langage et des moeurs serait aussi bien applicable au +temps présent qu'à celui où se trouve le lieu des événemens qu'il +raconte: la liberté du choix est donc plus grande pour lui, et la +difficulté de sa tâche bien moindre qu'il ne le semblait d'abord. Pour +emprunter une comparaison à un autre art, on peut dire des détails +d'antiquités, qu'ils offrent les traits particuliers d'un paysage tracé +par le pinceau. La tour féodale doit apparaître majestueusement; les +figures mises en scène doivent se montrer avec le costume et le +caractère de leur siècle; le tableau doit offrir les aspects +particuliers du site avec ses rocs élevés ou la descente rapide de ses +eaux en cascades. Le coloris général doit être aussi copié d'après la +nature, le ciel être serein ou nébuleux, suivant le climat, et les +nuances représenter celles qui dominent dans un paysage réel. Voilà les +principales obligations que l'art impose au peintre; mais il n'est pas +obligé de s'astreindre à copier servilement toutes les nuances peu +importantes de la nature, ni de représenter avec une exactitude absolue +les plantes, les fleurs et les arbres qui la décorent. Ces derniers +objets, comme les teintes plus minutieuses de la lumière et de l'ombre, +sont des attributs inhérens à toute perspective en général, analogues à +chaque site, et mis à la disposition de l'artiste, qui ne suivra que son +goût ou son caprice.</p> + +<p>Il est vrai qu'en l'un et l'autre cas cette licence est resserrée dans +de raisonnables limites. Le peintre ne doit introduire aucun ornement +étranger à la contrée, au climat où il a mis son paysage. Il ne faut pas +qu'il plante des cyprès sur l'Inch-Mervin<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a> +<a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>, ni des sapins d'Écosse +parmi les ruines de Persépolis. L'auteur se trouve assujéti à des lois +identiques. Bien qu'il lui soit facultatif de peindre les passions et +les sentimens avec plus de détail qu'il n'en existe dans les anciennes +compositions qu'il imite, il faut qu'il n'introduise rien d'étranger aux +moeurs du siècle; ses chevaliers, ses écuyers, ses varlets, ses hommes +d'armes, peuvent être plus largement dessinés que dans les sèches et +dures esquisses d'un ancien manuscrit enluminé; mais les costumes et les +caractères doivent demeurer inviolables. Il faut que les figures soient +les mêmes, mais tracées par un meilleur pinceau, ou, pour parler avec +plus de modestie, exécutées dans un siècle où les principes de l'art +sont mieux compris. Son langage ne doit pas être exclusivement suranné +et inintelligible; mais on ne doit admettre, s'il est possible, aucun +mot, aucune tournure de phrase qui trahirait une origine purement +moderne. C'est une chose que d'employer l'idiome et les sentimens qui +nous sont communs à nous et à nos ancêtres, et c'en est une autre de +leur affecter des sentimens et un dialecte exclusivement propres à leurs +descendans.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote14" name="footnote14"><b>Note 14: </b></a> +<a href="#footnotetag14"> +(retour) </a> Île du Loch Lomond. A. M.</blockquote> + +<p>Voilà, mon cher ami, la partie la plus difficile de ma tâche; et, à vous +parler franchement, je n'ose espérer de satisfaire votre jugement moins +partial et votre science plus étendue, puisque j'ai eu de la peine à me +contenter moi-même. Je sens d'ailleurs qu'on me trouvera encore plus +défectueux touchant les moeurs et les costumes; ceux qui seront disposés +à examiner rigoureusement mon histoire sous ce rapport voudront du +moins, peut-être, me juger de la sorte. Il se pourra que j'aie introduit +peu de choses qu'on eût droit d'appeler positivement <i>modernes</i>; mais, +d'un autre côté, il est très probable que j'aurai confondu les usages de +deux ou trois siècles, et introduit pendant le règne de Richard II des +circonstances appropriées à une période plus ancienne ou plus voisine de +nous. Ce qui me rassure, c'est que des erreurs de cette nature +échapperont à la classe la plus nombreuse de mes lecteurs, et que je +partagerai la gloire si peu méritée de ces architectes qui, dans leurs +constructions gothico-modernes, ne balancent pas à introduire, sans +règle ni méthode, les ornemens de différens styles et de différentes +époques. Ceux à qui de plus vastes recherches ont donné les moyens +d'être plus sévères seront sans doute plus indulgens, en proportion de +la connaissance qu'ils auront des difficultés de ma tentative +audacieuse. Mon digne ami Ingulphe, trop négligé, m'a fourni plus d'une +indication utile; mais la lumière que nous offrent le moine de Croydon +et Geoffroy de Vinsauff<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a> +<a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a> est obscurcie par une telle masse de +matériaux informes, que nous cherchons volontiers un refuge dans les +intéressantes pages du brave Froissard<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a> +<a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a>, quoiqu'il ait fleuri à une +époque bien plus éloignée de la date de notre histoire. Si donc, mon +digne ami, vous êtes assez généreux pour excuser ma présomption d'avoir +voulu me faire une couronne de ménestrel, en partie avec les perles de +la pure antiquité, et en partie avec les pierres et la pâte de Bristol, +au moyen desquelles on les imite, je nourris l'espérance que la +difficulté de l'entreprise vous engagera, mon cher docteur, à en tolérer +l'imperfection.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote15" name="footnote15"><b>Note 15: </b></a> +<a href="#footnotetag15"> +(retour) </a> Historiens ecclésiastiques.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote16" name="footnote16"><b>Note 16: </b></a> +<a href="#footnotetag16"> +(retour) </a> Célèbre chroniqueur français, dont une nouvelle + édition, publiée par M. Buchon, est vivement recherchée. On + aime à voir un grand écrivain comme Walter Scott secouer + quelquefois les préjugés de sa nation, pour rendre justice à + des chroniqueurs étrangers. A. M.</blockquote> + +<p>J'ai peu de chose à dire de mes matériaux: on peut les retrouver presque +en entier dans le curieux manuscrit anglo-normand que sir Arthur Wardour +conserve avec un soin si jaloux dans le troisième tiroir de son bureau +de chêne, permettant à peine qu'on y regarde, et étant lui-même +incapable de lire une syllabe de son contenu. Il ne m'eût jamais accordé +la permission de consulter pendant quelques heures ces pages précieuses, +dans mon voyage d'Écosse, si je n'avais promis de le désigner par +quelque mode emphatique de caractère, comme, par exemple, <i>le Manuscrit +de Wardour</i>, pour lui donner une individualité aussi importante que +celle du <i>Manuscrit de Bannatyne</i>, du <i>Manuscrit Auchinleck</i><a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a> +<a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a>, ou de +tout autre monument de la patience des tabellions gothiques. Je vous ai +envoyé pour votre étude privée le sommaire des chapitres de cette pièce +singulière, et je le joindrai peut-être, avec votre consentement, au +deuxième volume de mon histoire, si le compositeur s'impatiente pour +recevoir de la copie, lorsque tout mon manuscrit sera composé.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote17" name="footnote17"><b>Note 17: </b></a> +<a href="#footnotetag17"> +(retour) </a> Manuscrits légués à la bibliothèque d'Édimbourg par + Bannatyne et un lord Auchinleck. A. M.</blockquote> + +<p>Adieu, mon cher ami; j'en ai dit assez, sinon pour justifier, du moins +pour expliquer l'essai que j'ai entrepris, et qu'en dépit de vos doutes +et de mon incapacité je persiste à ne pas croire inutile.</p> + +<p>J'espère que vous êtes entièrement rétabli de votre accès de goutte, et +je serais heureux que votre savant médecin vous recommandât un voyage +dans notre province. On a trouvé dernièrement plusieurs curiosités dans +les fouilles pratiquées à l'ancien <i>Habitancum</i><a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a> +<a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a>. À propos +d'Habitancum, je pense que vous avez appris qu'un misérable paysan a +détruit la vieille statue ou plutôt le bas-relief appelé vulgairement +Robin de Redesdale. Il paraît que la renommée de Robin attirait plus de +pèlerins qu'il n'en fallait pour laisser croître la fougère d'une lande +dont l'acre vaut à peine un schilling. Malgré votre titre de révérend, +échauffez une bonne fois votre bile, prenez une fois un peu de rancune, +et souhaitez avec moi que ce rustre ait un accès de gravelle aussi fort +que s'il avait tous les fragmens de la statue du pauvre Robin dans le +viscère où la maladie établit son siége. Ne parlez pas de cela à Gath, +de peur que les Écossais ne se réjouissent d'avoir enfin trouvé chez +leurs voisins un exemple de la barbarie qui se signala par la démolition +du <i>four d'Arthur</i>. Mais il n'y aurait aucun terme à nos lamentations si +nous nous arrêtions sur de pareils sujets. Daignez offrir mes +respectueux complimens à miss Dryasdust; je me suis de mon mieux +acquitté de la commission qu'elle m'avait donnée pour ses lunettes, dans +mon dernier voyage à Londres; j'espère qu'elle les a reçues en bon état, +et qu'elle les a trouvées de son goût. Je vous expédie mon paquet par le +voiturier aveugle; peut-être alors qu'il restera long-temps en +route<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a> +<a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a>. Les dernières nouvelles que je reçois d'Édimbourg +m'apprennent que le savant qui remplit les fonctions de secrétaire dans +la Société des Antiquaires est le premier amateur en dessin de la +Grande-Bretagne, et qu'on attend beaucoup de son zèle et de son talent +pour dessiner ces <i>spécimens</i> d'antiquité nationale qui s'écroulent, +minés lentement par le temps, ou balayés par le goût moderne avec le +même balai de destruction que John Knox employait au siècle de la +réforme. Adieu derechef: <i>Vale tandem, non immemor mei.</i> Croyez-moi +toujours, mon révérend et très cher monsieur, votre très humble +serviteur, + +<span class="rig">Laurence Templeton.<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a> +<a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a></span></p> + +<p>17 novembre 1817.</p> +<br> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote18" name="footnote18"><b>Note 18: </b></a> +<a href="#footnotetag18"> +(retour) </a> Station romaine près de laquelle est une statue + informe, espèce de géant, que le peuple nomme <i>Robin de + Redesdale</i>. A. M.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote19" name="footnote19"><b>Note 19: </b></a> +<a href="#footnotetag19"> +(retour) </a> Allusion à la mauvaise administration des postes et + au prix élevé des taxes en Écosse. A. M.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote20" name="footnote20"><b>Note 20: </b></a> +<a href="#footnotetag20"> +(retour) </a> Nom fictif sous lequel Walter Scott voulut d'abord + publier cet ouvrage, et qui explique l'épigraphe mise en + tête. A. M.</blockquote> +<br><br> + + +<h1>IVANHOE</h1> + +<h5>OU</h5> + +<h2>LE RETOUR DU CROISÉ</h2> + +<br><hr class="full"><br> + +<h3>CHAPITRE PREMIER.</h3> + +<p class="rig"><span class="sml">«C'est ainsi qu'ils parlaient, tandis qu'ils<br> + forçaient à rentrer le soir dans l'étable leurs<br> + troupeaux bien repus, qui témoignaient par<br> + un bruyant grognement leur regret de renoncer<br> + à la pâture.»<br> <i>Odyssée</i>.</span></p> + <br><br><br><br><br><br> + +<p>Dans cet heureux vallon de la riche Angleterre, baigné par le Don aux +flots purs, s'étendait jadis une forêt vaste, qui couvrait la plus +grande partie des belles montagnes et des vallées qu'on aperçoit entre +Sheffield et la riante ville de Doncaster<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a> +<a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a>. On voit encore des restes +de cette forêt dans les magnifiques domaines de Wentworth, de +Warncliffe-Park, et dans les environs de Rotherham. C'est là que le +fabuleux dragon de Wantley exerçait ses ravages; là se livrèrent la +plupart des sanglantes batailles qu'amenèrent les guerres civiles de la +rose rouge et de la rose blanche; là encore se montrèrent ces bandes de +valeureux proscrits<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a> +<a href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a> dont les exploits sont devenus si populaires +dans les ballades anglaises.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote21" name="footnote21"><b>Note 21: </b></a> +<a href="#footnotetag21"> +(retour) </a> Ville du comté d'Yorck, sur le Don, dans un pays + fertile en paturages. A. M.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote22" name="footnote22"><b>Note 22: </b></a> +<a href="#footnotetag22"> +(retour) </a> Le texte dit: <i>Outlaws</i>, mot qui signifie <i>hors la + loi</i>. A. M.</blockquote> + +<p>Tel est le lieu principal de la scène de notre histoire, dont la date +remonte à la fin du règne de Richard Ier, époque où le retour du prince +était l'objet des voeux plutôt que des espérances de ses sujets désolés, +assujétis à tous les maux que leur infligeaient des tyrans subalternes. +Les nobles, dont le pouvoir était devenu exorbitant sous le règne +d'Étienne, et que la prudence de Henri II eut tant de peine de réduire à +une sorte de soumission à la couronne, avaient repris leur vieille +licence dans toute son étendue. Ils méprisaient la faible intervention +du conseil d'état d'Angleterre, fortifiaient leurs châteaux, +augmentaient le nombre de leurs serfs, assimilaient tout ce qui les +environnait à un état de vasselage, et cherchaient, par tous les moyens +possibles, à se mettre à la tête de forces suffisantes pour figurer dans +les troubles qui menaçaient le pays.</p> + +<p>La situation de la noblesse inférieure, ou de cette classe qu'on nommait +les <i>franklins</i><a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a> +<a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a>, et qui, d'après la loi et la constitution de +l'Angleterre, avait le droit de se regarder comme indépendante de la +tyrannie féodale, devint alors singulièrement précaire. Si, comme cela +se pratiquait assez généralement, ils se mettaient sous la protection de +quelqu'un des petits rois de leur voisinage, s'ils acceptaient quelque +charge féodale dans sa maison, ou s'ils s'obligeaient par un traité +d'alliance à l'aider dans toutes ses entreprises, ils pouvaient, il est +vrai, acheter une tranquillité temporaire; mais c'était toujours au prix +de cette indépendance si précieuse à des coeurs anglais, et au risque de +se voir obligés de s'associer aux tentatives les plus imprudentes que +l'ambition de leur protecteur pouvait lui suggérer. D'une autre part, +les grands barons possédaient tant de moyens de vexation et +d'oppression, qu'ils trouvaient sans cesse un prétexte, et la volonté +leur manquait rarement de tourmenter, poursuivre et ruiner ceux de leurs +voisins moins puissans qui voulaient se soustraire à leur autorité, et +qui croyaient qu'une conduite paisible et les lois du pays devaient être +pour eux une protection suffisante contre les dangers des temps.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote23" name="footnote23"><b>Note 23: </b></a> +<a href="#footnotetag23"> +(retour) </a> Nom que les Normands donnaient aux anciens <i>thanes</i>, + formant un corps de nobles. A. M.</blockquote> + +<p>Une circonstance qui vint contribuer à augmenter la tyrannie de la haute +noblesse et les souffrances des classes inférieures, fut la conquête de +l'Angleterre par Guillaume, duc de Normandie. Quatre générations +n'avaient pu encore mêler entièrement le sang ennemi des Normands avec +celui des Anglo-Saxons, ni réunir par un même langage et par des +intérêts communs deux races rivales, dont l'une avait conservé tout +l'orgueil du triomphe, tandis que l'autre gémissait sous la honte de +tous les résultats de la défaite. L'issue de la bataille d'Hastings +avait mis la puissance entre les mains de la noblesse normande, qui, +comme nos historiens l'assurent, n'en avait pas usé avec modération. +Sauf un petit nombre de cas, toute la race des princes et des nobles +saxons avait été anéantie ou dépouillée, et il ne s'en trouvait que très +peu qui, sur le sol natal de leurs aïeux, conservassent encore des +domaines de seconde ou même de troisième classe. La politique de +Guillaume et de ses successeurs avait été d'affaiblir, par tous les +moyens, cette partie de la population, regardée avec raison comme +nourrissant l'antipathie la plus profonde contre les vainqueurs. Tous +les rois de la race normande avaient manifesté une prédilection très +marquée pour leurs sujets normands. Les lois sur la chasse, et beaucoup +d'autres inconnues à l'esprit plus doux et plus libéral du code saxon, +avaient été imposées à l'Angleterre, comme pour ajouter un nouveau poids +aux chaînes féodales qui accablaient les vaincus. À la cour, et dans les +châteaux de la haute noblesse où l'on imitait la magnificence royale, on +ne parlait que français: c'était dans cette langue qu'on plaidait devant +les tribunaux, et que les jugemens étaient rendus; en un mot, le +français était la langue de l'honneur, de la chevalerie et de la +justice, tandis que l'anglo-saxon, plus mâle et plus expressif, était +laissé aux campagnards et au bas peuple, qui ne connaissaient pas +d'autre idiome. Cependant le besoin des communications entre les +seigneurs du sol et les classes inférieures qui le cultivaient avait peu +à peu donné naissance à un nouveau dialecte tenant le milieu entre le +français et l'anglo-saxon, et qui leur facilitait les moyens de +s'entendre; et cette nécessité de communication forma peu à peu la +langue anglaise actuelle; celle des vainqueurs et celle des vaincus s'y +fondirent par un heureux mélange, et par degrés elle s'enrichit des +emprunts qu'elle fit aux langues classiques et à celles que parlent les +nations de l'Europe méridionale.</p> + +<p>Voilà quel était à cette époque l'état des choses; j'ai cru devoir le +retracer à l'esprit de mes lecteurs, parce qu'ils auraient pu oublier +que nul grand événement, tel qu'une guerre ou une insurrection, ne +marque l'existence des Anglo-Saxons, comme nation isolée, +postérieurement au règne de Guillaume II, dit le Roux. Toutefois les +grandes distinctions nationales entre les vaincus et les vainqueurs, le +souvenir de ce que les premiers avaient été, comparé à ce qu'ils étaient +alors, se perpétuèrent jusqu'au règne d'Édouard III, laissèrent ouvertes +les blessures que la conquête avait creusées, et continuèrent une ligne +de séparation entre les descendans des Normands vainqueurs et ceux des +Saxons vaincus.</p> + +<p>Les derniers feux du jour descendaient sur une belle et verte clairière +de la forêt dont il a été question au commencement de ce chapitre; des +centaines de gros vieux chênes au tronc peu élevé, mais qui avaient +peut-être vu la marche triomphale des armées romaines, déployaient leurs +rameaux noueux et touffus sur une pelouse gracieuse; en quelques +endroits, ils étaient mêlés de bouleaux, de houx, et de bois taillis de +différentes espèces, dont les branches s'entrelaçaient de manière à +intercepter entièrement les rayons du soleil couchant. Ailleurs, ces +arbres, isolés les uns des autres, formaient de longues avenues, dans +les détours desquelles la vue se plaît à s'égarer, tandis que +l'imagination les considère comme des sentiers conduisant à des sites +encore plus sauvages et plus solitaires. Ici les feux pourprés du jour +lançaient des rayons plus ternes, qui s'inclinaient sur les rameaux +brisés et sur les troncs moisis des arbres; là, ils éclairaient d'un vif +éclat les clairières à travers lesquelles il leur était permis de se +frayer un passage. Un grand espace ouvert au milieu d'elles semblait +avoir été jadis consacré aux rites du culte des druides; car sur le +sommet d'une petite colline, si régulière qu'elle paraissait l'ouvrage +de l'art, se voyaient les restes d'un cercle de pierres énormes, brutes +et non taillées<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a> +<a href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a>. Sept demeuraient debout; les autres avaient été +déplacées vraisemblablement par le zèle de quelques uns des premiers +convertis au christianisme; les unes étaient peu loin du lieu où elles +gisaient d'abord; d'autres étaient renversées sur le penchant de la +colline; une seule des plus larges, précipitée jusqu'au bas, et +suspendant le cours d'un petit ruisseau qui s'écoulait au pied de +l'éminence, occasionnait par son obstacle, un doux murmure à cette onde +auparavant silencieuse.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote24" name="footnote24"><b>Note 24: </b></a> +<a href="#footnotetag24"> +(retour) </a> Quatre grandes pierres de ce genre composaient les + autels des druides, trois étaient placées de côté; et la + quatrième au dessus. A. M.</blockquote> + +<p>Deux figures humaines, qui complétaient ce paysage, offraient dans leur +extérieur et leurs vêtemens ce caractère sauvage et rustique auquel on +reconnaissait, dans ces temps reculés, les habitans de la partie boisée +du West-Riding de l'Yorkshire<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a> +<a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a>. Le plus âgé avait un aspect dur, +farouche et grossier; son habillement, qui était de la forme la plus +commune et la plus simple, consistait en une sorte de jaquette serrée à +manches, faite de la peau tannée de quelque animal, à laquelle on avait +primitivement laissé le poil, alors usé en tant d'endroits, qu'il eût +été difficile de juger à quel quadrupède il avait appartenu. Ce vêtement +descendait du cou aux genoux, et tenait lieu de tous ceux qui sont +destinés à envelopper le corps; il n'avait qu'une seule ouverture par le +haut, suffisante pour y passer la tête, et il était évident qu'on le +mettait de la même manière qu'on passe aujourd'hui une chemise, ou plus +anciennement un haubert. Des sandales, attachées avec des courroies de +cuir de sanglier, protégeaient ses pieds; deux bandes d'un cuir plus +mince entrelaçaient chacune de ses jambes jusqu'au genou, qui demeurait +à nu, comme dans le costume des montagnards écossais. Pour fixer cette +jaquette plus étroitement autour du corps, une ceinture de cuir la +serrait par le moyen d'une boucle de cuivre. À cette ceinture étaient +suspendus d'un côté une sorte de petit sac, de l'autre une corne de +bélier dont on avait fait un instrument à vent armé d'un bec; on y +voyait fixé de même un de ces longs couteaux de chasse, à lame large, +pointue, et à deux tranchans, garnie d'une poignée de corne; instrument +que l'on fabriquait alors dans le voisinage, et qu'on appelait couteau +de Sheffield<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a> +<a href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a>. Cet homme avait la tête découverte et les cheveux +arrangés en tresses fortement serrées: le soleil les avait rendus d'un +roux foncé, couleur de rouille, qui contrastait avec sa barbe d'une +nuance jaunâtre comme l'ambre. Il ne me reste plus à citer qu'une seule +partie de son ajustement, et elle était trop remarquable pour que je +puisse l'omettre: c'était un collier de cuivre qui entourait son cou, +pareil à celui d'un chien, mais sans aucune ouverture, fixé à demeure, +assez lâche pour permettre de respirer et d'agir, et qu'on ne pouvait +enlever sans recourir à la lime. Sur ce collier bizarre était gravée +l'inscription suivante, en caractères saxons: «Gurth, fils de Beowulph, +est l'esclave-né<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a> +<a href="#footnote27"><sup class="sml">27</sup></a> de Cedric de Rothervood.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote25" name="footnote25"><b>Note 25: </b></a> +<a href="#footnotetag25"> +(retour) </a> La partie occidentale du comté d'York. A. M.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote26" name="footnote26"><b>Note 26: </b></a> +<a href="#footnotetag26"> +(retour) </a> Ville du comté d'York, au confluent des deux + rivières de Sheaf et de Don, environnée de hautes collines, + et renommée pour sa coutellerie.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote27" name="footnote27"><b>Note 27: </b></a> +<a href="#footnotetag27"> +(retour) </a> Le texte dit: <i>born-thrall</i>, mot dont le sens est + <i>esclave-né</i>; car du temps des Saxons il y avait en + Angleterre plusieurs sortes d'esclaves. A. M.</blockquote> + +<p>Près de ce gardien des pourceaux, car telle était l'occupation de Gurth, +on voyait assis sur une des pierres druidiques un homme qui paraissait +plus jeune d'environ dix ans, et dont l'habillement, quoique de même +nature que celui de son compagnon, était plus riche et d'une apparence +plus fantastique. Sur le fond de sa jaquette, d'un pourpre brillant, on +avait essayé de peindre des ornemens grotesques en différentes couleurs. +Il portait aussi un manteau court, qui à peine lui descendait jusqu'à +mi-cuisse. Ce manteau, d'étoffe cramoisie, couvert de plus d'une tache, +bordé d'une bande d'un jaune vif et qu'il pouvait porter à volonté sur +l'une ou l'autre épaule, ou dont il pouvait s'envelopper tout entier, +contrastant par sa petite longueur, formait une draperie d'un genre +bizarre. Ses bras portaient de minces bracelets d'argent, et son cou +était entouré d'un collier de même métal, sur lequel étaient gravés ces +mots: «Wamba, fils de Witless, est l'esclave de Cedric de Rotherwood.» +Ce personnage avait des sandales pareilles à celles de Gurth; mais ses +jambes, au lieu d'être couvertes de deux bandes de cuir entrelacées, +montraient des espèces de guêtres, dont l'une était rouge et l'autre +jaune. Il avait sur la tête un bonnet garni de clochettes, comme celles +que l'on attache au cou des faucons, et elles sonnaient à chaque +mouvement qu'il faisait, c'est-à-dire continuellement, car sans cesse il +changeait de posture. Ce bonnet, bordé d'un bandeau de cuir découpé en +guise de cornet, se terminait en pointe, et retombait sur l'épaule, +comme nos anciens bonnets de nuit, ou comme le bonnet de police d'un +hussard: c'est à cette pointe du bonnet que les clochettes étaient +fixées. Une telle particularité, la forme du bonnet même, et +l'expression moitié folle et moitié satyrique de la physionomie de Wamba +prouvaient assez qu'il appartenait à cette race de <i>clowns</i> ou bouffons +domestiques autrefois entretenus chez les grands, afin de tromper les +heures si lentes qu'ils étaient, obligés de passer dans leurs châteaux. +Il avait, comme son compagnon, un sac attaché à sa ceinture, mais on ne +lui voyait ni corne ni couteau de chasse, étant probablement regardé +comme appartenant à une classe d'hommes à laquelle on eût craint de +confier des armes. Un sabre de bois, semblable à celui avec lequel +Arlequin opère ses prodiges sur nos théâtres modernes, remplaçait le +couteau.</p> + +<p>L'air et la contenance de ces deux hommes formaient un contraste non +moins étonnant que leur costume. Le front de Gurth ou de l'esclave était +chargé d'ennuis; sa tête était baissée, avec une apparence d'abattement +qu'on eût pris pour de l'apathie, si le feu qui de temps à autre +étincelait dans ses regards, quand il levait les yeux, n'eût prouvé +qu'il cachait sous cet air de tristesse et de découragement la haine de +l'oppression et une forte envie de s'y soustraire. La physionomie de +Wamba ne décelait qu'une curiosité vague, une sorte de besoin de changer +d'attitude à chaque instant, et la satisfaction touchant sa position et +la mine qu'il faisait. Leur conversation avait lieu en anglo-saxon, +idiome qui, comme nous l'avons dit, était la langue universelle des +classes inférieures, à l'exception des soldats normands et des personnes +attachées au service personnel de la noblesse féodale. Mais un +échantillon de leurs discours dans leur propre langue n'intéresserait +guère un lecteur moderne; bornons-nous à une traduction.</p> + +<p>«Que la malédiction de saint Withold<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a> +<a href="#footnote28"><sup class="sml">28</sup></a> tombe sur ces misérables +pourceaux!» dit Gurth après avoir sonné plusieurs fois de sa corne pour +les réunir, tandis que, tout en répondant à ce signal par des grognemens +aussi mélodieux, ils ne se pressaient pas de quitter le copieux banquet +de glands et de faines qui les engraissaient, ni les rives bourbeuses +d'un ruisseau où plusieurs, à demi plongés dans la fange, s'étendaient à +leur aise, sans écouter la voix de leur gardien. «Que la malédiction de +saint Withold tombe sur eux et sur moi! Si le loup ne m'en attrape pas +quelques uns ce soir, je ne suis pas un homme. Ici, Fangs, ici!» +cria-t-il à un chien d'une grande taille, au poil rude, moitié mâtin, +moitié lévrier, qui courait çà et là, comme pour aider son maître à +réunir son troupeau récalcitrant, mais qui, dans le fait, soit qu'il fût +mal dressé, soit qu'il ne comprît pas les ordres de son maître, soit +qu'il n'écoutât qu'une ardeur aveugle, chassait les pourceaux devant lui +de divers cotés, et augmentait ainsi le désordre au lieu d'y remédier. +«Que le diable lui fasse sauter les dents! s'écria Gurth, et que le père +de tout mal confonde le garde-chasse qui enlève les griffes de devant à +nos chiens, et les rend par là incapables de faire leur devoir. Wamba, +debout: si tu es un homme, aide-moi un peu. Tourne derrière la montagne +afin de prendre le vent sur mes bêtes, et alors tu les chasseras devant +toi comme de timides agneaux.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote28" name="footnote28"><b>Note 28: </b></a> +<a href="#footnotetag28"> +(retour) </a> Saint saxon.</blockquote> + +<p>«Vraiment! répondit Wamba immobile: j'ai consulté là dessus mes jambes, +et toutes deux pensent qu'exposer mes somptueux habits dans ces trous +pleins de boue serait un acte de déloyauté contre ma personne souveraine +et ma garde-robe royale. Je te conseille de rappeler Fangs, et +d'abandonner tes pourceaux à leur destinée; et, soit qu'ils rencontrent +une troupe de soldats, une bande d'outlaws, ou une compagnie de +pèlerins, les animaux confiés à tes soins ne peuvent manquer d'être +changés demain matin en Normands, ce qui pour toi ne sera pas un +médiocre soulagement.»</p> + +<p>«Mes pourceaux changés en Normands! dit Gurth. Expliquez-moi cela, +Wamba: je n'ai ni le cerveau assez subtil ni le coeur assez joyeux pour +deviner des énigmes.»--«Comment appelez-vous ces animaux à quatre pieds +qui courent en grognant?»--«Des pourceaux, imbécille, des pourceaux; il +n'y a pas de fou qui ne sache cela.»--«Et pourceau est de bon saxon, +repartit le plaisant; mais quand le pourceau est égorgé, écorché, coupé +par quartiers, et pendu par les talons à un croc comme un traître, +comment l'appelles-tu en saxon?»--«Du <i>porc</i>», répondit le porcher. «Je +suis charmé, dit Wamba, qu'il n'y ait pas de fou qui ne sache cela; et +porc, je crois, est du véritable franco-normand; et, tant que la bête +est vivante et confiée à la garde d'un esclave saxon, elle garde son nom +saxon; mais elle devient normande et s'appelle <i>porc</i>, dès qu'on la +porte à la salle à manger du château pour y servir aux festins des +nobles. Que penses-tu de cela, mon ami Gurth? Eh! Allons, réponds-moi +vite: qu'en penses-tu?»--«C'est la vérité toute pure, ami Wamba, +quoiqu'elle ait passé par ta caboche de fou.»</p> + +<p>«Eh bien, je n'ai pas tout dit, reprit Wamba sur le même ton: il y a +encore le vieux <i>boeuf</i> alderman, qui retient son nom saxon <i>Ox</i> tant +qu'il est conduit au pâturage par des serfs et des esclaves comme toi, +mais qui devient <i>Beef</i>, un vif et brave Français, dès qu'il s'offre aux +nobles mâchoires destinées à le dévorer. Le veau, <i>Mynheer Calve</i>, +devient de la même façon <i>Monsieur de Veau</i><a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a> +<a href="#footnote29"><sup class="sml">29</sup></a>; il est saxon tant qu'il +a besoin des soins du vacher, et obtient un nom normand dès qu'il +devient matière à bombance.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote29" name="footnote29"><b>Note 29: </b></a> +<a href="#footnotetag29"> +(retour) </a> Dans la gastronomie anglaise, les diverses viandes sont + quelquefois personnifiées. <i>A. M.