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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 19:57:27 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Récits d'une tante (Vol. 3 de 4) + Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond + +Author: Louise-Eléonore-Charlotte-Adélaide d'Osmond, comtesse de Boigne + +Release Date: May 12, 2010 [EBook #32349] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RÉCITS D'UNE TANTE (VOL. 3 DE 4) *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) and Internet Archive. + + + + + + +[Notes au lecteur de ce fichier digital: Les lettres citées n'ont pas été +corrigées. + +{} a été utilisé pour encadrer les lettres supérieures inhabituelles. +ex: b{on} pour baron.] + + + + +MÉMOIRES + +DE LA + +COMTESSE DE BOIGNE + + +III + + + + +[Illustration: RENÉ EUSTACHE MARQUIS D'OSMOND, PAIR DE FRANCE, +AMBASSADEUR À LONDRES, PÈRE DE LA COMTESSE DE BOIGNE, + +d'après un portrait de J. Isabey (Collection de Mademoiselle +Osmonde d'Osmond).] + + + + +RÉCITS D'UNE TANTE + +MÉMOIRES DE LA COMTESSE DE BOIGNE NÉE D'OSMOND + + +PUBLIÉS INTÉGRALEMENT D'APRÈS LE MANUSCRIT ORIGINAL + + +III + + _De 1820 à 1830._ + + + + + PARIS + ÉMILE-PAUL FRÈRES, ÉDITEURS + 100, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONORÉ + 1922 + + + + +SEPTIÈME PARTIE + +De 1820 à 1830. + + + + +CHAPITRE I + + Mes habitudes et mes habitués. -- Récompense nationale au duc de + Richelieu. -- La reine de Suède le suit dans son voyage. -- Salon + de la duchesse de Duras. -- Goût de madame de La Rochejaquelein + pour la guerre civile. -- Madame de Duras se fait auteur. -- + Mariage de Clara de Duras. -- La duchesse de Rauzan. + + +J'aurai moins occasion dorénavant de parler de la politique des +Cabinets; la retraite de mon père en éloignait ma pensée. Le désir de +le tenir au courant m'avait, depuis quelques années, encouragée à +m'enquérir des affaires publiques avec soin. Privée de ce stimulant +d'un côté et assez refroidie par les événements de l'autre, je cessai +de m'en occuper avec le même zèle. + +Il m'arrivait bien de temps à autre quelque confidence, quelque +révélation de dessous de cartes; mais je ne prenais plus la peine de +m'informer de leur exactitude, de remonter aux sources, de suivre les +conséquences et les résultats; et, hormis que j'en causais plus +volontiers que les personnes qui n'y avaient jamais pris intérêt, +hormis que je n'adoptais pas sans examen les nouvelles qui flattaient +mes désirs, je n'étais guère mieux informée que tout le gros des gens +du grand monde. + +J'avais arrangé ma vie d'une façon qui me plaisait fort. Je sortais +peu et, lorsque cela m'arrivait, ma mère tenait le salon, de sorte +qu'il était ouvert tous les soirs. Quelques habitués s'y rendaient +quotidiennement, et, lorsque l'heure des visites était passée, celle +de la conversation sonnait et se prolongeait souvent très tard. + +De temps en temps, je priais du monde à des soirées devenues assez à +la mode. Mes invitations étaient verbales et censées adressées aux +personnes que le hasard me faisait rencontrer. Toutefois, j'avais +grand soin qu'il plaçât sur mon chemin celles que je voulais réunir et +que je savais se convenir. J'évitais par ce moyen une trop grande +foule et la nécessité de recevoir cette masse d'ennuyeux que la +bienséance force à inviter et qui ne manquent jamais d'accourir au +premier signe. Je les passais en revue, dans le courant de l'hiver, +par assez petite portion, pour ne pas en écraser mon salon. +L'incertitude d'y être prié donnait quelque prix à ces soirées et +contribuait plus que tout autre chose à les faire rechercher. + +Je voyais les gens de toutes les opinions. Les ultras dominaient dans +les réunions privées, parce que mes relations de famille et de société +étaient toutes avec eux; mais les habitués des autres jours se +composaient de personnes dans une autre nuance d'opinion. + +Nous étions les royalistes du Roi et non pas les royalistes de +Monsieur, les royalistes de la Restauration et non pas les royalistes +de l'Émigration, les royalistes enfin qui, je crois, auraient sauvé le +trône si on les avait écoutés. + +Je le reconnais, toutefois, nous-mêmes trouvions alors le ministère +Decazes tombé dans l'ornière de gauche et prêtant une oreille trop +bénévole aux théoriciens de la doctrine dont la plupart mettaient +leurs arguments au service de leurs intérêts. Bien des gens auraient +voulu se rallier autour du duc de Richelieu pour faire contrepoids à +cette tendance qui effrayait. Non seulement il ne le désirait pas, +mais encore il s'y refusait et s'était éloigné. + +Monsieur Decazes, un peu repentant peut-être de sa conduite envers le +duc, s'occupa avec empressement de lui faire décerner une récompense +nationale; mais les germes d'ingratitude, soigneusement semés depuis +quelques mois, avaient fructifié; et, lorsqu'on voulut faire valoir +des services qu'on avait pris tant de peine à déprécier, on ne trouva +nulle part assez d'élan pour résister aux malveillances des +oppositions de l'extrême gauche et de l'extrême droite. Au lieu d'être +votée d'acclamation, la récompense nationale fut discutée, disputée et +ne passa qu'à une faible majorité. + +Monsieur de Richelieu, le plus désintéressé des hommes, fut +profondément blessé de la forme de cette transaction. Il employa la +somme votée par les Chambres à une fondation dans la ville de +Bordeaux. Accoutumé à la frugalité et à la simplicité, ses revenus +personnels suffisaient de reste à ses besoins. + +Il était entré à l'hôtel des affaires étrangères apportant tout son +bagage dans une valise; il en sortit de même; mais, malgré cette +modestie, il _se sentait_ autant qu'homme de France. Il se souciait +peu que ses services fussent mal rémunérés, mais il était cruellement +blessé qu'ils ne fussent pas mieux appréciés. + +Il était donc profondément dégoûté des affaires et ne voulait y +rentrer ni comme chef d'opposition, ni, encore moins, comme chef du +gouvernement. C'était un forçat délivré de ses chaînes et il formait +le bien ferme propos de ne jamais les reprendre. + +Le désir de jouir de la liberté qu'il avait reconquise l'engagea à +faire un voyage dans le Midi. Il ne s'attendait guère à la nouvelle +persécution qu'il allait y trouver. + +La femme de Bernadotte avait passé l'hiver de 1815 en Suède. La +rigueur du climat ayant excité une maladie cutanée qui se porta sur +son visage, cette espèce de lèpre, jointe aux regrets qu'elle +conservait de Paris, lui avait rendu l'habitation de Stockholm si +intolérable qu'elle n'avait pu consentir à y prolonger son séjour. +Elle était établie à Paris, dans son hôtel de la rue d'Anjou où elle +avait une espèce d'existence amphibie. Ses gens et l'ambassadeur du +Roi son époux l'appelaient Votre Majesté, le reste de l'univers madame +Bernadotte. + +Louis XVIII la recevait le matin dans son cabinet _pour rendez-vous +d'affaires_. Elle n'allait pas chez les autres princes, ni à la Cour. +Du reste, elle faisait des visites à ses anciennes amies sur le pied +de l'égalité, et vivait dans une coterie assez restreinte. Je l'ai +souvent rencontrée chez madame Récamier où elle n'avait en rien une +attitude royale. Quoiqu'elle se fît annoncer: _la reine de Suède_, +elle n'exigeait ni n'obtenait aucune distinction sociale. + +Vers la fin du ministère de monsieur de Richelieu, elle eut quelque +démarche à faire pour un de ses parents. Elle écrivit au ministre et +lui demanda une audience. Monsieur de Richelieu se rendit chez elle +(comme cela se pratiquait autrefois, par tous les ministres, pour +toutes les femmes de la société, usage dont monsieur de Richelieu a +seul conservé la tradition de mon temps). Il fut très poli. Ce que +madame Bernadotte désirait réussit; il vint lui-même l'en informer. +Elle l'invita à dîner; il accepta. + +Il ne se doutait guère qu'il jetait les fondements d'une frénésie qui +l'a poursuivi jusqu'au tombeau. Madame Bernadotte s'était prise d'une +telle passion pour le pauvre duc qu'elle le suivit à la piste pendant +son voyage. Cela commença par lui paraître extraordinaire. Il ne +comprenait pas comment elle se trouvait toujours arriver trois heures +après lui dans tous les lieux où il s'arrêtait. + +Bientôt il ne put se dissimuler que lui seul l'y attirait et l'y +retenait. L'impatience le gagna. Il cacha sa marche et ses projets, +fit des crochets, choisit les plus tristes résidences, les plus +méchantes auberges. Peines perdues, la maudite berline arrivait +toujours trois heures après sa chaise de poste. C'était un cauchemar! + +Il sentait, de plus, combien cette poursuite finirait par prêter au +ridicule. Il trouva le moyen de faire savoir à la royale héroïne de +grande route qu'il était décidé à retourner sur-le-champ à Paris si +elle persistait à le suivre. Elle, de son côté, s'informa d'un médecin +si les eaux que le duc devait prendre étaient essentielles à sa santé. +Sur la réponse affirmative, elle se décida à faire trêve à ses +importunités et passa la saison des eaux à Genève; mais, à peine +fut-elle terminée, qu'elle se remit en campagne; et cette persécution +qu'il espérait pouvoir mieux conjurer à Paris qu'ailleurs y ramena le +duc, bien plus que l'ouverture de la session. + +La maison de madame de Duras était toujours la plus agréable de Paris. +La position de son mari à la Cour la mettait en rapport avec les +notabilités de tout genre, depuis le souverain étranger qui traversait +la France jusqu'à l'artiste qui sollicitait la présentation de son +ouvrage au Roi. Elle avait tout le tact nécessaire pour choisir dans +cette foule les personnes qu'elle voulait grouper autour d'elle; et +elle s'était fait un entourage charmant, au milieu duquel elle se +mourait de chagrin et de tristesse. + +Le mariage de sa fille aînée avec monsieur de La Rochejaquelein lui +avait été un véritable malheur. Elle y avait constamment refusé son +approbation et ne consentit pas même à assister à la cérémonie, +lorsque madame de Talmont, ayant atteint vingt et un ans, se décida à +la faire célébrer. Le duc de Duras, quoique très récalcitrant, +accompagna sa fille à l'autel. + +Il est assez remarquable qu'elle s'est mariée deux fois le jour +anniversaire de sa naissance, à l'époque juste où la loi le +permettait. Le jour où elle a eu quinze ans, elle a épousé le prince +de Talmont au milieu des acclamations de sa famille, et, le jour où +elle en a eu vingt et un, elle a épousé monsieur de La Rochejaquelein, +malgré sa réprobation. + +Le grand mérite de monsieur de La Rochejaquelein, aux yeux de sa +nouvelle épouse, était son nom vendéen et l'espoir qu'elle serait +appelée à jouer un rôle dans les troubles civils de l'Ouest. + +Félicie de Duras sortait à peine de l'enfance lorsque le manuscrit de +monsieur de Barante (connu sous le nom des _Mémoires de madame de La +Rochejaquelein_), circula dans nos salons. Ce récit s'empara de sa +jeune imagination. Depuis ce temps, elle a constamment rêvé la guerre +civile comme le complément du bonheur, et, pour s'y préparer, dès +qu'elle a été maîtresse de ses actions, elle a été à la chasse au +fusil, elle a fait des armes, elle a tiré du pistolet, elle a dressé +des chevaux, elle les a montés à poil, enfin elle s'est exercée à tous +les talents d'un sous-lieutenant de dragons, à la grande désolation de +sa mère et à la destruction de sa beauté qui, avant vingt ans, avait +succombé devant ce régime de vie. + +Madame de La Rochejaquelein s'est donné depuis 1830 la joie de courir +le pays le pistolet au poing, d'y fomenter des troubles, d'y attirer +beaucoup de malheurs et de ruines. Je ne sais si la réalité de toutes +ces choses lui aura paru aussi charmante que son imagination, les lui +avait représentées; mais elle est plus excusable qu'aucune autre +personne de s'être jetée dans la guerre civile, car c'était son rêve +depuis l'âge de douze ans. + +Sa belle-mère, la princesse douairière de Talmont, à qui le mariage +avec monsieur de La Rochejaquelein plaisait, principalement, je crois, +parce qu'il désolait la duchesse de Duras, conserva le nouveau ménage +chez elle. Elle a laissé toute sa fortune à Félicie qu'elle semblait +aimer passionnément et qui était encensée jusqu'à la fadeur dans le +petit cercle de cet intérieur. Je lui ai entendu adresser cette phrase +par un des habitués de sa belle-mère: + +«Princesse, permettez-moi de prendre la liberté de vous dire que vous +avez toujours parfaitement raison.» Je n'en ai jamais oublié +l'heureuse rédaction. + +Madame de Duras cherchait, quoique un peu honteusement, à recueillir +la succession de madame de Staël. Elle était elle-même effrayée de +cette prétention et aurait voulu qu'on la reconnût sans qu'elle eût à +la proclamer. Ainsi, par exemple, n'osant pas arborer le rameau de +verdure que madame de Staël se faisait régulièrement apporter après le +déjeuner et le dîner et qu'elle tournait incessamment dans ses doigts, +dans le monde comme chez elle, madame de Duras avait adopté des bandes +de papier qu'un valet de chambre apportait _in fiocchi_ sur un plateau +après le café et dont elle faisait des _tourniquets_ pendant toute la +soirée, les déchirant les uns après les autres. + +Elle s'occupait dès lors à écrire les romans qui ont depuis été +imprimés et auxquels il me semble impossible de refuser de la grâce, +du talent et une véritable connaissance des moeurs de nos salons. +Peut-être faut-il les avoir habités pour en apprécier tout le mérite. +_Ourika_ retrace les sentiments intimes de madame de Duras. Elle a +peint sous cette peau noire les tourments que lui avait fait éprouver +une laideur qu'elle s'exagérait et qui, à cette époque de sa vie, +avait même disparu. + +Ses occupations littéraires ne la calmaient pas sur ses chagrins de +coeur que l'attachement naissant de monsieur de Chateaubriand pour +madame Récamier rendait très poignants, et ses chagrins de coeur ne +suffisaient pas à la distraire de son ambition de situation. + +Elle n'avait pas de garçon. Le second mariage de sa fille aînée +l'avait trop irritée pour s'occuper de son sort. Elle reporta toutes +ses espérances sur la seconde, Clara, à qui elle voulut créer une +existence qui montrât à Félicie tout ce qu'elle avait perdu par sa +rébellion. + +Elle choisit Henri de Chastellux et obtint de lui qu'il consentirait à +changer son nom pour celui de Duras, avec la promesse qu'en épousant +Clara il hériterait du duché et de tous les avantages que les Duras +auraient pu faire à leur fils. En conséquence, nous assistâmes à la +messe de mariage du marquis et de la marquise de Duras, mais, lorsque +nous revînmes le soir, la duchesse de Duras, à la suite d'une visite +de monsieur Decazes, nous présenta, en leur place, le duc et la +duchesse de Rauzan. C'était un ancien titre de la maison de Duras que +le Roi avait fait revivre en faveur des nouveaux époux. Il avait voulu +que ce présent de noces arrivât par l'intermédiaire du favori que la +duchesse de Duras avait, malgré les répugnances de parti et les +réticences de salon, employé pour obtenir que l'hérédité du titre et +de la pairie du duc de Duras fussent assurés à Henri de Chastellux. + +Il ne manqua pas de gens pour le blâmer d'avoir quitté un nom qui +valait bien celui de Duras; mais, à mon sens, il s'est borné à mettre +deux duchés et une belle fortune dans la maison de Chastellux, car ses +enfants seront Chastellux, malgré les engagements contraires qu'il a +pu prendre. + +Madame de Duras se complut à entourer Clara de tous les agréments, de +toutes les distinctions, de tous les amusements qui peuvent charmer +une jeune femme, afin surtout de faire sentir à madame de La +Rochejaquelein le poids de son mécontentement. Elle se vengeait comme +un amant trahi, car toutes ses préférences avaient été pour Félicie +et, même en cherchant à la tourmenter, elle l'adorait encore. Au +surplus, elle ne parvint jamais à diviser les deux soeurs qui +restèrent tendrement unies, à leur mutuel honneur, quoique l'aînée fût +traitée comme une étrangère dans la maison paternelle où l'autre +semblait posée sur un autel pour être divinisée. + +Les contemporaines de madame de Rauzan ont établi qu'elle était fort +bornée. Je ne puis être de cet avis. Elle a beaucoup de bon sens, un +grand esprit de conduite; elle est très instruite, sait plusieurs +langues dont elle connaît la littérature. Peut-être n'a-t-elle pas +beaucoup d'esprit naturel, mais elle en a été tellement frottée +pendant ses premières années qu'elle en est restée suffisamment +saturée pour me satisfaire pleinement. + +Je ne sais si je m'aveugle par l'affection que je lui porte, mais elle +me paraît à cent pieds au-dessus de la plupart de celles qui la +critiquent. + + + + +CHAPITRE II + + La princesse de Poix. -- Son salon. -- Anecdote sur la princesse + d'Hénin. -- La comtesse Charles de Damas. -- L'abbé de + Montesquiou. -- Le comte de Lally-Tollendal. -- Salon de la + marquise de Montcalm. -- Rapports de famille du duc de Richelieu. + -- La duchesse de Richelieu. -- Mesdames de Montcalm et de + Jumilhac. + + +Quoique je restasse habituellement chez moi, je fréquentais pourtant +deux salons, en outre de celui de madame de Duras, ceux de la +princesse de Poix et de la marquise de Montcalm. J'étais accueillie +chez madame de Poix avec une bonté extrême et je m'y plaisais. + +Ce monde, absolument différent de celui auquel on était accoutumé, +mais qui prenait encore vif intérêt à tous les événements du jour, +représentait le siècle dernier, se mettant à la fenêtre pour voir +passer celui-ci. Une jeune personne qui causait y devenait +sur-le-champ l'objet d'une gâterie générale et d'acclamations +obligeantes que, tout en les trouvant intempestives, on recevait très +bénévolement; du moins, tel est l'effet qu'elles faisaient sur moi. + +La princesse de Poix était la plus aimable vieille femme que j'aie +rencontrée. Elle joignait aux grâces de l'esprit, aux douceurs du +commerce le plus facile, un caractère digne et ferme qui la rendait +également propre à être chef de famille et centre de la société. La +conduite exemplaire de sa jeunesse lui donnait le droit d'être +indulgente dans sa vieillesse, et elle en usait avec assez de +discernement pour que sa protection fût honorable et secourable. + +Elle est morte comblée d'ans, de respect et de considération, ayant +survécu à toutes ses intimités et même à son fils, le duc de Mouchy +dont la perte l'a cruellement éprouvée et a hâté sa fin. Elle +supportait, depuis plusieurs années, un état de cécité complet avec +une patience admirable, usant de tous les moyens rationnels d'adoucir +cette calamité et se soumettant aux inconvénients irrémédiables avec +la résignation courageuse et enjouée qui peut en atténuer la +souffrance. + +Madame de Poix n'ayant jamais émigré, son salon avait peu subi +l'influence de la Révolution. Une partie des personnes qui s'y +rencontraient chaque soir conservaient l'habitude quotidienne de s'y +retrouver depuis quarante ans. Les autres, après une absence plus ou +moins longue, étaient venues s'y rallier en se rangeant de nouveau aux +formes et au ton dont la vieille maréchale de Beauvau était restée, +jusqu'à très récemment, l'exemple et l'oracle. On se trouvait ainsi +rattaché directement à la société du temps de Louis XV. + +Les enfants et les petits-enfants de la princesse, après avoir dîné et +passé quelque temps auprès d'elle, allaient chercher les plaisirs du +grand monde vers neuf heures. Ils étaient remplacés par mesdames de +Chalais, d'Hénin, de Simiane, de Damas, et messieurs de Chalais, de +Montesquiou, de Damas, de Lally, etc. qui s'y réunissaient chaque +soir. D'autres habitués étaient moins fidèlement exacts, et toute la +bonne compagnie de Paris passait en visite dans ce salon. + +Les personnes que j'ai nommées formaient _la coterie_ proprement dite, +d'ancienne date assurément, car, longtemps avant la Révolution, +mesdames les princesses de Poix, de Chalais, d'Hénin et de Bouillon, +étaient connues à la Cour sous le titre des _princesses combinées_. + +Le ton de cette société était monté à un degré d'enthousiasme et à une +sensiblerie pour les petites choses qui semblaient très exagérés à +notre génération, rappelée à la simplicité par l'importance des +événements, mais qui ne manquaient ni de grâce ni d'obligeance. Un mot +un peu heureux, échappé dans la conversation, était relevé avec une +approbation qui allait souvent jusqu'à l'applaudissement manuel. Les +exclamations: _Qu'elle est charmante! Qu'il a d'esprit!_ etc., se +distribuaient en face fort bénévolement. + +Madame de Staël avait conservé quelque chose de cette tradition; mais, +plus jeune, elle l'arrangeait mieux aux habitudes du siècle dont elle +avait davantage essuyé le frottement. + +Dans le salon de madame de Poix, une histoire quelque peu +attendrissante faisait couler une profusion de larmes; c'était aussi +un reste d'habitude de la jeunesse de ces dames où les coeurs +sensibles étaient fort à la mode. + +On racontait de la princesse d'Hénin, qui professait un sentiment +passionné pour madame de Poix, qu'un soir où celle-ci était fort +souffrante, madame d'Hénin fut obligée de la quitter pour aller faire +son service de dame du palais à Versailles. Le lendemain matin, madame +de Poix reçoit une lettre de sa jeune amie: «Elle lui écrit n'ayant pu +dormir de la nuit; elle a compté toutes les heures et, lorsque celle +qui devait amener le redoublement a sonné, elle-même a ressenti une +espèce de frisson. Elle en est tout épouvantée! Serait-ce un +pressentiment? Elle ne peut résister à son trouble et fait partir un +homme sur-le-champ. Elle ne vivra pas jusqu'au retour; de grâce qu'on +la rassure, etc., etc.» + +Madame de Poix, très touchée de l'état de madame d'Hénin, écrit en +toute hâte qu'elle a passé une assez bonne nuit et fait entrer le +valet de chambre pour lui remettre son billet: + +«Allez vite porter ma réponse à madame d'Hénin.... Elle a donc passé +une bien mauvaise nuit? + +--Je ne sais pas, princesse. + +--Était-elle bien souffrante ce matin? + +--On n'était pas entré chez elle quand je suis parti. + +--Elle ne vous a donc pas donné sa lettre elle-même? + +--Si fait, princesse, la princesse me l'a remise hier au soir.» + +Madame de Poix rit un peu des frissons de son amie, mais cela ne +changea rien à leur intimité qui s'est prolongée jusqu'à la mort. Il +faut ajouter que madame d'Hénin était la plus affectée de toutes ces +dames, et madame de Poix la plus naturelle aussi bien que la plus +aimable et la plus raisonnable. + +Madame de Simiane, dont j'ai déjà parlé au sujet de monsieur de +Lafayette, avait été la jolie femme _par excellence_ de la Cour de +Louis XVI et conservait une grande élégance, beaucoup d'agrément et +tout autant d'esprit qu'il en fallait pour être encore charmante dans +sa gracieuse bienveillance. + +Madame de Chalais, avec plus d'esprit, n'avait pas le même besoin de +plaire, mais cependant beaucoup de bonté. + +La comtesse Charles de Damas, moins vieille que ces autres dames et +dont l'intimité était de relation plus que de sympathie, a toujours +passé vis-à-vis de ses contemporaines pour avoir prodigieusement +d'esprit. Je n'en ai jamais vu trace; mais je me récuse, ne pouvant +avoir raison contre l'opinion générale. Toujours gémissante, toujours +larmoyante, elle me représentait «la plaintive élégie en longs habits +de deuil», et ses sentiments étaient trop affectés pour jamais +m'émouvoir. Peu de jours avant ses couches, son mari la trouva toute +en larmes: + +«Qu'avez-vous, ma chère amie? + +--Hélas! je pleure mon enfant. + +--Hé! bon Dieu, quelle idée, pourquoi le perdriez-vous? + +--Le perdre! ah! cette affreuse pensée me tuerait! Mais, hélas, ne +vais-je pas m'en séparer? + +--Vous en séparer? Vous comptez le nourrir. + +--Il ne sera plus dans mes entrailles.» + +Cette enfant, née d'entrailles si maternelles, n'a pas hérité de ces +affectations. Elle est une des personnes les plus distinguées et les +plus naturelles de mon temps. Je suis liée avec elle depuis notre +mutuelle enfance. Elle avait épousé en premières noces monsieur de +Vogué qui se tua en tombant de cheval. + +Madame de Damas n'omit aucun soin pour entretenir la douleur de sa +fille au plus haut degré de violence. Mais elle finit par s'affranchir +et épousa César de Chastellux, le frère aîné d'Henry devenu duc de +Rauzan. + +Je reviens au salon de madame de Poix où madame de Chastellux, au +surplus, se trouvait fréquemment. + +L'abbé de Montesquiou y régnait. C'est encore une de ces personnes +d'esprit que je n'ai jamais su apprécier. Je ne lui en refuse pourtant +pas; mais il l'a employé à faire des sottises comme homme public et à +se rendre insupportable par son aigreur comme homme privé. + +Aussi, un certain monsieur Brénier, médecin de Nancy, député de la +Chambre introuvable et qui avait été adopté par la société ultra à +cause de la violence de ses opinions, disait-il un jour à l'abbé de +Montesquiou, qui donnait un de ses coups de griffes aux ministres ses +successeurs: + +«Monsieur l'abbé, vous ne devriez jamais oublier que vous avez de très +grands droits à être fort modeste.» + +Cette brutalité expulsa le médecin de la société, et personne n'y +perdit, car il était aussi absurde que grossier, mais le mot resta. + +Monsieur de Lally a fait des requêtes, des mémoires, des discours, des +tragédies, des satires, des panégyriques des morts, bien plus d'éloges +des vivants. Je ne sais si rien de tout cela le mènera à la postérité. +Ses contemporains l'ont appelé le plus gras des hommes sensibles, on +aurait pu ajouter le plus plat des hommes bouffis. Peut-être cela +tenait-il à l'affaiblissement de l'âge, mais je ne l'ai jamais vu que +plein de ridicules et d'affectation, répandant des larmes à tout +propos, pleurant sur l'enfance, pleurant sur les vieillards, pleurant +pour la gloire, pleurant pour la défaite, pleurant de joie, pleurant +de tristesse, enfin toujours pleurnichant. Je le voyais beaucoup au +Palais-Royal, où il jouait son grand jeu, interrogeant tous les +enfants, jusqu'à ceux au maillot, s'attendrissant de leurs réponses, +et les encensant avec un excès de flatterie qui n'avait pas cours en +ce lieu. + +Je ne parlerai pus des autres hommes de la société de madame de Poix. +Quelques-uns s'étaient renouvelés depuis la Révolution et +n'appartenaient pas à son temps. Messieurs de Chalais et de Damas +étaient de fort bons et loyaux personnages, mais nullement +remarquables. + +Le salon de madame de Montcalm était composé de gens de notre âge, et, +jusqu'à la mort de son frère le duc de Richelieu, il a eu une teinte +politique très marquée. + +Le duc de Richelieu avait été marié, a dix-sept ans, à mademoiselle de +Rochechouart qui en avait douze. Selon l'usage du temps, on l'avait +envoyé voyager. Pendant les trois années de son absence, il recevait +de fréquentes lettres de sa jeune épouse, remplies de grâce et +d'esprit. À son instante prière, elle lui envoya son portrait où il +retrouva les traits, un peu plus développés, du petit minois enfantin +gravé dans son souvenir. + +Madame la comtesse de Chinon (c'est le nom que portait le jeune +ménage) ayant accompli sa quinzième année, le mari fut rappelé. Plein +d'espérance, il débarqua à l'hôtel de Richelieu. On vint au-devant de +lui sur l'escalier. + +Le vieux maréchal, son grand-père et le duc de Fronsac, son père, +avaient placé entre eux un petit monstre de quatre pieds, bossue par +devant et par derrière, qu'il présentèrent au comte de Chinon comme la +compagne de sa vie. Il recula de trois marches et tomba sans +connaissance sur l'escalier. On le porta chez lui. Il se dit trop +souffrant pour paraître au salon, écrivit à ses parents sa ferme +détermination de ne jamais accomplir un hymen qui lui répugnait si +cruellement, fit demander des chevaux de poste dans la nuit même, prit +en désespéré la route d'Allemagne et alla faire les campagnes de +Souvarow contre les Turcs. + +La duchesse de Fronsac, seconde femme de son père, avait trouvé moyen +de pénétrer jusqu'à lui, pendant son court séjour à Paris et de lui +présenter deux petites soeurs charmantes, dont il emporta le gracieux +souvenir. + +Lorsque, quinze ans plus tard, la tourmente révolutionnaire étant un +peu calmée, il obtint par la protection de l'empereur Paul Ier, au +service duquel il était entré, la permission de venir faire un voyage +en France sous le consulat de Bonaparte, il rapporta cette agréable +image, et retrouva deux petites bossues qui ne cédaient guère à sa +femme dans leur tournure hétéroclite. Toutefois, mieux aguerri, il ne +prit pas la fuite. + +Ce ne fut qu'après avoir vendu ses biens, payé les dettes de la +succession et distribué sa part de l'héritage paternel à ses deux +soeurs qu'il reprit le chemin de la Crimée où il s'occupait à fonder +la ville d'Odessa. + +La difficulté des communications, pendant la Révolution, avait tenu le +duc de Richelieu dans la même ignorance sur la tournure de ses soeurs +que la discrétion mal entendue de sa famille sur celle de sa femme. Il +lui en était resté une sorte de répugnance instinctive pour les +bossues. + +Longtemps après, ayant été nommé tuteur de sa nièce, mademoiselle +d'Hautefort, devenue baronne de Damas, et la trouvant aussi +contrefaite, il ne put s'empêcher de s'écrier en serrant la main d'un +homme de ses amis: + +«Ah! par Dieu, c'est trop fort, je suis donc né pour être poursuivi, +enguignonné de bossues!» + +Si le petit monstre de quinze ans, présenté à monsieur de Richelieu, +lui avait inspiré une répugnance invincible, son propre aspect, en +revanche, avait produit un effet bien différent. Son air noble, sa +charmante figure avaient confirmé l'impression préparée par une +correspondance tendre qui se poursuivait fort activement entre les +deux jeunes époux. + +Sous une enveloppe si hideuse, madame de Richelieu portait un esprit +élevé et un coeur généreux. Elle ne s'occupa qu'à réconcilier les deux +familles à la fuite intempestive de monsieur de Richelieu, offrit à +celui-ci de l'assister dans toutes les tentatives pour faire casser +son mariage et accepta comme une faveur le refus qu'il en fit. +Avertie par la conduite de son mari des disgrâces personnelles que la +tendresse de ses parents avait cherché à lui dissimuler, elle ne +voulut pas s'exposer aux dédains du monde et à la pitié des +indifférents. Elle se retira dès lors dans une belle terre +(Courteilles), à vingt lieues de Paris, qu'elle a constamment habitée +jusqu'à sa mort. + +Quoique bien jeune encore au moment où la Révolution éclata, ses +vertus lui avaient déjà acquis de l'influence; elle l'employa à +maintenir la tranquillité dans ses environs. Elle fut la providence de +toute la famille Richelieu, et, loin de jamais témoigner du +ressentiment au duc, elle a constamment employé les recherches les +plus délicates à l'entourer des soins d'une amitié désintéressée, +renfermant dans son sein tout ce qui pouvait sembler dicté par un +sentiment plus vif. + +Le duc de Richelieu, vaincu par des procédés si généreux et assez +noble lui-même pour pardonner à une personne qu'il avait si grièvement +offensée, allait quelquefois, depuis la Restauration, la voir au +château de Courteilles où il était reçu avec une joie extrême. + +Leur âge à tous deux aurait fini par rendre cette existence simple et +facile; je suis persuadée qu'au moment où la mort l'a enlevé, monsieur +de Richelieu était près de s'établir à Courteilles. Quant à sa femme, +rien ne l'aurait décidée à affronter le monde de Paris dont elle +s'était retirée avant d'y être entrée. + +Madame de Montcalm était l'aînée des deux soeurs du duc de Richelieu. +Un très mauvais état de santé l'autorisait à ne point quitter une +chaise longue, et l'espoir de dissimuler sa taille lui donnait la +patience de se soumettre à cette sujétion. Elle montrait un beau +visage, et le reste de sa personne était enveloppé de tant de +garnitures, de châles, de couvre-pieds que sa difformité était +presque entièrement cachée. + +J'ai toujours attribué à cette circonstance la préférence marquée que +monsieur de Richelieu lui accordait sur sa soeur, madame de Jumilhac, +qui promenait son épouvantable figure sans le moindre embarras à +travers toutes les foules et toutes les fêtes. Un esprit extrêmement +piquant, une imperturbable gaieté, un entrain naturel que je n'ai vu à +personne autant qu'à elle, la faisaient rechercher de tout ce qu'il y +avait de plus élégant dans la meilleure compagnie. + +Il n'y avait pas de bonne fête sans madame de Jumilhac. Elle était +très à la mode et, chose bien bizarre, malgré sa figure, c'était le +but et l'ambition de toute sa vie. + +Madame de Montcalm, avec un esprit beaucoup plus cultivé, était, à mon +sens, bien moins aimable que sa soeur. Fort exigeante, elle voulait, +avant tout, être admirée de gens capables d'apprécier un mérite +qu'elle croyait transcendant. L'autre ne pensait qu'à s'amuser avec +les premiers venus. + +Peut-être suis-je partiale dans mon jugement des deux soeurs. J'étais +fort liée avec la cadette; il m'était difficile de rester neutre entre +elles. En ayant réciproquement l'une pour l'autre les procédés les +plus nobles, les plus délicats dans les circonstances importantes, +elles se taquinaient et se chagrinaient si constamment dans tous les +petits détails de la vie journalière qu'elles en étaient venues à se +détester cordialement. Les personnes de leur intimité se trouvaient +nécessairement influencées et conduites à prendre parti. + +Quoiqu'il en soit, monsieur de Richelieu accordait une préférence +marquée à madame de Montcalm. Il passait chez elle la plus grande +partie de ses soirées, ce qui lui facilitait le moyen d'attirer autour +de sa chaise longue toutes les notabilités françaises et étrangères. + + + + +CHAPITRE III + + Carnaval de 1820. -- Le Palais-Royal. -- Bal à l'Élysée. -- + Humeur de monsieur le duc de Berry. -- Bal masqué chez monsieur + Greffulhe. -- Mascarade chez madame de la Briche. -- Assassinat + de monsieur le duc de Berry. -- Son courage. -- Détails sur cet + événement. -- Préventions contre le comte Decazes. -- Il est + forcé de se retirer. -- Le duc de Richelieu le remplace. -- + Promesses de Monsieur. + + +Le carnaval de 1820 fut extrêmement gai et brillant. Les plaies du +pays commençaient à se cicatriser. Malgré le peu de reconnaissance +témoignée à l'administration qui avait travaillé et réussi à émanciper +le pays, les personnes mêmes qui craignaient ce résultat et avaient +intrigué pour l'empêcher éprouvaient, en dépit de leurs préventions, +du soulagement à ne plus voir l'uniforme étranger se pavanant _chez +lui_, dans nos rues. + +Monsieur le duc de Berry donna un grand bal à l'Élysée. Les +invitations furent nombreuses et assez libéralement distribuées. +Monsieur le duc de Berry trouvait la Cour tenue trop étroitement. Les +prétentions des entours avaient profité des goûts sédentaires et +retirés des autres princes pour les accaparer entièrement. Il fallait +être de leur Maison, ou y tenir de bien près, pour avoir accès jusqu'à +eux. + +Monsieur le duc de Berry blâmait cette exclusion et annonçait +l'intention de s'en affranchir. Il avait déjà donné quelques dîners +où il avait admis des pairs et des députés marquants par leur +existence politique, et il se proposait encore d'étendre le cercle de +ses invitations. Lui-même aurait eu beaucoup à y gagner, car il avait +assez d'esprit pour pouvoir profiter de la conversation et pour +chercher à l'encourager. Il était stimulé dans ce projet par +l'attitude du Palais-Royal. + +Monsieur le duc d'Orléans avait affecté, plus que personne, de relever +la tête au départ des alliés et de changer sa façon de vivre; il était +bien aise qu'on remarquât combien il respirait plus librement. Le +premier mercredi de chaque mois, il recevait comme prince, mais non +pas en habit de Cour. Il n'était porté, au Palais-Royal, que par les +femmes présentées pour la première fois; encore les en dispensait-on +fréquemment. + +On n'avait pas non plus, ainsi qu'aux Tuileries, inventé de séparer +les hommes et les femmes, ni de nous faire défiler comme un troupeau, +ou entrer en fournées, disciplinées par un huissier, pour obtenir le +mot, ou le coup de tête qu'on nous accordait avec autant d'ennui que +nous en avions à le recevoir. + +Les salons du Palais-Royal, brillamment éclairés, étaient remplis de +femmes magnifiquement parées, d'hommes chamarrés d'ordres et de +broderies, qui circulaient librement. On s'y rencontrait; on se +réunissait aux gens de sa société. On attendait sans ennui la tournée +des princes qui distribuaient leurs obligeances de la façon la plus +gracieuse. + +Les réceptions du Palais-Royal se trouvaient être de fort belles +assemblées où on s'amusait et d'où l'on sortait content de sa soirée +et des gens qui vous l'avaient procurée. Elles étaient très à la mode. +J'ignore ce qui décida plus tard à y renoncer et à n'avoir plus qu'une +seule réception princière le premier mercredi de l'année où il y +avait une telle foule que c'était une corvée insupportable. + +En outre des cercles dont je viens de parler, il y avait de fréquents +et excellents concerts ainsi que de grands dîners, pas trop ennuyeux +où on avait soin que les invitations fussent toujours suffisamment +mélangées pour que toutes les opinions se trouvassent représentées et +qu'il n'y eût repoussement pour aucune. + +J'allais très souvent au Palais-Royal. Dans les jours ordinaires, les +princesses et leurs dames travaillaient à une table ronde placée à +l'extrémité de la galerie. Les enfants jouaient à l'autre bout. +Monsieur le duc d'Orléans partageait son temps entre ces deux groupes +et le billard. Dès que les enfants étaient couchés, il se rapprochait +de la table, et on causait de tout fort librement et souvent d'une +façon très amusante. + +Monsieur le duc d'Orléans se tenait au courant de tout ce qui +paraissait de nouveau soit dans les arts, soit dans les sciences. Les +savants lui communiquaient leurs découvertes; celles qui étaient de +nature à intéresser les princesses étaient produites et démontrées au +salon. Les artistes qui passaient y étaient entendus et y apportaient +une variété qui le rendait fort agréable aux habitués. + +La liste en était assez étendue pour qu'il y vînt dans le cours de la +soirée une trentaine de personnes, soit de celles pour qui la porte +était toujours ouverte, soit de celles qui demandaient à faire leur +cour et à qui on fixait un jour. + +Monsieur le duc de Berry y venait parfois avec sa femme, et avait +l'air de s'y plaire. Je ne le voyais plus que rarement. Dès la seconde +Restauration, il avait cessé de faire des visites et, depuis son +mariage, il n'allait dans le monde qu'aux grands bals où il +accompagnait sa femme. Cependant, lorsque nous nous rencontrions, nos +vieilles habitudes, d'une familiarité qui datait de l'enfance, nous +remettaient facilement en intimité. + +Je me souviens qu'un soir, au Palais-Royal, me trouvant à côté de lui +sur une banquette, dans le billard, il me témoigna son approbation des +habitudes sociales des maîtres de la maison, et combien cela valait +mieux que d'être toujours: _Comme nous, entre nous comme des juifs_, +ce fut son expression. + +Je lui représentai qu'il lui serait bien facile de mettre l'Élysée sur +le même pied et qu'il aurait tout à gagner à se faire connaître +davantage. + +«Pas si facile que vous le croyez bien. Mon père le trouverait très +bon et serait même aise d'en profiter, car, malgré tous ses scrupules +religieux, il aime le monde; mais je ne crois pas que cela convînt au +Roi; et je suis sûr que cela déplairait à mon frère et plus encore à +ma belle-soeur. Elle n'entend pas qu'on s'amuse autrement qu'à sa +façon: _moult tristement_ ... vous savez?...» Et il se prit à rire. + +Ce _moult tristement_ est un terme que Froissard applique aux +divertissements des anglais. + +Après quelque long dîner de Londres, monsieur le duc de Berry +s'écriait souvent: + +«Ah! que nous nous sommes _bien divertis, moult tristement, selon l'us +de leur pays_.» + +En outre des sévérités de madame la duchesse d'Angoulême, il y avait +un obstacle principal qu'il n'exprimait pas mais qu'il voyait très +bien: c'était la différence qui existait entre madame la duchesse de +Berry et madame la duchesse d'Orléans. Toutefois, dans l'approbation +du Prince il perçait beaucoup de jalousie contre le Palais-Royal. J'en +eus une nouvelle preuve le jour de ce bal de l'Élysée où je retourne +après cette longue digression. + +La maladie du duc de Kent avait fait hésiter à le remettre, un léger +mieux encouragea à le donner. Le télégraphe apporta la nouvelle de la +mort le jour même où il devait avoir lieu. Je l'appris par monsieur le +duc de Berry. + +La file m'avait retardée. Je lui trouvai, dès en arrivant, l'air que +je lui connaissais quand il était mécontent. Le bal était si beau, si +brillant, si animé que je ne comprenais pas qu'il n'en fut pas +satisfait. Il s'approcha de moi. + +«Hé bien! vous savez que le Palais-Royal ne vient pas; ils ont envoyé +leurs excuses. + +--Vraiment, Monseigneur? + +--C'est fort déplacé. Le Roi avait décidé que la nouvelle de la mort +du duc de Kent ne serait sue que demain; et voilà qu'ils la répandent +par leur absence qu'il faut bien expliquer.... C'est pour me donner un +tort.» + +Je cherchai à l'apaiser et lui rappelai, ce qui était exact, que +monsieur le duc d'Orléans était personnellement intimement lié avec le +duc de Kent, qu'il devait être douloureusement affecté et que sa +situation était toute différente de celle de monsieur le duc de Berry. + +«Ah bah, reprit-il avec impatience, c'est toujours pour faire pot à +part.» + +Il y avait bien un peu de vrai dans cette boutade de mauvaise humeur. + +Le bal fut magnifique et parfaitement ordonné. Le Prince en fit les +honneurs avec bonhomie et obligeance, et le succès de cette fête, dont +il s'était lui-même occupé, le dérida avant la fin de la soirée. Il +dit, tout autour de lui, qu'il était enchanté qu'on s'amusât et que +ces bals se renouvelleraient souvent. Hélas! aveugles mortels que nous +sommes, c'était pourtant le dernier! + +Madame la duchesse d'Angoulême fit les honneurs avec un empressement +et une gracieuseté que je ne lui avais jamais vus. Elle était polie, +accorte, couverte de diamants, noblement mise et avait bien l'air +d'une grande princesse. + +En revanche, sa belle-soeur avait celui d'une maussade pensionnaire. +Elle ne faisait politesse à personne, ne s'occupait que de sauter et +courait sans cesse après monsieur le duc de Berry pour qu'il lui +nommât des danseurs. Il ne voulait pas qu'elle valsât, et elle prenait +une mine boudeuse toutes les fois que les orchestres jouaient une +valse. Il est difficile d'être moins à son avantage et plus +complètement une sotte petite fille que madame la duchesse de Berry ce +jour-là. Il n'approchait que trop celui où elle devait montrer une +distinction de caractère que personne ne lui supposait. + +Je me rappelle pourtant avoir entendu raconter à monsieur le duc de +Berry que, se trouvant un jour avec elle dans une voiture dont les +chevaux s'emportaient, elle avait continué à parler sans que le son de +sa voix s'altérât, qu'il avait fini par lui dire: + +«Mais, Caroline, tu ne vois donc pas? + +--Si fait, je vois; mais, comme je ne puis arrêter les chevaux, il est +inutile de s'en occuper.» + +La voiture versa sans que personne fût blessé. Madame la duchesse de +Berry est une des créatures les plus courageuses que Dieu ait formée. + +L'étiquette ne permettait pas de quitter le bal avant les princes. +J'étais exténuée de fatigue lorsque je rencontrai monsieur le duc de +Berry après le souper. Il me parut de très bonne humeur et enchanté de +l'effet de son bal. + +«Vous n'en pouvez plus, me dit-il, allez-vous-en.» + +Je fis quelques difficultés. + +«Allez, allez, c'est moi qui vous chasse. Bonsoir, ma vieille Adèle.» + +C'était son terme d'amitié envers moi. Voilà les derniers mots que je +lui ai entendu prononcer. La poignée de main qui les accompagna fut +aussi la dernière que j'aie reçue de lui. Je ne reviens pas sur ces +moments sans émotion. Avec de grands défauts, il avait des qualités +très attachantes et, dans sa poitrine de prince, battait un coeur +d'homme généreux. + +Le samedi suivant, qui précédait le dimanche gras 13 février 1820, il +y eut un bal costumé chez monsieur Greffulhe, riche banquier qui avait +épousé mademoiselle du Luc de Vintimille et qu'on avait créé pair de +France. La fête était très belle; tout ce qu'il y avait de meilleure +et de plus élégante compagnie à Paris s'y réunit. + +Monsieur le duc et madame la duchesse de Berry l'honorèrent de leur +présence. La princesse ne dansa pas; mais, comme elle était vêtue en +reine du moyen âge, avec un voile flottant et en velours chamarré de +broderies d'or, on ne le remarqua pas. + +On donnait, en ce temps, au théâtre de la porte Saint-Martin, une +parodie de l'opéra des _Danaïdes_ où l'acteur Potier, après avoir +distribué de ces couteaux, dits eustaches, à ses filles pour tuer leur +mari, ajoutait: «_Allez, mes petits agneaux_». Ce mot, dit par Potier +d'une façon inimitable, avait fait la fortune de la pièce, et tout +Paris le connaissait. + +Le duc de Fitzjames avait adopté le costume de Potier et, les poches +pleines de couteaux, en donnait à toutes les jeunes femmes en y +ajoutant quelques phrases appropriées à leur situation personnelle. Il +s'adressa particulièrement à madame la duchesse de Berry; ce fut sujet +d'une longue plaisanterie sur l'endroit du coeur qu'il fallait +frapper, et je vis madame la duchesse de Berry partir tenant encore ce +couteau à la main. Hélas! vingt-quatre heures ne s'étaient pas +écoulées qu'un couteau plus formidable était enfoncé dans ce coeur +qu'on lui conseillait de toucher. + +Édouard de Fitzjames s'est souvent reproché ce badinage, bien +innocent assurément, mais dont je conçois que le souvenir lui fut +pénible. + +Pendant tout le temps que le prince était resté au bal, monsieur +Greffulhe ne l'avait pas quitté d'un instant. Il paraissait inquiet et +préoccupé. Dès qu'il eut remis ses illustres hôtes dans leur voiture +et qu'elle fut sortie de sa cour, il sembla débarrassé d'un pesant +fardeau. + +J'appris qu'il avait reçu de nombreux avertissements qu'on chercherait +à profiter des facilités que donnait le masque pour assassiner +monsieur le duc de Berry; mais, hormis le maître de la maison, +personne ne faisait état de ces menaces anonymes. Tout le monde était +fort gai, fort entrain; les plaisirs de tout genre se succédaient. + +La coterie, à laquelle j'appartenais, se réunit le lendemain dimanche +chez madame de La Briche. On y avait préparé une mascarade qui +représentait un baptême de village. Un grand monsieur de Poreth, de +six pieds de haut, en était le maillot; il portait sa nourrice. Tout +était conçu dans cet esprit, et cette parade bouffonne ne manquait pas +de gaieté. + +On était fort en train de s'amuser, quoiqu'un des personnages de la +farce, l'amphitryon de la veille, monsieur Greffulhe, eût été retenu +chez lui par une indisposition dont, par parenthèse, il mourut cinq +jours après. + +Les éclats de joie étaient en pleine possession du salon, +lorsqu'Alexandre de Boisgelin y entra. Il s'assit à côté de madame de +Mortefontaine, près de la porte, et lui parla à voix basse. J'allais +sortir, ils m'appelèrent. + +Alexandre arrivait de l'Opéra. Il savait monsieur le duc de Berry +atteint. Il avait vu l'assassin; il avait vu le sanglant couteau. +Cependant il ignorait encore le danger de la blessure. Il croyait le +blessé transportable, avait été donner des ordres à l'Élysée et +retournait l'y attendre. Il nous imposa le silence, en promettant de +revenir aussitôt que le Prince serait arrivé chez lui. + +Nous restâmes, madame de Mortefontaine et moi, assises l'une près de +l'autre et osant à peine nous regarder dans la peur d'éclater. Mais +bientôt de nouveaux avertissements parvinrent dans ce salon où les +plaisirs régnaient encore. Je n'oublierai jamais son aspect. Les +groupes éloignés de la porte étaient livrés à la gaieté et aux rires, +tandis que ceux plus rapprochés recevaient successivement la sinistre +nouvelle et que la consternation gagnait de place en place, mais +pourtant assez lentement. Personne ne voulant s'en faire le héraut, +elle circulait tout bas de proche en proche. + +Les hommes, qui pouvaient se débarrasser des costumes dont ils étaient +affublés, se précipitaient dans les rues pour aller aux informations. +Ceux qui avaient des devoirs à remplir couraient chez eux pour prendre +leur uniforme. Bientôt nous nous trouvâmes entre femmes. + +Il ne resta que monsieur de Mun, qui, vêtu en dame du château, lacé, +colleretté, falbalassé, emplumé, ne pouvait se déshabiller. Il resta +dans ce costume, toute la nuit au milieu des allants et des venants, +des aides de camp, des valets, des ordonnances, car les messagers de +toutes sortes ne nous manquaient pas, sans que personne, ni lui, ni +nous, ni les survenants ne pensassent à le remarquer, tant le trouble +était grand. Ce n'est que par la réflexion que nous nous en sommes +souvenues. + +Nous apprîmes que, loin que monsieur le duc de Berry fût venu à +l'Élysée, madame de Gontaut avait reçu ordre de porter la petite +Mademoiselle à l'Opéra et les femmes de madame la duchesse de Berry de +l'y aller joindre. Enfin, à quatre heures du matin, on vint nous dire, +du poste de l'Élysée, que les nouvelles étaient meilleures, que le +prince avait été pansé, qu'il était calme et qu'on allait le +transporter, couché sur des matelas. Chacun se sépara, la terreur dans +le coeur. Dès sept heures, nous étions en campagne, mais c'était pour +apprendre la fin de cette cruelle tragédie. + +Les récits qui m'en ont été faits sont de la plus scrupuleuse +exactitude. Ils me sont revenus par trop de bouches pour que j'en +puisse douter un instant. + +La mort de monsieur le duc de Berry a été celle d'un héros, et d'un +héros chrétien. Il s'est occupé de tout le monde avec un courage, une +présence d'esprit, un sang-froid admirables. Comment cela +s'accorde-t-il avec le peu de résolution dont on a pu quelquefois le +soupçonner? Hélas! je ne sais! Les hommes sont pleins de ces sortes +d'anomalies inexplicables. Lorsqu'on veut les montrer parfaitement +conséquents avec eux-mêmes, on ne fait plus que le portrait d'un +personnage de roman. + +Monsieur le duc de Berry venait de mettre sa femme en voiture. Les +valets de pied fermaient la portière. Il rentrait à l'Opéra pour voir +la dernière scène du ballet et recevoir d'une danseuse le signal de la +visite qu'il désirait lui faire. Il était suivi de deux aides de camp; +deux sentinelles portaient les armes des deux côtés de la porte. + +Un homme passe à travers tout ce monde, heurte un des aides de camp au +point qu'il lui dit: «Prenez donc garde, monsieur;» dans le même +instant pose une main sur l'épaule du Prince, de l'autre enfonce, +par-dessus l'épaule, un énorme couteau qu'il lui laisse dans la +poitrine et prend la fuite sans que personne, dans tout ce nombreux +entourage, ait le temps de prévenir son action. + +Monsieur le duc de Berry crut d'abord n'avoir reçu qu'un coup de +poing, et dit: «Cet homme m'a frappé,» puis, portant la main sur sa +poitrine, il s'écria: «Ah! c'est un poignard; je suis mort.» + +Madame la duchesse de Berry, voyant du mouvement, voulut aller vers +son mari. Madame de Béthisy, sa dame de service dont je tiens ce +détail, chercha à la retenir. Les valets de pied hésitaient à baisser +le marchepied; elle s'élança de la voiture sans qu'il fût ouvert. +Madame de Béthisy la suivit. + +Elles trouvèrent monsieur le duc de Berry assis sur une chaise dans le +passage. Il n'avait pas perdu connaissance; il dit seulement: «Ah! ma +pauvre Caroline, quel spectacle pour toi!» Elle se jeta sur lui: +«Prends garde, tu me fais mal.» + +On parvint à le monter jusqu'au petit salon qui communiquait avec sa +loge. Les hommes qui l'y avaient conduit se dispersèrent aussitôt pour +aller chercher des secours; il se trouva seul avec les deux femmes. + +Le couteau, resté dans la poitrine, le faisait horriblement souffrir; +il exigea de madame de Béthisy de l'arracher, après y avoir vainement +essayé lui-même. Elle se résigna à lui obéir. Le sang alors jaillit +avec abondance; sa robe et celle de madame la duchesse de Berry en +furent inondées. + +Depuis ce moment jusqu'à l'arrivée des chirurgiens et les saignées +qu'ils pratiquèrent, il ne fit plus entendre que des gémissements +continuels, des mots entrecoupés: «J'étouffe, j'étouffe, de l'air, de +l'air!» Ces pauvres femmes ouvraient la porte, et la musique du ballet +inachevé, les applaudissements du parterre, venaient faire un +contraste épouvantable à la scène qu'elles avaient sous les yeux. + +Madame la duchesse de Berry déployait un sang-froid et une force de +caractère qu'on ne saurait trop honorer, car son désespoir était +extrême. Elle pensait à tout, préparait tout de ses propres mains, et +la pensionnaire du matin était devenue tout à coup héroïque. + +Je crois que monsieur le duc d'Angoulême arriva le premier des +princes, puis Monsieur. Celui-ci s'était jeté dans la voiture de la +personne venue l'avertir. On ignorait encore si cet assassinat n'était +pas le commencement d'une conspiration plus générale; il pouvait y +avoir du danger. + +Le duc de Maillé, premier gentilhomme de la Chambre, ne pouvant +trouver place dans la voiture, prit le parti de monter derrière, +renouvelant ainsi, en occurrence honorable, le courtisanesque +dévouement du vieux maréchal de Beauveau qui, en sa qualité de +capitaine des gardes, était revenu de Rambouillet à Versailles +derrière une chaise de poste où le jeune Louis XVI avait trouvé asile, +un jour où il avait manqué ses relais à la chasse. + +Combien les circonstances qualifient diversement les mêmes faits! La +conduite du maréchal, malgré tout le succès qu'elle eut à Versailles, +m'a toujours semblé d'un valet et l'action du duc de Maillé d'un loyal +gentilhomme. + +J'ai entendu raconter, à des témoins oculaires, que le passage du +vieux Roi dans les corridors de l'Opéra, où il se traînait pour aller +recevoir le dernier soupir du dernier de sa famille, avait un +caractère plus imposant, par ce contraste même, que si pareille scène +se fût passée dans l'intérieur d'un palais. + +Les détails touchants qui accompagnèrent cette horrible catastrophe et +qui eurent trop de témoins pour qu'on osât les discuter relevèrent +beaucoup la famille royale aux yeux de la France, et la mort de +monsieur le duc de Berry lui fut plus utile que sa vie. + +Les plus petites circonstances de cette cruelle nuit me furent redites +par les nombreux assistants et surtout par les princesses d'Orléans. +Elles en étaient bouleversées lorsque j'allai chez elles le lendemain. +Mademoiselle me raconta que le Roi avait dit à monsieur le duc +d'Orléans, au moment ou madame la duchesse de Berry se précipitait sur +le corps de son mari et refusait de s'en séparer: + +«Duc d'Orléans, ayez soin d'elle; elle est grosse.» + +Monsieur le duc de Berry lui avait également recommandé de prendre +garde de ne point se blesser; mais il faut rendre justice à la jeune +princesse; elle ne pensait aucunement à son état et était tout entière +à son malheur. Elle ne faisait trêve à sa douleur que pour témoigner +de sa méfiance et de sa haine à monsieur Decazes qui, abîmé dans sa +propre consternation et enveloppé de son innocence, ne s'apercevait +même pas de l'animadversion qu'il suscitait et qui éclatait en paroles +et en gestes. + +Cela fut poussé à un point si absurde que, monsieur Decazes ayant été +dans la salle où était gardé Louvel et lui ayant, à la prière des +médecins, demandé à voix basse si l'arme était empoisonnée, on eut +l'infamie de dire autour de lui qu'il avait été s'entendre avec +l'assassin! + +Monsieur le duc de Berry ne cessa pas d'implorer la clémence du Roi +pour ce misérable qu'il supposait avoir une vengeance personnelle à +exercer contre lui, donnant ainsi un bel exemple de charité +chrétienne. + +Il recommanda à sa femme deux jeunes filles qu'il avait eues en +Angleterre d'une madame Brown et dont il avait toujours été fort +occupé. On les envoya chercher. Ces pauvres enfants arrivèrent dans +l'état qu'on peut imaginer; madame la duchesse de Berry les serra sur +son coeur. + +Elle a été fidèle à cet engagement pris au lit de mort, les a élevées, +dotées, mariées, placées près d'elle et leur a montré une affection +qui ne s'est jamais démentie. Nous les avons vues paraître à la Cour, +d'abord comme mesdemoiselles d'Issoudun et de Vierzon, puis comme +princesse de Lucinge et comtesse de Charette. + +Monsieur le duc de Berry confia ensuite, à l'indulgence de la vertu de +son frère, le soin d'un enfant qu'il avait eu tout récemment d'une +danseuse de l'Opéra, Virginie. Les sanglots de monsieur le duc +d'Angoulême répondirent de son zèle à accepter ce dépôt. Je ne sais ce +qu'est devenu ce petit garçon, mais j'ose répondre que monsieur le duc +d'Angoulême ne l'a pas abandonné. + +Monsieur le duc de Berry eut des mots touchants et parfaitement +appropriés pour tout le monde. Il ne se fit pas un instant illusion +sur son état et ne s'occupa que des autres. Il remplit ses devoirs +religieux avec résignation et confiance et rendit son âme à Dieu avec +une douceur tout à fait imprévue dans un caractère si violent. + +S'il était permis de reprendre quelque chose à une si belle fin, je +reprocherais au prince de n'avoir pas dit un mot de monsieur de La +Ferronnays. Vingt-trois ans de dévouement valaient un souvenir; mais +il était alors bien loin (à Pétersbourg). L'agonie ne dura que peu +d'heures. Les objets présents ne laissèrent guère le temps de penser +aux absents. + +La mort de monsieur le duc de Berry causa une désolation générale. Les +personnes qui s'en croyaient le moins susceptibles s'identifièrent aux +chagrins de cette noble famille, et les relations de cette cruelle +nuit arrachèrent des larmes mêmes aux plus opposants. + +Il est inouï que ce farouche Louvel, qui poursuivait le Prince depuis +longtemps, n'ait pas trouvé une autre occasion de le frapper. La vie +irrégulière de monsieur le duc de Berry le menait presque +journellement et sans aucune escorte dans les lieux où il semblait +bien autrement facile de l'atteindre. + +La même catastrophe, arrivée à la porte d'une danseuse, au moment où +il sortait de cabriolet, aurait eu un tout autre effet sur le public +que de le voir tomber dans les bras de sa jeune épouse, toute couverte +de son sang, là où il était entouré de toutes les convenances de son +rang. Sous ce rapport, il y eut quelque chose de providentiel dans un +si grand malheur. + +Le désespoir du palais de l'Élysée ne peut se décrire. Monsieur le duc +de Berry, malgré ses vivacités, était adoré de ses serviteurs. Il +était humain, généreux, juste et même facile, le premier moment de +colère passé. + +On ne sait pas assez qu'il a le premier introduit, en France, les +caisses d'épargne. Il en avait fondé une pour sa maison et, pour +encourager ses gens à y mettre, lorsqu'un d'eux avait économisé cinq +cents francs, il doublait la somme. Il s'occupait lui-même de ces +détails. Si un de ses domestiques avait besoin de reprendre l'argent +placé, il s'informait de la nature de ses nécessités et, lorsqu'elles +étaient réelles et honorables, y suppléait. Cette occupation de leurs +petits intérêts lui valait leur dévouement passionné. Il fut pleuré de +larmes venant du coeur. + +Si monsieur le duc de Berry avait été élevé par des personnes +raisonnables, si on lui avait appris à vaincre la fougue de ses +passions, à compter avec les autres hommes, à sacrifier ses fantaisies +aux convenances, il y avait en lui de l'étoffe pour faire un prince +accompli. Tel qu'il était, sa mort n'était pas une perte ni pour son +fils, ni pour sa famille, ni pour son pays. + +La conviction que j'en avais ne m'a pas empêchée de le regretter +sincèrement. Ce sentiment fut général. On en dira maintenant tout ce +qu'on voudra, mais cette tragique nuit fut reçue comme une calamité +nationale. Il s'éleva un long cri de douleur dans toute la France et +les partis l'exploitèrent si bien qu'en trois jours il s'était changé +en imprécations contre monsieur Decazes. + +Les premières personnes qui les avaient exprimées n'avaient songé +qu'à l'accuser d'incurie, mais le vulgaire, ayant pris le change, on +ne chercha pas à le désabuser. Il fut établi, à la halle, que monsieur +Decazes avait armé le bras de Louvel; et un député osa le dénoncer, à +la Chambre, comme complice du crime. Cela ne supportait pas un moment +d'examen. Mais la passion ne raisonne pas, et les gens de parti aiment +mieux profiter de l'aveuglement des masses que de chercher à les +éclairer. + +D'un autre côté, on faisait valoir au château les douleurs de madame +la duchesse de Berry. En supposant que ses répugnances fussent +injustes, le Roi pouvait-il exiger qu'elle vît l'homme qui lui en +inspirait de si vives? Son désespoir, son état n'exigeaient-ils pas +des ménagements? + +L'exaltation fut poussée au point que monsieur Decazes n'était plus en +sûreté. Un frémissement menaçant se faisait entendre autour de lui +quand il traversait les salles des gardes du corps, et sa vie était en +danger dans tous les carrefours. Le Roi céda. Il s'agissait de le +remplacer au ministère. Il était président du conseil et ministre de +l'intérieur. Monsieur se chargea d'aplanir les difficultés. + +Depuis que monsieur Pasquier avait remplacé le général Dessolle aux +affaires étrangères, le duc de Richelieu avait prêté un amical et un +loyal appui au ministère dont monsieur Decazes était le chef. Pour +témoigner de sa bienveillance, il venait d'accepter la commission +d'aller complimenter le roi George IV. La mort de son vieux père +l'avait rendu souverain titulaire du pays qu'il gouvernait depuis +quinze années comme prince régent. + +Le duc devait partir à l'heure même où monsieur le duc de Berry +expirait; son voyage fut retardé. Le Roi lui fit proposer de remplacer +monsieur Decazes; il refusa. Monsieur l'envoya chercher, il le supplia +d'accepter; le duc de Richelieu refusa de nouveau et plus +péremptoirement vis-à-vis du Prince. Enfin, poussé jusque dans ses +derniers retranchements, il lui dit que son objection la plus forte +était l'impossibilité de gouverner pour un roi valétudinaire dont la +vie semblait toujours prête à échapper, lorsqu'on avait contre soi +l'héritier de la Couronne et tous ses familiers. + +«Si j'acceptais, Monseigneur, dans un an vous seriez à la tête de +l'opposition contre mon administration.» + +Monsieur donna sa parole d'honneur de soutenir les mesures du duc de +Richelieu de tous ses moyens. Le duc résistait toujours. Enfin il le +supplia à genoux (et quand je dis à genoux, j'entends exprimer à deux +genoux par terre), au nom de sa douleur, de venir au secours de sa +famille et de protéger ce qui en restait du couteau des assassins. + +Monsieur de Richelieu, ému, troublé, hésitait encore. Monsieur reprit: + +«Écoutez, Richelieu; ceci est une transaction de gentilhomme à +gentilhomme. Si je trouve quelque chose à redire à ce que vous ferez, +je vous promets de m'en expliquer franchement avec vous seul, mais de +soutenir loyalement et hautement les actes de votre ministère. J'en +prends l'engagement sur le corps sanglant de mon fils; je vous en +donne ma parole d'honneur, foi de gentilhomme.» + +Monsieur de Richelieu, vaincu et profondément touché, s'inclina +respectueusement sur la main qu'on lui tendait, en disant: «Je +l'accepte, Monseigneur». + +Trois mois après, Monsieur était à la tête de toutes les oppositions +et au fond de toutes les intrigues; mais peut-être en ce moment +était-il de bonne foi. Quoi qu'il en soit, il conduisit monsieur de +Richelieu en triomphe chez le Roi qui l'accueillit avec peu +d'empressement. + +Autant Monsieur cherchait à faciliter la retraite de monsieur +Decazes, autant le Roi désirait prolonger les obstacles dans l'espoir +que la clameur s'apaiserait et qu'il pourrait conserver près de lui +l'objet de toutes ses affections. + +Monsieur Decazes jugeait plus sainement sa position. Il avait cherché +à ramener l'opinion en présentant des lois d'exception et en demandant +lui-même le rappel de la loi d'élection, celle-là même que naguère il +soutenait avec tant de chaleur. Dès que ces démarches n'avaient pas +suffi à lui concilier le public, il comprit que les ambitieux du parti +ne permettraient pas aux exaltés de se calmer et qu'il lui serait +impossible de braver la réprobation générale qui l'accablait en ce +moment. + +Monsieur de Chateaubriand eut assez peu de générosité pour imprimer +que le _pied lui glissait dans le sang_. Certes, il était trop éclairé +pour croire monsieur Decazes coupable du meurtre de monsieur le duc de +Berry; mais il voulait le rendre impossible comme ministre, dans +l'espoir d'être appelé au partage de sa succession. Ne pouvant faire +tête à l'orage, le favori arracha au Roi la permission de se retirer. +Le monarque ne céda qu'avec le plus vif chagrin et, pour adoucir un +peu sa royale douleur, il le nomma pair, duc et son ambassadeur à +Londres. + +En attendant qu'il pût se rendre à sa nouvelle résidence, il partit +pour ses terres dans le Midi. L'exaspération était si vive contre lui +qu'il n'était pas sans danger de voyager sous son nom. Ses équipages +étant assez nombreux pour attirer l'attention, il profita des relais +commandés sur la route pour le duc de Laval-Montmorency qui retournait +à son poste de Madrid. + +Il faisait bon entendre les fureurs de celui-ci sur la fantaisie +qu'avait eue _monsieur le duc Decazes_ de voyager sous le nom de +Montmorency. + + + + +CHAPITRE IV + + Second ministère du duc de Richelieu. -- Cadeaux éphémères au duc + de Castries. -- Procès de Louvel. -- Intrigues du parti ultra. -- + Madame la duchesse de Berry y entre. -- Exécution de Louvel. -- + Agitation politique. -- Établissements faits à Chambéry par + monsieur de Boigne. -- Monsieur Lainé. -- La reine Caroline + d'Angleterre. -- Sa conduite en Savoie. -- Naissance de monsieur + le duc de Bordeaux. -- Mot du général Pozzo. -- Promotion de + chevaliers des ordres. + + +Monsieur de Richelieu devint président du conseil sans portefeuille; +monsieur Pasquier resta aux affaires étrangères; monsieur Siméon eut +l'intérieur; monsieur Portal la marine; monsieur de Serre les sceaux; +monsieur Roy les finances. La guerre était entre les mains peu habiles +du marquis de La Tour Maubourg, mais il représentait bien; son loyal +caractère et sa jambe de bois imposaient; et monsieur de Caux +conduisait l'armée. + +En seconde ligne, cette administration était renforcée de messieurs de +Reyneval, Mounier, Anglès, Saint-Cricq, Bequey, Barante, Guizot, +etc.... Monsieur de Richelieu recherchait avec un soin scrupuleux les +hommes de talent pour s'entourer de leurs lumières, en profiter et les +faire valoir en les plaçant en évidence. + +Personne moins que lui n'a été accessible à la petitesse de vouloir +paraître éclairé de sa propre spontanéité. Il voulait consciencieusement +trouver l'homme propre à la place et non pas la place propre à l'homme +qu'il souhaitait favoriser. Aussi a-t-il eu beaucoup de partisans, mais +point de clientèle. + +Je crains que les gouvernements représentatifs ne soient établis sur +un principe si immoral d'intérêt personnel que cette vertueuse +impartialité, au lieu d'être un mérite, ne devienne un inconvénient +dans un ministre. Je voudrais croire que _non_, mais l'expérience dit +que _oui_. + +De toutes les administrations de mon temps, celle-ci était +incontestablement la plus forte, la plus habile et la plus unie. Aussi +a-t-elle jeté, en moins de deux années, des fondations assez solides +pour que la Restauration ait pu élever impunément dessus les folies +accumulées pendant le cours de huit années consécutives. La neuvième a +comblé la mesure et bouleversé l'édifice. + +Si ce ministère avait duré plus longtemps, il y a toute apparence que +le régime d'une monarchie sagement tempérée aurait été suffisamment +établie dans tous les esprits pour imposer aux oppositions de droite +et de gauche et résister à leur double attaque. Puisse-t-on retrouver +ces utiles fondations! Puissent-elles n'être point perdues dans le +déblai!... + +Il a été constaté, par les événements subséquents, que cette forme de +gouvernement satisfaisait complètement aux voeux et aux besoins de +l'immense majorité du pays. + +Ce second ministère Richelieu était ce qu'on a appelé depuis la +révolution de 1830 _juste milieu_, ce qui, dans toutes les langues de +tous les pays du monde, veut dire le plus près que les circonstances +admettent de la sage raison. + +Le Roi fut bien plus affecté de perdre monsieur Decazes qu'il ne +l'avait été de la mort de son neveu. La violence qu'on faisait à ses +sentiments les avait encore exaltés. Il soulageait ses chagrins par +une multitude de petites effusions parfois ridicules. + +La gravure de monsieur Decazes, magnifiquement encadrée, fut placée +dans sa chambre. Le portrait en miniature figurait sur son bureau. Le +jour du départ, il donna pour mot d'ordre _Élie_ et _Chartres_, en +accompagnant ces mots d'un gros soupir. Monsieur Decazes s'appelait +_Élie_ et devait coucher à _Chartres_. + +Le lendemain, il donna _Zélie_, nom de madame Princeteau, et la ville +où la caravane s'arrêtait. Puis ce fut le tour du nom de madame +Decazes, _Égidie_. Il suivit ainsi les voyageurs, d'auberge en +auberge, jusqu'à Bordeaux. + +La veille du départ, le duc de Castries avait reçu, à neuf heures du +soir, un beau portrait du Roi. À dix, on lui remit un magnifique +ouvrage de Daniel sur l'Inde orné des plus belles gravures. L'un et +l'autre étaient apportés, par un valet de pied, de la part du Roi. Peu +accoutumé à ces petits soins, le duc se confondit en remerciements, en +attendant qu'il allât lui-même mettre l'hommage de sa reconnaissance +aux pieds de Sa Majesté. + +À minuit, on entra dans sa chambre à grand fracas, «de la part du +Roi». C'était un médaillier le plus élégant, avec des couronnes +ducales relevées en bosse sur toutes les faces, contenant des +médailles en or frappées depuis la Révolution. + +Le duc de Castries se frottait les yeux, ne comprenant rien à sa +nouvelle faveur. Après y avoir bien pensé, il se rendormit pour y +rêver. À trois heures, on le réveilla de nouveau; mais cette fois le +valet de pied venait, avec une multitude d'excuses, redemander tous +les dons. Trompés par le titre de duc, que monsieur Decazes ne portait +que depuis la veille, les gens du Roi avaient fait porter chez +monsieur de Castries les objets que Sa Majesté destinait au favori. Le +duc de Castries n'eut à son compte que les louis qu'il avait +distribués aux porteurs de ces fugitives magnificences. + +L'instruction du procès de Louvel mit en mouvement toutes les passions +et les exigences royalistes. Peu s'en fallut que monsieur de Bastard +ne passât pour son complice parce qu'il refusa d'en reconnaître dans +tous ceux que l'esprit de parti signalait. Le duc de Fitzjames se +distingua dans cette chasse aux assassins. Madame la duchesse de Berry +s'y associa par une misérable et coupable intrigue. + +Un pétard fut placé dans un poêle hors d'usage, situé dans un escalier +dérobé de l'appartement du Roi. Il fit une assez violente explosion; +toutefois, le vieux monarque en fut peu ému. On rechercha les auteurs +de cet attentat sans pouvoir les découvrir. De nouveaux pétards furent +ramassés dans les environs des Tuileries. Quelques-uns même partaient +sous les fenêtres de madame la duchesse de Berry. + +Bientôt elle trouva dans ses appartements des écrits effrayants. Une +lettre surtout, placée sur sa toilette, contenait, au nom des associés +de Louvel, des menaces atroces contre la princesse et l'enfant qu'elle +portait dans son sein. + +La police était désespérée de ne rien découvrir sur un complot qui se +dénonçait ainsi lui-même avec tant d'audace. Comment avait-on pu +pénétrer jusque chez madame la duchesse de Berry pour poser un papier +sur sa toilette? Ses gens furent interrogés et leurs réponses ne +faisaient qu'obscurcir l'affaire. + +Enfin on arriva à une femme de chambre favorite de la princesse; elle +se troubla si visiblement qu'on la pressa vivement de questions. On +lui fit écrire quelques lignes, sous un prétexte quelconque; la +répugnance qu'elle témoigna augmenta les soupçons. On la renvoya au +palais pendant qu'on livrait son écriture aux experts; et les +ministres, au rapport de cet interrogatoire, s'apitoyèrent fort sur le +sort des grands exposés à trouver des traîtres parmi ceux qu'ils +comblent le plus de faveur. + +Le soir, le Roi assembla un Conseil extraordinairement et lui déclara, +avec un peu d'embarras et une profonde tristesse, qu'il fallait couper +court à toute perquisition. Il raconta qu'au retour de l'interrogatoire +la femme de chambre avait prévenu sa royale maîtresse que mentir sous +serment était au-dessus de ses forces. Elle voyait bien d'ailleurs que +ces messieurs soupçonnaient la vérité et elle ne pouvait promettre de la +cacher à une seconde séance. + +Madame la duchesse de Berry envoya chercher son confesseur et le +chargea de révéler à Monsieur que les pétards étaient de son +invention, les lettres écrites sous sa dictée et placées par son +ordre. Elle était bien sûre, au reste, de n'avoir en cela que prévenu +la pensée des assassins et voulait stimuler l'attention de la police +qu'elle présumait très mal faite, puisqu'on n'avait pas encore chassé +tous les agents de monsieur Decazes. + +Si ses bonnes intentions ne suffisaient pas à expliquer ses actions, +il ne fallait s'en prendre qu'à elle, ses gens n'ayant agi que par son +commandement exprès. Sa femme de chambre, ajouta-t-elle, n'avait écrit +la fameuse lettre de menaces qu'après de longues représentations et un +ordre impératif. Monsieur avait dû porter cette maussade communication +au Roi, et celui-ci la transmettait au conseil. Après ce récit, fait +d'une voix altérée, écouté les yeux baissés, le Roi ajouta: + +«Messieurs, je vous demande de ménager le plus que vous pourrez la +réputation de ma nièce quoiqu'elle ne mérite guère d'égards.» + +En effet, on traîna encore en longueur cette affaire pour que les +agents subalternes ne pussent pas deviner la révélation obtenue. On +laissa revenir ceux des gens de la princesse qui étaient mandés, et +même la dame à écriture. Les questions furent posées de façon à +rassurer. + +On ralentit petit à petit les poursuites et, au bout de quelques +jours, il n'en resta, dans l'opinion publique, qu'une grande +animadversion contre les mesures de la police qui n'avait rien pu +découvrir, lorsqu'on avait des preuves matérielles que madame la +duchesse de Berry était entourée d'assassins et de traîtres. + +Les habitués du pavillon de Marsan furent les plus violents dans leurs +clameurs. + +Je crois que cette affaire est le début de madame la duchesse de Berry +dans la carrière de l'intrigue. Il promettait; elle ne lui a pas +manqué de parole. + +Depuis la mort de monsieur le duc de Berry, madame la duchesse de +Berry était établie aux Tuileries, dans l'appartement que le prince y +avait conservé et où il avait l'habitude de tenir sa cour les jours de +réception. Madame la duchesse de Berry s'est souvent repentie de +n'avoir pas continué, dès le premier moment de son veuvage, +l'indépendance d'un établissement séparé, car elle n'a plus obtenu la +permission d'habiter l'Élysée. + +Il fallait un véritable courage à la commission chargée de +l'instruction du procès de Louvel et surtout à son rapporteur, le +comte de Bastard, pour s'affranchir des influences dont on cherchait à +les entourer. Le chancelier Dambray, pitoyable ministre, mauvais +président de la Chambre des pairs, se trouvait mieux placé lorsqu'il +la dirigeait comme cour et se montrait magistrat intègre et +impartial. + +Il soutint les conclusions du rapporteur qui montraient Louvel comme +un fanatique atrabilaire et isolé, n'ayant communiqué avec personne +depuis dix-huit mois qu'il nourrissait son affreux projet, tout en +faisant la part aux doctrines révolutionnaires que la presse et les +jacobins ne cessaient de propager. + +Les ultras de la Cour, de la ville et surtout de la province furent +loin de se tenir pour satisfaits de ces résultats de l'enquête, et +chacun avait une preuve incontestable à rapporter de la complicité de +quelque voisin. + +Les débats n'apportèrent aucune révélation; la condamnation et +l'exécution eurent lieu sans aucun obstacle. Louvel fut mené en place +de Grève à trois heures de l'après-midi, escorté de l'exécration du +peuple et sans exciter de trouble, quoique les esprits fussent mis en +fermentation par la discussion de la nouvelle loi d'élection et qu'il +y eût eu les jours précédents des rassemblements assez tumultueux pour +devoir être réprimés par la force armée; mais ces groupes, formés +principalement d'officiers à demi-solde et de jeunes étudiants excités +par les députés libéraux, n'auraient pas voulu se déclarer en faveur +d'un assassin. + +Le gouvernement déploya la force nécessaire, sans rigueurs inutiles. +Quelques coups de plat de sabre et de poitrails de chevaux suffirent. +La sentinelle qui avait tiré sur le jeune Lallemant, étudiant en +droit, fut mise en jugement. On acheva de discuter la loi. Les +ministres Pasquier et de Serre emportèrent, un à un, les arguments +avec autant de talent que d'habileté et la tranquillité se rétablit +pour le moment. + +Toutefois, le parti révolutionnaire s'était renforcé du parti +militaire, gens d'action, arrêtés subitement dans une carrière de +vanité et d'ambition, froissés et irrités dans tous leurs sentiments +par la Restauration et animés contre elle d'une haine vindicative. + +Ces dispositions avaient été réprimées pendant l'occupation étrangère, +mais, depuis l'émancipation, il s'ourdissait partout des trames. +C'était un danger inhérent à l'évacuation du territoire qu'il fallait +prévoir et affronter. + +Malgré le jugement de la Cour des pairs, madame la duchesse de Berry +fit élever à Rosny un tombeau renfermant le coeur de son malheureux +époux sur lequel elle fit inscrire: «Tombé sous les coups des +factieux». Cela choqua le pays qui avait pris une part si généreuse à +sa douleur. + +Monsieur de Chateaubriand publia une histoire sur monsieur le duc de +Berry où il représenta le crime comme celui de la France. Ces deux +monuments élevés à sa mémoire indisposèrent contre elle. + +Monsieur de Chateaubriand était profondément blessé de n'avoir pas été +appelé à faire partie du nouveau ministère. Louis XVIII n'était rien +moins que disposé à le nommer, et monsieur de Richelieu n'en voulait +pas davantage pour collègue. Mais, comme il avait était fort avant +dans toutes les intrigues du pavillon de Marsan, quoique Monsieur +n'eût aucun goût pour lui, on obtint que le Roi payât les dettes qu'il +a toujours en permanence, et il fut envoyé ministre en Prusse. Il ne +resta guère à Berlin. Il avait déjà été nommé à Stockholm où il +n'avait jamais voulu se rendre. + +Je m'étais assez bien trouvée des eaux d'Aix, l'année précédente, pour +avoir le désir d'y retourner. Je souhaitais d'ailleurs assister à +l'inauguration d'un bel établissement que monsieur de Boigne fondait à +Chambéry. C'est la maison de _refuge de Saint-Benoît_, destinée à +recevoir quarante personnes, parmi la classe moyenne de la société, +ayant dépassé l'âge de soixante ans et se trouvant sans ressource, des +ecclésiastiques, de vieux militaires, d'anciens employés, etc.; des +veuves ou des vieilles filles, ayant perdu leurs maris ou leurs +parents, sans conserver de fortune. + +Monsieur de Boigne avait doté cette maison d'un assez gros revenu et +s'était complu à l'établir avec tous les soins qui devaient assurer à +ses futurs habitants une existence aussi douce que paisible. + +Je m'identifiai fort à cette noble pensée et je fis, avec +satisfaction, les honneurs du premier repas donné aux réfugiés (c'est +le nom qu'on assigna aux habitants de la maison Saint-Benoît) et aux +autorités du pays invitées à cette occasion. Je passai la journée, et +presque la totalité du lendemain, avec les nouveaux installés dont le +contentement faisait bonheur à voir. Monsieur de Boigne n'avait rien +négligé pour rendre [le séjour] confortable. + +De tous les nombreux bienfaits dont il a doté Chambéry, la maison du +refuge m'a toujours paru la plus utile et la plus satisfaisante pour +son coeur. Il a construit une aile à l'hôpital, un hospice pour les +aliénés, un pour les voyageurs, un autre pour les maladies cutanées. +Il a bâti des casernes, un théâtre, ouvert des rues, planté des +boulevards, construit des maisons; et, pour couronner l'oeuvre, +rétabli un couvent de capucins et un collège de Jésuites lorsque, dans +les dernières années, il devint très dévot, à sa façon pourtant car, +avec l'autorisation du directeur jésuite, les capucins faisaient le +carême, jeûnaient et mangeaient maigre pour le général de Boigne, +moyennant des bons de deux mille livres de viande qu'il donnait au +couvent, à prendre sur les bouchers de Chambéry. + +Je ne sais pas trop comment cela s'arrangeait. Il est avec le ciel des +accommodements. Cette façon de faire maigre m'a toujours extrêmement +réjouie, et monsieur de Boigne ne se faisait faute d'en plaisanter +lui-même les capucins ses bons amis. + +C'est pendant le séjour que je fis aux eaux, cette année, que je vis +le plus familièrement monsieur Lainé et que je me confirmai dans +l'idée qu'il n'était point du tout homme d'État. Lui-même répétait +souvent qu'il n'était nullement propre aux affaires. + +Il avait refusé la demande que monsieur de Richelieu lui avait faite +de rentrer au ministère. Cependant, par suite de cette inconséquence +naturelle à la vanité humaine, il ne laissait pas d'être blessé que ce +sacrifice n'eût pas été exigé de son patriotisme. + +La grande conspiration militaire, qui se préparait depuis plusieurs +mois, éclata au mois d'août de cette année. Monsieur Lainé en recevait +les détails par chaque courrier. Il n'arrivait que deux fois la +semaine. + +Monsieur Lainé ouvrait ses lettres avec le frisson et leur lecture +déterminait un accès de fièvre, soit qu'elles lui apportassent +l'espoir ou l'inquiétude. Il venait les attendre chez moi, et je l'ai +vu passer alternativement, trois fois en dix jours, de la confiance +absolue à un entier découragement: tout était sauvé; tout était perdu. + +Il déduisait alors les motifs de ses craintes ou de ses espérances +avec une éloquence bien propre à entraîner mais qui perdit bientôt +toute influence sur mon esprit par la mobilité des impressions qu'elle +exprimait. Et c'était moi, faible femme, qui cherchais à le remonter +en lui répétant ses arguments de la veille; mais il ne les écoutait +plus dès que son imagination se trouvait autrement frappée. Après +avoir fait son hymne de joie ou de désespoir, il retournait chez lui, +se mettait au lit, avait un accès de fièvre, et attendait le jour de +poste en devisant plus tranquillement dans l'intervalle. + +Monsieur Lainé était un homme grand, sec, dégingandé, gauche, d'une +figure laide et dénuée de toute physionomie. Sa conversation était +généralement froide, compassée et peu intéressante. On pouvait passer +des soirées entières avec lui en lui entendant jeter, çà et là, dans +la conversation des phrases courtes, sans rédaction et sans effet; +mais, si quelque circonstance frappait son imagination, alors le dieu +se révélait en lui, sa physionomie s'animait, son regard brillait, son +geste s'ennoblissait, sa voix devenait sonore et timbrée; il s'opérait +en lui une véritable métamorphose, mais aussi une surexcitation après +laquelle il retombait dans un état d'atonie véritable. + +C'était pour lui-même que monsieur Lainé éprouvait ces mouvements +d'inspiration; il n'avait pas besoin d'être exalté par son auditoire. +Je lui ai entendu faire, dans ma petite chambre d'Aix, dix morceaux +qui auraient été applaudis avec transport s'ils avaient été prononcés +à la tribune; mais aussi, s'il avait fallu répliquer, un instant +après, à quelque antagoniste, hormis qu'il n'eût réussi à le mettre en +colère, notre brillant improvisateur n'aurait eu ni un mot, ni une +pensée à son service. + +Monsieur Lainé avait un magnifique talent d'opposition; personne ne +s'élevait plus grandement, plus noblement contre ce qu'il trouvait le +mal; mais le genre même de son éloquence n'était pas gouvernemental. +Il était trop irrité contre les arguments de mauvaise foi qu'emploient +les partis et, lorsqu'il ne les pulvérisait pas au premier coup, il +était incapable de leur faire cette guerre de poste à laquelle les +ministres sont astreints. Il m'est resté, des six semaines que j'ai +passées à voir monsieur Lainé tous les jours, de l'amitié pour sa +personne, de l'admiration pour son éloquence et nulle confiance dans +son jugement. + +Les équipages de la reine Caroline d'Angleterre traversèrent Aix. On +nous dit qu'elle avait séjourné dans une auberge sur la route de +Genève; d'étranges récits nous en parvinrent. + +Curieuse de savoir la vérité sur les détails, je m'en enquis lorsque, +peu de temps après, je suivis le même chemin. Je descendis de voiture +à Rumilly et j'entrai dans l'auberge. Une jeune fille, ayant l'air +très décent, travaillait dans la cuisine; je lui fis quelques +questions sur le séjour de la Reine. Elle me répondit, en baissant les +yeux, qu'elle ne savait rien. + +«Est-ce qu'elle ne s'est pas arrêtée ici. + +--Si fait, madame, mais je n'y étais pas.» + +L'hôtesse alors s'approcha et me raconta que cette reine était restée +huit jours chez elle, mais que, dès la première soirée, elle s'était +empressée d'envoyer ses filles chez une de leurs tantes: + +«J'étais honteuse, madame, de ce que je voyais moi-même et j'avais +répugnance à envoyer mes servantes pour la servir.» + +Il paraît que le courrier Bergami était devenu trop bonne compagnie +pour satisfaire aux goûts de cette impudique princesse. Elle en était +pourtant dominée. Mais, sous prétexte d'une conférence avec le +ministre d'Angleterre à Berne, pour régler son passage en Suisse, elle +l'avait expédié en mission de confiance, et elle avait passé la +semaine de son absence à Rumilly dans une orgie perpétuelle avec ses +autres valets. + +L'indignation était arrivée à un tel point dans le petit bourg ainsi +sali de sa présence que, le jour de son départ, une querelle s'étant +élevée entre un de ses gens et un postillon et la Reine prétendant +imposer silence de sa parole royale, il y eut une explosion de fureur +générale. Toute la population y prit part. On la voulait lapider, et +elle en courut quelque risque. + +Voilà l'honorable personne qu'une partie notable de la nation anglaise +réclamait à grands cris comme souveraine. Nouvelle preuve de la bonne +foi des oppositions en tous pays. + +Après avoir passé quelques jours dans l'enchantement que je suis +toujours assurée de retrouver à Genève, je traversai le Jura, au +milieu de la neige, et j'arrivai à Paris la veille de la naissance de +monsieur le duc de Bordeaux. Je ne nierai pas qu'elle ne m'ait causé +une vive joie et que je n'aie répété toutes les exagérations +royalistes sur cet _enfant du miracle_, comme nous l'appelions. + +Véritablement, lorsqu'on pense que son père avait péri pour assurer +l'extinction de la race et que ce faible rejeton avait échappé à +toutes les excitations morales et physiques de sa malheureuse mère +pendant cette fatale soirée du 13 février, il était permis de trouver +là le doigt de la Providence et de compter sur sa protection. + +Toutefois, je me rappelle parfaitement une circonstance qui me frappa +dans le temps et que nous avons bien souvent remémorée depuis. Je me +promenais dans mon salon avec Pozzo et je poétisais sur cette +naissance depuis une heure. Tout à coup, il s'arrêta, posa sa main sur +mon bras, et me dit: + +«Vous voilà bien contente, bien joyeuse, bien charmée! Vous entendez +toutes ces cloches qui sonnent, hé bien, c'est le glas de la maison de +Bourbon; souvenez-vous de mes paroles.» + +Pozzo n'avait que trop bien prévu. La naissance de monsieur le duc de +Bordeaux excita sa famille à vouloir rétablir la monarchie absolue, en +même temps qu'elle enlevait au peuple l'espérance de l'extinction +naturelle de la branche aînée avec laquelle il ne se sentait pas en +sympathie. + +C'est ainsi que la prévision des faibles mortels est souvent trompée +par les décrets de la Providence et que nos cris d'allégresse devaient +se transformer en larmes de regrets. Je dois à Pozzo la justice de +reconnaître qu'il a été du bien petit nombre de gens qui le prédirent +dès alors. + +Le duc de Wellington exprimait à peu près la même idée, au mariage de +monsieur le duc de Berry, lorsqu'en répondant à quelqu'un qui trouvait +madame la duchesse de Berry trop frêle pour donner l'espoir d'avoir +des enfants, il dit: «Ce serait un grand bonheur pour la Restauration. +Sa meilleure chance pour s'établir est de laisser l'espérance de +l'extinction de la branche régnante!» + +Les partis firent courir des bruits sur la naissance de monsieur le +duc de Bordeaux que la royale impudeur de sa mère ne permit pas de +soutenir. + +Je n'entrerai dans aucun détail ni sur ses couches, ni sur le procès +de la reine d'Angleterre. Tout ce que je dirai c'est qu'entre les +procès-verbaux de l'héroïsme maternel de l'une de ces princesses et +les scandaleuses dépositions sur la vie de l'autre, les gazettes +furent, pendant quelques jours, d'une si dégoûtante indécence qu'on +n'osait pas les laisser sur la table. + +Il y eut au moment du baptême de monsieur le duc de Bordeaux une +promotion de chevaliers des ordres. On avait hésité à en faire +jusque-là parce que le Roi ne pouvait tenir chapitre avant d'avoir été +sacré, et les infirmités de Louis XVIII ne lui permettaient pas de +s'exposer à tous les regards pendant une si longue et si fatigante +cérémonie. + +On se décida cependant à faire des chevaliers. Mon père ne fut point +porté sur la liste. Il en fut même comme exclu, car tous les autres +ambassadeurs, en activité et en retraite, furent nommés. Le Roi +conservait du mécontentement de sa retraite et monsieur de Richelieu +eut le tort de ne pas insister et de laisser donner un dégoût très vif +à un de ses plus chauds partisans qui, par cette retraite même, lui +avait donné une marque de confiance plus constitutionnelle qu'il +n'entrait encore dans les idées françaises. + +Mon père en fut profondément blessé, et je me reproche de n'avoir pas +assez partagé son chagrin. Ne trouvant que peu de sympathie autour de +lui, il le renferma dans son sein, et j'ai su depuis qu'il en avait +grandement souffert. S'il l'avait épanché, peut-être lui aurait-il été +moins sensible; mais je ne pouvais me persuader que sa haute raison +attachât tant de prix à une décoration qui me semblait si futile. + + + + +CHAPITRE V + + Insurrections militaires. -- Congrès de Troppau. -- Habileté du + prince de Metternich. -- Il se raccommode avec l'empereur + Alexandre. -- Conduite du vieux roi de Naples. -- La «Paüra». -- + Description qu'il en fait. -- Insurrection du Piémont. -- Le + prince de Carignan. -- Conduite du général Bubna à Milan. -- Mort + de l'empereur Napoléon. + + +L'épidémie des insurrections militaires gagnait de plus en plus. Elle +avait éclaté d'abord à Cadix; une tentative avait eu lieu chez nous. +Naples en fut attaquée, et bientôt après le Piémont. + +L'insurrection à Naples était devenue une révolution; notre cabinet se +refusait à l'intervention armée des autrichiens. Il espérait, par des +négociations, amener les napolitains eux-mêmes à renoncer à une partie +des concessions arrachées aux terreurs de leur vieux Roi et à se +contenter de sacrifices qui laissassent du moins la possibilité d'un +gouvernement monarchique. En d'autres termes, il désirait faire +remplacer la constitution espagnole de 1812 par la charte française de +1814. Les puissances absolutistes se souciaient peu d'un pareil +exemple. Il y eut un congrès assemblé à Troppau. + +Je n'écris pas l'histoire et ne prétends point donner le journal de ce +congrès ni de ceux qui le suivirent. Je n'en parle que pour citer une +anecdote peu connue; je la tiens de bonne source et elle ne laissa pas +d'influer sur le destin du monde. + +L'empereur Alexandre, dont le libéralisme commençait à se calmer +beaucoup, se trouvant à un grand dîner chez l'empereur d'Autriche, +s'exprima en termes fort chauds contre les fauteurs de révolutions. Il +assura que les gouvernements militaires étaient seuls à l'abri des +bouleversements, ajouta qu'à la vérité la moindre insurrection des +troupes y serait mortelle, puis affirma que les armées autrichiennes, +russes et prussiennes étaient complètement.... + +Le prince de Metternich lui coupa la parole en parlant d'autre chose. +L'Empereur parut surpris et choqué. Tout le monde fut étonné, et le +dîner s'acheva dans le silence. À peine levé de table, le prince +s'approcha de l'Empereur et lui demanda pardon de son impertinence; il +avait cru remarquer dans ses paroles l'ignorance de ce qui se passait +en Russie et avait voulu l'empêcher de les prononcer. + +Il apprit à l'Empereur l'insurrection de la garnison de Pétersbourg: +elle avait déposé ses officiers et quitté la ville pour marcher sur +les colonies militaires. L'Empereur protesta de l'impossibilité d'un +pareil fait. Monsieur de Metternich le supplia d'attendre avant de se +prononcer hautement, promettant de garder le secret le plus absolu, et +de laisser Sa Majesté Impériale être le premier à répandre la nouvelle +dans les termes qui lui conviendraient le mieux. + +Quarante-huit heures s'écoulèrent. Enfin, le troisième jour arriva le +courrier de Pétersbourg. Il apportait la confirmation de +l'insurrection et du départ des troupes. + +Leur présence dans les colonies militaires aurait pu entraîner les +suites les plus graves, mais elles avaient été poursuivies et +ramenées, moitié par force moitié par persuasion. Le danger était +conjuré, et c'était pour pouvoir en donner l'assurance à l'Empereur +qu'on avait retardé jusque-là le départ du courrier. + +Il fut très mécontent d'avoir appris des événements de cette +importance par une voie étrangère et tança vertement son monde; mais +il conçut une grande idée de la manière dont le prince de Metternich +était instruit par ses agents et beaucoup de reconnaissance du secret +qu'il avait fidèlement gardé, même vis-à-vis de l'Empereur son maître. +C'est à dater de ce moment que l'empereur Alexandre commença à se +livrer, d'une part, aux terreurs qui ont empoisonné le reste de sa vie +et, de l'autre, à une confiance pour le prince de Metternich qui +bientôt ne connut plus de borne. + +Dans ces conjonctures, le prince Ypsilanti quitta le drapeau russe +pour lever en Grèce celui de l'indépendance. À toute autre époque, le +cabinet de Pétersbourg, qui préparait cette catastrophe depuis un +siècle, l'aurait assurément appuyé de tous ses moyens; mais +l'Empereur, effrayé de ce qui portait le caractère d'insurrection et +surtout d'insurrection militaire, céda facilement aux exhortations du +prince de Metternich. Celui-ci ne voulait pas de guerre en Orient. Son +seul but était d'assurer la domination autrichienne en Italie. + +On avait déjà vu le vieux Roi de Naples arriver à Troppau, accompagné +de deux énormes lévriers seuls objets de ses sollicitudes, rapporter +tous les engagements pris avec ses sujets, manquant ainsi aux serments +les plus solennels au risque des dangers qu'il pouvait faire courir à +son fils, resté à Naples en otage de sa bonne foi. On l'avait vu +suivre les souverains alliés à Laybach, passer dans les rangs des +troupes autrichiennes, prêcher la croisade contre ses propres États +et, les larmes aux yeux, demander vengeance envers ceux qu'il avait +juré de protéger. Ses voeux étant accomplis et son pays conquis, +occupé, foulé et ruiné par l'étranger, il reprit assez de courage +pour consentir à y retourner. + +On le fit accompagner par des commissaires de toutes les puissances, +en partie pour le soutenir contre ses propres terreurs, en partie pour +donner à sa cause triomphante l'appui moral de la sanction européenne +et plus encore pour modérer la cruauté des réactions que la peur dont +il était encore dominé aurait pu lui inspirer. Naples se rappelait en +frémissant son premier retour de Sicile, et le monde n'en avait pas +perdu la mémoire. + +Le prince héréditaire vint à sa rencontre jusqu'à Rome. Les +commissaires assistèrent à l'entrevue de ces deux royaux personnages, +et c'était la rougeur sur le front que Pozzo, pleurant d'un oeil et +riant de l'autre, racontait la discussion qui s'éleva entre eux sur +l'excès des craintes qu'ils avaient mutuellement ressenties. + +En Italie, les choses s'appellent par leur nom; on ne cherche pas de +circonlocution. Et c'était de leur _maladetta paüra_ que le père et le +fils s'entretenaient librement: + +«E che paüra ti! è io che ho avuto paüra. + +--Oh! cara maestà no, non era niente, è dopo la sua partenza ch'è +venuta la vera paüra.» + +Et puis ils racontaient tous les degrés et tous les effets de cette +terrible _paüra_ avec une candeur qui pourtant ne touchait guère leurs +auditeurs. + +Pozzo me disait: «En sortant de cette entrevue, mes collègues et moi +nous avons été vingt-quatre heures sans oser seulement nous regarder.» + +Le prince de Metternich fait, au même sujet, un récit où il convient +de joindre la pantomime lazaronesque au jargon du vieux Roi pour qu'il +ait tout son mérite. + +Ferdinand lui parlait sans cesse à Laybach _di questa maladetta +paüra_. L'impassibilité du ministre persuadant au Roi qu'il +n'appréciait pas toute l'importance de ce mobile, il lui demanda un +jour s'il savait bien ce que c'était que la «paüra». Sur la réponse un +peu dédaigneuse de monsieur de Metternich, le Roi reprit, avec une +extrême bonhomie: + +«Non ... non ce n'est pas ça ... _ve lo dirò io_.... C'est une _certa +cosa_ qui vous _piglia là_», en mettant sa main sur le sommet de sa +tête et faisant le geste de tordre; «et qui vous prend _les cervelles_ +et les fait danser _fin_ qu'on croit qu'elles vont sortir de la tête; +_poi scende al stomacho_ ... on croit qu'on va _svenare_ ... _pare_ +qu'on se meurt...» Et il mettait les deux mains sur son estomac, «_poi +scende un po più giù_», les deux mains suivaient. «On sent une _dolor +del diavolo_, et _poi ... poi ... brebre brebre_»...; en lâchant les +mains et terminant sa description physiologique par un geste +expressif. + +Lorsque l'insurrection militaire se déclara en Piémont, le roi Victor +donna sa démission et descendit du trône plutôt que d'imiter le roi de +Naples en s'humiliant devant ses sujets pour les trahir par la suite. +Victor avait à la fois trop de courage et trop de loyauté pour jouer +un pareil rôle. Celui qu'accepta le prince de Carignan dans cette +triste affaire, si mal conçue, lui attira l'animadversion de tous les +partis. + +J'avoue que je me sens un assez grand fond de bienveillance envers ce +prince pour être tentée de l'excuser. Il était bien jeune: nourri dans +la haine des autrichiens qu'il avait raison de détester, il savait ce +sentiment partagé par le Roi. + +On l'avait entouré et persuadé qu'il s'agissait d'entrer dans une +ligue commune à tous les peuples de la péninsule. Naples était déjà +émancipée. La Lombardie, la Romagne, la Toscane devaient lever à la +fois le drapeau de l'indépendance et expulser les allemands de leur +sein. La nationalité italienne une fois rétablie, on diviserait ce +pays en deux grands États capables de se défendre eux-mêmes contre +leurs voisins, et la maison de Savoie se trouverait naturellement +appelée à gouverner celui du nord. + +Voilà le roman à l'aide duquel on avait fait entrer le prince de +Carignan dans la conspiration, en lui assurant que le Roi lui-même y +donnerait les mains avec joie, une fois le mouvement commencé. + +Lorsqu'il vit le Piémont seul s'émouvoir et que, loin d'amener la +réunion de l'Italie sous la protection du roi de Sardaigne, +l'insurrection avait pour but de le dépouiller de son autorité, le +prince de Carignan s'aperçut qu'il était joué par la faction +révolutionnaire. Il voulut se retirer du complot, s'y prit +maladroitement, livra ses anciens confidents et compromit sa +réputation d'homme d'honneur fort au delà peut-être qu'il ne le +méritait. Quoi qu'il en soit, la punition fut dure. Il fut chassé de +Turin, et l'asile qu'il trouva chez son beau-père à Florence ne lui +fut ouvert que sous les conditions les plus rigoureuses et les plus +humiliantes. + +L'habileté du général Bubna, gouverneur autrichien, avait déjoué les +trames ourdies en Lombardie avec tant de bonheur, que la tranquillité +y fut maintenue, sans avoir recours à de grandes sévérités. Il lui +suffit de se montrer instruit des menées et d'avertir les fauteurs de +troubles qu'ils devaient s'éloigner. + +La façon dont il expulsa lord Kinnaird, un des agents les plus actifs +du complot, est bien dans son caractère. Tous les jours, lord Kinnaird +faisait la partie de whist du général. Un soir, au lieu de l'_à +demain_ habituel, Bubna accompagna son serrement de main quotidien de: + +«Bonsoir, mon cher lord, bon voyage. + +--Comment, bon voyage? + +--Hélas! oui, vous nous quittez. + +--Point du tout. + +--Ah! si fait; j'ai visé votre passeport, vos chevaux sont commandés +pour cinq heures du matin. Bon voyage, mon cher lord. Si vous teniez à +avoir une escorte, elle serait à vos ordres à six heures, mais le pays +est tranquille et je ne pense pas que ce soit nécessaire. Bonjour, mon +cher lord, bon voyage.» + +Lord Kinnaird partit en effet à cinq heures bien précises, sans +attendre l'escorte que Bubna lui aurait infailliblement envoyée. Ce +congé donné de cette façon, devant quarante personnes, avertit les +complices qu'ils étaient découverts et qu'il fallait renoncer à une +trame où la plupart des assistants étaient entrés. + +Le général Bubna conseilla plus confidentiellement à quelques +seigneurs de Lombardie, les plus compromis, une courte absence et +surtout un voyage à Vienne. Ce ne fut qu'après sa mort que les +complots se renouvelèrent et que des gouverneurs moins habiles eurent +recours à des mesures plus acerbes. + +Tandis que les passions révolutionnaires s'agitaient en Europe, la +main puissante qui les avait domptées et fait servir à répandre son +nom dans tout l'univers, cette main désarmée qui effrayait encore les +nations cédait au plus terrible des vainqueurs. + +Le 5 mai 1821, Napoléon Bonaparte exhalait son dernier soupir sur un +rocher au milieu de l'Atlantique. La destinée lui avait ainsi préparé +le plus poétique des tombeaux. Placée à l'extrémité des deux mondes, +et n'appartenant qu'au nom de Bonaparte, Sainte-Hélène est devenue le +colossal mausolée de cette colossale gloire; mais l'ère de sa +popularité posthume n'avait pas encore, commencé pour la France. + +J'ai entendu crier par les colporteurs des rues: _La mort de Napoléon +Bonaparte, pour deux sols; son discours au général Bertrand, pour +deux sols; les désespoirs de madame Bertrand, pour deux sols, pour +deux sols_, sans que cela fît plus d'effet dans les rues que l'annonce +d'un chien perdu. + +Je me rappelle encore combien nous fûmes frappées, quelques personnes +un peu plus réfléchissantes, de cette singulière indifférence; combien +nous répétâmes: «Vanité des vanités et tout est vanité!» Et pourtant +la gloire est quelque chose, car elle a repris son niveau, et des +siècles d'admiration vengeront l'empereur Napoléon de ce moment +d'oubli. + +Je ne puis donner des détails particuliers sur les temps de son exil. +Ils ne me sont arrivés que par des séides ou des détracteurs. J'ai +connu quelques-unes des personnes qui l'ont accompagné, mais elles +voulaient tirer parti de leurs paroles. Gourgaud prétendait vendre ses +révélations, Bertrand exploiter sa fidélité. Ni l'un ni l'autre ne +méritaient de confiance dans leurs récits. Encore moins pouvait-on se +fier à ceux de sir Hudson Lowe qui, accablé du poids de sa +responsabilité, avait compris sa mission fort gauchement. Il +tracassait l'Empereur dans les détails et lui cédait dans les choses +essentielles. + +S'il était possible de se faire une idée un peu juste sur l'ensemble +de son existence à Sainte-Hélène, il me semble qu'elle a été composée +de grandeur dans les souvenirs dont ses belles dictées font foi, et de +petitesses dans les actions dont la correspondance avec sir Hudson +Lowe fait aussi témoignage. + +Au surplus, l'Empereur avait ce caractère de l'omnipotence que, même +au sommet de sa gloire et occupé à culbuter les empires, il trouvait +encore le temps d'entrer avec chaleur dans des détails qu'un simple +particulier aurait négligés sans scrupule. La puissance de Dieu +soigne l'aile du moucheron. Peut-être ce que notre malveillance +qualifiait de petitesse était-il l'excès de la force. + +Lord Castlereagh, en entrant dans le cabinet de George IV, lui dit: + +«Sire, je viens apprendre à Votre Majesté qu'Elle a perdu son plus +mortel ennemi. + +--Quoi, s'écria-t-il, est-il possible! elle est morte!» + +Lord Castlereagh dut calmer la joie du monarque en lui expliquant +qu'il ne s'agissait pas de la Reine, sa femme, mais de Bonaparte. Peu +de mois après, les espérances conçues par le Roi furent accomplies. Il +faut convenir que, si jamais de pareils sentiments peuvent être +justifiés, c'était assurément par la conduite de la reine Caroline. Sa +mort fut un soulagement pour tout le monde, et surtout pour le parti +qui avait entrepris la tâche impossible de l'honorer. Elle périt +victime de ses excès. + + + + +CHAPITRE VI + + Intrigues contre le ministère. -- Madame du Cayla. -- Retraite du + ministère. -- Formation du nouveau ministère dont monsieur de + Villèle est le chef. -- Son caractère. -- La Congrégation. -- Ses + projets. + + +Le cabinet, à la tête duquel se trouvait placé le duc de Richelieu, +s'occupait activement des affaires. La France reprenait son rang parmi +les nations; on commençait à compter avec elle. La question d'Orient +s'entamait et elle prétendait [avoir] place au banquet. La prospérité +intérieure s'établissait avec la tranquillité. La Chambre des pairs +avait montré une grande indulgence envers les conspirateurs du mois +d'août 1820; mais la sagesse du gouvernement maintenait les artisans +de trouble dans le respect et cette longanimité n'avait pas eu de +grands inconvénients. Des lois sages se préparaient. Tout enfin +annonçait la session comme devant être calme et utile pour le pays. + +Le ministère, occupé de ses travaux et composé de gens éloignés des +intrigues de la Cour, ignorait ou attachait trop peu d'importance à ce +qui s'y tramait. + +Le roi Louis XVIII avait besoin d'un favori. L'éloignement de monsieur +Decazes le laissait dans un isolement qu'il lui fallait combler. Si un +des ministres avait voulu prendre ce rôle, le Roi s'y serait prêté +volontiers, mais aucun n'était propre à le remplir. + +Le hasard conduisit madame du Cayla dans le cabinet du monarque. Elle +avait des restes de beauté, était spirituelle, intrigante et possédait +surtout un fond de bassesse que rien n'épouvantait. Les tristes +séductions employées auprès du vieux Roi ne le cédaient qu'à l'ignoble +salaire qu'elle en recevait. Si le ministère avait été plus éclairé +sur ses manoeuvres, on aurait pu la retenir dans une situation +subalterne et mercenaire: l'or aurait suffi à son âpreté; mais il la +méprisa trop. Elle eut le temps d'établir son influence et voulut +l'exercer politiquement. + +Je ne sais si elle conçut l'idée d'allier sa fortune à celle de +monsieur de Villèle ou si monsieur de Villèle pensa le premier à se +servir de ce vil instrument, mais, ce dont je suis sûre, c'est que +Sosthène de La Rochefoucauld, depuis de longues années le soupirant +plus ou moins heureux de madame du Cayla, devint l'intermédiaire de +cette alliance encore très secrète. Une fois conclue, on y fit +facilement entrer Monsieur, et la chute du ministère Richelieu fut +décidée dans ce petit conseil, sous le patronage de la Congrégation. + +L'intrigue éclata dès l'ouverture de la session. On proposa dans +l'adresse, en réponse au discours du Roi, une phrase qui se pouvait +interpréter comme un blâme aux ministres, et il fut bientôt évident +qu'elle serait soutenue par les deux oppositions, de droite et de +gauche, réunies pour attaquer le ministère dans cette conjoncture. + +Les doctrinaires, sous l'influence de leur chef monsieur +Royer-Collard, firent l'appoint de cette majorité factice, bien +persuadés qu'ils étaient devoir tomber en trois mois un ministère +ultra et d'être appelés à le remplacer. + +Monsieur Royer-Collard possède une de ces ambitions occultes qui +prétend tout obtenir en ayant l'air de tout dédaigner. Il n'en est +pas de plus dangereuses ni de plus amère. Il s'était fait une grande +existence avec un peu de talent et beaucoup d'emphase. On peut citer +de lui deux ou trois discours remarquables et un grand nombre de mots, +plus creux que profonds, mais qui ont eu grande vogue pendant un +certain temps. + +L'alliance précaire des partis était le résultat des manoeuvres de +monsieur de Villèle. Si le ministère avait méprisé cette union contre +nature, elle ne pouvait durer huit jours; mais monsieur de Villèle +s'était bien flatté de trouver monsieur de Richelieu trop +honorablement susceptible pour s'obstiner à garder une place où il +semblait atteint par la désapprobation d'un des organes de la nation. +Son espérance fut justifiée. Ce fut une faute, car la Chambre des +députés parlait au nom de l'intrigue; mais ces genres de fautes +n'appartiennent qu'aux plus nobles caractères. D'ailleurs le Roi, déjà +gagné par les blandices de madame du Cayla, loin de solliciter ses +ministres de braver une situation évidemment transitoire, les +encouragea à faire du vote de l'adresse une question de cabinet. + +Lorsqu'il fut constaté que tout le parti ultra, dont Monsieur était le +chef, travaillait aussi activement que lui-même au renversement du +ministère, monsieur de Richelieu alla trouver le prince et lui demanda +compte de cette parole de gentilhomme donnée, avec tant de solennité, +l'année précédente. + +Monsieur ne se déconcerta nullement: «Oh! je vous en aurais dit bien +d'autres pour vous faire accepter alors; les temps étaient si mauvais +que nous étions encore heureux de n'être réduits qu'à vous et de +pouvoir nous arrêter aux gens de votre nuance d'opinion; mais vous +comprenez bien, mon cher duc, que cela ne pouvait durer.» + +Monsieur de Richelieu lui tourna le dos, avec plus d'indignation que +de respect. Il rassembla ses collègues et, après une longue +conférence, ils conclurent que, s'il était facile de résister à la +coalition improvisée des deux oppositions et à sa majorité factice, il +était impossible, en revanche, de gouverner utilement avec l'hostilité +de Monsieur. Rien n'aurait été plus aisé que de le rendre odieux au +pays en démasquant ses intrigues, ses intentions et de le reléguer à +n'être qu'un chef de faction; mais le cabinet était composé de gens +trop consciencieux et trop royalistes pour vouloir achever de +dépopulariser un prince, héritier de la couronne, que la santé du Roi +plaçait sur l'estrade même du trône. + +En conséquence, les ministres décidèrent de se retirer en masse et le +duc de Richelieu fut chargé d'en prévenir le Roi. Celui-ci, arrivé au +dénouement, fut fort troublé: «Mon Dieu, dit-il, en mettant sa tête +entre ses mains, que vais-je devenir? Que veulent-ils faire? Que +va-t-on m'imposer?» + +Monsieur de Richelieu l'engagea à voir Monsieur et à se concerter avec +lui. Peu d'heures après, il reçut un billet du Roi qui le mandait en +toute hâte. Il le trouva seul dans son cabinet, le visage radieux: +«Venez vite, mon cher Richelieu, votre conseil était excellent. J'ai +vu mon frère; j'en suis parfaitement content: il est très sage, tout +est arrangé; vous pouvez vous en aller quand vous voudrez.» + +Voilà quelles furent les expressions de la reconnaissance royale pour +tous les services et tout le dévouement du duc de Richelieu. Je l'ai +vu lui-même sourire en les répétant, mais ce sourire avait quelque +chose de triste qui marquait un coeur profondément ulcéré. + +Monsieur de Richelieu avait, aux yeux de toute la famille royale, un +tort indélébile que rien ne pouvait effacer. Pendant l'émigration et +au moment où la fondation d'Odessa l'occupait le plus activement, +l'année de son service de premier gentilhomme de la chambre auprès de +Louis XVIII vint à sonner. Le duc pria le duc de Fleury, son camarade, +établi à Mittau chez le Roi, de le remplacer et négligea de venir +prendre son poste dans une antichambre d'émigration. Pour les princes +de la maison de Bourbon, le service auprès de leur personne est +toujours le principal devoir. Jamais ils n'ont pardonné ce premier +grief au duc de Richelieu. Il avait, de plus, pour leur déplaire, les +titres qu'y donnaient un esprit droit et sage et une noble +indépendance de caractère. + +L'empressement du Roi pour obtenir la retraite de ses ministres était +devenu si grand qu'il fit réclamer jusqu'à trois fois dans la soirée, +leur démission. La difficulté de se réunir tous, à une heure insolite, +pour la rédiger en commun, en avait retardé l'envoi. On sut depuis +qu'il avait promis à madame du Cayla qu'elle lui serait remise avant +l'heure de son coucher. En effet, elle la reçut à minuit. + +Ici se termine le règne de Louis XVIII; il n'a plus été qu'un +instrument entre les mains des agents de Monsieur qui, lui-même, +obéissait à la Congrégation. Lorsque monsieur de Villèle a cherché à +s'en affranchir, il est tombé comme les autres. + +J'ai dit que Sosthène de La Rochefoucauld était depuis nombre d'années +dans des relations intimes avec madame du Cayla. Sa femme en +témoignait du chagrin, et son beau-père et sa belle-mère une humeur +qu'ils ne manquaient pas une occasion de faire éclater. + +Mais, depuis la faveur de madame du Cayla, ils avaient changé +d'allure. Ils s'étaient graduellement rapprochés, et monsieur et +madame Mathieu de Montmorency passaient leur vie chez elle. Ce +raccommodement obtint pour salaire le ministère des affaires +étrangères pour Mathieu. Sosthène racontait qu'il avait d'abord pensé +à le prendre lui-même, mais il avait trouvé plus romain de +l'abandonner à son beau-père: «J'ai fait des rois, seigneur, et n'ai +pas voulu l'être.» + +Il n'y eut pas de président du conseil. Monsieur de Villèle n'osait +pas encore y prétendre pour lui et ne voulait pas en reconnaître un +autre. Monsieur de Corbière suivit le sort de son ami et patron et +prit le portefeuille de l'intérieur. Monsieur de Peyronnet, qui +s'était fait remarquer par sa furibonde faconde pendant le dernier +procès à la Chambre des pairs, fut appelé aux sceaux. Sa réputation +était tellement honteuse à Bordeaux, sa patrie, qu'il y eut des paris +ouverts contre cette nomination, traitée d'apocryphe. Le _Moniteur_ +confondit les incrédules. + +Le maréchal Victor, duc de Bellune, était un choix selon les coeurs +des plus purs ultras. On le reconnaissait pour un vieil imbécile +entouré d'une famille d'escrocs, mais il _pensait si bien_ que ce +mérite l'emportait sur tous les inconvénients possibles. + +Afin que ce pitoyable cabinet reçut le scel du cachet de Sosthène, le +duc de Doudeauville, son père, grand seigneur nécessiteux, fut nommé +directeur des postes. Sa dignité ne lui permit pas d'abandonner son +hôtel pour aller habiter celui de la rue Coq-Héron; mais il en fit +enlever les meubles, les pendules, les ornements, le linge, les +surtouts et jusqu'au billard qu'il fit apporter chez lui. + +Cette nomination donna lieu au dernier joli mot aristocratique de +notre temps. Lorsqu'on annonça que le duc de Doudeauville était +directeur des postes, quelqu'un demanda: «Et qui est-ce qui sera duc +de Doudeauville?» + +Le marquis de Lauriston se sépara seul de ses anciens collègues et +resta ministre de la maison du Roi. Ses talents et son caractère le +rendaient bien plus digne de figurer dans la nouvelle administration +que de rester avec l'ancienne. Il avait déjà donné des gages de sa +servilité à madame du Cayla. + +J'insiste sur cette crise ministérielle parce que c'est là, selon moi, +l'écueil où la Restauration s'est perdue. Ainsi que les vaisseaux +poussés par la tempête sur les Goodwin Sands, on a vu petit à petit la +Congrégation l'attirer sous les eaux jusqu'à ce qu'elle ait été +engloutie aux yeux de tous, chacun ayant prévu son sort sans pouvoir +lui porter d'assistance efficace. + +Si monsieur de Villèle était parvenu au pouvoir par des voies +souterraines qui lui valurent, même parmi ses plus féaux, le surnom de +_la taupe_, il serait pourtant injuste de lui refuser un rare degré de +sagacité. + +Entré dans la marine au commencement de la Révolution, il avait passé +sa jeunesse à l'île Bourbon où il s'était marié. De retour en France, +il s'était établi dans son manoir paternel, aux environs de Toulouse, +et y avait vécu, pendant les années de l'Empire, sous l'influence de +tous les petits préjugés de la gentilhommerie de province. + +Il était maire de la ville en 1814, et publia une brochure sur la +convenance de rentrer dans les voies du pouvoir absolu, sans garrotter +la volonté du Roi par la Charte. Elle resta aussi obscure que son +auteur et ne fut exhumée que lorsqu'il devint un personnage politique; +mais elle a probablement servi de fondation à là confiance que +Monsieur lui a promptement témoignée. + +Les précédents de monsieur de Villèle n'avaient pas été de nature à le +qualifier pour jouer un rôle dans l'État, et la vie d'intrigue avait +absorbé tout son temps depuis son entrée aux Chambres où il prit +rapidement une grande influence. Dès 1816, il était le chef de +l'opposition ultra royaliste. Il se trouvait ainsi dans une profonde +ignorance des affaires lorsqu'il y arriva; mais il les apprit, en les +faisant, avec autant de facilité que de perspicacité et aurait fini +par administrer très bien s'il avait été maître de ses actions. + +Il comprenait moins les finances, et pas du tout la diplomatie. Non +seulement il n'avait pas la moindre connaissance des rapports des +nations entre elles, des caractères des souverains et des ministres +qui les gouvernaient, mais, sachant à peine l'histoire en homme du +monde, chaque traité, chaque engagement qui liait les pays entre eux +lui semblait une révélation. + +J'ai entendu dire, à des diplomates, qu'il fallait lui tenir classe, +comme à un écolier, avant de pouvoir causer des affaires avec lui et, +sur ces sujets il ne montrait pas autant de perspicacité que +d'ordinaire. Mais ce n'est pas un tort aux yeux des souverains. Tous +les rois veulent faire la politique étrangère à leur gré; c'est le +commérage de leur intimité, et le ministre des affaires étrangères +n'est jamais trop ignorant, selon eux, pourvu qu'ils se croient obéis. + +Le vicomte Mathieu de Montmorency, avec des données un peu plus larges +sur les rapports diplomatiques, avait un si petit esprit et une +dévotion si ambitieusement puérile qu'il n'était que le serviteur des +Jésuites. Au reste, pendant le ministère de monsieur de Villèle, hors +monsieur de Chateaubriand un instant, tous ses collègues lui ont été +soumis et il n'a eu à lutter qu'avec la Congrégation. + +Monsieur de Villèle excellait dans l'art de gouverner une Chambre. Il +avait réussi, par toutes les ruses électorales permises ou non +permises, à se procurer une majorité selon sa volonté, et il la +soignait admirablement. Il avait constamment une oreille aux ordres de +tous les imbéciles qui voulaient y déposer des sornettes ou lui +raconter leurs puériles affaires. Il écoutait avec l'air de l'intérêt, +sans aucun signe d'impatience, s'engageait à profiter de +renseignements si utiles, et congédiait un homme dévoué qui s'en +allait persuadé qu'il gouvernait Villèle et le proclamait un ministre +incomparable. + +Je suis loin de faire un tort à monsieur de Villèle de cette conduite. +La faculté de se laisser patiemment ennuyer, sans trop le témoigner, +est une vraie qualité d'homme d'État, surtout dans un gouvernement +représentatif. + +Le plus grand obstacle de monsieur de Villèle aux affaires c'est +d'avoir été trop pressé d'y arriver. Son mérite incontesté et son +influence dans son parti l'y auraient amené un peu plus tard; mais, +pour nouer l'intrigue qui l'y avait poussé, il lui avait fallu prendre +des engagements qui le livraient pieds et poings liés à la +Congrégation. + +L'esprit prêtre et l'esprit émigré, relevant tous deux de Monsieur, +voulaient diriger les affaires en dehors des intérêts nationaux. +Monsieur de Villèle le sentait mieux que personne, mais, pris dans ses +propres filets, il n'osait pas même chercher à s'en affranchir. + +Deux de ses collègues, messieurs de Montmorency et de Clermont +Tonnerre, se trouvaient les agents directs de la Congrégation. +Messieurs de Lavau et Franchet lui obéissaient et l'inspiraient tour à +tour, et monsieur de Rainneville, sous le titre de secrétaire général +des finances, devint son espion près de monsieur de Villèle. + +Homme d'esprit, monsieur de Rainneville ne tarda pas à s'apercevoir +des dangers où l'on précipitait la monarchie; il conçut des +inquiétudes, mais ne put s'arrêter. + +On va me dire, vous parlez sans cesse de la Congrégation; qu'était-ce +donc? Je pourrais répondre: le mauvais génie de la Restauration, mais +cela ne satisferait pas. Pour nous, qui l'avons vue à l'oeuvre, nous +ne pouvons douter de son existence, et pourtant je ne saurais dire, à +l'heure qu'il est, quels étaient les chefs réels de cette association +qui réglait le destin du pays. On a désigné un certain père Ronsin, +jésuite. Je ne voudrais pas l'affirmer. + +Indubitablement, la Société de Jésus se recrutait, à la Cour, de +jésuites à robes courtes. Monsieur d'abord, Jules de Polignac, Mathieu +de Montmorency, le marquis de Tonnerre, le duc de Rivière, le baron de +Damas, en étaient les coryphées. Tout ce qui avait de l'ambition ou se +sentait des dispositions à l'intrigue se ralliait, avec plus ou moins +de zèle, à ce parti qu'on voyait au pinacle et qui ne devait point en +descendre pendant tout le règne, prochainement espéré, de Monsieur. + +Si je ne puis signaler les chefs de cette doctrine, je puis au moins +indiquer ses projets; ils me sont revenus par trop de voies, directes +et indirectes, pour qu'ils ne me soient pas très familiers. Toutefois +les articles n'en étaient pas rédigés avec une telle rigidité qu'ils +ne conservassent assez d'élasticité pour se formuler avec plus ou +moins de violence, selon les personnes qu'on cherchait à captiver. +Mais voici les traits fondamentaux vers lesquels on devait tendre: les +trois ordres rétablis dans l'État; le clergé, mis en possession de +biens territoriaux, indépendant, ne relevant que du Pape, c'est-à-dire +de personne, et tenant le premier rang; la noblesse, reconnue comme +ordre, avec le plus des anciens privilèges qu'on pourrait ressusciter; +la Chambre des pairs rendue élective par la noblesse exclusivement qui +se trouvait ainsi représentée comme faisant corps dans l'État; la +Chambre des députés conservée, on la reconnaissait instrument +admirable pour battre monnaie (selon l'expression admise), mais avec +une loi électorale qui donnât une influence considérable aux classes +supérieures. Voilà comme on entendait la Constitution. + +La Couronne avait aussi sa part. Il s'agissait d'établir un moyen +pour, en dernier ressort, forcer les assemblées à enregistrer les +volontés du Roi qui pût répondre au lit de justice de l'ancien régime. + +C'est en professant ces doctrines qu'on était regardé comme fidèle +serviteur _du trône et de l'autel_, phrase banale dont on nous a +rebattu les oreilles pendant les dix années que les intérêts de +coterie et de passion ont si activement travaillé à en saper les +fondements au lieu de les relever comme ils le prétendaient. + +Les lois sur le sacrilège, sur le rétablissement des couvents, sur le +droit d'aînesse, et enfin la forme de l'indemnité donnée aux émigrés +ont été imposées à monsieur de Villèle par la Congrégation. Il en +sentait toutes les conséquences et tâchait de les éloigner le plus +possible. + +Pendant la première année, les conspirations lui servirent de +prétexte. Elles furent poursuivies et punies avec une extrême rigueur. +L'échafaud politique se releva dans plusieurs provinces, aussi bien +qu'à Paris. La ruse employée contre les mécontents dans celles de +l'Est excita l'animadversion publique. + +On fit parcourir la campagne par un corps de troupe, criant «Vive +l'Empereur», afin d'encourager les bonapartistes à se déclarer et +d'obtenir des preuves de culpabilité contre eux. Il faut avouer que +cette mesure était plus digne des suppôts de l'inquisition que des +ministres d'un roi constitutionnel. + +Toutefois, cela passa pour un trait d'habileté à la Cour et dans la +Chambre des députés. Le pays et la Chambre des pairs furent indignés. +Monsieur de Villèle se flattait qu'en jetant ces os à ronger à la +Congrégation, elle se calmerait sur ses prétentions; mais elle n'a +jamais voulu lui laisser un moment de repos et, dès lors, elle +préparait la guerre d'Espagne. + + + + +CHAPITRE VII + + Mort du duc de Richelieu. -- Persévérance de l'attachement de la + reine de Suède. -- Son désespoir. -- Mort de lord Londonderry. -- + Monsieur de Chateaubriand ambassadeur à Londres. -- Il s'y + ennuie. -- Le vicomte de Montmorency. -- Congrès de Vérone. -- Le + duc Mathieu de Montmorency. -- Sa vie et sa mort. + + +La France fit une perte réelle: la mort de monsieur de Richelieu la +priva d'un homme habile, vertueux, honoré, autour duquel des gens de +talent et de conscience se seraient naturellement groupés et que la +force des choses aurait probablement rappelé au pouvoir avant que les +affaires fussent désespérées. Peut-être monsieur de Richelieu +aurait-il pu sauver la Restauration d'elle-même. + +Dieu en avait autrement ordonné. Il a suscité le règne de Charles X. +Plaise à sa divine volonté que ce soit pour le bonheur de nos neveux! +Ce n'est pas pour celui des contemporains. + +Pendant les derniers mois de son ministère et surtout depuis sa +retraite, monsieur de Richelieu venait souvent chez moi. Il y avait +amené monsieur Pasquier, et c'est à cette époque qu'a commencé ma +liaison plus intime avec ce dernier. + +Tous deux regrettaient le pouvoir où ils se sentaient convenablement +placés et où ils avaient l'intime conviction d'avoir rendu des +services essentiels au Roi et au pays. Tous deux s'en expliquaient +librement et blâmaient, quoiqu'avec mesure, les voies dangereuses où +ils voyaient s'engager. Monsieur Pasquier n'était mu que par le +sentiment d'un bon citoyen, inquiet pour le pays, et par une +raisonnable ambition. Peiné de se voir arrêté dans sa carrière, il n'y +avait rien d'amer dans ses impressions. + +Il en était autrement du duc de Richelieu: la conduite des princes +l'avait ulcéré jusqu'au fond du coeur. Il était blessé de leur +ingratitude de toute la profondeur du dévouement qu'il leur avait +porté et, quoique bien dégrisé de ce culte, ses vieux souvenirs le +rendaient plus susceptible à leurs procédés. Le duc de Richelieu, +grand veneur et premier gentilhomme de la chambre, continuait à aller +parfois déjeuner au château; il y était toujours très froidement +accueilli. + +Madame la duchesse d'Angoulême venait d'acquérir Villeneuve-l'Étang. +Elle était fort en train de cette nouvelle propriété et se faisait +apporter de la crème de chez elle. On la mettait dans un petit