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diff --git a/32640-0.txt b/32640-0.txt new file mode 100644 index 0000000..b32d409 --- /dev/null +++ b/32640-0.txt @@ -0,0 +1,2697 @@ +Project Gutenberg's Histoire du véritable Gribouille, by George Sand + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire du véritable Gribouille + +Author: George Sand + +Illustrator: Maurice Sand + +Release Date: June 1, 2010 [EBook #32640] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU VÉRITABLE GRIBOUILLE *** + + + + +Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images available at the Bibliothèque +nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + +HISTOIRE + +DU + +VÉRITABLE GRIBOUILLE + + +PARIS.--IMPRIMERIE SCHNEIDER, + +1, rue d'Erfurth. + +[image] + + + + +HISTOIRE +DU VÉRITABLE +GRIBOUILLE + +PAR +GEORGE SAND + + +VIGNETTES PAR MAURICE SAND + +GRAVURES DE DELAVILLE + +[image] + +PARIS +PUBLIÉ PAR E. BLANCHARD +ANCIENNE LIBRAIRIE HETZEL, +RUE RICHELIEU, 78. + +1851 + + +A MADEMOISELLE VALENTINE FLEURY. + + +Ma chère mignonne, je te présente ce petit conte et souhaite qu'il +t'amuse pendant quelques heures de ton heureuse convalescence. + +En gribouillant ce Gribouille, j'ai songé à toi. Je ne te l'offre pas +pour modèle, puisque, en fait de bon cœur et de bon esprit, c'est toi +qui m'en as servi. + +GEORGE SAND. + +Nohant, 26 juillet 1850 + +[image] + + + + +PREMIÈRE PARTIE. + +COMMENT GRIBOUILLE SE JETA DANS LA RIVIÈRE PAR CRAINTE DE SE MOUILLER. + + +Il y avait une fois un père et une mère qui avaient un fils. Le fils +s'appelait Gribouille, la mère s'appelait Brigoule et le père +Bredouille. Le père et la mère avaient six autres enfants, trois garçons +et trois filles, ce qui faisait sept, en comptant Gribouille qui était +le plus petit. + +Le père Bredouille était garde-chasse du roi de ce pays-là, ce qui le +mettait bien à son aise. Il avait une jolie maison au beau milieu de la +forêt, avec un joli jardin dans une jolie clairière, au bord d'un joli +ruisseau qui passait tout au travers du bois. Il avait le droit de +chasser, de pêcher, de couper des arbres pour se chauffer, de cultiver +un bon morceau de terre, et encore avait-il de l'argent du roi, tous les +ans, pour garder sa chasse et soigner sa faisanderie; mais le méchant +homme ne se trouvait pas encore assez riche, et il ne faisait que voler +et rançonner les voyageurs, vendre le gibier du roi, et envoyer en +prison les pauvres gens qui venaient ramasser trois brins de bois mort, +tandis qu'il laissait les riches, qui le payaient bien, chasser dans les +forêts royales tout leur soûl. Le roi, qui était vieux et qui ne +chassait plus guère, n'y voyait que du feu. + +[image] + +La mère Brigoule n'était pas tout à fait aussi mauvaise que son mari, et +elle n'était pas non plus beaucoup meilleure: elle aimait l'argent, et, +quand son mari avait fait quelque chose de mal pour en avoir, elle ne le +grondait point, tandis qu'elle l'eût volontiers battu quand il faisait +des coquineries en pure perte. + +Les six enfants aînés de Bredouille et de Brigoule, élevés dans des +habitudes de pillage et de dureté, étaient d'assez mauvais garnements. +Leurs parents les aimaient beaucoup et leur trouvaient beaucoup +d'esprit, parce qu'ils étaient devenus chipeurs et menteurs aussitôt +qu'ils avaient su marcher et parler. Il n'y avait que le petit +Gribouille qui fût maltraité et rebuté, parce qu'il était trop simple et +trop poltron, à ce qu'on disait, pour faire comme les autres. + +Il avait pourtant une petite figure fort gentille, et il aimait à se +tenir proprement. Il ne déchirait point ses habits, il ne salissait +point ses mains, et il ne faisait jamais de mal, ni aux autres ni à +lui-même. Il avait même toutes sortes de petites inventions qui le +faisaient passer pour simple, et qui, dans le fait, étaient d'un enfant +bien avisé. Par exemple, s'il avait grand chaud, il se retenait de +boire, parce qu'il avait expérimenté que plus on boit, plus on a soif. +S'il avait grand'faim et qu'un pauvre lui vînt demander son pain, il le +lui donnait vitement, se disant à part soi: Je sens ce qu'on souffre +quand on a faim, et ne dois point le laisser endurer aux autres. + +C'est Gribouille qui, des premiers, imagina de se frotter les pieds et +les mains avec de la neige pour n'avoir point d'engelures. C'est lui qui +donnait les jouets qu'il aimait le plus aux enfants qu'il aimait le +moins, et, quand on lui demandait pourquoi il agissait ainsi, il +répondait que c'était pour venir à bout d'aimer ces mauvais camarades, +parce qu'il avait découvert qu'on s'attache à ceux qu'on a obligés. + +Avait-il envie de dormir dans le jour, il se secouait pour se réveiller, +afin de mieux dormir la nuit suivante. Avait-il peur, il chantait pour +donner la peur à ceux qui la lui avaient donnée. Avait-il envie de +s'amuser, il retardait jusqu'à ce qu'il eût fini son travail, afin de +s'amuser d'un meilleur cœur après avoir fait sa tâche. Enfin il +entendait à sa manière le moyen d'être sage et content; mais, comme ses +parents l'entendaient tout autrement, il était moqué et rebuté pour ses +meilleures idées. Sa mère le fouettait souvent, et son père le +repoussait chaque fois que l'enfant venait pour le caresser. + +--Va-t'en de là, imbécile, lui disait ce brutal de père, tu ne seras +jamais bon à rien. + +Ses frères et sœurs, le voyant haï, se mirent à le mépriser, et ils le +faisaient enrager, ce que Gribouille supportait avec beaucoup de +douceur, mais non pas sans chagrin: car bien souvent il s'en allait seul +par la forêt pour pleurer sans être vu et pour demander au ciel le moyen +d'être aimé de ses parents autant qu'il les aimait lui-même. + +[image] + +Il y avait dans cette forêt un certain chêne que Gribouille aimait +particulièrement: c'était un grand arbre très-vieux, creux en dedans, et +tout entouré de belles feuilles de lierre et de petites mousses les plus +fraîches du monde. L'endroit était assez éloigné de la maison de +Bredouille et s'appelait le carrefour Bourdon. On ne se souvenait plus +dans le pays pourquoi on avait donné ce nom à cet endroit-là. On pensait +que c'était un riche seigneur, nommé Bourdon, qui avait planté le chêne, +et on n'en savait pas davantage. On n'y allait presque jamais, parce +qu'il était tout entouré de pierres et de ronces qu'on avait de la peine +à traverser. Mais il y avait là du gazon superbe, tout rempli de +fleurs, et une petite fontaine qui s'en allait, en courant et en +sautillant sur la mousse, se perdre dans les rochers environnants. + +Un jour que Gribouille, plus maltraité et plus triste que de coutume, +était allé gémir tout seul au pied du chêne, il se sentit piqué au bras, +et, regardant, il vit un gros bourdon qui ne bougeait et qui avait l'air +de le narguer. Gribouille le prit par les ailes, et le posant sur sa +main: + +[image] + +--Pourquoi me fais-tu du mal, à moi qui ne t'en faisais point? lui +dit-il. Les bêtes sont donc aussi méchantes que les hommes? Au reste, +c'est tout naturel, puisqu'elles sont bêtes, et ce serait aux hommes de +leur donner un meilleur exemple. Allons, va-t'en, et sois heureux; je ne +te tuerai point, car tu m'as pris pour ton ennemi, et je ne le suis pas. +Ta mort ne guérirait pas la piqûre que tu m'as faite. + +Le bourdon, au lieu de répondre, se mit à faire le gros dos dans la +petite main de Gribouille et à passer ses pattes sur son nez et sur ses +ailes, comme un bourdon qui se trouve bien et qui oublie les sottises +qu'il vient de faire.--Tu n'as guère de repentir, lui dit Gribouille, et +encore moins de reconnaissance. Je suis fâché pour toi de ton mauvais +cœur, car tu es un beau bourdon, je n'en saurais disconvenir: tu es le +plus gros que j'aie jamais vu, et tu as une robe noire tirant sur le +violet qui n'est pas gaie, mais qui ressemble au manteau du roi. +Peut-être que tu es quelque grand personnage parmi les bourdons, c'est +pour cela que tu piques si fort. + +Ce compliment, que Gribouille fit en souriant, quoique le pauvre enfant +eût encore la larme à l'œil, parut agréable au bourdon, car il se mit à +frétiller des ailes. Il se releva sur ses pattes, et tout d'un coup, +faisant entendre un chant sourd et grave, comme celui d'une +contre-basse, il prit sa volée et disparut. + +Gribouille, qui souffrait de sa piqûre, mais qui n'était pas si simple +qu'il ne connût les propriétés des herbes de la forêt, cueillit diverses +feuilles, et, après avoir bien lavé son bras dans le ruisseau, y +appliqua ce baume et puis s'endormit. + +Pendant son premier sommeil, il lui sembla entendre une musique +singulière: c'était comme des grosses voix de chantres de cathédrale, +qui sortaient de dessous terre et qui disaient en chœur: + + Bourdonnons, bourdonnons, + Notre roi s'avance. + +Et le ruisselet, qui fuyait sur les rochers, semblait dire d'une voix +claire aux fleurettes de ses rives: + + Frissonnons, frissonnons, + L'ennemi s'avance. + +Et les grosses souches du chêne avaient l'air de se tordre et de ramper +sur l'herbe comme des couleuvres. Les pervenches et les marguerites, +comme si le vent les eût secouées, tournoyaient sur leurs tiges comme +des folles; les grandes fourmis noires, qui aiment à butiner dans +l'écorce, descendaient le long du chêne et se dressaient tout étonnées +sur leur derrière; les grillons sortaient du fond de leurs trous et +mettaient le nez à la fenêtre. Enfin, le feuillage et les roseaux +tremblaient et sifflaient si fort, que le pauvre Gribouille fut réveillé +en sursaut par tout ce tapage. + +[image] + +Mais qui fut bien étonné? ce fut Gribouille, quand il vit devant lui un +grand et gros monsieur tout habillé de noir, à l'ancienne mode, qui le +regardait avec des yeux tout ronds, et qui lui parla ainsi d'une grosse +voix ronflante et en grasseyant beaucoup: + +--Tu m'as rendu un service que je n'oublierai jamais. Va, petit enfant, +demande-moi ce que tu voudras, je veux te l'accorder. + +--Hélas! monsieur, répondit Gribouille tout transi de peur, ce que +j'aurais à vous demander, vous ne pourrez pas faire que cela soit. Je ne +suis pas aimé de mes parents et je voudrais l'être. + +--Il est vrai que la chose n'est point facile, répondit le monsieur +habillé de noir; mais je ferai toujours quelque chose pour toi. Tu as +beaucoup de bonté, je le sais, je veux que tu aies beaucoup d'esprit. + +--Ah! monsieur, s'écria Gribouille, si, pour avoir de l'esprit, il faut +que je devienne méchant, ne m'en donnez point. J'aime mieux rester bête +et conserver ma bonté. + +--Et que veux-tu faire de ta bonté parmi les méchants? reprit le gros +monsieur d'une voix plus sombre encore et en roulant ses yeux, ardents +comme braise. + +--Hélas! monsieur, je ne sais que vous répondre, dit Gribouille de plus +en plus effrayé; je n'ai point d'esprit pour vous parler, mais je n'ai +jamais fait de mal à personne: ne me donnez pas l'envie et le pouvoir +d'en faire. + +--Allons, vous êtes un sot, repartit le monsieur noir. Je vous laisse, +je n'ai pas le temps de vous persuader; mais nous nous reverrons, et, si +vous avez quelque chose à me demander, souvenez-vous que je n'ai rien à +vous refuser. + +--Vous êtes bien bon, monsieur, répondit Gribouille, dont les dents +claquaient de peur. Mais aussitôt le monsieur se retourna, et son grand +habit de velours noir, étant frappé par le soleil, devint gros bleu +d'abord et puis d'un violet magnifique; sa barbe se hérissa, son manteau +s'enfla; il fit entendre un rugissement sourd plus affreux que celui +d'un lion, et, s'élevant lourdement de terre, il disparut à travers les +branches du chêne. + +[image] + +Gribouille alors se frotta les yeux et se demanda si tout ce qu'il avait +vu et entendu était un rêve. Il lui sembla que c'en était un en effet, +et que, du moment seulement où le monsieur s'était envolé, il s'était +senti tout de bon éveillé. Il ramassa son bâton et sa gibecière et s'en +retourna à la maison, car il craignait d'être encore battu pour s'être +absenté trop longtemps. + +A peine fut-il entré que sa mère lui dit: + +--Ah! vous voilà? Il est bien temps de revenir. Voyez un peu l'imbécile, +à qui le plus grand bonheur du monde arrive et qui ne s'en doute +seulement pas! + +[image] + +Quand elle eut bien grondé, elle prit la peine de lui dire que M. +Bourdon était venu dans la forêt, qu'il s'était arrêté dans la maison du +garde-chasse, qu'il y avait mangé un grand pot de miel, qu'il avait pour +cela payé un beau louis de vrai or, enfin, qu'après avoir regardé l'un +après l'autre tous les enfants, frères et sœurs de Gribouille, il avait +dit à la mère Brigoule: «Ça, madame, n'avez-vous point un enfant plus +jeune que ceux-ci?» Et ayant appris qu'il y en avait un septième, âgé +seulement de douze ans et qu'on appelait Gribouille, il s'était écrié: +«Oh! le beau nom! voilà l'enfant que je cherche. Envoyez-le-moi, car je +veux faire sa fortune.» Là-dessus il était sorti, sans s'expliquer +autrement. + +--Mais, dit Gribouille tout stupéfait, qu'est-ce donc que M. Bourdon? +car je ne le connais pas. + +--M. Bourdon, répondit la mère, est un riche seigneur qui vient +d'arriver dans le pays et qui va acheter une grande terre et un beau +château tout près d'ici. Personne ne le connaît, mais tout le monde +s'accorde à dire qu'il est généreux et jette l'or et l'argent à pleines +mains. Peut-être bien qu'il est un peu fou, mais, puisqu'il a de la +fantaisie pour votre nom de Gribouille, allez-vous-en vite le trouver, +car, pour sûr, il veut vous faire un riche présent. + +--Et où irai-je le trouver? dit Gribouille. + +--Dame! je n'en sais rien, répondit Brigoule; j'étais si interloquée que +je n'ai pas pensé à le lui demander; mais sûrement qu'il demeure déjà +dans le château qu'il est en train d'acheter. C'est à la lisière de la +forêt; vous connaissez tout le pays, et il faudrait que vous fussiez +bien sot pour ne pas trouver un homme que tout le monde connaît déjà et +dont on parle comme d'une merveille. Allez, partez, dépêchez-vous, et +ce qu'il vous donnera, ayez bien soin de le rapporter ici: si c'est de +l'argent, n'en prenez rien pour vous; si c'est quelque chose à manger, +ne le flairez seulement point; remettez-le tel que vous l'aurez reçu à +votre père ou à moi. Sinon, gare à votre peau! + +--Je ne sais pas pourquoi vous me dites tout cela, ma chère mère, +répondit Gribouille; vous savez bien que je ne vous ai jamais rien +dérobé, et que je mourrais plutôt que de vous tromper. + +--C'est vrai que vous êtes trop bête pour cela, reprit sa mère; allons, +ne raisonnez point, et partez. + +Quand Gribouille fut sur le chemin du château que sa mère