</i></blockquote> + +<p>«Par saint Dunstan! répondit Gurth, tu me contes là de tristes vérités. +À peine nous reste-t-il l'air que nous respirons, et je crois que les +Normands ne nous l'ont laissé qu'après avoir bien hésité, et uniquement +pour nous mettre en état de supporter les fardeaux dont ils écrasent nos +épaules. Les meilleures viandes sont pour leur table, les plus belles +filles pour leur couche, et nos plus braves jeunes gens vont, loin du +sol natal, reformer leurs armées et blanchir de leurs os les terres +étrangères. Il ne reste ici personne qui puisse ou veuille protéger le +malheureux Saxon. Que le ciel bénisse notre maître Cedric! il s'est +conduit en brave, en restant sur la brèche. Mais voilà Reginald +Front-de-Boeuf qui arrive dans le pays en personne, et nous verrons tout +à l'heure combien peu servira à Cedric la peine qu'il s'est donnée. Ici, +ici! cria-t-il à son chien. Bien! Fangs, bien! mon garçon, tu as fait +ton devoir. Voilà enfin tout le troupeau réuni, et tu les mènes comme il +faut, mon garçon!»</p> + +<p>«Gurth, répliqua le bouffon, je vois que tu me crois un fou, sans quoi +tu ne serais pas assez imprudent pour me mettre ta tête dans la gueule. +Si je rapportais à Reginald Front-de-Boeuf ou à Philippe de Malvoisin un +seul mot de ce que tu viens de dire, tu aurais parlé en traître contre +les Normands, tu ne serais plus qu'un porcher réprouvé, et ton corps +balancerait pendu à un de ces arbres, comme un épouvantail à quiconque +oserait mal parler des nobles étrangers.»--«Chien que tu es, s'écria +Gurth, est-ce que tu serais homme à me trahir après m'avoir si vivement +excité à parler ainsi à mon détriment?»</p> + +<p>--«Te trahir! non; ce serait le trait d'un homme sensé: un fou ne sait +pas se rendre de si bons services. Mais un instant: quelle est donc la +compagnie qui nous arrive?» ajouta-t-il en prêtant l'oreille à un bruit +lointain de chevaux et de cavaliers--«Je m'en inquiète peu,» dit Gurth +qui avait rassemblé son troupeau, et qui, avec l'aide de Fangs, le +faisait entrer dans une des longues avenues que nous avons essayé tout à +l'heure de décrire. «Je veux voir qui sont ces cavaliers, dit Wamba; ils +viennent peut-être du pays des fées, chargés d'un message du roi Oberon, +de ce roi fameux par tant de prodiges inouïs.»--«Que la fièvre te gagne! +s'écria Gurth: peux-tu parler de pareilles choses quand nous sommes +menacés d'un orage terrible? N'entends-tu pas rouler le tonnerre à +quelques milles de nous? N'as-tu pas aperçu cet éclair? Une pluie d'été +commence, je n'en ai jamais vu tomber d'aussi grosses gouttes. Malgré le +calme de l'air, les branches de ces grands chênes font un bruit qui +annonce une tempête. Tu peux jouer le raisonnable, si tu le veux; +crois-moi une fois, et hâtons-nous de rentrer avant le fort de l'orage, +car cette nuit même sera terrible.»</p> + +<p>Wamba parut sentir la force de ce raisonnement, et accompagna son +camarade, qui se mit en route après avoir ramassé un long bâton à deux +bouts qu'il trouva sur son chemin; et ce nouvel Eumée marchait à grands +pas dans l'avenue, chassant devant lui, à l'aide de Fangs, son +discordant troupeau gorgé de fange et de glands.</p> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE II.</h3> + +<p class="rig"><span class="sml">«C'était un moine accompli en moinerie,<br> + un cavalier aimant la chasse et le gibier,<br> + un maître-homme bien fait pour être abbé;<br> + il tenait de superbes chevaux dans son<br> + écurie; et lorsqu'il chevauchait, toute la<br> + sonnerie de sa monture résonnait en plein<br> + air aussi haut que la cloche du couvent<br> + dont il était le supérieur, qualité en vertu<br> + de laquelle il gardait seul les clefs de la<br> + cave.»<br> + <i>Trad. de</i> Chaucer.</span></p> +<br><br><br><br><br><br><br><br><br><br> + +<p>Nonobstant les exhortations et les gronderies de son compagnon, le bruit +du pas des chevaux continuant à approcher, Wamba ne pouvait s'empêcher +de ralentir occasionnellement sa marche, en saisissant tous les +prétextes que la route lui offrait. Tantôt c'était pour cueillir dans le +taillis quelques noisettes à demi mûres, tantôt pour parler à quelque +jeune fille de campagne qu'ils rencontraient. La cavalcade ne tarda donc +pas à les rejoindre.</p> + +<p>Elle était composée de dix personnes; les deux qui marchaient à leur +tête semblaient des hommes de haut parage; les autres composaient leur +suite. Il n'était pas difficile de reconnaître l'état et la condition de +l'un de ces deux personnages. C'était évidemment un ecclésiastique d'un +rang élevé; il portait l'habit de l'ordre de Cîteaux, mais d'une étoffe +beaucoup plus fine que ne le permettait la règle de l'ordre; son manteau +et son capuchon étaient du plus beau drap de Flandre, et formaient une +draperie large et gracieuse autour de lui, malgré l'excès de son +embonpoint. Il avait un extérieur agréable, qui n'annonçait pas plus le +jeûne et les mortifications que ses vêtemens n'attestaient le mépris du +luxe et de l'opulence mondaine. Ses traits pouvaient passer pour +réguliers; mais de ses paupières baissées jaillissait fréquemment +l'éclat d'un oeil épicurien qui trahissait un amateur de la bonne chère +et des festins. Du reste, sa profession et son rang lui avaient appris à +maîtriser l'expression d'une physionomie naturellement enjouée, à +laquelle il savait donner à volonté un air de gravité solennelle. Malgré +les règles de son couvent, les bulles du pape et les canons des +conciles, les manches de ce dignitaire de l'Église étaient garnies de +riches fourrures, son manteau était fixé autour de son cou par une +agrafe d'or, et l'habit de son ordre décelait la même recherche qu'on +remarque aujourd'hui dans le costume d'une séduisante quakeresse, qui, +sans s'écarter de la mise ordinaire de sa secte, donne à sa simplicité, +par le choix des étoffes et par la manière de les employer, une sorte de +coquetterie fort analogue aux vanités du monde.</p> + +<p>Ce digne homme d'église montait une mule fringante, dont l'amble était +le pas habituel; on l'avait magnifiquement harnachée, et sa bride était +ornée de petites sonnettes d'argent, suivant la mode du jour. Sur sa +magnifique selle, il n'avait rien de la gaucherie du cloître; il +déployait l'aisance et les grâces d'un cavalier adroit et exercé. Il +paraissait n'avoir pris que momentanément et pour la route une monture +trop vulgaire pour lui, malgré son allure douce, car un frère lai, +faisant partie de sa suite, conduisait par la bride un des plus beaux +coursiers que l'Andalousie eût jamais vus naître, et que les marchands +faisaient alors venir à grands frais et non sans quelques dangers, pour +les vendre aux personnes riches et distinguées. La selle et la housse de +ce superbe palefroi étaient couvertes d'un drap tombant presque jusqu'à +terre, sur lequel on avait brodé des mitres, des crosses et d'autres +emblèmes sacerdotaux. Un autre frère lai conduisait une mule chargée de +bagages appartenant probablement à son supérieur, et deux moines de son +ordre étaient à l'arrière-garde, riant, causant ensemble, et sans faire +beaucoup d'attention aux autres membres de la cavalcade.</p> + +<p>Le compagnon du dignitaire ecclésiastique semblait un homme âgé de plus +de quarante ans. Il était grand, sec, vigoureux, avec des formes +athlétiques; mais les fatigues et les travaux qu'il avait endurés et +qu'il semblait prêt à braver encore, l'avaient réduit à une maigreur +extrême; ce qui rendait étonnamment saillantes les parties osseuses de +son corps. Sa tête était parée d'une toque écarlate garnie de fourrures, +pareille à celle que les Français appellent <i>mortier</i>, à cause de son +analogie avec un mortier renversé. Rien n'empêchait donc de voir son +visage, dont l'expression était calculée pour imprimer le respect, sinon +la crainte, à des étrangers. Ses traits, fortement prononcés, avaient +pris sous le soleil des tropiques une couleur basanée et presque aussi +noire que le teint d'un nègre; on eût dit, lorsqu'il était calme, qu'ils +sommeillaient après l'orage de sa passion; mais les veines gonflées de +son front, la promptitude avec laquelle sa lèvre supérieure, couverte +d'une moustache noire et épaisse, grimaçait à la moindre émotion, +prouvaient assez qu'on pouvait aisément réveiller dans son coeur cet +orage assoupi. Un seul regard de ses yeux noirs et perçans faisait +deviner combien il avait surmonté d'obstacles et bravé de périls; il +semblait même demander qu'on opposât quelque digue à ses volontés, pour +le plaisir de la briser par de nouvelles démonstrations de force et de +courage. Une profonde cicatrice au front prêtait à sa physionomie un air +dur et farouche, et une expression sinistre à ses yeux, dont les rayons +visuels, d'ailleurs très pénétrans, étaient légèrement obliques.</p> + +<p>L'habillement de dessus de ce personnage ressemblait à celui de son +compagnon. C'était un long manteau de bénédictin, mais dont la couleur +écarlate indiquait que celui qui le portait ne faisait partie d'aucun +des quatre ordres réguliers. Sur l'épaule droite était taillée en drap +blanc une croix d'une forme particulière. Ce premier vêtement cachait, +ce qui d'abord paraissait peu en harmonie avec sa forme, une cotte de +mailles avec des manches et des gantelets de même métal, aussi flexibles +que s'ils eussent été travaillés au métier. Le devant de ses cuisses, où +les plis de son manteau permettaient de les apercevoir, était protégé de +la même manière; et de petites plaques d'acier, s'avançant l'une sur +l'autre comme les écailles d'un reptile, couvraient ses genoux et ses +jambes jusqu'aux chevilles pour compléter son armure défensive. Un long +poignard à double tranchant, fixé à sa ceinture, était la seule arme +offensive qu'il portât.</p> + +<p>Il montait une haquenée, afin de ménager son beau cheval de combat, +qu'un écuyer conduisait par la bride, et qui était harnaché comme pour +un jour de bataille, la tête protégée par un fronteau d'acier terminé en +fer de pique. À un côté de la selle pendait une hache de guerre +richement damasquinée, et à l'autre un casque orné de plumes, et une +longue épée comme les chevaliers en avaient à cette époque. Un second +écuyer portait la lance de son maître, à l'extrémité de laquelle se +trouvait fixée une petite banderolle où était peinte une croix semblable +à celle qui décorait le manteau. Il portait aussi un petit bouclier de +forme triangulaire, assez large du haut pour défendre la poitrine, et +diminuant graduellement des deux côtés pour former une pointe par le +bas. Ce bouclier était couvert d'un drap écarlate, ce qui empêchait +qu'on en pût lire la devise.</p> + +<p>Ces deux écuyers étaient suivis de deux autres. À leur peau basanée, à +leurs turbans blancs, et à la forme orientale de leurs vêtemens, on +devinait qu'ils étaient nés dans quelque région lointaine d'Asie. Tout +l'extérieur du guerrier et de son escorte avait quelque chose d'exotique +et d'étrange. Le costume des écuyers était également assez recherché, et +les deux Orientaux avaient des bracelets, des colliers d'argent et des +cercles du même métal autour des jambes, qui étaient nues depuis la +cheville jusqu'au mollet, de même que leurs bras étaient découverts +jusqu'au coude. Leurs habits de soie surchargés de broderies annonçaient +la richesse et l'importance de leur maître, tout en formant un singulier +contraste avec la simplicité de son costume guerrier. Leurs sabres à +lame recourbée, à poignée damasquinée en or, pendaient à des baudriers +aussi brodés en or, et garnis de poignards turcs d'un travail encore +plus merveilleux. Chacun d'eux portait à l'arçon de sa selle un faisceau +de javelines à pointe acérée, d'environ quatre pieds de longueur, arme +alors en usage parmi les Sarrasins, et qu'on emploie encore dans +l'Orient pour l'exercice martial connu sous le nom d'<i>El-Djerid</i><a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a> +<a href="#footnote30"><sup class="sml">30</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote30" name="footnote30"><b>Note 30: </b></a> +<a href="#footnotetag30"> +(retour) </a> L'exercice du <i>Djerid</i> est un des plus chers + amusemens des cavaliers turcs, lesquels s'y livrent tous les + jours à midi dans les environs de Constantinople. A. M.</blockquote> + +<p>Les chevaux de ces deux écuyers semblaient de race étrangère comme eux. +Ils étaient sarrasins d'origine, conséquemment arabes. Leurs membres +fins et délicats, leurs petits fanons, leur crinière déliée, et +l'aisance de leurs mouvemens, contrastaient avec les chevaux puissans +dont on soignait la race en Flandre et en Normandie, pour les hommes +d'armes, dans le temps où ils se couvraient de la tête aux pieds d'une +pesante armure en fer; ces coursiers orientaux près des coursiers +normands pouvaient s'appeler une personnification du corps et de son +ombre.</p> + +<p>Le singulier aspect d'une pareille cavalcade éveilla la curiosité non +seulement de Wamba, mais de son compagnon, pourtant bien moins frivole. +Il reconnut le moine pour le prieur de l'abbaye de Jorvaulx, fameux à +plusieurs milles à la ronde comme aimant la chasse, la table, et, si la +renommée n'exagérait point, d'autres plaisirs mondains bien plus +incompatibles encore avec les voeux du cloître.</p> + +<p>Cependant les idées que l'on nourrissait sur la conduite du clergé, tant +séculier que régulier, à cette époque, étaient si relâchées, que le +prieur Aymer conservait une assez bonne réputation dans les environs de +son abbaye. Son caractère franc et jovial, l'indulgence qu'il montrait +pour tout ce que les grands appelaient des <i>peccadilles</i>, le faisaient +accueillir près des nobles, grands et petits, et à plusieurs desquels il +se trouvait allié, étant lui-même d'une famille distinguée d'origine +normande. Les dames surtout n'étaient pas disposées à éplucher trop +sévèrement la conduite d'un des plus chauds admirateurs de leurs +charmes, et si habile à dissiper l'ennui qui ne réussissait que trop à +s'introduire dans les salons et les bocages d'un château féodal. Aucun +chasseur ne suivait le gibier plus vivement que le prieur, et il était +connu pour avoir les faucons les mieux dressés et les lévriers les plus +agiles de tout le North-Riding<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a> +<a href="#footnote31"><sup class="sml">31</sup></a>; avantage qui contribuait à faire +rechercher sa société par la jeune noblesse. Il avait un autre rôle à +jouer auprès des vieillards, et il s'en acquittait à merveille dans +l'occasion. Ses connaissances très superficielles en littérature lui +suffisaient pour imprimer à l'ignorance un profond respect; sa science +prétendue, la gravité de son air et de ses discours, le ton imposant +qu'il prenait en parlant de l'autorité de l'Église et du sacerdoce, +donnaient presque lieu de croire à sa sainteté. Même le bas peuple, qui +souvent critique le plus sévèrement la conduite de ses supérieurs, +couvrait du voile de l'indulgence les faiblesses du prieur Aymer. Il +était charitable, et la charité rachète une foule de péchés, dans un +autre sens que ne le dit l'Écriture. Les revenus de l'abbaye, dont une +grande partie se trouvait à sa disposition, en lui donnant les moyens de +fournir à ses dépenses personnelles, qui étaient considérables, lui +permettaient encore de faire participer à ses largesses les paysans, et +de soulager quelquefois la détresse du pauvre. Si le prieur Aymer +restait le dernier à table, et passait plus de temps à la chasse qu'à +l'église; si on le voyait rentrer dans l'abbaye à la pointe du jour, par +une porte de derrière, après avoir passé la nuit à quelque rendez-vous +galant, on se contentait de hausser les épaules, et l'on s'habituait à +ses désordres en songeant que la plupart de ses confrères en faisaient +davantage, sans avoir les mêmes droits à l'indulgence du peuple. La +personne et le caractère du prieur Aymer étaient donc choses très +familières pour nos deux serfs saxons, qui le saluèrent avec respect, et +qui reçurent en retour son «<i>Benedicite, mes filz</i>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote31" name="footnote31"><b>Note 31: </b></a> +<a href="#footnotetag31"> +(retour) </a> District du comté d'York. A. M.</blockquote> + +<p>L'air étrange de son compagnon et de sa suite redoublait la surprise de +Gurth et de Wamba; et à peine firent-ils attention à ce que disait le +prieur de l'abbaye de Jorvaulx, quand il demanda s'il y avait dans le +voisinage quelque maison où ils pussent trouver un asile, tant ils +étaient frappés de la tournure moitié militaire, moitié monastique, de +l'étranger basané, et de l'accoutrement de ses deux écuyers orientaux, +ainsi que des armes qu'ils portaient. Il est probable aussi que la +langue dans laquelle la bénédiction fut donnée sonna mal aux oreilles +saxonnes, quoique sans doute elle ne leur parût pas entièrement +intelligible. «Je vous demande, mes enfans, dit le prieur en élevant la +voix et en employant la langue française ou l'idiome composé de normand +et de saxon; je vous demande s'il y a dans les environs quelque brave +homme qui, par amour pour Dieu et par dévotion pour notre sainte mère +l'Église, voudra donner ce soir l'hospitalité et des rafraîchissemens à +deux de leurs plus humbles serviteurs.» Il s'exprimait ici d'un ton qui +ne s'accordait guère avec les expressions modestes dont il avait jugé à +propos de se servir.</p> + +<p>«Deux des plus humbles serviteurs de la mère l'Église!» répéta Wamba en +lui-même; car, tout fou qu'il était, il eut soin de ne pas faire cette +réflexion assez haut pour être entendu. «Je voudrais bien savoir comment +sont faits leurs principaux conseillers, leurs sénéchaux, leurs +sommeliers!» Après ce commentaire d'intuition, en quelque sorte, sur la +demande du prieur, il leva les yeux vers lui, et répondit ainsi à sa +question: «Si les révérends désirent bonne chère et bon gîte, ils +trouveront à quelques milles d'ici le prieuré de Brinxworth, où leur +qualité ne peut que leur assurer la meilleure réception; s'ils préfèrent +consacrer une partie de la soirée à la pénitence, ils n'ont qu'à prendre +ce sentier, qui mène à l'ermitage de Copmanhurst, où un pieux anachorète +leur accordera sans doute un abri dans sa grotte et le secours de ses +prières.»--«Mon brave ami, dit le prieur en secouant la tête à ces deux +indications, si le bruit continuel des clochettes qui garnissent ton +bonnet ne t'avait troublé l'esprit, tu saurais que <i>clericus clericum +non decimat</i>, c'est-à-dire que les gens d'église n'invoquent pas +l'hospitalité les uns des autres, et préfèrent la demander aux laïques, +pour leur fournir l'occasion de servir Dieu en honorant et secourant ses +humbles serviteurs.»</p> + +<p>«Il est vrai, dit Wamba, que, tout âne que je sois, je n'ai pas moins +l'honneur de porter des clochettes comme la mule de votre Révérence. +Cependant, si je ne me trompe, la charité de notre mère la sainte Église +et de ses serviteurs pourrait fort bien, comme toute autre charité, +commencer par s'exercer sur elle-même.»</p> + +<p>«Trêve à ton insolence, coquin! dit le compagnon du prieur en +l'interrompant d'une voix haute et fière; et dis-nous quel chemin nous +devons prendre pour aller chez..... Comment appelez-vous votre franklin, +prieur Aymer?»--«Cedric le Saxon, répondit le prieur. Dis-moi, mon ami, +sommes-nous près de sa demeure? peux-tu nous en montrer la route?»--«La +route n'en est pas facile à trouver, répondit Gurth, rompant le silence +pour la première fois; et la famille de Cedric se couche de très bonne +heure.»</p> + +<p>«Belle raison! dit le second voyageur: elle sera trop honorée de se +lever pour des voyageurs tels que nous, qui ne nous abaissons pas à +réclamer une hospitalité que nous aurions droit d'exiger.»--«Je ne sais, +répondit Gurth d'un ton d'humeur, si te devrais indiquer le chemin du +château de mon maître à des gens qui exigent comme un droit d'asile ce +que tant d'autres veulent bien demander comme une faveur.»--«Oses-tu +disputer avec moi, vilain serf,» s'écria le chevalier; et, donnant à son +cheval un coup d'éperon, il lui fit faire volte-face, et s'avança vers +Gurth en levant la baguette qui lui servait de fouet pour le châtier. +Gurth, sans reculer d'un pas, osa le regarder d'un air farouche et +courroucé, et porta la main sur son couteau de chasse; mais le prieur +empêcha la querelle en poussant vite sa mule entre son compagnon et le +gardien des pourceaux de Cedric.</p> + +<p>«De par sainte Marie! frère Brian, il ne faut pas vous imaginer que vous +soyez ici en Palestine, au milieu des Turcs et des Sarrasins, des païens +et des infidèles. Nous autres insulaires, nous n'aimons pas les coups, +excepté ceux de la sainte Église, qui châtie ceux qu'elle aime. Allons, +mon brave, dit-il en s'adressant à Wamba, et en appuyant l'éloquence de +ses discours d'une pièce de monnaie, dis-moi le chemin de la demeure de +Cedric le Saxon: tu ne peux l'ignorer, et c'est un devoir de guider le +voyageur égaré, quand même il serait d'un rang moins respectable que le +nôtre.»--«Sans mentir, mon vénérable père, la tête sarrasine de votre +très révérend compagnon a tellement effrayé la mienne, qu'elle m'a fait +oublier ce chemin. Je doute que je puisse moi-même y arriver ce +soir.»--«Allons, allons, dit le prieur, tu peux nous le dire si tu le +veux. Ce digne frère a passé toute sa vie à combattre les Sarrasins pour +recouvrer le saint Sépulcre: il est de Tordre des chevaliers du Temple, +dont tu peux avoir entendu parler, et moitié moine, moitié soldat<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a> +<a href="#footnote32"><sup class="sml">32</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote32" name="footnote32"><b>Note 32: </b></a> +<a href="#footnotetag32"> +(retour) </a> Il existe encore dans la Grande-Bretagne beaucoup de + vieux monumens de l'ordre de ces templiers qui échappèrent + aux bûchers où périt leur grand-maître Jacques de Molay. + A. M.</blockquote> + +<p>«S'il n'est qu'à moitié moine, dit le bouffon, il ne devrait pas être +entièrement déraisonnable envers ceux qui se trouvent sur son chemin, +quand même ils ne se presseraient pas de répondre à des questions qui ne +les concernent point.»--«Je te pardonne ta saillie, répliqua le prieur, +mais à la condition que tu m'indiqueras le chemin de la maison de +Cedric.»--«Eh bien donc, répondit Wamba, suivez cette avenue jusqu'à un +endroit qu'on appelle la Croix-Renversée; vous la verrez par terre, il +n'y a plus que le piédestal qui soit debout. Alors prenez la route à +votre gauche, car il y en a quatre qui se croisent à la Croix-Renversée. +J'espère que vos Révérences y arriveront avant l'orage qui nous menace.» +Le prieur les remercia, et les cavaliers, piquant des deux, partirent +avec l'empressement de tous voyageurs qui veulent gagner leur gîte avant +la nuit qui annonce mauvais temps.</p> + +<p>«En suivant le chemin que tu leur as sagement indiqué, dit Gurth à son +compagnon dès que le bruit des chevaux cessa de se faire entendre, les +révérends pères auront bien du bonheur s'ils arrivent cette nuit à +Rotherwood.»--«Il est vrai, dit le bouffon; mais ils peuvent arriver à +Sheffield, et cet endroit en vaut un autre. Je suis trop bon chasseur +pour montrer au chien la retraite du lièvre quand je ne veux pas qu'il +l'attrape.»--«Tu as raison, je serais fâché que ce prieur vît Rowena; et +il serait possible que Cedric se prît de querelle avec ce moine-soldat, +ce qui serait encore bien plus désagréable. Mais, en bons serviteurs, +nous devons tout voir, tout entendre, et ne rien dire.»</p> + +<p>Revenons à nos voyageurs, qui eurent bientôt laissé loin derrière eux +les deux serfs, et qui maintenant causaient ensemble en +français-normand, langue dont se servaient ordinairement les classes +supérieures, à l'exception d'un petit nombre d'individus encore fiers de +leur origine saxonne. «Que signifie l'insolence de ces drôles, dit le +templier, et pourquoi m'avez-vous empêché de la punir?»--«L'un d'eux est +un paillasse, frère Brian, répondit le prieur: comment voulez-vous +exiger d'un fou des réponses sensées? L'autre est de cette race fière, +sauvage et intraitable, de Saxons, dont le suprême plaisir est de +montrer par tous les moyens la haine qu'ils gardent à leurs +vainqueurs.»--«Je lui aurais bien vite appris la courtoisie à force de +coups, s'écria Brian. Je suis accoutumé à de pareils caractères. Nos +captifs turcs sont aussi fiers, aussi indomptables qu'Odin lui-même +pourrait l'être; mais il leur suffit de deux mois passés dans ma maison, +sous la discipline du gouverneur de mes esclaves, pour devenir humbles, +soumis, dociles et obéissans. Corbleu! sire prieur, il faut prendre +garde au poison et au poignard, car ils y ont recours dès que vous leur +en laissez l'occasion.»--«Oui, reprit le prieur, mais chaque pays a ses +moeurs et ses usages; et battre cet homme eût été un mauvais moyen de le +forcer à nous indiquer le chemin qui conduit à la demeure de son maître; +et quand même nous y serions parvenus, c'en eût été assez pour irriter +contre vous Cedric. Je vous l'ai dit, ce franklin est dur et superbe, +d'un caractère altier et susceptible. Ennemi de la noblesse, il l'est +même de ses voisins, Reginald Front-de-Boeuf et Philippe de Malvoisin, +qui ne sont nullement des bambins au combat. Il défend avec tant de +fermeté les priviléges de sa race, il est si fier de descendre +directement d'Hereward, fameux champion de l'Heptarchie, qu'on l'appelle +généralement <i>Cedric-le-Saxon</i>; et il se glorifie de devoir son origine +à un peuple d'où beaucoup d'autres s'efforcent de cacher qu'ils +viennent, de peur d'éprouver les effets du <i>væ victis!</i> malheur aux +vaincus!»</p> + +<p>«Prieur Aymer, dit le templier, vous êtes un homme à bonnes fortunes, +connaisseur en beauté, et tout aussi expert qu'un troubadour en matière +de galanterie; mais il faudra que cette Rowena célèbre ait des attraits +bien séduisans, si vous voulez que je prenne assez d'empire sur +moi-même, et m'arme d'assez de patience pour obtenir les bonnes grâces +de son père, ce rustre séditieux tel que vous me le dépeignez.»--«Cedric +n'est pas son père, reprit le prieur; les aïeux de Rowena sont plus +illustres que ceux même dont il prétend venir; et si elle lui est unie +par les liens du sang, c'est à un degré très éloigné. Il est son tuteur, +et c'est lui-même, je crois, qui s'est arrogé ce titre; mais sa pupille +lui est aussi chère que si elle était sa propre fille. Quant à la beauté +de Rowena, vous pourrez bientôt en juger par vous-même; et, si les +grâces de sa personne, si l'expression douce et majestueuse de son +regard ne vous font pas oublier les jeunes filles aux cheveux noirs de +la Palestine et les houris du paradis de Mahomet, je suis un infidèle, +et non un véritable enfant de l'Église.»--«Si les attraits de votre +belle, dit le templier, ne répondent pas à l'idée que vous en donnez, +vous vous rappelez notre gageure.»--«Mon collier d'or est à vous, je le +sais; mais dans le cas contraire je reçois dix bottes de vin de Chio, et +je suis aussi certain de les tenir que si elles étaient déjà dans les +caves du couvent, sous les clefs du vieux Denis le cellerier.»</p> + +<p>«N'allez pas oublier que vous m'avez fait juge de notre débat, et que, +pour perdre, il faut que j'avoue que depuis la Pentecôte de l'an passé +je n'ai pas vu de beauté aussi parfaite. Ce sont là nos conditions, +n'est-ce pas? Mon cher prieur, votre collier d'or court de grands +risques, je vous assure, et je le porterai autour du cou dans la lice +qui va s'ouvrir à Ashby-de-la-Zouche.»</p> + +<p>«Gagnez tout comme il vous plaira, dit le prieur; j'espère seulement que +vous répondrez en chevalier et en chrétien. Mais, mon frère, en +attendant, suivez mon avis; prenez, croyez-moi, un ton un peu plus civil +que ne vous y ont accoutumé vos habitudes de commandement sur les +captifs et les esclaves de l'Orient. Cedric le Saxon, s'il était +offensé, et il s'offense très aisément, est un homme qui, malgré votre +titre de chevalier, la gravité de mes fonctions et la sainteté de notre +ministère, nous éconduirait de sa maison à l'instant même, et nous +enverrait coucher à la belle étoile quand même il serait minuit. Faites +attention aussi à la manière dont vous regarderez la belle Rowena, qu'il +surveille avec le soin le plus jaloux. S'il concevait la moindre alarme +de ce côté, nous sommes perdus. On dit qu'il a banni de chez lui son +fils unique pour avoir levé un regard affectueux sur cette beauté, qu'on +peut, dit-on, adorer de loin, mais dont il ne faut approcher qu'avec les +mêmes sentimens qui nous amènent devant l'image de la sainte Vierge.»</p> + +<p>«À merveille! vous en avez dit assez, répondit le templier, je veux +toute une soirée me conduire avec autant de réserve et de modestie +qu'une jeune fille; mais elle est futile, la crainte dont vous êtes +travaillé que Cedric ne nous chasse de chez lui. Mes écuyers et moi, +avec Hamet et Abdalla, nous saurons bien vous épargner cette +humiliation. Ne doutez pas que nous ne soyons assez forts pour nous +maintenir dans notre logement.»--«N'amenons pas les choses à ce point, +dit le prieur. Mais voici la croix renversée dont ce fou nous parlait; +et la nuit est si obscure, que nous pouvons à peine voir quelle route il +nous faut suivre. Il nous a dit, je crois, de tourner à gauche.»--«Non, +à droite, dit Brian; je m'en souviens parfaitement.»</p> + +<p>--«Pardon, c'était à gauche; il nous montra la direction de la route +avec le bout de son épée de bois.»--«Oui, répondit le templier; mais il +tenait son épée de la main gauche, et il en dirigea la pointe de ce +côté, en indiquant la droite.»</p> + +<p>Et l'un et l'autre soutenait son opinion avec un égal entêtement, comme +c'est l'usage en pareil cas. On consulta les gens de la suite; mais +aucun n'avait été assez près pour entendre Wamba. À la fin, Brian +s'écria, étonné de ne l'avoir pas remarqué plus tôt: «Eh mais! ne +vois-je pas quelqu'un endormi ou peut-être étendu mort au pied de cette +croix? Hugo, remue donc un peu ce corps avec le bout de ta lance?» Hugo +n'eut pas plutôt obéi qu'un homme se leva, et s'écria en bon français: +«Qui que tu sois, comment peux-tu être assez discourtois pour venir +troubler ainsi mes pensées?»--«Nous voulions seulement, répondit le +prieur, vous demander la route qui conduit à Rotherwood, où demeure +Cedric le Saxon.»--«J'y vais moi-même, reprit l'étranger; et si j'avais +un cheval je vous servirais de guide; car il faut prendre beaucoup de +détours, et le chemin n'est pas aisé à tenir, quoiqu'il me soit +parfaitement connu.»--«Vous obtiendrez tout à la fois et nos remercîmens +et une bonne récompense, mon ami, dit le prieur, si vous voulez nous +conduire en sûreté à la maison de Cedric.» Et il ordonna à l'un des gens +de sa suite de monter son cheval de main, et de donner le sien à +l'étranger qui devait leur servir de guide.</p> + +<p>Celui-ci prit une route opposée à celle que Wamba leur avait indiquée +pour les égarer. Le sentier s'enfonça de plus en plus dans la forêt; il +était traversé par de larges ruisseaux d'un accès dangereux, à cause des +marécages qui les entouraient. Mais l'étranger savait comme par instinct +les passages les plus sûrs et les plus directs; les voyageurs gagnèrent +bientôt une avenue plus grande qu'aucune de celles qu'ils eussent encore +suivies, et au bout de laquelle s'élevait un bâtiment vaste et +irrégulier; l'étranger le montra au prieur, en disant: «Voilà +Rotherwood, la demeure de Cedric le Saxon.»</p> + +<p>Cela fut une nouvelle bien agréable pour Aymer, qui n'était pas encore +très aguerri, et qui sur la route, en traversant des marais dangereux, +avait éprouvé tant d'agitation et d'alarmes, qu'il n'avait pas encore eu +la curiosité d'adresser à son guide une seule question. Se trouvant +alors plus à son aise, et ne voyant plus qu'une belle avenue a franchir, +il se mit à l'interroger, en lui demandant d'abord qui il était. «Je +suis un pèlerin, et j'arrive de la Terre-Sainte.»--«Vous auriez mieux +fait d'y rester et d'y combattre pour la délivrance du saint Sépulcre, +dit le templier.»--«Il est vrai, noble chevalier, répondit le pèlerin, à +qui le templier ne semblait pas inconnu; mais lorsque ceux qui se sont +engagés par serment à délivrer la Cité sainte voyagent loin du lieu où +les appelle leur devoir, y a-t-il de quoi s'étonner qu'un humble paysan +comme moi, ami de la paix, suive leur exemple?»