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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 19:57:27 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Récits d'une tante (Vol. 3 de 4), by
+Louise-Eléonore-Charlotte-Adélaide d'Osmond, comtesse de Boigne
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Récits d'une tante (Vol. 3 de 4)
+ Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond
+
+Author: Louise-Eléonore-Charlotte-Adélaide d'Osmond, comtesse de Boigne
+
+Release Date: May 12, 2010 [EBook #32349]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RÉCITS D'UNE TANTE (VOL. 3 DE 4) ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed
+Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr) and Internet Archive.
+
+
+
+
+
+
+[Notes au lecteur de ce fichier digital: Les lettres citées n'ont pas été
+corrigées.
+
+{} a été utilisé pour encadrer les lettres supérieures inhabituelles.
+ex: b{on} pour baron.]
+
+
+
+
+MÉMOIRES
+
+DE LA
+
+COMTESSE DE BOIGNE
+
+
+III
+
+
+
+
+[Illustration: RENÉ EUSTACHE MARQUIS D'OSMOND, PAIR DE FRANCE,
+AMBASSADEUR À LONDRES, PÈRE DE LA COMTESSE DE BOIGNE,
+
+d'après un portrait de J. Isabey (Collection de Mademoiselle
+Osmonde d'Osmond).]
+
+
+
+
+RÉCITS D'UNE TANTE
+
+MÉMOIRES DE LA COMTESSE DE BOIGNE NÉE D'OSMOND
+
+
+PUBLIÉS INTÉGRALEMENT D'APRÈS LE MANUSCRIT ORIGINAL
+
+
+III
+
+ _De 1820 à 1830._
+
+
+
+
+ PARIS
+ ÉMILE-PAUL FRÈRES, ÉDITEURS
+ 100, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONORÉ
+ 1922
+
+
+
+
+SEPTIÈME PARTIE
+
+De 1820 à 1830.
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+ Mes habitudes et mes habitués. -- Récompense nationale au duc de
+ Richelieu. -- La reine de Suède le suit dans son voyage. -- Salon
+ de la duchesse de Duras. -- Goût de madame de La Rochejaquelein
+ pour la guerre civile. -- Madame de Duras se fait auteur. --
+ Mariage de Clara de Duras. -- La duchesse de Rauzan.
+
+
+J'aurai moins occasion dorénavant de parler de la politique des
+Cabinets; la retraite de mon père en éloignait ma pensée. Le désir de
+le tenir au courant m'avait, depuis quelques années, encouragée à
+m'enquérir des affaires publiques avec soin. Privée de ce stimulant
+d'un côté et assez refroidie par les événements de l'autre, je cessai
+de m'en occuper avec le même zèle.
+
+Il m'arrivait bien de temps à autre quelque confidence, quelque
+révélation de dessous de cartes; mais je ne prenais plus la peine de
+m'informer de leur exactitude, de remonter aux sources, de suivre les
+conséquences et les résultats; et, hormis que j'en causais plus
+volontiers que les personnes qui n'y avaient jamais pris intérêt,
+hormis que je n'adoptais pas sans examen les nouvelles qui flattaient
+mes désirs, je n'étais guère mieux informée que tout le gros des gens
+du grand monde.
+
+J'avais arrangé ma vie d'une façon qui me plaisait fort. Je sortais
+peu et, lorsque cela m'arrivait, ma mère tenait le salon, de sorte
+qu'il était ouvert tous les soirs. Quelques habitués s'y rendaient
+quotidiennement, et, lorsque l'heure des visites était passée, celle
+de la conversation sonnait et se prolongeait souvent très tard.
+
+De temps en temps, je priais du monde à des soirées devenues assez à
+la mode. Mes invitations étaient verbales et censées adressées aux
+personnes que le hasard me faisait rencontrer. Toutefois, j'avais
+grand soin qu'il plaçât sur mon chemin celles que je voulais réunir et
+que je savais se convenir. J'évitais par ce moyen une trop grande
+foule et la nécessité de recevoir cette masse d'ennuyeux que la
+bienséance force à inviter et qui ne manquent jamais d'accourir au
+premier signe. Je les passais en revue, dans le courant de l'hiver,
+par assez petite portion, pour ne pas en écraser mon salon.