lui avait +indiqué, il se sentit bien fatigué, car il n'avait rien mangé depuis le +matin, et la journée finissait. Il fut obligé de s'asseoir sous un +figuier qui n'avait encore que des feuilles, car ce n'était point la +saison des fruits, et il allait se trouver mal de faiblesse quand il +entendit bourdonner un essaim au-dessus de sa tête. Il se dressa sur la +pointe des pieds, et vit un beau rayon de miel dans un creux de l'arbre. +Il remercia le ciel de ce secours, et mangea un peu de miel le plus +proprement qu'il put. Il allait continuer sa route, lorsque, du creux de +l'arbre, sortit une voix perçante qui disait: «Arrêtez ce méchant! à +moi, mes filles, mes servantes, mes esclaves; mettons en pièces ce +voleur qui nous prive de nos richesses!» + +Qui eut grand'peur? ce fut Gribouille. + +--Hélas! mesdames les abeilles, fit-il en tremblant, pardonnez-moi. Je +mourais de faim, et vous êtes si riches, que je ne croyais pas vous +faire grand tort en goûtant un peu à votre miel; il est si bon, si +jaune, si parfumé, votre miel! vrai, j'ai cru d'abord que c'était de +l'or, et c'est quand j'y ai goûté que j'ai compris que c'était encore +meilleur et plus agréable à trouver que de l'or fin. + +--Il n'est pas trop sot, reprit alors une petite voix douce, et, pour +ses jolis compliments, je vous prie, chère Majesté, ma mère, de lui +faire grâce et de le laisser continuer son chemin. + +Là-dessus il se fit dans l'arbre un grand bourdonnement, comme si tout +le monde parlait à la fois et se disputait; mais personne ne sortit, et +Gribouille se sauva sans être poursuivi. Quand il se trouva un peu loin, +il eut la curiosité de se retourner, et il vit l'endroit qu'il avait +quitté si brillant, qu'il s'arrêta pour regarder. Le soleil, qui se +couchait, envoyait une grande lumière dans les branches du figuier, et +dans ce rayon, qui, à force d'être vif, faisait mal aux yeux, il y avait +une quantité innombrable de petites figures transparentes qui dansaient +et tourbillonnaient en faisant une fort jolie musique. Gribouille +regarda tant qu'il put; mais, soit qu'il fût trop loin, soit que le +soleil lui donnât dans les yeux, il ne put jamais comprendre ce qu'il +voyait. Tantôt c'était comme des dames et des demoiselles qui avaient +des robes dorées et des corsages bruns: tantôt c'était tout simplement +une ruche d'abeilles qui reluisait dans le ciel en feu. + +[image] + +Mais, comme la nuit venait toujours et que le soleil descendait +derrière les buissons, Gribouille ne vit bientôt plus rien, et il se +remit en marche pour le château de M. Bourdon. + +Il marcha longtemps, longtemps, se croyant toujours près de la lisière +du bois, et enfin il s'aperçut qu'il ne savait où il était et qu'il +s'était perdu. Il s'assit encore une fois pour se reposer, et il avait +grande envie de dormir: mais, pour ce qu'il avait peur des loups, il sut +se tenir éveillé, et marcher encore le plus longtemps qu'il put. Enfin +il allait se laisser tomber de fatigue, lorsqu'il vit beaucoup de +lumières qui brillaient à travers les arbres, et, quand il se fut avancé +de ce côté-là, il se trouva en face d'une grande belle maison tout +illuminée et où l'on faisait, du haut en bas, grand bruit de bal, de +musique et de cuisine. + +Gribouille, tout honteux de se présenter si tard, alla pourtant frapper +à la grande porte et demanda à parler au maître de la maison, si le +maître de la maison s'appelait M. Bourdon. + +--Et vous, lui répondit le portier, entrez, si vous vous appelez +Gribouille, car nous avons commandement de bien recevoir celui qui porte +ce nom-là. Monseigneur achète ce château et donne une grande fête. Vous +lui parlerez demain. + +--A la bonne heure, répondit Gribouille, car je m'appelle Gribouille, en +effet. + +--En ce cas, venez souper et vous reposer. + +Et là-dessus on l'emmena dans une belle chambre que Gribouille prit pour +celle du maître de la maison, et qui n'était cependant que celle de son +premier valet de chambre. On lui servit un beau souper de fruits et de +confitures. Il aurait mieux aimé une bonne soupe et un bon morceau de +pain, mais il n'osa en demander, et, quand il eut apaisé sa faim le +mieux qu'il put, on lui dit qu'il pouvait se jeter sur le lit et faire +un somme. + +[image] + +Il profita de la permission, mais le bruit qui se faisait dans toute la +maison l'empêcha de dormir de bon cœur. A chaque instant on ouvrait les +portes, et il entendait la musique des grosses contre-basses qui +ronflaient comme le tonnerre. On refermait les portes, la musique +paraissait finie; mais alors on entendait le cliquetis des casseroles +dans la cuisine et des flacons dans l'office, et le chuchotement des +valets qui avaient l'air de comploter je ne sais quoi, si bien que +Gribouille, tantôt écoutant, tantôt rêvant, ne savait point au juste +s'il était éveillé ou endormi. + +[image] + +Tout d'un coup, il lui sembla que le valet de chambre de monseigneur, +qui l'avait si bien traité, entrait et s'approchait de son lit, et qu'il +le regardait dormir, encore qu'il parût n'avoir point d'yeux dans sa +vilaine grosse tête. Gribouille eut peur et voulut lui parler, mais le +valet de chambre se mit à faire _tic, tac,_ et à remuer les bras et les +jambes, et puis à monter au plafond, à redescendre, à remonter encore, à +croiser des fils sur d'autres fils, avec beaucoup d'adresse et de +promptitude, toujours faisant _tic, tac_, comme une pendule. D'abord ce +jeu amusa Gribouille; mais, quand il se vit tout enveloppé dans un grand +filet, il eut peur encore une fois et voulut parler: ce lui fut +impossible, car, au lieu de sa voix ordinaire, il ne sortit de son +gosier qu'un petit sifflement aigu et faible comme celui d'un cousin. Il +essaya de sortir ses bras du lit, et, au lieu de bras, il se vit des +petites pattes si menues qu'il craignit, en les remuant, de les casser. +Enfin il s'aperçut qu'il était devenu un pauvre petit moucheron, et que +ce qu'il avait pris pour le valet de chambre de monseigneur Bourdon +n'était qu'une affreuse araignée d'une grandeur démesurée, toute velue, +et tout occupée de le prendre dans sa toile pour le dévorer. Pour le +coup, Gribouille fut si effrayé qu'il réussit à s'éveiller, et il ne vit +dans la chambre que le domestique, sous sa forme naturelle, qui était +occupé à fourrer dans son buffet des bouteilles pleines, des couverts +d'argent, des vases précieux et des bijoux qu'il volait pendant la fête, +se promettant de mettre ses larcins sur le compte de quelque pauvre +diable moins avancé que lui dans les bonnes grâces de monseigneur. + +D'abord Gribouille ne comprit pas ce qu'il faisait, mais il le devina +lorsque le valet se tourna vers lui d'un air effrayé et menaçant, et +qu'il lui dit d'une voix sèche et cassée qui ressemblait au mouvement +d'une vieille horloge usée: + +--Pourquoi me regardez-vous, et pourquoi ne dormez-vous pas? + +Gribouille, qui n'était pas du tout si simple que l'on croyait, ne fit +semblant de rien, et, se levant, il demanda la permission d'aller voir +la fête, puisqu'aussi bien le bruit l'empêchait de dormir. + +--Allez, allez, vous êtes libre, lui dit le valet qui aimait bien autant +être débarrassé de lui. + +Gribouille s'en alla donc droit devant lui, monta des escaliers, en +descendit, traversa plusieurs chambres, et vit quantité de choses +auxquelles il ne comprit rien du tout, mais qui ne laissèrent pas de le +divertir. Dans une de ces chambres il y avait beaucoup de messieurs +habillés de noir et de dames très-parées qui jouaient aux cartes et aux +dés en se disputant des monceaux d'or. + +Dans une autre salle, d'autres hommes noirs et d'autres femmes parées et +bariolées dansaient au son des instruments. Ceux qui ne dansaient pas +avaient l'air de regarder, mais ils bourdonnaient si bruyamment qu'on +n'entendait plus la musique. + +[image] + +Ailleurs on mangeait debout, d'un air affamé et pas moitié aussi +proprement que Gribouille avait coutume de le faire. On allait d'une +chambre à l'autre, on se poussait, on mourait de chaud, et tout ce monde +agité paraissait triste ou en colère. Enfin le jour parut, et on ouvrit +les fenêtres. Gribouille, qui s'était assoupi sur une banquette, crut +voir s'envoler, par ces fenêtres ouvertes, de grands essaims de +bourdons, de frelons et de guêpes, et quand il ouvrit les yeux il se +trouva seul dans la poussière. Les lustres s'éteignaient, les valets, +harassés, se jetaient en travers sur les canapés et sur les tables. +D'autres faisaient main basse sur les restes des buffets. Gribouille +s'en fut achever paisiblement son somme sous les arbres du jardin, +lequel était fort beau et tout rempli de fleurs magnifiques. + +[image] + +Quand il s'éveilla, bien rafraichi et bien reposé, il vit devant lui un +gros et grand monsieur tout habillé de velours noir tirant sur le +violet, et ressemblant si fort à celui qu'il avait vu en rêve, sous le +chêne du carrefour Bourdon, qu'il pensa que ce fut le même. Il ne put +s'empêcher de lui dire... + +--Hé bonjour, monsieur le Bourdon, comment vous portez-vous, depuis hier +matin? + +--Gribouille, répondit le riche seigneur avec la même voix ronflante et +le même grasseyement que Gribouille avait entendus dans son rêve, je +suis bien aise de vous voir; mais je suis étonné de ce que vous me +demandez, car c'est la première fois que nous nous rencontrons. Je sais +que vous êtes arrivé cette nuit, mais j'étais couché, et je ne vous ai +point vu. + +Gribouille, pensant qu'il avait dit une sottise en parlant de son rêve +comme d'une chose que M. Bourdon devait se rappeler, chercha à réparer +ses paroles imprudentes en lui demandant s'il n'était point malade. + +--Moi, point du tout, je me porte au mieux, répondit M. Bourdon; +pourquoi me demandez-vous cela? + +--C'est à cause, reprit Gribouille de plus en plus interdit, que vous +donniez un grand bal et que je pensais que vous y seriez. + +--Non, cela m'aurait beaucoup ennuyé, répondit M. Bourdon. J'ai donné +une fête pour montrer que je suis riche, mais je me dispense d'en faire +les honneurs. Ça, parlons de vous, mon cher Gribouille; vous avez bien +fait de venir me voir, car je vous veux du bien. + +--C'est donc à cause que je m'appelle Gribouille? demanda Gribouille qui +n'osait faire de questions raisonnables dans la crainte de faire encore +quelque bévue. + +--C'est à cause que vous vous appelez Gribouille, répondit M. Bourdon; +cela vous étonne, mais apprenez, mon enfant, que, dans ce monde, il ne +s'agit pas de comprendre ce qui nous arrive, mais d'en profiter. + +--Eh bien, monsieur, dit Gribouille, quel bien est-ce que vous voulez me +faire? + +--C'est à vous de parler, répondit le seigneur. + +Gribouille fut bien embarrassé, car, de tout ce qu'il avait vu, rien ne +lui faisait envie, et d'ailleurs tout lui semblait trop beau et trop +riche pour qu'il fût honnête de le désirer. Quand il eut un peu +réfléchi, il dit: + +--Si vous pouviez me faire un don qui me fît aimer de mes parents, je +vous serais fort obligé. + +--Dites-moi d'abord, fit M. Bourdon, pourquoi vos parents ne vous aiment +point, car vous me semblez un fort gentil garçon. + +--Hélas! monsieur, reprit Gribouille, ils disent comme ça que je suis +trop bête. + +--En ce cas, dit M. Bourdon, il faut vous donner de l'esprit. + +Gribouille, qui, dans son rêve, avait déjà refusé l'esprit, n'osa pas +cette fois montrer de la défiance. + +--Et que faut-il faire, dit-il, pour avoir de l'esprit? + +--Il faut apprendre les sciences, mon petit ami. Sachez que je suis un +habile homme et que je puis vous enseigner la magie et la nécromancie. + +--Mais comment, dit Gribouille, apprendrai-je ces choses-là, dont je ne +connais même pas le nom, si je suis trop simple pour apprendre quoi que +ce soit? + +--Ces choses-là ne sont point difficiles, répondit M. Bourdon, je me +charge de vous les montrer; mais, pour cela, il faut que vous veniez +demeurer avec moi et que vous soyez mon fils. + +--Vous êtes bien honnête, monsieur, dit Gribouille, mais j'ai des +parents, je les aime et ne les veux point quitter. Quoiqu'ils aient +d'autres enfants qu'ils aiment mieux que moi, je puis leur être +nécessaire, et il me semble que ce serait mal de ne plus vouloir être +leur fils. + +--C'est comme vous voudrez, dit M. Bourdon, je ne force personne. +Bonjour, mon cher Gribouille, je n'ai pas le temps de causer davantage +avec vous, puisque vous ne voulez pas rester avec moi. Si vous changez +d'avis, ou si vous souhaitez quelque autre chose, venez me trouver. Vous +serez toujours bien reçu. + +Et là-dessus M. Bourdon entra dans une charmille, et Gribouille se +trouva tout seul. + +Quand Gribouille revint à la maison de son père et qu'il se vit près +d'arriver, il se sentit tout joyeux, car il se dit en lui-même: Sans le +savoir, M. Bourdon m'a donné le moyen de me faire aimer de mes parents; +car, lorsqu'ils sauront qu'on m'a proposé de les quitter pour devenir le +fils d'un homme si riche, et que j'ai refusé d'avoir d'autres parents +que ceux que le bon Dieu m'a donnés, on verra bien que je ne suis pas un +mauvais cœur. Mon père et ma mère m'embrasseront, et ils commanderont à +mes frères et sœurs de m'embrasser aussi. + +[image] + +Du plus loin qu'il aperçut la mère Brigoule, qui l'attendait avec +impatience au bout de son verger, il se mit à courir et voulut, d'un air +riant, se jeter dans ses bras, mais elle, sans lui en donner le temps: + +--Qu'apportes-tu? lui dit-elle, où est le cadeau qu'on t'a fait? + +[image] + +Et quand elle vit qu'il n'apportait rien, elle voulut le battre, pensant +qu'il avait perdu en chemin ce qu'on lui avait donné; mais Gribouille la +pria de l'écouter, lui disant qu'après elle le pourrait gronder et punir +s'il avait manqué à son devoir. Alors il rapporta mot pour mot +l'entretien qu'il avait eu avec M. Bourdon, mais, au lieu de l'embrasser +et de le remercier, sa mère prit une branche de saule et commença à le +fouailler, en criant après lui. Le père Bredouille arriva et demanda ce +que c'était. + +--Voyez ce coquin, ce mauvais cœur, cet âne, dit la mère tout enragée, +il n'a pas voulu être le fils et l'héritier d'un homme qui est plus +riche que le roi. Il est si sot, qu'il n'a même pas songé, en le +quittant, à lui demander un beau sac d'écus ou une bonne place pour nous +dans sa maison, ou un joli morceau de terre pour augmenter notre avoir. + +[image] + +Le père Bredouille battit Gribouille à son tour, et si fort, que la +mère, qui craignait qu'il ne le fît mourir, le lui retira des mains en +disant: + +--En voilà assez pour une fois. + +Gribouille, désolé, demanda à ses parents ce qu'il devait