</p> + +<p>Le templier allait lui faire une aigre réponse; mais il en fut empêché +par le prieur, qui exprima de nouveau son étonnement que leur guide, +après une si longue absence, connût si bien tous les détours de la +foret. «Je naquis dans ces lieux», répondit celui-ci; et, comme il +disait ces mots, ils arrivèrent devant la demeure de Cedric. C'était un +bâtiment informe, avec plusieurs grandes cours, occupant une partie +considérable de terrain, et qui, tout en laissant croire que celui qui +l'habitait était un homme riche, ne ressemblait en rien à ces châteaux +flanqués de tours, dans lesquels se tenait la noblesse normande, +châteaux devenus le type universel d'architecture en Angleterre.</p> + +<p>Cependant Rotherwood n'était pas sans quelques fortifications; dans ces +temps de trouble et de désordre, aucune maison n'aurait pu l'être sans +courir le risque d'être pillée et brûlée en moins d'un jour. Un fossé +profond qu'une source voisine remplissait d'eau entourait l'édifice; une +double palissade, composée de pieux pointus tirés de la forêt voisine, +en défendait les bords. Du coté de l'ouest, il existait une ouverture +dans la palissade et un pont-levis sur le fossé; c'était une des +entrées, que prolongeaient des angles saillans, d'où, en cas de besoin, +des archers et des frondeurs pouvaient défendre le passage. Le templier +s'arrêta devant la porte, et sonna fortement du cor; car la pluie, qui +menaçait depuis long-temps nos voyageurs fatigués, commençait alors à +tomber par torrens.</p> + +<br><br> + +<h3>CHAPITRE III.</h3> + +<p class="rig"><span class="sml">«Alors (triste consolation!) de cette côte<br> + aride et froide qui entend mugir la mer<br> + du Nord, vint le Saxon robuste, au teint<br> + vermeil, aux cheveux blonds et aux yeux<br> + bleus.»<br> <i>Trad. de</i> Thompson.</span></p> + +<br><br><br><br><br><br> + +<p>Dans une salle dont le plafond très bas était en grande disproportion +avec sa largeur et sa longueur extrêmes, on avait disposé, pour le repas +du soir de Cedric le Saxon, une longue table faite de planches fournies +par les gros chênes de la forêt, et qui avaient à peine reçu un premier +poli. Le toit, formé par des poutres et des solives, ne mettait à l'abri +des intempéries de l'air qu'au moyen des lattes et du chaume qui en +composaient la couverture. A chaque bout de cet appartement était une +grande cheminée si grossièrement construite qu'il s'échappait au moins +autant de fumée dans la chambre qu'il en sortait par le tuyau. Cette +vapeur continuelle avait donné une espèce de vernis aux poutres et aux +solives en les incrustant d'une couche noire de suie. Des instrumens de +guerre et de chasse pendaient le long des murs. De grandes portes +placées à chaque angle conduisaient dans les autres pièces de ce vaste +bâtiment.</p> + +<p>Toutes ces pièces à l'envi participaient de la grossière simplicité des +temps saxons, et Cedric était fier de la perpétuer. Le plancher était un +mélange de terre et de chaux, bien battu et endurci, comme est encore +assez souvent celui des granges de nos campagnes. Dans le quart de la +longueur de cette salle, il était plus élevé d'environ six pouces, et +cet espace, qu'on appelait le <i>dais</i>, était réservé aux principaux +membres de la famille et aux visiteurs de distinction. Une table +richement couverte d'un drap d'écarlate était dans ce dessein placée +transversalement sur cette estrade ou plate-forme; et du milieu de cette +table en partait une plus longue, plus étroite et moins somptueusement +couverte, où se plaçaient, pour prendre leur repas, les inférieurs et +les domestiques de la maison. La réunion de ces deux tables avait la +forme de la lettre T, ou de ces anciennes tables à dîner que l'on voit +encore dans les anciens colléges d'Oxford et de Cambridge. Des chaises +et des fauteuils massifs, en bois de chêne sculpté, étaient placés +autour du dais, qui était couvert d'un poêle de drap destiné à mettre +les dignitaires à l'abri de la pluie, qui pénétrait quelquefois à +travers le toit mal construit. Les murailles de cette partie de la +salle, c'est-à-dire aussi loin que le dais s'étendait, étaient garnies +de tapisseries, et sur le plancher se développait un tapis sur lequel on +remarquait des essais de broderie dont le principal mérite était le +brillant des couleurs. Les murs de la partie inférieure étaient nus, la +table n'était pas décorée, le toit n'existait pas, rien n'empêchait la +pluie de tomber sur la tête des convives; et des bancs lourds et +grossiers tenaient lieu de chaises.</p> + +<p>Au centre de la table d'honneur étaient placés deux fauteuils plus +élevés que les autres, pour le maître et la maîtresse de la maison, qui +présidaient au banquet hospitalier, et qui, à ce titre, se nommaient en +Saxon les <i>distributeurs du pain</i>. À chacun de ces fauteuils était +attaché un marche-pied curieusement sculpté et orné de marqueterie en +ivoire. Les autres siéges n'avaient pas cette marque distinctive. Cedric +le Saxon occupait déjà sa place ordinaire; et, bien qu'il n'eût que le +rang de thane ou de franklin, comme l'appelaient les Normands, ce simple +noble était aussi impatient de ne pas voir arriver son souper, que +pourrait l'être un alderman des anciens temps ou des siècles modernes.</p> + +<p>Il suffisait de voir la physionomie du maître du château pour le juger +d'un caractère franc, mais vif et impétueux. Il était de moyenne taille; +il avait néanmoins les épaules larges, les bras longs, les membres +vigoureux, et tout en lui annonçait un homme accoutumé aux fatigues de +la guerre ou de la chasse. Sur sa figure ouverte éclataient de grands +yeux bleus, de belles dents, et ses traits annonçaient une sorte de +bonne humeur qui accompagne souvent la vivacité et la brusquerie. Ses +regards exprimaient l'orgueil et la méfiance, car il avait passé sa vie +à défendre des droits toujours menacés, et son caractère fier, vif et +résolu avait sans cesse été sur le qui-vive, par suite des circonstances +où il s'était trouvé. Ses longs cheveux blonds, partagés sur le milieu +de sa tête, descendaient des deux côtés sur ses épaules; ils +grisonnaient à peine, quoiqu'il fût près de sa soixantième année.</p> + +<p>Il était couvert d'une tunique verte dont le collet et les manches +étaient garnis d'une espèce de fourrure grise d'une qualité au dessous +de l'hermine, et qui était, à ce que l'on croit, la peau de l'écureuil +blanc. Ce vêtement couvrait un justaucorps non boutonné, de drap +écarlate, et il avait un haut-de-chausses de même étoffe, mais qui ne +descendait que jusqu'au bas des cuisses, laissant le genou à découvert. +Il portait des sandales comme celles des paysans, quoique de matériaux +plus précieux, et attachées par devant avec des agrafes d'or. Des +bracelets et un collier de même métal ornaient ses bras et son cou. Un +ceinturon enrichi de pierres précieuses soutenait une courte épée +pointue et a deux tranchans, suspendue perpendiculairement à son côté. +Au dos de son fauteuil était fixé un manteau de drap écarlate bordé de +fourrure, et une toque semblable complétait le costume du thane quand il +voulait sortir. Derrière le même fauteuil était appuyée une courte +javeline garnie d'une pomme d'acier brillant, et qui lui servait d'arme +ou de canne au besoin.</p> + +<p>Plusieurs valets, dont les vêtemens tenaient le milieu entre l'opulence +de leur maître et la simplicité de Gurth, le gardien des pourceaux, +épiaient le moindre geste du dignitaire saxon, et étaient toujours prêts +à exécuter ses ordres. Deux ou trois d'entre eux, plus élevés en +fonction que les autres, se tenaient derrière Cedric, sous le dais; le +reste occupait la partie inférieure de la salle. On y remarquait aussi +d'autres commensaux d'une espèce différente: deux ou trois grands +lévriers, qu'on employait alors pour chasser le cerf et le loup; autant +de chiens d'arrêt, à gros cou, à grosse tête, à longues oreilles, et +deux chiens de plus petite espèce, nommés bassets. Tous attendaient avec +impatience l'arrivée du souper; mais, avec ce tact particulier à la race +canine, ils se gardaient bien d'interrompre le grave silence de leur +maître, qui d'ailleurs les tenait en respect par une baguette blanche +placée à côté de son assiette, et qui servait à repousser les avances de +la gent quadrupède quand elle devenait un peu trop familière. Un vieux +chien-loup seulement, prenant les libertés d'un serviteur favori, était +couché près du fauteuil de son maître, et appelait de temps en temps son +attention, en plaçant la tête sur ses genoux ou le museau sur sa main. +Mais il n'obtenait que ces mots pour réponse: «À bas, Balder, à bas! je +ne suis pas en humeur de jouer.»</p> + +<p>Effectivement, Cedric ne se trouvait pas dans une situation d'esprit +fort tranquille. Lady Rowena, qui avait été entendre l'office du soir +dans une église assez éloignée, venait seulement de rentrer, et +changeait ses vêtemens trempés de pluie. On n'avait pas encore de +nouvelles de Gurth et de ses pourceaux, qui, depuis long-temps, auraient +dû être de retour de la foret, et les propriétés étaient alors si peu +respectées, qu'il était possible d'attribuer ce retard aux déprédations +des outlaws dont les bois environnans étaient remplis, ou à la violence +de quelqu'un des barons du voisinage, dont la force ne respectait pas +davantage le bien d'autrui. La chose était assez importante, car une +grande partie de la richesse des propriétaires saxons consistait en +pourceaux, surtout près des forêts, où les chênes fournissaient une +nourriture copieuse.</p> + +<p>Outre ces motifs d'inquiétude, le thane saxon était impatient de voir +son fou Wamba, dont les facéties assaisonnaient ses repas avec les +bonnes rasades qui venaient les fortifier. Ajoutez que Cedric n'avait +rien mangé depuis midi, et que l'heure accoutumée de son souper était +passée depuis long-temps: sujet de mécontentement très ordinaire aux +gentilshommes campagnards, en ce temp-là comme de nos jours. Il +n'exprimait pourtant son déplaisir que par quelques mots entrecoupés, +que tantôt il se disait à demi-voix, et que tantôt il adressait aux +serviteurs qui l'entouraient, particulièrement à son échanson, qui +fréquemment lui présentait une coupe remplie de vin, en manière de +potion calmante. «Pourquoi donc lady Rowena ne vient-elle point? +s'écria-t-il.»--«Elle n'a plus qu'à changer de coiffure, répondit une +suivante avec la même assurance qu'une femme de chambre moderne qui +parle au maître de la maison. Voudriez-vous qu'elle vînt souper en +cornette de nuit? Nulle dame dans tout le comté n'est plus expéditive à +s'habiller que ma maîtresse.</p> + +<p>Cet argument sans réplique amena une sorte d'acquiescement de la part du +thane saxon, qui ajouta: «J'espère que sa dévotion lui fera choisir un +plus beau temps la première fois qu'elle ira à l'église de Saint-Jean. +Mais, de par tous les diables, reprit-il en se tournant vers son +échanson, et en haussant la voix, comme s'il eût trouvé quelqu'un sur +lequel il pût à son aise décharger sa bile, quel motif peut retenir +Gurth si tard dans les champs? Je crains qu'il n'ait à nous rendre un +mauvais compte de son troupeau. C'est pourtant un serviteur exact et +fidèle, et je le destinais à quelque chose de mieux. J'en aurais +peut-être fait un de mes gardes.»--«Il n'y a pas encore une heure qu'on +a sonné le <i>couvre-feu</i><a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a> +<a href="#footnote33"><sup class="sml">33</sup></a>, répondit humblement l'échanson.» C'était +bien mal s'y prendre pour excuser son camarade: aussi le maître n'en +devint-il que plus courroucé.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote33" name="footnote33"><b>Note 33: </b></a> +<a href="#footnotetag33"> +(retour) </a> D'après une ordonnance de Guillaume-le-Conquérant, + tous les soirs à huit heures une cloche sonnait le + couvre-feu, et chacun était forcé d'éteindre alors son feu et + ses lumières. Cet usage, que Guillaume avait importé du + continent, fut pour les insulaires un nouveau genre de + servitude. A. M.</blockquote> + +<p>«Au diable soit le couvre-feu! s'écria-t-il; au diable le tyran bâtard +qui l'a inventé, et l'esclave sans coeur dont la langue saxonne fait +entendre ce mot aux oreilles d'un Saxon! Le couvre-feu! ajouta-t-il +après une pause, le couvre-feu! qui oblige de braves gens à éteindre +leur feu et leurs lumières, afin que les voleurs et les brigands +puissent travailler plus à l'aise dans les ténèbres! Réginald +Front-de-Boeuf et Philippe de Malvoisin savent profiter du couvre-feu, +aussi bien que Guillaume le bâtard lui-même, ou qu'aucun des aventuriers +normands qui prirent leur part de la bataille à Hastings. Je m'attends à +apprendre que mes troupeaux ont été enlevés par quelques bandits +normands qui n'ont d'autres ressources que le vol et le pillage, et qui +auront tué mon fidèle esclave. Et Wamba? où est Wamba? quelqu'un ne +m'a-t-il pas dit qu'il était parti avec Gurth?» Oswald répondit +affirmativement.</p> + +<p>«De mieux en mieux! on aura emmené le fou saxon pour lui donner un +maître normand. En vérité, nous sommes tous des imbécilles de leur +obéir, et nous méritons bien plus d'en être méprisés que si la nature ne +nous avait réparti qu'une demi-dose de sens commun. Mais je me vengerai, +ajouta-t-il en sautant de son fauteuil avec colère, et en saisissant sa +javeline; je porterai ma plainte au grand-conseil. J'ai des amis, des +vassaux; j'appellerai le Normand en défi, corps à corps. Qu'il vienne +avec sa cotte de mailles, son casque de fer, et tout ce qui peut donner +de la hardiesse à un lâche; cette javeline a percé des planches plus +épaisses que trois de leurs boucliers. Ils me croient vieux, sans doute; +mais, seul et sans enfans comme je le suis, ils verront que le sang +d'Hereward coule encore dans les veines de Cedric. Ah! Wilfred, Wilfred, +ajouta-t-il en baissant la voix, si tu avais pu vaincre ta passion +imprudente, ton père n'aurait pas été abandonné, à son âge, comme le +chêne solitaire qui présente ses rameaux isolés et sans appui à la +fureur des ouragans.» Cette réflexion changea sa colère en tristesse. +Remettant sa javeline à sa place, il se rassit dans son fauteuil, et +parut se livrer à des pensées mélancoliques.</p> + +<p>Soudain il fut tiré de sa rêverie par le son d'un cor, auquel +répondirent aussitôt les aboiemens de tous les chiens qui étaient dans +la salle ou dans les autres parties de la demeure saxonne. Il fallut la +baguette blanche de Cedric, jointe aux efforts des domestiques, pour +imposer silence à cette clameur canine. «Courez à la porte, valets, +s'écria le Saxon dès que le tumulte lui permit de faire entendre sa +voix, et qu'on sache quelles nouvelles nous arrivent. J'appréhende +l'annonce de quelque pillage, de quelque brigandage commis sur mes +terres.» Au bout de trois minutes, un de ses gardes vint lui apprendre +qu'Aymer, prieur de Jorvaulx, et le chevalier Brian de Bois-Guilbert, +commandeur de l'ordre vénérable des templiers, avec une suite peu +nombreuse, lui demandaient l'hospitalité pour cette nuit, se rendant au +tournoi qui devait avoir lieu le surlendemain à peu de distance +d'Ashby-de-la-Zouche.</p> + +<p>«Le prieur Aymer! Brian de Bois-Guilbert!» murmura Cedric, «Normands +tous deux! Mais n'importe; Normands ou Saxons, jamais l'hospitalité ne +sera déniée au manoir de Rotherwood. Du moment qu'ils l'ont choisi pour +halte, ils sont les bien-venus. Ils eussent pourtant mieux fait de +passer leur chemin. Ce n'est pas que je regrette de les nourrir et de +les héberger pour une nuit; du reste, en leur qualité d'hôtes, même des +Normands doivent abjurer leur insolence. Hundebert, dit-il à une espèce +de majordome qui se tenait derrière lui une baguette blanche à la main, +prenez six hommes avec vous, et introduisez les étrangers dans la partie +du château destinée aux hôtes; faites mettre leurs chevaux et leurs +mules dans mes écuries, et veillez à ce que leur suite ne manque de +rien; qu'ils aient d'autres vêtemens, s'ils veulent en changer; du feu +dans leurs appartemens, et de l'ale et du vin; dites aux cuisiniers +d'ajouter au souper tout ce qu'il sera possible, et qu'on serve dès que +ces étrangers seront prêts à se mettre à table. Ayez soin de dire +également à ces nouveaux hôtes que Cedric aurait été leur déclarer +lui-même qu'ils sont les bien-venus dans son château, s'il n'avait juré +de ne jamais faire plus de trois pas au delà de son dais pour aller à la +rencontre de quiconque n'est pas du sang royal saxon. Allez, n'oubliez +rien, et qu'ils ne puissent pas dire dans leur orgueil que le rustaud de +Saxon ne leur a offert que pauvreté et avarice.»</p> + +<p>Le majordome partit avec quelques autres domestiques pour remplir les +volontés de son maître. «Le prieur Aymer!» répéta Cedric en se tournant +vers Oswald; «c'est, si je ne me trompe, le frère de Giles de +Mauleverer, aujourd'hui lord de Middleham.» Oswald fit un signe +affirmatif d'un air respectueux. «Son frère, ajouta le Saxon, occupe la +place et usurpe le patrimoine d'une meilleure race, de celle d'Ulfgard +de Middleham. Mais quel est le Normand qui ne fait pas de même? Ce +prieur est, dit-on, un prêtre jovial, plus ami de la bouteille et du cor +de chasse que des cloches et du bréviaire. Allons, qu'il vienne, il sera +le bien-venu. Et le templier, comment l'appelez-vous?»--«Brian de +Bois-Guilbert.» «Bois-Guilbert!» dit Cedric à voix basse, et sur le ton +d'un homme qui, accoutumé à vivre parmi des inférieurs, semble plus +volontiers s'adresser la parole à lui-même. «Bois-Guilbert! ce nom est +connu au loin sous de bons et de mauvais rapports. Ce chevalier passe +pour aussi vaillant que le plus brave de son ordre, mais il ne lui +manque aucun des vices de ses confrères, orgueil, arrogance, cruauté, +débauches; il a le coeur dur, ne craint ni ne respecte rien sur terre; +voilà ce que disent le peu de guerriers revenus de la Palestine<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a> +<a href="#footnote34"><sup class="sml">34</sup></a>. +Mais ce n'est que pour une nuit: il sera bien reçu également. Oswald, +perce un tonneau de vin vieux, prépare le meilleur hydromel, le cidre le +plus mousseux, le morat et le pigment<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a> +<a href="#footnote35"><sup class="sml">35</sup></a> le plus exquis. Mets sur la +table les plus grandes coupes; les templiers et les prieurs aiment le +bon vin et la bonne mesure. Et vous, Elgitha, dites à Rowena de ne pas +venir au banquet, à moins qu'elle ne le désire.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote34" name="footnote34"><b>Note 34: </b></a> +<a href="#footnotetag34"> +(retour) </a> C'étaient les ennemis des templiers, comme l'ont été + depuis tous les moines, historiens de ces derniers, dont + Walter Scott fait des ivrognes, quand leur boisson était de + l'eau. A. M.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote35" name="footnote35"><b>Note 35: </b></a> +<a href="#footnotetag35"> +(retour) </a> Le morat était une boisson composée de jus de mûres + et de miel; le pigment était une liqueur douce, composée de + vin, de miel et de différentes épices. A. M.</blockquote> + +<p>«Elle le désirera bien certainement, répondit Elgitha sans hésiter; car +elle sera charmée d'entendre des nouvelles de la Palestine.» Cedric +lança à l'espiègle suivante un regard de mécontentement; mais Rowena et +tout ce qui lui appartenait jouissait du privilége d'être toujours à +l'abri de sa colère. «Silence! dit-il seulement; apprenez, petite fille, +la discrétion à votre langue. Portez mon message à votre maîtresse, et +qu'elle fasse ce qui lui plaira. Dans ces murs, au moins, la descendante +d'Alfred règne encore en souveraine.» Elgitha se retira sans répliquer. +«La Palestine! la Palestine! répéta le Saxon. Combien d'oreilles +s'ouvrent pour écouter les contes que nous font sur ce fatal pays des +croisés dissolus, ou d'hypocrites pèlerins! Et moi aussi je pourrais +demander..., m'informer..., écouter avec des battemens de coeur les +fables que ces rusés vagabonds inventent pour nous extorquer +l'hospitalité. Mais non, le fils qui m'a désobéi n'est plus mon fils; +son destin m'est aussi égal que celui du plus méprisable de ces millions +de soldats qui portant sur l'épaule les insignes de la croix, ont, en se +ruant dans le meurtre et le sang, prétendu accomplir la volonté de +Dieu.»</p> + +<p>Cedric fronça le sourcil, et baissa les yeux vers la terre; mais en ce +moment une des portes de la salle s'ouvrit, le majordome, sa baguette +blanche à la main, précédé de quatre domestiques portant des torches, +introduisit les deux étrangers dans l'appartement.</p> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE IV.</h3> + +<p class="rig"><span class="sml">«On immole les chèvres les plus grasses;<br> + des hérauts viennent épancher l'eau sur<br> + les mains; de jeunes esclaves remplissent<br> + les cratères de vin; d'autres le présentent<br> + dans des coupes. Quand les libations sont<br> + achevées, Ulysse, tout entier à la trame<br> + qu'il ourdit, prend ainsi la parole.» + <br> +<i>Odyssée</i>, liv. XXI.</span></p> + <br><br><br><br><br><br><br> +<br> + +<p>Le prieur Aymer avait profité du moment pour quitter sa robe de voyage +et en prendre une autre plus riche, sur laquelle il portait une chape +élégamment brodée. Outre l'anneau d'or, marque de sa dignité, ses +doigts, malgré les canons de l'Église, étaient chargés de bagues et de +pierres précieuses; ses sandales étaient du plus beau cuir qu'on eût +jamais importé d'Espagne, sa barbe était réduite à la plus petite +dimension que pût permettre son ordre, et sa tonsure cachée par une +toque écarlate où brillait la plus riche broderie.</p> + +<p>Le chevalier du temple avait de même pris un autre costume, et, +quoiqu'il fût moins chargé d'ornemens, il portait des vêtemens bien +aussi somptueux, et avait l'air beaucoup plus imposant que son +compagnon. Il avait remplacé sa cotte de mailles par une tunique de soie +pourpre, garnie de fourrure, sur laquelle flottait sa longue robe à +longs plis et d'une blancheur éblouissante; la croix à huit pointes de +son ordre était taillée en velours noir à son manteau, sur l'épaule +gauche. Il n'avait plus la toque qui descendait sur ses sourcils, et sa +tête découverte montrait une épaisse chevelure bouclée naturellement et +d'un noir de jais; ce qui s'alliait avec son teint extraordinairement +basané. Rien de plus majestueux que son port et ses manières; mais on y +remarquait cette hauteur acquise par l'habitude d'une autorité sans +bornes.</p> + +<p>Ces deux illustres personnages étaient suivis de leur cortége respectif, +et de l'individu qui leur avait servi de guide. Celui-ci, placé à une +distance plus humble, n'avait de remarquable que son costume de pèlerin. +Le grand manteau de serge noire grossière qui l'enveloppait entièrement +avait la forme de celui de nos hussards, ayant un collet rabattu +tout-à-fait analogue pour couvrir les bras; et on l'appelait un +<i>sclaveyn</i> ou <i>slavonien</i>. Des sandales attachées par une lanière sur +ses pieds nus; un grand chapeau dont les larges bords étaient chargés de +coquilles; enfin un long bâton, au bout inférieur garni en fer, et dont +le haut était orné d'une branche de palmier, complétaient l'équipement +du pèlerin. Il marchait avec modestie à la suite du cortége qui entrait +dans la salle, et, voyant que la table inférieure était à peine assez +grande pour les gens de Cedric et l'escorte des voyageurs, il se mit sur +une escabelle, sous une des deux grandes cheminées, occupé à sécher ses +vêtemens, en attendant que quelqu'un lui fît place à la table, ou que +l'hospitalité de l'intendant de Cedric lui présentât quelques +rafraîchissemens.</p> + +<p>À l'aspect de ces hôtes, Cedric se leva d'un air de dignité, descendit +de son dais, fit trois pas en avant, et les attendit. «Je suis fâché, +révérend prieur, dit-il à Aymer, que mon voeu m'empêche d'avancer plus +loin pour accueillir dans le foyer de mes ancêtres des hôtes comme vous +et ce vaillant chevalier de la sainte milice du Temple. Mon intention a +dû vous expliquer la cause de ce manque apparent de courtoisie. +Excusez-moi également si je vous parle dans ma langue maternelle, et +daignez l'employer vous-même pour me répondre, si vous la connaissez; +autrement, je crois entendre assez le normand pour comprendre ce que +vous aurez à me communiquer.»--«Digne franklin, répondit le prieur, ou +plutôt permettez-moi de dire généreux thane, quoique ce titre soit un +peu suranné, les voeux doivent s'accomplir; ce sont des liens qui nous +attachent au ciel, et dont la victime garde le poids au pied des autels. +Ils doivent être accomplis, à moins que notre sainte mère l'Église ne +juge à propos de nous en relever. Pour l'idiome dont nous nous +servirons, j'userai très volontiers de celui que parlait ma respectable +aïeule, Hilda de Middleham, qui mourut en odeur de sainteté presque +aussi bien que sa glorieuse patronne, la bienheureuse Hilda de Withby.»</p> + +<p>Quand le prieur eut achevé ce qu'il considérait comme une harangue +conciliatrice, son compagnon dit en peu de mots avec une certaine +emphase: «Je parle toujours français, idiome du roi Richard et de sa +noblesse; mais j'entends assez l'anglais pour communiquer avec les +indigènes.» Cedric lui lança un de ces regards d'impatience et de colère +que provoquait toujours en lui toute comparaison entre les deux nations +rivales; mais, se rappelant les devoirs de l'hospitalité, il cacha son +ressentiment, invita d'un geste ses hôtes à prendre place sur deux +siéges placés à sa gauche, mais un peu plus bas que le sien, et donna +ordre qu'on servît le souper.</p> + +<p>Pendant que les domestiques se hâtaient d'obéir à leur maître, celui-ci +aperçut à l'autre bout de la salle Gurth et Wamba, qui venaient +d'arriver. «Qu'on fasse avancer ces deux valets fainéans,» dit le Saxon +avec impatience. Les deux coupables s'étant approchés du dais: «Pourquoi +êtes-vous rentrés si tard, vilains que vous êtes? Qu'est devenu le +troupeau que je t'avais confié, misérable Gurth? l'as-tu laissé enlever +par des outlaws et des maraudeurs?»--«Sauf votre bon plaisir, répondit +Gurth, j'ai ramené le troupeau tout entier.»--«Mais il ne me plaît pas +d'être deux heures à penser le contraire et à couver des plans de +vengeance contre des voisins qui ne m'ont pas offensé. Je t'avertis que +la première fois qu'il t'en arrivera autant les fers et la prison me +vengeront de ta négligence.</p> + +<p>Gurth, connaissant le caractère irritable de son maître, ne chercha +point à s'excuser; mais le fou, que les priviléges de son titre +rendaient plus sûr de l'indulgence de Cedric, se chargea de répondre. +«En vérité, notre oncle, lui dit-il, vous n'êtes ce soir ni sage ni +raisonnable.»--«Silence, Wamba! car si tu prends de telles licences, je +t'enverrai, tout fou que tu es, faire pénitence et recevoir la +discipline dans la loge du portier.»--«Que votre sagesse daigne me dire +d'abord s'il est juste et raisonnable de punir quelqu'un pour le délit +d'un autre?»--«Certainement non.»--«Pourquoi donc punir Gurth de la +faute de son chien Fangs? Nous ne nous sommes pas amusés un seul instant +en chemin, je vous l'assure; mais Fangs n'a pu réunir le troupeau que +lorsque le dernier coup de cloche du soir s'est fait entendre.»--«Si +c'est la faute de Fangs, dit Cedric en s'adressant à Gurth, il le faut +pendre et avoir un autre chien.»--«Avec tout le respect que je vous +dois, mon oncle, dit le fou, ce n'est point encore la justice complète. +Ce n'a pas été non plus la faute de Fangs s'il est estropié et incapable +de rassembler le troupeau; c'est la faute de celui qui lui a arraché les +griffes de devant, opération à laquelle il n'aurait jamais consenti si +on l'avait consulté.»--«Et qui a osé estropier le chien de mon esclave?» +s'écria le Saxon transporté de fureur.--Le vieux Hubert, le garde-chasse +de sir Philippe Malvoisin. Il a attrapé Fangs dans la foret; il a +prétendu qu'il chassait le daim, en contravention aux droits de son +maître.»</p> + +<p>«Au diable Malvoisin et son garde! s'écria Cedric; je leur apprendrai +qu'en vertu de la grande charte des bois<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a> +<a href="#footnote36"><sup class="sml">36</sup></a>, cette forêt n'est pas une +forêt privilégiée. Mais c'en est assez, coquin; retourne à ta place. +Toi, Gurth, prends un autre chien; et si le garde ose le toucher, je +gâterai son arc, et je veux que toutes les malédictions données à un +lâche tombent sur ma tête si je ne lui coupe pas l'index de la main +droite, pour le mettre dans l'impossibilité de jamais lancer une flèche. +Je vous demande pardon, mes dignes hôtes, mais je suis entouré, sire +chevalier, de voisins aussi méchans que les infidèles contre qui vous +avez combattu dans la Terre-Sainte. Le souper est servi, prenez-en votre +part, et que le bon accueil fasse passer la mauvaise chère.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote36" name="footnote36"><b>Note 36 </b></a> +<a href="#footnotetag36"> +(retour) </a> Guillaume-le-Conquérant avait rendu des ordonnances + très sévères contre le droit de chasse, presque illimité dans + le code saxon. Tout chien qu'on eût trouvé à dix milles d'une + foret royale devait titre mutilé, sans quoi son maître était + regardé comme traître au roi et à l'état.<br> A. M.</blockquote> + +<p>Le repas, cependant, n'exigeait pas d'excuse de la part du maître de la +maison. Le bas-bout de la table était couvert de porc bouilli, rôti et +grillé; et l'on voyait sur la table d'honneur des volailles, du chevreau +et du gibier de toute espèce, plusieurs sortes de poissons, des gâteaux +et des tourtes au fruit et au miel. Les oiseaux nommés petits-pieds +n'étaient pas servis sur des assiettes; les pages les présentaient, +enfilés dans des brochettes, successivement à chaque convive, devant +lequel, s'il était un personnage distingué, on plaçait un gobelet +d'argent; car les autres buvaient dans de larges cornes.</p> + +<p>Comme on allait commencer le repas, le majordome, levant tout à coup sa +baguette, s'écria: «Place à lady Rowena!» Une porte latérale du côté du +dais s'ouvrit, et Rowena fit son entrée, accompagnée de quatre +suivantes. Cedric, bien surpris, et sans doute peu agréablement, de la +voir paraître en une telle occasion, se hâta d'aller au devant d'elle, +et la conduisit d'un air respectueux au fauteuil placé à sa droite et +destiné à la maîtresse de la maison. Chacun se leva, et répondit par une +inclinaison de tête à la révérence pleine de grâce qu'elle fit en +arrivant. Elle prit sa place ordinaire à table; mais, avant qu'elle fût +assise, le templier dit tout bas au prieur: «Je ne porterai pas votre +collier d'or au tournoi, et mon vin de Chio est à vous.»--«Ne vous +l'avais-je pas dit? répondit Aymer: mais modérez vos transports, le +franklin vous observe.» Sans faire attention à cet avis, Bois-Guilbert, +ne connaissant d'autres lois que sa volonté, eut les yeux +continuellement fixés sur la belle Saxonne, dont son imagination était +peut-être d'autant plus frappée qu'il remarquait en elle des charmes +tous différens de ceux des odalisques de l'Orient.</p> + +<p>Douée des plus belles proportions de son sexe, lady Rowena était d'une +taille avantageuse, mais non d'une stature à exciter l'étonnement. Son +teint était d'une blancheur éclatante, mais la noblesse de tous ses +traits préservait sa physionomie de la fadeur qui en résulte +quelquefois. Ses beaux yeux bleus, surmontés de sourcils bien arqués, +semblaient formés pour enflammer comme pour attendrir, pour ordonner +comme pour supplier. Si la douceur était l'expression naturelle de sa +physionomie, l'habitude de commander et de recevoir des hommages +semblait également lui avoir imprimé une fierté qui modifiait son +caractère. Ses longs cheveux noirs, de même couleur que ses soucis, +formaient de nombreuses boucles que l'art sans doute avait arrangées. +Elles étaient ornées de pierres précieuses, et sa chevelure, portée dans +toute sa longueur, annonçait une condition libre et une naissance +illustre. Le cou de la jeune Saxonne était entouré d'une chaîne d'or, à +laquelle pendait un petit reliquaire de même métal. Ses bras étaient nus +et ornés de bracelets. Sa parure consistait en une robe de dessous et un +jupon de soie d'un vert pâle, sur laquelle était une autre robe +flottante à larges manches qui atteignaient à peine le coude. Cette +seconde robe était cramoisie, et d'une laine des plus fines. Un tissu de +soie mêlée d'or était attaché de façon à pouvoir lui couvrir le visage +et le sein, à la manière espagnole, ou à former une sorte de draperie +sur ses épaules.