+L'incertitude d'y être prié donnait quelque prix à ces soirées et
+contribuait plus que tout autre chose à les faire rechercher.
+
+Je voyais les gens de toutes les opinions. Les ultras dominaient dans
+les réunions privées, parce que mes relations de famille et de société
+étaient toutes avec eux; mais les habitués des autres jours se
+composaient de personnes dans une autre nuance d'opinion.
+
+Nous étions les royalistes du Roi et non pas les royalistes de
+Monsieur, les royalistes de la Restauration et non pas les royalistes
+de l'Émigration, les royalistes enfin qui, je crois, auraient sauvé le
+trône si on les avait écoutés.
+
+Je le reconnais, toutefois, nous-mêmes trouvions alors le ministère
+Decazes tombé dans l'ornière de gauche et prêtant une oreille trop
+bénévole aux théoriciens de la doctrine dont la plupart mettaient
+leurs arguments au service de leurs intérêts. Bien des gens auraient
+voulu se rallier autour du duc de Richelieu pour faire contrepoids à
+cette tendance qui effrayait. Non seulement il ne le désirait pas,
+mais encore il s'y refusait et s'était éloigné.
+
+Monsieur Decazes, un peu repentant peut-être de sa conduite envers le
+duc, s'occupa avec empressement de lui faire décerner une récompense
+nationale; mais les germes d'ingratitude, soigneusement semés depuis
+quelques mois, avaient fructifié; et, lorsqu'on voulut faire valoir
+des services qu'on avait pris tant de peine à déprécier, on ne trouva
+nulle part assez d'élan pour résister aux malveillances des
+oppositions de l'extrême gauche et de l'extrême droite. Au lieu d'être
+votée d'acclamation, la récompense nationale fut discutée, disputée et
+ne passa qu'à une faible majorité.
+
+Monsieur de Richelieu, le plus désintéressé des hommes, fut
+profondément blessé de la forme de cette transaction. Il employa la
+somme votée par les Chambres à une fondation dans la ville de
+Bordeaux. Accoutumé à la frugalité et à la simplicité, ses revenus
+personnels suffisaient de reste à ses besoins.
+
+Il était entré à l'hôtel des affaires étrangères apportant tout son
+bagage dans une valise; il en sortit de même; mais, malgré cette
+modestie, il _se sentait_ autant qu'homme de France. Il se souciait
+peu que ses services fussent mal rémunérés, mais il était cruellement
+blessé qu'ils ne fussent pas mieux appréciés.
+
+Il était donc profondément dégoûté des affaires et ne voulait y
+rentrer ni comme chef d'opposition, ni, encore moins, comme chef du
+gouvernement. C'était un forçat délivré de ses chaînes et il formait
+le bien ferme propos de ne jamais les reprendre.
+
+Le désir de jouir de la liberté qu'il avait reconquise l'engagea à
+faire un voyage dans le Midi. Il ne s'attendait guère à la nouvelle
+persécution qu'il allait y trouver.
+
+La femme de Bernadotte avait passé l'hiver de 1815 en Suède. La
+rigueur du climat ayant excité une maladie cutanée qui se porta sur
+son visage, cette espèce de lèpre, jointe aux regrets qu'elle
+conservait de Paris, lui avait rendu l'habitation de Stockholm si
+intolérable qu'elle n'avait pu consentir à y prolonger son séjour.
+Elle était établie à Paris, dans son hôtel de la rue d'Anjou où elle
+avait une espèce d'existence amphibie. Ses gens et l'ambassadeur du
+Roi son époux l'appelaient Votre Majesté, le reste de l'univers madame
+Bernadotte.
+
+Louis XVIII la recevait le matin dans son cabinet _pour rendez-vous
+d'affaires_. Elle n'allait pas chez les autres princes, ni à la Cour.
