summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/32640-0.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to '32640-0.txt')
-rw-r--r--32640-0.txt2697
1 files changed, 2697 insertions, 0 deletions
diff --git a/32640-0.txt b/32640-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..b32d409
--- /dev/null
+++ b/32640-0.txt
@@ -0,0 +1,2697 @@
+Project Gutenberg's Histoire du véritable Gribouille, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire du véritable Gribouille
+
+Author: George Sand
+
+Illustrator: Maurice Sand
+
+Release Date: June 1, 2010 [EBook #32640]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU VÉRITABLE GRIBOUILLE ***
+
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images available at the Bibliothèque
+nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+HISTOIRE
+
+DU
+
+VÉRITABLE GRIBOUILLE
+
+
+PARIS.--IMPRIMERIE SCHNEIDER,
+
+1, rue d'Erfurth.
+
+[image]
+
+
+
+
+HISTOIRE
+DU VÉRITABLE
+GRIBOUILLE
+
+PAR
+GEORGE SAND
+
+
+VIGNETTES PAR MAURICE SAND
+
+GRAVURES DE DELAVILLE
+
+[image]
+
+PARIS
+PUBLIÉ PAR E. BLANCHARD
+ANCIENNE LIBRAIRIE HETZEL,
+RUE RICHELIEU, 78.
+
+1851
+
+
+A MADEMOISELLE VALENTINE FLEURY.
+
+
+Ma chère mignonne, je te présente ce petit conte et souhaite qu'il
+t'amuse pendant quelques heures de ton heureuse convalescence.
+
+En gribouillant ce Gribouille, j'ai songé à toi. Je ne te l'offre pas
+pour modèle, puisque, en fait de bon cœur et de bon esprit, c'est toi
+qui m'en as servi.
+
+GEORGE SAND.
+
+Nohant, 26 juillet 1850
+
+[image]
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE.
+
+COMMENT GRIBOUILLE SE JETA DANS LA RIVIÈRE PAR CRAINTE DE SE MOUILLER.
+
+
+Il y avait une fois un père et une mère qui avaient un fils. Le fils
+s'appelait Gribouille, la mère s'appelait Brigoule et le père
+Bredouille. Le père et la mère avaient six autres enfants, trois garçons
+et trois filles, ce qui faisait sept, en comptant Gribouille qui était
+le plus petit.
+
+Le père Bredouille était garde-chasse du roi de ce pays-là, ce qui le
+mettait bien à son aise. Il avait une jolie maison au beau milieu de la
+forêt, avec un joli jardin dans une jolie clairière, au bord d'un joli
+ruisseau qui passait tout au travers du bois. Il avait le droit de
+chasser, de pêcher, de couper des arbres pour se chauffer, de cultiver
+un bon morceau de terre, et encore avait-il de l'argent du roi, tous les
+ans, pour garder sa chasse et soigner sa faisanderie; mais le méchant
+homme ne se trouvait pas encore assez riche, et il ne faisait que voler
+et rançonner les voyageurs, vendre le gibier du roi, et envoyer en
+prison les pauvres gens qui venaient ramasser trois brins de bois mort,
+tandis qu'il laissait les riches, qui le payaient bien, chasser dans les
+forêts royales tout leur soûl. Le roi, qui était vieux et qui ne
+chassait plus guère, n'y voyait que du feu.
+
+[image]
+
+La mère Brigoule n'était pas tout à fait aussi mauvaise que son mari, et
+elle n'était pas non plus beaucoup meilleure: elle aimait l'argent, et,
+quand son mari avait fait quelque chose de mal pour en avoir, elle ne le
+grondait point, tandis qu'elle l'eût volontiers battu quand il faisait
+des coquineries en pure perte.
+
+Les six enfants aînés de Bredouille et de Brigoule, élevés dans des
+habitudes de pillage et de dureté, étaient d'assez mauvais garnements.
+Leurs parents les aimaient beaucoup et leur trouvaient beaucoup
+d'esprit, parce qu'ils étaient devenus chipeurs et menteurs aussitôt
+qu'ils avaient su marcher et parler. Il n'y avait que le petit
+Gribouille qui fût maltraité et rebuté, parce qu'il était trop simple et
+trop poltron, à ce qu'on disait, pour faire comme les autres.
+
+Il avait pourtant une petite figure fort gentille, et il aimait à se
+tenir proprement. Il ne déchirait point ses habits, il ne salissait
+point ses mains, et il ne faisait jamais de mal, ni aux autres ni à
+lui-même. Il avait même toutes sortes de petites inventions qui le
+faisaient passer pour simple, et qui, dans le fait, étaient d'un enfant
+bien avisé. Par exemple, s'il avait grand chaud, il se retenait de
+boire, parce qu'il avait expérimenté que plus on boit, plus on a soif.
+S'il avait grand'faim et qu'un pauvre lui vînt demander son pain, il le
+lui donnait vitement, se disant à part soi: Je sens ce qu'on souffre
+quand on a faim, et ne dois point le laisser endurer aux autres.
+
+C'est Gribouille qui, des premiers, imagina de se frotter les pieds et
+les mains avec de la neige pour n'avoir point d'engelures. C'est lui qui
+donnait les jouets qu'il aimait le plus aux enfants qu'il aimait le
+moins, et, quand on lui demandait pourquoi il agissait ainsi, il
+répondait que c'était pour venir à bout d'aimer ces mauvais camarades,
+parce qu'il avait découvert qu'on s'attache à ceux qu'on a obligés.
+
+Avait-il envie de dormir dans le jour, il se secouait pour se réveiller,
+afin de mieux dormir la nuit suivante. Avait-il peur, il chantait pour
+donner la peur à ceux qui la lui avaient donnée. Avait-il envie de
+s'amuser, il retardait jusqu'à ce qu'il eût fini son travail, afin de
+s'amuser d'un meilleur cœur après avoir fait sa tâche. Enfin il
+entendait à sa manière le moyen d'être sage et content; mais, comme ses
+parents l'entendaient tout autrement, il était moqué et rebuté pour ses
+meilleures idées. Sa mère le fouettait souvent, et son père le
+repoussait chaque fois que l'enfant venait pour le caresser.
+
+--Va-t'en de là, imbécile, lui disait ce brutal de père, tu ne seras
+jamais bon à rien.
+
+Ses frères et sœurs, le voyant haï, se mirent à le mépriser, et ils le
+faisaient enrager, ce que Gribouille supportait avec beaucoup de
+douceur, mais non pas sans chagrin: car bien souvent il s'en allait seul
+par la forêt pour pleurer sans être vu et pour demander au ciel le moyen
+d'être aimé de ses parents autant qu'il les aimait lui-même.
+
+[image]
+
+Il y avait dans cette forêt un certain chêne que Gribouille aimait
+particulièrement: c'était un grand arbre très-vieux, creux en dedans, et
+tout entouré de belles feuilles de lierre et de petites mousses les plus
+fraîches du monde. L'endroit était assez éloigné de la maison de
+Bredouille et s'appelait le carrefour Bourdon. On ne se souvenait plus
+dans le pays pourquoi on avait donné ce nom à cet endroit-là. On pensait
+que c'était un riche seigneur, nommé Bourdon, qui avait planté le chêne,
+et on n'en savait pas davantage. On n'y allait presque jamais, parce
+qu'il était tout entouré de pierres et de ronces qu'on avait de la peine
+à traverser. Mais il y avait là du gazon superbe, tout rempli de
+fleurs, et une petite fontaine qui s'en allait, en courant et en
+sautillant sur la mousse, se perdre dans les rochers environnants.
+
+Un jour que Gribouille, plus maltraité et plus triste que de coutume,
+était allé gémir tout seul au pied du chêne, il se sentit piqué au bras,
+et, regardant, il vit un gros bourdon qui ne bougeait et qui avait l'air
+de le narguer. Gribouille le prit par les ailes, et le posant sur sa
+main:
+
+[image]
+
+--Pourquoi me fais-tu du mal, à moi qui ne t'en faisais point? lui
+dit-il. Les bêtes sont donc aussi méchantes que les hommes? Au reste,
+c'est tout naturel, puisqu'elles sont bêtes, et ce serait aux hommes de
+leur donner un meilleur exemple. Allons, va-t'en, et sois heureux; je ne
+te tuerai point, car tu m'as pris pour ton ennemi, et je ne le suis pas.
+Ta mort ne guérirait pas la piqûre que tu m'as faite.
+
+Le bourdon, au lieu de répondre, se mit à faire le gros dos dans la
+petite main de Gribouille et à passer ses pattes sur son nez et sur ses
+ailes, comme un bourdon qui se trouve bien et qui oublie les sottises
+qu'il vient de faire.--Tu n'as guère de repentir, lui dit Gribouille, et
+encore moins de reconnaissance. Je suis fâché pour toi de ton mauvais
+cœur, car tu es un beau bourdon, je n'en saurais disconvenir: tu es le
+plus gros que j'aie jamais vu, et tu as une robe noire tirant sur le
+violet qui n'est pas gaie, mais qui ressemble au manteau du roi.
+Peut-être que tu es quelque grand personnage parmi les bourdons, c'est
+pour cela que tu piques si fort.
+
+Ce compliment, que Gribouille fit en souriant, quoique le pauvre enfant
+eût encore la larme à l'œil, parut agréable au bourdon, car il se mit à
+frétiller des ailes. Il se releva sur ses pattes, et tout d'un coup,
+faisant entendre un chant sourd et grave, comme celui d'une
+contre-basse, il prit sa volée et disparut.
+
+Gribouille, qui souffrait de sa piqûre, mais qui n'était pas si simple
+qu'il ne connût les propriétés des herbes de la forêt, cueillit diverses
+feuilles, et, après avoir bien lavé son bras dans le ruisseau, y
+appliqua ce baume et puis s'endormit.
+
+Pendant son premier sommeil, il lui sembla entendre une musique
+singulière: c'était comme des grosses voix de chantres de cathédrale,
+qui sortaient de dessous terre et qui disaient en chœur:
+
+ Bourdonnons, bourdonnons,
+ Notre roi s'avance.
+
+Et le ruisselet, qui fuyait sur les rochers, semblait dire d'une voix
+claire aux fleurettes de ses rives:
+
+ Frissonnons, frissonnons,
+ L'ennemi s'avance.
+
+Et les grosses souches du chêne avaient l'air de se tordre et de ramper
+sur l'herbe comme des couleuvres. Les pervenches et les marguerites,
+comme si le vent les eût secouées, tournoyaient sur leurs tiges comme
+des folles; les grandes fourmis noires, qui aiment à butiner dans
+l'écorce, descendaient le long du chêne et se dressaient tout étonnées
+sur leur derrière; les grillons sortaient du fond de leurs trous et
+mettaient le nez à la fenêtre. Enfin, le feuillage et les roseaux
+tremblaient et sifflaient si fort, que le pauvre Gribouille fut réveillé
+en sursaut par tout ce tapage.
+
+[image]
+
+Mais qui fut bien étonné? ce fut Gribouille, quand il vit devant lui un
+grand et gros monsieur tout habillé de noir, à l'ancienne mode, qui le
+regardait avec des yeux tout ronds, et qui lui parla ainsi d'une grosse
+voix ronflante et en grasseyant beaucoup:
+
+--Tu m'as rendu un service que je n'oublierai jamais. Va, petit enfant,
+demande-moi ce que tu voudras, je veux te l'accorder.
+
+--Hélas! monsieur, répondit Gribouille tout transi de peur, ce que
+j'aurais à vous demander, vous ne pourrez pas faire que cela soit. Je ne
+suis pas aimé de mes parents et je voudrais l'être.
+
+--Il est vrai que la chose n'est point facile, répondit le monsieur
+habillé de noir; mais je ferai toujours quelque chose pour toi. Tu as
+beaucoup de bonté, je le sais, je veux que tu aies beaucoup d'esprit.
+
+--Ah! monsieur, s'écria Gribouille, si, pour avoir de l'esprit, il faut
+que je devienne méchant, ne m'en donnez point. J'aime mieux rester bête
+et conserver ma bonté.
+
+--Et que veux-tu faire de ta bonté parmi les méchants? reprit le gros
+monsieur d'une voix plus sombre encore et en roulant ses yeux, ardents
+comme braise.
+
+--Hélas! monsieur, je ne sais que vous répondre, dit Gribouille de plus
+en plus effrayé; je n'ai point d'esprit pour vous parler, mais je n'ai
+jamais fait de mal à personne: ne me donnez pas l'envie et le pouvoir
+d'en faire.
+
+--Allons, vous êtes un sot, repartit le monsieur noir. Je vous laisse,
+je n'ai pas le temps de vous persuader; mais nous nous reverrons, et, si
+vous avez quelque chose à me demander, souvenez-vous que je n'ai rien à
+vous refuser.
+
+--Vous êtes bien bon, monsieur, répondit Gribouille, dont les dents
+claquaient de peur. Mais aussitôt le monsieur se retourna, et son grand
+habit de velours noir, étant frappé par le soleil, devint gros bleu
+d'abord et puis d'un violet magnifique; sa barbe se hérissa, son manteau
+s'enfla; il fit entendre un rugissement sourd plus affreux que celui
+d'un lion, et, s'élevant lourdement de terre, il disparut à travers les
+branches du chêne.
+
+[image]
+
+Gribouille alors se frotta les yeux et se demanda si tout ce qu'il avait
+vu et entendu était un rêve. Il lui sembla que c'en était un en effet,
+et que, du moment seulement où le monsieur s'était envolé, il s'était
+senti tout de bon éveillé. Il ramassa son bâton et sa gibecière et s'en
+retourna à la maison, car il craignait d'être encore battu pour s'être
+absenté trop longtemps.
+
+A peine fut-il entré que sa mère lui dit:
+
+--Ah! vous voilà? Il est bien temps de revenir. Voyez un peu l'imbécile,
+à qui le plus grand bonheur du monde arrive et qui ne s'en doute
+seulement pas!
+
+[image]
+
+Quand elle eut bien grondé, elle prit la peine de lui dire que M.
+Bourdon était venu dans la forêt, qu'il s'était arrêté dans la maison du
+garde-chasse, qu'il y avait mangé un grand pot de miel, qu'il avait pour
+cela payé un beau louis de vrai or, enfin, qu'après avoir regardé l'un
+après l'autre tous les enfants, frères et sœurs de Gribouille, il avait
+dit à la mère Brigoule: «Ça, madame, n'avez-vous point un enfant plus
+jeune que ceux-ci?» Et ayant appris qu'il y en avait un septième, âgé
+seulement de douze ans et qu'on appelait Gribouille, il s'était écrié:
+«Oh! le beau nom! voilà l'enfant que je cherche. Envoyez-le-moi, car je
+veux faire sa fortune.» Là-dessus il était sorti, sans s'expliquer
+autrement.
+
+--Mais, dit Gribouille tout stupéfait, qu'est-ce donc que M. Bourdon?
+car je ne le connais pas.
+
+--M. Bourdon, répondit la mère, est un riche seigneur qui vient
+d'arriver dans le pays et qui va acheter une grande terre et un beau
+château tout près d'ici. Personne ne le connaît, mais tout le monde
+s'accorde à dire qu'il est généreux et jette l'or et l'argent à pleines
+mains. Peut-être bien qu'il est un peu fou, mais, puisqu'il a de la
+fantaisie pour votre nom de Gribouille, allez-vous-en vite le trouver,
+car, pour sûr, il veut vous faire un riche présent.
+
+--Et où irai-je le trouver? dit Gribouille.
+
+--Dame! je n'en sais rien, répondit Brigoule; j'étais si interloquée que
+je n'ai pas pensé à le lui demander; mais sûrement qu'il demeure déjà
+dans le château qu'il est en train d'acheter. C'est à la lisière de la
+forêt; vous connaissez tout le pays, et il faudrait que vous fussiez
+bien sot pour ne pas trouver un homme que tout le monde connaît déjà et
+dont on parle comme d'une merveille. Allez, partez, dépêchez-vous, et
+ce qu'il vous donnera, ayez bien soin de le rapporter ici: si c'est de
+l'argent, n'en prenez rien pour vous; si c'est quelque chose à manger,
+ne le flairez seulement point; remettez-le tel que vous l'aurez reçu à
+votre père ou à moi. Sinon, gare à votre peau!