faire pour +leur plaire, disant que, s'il lui fallait aller demeurer avec M. +Bourdon, il s'y soumettait. Mais tandis que sa mère, qui l'aimait encore +un peu pour lui-même, et qui eût été flattée de le voir riche et bien +vêtu, disait oui; son père, qui ne croyait pas à sa bonté et qui ne +jugeait pas possible l'oubli de tant d'outrages qu'on avait faits à +Gribouille, disait non. Il aimait mieux l'envoyer de temps en temps chez +M. Bourdon, espérant que celui-ci lui donnerait de l'argent qu'il +rapporterait à la maison, par crainte d'être battu. + +Or donc, au bout de deux ou trois jours, on l'habilla misérablement, on +lui mit une veste toute déchirée, de gros sabots aux pieds, un sarrau +bien malpropre, et on l'envoya ainsi chez M. Bourdon pour faire croire +que ses parents n'avaient pas le moyen de l'habiller, et pour faire +pitié à ce riche seigneur. En même temps on lui commanda de demander une +grosse somme. + +Gribouille, qui aimait tant la propreté, fut bien humilié de se +présenter sous ces méchantes guenilles, et il en avait les larmes aux +yeux. Mais M. Bourdon ne l'en reçut pas plus mal; car, malgré sa +brusquerie et sa grosse voix, il avait l'air d'un bon homme et surtout +paraissait aimer Gribouille sans que Gribouille pût deviner pourquoi. + +--Gribouille, lui dit-il, je ne suis pas fâché de voir que vous songiez +à vous-même. Prenez tout ce qu'il vous plaira. + +Il le conduisit alors dans une grande cave qui était si pleine d'or, de +diamants, de perles et de pierreries, qu'on marchait dessus, et encore y +en avait-il plus de sept grands puits très-profonds qui étaient remplis +jusqu'aux bords. + +Gribouille, pour obéir à ses parents, prit seulement de l'or, car il ne +savait pas que les diamants sont encore plus précieux. On lui avait dit +d'en prendre le plus possible, il en mit donc dans toutes ses poches, +mais avec aussi peu de plaisir que si ce fussent des cailloux; car il ne +voyait pas à quoi tout cela lui pourrait servir. + +Il remercia M. Bourdon avec plus d'honnêteté que de contentement, et +s'en retourna, disant: Cette fois, je ferai voir à mes parents que j'ai +obéi, et peut-être qu'ils m'embrasseront. + +Comme il se trouvait fatigué de porter tant d'or et qu'il se trouvait à +passer non loin du carrefour Bourdon, il se détourna un peu du chemin +pour aller s'y reposer. Il mangea quelques glands du vieux chêne, qu'il +connaissait pour meilleurs que ceux des autres chênes de la forêt, étant +doux comme sucre et tendres comme beurre. Puis il but au ruisseau et se +disposait à faire un somme, lorsqu'il vit ses trois frères et ses trois +sœurs se jeter sur lui, le pincer, le mordre, l'égratigner, et lui +enlever tout son trésor. + +[image] + +Gribouille défendait son or comme il pouvait, disant: Laissez-le-moi +porter à la maison pour que mon père et ma mère voient que j'ai fait +leur volonté, et après cela vous me le prendrez si vous voulez. Mais ils +ne l'écoutaient point et continuaient à le voler et à le maltraiter, +lorsque tout à coup il se fit un grand bruit dans le chêne, comme si dix +mille grosses contre-basses y donnaient un concert, et aussitôt un +essaim de gros frelons, guêpes et bourdons de différentes espèces +s'abattit sur les frères et sœurs de Gribouille, et se mirent à les +piquer si fort en les poursuivant, qu'ils arrivèrent à la maison tout +enflés, les uns presque aveugles, les autres ayant des mains grosses +comme la tête, tous quasi défigures et criant comme des damnés. +Cependant Gribouille, qui s'était trouvé au milieu de l'essaim, n'avait +pas une seule piqûre, et il avait pu ramasser son or et l'apporter à la +maison. + +Tandis que Brigoule lavait et pansait ses autres enfants, Bredouille, +qui ne songeait qu'à l'argent, s'occupait d'interroger et de fouiller +Gribouille, et, cette fois, il le complimentait et lui reprochait +seulement d'être un paresseux et un douillet qui aurait eu la force d'en +apporter le double. + +On mit les autres enfants au lit, car ils étaient fort malades, et +plusieurs pensèrent en crever. + +Mais, dès le lendemain, Bredouille ayant voulu compter l'or avec sa +femme, il fut bien étonné de le voir se fondre dans ses doigts et se +répandre sur la table en liqueur jaune et poissante, qui n'était autre +chose que du miel, et encore du miel très-mauvais et plus amer que +sucré. + +--Pour le coup, dit Brigoule en lavant sa table avec beaucoup de colère, +M. Bourdon est sorcier, et il nous sera difficile de l'affiner. Il ne +nous faut point mettre mal avec lui, et, au lieu de lui demander de +l'argent, il faut lui faire des présents. Il m'a semblé qu'il aimait le +miel plus qu'il ne convient à un homme raisonnable, et c'est sans doute +pour nous en demander qu'il nous fait cette malice.--Cela me paraît +clair, répondit Bredouille, envoyons-lui du meilleur de nos ruches, et +je pense que pour cela il nous payera bien. + +Le jour suivant, on mit sur un âne un beau baril de miel superbe, et on +envoya Gribouille chez M. Bourdon. + +Mais Gribouille ne fut pas plutôt arrivé auprès du figuier où il avait +entendu et vu des choses si surprenantes, qu'une grande clameur +d'abeilles sortit de l'arbre, se jeta sur l'âne, qui prit le galop et +s'enfuit, laissant là son baril, et criant comme un âne qu'il était. + +[image] + +Alors Gribouille, à qui tout cela donnait bien à penser, vit paraître +devant lui deux dames d'une beauté merveilleuse, escortées de tant +d'autres dames et damoiselles, qu'il était impossible de les compter. La +plus grande de toutes était habillée richement et comme portée en l'air +par une quantité d'autres. A ses côtés, une jeune princesse fort belle +voltigeait gracieusement. + +--Imprudent, dit la reine (car, à son manteau royal et à sa manière de +se faire porter sur le dos des autres, Gribouille vit bien que c'était +une tête couronnée), tu as deux fois mérité la mort, car tu t'es fait le +libérateur et le complaisant du roi des bourdons, notre ennemi mortel. +Mais la princesse ma fille, que tu vois ici présente, m'a deux fois +demandé ta grâce. Elle prétend que tu peux nous rendre service, et nous +allons voir si l'on peut compter sur toi. + +--Ordonnez-moi ce que vous voudrez, madame la reine, répondit +Gribouille, je n'ai jamais eu dessein de vous offenser, et je vous +trouve si belle, que j'aurais du plaisir à vous servir. + +--Petit enfant, dit alors la reine d'un ton radouci, car elle aimait les +compliments, écoute bien ce que je vais te dire. Laisse là ce pauvre +chiffon de miel que tu portais au roi des bourdons, et porte-lui ces +paroles qui lui plairont davantage. Dis-lui que la reine des abeilles +est lasse de la guerre, qu'elle reconnaît que les frelons et les +bourdons sont maintenant trop nombreux et trop forts pour être défaits +en bataille rangée. Les industrieux sont contraints de faire part aux +conquérants des richesses qu'ils ont amassées et de signer un traité de +paix. Je sais bien que le roi des bourdons se croit si fort qu'il +prétend nous imposer des conditions humiliantes, mais je sais aussi +qu'il ambitionne la main de ma fille et qu'il n'espère pas l'obtenir. Va +lui dire que je la lui donne en mariage, à condition qu'il laissera nos +ruches en paix, et qu'il se contentera d'une forte part de nos trésors +que ma fille lui apportera en dot. + +Ayant ainsi parlé, la reine disparut ainsi que sa fille et toute sa +cour, et Gribouille ne vit plus qu'un grand amas d'abeilles qui se +pendaient en grappes aux branches du figuier. + +[image] + +Il reprit sa course et alla raconter à M. Bourdon comme quoi ses parents +l'ayant chargé d'un baril de beau miel, la reine des abeilles le lui +avait ôté, et le discours qu'elle l'avait chargé de faire au roi des +bourdons. + +--Comme vous êtes très-savant, ajouta Gribouille, peut-être pourrez-vous +m'enseigner où je trouverai ce roi-là, à moins que vous ne le soyez +vous-même, ce que j'ai toujours soupçonné, sans avoir pour cela mauvaise +opinion de vous. + +--Fantaisies, rêveries que tout cela, dit M. Bourdon en riant. C'est +bien, c'est bien, Gribouille, vous avez fait votre commission. Parlons +de vous, mon enfant, vous voyez que vous n'aurez jamais raison avec vos +parents, ils sont trop fins et vous ne l'êtes pas assez. Voulez-vous +rester avec moi? vous n'aurez plus jamais rien à craindre de leur part, +et vous deviendrez un si habile homme, que vous commanderez à toute la +terre. + +Gribouille soupira et ne répondit point. Et là-dessus M. Bourdon lui +tourna le dos, car il ne s'arrêtait jamais longtemps à la même place, +et, bien qu'on ne lui vit jamais rien faire, il avait l'air d'être +toujours très-occupé et grandement pressé. + +Toutes les fois que M. Bourdon lui parlait de le garder et de +l'instruire, Gribouille se sentait comme transi de peur sans savoir +pourquoi. Il retourna chez ses parents et leur raconta tout ce qui lui +était arrivé. Il avait bien peur d'avouer que la reine des abeilles +avait repris le miel et mis l'âne en fuite, mais il le fallait bien, et, +pour s'excuser, il fut forcé de dire qu'il n'avait pas eu affaire à de +simples abeilles, mais à une reine, à toute sa cour et à toute son +armée. + +Il s'attendait à être traité de menteur et de visionnaire; mais +Bredouille, qui croyait aux sorciers parce qu'il avait essayé de l'être, +se gratta l'oreille et dit à sa femme:--Il y a de la magie dans tout +cela. Gribouille est en passe de devenir plus riche qu'un roi, puisqu'il +est à même de devenir sorcier. Il est bien simple pour cela, mais il +dépend de M. Bourdon de lui ouvrir l'esprit. Laissons-le faire, car, si +nous nous y opposons, il nous ruinera et fera périr nos enfants. J'ai +dans l'idée que ces frelons qui les ont si bien mordus n'étaient pas des +insectes de petite volée. Envoyons-lui donc Gribouille, car, si +Gribouille devient aussi riche qu'un roi, par amour-propre il élèvera sa +famille aux plus hautes dignités. + +Alors, s'adressant à Gribouille: Petit, lui dit-il, retournez de ce pas +chez M. Bourdon. Dites-lui que votre père vous donne à lui, et +gardez-vous d'en marquer le moindre déplaisir. Restez avec lui, je vous +le commande, et, si vous ne le faites, soyez assuré que je vous ferai +mourir sous le bâton. + +Gribouille, ainsi congédié, partit en pleurant. Sa mère eut un petit +moment de chagrin et sortit pour le reconduire un bout de chemin, puis +elle le quitta après l'avoir embrassé, ce qui fit tant de plaisir au +pauvre Gribouille, qu'il accepta son sort dans l'espérance d'être aimé +et caressé par ses parents lorsqu'il viendrait les voir. + +[image] + +M. Bourdon reçut fort bien Gribouille. Il le fit richement habiller, lui +donna une belle chambre, le fit manger à sa table, et envoya quérir +trois pages pour le servir. Puis il commença à le faire instruire dans +l'art de la magie. + +Mais Gribouille ne fit pas grand progrès. On lui faisait faire des +chiffres, des chiffres, des calculs, des calculs, et cela ne l'amusait +guère, d'autant plus qu'il ne comprenait guère à quoi cela pourrait lui +servir. Sa richesse ne le rendait point heureux. Il était content d'être +propre, et c'est tout. Il voyait fort peu M. Bourdon, qui paraissait +toujours grandement affairé et qui lui disait en lui tapant sur la +joue: Apprends les chiffres, apprends les calculs avec le maître que je +t'ai donné; quand tu sauras cela, je serai ton maître moi-même, et je +t'apprendrai les grands secrets. + +[image] + +Gribouille aurait bien voulu aimer M. Bourdon, qui lui faisait tant de +bien; mais il n'en pouvait venir à bout. M. Bourdon était railleur sans +être plaisant, bruyant sans être gai, prodigue sans être généreux. On ne +savait jamais à quoi il pensait, si toutefois il pensait à quelque +chose. Il était quelquefois brutal, et le plus souvent indifférent. Il +avait une manie qui répugnait à Gribouille, c'était de ne vivre que de +miel, de sirops et de confitures, ce qui ne l'empêchait pas d'être gros +et gras, mais ce dont il usait avec tant de voracité qu'il en était +malpropre. Gribouille n'aimait point à l'embrasser parce qu'il avait +toujours la barbe poissée. + +[image] + +Cependant, malgré la dépense que faisait M. Bourdon, il devenait chaque +jour plus riche, et, comme le royaume de ce pays-là était gouverné par +un monarque très-faible et très-ruiné, M. Bourdon achetait toutes ses +terres, toutes ses métairies, toutes ses forêts; bientôt il lui acheta +ses courtisans, ses serviteurs, ses troupeaux et ses armées. Le roi +devint si pauvre, si pauvre, que, sans l'aide de quelques domestiques +fidèles qui le nourrissaient, il serait mort de faim. Il conservait le +titre de roi, mais il n'était plus que le premier ministre de M. +Bourdon, qui lui faisait faire toutes ses volontés et qui était le roi +véritable. + +A quelque temps de là, on vit arriver dans la contrée une très-belle et +très-riche princesse, avec une grande reine qui était sa mère et qui +venait traiter du mariage de cette demoiselle avec M. Bourdon. L'affaire +fut bientôt conclue. Il y eut des fêtes à en crever; on invita le roi +qui fut bien content d'être du repas de noces, et quand M. Bourdon fut +marié, il parut plus riche de moitié qu'auparavant. + +Sa femme était fort jolie et fort spirituelle, elle traitait Gribouille +avec beaucoup d'amitié, mais Gribouille ne réussissait pas à l'aimer +autant qu'il l'eût souhaité. Elle lui faisait toujours peur, parce +qu'elle lui rappelait la princesse des abeilles qu'il avait cru voir +sous le figuier, le jour où l'essaim avait mis son âne en fuite, et, +lorsqu'elle l'embrassait, il s'imaginait toujours qu'elle allait le +piquer. Elle avait la même manie de manger du miel et des sirops, qui +déplaisait tant à Gribouille dans M. Bourdon. Et puis elle parlait +toujours d'économie, et tandis que l'on apprenait à Gribouille l'art de +compter, elle le tourmentait en lui disant sans cesse qu'il lui fallait +aussi l'art de produire. + +[image] + +A tout prendre, la maison de M. Bourdon devint plus tranquille après son +mariage; mais elle n'en fut pas plus gaie. Madame Bourdon était avare, +elle faisait durement travailler tout le monde. Le royaume s'en +ressentait et devenait très-riche. On faisait toutes sortes de travaux, +on bâtissait des villes, des ports de mer, des palais, des théâtres; on +fabriquait des meubles et des étoffes magnifiques; on donnait des fêtes +où l'on ne voyait que diamants, dentelles et brocarts d'or. Tout cela +était si beau, si beau, que les étrangers en étaient éblouis. Mais les +pauvres n'en étaient pas plus heureux, parce que, pour gagner de +l'argent dans ce pays-là, il fallait être très-savant, très-fort ou +très-adroit, et