pot +auprès de la princesse qui en donnait à quelques personnes. C'était +une faveur. Un jour, elle affecta d'en offrir à travers la table, à +droite et à gauche du duc de Richelieu, d'une manière si marquante que +l'exclusion devenait une offense. + +J'ai entendu le duc de Richelieu raconter lui-même cette futile +circonstance, avec cette teinte d'ironie qui part d'un profond +chagrin, accompagné de dédain. Il s'en voulait à lui-même d'être +sensible à de telles misères, mais son vieux sang de courtisan prenait +le dessus de sa raison, et, au fond, il y avait une intention +d'insulte cachée, sous ces formes désobligeantes, dont il avait raison +d'être courroucé. + +C'est dans ces dispositions qu'il eut lieu de soupçonner un homme +qu'il avait comblé, auquel il était fort attaché et qui avait toute sa +confiance, d'une action qui, en terme judiciaire, s'appelle un vol. +Cette découverte le bouleversa. Il ne voulut pas l'approfondir. Avant +de prendre un parti sur la manière dont il lui convenait d'agir, il +sentit le besoin de quelques jours de calme et partit pour se rendre +chez sa femme à Courteilles. Il y avait récemment fait un séjour assez +long dont il s'était bien trouvé. + +La passion de la reine de Suède ne s'était pas calmée; elle le suivit, +selon son usage, et s'établit dans la petite auberge servant de +tourne-bride au château d'où elle pouvait surveiller toutes ses +actions. Cet espionnage, encore plus insupportable à monsieur de +Richelieu dans l'état d'exaspération où il était arrivé, le décida à +revenir. + +Il avait, la veille, traversé à cheval un gué assez profond, et avait +négligé de changer ses vêtements mouillés. On attribua à cette +circonstance un mouvement fébrile et le mauvais visage qu'il avait en +montant en voiture. Il refusa de voir le médecin de madame de +Richelieu, mais promit de faire appeler le sien, s'il n'était pas +mieux le lendemain. + +À peine en route, la fièvre augmenta. Un aide de camp polonais, qui +l'accompagnait toujours, en devint inquiet. À Dreux, la reine de +Suède, qui le suivait à la piste et qui, aux relais, faisait placer sa +voiture de manière à se procurer le bonheur de l'apercevoir un +instant, fut tellement frappée de son changement qu'elle fit appeler +l'aide de camp et lui dit: «Monsieur, il faut prendre sur vous de +faire saigner le duc de Richelieu sur-le-champ.» + +Elle lui répéta cette injonction à Pontchartrain et à Versailles, en +lui donnant pour preuve de l'état dangereux d'affaiblissement où était +le duc qu'il négligeait de baisser le store de sa voiture du côté où +elle se trouvait placée. Malheureusement, l'aide de camp n'osa rien +décider. L'accès tomba entre Versailles et Paris, et, en arrivant, +monsieur de Richelieu n'était pas très souffrant. + +Sa soeur, madame de Montcalm, était établie chez lui. Il entra dans +sa chambre, demanda à souper, mangea fort peu. On le décida à envoyer +chercher le docteur Bourdois. Bourdois était malade; il se fit +remplacer par Lerminier, médecin accrédité mais qui ne connaissait pas +le tempérament du duc. Bourdois l'avertit qu'il avait affaire à +l'homme du monde le plus nerveux et le plus impressionnable par les +affections morales: «Je lui ai quelquefois cru une maladie grave, +dit-il, et, deux heures après, je l'ai retrouvé dans son état +naturel.» + +Muni de ces funeste instructions, Lerminier arriva chez monsieur de +Richelieu. Il le trouva couché, moitié assoupi, et fort irrité de voir +une figure nouvelle. Il proposa divers remèdes qui tous furent +repoussés. Enfin la consultation se borna à ordonner quelques tasses +d'infusion de feuilles d'oranger pour calmer la soif; on verrait le +lendemain ce qu'il serait convenable de faire. + +Lerminier retourna chez Bourdois lui rendre compte de sa visite et de +l'exaspération du duc, seul symptôme qui l'inquiéta. Bourdois lui +assura l'avoir toujours trouvé ainsi dès qu'il avait un peu de fièvre. + +À six heures, l'abbé Nicole, avant de se rendre à son cours, entra +chez monsieur de Richelieu. Son valet de chambre lui dit qu'il +reposait après une nuit fort agitée. Il s'approcha pour le regarder et +fut tellement frappé de son changement qu'il se décida à envoyer +chercher des médecins. Il en arriva plusieurs; on essaya de tous les +remèdes, mais vainement: monsieur de Richelieu ne se réveilla pas de +ce sommeil de mort. Avant midi, il avait cessé de vivre. + +Cette mort subite, puisque personne ne le savait même souffrant, +frappa tout le monde. Ses amis, et il en avait de sincères, le +pleurèrent amèrement, et tous les gens de bon sens le regrettèrent +dans le moment et plus encore par la suite. + +C'est à cette occasion que monsieur de Talleyrand dit, pour la +première fois, ce mot qu'il a si pauvrement prodigué depuis: «C'était +quelqu'un!» + +Monsieur le duc d'Angoulême fut le seul de la famille royale qui +témoigna quelque peine. Il dit à mon frère ces propres paroles: «Je le +regrette beaucoup; il ne nous aimait pas, mais il aimait la France. Sa +vie était une ressource et sa mort est une perte.» + +Le Roi, Monsieur et Madame furent plutôt soulagés de ne plus voir un +homme vis-à-vis duquel ils étaient mal à l'aise. Les courtisans +prirent exemple du maître et ne feignirent pas une douleur qu'ils ne +ressentaient pas. Ils étaient excusables, car monsieur de Richelieu ne +les aimait ni ne les estimait. + +Le désespoir de la reine de Suède fut aussi violent que son +extravagante passion. Elle loua une tribune à l'Assomption et, le +corps du duc de Richelieu ayant été déposé dans cette église jusqu'à +ce qu'on pût le transporter à la Sorbonne, elle y passa les jours et +les nuits dans une douleur immodérée, justifiant ainsi les folies des +années précédentes. + +J'ai déjà raconté comment elle poursuivait monsieur de Richelieu sur +toutes les grandes routes. Elle exerçait la même persécution dans +Paris. Elle avait des appartements près de tous ceux qu'il habitait ou +qu'il fréquentait; il ne pouvait se mettre à une fenêtre qu'aussitôt +la reine ne parut à une autre. Dès qu'il sortait, elle était à sa +suite, sa voiture suivait la sienne, elle s'arrêtait quand il +s'arrêtait, descendait quand il descendait, l'attendait pendant toutes +ses visites et en reprenait le cours avec une persévérance qui était +devenue un véritable cauchemar pour le pauvre duc. + +Entrait-il dans une boutique, elle l'y suivait, y restait après lui, +se faisait donner ce qu'il avait choisi et lui faisait envoyer le +pareil. C'était surtout pour des fleurs qu'il faisait porter +quelquefois chez une femme à laquelle il était attaché que la reine +exerçait cette innocente filouterie. Elle racontait naïvement alors +qu'elle se faisait l'illusion de croire ces fleurs choisies pour elle, +quoiqu'elle sût fort bien leur destination. + +Monsieur de Richelieu avait besoin d'exercice et allait assez souvent +au jardin des Tuileries; la reine y accourait, mais elle remarquait +que sa présence en chassait le duc et regrettait de le priver de sa +promenade. + +Un jour, elle arriva toute radieuse chez madame Récamier. Elle avait +fait un arrangement avec ses marchands pour avoir chaque jour un +costume de forme et de couleur différentes. Monsieur de Richelieu, la +reconnaissant de moins loin, ne détournait la tête qu'après qu'elle +avait eu le bonheur d'envisager sa figure un instant. Une fois même où +il causait avec animation, elle lui avait escamoté une révérence en +passant très près de lui, et lui en faisant une qu'il lui avait rendue +avant de la reconnaître. + +Elle était accourue, transportée, raconter ce triomphe à madame +Récamier dont je tiens ces détails. Celle-ci avait fait de vains +efforts pour rappeler un peu de dignité féminine dans le coeur de la +reine de Suède en lui reprochant des empressements si constamment +rebutés, car la répulsion devenait aussi exaltée que la poursuite et +frisait la brutalité. Mais elle l'aimait ainsi, _et même un peu +farouche_, et toute l'éloquence de madame Récamier pâlissait devant +cette étrange fantaisie. + +Quant à monsieur de Richelieu, il en était importuné jusqu'au +courroux. Tout consciencieux qu'il était d'employer les moyens de +l'État à son service particulier, je me persuade qu'il ne résista pas +à faire insinuer à Stockholm combien la reine y serait plus +convenablement établie qu'à Paris. Ce qu'il y a de sûr, c'est que son +mari pressait son retour; elle répondait toujours par des certificats +de médecin, et ne consentit à aller occuper une place sur le trône de +son époux qu'après la mort du duc. + +C'est le seul exemple d'un amour féminin aussi persévérant dans ses +actions ostensibles sans avoir jamais reçu le plus léger encouragement +et abreuvé de dégoût dont j'aie jamais eu connaissance. + +Bientôt après la mort de monsieur de Richelieu, lord Castlereagh, +devenu marquis de Londonderry, mit fin à son existence. Depuis +quelques jours, il donnait des signes de bizarrerie. Un matin, il +sortit à son heure accoutumée du lit conjugal, entra dans son cabinet, +fit une partie de sa toilette, puis revint dans la chambre de sa femme +chercher des pilules qu'il prenait journellement, les avala, et, en +retournant dans son cabinet, se coupa, avec un très petit canif, +l'artère jugulaire si artistement qu'une blessure de fort peu de +lignes le fit tomber mort presqu'immédiatement. Lady Londonderry +entendit sa chute et se précipita vers lui, mais tous les secours +étaient déjà inutiles. + +On a voulu chercher des causes politiques à ce suicide; il n'y en +avait aucune. Lord Londonderry était d'un caractère froid et calme, +peu propre à s'émouvoir de pareilles considérations. Sa mort ne peut +s'attribuer qu'à un accès de folie, maladie héréditaire dans sa +famille. Certes, pour qui a été au courant des deux événements, la +mort de monsieur de Richelieu a été bien plus déterminée par des +affections morales, où la politique entrait pour beaucoup, que celle +de lord Londonderry. + +Monsieur de Chateaubriand avait été enchanté d'être nommé ambassadeur +en Angleterre où il remplaça le duc Decazes. Son imagination mobile +jouissait du contraste de déployer les pompes diplomatiques là où il +avait traîné l'existence de l'obscur émigré. Ce bonheur fut moins vif +qu'il n'avait prévu, d'autant que sa gloire personnelle ne jette pas +de grands rayons hors de France. + +Son talent, si populaire chez nous, a peu de retentissement à +l'étranger, soit qu'il ait jeté son grand éclat pendant que la +Révolution faisait trop de bruit pour qu'il fût écouté, soit que les +témérités de l'école qu'il a fondée n'eussent pas pour des peuples, +accoutumés à les trouver dans leur propre littérature, le charme que +nous y reconnaissions avant que les extravagances des disciples +eussent discrédité le maître. + +Remarquons aussi que le mérite particulier des ouvrages de monsieur de +Chateaubriand tient au prestige d'un certain agencement de mots, très +artistement combinés, qui donne à son style un éclat de coloris auquel +les étrangers doivent être bien moins sensibles que les nationaux. +Quelle qu'en soit la raison, monsieur de Chateaubriand n'est point +apprécié hors de France, et c'est ce qui, en tout temps, lui a rendu +impossible de séjourner dans d'autres pays. + +Il ne tarda pas à être aussi dégoûté de Londres que de Berlin, et +sollicita vivement d'être envoyé au Congrès de Vérone. Le vicomte de +Montmorency, fort son ami d'ailleurs, s'en souciait peu; mais, +aussitôt après le départ de ce ministre pour Vérone, monsieur de +Villèle, chargé par intérim du portefeuille des affaires étrangères, +se fit de plus nommer président du conseil et se mit en correspondance +intime avec le vicomte de Chateaubriand. + +Quant à Mathieu, il prenait sa route pour Vienne; on l'y attendait +avec impatience. À peine descendu de voiture, il sort à pied. Bientôt +après, monsieur de Metternich arrive à l'ambassade; on lui assure que, +sans doute il se sera croisé avec monsieur de Montmorency. Il retourne +chez lui, sans l'y trouver. On le cherche pendant six heures dans la +ville; l'inquiétude commençait à gagner lorsqu'il revint paisiblement +au gîte. + +Chargé de lettres et de petits cadeaux par des religieuses de Paris +pour une communauté de Vienne, il avait eu pour premier soin d'aller +les porter et était resté six heures à visiter cette maison. Avait-il, +là, rencontré quelque adepte du parti prêtre? Cela est très possible, +mais je ne le sais pas et je me borne aux faits positifs. + +Ce début ne lui donna pas grand relief dans le monde diplomatique qui +se préparait à prendre la route de Vérone, et rien ne fut plus +pitoyable que notre attitude politique à ce Congrès. + +Nous y avions une nuée d'envoyés; messieurs de Blacas, de Caraman, de +La Ferronnays s'y étaient réunis à leur ministre, en accompagnant les +souverains auprès desquels ils étaient accrédités, et traînaient à +leur suite une multitude de secrétaires et d'attachés. Il y avait plus +de français à Vérone que de toutes les autres nations ensemble, et +pourtant la France n'y jouait pas le premier rôle, d'autant qu'il n'y +avait ni union ni franchise parmi ses propres agents. + +Monsieur et le ministre des affaires étrangères voulaient porter la +guerre en Espagne. Le Roi et le président du conseil voulaient +l'éviter. Les divers ambassadeurs se partageaient entre ces deux +opinions. + +Monsieur de Villèle, persuadé par les protestations de monsieur de +Chateaubriand qu'il apporterait un grand renfort à la sienne, +l'autorisa à se rendre à Vérone. Il arriva [décidé à se] prononcer +contre la guerre de la Péninsule, et ses dépêches confirmèrent +monsieur de Villèle dans l'idée qu'il avait acquis un puissant +auxiliaire. + +Le vicomte de Montmorency revint à Paris où il était attendu par le +titre de duc. Il est difficile de comprendre la puérile joie que cette +faveur inspira à lui et à sa femme, mais elle ne fut pas de longue +durée. Le duc Mathieu déclara qu'il se tenait pour engagé à faire +entrer une armée en Espagne. Monsieur de Villèle s'y refusa et +monsieur de Montmorency donna, bien à regret, sa démission. + +Monsieur de Chateaubriand, arrivé à tire-d'aile, prit la place de son +ami, et, une fois assis au conseil, se montra plus vif pour la guerre +d'Espagne que ne l'avait été son prédécesseur. Les cajoleries +prodiguées par l'empereur Alexandre, lorsque monsieur de Chateaubriand +était resté seul à Vérone après le départ de ses collègues, +avaient-elles amené une révolution dans ses idées ou bien avait-il +jusque-là caché ses véritables opinions? On peut le soupçonner +également de mobilité et de dissimulation, mais les faits sont tels +que je les raconte. + +Mathieu avait trouvé assez simple d'être remplacé par monsieur de +Chateaubriand lorsqu'il le croyait d'un avis contraire au sien; mais +il fut indigné quand il le vit, arrivé au pouvoir, suivre les mêmes +errements. Il s'en expliqua avec une extrême amertume. J'assistai à +une scène de violence de sa part où il ne l'épargna pas. Il fallut +toute l'habileté et la douceur de madame Récamier, presqu'également +amie de tous deux, pour éviter le scandale d'une rupture, ouverte et +motivée, devant le public. Monsieur de Chateaubriand la redoutait à +juste titre. + +La vie de Mathieu n'a pas été celle de tout le monde. Son père, le +vicomte de Laval, fils cadet du maréchal, avait épousé mademoiselle de +Boullongne, fille de finance, destinée à une immense fortune qu'elle +n'a pourtant pas eue. Elle était extrêmement jolie, spirituelle, +piquante, et s'empara promptement de l'esprit et du coeur de la +duchesse de Luynes, soeur de son mari. + +La vicomtesse de Laval désirait passionnément une place à la Cour. +Madame de Luynes s'identifia à ce voeu de sa belle-soeur; tout était à +peu près arrangé lorsque la famille royale se prononça contre cette +prétention de mademoiselle Boullongne. Elle fut repoussée durement. La +famille de Montmorency se tint pour offensée de cet affront à une +femme qui n'était plus mademoiselle Boullongne mais madame de Laval. +Madame de Luynes proclama son mécontentement. Je crois même qu'elle +cessa de faire son service de dame du palais jusqu'au moment où les +malheurs de la Révolution la ramenèrent aux pieds de la Reine. + +Le duc et la duchesse de Luynes n'avaient qu'une fille unique destinée +à être la plus grande héritière de France. L'amour de la duchesse pour +son nom lui fit désirer de la marier à un de ses neveux, et l'amitié +qu'elle portait à la vicomtesse l'engagea à donner la préférence au +fils unique de celle-ci sur les quatre fils de son frère aîné, le duc +de Laval. Lui-même, fort dévoué à la vicomtesse, le souhaitait. + +L'union de Mathieu avec la jeune Hortense de Luynes fut donc convenue, +à la satisfaction des deux mères et avec l'assentiment du duc de +Luynes. Il survint un obstacle auquel on ne s'attendait guère. + +Gui de Laval, fils aîné du duc, roux, laid, asthmatique, cacochyme, +vieillard de vingt ans, avait épousé mademoiselle d'Argenson, +charmante personne qui faisait un contraste frappant avec l'époux que +d'immenses avantages de rang et de fortune lui avaient fait accepter. +Le jeune Mathieu ne fut pas le dernier à en être frappé, et il devint +amoureux fou de sa charmante cousine. + +Élevé dans l'hostilité de la Cour, par suite du mécontentement de ses +parents, livré aux soins de l'abbé Sieyès pour lui former le coeur et +l'esprit, il tomba, ainsi préparé, dans la société intime de la +famille d'Argenson où il ne fit qu'accroître ses dispositions +révolutionnaires et développer l'incrédulité philosophique inspirée +par son instituteur. Toutefois la droiture d'un coeur passionné le fit +reculer devant l'idée d'épouser Hortense de Luynes, tandis qu'il +adorait la marquise de Laval. Celle-ci, plus avisée, un peu plus âgée +et peut-être moins éprise, comprit fort bien que la rupture de ce +mariage lui serait imputée à crime par toute la famille et obtint, par +ses sollicitations, le consentement de Mathieu. + +Il conduisit à l'autel mademoiselle de Luynes encore enfant, puis elle +rentra dans son couvent. Mathieu l'oublia à peu près auprès de la +marquise. Cependant les années amenèrent le moment où il devint +convenable de réunir les jeunes époux. Il fallut encore avoir recours +à l'influence de la marquise. + +Ce rapprochement était à peine fait que la duchesse de Luynes, après +quinze ans de stérilité, accoucha d'un fils, et, ce qui fut bien plus +sensible à Mathieu, son cousin, Gui de Laval, mourut sans enfants, +laissant une veuve dont la possession aurait fait son bonheur. + +Il était trop honnête homme pour n'avoir pas d'excellents procédés +pour sa jeune épouse, mais il l'accabla de ses froideurs et, pour +étourdir son coeur, se jeta tête baissée dans toutes les exagérations +révolutionnaires. Ses parents ne l'arrêtaient pas et sa maîtresse l'y +poussait. Elle était intimement liée avec mesdames de Staël, de +Broglie, de Beaumont et partageait leurs opinions qu'elle faisait +adopter à Mathieu. Il montra assez de talent à la tribune où il finit +par renier, avec toute l'exagération d'une jeune cervelle, son +origine et son Dieu. Il attira sur sa tête la vive colère de la Cour +et du parti anti-révolutionnaire ainsi que le blâme des gens sensés. + +Lors de la première fédération, l'exaltation ou plutôt la mode +engagèrent un certain nombre des femmes les plus élégantes à aller +traîner la brouette, dans le Champ-de-Mars, pour aider _manuellement_ +aux préparatifs de la fête, soi-disant nationale, de la fédération. + +La marquise de Laval ne fut pas des dernières à s'y rendre, dans un +beau carrosse doré, suivie de trois laquais portant la livrée de +Montmorency et la manche du connétable, pour bien constater de son +amour pour l'égalité et témoigner combien elle aspirait à faire partie +de la classe vénérable des travailleurs productifs. + +Une averse survenue, qui trempa ses légers vêtements et ses souliers +de taffetas, donna un cruel démenti à ses prétentions civiques. Elle +gagna une fluxion de poitrine, le poumon s'attaqua; elle languit +quelques semaines et expira dans les bras de Mathieu. Effrayée +peut-être de la route que prenaient les actes révolutionnaires et +ramenée à des idées plus saines par les douleurs et l'approche de sa +fin, elle les prêcha à son cousin avec l'éloquence du lit de mort. + +Cette perte, qui le jeta dans un désespoir sans borne, fut un temps +d'arrêt dans la carrière politique de Mathieu. C'est pourtant à ce +moment que commença l'intimité de sa liaison avec madame de Staël +qu'aucun événement n'a pu rompre ni même refroidir. Le public a cru +que la consolatrice avait réussi à faire oublier la marquise. Je suis +très persuadée du contraire. Cette sainte amitié, née dans les larmes, +a conservé la pureté de son origine. + +Pendant que l'affliction de Mathieu l'absorbait tout entier, la +Révolution marchait de crime en crime et aucune âme honnête ne pouvait +plus s'y associer. Je ne sais si c'est immédiatement après la mort de +madame de Laval que les sentiments religieux s'emparèrent du coeur de +son cousin; mais je ne le retrouve, dans mes souvenirs, que quelques +années plus tard menant en Suisse la vie d'un anachorète et expiant +dans les remords les erreurs de sa première jeunesse. Il avait laissé +en France, auprès de sa mère, la duchesse de Luynes, sa femme grosse. +Il lui était né une fille, mariée depuis à Sosthène de La +Rochefoucauld. + +Le temps ayant un peu cicatrisé les blessures de Mathieu, les prières +de madame de Staël l'attirèrent à Coppet où ses soins achevèrent de le +calmer. + +La France était redevenue habitable; le désir de revoir sa patrie et +de remplir les devoirs de famille, qu'une violente passion lui avait +trop fait négliger, l'y ramena. Si madame Mathieu avait eu à souffrir +de ses froideurs avant l'émigration, elle le lui rendit en hauteur et +en maussaderie au retour. + +Dans le long séjour qu'elle avait fait en prison pendant la Terreur, +Hortense s'était passionnément attachée à une femme de chambre qu'elle +y avait menée ou trouvée et vivait exclusivement avec elle, livrée à +toutes les plus petites pratiques de la religion à laquelle seule elle +pliait un caractère de fer. Sa fille tenait peu de place dans sa vie, +ses parents moins encore, son mari point du tout. Reconnaissant ses +torts envers elle et souhaitant trouver dans des affections légitimes +une nourriture permise à un coeur très tendre, monsieur de Montmorency +supporta, avec une patience admirable, les procédés dont il fut +accueilli et chercha à ramener sa femme à plus de douceur. + +Bientôt sa fille fut mise au couvent pour l'éloigner de ses caresses, +et madame Mathieu lui déclara qu'étant en prison; pendant la Terreur, +elle avait fait voeu de célibat pour sauver sa tête et celle de ses +parents. + +Mathieu se soumit et n'eut d'autre ressource que de suivre son exemple +et de mener une vie tout à fait ascétique. Il se livra aux bonnes +oeuvres, aux mortifications de la chair et s'exalta dans les idées +religieuses, repoussé qu'il était de tous les liens de famille. Nous +l'avons vu pendant vingt ans tenant cette conduite et traité par sa +femme avec un dédain poussé à un tel point que, par exemple, +lorsqu'elle dînait hors de chez elle, elle ne se donnait pas la peine +de l'en prévenir, et il rentrait pour se mettre à table sans trouver +le repas qu'elle défendait à ses gens d'apprêter. + +Il n'avait aucune fortune personnelle et, même lorsque la mort du duc +de Luynes rendit madame Mathieu immensément riche, elle ne lui donna +pas une obole. Je l'ai vu voyager sur l'extérieur des diligences parce +qu'il n'avait pas de quoi payer une place dans l'intérieur. Elle +joignait la désobligeance des formes aux duretés du fond, et il +fallait l'inépuisable patience de Mathieu pour supporter une pareille +conduite. + +Il était d'une charmante et noble figure, aimable, spirituel et fait +pour plaire. Il partageait son coeur entre Dieu et l'amitié, et +portait ces sentiments jusqu'à l'exaltation. La Restauration y ajouta +l'ambition, et cette ambition dévote qui, en sûreté de conscience, se +prête même aux plus vilaines intrigues, assurée qu'elle est de ne +prétendre au pouvoir que pour la plus grande gloire de Dieu. + +Mathieu, que le besoin d'expier les erreurs de sa jeunesse avait jeté +dans les mains des prêtres, était dès longtemps disciple de la petite +Église; il devint facilement membre de la Congrégation; elle le poussa +pour s'en faire un appui. + +Madame la duchesse d'Angoulême le traita avec une grande distinction. +Monsieur de Damas son chevalier d'honneur, étant mort en 1814, Mathieu +le remplaça. Il eut beaucoup de crédit sur la princesse aussi bien que +sur Monsieur. + +Cette faveur de Cour commença à rapprocher madame Mathieu de son mari; +elle ne lui refusa plus à dîner et quelquefois lui prêta ses chevaux. + +Le duc Adrien de Laval, le seul des quatre frères de la branche aînée +qui eût eu des enfants, perdit un fils unique de dix-neuf ans, et la +branche de Montmorency Laval se trouva sans héritier. L'âge de la +duchesse de Laval ne laissait pas l'espoir de le remplacer; le conseil +de famille eut recours au ménage Mathieu. + +J'ai vu la correspondance conjugale qui s'établit à ce sujet, et je +suis forcée de convenir que les lettres de Mathieu sont si tendres +d'affections si gracieuses de galanterie, si chastes d'expressions, +que, persuadées qu'elles ne m'inspireraient que du dégoût ou de la +moquerie, je les ai lues avec un véritable intérêt. Elles persuadèrent +madame Mathieu. Les époux expédièrent un courrier à Rome pour être +relevés des voeux qui les séparaient, et son retour fut attendu avec +une impatience un peu exagérée. + +Au moment même, madame Mathieu fut prise d'une passion immodérée pour +son mari. Elle n'existait pas hors de sa présence; c'était un +véritable roman, et la figure de cette héroïne de quarante-cinq ans, +laide, mal tournée et surtout vulgaire à l'excès achevait le ridicule +de cette bouffonne lune de miel que Mathieu supportait avec sa +résignation accoutumée. + +On a dit que les empressements de madame Mathieu avaient abrégé la vie +de son mari. Quoi qu'il en soit, elle a été pendant quelques mois +parfaitement heureuse de son amour, de l'importance de sa situation, +du ministère et du titre de duchesse. Le chagrin de quitter l'hôtel +des affaires étrangères et ses beaux salons fut compensé, peu après, +par la nomination à la place de gouverneur de monsieur le duc de +Bordeaux et l'espoir d'habiter les Tuileries. + +Cependant la santé de Mathieu s'altérait de plus en plus. Il avait eu +des crises fort douloureuses que sa patiente douceur dissimulait. Il +était mieux; on l'espérait guéri lorsque, le vendredi saint de l'année +1826, n'étant pas assez rétabli pour assister aux offices, il sortit +de chez lui pour aller, avec sa femme et sa fille, à l'église de +Saint-Thomas-d'Aquin à l'adoration de la Croix. Il se prosterna appuyé +sur une chaise; sa prière se prolongeant outre mesure, madame de La +Rochefoucauld l'engagea à ne pas rester plus longtemps à genoux. Il ne +répliqua pas: elle attendit encore, puis répéta ses paroles, puis +s'effraya, puis chercha à le soulever; il était mort. + +On le transporta dans la sacristie. Les secours lui furent vainement +prodigués; il ne respirait plus. Une maladie de coeur venait de +terminer sa vie au pied de cette Croix qu'il avait si vivement et, je +crois, si sincèrement invoquée depuis trente ans. + +On a fait de lui une gravure très ressemblante qui rappelle, d'une +manière frappante, les traits que les peintres espagnols, et surtout +Murillo, ont donné à Jésus-Christ. Selon moi, l'expression de la +figure de Mathieu avait perdu quelque chose de sa beauté depuis que +l'ambition tenait autant de place dans sa vie. + +Je me le rappelle en 1810 dans la chapelle de Saint-Bruno, au désert +de la Grande-Chartreuse, comme une vision aussi poétique qu'édifiante. +Il était absorbé dans la prière, sa belle figure se trouvant éclairée +par un rayon de soleil; tout ce que nous étions là en fûmes frappés et +certainement, dans un siècle plus croyant, nous l'aurions vu entouré +d'une auréole de lumière divine. + +J'ai toujours beaucoup aimé Mathieu et je l'ai pleuré. Mais ses amis +doivent-ils regretter qu'il ait ainsi fini de la mort du juste, dans +un moment où il était si entouré d'intrigues et d'intrigants qu'il +aurait pu difficilement éviter de ternir sa vie? Déjà sa liaison avec +madame du Cayla était une tache. + +Le désespoir de la duchesse Mathieu fut très violent. Dans cette âme +si sèche, il n'y a place que pour la passion. C'est une singulière +personne. Elle ne manque pas d'une espèce d'esprit, raconte assez +drôlement et compte merveilleusement ses écus. Comme ce qu'elle a +toujours aimé le mieux c'est l'argent, elle suppose que Dieu partage +ce goût. Lorsqu'elle souhaite quelque chose, elle s'en va au pied des +autels et promet au bon Dieu une somme plus ou moins forte selon +l'importance de l'objet. Si son voeu est exaucé, elle paie +consciencieusement; mais aussi elle ne donne rien lorsqu'elle n'a pas +réussi. Ainsi la seconde Restauration de 1815 lui a coûté trente mille +francs. Elle en avait promis cinquante si Mathieu guérissait; elle ne +les a point payés. Elle fait aumône de la partie de son bien exigée +par l'Évangile, mais avec des restrictions tout à fait comiques et +sans qu'il y ait jamais le moindre entraînement. Elle prétend être née +avec les dispositions les plus mondaines, les goûts les plus vifs à la +dissipation et avoir été obligée d'étrangler ses passions, faute de +pouvoir les conduire. Elle a survécu à sa fille, aussi bien qu'à son +mari, et s'occupe à diriger des établissements religieux qu'elle a +fondés. + +Monsieur regretta fort Mathieu. Madame était extrêmement refroidie +pour lui: elle ne lui pardonnait pas d'avoir préféré le portefeuille +des affaires étrangères au poste de son chevalier d'honneur. C'est +encore une preuve, ainsi que je l'affirmais à l'occasion du duc de +Richelieu, de l'importance que les princes de la maison de Bourbon +attachent au service près de leur personne. + + + + +CHAPITRE VIII + + Madame de Duras fait nommer le duc de Rauzan. -- La guerre + d'Espagne. -- Départ de monsieur le duc d'Angoulême. -- Marchés + de Bayonne. -- Habileté d'Ouvrard. -- Intrigues du parti ultra. + -- Sagesse de monsieur le duc d'Angoulême. -- Mécontentement + contre lui. -- Madame de Meffray. -- Campagne en Espagne. -- + Prise du Trocadéro. -- Conduite du prince de Carignan. -- Les + grenadiers lui donnent des épaulettes en laine. -- Mot du duc de + Reichstadt à ce sujet. -- Madame à Bordeaux. -- Le baron de Damas + remplace le maréchal de Bellune. -- Retour de monsieur le duc + d'Angoulême. + + +J'ai souvent remarqué avec étonnement que les femmes, même les plus +dévouées, même les plus distinguées, ne peuvent guère se garantir +d'afficher leur crédit lorsque les hommes qu'elles chérissent arrivent +au pouvoir. Elles ne sauraient pourtant leur rendre plus mauvais +service. + +Madame de Duras tomba dans ce piège de la fortune d'autant plus +facilement qu'elle commençait à être fort inquiète de l'attachement de +monsieur de Chateaubriand pour madame Récamier. Elle exigea de lui de +nommer son gendre, le duc de Rauzan, chef des travaux politiques. Ce +poste avait toujours été rempli par quelque diplomate consommé, +vieilli dans les bureaux. + +Monsieur de Chateaubriand sentit l'absurdité de le confier à un jeune +homme qui avait été trois mois attaché à l'ambassade de Rome et six +semaines secrétaire de légation à Berlin. Ne sachant comment se tirer +d'une promesse arrachée à sa faiblesse, [il] s'avisa d'écrire à +madame de Duras qu'il craignait que cette nomination, où on +reconnaîtrait tout son empire, ne la compromît et ne lui attirât des +ennemis. J'ai vu le billet où elle lui répondait qu'elle exigeait +l'accomplissement de sa parole, qu'elle se faisait gloire de son +attachement pour lui et ne craignait, en aucune façon, les propos +malveillants qu'on pourrait tenir sur une liaison dont il avait bien +soin qu'elle ne connût que les amertumes. + +Monsieur de Chateaubriand n'osa pas résister davantage. Cette +intempestive nomination eut lieu. Elle fut généralement blâmée, +ridiculisée, et nuisit tout d'abord à sa considération. Chacun y +reconnut la volonté impérieuse de madame de Duras et elle ne s'en +cacha pas, et pourtant elle aurait tout sacrifié à cette gloire +qu'elle immolait à l'autel de sa vanité. + +La guerre d'Espagne étant décidée, il fallut s'occuper des +préparatifs. Il semblait qu'il ne dût y avoir qu'un ordre à expédier +pour entrer en campagne. La fièvre jaune, qui désolait la péninsule, +avait autorisé l'établissement d'un cordon sanitaire sur la frontière, +et, depuis que la peste révolutionnaire s'y était ajoutée, le nombre +des troupes avait été considérablement accru. + +Toutefois, les répugnances politiques et financières de monsieur de +Villèle s'étaient également opposées à ce qu'elles fussent mises sur +le pied de guerre. L'incapacité du maréchal duc de Bellune, aussi bien +que la vénalité de ses entours, avaient servi les voeux du président +du conseil, sans les partager. + +Monsieur le duc d'Angoulême fut nommé généralissime et partit au +commencement du printemps. J'ai lieu de croire qu'il n'était nullement +partisan de cette guerre, mais il ne savait jamais qu'obéir au Roi. + +En arrivant à Bayonne, il trouva que rien n'avait été préparé pour +l'entrée en campagne. Il expédia un courrier porteur des plaintes les +plus amères. Il démontrait combien il serait fâcheux, aux yeux de la +France et de l'Europe, d'être arrêté dès ce premier pas et de +confirmer, en apparence, les propos de l'opposition qui proclamait que +le Roi n'oserait réunir une armée parce qu'elle se déclarerait contre +son gouvernement. + +Le télégraphe porta au prince l'autorisation de prendre sur lui toutes +les mesures nécessaires pour concentrer les troupes et leur procurer +des subsistances. Le ministre de la guerre, nommé major général de son +armée, partit en poste pour Bayonne. Le conseil espérait ainsi s'en +débarrasser sans offenser les ultras qui le chérissaient; mais +monsieur le duc d'Angoulême ne voulut pas même le voir. + +On a dit que, par une intrigue d'Ouvrard, tous les préparatifs faits +par l'administration de la guerre s'étaient éclipsés. Il la fallait +habilement ourdie car le duc de Bellune, si intéressé à prouver le +contraire, fut obligé de convenir que tout manquait. Il fut désespéré, +contresigna les arrangements arrêtés par le prince avec Ouvrard et +reprit le chemin de Paris où il arriva au grand désappointement de ses +collègues. + +Il retrouva son cabinet et tout l'hôtel intacts. La maréchale en avait +soutenu le siège et refusé l'entrée au général Digeon, ayant le +portefeuille par intérim et destiné à remplacer le maréchal. La +duchesse de Bellune l'avait relégué dans les bureaux, et cette défense +matérielle de la place de son mari n'avait pas été sans quelque +influence pour la lui conserver. + +À peine dix jours écoulés depuis qu'Ouvrard avait été nommé +fournisseur général, l'armée, réunie à Bayonne, se trouva dans +l'abondance. Je ne sais si cette péripétie fut amenée par d'habiles +fripons et s'il y eut bien des tours de bâton dans ce coup de +baguette. Beaucoup de noms honorables y furent compromis. Je n'ai pas +de renseignements assez exacts pour m'être formé une opinion à ce +sujet. + +Ce que je sais, c'est que monsieur le duc d'Angoulême agit avec autant +de prudence que de fermeté. L'important, en ce moment, n'était pas +tant de payer les rations quelques centimes de plus; l'important était +de marcher en avant et de ne point laisser aux malveillants le temps +de travailler le moral des soldats en reculant devant des difficultés +matérielles auxquelles personne n'aurait voulu croire. + +Déjà monsieur le duc d'Angoulême avait montré une grande sagesse en +soutenant le général Guilleminot contre une de ces intrigues que le +parti ultra avait l'habitude d'exploiter. Une malle adressée à un aide +de camp de Guilleminot fut saisie à la diligence. Elle avait été +dénoncée et se trouva contenir des uniformes et des cocardes du temps +de l'Empire. + +L'officier, mandé à Paris, prouva si victorieusement n'avoir jamais eu +un rapport quelconque avec cette malle que l'on fut obligé +d'abandonner ce moyen, dont on avait fait grand bruit, et qui fut +tracé jusqu'en assez saint lieu pour que tout le monde dût se taire. +Le but de cette machination était d'inspirer de la défiance contre le +général Guilleminot et de le faire remplacer par un homme de la +Congrégation; mais monsieur le duc d'Angoulême traita le général avec +d'autant plus de bonté et de distinction. + +J'ai déjà dit que le prince n'était nullement sous la gouverne des +prêtres. Pieux comme un ange, ayant toujours mené la vie la plus +exemplaire, il n'avait pas besoin d'intermédiaire vis-à-vis du ciel. +Il respectait les prêtres à l'autel, mais ne leur accordait aucune +influence dans les affaires temporelles. Il n'a jamais eu d'aumônier +particulier et refusa même d'en emmener dans cette campagne. Il disait +que l'Espagne était un pays suffisamment catholique pour qu'il n'y +manquât pas de prêtres. Chaque jour il entendait la messe, dite par le +curé du lieu où il se trouvait et, les jours fixés pour ses dévotions, +il avait de même recours au ministère du premier ecclésiastique, +comprenant le français, qu'il trouvait sur sa route. + +Un jour, un abbé, expédié de Paris et armé d'un brevet d'aumônier de +l'état-major, se présenta au quartier général. Monsieur le duc +d'Angoulême voulait le renvoyer. Messieurs Guilleminot et de +Martignac, qui craignirent de s'attirer les foudres de la +Congrégation, opinèrent pour qu'il restât; le prince reprit: «Vous le +voulez, messieurs, vous ne tarderez guère à vous en repentir.» + +En effet, l'abbé établit un foyer d'intrigue; et on sut bientôt qu'il +était le centre d'une petite réunion d'où il partait des notes, +adressées à Paris, sur la conduite privée de tous les officiers de +l'armée. Le prince se procura une de ces listes annotées, fit venir +l'abbé, la lui montra en lui remettant son ordre de route et lui +disant: «Partez, et taisez-vous. Je ne veux pas d'espions en soutane.» + +Tandis qu'il déployait cette sagesse dans le conseil, monsieur le duc +d'Angoulême montrait une bravoure froide et sans aucune forfanterie +sur le champ de bataille; il partageait les fatigues du soldat et les +supportait mieux que sa frêle apparence ne semblait l'annoncer. + +Mon frère l'accompagnait en qualité d'aide de camp, et je tiens de lui +une multitude de traits, pas assez importants pour être rapportés, +mais qui militent à confirmer la sage fermeté de l'ensemble de la +conduite du prince. Aussi était-il abhorré par les courtisans de son +père et de sa belle-soeur. Une puérile circonstance donnera mieux +l'idée de la manière dont ils l'envisageaient que de longs +développements. + +À un déjeuner, assez nombreux, donné par le comte et la comtesse +Fernand de Chabot pour l'inauguration d'un nouvel appartement, +quelqu'un, impatienté des impertinences qu'on débitait sur monsieur le +duc d'Angoulême, s'amusa à dire qu'il avait passé à l'ennemi à la tête +de quatre régiments. «Vraiment, s'écria madame de Meffray, dame et +favorite de madame la duchesse de Berry, vraiment! est-il possible? Je +savais bien que monsieur le duc d'Angoulême pensait très mal, mais je +ne le croyais pas encore capable de cela!» Sans doute madame de +Meffray était une niaise, mais ses paroles indiquent le diapason de +l'intérieur où elle vivait. + +Lors de la sage ordonnance d'Andujar, les clameurs contre le prince +furent telles que le ministère fut obligé de la casser. À dater de ce +moment, monsieur le duc d'Angoulême cessa de prendre aucune part +politique aux affaires de la Péninsule, se bornant à ses devoirs +militaires. + +Il avait été grandement dégoûté par les procédés du roi Ferdinand VII +qui, non seulement ne lui avait accordé aucune confiance, mais avait +même affecté des formes grossièrement arrogantes vis-à-vis de lui. +Ainsi, par exemple, lorsque monsieur le duc d'Angoulême, au moment où +le Roi débarquait à Port-Sainte-Marie, lui avait présenté son épée en +s'agenouillant, il lui avait laissé accomplir cette cérémonie de +courtoisie, à la grande indignation des français présents, et se +relever sans lui offrir d'assistance. + +L'absurde étalage qu'on a fait de la prise du Trocadéro a rendu +ridicule jusqu'au nom d'un très joli fait de guerre qui décida la +prise de Cadix et termina la campagne, si on peut donner ce nom à une +marche triomphale de Bayonne à Cadix. Les partisans des Cortès se +défendirent dans quelques villes; mais, en général, l'armée française +fut accueillie partout avec une grande joie. + +Les populations des villages accouraient à sa rencontre. Le prince +était reçu avec acclamation: «Viva el duca! Viva le Bourbone! Viva el +re netto! Viva la sacra santo inquisition!», criait la foule qui +couvrait l'escouade royale de fleurs et de guirlandes et déployait des +tapis sous les pieds des chevaux. + +Aussi le maréchal Oudinot disait-il en soupirant: «Ce qu'il y a de +déplorable, dans cette affaire-ci, c'est que nos gens se persuadent +qu'ils font la guerre.» Malgré cette exclamation chagrine du vieux +soldat, nos jeunes troupes, toutes les fois qu'elles en eurent +occasion, montrèrent leur zèle et leur intrépidité accoutumés; et j'ai +entendu dire à des officiers, ayant fait la _vraie guerre_, que +notamment le petit fort du Trocadéro avait été emporté avec une +vigueur digne des grenadiers de la grande armée. + +Le prince de Carignan s'y distingua particulièrement. On lui a fort +reproché d'avoir fait cette campagne contre les révolutionnaires. Elle +lui avait été imposée comme amende honorable par la Cour de Sardaigne, +et tout lui était bon pour sortir de la position intolérable où il se +trouvait à Florence. Mais, quelque opinion qu'on puisse avoir sur la +convenance de sa présence auprès de monsieur le duc d'Angoulême, tout +le monde doit approuver la conduite qu'il y tint en passant, avec les +premiers grenadiers, le fossé plein d'eau qui entourait la redoute. + +Le lendemain, à la parade, une députation des grenadiers s'avança +vers le prince et lui offrit, au nom du corps, une paire d'épaulettes +de laine, appartenant à un des camarades tué à ses côtés pendant la +périlleuse traversée du large fossé, et le proclama _grenadier +français_. + +Le prince attacha les épaulettes sur son uniforme, et certainement ce +moment a été un des plus heureux de sa vie, quoique son visage se +trouvât tout à coup inondé de larmes. Tous les assistants étaient émus +de cet épisode improvisé auquel personne ne s'attendait. + +Il me rappelle une circonstance, bien postérieure, mais que je +placerai ici, d'autant que je ne pense pas conduire ces récits jusqu'à +l'époque où elle a eu lieu. + +Le colonel de La Rue se trouvant à Vienne en 1832 avec le jeune duc de +Reichstadt, celui-ci, qui cherchait sans cesse à le faire parler sur +les armées de France, lui demanda si, en effet, le roi de Sardaigne +avait payé de sa personne autant qu'on l'avait dit. + +Monsieur de La Rue, témoin et acteur au Trocadéro, lui raconta ce gui +s'y était passé, ainsi que la démarche des grenadiers, et il ajouta: + +«Et je vous assure, monseigneur, que le prince était bien content. + +--Sacrebleu, je le crois bien! répondit le jeune homme en frappant du +pied.» Puis il reprit après un assez long silence: + +«Voyez la différence des pays, mon cher La Rue; chez eux (il désignait +du doigt l'ambassadeur de Russie), chez eux quand on veut humilier un +officier, on le fait soldat. _Chez nous_ quand on veut honorer un +prince, on le fait grenadier! Ah! chère France!» Et il s'éloigna du +colonel pour cacher une émotion qu'il venait de lui faire partager. + +Ce même monsieur de La Rue possède une pièce assez curieuse. La +veille de son départ de Vienne, il adressa à monsieur le duc de +Reichstadt, qu'il rencontrait dans le monde tous les soirs, cette +phrase banale: + +«Monseigneur a-t-il des ordres à me donner pour Paris? + +--Des ordres pour Paris! moi? Moi! oh! non, cher La Rue!» Et il sentit +trembler la main qu'on lui avait tendue. + +Il se retira affligé de l'effet produit sur le prince par son +inadvertance. Au moment où il montait en voiture le lendemain, un +valet de pied lui remit un paquet. C'était un grand papier plié en +quatre, sur le milieu duquel était écrit de la main du duc: «Présentez +mes respects à la colonne.» + +Il n'y a ni date ni signature, mais l'enveloppe, mise par un +secrétaire, est contresignée de tous les titres et qualités de S. A. +I. le duc de Reichstadt et porte l'assurance que l'intérieur est de +son écriture. Est-ce un usage allemand pour les lettres des princes ou +une précaution particulière pour celle-là? Je l'ignore. + +Monsieur de La Rue me l'a confiée, pendant une absence qu'il a faite, +mais il me l'a redemandée; et je n'ai pas osé lui témoigner le désir +que j'aurais eu de la conserver. + +Je reprends le fil de mon discours. Madame la duchesse d'Angoulême +s'était établie à Bordeaux, pendant la guerre d'Espagne, pour être +plus à portée des nouvelles. Le même motif y conduisit ma belle-soeur. +Cette similitude d'intérêt la rapprocha de la princesse, beaucoup plus +gracieuse en général lorsqu'elle s'éloignait de Paris, et qui, dans +cette circonstance, montra à madame d'Osmond des bontés qu'elle lui a +toujours continuées. + +Elle n'était pas précisément de son intimité, mais du petit nombre +des personnes qu'elle accueillait avec faveur, distinction d'autant +plus appréciée qu'elle était moins prodiguée, aussi ma belle-soeur lui +est-elle très dévouée. Le naturel de son esprit lui a fait trouver +grâce devant Madame. Madame d'Osmond est la seule personne d'un esprit +remarquable que je lui ai vu ne point repousser. Il y a fort à parier +que, sans le séjour de Bordeaux, elle serait restée dans la disgrâce +qu'elle méritait sous ce rapport. + +L'animadversion de monsieur le duc d'Angoulême pour le duc de Bellune +était si hautement prononcée qu'il fallait bien songer à le remplacer. +Monsieur de Villèle en faisait d'autant plus volontiers le sacrifice +qu'il désirait fort s'en débarrasser et était charmé d'en laisser +l'impopularité au prince. + +Monsieur de Chateaubriand, qui se savait assez mal dans son esprit, +crut faire un acte de haute courtisanerie en poussant à la nomination +du baron de Damas, attaché à sa maison. Lorsque monsieur le duc +d'Angoulême reçut le courrier qui lui en apportait la nouvelle, il +entra dans le salon où étaient réunis ses aides de camp et il leur +dit: + +«Messieurs, le duc de Bellune n'est plus ministre de la guerre. +Devinez qui le remplace. Je vous le donne en dix. Que dis-je, en dix? +Je vous le donne en cent et même cela ne sera pas assez, je vous le +donne en mille.» + +Quelques noms étranges ayant été prononcés, le prince reprit: + +«Non, c'est encore mieux.... Vous ne trouverez jamais.... C'est le +baron de Damas, votre camarade ... le bon Damas!» + +Il se prit à rire et tout l'état-major avec lui. On voit comme +monsieur de Chateaubriand avait bien réussi à faire sa cour à +monsieur le duc d'Angoulême. + +À son retour à Paris, le prince se montra aussi simple et aussi +modeste qu'il avait été brave et sage en Espagne. Son père le reçut +avec une tendresse et une joie toute paternelle, le Roi avec cette +pompe théâtrale qui suppléait en lui à la sensibilité. + +Madame la duchesse d'Angoulême jouissait des succès de son mari d'une +joie si étrangère à sa physionomie qu'elle en était altérée. Cette +pauvre princesse a eu si peu d'occasion d'en ressentir qu'elle ne sait +comment la porter. Son attachement pour monsieur le duc d'Angoulême +était aussi tendre que sincère, quoiqu'il ne partageât pas ses +passions politiques. + +Le prince était resté en rapport avec les personnes les plus +influentes du ministère Richelieu, messieurs Pasquier, Mounier, etc., +et surtout monsieur Portal au sage esprit duquel il accordait grande +confiance. Il leur parlait volontiers des affaires du moment pour +s'éclairer de leurs lumières. + +Ces relations, que le prince lui-même ne cherchait point à dissimuler, +achevaient de le discréditer auprès des exaltés. Ils s'étaient ameutés +contre lui dès ce voyage dans la Vendée où il avait prêché _Union et +Oubli_. L'ordonnance d'Andujar, autre crime de même nature, aurait +constaté qu'il était incorrigible et décidément jacobin si, déjà, sa +désapprobation formelle de la manière dont monsieur Manuel avait été +expulsé de la Chambre avait pu laisser quelques doutes sur ses +sentiments. + +Peu de jours après son retour, monsieur le duc d'Angoulême, sortant en +voiture avec mon frère, fut accueilli de très vives acclamations par +la foule assemblée dans la cour des Tuileries. Une fois sur le quai, +et les salutations accomplies, il se renfonça dans sa voiture et dit +avec un sourire amer: + +«Voilà bien ce qui s'appelle, en termes de gazette, un prince adoré! +Il serait bien doux d'y pouvoir croire! Mais, voyez-vous, d'Osmond, +ils crieraient _à l'eau_ tout aussi volontiers si on les y poussait.» + +Au moins ne se faisait-il pas illusion sur sa popularité, malgré les +adulations dont les gens qui avaient le plus cherché à le déjouer et à +empoisonner sa conduite vis-à-vis du Roi et du public l'étourdissaient. +Il en était fort contrarié et l'a souvent témoigné avec son peu de bonne +grâce accoutumée, mais avec beaucoup de jugement. + +Personne plus que lui n'était impatienté de l'abus fait de ce +malheureux nom du Trocadéro. L'esprit courtisan l'avait donné à tout, +depuis un ruban jusqu'à une salle de festin à l'hôtel de ville, depuis +un joujou du duc de Bordeaux jusqu'à l'arc de triomphe de l'Étoile. +Toutefois, monsieur le duc d'Angoulême s'opposa formellement à ce +dernier baptême, et cette ridicule appellation tomba vite en +désuétude. + +Je me livre avec complaisance à parler de monsieur le duc d'Angoulême +en ce moment. C'est certainement la plus belle année d'une vie si +éprouvée par le malheur. Ce pauvre prince méritait un meilleur sort; +mais la fortune, son éducation, son père, ses entours et même ses +vertus lui en ont préparé un si déplorable que l'histoire elle-même +l'accablera de dédains, sans rendre justice à des qualités réelles. + +Si monsieur le duc d'Angoulême s'était trouvé succéder immédiatement à +Louis XVIII, la Restauration aurait probablement marché dans des voies +assez sages pour se concilier les suffrages du pays. Pendant bien des +années, toutes les espérances se sont tournées vers lui, et c'est +seulement lorsqu'on l'a vu suivre les traces de son père que les +orages se sont pressés autour du trône et que la foudre populaire l'a +renversé. + + + + +CHAPITRE IX + + Le duc de Rovigo et le prince de Talleyrand. -- Pavillon de + Saint-Ouen. -- Détails sur cette fête. -- Le duc de Doudeauville + remplace le marquis de Lauriston au ministère de la maison du + Roi. -- Lauriston est nommé maréchal de France. + + +J'ai dit ailleurs, je crois, les relations que madame du Cayla avait +entretenues, sous l'Empire, avec le duc de Rovigo et dont +l'extraordinaire ressemblance de son fils témoignait fort +indiscrètement. + +Depuis que l'immense crédit de la favorite était aussi bien établi, le +duc de Rovigo l'assiégeait de ses réclamations. Il voulait être +réhabilité à la Cour, employé dans son grade et rentrer dans les voies +du pouvoir, menaçant, si elle ne réussissait pas à obtenir ce qu'il +désirait, de publier une correspondance qui, non seulement était fort +tendre pour Rovigo, mais encore très confiante pour le ministre de la +police et prouvait qu'elle n'avait pas attendu la Restauration pour +jouer le rôle le plus honteux et en recevoir un salaire. + +Elle ne savait comment se tirer de cet embarras. Elle n'avait aucune +envie de rétablir la position du duc de Rovigo dont la présence lui +était insupportable, mais elle craignait encore davantage de +l'exaspérer. + +Comme il prétendait toujours que sa conduite, dans l'affaire de la +mort de monsieur le duc d'Enghien, avait été la plus innocente du +monde, il exigea qu'elle se chargeât de l'expliquer au Roi. Elle se +fit répondre par Sa Majesté que, si monsieur de Rovigo parvenait à +persuader le public, il lui accorderait ses bonnes grâces. En +conséquence, monsieur de Rovigo se mit à l'oeuvre et fit une relation, +soi-disant justificative, où il s'incriminait de la façon la plus +odieuse, tout en chargeant monsieur de Talleyrand très gravement et, +je crois, très véridiquement. + +Madame du Cayla tressaillit d'aise à cette lecture. Elle y voyait la +perte de deux hommes qu'elle redoutait presque également. Cependant, +elle fut assez habile pour faire quelques remarques critiques au duc +de Rovigo. Elle lui fit adoucir quelques phrases, retrancher quelques +aveux, puis l'encouragea à la publication sans toutefois la lui +conseiller, afin qu'il ne pût l'accuser de l'y avoir poussé. + +L'effet en fut tel qu'elle l'avait prévu. Un tolle général s'éleva +contre Rovigo; tout le parti Talleyrand y excita; et, le voyant à son +comble, le prince s'enveloppa dans sa dignité offensée et déclara +qu'il ne reparaîtrait pas aux Tuileries que son nom ne fût vengé de +tant de calomnies. Personne ne soutint le duc de Rovigo; le Roi lui +fit défendre de reparaître. Monsieur et son fils déclarèrent qu'ils le +feraient mettre à la porte s'il se présentait chez eux. Toutes les +réclamations qu'il faisait pour ses dotations furent mises à néant. + +Madame du Cayla, elle-même, quoique se disant désolée d'un résultat +qu'elle était si loin d'attendre de leurs efforts réunis, se crut +obligée de renoncer à le recevoir ouvertement chez elle. Elle lui +promit de ne perdre de vue aucune occasion de rétablir sa situation, +mais lui fit admettre la nécessité de laisser passer l'orage, et elle +s'en trouva débarrassée. + +Soit qu'elle craignît de s'attirer trop de haines à la fois, soit +qu'elle n'eût pas le moyen de réussir de ce côté, monsieur de +Talleyrand eut tous les honneurs de cette affaire. Le Roi lui fit dire +«qu'il pouvait revenir aux Tuileries sans craindre de mauvaise +rencontre.» En conséquence, il fit sa rentrée le dimanche à la messe, +en plein triomphe. + +C'était un des moments où il était le plus en évidence. Sa charge de +grand chambellan le plaçait immédiatement derrière le Roi. Il s'y +tenait debout, la main appuyée sur le fauteuil, hors le moment de +l'élévation où il s'agenouillait assez adroitement, malgré sa jambe +estropiée, et il ne lui plaisait pas qu'on cherchât à l'assister. Son +maintien pendant les offices était inimitable. L'impassibilité de sa +physionomie l'y suivait, et personne ne pouvait l'accuser d'y porter +ni distraction mondaine, ni cagoterie hypocrite. + +Un homme, moins habile que monsieur de Talleyrand aurait été abîmé par +les révélations contenues dans le mémoire du duc de Rovigo, d'autant +que bien des personnes vivantes pouvaient justifier de leur +exactitude. Mais il comprit, tout de suite, que le coup venait d'un +homme qui n'était pas situé de façon à pouvoir l'asséner +vigoureusement et il se plaça si haut que ce fut le Rovigo qui manqua +son atteinte et en fut renversé. + +Il y a peu de circonstances où monsieur de Talleyrand ait mieux jugé +sa position aussi bien que celle de son adversaire et se soit conduit +avec plus d'habileté. Le succès fut si complet que, depuis ce temps, +les attaques se sont émoussées. Monsieur de Talleyrand est sorti très +épuré de ce creuset aux yeux des contemporains, et l'histoire devra se +charger de lui rendre la part qu'il a jouée dans la triste tragédie +des fossés de Vincennes. + +La petite maison, appartenant à la comtesse Vincent Potocka où le Roi +avait donné en 1814 la déclaration dite _de Saint-Ouen_, fut mise en +vente à la mort de la comtesse. Bientôt, nous vîmes s'élever sur ses +ruines un élégant pavillon. Les meilleurs artistes furent appelés à le +décorer. Les plantes les plus rares en ornèrent les jardins et les +serres. Un luxe royal s'y déployait, et l'acquéreur ne put être +longtemps ignoré, malgré le secret imposé qui excitait vivement la +curiosité. On variait sur la destination de ce lieu de délice. + +Des invitations, adressées à tout ce que la Cour et la ville avait de +plus distingué, nous apprirent qu'il appartenait à madame du Cayla et +qu'elle en ferait l'inauguration par une fête à laquelle elle nous +conviait. Quelques personnes, plus scrupuleuses, refusèrent de s'y +rendre. Je ne fus pas du nombre. Je connaissais madame du Cayla de +tout temps; nos relations étaient devenues très froides, mais j'étais +également curieuse de voir le pavillon et la fête. L'un et l'autre en +valaient la peine. + +On ne nous avait pas exagéré la magnificence de la maison. Elle était +parfaitement commode et construite à très grands frais. Chaque détail +était complètement soigné. Depuis l'évier en marbre poli jusqu'à +l'escalier du grenier à rampe d'acajou, rien n'était négligé. Il était +aisé de voir qu'artistes et ouvriers, personne n'avait été contrôlé +dans la dépense. Les plus habiles peintres avaient été employés à +décorer les murailles; mais ce luxe de bon goût ne sautait pas aux +yeux et s'accordait avec une noble simplicité. On voyait dans la +bibliothèque un immense portrait de Louis XVIII, assis à une table et +signant la déclaration de Saint-Ouen. + +Ce qui était encore bien plus curieux, c'était le nonce du Pape, +monseigneur Macchi, et monsieur Lieutard, assis sous ce tableau et se +relayant l'un l'autre pour faire, à tour de rôle, l'éloge des vertus +chrétiennes de leur charmante hôtesse. Or il faut savoir que ce +monsieur Lieutard était l'instituteur rigide de la jeunesse dévote du +temps et qu'aucun de ses disciples n'aurait osé pénétrer dans un +théâtre, hormis dans celui que madame du Cayla allait nous ouvrir. + +Les meilleurs acteurs y jouèrent un joli vaudeville, puis une petite +pièce de circonstance d'après laquelle il nous fut loisible de croire, +si cela nous plaisait, que madame du Cayla n'était que la concierge +sensible et dévouée du pavillon historique que ses soins avaient +arraché à l'oubli, à la profanation de la bande noire, pour le +conserver à la reconnaissance de la France, dont un bon nombre de +couplets témoignèrent. Les applaudissements des spectateurs la +confirmèrent, et madame du Cayla sortit de l'enceinte couverte de +couronnes civiques et proclamée l'héroïne de la charte par un +auditoire qui n'y tenait guère. + +Je m'amusai bien à cette fête, fort belle et fort bien ordonnée, mais +divertissante surtout par son côté bouffon. Tout le corps diplomatique +s'y pressait sur les pas de la dame du lieu, aussi bien que les +évêques et les _mères_ de l'Église. Elle avait attaché un grand prix à +les y faire venir. Toujours elle les avait soignés avec empressement, +et chaque semaine un grand dîner réunissait les âmes pieuses à sa +table. Une demi-heure avant celle fixée aux invités à la fête de +Saint-Ouen, le Roi était venu en inspecter les apprêts. Les traces des +roues de son lourd carrosse se voyaient dans les allées, très bien +sablées d'ailleurs. + +Madame du Cayla avait espéré la présence de Monsieur. Elle en avait +laissé courir le bruit, assez complaisamment, au commencement de la +matinée; mais vers la fin elle se révoltait contre une idée aussi +saugrenue. Le fait était que Monsieur avait hésité. + +Monsieur de Villèle l'encourageait à soutenir madame du Cayla, dont +il exploitait le crédit sur le Roi; mais l'influence de Madame +l'emporta: cette princesse ne pouvait s'abaisser à caresser la +favorite et la traitait toujours plus que froidement. + +Madame de Choisy, sa dame d'atour, qu'elle avait mariée au vicomte +d'Agoult et chez laquelle elle passait toutes ses soirées, ayant, au +mépris de ses défenses, formé une liaison intime avec madame du Cayla, +la princesse lui en témoigna son mécontentement et ne mit plus les +pieds chez elle, quoique l'appartement qu'elle occupait fût contigu au +sien. La reconnaissance de madame du Cayla se signala en faisant +nommer le vicomte d'Agoult gouverneur de Saint-Cloud. + +J'ai dit que le général de Lauriston était resté seul du ministère +Richelieu. Il dut cette faveur à la mansuétude avec laquelle il payait +les sommes énormes que la faiblesse du Roi répandait sur ses royales +amours, sans jamais les trouver trop considérables. Cependant on +désira sa place de ministre de la maison du Roi pour monsieur de +Doudeauville, afin que Sosthène de La Rochefoucauld, chargé de la +division des beaux-arts, ne relevât que de son père. + +En conséquence, pour désintéresser monsieur de Lauriston, solder ses +complaisances et acheter sa discrétion, on le nomma tout à la fois +grand veneur et maréchal de France. Il avait beaucoup fait la guerre, +comme tous les serviteurs de Napoléon, mais il n'avait aucune +réputation militaire et cette élévation souleva des tempêtes. + +Les patrons de Lauriston crurent les calmer en l'envoyant commander +l'armée de réserve en Espagne. Lui, de son côté, voulut décorer son +nouveau bâton de quelques lauriers. Il fit faire le siège de +Pampelune, après la reddition de Cadix et la délivrance du roi +d'Espagne, qui amenait nécessairement la chute de toutes les places +sans coup férir. Quelques braves gens payèrent de leur sang +l'élévation de Lauriston au grade de maréchal, sans la justifier aux +yeux de personne. + +Il avait laissé la liste civile fort dérangée. Elle acheva de se +dilapider sous l'administration du duc de Doudeauville, très galant +homme mais trop faible et trop dépendant pour oser faire la moindre +résistance aux caprices de son fils et de madame du Cayla. Cette +facilité le forçait à fermer les yeux sur les autres abus, et jamais +caisse n'a été livrée plus ostensiblement au pillage. + +La sage administration de monsieur de La Bouillerie, sous le nom +d'intendant, avait réparé le mal en peu d'années, et, avant la +révolution de 1830, la liste civile était libérée de toute dette. + + + + +CHAPITRE X + + Le duc de la Rochefoucauld-Liancourt est destitué de places + gratuites. -- Exécution de quatre jeunes sous-officiers. -- + Élections gouvernementales. -- Renvoi de monsieur de + Chateaubriand. -- Sa colère. -- L'indemnité aux émigrés et la + réduction des rentes. -- L'archevêque de Paris, monsieur de + Quélen. -- Situation politique de monsieur de Villèle. -- Le père + Élisée. -- Répugnance du Roi à quitter les Tuileries. -- Quel en + était le motif. + + +L'opinion publique se montra fort choquée de la destitution du duc de +La Rochefoucauld-Liancourt. Je ne me rappelle plus dans quelle +circonstance il témoigna de la résistance aux volontés ministérielles. +C'était pour quelque chose de fort peu important. Cependant le +_Moniteur_ prit la peine de répondre par une litanie de treize places +qui étaient enlevées au duc. Or, ces places étaient toutes de +bienfaisance et gratuites. Il les exerçait avec autant de zèle que de +dévouement, dans l'intérêt du pauvre dont il était adoré. En supposant +même qu'il eût témoigné de l'hostilité au gouvernement, c'était une +puérile et maladroite vengeance. + +Celle exercée, d'une façon plus cruelle, contre les sous-officiers de +La Rochelle fut encore plus réprouvée. Quatre de ces jeunes gens +périrent sur l'échafaud pour un projet de conspiration, très coupable, +sans doute, mais qui, n'ayant aucune chance de réussite, ne frappait +pas assez l'esprit public pour lui faire supporter le sacrifice de +ces quatre jeunes têtes dont la plus âgée n'avait pas vingt-trois ans. +Ils se conduisirent, de manière à augmenter l'intérêt, avec fermeté et +sans jactance, et parurent poursuivis avec acharnement. + +Je me rappelle très bien que le petit noyau d'hommes modérés qui +m'entourait s'affligeait de cette procédure et désirait beaucoup que +le Roi fît grâce à ces jeunes gens. Je crois me souvenir qu'une note +fut remise à monsieur le duc d'Angoulême par monsieur Portal, qu'il +entra fort dans ses sentiments mais lui dit qu'il s'était fait la loi +de ne s'ingérer, en aucune façon, dans le gouvernement du Roi, qu'il +gémissait souvent de ce qu'il voyait, que, toutes les fois qu'on lui +demandait son opinion, il la donnait consciencieusement mais que +jamais il ne prenait l'initiative: «L'opposition des princes est une +trop grande calamité pour que le pays puisse en supporter deux», +ajouta-t-il. + +Puis, embarrassé lui-même de ce qui venait de lui échapper, il devint +fort rouge: «Le Roi, reprit-il, doit être obéi respectueusement par +tout le monde, et surtout par moi. Lorsqu'il veut bien me charger +d'une mission, je la fais de mon mieux et dans ma conscience; mais, +lorsqu'il ne me consulte, ni ne m'emploie, je me tais et je vais à la +chasse.» + +Je n'affirme pas que ce soit à l'occasion des sous-officiers de la +Rochelle que ces paroles ont été prononcées. Je crois même que c'est +après le retour d'Espagne que monsieur Portal nous rapporta les avoir +entendues, le jour même, de la bouche du prince. Cette sagesse lui +attirait notre respect et justifiait les espérances que le pays +fondait sur lui. + +Les succès obtenus dans la Péninsule, en persuadant au parti +ultra-royaliste que l'armée était à sa dévotion, excita sa violence. +Il exigea de monsieur de Villèle les lois sur le sacrilège, sur le +droit d'aînesse, et l'accomplissement des promesses faites aux +émigrés. Le ministre y ajouta de sa propre invention la conversion des +rentes cinq pour cent en trois pour cent. C'était de toutes ces lois +la seule à laquelle il tint sérieusement. + +Les élections, faites avec des fraudes éhontées, avaient amené à la +Chambre des députés une majorité compacte qui votait selon le bon +plaisir du ministre. Il n'eut pas de peine à faire accepter par elle +les élections septennales. + +La Chambre des pairs, persuadée que cette nouvelle organisation était +meilleure et plus gouvernementale, l'adopta, quoiqu'un grand nombre +des pairs, qui votèrent en sa faveur, reconnussent l'inconvénient de +prolonger, entre les mains du parti contre-révolutionnaire, un +instrument aussi dangereux que la Chambre des députés telle qu'elle +était composée. Mais là s'arrêta leur complaisance, et l'utilité du +gouvernement représentatif et de la pondération des pouvoirs ne s'est +peut-être jamais fait mieux sentir qu'à cette époque. + +La Chambre des députés étant servile autant que puérilement +aristocratique, celle des pairs se montra indépendante et libérale; et +les lois du sacrilège, du droit d'aînesse, de la réduction du taux des +rentes, de l'indemnité, etc., furent ou repoussées, ou amendées de +manière à perdre leur caractère de lois de parti. + +Monsieur de Villèle s'était bien mordu les doigts d'avoir fait +exception à son goût pour les médiocrités en appelant monsieur de +Chateaubriand au pouvoir. Dès les premiers moments, il avait été +trompé dans son espérance de trouver en lui un appui contre la guerre +que la Cour, la sacristie et la Sainte-Alliance souhaitaient porter en +Espagne. + +Monsieur de Villèle, en se voyant joué, s'était promis de se venger. +Monsieur de Chateaubriand n'avait aucune faveur auprès du Roi et des +princes; il était facile à démolir de ce côté. Monsieur de Villèle +prétendit qu'il avait voté contre la loi sur la réduction des rentes. + +Monsieur de Chateaubriand l'a toujours nié; mais il convenait +volontiers que la loi lui semblait intempestive et dangereuse et s'en +exprimait librement dans son salon. Toutefois, il n'existait aucun +dissentiment ostensible entre lui et ses collègues, lorsqu'un dimanche +il se présenta à la porte de Monsieur pour lui faire sa cour. +L'huissier lui répondit qu'il ne pouvait entrer. Monsieur de +Chateaubriand y fit peu d'attention; il était tard, il crut la porte +fermée et Monsieur déjà passé chez le Roi. Il se hâta de descendre +pour arriver dans le cabinet. En passant la première porte, il vit de +l'hésitation dans les huissiers et les gardes du corps. Enfin +l'officier s'avança vers lui et lui dit, du ton le plus +respectueusement peiné: + +«Monsieur le vicomte, nous avons la consigne de ne vous point laisser +entrer.» + +Il était sous le coup de l'étonnement, lorsque monsieur de Vitrolles, +son ami, lui dit: + +«Vous ne venez donc pas de chez vous? + +--J'en suis sorti il y a une heure. + +--Eh bien, vous avez manqué une lettre qui vous y attend.» + +Monsieur de Chateaubriand y courut, et trouva une ordonnance qui +réclamait le reçu d'une dépêche, fort laconique, portant que le Roi +n'avait plus besoin de ses services. Monsieur de Chateaubriand signa +le reçu de sa propre main, envoya chercher une demi-douzaine de +fiacres, y jeta ses effets pêle-mêle et, avant que sa pendule eût +sonné l'heure commencée, écrivit à monsieur de Villèle que les ordres +du Roi étaient accomplis et l'hôtel des affaires étrangères, aussi +bien que le portefeuille, à la disposition du président du conseil. + +La manière dont il avait quitté cet hôtel, en plaisant à +l'imagination de monsieur de Chateaubriand, adoucit un peu la blessure +qu'il avait reçue aux Tuileries; et, pendant les premiers jours, il +soutint sa chute avec un calme et une dignité qui lui firent jouer le +beau rôle. Mais, petit à petit, les embarras et les ennuis de sa +position ranimèrent l'insulte gratuite qu'on lui avait fait éprouver +et excitèrent sa haine et sa vengeance contre monsieur de Villèle, +jusqu'au point où elles ne connurent plus ni borne ni convenance. + +Le _journal des Débats_, dont l'amitié des frères Bertin lui ouvrait +les colonnes, devint l'arène où il traîna son antagoniste et où il se +servit d'armes si peu courtoises que bientôt l'offense sembla plus +qu'expiée, d'autant que, dans sa colère, monsieur de Chateaubriand +s'occupait peu des blessures qu'il pouvait faire au pouvoir en +attaquant ses agents. + +Monsieur de Villèle se crut forcé de rétablir la censure. Mais qu'en +arriva-t-il? Toutes les fois que le censeur effaçait un article ou une +phrase, sa place restait en blanc dans le journal et l'imagination de +l'abonné suppléait à tout ce que la _tyrannie_ l'empêchait de lire. +Ces blancs ayant été proscrits par une ordonnance, les journalistes +les remplacèrent par des pages entières de tirets-- -- -- -- -- -- +-- -- -- -- -- -- -- -- --figurant des lignes. + +Il devint évident que, pour rendre la censure efficace, il fallait +l'appuyer par des mesures sévères que la disposition de l'esprit +public ne tolérait pas. Pour oser entraver la liberté de la presse, +dans les temps où nous vivons, il faut que son danger soit évident aux +yeux de tous, ou succéder à un temps d'anarchie, lorsque tout le monde +a tellement souffert que chacun invoque des chaînes afin que son +voisin ait les mains liées. Telle a été la fortune du gouvernement +impérial. + +L'indemnité aux émigrés pouvait être une mesure juste et même +politique, mais elle n'était rien moins que populaire. Monsieur de +Villèle, pour comble de maladresse, l'accola à la loi de la réduction +des rentes. Son but était d'assurer à cette dernière le vote de tous +les députés et pairs émigrés. Il réussit auprès des députés, mais +échoua à la Chambre des pairs. + +Monsieur Pasquier fut un de ses antagonistes les plus formidables. Il +déploya dans la Chambre haute la même éloquence de tribune qu'il avait +déjà montrée comme député et comme ministre et prit, dès lors, sur ses +collègues, l'ascendant que ses hautes lumières, sa modération +constante et son talent incontesté lui ont toujours conservé. + +Monsieur de Villèle rencontra aussi dans l'archevêque de Paris un +adversaire qui ne laissa pas de lui enlever quelques votes. Sous +prétexte de défendre les intérêts des rentiers, ses diocésains, il se +montra très hostile au projet de réduction et en releva l'injustice et +l'iniquité, après que d'autres orateurs eurent établi la vanité de la +mesure sous le point de vue économique. + +L'archevêque acquit une assez grande popularité par cette résistance. +Il n'avait pas encore eu le temps de déployer son caractère ambitieux +et hautain; on était disposé à le croire dans les idées modérées. + +L'abbé de Quélen, né dans une famille vendéenne, avait commencé sa +carrière dans le service de la grande aumônerie impériale. Le cardinal +Fesch, son patron, l'avait ensuite placé, comme aumônier, auprès de +Madame, mère de l'Empereur. Lors de la Restauration, monsieur de +Quélen ne fit qu'un bond des genoux du cardinal Fesch sur ceux du +cardinal de Talleyrand dont il devint le benjamin. Il dirigea la +grande aumônerie et s'y montra très sage. Aussi, lorsque le cardinal +de Talleyrand, devenant de plus en plus infirme, le demanda pour +coadjuteur de l'archevêché de Paris, monsieur de Richelieu accueillit +cette démarche avec empressement. + +Préoccupé de la crainte de voir arriver à ce siège un prélat qui y +portât les idées réactionnaires du clergé émigré, et notamment +l'archevêque de Sens, La Fare, que Madame y poussait, il crut faire un +coup de parti en l'assurant à un homme dont les précédents +promettaient autant de modération que de tolérance. + +Cette considération fit arriver monsieur de Quélen, ecclésiastique +obscur et sans talents remarquables, à la première place de son ordre, +lorsqu'il était à peine âgé de quarante ans. On aurait pu croire son +ambition satisfaite, mais il montra bientôt qu'elle était insatiable. + +Monsieur de Richelieu s'était laissé entraîné à commettre une faute. +Jamais, depuis le cardinal de Retz, l'ancienne monarchie n'avait +consenti à donner le siège de Paris à un homme assez jeune pour +prétendre à faire de l'opposition. Il était la récompense de prélats +vieillis dans les vertus évangéliques; et la probabilité de leur +succession, promptement ouverte, servait de moyen pour en maintenir +plusieurs autres dans la dépendance du gouvernement. Il était donc +d'une mauvaise politique, lors même que monsieur de Quélen se fût +montré tel qu'on le croyait, de donner la première place dans le +clergé a un homme aussi jeune. + +Monsieur de Quélen n'était pas de cet avis, et même il se flattait que +l'héritage de la grande aumônerie, possédée par le cardinal de +Talleyrand, lui arriverait avec l'archevêché de Paris. L'humeur qu'il +conçut de l'en voir séparer, en faveur du cardinal de Croy, entra pour +beaucoup dans son hostilité à la conversion des rentes. + +Quoi qu'il en soit, l'esprit financier et finassier de monsieur de +Villèle se trouva cruellement blessé d'être dévoilé et battu sur son +propre terrain. À aucune autre époque il n'a été aussi maître dans le +cabinet. L'incapacité du baron de Damas ayant été suffisamment +constatée au département de la guerre, il l'avait placé à celui des +affaires étrangères, en se réservant le soin de le diriger. + +Le marquis de Clermont-Tonnerre passa de la marine à la guerre, +également disposé à obéir partout au président du conseil, toutes les +fois que la Congrégation n'en décidait pas autrement, et, à cette +époque, l'accord existait entre ces deux hautes puissances. Je ne me +rappelle plus quelle nullité remplaça monsieur de Tonnerre à la +marine. + +Monsieur de Corbière et monsieur de Peyronnet semblaient les membres +les plus indépendants du cabinet; mais, comme leurs tendances étaient +toutes dans le sens le plus opposé aux intérêts de la Révolution, +monsieur de Villèle trouvait assez bon de laisser entrevoir qu'il +avait à résister à leurs exigences, afin de conserver, dans le public, +le caractère de modération acquis pendant qu'il était à la tête de +l'opposition ultra. + +Louis XVIII ne se mêlait plus de rien et Monsieur se trouvait obligé +de ménager l'homme qui, par avance, avait transporté la couronne sur +sa tête; de sorte que toutes les circonstances militaient pour assurer +l'omnipotence de monsieur de Villèle, lorsqu'elle fut arrêtée par +l'échec reçu dans la Chambre des pairs. Il lui fut d'autant plus +sensible qu'à la suite de la guerre d'Espagne il avait nommé un assez +grand nombre de pairs, et qu'il ne doutait pas plus de la majorité +dans cette Chambre que dans celle des députés. Il se promit bien de +prendre sa revanche et de représenter son projet favori de la +conversion des rentes dans un moment plus opportun. + +La santé du Roi devenait de plus en plus mauvaise. Il tombait dans une +sorte d'anéantissement dont il ne sortait que pour recevoir les +visites de madame du Cayla. Ces jours-là, il ne manquait pas de donner +pour mot d'ordre _Sainte Zoé_, en accompagnant cette confidence d'un +sourire qu'il aurait voulu rendre indiscret et que le duc de Raguse +m'a souvent dit lui avoir inspiré pitié encore plus que dégoût. + +Le Roi détestait Saint-Cloud. Le chirurgien en qui il avait eu le plus +de confiance, le père Élisée, qu'il avait ramené d'émigration, +s'ennuyant hors de Paris, avait persuadé au vieux monarque que le +château était humide. Aussi avait-il coutume de dire tous les ans (les +princes répètent volontiers les mêmes gentillesses) qu'il n'y +attendrait pas sa fête, mais reviendrait à Paris pour celle _des +chats_. Il était de bonne courtisanerie de paraître ne pas comprendre, +afin de lui donner le plaisir d'expliquer que c'était le jour de la +_mi-août_. + +C'était une singulière anomalie dans cette Cour dévote et sévère que +la présence de ce père Élisée. Il avait été frère de la Charité et +assez habile chirurgien. À la Révolution, il jeta le froc et se +précipita dans tous les désordres du siècle, avec l'appétit d'un homme +longtemps gêné. Il trouvait plaisant de présenter lui-même ses +compagnes successives sous le nom de _mère Élisée_. Je ne sais comment +il avait trouvé le moyen de déterrer ainsi un assez grand nombre de +jolies filles qu'il passait ensuite à ses amis ou patrons. + +Il faisait ce commerce, accompagné des orgies qu'il peut entraîner, +jusque dans les appartements du palais du Roi, jusque sous les yeux de +Madame qui le savait et ne l'en traitait que mieux, quoiqu'en tout +lieu une vie si scandaleuse pour tout le monde et surtout pour un +vieux moine eût été justement honnie; mais le père Élisée avait le +privilège des hommes déshonorés: on leur passe tout parce qu'ils ne +sont honteux de rien. + +Ce n'était que pour l'absolue nécessité de faire nettoyer les +Tuileries que le Roi consentait à s'en éloigner momentanément. Le +palais était habité par plus de huit cents personnes, fort mal +soigneuses. Il y avait des cuisines à tous les étages; et le manque +absolu de caves et d'égouts rendait la présence de toutes les espèces +d'immondices tellement pestilentielle qu'on était presque asphyxié en +montant l'escalier du pavillon de Flore et en traversant les corridors +du second. + +Ces affreuses odeurs finissaient par atteindre les appartements du Roi +et le décidèrent à faire à Saint-Cloud les séjours les plus courts +qu'il pouvait. Il ne quittait Paris qu'à la dernière extrémité. + +Je me suis laissé dire qu'un de ces visionnaires que le Roi +interrogeait assez volontiers lui avait prédit, pendant l'émigration, +qu'il rentrerait dans les Tuileries, mais qu'il n'y mourrait pas. Plus +il se sentait malade, plus il se cramponnait au lieu où il ne devait +pas mourir. Ce serait à Gand, pendant les Cent-Jours, que le Roi +aurait raconté cette prédiction. Je ne me rappelle pas comment ce +récit m'est arrivé et quel degré de foi il mérite. + +Tant il y a qu'il préférait l'habitation des Tuileries à toute autre. +Monsieur et monsieur le duc d'Angoulême s'en accommodaient très bien. +Madame la duchesse de Berry n'en prenait qu'à son aise et ne se gênait +pas pour suivre sa famille. Madame, seule, préférait Saint-Cloud et +regrettait que la Cour n'y fît pas un plus long séjour. + + + + +CHAPITRE XI + + Dernière maladie du roi Louis XVIII. -- Habileté de madame du + Cayla. -- Mort du Roi. -- «Passez, monsieur le Dauphin.» -- + Enterrement du Roi. -- Le titre de Madame refusé à madame la + duchesse de Berry. -- Celui d'Altesse Royale donné aux princes + d'Orléans. -- Réception à Saint-Cloud. -- Entrée à Paris du roi + Charles X. + + +J'allai, le jour de la saint Louis 1824, faire ma cour au Roi. Je ne +l'avais pas vu depuis le mois de mai et je fus bien frappée de son +excessif changement: il était dans son même fauteuil et dans son +habituelle représentation, vêtu d'un uniforme très brodé, avec les +ordres par-dessus l'habit. + +Mais les guêtres de velours noir, qui enveloppaient ses jambes, +avaient doublé de circonférence, et sa tête ordinairement forte était +tellement amoindrie qu'elle paraissait toute petite. Elle s'appuyait +sur le creux de son estomac, au point que les épaules la dominaient. +Ce n'était qu'avec effort qu'il la relevait et montrait alors une +physionomie si altérée, un regard si éteint qu'on ne pouvait se faire +illusion sur son état. + +Il m'adressa quelques paroles de bonté lorsque je lui fis ma +révérence. J'en fus d'autant plus touchée que j'avais l'impression que +je voyais pour la dernière fois ce vieux monarque dont la sagesse +avait été mise à tant d'épreuves et qui aurait peut-être triomphé de +toutes les difficultés de sa position si la faiblesse et la maladie +ne l'avaient jeté, tout désemparé, entre les mains de ceux contre les +folies desquels il luttait depuis trente années. + +Louis XVIII avait coutume de dire qu'un roi de France ne se devait +aliter que pour mourir. Il s'est montré fidèle à ce principe; car, +entre le 25 août et le 16 septembre, dernier jour de sa vie, il a +encore paru en public et tenu deux fois sa Cour. + +Peut-être un motif plus personnel stimulait-il aussi son courage. Je +tiens du docteur Portal, son premier médecin, qu'il lui avait demandé, +l'année précédente, comment il mourrait. Portal avait cherché à +éloigner ce discours, mais le Roi l'y avait ramené. + +«Ne me traitez pas comme un idiot, Portal. Je sais bien que je ne peux +pas vivre longtemps, et je sais que je dois souffrir, peut-être plus +qu'à présent. Ce que je voudrais savoir, c'est si la dernière crise de +mon mal pourra se dissimuler ou s'il me faudra rester plusieurs jours +à l'agonie? + +--Mais, Sire, selon toute apparence, la maladie de Votre Majesté sera +très lente et graduelle; cela peut durer bien des années. + +--Je ne vous demande pas cela, reprit le Roi avec humeur. _Lente et +graduelle!_ Je n'ai donc pas l'espoir qu'on me trouve mort dans mon +fauteuil? + +--Je n'y vois aucune apparence. + +--Il n'y aura donc pas moyen d'éviter les surplis de mon frère?» +grommela le Roi entre ses dents après un instant de silence. Puis il +parla d'autre chose. + +Il paraît que ses répugnances ne s'étaient pas affaiblies, car il +accueillit avec une froideur marquée toutes les insinuations de ses +entours pour chercher du soulagement à ses maux dans l'assistance de +l'Église. + +Madame la duchesse d'Angoulême, ayant hasardé une démarche plus +directe, reçut, pour réponse, un sévère: «Il n'est pas encore temps, +ma nièce; soyez tranquille». Cependant le danger devenait de plus en +plus imminent, et l'anxiété de la famille s'accroissait dans la même +proportion. + +Madame du Cayla, peu capable de se laisser dominer par un sentiment de +fausse délicatesse, calcula qu'il y aurait tout profit à froisser les +sentiments du moribond pour acquérir des droits sur les vivants. Elle +arriva à l'improviste chez le Roi, la veille de sa mort, et fit si +bien qu'à la suite d'une longue conférence le grand aumônier fut +averti de se rendre chez le Roi. Au reste, le temporel ne fut pas +oublié dans ce dernier tête-à-tête. + +Le maréchal Mortier possédait dans la rue de Bourbon un magnifique +hôtel qu'il annonçait le dessein de vendre. Ce matin-là même, un homme +d'affaires était venu lui en offrir huit cent mille francs. Le +maréchal avait un peu hésité, demandé du temps pour se décider, pour +consulter sa femme et ses enfants. On lui avait donné une heure. +C'était un marché à conclure à l'instant, sinon on avait un autre +hôtel en vue. Le maréchal s'était informé du nom de l'acquéreur: + +«Que vous importe? + +--Cela m'importe beaucoup; il me faut savoir s'il est solvable. + +--Très solvable, car vous serez payé dans la journée, mais son nom +doit rester un mystère.» + +Le maréchal consentit et, immédiatement après la visite de madame du +Cayla au Roi, les huit cent mille francs lui furent comptés en +numéraire. Un ordre, signé d'un _Louis_ à peine lisible, avait suffi à +la bonne volonté du duc de Doudeauville pour payer cette somme +considérable. Le Roi respirait encore et, rigoureusement parlant, +avait le droit d'en disposer. + +Toutefois, madame du Cayla a toujours été un peu honteuse de cette +acquisition et surtout de sa date. Elle n'a jamais osé habiter +l'hôtel. Plusieurs années après, elle l'a vendu au duc de Mortemart. + +Le Roi, ayant une fois pris son parti, montra la plus grande fermeté. +Il donna lui-même les ordres pour que les cérémonies s'accomplissent +avec toutes les formes usitées envers les rois ses prédécesseurs que +sa prodigieuse mémoire lui rappelait dans tous les plus petits +détails. Peu d'heures avant sa mort, le grand aumônier s'étant trompé +en récitant les prières des agonisants, Louis XVIII le reprit et +rétablit l'exactitude du texte avec une présence d'esprit et un calme +qui ne l'abandonnèrent pas un moment. + +La famille était réunie au fond de sa chambre et profondément +affectée. Les médecins, le service, le clergé environnaient le lit. Le +premier gentilhomme de la chambre soutenait le rideau. Au signal, +donné par le premier médecin, que tout était fini, il le laissa tomber +et se retourna en saluant les princes. + +Monsieur sortit en sanglotant; Madame se préparait à le suivre. +Jusque-là, elle avait toujours pris, comme fille de roi, le pas sur +son mari; arrivée à la porte elle s'arrêta tout court et, à travers +les larmes sincères dont son visage était inondé, elle articula +péniblement: «Passez, monsieur le Dauphin». Il obéit sur-le-champ à +l'appel, sans remarque et sans difficulté. + +Le premier gentilhomme annonça: _le Roi_; les gardes du corps +répétèrent: _le Roi_ et Charles X arriva dans son appartement. + +Des voitures étaient déjà attelées. Il en ressortit aussitôt, avec +toute sa famille, pour se rendre à Saint-Cloud, selon l'usage des rois +de France qui ne séjournent jamais un instant dans le palais où leur +prédécesseur vient de rendre le dernier soupir. + +On a beaucoup reproché aux princes de la maison de Bourbon la sujétion +qu'ils voulaient imposer aux lois de l'étiquette, mais on voit à quel +point elle est inhérente à leur nature. Certainement madame la +Dauphine était fort affectée de la mort de son oncle. N'eût-elle pas +eu d'attachement pour lui, le terrible spectacle auquel elle assistait +suffisait pour l'émouvoir vivement. À peine quelques secondes +s'étaient écoulées, le dernier gémissement résonnait encore à son +oreille, et rien ne pouvait la distraire d'une question de pure +étiquette, dans un intérieur où personne n'aurait remarqué qu'elle y +manquait. + +De son côté, si monsieur le Dauphin n'avait pas réclamé son droit, il +avait du moins trouvé tout simple qu'on y pensât et n'en avait +témoigné ni étonnement, ni impatience. Quand on est si esclave +soi-même, il n'est pas étonnant qu'on impose les mêmes devoirs aux +autres et que les exigences arrivent à un point qui paraît absurde aux +personnes élevées dans d'autres idées. + +Mon frère, de service auprès de monsieur le Dauphin, a été témoin +oculaire de cette dernière scène de la vie du roi Louis XVIII, et +c'est de lui que je la tiens. + +L'appartement du feu Roi fut tendu de noir et décoré en chapelle +ardente. On y disait des messes toute la matinée. Le service se +faisait, près du corps, par les grands officiers. Ce spectacle dura +plusieurs jours. Le public y était admis avec des billets. On dit que +c'était fort beau. Ma paresse accoutumée et un peu de répugnance à ce +genre de représentation m'empêchèrent d'y aller, aussi bien que +d'assister aux funérailles à Saint-Denis. + +Le convoi eut cela de particulier que le clergé n'y parut pas. Une +querelle de juridiction s'étant élevée entre le premier aumônier et +l'archevêque de Paris, monsieur de Quélen défendit aux ecclésiastiques +du diocèse d'accompagner le cortège. Il paraît que cette défense ne +s'étendit pas sur le chapitre de Saint-Denis, car, arrivé à l'église, +le service fut digne et religieux. + +J'en eus le récit le jour même par beaucoup de témoins oculaires, +particulièrement par le duc de Raguse dont l'imagination mobile avait +été vivement saisie par les formes, antiques et féodales, de la +cérémonie à laquelle il avait été appelé à prendre part. Il les +racontait avec ce bonheur d'expression qu'il trouve bien plus +fréquemment en parlant qu'en écrivant et qui rend sa conversation +charmante. + +Je me rappelle, entre autres, sa description du moment où le chef des +hérauts d'armes, prenant successivement le casque, le bouclier et +enfin le glaive du Roi, les précipitait après lui dans le caveau. On +les entendait rouler de marche en marche, tandis que le héraut disait +trois fois à chaque objet: «le Roi est mort, le Roi est mort, le Roi +est mort!» + +Puis, après ce cri de mort, répété neuf fois d'une voix lugubre dans +le silence de l'assemblée, la porte du caveau se refermait avec +fracas; tous les hérauts se retournaient vers le public, criaient +simultanément: «Vive le Roi!» et tous les assistants se joignaient à +cette acclamation. + +J'avoue que le casque et le glaive de Louis XVIII pouvaient prêter au +ridicule; mais, lorsque le maréchal racontait l'effet du bruit de ces +armures tombant dans la profondeur de cette royale sépulture, il +causait d'autant plus de frémissement que lui-même en éprouvait +encore. + +Cette cérémonie donna lieu à une querelle littéraire qui dure encore à +l'heure qu'il est. Monsieur de Salvandy, déjà connu avantageusement +par quelques brochures politiques, fit insérer dans le _Journal des +Débats_ une chaleureuse relation des funérailles de Saint-Denis. +Beaucoup de personnes crurent y reconnaître la plume de monsieur de +Chateaubriand. On lui en fit des compliments jusqu'au point de lui +dire qu'il n'avait jamais rien écrit de mieux. Il n'a pu pardonner à +Salvandy cette erreur du public dont il fut blessé de toute la hauteur +de son incommensurable vanité. + +Le roi Charles X dit quelques mots d'obligeance à monsieur de Brézé, +grand maître des cérémonies, sur la manière intelligente dont il avait +préparé et conduit les détails de la pompe funèbre. + +«Oh! Sire, répondit l'autre modestement, le Roi est bien bon; il y a +manqué bien des choses, une autre fois ce sera mieux. + +--Je vous remercie, Brézé, répondit le Roi en souriant, mais je ne +suis pas pressé.» Monsieur de Brézé s'effondra. + +En prenant le titre de dauphine, madame la duchesse d'Angoulême +renonçait à l'appellation de _Madame_ qu'elle avait porté jusque-là. +Madame la duchesse de Berry eut la fantaisie de se l'approprier. Elle +en demanda l'autorisation au Roi qui lui répondit fort sèchement: «À +quel titre? Je vis et vous êtes veuve, cela ne se peut pas.» + +En effet, si monsieur le duc de Berry avait vécu, il n'aurait été +_Monsieur_ qu'à l'avènement de son frère à la couronne. Mais la +prétention de madame la duchesse de Berry avait une origine plus +politique. + +On avait été rechercher, pour elle, que la duchesse d'Angoulême, mère +de François Ier, s'appelait exclusivement _Madame_, et c'était à la +mère de monsieur le duc de Bordeaux qu'elle voulait faire déférer ce +titre, se préparant ainsi une existence à part et peut-être une +éventualité de régence le cas échéant; mais elle ne jouissait pas +d'assez de considération dans sa famille pour obtenir cette +distinction, contre laquelle madame la Dauphine se déclara +formellement. + +Quelques courtisans ayant essayé du _Madame_ les premiers jours, elle +reprit sévèrement: «Est-ce la duchesse de Berry dont vous voulez +parler?» Le Roi s'expliqua dans le même sens, et le _Madame_ n'eut +cours que parmi les personnes attachées à la maison de madame la +duchesse de Berry, quelques familiers intimes et des subalternes +cherchant à se faire bien voir. Madame de Gontaut, quoique gouvernante +des enfants, le refusa et ce fut le commencement du refroidissement +avec la princesse. + +Charles X n'avait pas hérité de la maussaderie de Louis XVIII pour la +famille d'Orléans; il la traitait avec bienveillance; et la sincère +amitié qui existe entre madame la Dauphine et madame la duchesse +d'Orléans avait adouci les répugnances de la fille de Louis XVI. + +Le Roi donna à tous les princes d'Orléans le titre d'Altesse Royale, +éteint depuis deux générations. Il faut être prince, et dès longtemps +en butte à toutes les petites vexations de la différence de rang, pour +pouvoir apprécier la joie qu'on en ressentit au Palais-Royal. + +Malgré toutes les prétentions au libéralisme éclairé, _l'Altesse +Royale_ y fut reçue avec autant de bonheur qu'elle eût pu l'être au +temps décrit par Saint-Simon. Il y a de vieux instincts qui +n'admettent de prescription, ni du temps, ni des circonstances, tel +effort qu'on fasse pour se le persuader à soi-même. Les d'Orléans sont +et resteront princes et Bourbons, _quand même_. + +Le lendemain de la mort du feu Roi, Charles X avait reçu à Saint-Cloud +les grands corps de l'État. Il leur avait fait une déclaration de +principe où on avait trouvé des assurances tellement plus libérales +qu'on n'osait en espérer de lui que la joie en fût aussi vive que +générale. Ces paroles, redites dans la soirée et répétées le lendemain +dans le _Moniteur_, firent éclater dans Paris, et bientôt après dans +toutes les provinces, un mouvement d'enthousiasme pour le nouveau +souverain, et sa popularité était au comble le jour où il fit son +entrée dans Paris, par une pluie battante qui ne réussit, ni à +diminuer l'affluence des spectateurs, ni à calmer la chaleur de leurs +acclamations. + +Le Roi était à cheval, se laissant mouiller de la meilleure grâce du +monde et ayant repris cette physionomie, ouverte et satisfaite, qui +charmait le bourgeois de Paris en 1814. Le peuple, toujours avide de +nouveauté et se prêtant volontiers aux espérances, accueillit avec +satisfaction le nouveau règne. Toutes les méfiances accumulées depuis +des années contre Monsieur, comte d'Artois, s'évanouirent, en un +instant, devant quelques phrases prononcées par Charles X en honneur +de la Charte constitutionnelle. + +Il n'aurait tenu qu'à lui de faire fructifier ces heureuses +dispositions. Il en jouissait parfaitement; car l'instinct de Charles +X est de rechercher la popularité. Il a le désir de plaire et, s'il a +repoussé l'amour des peuples, ce n'est pas sans se faire quelque +violence; mais il y était entraîné par l'esprit de parti et de secte +qui le dominait ainsi que ses conseillers. + +J'aurais voulu me faire illusion en espérant que le poids de la +couronne avait changé ses idées, mais je le connaissais trop bien pour +oser m'en flatter. + +Je me rappelle avoir eu, ces jours-là, une longue discussion avec +Mathieu de Montmorency, monsieur de Rivière et quelques autres +personnages de leur bord. + +«Vous prétendez, leur disais-je, que la France ne sait pas ce qu'elle +veut, qu'il n'y a pas d'opinion publique? Hé bien, vous convenez que +Monsieur était très impopulaire et qu'au contraire Charles X est très +populaire. De là, vous établissez que la nation est aussi mobile +qu'extravagante et qu'il ne faut avoir aucun égard à ses impressions. +Toutefois il s'est passé quelque chose depuis une semaine: +l'impopulaire Monsieur était tenu pour hostile aux nouvelles lois du +pays; le populaire Charles X s'est proclamé leur protecteur et leur +protégé. Ne serait-il pas plus logique de conclure que la France a une +opinion, une volonté, et que c'est le maintien des intérêts nouveaux +et de la Charte constitutionnelle acquise par trente ans de +souffrances? + +--Eh! bon Dieu, me répondait-on d'un ton dénigrant, personne n'a envie +d'y toucher à votre Charte, ni de molester les intérêts +révolutionnaires. Qu'ils vivent en paix. Mais il n'est pas juste de +leur sacrifier le peu d'avantages restés aux classes supérieures ... +et puis, enfin, il faut pouvoir gouverner.» + +Monsieur de Villèle profita du nouveau règne pour ôter la censure dont +il était déjà embarrassé. Il n'y gagna pas grand'chose, car les +attaques permises furent aussi vives que lorsqu'elles étaient +défendues. + +La veine libérale ne fournit pas longuement. Le Roi et ses conseillers +revinrent à leurs habitudes, et l'animadversion contré le gouvernement +s'augmenta de toute la force des espérances qu'on avait si vivement et +si légèrement conçues. + + + + +CHAPITRE XII + + Monsieur le Dauphin entre au Conseil. -- Exigences de la + Congrégation. -- Loi sur le sacrilège. -- Disposition des princes + pour l'armée. -- Soirées chez madame la Dauphine. -- Madame la + duchesse de Berry à Rosny. -- Ses habitudes. -- Ses goûts. -- Sa + popularité. -- Sacre du Roi à Reims. -- Fêtes à Paris. + + +J'ai lieu de croire que la sagesse des premiers moments était en +grande partie due à l'influence de monsieur le Dauphin. Monsieur de +Villèle, sachant par expérience le parti qu'on peut tirer de +l'héritier de la couronne, comprit sur-le-champ la force qu'acquerrait +une opposition raisonnable dont il serait le chef, et voulut la +neutraliser. + +Feignant une grande admiration pour le jugement si sain de monsieur le +Dauphin, il demanda à en illuminer le conseil. Le Prince sentit le +piège. Les personnes honorées de sa confiance l'engagèrent à refuser; +mais le Roi commanda: le fils obéit comme il a fait à tous les ordres +de son père jusqu'à la perte de la couronne inclusivement. Toutefois, +il était bien aise qu'on ne le crût pas solidaire des actes de ce +conseil où il consentait à siéger. Il ne blâmait rien de ce qui s'y +décidait, mais il affectait de n'y avoir aucune part. + +Ainsi, le lendemain d'une mesure importante prise contre son opinion, +il disait tout haut, en passant près de la table du conseil et en +frappant sur le siège qu'il y occupait: «Voilà un fauteuil où je fais +souvent de bons sommes.» Une autre fois, à Saint-Cloud, s'adressant à +une foule de courtisans qui l'entouraient: «Messieurs, lequel de vous +pourra dire tout de suite, et sans compter, combien il y a de volumes +dans ce corps de bibliothèque?» Plusieurs personnes hasardèrent un +chiffre. «C'est Lévis qui a le plus approché, reprit monsieur le +Dauphin; je sais bien le nombre, car je les ai encore tous comptés +pendant le dernier conseil. C'est ordinairement ma tâche quand je ne +dors pas.» + +Ces paroles étaient précieusement recueillies et, pour ce prince si +retenu, paraissaient d'une hostilité positive à la marche adoptée par +les ministres; mais ces désaveux n'étaient connus que d'un petit +cercle, et la popularité de monsieur le Dauphin souffrit une grande +atteinte par son entrée au conseil. + +Toutefois, dans cette occurrence, monsieur de Villèle avait marché sur +sa longe; l'opposition de monsieur le Dauphin n'étant plus à redouter, +la Congrégation ne mit aucune borne à ses exigences et souvent il lui +fallut subir sa loi. Elle disposait de tous les emplois et de tous les +grades. Le plus ou moins de messes entendues décidait de l'avancement +militaire. Les sentinelles eurent ordre de porter les armes à +l'aumônier, et les notes qu'il envoyait sur les officiers étaient bien +plus consultées par les ministres de la guerre, Damas et +Clermont-Tonnerre, que celles des généraux inspecteurs qui finirent +par se soumettre aussi aux exigences jésuitiques. + +Charles X, agrégé à la Société et sous sa domination directe, ne se +permettait pas une pensée sans la soumettre à sa décision. Elle lui +arrivait par divers organes. Les plus habituels étaient l'abbé de +Latil, devenu archevêque de Reims, et le marquis de Rivière qui +succéda au duc Mathieu de Montmorency comme gouverneur de monsieur le +duc de Bordeaux et entra en fonction dès que le petit prince eût +atteint sa sixième année. + +En attendant mieux, on porta une loi sur le sacrilège. Elle révolta +tous les esprits. La façon dont elle fut discutée et amendée à la +Chambre des pairs contribua à fonder la popularité de cette assemblée +qui s'honorait par sa résistance aux prétentions de la Congrégation et +du parti émigré. + +Il y eut plusieurs bons discours, parmi lesquels celui de monsieur +Pasquier fut remarqué. Il emporta le changement de rédaction qui +détruisait toute la cruelle et intempestive sévérité de la pénalité et +rendait la loi à peu près nulle. C'est un des nombreux griefs de +Charles X contre lui. + +Le jour même du rapport sur cette loi, monsieur Portal en faisait un +autre sur une loi protectrice du commerce de cabotage. Monsieur le +cardinal de Croÿ, grand aumônier, après l'avoir attentivement écouté +pendant trois quarts d'heure, se pencha à l'oreille de son voisin: + +«Dans quel siècle nous vivons! Il parle de baraterie, de piraterie; +mais voyez avec quel soin il évite de prononcer seulement le mot de +religion et de sacrilège. Voilà ce que c'est de confier de pareils +soins à un protestant; c'est révoltant!» + +On eut grand'peine à faire comprendre à l'Éminence qu'il s'agissait +d'une autre loi que celle du sacrilège qu'il était venu pour éclairer +de ses lumières apostoliques. Le mot de baraterie l'avait frappé, et +il le prenait pour un terme de théologie, protestante apparemment. + +Au reste, le cardinal de Croÿ était un digne homme, et, si tous les +prêtres du château lui avaient ressemblé, _le trône et l'autel_, selon +la formule adoptée, se seraient mieux trouvés de serviteurs aussi +naïfs. + +Après la chasse, monsieur le Dauphin n'aimait rien autant que de jouer +au soldat. On lui procurait ce délassement d'autant plus volontiers +qu'il ne s'occupait guère que du matériel des troupes. Quand il avait +fait manoeuvrer quelques bataillons, repris sévèrement un faux +mouvement, remarqué une erreur dans l'uniforme ou le port d'arme, il +se faisait l'illusion d'être un grand militaire et rentrait enchanté +de lui-même. + +Madame la Dauphine avait compris beaucoup plus habilement le rôle +qu'il aurait dû jouer. Il n'y avait pas un officier dont elle ne +connût la figure et le nom. Elle savait leur position, leurs +espérances, leurs rapports de famille, ne prenait point les notes de +l'aumônier, malgré sa haute piété, et mettait en avant le nom de +monsieur le Dauphin toutes les fois qu'elle obtenait une faveur qui, +d'ordinaire, était un acte de justice. Pour les jeunes officiers de la +garde, sa protection avait quelque chose de maternel. Elle s'occupait +de leur procurer des plaisirs aussi bien que de l'avancement, et bien +des fois elle a fait lever des arrêts qui nuisaient aux joies du +carnaval. + +Aussi était-elle adorée par cette jeunesse pour laquelle elle faisait +trêve à la sévérité accoutumée de sa physionomie. Elle se montrait +ainsi la patronne de la _jeune armée_; mais, en revanche, elle n'a +jamais pu s'identifier avec les glorieux débris de la _grande armée_. + +Monsieur le Dauphin y avait moins de répugnance et, sous ce rapport, +reprenait l'avantage sur sa femme. Quant au Roi, l'émigré débordait en +lui de toutes parts. + +Louis XVIII ne manquait jamais de rappeler aux officiers de l'Empire +les anniversaires des batailles où ils avaient figuré, déployant son +incroyable mémoire dans le récit de marches et de manoeuvres +qu'eux-mêmes souvent avaient oubliées parmi les nombreux faits d'armes +où ils avaient assisté, et arrivant à un souvenir flatteur et +obligeant pour ceux à qui il s'adressait. + +Charles X, au contraire, ne parlait jamais des guerres de l'Empire. +Le maréchal Marmont, appelé souvent à faire sa partie de whist, +s'amusait parfois à rappeler les anniversaires d'actions brillantes +pour les armées françaises. Le Roi ne manquait pas alors de les +disputer avec aigreur, les replaçant sous l'aspect présenté par les +bulletins qu'il avait lus à l'étranger; et, lorsque le maréchal ou +tout autre insistait pour rétablir les faits faussement placés dans +son esprit, il témoignait beaucoup d'humeur et de mécontentement. Son +partenaire s'en ressentait. Il était très mauvais joueur. + +En montant sur le trône, il déclara que les reproches du Roi avaient +trop d'importance pour être prodigués à l'occasion d'une carte et +qu'il ne se fâcherait plus. Mais Charles X n'était pas de ces gens qui +se contraignent. Il avait beaucoup d'entêtement parce qu'il était +inéclairable, mais nulle force de caractère. Après s'être gêné pendant +quelques semaines, le vieil homme prit le dessus et les colères firent +explosion. Il en était fâché, même un peu honteux, et n'aimait pas que +la galerie fût nombreuse. + +Il faisait habituellement sa partie chez madame la Dauphine; il ne s'y +trouvait guère que les hommes qui jouaient avec lui. Ceux-là n'étaient +pas empressés de répéter les paroles désobligeantes qui échappaient au +Roi dans ses vivacités parce qu'ils savaient que leur tour pouvait +arriver le lendemain. Il y avait quelquefois pourtant des scènes si +comiques qu'elles transpiraient au dehors. Je me rappelle, entre +autres, qu'un soir le Roi, après mille injures, appela monsieur de +Vérac une _coquecigrue_. + +Monsieur de Vérac, rouge de colère, se leva tout droit et répondit +très haut: + +«Non, sire, je ne suis pas une _coquecigrue_.» + +Le Roi, très en colère aussi, reprit en haussant la voix: + +«Eh bien, monsieur, savez-vous ce que c'est qu'une _coquecigrue_? + +--Non, sire, je ne sais pas ce que c'est qu'une _coquecigrue_. + +--Eh bien, monsieur, ni moi non plus!» + +Madame la Dauphine ne put retenir un éclat de rire auquel le Roi se +joignit, et toute l'assemblée y prit part. + +Monsieur le Dauphin jouait aux échecs et se retirait de très bonne +heure dans la chambre de madame la Dauphine dont alors on fermait les +portes. + +La princesse restait à faire de la tapisserie. Elle invitait chaque +jour deux ou trois dames de sa maison, ou de celle de son mari, pour +cette soirée où on se rendait très parée. La faveur de ma belle-soeur +l'y faisait appeler un peu plus souvent que les autres; les dames de +service n'y assistaient pas de droit, il fallait qu'on le leur eût +dit. + +Madame la Dauphine n'était pas aimable pour ses dames et ne leur +accordait aucune familiarité. + +Madame la duchesse de Berry venait, de temps en temps, chez madame la +Dauphine. Elle faisait la partie du Roi et n'était pas moins grondée +que les autres. Cette espèce de Cour se tenait parfois chez elle et +était alors un peu plus nombreuse. Pendant les absences de madame la +Dauphine, le Roi faisait sa partie chez madame la duchesse de Berry. + +À Saint-Cloud, on se réunissait dans le salon du Roi. Ce genre de vie +a continué, sans que rien y apportât le moindre changement, jusqu'au +31 juillet 1830 inclusivement. + +L'existence de madame la duchesse de Berry ne partageait pas la +monotonie de celle des autres princes. Dès longtemps elle avait +repoussé ses crêpes funèbres, et s'était jetée dans toutes les joies +où elle pouvait atteindre. + +Son deuil avait été un prétexte pour s'entourer d'une Cour à part. +Elle avait eu soin de la choisir jeune et gaie. Le monument et la +fondation pieuse qu'elle élevait à Rosny, pour recevoir le coeur de +son mari, l'y avait attirée dans les premier temps de sa douleur. Les +courses fréquentes devinrent des séjours. Elle y reçut plus de monde; +elle se prêta à se laisser distraire et, bientôt, les voyages de Rosny +se trouvèrent des fêtes où l'on s'amusait beaucoup. Rien n'était plus +simple. Toutefois, je n'ai jamais pu me réconcilier au goût de la +princesse pour la chasse au fusil. + +Madame de La Rochejaquelein le lui avait inspiré. Ces dames tiraient +des lapins, et, pour reconnaître ceux qu'elles avaient tués, elles +leurs coupaient un morceau d'oreille avec un petit poignard qu'elles +portaient à cet effet et mettaient ce bout dans la poitrine de leur +veste. À la rentrée au château, on faisait le compte de ces trophées +ensanglantés. Cela m'a toujours paru horrible. + +Madame de La Rochejaquelein portait dans ces occasions un costume +presque masculin. Madame la duchesse de Berry, enchantée de ce +vêtement, fut arrêtée dans son zèle à l'imiter par la réponse sèche de +sa dame d'atour, la comtesse Juste de Noailles, qu'elle chargeait de +lui en faire faire un pareil: + +«Madame fera mieux de s'adresser à un de ces messieurs; je n'entends +rien aux pantalons.» Ni madame de Noailles, ni madame de Reggio +n'étaient parmi les favorites de la princesse. + +La malignité ne tarda guère à s'exercer sur la conduite de madame la +duchesse de Berry; mais, comme elle désignait monsieur de Mesnard, qui +avait trente ans de plus qu'elle et dont les assiduités étaient +motivées par la place de chevalier d'honneur qu'il occupait auprès +d'elle, le public, qui le tenait plutôt pour une espèce de mentor, ne +voulut rien croire des propos qui remplissaient la Cour. + +Quant à la famille royale, elle était persuadée de l'extrême légèreté +de la conduite de la princesse. On a entendu fréquemment le Roi lui +faire des scènes de la dernière violence. Elle les attribuait à +l'influence de sa belle-soeur et leur mutuelle inimitié s'aggravait de +plus en plus. + +La discorde s'était aussi emparée de l'intérieur du pavillon de +Marsan; madame de Gontaut et monsieur de Mesnard s'étaient disputé la +faveur de la princesse; mais le dernier l'avait emporté, et il on +résultait un refroidissement pour la gouvernante qui éloignait la mère +des enfants. Madame la duchesse de Berry s'en occupait très peu et ne +les voyait guère. Une rougeole assez grave de monsieur le duc de +Bordeaux, qui donnait quelque souci, ne changea rien à un voyage de +Rosny. + +Le Roi et madame la Dauphine en ressentirent un mécontentement qu'ils +exprimèrent hautement; et cependant, ils auraient été les premiers à +trouver mauvais que la princesse fît valoir ses droits de mère, comme +primant ceux que l'étiquette attribuait à la gouvernante. Chaque jour, +celle-ci menait les enfants chez le Roi, à son réveil, et je ne pense +pas que madame la duchesse de Berry fût extrêmement ménagée dans ces +entrevues quotidiennes. + +J'ai entendu raconter, dans le temps, que ses nombreuses inconvenances +prêtaient fort à la critique; mais, en outre que cela est peu +important, j'étais tout à fait en dehors du cercle où ce petit +commérage royal faisait événement, et j'en serais historien très +vulgaire. + +J'ai toujours vu madame la duchesse de Berry également maussade et +pensionnaire. Le malheur ne lui avait rien appris sous ce rapport. + +Je me rappelle qu'au dernier concert où j'assistai chez elle nous +rentrâmes dans son salon, une quarantaine de femmes restées après la +musique. Elle nous laissa nous ranger en rond autour de la chambre, +passa vingt minutes à chuchoter, rire et batifoler avec le comte de +Mesnard; puis, le prenant sous le bras, rentra dans son intérieur sans +avoir adressé un seul mot à aucune autre personne. On sortit un peu +impatienté de la sotte figure qu'on venait de faire; mais, pour mon +compte, j'étais persuadée que ce n'était que l'attitude d'une enfant +gâtée et point élevée. + +Avec ces façons, qui déplaisaient extrêmement aux personnes appelées +de loin en loin à lui faire leur cour, madame la duchesse de Berry +était pourtant aimée de ses habitués. On lui trouvait de la bonhomie, +du naturel, de la gaieté et de l'esprit de trait. + +Elle était bonne maîtresse et adorée à Rosny où elle faisait le bien +avec intelligence. Elle jouissait d'une certaine popularité parmi la +bourgeoisie de Paris. Son plus grand mérite consistait à différer du +reste de sa famille. Elle aimait les arts; elle allait au spectacle; +elle donnait des fêtes. Elle se promenait dans les rues; elle avait +des fantaisies et se les passait; elle entrait dans les boutiques. +Elle s'occupait de sa toilette, enfin elle mettait un peu de mouvement +à la Cour, et cela suffisait pour lui attirer l'affection de la classe +boutiquière. Celle des banquiers lui savait gré de paraître en public +et d'assister à tous les petits spectacles, sans aucune étiquette. +Elle aurait été moins disposée que madame la Dauphine à maintenir la +distinction des rangs. + +Les artistes, qu'elle faisait travailler et dont elle appréciait les +ouvrages avec le tact intelligent d'une italienne, contribuaient aussi +à ses succès et la rendaient en quelque sorte populaire. + +Monsieur de Villèle s'appuya de l'influence de monsieur le Dauphin +contre celle de la Congrégation dans une circonstance où le succès des +intrigues, ourdies par elle, aurait probablement hâté de quelques +années la catastrophe de 1830. + +Elle voulait faire retrancher, dans le serment du sacre, les +expressions de fidélité à maintenir la Charte, sous prétexte que ce +pacte admettait la liberté des cultes. + +Le Roi était fort disposé à faire cette restriction ostensiblement. Le +parti congréganiste du conseil l'approuvait et le clergé, avec le +nonce en tête, l'en conjurait. Monsieur de Villèle ne se faisait pas +d'illusion sur les conséquences d'une telle conduite; il eut recours à +monsieur le Dauphin. Celui-ci parvint à décider son père à renoncer à +ce dangereux projet. Mais ce ne fut pas sans peine. Toute la nuit qui +précéda la cérémonie se passa à faire et à discuter différentes +rédactions du serment. + +Monsieur de Villèle ne savait pas lui-même laquelle serait adoptée au +dernier moment, tant la discussion avait été orageuse et la volonté du +Roi vacillante. On vit sa physionomie se dérider lorsque les mots de +fidélité à la Charte sortirent de la bouche royale. + +Monsieur le Dauphin avait fait pencher la balance. Sa haute et +constante piété lui donnait quelque crédit auprès du Roi dans les +questions religieuses lorsque l'intrigue n'avait pas un temps prolongé +pour le combattre, et l'entrevue du père et du fils avait précédé +immédiatement la cérémonie; les conseillers jésuites avaient dû se +contenter d'exiger la restriction mentale. + +Si la satisfaction de monsieur de Villèle fut visible, le +mécontentement du clergé et des hauts congréganistes ne fut pas +dissimulé; et le nonce recevait et rendait des visites de condoléance +avant la fin de la journée. + +Suivant mes habitudes de paresse, je n'eus pas même la tentation +d'aller à Reims. Si j'avais cru que c'était, comme il est très +probable, la dernière apparition de la sainte Ampoule pour les Rois +très chrétiens, peut-être cela aurait-il stimulé ma curiosité. Malgré +la magnificence sous laquelle on avait cherché à masquer les mômeries, +cléricales et féodales, de la cérémonie, elles excitèrent la critique. + +Charles X, en chemise de satin blanc, couché par terre pour recevoir +par sept ouvertures, ménagées dans ce vêtement, les attouchements de +l'huile sainte, ne se releva pas, pour la multitude, sanctifié comme +l'oint du Seigneur, mais bien un personnage ridiculisé par cette +cérémonie et amoindri aux yeux de la foule. + +Les oiseaux, lâchés dans la cathédrale en signe d'émancipation, ne +furent que des volatiles incommodes; et personne ne pensa à crier: +«Noël, Noël.» + +En revanche, lorsque le Roi, splendidement revêtu du manteau royal, +prononça le serment du haut du trône, que les portes du temple +s'ouvrirent à grand fracas, que les hérauts annoncèrent au peuple que +leur Roi était sacré, que les acclamations extérieures se joignirent +aux acclamations intérieures pour répondre, à la voix de ces hérauts, +par le cri universel de: _Vive le Roi_, l'impression fut très vive sur +tous les assistants. + +Il y a toujours, dans les vieilles cérémonies, des usages pour qui le +temps a formé prescription, et d'autres qui répondent constamment aux +impressions générales. Le tact consiste à les discerner et l'esprit à +les choisir. + +C'est ce que l'Empereur avait su distinguer. Son couronnement, très +solennel et très religieux, n'avait pourtant été accompagné d'aucune +de ces prostrations que les prétentions de l'Église réclament et que +l'esprit du siècle repousse. Je sais bien que les princes, en s'y +soumettant, pensent ne s'humilier que devant le Seigneur; mais le +prêtre paraît trop en évidence pour pouvoir être complètement mis de +côté dans des cérémonies où le sens mystique reste caché sous des +formes toutes matérielles. + +Le Roi fit, au retour de Reims, une très magnifique entrée dans Paris. +Le cortège était superbe. Je le vis, par hasard, comme il revenait de +Notre-Dame aux Tuileries. Le Roi, dans une voiture à sept glaces, +était accompagné par son fils et les ducs d'Orléans et de Bourbon. Les +princesses d'Orléans se trouvaient dans le carrossé de madame la +Dauphine avec madame la duchesse de Berry. Les équipages de tous les +princes suivaient. Ceux de monsieur le duc d'Orléans étaient aussi +élégants que magnifiques. + +Malgré cette pompe étalée par un temps superbe, nous remarquâmes que +le Roi était reçu avec beaucoup de froideur. Nous étions déjà loin des +acclamations de coeur qui l'avaient accueilli, quelques mois +auparavant, sous les intempéries d'une pluie battante. + +Les ministres, les ambassadeurs, la ville de Paris, donnèrent +successivement des fêtes auxquelles la famille royale assista et qui, +dit-on, furent fort belles et fort bien ordonnées. Je n'en vis aucune. +J'étais établie à la campagne et peu disposée à me déranger pour un +bal. + +Le Roi eut assez de succès à l'Hôtel de Ville. Il sait +merveilleusement allier la dignité à la bonhomie, et partout il est +toujours parfaitement gracieux. Avec ces qualités, un souverain ne +peut que réussir dans une fête de bourgeoisie. + + + + +CHAPITRE XIII + + L'ambassadeur d'Autriche refuse de reconnaître les titres des + maréchaux de l'Empire. -- Cercles chez le Roi. -- Indemnité des + émigrés. -- Influence du parti prêtre. -- Naissance de Jeanne + d'Osmond. + + +La Cour de Vienne n'avait jamais consenti à reconnaître les titres, +allemands ou italiens, que l'empereur Napoléon avait distribués à ses +généraux. Celle de France, de son côté, ne voulait pas leur imposer +l'ordre de les quitter; et cette difficulté restait pendante entre les +deux gouvernements, sans que les titulaires eussent à s'en mêler. + +Depuis 1814, l'ambassadeur d'Autriche, baron de Vincent, avait +dissimulé cette situation de manière à éviter toute tracasserie. Il +était garçon et n'avait pas de soirées de réceptions; ses politesses +se bornaient à des dîners. Il invitait de vive voix, monsieur le +maréchal ou monsieur le duc, sans ajouter de nom au titre; et, +lorsqu'il attendait quelque personnage de cette espèce, il avait le +soin de se placer assez près de la porte pour que le valet de chambre +ne se trouvât point dans le cas de l'annoncer. Cela se passait si +naturellement que ce manège s'est renouvelé pendant de longues années +sans que personne le remarquât. + +Il en fut tout autrement à l'arrivée du comte Appony. Celui-ci voulait +tenir une très grande maison et débuter avec éclat. Des billets +d'invitation furent envoyés au maréchal Soult, au maréchal Oudinot, au +maréchal Marmont, etc. On ne s'en formalisa pas. Tous y allèrent. + +Mais leurs femmes, plus qu'eux-mêmes, avaient l'habitude de porter +exclusivement le nom du titre. Il fallut bien finir par remarquer que, +lorsque les domestiques avaient donné le nom de la duchesse de +Dalmatie ou de Reggio, le valet de chambre proclamait la maréchale +Soult ou la maréchale Oudinot. Cela devint encore plus marqué lorsque +les belles filles, qui n'avaient jamais porté d'autre nom que celui du +titre, se le virent refuser et que les duchesses de Massa et d'Istrie +se virent annoncer comme mesdames Régnier et Bessières. Une +explication devint nécessaire. + +Il y eut un cri général de réprobation. Tout ce qui était militaire +déserta en masse les salons de l'ambassade d'Autriche. Il faut rendre +justice à qui de droit; des personnes très ultra se montrèrent +vivement offensées de cette impertinence [faite] à nos nouvelles +illustrations. Il aurait été facile d'éviter cet esclandre; mais le +comte Appony n'était pas adroit et le baron de Damas, alors ministre +des affaires étrangères, aussi borné qu'exclusivement émigré, ne +comprenait pas que cela dût élever la moindre clameur. + +Charles X ne s'en tenait nullement pour offensé; il exigea même que +les courtisans, attachés à sa personne, ne s'éloignassent pas de +l'ambassade. Louis XVIII aurait ressenti cet affront par politique. +Aussi la Cour de Vienne ne fit-elle pas cette entreprise pendant son +règne. Après qu'on eut bien crié, que la société se fut divisée et +querellée, les beaux bals et les élégants déjeuners ramenèrent bien du +monde chez la comtesse Appony. Toutefois, la position de l'ambassadeur +resta gauche et gênée. Beaucoup de gens ne voulaient pas aller chez +lui et savaient mauvais gré au Roi de ne témoigner aucun +mécontentement. + +On a beaucoup dit que la liste civile se trouvait fort obérée à la +mort de Louis XVIII et que c'était en lui présentant l'espoir d'en +combler le déficit que monsieur de Villèle était parvenu à rendre +Charles X si zélé pour sa loi du trois pour cent et l'arrangement fait +à ce sujet avec la maison Rothschild; mais ces propos étaient tenus +par l'opposition; et, je ne saurais assez le répéter, rien n'est si +mal informé que les oppositions. Il ne faut guère les écouter quand on +veut conserver de l'impartialité: soit qu'elles entrent sincèrement +dans la voie de l'erreur, soit qu'elles mentent avec connaissance de +cause, on ne trouve presque jamais la vérité dans leurs rangs. Ce +qu'il y a de sûr, c'est que Charles X quêtait des voix pour la loi +d'une manière si ostensible que, moi-même j'en ai été témoin au cercle +des Tuileries. + +Madame la Dauphine voulut animer la Cour, et, le deuil du feu Roi +terminé, elle décida Charles X à donner des spectacles et des cercles. +On annonça qu'il y en aurait chaque semaine. Cela ne dura guère. +Bientôt le Roi et surtout monsieur le Dauphin s'en ennuyèrent. + +Madame la duchesse de Berry, que cela gênait, n'y encourageait pas. +Madame la Dauphine avait fait violence à ses goûts en cherchant à +attirer plus de monde autour d'elle. Se voyant si peu secondée, elle y +renonça, et, les dernières années, il n'y avait plus que deux ou trois +cercles par hiver et point de spectacle, hormis pour les occasions +telles que les visites de princes souverains. + +Les cercles se tenaient dans les grands appartements, depuis le +cabinet du Roi jusqu'au salon de la Paix. Toutes les personnes +invitées devaient être réunies avant l'arrivée de la famille royale, +car alors on fermait les portes et la sortie n'était pas plus permise +que l'entrée. On n'admettait pas de distinction de pièces. Cependant +les duchesses affectaient de prendre possession de la salle du trône. +Les princes faisaient leur tournée, selon leur rang d'étiquette, +parlant à tout le monde. + +Le Roi se plaçait ensuite au jeu dans le cabinet du conseil où il n'y +avait d'autre meuble que la table, son fauteuil et les trois sièges +nécessaires aux personnes faisant sa partie. C'était ordinairement une +femme titrée, un ambassadeur et un maréchal. + +Madame la Dauphine se mettait à une table de jeu dans le salon du +trône, madame la duchesse de Berry dans le salon de la Paix, madame la +duchesse d'Orléans dans le salon bleu. Ces princesses nommaient pour +leurs parties qui n'étaient établies que pour la forme. Chacun suivait +leur exemple et s'attablait souvent sans toucher aux cartes. + +Le Roi lui-même ne jouait pas sérieusement. Hommes et femmes allaient +faire le tour de sa table; cela s'appelait faire sa cour au Roi. On se +plantait vis-à-vis de lui jusqu'à ce qu'il levât les yeux sur vous; on +faisait alors une grande révérence et ordinairement il adressait +quelques mots aux postulants. Les très zélés répétaient cette +cérémonie à la table de toutes les princesses. + +Je ne saurais dire ce que devenait monsieur le Dauphin; je crois qu'il +s'en allait après la première tournée. Au bout d'une heure environ, le +Roi donnait le signal; tout le monde se levait; il rentrait dans les +salons. Les politesses alors étaient moins banales; elles ne +s'adressaient plus qu'aux élus. + +C'est dans cette circonstance que j'ai vu Charles X, allant de député +en député, les encourager du geste et de la voix pour obtenir leur +vote. Il faisait aussi des frais vis-à-vis des pairs, mais on voyait +que c'était avec moins d'abandon et de confiance. Monsieur de Villèle +lui avait inspiré une sorte de jalousie de la pairie qu'il regardait +comme trop indépendante. + +À dix heures du soir ces assemblées, qu'on désignait du nom +_d'appartement_ et où l'on assistait en costume de Cour, étaient +finies. + +On portait aussi l'habit de Cour pour les spectacles. Madame la +Dauphine aurait voulu faire revivre l'usage de s'inscrire pour y être +invité, mais cela ne put s'établir. Les capitaines des gardes +envoyaient des billets, en avertissant de les rendre si on ne pouvait +en profiter. Du reste, on pouvait leur en demander et même cela était +bien vu, d'autant qu'il y avait rarement assez de femmes présentées +pour remplir les grandes loges. Elles étaient principalement occupées +par les personnes d'une piété assez affichée pour refuser d'aller au +spectacle de la ville, quoique ce fussent les mêmes pièces jouées par +les mêmes acteurs. Leurs directeurs faisaient exception pour le +théâtre des Tuileries et les autorisaient à s'y aller divertir. + +Les demoiselles, auxquelles on ne permettait pas _Polyeucte_ aux +Français, étaient menées, en sûreté de conscience, voir un vaudeville +grivois dans les petites loges de la salle royale. Au surplus, le coup +d'oeil était fort brillant, et la Cour avait grand air dans ces +occasions. + +On distribuait abondamment des rafraîchissements, très bons, dans des +verres de cabaret et des soucoupes de faïence portés sur des plateaux +de tôle. Rien de ce qui tenait au matériel n'était soigné chez le Roi. +Madame la Dauphine n'avait pas de maison. Chez madame la duchesse de +Berry, ces détails étaient bien entendus et fort élégants. + +Monsieur de Villèle, poussé jusque dans ses derniers retranchements, +ne put résister plus longtemps aux clameurs de son monde qui demandait +la loi sur l'indemnité des émigrés. Cette fois, elle fut séparée du +projet de réduction sur les rentes. Cependant ce cachet de spoliation +lui avait été précédemment imprimé et les intérêts révolutionnaires +s'en trouvant lésés eurent bien soin qu'elle ne pût s'en laver. + +Il aurait été possible de lui donner un caractère politique et +national, mais ce n'était pas l'intention du parti qui la proposait. +Il la voulait réactionnaire et privilégiée et repoussait, à grands +cris, l'idée d'assimiler les pertes causées par la loi du maximum et +par la suppression des dotations militaires de l'Empire à celles +subies par les émigrés. + +La discussion de cette loi d'indemnité mit le comble au dégoût. Les +gazettes de l'opposition donnèrent la liste nominale des émigrés, ou +fils d'émigrés, siégeant à la Chambre des députés. Le chiffre se +trouva en rapport exact avec celui qui votait d'acclamation tous les +articles, ou amendements, portant avantage pour eux. + +Chaque séance était employée à soutirer quelques liards de plus, en +évitant toutefois de laisser insérer aucune expression qui indiquât un +compte final. On voulait, au contraire, laisser la porte ouverte à de +nouvelles réclamations. Les acquéreurs de biens nationaux, couverts +d'insultes par les orateurs de la majorité, étaient bien et dûment +avertis que les émigrés ne se tiendraient pas pour satisfaits et +comptaient encore sur de nouvelles chances en leur faveur. De sorte +que ce milliard, destiné à