+
+--Je ne sais pas pourquoi vous me dites tout cela, ma chère mère,
+répondit Gribouille; vous savez bien que je ne vous ai jamais rien
+dérobé, et que je mourrais plutôt que de vous tromper.
+
+--C'est vrai que vous êtes trop bête pour cela, reprit sa mère; allons,
+ne raisonnez point, et partez.
+
+Quand Gribouille fut sur le chemin du château que sa mère lui avait
+indiqué, il se sentit bien fatigué, car il n'avait rien mangé depuis le
+matin, et la journée finissait. Il fut obligé de s'asseoir sous un
+figuier qui n'avait encore que des feuilles, car ce n'était point la
+saison des fruits, et il allait se trouver mal de faiblesse quand il
+entendit bourdonner un essaim au-dessus de sa tête. Il se dressa sur la
+pointe des pieds, et vit un beau rayon de miel dans un creux de l'arbre.
+Il remercia le ciel de ce secours, et mangea un peu de miel le plus
+proprement qu'il put. Il allait continuer sa route, lorsque, du creux de
+l'arbre, sortit une voix perçante qui disait: «Arrêtez ce méchant! à
+moi, mes filles, mes servantes, mes esclaves; mettons en pièces ce
+voleur qui nous prive de nos richesses!»
+
+Qui eut grand'peur? ce fut Gribouille.
+
+--Hélas! mesdames les abeilles, fit-il en tremblant, pardonnez-moi. Je
+mourais de faim, et vous êtes si riches, que je ne croyais pas vous
+faire grand tort en goûtant un peu à votre miel; il est si bon, si
+jaune, si parfumé, votre miel! vrai, j'ai cru d'abord que c'était de
+l'or, et c'est quand j'y ai goûté que j'ai compris que c'était encore
+meilleur et plus agréable à trouver que de l'or fin.
+
+--Il n'est pas trop sot, reprit alors une petite voix douce, et, pour
+ses jolis compliments, je vous prie, chère Majesté, ma mère, de lui
+faire grâce et de le laisser continuer son chemin.
+
+Là-dessus il se fit dans l'arbre un grand bourdonnement, comme si tout
+le monde parlait à la fois et se disputait; mais personne ne sortit, et
+Gribouille se sauva sans être poursuivi. Quand il se trouva un peu loin,
+il eut la curiosité de se retourner, et il vit l'endroit qu'il avait
+quitté si brillant, qu'il s'arrêta pour regarder. Le soleil, qui se
+couchait, envoyait une grande lumière dans les branches du figuier, et
+dans ce rayon, qui, à force d'être vif, faisait mal aux yeux, il y avait
+une quantité innombrable de petites figures transparentes qui dansaient
+et tourbillonnaient en faisant une fort jolie musique. Gribouille
+regarda tant qu'il put; mais, soit qu'il fût trop loin, soit que le
+soleil lui donnât dans les yeux, il ne put jamais comprendre ce qu'il
+voyait. Tantôt c'était comme des dames et des demoiselles qui avaient
+des robes dorées et des corsages bruns: tantôt c'était tout simplement
+une ruche d'abeilles qui reluisait dans le ciel en feu.
+
+[image]
+
+Mais, comme la nuit venait toujours et que le soleil descendait
+derrière les buissons, Gribouille ne vit bientôt plus rien, et il se
+remit en marche pour le château de M. Bourdon.
+
+Il marcha longtemps, longtemps, se croyant toujours près de la lisière
+du bois, et enfin il s'aperçut qu'il ne savait où il était et qu'il
+s'était perdu. Il s'assit encore une fois pour se reposer, et il avait
+grande envie de dormir: mais, pour ce qu'il avait peur des loups, il sut
+se tenir éveillé, et marcher encore le plus longtemps qu'il put. Enfin
+il allait se laisser tomber de fatigue, lorsqu'il vit beaucoup de
+lumières qui brillaient à travers les arbres, et, quand il se fut avancé
+de ce côté-là, il se trouva en face d'une grande belle maison tout
+illuminée et où l'on faisait, du haut en bas, grand bruit de bal, de
+musique et de cuisine.
+
+Gribouille, tout honteux de se présenter si tard, alla pourtant frapper
+à la grande porte et demanda à parler au maître de la maison, si le
+maître de la maison s'appelait M. Bourdon.
+
+--Et vous, lui répondit le portier, entrez, si vous vous appelez
+Gribouille, car nous avons commandement de bien recevoir celui qui porte
+ce nom-là. Monseigneur achète ce château et donne une grande fête. Vous
+lui parlerez demain.
+
+--A la bonne heure, répondit Gribouille, car je m'appelle Gribouille, en
+effet.
+
+--En ce cas, venez souper et vous reposer.
+
+Et là-dessus on l'emmena dans une belle chambre que Gribouille prit pour
+celle du maître de la maison, et qui n'était cependant que celle de son
+premier valet de chambre. On lui servit un beau souper de fruits et de
+confitures. Il aurait mieux aimé une bonne soupe et un bon morceau de
+pain, mais il n'osa en demander, et, quand il eut apaisé sa faim le
+mieux qu'il put, on lui dit qu'il pouvait se jeter sur le lit et faire
+un somme.
+
+[image]
+
+Il profita de la permission, mais le bruit qui se faisait dans toute la
+maison l'empêcha de dormir de bon cœur. A chaque instant on ouvrait les
+portes, et il entendait la musique des grosses contre-basses qui
+ronflaient comme le tonnerre. On refermait les portes, la musique
+paraissait finie; mais alors on entendait le cliquetis des casseroles
+dans la cuisine et des flacons dans l'office, et le chuchotement des
+valets qui avaient l'air de comploter je ne sais quoi, si bien que
+Gribouille, tantôt écoutant, tantôt rêvant, ne savait point au juste
+s'il était éveillé ou endormi.
+
+[image]
+
+Tout d'un coup, il lui sembla que le valet de chambre de monseigneur,
+qui l'avait si bien traité, entrait et s'approchait de son lit, et qu'il
+le regardait dormir, encore qu'il parût n'avoir point d'yeux dans sa
+vilaine grosse tête. Gribouille eut peur et voulut lui parler, mais le
+valet de chambre se mit à faire _tic, tac,_ et à remuer les bras et les
+jambes, et puis à monter au plafond, à redescendre, à remonter encore, à
+croiser des fils sur d'autres fils, avec beaucoup d'adresse et de
+promptitude, toujours faisant _tic, tac_, comme une pendule. D'abord ce
+jeu amusa Gribouille; mais, quand il se vit tout enveloppé dans un grand
+filet, il eut peur encore une fois et voulut parler: ce lui fut
+impossible, car, au lieu de sa voix ordinaire, il ne sortit de son
+gosier qu'un petit sifflement aigu et faible comme celui d'un cousin. Il
+essaya de sortir ses bras du lit, et, au lieu de bras, il se vit des
+petites pattes si menues qu'il craignit, en les remuant, de les casser.
+Enfin il s'aperçut qu'il était devenu un pauvre petit moucheron, et que
+ce qu'il avait pris pour le valet de chambre de monseigneur Bourdon
+n'était qu'une affreuse araignée d'une grandeur démesurée, toute velue,
+et tout occupée de le prendre dans sa toile pour le dévorer. Pour le
+coup, Gribouille fut si effrayé qu'il réussit à s'éveiller, et il ne vit
+dans la chambre que le domestique, sous sa forme naturelle, qui était
+occupé à fourrer dans son buffet des bouteilles pleines, des couverts
+d'argent, des vases précieux et des bijoux qu'il volait pendant la fête,
+se promettant de mettre ses larcins sur le compte de quelque pauvre
+diable moins avancé que lui dans les bonnes grâces de monseigneur.
+
+D'abord Gribouille ne comprit pas ce qu'il faisait, mais il le devina
+lorsque le valet se tourna vers lui d'un air effrayé et menaçant, et
+qu'il lui dit d'une voix sèche et cassée qui ressemblait au mouvement
+d'une vieille horloge usée:
+
+--Pourquoi me regardez-vous, et pourquoi ne dormez-vous pas?
+
+Gribouille, qui n'était pas du tout si simple que l'on croyait, ne fit
+semblant de rien, et, se levant, il demanda la permission d'aller voir
+la fête, puisqu'aussi bien le bruit l'empêchait de dormir.
+
+--Allez, allez, vous êtes libre, lui dit le valet qui aimait bien autant
+être débarrassé de lui.
+
+Gribouille s'en alla donc droit devant lui, monta des escaliers, en
+descendit, traversa plusieurs chambres, et vit quantité de choses
+auxquelles il ne comprit rien du tout, mais qui ne laissèrent pas de le
+divertir. Dans une de ces chambres il y avait beaucoup de messieurs
+habillés de noir et de dames très-parées qui jouaient aux cartes et aux
+dés en se disputant des monceaux d'or.
+
+Dans une autre salle, d'autres hommes noirs et d'autres femmes parées et
+bariolées dansaient au son des instruments. Ceux qui ne dansaient pas
+avaient l'air de regarder, mais ils bourdonnaient si bruyamment qu'on
+n'entendait plus la musique.
+
+[image]
+
+Ailleurs on mangeait debout, d'un air affamé et pas moitié aussi
+proprement que Gribouille avait coutume de le faire. On allait d'une
+chambre à l'autre, on se poussait, on mourait de chaud, et tout ce monde
+agité paraissait triste ou en colère. Enfin le jour parut, et on ouvrit
+les fenêtres. Gribouille, qui s'était assoupi sur une banquette, crut
+voir s'envoler, par ces fenêtres ouvertes, de grands essaims de
+bourdons, de frelons et de guêpes, et quand il ouvrit les yeux il se
+trouva seul dans la poussière. Les lustres s'éteignaient, les valets,
+harassés, se jetaient en travers sur les canapés et sur les tables.
+D'autres faisaient main basse sur les restes des buffets. Gribouille
+s'en fut achever paisiblement son somme sous les arbres du jardin,
+lequel était fort beau et tout rempli de fleurs magnifiques.
+
+[image]
+
+Quand il s'éveilla, bien rafraichi et bien reposé, il vit devant lui un
+gros et grand monsieur tout habillé de velours noir tirant sur le
+violet, et ressemblant si fort à celui qu'il avait vu en rêve, sous le
+chêne du carrefour Bourdon, qu'il pensa que ce fut le même. Il ne put
+s'empêcher de lui dire...
+
+--Hé bonjour, monsieur le Bourdon, comment vous portez-vous, depuis hier
+matin?
+
+--Gribouille, répondit le riche seigneur avec la même voix ronflante et
+le même grasseyement que Gribouille avait entendus dans son rêve, je
+suis bien aise de vous voir; mais je suis étonné de ce que vous me
+demandez, car c'est la première fois que nous nous rencontrons. Je sais
+que vous êtes arrivé cette nuit, mais j'étais couché, et je ne vous ai
+point vu.
+
+Gribouille, pensant qu'il avait dit une sottise en parlant de son rêve
+comme d'une chose que M. Bourdon devait se rappeler, chercha à réparer
+ses paroles imprudentes en lui demandant s'il n'était point malade.
+
+--Moi, point du tout, je me porte au mieux, répondit M. Bourdon;
+pourquoi me demandez-vous cela?
+
+--C'est à cause, reprit Gribouille de plus en plus interdit, que vous
+donniez un grand bal et que je pensais que vous y seriez.
+
+--Non, cela m'aurait beaucoup ennuyé, répondit M. Bourdon. J'ai donné
+une fête pour montrer que je suis riche, mais je me dispense d'en faire
+les honneurs. Ça, parlons de vous, mon cher Gribouille; vous avez bien
+fait de venir me voir, car je vous veux du bien.
+
+--C'est donc à cause que je m'appelle Gribouille? demanda Gribouille qui
+n'osait faire de questions raisonnables dans la crainte de faire encore
+quelque bévue.
+
+--C'est à cause que vous vous appelez Gribouille, répondit M. Bourdon;
+cela vous étonne, mais apprenez, mon enfant, que, dans ce monde, il ne
+s'agit pas de comprendre ce qui nous arrive, mais d'en profiter.
+
+--Eh bien, monsieur, dit Gribouille, quel bien est-ce que vous voulez me
+faire?
+
+--C'est à vous de parler, répondit le seigneur.
+
+Gribouille fut bien embarrassé, car, de tout ce qu'il avait vu, rien ne
+lui faisait envie, et d'ailleurs tout lui semblait trop beau et trop
+riche pour qu'il fût honnête de le désirer. Quand il eut un peu
+réfléchi, il dit:
+
+--Si vous pouviez me faire un don qui me fît aimer de mes parents, je
+vous serais fort obligé.
+
+--Dites-moi d'abord, fit M. Bourdon, pourquoi vos parents ne vous aiment
+point, car vous me semblez un fort gentil garçon.
+
+--Hélas! monsieur, reprit Gribouille, ils disent comme ça que je suis
+trop bête.
+
+--En ce cas, dit M. Bourdon, il faut vous donner de l'esprit.
+
+Gribouille, qui, dans son rêve, avait déjà refusé l'esprit, n'osa pas
+cette fois montrer de la défiance.
+
+--Et que faut-il faire, dit-il, pour avoir de l'esprit?
+
+--Il faut apprendre les sciences, mon petit ami. Sachez que je suis un
+habile homme et que je puis vous enseigner la magie et la nécromancie.
+
+--Mais comment, dit Gribouille, apprendrai-je ces choses-là, dont je ne
+connais même pas le nom, si je suis trop simple pour apprendre quoi que
+ce soit?
+
+--Ces choses-là ne sont point difficiles, répondit M. Bourdon, je me
+charge de vous les montrer; mais, pour cela, il faut que vous veniez
+demeurer avec moi et que vous soyez mon fils.
+
+--Vous êtes bien honnête, monsieur, dit Gribouille, mais j'ai des
+parents, je les aime et ne les veux point quitter. Quoiqu'ils aient
+d'autres enfants qu'ils aiment mieux que moi, je puis leur être
+nécessaire, et il me semble que ce serait mal de ne plus vouloir être
+leur fils.
+
+--C'est comme vous voudrez, dit M. Bourdon, je ne force personne.
+Bonjour, mon cher Gribouille, je n'ai pas le temps de causer davantage
+avec vous, puisque vous ne voulez pas rester avec moi. Si vous changez
+d'avis, ou si vous souhaitez quelque autre chose, venez me trouver. Vous
+serez toujours bien reçu.
+
+Et là-dessus M. Bourdon entra dans une charmille, et Gribouille se
+trouva tout seul.
+
+Quand Gribouille revint à la maison de son père et qu'il se vit près
+d'arriver, il se sentit tout joyeux, car il se dit en lui-même: Sans le
+savoir, M. Bourdon m'a donné le moyen de me faire aimer de mes parents;
+car, lorsqu'ils sauront qu'on m'a proposé de les quitter pour devenir le
+fils d'un homme si riche, et que j'ai refusé d'avoir d'autres parents
+que ceux que le bon Dieu m'a donnés, on verra bien que je ne suis pas un
+mauvais cœur. Mon père et ma mère m'embrasseront, et ils commanderont à
+mes frères et sœurs de m'embrasser aussi.
+
+[image]
+
+Du plus loin qu'il aperçut la mère Brigoule, qui l'attendait avec
+impatience au bout de son verger, il se mit à courir et voulut, d'un air
+riant, se jeter dans ses bras, mais elle, sans lui en donner le temps:
+
+--Qu'apportes-tu? lui dit-elle, où est le cadeau qu'on t'a fait?
+
+[image]
+
+Et quand elle vit qu'il n'apportait rien, elle voulut le battre, pensant
+qu'il avait perdu en chemin ce qu'on lui avait donné; mais Gribouille la
+pria de l'écouter, lui disant qu'après elle le pourrait gronder et punir
+s'il avait manqué à son devoir. Alors il rapporta mot pour mot
+l'entretien qu'il avait eu avec M. Bourdon, mais, au lieu de l'embrasser
+et de le remercier, sa mère prit une branche de saule et commença à le
+fouailler, en criant après lui. Le père Bredouille arriva et demanda ce
+que c'était.
+
+--Voyez ce coquin, ce mauvais cœur, cet âne, dit la mère tout enragée,
+il n'a pas voulu être le fils et l'héritier d'un homme qui est plus
+riche que le roi. Il est si sot, qu'il n'a même pas songé, en le
+quittant, à lui demander un beau sac d'écus ou une bonne place pour nous
+dans sa maison, ou un joli morceau de terre pour augmenter notre avoir.