</p> + +<p>Lorsqu'elle vit les regards du templier tournés sur elle avec une ardeur +qui les faisait ressembler à deux charbons enflammés dans une sombre +fournaise, elle abaissa avec dignité son voile sur son visage, comme +pour lui faire sentir que cette liberté lui déplaisait. Cedric vit ce +mouvement et en comprit la cause. «Sire templier, dit-il, les joues de +nos jeunes filles saxonnes sont trop peu accoutumées au soleil pour +supporter le regard fixe d'un croisé.»</p> + +<p>«Si j'ai commis une faute, répondit Brian, je vous demande pardon, +c'est-à-dire je demande pardon à lady Rowena, car mon humilité ne peut +aller plus loin.»--Lady Rowena, dit le prieur, nous a punis tous en +réprimant la hardiesse de mon ami. J'espère qu'elle sera moins cruelle +au riche tournoi où nous la verrons.»--«Il est encore douteux que nous y +allions, dit Cedric; je n'aime pas ces vanités, qui étaient inconnues à +mes pères quand l'Angleterre était libre.»--«Permettez-nous d'espérer, +reprit le prieur, que nous pourrons vous décider à y aller avec nous. +Les routes ne sont pas sûres, et un chevalier tel que sir Brian de +Bois-Guilbert n'est pas une escorte qui soit à dédaigner.»</p> + +<p>«Sire prieur, répondit le Saxon, toutes les fois que j'ai voyagé dans ce +pays, je n'ai eu besoin d'autre aide que de celle de mes domestiques et +de mon épée. Si nous allons à Ashby-de-la-Zouche, ce sera avec notre +noble voisin et compatriote Athelstane de Coningsburgh, et avec une +suite suffisante pour nous moquer également des outlaws et des barons +ennemis. A votre santé, sire prieur; je vous rends grâce de votre +courtoisie. Goûtez ce vin, j'espère qu'il ne vous déplaira point. Si +pourtant vous étiez assez rigide observateur des règles monastiques pour +préférer votre lait acide, je ne veux pas vous obliger à pousser la +courtoisie jusqu'à me faire raison.»--«Oh! dit le prieur en souriant, ce +n'est que dans les murs du prieuré que nous nous bornons au <i>lac dulce +et acidum</i>. Quand nous nous trouvons dehors, nous nous conformons aux +usages du monde. Je répondrai donc à votre santé avec la même liqueur; +pour l'autre breuvage dont vous me parlez, je l'abandonne à mes frères +lais.</p> + +<p>«Et moi, dit le templier en emplissant sa coupe, je porte la santé de la +belle Rowena. Depuis que ce nom est connu en Angleterre, jamais pareil +hommage ne fut mieux mérité. Je pardonnerais au malheureux Vortigern +d'avoir perdu son honneur et son royaume, si l'ancienne Rowena avait eu +la moitié des attraits de la moderne.»--«Je vous dispense de tant de +courtoisie, sire chevalier, dit lady Rowena sans lever son voile; ou, +pour mieux dire, je vais vous prier de nous en donner une preuve, en +nous apprenant quelles sont les dernières nouvelles de la Palestine. Ce +sujet sera plus agréable à des oreilles anglaises, que tous les +complimens que votre éducation française vous apprend.»</p> + +<p>«J'ai bien peu de chose à dire, répondit Bois-Guilbert, si ce n'est que +le bruit d'une trêve avec Saladin paraît se confirmer.»</p> + +<p>Il fut interrompu par Wamba, qui avait pris sa place ordinaire sur une +chaise dont le dossier était décoré de deux oreilles d'âne; elle était à +deux pas derrière celle de son maître, qui de temps en temps lui donnait +quelque morceau qu'il prenait sur son assiette, faveur que le bouffon +partageait avec des chiens favoris admis dans la salle. Wamba, ayant une +petite table devant lui, les talons appuyés sur le bâton de sa chaise, +les joues creuses et semblables à un casse-noisettes, tenait les yeux à +demi fermés, et ne perdait pas une occasion de lancer ses quolibets. +«Ces trêves avec les infidèles me vieillissent bien!» s'écria-t-il sans +s'inquiéter s'il interrompait le fier templier.</p> + +<p>«Que veux-tu dire, imbécille?» lui demanda son maître, dont les traits +annonçaient qu'il ne se fâcherait point de ses plaisanteries.--«C'est +que je m'en rappelle trois, répondit Wamba, dont chacune devait durer +cinquante ans, de manière que, si je calcule bien, je dois avoir +aujourd'hui cent cinquante ans.»--«N'importe, dit le templier, qui +reconnut son ami de la foret, je me charge de vous empêcher de mourir de +vieillesse, et de vous éviter toute espèce de mort lente; si jamais vous +vous avisez encore de tromper des voyageurs égarés, comme vous l'avez +fait ce soir à l'égard du prieur et de moi.»</p> + +<p>«Comment, misérable, s'écria Cedric, tromper des voyageurs! vous méritez +les verges, car c'est un trait de méchanceté plutôt que de folie.»--«Je +vous en prie, mon oncle, veuillez faire grâce à la malice à cause de la +folie; je n'ai fait qu'une légère erreur, en prenant ma main droite pour +ma gauche; et sous ce rapport, je dois être excusé par celui qui a +choisi pour guide et pour conseiller un véritable fou.»</p> + +<p>La conversation fut interrompue par l'arrivée du domestique de la porte, +qui annonça qu'un étranger demandait l'hospitalité. «Qu'on le fasse +entrer, répondit Cedric, quel qu'il soit, n'importe; car, dans une nuit +comme celle-ci, où la nature paraît entièrement bouleversée, les animaux +eux-mêmes cherchent la protection de l'homme, leur ennemi mortel, plutôt +que de succomber sous la fureur des élémens.» Oswald sortit +immédiatement pour exécuter les ordres de son maître.</p> + +<br><br> + +<h3>CHAPITRE V.</h3> + +<p class="rig"><span class="sml">«Un juif n'a-t-il pas des yeux? n'a-t-il<br> + pas des mains, des organes, des membres,<br> + des sens, des affections, des passions?<br> + Quelle différence y a-t-il entre lui et un<br> + chrétien? Ne se nourrit-il pas des mêmes<br> + alimens? n'est-il pas blessé par les mêmes<br> + armes, sujet aux mêmes maladies, guéri<br> + par les mêmes remèdes, échauffé par le<br> + même été, et refroidi par le même hiver?»<br> +<br>Shakspeare, <i>le Marchand de Venise</i>,<br> + act. III, sc. I.</span></p> +<br><br><br><br><br><br><br><br><br><br><br> + +<p>Oswald rentré, s'approchant de son maître, lui dit à l'oreille: «C'est +un juif qui se nomme Isaac d'Yorck; faut-il que je l'introduise dans la +salle?»--«Que Gurth se charge de tes fonctions, Oswald, dit Wamba avec +son effronterie accoutumée. Un gardien de pourceaux est un introducteur +assez bon pour un juif.»</p> + +<p>«Sainte Marie! dit le prieur en faisant un signe de croix, admettre en +notre présence un juif mécréant!»--«Un chien de juif, dit le templier, +approcherait d'un défenseur du saint Sépulcre!»--«Par ma foi, dit Wamba, +il me semble que les templiers préfèrent l'argent des juifs à leur +compagnie.»--«Paix! mes dignes hôtes, dit Cedric; mon hospitalité ne +doit pas être limitée par vos antipathies. Si le ciel a supporté, +pendant des siècles, une nation de mécréans aussi têtus, nous pouvons +bien endurer quelques heures la présence d'un Israélite. Personne ne +sera contraint de lui parler ni de manger avec lui; on lui donnera une +table à part, ajouta-t-il en souriant, à moins que ces étrangers à +turbans ne consentent à le recevoir dans leur société.»</p> + +<p>«Sire franklin! dit le templier; mes esclaves sarrasins sont de bons +musulmans, et leur mépris pour les juifs n'est pas moins profond que +celui d'un chrétien.»--«Oh! ma foi, dit Wamba, je ne sais pas pourquoi +les sectateurs de Mahomet et de Termagaut ont de pareils avantages sur +ce peuple autrefois choisi de Dieu.»--«Il se placera près de toi, Wamba, +dit Cedric, un fou et un juif doivent être bien ensemble.»--«Mais le +fou, répondit Wamba, en s'emparant du reste d'un jambon, saura bien +élever entre lui et le juif un boulevart salutaire.»--«Paix, dit Cedric, +le voici.»</p> + +<p>Introduit avec peu de cérémonie, s'avançant avec crainte et hésitation, +et saluant profondément à plusieurs reprises, un vieillard maigre et de +haute stature, mais à qui l'habitude de se courber avait fait perdre +quelque chose de sa taille, s'approche du bout inférieur de la table; +ses traits ouverts et réguliers, son nez aquilin, ses yeux noirs et +perçans, son front élevé et sillonné de rides, sa longue barbe, ses +cheveux gris, lui auraient donné un air respectable, si sa physionomie +particulière n'eût annoncé en lui le descendant d'une race qui, durant +ce siècle d'ignorance, était à la fois détestée par le peuple crédule, +imbu de préjugés, et persécutée par la noblesse avide et rapace, et qui, +peut-être, par l'effet de cette haine et de cette persécution, avait +gardé un caractère national dont les principaux traits, pour n'en pas +dire davantage, étaient la bassesse, l'avarice et la cupidité.</p> + +<p>Les vêtemens de l'Israélite, mouillés par une pluie d'orage, +consistaient en un grand manteau brun sur une tunique d'un pourpre +foncé; il avait de grandes bottes garnies de fourrures; une ceinture qui +soutenait un très petit couteau de chasse et une écritoire; un bonnet +jaune carré, d'une forme particulière, prescrite aux juifs pour les +distinguer des chrétiens, et qu'il ôta respectueusement à l'entrée de la +salle.</p> + +<p>L'accueil qu'il obtint dans le château de Cedric fut tel que l'ennemi le +plus fanatique des tribus de Jacob en eût été flatté. Cedric lui-même, +qu'il salua plusieurs fois avec la plus profonde humilité, ne lui +répondi que par un geste hautain, pour lui signifier qu'il pouvait +prendre place à la table inférieure, où cependant personne ne voulut le +recevoir; au contraire, partout où il se présentait, en faisant le tour +de la table en vrai suppliant, on éloignait les coudes de chaque côté du +corps, on se serrait voisin contre voisin, et les domestiques saxons, +livrés à leur souper comme de vrais affamés, ne s'inquiétaient nullement +des besoins du nouvel arrivé. Les frères lais qui avaient escorté l'abbé +faisaient des signes de croix en regardant l'intrus avec une sainte +horreur; et les Sarrasins irrités, quand il arriva près d'eux, +retroussèrent leurs moustaches, et mirent la main sur la garde de leurs +sabres, comme dernier moyen d'éviter la souillure d'un juif.</p> + +<p>Les mêmes motifs qui avaient déterminé Cedric à faire ouvrir sa maison à +ce fils d'un peuple réprouvé, l'auraient porté à donner l'ordre à ses +gens de le recevoir avec plus d'égards; mais il s'occupait alors d'une +discussion que le prieur venait d'entamer sur les différentes races de +chiens et sur les moyens de les croiser, et ce sujet ne pouvait être +interrompu pour savoir si un juif irait se coucher sans souper.</p> + +<p>Tandis qu'Isaac était ainsi traité en paria dans cette maison comme son +peuple au milieu des nations de la terre, le pèlerin, assis sous la +cheminée, et qui avait soupé sur une petite table, eut compassion du +malheureux. Se levant tout à coup: «Vieillard, lui dit-il, viens occuper +cette place, mes vêtemens sont secs, et les tiens sont mouillés; mon +appétit est apaisé et le tien ne l'est pas.» En même temps il rapprocha +les tisons dispersés dans l'immense cheminée, posa lui-même sur la +petite table ce qui était nécessaire au souper du juif, et, sans +attendre ses remercîmens, s'avança vers le bout de la table, pour éviter +sans doute d'avoir plus de communication avec l'objet de sa pitié.</p> + +<p>S'il avait existé un artiste capable de dessiner ce juif courbé devant +le feu, étendant ses mains ridées et tremblantes, ç'aurait été une +excellente personnification de l'hiver. Ayant un peu chassé le froid, le +juif s'assit devant la petite table et mangea avec une hâte qui prouvait +une longue abstinence. Cependant, le prieur et Cedric continuaient leur +dissertation sur les chiens; Rowena causait avec une de ses suivantes; +et l'orgueilleux templier, les regards attachés tour à tour sur le juif +et sur la belle Saxonne, semblait méditer quelque projet qui +l'intriguait singulièrement.</p> + +<p>«Je m'étonne, Cedric, dit le prieur, que, nonobstant votre prédilection +pour votre langue énergique, vous n'ayez pas admis dans vos bonnes +graces le français-normand, au moins en ce qui regarde les termes de +lois et de chasse. Nul idiome ne peut fournir à un chasseur des +expressions aussi variées dans cet art joyeux.»--«Bon père Aymer, +répondit Cedric, je ne me soucie aucunement de ces termes recherchés qui +arrivent d'outre-mer; je goûte, sans cela, les plaisirs de la chasse au +milieu de nos bois. Je n'ai que faire, pour sonner du cor, d'appeler mes +fanfares une <i>réveillée</i> ou une <i>mort</i>. Je sais fort bien pousser ma +meute sur le gibier et mettre une pièce en quartiers, quand elle est +prisé, sans avoir recours au jargon de <i>curée</i>, de <i>nombles</i><a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a> +<a href="#footnote37"><sup class="sml">37</sup></a>, +d'<i>arbor</i>, etc., et de tout le bavardage du fabuleux sir Tristrem<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a> +<a href="#footnote38"><sup class="sml">38</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote37" name="footnote37"><b>Note 37: </b></a> +<a href="#footnotetag37"> +(retour) </a> Les <i>nombles</i>, parties élevées entre les cuisses du + cerf. <i>Faire l'arbor</i>, vider la bête.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote38" name="footnote38"><b>Note 38: </b></a> +<a href="#footnotetag38"> +(retour) </a> Tristrem, premier chevalier qui fit de la vénerie + une science et en détermina la langue. A. M.</blockquote> + +<p>«Le Français, dit le templier en haussant la voix d'un ton présomptueux, +suivant ses habitudes, est non seulement l'idiome naturel de la chasse, +mais encore celui de l'amour et de la guerre, celui qui doit gagner le +coeur des belles et répandre la terreur parmi les ennemis.»--«Sire +templier, dit Cedric, videz votre coupe et remplissez celle du prieur, +tandis que je vais remonter à une trentaine d'années. Tel que j'étais à +cette époque, mon franc saxon n'avait pas besoin d'ornemens français +pour se rendre propice l'oreille d'une femme, et les champs de +North-Alterton<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a> +<a href="#footnote39"><sup class="sml">39</sup></a> pourraient dire si, à la journée du Saint-Étendard, +le cri de guerre saxon ne fut pas entendu aussi loin dans les rangs de +l'armée écossaise, que le cri de guerre normand: À la mémoire des braves +qui combattirent dans cette journée! Faites-moi raison, mes chers +hôtes;» et ayant vidé d'un trait son verre, il continua avec une chaleur +toujours croissante: «Oui, ce fut une mémorable levée de boucliers, +lorsque cent bannières se déployèrent sur les têtes des braves; que le +sang coula autour de nous par torrens, et où la mort devint préférable à +la fuite. Un barde saxon eût appelé cette journée la fête des épées, le +rassemblement des aigles fondant sur leur proie, le heurt affreux des +lances contre les boucliers, un bruit de guerre plus propre à +chatouiller l'oreille que les airs joyeux d'un festin de noces! mais nos +bardes ne sont plus; nos exploits se perdent dans ceux d'une autre race; +notre langue, notre nom même, sont près de s'éteindre, et il ne reste +qu'un vieillard isolé pour donner des larmes à tant de vicissitudes. +Échanson paresseux, remplis les verres. Allons, sire templier, aux forts +en armes! aux valeureux champions, quelles que soient leur nation et +leur langue, qui aujourd'hui combattent avec le plus de persévérance +parmi les défenseurs de la croix.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote39" name="footnote39"><b>Note 39: </b></a> +<a href="#footnotetag39"> +(retour) </a> Bourg du comté d'York, près duquel se donna, en + 1138, <i>la bataille de l'Étendard</i>, entre les Écossais et les + Anglais. A. M.</blockquote> + +<p>«Il ne sied guère à celui qui porte cet emblème sacré de répondre, dit +Bois-Guilbert en montrant la croix brodée sur son manteau; mais à qui +pourrait-on décerner la palme, entre les défenseurs de la croix, si ce +n'est aux champions mêmes du saint Sépulcre, aux vaillans chevaliers du +temple?»--«Aux chevaliers hospitaliers, dit le prieur: j'ai un frère +dans leur ordre.»--«Je respecte leur gloire, dit le templier; +cependant....»--«Je crois, notre oncle, dit Wamba en l'interrompant, +que, si Richard Coeur-de-Lion eût écouté les avis d'un fou, il fût resté +chez lui avec ses braves Anglais, et eût laissé l'honneur de délivrer +Jérusalem à ces chevaliers qui y étaient le plus intéressés.»--«L'armée +anglaise en Palestine, demanda lady Rowena, n'avait-elle donc aucun +guerrier dont le nom mérite de briller à côté des chevaliers du temple +et de ceux de Saint-Jean?»--«Pardonnez-moi, belle étrangère, dit le +templier; le monarque anglais avait amené avec lui une foule de braves +champions, qui ne le cédaient qu'à ceux dont les glaives ont été le +boulevart perpétuel de la Terre-Sainte.»--«Qui ne le céderaient à +personne!» s'écria le pèlerin en s'approchant pour mieux entendre cette +conversation qui commençait à l'impatienter. Tous les yeux se tournèrent +sur-le-champ vers lui. «Je soutiens, dit-il d'une voix ferme et haute, +que les chevaliers anglais de l'armée de Richard ne prétendaient céder +la palme à aucun de ceux qui prirent les armes pour la défense de la +Terre-Sainte; je soutiens, en outre, car je l'ai vu, qu'après la prise +de Saint-Jean-d'Acre, le roi Richard eut un tournoi avec cinq de ses +chevaliers contre tous venans; que chacun d'eux fournit trois courses +dans cette journée, et fit vider les arçons à ses trois adversaires; +enfin, qu'au nombre des assaillans se trouvaient sept chevaliers du +temple. Sir Brian de Bois-Guilhert sait mieux que personne si je dis la +vérité.»</p> + +<p>Aucune langue ne pourrait exprimer la rage qui embrasa la sombre +physionomie du templier après avoir entendu ces paroles. Dans l'excès de +sa fureur, sa main tremblante se porta involontairement sur la garde de +son épée; et, s'il ne la tira point, c'est qu'il sentit qu'il ne pouvait +se permettre avec impunité dans ce lieu un pareil acte de violence. +Cedric, dont le caractère décelait la droiture et la loyauté, et dont +rarement la capacité saisissait plus d'une idée à la fois, était si +triomphant de ce qu'il entendait à la louange de ses concitoyens, qu'il +ne remarqua point la confusion et la colère de son hôte. «Pèlerin, +s'écria-t-il, je te donnerais ce bracelet d'or, si tu pouvais me dire le +nom des chevaliers qui soutinrent si dignement la gloire de l'heureuse +Angleterre.»--«Je vous les nommerai très volontiers, dit le pèlerin, et +cela sans guerdon<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a> +<a href="#footnote40"><sup class="sml">40</sup></a>, car j'ai fait voeu de ne point toucher de l'or +pendant un certain laps de temps.»--«Je porterai le bracelet pour vous, +si vous le voulez,» dit Wamba.--«Le premier en honneur, en rang, en +courage, reprit le pèlerin, était le brave Richard, roi +d'Angleterre.»--«Je lui pardonne, dit Cedric, je lui pardonne d'être +issu de l'odieux tyran duc Guillaume.»--«Le second était le comte de +Leicester; le troisième, sir Thomas Multon de Gilsland.»--«Au moins +celui-ci est de famille saxonne, dit Cedric d'un air de triomphe.»--«Le +quatrième, sir Foulk Doilly.»--«Encore de race saxonne, du moins du côté +de sa mère,» interrompit Cedric, qui ne perdait pas un mot du récit, et +à qui le triomphe de Richard et de ses compatriotes faisait oublier en +partie sa haine contre les Normands. «Et le cinquième?»--«Le cinquième, +sir Edwin Turneham.»--«Véritable Saxon, par l'ame d'Hengist!» s'écria +Cedric tout joyeux. «Et le sixième, quel était son nom?»--«Le sixième,» +répondit le pèlerin après une pause pendant laquelle il sembla +réfléchir,» était un jeune chevalier moins renommé, qui fut admis dans +cette honorable compagnie moins pour aider à l'entreprise que pour +compléter le nombre de ceux qui allaient s'y dévouer.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote40" name="footnote40"><b>Note 40: </b></a> +<a href="#footnotetag40"> +(retour) </a> Ce mot rappelle l'italien <i>guiderdone</i>, qui veut + dire aussi récompense. A. M.</blockquote> + +<p>«Sire pèlerin, reprit Brian de Bois-Guilbert, après tant de choses, ce +manque de mémoire est bien tardif. Mais je dirai le nom du chevalier qui +triompha de l'ardeur de mon coursier et de ma lance. Ce fut le chevalier +d'Ivanhoe<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a> +<a href="#footnote41"><sup class="sml">41</sup></a>, et nul entre les cinq autres n'acquit plus de gloire pour +son âge. Néanmoins, je proclamerai à haute voix que, s'il était ici, et +qu'il voulut joûter contre moi au tournoi qui va s'ouvrir, monté et armé +comme je le suis actuellement, je lui donnerais le choix des armes sans +conserver le moindre doute sur le résultat du combat.»--«S'il était près +de vous, répondit le pèlerin, il n'hésiterait pas à accepter votre défi; +mais ne troublons point la paix de ce château par des bravades sur un +combat qui, vous le savez fort bien, ne saurait avoir lieu. Si jamais +Ivanhoe revient de la Palestine, je suis certain qu'il se mesurera avec +vous.»--«Bonne caution! s'écria le templier. Quel gage en +donnez-vous?»--«Ce reliquaire, dit le pèlerin, en montrant une petite +boîte d'ivoire d'un travail précieux; ce reliquaire contenant un morceau +du bois de la vraie croix, que j'ai rapporté du monastère du +Mont-Carmel.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote41" name="footnote41"><b>Note 41: </b></a> +<a href="#footnotetag41"> +(retour) </a> Les Anglais donnent à ce nom d'<i>Ivanhoe</i> la + prononciation d'<i>Aïvanhô</i>, quelques Écossais celle + d'<i>Ivenhô</i>, et les Français, en général, celle d'<i>Ivanhoé</i>, + quoiqu'il fût peut-être plus naturel de prononcer <i>Ivanho</i>. + A. M.</blockquote> + +<p>Le prieur de Jorvaulx fit un signe de croix que toute la compagnie ne +manqua pas d'imiter, à l'exception du juif, des mahométans et du +templier. Celui-ci, sans donner aucune marque de respect pour la +sainteté de cette relique, détacha de son cou une chaîne d'or qu'il jeta +sur la table en disant: «Que le prieur Aymer conserve mon gage avec +celui de cet inconnu, comme une promesse que, lorsque le chevalier +Ivanhoe arrivera en Angleterre, il aura à répondre au défi de Brian de +Bois-Guilbert; et, s'il ne l'accepte pas, j'inscrirai son nom avec +l'épithète de lâche sur les murs de toutes les commanderies du Temple en +Europe.»--«Vous n'aurez pas un tel souci, répondit Rowena. Si nulle voix +ne s'élève ici en faveur d'Ivanhoe absent, la mienne se fera entendre. +J'affirme qu'il ne refusera jamais un cartel honorable; et, si ma faible +garantie pouvait ajouter au gage inappréciable de ce pèlerin, je +répondrais qu'Ivanhoe saura se mesurer avec ce fier chevalier comme il +le souhaite.</p> + +<p>Une multitude d'émotions opposées, qui se combattaient dans le coeur de +Cedric, l'avaient réduit au silence pendant cette discussion. L'orgueil +satisfait, le ressentiment, l'embarras, se peignaient tour à tour sur +son front comme les nuages chassés par un vent orageux, tandis que tous +ses serviteurs, sur qui le nom du sixième chevalier semblait avoir +produit un effet électrique, demeuraient dans l'attente, les yeux fixés +sur leur maître. Mais ce ne fut qu'après avoir entendu Rowena que Cedric +tout à coup sentit qu'il devait rompre le silence.</p> + +<p>«Lady Rowena, dit-il, ce langage est intempestif. S'il était besoin +d'une autre garantie, moi-même, tout offensé que je suis, je répondrais +sur mon honneur de celui d'Ivanhoe; mais il ne manque rien aux +assurances du combat, même en suivant les règles de la chevalerie +normande. N'est-il pas vrai, prieur Aymer?»--«Oui, oui, répondit +celui-ci; la sainte relique et la superbe chaîne seront en sûreté, dans +le trésor de notre couvent, jusqu'à l'époque de ce défi.»</p> + +<p>À ces mots, faisant encore un signe de croix, il remit le reliquaire au +frère Ambroise, un des moines de sa suite, et plaça la chaîne d'or, avec +moins d'appareil, mais peut-être avec plus de satisfaction intérieure, +dans une poche doublée de peau parfumée, qui s'ouvrait sous son bras +gauche. «Noble Cedric, dit-il alors, votre vin est si bon, qu'il semble +faire entendre à mes oreilles le carillon de toutes les cloches du +couvent. Accordez-nous la permission de porter la santé de lady Rowena, +et de songer ensuite aux douceurs du repos.»--«Par la croix de +Bromholme, sire prieur, répondit le Saxon, vous démentez votre +réputation. J'avais ouï dire que vous étiez homme à veiller le verre en +main jusqu'aux matines, et je vois que, malgré mon âge, vous avez peine +à me tenir tête. Sur ma foi, un enfant saxon de douze ans n'eût pas de +mon temps quitté la table.»</p> + +<p>Le prieur avait ses raisons pour ne pas déroger au prudent système de +tempérance qu'il avait adopté. Non seulement il se croyait obligé par +profession à maintenir la paix, mais il était par caractère ennemi de +toute querelle. Était-ce charité pour son prochain, ou amour pour +lui-même? C'était peut-être un effet de ces deux causes réunies. Il +craignait que le naturel impétueux du Saxon, et le caractère altier et +irascible du chevalier du Temple, ne finissent par amener une explosion +désagréable. Il insinua donc adroitement que dans une lutte bachique +personne ne pouvait raisonnablement risquer sa tête contre celle d'un +saxon; il glissa quelques mots sur ce qu'il devait au caractère dont il +était revêtu, et finit par insister pour qu'on allât goûter les +bienfaits du sommeil. On servit à la ronde le coup de grâce; et les +étrangers, ayant salué profondément Cedric et lady Rowena, suivirent les +domestiques chargés de les conduire à leurs lits respectifs.</p> + +<p>«Chien de mécréant, dit le templier au juif en passant près de lui, +iras-tu au tournoi?»--«C'est mon dessein, n'en déplaise à votre +vénérable valeur, répondit Isaac en le saluant avec humilité.»--«Sans +doute afin de dévorer par ton usure les entrailles des nobles et ruiner +les enfans et les femmes en leur vendant toute sorte de colifichets à la +mode. Je parie que tu as sous ce grand manteau un sac rempli de +shekels<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a> +<a href="#footnote42"><sup class="sml">42</sup></a>».--«Pas un seul, je vous jure; pas un seul,» s'écria le juif +d'un air patelin, en rapprochant les mains et en s'inclinant; «pas même +une pièce d'argent! J'en atteste le Dieu d'Abraham. Je vais à Asohy +implorer le secours de quelques frères de ma tribu, pour m'aider à payer +la taxe exigée par l'échiquier des juifs<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a> +<a href="#footnote43"><sup class="sml">43</sup></a>. Que Jacob me soit en aide! +Je suis un malheureux, un homme ruiné! J'ai emprunté de Reuben de +Tadcaster jusqu'au manteau dont je suis enveloppé.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote42" name="footnote42"><b>Note 42: </b></a> +<a href="#footnotetag42"> +(retour) </a> Ancienne monnaie juive en or.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote43" name="footnote43"><b>Note 43: </b></a> +<a href="#footnotetag43"> +(retour) </a> Commission alors chargée d'imposer arbitrairement + les juifs. A. M.</blockquote> + +<p>Le templier sourit, sardoniquement: «Que le ciel te maudisse, impudent +menteur!» lui dit-il; et, s'éloignant comme s'il eût dédaigné de lui +parler long-temps, il rejoignit ses esclaves sarrasins, auxquels il +donna quelques ordres dans une langue inconnue à ceux qui étaient près +de lui. Le pauvre Israélite était si interdit de ce que lui avait dit le +templier, qu'on le voyait encore dans la posture la plus humble, quand +Bois-Guilbert était déjà loin de lui; et lorsqu'il se releva, il avait +l'air d'un homme aux pieds duquel la foudre vient de tomber, et encore +étourdi du fracas qui avait déchiré ses oreilles.</p> + +<p>L'intendant et l'échanson, précédés de deux domestiques portant des +torches, et suivis de deux autres chargés de rafraîchissemens, +conduisirent le prieur et le chevalier de Bois-Guilbert dans les +appartemens qui les attendaient, et des valets d'un rang inférieur +indiquèrent à leur suite et aux autres hôtes les chambres où ils +devaient reposer jusqu'au jour.</p> + +<br><br> + +<h3>CHAPITRE VI.</h3> + +<p class="rig"><span class="sml">«Pour acheter sa faveur je lui fais<br> + ce plaisir. S'il accepte, fort bien; s'il<br> + refuse, tant mieux; mais, je vous en<br> + prie, ne me faites aucun mal.»<br><br> + +Shakspeare, <i>le Marchand de Venise</i>.</span></p> + +<br><br><br><br><br><br> + +<p>Tandis que le pèlerin, éclairé par un domestique armé d'une torche, +traversait les sombres corridors de ce manoir vaste et irrégulier, +l'échanson vint lui dire à l'oreille que, si un verre d'excellent +hydromel ne l'effrayait pas, il n'avait qu'à le suivre dans son +appartement, où il trouverait réunis la plupart des gens de Cedric, +lesquels seraient ravis d'ouïr la relation de ses aventures en +Palestine, et surtout d'avoir des nouvelles du chevalier d'Ivanhoe. +Wamba, qui arriva en ce moment, appuya cette proposition, et dit qu'un +coup d'hydromel après minuit en valait trois après le couvre-feu. Sans +contester l'apropos d'une maxime prononcée par une personne aussi +imposante, le pèlerin les remercia de leur politesse, et leur dit qu'il +avait juré de ne jamais parler dans la cuisine des choses dont les +maîtres ne voulaient pas qu'on s'occupât dans le salon. «Un pareil voeu, +dit Wamba à l'échanson, ne conviendrait guère à un esclave.»</p> + +<p>Oswald secoua l'épaule de dépit. «Je comptais le loger dans la chambre +du grenier, dit-il à demi-voix à Wamba; mais puisqu'il est si peu +honnête envers les chrétiens, je le mènerai à un galetas près de celui +d'Isaac le juif. Anwold, dit-il au domestique qui portait la torche, +conduisez le pèlerin au cabinet du sud. Bonne nuit, sire pèlerin; je +vous fais de légers remercîmens pour votre avare courtoisie.»--«Bonne +nuit, et que la sainte Vierge vous bénisse,» dit le pèlerin d'un air +calme; et il suivit son guide après cette courte salutation.</p> + +<p>En traversant une antichambre où aboutissaient plusieurs portes, et +qu'éclairait une petite lampe de fer, il se vit accosté par la première +suivante de lady Rowena; elle lui dit avec une certaine assurance que sa +maîtresse désirait lui parler, et prit la torche des mains d'Anwold, en +faisant signe au pèlerin de la suivre. Il ne jugea sans doute pas +convenable de refuser cette invitation comme l'autre; car, quoique son +premier mouvement eût peint l'étonnement, il obéit sans mot dire.</p> + +<p>Un petit corridor suivi de sept marches, formées chacune par une grosse +poutre de bois de chêne, le conduisit dans l'appartement de lady Rowena, +dont la rustique magnificence répondait au respect que lui marquait le +maître du château; les murs en étaient décorés de tapisseries brodées en +or et en soie, et représentant des sujets de fauconnerie. Le lit était +orné d'une tapisserie semblable, et garni de rideaux teints en pourpre; +les siéges étaient couverts de riches coussins, et devant un fauteuil +plus élevé que les autres était un marche-pied en ivoire d'un travail +précieux. Quatre grandes bougies placées dans des candélabres d'argent +éclairaient cet asile. Et cependant, que nos beautés modernes n'envient +point le faste d'une princesse saxonne! Les murs de son appartement +étaient si pleins de crevasses et si mal crépis, qu'on voyait les +tapisseries remuer au moindre souffle, et que la flamme des torches, au +lieu de monter perpendiculairement, se portait de côté et d'autre comme +le plumet d'un chieftain<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a> +<a href="#footnote44"><sup class="sml">44</sup></a>. Ici tout paraissait magnifique et même +recherché, mais ce qu'on appelle le confortable y manquait presque +entièrement; et ce genre d'agrément étant inconnu, on ne l'enviait pas.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote44" name="footnote44"><b>Note 44: </b></a> +<a href="#footnotetag44"> +(retour) </a> Capitaine ou chef de clans ou paysans de la vieille + Écosse. A. M.