+Du reste, elle faisait des visites à ses anciennes amies sur le pied
+de l'égalité, et vivait dans une coterie assez restreinte. Je l'ai
+souvent rencontrée chez madame Récamier où elle n'avait en rien une
+attitude royale. Quoiqu'elle se fît annoncer: _la reine de Suède_,
+elle n'exigeait ni n'obtenait aucune distinction sociale.
+
+Vers la fin du ministère de monsieur de Richelieu, elle eut quelque
+démarche à faire pour un de ses parents. Elle écrivit au ministre et
+lui demanda une audience. Monsieur de Richelieu se rendit chez elle
+(comme cela se pratiquait autrefois, par tous les ministres, pour
+toutes les femmes de la société, usage dont monsieur de Richelieu a
+seul conservé la tradition de mon temps). Il fut très poli. Ce que
+madame Bernadotte désirait réussit; il vint lui-même l'en informer.
+Elle l'invita à dîner; il accepta.
+
+Il ne se doutait guère qu'il jetait les fondements d'une frénésie qui
+l'a poursuivi jusqu'au tombeau. Madame Bernadotte s'était prise d'une
+telle passion pour le pauvre duc qu'elle le suivit à la piste pendant
+son voyage. Cela commença par lui paraître extraordinaire. Il ne
+comprenait pas comment elle se trouvait toujours arriver trois heures
+après lui dans tous les lieux où il s'arrêtait.
+
+Bientôt il ne put se dissimuler que lui seul l'y attirait et l'y
+retenait. L'impatience le gagna. Il cacha sa marche et ses projets,
+fit des crochets, choisit les plus tristes résidences, les plus
+méchantes auberges. Peines perdues, la maudite berline arrivait
+toujours trois heures après sa chaise de poste. C'était un cauchemar!
+
+Il sentait, de plus, combien cette poursuite finirait par prêter au
+ridicule. Il trouva le moyen de faire savoir à la royale héroïne de
+grande route qu'il était décidé à retourner sur-le-champ à Paris si
+elle persistait à le suivre. Elle, de son côté, s'informa d'un médecin
+si les eaux que le duc devait prendre étaient essentielles à sa santé.
+Sur la réponse affirmative, elle se décida à faire trêve à ses
+importunités et passa la saison des eaux à Genève; mais, à peine
+fut-elle terminée, qu'elle se remit en campagne; et cette persécution
+qu'il espérait pouvoir mieux conjurer à Paris qu'ailleurs y ramena le
+duc, bien plus que l'ouverture de la session.
+
+La maison de madame de Duras était toujours la plus agréable de Paris.
+La position de son mari à la Cour la mettait en rapport avec les
+notabilités de tout genre, depuis le souverain étranger qui traversait
+la France jusqu'à l'artiste qui sollicitait la présentation de son
+ouvrage au Roi. Elle avait tout le tact nécessaire pour choisir dans
+cette foule les personnes qu'elle voulait grouper autour d'elle; et
+elle s'était fait un entourage charmant, au milieu duquel elle se
+mourait de chagrin et de tristesse.
+
+Le mariage de sa fille aînée avec monsieur de La Rochejaquelein lui
+avait été un véritable malheur. Elle y avait constamment refusé son
+approbation et ne consentit pas même à assister à la cérémonie,
+lorsque madame de Talmont, ayant atteint vingt et un ans, se décida à
+la faire célébrer. Le duc de Duras, quoique très récalcitrant,
+accompagna sa fille à l'autel.
+
+Il est assez remarquable qu'elle s'est mariée deux fois le jour
+anniversaire de sa naissance, à l'époque juste où la loi le
+permettait. Le jour où elle a eu quinze ans, elle a épousé le prince
+de Talmont au milieu des acclamations de sa famille, et, le jour où
+elle en a eu vingt et un, elle a épousé monsieur de La Rochejaquelein,
+malgré sa réprobation.
+
+Le grand mérite de monsieur de La Rochejaquelein, aux yeux de sa
+nouvelle épouse, était son nom vendéen et l'espoir qu'elle serait
+appelée à jouer un rôle dans les troubles civils de l'Ouest.