+
+[image]
+
+Le père Bredouille battit Gribouille à son tour, et si fort, que la
+mère, qui craignait qu'il ne le fît mourir, le lui retira des mains en
+disant:
+
+--En voilà assez pour une fois.
+
+Gribouille, désolé, demanda à ses parents ce qu'il devait faire pour
+leur plaire, disant que, s'il lui fallait aller demeurer avec M.
+Bourdon, il s'y soumettait. Mais tandis que sa mère, qui l'aimait encore
+un peu pour lui-même, et qui eût été flattée de le voir riche et bien
+vêtu, disait oui; son père, qui ne croyait pas à sa bonté et qui ne
+jugeait pas possible l'oubli de tant d'outrages qu'on avait faits à
+Gribouille, disait non. Il aimait mieux l'envoyer de temps en temps chez
+M. Bourdon, espérant que celui-ci lui donnerait de l'argent qu'il
+rapporterait à la maison, par crainte d'être battu.
+
+Or donc, au bout de deux ou trois jours, on l'habilla misérablement, on
+lui mit une veste toute déchirée, de gros sabots aux pieds, un sarrau
+bien malpropre, et on l'envoya ainsi chez M. Bourdon pour faire croire
+que ses parents n'avaient pas le moyen de l'habiller, et pour faire
+pitié à ce riche seigneur. En même temps on lui commanda de demander une
+grosse somme.
+
+Gribouille, qui aimait tant la propreté, fut bien humilié de se
+présenter sous ces méchantes guenilles, et il en avait les larmes aux
+yeux. Mais M. Bourdon ne l'en reçut pas plus mal; car, malgré sa
+brusquerie et sa grosse voix, il avait l'air d'un bon homme et surtout
+paraissait aimer Gribouille sans que Gribouille pût deviner pourquoi.
+
+--Gribouille, lui dit-il, je ne suis pas fâché de voir que vous songiez
+à vous-même. Prenez tout ce qu'il vous plaira.
+
+Il le conduisit alors dans une grande cave qui était si pleine d'or, de
+diamants, de perles et de pierreries, qu'on marchait dessus, et encore y
+en avait-il plus de sept grands puits très-profonds qui étaient remplis
+jusqu'aux bords.
+
+Gribouille, pour obéir à ses parents, prit seulement de l'or, car il ne
+savait pas que les diamants sont encore plus précieux. On lui avait dit
+d'en prendre le plus possible, il en mit donc dans toutes ses poches,
+mais avec aussi peu de plaisir que si ce fussent des cailloux; car il ne
+voyait pas à quoi tout cela lui pourrait servir.
+
+Il remercia M. Bourdon avec plus d'honnêteté que de contentement, et
+s'en retourna, disant: Cette fois, je ferai voir à mes parents que j'ai
+obéi, et peut-être qu'ils m'embrasseront.
+
+Comme il se trouvait fatigué de porter tant d'or et qu'il se trouvait à
+passer non loin du carrefour Bourdon, il se détourna un peu du chemin
+pour aller s'y reposer. Il mangea quelques glands du vieux chêne, qu'il
+connaissait pour meilleurs que ceux des autres chênes de la forêt, étant
+doux comme sucre et tendres comme beurre. Puis il but au ruisseau et se
+disposait à faire un somme, lorsqu'il vit ses trois frères et ses trois
+sœurs se jeter sur lui, le pincer, le mordre, l'égratigner, et lui
+enlever tout son trésor.
+
+[image]
+
+Gribouille défendait son or comme il pouvait, disant: Laissez-le-moi
+porter à la maison pour que mon père et ma mère voient que j'ai fait
+leur volonté, et après cela vous me le prendrez si vous voulez. Mais ils
+ne l'écoutaient point et continuaient à le voler et à le maltraiter,
+lorsque tout à coup il se fit un grand bruit dans le chêne, comme si dix
+mille grosses contre-basses y donnaient un concert, et aussitôt un
+essaim de gros frelons, guêpes et bourdons de différentes espèces
+s'abattit sur les frères et sœurs de Gribouille, et se mirent à les
+piquer si fort en les poursuivant, qu'ils arrivèrent à la maison tout
+enflés, les uns presque aveugles, les autres ayant des mains grosses
+comme la tête, tous quasi défigures et criant comme des damnés.
+Cependant Gribouille, qui s'était trouvé au milieu de l'essaim, n'avait
+pas une seule piqûre, et il avait pu ramasser son or et l'apporter à la
+maison.
+
+Tandis que Brigoule lavait et pansait ses autres enfants, Bredouille,
+qui ne songeait qu'à l'argent, s'occupait d'interroger et de fouiller
+Gribouille, et, cette fois, il le complimentait et lui reprochait
+seulement d'être un paresseux et un douillet qui aurait eu la force d'en
+apporter le double.
+
+On mit les autres enfants au lit, car ils étaient fort malades, et
+plusieurs pensèrent en crever.
+
+Mais, dès le lendemain, Bredouille ayant voulu compter l'or avec sa
+femme, il fut bien étonné de le voir se fondre dans ses doigts et se
+répandre sur la table en liqueur jaune et poissante, qui n'était autre
+chose que du miel, et encore du miel très-mauvais et plus amer que
+sucré.
+
+--Pour le coup, dit Brigoule en lavant sa table avec beaucoup de colère,
+M. Bourdon est sorcier, et il nous sera difficile de l'affiner. Il ne
+nous faut point mettre mal avec lui, et, au lieu de lui demander de
+l'argent, il faut lui faire des présents. Il m'a semblé qu'il aimait le
+miel plus qu'il ne convient à un homme raisonnable, et c'est sans doute
+pour nous en demander qu'il nous fait cette malice.--Cela me paraît
+clair, répondit Bredouille, envoyons-lui du meilleur de nos ruches, et
+je pense que pour cela il nous payera bien.
+
+Le jour suivant, on mit sur un âne un beau baril de miel superbe, et on
+envoya Gribouille chez M. Bourdon.
+
+Mais Gribouille ne fut pas plutôt arrivé auprès du figuier où il avait
+entendu et vu des choses si surprenantes, qu'une grande clameur
+d'abeilles sortit de l'arbre, se jeta sur l'âne, qui prit le galop et
+s'enfuit, laissant là son baril, et criant comme un âne qu'il était.
+
+[image]
+
+Alors Gribouille, à qui tout cela donnait bien à penser, vit paraître
+devant lui deux dames d'une beauté merveilleuse, escortées de tant
+d'autres dames et damoiselles, qu'il était impossible de les compter. La
+plus grande de toutes était habillée richement et comme portée en l'air
+par une quantité d'autres. A ses côtés, une jeune princesse fort belle
+voltigeait gracieusement.
+
+--Imprudent, dit la reine (car, à son manteau royal et à sa manière de
+se faire porter sur le dos des autres, Gribouille vit bien que c'était
+une tête couronnée), tu as deux fois mérité la mort, car tu t'es fait le
+libérateur et le complaisant du roi des bourdons, notre ennemi mortel.
+Mais la princesse ma fille, que tu vois ici présente, m'a deux fois
+demandé ta grâce. Elle prétend que tu peux nous rendre service, et nous
+allons voir si l'on peut compter sur toi.
+
+--Ordonnez-moi ce que vous voudrez, madame la reine, répondit
+Gribouille, je n'ai jamais eu dessein de vous offenser, et je vous
+trouve si belle, que j'aurais du plaisir à vous servir.
+
+--Petit enfant, dit alors la reine d'un ton radouci, car elle aimait les
+compliments, écoute bien ce que je vais te dire. Laisse là ce pauvre
+chiffon de miel que tu portais au roi des bourdons, et porte-lui ces
+paroles qui lui plairont davantage. Dis-lui que la reine des abeilles
+est lasse de la guerre, qu'elle reconnaît que les frelons et les
+bourdons sont maintenant trop nombreux et trop forts pour être défaits
+en bataille rangée. Les industrieux sont contraints de faire part aux
+conquérants des richesses qu'ils ont amassées et de signer un traité de
+paix. Je sais bien que le roi des bourdons se croit si fort qu'il
+prétend nous imposer des conditions humiliantes, mais je sais aussi
+qu'il ambitionne la main de ma fille et qu'il n'espère pas l'obtenir. Va
+lui dire que je la lui donne en mariage, à condition qu'il laissera nos
+ruches en paix, et qu'il se contentera d'une forte part de nos trésors
+que ma fille lui apportera en dot.
+
+Ayant ainsi parlé, la reine disparut ainsi que sa fille et toute sa
+cour, et Gribouille ne vit plus qu'un grand amas d'abeilles qui se
+pendaient en grappes aux branches du figuier.
+
+[image]
+
+Il reprit sa course et alla raconter à M. Bourdon comme quoi ses parents
+l'ayant chargé d'un baril de beau miel, la reine des abeilles le lui
+avait ôté, et le discours qu'elle l'avait chargé de faire au roi des
+bourdons.
+
+--Comme vous êtes très-savant, ajouta Gribouille, peut-être pourrez-vous
+m'enseigner où je trouverai ce roi-là, à moins que vous ne le soyez
+vous-même, ce que j'ai toujours soupçonné, sans avoir pour cela mauvaise
+opinion de vous.
+
+--Fantaisies, rêveries que tout cela, dit M. Bourdon en riant. C'est
+bien, c'est bien, Gribouille, vous avez fait votre commission. Parlons
+de vous, mon enfant, vous voyez que vous n'aurez jamais raison avec vos
+parents, ils sont trop fins et vous ne l'êtes pas assez. Voulez-vous
+rester avec moi? vous n'aurez plus jamais rien à craindre de leur part,
+et vous deviendrez un si habile homme, que vous commanderez à toute la
+terre.
+
+Gribouille soupira et ne répondit point. Et là-dessus M. Bourdon lui
+tourna le dos, car il ne s'arrêtait jamais longtemps à la même place,
+et, bien qu'on ne lui vit jamais rien faire, il avait l'air d'être
+toujours très-occupé et grandement pressé.
+
+Toutes les fois que M. Bourdon lui parlait de le garder et de
+l'instruire, Gribouille se sentait comme transi de peur sans savoir
+pourquoi. Il retourna chez ses parents et leur raconta tout ce qui lui
+était arrivé. Il avait bien peur d'avouer que la reine des abeilles
+avait repris le miel et mis l'âne en fuite, mais il le fallait bien, et,
+pour s'excuser, il fut forcé de dire qu'il n'avait pas eu affaire à de
+simples abeilles, mais à une reine, à toute sa cour et à toute son
+armée.
+
+Il s'attendait à être traité de menteur et de visionnaire; mais
+Bredouille, qui croyait aux sorciers parce qu'il avait essayé de l'être,
+se gratta l'oreille et dit à sa femme:--Il y a de la magie dans tout
+cela. Gribouille est en passe de devenir plus riche qu'un roi, puisqu'il
+est à même de devenir sorcier. Il est bien simple pour cela, mais il
+dépend de M. Bourdon de lui ouvrir l'esprit. Laissons-le faire, car, si
+nous nous y opposons, il nous ruinera et fera périr nos enfants. J'ai
+dans l'idée que ces frelons qui les ont si bien mordus n'étaient pas des
+insectes de petite volée. Envoyons-lui donc Gribouille, car, si
+Gribouille devient aussi riche qu'un roi, par amour-propre il élèvera sa
+famille aux plus hautes dignités.
+
+Alors, s'adressant à Gribouille: Petit, lui dit-il, retournez de ce pas
+chez M. Bourdon. Dites-lui que votre père vous donne à lui, et
+gardez-vous d'en marquer le moindre déplaisir. Restez avec lui, je vous
+le commande, et, si vous ne le faites, soyez assuré que je vous ferai
+mourir sous le bâton.
+
+Gribouille, ainsi congédié, partit en pleurant. Sa mère eut un petit
+moment de chagrin et sortit pour le reconduire un bout de chemin, puis
+elle le quitta après l'avoir embrassé, ce qui fit tant de plaisir au
+pauvre Gribouille, qu'il accepta son sort dans l'espérance d'être aimé
+et caressé par ses parents lorsqu'il viendrait les voir.
+
+[image]
+
+M. Bourdon reçut fort bien Gribouille. Il le fit richement habiller, lui
+donna une belle chambre, le fit manger à sa table, et envoya quérir
+trois pages pour le servir. Puis il commença à le faire instruire dans
+l'art de la magie.
+
+Mais Gribouille ne fit pas grand progrès. On lui faisait faire des
+chiffres, des chiffres, des calculs, des calculs, et cela ne l'amusait
+guère, d'autant plus qu'il ne comprenait guère à quoi cela pourrait lui
+servir. Sa richesse ne le rendait point heureux. Il était content d'être
+propre, et c'est tout. Il voyait fort peu M. Bourdon, qui paraissait
+toujours grandement affairé et qui lui disait en lui tapant sur la
+joue: Apprends les chiffres, apprends les calculs avec le maître que je
+t'ai donné; quand tu sauras cela, je serai ton maître moi-même, et je
+t'apprendrai les grands secrets.
+
+[image]
+
+Gribouille aurait bien voulu aimer M. Bourdon, qui lui faisait tant de
+bien; mais il n'en pouvait venir à bout. M. Bourdon était railleur sans
+être plaisant, bruyant sans être gai, prodigue sans être généreux. On ne
+savait jamais à quoi il pensait, si toutefois il pensait à quelque
+chose. Il était quelquefois brutal, et le plus souvent indifférent. Il
+avait une manie qui répugnait à Gribouille, c'était de ne vivre que de
+miel, de sirops et de confitures, ce qui ne l'empêchait pas d'être gros
+et gras, mais ce dont il usait avec tant de voracité qu'il en était
+malpropre. Gribouille n'aimait point à l'embrasser parce qu'il avait
+toujours la barbe poissée.
+
+[image]
+
+Cependant, malgré la dépense que faisait M. Bourdon, il devenait chaque
+jour plus riche, et, comme le royaume de ce pays-là était gouverné par
+un monarque très-faible et très-ruiné, M. Bourdon achetait toutes ses
+terres, toutes ses métairies, toutes ses forêts; bientôt il lui acheta
+ses courtisans, ses serviteurs, ses troupeaux et ses armées. Le roi
+devint si pauvre, si pauvre, que, sans l'aide de quelques domestiques
+fidèles qui le nourrissaient, il serait mort de faim. Il conservait le
+titre de roi, mais il n'était plus que le premier ministre de M.
+Bourdon, qui lui faisait faire toutes ses volontés et qui était le roi
+véritable.
+
+A quelque temps de là, on vit arriver dans la contrée une très-belle et
+très-riche princesse, avec une grande reine qui était sa mère et qui
+venait traiter du mariage de cette demoiselle avec M. Bourdon. L'affaire
+fut bientôt conclue. Il y eut des fêtes à en crever; on invita le roi
+qui fut bien content d'être du repas de noces, et quand M. Bourdon fut
+marié, il parut plus riche de moitié qu'auparavant.
+
+Sa femme était fort jolie et fort spirituelle, elle traitait Gribouille
+avec beaucoup d'amitié, mais Gribouille ne réussissait pas à l'aimer
+autant qu'il l'eût souhaité. Elle lui faisait toujours peur, parce
+qu'elle lui rappelait la princesse des abeilles qu'il avait cru voir
+sous le figuier, le jour où l'essaim avait mis son âne en fuite, et,
+lorsqu'elle l'embrassait, il s'imaginait toujours qu'elle allait le
+piquer. Elle avait la même manie de manger du miel et des sirops, qui
+déplaisait tant à Gribouille dans M. Bourdon. Et puis elle parlait
+toujours d'économie, et tandis que l'on apprenait à Gribouille l'art de
+compter, elle le tourmentait en lui disant sans cesse qu'il lui fallait
+aussi l'art de produire.