combler le _gouffre des révolutions_, selon +l'expression du gouvernement, ne fit que le creuser plus profondément. + +Les haines personnelles et de parti s'envenimèrent; les acquéreurs ne +furent point rassurés. Les terres n'en prirent pas une plus grande +valeur. Malgré la défense de proclamer leur origine, les ventes ne +cessèrent pas d'afficher les biens comme patrimoniaux toutes les fois +qu'ils ne venaient pas de confiscations. + +La noblesse acheva de se déconsidérer, et, enfin, les émigrés +eux-mêmes se plaignirent avec raison, car les plus grosses sommes +tombèrent entre les mains de gens que les places et les bienfaits de +la Cour avaient déjà amplement dédommagés de pertes toujours +présentées avec exagération. + +Monsieur de Villèle ne démentit pas, dans cette circonstance, ses +habitudes de finesse intrigante. Il fit assigner cent millions à une +réserve, qu'il baptisa du nom de _fonds commun_, destinée à indemniser +ceux des émigrés qui, à la fin de la liquidation, se trouveraient trop +maltraités dans les catégories ordonnées par la loi. Ce fonds commun, +qui devait être distribué à peu près arbitrairement, devint l'étoile +polaire de tous les émigrés, de tous les députés, surtout de tous les +courtisans, et le leurre par lequel monsieur de Villèle tenait tout ce +monde enchaîné à sa fortune. + +Dieu seul sait à combien de milliards s'élevèrent les châteaux en +Espagne, bâtis sur les espérances de ces cent millions que monsieur de +Villèle disait, à d'autres, avoir arraché à la rapacité des +prétendants, avec l'intention de les employer à des objets d'utilité +générale et spécialement aux routes restées, depuis l'invasion, dans +un pitoyable état de dégradation. + +La crainte de perdre une partie notable de leur revenu avait engagé +presque tous les rentiers à mettre leurs fonds entre les mains de +spéculateurs, pendant que le peu de confiance dans la solidité des +gouvernements faisait répugner aux entreprises éloignées. Ces deux +dispositions, qui se contredisaient entre elles, donnèrent un prix +extravagant aux terrains dans Paris. Partout on commença des bâtisses; +la plupart ne purent s'achever. Les acquéreurs se trouvèrent ruinés, +et beaucoup de petits rentiers, dans la crainte de perdre un +cinquième de leur revenu, virent leurs capitaux s'évanouir en entier. + +Il ne manquait pas de gens pour accuser la noblesse et les classes +privilégiées d'avoir entraîné ces catastrophes en grevant l'État d'un +milliard d'indemnité qu'il avait fallu se procurer par la réduction du +revenu des rentiers. Ce n'était pourtant là qu'une thèse déclamatoire, +exploitée à profit par les ennemis du gouvernement auxquels les +âpretés de la discussion avaient donné beau jeu. + +Le fait était que monsieur de Villèle, circonvenu par quelques riches +banquiers et tous les agents d'affaires qui comptaient en tirer un +immense profit, s'était persuadé que son plan du trois pour cent était +la plus belle conception de l'esprit humain et devait le présenter à +la postérité comme le plus grand financier du monde civilisé. Une +autre considération n'était pas sans poids auprès de lui. L'opération +devait durer cinq années à se compléter, pendant lesquelles il se +croyait sûr de conserver le ministère et d'asseoir son pouvoir de +façon à le rendre inébranlable. La malveillance a ajouté qu'il +espérait aussi gagner de l'argent pour son compte. Je le croîs assez +chaste sous ce rapport et aussi modéré dans la cupidité qu'immodéré +dans l'ambition. + +Le trois pour cent était devenu son idée fixe, le faire monter à la +Bourse sa pensée dominante. Quiconque voulait obtenir sa faveur +n'avait qu'à en acheter, et bien des gens ont suivi ce chemin pour +arriver à des places qu'ils auraient vainement sollicitées par un +autre moyen. + +La désastreuse affaire de l'indemnité de Saint-Domingue fut faite +uniquement pour procurer quelques jours de hausse au trois pour cent. +Malgré tous ces soins, il y eut bientôt une réaction. Les fonds +tombèrent, les spéculations de terrains firent banqueroute, et il y +eut une espèce de débâcle qui donna de vives inquiétudes. + +Pendant ce temps, la Congrégation ne cessait pas de presser monsieur +de Villèle d'accomplir ses promesses et le trouvait de plus en plus +récalcitrant. La loi sur les communautés de femmes avait passé à +grand'peine, dans la Chambre des pairs, et avec un amendement qui +proscrivait formellement les communautés d'hommes. + +Néanmoins, les maisons de jésuites se formaient partout; elles +voulaient obtenir la garantie d'une loi, au lieu d'une protection de +tolérance. L'établissement de Saint-Acheul, près d'Amiens, s'était +créé avec une rapidité inouïe, et toutes les personnes qui voulaient +se faire bienvenir aux Tuileries confiaient leurs fils aux jésuites de +Saint-Acheul et leurs filles aux dames du Sacré-Coeur. Les chefs +politiques de la Société de Jésus avaient élu domicile dans leur +maison de Montrouge. C'était là que s'ourdissaient les intrigues et où +ils étaient en rapport avec leurs affiliés de la Cour et de la ville. +J'ai bien des fois rencontré les plus actifs sur la route de +Montrouge. + +On avait hâté le moment où monsieur le duc de Bordeaux devait passer +aux hommes. Cela était d'autant plus remarquable que madame de Gontaut +lui donnait la meilleure éducation qu'un enfant pût recevoir. Le jeune +prince prospérait de toute façon entre ses mains; mais on voulait le +marquis de Rivière établi aux Tuileries et ayant un accès encore plus +facile auprès du Roi. + +J'ai raconté, fort au long, comment l'un et l'autre s'étaient jetés +dans les idées religieuses, dans le même temps et par la même voie, +ainsi que l'espèce de sympathie établie entre eux par cette +similitude. + +Monsieur de Rivière, honnête et loyal mais aussi borné que peu +éclairé, était complètement jésuite de robe courte, et obéissait +implicitement à ses supérieurs dans l'ordre. Il entraînait le Roi à +toutes les mesures les plus déplaisantes au pays, en croyant +consciencieusement accomplir un devoir. + +L'opinion publique était déjà fort exaspérée lorsque monsieur de +Montlosier adressa, à la Chambre des pairs son _Mémoire à consulter_ +contre les jésuites. Cet ouvrage eut un succès de vogue, et la voix de +ce vieux défenseur, du Roi et de la religion, venant dénoncer le +_parti prêtre_, eut un prodigieux retentissement dans le pays. +L'expression frappa d'une façon indélébile les intrigants de +sacristie. L'appellation de _parti prêtre_ remplaça souvent celle de +Congrégation et rendit encore plus impopulaires ceux qui méritaient +d'y être rangés. + +La Révolution a laissé en France beaucoup de religion, mais peu de +bienveillance pour ses ministres; et, dès qu'un ecclésiastique veut +ajouter l'influence politique à l'influence religieuse, il perd toute +considération. On ne le tolère qu'à l'église ou au lit du pauvre; +mais, là, on le respecte et le révère. Je ne sais si c'est mieux ou +plus mal, mais c'est ainsi que la Révolution nous a faits. Le Roi, le +clergé et les émigrés ne voulaient pas plus se l'avouer que les autres +faits accomplis en leur absence. Toutefois, le mémoire de monsieur de +Montlosier, et l'effet qu'il produisit dans le public, arrêta un +moment le vol des prétentions jésuitiques. Monsieur de Villèle, leur +aurait volontiers coupé les ailes, s'il avait osé. + +Nous eûmes à cette époque une grande joie de famille. La santé de ma +belle-soeur, toujours très délicate, avait été encore affaiblie par +trois fausses couches successives, et nous désespérions de lui voir +des enfants lorsque, le premier janvier 1827, après neuf ans de +mariage, elle accoucha d'une fille. Cet événement, si désiré et si +longtemps attendu, nous causa une vive satisfaction, et je dois dire +que le public sembla y prendre une part fort obligeante. Madame la +Dauphine témoigna un très grand intérêt à ma belle-soeur; elle +envoyait d'heure en heure demander de ses nouvelles, et un de ses +valets de pied attendait la naissance de l'enfant pour aller la lui +dire. + +Je me rappelle avoir assisté, le surlendemain, à la grande réception +de nouvel an au Palais-Royal et y avoir été assaillie des compliments, +en apparence sincères, de tous les gens que je connaissais et même de +beaucoup sur les figures desquelles j'avais peine à mettre un nom. +Peut-être voulut-on, dans cette occasion, faire compensation à +l'explosion de malveillance qui avait éclaté au sujet du mariage de +mon frère. Aucun de nous ne pensa à faire reproche à Jeanne d'être une +petite fille. + +Deux ans et demi après (le 24 juin 1829), nos voeux furent comblés par +la naissance de son frère, Rainulphe d'Osmond, à qui ces récits de la +vieille tante sont destinés. S'il tient ce qu'il promet à huit ans, il +y a espoir qu'il deviendra un homme distingué. + + + + +CHAPITRE XIV + + Mort de l'empereur Alexandre. -- Inquiétudes de ses dernières + années. -- Mission du duc de Raguse près de l'empereur Nicolas. + -- Illusions du duc de Raguse. -- Mort de Talma. -- Monsieur de + Talleyrand est insulté et frappé par Maubreuil. + + +L'empereur Alexandre était mort à Taganrog d'une fièvre endémique, sur +les bords de la mer d'Azow qu'il avait affrontée avec une grande +imprudence. Ses dernières années avaient été empoisonnées par une +humeur soupçonneuse, poussée jusqu'à la monomanie, qui combattait dans +son coeur des sentiments naturellement généreux. + +Madame de Narishkine avait été rappelée à Pétersbourg pour le mariage +d'une fille qu'elle avait eue d'Alexandre et qu'il aimait +passionnément. Cette jeune personne mourut peu de jours avant celui +fixé pour la noce. L'Empereur en fut désespéré, et ce chagrin commun +rétablit l'intimité entre les deux anciens amants. + +Madame de Narishkine m'a raconté des détails inouïs de l'état où était +tombé ce prince, naguère si confiant. Non seulement il craignait pour +sa sûreté, mais, s'il entendait rire dans la rue ou surprenait un +sourire parmi ses courtisans, il se persuadait qu'on se moquait de lui +et venait supplier madame de Narishkine, au nom de son ancien +attachement, de lui dire en quoi il appelait ainsi le ridicule qui le +poursuivait de toute part. + +Un soir où elle avait auprès d'elle une jeune parente polonaise, on +servit du thé; l'Empereur s'empressa d'en arranger une tasse pour +madame de Narishkine et ensuite une autre pour cette demoiselle. +Madame de Narishkine se pencha vers sa cousine et lui dit: + +«Quand vous rentrerez dans le château de votre père, vous vous +vanterez, j'espère, de la qualité de votre échanson. + +--Oh certainement», reprit l'autre. + +L'Empereur, qui était sourd, n'entendit pas le colloque mais vit le +sourire sur leur visage. Le sien se rembrunit aussitôt et, dès qu'il +se trouva seul avec madame de Narishkine, il lui dit: + +«Vous voyez bien que le ridicule m'atteint partout. Même vous, qui +avez de l'affection pour moi, sur qui je compte, vous ne pouvez +résister à vous en moquer. Dites-moi ce que j'ai fait pour provoquer +votre risée.» + +Elle eut toutes les peines du monde à calmer cette imagination malade. + +L'Empereur n'avait foi qu'en monsieur de Metternich. Il entretenait +avec lui une correspondance presque journalière. L'autrichien était +bien plus avant dans sa confiance que ses propres ministres; il +croyait absolument à ses avis et surtout à ses rapports de police. + +Il portait constamment sur lui un petit agenda, envoyé par le prince +de Metternich, où les noms de toutes les personnes politiquement +suspectes dans l'Europe entière se trouvaient placés par ordre +alphabétique, avec le motif et le degré de suspicion qui devait s'y +rattacher. Lorsqu'on prononçait un nom nouveau devant l'Empereur, il +avait sur-le-champ recours à ce livret et, s'il ne se trouvait par sur +cette liste noire, il écoutait bénévolement ce qu'on voulait lui dire; +mais si, par malheur, il y était placé, rien ne pouvait le ramener de +ses préventions. Madame de Narishkine m'a dit l'avoir souvent vu +consulter ces pages sibyllines. + +Les dernières années de ce prince ont été empoisonnées par ces +inquiétudes, fomentées peut-être par l'intrigue mais prenant leur +source dans des dispositions héréditaires. Quoi qu'il en soit, sa mort +fit sensation et chagrin à Paris. Il y avait été magnanime en 1814 et +fort utile à la France en 1815. + +Si nous avions pu croire à toutes les perfections dont la brillante +imagination du duc de Raguse décorait son frère Nicolas, au retour du +couronnement de Moscou, les regrets pour l'empereur Alexandre +n'auraient pas dû se prolonger; mais la suite a prouvé qu'il se les +était un peu exagérées. + +Le duc de Raguse est toujours parfaitement véridique dans ce qu'il +croit sur le moment, mais très sujet à se laisser enthousiasmer +facilement par les hommes et par les choses. Il a cruellement porté la +peine de cette disposition: tous les revers de sa carrière doivent y +être rattachés. Nous avons vu comment les illusions patriotiques +l'avaient entraîné à se séparer de l'empereur Napoléon. Depuis ce +temps, les illusions d'un autre genre l'avaient ruiné. + +Rentré en France en 1815, il s'était dit que la guerre n'était plus +une carrière pour un maréchal de France; qu'un soldat de l'Empire ne +pouvait pas être un courtisan des Tuileries et que, pourtant, il était +dur à quarante ans de ne plus jouer aucun rôle dans son pays. + +Ses habitudes lui rendaient nécessaire l'attitude de grand seigneur. +Il se demanda comment s'étaient créées les grandes existences du moyen +âge et trouva que c'était par la prépondérance exercée sur un grand +nombre de dépendants. Le siècle ne permettait pas que ce fut sur des +hommes d'armes; mais, si un guerrier distingué pouvait, par +l'industrie, remettre dans sa clientèle un pays tout entier, non +seulement il se ferait un revenu colossal, mais encore il aurait la +seule position de grand seigneur que les temps modernes comportassent, +la seule qui pût donner assez d'indépendance pour que la Cour dût +compter avec vous. + +C'est plein de ces idées, moitié vaniteuses, moitié généreuses, que le +pauvre maréchal entreprit de changer une petite terre, qu'il possédait +à Châtillon-sur-Seine, en un vaste atelier de toutes les industries +réunies. Il se passionnait successivement pour chacune, l'amenait à +frais immenses au point où elle aurait peut-être réussi, si une +nouvelle idée, adoptée avec autant de zèle que la précédente, ne +l'avait fait négliger et abandonner. Il était dans la pleine illusion +que ses spéculations auraient le plus brillant résultat, mais il +sentait un commencement de pénurie lorsqu'il sollicita la mission de +Moscou. Avec son imprévoyance accoutumée, il y déploya un luxe tel +que, loin que ce voyage lui fût utile, il ne fit qu'augmenter la somme +de ses dettes. L'année suivante, le feu se mit dans ses affaires et il +dut s'avouer à lui-même, ce que les autres savaient depuis longtemps, +qu'il était complètement ruiné. + +J'en fus d'autant moins surprise, pour ma part, que, pendant son +séjour en Russie, je m'étais trouvée passer à Châtillon. J'avais +visité cet encyclopédique établissement en détail, entre autres la +bergerie à _trois étages_ dont il était si fier. Tout l'hiver +précédent, il nous avait entretenus de ses _moutons vêtus_ qui +devaient être une source de fortune incalculable. J'en parlai au +régisseur qui me répondit par un soupir: «Hélas, madame, je vais vous +les montrer; c'est la dernière fantaisie de monsieur le maréchal. Il +m'écrit toutes les semaines des calculs sur le profit qui doit +nécessairement en résulter, et je lui répète vainement à quel point +c'est onéreux.» + +Je trouvai de pauvres bêtes, cousues dans les peaux d'autres moutons +déjà tombées en haillons, étouffant de chaleur et ayant la tournure la +plus grotesque qu'on puisse imaginer. Le calcul du maréchal était que +la redingote coûtait _quatre_ francs et durait dix-huit mois. La +toison devait se vendre _six_ à _sept_ francs de plus, et les animaux +n'être plus sujets à aucune maladie. Les livres du régisseur +prouvaient autre chose. La redingote coûtait _sept_ francs, ne durait +qu'un an malgré des rapiécetages qui la faisaient revenir à _neuf_ +francs. La toison ne se vendait que quarante sols de plus que celle +des bêtes non vêtues, et les maladies étaient au moins aussi +fréquentes et plus contagieuses. + +Cet échantillon donnera l'idée des spéculations du maréchal; mais, si +toutes ont été onéreuses pour lui, beaucoup ont été très profitables +au pays; aussi, quoiqu'il ait été la cause de la ruine de quelques +individus, ses serviteurs ou amis, il est resté fort regretté et très +populaire à Châtillon. + +Il s'adressa au Roi pour obtenir que ses appointements, destinés à +payer ceux de ses créanciers qui n'avaient pas d'hypothèques sur ses +biens, fussent continués jusqu'à l'extinction de ses dettes, lors même +qu'il viendrait à mourir avant de les avoir soldées. Le Roi mit +beaucoup de bonté à accorder cette faveur. Il montra au maréchal une +bienveillance qui le toucha fort et ne lui a pas permis d'agir comme +il eut été plus utile peut-être même pour le monarque en 1830. Mais +nous n'en sommes pas là. + +Il me semble que c'est à cette même année que mourut Talma, à l'apogée +de son talent. Il venait de créer plusieurs rôles, dans de médiocres +pièces où il était sublime, _Sylla_, _Léonidas_, et enfin _Charles VI_ +où il avait réussi à se montrer constamment roi au milieu de toutes +les misères de l'humanité. Je ne pense pas que l'art de l'acteur +puisse aller au delà. Nos pères cependant nous assuraient Le Kain très +supérieur à Talma. Nous n'avons pas eu jusqu'ici à le vanter à la +génération nouvelle au mépris d'un autre, car personne ne s'est +présenté pour recueillir sa succession. + +Talma en France et mistress Siddons en Angleterre m'ont paru ce qu'il +pouvait y avoir de plus parfait au théâtre, car ils se transformaient +complètement dans le personnage qu'ils représentaient; et, de plus, +l'un et l'autre étaient si beaux et si gracieux, leur voix était si +harmonieuse, que chacune de leur pose composait un tableau aussi +agréable à l'oeil que leurs accents étaient flatteurs pour l'oreille. +Une de mes prétentions (car qui n'en a pas une multitude?) est de +n'être pas exclusive. Ainsi j'aurais grande joie à entendre un acteur +ou une actrice qui me fissent autant de plaisir que Talma et mistress +Siddons; mais je doute que cela se rencontre, de mon temps. + +Le 21 janvier 1827, le général Pozzo et le duc de Raguse arrivèrent +chez moi de très bonne heure. J'avais eu quelques commensaux à dîner; +à peine le dernier fut-il sorti que l'ambassadeur, regardant le +maréchal, lui dit: «Hé bien?» + +Celui-ci cacha sa figure dans ses deux mains en répondant: «J'en suis +encore horrifié.» + +On comprend que ce début excita notre curiosité. Ils nous racontèrent +qu'en sortant de la cérémonie expiatoire de Saint-Denis, le maréchal, +qui suivait à quelques pas le prince de Talleyrand par une sortie +privilégiée, avait vu un homme s'avancer sur lui, lui adresser +quelques injures et simultanément lui appliquer sur la joue un coup +si violent qu'il était tombé comme une masse. Le maréchal avait appelé +la garde et fait arrêter l'homme, qui se trouva être ce misérable +Maubreuil, pendant que lui s'occupait à ramasser monsieur de +Talleyrand presque évanoui. Il aida à le transporter dans une salle +d'attente où se trouvait Pozzo, et c'est de ce spectacle que l'un et +l'autre avaient un égal besoin de s'entretenir. + +Ils avaient craint un moment que le prince n'expirât entre leurs bras, +tant il était suffoqué. Pozzo faisait une peinture, à sa façon +pittoresque, de ce vieillard lui apparaissant dans ce désordre de +vêtement, pâle, échevelé, les esprits égarés, venant achever une +carrière si traversée de grandeur et de souillures sous la flétrissure +de la main d'un hideux maniaque, dans le temple du Dieu qu'il avait +abjuré, à l'heure consacrée au Roi qu'il avait trahi. Il y avait là +une sorte de rétribution qui frappait l'imagination. Au reste, à peine +monsieur de Talleyrand fut-il revenu à lui-même qu'il sentit le parti +que la malveillance s'efforcerait de tirer de cette cruelle scène. + +Avant de venir chez moi, ces messieurs s'étaient arrêtés à sa porte. +Ils l'avaient, contre leur attente, trouvée toute grande ouverte. Le +prince, entouré de monde, était couché sur un fauteuil dans son +cabinet fort assombri et avait le front couvert d'un bandeau. Il +racontait que Maubreuil avait voulu l'assassiner, qu'il l'avait frappé +sur le haut de la tête et lui avait fait une plaie qu'il avait fallu +panser. Avec son imperturbabilité accoutumée, il fit ce récit d'aplomb +devant les témoins de la scène: «Il m'a assommé comme un boeuf», +répétait-il à chaque instant en avançant son poing fermé et le plaçant +à la hauteur du front; du reste de la figure, il n'en était pas +question, quoique, à Saint-Denis, ses lèvres seules furent +saignantes. + +Les témoins oculaires de la scène comprirent que le prince aimait +mieux avoir été _assommé_ que frappé, et que le coup de poing lui +répugnait moins que le coup de paume. Ils le secondèrent dans cette +innocente supercherie qui cependant fut presque généralement +soupçonnée. Toutefois, il y a une espèce de pudeur publique qui +protège, jusqu'à un certain point, les hommes qui ont joué un grand +rôle, et personne ne se sentait le courage de donner à l'acte de +Maubreuil son véritable nom. + +Monsieur de Talleyrand fut bien longtemps à se remettre de cette +atteinte dont le gentilhomme, qu'il n'a jamais pu dépouiller, avait +souffert jusque dans la moelle des os. Il affecta de recevoir tous +ceux qui allaient chez lui. Dès qu'il fut présentable, il retourna à +la Cour, un grand morceau de taffetas d'Angleterre sur le front, et +répétant à toute occasion: «Il m'a assommé comme un boeuf.» + +Mais, dès qu'il le put, sans avoir l'air de fuir, il quitta Paris et +passa presque toutes les années suivantes à la campagne, chez madame +de Dino. Il craignait aussi de retrouver Maubreuil sur son chemin. +Celui-ci avait été condamné à quelques mois de détention; mais il +annonçait le projet de renouveler son délit, qu'il qualifiait de +l'expression catégorique, dès qu'il serait libéré. Je n'en ai plus +entendu parler. Probablement monsieur de Talleyrand aura acheté son +éloignement à prix d'argent. + + + + +CHAPITRE XV + + Loi sur le droit d'aînesse. -- Enterrement du duc de Liancourt. + -- La garde nationale licenciée. -- Sosthène de La Rochefoucauld + et monsieur de Villèle. -- Le Roi au camp de Saint-Omer. -- + Sagesse de monsieur le Dauphin. + + +La fatalité, qui semblait pousser la maison de Bourbon à entreprendre +tout ce qui pouvait aliéner le plus sûrement les masses, dicta le +projet de loi sur le droit d'aînesse. J'avoue qu'il plaisait assez à +mes idées anglaises et à mes goûts aristocratiques; mais je n'étais +pas chargée de m'informer si le pays était disposé à le recevoir. Il +échoua devant la sagesse de la Chambre des pairs en augmentant sa +popularité qui, à cette époque, était au comble, ainsi que sa défaveur +à la Cour. Le ressentiment qu'elle montra, à l'occasion de +l'enterrement du duc de Liancourt, augmenta encore cette double +impression. + +Plusieurs enterrements, entre autres celui de monsieur Manuel, avaient +été depuis quelque temps l'occasion de manifestations hostiles au +gouvernement. En conséquence, on avait publié de nouvelles ordonnances +relatives aux pompes funèbres: il était défendu de porter les +cercueils à bras. + +Le duc de Liancourt, protecteur d'une multitude d'établissements +gratuits, avait une énorme clientèle dans la classe des ouvriers. Ils +voulaient rendre à leur patron l'hommage de le porter en sortant de +l'église. La police s'y opposa vivement. Une rixe s'engagea; l'esprit +de parti l'envenima. Dans le tumulte, la pierre tomba et, dit-on, se +brisa. Il y eut au moins beaucoup de scandale, et un spectacle aussi +affligeant que blessant pour la famille. + +Le corps entier de la pairie se tint pour offensé et demanda des +explications. Cet incident contribua à augmenter l'alliance qui se +formait entre le pays et la Chambre des pairs. + +Ce mauvais génie, qui présidait au sort de la branche aînée, inspira, +en appelant à son aide la colère et la précipitation, une résolution +dont peu de personnes sentirent la portée, mais qui, plus que toute +autre, a contribué à la chute du vieux trône, démoli en quelques +heures trois années plus tard. + +Au printemps de 1827, la bourgeoisie de Paris paraissait assez mal +disposée contre le gouvernement pour qu'on dût hésiter à réunir la +garde nationale et à la faire passer en revue par le Roi. + +Après de longues délibérations on s'y décida: le Roi se rendit au +champ de Mars. Il fut, en général, mieux accueilli qu'on ne +l'espérait. Un garde national ayant crié: «À bas les ministres!» le +Roi arrêta son cheval et dit, d'un ton calme et digne: «Je ne viens +pas ici pour recevoir des conseils, mais des hommages. Faites sortir +cet homme des rangs.» Cet acte de force eut grand succès, comme tout +ce qui annonce de l'énergie et de la volonté dans les chefs des +empires; les cris de «Vive le Roi» fendirent l'air. + +En descendant de cheval aux Tuileries, Charles X était fort content de +sa matinée. Il chargea le maréchal Oudinot de faire rédiger un ordre +du jour où, en témoignant du mécontentement de quelques cris isolés +qui s'étaient fait entendre sur son passage, on vanterait cependant +la bonne tenue et l'excellente attitude de l'immense majorité de la +garde nationale. + +Le Roi répéta deux fois: «Dites que je suis très content». Monsieur le +Dauphin tint le même langage. Toutes les personnes qui faisaient +partie de l'état-major avaient reçu la même impression et la +répandirent dans la ville. J'en vis plusieurs dans la soirée. Le +propos, généralement répété, était que la revue avait été superbe et +le Roi parfaitement accueilli. + +Toutefois la calèche, où les princesses se trouvaient, avait été +constamment suivie par un groupe de populace qui les avait assez mal +traitées de propos et presque huées. Tous les partis se sont +mutuellement accusés d'avoir préparé cette manifestation hostile. + +Le soir, madame la duchesse de Berry s'en expliquait en termes très +courroucés. Lorsque le Roi et Madame arrivèrent chez elle où se tenait +la Cour, elle porta plainte à Charles X. Madame la Dauphine, +interpellée à son tour, répondit avec sa sécheresse accoutumée que +cela avait été assez mal, mais qu'elle craignait pire. Le Roi ne fit +qu'un seul _rubber_ de whist, et retourna chez lui où monsieur de +Villèle l'attendait. + +Dans la nuit, le maréchal Oudinot fut réveillé. Le Roi lui envoyait, +au lieu de la rédaction de l'ordre du jour fait selon ses ordres et +soumis à son approbation, l'ordonnance qui cassait la garde nationale. +Au même instant, la garde royale s'emparait des corps de garde de la +garde nationale, en expulsait les bourgeois qui s'y trouvaient et +poussait la grossièreté jusqu'à jeter hors la porte les armes et +fournitures des gardes nationaux absents dans le moment. Cette insulte +sema dans le coeur de la population de Paris un germe de haine dont +les fruits se trouvèrent mûrs en 1830. + +Voici ce qui l'avait provoqué. Une des légions, en revenant du champ +de Mars, s'était arrêtée devant l'hôtel des finances, avait crié: _À +bas Villèle!_ et brisé quelques vitres. Cette conduite, il faut le +reconnaître, très coupable d'un corps sous les armes exaspéra d'autant +plus le ministre qu'il apprenait, en même temps, que le Roi se tenait +satisfait de sa propre réception. + +Or, il ne lui convenait pas que leurs fortunes se trouvassent +séparées. Il recueillit à la hâte et envenima tous les rapports qu'il +put se procurer des propos tenus et des cris isolés jetés au champ de +Mars, puis écrivit au Roi de ne point se prononcer avant de lui avoir +donné audience. + +Charles X se trouva préparé par les plaintes de madame la duchesse de +Berry et le mécontentement de sa belle-soeur. En peu de minutes, +monsieur de Villèle emporta la plus fatale mesure qui pût être +adoptée. + +Louis XVI avait perdu le trône dans son ardeur à se débarrasser de la +pacifique opposition des anciens parlements. Charles X a renversé le +sien en refusant toute barrière légale, oubliant la phrase si +heureusement rédigée par monsieur de Talleyrand: _On ne peut s'appuyer +que sur ce qui résiste._ + +Au reste, je crois bien que le ministre, encore tout puissant à cette +époque, n'avait pas calculé l'effet de son périlleux conseil. + +La garde nationale était parvenue à cette inertie où elle tombe +toujours dès que ses services ne sont plus nécessaires. Elle se +montrait très peu empressée à peupler les corps de garde; mais cette +insulte gratuite réveilla son zèle. + +Je faisais travailler à Châtenay et j'avais donné rendez-vous à +plusieurs ouvriers de Paris pour le lendemain de la revue; je partis, +sans avoir lu le _Moniteur_ et sous l'impression qu'elle s'était très +bien passée. Les gens que j'attendais arrivèrent tard, sachant la +nouvelle, et dans un état d'exaspération incroyable. + +Tous appartenaient à la garde nationale, et tous étaient furibonds. À +peine s'ils écoutaient les ordres que je donnais pour les travaux et, +quand je leur parlais trumeaux, ils répondaient baïonnettes. Après +avoir vainement cherché à les calmer par le souvenir de l'ennui que +leur causait les gardes à monter, je renonçai à fixer leur attention +et les laissai retourner dans leurs quartiers où ils allèrent +rapporter leur fureur, après l'avoir fait partager à tout mon village. +J'étais moi-même empressée de venir apprendre ce qui avait pu amener +une si singulière péripétie. + +Il n'y a jamais eu d'autres motifs ostensibles que ceux que j'ai déjà +relatés. Cependant, j'ai peine à croire que monsieur de Villèle n'ait +pas eu quelque arrière-pensée ignorée pour prendre une mesure si +violente. Quoi qu'il en soit, à dater de cette époque, il devint la +bête noire de la population parisienne et, bientôt, celle de toute la +France. + +Le duc de Doudeauville, ministre de la maison du Roi, comprit mieux +que les autres la tendance de ce qui se faisait et donna sa démission +à l'occasion de la dissolution de la garde nationale. + +Je ne sais plus si c'est avant ou après cet événement qu'il faut +placer une démarche de Sosthème de La Rochefoucauld que je tiens de +lui-même et que je ne puis me refuser de répéter. + +J'ai déjà dit le rôle qu'il avait joué entre monsieur de Villèle et +madame du Cayla. Il est indubitable qu'il avait conduit monsieur de +Villèle au pouvoir et qu'il l'y avait soutenu, par l'influence de la +favorite, tant que Louis XVIII avait vécu. Depuis sa mort, monsieur de +Villèle s'était émancipé d'une protection qui lui pesait. Cependant +l'intimité avait été trop grande pour qu'il n'en restât pas des +habitudes de familiarité. + +Sosthène en profita pour arriver, un beau matin, dans le cabinet de +monsieur de Villèle. Après quelques phrases d'affection, il lui +rappela les sentiments patriotiques qu'il exprimait lorsqu'il +cherchait le ministère, uniquement dans l'intérêt du pays, parce que +l'opinion publique l'y appelait; et, partant de cette base, il +l'avertit que l'opinion publique se déclarait fortement contre son +administration. Mieux situé qu'un autre par ses relations avec toutes +les classes de la société pour s'en apercevoir, il venait lui faire +part de ses découvertes. Il lui était évident qu'il n'était plus au +pouvoir de monsieur de Villèle de faire le bien, et, comme il ne +l'avait placé où il était que dans l'intention d'être utile au Roi et +au pays, il venait le sommer, au nom de l'amitié, de l'honneur, de la +reconnaissance, de ne pas le compromettre plus longtemps en +s'obstinant à conserver sa place. + +On peut imaginer comment cette harangue fut reçue par monsieur de +Villèle, alors tout-puissant. Il eut un moment d'inquiétude que +monsieur de La Rochefoucauld ne fût l'organe du roi Charles X dont il +était aide de camp et parfois bien traité. Mais la nature de la +communication le rassura promptement. + +Il traita Sosthène de façon à ce qu'ils se séparassent brouillés, ce +qui lui était infiniment agréable et commode, puis courut raconter la +scène au Roi. Celui-ci, qui ne se rappelait pas volontiers les +intrigues ourdies pendant les dernières années du règne de son frère +et dont Sosthème avait été l'agent, fut très empressé de rompre aussi +les rapports auxquels il avait été forcé de l'admettre et de lui faire +subir les honneurs de la disgrâce. + +J'ai rapporté cette anecdote, dont je suis sûre, parce que, si ce +personnage, semi-ridicule, semi-historique, de Sosthène figure jamais +dans les _Mémoires_ du temps, il est assez curieux de savoir comment, +au travers d'une vie uniquement dévouée à l'intrigue, il avait +conservé une sorte de loyauté chevaleresque poussé jusqu'à la +niaiserie. + +Madame du Cayla, moins candide dans ses démarches, ne se brouilla avec +personne. Elle n'avait pu être duchesse, comme le feu Roi le +souhaitait, parce que monsieur du Cayla avait obstinément refusé de se +laisser faire duc. Charles X lui accorda les entrées de la salle du +trône et une forte pension. + +Madame la Dauphine, qui la traitait plus que froidement pendant sa +faveur, était très gracieuse pour elle maintenant, en reconnaissance +du service qu'elle avait rendu en faisant accomplir à Louis XVIII ses +devoirs religieux au moment de la mort. + +Les espérances du parti ultra avaient été encouragées par l'attitude +et les paroles du prince de Metternich dans un voyage qu'il fit à +Paris. La Cour le combla de distinctions. Il fut engagé à dîner avec +la famille royale aux Tuileries, honneur qui n'a été partagé que par +le duc de Wellington et des princes de familles régnantes. Dans les +idées des rois de France, la faveur ne pouvait aller au delà, et +eux-mêmes s'étonnaient de l'accorder. + +La Congrégation essaya d'entrer dans la voie des miracles. Il y en eut +plusieurs de constatés. Entre autres une croix lumineuse vue à Migné, +en Poitou. On en fit imprimer et répandre des relations à profusion. +Mais la Cour de Rome les défendit, et il fallut renoncer à ce genre de +séduction qui prêtait trop au ridicule dans le dix-neuvième siècle. Le +Roi lui-même ne voulut pas encore reconnaître là les ordres de la +Providence. D'ailleurs, il était assez bien disposé, pour qu'il n'y +eût pas occasion de stimuler son zèle personnel. Il n'était arrêté que +par la crainte des obstacles qu'il rencontrerait. + +La réception qui lui fut faite au camp de Saint-Omer, où les troupes +l'accueillirent avec la satisfaction la plus marquée, ainsi que les +hommages qu'il recueillit sur la route, même à Lille (ville notée pour +_mal penser_), faisaient compensation au silence qui l'entourait à +Paris; et il crut pouvoir réaliser ses propres espérances en +accomplissant les promesses qu'il n'avait cessé de faire. + +Monsieur de Villèle en retardait l'exécution depuis longtemps; mais +son crédit était battu en brèche par des gens dont le pouvoir +s'accroissait chaque jour des terreurs qu'on inspirait à Charles X +pour son salut dans ce monde et dans l'autre. + +Le Roi et ses amis réclamaient la restitution des biens du clergé et +la reconnaissance des ordres monastiques. On les voulait dotés par +l'État et propriétaires territoriaux. Monsieur de Villèle était loin +d'admettre ces souhaits comme réalisables; mais il voulait s'assurer +une longue vie ministérielle. Ces deux volontés excentriques tombèrent +d'accord sur la nécessité d'une nouvelle législature. Les ultras, avec +toutes les illusions qui distinguent ce parti, ne doutaient pas +qu'elle ne fût nommée dans leur sens; et, de son côté, monsieur de +Villèle comptait sur son habileté pour obtenir des députés à sa +dévotion. + +Il leur aurait, d'ailleurs, volontiers pardonné de se montrer +récalcitrants aux prétentions des exaltés pour _le trône et l'autel_ +dont il était bien importuné mais qu'il osait d'autant moins brusquer +qu'il se sentait miné dans l'esprit du Roi et que son crédit diminuait +visiblement. + +La Chambre des pairs offusquait, et le ministre tombait d'accord, avec +les conseillers de la conscience du Roi, qu'une grande fournée de +pairs était nécessaire pour y changer l'esprit de la majorité +actuelle. En ajoutant cette mesure à de nouvelles élections, monsieur +de Villèle comptait s'assurer un long bail ministériel. + +Monsieur le Dauphin se tenait en dehors de ces intrigues. +Respectueusement soumis aux ordres du Roi, il ne témoignait aucune +hostilité à son ministre, mais encore bien moins de faveur. Il se +bornait à faire de son mieux ce dont on le chargeait spécialement. Il +était à la tête de l'administration des prisons et tenait quelquefois +des assemblées où les intérêts de ces établissements étaient discutés +devant lui. Il présidait avec beaucoup de convenance et de sagesse, et +ne manquait pas une occasion d'exprimer des sentiments élevés et +libéraux. + +J'ai souvent vu des personnes, sortant de ces réunions, enchantées de +monsieur le Dauphin. Je citerai entre autres monsieur Pasquier et +monsieur Portal dont les suffrages valent bien la peine d'être +comptés. + +Dans le même temps, monsieur le Dauphin tenait un conseil militaire où +il obtenait aussi d'honorables approbations. On lui reconnaissait des +idées saines, accompagnées d'une grande modération et d'un esprit +d'impartialité, fort recommandables dans un prince vivant d'une façon +si isolée et d'une dévotion si éminente. + +Quoiqu'elle n'aimât pas les prêtres, madame la Dauphine était plus +sous l'influence de ses entours. + +Madame la duchesse de Berry en voulait à monsieur de Villèle de ce +qu'il ne faisait, ni assez vite, ni assez violemment, toutes les +extravagances qu'elle et sa petite coterie ultra nobiliaire rêvaient; +mais elle était trop légère et trop occupée de ses plaisirs pour +travailler sérieusement contre lui; elle se bornait à des sarcasmes +qui commençaient à amener un sourire sur les lèvres du Roi, au lieu de +la réprimande qu'elle aurait subie quelques mois plus tôt. + + + + +CHAPITRE XVI + + Bataille de Navarin. -- Élections de 1827. -- Société aide-toi + Dieu t'aidera. -- Intrigues du parti ultra. -- Chute de monsieur + de Villèle. -- Séjour de dom Miguel à Paris. -- Le ministère + Martignac. -- Désappointement de monsieur de Chateaubriand. -- Il + accepte l'ambassade de Rome. -- Nouvelle intrigue de monsieur de + Polignac. -- Jeu bizarre de la nature. + + +Je n'ai point parlé de l'affaire grecque sous le rapport historique +parce que je ne m'élève pas jusque-là, mais je ne puis la passer sous +silence dans ses effets de salon. Il s'était établi que tout ce qui +faisait opposition à la Cour était philhellène et que le gouvernement, +quoique protégeant ostensiblement les grecs, leur était contraire. La +Congrégation aimait mille fois mieux les turcs que ces hérétiques de +grecs car, du moins, les premiers prêchaient l'absolutisme. + +Le gain de la bataille de Navarin ne fit donc pas grand plaisir aux +Tuileries, quoiqu'on n'osât pas l'accueillir tout à fait aussi mal +qu'à Londres. + +Je ne puis m'empêcher de signaler, à ce sujet, jusqu'où l'instinct +patriotique est poussé en Angleterre. On y croyait l'émancipation des +colonies espagnoles utile aux intérêts du commerce britannique, et on +craignait que celle des grecs ne fût un accroissement d'importance +pour la Russie. Les feuilles publiques, les réunions, les bancs des +deux Chambres retentissaient des cruautés, des vexations, des +intolérances exercées contre les américains espagnols, que tout le +monde sait avoir été les colonies les plus paternellement traitées qui +aient jamais existé. + +Mais, en revanche, par cette espèce de franc-maçonnerie qui conduit +toujours les anglais lorsqu'il s'agit des intérêts spéciaux de la +vieille Angleterre, les massacres de Parga, d'Hydra, de Chio, toutes +ces dames chrétiennes enlevées à leur famille et vendues sur les +marchés de Smyrne n'arrachaient pas un cri à un seul organe de la +presse. Pas un soupir n'a été poussé d'aucun banc de l'opposition; et, +malgré la vanité nationale si facilement exaltée par les succès +maritimes, le ministère dans le discours de la Couronne se crut obligé +de qualifier d'_inopportune_ (untoward) la victoire de Navarin. + +Chez nous, l'impression était bien différente; et, puisqu'enfin cette +victoire inopportune comblait de joie une grande partie du pays, +monsieur de Villèle voulut profiter de la popularité qui en +rejaillirait sur le gouvernement pour exécuter le parti arrêté de la +dissolution de la Chambre des députés. Elle fut annoncée et les +élections fixées à l'époque la plus rapprochée possible. Il espérait, +par là, éviter les manoeuvres des personnes qui lui étaient hostiles +dans les deux oppositions. Car, il faut lui rendre justice, lui aussi +était déjà _juste milieu_ et avait pour ennemis actifs tous les +exagérés du parti ultra. + +La censure tombait de droit devant les élections. Je ne me souviens +plus à quelle époque elle avait été rétablie. Elle était tellement +impopulaire que les personnes, honorables d'ailleurs, auxquelles on +avait imposé le métier de censeur se trouvèrent honnies de tout le +monde. De plus, on n'y gagnait pas grand'chose; jamais l'axiome +italien _fatta la legge trovato l'inganno_ ne fut plus complètement +justifié. + +Une société de gens de lettres politiques, à la tête de laquelle +figurait monsieur de Chateaubriand, trouvait le moyen de faire publier +et circuler des brochures suffisamment volumineuses et assez +irrégulièrement distribuées pour échapper à la censure établie contre +les journaux et les écrits périodiques. Il en pleuvait autour de nous +et on se les arrachait. + +Monsieur de Salvady se distingua dans cette guerre de plume, et +monsieur Guizot y tint une place importante, mais c'est plus +particulièrement dans l'organisation des manoeuvres électorales qu'il +prit la première. + +La précaution, si évidente, de presser les élections excita une grande +animadversion. Quand le gouvernement veut attraper les masses, il faut +que ce soit assez délicatement pour que tout le monde ne s'en +aperçoive pas à la fois et que l'impression des uns soit usée avant +que les autres se trouvent avertis; mais, quand le piège est assez +grossier pour être vu de tous en même temps, on peut être assuré de +créer, à l'instant même, une énorme difficulté. + +Comme par un mouvement électrique, il se forma, dans chaque +arrondissement, une réunion protectrice des droits électoraux. Les +fraudes, employées aux dernières élections par l'administration de +monsieur de Villèle et sur le renouvellement desquelles il comptait +bien, devinrent impraticables. + +Les associations, composées de grands propriétaires, de gens de +lettres, d'avocats, d'hommes politiques, déployèrent la plus grande et +la plus intelligente activité. En restant toujours dans une complète +légalité, elles se formèrent en comités correspondant entre eux et +surtout avec le comité central siégeant à Paris, d'où monsieur Guizot +dirigeait toute cette organisation. + +C'est là le berceau de cette société: _Aide-toi, Dieu t'aidera_ qui +n'a pas laissé de jouer un rôle dans la chute de la monarchie et a +fini par devenir un repaire de factieux. C'est le sort des instruments +fondés par les oppositions qu'ils échappent promptement aux mains qui +les ont créés pour tomber dans de plus dangereuses. + +Pendant que les esprits s'échauffaient au foyer électoral, on livrait +au parti prêtre la nomination de soixante seize pairs. Ils furent +choisis, presque exclusivement, parmi les congréganistes les plus +zélés. + +Tout le monde a vu la liste faite chez monsieur de Rivière, colportée +par monsieur de Rougé, corrigée par les affidés et imposée à monsieur +de Villèle qui l'aurait voulue autrement composée mais adoptait l'idée +d'une nomination assez nombreuse pour dénaturer l'esprit de la +majorité dans la Chambre haute. + +Or, c'était là ce qui révoltait le pays; car la sagesse de la pairie +venait de le protéger contre les invasions du despotisme clérical; et, +dans ce moment même, il profitait de la clause habilement introduite +dans la loi du jury sur la rectification des listes électorales pour +échapper aux fraudes commises en 1824. + +Cette Chambre était donc fort populaire, et la violence qu'on lui +faisait exaspéra l'opinion publique qui s'était accoutumée à y +chercher protection bien au delà de ce que monsieur de Villèle avait +prévu. + +Je me rappelle à ce sujet un dialogue qui me fut répété à l'instant +même par un témoin auriculaire. Le président du conseil, descendant +l'escalier du ministère de la marine, rencontra le sous-préfet de +Saint-Denis qui le montait: + +«Eh bien, monsieur le sous-préfet, vous répondez de votre élection. + +--Non, monseigneur. + +--Comment, vous aviez dit à monsieur de Corbière que vous en étiez +sûr. + +--Oui, monseigneur, mais c'était avant la nomination des pairs. + +--Allons donc, mon ami, vous vous moquez de moi, qu'est-ce qu'une +création de pairs peut faire à vos _marchands de gadoue_? Ayez une +bonne élection. C'est toujours la faute de l'administration quand +elles sont mauvaises, souvenez-vous-en!» + +Le sous-préfet haussa les épaules, quand le ministre se fut éloigné, +et acheva lentement de monter le degré, comme un homme très peu +persuadé par l'éloquence élégante de son principal. + +Beaucoup d'électeurs partagèrent les préventions de ceux de +Saint-Denis et, stimulés, excités par le zèle des comités que j'ai +signalés, nommèrent un assez grand nombre de députés hostiles au +ministère pour que la majorité fût au moins douteuse. + +Dans la disposition assez naturelle de rejeter sur d'autres le tort +des actions qui tournent à mal, monsieur de Villèle ne put se retenir +d'accuser la Congrégation et d'en témoigner beaucoup d'humeur contre +elle. Il chercha à se rallier le petit noyau d'ultras aristocratiques +qui était resté en dehors de la ligue jésuitique, mais il fut +repoussé. + +Il se retourna alors vers les royalistes constitutionnels qui, depuis +trois ans, dirigeaient la conduite de la Chambre des pairs, mais ils +étaient trop irrités par la mesure qui venait de frapper cette +assemblée pour se rallier à celui qui l'avait signée. + +Ces démarches du président du conseil ne purent être assez secrètes +pour que la Congrégation n'en eût pas connaissance, et sa perte fut +jurée. On fit venir monsieur de Polignac d'Angleterre, et le duc de +Rivière acheva de décider le Roi au renvoi de monsieur de Villèle. Ces +messieurs ne doutaient pas que le moment de leur triomphe ne fût +arrivé. + +Toutefois, monsieur de Villèle qui redoutait le crédit de Jules de +Polignac, l'avait, à l'aide de ses propres dépêches et de la conduite +qu'il tenait dans toutes les affaires, tellement discrédité dans +l'esprit du Roi, tellement montré inepte, incapable, niais, que le +monarque hésita et enfin recula devant l'idée de former un ministère +portant cette couleur. + +Malgré la profession de foi constitutionnelle que monsieur de Polignac +vint faire à la tribune de la Chambre des pairs où, dans le discours +le plus ridicule, il prévint la France que ses enfants apprenaient à +lire dans la Charte, malgré les soins qu'il se donna pour se +rapprocher des hommes que j'appellerai de la patrie parce que c'est à +eux qu'elle a eu recours dans toutes les crises, il échoua et la chute +de la monarchie fut ajournée. + +Le ministère Martignac fut nommé sous le patronage de monsieur le +Dauphin. Monsieur de Polignac retourna furieux à son poste de Londres, +sans renoncer aux intrigues ourdies par la coterie dévote. Le pauvre +duc de Rivière, plus loyal et déjà malade, fut tellement affecté du +mauvais succès de ses efforts et d'avoir efficacement travaillé à un +résultat qui lui paraissait l'abomination de la désolation que son mal +s'aggrava. Il mourut, peu de semaines après, en se reprochant +amèrement la part qu'il avait prise à la chute de monsieur de Villèle. + +C'est au plus fort de cette tourmente ministérielle que dom Miguel, +déjà connu pour ses violences envers sa famille, repassa par Paris en +quittant Vienne pour aller à Lisbonne gouverner au nom de sa fiancée, +la petite reine doña Maria. + +Réconcilié avec dom Pedro et reconnu par les puissances européennes +comme mari de la reine du Portugal, il fut accueilli à notre Cour avec +les honneurs qu'on lui avait refusés à son premier passage où il +n'avait laissé d'autre souvenir que celui d'une scène faite à +l'ambassadeur du Roi son père, le marquis de Marialva, pour en obtenir +de l'argent. Elle avait été accompagnée de formes si menaçantes que le +pauvre marquis avait dû fuir et appeler au secours contre le forcené +qui le poursuivait le couteau à la main. Déjà valétudinaire, il ne +s'était pas relevé d'une si chaude alarme. Quoique ce genre +d'illustration fût peu attrayant, il m'avait inspiré la curiosité de +voir dom Miguel qu'on prétendait réformé par les bonnes inspirations +de monsieur de Metternich. + +On donna un spectacle aux Tuileries à son occasion et j'en profitai +avec empressement. + +Au lieu du tyran, à physionomie sombre, que je m'attendais à trouver, +je vis arriver, avec notre famille royale, un jeune homme d'une figure +charmante, ayant l'air noble, distingué, le sourire doux, le regard +calme et brillant, le geste gracieux. Placé entre madame la Dauphine +et madame la duchesse de Berry, il s'entretint avec elles d'un air +d'aisance intelligente. En un mot, il ne ressemblait, en aucune façon, +à la bête farouche que j'allais chercher à ce spectacle. + +Le dimanche suivant, il y eut assemblée chez madame la duchesse de +Berry; j'y fus invitée. Dom Miguel s'y montra également prince +gracieux et homme de bonne compagnie. Il parlait à presque toutes les +femmes. La curiosité nous amenait autour de lui, et nous faisions +cercle dans un moment où un de ses aides de camp lui nomma un +portugais, je crois, qui demandait à lui être présenté. Il tourna sur +lui-même, comme sur un pivot, lança en s'éloignant un regard qui nous +fit toutes reculer. Le tigre était retrouvé. Je ne puis exprimer +comment, dans l'espace de moins d'une seconde, les beaux traits de son +visage s'étaient subitement déformés et avaient produit un aspect +hideux. Il fut quelque temps à reprendre sa beauté. L'aide de camp +resta comme transfixé à la place où il avait prononcé des paroles si +mal accueillies. + +Voilà tous mes rapports avec ce prince; mais le coup d'oeil que j'ai +surpris en cette occasion m'a rendu probables les récits de ces folles +cruautés: certainement il y avait de l'aliénation dans ce regard. + +Ces remarques sur la physionomie me reportent à l'état où je trouvai +monsieur de Chateaubriand le lendemain du jour où les noms des +nouveaux ministres parurent dans le _Moniteur_. + +Il avait activement travaillé à renverser monsieur de Villèle et il +croyait, en satisfaisant sa haine, paver simultanément le chemin qui +le ramènerait à cet hôtel des affaires étrangères dont il avait été si +brutalement expulsé et où il prétendait rentrer par droit de conquête. + +Il pensait être indispensable à la formation d'un ministère +constitutionnel. Dans les pourparlers qui avaient précédé la +nomination, il s'était toujours placé comme président du conseil et ne +discutait que les noms de ses collègues. Il avait choisi monsieur +Royer-Collard pour l'intérieur. Cela pouvait être assez habile sous le +point de vue parlementaire. + +Monsieur Royer-Collard était aussi libéral que le pouvait être un +royaliste. Il était de bonne foi dans ces deux sentiments, et cela lui +avait valu une énorme majorité de suffrages dans sept collèges +électoraux; mais, sous le rapport gouvernemental, tout ce qui avait +fréquenté monsieur Royer-Collard savait combien peu il était homme +pratique et quels obstacles il apporterait dans un conseil. Charles X +avait donc bien quelque raison de s'opposer à un choix qui cependant +aurait été populaire. + +Monsieur de Chateaubriand ayant dit que monsieur Royer-Collard lui +paraissait indispensable, on feignit de comprendre qu'il n'entrerait +pas sans lui dans une combinaison ministérielle. Pendant ce temps, on +entourait monsieur de La Ferronnays pour lui faire accepter les +affaires étrangères. Il consentit; et, tandis que messieurs de +Chateaubriand et Royer-Collard, se tenant pour indispensables, +attendaient, enveloppés dans leur suffisance, qu'on vînt solliciter +leurs concours, ils lurent dans le _Moniteur_ la formation de ce +ministère jugé impossible et composé des gens qu'eux-mêmes désignaient +comme de leur parti. + +Je ne sais quel fut l'effet sur monsieur Royer-Collard; mais, pour +monsieur de Chateaubriand, il fut si furieux qu'il en pensa étouffer; +il fallut lui mettre un collier de sangsues, et, cela ne suffisant +pas, on lui en posa d'autres aux tempes. Le lendemain, la bile était +passée dans le sang; il était vert comme un lézard. Cependant, +l'agitation où il était ne lui permettant pas de rester chez lui, je +le rencontrai dans une maison où il était venu promener son +inquiétude. Les stigmates, laissés par les sangsues, lui permettaient +d'attribuer son changement à la maladie. + +Je n'ai guère vu de spectacle plus triste que celui de cet homme, à +qui on ne peut refuser une capacité peu ordinaire et auquel sa +profonde indifférence pour tout ce qui ne blesse pas son amour-propre +donne l'air d'une habituelle bonhomie, bouleversé et accablé à ce +point par un revers d'ambition. S'il avait pu attaquer le nouveau +ministère avec le même acharnement que le dernier, son chagrin aurait +été moins poignant; mais il comprenait bien que toutes ses armes +offensives se trouvaient, sinon brisées, au moins bien émoussées, et +il se sentait complètement joué. + +Hyde de Neuville, que lui-même avait désigné et qui lui devait toute +son importance, avait été mandé par lui et traité du haut en bas pour +avoir consenti à être nommé ministre de la marine. Il n'avait trouvé +grâce qu'en promettant d'entraver les affaires, de manière à rendre +promptement nécessaire un remaniement qui ramènerait monsieur de +Chateaubriand sur la scène où son ambition l'appelait. + +Quelque chagrin qu'eût le Roi des choix que la nécessité lui imposait, +il fut un peu consolé par la pensée que, du moins, monsieur de +Chateaubriand se trouvait exclu. Quoique monsieur de La Ferronnays ne +lui fût nullement agréable, il le préférait encore. + +De tous les ministres, celui des affaires étrangères se trouve le plus +directement en contact avec le souverain. Ses attributions renferment +les tracasseries qui font le sujet des conversations intimes et du +commérage royal. Il faut une personne qui entende, comprenne et puisse +entrer dans leurs plus petites susceptibilités, leurs préférences et +leurs répugnances. + +Sous ce rapport, monsieur de La Ferronnays était très bien choisi; +mais les princes n'avaient jamais pu lui pardonner sa rupture avec +monsieur le duc de Berry, et il en était résulté un levain de +mécontentement qui fermentait à chaque occasion. + +Monsieur le Dauphin l'éprouvait si vivement que, dès l'instant où +monsieur de La Ferronnays dut en faire partie, la faveur qu'il +accordait au ministère nouveau subit une sensible altération. + +Chacun sentait le besoin de neutraliser monsieur de Chateaubriand. +Sans le vouloir pour collègue, on le redoutait comme ennemi, et le Roi +ne trouvait aucun prix trop cher pour l'éloigner de ses conseils et de +sa présence. On commença, sous prétexte de je ne sais quelle +restitution, par lui donner une grosse somme d'argent pour payer ses +dettes que, Dieu merci, il a toujours en permanence. Puis, à force de +supplications, on obtint de lui de désigner l'ambassade de Rome comme +à sa convenance. Elle était occupée par le duc de Laval que monsieur +de Chateaubriand professait aimer beaucoup, mais cela ne l'arrêta pas +un instant. Monsieur de Laval fut rappelé immédiatement, à sa grande +désolation, et nommé à l'ambassade de Vienne où il remplaça le duc de +Caraman. + +Celui-ci avait été mandé par un courrier qui n'expliquait pas le motif +de cet ordre soudain. Il se crut destiné au ministère, se jeta dans +une chaise de poste et arriva avec une célérité incroyable. Grande fut +sa déconvenue quand il fut averti que toute cette hâte n'avait servi +qu'à l'éloigner d'un poste où il se plaisait infiniment. + +Monsieur de Chateaubriand se résigna à aller passer quelques mois à +Rome, en laissant ses intérêts entre les mains de partisans qu'il +croyait disposés à les bien exploiter. + +À peine débarrassé de cet incommode candidat, monsieur de La +Ferronnays eut à en subir un autre. Monsieur de Polignac revint de +Londres et se prit à intriguer autour du Roi. Monsieur de La +Ferronnays m'a raconté la façon dont il s'en était expliqué avec lui. +Il avait placé son portefeuille sur une table, entre eux, et lui avait +dit: + +«Le veux-tu? Prends-le franchement, je n'y tiens pas, et je vais de ce +pas le dire au Roi; mais, si je dois rester ministre, je ne puis ni ne +veux souffrir ta présence ici et les intrigues auxquelles elle donne +lieu.» + +Monsieur de Polignac balbutia quelques méchantes excuses. + +«Eh bien, en ce cas-là, reprit monsieur de La Ferronnays, si tu ne +prétends pas rester pour être ministre, pars tout de suite pour +Londres.» + +Jules fut obligé de prendre ce parti, car il n'aurait pu s'arranger +avec les collègues de monsieur de La Ferronnays, et le Roi était +encore assez sous les impressions que monsieur de Villèle lui avait +inculquées de l'incapacité de monsieur de Polignac pour n'oser suivre +son goût en le mettant à la tête du conseil. + +Par une fausse idée de générosité, monsieur de La Ferronnays, après +cette explication, s'appliqua à les détruire, et, sous ce point de +vue, il est un peu coupable de la catastrophe dont Jules a été le +principal instrument. + +Le premier soin du nouveau ministère fut de renvoyer messieurs +Franchet et Lavau, directeur de la police générale et préfet de police +de Paris, tous deux congréganistes de la plus stricte observance. Le +Roi se soumettait à ces mesures indispensables, mais comme un blessé +se soumet à l'amputation. + +Messieurs de Villèle et de Peyronnet, nommés pairs, se présentèrent +fièrement à la Chambre haute à la tête de la phalange qu'ils y avaient +fait entrer. Ils s'aperçurent bientôt qu'elle ne leur serait pas +longtemps fidèle. Les nouveaux pairs furent promptement modifiés par +l'influence de leurs collègues. + +On n'entend pas impunément parler raison autour de soi plusieurs +heures par semaines, et c'est un des motifs pour lesquels les +directeurs congréganistes défendaient à leurs adeptes la fréquentation +des personnes qui n'étaient pas dans le giron de la société. + +Monsieur de Villèle s'aperçut, assez vite, qu'il n'avait point chance +de succès dans ce moment pour n'essayer d'aucune intrigue. Il resta +dans une opposition froide, et bientôt s'éloigna tout à fait de Paris. +Je ne prétends pas qu'il eût renoncé à tout projet d'ambition, mais il +ne croyait pas le terrain favorablement disposé, pour établir ses +batteries, et monsieur de Villèle sait attendre. + +Je ne veux pas oublier de noter une singularité à laquelle je suis +forcé de croire parce que je l'ai vue. En 1828, ou peut-être 27, on +m'amena une petite fille de deux ans dont les yeux brillants, d'un +bleu azuré, ne présentaient rien de remarquable au premier aperçu; +mais, en l'examinant, avec plus de soin, on voyait que la prunelle +était composée de petits filaments, formant des lettres blanches, sur +un fond bleu, placées en exergue autour de la pupille. On y lisait: +_Napoléon Empereur._ + +Le mot _Napoléon_ était également distinct dans les deux yeux. Les +premières lettres de celui _Empereur_ étaient brouillées dans un des +yeux et les dernières dans l'autre. La petite était fort jolie et sa +vue paraissait bonne. + +Sa mère, paysanne de Lorraine, racontait, avec une grande simplicité, +le motif auquel elle attribuait ce bizarre jeu de la nature. Un frère, +qu'elle aimait tendrement, était tombé à la conscription. En partant, +il lui avait donné une pièce neuve de vingt sols, en lui recommandant +de la garder pour l'amour de lui. Peu de temps après, elle apprit que +son régiment devait passer à trois lieues de son village; elle y +courut pour le voir quelques instants. Au retour, harassée de fatigue +et de soif, elle s'arrêta dans un cabaret, à moitié chemin, pour boire +un verre de bière. Lorsqu'il fallut payer son écot, elle s'aperçut +qu'ayant donné à son frère tout ce qu'elle avait emporté d'argent il +ne lui restait que la précieuse pièce de vingt sols qu'elle portait +toujours sur elle. Elle voulut obtenir crédit, mais l'hôte fut +impitoyable; elle sacrifia son pauvre trésor, en gémissant, et revint +chez elle désolée. Ses larmes ne tarissaient pas. Son mari, le +dimanche suivant, alla à la recherche de cette pièce qu'il parvint à +se faire rendre. Lorsqu'il la lui rapporta sa joie fut si vive que +l'enfant, qu'elle portait dans son sein, tressaillit et elle se +_sentit_ pâmer. Je me sers de son expression. + +La petite fille portait dans ses yeux la fidèle empreinte de la pièce +de vingt sols. Je ne prétends pas faire un traité de physiologie pour +rechercher comment une telle chose a pu arriver; j'affirme seulement +que je l'ai vue et que toute fraude était impossible. Le médecin d'un +bourg voisin avait entrepris de montrer l'enfant, pour de l'argent, et +la mère l'accompagnait. Le gouvernement s'opposa à toute publicité. On +ne permit aucune annonce et on abrégea le séjour à Paris. + +Je n'en ai plus entendu parler. Si pareil accident était arrivé sous +le règne de l'Empereur, les cent bouches de la renommée n'auraient +pas suffi à le raconter. + + + + +CHAPITRE XVII + + Changement survenu dans les dispositions de monsieur le Dauphin. + -- Nomination du baron de Damas comme gouverneur de monsieur le + duc de Bordeaux. -- Ordonnances de juin 1828 contre les jésuites. + -- Voyage du Roi en Alsace. -- Quadrilles chez madame la duchesse + de Berry. -- La petite Mademoiselle. -- Son éducation. + + +J'arrive à des circonstances d'une haute importance par leur résultat: +je ne puis les expliquer car je ne les comprends pas, quoiqu'elles se +soient passées sous mes yeux. Peut-être quelqu'un révèlera-t-il un +jour des motifs plus occultes aux faits que je vais rapporter: je +dirai ceux que j'ai pu deviner. + +On a vu combien monsieur le Dauphin avait été sage pendant le +ministère de monsieur de Villèle. On a vu la confiance qu'il accordait +aux personnes de la couleur du nouveau ministère, notamment à monsieur +de Martignac qui l'avait précédemment accompagné pendant la campagne +d'Espagne. Pourtant, à peine cette nouvelle administration, formée +sous ses auspices, fut-elle nommée qu'il sembla lui retirer son +soutien et s'éloigna sensiblement de ses conseillers habituels. + +Monsieur Pasquier et surtout monsieur Portal, appelés jusqu'alors +fréquemment à des conférences intimes avec le prince, cessèrent tout à +coup d'être mandés, et les notes qu'il réclamait sans cesse de leur +zèle pour éclairer ses opinions ne leur furent plus demandées. Cela +se comprendrait s'il avait accordé sa confiance au nouveau cabinet, +mais il ne l'obtint pas. + +Monsieur le Dauphin avait fait la faute de vouloir être nommé lui-même +ministre à portefeuille. Au lieu de conserver simplement du _crédit_ +au ministère de la guerre où il faisait tout ce qu'il voulait, il +avait désiré être ostensiblement chargé du personnel, avoir des +bureaux et un travail à porter au conseil. + +La jalousie d'attributions s'empara de lui, et bientôt il eut contre +«ses collègues» des petites passions de rivalité, soigneusement +entretenues par les agents subalternes de son ministère. + +D'un autre côté, tous les officiers qui n'obtenaient pas immédiatement +ce qu'ils désiraient, au lieu de pouvoir crier contre le ministre en +se réclamant des bontés du prince, devaient s'en prendre directement à +monsieur le Dauphin, et il perdait la popularité qu'il avait acquise +dans l'armée. + +Ces résultats avaient été prévus par les anciens conseillers de +monsieur le Dauphin. Ils avaient cherché à le dissuader de cette +fantaisie administrative, et probablement son refroidissement à leur +égard tenait à cette circonstance. J'ai déjà dit avec quelle +répugnance il vit entrer monsieur de La Ferronnays au conseil où il +siégeait. Je tiens de celui-ci que, pendant tout le temps de son +ministère, il ne lui adressa pas une seule fois la parole, mais ils +eurent souvent des prises au conseil: la plus vive fut au sujet du duc +de Wellington. + +Monsieur le Dauphin voulait qu'on adoptât une mesure recommandée par +le duc et que monsieur de La Ferronnays désapprouvait parce que, +disait le prince, «le duc de Wellington est attaché à notre famille, +il nous aime et ne peut vouloir que ce qui nous est utile». + +Monsieur de La Ferronnays, justement irrité de ce que semblaient +indiquer ces paroles, répondit chaudement que le duc de Wellington +était ministre anglais, qu'il ne devait voir les affaires que sous le +point de vue anglais, et que c'est au conseil du roi de France, +composé de français, de peser les propositions et de décider si elles +étaient dans l'intérêt de la France, sans s'arrêter aux affections +personnelles qui, certainement, n'influençaient en rien le cabinet +britannique. Il pulvérisa les arguments du duc dont monsieur de +Polignac s'était rendu l'organe, ramena le Roi à son opinion et +emporta la question malgré monsieur le Dauphin. + +Cette discussion eut lieu à la fin de l'année. Mais d'autres +circonstances avaient déjà aigri l'esprit du prince. Une des premières +fut ce qui se passa pour le remplacement du duc de Rivière. Le Roi +voulait que la place de gouverneur fût uniquement à sa nomination. Le +conseil demanda à être consulté. La prétention du Roi fut appuyée par +les ultras, celle des ministres par le pays tout entier. + +Monsieur le Dauphin prit vivement parti pour son père. Il n'admettait +pas qu'il ne pût exercer, dans le choix du gouverneur de son +petit-fils, l'indépendance acquise de droit à tout chef de famille. +Avec son peu de grâce accoutumée, il dit qu'on ne pouvait la lui +refuser sans insolence. + +Les ministres insistèrent cependant, et le Roi s'engagea à ne faire +aucun choix sans qu'ils en fussent informés. Ils se mirent en quête de +trouver une personne convenable. Le duc de Mortemart fut tâté. Mais, +tandis qu'on négociait avec lui, le Roi fit prévenir ses ministres +individuellement, à dix heures du soir, que la nomination du baron de +Damas paraîtrait le lendemain au _Moniteur_. + +C'était là ce qu'il appelait ne point faire un choix sans les en +informer. Ils avaient compris différemment ses paroles, car, le bruit +de cette nomination ayant circulé dans la camarilla, je sais que +monsieur de Martignac en avait été averti par monsieur de Glandevès et +qu'il lui avait répondu que cela était impossible parce que le conseil +n'y consentirait jamais. + +La niche du Roi eut un plein succès. Les ministres, n'ayant ni le +temps de se réunir, ni celui de se concerter et d'adresser au Roi +leurs remontrances en commun, aucun d'eux n'osa prendre sur lui +d'arrêter la presse du _Moniteur_ et la nomination y fut insérée. Le +cabinet protesta; mais son crédit reçut, dès lors, une atteinte dont +il ne se releva plus. + +Monsieur de Damas représentait la Congrégation incarnée. Il fut +évident, pour tous, qu'il y avait au château une faction dont le +crédit l'emportait sur celui des ministres et qui possédait la +confiance du Roi. Monsieur le Dauphin détestait la Congrégation; il +faisait peu d'état de la personne de monsieur de Damas et aurait dû +être contraire à sa nomination; mais il s'était mis dans la tête que +le choix du gouvernement de monsieur le duc de Bordeaux appartenait +exclusivement au Roi et qu'en le lui refusant on le dépouillait du +droit civil appartenant même à un particulier. + +Un de ses aides de camp s'étant un jour, à déjeuner chez lui, aventuré +à dire que l'éducation d'un enfant, dont la naissance avait été un +événement national, devait être considérée comme une question +gouvernementale, le prince entra dans une fureur dont lui-même fut +promptement honteux, au point d'en faire excuse. Toutefois, il sentit +plus tard combien ce choix de monsieur de Damas faisait un mauvais +effet dans le pays et cela l'engagea à prêter les mains aux +ordonnances qu'on fulmina contre les Jésuites et les petits +séminaires. + +Je n'entrerai pas dans le détail de ces grands événements. Quand +j'entrevois l'histoire, ce n'est jamais que par le côté du commérage +et de son rapport avec les individus que j'ai connus; mais, comme +j'aurai probablement à revenir sur ces ordonnances, _dites de Juin_, +il m'a fallu les noter, ainsi que la part sincère que monsieur le +Dauphin avait prise à leur rédaction. + +Le Roi les garda quinze jours avant de les signer; elles furent +soumises à l'inspection de ses directeurs spirituels. Les chefs des +jésuites les consentirent; ils comprirent qu'en voulant résister dans +ce moment ils seraient brisés, et ils crurent plus habile de plier, +sûrs de trouver l'assistance du Roi quand les circonstances leur +paraîtraient propices à se redresser. + +Le Roi signa donc, en sûreté de conscience et nanti de toutes les +autorisations de ses conseillers occultes, mais avec un chagrin +profond dont nous retrouverons souvent les traces. + +Quant à monsieur le Dauphin, ce fut son dernier acte de sagesse. +Depuis ce moment, il ne cessa de s'éloigner de plus en plus des idées +qu'il avait professées jusque-là. L'élection du général Clausel, comme +député, acheva de le jeter dans les rangs des ultras. Il n'avait pu +pardonner à cet officier l'expulsion de madame la duchesse d'Angoulême +de Bordeaux, pendant les Cent-Jours, et il conçut de sa nomination un +excès de déplaisance qui tenait de la monomanie. + +Depuis cette époque, on ne retrouva plus en lui une seule lueur de ce +bon sens sur lequel la France avait fondé des espérances pendant +plusieurs années. Ce changement, qui bientôt fut connu de tout le +monde, et l'éducation qu'on donnait à monsieur le duc de Bordeaux +ameutèrent les passions contre la branche aînée et préparèrent la +chute qui s'effectua en trois jours parce que toutes les racines +étaient sapées, une à une, depuis plusieurs mois. + +J'ai réuni ce que je sais des motifs qui ont agi sur l'esprit de +monsieur le Dauphin. Peut-être y en a-t-il que j'ignore. Quelques +personnes ont cru que Nompère de Champagny, un de ses aides de camp, +jeune homme distingué et congréganiste zélé qui sembla suivre les +impressions de son prince, les avait influencées. + +Peut-être aussi, les exigences toujours croissantes du parti libéral +lui firent-elles croire qu'il renfermait un élément démagogique qu'il +fallait prendre la peine d'exterminer pour n'en être pas victime, et +parvint-on à lui persuader que le système des concessions ne servait +qu'à le renforcer. J'ignore le fond de ses pensées, mais les résultats +ne furent que trop évidents. + +Le conseil militaire que monsieur le Dauphin présidait avait repris +ses séances et, chaque jour, le maréchal Marmont nous répétait à quel +point il y soutenait des thèses surannées et des prétentions +insensées. Je me rappelais les éloges des années précédentes et +j'avoue que j'accusais la mobilité du maréchal de ce changement de +langage; mais malheureusement, il ne fut pas seul à faire des +remarques si fatales à notre tranquillité, et tous les rapports +militaient à montrer monsieur le Dauphin enrôlé parmi les plus +violents réactionnaires. + +J'insiste sur cette circonstance, dont peut-être l'histoire fera peu +d'état, parce qu'à mon sens c'est ce qui a éloigné toutes les +espérances, exaspéré les esprits et poussé aux excès de part et +d'autre. + +Le Roi fit un voyage en Alsace dans l'été de 1828. Il y fut reçu +merveilleusement, ce qui le charma. Tous les discours qui lui furent +adressés vantaient surtout les ordonnances contre l'établissement des +jésuites. Monsieur de Martignac prit la peine de le faire remarquer à +chaque fois. Le Roi en conçut un peu plus de dégoût pour son ministre +et n'attribua qu'à l'amour porté à sa personne les démonstrations des +habitants du pays qu'il traversait en triomphe. + +Quelques petits souverains allemands vinrent lui faire leur cour à +Strasbourg; il se crut pour le moins Louis XIV. + +Le ministère se traînait péniblement: il avait à combattre +l'opposition de gauche et l'opposition de droite, composée des ultras, +des congréganistes, des courtisans et, au fond, du Roi. Peut-être se +serait-il soutenu, malgré ces obstacles, si tout ce qui désirait +l'ordre, la tranquillité et le maintien des institutions s'était +franchement appliqué à lui donner appui; mais chacun voulait un peu +plus ou un peu moins, blâmait, attaquait. + +Le parti constitutionnel est essentiellement ergoteur. Il est composé +d'individualités plus occupées à prouver leur capacité personnelle +qu'à appuyer leurs chefs et, moyennant cela, on ne saurait moins +gouvernementales. De sorte qu'en dernier résultat, le ministère +n'étant complètement soutenu par aucun parti, peut-être faut-il +s'étonner qu'il ait pu durer aussi longtemps. À la vérité, personne +n'avait compris que sa chute entraînerait celle de la monarchie, car +je crois que cette pensée aurait rallié bien du monde autour de lui. + +Il était pourtant évident, pour les gens sages, que le ministère +Martignac était de la couleur des ministères Richelieu, les seuls qui +pussent faire vivre la Restauration qu'il déplaisait mortellement au +Roi et que, pour le soutenir contre l'influence de la couronne, ce +n'était pas trop de toutes celles des Chambres. + +Si tous les députés qui désiraient son maintien l'avaient hautement +supporté, peut-être aurait-il pu retirer le vaisseau de l'État des +écueils où monsieur de Villèle l'avait laissé engager. Mais ces +regrets sont loin de nous. Seulement faut-il constater que nul n'est +exempt de reproches, et que tout le monde a péché en contribuant à une +catastrophe que bien peu appelaient de leurs voeux. + +Pendant qu'on jouait ainsi la couronne à pair ou non, les plaisirs de +la capitale n'en étaient pas moins vifs, et le carnaval de 1829 fut +très brillant. + +Les jeunes princes d'Orléans grandissaient et le Palais-Royal +s'égayait. Aux concerts et aux dîners, avaient succédé des spectacles, +des bals et des quadrilles. Madame la duchesse de Berry en profitait +pour sa part et donnait, à son tour, de très belles fêtes. Les plus +brillantes et les plus agréables se passaient dans l'appartement de +ses enfants, sous le nom de la duchesse de Gontaut, ce qui dispensait +des invitations d'étiquette et permettait de faire un choix parmi ce +qu'il y avait de plus à la mode. Il y eut des bals déguisés où la +magnificence de quelques costumes éblouissait les yeux, mais qui +pourtant en masse n'offraient pas un joli spectacle. Madame la +duchesse de Berry pensa qu'en laissant la liberté de se costumer, sans +en imposer la nécessité, elle réussirait mieux et elle eut un plein +succès. + +Le goût du moyen âge commençait à se développer. Elle conçut l'idée de +représenter la cour de François II. Tout ce qui était jeune, élégant +ou très courtisan, put s'enrôler dans cette troupe pour laquelle on +composa des marches, des évolutions et des danses; le reste des +invités, en costumes ordinaires, servait de spectateurs. Monsieur le +duc de Chartres, représentant François II, attirait tous les regards. + +C'était son premier début; on admirait sa charmante figure et sa bonne +grâce. Les personnes, admises aux répétitions, vantaient également ses +manières polies et la finesse du tact qui dirigeait toutes ses +actions. Le maître de ballet avait fait préparer un trône où il devait +s'asseoir au-dessus de la reine, représentée par madame la duchesse +de Berry. Monsieur le duc de Chartres refusa de l'occuper et y plaça +madame de Podenas qui faisait le rôle de Catherine de Médicis. Cette +petite circonstance eut un succès inouï aux Tuileries. Madame la +Dauphine la racontait complaisamment comme une chose _de très bon goût +de la part de Chartres_. + +Y avait-il déjà un instinct qui annonçait que ce trône des Tuileries +serait mis à sa portée? Pour cette fois, il ne paraît pas disposé au +_bon goût_ d'y renoncer. + +On nous raconta que madame la Dauphine avait fort blâmé le choix du +rôle de Marie Stuart dont madame la duchesse de Berry s'était chargée. +Peut-être n'était-il pas tout à fait convenable de représenter une +reine décapitée dans le palais de Marie-Antoinette, mais madame la +duchesse de Berry n'y voyait pas si loin: le Roi ne défendit pas le +quadrille, et la princesse, selon son usage, ne tint nul compte de la +désapprobation de sa belle-soeur. + +Celle-ci avait assisté, en costume et couverte de pierreries, au bal +déguisé, mais ne parut pas à celui du quadrille, sans faire valoir +aucun prétexte de santé. Cependant, elle avait prêté ses diamants à la +dame qui représentait la reine Marguerite d'Écosse qu'on avait +supposée à la cour de sa fille pour ouvrir les rangs du quadrille à +quelques dames anglaises qui désiraient en faire partie. + +En général, les femmes étaient bien mises et fort à leur avantage. Les +hommes, à très peu d'exception près, avaient l'air de masques du +boulevard. Monsieur le duc de Chartres portait merveilleusement un +magnifique costume, et le petit duc de Richelieu était mieux que je ne +l'ai jamais vu avant ni depuis. + +Quant à la reine de la fête, madame la duchesse de Berry, elle était +abominable. Elle s'était fait arranger les cheveux d'un ébouriffage, +peut-être très classique, mais horriblement mal seyant, et s'était +affublée d'une longue veste d'hermine, avec le poil en dessus, qui lui +donnait l'air d'un chien noyé. La chaleur de ce costume lui avait +rougi la figure, le col et les épaules, qui ordinairement étaient très +blancs, et jamais on n'a pris des soins plus heureusement réussis pour +se rendre effroyable. + +La petite Mademoiselle assistait à cette fête et s'en allait, de +banquette en banquette, recueillant des suffrages d'admiration pour +monsieur le duc de Chartres. La sienne paraissait très exaltée, et +elle affichait pour lui une passion que ses dix années, point encore +achevées, rendaient gracieuse. Cette jeune princesse promettait d'être +fort accomplie, plutôt que jolie. Je n'ai pas eu l'honneur de +l'approcher familièrement; mais je la voyais quelquefois chez madame +de Gontaut, et elle me paraissait très gentille. Elle comblait madame +la duchesse d'Orléans de caresses et répétait souvent: «J'aime bien ma +tante; elle est bien bonne et puis elle est la mère de mon cousin +Chartres.» Elle ne manquait jamais d'offrir ce cousin pour modèle à +monsieur le duc de Bordeaux qu'elle régentait avec toute la +supériorité de l'âge et de l'esprit. + +Toute petite, elle s'intéressait déjà aux événements publics et savait +très bien faire des politesses marquées à un homme politique, sans en +être spécialement avertie. Madame de Gontaut, ayant compris que +l'enfance d'une princesse ne doit pas être soumise à la même nullité +d'impression que celle d'une particulière, encourageait à causer de +toutes choses devant Mademoiselle qui n'avait pas tardé à y prendre +intérêt. Il fallait d'ailleurs occuper une imagination très active, et +surtout éclairer une disposition orgueilleuse qui n'était plus propre +au temps où nous vivons. + +Madame de Gontaut m'a raconté que, le lendemain du jour où monsieur le +duc de Bordeaux fut séparé de sa soeur pour passer à l'éducation des +hommes, elle conduisit, selon son usage quotidien, la petite princesse +chez le Roi. Lorsqu'elles traversèrent la salle des gardes du corps, +ils ne prirent pas les armes. Mademoiselle s'arrêtat tout court, avec +étonnement et l'air fort mécontent. Lorsqu'elle sortit, plus tard dans +la matinée, sa voiture se trouva sans escorte. + +Le lendemain, la sentinelle qui ne savait pas encore la consigne +appela aux armes en la voyant arriver; elle s'arrêta, lui fit la +révérence, et lui dit: «Je vous remercie, mais vous vous trompez, ce +n'est que moi.» Elle refusa de faire sa promenade accoutumée. + +Madame de Gontaut vit bien que c'était pour ne pas sortir sans +escorte. Elle l'examinait attentivement, ne disait rien. Mademoiselle +commençait à s'ennuyer de sa réclusion; elle demanda à sa gouvernante +s'il ne serait pas possible de sortir avec son frère, ajoutant qu'il +serait bien plus amusant d'aller à Bagatelle avec lui que de se +promener de son côté. + +Madame de Gontaut lui répondit froidement: «Consultez-vous pendant une +demi-heure, et, si, au bout de ce temps, vous venez me dire que c'est +pour vous amuser à Bagatelle que vous désirez y aller avec monsieur le +duc de Bordeaux, je me charge d'arranger la promenade.» Peu de minutes +après, la jeune princesse, en larmes, vint avouer à _Amie chérie_, +comme elle l'appelait, l'orgueilleuse faiblesse de son jeune coeur et +le désespoir où elle était d'avoir tout à coup découvert que Bordeaux +était _tout_ et qu'elle n'était _rien_. + +Il ne fut pas très difficile à une femme d'esprit comme madame de +Gontaut de faire comprendre à une enfant d'une rare intelligence la +petitesse de ce genre de prétention, et, peu de temps après, +Mademoiselle tenait à récompense d'aller à pied, donnant le bras à +madame de Gontaut et suivie à distance d'un valet de pied en habit +gris, se promener, seule avec elle, dans les rues de Paris. + +J'ai cité cette circonstance pour montrer combien le sang princier +parle de bonne heure, et comme il est naturel qu'en vieillissant +l'étiquette lui paraisse nécessaire à son existence. + +Au reste, madame de Gontaut s'était vantée en affirmant qu'elle +arrangerait la promenade à Bagatelle. Le baron de Damas, dans sa +sapience, avait décidé de séparer les deux enfants. Il craignait pour +monsieur le duc de Bordeaux l'habitude de vivre avec les femmes, et, +dans son bigotisme, à mon sens bien immoralement indécent, avait +commencé par défendre au jeune prince de huit ans d'embrasser sa soeur +qui en avait neuf. + +Tout le reste de l'éducation était également éclairé, et, hormis les +exercices de gymnastique qu'il lui faisait faire comme s'il était +destiné à débuter chez Franconi, le pauvre petit prince était élevé +comme un moine et s'ennuyait à périr. La connaissance que le public +acquérait de la culture qu'on donnait au souverain futur achevait de +l'aliéner de celui qui régnait. + + + + +CHAPITRE XVIII + + Difficultés suscitées de toute part au cabinet Martignac. -- + Réponse du Roi au duc de Mortemart. -- Campagne des russes contre + les turcs. -- Le Roi se déclare pour l'empereur Nicolas. -- + Intrigues dans la Chambre des députés. -- Mort de l'évêque de + Beauvais. -- Progrès du parti prêtre. -- Langage différent tenu + par le Roi à messieurs de Martignac et de La Ferronnays. -- + Erreur des prévisions. + + +La santé de monsieur de La Ferronnays, fort ébranlée depuis longtemps, +devint si mauvaise qu'il fut obligé de quitter les affaires +étrangères. On eut recours à plusieurs personnes pour le remplacer, +entre autres à monsieur Pasquier. Il refusa de nouveau, persuadé que +le roi Charles X avait contre lui des préventions qui l'empêcheraient +de lui accorder une sincère confiance. Elles dataient de loin. +Lorsqu'en 1814, Monsieur, précédant Louis XVIII en France, s'était +trouvé gouverner quelques semaines en sa qualité de Lieutenant +général, monsieur Pasquier lui avait parlé de l'état du pays, de la +force respective des partis et même des importances individuelles avec +une franchise que le prince émigré n'avait pas su apprécier et que ses +entours avaient qualifiée de haine pour la Restauration. + +Rien n'était moins fondé. Monsieur Pasquier s'était rattaché de coeur +au nouvel ordre de choses, devenu nécessaire au salut de la patrie; +seulement il aurait voulu qu'elle en profitât. Accoutumé, d'autre +part, à servir sous l'Empereur, il suivait les mêmes errements. + +Or, Napoléon non seulement trouvait bon mais exigeait qu'on lui dit la +vérité tout entière et même qu'on insistât pour faire prévaloir son +opinion vis-à-vis de lui. Il admettait la discussion jusqu'à la +contradiction. À la vérité, il n'agissait que d'après sa propre +volonté, mais jamais il ne savait mauvais gré qu'elle eût été +combattue au conseil ou dans le cabinet. + +Monsieur n'entendait rien à cette manière d'agir, et quiconque lui +opposait une difficulté, même puisée dans son propre intérêt, lui +apparaissait en ennemi. Monsieur Pasquier fut assez longtemps à +découvrir cette disposition pour permettre à son zèle d'aggraver sa +situation et, lorsqu'il s'en fut aperçu, il ne continua pas moins à +remplir ce qu'il considérait comme un devoir. + +Devenu ministre de Louis XVIII, il lui fallut fréquemment heurter le +parti ultra et conséquemment déplaire à Monsieur. Ces précédents ne +lui permettaient pas d'entrer au conseil de Charles X, et il répétait +aux ministres qui désiraient l'avoir pour collègue qu'il ne leur +apporterait aucune force en siégeant avec eux et leur était plus utile +dans la Chambre des pairs. + +Il ne partageait pas le mécontentement que la plupart des gens de +notre opinion exprimaient contre la faiblesse du cabinet Martignac. Il +disait hautement qu'il était insensé de lui demander ce qu'il lui +était impossible d'obtenir des répugnances du Roi. Ce n'est pas la +faute de monsieur Pasquier si ce ministère est tombé, car il le +soutenait bien franchement et de tous ses moyens. + +Après avoir cherché pendant quelque temps, un successeur à monsieur de +La Ferronnays, on se décida à s'en passer. Les dettes que le dernier +titulaire avait laissé à payer servirent de prétexte à ne le point +remplacer. Monsieur Portalis prit le portefeuille par intérim. + +Deux hommes avaient principalement agi pour obtenir ce résultat, le +Roi qui voulait faire écrouler le ministère en le minant et monsieur +Hyde de Neuville qui voulait dégager sa parole en y forçant l'entrée +de monsieur de Chateaubriand. Cette double intrigue réussit à écarter +tous les candidats et, entre autres, le duc de Mortemart fort désiré +par monsieur de Martignac. Je tiens du duc lui-même que monsieur de +Martignac lui demanda comment il pouvait résister aux vives instances +du Roi. Il répondit que le Roi ne lui avait jamais témoigné le moindre +désir de le voir entrer au conseil. + +«C'est étonnant, mais, s'il ne vous a pas encore parlé, il vous en +parlera.» + +En effet, le Roi fit appeler monsieur de Mortemart: «Eh bien! lui +dit-il, vous ne voulez donc pas entrer avec eux?» + +Monsieur de Mortemart déclina ses raisons, toutes personnelles. Le Roi +les combattit très faiblement, comme on débite une leçon, puis il +ajouta: + +«Au fond, je n'en suis pas fâché, vous avez raison. Il vaut mieux ne +pas vous associer avec ces gens-là.» + +Voilà quelles furent les instances irrésistibles du Roi. Monsieur de +Mortemart, éminemment loyal, chercha à éclairer monsieur de Martignac +sur sa situation; mais il ne put lui persuader qu'il ne jouissait pas +de la confiance entière du monarque. + +Le duc de Mortemart, que les événements ont appelé à jouer un rôle +politique qu'il n'a pas cherché et qu'il n'avait pas l'étoffe +nécessaire pour soutenir dans des circonstances aussi perplexes, est +un homme parfaitement loyal, honnête, indépendant, français de coeur, +ne manquant ni d'esprit ni de raison. À la Cour de Charles X, il était +un véritable phénix; et le pays qui, au fond, ne demandait qu'à +s'accommoder avec la Restauration, s'attacha sincèrement à un grand +seigneur qui ne le répudiait pas. Monsieur de Mortemart, flatté de sa +popularité, voulut la justifier et se montra de plus en plus éloigné +des extravagances où sa position sociale l'appelait à prendre part. Il +renonça même à la vie de chasseur qu'il avait exclusivement menée +depuis dix ans, et se montra plus souvent à la Chambre des pairs. + +Nommé ambassadeur en Russie, il accompagna l'empereur Nicolas dans la +première campagne de Turquie. Il y acquit plus d'estime personnelle +qu'il n'en rapportait pour le talent et les goûts militaires de son +impérial hôte. Celui-ci lui apparut comme se trouvant plus à l'aise +sur une esplanade de revue que sur un champ de bataille, et l'absence +qu'il fit pour aller voir l'Impératrice à Odessa, pendant le plus +chaud du siège de Varna, ne fit que [peu] d'honneur à son _audace_. + +Lorsqu'il était bien en confiance, monsieur de Mortemart attribuait +les revers de la campagne à la présence de l'Empereur au _camp_ et à +son absence des _combats_ qu'il ne se souciait jamais de laisser +engager de bien près. Probablement Nicolas lui-même sentit qu'il +nuisait au succès de ses troupes, car il se laissa assez facilement +persuader de renoncer à faire la campagne suivante dont le résultat +fut en effet plus favorable à ses armes. + +La situation de la Russie était assez précaire à ce moment; l'Autriche +et l'Angleterre n'auraient pas mieux demandé que d'en profiter pour +ébranler le colosse dont le poids les oppresse et leur apparaît en +forme de cauchemar. Peut-être cela aurait-il été dans un intérêt +européen bien entendu, mais nous n'avions, à vrai dire, pas de +cabinet, et Pozzo eut l'habileté de faire entrer le roi Charles X +personnellement dans la question russe. + +Il établit une correspondance autographe entre les deux souverains, +et le roi de France, flatté de protéger à son tour le czar de Russie, +s'engagea vivement et utilement dans les négociations en faveur du +jeune autocrate. C'est de cette circonstance que sont nés les +sentiments affectueux que Nicolas a professés pour Charles X depuis sa +chute, arrivée si promptement après la signature du traité +d'Andrinople. + +Si la France était entrée dans les voies de l'Angleterre et de +l'Autriche, la seconde campagne était impossible. Les troupes russes +n'auraient pas même essayé de franchir les Balkans. L'Empereur en +était si persuadé qu'il avait sollicité la médiation de la Prusse. Des +négociateurs avaient été expédiés, avec des instructions fort peu +exigeantes de la part de la Russie; mais elles furent changées à +l'arrivée d'un courrier de Paris. On fit courir après les envoyés. La +seconde campagne et la paix d'Andrinople en furent les conséquences. +Les événements ultérieurs décideront si Charles X, en facilitant les +succès de l'Empereur, a rendu un service au monde civilisé, comme on +le lui persuadait à cette époque. + +J'aurais dû mettre en tête de tous les candidats au portefeuille des +affaires étrangères celui toujours présenté par le Roi, monsieur de +Polignac. Il vint faire une apparition à Paris, immédiatement après +l'accident survenu à monsieur de La Ferronnays; mais le monarque jugea +lui-même le moment encore inopportun; on prétexta une affaire de +famille; il ne resta que peu de jours sans faire de démarche +ostensible. Il n'en fut pas de même au printemps. + +Monsieur de La Ferronnays était positivement dehors. Sa place était +vacante, et on dit que lui-même, dans la pensée d'acquérir la faveur +du Roi, avait désigné Jules de Polignac pour son successeur. Quoi +qu'il en soit, Charles X crut le moment arrivé et monsieur de Polignac +fut mandé. Le public accusa monsieur Portalis d'être entré dans cette +intrigue. Des gens mieux informés m'ont assuré depuis que c'était +injustement. + +Monsieur de Polignac chercha assez publiquement à former un ministère. +Il s'adressa à des gens de diverses nuances d'opinions, et trouva +partout une telle résistance qu'il dut renoncer à ses projets. Il +convint avec le Roi de les ajourner jusqu'après la session et retourna +à Londres. + +Si la couronne était en conspiration contre la législature, la +législature ne se montrait pas plus confiante envers la couronne. +Après la sotte taquinerie exercée pour une somme de trente mille +francs dépensée par monsieur de Peyronnet pour l'embellissement de +l'hôtel de la chancellerie et qui fut refusée par la Chambre, elle +montra la même malveillance, dans une question d'ordre, pour la +présentation de lois fort importantes sur l'administration +départementale et communale. + +Le ministère avait eu grand'peine à les faire adopter au Roi qui ne +dissimula pas sa joie, lorsque le mauvais vouloir des députés lui +fournit prétexte à les faire retirer. À dater de ce moment, il reprit +son rôle d'opposition ouverte à son propre cabinet; les députés, plus +particulièrement attachés au Roi et caressés par lui, se mirent +ostensiblement dans l'opposition au ministère. + +La Chambre, dans sa discussion du budget, avait tenu un langage +offensant pour l'armée et adopté des mesures qui froissaient ses +intérêts. Il en était résulté la haine des militaires contre elle. +Tout ce qui portait un sabre disait, assez volontiers, qu'il était +temps d'en finir avec les gouvernements de partage, qu'il fallait +imposer silence aux avocats et renverser l'adage: _Cedant arma togæ._ + +Cette disposition des militaires était soigneusement entretenue par +le parti ultra et n'a pas laissé que d'encourager aux folies qui se +préparaient; mais cette velléité d'absolutisme ne résista pas à +l'accession du ministère Polignac. À dater de cette époque, le coeur +du citoyen se retrouva battre sous le revers de l'uniforme. + +Vers la même époque, monsieur de Chateaubriand avait inventé +d'adresser au conclave un discours plein d'idées libérales et +philosophiques qui avait singulièrement scandalisé le Sacré Collège et +rendu sa position à Rome assez gauche. Le nouveau pape [Pie VIII, +successeur de] Léon XII, écrivit à Paris pour s'en plaindre; et +monsieur de Chateaubriand, sous prétexte de santé, revint en France. + +Il avait toujours un vif désir de rentrer dans l'hôtel, alors vacant, +des affaires étrangères; mais le Roi le conservait pour un autre, et, +hormis monsieur Hyde de Neuville, personne ne se souciait d'un +collègue aussi absorbant que monsieur de Chateaubriand. Ne voyant +aucun jour à réussir pour le moment, il se rendit aux eaux dans les +Pyrénées. + +Les jésuites, habiles à ces manoeuvres temporisantes, avaient replié +leurs voiles depuis les ordonnances de Juin rendues contre eux et +qu'ils avaient consenties. Ils se cachaient dans l'ombre, mais n'en +travaillaient pas moins activement. L'évêque de Beauvais (Feutrier), +prélat vertueux et habile, signataire de ces ordonnances, leur avait +inspiré une de ces haines claustrales qui ne pardonnent jamais, devant +laquelle il a perdu successivement sa place et la vie. + +On a beaucoup répété qu'il avait été empoisonné, mais je crois que +cette expression doit se prendre au figuré: c'est en lui suscitant des +tracasseries de toute espèce que sa vie a été tellement _empoisonnée_ +qu'il a succombé. Il est certain que, jeune et jouissant d'une santé +florissante en 1829, il est mort dans le marasme au commencement de +1830. Le parti congréganiste ne s'est pas fait faute de proclamer que +c'était un jugement de Dieu contre celui qui avait touché à l'arche +sainte des jésuites. Je crois que le roi Charles X s'est exprimé dans +ce sens; du moins, cela a passé pour constant. Le pauvre prince +s'enfonçait de plus en plus dans la bigoterie. On a prétendu qu'il +disait la _messe blanche_; je crois que c'est une fable. + +Cependant, les jésuites ont quelquefois permis à leurs adeptes de +s'amuser à dire la messe en réformant les paroles de la consécration, +et il ne serait pas impossible que le Roi eût eu cette fantaisie. Le +vulgaire en était persuadé. Ce qui paraît à peu près positif, c'est +qu'il s'était fait affilier à la société de Jésus et reconnaissait des +directeurs spirituels auxquels il obéissait dans les affaires +temporelles. Je tiens de monsieur de Martignac un fait assez +singulier. + +Dans les derniers jours de la session de 1829, monsieur de +Villefranche, pair congréganiste, fit un discours fort violent mais +assez bien fait et dont évidemment il n'était pas l'auteur où il +attaqua fortement le ministère du Roi et toute sa conduite et +particulièrement sur les ordonnances dites de Juin. Monsieur de +Martignac répondit avec son talent accoutumé et fit un morceau plein +d'éloquence et de sagesse au sujet des ordonnances. + +Le soir, il alla chez le Roi, en fut très bien accueilli; le monarque +lui fit compliment sur ses succès à la Chambre des pairs. Le +lendemain, il y eut péripétie. Monsieur de Martignac vint travailler +avec le Roi qui le reçut on ne peut plus mal; le ministre ne pouvait +deviner en quoi il avait offensé. Enfin, le travail fini, il fut +interpellé en ces termes: + +«Que diable aviez-vous besoin de parler hier? + +--Comment! Sire! était-il possible de laisser passer la diatribe de +monsieur de Villefranche sans lui répondre? + +--Ah! bah, la session va finir, cela n'en valait pas la peine. + +--C'est précisément parce que la session finit que le gouvernement du +Roi ne pouvait pas rester sous le poids de toutes ces calomnies.» + +Le Roi se prit à marcher vivement dans la chambre: + +«Vous pouviez bien, au moins, vous dispenser de parler de ces +ordonnances? + +--Monsieur de Villefranche avait pris l'initiative, Sire, et j'étais +bien forcé d'expliquer une mesure qui est l'oeuvre de Votre Majesté +aussi bien que du conseil. + +--Expliquer!... Expliquer!... D'abord, voyez-vous, monsieur de +Martignac, ils ne vous le pardonneront jamais, tenez cela pour +certain. + +--Quoi! Sire. + +--Oh! je m'entends ... Bonjour, Martignac.» + +Et le ministre ainsi congédié fut obligé de se retirer, sans vouloir +comprendre que sa perte était jurée. Il ne fut pas longtemps à +attendre son sort. + +Pour faire contre-partie à cette anecdote que je tiens de monsieur de +Martignac, voici ce qui m'a été raconté par monsieur de La Ferronnays. +J'anticipe un peu sur les événements pour les mettre en regard. + +Lorsque, sous le ministère Polignac, monsieur de La Ferronnays +remplaça monsieur de Chateaubriand à Rome, il dit au Roi qu'il ne +pouvait accepter cette ambassade si le projet était de rappeler les +ordonnances de Juin. Elles avaient été faites sous son administration, +discutées au conseil où il siégeait, elles portaient sa signature, et +il ne pouvait se charger d'en annoncer le changement. + +Le Roi entra dans une grande colère, demanda quel motif il avait de le +croire capable d'une telle palinodie, affirma que les ordonnances de +Juin étaient son ouvrage autant que celui du ministère, rappela qu'il +les avait gardées trois semaines chez lui avant de les signer et +sembla très indigné qu'on le pût soupçonner d'une pareille faiblesse. +Voilà ce que monsieur de La Ferronnays m'a raconté dans le temps même. +Comment faire cadrer ce récit avec celui de monsieur de Martignac? Je +ne m'en charge pas; je cite textuellement les paroles et livre mes +auteurs. + +Je me souviens, dans le courant de cet été, m'être trouvée à la +campagne avec mesdames de Nansouty, de Jumilhac et le duc de Raguse. +Nous nous amusions à passer en revue les événements de l'Empire, nous +racontant, les uns aux autres, l'aspect sous lequel nous les +envisagions de nos divers points de vue, le maréchal à l'armée, madame +de Nansouty à la Cour impériale, madame de Jumillac dans l'opposition +royaliste absolutiste, et moi dans celle des royalistes +constitutionnels. Nous nous disions: «Quoi, vous avez cru cela!... +Vous avez espéré ceci?... mais c'était absurde!... D'accord...» + +Nous prîmes tellement goût à cet examen de conscience politique que +deux heures du matin nous trouvaient encore en pleine discussion et +que nous n'étions avertis de nos longues veillées que par les lampes +dont la lumière s'affaiblissait tout à coup. Nous nous disions: + +«La morale à tirer de notre conversation c'est que les révolutions +sont finies. Quand les personnes de tous les partis se réunissent +ainsi pour se rire ensemble de leurs propres travers, quoi qu'il +arrive, il ne peut plus y avoir de divisions politiques dans la +société. L'esprit de parti est mort. Les haines de personnes usées.» + +Hélas! quels malhabiles prophètes nous nous montrions! Je ne +m'attendais guère que l'animosité des discordes les plus vives était +prête à renaître autour de moi, briserait jusqu'aux liens de l'amitié +et diviserait les familles. + + + + +CHAPITRE XIX + + Chute du ministère Martignac. -- Réprobation générale contre le + ministère Polignac. -- Refus de l'amiral de Rigny. -- Démission + de monsieur de Chateaubriand. -- Projet de mariage pour la + princesse Louise d'Orléans. -- Maladie de madame la duchesse + d'Orléans. -- Ovations à monsieur de Lafayette en Dauphiné. -- Le + Roi croit pouvoir justifier monsieur de Bourmont. -- Le maréchal + Marmont fait décider l'expédition d'Alger. -- Il est complètement + joué par monsieur de Bourmont. -- Fureur du maréchal. + + +La session touchait à sa fin. Le Roi s'occupa d'accomplir sa fatale +destinée. Monsieur Royer-Collard, dans son style semi-énigmatique, +avait dit un jour au Roi que monsieur de La Bourdonnaye était le seul +député _resté entier_ à la Chambre. + +Charles X avait fait son profit de cette rédaction et avait gardé, +dans son coeur royal, la pensée de confier ses affaires à cet homme +_resté entier_ devant la Chambre. Il aurait désiré ajouter monsieur +Ravez; mais celui-ci, plus avisé, après avoir poussé de toutes ses +forces à la chute du ministère Martignac, refusa d'entrer dans la +combinaison Polignac. Peut-être se ménageait-il pour arriver d'une +façon un peu moins impopulaire, car, à cette époque de 1829, le pauvre +Roi semblait avoir pris à tâche de chercher les noms les plus hostiles +au pays pour en composer son gouvernement. Celui de monsieur de +Bourmont comblait la mesure: il était également en horreur aux camps +et aux cités. + +Avouons tout de suite que, malgré l'aveuglement habituel de monsieur +de Polignac, il fut renversé lorsqu'en arrivant de Londres il trouva +les collègues que le Roi lui avait préparés; mais il était bien engagé +et, d'ailleurs, il désirait trop le ministère pour avoir la pensée de +reculer. + +Un billet de monsieur Pasquier m'apprit, le 7 août, que tous ces +formidables noms paraîtraient le lendemain dans le _Moniteur_. + +J'allai faire une visite à Lormoy, chez la duchesse de Maillé. J'y +racontai tristement ma nouvelle; monsieur de Maillé se mit à rire; +rien n'avait moins de fondement: il arrivait ce matin-là même de +Saint-Cloud; il avait vu monsieur de Martignac la veille en pleine +sécurité et faisant des projets pour la session prochaine (et cela +était vrai); le Roi l'avait traité à merveille. D'ailleurs, le duc de +Maillé connaissait bien la figure préoccupée, triste, agitée du +monarque lorsqu'il s'agissait d'une seule personne à changer dans son +ministère, et jamais il ne lui avait trouvé l'aspect plus serein, +l'esprit plus libre que la veille. Il avait fait sa partie de whist +pendant laquelle il n'avait cessé de faire des plaisanteries, etc.... +Ma nouvelle n'avait pas le sens commun. + +Au reste, je lui dois la justice que, s'il y avait cru, il en aurait +été fort effrayé, et le portrait qu'il me fit de l'ambitieuse et +intrigante nullité de Jules prouvait qu'il l'appréciait bien. + +En revenant à Châtenay, je trouvai le duc de Mouchy qui venait me +demander à dîner. Quoiqu'il arrivât de Paris, il ignorait le nouveau +ministère; mais il n'en accueillit pas la nouvelle avec la gaie +incrédulité du duc de Maillé. Lui aussi cependant avait lieu de croire +à la pleine sécurité de monsieur de Martignac. + +Il m'exprima une profonde tristesse, puis ajouta: «Peut-être, au +reste, ce serait-il pour le mieux. Le Roi ne se tiendra jamais pour +satisfait qu'il n'ait fait l'épreuve de cet impraticable ministère. +C'est son rêve depuis dix ans; il s'en passera inévitablement la +fantaisie. Il vaut mieux plus tôt que plus tard. Quand il sera +lui-même convaincu de son impossibilité, il entrera plus franchement +dans une autre combinaison; et certainement un ministère, formé des +noms que vous me dites, tombera devant la première Chambre qui +s'assemblera.» + +Je lui représentai que Jules était aussi téméraire qu'imprudent et +pourrait bien vouloir lutter avec elle. «Ah! ne craignez pas cela, je +connais bien le Roi; jamais on n'obtiendra de lui de résister aux +Chambres ou à la cote de la Bourse. Monsieur de Villèle a fait son +éducation sur ces deux points, et elle est complète.» + +Je rapporte ces impressions de deux courtisans intimes, l'un premier +gentilhomme de la chambre et l'autre capitaine des gardes, pour +montrer que, même autour du Roi, tout ce qui n'était pas dans +l'intrigue Polignac ne voyait pas arriver ce ministère sans une +inquiétude plus ou moins vive. + +Le _Moniteur_ proclama le lendemain les noms qu'on avait annoncés, +plus ceux de messieurs de Courvoisier et de Rigny. L'un et l'autre +étonnèrent leurs amis. Je connaissais le _vainqueur de Navarin_, et je +ne comprenais pas son association avec les autres. J'eus bientôt la +satisfaction d'apprendre qu'il s'y était refusé. Il résista, avec une +fermeté qui lui coûta beaucoup, aux sollicitations personnelles et aux +séductions du Roi. + +Il lui fallait une grande conviction pour avoir ce courage, car +l'autorité de la couronne exerçait encore beaucoup d'empire sur les +esprits; et Charles X savait trouver les paroles les plus +entraînantes quand il voulait réussir, mêlant habilement les +apparences de la bonhomie, de la franchise à une dignité qui imposait. + +La résistance respectueuse que monsieur de Rigny lui opposa avait donc +un mérite réel. On avait mis son nom dans le _Moniteur_, espérant +l'engager malgré lui. Il persista à refuser un poste où il ne croyait +ni pouvoir faire le bien, ni pouvoir empêcher le mal, ce sont ses +propres expressions en m'en parlant. L'estime que je conçus de sa +conduite, en cette circonstance, devint le fondement d'une amitié qui +s'est resserrée de plus en plus. La mort vient naguère de l'arracher à +ses amis et à la patrie à laquelle il a rendu des services si +essentiels et que l'histoire appréciera un jour. + +Les cris de joie jetés par les libéraux sur le refus de l'amiral de +Rigny furent le texte dont on se servit pour obtenir le consentement +de monsieur de Courvoisier. Il se tenait pour être personnellement +l'obligé du Roi à l'occasion de grâces accordées à son père, et il +n'osa ajouter sa réprobation à celle qu'on faisait sonner si haut. Il +accepta donc, fort tristement, le dangereux honneur qu'on lui +conférait, en ayant soin, pourtant, de spécifier qu'il ne mettrait son +nom à aucune mesure inconstitutionnelle. On lui affirma que la Charte +était le catéchisme de tout le conseil. + +Peu de temps après, il disait à un de ses amis qui lui avait prédit +les coups d'État comme inévitables: «Vous aviez raison, ces gens-là +m'ont trompé; je vois maintenant leurs intentions. Tant que je +siégerai avec eux, ils ne les accompliront pas; mais, si vous me voyez +m'en aller, vous pourrez être sûr que j'ai reconnu l'impossibilité +d'arrêter leur folle imprudence. Hélas! ils ne sont pas même en état +de voir le précipice, bien moins encore d'en juger la profondeur.» + +Aussi, lorsque monsieur de Courvoisier donna sa démission, au mois de +mai 1830, la personne à laquelle il avait annoncé ses intentions lui +dit à son tour: «Les coups d'État sont donc imminents, puisque vous +vous retirez?» L'ex-ministre se borna à lui serrer la main sans +répondre. + +Monsieur de Chateaubriand arriva à tire-d'aile des Pyrénées, où il se +trouvait, pour apporter sa démission de l'ambassade de Rome. Il +sollicita vainement la faveur de la remettre lui-même au Roi, et ne +put obtenir une audience. En revanche, j'ai la certitude que nulle +séduction ne lui fut épargnée. On lui offrit le titre de duc, une +grosse somme d'argent pour payer ses dettes, un accroissement +d'émoluments, une place à la Cour pour sa femme, enfin tout ce qui +pouvait tenter les goûts aristocratiques et dispendieux du ménage. +Mais il se montra également sourd à ces propositions. + +Ce fut seulement après les refus multipliés de monsieur de +Chateaubriand que monsieur de La Ferronnays fut nommé à l'ambassade de +Rome, et eut avec le Roi la conversation que j'ai déjà rapportée. Je +crois que monsieur de La Ferronnays partageait l'opinion de monsieur +de Mouchy qu'il était inévitable que le Roi se passât la fantaisie +d'un ministère selon son coeur, afin d'en reconnaître lui-même +l'impossibilité. Cette fantaisie lui a coûté la couronne. + +Le duc de Laval, ambassadeur à Vienne, fut nommé à Londres à la place +de monsieur de Polignac. Il ne fit que traverser la France, et je me +rappelle être venue de Pontchartrain pour le voir à Paris. Nous ne +pûmes nous rejoindre que dans la cour de la maison de sa mère; il +monta dans ma voiture et il y resta une heure. + +Madame Récamier, qui s'y trouvait en tiers, m'a souvent rappelé que je +lui avais prédit tout ce qui lui est arrivé depuis. Ce n'est pas que +je me prétende plus habile prophète qu'un autre, mais je vivais avec +des gens en dehors des illusions qui aveuglaient le duc de Laval et +son parti. Tout citoyen français, assez libre avec lui pour ne pas +craindre de l'offenser, lui aurait tenu le même langage. + +Jamais catastrophe n'a été plus annoncée que celle à laquelle +travaillait, avec tant de zèle le parti qui devait y succomber. Ce +qu'il y a d'ineffable, c'est que, depuis la chute, c'est nous qui +criions _gare_ de toutes nos forces qu'il accuse de l'avoir poussé +dans le précipice. C'est ainsi que se manifeste la justice des hommes! +C'est de cette conversation que date le refroidissement du duc de +Laval pour moi. Le parti ultra est celui qui tolère le moins +l'expression de la vérité. + +Il était question du mariage de la princesse Louise d'Orléans avec le +prince héréditaire de Naples. Les Orléans le désiraient vivement. +Madame la Dauphine et madame la duchesse de Berry étaient entrées dans +cette pensée, et le Roi n'en paraissait pas éloigné. Toutefois, au +Palais-Royal, on accusait le duc de Blacas, alors ambassadeur à +Naples, de ne pas mettre beaucoup de zèle à faire réussir cette +négociation. + +Les souverains napolitains, en conduisant eux-mêmes leur fille +Christine, reine d'Espagne, à son époux Ferdinand VII, traversèrent le +midi de la France. Madame la duchesse de Berry alla rejoindre son +père, et la famille d'Orléans suivit son exemple. + +Le Roi et la Reine témoignaient un grand désir de voir accomplir +l'alliance souhaitée chez nous, mais ils dirent que le prince +héréditaire s'y refusait. Il se rendait justice; il ne méritait pas +notre charmante princesse. Ce fut un coup très sensible pour madame la +duchesse d'Orléans qui avait dès lors une grande passion de marier +ses filles. + +Elle venait d'être très dangereusement malade, et la crainte de ne les +point établir pendant sa vie s'était emparée d'elle. Qui n'a pas vu la +désolation de tout le Palais-Royal pendant le danger de madame la +duchesse d'Orléans ne peut s'en faire idée: mari, soeur, enfants, +amis, serviteurs, valets, personne ne désemparait; on osait à peine se +regarder. + +Monsieur le duc d'Orléans, si maître de lui ordinairement, avait +complètement perdu la tête. Il ne pouvait dissimuler sa douleur, même +au lit de sa femme, et venait pourtant toutes les cinq minutes faire +explosion dans la salle attenante, adressant à tout le monde les +questions qu'il faisait à chaque instant aux médecins et plus propres +à les troubler qu'à les éclairer. Je n'ai jamais vu personne dans un +état plus dissemblable de ses propres habitudes. + +Madame la duchesse d'Orléans s'en apercevait, et n'était occupée qu'à +le rassurer et à le calmer. Elle me disait, lors de sa convalescence: +«Je priais bien le bon Dieu de me conserver pour ce cher ami; mais je +le remerciais aussi de me donner une occasion de voir combien je lui +étais chère.» Elle aurait pu ajouter: et utile. Elle est, bien +assurément, l'ange tutélaire de la maison d'Orléans. + +Pendant que nos princes parcouraient le midi, réunis à leur famille +napolitaine, dont la tournure et les équipages excitaient l'étonnement +même de nos provinciaux les moins civilisés, un autre voyageur +occupait bien davantage les cent bouches de la renommée, ou, pour +parler moins poétiquement, les cent presses des journaux. Monsieur de +Lafayette avait été voir sa petite-fille établie à Vizille, chez son +beau-père, monsieur Augustin Périer. + +L'opinion publique était tellement à la recherche de tout ce qui +pouvait témoigner son mécontentement que cette visite, toute +naturelle, devint un événement politique. Le vétéran de la Révolution +fut fêté à Vizille, puis à Grenoble, puis à Valence, puis à Lyon, puis +enfin sur toute la route, et il fut reconduit à Paris d'ovation en +ovation. + +Monsieur de Lafayette n'était pas homme à faire défaut à cette gloire, +lors même qu'elle aurait été plus populacière; mais, il faut l'avouer, +l'opposition, en ce moment, était recrutée de tout ce qu'il y avait de +plus capable et de plus honorable dans le pays, et on saisissait +avidement les occasions de le témoigner. + +Naguère, la mort du général Foy, éloquent député de l'opposition, +avait donné l'idée d'une souscription nationale en faveur de ses +enfants, restés sans fortune. Monsieur Casimir Périer s'était inscrit +le premier et la semaine n'était pas écoulée que le million projeté +était rempli. Ce succès avait fait naître la pensée d'une autre +souscription destinée à dédommager les personnes qui refuseraient de +payer l'impôt illégalement établi. On prévoyait les coups d'État; on +ignorait de quelle nature ils seraient, et on se préparait à la +résistance. + +Soyons justes et convenons que, par là, on les provoquait, car je ne +prétends pas défendre ces démonstrations. Elles étaient coupables; il +n'est pas permis de présumer que le pouvoir doit lui-même sortir de la +ligne légale pour s'autoriser par avance à se soustraire aux lois; +mais, si jamais cela a été excusable, c'est dans cette circonstance. +Les précédents des personnes investies de l'autorité du Roi donnaient +le droit de soupçonner leurs intentions, et le langage de leurs +organes, avoués et reconnus, prouvaient qu'ils n'en avaient pas +changé. + +Les congréganistes et les ultras entonnaient partout l'hymne de +triomphe; mais ils n'étaient pas complètement d'accord entr'eux sur la +manière d'agir. Bientôt, les premiers l'emportèrent, et on trouva que +monsieur de La Bourdonnaye n'entrait pas suffisamment dans les vues du +parti prêtre. Lui-même fut effrayé des folies qu'on méditait, et +l'élévation de Jules de Polignac à la présidence du conseil lui servit +de prétexte pour solliciter une retraite qu'on était fort disposé à +lui accorder. + +Enfin, pour achever la série des noms odieux au pays et compléter sa +colère, ce fut monsieur de Peyronnet qui le remplaça au ministère de +l'intérieur. + +Une femme, très liée avec monsieur de La Bourdonnaye, lui ayant +reproché d'avoir abandonné les affaires pour la puérile susceptibilité +du nouveau titre donné à Jules dans un moment si critique, il lui +répondit que cette inculpation était tout à fait erronée, que, si le +conseil avait marché dans ses vues, il y serait resté quelqu'eût été +son président: «Mais, voyez-vous, avait-il ajouté, quand on joue sa +tête il faut tenir les cartes.» + +Ce propos, dont je suis bien sûre, confirme les révélations de +monsieur Courvoisier. Il montre à quel point les ordonnances étaient +préméditées, et combien leur résultat probable était prévu pour tous +ceux que Dieu, dans sa colère, n'avait pas frappé d'une irrémédiable +cécité. + +Il me faut donner une nouvelle preuve de cet aveuglement royal auquel +les personnes qui n'auront pas vécu dans notre temps auront peine à +croire et qui n'en est pas moins d'une scrupuleuse exactitude. + +Monsieur de Bourmont, après s'être battu bravement dans la Vendée, +avait fait sa paix particulière avec l'Empereur, abandonné, d'autres +disent livré, ses camarades, et pris du service dans l'armée Impériale +si promptement qu'il n'en était guère estimé. + +En 1814, il s'était trouvé des plus empressés à saluer le drapeau +blanc. En 1815, il avait accompagné le maréchal Ney à Dijon, avait +obtenu de l'Empereur le commandement d'une brigade, puis avait déserté +la veille de la bataille de Waterloo et porté à l'ennemi les états de +l'armée. Lors du trop fameux procès du maréchal Ney, monsieur de +Bourmont témoigna contre lui en Cour des pairs, et le maréchal, à son +tour, l'accusa d'avoir aidé à la rédaction de la proclamation qu'il +dénonçait aujourd'hui. + +Toutes ces circonstances, vraies ou fausses mais généralement admises, +avaient fait décerner à monsieur de Bourmont l'épithète de traître que +personne ne lui contestait et que la presse exploitait à profit chaque +matin. + +Un jour de cette année 1829, le Roi dit au conseil assemblé: «Ah cela, +messieurs, il est temps de faire finir toutes ces clabauderies contre +Bourmont; personne ne sait mieux que moi combien elles sont injustes, +et je vous autorise à publier que, dans tout ce qu'on lui reproche, il +n'a jamais agi que sur mes ordres secrets et mon exprès commandement.» +Monsieur de Bourmont frissonna de la tête aux pieds. Tous les +assistants baissèrent les yeux à cette singulière réhabilitation. +Quant au Roi, il croyait très consciencieusement qu'aucune action ne +pouvait sembler déshonorante lorsqu'il l'avait commandée, et que son +ordre justifiait toute démarche. Le sang de Louis XIV parlait encore +assez haut pour qu'il n'éprouvât pas même un sentiment de mépris pour +des gens qui se seraient prêtés à certaines injonctions. Obéir était +le premier devoir. + +En sortant du conseil, monsieur de La Bourdonnaye raconta ce qui +venait de s'y passer à quelqu'un qui me le répéta le jour même. Cela +fut su, dans le temps, de toutes les personnes au courant des +affaires. Monsieur de Bourmont obtint probablement que le Roi renonçât +à lui accorder ce genre de protection, car il n'en parla plus. + +Cependant le général sentait toutes les difficultés de sa position et +désirait vivement une occasion de se relever dans l'opinion publique. +Il se savait brave et se croyait bon militaire. Un petit bout de +guerre lui durait bien convenu, mais il ne voyait où la placer. Alger +s'offrit à sa pensée, et il en hasarda quelques mots. Il fut repoussé +par tout le conseil et il se tut sans y renoncer. + +Vers la fin de décembre, le maréchal Marmont, que le dérangement de +ses affaires pécuniaires retenait à la campagne depuis plusieurs mois, +vint passer quelques jours à Paris. Bourmont lui conte, bien +légèrement, les velléités qu'il avait eues pour Alger, les difficultés +qu'il avait rencontrées, et lui laisse entrevoir qu'il avait jeté les +yeux sur lui pour commander l'expédition. + +Aussitôt le maréchal s'enflamme; il se voit déjà Marmont l'africain et +se promet de surmonter tous les obstacles. Il rentre chez lui, +s'entoure de livres, de cartes, de listes, d'états, de documents de +toute espèce et, bien plein de son sujet, va attaquer le Roi. + +Il ne le trouve pas fort récalcitrant, quoiqu'il n'adopte pas tous ses +plans. Monsieur de Polignac les repousse avec sa douceur accoutumée; +monsieur le Dauphin s'y oppose avec véhémence, et la marine déclare +l'expédition impossible à moins de préparatifs qui prendraient au +moins une année. Tout autre se serait tenu pour battu; mais le +maréchal n'en mit que plus de zèle à vaincre les oppositions. Il prit +pour auxiliaire l'amiral de Mackau. Ils travaillèrent ensemble et +produisirent un mémoire qui prouvait que les impossibilités de mer +pouvaient se discuter et que les difficultés de terre n'existaient +pas. Monsieur de Bourmont avait suscité ces dernières pour ne pas +effaroucher monsieur le Dauphin, mais ne demandait pas mieux que +d'aider à les lever. + +L'affaire sembla prendre couleur; le maréchal, avec la candeur qui le +caractérise, alla franchement s'expliquer avec le ministre de la +guerre. Il lui dit que, s'il pensait à commander l'expédition +lui-même, ce qui lui semblerait très simple, il renonçait à toute +prétention et n'en continuerait pas moins à employer ses soins pour +qu'elle eût lieu, mais que, si, lui, Bourmont, ne comptait pas y +aller, il demandait à en être chargé. + +Le ministre se récria fort sur la prétention qu'on lui supposait, +protesta qu'en tout cas il serait trop heureux de servir sous les +ordres de l'illustre maréchal, démontra combien la personne du +ministre de la guerre était indispensable au centre des affaires +pendant le temps de l'expédition et conclut que, malgré la gloire qui +devait s'acquérir en Afrique, ses engagements politiques lui faisaient +un devoir de la sacrifier à la conservation de son portefeuille. +Faisant ensuite passer en revue tous les rivaux qui auraient pu +disputer le commandement au maréchal, il trouva tant d'inconvénients à +chacun que le choix du général en chef ne pouvait laisser aucun doute, +si toutefois on parvenait à vaincre les répugnances de monsieur le +Dauphin pour l'expédition. + +Le maréchal se promit bien de n'y rien épargner. Bourmont avait l'air +de se laisser traîner à la remorque, mais fournissait au maréchal tous +les arguments. Celui-ci était on ne saurait plus reconnaissant de cet +empressement à le faire valoir. Il nous racontait chaque jour ses +succès, et s'étonnait un peu de mon incrédulité. + +J'avais su que monsieur le Dauphin, importuné de ses démarches, avait +dit, en le voyant sortir: «Va, agite-toi; si cela réussit, au moins ce +ne sera pas pour toi.» Je ne pouvais rapporter ce propos, tenu dans +l'intimité, au maréchal; mais je cherchais à l'inquiéter sur le +résultat probable des soins qu'il se donnait. + +Tantôt il nous racontait que telle dame de madame la Dauphine lui +demandait d'emmener son fils, que tel aide de camp du Roi voulait +faire la campagne avec lui, etc. Enfin son succès lui paraissait +assuré, l'expédition était décidée, son état-major tout composé; il ne +manquait plus que l'insertion au _Moniteur_ du nom du chef; mais cette +insertion n'arrivait pas. + +Je me rappelle, un samedi soir, lui avoir dit: «Prenez garde, monsieur +le maréchal, ne vous avancez pas trop, vous pourriez bien être joué +par monsieur de Bourmont.» + +Il m'accusa de prévention contre un homme calomnié, plein de loyauté +au fond. Il en prenait à témoin sa conduite envers lui. Je souris avec +incrédulité. + +«Eh bien! que direz-vous, si je suis nommé demain, et que le Roi +l'annonce au sortir de la messe? + +--Je dirai que je suis enchantée de m'être trompée, mais je ne +l'espère pas. + +--Eh bien! si je vous apporte la lettre de commandement, serez-vous +plus incrédule que saint Thomas?» + +Le Roi ne dit rien ni le dimanche, ni le lundi, ni le mardi; ces mêmes +jours se passèrent sans que la lettre arrivât. Monsieur de Bourmont +caressait toujours le maréchal, mais monsieur de Polignac, un peu +moins faux, commençait à s'en éloigner. Il se décida enfin à aller +trouver le ministre de la guerre et à lui représenter que la +nomination du chef de l'expédition devenait urgente à son succès. + +Le général en convint, puis il balbutia quelques paroles et finit par +dire au maréchal combien il était désolé que monsieur le Dauphin +exigeât absolument que ce fût lui, Bourmont, qui la commandât, son +consentement étant à ce prix. + +Le maréchal enfin vit à quel point il avait été mystifié. Monsieur de +Bourmont s'était habilement servi de son activité et de ses +connaissances militaires pour lever tous les obstacles qui +s'opposaient à ses propres désirs et vaincre, sans lui déplaire, les +répugnances de monsieur le Dauphin. Elles tenaient, je pense, à sa +jalousie du crédit qu'il se croyait sur le soldat. Il reconnaissait ne +pouvoir faire campagne sur la rive africaine et craignait les succès +d'un autre général, car, je l'ai déjà dit, monsieur le Dauphin s'était +persuadé qu'il avait des talents militaires. + +Le maréchal Marmont avait reçu et accepté les compliments de toute la +Cour et de toute l'armée. Les engagements d'obligeance qu'il avait +pris ne semblaient plus que des ridicules. Il avait préparé des +équipages, enfin il apparaissait à tous les yeux comme ayant été +attrapé. En outre, monsieur le Dauphin ne lui épargna pas le sarcasme. + +Pour qui connaît le caractère du duc de Raguse, il est facile de +comprendre sa fureur. Il voyait détruire de la façon la plus +outrageante les rêves de gloire dont il vivait depuis plusieurs +semaines, et il ne pouvait se dissimuler que lui seul avait décidé +cette expédition, avait levé les obstacles, aplani les difficultés et +ramené tous les esprits récalcitrants à la désirer, ou du moins à +n'oser s'y refuser. Son bon sens l'avait toujours empêché d'être +aucunement partisan de la politique du ministère Polignac, mais, +depuis cette aventure, le mécontentement personnel s'était joint à ses +autres répugnances; il ne cacha pas son ressentiment. + +Toutefois, ses obligations personnelles au Roi ne lui permettaient pas +de se retirer, mais il ne parut plus à la Cour que lorsque son service +l'y forçait, et se tint dans la réserve la plus absolue avec les +ministres. Tel était le prédicament où il se trouvait lorsque les +événements du mois de juillet lui firent un devoir de se sacrifier +pour des principes qu'il détestait et des gens qu'il n'aimait guère. + +La connaissance que j'avais de cette situation me fit trouver d'autant +plus cruelle la fatalité qui le poursuivait, et, comme il se mêle +apparemment toujours un peu d'enthousiasme dans les actions des femmes +même de celles qui s'en croient le plus exemptes, je me pris à vouloir +combattre le sort, et, pendant bien des mois, je pourrais dire des +années, j'ai mis une véritable passion à ramener l'opinion à plus de +justice envers le maréchal. + +J'étais assistée dans cette oeuvre par quelques amis sincères. +Peut-être aurions-nous réussi; mais lui-même, comme tous les gens à +imagination, a trop de mobilité dans le caractère pour conserver +longuement l'attitude austère et persévérante qui convient à un homme +calomnié. Je ne le connaissais que sous des rapports de société assez +intimes, mais où l'esprit joue le plus grand rôle, et il en a +beaucoup. Il faut y ajouter un grand fond de bonhomie et même, je +crois l'avoir déjà dit, de candeur qui le rend fort attachant; mais il +est incapable de la conduite suivie qui peut faire tomber les attaques +et prouver leur injustice en les repoussant avec cette froide dignité, +seule défense d'un grand caractère. + +J'ai été contrainte de m'avouer que le maréchal apportait lui-même +plus d'obstacle à ma chevaleresque entreprise que qui que ce soit, et, +comme au fond il faut servir ses amis ainsi qu'ils veulent l'être, en +conservant une très tendre amitié pour lui, je me suis résignée à lui +laisser gaspiller un reste d'existence que j'aurais désiré voir rendre +utile à notre pays. + +Je reviens à 1830. + + + + +CHAPITRE XX + + Le premier jour de l'année 1830. -- Séance royale au Louvre. -- + Le Roi laisse tomber son chapeau; monsieur le duc d'Orléans le + ramasse. -- Testament de monsieur le duc de Bourbon. -- + Expédition d'Afrique. -- Un mot de monsieur de Bourmont. -- Le + Roi et l'amiral Duperré. -- Voyage de monsieur le Dauphin à + Toulon. -- Messieurs de Chantelauze et Capelle entrent dans le + ministère. + + +Le premier jour de l'année fut remarquable par le discours du Nonce au +Roi où il sembla lui donner des conseils d'une politique ultramontaine +fort bien accueillis dans la réponse de Sa Majesté. Cette circonstance +fit renouveler le bruit qui circulait tout bas que ce nonce, +Lambruschini, assisté du cardinal