</blockquote> + +<p>Lady Rowena avait derrière elle trois suivantes, qui arrangeaient ses +cheveux pour la nuit. Elle était assise sur l'espèce de trône dont j'ai +déjà parlé, et semblait une reine qui va recevoir d'universels hommages. +Le pèlerin lui rendit les siens en fléchissant le genou. «Levez-vous, +pèlerin, lui dit-elle d'un air gracieux; celui qui prend la défense de +l'absent a droit au bon accueil de quiconque chérit la vérité et honore +le courage. Retirez-vous, excepté la seule Elgitha, dit-elle à ses +suivantes; je veux entretenir ce pèlerin.» Sans quitter l'appartement, +celles-ci se retirèrent à l'extrémité opposée, s'assirent sur un banc +près du mur, et gardèrent le silence comme des statues, quoiqu'elles +fussent assez loin de leur maîtresse pour s'entretenir à demi-voix sans +craindre de l'interrompre.</p> + +<p>«Pèlerin, dit lady Rowena, après un muet intervalle pendant lequel elle +semblait incertaine sur la manière dont elle commencerait la +conversation, vous avez ce soir prononcé un nom, le nom d'Ivanhoe, +ajouta-t-elle avec une sorte d'insistance, dans un château où, d'après +les lois de la nature, on devrait toujours être heureux de l'entendre, +et où, par un concours de circonstances déplorables, il ne peut être +proféré sans exciter dans plus d'un coeur des sensations douloureuses; +et j'ose à peine vous demander le lieu et la situation où vous l'avez +laissé. Nous avons su que, sa mauvaise santé l'ayant retenu en Palestine +après le départ de l'armée anglaise, il avait été persécuté par la +faction française, à laquelle les templiers sont si dévoués.»--«Je +connais peu le chevalier d'Ivanhoe, répondit le pèlerin d'une voix émue; +je voudrais le connaître davantage, noble dame, puisque vous vous +intéressez à sa fortune: il a surmonté, je le présume, les persécutions +de ses ennemis, et il était, au moment de revenir en Angleterre, où vous +devez savoir mieux que moi s'il lui reste quelque chance de bonheur.»</p> + +<p>Lady Rowena poussa un profond soupir, et lui demanda quand on pourrait +revoir Ivanhoe dans sa patrie, et s'il ne serait pas exposé à de grands +périls sur la route. Sur la première question, le pèlerin avoua son +entière ignorance; et sur la seconde, il répondit que le retour pouvait +avoir lieu sans danger par Venise, par Gênes, et ensuite par la France. +«Ivanhoe, ajouta-t-il, connaît si bien la langue et les coutumes +françaises, qu'il ne court aucun risque en traversant ce dernier pays.»</p> + +<p>«Plût à Dieu, dit lady Rowena, qu'il fût déjà ici, et en état de porter +les armes au tournoi qui va se tenir, et dans lequel tous les chevaliers +de cette contrée déploieront leur adresse et leur courage. Si Athelstane +de Coningsburgh y remportait le prix, Ivanhoe apprendrait sans doute de +fâcheuses nouvelles à son arrivée en Angleterre. Comment se trouvait-il +la dernière fois que vous le vîtes? la maladie avait-elle abattu ses +forces et changé ses traits?»--«Il était plus maigre et plus basané qu'à +son retour de Chypre à la suite de Richard Coeur-de-Lion, et les soucis +semblaient gravés sur son visage; mais je n'en parle que par ouï-dire, +je ne le connais pas.»--«Il ne trouvera dans son pays, je le crains, que +bien peu de motifs pour bannir ces soucis. Je vous rends graces, bon +pèlerin, des détails que vous m'avez donnés sur le compagnon de mon +enfance. Approchez, dit-elle à ses suivantes, offrez la coupe du repos à +cet homme sacré, que je ne veux pas retenir davantage.» L'une d'elles +apporta à sa maîtresse une coupe d'argent remplie de vin assaisonné de +miel et d'épices; Rowena y trempe ses lèvres, et la passe au pèlerin, +qui en boit quelques gouttes.»--«Acceptez cette aumône,» lui dit-elle en +lui donnant une pièce d'or, «comme une marque de mon respect pour les +lieux saints que vous avez visités.» Le pèlerin reçut ce don en la +saluant avec une humilité profonde, et suivit Edwina hors de +l'appartement pour retourner dans l'antichambre. Il y retrouva le +domestique Anwold, qui, prenant la torche des mains de la suivante, le +conduisit avec plus de hâte que de cérémonie dans un galetas, où des +espèces de cellules servaient au logement des domestiques du dernier +ordre et aux étrangers d'une classe inférieure.</p> + +<p>«Dans laquelle de ces chambres est le juif?» demanda le pèlerin.--«Le +chien de mécréant, répondit Anwold, est niché dans celle qui est à main +gauche de la vôtre. Par saint Dunstan! comme il faudra la râcler et la +nettoyer avant qu'on y loge un chrétien!»--«Et où est la chambre de +Gurth le porcher.»--«À main droite; vous servez de séparation entre le +circoncis et le gardien de ce qui est en abomination parmi les douze +tribus. Vous auriez eu un endroit plus commode, si vous n'aviez pas +refusé l'invitation d'Oswald.»--«Je me trouve fort bien; le voisinage +d'un juif ne peut souiller à travers une cloison de chênes».</p> + +<p>En disant ces paroles il pénétra dans la cellule qui lui était destinée, +prit la torche des mains du domestique, le remercia et lui souhaita une +bonne nuit. Ayant poussé la porte, qui ne fermait comme toutes les +autres que par un loquet, il mit la torche dans un candélabre de bois, +et jeta les yeux sur le chétif ameublement de la chambre à coucher, qui +consistait en une escabelle et en un lit formé de planches mal jointes, +rempli de paille fraîche, et sur lequel étaient étendues quelques peaux +de mouton en guise de couvertures. La torche éteinte, le pèlerin se jeta +sur ce grabat sans ôter un seul de ses vêtemens, et dormit, ou du moins +resta couché, jusqu'à ce que l'aurore eût envoyé ses blanchissans rayons +dans sa chambre par la petite croisée grillée qui recevait l'air et le +jour. Il se leva le lendemain matin après avoir dit sa prière, sortit de +cette cellule, et entra sans bruit dans celle du juif en levant +doucement le loquet.</p> + +<p>L'Israélite était livré à un sommeil très agité, sur un grabat +exactement pareil à celui qu'avait eu le pèlerin. La portion des +vêtemens qu'il avait ôtée se trouvait sous sa tête, moins pour lui +servir d'oreiller, que de peur qu'on ne les lui dérobât pendant le +sommeil. Son front peignait l'inquiétude, et il remuait vivement les +bras et les mains comme s'il eût eu alors à combattre le cauchemar. Il +poussait des exclamations, tantôt en hébreu, tantôt dans la langue +nouvelle, mélange d'anglais et de normand; le pèlerin distingua ces +mots: «Au nom du dieu d'Abraham, épargnez un malheureux vieillard! Je +n'ai pas un shekel au monde! Dussé-je être coupé en morceaux, je ne +pourrais vous rien donner.»</p> + +<p>Le Pèlerin, sans attendre l'issue de la vision du juif, le poussa avec +son bourdon pour l'éveiller. Ce brusque réveil et la vue d'un homme près +de son lit parut sans doute à Isaac la continuation de son rêve. Il se +leva sur son séant, ses cheveux gris hérissés sur sa tête, sauta sur ses +vêtemens, les serra entre ses bras comme un faucon tient sa proie dans +ses serres, et fixa ses yeux noirs et perçans sur le pèlerin avec une +expression mêlée de surprise et de terreur. «Calmez-vous, Isaac, lui dit +celui-ci; je ne viens pas en ennemi.»--«Que le dieu d'Israël vous +bénisse, reprit le juif soulagé: je rêvais; mais, Abraham en soit loué! +ce n'est qu'un rêve. Et quelle affaire vous plairait-il d'avoir de si +bonne heure avec un pauvre juif?»--«J'ai à vous annoncer que, si vous ne +partez à l'instant et ne faites diligence, votre voyage ne sera pas sans +péril.»--«Dieu de Moïse! et qui peut avoir intérêt à mettre en danger un +réprouvé comme moi?»--«Vous devez savoir mieux que moi si quelqu'un peut +y être intéressé; mais ce que je puis vous garantir, c'est que hier au +soir le templier, en traversant la salle où nous étions, prononça +quelques mots à ses esclaves musulmans en langue arabe, que je parle +couramment, et leur donna ordre d'épier votre départ du château, de vous +suivre, de s'emparer de vous, et de vous conduire prisonnier dans le +château de sire Philippe de Malvoisin, ou dans celui de sire Réginald +Front-de-Boeuf.»</p> + +<p>On ne pourrait se figurer la terreur qui s'empara du juif en apprenant +ce dessein; il en fut comme anéanti; une sueur froide couvrit son front; +ses bras tombèrent sans mouvement; sa tête se pencha sur sa poitrine. Au +bout de quelques minutes cependant il retrouva assez de force pour +abandonner son lit; mais cet effort l'épuisa; ses genoux tremblèrent +sous lui, ses nerfs et ses muscles semblaient avoir perdu leur +élasticité, et il tomba aux pieds du pèlerin, non comme un suppliant, +mais comme un épileptique, par l'effet d'une puissance invisible qui ne +laisse aucun moyen d'en triompher.</p> + +<p>«Dieu d'Abraham!» furent les premières paroles qu'il prononça en levant +vers le ciel ses mains décharnées, pendant que sa tête grise était +encore attachée sur le sol. «Ô saint Moïse! Ô bienheureux Aaron! dit-il +ensuite, mon rêve n'est pas une chimère, ma vision n'a pas eu lieu en +vain! Je sens leurs instrumens de torture déchirer, lacérer mes nerfs; +je les sens passer sur mon corps comme les faux, les herses et les +haches de fer sur les hommes de Rahab et les cités des enfans +d'Ammon.»--«Levez-vous, Isaac, et écoutez-moi,» dit le pèlerin qui +voyait sa détresse avec un mélange de compassion et de mépris. «Vous +avez raison de craindre, en songeant à la manière dont les nobles et les +princes ont traité vos frères pour en arracher leurs trésors; mais +levez-vous, encore une fois, et je vous indiquerai le moyen de vous +sauver. Quittez à l'instant ce château, pendant que les étrangers y sont +encore plongés dans le sommeil. Je vous conduirai vers la forêt par des +sentiers que je connais très bien, et je ne vous laisserai qu'après que +vous aurez obtenu le sauf conduit de quelque chef ou de quelque baron se +rendant au tournoi, et dont vous avez sans doute les moyens de vous +assurer la protection.»</p> + +<p>Pendant que l'oreille d'Isaac recueillait ainsi avec avidité les +espérances d'évasion que lui insinuait le pèlerin, ce pauvre juif +commençait à se lever peu à peu, et en quelque sorte pouce à pouce, +jusqu'à ce qu'il se fût trouvé sur ses genoux. Il rejeta en arrière ses +longs cheveux gris en fixant sur le pèlerin ses yeux noirs et craintifs. +Aux dernières paroles, la peur lui revint dans toute son énergie, et il +retomba la face contre terre. «Moi, posséder les moyens de m'assurer la +protection de quelqu'un! s'écria-t-il. Hélas! il n'est pour un juif +qu'un moyen d'arriver aux bonnes graces d'un chrétien: c'est l'argent. +Et comment le trouver, moi, malheureux que les extorsions ont déjà +réduit à la misère de Lazare?» Alors, comme si la méfiance eût imposé +silence à tout autre sentiment: «Pour l'amour de Dieu, jeune homme, +s'écria-t-il tout à coup, au nom du Père divin de tous les hommes, des +juifs et des chrétiens, des enfans d'Israël et ce ceux d'Ismaël, ne me +trahissez point! Je n'ai pas de quoi acheter la protection du plus +pauvre des mendians chrétiens, voulût-il me l'accorder pour un sou.» À +ces mots il se souleva une seconde fois, et saisit le manteau du +pèlerin, en le regardant d'un air craintif et suppliant. Celui-ci recula +de quelques pas, comme s'il eût craint d'être souillé par ce contact. +«Quand tu serais porteur de toutes les richesses de ta tribu, lui dit le +pèlerin avec mépris, quel intérêt aurais-je à te nuire? L'habit que je +porte ne dit-il pas que j'ai fait voeu de pauvreté? Quand je te +quitterai, il ne me faudra qu'un cheval et une cotte de mailles. Ne +crois pas au surplus que je désire ta compagnie, ou que je veuille en +retirer quelque profit. Demeure en ce château, si tel est ton plaisir. +Cedric le Saxon peut t'accorder sa protection.»</p> + +<p>«Hélas! dit le juif, il ne voudra même pas que je voyage à sa suite. Le +Saxon et le Normand dédaignent également le pauvre Israélite; et +traverser seul les domaines de Malvoisin et de Réginald Front-de-Boeuf, +après ce que vous venez de me dire! Bon jeune homme, je m'en irai avec +vous; hâtons-nous, ceignons nos reins, fuyons. Voilà votre bourdon: +pourquoi hésitez-vous?»--«Je n'hésite pas, répondit le pèlerin; mais je +songe à nous assurer les moyens de sortir du château. Suivez-moi.»</p> + +<p>Il le mène dans la chambre de Gurth, qu'il s'était fait montrer la +veille, avons-nous dit, et y étant entré: «Gurth! s'écria-t-il, +lève-toi, ouvre la poterne du château, fais-moi sortir avec le Juif.» +Gurth, dont les fonctions, quoique si méprisées aujourd'hui, lui +assuraient alors en Angleterre autant d'importance qu'Eumée en eut jadis +à Ithaque, fut blessé du ton impérieux et familier du pèlerin. «Quoi! +dit-il en se levant sur le coude sans quitter son grabat, le juif veut +partir sitôt de Rotherwood, et avec un pèlerin!»--«Je l'aurais aussi +volontiers soupçonné, dit Wamba qui entrait au même instant, de partir +en nous dérobant la moitié d'un jambon.»--«Quoi qu'il en soit, dit +Gurth en replaçant sa tête sur la pièce de bois qui lui servait +d'oreiller, le juif et le chrétien attendront qu'on ouvre la grande +porte. Nous ne permettons pas que nos hôtes s'en aillent du château +furtivement et de si bonne heure.»--«Mais, répéta le pèlerin d'un ton +ferme, je vous dis que vous ne refuserez pas ce que je vous demande.» En +même temps, se penchant sur le lit du gardien des pourceaux, il chuchota +à son oreille quelques mots en saxon. Gurth tressaillit comme électrisé; +et le pèlerin portant un doigt sur ses lèvres: «Gurth, lui dit-il, +prends garde! tu as coutume d'être discret. Ouvre-nous la poterne, et tu +en sauras davantage.»</p> + +<p>Gurth obéit d'un air joyeux et empressé. Le juif et Wamba les suivaient, +tous deux bien étonnés du changement soudain qui s'était opéré dans les +dispositions du gardien des pourceaux. «Ma mule! ma mule! s'écria le +juif en arrivant à la poterne. Je ne saurais partir sans ma mule.»--«Va +lui chercher sa mule, dit le pèlerin à Gurth, et amènes-en une pour moi, +afin que je le suive jusqu'à ce qu'il ait quitté ces environs. Je la +laisserai à Ashby entre les mains de quelqu'un de la suite de Cedric. Et +toi, écoute.» Il prononça le reste si bas, que Gurth fut le seul qui put +l'entendre. «Très volontiers, répondit celui-ci, je n'y manquerai +point.» Et il alla chercher les mules.</p> + +<p>«Je voudrais bien, dit Wamba dès que son camarade eut le dos tourné, +qu'on m'eût appris tout ce que vous autres pèlerins apprenez dans la +Terre-Sainte?»--«On nous y enseigne à réciter nos prières, à nous +repentir de nos péchés, à jeûner et à nous mortifier.»--«Il faut que +vous y appreniez encore autre chose: «sont-ce vos prières et votre +repentir qui ont décidé Gurth à vous ouvrir la poterne? Est-ce par des +jeûnes et des mortifications que vous l'avez engagé à vous prêter une +mule de son maître? Si vous n'aviez pas eu d'autre ressource, vous +eussiez tout aussi bien fait de vous adresser à son pourceau +favori.»--«Allons, dit le pèlerin, tu n'es qu'un fou saxon.»--«Vous +dites bien, reprit le bouffon; si j'étais Normand, comme je crois que +vous l'êtes, j'aurais eu la fortune pour moi et me trouverais à côté +d'un sage.»</p> + +<p>Gurth en ce moment parut de l'autre côté du fossé avec les deux mules. +Les voyageurs passèrent sur une espèce de pont-levis formé de deux +planches, largeur exacte de la poterne et d'un guichet pratiqué à la +palissade extérieure, qui conduisait dans le bois. Dès que l'Israélite +fut près de sa mule, il se hâta de placer sur la selle un sac de bougran +bleu, qu'il avait soigneusement caché sous son manteau: «C'est de quoi +changer de vêtemens, dit-il, pas autre chose.» Il monta en selle avec +plus de vigueur et de légèreté que son âge ne l'eût fait présumer, et ne +perdit pas un instant pour arranger son manteau de manière à cacher à +tous les yeux le fardeau qu'il portait en croupe. Le pèlerin sauta sur +sa mule avec moins de vivacité, mais plus de légèreté; et au moment de +partir il présenta sa main à Gurth, qui la baisa d'un air respectueux. +Il suivit des yeux les deux voyageurs jusqu'à ce que les arbres de la +forêt en eussent caché la trace, et même alors il semblait encore les +chercher, quand il fut distrait de sa rêverie par la voix de Wamba.</p> + +<p>«Sais-tu bien, mon ami Gurth, que tout à l'heure tu as montré une +courtoisie bien singulière? Je marcherais nu-pieds, comme ce pèlerin, +pour être servi avec le même zèle. Certes, je ne me contenterais pas de +te donner ma main à baiser.»--«Tu n'es pas trop fou, Wamba, quoique tu +ne raisonnes que sur des apparences; au surplus, c'est tout ce que peut +faire le plus sage de nous. Mais il est temps que je songe à mon +troupeau.» À ces mots, il rentra dans le château avec son compagnon.</p> + +<p>Cependant les deux voyageurs s'éloignaient avec une célérité qui +attestait les craintes du juif; car il est peu ordinaire que les hommes +de son âge aiment à voyager vite. Le pèlerin, qui paraissait connaître +tous les détours de ces bois, le conduisait par des sentiers +infréquentés, et plus d'une fois Isaac trembla que son dessein ne fût de +le livrer à ses ennemis. Ses soupçons, après tout, étaient bien +excusables. Si l'on excepte le poisson volant, qui trouve des ennemis +dans deux élémens, il n'existait point d'êtres sur la terre qui fussent, +comme les juifs de ces temps, l'objet d'une persécution aussi générale, +aussi constante et aussi cruelle. Sous les prétextes les plus frivoles, +et sur les accusations presque toujours les plus injustes et les plus +absurdes, leurs personnes et leurs fortunes étaient livrées à la merci +populaire. Normands et Saxons, Danois et Bretons, tous, quoique ennemis +les uns des autres, luttaient d'acharnement contre peuple qu'on se +faisait un devoir religieux de haïr, d'insulter, de voler et de livrer à +la torture. Les rois de race normande et les nobles indépendans, qui +suivaient leur exemple en se permettant des actes arbitraires, avaient +de plus adopté contre cette malheureuse nation un système de persécution +plus régulier et fondé sur les calculs de la cupidité la plus +insatiable. On se rappelle le trait du roi Jean, qui, ayant enfermé dans +un de ses châteaux un juif opulent, lui faisait arracher tous les matins +une dent, jusqu'à ce que l'Israélite, voyant la moitié de sa mâchoire +dégarnie, eût consenti à payer une somme considérable que le tyran +voulait lui extorquer. Le peu de numéraire qui existât dans le pays se +trouvait dans les mains de ce peuple persécuté; et la noblesse suivait +l'exemple du monarque, et rançonnait les juifs en employant contre eux +tous les genres de torture. Cependant la soif du gain donnait un courage +passif aux enfans d'Israël, et les portait à affronter tous les périls +et tous les maux pour obtenir les profits immenses qu'ils pouvaient +faire dans un pays comme l'Angleterre, naturellement si riche par les +miracles de son industrie. Malgré toutes les persécutions, et même +l'établissement d'une cour spéciale qu'on avait nommée <i>l'échiquier des +juifs</i>, et qui était chargée de leur imposer des taxes arbitraires pour +mieux les dépouiller de leurs richesses, leur nombre se multipliait, et +ils réalisaient de grandes fortunes, s'envoyaient de l'un à l'autre des +sommes considérables par le moyen de lettres de change; car c'est à eux, +dit-on, qu'est due cette invention, qui leur permettait de faire passer +leur fortune d'un pays dans un autre; de façon que, s'ils étaient +menacés d'une trop violente oppression dans un pays, ils sauvaient leurs +trésors en les cachant dans une autre contrée. L'obstination et la +cupidité des juifs, étant ainsi aux prises avec le fanatisme et la +tyrannie des grands du pays, augmentaient comme les persécutions. Si les +richesses qu'ils acquéraient par le commerce les exposaient quelquefois +à de graves dangers, quelquefois aussi elles leur assuraient une +certaine influence. Telle était leur existence générale, d'où résultait +leur caractère timide, inquiet, soupçonneux, mais opiniâtre, et fertile +en ressources pour se dérober aux périls dont ils étaient environnés.</p> + +<p>Quand nos deux voyageurs eurent franchi rapidement plusieurs sentiers +solitaires, le pèlerin rompit enfin le silence. «Tu vois, dit-il, ce +grand chêne accablé sous le poids des années: là se terminent les +domaines de Front-de-Boeuf. Depuis long-temps nous ne sommes plus sur +ceux de Malvoisin: tu n'es plus en danger d'être poursuivi par tes +ennemis.»--«Que les roues de leurs chariots soient brisées, dit le juif, +comme celles de l'armée de Pharaon, afin qu'ils ne puissent plus +m'atteindre! Mais, bon pèlerin, ne m'abandonnez pas; pensez à ce fier et +sauvage templier et à ses esclaves sarrasins. Peu importe sur quelles +terres ils me rencontreraient; ils ne respectent ni seigneur, ni manoir, +ni territoire.»--«C'est ici que nous devons nous séparer. Il ne convient +pas aux gens de ma sorte de voyager avec un juif plus long-temps que la +nécessité ne l'exige; d'ailleurs, quelle assistance pourras-tu avoir de +moi, pauvre pèlerin, contre deux païens en armes?»--«Oh! brave jeune +homme, vous pouvez me défendre, et je suis sûr que vous le feriez. Tout +misérable que je suis, je vous récompenserai, non pas avec de l'or, +puisque je n'en ai point, j'en prends à témoin mon père Abraham; +mais...»--«Je t'ai déjà déclaré que je ne voulais de toi ni argent, ni +récompense; mais, soit, je t'accompagnerai, je te défendrai même si cela +est nécessaire, car on ne saurait faire un reproche à un chrétien de +protéger même un juif contre des Sarrasins. Nous ne sommes pas éloignés +de Sheffield, je te guiderai jusqu'à cette ville: tu y trouveras +probablement quelqu'un de tes frères qui te donnera un asile.»--«Que la +bénédiction de Jacob s'étende sur vous, brave jeune homme! Je trouverai +à Sheffield mon parent Zareth, et il me fournira les moyens de continuer +ma route sans danger.»--«Je vais donc t'y accompagner; là nous nous +quitterons: il ne nous reste guère qu'une demi-heure de chemin pour +arriver en vue de cette ville.»</p> + +<p>Cette demi-heure se passa dans un silence absolu. Le pèlerin dédaignait +de parler au juif sans nécessité, et le juif à son tour n'osait adresser +la parole à un homme à qui un pèlerinage dans les lieux saints donnait +un caractère sacré. Ils s'arrêtèrent sur le haut d'une petite colline. +«Voilà Sheffield, dit le pèlerin à Isaac en lui montrant les murs de +cette ville; c'est ici que nous devons nous séparer.»--«Recevez +auparavant les remercîmens du pauvre juif; je n'ose vous conjurer de +m'accompagner chez mon parent Zareth, qui pourrait me fournir de quoi +vous récompenser du service que vous m'avez rendu.»--«Je t'ai dit ne +vouloir pas de récompense. Si néanmoins parmi tes débiteurs il y avait +un chrétien auquel tu voulusses épargner les fers et la prison pour +l'amour de moi, je me trouverais amplement dédommagé pour le service que +je t'ai rendu ce matin.»</p> + +<p>«Attendez, attendez, s'écria le juif en saisissant son manteau; je +voudrais faire quelque chose de plus, quelque chose qui vous fût +personnellement agréable. Dieu sait qu'Isaac est pauvre, un mendiant +véritable dans sa tribu, et cependant... Me pardonnerez-vous si je +devine ce que vous désirez le plus en ce moment?»--«Si tu le devinais, +tu ne pourrais me le donner, quand tu serais aussi riche que tu dis être +pauvre.»--«Que je le dis! répéta le juif; hélas! c'est bien la vérité: +je suis un malheureux, volé, ruiné, endetté, le dernier des misérables; +des mains cruelles m'ont enlevé mes marchandises, mon argent, mes +navires, tout ce que je possédais; et cependant je puis vous dire ce +dont vous avez besoin, et peut-être vous le procurer: c'est un cheval de +bataille et une armure.»</p> + +<p>Le pèlerin tressaillit, et se tournant vivement vers le juif: «Quel +démon peut t'inspirer cette conjecture?» lui demanda-t-il.--«Qu'importe, +reprit le juif en riant; soutiendrez-vous qu'elle n'est pas vraie?... +Or, si j'ai deviné quels sont vos désirs, je puis les +satisfaire.»--«Comment peux-tu penser qu'avec l'habit que je porte, mon +caractère, mon voeu?...»--«Je connais les chrétiens; je sais que le plus +généreux, par un esprit de religion superstitieuse, prend le bourdon et +les sandales, et va nu-pieds visiter les tombeaux des morts.»--«Juif, +s'écria le pèlerin d'un ton sévère, ne blasphème point!»--«Pardon, si +j'ai parlé trop légèrement; mais vous avez laissé échapper, hier soir et +ce matin, quelques mots qui ont été pour moi ce qu'est l'étincelle qui, +en jaillissant du caillou, trahit le métal qu'il recèle. Je sais, en +outre, que cette robe de pèlerin cache une chaîne d'or comme celle des +chevaliers; je l'ai vue briller, il y a quelques heures, tandis que vous +étiez penché sur mon grabat.»</p> + +<p>Le pèlerin ne put éviter de sourire: «Si un oeil aussi curieux que le +tien perçait sous tes vêtemens, lui dit-il, peut-être y ferait-il aussi +des découvertes.»--«Ne parlez pas ainsi,» dit le juif pâlissant; et +prenant son écritoire comme pour terminer la conversation, il en tira +une plume et un feuillet de papier roulé, l'appuya sur sa toque jaune, +et écrivit sans descendre de sa mule. Quand il eut fini, il donna ce +billet, écrit en hébreu, au pèlerin, et lui dit: «Toute la ville de +Leicester connaît le riche Israélite Kirgath Jaïram, de Lombardie. +Portez-lui ce billet. Il a encore à vendre six armures de Milan dont la +moindre siérait à une tête royale, et dix chevaux de guerre dont le +moins beau serait digne d'un monarque allant livrer bataille pour la +défense de sa couronne. Vous pourrez choisir l'armure et le cheval qui +vous plairont le plus, et demander tout ce qui vous sera nécessaire pour +le tournoi: il vous le donnera. Après le tournoi, vous lui rendrez le +tout fidèlement, à moins que vous ne soyez alors en mesure d'en +acquitter le prix.»--«Mais, Isaac, dit le pèlerin, ignores-tu que dans +un tournoi les armes et le cheval du vaincu appartiennent au vainqueur? +C'est la loi de ces sortes de combats. Or, je puis être malheureux et +perdre ce que je ne pourrais ni rendre ni payer.» Le juif changea de +couleur, et fut comme étourdi à l'idée d'une telle chance; mais +rappelant tout son courage: «Non, non, certes! s'écria-t-il vivement; +cela est impossible; je ne veux pas y penser; la bénédiction de notre +père céleste sera sur vous; votre lance sera aussi formidable que la +verge de Moïse.»</p> + +<p>Cessant de parler, il tournait la tête de sa mule du côté de Sheffield; +mais le pèlerin saisit à son tour son manteau: «Non, Isaac, lui dit-il, +tu ne sais pas encore tous les périls du combat. L'armure peut être +endommagée, le cheval peut être tué; car, si je vais au tournoi, je +n'épargnerai ni armes ni coursier. D'ailleurs, les gens de ta tribu ne +donnent rien pour rien, et je devrais payer quelque chose pour m'en être +servi.» La figure de l'Israélite se tordit comme celle d'un homme +tourmenté d'un accès de colique; mais les sentimens qui l'animaient en +ce moment l'emportèrent sur ceux qui lui étaient habituels. «N'importe, +lui dit-il, n'importe; laissez-moi partir. S'il y a quelques dommages, +Kirgath Jaïram n'y fera pas attention, par l'amitié qu'il a pour son +concitoyen Isaac. Adieu! Écoutez, ajouta-t-il en se retournant, ne vous +exposez pas trop dans ces folles chances. Ayez soin de ménager, je ne +dis pas votre armure et votre cheval, mais votre vie, brave jeune homme. +Adieu.»--«Grand merci de ton avis plein de sollicitude; je profiterai de +ta courtoisie, dit le pèlerin, et j'aurai du malheur si je ne puis en +tenir compte.» Ils se quittèrent, et prirent chacun une route différente +pour entrer à Sheffield.</p> + +<br><br> + +<h3>CHAPITRE VII.</h3> + +<p class="rig"><span class="sml">«Suivis de leurs nombreux écuyers, les chevaliers<br> + s'avancent avec un magnifique appareil. L'un porte le<br> + haubert, un autre tient la lance, un troisième vient<br> + le bras armé du bouclier resplendissant. Le coursier<br> + frappe la terre d'un pied impatient, et ronge son frein<br> + d'or plein d'écume. Les forgerons et les armuriers se<br> + présentent sur leurs palefrois, des limes en main et<br> + des marteaux à leur ceinture, avec des clous pour<br> + réparer les épieux brisés, et des courroies pour rattacher<br> + les boucliers. Une milice à cheval borde les<br> + rues; et la foule accourt, le bras chargé d'un pesant<br> + gourdin.»<br> +<br> +Dryden, <i>Palémon et Arcite</i>.</span></p> + +<br><br><br><br><br><br><br><br><br><br><br><br><br> + +<p>Le peuple anglais, dans ce temps-là, était fort malheureux. Le roi +Richard était absent, détenu prisonnier par le perfide et cruel duc +d'Autriche; on ignorait jusqu'au lieu de sa captivité, et son sort +n'était même qu'imparfaitement connu de la très grande majorité de ses +sujets, qu'opprimaient toute espèce de tyrans subalternes.</p> + +<p>Le prince Jean, ligué avec Philippe de France, ennemi juré de Richard, +usait de toute son influence auprès du duc d'Autriche pour prolonger la +captivité de son frère, dont il avait reçu tant de bienfaits. Pendant le +même temps, il fortifiait son parti dans le royaume, dont il se +proposait, en cas de mort du roi, de disputer le trône à l'héritier +légitime, Arthur, duc de Bretagne, fils de Geoffroy Plantagenet, frère +aîné de Jean. Cette usurpation, comme on sait, il l'exécuta par la +suite. Léger, licencieux et perfide, Jean n'eut pas de peine à +s'attacher, non seulement ceux qui avaient à craindre que leur conduite +en l'absence de Richard n'attirât sur eux son courroux, mais encore +cette classe nombreuse de gens qui bravaient toutes les lois, et qui, de +retour des croisades, avaient rapporté dans leur patrie tous les vices +de l'Orient, un coeur endurci, le besoin de réparer les brèches de leur +fortune, et qui plaçaient leurs espérances de butin dans une commotion +intérieure et une guerre civile.</p> + +<p>À ces causes de calamités publiques et d'inquiétudes, il faut ajouter la +multitude de proscrits ou d'outlaws qui, poussés au désespoir par +l'oppression des seigneurs féodaux, et par la sévérité avec laquelle on +faisait exécuter la charte des forêts, s'étaient réunis en guérillas, +vivaient dans les bois, et se riaient de la justice et des magistrats du +pays. Les nobles eux-mêmes, fortifiés dans leurs châteaux, et comme de +petits souverains sur leurs domaines, étaient des chefs de bandes non +moins à craindre, et ne respectaient pas plus les lois que les +déprédateurs avoués. Pour entretenir ces troupes qui composaient leurs +forces, soutenir leur luxe et fournir à leurs extravagances, ils +empruntaient aux juifs de l'argent à énorme intérêt; c'était le cancer +qui dévorait leurs biens, et ils n'y connaissaient d'autre remède que +les actes de violence qu'ils exerçaient contre leurs créanciers, chaque +fois qu'ils en trouvaient l'occasion.</p> + +<p>Sous le poids accablant d'un pareil état de choses, le peuple anglais +souffrait pour le présent et n'avait pas moins à craindre pour l'avenir. +Cet état malheureux fut encore empiré par une maladie contagieuse qui +régnait dans le pays, et dont la malignité s'aggravait par la +malpropreté des classes inférieures, leur logement malsain et leur +mauvaise nourriture. Un grand nombre périssaient, et ceux qui +survivaient leur enviaient un sort qui les arrachait aux maux prochains +dont ils étaient menacés.</p> + +<p>Cependant, malgré toutes ces causes réunies de détresse, le peuple, +comme la noblesse, prenait au tournoi qui allait s'ouvrir, et qui +formait le grand spectacle de ce siècle, le même intérêt que prend à un +combat de taureaux le bourgeois affamé des rivages du Mançanarès, qui ne +sait pas s'il trouvera le soir de quoi apaiser la faim de sa famille. Ni +les devoirs, ni la faiblesse et les infirmités n'empêchaient les jeunes +gens et les vieillards d'accourir de bien loin pour voir de telles +fêtes. À la passe-d'armes qui allait s'ouvrir à Ashby, dans le comté de +Leicester, les tenans devaient être des champions de la plus grande +célébrité, et la nouvelle que le prince Jean lui-même devait l'honorer +de sa présence avait fixé l'attention générale; un concours immense de +personnes de tout âge et de toutes conditions s'étaient rendu, dans la +matinée du jour indiqué, au lieu désigné pour le tournoi.