+
+[image]
+
+A tout prendre, la maison de M. Bourdon devint plus tranquille après son
+mariage; mais elle n'en fut pas plus gaie. Madame Bourdon était avare,
+elle faisait durement travailler tout le monde. Le royaume s'en
+ressentait et devenait très-riche. On faisait toutes sortes de travaux,
+on bâtissait des villes, des ports de mer, des palais, des théâtres; on
+fabriquait des meubles et des étoffes magnifiques; on donnait des fêtes
+où l'on ne voyait que diamants, dentelles et brocarts d'or. Tout cela
+était si beau, si beau, que les étrangers en étaient éblouis. Mais les
+pauvres n'en étaient pas plus heureux, parce que, pour gagner de
+l'argent dans ce pays-là, il fallait être très-savant, très-fort ou
+très-adroit, et ceux qui n'avaient ni esprit, ni savoir, ni santé,
+étaient oubliés, méprisés et forcés de voler, de demander l'aumône, ou
+de mourir de faim comme le vieux roi. On s'aperçut même que tout le
+monde devenait méchant: les uns parce qu'ils étaient trop heureux, les
+autres parce qu'ils ne l'étaient pas assez. On se disputait, on se
+haïssait. Les pères reprochaient aux enfants de ne pas grandir assez
+vite pour gagner de l'argent; les enfants reprochaient aux pères de ne
+pas mourir assez tôt pour leur en laisser. Les maris et les femmes ne
+s'aimaient point, parce que M. et madame Bourdon, qui donnaient le ton,
+ne pouvaient pas se supporter; s'étant mariés par intérêt, ils se
+reprochaient sans cesse leur origine, madame Bourdon disant à son mari
+qu'il était un roturier, et M. Bourdon disant à sa femme qu'elle était
+une bécasse entichée de noblesse. Ils en venaient parfois aux gros mots.
+Monsieur accusait madame d'être avare; madame traitait monsieur de
+voleur.
+
+Gribouille n'assistait pas à ces querelles de ménage et ne comprenait
+pas pourquoi, dans un pays devenu si beau et si riche, il y avait tant
+de gens chagrins et mécontents. Pour son compte, il eût pu être heureux,
+car ses parents, devenus riches, ne le tourmentaient plus guère, et M.
+Bourdon, tout occupé de ses affaires, ne le contrariait en rien.
+
+Mais Gribouille avait le cœur triste sans savoir pourquoi et s'ennuyait
+de vivre toujours seul; il n'avait point d'amis de son âge, tous les
+autres enfants étaient instruits par leurs parents à être jaloux de sa
+richesse; on ne lui faisait point apprendre les choses qu'il eût aimées;
+M. Bourdon, tout en le comblant de présents et de plaisirs fort coûteux,
+ne paraissait pas se soucier de lui plus que du premier venu. Il ne
+marquait d'estime ni de mépris pour personne, et un jour que Gribouille
+avait voulu l'avertir que son premier valet de chambre le volait, il
+avait répondu: Bon, bon! il fait son métier.
+
+Enfin, quand Gribouille eut quinze ans, M. Bourdon le prit par le bras
+et lui dit: Mon jeune ami, vous serez mon héritier, parce que les
+destins ont décrété que je n'aurais point d'enfants de mon dernier
+mariage. Je le savais, et c'est pourquoi je me suis marié sans crainte
+de vous faire du tort; vous serez donc très-riche, et vous l'êtes déjà,
+puisque tout ce que j'ai vous appartient. Mais, après moi, il vous
+faudra prendre beaucoup de peine et soutenir beaucoup de combats pour
+conserver vos biens, car la famille de ma femme me hait et n'est retenue
+de me faire la guerre que par la crainte que j'inspire. La race des
+abeilles tout entière conspire contre moi, et n'attend que le moment
+favorable pour fondre sur mes terres et reprendre tout ce qu'elle
+prétend lui appartenir.
+
+Il est donc temps que je vous instruise de mes secrets, afin que
+l'habileté vous sauve de la force quand vous ne m'aurez plus. Venez avec
+moi.
+
+[image]
+
+Là-dessus M. Bourdon monta dans son carrosse avec Gribouille et fit
+prendre le chemin du carrefour Bourdon. Quand ils furent auprès du
+chêne, M. Bourdon renvoya son équipage et, prenant Gribouille par la
+main, il le fit asseoir sur les racines de l'arbre et lui dit:
+
+--Avez-vous quelquefois mangé de ces glands?
+
+--Oui, répondit Gribouille, car je sais qu'ils sont bons, tandis que les
+autres glands de la forêt sont amers et bons pour les pourceaux.
+
+--En ce cas, vous êtes plus avancé que vous ne pensez. Eh bien, puisque
+ces fruits vous plaisent, mangez-en.
+
+Gribouille en mangea avec plaisir, parce que cela lui rappelait son
+enfance; mais tout aussitôt il se sentit accablé d'un grand sommeil, et
+il ne lui sembla plus voir ni entendre M. Bourdon que dans un rêve.
+
+D'abord il lui sembla que M. Bourdon frappait sur l'écorce du chêne et
+que le chêne s'entr'ouvrait; alors Gribouille vit dans l'intérieur de
+l'arbre une belle ruche d'abeilles avec tous ses gâteaux blonds et
+dorés, et toutes les abeilles, dans leurs cellules propres et
+succulentes, bien renfermées chacune chez soi. On entendait pourtant des
+voix mignardes qui babillaient dans toutes les chambres, et qui
+disaient: _Amassons, amassons; gardons, gardons; refusons, refusons;
+mordons, mordons._ Mais une voix plus haute fit faire silence, en criant
+du fond de la ruche: _Taisez-vous, taisez-vous, l'ennemi s'avance._
+
+[image]
+
+[image]
+
+Alors M. Bourdon commença à bourdonner et à grimper le long de l'arbre,
+et à frapper de l'aile et de la patte à la cellule de la reine qui se
+barricadait et tirait ses verrous. M. Bourdon fit entendre une voix
+retentissante comme une trompe de chasse, et des milliers, des millions,
+des milliards de bourdons, de frelons et de guêpes parurent, d'abord
+comme un nuage dans le ciel, et bientôt comme une armée terrible qui se
+précipita sur la ruche. Les abeilles se décidèrent à sortir pour se
+défendre, et Gribouille assista à un combat furieux où chacun cherchait
+à percer un ennemi de son dard ou à lui manger la tête. La mêlée devint
+plus horrible lorsque des branches du chêne descendit une nouvelle armée
+qui, sans prendre parti dans la querelle, ne parut songer qu'à tuer au
+hasard pour emporter et manger les cadavres. C'était toute une
+république de grosses fourmis qui avait sa capitale non loin de là, et
+qui avait été prendre le frais sur les feuilles, et tâcher en même temps
+de lécher un peu de miel qui coulait de la ruche, et dont les fourmis
+sont aussi friandes que les bourdons. Chaque fois qu'un insecte blessé
+tombait sur le dos, ou se roulait dans les convulsions de la colère et
+de l'agonie, vingt fourmis s'acharnaient à le pincer, à le mordre, à le
+tirailler, et, après l'avoir fait mourir à petit feu, appelaient vingt
+autres des leurs qui emportaient le mort vers la fourmilière. Dans ce
+désordre, le miel, ruisselant par les portes brisées des cellules,
+empiégea si bien les combattants et les voleurs, que grand nombre
+périrent étouffés, noyés ou percés par leurs ennemis, dont ils ne
+pouvaient plus se défendre. Enfin les frelons restèrent maîtres du
+champ de bataille; et alors commença une orgie repoussante. Les
+vainqueurs se gorgeant de miel au milieu des victimes, et, marchant sur
+les cadavres des mères et des enfants, s'enivrèrent d'une façon si
+indécente, que beaucoup crevèrent d'indigestion en se roulant pêle-mêle
+avec les morts et les mourants.
+
+[image]
+
+Quant à M. Bourdon, à qui l'on avait apporté les clefs de la ruche sur
+un plat d'argent, il se mit à rire d'une manière odieuse, et prenant
+Gribouille par la peau du cou:--Allez donc, poltron, lui dit-il,
+profitez donc de la curée, car c'est pour vous qu'on a fait tout ce
+massacre. Profitez-en, mangez, prenez, pillez, tuez, allez donc!
+
+[image]
+
+Et il le lança au fond de la ruche, qui était devenue un lac de sang.
+Gribouille s'agita pour en sortir, et, roulant le long du chêne, il alla
+tomber dans la capitale des fourmis, où à l'instant même il fut saisi
+par trente millions de paires de pinces qui le tenaillèrent si
+horriblement, qu'il fit un grand cri et s'éveilla.
+
+Mais, en ouvrant les yeux, il ne vit plus rien que de
+très-vraisemblable: le chêne s'était refermé, la fourmilière avait
+disparu, quelques abeilles voltigeaient discrètement sur le serpolet,
+quelques frelons buvaient les gouttelettes d'eau que le ruisseau faisait
+jaillir sur les feuilles de ses rives, et M. Bourdon, aussi tranquille
+qu'à l'ordinaire, regardait Gribouille en ricanant.
+
+--Eh bien, monsieur l'endormi, lui dit-il, voilà comme vous prenez votre
+première leçon? vous vous abandonnez au sommeil pendant que je vous
+explique les lois de la nature?
+
+--Je vous en demande bien pardon, répondit Gribouille encore tout saisi
+d'horreur. Ce n'est pas pour mon plaisir que j'ai dormi de la sorte,
+car j'ai fait des rêves abominables.
+
+--C'est bon, c'est bon, reprit M. Bourdon, il faut s'habituer à tout.
+Mais où en étions-nous?
+
+--Vraiment, monsieur, dit Gribouille, je n'en sais rien. Il me semblait
+que vous me disiez de tuer, de piller, de manger.
+
+--C'est quelque chose comme cela, reprit M. Bourdon; je vous expliquais
+l'histoire naturelle des frelons et des abeilles. Celles-ci travaillent
+pour leur usage, vous disais-je; elles sont fort habiles, fort actives,
+fort riches et fort avares. Ceux-là ne travaillent pas si bien et ne
+savent pas faire le miel; mais ils ont un grand talent, celui de savoir
+prendre. Les fourmis ne sont pas sottes non plus, elles bâtissent des
+cités admirables, mais elles les remplissent de cadavres pour se nourrir
+pendant l'hiver, et il n'est point de nation plus pillarde et mieux unie
+pour faire du mal aux autres. Vous voyez donc bien que, dans ce monde,
+il faut être voleur ou volé, meurtrier ou meurtri, tyran ou esclave.
+C'est à vous de choisir; voulez-vous conserver comme les abeilles,
+amasser comme les fourmis, ou piller comme les frelons? Le plus sûr,
+selon moi, est de laisser travailler les autres, et de prendre, prendre,
+prendre! mon garçon, par force ou par adresse, c'est le seul moyen
+d'être toujours heureux. Les avares amassent lentement et jouissent peu
+de ce qu'ils possèdent; les pillards sont toujours riches quand même ils
+dépensent, car, quand ils ont bien mangé, ils recommencent à prendre, et
+comme il y a toujours des travailleurs économes, il y a toujours moyen
+de s'enrichir à leurs dépens. Ça, mon ami, je vous ai dit le dernier mot
+de la science, choisissez, et, si vous voulez être bourdon, je vous
+ferai recevoir magicien comme je le suis.
+
+--Et quand je serai magicien, dit Gribouille, que m'arrivera-t-il?
+
+--Vous saurez prendre, répondit M. Bourdon.
+
+--Et pour le devenir, que faut-il faire?
+
+--Faire serment de renoncer à la pitié et à cette sotte vertu qu'on
+appelle la probité.
+
+--Tous les magiciens font-ils ce serment-là? dit Gribouille.
+
+--Il y en a, répondit M. Bourdon, qui font le serment contraire, et qui
+font métier de servir, de protéger et d'aimer tout ce qui respire; mais
+ce sont des imbéciles qui prennent, par vanité, le titre de bons génies
+et qui n'ont aucun pouvoir sur la terre. Ils vivent dans les fleurs,
+dans les ruisseaux, dans les déserts, dans les rochers, et les hommes ne
+leur obéissent pas; ils ne les connaissent même point; aussi ce sont de
+pauvres génies qui vivent d'air et de rosée et dont le cerveau est
+aussi creux que l'estomac.
+
+[image]
+
+--Eh bien, monsieur Bourdon, répondit Gribouille, vous n'avez pas réussi
+à me donner de l'esprit, car je préfère ces génies-là au vôtre, et je ne
+veux en aucune façon apprendre la science de piller et de tuer. Je vous
+souhaite le bonjour, je vous remercie de vos bonnes intentions, et je
+vous demande la permission de retourner chez mes parents.
+
+--Imbécile, répondit M. Bourdon, tes parents sont des frelons qui ont
+oublié leur origine, mais qui n'en ont pas moins tous les instincts et
+toutes les habitudes de leur race. Ils t'ont battu parce que tu ne
+savais pas voler, ils te tueront à présent que tu peux le savoir et que
+tu refuses de l'apprendre.
+
+--Eh bien, dit Gribouille, je m'en irai dans ces déserts dont vous
+m'avez parlé et où vous dites que demeurent les bons génies.
+
+--Mon petit ami, vous n'irez point, repartit M. Bourdon d'une voix
+terrible et en roulant ses gros yeux comme deux charbons ardents; j'ai
+mes raisons pour que vous ne me quittiez pas, et je vais vous faire tant
+de piqûres, que vous resterez là pour mort si vous me résistez.
+
+[image]
+
+En parlant ainsi, M. Bourdon étendit ses ailes et, reprenant la figure
+d'un affreux insecte, il se mit à poursuivre avec rage le pauvre
+Gribouille qui s'enfuyait à toutes jambes. Quelque temps il réussit à se
+préserver en l'écartant avec son chapeau; mais enfin, se voyant sur le
+point d'être dévoré, il perdit la tête et se précipita dans le ruisseau
+dont il descendit le courant à la nage avec beaucoup de vitesse; mais à
+tout instant le bourdon s'élançait sur ses yeux pour l'éborgner, et il
+était forcé d'enfoncer sa tête dans l'eau, au risque d'être suffoqué.
+Alors Gribouille, se voyant perdu, s'écria:
+
+--A mon secours, les bons génies, ne souffrez pas que ce méchant
+s'empare de moi!
+
+Au même instant une jolie demoiselle aux ailes bleues sortit d'une
+touffe d'iris sauvages, et s'approchant de Gribouille:--Suis-moi, lui
+dit-elle, nage toujours et n'aie pas peur. Et puis elle se mit à voler
+devant lui, et, en un instant, une grande pluie d'averse commença à
+tomber et à contrarier fort M. Bourdon, qui ne savait pas voler pendant
+la pluie. La demoiselle s'en moquait et allait toujours. Le ruisseau se
+gonflait et emportait Gribouille, qui n'avait plus la force de nager. M.
+Bourdon essaya de s'acharner après sa proie, mais la pluie, qui tombait
+en gouttes aussi larges que la main, le culbuta dans l'eau. Il se sauva
+comme il put, à la nage, et gagna les herbes de la rive, où Gribouille
+le perdit de vue.
+
+Cependant Gribouille avançait toujours, conduit par la demoiselle, et
+il se trouva à passer devant la porte de la maison de son père. Il vit
+ses frères et sœurs qui le regardaient par la fenêtre et qui riaient
+bien fort, pensant qu'il se noyait. Gribouille voulait s'arrêter pour
+leur dire bonjour, mais la demoiselle le lui défendit.
+
+[image]
+
+--Suis-moi, Gribouille, lui dit-elle, si tu me quittes, tu es perdu.
+
+--Merci, madame la demoiselle, répondit Gribouille, je veux vous obéir.
+
+Et, lâchant un arbre auquel il s'était retenu, il recommença à nager
+aussi vite que le ruisseau, qui était devenu un torrent et qui roulait
+aussi vite qu'une flèche. Quand il eut dépassé la maison et le jardin de
+ses parents, Gribouille entendit ses frères et ses sœurs qui le
+raillaient en criant de toutes leurs forces: «_Fin comme Gribouille, qui
+se jette dans l'eau par crainte de la pluie._»
+
+[image]
+
+[image]
+
+
+
+
+SECONDE PARTIE.
+
+COMMENT GRIBOUILLE SE JETA DANS LE FEU PAR CRAINTE D'ÊTRE BRÛLÉ.