de Latil, avait, avec l'autorisation +du Pape, relevé Charles X des serments prononcés à son sacre. Je +n'affirme pas que cette cérémonie ait eu lieu; des gens fort instruits +des affaires l'ont cru. + +Ce même premier janvier, la cour royale, ayant en tête son président, +monsieur Séguier, se présenta chez madame la Dauphine. Monsieur +Séguier se disposait à lui adresser les félicitations d'usage +lorsqu'elle lui coupa la parole en disant de la façon la plus +hautaine: «Passez, messieurs, passez.» Ces deux circonstances firent +grande sensation et donnèrent fort à commenter. Repousser si durement +la magistrature du pays tandis qu'on recevait bénévolement les +conseils antinationaux, c'étaient deux fautes graves; mais le temps +était arrivé où elles se succédaient rapidement. + +La saison était fort rigoureuse et les souffrances du peuple en +proportion. La charité publique cherchait à les égaler. On imagina +pour la première fois de donner un bal à l'Opéra, à un louis par +billet, appelant ainsi le luxe au service de la misère. + +Les dames de la Cour et de la ville s'occupèrent également de cette +bonne oeuvre qui réussit parfaitement et rapporta une somme très +considérable. Les habitants des Tuileries y avaient les premiers +contribué, mais personne ne parut dans la loge réservée pour eux. +Celle du Palais-Royal, au contraire, était occupée par toute la +famille d'Orléans. + +Monsieur le duc d'Orléans et son fils descendirent dans le bal. +Monsieur le duc de Chartres y dansa plusieurs contre-danses. Cette +condescendance eut grand succès et rendit plus remarquable la solitude +de la loge royale qui restait la seule vide dans toute la salle. C'est +avec toutes ces petites circonstances que les Orléans conquéraient la +popularité que les autres repoussaient tout en la souhaitant. + +J'ai, en général, peu de curiosité à voir les cérémonies où la foule +se porte, mais les circonstances avaient rendu l'ouverture de la +session si importante que je voulus assister à la séance royale. Elle +se tenait au Louvre et les détails de cette matinée me sont restés +dans la mémoire. + +La duchesse de Duras, dont j'ai si souvent parlé, avait succombé à un +état de souffrance qui l'avait longtemps fait qualifier de malade +imaginaire et lassé surtout la patience de son mari. Il venait +d'épouser en secondes noces une espèce de suisso-anglo-portugaise, +sortant de je ne sais où, qui avait acheté le titre de duchesse et le +nom de Duras d'une assez grande fortune. Elle fournissait à son mari +l'occasion de s'écrier naïvement, quelques semaines après son mariage: +«Ah! mon ami, tu ne peux pas comprendre le bonheur d'avoir plus +d'esprit que sa femme!» Il est certain que la première madame de Duras +ne l'avait pas accoutumé à cette jouissance. + +Je me trouvais placée à côté de cette nouvelle épousée le jour où +Charles X parlait en public pour la dernière fois. Je ne pus retenir +un mouvement d'effroi lorsqu'il prononça les mots menaçants dont +j'oublie le texte mais qui annonçaient la volonté de soutenir son +ministère malgré les Chambres. + +Madame de Duras me demanda ce que j'avais: «Hélas! madame, +n'entendez-vous pas le Roi déclarer la guerre au pays, et ce n'est pas +pour le pays que je crains.» + +Cinq minutes après, comme nous nous disposions à sortir, elle me dit: +«Vous aurez mal compris; le duc (elle appelait ainsi bourgeoisement +son mari), le duc m'a dit ce matin qu'il avait lu le discours du Roi, +qu'il était à merveille, allait terminer toutes les difficultés et +faire taire tous les gens qui criaient contre le gouvernement. + +--Tant mieux, madame.» + +Je ne rapporte pas ce dialogue pour l'importance des paroles +personnelles de mon interlocutrice, mais pour montrer quel était +l'esprit de l'intérieur des Tuileries. Monsieur de Duras se trouvait +en ce moment premier gentilhomme de la chambre de service, et sa femme +habitait le palais avec lui. La confiance y était complète autant +qu'aveugle. + +Le roi Charles X était parfaitement gracieux dans un salon et tenait +noblement sa Cour, mais il n'avait aucune dignité à la représentation +publique. Son frère, Louis XVIII, malgré son étrange tournure, y +réussissait mieux que lui. + +Charles X avait une voix criarde et peu sonore, ne prononçait pas +clairement et lisait mal ses discours. Sa grâce accoutumée +l'abandonnait dans ces occasions. Des circonstances fortuites +contribuaient aussi à le gêner; sa vue étant baissée, on écrivait les +paroles qu'il devait prononcer en très gros caractères et il en +résultait la nécessité de tourner constamment des feuillets, ce qui +nuisait à son maintien. + +Lorsque, ce jour-là, il en vint à la phrase menaçante, il voulut lever +la tête d'une façon plus imposante, en même temps qu'il retournait sa +page. Dans ce petit travail, son chapeau mal affermi s'ébranla, et les +diamants dont il était orné le firent tomber bruyamment, aux pieds de +monsieur le duc d'Orléans. Celui-ci le ramassa et le tint jusqu'à la +fin du discours. Bien des gens firent attention à cette circonstance. + +J'allai le soir au Palais-Royal où j'en parlai. Madame la duchesse +d'Orléans me saisit le bras: «Oh! ma chère, taisez-vous; est-ce qu'on +l'a remarqué?... Madame la Dauphine l'a bien vu, elle aussi. Je n'ai +pas osé la regarder; mais je suis sûre qu'elle a été fâchée.... +J'espère qu'on n'en parlera pas.» + +Mademoiselle ajouta: «Pourvu que les gazettes ne s'en emparent pas +pour faire leurs sots commentaires!» + +On était d'autant plus ému de ce petit incident au Palais-Royal que, +précisément le 6 janvier de cette année où tous les princes, selon +l'usage, s'étaient réunis pour tirer le gâteau chez le Roi, la fève +était tombée à monsieur le duc d'Orléans, et madame la Dauphine en +avait témoigné assez d'humeur. + +Il surnageait ainsi une sorte de pressentiment partagé par le pays +tout entier; car les gens les plus éloignés de souhaiter le +renversement de la branche aînée, en voyant les déplorables embarras +où elle se plongeait de gaieté de coeur, ne pouvaient s'empêcher de +s'écrier: «Mais ces gens-là ne voient donc pas qu'ils pavent le chemin +du trône aux d'Orléans?» + +Il est juste de dire cependant que, si les anciennes répugnances de +madame la Dauphine se retrouvaient de temps en temps, la sincère +amitié qu'elle portait à madame la duchesse d'Orléans dirigeait +fréquemment sa conduite. Elle en avait donné naguère un témoignage +éclatant. + +Monsieur le duc de Bourbon continuait à vivre dans les tristes +désordres qui ont signalé toute sa vie. Devenu vieux, il était tombé +sous la domination d'une créature qu'il avait ramenée d'Angleterre et +mariée à un officier de sa maison qui, dit-on, avait cru épouser la +fille naturelle du prince au lieu de sa maîtresse. Quoi qu'il en soit, +madame de Feuchères devint souveraine absolue à Chantilly et au +Palais-Bourbon. Elle en expulsa la comtesse de Reuilly, fille de +monsieur le duc de Bourbon, et exerça sur tout ce qui l'entourait +l'empire le plus despotique. + +L'immense fortune du prince était à sa disposition. Messieurs de Rohan +Guéméné, ses cousins germains, se trouvaient les héritiers les plus +proches. Les Orléans ne venaient qu'après. On souhaita que les biens +de la branche de Condé se réunissent tous sur la même tête, en restant +dans la maison de Bourbon, et que, pour cela, monsieur le duc de +Bourbon adoptât un des enfants du duc d'Orléans dont il était parrain +en lui donnant son nom et sa fortune. + +Le Palais-Royal attachait le plus grand prix à obtenir ce résultat. +Charles X le désirait ainsi que toute la famille royale, mais il n'y +avait pas d'autre moyen pour y réussir que l'influence de madame de +Feuchères. Elle seule disposait du vieux prince et elle mit pour +première condition à ses bons offices qu'elle serait reçue à la Cour. + +Cela parut impossible à obtenir de la sévérité connue de madame la +Dauphine; mais, dès le premier mot que madame la duchesse d'Orléans +hasarda à ce sujet, elle dit: «Certainement, ma cousine; je suis +fâchée pour le duc de Bourbon que ce soit là le moyen de le décider à +une chose juste, convenable pour lui autant que pour vous, mais, +puisqu'il en est malheureusement ainsi, il n'y a pas à hésiter, je me +charge d'en parler au Roi.» + +Madame de Feuchères fut présentée; madame la Dauphine la traita bien, +et le testament fut signé. Je crois bien qu'il convenait aux idées de +madame la Dauphine que Chantilly restât entre les mains d'un Bourbon +et que ce titre de Condé se perpétuât dans sa famille. Mais il n'est +pas moins vrai que, dans cette circonstance, elle se montra très bonne +et très aimable pour les princes d'Orléans. + +L'adresse de la Chambre ne fut pas conçue dans un esprit plus +conciliant que le discours du trône. Le Roi s'en tint pour offensé et +prorogea la session, en protestant de nouveau de la _volonté immuable_ +dont il soutiendrait ses actions. Les députés retournèrent dans leur +province se préparer à de nouvelles élections qu'on prévoyait +inévitables. + +Il faut rendre justice au gouvernement et surtout à l'administration. +Une fois l'expédition d'Alger consentie, les préparatifs en furent +faits avec un zèle et une activité si extraordinaires qu'elle fut +prête en six semaines, au lieu de demander une année comme on l'avait +prétendu. Le succès a prouvé qu'il n'y manquait rien. + +Cette campagne africaine était devenue le point d'espérance des +hommes les plus animés du parti ultra. Le général Bertier de Sauvigny +disait, en montant en voiture: «Nous allons escarmoucher contre le +Dey; mais la vraie et bonne guerre sera au retour.» Il est positif +qu'on espérait ramener une armée assez dévouée pour être disposée à +soutenir l'absolutisme. + +On a dit que, si monsieur de Bourmont avait été en France, il aurait +empêché les ordonnances de Juillet. Je crois bien qu'il les aurait +voulues mieux préparées et mieux soutenues, mais je doute qu'il les +eût blâmées. J'ai par devers moi une anecdote qui ne me laisse guère +d'hésitation à ce sujet. + +Quoique peu favorable au ministère Polignac, monsieur de Glandevès, +gouverneur des Tuileries, était dans des relations familières avec +monsieur de Bourmont. Il se trouva chez lui la veille de son départ: + +«N'êtes-vous pas inquiet, lui dit-il, de la situation où vous laissez +ce pays-ci et de ce qu'on pourra faire en votre absence? + +--Oui, je suis inquiet parce que je n'ai pas assez confiance dans la +fermeté de notre cabinet. Il n'a pas grande habileté, peu d'unité, +encore moins de volonté; car, voyez-vous, mon cher Glandevès, pour +mettre la machine à flot, sans secousse et sans danger, il ne faudrait +que faire usage d'un seul petit mot de quatre lettres: _oser_. Voilà +toute la politique du moment. + +--Je suis loin d'être partisan de votre doctrine et fort effrayé de +vous la voir professer, reprit Glandevès.» + +Monsieur de Bourmont ne répondit que par un sourire de confiance. Je +pense que c'est la dernière fois que monsieur de Glandevès l'ait +envisagé. + +On avait proposé le commandement de l'escadre à l'amiral Roussin qui +le refusa. Un peu de répugnance à lier sa fortune à celle de monsieur +de Bourmont et la persuasion que les préparatifs ne pouvaient être +achevés à temps pour arriver sur la côte avant le moment des tempêtes +dictèrent ce refus. + +L'amiral Duperré ne consentit à se charger de la responsabilité de +cette entreprise qu'après une longue hésitation. Tous les +renseignements de la marine la représentaient comme excessivement +hasardeuse, et l'histoire ne rassurait pas sur les chances d'un +heureux résultat. + +La veille de son départ, l'amiral Duperré obtint une audience du Roi. +Après avoir établi toutes les difficultés du débarquement, tous les +obstacles que présentaient cette côte et la mer qui la baigne pour +communiquer des vaisseaux à une partie de l'armée mise à terre, la +possibilité qu'il se passât beaucoup de jours dans une séparation +complète qui compromît le salut des troupes débarquées et privées de +munitions, etc., enfin tout ce qui rendait cette tentative +inquiétante, l'amiral ajouta: + +«Sire, en me chargeant de cette périlleuse commission, j'ai obéi aux +ordres de Votre Majesté; j'y emploierai mes soins, mes veilles, ma +vie, j'ose dire que je ferai tout ce qui sera humainement possible +pour réussir. Mais je prends acte ici, devant le Roi, que je ne +garantis pas le succès, et je ne voudrais pas être considéré comme +ayant conseillé une entreprise qui me paraît bien hasardée. + +--Partez tranquille, amiral, vous ferez de votre mieux, et, si le +succès ne répond pas à nos espérances, je ne vous en tiendrai pas pour +responsable. Au reste, nous ne vous abandonnerons pas, et, dès que +vous serez embarqué, Polignac et moi, nous ferons dire chaque jour des +messes à votre intention.» + +Duperré, vieux loup de mer, qui aurait mieux aimé un air de vent +poussant au large que toutes les cérémonies de l'Église de Rome, resta +confondu du secours qu'on lui offrait, s'inclina profondément, sortit +du cabinet du Roi et alla conter son dialogue à la personne de qui je +le tiens. + +Pendant ce temps-là, mon pauvre ami Rigny se morfondait au fond de la +Méditerranée. Il est convenu depuis avec moi que l'expédition d'Alger +lui avait fait regretter vivement, pendant quelques semaines, la +probité politique qui l'avait conduit à refuser le portefeuille de la +marine quand il avait vu surtout que la possession de celui de la +guerre n'empêchait pas de se confier le commandement de l'armée. + +Rigny était le plus jeune et le plus aventureux de nos amiraux. Il +joignait à une ambition personnelle, que je ne prétends pas nier, une +passion pour la gloire du pays qui le stimulait encore à toutes les +entreprises brillantes. Je lui ai entendu dire bien souvent qu'il ne +mourrait pas tranquille sans avoir vu le pavillon français à Mahon et +à Porto-Ferrajo. + +Hélas! il ne flotte sur aucun de ces remparts, et l'erreur d'un +médecin l'a conduit au tombeau avant qu'il eût atteint sa cinquantième +année. + +Monsieur le Dauphin se rendit à Toulon pour assister au départ de +l'armée. Il était très certainement contrarié de «la grandeur qui +l'attache au rivage»; mais il le témoigna par un redoublement de +désobligeance et de maussaderie. Il ne resta que fort peu de temps à +Toulon et déplut généralement. + +Au surplus, son voyage avait encore un autre but; il s'agissait de +faire la conquête de monsieur de Chantelauze; et le prince prit sa +route par Grenoble pour travailler à ce grand oeuvre. + +Je ne sais ce qui avait inspiré une si grande confiance pour ce +monsieur de Chantelauze, homme complètement ignoré du public, mais on +lui avait déjà offert vainement le portefeuille de la justice. +Monsieur le Dauphin parvint à le lui faire accepter. + +Le Roi consentit alors à recevoir la démission que monsieur de +Courvoisier cherchait à donner depuis quelque temps mais qu'il insista +pour faire recevoir lorsque la dissolution de la Chambre fut décidée. +Trois jours après l'ordonnance qui parut à cet effet, le cabinet fut +en partie renouvelé. Monsieur de Courvoisier et monsieur de Chabrol, +les plus modérés du conseil, furent remplacés par monsieur de +Chantelauze, qui n'était pas assez connu, comme l'avait été récemment +monsieur de La Bourdonnaye par monsieur de Peyronnet qui l'était trop. + +Si le Roi avait soigneusement cherché dans toute la France l'homme et +le nom qui pouvaient faire le plus de tort à la Couronne et le plus +exaspérer contre elle, il n'aurait pas mieux trouvé qu'en choisissant +monsieur de Peyronnet. Mais les choses en étaient venues à ce degré +d'inimitié entre le monarque et le pays que les gens les plus hostiles +à l'un devenaient les favoris de l'autre. + +Quand les partis sont en présence à ce point, il ne reste plus qu'à +trouver le jour de la bataille. Il n'est que trop tôt arrivé, hélas! +Il était inévitable. Selon mon jugement, le trône à cette époque avait +tous les torts. Mais, pendant le ministère Martignac, les Chambres et +le pays avaient eu les leurs. Tout le monde a été puni en proportion +de ses fautes; et ceux à qui le trône est échu portent la peine +d'avoir peut-être trop laissé former autour d'eux d'ambitieuses +espérances. + +On adjoignit au ministère un monsieur Capelle, connu par son esprit +d'intrigue. Il avait gouverné la princesse Élisa, autrement dit +madame Bacciochi, lorsqu'elle régnait en Toscane, et, depuis la +Restauration, s'était trouvé mêlé à tous les tripotages du pavillon de +Marsan. + +Monsieur l'avait employé dans le travail des élections pour le parti +ultra, et c'est parce qu'il passait pour habile en ce genre +d'entreprise qu'il fut appelé en cette occurrence où les élections se +trouvaient d'une si grande importance. Mais l'habileté intrigante n'y +pouvait plus rien. + +Le pays avait été trop froissé, trop irrité, trop exaspéré comme à +plaisir; et les députés, ayant voté l'adresse hostile au ministère +Polignac, n'avaient qu'à se présenter aux électeurs pour être choisis +par acclamation. Je suis bien persuadée qu'électeurs et députés, +personne ne pensait à renverser le trône mais, oui bien, le +ministère. + + + + +CHAPITRE XXI + + Abolition de la loi salique en Espagne. -- Impression de madame + la Dauphine. -- Séjour de la Cour de Naples à Paris. -- Bal donné + par madame la duchesse de Berry. -- Bal au Palais-Royal. -- + Maladie du général de Boigne. -- Sa mort. -- Incendies en + Normandie. -- Insurrection à Montauban. -- Départ des souverains + napolitains. -- Modération de madame la Dauphine. -- Prise + d'Alger. -- Ordonnances de Juillet. -- Incrédulité, désespoir et + fureur du pays. + + +Le mariage du roi d'Espagne avec la princesse Christine de Naples fut +suivi très promptement par la déclaration, désignée sous l'appellation +de rappel de la _Pragmatique_, qui rendait les filles aptes à hériter +de la couronne. L'effet de cette mesure fut très vif à notre Cour et +nulle part davantage qu'au Palais-Royal. + +Madame la duchesse d'Orléans m'en parla avec amertume; elle se +trouvait également blessée comme napolitaine et comme française. Je me +rappelle qu'elle me dit que cette mesure, si hostile aux autres +branches de la maison de Bourbon, avait été regardée comme une offense +tellement personnelle par le roi de Naples, son frère, qu'elle avait +décidé son départ de Madrid dans les vingt-quatre heures. Cette +circonstance m'a toujours fait douter que la reine Christine eût été +pour quelque chose dans cette première décision du roi Ferdinand. La +mesure, comme tout le monde sait, avait été déjà préparée sous Charles +IV. + +Quoi qu'il en soit, madame la duchesse d'Orléans me raconta que, la +vieille au soir, on avait parlé de cette nouvelle chez madame la +Dauphine. Le Roi, monsieur le Dauphin, madame la duchesse de Berry, +tous les Orléans, s'étaient prononcés contre cette décision. + +Madame la Dauphine seule avait dit: «Oui, je crois bien que c'est une +mauvaise chose qui doit déplaire au gouvernement et même à la famille, +mais, quant à moi personnellement, je trouve que le roi d'Espagne a +raison et que ce qu'il fait est tout simple.» + +Madame la Dauphine se serait assez bien accommodée que les filles +héritassent des trônes, même de celui de France. Cependant je dois +dire qu'elle repoussa avec ridicule et mépris des propositions qui lui +arrivèrent de je ne sais quel nid d'intrigants pour l'engager à +réclamer la couronne de Navarre. + +J'ai quelque souvenir, sans oser l'affirmer, que monsieur de +Chateaubriand avait un moment accepté cette idée, croyant par là +plaire à madame la duchesse d'Angoulême; je l'appelle ainsi car +c'était sous le règne de Louis XVIII. + +L'arrivée de la Cour de Naples fut le signal des fêtes. Madame la +duchesse de Berry paraissait enchantée de recevoir sa famille chez +elle; je ne l'ai jamais vue plus à son avantage que dans cette +circonstance. Le Roi son père, auquel la maladie avait donné les +apparences d'une caducité prématurée, ne paraissait que le moins +possible en public et s'accommodait mieux de l'intérieur plus +tranquille de sa soeur, madame la duchesse d'Orléans. + +Mais la reine de Naples, toute grosse, toute ronde, tout enluminée, +toute prête à se divertir de toutes les façons possibles, mettait à +contribution la bonne volonté de madame la duchesse de Berry à la +promener dans tout Paris et dans tous les spectacles. C'était ainsi +que, de bon accord, nos deux princesses françaises se partageaient +l'accueil à faire à leurs parents. + +Il y eut spectacle à la Cour; et, pour la première fois, nous vîmes la +famille d'Orléans paraître dans la loge royale. Le Roi avait témoigné +la veille de la représentation un demi regret que cette loge ne fût +pas assez grande pour les y admettre avec les voyageurs, leurs si +proches parents. + +Monsieur de Glandevès, gouverneur des Tuileries, recueillit ces +paroles, fit travailler toute la nuit et le lendemain prévint le Roi +que la loge pouvait contenir les princes d'Orléans. Le Roi resta un +moment étonné, puis il prit son parti de bonne grâce. + +La joie en fut des plus vives au Palais-Royal, et la reconnaissance +pour monsieur de Glandevès si sincère que j'en ai constamment retrouvé +les traces, même après que les journées de Juillet eurent changé tous +les rapports. + +Madame la duchesse de Berry donna, dans ses appartements et ceux de +ses enfants aux Tuileries, un magnifique bal. Je n'en ai jamais vu de +mieux ordonné. Le local forçait à occuper deux étages; mais un +escalier, qui n'était pas celui par lequel on arrivait, avait été +élégamment décoré; les paliers en étaient transformés en salons +confortables, et, les quelques marches qui les séparaient les uns des +autres se trouvaient tellement dissimulées sous les tapis et les +fleurs que cet escalier fut autant occupé qu'aucune autre pièce et +semblait faire partie des appartements. + +Malgré la recherche, l'élégance de ce bal où la bonne compagnie se +trouvait réunie en nombre immense sans qu'il y eût cohue, malgré la +bonne ordonnance et l'air satisfait de la maîtresse de la maison, il +régnait dans tous les esprits un instinct d'alarme qui arrêtait la +gaîté. + +Ce bal fut suivi d'un voyage à Rosny des plus magnifiques. On m'en fit +de pompeux récits, mais, n'y ayant pas assisté, je n'ai rien à en +dire. + +Je voudrais pouvoir passer également sous silence la fête donnée au +Palais-Royal, au retour de Rosny, car le souvenir ne m'en est pas +agréable. Le roi Charles X ayant consenti à accompagner celui de +Naples à ce bal, il semblait naturel que la fête fût pour eux, mais il +en arriva tout autrement. + +Lorsque j'arrivai au Palais-Royal, les rues étaient tellement +encombrées de monde que ce n'était qu'avec beaucoup de peine et à +travers les imprécations de la foule que les voitures circulaient. Mon +cocher avait dû tourner dans dix rues différentes pour se frayer un +chemin. Parvenue enfin à la petite porte de la rue du Lycée, il fallut +que les gendarmes, les suisses, etc., fissent une espèce de sortie +pour se réunir à mes gens et parvenir à me faire entrer dans le Palais +en m'arrachant de la foule. + +Dans l'intérieur, la cohue n'était guère moins grande. Tout ce qui +avait voulu demander des billets en avait obtenu, et c'était à +grand'peine que les aides de camp du prince, réunis à ceux du Roi et +aux officiers des gardes du corps, conservaient un espace de quelques +pieds autour de la troupe royale. La faire circuler fut longtemps +chose impossible. + +Je me trouvai lancée par la foule dans cet espace réservé où je +n'avais aucune intention de pénétrer, au point de tomber sur le prince +de Salerne. + +Le duc de Blacas, qui était de service et avec lequel je n'étais pas +en trop bons rapports, eut pitié de moi et me prit sous sa protection +pendant le passage d'un des flots de cette foule. + +J'eus occasion alors d'examiner la physionomie des princes. Le Roi +paraissait de bonne humeur, les napolitains étonnés, madame la +Dauphine assez mécontente et je le conçois, madame la duchesse +d'Orléans fâchée, Mademoiselle embarrassée, monsieur le duc d'Orléans +satisfait. Cette satisfaction me déplut, je ne saurais trop dire +pourquoi; mais j'avais un sentiment de peur, de chagrin et hâte de +m'en aller. + +J'étais rentrée chez moi à dix heures; ma mère me voyant arriver de si +bonne heure craignit quelque accident. Je lui dis que j'aimais trop +les Orléans pour avoir été contente de ma soirée et que, pour la +première fois, je ne pouvais me défendre de croire des arrière-pensées +à monsieur le duc d'Orléans. + +Cette manière de remplir ses salons, fort au delà de ce qu'ils +pouvaient contenir, de tous les gens les plus désagréables au Roi +pendant qu'il était censé lui donner une fête, et, plus encore, cette +illumination de tous les jardins, ce soin de les tenir tous grands +ouverts à la multitude, dans un temps où l'impopularité du souverain +n'était un secret pour personne, cette affectation à se présenter +perpétuellement sur la terrasse pour faire crier: «_Vive monsieur le +duc d'Orléans_», tout cela avait quelque chose de plus que populaire, +de _populacier_, si j'ose le dire, qui me blessait d'autant plus que +la circonstance le comportait moins. + +Nul n'aurait pu trouver extraordinaire que monsieur le duc d'Orléans, +recevant les rois de France et de Naples, s'occupât principalement de +ses hôtes royaux. Il y avait donc une sorte de préoccupation politique +à transformer cette fête pour des rois en une fête pour le peuple, et +cette disposition me peinait. + +Au reste, elle porta ses fruits. Cette nuit peut être considérée comme +la première émeute de l'année 1830, si fertile en ce genre. La foule, +admise sans aucune surveillance dans les jardins et les galeries, +finit par s'exalter, sous les conseils de quelques prédicateurs de +désordre, et devint tellement turbulente qu'il fallut la faire +expulser par la force armée. + +Faut-il conclure de là, comme je l'avais exprimé dans ma mauvaise +humeur, que monsieur le duc d'Orléans avait des arrière-pensées? Oui +et non. Je suis persuadée qu'il n'avait aucun plan de conspiration, +mais il soignait ce qu'il appelait sa _popularité_, et il voulait +toujours, selon l'expression de ce pauvre duc de Berry, faire _pot à +part_. + +Le lendemain de ce bal, une lettre de Chambéry m'apprit que monsieur +de Boigne devenait de plus en plus souffrant et que ses médecins s'en +inquiétaient. Je le connaissais trop bien pour hasarder à l'aller +trouver sans sa permission. Je lui écrivis sur-le-champ pour demander, +sans l'alarmer, à lui faire une visite. Il me fit répondre qu'il +venait d'être assez souffrant pour être trop faible pour écrire +lui-même, mais qu'il était beaucoup mieux, qu'aussitôt qu'il serait en +état de supporter la voiture il se rendrait à des eaux qu'on lui +conseillait dans la Tarentaise et qu'il me priait de remettre ma +visite à son retour vers la fin de juillet. + +Rassurée par cette lettre et celles qui suivirent, mais ne voulant pas +aller dans le monde, je m'établis à la campagne dans le commencement +de juin. Ce fut là que j'appris que monsieur de Boigne, qu'on disait +en pleine convalescence, avait succombé le 21 à une nouvelle attaque +d'une maladie dont il était atteint depuis bien des années. Cette +dernière crise n'ayant duré que peu d'heures, on assurait qu'il avait +été impossible de m'en prévenir. Je dus le croire. Cependant je +regrettai de n'avoir pas insisté plus fortement pour me rendre à +Chambéry au mois de mai, malgré sa résistance. + +Il se passait depuis quelques mois une circonstance bien singulière et +qui n'a jamais été expliquée. Nos provinces du nord étaient dévorées +d'incendies. Le nombre s'en était tellement multiplié qu'il était +impossible de les supposer accidentels et, d'ailleurs, la malveillance +se prouvait dans la plupart. La terreur était au comble dans ces pays, +et les paysans voyaient partout des incendiaires. Ce fléau gagnait de +plus en plus et se rapprochait des environs de Paris. De pauvres +bergers, des jeunes filles furent accusés et convaincus du crime +d'incendie. Il était évident qu'ils avaient été séduits, fanatisés, +mais par qui? C'est ce qu'on n'a jamais pu découvrir. Les partis se +sont mutuellement reproché d'avoir employé cette coupable manoeuvre +pour exalter les esprits. Je ne comprendrais pas dans quel but. Ce +qu'il y a de sûr, c'est que les faits étaient vrais et qu'ils n'ont +pas été expliqués. + +Les élections pour une nouvelle Chambre se faisaient dans un sens de +plus en plus hostile au ministère. Les 221, qui avaient voté +l'adresse, étaient tous réélus par acclamation, et, dans les autres +collèges, les députés sortants étaient en assez grand nombre remplacés +par les libéraux. + +L'inquiétude commençait à gagner le cabinet et on attendait avec +anxiété les nominations successives dont le courrier ou le télégraphe +apportait la nouvelle. Lorsqu'il avait appris dans la journée un choix +qui lui semblait favorable, le Roi donnait généralement pour mot +d'ordre le nom de la ville où l'élection avait eu lieu, en +l'accompagnant d'une épithète obligeante. + +Le collège de Montauban nomma monsieur de Preissac qui avait voté la +fameuse adresse. Mais la canaille de la ville, soulevée par quelques +ultras, attaqua les électeurs, poursuivit monsieur de Preissac, força +sa maison, insulta sa vieille mère, blessa ceux qui la voulaient +défendre et monsieur de Preissac ne dut son salut qu'à la fuite et à +la fermeté du duc de La Force qui protégea sa retraite. + +Tout le monde fut fort indigné de cette violation brutale de tous les +droits constitutionnels. Charles X inventa de donner pour mot d'ordre +le nom de la ville de Montauban et ne se refusa pas le sourire de +satisfaction. Le duc de Raguse se redressa avec l'air si blessé que le +Roi devint fort rouge, balbutia Mont ... Mont ... Montpellier: «Oui, +Sire, j'entends, Montpellier», reprit le duc. Ils n'ajoutèrent rien, +mais tous deux s'étaient compris; tous deux étaient mécontents l'un de +l'autre. + +Le duc de Raguse me raconta ce court colloque le soir même. Je trouve +que ces petites circonstances dévoilent souvent mieux les hommes que +les longs détails de leurs actions. + +À mesure que les élections étaient connues, les bruits de coup d'État +médités prenaient plus en plus de la consistance. Monsieur le duc +d'Orléans s'en était expliqué avec Charles X dans une longue +conversation qu'ils avaient eue à Rosny, et le Roi lui assura avec une +telle apparence de franchise que rien ne le déciderait à sortir des +mesures constitutionnelles qu'il réussit à le tromper. + +Malgré toutes les batteries qui se dressaient pour résister légalement +à un ministère détesté par le pays, malgré tous les embarras qui en +pouvaient surgir, monsieur le duc d'Orléans était persuadé, je le lui +ai entendu dire alors et depuis, que la Couronne elle-même ne courait +aucun danger tant qu'elle restait dans la lettre de la Charte. La +Charte, toute la Charte, rien que la Charte, tel était le voeu du +pays et son expression. + +La prolongation du séjour des souverains napolitains, établis au +palais de l'Élysée, commençait à gêner le Roi. Il voulait quitter +Paris pour Saint-Cloud. Madame la Dauphine se chargea de leur demander +le jour de leur départ, sous prétexte de fixer celui où elle se +mettrait en route pour les eaux. Ils furent très blessés de cette +façon de les éconduire, et en nommèrent un assez prochain. + +Madame la Dauphine avait une excuse pour cette apparente +inhospitalité. Son voyage était annoncé; elle n'aurait pu que +difficilement y renoncer, et elle voulait être de retour avant le +moment où la réunion des Chambres pouvait être le signal des mesures +extrêmes qu'elle combattait seule, mais avec persévérance. Il est +étrange, mais pourtant exact, qu'elle avait complètement changé de +rôle avec son mari. Plus il était devenu violent et exagéré dans le +parti ultra, plus elle, en revanche, était modérée et sage. + +Je n'ai pas été suffisamment initiée dans les secrets de cet intérieur +pour savoir les motifs de ce revirement de conduite, mais très +certainement, à cette époque, madame la Dauphine était contraire à +toutes les mesures acerbes et monsieur le Dauphin y poussait. Madame +la Dauphine n'avait aucune confiance dans le ministère Polignac; +monsieur le Dauphin n'espérait qu'en lui. + +La princesse partit, emportant la promesse du Roi qu'aucune décision +importante ne serait prise en son absence. Les ordonnances de Juillet +ont prouvé comment elle a été tenue. + +Mes affaires personnelles m'ayant amenée un matin à Paris, je me +trouvai dans les rues au moment où le canon raconta aux habitants la +prise d'Alger. Un long cri de joie s'éleva dans toute la ville. Je fus +frappée de l'impression générale que je remarquai. J'avais tant +entendu tirer ce glorieux canon et avec si peu d'effet sur le citoyen, +dans des occasions bien autrement importantes sous l'Empire que je fus +très étonnée de la part personnelle prise par tout le monde à ce +succès. + +Chaque porte ou boutique était remplie des gens de la maison, et les +passants s'arrêtaient sans se connaître pour exprimer leur +satisfaction. Était-ce la désuétude où était tombé ce genre de +bulletin chez nous qui lui donnait plus de prix, ou bien la fatigue +des longues guerres de la Révolution et de l'Empire, les sacrifices +qu'elles avaient coûtés à presque toutes les familles empêchaient-ils +cet airain triomphant de frapper aussi directement sur le timbre de +l'orgueil national? Je ne sais. Mais il m'a semblé que la joie pour +l'entrée dans Alger a été plus expressive que pour celle dans Vienne +ou Berlin. Je ne parle que de mon impression, sans affirmer qu'elle +soit exacte. + +Le Roi voulut rendre grâce à Dieu du succès de ses armes. Un _Te Deum_ +solennel fut chanté à Notre-Dame. Charles X, arrivant dans toute la +pompe de la royauté, y fut reçu et harangué par monsieur l'archevêque +de Paris. Son discours, fidèlement répété dans le _Moniteur_, +promettait au Roi l'appui de la sainte Vierge pour la croisade qu'il +lui prêchait contre les infidèles de l'intérieur aussi bien que contre +ceux d'Afrique. + +Cet appel du parti prêtre au parti ultra eut un long et fatal +retentissement et acheva d'exaspérer les esprits. Les paroles du +prélat doivent être comptées au nombre des circonstances qui ont le +plus immédiatement provoqué la résistance au gouvernement de Charles +X. + +L'événement du succès d'Alger, l'espoir d'exploiter la satisfaction +que le pays en avait ressenti, peut-être aussi le désir de profiter +de l'absence de madame la Dauphine qui annonçait son retour décidèrent +le conseil à signer ces historiques ordonnances que les directeurs +occultes du Roi réclamaient depuis longtemps et que Charles X +souhaitait de toute sa persévérante obstination. C'est bien de lui +qu'on a pu dire avec vérité: «Il n'a rien appris, il n'a rien oublié.» + +On m'a raconté qu'au dernier conseil, tenu le dimanche, ces fatals +papiers, dont la teneur avait été discutée et convenue le mercredi +précédent, se trouvèrent sur la table; mais, au moment de les signer, +toutes les mains semblèrent se paralyser. Le nom du Roi y était +apposé; il s'impatientait des hésitations et sortit du cabinet. Alors +monsieur de Polignac, qui a toujours plus de coeur que de cervelle +pour savoir le conduire, prit la plume et mit le nom de Polignac sous +celui de Charles: «Maintenant, messieurs, dit-il, la signature du Roi +est légalisée; la vôtre n'est plus nécessaire, vous signerez si vous +voulez. Pour moi, je ne crains pas la responsabilité de mes actes.» +Tous signèrent à l'envi. + +Malgré le secret dont on entourait cette déplorable décision, il en +perçait assez pour provoquer une sérieuse inquiétude. Toutefois, on +voyait une telle incurie dans les gens chargés des affaires publiques +que les indiscrétions des ultras et des amis du Roi n'éveillaient pas +suffisamment l'attention. Cependant plusieurs prêtres avaient parlé, +même en chaire, de l'abaissement prochain de l'impie. + +Les jésuites se montraient plus exultants que jamais. Le conseil de +conscience du Roi ne cachait pas sa satisfaction, et enfin monsieur +Rubichon avait révélé à monsieur Greffuhle le texte même des +ordonnances sans réussir à le persuader. Cela paraissait si +extravagant que l'on n'y pouvait croire, d'autant que rien +n'annonçait des mesures prises pour soutenir la révolution qu'on +méditait dans le gouvernement du pays. + +Monsieur de Rothschild, banquier de l'État et se croyant très avant +dans la confiance du gouvernement, alla le dimanche même demander à +monsieur de Peyronnet ce qu'il fallait penser des bruits qui +circulaient. Le ministre lui exprima son étonnement qu'un homme aussi +sage y pût accorder la moindre importance; la malveillance seule, +selon lui, pouvait les répandre: «Du reste, ajouta-t-il, voulez-vous +une preuve matérielle de leur fausseté? Tenez, regardez.» + +Il lui montra son bureau couvert des lettres closes qu'il signait pour +convoquer les députés à la séance royale de l'ouverture de la session. +La plupart, en effet, furent expédiées pas le courrier de ce jour. + +Monsieur de Peyronnet, en quittant monsieur de Rothschild, se rendit à +Saint-Cloud où l'on signait les ordonnances; et monsieur de Rothschild +alla dîner à la campagne chez madame Thuret où se trouvait invité tout +le corps diplomatique. + +La visite qu'il avait faite au ministre de l'intérieur et les lettres +closes, vues sur son bureau, firent la nouvelle de ce dîner et +rassurèrent les esprits. Quelques-uns des convives s'arrêtèrent chez +moi au retour, et me racontèrent ce qu'ils y avaient appris. + +Le _Moniteur_ du lendemain contenait les ordonnances. Monsieur de +Rothschild ne fut pas le seul trompé. Monsieur de Champagny, +sous-secrétaire d'État de la guerre et dirigeant le ministère en +l'absence de monsieur de Bourmont, était à la campagne; il ne reçut le +_Moniteur_ que le mardi soir et ne put arriver à Paris que le +mercredi. Aussi monsieur le Dauphin disait-il, en se frottant les +mains: «Le secret a été si bien gardé que Champagny ne l'a su que par +le _Moniteur_.» Le duc de Raguse, destiné in petto à soutenir ces +insoutenables mesures, avait été tenu dans la même ignorance. + +Monsieur de Polignac s'était surpassé dans la profonde incapacité +qu'il avait déployée dans toute cette circonstance. Presque tous les +chefs de la garde royale étaient absents par congé, aussi bien que les +autorités militaires de la ville de Paris; et trois des régiments de +la garde avaient été envoyés en Normandie, à l'occasion des troubles +excités par les incendies dont j'ai fait mention. + +Rien, en un mot, n'avait été prévu, ni préparé; et on se jetait dans +ces témérités sans précaution comme sans effroi. Le fait est que, dans +leurs étroits cerveaux et ne vivant que sous l'influence de leur +propre parti, ni le Roi, ni son ministère n'avaient prévu d'obstacles; +et ils ne s'étaient point armés pour une lutte qu'ils ne croyaient pas +avoir à redouter. C'est l'explication et peut-être l'excuse de leur +conduite. Ils pensaient répondre par les mesures qu'ils adaptaient aux +intérêts moraux de la France et se flattaient d'être soutenus, dans +cette pieuse entreprise, par une assez grande partie du pays pour que +la poignée de factieux qui s'y opposeraient n'osât pas témoigner son +ressentiment. + +Hélas! il s'est trouvé que c'était la nation toute entière. Je dis +_toute entière_, car, dans les premiers temps, aucune voix, pas même +au milieu de ceux qui ont suivi Charles X jusqu'à Cherbourg, n'a osé +s'élever pour justifier les démarches qui l'avaient précipité dans cet +abîme, et jamais souverain n'est tombé devant un assentiment plus +unanime. + + + + +_APPENDICES_ + +QUELQUES CORRESPONDANTS DE MADAME DE BOIGNE + + + + +I + +LA REINE MARIE-AMÉLIE. + + + Twickenham, ce 16 janvier 1817. + +Ma chère Adèle, Vous avez été bien aimable de Vous rappeller de moi en +m'envoyant un échantillon de votre charmant ouvrage. Nous avons tous +admiré le gout, la patience et l'excellence de l'aimable ouvrière, je +n'espère pas de pouvoir Vous imiter, mais, avec un si bon modèle sous +les yeux, je travailleré avec plus d'ardeur, et mon ouvrage me +deviendra doublement agréable en pensant à Vous. Vos dignes Parens ont +donné une charmante petite soirée à mes enfans et ceux-ci n'appellent +plus Mme d'Osque _notre amie_. J'espère que Vous serez entièrement +quitte du rhûme que vous avez souffert; nous parlons bien souvent de +vous avec vos Parens, car je vois bien que c'est la conversation qui +leur fait plus de plaisir, et à moi de même. Ma soeur et mon mari me +chargent de tous leurs complimens pour Vous et, en Vous embrassant +avec toute l'amitié, je suis + + Votre bien affectionnée + MARIE-AMÉLIE. + + + Samedi 20 mars 1819. + +Ma chère Adèle, Vous avez rendu bien justice à mon coeur en +m'apprenant que votre pauvre mère est arrivée heureusement à Paris; +j'espère que le repos, la tranquillité et le bonheur de se voir +entourée de ses enfans la remettront aussi parfaitement que je le lui +souhaite. Dès que ma soeur sera rentrée, je lui donnerai votre billet +et je suis sûre d'avance du plaisir qu'elle et mon mari éprouveront en +apprenant l'arivée de vos dignes parens, car nous partagions vivement +vos inquiétudes à ce sujet. Remerciez bien votre mère du paquet dont +elle a bien voulû se charger pour moi, exprimez-lui bien tout +l'intérêt que je prends à sa santé et dites-lui mille amitiés tant à +Elle qu'à Mr d'Osmond de la part du trio qui est toujours le même. Je +partage sincèrement votre joie, ma chère Adèle, et je suis de tout mon +coeur en vous embrassant tendrement. + + Votre bien affectionnée + MARIE AMÉLIE. + + + Thuileries, ce 29 juillet 1833. + +J'étois bien sûre, ma chère amie, que vous prendriez une part bien +vive à mes joies de Grand-Mère; vous avez toujours si bien compris et +partagé tous mes sentimens. J'ai trouvé votre si aimable lettre ici en +sortant de voiture, j'aurois voulu pouvoir vous en remercier tout de +suite, mais la fatigue que j'éprouvois avant hier au soir et l'emploi +de toute la journée d'hier ne m'en ont pas laissé le temps. J'ai +laissé Louise à merveille assise dans son lit, et ayant à ses côtés +son joli enfant qu'elle aime déjà beaucoup, et pour lequel j'éprouve +tous les sentiments de Grand-Mère; la santé de Louise ne me donnant +aucune inquiétude, je tenois beaucoup à me trouver dans ces journées +au poste où mon coeur et mon devoir m'appelloient; je suis arrivée +avec Clémentine, Marie ayant préféré de rester auprès de sa soeur; je +compte partir après demain soir pour aller l'y rejoindre et rester +encore quelques jours à soigner Louise. Les journées ici se sont très +bien passées, celle de hier a été des plus brillantes; les plaisirs se +sont succédés sans discontinuer pendant plus de douze heures, le calme +et la tranquillité ont été parfaits et si, pendant la Revue, quelque +cri inconvénant s'est fait entendre, il a été étouffé par les +acclamations avec lesquelles on a salué le Roi; ces acclamations se +sont rénouvellées encore avec plus d'ardeur et d'affection dans la +tournée qu'il vient de faire ce matin et aucun autre cri s'y est mêlé. +Je suis bien peiné des inquiétudes que vous éprouvés pour la santé de +votre père et je sais combien vos tendres soins lui sont nécessaires. +Veuillez bien lui dire mille choses de ma part et recevoir Vous même +l'assurance de toute mon ancienne et constante amitié. + + Votre bien affectionnée + MARIE AMÉLIE. + + + Laeken, ce 5 août 1833. + +Il m'a été impossible, ma chère Amie, de trouver un moment avant +celui-ci pour Vous remercier de votre lettre du 31 et des intéressants +détails que vous m'avez donnés et que j'ai communiqués seulement au +Roi. J'espère qu'à votre retour à Châtenay Vous aurés trouvé M. +d'Osmond bien, je vous prie de lui dire bien des choses de ma part. +J'ai trouvé mon accouchée et son joli enfant à merveille; il sera +baptisé solennellement jeudi prochain, et je repartirai samedi pour +retrouver mes pénates où je me retrouve toujours avec tant de plaisir; +en attendant, je Vous embrasse avec toute l'amitié qui est d'ancienne +date. + + + Brusselles, ce 21 avril 1835. + +Ma soeur m'a appris le cruel malheur que Vous avez éprouvé, ma chère +amie, et je ne veux pas tarder un moment à Vous exprimer toute la part +que j'y prends. Perdre l'objet de tant de soins et d'affections et le +perdre d'une manière si affreuse c'est bien déchirant pour un coeur +comme le votre, et le mien, qui Vous est bien attaché, s'associe à vos +peines. Je ne Vous en dirai pas davantage; je vous plains avec tout le +sentiment de la plus sincère amitié. + + Votre bien affectionnée + MARIE-AMÉLIE. + + + Thuileries, ce 25 7{bre} 1835. + +Je m'empresse, ma Chère Comtesse, de rectifier une erreur involontaire +que j'ai commise hier. Il n'est que trop vrai que M. Cholet, chef +d'escadron du 6me dragons, brave officier, a péri aux journées de juin +1832, et qu'alors j'ai vû sa veuve et que je me suis intéressée à son +sort, il n'y a que le Cousin que je ne puis vérifier. J'ai encore +parlé au Roi des deux protégés du G{l} Pozzo et il m'a chargée de lui +remettre de nouveau des petites notes à leur sujet pour pouvoir les +rappeler à ses Ministres; si cela n'a pas encore été fait, ce n'est +pas faute de bonne volonté du Roi qui serait charmé de faire quelque +chose d'agréable au Général. Adieu, ma Chère, Vous conoissez mon +ancienne et bien sincère amitié pour Vous. + + + Lausanne, ce 10 8{bre} 1852. + +Ma chère Amie, en arrivant ici j'apprends l'affreux malheur qui est +arrivé à votre neveu, je sens combien cela doit être douloureux pour +Vous et c'est un besoin pour mon coeur de vous exprimer combien je +partage votre peine, combien je plains ses pauvres parens. J'ai trouvé +Hélène en pleine voie de convalescence et remise de son accident. Je +n'ai que le temps de Vous renouveller l'assurance de toute mon amitié. + + + Ramsgate, ce 7 août 1853. + +Ma Chère Comtesse, j'apprends à l'instant le malheur qui vient de Vous +frapper et je m'empresse de Vous exprimer la part que j'y prends, je +m'associe à votre douleur; il est si cruel de perdre une soeur et une +Amie; combien je vous plains; combien je plains votre pauvre frère, +ses Enfans, et les pauvres que votre Belle soeur secourait avec tant +de zèle et de charité. Elle en retrouvera la récompense dans le ciel. +Je me suis fiée à l'aimable complaisance de notre commune Amie, la +bonne Mme Mollien, pour vous donner de mes nouvelles et de celles de +tout ce qui m'est si cher, mais je n'ai pas voulu lui céder la plume +dans un moment ou Vous étiés malheureuse et ou je tenois à Vous +exprimer moi même tout ce que mon coeur sentoit pour Vous; je forme +des voeux pour que cette secousse n'aie pas causé un nouvel +ébranlement à votre chère santé. Je veux, en même temps, Vous +remercier de vos deux chères lettres du 21 avril et 5 juin; si je ne +réponds pas aussi tôt que je le voudrois, je vous assure pourtant +qu'elles me font bien plaisir, prenant le plus vif intérêt à ce qui +vous concerne et rien ne pouvant altérer mon ancienne amitié pour +Vous. J'espère que la santé du respectable Chancelier se conserve +bien, parlez lui de moi, il connait mes sentimens pour lui; j'ai été +bien peinée du malheur que ses Enfans ont encore éprouvé. Je suis +venue passer quelques jours ici avec Aumale et sa famille qui y sont +depuis six semaines; Hélène et ses Enfans sont venus me rejoindre; +j'ai de bonnes nouvelles de tous mes chers Absens, et je me dispose à +aller passer l'hiver à Seville, si les circonstances le permettent; je +vous remercie de tout ce que vous me dites au sujet du mariage de mon +petit fils, tout me fait espérer qu'il sera heureux, quoique je le +trouve trop jeune. Adieu, ma chère Amie, comptez toujours sur toute +l'amitié de votre bien affectionnée + + M. A. + + + Nervi, ce 16 février 1856. + +Ma Chère Comtesse, j'ai prié notre commune Amie, la bonne Mme Mollien, +d'être mon interprète auprès de Vous, ma santé ne me permettant pas de +Vous écrire comme je l'aurois désiré depuis longtemps; mais, à +présent, que, graces à un retour de beau temps, mes forces reviennent +journellement, je ne veux plus tarder à Vous remercier de votre lettre +du 3 de ce mois, des bons voeux qu'elle contient, et à Vous offrir +ceux que je forme pour votre conservation et pour votre bonheur. J'ai +vû avec peine que la santé du Chancelier vous avoit donné des +inquiétudes, heureusement j'ai appris depuis qu'il étoit parfaitement +rétabli, j'espère qu'il ne doute pas du vif et constant intérêt que +je lui porte. J'ai bien pensé au chagrin que vous avoit causé la mort +de M. Molé, il est si triste de voir ainsi finir les uns après les +autres des anciens amis qu'on ne retrouve plus. Nemours et sa femme me +chargent de Vous remercier de votre bon souvenir et de Vous dire bien +des choses de leur part, ils me soignent avec une constante tendresse. +Quant à Clémentine; elle est retournée chez Elle depuis le mois de +Xbre; et Elle a eu son fils ainé avec une fièvre typhoïde qui l'a fort +inquiétée; il en est à présent entièrement rétabli. Adieu, ma Chère +Amie, comptez sur tous les anciens et constants sentimens pour Vous de +la vieille solitaire, de + + Votre bien affectionnée + MARIE AMÉLIE. + + + + +II + +MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS. + + + Saint Cloud, jeudi 12 mai 1831. + +C'est du fond de mon âme ma chère, que je vous plains et que je +partage vos regrets, je sais que vous souffrez doublement et de votre +douleur et de celle de votre malheureux père, dites lui combien nous +sommes occupés de lui, soyez notre bonne interprète auprès de lui, je +vous en prie; j'avais besoin de vous exprimer ce que mon coeur sent +pour vous dans cette cruelle circonstance et combien il vous comprend; +je vous embrasse tendrement + + L. ADÉLAÏDE L. D'ORLÉANS. + +_P. S._ Faites moi donner de vos nouvelles et de celles de votre +pauvre père. Le Roi, la Reine me chargent d'être leur interprète +auprès de vous et de lui, c'est au nom de tous. + +(_Les lignes suivantes sont de la main de la reine Marie-Amélie._) + +C'est de tout mon coeur que je m'unis à ma soeur pour vous dire +combien je suis occupée de vous et de votre père, combien je vous +plains et combien je partage tous vos regrets; vous connaissez mon +ancienne amitié pour vous. + + + St Cloud, 15 juillet 1831. + +Je suis bien fâchée de vous avoir manquée hier, ma chère comtesse, +nous étions à Paris; je crois, et j'espère que la journée d'hier +déconcertera un peu tous les mauvais sujets et les agitateurs de tous +les partis par l'indignation que le peuple et les ouvriers ont +manifestée aux acteurs de ces coupables tentatives. Je vous remercie +beaucoup de votre intéressante lettre, et de l'extrait curieux qu'elle +contenait; je regrette que ce soit encore votre projet de venir +dimanche, car je ne pourai en profiter; nous allons passer la matinée +à Paris, mais j'espère et je vous demande de m'en dédomager un autre +jour. Bonjour, ma chère comtesse, vous connaissez tous mes sentimens +pour vous, c'est de tout mon coeur que je vous en renouvelle +l'expression; soyez, je vous en prie, ma bonne interprète auprès de +votre excellent père. + + L. ADÉLAÏDE L. D'ORLÉANS. + + + Neuilly, 24 juillet 1833. + +Ma chère comtesse, nous sommes bienheureux, nous venons de recevoir la +délicieuse nouvelle que notre chère Louise est heureusement accouchée +ce matin après deux heures de souffrances d'un beau garçon, elle et +son enfant sont aussi bien que possible. Je sais combien vous +partagerez notre joie ainsi que votre excellent père. Je vous +embrasse bien contente. + + + + +III + +M. DE CHATEAUBRIAND. + + + Paris, 31 juillet 1830. + +Sorti hier pour aller vous voir, j'ai été reconnu dans les rues, +trainé et porté en _triomphe_, bien malgré moi, et ramené à la chambre +des pairs où il y avoit réunion. Aujourd'hui, je suis si découragé par +ma _gloire_ que je n'ose plus sortir; je vais entrer dans une carrière +périlleuse où je me trouverai presque seul, mais où je me ferai tuer, +s'il le faut. Je veux rester fidèle à mes serments, même envers des +parjures. Quel malheur d'être si loin de Vous! point de voiture, aucun +moyen de communication. + +Mille hommages, Madame, je tâcherai de saisir quelque occasion pour +aller jusques dans la rue d'Anjou. La nuit seroit le bon moment, mais +je ne puis à cause des frayeurs de Mde de Ch., des malades et des +réfugiés qui m'ont demandé l'hospitalité. Mde R. n'est pas revenue, je +m'attende à la voir arriver à chaque instant. + + + Paris, le 13 mai 1831. + +Je me suis présenté à votre porte pour deux bien tristes raisons. +Croyez, Madame, à toute la part que je prends à Votre douleur ainsi +qu'à celle de Monsieur d'Osmond. Je vais quitter la France, je ne sais +si je vous reverrai jamais. Si vous voulez bien me conserver, un +souvenir, j'en serai plein de reconnoissance. + +Recevez, Madame, je vous prie, avec mes adieux, l'hommage empressé de +mon respect. + + CHATEAUBRIAND. + + + + +IV + +LE BARON SÉGUIER, + +consul général de France à Londres. + + + Londres, le 13 août 1830. + + Madame, + +Quoique très affairé et non moins souffrant, je ne veux pas laisser +passer ce courrier sans vous accuser au moins réception de votre +lettre du cinq du courant, et de l'incluse que je n'ai pu encore +remettre, mais que je remettrai s'il y a lieu. + +La manière dont vous parlez de notre nouvel état de choses m'a fait +grand plaisir, car elle prouve qu'il se confirme, et c'est la +confiance en nous même, avec l'union, qui peut achever de nous sauver. +On est ici dans l'admiration de nous; les papiers anglais ne sont +pleins que d'amendes honorables sur notre mauvaise réputation passée; +nous ne sommes plus bons à faire seulement des danseurs et des +perruquiers, nous sommes ce qu'il y a de mieux dans le monde après les +Anglais. Tous ces nouveaux éloges semblent donnés de bonne foi, et, si +nous continuons à les mériter, une noble estime peut se former entre +les deux peuples; nous marcherions alors unis, hand in hand, et le +bonheur avec la liberté de l'Europe seraient assurés. + +Pouvez vous lire ce griffonage! ma main me refuse le service. + +Adieu, Madame, présentez l'hommage de mon dévouement à votre famille +et ne doutez jamais de mon aussi réel que respectueux attachement + + b{on} SÉGUIER. + + + + +V + +ADRIEN DE MONTMORENCY, DUC DE LAVAL. + + + Monsures, 5 Sep{bre}. + +Ma vieille amitié se sent très touchée, très émue des expressions +singulièrement tendres et pénétrantes que je viens de lire dans votre +lettre du 2. Vous accordez beaucoup d'intérêt et de pitié, à mes +nouvelles douleurs. Cet excès de malheur, qui comble la mesures de mes +misère, a remué en vous les souvenirs de notre intimité passée. Vous +m'adressez de doux reproches que je suis très loin de mal recevoir. + +Mais pourquoi ai-je été blessé? c'est, pour ne rien dissimuler, que, +depuis quelques années, notre amitié déjà si vieille, et si intime +s'étoit encore resserrée par une confiance sans bornes de ma part. +C'est que je vous aimois comme une soeur de mon choix; c'est que je +trouvois en vous, ma chère Adèle, une amie douée de raison, de +jugement, de dévouement avec un charme infini dans le commerce de la +vie; il y avoit alors sympathie en toutes choses, en toutes +circonstances, entre vous, et moi. Nous étions alors amis dans toute +la perfection de ce sentiment. + +Ainsi que nos parens nous avoient donné l'exemple de cette union +inaltérable, cette seconde génération d'amis me sembloit réunir à la +fois ce qu'il y avoit de plus solide, de plus doux et de plus +honorable pour le coeur. + +Qui donc a changé et bouleversé cet état de choses? qui a formé de +nouvelles amitiés, de nouveaux liens, qui a repoussé nos vieux +souvenirs? ce n'est pas moi. Vous avez raison lorsque vous dites +qu'il ne faut pas rompre les vieilles liaisons pour en chercher de +nouvelles; personne plus que moi n'est pénétré de ces puissantes +admirables expressions de Shakespeare + + «those friends thou hast, and their adoption tried + grapple them to thy soul with hooks of steel.» + +Je veux répondre à votre procédé avec tendresse, et sans +récrimination; j'irai vous voir incessament; s'il ne s'agissoit que de +vous aimer comme une ancienne connoissance, de m'en tenir à l'agrément +de votre esprit, à la distraction d'une des maisons les plus agréables +qui existent encore à Paris, ce seroit déjà fait, ou plutôt, je ne +vous aurois témoigné aucun dissentiment. Vous n'avez à vous plaindre +de mes froideurs que parce que vous étiez placée beaucoup plus +intimement dans mon affection, dans mon estime, dans ma confiance; +encore une fois, je le répète, j'irai vous voir à ma 1re course au +val, je vous serrerai la main comme autrefois, et nous essayerons tous +deux de fermer cette playe et de guérir cette profonde blessure. + +Je retourne demain pour quelques jours à la r. de l'université; et +bien loyalement je vous déclare, ma chère adèle, que j'ai été bien +sensible à la lettre [que] je réponds. + +Je remets à Mad. Recamier ce mot pour vous, je pars pour Genève, et +vous savez les consolations que j'y vais chercher: ne seroit-ce que ce +secret, en commun avec moi, notre amitié seroit éternelle, et à l'abri +des révolutions; la France, le pauvre pays pourroit être bouleversée +dans ses entrailles que notre vieille amitié fraternelle n'en pourroit +être altérée, n'importe la différence de nos couleurs. + +Ainsi pardonnez moi ma solitude, et jurez moi amitié; c'est un serment +qui ne sera changé, ni violé par moi. + + ADRIEN. + + Samedi 28. + +Écrivez à M. Louis Bellanger, poste restante à Genève. + + + 17 mars, Gênes [1831]. + +Avant hier soir à 11 h. 1/2 lorsque je lisois quelques pages angloises +de Walter-Scott pour endormir mes chagrins sans y réussir, est entré +dans ma chambre un ambassadeur poudré, de la meilleure compagnie, de +doctrine pas si bonne à mon sens, mais si agréable dans les manières +et si amical dans les souvenirs, que j'ai joui beaucoup de cette +visite inattendue. + +Vous pénétrez que c'est d'un de vos amis, ou au moins d'une de vos +connoissances que je veux parler; il alloit en toute diligence là où +je l'avois accueilli, il y a cinq ans, avec sa femme et sa famille. + +Depuis mon départ de Paris, je n'avois rencontré si bonne, +intéressante, instructive conversation; cet entretien a éclairci, a +raffraichi toutes mes idées sur des sujets, des complications bien +confuses pour ma pauvre ignorance. + +Il est reparti immédiatement en toute diligence pour sa destination. + +Il me parait évident que vous êtes trop loyal dans votre cabinet pour +ne pas vouloir de guerre, pour en rejetter les horreurs et les +chances, à quelque prix que ce soit, pourvû que vous soyez les +Maîtres, ce qui peut n'arriver pas; il est permis de s'en inquiéter. + +Vous étiez bien aimable, amical dans votre d{niére} lettre. Vous +vouliez me consoler de choses inconsolables; ce qui n'est pas dans la +puissance humaine. Vous reverrais-je dans quelques semaines, quelques +mois? Je ne le sais. Toujours, et dès ma jeunesse, j'ai eu horreur des +injures et des outrages qui ne peuvent se venger avec l'aide d'un seul +bras; me garantirez vous le repos dans la dignité? dans toute +l'Europe, je puis voyager. Mon nom, j'ose le dire, est un noble +passeport, ma conduite une bonne lettre de recommandation; avec ces +deux choses, je puis aller, séjourner dans toutes les monarchies de +tous les tempéramens, comme dans les 22 républiques de la Suisse; je +trouve ma place au 1er rang de la société, à Genève, comme à Londres, +Vienne, Rome, etc. Chez nous, il n'y a rien de cela; ce nom et cette +conduite, c'est un soupçon, c'est une surveillance, une perquisition. + +Dieu m'est témoin que les nobles inconvéniens, les dangers, je ne les +appréhende pas. + +En vérité, je ne sais si ce n'est pas une inconvenance, un +mal-à-propos de causer ainsi tout haut, et de vous importuner de mes +irrésolutions; quoiqu'il en soit, c'est la franchise de l'amitié; et +la mienne est de si vieille date et de si bonne trempe que vous n'avez +jamais pû recueillir un plus sincère hommage. + +Je m'étonne que notre amie Juliette ne m'envoie jamais un souvenir; je +m'en sens plus humilié que blessé, puisqu'enfin j'étois le plus ancien +de ses amis; j'ai souvenance d'une petite lettre sans réponse au +commencement de l'année. + +Mille complimens à Poz...; j'avais vû son neveu à Florence, aimé et +goûté dans la meilleure compagnie. + + + 25 mai, Milan [1831] + +Une lettre du 17 que je reçois à l'instant de Caroline m'informe de +l'objet d'une course qu'elle fesoit à Paris pour donner à votre pauvre +père un témoignage de son intérêt à sa profonde douleur. Cette +douleur, ma chère amie, est également la vôtre; et qui sait mieux que +moi en mesurer l'étendue, et apprécier tout ce qu'elle renferme +d'amertume! une mère dont jamais vous ne vous étiez séparée; la +famille la plus unie, la plus dévouée, la plus intimement dévouée les +uns envers les autres qui exista jamais! je connois donc tout ce que +vous devez souffrir, tout le poids de cette insupportable douleur, +tout ce que le ciel a réservé de chagrins pour les vieux jours de +votre si bon et si vénérable père. Veuillez lui offrir les intimes +hommages de ma vieille amitié héréditaire; je sens pour lui ce que +sentiroit mon angélique Mère, si elle étoit encore sur cette terre; +dans toutes les circonstances qui nous brisent le coeur, nous devons +les partager; nous aimer beaucoup enfin, par la raison que les +sentimens prennent une double force lorsqu'ils sont transmis de +génération en génération. + +Voilà, ma très chère Adèle, l'expression des 1ers mouvements que +produit dans mon âme si ouverte à toutes les émotions douloureuses la +lettre de Caroline. Veuillez, je vous en conjure, vous en pénétrer, et +offrir aussi à votre frère les assurances de toute ma sensibilité. + +Le 4 de ce mois, je vous répondois, et je vous disois les alarmes que +me causoit la poitrine de mon petit compagnon. C'est cette cruelle +maladie qui nous retient ici depuis 5 semaines; il est en +convalescence à présent; le médecin très habile se flatte que la playe +au poumon est cicatrisée; nous espérons pouvoir nous mettre en route +dans une 12{aine} de jours. Nous voyagerons lentement avec les plus +excessives précautions; nous irons d'abord séjourner à Lausanne; c'est +là que je vous demande une réponse; vous ne la refuserez pas à une +vieille amitié qui sympathise si étroitement avec vos chagrins. À +Lausanne, je prendrai mes dernières résolutions, c. à. d. des +résolutions pour quelques semaines, quelques mois; ce n'est pas la +moindre des peines que de vivre toujours dans le doute, et d'user sa +vie dans l'incertitude du lendemain. + +Les papiers f{ois} annoncent que leur héros est parti pour Genève. Je +n'apprends pas que Juliette ait encore prit ce parti. Mais quel est +l'établissement que va former son ami? et de qui le compose-t-il? son +génie et sa femme ne lui suffisent pas. C'est sans doute à la campagne +qu'il va le poser, on m'avoit parlé de Coppet; cela n'appartient-il +pas à la veuve d'Auguste? + +J'ai vu des arrivans de Vienne qui disent des merveilles de votre ami +Marm., de ses habitudes avec un jeune homme de 20 ans, et de ses +intimités avec un ministre de Po. Il y a là dedans plus de diplomatie +que d'affection. + +Adieu, chère et malheureuse amie; quelque soit votre sort et le mien, +je ne cesserai de vous aimer de la tendresse la plus fraternelle. + + + + +VI + +M. THIERS + + + Madame, + +Je vous demande pardon de ne pas avoir répondu plutôt à votre aimable +lettre; quand vous recevez ma réponse, vos voeux seront ou déçus ou +accomplis. + +Vous savez que j'ai toujours le plus grand penchant à faire ce qui +vous est agréable, et à me conserver votre amitié; permettez-moi de ne +pas vous en dire davantage aujourd'hui, et de faire ce que je n'ai +jamais fait, c'est à dire le mystérieux. + +En attendant que j'aie le plaisir de vous voir, agréez, madame, +l'hommage de mon respect et de mon attachement. + + A. THIERS + + Jeudi 14. + + + Madame, + +Je suis tout disposé à prendre votre femme de chambre, mais à une +condition c'est que vous ne l'avertirez que lorsque je vous donnerai +le signal; alors je vous prie de l'envoyer prendre, de me la faire +arriver sur le champ, sans aucune explication préalable. Quant à moi, +je la mettrai en voiture et la ferai partir sans qu'elle ait pu voir +toute la nation Carliste et prendre leurs ordres, leurs instructions, +et surtout leur _télegraphie_. Je vous demande pardon de ces +précautions, mais, depuis que ma fatale destinée a fait de moi un +chef d'assassins, Elle en a fait aussi un geolier, et je suis obligé à +mille manoeuvres révoltantes. + +Adieu, madame, croyez-moi l'un de vos amis les plus respectueux et les +plus dévoués + + A. THIERS + + Samedi matin 24. + + + Madame, + +Vous auriez grand tort de croire que je vous ai oubliée, car ce serait +me supposer ingrat. Je ne le suis pas, je vous assure, et je songe +toujours avec une reconnaissance bien sentie à la bienveillance que +vous m'avez témoignée. Ce n'est pas chose si commune que la +bienveillance pour la si mal accueillir. Mille affaires, mille soucis +m'ont toujours empêché d'aller vous présenter mes hommages. Je n'ose +même plus en former le projet, tant j'acquiers l'expérience de +l'instabilité de nos pauvres projets à nous, gens tourmentés. Je +saisirai la première occasion de votre passage à Paris pour aller vous +demander ma grâce. En attendant, je ne manquerai pas d'attacher un +grand prix à votre recommandation en faveur de M. de Chateaugiron. Je +le sais homme de mérite et d'expérience et propre à bien administrer. +J'ai beaucoup et beaucoup de candidats, mais je vous promets de placer +celui-ci en bon rang. + +Croyez, Madame, à mon respectueux et sincère attachement. + + A. THIERS + + 11 septembre 1834. + + + + +VII + +M. HYDE DE NEUVILLE + + + de la préfecture de police, 18 juin 1832. + +Je vous remercie mille fois, Madame; je reconnais, à votre obligeante +lettre adressée à Madame de Neuville, votre bienveillante amitié pour +moi, vous savez tout le prix que j'y attache et combien je vous suis +dévoué; _quand même_, je viens vous demander un service, c'est, +quelque traitement qu'on me fasse éprouver, de ne rien demander pour +moi à un gouvernement dont je n'accepterais aucune faveur ... je ne le +crains point, je ne l'aime point et, après ce qui vient de se passer, +vous pouvez concevoir aisément tous les sentimens que je lui voue. Il +n'a rien contre moi, il le sait; il sait plus, il sait _qu'il ne peut +rien avoir contre moi_ car il n'y a pas une de mes actions qui ne +puisse être produite au plus grand jour, mais il a voulu justifier des +mesures odieuses, arbitraires, et il s'est empressé de profiter d'une +accusation absurde, qui part d'un courtisan du pouvoir ou d'un sot, +pour mettre en avant des noms que la France connait et qu'à juste +titre elle estime. C'est à nous maintenant à _demander compte de +l'accusation_. Pour moi, j'étais très éloigné de croire qu'il fut +utile de conspirer contre un gouvernement qui sait si bien se suicider +et travailler à sa ruine; je disais à tous, _laissez faire_ et je +suivais cette règle avec autant de modération que de patience; je +mettais quelque dignité, après m'être retiré des affaires en homme de +coeur, à garder le silence, et à attendre tout, _du tems, de la raison +publique, de la force des choses_, ... mais, enfin, on me déclare la +guerre; je l'accepte et j'espère que toute la France sera pour moi. +Un ilote est encore bien fort quand il a du sang français dans les +veines, du courage et l'amour le plus sincère du pays et de ses +libertés, enfin quand il peut publier tous ses actes et afficher tous +ses écrits. + +Voici la lettre que je reçois à l'instant d'un homme de beaucoup de +talent dont les opinions ne sont pas les miennes. + +«Votre arrestation m'a causé autant de douleur que de surprise; je +suis moi-même à moitié proscrit, mais, si le ministère et l'assistance +d'un homme auquel votre caractère public et privé a inspiré une haute +estime, peuvent vous être utiles, disposez de moi.» + +Si cette lettre était tombée aux mains de Mr le procureur général de +Rennes, ce serait là un chef grave d'accusation; un homme du +mouvement, écrivant à un légitimiste _disposez de moi_--à coup sur +j'ai dirigé non seulement les mouvemens de l'ouest mais aussi les +républicains de l'église St Merry--il y a des hommes qui ne conçoivent +pas qu'on puisse avoir du coeur et se montrer noble et généreux dans +tous les partis. + +Adieu, Madame; je souffre encore beaucoup; je vais demander au juge +d'instruction une maison de santé ou Mad{e} de Neuville pourra me +suivre; je suis, du reste, accablé de soins par Mr Carlier qui a bien +voulu me retirer chez lui, et me faire sortir d'un nid de voleurs, +mais mon état de faiblesse exige des soins particuliers. Je verrai si +M. le juge d'instruction croit ma parole aussi sure que des verroux. +Agréez l'hommage de mon respect et de mon attachement + + HYDE DE NEUVILLE + + + + +VIII + +L'AMIRAL DE RIGNY + + + Paris, lundy [1832]. + +J'espère, Madame, que vous êtes plus au courant que moi d'une +situation qui me paraît s'embrouiller de plus en plus; vos amis vous +instruisent et, comme on me dit qu'ils se plaignent de moi, je n'ose, +devant vous, être trop contradictoire. + +Il est bon cependant, que vous sachiez, (bon, j'entends pour moi), du +vrai, sans le vernis obligé. + +M. de Broglie était un homme trop honorable pour que je fasse une +objection personnelle et, malgré quelque précipitation désobligeante +de la part du Roi envers mon oncle, accusé déjà, si je refusais, de +faire manquer une combinaison si difficile à terminer, j'acceptais si +le duc de Broglie se décidait. + +Cela se passait le _dimanche_; le mardi, M. de B. apporta ses +conditions au Roi: il s'agissait de Guisot, Seb ... et un autre qu'il +fallait faire entrer sans portefeuille. + +Ici, je fis objection, et contre le sistème des ministres sans +portefeuille et un peu contre l'invasion trop complette de ce qu'on +appelle les doctrinaires, et j'offris ma place; Barthe en fit de même, +et Thiers déclarat qu'il ne croyait pas cette combinaison possible +avec la chambre. + +C'était un _sine qua non_ de la part du duc de B.; force fut de +retourner à Dupin; à l'heure où je vous écris, on attend sa réponse et +son arrivée. Je n'y compte pas trop, car c'est un singulier personage +qui n'acceptera pas la présidence du maréchal. + +Je passe rapidement sur les épisodes et les intrigues; toute la mienne +est là sous vos yeux et, plus que jamais, je désire d'être hors d'un +cercle vicieux où on ne peut dire la vérité sans choquer quelqu'un, ou +blesser ses amis, où la prévoyance est taxée de dissolvance et les +calculs raisonés de calculs égoïstes. + +M. de Taleyrand part demain soir. Le dehors ne s'embellit pas; +Matuchewitz a fait manquer à Londres une _Coërtion fiscale_ qu'aurait +sans lui adoptée la conférence. + +Pozzo crie sur les toits à Vienne que c'est une horreur de vouloir +dépouiller encore le roi de Hollande; la Prusse ne veut pas de nos +rassemblements de troupes, pas de siège d'Anvers, et se borne à ne +rien dire contre la coertion navale que chaque jour rend désormais +illusoire; chacun parle de sa dignité nationale, de son intérieur et +prétend ne plus rien sacrifier au notre. Voilà comme nous allons +aborder la session, et de plus les recriminations et le reste. + +Je vous confie ces embarras, Madame, dont les doctrinaires ne nous +sauveraient pas! + +On peut voir maintenant si j'avais tant de tort, en priant de différer +les épousailles, et de ne pas presser le départ, toujours à tems, des +princes, de Gérard, et de tout ce monde belliqueux. + +Quant à la composition ministérielle, j'ignore ce qui se fera. Le +maréchal a été soufflé de mettre d'Argout aux aff. étr. il veut +Bassano ou Rayneval et tous les deux; moi, si j'ai voix et que je +reste, je demanderai Thiers. On dit qu'Humann ne veut plus; M. Louis +en tous cas ne voudra plus rester, Montalivet dit qu'il se retirera, +mais le Roi veut encore essayer de s'arranger avec Dupin. + +Voilà des noms et des projets en l'air; veuillez les prendre pour ce +qu'ils valent et n'en pas nommer le narrateur, votre humble et dévoué, +Madame. + + H. de R. + + +Il est 9 heures du matin, et rien de fait ou du moins de connu pour +moi. + +Le Roi est reellement le plus embarassé, et s'est embarassé lui-même. + +M. de Broglie a decidément refusé encore, hier soir, d'entrer sans le +cortège qu'il demandait. + +Reste toujours la question de savoir si on le prendra tel qu'il veut +être accompagné ou si on essayera une combinaison entre lui et Dupin +exclusivement, alors viennent les embarras des noms: Human ne veut +entrer qu'avec M. de Broglie. Sans M. de Broglie, on ne trouvera pas +de ministre des Aff. Etr. + +Mais peut être, après tout, vois-je mal de mon coin! le dehors n'est +rien moins que complaisant et le deviendra d'autant moins encore. + +Thiers est furieux contre _les doctrinaires_ de ce qu'ils ne veulent +céder sur rien; on se brouille avec ses amis; on s'envenime +mutuellement et la partie va grand train. + +Je crois cependant que ce soir on finira par un méli-mélo. Je +m'arrache les cheveux d'être dans cette galère car la _rame est +inutile_. + +Adieu, Madame; tout cela est bien triste, mais j'espère que cela l'est +moins a P{t} chartrain que dans la rue d'Anjou où je craindrais bien +d'être mal famé en ce moment. + +Mille hommages. + + Mercredy matin, + + + jeudi, à 8 h du matin + +Voilà, Madame, le plus pénible, le plus laborieux, et le plus forcé +des accouchements ministériels. + +Nous sommes restés enfermés aux thuileries de deux heures à minuit. On +criera au ministère _Polignac_ et c'est cette considération qui m'a +décidé a ne pas me séparer de l'ad{on} nouvelle. + +Je crois fermement à la majorité! Alors! Alors. + +Pardon de ce décousu mais j'en suis encore ahuri. + + + Mons, 14 8{bre} [1835] + +J'ai reçu ici un billet de vous qui n'était pas destiné à aller si +loin; je n'ai pu y répondre plutôt. + +Après avoir balloté, cahoté un rhumatisme pendant deux mois par terre +et par mer, le premier moment de repos a été une crise dont je ne +prévois pas la fin. Le jour même de mon arrivée ici, j'ai eu une +attaque sur la poitrine et les poumons, et, depuis 8 jours et huit +nuits, j'étouffe dans des angoisses sans cesse renouvellées; je suis +couvert de sangsues, de cataplasmes et de vésicatoires, et je compte +les heures, les minutes de chaque jour et de chaque nuit. En ce moment +même, je vous écris sur mon séant; j'ai peine à finir chaque mot. Ce +voyage me coûtera cher peut être. + +Jugez du spectacle que je donne à une femme grosse, nerveuse et +malade. Je ne sais quand j'aurai du repis et si je pourrai reprendre +la route de Paris. J'ai fait venir mon médecin qui était à la suite de +M{de} Thiers et qui va être obligé de s'en retourner. + +Je pense aux plaques du maréchal qui seraient ici bien insuffisantes. + +Adieu, Madame; ayez quelque pitié d'un agonisant en lui donnant +quelques lignes + + mille hommages + + H. DE RIGNY + + + Mons, 15. + +Je vous remercie bien d'avoir pensé à moi. C'est une bien bonne +distraction pour un malade qu'un souvenir d'amitié; je suis dans un +assez triste état; je suffoque jour et nuit. Les douleurs aiguës ont +un peu cédé, mais il me reste un mal que je ne comprends pas et que je +crois n'être pas plus compris des médecins; le mien vient de repartir +pour rejoindre la caravane avec laquelle voyage Thiers. + +Vous me dites que j'ai eu tort de partir avant que rien ne fut +décidé; mais d'abord rien ne devait se faire qu'au retour de Thiers, +et je ne prévoyais pas que je serais impotent. Ce qui se fera, je ne +le sais; j'ai eu une explication avec le Roi la veille de mon départ. +Son embarras est grand, entre Gérard, auquel il a promis, et +Sebastiany auquel il a promis encore. + +Celui-ci veut s'en retourner à Londres maréchal; l'autre veut la +légion d'honneur; il faut que ces prétentions là soient satisfaites +avant les miennes. Cependant, aux tourments que j'endure et qui ne +sont dus qu'à ce voyage de Naples, il me semble qu'on me devrait +compter aussi. + +J'aurai fait triste figure à votre dîner de M{de} de Lieven, moi qui +n'ai pas voulu aller à Pétersbourg. Maison ne demanderait mieux que de +donner sa place à Sebastiany. + +Du reste, je ne sais rien de ce qui se passe, je désire beaucoup être +en état de monter en voiture car je m'ennuie fort ici. Mais comment +faire avec 3 vésicatoires, des cataplasmes et des synapismes sur tout +le corps; la patience commence à être à bout. + +Quant à M{de} de Rigny elle quitte décidément le pays, ce qui la force +à rester jusqu'à la fin du mois pour ses arrangements de cloture. + +Voulez vous faire mes compliments à Mr Pasquier. + +J'aurais voulu lui dire mon entrevue avec le Roi qui m'a dit qu'il n'y +avait plus que Duperré qui fit obstacle et qu'il était, lui, +consentant à me nommer amiral. + +Adieu, madame, que votre bonté ne s'épuise pas. + + mille hommages + + H. DE R. + + +À moins d'empéchements absolus, je compte arriver à Paris lundi 26. +M{de} de Rigny vient avec moi, et le médecin qui m'a traité m'accompagne +une partie de la route; c'est une entreprise que je fais car je ne sais +si je supporterai la voiture. J'ai beaucoup souffert; depuis hier je +suis plus calme et j'ai enfin pu dormir artificiellement deux ou trois +heures. J'étais venu ici pour des affaires dont il m'a été impossible de +m'occuper. Je les laisse en souffrance; quant à celles de Paris, je +m'en occuppe encore moins; il parait qu'on trouve des difficultés à +tout. Je ne sais pas ce qui fait dire que je demande qu'on renvoie Seb. +de Londres pour m'y mettre ou qu'on renvoie Dup. de la marine pour m'y +mettre encore. Je n'ai rien demandé de tout cela; je ne désire la place +de personne, j'ai le jour de mon départ, demandé au Roi quelles +objections il avait à me nommer amiral, il a fini par me dire aucune! + +Je demande un grade qui n'est et ne peut être l'ambition de personne, +mais il faut que je trouve là Seb. à la traverse. Les arrangements +ministériels devaient se faire au retour de Thiers; la vérité est que +si on ne les brusque pas, il ne se fera rien. + +Je serai vraisemblablement plusieurs jours à Paris sans pouvoir +sortir. Si M. Pasquier pouvait disposer d'un 1/4 d'heure pour moi, je +lui en serai bien reconnaissant, le mardi ou le mercredi; de cette +manière, j'aurai de vos nouvelles. + +J'ai besoin de vous dire combien j'ai été sensible à vos bonnes +attentions, et de vous renouveler tous mes hommages. + + H. DE RIGNY. + + Mons, ce 22. + + + + +IX + +M. DUCHATEL. + + + Londres, 1er 9{bre} 1848 + + Lowndes Square, 5 + +Nous venons de nous établir de nouveau à Londres, madame, et l'on +m'écrit que vous êtes de retour à Paris. Je profite de ce +rapprochement pour me rappeler à votre souvenir. Je ne sais quand il +nous sera donné de nous revoir; je doute toujours que ce soit bientôt. +Je cherche à ne pas penser à cette époque du retour; c'est la +meilleure manière d'éviter les déceptions et l'impatience. + +J'ai trouvé bien des malades à Claremont. La Reine surtout et le P{ce} +de Joinville ont été cruellement atteints. Je crains que la Reine ne +se remette difficilement. Les médecins ont déclaré pendant un grand +mois qu'ils ne comprenaient rien à ces maladies si opiniâtres; ils les +attribuaient à une influence du choléra, bien qu'elles eussent des +caractères complètement contraires. Enfin, il y a deux jours, on a eu +l'idée d'analyser l'eau; on l'a trouvée empoisonnée et contenant je ne +sais quelle substance de plomb. + +Alors on a examiné tous les symptômes, et l'on a reconnu que toutes +les indispositions n'avaient d'autre cause que l'empoisonnement, qui +est attribué à quelque dérangement dans les conduites qui amènent +l'eau. Le Roi lui-même, et les princesses qui ne sont pas malades, ont +les gencives bleues et portent la trace du poison. J'ai bien peur que +la Reine n'en soit frappée trop gravement pour permettre d'espérer un +retour complet à la santé. C'est ce que disaient hier les médecins. + +L'horizon politique me parait bien sombre. On dit ici que l'élection +de L. Bonaparte est inévitable. Est-ce un bien? est-ce un mal? je ne +me permets pas de prononcer. Je crains avant tout, pour notre pays et +pour la société, la domination de cette coterie républicaine qui n'a +ni principes d'honneteté, ni capacité de gouvernement et qui nous +mènerait lentement et sourdement aux mêmes abîmes que la république +rouge. + +Veuillez me rappeler à l'amitié du Chancelier. Ma femme me charge de +tous ses souvenirs pour vous. Daignez agréer l'hommage de mes +sentiments de respectueux attachement + + D. + + + + +X + +MADAME LENORMANT, + +Nièce de Mme Récamier. + + + Ce 1er juillet 1848. + +Chère Madame, j'ai vu hier chez ma tante le petit mot que vous avez +bien voulu adresser à M. Ampère et c'est dans les circonstances +présentes une joie vive que d'entendre parler de ses amis. + +Ma tante va assez bien; elle a traversé ces affreuses journées avec +tout le courage qu'on pouvait attendre d'elle. Nous avons été séparés +trois jours entiers d'elle, sans lettres, ni communications. C'était +une horrible angoisse. Hélas, et qu'est-ce qui n'était pas angoisse +dans ces terribles moments! pendant cinq jours et cinq nuits, je ne +voyais qu'à de rares intervalles mon mari dont la légion et le +bataillon ont tant souffert, et je craignais à toute heure de le voir +revenir blessé; ils ont perdu 8 hommes et comptent 80 blessés. Pour +lui, le ciel l'a protégé. + +Aynard de La Tour du Pin a été blessé d'une balle et même depuis +l'extraction souffre toujours beaucoup. M. Beaudon souffre peu, mais +sa belle-mère a dit à ma tante qu'avant plusieurs jours encore on ne +serait pas certain d'éviter l'amputation. + +Le duc de Noailles est revenu à Paris le vendredi 23 avec son fils +Jules; l'un et l'autre ont fait le service le plus actif dans la 10e +légion. Mais cela ne suffisait pas au jeune courage de Jules de +Noailles, il a échappé à son père, s'est joint à la garde mobile, a +traversé avec elle à plat ventre sous le feu des insurgés le pont du +canal St Martin, s'est battu à la barricade de la Bastille et son père +l'a ramené mercredi à la duchesse de Noailles après l'avoir, +disait-il, un peu grondé de son héroïsme, mais en étant bien fier. + +Sitôt qu'on a pu sortir, on s'est cherché avec un empressement bien +mêlé de terreur. Au milieu de toutes ces circonstances si effroyables +dont l'âme est encore navrée après la victoire, l'état de M. de +Chateaubriand a fait de rapides progrès vers une fatale conclusion. Je +venais d'être un mois sans le voir quand mercredi je suis allé chez +lui. Sa maigreur est effrayante, il tousse presque sans cesse et il +s'est joint à ses autres maux un catarrhe à la vessie qui lui cause +par intervalles des douleurs très aiguës. Hier on n'a pas pu le lever. +Il m'a semblé que cet état de douleurs physiques avaient plutôt +réveillé qu'abattu ses facultés morales. Il m'a parfaitement reconnue +et m'a témoigné même une affection qui m'a touchée. + +Quelques traits d'héroïsme de ces petits mobiles que je lui ai +racontés l'ont vivement ému. Il parle peu toujours, sa figure est +beaucoup plus altérée mais l'expression y vit. La douleur a vaincu la +paralysie. C'est plus déchirant à voir; c'est moins triste, l'être +intelligent reprend l'empire. Mais je crois, chère Madame, que cela ne +peut pas durer long-tems. Le catarrhe à la vessie dans les +circonstances de maladie où se trouvait déjà M. de Chateaubriand est +des plus dangereux. Nous approchons donc de ce terrible-moment qui +sera le plus rude coup pour ma pauvre tante; à mesure que je le vois +approcher j'en conçois plus d'effroi. Elle ne le voit pas et ne juge +pas de l'altération de sa figure; il est fort patient et même dans les +plus vives souffrances se borne à gémir sans se plaindre, cela +contribue à lui faire illusion. Adieu, chère Madame, agréez mille +tendres et respectueux hommages. + + + ce 3 juillet 1848. + +Chere Madame, M. de Chateaubriand a reçu l'extrême onction hier à deux +heures. Ma pauvre tante s'est établie hier dans cette maison pour ne +plus la quitter. Vous imaginez aisément l'état où elle est; hélas! ce +malheur est prévu depuis bien long-tems, et il semble frapper à +l'improviste. Il a une fièvre violente, une toux presque continuelle. +Il ne dit rien et souffre avec une admirable résignation. + +Ma pauvre tante épie là, au pied de ce lit, une parole, un mot, un +adieu, qui ne viendront peut-être pas. Mais il sait qu'elle est là et +n'y souffre nul autre. + +Je vous ferai donner le bulletin de la journée et de la nuit +prochaine, si tout n'est pas fini avant la nuit. + + Mille hommages. + + + Jeudi [6 juillet 1848]. + +Je ne reçois rien de vous, chère Madame, mais vous devez avoir appris +par M. Lenormant la fin de M. de Chateaubriand; hélas! vous devinez +bien l'état de ma pauvre tante. Elle ne peut croire encore à ce +malheur; l'étourdissement de ce terrible coup, la fatigue physique +l'empêchent de sentir le vide dont je suis plus épouvantée que je ne +puis dire. Il faut espérer que le bon Dieu nous viendra en aide, car +je ne sais ce qui serait assez puissant pour la soutenir dans de tels +momens, si ce n'est une grâce d'en haut. + +La cérémonie religieuse aura lieu samedi à midi précises à l'église +des Missions; le corps, déposé d'abord dans les caveaux, sera dans +quelques jours transporté à St Malo. + +À partir du dimanche après la réception des derniers sacremens, que M. +de Chateaubriand a reçu avec toute sa connaissance et beaucoup de +joie, il n'a plus adressé un mot à qui que ce soit. La fièvre qui +avait une terrible intensité l'accablait, il était très rouge et +entendait pourtant sans doute ce qui se faisait autour de lui, car il +faisait un effort pour soulever ses paupières quand on s'approchait du +lit, mais hélas, n'y parvenait pas. Mardi, à huit heures et demie, sa +vie s'est éteinte tout doucement, sans agonie, sans souffrance. Ma +pauvre tante, M. Louis de Chateaubriand, l'abbé de Guerry et une soeur +de Marie-Thérèse étaient seuls présents dans cette chambre à ce +solennel moment. + +On n'a point retrouvé de testament; les scellés ont été apposés, ce +qui me fait croire que M. L. de Ch. n'a accepté la succession que sous +bénéfice d'inventaire. L'ébranlement est tel pour ma pauvre tante que +ses idées sont encore toute confuses et, jusqu'à présent, elle n'a +exprimé aucun désir, formé aucun projet. Elle confond, dans la même +douleur, deux douleurs bien différentes, deux pertes bien intenses, +celle de M. Ballanche et celle de M. de Chateaubriand. Hélas, c'était +la meilleure part de sa vie et je n'ose regarder en avant. + + + Vendredi 7. + +Cette lettre que j'avais laissée hier ouverte sur ma table, chère +Madame, a été interrompue parce que j'ai été passé la journée à +l'Abbaye aux bois. J'y ai trouvé la lettre que Monsieur Pasquier m'a +fait l'honneur de m'écrire et qui a vivement émue ma tante. + +M. le Chancelier permettra que je ne lui réponde pas aujourd'hui. Je +viens aussi de recevoir à l'instant votre billet d'hier. Je vais le +porter à ma pauvre chère tante. Il est bien certain que votre amitié +est celle sur laquelle elle compte le plus, que votre nom est celui +qu'elle prononce le plus et que vous êtes, chère Madame, la seule +personne qu'elle pourrait voir avec joie. Je vais lui dire votre +tendre pensée, je sais d'avance qu'elle en sera profondément +attendrie. Je ne sais pas si elle l'acceptera. Je ne pense pas qu'elle +veuille quitter Paris tant que le corps de M. de Ch. y sera. De plus, +elle a une vive inquiétude du parti qui va être pris pour la +publication des _Mémoires_ et voudra être édifiée à ce sujet. Le seul +désir qu'elle m'ait témoigné c'est de faire le voyage de St Malo. La +route la plus courte est celle de Caen. Peut être nous arréterions +nous quelques jours ou quelques semaines chez moi en Normandie avant +de continuer ce triste pélerinage. Je vous écrirai sans doute demain +et vous manderai ce qu'elle aura résolu. + +Mille respectueux et tendres hommages. + + + Ce 8 au soir. + +Chère Madame, c'était aujourd'hui une cruelle journée et dont ma +pauvre tante a bien souffert. Elle est dans un accablement qui fait +pitié. + +Je lui ai lu votre bonne et tendre lettre, elle en a été vivement +émue; personne mieux que vous ne la comprend, personne mieux que vous +ne sait la plaindre, personne plus que vous ne pourrait la consoler. +L'hospitalité si tendre que vous lui offrez aurait eu pour elle le +seul charme qu'elle puisse encore ressentir, mais elle ne veut pas +quiter Paris sans être éclaircie sur beaucoup de points qui +l'inquiètent. M. Vertamy, qui était le conseil et en quelque sorte +l'homme d'affaires de M. de Chateaubriand, absent de Paris, y est +revenu seulement aujourd'hui. C'est par lui qu'on connaîtra les +volontés de M. de Ch., au moins relativement à ses mémoires. Ma tante +est d'ailleurs chargée d'accomplir un des legs de M. de Chateaubriand, +c'est-à-dire de remettre à la ville de St Malo le portrait de Girodet +qui était déposé chez elle. + +À la nouvelle de la mort de M. de Ch., le duc de Noailles est sur le +champ revenu de Maintenon. M. Briffaut entoure aussi ma pauvre tante +des soins les plus délicats. Mais, hélas! qu'est-ce que tout cela pour +son pauvre coeur brisé? De projets, nous n'en formons aucun. Elle dit +qu'elle a peine à suivre, à lier, à retrouver ses pensées. Dans +quelques jours peut-être pourrons-nous la déterminer à quelque chose. +Je désirerais bien ardemment qu'elle s'éloignât au moins momentanément +de l'Abbaye aux bois; si vous aviez été à Chatenay, peut-être +aurait-elle été vous y retrouver. + +Paul David va tout à fait bien; sa chute n'a été qu'un accident sans +suite fâcheuse et, grâce à Dieu, cette inquiétude là est du moins +épargnée à notre pauvre affligée. Adieu, chère Madame, agréez le +tendre hommage de mes sentimens. + + + ce 6 août [1848]. + +Vous avez écrit à ma pauvre tante, chère Madame, une bonne, longue et +si tendre lettre qu'elle lui a fait du bien. Elle me charge de vous en +remercier vivement. Votre langage est si tendre, si délicat, si +sensible et si sensé que, de toutes façons, il devait arriver à son +coeur. C'est avec une extrême émotion qu'elle l'a entendu. Elle veut +que je vous dise combien vous avez bien su lui dire les seules choses +qu'elle puisse entendre. Ses impressions, ses sentiments sont en +parfaite harmonie avec ceux que vous exprimez; elle se travaille dans +le sens même que vous lui conseillez et elle _dit_ qu'elle croit +qu'elle obtient quelque chose. Peut-être, en effet, commence-t-il à y +avoir quelque chose de moins âpre, de moins amer dans sa douleur; +mais, il ne faut pas se le dissimuler, le vide est infini. Rien ne +l'intéresse plus, rien ne la touche plus, elle est comme absente +d'elle-même. À force de prières, j'ai obtenu qu'elle sortit un peu +presque tous les jours (elle ne voulait plus sortir de son +appartement), mais c'est là tout. Elle ne dort point et sa pâleur est +effrayante. Quand je m'inquiète de sa santé, elle me répond qu'elle +s'étonne encore de supporter de tels coups. J'aurais voulu pour tout +au monde lui faire quitter Paris ne fut-ce que pour quinze jours; je +n'obtiens rien, car je compte bien peu sur la promesse qu'elle me fait +de venir me retrouver en Normandie. Aussi, chère Madame, j'ai le coeur +bien navré. Ma santé est si détruite que, depuis six mois, je ne crois +pas avoir eu huit jours sans souffrance. On me presse d'aller prendre +les eaux bonnes à la campagne puisque je ne peux pas aller les prendre +aux Pyrénées, et je partirai samedi prochain pour profiter des +derniers jours de chaleur. Mais, quoiqu'il en soit, je ne consentirais +peut-être pas à partir si je n'espérais un peu que cette absence la +déterminera à partir aussi. + +Voilà où nous en sommes. M. Ampère ne la quittera pas. Si elle venait +en Normandie, il irait passer ce temps en Angleterre et Paul +l'accompagnerait chez moi, mais, je le répète, j'espère bien peu +qu'elle se décide. Ses pauvres yeux ont achevé de se perdre dans +toutes ces émotions et ses larmes. C'est un obstacle de plus à lui +faire arriver la moindre distraction. + +La famille de M. de Chateaubriand est indigne pour elle; croirez vous +que L. de Chateaubriand, après avoir assisté avec elle à cette +dernière et terrible scène de la mort, témoin de son dévouement si +rare, si complet, si angélique, n'a pas même mis une carte chez elle, +n'a pas éprouvé le besoin de lui exprimer sa reconnaissance au nom de +toute la famille de l'ami qui sans elle aurait été livré à des gens de +service.... + +Le portrait de Girodet est légué à St Malo, ma tante le savait, elle a +prévenu toute demande et fait écrire au maire qu'elle était chargée du +soin de remettre ce legs à la ville natale de M. de Ch. Elle vient +d'en faire faire une copie qu'elle garde, mais, hélas, qu'elle ne +verra pas. Le buste en marbre de David est légué au chateau de +Combourg. Ma tante attend que M. L. de Chateaubriand le fasse +réclamer. Dieu sait avec quelle mauvaise grâce cela sera fait. Tout +porte la trace des volontés de Mme de Chateaubriand. Elle a abusé de +l'affaiblissement de son mari pour lui faire signer avant sa mort à +elle toutes sortes de dispositions qui n'auraient pas été sa volonté à +lui; et, comme sa mémoire était tout à fait éteinte, il n'en avait +nulle conscience. + +C'est grand pitié! + +M. Piscatory, que j'ai vu au moment de son départ pour Tours, m'avait +promis de vous parler de moi. + +Adieu, chère Madame, permettez-moi de vous demander d'écrire encore, +d'écrire de tems à autre à votre pauvre amie. De tous les amis qui lui +restent encore, elle dit que vous êtes celle de [qui] l'absence lui +est le plus pénible. Vous nous viendrez en aide cet hiver. + +Veuillez agréer l'hommage de mes bien tendres sentimens. + + + + +XI + +LA COMTESSE MOLLIEN + + + Claremont 21 août [1850]. + +Vous serez sans doute, Madame, quelque peu surprise du rapprochement +de la date et de la signature de cette lettre. En passant par Paris +dernièrement, je m'étais informée si vous y étiez pour vous demander +vos commissions pour la Reine, pour vous dire aussi comment et +pourquoi je me rendais près d'elle; c'est une consolation que je ne +sais pas repousser que de croire à votre intérêt. + +Depuis mon arrivée, je me promettais tous les jours de vous donner des +nouvelles du Roi: elles ne sont rien moins que bonnes; la Reine est +inévitablement menacée d'un malheur pareil au mien et le chemin qui +l'y conduit est bien autrement rude! Un triste événement vient encore +d'aggraver les soins et les soucis qui dévorent sa vie. Mme la d{esse} +d'Aumale, il y a quelques jours, est, tout à coup accouchée à 8 mois, +d'un enfant mort. C'était une fille, si chétive, si peu bien conformée +que, fut-elle venue à terme, on assure qu'elle ne pouvait pas vivre. +Le chagrin a donc été médiocre, mais le trouble a été grand. On devait +partir le lendemain pour Richmond, il a fallu d'abord rester. Il +faudrait maintenant y aller, parce que Mme la D{esse} d'Orléans y est, +que la P{sse} Clémentine y arrive, et que le Roi se persuade que le +changement d'air et de place lui sera salutaire. + +La D{sse} d'Aumale est très bien; on ne se ferait pas de scrupule de +la laisser ici, parce que la P{sse} de Joinville resterait avec elle. +Ce n'est donc plus elle qui retient, mais c'est Mgr le duc de Nemours +qui garde la chambre depuis quelques jours. On parlait de clous mal +placés, le médecin dit aujourd'hui que c'est une entraxe (un anthrax) +pour laquelle on sera obligé de recourir à une petite opération +chirurgicale, et le départ est encore ajourné presqu'indéfiniment, au +grand déplaisir du Roi. Autour de lui le sentiment est tout contraire +et l'anxiété que cause son état de faiblesse, qui ne fait que +s'accroître, s'augmente encore par la pensée de le voir dans cette +situation quitter un lieu très digne, très convenable de tous points, +où il est en repos et bien logé, pour s'aller mettre à l'auberge. + +Je suis fort de cet avis et, pour mon compte, je regretterais +Claremont si je pouvais regretter ou désirer quelque chose; mais, en +acceptant de venir passer quelque tems auprès de la Reine, je me suis +promis de ne plus penser à moi et cet effort m'a été moins difficile +que je ne croyais. Sa patience vraiment sainte est une grande leçon de +résignation. + +Quelle que soit la douleur dont on puisse être atteint, quelque +profond que soit le malheur dont on se sente écrasé, en face d'elle on +aurait honte de se plaindre. + +Elle sait que je vous écris et elle me charge, Madame, de tous ses +sentimens pour vous; elle veut en même tems que je vous dise qu'elle +regrette bien de ne pouvoir vous donner elle même de ses nouvelles et +de celles du Roi aussi souvent qu'elle le voudroit, mais qu'elle +compte sur votre attachement pour être sûre que vous comprener toutes +les difficultés de sa vie; et il est certain qu'en suivant l'emploi de +toutes les minutes de chacune de ses journées on se demande comment en +effet elle a le tems de vivre. Grâce au Ciel, sa santé est très bonne; +je ne l'ai jamais vue mieux. Mme la d{sse} d'Orléans est bien +quoiqu'encore maigrie; ses fils sont grandis et fortifiés. + +Je retournerai en France probablement au commencement de septembre. +Avant de rentrer dans mon triste manoir, où je passerai peut-être une +partie de l'hyver, je m'arréterai deux jours à Paris, et mon premier +soin, Madame, si vous y êtes, sera d'aller vous donner, avec un peu +plus de détails, de plus fraîches nouvelles des personnes et des +lieux que j'aurai quittés. J'espère que le séjour de Trouville aura eu +comme l'année dernière un bon effet sur votre santé. Je veux espérer +encore autre chose, Madame, c'est de vous trouver un peu de +bienveillante affection pour la pauvre malheureuse isolée. Vous savez +quel haut prix j'ai toujours su y mettre et, maintenant, je n'ai plus +rien à perdre + + A. D. C{tesse} Mollien + + + Claremont, mardy 3 [septembre 1850]. + +Tout est fini, chère Madame, toutes traces de mort ont disparu de ce +triste lieu. Les huit chevaux du char funèbre ont seuls marqué d'un +signe royal ce royal cercueil et il repose maintenant sous une simple +pierre, dans le tout petit caveau d'une toute petite chapelle +particulière. Il ne sera conduit à Dreux que lorsque ses fils auront +droit de rentrer en France avec lui. Cette résolution est hautement +annoncée et toute permission, qui par impossible pourrait être +accordée, ne la changerait pas. On ne veut pas laisser à cet égard le +moindre doute. + +La journée d'hier a été rude pour la Reine; j'ai attendu qu'elle fut +passée pour pouvoir répondre d'autant mieux à votre désir d'avoir de +ses nouvelles. Elle ne s'est rien épargné, mais son courage n'a point +faibli; il est admirable et au-dessus de tout ce qu'on pouvait +espérer. Une seule fois, je l'ai crue vaincue; la première lettre de +la Reine des Belges, en renouvelant de douloureuses émotions, donnait +aussi de fâcheux détails sur sa santé; elle aggravait les inquiétudes +et il fut facile de voir que tous les malheurs peuvent être supportés +excepté celui là. Il y a là un abyme qu'on n'ose pas sonder. Que Dieu +la ménage, cette sainte si vraiment sainte, et lui mesure l'épreuve! + +Vous savez, sans doute, Madame, qu'on ne forme aucun projet que de +rester non seulement unis, mais réunis. Le dernier veu du Roi, la +première parole de la Reine en se relevant des bords de ce lit de +mort, auront leur entier accomplissement; on ne quittera pas +Claremont. Mme la d{esse} d'Orléans vient de louer à un quart d'heure +de distance une fort bonne maison pour y passer l'hyver. Il n'y a +nulle part nulle intention de voyage. Ce faisceau de famille dont le +pilier vient de disparaitre ne semble devoir être brisé par rien, +jusqu'à présent du moins. L'administration des biens ne sera même pas +divisée, elle reste telle qu'elle est formée maintenant et dans les +mêmes mains. Cette unité de sentiments et de vie répondra, je crois, +aux veux de leurs amis. Elle serait habile si, dans ce moment, ils +pouvaient être servis par quoi que ce soit d'une manière utile; mais, +lors même qu'on n'agirait pas en vue de l'avenir, ce qu'on fait là est +bon et bien, surtout on se garantit de tout regret, et c'est toujours +là la grande affaire. + +La santé de la Reine se maintient; elle se promène tous les jours dans +le parc et dort passablement. Sa douleur bien profonde est calme; +l'agitation ne vient que de la Belgique. + +Je lui ai remis sur le champ votre lettre, ainsi que celle de M. le +Chancelier. Elle répondra bien promptement à toutes deux. J'ai à +m'accuser d'une petite indiscrétion, qui, je pense, cependant me sera +facilement pardonnée; je lui ai fait lire aussi la lettre que vous +m'avez écrite en m'envoyant les deux autres. Il m'a semblé que je +n'irais pas contre votre intention en lui donnant cette preuve de plus +de vos sentiments pour elle. Ce dont je suis sûre c'est qu'elle en a +été très touchée. + +Chère Madame, je ne vous parle pas de moi, j'en aurais honte; devant +cette mort dans l'exil, comment oser se plaindre! devant la Reine, +comment ne pas essayer d'avoir du courage! mais je suis loin d'avoir +son admirable force et toutes ces lugubres scènes m'ont trouvée +faible, je l'avoue. Vous avez deviné qu'il en pouvait être ainsi et je +vous remercie de cette affectueuse pensée. Ce que vous avez deviné +aussi, et je vous en remercie plus encore, c'est combien je +m'applaudis d'avoir été près de la Reine dans ces tristes et si +solennels momens. C'est un grand souvenir qui ne me quittera plus et +un nouveau lien qui m'attache à jamais à elle. Je suis aise aussi +d'avoir revu le Roi. + +Voilà encore un long bonheur fini! mais le coeur de la Reine est +encore plein. Ce qu'il y a de profondément décourageant c'est de le +sentir vide et de n'être plus rien pour personne. + +Adieu, chère Madame, conservez moi un peu de bonne amitié; vous savez +quel haut prix j'y sais mettre et de quelle consolation elle peut être +pour moi. + + A. D. C{tesse} Mollien. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + +SEPTIÈME PARTIE + +De 1820 à 1830 + + +CHAPITRE I + + Mes habitudes et mes habitués. -- Récompense nationale + au duc de Richelieu. -- La reine de Suède le suit dans + son voyage. -- Salon de la duchesse de Duras. -- Goût + de madame de La Rochejaquelein pour la guerre civile. + -- Madame de Duras se fait auteur. -- Mariage de Clara + de Duras. -- La duchesse de Rauzan. 1 + + +CHAPITRE II + + La princesse de Poix. -- Son salon. -- Anecdote sur la + princesse d'Hénin. -- La comtesse Charles de Damas. -- + L'abbé de Montesquiou. -- Le comte de Lally-Tollendal. + -- Salon de la marquise de Montcalm. -- Rapports de + famille du duc de Richelieu. -- La duchesse de + Richelieu. -- Mesdames de Montcalm et de Jumilhac. 10 + + +CHAPITRE III + + Carnaval de 1820. -- Le Palais-Royal. -- Bal à + l'Élysée. -- Humeur de monsieur le duc de Berry. -- Bal + masqué chez monsieur Greffulhe. -- Mascarade chez + madame de La Briche. -- Assassinat de monsieur le duc + de Berry. -- Son courage. -- Détails sur cet événement. + -- Préventions contre le comte Decazes. -- Il est forcé + de se retirer. -- Le duc de Richelieu le remplace. -- + Promesses de Monsieur. 20 + + +CHAPITRE IV + + Second ministère du duc de Richelieu. -- Cadeaux + éphémères au duc de Castries. -- Procès de Louvel. -- + Intrigues du parti ultra. -- Madame la duchesse de + Berry y entre. -- Exécution de Louvel. -- Agitation + politique. -- Établissements faits à Chambéry par + monsieur de Boigne. -- Monsieur Lainé. -- La reine + Caroline d'Angleterre. -- Sa conduite en Savoie. -- + Naissance de monsieur le duc de Bordeaux. -- Mot du + général Pozzo. -- Promotion de chevaliers des ordres. 38 + + +CHAPITRE V + + Insurrections militaires. -- Congrès de Troppau. -- + Habileté du prince de Metternich. -- Il se raccommode + avec l'empereur Alexandre. -- Conduite du vieux roi de + Naples. -- La «Paüra». -- Description qu'il en fait. -- + Insurrection du Piémont. -- Le prince de Carignan. -- + Conduite du général Bubna à Milan. -- Mort de + l'empereur Napoléon. 53 + + +CHAPITRE VI + + Intrigues contre le ministère. -- Madame du Cayla. -- + Retraite du ministère. -- Formation du nouveau + ministère dont monsieur de Villèle est le chef. Son + caractère. -- La Congrégation. -- Ses projets. 62 + + +CHAPITRE VII + + Mort du duc de Richelieu. -- Persévérance de + l'attachement de la reine de Suède. -- Son désespoir. + -- Mort de lord Londonderry. -- Monsieur de + Chateaubriand ambassadeur à Londres. -- Il s'y ennuie. + -- Le vicomte de Montmorency. -- Congrès de Vérone. -- + Le duc Mathieu de Montmorency. -- Sa vie et sa mort. 74 + + +CHAPITRE VIII + + Madame de Duras fait nommer le duc de Rauzan. -- La + guerre d'Espagne. -- Départ de monsieur le duc + d'Angoulême. -- Marchés de Bayonne. -- Habileté + d'Ouvrard. -- Intrigues du parti ultra. -- Sagesse de + monsieur le duc d'Angoulême. -- Mécontentement contre + lui. -- Madame de Meffray. -- Campagne en Espagne. -- + Prise du Trocadéro. -- Conduite du prince de Carignan. + -- Les grenadiers lui donnent des épaulettes en laine. + -- Mot du duc de Reichstadt à ce sujet. -- Madame à + Bordeaux. -- Le baron de Damas remplace le maréchal de + Bellune. -- Retour de monsieur le duc d'Angoulême. 93 + + +CHAPITRE IX + + Le duc de Rovigo et le prince de Talleyrand. -- Pavillon + de Saint-Ouen. -- Détails sur cette fête. -- Le duc de + Doudeauville remplace le marquis de Lauriston au ministère + de la maison du Roi. -- Lauriston est nommé maréchal de + France. 105 + + +CHAPITRE X + + Le duc de La Rochefoucauld-Liancourt est destitué de + places gratuites. -- Exécution de quatre jeunes + sous-officiers. -- Élections gouvernementales. -- + Renvoi de monsieur de Chateaubriand. -- Sa colère. -- + L'indemnité aux émigrés et la réduction des rentes. -- + L'archevêque de Paris, monsieur de Quélen. -- Situation + politique de monsieur de Villèle. -- Le père Élisée. -- + Répugnance du Roi à quitter les Tuileries. -- Quel en + était le motif. 112 + + +CHAPITRE XI + + Dernière maladie du roi Louis XVIII. -- Habileté de + madame du Cayla. -- Mort du Roi. -- «Passez, monsieur + le Dauphin». -- Enterrement du Roi. -- Le titre de + Madame refusé à madame la duchesse de Berry. -- Celui + d'Altesse Royale donné aux princes d'Orléans. -- + Réception à Saint-Cloud. -- Entrée à Paris du roi + Charles X. 122 + + +CHAPITRE XII + + Monsieur le Dauphin entre au Conseil. -- Exigences de + la Congrégation. -- Loi sur le sacrilège. -- + Disposition des princes pour l'armée. -- Soirées chez + madame la Dauphine. -- Madame la duchesse de Berry à + Rosny. -- Ses habitudes. -- Ses goûts. -- Sa + popularité. -- Sacre du Roi à Reims. -- Fêtes à Paris. 132 + + +CHAPITRE XIII + + L'ambassadeur d'Autriche refuse de reconnaître les + titres des maréchaux de l'Empire. -- Cercles chez le + Roi. -- Indemnité des émigrés. -- Influence du parti + prêtre. -- Naissance de Jeanne d'Osmond. 144 + + +CHAPITRE XIV + + Mort de l'empereur Alexandre. -- Inquiétudes de ses + dernières années. -- Mission du duc de Raguse près de + l'empereur Nicolas. -- Illusions du duc de Raguse. -- + Mort de Talma. -- Monsieur de Talleyrand est insulté et + frappé par Maubreuil. 155 + + +CHAPITRE XV + + Loi sur le droit d'aînesse. -- Enterrement du duc de + Liancourt. -- La garde nationale est licenciée. -- + Sosthène de La Rochefoucauld et monsieur de Villèle. + -- Le Roi au camp de Saint-Omer. -- Sagesse de monsieur + le Dauphin. 163 + + +CHAPITRE XVI + + Bataille de Navarin. -- Élections de 1827. -- Société + aide-toi, Dieu t'aidera. -- Intrigues du parti ultra. + -- Chute de monsieur de Villèle. -- Séjour de dom + Miguel à Paris. -- Le ministère Martignac. -- + Désappointement de monsieur de Chateaubriand. -- Il + accepte l'ambassade de Rome. -- Nouvelle intrigue de + monsieur de Polignac. -- Jeu bizarre de la nature. 172 + + +CHAPITRE XVII + + Changement survenu dans les dispositions de monsieur le + Dauphin. -- Nomination du baron de Damas comme + gouverneur de monsieur le duc de Bordeaux. -- + Ordonnances de juin 1828 contre les jésuites. -- Voyage + du Roi en Alsace. -- Quadrilles chez madame la duchesse + de Berry. -- La petite Mademoiselle. -- Son éducation. 186 + + +CHAPITRE XVIII + + Difficultés suscitées de toutes parts au ministère + Martignac. -- Réponse du Roi au duc de Mortemart. -- + Campagne des russes contre les turcs. -- Le Roi se + déclare pour l'empereur Nicolas. -- Intrigues dans la + Chambre des députés. -- Mort de l'évêque de Beauvais. + -- Progrès du parti prêtre. -- Langage différent tenu + par le Roi à messieurs de Martignac et de La + Ferronnays. -- Erreur des prévisions. 198 + + +CHAPITRE XIX + + Chute du ministère Martignac. -- Réprobation générale + contre le ministère Polignac. -- Refus de l'amiral de + Rigny. -- Démission de monsieur de Chateaubriand. -- + Projet de mariage pour la princesse Louise d'Orléans. + -- Maladie de madame la duchesse d'Orléans. -- Ovations + à monsieur de Lafayette en Dauphiné. -- Le Roi croit + pouvoir justifier monsieur de Bourmont. -- Le maréchal + Marmont fait décider l'expédition d'Alger. -- Il est + complètement joué par monsieur de Bourmont. -- Fureur + du maréchal. 208 + + +CHAPITRE XX + + Le premier jour de l'année 1830. -- Séance royale au + Louvre. -- Le Roi laisse tomber son chapeau; monsieur + le duc d'Orléans le ramasse. -- Testament de monsieur + le duc de Bourbon. -- Expédition d'Afrique. -- Un mot + de monsieur de Bourmont. -- Le Roi et l'amiral Duperré. + -- Voyage de monsieur le Dauphin à Toulon. -- Messieurs + de Chantelauze et Capelle entrent dans le ministère. 223 + + +CHAPITRE XXI + + Abolition de la loi salique en Espagne. -- Impression + de madame la Dauphine. -- Séjour de la Cour de Naples à + Paris. -- Bal donné par madame la duchesse de Berry. -- + Bal au Palais-Royal. -- Maladie du général de Boigne. + -- Sa mort. -- Incendies en Normandie. -- Insurrection + à Montauban. -- Départ des souverains napolitains. -- + Modération de madame la Dauphine. -- Prise d'Alger. -- + Ordonnances de Juillet. -- Secret gardé. -- Incrédulité, + désespoir et fureur du pays. 234 + + + + +APPENDICES + +_Quelques correspondants de Madame de Boigne._ + + + I. La reine Marie-Amélie. 249 + + II. Madame Adélaïde d'Orléans. 255 + + III. M. de Chateaubriand. 257 + + IV. Le baron Séguier. 258 + + V. Adrien de Montmorency, duc de Laval. 259 + + VI. M. Thiers. 264 + + VII. M. Hyde de Neuville. 266 + + VIII. L'amiral de Rigny. 268 + + IX. M. Duchatel. 274 + + X. Madame Lenormant. 276 + + XI. La comtesse Mollien. 283 + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Récits d'une tante (Vol. 3 de 4), by +Louise-Eléonore-Charlotte-Adélaide d'Osmond, comtesse de Boigne + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RÉCITS D'UNE TANTE (VOL. 3 DE 4) *** + +***** This file should be named 32349-8.txt or 32349-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/3/2/3/4/32349/ + +Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) and Internet Archive. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Récits d'une tante (Vol. 3 de 4) + Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond + +Author: Louise-Eléonore-Charlotte-Adélaide d'Osmond, comtesse de Boigne + +Release Date: May 12, 2010 [EBook #32349] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RÉCITS D'UNE TANTE (VOL. 3 DE 4) *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) and Internet Archive. + + + + + + +</pre> + + + +<p class="smaller center">Note au lecteur de ce fichier digital: Les lettres citées n'ont pas été corrigées.</p> + +<h1>MÉMOIRES<br> +<span class="smaller">DE LA</span><br> +COMTESSE DE BOIGNE</h1> + +<h1>III</h1> + + +<a id="img001" name="img001"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img001.jpg" width="300" height="397" alt="" title=""> +<p>RENÉ EUSTACHE MARQUIS D'OSMOND,<br> +PAIR DE FRANCE,<br> +AMBASSADEUR À LONDRES,<br> +PÈRE DE LA COMTESSE DE BOIGNE,<br> +d'après un +portrait de J. Isabey<br> (Collection de Mademoiselle Osmonde d'Osmond).</p> +</div> + + +<h1>RÉCITS D'UNE TANTE</h1> + +<p class="center">MÉMOIRES<br> +<span class="smaller">DE LA</span><br> + COMTESSE DE BOIGNE<br> +<span class="smaller">NÉE D'OSMOND</span></p> + +<p class="center smaller">PUBLIÉS INTÉGRALEMENT D'APRÈS LE MANUSCRIT ORIGINAL</p> + + +<p class="center p2">III</p> + +<p class="center"><i>De 1820 à 1830.</i></p> + +<p class="p4 center small"><i>PARIS</i><br> + ÉMILE-PAUL FRÈRES, ÉDITEURS<br> + 100, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONORÉ<br> + + 1922</p> + + + +<h2><span class="pagenum"><a id="page001" name="page001"></a>(p. 001)</span> SEPTIÈME PARTIE<br> +De 1820 à 1830.</h2> + +<h3>CHAPITRE I</h3> + +<p class="resume">Mes habitudes et mes habitués. — Récompense nationale au duc de + Richelieu. — La reine de Suède le suit dans son voyage. — Salon de + la duchesse de Duras. — Goût de madame de La Rochejaquelein pour + la guerre civile. — Madame de Duras se fait auteur. — Mariage de + Clara de Duras. — La duchesse de Rauzan.</p> + +<p>J'aurai moins occasion dorénavant de parler de la politique des +Cabinets; la retraite de mon père en éloignait ma pensée. Le désir de +le tenir au courant m'avait, depuis quelques années, encouragée à +m'enquérir des affaires publiques avec soin. Privée de ce stimulant +d'un côté et assez refroidie par les événements de l'autre, je cessai +de m'en occuper avec le même zèle.</p> + +<p>Il m'arrivait bien de temps à autre quelque confidence, quelque +révélation de dessous de cartes; mais je ne prenais plus la peine de +m'informer de leur exactitude, de remonter aux sources, de suivre les +conséquences et les résultats; et, hormis que j'en causais plus +volontiers que les personnes qui n'y avaient jamais pris intérêt, +hormis que je n'adoptais pas sans examen les nouvelles qui flattaient +mes désirs, je n'étais guère mieux informée que tout le gros des gens +du grand monde.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page002" name="page002"></a>(p. 002)</span> J'avais arrangé ma vie d'une façon qui me plaisait fort. Je +sortais peu et, lorsque cela m'arrivait, ma mère tenait le salon, de +sorte qu'il était ouvert tous les soirs. Quelques habitués s'y +rendaient quotidiennement, et, lorsque l'heure des visites était +passée, celle de la conversation sonnait et se prolongeait souvent +très tard.</p> + +<p>De temps en temps, je priais du monde à des soirées devenues assez à +la mode. Mes invitations étaient verbales et censées adressées aux +personnes que le hasard me faisait rencontrer. Toutefois, j'avais +grand soin qu'il plaçât sur mon chemin celles que je voulais réunir et +que je savais se convenir. J'évitais par ce moyen une trop grande +foule et la nécessité de recevoir cette masse d'ennuyeux que la +bienséance force à inviter et qui ne manquent jamais d'accourir au +premier signe. Je les passais en revue, dans le courant de l'hiver, +par assez petite portion, pour ne pas en écraser mon salon. +L'incertitude d'y être prié donnait quelque prix à ces soirées et +contribuait plus que tout autre chose à les faire rechercher.</p> + +<p>Je voyais les gens de toutes les opinions. Les ultras dominaient dans +les réunions privées, parce que mes relations de famille et de société +étaient toutes avec eux; mais les habitués des autres jours se +composaient de personnes dans une autre nuance d'opinion.</p> + +<p>Nous étions les royalistes du Roi et non pas les royalistes de +Monsieur, les royalistes de la Restauration et non pas les royalistes +de l'Émigration, les royalistes enfin qui, je crois, auraient sauvé le +trône si on les avait écoutés.</p> + +<p>Je le reconnais, toutefois, nous-mêmes trouvions alors le ministère +Decazes tombé dans l'ornière de gauche et prêtant une oreille trop +bénévole aux théoriciens de la doctrine dont la plupart mettaient +leurs arguments au <span class="pagenum"><a id="page003" name="page003"></a>(p. 003)</span> service de leurs intérêts. Bien des gens +auraient voulu se rallier autour du duc de Richelieu pour faire +contrepoids à cette tendance qui effrayait. Non seulement il ne le +désirait pas, mais encore il s'y refusait et s'était éloigné.</p> + +<p>Monsieur Decazes, un peu repentant peut-être de sa conduite envers le +duc, s'occupa avec empressement de lui faire décerner une récompense +nationale; mais les germes d'ingratitude, soigneusement semés depuis +quelques mois, avaient fructifié; et, lorsqu'on voulut faire valoir +des services qu'on avait pris tant de peine à déprécier, on ne trouva +nulle part assez d'élan pour résister aux malveillances des +oppositions de l'extrême gauche et de l'extrême droite. Au lieu d'être +votée d'acclamation, la récompense nationale fut discutée, disputée et +ne passa qu'à une faible majorité.</p> + +<p>Monsieur de Richelieu, le plus désintéressé des hommes, fut +profondément blessé de la forme de cette transaction. Il employa la +somme votée par les Chambres à une fondation dans la ville de +Bordeaux. Accoutumé à la frugalité et à la simplicité, ses revenus +personnels suffisaient de reste à ses besoins.</p> + +<p>Il était entré à l'hôtel des affaires étrangères apportant tout son +bagage dans une valise; il en sortit de même; mais, malgré cette +modestie, il <i>se sentait</i> autant qu'homme de France. Il se souciait +peu que ses services fussent mal rémunérés, mais il était cruellement +blessé qu'ils ne fussent pas mieux appréciés.</p> + +<p>Il était donc profondément dégoûté des affaires et ne voulait y +rentrer ni comme chef d'opposition, ni, encore moins, comme chef du +gouvernement. C'était un forçat délivré de ses chaînes et il formait +le bien ferme propos de ne jamais les reprendre.</p> + +<p>Le désir de jouir de la liberté qu'il avait reconquise <span class="pagenum"><a id="page004" name="page004"></a>(p. 004)</span> +l'engagea à faire un voyage dans le Midi. Il ne s'attendait guère à la +nouvelle persécution qu'il allait y trouver.</p> + +<p>La femme de Bernadotte avait passé l'hiver de 1815 en Suède. La +rigueur du climat ayant excité une maladie cutanée qui se porta sur +son visage, cette espèce de lèpre, jointe aux regrets qu'elle +conservait de Paris, lui avait rendu l'habitation de Stockholm si +intolérable qu'elle n'avait pu consentir à y prolonger son séjour. +Elle était établie à Paris, dans son hôtel de la rue d'Anjou où elle +avait une espèce d'existence amphibie. Ses gens et l'ambassadeur du +Roi son époux l'appelaient Votre Majesté, le reste de l'univers madame +Bernadotte.</p> + +<p>Louis XVIII la recevait le matin dans son cabinet <i>pour rendez-vous +d'affaires</i>. Elle n'allait pas chez les autres princes, ni à la Cour. +Du reste, elle faisait des visites à ses anciennes amies sur le pied +de l'égalité, et vivait dans une coterie assez restreinte. Je l'ai +souvent rencontrée chez madame Récamier où elle n'avait en rien une +attitude royale. Quoiqu'elle se fît annoncer: <i>la reine de Suède</i>, +elle n'exigeait ni n'obtenait aucune distinction sociale.</p> + +<p>Vers la fin du ministère de monsieur de Richelieu, elle eut quelque +démarche à faire pour un de ses parents. Elle écrivit au ministre et +lui demanda une audience. Monsieur de Richelieu se rendit chez elle +(comme cela se pratiquait autrefois, par tous les ministres, pour +toutes les femmes de la société, usage dont monsieur de Richelieu a +seul conservé la tradition de mon temps). Il fut très poli. Ce que +madame Bernadotte désirait réussit; il vint lui-même l'en informer. +Elle l'invita à dîner; il accepta.</p> + +<p>Il ne se doutait guère qu'il jetait les fondements d'une frénésie qui +l'a poursuivi jusqu'au tombeau. Madame Bernadotte s'était prise d'une +telle passion pour le pauvre <span class="pagenum"><a id="page005" name="page005"></a>(p. 005)</span> duc qu'elle le suivit à la piste +pendant son voyage. Cela commença par lui paraître extraordinaire. Il +ne comprenait pas comment elle se trouvait toujours arriver trois +heures après lui dans tous les lieux où il s'arrêtait.</p> + +<p>Bientôt il ne put se dissimuler que lui seul l'y attirait et l'y +retenait. L'impatience le gagna. Il cacha sa marche et ses projets, +fit des crochets, choisit les plus tristes résidences, les plus +méchantes auberges. Peines perdues, la maudite berline arrivait +toujours trois heures après sa chaise de poste. C'était un cauchemar!</p> + +<p>Il sentait, de plus, combien cette poursuite finirait par prêter au +ridicule. Il trouva le moyen de faire savoir à la royale héroïne de +grande route qu'il était décidé à retourner sur-le-champ à Paris si +elle persistait à le suivre. Elle, de son côté, s'informa d'un médecin +si les eaux que le duc devait prendre étaient essentielles à sa santé. +Sur la réponse affirmative, elle se décida à faire trêve à ses +importunités et passa la saison des eaux à Genève; mais, à peine +fut-elle terminée, qu'elle se remit en campagne; et cette persécution +qu'il espérait pouvoir mieux conjurer à Paris qu'ailleurs y ramena le +duc, bien plus que l'ouverture de la session.</p> + +<p>La maison de madame de Duras était toujours la plus agréable de Paris. +La position de son mari à la Cour la mettait en rapport avec les +notabilités de tout genre, depuis le souverain étranger qui traversait +la France jusqu'à l'artiste qui sollicitait la présentation de son +ouvrage au Roi. Elle avait tout le tact nécessaire pour choisir dans +cette foule les personnes qu'elle voulait grouper autour d'elle; et +elle s'était fait un entourage charmant, au milieu duquel elle se +mourait de chagrin et de tristesse.</p> + +<p>Le mariage de sa fille aînée avec monsieur de La Rochejaquelein lui +avait été un véritable malheur. Elle y avait <span class="pagenum"><a id="page006" name="page006"></a>(p. 006)</span> constamment +refusé son approbation et ne consentit pas même à assister à la +cérémonie, lorsque madame de Talmont, ayant atteint vingt et un ans, +se décida à la faire célébrer. Le duc de Duras, quoique très +récalcitrant, accompagna sa fille à l'autel.</p> + +<p>Il est assez remarquable qu'elle s'est mariée deux fois le jour +anniversaire de sa naissance, à l'époque juste où la loi le +permettait. Le jour où elle a eu quinze ans, elle a épousé le prince +de Talmont au milieu des acclamations de sa famille, et, le jour où +elle en a eu vingt et un, elle a épousé monsieur de La Rochejaquelein, +malgré sa réprobation.</p> + +<p>Le grand mérite de monsieur de La Rochejaquelein, aux yeux de sa +nouvelle épouse, était son nom vendéen et l'espoir qu'elle serait +appelée à jouer un rôle dans les troubles civils de l'Ouest.</p> + +<p>Félicie de Duras sortait à peine de l'enfance lorsque le manuscrit de +monsieur de Barante (connu sous le nom des <i>Mémoires de madame de La +Rochejaquelein</i>), circula dans nos salons. Ce récit s'empara de sa +jeune imagination. Depuis ce temps, elle a constamment rêvé la guerre +civile comme le complément du bonheur, et, pour s'y préparer, dès +qu'elle a été maîtresse de ses actions, elle a été à la chasse au +fusil, elle a fait des armes, elle a tiré du pistolet, elle a dressé +des chevaux, elle les a montés à poil, enfin elle s'est exercée à tous +les talents d'un sous-lieutenant de dragons, à la grande désolation de +sa mère et à la destruction de sa beauté qui, avant vingt ans, avait +succombé devant ce régime de vie.</p> + +<p>Madame de La Rochejaquelein s'est donné depuis 1830 la joie de courir +le pays le pistolet au poing, d'y fomenter des troubles, d'y attirer +beaucoup de malheurs et de ruines. Je ne sais si la réalité de toutes +ces choses lui aura paru aussi charmante que son imagination, les lui +<span class="pagenum"><a id="page007" name="page007"></a>(p. 007)</span> avait représentées; mais elle est plus excusable qu'aucune +autre personne de s'être jetée dans la guerre civile, car c'était son +rêve depuis l'âge de douze ans.</p> + +<p>Sa belle-mère, la princesse douairière de Talmont, à qui le mariage +avec monsieur de La Rochejaquelein plaisait, principalement, je crois, +parce qu'il désolait la duchesse de Duras, conserva le nouveau ménage +chez elle. Elle a laissé toute sa fortune à Félicie qu'elle semblait +aimer passionnément et qui était encensée jusqu'à la fadeur dans le +petit cercle de cet intérieur. Je lui ai entendu adresser cette phrase +par un des habitués de sa belle-mère:</p> + +<p>«Princesse, permettez-moi de prendre la liberté de vous dire que vous +avez toujours parfaitement raison.» Je n'en ai jamais oublié +l'heureuse rédaction.</p> + +<p>Madame de Duras cherchait, quoique un peu honteusement, à recueillir +la succession de madame de Staël. Elle était elle-même effrayée de +cette prétention et aurait voulu qu'on la reconnût sans qu'elle eût à +la proclamer. Ainsi, par exemple, n'osant pas arborer le rameau de +verdure que madame de Staël se faisait régulièrement apporter après le +déjeuner et le dîner et qu'elle tournait incessamment dans ses doigts, +dans le monde comme chez elle, madame de Duras avait adopté des bandes +de papier qu'un valet de chambre apportait <i>in fiocchi</i> sur un plateau +après le café et dont elle faisait des <i>tourniquets</i> pendant toute la +soirée, les déchirant les uns après les autres.</p> + +<p>Elle s'occupait dès lors à écrire les romans qui ont depuis été +imprimés et auxquels il me semble impossible de refuser de la grâce, +du talent et une véritable connaissance des mœurs de nos salons. +Peut-être faut-il les avoir habités pour en apprécier tout le mérite. +<i>Ourika</i> retrace les sentiments intimes de madame de Duras. Elle a +peint sous cette peau noire les tourments que lui <span class="pagenum"><a id="page008" name="page008"></a>(p. 008)</span> avait fait +éprouver une laideur qu'elle s'exagérait et qui, à cette époque de sa +vie, avait même disparu.</p> + +<p>Ses occupations littéraires ne la calmaient pas sur ses chagrins de +cœur que l'attachement naissant de monsieur de Chateaubriand pour +madame Récamier rendait très poignants, et ses chagrins de cœur ne +suffisaient pas à la distraire de son ambition de situation.</p> + +<p>Elle n'avait pas de garçon. Le second mariage de sa fille aînée +l'avait trop irritée pour s'occuper de son sort. Elle reporta toutes +ses espérances sur la seconde, Clara, à qui elle voulut créer une +existence qui montrât à Félicie tout ce qu'elle avait perdu par sa +rébellion.</p> + +<p>Elle choisit Henri de Chastellux et obtint de lui qu'il consentirait à +changer son nom pour celui de Duras, avec la promesse qu'en épousant +Clara il hériterait du duché et de tous les avantages que les Duras +auraient pu faire à leur fils. En conséquence, nous assistâmes à la +messe de mariage du marquis et de la marquise de Duras, mais, lorsque +nous revînmes le soir, la duchesse de Duras, à la suite d'une visite +de monsieur Decazes, nous présenta, en leur place, le duc et la +duchesse de Rauzan. C'était un ancien titre de la maison de Duras que +le Roi avait fait revivre en faveur des nouveaux époux. Il avait voulu +que ce présent de noces arrivât par l'intermédiaire du favori que la +duchesse de Duras avait, malgré les répugnances de parti et les +réticences de salon, employé pour obtenir que l'hérédité du titre et +de la pairie du duc de Duras fussent assurés à Henri de Chastellux.