+
+Félicie de Duras sortait à peine de l'enfance lorsque le manuscrit de
+monsieur de Barante (connu sous le nom des _Mémoires de madame de La
+Rochejaquelein_), circula dans nos salons. Ce récit s'empara de sa
+jeune imagination. Depuis ce temps, elle a constamment rêvé la guerre
+civile comme le complément du bonheur, et, pour s'y préparer, dès
+qu'elle a été maîtresse de ses actions, elle a été à la chasse au
+fusil, elle a fait des armes, elle a tiré du pistolet, elle a dressé
+des chevaux, elle les a montés à poil, enfin elle s'est exercée à tous
+les talents d'un sous-lieutenant de dragons, à la grande désolation de
+sa mère et à la destruction de sa beauté qui, avant vingt ans, avait
+succombé devant ce régime de vie.
+
+Madame de La Rochejaquelein s'est donné depuis 1830 la joie de courir
+le pays le pistolet au poing, d'y fomenter des troubles, d'y attirer
+beaucoup de malheurs et de ruines. Je ne sais si la réalité de toutes
+ces choses lui aura paru aussi charmante que son imagination, les lui
+avait représentées; mais elle est plus excusable qu'aucune autre
+personne de s'être jetée dans la guerre civile, car c'était son rêve
+depuis l'âge de douze ans.
+
+Sa belle-mère, la princesse douairière de Talmont, à qui le mariage
+avec monsieur de La Rochejaquelein plaisait, principalement, je crois,
+parce qu'il désolait la duchesse de Duras, conserva le nouveau ménage
+chez elle. Elle a laissé toute sa fortune à Félicie qu'elle semblait
+aimer passionnément et qui était encensée jusqu'à la fadeur dans le
+petit cercle de cet intérieur. Je lui ai entendu adresser cette phrase
+par un des habitués de sa belle-mère:
+
+«Princesse, permettez-moi de prendre la liberté de vous dire que vous
+avez toujours parfaitement raison.» Je n'en ai jamais oublié
+l'heureuse rédaction.
+
+Madame de Duras cherchait, quoique un peu honteusement, à recueillir
+la succession de madame de Staël. Elle était elle-même effrayée de
+cette prétention et aurait voulu qu'on la reconnût sans qu'elle eût à
+la proclamer. Ainsi, par exemple, n'osant pas arborer le rameau de
+verdure que madame de Staël se faisait régulièrement apporter après le
+déjeuner et le dîner et qu'elle tournait incessamment dans ses doigts,
+dans le monde comme chez elle, madame de Duras avait adopté des bandes
+de papier qu'un valet de chambre apportait _in fiocchi_ sur un plateau
+après le café et dont elle faisait des _tourniquets_ pendant toute la
+soirée, les déchirant les uns après les autres.
+
+Elle s'occupait dès lors à écrire les romans qui ont depuis été
+imprimés et auxquels il me semble impossible de refuser de la grâce,
+du talent et une véritable connaissance des moeurs de nos salons.
+Peut-être faut-il les avoir habités pour en apprécier tout le mérite.
+_Ourika_ retrace les sentiments intimes de madame de Duras. Elle a
+peint sous cette peau noire les tourments que lui avait fait éprouver
+une laideur qu'elle s'exagérait et qui, à cette époque de sa vie,
+avait même disparu.
+
+Ses occupations littéraires ne la calmaient pas sur ses chagrins de
+coeur que l'attachement naissant de monsieur de Chateaubriand pour
+madame Récamier rendait très poignants, et ses chagrins de coeur ne
+suffisaient pas à la distraire de son ambition de situation.
+
+Elle n'avait pas de garçon. Le second mariage de sa fille aînée
+l'avait trop irritée pour s'occuper de son sort. Elle reporta toutes
+ses espérances sur la seconde, Clara, à qui elle voulut créer une
+existence qui montrât à Félicie tout ce qu'elle avait perdu par sa
+rébellion.