+
+
+Lorsque Gribouille eut fait environ deux cents lieues à la nage, il se
+sentit un peu fatigué et il eut faim, quoiqu'il eût fait tout ce chemin
+en moins de deux heures. Il y avait longtemps qu'il ne descendait plus
+le cours du ruisseau et qu'il naviguait en pleine mer sans s'en
+apercevoir, car il lui semblait rêver et ne pas bien savoir ce qui se
+passait autour de lui. Il ne voyait plus la demoiselle bleue; il est à
+croire qu'elle l'avait quitté lorsque le ruisseau s'était jeté dans une
+rivière, laquelle rivière s'était jetée dans un fleuve, lequel fleuve
+avait conduit Gribouille jusqu'à la mer.
+
+Gribouille, revenant à lui-même, fit un effort pour se reconnaître et ne
+se trouva plus figure humaine: il n'avait plus, en guise de pieds et de
+mains, que des feuilles vertes toutes mouillées; son corps était en bois
+couvert de mousse, sa tête était un gros gland d'Espagne sucré, du moins
+Gribouille le pensait, car il sentait comme un goût de sucre dans la
+bouche qu'il n'avait plus. Il fut étonné de se voir dans cet état et de
+reconnaître que son voyage l'avait changé en une branche de chêne qui
+flottait sur l'eau. Les gros poissons qu'il rencontrait par milliers le
+flairaient en passant, puis détournaient la tête d'un air de dégoût. Les
+oiseaux de mer s'abattaient jusque sur lui pour l'avaler, mais, dès
+qu'ils l'avaient regardé de près, ils s'en allaient plus loin, pensant
+que ce n'était point un plat de leur cuisine. Enfin il vint un grand
+aigle qui le prit assez délicatement dans son bec et qui l'emporta à
+travers les airs.
+
+Gribouille eut un peu peur de se voir si haut, mais il sentit bientôt
+qu'en le séchant l'air lui donnait de la force et de la nourriture, car
+sa faim le quitta, et il se fût trouvé fort à l'aise si les projets de
+l'aigle à son égard ne lui eussent donné quelque inquiétude.
+
+Cependant, comme il continuait à penser et à raisonner sous sa forme de
+branche, il se dit bientôt: Je suis près de terre, puisque l'aigle, qui
+n'est pas un oiseau marin, est venu me chercher dans les eaux; il
+m'emporte, et ce n'est pas pour me manger, car il aime la chair et non
+pas les glands; il veut donc faire de moi une broussaille pour son nid,
+et bientôt sans doute je vais me trouver sur le faîte d'un arbre ou d'un
+rocher.
+
+Gribouille raisonnait fort bien. Il vit bientôt le rivage et une grande
+île déserte où il n'y avait que des arbres, de l'herbe et des fleurs qui
+brillaient au soleil et embaumaient l'air à vingt lieues à la ronde.
+
+[image]
+
+L'aigle le déposa dans son aire et partit pour aller chercher
+quelqu'autre broussaille. Gribouille, se voyant seul, avait bien envie
+de s'en aller; mais comment faire, puisqu'il n'avait plus ni pieds ni
+jambes? Au moins, disait-il, quand j'étais sur l'eau, l'eau me poussait
+et me faisait avancer; à présent, que deviendrai-je? je m'en vais
+certainement me faner, me dessécher et mourir, puisque je suis une
+branche coupée et jetée aux vents.
+
+[image]
+
+Gribouille versa quelques larmes, mais il reprit courage en songeant que
+les fées ou les bons génies l'avaient protégé contre les assauts de
+l'affreux bourdon, et que, sans doute, ils lui avaient fait subir cette
+métamorphose pour le préserver de ses poursuites. Il aurait bien voulu
+les invoquer encore, et surtout revoir près de lui la demoiselle bleue
+qui lui avait parlé sur le ruisseau; mais il était aussi muet qu'une
+souche, et il ne pouvait pas faire de lui-même le plus petit mouvement.
+
+Mais voilà que tout d'un coup s'éleva un furieux coup de vent qui
+bouleversa le nid de l'aigle et transporta Gribouille au beau milieu de
+l'île.
+
+[image]
+
+Il n'eut pas plutôt touché la terre qu'il vit s'agiter autour de lui
+toutes les herbes et toutes les fleurs; et un beau narcisse blanc, au
+pied duquel il s'était trouvé retenu, se pencha, l'embrassa sur la joue,
+et lui dit:--Te voilà donc enfin, mon cher Gribouille? il y a bien
+longtemps que nous t'attendons. Une marguerite se prit à rire et dit:
+
+--Vraiment, nous allons bien nous amuser, à présent que le bon
+Gribouille sera des nôtres; et une folle avoine s'écria:--Je suis d'avis
+que nous donnions un grand bal pour fêter l'arrivée de
+Gribouille.--Patience! reprit le narcisse, qui avait l'air plus
+raisonnable que les autres, vous ne pourrez rien pour Gribouille tant
+que la reine ne l'aura pas embrassé.
+
+--C'est juste, répondirent les autres plantes; faisons un somme en
+attendant; mais prenons garde que le vent, qui est en belle humeur
+aujourd'hui, ne nous enlève Gribouille. Enlaçons-nous autour de notre
+ami.
+
+Alors le narcisse étendit sur la tête de Gribouille une de ses grandes
+feuilles, en lui disant:--Dors, Gribouille, voilà un parasol que je te
+prête. Cinq ou six primevères se couchèrent sur ses pieds, une troupe de
+jeunes muguets vint s'asseoir sur sa poitrine, et une douzaine
+d'aimables pervenches se roulèrent autour de lui et l'enlacèrent si
+adroitement, que le plus méchant vent du monde n'eût pu l'emporter.
+
+Gribouille, ranimé par la bonne odeur de ces plantes affables, par la
+fraîcheur de l'herbe et le doux ombrage du narcisse, goûta un sommeil
+délicieux, tandis que les muguets lui faisaient tout doucement cent
+petits contes à dormir debout, et que les pâquerettes chantonnaient des
+chansonnettes qui n'avaient ni rime ni raison, mais qui procuraient des
+rêves fort agréables.
+
+Enfin Gribouille fut réveillé par des voix plus hautes. On chantait et
+on dansait autour de lui: tout le monde paraissait ivre de joie; les
+liserons s'agitaient comme des cloches à toute volée, les graminées
+jouaient des castagnettes, les muguets faisaient mille courbettes et
+révérences, et le grave narcisse lui-même chantait à tue-tête, tandis
+que les pâquerettes riaient à gorge déployée.
+
+[image]
+
+--Enfants sans cervelle, dit alors d'un ton maternel une très-douce
+voix, n'avez-vous pas une bonne nouvelle à m'apprendre, ce matin?
+
+Aussitôt des millions de voix crièrent ensemble: _Gribouille!
+Gribouille! Gribouille!_ Et, s'écartant comme un rideau, toutes les
+plantes découvrirent aux yeux charmés de Gribouille le doux visage de la
+reine.
+
+[image]
+
+C'était la Reine des prés, cette belle fleur élégante, menue et embaumée
+qui vient au printemps et qui aime les endroits frais.
+
+--Lève-toi, mon cher Gribouille, dit-elle, viens embrasser ta marraine.
+
+Aussitôt Gribouille sentit qu'il retrouvait ses pieds, ses bras, ses
+mains, son visage et toute sa personne. Il se leva bien lestement, et
+toute la prairie fit un cri de joie à l'apparition du véritable
+Gribouille. La reine daigna dépouiller son déguisement et elle se montra
+sous sa figure naturelle, qui était celle d'une fée plus belle que le
+jour, plus fraîche que le mois de mai, et plus blanche que la neige;
+seulement elle conservait sa couronne de fleurs de reine des prés, qui,
+en se mêlant à ses cheveux blonds, semblait plus belle qu'une couronne
+de grappes de perles fines.
+
+--Allons, mes enfants, dit-elle, levez-vous aussi, et que les yeux
+dessillés de Gribouille vous voient tels que vous êtes.
+
+Il y eut un moment d'hésitation, et le Narcisse prenant la
+parole:--Chère reine, dit-il, tu sais bien que, pour nous faire paraître
+dans toute notre beauté, il nous faut un de tes divins sourires, et tu
+es si occupée de l'arrivée de Gribouille, que tu ne songes pas à nous
+l'adresser.
+
+La reine sourit tout naturellement à ce reproche, et Gribouille, sur qui
+ce sourire passa aussi comme un éclair, éprouva un mouvement de joie
+mystérieuse si subit, qu'il en pensa mourir de joie. Toute la prairie en
+ressentit l'effet; on eût dit que le rayon d'un soleil mille fois plus
+clair et plus doux que celui qui éclaire les hommes avait ranimé et
+transformé toutes les choses vivantes. Toutes les fleurs, toutes les
+herbes, tous les arbustes de l'île devinrent autant de sylphes, de
+petites fées, de beaux génies qui parurent, les uns sous les traits
+d'enfants beaux comme les amours, de filles charmantes, de jeunes gens
+enjoués et raisonnables, les autres sous la figure de superbes dames, de
+nobles vieillards et d'hommes d'un aspect franc, libre, aimant et fort.
+Enfin tout ce monde-là était beau et agréable à voir, les vieux comme
+les jeunes, les petits comme les grands. Tous étaient vêtus des tissus
+les plus fins, les uns éclatants, les autres aussi doux à regarder que
+les couleurs des plantes dont ils avaient adopté le nom et les emblèmes.
+Les enfants faisaient mille charmantes folies, les gens graves les
+regardaient avec tendresse et protégeaient leurs ébats. Les jeunes
+personnes dansaient et chantaient, et charmaient par leur grâce et leur
+modestie. Tous et toutes s'appelaient frères et sœurs et se chérissaient
+comme les enfants de la même mère, et cette mère était la reine des
+prés, éternellement jeune et belle, qui ne commandait que par ses
+sourires et ne gouvernait que par sa tendresse.
+
+[image]
+
+Elle prit Gribouille par la main et le promena au milieu des groupes
+nombreux qui s'étaient formés dans la prairie, puis, quand tout le
+monde l'eut choyé et caressé, elle lui dit:
+
+--Va et sois libre; amuse-toi, sois heureux: cette fête ne sera pas
+longue: car j'ai beaucoup d'affaires. Elle ne durera que cent ans,
+profites-en pour t'instruire de notre science magique. Ici l'on fait les
+choses vite et bien. Après la fête, je causerai avec toi et je te dirai
+ce que tu dois savoir pour être un magicien parfait.
+
+--Soit, ma chère marraine, puisque vous l'êtes, dit Gribouille, je me
+sens en vous une telle confiance que je veux tout ce que vous voudrez.
+Mais qui fera mon éducation, ici?
+
+--Tout le monde, dit la reine, tout le monde est aussi savant que moi,
+puisque j'ai donné à tous mes enfants ma sagesse et ma science.
+
+--Est-ce donc que vous allez nous quitter pendant ces cent ans? dit
+Gribouille, j'en mourrais de regret, car je vous aime de tout l'amour
+que j'aurais eu pour ma mère si elle l'eût permis.
+
+--Je ne te quitterai pas, pour un si court moment que j'ai à passer près
+de toi et de mes autres enfants, dit la reine. Je reste au milieu de
+vous; tu me verras toujours, tu pourras toujours venir près de moi pour
+me parler et me questionner; mais tu vois, tes frères et tes sœurs sont
+impatients de te réjouir et de te fêter. N'y sois pas insensible, car
+toute cette joie, tout ce bonheur dont tu les vois enivrés, se
+changeraient en tristesse et en larmes si tu ne les aimais pas comme ils
+t'aiment.
+
+--A Dieu ne plaise! s'écria Gribouille. Et il s'élança au milieu de la
+fête.
+
+Gribouille ne se demanda pas pourquoi tout ce monde si bon, si beau et
+si heureux avait tant d'amitié pour un pauvre petit étranger comme lui,
+sorti du monde des méchants. Il ne se permit pas de douter que la chose
+fût vraie et certaine. Il sentit tout d'un coup que c'est si doux d'être
+aimé, qu'il faut vite en faire autant et ne point se tourmenter d'autre
+chose au monde.
+
+[image]
+
+La fête fut belle et le temps ne cessa pas d'être magnifique. Il y eut
+pourtant quelquefois de la pluie, mais une pluie tiède qui sentait l'eau
+de rose, l'eau de violette, de tubéreuse, de réséda, enfin toutes les
+meilleures senteurs du monde, et on avait autant de plaisir à sentir
+tomber cette pluie qu'à la sentir sécher dans les cheveux aux rayons
+d'un bon soleil qui se dépêchait de la boire. Il y eut aussi de l'orage,
+du vent et du tonnerre, et c'était un bien beau spectacle auquel on
+assistait sans rien payer. Il y avait des grottes immenses où l'on se
+mettait à l'abri pour regarder la mer en fureur, le ciel en feu, et pour
+entendre les chants extraordinaires et sublimes que le vent faisait dans
+les arbres et dans les rochers. Personne n'avait peur, pas même les
+petits sylphes et les jeunes farfadets. Ils savaient qu'aucun mal ne
+pouvait les atteindre. Quelquefois les ruisseaux gonflés par l'orage
+devenaient des torrents; c'était une joie, un tumulte parmi les enfants
+et les jeunes filles à qui les franchirait: et quand on tombait dedans,
+on riait plus fort, car rien ne faisait mourir dans ce pays-là, on n'y
+était même jamais malade. Il arrivait pourtant quelquefois des
+accidents. Les sylphes étourdis tombaient du haut des arbres, ou les
+jeunes filles se piquaient les doigts aux rosiers et aux acacias. Les
+jeunes gens, en exerçant leurs forces, faisaient quelquefois, par
+mégarde, rouler un rocher sur de graves vieillards qui causaient sans
+méfiance à quelques pas de là. Mais aussitôt qu'on voyait une blessure,
+qu'elle fût grande ou petite, la moindre goutte de sang faisait
+accourir tout le monde; on s'empressait à qui verserait la première
+larme sur cette plaie, et aussitôt elle était guérie par enchantement.
+Mais cela causait un moment de douleur générale, car tout le monde
+souffrait à la fois du mal que ressentait le blessé. La reine alors
+arrivait bien vite, bien vite; elle souriait, et, comme le blessé était
+déjà guéri, tout le monde était consolé et transporté d'une joie
+nouvelle à cause du sourire de la reine.
+
+[image]
+
+On ne vivait, dans ce pays-là, que de fruits, de graines et du suc des
+fleurs; mais on les apprêtait si merveilleusement, leurs mélanges
+étaient si bien diversifiés, qu'on ne savait lequel de ces plats exquis
+préférer aux autres. Tout le monde préparait, servait et mangeait le
+repas. On ne choisissait point les convives; qu'ils fussent jeunes ou
+vieux, gais ou sérieux, ils étaient tous parfaitement agréables. On
+riait avec les uns à en mourir, on admirait la sagesse ou l'esprit des
+autres. Quand même on devenait grave avec les sages, on ne s'ennuyait
+jamais, parce qu'ils disaient gracieusement toutes choses, et c'était
+toujours par amitié pour les autres qu'ils parlaient. Les nuits étaient
+aussi belles que les jours; on dormait où l'on se trouvait, sur la
+mousse, sur le gazon, dans les grottes qui étaient illuminées par plus
+de cent milliards de vers luisants. Si on ne voulait pas dormir, à
+cause de la beauté de la lune, on se promenait sur l'eau, dans les
+forêts, sur les montagnes, et on trouvait toujours à qui causer, car
+partout on pouvait rejoindre des groupes qui faisaient de la musique ou
+qui célébraient la beauté de la nature et le bonheur de s'aimer.
+
+[image]
+
+Enfin les cent ans s'écoulèrent comme un jour, et quand, à la fin de la
+centième journée, la reine vint prendre Gribouille par la main, il fut
+fort étonné, car il croyait être à la fin de la première.
+
+--Mon cher enfant, lui dit-elle, j'ai à te parler; la fête va finir,
+viens avec moi.
+
+Elle monta avec Gribouille sur le sommet le plus élevé de l'île et lui
+fit admirer la beauté de la contrée des fleurs, où dansait et chantait
+encore, aux premiers rayons des étoiles, cette race heureuse et
+charmante dont elle était la mère.
+
+[image]
+
+--Hélas! dit Gribouille, saisi pour la première fois depuis cent ans
+d'une profonde tristesse, vais-je donc quitter tous ces amis? vais-je
+redevenir branche de chêne? vais-je donc retourner dans le pays où
+règnent les abeilles avares et les bourdons voleurs? Ma chère marraine,
+ne m'abandonnez pas, ne me renvoyez pas; je ne puis vivre ailleurs
+qu'ici, et je mourrai de chagrin loin de vous.