</p> + +<p>Il ne manqua pas de gens pour le blâmer d'avoir quitté un nom qui +valait bien celui de Duras; mais, à mon sens, il s'est borné à mettre +deux duchés et une belle fortune dans la maison de Chastellux, car ses +enfants seront Chastellux, malgré les engagements contraires qu'il a +pu prendre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page009" name="page009"></a>(p. 009)</span> Madame de Duras se complut à entourer Clara de tous les +agréments, de toutes les distinctions, de tous les amusements qui +peuvent charmer une jeune femme, afin surtout de faire sentir à madame +de La Rochejaquelein le poids de son mécontentement. Elle se vengeait +comme un amant trahi, car toutes ses préférences avaient été pour +Félicie et, même en cherchant à la tourmenter, elle l'adorait encore. +Au surplus, elle ne parvint jamais à diviser les deux sœurs qui +restèrent tendrement unies, à leur mutuel honneur, quoique l'aînée fût +traitée comme une étrangère dans la maison paternelle où l'autre +semblait posée sur un autel pour être divinisée.</p> + +<p>Les contemporaines de madame de Rauzan ont établi qu'elle était fort +bornée. Je ne puis être de cet avis. Elle a beaucoup de bon sens, un +grand esprit de conduite; elle est très instruite, sait plusieurs +langues dont elle connaît la littérature. Peut-être n'a-t-elle pas +beaucoup d'esprit naturel, mais elle en a été tellement frottée +pendant ses premières années qu'elle en est restée suffisamment +saturée pour me satisfaire pleinement.</p> + +<p>Je ne sais si je m'aveugle par l'affection que je lui porte, mais elle +me paraît à cent pieds au-dessus de la plupart de celles qui la +critiquent. + +<h3><span class="pagenum"><a id="page010" name="page010"></a>(p. 010)</span> CHAPITRE II</h3> + +<p class="resume">La princesse de Poix. — Son salon. — Anecdote sur la princesse + d'Hénin. — La comtesse Charles de Damas. — L'abbé de + Montesquiou. — Le comte de Lally-Tollendal. — Salon de la marquise + de Montcalm. — Rapports de famille du duc de Richelieu. — La + duchesse de Richelieu. — Mesdames de Montcalm et de Jumilhac.</p> + +<p>Quoique je restasse habituellement chez moi, je fréquentais pourtant +deux salons, en outre de celui de madame de Duras, ceux de la +princesse de Poix et de la marquise de Montcalm. J'étais accueillie +chez madame de Poix avec une bonté extrême et je m'y plaisais.</p> + +<p>Ce monde, absolument différent de celui auquel on était accoutumé, +mais qui prenait encore vif intérêt à tous les événements du jour, +représentait le siècle dernier, se mettant à la fenêtre pour voir +passer celui-ci. Une jeune personne qui causait y devenait +sur-le-champ l'objet d'une gâterie générale et d'acclamations +obligeantes que, tout en les trouvant intempestives, on recevait très +bénévolement; du moins, tel est l'effet qu'elles faisaient sur moi.</p> + +<p>La princesse de Poix était la plus aimable vieille femme que j'aie +rencontrée. Elle joignait aux grâces de l'esprit, aux douceurs du +commerce le plus facile, un caractère digne et ferme qui la rendait +également propre à être chef de famille et centre de la société. La +conduite exemplaire de sa jeunesse lui donnait le droit d'être +indulgente dans sa vieillesse, et elle en usait avec assez <span class="pagenum"><a id="page011" name="page011"></a>(p. 011)</span> +de discernement pour que sa protection fût honorable et secourable.</p> + +<p>Elle est morte comblée d'ans, de respect et de considération, ayant +survécu à toutes ses intimités et même à son fils, le duc de Mouchy +dont la perte l'a cruellement éprouvée et a hâté sa fin. Elle +supportait, depuis plusieurs années, un état de cécité complet avec +une patience admirable, usant de tous les moyens rationnels d'adoucir +cette calamité et se soumettant aux inconvénients irrémédiables avec +la résignation courageuse et enjouée qui peut en atténuer la +souffrance.</p> + +<p>Madame de Poix n'ayant jamais émigré, son salon avait peu subi +l'influence de la Révolution. Une partie des personnes qui s'y +rencontraient chaque soir conservaient l'habitude quotidienne de s'y +retrouver depuis quarante ans. Les autres, après une absence plus ou +moins longue, étaient venues s'y rallier en se rangeant de nouveau aux +formes et au ton dont la vieille maréchale de Beauvau était restée, +jusqu'à très récemment, l'exemple et l'oracle. On se trouvait ainsi +rattaché directement à la société du temps de Louis XV.</p> + +<p>Les enfants et les petits-enfants de la princesse, après avoir dîné et +passé quelque temps auprès d'elle, allaient chercher les plaisirs du +grand monde vers neuf heures. Ils étaient remplacés par mesdames de +Chalais, d'Hénin, de Simiane, de Damas, et messieurs de Chalais, de +Montesquiou, de Damas, de Lally, etc. qui s'y réunissaient chaque +soir. D'autres habitués étaient moins fidèlement exacts, et toute la +bonne compagnie de Paris passait en visite dans ce salon.</p> + +<p>Les personnes que j'ai nommées formaient <i>la coterie</i> proprement dite, +d'ancienne date assurément, car, longtemps avant la Révolution, +mesdames les princesses de Poix, de Chalais, d'Hénin et de Bouillon, +étaient <span class="pagenum"><a id="page012" name="page012"></a>(p. 012)</span> connues à la Cour sous le titre des <i>princesses +combinées</i>.</p> + +<p>Le ton de cette société était monté à un degré d'enthousiasme et à une +sensiblerie pour les petites choses qui semblaient très exagérés à +notre génération, rappelée à la simplicité par l'importance des +événements, mais qui ne manquaient ni de grâce ni d'obligeance. Un mot +un peu heureux, échappé dans la conversation, était relevé avec une +approbation qui allait souvent jusqu'à l'applaudissement manuel. Les +exclamations: <i>Qu'elle est charmante! Qu'il a d'esprit!</i> etc., se +distribuaient en face fort bénévolement.</p> + +<p>Madame de Staël avait conservé quelque chose de cette tradition; mais, +plus jeune, elle l'arrangeait mieux aux habitudes du siècle dont elle +avait davantage essuyé le frottement.</p> + +<p>Dans le salon de madame de Poix, une histoire quelque peu +attendrissante faisait couler une profusion de larmes; c'était aussi +un reste d'habitude de la jeunesse de ces dames où les cœurs +sensibles étaient fort à la mode.</p> + +<p>On racontait de la princesse d'Hénin, qui professait un sentiment +passionné pour madame de Poix, qu'un soir où celle-ci était fort +souffrante, madame d'Hénin fut obligée de la quitter pour aller faire +son service de dame du palais à Versailles. Le lendemain matin, madame +de Poix reçoit une lettre de sa jeune amie: «Elle lui écrit n'ayant pu +dormir de la nuit; elle a compté toutes les heures et, lorsque celle +qui devait amener le redoublement a sonné, elle-même a ressenti une +espèce de frisson. Elle en est tout épouvantée! Serait-ce un +pressentiment? Elle ne peut résister à son trouble et fait partir un +homme sur-le-champ. Elle ne vivra pas jusqu'au retour; de grâce qu'on +la rassure, etc., etc.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page013" name="page013"></a>(p. 013)</span> Madame de Poix, très touchée de l'état de madame d'Hénin, +écrit en toute hâte qu'elle a passé une assez bonne nuit et fait +entrer le valet de chambre pour lui remettre son billet:</p> + +<p>«Allez vite porter ma réponse à madame d'Hénin.... Elle a donc passé +une bien mauvaise nuit?</p> + +<p>—Je ne sais pas, princesse.</p> + +<p>—Était-elle bien souffrante ce matin?</p> + +<p>—On n'était pas entré chez elle quand je suis parti.</p> + +<p>—Elle ne vous a donc pas donné sa lettre elle-même?</p> + +<p>—Si fait, princesse, la princesse me l'a remise hier au soir.»</p> + +<p>Madame de Poix rit un peu des frissons de son amie, mais cela ne +changea rien à leur intimité qui s'est prolongée jusqu'à la mort. Il +faut ajouter que madame d'Hénin était la plus affectée de toutes ces +dames, et madame de Poix la plus naturelle aussi bien que la plus +aimable et la plus raisonnable.</p> + +<p>Madame de Simiane, dont j'ai déjà parlé au sujet de monsieur de +Lafayette, avait été la jolie femme <i>par excellence</i> de la Cour de +Louis XVI et conservait une grande élégance, beaucoup d'agrément et +tout autant d'esprit qu'il en fallait pour être encore charmante dans +sa gracieuse bienveillance.</p> + +<p>Madame de Chalais, avec plus d'esprit, n'avait pas le même besoin de +plaire, mais cependant beaucoup de bonté.</p> + +<p>La comtesse Charles de Damas, moins vieille que ces autres dames et +dont l'intimité était de relation plus que de sympathie, a toujours +passé vis-à-vis de ses contemporaines pour avoir prodigieusement +d'esprit. Je n'en ai jamais vu trace; mais je me récuse, ne pouvant +avoir raison contre l'opinion générale. Toujours gémissante, <span class="pagenum"><a id="page014" name="page014"></a>(p. 014)</span> +toujours larmoyante, elle me représentait «la plaintive élégie en +longs habits de deuil», et ses sentiments étaient trop affectés pour +jamais m'émouvoir. Peu de jours avant ses couches, son mari la trouva +toute en larmes:</p> + +<p>«Qu'avez-vous, ma chère amie?</p> + +<p>—Hélas! je pleure mon enfant.</p> + +<p>—Hé! bon Dieu, quelle idée, pourquoi le perdriez-vous?</p> + +<p>—Le perdre! ah! cette affreuse pensée me tuerait! Mais, hélas, ne +vais-je pas m'en séparer?</p> + +<p>—Vous en séparer? Vous comptez le nourrir.</p> + +<p>—Il ne sera plus dans mes entrailles.»</p> + +<p>Cette enfant, née d'entrailles si maternelles, n'a pas hérité de ces +affectations. Elle est une des personnes les plus distinguées et les +plus naturelles de mon temps. Je suis liée avec elle depuis notre +mutuelle enfance. Elle avait épousé en premières noces monsieur de +Vogué qui se tua en tombant de cheval.</p> + +<p>Madame de Damas n'omit aucun soin pour entretenir la douleur de sa +fille au plus haut degré de violence. Mais elle finit par s'affranchir +et épousa César de Chastellux, le frère aîné d'Henry devenu duc de +Rauzan.</p> + +<p>Je reviens au salon de madame de Poix où madame de Chastellux, au +surplus, se trouvait fréquemment.</p> + +<p>L'abbé de Montesquiou y régnait. C'est encore une de ces personnes +d'esprit que je n'ai jamais su apprécier. Je ne lui en refuse pourtant +pas; mais il l'a employé à faire des sottises comme homme public et à +se rendre insupportable par son aigreur comme homme privé.</p> + +<p>Aussi, un certain monsieur Brénier, médecin de Nancy, député de la +Chambre introuvable et qui avait été adopté par la société ultra à +cause de la violence de ses opinions, <span class="pagenum"><a id="page015" name="page015"></a>(p. 015)</span> disait-il un jour à +l'abbé de Montesquiou, qui donnait un de ses coups de griffes aux +ministres ses successeurs:</p> + +<p>«Monsieur l'abbé, vous ne devriez jamais oublier que vous avez de très +grands droits à être fort modeste.»</p> + +<p>Cette brutalité expulsa le médecin de la société, et personne n'y +perdit, car il était aussi absurde que grossier, mais le mot resta.</p> + +<p>Monsieur de Lally a fait des requêtes, des mémoires, des discours, des +tragédies, des satires, des panégyriques des morts, bien plus d'éloges +des vivants. Je ne sais si rien de tout cela le mènera à la postérité. +Ses contemporains l'ont appelé le plus gras des hommes sensibles, on +aurait pu ajouter le plus plat des hommes bouffis. Peut-être cela +tenait-il à l'affaiblissement de l'âge, mais je ne l'ai jamais vu que +plein de ridicules et d'affectation, répandant des larmes à tout +propos, pleurant sur l'enfance, pleurant sur les vieillards, pleurant +pour la gloire, pleurant pour la défaite, pleurant de joie, pleurant +de tristesse, enfin toujours pleurnichant. Je le voyais beaucoup au +Palais-Royal, où il jouait son grand jeu, interrogeant tous les +enfants, jusqu'à ceux au maillot, s'attendrissant de leurs réponses, +et les encensant avec un excès de flatterie qui n'avait pas cours en +ce lieu.</p> + +<p>Je ne parlerai pus des autres hommes de la société de madame de Poix. +Quelques-uns s'étaient renouvelés depuis la Révolution et +n'appartenaient pas à son temps. Messieurs de Chalais et de Damas +étaient de fort bons et loyaux personnages, mais nullement +remarquables.</p> + +<p>Le salon de madame de Montcalm était composé de gens de notre âge, et, +jusqu'à la mort de son frère le duc de Richelieu, il a eu une teinte +politique très marquée.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page016" name="page016"></a>(p. 016)</span> Le duc de Richelieu avait été marié, a dix-sept ans, à +mademoiselle de Rochechouart qui en avait douze. Selon l'usage du +temps, on l'avait envoyé voyager. Pendant les trois années de son +absence, il recevait de fréquentes lettres de sa jeune épouse, +remplies de grâce et d'esprit. À son instante prière, elle lui envoya +son portrait où il retrouva les traits, un peu plus développés, du +petit minois enfantin gravé dans son souvenir.</p> + +<p>Madame la comtesse de Chinon (c'est le nom que portait le jeune +ménage) ayant accompli sa quinzième année, le mari fut rappelé. Plein +d'espérance, il débarqua à l'hôtel de Richelieu. On vint au-devant de +lui sur l'escalier.</p> + +<p>Le vieux maréchal, son grand-père et le duc de Fronsac, son père, +avaient placé entre eux un petit monstre de quatre pieds, bossue par +devant et par derrière, qu'il présentèrent au comte de Chinon comme la +compagne de sa vie. Il recula de trois marches et tomba sans +connaissance sur l'escalier. On le porta chez lui. Il se dit trop +souffrant pour paraître au salon, écrivit à ses parents sa ferme +détermination de ne jamais accomplir un hymen qui lui répugnait si +cruellement, fit demander des chevaux de poste dans la nuit même, prit +en désespéré la route d'Allemagne et alla faire les campagnes de +Souvarow contre les Turcs.</p> + +<p>La duchesse de Fronsac, seconde femme de son père, avait trouvé moyen +de pénétrer jusqu'à lui, pendant son court séjour à Paris et de lui +présenter deux petites sœurs charmantes, dont il emporta le +gracieux souvenir.</p> + +<p>Lorsque, quinze ans plus tard, la tourmente révolutionnaire étant un +peu calmée, il obtint par la protection de l'empereur Paul I<sup>er</sup>, au +service duquel il était entré, la permission de venir faire un voyage +en France <span class="pagenum"><a id="page017" name="page017"></a>(p. 017)</span> sous le consulat de Bonaparte, il rapporta cette +agréable image, et retrouva deux petites bossues qui ne cédaient guère +à sa femme dans leur tournure hétéroclite. Toutefois, mieux aguerri, +il ne prit pas la fuite.</p> + +<p>Ce ne fut qu'après avoir vendu ses biens, payé les dettes de la +succession et distribué sa part de l'héritage paternel à ses deux +sœurs qu'il reprit le chemin de la Crimée où il s'occupait à fonder +la ville d'Odessa.</p> + +<p>La difficulté des communications, pendant la Révolution, avait tenu le +duc de Richelieu dans la même ignorance sur la tournure de ses +sœurs que la discrétion mal entendue de sa famille sur celle de sa +femme. Il lui en était resté une sorte de répugnance instinctive pour +les bossues.</p> + +<p>Longtemps après, ayant été nommé tuteur de sa nièce, mademoiselle +d'Hautefort, devenue baronne de Damas, et la trouvant aussi +contrefaite, il ne put s'empêcher de s'écrier en serrant la main d'un +homme de ses amis:</p> + +<p>«Ah! par Dieu, c'est trop fort, je suis donc né pour être poursuivi, +enguignonné de bossues!»</p> + +<p>Si le petit monstre de quinze ans, présenté à monsieur de Richelieu, +lui avait inspiré une répugnance invincible, son propre aspect, en +revanche, avait produit un effet bien différent. Son air noble, sa +charmante figure avaient confirmé l'impression préparée par une +correspondance tendre qui se poursuivait fort activement entre les +deux jeunes époux.</p> + +<p>Sous une enveloppe si hideuse, madame de Richelieu portait un esprit +élevé et un cœur généreux. Elle ne s'occupa qu'à réconcilier les +deux familles à la fuite intempestive de monsieur de Richelieu, offrit +à celui-ci de l'assister dans toutes les tentatives pour faire casser +son mariage et accepta comme une faveur le refus qu'il en <span class="pagenum"><a id="page018" name="page018"></a>(p. 018)</span> +fit. Avertie par la conduite de son mari des disgrâces personnelles +que la tendresse de ses parents avait cherché à lui dissimuler, elle +ne voulut pas s'exposer aux dédains du monde et à la pitié des +indifférents. Elle se retira dès lors dans une belle terre +(Courteilles), à vingt lieues de Paris, qu'elle a constamment habitée +jusqu'à sa mort.</p> + +<p>Quoique bien jeune encore au moment où la Révolution éclata, ses +vertus lui avaient déjà acquis de l'influence; elle l'employa à +maintenir la tranquillité dans ses environs. Elle fut la providence de +toute la famille Richelieu, et, loin de jamais témoigner du +ressentiment au duc, elle a constamment employé les recherches les +plus délicates à l'entourer des soins d'une amitié désintéressée, +renfermant dans son sein tout ce qui pouvait sembler dicté par un +sentiment plus vif.</p> + +<p>Le duc de Richelieu, vaincu par des procédés si généreux et assez +noble lui-même pour pardonner à une personne qu'il avait si grièvement +offensée, allait quelquefois, depuis la Restauration, la voir au +château de Courteilles où il était reçu avec une joie extrême.</p> + +<p>Leur âge à tous deux aurait fini par rendre cette existence simple et +facile; je suis persuadée qu'au moment où la mort l'a enlevé, monsieur +de Richelieu était près de s'établir à Courteilles. Quant à sa femme, +rien ne l'aurait décidée à affronter le monde de Paris dont elle +s'était retirée avant d'y être entrée.</p> + +<p>Madame de Montcalm était l'aînée des deux sœurs du duc de +Richelieu. Un très mauvais état de santé l'autorisait à ne point +quitter une chaise longue, et l'espoir de dissimuler sa taille lui +donnait la patience de se soumettre à cette sujétion. Elle montrait un +beau visage, et le reste de sa personne était enveloppé de tant de +garnitures, de châles, de couvre-pieds que sa difformité était +presque entièrement cachée.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page019" name="page019"></a>(p. 019)</span> J'ai toujours attribué à cette circonstance la préférence +marquée que monsieur de Richelieu lui accordait sur sa sœur, madame +de Jumilhac, qui promenait son épouvantable figure sans le moindre +embarras à travers toutes les foules et toutes les fêtes. Un esprit +extrêmement piquant, une imperturbable gaieté, un entrain naturel que +je n'ai vu à personne autant qu'à elle, la faisaient rechercher de +tout ce qu'il y avait de plus élégant dans la meilleure compagnie.</p> + +<p>Il n'y avait pas de bonne fête sans madame de Jumilhac. Elle était +très à la mode et, chose bien bizarre, malgré sa figure, c'était le +but et l'ambition de toute sa vie.</p> + +<p>Madame de Montcalm, avec un esprit beaucoup plus cultivé, était, à mon +sens, bien moins aimable que sa sœur. Fort exigeante, elle voulait, +avant tout, être admirée de gens capables d'apprécier un mérite +qu'elle croyait transcendant. L'autre ne pensait qu'à s'amuser avec +les premiers venus.</p> + +<p>Peut-être suis-je partiale dans mon jugement des deux sœurs. +J'étais fort liée avec la cadette; il m'était difficile de rester +neutre entre elles. En ayant réciproquement l'une pour l'autre les +procédés les plus nobles, les plus délicats dans les circonstances +importantes, elles se taquinaient et se chagrinaient si constamment +dans tous les petits détails de la vie journalière qu'elles en étaient +venues à se détester cordialement. Les personnes de leur intimité se +trouvaient nécessairement influencées et conduites à prendre parti.</p> + +<p>Quoiqu'il en soit, monsieur de Richelieu accordait une préférence +marquée à madame de Montcalm. Il passait chez elle la plus grande +partie de ses soirées, ce qui lui facilitait le moyen d'attirer autour +de sa chaise longue toutes les notabilités françaises et étrangères.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page020" name="page020"></a>(p. 020)</span> CHAPITRE III</h3> + +<p class="resume">Carnaval de 1820. — Le Palais-Royal. — Bal à l'Élysée. — Humeur de + monsieur le duc de Berry. — Bal masqué chez monsieur + Greffulhe. — Mascarade chez madame de la Briche. — Assassinat de + monsieur le duc de Berry. — Son courage. — Détails sur cet + événement. — Préventions contre le comte Decazes. — Il est forcé de + se retirer. — Le duc de Richelieu le remplace. — Promesses de + Monsieur.</p> + +<p>Le carnaval de 1820 fut extrêmement gai et brillant. Les plaies du +pays commençaient à se cicatriser. Malgré le peu de reconnaissance +témoignée à l'administration qui avait travaillé et réussi à émanciper +le pays, les personnes mêmes qui craignaient ce résultat et avaient +intrigué pour l'empêcher éprouvaient, en dépit de leurs préventions, +du soulagement à ne plus voir l'uniforme étranger se pavanant <i>chez +lui</i>, dans nos rues.</p> + +<p>Monsieur le duc de Berry donna un grand bal à l'Élysée. Les +invitations furent nombreuses et assez libéralement distribuées. +Monsieur le duc de Berry trouvait la Cour tenue trop étroitement. Les +prétentions des entours avaient profité des goûts sédentaires et +retirés des autres princes pour les accaparer entièrement. Il fallait +être de leur Maison, ou y tenir de bien près, pour avoir accès jusqu'à +eux.</p> + +<p>Monsieur le duc de Berry blâmait cette exclusion et annonçait +l'intention de s'en affranchir. Il avait déjà donné quelques dîners +où il avait admis des pairs et des députés <span class="pagenum"><a id="page021" name="page021"></a>(p. 021)</span> marquants par leur +existence politique, et il se proposait encore d'étendre le cercle de +ses invitations. Lui-même aurait eu beaucoup à y gagner, car il avait +assez d'esprit pour pouvoir profiter de la conversation et pour +chercher à l'encourager. Il était stimulé dans ce projet par +l'attitude du Palais-Royal.</p> + +<p>Monsieur le duc d'Orléans avait affecté, plus que personne, de relever +la tête au départ des alliés et de changer sa façon de vivre; il était +bien aise qu'on remarquât combien il respirait plus librement. Le +premier mercredi de chaque mois, il recevait comme prince, mais non +pas en habit de Cour. Il n'était porté, au Palais-Royal, que par les +femmes présentées pour la première fois; encore les en dispensait-on +fréquemment.</p> + +<p>On n'avait pas non plus, ainsi qu'aux Tuileries, inventé de séparer +les hommes et les femmes, ni de nous faire défiler comme un troupeau, +ou entrer en fournées, disciplinées par un huissier, pour obtenir le +mot, ou le coup de tête qu'on nous accordait avec autant d'ennui que +nous en avions à le recevoir.</p> + +<p>Les salons du Palais-Royal, brillamment éclairés, étaient remplis de +femmes magnifiquement parées, d'hommes chamarrés d'ordres et de +broderies, qui circulaient librement. On s'y rencontrait; on se +réunissait aux gens de sa société. On attendait sans ennui la tournée +des princes qui distribuaient leurs obligeances de la façon la plus +gracieuse.</p> + +<p>Les réceptions du Palais-Royal se trouvaient être de fort belles +assemblées où on s'amusait et d'où l'on sortait content de sa soirée +et des gens qui vous l'avaient procurée. Elles étaient très à la mode. +J'ignore ce qui décida plus tard à y renoncer et à n'avoir plus qu'une +seule réception princière le premier mercredi de l'année où il y +avait une telle foule que c'était une corvée insupportable.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page022" name="page022"></a>(p. 022)</span> En outre des cercles dont je viens de parler, il y avait de +fréquents et excellents concerts ainsi que de grands dîners, pas trop +ennuyeux où on avait soin que les invitations fussent toujours +suffisamment mélangées pour que toutes les opinions se trouvassent +représentées et qu'il n'y eût repoussement pour aucune.</p> + +<p>J'allais très souvent au Palais-Royal. Dans les jours ordinaires, les +princesses et leurs dames travaillaient à une table ronde placée à +l'extrémité de la galerie. Les enfants jouaient à l'autre bout. +Monsieur le duc d'Orléans partageait son temps entre ces deux groupes +et le billard. Dès que les enfants étaient couchés, il se rapprochait +de la table, et on causait de tout fort librement et souvent d'une +façon très amusante.</p> + +<p>Monsieur le duc d'Orléans se tenait au courant de tout ce qui +paraissait de nouveau soit dans les arts, soit dans les sciences. Les +savants lui communiquaient leurs découvertes; celles qui étaient de +nature à intéresser les princesses étaient produites et démontrées au +salon. Les artistes qui passaient y étaient entendus et y apportaient +une variété qui le rendait fort agréable aux habitués.</p> + +<p>La liste en était assez étendue pour qu'il y vînt dans le cours de la +soirée une trentaine de personnes, soit de celles pour qui la porte +était toujours ouverte, soit de celles qui demandaient à faire leur +cour et à qui on fixait un jour.</p> + +<p>Monsieur le duc de Berry y venait parfois avec sa femme, et avait +l'air de s'y plaire. Je ne le voyais plus que rarement. Dès la seconde +Restauration, il avait cessé de faire des visites et, depuis son +mariage, il n'allait dans le monde qu'aux grands bals où il +accompagnait sa femme. Cependant, lorsque nous nous rencontrions, nos +vieilles habitudes, d'une familiarité qui datait de l'enfance, nous +remettaient facilement en intimité.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page023" name="page023"></a>(p. 023)</span> Je me souviens qu'un soir, au Palais-Royal, me trouvant à +côté de lui sur une banquette, dans le billard, il me témoigna son +approbation des habitudes sociales des maîtres de la maison, et +combien cela valait mieux que d'être toujours: <i>Comme nous, entre nous +comme des juifs</i>, ce fut son expression.</p> + +<p>Je lui représentai qu'il lui serait bien facile de mettre l'Élysée sur +le même pied et qu'il aurait tout à gagner à se faire connaître +davantage.</p> + +<p>«Pas si facile que vous le croyez bien. Mon père le trouverait très +bon et serait même aise d'en profiter, car, malgré tous ses scrupules +religieux, il aime le monde; mais je ne crois pas que cela convînt au +Roi; et je suis sûr que cela déplairait à mon frère et plus encore à +ma belle-sœur. Elle n'entend pas qu'on s'amuse autrement qu'à sa +façon: <i>moult tristement</i> ... vous savez?...» Et il se prit à rire.</p> + +<p>Ce <i>moult tristement</i> est un terme que Froissard applique aux +divertissements des anglais.</p> + +<p>Après quelque long dîner de Londres, monsieur le duc de Berry +s'écriait souvent:</p> + +<p>«Ah! que nous nous sommes <i>bien divertis, moult tristement, selon l'us +de leur pays</i>.»</p> + +<p>En outre des sévérités de madame la duchesse d'Angoulême, il y avait +un obstacle principal qu'il n'exprimait pas mais qu'il voyait très +bien: c'était la différence qui existait entre madame la duchesse de +Berry et madame la duchesse d'Orléans. Toutefois, dans l'approbation +du Prince il perçait beaucoup de jalousie contre le Palais-Royal. J'en +eus une nouvelle preuve le jour de ce bal de l'Élysée où je retourne +après cette longue digression.</p> + +<p>La maladie du duc de Kent avait fait hésiter à le remettre, un léger +mieux encouragea à le donner. Le télégraphe apporta la nouvelle de la +mort le jour même <span class="pagenum"><a id="page024" name="page024"></a>(p. 024)</span> où il devait avoir lieu. Je l'appris par +monsieur le duc de Berry.</p> + +<p>La file m'avait retardée. Je lui trouvai, dès en arrivant, l'air que +je lui connaissais quand il était mécontent. Le bal était si beau, si +brillant, si animé que je ne comprenais pas qu'il n'en fut pas +satisfait. Il s'approcha de moi.</p> + +<p>«Hé bien! vous savez que le Palais-Royal ne vient pas; ils ont envoyé +leurs excuses.</p> + +<p>—Vraiment, Monseigneur?</p> + +<p>—C'est fort déplacé. Le Roi avait décidé que la nouvelle de la mort +du duc de Kent ne serait sue que demain; et voilà qu'ils la répandent +par leur absence qu'il faut bien expliquer.... C'est pour me donner un +tort.»</p> + +<p>Je cherchai à l'apaiser et lui rappelai, ce qui était exact, que +monsieur le duc d'Orléans était personnellement intimement lié avec le +duc de Kent, qu'il devait être douloureusement affecté et que sa +situation était toute différente de celle de monsieur le duc de Berry.</p> + +<p>«Ah bah, reprit-il avec impatience, c'est toujours pour faire pot à +part.»</p> + +<p>Il y avait bien un peu de vrai dans cette boutade de mauvaise humeur.</p> + +<p>Le bal fut magnifique et parfaitement ordonné. Le Prince en fit les +honneurs avec bonhomie et obligeance, et le succès de cette fête, dont +il s'était lui-même occupé, le dérida avant la fin de la soirée. Il +dit, tout autour de lui, qu'il était enchanté qu'on s'amusât et que +ces bals se renouvelleraient souvent. Hélas! aveugles mortels que nous +sommes, c'était pourtant le dernier!</p> + +<p>Madame la duchesse d'Angoulême fit les honneurs avec un empressement +et une gracieuseté que je ne lui avais jamais vus. Elle était polie, +accorte, couverte de diamants, noblement mise et avait bien l'air +d'une grande princesse.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page025" name="page025"></a>(p. 025)</span> En revanche, sa belle-sœur avait celui d'une maussade +pensionnaire. Elle ne faisait politesse à personne, ne s'occupait que +de sauter et courait sans cesse après monsieur le duc de Berry pour +qu'il lui nommât des danseurs. Il ne voulait pas qu'elle valsât, et +elle prenait une mine boudeuse toutes les fois que les orchestres +jouaient une valse. Il est difficile d'être moins à son avantage et +plus complètement une sotte petite fille que madame la duchesse de +Berry ce jour-là. Il n'approchait que trop celui où elle devait +montrer une distinction de caractère que personne ne lui supposait.</p> + +<p>Je me rappelle pourtant avoir entendu raconter à monsieur le duc de +Berry que, se trouvant un jour avec elle dans une voiture dont les +chevaux s'emportaient, elle avait continué à parler sans que le son de +sa voix s'altérât, qu'il avait fini par lui dire:</p> + +<p>«Mais, Caroline, tu ne vois donc pas?</p> + +<p>—Si fait, je vois; mais, comme je ne puis arrêter les chevaux, il est +inutile de s'en occuper.»</p> + +<p>La voiture versa sans que personne fût blessé. Madame la duchesse de +Berry est une des créatures les plus courageuses que Dieu ait formée.</p> + +<p>L'étiquette ne permettait pas de quitter le bal avant les princes. +J'étais exténuée de fatigue lorsque je rencontrai monsieur le duc de +Berry après le souper. Il me parut de très bonne humeur et enchanté de +l'effet de son bal.</p> + +<p>«Vous n'en pouvez plus, me dit-il, allez-vous-en.»</p> + +<p>Je fis quelques difficultés.</p> + +<p>«Allez, allez, c'est moi qui vous chasse. Bonsoir, ma vieille Adèle.»</p> + +<p>C'était son terme d'amitié envers moi. Voilà les derniers mots que je +lui ai entendu prononcer. La poignée de main qui les accompagna fut +aussi la dernière que <span class="pagenum"><a id="page026" name="page026"></a>(p. 026)</span> j'aie reçue de lui. Je ne reviens pas +sur ces moments sans émotion. Avec de grands défauts, il avait des +qualités très attachantes et, dans sa poitrine de prince, battait un +cœur d'homme généreux.</p> + +<p>Le samedi suivant, qui précédait le dimanche gras 13 février 1820, il +y eut un bal costumé chez monsieur Greffulhe, riche banquier qui avait +épousé mademoiselle du Luc de Vintimille et qu'on avait créé pair de +France. La fête était très belle; tout ce qu'il y avait de meilleure +et de plus élégante compagnie à Paris s'y réunit.</p> + +<p>Monsieur le duc et madame la duchesse de Berry l'honorèrent de leur +présence. La princesse ne dansa pas; mais, comme elle était vêtue en +reine du moyen âge, avec un voile flottant et en velours chamarré de +broderies d'or, on ne le remarqua pas.</p> + +<p>On donnait, en ce temps, au théâtre de la porte Saint-Martin, une +parodie de l'opéra des <i>Danaïdes</i> où l'acteur Potier, après avoir +distribué de ces couteaux, dits eustaches, à ses filles pour tuer leur +mari, ajoutait: «<i>Allez, mes petits agneaux</i>». Ce mot, dit par Potier +d'une façon inimitable, avait fait la fortune de la pièce, et tout +Paris le connaissait.</p> + +<p>Le duc de Fitzjames avait adopté le costume de Potier et, les poches +pleines de couteaux, en donnait à toutes les jeunes femmes en y +ajoutant quelques phrases appropriées à leur situation personnelle. Il +s'adressa particulièrement à madame la duchesse de Berry; ce fut sujet +d'une longue plaisanterie sur l'endroit du cœur qu'il fallait +frapper, et je vis madame la duchesse de Berry partir tenant encore ce +couteau à la main. Hélas! vingt-quatre heures ne s'étaient pas +écoulées qu'un couteau plus formidable était enfoncé dans ce cœur +qu'on lui conseillait de toucher.</p> + +<p>Édouard de Fitzjames s'est souvent reproché ce badinage, <span class="pagenum"><a id="page027" name="page027"></a>(p. 027)</span> +bien innocent assurément, mais dont je conçois que le souvenir lui fut +pénible.</p> + +<p>Pendant tout le temps que le prince était resté au bal, monsieur +Greffulhe ne l'avait pas quitté d'un instant. Il paraissait inquiet et +préoccupé. Dès qu'il eut remis ses illustres hôtes dans leur voiture +et qu'elle fut sortie de sa cour, il sembla débarrassé d'un pesant +fardeau.</p> + +<p>J'appris qu'il avait reçu de nombreux avertissements qu'on chercherait +à profiter des facilités que donnait le masque pour assassiner +monsieur le duc de Berry; mais, hormis le maître de la maison, +personne ne faisait état de ces menaces anonymes. Tout le monde était +fort gai, fort entrain; les plaisirs de tout genre se succédaient.</p> + +<p>La coterie, à laquelle j'appartenais, se réunit le lendemain dimanche +chez madame de La Briche. On y avait préparé une mascarade qui +représentait un baptême de village. Un grand monsieur de Poreth, de +six pieds de haut, en était le maillot; il portait sa nourrice. Tout +était conçu dans cet esprit, et cette parade bouffonne ne manquait pas +de gaieté.</p> + +<p>On était fort en train de s'amuser, quoiqu'un des personnages de la +farce, l'amphitryon de la veille, monsieur Greffulhe, eût été retenu +chez lui par une indisposition dont, par parenthèse, il mourut cinq +jours après.</p> + +<p>Les éclats de joie étaient en pleine possession du salon, +lorsqu'Alexandre de Boisgelin y entra. Il s'assit à côté de madame de +Mortefontaine, près de la porte, et lui parla à voix basse. J'allais +sortir, ils m'appelèrent.</p> + +<p>Alexandre arrivait de l'Opéra. Il savait monsieur le duc de Berry +atteint. Il avait vu l'assassin; il avait vu le sanglant couteau. +Cependant il ignorait encore le danger de la blessure. Il croyait le +blessé transportable, avait été donner des ordres à l'Élysée et +retournait l'y attendre. <span class="pagenum"><a id="page028" name="page028"></a>(p. 028)</span> Il nous imposa le silence, en +promettant de revenir aussitôt que le Prince serait arrivé chez lui.</p> + +<p>Nous restâmes, madame de Mortefontaine et moi, assises l'une près de +l'autre et osant à peine nous regarder dans la peur d'éclater. Mais +bientôt de nouveaux avertissements parvinrent dans ce salon où les +plaisirs régnaient encore. Je n'oublierai jamais son aspect. Les +groupes éloignés de la porte étaient livrés à la gaieté et aux rires, +tandis que ceux plus rapprochés recevaient successivement la sinistre +nouvelle et que la consternation gagnait de place en place, mais +pourtant assez lentement. Personne ne voulant s'en faire le héraut, +elle circulait tout bas de proche en proche.</p> + +<p>Les hommes, qui pouvaient se débarrasser des costumes dont ils étaient +affublés, se précipitaient dans les rues pour aller aux informations. +Ceux qui avaient des devoirs à remplir couraient chez eux pour prendre +leur uniforme. Bientôt nous nous trouvâmes entre femmes.</p> + +<p>Il ne resta que monsieur de Mun, qui, vêtu en dame du château, lacé, +colleretté, falbalassé, emplumé, ne pouvait se déshabiller. Il resta +dans ce costume, toute la nuit au milieu des allants et des venants, +des aides de camp, des valets, des ordonnances, car les messagers de +toutes sortes ne nous manquaient pas, sans que personne, ni lui, ni +nous, ni les survenants ne pensassent à le remarquer, tant le trouble +était grand. Ce n'est que par la réflexion que nous nous en sommes +souvenues.</p> + +<p>Nous apprîmes que, loin que monsieur le duc de Berry fût venu à +l'Élysée, madame de Gontaut avait reçu ordre de porter la petite +Mademoiselle à l'Opéra et les femmes de madame la duchesse de Berry de +l'y aller joindre. Enfin, à quatre heures du matin, on vint nous dire, +du poste de l'Élysée, que les nouvelles étaient meilleures, que le +prince avait été pansé, qu'il était calme et qu'on <span class="pagenum"><a id="page029" name="page029"></a>(p. 029)</span> allait le +transporter, couché sur des matelas. Chacun se sépara, la terreur dans +le cœur. Dès sept heures, nous étions en campagne, mais c'était +pour apprendre la fin de cette cruelle tragédie.</p> + +<p>Les récits qui m'en ont été faits sont de la plus scrupuleuse +exactitude. Ils me sont revenus par trop de bouches pour que j'en +puisse douter un instant.</p> + +<p>La mort de monsieur le duc de Berry a été celle d'un héros, et d'un +héros chrétien. Il s'est occupé de tout le monde avec un courage, une +présence d'esprit, un sang-froid admirables. Comment cela +s'accorde-t-il avec le peu de résolution dont on a pu quelquefois le +soupçonner? Hélas! je ne sais! Les hommes sont pleins de ces sortes +d'anomalies inexplicables. Lorsqu'on veut les montrer parfaitement +conséquents avec eux-mêmes, on ne fait plus que le portrait d'un +personnage de roman.</p> + +<p>Monsieur le duc de Berry venait de mettre sa femme en voiture. Les +valets de pied fermaient la portière. Il rentrait à l'Opéra pour voir +la dernière scène du ballet et recevoir d'une danseuse le signal de la +visite qu'il désirait lui faire. Il était suivi de deux aides de camp; +deux sentinelles portaient les armes des deux côtés de la porte.</p> + +<p>Un homme passe à travers tout ce monde, heurte un des aides de camp au +point qu'il lui dit: «Prenez donc garde, monsieur;» dans le même +instant pose une main sur l'épaule du Prince, de l'autre enfonce, +par-dessus l'épaule, un énorme couteau qu'il lui laisse dans la +poitrine et prend la fuite sans que personne, dans tout ce nombreux +entourage, ait le temps de prévenir son action.</p> + +<p>Monsieur le duc de Berry crut d'abord n'avoir reçu qu'un coup de +poing, et dit: «Cet homme m'a frappé,» puis, portant la main sur sa +poitrine, il s'écria: «Ah! c'est un poignard; je suis mort.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page030" name="page030"></a>(p. 030)</span> Madame la duchesse de Berry, voyant du mouvement, voulut +aller vers son mari. Madame de Béthisy, sa dame de service dont je +tiens ce détail, chercha à la retenir. Les valets de pied hésitaient à +baisser le marchepied; elle s'élança de la voiture sans qu'il fût +ouvert. Madame de Béthisy la suivit.</p> + +<p>Elles trouvèrent monsieur le duc de Berry assis sur une chaise dans le +passage. Il n'avait pas perdu connaissance; il dit seulement: «Ah! ma +pauvre Caroline, quel spectacle pour toi!» Elle se jeta sur lui: +«Prends garde, tu me fais mal.»</p> + +<p>On parvint à le monter jusqu'au petit salon qui communiquait avec sa +loge. Les hommes qui l'y avaient conduit se dispersèrent aussitôt pour +aller chercher des secours; il se trouva seul avec les deux femmes.</p> + +<p>Le couteau, resté dans la poitrine, le faisait horriblement souffrir; +il exigea de madame de Béthisy de l'arracher, après y avoir vainement +essayé lui-même. Elle se résigna à lui obéir. Le sang alors jaillit +avec abondance; sa robe et celle de madame la duchesse de Berry en +furent inondées.</p> + +<p>Depuis ce moment jusqu'à l'arrivée des chirurgiens et les saignées +qu'ils pratiquèrent, il ne fit plus entendre que des gémissements +continuels, des mots entrecoupés: «J'étouffe, j'étouffe, de l'air, de +l'air!» Ces pauvres femmes ouvraient la porte, et la musique du ballet +inachevé, les applaudissements du parterre, venaient faire un +contraste épouvantable à la scène qu'elles avaient sous les yeux.</p> + +<p>Madame la duchesse de Berry déployait un sang-froid et une force de +caractère qu'on ne saurait trop honorer, car son désespoir était +extrême. Elle pensait à tout, préparait tout de ses propres mains, et +la pensionnaire du matin était devenue tout à coup héroïque.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page031" name="page031"></a>(p. 031)</span> Je crois que monsieur le duc d'Angoulême arriva le premier +des princes, puis Monsieur. Celui-ci s'était jeté dans la voiture de +la personne venue l'avertir. On ignorait encore si cet assassinat +n'était pas le commencement d'une conspiration plus générale; il +pouvait y avoir du danger.</p> + +<p>Le duc de Maillé, premier gentilhomme de la Chambre, ne pouvant +trouver place dans la voiture, prit le parti de monter derrière, +renouvelant ainsi, en occurrence honorable, le courtisanesque +dévouement du vieux maréchal de Beauveau qui, en sa qualité de +capitaine des gardes, était revenu de Rambouillet à Versailles +derrière une chaise de poste où le jeune Louis XVI avait trouvé asile, +un jour où il avait manqué ses relais à la chasse.</p> + +<p>Combien les circonstances qualifient diversement les mêmes faits! La +conduite du maréchal, malgré tout le succès qu'elle eut à Versailles, +m'a toujours semblé d'un valet et l'action du duc de Maillé d'un loyal +gentilhomme.</p> + +<p>J'ai entendu raconter, à des témoins oculaires, que le passage du +vieux Roi dans les corridors de l'Opéra, où il se traînait pour aller +recevoir le dernier soupir du dernier de sa famille, avait un +caractère plus imposant, par ce contraste même, que si pareille scène +se fût passée dans l'intérieur d'un palais.</p> + +<p>Les détails touchants qui accompagnèrent cette horrible catastrophe et +qui eurent trop de témoins pour qu'on osât les discuter relevèrent +beaucoup la famille royale aux yeux de la France, et la mort de +monsieur le duc de Berry lui fut plus utile que sa vie.</p> + +<p>Les plus petites circonstances de cette cruelle nuit me furent redites +par les nombreux assistants et surtout par les princesses d'Orléans. +Elles en étaient bouleversées lorsque j'allai chez elles le lendemain. +Mademoiselle me raconta que le Roi avait dit à monsieur le duc +d'Orléans, <span class="pagenum"><a id="page032" name="page032"></a>(p. 032)</span> au moment ou madame la duchesse de Berry se +précipitait sur le corps de son mari et refusait de s'en séparer:</p> + +<p>«Duc d'Orléans, ayez soin d'elle; elle est grosse.»</p> + +<p>Monsieur le duc de Berry lui avait également recommandé de prendre +garde de ne point se blesser; mais il faut rendre justice à la jeune +princesse; elle ne pensait aucunement à son état et était tout entière +à son malheur. Elle ne faisait trêve à sa douleur que pour témoigner +de sa méfiance et de sa haine à monsieur Decazes qui, abîmé dans sa +propre consternation et enveloppé de son innocence, ne s'apercevait +même pas de l'animadversion qu'il suscitait et qui éclatait en paroles +et en gestes.</p> + +<p>Cela fut poussé à un point si absurde que, monsieur Decazes ayant été +dans la salle où était gardé Louvel et lui ayant, à la prière des +médecins, demandé à voix basse si l'arme était empoisonnée, on eut +l'infamie de dire autour de lui qu'il avait été s'entendre avec +l'assassin!</p> + +<p>Monsieur le duc de Berry ne cessa pas d'implorer la clémence du Roi +pour ce misérable qu'il supposait avoir une vengeance personnelle à +exercer contre lui, donnant ainsi un bel exemple de charité +chrétienne.</p> + +<p>Il recommanda à sa femme deux jeunes filles qu'il avait eues en +Angleterre d'une madame Brown et dont il avait toujours été fort +occupé. On les envoya chercher. Ces pauvres enfants arrivèrent dans +l'état qu'on peut imaginer; madame la duchesse de Berry les serra sur +son cœur.</p> + +<p>Elle a été fidèle à cet engagement pris au lit de mort, les a élevées, +dotées, mariées, placées près d'elle et leur a montré une affection +qui ne s'est jamais démentie. Nous les avons vues paraître à la Cour, +d'abord comme mesdemoiselles d'Issoudun et de Vierzon, puis comme +princesse de Lucinge et comtesse de Charette.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page033" name="page033"></a>(p. 033)</span> Monsieur le duc de Berry confia ensuite, à l'indulgence de la +vertu de son frère, le soin d'un enfant qu'il avait eu tout récemment +d'une danseuse de l'Opéra, Virginie. Les sanglots de monsieur le duc +d'Angoulême répondirent de son zèle à accepter ce dépôt. Je ne sais ce +qu'est devenu ce petit garçon, mais j'ose répondre que monsieur le duc +d'Angoulême ne l'a pas abandonné.</p> + +<p>Monsieur le duc de Berry eut des mots touchants et parfaitement +appropriés pour tout le monde. Il ne se fit pas un instant illusion +sur son état et ne s'occupa que des autres. Il remplit ses devoirs +religieux avec résignation et confiance et rendit son âme à Dieu avec +une douceur tout à fait imprévue dans un caractère si violent.</p> + +<p>S'il était permis de reprendre quelque chose à une si belle fin, je +reprocherais au prince de n'avoir pas dit un mot de monsieur de La +Ferronnays. Vingt-trois ans de dévouement valaient un souvenir; mais +il était alors bien loin (à Pétersbourg). L'agonie ne dura que peu +d'heures. Les objets présents ne laissèrent guère le temps de penser +aux absents.</p> + +<p>La mort de monsieur le duc de Berry causa une désolation générale. Les +personnes qui s'en croyaient le moins susceptibles s'identifièrent aux +chagrins de cette noble famille, et les relations de cette cruelle +nuit arrachèrent des larmes mêmes aux plus opposants.</p> + +<p>Il est inouï que ce farouche Louvel, qui poursuivait le Prince depuis +longtemps, n'ait pas trouvé une autre occasion de le frapper. La vie +irrégulière de monsieur le duc de Berry le menait presque +journellement et sans aucune escorte dans les lieux où il semblait +bien autrement facile de l'atteindre.</p> + +<p>La même catastrophe, arrivée à la porte d'une danseuse, au moment où +il sortait de cabriolet, aurait eu un tout autre effet sur le public +que de le voir tomber dans les <span class="pagenum"><a id="page034" name="page034"></a>(p. 034)</span> bras de sa jeune épouse, toute +couverte de son sang, là où il était entouré de toutes les convenances +de son rang. Sous ce rapport, il y eut quelque chose de providentiel +dans un si grand malheur.</p> + +<p>Le désespoir du palais de l'Élysée ne peut se décrire. Monsieur le duc +de Berry, malgré ses vivacités, était adoré de ses serviteurs. Il +était humain, généreux, juste et même facile, le premier moment de +colère passé.</p> + +<p>On ne sait pas assez qu'il a le premier introduit, en France, les +caisses d'épargne. Il en avait fondé une pour sa maison et, pour +encourager ses gens à y mettre, lorsqu'un d'eux avait économisé cinq +cents francs, il doublait la somme. Il s'occupait lui-même de ces +détails. Si un de ses domestiques avait besoin de reprendre l'argent +placé, il s'informait de la nature de ses nécessités et, lorsqu'elles +étaient réelles et honorables, y suppléait. Cette occupation de leurs +petits intérêts lui valait leur dévouement passionné. Il fut pleuré de +larmes venant du cœur.</p> + +<p>Si monsieur le duc de Berry avait été élevé par des personnes +raisonnables, si on lui avait appris à vaincre la fougue de ses +passions, à compter avec les autres hommes, à sacrifier ses fantaisies +aux convenances, il y avait en lui de l'étoffe pour faire un prince +accompli. Tel qu'il était, sa mort n'était pas une perte ni pour son +fils, ni pour sa famille, ni pour son pays.</p> + +<p>La conviction que j'en avais ne m'a pas empêchée de le regretter +sincèrement. Ce sentiment fut général. On en dira maintenant tout ce +qu'on voudra, mais cette tragique nuit fut reçue comme une calamité +nationale. Il s'éleva un long cri de douleur dans toute la France et +les partis l'exploitèrent si bien qu'en trois jours il s'était changé +en imprécations contre monsieur Decazes.</p> + +<p>Les premières personnes qui les avaient exprimées n'avaient songé +qu'à l'accuser d'incurie, mais le vulgaire, <span class="pagenum"><a id="page035" name="page035"></a>(p. 035)</span> ayant pris le +change, on ne chercha pas à le désabuser. Il fut établi, à la halle, +que monsieur Decazes avait armé le bras de Louvel; et un député osa le +dénoncer, à la Chambre, comme complice du crime. Cela ne supportait +pas un moment d'examen. Mais la passion ne raisonne pas, et les gens +de parti aiment mieux profiter de l'aveuglement des masses que de +chercher à les éclairer.</p> + +<p>D'un autre côté, on faisait valoir au château les douleurs de madame +la duchesse de Berry. En supposant que ses répugnances fussent +injustes, le Roi pouvait-il exiger qu'elle vît l'homme qui lui en +inspirait de si vives? Son désespoir, son état n'exigeaient-ils pas +des ménagements?</p> + +<p>L'exaltation fut poussée au point que monsieur Decazes n'était plus en +sûreté. Un frémissement menaçant se faisait entendre autour de lui +quand il traversait les salles des gardes du corps, et sa vie était en +danger dans tous les carrefours. Le Roi céda. Il s'agissait de le +remplacer au ministère. Il était président du conseil et ministre de +l'intérieur. Monsieur se chargea d'aplanir les difficultés.</p> + +<p>Depuis que monsieur Pasquier avait remplacé le général Dessolle aux +affaires étrangères, le duc de Richelieu avait prêté un amical et un +loyal appui au ministère dont monsieur Decazes était le chef. Pour +témoigner de sa bienveillance, il venait d'accepter la commission +d'aller complimenter le roi George IV. La mort de son vieux père +l'avait rendu souverain titulaire du pays qu'il gouvernait depuis +quinze années comme prince régent.</p> + +<p>Le duc devait partir à l'heure même où monsieur le duc de Berry +expirait; son voyage fut retardé. Le Roi lui fit proposer de remplacer +monsieur Decazes; il refusa. Monsieur l'envoya chercher, il le supplia +d'accepter; le duc de Richelieu refusa de nouveau et plus +péremptoirement vis-à-vis du Prince. Enfin, poussé jusque dans ses +<span class="pagenum"><a id="page036" name="page036"></a>(p. 036)</span> derniers retranchements, il lui dit que son objection la plus +forte était l'impossibilité de gouverner pour un roi valétudinaire +dont la vie semblait toujours prête à échapper, lorsqu'on avait contre +soi l'héritier de la Couronne et tous ses familiers.</p> + +<p>«Si j'acceptais, Monseigneur, dans un an vous seriez à la tête de +l'opposition contre mon administration.»</p> + +<p>Monsieur donna sa parole d'honneur de soutenir les mesures du duc de +Richelieu de tous ses moyens. Le duc résistait toujours. Enfin il le +supplia à genoux (et quand je dis à genoux, j'entends exprimer à deux +genoux par terre), au nom de sa douleur, de venir au secours de sa +famille et de protéger ce qui en restait du couteau des assassins.</p> + +<p>Monsieur de Richelieu, ému, troublé, hésitait encore. Monsieur reprit:</p> + +<p>«Écoutez, Richelieu; ceci est une transaction de gentilhomme à +gentilhomme. Si je trouve quelque chose à redire à ce que vous ferez, +je vous promets de m'en expliquer franchement avec vous seul, mais de +soutenir loyalement et hautement les actes de votre ministère. J'en +prends l'engagement sur le corps sanglant de mon fils; je vous en +donne ma parole d'honneur, foi de gentilhomme.»</p> + +<p>Monsieur de Richelieu, vaincu et profondément touché, s'inclina +respectueusement sur la main qu'on lui tendait, en disant: «Je +l'accepte, Monseigneur».</p> + +<p>Trois mois après, Monsieur était à la tête de toutes les oppositions +et au fond de toutes les intrigues; mais peut-être en ce moment +était-il de bonne foi. Quoi qu'il en soit, il conduisit monsieur de +Richelieu en triomphe chez le Roi qui l'accueillit avec peu +d'empressement.</p> + +<p>Autant Monsieur cherchait à faciliter la retraite de monsieur +Decazes, autant le Roi désirait prolonger les <span class="pagenum"><a id="page037" name="page037"></a>(p. 037)</span> obstacles dans +l'espoir que la clameur s'apaiserait et qu'il pourrait conserver près +de lui l'objet de toutes ses affections.</p> + +<p>Monsieur Decazes jugeait plus sainement sa position. Il avait cherché +à ramener l'opinion en présentant des lois d'exception et en demandant +lui-même le rappel de la loi d'élection, celle-là même que naguère il +soutenait avec tant de chaleur. Dès que ces démarches n'avaient pas +suffi à lui concilier le public, il comprit que les ambitieux du parti +ne permettraient pas aux exaltés de se calmer et qu'il lui serait +impossible de braver la réprobation générale qui l'accablait en ce +moment.</p> + +<p>Monsieur de Chateaubriand eut assez peu de générosité pour imprimer +que le <i>pied lui glissait dans le sang</i>. Certes, il était trop éclairé +pour croire monsieur Decazes coupable du meurtre de monsieur le duc de +Berry; mais il voulait le rendre impossible comme ministre, dans +l'espoir d'être appelé au partage de sa succession. Ne pouvant faire +tête à l'orage, le favori arracha au Roi la permission de se retirer. +Le monarque ne céda qu'avec le plus vif chagrin et, pour adoucir un +peu sa royale douleur, il le nomma pair, duc et son ambassadeur à +Londres.</p> + +<p>En attendant qu'il pût se rendre à sa nouvelle résidence, il partit +pour ses terres dans le Midi. L'exaspération était si vive contre lui +qu'il n'était pas sans danger de voyager sous son nom. Ses équipages +étant assez nombreux pour attirer l'attention, il profita des relais +commandés sur la route pour le duc de Laval-Montmorency qui retournait +à son poste de Madrid.</p> + +<p>Il faisait bon entendre les fureurs de celui-ci sur la fantaisie +qu'avait eue <i>monsieur le duc Decazes</i> de voyager sous le nom de +Montmorency.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page038" name="page038"></a>(p. 038)</span> CHAPITRE IV</h3> + +<p class="resume">Second ministère du duc de Richelieu. — Cadeaux éphémères au duc + de Castries. — Procès de Louvel. — Intrigues du parti + ultra. — Madame la duchesse de Berry y entre. — Exécution de + Louvel. — Agitation politique. — Établissements faits à Chambéry + par monsieur de Boigne. — Monsieur Lainé. — La reine Caroline + d'Angleterre. — Sa conduite en Savoie. — Naissance de monsieur le + duc de Bordeaux. — Mot du général Pozzo. — Promotion de chevaliers + des ordres.</p> + +<p>Monsieur de Richelieu devint président du conseil sans portefeuille; +monsieur Pasquier resta aux affaires étrangères; monsieur Siméon eut +l'intérieur; monsieur Portal la marine; monsieur de Serre les sceaux; +monsieur Roy les finances. La guerre était entre les mains peu habiles +du marquis de La Tour Maubourg, mais il représentait bien; son loyal +caractère et sa jambe de bois imposaient; et monsieur de Caux +conduisait l'armée.</p> + +<p>En seconde ligne, cette administration était renforcée de messieurs de +Reyneval, Mounier, Anglès, Saint-Cricq, Bequey, Barante, Guizot, +etc.... Monsieur de Richelieu recherchait avec un soin scrupuleux les +hommes de talent pour s'entourer de leurs lumières, en profiter et les +faire valoir en les plaçant en évidence.</p> + +<p>Personne moins que lui n'a été accessible à la petitesse de vouloir +paraître éclairé de sa propre spontanéité. Il voulait +consciencieusement trouver l'homme propre à la place et non pas la +place propre à l'homme qu'il souhaitait <span class="pagenum"><a id="page039" name="page039"></a>(p. 039)</span> favoriser. Aussi +a-t-il eu beaucoup de partisans, mais point de clientèle.</p> + +<p>Je crains que les gouvernements représentatifs ne soient établis sur +un principe si immoral d'intérêt personnel que cette vertueuse +impartialité, au lieu d'être un mérite, ne devienne un inconvénient +dans un ministre. Je voudrais croire que <i>non</i>, mais l'expérience dit +que <i>oui</i>.</p> + +<p>De toutes les administrations de mon temps, celle-ci était +incontestablement la plus forte, la plus habile et la plus unie. Aussi +a-t-elle jeté, en moins de deux années, des fondations assez solides +pour que la Restauration ait pu élever impunément dessus les folies +accumulées pendant le cours de huit années consécutives. La neuvième a +comblé la mesure et bouleversé l'édifice.</p> + +<p>Si ce ministère avait duré plus longtemps, il y a toute apparence que +le régime d'une monarchie sagement tempérée aurait été suffisamment +établie dans tous les esprits pour imposer aux oppositions de droite +et de gauche et résister à leur double attaque. Puisse-t-on retrouver +ces utiles fondations! Puissent-elles n'être point perdues dans le +déblai!...</p> + +<p>Il a été constaté, par les événements subséquents, que cette forme de +gouvernement satisfaisait complètement aux vœux et aux besoins de +l'immense majorité du pays.</p> + +<p>Ce second ministère Richelieu était ce qu'on a appelé depuis la +révolution de 1830 <i>juste milieu</i>, ce qui, dans toutes les langues de +tous les pays du monde, veut dire le plus près que les circonstances +admettent de la sage raison.</p> + +<p>Le Roi fut bien plus affecté de perdre monsieur Decazes qu'il ne +l'avait été de la mort de son neveu. La violence qu'on faisait à ses +sentiments les avait encore <span class="pagenum"><a id="page040" name="page040"></a>(p. 040)</span> exaltés. Il soulageait ses +chagrins par une multitude de petites effusions parfois ridicules.</p> + +<p>La gravure de monsieur Decazes, magnifiquement encadrée, fut placée +dans sa chambre. Le portrait en miniature figurait sur son bureau. Le +jour du départ, il donna pour mot d'ordre <i>Élie</i> et <i>Chartres</i>, en +accompagnant ces mots d'un gros soupir. Monsieur Decazes s'appelait +<i>Élie</i> et devait coucher à <i>Chartres</i>.</p> + +<p>Le lendemain, il donna <i>Zélie</i>, nom de madame Princeteau, et la ville +où la caravane s'arrêtait. Puis ce fut le tour du nom de madame +Decazes, <i>Égidie</i>. Il suivit ainsi les voyageurs, d'auberge en +auberge, jusqu'à Bordeaux.</p> + +<p>La veille du départ, le duc de Castries avait reçu, à neuf heures du +soir, un beau portrait du Roi. À dix, on lui remit un magnifique +ouvrage de Daniel sur l'Inde orné des plus belles gravures. L'un et +l'autre étaient apportés, par un valet de pied, de la part du Roi. Peu +accoutumé à ces petits soins, le duc se confondit en remerciements, en +attendant qu'il allât lui-même mettre l'hommage de sa reconnaissance +aux pieds de Sa Majesté.</p> + +<p>À minuit, on entra dans sa chambre à grand fracas, «de la part du +Roi». C'était un médaillier le plus élégant, avec des couronnes +ducales relevées en bosse sur toutes les faces, contenant des +médailles en or frappées depuis la Révolution.</p> + +<p>Le duc de Castries se frottait les yeux, ne comprenant rien à sa +nouvelle faveur. Après y avoir bien pensé, il se rendormit pour y +rêver. À trois heures, on le réveilla de nouveau; mais cette fois le +valet de pied venait, avec une multitude d'excuses, redemander tous +les dons. Trompés par le titre de duc, que monsieur Decazes ne portait +que depuis la veille, les gens du Roi avaient fait porter chez +monsieur de Castries les objets que Sa <span class="pagenum"><a id="page041" name="page041"></a>(p. 041)</span> Majesté destinait au +favori. Le duc de Castries n'eut à son compte que les louis qu'il +avait distribués aux porteurs de ces fugitives magnificences.</p> + +<p>L'instruction du procès de Louvel mit en mouvement toutes les passions +et les exigences royalistes. Peu s'en fallut que monsieur de Bastard +ne passât pour son complice parce qu'il refusa d'en reconnaître dans +tous ceux que l'esprit de parti signalait. Le duc de Fitzjames se +distingua dans cette chasse aux assassins. Madame la duchesse de Berry +s'y associa par une misérable et coupable intrigue.</p> + +<p>Un pétard fut placé dans un poêle hors d'usage, situé dans un escalier +dérobé de l'appartement du Roi. Il fit une assez violente explosion; +toutefois, le vieux monarque en fut peu ému. On rechercha les auteurs +de cet attentat sans pouvoir les découvrir. De nouveaux pétards furent +ramassés dans les environs des Tuileries. Quelques-uns même partaient +sous les fenêtres de madame la duchesse de Berry.</p> + +<p>Bientôt elle trouva dans ses appartements des écrits effrayants. Une +lettre surtout, placée sur sa toilette, contenait, au nom des associés +de Louvel, des menaces atroces contre la princesse et l'enfant qu'elle +portait dans son sein.</p> + +<p>La police était désespérée de ne rien découvrir sur un complot qui se +dénonçait ainsi lui-même avec tant d'audace. Comment avait-on pu +pénétrer jusque chez madame la duchesse de Berry pour poser un papier +sur sa toilette? Ses gens furent interrogés et leurs réponses ne +faisaient qu'obscurcir l'affaire.</p> + +<p>Enfin on arriva à une femme de chambre favorite de la princesse; elle +se troubla si visiblement qu'on la pressa vivement de questions. On +lui fit écrire quelques lignes, sous un prétexte quelconque; la +répugnance <span class="pagenum"><a id="page042" name="page042"></a>(p. 042)</span> qu'elle témoigna augmenta les soupçons. On la +renvoya au palais pendant qu'on livrait son écriture aux experts; et +les ministres, au rapport de cet interrogatoire, s'apitoyèrent fort +sur le sort des grands exposés à trouver des traîtres parmi ceux +qu'ils comblent le plus de faveur.</p> + +<p>Le soir, le Roi assembla un Conseil extraordinairement et lui déclara, +avec un peu d'embarras et une profonde tristesse, qu'il fallait couper +court à toute perquisition. Il raconta qu'au retour de +l'interrogatoire la femme de chambre avait prévenu sa royale maîtresse +que mentir sous serment était au-dessus de ses forces. Elle voyait +bien d'ailleurs que ces messieurs soupçonnaient la vérité et elle ne +pouvait promettre de la cacher à une seconde séance.</p> + +<p>Madame la duchesse de Berry envoya chercher son confesseur et le +chargea de révéler à Monsieur que les pétards étaient de son +invention, les lettres écrites sous sa dictée et placées par son +ordre. Elle était bien sûre, au reste, de n'avoir en cela que prévenu +la pensée des assassins et voulait stimuler l'attention de la police +qu'elle présumait très mal faite, puisqu'on n'avait pas encore chassé +tous les agents de monsieur Decazes.</p> + +<p>Si ses bonnes intentions ne suffisaient pas à expliquer ses actions, +il ne fallait s'en prendre qu'à elle, ses gens n'ayant agi que par son +commandement exprès. Sa femme de chambre, ajouta-t-elle, n'avait écrit +la fameuse lettre de menaces qu'après de longues représentations et un +ordre impératif. Monsieur avait dû porter cette maussade communication +au Roi, et celui-ci la transmettait au conseil. Après ce récit, fait +d'une voix altérée, écouté les yeux baissés, le Roi ajouta:</p> + +<p>«Messieurs, je vous demande de ménager le plus que vous pourrez la +réputation de ma nièce quoiqu'elle ne mérite guère d'égards.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page043" name="page043"></a>(p. 043)</span> En effet, on traîna encore en longueur cette affaire pour que +les agents subalternes ne pussent pas deviner la révélation obtenue. +On laissa revenir ceux des gens de la princesse qui étaient mandés, et +même la dame à écriture. Les questions furent posées de façon à +rassurer.</p> + +<p>On ralentit petit à petit les poursuites et, au bout de quelques +jours, il n'en resta, dans l'opinion publique, qu'une grande +animadversion contre les mesures de la police qui n'avait rien pu +découvrir, lorsqu'on avait des preuves matérielles que madame la +duchesse de Berry était entourée d'assassins et de traîtres.</p> + +<p>Les habitués du pavillon de Marsan furent les plus violents dans leurs +clameurs.</p> + +<p>Je crois que cette affaire est le début de madame la duchesse de Berry +dans la carrière de l'intrigue. Il promettait; elle ne lui a pas +manqué de parole.</p> + +<p>Depuis la mort de monsieur le duc de Berry, madame la duchesse de +Berry était établie aux Tuileries, dans l'appartement que le prince y +avait conservé et où il avait l'habitude de tenir sa cour les jours de +réception. Madame la duchesse de Berry s'est souvent repentie de +n'avoir pas continué, dès le premier moment de son veuvage, +l'indépendance d'un établissement séparé, car elle n'a plus obtenu la +permission d'habiter l'Élysée.</p> + +<p>Il fallait un véritable courage à la commission chargée de +l'instruction du procès de Louvel et surtout à son rapporteur, le +comte de Bastard, pour s'affranchir des influences dont on cherchait à +les entourer. Le chancelier Dambray, pitoyable ministre, mauvais +président de la Chambre des pairs, se trouvait mieux placé lorsqu'il +la dirigeait comme cour et se montrait magistrat intègre et +impartial.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page044" name="page044"></a>(p. 044)</span> Il soutint les conclusions du rapporteur qui montraient +Louvel comme un fanatique atrabilaire et isolé, n'ayant communiqué +avec personne depuis dix-huit mois qu'il nourrissait son affreux +projet, tout en faisant la part aux doctrines révolutionnaires que la +presse et les jacobins ne cessaient de propager.</p> + +<p>Les ultras de la Cour, de la ville et surtout de la province furent +loin de se tenir pour satisfaits de ces résultats de l'enquête, et +chacun avait une preuve incontestable à rapporter de la complicité de +quelque voisin.</p> + +<p>Les débats n'apportèrent aucune révélation; la condamnation et +l'exécution eurent lieu sans aucun obstacle. Louvel fut mené en place +de Grève à trois heures de l'après-midi, escorté de l'exécration du +peuple et sans exciter de trouble, quoique les esprits fussent mis en +fermentation par la discussion de la nouvelle loi d'élection et qu'il +y eût eu les jours précédents des rassemblements assez tumultueux pour +devoir être réprimés par la force armée; mais ces groupes, formés +principalement d'officiers à demi-solde et de jeunes étudiants excités +par les députés libéraux, n'auraient pas voulu se déclarer en faveur +d'un assassin.</p> + +<p>Le gouvernement déploya la force nécessaire, sans rigueurs inutiles. +Quelques coups de plat de sabre et de poitrails de chevaux suffirent. +La sentinelle qui avait tiré sur le jeune Lallemant, étudiant en +droit, fut mise en jugement. On acheva de discuter la loi. Les +ministres Pasquier et de Serre emportèrent, un à un, les arguments +avec autant de talent que d'habileté et la tranquillité se rétablit +pour le moment.</p> + +<p>Toutefois, le parti révolutionnaire s'était renforcé du parti +militaire, gens d'action, arrêtés subitement dans une carrière de +vanité et d'ambition, froissés et irrités <span class="pagenum"><a id="page045" name="page045"></a>(p. 045)</span> dans tous leurs +sentiments par la Restauration et animés contre elle d'une haine +vindicative.</p> + +<p>Ces dispositions avaient été réprimées pendant l'occupation étrangère, +mais, depuis l'émancipation, il s'ourdissait partout des trames. +C'était un danger inhérent à l'évacuation du territoire qu'il fallait +prévoir et affronter.</p> + +<p>Malgré le jugement de la Cour des pairs, madame la duchesse de Berry +fit élever à Rosny un tombeau renfermant le cœur de son malheureux +époux sur lequel elle fit inscrire: «Tombé sous les coups des +factieux». Cela choqua le pays qui avait pris une part si généreuse à +sa douleur.</p> + +<p>Monsieur de Chateaubriand publia une histoire sur monsieur le duc de +Berry où il représenta le crime comme celui de la France. Ces deux +monuments élevés à sa mémoire indisposèrent contre elle.</p> + +<p>Monsieur de Chateaubriand était profondément blessé de n'avoir pas été +appelé à faire partie du nouveau ministère. Louis XVIII n'était rien +moins que disposé à le nommer, et monsieur de Richelieu n'en voulait +pas davantage pour collègue. Mais, comme il avait était fort avant +dans toutes les intrigues du pavillon de Marsan, quoique Monsieur +n'eût aucun goût pour lui, on obtint que le Roi payât les dettes qu'il +a toujours en permanence, et il fut envoyé ministre en Prusse. Il ne +resta guère à Berlin. Il avait déjà été nommé à Stockholm où il +n'avait jamais voulu se rendre.</p> + +<p>Je m'étais assez bien trouvée des eaux d'Aix, l'année précédente, pour +avoir le désir d'y retourner. Je souhaitais d'ailleurs assister à +l'inauguration d'un bel établissement que monsieur de Boigne fondait à +Chambéry. C'est la maison de <i>refuge de Saint-Benoît</i>, destinée à +recevoir quarante personnes, parmi la classe moyenne de la société, +ayant dépassé l'âge de soixante ans et se <span class="pagenum"><a id="page046" name="page046"></a>(p. 046)</span> trouvant sans +ressource, des ecclésiastiques, de vieux militaires, d'anciens +employés, etc.; des veuves ou des vieilles filles, ayant perdu leurs +maris ou leurs parents, sans conserver de fortune.</p> + +<p>Monsieur de Boigne avait doté cette maison d'un assez gros revenu et +s'était complu à l'établir avec tous les soins qui devaient assurer à +ses futurs habitants une existence aussi douce que paisible.</p> + +<p>Je m'identifiai fort à cette noble pensée et je fis, avec +satisfaction, les honneurs du premier repas donné aux réfugiés (c'est +le nom qu'on assigna aux habitants de la maison Saint-Benoît) et aux +autorités du pays invitées à cette occasion. Je passai la journée, et +presque la totalité du lendemain, avec les nouveaux installés dont le +contentement faisait bonheur à voir. Monsieur de Boigne n'avait rien +négligé pour rendre [le séjour] confortable.</p> + +<p>De tous les nombreux bienfaits dont il a doté Chambéry, la maison du +refuge m'a toujours paru la plus utile et la plus satisfaisante pour +son cœur. Il a construit une aile à l'hôpital, un hospice pour les +aliénés, un pour les voyageurs, un autre pour les maladies cutanées. +Il a bâti des casernes, un théâtre, ouvert des rues, planté des +boulevards, construit des maisons; et, pour couronner l'œuvre, +rétabli un couvent de capucins et un collège de Jésuites lorsque, dans +les dernières années, il devint très dévot, à sa façon pourtant car, +avec l'autorisation du directeur jésuite, les capucins faisaient le +carême, jeûnaient et mangeaient maigre pour le général de Boigne, +moyennant des bons de deux mille livres de viande qu'il donnait au +couvent, à prendre sur les bouchers de Chambéry.</p> + +<p>Je ne sais pas trop comment cela s'arrangeait. Il est avec le ciel des +accommodements. Cette façon de faire maigre m'a toujours extrêmement +réjouie, et monsieur de <span class="pagenum"><a id="page047" name="page047"></a>(p. 047)</span> Boigne ne se faisait faute d'en +plaisanter lui-même les capucins ses bons amis.</p> + +<p>C'est pendant le séjour que je fis aux eaux, cette année, que je vis +le plus familièrement monsieur Lainé et que je me confirmai dans +l'idée qu'il n'était point du tout homme d'État. Lui-même répétait +souvent qu'il n'était nullement propre aux affaires.</p> + +<p>Il avait refusé la demande que monsieur de Richelieu lui avait faite +de rentrer au ministère. Cependant, par suite de cette inconséquence +naturelle à la vanité humaine, il ne laissait pas d'être blessé que ce +sacrifice n'eût pas été exigé de son patriotisme.</p> + +<p>La grande conspiration militaire, qui se préparait depuis plusieurs +mois, éclata au mois d'août de cette année. Monsieur Lainé en recevait +les détails par chaque courrier. Il n'arrivait que deux fois la +semaine.</p> + +<p>Monsieur Lainé ouvrait ses lettres avec le frisson et leur lecture +déterminait un accès de fièvre, soit qu'elles lui apportassent +l'espoir ou l'inquiétude. Il venait les attendre chez moi, et je l'ai +vu passer alternativement, trois fois en dix jours, de la confiance +absolue à un entier découragement: tout était sauvé; tout était perdu.</p> + +<p>Il déduisait alors les motifs de ses craintes ou de ses espérances +avec une éloquence bien propre à entraîner mais qui perdit bientôt +toute influence sur mon esprit par la mobilité des impressions qu'elle +exprimait. Et c'était moi, faible femme, qui cherchais à le remonter +en lui répétant ses arguments de la veille; mais il ne les écoutait +plus dès que son imagination se trouvait autrement frappée. Après +avoir fait son hymne de joie ou de désespoir, il retournait chez lui, +se mettait au lit, avait un accès de fièvre, et attendait le jour de +poste en devisant plus tranquillement dans l'intervalle.</p> + +<p>Monsieur Lainé était un homme grand, sec, dégingandé, <span class="pagenum"><a id="page048" name="page048"></a>(p. 048)</span> +gauche, d'une figure laide et dénuée de toute physionomie. Sa +conversation était généralement froide, compassée et peu intéressante. +On pouvait passer des soirées entières avec lui en lui entendant +jeter, çà et là, dans la conversation des phrases courtes, sans +rédaction et sans effet; mais, si quelque circonstance frappait son +imagination, alors le dieu se révélait en lui, sa physionomie +s'animait, son regard brillait, son geste s'ennoblissait, sa voix +devenait sonore et timbrée; il s'opérait en lui une véritable +métamorphose, mais aussi une surexcitation après laquelle il retombait +dans un état d'atonie véritable.</p> + +<p>C'était pour lui-même que monsieur Lainé éprouvait ces mouvements +d'inspiration; il n'avait pas besoin d'être exalté par son auditoire. +Je lui ai entendu faire, dans ma petite chambre d'Aix, dix morceaux +qui auraient été applaudis avec transport s'ils avaient été prononcés +à la tribune; mais aussi, s'il avait fallu répliquer, un instant +après, à quelque antagoniste, hormis qu'il n'eût réussi à le mettre en +colère, notre brillant improvisateur n'aurait eu ni un mot, ni une +pensée à son service.</p> + +<p>Monsieur Lainé avait un magnifique talent d'opposition; personne ne +s'élevait plus grandement, plus noblement contre ce qu'il trouvait le +mal; mais le genre même de son éloquence n'était pas gouvernemental. +Il était trop irrité contre les arguments de mauvaise foi qu'emploient +les partis et, lorsqu'il ne les pulvérisait pas au premier coup, il +était incapable de leur faire cette guerre de poste à laquelle les +ministres sont astreints. Il m'est resté, des six semaines que j'ai +passées à voir monsieur Lainé tous les jours, de l'amitié pour sa +personne, de l'admiration pour son éloquence et nulle confiance dans +son jugement.</p> + +<p>Les équipages de la reine Caroline d'Angleterre traversèrent <span class="pagenum"><a id="page049" name="page049"></a>(p. 049)</span> +Aix. On nous dit qu'elle avait séjourné dans une auberge sur la route +de Genève; d'étranges récits nous en parvinrent.</p> + +<p>Curieuse de savoir la vérité sur les détails, je m'en enquis lorsque, +peu de temps après, je suivis le même chemin. Je descendis de voiture +à Rumilly et j'entrai dans l'auberge. Une jeune fille, ayant l'air +très décent, travaillait dans la cuisine; je lui fis quelques +questions sur le séjour de la Reine. Elle me répondit, en baissant les +yeux, qu'elle ne savait rien.</p> + +<p>«Est-ce qu'elle ne s'est pas arrêtée ici.</p> + +<p>—Si fait, madame, mais je n'y étais pas.»</p> + +<p>L'hôtesse alors s'approcha et me raconta que cette reine était restée +huit jours chez elle, mais que, dès la première soirée, elle s'était +empressée d'envoyer ses filles chez une de leurs tantes:</p> + +<p>«J'étais honteuse, madame, de ce que je voyais moi-même et j'avais +répugnance à envoyer mes servantes pour la servir.»</p> + +<p>Il paraît que le courrier Bergami était devenu trop bonne compagnie +pour satisfaire aux goûts de cette impudique princesse. Elle en était +pourtant dominée. Mais, sous prétexte d'une conférence avec le +ministre d'Angleterre à Berne, pour régler son passage en Suisse, elle +l'avait expédié en mission de confiance, et elle avait passé la +semaine de son absence à Rumilly dans une orgie perpétuelle avec ses +autres valets.</p> + +<p>L'indignation était arrivée à un tel point dans le petit bourg ainsi +sali de sa présence que, le jour de son départ, une querelle s'étant +élevée entre un de ses gens et un postillon et la Reine prétendant +imposer silence de sa parole royale, il y eut une explosion de fureur +générale. Toute la population y prit part. On la voulait lapider, et +elle en courut quelque risque.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page050" name="page050"></a>(p. 050)</span> Voilà l'honorable personne qu'une partie notable de la nation +anglaise réclamait à grands cris comme souveraine. Nouvelle preuve de +la bonne foi des oppositions en tous pays.</p> + +<p>Après avoir passé quelques jours dans l'enchantement que je suis +toujours assurée de retrouver à Genève, je traversai le Jura, au +milieu de la neige, et j'arrivai à Paris la veille de la naissance de +monsieur le duc de Bordeaux. Je ne nierai pas qu'elle ne m'ait causé +une vive joie et que je n'aie répété toutes les exagérations +royalistes sur cet <i>enfant du miracle</i>, comme nous l'appelions.</p> + +<p>Véritablement, lorsqu'on pense que son père avait péri pour assurer +l'extinction de la race et que ce faible rejeton avait échappé à +toutes les excitations morales et physiques de sa malheureuse mère +pendant cette fatale soirée du 13 février, il était permis de trouver +là le doigt de la Providence et de compter sur sa protection.</p> + +<p>Toutefois, je me rappelle parfaitement une circonstance qui me frappa +dans le temps et que nous avons bien souvent remémorée depuis. Je me +promenais dans mon salon avec Pozzo et je poétisais sur cette +naissance depuis une heure. Tout à coup, il s'arrêta, posa sa main sur +mon bras, et me dit:</p> + +<p>«Vous voilà bien contente, bien joyeuse, bien charmée! Vous entendez +toutes ces cloches qui sonnent, hé bien, c'est le glas de la maison de +Bourbon; souvenez-vous de mes paroles.»</p> + +<p>Pozzo n'avait que trop bien prévu. La naissance de monsieur le duc de +Bordeaux excita sa famille à vouloir rétablir la monarchie absolue, en +même temps qu'elle enlevait au peuple l'espérance de l'extinction +naturelle de la branche aînée avec laquelle il ne se sentait pas en +sympathie.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page051" name="page051"></a>(p. 051)</span> C'est ainsi que la prévision des faibles mortels est souvent +trompée par les décrets de la Providence et que nos cris d'allégresse +devaient se transformer en larmes de regrets. Je dois à Pozzo la +justice de reconnaître qu'il a été du bien petit nombre de gens qui le +prédirent dès alors.</p> + +<p>Le duc de Wellington exprimait à peu près la même idée, au mariage de +monsieur le duc de Berry, lorsqu'en répondant à quelqu'un qui trouvait +madame la duchesse de Berry trop frêle pour donner l'espoir d'avoir +des enfants, il dit: «Ce serait un grand bonheur pour la Restauration. +Sa meilleure chance pour s'établir est de laisser l'espérance de +l'extinction de la branche régnante!»</p> + +<p>Les partis firent courir des bruits sur la naissance de monsieur le +duc de Bordeaux que la royale impudeur de sa mère ne permit pas de +soutenir.</p> + +<p>Je n'entrerai dans aucun détail ni sur ses couches, ni sur le procès +de la reine d'Angleterre. Tout ce que je dirai c'est qu'entre les +procès-verbaux de l'héroïsme maternel de l'une de ces princesses et +les scandaleuses dépositions sur la vie de l'autre, les gazettes +furent, pendant quelques jours, d'une si dégoûtante indécence qu'on +n'osait pas les laisser sur la table.</p> + +<p>Il y eut au moment du baptême de monsieur le duc de Bordeaux une +promotion de chevaliers des ordres. On avait hésité à en faire +jusque-là parce que le Roi ne pouvait tenir chapitre avant d'avoir été +sacré, et les infirmités de Louis XVIII ne lui permettaient pas de +s'exposer à tous les regards pendant une si longue et si fatigante +cérémonie.</p> + +<p>On se décida cependant à faire des chevaliers. Mon père ne fut point +porté sur la liste. Il en fut même comme exclu, car tous les autres +ambassadeurs, en activité <span class="pagenum"><a id="page052" name="page052"></a>(p. 052)</span> et en retraite, furent nommés. Le +Roi conservait du mécontentement de sa retraite et monsieur de +Richelieu eut le tort de ne pas insister et de laisser donner un +dégoût très vif à un de ses plus chauds partisans qui, par cette +retraite même, lui avait donné une marque de confiance plus +constitutionnelle qu'il n'entrait encore dans les idées françaises.</p> + +<p>Mon père en fut profondément blessé, et je me reproche de n'avoir pas +assez partagé son chagrin. Ne trouvant que peu de sympathie autour de +lui, il le renferma dans son sein, et j'ai su depuis qu'il en avait +grandement souffert. S'il l'avait épanché, peut-être lui aurait-il été +moins sensible; mais je ne pouvais me persuader que sa haute raison +attachât tant de prix à une décoration qui me semblait si futile.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page053" name="page053"></a>(p. 053)</span> CHAPITRE V</h3> + +<p class="resume">Insurrections militaires. — Congrès de Troppau. — Habileté du + prince de Metternich. — Il se raccommode avec l'empereur + Alexandre. — Conduite du vieux roi de Naples. — La + «Paüra». — Description qu'il en fait. — Insurrection du + Piémont. — Le prince de Carignan. — Conduite du général Bubna à + Milan. — Mort de l'empereur Napoléon.</p> + +<p>L'épidémie des insurrections militaires gagnait de plus en plus. Elle +avait éclaté d'abord à Cadix; une tentative avait eu lieu chez nous. +Naples en fut attaquée, et bientôt après le Piémont.</p> + +<p>L'insurrection à Naples était devenue une révolution; notre cabinet se +refusait à l'intervention armée des autrichiens. Il espérait, par des +négociations, amener les napolitains eux-mêmes à renoncer à une partie +des concessions arrachées aux terreurs de leur vieux Roi et à se +contenter de sacrifices qui laissassent du moins la possibilité d'un +gouvernement monarchique. En d'autres termes, il désirait faire +remplacer la constitution espagnole de 1812 par la charte française de +1814. Les puissances absolutistes se souciaient peu d'un pareil +exemple. Il y eut un congrès assemblé à Troppau.</p> + +<p>Je n'écris pas l'histoire et ne prétends point donner le journal de ce +congrès ni de ceux qui le suivirent. Je n'en parle que pour citer une +anecdote peu connue; je la tiens de bonne source et elle ne laissa pas +d'influer sur le destin du monde.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page054" name="page054"></a>(p. 054)</span> L'empereur Alexandre, dont le libéralisme commençait à se +calmer beaucoup, se trouvant à un grand dîner chez l'empereur +d'Autriche, s'exprima en termes fort chauds contre les fauteurs de +révolutions. Il assura que les gouvernements militaires étaient seuls +à l'abri des bouleversements, ajouta qu'à la vérité la moindre +insurrection des troupes y serait mortelle, puis affirma que les +armées autrichiennes, russes et prussiennes étaient complètement....</p> + +<p>Le prince de Metternich lui coupa la parole en parlant d'autre chose. +L'Empereur parut surpris et choqué. Tout le monde fut étonné, et le +dîner s'acheva dans le silence. À peine levé de table, le prince +s'approcha de l'Empereur et lui demanda pardon de son impertinence; il +avait cru remarquer dans ses paroles l'ignorance de ce qui se passait +en Russie et avait voulu l'empêcher de les prononcer.</p> + +<p>Il apprit à l'Empereur l'insurrection de la garnison de Pétersbourg: +elle avait déposé ses officiers et quitté la ville pour marcher sur +les colonies militaires. L'Empereur protesta de l'impossibilité d'un +pareil fait. Monsieur de Metternich le supplia d'attendre avant de se +prononcer hautement, promettant de garder le secret le plus absolu, et +de laisser Sa Majesté Impériale être le premier à répandre la nouvelle +dans les termes qui lui conviendraient le mieux.</p> + +<p>Quarante-huit heures s'écoulèrent. Enfin, le troisième jour arriva le +courrier de Pétersbourg. Il apportait la confirmation de +l'insurrection et du départ des troupes.</p> + +<p>Leur présence dans les colonies militaires aurait pu entraîner les +suites les plus graves, mais elles avaient été poursuivies et +ramenées, moitié par force moitié par persuasion. Le danger était +conjuré, et c'était pour pouvoir en donner l'assurance à l'Empereur +qu'on avait retardé jusque-là le départ du courrier.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page055" name="page055"></a>(p. 055)</span> Il fut très mécontent d'avoir appris des événements de cette +importance par une voie étrangère et tança vertement son monde; mais +il conçut une grande idée de la manière dont le prince de Metternich +était instruit par ses agents et beaucoup de reconnaissance du secret +qu'il avait fidèlement gardé, même vis-à-vis de l'Empereur son maître. +C'est à dater de ce moment que l'empereur Alexandre commença à se +livrer, d'une part, aux terreurs qui ont empoisonné le reste de sa vie +et, de l'autre, à une confiance pour le prince de Metternich qui +bientôt ne connut plus de borne.</p> + +<p>Dans ces conjonctures, le prince Ypsilanti quitta le drapeau russe +pour lever en Grèce celui de l'indépendance. À toute autre époque, le +cabinet de Pétersbourg, qui préparait cette catastrophe depuis un +siècle, l'aurait assurément appuyé de tous ses moyens; mais +l'Empereur, effrayé de ce qui portait le caractère d'insurrection et +surtout d'insurrection militaire, céda facilement aux exhortations du +prince de Metternich. Celui-ci ne voulait pas de guerre en Orient. Son +seul but était d'assurer la domination autrichienne en Italie.</p> + +<p>On avait déjà vu le vieux Roi de Naples arriver à Troppau, accompagné +de deux énormes lévriers seuls objets de ses sollicitudes, rapporter +tous les engagements pris avec ses sujets, manquant ainsi aux serments +les plus solennels au risque des dangers qu'il pouvait faire courir à +son fils, resté à Naples en otage de sa bonne foi. On l'avait vu +suivre les souverains alliés à Laybach, passer dans les rangs des +troupes autrichiennes, prêcher la croisade contre ses propres États +et, les larmes aux yeux, demander vengeance envers ceux qu'il avait +juré de protéger. Ses vœux étant accomplis et son pays conquis, +occupé, foulé et ruiné par l'étranger, il reprit assez de courage +pour consentir à y retourner.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page056" name="page056"></a>(p. 056)</span> On le fit accompagner par des commissaires de toutes les +puissances, en partie pour le soutenir contre ses propres terreurs, en +partie pour donner à sa cause triomphante l'appui moral de la sanction +européenne et plus encore pour modérer la cruauté des réactions que la +peur dont il était encore dominé aurait pu lui inspirer. Naples se +rappelait en frémissant son premier retour de Sicile, et le monde n'en +avait pas perdu la mémoire.</p> + +<p>Le prince héréditaire vint à sa rencontre jusqu'à Rome. Les +commissaires assistèrent à l'entrevue de ces deux royaux personnages, +et c'était la rougeur sur le front que Pozzo, pleurant d'un œil et +riant de l'autre, racontait la discussion qui s'éleva entre eux sur +l'excès des craintes qu'ils avaient mutuellement ressenties.</p> + +<p>En Italie, les choses s'appellent par leur nom; on ne cherche pas de +circonlocution. Et c'était de leur <i>maladetta paüra</i> que le père et le +fils s'entretenaient librement:</p> + +<p>«E che paüra ti! è io che ho avuto paüra.</p> + +<p>—Oh! cara maestà no, non era niente, è dopo la sua partenza ch'è +venuta la vera paüra.»</p> + +<p>Et puis ils racontaient tous les degrés et tous les effets de cette +terrible <i>paüra</i> avec une candeur qui pourtant ne touchait guère leurs +auditeurs.</p> + +<p>Pozzo me disait: «En sortant de cette entrevue, mes collègues et moi +nous avons été vingt-quatre heures sans oser seulement nous regarder.»</p> + +<p>Le prince de Metternich fait, au même sujet, un récit où il convient +de joindre la pantomime lazaronesque au jargon du vieux Roi pour qu'il +ait tout son mérite.</p> + +<p>Ferdinand lui parlait sans cesse à Laybach <i>di questa maladetta +paüra</i>. L'impassibilité du ministre persuadant au Roi qu'il +n'appréciait pas toute l'importance de ce mobile, il lui demanda un +jour s'il savait bien ce que <span class="pagenum"><a id="page057" name="page057"></a>(p. 057)</span> c'était que la «paüra». Sur la +réponse un peu dédaigneuse de monsieur de Metternich, le Roi reprit, +avec une extrême bonhomie:</p> + +<p>«Non ... non ce n'est pas ça ... <i>ve lo dirò io</i>.... C'est une <i>certa +cosa</i> qui vous <i>piglia là</i>», en mettant sa main sur le sommet de sa +tête et faisant le geste de tordre; «et qui vous prend <i>les cervelles</i> +et les fait danser <i>fin</i> qu'on croit qu'elles vont sortir de la tête; +<i>poi scende al stomacho</i> ... on croit qu'on va <i>svenare</i> ... <i>pare</i> +qu'on se meurt...» Et il mettait les deux mains sur son estomac, «<i>poi +scende un po più giù</i>», les deux mains suivaient. «On sent une <i>dolor +del diavolo</i>, et <i>poi ... poi ... brebre brebre</i>»...; en lâchant les +mains et terminant sa description physiologique par un geste +expressif.</p> + +<p>Lorsque l'insurrection militaire se déclara en Piémont, le roi Victor +donna sa démission et descendit du trône plutôt que d'imiter le roi de +Naples en s'humiliant devant ses sujets pour les trahir par la suite. +Victor avait à la fois trop de courage et trop de loyauté pour jouer +un pareil rôle. Celui qu'accepta le prince de Carignan dans cette +triste affaire, si mal conçue, lui attira l'animadversion de tous les +partis.</p> + +<p>J'avoue que je me sens un assez grand fond de bienveillance envers ce +prince pour être tentée de l'excuser. Il était bien jeune: nourri dans +la haine des autrichiens qu'il avait raison de détester, il savait ce +sentiment partagé par le Roi.</p> + +<p>On l'avait entouré et persuadé qu'il s'agissait d'entrer dans une +ligue commune à tous les peuples de la péninsule. Naples était déjà +émancipée. La Lombardie, la Romagne, la Toscane devaient lever à la +fois le drapeau de l'indépendance et expulser les allemands de leur +sein. La nationalité italienne une fois rétablie, on diviserait ce +pays en deux grands États capables de se défendre <span class="pagenum"><a id="page058" name="page058"></a>(p. 058)</span> eux-mêmes +contre leurs voisins, et la maison de Savoie se trouverait +naturellement appelée à gouverner celui du nord.</p> + +<p>Voilà le roman à l'aide duquel on avait fait entrer le prince de +Carignan dans la conspiration, en lui assurant que le Roi lui-même y +donnerait les mains avec joie, une fois le mouvement commencé.</p> + +<p>Lorsqu'il vit le Piémont seul s'émouvoir et que, loin d'amener la +réunion de l'Italie sous la protection du roi de Sardaigne, +l'insurrection avait pour but de le dépouiller de son autorité, le +prince de Carignan s'aperçut qu'il était joué par la faction +révolutionnaire. Il voulut se retirer du complot, s'y prit +maladroitement, livra ses anciens confidents et compromit sa +réputation d'homme d'honneur fort au delà peut-être qu'il ne le +méritait. Quoi qu'il en soit, la punition fut dure. Il fut chassé de +Turin, et l'asile qu'il trouva chez son beau-père à Florence ne lui +fut ouvert que sous les conditions les plus rigoureuses et les plus +humiliantes.</p> + +<p>L'habileté du général Bubna, gouverneur autrichien, avait déjoué les +trames ourdies en Lombardie avec tant de bonheur, que la tranquillité +y fut maintenue, sans avoir recours à de grandes sévérités. Il lui +suffit de se montrer instruit des menées et d'avertir les fauteurs de +troubles qu'ils devaient s'éloigner.</p> + +<p>La façon dont il expulsa lord Kinnaird, un des agents les plus actifs +du complot, est bien dans son caractère. Tous les jours, lord Kinnaird +faisait la partie de whist du général. Un soir, au lieu de l'<i>à +demain</i> habituel, Bubna accompagna son serrement de main quotidien de:</p> + +<p>«Bonsoir, mon cher lord, bon voyage.</p> + +<p>—Comment, bon voyage?</p> + +<p>—Hélas! oui, vous nous quittez.</p> + +<p>—Point du tout.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page059" name="page059"></a>(p. 059)</span> —Ah! si fait; j'ai visé votre passeport, vos chevaux sont +commandés pour cinq heures du matin. Bon voyage, mon cher lord. Si +vous teniez à avoir une escorte, elle serait à vos ordres à six +heures, mais le pays est tranquille et je ne pense pas que ce soit +nécessaire. Bonjour, mon cher lord, bon voyage.»</p> + +<p>Lord Kinnaird partit en effet à cinq heures bien précises, sans +attendre l'escorte que Bubna lui aurait infailliblement envoyée. Ce +congé donné de cette façon, devant quarante personnes, avertit les +complices qu'ils étaient découverts et qu'il fallait renoncer à une +trame où la plupart des assistants étaient entrés.</p> + +<p>Le général Bubna conseilla plus confidentiellement à quelques +seigneurs de Lombardie, les plus compromis, une courte absence et +surtout un voyage à Vienne. Ce ne fut qu'après sa mort que les +complots se renouvelèrent et que des gouverneurs moins habiles eurent +recours à des mesures plus acerbes.</p> + +<p>Tandis que les passions révolutionnaires s'agitaient en Europe, la +main puissante qui les avait domptées et fait servir à répandre son +nom dans tout l'univers, cette main désarmée qui effrayait encore les +nations cédait au plus terrible des vainqueurs.</p> + +<p>Le 5 mai 1821, Napoléon Bonaparte exhalait son dernier soupir sur un +rocher au milieu de l'Atlantique. La destinée lui avait ainsi préparé +le plus poétique des tombeaux. Placée à l'extrémité des deux mondes, +et n'appartenant qu'au nom de Bonaparte, Sainte-Hélène est devenue le +colossal mausolée de cette colossale gloire; mais l'ère de sa +popularité posthume n'avait pas encore, commencé pour la France.</p> + +<p>J'ai entendu crier par les colporteurs des rues: <i>La mort de Napoléon +Bonaparte, pour deux sols; son discours au général Bertrand, pour +deux sols; les désespoirs <span class="pagenum"><a id="page060" name="page060"></a>(p. 060)</span> de madame Bertrand, pour deux sols, +pour deux sols</i>, sans que cela fît plus d'effet dans les rues que +l'annonce d'un chien perdu.</p> + +<p>Je me rappelle encore combien nous fûmes frappées, quelques personnes +un peu plus réfléchissantes, de cette singulière indifférence; combien +nous répétâmes: «Vanité des vanités et tout est vanité!» Et pourtant +la gloire est quelque chose, car elle a repris son niveau, et des +siècles d'admiration vengeront l'empereur Napoléon de ce moment +d'oubli.</p> + +<p>Je ne puis donner des détails particuliers sur les temps de son exil. +Ils ne me sont arrivés que par des séides ou des détracteurs. J'ai +connu quelques-unes des personnes qui l'ont accompagné, mais elles +voulaient tirer parti de leurs paroles. Gourgaud prétendait vendre ses +révélations, Bertrand exploiter sa fidélité. Ni l'un ni l'autre ne +méritaient de confiance dans leurs récits. Encore moins pouvait-on se +fier à ceux de sir Hudson Lowe qui, accablé du poids de sa +responsabilité, avait compris sa mission fort gauchement. Il +tracassait l'Empereur dans les détails et lui cédait dans les choses +essentielles.</p> + +<p>S'il était possible de se faire une idée un peu juste sur l'ensemble +de son existence à Sainte-Hélène, il me semble qu'elle a été composée +de grandeur dans les souvenirs dont ses belles dictées font foi, et de +petitesses dans les actions dont la correspondance avec sir Hudson +Lowe fait aussi témoignage.</p> + +<p>Au surplus, l'Empereur avait ce caractère de l'omnipotence que, même +au sommet de sa gloire et occupé à culbuter les empires, il trouvait +encore le temps d'entrer avec chaleur dans des détails qu'un simple +particulier aurait négligés sans scrupule. La puissance de Dieu +soigne l'aile du moucheron. Peut-être ce que notre <span class="pagenum"><a id="page061" name="page061"></a>(p. 061)</span> +malveillance qualifiait de petitesse était-il l'excès de la force.</p> + +<p>Lord Castlereagh, en entrant dans le cabinet de George IV, lui dit:</p> + +<p>«Sire, je viens apprendre à Votre Majesté qu'Elle a perdu son plus +mortel ennemi.</p> + +<p>—Quoi, s'écria-t-il, est-il possible! elle est morte!»</p> + +<p>Lord Castlereagh dut calmer la joie du monarque en lui expliquant +qu'il ne s'agissait pas de la Reine, sa femme, mais de Bonaparte. Peu +de mois après, les espérances conçues par le Roi furent accomplies. Il +faut convenir que, si jamais de pareils sentiments peuvent être +justifiés, c'était assurément par la conduite de la reine Caroline. Sa +mort fut un soulagement pour tout le monde, et surtout pour le parti +qui avait entrepris la tâche impossible de l'honorer. Elle périt +victime de ses excès.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page062" name="page062"></a>(p. 062)</span> CHAPITRE VI</h3> + +<p class="resume">Intrigues contre le ministère. — Madame du Cayla. — Retraite du + ministère. — Formation du nouveau ministère dont monsieur de + Villèle est le chef. — Son caractère. — La Congrégation. — Ses + projets.</p> + +<p>Le cabinet, à la tête duquel se trouvait placé le duc de Richelieu, +s'occupait activement des affaires. La France reprenait son rang parmi +les nations; on commençait à compter avec elle. La question d'Orient +s'entamait et elle prétendait [avoir] place au banquet. La prospérité +intérieure s'établissait avec la tranquillité. La Chambre des pairs +avait montré une grande indulgence envers les conspirateurs du mois +d'août 1820; mais la sagesse du gouvernement maintenait les artisans +de trouble dans le respect et cette longanimité n'avait pas eu de +grands inconvénients. Des lois sages se préparaient. Tout enfin +annonçait la session comme devant être calme et utile pour le pays.</p> + +<p>Le ministère, occupé de ses travaux et composé de gens éloignés des +intrigues de la Cour, ignorait ou attachait trop peu d'importance à ce +qui s'y tramait.</p> + +<p>Le roi Louis XVIII avait besoin d'un favori. L'éloignement de monsieur +Decazes le laissait dans un isolement qu'il lui fallait combler. Si un +des ministres avait voulu prendre ce rôle, le Roi s'y serait prêté +volontiers, mais aucun n'était propre à le remplir.</p> + +<p>Le hasard conduisit madame du Cayla dans le cabinet du monarque. Elle +avait des restes de beauté, était spirituelle, <span class="pagenum"><a id="page063" name="page063"></a>(p. 063)</span> intrigante et +possédait surtout un fond de bassesse que rien n'épouvantait. Les +tristes séductions employées auprès du vieux Roi ne le cédaient qu'à +l'ignoble salaire qu'elle en recevait. Si le ministère avait été plus +éclairé sur ses manœuvres, on aurait pu la retenir dans une +situation subalterne et mercenaire: l'or aurait suffi à son âpreté; +mais il la méprisa trop. Elle eut le temps d'établir son influence et +voulut l'exercer politiquement.</p> + +<p>Je ne sais si elle conçut l'idée d'allier sa fortune à celle de +monsieur de Villèle ou si monsieur de Villèle pensa le premier à se +servir de ce vil instrument, mais, ce dont je suis sûre, c'est que +Sosthène de La Rochefoucauld, depuis de longues années le soupirant +plus ou moins heureux de madame du Cayla, devint l'intermédiaire de +cette alliance encore très secrète. Une fois conclue, on y fit +facilement entrer Monsieur, et la chute du ministère Richelieu fut +décidée dans ce petit conseil, sous le patronage de la Congrégation.</p> + +<p>L'intrigue éclata dès l'ouverture de la session. On proposa dans +l'adresse, en réponse au discours du Roi, une phrase qui se pouvait +interpréter comme un blâme aux ministres, et il fut bientôt évident +qu'elle serait soutenue par les deux oppositions, de droite et de +gauche, réunies pour attaquer le ministère dans cette conjoncture.</p> + +<p>Les doctrinaires, sous l'influence de leur chef monsieur +Royer-Collard, firent l'appoint de cette majorité factice, bien +persuadés qu'ils étaient devoir tomber en trois mois un ministère +ultra et d'être appelés à le remplacer.</p> + +<p>Monsieur Royer-Collard possède une de ces ambitions occultes qui +prétend tout obtenir en ayant l'air de tout dédaigner. Il n'en est +pas de plus dangereuses ni de plus <span class="pagenum"><a id="page064" name="page064"></a>(p. 064)</span> amère. Il s'était fait une +grande existence avec un peu de talent et beaucoup d'emphase. On peut +citer de lui deux ou trois discours remarquables et un grand nombre de +mots, plus creux que profonds, mais qui ont eu grande vogue pendant un +certain temps.</p> + +<p>L'alliance précaire des partis était le résultat des manœuvres de +monsieur de Villèle. Si le ministère avait méprisé cette union contre +nature, elle ne pouvait durer huit jours; mais monsieur de Villèle +s'était bien flatté de trouver monsieur de Richelieu trop +honorablement susceptible pour s'obstiner à garder une place où il +semblait atteint par la désapprobation d'un des organes de la nation. +Son espérance fut justifiée. Ce fut une faute, car la Chambre des +députés parlait au nom de l'intrigue; mais ces genres de fautes +n'appartiennent qu'aux plus nobles caractères. D'ailleurs le Roi, déjà +gagné par les blandices de madame du Cayla, loin de solliciter ses +ministres de braver une situation évidemment transitoire, les +encouragea à faire du vote de l'adresse une question de cabinet.</p> + +<p>Lorsqu'il fut constaté que tout le parti ultra, dont Monsieur était le +chef, travaillait aussi activement que lui-même au renversement du +ministère, monsieur de Richelieu alla trouver le prince et lui demanda +compte de cette parole de gentilhomme donnée, avec tant de solennité, +l'année précédente.</p> + +<p>Monsieur ne se déconcerta nullement: «Oh! je vous en aurais dit bien +d'autres pour vous faire accepter alors; les temps étaient si mauvais +que nous étions encore heureux de n'être réduits qu'à vous et de +pouvoir nous arrêter aux gens de votre nuance d'opinion; mais vous +comprenez bien, mon cher duc, que cela ne pouvait durer.»</p> + +<p>Monsieur de Richelieu lui tourna le dos, avec plus <span class="pagenum"><a id="page065" name="page065"></a>(p. 065)</span> +d'indignation que de respect. Il rassembla ses collègues et, après une +longue conférence, ils conclurent que, s'il était facile de résister à +la coalition improvisée des deux oppositions et à sa majorité factice, +il était impossible, en revanche, de gouverner utilement avec +l'hostilité de Monsieur. Rien n'aurait été plus aisé que de le rendre +odieux au pays en démasquant ses intrigues, ses intentions et de le +reléguer à n'être qu'un chef de faction; mais le cabinet était composé +de gens trop consciencieux et trop royalistes pour vouloir achever de +dépopulariser un prince, héritier de la couronne, que la santé du Roi +plaçait sur l'estrade même du trône.</p> + +<p>En conséquence, les ministres décidèrent de se retirer en masse et le +duc de Richelieu fut chargé d'en prévenir le Roi. Celui-ci, arrivé au +dénouement, fut fort troublé: «Mon Dieu, dit-il, en mettant sa tête +entre ses mains, que vais-je devenir? Que veulent-ils faire? Que +va-t-on m'imposer?»</p> + +<p>Monsieur de Richelieu l'engagea à voir Monsieur et à se concerter avec +lui. Peu d'heures après, il reçut un billet du Roi qui le mandait en +toute hâte. Il le trouva seul dans son cabinet, le visage radieux: +«Venez vite, mon cher Richelieu, votre conseil était excellent. J'ai +vu mon frère; j'en suis parfaitement content: il est très sage, tout +est arrangé; vous pouvez vous en aller quand vous voudrez.»</p> + +<p>Voilà quelles furent les expressions de la reconnaissance royale pour +tous les services et tout le dévouement du duc de Richelieu. Je l'ai +vu lui-même sourire en les répétant, mais ce sourire avait quelque +chose de triste qui marquait un cœur profondément ulcéré.</p> + +<p>Monsieur de Richelieu avait, aux yeux de toute la famille royale, un +tort indélébile que rien ne pouvait effacer. Pendant l'émigration et +au moment où la fondation <span class="pagenum"><a id="page066" name="page066"></a>(p. 066)</span> d'Odessa l'occupait le plus +activement, l'année de son service de premier gentilhomme de la +chambre auprès de Louis XVIII vint à sonner. Le duc pria le duc de +Fleury, son camarade, établi à Mittau chez le Roi, de le remplacer et +négligea de venir prendre son poste dans une antichambre d'émigration. +Pour les princes de la maison de Bourbon, le service auprès de leur +personne est toujours le principal devoir. Jamais ils n'ont pardonné +ce premier grief au duc de Richelieu. Il avait, de plus, pour leur +déplaire, les titres qu'y donnaient un esprit droit et sage et une +noble indépendance de caractère.</p> + +<p>L'empressement du Roi pour obtenir la retraite de ses ministres était +devenu si grand qu'il fit réclamer jusqu'à trois fois dans la soirée, +leur démission. La difficulté de se réunir tous, à une heure insolite, +pour la rédiger en commun, en avait retardé l'envoi. On sut depuis +qu'il avait promis à madame du Cayla qu'elle lui serait remise avant +l'heure de son coucher. En effet, elle la reçut à minuit.</p> + +<p>Ici se termine le règne de Louis XVIII; il n'a plus été qu'un +instrument entre les mains des agents de Monsieur qui, lui-même, +obéissait à la Congrégation. Lorsque monsieur de Villèle a cherché à +s'en affranchir, il est tombé comme les autres.</p> + +<p>J'ai dit que Sosthène de La Rochefoucauld était depuis nombre d'années +dans des relations intimes avec madame du Cayla. Sa femme en +témoignait du chagrin, et son beau-père et sa belle-mère une humeur +qu'ils ne manquaient pas une occasion de faire éclater.</p> + +<p>Mais, depuis la faveur de madame du Cayla, ils avaient changé +d'allure. Ils s'étaient graduellement rapprochés, et monsieur et +madame Mathieu de Montmorency passaient leur vie chez elle. Ce +raccommodement obtint pour salaire le ministère des affaires +étrangères pour <span class="pagenum"><a id="page067" name="page067"></a>(p. 067)</span> Mathieu. Sosthène racontait qu'il avait +d'abord pensé à le prendre lui-même, mais il avait trouvé plus romain +de l'abandonner à son beau-père: «J'ai fait des rois, seigneur, et +n'ai pas voulu l'être.»</p> + +<p>Il n'y eut pas de président du conseil. Monsieur de Villèle n'osait +pas encore y prétendre pour lui et ne voulait pas en reconnaître un +autre. Monsieur de Corbière suivit le sort de son ami et patron et +prit le portefeuille de l'intérieur. Monsieur de Peyronnet, qui +s'était fait remarquer par sa furibonde faconde pendant le dernier +procès à la Chambre des pairs, fut appelé aux sceaux. Sa réputation +était tellement honteuse à Bordeaux, sa patrie, qu'il y eut des paris +ouverts contre cette nomination, traitée d'apocryphe. Le <i>Moniteur</i> +confondit les incrédules.</p> + +<p>Le maréchal Victor, duc de Bellune, était un choix selon les cœurs +des plus purs ultras. On le reconnaissait pour un vieil imbécile +entouré d'une famille d'escrocs, mais il <i>pensait si bien</i> que ce +mérite l'emportait sur tous les inconvénients possibles.</p> + +<p>Afin que ce pitoyable cabinet reçut le scel du cachet de Sosthène, le +duc de Doudeauville, son père, grand seigneur nécessiteux, fut nommé +directeur des postes. Sa dignité ne lui permit pas d'abandonner son +hôtel pour aller habiter celui de la rue Coq-Héron; mais il en fit +enlever les meubles, les pendules, les ornements, le linge, les +surtouts et jusqu'au billard qu'il fit apporter chez lui.</p> + +<p>Cette nomination donna lieu au dernier joli mot aristocratique de +notre temps. Lorsqu'on annonça que le duc de Doudeauville était +directeur des postes, quelqu'un demanda: «Et qui est-ce qui sera duc +de Doudeauville?»</p> + +<p>Le marquis de Lauriston se sépara seul de ses anciens <span class="pagenum"><a id="page068" name="page068"></a>(p. 068)</span> +collègues et resta ministre de la maison du Roi. Ses talents et son +caractère le rendaient bien plus digne de figurer dans la nouvelle +administration que de rester avec l'ancienne. Il avait déjà donné des +gages de sa servilité à madame du Cayla.</p> + +<p>J'insiste sur cette crise ministérielle parce que c'est là, selon moi, +l'écueil où la Restauration s'est perdue. Ainsi que les vaisseaux +poussés par la tempête sur les Goodwin Sands, on a vu petit à petit la +Congrégation l'attirer sous les eaux jusqu'à ce qu'elle ait été +engloutie aux yeux de tous, chacun ayant prévu son sort sans pouvoir +lui porter d'assistance efficace.</p> + +<p>Si monsieur de Villèle était parvenu au pouvoir par des voies +souterraines qui lui valurent, même parmi ses plus féaux, le surnom de +<i>la taupe</i>, il serait pourtant injuste de lui refuser un rare degré de +sagacité.</p> + +<p>Entré dans la marine au commencement de la Révolution, il avait passé +sa jeunesse à l'île Bourbon où il s'était marié. De retour en France, +il s'était établi dans son manoir paternel, aux environs de Toulouse, +et y avait vécu, pendant les années de l'Empire, sous l'influence de +tous les petits préjugés de la gentilhommerie de province.</p> + +<p>Il était maire de la ville en 1814, et publia une brochure sur la +convenance de rentrer dans les voies du pouvoir absolu, sans garrotter +la volonté du Roi par la Charte. Elle resta aussi obscure que son +auteur et ne fut exhumée que lorsqu'il devint un personnage politique; +mais elle a probablement servi de fondation à là confiance que +Monsieur lui a promptement témoignée.</p> + +<p>Les précédents de monsieur de Villèle n'avaient pas été de nature à le +qualifier pour jouer un rôle dans l'État, et la vie d'intrigue avait +absorbé tout son temps depuis son entrée aux Chambres où il prit +rapidement une <span class="pagenum"><a id="page069" name="page069"></a>(p. 069)</span> grande influence. Dès 1816, il était le chef +de l'opposition ultra royaliste. Il se trouvait ainsi dans une +profonde ignorance des affaires lorsqu'il y arriva; mais il les +apprit, en les faisant, avec autant de facilité que de perspicacité et +aurait fini par administrer très bien s'il avait été maître de ses +actions.</p> + +<p>Il comprenait moins les finances, et pas du tout la diplomatie. Non +seulement il n'avait pas la moindre connaissance des rapports des +nations entre elles, des caractères des souverains et des ministres +qui les gouvernaient, mais, sachant à peine l'histoire en homme du +monde, chaque traité, chaque engagement qui liait les pays entre eux +lui semblait une révélation.</p> + +<p>J'ai entendu dire, à des diplomates, qu'il fallait lui tenir classe, +comme à un écolier, avant de pouvoir causer des affaires avec lui et, +sur ces sujets il ne montrait pas autant de perspicacité que +d'ordinaire. Mais ce n'est pas un tort aux yeux des souverains. Tous +les rois veulent faire la politique étrangère à leur gré; c'est le +commérage de leur intimité, et le ministre des affaires étrangères +n'est jamais trop ignorant, selon eux, pourvu qu'ils se croient obéis.</p> + +<p>Le vicomte Mathieu de Montmorency, avec des données un peu plus larges +sur les rapports diplomatiques, avait un si petit esprit et une +dévotion si ambitieusement puérile qu'il n'était que le serviteur des +Jésuites. Au reste, pendant le ministère de monsieur de Villèle, hors +monsieur de Chateaubriand un instant, tous ses collègues lui ont été +soumis et il n'a eu à lutter qu'avec la Congrégation.</p> + +<p>Monsieur de Villèle excellait dans l'art de gouverner une Chambre. Il +avait réussi, par toutes les ruses électorales permises ou non +permises, à se procurer une majorité selon sa volonté, et il la +soignait admirablement. <span class="pagenum"><a id="page070" name="page070"></a>(p. 070)</span> Il avait constamment une oreille aux +ordres de tous les imbéciles qui voulaient y déposer des sornettes ou +lui raconter leurs puériles affaires. Il écoutait avec l'air de +l'intérêt, sans aucun signe d'impatience, s'engageait à profiter de +renseignements si utiles, et congédiait un homme dévoué qui s'en +allait persuadé qu'il gouvernait Villèle et le proclamait un ministre +incomparable.</p> + +<p>Je suis loin de faire un tort à monsieur de Villèle de cette conduite. +La faculté de se laisser patiemment ennuyer, sans trop le témoigner, +est une vraie qualité d'homme d'État, surtout dans un gouvernement +représentatif.</p> + +<p>Le plus grand obstacle de monsieur de Villèle aux affaires c'est +d'avoir été trop pressé d'y arriver. Son mérite incontesté et son +influence dans son parti l'y auraient amené un peu plus tard; mais, +pour nouer l'intrigue qui l'y avait poussé, il lui avait fallu prendre +des engagements qui le livraient pieds et poings liés à la +Congrégation.</p> + +<p>L'esprit prêtre et l'esprit émigré, relevant tous deux de Monsieur, +voulaient diriger les affaires en dehors des intérêts nationaux. +Monsieur de Villèle le sentait mieux que personne, mais, pris dans ses +propres filets, il n'osait pas même chercher à s'en affranchir.</p> + +<p>Deux de ses collègues, messieurs de Montmorency et de Clermont +Tonnerre, se trouvaient les agents directs de la Congrégation. +Messieurs de Lavau et Franchet lui obéissaient et l'inspiraient tour à +tour, et monsieur de Rainneville, sous le titre de secrétaire général +des finances, devint son espion près de monsieur de Villèle.</p> + +<p>Homme d'esprit, monsieur de Rainneville ne tarda pas à s'apercevoir +des dangers où l'on précipitait la monarchie; il conçut des +inquiétudes, mais ne put s'arrêter.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page071" name="page071"></a>(p. 071)</span> On va me dire, vous parlez sans cesse de la Congrégation; +qu'était-ce donc? Je pourrais répondre: le mauvais génie de la +Restauration, mais cela ne satisferait pas. Pour nous, qui l'avons vue +à l'œuvre, nous ne pouvons douter de son existence, et pourtant je +ne saurais dire, à l'heure qu'il est, quels étaient les chefs réels de +cette association qui réglait le destin du pays. On a désigné un +certain père Ronsin, jésuite. Je ne voudrais pas l'affirmer.</p> + +<p>Indubitablement, la Société de Jésus se recrutait, à la Cour, de +jésuites à robes courtes. Monsieur d'abord, Jules de Polignac, Mathieu +de Montmorency, le marquis de Tonnerre, le duc de Rivière, le baron de +Damas, en étaient les coryphées. Tout ce qui avait de l'ambition ou se +sentait des dispositions à l'intrigue se ralliait, avec plus ou moins +de zèle, à ce parti qu'on voyait au pinacle et qui ne devait point en +descendre pendant tout le règne, prochainement espéré, de Monsieur.</p> + +<p>Si je ne puis signaler les chefs de cette doctrine, je puis au moins +indiquer ses projets; ils me sont revenus par trop de voies, directes +et indirectes, pour qu'ils ne me soient pas très familiers. Toutefois +les articles n'en étaient pas rédigés avec une telle rigidité qu'ils +ne conservassent assez d'élasticité pour se formuler avec plus ou +moins de violence, selon les personnes qu'on cherchait à captiver. +Mais voici les traits fondamentaux vers lesquels on devait tendre: les +trois ordres rétablis dans l'État; le clergé, mis en possession de +biens territoriaux, indépendant, ne relevant que du Pape, c'est-à-dire +de personne, et tenant le premier rang; la noblesse, reconnue comme +ordre, avec le plus des anciens privilèges qu'on pourrait ressusciter; +la Chambre des pairs rendue élective par la noblesse exclusivement qui +se trouvait ainsi représentée comme faisant corps dans l'État; la +<span class="pagenum"><a id="page072" name="page072"></a>(p. 072)</span> Chambre des députés conservée, on la reconnaissait instrument +admirable pour battre monnaie (selon l'expression admise), mais avec +une loi électorale qui donnât une influence considérable aux classes +supérieures. Voilà comme on entendait la Constitution.</p> + +<p>La Couronne avait aussi sa part. Il s'agissait d'établir un moyen +pour, en dernier ressort, forcer les assemblées à enregistrer les +volontés du Roi qui pût répondre au lit de justice de l'ancien régime.</p> + +<p>C'est en professant ces doctrines qu'on était regardé comme fidèle +serviteur <i>du trône et de l'autel</i>, phrase banale dont on nous a +rebattu les oreilles pendant les dix années que les intérêts de +coterie et de passion ont si activement travaillé à en saper les +fondements au lieu de les relever comme ils le prétendaient.</p> + +<p>Les lois sur le sacrilège, sur le rétablissement des couvents, sur le +droit d'aînesse, et enfin la forme de l'indemnité donnée aux émigrés +ont été imposées à monsieur de Villèle par la Congrégation. Il en +sentait toutes les conséquences et tâchait de les éloigner le plus +possible.</p> + +<p>Pendant la première année, les conspirations lui servirent de +prétexte. Elles furent poursuivies et punies avec une extrême rigueur. +L'échafaud politique se releva dans plusieurs provinces, aussi bien +qu'à Paris. La ruse employée contre les mécontents dans celles de +l'Est excita l'animadversion publique.</p> + +<p>On fit parcourir la campagne par un corps de troupe, criant «Vive +l'Empereur», afin d'encourager les bonapartistes à se déclarer et +d'obtenir des preuves de culpabilité contre eux. Il faut avouer que +cette mesure était plus digne des suppôts de l'inquisition que des +ministres d'un roi constitutionnel.</p> + +<p>Toutefois, cela passa pour un trait d'habileté à la Cour <span class="pagenum"><a id="page073" name="page073"></a>(p. 073)</span> et +dans la Chambre des députés. Le pays et la Chambre des pairs furent +indignés. Monsieur de Villèle se flattait qu'en jetant ces os à ronger +à la Congrégation, elle se calmerait sur ses prétentions; mais elle +n'a jamais voulu lui laisser un moment de repos et, dès lors, elle +préparait la guerre d'Espagne.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page074" name="page074"></a>(p. 074)</span> CHAPITRE VII</h3> + +<p class="resume">Mort du duc de Richelieu. — Persévérance de l'attachement de la + reine de Suède. — Son désespoir. — Mort de lord + Londonderry. — Monsieur de Chateaubriand ambassadeur à + Londres. — Il s'y ennuie. — Le vicomte de Montmorency. — Congrès de + Vérone. — Le duc Mathieu de Montmorency. — Sa vie et sa mort.</p> + +<p>La France fit une perte réelle: la mort de monsieur de Richelieu la +priva d'un homme habile, vertueux, honoré, autour duquel des gens de +talent et de conscience se seraient naturellement groupés et que la +force des choses aurait probablement rappelé au pouvoir avant que les +affaires fussent désespérées. Peut-être monsieur de Richelieu +aurait-il pu sauver la Restauration d'elle-même.</p> + +<p>Dieu en avait autrement ordonné. Il a suscité le règne de Charles X. +Plaise à sa divine volonté que ce soit pour le bonheur de nos neveux! +Ce n'est pas pour celui des contemporains.</p> + +<p>Pendant les derniers mois de son ministère et surtout depuis sa +retraite, monsieur de Richelieu venait souvent chez moi. Il y avait +amené monsieur Pasquier, et c'est à cette époque qu'a commencé ma +liaison plus intime avec ce dernier.</p> + +<p>Tous deux regrettaient le pouvoir où ils se sentaient convenablement +placés et où ils avaient l'intime conviction d'avoir rendu des +services essentiels au Roi et au pays. Tous deux s'en expliquaient +librement et blâmaient, quoiqu'avec mesure, les voies dangereuses où +ils voyaient <span class="pagenum"><a id="page075" name="page075"></a>(p. 075)</span> s'engager. Monsieur Pasquier n'était mu que par +le sentiment d'un bon citoyen, inquiet pour le pays, et par une +raisonnable ambition. Peiné de se voir arrêté dans sa carrière, il n'y +avait rien d'amer dans ses impressions.</p> + +<p>Il en était autrement du duc de Richelieu: la conduite des princes +l'avait ulcéré jusqu'au fond du cœur. Il était blessé de leur +ingratitude de toute la profondeur du dévouement qu'il leur avait +porté et, quoique bien dégrisé de ce culte, ses vieux souvenirs le +rendaient plus susceptible à leurs procédés. Le duc de Richelieu, +grand veneur et premier gentilhomme de la chambre, continuait à aller +parfois déjeuner au château; il y était toujours très froidement +accueilli.</p> + +<p>Madame la duchesse d'Angoulême venait d'acquérir Villeneuve-l'Étang. +Elle était fort en train de cette nouvelle propriété et se faisait +apporter de la crème de chez elle. On la mettait dans un petit pot +auprès de la princesse qui en donnait à quelques personnes. C'était +une faveur. Un jour, elle affecta d'en offrir à travers la table, à +droite et à gauche du duc de Richelieu, d'une manière si marquante que +l'exclusion devenait une offense.</p> + +<p>J'ai entendu le duc de Richelieu raconter lui-même cette futile +circonstance, avec cette teinte d'ironie qui part d'un profond +chagrin, accompagné de dédain. Il s'en voulait à lui-même d'être +sensible à de telles misères, mais son vieux sang de courtisan prenait +le dessus de sa raison, et, au fond, il y avait une intention +d'insulte cachée, sous ces formes désobligeantes, dont il avait raison +d'être courroucé.</p> + +<p>C'est dans ces dispositions qu'il eut lieu de soupçonner un homme +qu'il avait comblé, auquel il était fort attaché et qui avait toute sa +confiance, d'une action qui, en terme judiciaire, s'appelle un vol. +Cette découverte le bouleversa. Il ne voulut pas l'approfondir. Avant +de <span class="pagenum"><a id="page076" name="page076"></a>(p. 076)</span> prendre un parti sur la manière dont il lui convenait +d'agir, il sentit le besoin de quelques jours de calme et partit pour +se rendre chez sa femme à Courteilles. Il y avait récemment fait un +séjour assez long dont il s'était bien trouvé.</p> + +<p>La passion de la reine de Suède ne s'était pas calmée; elle le suivit, +selon son usage, et s'établit dans la petite auberge servant de +tourne-bride au château d'où elle pouvait surveiller toutes ses +actions. Cet espionnage, encore plus insupportable à monsieur de +Richelieu dans l'état d'exaspération où il était arrivé, le décida à +revenir.</p> + +<p>Il avait, la veille, traversé à cheval un gué assez profond, et avait +négligé de changer ses vêtements mouillés. On attribua à cette +circonstance un mouvement fébrile et le mauvais visage qu'il avait en +montant en voiture. Il refusa de voir le médecin de madame de +Richelieu, mais promit de faire appeler le sien, s'il n'était pas +mieux le lendemain.</p> + +<p>À peine en route, la fièvre augmenta. Un aide de camp polonais, qui +l'accompagnait toujours, en devint inquiet. À Dreux, la reine de +Suède, qui le suivait à la piste et qui, aux relais, faisait placer sa +voiture de manière à se procurer le bonheur de l'apercevoir un +instant, fut tellement frappée de son changement qu'elle fit appeler +l'aide de camp et lui dit: «Monsieur, il faut prendre sur vous de +faire saigner le duc de Richelieu sur-le-champ.»</p> + +<p>Elle lui répéta cette injonction à Pontchartrain et à Versailles, en +lui donnant pour preuve de l'état dangereux d'affaiblissement où était +le duc qu'il négligeait de baisser le store de sa voiture du côté où +elle se trouvait placée. Malheureusement, l'aide de camp n'osa rien +décider. L'accès tomba entre Versailles et Paris, et, en arrivant, +monsieur de Richelieu n'était pas très souffrant.</p> + +<p>Sa sœur, madame de Montcalm, était établie chez lui. <span class="pagenum"><a id="page077" name="page077"></a>(p. 077)</span> Il +entra dans sa chambre, demanda à souper, mangea fort peu. On le décida +à envoyer chercher le docteur Bourdois. Bourdois était malade; il se +fit remplacer par Lerminier, médecin accrédité mais qui ne connaissait +pas le tempérament du duc. Bourdois l'avertit qu'il avait affaire à +l'homme du monde le plus nerveux et le plus impressionnable par les +affections morales: «Je lui ai quelquefois cru une maladie grave, +dit-il, et, deux heures après, je l'ai retrouvé dans son état +naturel.»</p> + +<p>Muni de ces funeste instructions, Lerminier arriva chez monsieur de +Richelieu. Il le trouva couché, moitié assoupi, et fort irrité de voir +une figure nouvelle. Il proposa divers remèdes qui tous furent +repoussés. Enfin la consultation se borna à ordonner quelques tasses +d'infusion de feuilles d'oranger pour calmer la soif; on verrait le +lendemain ce qu'il serait convenable de faire.</p> + +<p>Lerminier retourna chez Bourdois lui rendre compte de sa visite et de +l'exaspération du duc, seul symptôme qui l'inquiéta. Bourdois lui +assura l'avoir toujours trouvé ainsi dès qu'il avait un peu de fièvre.</p> + +<p>À six heures, l'abbé Nicole, avant de se rendre à son cours, entra +chez monsieur de Richelieu. Son valet de chambre lui dit qu'il +reposait après une nuit fort agitée. Il s'approcha pour le regarder et +fut tellement frappé de son changement qu'il se décida à envoyer +chercher des médecins. Il en arriva plusieurs; on essaya de tous les +remèdes, mais vainement: monsieur de Richelieu ne se réveilla pas de +ce sommeil de mort. Avant midi, il avait cessé de vivre.</p> + +<p>Cette mort subite, puisque personne ne le savait même souffrant, +frappa tout le monde. Ses amis, et il en avait de sincères, le +pleurèrent amèrement, et tous les gens de bon sens le regrettèrent +dans le moment et plus encore par la suite.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page078" name="page078"></a>(p. 078)</span> C'est à cette occasion que monsieur de Talleyrand dit, pour +la première fois, ce mot qu'il a si pauvrement prodigué depuis: +«C'était quelqu'un!»</p> + +<p>Monsieur le duc d'Angoulême fut le seul de la famille royale qui +témoigna quelque peine. Il dit à mon frère ces propres paroles: «Je le +regrette beaucoup; il ne nous aimait pas, mais il aimait la France. Sa +vie était une ressource et sa mort est une perte.»</p> + +<p>Le Roi, Monsieur et Madame furent plutôt soulagés de ne plus voir un +homme vis-à-vis duquel ils étaient mal à l'aise. Les courtisans +prirent exemple du maître et ne feignirent pas une douleur qu'ils ne +ressentaient pas. Ils étaient excusables, car monsieur de Richelieu ne +les aimait ni ne les estimait.</p> + +<p>Le désespoir de la reine de Suède fut aussi violent que son +extravagante passion. Elle loua une tribune à l'Assomption et, le +corps du duc de Richelieu ayant été déposé dans cette église jusqu'à +ce qu'on pût le transporter à la Sorbonne, elle y passa les jours et +les nuits dans une douleur immodérée, justifiant ainsi les folies des +années précédentes.</p> + +<p>J'ai déjà raconté comment elle poursuivait monsieur de Richelieu sur +toutes les grandes routes. Elle exerçait la même persécution dans +Paris. Elle avait des appartements près de tous ceux qu'il habitait ou +qu'il fréquentait; il ne pouvait se mettre à une fenêtre qu'aussitôt +la reine ne parut à une autre. Dès qu'il sortait, elle était à sa +suite, sa voiture suivait la sienne, elle s'arrêtait quand il +s'arrêtait, descendait quand il descendait, l'attendait pendant toutes +ses visites et en reprenait le cours avec une persévérance qui était +devenue un véritable cauchemar pour le pauvre duc.</p> + +<p>Entrait-il dans une boutique, elle l'y suivait, y restait après lui, +se faisait donner ce qu'il avait choisi et lui faisait <span class="pagenum"><a id="page079" name="page079"></a>(p. 079)</span> +envoyer le pareil. C'était surtout pour des fleurs qu'il faisait +porter quelquefois chez une femme à laquelle il était attaché que la +reine exerçait cette innocente filouterie. Elle racontait naïvement +alors qu'elle se faisait l'illusion de croire ces fleurs choisies pour +elle, quoiqu'elle sût fort bien leur destination.</p> + +<p>Monsieur de Richelieu avait besoin d'exercice et allait assez souvent +au jardin des Tuileries; la reine y accourait, mais elle remarquait +que sa présence en chassait le duc et regrettait de le priver de sa +promenade.