ceux qui n'avaient ni esprit, ni savoir, ni santé, +étaient oubliés, méprisés et forcés de voler, de demander l'aumône, ou +de mourir de faim comme le vieux roi. On s'aperçut même que tout le +monde devenait méchant: les uns parce qu'ils étaient trop heureux, les +autres parce qu'ils ne l'étaient pas assez. On se disputait, on se +haïssait. Les pères reprochaient aux enfants de ne pas grandir assez +vite pour gagner de l'argent; les enfants reprochaient aux pères de ne +pas mourir assez tôt pour leur en laisser. Les maris et les femmes ne +s'aimaient point, parce que M. et madame Bourdon, qui donnaient le ton, +ne pouvaient pas se supporter; s'étant mariés par intérêt, ils se +reprochaient sans cesse leur origine, madame Bourdon disant à son mari +qu'il était un roturier, et M. Bourdon disant à sa femme qu'elle était +une bécasse entichée de noblesse. Ils en venaient parfois aux gros mots. +Monsieur accusait madame d'être avare; madame traitait monsieur de +voleur. + +Gribouille n'assistait pas à ces querelles de ménage et ne comprenait +pas pourquoi, dans un pays devenu si beau et si riche, il y avait tant +de gens chagrins et mécontents. Pour son compte, il eût pu être heureux, +car ses parents, devenus riches, ne le tourmentaient plus guère, et M. +Bourdon, tout occupé de ses affaires, ne le contrariait en rien. + +Mais Gribouille avait le cœur triste sans savoir pourquoi et s'ennuyait +de vivre toujours seul; il n'avait point d'amis de son âge, tous les +autres enfants étaient instruits par leurs parents à être jaloux de sa +richesse; on ne lui faisait point apprendre les choses qu'il eût aimées; +M. Bourdon, tout en le comblant de présents et de plaisirs fort coûteux, +ne paraissait pas se soucier de lui plus que du premier venu. Il ne +marquait d'estime ni de mépris pour personne, et un jour que Gribouille +avait voulu l'avertir que son premier valet de chambre le volait, il +avait répondu: Bon, bon! il fait son métier. + +Enfin, quand Gribouille eut quinze ans, M. Bourdon le prit par le bras +et lui dit: Mon jeune ami, vous serez mon héritier, parce que les +destins ont décrété que je n'aurais point d'enfants de mon dernier +mariage. Je le savais, et c'est pourquoi je me suis marié sans crainte +de vous faire du tort; vous serez donc très-riche, et vous l'êtes déjà, +puisque tout ce que j'ai vous appartient. Mais, après moi, il vous +faudra prendre beaucoup de peine et soutenir beaucoup de combats pour +conserver vos biens, car la famille de ma femme me hait et n'est retenue +de me faire la guerre que par la crainte que j'inspire. La race des +abeilles tout entière conspire contre moi, et n'attend que le moment +favorable pour fondre sur mes terres et reprendre tout ce qu'elle +prétend lui appartenir. + +Il est donc temps que je vous instruise de mes secrets, afin que +l'habileté vous sauve de la force quand vous ne m'aurez plus. Venez avec +moi. + +[image] + +Là-dessus M. Bourdon monta dans son carrosse avec Gribouille et fit +prendre le chemin du carrefour Bourdon. Quand ils furent auprès du +chêne, M. Bourdon renvoya son équipage et, prenant Gribouille par la +main, il le fit asseoir sur les racines de l'arbre et lui dit: + +--Avez-vous quelquefois mangé de ces glands? + +--Oui, répondit Gribouille, car je sais qu'ils sont bons, tandis que les +autres glands de la forêt sont amers et bons pour les pourceaux. + +--En ce cas, vous êtes plus avancé que vous ne pensez. Eh bien, puisque +ces fruits vous plaisent, mangez-en. + +Gribouille en mangea avec plaisir, parce que cela lui rappelait son +enfance; mais tout aussitôt il se sentit accablé d'un grand sommeil, et +il ne lui sembla plus voir ni entendre M. Bourdon que dans un rêve. + +D'abord il lui sembla que M. Bourdon frappait sur l'écorce du chêne et +que le chêne s'entr'ouvrait; alors Gribouille vit dans l'intérieur de +l'arbre une belle ruche d'abeilles avec tous ses gâteaux blonds et +dorés, et toutes les abeilles, dans leurs cellules propres et +succulentes, bien renfermées chacune chez soi. On entendait pourtant des +voix mignardes qui babillaient dans toutes les chambres, et qui +disaient: _Amassons, amassons; gardons, gardons; refusons, refusons; +mordons, mordons._ Mais une voix plus haute fit faire silence, en criant +du fond de la ruche: _Taisez-vous, taisez-vous, l'ennemi s'avance._ + +[image] + +[image] + +Alors M. Bourdon commença à bourdonner et à grimper le long de l'arbre, +et à frapper de l'aile et de la patte à la cellule de la reine qui se +barricadait et tirait ses verrous. M. Bourdon fit entendre une voix +retentissante comme une trompe de chasse, et des milliers, des millions, +des milliards de bourdons, de frelons et de guêpes parurent, d'abord +comme un nuage dans le ciel, et bientôt comme une armée terrible qui se +précipita sur la ruche. Les abeilles se décidèrent à sortir pour se +défendre, et Gribouille assista à un combat furieux où chacun cherchait +à percer un ennemi de son dard ou à lui manger la tête. La mêlée devint +plus horrible lorsque des branches du chêne descendit une nouvelle armée +qui, sans prendre parti dans la querelle, ne parut songer qu'à tuer au +hasard pour emporter et manger les cadavres. C'était toute une +république de grosses fourmis qui avait sa capitale non loin de là, et +qui avait été prendre le frais sur les feuilles, et tâcher en même temps +de lécher un peu de miel qui coulait de la ruche, et dont les fourmis +sont aussi friandes que les bourdons. Chaque fois qu'un insecte blessé +tombait sur le dos, ou se roulait dans les convulsions de la colère et +de l'agonie, vingt fourmis s'acharnaient à le pincer, à le mordre, à le +tirailler, et, après l'avoir fait mourir à petit feu, appelaient vingt +autres des leurs qui emportaient le mort vers la fourmilière. Dans ce +désordre, le miel, ruisselant par les portes brisées des cellules, +empiégea si bien les combattants et les voleurs, que grand nombre +périrent étouffés, noyés ou percés par leurs ennemis, dont ils ne +pouvaient plus se défendre. Enfin les frelons restèrent maîtres du +champ de bataille; et alors commença une orgie repoussante. Les +vainqueurs se gorgeant de miel au milieu des victimes, et, marchant sur +les cadavres des mères et des enfants, s'enivrèrent d'une façon si +indécente, que beaucoup crevèrent d'indigestion en se roulant pêle-mêle +avec les morts et les mourants. + +[image] + +Quant à M. Bourdon, à qui l'on avait apporté les clefs de la ruche sur +un plat d'argent, il se mit à rire d'une manière odieuse, et prenant +Gribouille par la peau du cou:--Allez donc, poltron, lui dit-il, +profitez donc de la curée, car c'est pour vous qu'on a fait tout ce +massacre. Profitez-en, mangez, prenez, pillez, tuez, allez donc! + +[image] + +Et il le lança au fond de la ruche, qui était devenue un lac de sang. +Gribouille s'agita pour en sortir, et, roulant le long du chêne, il alla +tomber dans la capitale des fourmis, où à l'instant même il fut saisi +par trente millions de paires de pinces qui le tenaillèrent si +horriblement, qu'il fit un grand cri et s'éveilla. + +Mais, en ouvrant les yeux, il ne vit plus rien que de +très-vraisemblable: le chêne s'était refermé, la fourmilière avait +disparu, quelques abeilles voltigeaient discrètement sur le serpolet, +quelques frelons buvaient les gouttelettes d'eau que le ruisseau faisait +jaillir sur les feuilles de ses rives, et M. Bourdon, aussi tranquille +qu'à l'ordinaire, regardait Gribouille en ricanant. + +--Eh bien, monsieur l'endormi, lui dit-il, voilà comme vous prenez votre +première leçon? vous vous abandonnez au sommeil pendant que je vous +explique les lois de la nature? + +--Je vous en demande bien pardon, répondit Gribouille encore tout saisi +d'horreur. Ce n'est pas pour mon plaisir que j'ai dormi de la sorte, +car j'ai fait des rêves abominables. + +--C'est bon, c'est bon, reprit M. Bourdon, il faut s'habituer à tout. +Mais où en étions-nous? + +--Vraiment, monsieur, dit Gribouille, je n'en sais rien. Il me semblait +que vous me disiez de tuer, de piller, de manger. + +--C'est quelque chose comme cela, reprit M. Bourdon; je vous expliquais +l'histoire naturelle des frelons et des abeilles. Celles-ci travaillent +pour leur usage, vous disais-je; elles sont fort habiles, fort actives, +fort riches et fort avares. Ceux-là ne travaillent pas si bien et ne +savent pas faire le miel; mais ils ont un grand talent, celui de savoir +prendre. Les fourmis ne sont pas sottes non plus, elles bâtissent des +cités admirables, mais elles les remplissent de cadavres pour se nourrir +pendant l'hiver, et il n'est point de nation plus pillarde et mieux unie +pour faire du mal aux autres. Vous voyez donc bien que, dans ce monde, +il faut être voleur ou volé, meurtrier ou meurtri, tyran ou esclave. +C'est à vous de choisir; voulez-vous conserver comme les abeilles, +amasser comme les fourmis, ou piller comme les frelons? Le plus sûr, +selon moi, est de laisser travailler les autres, et de prendre, prendre, +prendre! mon garçon, par force ou par adresse, c'est le seul moyen +d'être toujours heureux. Les avares amassent lentement et jouissent peu +de ce qu'ils possèdent; les pillards sont toujours riches quand même ils +dépensent, car, quand ils ont bien mangé, ils recommencent à prendre, et +comme il y a toujours des travailleurs économes, il y a toujours moyen +de s'enrichir à leurs dépens. Ça, mon ami, je vous ai dit le dernier mot +de la science, choisissez, et, si vous voulez être bourdon, je vous +ferai recevoir magicien comme je le suis. + +--Et quand je serai magicien, dit Gribouille, que m'arrivera-t-il? + +--Vous saurez prendre, répondit M. Bourdon. + +--Et pour le devenir, que faut-il faire? + +--Faire serment de renoncer à la pitié et à cette sotte vertu qu'on +appelle la probité. + +--Tous les magiciens font-ils ce serment-là? dit Gribouille. + +--Il y en a, répondit M. Bourdon, qui font le serment contraire, et qui +font métier de servir, de protéger et d'aimer tout ce qui respire; mais +ce sont des imbéciles qui prennent, par vanité, le titre de bons génies +et qui n'ont aucun pouvoir sur la terre. Ils vivent dans les fleurs, +dans les ruisseaux, dans les déserts, dans les rochers, et les hommes ne +leur obéissent pas; ils ne les connaissent même point; aussi ce sont de +pauvres génies qui vivent d'air et de rosée et dont le cerveau est +aussi creux que l'estomac. + +[image] + +--Eh bien, monsieur Bourdon, répondit Gribouille, vous n'avez pas réussi +à me donner de l'esprit, car je préfère ces génies-là au vôtre, et je ne +veux en aucune façon apprendre la science de piller et de tuer. Je vous +souhaite le bonjour, je vous remercie de vos bonnes intentions, et je +vous demande la permission de retourner chez mes parents. + +--Imbécile, répondit M. Bourdon, tes parents sont des frelons qui ont +oublié leur origine, mais qui n'en ont pas moins tous les instincts et +toutes les habitudes de leur race. Ils t'ont battu parce que tu ne +savais pas voler, ils te tueront à présent que tu peux le savoir et que +tu refuses de l'apprendre. + +--Eh bien, dit Gribouille, je m'en irai dans ces déserts dont vous +m'avez parlé et où vous dites que demeurent les bons génies. + +--Mon petit ami, vous n'irez point, repartit M. Bourdon d'une voix +terrible et en roulant ses gros yeux comme deux charbons ardents; j'ai +mes raisons pour que vous ne me quittiez pas, et je vais vous faire tant +de piqûres, que vous resterez là pour mort si vous me résistez. + +[image] + +En parlant ainsi, M. Bourdon étendit ses ailes et, reprenant la figure +d'un affreux insecte, il se mit à poursuivre avec rage le pauvre +Gribouille qui s'enfuyait à toutes jambes. Quelque temps il réussit à se +préserver en l'écartant avec son chapeau; mais enfin, se voyant sur le +point d'être dévoré, il perdit la tête et se précipita dans le ruisseau +dont il descendit le courant à la nage avec beaucoup de vitesse; mais à +tout instant le bourdon s'élançait sur ses yeux pour l'éborgner, et il +était forcé d'enfoncer sa tête dans l'eau, au risque d'être suffoqué. +Alors Gribouille, se voyant perdu, s'écria: + +--A mon secours, les bons génies, ne souffrez pas que ce méchant +s'empare de moi! + +Au même instant une jolie demoiselle aux ailes bleues sortit d'une +touffe d'iris sauvages, et s'approchant de Gribouille:--Suis-moi, lui +dit-elle, nage toujours et n'aie pas peur. Et puis elle se mit à voler +devant lui, et, en un instant, une grande pluie d'averse commença à +tomber et à contrarier fort M. Bourdon, qui ne savait pas voler pendant +la pluie. La demoiselle s'en moquait et allait toujours. Le ruisseau se +gonflait et emportait Gribouille, qui n'avait plus la force de nager. M. +Bourdon essaya de s'acharner après sa proie, mais la pluie, qui tombait +en gouttes aussi larges que la main, le culbuta dans l'eau. Il se sauva +comme il put, à la nage, et gagna les herbes de la rive, où Gribouille +le perdit de vue. + +Cependant Gribouille avançait toujours, conduit par la demoiselle, et +il se trouva à passer devant la porte de la maison de son père. Il vit +ses frères et sœurs qui le regardaient par la fenêtre et qui riaient +bien fort, pensant qu'il se noyait. Gribouille voulait s'arrêter pour +leur dire bonjour, mais la demoiselle le lui défendit. + +[image] + +--Suis-moi, Gribouille, lui dit-elle, si tu me quittes, tu es perdu. + +--Merci, madame la demoiselle, répondit Gribouille, je veux vous obéir. + +Et, lâchant un arbre auquel il s'était retenu, il recommença à nager +aussi vite que le ruisseau, qui était devenu un torrent et qui roulait +aussi vite qu'une flèche. Quand il eut dépassé la maison et le jardin de +ses parents, Gribouille entendit ses frères et ses sœurs qui le +raillaient en criant de toutes leurs forces: «_Fin comme Gribouille, qui +se jette dans l'eau par crainte de la pluie._» + +[image] + +[image] + + + + +SECONDE PARTIE. + +COMMENT GRIBOUILLE SE JETA DANS LE FEU PAR CRAINTE D'ÊTRE BRÛLÉ. + + +Lorsque Gribouille eut fait environ deux cents lieues à la nage, il se +sentit un peu fatigué et il eut faim, quoiqu'il eût fait tout ce chemin +en moins de deux heures. Il y avait longtemps qu'il ne descendait plus +le cours du ruisseau et qu'il naviguait en pleine mer sans s'en +apercevoir, car il lui semblait rêver et ne pas bien savoir ce qui se +passait autour de lui. Il ne voyait plus la demoiselle bleue; il est à +croire qu'elle l'avait quitté lorsque le ruisseau s'était jeté dans une +rivière, laquelle rivière s'était jetée dans un fleuve, lequel fleuve +avait conduit Gribouille jusqu'à la mer. + +Gribouille, revenant à lui-même, fit un effort