+
+--Je ne t'abandonnerai jamais, Gribouille, dit la reine, et tu resteras
+avec nous si tu veux; mais écoute ce que j'ai à te dire, et tu verras ce
+que tu as à faire:
+
+«Le pays où tu es né, et qui aujourd'hui a pris définitivement le nom de
+royaume des bourdons, parce que M. Bourdon y a été nommé roi, était,
+avant ta naissance, un pays comme les autres, mêlé de bien et de mal, de
+bonnes et de mauvaises gens. Tes parents n'étaient pas des meilleurs,
+leurs enfants leur ressemblaient. Tu vins le dernier, et, par un bonheur
+extraordinaire, je vins à passer au moment de ta naissance dans la forêt
+où demeurait ton père. Ta mère était au lit, ton père t'examinait et te
+trouvait plus chétif que ses autres enfants:--Ma foi, disait-il d'une
+voix grondeuse sur le seuil de sa porte, voilà un marmot qui me coûtera
+plus qu'il ne me rapportera. Je ne sais à quoi a pensé ma femme de me
+donner un fils si petit et si vilain; si je ne craignais de la fâcher,
+je le ferais noyer comme un petit chat.
+
+«Je passais alors sur le ruisseau, sous la forme d'une demoiselle bleue,
+déguisement que je suis forcée de prendre quand je crains la rencontre
+du roi des bourdons. Je savais bien que ton père ne te ferait pas
+mourir, mais je compris qu'il n'était point bon et qu'il ne t'aimerait
+guère. Je ne pouvais empêcher ce malheur, mais le besoin que j'ai de
+faire toujours du bien là où je passe, me donna l'idée de t'adopter pour
+mon filleul et de te douer de douceur et de bonté, ce qui, à mes yeux,
+était le plus beau présent que je pusse te faire.
+
+[image]
+
+«T'ayant donné un baiser en passant et en t'effleurant de mon aile, je
+poursuivis mon voyage, car j'étais en mission auprès de la reine des
+fées, et mon premier soin, en arrivant auprès d'elle, fut de lui
+demander la permission de te rendre heureux. Elle me l'accorda tout
+d'abord; mais bientôt nous vîmes arriver le roi des bourdons, qui se
+fâcha contre elle, contre moi, et fit beaucoup de menaces, disant que
+ton pays lui avait été promis, et que nul que lui n'avait droit et
+pouvoir sur le moindre de ses habitants.
+
+«Il faut que tu saches que, d'après nos lois, une partie grande ou
+petite de la terre est assignée pour demeure à chacune des races
+d'esprits supérieurs, bons ou méchants, qui peuplent le monde des fées
+et des génies; mais ce droit est limité à un certain nombre de siècles
+ou d'années, et ensuite nous changeons de résidence, afin que la même
+portion de la terre ne reste pas éternellement méchante et malheureuse.
+De là vient qu'on voit des nations florissantes tomber dans la barbarie,
+et des nations barbares devenir florissantes, selon que nos bonnes ou
+mauvaises influences règnent sur elles.
+
+«La reine des fées est aussi juste qu'elle peut l'être, ayant affaire à
+tant de méchants esprits contre lesquels les bons sont forcés d'être en
+guerre depuis le commencement du monde; mais il est écrit dans le grand
+livre des fées que les méchants esprits, enfants des ténèbres, finiront
+par se corriger, et que la reine ne doit ni les exterminer, ni les
+priver des moyens de s'amender. Elle est donc forcée d'écouter leurs
+promesses, de croire quelquefois à leur repentir, et de leur permettre
+de recommencer de nouvelles épreuves. Quand ils ont abusé de sa patience
+et de sa bonté, elle les châtie en les forçant de vivre, des années ou
+des centaines d'années, sous la forme de certaines plantes et de
+certains animaux. C'est une faculté que nous avons tous de nous
+transformer ainsi à volonté; mais, quand nous subissons cette
+métamorphose par punition, nous ne sommes plus libres de quitter la
+forme que l'on nous impose, tant que la reine ne révoque point son
+arrêt.
+
+--Je suis bien sûr, dit Gribouille, que jamais vous n'avez été punie de
+la sorte.
+
+--Il est vrai, répondit modestement la reine des prés; mais, pour en
+revenir à ton histoire, tu sauras qu'à cette époque le roi des bourdons,
+qui avait gouverné ton pays environ quatre cents ans auparavant, et qui
+l'avait affreusement dévasté et maltraité, subissait depuis ce temps-là
+un châtiment infâme. Il était simple bourdon, une vraie bête brute,
+condamnée à ramper, à dérober, à bourdonner sur un vieux chêne de la
+forêt qu'il avait jadis planté de sa propre main, lorsqu'il était le
+maître et le tyran de la contrée.
+
+--Comment, dit Gribouille, un génie peut-il exister sous cette forme
+vile, et vivre pendant des siècles de la vie des bêtes?
+
+--Cela arrive tous les jours, répondit la fée. Rien ne le distingue des
+autres bêtes, si ce n'est le sentiment de sa misère, de sa honte et de
+sa déplorable immortalité. Le roi des bourdons était ainsi transformé
+depuis trois cent quatre-vingt-huit ans, lorsque tu vins au monde. Ces
+trois cent quatre-vingt-huit ans te paraissent bien longs; mais, dans la
+vie des êtres immortels, c'est peu de chose, et la punition n'était pas
+bien dure.
+
+--Comment se fait-il donc, demanda Gribouille, qui s'avisait de tout,
+que le roi des bourdons, devenu simple et stupide bourdon, se trouvait
+dans le palais de la reine des fées lorsque vous vîntes demander la
+permission de me rendre heureux?
+
+[image]
+
+--C'est, répondit la reine des prés, que tous les cent ans, c'est comme
+qui dirait chez vous toutes les heures, la reine assemble son conseil et
+permet à tous ses subordonnés, même à ceux qui subissent une
+transformation honteuse sur sa terre, de comparaître devant son tribunal
+pour demander quelque grâce, rendre compte de quelque mission, ou
+manifester quelque repentir. Mais les mauvais génies sont orgueilleux,
+et ils viennent rarement faire sincèrement leur soumission. Le roi
+Bourdon venait plutôt là pour narguer la reine. Il le fit bien voir, car
+il lui rappela qu'elle-même avait prononcé que sa peine expirerait la
+quatre centième année, et qu'il reprendrait l'empire de ton pays à ce
+moment-là: Par conséquent, disait-il, ce Gribouille m'appartient, et la
+reine des prés (je passe les épithètes grossières dont il m'honora) n'a
+pas le droit de me l'enlever pour le douer et l'instruire à sa
+fantaisie.
+
+«La reine des fées, ayant réfléchi, prononça cette sentence:
+
+«La reine des prés, ma fille, a doué cet enfant des hommes de douceur et
+de bonté; nul ne peut détruire le don d'une fée, quand il est prononcé
+par elle sur un berceau. Gribouille sera donc doux et bon; mais il est
+bien vrai que Gribouille vous appartient. En bien, je vais prendre une
+mesure qui, si vous êtes raisonnable, vous empêchera de le tourmenter et
+de le faire souffrir. Vous ne serez délivré que de sa main. Le jour où
+il vous dira:--Va, et sois heureux, vous cesserez d'être un simple
+bourdon; vous pourrez quitter votre vieux chêne et régner sur le pays.
+Mais souvenez-vous de rendre Gribouille très-heureux; car, le jour où
+il voudra vous quitter, je permettrai à sa marraine de le protéger
+contre vous, et s'il revient ensuite pour vous punir de votre
+ingratitude, je ne vous prêterai aucun secours contre lui.»
+
+«Là-dessus la reine prononça la clôture de son conseil: je revins à mon
+île, et le roi des bourdons retourna à son vieux chêne, où, douze ans
+après, jour pour jour, ta bonté te fit prononcer ces mots fatals: _Va,
+et sois heureux_.
+
+«Aussitôt le méchant insecte qui t'avait piqué redevint le roi des
+bourdons et prit tout de suite le nom de M. Bourdon; car il lui avait
+été interdit par la reine de se présenter les armes à la main, et il ne
+pouvait ni déposséder le vieux roi, ni se rendre puissant par la force.
+
+«Tu as vu, Gribouille, ce qu'a fait ce méchant génie. Il a séduit et
+corrompu les hommes de ton pays par ses richesses. Il a augmenté son
+pouvoir en épousant la princesse des abeilles qui est, en réalité, la
+princesse des thésauriseurs. Il a rendu beaucoup de gens très-riches et
+le pays florissant en apparence; mais, sans persécuter les pauvres, il
+s'est arrangé de manière à les laisser mourir de faim, parce qu'il a su
+rendre les riches égoïstes et durs. Les pauvres sont devenus de plus en
+plus ignorants et méchants à force de colère et de souffrance; si bien
+que tout le monde se déteste dans ce malheureux pays, et qu'on voit des
+personnes mourir de chagrin et d'ennui, quelquefois même se tuer par
+dégoût de la vie, bien qu'elles soient assez riches pour ne rien désirer
+sur la terre.
+
+[image]
+
+«Or donc, Gribouille, continua la reine, voilà cent ans que tu as quitté
+ton pays, de la manière que l'avait prévu la reine des fées. Ton bon
+cœur n'a pu supporter l'horreur naturelle que t'inspirait le roi des
+bourdons. Il a voulu te retenir de force, je t'ai sauvé de ses griffes;
+il règne à présent et il vit toujours puisqu'il est immortel, quoiqu'il
+fasse le vieux et parle toujours de sa fin prochaine pour ne pas
+inquiéter ses sujets. Tes parents ne sont plus. De toutes les personnes
+que tu as connues, il n'en existe pas une seule. La richesse n'a fait
+qu'augmenter avec la méchanceté dans ce pays-là; les hommes en sont
+venus à s'égorger les uns les autres. Ils se volent, ils se ruinent, ils
+se haïssent, ils se tuent. Les pauvres font comme les riches, ils se
+tuent entre eux et ils pillent les riches tant qu'ils peuvent; c'est une
+guerre continuelle. Les abeilles, les frelons et les fourmis sont dans
+un travail effroyable pour s'entre-nuire et s'entre-dévorer. Tout cela
+est venu de ce que l'esprit d'avarice et de pillarderie a étouffé
+l'esprit de bonté et de complaisance dans tous les cœurs, et de ce qu'on
+a oublié une grande science dont, seul de tous les hommes nés sur cette
+terre malheureuse, tu es aujourd'hui possesseur.
+
+[image]
+
+Gribouille commença par pleurer la mort de ses parents comme s'ils
+eussent été bien regrettables, et il les eût pleurés longtemps, si la
+reine des prés, qui voulait le rendre attentif à ses discours, ne l'eût
+forcé, par un de ses sourires magiques, à redevenir tranquille et
+satisfait. Alors, se sentant réveillé comme d'un rêve, il ne vit plus le
+passé et ne songea qu'à l'avenir.
+
+--Ma chère marraine, dit-il, vous dites que seul, parmi les hommes de
+mon pays, je possède une grande science. On m'a toujours dit autrefois
+que j'étais né fort simple. Le roi des bourdons a essayé de me rendre
+habile. J'ai étudié pendant trois ans, chez lui, la science des nombres,
+et cela ne m'a rien appris dont je sache me servir. Vous m'avez amené
+ici et vous m'y avez donné cent ans d'un plaisir et d'un bonheur dont je
+n'avais pas l'idée; mais on n'a songé qu'à me divertir, à me caresser, à
+me rendre content, et véritablement j'ai été si content, si heureux, si
+gai, si fou peut-être, que je n'ai pas songé à faire la plus petite
+question, et que je ne me sens pas plus magicien que le premier jour.
+Vous voyez donc que je suis un grand niais ou un grand étourdi, et
+vraiment j'en suis tout honteux, car il me semble que, dans l'espace de
+cent ans, j'aurais pu et j'aurais dû apprendre tout ce qu'un mortel peut
+savoir, lorsqu'il vit au milieu des fées et des génies.
+
+--Gribouille, dit la reine, tu t'accuses à tort et tu te trompes si tu
+crois ne rien avoir appris. Voyons, interroge ton propre cœur, et
+dis-moi s'il n'est pas en possession du secret le plus merveilleux qu'un
+mortel ait jamais pressenti?
+
+--Hélas! ma marraine, répondit Gribouille, je n'ai appris qu'une chose
+chez vous, c'est à aimer de tout mon cœur.
+
+--Fort bien, reprit la reine des prés, et quelle autre chose est-ce que
+mes autres enfants t'ont fait connaître?
+
+--Ils m'ont fait connaître le bonheur d'être aimé, dit Gribouille,
+bonheur que j'avais toujours rêvé et que je ne connaissais point.
+
+--Eh bien, dit la reine, que veux-tu donc savoir de plus beau et de plus
+vrai? Tu sais ce que les hommes de ton pays ne savent pas, ce qu'ils ont
+absolument oublié, ce dont ils ne se doutent même plus. Tu es magicien,
+Gribouille, tu es un bon génie, tu as plus de science et plus d'esprit
+que tous les docteurs du royaume des bourdons.
+
+--Ainsi, dit Gribouille, qui commençait à voir clair en lui-même et à ne
+plus se croire trop bête, c'est la science que vous m'avez donnée qui
+guérirait les habitants de mon pays de leur malice et de leurs
+souffrances?
+
+--Sans doute, répondit la reine, mais que t'importe, mon cher enfant? Tu
+n'as plus rien à craindre des méchants; tu es ici à l'abri de la rancune
+du roi des bourdons. Tu seras immortel tant que tu habiteras mon île,
+aucun chagrin ne viendra te visiter, tes jours se passeront en siècles
+de fêtes. Oublie la malice des hommes, abandonne-les à leurs
+souffrances. Viens, retournons au concert et au bal. Je veux bien les
+prolonger encore pour toi d'une journée de cent ans.
+
+[image]
+
+Gribouille interrogea son cœur avant de répondre, et, tout d'un coup, il
+y trouva ce raisonnement-ci:--Ma marraine ne me dit cela que pour
+m'éprouver; si j'acceptais, elle ne m'estimerait plus et je ne
+m'estimerais plus moi-même. Alors il se jeta au cou de sa marraine et
+lui dit:--Faites-moi un beau sourire, ma marraine, afin que je ne meure
+pas de chagrin en vous quittant, car il faut que je vous quitte. J'ai
+beau n'avoir ni parents ni amis dans mon pays à l'heure qu'il est, je
+sens que je suis l'enfant de ce pays et que je lui dois mes services.
+Puisque me voilà riche du plus beau secret du monde, il faut que j'en
+fasse profiter ces pauvres gens qui se détestent et qui sont pour cela
+si à plaindre. J'ai beau être heureux comme un génie, grâce à vos
+bontés, je n'en suis pas moins un simple mortel, et je veux faire part
+de ma science aux autres mortels. Vous m'avez appris à aimer; eh bien,
+je sens que j'aime ces méchants et ces fous qui vont me haïr peut-être,
+et je vous demande de me reconduire parmi eux.
+
+La reine embrassa Gribouille, mais elle ne put sourire malgré toute son
+envie.--Va, mon fils, dit-elle, mon cœur se déchire en te quittant; mais
+je t'en aime davantage, parce que tu as compris ton devoir, et que ma
+science a porté ses fruits dans ton âme. Je ne te donne ni talisman, ni
+baguette pour protéger tes jours contre les entreprises des méchants
+bourdons, car il est écrit au livre du destin que tout mortel qui se
+dévoue doit risquer tout, jusqu'à sa vie. Seulement je veux t'aider à
+rendre les hommes de ton pays meilleurs; je te permets donc de cueillir
+dans mes prés autant de fleurs que tu en voudras emporter, et chaque
+fois que tu feras respirer la moindre de ces fleurs à un mortel, tu le
+verras s'adoucir et devenir plus traitable: c'est à ton esprit de faire
+le reste. Quant au roi des bourdons et à ceux de sa famille, il y a
+longtemps qu'ils seraient corrigés, si cela dépendait de mes fleurs;
+car, depuis le commencement du monde, ils se nourrissent de leurs sucs
+les plus doux; mais cela n'a rien changé à leur caractère brutal, cruel
+et avide. Préserve-toi donc tant que tu pourras de ces tyrans; je
+tâcherai de te secourir; mais je ne te cache pas que ce sera une lutte
+bien terrible et bien dangereuse, et que je n'en connais pas l'issue.