</p> + +<p>Un jour, elle arriva toute radieuse chez madame Récamier. Elle avait +fait un arrangement avec ses marchands pour avoir chaque jour un +costume de forme et de couleur différentes. Monsieur de Richelieu, la +reconnaissant de moins loin, ne détournait la tête qu'après qu'elle +avait eu le bonheur d'envisager sa figure un instant. Une fois même où +il causait avec animation, elle lui avait escamoté une révérence en +passant très près de lui, et lui en faisant une qu'il lui avait rendue +avant de la reconnaître.</p> + +<p>Elle était accourue, transportée, raconter ce triomphe à madame +Récamier dont je tiens ces détails. Celle-ci avait fait de vains +efforts pour rappeler un peu de dignité féminine dans le cœur de la +reine de Suède en lui reprochant des empressements si constamment +rebutés, car la répulsion devenait aussi exaltée que la poursuite et +frisait la brutalité. Mais elle l'aimait ainsi, <i>et même un peu +farouche</i>, et toute l'éloquence de madame Récamier pâlissait devant +cette étrange fantaisie.</p> + +<p>Quant à monsieur de Richelieu, il en était importuné jusqu'au +courroux. Tout consciencieux qu'il était d'employer les moyens de +l'État à son service particulier, je me persuade qu'il ne résista pas +à faire insinuer à Stockholm combien la reine y serait plus +convenablement établie <span class="pagenum"><a id="page080" name="page080"></a>(p. 080)</span> qu'à Paris. Ce qu'il y a de sûr, c'est +que son mari pressait son retour; elle répondait toujours par des +certificats de médecin, et ne consentit à aller occuper une place sur +le trône de son époux qu'après la mort du duc.</p> + +<p>C'est le seul exemple d'un amour féminin aussi persévérant dans ses +actions ostensibles sans avoir jamais reçu le plus léger encouragement +et abreuvé de dégoût dont j'aie jamais eu connaissance.</p> + +<p>Bientôt après la mort de monsieur de Richelieu, lord Castlereagh, +devenu marquis de Londonderry, mit fin à son existence. Depuis +quelques jours, il donnait des signes de bizarrerie. Un matin, il +sortit à son heure accoutumée du lit conjugal, entra dans son cabinet, +fit une partie de sa toilette, puis revint dans la chambre de sa femme +chercher des pilules qu'il prenait journellement, les avala, et, en +retournant dans son cabinet, se coupa, avec un très petit canif, +l'artère jugulaire si artistement qu'une blessure de fort peu de +lignes le fit tomber mort presqu'immédiatement. Lady Londonderry +entendit sa chute et se précipita vers lui, mais tous les secours +étaient déjà inutiles.</p> + +<p>On a voulu chercher des causes politiques à ce suicide; il n'y en +avait aucune. Lord Londonderry était d'un caractère froid et calme, +peu propre à s'émouvoir de pareilles considérations. Sa mort ne peut +s'attribuer qu'à un accès de folie, maladie héréditaire dans sa +famille. Certes, pour qui a été au courant des deux événements, la +mort de monsieur de Richelieu a été bien plus déterminée par des +affections morales, où la politique entrait pour beaucoup, que celle +de lord Londonderry.</p> + +<p>Monsieur de Chateaubriand avait été enchanté d'être nommé ambassadeur +en Angleterre où il remplaça le duc Decazes. Son imagination mobile +jouissait du contraste <span class="pagenum"><a id="page081" name="page081"></a>(p. 081)</span> de déployer les pompes diplomatiques +là où il avait traîné l'existence de l'obscur émigré. Ce bonheur fut +moins vif qu'il n'avait prévu, d'autant que sa gloire personnelle ne +jette pas de grands rayons hors de France.</p> + +<p>Son talent, si populaire chez nous, a peu de retentissement à +l'étranger, soit qu'il ait jeté son grand éclat pendant que la +Révolution faisait trop de bruit pour qu'il fût écouté, soit que les +témérités de l'école qu'il a fondée n'eussent pas pour des peuples, +accoutumés à les trouver dans leur propre littérature, le charme que +nous y reconnaissions avant que les extravagances des disciples +eussent discrédité le maître.</p> + +<p>Remarquons aussi que le mérite particulier des ouvrages de monsieur de +Chateaubriand tient au prestige d'un certain agencement de mots, très +artistement combinés, qui donne à son style un éclat de coloris auquel +les étrangers doivent être bien moins sensibles que les nationaux. +Quelle qu'en soit la raison, monsieur de Chateaubriand n'est point +apprécié hors de France, et c'est ce qui, en tout temps, lui a rendu +impossible de séjourner dans d'autres pays.</p> + +<p>Il ne tarda pas à être aussi dégoûté de Londres que de Berlin, et +sollicita vivement d'être envoyé au Congrès de Vérone. Le vicomte de +Montmorency, fort son ami d'ailleurs, s'en souciait peu; mais, +aussitôt après le départ de ce ministre pour Vérone, monsieur de +Villèle, chargé par intérim du portefeuille des affaires étrangères, +se fit de plus nommer président du conseil et se mit en correspondance +intime avec le vicomte de Chateaubriand.</p> + +<p>Quant à Mathieu, il prenait sa route pour Vienne; on l'y attendait +avec impatience. À peine descendu de voiture, il sort à pied. Bientôt +après, monsieur de Metternich <span class="pagenum"><a id="page082" name="page082"></a>(p. 082)</span> arrive à l'ambassade; on lui +assure que, sans doute il se sera croisé avec monsieur de Montmorency. +Il retourne chez lui, sans l'y trouver. On le cherche pendant six +heures dans la ville; l'inquiétude commençait à gagner lorsqu'il +revint paisiblement au gîte.</p> + +<p>Chargé de lettres et de petits cadeaux par des religieuses de Paris +pour une communauté de Vienne, il avait eu pour premier soin d'aller +les porter et était resté six heures à visiter cette maison. Avait-il, +là, rencontré quelque adepte du parti prêtre? Cela est très possible, +mais je ne le sais pas et je me borne aux faits positifs.</p> + +<p>Ce début ne lui donna pas grand relief dans le monde diplomatique qui +se préparait à prendre la route de Vérone, et rien ne fut plus +pitoyable que notre attitude politique à ce Congrès.</p> + +<p>Nous y avions une nuée d'envoyés; messieurs de Blacas, de Caraman, de +La Ferronnays s'y étaient réunis à leur ministre, en accompagnant les +souverains auprès desquels ils étaient accrédités, et traînaient à +leur suite une multitude de secrétaires et d'attachés. Il y avait plus +de français à Vérone que de toutes les autres nations ensemble, et +pourtant la France n'y jouait pas le premier rôle, d'autant qu'il n'y +avait ni union ni franchise parmi ses propres agents.</p> + +<p>Monsieur et le ministre des affaires étrangères voulaient porter la +guerre en Espagne. Le Roi et le président du conseil voulaient +l'éviter. Les divers ambassadeurs se partageaient entre ces deux +opinions.</p> + +<p>Monsieur de Villèle, persuadé par les protestations de monsieur de +Chateaubriand qu'il apporterait un grand renfort à la sienne, +l'autorisa à se rendre à Vérone. Il arriva [décidé à se] prononcer +contre la guerre de la Péninsule, et ses dépêches confirmèrent +monsieur de <span class="pagenum"><a id="page083" name="page083"></a>(p. 083)</span> Villèle dans l'idée qu'il avait acquis un +puissant auxiliaire.</p> + +<p>Le vicomte de Montmorency revint à Paris où il était attendu par le +titre de duc. Il est difficile de comprendre la puérile joie que cette +faveur inspira à lui et à sa femme, mais elle ne fut pas de longue +durée. Le duc Mathieu déclara qu'il se tenait pour engagé à faire +entrer une armée en Espagne. Monsieur de Villèle s'y refusa et +monsieur de Montmorency donna, bien à regret, sa démission.</p> + +<p>Monsieur de Chateaubriand, arrivé à tire-d'aile, prit la place de son +ami, et, une fois assis au conseil, se montra plus vif pour la guerre +d'Espagne que ne l'avait été son prédécesseur. Les cajoleries +prodiguées par l'empereur Alexandre, lorsque monsieur de Chateaubriand +était resté seul à Vérone après le départ de ses collègues, +avaient-elles amené une révolution dans ses idées ou bien avait-il +jusque-là caché ses véritables opinions? On peut le soupçonner +également de mobilité et de dissimulation, mais les faits sont tels +que je les raconte.</p> + +<p>Mathieu avait trouvé assez simple d'être remplacé par monsieur de +Chateaubriand lorsqu'il le croyait d'un avis contraire au sien; mais +il fut indigné quand il le vit, arrivé au pouvoir, suivre les mêmes +errements. Il s'en expliqua avec une extrême amertume. J'assistai à +une scène de violence de sa part où il ne l'épargna pas. Il fallut +toute l'habileté et la douceur de madame Récamier, presqu'également +amie de tous deux, pour éviter le scandale d'une rupture, ouverte et +motivée, devant le public. Monsieur de Chateaubriand la redoutait à +juste titre.</p> + +<p>La vie de Mathieu n'a pas été celle de tout le monde. Son père, le +vicomte de Laval, fils cadet du maréchal, avait épousé mademoiselle de +Boullongne, fille de finance, destinée à une immense fortune qu'elle +n'a pourtant pas <span class="pagenum"><a id="page084" name="page084"></a>(p. 084)</span> eue. Elle était extrêmement jolie, +spirituelle, piquante, et s'empara promptement de l'esprit et du +cœur de la duchesse de Luynes, sœur de son mari.</p> + +<p>La vicomtesse de Laval désirait passionnément une place à la Cour. +Madame de Luynes s'identifia à ce vœu de sa belle-sœur; tout +était à peu près arrangé lorsque la famille royale se prononça contre +cette prétention de mademoiselle Boullongne. Elle fut repoussée +durement. La famille de Montmorency se tint pour offensée de cet +affront à une femme qui n'était plus mademoiselle Boullongne mais +madame de Laval. Madame de Luynes proclama son mécontentement. Je +crois même qu'elle cessa de faire son service de dame du palais +jusqu'au moment où les malheurs de la Révolution la ramenèrent aux +pieds de la Reine.</p> + +<p>Le duc et la duchesse de Luynes n'avaient qu'une fille unique destinée +à être la plus grande héritière de France. L'amour de la duchesse pour +son nom lui fit désirer de la marier à un de ses neveux, et l'amitié +qu'elle portait à la vicomtesse l'engagea à donner la préférence au +fils unique de celle-ci sur les quatre fils de son frère aîné, le duc +de Laval. Lui-même, fort dévoué à la vicomtesse, le souhaitait.</p> + +<p>L'union de Mathieu avec la jeune Hortense de Luynes fut donc convenue, +à la satisfaction des deux mères et avec l'assentiment du duc de +Luynes. Il survint un obstacle auquel on ne s'attendait guère.</p> + +<p>Gui de Laval, fils aîné du duc, roux, laid, asthmatique, cacochyme, +vieillard de vingt ans, avait épousé mademoiselle d'Argenson, +charmante personne qui faisait un contraste frappant avec l'époux que +d'immenses avantages de rang et de fortune lui avaient fait accepter. +Le jeune Mathieu ne fut pas le dernier à en être frappé, et il devint +amoureux fou de sa charmante cousine.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page085" name="page085"></a>(p. 085)</span> Élevé dans l'hostilité de la Cour, par suite du +mécontentement de ses parents, livré aux soins de l'abbé Sieyès pour +lui former le cœur et l'esprit, il tomba, ainsi préparé, dans la +société intime de la famille d'Argenson où il ne fit qu'accroître ses +dispositions révolutionnaires et développer l'incrédulité +philosophique inspirée par son instituteur. Toutefois la droiture d'un +cœur passionné le fit reculer devant l'idée d'épouser Hortense de +Luynes, tandis qu'il adorait la marquise de Laval. Celle-ci, plus +avisée, un peu plus âgée et peut-être moins éprise, comprit fort bien +que la rupture de ce mariage lui serait imputée à crime par toute la +famille et obtint, par ses sollicitations, le consentement de Mathieu.</p> + +<p>Il conduisit à l'autel mademoiselle de Luynes encore enfant, puis elle +rentra dans son couvent. Mathieu l'oublia à peu près auprès de la +marquise. Cependant les années amenèrent le moment où il devint +convenable de réunir les jeunes époux. Il fallut encore avoir recours +à l'influence de la marquise.</p> + +<p>Ce rapprochement était à peine fait que la duchesse de Luynes, après +quinze ans de stérilité, accoucha d'un fils, et, ce qui fut bien plus +sensible à Mathieu, son cousin, Gui de Laval, mourut sans enfants, +laissant une veuve dont la possession aurait fait son bonheur.</p> + +<p>Il était trop honnête homme pour n'avoir pas d'excellents procédés +pour sa jeune épouse, mais il l'accabla de ses froideurs et, pour +étourdir son cœur, se jeta tête baissée dans toutes les +exagérations révolutionnaires. Ses parents ne l'arrêtaient pas et sa +maîtresse l'y poussait. Elle était intimement liée avec mesdames de +Staël, de Broglie, de Beaumont et partageait leurs opinions qu'elle +faisait adopter à Mathieu. Il montra assez de talent à la tribune où +il finit par renier, avec toute l'exagération d'une jeune cervelle, +son origine et son Dieu. Il attira <span class="pagenum"><a id="page086" name="page086"></a>(p. 086)</span> sur sa tête la vive colère +de la Cour et du parti anti-révolutionnaire ainsi que le blâme des +gens sensés.</p> + +<p>Lors de la première fédération, l'exaltation ou plutôt la mode +engagèrent un certain nombre des femmes les plus élégantes à aller +traîner la brouette, dans le Champ-de-Mars, pour aider <i>manuellement</i> +aux préparatifs de la fête, soi-disant nationale, de la fédération.</p> + +<p>La marquise de Laval ne fut pas des dernières à s'y rendre, dans un +beau carrosse doré, suivie de trois laquais portant la livrée de +Montmorency et la manche du connétable, pour bien constater de son +amour pour l'égalité et témoigner combien elle aspirait à faire partie +de la classe vénérable des travailleurs productifs.</p> + +<p>Une averse survenue, qui trempa ses légers vêtements et ses souliers +de taffetas, donna un cruel démenti à ses prétentions civiques. Elle +gagna une fluxion de poitrine, le poumon s'attaqua; elle languit +quelques semaines et expira dans les bras de Mathieu. Effrayée +peut-être de la route que prenaient les actes révolutionnaires et +ramenée à des idées plus saines par les douleurs et l'approche de sa +fin, elle les prêcha à son cousin avec l'éloquence du lit de mort.</p> + +<p>Cette perte, qui le jeta dans un désespoir sans borne, fut un temps +d'arrêt dans la carrière politique de Mathieu. C'est pourtant à ce +moment que commença l'intimité de sa liaison avec madame de Staël +qu'aucun événement n'a pu rompre ni même refroidir. Le public a cru +que la consolatrice avait réussi à faire oublier la marquise. Je suis +très persuadée du contraire. Cette sainte amitié, née dans les larmes, +a conservé la pureté de son origine.</p> + +<p>Pendant que l'affliction de Mathieu l'absorbait tout entier, la +Révolution marchait de crime en crime et aucune <span class="pagenum"><a id="page087" name="page087"></a>(p. 087)</span> âme honnête +ne pouvait plus s'y associer. Je ne sais si c'est immédiatement après +la mort de madame de Laval que les sentiments religieux s'emparèrent +du cœur de son cousin; mais je ne le retrouve, dans mes souvenirs, +que quelques années plus tard menant en Suisse la vie d'un anachorète +et expiant dans les remords les erreurs de sa première jeunesse. Il +avait laissé en France, auprès de sa mère, la duchesse de Luynes, sa +femme grosse. Il lui était né une fille, mariée depuis à Sosthène de +La Rochefoucauld.</p> + +<p>Le temps ayant un peu cicatrisé les blessures de Mathieu, les prières +de madame de Staël l'attirèrent à Coppet où ses soins achevèrent de le +calmer.</p> + +<p>La France était redevenue habitable; le désir de revoir sa patrie et +de remplir les devoirs de famille, qu'une violente passion lui avait +trop fait négliger, l'y ramena. Si madame Mathieu avait eu à souffrir +de ses froideurs avant l'émigration, elle le lui rendit en hauteur et +en maussaderie au retour.</p> + +<p>Dans le long séjour qu'elle avait fait en prison pendant la Terreur, +Hortense s'était passionnément attachée à une femme de chambre qu'elle +y avait menée ou trouvée et vivait exclusivement avec elle, livrée à +toutes les plus petites pratiques de la religion à laquelle seule elle +pliait un caractère de fer. Sa fille tenait peu de place dans sa vie, +ses parents moins encore, son mari point du tout. Reconnaissant ses +torts envers elle et souhaitant trouver dans des affections légitimes +une nourriture permise à un cœur très tendre, monsieur de +Montmorency supporta, avec une patience admirable, les procédés dont +il fut accueilli et chercha à ramener sa femme à plus de douceur.</p> + +<p>Bientôt sa fille fut mise au couvent pour l'éloigner de ses caresses, +et madame Mathieu lui déclara qu'étant en <span class="pagenum"><a id="page088" name="page088"></a>(p. 088)</span> prison; pendant la +Terreur, elle avait fait vœu de célibat pour sauver sa tête et +celle de ses parents.</p> + +<p>Mathieu se soumit et n'eut d'autre ressource que de suivre son exemple +et de mener une vie tout à fait ascétique. Il se livra aux bonnes +œuvres, aux mortifications de la chair et s'exalta dans les idées +religieuses, repoussé qu'il était de tous les liens de famille. Nous +l'avons vu pendant vingt ans tenant cette conduite et traité par sa +femme avec un dédain poussé à un tel point que, par exemple, +lorsqu'elle dînait hors de chez elle, elle ne se donnait pas la peine +de l'en prévenir, et il rentrait pour se mettre à table sans trouver +le repas qu'elle défendait à ses gens d'apprêter.</p> + +<p>Il n'avait aucune fortune personnelle et, même lorsque la mort du duc +de Luynes rendit madame Mathieu immensément riche, elle ne lui donna +pas une obole. Je l'ai vu voyager sur l'extérieur des diligences parce +qu'il n'avait pas de quoi payer une place dans l'intérieur. Elle +joignait la désobligeance des formes aux duretés du fond, et il +fallait l'inépuisable patience de Mathieu pour supporter une pareille +conduite.</p> + +<p>Il était d'une charmante et noble figure, aimable, spirituel et fait +pour plaire. Il partageait son cœur entre Dieu et l'amitié, et +portait ces sentiments jusqu'à l'exaltation. La Restauration y ajouta +l'ambition, et cette ambition dévote qui, en sûreté de conscience, se +prête même aux plus vilaines intrigues, assurée qu'elle est de ne +prétendre au pouvoir que pour la plus grande gloire de Dieu.</p> + +<p>Mathieu, que le besoin d'expier les erreurs de sa jeunesse avait jeté +dans les mains des prêtres, était dès longtemps disciple de la petite +Église; il devint facilement membre de la Congrégation; elle le poussa +pour s'en faire un appui.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page089" name="page089"></a>(p. 089)</span> Madame la duchesse d'Angoulême le traita avec une grande +distinction. Monsieur de Damas son chevalier d'honneur, étant mort en +1814, Mathieu le remplaça. Il eut beaucoup de crédit sur la princesse +aussi bien que sur Monsieur.</p> + +<p>Cette faveur de Cour commença à rapprocher madame Mathieu de son mari; +elle ne lui refusa plus à dîner et quelquefois lui prêta ses chevaux.</p> + +<p>Le duc Adrien de Laval, le seul des quatre frères de la branche aînée +qui eût eu des enfants, perdit un fils unique de dix-neuf ans, et la +branche de Montmorency Laval se trouva sans héritier. L'âge de la +duchesse de Laval ne laissait pas l'espoir de le remplacer; le conseil +de famille eut recours au ménage Mathieu.</p> + +<p>J'ai vu la correspondance conjugale qui s'établit à ce sujet, et je +suis forcée de convenir que les lettres de Mathieu sont si tendres +d'affections si gracieuses de galanterie, si chastes d'expressions, +que, persuadées qu'elles ne m'inspireraient que du dégoût ou de la +moquerie, je les ai lues avec un véritable intérêt. Elles persuadèrent +madame Mathieu. Les époux expédièrent un courrier à Rome pour être +relevés des vœux qui les séparaient, et son retour fut attendu avec +une impatience un peu exagérée.</p> + +<p>Au moment même, madame Mathieu fut prise d'une passion immodérée pour +son mari. Elle n'existait pas hors de sa présence; c'était un +véritable roman, et la figure de cette héroïne de quarante-cinq ans, +laide, mal tournée et surtout vulgaire à l'excès achevait le ridicule +de cette bouffonne lune de miel que Mathieu supportait avec sa +résignation accoutumée.</p> + +<p>On a dit que les empressements de madame Mathieu avaient abrégé la vie +de son mari. Quoi qu'il en soit, elle a été pendant quelques mois +parfaitement heureuse de <span class="pagenum"><a id="page090" name="page090"></a>(p. 090)</span> son amour, de l'importance de sa +situation, du ministère et du titre de duchesse. Le chagrin de quitter +l'hôtel des affaires étrangères et ses beaux salons fut compensé, peu +après, par la nomination à la place de gouverneur de monsieur le duc +de Bordeaux et l'espoir d'habiter les Tuileries.</p> + +<p>Cependant la santé de Mathieu s'altérait de plus en plus. Il avait eu +des crises fort douloureuses que sa patiente douceur dissimulait. Il +était mieux; on l'espérait guéri lorsque, le vendredi saint de l'année +1826, n'étant pas assez rétabli pour assister aux offices, il sortit +de chez lui pour aller, avec sa femme et sa fille, à l'église de +Saint-Thomas-d'Aquin à l'adoration de la Croix. Il se prosterna appuyé +sur une chaise; sa prière se prolongeant outre mesure, madame de La +Rochefoucauld l'engagea à ne pas rester plus longtemps à genoux. Il ne +répliqua pas: elle attendit encore, puis répéta ses paroles, puis +s'effraya, puis chercha à le soulever; il était mort.</p> + +<p>On le transporta dans la sacristie. Les secours lui furent vainement +prodigués; il ne respirait plus. Une maladie de cœur venait de +terminer sa vie au pied de cette Croix qu'il avait si vivement et, je +crois, si sincèrement invoquée depuis trente ans.</p> + +<p>On a fait de lui une gravure très ressemblante qui rappelle, d'une +manière frappante, les traits que les peintres espagnols, et surtout +Murillo, ont donné à Jésus-Christ. Selon moi, l'expression de la +figure de Mathieu avait perdu quelque chose de sa beauté depuis que +l'ambition tenait autant de place dans sa vie.</p> + +<p>Je me le rappelle en 1810 dans la chapelle de Saint-Bruno, au désert +de la Grande-Chartreuse, comme une vision aussi poétique qu'édifiante. +Il était absorbé dans la prière, sa belle figure se trouvant éclairée +par un <span class="pagenum"><a id="page091" name="page091"></a>(p. 091)</span> rayon de soleil; tout ce que nous étions là en fûmes +frappés et certainement, dans un siècle plus croyant, nous l'aurions +vu entouré d'une auréole de lumière divine.</p> + +<p>J'ai toujours beaucoup aimé Mathieu et je l'ai pleuré. Mais ses amis +doivent-ils regretter qu'il ait ainsi fini de la mort du juste, dans +un moment où il était si entouré d'intrigues et d'intrigants qu'il +aurait pu difficilement éviter de ternir sa vie? Déjà sa liaison avec +madame du Cayla était une tache.</p> + +<p>Le désespoir de la duchesse Mathieu fut très violent. Dans cette âme +si sèche, il n'y a place que pour la passion. C'est une singulière +personne. Elle ne manque pas d'une espèce d'esprit, raconte assez +drôlement et compte merveilleusement ses écus. Comme ce qu'elle a +toujours aimé le mieux c'est l'argent, elle suppose que Dieu partage +ce goût. Lorsqu'elle souhaite quelque chose, elle s'en va au pied des +autels et promet au bon Dieu une somme plus ou moins forte selon +l'importance de l'objet. Si son vœu est exaucé, elle paie +consciencieusement; mais aussi elle ne donne rien lorsqu'elle n'a pas +réussi. Ainsi la seconde Restauration de 1815 lui a coûté trente mille +francs. Elle en avait promis cinquante si Mathieu guérissait; elle ne +les a point payés. Elle fait aumône de la partie de son bien exigée +par l'Évangile, mais avec des restrictions tout à fait comiques et +sans qu'il y ait jamais le moindre entraînement. Elle prétend être née +avec les dispositions les plus mondaines, les goûts les plus vifs à la +dissipation et avoir été obligée d'étrangler ses passions, faute de +pouvoir les conduire. Elle a survécu à sa fille, aussi bien qu'à son +mari, et s'occupe à diriger des établissements religieux qu'elle a +fondés.</p> + +<p>Monsieur regretta fort Mathieu. Madame était extrêmement refroidie +pour lui: elle ne lui pardonnait pas <span class="pagenum"><a id="page092" name="page092"></a>(p. 092)</span> d'avoir préféré le +portefeuille des affaires étrangères au poste de son chevalier +d'honneur. C'est encore une preuve, ainsi que je l'affirmais à +l'occasion du duc de Richelieu, de l'importance que les princes de la +maison de Bourbon attachent au service près de leur personne.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page093" name="page093"></a>(p. 093)</span> CHAPITRE VIII</h3> + +<p class="resume">Madame de Duras fait nommer le duc de Rauzan. — La guerre + d'Espagne. — Départ de monsieur le duc d'Angoulême. — Marchés de + Bayonne. — Habileté d'Ouvrard. — Intrigues du parti ultra. — Sagesse + de monsieur le duc d'Angoulême. — Mécontentement contre + lui. — Madame de Meffray. — Campagne en Espagne. — Prise du + Trocadéro. — Conduite du prince de Carignan. — Les grenadiers lui + donnent des épaulettes en laine. — Mot du duc de Reichstadt à ce + sujet. — Madame à Bordeaux. — Le baron de Damas remplace le + maréchal de Bellune. — Retour de monsieur le duc d'Angoulême.</p> + +<p>J'ai souvent remarqué avec étonnement que les femmes, même les plus +dévouées, même les plus distinguées, ne peuvent guère se garantir +d'afficher leur crédit lorsque les hommes qu'elles chérissent arrivent +au pouvoir. Elles ne sauraient pourtant leur rendre plus mauvais +service.</p> + +<p>Madame de Duras tomba dans ce piège de la fortune d'autant plus +facilement qu'elle commençait à être fort inquiète de l'attachement de +monsieur de Chateaubriand pour madame Récamier. Elle exigea de lui de +nommer son gendre, le duc de Rauzan, chef des travaux politiques. Ce +poste avait toujours été rempli par quelque diplomate consommé, +vieilli dans les bureaux.</p> + +<p>Monsieur de Chateaubriand sentit l'absurdité de le confier à un jeune +homme qui avait été trois mois attaché à l'ambassade de Rome et six +semaines secrétaire de légation à Berlin. Ne sachant comment se tirer +d'une promesse arrachée à sa faiblesse, [il] s'avisa d'écrire à +<span class="pagenum"><a id="page094" name="page094"></a>(p. 094)</span> madame de Duras qu'il craignait que cette nomination, où on +reconnaîtrait tout son empire, ne la compromît et ne lui attirât des +ennemis. J'ai vu le billet où elle lui répondait qu'elle exigeait +l'accomplissement de sa parole, qu'elle se faisait gloire de son +attachement pour lui et ne craignait, en aucune façon, les propos +malveillants qu'on pourrait tenir sur une liaison dont il avait bien +soin qu'elle ne connût que les amertumes.</p> + +<p>Monsieur de Chateaubriand n'osa pas résister davantage. Cette +intempestive nomination eut lieu. Elle fut généralement blâmée, +ridiculisée, et nuisit tout d'abord à sa considération. Chacun y +reconnut la volonté impérieuse de madame de Duras et elle ne s'en +cacha pas, et pourtant elle aurait tout sacrifié à cette gloire +qu'elle immolait à l'autel de sa vanité.</p> + +<p>La guerre d'Espagne étant décidée, il fallut s'occuper des +préparatifs. Il semblait qu'il ne dût y avoir qu'un ordre à expédier +pour entrer en campagne. La fièvre jaune, qui désolait la péninsule, +avait autorisé l'établissement d'un cordon sanitaire sur la frontière, +et, depuis que la peste révolutionnaire s'y était ajoutée, le nombre +des troupes avait été considérablement accru.</p> + +<p>Toutefois, les répugnances politiques et financières de monsieur de +Villèle s'étaient également opposées à ce qu'elles fussent mises sur +le pied de guerre. L'incapacité du maréchal duc de Bellune, aussi bien +que la vénalité de ses entours, avaient servi les vœux du président +du conseil, sans les partager.</p> + +<p>Monsieur le duc d'Angoulême fut nommé généralissime et partit au +commencement du printemps. J'ai lieu de croire qu'il n'était nullement +partisan de cette guerre, mais il ne savait jamais qu'obéir au Roi.</p> + +<p>En arrivant à Bayonne, il trouva que rien n'avait été préparé pour +l'entrée en campagne. Il expédia un courrier <span class="pagenum"><a id="page095" name="page095"></a>(p. 095)</span> porteur des +plaintes les plus amères. Il démontrait combien il serait fâcheux, aux +yeux de la France et de l'Europe, d'être arrêté dès ce premier pas et +de confirmer, en apparence, les propos de l'opposition qui proclamait +que le Roi n'oserait réunir une armée parce qu'elle se déclarerait +contre son gouvernement.</p> + +<p>Le télégraphe porta au prince l'autorisation de prendre sur lui toutes +les mesures nécessaires pour concentrer les troupes et leur procurer +des subsistances. Le ministre de la guerre, nommé major général de son +armée, partit en poste pour Bayonne. Le conseil espérait ainsi s'en +débarrasser sans offenser les ultras qui le chérissaient; mais +monsieur le duc d'Angoulême ne voulut pas même le voir.</p> + +<p>On a dit que, par une intrigue d'Ouvrard, tous les préparatifs faits +par l'administration de la guerre s'étaient éclipsés. Il la fallait +habilement ourdie car le duc de Bellune, si intéressé à prouver le +contraire, fut obligé de convenir que tout manquait. Il fut désespéré, +contresigna les arrangements arrêtés par le prince avec Ouvrard et +reprit le chemin de Paris où il arriva au grand désappointement de ses +collègues.</p> + +<p>Il retrouva son cabinet et tout l'hôtel intacts. La maréchale en avait +soutenu le siège et refusé l'entrée au général Digeon, ayant le +portefeuille par intérim et destiné à remplacer le maréchal. La +duchesse de Bellune l'avait relégué dans les bureaux, et cette défense +matérielle de la place de son mari n'avait pas été sans quelque +influence pour la lui conserver.</p> + +<p>À peine dix jours écoulés depuis qu'Ouvrard avait été nommé +fournisseur général, l'armée, réunie à Bayonne, se trouva dans +l'abondance. Je ne sais si cette péripétie fut amenée par d'habiles +fripons et s'il y eut bien des tours de bâton dans ce coup de +baguette. <span class="pagenum"><a id="page096" name="page096"></a>(p. 096)</span> Beaucoup de noms honorables y furent compromis. Je +n'ai pas de renseignements assez exacts pour m'être formé une opinion +à ce sujet.</p> + +<p>Ce que je sais, c'est que monsieur le duc d'Angoulême agit avec autant +de prudence que de fermeté. L'important, en ce moment, n'était pas +tant de payer les rations quelques centimes de plus; l'important était +de marcher en avant et de ne point laisser aux malveillants le temps +de travailler le moral des soldats en reculant devant des difficultés +matérielles auxquelles personne n'aurait voulu croire.</p> + +<p>Déjà monsieur le duc d'Angoulême avait montré une grande sagesse en +soutenant le général Guilleminot contre une de ces intrigues que le +parti ultra avait l'habitude d'exploiter. Une malle adressée à un aide +de camp de Guilleminot fut saisie à la diligence. Elle avait été +dénoncée et se trouva contenir des uniformes et des cocardes du temps +de l'Empire.</p> + +<p>L'officier, mandé à Paris, prouva si victorieusement n'avoir jamais eu +un rapport quelconque avec cette malle que l'on fut obligé +d'abandonner ce moyen, dont on avait fait grand bruit, et qui fut +tracé jusqu'en assez saint lieu pour que tout le monde dût se taire. +Le but de cette machination était d'inspirer de la défiance contre le +général Guilleminot et de le faire remplacer par un homme de la +Congrégation; mais monsieur le duc d'Angoulême traita le général avec +d'autant plus de bonté et de distinction.</p> + +<p>J'ai déjà dit que le prince n'était nullement sous la gouverne des +prêtres. Pieux comme un ange, ayant toujours mené la vie la plus +exemplaire, il n'avait pas besoin d'intermédiaire vis-à-vis du ciel. +Il respectait les prêtres à l'autel, mais ne leur accordait aucune +influence dans les affaires temporelles. Il n'a jamais eu d'aumônier +<span class="pagenum"><a id="page097" name="page097"></a>(p. 097)</span> particulier et refusa même d'en emmener dans cette campagne. +Il disait que l'Espagne était un pays suffisamment catholique pour +qu'il n'y manquât pas de prêtres. Chaque jour il entendait la messe, +dite par le curé du lieu où il se trouvait et, les jours fixés pour +ses dévotions, il avait de même recours au ministère du premier +ecclésiastique, comprenant le français, qu'il trouvait sur sa route.</p> + +<p>Un jour, un abbé, expédié de Paris et armé d'un brevet d'aumônier de +l'état-major, se présenta au quartier général. Monsieur le duc +d'Angoulême voulait le renvoyer. Messieurs Guilleminot et de +Martignac, qui craignirent de s'attirer les foudres de la +Congrégation, opinèrent pour qu'il restât; le prince reprit: «Vous le +voulez, messieurs, vous ne tarderez guère à vous en repentir.»</p> + +<p>En effet, l'abbé établit un foyer d'intrigue; et on sut bientôt qu'il +était le centre d'une petite réunion d'où il partait des notes, +adressées à Paris, sur la conduite privée de tous les officiers de +l'armée. Le prince se procura une de ces listes annotées, fit venir +l'abbé, la lui montra en lui remettant son ordre de route et lui +disant: «Partez, et taisez-vous. Je ne veux pas d'espions en soutane.»</p> + +<p>Tandis qu'il déployait cette sagesse dans le conseil, monsieur le duc +d'Angoulême montrait une bravoure froide et sans aucune forfanterie +sur le champ de bataille; il partageait les fatigues du soldat et les +supportait mieux que sa frêle apparence ne semblait l'annoncer.</p> + +<p>Mon frère l'accompagnait en qualité d'aide de camp, et je tiens de lui +une multitude de traits, pas assez importants pour être rapportés, +mais qui militent à confirmer la sage fermeté de l'ensemble de la +conduite du <span class="pagenum"><a id="page098" name="page098"></a>(p. 098)</span> prince. Aussi était-il abhorré par les courtisans +de son père et de sa belle-sœur. Une puérile circonstance donnera +mieux l'idée de la manière dont ils l'envisageaient que de longs +développements.</p> + +<p>À un déjeuner, assez nombreux, donné par le comte et la comtesse +Fernand de Chabot pour l'inauguration d'un nouvel appartement, +quelqu'un, impatienté des impertinences qu'on débitait sur monsieur le +duc d'Angoulême, s'amusa à dire qu'il avait passé à l'ennemi à la tête +de quatre régiments. «Vraiment, s'écria madame de Meffray, dame et +favorite de madame la duchesse de Berry, vraiment! est-il possible? Je +savais bien que monsieur le duc d'Angoulême pensait très mal, mais je +ne le croyais pas encore capable de cela!» Sans doute madame de +Meffray était une niaise, mais ses paroles indiquent le diapason de +l'intérieur où elle vivait.</p> + +<p>Lors de la sage ordonnance d'Andujar, les clameurs contre le prince +furent telles que le ministère fut obligé de la casser. À dater de ce +moment, monsieur le duc d'Angoulême cessa de prendre aucune part +politique aux affaires de la Péninsule, se bornant à ses devoirs +militaires.</p> + +<p>Il avait été grandement dégoûté par les procédés du roi Ferdinand VII +qui, non seulement ne lui avait accordé aucune confiance, mais avait +même affecté des formes grossièrement arrogantes vis-à-vis de lui. +Ainsi, par exemple, lorsque monsieur le duc d'Angoulême, au moment où +le Roi débarquait à Port-Sainte-Marie, lui avait présenté son épée en +s'agenouillant, il lui avait laissé accomplir cette cérémonie de +courtoisie, à la grande indignation des français présents, et se +relever sans lui offrir d'assistance.</p> + +<p>L'absurde étalage qu'on a fait de la prise du Trocadéro <span class="pagenum"><a id="page099" name="page099"></a>(p. 099)</span> a +rendu ridicule jusqu'au nom d'un très joli fait de guerre qui décida +la prise de Cadix et termina la campagne, si on peut donner ce nom à +une marche triomphale de Bayonne à Cadix. Les partisans des Cortès se +défendirent dans quelques villes; mais, en général, l'armée française +fut accueillie partout avec une grande joie.</p> + +<p>Les populations des villages accouraient à sa rencontre. Le prince +était reçu avec acclamation: «Viva el duca! Viva le Bourbone! Viva el +re netto! Viva la sacra santo inquisition!», criait la foule qui +couvrait l'escouade royale de fleurs et de guirlandes et déployait des +tapis sous les pieds des chevaux.</p> + +<p>Aussi le maréchal Oudinot disait-il en soupirant: «Ce qu'il y a de +déplorable, dans cette affaire-ci, c'est que nos gens se persuadent +qu'ils font la guerre.» Malgré cette exclamation chagrine du vieux +soldat, nos jeunes troupes, toutes les fois qu'elles en eurent +occasion, montrèrent leur zèle et leur intrépidité accoutumés; et j'ai +entendu dire à des officiers, ayant fait la <i>vraie guerre</i>, que +notamment le petit fort du Trocadéro avait été emporté avec une +vigueur digne des grenadiers de la grande armée.</p> + +<p>Le prince de Carignan s'y distingua particulièrement. On lui a fort +reproché d'avoir fait cette campagne contre les révolutionnaires. Elle +lui avait été imposée comme amende honorable par la Cour de Sardaigne, +et tout lui était bon pour sortir de la position intolérable où il se +trouvait à Florence. Mais, quelque opinion qu'on puisse avoir sur la +convenance de sa présence auprès de monsieur le duc d'Angoulême, tout +le monde doit approuver la conduite qu'il y tint en passant, avec les +premiers grenadiers, le fossé plein d'eau qui entourait la redoute.</p> + +<p>Le lendemain, à la parade, une députation des grenadiers <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> +s'avança vers le prince et lui offrit, au nom du corps, une paire +d'épaulettes de laine, appartenant à un des camarades tué à ses côtés +pendant la périlleuse traversée du large fossé, et le proclama +<i>grenadier français</i>.</p> + +<p>Le prince attacha les épaulettes sur son uniforme, et certainement ce +moment a été un des plus heureux de sa vie, quoique son visage se +trouvât tout à coup inondé de larmes. Tous les assistants étaient émus +de cet épisode improvisé auquel personne ne s'attendait.</p> + +<p>Il me rappelle une circonstance, bien postérieure, mais que je +placerai ici, d'autant que je ne pense pas conduire ces récits jusqu'à +l'époque où elle a eu lieu.</p> + +<p>Le colonel de La Rue se trouvant à Vienne en 1832 avec le jeune duc de +Reichstadt, celui-ci, qui cherchait sans cesse à le faire parler sur +les armées de France, lui demanda si, en effet, le roi de Sardaigne +avait payé de sa personne autant qu'on l'avait dit.</p> + +<p>Monsieur de La Rue, témoin et acteur au Trocadéro, lui raconta ce gui +s'y était passé, ainsi que la démarche des grenadiers, et il ajouta:</p> + +<p>«Et je vous assure, monseigneur, que le prince était bien content.</p> + +<p>—Sacrebleu, je le crois bien! répondit le jeune homme en frappant du +pied.» Puis il reprit après un assez long silence:</p> + +<p>«Voyez la différence des pays, mon cher La Rue; chez eux (il désignait +du doigt l'ambassadeur de Russie), chez eux quand on veut humilier un +officier, on le fait soldat. <i>Chez nous</i> quand on veut honorer un +prince, on le fait grenadier! Ah! chère France!» Et il s'éloigna du +colonel pour cacher une émotion qu'il venait de lui faire partager.</p> + +<p>Ce même monsieur de La Rue possède une pièce <span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> assez curieuse. +La veille de son départ de Vienne, il adressa à monsieur le duc de +Reichstadt, qu'il rencontrait dans le monde tous les soirs, cette +phrase banale:</p> + +<p>«Monseigneur a-t-il des ordres à me donner pour Paris?</p> + +<p>—Des ordres pour Paris! moi? Moi! oh! non, cher La Rue!» Et il sentit +trembler la main qu'on lui avait tendue.</p> + +<p>Il se retira affligé de l'effet produit sur le prince par son +inadvertance. Au moment où il montait en voiture le lendemain, un +valet de pied lui remit un paquet. C'était un grand papier plié en +quatre, sur le milieu duquel était écrit de la main du duc: «Présentez +mes respects à la colonne.»</p> + +<p>Il n'y a ni date ni signature, mais l'enveloppe, mise par un +secrétaire, est contresignée de tous les titres et qualités de S. A. +I. le duc de Reichstadt et porte l'assurance que l'intérieur est de +son écriture. Est-ce un usage allemand pour les lettres des princes ou +une précaution particulière pour celle-là? Je l'ignore.</p> + +<p>Monsieur de La Rue me l'a confiée, pendant une absence qu'il a faite, +mais il me l'a redemandée; et je n'ai pas osé lui témoigner le désir +que j'aurais eu de la conserver.</p> + +<p>Je reprends le fil de mon discours. Madame la duchesse d'Angoulême +s'était établie à Bordeaux, pendant la guerre d'Espagne, pour être +plus à portée des nouvelles. Le même motif y conduisit ma +belle-sœur. Cette similitude d'intérêt la rapprocha de la +princesse, beaucoup plus gracieuse en général lorsqu'elle s'éloignait +de Paris, et qui, dans cette circonstance, montra à madame d'Osmond +des bontés qu'elle lui a toujours continuées.</p> + +<p>Elle n'était pas précisément de son intimité, mais du <span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> petit +nombre des personnes qu'elle accueillait avec faveur, distinction +d'autant plus appréciée qu'elle était moins prodiguée, aussi ma +belle-sœur lui est-elle très dévouée. Le naturel de son esprit lui +a fait trouver grâce devant Madame. Madame d'Osmond est la seule +personne d'un esprit remarquable que je lui ai vu ne point repousser. +Il y a fort à parier que, sans le séjour de Bordeaux, elle serait +restée dans la disgrâce qu'elle méritait sous ce rapport.</p> + +<p>L'animadversion de monsieur le duc d'Angoulême pour le duc de Bellune +était si hautement prononcée qu'il fallait bien songer à le remplacer. +Monsieur de Villèle en faisait d'autant plus volontiers le sacrifice +qu'il désirait fort s'en débarrasser et était charmé d'en laisser +l'impopularité au prince.</p> + +<p>Monsieur de Chateaubriand, qui se savait assez mal dans son esprit, +crut faire un acte de haute courtisanerie en poussant à la nomination +du baron de Damas, attaché à sa maison. Lorsque monsieur le duc +d'Angoulême reçut le courrier qui lui en apportait la nouvelle, il +entra dans le salon où étaient réunis ses aides de camp et il leur +dit:</p> + +<p>«Messieurs, le duc de Bellune n'est plus ministre de la guerre. +Devinez qui le remplace. Je vous le donne en dix. Que dis-je, en dix? +Je vous le donne en cent et même cela ne sera pas assez, je vous le +donne en mille.»</p> + +<p>Quelques noms étranges ayant été prononcés, le prince reprit:</p> + +<p>«Non, c'est encore mieux.... Vous ne trouverez jamais.... C'est le +baron de Damas, votre camarade ... le bon Damas!»</p> + +<p>Il se prit à rire et tout l'état-major avec lui. On voit comme +monsieur de Chateaubriand avait bien réussi à faire sa cour à +monsieur le duc d'Angoulême.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> À son retour à Paris, le prince se montra aussi simple et +aussi modeste qu'il avait été brave et sage en Espagne. Son père le +reçut avec une tendresse et une joie toute paternelle, le Roi avec +cette pompe théâtrale qui suppléait en lui à la sensibilité.</p> + +<p>Madame la duchesse d'Angoulême jouissait des succès de son mari d'une +joie si étrangère à sa physionomie qu'elle en était altérée. Cette +pauvre princesse a eu si peu d'occasion d'en ressentir qu'elle ne sait +comment la porter. Son attachement pour monsieur le duc d'Angoulême +était aussi tendre que sincère, quoiqu'il ne partageât pas ses +passions politiques.</p> + +<p>Le prince était resté en rapport avec les personnes les plus +influentes du ministère Richelieu, messieurs Pasquier, Mounier, etc., +et surtout monsieur Portal au sage esprit duquel il accordait grande +confiance. Il leur parlait volontiers des affaires du moment pour +s'éclairer de leurs lumières.</p> + +<p>Ces relations, que le prince lui-même ne cherchait point à dissimuler, +achevaient de le discréditer auprès des exaltés. Ils s'étaient ameutés +contre lui dès ce voyage dans la Vendée où il avait prêché <i>Union et +Oubli</i>. L'ordonnance d'Andujar, autre crime de même nature, aurait +constaté qu'il était incorrigible et décidément jacobin si, déjà, sa +désapprobation formelle de la manière dont monsieur Manuel avait été +expulsé de la Chambre avait pu laisser quelques doutes sur ses +sentiments.</p> + +<p>Peu de jours après son retour, monsieur le duc d'Angoulême, sortant en +voiture avec mon frère, fut accueilli de très vives acclamations par +la foule assemblée dans la cour des Tuileries. Une fois sur le quai, +et les salutations accomplies, il se renfonça dans sa voiture et dit +avec un sourire amer:</p> + +<p>«Voilà bien ce qui s'appelle, en termes de gazette, <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> un +prince adoré! Il serait bien doux d'y pouvoir croire! Mais, +voyez-vous, d'Osmond, ils crieraient <i>à l'eau</i> tout aussi volontiers +si on les y poussait.»</p> + +<p>Au moins ne se faisait-il pas illusion sur sa popularité, malgré les +adulations dont les gens qui avaient le plus cherché à le déjouer et à +empoisonner sa conduite vis-à-vis du Roi et du public +l'étourdissaient. Il en était fort contrarié et l'a souvent témoigné +avec son peu de bonne grâce accoutumée, mais avec beaucoup de +jugement.</p> + +<p>Personne plus que lui n'était impatienté de l'abus fait de ce +malheureux nom du Trocadéro. L'esprit courtisan l'avait donné à tout, +depuis un ruban jusqu'à une salle de festin à l'hôtel de ville, depuis +un joujou du duc de Bordeaux jusqu'à l'arc de triomphe de l'Étoile. +Toutefois, monsieur le duc d'Angoulême s'opposa formellement à ce +dernier baptême, et cette ridicule appellation tomba vite en +désuétude.</p> + +<p>Je me livre avec complaisance à parler de monsieur le duc d'Angoulême +en ce moment. C'est certainement la plus belle année d'une vie si +éprouvée par le malheur. Ce pauvre prince méritait un meilleur sort; +mais la fortune, son éducation, son père, ses entours et même ses +vertus lui en ont préparé un si déplorable que l'histoire elle-même +l'accablera de dédains, sans rendre justice à des qualités réelles.</p> + +<p>Si monsieur le duc d'Angoulême s'était trouvé succéder immédiatement à +Louis XVIII, la Restauration aurait probablement marché dans des voies +assez sages pour se concilier les suffrages du pays. Pendant bien des +années, toutes les espérances se sont tournées vers lui, et c'est +seulement lorsqu'on l'a vu suivre les traces de son père que les +orages se sont pressés autour du trône et que la foudre populaire l'a +renversé.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> CHAPITRE IX</h3> + +<p class="resume">Le duc de Rovigo et le prince de Talleyrand. — Pavillon de + Saint-Ouen. — Détails sur cette fête. — Le duc de Doudeauville + remplace le marquis de Lauriston au ministère de la maison du + Roi. — Lauriston est nommé maréchal de France.</p> + +<p>J'ai dit ailleurs, je crois, les relations que madame du Cayla avait +entretenues, sous l'Empire, avec le duc de Rovigo et dont +l'extraordinaire ressemblance de son fils témoignait fort +indiscrètement.</p> + +<p>Depuis que l'immense crédit de la favorite était aussi bien établi, le +duc de Rovigo l'assiégeait de ses réclamations. Il voulait être +réhabilité à la Cour, employé dans son grade et rentrer dans les voies +du pouvoir, menaçant, si elle ne réussissait pas à obtenir ce qu'il +désirait, de publier une correspondance qui, non seulement était fort +tendre pour Rovigo, mais encore très confiante pour le ministre de la +police et prouvait qu'elle n'avait pas attendu la Restauration pour +jouer le rôle le plus honteux et en recevoir un salaire.</p> + +<p>Elle ne savait comment se tirer de cet embarras. Elle n'avait aucune +envie de rétablir la position du duc de Rovigo dont la présence lui +était insupportable, mais elle craignait encore davantage de +l'exaspérer.</p> + +<p>Comme il prétendait toujours que sa conduite, dans l'affaire de la +mort de monsieur le duc d'Enghien, avait été la plus innocente du +monde, il exigea qu'elle se chargeât de l'expliquer au Roi. Elle se +fit répondre par <span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> Sa Majesté que, si monsieur de Rovigo +parvenait à persuader le public, il lui accorderait ses bonnes grâces. +En conséquence, monsieur de Rovigo se mit à l'œuvre et fit une +relation, soi-disant justificative, où il s'incriminait de la façon la +plus odieuse, tout en chargeant monsieur de Talleyrand très gravement +et, je crois, très véridiquement.</p> + +<p>Madame du Cayla tressaillit d'aise à cette lecture. Elle y voyait la +perte de deux hommes qu'elle redoutait presque également. Cependant, +elle fut assez habile pour faire quelques remarques critiques au duc +de Rovigo. Elle lui fit adoucir quelques phrases, retrancher quelques +aveux, puis l'encouragea à la publication sans toutefois la lui +conseiller, afin qu'il ne pût l'accuser de l'y avoir poussé.</p> + +<p>L'effet en fut tel qu'elle l'avait prévu. Un tolle général s'éleva +contre Rovigo; tout le parti Talleyrand y excita; et, le voyant à son +comble, le prince s'enveloppa dans sa dignité offensée et déclara +qu'il ne reparaîtrait pas aux Tuileries que son nom ne fût vengé de +tant de calomnies. Personne ne soutint le duc de Rovigo; le Roi lui +fit défendre de reparaître. Monsieur et son fils déclarèrent qu'ils le +feraient mettre à la porte s'il se présentait chez eux. Toutes les +réclamations qu'il faisait pour ses dotations furent mises à néant.</p> + +<p>Madame du Cayla, elle-même, quoique se disant désolée d'un résultat +qu'elle était si loin d'attendre de leurs efforts réunis, se crut +obligée de renoncer à le recevoir ouvertement chez elle. Elle lui +promit de ne perdre de vue aucune occasion de rétablir sa situation, +mais lui fit admettre la nécessité de laisser passer l'orage, et elle +s'en trouva débarrassée.</p> + +<p>Soit qu'elle craignît de s'attirer trop de haines à la fois, soit +qu'elle n'eût pas le moyen de réussir de ce <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> côté, monsieur de +Talleyrand eut tous les honneurs de cette affaire. Le Roi lui fit dire +«qu'il pouvait revenir aux Tuileries sans craindre de mauvaise +rencontre.» En conséquence, il fit sa rentrée le dimanche à la messe, +en plein triomphe.</p> + +<p>C'était un des moments où il était le plus en évidence. Sa charge de +grand chambellan le plaçait immédiatement derrière le Roi. Il s'y +tenait debout, la main appuyée sur le fauteuil, hors le moment de +l'élévation où il s'agenouillait assez adroitement, malgré sa jambe +estropiée, et il ne lui plaisait pas qu'on cherchât à l'assister. Son +maintien pendant les offices était inimitable. L'impassibilité de sa +physionomie l'y suivait, et personne ne pouvait l'accuser d'y porter +ni distraction mondaine, ni cagoterie hypocrite.</p> + +<p>Un homme, moins habile que monsieur de Talleyrand aurait été abîmé par +les révélations contenues dans le mémoire du duc de Rovigo, d'autant +que bien des personnes vivantes pouvaient justifier de leur +exactitude. Mais il comprit, tout de suite, que le coup venait d'un +homme qui n'était pas situé de façon à pouvoir l'asséner +vigoureusement et il se plaça si haut que ce fut le Rovigo qui manqua +son atteinte et en fut renversé.</p> + +<p>Il y a peu de circonstances où monsieur de Talleyrand ait mieux jugé +sa position aussi bien que celle de son adversaire et se soit conduit +avec plus d'habileté. Le succès fut si complet que, depuis ce temps, +les attaques se sont émoussées. Monsieur de Talleyrand est sorti très +épuré de ce creuset aux yeux des contemporains, et l'histoire devra se +charger de lui rendre la part qu'il a jouée dans la triste tragédie +des fossés de Vincennes.</p> + +<p>La petite maison, appartenant à la comtesse Vincent Potocka où le Roi +avait donné en 1814 la déclaration dite <i>de Saint-Ouen</i>, fut mise en +vente à la mort de la <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> comtesse. Bientôt, nous vîmes s'élever +sur ses ruines un élégant pavillon. Les meilleurs artistes furent +appelés à le décorer. Les plantes les plus rares en ornèrent les +jardins et les serres. Un luxe royal s'y déployait, et l'acquéreur ne +put être longtemps ignoré, malgré le secret imposé qui excitait +vivement la curiosité. On variait sur la destination de ce lieu de +délice.</p> + +<p>Des invitations, adressées à tout ce que la Cour et la ville avait de +plus distingué, nous apprirent qu'il appartenait à madame du Cayla et +qu'elle en ferait l'inauguration par une fête à laquelle elle nous +conviait. Quelques personnes, plus scrupuleuses, refusèrent de s'y +rendre. Je ne fus pas du nombre. Je connaissais madame du Cayla de +tout temps; nos relations étaient devenues très froides, mais j'étais +également curieuse de voir le pavillon et la fête. L'un et l'autre en +valaient la peine.</p> + +<p>On ne nous avait pas exagéré la magnificence de la maison. Elle était +parfaitement commode et construite à très grands frais. Chaque détail +était complètement soigné. Depuis l'évier en marbre poli jusqu'à +l'escalier du grenier à rampe d'acajou, rien n'était négligé. Il était +aisé de voir qu'artistes et ouvriers, personne n'avait été contrôlé +dans la dépense. Les plus habiles peintres avaient été employés à +décorer les murailles; mais ce luxe de bon goût ne sautait pas aux +yeux et s'accordait avec une noble simplicité. On voyait dans la +bibliothèque un immense portrait de Louis XVIII, assis à une table et +signant la déclaration de Saint-Ouen.</p> + +<p>Ce qui était encore bien plus curieux, c'était le nonce du Pape, +monseigneur Macchi, et monsieur Lieutard, assis sous ce tableau et se +relayant l'un l'autre pour faire, à tour de rôle, l'éloge des vertus +chrétiennes de leur charmante hôtesse. Or il faut savoir que ce +monsieur Lieutard était l'instituteur rigide de la jeunesse <span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> +dévote du temps et qu'aucun de ses disciples n'aurait osé pénétrer +dans un théâtre, hormis dans celui que madame du Cayla allait nous +ouvrir.</p> + +<p>Les meilleurs acteurs y jouèrent un joli vaudeville, puis une petite +pièce de circonstance d'après laquelle il nous fut loisible de croire, +si cela nous plaisait, que madame du Cayla n'était que la concierge +sensible et dévouée du pavillon historique que ses soins avaient +arraché à l'oubli, à la profanation de la bande noire, pour le +conserver à la reconnaissance de la France, dont un bon nombre de +couplets témoignèrent. Les applaudissements des spectateurs la +confirmèrent, et madame du Cayla sortit de l'enceinte couverte de +couronnes civiques et proclamée l'héroïne de la charte par un +auditoire qui n'y tenait guère.</p> + +<p>Je m'amusai bien à cette fête, fort belle et fort bien ordonnée, mais +divertissante surtout par son côté bouffon. Tout le corps diplomatique +s'y pressait sur les pas de la dame du lieu, aussi bien que les +évêques et les <i>mères</i> de l'Église. Elle avait attaché un grand prix à +les y faire venir. Toujours elle les avait soignés avec empressement, +et chaque semaine un grand dîner réunissait les âmes pieuses à sa +table. Une demi-heure avant celle fixée aux invités à la fête de +Saint-Ouen, le Roi était venu en inspecter les apprêts. Les traces des +roues de son lourd carrosse se voyaient dans les allées, très bien +sablées d'ailleurs.</p> + +<p>Madame du Cayla avait espéré la présence de Monsieur. Elle en avait +laissé courir le bruit, assez complaisamment, au commencement de la +matinée; mais vers la fin elle se révoltait contre une idée aussi +saugrenue. Le fait était que Monsieur avait hésité.</p> + +<p>Monsieur de Villèle l'encourageait à soutenir madame du Cayla, dont +il exploitait le crédit sur le Roi; mais <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> l'influence de +Madame l'emporta: cette princesse ne pouvait s'abaisser à caresser la +favorite et la traitait toujours plus que froidement.</p> + +<p>Madame de Choisy, sa dame d'atour, qu'elle avait mariée au vicomte +d'Agoult et chez laquelle elle passait toutes ses soirées, ayant, au +mépris de ses défenses, formé une liaison intime avec madame du Cayla, +la princesse lui en témoigna son mécontentement et ne mit plus les +pieds chez elle, quoique l'appartement qu'elle occupait fût contigu au +sien. La reconnaissance de madame du Cayla se signala en faisant +nommer le vicomte d'Agoult gouverneur de Saint-Cloud.</p> + +<p>J'ai dit que le général de Lauriston était resté seul du ministère +Richelieu. Il dut cette faveur à la mansuétude avec laquelle il payait +les sommes énormes que la faiblesse du Roi répandait sur ses royales +amours, sans jamais les trouver trop considérables. Cependant on +désira sa place de ministre de la maison du Roi pour monsieur de +Doudeauville, afin que Sosthène de La Rochefoucauld, chargé de la +division des beaux-arts, ne relevât que de son père.</p> + +<p>En conséquence, pour désintéresser monsieur de Lauriston, solder ses +complaisances et acheter sa discrétion, on le nomma tout à la fois +grand veneur et maréchal de France. Il avait beaucoup fait la guerre, +comme tous les serviteurs de Napoléon, mais il n'avait aucune +réputation militaire et cette élévation souleva des tempêtes.</p> + +<p>Les patrons de Lauriston crurent les calmer en l'envoyant commander +l'armée de réserve en Espagne. Lui, de son côté, voulut décorer son +nouveau bâton de quelques lauriers. Il fit faire le siège de +Pampelune, après la reddition de Cadix et la délivrance du roi +d'Espagne, qui amenait nécessairement la chute de toutes les places +sans coup férir. Quelques braves gens payèrent de leur <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> sang +l'élévation de Lauriston au grade de maréchal, sans la justifier aux +yeux de personne.</p> + +<p>Il avait laissé la liste civile fort dérangée. Elle acheva de se +dilapider sous l'administration du duc de Doudeauville, très galant +homme mais trop faible et trop dépendant pour oser faire la moindre +résistance aux caprices de son fils et de madame du Cayla. Cette +facilité le forçait à fermer les yeux sur les autres abus, et jamais +caisse n'a été livrée plus ostensiblement au pillage.</p> + +<p>La sage administration de monsieur de La Bouillerie, sous le nom +d'intendant, avait réparé le mal en peu d'années, et, avant la +révolution de 1830, la liste civile était libérée de toute dette.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> CHAPITRE X</h3> + +<p class="resume">Le duc de la Rochefoucauld-Liancourt est destitué de places + gratuites. — Exécution de quatre jeunes sous-officiers. — Élections + gouvernementales. — Renvoi de monsieur de Chateaubriand. — Sa + colère. — L'indemnité aux émigrés et la réduction des + rentes. — L'archevêque de Paris, monsieur de Quélen. — Situation + politique de monsieur de Villèle. — Le père Élisée. — Répugnance du + Roi à quitter les Tuileries. — Quel en était le motif.</p> + +<p>L'opinion publique se montra fort choquée de la destitution du duc de +La Rochefoucauld-Liancourt. Je ne me rappelle plus dans quelle +circonstance il témoigna de la résistance aux volontés ministérielles. +C'était pour quelque chose de fort peu important. Cependant le +<i>Moniteur</i> prit la peine de répondre par une litanie de treize places +qui étaient enlevées au duc. Or, ces places étaient toutes de +bienfaisance et gratuites. Il les exerçait avec autant de zèle que de +dévouement, dans l'intérêt du pauvre dont il était adoré. En supposant +même qu'il eût témoigné de l'hostilité au gouvernement, c'était une +puérile et maladroite vengeance.</p> + +<p>Celle exercée, d'une façon plus cruelle, contre les sous-officiers de +La Rochelle fut encore plus réprouvée. Quatre de ces jeunes gens +périrent sur l'échafaud pour un projet de conspiration, très coupable, +sans doute, mais qui, n'ayant aucune chance de réussite, ne frappait +pas assez l'esprit public pour lui faire supporter le sacrifice de +ces quatre jeunes têtes dont la plus âgée n'avait <span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> pas +vingt-trois ans. Ils se conduisirent, de manière à augmenter +l'intérêt, avec fermeté et sans jactance, et parurent poursuivis avec +acharnement.</p> + +<p>Je me rappelle très bien que le petit noyau d'hommes modérés qui +m'entourait s'affligeait de cette procédure et désirait beaucoup que +le Roi fît grâce à ces jeunes gens. Je crois me souvenir qu'une note +fut remise à monsieur le duc d'Angoulême par monsieur Portal, qu'il +entra fort dans ses sentiments mais lui dit qu'il s'était fait la loi +de ne s'ingérer, en aucune façon, dans le gouvernement du Roi, qu'il +gémissait souvent de ce qu'il voyait, que, toutes les fois qu'on lui +demandait son opinion, il la donnait consciencieusement mais que +jamais il ne prenait l'initiative: «L'opposition des princes est une +trop grande calamité pour que le pays puisse en supporter deux», +ajouta-t-il.</p> + +<p>Puis, embarrassé lui-même de ce qui venait de lui échapper, il devint +fort rouge: «Le Roi, reprit-il, doit être obéi respectueusement par +tout le monde, et surtout par moi. Lorsqu'il veut bien me charger +d'une mission, je la fais de mon mieux et dans ma conscience; mais, +lorsqu'il ne me consulte, ni ne m'emploie, je me tais et je vais à la +chasse.»</p> + +<p>Je n'affirme pas que ce soit à l'occasion des sous-officiers de la +Rochelle que ces paroles ont été prononcées. Je crois même que c'est +après le retour d'Espagne que monsieur Portal nous rapporta les avoir +entendues, le jour même, de la bouche du prince. Cette sagesse lui +attirait notre respect et justifiait les espérances que le pays +fondait sur lui.</p> + +<p>Les succès obtenus dans la Péninsule, en persuadant au parti +ultra-royaliste que l'armée était à sa dévotion, excita sa violence. +Il exigea de monsieur de Villèle les lois sur le sacrilège, sur le +droit d'aînesse, et l'accomplissement <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> des promesses faites +aux émigrés. Le ministre y ajouta de sa propre invention la conversion +des rentes cinq pour cent en trois pour cent. C'était de toutes ces +lois la seule à laquelle il tint sérieusement.</p> + +<p>Les élections, faites avec des fraudes éhontées, avaient amené à la +Chambre des députés une majorité compacte qui votait selon le bon +plaisir du ministre. Il n'eut pas de peine à faire accepter par elle +les élections septennales.</p> + +<p>La Chambre des pairs, persuadée que cette nouvelle organisation était +meilleure et plus gouvernementale, l'adopta, quoiqu'un grand nombre +des pairs, qui votèrent en sa faveur, reconnussent l'inconvénient de +prolonger, entre les mains du parti contre-révolutionnaire, un +instrument aussi dangereux que la Chambre des députés telle qu'elle +était composée. Mais là s'arrêta leur complaisance, et l'utilité du +gouvernement représentatif et de la pondération des pouvoirs ne s'est +peut-être jamais fait mieux sentir qu'à cette époque.</p> + +<p>La Chambre des députés étant servile autant que puérilement +aristocratique, celle des pairs se montra indépendante et libérale; et +les lois du sacrilège, du droit d'aînesse, de la réduction du taux des +rentes, de l'indemnité, etc., furent ou repoussées, ou amendées de +manière à perdre leur caractère de lois de parti.</p> + +<p>Monsieur de Villèle s'était bien mordu les doigts d'avoir fait +exception à son goût pour les médiocrités en appelant monsieur de +Chateaubriand au pouvoir. Dès les premiers moments, il avait été +trompé dans son espérance de trouver en lui un appui contre la guerre +que la Cour, la sacristie et la Sainte-Alliance souhaitaient porter en +Espagne.</p> + +<p>Monsieur de Villèle, en se voyant joué, s'était promis de se venger. +Monsieur de Chateaubriand n'avait aucune faveur auprès du Roi et des +princes; il était facile à <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> démolir de ce côté. Monsieur de +Villèle prétendit qu'il avait voté contre la loi sur la réduction des +rentes.</p> + +<p>Monsieur de Chateaubriand l'a toujours nié; mais il convenait +volontiers que la loi lui semblait intempestive et dangereuse et s'en +exprimait librement dans son salon. Toutefois, il n'existait aucun +dissentiment ostensible entre lui et ses collègues, lorsqu'un dimanche +il se présenta à la porte de Monsieur pour lui faire sa cour. +L'huissier lui répondit qu'il ne pouvait entrer. Monsieur de +Chateaubriand y fit peu d'attention; il était tard, il crut la porte +fermée et Monsieur déjà passé chez le Roi. Il se hâta de descendre +pour arriver dans le cabinet. En passant la première porte, il vit de +l'hésitation dans les huissiers et les gardes du corps. Enfin +l'officier s'avança vers lui et lui dit, du ton le plus +respectueusement peiné:</p> + +<p>«Monsieur le vicomte, nous avons la consigne de ne vous point laisser +entrer.»</p> + +<p>Il était sous le coup de l'étonnement, lorsque monsieur de Vitrolles, +son ami, lui dit:</p> + +<p>«Vous ne venez donc pas de chez vous?</p> + +<p>—J'en suis sorti il y a une heure.</p> + +<p>—Eh bien, vous avez manqué une lettre qui vous y attend.»</p> + +<p>Monsieur de Chateaubriand y courut, et trouva une ordonnance qui +réclamait le reçu d'une dépêche, fort laconique, portant que le Roi +n'avait plus besoin de ses services. Monsieur de Chateaubriand signa +le reçu de sa propre main, envoya chercher une demi-douzaine de +fiacres, y jeta ses effets pêle-mêle et, avant que sa pendule eût +sonné l'heure commencée, écrivit à monsieur de Villèle que les ordres +du Roi étaient accomplis et l'hôtel des affaires étrangères, aussi +bien que le portefeuille, à la disposition du président du conseil.</p> + +<p>La manière dont il avait quitté cet hôtel, en plaisant à <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> +l'imagination de monsieur de Chateaubriand, adoucit un peu la blessure +qu'il avait reçue aux Tuileries; et, pendant les premiers jours, il +soutint sa chute avec un calme et une dignité qui lui firent jouer le +beau rôle. Mais, petit à petit, les embarras et les ennuis de sa +position ranimèrent l'insulte gratuite qu'on lui avait fait éprouver +et excitèrent sa haine et sa vengeance contre monsieur de Villèle, +jusqu'au point où elles ne connurent plus ni borne ni convenance.</p> + +<p>Le <i>journal des Débats</i>, dont l'amitié des frères Bertin lui ouvrait +les colonnes, devint l'arène où il traîna son antagoniste et où il se +servit d'armes si peu courtoises que bientôt l'offense sembla plus +qu'expiée, d'autant que, dans sa colère, monsieur de Chateaubriand +s'occupait peu des blessures qu'il pouvait faire au pouvoir en +attaquant ses agents.</p> + +<p>Monsieur de Villèle se crut forcé de rétablir la censure. Mais qu'en +arriva-t-il? Toutes les fois que le censeur effaçait un article ou une +phrase, sa place restait en blanc dans le journal et l'imagination de +l'abonné suppléait à tout ce que la <i>tyrannie</i> l'empêchait de lire. +Ces blancs ayant été proscrits par une ordonnance, les journalistes +les remplacèrent par des pages entières de tirets— — — — — — — +— — — — — — — —figurant des lignes.</p> + +<p>Il devint évident que, pour rendre la censure efficace, il fallait +l'appuyer par des mesures sévères que la disposition de l'esprit +public ne tolérait pas. Pour oser entraver la liberté de la presse, +dans les temps où nous vivons, il faut que son danger soit évident aux +yeux de tous, ou succéder à un temps d'anarchie, lorsque tout le monde +a tellement souffert que chacun invoque des chaînes afin que son +voisin ait les mains liées. Telle a été la fortune du gouvernement +impérial.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> L'indemnité aux émigrés pouvait être une mesure juste et même +politique, mais elle n'était rien moins que populaire. Monsieur de +Villèle, pour comble de maladresse, l'accola à la loi de la réduction +des rentes. Son but était d'assurer à cette dernière le vote de tous +les députés et pairs émigrés. Il réussit auprès des députés, mais +échoua à la Chambre des pairs.</p> + +<p>Monsieur Pasquier fut un de ses antagonistes les plus formidables. Il +déploya dans la Chambre haute la même éloquence de tribune qu'il avait +déjà montrée comme député et comme ministre et prit, dès lors, sur ses +collègues, l'ascendant que ses hautes lumières, sa modération +constante et son talent incontesté lui ont toujours conservé.</p> + +<p>Monsieur de Villèle rencontra aussi dans l'archevêque de Paris un +adversaire qui ne laissa pas de lui enlever quelques votes. Sous +prétexte de défendre les intérêts des rentiers, ses diocésains, il se +montra très hostile au projet de réduction et en releva l'injustice et +l'iniquité, après que d'autres orateurs eurent établi la vanité de la +mesure sous le point de vue économique.</p> + +<p>L'archevêque acquit une assez grande popularité par cette résistance. +Il n'avait pas encore eu le temps de déployer son caractère ambitieux +et hautain; on était disposé à le croire dans les idées modérées.</p> + +<p>L'abbé de Quélen, né dans une famille vendéenne, avait commencé sa +carrière dans le service de la grande aumônerie impériale. Le cardinal +Fesch, son patron, l'avait ensuite placé, comme aumônier, auprès de +Madame, mère de l'Empereur. Lors de la Restauration, monsieur de +Quélen ne fit qu'un bond des genoux du cardinal Fesch sur ceux du +cardinal de Talleyrand dont il devint le benjamin. Il dirigea la +grande aumônerie et s'y montra très sage. Aussi, lorsque le cardinal +de Talleyrand, <span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> devenant de plus en plus infirme, le demanda +pour coadjuteur de l'archevêché de Paris, monsieur de Richelieu +accueillit cette démarche avec empressement.</p> + +<p>Préoccupé de la crainte de voir arriver à ce siège un prélat qui y +portât les idées réactionnaires du clergé émigré, et notamment +l'archevêque de Sens, La Fare, que Madame y poussait, il crut faire un +coup de parti en l'assurant à un homme dont les précédents +promettaient autant de modération que de tolérance.</p> + +<p>Cette considération fit arriver monsieur de Quélen, ecclésiastique +obscur et sans talents remarquables, à la première place de son ordre, +lorsqu'il était à peine âgé de quarante ans. On aurait pu croire son +ambition satisfaite, mais il montra bientôt qu'elle était insatiable.</p> + +<p>Monsieur de Richelieu s'était laissé entraîné à commettre une faute. +Jamais, depuis le cardinal de Retz, l'ancienne monarchie n'avait +consenti à donner le siège de Paris à un homme assez jeune pour +prétendre à faire de l'opposition. Il était la récompense de prélats +vieillis dans les vertus évangéliques; et la probabilité de leur +succession, promptement ouverte, servait de moyen pour en maintenir +plusieurs autres dans la dépendance du gouvernement. Il était donc +d'une mauvaise politique, lors même que monsieur de Quélen se fût +montré tel qu'on le croyait, de donner la première place dans le +clergé a un homme aussi jeune.</p> + +<p>Monsieur de Quélen n'était pas de cet avis, et même il se flattait que +l'héritage de la grande aumônerie, possédée par le cardinal de +Talleyrand, lui arriverait avec l'archevêché de Paris. L'humeur qu'il +conçut de l'en voir séparer, en faveur du cardinal de Croy, entra pour +beaucoup dans son hostilité à la conversion des rentes.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, l'esprit financier et finassier de monsieur de +Villèle se trouva cruellement blessé d'être <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> dévoilé et battu +sur son propre terrain. À aucune autre époque il n'a été aussi maître +dans le cabinet. L'incapacité du baron de Damas ayant été suffisamment +constatée au département de la guerre, il l'avait placé à celui des +affaires étrangères, en se réservant le soin de le diriger.</p> + +<p>Le marquis de Clermont-Tonnerre passa de la marine à la guerre, +également disposé à obéir partout au président du conseil, toutes les +fois que la Congrégation n'en décidait pas autrement, et, à cette +époque, l'accord existait entre ces deux hautes puissances. Je ne me +rappelle plus quelle nullité remplaça monsieur de Tonnerre à la +marine.</p> + +<p>Monsieur de Corbière et monsieur de Peyronnet semblaient les membres +les plus indépendants du cabinet; mais, comme leurs tendances étaient +toutes dans le sens le plus opposé aux intérêts de la Révolution, +monsieur de Villèle trouvait assez bon de laisser entrevoir qu'il +avait à résister à leurs exigences, afin de conserver, dans le public, +le caractère de modération acquis pendant qu'il était à la tête de +l'opposition ultra.</p> + +<p>Louis XVIII ne se mêlait plus de rien et Monsieur se trouvait obligé +de ménager l'homme qui, par avance, avait transporté la couronne sur +sa tête; de sorte que toutes les circonstances militaient pour assurer +l'omnipotence de monsieur de Villèle, lorsqu'elle fut arrêtée par +l'échec reçu dans la Chambre des pairs. Il lui fut d'autant plus +sensible qu'à la suite de la guerre d'Espagne il avait nommé un assez +grand nombre de pairs, et qu'il ne doutait pas plus de la majorité +dans cette Chambre que dans celle des députés. Il se promit bien de +prendre sa revanche et de représenter son projet favori de la +conversion des rentes dans un moment plus opportun.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> La santé du Roi devenait de plus en plus mauvaise. Il tombait +dans une sorte d'anéantissement dont il ne sortait que pour recevoir +les visites de madame du Cayla. Ces jours-là, il ne manquait pas de +donner pour mot d'ordre <i>Sainte Zoé</i>, en accompagnant cette confidence +d'un sourire qu'il aurait voulu rendre indiscret et que le duc de +Raguse m'a souvent dit lui avoir inspiré pitié encore plus que dégoût.</p> + +<p>Le Roi détestait Saint-Cloud. Le chirurgien en qui il avait eu le plus +de confiance, le père Élisée, qu'il avait ramené d'émigration, +s'ennuyant hors de Paris, avait persuadé au vieux monarque que le +château était humide. Aussi avait-il coutume de dire tous les ans (les +princes répètent volontiers les mêmes gentillesses) qu'il n'y +attendrait pas sa fête, mais reviendrait à Paris pour celle <i>des +chats</i>. Il était de bonne courtisanerie de paraître ne pas comprendre, +afin de lui donner le plaisir d'expliquer que c'était le jour de la +<i>mi-août</i>.</p> + +<p>C'était une singulière anomalie dans cette Cour dévote et sévère que +la présence de ce père Élisée. Il avait été frère de la Charité et +assez habile chirurgien. À la Révolution, il jeta le froc et se +précipita dans tous les désordres du siècle, avec l'appétit d'un homme +longtemps gêné. Il trouvait plaisant de présenter lui-même ses +compagnes successives sous le nom de <i>mère Élisée</i>. Je ne sais comment +il avait trouvé le moyen de déterrer ainsi un assez grand nombre de +jolies filles qu'il passait ensuite à ses amis ou patrons.</p> + +<p>Il faisait ce commerce, accompagné des orgies qu'il peut entraîner, +jusque dans les appartements du palais du Roi, jusque sous les yeux de +Madame qui le savait et ne l'en traitait que mieux, quoiqu'en tout +lieu une vie si scandaleuse pour tout le monde et surtout pour un +vieux moine eût été justement honnie; mais le père <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> Élisée +avait le privilège des hommes déshonorés: on leur passe tout parce +qu'ils ne sont honteux de rien.</p> + +<p>Ce n'était que pour l'absolue nécessité de faire nettoyer les +Tuileries que le Roi consentait à s'en éloigner momentanément. Le +palais était habité par plus de huit cents personnes, fort mal +soigneuses. Il y avait des cuisines à tous les étages; et le manque +absolu de caves et d'égouts rendait la présence de toutes les espèces +d'immondices tellement pestilentielle qu'on était presque asphyxié en +montant l'escalier du pavillon de Flore et en traversant les corridors +du second.</p> + +<p>Ces affreuses odeurs finissaient par atteindre les appartements du Roi +et le décidèrent à faire à Saint-Cloud les séjours les plus courts +qu'il pouvait. Il ne quittait Paris qu'à la dernière extrémité.</p> + +<p>Je me suis laissé dire qu'un de ces visionnaires que le Roi +interrogeait assez volontiers lui avait prédit, pendant l'émigration, +qu'il rentrerait dans les Tuileries, mais qu'il n'y mourrait pas. Plus +il se sentait malade, plus il se cramponnait au lieu où il ne devait +pas mourir. Ce serait à Gand, pendant les Cent-Jours, que le Roi +aurait raconté cette prédiction. Je ne me rappelle pas comment ce +récit m'est arrivé et quel degré de foi il mérite.</p> + +<p>Tant il y a qu'il préférait l'habitation des Tuileries à toute autre. +Monsieur et monsieur le duc d'Angoulême s'en accommodaient très bien. +Madame la duchesse de Berry n'en prenait qu'à son aise et ne se gênait +pas pour suivre sa famille. Madame, seule, préférait Saint-Cloud et +regrettait que la Cour n'y fît pas un plus long séjour.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> CHAPITRE XI</h3> + +<p class="resume">Dernière maladie du roi Louis XVIII. — Habileté de madame du + Cayla. — Mort du Roi. — «Passez, monsieur le Dauphin.» — Enterrement + du Roi. — Le titre de Madame refusé à madame la duchesse de + Berry. — Celui d'Altesse Royale donné aux princes + d'Orléans. — Réception à Saint-Cloud. — Entrée à Paris du roi + Charles X.</p> + +<p>J'allai, le jour de la saint Louis 1824, faire ma cour au Roi. Je ne +l'avais pas vu depuis le mois de mai et je fus bien frappée de son +excessif changement: il était dans son même fauteuil et dans son +habituelle représentation, vêtu d'un uniforme très brodé, avec les +ordres par-dessus l'habit.</p> + +<p>Mais les guêtres de velours noir, qui enveloppaient ses jambes, +avaient doublé de circonférence, et sa tête ordinairement forte était +tellement amoindrie qu'elle paraissait toute petite. Elle s'appuyait +sur le creux de son estomac, au point que les épaules la dominaient. +Ce n'était qu'avec effort qu'il la relevait et montrait alors une +physionomie si altérée, un regard si éteint qu'on ne pouvait se faire +illusion sur son état.</p> + +<p>Il m'adressa quelques paroles de bonté lorsque je lui fis ma +révérence. J'en fus d'autant plus touchée que j'avais l'impression que +je voyais pour la dernière fois ce vieux monarque dont la sagesse +avait été mise à tant d'épreuves et qui aurait peut-être triomphé de +toutes les difficultés de sa position si la faiblesse et la maladie +ne l'avaient jeté, tout désemparé, entre les mains <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> de ceux +contre les folies desquels il luttait depuis trente années.</p> + +<p>Louis XVIII avait coutume de dire qu'un roi de France ne se devait +aliter que pour mourir. Il s'est montré fidèle à ce principe; car, +entre le 25 août et le 16 septembre, dernier jour de sa vie, il a +encore paru en public et tenu deux fois sa Cour.</p> + +<p>Peut-être un motif plus personnel stimulait-il aussi son courage. Je +tiens du docteur Portal, son premier médecin, qu'il lui avait demandé, +l'année précédente, comment il mourrait. Portal avait cherché à +éloigner ce discours, mais le Roi l'y avait ramené.</p> + +<p>«Ne me traitez pas comme un idiot, Portal. Je sais bien que je ne peux +pas vivre longtemps, et je sais que je dois souffrir, peut-être plus +qu'à présent. Ce que je voudrais savoir, c'est si la dernière crise de +mon mal pourra se dissimuler ou s'il me faudra rester plusieurs jours +à l'agonie?</p> + +<p>—Mais, Sire, selon toute apparence, la maladie de Votre Majesté sera +très lente et graduelle; cela peut durer bien des années.</p> + +<p>—Je ne vous demande pas cela, reprit le Roi avec humeur. <i>Lente et +graduelle!</i> Je n'ai donc pas l'espoir qu'on me trouve mort dans mon +fauteuil?</p> + +<p>—Je n'y vois aucune apparence.</p> + +<p>—Il n'y aura donc pas moyen d'éviter les surplis de mon frère?» +grommela le Roi entre ses dents après un instant de silence. Puis il +parla d'autre chose.</p> + +<p>Il paraît que ses répugnances ne s'étaient pas affaiblies, car il +accueillit avec une froideur marquée toutes les insinuations de ses +entours pour chercher du soulagement à ses maux dans l'assistance de +l'Église.</p> + +<p>Madame la duchesse d'Angoulême, ayant hasardé une démarche plus +directe, reçut, pour réponse, un sévère: <span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> «Il n'est pas encore +temps, ma nièce; soyez tranquille». Cependant le danger devenait de +plus en plus imminent, et l'anxiété de la famille s'accroissait dans +la même proportion.</p> + +<p>Madame du Cayla, peu capable de se laisser dominer par un sentiment de +fausse délicatesse, calcula qu'il y aurait tout profit à froisser les +sentiments du moribond pour acquérir des droits sur les vivants. Elle +arriva à l'improviste chez le Roi, la veille de sa mort, et fit si +bien qu'à la suite d'une longue conférence le grand aumônier fut +averti de se rendre chez le Roi. Au reste, le temporel ne fut pas +oublié dans ce dernier tête-à-tête.</p> + +<p>Le maréchal Mortier possédait dans la rue de Bourbon un magnifique +hôtel qu'il annonçait le dessein de vendre. Ce matin-là même, un homme +d'affaires était venu lui en offrir huit cent mille francs. Le +maréchal avait un peu hésité, demandé du temps pour se décider, pour +consulter sa femme et ses enfants. On lui avait donné une heure. +C'était un marché à conclure à l'instant, sinon on avait un autre +hôtel en vue. Le maréchal s'était informé du nom de l'acquéreur:</p> + +<p>«Que vous importe?</p> + +<p>—Cela m'importe beaucoup; il me faut savoir s'il est solvable.</p> + +<p>—Très solvable, car vous serez payé dans la journée, mais son nom +doit rester un mystère.»</p> + +<p>Le maréchal consentit et, immédiatement après la visite de madame du +Cayla au Roi, les huit cent mille francs lui furent comptés en +numéraire. Un ordre, signé d'un <i>Louis</i> à peine lisible, avait suffi à +la bonne volonté du duc de Doudeauville pour payer cette somme +considérable. Le Roi respirait encore et, rigoureusement parlant, +avait le droit d'en disposer.</p> + +<p>Toutefois, madame du Cayla a toujours été un peu <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> honteuse de +cette acquisition et surtout de sa date. Elle n'a jamais osé habiter +l'hôtel. Plusieurs années après, elle l'a vendu au duc de Mortemart.</p> + +<p>Le Roi, ayant une fois pris son parti, montra la plus grande fermeté. +Il donna lui-même les ordres pour que les cérémonies s'accomplissent +avec toutes les formes usitées envers les rois ses prédécesseurs que +sa prodigieuse mémoire lui rappelait dans tous les plus petits +détails. Peu d'heures avant sa mort, le grand aumônier s'étant trompé +en récitant les prières des agonisants, Louis XVIII le reprit et +rétablit l'exactitude du texte avec une présence d'esprit et un calme +qui ne l'abandonnèrent pas un moment.</p> + +<p>La famille était réunie au fond de sa chambre et profondément +affectée. Les médecins, le service, le clergé environnaient le lit. Le +premier gentilhomme de la chambre soutenait le rideau. Au signal, +donné par le premier médecin, que tout était fini, il le laissa tomber +et se retourna en saluant les princes.</p> + +<p>Monsieur sortit en sanglotant; Madame se préparait à le suivre. +Jusque-là, elle avait toujours pris, comme fille de roi, le pas sur +son mari; arrivée à la porte elle s'arrêta tout court et, à travers +les larmes sincères dont son visage était inondé, elle articula +péniblement: «Passez, monsieur le Dauphin». Il obéit sur-le-champ à +l'appel, sans remarque et sans difficulté.</p> + +<p>Le premier gentilhomme annonça: <i>le Roi</i>; les gardes du corps +répétèrent: <i>le Roi</i> et Charles X arriva dans son appartement.</p> + +<p>Des voitures étaient déjà attelées. Il en ressortit aussitôt, avec +toute sa famille, pour se rendre à Saint-Cloud, selon l'usage des rois +de France qui ne séjournent jamais un instant dans le palais où leur +prédécesseur vient de rendre le dernier soupir.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> On a beaucoup reproché aux princes de la maison de Bourbon la +sujétion qu'ils voulaient imposer aux lois de l'étiquette, mais on +voit à quel point elle est inhérente à leur nature. Certainement +madame la Dauphine était fort affectée de la mort de son oncle. +N'eût-elle pas eu d'attachement pour lui, le terrible spectacle auquel +elle assistait suffisait pour l'émouvoir vivement. À peine quelques +secondes s'étaient écoulées, le dernier gémissement résonnait encore à +son oreille, et rien ne pouvait la distraire d'une question de pure +étiquette, dans un intérieur où personne n'aurait remarqué qu'elle y +manquait.</p> + +<p>De son côté, si monsieur le Dauphin n'avait pas réclamé son droit, il +avait du moins trouvé tout simple qu'on y pensât et n'en avait +témoigné ni étonnement, ni impatience. Quand on est si esclave +soi-même, il n'est pas étonnant qu'on impose les mêmes devoirs aux +autres et que les exigences arrivent à un point qui paraît absurde aux +personnes élevées dans d'autres idées.</p> + +<p>Mon frère, de service auprès de monsieur le Dauphin, a été témoin +oculaire de cette dernière scène de la vie du roi Louis XVIII, et +c'est de lui que je la tiens.</p> + +<p>L'appartement du feu Roi fut tendu de noir et décoré en chapelle +ardente. On y disait des messes toute la matinée. Le service se +faisait, près du corps, par les grands officiers. Ce spectacle dura +plusieurs jours. Le public y était admis avec des billets. On dit que +c'était fort beau. Ma paresse accoutumée et un peu de répugnance à ce +genre de représentation m'empêchèrent d'y aller, aussi bien que +d'assister aux funérailles à Saint-Denis.</p> + +<p>Le convoi eut cela de particulier que le clergé n'y parut pas. Une +querelle de juridiction s'étant élevée entre le premier aumônier et +l'archevêque de Paris, monsieur de Quélen défendit aux ecclésiastiques +du diocèse d'accompagner le cortège. Il paraît que cette <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> +défense ne s'étendit pas sur le chapitre de Saint-Denis, car, arrivé à +l'église, le service fut digne et religieux.</p> + +<p>J'en eus le récit le jour même par beaucoup de témoins oculaires, +particulièrement par le duc de Raguse dont l'imagination mobile avait +été vivement saisie par les formes, antiques et féodales, de la +cérémonie à laquelle il avait été appelé à prendre part. Il les +racontait avec ce bonheur d'expression qu'il trouve bien plus +fréquemment en parlant qu'en écrivant et qui rend sa conversation +charmante.</p> + +<p>Je me rappelle, entre autres, sa description du moment où le chef des +hérauts d'armes, prenant successivement le casque, le bouclier et +enfin le glaive du Roi, les précipitait après lui dans le caveau. On +les entendait rouler de marche en marche, tandis que le héraut disait +trois fois à chaque objet: «le Roi est mort, le Roi est mort, le Roi +est mort!»</p> + +<p>Puis, après ce cri de mort, répété neuf fois d'une voix lugubre dans +le silence de l'assemblée, la porte du caveau se refermait avec +fracas; tous les hérauts se retournaient vers le public, criaient +simultanément: «Vive le Roi!» et tous les assistants se joignaient à +cette acclamation.</p> + +<p>J'avoue que le casque et le glaive de Louis XVIII pouvaient prêter au +ridicule; mais, lorsque le maréchal racontait l'effet du bruit de ces +armures tombant dans la profondeur de cette royale sépulture, il +causait d'autant plus de frémissement que lui-même en éprouvait +encore.</p> + +<p>Cette cérémonie donna lieu à une querelle littéraire qui dure encore à +l'heure qu'il est. Monsieur de Salvandy, déjà connu avantageusement +par quelques brochures politiques, fit insérer dans le <i>Journal des +Débats</i> une chaleureuse relation des funérailles de Saint-Denis. +Beaucoup de personnes crurent y reconnaître la plume <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> de +monsieur de Chateaubriand. On lui en fit des compliments jusqu'au +point de lui dire qu'il n'avait jamais rien écrit de mieux. Il n'a pu +pardonner à Salvandy cette erreur du public dont il fut blessé de +toute la hauteur de son incommensurable vanité.</p> + +<p>Le roi Charles X dit quelques mots d'obligeance à monsieur de Brézé, +grand maître des cérémonies, sur la manière intelligente dont il avait +préparé et conduit les détails de la pompe funèbre.</p> + +<p>«Oh! Sire, répondit l'autre modestement, le Roi est bien bon; il y a +manqué bien des choses, une autre fois ce sera mieux.</p> + +<p>—Je vous remercie, Brézé, répondit le Roi en souriant, mais je ne +suis pas pressé.» Monsieur de Brézé s'effondra.</p> + +<p>En prenant le titre de dauphine, madame la duchesse d'Angoulême +renonçait à l'appellation de <i>Madame</i> qu'elle avait porté jusque-là. +Madame la duchesse de Berry eut la fantaisie de se l'approprier. Elle +en demanda l'autorisation au Roi qui lui répondit fort sèchement: «À +quel titre? Je vis et vous êtes veuve, cela ne se peut pas.»</p> + +<p>En effet, si monsieur le duc de Berry avait vécu, il n'aurait été +<i>Monsieur</i> qu'à l'avènement de son frère à la couronne. Mais la +prétention de madame la duchesse de Berry avait une origine plus +politique.</p> + +<p>On avait été rechercher, pour elle, que la duchesse d'Angoulême, mère +de François I<sup>er</sup>, s'appelait exclusivement <i>Madame</i>, et c'était à la +mère de monsieur le duc de Bordeaux qu'elle voulait faire déférer ce +titre, se préparant ainsi une existence à part et peut-être une +éventualité de régence le cas échéant; mais elle ne jouissait pas +d'assez de considération dans sa famille pour obtenir cette +distinction, contre laquelle madame la Dauphine se déclara +formellement.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> Quelques courtisans ayant essayé du <i>Madame</i> les premiers +jours, elle reprit sévèrement: «Est-ce la duchesse de Berry dont vous +voulez parler?» Le Roi s'expliqua dans le même sens, et le <i>Madame</i> +n'eut cours que parmi les personnes attachées à la maison de madame la +duchesse de Berry, quelques familiers intimes et des subalternes +cherchant à se faire bien voir. Madame de Gontaut, quoique gouvernante +des enfants, le refusa et ce fut le commencement du refroidissement +avec la princesse.</p> + +<p>Charles X n'avait pas hérité de la maussaderie de Louis XVIII pour la +famille d'Orléans; il la traitait avec bienveillance; et la sincère +amitié qui existe entre madame la Dauphine et madame la duchesse +d'Orléans avait adouci les répugnances de la fille de Louis XVI.</p> + +<p>Le Roi donna à tous les princes d'Orléans le titre d'Altesse Royale, +éteint depuis deux générations. Il faut être prince, et dès longtemps +en butte à toutes les petites vexations de la différence de rang, pour +pouvoir apprécier la joie qu'on en ressentit au Palais-Royal.</p> + +<p>Malgré toutes les prétentions au libéralisme éclairé, <i>l'Altesse +Royale</i> y fut reçue avec autant de bonheur qu'elle eût pu l'être au +temps décrit par Saint-Simon. Il y a de vieux instincts qui +n'admettent de prescription, ni du temps, ni des circonstances, tel +effort qu'on fasse pour se le persuader à soi-même. Les d'Orléans sont +et resteront princes et Bourbons, <i>quand même</i>.</p> + +<p>Le lendemain de la mort du feu Roi, Charles X avait reçu à Saint-Cloud +les grands corps de l'État. Il leur avait fait une déclaration de +principe où on avait trouvé des assurances tellement plus libérales +qu'on n'osait en espérer de lui que la joie en fût aussi vive que +générale. Ces paroles, redites dans la soirée et répétées le lendemain +dans le <i>Moniteur</i>, firent éclater dans Paris, et bientôt <span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> +après dans toutes les provinces, un mouvement d'enthousiasme pour le +nouveau souverain, et sa popularité était au comble le jour où il fit +son entrée dans Paris, par une pluie battante qui ne réussit, ni à +diminuer l'affluence des spectateurs, ni à calmer la chaleur de leurs +acclamations.</p> + +<p>Le Roi était à cheval, se laissant mouiller de la meilleure grâce du +monde et ayant repris cette physionomie, ouverte et satisfaite, qui +charmait le bourgeois de Paris en 1814. Le peuple, toujours avide de +nouveauté et se prêtant volontiers aux espérances, accueillit avec +satisfaction le nouveau règne. Toutes les méfiances accumulées depuis +des années contre Monsieur, comte d'Artois, s'évanouirent, en un +instant, devant quelques phrases prononcées par Charles X en honneur +de la Charte constitutionnelle.</p> + +<p>Il n'aurait tenu qu'à lui de faire fructifier ces heureuses +dispositions. Il en jouissait parfaitement; car l'instinct de Charles +X est de rechercher la popularité. Il a le désir de plaire et, s'il a +repoussé l'amour des peuples, ce n'est pas sans se faire quelque +violence; mais il y était entraîné par l'esprit de parti et de secte +qui le dominait ainsi que ses conseillers.</p> + +<p>J'aurais voulu me faire illusion en espérant que le poids de la +couronne avait changé ses idées, mais je le connaissais trop bien pour +oser m'en flatter.</p> + +<p>Je me rappelle avoir eu, ces jours-là, une longue discussion avec +Mathieu de Montmorency, monsieur de Rivière et quelques autres +personnages de leur bord.</p> + +<p>«Vous prétendez, leur disais-je, que la France ne sait pas ce qu'elle +veut, qu'il n'y a pas d'opinion publique? Hé bien, vous convenez que +Monsieur était très impopulaire et qu'au contraire Charles X est très +populaire. De là, vous établissez que la nation est aussi mobile +qu'extravagante <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> et qu'il ne faut avoir aucun égard à ses +impressions. Toutefois il s'est passé quelque chose depuis une +semaine: l'impopulaire Monsieur était tenu pour hostile aux nouvelles +lois du pays; le populaire Charles X s'est proclamé leur protecteur et +leur protégé. Ne serait-il pas plus logique de conclure que la France +a une opinion, une volonté, et que c'est le maintien des intérêts +nouveaux et de la Charte constitutionnelle acquise par trente ans de +souffrances?</p> + +<p>—Eh! bon Dieu, me répondait-on d'un ton dénigrant, personne n'a envie +d'y toucher à votre Charte, ni de molester les intérêts +révolutionnaires. Qu'ils vivent en paix. Mais il n'est pas juste de +leur sacrifier le peu d'avantages restés aux classes supérieures ... +et puis, enfin, il faut pouvoir gouverner.»</p> + +<p>Monsieur de Villèle profita du nouveau règne pour ôter la censure dont +il était déjà embarrassé. Il n'y gagna pas grand'chose, car les +attaques permises furent aussi vives que lorsqu'elles étaient +défendues.</p> + +<p>La veine libérale ne fournit pas longuement. Le Roi et ses conseillers +revinrent à leurs habitudes, et l'animadversion contré le gouvernement +s'augmenta de toute la force des espérances qu'on avait si vivement et +si légèrement conçues.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> CHAPITRE XII</h3> + +<p class="resume">Monsieur le Dauphin entre au Conseil. — Exigences de la + Congrégation. — Loi sur le sacrilège. — Disposition des princes + pour l'armée. — Soirées chez madame la Dauphine. — Madame la + duchesse de Berry à Rosny. — Ses habitudes. — Ses goûts. — Sa + popularité. — Sacre du Roi à Reims. — Fêtes à Paris.</p> + +<p>J'ai lieu de croire que la sagesse des premiers moments était en +grande partie due à l'influence de monsieur le Dauphin. Monsieur de +Villèle, sachant par expérience le parti qu'on peut tirer de +l'héritier de la couronne, comprit sur-le-champ la force qu'acquerrait +une opposition raisonnable dont il serait le chef, et voulut la +neutraliser.</p> + +<p>Feignant une grande admiration pour le jugement si sain de monsieur le +Dauphin, il demanda à en illuminer le conseil. Le Prince sentit le +piège. Les personnes honorées de sa confiance l'engagèrent à refuser; +mais le Roi commanda: le fils obéit comme il a fait à tous les ordres +de son père jusqu'à la perte de la couronne inclusivement. Toutefois, +il était bien aise qu'on ne le crût pas solidaire des actes de ce +conseil où il consentait à siéger. Il ne blâmait rien de ce qui s'y +décidait, mais il affectait de n'y avoir aucune part.</p> + +<p>Ainsi, le lendemain d'une mesure importante prise contre son opinion, +il disait tout haut, en passant près de la table du conseil et en +frappant sur le siège qu'il y occupait: «Voilà un fauteuil où je fais +souvent de bons sommes.» Une autre fois, à Saint-Cloud, s'adressant à +<span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> une foule de courtisans qui l'entouraient: «Messieurs, lequel +de vous pourra dire tout de suite, et sans compter, combien il y a de +volumes dans ce corps de bibliothèque?» Plusieurs personnes +hasardèrent un chiffre. «C'est Lévis qui a le plus approché, reprit +monsieur le Dauphin; je sais bien le nombre, car je les ai encore tous +comptés pendant le dernier conseil. C'est ordinairement ma tâche quand +je ne dors pas.»</p> + +<p>Ces paroles étaient précieusement recueillies et, pour ce prince si +retenu, paraissaient d'une hostilité positive à la marche adoptée par +les ministres; mais ces désaveux n'étaient connus que d'un petit +cercle, et la popularité de monsieur le Dauphin souffrit une grande +atteinte par son entrée au conseil.</p> + +<p>Toutefois, dans cette occurrence, monsieur de Villèle avait marché sur +sa longe; l'opposition de monsieur le Dauphin n'étant plus à redouter, +la Congrégation ne mit aucune borne à ses exigences et souvent il lui +fallut subir sa loi. Elle disposait de tous les emplois et de tous les +grades. Le plus ou moins de messes entendues décidait de l'avancement +militaire. Les sentinelles eurent ordre de porter les armes à +l'aumônier, et les notes qu'il envoyait sur les officiers étaient bien +plus consultées par les ministres de la guerre, Damas et +Clermont-Tonnerre, que celles des généraux inspecteurs qui finirent +par se soumettre aussi aux exigences jésuitiques.</p> + +<p>Charles X, agrégé à la Société et sous sa domination directe, ne se +permettait pas une pensée sans la soumettre à sa décision. Elle lui +arrivait par divers organes. Les plus habituels étaient l'abbé de +Latil, devenu archevêque de Reims, et le marquis de Rivière qui +succéda au duc Mathieu de Montmorency comme gouverneur de monsieur le +duc de Bordeaux et entra en fonction dès que le petit prince eût +atteint sa sixième année.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> En attendant mieux, on porta une loi sur le sacrilège. Elle +révolta tous les esprits. La façon dont elle fut discutée et amendée à +la Chambre des pairs contribua à fonder la popularité de cette +assemblée qui s'honorait par sa résistance aux prétentions de la +Congrégation et du parti émigré.</p> + +<p>Il y eut plusieurs bons discours, parmi lesquels celui de monsieur +Pasquier fut remarqué. Il emporta le changement de rédaction qui +détruisait toute la cruelle et intempestive sévérité de la pénalité et +rendait la loi à peu près nulle. C'est un des nombreux griefs de +Charles X contre lui.</p> + +<p>Le jour même du rapport sur cette loi, monsieur Portal en faisait un +autre sur une loi protectrice du commerce de cabotage. Monsieur le +cardinal de Croÿ, grand aumônier, après l'avoir attentivement écouté +pendant trois quarts d'heure, se pencha à l'oreille de son voisin:</p> + +<p>«Dans quel siècle nous vivons! Il parle de baraterie, de piraterie; +mais voyez avec quel soin il évite de prononcer seulement le mot de +religion et de sacrilège. Voilà ce que c'est de confier de pareils +soins à un protestant; c'est révoltant!»</p> + +<p>On eut grand'peine à faire comprendre à l'Éminence qu'il s'agissait +d'une autre loi que celle du sacrilège qu'il était venu pour éclairer +de ses lumières apostoliques. Le mot de baraterie l'avait frappé, et +il le prenait pour un terme de théologie, protestante apparemment.</p> + +<p>Au reste, le cardinal de Croÿ était un digne homme, et, si tous les +prêtres du château lui avaient ressemblé, <i>le trône et l'autel</i>, selon +la formule adoptée, se seraient mieux trouvés de serviteurs aussi +naïfs.</p> + +<p>Après la chasse, monsieur le Dauphin n'aimait rien autant que de jouer +au soldat. On lui procurait ce délassement d'autant plus volontiers +qu'il ne s'occupait guère <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> que du matériel des troupes. Quand +il avait fait manœuvrer quelques bataillons, repris sévèrement un +faux mouvement, remarqué une erreur dans l'uniforme ou le port d'arme, +il se faisait l'illusion d'être un grand militaire et rentrait +enchanté de lui-même.</p> + +<p>Madame la Dauphine avait compris beaucoup plus habilement le rôle +qu'il aurait dû jouer. Il n'y avait pas un officier dont elle ne +connût la figure et le nom. Elle savait leur position, leurs +espérances, leurs rapports de famille, ne prenait point les notes de +l'aumônier, malgré sa haute piété, et mettait en avant le nom de +monsieur le Dauphin toutes les fois qu'elle obtenait une faveur qui, +d'ordinaire, était un acte de justice. Pour les jeunes officiers de la +garde, sa protection avait quelque chose de maternel. Elle s'occupait +de leur procurer des plaisirs aussi bien que de l'avancement, et bien +des fois elle a fait lever des arrêts qui nuisaient aux joies du +carnaval.</p> + +<p>Aussi était-elle adorée par cette jeunesse pour laquelle elle faisait +trêve à la sévérité accoutumée de sa physionomie. Elle se montrait +ainsi la patronne de la <i>jeune armée</i>; mais, en revanche, elle n'a +jamais pu s'identifier avec les glorieux débris de la <i>grande armée</i>.</p> + +<p>Monsieur le Dauphin y avait moins de répugnance et, sous ce rapport, +reprenait l'avantage sur sa femme. Quant au Roi, l'émigré débordait en +lui de toutes parts.</p> + +<p>Louis XVIII ne manquait jamais de rappeler aux officiers de l'Empire +les anniversaires des batailles où ils avaient figuré, déployant son +incroyable mémoire dans le récit de marches et de manœuvres +qu'eux-mêmes souvent avaient oubliées parmi les nombreux faits d'armes +où ils avaient assisté, et arrivant à un souvenir flatteur et +obligeant pour ceux à qui il s'adressait.</p> + +<p>Charles X, au contraire, ne parlait jamais des guerres <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> de +l'Empire. Le maréchal Marmont, appelé souvent à faire sa partie de +whist, s'amusait parfois à rappeler les anniversaires d'actions +brillantes pour les armées françaises. Le Roi ne manquait pas alors de +les disputer avec aigreur, les replaçant sous l'aspect présenté par +les bulletins qu'il avait lus à l'étranger; et, lorsque le maréchal ou +tout autre insistait pour rétablir les faits faussement placés dans +son esprit, il témoignait beaucoup d'humeur et de mécontentement. Son +partenaire s'en ressentait. Il était très mauvais joueur.</p> + +<p>En montant sur le trône, il déclara que les reproches du Roi avaient +trop d'importance pour être prodigués à l'occasion d'une carte et +qu'il ne se fâcherait plus. Mais Charles X n'était pas de ces gens qui +se contraignent. Il avait beaucoup d'entêtement parce qu'il était +inéclairable, mais nulle force de caractère. Après s'être gêné pendant +quelques semaines, le vieil homme prit le dessus et les colères firent +explosion. Il en était fâché, même un peu honteux, et n'aimait pas que +la galerie fût nombreuse.</p> + +<p>Il faisait habituellement sa partie chez madame la Dauphine; il ne s'y +trouvait guère que les hommes qui jouaient avec lui. Ceux-là n'étaient +pas empressés de répéter les paroles désobligeantes qui échappaient au +Roi dans ses vivacités parce qu'ils savaient que leur tour pouvait +arriver le lendemain. Il y avait quelquefois pourtant des scènes si +comiques qu'elles transpiraient au dehors. Je me rappelle, entre +autres, qu'un soir le Roi, après mille injures, appela monsieur de +Vérac une <i>coquecigrue</i>.</p> + +<p>Monsieur de Vérac, rouge de colère, se leva tout droit et répondit +très haut:</p> + +<p>«Non, sire, je ne suis pas une <i>coquecigrue</i>.»</p> + +<p>Le Roi, très en colère aussi, reprit en haussant la voix:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> «Eh bien, monsieur, savez-vous ce que c'est qu'une +<i>coquecigrue</i>?</p> + +<p>—Non, sire, je ne sais pas ce que c'est qu'une <i>coquecigrue</i>.</p> + +<p>—Eh bien, monsieur, ni moi non plus!»</p> + +<p>Madame la Dauphine ne put retenir un éclat de rire auquel le Roi se +joignit, et toute l'assemblée y prit part.</p> + +<p>Monsieur le Dauphin jouait aux échecs et se retirait de très bonne +heure dans la chambre de madame la Dauphine dont alors on fermait les +portes.</p> + +<p>La princesse restait à faire de la tapisserie. Elle invitait chaque +jour deux ou trois dames de sa maison, ou de celle de son mari, pour +cette soirée où on se rendait très parée. La faveur de ma +belle-sœur l'y faisait appeler un peu plus souvent que les autres; +les dames de service n'y assistaient pas de droit, il fallait qu'on le +leur eût dit.</p> + +<p>Madame la Dauphine n'était pas aimable pour ses dames et ne leur +accordait aucune familiarité.</p> + +<p>Madame la duchesse de Berry venait, de temps en temps, chez madame la +Dauphine. Elle faisait la partie du Roi et n'était pas moins grondée +que les autres. Cette espèce de Cour se tenait parfois chez elle et +était alors un peu plus nombreuse. Pendant les absences de madame la +Dauphine, le Roi faisait sa partie chez madame la duchesse de Berry.</p> + +<p>À Saint-Cloud, on se réunissait dans le salon du Roi. Ce genre de vie +a continué, sans que rien y apportât le moindre changement, jusqu'au +31 juillet 1830 inclusivement.</p> + +<p>L'existence de madame la duchesse de Berry ne partageait pas la +monotonie de celle des autres princes. Dès longtemps elle avait +repoussé ses crêpes funèbres, et s'était jetée dans toutes les joies +où elle pouvait atteindre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> Son deuil avait été un prétexte pour s'entourer d'une Cour à +part. Elle avait eu soin de la choisir jeune et gaie. Le monument et +la fondation pieuse qu'elle élevait à Rosny, pour recevoir le cœur +de son mari, l'y avait attirée dans les premier temps de sa douleur. +Les courses fréquentes devinrent des séjours. Elle y reçut plus de +monde; elle se prêta à se laisser distraire et, bientôt, les voyages +de Rosny se trouvèrent des fêtes où l'on s'amusait beaucoup. Rien +n'était plus simple. Toutefois, je n'ai jamais pu me réconcilier au +goût de la princesse pour la chasse au fusil.</p> + +<p>Madame de La Rochejaquelein le lui avait inspiré. Ces dames tiraient +des lapins, et, pour reconnaître ceux qu'elles avaient tués, elles +leurs coupaient un morceau d'oreille avec un petit poignard qu'elles +portaient à cet effet et mettaient ce bout dans la poitrine de leur +veste. À la rentrée au château, on faisait le compte de ces trophées +ensanglantés. Cela m'a toujours paru horrible.</p> + +<p>Madame de La Rochejaquelein portait dans ces occasions un costume +presque masculin. Madame la duchesse de Berry, enchantée de ce +vêtement, fut arrêtée dans son zèle à l'imiter par la réponse sèche de +sa dame d'atour, la comtesse Juste de Noailles, qu'elle chargeait de +lui en faire faire un pareil:</p> + +<p>«Madame fera mieux de s'adresser à un de ces messieurs; je n'entends +rien aux pantalons.» Ni madame de Noailles, ni madame de Reggio +n'étaient parmi les favorites de la princesse.</p> + +<p>La malignité ne tarda guère à s'exercer sur la conduite de madame la +duchesse de Berry; mais, comme elle désignait monsieur de Mesnard, qui +avait trente ans de plus qu'elle et dont les assiduités étaient +motivées par la place de chevalier d'honneur qu'il occupait auprès +d'elle, le public, qui le tenait plutôt pour une espèce de mentor, +<span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> ne voulut rien croire des propos qui remplissaient la Cour.</p> + +<p>Quant à la famille royale, elle était persuadée de l'extrême légèreté +de la conduite de la princesse. On a entendu fréquemment le Roi lui +faire des scènes de la dernière violence. Elle les attribuait à +l'influence de sa belle-sœur et leur mutuelle inimitié s'aggravait +de plus en plus.</p> + +<p>La discorde s'était aussi emparée de l'intérieur du pavillon de +Marsan; madame de Gontaut et monsieur de Mesnard s'étaient disputé la +faveur de la princesse; mais le dernier l'avait emporté, et il on +résultait un refroidissement pour la gouvernante qui éloignait la mère +des enfants. Madame la duchesse de Berry s'en occupait très peu et ne +les voyait guère. Une rougeole assez grave de monsieur le duc de +Bordeaux, qui donnait quelque souci, ne changea rien à un voyage de +Rosny.</p> + +<p>Le Roi et madame la Dauphine en ressentirent un mécontentement qu'ils +exprimèrent hautement; et cependant, ils auraient été les premiers à +trouver mauvais que la princesse fît valoir ses droits de mère, comme +primant ceux que l'étiquette attribuait à la gouvernante. Chaque jour, +celle-ci menait les enfants chez le Roi, à son réveil, et je ne pense +pas que madame la duchesse de Berry fût extrêmement ménagée dans ces +entrevues quotidiennes.</p> + +<p>J'ai entendu raconter, dans le temps, que ses nombreuses inconvenances +prêtaient fort à la critique; mais, en outre que cela est peu +important, j'étais tout à fait en dehors du cercle où ce petit +commérage royal faisait événement, et j'en serais historien très +vulgaire.</p> + +<p>J'ai toujours vu madame la duchesse de Berry également maussade et +pensionnaire. Le malheur ne lui avait rien appris sous ce rapport.</p> + +<p>Je me rappelle qu'au dernier concert où j'assistai chez <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> elle +nous rentrâmes dans son salon, une quarantaine de femmes restées après +la musique. Elle nous laissa nous ranger en rond autour de la chambre, +passa vingt minutes à chuchoter, rire et batifoler avec le comte de +Mesnard; puis, le prenant sous le bras, rentra dans son intérieur sans +avoir adressé un seul mot à aucune autre personne. On sortit un peu +impatienté de la sotte figure qu'on venait de faire; mais, pour mon +compte, j'étais persuadée que ce n'était que l'attitude d'une enfant +gâtée et point élevée.</p> + +<p>Avec ces façons, qui déplaisaient extrêmement aux personnes appelées +de loin en loin à lui faire leur cour, madame la duchesse de Berry +était pourtant aimée de ses habitués. On lui trouvait de la bonhomie, +du naturel, de la gaieté et de l'esprit de trait.</p> + +<p>Elle était bonne maîtresse et adorée à Rosny où elle faisait le bien +avec intelligence. Elle jouissait d'une certaine popularité parmi la +bourgeoisie de Paris. Son plus grand mérite consistait à différer du +reste de sa famille. Elle aimait les arts; elle allait au spectacle; +elle donnait des fêtes. Elle se promenait dans les rues; elle avait +des fantaisies et se les passait; elle entrait dans les boutiques. +Elle s'occupait de sa toilette, enfin elle mettait un peu de mouvement +à la Cour, et cela suffisait pour lui attirer l'affection de la classe +boutiquière. Celle des banquiers lui savait gré de paraître en public +et d'assister à tous les petits spectacles, sans aucune étiquette. +Elle aurait été moins disposée que madame la Dauphine à maintenir la +distinction des rangs.</p> + +<p>Les artistes, qu'elle faisait travailler et dont elle appréciait les +ouvrages avec le tact intelligent d'une italienne, contribuaient aussi +à ses succès et la rendaient en quelque sorte populaire.</p> + +<p>Monsieur de Villèle s'appuya de l'influence de monsieur <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> le +Dauphin contre celle de la Congrégation dans une circonstance où le +succès des intrigues, ourdies par elle, aurait probablement hâté de +quelques années la catastrophe de 1830.</p> + +<p>Elle voulait faire retrancher, dans le serment du sacre, les +expressions de fidélité à maintenir la Charte, sous prétexte que ce +pacte admettait la liberté des cultes.</p> + +<p>Le Roi était fort disposé à faire cette restriction ostensiblement. Le +parti congréganiste du conseil l'approuvait et le clergé, avec le +nonce en tête, l'en conjurait. Monsieur de Villèle ne se faisait pas +d'illusion sur les conséquences d'une telle conduite; il eut recours à +monsieur le Dauphin. Celui-ci parvint à décider son père à renoncer à +ce dangereux projet. Mais ce ne fut pas sans peine. Toute la nuit qui +précéda la cérémonie se passa à faire et à discuter différentes +rédactions du serment.</p> + +<p>Monsieur de Villèle ne savait pas lui-même laquelle serait adoptée au +dernier moment, tant la discussion avait été orageuse et la volonté du +Roi vacillante. On vit sa physionomie se dérider lorsque les mots de +fidélité à la Charte sortirent de la bouche royale.</p> + +<p>Monsieur le Dauphin avait fait pencher la balance. Sa haute et +constante piété lui donnait quelque crédit auprès du Roi dans les +questions religieuses lorsque l'intrigue n'avait pas un temps prolongé +pour le combattre, et l'entrevue du père et du fils avait précédé +immédiatement la cérémonie; les conseillers jésuites avaient dû se +contenter d'exiger la restriction mentale.</p> + +<p>Si la satisfaction de monsieur de Villèle fut visible, le +mécontentement du clergé et des hauts congréganistes ne fut pas +dissimulé; et le nonce recevait et rendait des visites de condoléance +avant la fin de la journée.</p> + +<p>Suivant mes habitudes de paresse, je n'eus pas même la tentation +d'aller à Reims. Si j'avais cru que c'était, <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> comme il est +très probable, la dernière apparition de la sainte Ampoule pour les +Rois très chrétiens, peut-être cela aurait-il stimulé ma curiosité. +Malgré la magnificence sous laquelle on avait cherché à masquer les +mômeries, cléricales et féodales, de la cérémonie, elles excitèrent la +critique.</p> + +<p>Charles X, en chemise de satin blanc, couché par terre pour recevoir +par sept ouvertures, ménagées dans ce vêtement, les attouchements de +l'huile sainte, ne se releva pas, pour la multitude, sanctifié comme +l'oint du Seigneur, mais bien un personnage ridiculisé par cette +cérémonie et amoindri aux yeux de la foule.</p> + +<p>Les oiseaux, lâchés dans la cathédrale en signe d'émancipation, ne +furent que des volatiles incommodes; et personne ne pensa à crier: +«Noël, Noël.»</p> + +<p>En revanche, lorsque le Roi, splendidement revêtu du manteau royal, +prononça le serment du haut du trône, que les portes du temple +s'ouvrirent à grand fracas, que les hérauts annoncèrent au peuple que +leur Roi était sacré, que les acclamations extérieures se joignirent +aux acclamations intérieures pour répondre, à la voix de ces hérauts, +par le cri universel de: <i>Vive le Roi</i>, l'impression fut très vive sur +tous les assistants.</p> + +<p>Il y a toujours, dans les vieilles cérémonies, des usages pour qui le +temps a formé prescription, et d'autres qui répondent constamment aux +impressions générales. Le tact consiste à les discerner et l'esprit à +les choisir.</p> + +<p>C'est ce que l'Empereur avait su distinguer. Son couronnement, très +solennel et très religieux, n'avait pourtant été accompagné d'aucune +de ces prostrations que les prétentions de l'Église réclament et que +l'esprit du siècle repousse. Je sais bien que les princes, en s'y +soumettant, pensent ne s'humilier que devant le Seigneur; mais le +prêtre paraît trop en évidence pour pouvoir être complètement +<span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> mis de côté dans des cérémonies où le sens mystique reste +caché sous des formes toutes matérielles.</p> + +<p>Le Roi fit, au retour de Reims, une très magnifique entrée dans Paris. +Le cortège était superbe. Je le vis, par hasard, comme il revenait de +Notre-Dame aux Tuileries. Le Roi, dans une voiture à sept glaces, +était accompagné par son fils et les ducs d'Orléans et de Bourbon. Les +princesses d'Orléans se trouvaient dans le carrossé de madame la +Dauphine avec madame la duchesse de Berry. Les équipages de tous les +princes suivaient. Ceux de monsieur le duc d'Orléans étaient aussi +élégants que magnifiques.</p> + +<p>Malgré cette pompe étalée par un temps superbe, nous remarquâmes que +le Roi était reçu avec beaucoup de froideur. Nous étions déjà loin des +acclamations de cœur qui l'avaient accueilli, quelques mois +auparavant, sous les intempéries d'une pluie battante.</p> + +<p>Les ministres, les ambassadeurs, la ville de Paris, donnèrent +successivement des fêtes auxquelles la famille royale assista et qui, +dit-on, furent fort belles et fort bien ordonnées. Je n'en vis aucune. +J'étais établie à la campagne et peu disposée à me déranger pour un +bal.</p> + +<p>Le Roi eut assez de succès à l'Hôtel de Ville. Il sait +merveilleusement allier la dignité à la bonhomie, et partout il est +toujours parfaitement gracieux. Avec ces qualités, un souverain ne +peut que réussir dans une fête de bourgeoisie.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> CHAPITRE XIII</h3> + +<p class="resume">L'ambassadeur d'Autriche refuse de reconnaître les titres des + maréchaux de l'Empire. — Cercles chez le Roi. — Indemnité des + émigrés. — Influence du parti prêtre. — Naissance de Jeanne + d'Osmond.</p> + +<p>La Cour de Vienne n'avait jamais consenti à reconnaître les titres, +allemands ou italiens, que l'empereur Napoléon avait distribués à ses +généraux. Celle de France, de son côté, ne voulait pas leur imposer +l'ordre de les quitter; et cette difficulté restait pendante entre les +deux gouvernements, sans que les titulaires eussent à s'en mêler.</p> + +<p>Depuis 1814, l'ambassadeur d'Autriche, baron de Vincent, avait +dissimulé cette situation de manière à éviter toute tracasserie. Il +était garçon et n'avait pas de soirées de réceptions; ses politesses +se bornaient à des dîners. Il invitait de vive voix, monsieur le +maréchal ou monsieur le duc, sans ajouter de nom au titre; et, +lorsqu'il attendait quelque personnage de cette espèce, il avait le +soin de se placer assez près de la porte pour que le valet de chambre +ne se trouvât point dans le cas de l'annoncer. Cela se passait si +naturellement que ce manège s'est renouvelé pendant de longues années +sans que personne le remarquât.</p> + +<p>Il en fut tout autrement à l'arrivée du comte Appony. Celui-ci voulait +tenir une très grande maison et débuter avec éclat. Des billets +d'invitation furent envoyés au maréchal Soult, au maréchal Oudinot, au +maréchal Marmont, etc. On ne s'en formalisa pas. Tous y allèrent.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> Mais leurs femmes, plus qu'eux-mêmes, avaient l'habitude de +porter exclusivement le nom du titre. Il fallut bien finir par +remarquer que, lorsque les domestiques avaient donné le nom de la +duchesse de Dalmatie ou de Reggio, le valet de chambre proclamait la +maréchale Soult ou la maréchale Oudinot. Cela devint encore plus +marqué lorsque les belles filles, qui n'avaient jamais porté d'autre +nom que celui du titre, se le virent refuser et que les duchesses de +Massa et d'Istrie se virent annoncer comme mesdames Régnier et +Bessières. Une explication devint nécessaire.</p> + +<p>Il y eut un cri général de réprobation. Tout ce qui était militaire +déserta en masse les salons de l'ambassade d'Autriche. Il faut rendre +justice à qui de droit; des personnes très ultra se montrèrent +vivement offensées de cette impertinence [faite] à nos nouvelles +illustrations. Il aurait été facile d'éviter cet esclandre; mais le +comte Appony n'était pas adroit et le baron de Damas, alors ministre +des affaires étrangères, aussi borné qu'exclusivement émigré, ne +comprenait pas que cela dût élever la moindre clameur.</p> + +<p>Charles X ne s'en tenait nullement pour offensé; il exigea même que +les courtisans, attachés à sa personne, ne s'éloignassent pas de +l'ambassade. Louis XVIII aurait ressenti cet affront par politique. +Aussi la Cour de Vienne ne fit-elle pas cette entreprise pendant son +règne. Après qu'on eut bien crié, que la société se fut divisée et +querellée, les beaux bals et les élégants déjeuners ramenèrent bien du +monde chez la comtesse Appony. Toutefois, la position de l'ambassadeur +resta gauche et gênée. Beaucoup de gens ne voulaient pas aller chez +lui et savaient mauvais gré au Roi de ne témoigner aucun +mécontentement.</p> + +<p>On a beaucoup dit que la liste civile se trouvait fort <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> +obérée à la mort de Louis XVIII et que c'était en lui présentant +l'espoir d'en combler le déficit que monsieur de Villèle était parvenu +à rendre Charles X si zélé pour sa loi du trois pour cent et +l'arrangement fait à ce sujet avec la maison Rothschild; mais ces +propos étaient tenus par l'opposition; et, je ne saurais assez le +répéter, rien n'est si mal informé que les oppositions. Il ne faut +guère les écouter quand on veut conserver de l'impartialité: soit +qu'elles entrent sincèrement dans la voie de l'erreur, soit qu'elles +mentent avec connaissance de cause, on ne trouve presque jamais la +vérité dans leurs rangs. Ce qu'il y a de sûr, c'est que Charles X +quêtait des voix pour la loi d'une manière si ostensible que, moi-même +j'en ai été témoin au cercle des Tuileries.</p> + +<p>Madame la Dauphine voulut animer la Cour, et, le deuil du feu Roi +terminé, elle décida Charles X à donner des spectacles et des cercles. +On annonça qu'il y en aurait chaque semaine. Cela ne dura guère. +Bientôt le Roi et surtout monsieur le Dauphin s'en ennuyèrent.</p> + +<p>Madame la duchesse de Berry, que cela gênait, n'y encourageait pas. +Madame la Dauphine avait fait violence à ses goûts en cherchant à +attirer plus de monde autour d'elle. Se voyant si peu secondée, elle y +renonça, et, les dernières années, il n'y avait plus que deux ou trois +cercles par hiver et point de spectacle, hormis pour les occasions +telles que les visites de princes souverains.</p> + +<p>Les cercles se tenaient dans les grands appartements, depuis le +cabinet du Roi jusqu'au salon de la Paix. Toutes les personnes +invitées devaient être réunies avant l'arrivée de la famille royale, +car alors on fermait les portes et la sortie n'était pas plus permise +que l'entrée. On n'admettait pas de distinction de pièces. Cependant +les duchesses affectaient de prendre possession de la <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> salle +du trône. Les princes faisaient leur tournée, selon leur rang +d'étiquette, parlant à tout le monde.</p> + +<p>Le Roi se plaçait ensuite au jeu dans le cabinet du conseil où il n'y +avait d'autre meuble que la table, son fauteuil et les trois sièges +nécessaires aux personnes faisant sa partie. C'était ordinairement une +femme titrée, un ambassadeur et un maréchal.</p> + +<p>Madame la Dauphine se mettait à une table de jeu dans le salon du +trône, madame la duchesse de Berry dans le salon de la Paix, madame la +duchesse d'Orléans dans le salon bleu. Ces princesses nommaient pour +leurs parties qui n'étaient établies que pour la forme. Chacun suivait +leur exemple et s'attablait souvent sans toucher aux cartes.</p> + +<p>Le Roi lui-même ne jouait pas sérieusement. Hommes et femmes allaient +faire le tour de sa table; cela s'appelait faire sa cour au Roi. On se +plantait vis-à-vis de lui jusqu'à ce qu'il levât les yeux sur vous; on +faisait alors une grande révérence et ordinairement il adressait +quelques mots aux postulants. Les très zélés répétaient cette +cérémonie à la table de toutes les princesses.</p> + +<p>Je ne saurais dire ce que devenait monsieur le Dauphin; je crois qu'il +s'en allait après la première tournée. Au bout d'une heure environ, le +Roi donnait le signal; tout le monde se levait; il rentrait dans les +salons. Les politesses alors étaient moins banales; elles ne +s'adressaient plus qu'aux élus.</p> + +<p>C'est dans cette circonstance que j'ai vu Charles X, allant de député +en député, les encourager du geste et de la voix pour obtenir leur +vote. Il faisait aussi des frais vis-à-vis des pairs, mais on voyait +que c'était avec moins d'abandon et de confiance. Monsieur de Villèle +lui avait inspiré une sorte de jalousie de la pairie qu'il regardait +comme trop indépendante.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> À dix heures du soir ces assemblées, qu'on désignait du nom +<i>d'appartement</i> et où l'on assistait en costume de Cour, étaient +finies.</p> + +<p>On portait aussi l'habit de Cour pour les spectacles. Madame la +Dauphine aurait voulu faire revivre l'usage de s'inscrire pour y être +invité, mais cela ne put s'établir. Les capitaines des gardes +envoyaient des billets, en avertissant de les rendre si on ne pouvait +en profiter. Du reste, on pouvait leur en demander et même cela était +bien vu, d'autant qu'il y avait rarement assez de femmes présentées +pour remplir les grandes loges. Elles étaient principalement occupées +par les personnes d'une piété assez affichée pour refuser d'aller au +spectacle de la ville, quoique ce fussent les mêmes pièces jouées par +les mêmes acteurs. Leurs directeurs faisaient exception pour le +théâtre des Tuileries et les autorisaient à s'y aller divertir.</p> + +<p>Les demoiselles, auxquelles on ne permettait pas <i>Polyeucte</i> aux +Français, étaient menées, en sûreté de conscience, voir un vaudeville +grivois dans les petites loges de la salle royale. Au surplus, le coup +d'œil était fort brillant, et la Cour avait grand air dans ces +occasions.</p> + +<p>On distribuait abondamment des rafraîchissements, très bons, dans des +verres de cabaret et des soucoupes de faïence portés sur des plateaux +de tôle. Rien de ce qui tenait au matériel n'était soigné chez le Roi. +Madame la Dauphine n'avait pas de maison. Chez madame la duchesse de +Berry, ces détails étaient bien entendus et fort élégants.</p> + +<p>Monsieur de Villèle, poussé jusque dans ses derniers retranchements, +ne put résister plus longtemps aux clameurs de son monde qui demandait +la loi sur l'indemnité des émigrés. Cette fois, elle fut séparée du +projet <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> de réduction sur les rentes. Cependant ce cachet de +spoliation lui avait été précédemment imprimé et les intérêts +révolutionnaires s'en trouvant lésés eurent bien soin qu'elle ne pût +s'en laver.</p> + +<p>Il aurait été possible de lui donner un caractère politique et +national, mais ce n'était pas l'intention du parti qui la proposait. +Il la voulait réactionnaire et privilégiée et repoussait, à grands +cris, l'idée d'assimiler les pertes causées par la loi du maximum et +par la suppression des dotations militaires de l'Empire à celles +subies par les émigrés.</p> + +<p>La discussion de cette loi d'indemnité mit le comble au dégoût. Les +gazettes de l'opposition donnèrent la liste nominale des émigrés, ou +fils d'émigrés, siégeant à la Chambre des députés. Le chiffre se +trouva en rapport exact avec celui qui votait d'acclamation tous les +articles, ou amendements, portant avantage pour eux.</p> + +<p>Chaque séance était employée à soutirer quelques liards de plus, en +évitant toutefois de laisser insérer aucune expression qui indiquât un +compte final. On voulait, au contraire, laisser la porte ouverte à de +nouvelles réclamations. Les acquéreurs de biens nationaux, couverts +d'insultes par les orateurs de la majorité, étaient bien et dûment +avertis que les émigrés ne se tiendraient pas pour satisfaits et +comptaient encore sur de nouvelles chances en leur faveur. De sorte +que ce milliard, destiné à combler le <i>gouffre des révolutions</i>, selon +l'expression du gouvernement, ne fit que le creuser plus profondément.</p> + +<p>Les haines personnelles et de parti s'envenimèrent; les acquéreurs ne +furent point rassurés. Les terres n'en prirent pas une plus grande +valeur. Malgré la défense de proclamer leur origine, les ventes ne +cessèrent pas d'afficher les biens comme patrimoniaux toutes les fois +qu'ils ne venaient pas de confiscations.