pour se reconnaître et ne +se trouva plus figure humaine: il n'avait plus, en guise de pieds et de +mains, que des feuilles vertes toutes mouillées; son corps était en bois +couvert de mousse, sa tête était un gros gland d'Espagne sucré, du moins +Gribouille le pensait, car il sentait comme un goût de sucre dans la +bouche qu'il n'avait plus. Il fut étonné de se voir dans cet état et de +reconnaître que son voyage l'avait changé en une branche de chêne qui +flottait sur l'eau. Les gros poissons qu'il rencontrait par milliers le +flairaient en passant, puis détournaient la tête d'un air de dégoût. Les +oiseaux de mer s'abattaient jusque sur lui pour l'avaler, mais, dès +qu'ils l'avaient regardé de près, ils s'en allaient plus loin, pensant +que ce n'était point un plat de leur cuisine. Enfin il vint un grand +aigle qui le prit assez délicatement dans son bec et qui l'emporta à +travers les airs. + +Gribouille eut un peu peur de se voir si haut, mais il sentit bientôt +qu'en le séchant l'air lui donnait de la force et de la nourriture, car +sa faim le quitta, et il se fût trouvé fort à l'aise si les projets de +l'aigle à son égard ne lui eussent donné quelque inquiétude. + +Cependant, comme il continuait à penser et à raisonner sous sa forme de +branche, il se dit bientôt: Je suis près de terre, puisque l'aigle, qui +n'est pas un oiseau marin, est venu me chercher dans les eaux; il +m'emporte, et ce n'est pas pour me manger, car il aime la chair et non +pas les glands; il veut donc faire de moi une broussaille pour son nid, +et bientôt sans doute je vais me trouver sur le faîte d'un arbre ou d'un +rocher. + +Gribouille raisonnait fort bien. Il vit bientôt le rivage et une grande +île déserte où il n'y avait que des arbres, de l'herbe et des fleurs qui +brillaient au soleil et embaumaient l'air à vingt lieues à la ronde. + +[image] + +L'aigle le déposa dans son aire et partit pour aller chercher +quelqu'autre broussaille. Gribouille, se voyant seul, avait bien envie +de s'en aller; mais comment faire, puisqu'il n'avait plus ni pieds ni +jambes? Au moins, disait-il, quand j'étais sur l'eau, l'eau me poussait +et me faisait avancer; à présent, que deviendrai-je? je m'en vais +certainement me faner, me dessécher et mourir, puisque je suis une +branche coupée et jetée aux vents. + +[image] + +Gribouille versa quelques larmes, mais il reprit courage en songeant que +les fées ou les bons génies l'avaient protégé contre les assauts de +l'affreux bourdon, et que, sans doute, ils lui avaient fait subir cette +métamorphose pour le préserver de ses poursuites. Il aurait bien voulu +les invoquer encore, et surtout revoir près de lui la demoiselle bleue +qui lui avait parlé sur le ruisseau; mais il était aussi muet qu'une +souche, et il ne pouvait pas faire de lui-même le plus petit mouvement. + +Mais voilà que tout d'un coup s'éleva un furieux coup de vent qui +bouleversa le nid de l'aigle et transporta Gribouille au beau milieu de +l'île. + +[image] + +Il n'eut pas plutôt touché la terre qu'il vit s'agiter autour de lui +toutes les herbes et toutes les fleurs; et un beau narcisse blanc, au +pied duquel il s'était trouvé retenu, se pencha, l'embrassa sur la joue, +et lui dit:--Te voilà donc enfin, mon cher Gribouille? il y a bien +longtemps que nous t'attendons. Une marguerite se prit à rire et dit: + +--Vraiment, nous allons bien nous amuser, à présent que le bon +Gribouille sera des nôtres; et une folle avoine s'écria:--Je suis d'avis +que nous donnions un grand bal pour fêter l'arrivée de +Gribouille.--Patience! reprit le narcisse, qui avait l'air plus +raisonnable que les autres, vous ne pourrez rien pour Gribouille tant +que la reine ne l'aura pas embrassé. + +--C'est juste, répondirent les autres plantes; faisons un somme en +attendant; mais prenons garde que le vent, qui est en belle humeur +aujourd'hui, ne nous enlève Gribouille. Enlaçons-nous autour de notre +ami. + +Alors le narcisse étendit sur la tête de Gribouille une de ses grandes +feuilles, en lui disant:--Dors, Gribouille, voilà un parasol que je te +prête. Cinq ou six primevères se couchèrent sur ses pieds, une troupe de +jeunes muguets vint s'asseoir sur sa poitrine, et une douzaine +d'aimables pervenches se roulèrent autour de lui et l'enlacèrent si +adroitement, que le plus méchant vent du monde n'eût pu l'emporter. + +Gribouille, ranimé par la bonne odeur de ces plantes affables, par la +fraîcheur de l'herbe et le doux ombrage du narcisse, goûta un sommeil +délicieux, tandis que les muguets lui faisaient tout doucement cent +petits contes à dormir debout, et que les pâquerettes chantonnaient des +chansonnettes qui n'avaient ni rime ni raison, mais qui procuraient des +rêves fort agréables. + +Enfin Gribouille fut réveillé par des voix plus hautes. On chantait et +on dansait autour de lui: tout le monde paraissait ivre de joie; les +liserons s'agitaient comme des cloches à toute volée, les graminées +jouaient des castagnettes, les muguets faisaient mille courbettes et +révérences, et le grave narcisse lui-même chantait à tue-tête, tandis +que les pâquerettes riaient à gorge déployée. + +[image] + +--Enfants sans cervelle, dit alors d'un ton maternel une très-douce +voix, n'avez-vous pas une bonne nouvelle à m'apprendre, ce matin? + +Aussitôt des millions de voix crièrent ensemble: _Gribouille! +Gribouille! Gribouille!_ Et, s'écartant comme un rideau, toutes les +plantes découvrirent aux yeux charmés de Gribouille le doux visage de la +reine. + +[image] + +C'était la Reine des prés, cette belle fleur élégante, menue et embaumée +qui vient au printemps et qui aime les endroits frais. + +--Lève-toi, mon cher Gribouille, dit-elle, viens embrasser ta marraine. + +Aussitôt Gribouille sentit qu'il retrouvait ses pieds, ses bras, ses +mains, son visage et toute sa personne. Il se leva bien lestement, et +toute la prairie fit un cri de joie à l'apparition du véritable +Gribouille. La reine daigna dépouiller son déguisement et elle se montra +sous sa figure naturelle, qui était celle d'une fée plus belle que le +jour, plus fraîche que le mois de mai, et plus blanche que la neige; +seulement elle conservait sa couronne de fleurs de reine des prés, qui, +en se mêlant à ses cheveux blonds, semblait plus belle qu'une couronne +de grappes de perles fines. + +--Allons, mes enfants, dit-elle, levez-vous aussi, et que les yeux +dessillés de Gribouille vous voient tels que vous êtes. + +Il y eut un moment d'hésitation, et le Narcisse prenant la +parole:--Chère reine, dit-il, tu sais bien que, pour nous faire paraître +dans toute notre beauté, il nous faut un de tes divins sourires, et tu +es si occupée de l'arrivée de Gribouille, que tu ne songes pas à nous +l'adresser. + +La reine sourit tout naturellement à ce reproche, et Gribouille, sur qui +ce sourire passa aussi comme un éclair, éprouva un mouvement de joie +mystérieuse si subit, qu'il en pensa mourir de joie. Toute la prairie en +ressentit l'effet; on eût dit que le rayon d'un soleil mille fois plus +clair et plus doux que celui qui éclaire les hommes avait ranimé et +transformé toutes les choses vivantes. Toutes les fleurs, toutes les +herbes, tous les arbustes de l'île devinrent autant de sylphes, de +petites fées, de beaux génies qui parurent, les uns sous les traits +d'enfants beaux comme les amours, de filles charmantes, de jeunes gens +enjoués et raisonnables, les autres sous la figure de superbes dames, de +nobles vieillards et d'hommes d'un aspect franc, libre, aimant et fort. +Enfin tout ce monde-là était beau et agréable à voir, les vieux comme +les jeunes, les petits comme les grands. Tous étaient vêtus des tissus +les plus fins, les uns éclatants, les autres aussi doux à regarder que +les couleurs des plantes dont ils avaient adopté le nom et les emblèmes. +Les enfants faisaient mille charmantes folies, les gens graves les +regardaient avec tendresse et protégeaient leurs ébats. Les jeunes +personnes dansaient et chantaient, et charmaient par leur grâce et leur +modestie. Tous et toutes s'appelaient frères et sœurs et se chérissaient +comme les enfants de la même mère, et cette mère était la reine des +prés, éternellement jeune et belle, qui ne commandait que par ses +sourires et ne gouvernait que par sa tendresse. + +[image] + +Elle prit Gribouille par la main et le promena au milieu des groupes +nombreux qui s'étaient formés dans la prairie, puis, quand tout le +monde l'eut choyé et caressé, elle lui dit: + +--Va et sois libre; amuse-toi, sois heureux: cette fête ne sera pas +longue: car j'ai beaucoup d'affaires. Elle ne durera que cent ans, +profites-en pour t'instruire de notre science magique. Ici l'on fait les +choses vite et bien. Après la fête, je causerai avec toi et je te dirai +ce que tu dois savoir pour être un magicien parfait. + +--Soit, ma chère marraine, puisque vous l'êtes, dit Gribouille, je me +sens en vous une telle confiance que je veux tout ce que vous voudrez. +Mais qui fera mon éducation, ici? + +--Tout le monde, dit la reine, tout le monde est aussi savant que moi, +puisque j'ai donné à tous mes enfants ma sagesse et ma science. + +--Est-ce donc que vous allez nous quitter pendant ces cent ans? dit +Gribouille, j'en mourrais de regret, car je vous aime de tout l'amour +que j'aurais eu pour ma mère si elle l'eût permis. + +--Je ne te quitterai pas, pour un si court moment que j'ai à passer près +de toi et de mes autres enfants, dit la reine. Je reste au milieu de +vous; tu me verras toujours, tu pourras toujours venir près de moi pour +me parler et me questionner; mais tu vois, tes frères et tes sœurs sont +impatients de te réjouir et de te fêter. N'y sois pas insensible, car +toute cette joie, tout ce bonheur dont tu les vois enivrés, se +changeraient en tristesse et en larmes si tu ne les aimais pas comme ils +t'aiment. + +--A Dieu ne plaise! s'écria Gribouille. Et il s'élança au milieu de la +fête. + +Gribouille ne se demanda pas pourquoi tout ce monde si bon, si beau et +si heureux avait tant d'amitié pour un pauvre petit étranger comme lui, +sorti du monde des méchants. Il ne se permit pas de douter que la chose +fût vraie et certaine. Il sentit tout d'un coup que c'est si doux d'être +aimé, qu'il faut vite en faire autant et ne point se tourmenter d'autre +chose au monde. + +[image] + +La fête fut belle et le temps ne cessa pas d'être magnifique. Il y eut +pourtant quelquefois de la pluie, mais une pluie tiède qui sentait l'eau +de rose, l'eau de violette, de tubéreuse, de réséda, enfin toutes les +meilleures senteurs du monde, et on avait autant de plaisir à sentir +tomber cette pluie qu'à la sentir sécher dans les cheveux aux rayons +d'un bon soleil qui se dépêchait de la boire. Il y eut aussi de l'orage, +du vent et du tonnerre, et c'était un bien beau spectacle auquel on +assistait sans rien payer. Il y avait des grottes immenses où l'on se +mettait à l'abri pour regarder la mer en fureur, le ciel en feu, et pour +entendre les chants extraordinaires et sublimes que le vent faisait dans +les arbres et dans les rochers. Personne n'avait peur, pas même les +petits sylphes et les jeunes farfadets. Ils savaient qu'aucun mal ne +pouvait les atteindre. Quelquefois les ruisseaux gonflés par l'orage +devenaient des torrents; c'était une joie, un tumulte parmi les enfants +et les jeunes filles à qui les franchirait: et quand on tombait dedans, +on riait plus fort, car rien ne faisait mourir dans ce pays-là, on n'y +était même jamais malade. Il arrivait pourtant quelquefois des +accidents. Les sylphes étourdis tombaient du haut des arbres, ou les +jeunes filles se piquaient les doigts aux rosiers et aux acacias. Les +jeunes gens, en exerçant leurs forces, faisaient quelquefois, par +mégarde, rouler un rocher sur de graves vieillards qui causaient sans +méfiance à quelques pas de là. Mais aussitôt qu'on voyait une blessure, +qu'elle fût grande ou petite, la moindre goutte de sang faisait +accourir tout le monde; on s'empressait à qui verserait la première +larme sur cette plaie, et aussitôt elle était guérie par enchantement. +Mais cela causait un moment de douleur générale, car tout le monde +souffrait à la fois du mal que ressentait le blessé. La reine alors +arrivait bien vite, bien vite; elle souriait, et, comme le blessé était +déjà guéri, tout le monde était consolé et transporté d'une joie +nouvelle à cause du sourire de la reine. + +[image] + +On ne vivait, dans ce pays-là, que de fruits, de graines et du suc des +fleurs; mais on les apprêtait si merveilleusement, leurs mélanges +étaient si bien diversifiés, qu'on ne savait lequel de ces plats exquis +préférer aux autres. Tout le monde préparait, servait et mangeait le +repas. On ne choisissait point les convives; qu'ils fussent jeunes ou +vieux, gais ou sérieux, ils étaient tous parfaitement agréables. On +riait avec les uns à en mourir, on admirait la sagesse ou l'esprit des +autres. Quand même on devenait grave avec les sages, on ne s'ennuyait +jamais, parce qu'ils disaient gracieusement toutes choses, et c'était +toujours par amitié pour les autres qu'ils parlaient. Les nuits étaient +aussi belles que les jours; on dormait où l'on se trouvait, sur la +mousse, sur le gazon, dans les grottes qui étaient illuminées par plus +de cent milliards de vers luisants. Si on ne voulait pas dormir, à +cause de la beauté de la lune, on se promenait sur l'eau, dans les +forêts, sur les montagnes, et on trouvait toujours à qui causer, car +partout on pouvait rejoindre des groupes qui faisaient de la musique ou +qui célébraient la beauté de la nature et le bonheur de s'aimer. + +[image] + +Enfin les cent ans s'écoulèrent comme un jour, et quand, à la fin de la +centième journée, la reine vint prendre Gribouille par la main, il fut +fort étonné, car il croyait être à la fin de la première. + +--Mon cher enfant, lui dit-elle, j'ai à te parler; la fête va finir, +viens avec moi. + +Elle monta avec Gribouille sur le sommet le plus élevé de l'île et lui +fit admirer la beauté de la contrée des fleurs, où dansait et chantait +encore, aux premiers rayons des étoiles, cette race heureuse et +charmante dont elle était la mère. + +[image] + +--Hélas! dit Gribouille, saisi pour la première fois depuis cent ans +d'une profonde tristesse, vais-je donc quitter tous ces amis? vais-je +redevenir branche de chêne? vais-je donc retourner dans le pays où +règnent les abeilles avares et les bourdons voleurs? Ma chère marraine, +ne m'abandonnez pas, ne me renvoyez pas; je ne puis vivre ailleurs +qu'ici, et je mourrai de chagrin loin de vous. + +--Je ne t'abandonnerai jamais, Gribouille, dit