</p> + +<p>Ce lieu était singulièrement pittoresque. Sur la lisière d'un bois, à un +mille de la ville d'Ashby, était une grande prairie couverte de la plus +riche verdure, bornée d'un côté par une forêt, et de l'autre, par des +chênes isolés, dont quelques uns avaient atteint une hauteur +prodigieuse. Le terrain, qui semblait avoir été disposé exprès par la +nature pour le spectacle martial dont il devait être le théâtre, de tous +côtés s'élevait en pente douce et en guise d'amphithéâtre; enfin un +large espace situé au milieu, uni et de niveau, avait été entouré de +fortes palissades. La forme en était carrée, mais les angles en avaient +été arrondis afin de laisser aux spectateurs la facilité de bien voir. +Au nord et au sud on avait pratiqué dans les palissades, pour les +combattans, deux entrées fermées par des portes de bois, suffisant au +passage de deux cavaliers de front. À chacune de ces portes se +trouvaient deux hérauts accompagnés de six trompettes, d'un nombre égal +de poursuivans d'armes, et d'un fort détachement de troupes destinées à +maintenir le bon ordre, et à recevoir les chevaliers qui se proposaient +de prendre une part active au tournoi.</p> + +<p>Sur une plate-forme élevée derrière l'entrée du sud, étaient cinq +pavillons superbes ornés de pannonceaux bruns et noirs, couleurs +choisies par les cinq chevaliers tenans du tournoi. Devant chaque +pavillon était suspendu le bouclier du chevalier qui l'occupait, et à +côté se tenait son écuyer déguisé en sauvage, ou revêtu de tout autre +costume bizarre et étranger, d'après le goût de son maître, ou le rôle +qu'il lui plaisait de jouer pendant toute la durée de la passe-d'armes. +La tente du centre, comme place d'honneur, avait été réservée à Brian de +Bois-Guilbert, que sa renommée dans tous les combats chevaleresques et +sa liaison avec les chevaliers qui avaient imaginé cette joute avaient +fait recevoir avec empressement dans la compagnie, des tenans dont il +avait même été déclaré chef. À la gauche de sa tente étaient celles de +Reginald Front-de-Boeuf et de Philippe de Malvoisin; à droite, on voyait +le pavillon de Hugues de Grantmesnil, noble baron du voisinage, dont un +des ancêtres avait été revêtu de la dignité de lord grand-maître de la +maison du roi, sous les règnes de Guillaume-le-Conquérant et de son fils +Guillaume-le-Roux; et le pavillon de Ralph de Vipont, chevalier de +l'ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem, possesseur d'anciens domaines à +Heater, près d'Ashby-de-la-Zouche. Un passage de trente pieds de largeur +menait, par une pente douce, de la porte de l'arène à la plate-forme sur +laquelle étaient dressées les tentes. Une palissade le fermait des deux +côtés, et une autre entourait pareillement l'esplanade située en face +des tentes.</p> + +<p>Un passage identique, de trente pieds de largeur, menait à la porte du +côté du nord, et aboutissait de l'autre côté à un grand terrain enclos +de la même manière, et destiné aux chevaliers à qui l'envie prendrait de +figurer comme acteurs. Derrière étaient des tentes dont quelques unes +renfermaient toutes sortes de rafraîchissemens. Les autres étaient +réservées aux armuriers, aux maréchaux ferrans et aux autres artisans +dont le secours pouvait devenir indispensable.</p> + +<p>À l'extérieur de l'arène on avait élevé des galeries ornées de tapis, et +garnies de siéges couverts de coussins, pour la noblesse des deux sexes +désireuse d'assister au tournoi. Un espace était affecté aux yeomen<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a> +<a href="#footnote45"><sup class="sml">45</sup></a> +et aux spectateurs un peu au dessus du vulgaire; il était analogue au +parterre de nos théâtres. La populace occupait le haut des tertres +voisins, d'où, grâce à l'élévation naturelle du terrain, on pouvait voir +la lice par dessus les galeries. Un grand nombre de curieux s'étaient +perchés en outre sur les branches des arbres qui entouraient le préau, +et l'on voyait des spectateurs jusque sur le clocher de l'église +paroissiale située à quelque distance.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote45" name="footnote45"><b>Note 45: </b></a> +<a href="#footnotetag45"> +(retour) </a> Ce mot, dont le singulier est <i>yeoman</i>, désigne + aujourd'hui <i>la garde bourgeoise à cheval</i>, composée des + petits propriétaires fermiers. A. M.</blockquote> + +<p>Il ne reste plus, pour compléter la description de cet arrangement +général, qu'à parler d'une galerie placée au centre du côté de l'orient. +Elle était plus élevée que les autres, plus richement ornée, et +couronnée par une espèce de trône et un dais sur lequel étaient brodées +les armoiries d'Angleterre. Des écuyers, des varlets, des gardes, +revêtus de costumes brillans, se tenaient autour de cette place +d'honneur destinée au prince Jean et à sa suite. En face, du côté de +l'occident, se voyait une autre galerie de même hauteur, décorée +peut-être avec moins de luxe, mais avec plus d'élégance et de recherche +que celle du prince. Des pages et de jeunes filles, les plus jolies de +la contrée, avec des costumes de fantaisie roses et verts, environnaient +le trône couvert des mêmes couleurs. Sur le dais même qui le décorait +flottaient une multitude de pannonceaux et de banderolles où l'on avait +peint des coeurs blessés, des coeurs enflammés, des flèches, des arcs, +des carquois, et tous ces lieux communs emblématiques représentant les +triomphes de Cupidon. Une inscription blasonnée prévenait que le trône +devait être occupé par la <i>royne de la beaulté et de l'amour</i>. Mais à +qui était réservé cet honneur? Tout le monde l'ignorait encore.</p> + +<p>Cependant tous les spectateurs s'empressaient de s'asseoir à leurs +places respectives; ce qui n'eut pas lieu sans bien des querelles pour +déterminer celle que chacun devait prendre. La plupart de ces querelles +furent jugées sans cérémonie par les hommes d'armes, qui employaient +sans façon le manche de leurs hallebardes pour réprimer les réfractaires +qui prétendaient en appeler de leur décision. Lorsqu'il était question +de personnes qui méritaient plus de considération, les hérauts d'armes +intervenaient, et quelquefois même les deux maréchaux du tournoi; +c'étaient Guillaume de Wivil et Étienne de Martival, qui, armés de pied +en cap, se promenaient à cheval dans l'intérieur de l'enceinte, afin de +maintenir le bon ordre.</p> + +<p>Peu à peu les galeries se remplirent de chevaliers et de nobles dans +leur costume civil, ce qui formait un heureux contraste avec la parure +élégante et diverse des femmes, accourues en plus grand nombre que les +hommes, et jalouses d'être témoins d'un spectacle qu'on aurait cru trop +dangereux et trop sanglant pour quelles y prissent quelque plaisir. +L'espace intérieur et plus bas que le reste fut vite rempli par les plus +riches d'entre les yeomen, les bourgeois, et même les nobles d'un rang +inférieur, que la modestie, la gêne ou un titre douteux, empêchaient de +prétendre à un banc plus digne. Ce fut parmi eux cependant qu'il s'éleva +le plus de querelles sur la préséance.</p> + +<p>«Chien de mécréant,» dit un vieillard dont la tunique usée trahissait +l'indigence, comme son épée, sa dague et sa chaîne d'or révélaient ses +prétentions à un rang élevé; «enfant d'une louve, oses-tu bien toucher +un chrétien, un gentilhomme normand du sang de Montdidier?»</p> + +<p>Celui qui était le sujet de cette apostrophe brutale n'était autre que +le juif Isaac d'York. Vêtu avec un luxe inattendu, il voulait s'emparer +de deux places sur le devant, sous les galeries, pour lui et pour sa +fille, la belle Rébecca, qui, l'ayant rejoint à Ashby, lui tenait le +bras et semblait fort intimidée du mécontentement général qu'excitait la +présomption de son père. Mais si nous avons vu Isaac soumis et craintif +dans une autre occurrence, il savait qu'en celle-ci il n'avait rien à +redouter. Ce n'était pas dans un endroit public, où des égaux se +trouvaient réunis, qu'un noble avide ou méchant pouvait l'injurier. En +de telles conjonctures, les juifs étaient sous la sauve-garde de la loi +générale; et, si ce n'était qu'une faible protection, il arrivait +presque toujours que dans de pareils rassemblemens quelques barons, par +des motifs d'intérêt, se montraient disposés à prendre leur défense. +Isaac avait en ce moment un autre motif de se rassurer. Il savait que le +prince Jean devait assister au tournoi, et il en était connu +personnellement. Ce prince négociait alors avec les juifs d'York un gros +emprunt qui devait être hypothéqué sur certaines terres et garanti par +un dépôt de joyaux. Isaac devait fournir la plus forte partie de cet +emprunt, et il était persuadé que l'envie du prince de conclure cette +affaire suffisait pour lui garantir sa protection s'il en avait besoin. +Ces considérations suffirent au juif pour persister, et coudoyer le +chrétien normand, au mépris de son origine, de son rang et de sa +religion. Les plaintes du vieux gentilhomme indignèrent ses voisins. Au +nombre de ceux-ci, un yeoman robuste et bien vêtu en drap vert de +Lincoln, portant douze flèches à sa ceinture, un baudrier enrichi d'une +plaque en argent, et tenant en main un arc de six pieds de hauteur, se +tourna tout à coup vers le juif, et son visage bruni par le soleil était +rouge de colère. «Songe, lui dit-il, que tous les trésors entassés dans +tes coffres, en pressurant de malheureuses victimes, n'ont fait que +t'enfler comme une araignée qu'on oublie tant qu'elle se tient dans +l'ombre, mais qu'on écrase dès qu'elle se montre au jour.»</p> + +<p>Cette menace, prononcée d'une voix forte et menaçante en anglo-saxon, +ébranla la confiance du juif: et il se serait sans doute éloigné d'un +voisinage si dangereux, si l'attention générale ne se fût tournée en ce +moment vers le prince Jean, qui entrait dans l'arène avec une escorte +nombreuse, formée de chevaliers, de seigneurs de sa cour, et de quelques +ecclésiastiques parés avec autant de recherche que les courtisans. On +remarquait parmi eux le prieur de Jorvaulx, élégamment vêtu; l'or et les +plus riches fourrures brillaient sur sa personne, et les pointes de ses +bottes, outrant la mode de cette époque, remontaient si haut qu'il ne +pouvait appuyer les pieds sur les étriers. Cet inconvénient n'en était +pas un pour le galant prieur, qui peut-être même ne regrettait pas de +trouver l'occasion de donner devant une brillante assemblée, et surtout +devant les dames qui en faisaient partie, une preuve de sa dextérité +dans l'art de l'équitation. Le reste de la suite du prince Jean se +composait des principaux chefs de ses bandes soudoyées, de plusieurs +barons pillards et débauchés, dont il faisait sa société ordinaire, et +de quelques chevaliers du Temple ou de Saint-Jean-de-Jérusalem.</p> + +<p>On peut remarquer ici que ces chevaliers étaient regardés comme ennemis +du roi Richard, s'étant rangés du parti de Philippe de France dans les +longues querelles qui avaient eu lieu en Palestine entre ce monarque et +le roi d'Angleterre. Cette mésintelligence fut cause que les victoires +réitérées de Richard demeurèrent sans fruit, qu'il échoua dans ses +tentatives pour s'emparer de Jérusalem, et que toute la gloire dont il +s'était couvert n'aboutit qu'à une trêve douteuse avec le sultan +Saladin. D'après les mêmes principes politiques qui avaient dicté la +conduite de leurs confrères dans la Palestine, les templiers et les +hospitaliers d'Angleterre et de Normandie s'étaient unis à la faction du +prince Jean, n'ayant guère de motifs pour désirer le retour de Richard +ou l'avénement d'Arthur, son héritier légitime, au trône qui lui +appartenait. Par un motif contraire, le prince Jean haïssait et +méprisait le peu de familles saxonnes illustres qui existaient encore en +Angleterre, et il ne manquait aucune occasion de les humilier, assuré +qu'elles ne l'aimaient pas et qu'elles ne favoriseraient jamais ses +prétentions. Il en était de même des hommes des communes, qui +appréhendaient qu'un souverain comme le prince Jean, avec un penchant +décidé à la licence et à la tyrannie, n'empiétât encore davantage sur +leurs droits et leurs priviléges. Dans ce brillant appareil, vêtu d'un +habit de soie cramoisie brodé en or, portant un faucon sur le poing, la +tête couverte d'un riche bonnet en fourrure orné d'un diadème de pierres +précieuses, d'où sortaient de longs cheveux bouclés qui descendaient sur +ses épaules, le prince Jean faisait caracoler son beau palefroi gris +dans l'arène, à la tête de son joyeux cortége, riant à haute voix, et +examinant avec toute la liberté d'un roi les beautés qui développaient +leurs charmes dans les galeries supérieures.</p> + +<p>Ceux même qui remarquaient dans ce prince une audace effrénée jointe à +une hauteur excessive et à un mépris total de l'opinion des autres, ne +pouvaient lui refuser cette sorte d'agrément résultat d'une physionomie +ouverte. Ses traits, naturellement réguliers, prenaient, à force d'art, +un air de courtoisie, mais laissaient percer encore la contrainte +imposée aux secrets penchans du coeur. Cette apparence trompeuse est +souvent regardée comme une mâle franchise, tandis que, dans le fond, +elle n'annonce que l'indifférence d'un effronté qui se repose sur la +supériorité que lui donnent sa naissance, sa fortune et tous ses +avantages extérieurs, sans se mettre en peine d'y ajouter aucun autre +genre de mérite. Quant à ceux qui n'examinaient pas les choses de si +près, et d'ordinaire le nombre en est de cent contre un, la riche +palatine en fourrure du manteau dont le prince Jean était paré, ses +bottes de maroquin, ses éperons d'or, la grâce avec laquelle il se +tenait à cheval, suffisaient pour exciter leurs vives acclamations.</p> + +<p>Dès son entrée dans l'enceinte, le prince avait remarqué la scène à +laquelle avait donné lieu la prétention ambitieuse d'Isaac. Son oeil +perçant reconnut le juif, mais s'arrêta plus volontiers sur la jolie +Israélite, qui, effrayée du tumulte, se pressait contre son père, et +était presque suspendue à son bras.</p> + +<p>Même aux yeux d'un connaisseur aussi fin que le prince Jean, la beauté +de Rébecca pouvait le disputer avec celle des jeunes Anglaises les plus +séduisantes. Sa taille, divinement proportionnée, se montrait avec un +double avantage, grâce à une espèce de costume oriental qu'elle portait +suivant l'usage des femmes de sa nation. Un turban de soie jaune +s'adaptait à merveille à son teint un peu brun; ses yeux étaient vifs et +brillans, ses sourcils bien arqués, son nez aquilin et parfaitement +moulé, ses dents blanches comme des perles; on admirait la profusion des +boucles de ses cheveux noirs, qui tombaient négligemment en longs +anneaux sur tout ce qu'une simarre de soie perse, au fond pourpre brodé +de fleurs, laissait à découvert de son cou d'albâtre et de son sein +blanc comme neige; tout en elle présentait une réunion d'attraits qui ne +le cédaient en rien à ceux des plus superbes dames assises autour +d'elle. Il est vrai qu'une excessive chaleur avait favorisé les regards +avides des amateurs de la beauté, en obligeant Rébecca de laisser +ouvertes les trois premières agrafes de sa tunique, lesquelles étaient +d'or et enrichies de diamans. On en apercevait mieux un collier de +perles et des boucles d'oreilles d'une valeur inappréciable. Une plume +d'autruche flottait sur son turban; elle était fixée par une agrafe en +brillans, et formait ainsi le dernier trait distinctif de la parure +éblouissante de cette belle juive, qui par ce motif devint l'objet des +sarcasmes des jalouses et orgueilleuses beautés anglaises placées dans +la galerie au dessus; ce qui toutefois n'empêchait pas qu'au fond ses +rivales ne portassent secrètement envie à ses charmes et à sa mise +inspirée par les Graces.</p> + +<p>«Par la tête chauve d'Abraham, dit le prince Jean, cette juive doit +ressembler à cette beauté qui rendit fou le plus sage des rois. Qu'en +pensez-vous, prieur Aymer? Par le Temple, que mon frère Richard, plus +prudent que ce roi, n'a pas été à même de reconquérir, c'est la fiancée +du Cantique des cantiques.»--«La rose de Sharon, le lis de la vallée, +répondit le prieur d'un air goguenard; mais votre grâce doit se rappeler +que ce n'est qu'une juive.»--«Oui, reprit le prince, et voilà le mammon +d'iniquité, le marquis des marcs d'argent, le baron des besans, qui +dispute une place à des chiens misérables qui n'ont pas dans leurs +poches une pièce marquée à la croix, pour empêcher le diable d'y +danser<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a> +<a href="#footnote46"><sup class="sml">46</sup></a>. Par le corps de saint Marc! mon prince des subsides et son +aimable juive entreront dans la galerie. Quelle est cette nymphe, Isaac, +lui demanda-t-il en avançant vers lui; est-ce ta fille ou ta femme? +Quelle est cette houri orientale à qui tu donnes le bras?»--«C'est ma +fille Rébecca, prince, répondit le juif sans paraître interdit d'une +apostrophe où il entrait autant d'ironie que de politesse.»--Tu n'en es +que plus sage,» dit Jean en éclatant de rire, ce que ses courtisans ne +manquèrent pas d'imiter; «mais, fille ou femme, il faut qu'elle ait une +place digne de sa rare beauté. Qui est dans cette galerie? dit-il en +levant les yeux sur celle qui était au dessus. Des rustres Saxons; fort +bien. Qu'ils se serrent pour faire place au prince des usuriers et à son +aimable fille. Ces vilains partagent les premières places de la +synagogue avec ceux à qui elles appartiennent plus en propre.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote46" name="footnote46"><b>Note 46: </b></a> +<a href="#footnotetag46"> +(retour) </a> Allusion à un proverbe populaire anglais. A. M. +</blockquote> + +<p>Ceux qui occupaient cette galerie, et à qui s'adressait ce discours +injurieux, étaient Cedric le Saxon avec sa famille, et son ami, son +allié, son voisin, Athelstane de Coningsburgh, personnage qui, descendu +du dernier des rois saxons d'Angleterre, était le plus respecté de tous +les Saxons du nord de ce royaume. Malgré cette origine royale, +Athelstane, d'une figure prévenante, fortement constitué, à la fleur de +son âge, avait des traits inanimés, des yeux sans expression, la +démarche lente et pesante, et il était si long à se déterminer sur la +moindre chose, qu'on lui avait appliqué le sobriquet donné à un de ses +ancêtres, et qu'on le nommait Athelstane <i>l'indolent</i>. Ses amis, et il +en avait beaucoup, qui, de même que Cedric, lui étaient entièrement +dévoués, disaient que cette paresse naturelle ne venait ni de faiblesse +d'esprit ni de manque de courage, mais que c'était la suite d'un +caractère indécis. D'autres soutenaient que son défaut héréditaire +d'ivrognerie avait absorbé toutes les facultés d'un esprit dont la +vivacité ne fut jamais le caractère, et que son courage passif et sa +bonhomie n'étaient plus que les qualités les moins heureuses d'un +naturel généreux, dont on aurait tiré parti s'il ne s'était dégradé dans +une longue suite de grossières débauches. Ce fut à ce personnage si cher +à tous les Saxons que le prince impérieux commanda de faire place en +faveur d'Isaac et de Rébecca. L'indolent Athelstane, confondu par un +ordre que les moeurs et les opinions de ce temps rendaient extrêmement +injurieux, ne se souciant pas d'obéir, sans savoir non plus comment +résister, n'opposa qu'une force d'inertie à la volonté de Jean; et, sans +faire un seul mouvement, ouvrit ses grands yeux gris et fixa le prince +avec un air d'étonnement qui avait quelque chose de risible; mais le +prince impétueux ne songea point à faire de même.</p> + +<p>«Ce porcher saxon dort ou ne veut pas m'écouter; pousse-le avec ta +lance, Bracy, dit-il à un chevalier rapproché de lui, et chef d'une +compagnie franche, espèce de troupe de condottieri ou de sbires +mercenaires, qui s'attachaient au service du premier prince qui les +payait le plus. Cet ordre amena quelques murmures, même entre les gens +du prince; mais Bracy, que sa profession mettait au dessus des +scrupules, leva sa lance, la dirigea au dessus de l'espace qui séparait +l'arène de la galerie, et il aurait touché Athelstane l'indolent avant +que celui-ci eût retrouvé assez de sa présence d'esprit pour reculer et +se mettre à l'abri, si Cedric, aussi prompt à agir que son ami était +lent, n'eût tiré, avec la célérité de l'éclair, sa courte épée du +fourreau, et, d'un coup vigoureusement appliqué, n'eût coupé le bois de +la lance, dont le fer tomba aux pieds du séide. Le sang monta au visage +du prince, il prononça un de ses plus terribles jurons, et il aurait +donné de nouveaux ordres, plus rigoureux encore que le premier, s'il +n'en eût été détourné à la fois par les prières des personnes de sa +suite, qui le supplièrent de patienter, et par une acclamation générale +du peuple, qui applaudissait à l'action de Cedric. Le prince roula +autour de lui des regards indignés, comme s'il eût cherché quelque +victime qu'il pût sacrifier plus facilement à sa colère, et ils +s'arrêtèrent par hasard sur le même archer dont nous avons parlé, et +qui, se moquant des signes d'irascibilité que manifestait le prince +envers lui, continuait à applaudir à haute voix. «Pourquoi ces +acclamations,» lui demanda Jean. «J'applaudis toujours, dit le yeoman, +quand je vois un coup adroit ou bien visé.»--«À merveille! et ta flèche +irait droit dans le blanc! je le présume.»--«Je l'espère, à distance +convenable.»--«Il toucherait le but de Wattyrrel<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a> +<a href="#footnote47"><sup class="sml">47</sup></a> à cent pas,» dit +une autre voix derrière lui, voix qu'il fut impossible de distinguer.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote47" name="footnote47"><b>Note 47: </b></a> +<a href="#footnotetag47"> +(retour) </a> Un des courtisans de Guillaume-le-Roux, et qui à la chasse + tua le prince par mégarde ou avec intention. A. M.</blockquote> + +<p>Cette allusion au destin de Guillaume-le-Roux son aïeul exaspéra, mais +effraya en même temps le prince, et il se contenta d'ordonner à quatre +hommes d'armes de ne pas perdre de vue ce fanfaron. «Par saint Grisel, +dit-il, voyons ce qu'il sait faire, lui qui est si disposé à applaudir +les autres.»--«Je ne crains pas l'épreuve,» répondit le yeoman avec un +calme imperturbable. «Quant à vous autres Saxons, dit le prince, +levez-vous; car, puisque je l'ai décidé, par le soleil qui nous éclaire, +le juif aura place parmi vous.»--«Non, prince, non s'il plaît à votre +grâce, il ne nous convient pas de nous asseoir auprès des puissans de la +terre, dit le juif, dont l'ambition l'avait bien porté à désirer une +place auprès du descendant ruiné de la famille de Montdidier, mais +n'allait pas jusqu'à vouloir se quereller avec de riches Saxons. +«Debout, chien d'infidèle, s'écria Jean, obéis, car, autrement, je te +fais écorcher, et ta peau tannée sera convertie en une selle pour mon +cheval.» Le juif troublé monta lentement, suivi de sa fille tremblante, +les degrés qui menaient à la galerie. «Voyons qui osera l'arrêter, +ajouta le prince, les yeux fixés sur Cedric, dont l'attitude semblait +annoncer qu'il se disposait à le précipiter du haut de la galerie. Le +fou Wamba prévint cette catastrophe en s'élançant entre son maître et le +juif, s'écriant en réponse à l'exclamation menaçante du prince: «Par +dieu! ce sera moi.» En même temps il tira de sa poche une grande tranche +de jambon dont il s'était muni, de crainte que le tournoi ne durât plus +long-temps que son envie de faire abstinence, il la mit sous la barbe du +juif en brandissant sur sa tête un sabre de bois. Isaac menacé d'être +souillé par l'objet que sa nation a le plus en horreur, fit quelques pas +en arrière; le pied lui manqua, et il roula de degrés en degrés jusqu'à +terre, aux bruyans éclats de rire de tous les spectateurs; et le prince +Jean lui-même, déridé, ne rit pas moins que les autres.</p> + +<p>«Cousin prince, dit Wamba, accordez-moi le prix du tournoi. J'ai vaincu +mon antagoniste avec l'épée et le bouclier.» Et en même temps, il +montrait d'une main la tranche de jambon et de l'autre son sabre de +bois. «Qui es-tu? noble champion,» demanda le prince à Wamba, en riant +encore. «Fou par droit de naissance,» répondit celui-ci. «Je me nomme +Wamba, fils de Witless, fils de Weatherbrain<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a> +<a href="#footnote48"><sup class="sml">48</sup></a>, qui était le fils d'un +alderman.»--«Place au juif dans la galerie d'en bas, dit le prince +Jean, qui sans doute ne fut point fâché de saisir un prétexte pour +révoquer ses premiers ordres. Il ne conviendrait pas de faire asseoir le +vaincu près du vainqueur.»--«Il serait encore plus injuste de mettre un +fripon à côté d'un fou, et un juif à côté d'un jambon,» dit Wamba. +«Grand merci, brave garçon, s'écria le prince; tu m'as fait rire, il +faut que je te récompense. Viens ici, frère Isaac, prête-moi une poignée +de besans.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote48" name="footnote48"><b>Note 48: </b></a> +<a href="#footnotetag48"> +(retour) </a> Ces deux mots <i>witless</i>, sans esprit, et + <i>weatherbrain</i>, cerveau fêlé, ne sont que des jeux plaisans + de l'imagination de l'écrivain britannique. A. M.</blockquote> + +<p>Le juif, étourdi de cette demande, n'osant s'y refuser, et ne pouvant se +résoudre à obéir, prit en soupirant un sac de fourrure qui était +suspendu à sa ceinture, et il calculait peut-être combien dans une +poignée il entrerait de pièces, quand le prince, impatient de ce délai, +lui arracha le sac des mains, lança quelques pièces d'or à Wamba, et +continua sa ronde, en jetant le surplus à la foule, et en laissant le +juif exposé à la risée de ceux qui l'entouraient, et qui applaudirent le +prince, comme s'il eût fait une belle action.</p> + +<br><br> + +<h3>CHAPITRE VIII.</h3> + +<p class="rig"><span class="sml">«En ce moment l'agresseur, par un orgueilleux<br> + défi, embouche la trompette; son<br> + adversaire lui répond; les fanfares belliqueuses<br> + retentissent dans la plaine et jusqu'aux<br> + voûtes du ciel; les visières abaissées,<br> + les lances en arrêt ou poussées sur le<br> + casque ou le cimier, les combattans franchissent<br> + la barrière, pressent leurs coursiers<br> + de l'éperon, et dévorent l'espace.»<br> +<br> +Dryden, <i>Palémon et Arcite</i>.</span></p> +<br><br><br><br><br><br><br><br><br><br> + +<p>Encore au milieu de sa cavalcade, le prince Jean tout à coup s'arrête. +«Par la sainte Vierge! sire prieur, dit-il à Aymer, nous avons oublié la +principale affaire du jour. Nous n'avons pas nommé la reine de la beauté +et de l'amour, dont la main blanche doit décerner le prix au vainqueur. +Pour moi, je suis tolérant dans mes idées, et je ne me ferais aucun +scrupule d'accorder mon suffrage aux yeux noirs de Rébecca.»--«Sainte +mère de Dieu, s'écria le prieur consterné, une juive! nous mériterions +d'être lapidés dans cette enceinte, et je ne suis pas encore assez vieux +pour vouloir être martyr. D'ailleurs, je jure par mon saint patron +qu'elle est mille fois moins belle que cette aimable Saxonne, lady +Rowena.»--«Juive ou Saxonne, chienne ou truie, qu'importe? dit le +prince, je veux nommer Rébecca, ne fût-ce que pour humilier ces rustres +de Saxons.»</p> + +<p>Un murmure presque universel s'éleva parmi ceux qui formaient son +cortége. «Ceci devient trop sérieux, prince, dit Bracy; car, si une +pareille injure est faite aux chevaliers, pas un ne voudra lever la +lance.»--«C'est un raffinement d'outrage, dit Waldemar-de-Fitzurse, un +des plus vieux courtisans du prince Jean; et si votre grâce persiste +dans ce projet, c'est en vouloir la ruine.»--«Baron, répondit le prince +avec hauteur, je vous ai pris pour me suivre et non pour me +conseiller.»--«Ceux qui vous suivent dans le chemin où vous marchez, lui +dit Waldemar en baissant la voix, ont acquis le droit de hasarder un +avis; car votre honneur et votre vie n'y sont pas plus intéressés que la +conservation de leur propre existence.»</p> + +<p>Au ton qu'avait pris Fitzurse, Jean sentit qu'il valait mieux ne pas +insister. «Je ne voulais que plaisanter, dit-il, et voilà que vous vous +redressez tous contre moi comme des couleuvres: nommez qui vous voudrez, +de par le diable! et je confirme d'avance votre choix.»--«Faites mieux, +dit Bracy, laissez vacant le trône de notre belle souveraine, jusqu'à ce +que le vainqueur soit proclamé, et que lui-même alors choisisse la dame +à son triomphe et apprenne au beau sexe à aimer davantage les chevaliers +qui l'élèvent à une telle distinction.»--«Si Brian de Bois-Guilbert +obtient le prix, dit le prieur, je parie mon rosaire que je nomme la +reine de l'amour et de la beauté.»--«Bois-Guilbert est bonne lance, dit +Bracy, mais il y a ici d'autres chevaliers qui ne craindraient pas de le +rencontrer.»--«Silence! dit Waldemar, il est temps que le prince tienne +sa place; les chevaliers et les spectateurs s'impatientent, les heures +s'écoulent, et il convient que le tournoi commence.»</p> + +<p>Le prince Jean ne régnait pas encore, et cependant il trouvait dans +Waldemar-Fitzurse tous les inconvéniens d'un ministre favori, qui, en +voulant servir son maître, le fait toujours à sa propre manière. Il céda +donc à sa remontrance, quoiqu'il fût un de ces caractères qui montrent +d'autant plus d'opiniâtreté qu'il est question de plus frivoles +bagatelles. Il monta sur son trône, entouré de son cortége, et ordonna +aux hérauts d'armes de proclamer les règles du tournoi, qui consistaient +dans les suivantes: 1° les cinq chevaliers tenans devaient accepter le +combat de tous venans; 2° tout chevalier prêt de combattre pouvait +choisir son adversaire parmi les tenans, en touchant son bouclier. S'il +le touchait du bois de sa lance, le combat devait avoir lieu avec ce +qu'on nommait les armes de courtoisie, c'est-à-dire avec des lances dont +la pointe était garnie d'un morceau de bois aplati, de façon que l'on ne +courait d'autres dangers que ceux qui pouvaient résulter d'une chute ou +du choc des coursiers et des lances; mais, si l'assaillant touchait le +bouclier avec le fer de sa lance, le combat devenait à outrance, +c'est-à-dire à fer affilé, comme dans une bataille véritable; 3° quand +les tenans auraient accompli leur voeu, en rompant chacun cinq lances, +le prince devait proclamer le vainqueur du premier jour du tournoi, et +celui-ci devait recevoir pour prix un cheval de bataille de la plus +grande beauté et de la plus grande vigueur; il avait aussi le droit de +nommer la reine de la beauté et de l'amour qui décernait le prix du jour +suivant; 4° le second jour devait amener un tournoi général, auquel +pourraient prendre part tous les chevaliers qui le voudraient, et qui, +se divisant en deux troupes de nombre égal, combattraient jusqu'à ce que +le prince Jean eût ordonné de cesser, en jetant dans l'arène son bâton +de commandement. La reine de la beauté et de l'amour élue devait alors +placer sur la tête du chevalier vainqueur du second jour une couronne +d'or, en forme de feuilles de laurier. Cette journée terminait les jeux +chevaleresques; mais le troisième jour devait être consacré à une joute +à l'arc, à un combat de taureaux, et à d'autres amusemens réservés pour +le peuple. Le prince Jean cherchait ainsi à s'assurer une popularité +qu'il diminuait au contraire chaque jour davantage par les actes les +plus arbitraires d'oppression.</p> + +<p>La lice offrait alors le plus magnifique spectacle. Les galeries +supérieures étaient remplies de tout ce que le nord et le centre de +l'Angleterre possédaient de plus distingué en noblesse, en grandeur, en +richesse, en beauté; le contraste des habillemens de cette première +classe de spectateurs en rendait l'apparence aussi flatteuse qu'elle +était imposante. Les galeries d'en bas, où se trouvaient la bourgeoisie +et les yeomen de la vieille Angleterre, parés avec moins d'éclat, +formaient comme une bordure simple et unie autour de ce cercle de +broderies élégantes, pour en relever encore la pompe et l'éclat.</p> + +<p>Les hérauts d'armes ayant terminé leur proclamation par le cri d'usage: +«Largesse, largesse, vaillans chevaliers!» une pluie de pièces d'or et +d'argent tomba sur eux du haut des galeries, car c'était un grand point +de chevalerie, de montrer sa libéralité envers ceux que l'on considérait +comme les secrétaires et les historiens de l'honneur. Après avoir reçu +cette marque de générosité, les hérauts poussèrent les acclamations +ordinaires: «Amour aux dames! mort des champions! honneur aux généraux! +gloire aux braves!» Le peuple remplissait les airs des mêmes cris, et de +nombreuses trompettes y joignaient leurs sons belliqueux. Les hérauts +d'armes sortirent de la lice, où il ne resta que les deux maréchaux du +tournoi, à cheval et armés de pied en cap, immobiles comme des statues, +chacun à un bout de la lice. En même temps, l'espace laissé aux +assaillans était rempli d'une foule de chevaliers qui venaient se +mesurer contre les tenans. Du haut des galeries c'était l'image d'une +mer agitée, sur laquelle on voyait flotter des panaches de plumes, des +casques brillans et des fers de lances auxquelles étaient souvent +attachés des pannonceaux qui, remués par le vent, de même que les +plumes, ajoutaient au mouvement et à la variété de la scène.