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> La noblesse acheva de se déconsidérer, et, enfin, les émigrés +eux-mêmes se plaignirent avec raison, car les plus grosses sommes +tombèrent entre les mains de gens que les places et les bienfaits de +la Cour avaient déjà amplement dédommagés de pertes toujours +présentées avec exagération.</p> + +<p>Monsieur de Villèle ne démentit pas, dans cette circonstance, ses +habitudes de finesse intrigante. Il fit assigner cent millions à une +réserve, qu'il baptisa du nom de <i>fonds commun</i>, destinée à indemniser +ceux des émigrés qui, à la fin de la liquidation, se trouveraient trop +maltraités dans les catégories ordonnées par la loi. Ce fonds commun, +qui devait être distribué à peu près arbitrairement, devint l'étoile +polaire de tous les émigrés, de tous les députés, surtout de tous les +courtisans, et le leurre par lequel monsieur de Villèle tenait tout ce +monde enchaîné à sa fortune.</p> + +<p>Dieu seul sait à combien de milliards s'élevèrent les châteaux en +Espagne, bâtis sur les espérances de ces cent millions que monsieur de +Villèle disait, à d'autres, avoir arraché à la rapacité des +prétendants, avec l'intention de les employer à des objets d'utilité +générale et spécialement aux routes restées, depuis l'invasion, dans +un pitoyable état de dégradation.</p> + +<p>La crainte de perdre une partie notable de leur revenu avait engagé +presque tous les rentiers à mettre leurs fonds entre les mains de +spéculateurs, pendant que le peu de confiance dans la solidité des +gouvernements faisait répugner aux entreprises éloignées. Ces deux +dispositions, qui se contredisaient entre elles, donnèrent un prix +extravagant aux terrains dans Paris. Partout on commença des bâtisses; +la plupart ne purent s'achever. Les acquéreurs se trouvèrent ruinés, +et beaucoup de petits rentiers, dans la crainte de perdre un +cinquième <span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> de leur revenu, virent leurs capitaux s'évanouir en +entier.</p> + +<p>Il ne manquait pas de gens pour accuser la noblesse et les classes +privilégiées d'avoir entraîné ces catastrophes en grevant l'État d'un +milliard d'indemnité qu'il avait fallu se procurer par la réduction du +revenu des rentiers. Ce n'était pourtant là qu'une thèse déclamatoire, +exploitée à profit par les ennemis du gouvernement auxquels les +âpretés de la discussion avaient donné beau jeu.</p> + +<p>Le fait était que monsieur de Villèle, circonvenu par quelques riches +banquiers et tous les agents d'affaires qui comptaient en tirer un +immense profit, s'était persuadé que son plan du trois pour cent était +la plus belle conception de l'esprit humain et devait le présenter à +la postérité comme le plus grand financier du monde civilisé. Une +autre considération n'était pas sans poids auprès de lui. L'opération +devait durer cinq années à se compléter, pendant lesquelles il se +croyait sûr de conserver le ministère et d'asseoir son pouvoir de +façon à le rendre inébranlable. La malveillance a ajouté qu'il +espérait aussi gagner de l'argent pour son compte. Je le croîs assez +chaste sous ce rapport et aussi modéré dans la cupidité qu'immodéré +dans l'ambition.</p> + +<p>Le trois pour cent était devenu son idée fixe, le faire monter à la +Bourse sa pensée dominante. Quiconque voulait obtenir sa faveur +n'avait qu'à en acheter, et bien des gens ont suivi ce chemin pour +arriver à des places qu'ils auraient vainement sollicitées par un +autre moyen.</p> + +<p>La désastreuse affaire de l'indemnité de Saint-Domingue fut faite +uniquement pour procurer quelques jours de hausse au trois pour cent. +Malgré tous ces soins, il y eut bientôt une réaction. Les fonds +tombèrent, les spéculations de terrains firent banqueroute, et il y +eut <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> une espèce de débâcle qui donna de vives inquiétudes.</p> + +<p>Pendant ce temps, la Congrégation ne cessait pas de presser monsieur +de Villèle d'accomplir ses promesses et le trouvait de plus en plus +récalcitrant. La loi sur les communautés de femmes avait passé à +grand'peine, dans la Chambre des pairs, et avec un amendement qui +proscrivait formellement les communautés d'hommes.</p> + +<p>Néanmoins, les maisons de jésuites se formaient partout; elles +voulaient obtenir la garantie d'une loi, au lieu d'une protection de +tolérance. L'établissement de Saint-Acheul, près d'Amiens, s'était +créé avec une rapidité inouïe, et toutes les personnes qui voulaient +se faire bienvenir aux Tuileries confiaient leurs fils aux jésuites de +Saint-Acheul et leurs filles aux dames du Sacré-Cœur. Les chefs +politiques de la Société de Jésus avaient élu domicile dans leur +maison de Montrouge. C'était là que s'ourdissaient les intrigues et où +ils étaient en rapport avec leurs affiliés de la Cour et de la ville. +J'ai bien des fois rencontré les plus actifs sur la route de +Montrouge.</p> + +<p>On avait hâté le moment où monsieur le duc de Bordeaux devait passer +aux hommes. Cela était d'autant plus remarquable que madame de Gontaut +lui donnait la meilleure éducation qu'un enfant pût recevoir. Le jeune +prince prospérait de toute façon entre ses mains; mais on voulait le +marquis de Rivière établi aux Tuileries et ayant un accès encore plus +facile auprès du Roi.</p> + +<p>J'ai raconté, fort au long, comment l'un et l'autre s'étaient jetés +dans les idées religieuses, dans le même temps et par la même voie, +ainsi que l'espèce de sympathie établie entre eux par cette +similitude.</p> + +<p>Monsieur de Rivière, honnête et loyal mais aussi borné que peu +éclairé, était complètement jésuite de robe courte, et obéissait +implicitement à ses supérieurs dans l'ordre. Il entraînait le Roi à +toutes les mesures les plus <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> déplaisantes au pays, en croyant +consciencieusement accomplir un devoir.</p> + +<p>L'opinion publique était déjà fort exaspérée lorsque monsieur de +Montlosier adressa, à la Chambre des pairs son <i>Mémoire à consulter</i> +contre les jésuites. Cet ouvrage eut un succès de vogue, et la voix de +ce vieux défenseur, du Roi et de la religion, venant dénoncer le +<i>parti prêtre</i>, eut un prodigieux retentissement dans le pays. +L'expression frappa d'une façon indélébile les intrigants de +sacristie. L'appellation de <i>parti prêtre</i> remplaça souvent celle de +Congrégation et rendit encore plus impopulaires ceux qui méritaient +d'y être rangés.</p> + +<p>La Révolution a laissé en France beaucoup de religion, mais peu de +bienveillance pour ses ministres; et, dès qu'un ecclésiastique veut +ajouter l'influence politique à l'influence religieuse, il perd toute +considération. On ne le tolère qu'à l'église ou au lit du pauvre; +mais, là, on le respecte et le révère. Je ne sais si c'est mieux ou +plus mal, mais c'est ainsi que la Révolution nous a faits. Le Roi, le +clergé et les émigrés ne voulaient pas plus se l'avouer que les autres +faits accomplis en leur absence. Toutefois, le mémoire de monsieur de +Montlosier, et l'effet qu'il produisit dans le public, arrêta un +moment le vol des prétentions jésuitiques. Monsieur de Villèle, leur +aurait volontiers coupé les ailes, s'il avait osé.</p> + +<p>Nous eûmes à cette époque une grande joie de famille. La santé de ma +belle-sœur, toujours très délicate, avait été encore affaiblie par +trois fausses couches successives, et nous désespérions de lui voir +des enfants lorsque, le premier janvier 1827, après neuf ans de +mariage, elle accoucha d'une fille. Cet événement, si désiré et si +longtemps attendu, nous causa une vive satisfaction, et je dois dire +que le public sembla y prendre une part fort obligeante. Madame la +Dauphine témoigna un très grand <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> intérêt à ma belle-sœur; +elle envoyait d'heure en heure demander de ses nouvelles, et un de ses +valets de pied attendait la naissance de l'enfant pour aller la lui +dire.</p> + +<p>Je me rappelle avoir assisté, le surlendemain, à la grande réception +de nouvel an au Palais-Royal et y avoir été assaillie des compliments, +en apparence sincères, de tous les gens que je connaissais et même de +beaucoup sur les figures desquelles j'avais peine à mettre un nom. +Peut-être voulut-on, dans cette occasion, faire compensation à +l'explosion de malveillance qui avait éclaté au sujet du mariage de +mon frère. Aucun de nous ne pensa à faire reproche à Jeanne d'être une +petite fille.</p> + +<p>Deux ans et demi après (le 24 juin 1829), nos vœux furent comblés +par la naissance de son frère, Rainulphe d'Osmond, à qui ces récits de +la vieille tante sont destinés. S'il tient ce qu'il promet à huit ans, +il y a espoir qu'il deviendra un homme distingué.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> CHAPITRE XIV</h3> + +<p class="resume">Mort de l'empereur Alexandre. — Inquiétudes de ses dernières + années. — Mission du duc de Raguse près de l'empereur + Nicolas. — Illusions du duc de Raguse. — Mort de Talma. — Monsieur + de Talleyrand est insulté et frappé par Maubreuil.</p> + +<p>L'empereur Alexandre était mort à Taganrog d'une fièvre endémique, sur +les bords de la mer d'Azow qu'il avait affrontée avec une grande +imprudence. Ses dernières années avaient été empoisonnées par une +humeur soupçonneuse, poussée jusqu'à la monomanie, qui combattait dans +son cœur des sentiments naturellement généreux.</p> + +<p>Madame de Narishkine avait été rappelée à Pétersbourg pour le mariage +d'une fille qu'elle avait eue d'Alexandre et qu'il aimait +passionnément. Cette jeune personne mourut peu de jours avant celui +fixé pour la noce. L'Empereur en fut désespéré, et ce chagrin commun +rétablit l'intimité entre les deux anciens amants.</p> + +<p>Madame de Narishkine m'a raconté des détails inouïs de l'état où était +tombé ce prince, naguère si confiant. Non seulement il craignait pour +sa sûreté, mais, s'il entendait rire dans la rue ou surprenait un +sourire parmi ses courtisans, il se persuadait qu'on se moquait de lui +et venait supplier madame de Narishkine, au nom de son ancien +attachement, de lui dire en quoi il appelait ainsi le ridicule qui le +poursuivait de toute part.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> Un soir où elle avait auprès d'elle une jeune parente +polonaise, on servit du thé; l'Empereur s'empressa d'en arranger une +tasse pour madame de Narishkine et ensuite une autre pour cette +demoiselle. Madame de Narishkine se pencha vers sa cousine et lui dit:</p> + +<p>«Quand vous rentrerez dans le château de votre père, vous vous +vanterez, j'espère, de la qualité de votre échanson.</p> + +<p>—Oh certainement», reprit l'autre.</p> + +<p>L'Empereur, qui était sourd, n'entendit pas le colloque mais vit le +sourire sur leur visage. Le sien se rembrunit aussitôt et, dès qu'il +se trouva seul avec madame de Narishkine, il lui dit:</p> + +<p>«Vous voyez bien que le ridicule m'atteint partout. Même vous, qui +avez de l'affection pour moi, sur qui je compte, vous ne pouvez +résister à vous en moquer. Dites-moi ce que j'ai fait pour provoquer +votre risée.»</p> + +<p>Elle eut toutes les peines du monde à calmer cette imagination malade.</p> + +<p>L'Empereur n'avait foi qu'en monsieur de Metternich. Il entretenait +avec lui une correspondance presque journalière. L'autrichien était +bien plus avant dans sa confiance que ses propres ministres; il +croyait absolument à ses avis et surtout à ses rapports de police.</p> + +<p>Il portait constamment sur lui un petit agenda, envoyé par le prince +de Metternich, où les noms de toutes les personnes politiquement +suspectes dans l'Europe entière se trouvaient placés par ordre +alphabétique, avec le motif et le degré de suspicion qui devait s'y +rattacher. Lorsqu'on prononçait un nom nouveau devant l'Empereur, il +avait sur-le-champ recours à ce livret et, s'il ne se trouvait par sur +cette liste noire, il écoutait bénévolement ce qu'on voulait lui dire; +mais si, par malheur, il y était placé, rien ne pouvait le <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> +ramener de ses préventions. Madame de Narishkine m'a dit l'avoir +souvent vu consulter ces pages sibyllines.</p> + +<p>Les dernières années de ce prince ont été empoisonnées par ces +inquiétudes, fomentées peut-être par l'intrigue mais prenant leur +source dans des dispositions héréditaires. Quoi qu'il en soit, sa mort +fit sensation et chagrin à Paris. Il y avait été magnanime en 1814 et +fort utile à la France en 1815.</p> + +<p>Si nous avions pu croire à toutes les perfections dont la brillante +imagination du duc de Raguse décorait son frère Nicolas, au retour du +couronnement de Moscou, les regrets pour l'empereur Alexandre +n'auraient pas dû se prolonger; mais la suite a prouvé qu'il se les +était un peu exagérées.</p> + +<p>Le duc de Raguse est toujours parfaitement véridique dans ce qu'il +croit sur le moment, mais très sujet à se laisser enthousiasmer +facilement par les hommes et par les choses. Il a cruellement porté la +peine de cette disposition: tous les revers de sa carrière doivent y +être rattachés. Nous avons vu comment les illusions patriotiques +l'avaient entraîné à se séparer de l'empereur Napoléon. Depuis ce +temps, les illusions d'un autre genre l'avaient ruiné.</p> + +<p>Rentré en France en 1815, il s'était dit que la guerre n'était plus +une carrière pour un maréchal de France; qu'un soldat de l'Empire ne +pouvait pas être un courtisan des Tuileries et que, pourtant, il était +dur à quarante ans de ne plus jouer aucun rôle dans son pays.</p> + +<p>Ses habitudes lui rendaient nécessaire l'attitude de grand seigneur. +Il se demanda comment s'étaient créées les grandes existences du moyen +âge et trouva que c'était par la prépondérance exercée sur un grand +nombre de dépendants. Le siècle ne permettait pas que ce fut sur des +hommes d'armes; mais, si un guerrier distingué <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> pouvait, par +l'industrie, remettre dans sa clientèle un pays tout entier, non +seulement il se ferait un revenu colossal, mais encore il aurait la +seule position de grand seigneur que les temps modernes comportassent, +la seule qui pût donner assez d'indépendance pour que la Cour dût +compter avec vous.</p> + +<p>C'est plein de ces idées, moitié vaniteuses, moitié généreuses, que le +pauvre maréchal entreprit de changer une petite terre, qu'il possédait +à Châtillon-sur-Seine, en un vaste atelier de toutes les industries +réunies. Il se passionnait successivement pour chacune, l'amenait à +frais immenses au point où elle aurait peut-être réussi, si une +nouvelle idée, adoptée avec autant de zèle que la précédente, ne +l'avait fait négliger et abandonner. Il était dans la pleine illusion +que ses spéculations auraient le plus brillant résultat, mais il +sentait un commencement de pénurie lorsqu'il sollicita la mission de +Moscou. Avec son imprévoyance accoutumée, il y déploya un luxe tel +que, loin que ce voyage lui fût utile, il ne fit qu'augmenter la somme +de ses dettes. L'année suivante, le feu se mit dans ses affaires et il +dut s'avouer à lui-même, ce que les autres savaient depuis longtemps, +qu'il était complètement ruiné.</p> + +<p>J'en fus d'autant moins surprise, pour ma part, que, pendant son +séjour en Russie, je m'étais trouvée passer à Châtillon. J'avais +visité cet encyclopédique établissement en détail, entre autres la +bergerie à <i>trois étages</i> dont il était si fier. Tout l'hiver +précédent, il nous avait entretenus de ses <i>moutons vêtus</i> qui +devaient être une source de fortune incalculable. J'en parlai au +régisseur qui me répondit par un soupir: «Hélas, madame, je vais vous +les montrer; c'est la dernière fantaisie de monsieur le maréchal. Il +m'écrit toutes les semaines des calculs sur le profit qui doit +nécessairement <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> en résulter, et je lui répète vainement à quel +point c'est onéreux.»</p> + +<p>Je trouvai de pauvres bêtes, cousues dans les peaux d'autres moutons +déjà tombées en haillons, étouffant de chaleur et ayant la tournure la +plus grotesque qu'on puisse imaginer. Le calcul du maréchal était que +la redingote coûtait <i>quatre</i> francs et durait dix-huit mois. La +toison devait se vendre <i>six</i> à <i>sept</i> francs de plus, et les animaux +n'être plus sujets à aucune maladie. Les livres du régisseur +prouvaient autre chose. La redingote coûtait <i>sept</i> francs, ne durait +qu'un an malgré des rapiécetages qui la faisaient revenir à <i>neuf</i> +francs. La toison ne se vendait que quarante sols de plus que celle +des bêtes non vêtues, et les maladies étaient au moins aussi +fréquentes et plus contagieuses.</p> + +<p>Cet échantillon donnera l'idée des spéculations du maréchal; mais, si +toutes ont été onéreuses pour lui, beaucoup ont été très profitables +au pays; aussi, quoiqu'il ait été la cause de la ruine de quelques +individus, ses serviteurs ou amis, il est resté fort regretté et très +populaire à Châtillon.</p> + +<p>Il s'adressa au Roi pour obtenir que ses appointements, destinés à +payer ceux de ses créanciers qui n'avaient pas d'hypothèques sur ses +biens, fussent continués jusqu'à l'extinction de ses dettes, lors même +qu'il viendrait à mourir avant de les avoir soldées. Le Roi mit +beaucoup de bonté à accorder cette faveur. Il montra au maréchal une +bienveillance qui le toucha fort et ne lui a pas permis d'agir comme +il eut été plus utile peut-être même pour le monarque en 1830. Mais +nous n'en sommes pas là.</p> + +<p>Il me semble que c'est à cette même année que mourut Talma, à l'apogée +de son talent. Il venait de créer plusieurs rôles, dans de médiocres +pièces où il <span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> était sublime, <i>Sylla</i>, <i>Léonidas</i>, et enfin +<i>Charles VI</i> où il avait réussi à se montrer constamment roi au milieu +de toutes les misères de l'humanité. Je ne pense pas que l'art de +l'acteur puisse aller au delà. Nos pères cependant nous assuraient Le +Kain très supérieur à Talma. Nous n'avons pas eu jusqu'ici à le vanter +à la génération nouvelle au mépris d'un autre, car personne ne s'est +présenté pour recueillir sa succession.</p> + +<p>Talma en France et mistress Siddons en Angleterre m'ont paru ce qu'il +pouvait y avoir de plus parfait au théâtre, car ils se transformaient +complètement dans le personnage qu'ils représentaient; et, de plus, +l'un et l'autre étaient si beaux et si gracieux, leur voix était si +harmonieuse, que chacune de leur pose composait un tableau aussi +agréable à l'œil que leurs accents étaient flatteurs pour +l'oreille. Une de mes prétentions (car qui n'en a pas une multitude?) +est de n'être pas exclusive. Ainsi j'aurais grande joie à entendre un +acteur ou une actrice qui me fissent autant de plaisir que Talma et +mistress Siddons; mais je doute que cela se rencontre, de mon temps.</p> + +<p>Le 21 janvier 1827, le général Pozzo et le duc de Raguse arrivèrent +chez moi de très bonne heure. J'avais eu quelques commensaux à dîner; +à peine le dernier fut-il sorti que l'ambassadeur, regardant le +maréchal, lui dit: «Hé bien?»</p> + +<p>Celui-ci cacha sa figure dans ses deux mains en répondant: «J'en suis +encore horrifié.»</p> + +<p>On comprend que ce début excita notre curiosité. Ils nous racontèrent +qu'en sortant de la cérémonie expiatoire de Saint-Denis, le maréchal, +qui suivait à quelques pas le prince de Talleyrand par une sortie +privilégiée, avait vu un homme s'avancer sur lui, lui adresser +quelques injures et simultanément lui appliquer sur la joue un +<span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> coup si violent qu'il était tombé comme une masse. Le +maréchal avait appelé la garde et fait arrêter l'homme, qui se trouva +être ce misérable Maubreuil, pendant que lui s'occupait à ramasser +monsieur de Talleyrand presque évanoui. Il aida à le transporter dans +une salle d'attente où se trouvait Pozzo, et c'est de ce spectacle que +l'un et l'autre avaient un égal besoin de s'entretenir.</p> + +<p>Ils avaient craint un moment que le prince n'expirât entre leurs bras, +tant il était suffoqué. Pozzo faisait une peinture, à sa façon +pittoresque, de ce vieillard lui apparaissant dans ce désordre de +vêtement, pâle, échevelé, les esprits égarés, venant achever une +carrière si traversée de grandeur et de souillures sous la flétrissure +de la main d'un hideux maniaque, dans le temple du Dieu qu'il avait +abjuré, à l'heure consacrée au Roi qu'il avait trahi. Il y avait là +une sorte de rétribution qui frappait l'imagination. Au reste, à peine +monsieur de Talleyrand fut-il revenu à lui-même qu'il sentit le parti +que la malveillance s'efforcerait de tirer de cette cruelle scène.</p> + +<p>Avant de venir chez moi, ces messieurs s'étaient arrêtés à sa porte. +Ils l'avaient, contre leur attente, trouvée toute grande ouverte. Le +prince, entouré de monde, était couché sur un fauteuil dans son +cabinet fort assombri et avait le front couvert d'un bandeau. Il +racontait que Maubreuil avait voulu l'assassiner, qu'il l'avait frappé +sur le haut de la tête et lui avait fait une plaie qu'il avait fallu +panser. Avec son imperturbabilité accoutumée, il fit ce récit d'aplomb +devant les témoins de la scène: «Il m'a assommé comme un bœuf», +répétait-il à chaque instant en avançant son poing fermé et le plaçant +à la hauteur du front; du reste de la figure, il n'en était pas +question, quoique, à Saint-Denis, ses lèvres seules furent +saignantes.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> Les témoins oculaires de la scène comprirent que le prince +aimait mieux avoir été <i>assommé</i> que frappé, et que le coup de poing +lui répugnait moins que le coup de paume. Ils le secondèrent dans +cette innocente supercherie qui cependant fut presque généralement +soupçonnée. Toutefois, il y a une espèce de pudeur publique qui +protège, jusqu'à un certain point, les hommes qui ont joué un grand +rôle, et personne ne se sentait le courage de donner à l'acte de +Maubreuil son véritable nom.</p> + +<p>Monsieur de Talleyrand fut bien longtemps à se remettre de cette +atteinte dont le gentilhomme, qu'il n'a jamais pu dépouiller, avait +souffert jusque dans la moelle des os. Il affecta de recevoir tous +ceux qui allaient chez lui. Dès qu'il fut présentable, il retourna à +la Cour, un grand morceau de taffetas d'Angleterre sur le front, et +répétant à toute occasion: «Il m'a assommé comme un bœuf.»</p> + +<p>Mais, dès qu'il le put, sans avoir l'air de fuir, il quitta Paris et +passa presque toutes les années suivantes à la campagne, chez madame +de Dino. Il craignait aussi de retrouver Maubreuil sur son chemin. +Celui-ci avait été condamné à quelques mois de détention; mais il +annonçait le projet de renouveler son délit, qu'il qualifiait de +l'expression catégorique, dès qu'il serait libéré. Je n'en ai plus +entendu parler. Probablement monsieur de Talleyrand aura acheté son +éloignement à prix d'argent.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> CHAPITRE XV</h3> + +<p class="resume">Loi sur le droit d'aînesse. — Enterrement du duc de Liancourt. — La + garde nationale licenciée. — Sosthène de La Rochefoucauld et + monsieur de Villèle. — Le Roi au camp de Saint-Omer. — Sagesse de + monsieur le Dauphin.</p> + +<p>La fatalité, qui semblait pousser la maison de Bourbon à entreprendre +tout ce qui pouvait aliéner le plus sûrement les masses, dicta le +projet de loi sur le droit d'aînesse. J'avoue qu'il plaisait assez à +mes idées anglaises et à mes goûts aristocratiques; mais je n'étais +pas chargée de m'informer si le pays était disposé à le recevoir. Il +échoua devant la sagesse de la Chambre des pairs en augmentant sa +popularité qui, à cette époque, était au comble, ainsi que sa défaveur +à la Cour. Le ressentiment qu'elle montra, à l'occasion de +l'enterrement du duc de Liancourt, augmenta encore cette double +impression.</p> + +<p>Plusieurs enterrements, entre autres celui de monsieur Manuel, avaient +été depuis quelque temps l'occasion de manifestations hostiles au +gouvernement. En conséquence, on avait publié de nouvelles ordonnances +relatives aux pompes funèbres: il était défendu de porter les +cercueils à bras.</p> + +<p>Le duc de Liancourt, protecteur d'une multitude d'établissements +gratuits, avait une énorme clientèle dans la classe des ouvriers. Ils +voulaient rendre à leur patron l'hommage de le porter en sortant de +l'église. La <span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> police s'y opposa vivement. Une rixe s'engagea; +l'esprit de parti l'envenima. Dans le tumulte, la pierre tomba et, +dit-on, se brisa. Il y eut au moins beaucoup de scandale, et un +spectacle aussi affligeant que blessant pour la famille.</p> + +<p>Le corps entier de la pairie se tint pour offensé et demanda des +explications. Cet incident contribua à augmenter l'alliance qui se +formait entre le pays et la Chambre des pairs.</p> + +<p>Ce mauvais génie, qui présidait au sort de la branche aînée, inspira, +en appelant à son aide la colère et la précipitation, une résolution +dont peu de personnes sentirent la portée, mais qui, plus que toute +autre, a contribué à la chute du vieux trône, démoli en quelques +heures trois années plus tard.</p> + +<p>Au printemps de 1827, la bourgeoisie de Paris paraissait assez mal +disposée contre le gouvernement pour qu'on dût hésiter à réunir la +garde nationale et à la faire passer en revue par le Roi.</p> + +<p>Après de longues délibérations on s'y décida: le Roi se rendit au +champ de Mars. Il fut, en général, mieux accueilli qu'on ne +l'espérait. Un garde national ayant crié: «À bas les ministres!» le +Roi arrêta son cheval et dit, d'un ton calme et digne: «Je ne viens +pas ici pour recevoir des conseils, mais des hommages. Faites sortir +cet homme des rangs.» Cet acte de force eut grand succès, comme tout +ce qui annonce de l'énergie et de la volonté dans les chefs des +empires; les cris de «Vive le Roi» fendirent l'air.</p> + +<p>En descendant de cheval aux Tuileries, Charles X était fort content de +sa matinée. Il chargea le maréchal Oudinot de faire rédiger un ordre +du jour où, en témoignant du mécontentement de quelques cris isolés +qui s'étaient fait entendre sur son passage, on vanterait <span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> +cependant la bonne tenue et l'excellente attitude de l'immense +majorité de la garde nationale.</p> + +<p>Le Roi répéta deux fois: «Dites que je suis très content». Monsieur le +Dauphin tint le même langage. Toutes les personnes qui faisaient +partie de l'état-major avaient reçu la même impression et la +répandirent dans la ville. J'en vis plusieurs dans la soirée. Le +propos, généralement répété, était que la revue avait été superbe et +le Roi parfaitement accueilli.</p> + +<p>Toutefois la calèche, où les princesses se trouvaient, avait été +constamment suivie par un groupe de populace qui les avait assez mal +traitées de propos et presque huées. Tous les partis se sont +mutuellement accusés d'avoir préparé cette manifestation hostile.</p> + +<p>Le soir, madame la duchesse de Berry s'en expliquait en termes très +courroucés. Lorsque le Roi et Madame arrivèrent chez elle où se tenait +la Cour, elle porta plainte à Charles X. Madame la Dauphine, +interpellée à son tour, répondit avec sa sécheresse accoutumée que +cela avait été assez mal, mais qu'elle craignait pire. Le Roi ne fit +qu'un seul <i>rubber</i> de whist, et retourna chez lui où monsieur de +Villèle l'attendait.</p> + +<p>Dans la nuit, le maréchal Oudinot fut réveillé. Le Roi lui envoyait, +au lieu de la rédaction de l'ordre du jour fait selon ses ordres et +soumis à son approbation, l'ordonnance qui cassait la garde nationale. +Au même instant, la garde royale s'emparait des corps de garde de la +garde nationale, en expulsait les bourgeois qui s'y trouvaient et +poussait la grossièreté jusqu'à jeter hors la porte les armes et +fournitures des gardes nationaux absents dans le moment. Cette insulte +sema dans le cœur de la population de Paris un germe de haine dont +les fruits se trouvèrent mûrs en 1830.</p> + +<p>Voici ce qui l'avait provoqué. Une des légions, en <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> revenant +du champ de Mars, s'était arrêtée devant l'hôtel des finances, avait +crié: <i>À bas Villèle!</i> et brisé quelques vitres. Cette conduite, il +faut le reconnaître, très coupable d'un corps sous les armes exaspéra +d'autant plus le ministre qu'il apprenait, en même temps, que le Roi +se tenait satisfait de sa propre réception.</p> + +<p>Or, il ne lui convenait pas que leurs fortunes se trouvassent +séparées. Il recueillit à la hâte et envenima tous les rapports qu'il +put se procurer des propos tenus et des cris isolés jetés au champ de +Mars, puis écrivit au Roi de ne point se prononcer avant de lui avoir +donné audience.</p> + +<p>Charles X se trouva préparé par les plaintes de madame la duchesse de +Berry et le mécontentement de sa belle-sœur. En peu de minutes, +monsieur de Villèle emporta la plus fatale mesure qui pût être +adoptée.</p> + +<p>Louis XVI avait perdu le trône dans son ardeur à se débarrasser de la +pacifique opposition des anciens parlements. Charles X a renversé le +sien en refusant toute barrière légale, oubliant la phrase si +heureusement rédigée par monsieur de Talleyrand: <i>On ne peut s'appuyer +que sur ce qui résiste.</i></p> + +<p>Au reste, je crois bien que le ministre, encore tout puissant à cette +époque, n'avait pas calculé l'effet de son périlleux conseil.</p> + +<p>La garde nationale était parvenue à cette inertie où elle tombe +toujours dès que ses services ne sont plus nécessaires. Elle se +montrait très peu empressée à peupler les corps de garde; mais cette +insulte gratuite réveilla son zèle.</p> + +<p>Je faisais travailler à Châtenay et j'avais donné rendez-vous à +plusieurs ouvriers de Paris pour le lendemain de la revue; je partis, +sans avoir lu le <i>Moniteur</i> et sous l'impression qu'elle s'était très +bien passée. Les gens que <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> j'attendais arrivèrent tard, +sachant la nouvelle, et dans un état d'exaspération incroyable.</p> + +<p>Tous appartenaient à la garde nationale, et tous étaient furibonds. À +peine s'ils écoutaient les ordres que je donnais pour les travaux et, +quand je leur parlais trumeaux, ils répondaient baïonnettes. Après +avoir vainement cherché à les calmer par le souvenir de l'ennui que +leur causait les gardes à monter, je renonçai à fixer leur attention +et les laissai retourner dans leurs quartiers où ils allèrent +rapporter leur fureur, après l'avoir fait partager à tout mon village. +J'étais moi-même empressée de venir apprendre ce qui avait pu amener +une si singulière péripétie.</p> + +<p>Il n'y a jamais eu d'autres motifs ostensibles que ceux que j'ai déjà +relatés. Cependant, j'ai peine à croire que monsieur de Villèle n'ait +pas eu quelque arrière-pensée ignorée pour prendre une mesure si +violente. Quoi qu'il en soit, à dater de cette époque, il devint la +bête noire de la population parisienne et, bientôt, celle de toute la +France.</p> + +<p>Le duc de Doudeauville, ministre de la maison du Roi, comprit mieux +que les autres la tendance de ce qui se faisait et donna sa démission +à l'occasion de la dissolution de la garde nationale.</p> + +<p>Je ne sais plus si c'est avant ou après cet événement qu'il faut +placer une démarche de Sosthème de La Rochefoucauld que je tiens de +lui-même et que je ne puis me refuser de répéter.</p> + +<p>J'ai déjà dit le rôle qu'il avait joué entre monsieur de Villèle et +madame du Cayla. Il est indubitable qu'il avait conduit monsieur de +Villèle au pouvoir et qu'il l'y avait soutenu, par l'influence de la +favorite, tant que Louis XVIII avait vécu. Depuis sa mort, monsieur de +Villèle s'était émancipé d'une protection qui lui pesait. <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> +Cependant l'intimité avait été trop grande pour qu'il n'en restât pas +des habitudes de familiarité.</p> + +<p>Sosthène en profita pour arriver, un beau matin, dans le cabinet de +monsieur de Villèle. Après quelques phrases d'affection, il lui +rappela les sentiments patriotiques qu'il exprimait lorsqu'il +cherchait le ministère, uniquement dans l'intérêt du pays, parce que +l'opinion publique l'y appelait; et, partant de cette base, il +l'avertit que l'opinion publique se déclarait fortement contre son +administration. Mieux situé qu'un autre par ses relations avec toutes +les classes de la société pour s'en apercevoir, il venait lui faire +part de ses découvertes. Il lui était évident qu'il n'était plus au +pouvoir de monsieur de Villèle de faire le bien, et, comme il ne +l'avait placé où il était que dans l'intention d'être utile au Roi et +au pays, il venait le sommer, au nom de l'amitié, de l'honneur, de la +reconnaissance, de ne pas le compromettre plus longtemps en +s'obstinant à conserver sa place.</p> + +<p>On peut imaginer comment cette harangue fut reçue par monsieur de +Villèle, alors tout-puissant. Il eut un moment d'inquiétude que +monsieur de La Rochefoucauld ne fût l'organe du roi Charles X dont il +était aide de camp et parfois bien traité. Mais la nature de la +communication le rassura promptement.</p> + +<p>Il traita Sosthène de façon à ce qu'ils se séparassent brouillés, ce +qui lui était infiniment agréable et commode, puis courut raconter la +scène au Roi. Celui-ci, qui ne se rappelait pas volontiers les +intrigues ourdies pendant les dernières années du règne de son frère +et dont Sosthème avait été l'agent, fut très empressé de rompre aussi +les rapports auxquels il avait été forcé de l'admettre et de lui faire +subir les honneurs de la disgrâce.</p> + +<p>J'ai rapporté cette anecdote, dont je suis sûre, parce <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> que, +si ce personnage, semi-ridicule, semi-historique, de Sosthène figure +jamais dans les <i>Mémoires</i> du temps, il est assez curieux de savoir +comment, au travers d'une vie uniquement dévouée à l'intrigue, il +avait conservé une sorte de loyauté chevaleresque poussé jusqu'à la +niaiserie.</p> + +<p>Madame du Cayla, moins candide dans ses démarches, ne se brouilla avec +personne. Elle n'avait pu être duchesse, comme le feu Roi le +souhaitait, parce que monsieur du Cayla avait obstinément refusé de se +laisser faire duc. Charles X lui accorda les entrées de la salle du +trône et une forte pension.</p> + +<p>Madame la Dauphine, qui la traitait plus que froidement pendant sa +faveur, était très gracieuse pour elle maintenant, en reconnaissance +du service qu'elle avait rendu en faisant accomplir à Louis XVIII ses +devoirs religieux au moment de la mort.</p> + +<p>Les espérances du parti ultra avaient été encouragées par l'attitude +et les paroles du prince de Metternich dans un voyage qu'il fit à +Paris. La Cour le combla de distinctions. Il fut engagé à dîner avec +la famille royale aux Tuileries, honneur qui n'a été partagé que par +le duc de Wellington et des princes de familles régnantes. Dans les +idées des rois de France, la faveur ne pouvait aller au delà, et +eux-mêmes s'étonnaient de l'accorder.</p> + +<p>La Congrégation essaya d'entrer dans la voie des miracles. Il y en eut +plusieurs de constatés. Entre autres une croix lumineuse vue à Migné, +en Poitou. On en fit imprimer et répandre des relations à profusion. +Mais la Cour de Rome les défendit, et il fallut renoncer à ce genre de +séduction qui prêtait trop au ridicule dans le dix-neuvième siècle. Le +Roi lui-même ne voulut pas encore reconnaître là les ordres de la +Providence. D'ailleurs, il était assez bien disposé, pour qu'il n'y +eût pas <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> occasion de stimuler son zèle personnel. Il n'était +arrêté que par la crainte des obstacles qu'il rencontrerait.</p> + +<p>La réception qui lui fut faite au camp de Saint-Omer, où les troupes +l'accueillirent avec la satisfaction la plus marquée, ainsi que les +hommages qu'il recueillit sur la route, même à Lille (ville notée pour +<i>mal penser</i>), faisaient compensation au silence qui l'entourait à +Paris; et il crut pouvoir réaliser ses propres espérances en +accomplissant les promesses qu'il n'avait cessé de faire.</p> + +<p>Monsieur de Villèle en retardait l'exécution depuis longtemps; mais +son crédit était battu en brèche par des gens dont le pouvoir +s'accroissait chaque jour des terreurs qu'on inspirait à Charles X +pour son salut dans ce monde et dans l'autre.</p> + +<p>Le Roi et ses amis réclamaient la restitution des biens du clergé et +la reconnaissance des ordres monastiques. On les voulait dotés par +l'État et propriétaires territoriaux. Monsieur de Villèle était loin +d'admettre ces souhaits comme réalisables; mais il voulait s'assurer +une longue vie ministérielle. Ces deux volontés excentriques tombèrent +d'accord sur la nécessité d'une nouvelle législature. Les ultras, avec +toutes les illusions qui distinguent ce parti, ne doutaient pas +qu'elle ne fût nommée dans leur sens; et, de son côté, monsieur de +Villèle comptait sur son habileté pour obtenir des députés à sa +dévotion.</p> + +<p>Il leur aurait, d'ailleurs, volontiers pardonné de se montrer +récalcitrants aux prétentions des exaltés pour <i>le trône et l'autel</i> +dont il était bien importuné mais qu'il osait d'autant moins brusquer +qu'il se sentait miné dans l'esprit du Roi et que son crédit diminuait +visiblement.</p> + +<p>La Chambre des pairs offusquait, et le ministre tombait d'accord, avec +les conseillers de la conscience du Roi, qu'une grande fournée de +pairs était nécessaire pour y changer l'esprit de la majorité +actuelle. En ajoutant cette <span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> mesure à de nouvelles élections, +monsieur de Villèle comptait s'assurer un long bail ministériel.</p> + +<p>Monsieur le Dauphin se tenait en dehors de ces intrigues. +Respectueusement soumis aux ordres du Roi, il ne témoignait aucune +hostilité à son ministre, mais encore bien moins de faveur. Il se +bornait à faire de son mieux ce dont on le chargeait spécialement. Il +était à la tête de l'administration des prisons et tenait quelquefois +des assemblées où les intérêts de ces établissements étaient discutés +devant lui. Il présidait avec beaucoup de convenance et de sagesse, et +ne manquait pas une occasion d'exprimer des sentiments élevés et +libéraux.</p> + +<p>J'ai souvent vu des personnes, sortant de ces réunions, enchantées de +monsieur le Dauphin. Je citerai entre autres monsieur Pasquier et +monsieur Portal dont les suffrages valent bien la peine d'être +comptés.</p> + +<p>Dans le même temps, monsieur le Dauphin tenait un conseil militaire où +il obtenait aussi d'honorables approbations. On lui reconnaissait des +idées saines, accompagnées d'une grande modération et d'un esprit +d'impartialité, fort recommandables dans un prince vivant d'une façon +si isolée et d'une dévotion si éminente.</p> + +<p>Quoiqu'elle n'aimât pas les prêtres, madame la Dauphine était plus +sous l'influence de ses entours.</p> + +<p>Madame la duchesse de Berry en voulait à monsieur de Villèle de ce +qu'il ne faisait, ni assez vite, ni assez violemment, toutes les +extravagances qu'elle et sa petite coterie ultra nobiliaire rêvaient; +mais elle était trop légère et trop occupée de ses plaisirs pour +travailler sérieusement contre lui; elle se bornait à des sarcasmes +qui commençaient à amener un sourire sur les lèvres du Roi, au lieu de +la réprimande qu'elle aurait subie quelques mois plus tôt.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> CHAPITRE XVI</h3> + +<p class="resume">Bataille de Navarin. — Élections de 1827. — Société aide-toi Dieu + t'aidera. — Intrigues du parti ultra. — Chute de monsieur de + Villèle. — Séjour de dom Miguel à Paris. — Le ministère + Martignac. — Désappointement de monsieur de Chateaubriand. — Il + accepte l'ambassade de Rome. — Nouvelle intrigue de monsieur de + Polignac. — Jeu bizarre de la nature.</p> + +<p>Je n'ai point parlé de l'affaire grecque sous le rapport historique +parce que je ne m'élève pas jusque-là, mais je ne puis la passer sous +silence dans ses effets de salon. Il s'était établi que tout ce qui +faisait opposition à la Cour était philhellène et que le gouvernement, +quoique protégeant ostensiblement les grecs, leur était contraire. La +Congrégation aimait mille fois mieux les turcs que ces hérétiques de +grecs car, du moins, les premiers prêchaient l'absolutisme.</p> + +<p>Le gain de la bataille de Navarin ne fit donc pas grand plaisir aux +Tuileries, quoiqu'on n'osât pas l'accueillir tout à fait aussi mal +qu'à Londres.</p> + +<p>Je ne puis m'empêcher de signaler, à ce sujet, jusqu'où l'instinct +patriotique est poussé en Angleterre. On y croyait l'émancipation des +colonies espagnoles utile aux intérêts du commerce britannique, et on +craignait que celle des grecs ne fût un accroissement d'importance +pour la Russie. Les feuilles publiques, les réunions, les bancs des +deux Chambres retentissaient des cruautés, des vexations, des +intolérances exercées contre <span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> les américains espagnols, que +tout le monde sait avoir été les colonies les plus paternellement +traitées qui aient jamais existé.</p> + +<p>Mais, en revanche, par cette espèce de franc-maçonnerie qui conduit +toujours les anglais lorsqu'il s'agit des intérêts spéciaux de la +vieille Angleterre, les massacres de Parga, d'Hydra, de Chio, toutes +ces dames chrétiennes enlevées à leur famille et vendues sur les +marchés de Smyrne n'arrachaient pas un cri à un seul organe de la +presse. Pas un soupir n'a été poussé d'aucun banc de l'opposition; et, +malgré la vanité nationale si facilement exaltée par les succès +maritimes, le ministère dans le discours de la Couronne se crut obligé +de qualifier d'<i>inopportune</i> (untoward) la victoire de Navarin.</p> + +<p>Chez nous, l'impression était bien différente; et, puisqu'enfin cette +victoire inopportune comblait de joie une grande partie du pays, +monsieur de Villèle voulut profiter de la popularité qui en +rejaillirait sur le gouvernement pour exécuter le parti arrêté de la +dissolution de la Chambre des députés. Elle fut annoncée et les +élections fixées à l'époque la plus rapprochée possible. Il espérait, +par là, éviter les manœuvres des personnes qui lui étaient hostiles +dans les deux oppositions. Car, il faut lui rendre justice, lui aussi +était déjà <i>juste milieu</i> et avait pour ennemis actifs tous les +exagérés du parti ultra.</p> + +<p>La censure tombait de droit devant les élections. Je ne me souviens +plus à quelle époque elle avait été rétablie. Elle était tellement +impopulaire que les personnes, honorables d'ailleurs, auxquelles on +avait imposé le métier de censeur se trouvèrent honnies de tout le +monde. De plus, on n'y gagnait pas grand'chose; jamais l'axiome +italien <i>fatta la legge trovato l'inganno</i> ne fut plus complètement +justifié.</p> + +<p>Une société de gens de lettres politiques, à la tête de <span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> +laquelle figurait monsieur de Chateaubriand, trouvait le moyen de +faire publier et circuler des brochures suffisamment volumineuses et +assez irrégulièrement distribuées pour échapper à la censure établie +contre les journaux et les écrits périodiques. Il en pleuvait autour +de nous et on se les arrachait.</p> + +<p>Monsieur de Salvady se distingua dans cette guerre de plume, et +monsieur Guizot y tint une place importante, mais c'est plus +particulièrement dans l'organisation des manœuvres électorales +qu'il prit la première.</p> + +<p>La précaution, si évidente, de presser les élections excita une grande +animadversion. Quand le gouvernement veut attraper les masses, il faut +que ce soit assez délicatement pour que tout le monde ne s'en +aperçoive pas à la fois et que l'impression des uns soit usée avant +que les autres se trouvent avertis; mais, quand le piège est assez +grossier pour être vu de tous en même temps, on peut être assuré de +créer, à l'instant même, une énorme difficulté.</p> + +<p>Comme par un mouvement électrique, il se forma, dans chaque +arrondissement, une réunion protectrice des droits électoraux. Les +fraudes, employées aux dernières élections par l'administration de +monsieur de Villèle et sur le renouvellement desquelles il comptait +bien, devinrent impraticables.</p> + +<p>Les associations, composées de grands propriétaires, de gens de +lettres, d'avocats, d'hommes politiques, déployèrent la plus grande et +la plus intelligente activité. En restant toujours dans une complète +légalité, elles se formèrent en comités correspondant entre eux et +surtout avec le comité central siégeant à Paris, d'où monsieur Guizot +dirigeait toute cette organisation.</p> + +<p>C'est là le berceau de cette société: <i>Aide-toi, Dieu t'aidera</i> qui +n'a pas laissé de jouer un rôle dans la chute de la monarchie et a +fini par devenir un repaire de factieux. <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> C'est le sort des +instruments fondés par les oppositions qu'ils échappent promptement +aux mains qui les ont créés pour tomber dans de plus dangereuses.</p> + +<p>Pendant que les esprits s'échauffaient au foyer électoral, on livrait +au parti prêtre la nomination de soixante seize pairs. Ils furent +choisis, presque exclusivement, parmi les congréganistes les plus +zélés.</p> + +<p>Tout le monde a vu la liste faite chez monsieur de Rivière, colportée +par monsieur de Rougé, corrigée par les affidés et imposée à monsieur +de Villèle qui l'aurait voulue autrement composée mais adoptait l'idée +d'une nomination assez nombreuse pour dénaturer l'esprit de la +majorité dans la Chambre haute.</p> + +<p>Or, c'était là ce qui révoltait le pays; car la sagesse de la pairie +venait de le protéger contre les invasions du despotisme clérical; et, +dans ce moment même, il profitait de la clause habilement introduite +dans la loi du jury sur la rectification des listes électorales pour +échapper aux fraudes commises en 1824.</p> + +<p>Cette Chambre était donc fort populaire, et la violence qu'on lui +faisait exaspéra l'opinion publique qui s'était accoutumée à y +chercher protection bien au delà de ce que monsieur de Villèle avait +prévu.</p> + +<p>Je me rappelle à ce sujet un dialogue qui me fut répété à l'instant +même par un témoin auriculaire. Le président du conseil, descendant +l'escalier du ministère de la marine, rencontra le sous-préfet de +Saint-Denis qui le montait:</p> + +<p>«Eh bien, monsieur le sous-préfet, vous répondez de votre élection.</p> + +<p>—Non, monseigneur.</p> + +<p>—Comment, vous aviez dit à monsieur de Corbière que vous en étiez +sûr.</p> + +<p>—Oui, monseigneur, mais c'était avant la nomination des pairs.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> —Allons donc, mon ami, vous vous moquez de moi, qu'est-ce +qu'une création de pairs peut faire à vos <i>marchands de gadoue</i>? Ayez +une bonne élection. C'est toujours la faute de l'administration quand +elles sont mauvaises, souvenez-vous-en!»</p> + +<p>Le sous-préfet haussa les épaules, quand le ministre se fut éloigné, +et acheva lentement de monter le degré, comme un homme très peu +persuadé par l'éloquence élégante de son principal.</p> + +<p>Beaucoup d'électeurs partagèrent les préventions de ceux de +Saint-Denis et, stimulés, excités par le zèle des comités que j'ai +signalés, nommèrent un assez grand nombre de députés hostiles au +ministère pour que la majorité fût au moins douteuse.</p> + +<p>Dans la disposition assez naturelle de rejeter sur d'autres le tort +des actions qui tournent à mal, monsieur de Villèle ne put se retenir +d'accuser la Congrégation et d'en témoigner beaucoup d'humeur contre +elle. Il chercha à se rallier le petit noyau d'ultras aristocratiques +qui était resté en dehors de la ligue jésuitique, mais il fut +repoussé.</p> + +<p>Il se retourna alors vers les royalistes constitutionnels qui, depuis +trois ans, dirigeaient la conduite de la Chambre des pairs, mais ils +étaient trop irrités par la mesure qui venait de frapper cette +assemblée pour se rallier à celui qui l'avait signée.</p> + +<p>Ces démarches du président du conseil ne purent être assez secrètes +pour que la Congrégation n'en eût pas connaissance, et sa perte fut +jurée. On fit venir monsieur de Polignac d'Angleterre, et le duc de +Rivière acheva de décider le Roi au renvoi de monsieur de Villèle. Ces +messieurs ne doutaient pas que le moment de leur triomphe ne fût +arrivé.</p> + +<p>Toutefois, monsieur de Villèle qui redoutait le crédit <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> de +Jules de Polignac, l'avait, à l'aide de ses propres dépêches et de la +conduite qu'il tenait dans toutes les affaires, tellement discrédité +dans l'esprit du Roi, tellement montré inepte, incapable, niais, que +le monarque hésita et enfin recula devant l'idée de former un +ministère portant cette couleur.</p> + +<p>Malgré la profession de foi constitutionnelle que monsieur de Polignac +vint faire à la tribune de la Chambre des pairs où, dans le discours +le plus ridicule, il prévint la France que ses enfants apprenaient à +lire dans la Charte, malgré les soins qu'il se donna pour se +rapprocher des hommes que j'appellerai de la patrie parce que c'est à +eux qu'elle a eu recours dans toutes les crises, il échoua et la chute +de la monarchie fut ajournée.</p> + +<p>Le ministère Martignac fut nommé sous le patronage de monsieur le +Dauphin. Monsieur de Polignac retourna furieux à son poste de Londres, +sans renoncer aux intrigues ourdies par la coterie dévote. Le pauvre +duc de Rivière, plus loyal et déjà malade, fut tellement affecté du +mauvais succès de ses efforts et d'avoir efficacement travaillé à un +résultat qui lui paraissait l'abomination de la désolation que son mal +s'aggrava. Il mourut, peu de semaines après, en se reprochant +amèrement la part qu'il avait prise à la chute de monsieur de Villèle.</p> + +<p>C'est au plus fort de cette tourmente ministérielle que dom Miguel, +déjà connu pour ses violences envers sa famille, repassa par Paris en +quittant Vienne pour aller à Lisbonne gouverner au nom de sa fiancée, +la petite reine doña Maria.</p> + +<p>Réconcilié avec dom Pedro et reconnu par les puissances européennes +comme mari de la reine du Portugal, il fut accueilli à notre Cour avec +les honneurs qu'on lui avait refusés à son premier passage où il +n'avait laissé d'autre souvenir que celui d'une scène faite à +l'ambassadeur <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> du Roi son père, le marquis de Marialva, pour +en obtenir de l'argent. Elle avait été accompagnée de formes si +menaçantes que le pauvre marquis avait dû fuir et appeler au secours +contre le forcené qui le poursuivait le couteau à la main. Déjà +valétudinaire, il ne s'était pas relevé d'une si chaude alarme. +Quoique ce genre d'illustration fût peu attrayant, il m'avait inspiré +la curiosité de voir dom Miguel qu'on prétendait réformé par les +bonnes inspirations de monsieur de Metternich.</p> + +<p>On donna un spectacle aux Tuileries à son occasion et j'en profitai +avec empressement.</p> + +<p>Au lieu du tyran, à physionomie sombre, que je m'attendais à trouver, +je vis arriver, avec notre famille royale, un jeune homme d'une figure +charmante, ayant l'air noble, distingué, le sourire doux, le regard +calme et brillant, le geste gracieux. Placé entre madame la Dauphine +et madame la duchesse de Berry, il s'entretint avec elles d'un air +d'aisance intelligente. En un mot, il ne ressemblait, en aucune façon, +à la bête farouche que j'allais chercher à ce spectacle.</p> + +<p>Le dimanche suivant, il y eut assemblée chez madame la duchesse de +Berry; j'y fus invitée. Dom Miguel s'y montra également prince +gracieux et homme de bonne compagnie. Il parlait à presque toutes les +femmes. La curiosité nous amenait autour de lui, et nous faisions +cercle dans un moment où un de ses aides de camp lui nomma un +portugais, je crois, qui demandait à lui être présenté. Il tourna sur +lui-même, comme sur un pivot, lança en s'éloignant un regard qui nous +fit toutes reculer. Le tigre était retrouvé. Je ne puis exprimer +comment, dans l'espace de moins d'une seconde, les beaux traits de son +visage s'étaient subitement déformés et avaient produit un aspect +hideux. Il fut quelque temps à reprendre sa beauté. L'aide de camp +resta comme transfixé <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> à la place où il avait prononcé des +paroles si mal accueillies.</p> + +<p>Voilà tous mes rapports avec ce prince; mais le coup d'œil que j'ai +surpris en cette occasion m'a rendu probables les récits de ces folles +cruautés: certainement il y avait de l'aliénation dans ce regard.</p> + +<p>Ces remarques sur la physionomie me reportent à l'état où je trouvai +monsieur de Chateaubriand le lendemain du jour où les noms des +nouveaux ministres parurent dans le <i>Moniteur</i>.</p> + +<p>Il avait activement travaillé à renverser monsieur de Villèle et il +croyait, en satisfaisant sa haine, paver simultanément le chemin qui +le ramènerait à cet hôtel des affaires étrangères dont il avait été si +brutalement expulsé et où il prétendait rentrer par droit de conquête.</p> + +<p>Il pensait être indispensable à la formation d'un ministère +constitutionnel. Dans les pourparlers qui avaient précédé la +nomination, il s'était toujours placé comme président du conseil et ne +discutait que les noms de ses collègues. Il avait choisi monsieur +Royer-Collard pour l'intérieur. Cela pouvait être assez habile sous le +point de vue parlementaire.</p> + +<p>Monsieur Royer-Collard était aussi libéral que le pouvait être un +royaliste. Il était de bonne foi dans ces deux sentiments, et cela lui +avait valu une énorme majorité de suffrages dans sept collèges +électoraux; mais, sous le rapport gouvernemental, tout ce qui avait +fréquenté monsieur Royer-Collard savait combien peu il était homme +pratique et quels obstacles il apporterait dans un conseil. Charles X +avait donc bien quelque raison de s'opposer à un choix qui cependant +aurait été populaire.</p> + +<p>Monsieur de Chateaubriand ayant dit que monsieur Royer-Collard lui +paraissait indispensable, on feignit de comprendre qu'il n'entrerait +pas sans lui dans <span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> une combinaison ministérielle. Pendant ce +temps, on entourait monsieur de La Ferronnays pour lui faire accepter +les affaires étrangères. Il consentit; et, tandis que messieurs de +Chateaubriand et Royer-Collard, se tenant pour indispensables, +attendaient, enveloppés dans leur suffisance, qu'on vînt solliciter +leurs concours, ils lurent dans le <i>Moniteur</i> la formation de ce +ministère jugé impossible et composé des gens qu'eux-mêmes désignaient +comme de leur parti.</p> + +<p>Je ne sais quel fut l'effet sur monsieur Royer-Collard; mais, pour +monsieur de Chateaubriand, il fut si furieux qu'il en pensa étouffer; +il fallut lui mettre un collier de sangsues, et, cela ne suffisant +pas, on lui en posa d'autres aux tempes. Le lendemain, la bile était +passée dans le sang; il était vert comme un lézard. Cependant, +l'agitation où il était ne lui permettant pas de rester chez lui, je +le rencontrai dans une maison où il était venu promener son +inquiétude. Les stigmates, laissés par les sangsues, lui permettaient +d'attribuer son changement à la maladie.</p> + +<p>Je n'ai guère vu de spectacle plus triste que celui de cet homme, à +qui on ne peut refuser une capacité peu ordinaire et auquel sa +profonde indifférence pour tout ce qui ne blesse pas son amour-propre +donne l'air d'une habituelle bonhomie, bouleversé et accablé à ce +point par un revers d'ambition. S'il avait pu attaquer le nouveau +ministère avec le même acharnement que le dernier, son chagrin aurait +été moins poignant; mais il comprenait bien que toutes ses armes +offensives se trouvaient, sinon brisées, au moins bien émoussées, et +il se sentait complètement joué.</p> + +<p>Hyde de Neuville, que lui-même avait désigné et qui lui devait toute +son importance, avait été mandé par lui et traité du haut en bas pour +avoir consenti à être <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> nommé ministre de la marine. Il n'avait +trouvé grâce qu'en promettant d'entraver les affaires, de manière à +rendre promptement nécessaire un remaniement qui ramènerait monsieur +de Chateaubriand sur la scène où son ambition l'appelait.</p> + +<p>Quelque chagrin qu'eût le Roi des choix que la nécessité lui imposait, +il fut un peu consolé par la pensée que, du moins, monsieur de +Chateaubriand se trouvait exclu. Quoique monsieur de La Ferronnays ne +lui fût nullement agréable, il le préférait encore.</p> + +<p>De tous les ministres, celui des affaires étrangères se trouve le plus +directement en contact avec le souverain. Ses attributions renferment +les tracasseries qui font le sujet des conversations intimes et du +commérage royal. Il faut une personne qui entende, comprenne et puisse +entrer dans leurs plus petites susceptibilités, leurs préférences et +leurs répugnances.</p> + +<p>Sous ce rapport, monsieur de La Ferronnays était très bien choisi; +mais les princes n'avaient jamais pu lui pardonner sa rupture avec +monsieur le duc de Berry, et il en était résulté un levain de +mécontentement qui fermentait à chaque occasion.</p> + +<p>Monsieur le Dauphin l'éprouvait si vivement que, dès l'instant où +monsieur de La Ferronnays dut en faire partie, la faveur qu'il +accordait au ministère nouveau subit une sensible altération.</p> + +<p>Chacun sentait le besoin de neutraliser monsieur de Chateaubriand. +Sans le vouloir pour collègue, on le redoutait comme ennemi, et le Roi +ne trouvait aucun prix trop cher pour l'éloigner de ses conseils et de +sa présence. On commença, sous prétexte de je ne sais quelle +restitution, par lui donner une grosse somme d'argent pour payer ses +dettes que, Dieu merci, il a toujours en permanence. Puis, à force de +supplications, <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> on obtint de lui de désigner l'ambassade de +Rome comme à sa convenance. Elle était occupée par le duc de Laval que +monsieur de Chateaubriand professait aimer beaucoup, mais cela ne +l'arrêta pas un instant. Monsieur de Laval fut rappelé immédiatement, +à sa grande désolation, et nommé à l'ambassade de Vienne où il +remplaça le duc de Caraman.</p> + +<p>Celui-ci avait été mandé par un courrier qui n'expliquait pas le motif +de cet ordre soudain. Il se crut destiné au ministère, se jeta dans +une chaise de poste et arriva avec une célérité incroyable. Grande fut +sa déconvenue quand il fut averti que toute cette hâte n'avait servi +qu'à l'éloigner d'un poste où il se plaisait infiniment.</p> + +<p>Monsieur de Chateaubriand se résigna à aller passer quelques mois à +Rome, en laissant ses intérêts entre les mains de partisans qu'il +croyait disposés à les bien exploiter.</p> + +<p>À peine débarrassé de cet incommode candidat, monsieur de La +Ferronnays eut à en subir un autre. Monsieur de Polignac revint de +Londres et se prit à intriguer autour du Roi. Monsieur de La +Ferronnays m'a raconté la façon dont il s'en était expliqué avec lui. +Il avait placé son portefeuille sur une table, entre eux, et lui avait +dit:</p> + +<p>«Le veux-tu? Prends-le franchement, je n'y tiens pas, et je vais de ce +pas le dire au Roi; mais, si je dois rester ministre, je ne puis ni ne +veux souffrir ta présence ici et les intrigues auxquelles elle donne +lieu.»</p> + +<p>Monsieur de Polignac balbutia quelques méchantes excuses.</p> + +<p>«Eh bien, en ce cas-là, reprit monsieur de La Ferronnays, si tu ne +prétends pas rester pour être ministre, pars tout de suite pour +Londres.»</p> + +<p>Jules fut obligé de prendre ce parti, car il n'aurait pu s'arranger +avec les collègues de monsieur de La Ferronnays, <span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> et le Roi +était encore assez sous les impressions que monsieur de Villèle lui +avait inculquées de l'incapacité de monsieur de Polignac pour n'oser +suivre son goût en le mettant à la tête du conseil.</p> + +<p>Par une fausse idée de générosité, monsieur de La Ferronnays, après +cette explication, s'appliqua à les détruire, et, sous ce point de +vue, il est un peu coupable de la catastrophe dont Jules a été le +principal instrument.</p> + +<p>Le premier soin du nouveau ministère fut de renvoyer messieurs +Franchet et Lavau, directeur de la police générale et préfet de police +de Paris, tous deux congréganistes de la plus stricte observance. Le +Roi se soumettait à ces mesures indispensables, mais comme un blessé +se soumet à l'amputation.</p> + +<p>Messieurs de Villèle et de Peyronnet, nommés pairs, se présentèrent +fièrement à la Chambre haute à la tête de la phalange qu'ils y avaient +fait entrer. Ils s'aperçurent bientôt qu'elle ne leur serait pas +longtemps fidèle. Les nouveaux pairs furent promptement modifiés par +l'influence de leurs collègues.</p> + +<p>On n'entend pas impunément parler raison autour de soi plusieurs +heures par semaines, et c'est un des motifs pour lesquels les +directeurs congréganistes défendaient à leurs adeptes la fréquentation +des personnes qui n'étaient pas dans le giron de la société.</p> + +<p>Monsieur de Villèle s'aperçut, assez vite, qu'il n'avait point chance +de succès dans ce moment pour n'essayer d'aucune intrigue. Il resta +dans une opposition froide, et bientôt s'éloigna tout à fait de Paris. +Je ne prétends pas qu'il eût renoncé à tout projet d'ambition, mais il +ne croyait pas le terrain favorablement disposé, pour établir ses +batteries, et monsieur de Villèle sait attendre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> Je ne veux pas oublier de noter une singularité à laquelle je +suis forcé de croire parce que je l'ai vue. En 1828, ou peut-être 27, +on m'amena une petite fille de deux ans dont les yeux brillants, d'un +bleu azuré, ne présentaient rien de remarquable au premier aperçu; +mais, en l'examinant, avec plus de soin, on voyait que la prunelle +était composée de petits filaments, formant des lettres blanches, sur +un fond bleu, placées en exergue autour de la pupille. On y lisait: +<i>Napoléon Empereur.</i></p> + +<p>Le mot <i>Napoléon</i> était également distinct dans les deux yeux. Les +premières lettres de celui <i>Empereur</i> étaient brouillées dans un des +yeux et les dernières dans l'autre. La petite était fort jolie et sa +vue paraissait bonne.</p> + +<p>Sa mère, paysanne de Lorraine, racontait, avec une grande simplicité, +le motif auquel elle attribuait ce bizarre jeu de la nature. Un frère, +qu'elle aimait tendrement, était tombé à la conscription. En partant, +il lui avait donné une pièce neuve de vingt sols, en lui recommandant +de la garder pour l'amour de lui. Peu de temps après, elle apprit que +son régiment devait passer à trois lieues de son village; elle y +courut pour le voir quelques instants. Au retour, harassée de fatigue +et de soif, elle s'arrêta dans un cabaret, à moitié chemin, pour boire +un verre de bière. Lorsqu'il fallut payer son écot, elle s'aperçut +qu'ayant donné à son frère tout ce qu'elle avait emporté d'argent il +ne lui restait que la précieuse pièce de vingt sols qu'elle portait +toujours sur elle. Elle voulut obtenir crédit, mais l'hôte fut +impitoyable; elle sacrifia son pauvre trésor, en gémissant, et revint +chez elle désolée. Ses larmes ne tarissaient pas. Son mari, le +dimanche suivant, alla à la recherche de cette pièce qu'il parvint à +se faire rendre. Lorsqu'il la lui rapporta <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> sa joie fut si +vive que l'enfant, qu'elle portait dans son sein, tressaillit et elle +se <i>sentit</i> pâmer. Je me sers de son expression.</p> + +<p>La petite fille portait dans ses yeux la fidèle empreinte de la pièce +de vingt sols. Je ne prétends pas faire un traité de physiologie pour +rechercher comment une telle chose a pu arriver; j'affirme seulement +que je l'ai vue et que toute fraude était impossible. Le médecin d'un +bourg voisin avait entrepris de montrer l'enfant, pour de l'argent, et +la mère l'accompagnait. Le gouvernement s'opposa à toute publicité. On +ne permit aucune annonce et on abrégea le séjour à Paris.</p> + +<p>Je n'en ai plus entendu parler. Si pareil accident était arrivé sous +le règne de l'Empereur, les cent bouches de la renommée n'auraient +pas suffi à le raconter.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> CHAPITRE XVII</h3> + +<p class="resume">Changement survenu dans les dispositions de monsieur le + Dauphin. — Nomination du baron de Damas comme gouverneur de + monsieur le duc de Bordeaux. — Ordonnances de juin 1828 contre les + jésuites. — Voyage du Roi en Alsace. — Quadrilles chez madame la + duchesse de Berry. — La petite Mademoiselle. — Son éducation.</p> + +<p>J'arrive à des circonstances d'une haute importance par leur résultat: +je ne puis les expliquer car je ne les comprends pas, quoiqu'elles se +soient passées sous mes yeux. Peut-être quelqu'un révèlera-t-il un +jour des motifs plus occultes aux faits que je vais rapporter: je +dirai ceux que j'ai pu deviner.</p> + +<p>On a vu combien monsieur le Dauphin avait été sage pendant le +ministère de monsieur de Villèle. On a vu la confiance qu'il accordait +aux personnes de la couleur du nouveau ministère, notamment à monsieur +de Martignac qui l'avait précédemment accompagné pendant la campagne +d'Espagne. Pourtant, à peine cette nouvelle administration, formée +sous ses auspices, fut-elle nommée qu'il sembla lui retirer son +soutien et s'éloigna sensiblement de ses conseillers habituels.</p> + +<p>Monsieur Pasquier et surtout monsieur Portal, appelés jusqu'alors +fréquemment à des conférences intimes avec le prince, cessèrent tout à +coup d'être mandés, et les notes qu'il réclamait sans cesse de leur +zèle pour éclairer ses opinions ne leur furent plus demandées. Cela +se comprendrait <span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> s'il avait accordé sa confiance au nouveau +cabinet, mais il ne l'obtint pas.</p> + +<p>Monsieur le Dauphin avait fait la faute de vouloir être nommé lui-même +ministre à portefeuille. Au lieu de conserver simplement du <i>crédit</i> +au ministère de la guerre où il faisait tout ce qu'il voulait, il +avait désiré être ostensiblement chargé du personnel, avoir des +bureaux et un travail à porter au conseil.</p> + +<p>La jalousie d'attributions s'empara de lui, et bientôt il eut contre +«ses collègues» des petites passions de rivalité, soigneusement +entretenues par les agents subalternes de son ministère.</p> + +<p>D'un autre côté, tous les officiers qui n'obtenaient pas immédiatement +ce qu'ils désiraient, au lieu de pouvoir crier contre le ministre en +se réclamant des bontés du prince, devaient s'en prendre directement à +monsieur le Dauphin, et il perdait la popularité qu'il avait acquise +dans l'armée.</p> + +<p>Ces résultats avaient été prévus par les anciens conseillers de +monsieur le Dauphin. Ils avaient cherché à le dissuader de cette +fantaisie administrative, et probablement son refroidissement à leur +égard tenait à cette circonstance. J'ai déjà dit avec quelle +répugnance il vit entrer monsieur de La Ferronnays au conseil où il +siégeait. Je tiens de celui-ci que, pendant tout le temps de son +ministère, il ne lui adressa pas une seule fois la parole, mais ils +eurent souvent des prises au conseil: la plus vive fut au sujet du duc +de Wellington.</p> + +<p>Monsieur le Dauphin voulait qu'on adoptât une mesure recommandée par +le duc et que monsieur de La Ferronnays désapprouvait parce que, +disait le prince, «le duc de Wellington est attaché à notre famille, +il nous aime et ne peut vouloir que ce qui nous est utile».</p> + +<p>Monsieur de La Ferronnays, justement irrité de ce que <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> +semblaient indiquer ces paroles, répondit chaudement que le duc de +Wellington était ministre anglais, qu'il ne devait voir les affaires +que sous le point de vue anglais, et que c'est au conseil du roi de +France, composé de français, de peser les propositions et de décider +si elles étaient dans l'intérêt de la France, sans s'arrêter aux +affections personnelles qui, certainement, n'influençaient en rien le +cabinet britannique. Il pulvérisa les arguments du duc dont monsieur +de Polignac s'était rendu l'organe, ramena le Roi à son opinion et +emporta la question malgré monsieur le Dauphin.</p> + +<p>Cette discussion eut lieu à la fin de l'année. Mais d'autres +circonstances avaient déjà aigri l'esprit du prince. Une des premières +fut ce qui se passa pour le remplacement du duc de Rivière. Le Roi +voulait que la place de gouverneur fût uniquement à sa nomination. Le +conseil demanda à être consulté. La prétention du Roi fut appuyée par +les ultras, celle des ministres par le pays tout entier.</p> + +<p>Monsieur le Dauphin prit vivement parti pour son père. Il n'admettait +pas qu'il ne pût exercer, dans le choix du gouverneur de son +petit-fils, l'indépendance acquise de droit à tout chef de famille. +Avec son peu de grâce accoutumée, il dit qu'on ne pouvait la lui +refuser sans insolence.</p> + +<p>Les ministres insistèrent cependant, et le Roi s'engagea à ne faire +aucun choix sans qu'ils en fussent informés. Ils se mirent en quête de +trouver une personne convenable. Le duc de Mortemart fut tâté. Mais, +tandis qu'on négociait avec lui, le Roi fit prévenir ses ministres +individuellement, à dix heures du soir, que la nomination du baron de +Damas paraîtrait le lendemain au <i>Moniteur</i>.</p> + +<p>C'était là ce qu'il appelait ne point faire un choix sans les en +informer. Ils avaient compris différemment ses <span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> paroles, car, +le bruit de cette nomination ayant circulé dans la camarilla, je sais +que monsieur de Martignac en avait été averti par monsieur de +Glandevès et qu'il lui avait répondu que cela était impossible parce +que le conseil n'y consentirait jamais.</p> + +<p>La niche du Roi eut un plein succès. Les ministres, n'ayant ni le +temps de se réunir, ni celui de se concerter et d'adresser au Roi +leurs remontrances en commun, aucun d'eux n'osa prendre sur lui +d'arrêter la presse du <i>Moniteur</i> et la nomination y fut insérée. Le +cabinet protesta; mais son crédit reçut, dès lors, une atteinte dont +il ne se releva plus.</p> + +<p>Monsieur de Damas représentait la Congrégation incarnée. Il fut +évident, pour tous, qu'il y avait au château une faction dont le +crédit l'emportait sur celui des ministres et qui possédait la +confiance du Roi. Monsieur le Dauphin détestait la Congrégation; il +faisait peu d'état de la personne de monsieur de Damas et aurait dû +être contraire à sa nomination; mais il s'était mis dans la tête que +le choix du gouvernement de monsieur le duc de Bordeaux appartenait +exclusivement au Roi et qu'en le lui refusant on le dépouillait du +droit civil appartenant même à un particulier.</p> + +<p>Un de ses aides de camp s'étant un jour, à déjeuner chez lui, aventuré +à dire que l'éducation d'un enfant, dont la naissance avait été un +événement national, devait être considérée comme une question +gouvernementale, le prince entra dans une fureur dont lui-même fut +promptement honteux, au point d'en faire excuse. Toutefois, il sentit +plus tard combien ce choix de monsieur de Damas faisait un mauvais +effet dans le pays et cela l'engagea à prêter les mains aux +ordonnances qu'on fulmina contre les Jésuites et les petits +séminaires.</p> + +<p>Je n'entrerai pas dans le détail de ces grands événements. <span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> +Quand j'entrevois l'histoire, ce n'est jamais que par le côté du +commérage et de son rapport avec les individus que j'ai connus; mais, +comme j'aurai probablement à revenir sur ces ordonnances, <i>dites de +Juin</i>, il m'a fallu les noter, ainsi que la part sincère que monsieur +le Dauphin avait prise à leur rédaction.</p> + +<p>Le Roi les garda quinze jours avant de les signer; elles furent +soumises à l'inspection de ses directeurs spirituels. Les chefs des +jésuites les consentirent; ils comprirent qu'en voulant résister dans +ce moment ils seraient brisés, et ils crurent plus habile de plier, +sûrs de trouver l'assistance du Roi quand les circonstances leur +paraîtraient propices à se redresser.</p> + +<p>Le Roi signa donc, en sûreté de conscience et nanti de toutes les +autorisations de ses conseillers occultes, mais avec un chagrin +profond dont nous retrouverons souvent les traces.</p> + +<p>Quant à monsieur le Dauphin, ce fut son dernier acte de sagesse. +Depuis ce moment, il ne cessa de s'éloigner de plus en plus des idées +qu'il avait professées jusque-là. L'élection du général Clausel, comme +député, acheva de le jeter dans les rangs des ultras. Il n'avait pu +pardonner à cet officier l'expulsion de madame la duchesse d'Angoulême +de Bordeaux, pendant les Cent-Jours, et il conçut de sa nomination un +excès de déplaisance qui tenait de la monomanie.</p> + +<p>Depuis cette époque, on ne retrouva plus en lui une seule lueur de ce +bon sens sur lequel la France avait fondé des espérances pendant +plusieurs années. Ce changement, qui bientôt fut connu de tout le +monde, et l'éducation qu'on donnait à monsieur le duc de Bordeaux +ameutèrent les passions contre la branche aînée et préparèrent la +chute qui s'effectua en trois jours parce que toutes les racines +étaient sapées, une à une, depuis plusieurs mois.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> J'ai réuni ce que je sais des motifs qui ont agi sur l'esprit +de monsieur le Dauphin. Peut-être y en a-t-il que j'ignore. Quelques +personnes ont cru que Nompère de Champagny, un de ses aides de camp, +jeune homme distingué et congréganiste zélé qui sembla suivre les +impressions de son prince, les avait influencées.</p> + +<p>Peut-être aussi, les exigences toujours croissantes du parti libéral +lui firent-elles croire qu'il renfermait un élément démagogique qu'il +fallait prendre la peine d'exterminer pour n'en être pas victime, et +parvint-on à lui persuader que le système des concessions ne servait +qu'à le renforcer. J'ignore le fond de ses pensées, mais les résultats +ne furent que trop évidents.</p> + +<p>Le conseil militaire que monsieur le Dauphin présidait avait repris +ses séances et, chaque jour, le maréchal Marmont nous répétait à quel +point il y soutenait des thèses surannées et des prétentions +insensées. Je me rappelais les éloges des années précédentes et +j'avoue que j'accusais la mobilité du maréchal de ce changement de +langage; mais malheureusement, il ne fut pas seul à faire des +remarques si fatales à notre tranquillité, et tous les rapports +militaient à montrer monsieur le Dauphin enrôlé parmi les plus +violents réactionnaires.</p> + +<p>J'insiste sur cette circonstance, dont peut-être l'histoire fera peu +d'état, parce qu'à mon sens c'est ce qui a éloigné toutes les +espérances, exaspéré les esprits et poussé aux excès de part et +d'autre.</p> + +<p>Le Roi fit un voyage en Alsace dans l'été de 1828. Il y fut reçu +merveilleusement, ce qui le charma. Tous les discours qui lui furent +adressés vantaient surtout les ordonnances contre l'établissement des +jésuites. Monsieur de Martignac prit la peine de le faire remarquer à +chaque fois. Le Roi en conçut un peu plus de dégoût pour son ministre +et n'attribua qu'à l'amour porté à sa <span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> personne les +démonstrations des habitants du pays qu'il traversait en triomphe.</p> + +<p>Quelques petits souverains allemands vinrent lui faire leur cour à +Strasbourg; il se crut pour le moins Louis XIV.</p> + +<p>Le ministère se traînait péniblement: il avait à combattre +l'opposition de gauche et l'opposition de droite, composée des ultras, +des congréganistes, des courtisans et, au fond, du Roi. Peut-être se +serait-il soutenu, malgré ces obstacles, si tout ce qui désirait +l'ordre, la tranquillité et le maintien des institutions s'était +franchement appliqué à lui donner appui; mais chacun voulait un peu +plus ou un peu moins, blâmait, attaquait.</p> + +<p>Le parti constitutionnel est essentiellement ergoteur. Il est composé +d'individualités plus occupées à prouver leur capacité personnelle +qu'à appuyer leurs chefs et, moyennant cela, on ne saurait moins +gouvernementales. De sorte qu'en dernier résultat, le ministère +n'étant complètement soutenu par aucun parti, peut-être faut-il +s'étonner qu'il ait pu durer aussi longtemps. À la vérité, personne +n'avait compris que sa chute entraînerait celle de la monarchie, car +je crois que cette pensée aurait rallié bien du monde autour de lui.</p> + +<p>Il était pourtant évident, pour les gens sages, que le ministère +Martignac était de la couleur des ministères Richelieu, les seuls qui +pussent faire vivre la Restauration qu'il déplaisait mortellement au +Roi et que, pour le soutenir contre l'influence de la couronne, ce +n'était pas trop de toutes celles des Chambres.</p> + +<p>Si tous les députés qui désiraient son maintien l'avaient hautement +supporté, peut-être aurait-il pu retirer le vaisseau de l'État des +écueils où monsieur de Villèle l'avait laissé engager. Mais ces +regrets sont loin de nous. Seulement faut-il constater que nul n'est +exempt de <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> reproches, et que tout le monde a péché en +contribuant à une catastrophe que bien peu appelaient de leurs +vœux.</p> + +<p>Pendant qu'on jouait ainsi la couronne à pair ou non, les plaisirs de +la capitale n'en étaient pas moins vifs, et le carnaval de 1829 fut +très brillant.</p> + +<p>Les jeunes princes d'Orléans grandissaient et le Palais-Royal +s'égayait. Aux concerts et aux dîners, avaient succédé des spectacles, +des bals et des quadrilles. Madame la duchesse de Berry en profitait +pour sa part et donnait, à son tour, de très belles fêtes. Les plus +brillantes et les plus agréables se passaient dans l'appartement de +ses enfants, sous le nom de la duchesse de Gontaut, ce qui dispensait +des invitations d'étiquette et permettait de faire un choix parmi ce +qu'il y avait de plus à la mode. Il y eut des bals déguisés où la +magnificence de quelques costumes éblouissait les yeux, mais qui +pourtant en masse n'offraient pas un joli spectacle. Madame la +duchesse de Berry pensa qu'en laissant la liberté de se costumer, sans +en imposer la nécessité, elle réussirait mieux et elle eut un plein +succès.</p> + +<p>Le goût du moyen âge commençait à se développer. Elle conçut l'idée de +représenter la cour de François II. Tout ce qui était jeune, élégant +ou très courtisan, put s'enrôler dans cette troupe pour laquelle on +composa des marches, des évolutions et des danses; le reste des +invités, en costumes ordinaires, servait de spectateurs. Monsieur le +duc de Chartres, représentant François II, attirait tous les regards.</p> + +<p>C'était son premier début; on admirait sa charmante figure et sa bonne +grâce. Les personnes, admises aux répétitions, vantaient également ses +manières polies et la finesse du tact qui dirigeait toutes ses +actions. Le maître de ballet avait fait préparer un trône où il devait +s'asseoir au-dessus de la reine, représentée par madame <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> la +duchesse de Berry. Monsieur le duc de Chartres refusa de l'occuper et +y plaça madame de Podenas qui faisait le rôle de Catherine de Médicis. +Cette petite circonstance eut un succès inouï aux Tuileries. Madame la +Dauphine la racontait complaisamment comme une chose <i>de très bon goût +de la part de Chartres</i>.</p> + +<p>Y avait-il déjà un instinct qui annonçait que ce trône des Tuileries +serait mis à sa portée? Pour cette fois, il ne paraît pas disposé au +<i>bon goût</i> d'y renoncer.</p> + +<p>On nous raconta que madame la Dauphine avait fort blâmé le choix du +rôle de Marie Stuart dont madame la duchesse de Berry s'était chargée. +Peut-être n'était-il pas tout à fait convenable de représenter une +reine décapitée dans le palais de Marie-Antoinette, mais madame la +duchesse de Berry n'y voyait pas si loin: le Roi ne défendit pas le +quadrille, et la princesse, selon son usage, ne tint nul compte de la +désapprobation de sa belle-sœur.</p> + +<p>Celle-ci avait assisté, en costume et couverte de pierreries, au bal +déguisé, mais ne parut pas à celui du quadrille, sans faire valoir +aucun prétexte de santé. Cependant, elle avait prêté ses diamants à la +dame qui représentait la reine Marguerite d'Écosse qu'on avait +supposée à la cour de sa fille pour ouvrir les rangs du quadrille à +quelques dames anglaises qui désiraient en faire partie.</p> + +<p>En général, les femmes étaient bien mises et fort à leur avantage. Les +hommes, à très peu d'exception près, avaient l'air de masques du +boulevard. Monsieur le duc de Chartres portait merveilleusement un +magnifique costume, et le petit duc de Richelieu était mieux que je ne +l'ai jamais vu avant ni depuis.</p> + +<p>Quant à la reine de la fête, madame la duchesse de Berry, elle était +abominable. Elle s'était fait arranger <span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> les cheveux d'un +ébouriffage, peut-être très classique, mais horriblement mal seyant, +et s'était affublée d'une longue veste d'hermine, avec le poil en +dessus, qui lui donnait l'air d'un chien noyé. La chaleur de ce +costume lui avait rougi la figure, le col et les épaules, qui +ordinairement étaient très blancs, et jamais on n'a pris des soins +plus heureusement réussis pour se rendre effroyable.</p> + +<p>La petite Mademoiselle assistait à cette fête et s'en allait, de +banquette en banquette, recueillant des suffrages d'admiration pour +monsieur le duc de Chartres. La sienne paraissait très exaltée, et +elle affichait pour lui une passion que ses dix années, point encore +achevées, rendaient gracieuse. Cette jeune princesse promettait d'être +fort accomplie, plutôt que jolie. Je n'ai pas eu l'honneur de +l'approcher familièrement; mais je la voyais quelquefois chez madame +de Gontaut, et elle me paraissait très gentille. Elle comblait madame +la duchesse d'Orléans de caresses et répétait souvent: «J'aime bien ma +tante; elle est bien bonne et puis elle est la mère de mon cousin +Chartres.» Elle ne manquait jamais d'offrir ce cousin pour modèle à +monsieur le duc de Bordeaux qu'elle régentait avec toute la +supériorité de l'âge et de l'esprit.</p> + +<p>Toute petite, elle s'intéressait déjà aux événements publics et savait +très bien faire des politesses marquées à un homme politique, sans en +être spécialement avertie. Madame de Gontaut, ayant compris que +l'enfance d'une princesse ne doit pas être soumise à la même nullité +d'impression que celle d'une particulière, encourageait à causer de +toutes choses devant Mademoiselle qui n'avait pas tardé à y prendre +intérêt. Il fallait d'ailleurs occuper une imagination très active, et +surtout éclairer une disposition orgueilleuse qui n'était plus propre +au temps où nous vivons.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> Madame de Gontaut m'a raconté que, le lendemain du jour où +monsieur le duc de Bordeaux fut séparé de sa sœur pour passer à +l'éducation des hommes, elle conduisit, selon son usage quotidien, la +petite princesse chez le Roi. Lorsqu'elles traversèrent la salle des +gardes du corps, ils ne prirent pas les armes. Mademoiselle s'arrêtat +tout court, avec étonnement et l'air fort mécontent. Lorsqu'elle +sortit, plus tard dans la matinée, sa voiture se trouva sans escorte.</p> + +<p>Le lendemain, la sentinelle qui ne savait pas encore la consigne +appela aux armes en la voyant arriver; elle s'arrêta, lui fit la +révérence, et lui dit: «Je vous remercie, mais vous vous trompez, ce +n'est que moi.» Elle refusa de faire sa promenade accoutumée.</p> + +<p>Madame de Gontaut vit bien que c'était pour ne pas sortir sans +escorte. Elle l'examinait attentivement, ne disait rien. Mademoiselle +commençait à s'ennuyer de sa réclusion; elle demanda à sa gouvernante +s'il ne serait pas possible de sortir avec son frère, ajoutant qu'il +serait bien plus amusant d'aller à Bagatelle avec lui que de se +promener de son côté.</p> + +<p>Madame de Gontaut lui répondit froidement: «Consultez-vous pendant une +demi-heure, et, si, au bout de ce temps, vous venez me dire que c'est +pour vous amuser à Bagatelle que vous désirez y aller avec monsieur le +duc de Bordeaux, je me charge d'arranger la promenade.» Peu de minutes +après, la jeune princesse, en larmes, vint avouer à <i>Amie chérie</i>, +comme elle l'appelait, l'orgueilleuse faiblesse de son jeune cœur +et le désespoir où elle était d'avoir tout à coup découvert que +Bordeaux était <i>tout</i> et qu'elle n'était <i>rien</i>.</p> + +<p>Il ne fut pas très difficile à une femme d'esprit comme madame de +Gontaut de faire comprendre à une enfant d'une rare intelligence la +petitesse de ce genre de prétention, <span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> et, peu de temps après, +Mademoiselle tenait à récompense d'aller à pied, donnant le bras à +madame de Gontaut et suivie à distance d'un valet de pied en habit +gris, se promener, seule avec elle, dans les rues de Paris.</p> + +<p>J'ai cité cette circonstance pour montrer combien le sang princier +parle de bonne heure, et comme il est naturel qu'en vieillissant +l'étiquette lui paraisse nécessaire à son existence.</p> + +<p>Au reste, madame de Gontaut s'était vantée en affirmant qu'elle +arrangerait la promenade à Bagatelle. Le baron de Damas, dans sa +sapience, avait décidé de séparer les deux enfants. Il craignait pour +monsieur le duc de Bordeaux l'habitude de vivre avec les femmes, et, +dans son bigotisme, à mon sens bien immoralement indécent, avait +commencé par défendre au jeune prince de huit ans d'embrasser sa +sœur qui en avait neuf.</p> + +<p>Tout le reste de l'éducation était également éclairé, et, hormis les +exercices de gymnastique qu'il lui faisait faire comme s'il était +destiné à débuter chez Franconi, le pauvre petit prince était élevé +comme un moine et s'ennuyait à périr. La connaissance que le public +acquérait de la culture qu'on donnait au souverain futur achevait de +l'aliéner de celui qui régnait.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> CHAPITRE XVIII</h3> + +<p class="resume">Difficultés suscitées de toute part au cabinet + Martignac. — Réponse du Roi au duc de Mortemart. — Campagne des + russes contre les turcs. — Le Roi se déclare pour l'empereur + Nicolas. — Intrigues dans la Chambre des députés. — Mort de + l'évêque de Beauvais. — Progrès du parti prêtre. — Langage + différent tenu par le Roi à messieurs de Martignac et de La + Ferronnays. — Erreur des prévisions.</p> + +<p>La santé de monsieur de La Ferronnays, fort ébranlée depuis longtemps, +devint si mauvaise qu'il fut obligé de quitter les affaires +étrangères. On eut recours à plusieurs personnes pour le remplacer, +entre autres à monsieur Pasquier. Il refusa de nouveau, persuadé que +le roi Charles X avait contre lui des préventions qui l'empêcheraient +de lui accorder une sincère confiance. Elles dataient de loin. +Lorsqu'en 1814, Monsieur, précédant Louis XVIII en France, s'était +trouvé gouverner quelques semaines en sa qualité de Lieutenant +général, monsieur Pasquier lui avait parlé de l'état du pays, de la +force respective des partis et même des importances individuelles avec +une franchise que le prince émigré n'avait pas su apprécier et que ses +entours avaient qualifiée de haine pour la Restauration.</p> + +<p>Rien n'était moins fondé. Monsieur Pasquier s'était rattaché de +cœur au nouvel ordre de choses, devenu nécessaire au salut de la +patrie; seulement il aurait voulu qu'elle en profitât. Accoutumé, +d'autre part, à servir sous l'Empereur, il suivait les mêmes +errements.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> Or, Napoléon non seulement trouvait bon mais exigeait qu'on +lui dit la vérité tout entière et même qu'on insistât pour faire +prévaloir son opinion vis-à-vis de lui. Il admettait la discussion +jusqu'à la contradiction. À la vérité, il n'agissait que d'après sa +propre volonté, mais jamais il ne savait mauvais gré qu'elle eût été +combattue au conseil ou dans le cabinet.</p> + +<p>Monsieur n'entendait rien à cette manière d'agir, et quiconque lui +opposait une difficulté, même puisée dans son propre intérêt, lui +apparaissait en ennemi. Monsieur Pasquier fut assez longtemps à +découvrir cette disposition pour permettre à son zèle d'aggraver sa +situation et, lorsqu'il s'en fut aperçu, il ne continua pas moins à +remplir ce qu'il considérait comme un devoir.</p> + +<p>Devenu ministre de Louis XVIII, il lui fallut fréquemment heurter le +parti ultra et conséquemment déplaire à Monsieur. Ces précédents ne +lui permettaient pas d'entrer au conseil de Charles X, et il répétait +aux ministres qui désiraient l'avoir pour collègue qu'il ne leur +apporterait aucune force en siégeant avec eux et leur était plus utile +dans la Chambre des pairs.</p> + +<p>Il ne partageait pas le mécontentement que la plupart des gens de +notre opinion exprimaient contre la faiblesse du cabinet Martignac. Il +disait hautement qu'il était insensé de lui demander ce qu'il lui +était impossible d'obtenir des répugnances du Roi. Ce n'est pas la +faute de monsieur Pasquier si ce ministère est tombé, car il le +soutenait bien franchement et de tous ses moyens.</p> + +<p>Après avoir cherché pendant quelque temps, un successeur à monsieur de +La Ferronnays, on se décida à s'en passer. Les dettes que le dernier +titulaire avait laissé à payer servirent de prétexte à ne le point +remplacer. Monsieur Portalis prit le portefeuille par intérim.</p> + +<p>Deux hommes avaient principalement agi pour obtenir <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> ce +résultat, le Roi qui voulait faire écrouler le ministère en le minant +et monsieur Hyde de Neuville qui voulait dégager sa parole en y +forçant l'entrée de monsieur de Chateaubriand. Cette double intrigue +réussit à écarter tous les candidats et, entre autres, le duc de +Mortemart fort désiré par monsieur de Martignac. Je tiens du duc +lui-même que monsieur de Martignac lui demanda comment il pouvait +résister aux vives instances du Roi. Il répondit que le Roi ne lui +avait jamais témoigné le moindre désir de le voir entrer au conseil.</p> + +<p>«C'est étonnant, mais, s'il ne vous a pas encore parlé, il vous en +parlera.»</p> + +<p>En effet, le Roi fit appeler monsieur de Mortemart: «Eh bien! lui +dit-il, vous ne voulez donc pas entrer avec eux?»</p> + +<p>Monsieur de Mortemart déclina ses raisons, toutes personnelles. Le Roi +les combattit très faiblement, comme on débite une leçon, puis il +ajouta:</p> + +<p>«Au fond, je n'en suis pas fâché, vous avez raison. Il vaut mieux ne +pas vous associer avec ces gens-là.»</p> + +<p>Voilà quelles furent les instances irrésistibles du Roi. Monsieur de +Mortemart, éminemment loyal, chercha à éclairer monsieur de Martignac +sur sa situation; mais il ne put lui persuader qu'il ne jouissait pas +de la confiance entière du monarque.</p> + +<p>Le duc de Mortemart, que les événements ont appelé à jouer un rôle +politique qu'il n'a pas cherché et qu'il n'avait pas l'étoffe +nécessaire pour soutenir dans des circonstances aussi perplexes, est +un homme parfaitement loyal, honnête, indépendant, français de +cœur, ne manquant ni d'esprit ni de raison. À la Cour de Charles X, +il était un véritable phénix; et le pays qui, au fond, ne demandait +qu'à s'accommoder avec la Restauration, s'attacha sincèrement à un +grand seigneur qui ne le répudiait <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> pas. Monsieur de +Mortemart, flatté de sa popularité, voulut la justifier et se montra +de plus en plus éloigné des extravagances où sa position sociale +l'appelait à prendre part. Il renonça même à la vie de chasseur qu'il +avait exclusivement menée depuis dix ans, et se montra plus souvent à +la Chambre des pairs.</p> + +<p>Nommé ambassadeur en Russie, il accompagna l'empereur Nicolas dans la +première campagne de Turquie. Il y acquit plus d'estime personnelle +qu'il n'en rapportait pour le talent et les goûts militaires de son +impérial hôte. Celui-ci lui apparut comme se trouvant plus à l'aise +sur une esplanade de revue que sur un champ de bataille, et l'absence +qu'il fit pour aller voir l'Impératrice à Odessa, pendant le plus +chaud du siège de Varna, ne fit que [peu] d'honneur à son <i>audace</i>.</p> + +<p>Lorsqu'il était bien en confiance, monsieur de Mortemart attribuait +les revers de la campagne à la présence de l'Empereur au <i>camp</i> et à +son absence des <i>combats</i> qu'il ne se souciait jamais de laisser +engager de bien près. Probablement Nicolas lui-même sentit qu'il +nuisait au succès de ses troupes, car il se laissa assez facilement +persuader de renoncer à faire la campagne suivante dont le résultat +fut en effet plus favorable à ses armes.</p> + +<p>La situation de la Russie était assez précaire à ce moment; l'Autriche +et l'Angleterre n'auraient pas mieux demandé que d'en profiter pour +ébranler le colosse dont le poids les oppresse et leur apparaît en +forme de cauchemar. Peut-être cela aurait-il été dans un intérêt +européen bien entendu, mais nous n'avions, à vrai dire, pas de +cabinet, et Pozzo eut l'habileté de faire entrer le roi Charles X +personnellement dans la question russe.</p> + +<p>Il établit une correspondance autographe entre les deux souverains, +et le roi de France, flatté de protéger <span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> à son tour le czar de +Russie, s'engagea vivement et utilement dans les négociations en +faveur du jeune autocrate. C'est de cette circonstance que sont nés +les sentiments affectueux que Nicolas a professés pour Charles X +depuis sa chute, arrivée si promptement après la signature du traité +d'Andrinople.</p> + +<p>Si la France était entrée dans les voies de l'Angleterre et de +l'Autriche, la seconde campagne était impossible. Les troupes russes +n'auraient pas même essayé de franchir les Balkans. L'Empereur en +était si persuadé qu'il avait sollicité la médiation de la Prusse. Des +négociateurs avaient été expédiés, avec des instructions fort peu +exigeantes de la part de la Russie; mais elles furent changées à +l'arrivée d'un courrier de Paris. On fit courir après les envoyés. La +seconde campagne et la paix d'Andrinople en furent les conséquences. +Les événements ultérieurs décideront si Charles X, en facilitant les +succès de l'Empereur, a rendu un service au monde civilisé, comme on +le lui persuadait à cette époque.</p> + +<p>J'aurais dû mettre en tête de tous les candidats au portefeuille des +affaires étrangères celui toujours présenté par le Roi, monsieur de +Polignac. Il vint faire une apparition à Paris, immédiatement après +l'accident survenu à monsieur de La Ferronnays; mais le monarque jugea +lui-même le moment encore inopportun; on prétexta une affaire de +famille; il ne resta que peu de jours sans faire de démarche +ostensible. Il n'en fut pas de même au printemps.</p> + +<p>Monsieur de La Ferronnays était positivement dehors. Sa place était +vacante, et on dit que lui-même, dans la pensée d'acquérir la faveur +du Roi, avait désigné Jules de Polignac pour son successeur. Quoi +qu'il en soit, Charles X crut le moment arrivé et monsieur de Polignac +fut mandé. Le public accusa monsieur Portalis d'être entré dans cette +<span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> intrigue. Des gens mieux informés m'ont assuré depuis que +c'était injustement.</p> + +<p>Monsieur de Polignac chercha assez publiquement à former un ministère. +Il s'adressa à des gens de diverses nuances d'opinions, et trouva +partout une telle résistance qu'il dut renoncer à ses projets. Il +convint avec le Roi de les ajourner jusqu'après la session et retourna +à Londres.</p> + +<p>Si la couronne était en conspiration contre la législature, la +législature ne se montrait pas plus confiante envers la couronne. +Après la sotte taquinerie exercée pour une somme de trente mille +francs dépensée par monsieur de Peyronnet pour l'embellissement de +l'hôtel de la chancellerie et qui fut refusée par la Chambre, elle +montra la même malveillance, dans une question d'ordre, pour la +présentation de lois fort importantes sur l'administration +départementale et communale.</p> + +<p>Le ministère avait eu grand'peine à les faire adopter au Roi qui ne +dissimula pas sa joie, lorsque le mauvais vouloir des députés lui +fournit prétexte à les faire retirer. À dater de ce moment, il reprit +son rôle d'opposition ouverte à son propre cabinet; les députés, plus +particulièrement attachés au Roi et caressés par lui, se mirent +ostensiblement dans l'opposition au ministère.</p> + +<p>La Chambre, dans sa discussion du budget, avait tenu un langage +offensant pour l'armée et adopté des mesures qui froissaient ses +intérêts. Il en était résulté la haine des militaires contre elle. +Tout ce qui portait un sabre disait, assez volontiers, qu'il était +temps d'en finir avec les gouvernements de partage, qu'il fallait +imposer silence aux avocats et renverser l'adage: <i>Cedant arma togæ.</i></p> + +<p>Cette disposition des militaires était soigneusement entretenue par +le parti ultra et n'a pas laissé que d'encourager <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> aux folies +qui se préparaient; mais cette velléité d'absolutisme ne résista pas à +l'accession du ministère Polignac. À dater de cette époque, le cœur +du citoyen se retrouva battre sous le revers de l'uniforme.</p> + +<p>Vers la même époque, monsieur de Chateaubriand avait inventé +d'adresser au conclave un discours plein d'idées libérales et +philosophiques qui avait singulièrement scandalisé le Sacré Collège et +rendu sa position à Rome assez gauche. Le nouveau pape [Pie VIII, +successeur de] Léon XII, écrivit à Paris pour s'en plaindre; et +monsieur de Chateaubriand, sous prétexte de santé, revint en France.</p> + +<p>Il avait toujours un vif désir de rentrer dans l'hôtel, alors vacant, +des affaires étrangères; mais le Roi le conservait pour un autre, et, +hormis monsieur Hyde de Neuville, personne ne se souciait d'un +collègue aussi absorbant que monsieur de Chateaubriand. Ne voyant +aucun jour à réussir pour le moment, il se rendit aux eaux dans les +Pyrénées.</p> + +<p>Les jésuites, habiles à ces manœuvres temporisantes, avaient replié +leurs voiles depuis les ordonnances de Juin rendues contre eux et +qu'ils avaient consenties. Ils se cachaient dans l'ombre, mais n'en +travaillaient pas moins activement. L'évêque de Beauvais (Feutrier), +prélat vertueux et habile, signataire de ces ordonnances, leur avait +inspiré une de ces haines claustrales qui ne pardonnent jamais, devant +laquelle il a perdu successivement sa place et la vie.</p> + +<p>On a beaucoup répété qu'il avait été empoisonné, mais je crois que +cette expression doit se prendre au figuré: c'est en lui suscitant des +tracasseries de toute espèce que sa vie a été tellement <i>empoisonnée</i> +qu'il a succombé. Il est certain que, jeune et jouissant d'une santé +florissante en 1829, il est mort dans le marasme au commencement +<span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> de 1830. Le parti congréganiste ne s'est pas fait faute de +proclamer que c'était un jugement de Dieu contre celui qui avait +touché à l'arche sainte des jésuites. Je crois que le roi Charles X +s'est exprimé dans ce sens; du moins, cela a passé pour constant. Le +pauvre prince s'enfonçait de plus en plus dans la bigoterie. On a +prétendu qu'il disait la <i>messe blanche</i>; je crois que c'est une +fable.</p> + +<p>Cependant, les jésuites ont quelquefois permis à leurs adeptes de +s'amuser à dire la messe en réformant les paroles de la consécration, +et il ne serait pas impossible que le Roi eût eu cette fantaisie. Le +vulgaire en était persuadé. Ce qui paraît à peu près positif, c'est +qu'il s'était fait affilier à la société de Jésus et reconnaissait des +directeurs spirituels auxquels il obéissait dans les affaires +temporelles. Je tiens de monsieur de Martignac un fait assez +singulier.</p> + +<p>Dans les derniers jours de la session de 1829, monsieur de +Villefranche, pair congréganiste, fit un discours fort violent mais +assez bien fait et dont évidemment il n'était pas l'auteur où il +attaqua fortement le ministère du Roi et toute sa conduite et +particulièrement sur les ordonnances dites de Juin. Monsieur de +Martignac répondit avec son talent accoutumé et fit un morceau plein +d'éloquence et de sagesse au sujet des ordonnances.</p> + +<p>Le soir, il alla chez le Roi, en fut très bien accueilli; le monarque +lui fit compliment sur ses succès à la Chambre des pairs. Le +lendemain, il y eut péripétie. Monsieur de Martignac vint travailler +avec le Roi qui le reçut on ne peut plus mal; le ministre ne pouvait +deviner en quoi il avait offensé. Enfin, le travail fini, il fut +interpellé en ces termes:</p> + +<p>«Que diable aviez-vous besoin de parler hier?</p> + +<p>—Comment! Sire! était-il possible de laisser passer la diatribe de +monsieur de Villefranche sans lui répondre?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> —Ah! bah, la session va finir, cela n'en valait pas la +peine.</p> + +<p>—C'est précisément parce que la session finit que le gouvernement du +Roi ne pouvait pas rester sous le poids de toutes ces calomnies.»</p> + +<p>Le Roi se prit à marcher vivement dans la chambre:</p> + +<p>«Vous pouviez bien, au moins, vous dispenser de parler de ces +ordonnances?</p> + +<p>—Monsieur de Villefranche avait pris l'initiative, Sire, et j'étais +bien forcé d'expliquer une mesure qui est l'œuvre de Votre Majesté +aussi bien que du conseil.</p> + +<p>—Expliquer!... Expliquer!... D'abord, voyez-vous, monsieur de +Martignac, ils ne vous le pardonneront jamais, tenez cela pour +certain.</p> + +<p>—Quoi! Sire.</p> + +<p>—Oh! je m'entends ... Bonjour, Martignac.»</p> + +<p>Et le ministre ainsi congédié fut obligé de se retirer, sans vouloir +comprendre que sa perte était jurée. Il ne fut pas longtemps à +attendre son sort.</p> + +<p>Pour faire contre-partie à cette anecdote que je tiens de monsieur de +Martignac, voici ce qui m'a été raconté par monsieur de La Ferronnays. +J'anticipe un peu sur les événements pour les mettre en regard.</p> + +<p>Lorsque, sous le ministère Polignac, monsieur de La Ferronnays +remplaça monsieur de Chateaubriand à Rome, il dit au Roi qu'il ne +pouvait accepter cette ambassade si le projet était de rappeler les +ordonnances de Juin. Elles avaient été faites sous son administration, +discutées au conseil où il siégeait, elles portaient sa signature, et +il ne pouvait se charger d'en annoncer le changement.</p> + +<p>Le Roi entra dans une grande colère, demanda quel motif il avait de le +croire capable d'une telle palinodie, affirma que les ordonnances de +Juin étaient son ouvrage autant que celui du ministère, rappela qu'il +les avait gardées <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> trois semaines chez lui avant de les signer +et sembla très indigné qu'on le pût soupçonner d'une pareille +faiblesse. Voilà ce que monsieur de La Ferronnays m'a raconté dans le +temps même. Comment faire cadrer ce récit avec celui de monsieur de +Martignac? Je ne m'en charge pas; je cite textuellement les paroles et +livre mes auteurs.</p> + +<p>Je me souviens, dans le courant de cet été, m'être trouvée à la +campagne avec mesdames de Nansouty, de Jumilhac et le duc de Raguse. +Nous nous amusions à passer en revue les événements de l'Empire, nous +racontant, les uns aux autres, l'aspect sous lequel nous les +envisagions de nos divers points de vue, le maréchal à l'armée, madame +de Nansouty à la Cour impériale, madame de Jumillac dans l'opposition +royaliste absolutiste, et moi dans celle des royalistes +constitutionnels. Nous nous disions: «Quoi, vous avez cru cela!... +Vous avez espéré ceci?... mais c'était absurde!... D'accord...»</p> + +<p>Nous prîmes tellement goût à cet examen de conscience politique que +deux heures du matin nous trouvaient encore en pleine discussion et +que nous n'étions avertis de nos longues veillées que par les lampes +dont la lumière s'affaiblissait tout à coup. Nous nous disions:</p> + +<p>«La morale à tirer de notre conversation c'est que les révolutions +sont finies. Quand les personnes de tous les partis se réunissent +ainsi pour se rire ensemble de leurs propres travers, quoi qu'il +arrive, il ne peut plus y avoir de divisions politiques dans la +société. L'esprit de parti est mort. Les haines de personnes usées.»</p> + +<p>Hélas! quels malhabiles prophètes nous nous montrions! Je ne +m'attendais guère que l'animosité des discordes les plus vives était +prête à renaître autour de moi, briserait jusqu'aux liens de l'amitié +et diviserait les familles.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> CHAPITRE XIX</h3> + +<p class="resume">Chute du ministère Martignac. — Réprobation générale contre le + ministère Polignac. — Refus de l'amiral de Rigny. — Démission de + monsieur de Chateaubriand. — Projet de mariage pour la princesse + Louise d'Orléans. — Maladie de madame la duchesse + d'Orléans. — Ovations à monsieur de Lafayette en Dauphiné. — Le Roi + croit pouvoir justifier monsieur de Bourmont. — Le maréchal + Marmont fait décider l'expédition d'Alger. — Il est complètement + joué par monsieur de Bourmont. — Fureur du maréchal.</p> + +<p>La session touchait à sa fin. Le Roi s'occupa d'accomplir sa fatale +destinée. Monsieur Royer-Collard, dans son style semi-énigmatique, +avait dit un jour au Roi que monsieur de La Bourdonnaye était le seul +député <i>resté entier</i> à la Chambre.</p> + +<p>Charles X avait fait son profit de cette rédaction et avait gardé, +dans son cœur royal, la pensée de confier ses affaires à cet homme +<i>resté entier</i> devant la Chambre. Il aurait désiré ajouter monsieur +Ravez; mais celui-ci, plus avisé, après avoir poussé de toutes ses +forces à la chute du ministère Martignac, refusa d'entrer dans la +combinaison Polignac. Peut-être se ménageait-il pour arriver d'une +façon un peu moins impopulaire, car, à cette époque de 1829, le pauvre +Roi semblait avoir pris à tâche de chercher les noms les plus hostiles +au pays pour en composer son gouvernement. Celui de monsieur de +Bourmont comblait la mesure: il était également en horreur aux camps +et aux cités.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> Avouons tout de suite que, malgré l'aveuglement habituel de +monsieur de Polignac, il fut renversé lorsqu'en arrivant de Londres il +trouva les collègues que le Roi lui avait préparés; mais il était bien +engagé et, d'ailleurs, il désirait trop le ministère pour avoir la +pensée de reculer.</p> + +<p>Un billet de monsieur Pasquier m'apprit, le 7 août, que tous ces +formidables noms paraîtraient le lendemain dans le <i>Moniteur</i>.</p> + +<p>J'allai faire une visite à Lormoy, chez la duchesse de Maillé. J'y +racontai tristement ma nouvelle; monsieur de Maillé se mit à rire; +rien n'avait moins de fondement: il arrivait ce matin-là même de +Saint-Cloud; il avait vu monsieur de Martignac la veille en pleine +sécurité et faisant des projets pour la session prochaine (et cela +était vrai); le Roi l'avait traité à merveille. D'ailleurs, le duc de +Maillé connaissait bien la figure préoccupée, triste, agitée du +monarque lorsqu'il s'agissait d'une seule personne à changer dans son +ministère, et jamais il ne lui avait trouvé l'aspect plus serein, +l'esprit plus libre que la veille. Il avait fait sa partie de whist +pendant laquelle il n'avait cessé de faire des plaisanteries, etc.... +Ma nouvelle n'avait pas le sens commun.</p> + +<p>Au reste, je lui dois la justice que, s'il y avait cru, il en aurait +été fort effrayé, et le portrait qu'il me fit de l'ambitieuse et +intrigante nullité de Jules prouvait qu'il l'appréciait bien.</p> + +<p>En revenant à Châtenay, je trouvai le duc de Mouchy qui venait me +demander à dîner. Quoiqu'il arrivât de Paris, il ignorait le nouveau +ministère; mais il n'en accueillit pas la nouvelle avec la gaie +incrédulité du duc de Maillé. Lui aussi cependant avait lieu de croire +à la pleine sécurité de monsieur de Martignac.</p> + +<p>Il m'exprima une profonde tristesse, puis ajouta: <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> +«Peut-être, au reste, ce serait-il pour le mieux. Le Roi ne se tiendra +jamais pour satisfait qu'il n'ait fait l'épreuve de cet impraticable +ministère. C'est son rêve depuis dix ans; il s'en passera +inévitablement la fantaisie. Il vaut mieux plus tôt que plus tard. +Quand il sera lui-même convaincu de son impossibilité, il entrera plus +franchement dans une autre combinaison; et certainement un ministère, +formé des noms que vous me dites, tombera devant la première Chambre +qui s'assemblera.»</p> + +<p>Je lui représentai que Jules était aussi téméraire qu'imprudent et +pourrait bien vouloir lutter avec elle. «Ah! ne craignez pas cela, je +connais bien le Roi; jamais on n'obtiendra de lui de résister aux +Chambres ou à la cote de la Bourse. Monsieur de Villèle a fait son +éducation sur ces deux points, et elle est complète.»</p> + +<p>Je rapporte ces impressions de deux courtisans intimes, l'un premier +gentilhomme de la chambre et l'autre capitaine des gardes, pour +montrer que, même autour du Roi, tout ce qui n'était pas dans +l'intrigue Polignac ne voyait pas arriver ce ministère sans une +inquiétude plus ou moins vive.</p> + +<p>Le <i>Moniteur</i> proclama le lendemain les noms qu'on avait annoncés, +plus ceux de messieurs de Courvoisier et de Rigny. L'un et l'autre +étonnèrent leurs amis. Je connaissais le <i>vainqueur de Navarin</i>, et je +ne comprenais pas son association avec les autres. J'eus bientôt la +satisfaction d'apprendre qu'il s'y était refusé. Il résista, avec une +fermeté qui lui coûta beaucoup, aux sollicitations personnelles et aux +séductions du Roi.</p> + +<p>Il lui fallait une grande conviction pour avoir ce courage, car +l'autorité de la couronne exerçait encore beaucoup d'empire sur les +esprits; et Charles X savait trouver les paroles les plus +entraînantes quand il voulait <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> réussir, mêlant habilement les +apparences de la bonhomie, de la franchise à une dignité qui imposait.</p> + +<p>La résistance respectueuse que monsieur de Rigny lui opposa avait donc +un mérite réel. On avait mis son nom dans le <i>Moniteur</i>, espérant +l'engager malgré lui. Il persista à refuser un poste où il ne croyait +ni pouvoir faire le bien, ni pouvoir empêcher le mal, ce sont ses +propres expressions en m'en parlant. L'estime que je conçus de sa +conduite, en cette circonstance, devint le fondement d'une amitié qui +s'est resserrée de plus en plus. La mort vient naguère de l'arracher à +ses amis et à la patrie à laquelle il a rendu des services si +essentiels et que l'histoire appréciera un jour.</p> + +<p>Les cris de joie jetés par les libéraux sur le refus de l'amiral de +Rigny furent le texte dont on se servit pour obtenir le consentement +de monsieur de Courvoisier. Il se tenait pour être personnellement +l'obligé du Roi à l'occasion de grâces accordées à son père, et il +n'osa ajouter sa réprobation à celle qu'on faisait sonner si haut. Il +accepta donc, fort tristement, le dangereux honneur qu'on lui +conférait, en ayant soin, pourtant, de spécifier qu'il ne mettrait son +nom à aucune mesure inconstitutionnelle. On lui affirma que la Charte +était le catéchisme de tout le conseil.</p> + +<p>Peu de temps après, il disait à un de ses amis qui lui avait prédit +les coups d'État comme inévitables: «Vous aviez raison, ces gens-là +m'ont trompé; je vois maintenant leurs intentions. Tant que je +siégerai avec eux, ils ne les accompliront pas; mais, si vous me voyez +m'en aller, vous pourrez être sûr que j'ai reconnu l'impossibilité +d'arrêter leur folle imprudence. Hélas! ils ne sont pas même en état +de voir le précipice, bien moins encore d'en juger la profondeur.»</p> + +<p>Aussi, lorsque monsieur de Courvoisier donna sa <span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> démission, +au mois de mai 1830, la personne à laquelle il avait annoncé ses +intentions lui dit à son tour: «Les coups d'État sont donc imminents, +puisque vous vous retirez?» L'ex-ministre se borna à lui serrer la +main sans répondre.</p> + +<p>Monsieur de Chateaubriand arriva à tire-d'aile des Pyrénées, où il se +trouvait, pour apporter sa démission de l'ambassade de Rome. Il +sollicita vainement la faveur de la remettre lui-même au Roi, et ne +put obtenir une audience. En revanche, j'ai la certitude que nulle +séduction ne lui fut épargnée. On lui offrit le titre de duc, une +grosse somme d'argent pour payer ses dettes, un accroissement +d'émoluments, une place à la Cour pour sa femme, enfin tout ce qui +pouvait tenter les goûts aristocratiques et dispendieux du ménage. +Mais il se montra également sourd à ces propositions.</p> + +<p>Ce fut seulement après les refus multipliés de monsieur de +Chateaubriand que monsieur de La Ferronnays fut nommé à l'ambassade de +Rome, et eut avec le Roi la conversation que j'ai déjà rapportée. Je +crois que monsieur de La Ferronnays partageait l'opinion de monsieur +de Mouchy qu'il était inévitable que le Roi se passât la fantaisie +d'un ministère selon son cœur, afin d'en reconnaître lui-même +l'impossibilité. Cette fantaisie lui a coûté la couronne.</p> + +<p>Le duc de Laval, ambassadeur à Vienne, fut nommé à Londres à la place +de monsieur de Polignac. Il ne fit que traverser la France, et je me +rappelle être venue de Pontchartrain pour le voir à Paris. Nous ne +pûmes nous rejoindre que dans la cour de la maison de sa mère; il +monta dans ma voiture et il y resta une heure.</p> + +<p>Madame Récamier, qui s'y trouvait en tiers, m'a souvent rappelé que je +lui avais prédit tout ce qui lui est arrivé depuis. Ce n'est pas que +je me prétende plus <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> habile prophète qu'un autre, mais je +vivais avec des gens en dehors des illusions qui aveuglaient le duc de +Laval et son parti. Tout citoyen français, assez libre avec lui pour +ne pas craindre de l'offenser, lui aurait tenu le même langage.</p> + +<p>Jamais catastrophe n'a été plus annoncée que celle à laquelle +travaillait, avec tant de zèle le parti qui devait y succomber. Ce +qu'il y a d'ineffable, c'est que, depuis la chute, c'est nous qui +criions <i>gare</i> de toutes nos forces qu'il accuse de l'avoir poussé +dans le précipice. C'est ainsi que se manifeste la justice des hommes! +C'est de cette conversation que date le refroidissement du duc de +Laval pour moi. Le parti ultra est celui qui tolère le moins +l'expression de la vérité.</p> + +<p>Il était question du mariage de la princesse Louise d'Orléans avec le +prince héréditaire de Naples. Les Orléans le désiraient vivement. +Madame la Dauphine et madame la duchesse de Berry étaient entrées dans +cette pensée, et le Roi n'en paraissait pas éloigné. Toutefois, au +Palais-Royal, on accusait le duc de Blacas, alors ambassadeur à +Naples, de ne pas mettre beaucoup de zèle à faire réussir cette +négociation.</p> + +<p>Les souverains napolitains, en conduisant eux-mêmes leur fille +Christine, reine d'Espagne, à son époux Ferdinand VII, traversèrent le +midi de la France. Madame la duchesse de Berry alla rejoindre son +père, et la famille d'Orléans suivit son exemple.</p> + +<p>Le Roi et la Reine témoignaient un grand désir de voir accomplir +l'alliance souhaitée chez nous, mais ils dirent que le prince +héréditaire s'y refusait. Il se rendait justice; il ne méritait pas +notre charmante princesse. Ce fut un coup très sensible pour madame la +duchesse d'Orléans qui avait dès lors une grande passion de marier +ses filles.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> Elle venait d'être très dangereusement malade, et la crainte +de ne les point établir pendant sa vie s'était emparée d'elle. Qui n'a +pas vu la désolation de tout le Palais-Royal pendant le danger de +madame la duchesse d'Orléans ne peut s'en faire idée: mari, sœur, +enfants, amis, serviteurs, valets, personne ne désemparait; on osait à +peine se regarder.</p> + +<p>Monsieur le duc d'Orléans, si maître de lui ordinairement, avait +complètement perdu la tête. Il ne pouvait dissimuler sa douleur, même +au lit de sa femme, et venait pourtant toutes les cinq minutes faire +explosion dans la salle attenante, adressant à tout le monde les +questions qu'il faisait à chaque instant aux médecins et plus propres +à les troubler qu'à les éclairer. Je n'ai jamais vu personne dans un +état plus dissemblable de ses propres habitudes.</p> + +<p>Madame la duchesse d'Orléans s'en apercevait, et n'était occupée qu'à +le rassurer et à le calmer. Elle me disait, lors de sa convalescence: +«Je priais bien le bon Dieu de me conserver pour ce cher ami; mais je +le remerciais aussi de me donner une occasion de voir combien je lui +étais chère.» Elle aurait pu ajouter: et utile. Elle est, bien +assurément, l'ange tutélaire de la maison d'Orléans.</p> + +<p>Pendant que nos princes parcouraient le midi, réunis à leur famille +napolitaine, dont la tournure et les équipages excitaient l'étonnement +même de nos provinciaux les moins civilisés, un autre voyageur +occupait bien davantage les cent bouches de la renommée, ou, pour +parler moins poétiquement, les cent presses des journaux. Monsieur de +Lafayette avait été voir sa petite-fille établie à Vizille, chez son +beau-père, monsieur Augustin Périer.</p> + +<p>L'opinion publique était tellement à la recherche de <span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> tout ce +qui pouvait témoigner son mécontentement que cette visite, toute +naturelle, devint un événement politique. Le vétéran de la Révolution +fut fêté à Vizille, puis à Grenoble, puis à Valence, puis à Lyon, puis +enfin sur toute la route, et il fut reconduit à Paris d'ovation en +ovation.</p> + +<p>Monsieur de Lafayette n'était pas homme à faire défaut à cette gloire, +lors même qu'elle aurait été plus populacière; mais, il faut l'avouer, +l'opposition, en ce moment, était recrutée de tout ce qu'il y avait de +plus capable et de plus honorable dans le pays, et on saisissait +avidement les occasions de le témoigner.</p> + +<p>Naguère, la mort du général Foy, éloquent député de l'opposition, +avait donné l'idée d'une souscription nationale en faveur de ses +enfants, restés sans fortune. Monsieur Casimir Périer s'était inscrit +le premier et la semaine n'était pas écoulée que le million projeté +était rempli. Ce succès avait fait naître la pensée d'une autre +souscription destinée à dédommager les personnes qui refuseraient de +payer l'impôt illégalement établi. On prévoyait les coups d'État; on +ignorait de quelle nature ils seraient, et on se préparait à la +résistance.</p> + +<p>Soyons justes et convenons que, par là, on les provoquait, car je ne +prétends pas défendre ces démonstrations. Elles étaient coupables; il +n'est pas permis de présumer que le pouvoir doit lui-même sortir de la +ligne légale pour s'autoriser par avance à se soustraire aux lois; +mais, si jamais cela a été excusable, c'est dans cette circonstance. +Les précédents des personnes investies de l'autorité du Roi donnaient +le droit de soupçonner leurs intentions, et le langage de leurs +organes, avoués et reconnus, prouvaient qu'ils n'en avaient pas +changé.</p> + +<p>Les congréganistes et les ultras entonnaient partout l'hymne de +triomphe; mais ils n'étaient pas complètement <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> d'accord +entr'eux sur la manière d'agir. Bientôt, les premiers l'emportèrent, +et on trouva que monsieur de La Bourdonnaye n'entrait pas suffisamment +dans les vues du parti prêtre. Lui-même fut effrayé des folies qu'on +méditait, et l'élévation de Jules de Polignac à la présidence du +conseil lui servit de prétexte pour solliciter une retraite qu'on +était fort disposé à lui accorder.</p> + +<p>Enfin, pour achever la série des noms odieux au pays et compléter sa +colère, ce fut monsieur de Peyronnet qui le remplaça au ministère de +l'intérieur.</p> + +<p>Une femme, très liée avec monsieur de La Bourdonnaye, lui ayant +reproché d'avoir abandonné les affaires pour la puérile susceptibilité +du nouveau titre donné à Jules dans un moment si critique, il lui +répondit que cette inculpation était tout à fait erronée, que, si le +conseil avait marché dans ses vues, il y serait resté quelqu'eût été +son président: «Mais, voyez-vous, avait-il ajouté, quand on joue sa +tête il faut tenir les cartes.»</p> + +<p>Ce propos, dont je suis bien sûre, confirme les révélations de +monsieur Courvoisier. Il montre à quel point les ordonnances étaient +préméditées, et combien leur résultat probable était prévu pour tous +ceux que Dieu, dans sa colère, n'avait pas frappé d'une irrémédiable +cécité.</p> + +<p>Il me faut donner une nouvelle preuve de cet aveuglement royal auquel +les personnes qui n'auront pas vécu dans notre temps auront peine à +croire et qui n'en est pas moins d'une scrupuleuse exactitude.</p> + +<p>Monsieur de Bourmont, après s'être battu bravement dans la Vendée, +avait fait sa paix particulière avec l'Empereur, abandonné, d'autres +disent livré, ses camarades, et pris du service dans l'armée Impériale +si promptement qu'il n'en était guère estimé.</p> + +<p>En 1814, il s'était trouvé des plus empressés à saluer <span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> le +drapeau blanc. En 1815, il avait accompagné le maréchal Ney à Dijon, +avait obtenu de l'Empereur le commandement d'une brigade, puis avait +déserté la veille de la bataille de Waterloo et porté à l'ennemi les +états de l'armée. Lors du trop fameux procès du maréchal Ney, monsieur +de Bourmont témoigna contre lui en Cour des pairs, et le maréchal, à +son tour, l'accusa d'avoir aidé à la rédaction de la proclamation +qu'il dénonçait aujourd'hui.</p> + +<p>Toutes ces circonstances, vraies ou fausses mais généralement admises, +avaient fait décerner à monsieur de Bourmont l'épithète de traître que +personne ne lui contestait et que la presse exploitait à profit chaque +matin.</p> + +<p>Un jour de cette année 1829, le Roi dit au conseil assemblé: «Ah cela, +messieurs, il est temps de faire finir toutes ces clabauderies contre +Bourmont; personne ne sait mieux que moi combien elles sont injustes, +et je vous autorise à publier que, dans tout ce qu'on lui reproche, il +n'a jamais agi que sur mes ordres secrets et mon exprès commandement.» +Monsieur de Bourmont frissonna de la tête aux pieds. Tous les +assistants baissèrent les yeux à cette singulière réhabilitation. +Quant au Roi, il croyait très consciencieusement qu'aucune action ne +pouvait sembler déshonorante lorsqu'il l'avait commandée, et que son +ordre justifiait toute démarche. Le sang de Louis XIV parlait encore +assez haut pour qu'il n'éprouvât pas même un sentiment de mépris pour +des gens qui se seraient prêtés à certaines injonctions. Obéir était +le premier devoir.</p> + +<p>En sortant du conseil, monsieur de La Bourdonnaye raconta ce qui +venait de s'y passer à quelqu'un qui me le répéta le jour même. Cela +fut su, dans le temps, de toutes les personnes au courant des +affaires. Monsieur <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> de Bourmont obtint probablement que le Roi +renonçât à lui accorder ce genre de protection, car il n'en parla +plus.</p> + +<p>Cependant le général sentait toutes les difficultés de sa position et +désirait vivement une occasion de se relever dans l'opinion publique. +Il se savait brave et se croyait bon militaire. Un petit bout de +guerre lui durait bien convenu, mais il ne voyait où la placer. Alger +s'offrit à sa pensée, et il en hasarda quelques mots. Il fut repoussé +par tout le conseil et il se tut sans y renoncer.</p> + +<p>Vers la fin de décembre, le maréchal Marmont, que le dérangement de +ses affaires pécuniaires retenait à la campagne depuis plusieurs mois, +vint passer quelques jours à Paris. Bourmont lui conte, bien +légèrement, les velléités qu'il avait eues pour Alger, les difficultés +qu'il avait rencontrées, et lui laisse entrevoir qu'il avait jeté les +yeux sur lui pour commander l'expédition.</p> + +<p>Aussitôt le maréchal s'enflamme; il se voit déjà Marmont l'africain et +se promet de surmonter tous les obstacles. Il rentre chez lui, +s'entoure de livres, de cartes, de listes, d'états, de documents de +toute espèce et, bien plein de son sujet, va attaquer le Roi.</p> + +<p>Il ne le trouve pas fort récalcitrant, quoiqu'il n'adopte pas tous ses +plans. Monsieur de Polignac les repousse avec sa douceur accoutumée; +monsieur le Dauphin s'y oppose avec véhémence, et la marine déclare +l'expédition impossible à moins de préparatifs qui prendraient au +moins une année. Tout autre se serait tenu pour battu; mais le +maréchal n'en mit que plus de zèle à vaincre les oppositions. Il prit +pour auxiliaire l'amiral de Mackau. Ils travaillèrent ensemble et +produisirent un mémoire qui prouvait que les impossibilités de mer +pouvaient se discuter et que les difficultés de terre n'existaient +pas. Monsieur de Bourmont avait suscité ces dernières pour ne +<span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> pas effaroucher monsieur le Dauphin, mais ne demandait pas +mieux que d'aider à les lever.</p> + +<p>L'affaire sembla prendre couleur; le maréchal, avec la candeur qui le +caractérise, alla franchement s'expliquer avec le ministre de la +guerre. Il lui dit que, s'il pensait à commander l'expédition +lui-même, ce qui lui semblerait très simple, il renonçait à toute +prétention et n'en continuerait pas moins à employer ses soins pour +qu'elle eût lieu, mais que, si, lui, Bourmont, ne comptait pas y +aller, il demandait à en être chargé.</p> + +<p>Le ministre se récria fort sur la prétention qu'on lui supposait, +protesta qu'en tout cas il serait trop heureux de servir sous les +ordres de l'illustre maréchal, démontra combien la personne du +ministre de la guerre était indispensable au centre des affaires +pendant le temps de l'expédition et conclut que, malgré la gloire qui +devait s'acquérir en Afrique, ses engagements politiques lui faisaient +un devoir de la sacrifier à la conservation de son portefeuille. +Faisant ensuite passer en revue tous les rivaux qui auraient pu +disputer le commandement au maréchal, il trouva tant d'inconvénients à +chacun que le choix du général en chef ne pouvait laisser aucun doute, +si toutefois on parvenait à vaincre les répugnances de monsieur le +Dauphin pour l'expédition.</p> + +<p>Le maréchal se promit bien de n'y rien épargner. Bourmont avait l'air +de se laisser traîner à la remorque, mais fournissait au maréchal tous +les arguments. Celui-ci était on ne saurait plus reconnaissant de cet +empressement à le faire valoir. Il nous racontait chaque jour ses +succès, et s'étonnait un peu de mon incrédulité.</p> + +<p>J'avais su que monsieur le Dauphin, importuné de ses démarches, avait +dit, en le voyant sortir: «Va, agite-toi; si cela réussit, au moins ce +ne sera pas pour toi.» Je ne pouvais rapporter ce propos, tenu dans +l'intimité, <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> au maréchal; mais je cherchais à l'inquiéter sur +le résultat probable des soins qu'il se donnait.