+
+[image]
+
+Gribouille alla cueillir un gros bouquet tout en pleurant et soupirant.
+Tous les habitants de l'île heureuse avaient disparu. La fête était
+finie; seulement, chaque fois que Gribouille se baissait pour ramasser
+une plante, il entendait une petite voix gémissante qui lui disait:
+
+--Prends, prends, mon cher Gribouille, prends mes feuilles, prends mes
+fleurs, prends mes branches; puissent-elles te porter bonheur!
+puisses-tu revenir bientôt!
+
+Gribouille avait le cœur bien gros; il eût voulu embrasser toutes les
+herbes, tous les arbres, toutes les fleurs de la prairie; enfin il se
+rendit au rivage où l'attendait sa marraine. Elle tenait à la main une
+rose dont elle détacha une feuille qu'elle laissa tomber dans l'eau,
+puis elle dit à Gribouille:
+
+--Voilà ton navire; pars, et sois heureux dans la traversée.
+
+[image]
+
+Elle l'embrassa tendrement, et Gribouille, sautant dans la feuille de
+rose, arriva en moins de deux heures dans son pays.
+
+[image]
+
+A peine eut-il touché le rivage, qu'une foule de marins accourut,
+émerveillée de voir aborder un enfant dans une feuille de rose; car il
+faut vous dire que Gribouille n'avait pas vieilli d'un jour pendant les
+cent années qu'il avait passées dans l'île des Fleurs; il n'avait
+toujours que quinze ans, et, comme il était petit et menu pour son âge,
+on ne lui en eût pas donné plus de douze. Mais les mariniers ne
+s'amusèrent pas longtemps à admirer Gribouille et sa manière de voyager:
+ils ne songèrent qu'à avoir la feuille des rose, qui véritablement était
+une chose fort belle, étant grande comme un batelet, et si solide
+qu'elle ne laissait pas pénétrer dans son creux la plus petite goutte
+d'eau.
+
+--Voilà, disaient les mariniers, une nouvelle invention qui se vendrait
+bien cher. Combien, petit garçon, veux-tu vendre ton invention?
+
+Car ces mariniers étaient riches, et ils s'empressaient tous d'offrir
+leur bourse à Gribouille, enchérissant les uns sur les autres, et se
+menaçant les uns les autres.
+
+--Si ma barque vous fait plaisir, dit Gribouille, prenez-la, messieurs.
+
+Il n'eut pas plutôt dit cette parole, que les mariniers se jetèrent
+comme des furieux sur la barque, se donnant des coups à qui l'aurait,
+s'arrachant des poignées de cheveux et se jetant dans la mer à force de
+se battre. Mais, comme la barque était une feuille de rose de l'île
+enchantée, à peine l'eurent-ils touchée qu'ils en éprouvèrent la vertu:
+ils se sentirent tout calmés par la bonne odeur qu'elle avait, et, au
+lieu de continuer leur bataille, ils convinrent de garder la barque pour
+eux tous et de la montrer comme une rareté au profit de toute leur
+bande.
+
+Cette convention faite, ils vinrent remercier Gribouille de son généreux
+présent, et, quoiqu'ils fussent encore assez grossiers dans leurs
+manières, ils l'invitèrent de bon cœur à venir dîner avec eux et à
+demeurer dans celle de leurs maisons qu'il lui plairait de choisir.
+
+Gribouille accepta le repas, et, comme il portait les habits avec
+lesquels il avait quitté la contrée cent ans auparavant, il fut bientôt
+un objet de curiosité pour toute la ville, qui était un port de mer. On
+vint à la porte du cabaret où il dînait avec les marins, et la nouvelle
+de son arrivée en feuille de rose s'étant répandue, la foule s'ameuta et
+commença à crier qu'il fallait prendre l'enfant, le renfermer dans une
+cage, et le montrer dans tout le pays pour de l'argent.
+
+[image]
+
+Les mariniers qui régalaient Gribouille essayèrent de repousser cette
+foule; mais quand ils virent qu'elle augmentait toujours, ils lui
+conseillèrent de se sauver par une porte de derrière et de se bien
+cacher:--Car vous avez affaire à de méchantes gens, lui dirent-ils, et
+ils sont capables de vous tuer en se battant à qui vous aura.
+
+--J'irai au-devant d'eux, répondit Gribouille en se levant, et je
+tâcherai de les apaiser.
+
+--Ne le faites point, dit une vieille femme qui servait le repas, vous
+feriez comme défunt Gribouille, qui, à ce que m'a conté ma grand'mère,
+se noya dans la rivière pour se sauver de la pluie.
+
+[image]
+
+Gribouille eut bien envie de rire: il quitta la table et, ouvrant la
+porte, il alla au milieu de la foule, tenant devant lui son bouquet
+qu'il fourrait vitement dans le nez de ceux qui venaient se jeter sur
+lui. Il n'eût pas plutôt fait cette expérience sur une centaine de
+personnes, qu'elles l'entourèrent pour le protéger contre les autres; et
+peu à peu, comme les fleurs de l'île enchantée ne se flétrissaient point
+et qu'elles répandaient un parfum que n'eût pas épuisé la respiration de
+cent mille personnes, toute la population de cet endroit-là se trouva
+calmée comme par miracle. Alors, au lieu de vouloir enfermer Gribouille,
+chacun voulut lui faire fête, ou tout au moins l'interroger sur son
+pays, sur ses voyages, sur l'âge qu'il avait, et sur sa fantaisie de
+naviguer en feuille de rose.
+
+Gribouille raconta à tout le monde qu'il arrivait d'une île où tout le
+monde pouvait aller, à la seule condition d'être bon et capable d'aimer;
+il raconta le bonheur dont on y jouissait, la beauté, la tranquillité,
+la liberté et la bonté des habitants; enfin, sans rien dire qui pût le
+faire reconnaître pour ce Gribouille dont le nom était passé en
+proverbe, et sans compromettre la reine des prés dans le royaume des
+bourdons, il apprit à ces gens-là la chose merveilleuse qu'on lui avait
+enseignée, la science d'aimer et d'être aimé.
+
+D'abord on l'écouta en riant et en le traitant de fou; car les sujets du
+roi Bourdon étaient fort railleurs et ne croyaient plus à rien, ni à
+personne; cependant les récits de Gribouille les divertirent: sa
+simplicité, son vieux langage et son habillement qui, à force d'être
+vieux, leur paraissaient nouveaux, sa manière gentille et claire de dire
+les choses, et une quantité de jolies chansons, fables, contes et
+apologues que les sylphes lui avaient appris en jouant et en riant dans
+l'île des Fleurs, tout plaisait en lui. Les dames et les beaux esprits
+de la ville se l'arrachaient et prisaient d'autant plus sa naïveté que
+leur langage était devenu prétentieux et quintessencié; il ne tint pas à
+eux que Gribouille ne passât pour un prodige d'esprit, pour un savant
+précoce qui avait étudié les vieux auteurs, pour un poëte qui allait
+bouleverser la république des lettres. Les ignorants n'en cherchaient
+pas si long: ces pauvres gens l'écoutaient sans se lasser, ne comprenant
+pas encore où il en voulait venir avec ses contes et ses chansons, mais
+se sentant devenir plus heureux ou meilleurs quand il avait parlé ou
+chanté.
+
+Quand Gribouille eut passé huit jours dans cette ville, il alla dans une
+autre. Partout, grâce à ses fleurs et à son doux parler, il fut bien
+reçu, et en peu de temps il devint si célèbre, que tout le monde parlait
+de lui et que les gens riches faisaient de grands voyages pour le voir.
+On s'étonnait de son caractère confiant, et qu'il courût au-devant de
+tous les dangers; aussi, sans le connaître pour le véritable Gribouille,
+lui donna-t-on pour sobriquet son véritable nom: chacun disant qu'il
+justifiait le proverbe, mais chacun remarquant aussi que le danger
+semblait le fuir à mesure qu'il s'y jetait.
+
+[image]
+
+Le roi des bourdons apprit enfin la nouvelle de l'arrivée de Gribouille
+et les miracles qu'il faisait; car Gribouille avait déjà parcouru la
+moitié du royaume et s'était fait un gros parti de gens qui prétendaient
+que le moyen d'être heureux, ce n'est pas d'être riche, mais d'être bon.
+Et on voyait des riches qui donnaient tout leur argent et même qui se
+ruinaient pour les autres, afin, disaient-ils, de se procurer la
+véritable félicité. Ceux qui n'avaient pas encore vu Gribouille se
+moquaient de cette nouvelle mode; mais, aussitôt qu'ils le voyaient, ils
+commençaient à dire et à faire comme les autres.
+
+Tout cela fit ouvrir l'oreille au roi Bourdon. Il se dit que ce surnommé
+Gribouille pourrait bien être le même qu'il avait essayé en vain de
+retenir à sa cour, et il reconnaissait bien que, depuis le départ de
+Gribouille, il avait toujours été malheureux au milieu de sa richesse et
+de sa puissance, parce qu'il s'était toujours senti devenir plus avide,
+plus méchant, plus redouté et plus haï. L'idée lui vint donc de rappeler
+Gribouille auprès de lui, de l'amadouer, et, au besoin, de l'enfermer
+dans une tour, afin de le garder comme un talisman contre le malheur.
+
+[image]
+
+Il lui envoya donc une ambassade pour le prier de venir résider à sa
+cour.
+
+Gribouille accepta et partit pour Bourdonopolis, en dépit des prières de
+ses nouveaux amis qui craignaient les méchants desseins du roi. Mais
+Gribouille voulait donner son secret à la capitale du royaume, et il se
+disait: Pourvu que je fasse du bien, qu'importe le mal qui pourra
+m'arriver!
+
+[image]
+
+Il fut très-bien reçu par le roi qui fit semblant de ne pas le
+reconnaître et qui parut avoir oublié le passé. Mais Gribouille vit bien
+qu'il n'avait pas changé et qu'il ne songeait guère à s'amender. Il ne
+songea lui-même qu'à se dépêcher de plaire aux habitants de la capitale
+et de leur donner sa science.
+
+Quand le roi vit que cette science s'apprenait si vite et plaisait si
+fort que l'on commençait à ouvrir les yeux sur son compte, à lui
+désobéir, et même à le menacer de prendre Gribouille pour roi à sa
+place, il entra en fureur, mais il se contint encore, et, poussant la
+ruse jusqu'au bout, il manda Gribouille dans son cabinet et lui dit:
+
+--On m'assure, mon cher Gribouille, que vous avez un bouquet de fleurs
+souveraines pour toutes sortes de maux; or, comme j'ai un grand mal de
+tête, je vous prie de me le faire sentir; peut-être que cela me
+soulagera.
+
+[image]
+
+En ce moment, Gribouille oublia que sa marraine lui avait dit: Tu ne
+pourras rien sur le roi des bourdons ni sur ceux de sa famille; mes
+fleurs elles-mêmes sont sans vertu sur ces méchants esprits. Le pauvre
+enfant pensa, au contraire, que des plantes si rares auraient le don
+d'adoucir la méchante humeur du roi. Il tira de son sein le précieux
+bouquet qui était toujours aussi frais que le jour où il l'avait
+cueilli, et que nul pouvoir humain n'eût pu lui arracher, puisque tous
+ceux qui le respiraient en subissaient le charme. Il le présenta au roi,
+et aussitôt celui-ci enfonça son dard empoisonné dans le cœur de la plus
+belle rose. Un cri perçant et une grosse larme s'échappèrent du sein de
+la rose, et Gribouille, saisi d'horreur et de désespoir, laissa tomber
+le bouquet.
+
+Le roi des bourdons s'en empara, le mit en pièces, le foula aux pieds,
+puis, éclatant de rire:
+
+--Mon mignon, dit-il à Gribouille, voilà le cas que je fais de votre
+talisman; à présent nous allons voir lequel est le plus fort de nous
+deux, et si vous resterez libre d'exciter des séditions contre moi.
+
+--Hélas! dit Gribouille, vous savez bien que je n'ai jamais dit un seul
+mot contre vous; que je ne suis pas jaloux de votre couronne, et que si
+j'ai enseigné la douceur et la patience, cela ne vous met point en
+danger; vous n'avez qu'à faire de même et à donner le bon exemple, on
+vous aimera et on ne songera pas à être gouverné par un autre que par
+vous.
+
+--Bien, bien, dit le roi, j'aime vos jolis vers et vos joyeuses
+chansons, et comme je n'en veux rien perdre, vous irez en un lieu où
+tout cela sera fort bien gardé.
+
+Là-dessus il appela ses gardes, et, comme Gribouille n'avait plus son
+bouquet, il fut pris, garrotté et jeté au fond d'un cachot noir comme un
+four, où il y avait des crapauds, des salamandres, des lézards, des
+chauves-souris, des araignées et toutes sortes de vilaines bêtes; mais
+elles ne firent aucun mal à Gribouille, qui en peu de temps les
+apprivoisa et conquit même l'amitié des araignées, en leur chantant de
+jolis airs auxquels elles parurent fort sensibles.
+
+Mais Gribouille n'en était pas moins malheureux: on le faisait mourir de
+faim, et de soif, il n'avait pas un brin de paille pour se coucher; il
+était couvert de chaînes si lourdes, qu'il ne pouvait pas faire un
+mouvement, et, quoiqu'il ne fît entendre aucune plainte, ses geôliers
+l'accablaient d'injures grossières et de coups.
+
+[image]
+
+Cependant la disparition de Gribouille fut bientôt remarquée. Le roi fit
+croire, pendant quelque temps, qu'il l'avait envoyé en ambassade chez un
+de ses voisins; mais on vint à découvrir qu'il était prisonnier. Les
+méchants, qui étaient encore en grand nombre, dirent que le roi avait
+bien fait, et qu'il ferait sagement de traiter de même tous ceux qui
+osaient mépriser la richesse et vanter la bonté.
+
+Ceux qui étaient devenus bons pleurèrent Gribouille et souffrirent
+pendant quelque temps les menaces et les injures; mais Gribouille
+n'étant plus là pour les retenir et pour leur prêcher le pardon, ils se
+révoltèrent, et l'on vit commencer une guerre terrible qui mit bientôt
+tout le pays à feu et à sang.
+
+[image]
+
+Le roi fit des prodiges de cruauté: tous les jours on pendait, on
+brûlait et on écorchait les révoltés par centaines. De leur côté, les
+révoltés, poussés à bout, ne traitaient pas beaucoup mieux les ennemis
+qui tombaient dans leurs mains. Du fond de sa prison, Gribouille, navré
+de douleur, entendait les cris et les plaintes, et ses geôliers, qui
+commençaient à craindre pour le gouvernement, lui disaient:
+
+--Voilà ton ouvrage, Gribouille; tu prétendais enseigner le secret
+d'être heureux, et, à présent, vois comme on l'est, vois comme on
+s'aime, vois comme vont les choses!
+
+Peu s'en fallait que Gribouille ne perdît courage et qu'il ne doutât de
+la reine des prés; mais il se défendait de son mieux contre le
+désespoir, et il se disait toujours: Ma marraine viendra au secours de
+ce pauvre pays, et si j'ai fait du mal, elle le réparera.
+
+Une nuit que Gribouille ne dormait pas, car il ne dormait guère, et
+qu'il regardait un rayon de la lune qui perçait à travers une petite
+fente de la muraille, il vit quelque chose s'agiter dans ce rayon, et il
+reconnut sa chère marraine sous la forme de la demoiselle bleue:
+
+--Gribouille, lui dit-elle, voici le moment d'être décidé à tout; j'ai
+enfin obtenu de la reine des fées la permission de vaincre le roi des
+bourdons et de le chasser de ce pays; mais c'est à une condition
+épouvantable et que je n'ose pas te dire.
+
+--Parlez, ma chère marraine, s'écria Gribouille; pour vous assurer la
+victoire et pour sauver ce malheureux pays, il n'y a rien que je ne sois
+capable de souffrir.
+
+--Et si c'était la mort? dit la reine des prés d'une voix si triste que
+les chauves-souris, les lézards et les araignées du cachot de Gribouille
+en furent réveillés tout en sueur.