</p> + +<p>Les barrières s'ouvrirent enfin, et cinq chevaliers élus par le sort +s'avancèrent à pas lents dans l'arène. L'un d'eux marchait en tête; les +quatre autres le suivaient deux à deux. Tous étaient magnifiquement +armés, et le manuscrit saxon de Wardour, d'où j'extrais ces détails, +rappelle exactement leurs couleurs, leurs devises et leurs armes, comme +les harnais de leurs coursiers; mais il est inutile de nous appesantir +sur ce sujet, car, pour emprunter quelques vers d'un poète notre +contemporain qui en a trop peu composés,</p> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> The knights are dust,</p> +<p class="i14"> And their good swords are rust,</p> +<p class="i14"> Their souls are with the saints, we trust<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a> +<a href="#footnote49"><sup class="sml">49</sup></a>.</p> +</div></div> + + +<p>Depuis long-temps leurs écussons rouillés ont disparu des murs de leurs +châteaux où ils étaient suspendus: leurs châteaux même ne sont plus que +des tertres verts et des ruines dispersées: la place où ils étaient les +ignore aujourd'hui; d'autres générations successives et nombreuses +depuis lors ont disparu à leur tour des lieux où ils exerçaient +despotiquement l'autorité de seigneurs féodeaux. Qu'importent donc au +lecteur et leurs noms et les symboles éclipsés de leurs rangs +belliqueux?</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote49" name="footnote49"><b>Note 49: </b></a> +<a href="#footnotetag49"> +(retour) </a> Ces chevaliers ne sont plus que poussière; leurs + fortes épées ne sont plus que de la rouille, et leurs âmes + sans doute habitent avec les saints. A.M.</blockquote> + +<p>En ce moment toutefois ne prévoyant guère l'oubli qui devait un jour +engloutir dans son onde leurs noms et leurs exploits, les cinq champions +arrivaient dans l'arène, retenant leurs coursiers fougueux, et les +forçant de garder le pas, pour montrer à la fois les mouvemens gracieux +de leur allure et la dextérité des cavaliers. Tandis qu'ils entraient +dans la lice, les sons d'une musique orientale partirent de derrière les +tentes où se tenaient cachés les tenans du tournoi; ces sons étaient +produits par des cymbales et d'autres instrumens que des chevaliers +avaient rapportés de la Terre-Sainte. Leur harmonie barbare semblait en +même tems défier les assaillans et les féliciter de leur arrivée, en +présence d'un immense concours de spectateurs qui avaient les yeux fixés +sur les cinq champions. Ceux-ci, montant sur la plate-forme où +s'élevaient les tentes, et en se quittant, frappèrent légèrement, du +bois de leur lance, le bouclier de l'adversaire avec lequel chacun d'eux +voulait se mesurer. La multitude et quelques spectateurs des classes +supérieures, même quelques dames, regrettèrent qu'ils eussent choisi les +armes courtoises; car cette même classe de personnes qui applaudit +aujourd'hui les tragédies les plus épouvantables prenait alors à un +tournoi un intérêt proportionné au danger qu'y couraient les acteurs.</p> + +<p>Après avoir intimé leurs intentions plus pacifiques, les assaillans se +retirèrent à l'autre bout de la lice, où ils restèrent rangés en ligne, +tandis que les tenans, sortant chacun de sa tente, montaient à cheval, +et, ayant à leur tête Brian de Bois-Guilbert, descendaient de la +plate-forme, pour en venir aux mains avec les chevaliers qui avaient +touché leurs boucliers. Au bruit des clairons et des trompettes, ils +s'élancèrent les uns contre les autres au grand galop; et telle fut +l'adresse des tenans ou leur bonne fortune, que les antagonistes de +Bois-Guilbert, de Malvoisin, et de Front-de-Boeuf roulèrent à l'instant +sur le sol. L'adversaire de Grantmesnil, au lieu de diriger sa lance +contre le casque et le bouclier de son ennemi, s'écarta tellement de la +ligne droite, qu'il la lui brisa sur le corps, circonstance regardée +comme plus honteuse que d'être démonté, parce qu'un simple accident +pouvait être la cause de cette dernière disgrâce, tandis que la première +ne pouvait provenir que de la maladresse et du défaut d'expérience dans +le maniement des armes. Le cinquième assaillant fut le seul qui soutint +dignement l'honneur de son parti: le chevalier de Saint-Jean et lui +rompirent tous deux leurs lances et se séparèrent sans qu'aucun d'eux +eût l'avantage.</p> + +<p>Les cris de la multitude, les acclamations des hérauts et le son des +trompettes, annoncèrent le triomphe des vainqueurs et la défaite des +vaincus. Les premiers se retirèrent sous leurs tentes, et les autres, +confus et humiliés, quittèrent la lice pour traiter avec leurs opposans +du rachat de leurs armes et de leurs chevaux, qui, d'après les règlemens +du tournoi, appartenaient aux vainqueurs. Le cinquième seul demeura dans +l'amphithéâtre assez de temps pour être salué par les applaudissemens +mérités des spectateurs, ce qui ajouta encore à la honte de ses +compagnons désappointés.</p> + +<p>Une seconde et troisième troupe d'assaillans revinrent successivement en +lice; quelques uns d'entre eux eurent l'avantage; mais en général la +victoire se déclara pour les tenans, dont pas un ne perdit selle, +accident qui arriva dans chaque rencontre, à quelques uns de leurs +adversaires. Ce succès permanent refroidit considérablement l'ardeur des +chevaliers qui se proposaient de combattre; et à la quatrième entrée, +trois seulement parurent dans l'arène, évitant de toucher les boucliers +de deux tenans qui semblaient les plus redoutables, c'est-à-dire de +Bois-Guilbert et de Front-de-Boeuf, et se bornant à défier les trois +autres. Cette manoeuvre prudente ne leur réussit pas: deux furent +désarçonnés, et le troisième manqua la passe, c'est-à-dire que sa lance, +s'écartant de la ligne droite, ne toucha pas son adversaire.</p> + +<p>Cette rencontre fut suivie d'une pause: aucun chevalier ne semblait +disposé à renouveler l'attaque, et un murmure sourd annonçait le +mécontentement de la majeure partie des spectateurs; car les tenans +n'avaient pas pour eux la faveur publique. Bois-Guilbert et +Front-de-Boeuf s'étaient rendus odieux par leur caractère altier et +tyrannique; et l'on ne s'intéressait guère aux autres, parce qu'ils +étaient étrangers, à l'exception de Grantmesnil. Mais cette +désapprobation générale, nul ne la partagea plus vivement que Cedric le +saxon, qui dans chaque avantage remporté par les Normands tenans du +tournoi voyait une honte pour l'Angleterre. Avec les mêmes armes que +celles de ses ancêtres, il avait en diverses rencontres fait éclater la +bravoure d'un guerrier, mais il ne connaissait point la tactique des +joutes chevaleresques, et il jetait de temps à autre un coup d'oeil +d'envie sur Athelstane, qui s'était quelquefois distingué dans cette +carrière, comme s'il eût désiré qu'il fît un effort pour arracher la +victoire au templier et à ses compagnons. Néanmoins le descendant des +rois saxons, sans manquer ni de courage, ni d'adresse et de vigueur, +était trop indolent et avait trop peu d'amour-propre et d'ambition pour +se déterminer si vite au trait de bravoure que Cedric en attendait.</p> + +<p>«Cette journée est contre nous, digne lord, lui répéta Cedric, la +fortune ne favorise pas l'Angleterre en ce moment. Ne comptez-vous pas +lever la lance à votre tour?»--«Je crois que j'attendrai demain, lui +répondit Athelstane; je combattrai dans la mêlée. Je me passerai +aujourd'hui de mes armes.» Deux choses dans ce discours indisposèrent +Cedric: le mot normand, <i>mêlée</i>, qu'Athelstane avait employé pour dire +l'action générale, et l'indifférence que celui-ci montrait pour son +pays; mais il vénérait trop les aïeux d'Athelstane, pour éplucher la +conduite de ce dernier. D'ailleurs, il n'aurait pas eu le temps de faire +la moindre observation; car à peine Athelstane avait-il fini de parler, +que Wamba plaça son mot: «Sans doute, il est bien plus glorieux d'être +le premier sur cent que le premier sur deux,» dit le fou. Athelstane +prit cela pour un compliment; mais Cedric, ayant mieux saisi l'intention +de Wamba, lui lança un regard sévère, et il est probable que le temps et +le lieu le mirent seuls, malgré les priviléges de sa place, à l'abri de +recevoir des témoignages plus sensibles du ressentiment de son maître.</p> + +<p>La pause dans le tournoi s'observait strictement, excepté lorsque, de +temps à autre, les hérauts d'armes criaient: «Amour aux dames! brisement +de lances! allons, dignes chevaliers, entrez en lice; songez que de +beaux yeux vous regardent et attendent vos exploits.» La musique des +tenans faisait entendre par intervalles des airs de triomphe et de défi, +tandis que la multitude chômait à regret un jour qui semblait s'écouler +dans l'inaction; les vieux chevaliers et les nobles, parlant du temps +passé, déploraient à demi-voix la décadence de l'esprit martial, mais +convenaient aussi qu'on ne voyait pas maintenant, pour exciter les +combattans, de dames aussi belles que celles qui jadis animaient les +tournois. Le prince Jean commençait d'ordonner à sa suite d'aller +préparer le banquet, et annonçait à ses courtisans qu'il allait adjuger +le prix à sir Brian de Bois-Guilbert, qui, sans rompre une seule lance, +avait démonté deux de ses adversaires et vaincu le troisième.</p> + +<p>Enfin, comme la musique orientale des tenans venait d'exécuter une de +ces fanfares qui exaltaient leur triomphe, une trompette fit entendre +des sons de défi à la porte située vers le nord; tous les yeux se +tournèrent de ce côté pour voir le nouveau champion qui allait se +présenter, et dès que la barrière fut ouverte, il entra dans la lice. +Autant que l'on pouvait juger d'un homme revêtu d'une armure, ce nouveau +combattant n'excédait pas la taille moyenne, et paraissait avoir un +corps plus élancé que robuste. Sa cuirasse était d'acier richement +damasquiné en or; sur son bouclier se dessinait pour toute armoirie un +jeune chêne déraciné, et sa devise était le mot espagnol, <i>desdichado</i>, +c'est-à-dire <i>déshérité</i>. Il montait un superbe cheval noir, et, en +traversant l'arène, il salua le prince et les dames avec grâce, en +baissant le fer de sa lance. L'adresse avec laquelle il guidait son +cheval, l'air de jeunesse et de courtoisie qu'il montrait lui valurent +l'approbation des classes inférieures, qui la lui témoignèrent en +criant: «Touchez le bouclier de Ralph de Vipont, du chevalier +hospitalier! il est le moins ferme en selle, vous en aurez le meilleur +marché!» Au milieu de ces acclamations, le nouveau champion monta sur la +plate-forme, et, à la grande surprise de tous les spectateurs, alla +droit au pavillon du centre, et frappa vigoureusement, du fer de sa +lance, le bouclier de Brian de Bois-Guilbert; ce qui annonçait qu'il +demandait le combat à outrance. Chacun fut étonné de sa présomption, +mais l'orgueilleux templier, qui sortit aussitôt de sa tente, le fut +bien davantage. «Vous êtes-vous confessé, mon frère, lui demanda-t-il +avec un sourire amer; avez-vous entendu la messe ce matin, pour mettre +ainsi votre vie en péril?»--«Je suis mieux préparé que toi à la mort,» +répondit le chevalier déshérité, nom sous lequel il s'était fait +inscrire parmi les assaillans.--«Allez donc prendre place dans la lice, +et regardez le soleil pour la dernière fois, car vous dormirez ce soir +au paradis.»--«Grand merci de ta courtoisie; pour t'en récompenser, je +te conseille de prendre un cheval frais et une lance neuve, car, sur mon +honneur, l'un et l'autre te seront nécessaires.» Après avoir parlé avec +tant de confiance il fit descendre son cheval à reculons de la +plate-forme, et le força à parcourir ainsi toute l'arène jusqu'à +l'extrémité septentrionale où il demeura stationnaire en attendant que +son antagoniste parût. Cette habileté d'équitation lui attira de +nouveaux applaudissemens.</p> + +<p>Tout irrité qu'il fût de l'audace avec laquelle son adversaire lui avait +conseillé de prendre des précautions, Bois-Guilbert ne les négligea +point. Son honneur était trop intéressé à triompher, pour oublier aucun +des moyens qui pouvaient l'y aider. Il choisit un nouveau coursier plein +de feu et d'ardeur, et s'arma d'une nouvelle lance, de peur que le bois +de la première ne se fût affaibli par les coups dans les trois +rencontres qu'il avait soutenues. Le bouclier dont il s'était servi +jusqu'alors ayant été un peu endommagé, il en prit aussi un autre des +mains de ses écuyers. Le premier n'avait pour toutes armoiries que +celles de son ordre, c'est-à-dire, deux chevaliers montés sur le même +cheval, symbole de l'humilité et de la pauvreté primitive des templiers, +vertus depuis remplacées par l'arrogance et la richesse, qui finirent +par amener leur suppression.<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a> +<a href="#footnote50"><sup class="sml">50</sup></a> Le nouvel écu du templier, représentant +un corbeau volant à tire d'ailes, qui tenait un crâne dans ses serres, +portait pour devise: «<i>Gare le corbeau!</i>»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote50" name="footnote50"><b>Note 50: </b></a> +<a href="#footnotetag50"> +(retour) </a> On voit ici combien le romancier calédonien paie + tribut aux passions. Il traite fort mal les templiers; il les + juge d'après les calomnies des moines, leurs plus cruels + ennemis. C'est de la même manière qu'il a jugé Napoléon, + d'après les feuilles anglaises. Les templiers furent + condamnés aux bûchers par deux tyrans ou deux monstres: l'un, + temporel, qui voulait s'emparer de leurs richesses; l'autre, + sacerdotal, qui redoutait la pureté de leur doctrine et le + bien qu'elle ferait à l'humanité en répandant sur toute la + terre les germes d'une instruction philosophique. A. M.</blockquote> + +<p>Lorsque les deux champions s'arrêtèrent en face l'un de l'autre, aux +deux extrémités de la lice, l'impatience des spectateurs devint +inexprimable; peu espéraient une chance heureuse pour le chevalier +déshérité, quoiqu'ils augurassent bien de son courage et de son adresse. +Dès que les trompettes eurent donné le signal, les deux combattans, plus +rapides que l'éclair, s'élancèrent l'un contre l'autre, et le bruit de +leur rencontre au milieu de l'arène fut semblable à celui du tonnerre. +Leurs lances furent brisées en éclats, et on les crut un instant +renversés tous deux, car la violence du choc avait fait plier leurs +chevaux sur leurs jarrets de derrière, et leur chute ne fut prévenue que +par l'adresse avec laquelle les deux cavaliers se servirent de la bride +et de l'éperon. Les deux rivaux de gloire se regardèrent un instant avec +des yeux qui vomissaient la flamme à travers leurs visières, et, se +retirant aux deux extrémités de l'enceinte, ils reçurent une nouvelle +lance des mains de leurs écuyers. Des acclamations unanimes et le +balancement des écharpes annoncèrent l'intérêt que les spectateurs +avaient pris à cette rencontre, la plus égale et la plus savante qu'ils +eussent applaudie de toute la journée. Dès que les chevaliers eurent +gagné chacun leur poste, un silence si profond succéda aux clameurs, +qu'on eût dit que cet immense concours n'osait plus respirer.</p> + +<p>On accorda aux combattans un répit de quelques minutes, afin qu'ils +pussent reprendre haleine, ainsi que leurs chevaux. Le prince Jean, armé +de son bâton de commandement, ayant alors donné un signal aux +trompettes, elles sonnèrent la charge, et les deux champions partirent +une seconde fois avec la même impétuosité, se heurtèrent avec la même +adresse et la même vigueur, mais non plus avec la même fortune. Le +templier dirigea sa lance vers le centre du bouclier de son adversaire, +et le frappa si juste et avec tant de force, que le chevalier déshérité +plia en arrière sur la croupe de son cheval, et chancela sur sa selle. +De son côté, le champion inconnu avait, dès le commencement, menacé de +sa lance le bouclier de son antagoniste, mais changeant de but au moment +même du choc, il la dirigea contre son casque, endroit plus difficile à +atteindre, mais qui, lorsqu'on l'atteignait, rendait le choc +irrésistible. Malgré cet avantage, le templier soutint sa haute +réputation, et si la sangle de son coursier ne se fût rompue, il +n'aurait pas été désarçonné. Cependant la selle, le cheval et le +cavalier roulèrent dans la poussière.</p> + +<p>Bois-Guilbert, qui se dégagea des étriers en une seconde, outré de +fureur de sa disgrace et des applaudissemens universels qu'on prodiguait +à son vainqueur, tira son épée et fit signe au chevalier déshérité de se +mettre en défense. Celui-ci descendit rapidement de cheval, et tira +pareillement son épée; mais les maréchaux du tournoi, arrivant à toute +bride, les séparèrent et leur dirent que ce genre de combat ne pouvait +leur être permis en cette occasion. «Nous nous reverrons, j'espère, dit +le templier à son vainqueur, en attachant sur lui des yeux où la rage +était peinte, et dans un lieu où personne ne pourra nous séparer.»--«Si +cela n'arrive point, ce ne sera pas ma faute, répondit le chevalier +déshérité; à pied ou à cheval, à l'épée ou à la lance, je serai toujours +prêt à me mesurer contre toi.» La querelle n'eût point fini à ce peu de +mots, si les maréchaux, croisant leurs lances entre eux, ne les avaient +forcés de s'éloigner, le chevalier déshérité à la porte du côté du nord, +et Bois-Guilbert dans sa tente, où il passa le reste de la journée en +proie à la rage et au désespoir.</p> + +<p>Sans descendre de cheval, le vainqueur demanda du vin, et, ouvrant la +partie inférieure de son casque, il annonça qu'il buvait à tous les +coeurs vraiment anglais, et à la confusion des tyrans étrangers. Il +ordonna alors à son trompette de sonner un défi aux tenans, et chargea +un héraut d'armes de leur déclarer que son intention était de les +combattre tour à tour et dans tel ordre qu'ils voudraient se présenter. +Fier de sa taille gigantesque, Front-de-Boeuf descendit le premier dans +l'arène. Son écu portait, sur un fond d'argent, une tête de taureau noir +à demi effacée par les coups nombreux que ce bouclier avait déjà reçus. +Sa devise était deux mots latins pleins d'arrogance: «Cave, adsum.» +Prends-garde, me voici. Le chevalier déshérité n'obtint sur lui qu'un +avantage léger, mais décisif. Les deux champions rompirent également +leurs lances; mais Front-de-Boeuf, ayant perdu les étriers dans le choc, +fut déclaré vaincu. En combattant contre sire Philippe de Malvoisin, +l'inconnu resta encore vainqueur, parce qu'il frappa si fortement de sa +lance le casque de son adversaire, que les courroies qui l'attachaient +se rompirent et laissèrent sa tête à découvert.</p> + +<p>Dans sa rencontre avec sire Hugues de Grantmesnil, le chevalier +déshérité montra autant de courtoisie qu'il avait prouvé d'adresse et de +vigueur dans les précédentes. Le cheval de Grantmesnil, étant jeune et +fougueux, caracola et se cabra tellement dans sa course, que son +cavalier ne put faire usage de sa lance. L'inconnu, bien loin de tirer +avantage d'un pareil accident, leva sa lance en arrivant près de lui, et +la fit passer au dessus de son casque, voulant montrer qu'il aurait pu +le toucher s'il en eût eu le dessein. Faisant alors tourner son cheval, +il alla reprendre poste près de la porte du côté du nord, et chargea un +héraut d'armes d'aller demander à Grantmesnil s'il voulait commencer une +seconde course; mais celui-ci répondit qu'il s'avouait vaincu. Ralph de +Vipont compléta le triomphe de l'inconnu. Il fut renversé de son cheval +avec une telle force, que le sang lui sortit par la bouche et par le +nez; ses écuyers l'emportèrent privé de tout sentiment. Mille +acclamations, long-temps prolongées, accueillirent la déclaration +unanime du prince et des maréchaux, portant que l'honneur de cette +journée appartenait au chevalier déshérité.</p> + +<br><br> + +<h3>CHAPITRE IX.</h3> + +<p class="rig"><span class="sml">«Au sein d'une multitude de séduisantes<br> + beautés on en distinguait une qui, par sa<br> + taille, sa grace et ses attraits, prouvait<br> + qu'elle en était la souveraine, etc.»<br> +<br> +Dryden, <i>la Fleur et la Feuille</i>.</span></p> +<br><br><br><br><br><br> + +<p>Guillaume de Wyvil et Étienne de Martival, maréchaux du tournoi, furent +des premiers à féliciter le vainqueur, en le priant de permettre qu'on +détachât son casque ou du moins qu'on levât sa visière pour venir +recevoir le prix du tournoi des mains du prince Jean. Le chevalier +déshérité s'excusa avec une courtoisie chevaleresque, disant qu'il ne +pouvait se faire connaître en ce moment, pour des motifs qu'il avait +expliqués aux hérauts d'armes avant d'entrer dans la lice. Les maréchaux +n'insistèrent pas, car, dans les voeux singuliers des chevaliers de ce +temps-là, il n'en était point de plus ordinaire que celui de rester +inconnu jusqu'à ce qu'ils eussent rempli tel emploi, ou achevé telle +aventure. Les maréchaux ne pénétrèrent donc pas les secrets du chevalier +vainqueur; et, en annonçant au prince le désir qu'il avait de conserver +l'incognito, ils lui demandèrent la permission de le présenter à sa +grace, afin qu'il pût recevoir le prix de sa valeur.</p> + +<p>La curiosité de Jean se réveilla par le mystère dont l'étranger voulait +s'envelopper, et, déjà mécontent de la fin du tournoi, dans lequel les +tenans qu'il favorisait avaient été successivement défaits par un seul +chevalier, il répondit avec hauteur aux maréchaux: «Par les yeux de +Notre-Dame, ce chevalier a été déshérité de la courtoisie, comme de ses +biens, du moment qu'il persiste à demeurer devant nous le visage +couvert. Milords, ajoutat-il, en se tournant vers ses courtisans, +quelqu'un de vous devinerait-il quel est cet inconnu, qui se conduit +d'une manière si hautaine?»--«Ce ne sera par moi, dit Bracy, et je ne +croyais pas que dans toute l'Angleterre il existât un champion capable +de vaincre, à une même joute, ces cinq chevaliers. Je me rappellerai +toute ma vie la vigueur du coup qui a terrassé de Vipont. Le pauvre +hospitalier a été précipité de sa selle, comme une pierre lancée par une +fronde.»--«Ne vous en vantez pas, répondit un chevalier de saint Jean, +qui était présent, la chance de votre templier n'a pas été meilleure: +j'ai vu Bois-Guilbert rouler trois fois sur lui-même dans l'arène, +tordant chaque fois ses mains pleines de sable.»</p> + +<p>De Bracy, étant lié aux templiers, allait répliquer; mais le prince Jean +s'écria: «Silence, messieurs! que signifient des débats aussi peu +opportuns?»--«Le vainqueur, dit de Wyvil, attend le bon plaisir de votre +grace.»--«Mon bon plaisir, répondit Jean, est qu'il attende jusqu'à ce +que nous sachions si personne au moins ne peut rien nous apprendre à +l'égard de son nom et de sa qualité; quand il attendrait jusqu'à la +nuit, il a bien assez travaillé pour se tenir chaud.»--«Votre grace +n'aura pas pour le triomphateur les égards qu'il mérite, dit Waldemar +Fitzurse si elle le fait attendre jusqu'à ce que nous disions des choses +que nous ne pouvons savoir. Pour ma part, je ne puis former la moindre +conjecture, à moins que ce ne soit une des bonnes lances qui ont suivi +le roi Richard en Palestine, et qui maintenant se traînent vers leurs +foyers.» «C'est peut-être le comte de Salisbury, dit de Bracy; il est de +la même taille.»--«Ce serait plutôt sir Thomas Multon, chevalier de +Gilsland, reprit Fitzurse; Salisbury a plus d'embonpoint.»--«Et si +c'était le roi lui-même,» s'écria une voix, sans que l'on pût la +distinguer, «Richard Coeur-de-Lion? que Dieu l'empêche! dit le prince +Jean, se retournant involontairement, pâle comme la mort, et tremblant +comme si la foudre venait de le frapper. «Waldemar, de Bracy, braves +chevaliers, rappelez-vous vos promesses, et demeurez à mes côtés.»--«Il +n'y a, dit Fitzurse, rien à craindre. Avez-vous assez oublié la taille +gigantesque de votre frère pour croire qu'il pût se cacher sous cette +armure? de Wyvil, Martival, hâtez-vous d'amener le vainqueur au pied du +trône, afin de dissiper une erreur qui alarme le prince. Regardez le +chevalier avec plus d'attention, continua-t-il, vous verrez qu'il s'en +faut au moins de trois pouces qu'il ait la taille de Richard, qui a les +épaules plus carrées du double; et le cheval qu'il monte n'aurait pu +fournir une course sous Richard.»</p> + +<p>Il continuait de parler, lorsque les maréchaux amenèrent le chevalier +déshérité au pied des marches par lesquelles on montait de la lice au +trône du prince. Encore terrifié par l'idée que ce pouvait être son +frère qui reparaissait tout à coup dans ses états, ce frère qu'il avait +si grièvement offensé, qu'il voulait dépouiller de sa couronne, et +auquel cependant il avait tant d'obligations. Jean ne sentit pas +dissiper ses craintes par les réflexions rassurantes de Fitzurse; et, +tandis qu'en adressant à l'inconnu avec embarras quelques mots d'éloge +sur sa valeur, il ordonnait qu'on lui présentât le beau coursier, +récompense du combat, il tremblait de reconnaître, dans la réponse du +vainqueur, la voix mâle et ferme de Richard Coeur-de-Lion; mais le +chevalier déshérité ne répondit rien aux félicitations du prince, et se +contenta de lui faire un salut respectueux.</p> + +<p>Deux écuyers amenèrent dans l'arène le coursier richement harnaché, ce +qui ajoutait peu de chose à sa valeur aux yeux de ceux qui pouvaient +l'apprécier. Appuyant une main sur le pommeau de la selle, l'inconnu +s'élança sur le bucéphale sans le secours de l'étrier; et, brandissant +sa lance, il parcourut deux fois l'enceinte, en lui faisant faire avec +une admirable dextérité toutes les évolutions familières dans +l'équitation. Cette manoeuvre aurait pu s'attribuer à l'envie de briller +en donnant une nouvelle preuve de son savoir-faire; mais on supposa +qu'il avait voulu montrer combien lui était cher le gage de la +munificence du prince, et de nouveau il fut couvert des applaudissemens +de tous les spectateurs.</p> + +<p>Cependant le rusé prieur de Jorvaulx dit quelques mots à l'oreille du +prince, pour lui rappeler que le vainqueur, après avoir déployé son +courage, devait prouver son jugement par le choix, entre les dames qui +se trouvaient dans les galeries, de celle qui devait s'asseoir sur le +trône de la reine de la beauté et de l'amour, et couronner le vainqueur +le lendemain. Jean fit un signe au chevalier, qui passait devant lui +pour la seconde fois, et celui-ci tournant brusquement son cheval, et +s'arrêtant au même instant, la pointe de sa lance baissée vers la terre, +demeura immobile devant le prince comme pour attendre ses ordres. La +dextérité de ce mouvement et la promptitude avec laquelle il passa d'une +vive agitation à l'immobilité excitèrent de nouvelles acclamations.</p> + +<p>«Sire chevalier déshérité, dit le prince Jean, puisque ce nom est le +seul sous lequel vous vouliez être connu pour le moment, une des +prérogatives de votre triomphe est de choisir la dame qui, comme reine +de la beauté et de l'amour, doit présider demain la fête. Si vous êtes +étranger, et que vous désiriez être aidé dans le choix, je vous dirai +qu'Alicie, fille de notre brave chevalier Waldemar Fitzurse, est +regardée à ma cour comme la dame la plus distinguée par ses charmes et +son rang. Au surplus, vous êtes le maître d'offrir à la dame qu'il vous +plaira cette couronne qui, délivrée par vous-même à la beauté de votre +choix, lui conservera le titre de reine de la beauté et de l'amour. +Levez votre lance.» Le chevalier obéit, et le prince mit sur le fer de +sa lance une couronne de satin, bordée d'un cercle d'or imitant des +feuilles de laurier, et autour de laquelle s'élevaient des coeurs et des +pointes de flèches, comme des boules et des feuilles de fraisier sur une +couronne ducale.</p> + +<p>Plus d'un motif avaient déterminé le prince Jean à parler ainsi de la +fille de Waldemar, et chacun de ces motifs prenait sa source dans un +coeur pétri d'insouciance et de présomption, d'astuce et de bassesse. +D'abord il désirait effacer dans le souvenir de ses chevaliers la +proposition inconvenante qu'il avait faite d'élire une juive pour reine +du tournoi; proposition qu'il avait ensuite tournée en plaisanterie; il +voulait encore s'attacher l'esprit de Waldemar Fitzurse qui lui en +imposait jusqu'à un certain point, et qui, plusieurs fois dans cette +journée, avait montré de l'humeur; enfin, il espérait s'en créer un +mérite auprès de cette jeune dame elle-même, car les plaisirs licencieux +avaient autant de pouvoir sur lui qu'une aveugle ambition née de +l'ingratitude et de la perfidie: il voulait aussi exciter la haine de +Waldemar contre le chevalier déshérité, car le triomphe qu'il avait +remporté sur ses favoris le lui avait rendu odieux, et si le vainqueur +faisait ailleurs son choix, comme on pouvait s'y attendre, il était +probable que Fitzurse regarderait cette préférence comme un outrage à sa +fille.</p> + +<p>C'est ce qui arriva; car le chevalier déshérité, monté sur son beau +coursier, fit à pas lents le tour des galeries, semblant exercer le +droit qu'il avait d'examiner toutes les beautés qui en étaient +l'ornement, avant de fixer son choix sur aucune d'elles. Il passa sous +la galerie où la fière Alicie étalait le prestige de sa beauté et de ses +brillans atours, et ne s'arrêta pas un seul instant. Il fallait voir les +diverses manoeuvres des belles forcées de subir une telle épreuve: l'une +rougissait, l'autre prenait un ton de hauteur et de dignité affecté; +celle-ci montrait une certaine indifférence, feignant de ne prendre +aucun intérêt à ce qui se passait; celle-là tâchait de ne pas sourire à +tant de minauderies; d'autres étalaient avec plus d'abandon leurs graces +et leurs attraits, dans l'espoir de fixer les yeux et le choix du +vainqueur: mais comme le manuscrit de Wardour dit que c'étaient des +dames que l'on admirait depuis plus de dix ans, on peut supposer +qu'ayant eu leur bonne part des vanités de ce monde, elles renonçaient +d'elles-mêmes aux honneurs du triomphe, pour laisser aux beautés +naissantes du siècle plus d'espoir de succès: enfin le héros s'arrêta +sous la galerie où était Rowena, et dès ce moment l'anxiété des +spectateurs fut à son comble.</p> + +<p>Si le chevalier déshérité avait connu les voeux formés en sa faveur, +certes l'endroit des galeries devant lequel il se trouvait méritait sa +prédilection. Cedric le saxon avait vu avec des transports de joie la +chute du templier et la mésaventure de ses méchans voisins, +Front-de-Boeuf et Malvoisin. Le même Cedric, sortant de la galerie la +moitié de son corps, avait suivi le vainqueur dans toutes ses courses, +non seulement des yeux, mais du coeur. Lady Rowena avait vu avec le même +plaisir les événemens de la journée, quoique sans paraître y attacher un +aussi vif intérêt. L'indolent Athelstane lui-même était sorti un moment +de son apathie accoutumée, pour vider une grande coupe de vin au succès +du chevalier déshérité. Un autre groupe de la même galerie n'avait pas +pris moins de part au destin du combat.</p> + +<p>«Père Abraham! s'écria Isaac d'York en voyant le chevalier déshérité +entrer dans la lice; c'est lui, lui-même! Voyez, ma fille, quel port +noble et fier présente ce gentil, ce bon cheval de Barbarie qu'on a +amené de si loin, il ne le ménage pas plus que si c'était une rosse +normande! et cette brillante armure qui a valu tant de sequins à Joseph +Pareira, armurier à Milan, et qui devait rapporter soixante et dix pour +cent de gain: il ne s'en inquiète pas plus que s'il l'avait trouvée sur +le grand chemin.»--«Mais, mon père, dit Rébecca, lorsqu'il expose sa +personne à de si grands dangers, peut-il songer à son armure et à son +cheval?»