</p> + +<p>Tantôt il nous racontait que telle dame de madame la Dauphine lui +demandait d'emmener son fils, que tel aide de camp du Roi voulait +faire la campagne avec lui, etc. Enfin son succès lui paraissait +assuré, l'expédition était décidée, son état-major tout composé; il ne +manquait plus que l'insertion au <i>Moniteur</i> du nom du chef; mais cette +insertion n'arrivait pas.</p> + +<p>Je me rappelle, un samedi soir, lui avoir dit: «Prenez garde, monsieur +le maréchal, ne vous avancez pas trop, vous pourriez bien être joué +par monsieur de Bourmont.»</p> + +<p>Il m'accusa de prévention contre un homme calomnié, plein de loyauté +au fond. Il en prenait à témoin sa conduite envers lui. Je souris avec +incrédulité.</p> + +<p>«Eh bien! que direz-vous, si je suis nommé demain, et que le Roi +l'annonce au sortir de la messe?</p> + +<p>—Je dirai que je suis enchantée de m'être trompée, mais je ne +l'espère pas.</p> + +<p>—Eh bien! si je vous apporte la lettre de commandement, serez-vous +plus incrédule que saint Thomas?»</p> + +<p>Le Roi ne dit rien ni le dimanche, ni le lundi, ni le mardi; ces mêmes +jours se passèrent sans que la lettre arrivât. Monsieur de Bourmont +caressait toujours le maréchal, mais monsieur de Polignac, un peu +moins faux, commençait à s'en éloigner. Il se décida enfin à aller +trouver le ministre de la guerre et à lui représenter que la +nomination du chef de l'expédition devenait urgente à son succès.</p> + +<p>Le général en convint, puis il balbutia quelques paroles et finit par +dire au maréchal combien il était désolé que monsieur le Dauphin +exigeât absolument que ce fût lui, Bourmont, qui la commandât, son +consentement étant à ce prix.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> Le maréchal enfin vit à quel point il avait été mystifié. +Monsieur de Bourmont s'était habilement servi de son activité et de +ses connaissances militaires pour lever tous les obstacles qui +s'opposaient à ses propres désirs et vaincre, sans lui déplaire, les +répugnances de monsieur le Dauphin. Elles tenaient, je pense, à sa +jalousie du crédit qu'il se croyait sur le soldat. Il reconnaissait ne +pouvoir faire campagne sur la rive africaine et craignait les succès +d'un autre général, car, je l'ai déjà dit, monsieur le Dauphin s'était +persuadé qu'il avait des talents militaires.</p> + +<p>Le maréchal Marmont avait reçu et accepté les compliments de toute la +Cour et de toute l'armée. Les engagements d'obligeance qu'il avait +pris ne semblaient plus que des ridicules. Il avait préparé des +équipages, enfin il apparaissait à tous les yeux comme ayant été +attrapé. En outre, monsieur le Dauphin ne lui épargna pas le sarcasme.</p> + +<p>Pour qui connaît le caractère du duc de Raguse, il est facile de +comprendre sa fureur. Il voyait détruire de la façon la plus +outrageante les rêves de gloire dont il vivait depuis plusieurs +semaines, et il ne pouvait se dissimuler que lui seul avait décidé +cette expédition, avait levé les obstacles, aplani les difficultés et +ramené tous les esprits récalcitrants à la désirer, ou du moins à +n'oser s'y refuser. Son bon sens l'avait toujours empêché d'être +aucunement partisan de la politique du ministère Polignac, mais, +depuis cette aventure, le mécontentement personnel s'était joint à ses +autres répugnances; il ne cacha pas son ressentiment.</p> + +<p>Toutefois, ses obligations personnelles au Roi ne lui permettaient pas +de se retirer, mais il ne parut plus à la Cour que lorsque son service +l'y forçait, et se tint dans la réserve la plus absolue avec les +ministres. Tel était <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> le prédicament où il se trouvait lorsque +les événements du mois de juillet lui firent un devoir de se sacrifier +pour des principes qu'il détestait et des gens qu'il n'aimait guère.</p> + +<p>La connaissance que j'avais de cette situation me fit trouver d'autant +plus cruelle la fatalité qui le poursuivait, et, comme il se mêle +apparemment toujours un peu d'enthousiasme dans les actions des femmes +même de celles qui s'en croient le plus exemptes, je me pris à vouloir +combattre le sort, et, pendant bien des mois, je pourrais dire des +années, j'ai mis une véritable passion à ramener l'opinion à plus de +justice envers le maréchal.</p> + +<p>J'étais assistée dans cette œuvre par quelques amis sincères. +Peut-être aurions-nous réussi; mais lui-même, comme tous les gens à +imagination, a trop de mobilité dans le caractère pour conserver +longuement l'attitude austère et persévérante qui convient à un homme +calomnié. Je ne le connaissais que sous des rapports de société assez +intimes, mais où l'esprit joue le plus grand rôle, et il en a +beaucoup. Il faut y ajouter un grand fond de bonhomie et même, je +crois l'avoir déjà dit, de candeur qui le rend fort attachant; mais il +est incapable de la conduite suivie qui peut faire tomber les attaques +et prouver leur injustice en les repoussant avec cette froide dignité, +seule défense d'un grand caractère.</p> + +<p>J'ai été contrainte de m'avouer que le maréchal apportait lui-même +plus d'obstacle à ma chevaleresque entreprise que qui que ce soit, et, +comme au fond il faut servir ses amis ainsi qu'ils veulent l'être, en +conservant une très tendre amitié pour lui, je me suis résignée à lui +laisser gaspiller un reste d'existence que j'aurais désiré voir rendre +utile à notre pays.</p> + +<p>Je reviens à 1830.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> CHAPITRE XX</h3> + +<p class="resume">Le premier jour de l'année 1830. — Séance royale au Louvre. — Le + Roi laisse tomber son chapeau; monsieur le duc d'Orléans le + ramasse. — Testament de monsieur le duc de Bourbon. — Expédition + d'Afrique. — Un mot de monsieur de Bourmont. — Le Roi et l'amiral + Duperré. — Voyage de monsieur le Dauphin à Toulon. — Messieurs de + Chantelauze et Capelle entrent dans le ministère.</p> + +<p>Le premier jour de l'année fut remarquable par le discours du Nonce au +Roi où il sembla lui donner des conseils d'une politique ultramontaine +fort bien accueillis dans la réponse de Sa Majesté. Cette circonstance +fit renouveler le bruit qui circulait tout bas que ce nonce, +Lambruschini, assisté du cardinal de Latil, avait, avec l'autorisation +du Pape, relevé Charles X des serments prononcés à son sacre. Je +n'affirme pas que cette cérémonie ait eu lieu; des gens fort instruits +des affaires l'ont cru.</p> + +<p>Ce même premier janvier, la cour royale, ayant en tête son président, +monsieur Séguier, se présenta chez madame la Dauphine. Monsieur +Séguier se disposait à lui adresser les félicitations d'usage +lorsqu'elle lui coupa la parole en disant de la façon la plus +hautaine: «Passez, messieurs, passez.» Ces deux circonstances firent +grande sensation et donnèrent fort à commenter. Repousser si durement +la magistrature du pays tandis qu'on recevait bénévolement les +conseils antinationaux, c'étaient deux fautes graves; mais le temps +était arrivé où elles se succédaient rapidement.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> La saison était fort rigoureuse et les souffrances du peuple +en proportion. La charité publique cherchait à les égaler. On imagina +pour la première fois de donner un bal à l'Opéra, à un louis par +billet, appelant ainsi le luxe au service de la misère.</p> + +<p>Les dames de la Cour et de la ville s'occupèrent également de cette +bonne œuvre qui réussit parfaitement et rapporta une somme très +considérable. Les habitants des Tuileries y avaient les premiers +contribué, mais personne ne parut dans la loge réservée pour eux. +Celle du Palais-Royal, au contraire, était occupée par toute la +famille d'Orléans.</p> + +<p>Monsieur le duc d'Orléans et son fils descendirent dans le bal. +Monsieur le duc de Chartres y dansa plusieurs contre-danses. Cette +condescendance eut grand succès et rendit plus remarquable la solitude +de la loge royale qui restait la seule vide dans toute la salle. C'est +avec toutes ces petites circonstances que les Orléans conquéraient la +popularité que les autres repoussaient tout en la souhaitant.</p> + +<p>J'ai, en général, peu de curiosité à voir les cérémonies où la foule +se porte, mais les circonstances avaient rendu l'ouverture de la +session si importante que je voulus assister à la séance royale. Elle +se tenait au Louvre et les détails de cette matinée me sont restés +dans la mémoire.</p> + +<p>La duchesse de Duras, dont j'ai si souvent parlé, avait succombé à un +état de souffrance qui l'avait longtemps fait qualifier de malade +imaginaire et lassé surtout la patience de son mari. Il venait +d'épouser en secondes noces une espèce de suisso-anglo-portugaise, +sortant de je ne sais où, qui avait acheté le titre de duchesse et le +nom de Duras d'une assez grande fortune. Elle fournissait à son mari +l'occasion de s'écrier naïvement, <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> quelques semaines après son +mariage: «Ah! mon ami, tu ne peux pas comprendre le bonheur d'avoir +plus d'esprit que sa femme!» Il est certain que la première madame de +Duras ne l'avait pas accoutumé à cette jouissance.</p> + +<p>Je me trouvais placée à côté de cette nouvelle épousée le jour où +Charles X parlait en public pour la dernière fois. Je ne pus retenir +un mouvement d'effroi lorsqu'il prononça les mots menaçants dont +j'oublie le texte mais qui annonçaient la volonté de soutenir son +ministère malgré les Chambres.</p> + +<p>Madame de Duras me demanda ce que j'avais: «Hélas! madame, +n'entendez-vous pas le Roi déclarer la guerre au pays, et ce n'est pas +pour le pays que je crains.»</p> + +<p>Cinq minutes après, comme nous nous disposions à sortir, elle me dit: +«Vous aurez mal compris; le duc (elle appelait ainsi bourgeoisement +son mari), le duc m'a dit ce matin qu'il avait lu le discours du Roi, +qu'il était à merveille, allait terminer toutes les difficultés et +faire taire tous les gens qui criaient contre le gouvernement.</p> + +<p>—Tant mieux, madame.»</p> + +<p>Je ne rapporte pas ce dialogue pour l'importance des paroles +personnelles de mon interlocutrice, mais pour montrer quel était +l'esprit de l'intérieur des Tuileries. Monsieur de Duras se trouvait +en ce moment premier gentilhomme de la chambre de service, et sa femme +habitait le palais avec lui. La confiance y était complète autant +qu'aveugle.</p> + +<p>Le roi Charles X était parfaitement gracieux dans un salon et tenait +noblement sa Cour, mais il n'avait aucune dignité à la représentation +publique. Son frère, Louis XVIII, malgré son étrange tournure, y +réussissait mieux que lui.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> Charles X avait une voix criarde et peu sonore, ne prononçait +pas clairement et lisait mal ses discours. Sa grâce accoutumée +l'abandonnait dans ces occasions. Des circonstances fortuites +contribuaient aussi à le gêner; sa vue étant baissée, on écrivait les +paroles qu'il devait prononcer en très gros caractères et il en +résultait la nécessité de tourner constamment des feuillets, ce qui +nuisait à son maintien.</p> + +<p>Lorsque, ce jour-là, il en vint à la phrase menaçante, il voulut lever +la tête d'une façon plus imposante, en même temps qu'il retournait sa +page. Dans ce petit travail, son chapeau mal affermi s'ébranla, et les +diamants dont il était orné le firent tomber bruyamment, aux pieds de +monsieur le duc d'Orléans. Celui-ci le ramassa et le tint jusqu'à la +fin du discours. Bien des gens firent attention à cette circonstance.</p> + +<p>J'allai le soir au Palais-Royal où j'en parlai. Madame la duchesse +d'Orléans me saisit le bras: «Oh! ma chère, taisez-vous; est-ce qu'on +l'a remarqué?... Madame la Dauphine l'a bien vu, elle aussi. Je n'ai +pas osé la regarder; mais je suis sûre qu'elle a été fâchée.... +J'espère qu'on n'en parlera pas.»</p> + +<p>Mademoiselle ajouta: «Pourvu que les gazettes ne s'en emparent pas +pour faire leurs sots commentaires!»</p> + +<p>On était d'autant plus ému de ce petit incident au Palais-Royal que, +précisément le 6 janvier de cette année où tous les princes, selon +l'usage, s'étaient réunis pour tirer le gâteau chez le Roi, la fève +était tombée à monsieur le duc d'Orléans, et madame la Dauphine en +avait témoigné assez d'humeur.</p> + +<p>Il surnageait ainsi une sorte de pressentiment partagé par le pays +tout entier; car les gens les plus éloignés de souhaiter le +renversement de la branche aînée, en voyant les déplorables embarras +où elle se plongeait de <span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> gaieté de cœur, ne pouvaient +s'empêcher de s'écrier: «Mais ces gens-là ne voient donc pas qu'ils +pavent le chemin du trône aux d'Orléans?»</p> + +<p>Il est juste de dire cependant que, si les anciennes répugnances de +madame la Dauphine se retrouvaient de temps en temps, la sincère +amitié qu'elle portait à madame la duchesse d'Orléans dirigeait +fréquemment sa conduite. Elle en avait donné naguère un témoignage +éclatant.</p> + +<p>Monsieur le duc de Bourbon continuait à vivre dans les tristes +désordres qui ont signalé toute sa vie. Devenu vieux, il était tombé +sous la domination d'une créature qu'il avait ramenée d'Angleterre et +mariée à un officier de sa maison qui, dit-on, avait cru épouser la +fille naturelle du prince au lieu de sa maîtresse. Quoi qu'il en soit, +madame de Feuchères devint souveraine absolue à Chantilly et au +Palais-Bourbon. Elle en expulsa la comtesse de Reuilly, fille de +monsieur le duc de Bourbon, et exerça sur tout ce qui l'entourait +l'empire le plus despotique.</p> + +<p>L'immense fortune du prince était à sa disposition. Messieurs de Rohan +Guéméné, ses cousins germains, se trouvaient les héritiers les plus +proches. Les Orléans ne venaient qu'après. On souhaita que les biens +de la branche de Condé se réunissent tous sur la même tête, en restant +dans la maison de Bourbon, et que, pour cela, monsieur le duc de +Bourbon adoptât un des enfants du duc d'Orléans dont il était parrain +en lui donnant son nom et sa fortune.</p> + +<p>Le Palais-Royal attachait le plus grand prix à obtenir ce résultat. +Charles X le désirait ainsi que toute la famille royale, mais il n'y +avait pas d'autre moyen pour y réussir que l'influence de madame de +Feuchères. Elle seule disposait du vieux prince et elle mit pour +première <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> condition à ses bons offices qu'elle serait reçue à +la Cour.</p> + +<p>Cela parut impossible à obtenir de la sévérité connue de madame la +Dauphine; mais, dès le premier mot que madame la duchesse d'Orléans +hasarda à ce sujet, elle dit: «Certainement, ma cousine; je suis +fâchée pour le duc de Bourbon que ce soit là le moyen de le décider à +une chose juste, convenable pour lui autant que pour vous, mais, +puisqu'il en est malheureusement ainsi, il n'y a pas à hésiter, je me +charge d'en parler au Roi.»</p> + +<p>Madame de Feuchères fut présentée; madame la Dauphine la traita bien, +et le testament fut signé. Je crois bien qu'il convenait aux idées de +madame la Dauphine que Chantilly restât entre les mains d'un Bourbon +et que ce titre de Condé se perpétuât dans sa famille. Mais il n'est +pas moins vrai que, dans cette circonstance, elle se montra très bonne +et très aimable pour les princes d'Orléans.</p> + +<p>L'adresse de la Chambre ne fut pas conçue dans un esprit plus +conciliant que le discours du trône. Le Roi s'en tint pour offensé et +prorogea la session, en protestant de nouveau de la <i>volonté immuable</i> +dont il soutiendrait ses actions. Les députés retournèrent dans leur +province se préparer à de nouvelles élections qu'on prévoyait +inévitables.</p> + +<p>Il faut rendre justice au gouvernement et surtout à l'administration. +Une fois l'expédition d'Alger consentie, les préparatifs en furent +faits avec un zèle et une activité si extraordinaires qu'elle fut +prête en six semaines, au lieu de demander une année comme on l'avait +prétendu. Le succès a prouvé qu'il n'y manquait rien.</p> + +<p>Cette campagne africaine était devenue le point d'espérance des +hommes les plus animés du parti ultra. <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> Le général Bertier de +Sauvigny disait, en montant en voiture: «Nous allons escarmoucher +contre le Dey; mais la vraie et bonne guerre sera au retour.» Il est +positif qu'on espérait ramener une armée assez dévouée pour être +disposée à soutenir l'absolutisme.</p> + +<p>On a dit que, si monsieur de Bourmont avait été en France, il aurait +empêché les ordonnances de Juillet. Je crois bien qu'il les aurait +voulues mieux préparées et mieux soutenues, mais je doute qu'il les +eût blâmées. J'ai par devers moi une anecdote qui ne me laisse guère +d'hésitation à ce sujet.</p> + +<p>Quoique peu favorable au ministère Polignac, monsieur de Glandevès, +gouverneur des Tuileries, était dans des relations familières avec +monsieur de Bourmont. Il se trouva chez lui la veille de son départ:</p> + +<p>«N'êtes-vous pas inquiet, lui dit-il, de la situation où vous laissez +ce pays-ci et de ce qu'on pourra faire en votre absence?</p> + +<p>—Oui, je suis inquiet parce que je n'ai pas assez confiance dans la +fermeté de notre cabinet. Il n'a pas grande habileté, peu d'unité, +encore moins de volonté; car, voyez-vous, mon cher Glandevès, pour +mettre la machine à flot, sans secousse et sans danger, il ne faudrait +que faire usage d'un seul petit mot de quatre lettres: <i>oser</i>. Voilà +toute la politique du moment.</p> + +<p>—Je suis loin d'être partisan de votre doctrine et fort effrayé de +vous la voir professer, reprit Glandevès.»</p> + +<p>Monsieur de Bourmont ne répondit que par un sourire de confiance. Je +pense que c'est la dernière fois que monsieur de Glandevès l'ait +envisagé.</p> + +<p>On avait proposé le commandement de l'escadre à l'amiral Roussin qui +le refusa. Un peu de répugnance à lier sa fortune à celle de monsieur +de Bourmont et la <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> persuasion que les préparatifs ne pouvaient +être achevés à temps pour arriver sur la côte avant le moment des +tempêtes dictèrent ce refus.</p> + +<p>L'amiral Duperré ne consentit à se charger de la responsabilité de +cette entreprise qu'après une longue hésitation. Tous les +renseignements de la marine la représentaient comme excessivement +hasardeuse, et l'histoire ne rassurait pas sur les chances d'un +heureux résultat.</p> + +<p>La veille de son départ, l'amiral Duperré obtint une audience du Roi. +Après avoir établi toutes les difficultés du débarquement, tous les +obstacles que présentaient cette côte et la mer qui la baigne pour +communiquer des vaisseaux à une partie de l'armée mise à terre, la +possibilité qu'il se passât beaucoup de jours dans une séparation +complète qui compromît le salut des troupes débarquées et privées de +munitions, etc., enfin tout ce qui rendait cette tentative +inquiétante, l'amiral ajouta:</p> + +<p>«Sire, en me chargeant de cette périlleuse commission, j'ai obéi aux +ordres de Votre Majesté; j'y emploierai mes soins, mes veilles, ma +vie, j'ose dire que je ferai tout ce qui sera humainement possible +pour réussir. Mais je prends acte ici, devant le Roi, que je ne +garantis pas le succès, et je ne voudrais pas être considéré comme +ayant conseillé une entreprise qui me paraît bien hasardée.</p> + +<p>—Partez tranquille, amiral, vous ferez de votre mieux, et, si le +succès ne répond pas à nos espérances, je ne vous en tiendrai pas pour +responsable. Au reste, nous ne vous abandonnerons pas, et, dès que +vous serez embarqué, Polignac et moi, nous ferons dire chaque jour des +messes à votre intention.»</p> + +<p>Duperré, vieux loup de mer, qui aurait mieux aimé un air de vent +poussant au large que toutes les cérémonies <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> de l'Église de +Rome, resta confondu du secours qu'on lui offrait, s'inclina +profondément, sortit du cabinet du Roi et alla conter son dialogue à +la personne de qui je le tiens.</p> + +<p>Pendant ce temps-là, mon pauvre ami Rigny se morfondait au fond de la +Méditerranée. Il est convenu depuis avec moi que l'expédition d'Alger +lui avait fait regretter vivement, pendant quelques semaines, la +probité politique qui l'avait conduit à refuser le portefeuille de la +marine quand il avait vu surtout que la possession de celui de la +guerre n'empêchait pas de se confier le commandement de l'armée.</p> + +<p>Rigny était le plus jeune et le plus aventureux de nos amiraux. Il +joignait à une ambition personnelle, que je ne prétends pas nier, une +passion pour la gloire du pays qui le stimulait encore à toutes les +entreprises brillantes. Je lui ai entendu dire bien souvent qu'il ne +mourrait pas tranquille sans avoir vu le pavillon français à Mahon et +à Porto-Ferrajo.</p> + +<p>Hélas! il ne flotte sur aucun de ces remparts, et l'erreur d'un +médecin l'a conduit au tombeau avant qu'il eût atteint sa cinquantième +année.</p> + +<p>Monsieur le Dauphin se rendit à Toulon pour assister au départ de +l'armée. Il était très certainement contrarié de «la grandeur qui +l'attache au rivage»; mais il le témoigna par un redoublement de +désobligeance et de maussaderie. Il ne resta que fort peu de temps à +Toulon et déplut généralement.</p> + +<p>Au surplus, son voyage avait encore un autre but; il s'agissait de +faire la conquête de monsieur de Chantelauze; et le prince prit sa +route par Grenoble pour travailler à ce grand œuvre.</p> + +<p>Je ne sais ce qui avait inspiré une si grande confiance pour ce +monsieur de Chantelauze, homme complètement <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> ignoré du public, +mais on lui avait déjà offert vainement le portefeuille de la justice. +Monsieur le Dauphin parvint à le lui faire accepter.</p> + +<p>Le Roi consentit alors à recevoir la démission que monsieur de +Courvoisier cherchait à donner depuis quelque temps mais qu'il insista +pour faire recevoir lorsque la dissolution de la Chambre fut décidée. +Trois jours après l'ordonnance qui parut à cet effet, le cabinet fut +en partie renouvelé. Monsieur de Courvoisier et monsieur de Chabrol, +les plus modérés du conseil, furent remplacés par monsieur de +Chantelauze, qui n'était pas assez connu, comme l'avait été récemment +monsieur de La Bourdonnaye par monsieur de Peyronnet qui l'était trop.</p> + +<p>Si le Roi avait soigneusement cherché dans toute la France l'homme et +le nom qui pouvaient faire le plus de tort à la Couronne et le plus +exaspérer contre elle, il n'aurait pas mieux trouvé qu'en choisissant +monsieur de Peyronnet. Mais les choses en étaient venues à ce degré +d'inimitié entre le monarque et le pays que les gens les plus hostiles +à l'un devenaient les favoris de l'autre.</p> + +<p>Quand les partis sont en présence à ce point, il ne reste plus qu'à +trouver le jour de la bataille. Il n'est que trop tôt arrivé, hélas! +Il était inévitable. Selon mon jugement, le trône à cette époque avait +tous les torts. Mais, pendant le ministère Martignac, les Chambres et +le pays avaient eu les leurs. Tout le monde a été puni en proportion +de ses fautes; et ceux à qui le trône est échu portent la peine +d'avoir peut-être trop laissé former autour d'eux d'ambitieuses +espérances.</p> + +<p>On adjoignit au ministère un monsieur Capelle, connu par son esprit +d'intrigue. Il avait gouverné la princesse Élisa, autrement dit +madame Bacciochi, lorsqu'elle <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> régnait en Toscane, et, depuis +la Restauration, s'était trouvé mêlé à tous les tripotages du pavillon +de Marsan.</p> + +<p>Monsieur l'avait employé dans le travail des élections pour le parti +ultra, et c'est parce qu'il passait pour habile en ce genre +d'entreprise qu'il fut appelé en cette occurrence où les élections se +trouvaient d'une si grande importance. Mais l'habileté intrigante n'y +pouvait plus rien.</p> + +<p>Le pays avait été trop froissé, trop irrité, trop exaspéré comme à +plaisir; et les députés, ayant voté l'adresse hostile au ministère +Polignac, n'avaient qu'à se présenter aux électeurs pour être choisis +par acclamation. Je suis bien persuadée qu'électeurs et députés, +personne ne pensait à renverser le trône mais, oui bien, le +ministère.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> CHAPITRE XXI</h3> + +<p class="resume">Abolition de la loi salique en Espagne. — Impression de madame la + Dauphine. — Séjour de la Cour de Naples à Paris. — Bal donné par + madame la duchesse de Berry. — Bal au Palais-Royal. — Maladie du + général de Boigne. — Sa mort. — Incendies en + Normandie. — Insurrection à Montauban. — Départ des souverains + napolitains. — Modération de madame la Dauphine. — Prise + d'Alger. — Ordonnances de Juillet. — Incrédulité, désespoir et + fureur du pays.</p> + +<p>Le mariage du roi d'Espagne avec la princesse Christine de Naples fut +suivi très promptement par la déclaration, désignée sous l'appellation +de rappel de la <i>Pragmatique</i>, qui rendait les filles aptes à hériter +de la couronne. L'effet de cette mesure fut très vif à notre Cour et +nulle part davantage qu'au Palais-Royal.</p> + +<p>Madame la duchesse d'Orléans m'en parla avec amertume; elle se +trouvait également blessée comme napolitaine et comme française. Je me +rappelle qu'elle me dit que cette mesure, si hostile aux autres +branches de la maison de Bourbon, avait été regardée comme une offense +tellement personnelle par le roi de Naples, son frère, qu'elle avait +décidé son départ de Madrid dans les vingt-quatre heures. Cette +circonstance m'a toujours fait douter que la reine Christine eût été +pour quelque chose dans cette première décision du roi Ferdinand. La +mesure, comme tout le monde sait, avait été déjà préparée sous Charles +IV.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, madame la duchesse d'Orléans me <span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> raconta +que, la vieille au soir, on avait parlé de cette nouvelle chez madame +la Dauphine. Le Roi, monsieur le Dauphin, madame la duchesse de Berry, +tous les Orléans, s'étaient prononcés contre cette décision.</p> + +<p>Madame la Dauphine seule avait dit: «Oui, je crois bien que c'est une +mauvaise chose qui doit déplaire au gouvernement et même à la famille, +mais, quant à moi personnellement, je trouve que le roi d'Espagne a +raison et que ce qu'il fait est tout simple.»</p> + +<p>Madame la Dauphine se serait assez bien accommodée que les filles +héritassent des trônes, même de celui de France. Cependant je dois +dire qu'elle repoussa avec ridicule et mépris des propositions qui lui +arrivèrent de je ne sais quel nid d'intrigants pour l'engager à +réclamer la couronne de Navarre.</p> + +<p>J'ai quelque souvenir, sans oser l'affirmer, que monsieur de +Chateaubriand avait un moment accepté cette idée, croyant par là +plaire à madame la duchesse d'Angoulême; je l'appelle ainsi car +c'était sous le règne de Louis XVIII.</p> + +<p>L'arrivée de la Cour de Naples fut le signal des fêtes. Madame la +duchesse de Berry paraissait enchantée de recevoir sa famille chez +elle; je ne l'ai jamais vue plus à son avantage que dans cette +circonstance. Le Roi son père, auquel la maladie avait donné les +apparences d'une caducité prématurée, ne paraissait que le moins +possible en public et s'accommodait mieux de l'intérieur plus +tranquille de sa sœur, madame la duchesse d'Orléans.</p> + +<p>Mais la reine de Naples, toute grosse, toute ronde, tout enluminée, +toute prête à se divertir de toutes les façons possibles, mettait à +contribution la bonne volonté de madame la duchesse de Berry à la +promener dans tout Paris et dans tous les spectacles. C'était ainsi +que, <span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> de bon accord, nos deux princesses françaises se +partageaient l'accueil à faire à leurs parents.</p> + +<p>Il y eut spectacle à la Cour; et, pour la première fois, nous vîmes la +famille d'Orléans paraître dans la loge royale. Le Roi avait témoigné +la veille de la représentation un demi regret que cette loge ne fût +pas assez grande pour les y admettre avec les voyageurs, leurs si +proches parents.</p> + +<p>Monsieur de Glandevès, gouverneur des Tuileries, recueillit ces +paroles, fit travailler toute la nuit et le lendemain prévint le Roi +que la loge pouvait contenir les princes d'Orléans. Le Roi resta un +moment étonné, puis il prit son parti de bonne grâce.</p> + +<p>La joie en fut des plus vives au Palais-Royal, et la reconnaissance +pour monsieur de Glandevès si sincère que j'en ai constamment retrouvé +les traces, même après que les journées de Juillet eurent changé tous +les rapports.</p> + +<p>Madame la duchesse de Berry donna, dans ses appartements et ceux de +ses enfants aux Tuileries, un magnifique bal. Je n'en ai jamais vu de +mieux ordonné. Le local forçait à occuper deux étages; mais un +escalier, qui n'était pas celui par lequel on arrivait, avait été +élégamment décoré; les paliers en étaient transformés en salons +confortables, et, les quelques marches qui les séparaient les uns des +autres se trouvaient tellement dissimulées sous les tapis et les +fleurs que cet escalier fut autant occupé qu'aucune autre pièce et +semblait faire partie des appartements.</p> + +<p>Malgré la recherche, l'élégance de ce bal où la bonne compagnie se +trouvait réunie en nombre immense sans qu'il y eût cohue, malgré la +bonne ordonnance et l'air satisfait de la maîtresse de la maison, il +régnait dans tous les esprits un instinct d'alarme qui arrêtait la +gaîté.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> Ce bal fut suivi d'un voyage à Rosny des plus magnifiques. On +m'en fit de pompeux récits, mais, n'y ayant pas assisté, je n'ai rien +à en dire.</p> + +<p>Je voudrais pouvoir passer également sous silence la fête donnée au +Palais-Royal, au retour de Rosny, car le souvenir ne m'en est pas +agréable. Le roi Charles X ayant consenti à accompagner celui de +Naples à ce bal, il semblait naturel que la fête fût pour eux, mais il +en arriva tout autrement.</p> + +<p>Lorsque j'arrivai au Palais-Royal, les rues étaient tellement +encombrées de monde que ce n'était qu'avec beaucoup de peine et à +travers les imprécations de la foule que les voitures circulaient. Mon +cocher avait dû tourner dans dix rues différentes pour se frayer un +chemin. Parvenue enfin à la petite porte de la rue du Lycée, il fallut +que les gendarmes, les suisses, etc., fissent une espèce de sortie +pour se réunir à mes gens et parvenir à me faire entrer dans le Palais +en m'arrachant de la foule.</p> + +<p>Dans l'intérieur, la cohue n'était guère moins grande. Tout ce qui +avait voulu demander des billets en avait obtenu, et c'était à +grand'peine que les aides de camp du prince, réunis à ceux du Roi et +aux officiers des gardes du corps, conservaient un espace de quelques +pieds autour de la troupe royale. La faire circuler fut longtemps +chose impossible.</p> + +<p>Je me trouvai lancée par la foule dans cet espace réservé où je +n'avais aucune intention de pénétrer, au point de tomber sur le prince +de Salerne.</p> + +<p>Le duc de Blacas, qui était de service et avec lequel je n'étais pas +en trop bons rapports, eut pitié de moi et me prit sous sa protection +pendant le passage d'un des flots de cette foule.</p> + +<p>J'eus occasion alors d'examiner la physionomie des <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> princes. +Le Roi paraissait de bonne humeur, les napolitains étonnés, madame la +Dauphine assez mécontente et je le conçois, madame la duchesse +d'Orléans fâchée, Mademoiselle embarrassée, monsieur le duc d'Orléans +satisfait. Cette satisfaction me déplut, je ne saurais trop dire +pourquoi; mais j'avais un sentiment de peur, de chagrin et hâte de +m'en aller.</p> + +<p>J'étais rentrée chez moi à dix heures; ma mère me voyant arriver de si +bonne heure craignit quelque accident. Je lui dis que j'aimais trop +les Orléans pour avoir été contente de ma soirée et que, pour la +première fois, je ne pouvais me défendre de croire des arrière-pensées +à monsieur le duc d'Orléans.</p> + +<p>Cette manière de remplir ses salons, fort au delà de ce qu'ils +pouvaient contenir, de tous les gens les plus désagréables au Roi +pendant qu'il était censé lui donner une fête, et, plus encore, cette +illumination de tous les jardins, ce soin de les tenir tous grands +ouverts à la multitude, dans un temps où l'impopularité du souverain +n'était un secret pour personne, cette affectation à se présenter +perpétuellement sur la terrasse pour faire crier: «<i>Vive monsieur le +duc d'Orléans</i>», tout cela avait quelque chose de plus que populaire, +de <i>populacier</i>, si j'ose le dire, qui me blessait d'autant plus que +la circonstance le comportait moins.</p> + +<p>Nul n'aurait pu trouver extraordinaire que monsieur le duc d'Orléans, +recevant les rois de France et de Naples, s'occupât principalement de +ses hôtes royaux. Il y avait donc une sorte de préoccupation politique +à transformer cette fête pour des rois en une fête pour le peuple, et +cette disposition me peinait.</p> + +<p>Au reste, elle porta ses fruits. Cette nuit peut être considérée comme +la première émeute de l'année 1830, si fertile en ce genre. La foule, +admise sans aucune <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> surveillance dans les jardins et les +galeries, finit par s'exalter, sous les conseils de quelques +prédicateurs de désordre, et devint tellement turbulente qu'il fallut +la faire expulser par la force armée.</p> + +<p>Faut-il conclure de là, comme je l'avais exprimé dans ma mauvaise +humeur, que monsieur le duc d'Orléans avait des arrière-pensées? Oui +et non. Je suis persuadée qu'il n'avait aucun plan de conspiration, +mais il soignait ce qu'il appelait sa <i>popularité</i>, et il voulait +toujours, selon l'expression de ce pauvre duc de Berry, faire <i>pot à +part</i>.</p> + +<p>Le lendemain de ce bal, une lettre de Chambéry m'apprit que monsieur +de Boigne devenait de plus en plus souffrant et que ses médecins s'en +inquiétaient. Je le connaissais trop bien pour hasarder à l'aller +trouver sans sa permission. Je lui écrivis sur-le-champ pour demander, +sans l'alarmer, à lui faire une visite. Il me fit répondre qu'il +venait d'être assez souffrant pour être trop faible pour écrire +lui-même, mais qu'il était beaucoup mieux, qu'aussitôt qu'il serait en +état de supporter la voiture il se rendrait à des eaux qu'on lui +conseillait dans la Tarentaise et qu'il me priait de remettre ma +visite à son retour vers la fin de juillet.</p> + +<p>Rassurée par cette lettre et celles qui suivirent, mais ne voulant pas +aller dans le monde, je m'établis à la campagne dans le commencement +de juin. Ce fut là que j'appris que monsieur de Boigne, qu'on disait +en pleine convalescence, avait succombé le 21 à une nouvelle attaque +d'une maladie dont il était atteint depuis bien des années. Cette +dernière crise n'ayant duré que peu d'heures, on assurait qu'il avait +été impossible de m'en prévenir. Je dus le croire. Cependant je +regrettai de n'avoir pas insisté plus fortement pour me rendre à +Chambéry au mois de mai, malgré sa résistance.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> Il se passait depuis quelques mois une circonstance bien +singulière et qui n'a jamais été expliquée. Nos provinces du nord +étaient dévorées d'incendies. Le nombre s'en était tellement multiplié +qu'il était impossible de les supposer accidentels et, d'ailleurs, la +malveillance se prouvait dans la plupart. La terreur était au comble +dans ces pays, et les paysans voyaient partout des incendiaires. Ce +fléau gagnait de plus en plus et se rapprochait des environs de Paris. +De pauvres bergers, des jeunes filles furent accusés et convaincus du +crime d'incendie. Il était évident qu'ils avaient été séduits, +fanatisés, mais par qui? C'est ce qu'on n'a jamais pu découvrir. Les +partis se sont mutuellement reproché d'avoir employé cette coupable +manœuvre pour exalter les esprits. Je ne comprendrais pas dans quel +but. Ce qu'il y a de sûr, c'est que les faits étaient vrais et qu'ils +n'ont pas été expliqués.</p> + +<p>Les élections pour une nouvelle Chambre se faisaient dans un sens de +plus en plus hostile au ministère. Les 221, qui avaient voté +l'adresse, étaient tous réélus par acclamation, et, dans les autres +collèges, les députés sortants étaient en assez grand nombre remplacés +par les libéraux.</p> + +<p>L'inquiétude commençait à gagner le cabinet et on attendait avec +anxiété les nominations successives dont le courrier ou le télégraphe +apportait la nouvelle. Lorsqu'il avait appris dans la journée un choix +qui lui semblait favorable, le Roi donnait généralement pour mot +d'ordre le nom de la ville où l'élection avait eu lieu, en +l'accompagnant d'une épithète obligeante.</p> + +<p>Le collège de Montauban nomma monsieur de Preissac qui avait voté la +fameuse adresse. Mais la canaille de la ville, soulevée par quelques +ultras, attaqua les électeurs, poursuivit monsieur de Preissac, força +sa maison, <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> insulta sa vieille mère, blessa ceux qui la +voulaient défendre et monsieur de Preissac ne dut son salut qu'à la +fuite et à la fermeté du duc de La Force qui protégea sa retraite.</p> + +<p>Tout le monde fut fort indigné de cette violation brutale de tous les +droits constitutionnels. Charles X inventa de donner pour mot d'ordre +le nom de la ville de Montauban et ne se refusa pas le sourire de +satisfaction. Le duc de Raguse se redressa avec l'air si blessé que le +Roi devint fort rouge, balbutia Mont ... Mont ... Montpellier: «Oui, +Sire, j'entends, Montpellier», reprit le duc. Ils n'ajoutèrent rien, +mais tous deux s'étaient compris; tous deux étaient mécontents l'un de +l'autre.</p> + +<p>Le duc de Raguse me raconta ce court colloque le soir même. Je trouve +que ces petites circonstances dévoilent souvent mieux les hommes que +les longs détails de leurs actions.</p> + +<p>À mesure que les élections étaient connues, les bruits de coup d'État +médités prenaient plus en plus de la consistance. Monsieur le duc +d'Orléans s'en était expliqué avec Charles X dans une longue +conversation qu'ils avaient eue à Rosny, et le Roi lui assura avec une +telle apparence de franchise que rien ne le déciderait à sortir des +mesures constitutionnelles qu'il réussit à le tromper.</p> + +<p>Malgré toutes les batteries qui se dressaient pour résister légalement +à un ministère détesté par le pays, malgré tous les embarras qui en +pouvaient surgir, monsieur le duc d'Orléans était persuadé, je le lui +ai entendu dire alors et depuis, que la Couronne elle-même ne courait +aucun danger tant qu'elle restait dans la lettre de la Charte. La +Charte, toute la Charte, rien que la Charte, tel était le vœu du +pays et son expression.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> La prolongation du séjour des souverains napolitains, établis +au palais de l'Élysée, commençait à gêner le Roi. Il voulait quitter +Paris pour Saint-Cloud. Madame la Dauphine se chargea de leur demander +le jour de leur départ, sous prétexte de fixer celui où elle se +mettrait en route pour les eaux. Ils furent très blessés de cette +façon de les éconduire, et en nommèrent un assez prochain.</p> + +<p>Madame la Dauphine avait une excuse pour cette apparente +inhospitalité. Son voyage était annoncé; elle n'aurait pu que +difficilement y renoncer, et elle voulait être de retour avant le +moment où la réunion des Chambres pouvait être le signal des mesures +extrêmes qu'elle combattait seule, mais avec persévérance. Il est +étrange, mais pourtant exact, qu'elle avait complètement changé de +rôle avec son mari. Plus il était devenu violent et exagéré dans le +parti ultra, plus elle, en revanche, était modérée et sage.</p> + +<p>Je n'ai pas été suffisamment initiée dans les secrets de cet intérieur +pour savoir les motifs de ce revirement de conduite, mais très +certainement, à cette époque, madame la Dauphine était contraire à +toutes les mesures acerbes et monsieur le Dauphin y poussait. Madame +la Dauphine n'avait aucune confiance dans le ministère Polignac; +monsieur le Dauphin n'espérait qu'en lui.</p> + +<p>La princesse partit, emportant la promesse du Roi qu'aucune décision +importante ne serait prise en son absence. Les ordonnances de Juillet +ont prouvé comment elle a été tenue.</p> + +<p>Mes affaires personnelles m'ayant amenée un matin à Paris, je me +trouvai dans les rues au moment où le canon raconta aux habitants la +prise d'Alger. Un long cri de joie s'éleva dans toute la ville. Je fus +frappée de l'impression générale que je remarquai. J'avais tant +<span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> entendu tirer ce glorieux canon et avec si peu d'effet sur le +citoyen, dans des occasions bien autrement importantes sous l'Empire +que je fus très étonnée de la part personnelle prise par tout le monde +à ce succès.</p> + +<p>Chaque porte ou boutique était remplie des gens de la maison, et les +passants s'arrêtaient sans se connaître pour exprimer leur +satisfaction. Était-ce la désuétude où était tombé ce genre de +bulletin chez nous qui lui donnait plus de prix, ou bien la fatigue +des longues guerres de la Révolution et de l'Empire, les sacrifices +qu'elles avaient coûtés à presque toutes les familles empêchaient-ils +cet airain triomphant de frapper aussi directement sur le timbre de +l'orgueil national? Je ne sais. Mais il m'a semblé que la joie pour +l'entrée dans Alger a été plus expressive que pour celle dans Vienne +ou Berlin. Je ne parle que de mon impression, sans affirmer qu'elle +soit exacte.</p> + +<p>Le Roi voulut rendre grâce à Dieu du succès de ses armes. Un <i>Te Deum</i> +solennel fut chanté à Notre-Dame. Charles X, arrivant dans toute la +pompe de la royauté, y fut reçu et harangué par monsieur l'archevêque +de Paris. Son discours, fidèlement répété dans le <i>Moniteur</i>, +promettait au Roi l'appui de la sainte Vierge pour la croisade qu'il +lui prêchait contre les infidèles de l'intérieur aussi bien que contre +ceux d'Afrique.</p> + +<p>Cet appel du parti prêtre au parti ultra eut un long et fatal +retentissement et acheva d'exaspérer les esprits. Les paroles du +prélat doivent être comptées au nombre des circonstances qui ont le +plus immédiatement provoqué la résistance au gouvernement de Charles +X.</p> + +<p>L'événement du succès d'Alger, l'espoir d'exploiter la satisfaction +que le pays en avait ressenti, peut-être aussi le désir de profiter +de l'absence de madame la Dauphine <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> qui annonçait son retour +décidèrent le conseil à signer ces historiques ordonnances que les +directeurs occultes du Roi réclamaient depuis longtemps et que Charles +X souhaitait de toute sa persévérante obstination. C'est bien de lui +qu'on a pu dire avec vérité: «Il n'a rien appris, il n'a rien oublié.»</p> + +<p>On m'a raconté qu'au dernier conseil, tenu le dimanche, ces fatals +papiers, dont la teneur avait été discutée et convenue le mercredi +précédent, se trouvèrent sur la table; mais, au moment de les signer, +toutes les mains semblèrent se paralyser. Le nom du Roi y était +apposé; il s'impatientait des hésitations et sortit du cabinet. Alors +monsieur de Polignac, qui a toujours plus de cœur que de cervelle +pour savoir le conduire, prit la plume et mit le nom de Polignac sous +celui de Charles: «Maintenant, messieurs, dit-il, la signature du Roi +est légalisée; la vôtre n'est plus nécessaire, vous signerez si vous +voulez. Pour moi, je ne crains pas la responsabilité de mes actes.» +Tous signèrent à l'envi.</p> + +<p>Malgré le secret dont on entourait cette déplorable décision, il en +perçait assez pour provoquer une sérieuse inquiétude. Toutefois, on +voyait une telle incurie dans les gens chargés des affaires publiques +que les indiscrétions des ultras et des amis du Roi n'éveillaient pas +suffisamment l'attention. Cependant plusieurs prêtres avaient parlé, +même en chaire, de l'abaissement prochain de l'impie.</p> + +<p>Les jésuites se montraient plus exultants que jamais. Le conseil de +conscience du Roi ne cachait pas sa satisfaction, et enfin monsieur +Rubichon avait révélé à monsieur Greffuhle le texte même des +ordonnances sans réussir à le persuader. Cela paraissait si +extravagant que l'on n'y pouvait croire, d'autant que rien +n'annonçait <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> des mesures prises pour soutenir la révolution +qu'on méditait dans le gouvernement du pays.</p> + +<p>Monsieur de Rothschild, banquier de l'État et se croyant très avant +dans la confiance du gouvernement, alla le dimanche même demander à +monsieur de Peyronnet ce qu'il fallait penser des bruits qui +circulaient. Le ministre lui exprima son étonnement qu'un homme aussi +sage y pût accorder la moindre importance; la malveillance seule, +selon lui, pouvait les répandre: «Du reste, ajouta-t-il, voulez-vous +une preuve matérielle de leur fausseté? Tenez, regardez.»</p> + +<p>Il lui montra son bureau couvert des lettres closes qu'il signait pour +convoquer les députés à la séance royale de l'ouverture de la session. +La plupart, en effet, furent expédiées pas le courrier de ce jour.</p> + +<p>Monsieur de Peyronnet, en quittant monsieur de Rothschild, se rendit à +Saint-Cloud où l'on signait les ordonnances; et monsieur de Rothschild +alla dîner à la campagne chez madame Thuret où se trouvait invité tout +le corps diplomatique.</p> + +<p>La visite qu'il avait faite au ministre de l'intérieur et les lettres +closes, vues sur son bureau, firent la nouvelle de ce dîner et +rassurèrent les esprits. Quelques-uns des convives s'arrêtèrent chez +moi au retour, et me racontèrent ce qu'ils y avaient appris.</p> + +<p>Le <i>Moniteur</i> du lendemain contenait les ordonnances. Monsieur de +Rothschild ne fut pas le seul trompé. Monsieur de Champagny, +sous-secrétaire d'État de la guerre et dirigeant le ministère en +l'absence de monsieur de Bourmont, était à la campagne; il ne reçut le +<i>Moniteur</i> que le mardi soir et ne put arriver à Paris que le +mercredi. Aussi monsieur le Dauphin disait-il, en se frottant les +mains: «Le secret a été si bien gardé que Champagny ne l'a su que par +le <i>Moniteur</i>.» Le duc de Raguse, <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> destiné in petto à soutenir +ces insoutenables mesures, avait été tenu dans la même ignorance.</p> + +<p>Monsieur de Polignac s'était surpassé dans la profonde incapacité +qu'il avait déployée dans toute cette circonstance. Presque tous les +chefs de la garde royale étaient absents par congé, aussi bien que les +autorités militaires de la ville de Paris; et trois des régiments de +la garde avaient été envoyés en Normandie, à l'occasion des troubles +excités par les incendies dont j'ai fait mention.</p> + +<p>Rien, en un mot, n'avait été prévu, ni préparé; et on se jetait dans +ces témérités sans précaution comme sans effroi. Le fait est que, dans +leurs étroits cerveaux et ne vivant que sous l'influence de leur +propre parti, ni le Roi, ni son ministère n'avaient prévu d'obstacles; +et ils ne s'étaient point armés pour une lutte qu'ils ne croyaient pas +avoir à redouter. C'est l'explication et peut-être l'excuse de leur +conduite. Ils pensaient répondre par les mesures qu'ils adaptaient aux +intérêts moraux de la France et se flattaient d'être soutenus, dans +cette pieuse entreprise, par une assez grande partie du pays pour que +la poignée de factieux qui s'y opposeraient n'osât pas témoigner son +ressentiment.</p> + +<p>Hélas! il s'est trouvé que c'était la nation toute entière. Je dis +<i>toute entière</i>, car, dans les premiers temps, aucune voix, pas même +au milieu de ceux qui ont suivi Charles X jusqu'à Cherbourg, n'a osé +s'élever pour justifier les démarches qui l'avaient précipité dans cet +abîme, et jamais souverain n'est tombé devant un assentiment plus +unanime.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> <i>APPENDICES</i><br> +QUELQUES CORRESPONDANTS DE MADAME DE BOIGNE</h2> + +<h3>I<br> +<span class="smcap">La reine Marie-Amélie.</span></h3> + +<p class="right10">Twickenham, ce 16 janvier 1817.</p> + +<p>Ma chère Adèle, Vous avez été bien aimable de Vous rappeller de moi en +m'envoyant un échantillon de votre charmant ouvrage. Nous avons tous +admiré le gout, la patience et l'excellence de l'aimable ouvrière, je +n'espère pas de pouvoir Vous imiter, mais, avec un si bon modèle sous +les yeux, je travailleré avec plus d'ardeur, et mon ouvrage me +deviendra doublement agréable en pensant à Vous. Vos dignes Parens ont +donné une charmante petite soirée à mes enfans et ceux-ci n'appellent +plus M<sup>me</sup> d'Osque <i>notre amie</i>. J'espère que Vous serez entièrement +quitte du rhûme que vous avez souffert; nous parlons bien souvent de +vous avec vos Parens, car je vois bien que c'est la conversation qui +leur fait plus de plaisir, et à moi de même. Ma sœur et mon mari me +chargent de tous leurs complimens pour Vous et, en Vous embrassant +avec toute l'amitié, je suis</p> + +<p>Votre bien affectionnée</p> +<p class="right10 smcap">Marie-Amélie.</p> + +<p class="p2 right10">Samedi 20 mars 1819.</p> + +<p>Ma chère Adèle, Vous avez rendu bien justice à mon cœur en +m'apprenant que votre pauvre mère est arrivée heureusement <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> à +Paris; j'espère que le repos, la tranquillité et le bonheur de se voir +entourée de ses enfans la remettront aussi parfaitement que je le lui +souhaite. Dès que ma sœur sera rentrée, je lui donnerai votre +billet et je suis sûre d'avance du plaisir qu'elle et mon mari +éprouveront en apprenant l'arivée de vos dignes parens, car nous +partagions vivement vos inquiétudes à ce sujet. Remerciez bien votre +mère du paquet dont elle a bien voulû se charger pour moi, +exprimez-lui bien tout l'intérêt que je prends à sa santé et dites-lui +mille amitiés tant à Elle qu'à M<sup>r</sup> d'Osmond de la part du trio qui +est toujours le même. Je partage sincèrement votre joie, ma chère +Adèle, et je suis de tout mon cœur en vous embrassant tendrement.</p> + +<p>Votre bien affectionnée</p> +<p class="right10 smcap">Marie Amélie.</p> + +<p class="p2 right10">Thuileries, ce 29 juillet 1833.</p> + +<p>J'étois bien sûre, ma chère amie, que vous prendriez une part bien +vive à mes joies de Grand-Mère; vous avez toujours si bien compris et +partagé tous mes sentimens. J'ai trouvé votre si aimable lettre ici en +sortant de voiture, j'aurois voulu pouvoir vous en remercier tout de +suite, mais la fatigue que j'éprouvois avant hier au soir et l'emploi +de toute la journée d'hier ne m'en ont pas laissé le temps. J'ai +laissé Louise à merveille assise dans son lit, et ayant à ses côtés +son joli enfant qu'elle aime déjà beaucoup, et pour lequel j'éprouve +tous les sentiments de Grand-Mère; la santé de Louise ne me donnant +aucune inquiétude, je tenois beaucoup à me trouver dans ces journées +au poste où mon cœur et mon devoir m'appelloient; je suis arrivée +avec Clémentine, Marie ayant préféré de rester auprès de sa sœur; +je compte partir après demain soir pour aller l'y rejoindre et rester +encore quelques jours à soigner Louise. Les journées ici se sont très +bien passées, celle de hier a été des plus brillantes; les plaisirs se +sont succédés sans discontinuer pendant plus de douze heures, le calme +et la tranquillité ont été parfaits et si, pendant la Revue, quelque +cri inconvénant s'est fait entendre, il a été <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> étouffé par les +acclamations avec lesquelles on a salué le Roi; ces acclamations se +sont rénouvellées encore avec plus d'ardeur et d'affection dans la +tournée qu'il vient de faire ce matin et aucun autre cri s'y est mêlé. +Je suis bien peiné des inquiétudes que vous éprouvés pour la santé de +votre père et je sais combien vos tendres soins lui sont nécessaires. +Veuillez bien lui dire mille choses de ma part et recevoir Vous même +l'assurance de toute mon ancienne et constante amitié.</p> + +<p>Votre bien affectionnée</p> +<p class="right10 smcap">Marie Amélie.</p> + +<p class="p2 right10">Laeken, ce 5 août 1833.</p> + +<p>Il m'a été impossible, ma chère Amie, de trouver un moment avant +celui-ci pour Vous remercier de votre lettre du 31 et des intéressants +détails que vous m'avez donnés et que j'ai communiqués seulement au +Roi. J'espère qu'à votre retour à Châtenay Vous aurés trouvé M. +d'Osmond bien, je vous prie de lui dire bien des choses de ma part. +J'ai trouvé mon accouchée et son joli enfant à merveille; il sera +baptisé solennellement jeudi prochain, et je repartirai samedi pour +retrouver mes pénates où je me retrouve toujours avec tant de plaisir; +en attendant, je Vous embrasse avec toute l'amitié qui est d'ancienne +date.</p> + +<p class="p2 right10">Brusselles, ce 21 avril 1835.</p> + +<p>Ma sœur m'a appris le cruel malheur que Vous avez éprouvé, ma chère +amie, et je ne veux pas tarder un moment à Vous exprimer toute la part +que j'y prends. Perdre l'objet de tant de soins et d'affections et le +perdre d'une manière si affreuse c'est bien déchirant pour un cœur +comme le votre, et le mien, qui Vous est bien attaché, s'associe à vos +peines. Je ne Vous en dirai pas davantage; je vous plains avec tout le +sentiment de la plus sincère amitié.</p> + +<p>Votre bien affectionnée</p> +<p class="right10 smcap">Marie-Amélie.</p> + +<p class="p2 right10"><span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> Thuileries, ce 25 7<sup>bre</sup> 1835.</p> + +<p>Je m'empresse, ma Chère Comtesse, de rectifier une erreur involontaire +que j'ai commise hier. Il n'est que trop vrai que M. Cholet, chef +d'escadron du 6<sup>me</sup> dragons, brave officier, a péri aux journées de +juin 1832, et qu'alors j'ai vû sa veuve et que je me suis intéressée à +son sort, il n'y a que le Cousin que je ne puis vérifier. J'ai encore +parlé au Roi des deux protégés du G<sup>l</sup> Pozzo et il m'a chargée de lui +remettre de nouveau des petites notes à leur sujet pour pouvoir les +rappeler à ses Ministres; si cela n'a pas encore été fait, ce n'est +pas faute de bonne volonté du Roi qui serait charmé de faire quelque +chose d'agréable au Général. Adieu, ma Chère, Vous conoissez mon +ancienne et bien sincère amitié pour Vous.</p> + +<p class="p2 right10">Lausanne, ce 10 8<sup>bre</sup> 1852.</p> + +<p>Ma chère Amie, en arrivant ici j'apprends l'affreux malheur qui est +arrivé à votre neveu, je sens combien cela doit être douloureux pour +Vous et c'est un besoin pour mon cœur de vous exprimer combien je +partage votre peine, combien je plains ses pauvres parens. J'ai trouvé +Hélène en pleine voie de convalescence et remise de son accident. Je +n'ai que le temps de Vous renouveller l'assurance de toute mon amitié.</p> + +<p class="p2 right10">Ramsgate, ce 7 août 1853.</p> + +<p>Ma Chère Comtesse, j'apprends à l'instant le malheur qui vient de Vous +frapper et je m'empresse de Vous exprimer la part que j'y prends, je +m'associe à votre douleur; il est si cruel de perdre une sœur et +une Amie; combien je vous plains; combien je plains votre pauvre +frère, ses Enfans, et les pauvres que votre Belle sœur secourait +avec tant de zèle et de charité. Elle en retrouvera la récompense dans +le ciel. Je me suis fiée à l'aimable complaisance de notre commune +Amie, la bonne Mme Mollien, pour vous donner de mes nouvelles et de +celles de tout ce qui m'est si cher, mais je n'ai pas voulu lui +<span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> céder la plume dans un moment ou Vous étiés malheureuse et ou +je tenois à Vous exprimer moi même tout ce que mon cœur sentoit +pour Vous; je forme des vœux pour que cette secousse n'aie pas +causé un nouvel ébranlement à votre chère santé. Je veux, en même +temps, Vous remercier de vos deux chères lettres du 21 avril et 5 +juin; si je ne réponds pas aussi tôt que je le voudrois, je vous +assure pourtant qu'elles me font bien plaisir, prenant le plus vif +intérêt à ce qui vous concerne et rien ne pouvant altérer mon ancienne +amitié pour Vous. J'espère que la santé du respectable Chancelier se +conserve bien, parlez lui de moi, il connait mes sentimens pour lui; +j'ai été bien peinée du malheur que ses Enfans ont encore éprouvé. Je +suis venue passer quelques jours ici avec Aumale et sa famille qui y +sont depuis six semaines; Hélène et ses Enfans sont venus me +rejoindre; j'ai de bonnes nouvelles de tous mes chers Absens, et je me +dispose à aller passer l'hiver à Seville, si les circonstances le +permettent; je vous remercie de tout ce que vous me dites au sujet du +mariage de mon petit fils, tout me fait espérer qu'il sera heureux, +quoique je le trouve trop jeune. Adieu, ma chère Amie, comptez +toujours sur toute l'amitié de votre bien affectionnée</p> + +<p class="right10 smcap">M. A.</p> + +<p class="p2 right10">Nervi, ce 16 février 1856.</p> + +<p>Ma Chère Comtesse, j'ai prié notre commune Amie, la bonne Mme Mollien, +d'être mon interprète auprès de Vous, ma santé ne me permettant pas de +Vous écrire comme je l'aurois désiré depuis longtemps; mais, à +présent, que, graces à un retour de beau temps, mes forces reviennent +journellement, je ne veux plus tarder à Vous remercier de votre lettre +du 3 de ce mois, des bons vœux qu'elle contient, et à Vous offrir +ceux que je forme pour votre conservation et pour votre bonheur. J'ai +vû avec peine que la santé du Chancelier vous avoit donné des +inquiétudes, heureusement j'ai appris depuis qu'il étoit parfaitement +rétabli, j'espère qu'il ne doute pas du vif et constant intérêt que +je lui porte. J'ai bien pensé au chagrin <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> que vous avoit causé +la mort de M. Molé, il est si triste de voir ainsi finir les uns après +les autres des anciens amis qu'on ne retrouve plus. Nemours et sa +femme me chargent de Vous remercier de votre bon souvenir et de Vous +dire bien des choses de leur part, ils me soignent avec une constante +tendresse. Quant à Clémentine; elle est retournée chez Elle depuis le +mois de Xbre; et Elle a eu son fils ainé avec une fièvre typhoïde qui +l'a fort inquiétée; il en est à présent entièrement rétabli. Adieu, ma +Chère Amie, comptez sur tous les anciens et constants sentimens pour +Vous de la vieille solitaire, de</p> + +<p>Votre bien affectionnée</p> +<p class="right10 smcap">Marie Amélie.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> II<br> +<span class="smcap">Madame Adélaïde d'Orléans.</span></h3> + +<p class="right10">Saint Cloud, jeudi 12 mai 1831.</p> + +<p>C'est du fond de mon âme ma chère, que je vous plains et que je +partage vos regrets, je sais que vous souffrez doublement et de votre +douleur et de celle de votre malheureux père, dites lui combien nous +sommes occupés de lui, soyez notre bonne interprète auprès de lui, je +vous en prie; j'avais besoin de vous exprimer ce que mon cœur sent +pour vous dans cette cruelle circonstance et combien il vous comprend; +je vous embrasse tendrement</p> + +<p class="right10 smcap">L. Adélaïde L. D'Orléans.</p> + +<p><i>P. S.</i> Faites moi donner de vos nouvelles et de celles de votre +pauvre père. Le Roi, la Reine me chargent d'être leur interprète +auprès de vous et de lui, c'est au nom de tous.</p> + +<p>(<i>Les lignes suivantes sont de la main de la reine Marie-Amélie.</i>)</p> + +<p>C'est de tout mon cœur que je m'unis à ma sœur pour vous dire +combien je suis occupée de vous et de votre père, combien je vous +plains et combien je partage tous vos regrets; vous connaissez mon +ancienne amitié pour vous.</p> + +<p class="p2 right10">S<sup>t</sup> Cloud, 15 juillet 1831.</p> + +<p>Je suis bien fâchée de vous avoir manquée hier, ma chère comtesse, +nous étions à Paris; je crois, et j'espère que la journée d'hier +déconcertera un peu tous les mauvais sujets et les agitateurs de tous +les partis par l'indignation que le peuple et les ouvriers ont +manifestée aux acteurs de ces coupables <span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> tentatives. Je vous +remercie beaucoup de votre intéressante lettre, et de l'extrait +curieux qu'elle contenait; je regrette que ce soit encore votre projet +de venir dimanche, car je ne pourai en profiter; nous allons passer la +matinée à Paris, mais j'espère et je vous demande de m'en dédomager un +autre jour. Bonjour, ma chère comtesse, vous connaissez tous mes +sentimens pour vous, c'est de tout mon cœur que je vous en +renouvelle l'expression; soyez, je vous en prie, ma bonne interprète +auprès de votre excellent père.</p> + +<p class="right10 smcap">L. Adélaïde L. D'Orléans.</p> + +<p class="p2 right10">Neuilly, 24 juillet 1833.</p> + +<p>Ma chère comtesse, nous sommes bienheureux, nous venons de recevoir la +délicieuse nouvelle que notre chère Louise est heureusement accouchée +ce matin après deux heures de souffrances d'un beau garçon, elle et +son enfant sont aussi bien que possible. Je sais combien vous +partagerez notre joie ainsi que votre excellent père. Je vous +embrasse bien contente.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> III<br> +<span class="smcap">M. de Chateaubriand</span>.</h3> + +<p class="p2 right10">Paris, 31 juillet 1830.</p> + +<p>Sorti hier pour aller vous voir, j'ai été reconnu dans les rues, +trainé et porté en <i>triomphe</i>, bien malgré moi, et ramené à la chambre +des pairs où il y avoit réunion. Aujourd'hui, je suis si découragé par +ma <i>gloire</i> que je n'ose plus sortir; je vais entrer dans une carrière +périlleuse où je me trouverai presque seul, mais où je me ferai tuer, +s'il le faut. Je veux rester fidèle à mes serments, même envers des +parjures. Quel malheur d'être si loin de Vous! point de voiture, aucun +moyen de communication.</p> + +<p>Mille hommages, Madame, je tâcherai de saisir quelque occasion pour +aller jusques dans la rue d'Anjou. La nuit seroit le bon moment, mais +je ne puis à cause des frayeurs de M<sup>de</sup> de Ch., des malades et des +réfugiés qui m'ont demandé l'hospitalité. M<sup>de</sup> R. n'est pas revenue, +je m'attende à la voir arriver à chaque instant.</p> + +<p class="p2 right10">Paris, le 13 mai 1831.</p> + +<p>Je me suis présenté à votre porte pour deux bien tristes raisons. +Croyez, Madame, à toute la part que je prends à Votre douleur ainsi +qu'à celle de Monsieur d'Osmond. Je vais quitter la France, je ne sais +si je vous reverrai jamais. Si vous voulez bien me conserver, un +souvenir, j'en serai plein de reconnoissance.</p> + +<p>Recevez, Madame, je vous prie, avec mes adieux, l'hommage empressé de +mon respect.</p> + +<p class="right10 smcap">Chateaubriand.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> IV<br> +<span class="smcap">Le Baron Séguier</span>,<br> +consul général de France à Londres.</h3> + +<p class="right10">Londres, le 13 août 1830.</p> + +<p>Madame,</p> + +<p>Quoique très affairé et non moins souffrant, je ne veux pas laisser +passer ce courrier sans vous accuser au moins réception de votre +lettre du cinq du courant, et de l'incluse que je n'ai pu encore +remettre, mais que je remettrai s'il y a lieu.</p> + +<p>La manière dont vous parlez de notre nouvel état de choses m'a fait +grand plaisir, car elle prouve qu'il se confirme, et c'est la +confiance en nous même, avec l'union, qui peut achever de nous sauver. +On est ici dans l'admiration de nous; les papiers anglais ne sont +pleins que d'amendes honorables sur notre mauvaise réputation passée; +nous ne sommes plus bons à faire seulement des danseurs et des +perruquiers, nous sommes ce qu'il y a de mieux dans le monde après les +Anglais. Tous ces nouveaux éloges semblent donnés de bonne foi, et, si +nous continuons à les mériter, une noble estime peut se former entre +les deux peuples; nous marcherions alors unis, hand in hand, et le +bonheur avec la liberté de l'Europe seraient assurés.</p> + +<p>Pouvez vous lire ce griffonage! ma main me refuse le service.</p> + +<p>Adieu, Madame, présentez l'hommage de mon dévouement à votre famille +et ne doutez jamais de mon aussi réel que respectueux attachement</p> + +<p class="right10">b<sup>on</sup> <span class="smcap">Séguier</span>.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> V<br> +<span class="smcap">Adrien de Montmorency, duc de Laval</span>.</h3> + +<p class="right10">Monsures, 5 Sep<sup>bre</sup>.</p> + +<p>Ma vieille amitié se sent très touchée, très émue des expressions +singulièrement tendres et pénétrantes que je viens de lire dans votre +lettre du 2. Vous accordez beaucoup d'intérêt et de pitié, à mes +nouvelles douleurs. Cet excès de malheur, qui comble la mesures de mes +misère, a remué en vous les souvenirs de notre intimité passée. Vous +m'adressez de doux reproches que je suis très loin de mal recevoir.</p> + +<p>Mais pourquoi ai-je été blessé? c'est, pour ne rien dissimuler, que, +depuis quelques années, notre amitié déjà si vieille, et si intime +s'étoit encore resserrée par une confiance sans bornes de ma part. +C'est que je vous aimois comme une sœur de mon choix; c'est que je +trouvois en vous, ma chère Adèle, une amie douée de raison, de +jugement, de dévouement avec un charme infini dans le commerce de la +vie; il y avoit alors sympathie en toutes choses, en toutes +circonstances, entre vous, et moi. Nous étions alors amis dans toute +la perfection de ce sentiment.</p> + +<p>Ainsi que nos parens nous avoient donné l'exemple de cette union +inaltérable, cette seconde génération d'amis me sembloit réunir à la +fois ce qu'il y avoit de plus solide, de plus doux et de plus +honorable pour le cœur.</p> + +<p>Qui donc a changé et bouleversé cet état de choses? qui a formé de +nouvelles amitiés, de nouveaux liens, qui a repoussé nos vieux +souvenirs? ce n'est pas moi. Vous avez raison lorsque vous dites +qu'il ne faut pas rompre les vieilles liaisons <span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> pour en +chercher de nouvelles; personne plus que moi n'est pénétré de ces +puissantes admirables expressions de Shakespeare</p> + +<p class="poem"> + «those friends thou hast, and their adoption tried<br> + grapple them to thy soul with hooks of steel.»</p> + +<p>Je veux répondre à votre procédé avec tendresse, et sans +récrimination; j'irai vous voir incessament; s'il ne s'agissoit que de +vous aimer comme une ancienne connoissance, de m'en tenir à l'agrément +de votre esprit, à la distraction d'une des maisons les plus agréables +qui existent encore à Paris, ce seroit déjà fait, ou plutôt, je ne +vous aurois témoigné aucun dissentiment. Vous n'avez à vous plaindre +de mes froideurs que parce que vous étiez placée beaucoup plus +intimement dans mon affection, dans mon estime, dans ma confiance; +encore une fois, je le répète, j'irai vous voir à ma 1<sup>re</sup> course au +val, je vous serrerai la main comme autrefois, et nous essayerons tous +deux de fermer cette playe et de guérir cette profonde blessure.</p> + +<p>Je retourne demain pour quelques jours à la r. de l'université; et +bien loyalement je vous déclare, ma chère adèle, que j'ai été bien +sensible à la lettre [que] je réponds.</p> + +<p>Je remets à Mad. Recamier ce mot pour vous, je pars pour Genève, et +vous savez les consolations que j'y vais chercher: ne seroit-ce que ce +secret, en commun avec moi, notre amitié seroit éternelle, et à l'abri +des révolutions; la France, le pauvre pays pourroit être bouleversée +dans ses entrailles que notre vieille amitié fraternelle n'en pourroit +être altérée, n'importe la différence de nos couleurs.</p> + +<p>Ainsi pardonnez moi ma solitude, et jurez moi amitié; c'est un serment +qui ne sera changé, ni violé par moi.</p> + +<p class="right10 smcap">Adrien.</p> + +<p>Samedi 28.</p> + +<p>Écrivez à M. Louis Bellanger, poste restante à Genève.</p> + +<p class="p2 right10"><span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> 17 mars, Gênes [1831].</p> + +<p>Avant hier soir à 11 h. 1/2 lorsque je lisois quelques pages angloises +de Walter-Scott pour endormir mes chagrins sans y réussir, est entré +dans ma chambre un ambassadeur poudré, de la meilleure compagnie, de +doctrine pas si bonne à mon sens, mais si agréable dans les manières +et si amical dans les souvenirs, que j'ai joui beaucoup de cette +visite inattendue.</p> + +<p>Vous pénétrez que c'est d'un de vos amis, ou au moins d'une de vos +connoissances que je veux parler; il alloit en toute diligence là où +je l'avois accueilli, il y a cinq ans, avec sa femme et sa famille.</p> + +<p>Depuis mon départ de Paris, je n'avois rencontré si bonne, +intéressante, instructive conversation; cet entretien a éclairci, a +raffraichi toutes mes idées sur des sujets, des complications bien +confuses pour ma pauvre ignorance.</p> + +<p>Il est reparti immédiatement en toute diligence pour sa destination.</p> + +<p>Il me parait évident que vous êtes trop loyal dans votre cabinet pour +ne pas vouloir de guerre, pour en rejetter les horreurs et les +chances, à quelque prix que ce soit, pourvû que vous soyez les +Maîtres, ce qui peut n'arriver pas; il est permis de s'en inquiéter.</p> + +<p>Vous étiez bien aimable, amical dans votre d<sup>niére</sup> lettre. Vous +vouliez me consoler de choses inconsolables; ce qui n'est pas dans la +puissance humaine. Vous reverrais-je dans quelques semaines, quelques +mois? Je ne le sais. Toujours, et dès ma jeunesse, j'ai eu horreur des +injures et des outrages qui ne peuvent se venger avec l'aide d'un seul +bras; me garantirez vous le repos dans la dignité? dans toute +l'Europe, je puis voyager. Mon nom, j'ose le dire, est un noble +passeport, ma conduite une bonne lettre de recommandation; avec ces +deux choses, je puis aller, séjourner dans toutes les monarchies de +tous les tempéramens, comme dans les 22 républiques de la Suisse; je +trouve ma place au 1<sup>er</sup> rang de la société, à Genève, comme à +Londres, Vienne, Rome, etc. <span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> Chez nous, il n'y a rien de cela; +ce nom et cette conduite, c'est un soupçon, c'est une surveillance, +une perquisition.</p> + +<p>Dieu m'est témoin que les nobles inconvéniens, les dangers, je ne les +appréhende pas.</p> + +<p>En vérité, je ne sais si ce n'est pas une inconvenance, un +mal-à-propos de causer ainsi tout haut, et de vous importuner de mes +irrésolutions; quoiqu'il en soit, c'est la franchise de l'amitié; et +la mienne est de si vieille date et de si bonne trempe que vous n'avez +jamais pû recueillir un plus sincère hommage.</p> + +<p>Je m'étonne que notre amie Juliette ne m'envoie jamais un souvenir; je +m'en sens plus humilié que blessé, puisqu'enfin j'étois le plus ancien +de ses amis; j'ai souvenance d'une petite lettre sans réponse au +commencement de l'année.</p> + +<p>Mille complimens à Poz...; j'avais vû son neveu à Florence, aimé et +goûté dans la meilleure compagnie.</p> + +<p class="p2 right10">25 mai, Milan [1831]</p> + +<p>Une lettre du 17 que je reçois à l'instant de Caroline m'informe de +l'objet d'une course qu'elle fesoit à Paris pour donner à votre pauvre +père un témoignage de son intérêt à sa profonde douleur. Cette +douleur, ma chère amie, est également la vôtre; et qui sait mieux que +moi en mesurer l'étendue, et apprécier tout ce qu'elle renferme +d'amertume! une mère dont jamais vous ne vous étiez séparée; la +famille la plus unie, la plus dévouée, la plus intimement dévouée les +uns envers les autres qui exista jamais! je connois donc tout ce que +vous devez souffrir, tout le poids de cette insupportable douleur, +tout ce que le ciel a réservé de chagrins pour les vieux jours de +votre si bon et si vénérable père. Veuillez lui offrir les intimes +hommages de ma vieille amitié héréditaire; je sens pour lui ce que +sentiroit mon angélique Mère, si elle étoit encore sur cette terre; +dans toutes les circonstances qui nous brisent le cœur, nous devons +les partager; nous aimer beaucoup enfin, par la raison que les +sentimens prennent une double force lorsqu'ils sont transmis de +génération en génération.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> Voilà, ma très chère Adèle, l'expression des 1<sup>ers</sup> +mouvements que produit dans mon âme si ouverte à toutes les émotions +douloureuses la lettre de Caroline. Veuillez, je vous en conjure, vous +en pénétrer, et offrir aussi à votre frère les assurances de toute ma +sensibilité.</p> + +<p>Le 4 de ce mois, je vous répondois, et je vous disois les alarmes que +me causoit la poitrine de mon petit compagnon. C'est cette cruelle +maladie qui nous retient ici depuis 5 semaines; il est en +convalescence à présent; le médecin très habile se flatte que la playe +au poumon est cicatrisée; nous espérons pouvoir nous mettre en route +dans une 12<sup>aine</sup> de jours. Nous voyagerons lentement avec les plus +excessives précautions; nous irons d'abord séjourner à Lausanne; c'est +là que je vous demande une réponse; vous ne la refuserez pas à une +vieille amitié qui sympathise si étroitement avec vos chagrins. À +Lausanne, je prendrai mes dernières résolutions, c. à. d. des +résolutions pour quelques semaines, quelques mois; ce n'est pas la +moindre des peines que de vivre toujours dans le doute, et d'user sa +vie dans l'incertitude du lendemain.</p> + +<p>Les papiers f<sup>ois</sup> annoncent que leur héros est parti pour Genève. Je +n'apprends pas que Juliette ait encore prit ce parti. Mais quel est +l'établissement que va former son ami? et de qui le compose-t-il? son +génie et sa femme ne lui suffisent pas. C'est sans doute à la campagne +qu'il va le poser, on m'avoit parlé de Coppet; cela n'appartient-il +pas à la veuve d'Auguste?</p> + +<p>J'ai vu des arrivans de Vienne qui disent des merveilles de votre ami +Marm., de ses habitudes avec un jeune homme de 20 ans, et de ses +intimités avec un ministre de Po. Il y a là dedans plus de diplomatie +que d'affection.</p> + +<p>Adieu, chère et malheureuse amie; quelque soit votre sort et le mien, +je ne cesserai de vous aimer de la tendresse la plus fraternelle.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> VI<br> +<span class="smcap">M. Thiers</span></h3> + +<p>Madame,</p> + +<p>Je vous demande pardon de ne pas avoir répondu plutôt à votre aimable +lettre; quand vous recevez ma réponse, vos vœux seront ou déçus ou +accomplis.</p> + +<p>Vous savez que j'ai toujours le plus grand penchant à faire ce qui +vous est agréable, et à me conserver votre amitié; permettez-moi de ne +pas vous en dire davantage aujourd'hui, et de faire ce que je n'ai +jamais fait, c'est à dire le mystérieux.</p> + +<p>En attendant que j'aie le plaisir de vous voir, agréez, madame, +l'hommage de mon respect et de mon attachement.</p> + +<p class="right10 smcap">A. Thiers</p> + +<p>Jeudi 14.</p> + +<p class="p2 right10">Madame,</p> + +<p>Je suis tout disposé à prendre votre femme de chambre, mais à une +condition c'est que vous ne l'avertirez que lorsque je vous donnerai +le signal; alors je vous prie de l'envoyer prendre, de me la faire +arriver sur le champ, sans aucune explication préalable. Quant à moi, +je la mettrai en voiture et la ferai partir sans qu'elle ait pu voir +toute la nation Carliste et prendre leurs ordres, leurs instructions, +et surtout leur <i>télegraphie</i>. Je vous demande pardon de ces +précautions, mais, depuis que ma fatale destinée a fait de moi un +chef <span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> d'assassins, Elle en a fait aussi un geolier, et je suis +obligé à mille manœuvres révoltantes.</p> + +<p>Adieu, madame, croyez-moi l'un de vos amis les plus respectueux et les +plus dévoués</p> + +<p class="right10 smcap">A. Thiers</p> + +<p>Samedi matin 24.</p> + +<p class="p2 right10">Madame,</p> + +<p>Vous auriez grand tort de croire que je vous ai oubliée, car ce serait +me supposer ingrat. Je ne le suis pas, je vous assure, et je songe +toujours avec une reconnaissance bien sentie à la bienveillance que +vous m'avez témoignée. Ce n'est pas chose si commune que la +bienveillance pour la si mal accueillir. Mille affaires, mille soucis +m'ont toujours empêché d'aller vous présenter mes hommages. Je n'ose +même plus en former le projet, tant j'acquiers l'expérience de +l'instabilité de nos pauvres projets à nous, gens tourmentés. Je +saisirai la première occasion de votre passage à Paris pour aller vous +demander ma grâce. En attendant, je ne manquerai pas d'attacher un +grand prix à votre recommandation en faveur de M. de Chateaugiron. Je +le sais homme de mérite et d'expérience et propre à bien administrer. +J'ai beaucoup et beaucoup de candidats, mais je vous promets de placer +celui-ci en bon rang.</p> + +<p>Croyez, Madame, à mon respectueux et sincère attachement.</p> + +<p class="right10 smcap">A. Thiers</p> + +<p>11 septembre 1834.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> VII<br> +<span class="smcap">M. Hyde de Neuville</span></h3> + +<p class="right10">de la préfecture de police, 18 juin 1832.</p> + +<p>Je vous remercie mille fois, Madame; je reconnais, à votre obligeante +lettre adressée à Madame de Neuville, votre bienveillante amitié pour +moi, vous savez tout le prix que j'y attache et combien je vous suis +dévoué; <i>quand même</i>, je viens vous demander un service, c'est, +quelque traitement qu'on me fasse éprouver, de ne rien demander pour +moi à un gouvernement dont je n'accepterais aucune faveur ... je ne le +crains point, je ne l'aime point et, après ce qui vient de se passer, +vous pouvez concevoir aisément tous les sentimens que je lui voue. Il +n'a rien contre moi, il le sait; il sait plus, il sait <i>qu'il ne peut +rien avoir contre moi</i> car il n'y a pas une de mes actions qui ne +puisse être produite au plus grand jour, mais il a voulu justifier des +mesures odieuses, arbitraires, et il s'est empressé de profiter d'une +accusation absurde, qui part d'un courtisan du pouvoir ou d'un sot, +pour mettre en avant des noms que la France connait et qu'à juste +titre elle estime. C'est à nous maintenant à <i>demander compte de +l'accusation</i>. Pour moi, j'étais très éloigné de croire qu'il fut +utile de conspirer contre un gouvernement qui sait si bien se suicider +et travailler à sa ruine; je disais à tous, <i>laissez faire</i> et je +suivais cette règle avec autant de modération que de patience; je +mettais quelque dignité, après m'être retiré des affaires en homme de +cœur, à garder le silence, et à attendre tout, <i>du tems, de la +raison publique, de la force des choses</i>, ... mais, enfin, on me +déclare la guerre; je l'accepte et j'espère que toute la France sera +pour moi. <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> Un ilote est encore bien fort quand il a du sang +français dans les veines, du courage et l'amour le plus sincère du +pays et de ses libertés, enfin quand il peut publier tous ses actes et +afficher tous ses écrits.</p> + +<p>Voici la lettre que je reçois à l'instant d'un homme de beaucoup de +talent dont les opinions ne sont pas les miennes.</p> + +<p>«Votre arrestation m'a causé autant de douleur que de surprise; je +suis moi-même à moitié proscrit, mais, si le ministère et l'assistance +d'un homme auquel votre caractère public et privé a inspiré une haute +estime, peuvent vous être utiles, disposez de moi.»</p> + +<p>Si cette lettre était tombée aux mains de M<sup>r</sup> le procureur général de +Rennes, ce serait là un chef grave d'accusation; un homme du +mouvement, écrivant à un légitimiste <i>disposez de moi</i>—à coup sur +j'ai dirigé non seulement les mouvemens de l'ouest mais aussi les +républicains de l'église S<sup>t</sup> Merry—il y a des hommes qui ne +conçoivent pas qu'on puisse avoir du cœur et se montrer noble et +généreux dans tous les partis.</p> + +<p>Adieu, Madame; je souffre encore beaucoup; je vais demander au juge +d'instruction une maison de santé ou Mad<sup>e</sup> de Neuville pourra me +suivre; je suis, du reste, accablé de soins par M<sup>r</sup> Carlier qui a bien +voulu me retirer chez lui, et me faire sortir d'un nid de voleurs, +mais mon état de faiblesse exige des soins particuliers. Je verrai si +M. le juge d'instruction croit ma parole aussi sure que des verroux. +Agréez l'hommage de mon respect et de mon attachement</p> + +<p class="right10 smcap">Hyde de Neuville</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> VIII<br> +<span class="smcap">L'Amiral de Rigny</span></h3> + +<p class="right10">Paris, lundy [1832].</p> + +<p>J'espère, Madame, que vous êtes plus au courant que moi d'une +situation qui me paraît s'embrouiller de plus en plus; vos amis vous +instruisent et, comme on me dit qu'ils se plaignent de moi, je n'ose, +devant vous, être trop contradictoire.</p> + +<p>Il est bon cependant, que vous sachiez, (bon, j'entends pour moi), du +vrai, sans le vernis obligé.</p> + +<p>M. de Broglie était un homme trop honorable pour que je fasse une +objection personnelle et, malgré quelque précipitation désobligeante +de la part du Roi envers mon oncle, accusé déjà, si je refusais, de +faire manquer une combinaison si difficile à terminer, j'acceptais si +le duc de Broglie se décidait.</p> + +<p>Cela se passait le <i>dimanche</i>; le mardi, M. de B. apporta ses +conditions au Roi: il s'agissait de Guisot, Seb ... et un autre qu'il +fallait faire entrer sans portefeuille.</p> + +<p>Ici, je fis objection, et contre le sistème des ministres sans +portefeuille et un peu contre l'invasion trop complette de ce qu'on +appelle les doctrinaires, et j'offris ma place; Barthe en fit de même, +et Thiers déclarat qu'il ne croyait pas cette combinaison possible +avec la chambre.</p> + +<p>C'était un <i>sine qua non</i> de la part du duc de B.; force fut de +retourner à Dupin; à l'heure où je vous écris, on attend sa réponse et +son arrivée. Je n'y compte pas trop, car c'est un singulier personage +qui n'acceptera pas la présidence du maréchal.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> Je passe rapidement sur les épisodes et les intrigues; toute +la mienne est là sous vos yeux et, plus que jamais, je désire d'être +hors d'un cercle vicieux où on ne peut dire la vérité sans choquer +quelqu'un, ou blesser ses amis, où la prévoyance est taxée de +dissolvance et les calculs raisonés de calculs égoïstes.</p> + +<p>M. de Taleyrand part demain soir. Le dehors ne s'embellit pas; +Matuchewitz a fait manquer à Londres une <i>Coërtion fiscale</i> qu'aurait +sans lui adoptée la conférence.</p> + +<p>Pozzo crie sur les toits à Vienne que c'est une horreur de vouloir +dépouiller encore le roi de Hollande; la Prusse ne veut pas de nos +rassemblements de troupes, pas de siège d'Anvers, et se borne à ne +rien dire contre la coertion navale que chaque jour rend désormais +illusoire; chacun parle de sa dignité nationale, de son intérieur et +prétend ne plus rien sacrifier au notre. Voilà comme nous allons +aborder la session, et de plus les recriminations et le reste.</p> + +<p>Je vous confie ces embarras, Madame, dont les doctrinaires ne nous +sauveraient pas!</p> + +<p>On peut voir maintenant si j'avais tant de tort, en priant de différer +les épousailles, et de ne pas presser le départ, toujours à tems, des +princes, de Gérard, et de tout ce monde belliqueux.</p> + +<p>Quant à la composition ministérielle, j'ignore ce qui se fera. Le +maréchal a été soufflé de mettre d'Argout aux aff. étr. il veut +Bassano ou Rayneval et tous les deux; moi, si j'ai voix et que je +reste, je demanderai Thiers. On dit qu'Humann ne veut plus; M. Louis +en tous cas ne voudra plus rester, Montalivet dit qu'il se retirera, +mais le Roi veut encore essayer de s'arranger avec Dupin.</p> + +<p>Voilà des noms et des projets en l'air; veuillez les prendre pour ce +qu'ils valent et n'en pas nommer le narrateur, votre humble et dévoué, +Madame.</p> + +<p class="right10 smcap">H. de R.</p> + +<p class="p2">Il est 9 heures du matin, et rien de fait ou du moins de connu pour +moi.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> Le Roi est reellement le plus embarassé, et s'est embarassé +lui-même.</p> + +<p>M. de Broglie a decidément refusé encore, hier soir, d'entrer sans le +cortège qu'il demandait.</p> + +<p>Reste toujours la question de savoir si on le prendra tel qu'il veut +être accompagné ou si on essayera une combinaison entre lui et Dupin +exclusivement, alors viennent les embarras des noms: Human ne veut +entrer qu'avec M. de Broglie. Sans M. de Broglie, on ne trouvera pas +de ministre des Aff. Etr.</p> + +<p>Mais peut être, après tout, vois-je mal de mon coin! le dehors n'est +rien moins que complaisant et le deviendra d'autant moins encore.</p> + +<p>Thiers est furieux contre <i>les doctrinaires</i> de ce qu'ils ne veulent +céder sur rien; on se brouille avec ses amis; on s'envenime +mutuellement et la partie va grand train.</p> + +<p>Je crois cependant que ce soir on finira par un méli-mélo. Je +m'arrache les cheveux d'être dans cette galère car la <i>rame est +inutile</i>.</p> + +<p>Adieu, Madame; tout cela est bien triste, mais j'espère que cela l'est +moins a P<sup>t</sup> chartrain que dans la rue d'Anjou où je craindrais bien +d'être mal famé en ce moment.</p> + +<p>Mille hommages.</p> + +<p>Mercredy matin,</p> + +<p class="p2 right10">jeudi, à 8 h du matin</p> + +<p>Voilà, Madame, le plus pénible, le plus laborieux, et le plus forcé +des accouchements ministériels.</p> + +<p>Nous sommes restés enfermés aux thuileries de deux heures à minuit. On +criera au ministère <i>Polignac</i> et c'est cette considération qui m'a +décidé a ne pas me séparer de l'ad<sup>on</sup> nouvelle.</p> + +<p>Je crois fermement à la majorité! Alors! Alors.</p> + +<p>Pardon de ce décousu mais j'en suis encore ahuri.</p> + +<p class="p2 right10"><span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> Mons, 14 8<sup>bre</sup> [1835]</p> + +<p>J'ai reçu ici un billet de vous qui n'était pas destiné à aller si +loin; je n'ai pu y répondre plutôt.</p> + +<p>Après avoir balloté, cahoté un rhumatisme pendant deux mois par terre +et par mer, le premier moment de repos a été une crise dont je ne +prévois pas la fin. Le jour même de mon arrivée ici, j'ai eu une +attaque sur la poitrine et les poumons, et, depuis 8 jours et huit +nuits, j'étouffe dans des angoisses sans cesse renouvellées; je suis +couvert de sangsues, de cataplasmes et de vésicatoires, et je compte +les heures, les minutes de chaque jour et de chaque nuit. En ce moment +même, je vous écris sur mon séant; j'ai peine à finir chaque mot. Ce +voyage me coûtera cher peut être.</p> + +<p>Jugez du spectacle que je donne à une femme grosse, nerveuse et +malade. Je ne sais quand j'aurai du repis et si je pourrai reprendre +la route de Paris. J'ai fait venir mon médecin qui était à la suite de +M<sup>de</sup> Thiers et qui va être obligé de s'en retourner.</p> + +<p>Je pense aux plaques du maréchal qui seraient ici bien insuffisantes.</p> + +<p>Adieu, Madame; ayez quelque pitié d'un agonisant en lui donnant +quelques lignes</p> + +<p>mille hommages</p> + +<p class="right10 smcap">H. de Rigny</p> + +<p class="p2 right10">Mons, 15.</p> + +<p>Je vous remercie bien d'avoir pensé à moi. C'est une bien bonne +distraction pour un malade qu'un souvenir d'amitié; je suis dans un +assez triste état; je suffoque jour et nuit. Les douleurs aiguës ont +un peu cédé, mais il me reste un mal que je ne comprends pas et que je +crois n'être pas plus compris des médecins; le mien vient de repartir +pour rejoindre la caravane avec laquelle voyage Thiers.</p> + +<p>Vous me dites que j'ai eu tort de partir avant que rien ne fut +décidé; mais d'abord rien ne devait se faire qu'au retour <span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> de +Thiers, et je ne prévoyais pas que je serais impotent. Ce qui se fera, +je ne le sais; j'ai eu une explication avec le Roi la veille de mon +départ. Son embarras est grand, entre Gérard, auquel il a promis, et +Sebastiany auquel il a promis encore.</p> + +<p>Celui-ci veut s'en retourner à Londres maréchal; l'autre veut la +légion d'honneur; il faut que ces prétentions là soient satisfaites +avant les miennes. Cependant, aux tourments que j'endure et qui ne +sont dus qu'à ce voyage de Naples, il me semble qu'on me devrait +compter aussi.</p> + +<p>J'aurai fait triste figure à votre dîner de M<sup>de</sup> de Lieven, moi qui +n'ai pas voulu aller à Pétersbourg. Maison ne demanderait mieux que de +donner sa place à Sebastiany.</p> + +<p>Du reste, je ne sais rien de ce qui se passe, je désire beaucoup être +en état de monter en voiture car je m'ennuie fort ici. Mais comment +faire avec 3 vésicatoires, des cataplasmes et des synapismes sur tout +le corps; la patience commence à être à bout.</p> + +<p>Quant à M<sup>de</sup> de Rigny elle quitte décidément le pays, ce qui la +force à rester jusqu'à la fin du mois pour ses arrangements de +cloture.</p> + +<p>Voulez vous faire mes compliments à M<sup>r</sup> Pasquier.</p> + +<p>J'aurais voulu lui dire mon entrevue avec le Roi qui m'a dit qu'il n'y +avait plus que Duperré qui fit obstacle et qu'il était, lui, +consentant à me nommer amiral.</p> + +<p>Adieu, madame, que votre bonté ne s'épuise pas.</p> + +<p>mille hommages</p> + +<p class="right10 smcap">H. de R.</p> + +<p class="p2">À moins d'empéchements absolus, je compte arriver à Paris lundi 26. +M<sup>de</sup> de Rigny vient avec moi, et le médecin qui m'a traité +m'accompagne une partie de la route; c'est une entreprise que je fais +car je ne sais si je supporterai la voiture. J'ai beaucoup souffert; +depuis hier je suis plus calme et j'ai enfin pu dormir +artificiellement deux ou trois heures. J'étais venu ici pour des +affaires dont il m'a été impossible de m'occuper. Je les laisse en +souffrance; quant à celles de Paris, je m'en occuppe encore moins; il +parait qu'on trouve <span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> des difficultés à tout. Je ne sais pas ce +qui fait dire que je demande qu'on renvoie Seb. de Londres pour m'y +mettre ou qu'on renvoie Dup. de la marine pour m'y mettre encore. Je +n'ai rien demandé de tout cela; je ne désire la place de personne, +j'ai le jour de mon départ, demandé au Roi quelles objections il avait +à me nommer amiral, il a fini par me dire aucune!</p> + +<p>Je demande un grade qui n'est et ne peut être l'ambition de personne, +mais il faut que je trouve là Seb. à la traverse. Les arrangements +ministériels devaient se faire au retour de Thiers; la vérité est que +si on ne les brusque pas, il ne se fera rien.</p> + +<p>Je serai vraisemblablement plusieurs jours à Paris sans pouvoir +sortir. Si M. Pasquier pouvait disposer d'un 1/4 d'heure pour moi, je +lui en serai bien reconnaissant, le mardi ou le mercredi; de cette +manière, j'aurai de vos nouvelles.</p> + +<p>J'ai besoin de vous dire combien j'ai été sensible à vos bonnes +attentions, et de vous renouveler tous mes hommages.</p> + +<p class="right10 smcap">H. de Rigny.</p> + +<p>Mons, ce 22.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> IX<br> +<span class="smcap">M. Duchatel</span>.</h3> + +<p class="right10">Londres, 1<sup>er</sup> 9<sup>bre</sup> 1848<br> + Lowndes Square, 5</p> + +<p>Nous venons de nous établir de nouveau à Londres, madame, et l'on +m'écrit que vous êtes de retour à Paris. Je profite de ce +rapprochement pour me rappeler à votre souvenir. Je ne sais quand il +nous sera donné de nous revoir; je doute toujours que ce soit bientôt. +Je cherche à ne pas penser à cette époque du retour; c'est la +meilleure manière d'éviter les déceptions et l'impatience.</p> + +<p>J'ai trouvé bien des malades à Claremont. La Reine surtout et le +P<sup>ce</sup> de Joinville ont été cruellement atteints. Je crains que la +Reine ne se remette difficilement. Les médecins ont déclaré pendant un +grand mois qu'ils ne comprenaient rien à ces maladies si opiniâtres; +ils les attribuaient à une influence du choléra, bien qu'elles eussent +des caractères complètement contraires. Enfin, il y a deux jours, on a +eu l'idée d'analyser l'eau; on l'a trouvée empoisonnée et contenant je +ne sais quelle substance de plomb.</p> + +<p>Alors on a examiné tous les symptômes, et l'on a reconnu que toutes +les indispositions n'avaient d'autre cause que l'empoisonnement, qui +est attribué à quelque dérangement dans les conduites qui amènent +l'eau. Le Roi lui-même, et les princesses qui ne sont pas malades, ont +les gencives bleues et portent la trace du poison. J'ai bien peur que +la Reine n'en soit frappée trop gravement pour permettre d'espérer un +retour complet à la santé. C'est ce que disaient hier les médecins.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> L'horizon politique me parait bien sombre. On dit ici que +l'élection de L. Bonaparte est inévitable. Est-ce un bien? est-ce un +mal? je ne me permets pas de prononcer. Je crains avant tout, pour +notre pays et pour la société, la domination de cette coterie +républicaine qui n'a ni principes d'honneteté, ni capacité de +gouvernement et qui nous mènerait lentement et sourdement aux mêmes +abîmes que la république rouge.</p> + +<p>Veuillez me rappeler à l'amitié du Chancelier. Ma femme me charge de +tous ses souvenirs pour vous. Daignez agréer l'hommage de mes +sentiments de respectueux attachement</p> + +<p>D.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> X<br> +<span class="smcap">Madame Lenormant</span>,<br> +Nièce de M<sup>me</sup> Récamier.</h3> + +<p class="right10">Ce 1<sup>er</sup> juillet 1848.</p> + +<p>Chère Madame, j'ai vu hier chez ma tante le petit mot que vous avez +bien voulu adresser à M. Ampère et c'est dans les circonstances +présentes une joie vive que d'entendre parler de ses amis.</p> + +<p>Ma tante va assez bien; elle a traversé ces affreuses journées avec +tout le courage qu'on pouvait attendre d'elle. Nous avons été séparés +trois jours entiers d'elle, sans lettres, ni communications. C'était +une horrible angoisse. Hélas, et qu'est-ce qui n'était pas angoisse +dans ces terribles moments! pendant cinq jours et cinq nuits, je ne +voyais qu'à de rares intervalles mon mari dont la légion et le +bataillon ont tant souffert, et je craignais à toute heure de le voir +revenir blessé; ils ont perdu 8 hommes et comptent 80 blessés. Pour +lui, le ciel l'a protégé.</p> + +<p>Aynard de La Tour du Pin a été blessé d'une balle et même depuis +l'extraction souffre toujours beaucoup. M. Beaudon souffre peu, mais +sa belle-mère a dit à ma tante qu'avant plusieurs jours encore on ne +serait pas certain d'éviter l'amputation.</p> + +<p>Le duc de Noailles est revenu à Paris le vendredi 23 avec son fils +Jules; l'un et l'autre ont fait le service le plus actif dans la 10<sup>e</sup> +légion. Mais cela ne suffisait pas au jeune courage de Jules de +Noailles, il a échappé à son père, s'est joint à la garde mobile, a +traversé avec elle à plat ventre sous le feu des insurgés le pont du +canal S<sup>t</sup> Martin, s'est battu à la barricade <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> de la Bastille +et son père l'a ramené mercredi à la duchesse de Noailles après +l'avoir, disait-il, un peu grondé de son héroïsme, mais en étant bien +fier.</p> + +<p>Sitôt qu'on a pu sortir, on s'est cherché avec un empressement bien +mêlé de terreur. Au milieu de toutes ces circonstances si effroyables +dont l'âme est encore navrée après la victoire, l'état de M. de +Chateaubriand a fait de rapides progrès vers une fatale conclusion. Je +venais d'être un mois sans le voir quand mercredi je suis allé chez +lui. Sa maigreur est effrayante, il tousse presque sans cesse et il +s'est joint à ses autres maux un catarrhe à la vessie qui lui cause +par intervalles des douleurs très aiguës. Hier on n'a pas pu le lever. +Il m'a semblé que cet état de douleurs physiques avaient plutôt +réveillé qu'abattu ses facultés morales. Il m'a parfaitement reconnue +et m'a témoigné même une affection qui m'a touchée.</p> + +<p>Quelques traits d'héroïsme de ces petits mobiles que je lui ai +racontés l'ont vivement ému. Il parle peu toujours, sa figure est +beaucoup plus altérée mais l'expression y vit. La douleur a vaincu la +paralysie. C'est plus déchirant à voir; c'est moins triste, l'être +intelligent reprend l'empire. Mais je crois, chère Madame, que cela ne +peut pas durer long-tems. Le catarrhe à la vessie dans les +circonstances de maladie où se trouvait déjà M. de Chateaubriand est +des plus dangereux. Nous approchons donc de ce terrible-moment qui +sera le plus rude coup pour ma pauvre tante; à mesure que je le vois +approcher j'en conçois plus d'effroi. Elle ne le voit pas et ne juge +pas de l'altération de sa figure; il est fort patient et même dans les +plus vives souffrances se borne à gémir sans se plaindre, cela +contribue à lui faire illusion. Adieu, chère Madame, agréez mille +tendres et respectueux hommages.</p> + +<p class="p2 right10">ce 3 juillet 1848.</p> + +<p>Chere Madame, M. de Chateaubriand a reçu l'extrême onction hier à deux +heures. Ma pauvre tante s'est établie hier dans cette maison pour ne +plus la quitter. Vous imaginez aisément l'état où elle est; hélas! ce +malheur est prévu depuis <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> bien long-tems, et il semble frapper +à l'improviste. Il a une fièvre violente, une toux presque +continuelle. Il ne dit rien et souffre avec une admirable résignation.</p> + +<p>Ma pauvre tante épie là, au pied de ce lit, une parole, un mot, un +adieu, qui ne viendront peut-être pas. Mais il sait qu'elle est là et +n'y souffre nul autre.</p> + +<p>Je vous ferai donner le bulletin de la journée et de la nuit +prochaine, si tout n'est pas fini avant la nuit.</p> + +<p>Mille hommages.</p> + +<p class="p2 right10">Jeudi [6 juillet 1848].</p> + +<p>Je ne reçois rien de vous, chère Madame, mais vous devez avoir appris +par M. Lenormant la fin de M. de Chateaubriand; hélas! vous devinez +bien l'état de ma pauvre tante. Elle ne peut croire encore à ce +malheur; l'étourdissement de ce terrible coup, la fatigue physique +l'empêchent de sentir le vide dont je suis plus épouvantée que je ne +puis dire. Il faut espérer que le bon Dieu nous viendra en aide, car +je ne sais ce qui serait assez puissant pour la soutenir dans de tels +momens, si ce n'est une grâce d'en haut.</p> + +<p>La cérémonie religieuse aura lieu samedi à midi précises à l'église +des Missions; le corps, déposé d'abord dans les caveaux, sera dans +quelques jours transporté à S<sup>t</sup> Malo.</p> + +<p>À partir du dimanche après la réception des derniers sacremens, que M. +de Chateaubriand a reçu avec toute sa connaissance et beaucoup de +joie, il n'a plus adressé un mot à qui que ce soit. La fièvre qui +avait une terrible intensité l'accablait, il était très rouge et +entendait pourtant sans doute ce qui se faisait autour de lui, car il +faisait un effort pour soulever ses paupières quand on s'approchait du +lit, mais hélas, n'y parvenait pas. Mardi, à huit heures et demie, sa +vie s'est éteinte tout doucement, sans agonie, sans souffrance. Ma +pauvre tante, M. Louis de Chateaubriand, l'abbé de Guerry et une +sœur de Marie-Thérèse étaient seuls présents dans cette chambre à +ce solennel moment.</p> + +<p>On n'a point retrouvé de testament; les scellés ont été <span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> +apposés, ce qui me fait croire que M. L. de Ch. n'a accepté la +succession que sous bénéfice d'inventaire. L'ébranlement est tel pour +ma pauvre tante que ses idées sont encore toute confuses et, jusqu'à +présent, elle n'a exprimé aucun désir, formé aucun projet. Elle +confond, dans la même douleur, deux douleurs bien différentes, deux +pertes bien intenses, celle de M. Ballanche et celle de M. de +Chateaubriand. Hélas, c'était la meilleure part de sa vie et je n'ose +regarder en avant.</p> + +<p class="p2 right10">Vendredi 7.</p> + +<p>Cette lettre que j'avais laissée hier ouverte sur ma table, chère +Madame, a été interrompue parce que j'ai été passé la journée à +l'Abbaye aux bois. J'y ai trouvé la lettre que Monsieur Pasquier m'a +fait l'honneur de m'écrire et qui a vivement émue ma tante.</p> + +<p>M. le Chancelier permettra que je ne lui réponde pas aujourd'hui. Je +viens aussi de recevoir à l'instant votre billet d'hier. Je vais le +porter à ma pauvre chère tante. Il est bien certain que votre amitié +est celle sur laquelle elle compte le plus, que votre nom est celui +qu'elle prononce le plus et que vous êtes, chère Madame, la seule +personne qu'elle pourrait voir avec joie. Je vais lui dire votre +tendre pensée, je sais d'avance qu'elle en sera profondément +attendrie. Je ne sais pas si elle l'acceptera. Je ne pense pas qu'elle +veuille quitter Paris tant que le corps de M. de Ch. y sera. De plus, +elle a une vive inquiétude du parti qui va être pris pour la +publication des <i>Mémoires</i> et voudra être édifiée à ce sujet. Le seul +désir qu'elle m'ait témoigné c'est de faire le voyage de S<sup>t</sup> Malo. +La route la plus courte est celle de Caen. Peut être nous arréterions +nous quelques jours ou quelques semaines chez moi en Normandie avant +de continuer ce triste pélerinage. Je vous écrirai sans doute demain +et vous manderai ce qu'elle aura résolu.</p> + +<p>Mille respectueux et tendres hommages.</p> + +<p class="p2 right10"><span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> Ce 8 au soir.</p> + +<p>Chère Madame, c'était aujourd'hui une cruelle journée et dont ma +pauvre tante a bien souffert. Elle est dans un accablement qui fait +pitié.</p> + +<p>Je lui ai lu votre bonne et tendre lettre, elle en a été vivement +émue; personne mieux que vous ne la comprend, personne mieux que vous +ne sait la plaindre, personne plus que vous ne pourrait la consoler. +L'hospitalité si tendre que vous lui offrez aurait eu pour elle le +seul charme qu'elle puisse encore ressentir, mais elle ne veut pas +quiter Paris sans être éclaircie sur beaucoup de points qui +l'inquiètent. M. Vertamy, qui était le conseil et en quelque sorte +l'homme d'affaires de M. de Chateaubriand, absent de Paris, y est +revenu seulement aujourd'hui. C'est par lui qu'on connaîtra les +volontés de M. de Ch., au moins relativement à ses mémoires. Ma tante +est d'ailleurs chargée d'accomplir un des legs de M. de Chateaubriand, +c'est-à-dire de remettre à la ville de S<sup>t</sup> Malo le portrait de +Girodet qui était déposé chez elle.</p> + +<p>À la nouvelle de la mort de M. de Ch., le duc de Noailles est sur le +champ revenu de Maintenon. M. Briffaut entoure aussi ma pauvre tante +des soins les plus délicats. Mais, hélas! qu'est-ce que tout cela pour +son pauvre cœur brisé? De projets, nous n'en formons aucun. Elle +dit qu'elle a peine à suivre, à lier, à retrouver ses pensées. Dans +quelques jours peut-être pourrons-nous la déterminer à quelque chose. +Je désirerais bien ardemment qu'elle s'éloignât au moins momentanément +de l'Abbaye aux bois; si vous aviez été à Chatenay, peut-être +aurait-elle été vous y retrouver.</p> + +<p>Paul David va tout à fait bien; sa chute n'a été qu'un accident sans +suite fâcheuse et, grâce à Dieu, cette inquiétude là est du moins +épargnée à notre pauvre affligée. Adieu, chère Madame, agréez le +tendre hommage de mes sentimens.</p> + + +<p class="p2 right10"><span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> ce 6 août [1848].</p> + +<p>Vous avez écrit à ma pauvre tante, chère Madame, une bonne, longue et +si tendre lettre qu'elle lui a fait du bien. Elle me charge de vous en +remercier vivement. Votre langage est si tendre, si délicat, si +sensible et si sensé que, de toutes façons, il devait arriver à son +cœur. C'est avec une extrême émotion qu'elle l'a entendu. Elle veut +que je vous dise combien vous avez bien su lui dire les seules choses +qu'elle puisse entendre. Ses impressions, ses sentiments sont en +parfaite harmonie avec ceux que vous exprimez; elle se travaille dans +le sens même que vous lui conseillez et elle <i>dit</i> qu'elle croit +qu'elle obtient quelque chose. Peut-être, en effet, commence-t-il à y +avoir quelque chose de moins âpre, de moins amer dans sa douleur; +mais, il ne faut pas se le dissimuler, le vide est infini. Rien ne +l'intéresse plus, rien ne la touche plus, elle est comme absente +d'elle-même. À force de prières, j'ai obtenu qu'elle sortit un peu +presque tous les jours (elle ne voulait plus sortir de son +appartement), mais c'est là tout. Elle ne dort point et sa pâleur est +effrayante. Quand je m'inquiète de sa santé, elle me répond qu'elle +s'étonne encore de supporter de tels coups. J'aurais voulu pour tout +au monde lui faire quitter Paris ne fut-ce que pour quinze jours; je +n'obtiens rien, car je compte bien peu sur la promesse qu'elle me fait +de venir me retrouver en Normandie. Aussi, chère Madame, j'ai le +cœur bien navré. Ma santé est si détruite que, depuis six mois, je +ne crois pas avoir eu huit jours sans souffrance. On me presse d'aller +prendre les eaux bonnes à la campagne puisque je ne peux pas aller les +prendre aux Pyrénées, et je partirai samedi prochain pour profiter des +derniers jours de chaleur. Mais, quoiqu'il en soit, je ne consentirais +peut-être pas à partir si je n'espérais un peu que cette absence la +déterminera à partir aussi.</p> + +<p>Voilà où nous en sommes. M. Ampère ne la quittera pas. Si elle venait +en Normandie, il irait passer ce temps en Angleterre et Paul +l'accompagnerait chez moi, mais, je le répète, j'espère bien peu +qu'elle se décide. Ses pauvres yeux ont <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> achevé de se perdre +dans toutes ces émotions et ses larmes. C'est un obstacle de plus à +lui faire arriver la moindre distraction.</p> + +<p>La famille de M. de Chateaubriand est indigne pour elle; croirez vous +que L. de Chateaubriand, après avoir assisté avec elle à cette +dernière et terrible scène de la mort, témoin de son dévouement si +rare, si complet, si angélique, n'a pas même mis une carte chez elle, +n'a pas éprouvé le besoin de lui exprimer sa reconnaissance au nom de +toute la famille de l'ami qui sans elle aurait été livré à des gens de +service....</p> + +<p>Le portrait de Girodet est légué à S<sup>t</sup> Malo, ma tante le savait, +elle a prévenu toute demande et fait écrire au maire qu'elle était +chargée du soin de remettre ce legs à la ville natale de M. de Ch. +Elle vient d'en faire faire une copie qu'elle garde, mais, hélas, +qu'elle ne verra pas. Le buste en marbre de David est légué au chateau +de Combourg. Ma tante attend que M. L. de Chateaubriand le fasse +réclamer. Dieu sait avec quelle mauvaise grâce cela sera fait. Tout +porte la trace des volontés de Mme de Chateaubriand. Elle a abusé de +l'affaiblissement de son mari pour lui faire signer avant sa mort à +elle toutes sortes de dispositions qui n'auraient pas été sa volonté à +lui; et, comme sa mémoire était tout à fait éteinte, il n'en avait +nulle conscience.</p> + +<p>C'est grand pitié!</p> + +<p>M. Piscatory, que j'ai vu au moment de son départ pour Tours, m'avait +promis de vous parler de moi.</p> + +<p>Adieu, chère Madame, permettez-moi de vous demander d'écrire encore, +d'écrire de tems à autre à votre pauvre amie. De tous les amis qui lui +restent encore, elle dit que vous êtes celle de [qui] l'absence lui +est le plus pénible. Vous nous viendrez en aide cet hiver.</p> + +<p>Veuillez agréer l'hommage de mes bien tendres sentimens.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> XI<br> +<span class="smcap">La Comtesse Mollien</span></h3> + +<p class="right10">Claremont 21 août [1850].</p> + +<p>Vous serez sans doute, Madame, quelque peu surprise du rapprochement +de la date et de la signature de cette lettre. En passant par Paris +dernièrement, je m'étais informée si vous y étiez pour vous demander +vos commissions pour la Reine, pour vous dire aussi comment et +pourquoi je me rendais près d'elle; c'est une consolation que je ne +sais pas repousser que de croire à votre intérêt.</p> + +<p>Depuis mon arrivée, je me promettais tous les jours de vous donner des +nouvelles du Roi: elles ne sont rien moins que bonnes; la Reine est +inévitablement menacée d'un malheur pareil au mien et le chemin qui +l'y conduit est bien autrement rude! Un triste événement vient encore +d'aggraver les soins et les soucis qui dévorent sa vie. Mme la +d<sup>esse</sup> d'Aumale, il y a quelques jours, est, tout à coup accouchée à +8 mois, d'un enfant mort. C'était une fille, si chétive, si peu bien +conformée que, fut-elle venue à terme, on assure qu'elle ne pouvait +pas vivre. Le chagrin a donc été médiocre, mais le trouble a été +grand. On devait partir le lendemain pour Richmond, il a fallu d'abord +rester. Il faudrait maintenant y aller, parce que Mme la D<sup>esse</sup> +d'Orléans y est, que la P<sup>sse</sup> Clémentine y arrive, et que le Roi se +persuade que le changement d'air et de place lui sera salutaire.</p> + +<p>La D<sup>sse</sup> d'Aumale est très bien; on ne se ferait pas de scrupule de +la laisser ici, parce que la P<sup>sse</sup> de Joinville resterait avec elle. +Ce n'est donc plus elle qui retient, mais c'est Mgr le duc de Nemours +qui garde la chambre depuis quelques <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> jours. On parlait de +clous mal placés, le médecin dit aujourd'hui que c'est une entraxe (un +anthrax) pour laquelle on sera obligé de recourir à une petite +opération chirurgicale, et le départ est encore ajourné +presqu'indéfiniment, au grand déplaisir du Roi. Autour de lui le +sentiment est tout contraire et l'anxiété que cause son état de +faiblesse, qui ne fait que s'accroître, s'augmente encore par la +pensée de le voir dans cette situation quitter un lieu très digne, +très convenable de tous points, où il est en repos et bien logé, pour +s'aller mettre à l'auberge.</p> + +<p>Je suis fort de cet avis et, pour mon compte, je regretterais +Claremont si je pouvais regretter ou désirer quelque chose; mais, en +acceptant de venir passer quelque tems auprès de la Reine, je me suis +promis de ne plus penser à moi et cet effort m'a été moins difficile +que je ne croyais. Sa patience vraiment sainte est une grande leçon de +résignation.</p> + +<p>Quelle que soit la douleur dont on puisse être atteint, quelque +profond que soit le malheur dont on se sente écrasé, en face d'elle on +aurait honte de se plaindre.</p> + +<p>Elle sait que je vous écris et elle me charge, Madame, de tous ses +sentimens pour vous; elle veut en même tems que je vous dise qu'elle +regrette bien de ne pouvoir vous donner elle même de ses nouvelles et +de celles du Roi aussi souvent qu'elle le voudroit, mais qu'elle +compte sur votre attachement pour être sûre que vous comprener toutes +les difficultés de sa vie; et il est certain qu'en suivant l'emploi de +toutes les minutes de chacune de ses journées on se demande comment en +effet elle a le tems de vivre. Grâce au Ciel, sa santé est très bonne; +je ne l'ai jamais vue mieux. Mme la d<sup>sse</sup> d'Orléans est bien +quoiqu'encore maigrie; ses fils sont grandis et fortifiés.</p> + +<p>Je retournerai en France probablement au commencement de septembre. +Avant de rentrer dans mon triste manoir, où je passerai peut-être une +partie de l'hyver, je m'arréterai deux jours à Paris, et mon premier +soin, Madame, si vous y êtes, sera d'aller vous donner, avec un peu +plus de détails, de plus fraîches nouvelles des personnes et des +lieux que j'aurai <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> quittés. J'espère que le séjour de +Trouville aura eu comme l'année dernière un bon effet sur votre santé. +Je veux espérer encore autre chose, Madame, c'est de vous trouver un +peu de bienveillante affection pour la pauvre malheureuse isolée. Vous +savez quel haut prix j'ai toujours su y mettre et, maintenant, je n'ai +plus rien à perdre</p> + +<p class="right10 smcap">A. D. C<sup>tesse</sup> Mollien</p> + +<p class="p2 right10">Claremont, mardy 3 [septembre 1850].</p> + +<p>Tout est fini, chère Madame, toutes traces de mort ont disparu de ce +triste lieu. Les huit chevaux du char funèbre ont seuls marqué d'un +signe royal ce royal cercueil et il repose maintenant sous une simple +pierre, dans le tout petit caveau d'une toute petite chapelle +particulière. Il ne sera conduit à Dreux que lorsque ses fils auront +droit de rentrer en France avec lui. Cette résolution est hautement +annoncée et toute permission, qui par impossible pourrait être +accordée, ne la changerait pas. On ne veut pas laisser à cet égard le +moindre doute.</p> + +<p>La journée d'hier a été rude pour la Reine; j'ai attendu qu'elle fut +passée pour pouvoir répondre d'autant mieux à votre désir d'avoir de +ses nouvelles. Elle ne s'est rien épargné, mais son courage n'a point +faibli; il est admirable et au-dessus de tout ce qu'on pouvait +espérer. Une seule fois, je l'ai crue vaincue; la première lettre de +la Reine des Belges, en renouvelant de douloureuses émotions, donnait +aussi de fâcheux détails sur sa santé; elle aggravait les inquiétudes +et il fut facile de voir que tous les malheurs peuvent être supportés +excepté celui là. Il y a là un abyme qu'on n'ose pas sonder. Que Dieu +la ménage, cette sainte si vraiment sainte, et lui mesure l'épreuve!</p> + +<p>Vous savez, sans doute, Madame, qu'on ne forme aucun projet que de +rester non seulement unis, mais réunis. Le dernier veu du Roi, la +première parole de la Reine en se relevant des bords de ce lit de +mort, auront leur entier accomplissement; on ne quittera pas +Claremont. Mme la <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> d<sup>esse</sup> d'Orléans vient de louer à un +quart d'heure de distance une fort bonne maison pour y passer l'hyver. +Il n'y a nulle part nulle intention de voyage. Ce faisceau de famille +dont le pilier vient de disparaitre ne semble devoir être brisé par +rien, jusqu'à présent du moins. L'administration des biens ne sera +même pas divisée, elle reste telle qu'elle est formée maintenant et +dans les mêmes mains. Cette unité de sentiments et de vie répondra, je +crois, aux veux de leurs amis. Elle serait habile si, dans ce moment, +ils pouvaient être servis par quoi que ce soit d'une manière utile; +mais, lors même qu'on n'agirait pas en vue de l'avenir, ce qu'on fait +là est bon et bien, surtout on se garantit de tout regret, et c'est +toujours là la grande affaire.</p> + +<p>La santé de la Reine se maintient; elle se promène tous les jours dans +le parc et dort passablement. Sa douleur bien profonde est calme; +l'agitation ne vient que de la Belgique.</p> + +<p>Je lui ai remis sur le champ votre lettre, ainsi que celle de M. le +Chancelier. Elle répondra bien promptement à toutes deux. J'ai à +m'accuser d'une petite indiscrétion, qui, je pense, cependant me sera +facilement pardonnée; je lui ai fait lire aussi la lettre que vous +m'avez écrite en m'envoyant les deux autres. Il m'a semblé que je +n'irais pas contre votre intention en lui donnant cette preuve de plus +de vos sentiments pour elle. Ce dont je suis sûre c'est qu'elle en a +été très touchée.</p> + +<p>Chère Madame, je ne vous parle pas de moi, j'en aurais honte; devant +cette mort dans l'exil, comment oser se plaindre! devant la Reine, +comment ne pas essayer d'avoir du courage! mais je suis loin d'avoir +son admirable force et toutes ces lugubres scènes m'ont trouvée +faible, je l'avoue. Vous avez deviné qu'il en pouvait être ainsi et je +vous remercie de cette affectueuse pensée. Ce que vous avez deviné +aussi, et je vous en remercie plus encore, c'est combien je +m'applaudis d'avoir été près de la Reine dans ces tristes et si +solennels momens. C'est un grand souvenir qui ne me quittera plus et +un nouveau lien qui m'attache à jamais à elle. Je suis aise aussi +d'avoir revu le Roi.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> Voilà encore un long bonheur fini! mais le cœur de la +Reine est encore plein. Ce qu'il y a de profondément décourageant +c'est de le sentir vide et de n'être plus rien pour personne.</p> + +<p>Adieu, chère Madame, conservez moi un peu de bonne amitié; vous savez +quel haut prix j'y sais mettre et de quelle consolation elle peut être +pour moi.</p> + +<p class="right10 smcap">A. D. C<sup>tesse</sup> Mollien.</p> + + +<h2><span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> TABLE DES MATIÈRES</h2> + +<div class="toc"> +<p class="center p2">SEPTIÈME PARTIE<br> +De 1820 à 1830</p> + +<p>CHAPITRE I</p> + +<p>Mes habitudes et mes habitués. — Récompense nationale au duc + de Richelieu. — La reine de Suède le suit dans son voyage. — Salon + de la duchesse de Duras. — Goût de madame de La + Rochejaquelein pour la guerre civile. — Madame de Duras se + fait auteur. — Mariage de Clara de Duras. — La duchesse de + Rauzan. +<span class="ralign"><a href="#page001">1</a></span></p> + +<p class="center p2">CHAPITRE II</p> + +<p>La princesse de Poix. — Son salon. — Anecdote sur la princesse + d'Hénin. — La comtesse Charles de Damas. — L'abbé de + Montesquiou. — Le comte de Lally-Tollendal. — Salon de la + marquise de Montcalm. — Rapports de famille du duc de + Richelieu. — La duchesse de Richelieu. — Mesdames de + Montcalm et de Jumilhac. +<span class="ralign"><a href="#page010">10</a></span></p> + +<p class="center p2">CHAPITRE III</p> + +<p>Carnaval de 1820. — Le Palais-Royal. — Bal à l'Élysée. — Humeur + de monsieur le duc de Berry. — Bal masqué chez + monsieur Greffulhe. — Mascarade chez madame de La Briche. — Assassinat + de monsieur le duc de Berry. — Son courage. — Détails + sur cet événement. — Préventions contre le comte + Decazes. — Il est forcé de se retirer. — Le duc de Richelieu + le remplace. — Promesses de Monsieur. +<span class="ralign"><a href="#page020">20</a></span></p> + +<p class="center p2">CHAPITRE IV</p> + +<p>Second ministère du duc de Richelieu. — Cadeaux éphémères + au duc de Castries. — Procès de Louvel. — Intrigues du parti + ultra. — Madame la duchesse de Berry y entre. — Exécution + de Louvel. — Agitation politique. — Établissements faits à + Chambéry par monsieur de Boigne. — Monsieur Lainé. — La + reine Caroline d'Angleterre. — Sa conduite en Savoie. — Naissance + de monsieur le duc de Bordeaux. — Mot du général + Pozzo. — Promotion de chevaliers des ordres. +<span class="ralign"><a href="#page038">38</a></span></p> + +<p class="center p2">CHAPITRE V</p> + +<p>Insurrections militaires. — Congrès de Troppau. — Habileté du + prince de Metternich. — Il se raccommode avec l'empereur + Alexandre. — Conduite du vieux roi de Naples. — La «Paüra». — Description + qu'il en fait. — Insurrection du Piémont. — Le + prince de Carignan. — Conduite du général Bubna à Milan. — Mort + de l'empereur Napoléon. +<span class="ralign"><a href="#page053">53</a></span></p> + +<p class="center p2">CHAPITRE VI</p> + +<p>Intrigues contre le ministère. — Madame du Cayla. — Retraite + du ministère. — Formation du nouveau ministère dont monsieur + de Villèle est le chef. Son caractère. — La Congrégation. — Ses + projets. +<span class="ralign"><a href="#page062">62</a></span></p> + +<p class="center p2">CHAPITRE VII</p> + +<p>Mort du duc de Richelieu. — Persévérance de l'attachement de la + reine de Suède. — Son désespoir. — Mort de lord Londonderry. — Monsieur + de Chateaubriand ambassadeur à Londres. — Il + s'y ennuie. — Le vicomte de Montmorency. — Congrès + de Vérone. — Le duc Mathieu de Montmorency. — Sa vie et + sa mort. +<span class="ralign"><a href="#page074">74</a></span></p> + +<p class="center p2">CHAPITRE VIII</p> + +<p>Madame de Duras fait nommer le duc de Rauzan. — La guerre + d'Espagne. — Départ de monsieur le duc d'Angoulême. — Marchés + de Bayonne. — Habileté d'Ouvrard. — Intrigues du + parti ultra. — Sagesse de monsieur le duc d'Angoulême. — Mécontentement + contre lui. — Madame de Meffray. — Campagne + en Espagne. — Prise du Trocadéro. — Conduite du + prince de Carignan. — Les grenadiers lui donnent des épaulettes + en laine. — Mot du duc de Reichstadt à ce sujet. — Madame + à Bordeaux. — Le baron de Damas remplace le maréchal + de Bellune. — Retour de monsieur le duc d'Angoulême. +<span class="ralign"><a href="#page093">93</a></span></p> + +<p class="center p2">CHAPITRE IX</p> + +<p>Le duc de Rovigo et le prince de Talleyrand. — Pavillon de + Saint-Ouen. — Détails sur cette fête. — Le duc de Doudeauville + remplace le marquis de Lauriston au ministère de la maison + du Roi. — Lauriston est nommé maréchal de France. +<span class="ralign"><a href="#page105">105</a></span></p> + +<p class="center p2">CHAPITRE X</p> + +<p>Le duc de La Rochefoucauld-Liancourt est destitué de places + gratuites. — Exécution de quatre jeunes sous-officiers. — Élections + gouvernementales. — Renvoi de monsieur de Chateaubriand. — Sa + colère. — L'indemnité aux émigrés et la + réduction des rentes. — L'archevêque de Paris, monsieur de + Quélen. — Situation politique de monsieur de Villèle. — Le + père Élisée. — Répugnance du Roi à quitter les Tuileries. — Quel + en était le motif. +<span class="ralign"><a href="#page112">112</a></span></p> + +<p class="center p2">CHAPITRE XI</p> + +<p>Dernière maladie du roi Louis XVIII. — Habileté de madame du + Cayla. — Mort du Roi. — «Passez, monsieur le Dauphin». — Enterrement + du Roi. — Le titre de Madame refusé à + madame la duchesse de Berry. — Celui d'Altesse Royale donné + aux princes d'Orléans. — Réception à Saint-Cloud. — Entrée + à Paris du roi Charles X. +<span class="ralign"><a href="#page122">122</a></span></p> + +<p class="center p2">CHAPITRE XII</p> + +<p>Monsieur le Dauphin entre au Conseil. — Exigences de la Congrégation. — Loi + sur le sacrilège. — Disposition des princes + pour l'armée. — Soirées chez madame la Dauphine. — Madame + la duchesse de Berry à Rosny. — Ses habitudes. — Ses + goûts. — Sa popularité. — Sacre du Roi à Reims. — Fêtes + à Paris. +<span class="ralign"><a href="#page132">132</a></span></p> + +<p class="center p2">CHAPITRE XIII</p> + +<p>L'ambassadeur d'Autriche refuse de reconnaître les titres des + maréchaux de l'Empire. — Cercles chez le Roi. — Indemnité + des émigrés. — Influence du parti prêtre. — Naissance de + Jeanne d'Osmond. +<span class="ralign"><a href="#page144">144</a></span></p> + +<p class="center p2">CHAPITRE XIV</p> + +<p>Mort de l'empereur Alexandre. — Inquiétudes de ses dernières + années. — Mission du duc de Raguse près de l'empereur Nicolas. — Illusions + du duc de Raguse. — Mort de Talma. — Monsieur + de Talleyrand est insulté et frappé par Maubreuil. +<span class="ralign"><a href="#page155">155</a></span></p> + +<p class="center p2">CHAPITRE XV</p> + +<p>Loi sur le droit d'aînesse. — Enterrement du duc de Liancourt. — La + garde nationale est licenciée. — Sosthène de La Rochefoucauld + et monsieur de Villèle. — Le Roi au camp de Saint-Omer. — Sagesse + de monsieur le Dauphin. +<span class="ralign"><a href="#page163">163</a></span></p> + +<p class="center p2">CHAPITRE XVI</p> + +<p>Bataille de Navarin. — Élections de 1827. — Société aide-toi, + Dieu t'aidera. — Intrigues du parti ultra. — Chute de monsieur + de Villèle. — Séjour de dom Miguel à Paris. — Le + ministère Martignac. — Désappointement de monsieur de Chateaubriand. — Il + accepte l'ambassade de Rome. — Nouvelle + intrigue de monsieur de Polignac. — Jeu bizarre de la nature. +<span class="ralign"><a href="#page172">172</a></span></p> + +<p class="center p2">CHAPITRE XVII</p> + +<p>Changement survenu dans les dispositions de monsieur le Dauphin. — Nomination + du baron de Damas comme gouverneur + de monsieur le duc de Bordeaux. — Ordonnances de juin 1828 + contre les jésuites. — Voyage du Roi en Alsace. — Quadrilles + chez madame la duchesse de Berry. — La petite Mademoiselle. — Son + éducation. +<span class="ralign"><a href="#page186">186</a></span></p> + +<p class="center p2">CHAPITRE XVIII</p> + +<p>Difficultés suscitées de toutes parts au ministère Martignac. — Réponse + du Roi au duc de Mortemart. — Campagne des + russes contre les turcs. — Le Roi se déclare pour l'empereur + Nicolas. — Intrigues dans la Chambre des députés. — Mort de + l'évêque de Beauvais. — Progrès du parti prêtre. — Langage + différent tenu par le Roi à messieurs de Martignac et de La + Ferronnays. — Erreur des prévisions. +<span class="ralign"><a href="#page198">198</a></span></p> + +<p class="center p2">CHAPITRE XIX</p> + +<p>Chute du ministère Martignac. — Réprobation générale contre + le ministère Polignac. — Refus de l'amiral de Rigny. — Démission + de monsieur de Chateaubriand. — Projet de mariage + pour la princesse Louise d'Orléans. — Maladie de madame la + duchesse d'Orléans. — Ovations à monsieur de Lafayette en + Dauphiné. — Le Roi croit pouvoir justifier monsieur de Bourmont. — Le + maréchal Marmont fait décider l'expédition + d'Alger. — Il est complètement joué par monsieur de Bourmont. — Fureur + du maréchal. +<span class="ralign"><a href="#page208">208</a></span></p> + +<p class="center p2">CHAPITRE XX</p> + +<p>Le premier jour de l'année 1830. — Séance royale au Louvre. — Le + Roi laisse tomber son chapeau; monsieur le duc d'Orléans + le ramasse. — Testament de monsieur le duc de Bourbon. — Expédition + d'Afrique. — Un mot de monsieur de + Bourmont. — Le Roi et l'amiral Duperré. — Voyage de monsieur + le Dauphin à Toulon. — Messieurs de Chantelauze et + Capelle entrent dans le ministère. +<span class="ralign"><a href="#page223">223</a></span></p> + +<p class="center p2">CHAPITRE XXI</p> + +<p>Abolition de la loi salique en Espagne. — Impression de madame + la Dauphine. — Séjour de la Cour de Naples à Paris. — Bal + donné par madame la duchesse de Berry. — Bal au Palais-Royal. — Maladie + du général de Boigne. — Sa mort. — Incendies + en Normandie. — Insurrection à Montauban. — Départ + des souverains napolitains. — Modération de madame + la Dauphine. — Prise d'Alger. — Ordonnances de Juillet. — Secret + gardé. — Incrédulité, désespoir et fureur du pays. +<span class="ralign"><a href="#page234">234</a></span></p> +</div> + +<h3>APPENDICES<br> +<i>Quelques correspondants de Madame de Boigne.</i></h3> + +<div class="toc"> +<ul> + <li>La reine Marie-Amélie. +<span class="ralign"><a href="#page249">249</a></span></li> + + <li>Madame Adélaïde d'Orléans. +<span class="ralign"><a href="#page255">255</a></span></li> + + <li>M. de Chateaubriand. +<span class="ralign"><a href="#page257">257</a></span></li> + + <li>Le baron Séguier. +<span class="ralign"><a href="#page258">258</a></span></li> + + <li>Adrien de Montmorency, duc de Laval. +<span class="ralign"><a href="#page259">259</a></span></li> + + <li>M. Thiers. +<span class="ralign"><a href="#page264">264</a></span></li> + + <li>M. Hyde de Neuville. +<span class="ralign"><a href="#page266">266</a></span></li> + + <li>L'amiral de Rigny. +<span class="ralign"><a href="#page268">268</a></span></li> + + <li>M. Duchatel. +<span class="ralign"><a href="#page274">274</a></span></li> + + <li>Madame Lenormant. +<span class="ralign"><a href="#page276">276</a></span></li> + + <li>La comtesse Mollien. +<span class="ralign"><a href="#page283">283</a></span></li> +</ul> +</div> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Récits d'une tante (Vol. 3 de 4), by +Louise-Eléonore-Charlotte-Adélaide d'Osmond, comtesse de Boigne + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RÉCITS D'UNE TANTE (VOL. 3 DE 4) *** + +***** This file should be named 32349-h.htm or 32349-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/3/2/3/4/32349/ + +Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) and Internet Archive. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> + diff --git a/32349-h/images/img001.jpg b/32349-h/images/img001.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ad29851 --- /dev/null +++ b/32349-h/images/img001.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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