+
+--Si c'est la mort, répondit Gribouille, que la volonté des puissances
+célestes soit faite! Pourvu que vous vous souveniez de moi avec
+affection, ma chère marraine, et que, dans l'île des Fleurs, on chante
+quelquefois un petit couplet à la mémoire du pauvre Gribouille, je serai
+content.
+
+--Eh bien, dit la fée, apprête-toi à mourir, Gribouille, car demain
+éclatera une nouvelle guerre plus terrible que celle qui existe
+aujourd'hui. Demain tu périras dans les tourments, sans un seul ami
+auprès de toi, et sans avoir même la consolation de voir le triomphe de
+mes armes, car tu seras une des premières victimes de la fureur du roi
+des bourdons. T'en sens-tu le courage?
+
+--Oui, ma marraine, dit Gribouille.
+
+La fée l'embrassa et disparut. Jusqu'au jour, qui fut bien long à venir,
+le pauvre Gribouille, pour combattre l'effroi de la mort, chanta, dans
+son cachot, d'une voix suave et touchante, les belles chansons qu'il
+avait apprises dans l'île des Fleurs. Les lézards, les salamandres, les
+araignées et les rats qui lui tenaient compagnie, en furent si
+attendris, qu'ils vinrent tous se mettre en rond autour de Gribouille et
+à chanter à leur tour son chant de mort dans leur langue, en répandant
+des pleurs et en se frappant la tête contre les murs.
+
+[image]
+
+--Mes amis, leur dit Gribouille bien que je ne comprenne pas beaucoup
+votre langage, je vois que vous me regrettez et que vous me plaignez.
+J'y suis sensible; car, loin de vous mépriser pour votre laideur et la
+tristesse de votre condition, je vous estime autant que si vous étiez
+des papillons couverts de pierreries ou des oiseaux superbes. Il me
+suffit de voir que vous avez un bon cœur pour faire grand cas de vous.
+Je vous prie, quand je ne serai plus, s'il vient à ma place quelque
+pauvre prisonnier, soyez aussi doux et aussi affectueux pour lui que
+vous l'avez été pour moi.
+
+--Cher Gribouille, répondit en bon français un gros rat à barbe blanche,
+nous sommes des hommes comme toi. Tu vois en nous les derniers mortels
+qui, après ton départ de ce pays, il y a cent ans et plus, conservèrent
+l'amour du bien et le respect de la justice. L'affreux roi des bourdons,
+ne pouvant nous faire périr, nous jeta dans ce cachot et nous condamna à
+ces hideuses métamorphoses; mais nous avons entendu les paroles de la
+fée et nous voyons que l'heure de notre délivrance est venue. C'est à ta
+mort que nous la devrons: voilà pourquoi, au lieu de nous réjouir, nous
+versons des larmes.
+
+En ce moment, le jour parut et l'on entendit un son de cloches funèbres,
+et puis un vacarme épouvantable: des cris, des rires, des menaces, des
+chants, des injures; et puis les trompettes, les tambours, les fifres,
+la fusillade, la canonnade, enfin l'enfer déchaîné. C'était la grande
+bataille qui commençait. La reine des prés, à la tête d'une innombrable
+armée d'oiseaux qu'elle avait amenés de son île, parut dans les airs,
+d'abord comme un gros nuage noir, et puis bientôt comme une multitude de
+guerriers ailés et emplumés qui s'abattaient sur le royaume des frelons
+et des abeilles.
+
+[image]
+
+A la vue de ce renfort, les habitants révoltés du pays reprirent les
+armes; ceux qui tenaient pour le roi en firent autant, et l'on se rangea
+en bataille dans une grande plaine qui entourait le palais.
+
+Le roi des bourdons, qui n'avait pas l'habitude de regarder en l'air, et
+qui voyait toujours à ras de terre, ne s'inquiéta pas d'abord de la
+sédition. Il mit sur pied son armée, qui était composée, en grande
+partie, de membres de sa famille; car il avait équipé plus de quarante
+millions de jeunes bourdons qui étaient les enfants de son premier
+mariage, et, de son côté, la princesse des abeilles, sa femme, avait
+tout autant de sœurs dont elle s'était fait un régiment d'amazones fort
+redoutables.
+
+Mais quelqu'un de la cour ayant levé les yeux et voyant l'armée de la
+reine des prés dans les airs, avertit le roi qui, tout aussitôt, devint
+sombre et commença à bourdonner d'une manière épouvantable.
+
+--Or donc, dit-il, le danger est fort grand. Que ces misérables mortels
+se battent entre eux, laissons-les faire: nous ne sommes pas trop pour
+nous défendre contre l'armée des oiseaux qui nous menace.
+
+La princesse des abeilles, sa femme, lui dit alors:
+
+--Sire, vous perdez la tête; jamais nous ne pourrons nous défendre des
+oiseaux; ils sont aussi agiles et mieux armés que nous. Nous en
+blesserons quelques-uns et ils nous dévoreront par centaines. Nous
+n'avons qu'un moyen de transiger, c'est de tirer de prison ce
+Gribouille, le filleul bien-aimé de la reine des prés. Nous le mettrons
+sur un bûcher tout rempli de soufre et d'amadou, et nous menacerons
+cette reine ennemie d'y mettre le feu si elle ne se retire aussitôt.
+
+[image]
+
+--Cette fois, ma femme, vous avez raison, dit le roi; et, aussitôt fait
+que dit, Gribouille fut placé sur le bûcher, au beau milieu de l'armée
+des bourdons. Un cerf-volant fort éloquent fut envoyé en parlementaire à
+la reine des prés pour l'avertir de la résolution où était le roi de
+faire brûler vif le pauvre Gribouille si elle livrait la bataille.
+
+A la vue de Gribouille sur son bûcher, la reine des prés sentit son cœur
+se fendre, et, le courage lui manquant, elle allait donner le signal de
+la retraite, lorsque Gribouille, voyant et comprenant ce qui se passait
+dans le cœur et dans l'armée de la reine, arracha la torche des mains du
+bourreau, la lança au milieu du bûcher, et se précipita lui-même à
+travers les flammes où, en moins d'un instant, il fut consumé.
+
+[image]
+
+Les partisans du roi se mirent à rire en disant:--Ce Gribouille-là est
+aussi fin que l'ancien, qui se jeta dans l'eau par crainte de la pluie,
+puisqu'il se jette dans le feu par crainte d'être brûlé. Vous voyez bien
+que cet enseigneur de félicités suprêmes est un imbécile et un maniaque.
+
+Mais ces gens-là ne purent pas rire bien longtemps, car la mort de
+Gribouille fut le signal du combat général. Les deux partis se ruèrent
+l'un sur l'autre; mais quand les partisans du roi virent que les troupes
+royales ne venaient pas les appuyer, ils se débandèrent et perdirent la
+bataille.
+
+[image]
+
+Pendant ce temps-là, l'armée des bourdons et celle des abeilles
+combattaient l'armée des oiseaux. Tous avaient repris leurs formes
+magiques, et les hommes virent avec horreur une bataille dont ils
+n'avaient jamais eu l'idée. Des insectes aussi grands que des hommes
+luttaient avec rage contre des oiseaux dont le moindre était aussi gros
+qu'un éléphant. Les terribles dards des bêtes piquantes atteignaient
+parfois les flancs sensibles des alouettes, des fauvettes et des
+colombes; mais les mésanges adroites dévoraient les abeilles par
+milliers, les aigles en abattaient cent d'un coup d'aile, les casoars
+présentaient leurs casques impénétrables à leurs traits empoisonnés, et
+l'_oiseau armé_, qui a un grand éperon acéré à chaque épaule, embrochait
+vingt ennemis à la minute.
+
+Enfin, après une heure de mêlée confuse et d'effroyables clameurs, on
+vit l'armée des bourdons et de leurs alliés joncher la terre. Les
+oiseaux blessés se perchèrent sur les arbres, où, grâce au sourire de la
+reine des prés, ils furent d'abord guéris. Cette reine victorieuse, qui
+avait repris la figure d'une femme de la plus merveilleuse beauté, avec
+quatre grandes ailes de gaze bleue, vint s'abattre avec sa cour sur le
+bûcher de Gribouille.
+
+--Mortels, dit-elle aux habitants du royaume, déposez vos armes et
+dépouillez vos haines. Embrassez-vous, aimez-vous, pardonnez-vous, et
+soyez heureux. C'est la reine des fées qui, par ma bouche, vous le
+commande.
+
+En parlant ainsi, la reine des prés sourit, et, à l'instant même, la
+paix fut faite de meilleur cœur et de meilleure foi que si un congrès de
+souverains l'eût jurée et signée.
+
+[image]
+
+--Ne craignez plus ces frelons et ces abeilles qui vous ont gouvernés,
+dit alors la reine. Leurs méchants esprits vont comparaître devant le
+conseil souverain des fées, qui ordonnera de leur sort. Quant à leur
+dépouille, voyez ce qu'elle va devenir.
+
+Aussitôt l'on vit sortir de terre une armée effroyable de fourmis noires
+et monstrueuses qui ramassèrent avec empressement les cadavres des
+insectes morts et mourants, et qui les emportèrent dans leurs cavernes
+avec des démonstrations de joie et de gourmandise qui soulevaient le
+cœur de dégoût et d'horreur.
+
+[image]
+
+Après avoir contemplé ce hideux spectacle, la foule se retourna vers le
+bûcher de Gribouille, qui n'offrait plus qu'une montagne de cendres;
+mais, au faîte de cette montagne, on vit s'épanouir une belle fleur que
+l'on nomme _souvenez-vous de moi_. La reine des prés cueillit cette
+fleur et la mit dans son sein; puis elle et son armée, prenant les
+cendres du bûcher, s'envolèrent vers les cieux, et, en partant, ils
+semaient les cendres de ce bûcher sur toute la contrée. Aussitôt
+poussaient des fleurs, des moissons, des arbres chargés de fruits, mille
+richesses qui réparèrent au centuple les pertes occasionnées par la
+guerre.
+
+[image]
+
+Depuis ce jour-là, les habitants du pays de Gribouille vécurent fort
+heureux sous la protection de la reine des prés, et un temple fut élevé
+à la mémoire de Gribouille. Tous les ans, à l'anniversaire de sa mort,
+tous les habitants de la contrée venaient avec des bouquets de fleurs de
+_souvenez-vous de moi_ chanter les chansons que Gribouille leur avait
+enseignées. Ce jour-là, il était ordonné, par les lois du royaume, de
+terminer tous les différends et de pardonner toutes les fautes et
+toutes les injures. Cela fit du tort aux procureurs et aux avocats qui
+avaient pullulé dans le pays au temps du roi Bourdon. Mais ils prirent
+d'autres métiers, puisqu'aussi bien un temps arriva où il n'y eut plus
+de procès, et où sur toutes choses tout le monde fut d'accord.
+
+Quant à Gribouille, devenu petite fleur bleue, son sort ne fut point
+regrettable. Sa marraine l'emporta dans son île, où, pour tout le reste
+de l'existence des fées, existence dont personne ne connaît le terme, il
+fut alternativement pendant cent ans petite fleur bleue, bien tranquille
+et bien heureuse au bord d'un ruisseau, dans la prairie enchantée, et
+pendant cent ans jeune et beau sylphe, dansant, chantant, riant, aimant
+et faisant fête à sa marraine.
+
+[image]
+
+ * * * * *
+
+
+MAISON BLANCHARD ET C^{IE},
+
+ANCIENNE LIBRAIRIE HETZEL,
+
+RUE RICHELIEU, 78.
+
+
+M. BLANCHARD ayant acheté ce qui restait de la collection in-8º anglais
+sur vélin superfin du =MAGASIN DES ENFANTS= de J. HETZEL, on trouve à la
+même librairie, brochés et reliés, tous les ouvrages de la collection
+dont les noms suivent:
+
+=Les Aventures de Tom Pouce=, par P-J. STAHL (J. Hetzel); 150 vignettes
+par BERTALL; 1 vol.
+
+=La Bouillie de la comtesse Berthe=, par ALEXANDRE DUMAS; 150 vignettes
+par BERTALL; 1 vol.
+
+=Trésor des Fèves et Fleur de Pois=, par CHARLES NODIER; 100 vignettes par
+TONY JOHANNOT; 1 vol.
+
+=Histoire d'un Casse-Noisette=, par ALEXANDRE DUMAS; 220 vignettes par
+BERTALL; 2 vol.
+
+=La Mythologie de la Jeunesse=, par L. BAUDET; 120 vignettes par GÉRARD
+SÉGUIN; 1 vol.
+
+=Aventures du prince Chènevis=, par LÉON GOZLAN; 100 vignettes par
+BERTALL; 1 vol.
+
+=Monsieur le Vent et madame la Pluie=, par PAUL DE MUSSET; 120 vignettes
+par GÉRARD SÉGUIN; 1 vol.
+
+=Vie de Polichinelle et ses nombreuses Aventures=, par OCTAVE FEUILLET;
+100 vignettes par BERTALL; 1 vol.
+
+=Histoire de la mère Michel et de son Chat=, par E. DE LABÉDOLLIÈRE; 100
+vignettes par LORENTZ; 1 vol.
+
+=Le prince Coqueluche=, par ÉDOUARD OURLIAC; 100 vignettes par GÉRARD
+SÉGUIN; 1 vol.
+
+Le premier volume de cette charmante collection--_=le Livre des petits
+Enfants=_, ALPHABET ILLUSTRÉ--est épuisé; nous donnons avis qu'il sera
+réimprimé en février 1831, avec les améliorations qui seront jugées
+nécessaires, afin qu'il soit toujours le meilleur comme il a toujours
+été le plus beau livre de ce genre.
+
+
+NOUVELLES PUBLICATIONS.
+
+TROIS NOUVEAUX LIVRES D'ENFANTS,
+
+Pour faire suite à la collection J. HETZEL, et publiés sous sa
+direction.
+
+--In 8 anglais.--Chaque volume, broché, 3 fr.; relié 4 fr. 50 c.--
+
+=Le Royaume des Roses=, par ARSÈNE HOUSSAYE; vignettes par GÉRARD SÉGUIN;
+1 vol.
+
+=Les Fées de la Mer=, par ALPHONSE KARR; vignettes par LORENTZ; 1 vol.
+
+=Histoire du véritable Gribouille=, par GEORGE SAND; illustré par MAURICE
+SAND; gravure de H. DELAVILLE; 1 vol.
+
+=Les Beautés de la France=, Vues des principales Villes, Monuments,
+Châteaux, Cathédrales et Sites pittoresques de la France; 33 gravures
+anglaises, gravées par SKELTON et D'OHERTI; avec un texte historique et
+archéologique par GIRAULT DE SAINT-FARGEAU, auteur du _Dictionnaire des
+Communes de France_ et du _Guide du Voyageur en France_.
+
+Ce livre, qui formera un splendide et utile volume, est une véritable
+bonne fortune pour les personnes qui ont un cadeau à faire.
+
+Il paraît une livraison tous les samedis: 30 cent.--Le volume complet,
+33 livraisons, 33 gravures: 10 fr.--On aura des volumes reliés pour le
+premier de l'an.
+
+
+Incessamment la première livraison
+
+De l'=Histoire de Paris=, par THÉOPHILE LAVALLÉE; ouvrage illustré de 300
+vues des principaux monuments et aspects de Paris, par CHAMPIN.--33
+livraisons à 30 cent. Le vol., 10 fr.
+
+
+ _SPÉCIALITÉ._
+
+ LIVRES D'ÉGLISE ET DE MARIAGE
+
+ EN TOUS GENRES.
+
+ PAROISSIENS, HEURES DE MONSEIGNEUR AFFRE
+
+ --édition HETZEL--
+
+ MISSELS, JOURNÉES DU CHRÉTIEN, IMITATIONS, MOIS DE MARIE, ETC.
+
+ Reliés en velours, soie moire, chagrin.
+
+Fermoirs, Garnitures de volumes, Chiffres et Armoiries; or, vermeil,
+ argent, bronze, ivoire, bois, etc., etc.
+
+ --_Confection de_ HOUSSES _en moire blanche._--
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Histoire du véritable Gribouille, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU VÉRITABLE GRIBOUILLE ***
+
+***** This file should be named 32640-0.txt or 32640-0.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/2/6/4/32640/
+
+Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images available at the Bibliothèque
+nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.