--«Mon enfant, reprit Isaac avec vivacité, vous ne savez ce que +vous dites. Son cou et ses membres sont à lui, mais son cheval et son +armure appartiennent à... Bienheureux Jacob! qu'allai-je dire? +n'importe, c'est un brave jeune homme. Voyez, Rébecca, il va frapper le +philistin. Priez, mon enfant, pour qu'il n'arrive point malheur au brave +jeune homme, ni à son bon cheval, ni à sa riche armure. Dieu de mes +pères! il triomphe! le philistin non circoncis est tombé sous sa lance +comme Og, roi de Basan, et Séhon, roi des Amorites, furent moissonnés +par le glaive de nos pères. Le brave jeune homme a gagné les beaux +coursiers et l'armure d'acier des vaincus. J'espère qu'il prendra leur +or et leur argent, avec leurs coursiers, leurs armures d'airain et +d'acier, comme une proie bien légitime.» Le digne Israélite manifesta le +même intérêt pour l'inconnu, et les mêmes inquiétudes pour son cheval et +son armure, pendant les quatre autres courses que le pèlerin avait +fournies, n'oubliant pas de calculer à la hâte quelle pourrait être la +valeur du cheval et de l'armure de chaque combattant vaincu. On avait +donc pris une grande part aux succès du chevalier déshérité dans cette +partie de l'amphithéâtre devant laquelle il s'arrêta.</p> + +<p>Soit par hésitation, soit par quelque autre motif, le chevalier +déshérité resta quelques instans comme immobile devant la galerie, +tandis que, dans le plus profond silence, les spectateurs, les yeux +fixés sur lui, attendaient ce qu'il allait résoudre. Enfin, baissant peu +à peu et avec grace le fer de sa lance, il déposa la couronne aux pieds +de lady Rowena. Les trompettes sonnèrent alors, et les hérauts d'armes +proclamèrent l'incomparable Rowena reine de la beauté et de l'amour, +pour le lendemain, menaçant de punition sévère quiconque ne +reconnaîtrait pas son autorité. Ils répétèrent alors leur cri de: +«Largesse!» auquel Cédric, joyeux, répondit en jetant dans l'arène tout +l'argent qu'il avait sur lui; et Athelstane, quoique moins prompt, fut +aussi généreux.</p> + +<p>Quelques murmures s'élevèrent parmi les dames d'origine normande, qui +étaient aussi peu accoutumées à se voir préférer des beautés saxonnes, +que leurs pères, leurs frères, leurs époux, leurs amans, l'étaient à +laisser la victoire à des gens chez lesquels ils avaient eux-mêmes +introduit les jeux chevaleresques; mais ces signes de mécontentement +disparurent absorbés par le cri général de «Vive lady Rowena! vive la +reine de la beauté et de l'amour!» Quelques uns ajoutaient même: «Vive +la princesse saxonne! vive la race de l'immortel Alfred!»</p> + +<p>Tout mécontent que le prince Jean dût être, comme ceux qui +l'entouraient, du choix que venait de faire le vainqueur, et de +l'enthousiasme qu'il inspirait, il dut cependant le confirmer; et, +demandant son cheval, il descendit de son trône et rentra dans la lice +suivi de son cortége. Il s'arrêta un moment sous la galerie où était +Alicie, pour lui offrir ses complimens; et, se tournant vers sa suite, +il dit d'un ton assez haut pour être entendu: «Sur mon honneur, si les +exploits du chevalier déshérité ont prouvé qu'il a pour lui la force et +la valeur, son choix démontre que ses yeux ne sont pas doués du meilleur +discernement.» Mais dans cette occasion, comme dans tout le cours de sa +vie, le malheur du prince Jean fut de ne pas connaître le caractère de +ceux dont il voulait s'assurer l'appui. Waldemar Fitzurse fut bien +plutôt blessé que flatté lorsqu'il entendit le prince déclarer hautement +que l'étranger avait manqué aux égards que sa fille avait droit +d'attendre. «Je sais que la chevalerie, dit-il, n'a pas de prérogative +plus précieuse, plus inaliénable que celle qui permet à tout chevalier +d'élire sa dame. Ma fille ne brigue les hommages de qui que ce soit; et, +dans sa sphère, elle ne manquera jamais d'obtenir la portion de ceux qui +lui conviennent.» Le prince ne répondit rien, mais, comme pour se livrer +à son dépit, il pressa les flancs de son cheval, et courut au grand +galop vers la partie de la galerie où était lady Rowena, qui n'avait pas +encore touché à la couronne déposée à ses pieds.</p> + +<p>«Prenez, charmante lady, lui dit-il, les marques de votre souveraineté: +personne n'y applaudit avec plus de plaisir que nous. S'il vous plaît, +ainsi qu'à nos nobles amis, de favoriser aujourd'hui de votre présence +notre banquet au château d'Ashby, nous serons enchantés de faire plus +ample connaissance avec la reine au service de laquelle demain nous +serons tous dévoués.» Lady Rowena se tut; mais Cedric répondit au prince +en saxon: «Lady Rowena, dit-il, ignore la langue dans laquelle elle +devrait répondre à votre grace et soutenir sa dignité à votre banquet; +moi-même et le noble Athelstane de Coningsburgh, nous ne connaissons que +le langage et les manières de nos ancêtres. Nous vous prions donc de +recevoir nos regrets de ne pouvoir accepter votre invitation. Demain +lady Rowena remplira les fonctions imposées par le choix libre du +chevalier vainqueur et confirmées par les acclamations de la foule.» À +ces mots il saisit la couronne, et la mit sur la tête de lady Rowena +pour indiquer qu'elle acceptait l'autorité temporaire qui lui était +confiée.</p> + +<p>«Que dit-il?» demanda le prince Jean, affectant de ne pas entendre le +saxon, qui lui était cependant bien familier. Un chevalier de sa suite +en donna l'explication en français. «À merveille! reprit Jean. Demain +nous placerons sur son trône cette reine muette. Mais vous, au moins, +sire chevalier, dit-il au vainqueur qui était resté près de la galerie, +vous viendrez à notre festin?» Le chevalier, parlant pour la première +fois et d'une voix basse, fit valoir, pour s'en dispenser, le besoin +qu'il avait de repos et la nécessité de se préparer au combat du +lendemain. «Rien de mieux, reprit Jean avec hauteur. Nous sommes peu +faits à de pareils refus; mais nous tâcherons d'égayer le festin en +l'absence du vainqueur et de la reine de beauté.» À ces mots il sortit +de l'enceinte, suivi de son brillant cortége, et son départ fut le +signal de l'écoulement de la foule.</p> + +<p>Cependant, avec un souvenir vindicatif qui est le propre de l'orgueil +blessé, surtout lorsqu'il s'y joint la conviction intime d'une complète +nullité, Jean eut à peine fait trois pas, que, regardant autour de lui, +ses yeux pleins de ressentiment se fixèrent sur le yeoman qui lui avait +déplu à son arrivée. «Qu'on veille sur cet individu, dit-il à ses hommes +d'armes: vous m'en répondez sur votre tête.» Le yeoman soutint le regard +courroucé du prince avec le calme qu'il avait déjà montré, et répondit: +« Je n'ai dessein de quitter Ashby qu'après demain soir: il me tarde de +voir comment les archers des comtés de Stafford et de Leicester se +servent de leurs armes. Les forêts de Needwood et de Charnwood ont de +quoi les exercer.»--«Et moi, dit le prince Jean à sa suite sans daigner +lui répondre directement, je veux voir si ce drôle sait employer les +siennes, et malheur à lui si son adresse n'excuse pas son +insolence!»--«Il est bien temps, ajouta de Bracy, que <i>l'outre-cuidance</i> +de ces vilains soit réprimée par quelque exemple frappant.»</p> + +<p>Valdemar Fitzurse, qui pensait vraisemblablement que son prince ne +prenait pas le chemin le plus sûr pour arriver à la popularité, garda le +silence et se contenta de lever les épaules. Le prince s'éloigna de +l'arène, et les flots de la multitude s'évanouirent en un moment. On la +voyait par groupes se retirer de divers côtés. La plus grande partie se +dirigeait vers la cité d'Ashby. Les personnages les plus distingués y +avaient un logement au château, et les autres s'étaient assuré un +appartement dans la ville. Parmi ces derniers se trouvaient la plupart +des chevaliers qui avaient figuré dans le tournoi, ou qui se proposaient +de prendre part au combat général du lendemain. En cheminant et en +parlant des événemens du jour, ils étaient escortés par les acclamations +de la multitude, qui faisoit le même accueil au prince Jean, à cause +plutôt de la splendeur de sa suite que de l'attachement qu'il inspirait. +Des applaudissemens plus sincères, plus unanimes et plus mérités, +résonnaient autour du vainqueur; mais, voulant se dérober aux regards de +la foule qui se pressait pour le voir, il profita de l'offre des +maréchaux du tournoi et entra dans une des tentes placées à l'extrémité +septentrionale de la lice. Dès qu'il s'y fut retiré, on vit se disperser +ceux qui étaient restés pour le considérer et former sur lui leurs +nombreuses conjectures.</p> + +<p>Le tumulte produit par un immense rassemblement d'individus dans un même +lieu, pour y être témoins de quelque événement qui les agite, fit place +alors au bruit confus de gens qui parlent en s'éloignant; ce murmure, de +plus en plus lointain, diminua par degrés et expira dans le silence. On +ne voyait plus dans l'enceinte que les personnes chargées d'enlever les +coussins et les tapisseries, afin de les mettre en sûreté pour la nuit, +et qui se disputaient les restes de vin et d'autres rafraîchissemens qui +avaient été servis aux convives. À peu de distance on éleva plusieurs +forges, qui furent en activité toute la nuit pour réparer les armes et +les armures qu'on devait employer le lendemain. Une forte garde d'hommes +d'armes, qu'on relevait par intervalle, fut placée autour de la lice, et +y resta jusqu'au retour de l'aurore.</p> + +<br><br> + +<h3>CHAPITRE X.</h3> + +<p class="rig"><span class="sml">«Ainsi, comme le hibou au sinistre<br> + présage, qui de son bec criard tinte le<br> + passeport de l'homme agonisant et lui<br> + annonce sa fin prochaine, et dans l'obscurité<br> + silencieuse de la nuit secoue la<br> + contagion de ses ailes funestes; de même,<br> + oppressé, tourmenté, le pauvre Barabas<br> + vomissait des torrens d'injures contre les<br> + chrétiens.»<br> +<br> +Shakspeare, <i>le Juif de Malte</i>.</span></p> + +<br><br><br><br><br><br><br><br><br><br> + +<p>Le chevalier déshérité n'eut pas plutôt gagné sa tente, que des pages et +des écuyers se présentèrent pour le désarmer et lui offrir de nouveaux +vêtemens et le rafraîchissement du bain. Leur zèle était peut-être, dans +cette occasion, aiguillonné par la curiosité; car chacun désirait savoir +quel était le chevalier qui, après avoir cueilli tant de lauriers, +cachait si soigneusement son nom et son visage. Leur officieuse +inquisition cependant ne réussit pas; le vainqueur les remercia de leurs +offres de service, et les renvoya en leur disant qu'il n'avait besoin +que de son écuyer. C'était une espèce de yeoman, d'une tournure assez +rustique, lequel, enveloppé d'un surtout de feutre d'un brun foncé, et +ayant sur la tête une toque normande de fourrure noire, enfoncée jusque +sur les yeux, semblait aussi jaloux que son maître de conserver +l'incognito. Resté seul dans la tente avec le chevalier, il détacha son +armure, et plaça devant lui du vin et des alimens, que les fatigues de +la journée commençaient à rendre indispensables.</p> + +<p>À peine avait-il achevé son repas frugal, que son écuyer lui annonça +cinq hommes sur des chevaux barbes et qui désiraient lui parler. Le +chevalier déshérité, en quittant son armure, avait pris la longue robe +des personnes de sa condition, laquelle, étant garnie d'un grand +capuchon rabattu sur la tête à volonté, pouvait cacher ses traits aussi +bien que la visière d'un casque. D'ailleurs, la nuit déjà avancée +rendait ce déguisement d'emprunt presque inutile, à moins que le hasard +n'amenât devant lui quelqu'un de qui son visage aurait été connu. Il +avança donc hardiment jusqu'à l'entrée de sa tente, et y trouva les +écuyers des cinq tenans, qui avaient en laisse les chevaux de leurs +maîtres, chargés de leurs armures. «D'après les lois de la chevalerie, +dit le premier d'entre eux, moi, Baudouin d'Oyley, écuyer du redoutable +chevalier Brian de Bois-Guilbert, je viens vous offrir, à vous qui vous +nommez le chevalier déshérité, le cheval et l'armure dont s'est servi +ledit Brian de Bois-Guilbert dans le fait d'armes qui a eu lieu, +laissant à votre générosité ou de les garder ou de fixer le prix de la +rançon, puisque telle est la loi des armes.» Les autres écuyers +prononcèrent tour à tour la même formule au nom de chacun de leurs +maîtres, et attendirent la décision du vainqueur.</p> + +<p>«La réponse que j'ai à vous faire est commune à vous et à vos maîtres, +dit le chevalier déshérité en s'adressant seulement aux quatre derniers +écuyers. Complimentez de ma part ces honorables chevaliers, et +dites-leur que je me croirais inexcusable de les priver de leurs chevaux +et de leurs armures, qui ne sauraient appartenir à de plus braves +champions. Là devrait se borner ma réponse; mais, étant de fait comme de +nom chevalier déshérité, je suis obligé de prier vos maîtres de vouloir +bien racheter ces dépouilles, car je n'oserais dire que l'armure que je +porte soit ma propriété.»--«Nous sommes chargés, dit l'écuyer de +Front-de-Boeuf, d'offrir une rançon de cent sequins chacun pour la +valeur des chevaux et des armes de nos maîtres.»--«Cela suffira, +répondit le chevalier; les circonstances où je me trouve me contraignent +d'accepter la moitié de cette somme; quant au surplus, sires écuyers, +vous en garderez une partie pour vous, et distribuerez l'autre aux +hérauts, aux poursuivans d'armes et aux ménestrels.»</p> + +<p>Les écuyers le remercièrent, la tête découverte, d'une générosité dont +ils n'étaient pas habitués à recevoir des marques si prononcées, et le +chevalier, se tournant vers l'écuyer du templier: «Quant à vous, lui +dit-il, annoncez à votre maître que je ne veux de lui ni armure ni +rançon; notre querelle n'est pas vidée, elle ne le sera que lorsque nous +aurons combattu à la lance et à l'épée, à cheval et à pied; il m'a +lui-même défié au combat à mort, et je ne l'oublierai pas. Déclarez lui +que je le regarde autrement que ses quatre compagnons, avec lesquels je +serai toujours jaloux de faire échange de courtoisie, et que je ne puis +le traiter qu'en ennemi mortel.»--«Mon maître, répondit Baudouin, rend +mépris pour mépris, coup pour coup et courtoisie pour courtoisie. +Puisque vous dédaignez de recevoir de lui la même rançon que viennent de +vous payer mes compagnons, je vais laisser ici son cheval et son armure, +bien assuré qu'il ne voudra jamais ni monter l'un, ni porter +l'autre.»--«Vous parlez bien, digne écuyer, dit le chevalier, et comme +il convient à celui qui porte la parole pour un maître absent. Cependant +ne laissez ni le cheval, ni les armes; rendez-les à votre maître, et +s'il refuse de les reprendre, gardez-les pour vous, en tant qu'ils sont +à moi, je vous en fais présent.» Baudouin, le saluant profondément, se +retira avec ses compagnons, et le chevalier déshérité rentra dans le +pavillon.</p> + +<p>«Eh bien, Gurth, dit-il à son écuyer, tu vois que la réputation des +chevaliers ne s'est point flétrie en ma personne.»--«Et moi, répondit +Gurth, pour un porcher saxon, n'ai-je pas bien joué le rôle d'écuyer +normand?»--«Oui, mais je craignais toujours que ta gaucherie ne te fît +reconnaître.»--«Bah! je n'ai peur d'être reconnu de personne, si ce +n'est de mon camarade Wamba dont je ne puis dire s'il est plus fou que +malin. Cependant je n'ai pu m'empêcher de rire en voyant passer près de +moi mon vieux maître, qui croit bien fermement que Gurth est occupé du +soin de ses pourceaux, dans les bois et les fondrières de Rotherwood. Si +je suis découvert...»--«C'est assez, reprit le chevalier, tu sais ce que +je t'ai promis.»--«Que m'importe après tout, repartit Gurth, je ne +manquerai jamais à un ami pour ma peau; j'ai le cuir aussi dur qu'aucun +verrat de mon troupeau, et les verges ne me font pas peur.»--«Crois-moi, +Gurth, je te récompenserai du péril que tu cours à cause de moi. En +attendant prends ces dix pièces d'or.»--«Grand merci, répondit Gurth en +les mettant dans sa poche, jamais gardien de pourceaux ou serf ne se vit +aussi riche.»--«Prends ce sac d'or, va à Ashby; informe-toi où loge +Isaac d'Yorck, ramène-lui le cheval qu'il m'a procuré; dis-lui de +prendre sur cet argent la valeur de l'armure qui m'a été fournie sur son +crédit.»--«Non, par saint Dunstan! je n'en ferai rien.»--«Comment, +Gurth, refuseras-tu de m'obéir?»--«Non certainement, quand vos ordres +seront justes, raisonnables, et tels qu'un chrétien puisse les exécuter; +mais celui-ci n'a rien de ce caractère. Souffrir qu'un juif se payât +lui-même, cela ne serait pas équitable, car ce serait tromper mon +maître; cela ne serait ni raisonnable ni chrétien, puisque ce serait +dépouiller un chrétien pour enrichir un infidèle.»--«Songe pourtant que +je veux qu'il soit content.»--«Soyez tranquille, répondit Gurth, en +mettant le sac sous son manteau, et en s'en allant; ce sera bien le +diable, ajouta-t-il ensuite, si je ne le contente pas en lui offrant le +quart de ce qu'il me demandera.» Et il prit la route d'Ashby en toute +hâte, laissant le chevalier déshérité se livrer à des réflexions +pénibles, mais dont ce n'est pas encore le moment de parler.</p> + +<p>Il faut maintenant que nous transportions le lieu de la scène dans la +ville d'Ashby, ou plutôt dans une maison de campagne du voisinage, qui +appartient à un riche Israélite, et où le juif Isaac, Rébecca et leur +suite, avaient pris leurs quartiers; car on sait que les juifs +exerçaient entre eux l'hospitalité avec autant de générosité qu'on les +accusait de montrer d'avarice et de cupidité à l'égard des chrétiens.</p> + +<p>Dans un appartement peu vaste mais richement meublé, et décoré d'après +le goût oriental, Rébecca reposait sur des coussins brodés, qui, placés +sur une plate-forme peu élevée régnant autour de la salle, tenaient lieu +de chaises et de fauteuils, comme l'estrade des Espagnols. Elle suivait +tous les mouvemens de son père avec des yeux qui exprimaient la +tendresse filiale, pendant qu'il se promenait à grands pas dans la +chambre, d'un air tout consterné, joignant les mains, les levant vers le +ciel, comme un homme dont l'esprit lutte contre un grand chagrin.</p> + +<p>«Bienheureux Jacob! s'écriait-il, ô vous les douze saints patriarches, +pères de notre nation! quelle sinistre aventure pour un homme qui a +toujours, jusque dans le moindre point, accompli la loi de Moïse! +cinquante sequins en un clin d'oeil arrachés par les griffes d'un +tyran!»--«Mais, mon père, dit Rébecca, il m'a semblé que vous donniez +cet argent au prince volontairement.»--«Volontairement! oui, aussi +volontairement que dans le golfe de Lyon je jetai à la mer mes +marchandises, pour alléger le navire qui menaçait de couler à fond. Mes +soies les plus précieuses couvrirent les vagues; la myrrhe et l'aloës +parfumèrent l'écume de l'Océan; mes vases d'or et d'argent enrichirent +les abîmes! n'était-ce pas une calamité inexprimable, quoique ce +sacrifice fût l'oeuvre de mes mains!»--«Mais c'était pour sauver notre +vie, mon père! et depuis ce temps le Dieu d'Israël a béni vos +entreprises, et vous a comblé de richesses!»--«Oui: mais si le tyran y +puise comme il l'a fait ce matin; s'il me force à sourire tandis qu'il +me dépouillera, ô ma fille! nous composons une race déchue et vagabonde; +mais le plus grand de nos malheurs, c'est que, lorsqu'on nous injurie et +qu'on nous vole, le monde ne fait que s'en amuser, et notre unique +recours est la patience et l'humilité, lorsque nous devrions ne penser +qu'à nous venger dignement.»--«Ne pensez pas ainsi, mon père; nous +possédons encore des avantages. Ces Gentils cruels et oppresseurs +dépendent souvent des enfans dispersés de Sion, qu'ils méprisent et +qu'ils persécutent. Sans le secours de nos richesses, ils ne pourraient +ni fournir aux frais de leurs guerres, ni décorer les triomphes de la +paix; l'argent que nous leur prêtons rentre avec intérêt dans nos +coffres. Nous ressemblons à l'herbe, qui n'en fleurit que mieux quand le +pied l'a foulée. Même la fête d'aujourd'hui n'eût pas eu lieu sans +l'aide de ces juifs si méprisés qui ont fourni de quoi la payer.»--«Ma +fille, tu viens de toucher une autre corde de douleur. Ce beau coursier, +cette riche armure, qui font ma part du gain dans l'affaire que j'ai +traitée de moitié avec Kirjath-Jaïram, de Leicester, et forment tous mes +bénéfices dans tout l'intervalle d'un sabbat à l'autre: eh bien! qui +sait s'il n'en sera pas encore comme de mes marchandises englouties par +les flots? L'affaire peut néanmoins s'arranger autrement, car ce jeune +homme est brave.»--«Assurément, mon père, vous ne regretterez pas +d'avoir reconnu le service que vous a rendu le chevalier étranger.»--«Je +le crois, ma fille, et je crois aussi à la reconstruction du temple de +Jérusalem; mais je puis avec autant de raison espérer de voir de mes +propres yeux les murailles du nouveau Tabernacle, que de voir un +chrétien, le meilleur de tous les chrétiens, payer une dette à un +Israélite, à moins d'avoir devant les yeux la crainte du juge et du +geôlier.»</p> + +<p>Il continuait à marcher d'un pas accéléré dans la chambre, et Rébecca, +voyant que ses efforts pour le consoler ne servaient qu'à l'aigrir +davantage, se tut: conduite fort sage; et nous conseillons à tous +consolateurs et donneurs d'avis de l'imiter en pareille occasion. La +nuit était venue lorsqu'un domestique juif entra, et plaça sur la +cheminée deux lampes d'argent remplies d'huile parfumée, tandis que deux +autres apportaient une table d'ébène incrustée d'ornemens en argent, +couverte des rafraîchissemens les plus délicats et des vins les plus +exquis; car chez eux les juifs opulens ne repoussaient pas les +recherches d'un Lucullus. L'un de ces domestiques annonça en même temps +à Isaac un Nazaréen, car c'était par ce nom que les juifs entre eux +désignaient les chrétiens. Quiconque vit du commerce doit mettre tout +son temps à la disposition du public<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a> +<a href="#footnote51"><sup class="sml">51</sup></a>. Voilà pourquoi Isaac remit sur +la table, sans y avoir touché, la coupe pleine de vin grec qu'il tenait +à la main; et ayant dit à sa fille: «Rébecca, voile-toi,» il ordonna +qu'on admît l'étranger.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote51" name="footnote51"><b>Note 51: </b></a> +<a href="#footnotetag51"> +(retour) </a> He that would live by traffic must hold his time at + the disposal of every one claiming business with him.</blockquote> + +<p>À peine Rébecca avait eu le temps de dérober à la vue ses traits +gracieux sous un voile de gaze d'argent qui tombait jusque sur ses +pieds, quand la porte s'ouvrit et que Gurth se présenta enveloppé dans +son manteau normand. Les apparences ne prévenaient pas en sa faveur; et, +au lieu d'ôter sa toque en entrant, il l'enfonça davantage sur sa tête.</p> + +<p>«Êtes-vous le juif Isaac d'Yorck?» demanda Gurth en saxon. «Oui,» +répondit Isaac dans la même langue, car son commerce l'avait obligé de +savoir toutes celles qui se parlaient en Angleterre. «Et vous, quel est +votre nom?»--«Mon nom ne vous regarde pas.»--«Il faut pourtant que je le +sache, comme vous voulez savoir le mien; sans cela, comment me serait-il +possible de traiter d'affaires avec vous?»--«Je ne viens pas ici pour +traiter d'affaires; je viens payer une dette, et il faut bien que je +sache si j'apporte les fonds à celui qui a droit de les recevoir. Pour +vous, qui les toucherez, peu vous importe celui qui vous les +remet.»--«Vous venez me payer une dette! oh, oh! cela change de thèse. +Bienheureux Abraham! Et de la part de qui venez-vous faire ce +paiement?»--«De la part du chevalier déshérité, du vainqueur dans le +dernier tournoi. J'apporte le prix de l'armure qui lui a été fournie, +sur votre recommandation, par Kirjath-Jaïram de Leicester. Quant au +cheval, je viens de le laisser dans vos écuries: quelle somme dois-je +vous payer pour le reste?»--«Je le disais bien, que c'était un brave +jeune homme! s'écria le juif hors de lui-même. Un verre de vin ne vous +fera pas de mal,» ajouta-t-il en offrant au gardien des pourceaux de +Cedric un gobelet d'argent richement ciselé, plein d'une liqueur telle +qu'il n'en avait jamais goûté de pareille. «Et combien d'argent +avez-vous apporté?»--«Sainte Vierge!» dit Gurth après avoir bu, «quel +délicieux nectar boivent ces chiens d'infidèles, pendant que de bons +chrétiens comme moi n'ont souvent qu'une bière aussi trouble, aussi +épaisse que la lavure donnée à nos pourceaux. Combien d'argent j'ai +apporté? fort peu; cependant je ne suis pas venu les mains vides. Mais +enfin, Isaac, vous devez avoir une conscience, tout juif que vous +êtes.»--«Votre maître, dit Isaac, a fait de bonnes affaires aujourd'hui; +il a gagné cinq bons chevaux, cinq belles armures, à la pointe de sa +lance et par la force et l'adresse de son bras: qu'il m'expédie tout +cela; je le prendrai en paiement, et je lui rembourserai ce qu'il y aura +de trop.»--«Mon maître en a déjà disposé, répondit Gurth.»--«Il a eu +tort: c'est un jeune insensé. Il n'y a pas un chrétien ici à même +d'acquérir tant de chevaux et d'armures, et il ne peut avoir obtenu +d'aucun juif la moitié de ce que je lui en aurais offert. Mais, voyons: +il y a bien cent sequins dans ce sac, dit-il en entr'ouvrant le manteau +de Gurth; il a l'air pesant.»--«Il y a au fond des fers pour armer des +flèches,» répondit Gurth aussitôt. «Eh bien! si je me contente de +quatre-vingts sequins pour cette riche armure, ce qui ne me laisse pas +une pièce d'or de profit, avez-vous de quoi me payer?»--«Tout juste. Ce +n'est pas sans doute votre dernier mot?»--«Buvez encore un verre de ce +bon vin. Ah! quatre-vingts sequins ne sont pas assez. J'ai parlé sans +réfléchir; je ne puis abandonner cette belle armure sans aucun bénéfice. +D'ailleurs, ce bon cheval est peut-être devenu poussif. Quelles courses! +quels combats! Les hommes et les coursiers s'élançaient les uns contre +les autres avec la fureur des taureaux sauvages de Basan. Le coursier ne +peut qu'avoir beaucoup souffert.»--«Je l'ai ramené en bon état dans +l'écurie, vous dis-je: vous pouvez l'y aller voir; et soixante et dix +sequins seraient bien assez pour le prix de l'armure. La parole d'un +chrétien vaut celle d'un juif, ce me semble. Si vous n'acceptez pas +cette somme, je vais reporter ce sac à mon maître.» Et en même temps il +fit sonner les pièces d'or qu'il contenait. «Non, non! déposez les +talens et les shekels, et comptez-moi les quatre-vingts sequins: c'est +le moins que je puisse recevoir, et vous serez content de mes procédés +envers vous.»</p> + +<p>Gurth se rappelant les intentions de son maître, qui ne voulait pas que +le juif murmurât, n'insista pas davantage, et, ayant déposé +quatre-vingts sequins sur la table, le juif lui délivra une quittance +pour le prix de l'armure. Isaac ensuite compta l'argent une seconde +fois, et sa main, tremblait d'aise quand il mit dans sa poche les +soixante et dix premières pièces. Il fut beaucoup plus long-temps à +compter les dix autres. En prenant chaque pièce il s'arrêtait et faisait +une réflexion avant de la mettre en poche. Il semblait que son avarice +luttât contre une meilleure nature, et le forçât d'embourser les sequins +l'un après l'autre, en dépit de la générosité, qui l'excitait à faire +remise de quelque chose du prix à son bienfaiteur. Tout son discours, +dans ses combinaisons, se réduisait à ceci: «Soixante et onze, +soixante-douze... Votre maître est un bon jeune homme... +Soixante-treize... Un excellent jeune homme... Soixante-quatorze... +Cette pièce est un peu rognée..., mais c'est égal. Soixante-quinze...; +et celle-ci me semble légère de poids... Soixante-seize. Quand votre +maître aura besoin d'argent, qu'il vienne trouver Isaac d'Yorck... +Soixante-dix-sept..., c'est-à-dire, avec les sûretés convenables... +Soixante-dix-huit... Vous êtes un brave garçon..., soixante-dix-neuf..., +et vous méritez une récompense.»</p> + +<p>Le juif tenait en main la dernière pièce d'or, et il fit une pause +beaucoup plus longue. Son intention était probablement de l'offrir à +Gurth; et, si le sequin eût été rogné et léger de poids, la générosité +eût infailliblement triomphé de la cupidité: malheureusement pour Gurth +c'était une pièce nouvellement frappée. Isaac l'examina, la retourna +dans tous les sens, et n'y put reconnaître aucune altération ni défaut. +Il la plaça au bout de son doigt, la fit sonner sur la table, elle +pesait un grain au delà du poids légal: que faire? comment se résoudre +alors à s'en dessaisir, à l'abandonner? «Quatre-vingts,» dit-il enfin en +envoyant la pièce rejoindre les autres. C'est bien le compte, et +j'espère que votre maître vous récompensera généreusement, je n'en doute +pas, car vous vous êtes acquitté à merveille de la commission dont il +vous a chargé: mais il vous reste peut-être encore, ajouta-t-il, +quelques pièces d'or dans ce sac, en le fixant avec des yeux brûlans et +avides.»</p> + +<p>Gurth fit alors une grimace d'ironie et de mécontentement; ce qui lui +arrivait habituellement lorsqu'il voulait sourire. «À peu près autant +que vous venez d'en compter si scrupuleusement,» lui dit-il. Recevant +alors la quittance: «Juif, reprit-il, si elle n'est pas en bonne forme, +gare votre barbe.» Il saisit ensuite le flacon de vin, remplit une +troisième fois son verre, sans y être invité, et, l'ayant vidé tout d'un +trait, il partit sans cérémonie.</p> + +<p>«Rébecca, dit Isaac, cet Ismaélite est un peu effronté; mais n'importe, +son maître est un brave jeune homme, et je suis ravi qu'il ait gagné des +shekels d'or à ce tournoi, grace à son cheval, à son armure, grace à la +vigueur de son bras, capable de lutter avec celui de Goliath.» Voyant +que Rébecca ne lui répondait point, il se retourna; mais elle avait +disparu pendant qu'il causait avec Gurth.</p> + +<p>Cependant Gurth venait de franchir l'escalier, et, parvenu dans une +antichambre non éclairée, il cherchait la porte de sortie, lorsqu'il +aperçut une femme vêtue en blanc, qui, portant à la main une petite +lampe d'argent, lui faisait signe de la suivre dans un appartement +voisin. Gurth répugnait à lui obéir; hardi et impétueux comme un +sanglier, quand il connaissait le danger auquel il s'exposait, son +courage l'abandonna à cette vue, et des craintes superstitieuses +s'emparèrent de lui, comme il arrive ordinairement aux Saxons lorsqu'il +est question de spectres, d'apparitions d'esprits, de fantômes, en sorte +que cette femme blanche lui en imposa, le frappa fort, l'inquiéta +surtout dans la maison d'un juif, peuple auquel un préjugé universel +attribue la manie de s'adonner à la science de la cabale, des +mystagogues et de la nécromancie. Cependant, après avoir réfléchi et +hésité un moment, il se décida à suivre sa conductrice dans une chambre +ou il trouva la jeune Rébecca.</p> + +<p>«Mon père s'est amusé avec toi, mon ami, lui dit-elle; il doit à ton +maître dix fois plus que son armure ne vaut. Quelle somme viens-tu de +lui compter?»--«Quatre-vingts sequins,» répondit Gurth surpris de cette +question. «Tu en trouveras cent dans cette bourse, reprit Rébecca: rends +à ton maître ce qui lui revient, et garde le surplus pour toi. Hâte-toi, +pars; ne consume pas le temps à me remercier, et veille sur toi en +traversant la ville, de peur de perdre ton argent et peut-être la vie. +Reuben! s'écria-t-elle en frappant des mains, éclairez cet étranger, et +fermez bien la porte quand il sera sorti.» Reuben, juif à barbe et +sourcils noirs, obéit à sa maîtresse. Une torche à la main, il conduisit +Gurth, par une cour pavée, jusqu'à la porte de la maison, et la ferma +ensuite avec des chaînes et des verroux, qui, par leur dimension et leur +structure, auraient pu convenir à une prison.</p> + +<p>«Par saint Dunstan! dit Gurth sorti, cette jeune fille n'est pas juive, +c'est un ange descendu du ciel! Dix sequins de mon jeune maître, vingt +de cette perle de Sion; heureuse journée! encore une semblable, Gurth, +et tu auras de quoi te racheter de servage; tu deviendras aussi libre de +tes actions que le premier des nobles. Alors, adieu les pourceaux! je +jette ma cornemuse et mon bâton de porcher au diable, et je m'affuble de +l'épée et du bouclier, pour suivre mon jeune maître, et m'attacher à lui +jusqu'à la tombe, sans cacher ma figure ni mon nom.»</p> +<br> + +<p class="mid">FIN DU TOME PREMIER.</p> + + + + + +<br><br> + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Ivanhoe (1/4), by Sir Walter Scott + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK IVANHOE (1/4) *** + +***** This file should be named 33315-h.htm or 33315-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/3/3/1/33315/ + +Produced by Mireille Harmelin, Jean-Pierre Lhomme, Rénald +Lévesque (html) and the Online Distributed Proofreaders +Europe at http://dp.rastko.net. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> + + diff --git a/33315-h/images/cover.jpg b/33315-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b8a1324 --- /dev/null +++ b/33315-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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