la reine, et tu resteras +avec nous si tu veux; mais écoute ce que j'ai à te dire, et tu verras ce +que tu as à faire: + +«Le pays où tu es né, et qui aujourd'hui a pris définitivement le nom de +royaume des bourdons, parce que M. Bourdon y a été nommé roi, était, +avant ta naissance, un pays comme les autres, mêlé de bien et de mal, de +bonnes et de mauvaises gens. Tes parents n'étaient pas des meilleurs, +leurs enfants leur ressemblaient. Tu vins le dernier, et, par un bonheur +extraordinaire, je vins à passer au moment de ta naissance dans la forêt +où demeurait ton père. Ta mère était au lit, ton père t'examinait et te +trouvait plus chétif que ses autres enfants:--Ma foi, disait-il d'une +voix grondeuse sur le seuil de sa porte, voilà un marmot qui me coûtera +plus qu'il ne me rapportera. Je ne sais à quoi a pensé ma femme de me +donner un fils si petit et si vilain; si je ne craignais de la fâcher, +je le ferais noyer comme un petit chat. + +«Je passais alors sur le ruisseau, sous la forme d'une demoiselle bleue, +déguisement que je suis forcée de prendre quand je crains la rencontre +du roi des bourdons. Je savais bien que ton père ne te ferait pas +mourir, mais je compris qu'il n'était point bon et qu'il ne t'aimerait +guère. Je ne pouvais empêcher ce malheur, mais le besoin que j'ai de +faire toujours du bien là où je passe, me donna l'idée de t'adopter pour +mon filleul et de te douer de douceur et de bonté, ce qui, à mes yeux, +était le plus beau présent que je pusse te faire. + +[image] + +«T'ayant donné un baiser en passant et en t'effleurant de mon aile, je +poursuivis mon voyage, car j'étais en mission auprès de la reine des +fées, et mon premier soin, en arrivant auprès d'elle, fut de lui +demander la permission de te rendre heureux. Elle me l'accorda tout +d'abord; mais bientôt nous vîmes arriver le roi des bourdons, qui se +fâcha contre elle, contre moi, et fit beaucoup de menaces, disant que +ton pays lui avait été promis, et que nul que lui n'avait droit et +pouvoir sur le moindre de ses habitants. + +«Il faut que tu saches que, d'après nos lois, une partie grande ou +petite de la terre est assignée pour demeure à chacune des races +d'esprits supérieurs, bons ou méchants, qui peuplent le monde des fées +et des génies; mais ce droit est limité à un certain nombre de siècles +ou d'années, et ensuite nous changeons de résidence, afin que la même +portion de la terre ne reste pas éternellement méchante et malheureuse. +De là vient qu'on voit des nations florissantes tomber dans la barbarie, +et des nations barbares devenir florissantes, selon que nos bonnes ou +mauvaises influences règnent sur elles. + +«La reine des fées est aussi juste qu'elle peut l'être, ayant affaire à +tant de méchants esprits contre lesquels les bons sont forcés d'être en +guerre depuis le commencement du monde; mais il est écrit dans le grand +livre des fées que les méchants esprits, enfants des ténèbres, finiront +par se corriger, et que la reine ne doit ni les exterminer, ni les +priver des moyens de s'amender. Elle est donc forcée d'écouter leurs +promesses, de croire quelquefois à leur repentir, et de leur permettre +de recommencer de nouvelles épreuves. Quand ils ont abusé de sa patience +et de sa bonté, elle les châtie en les forçant de vivre, des années ou +des centaines d'années, sous la forme de certaines plantes et de +certains animaux. C'est une faculté que nous avons tous de nous +transformer ainsi à volonté; mais, quand nous subissons cette +métamorphose par punition, nous ne sommes plus libres de quitter la +forme que l'on nous impose, tant que la reine ne révoque point son +arrêt. + +--Je suis bien sûr, dit Gribouille, que jamais vous n'avez été punie de +la sorte. + +--Il est vrai, répondit modestement la reine des prés; mais, pour en +revenir à ton histoire, tu sauras qu'à cette époque le roi des bourdons, +qui avait gouverné ton pays environ quatre cents ans auparavant, et qui +l'avait affreusement dévasté et maltraité, subissait depuis ce temps-là +un châtiment infâme. Il était simple bourdon, une vraie bête brute, +condamnée à ramper, à dérober, à bourdonner sur un vieux chêne de la +forêt qu'il avait jadis planté de sa propre main, lorsqu'il était le +maître et le tyran de la contrée. + +--Comment, dit Gribouille, un génie peut-il exister sous cette forme +vile, et vivre pendant des siècles de la vie des bêtes? + +--Cela arrive tous les jours, répondit la fée. Rien ne le distingue des +autres bêtes, si ce n'est le sentiment de sa misère, de sa honte et de +sa déplorable immortalité. Le roi des bourdons était ainsi transformé +depuis trois cent quatre-vingt-huit ans, lorsque tu vins au monde. Ces +trois cent quatre-vingt-huit ans te paraissent bien longs; mais, dans la +vie des êtres immortels, c'est peu de chose, et la punition n'était pas +bien dure. + +--Comment se fait-il donc, demanda Gribouille, qui s'avisait de tout, +que le roi des bourdons, devenu simple et stupide bourdon, se trouvait +dans le palais de la reine des fées lorsque vous vîntes demander la +permission de me rendre heureux? + +[image] + +--C'est, répondit la reine des prés, que tous les cent ans, c'est comme +qui dirait chez vous toutes les heures, la reine assemble son conseil et +permet à tous ses subordonnés, même à ceux qui subissent une +transformation honteuse sur sa terre, de comparaître devant son tribunal +pour demander quelque grâce, rendre compte de quelque mission, ou +manifester quelque repentir. Mais les mauvais génies sont orgueilleux, +et ils viennent rarement faire sincèrement leur soumission. Le roi +Bourdon venait plutôt là pour narguer la reine. Il le fit bien voir, car +il lui rappela qu'elle-même avait prononcé que sa peine expirerait la +quatre centième année, et qu'il reprendrait l'empire de ton pays à ce +moment-là: Par conséquent, disait-il, ce Gribouille m'appartient, et la +reine des prés (je passe les épithètes grossières dont il m'honora) n'a +pas le droit de me l'enlever pour le douer et l'instruire à sa +fantaisie. + +«La reine des fées, ayant réfléchi, prononça cette sentence: + +«La reine des prés, ma fille, a doué cet enfant des hommes de douceur et +de bonté; nul ne peut détruire le don d'une fée, quand il est prononcé +par elle sur un berceau. Gribouille sera donc doux et bon; mais il est +bien vrai que Gribouille vous appartient. En bien, je vais prendre une +mesure qui, si vous êtes raisonnable, vous empêchera de le tourmenter et +de le faire souffrir. Vous ne serez délivré que de sa main. Le jour où +il vous dira:--Va, et sois heureux, vous cesserez d'être un simple +bourdon; vous pourrez quitter votre vieux chêne et régner sur le pays. +Mais souvenez-vous de rendre Gribouille très-heureux; car, le jour où +il voudra vous quitter, je permettrai à sa marraine de le protéger +contre vous, et s'il revient ensuite pour vous punir de votre +ingratitude, je ne vous prêterai aucun secours contre lui.» + +«Là-dessus la reine prononça la clôture de son conseil: je revins à mon +île, et le roi des bourdons retourna à son vieux chêne, où, douze ans +après, jour pour jour, ta bonté te fit prononcer ces mots fatals: _Va, +et sois heureux_. + +«Aussitôt le méchant insecte qui t'avait piqué redevint le roi des +bourdons et prit tout de suite le nom de M. Bourdon; car il lui avait +été interdit par la reine de se présenter les armes à la main, et il ne +pouvait ni déposséder le vieux roi, ni se rendre puissant par la force. + +«Tu as vu, Gribouille, ce qu'a fait ce méchant génie. Il a séduit et +corrompu les hommes de ton pays par ses richesses. Il a augmenté son +pouvoir en épousant la princesse des abeilles qui est, en réalité, la +princesse des thésauriseurs. Il a rendu beaucoup de gens très-riches et +le pays florissant en apparence; mais, sans persécuter les pauvres, il +s'est arrangé de manière à les laisser mourir de faim, parce qu'il a su +rendre les riches égoïstes et durs. Les pauvres sont devenus de plus en +plus ignorants et méchants à force de colère et de souffrance; si bien +que tout le monde se déteste dans ce malheureux pays, et qu'on voit des +personnes mourir de chagrin et d'ennui, quelquefois même se tuer par +dégoût de la vie, bien qu'elles soient assez riches pour ne rien désirer +sur la terre. + +[image] + +«Or donc, Gribouille, continua la reine, voilà cent ans que tu as quitté +ton pays, de la manière que l'avait prévu la reine des fées. Ton bon +cœur n'a pu supporter l'horreur naturelle que t'inspirait le roi des +bourdons. Il a voulu te retenir de force, je t'ai sauvé de ses griffes; +il règne à présent et il vit toujours puisqu'il est immortel, quoiqu'il +fasse le vieux et parle toujours de sa fin prochaine pour ne pas +inquiéter ses sujets. Tes parents ne sont plus. De toutes les personnes +que tu as connues, il n'en existe pas une seule. La richesse n'a fait +qu'augmenter avec la méchanceté dans ce pays-là; les hommes en sont +venus à s'égorger les uns les autres. Ils se volent, ils se ruinent, ils +se haïssent, ils se tuent. Les pauvres font comme les riches, ils se +tuent entre eux et ils pillent les riches tant qu'ils peuvent; c'est une +guerre continuelle. Les abeilles, les frelons et les fourmis sont dans +un travail effroyable pour s'entre-nuire et s'entre-dévorer. Tout cela +est venu de ce que l'esprit d'avarice et de pillarderie a étouffé +l'esprit de bonté et de complaisance dans tous les cœurs, et de ce qu'on +a oublié une grande science dont, seul de tous les hommes nés sur cette +terre malheureuse, tu es aujourd'hui possesseur. + +[image] + +Gribouille commença par pleurer la mort de ses parents comme s'ils +eussent été bien regrettables, et il les eût pleurés longtemps, si la +reine des prés, qui voulait le rendre attentif à ses discours, ne l'eût +forcé, par un de ses sourires magiques, à redevenir tranquille et +satisfait. Alors, se sentant réveillé comme d'un rêve, il ne vit plus le +passé et ne songea qu'à l'avenir. + +--Ma chère marraine, dit-il, vous dites que seul, parmi les hommes de +mon pays, je possède une grande science. On m'a toujours dit autrefois +que j'étais né fort simple. Le roi des bourdons a essayé de me rendre +habile. J'ai étudié pendant trois ans, chez lui, la science des nombres, +et cela ne m'a rien appris dont je sache me servir. Vous m'avez amené +ici et vous m'y avez donné cent ans d'un plaisir et d'un bonheur dont je +n'avais pas l'idée; mais on n'a songé qu'à me divertir, à me caresser, à +me rendre content, et véritablement j'ai été si content, si heureux, si +gai, si fou peut-être, que je n'ai pas songé à faire la plus petite +question, et que je ne me sens pas plus magicien que le premier jour. +Vous voyez donc que je suis un grand niais ou un grand étourdi, et +vraiment j'en suis tout honteux, car il me semble que, dans l'espace de +cent ans, j'aurais pu et j'aurais dû apprendre tout ce qu'un mortel peut +savoir, lorsqu'il vit au milieu des fées et des génies. + +--Gribouille, dit la reine, tu t'accuses à tort et tu te trompes si tu +crois ne rien avoir appris. Voyons, interroge ton propre cœur, et +dis-moi s'il n'est pas en possession du secret le plus merveilleux qu'un +mortel ait jamais pressenti? + +--Hélas! ma marraine, répondit Gribouille, je n'ai appris qu'une chose +chez vous, c'est à aimer de tout mon cœur. + +--Fort bien, reprit la reine des prés, et quelle autre chose est-ce que +mes autres enfants t'ont fait connaître? + +--Ils m'ont fait connaître le bonheur d'être aimé, dit Gribouille, +bonheur que j'avais toujours rêvé et que je ne connaissais point. + +--Eh bien, dit la reine, que veux-tu donc savoir de plus beau et de plus +vrai? Tu sais ce que les hommes de ton pays ne savent pas, ce qu'ils ont +absolument oublié, ce dont ils ne se doutent même plus. Tu es magicien, +Gribouille, tu es un bon génie, tu as plus de science et plus d'esprit +que tous les docteurs du royaume des bourdons. + +--Ainsi, dit Gribouille, qui commençait à voir clair en lui-même et à ne +plus se croire trop bête, c'est la science que vous m'avez donnée qui +guérirait les habitants de mon pays de leur malice et de leurs +souffrances? + +--Sans doute, répondit la reine, mais que t'importe, mon cher enfant? Tu +n'as plus rien à craindre des méchants; tu es ici à l'abri de la rancune +du roi des bourdons. Tu seras immortel tant que tu habiteras mon île, +aucun chagrin ne viendra te visiter, tes jours se passeront en siècles +de fêtes. Oublie la malice des hommes, abandonne-les à leurs +souffrances. Viens, retournons au concert et au bal. Je veux bien les +prolonger encore pour toi d'une journée de cent ans. + +[image] + +Gribouille interrogea son cœur avant de répondre, et, tout d'un coup, il +y trouva ce raisonnement-ci:--Ma marraine ne me dit cela que pour +m'éprouver; si j'acceptais, elle ne m'estimerait plus et je ne +m'estimerais plus moi-même. Alors il se jeta au cou de sa marraine et +lui dit:--Faites-moi un beau sourire, ma marraine, afin que je ne meure +pas de chagrin en vous quittant, car il faut que je vous quitte. J'ai +beau n'avoir ni parents ni amis dans mon pays à l'heure qu'il est, je +sens que je suis l'enfant de ce pays et que je lui dois mes services. +Puisque me voilà riche du plus beau secret du monde, il faut que j'en +fasse profiter ces pauvres gens qui se détestent et qui sont pour cela +si à plaindre. J'ai beau être heureux comme un génie, grâce à vos +bontés, je n'en suis pas moins un simple mortel, et je veux faire part +de ma science aux autres mortels. Vous m'avez appris à aimer; eh bien, +je sens que j'aime ces méchants et ces fous qui vont me haïr peut-être, +et je vous demande de me reconduire parmi eux. + +La reine embrassa Gribouille, mais elle ne put sourire malgré toute son +envie.