+
+Elle choisit Henri de Chastellux et obtint de lui qu'il consentirait à
+changer son nom pour celui de Duras, avec la promesse qu'en épousant
+Clara il hériterait du duché et de tous les avantages que les Duras
+auraient pu faire à leur fils. En conséquence, nous assistâmes à la
+messe de mariage du marquis et de la marquise de Duras, mais, lorsque
+nous revînmes le soir, la duchesse de Duras, à la suite d'une visite
+de monsieur Decazes, nous présenta, en leur place, le duc et la
+duchesse de Rauzan. C'était un ancien titre de la maison de Duras que
+le Roi avait fait revivre en faveur des nouveaux époux. Il avait voulu
+que ce présent de noces arrivât par l'intermédiaire du favori que la
+duchesse de Duras avait, malgré les répugnances de parti et les
+réticences de salon, employé pour obtenir que l'hérédité du titre et
+de la pairie du duc de Duras fussent assurés à Henri de Chastellux.
+
+Il ne manqua pas de gens pour le blâmer d'avoir quitté un nom qui
+valait bien celui de Duras; mais, à mon sens, il s'est borné à mettre
+deux duchés et une belle fortune dans la maison de Chastellux, car ses
+enfants seront Chastellux, malgré les engagements contraires qu'il a
+pu prendre.
+
+Madame de Duras se complut à entourer Clara de tous les agréments, de
+toutes les distinctions, de tous les amusements qui peuvent charmer
+une jeune femme, afin surtout de faire sentir à madame de La
+Rochejaquelein le poids de son mécontentement. Elle se vengeait comme
+un amant trahi, car toutes ses préférences avaient été pour Félicie
+et, même en cherchant à la tourmenter, elle l'adorait encore. Au
+surplus, elle ne parvint jamais à diviser les deux soeurs qui
+restèrent tendrement unies, à leur mutuel honneur, quoique l'aînée fût
+traitée comme une étrangère dans la maison paternelle où l'autre
+semblait posée sur un autel pour être divinisée.
+
+Les contemporaines de madame de Rauzan ont établi qu'elle était fort
+bornée. Je ne puis être de cet avis. Elle a beaucoup de bon sens, un
+grand esprit de conduite; elle est très instruite, sait plusieurs
+langues dont elle connaît la littérature. Peut-être n'a-t-elle pas
+beaucoup d'esprit naturel, mais elle en a été tellement frottée
+pendant ses premières années qu'elle en est restée suffisamment
+saturée pour me satisfaire pleinement.
+
+Je ne sais si je m'aveugle par l'affection que je lui porte, mais elle
+me paraît à cent pieds au-dessus de la plupart de celles qui la
+critiquent.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+ La princesse de Poix. -- Son salon. -- Anecdote sur la princesse
+ d'Hénin. -- La comtesse Charles de Damas. -- L'abbé de
+ Montesquiou. -- Le comte de Lally-Tollendal. -- Salon de la
+ marquise de Montcalm. -- Rapports de famille du duc de Richelieu.
+ -- La duchesse de Richelieu. -- Mesdames de Montcalm et de
+ Jumilhac.
+
+
+Quoique je restasse habituellement chez moi, je fréquentais pourtant
+deux salons, en outre de celui de madame de Duras, ceux de la
+princesse de Poix et de la marquise de Montcalm. J'étais accueillie
+chez madame de Poix avec une bonté extrême et je m'y plaisais.
+
+Ce monde, absolument différent de celui auquel on était accoutumé,
+mais qui prenait encore vif intérêt à tous les événements du jour,
+représentait le siècle dernier, se mettant à la fenêtre pour voir
+passer celui-ci. Une jeune personne qui causait y devenait
+sur-le-champ l'objet d'une gâterie générale et d'acclamations
+obligeantes que, tout en les trouvant intempestives, on recevait très
+bénévolement; du moins, tel est l'effet qu'elles faisaient sur moi.