--Va, mon fils, dit-elle, mon cœur se déchire en te quittant; mais +je t'en aime davantage, parce que tu as compris ton devoir, et que ma +science a porté ses fruits dans ton âme. Je ne te donne ni talisman, ni +baguette pour protéger tes jours contre les entreprises des méchants +bourdons, car il est écrit au livre du destin que tout mortel qui se +dévoue doit risquer tout, jusqu'à sa vie. Seulement je veux t'aider à +rendre les hommes de ton pays meilleurs; je te permets donc de cueillir +dans mes prés autant de fleurs que tu en voudras emporter, et chaque +fois que tu feras respirer la moindre de ces fleurs à un mortel, tu le +verras s'adoucir et devenir plus traitable: c'est à ton esprit de faire +le reste. Quant au roi des bourdons et à ceux de sa famille, il y a +longtemps qu'ils seraient corrigés, si cela dépendait de mes fleurs; +car, depuis le commencement du monde, ils se nourrissent de leurs sucs +les plus doux; mais cela n'a rien changé à leur caractère brutal, cruel +et avide. Préserve-toi donc tant que tu pourras de ces tyrans; je +tâcherai de te secourir; mais je ne te cache pas que ce sera une lutte +bien terrible et bien dangereuse, et que je n'en connais pas l'issue. + +[image] + +Gribouille alla cueillir un gros bouquet tout en pleurant et soupirant. +Tous les habitants de l'île heureuse avaient disparu. La fête était +finie; seulement, chaque fois que Gribouille se baissait pour ramasser +une plante, il entendait une petite voix gémissante qui lui disait: + +--Prends, prends, mon cher Gribouille, prends mes feuilles, prends mes +fleurs, prends mes branches; puissent-elles te porter bonheur! +puisses-tu revenir bientôt! + +Gribouille avait le cœur bien gros; il eût voulu embrasser toutes les +herbes, tous les arbres, toutes les fleurs de la prairie; enfin il se +rendit au rivage où l'attendait sa marraine. Elle tenait à la main une +rose dont elle détacha une feuille qu'elle laissa tomber dans l'eau, +puis elle dit à Gribouille: + +--Voilà ton navire; pars, et sois heureux dans la traversée. + +[image] + +Elle l'embrassa tendrement, et Gribouille, sautant dans la feuille de +rose, arriva en moins de deux heures dans son pays. + +[image] + +A peine eut-il touché le rivage, qu'une foule de marins accourut, +émerveillée de voir aborder un enfant dans une feuille de rose; car il +faut vous dire que Gribouille n'avait pas vieilli d'un jour pendant les +cent années qu'il avait passées dans l'île des Fleurs; il n'avait +toujours que quinze ans, et, comme il était petit et menu pour son âge, +on ne lui en eût pas donné plus de douze. Mais les mariniers ne +s'amusèrent pas longtemps à admirer Gribouille et sa manière de voyager: +ils ne songèrent qu'à avoir la feuille des rose, qui véritablement était +une chose fort belle, étant grande comme un batelet, et si solide +qu'elle ne laissait pas pénétrer dans son creux la plus petite goutte +d'eau. + +--Voilà, disaient les mariniers, une nouvelle invention qui se vendrait +bien cher. Combien, petit garçon, veux-tu vendre ton invention? + +Car ces mariniers étaient riches, et ils s'empressaient tous d'offrir +leur bourse à Gribouille, enchérissant les uns sur les autres, et se +menaçant les uns les autres. + +--Si ma barque vous fait plaisir, dit Gribouille, prenez-la, messieurs. + +Il n'eut pas plutôt dit cette parole, que les mariniers se jetèrent +comme des furieux sur la barque, se donnant des coups à qui l'aurait, +s'arrachant des poignées de cheveux et se jetant dans la mer à force de +se battre. Mais, comme la barque était une feuille de rose de l'île +enchantée, à peine l'eurent-ils touchée qu'ils en éprouvèrent la vertu: +ils se sentirent tout calmés par la bonne odeur qu'elle avait, et, au +lieu de continuer leur bataille, ils convinrent de garder la barque pour +eux tous et de la montrer comme une rareté au profit de toute leur +bande. + +Cette convention faite, ils vinrent remercier Gribouille de son généreux +présent, et, quoiqu'ils fussent encore assez grossiers dans leurs +manières, ils l'invitèrent de bon cœur à venir dîner avec eux et à +demeurer dans celle de leurs maisons qu'il lui plairait de choisir. + +Gribouille accepta le repas, et, comme il portait les habits avec +lesquels il avait quitté la contrée cent ans auparavant, il fut bientôt +un objet de curiosité pour toute la ville, qui était un port de mer. On +vint à la porte du cabaret où il dînait avec les marins, et la nouvelle +de son arrivée en feuille de rose s'étant répandue, la foule s'ameuta et +commença à crier qu'il fallait prendre l'enfant, le renfermer dans une +cage, et le montrer dans tout le pays pour de l'argent. + +[image] + +Les mariniers qui régalaient Gribouille essayèrent de repousser cette +foule; mais quand ils virent qu'elle augmentait toujours, ils lui +conseillèrent de se sauver par une porte de derrière et de se bien +cacher:--Car vous avez affaire à de méchantes gens, lui dirent-ils, et +ils sont capables de vous tuer en se battant à qui vous aura. + +--J'irai au-devant d'eux, répondit Gribouille en se levant, et je +tâcherai de les apaiser. + +--Ne le faites point, dit une vieille femme qui servait le repas, vous +feriez comme défunt Gribouille, qui, à ce que m'a conté ma grand'mère, +se noya dans la rivière pour se sauver de la pluie. + +[image] + +Gribouille eut bien envie de rire: il quitta la table et, ouvrant la +porte, il alla au milieu de la foule, tenant devant lui son bouquet +qu'il fourrait vitement dans le nez de ceux qui venaient se jeter sur +lui. Il n'eût pas plutôt fait cette expérience sur une centaine de +personnes, qu'elles l'entourèrent pour le protéger contre les autres; et +peu à peu, comme les fleurs de l'île enchantée ne se flétrissaient point +et qu'elles répandaient un parfum que n'eût pas épuisé la respiration de +cent mille personnes, toute la population de cet endroit-là se trouva +calmée comme par miracle. Alors, au lieu de vouloir enfermer Gribouille, +chacun voulut lui faire fête, ou tout au moins l'interroger sur son +pays, sur ses voyages, sur l'âge qu'il avait, et sur sa fantaisie de +naviguer en feuille de rose. + +Gribouille raconta à tout le monde qu'il arrivait d'une île où tout le +monde pouvait aller, à la seule condition d'être bon et capable d'aimer; +il raconta le bonheur dont on y jouissait, la beauté, la tranquillité, +la liberté et la bonté des habitants; enfin, sans rien dire qui pût le +faire reconnaître pour ce Gribouille dont le nom était passé en +proverbe, et sans compromettre la reine des prés dans le royaume des +bourdons, il apprit à ces gens-là la chose merveilleuse qu'on lui avait +enseignée, la science d'aimer et d'être aimé. + +D'abord on l'écouta en riant et en le traitant de fou; car les sujets du +roi Bourdon étaient fort railleurs et ne croyaient plus à rien, ni à +personne; cependant les récits de Gribouille les divertirent: sa +simplicité, son vieux langage et son habillement qui, à force d'être +vieux, leur paraissaient nouveaux, sa manière gentille et claire de dire +les choses, et une quantité de jolies chansons, fables, contes et +apologues que les sylphes lui avaient appris en jouant et en riant dans +l'île des Fleurs, tout plaisait en lui. Les dames et les beaux esprits +de la ville se l'arrachaient et prisaient d'autant plus sa naïveté que +leur langage était devenu prétentieux et quintessencié; il ne tint pas à +eux que Gribouille ne passât pour un prodige d'esprit, pour un savant +précoce qui avait étudié les vieux auteurs, pour un poëte qui allait +bouleverser la république des lettres. Les ignorants n'en cherchaient +pas si long: ces pauvres gens l'écoutaient sans se lasser, ne comprenant +pas encore où il en voulait venir avec ses contes et ses chansons, mais +se sentant devenir plus heureux ou meilleurs quand il avait parlé ou +chanté. + +Quand Gribouille eut passé huit jours dans cette ville, il alla dans une +autre. Partout, grâce à ses fleurs et à son doux parler, il fut bien +reçu, et en peu de temps il devint si célèbre, que tout le monde parlait +de lui et que les gens riches faisaient de grands voyages pour le voir. +On s'étonnait de son caractère confiant, et qu'il courût au-devant de +tous les dangers; aussi, sans le connaître pour le véritable Gribouille, +lui donna-t-on pour sobriquet son véritable nom: chacun disant qu'il +justifiait le proverbe, mais chacun remarquant aussi que le danger +semblait le fuir à mesure qu'il s'y jetait. + +[image] + +Le roi des bourdons apprit enfin la nouvelle de l'arrivée de Gribouille +et les miracles qu'il faisait; car Gribouille avait déjà parcouru la +moitié du royaume et s'était fait un gros parti de gens qui prétendaient +que le moyen d'être heureux, ce n'est pas d'être riche, mais d'être bon. +Et on voyait des riches qui donnaient tout leur argent et même qui se +ruinaient pour les autres, afin, disaient-ils, de se procurer la +véritable félicité. Ceux qui n'avaient pas encore vu Gribouille se +moquaient de cette nouvelle mode; mais, aussitôt qu'ils le voyaient, ils +commençaient à dire et à faire comme les autres. + +Tout cela fit ouvrir l'oreille au roi Bourdon. Il se dit que ce surnommé +Gribouille pourrait bien être le même qu'il avait essayé en vain de +retenir à sa cour, et il reconnaissait bien que, depuis le départ de +Gribouille, il avait toujours été malheureux au milieu de sa richesse et +de sa puissance, parce qu'il s'était toujours senti devenir plus avide, +plus méchant, plus redouté et plus haï. L'idée lui vint donc de rappeler +Gribouille auprès de lui, de l'amadouer, et, au besoin, de l'enfermer +dans une tour, afin de le garder comme un talisman contre le malheur. + +[image] + +Il lui envoya donc une ambassade pour le prier de venir résider à sa +cour. + +Gribouille accepta et partit pour Bourdonopolis, en dépit des prières de +ses nouveaux amis qui craignaient les méchants desseins du roi. Mais +Gribouille voulait donner son secret à la capitale du royaume, et il se +disait: Pourvu que je fasse du bien, qu'importe le mal qui pourra +m'arriver! + +[image] + +Il fut très-bien reçu par le roi qui fit semblant de ne pas le +reconnaître et qui parut avoir oublié le passé. Mais Gribouille vit bien +qu'il n'avait pas changé et qu'il ne songeait guère à s'amender. Il ne +songea lui-même qu'à se dépêcher de plaire aux habitants de la capitale +et de leur donner sa science. + +Quand le roi vit que cette science s'apprenait si vite et plaisait si +fort que l'on commençait à ouvrir les yeux sur son compte, à lui +désobéir, et même à le menacer de prendre Gribouille pour roi à sa +place, il entra en fureur, mais il se contint encore, et, poussant la +ruse jusqu'au bout, il manda Gribouille dans son cabinet et lui dit: + +--On m'assure, mon cher Gribouille, que vous avez un bouquet de fleurs +souveraines pour toutes sortes de maux; or, comme j'ai un grand mal de +tête, je vous prie de me le faire sentir; peut-être que cela me +soulagera. + +[image] + +En ce moment, Gribouille oublia que sa marraine lui avait dit: Tu ne +pourras rien sur le roi des bourdons ni sur ceux de sa famille; mes +fleurs elles-mêmes sont sans vertu sur ces méchants esprits. Le pauvre +enfant pensa, au contraire, que des plantes si rares auraient le don +d'adoucir la méchante humeur du roi. Il tira de son sein le précieux +bouquet qui était toujours aussi frais que le jour où il l'avait +cueilli, et que nul pouvoir humain n'eût pu lui arracher, puisque tous +ceux qui le respiraient en subissaient le charme. Il le présenta au roi, +et aussitôt celui-ci enfonça son dard empoisonné dans le cœur de la plus +belle rose. Un cri perçant et une grosse larme s'échappèrent du sein de +la rose, et Gribouille, saisi d'horreur et de désespoir, laissa tomber +le bouquet. + +Le roi des bourdons s'en empara, le mit en pièces, le foula aux pieds, +puis, éclatant de rire: + +--Mon mignon, dit-il à Gribouille, voilà le cas que je fais de votre +talisman; à présent nous allons voir lequel est le plus fort de nous +deux, et si vous resterez libre d'exciter des séditions contre moi. + +--Hélas! dit Gribouille, vous savez bien que je n'ai jamais dit un seul +mot contre vous; que je ne suis pas jaloux de votre couronne, et que si +j'ai enseigné la douceur et la patience, cela ne vous met point en +danger; vous n'avez qu'à faire de même et à donner le bon exemple, on +vous aimera et on ne songera pas à être gouverné par un autre que par +vous. + +--Bien, bien, dit le roi, j'aime vos jolis vers et vos joyeuses +chansons, et comme je n'en veux rien perdre, vous irez en un lieu où +tout cela sera fort bien gardé. + +Là-dessus il appela ses gardes, et, comme Gribouille n'avait plus son +bouquet, il fut pris, garrotté et jeté au fond d'un cachot noir comme un +four, où il y avait des crapauds, des salamandres, des lézards, des +chauves-souris, des araignées et toutes sortes de vilaines bêtes; mais +elles ne firent aucun mal à Gribouille, qui en peu de temps les +apprivoisa et conquit même l'amitié des araignées, en leur chantant de +jolis airs auxquels elles parurent fort sensibles. + +Mais Gribouille n'en était pas moins malheureux: on le faisait mourir de +faim, et de soif, il n'avait pas un brin de paille pour se coucher; il +était couvert de chaînes si lourdes, qu'il ne pouvait pas faire un +mouvement, et, quoiqu'il ne fît entendre aucune plainte, ses geôliers +l'accablaient d'injures grossières et de coups. + +[image] + +Cependant la disparition de Gribouille fut bientôt remarquée. Le roi fit +croire, pendant quelque temps, qu'il l'avait envoyé en ambassade chez un +de ses voisins; mais on vint à découvrir qu'il était prisonnier. Les +méchants, qui étaient encore en grand nombre, dirent que le roi avait +bien fait, et qu'il ferait sagement de traiter de même tous ceux qui +osaient mépriser la richesse et vanter la bonté. + +Ceux qui étaient devenus bons pleurèrent Gribouille et souffrirent +pendant quelque temps les menaces et les injures; mais Gribouille +n'étant plus là pour les retenir et pour leur prêcher le pardon, ils se +révoltèrent, et l'on vit commencer une guerre terrible qui mit bientôt +tout le pays à feu et à sang. + +[image] + +Le roi fit des prodiges de cruauté: tous les jours on pendait, on +brûlait et on écorchait les révoltés par centaines. De leur côté, les +révoltés, poussés à bout, ne traitaient pas beaucoup mieux les ennemis +qui tombaient dans leurs mains. Du fond de sa prison, Gribouille, navré +de douleur, entendait les cris et les plaintes, et ses geôliers, qui +commençaient à craindre pour le gouvernement, lui disaient: + +--Voilà ton ouvrage, Gribouille; tu prétendais enseigner le secret +d'être heureux, et, à présent, vois comme on l'est, vois comme on +s'aime, vois comme vont les choses! + +Peu s'en fallait que Gribouille ne perdît courage et qu'il ne doutât de +la reine des prés; mais il se défendait de son mieux contre le +désespoir, et il se disait toujours: Ma marraine viendra au secours de +ce pauvre pays, et si j'ai fait du mal, elle le réparera. + +Une nuit que Gribouille ne dormait pas, car il ne dormait guère, et +qu'il regardait un rayon de la lune qui perçait à travers une petite +fente de la muraille, il vit quelque chose s'agiter dans ce rayon, et il +reconnut sa chère marraine sous la forme de la demoiselle bleue: + +--Gribouille, lui dit-elle, voici le moment d'être décidé à tout; j'ai +enfin obtenu de la reine des fées la permission de vaincre le roi des +bourdons et de le chasser de ce pays; mais c'est à une condition +épouvantable et que je n'ose pas te dire. + +--Parlez, ma chère marraine, s'écria Gribouille; pour vous assurer la +victoire et pour sauver ce malheureux pays, il n'y a rien que je ne sois +capable de souffrir. + +--Et si c'était la mort? dit la reine des prés d'une voix si triste que +les chauves-souris, les lézards et les araignées du cachot de Gribouille +en furent réveillés tout en sueur. + +--Si c'est la mort, répondit Gribouille, que la volonté des puissances +célestes soit faite! Pourvu que vous vous souveniez de moi avec +affection, ma chère marraine, et que, dans l'île des Fleurs, on chante +quelquefois un petit couplet à la mémoire du pauvre Gribouille, je serai +content. + +--Eh bien, dit la fée, apprête-toi à mourir, Gribouille, car demain +éclatera une nouvelle guerre plus terrible que celle qui existe +aujourd'hui. Demain tu périras dans les tourments, sans un seul ami +auprès de toi, et sans avoir même la consolation de voir le triomphe de +mes armes, car tu seras une des premières victimes de la fureur du roi +des bourdons. T'en sens-tu le courage? + +--Oui, ma marraine, dit Gribouille. + +La fée l'embrassa et disparut. Jusqu'au jour, qui fut bien long à venir, +le pauvre Gribouille, pour combattre l'effroi de la mort, chanta, dans +son cachot, d'une voix suave et touchante, les belles chansons qu'il +avait apprises dans l'île des Fleurs. Les lézards, les salamandres, les +araignées et les rats qui lui tenaient compagnie, en furent si +attendris, qu'ils vinrent tous se mettre en rond autour de Gribouille et +à chanter à leur tour son chant de mort dans leur langue, en répandant +des pleurs et en se frappant la tête contre les murs. + +[image] + +--Mes amis, leur dit Gribouille bien que je ne comprenne pas beaucoup +votre langage, je vois que vous me regrettez et que vous me plaignez. +J'y suis sensible; car, loin de vous mépriser pour votre laideur et la +tristesse de votre condition, je vous estime autant que si vous étiez +des papillons couverts de pierreries ou des oiseaux superbes. Il me +suffit de voir que vous avez un bon cœur pour faire grand cas de vous. +Je vous prie, quand je ne serai plus, s'il vient à ma place quelque +pauvre prisonnier, soyez aussi doux et aussi affectueux pour lui que +vous l'avez été pour moi. + +--Cher Gribouille, répondit en bon français un gros rat à barbe blanche, +nous sommes des hommes comme toi. Tu vois en nous les derniers mortels +qui, après ton départ de ce pays, il y a cent ans et plus, conservèrent +l'amour du bien et le respect de la justice. L'affreux roi des bourdons, +ne pouvant nous faire périr, nous jeta dans ce cachot et nous condamna à +ces hideuses métamorphoses; mais nous avons entendu les paroles de la +fée et nous voyons que l'heure de notre délivrance est venue. C'est à ta +mort que nous la devrons: voilà pourquoi, au lieu de nous réjouir, nous +versons des larmes. + +En ce moment, le jour parut et l'on entendit un son de cloches funèbres, +et puis un vacarme épouvantable: des cris, des rires, des menaces, des +chants, des injures; et puis les trompettes, les tambours, les fifres, +la fusillade, la canonnade, enfin l'enfer déchaîné. C'était la grande +bataille qui commençait. La reine des prés, à la tête d'une innombrable +armée d'oiseaux qu'elle avait amenés de son île, parut dans les airs, +d'abord comme un gros nuage noir, et puis bientôt comme une multitude de +guerriers ailés et emplumés qui s'abattaient sur le royaume des frelons +et des abeilles. + +[image] + +A la vue de ce renfort, les habitants révoltés du pays reprirent les +armes; ceux qui tenaient pour le roi en firent autant, et l'on se rangea +en bataille dans une grande plaine qui entourait le palais. + +Le roi des bourdons, qui n'avait pas l'habitude de regarder en l'air, et +qui voyait toujours à ras de terre, ne s'inquiéta pas d'abord de la +sédition. Il mit sur pied son armée, qui était composée, en grande +partie, de membres de sa famille; car il avait équipé plus de quarante +millions de jeunes bourdons qui étaient les enfants de son premier +mariage, et, de son côté, la princesse des abeilles, sa femme, avait +tout autant de sœurs dont elle s'était fait un régiment d'amazones fort +redoutables. + +Mais quelqu'un de la cour ayant levé les yeux et voyant l'armée de la +reine des prés dans les airs, avertit le roi qui, tout aussitôt, devint +sombre et commença à bourdonner d'une manière épouvantable. + +--Or donc, dit-il, le danger est fort grand. Que ces misérables mortels +se battent entre eux, laissons-les faire: nous ne sommes pas trop pour +nous défendre contre l'armée des oiseaux qui nous menace. + +La princesse des abeilles, sa femme, lui dit alors: + +--Sire, vous perdez la tête; jamais nous ne pourrons nous défendre des +oiseaux; ils sont aussi agiles et mieux armés que nous. Nous en +blesserons quelques-uns et ils nous dévoreront par centaines. Nous +n'avons qu'un moyen de transiger, c'est de tirer de prison ce +Gribouille, le filleul bien-aimé de la reine des prés. Nous le mettrons +sur un bûcher tout rempli de soufre et d'amadou, et nous menacerons +cette reine ennemie d'y mettre le feu si elle ne se retire aussitôt. + +[image] + +--Cette fois, ma femme, vous avez raison, dit le roi; et, aussitôt fait +que dit, Gribouille fut placé sur le bûcher, au beau milieu de l'armée +des bourdons. Un cerf-volant fort éloquent fut envoyé en parlementaire à +la reine des prés pour l'avertir de la résolution où était le roi de +faire brûler vif le pauvre Gribouille si elle livrait la bataille. + +A la vue de Gribouille sur son bûcher, la reine des prés sentit son cœur +se fendre, et, le courage lui manquant, elle allait donner le signal de +la retraite, lorsque Gribouille, voyant et comprenant ce qui se passait +dans le cœur et dans l'armée de la reine, arracha la torche des mains du +bourreau, la lança au milieu du bûcher, et se précipita lui-même à +travers les flammes où, en moins d'un instant, il fut consumé. + +[image] + +Les partisans du roi se mirent à rire en disant:--Ce Gribouille-là est +aussi fin que l'ancien, qui se jeta dans l'eau par crainte de la pluie, +puisqu'il se jette dans le feu par crainte d'être brûlé. Vous voyez bien +que cet enseigneur de félicités suprêmes est un imbécile et un maniaque. + +Mais ces gens-là ne purent pas rire bien longtemps, car la mort de +Gribouille fut le signal du combat général. Les deux partis se ruèrent +l'un sur l'autre; mais quand les partisans du roi virent que les troupes +royales ne venaient pas les appuyer, ils se débandèrent et perdirent la +bataille. + +[image] + +Pendant ce temps-là, l'armée des bourdons et celle des abeilles +combattaient l'armée des oiseaux. Tous avaient repris leurs formes +magiques, et les hommes virent avec horreur une bataille dont ils +n'avaient jamais eu l'idée. Des insectes aussi grands que des hommes +luttaient avec rage contre des oiseaux dont le moindre était aussi gros +qu'un éléphant. Les terribles dards des bêtes piquantes atteignaient +parfois les flancs sensibles des alouettes, des fauvettes et des +colombes; mais les mésanges adroites dévoraient les abeilles par +milliers, les aigles en abattaient cent d'un coup d'aile, les casoars +présentaient leurs casques impénétrables à leurs traits empoisonnés, et +l'_oiseau armé_, qui a un grand éperon acéré à chaque épaule, embrochait +vingt ennemis à la minute. + +Enfin, après une heure de mêlée confuse et d'effroyables clameurs, on +vit l'armée des bourdons et de leurs alliés joncher la terre. Les +oiseaux blessés se perchèrent sur les arbres, où, grâce au sourire de la +reine des prés, ils furent d'abord guéris. Cette reine victorieuse, qui +avait repris la figure d'une femme de la plus merveilleuse beauté, avec +quatre grandes ailes de gaze bleue, vint s'abattre avec sa cour sur le +bûcher de Gribouille. + +--Mortels, dit-elle aux habitants du royaume, déposez vos armes et +dépouillez vos haines. Embrassez-vous, aimez-vous, pardonnez-vous, et +soyez heureux. C'est la reine des fées qui, par ma bouche, vous le +commande. + +En parlant ainsi, la reine des prés sourit, et, à l'instant même, la +paix fut faite de meilleur cœur et de meilleure foi que si un congrès de +souverains l'eût jurée et signée. + +[image] + +--Ne craignez plus ces frelons et ces abeilles qui vous ont gouvernés, +dit alors la reine. Leurs méchants esprits vont comparaître devant le +conseil souverain des fées, qui ordonnera de leur sort. Quant à leur +dépouille, voyez ce qu'elle va devenir. + +Aussitôt l'on vit sortir de terre une armée effroyable de fourmis noires +et monstrueuses qui ramassèrent avec empressement les cadavres des +insectes morts et mourants, et qui les emportèrent dans leurs cavernes +avec des démonstrations de joie et de gourmandise qui soulevaient le +cœur de dégoût et d'horreur. + +[image] + +Après avoir contemplé ce hideux spectacle, la foule se retourna vers le +bûcher de Gribouille, qui n'offrait plus qu'une montagne de cendres; +mais, au faîte de cette montagne, on vit s'épanouir une belle fleur que +l'on nomme _souvenez-vous de moi_. La reine des prés cueillit cette +fleur et la mit dans son sein; puis elle et son armée, prenant les +cendres du bûcher, s'envolèrent vers les cieux, et, en partant, ils +semaient les cendres de ce bûcher sur toute la contrée. Aussitôt +poussaient des fleurs, des moissons, des arbres chargés de fruits, mille +richesses qui réparèrent au centuple les pertes occasionnées par la +guerre. + +[image] + +Depuis ce jour-là, les habitants du pays de Gribouille vécurent fort +heureux sous la protection de la reine des prés, et un temple fut élevé +à la mémoire de Gribouille. Tous les ans, à l'anniversaire de sa mort, +tous les habitants de la contrée venaient avec des bouquets de fleurs de +_souvenez-vous de moi_ chanter les chansons que Gribouille leur avait +enseignées. Ce jour-là, il était ordonné, par les lois du royaume, de +terminer tous les différends et de pardonner toutes les fautes et +toutes les injures. Cela fit du tort aux procureurs et aux avocats qui +avaient pullulé dans le pays au temps du roi Bourdon. Mais ils prirent +d'autres métiers, puisqu'aussi bien un temps arriva où il n'y eut plus +de procès, et où sur toutes choses tout le monde fut d'accord. + +Quant à Gribouille, devenu petite fleur bleue, son sort ne fut point +regrettable. Sa marraine l'emporta dans son île, où, pour tout le reste +de l'existence des fées, existence dont personne ne connaît le terme, il +fut alternativement pendant cent ans petite fleur bleue, bien tranquille +et bien heureuse au bord d'un ruisseau, dans la prairie enchantée, et +pendant cent ans jeune et beau sylphe, dansant, chantant, riant, aimant +et faisant fête à sa marraine. + +[image] + + * * * * * + + +MAISON BLANCHARD ET C^{IE}, + +ANCIENNE LIBRAIRIE HETZEL, + +RUE RICHELIEU, 78. + + +M. BLANCHARD ayant acheté ce qui restait de la collection in-8º anglais +sur vélin superfin du =MAGASIN DES ENFANTS= de J. HETZEL, on trouve à la +même librairie, brochés et reliés, tous les ouvrages de la collection +dont les noms suivent: + +=Les Aventures de Tom Pouce=, par P-J. STAHL (J. Hetzel); 150 vignettes +par BERTALL; 1 vol. + +=La Bouillie de la comtesse Berthe=, par ALEXANDRE DUMAS; 150 vignettes +par BERTALL; 1 vol. + +=Trésor des Fèves et Fleur de Pois=, par CHARLES NODIER; 100 vignettes par +TONY JOHANNOT; 1 vol. + +=Histoire d'un Casse-Noisette=, par ALEXANDRE DUMAS; 220 vignettes par +BERTALL; 2 vol. + +=La Mythologie de la Jeunesse=, par L. BAUDET; 120 vignettes par GÉRARD +SÉGUIN; 1 vol. + +=Aventures du prince Chènevis=, par LÉON GOZLAN; 100 vignettes par +BERTALL; 1 vol. + +=Monsieur le Vent et madame la Pluie=, par PAUL DE MUSSET; 120 vignettes +par GÉRARD SÉGUIN; 1 vol. + +=Vie de Polichinelle et ses nombreuses Aventures=, par OCTAVE FEUILLET; +100 vignettes par BERTALL; 1 vol. + +=Histoire de la mère Michel et de son Chat=, par E. DE LABÉDOLLIÈRE; 100 +vignettes par LORENTZ; 1 vol. + +=Le prince Coqueluche=, par ÉDOUARD OURLIAC; 100 vignettes par GÉRARD +SÉGUIN; 1 vol. + +Le premier volume de cette charmante collection--_=le Livre des petits +Enfants=_, ALPHABET ILLUSTRÉ--est épuisé; nous donnons avis qu'il sera +réimprimé en février 1831, avec les améliorations qui seront jugées +nécessaires, afin qu'il soit toujours le meilleur comme il a toujours +été le plus beau livre de ce genre. + + +NOUVELLES PUBLICATIONS. + +TROIS NOUVEAUX LIVRES D'ENFANTS, + +Pour faire suite à la collection J. HETZEL, et publiés sous sa +direction. + +--In 8 anglais.--Chaque volume, broché, 3 fr.; relié 4 fr. 50 c.-- + +=Le Royaume des Roses=, par ARSÈNE HOUSSAYE; vignettes par GÉRARD SÉGUIN; +1 vol. + +=Les Fées de la Mer=, par ALPHONSE KARR; vignettes par LORENTZ; 1 vol. + +=Histoire du véritable Gribouille=, par GEORGE SAND; illustré par MAURICE +SAND; gravure de H. DELAVILLE; 1 vol. + +=Les Beautés de la France=, Vues des principales Villes, Monuments, +Châteaux, Cathédrales et Sites pittoresques de la France; 33 gravures +anglaises, gravées par SKELTON et D'OHERTI; avec un texte historique et +archéologique par GIRAULT DE SAINT-FARGEAU, auteur du _Dictionnaire des +Communes de France_ et du _Guide du Voyageur en France_. + +Ce livre, qui formera un splendide et utile volume, est une véritable +bonne fortune pour les personnes qui ont un cadeau à faire. + +Il paraît une livraison tous les samedis: 30 cent.--Le volume complet, +33 livraisons, 33 gravures: 10 fr.--On aura des volumes reliés pour le +premier de l'an. + + +Incessamment la première livraison + +De l'=Histoire de Paris=, par THÉOPHILE LAVALLÉE; ouvrage illustré de 300 +vues des principaux monuments et aspects de Paris, par CHAMPIN.--33 +livraisons à 30 cent. Le vol., 10 fr. + + + _SPÉCIALITÉ._ + + LIVRES D'ÉGLISE ET DE MARIAGE + + EN TOUS GENRES. + + PAROISSIENS, HEURES DE MONSEIGNEUR AFFRE + + --édition HETZEL-- + + MISSELS, JOURNÉES DU CHRÉTIEN, IMITATIONS, MOIS DE MARIE, ETC. + + Reliés en velours, soie moire, chagrin. + +Fermoirs, Garnitures de volumes, Chiffres et Armoiries; or, vermeil, + argent, bronze, ivoire, bois, etc., etc. + + --_Confection de_ HOUSSES _en moire blanche._-- + + + + + +End of Project Gutenberg's Histoire du véritable Gribouille, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU VÉRITABLE GRIBOUILLE *** + +***** This file should be named 32640-0.txt or 32640-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/2/6/4/32640/ + +Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images available at the Bibliothèque +nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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