+
+La princesse de Poix était la plus aimable vieille femme que j'aie
+rencontrée. Elle joignait aux grâces de l'esprit, aux douceurs du
+commerce le plus facile, un caractère digne et ferme qui la rendait
+également propre à être chef de famille et centre de la société. La
+conduite exemplaire de sa jeunesse lui donnait le droit d'être
+indulgente dans sa vieillesse, et elle en usait avec assez de
+discernement pour que sa protection fût honorable et secourable.
+
+Elle est morte comblée d'ans, de respect et de considération, ayant
+survécu à toutes ses intimités et même à son fils, le duc de Mouchy
+dont la perte l'a cruellement éprouvée et a hâté sa fin. Elle
+supportait, depuis plusieurs années, un état de cécité complet avec
+une patience admirable, usant de tous les moyens rationnels d'adoucir
+cette calamité et se soumettant aux inconvénients irrémédiables avec
+la résignation courageuse et enjouée qui peut en atténuer la
+souffrance.
+
+Madame de Poix n'ayant jamais émigré, son salon avait peu subi
+l'influence de la Révolution. Une partie des personnes qui s'y
+rencontraient chaque soir conservaient l'habitude quotidienne de s'y
+retrouver depuis quarante ans. Les autres, après une absence plus ou
+moins longue, étaient venues s'y rallier en se rangeant de nouveau aux
+formes et au ton dont la vieille maréchale de Beauvau était restée,
+jusqu'à très récemment, l'exemple et l'oracle. On se trouvait ainsi
+rattaché directement à la société du temps de Louis XV.
+
+Les enfants et les petits-enfants de la princesse, après avoir dîné et
+passé quelque temps auprès d'elle, allaient chercher les plaisirs du
+grand monde vers neuf heures. Ils étaient remplacés par mesdames de
+Chalais, d'Hénin, de Simiane, de Damas, et messieurs de Chalais, de
+Montesquiou, de Damas, de Lally, etc. qui s'y réunissaient chaque
+soir. D'autres habitués étaient moins fidèlement exacts, et toute la
+bonne compagnie de Paris passait en visite dans ce salon.
+
+Les personnes que j'ai nommées formaient _la coterie_ proprement dite,
+d'ancienne date assurément, car, longtemps avant la Révolution,
+mesdames les princesses de Poix, de Chalais, d'Hénin et de Bouillon,
+étaient connues à la Cour sous le titre des _princesses combinées_.
+
+Le ton de cette société était monté à un degré d'enthousiasme et à une
+sensiblerie pour les petites choses qui semblaient très exagérés à
+notre génération, rappelée à la simplicité par l'importance des
+événements, mais qui ne manquaient ni de grâce ni d'obligeance. Un mot
+un peu heureux, échappé dans la conversation, était relevé avec une
+approbation qui allait souvent jusqu'à l'applaudissement manuel. Les
+exclamations: _Qu'elle est charmante! Qu'il a d'esprit!_ etc., se
+distribuaient en face fort bénévolement.
+
+Madame de Staël avait conservé quelque chose de cette tradition; mais,
+plus jeune, elle l'arrangeait mieux aux habitudes du siècle dont elle
+avait davantage essuyé le frottement.
+
+Dans le salon de madame de Poix, une histoire quelque peu
+attendrissante faisait couler une profusion de larmes; c'était aussi
+un reste d'habitude de la jeunesse de ces dames où les coeurs
+sensibles étaient fort à la mode.
+
+On racontait de la princesse d'Hénin, qui professait un sentiment
+passionné pour madame de Poix, qu'un soir où celle-ci était fort
+souffrante, madame d'Hénin fut obligée de la quitter pour aller faire
+son service de dame du palais à Versailles. Le lendemain matin, madame
+de Poix reçoit une lettre de sa jeune amie: «Elle lui écrit n'ayant pu
+dormir de la nuit; elle a compté toutes les heures et, lorsque celle
+qui devait amener le redoublement a sonné, elle-même a ressenti une
+espèce de frisson. Elle en est tout épouvantée! Serait-ce un
+pressentiment? Elle ne peut résister à son trouble et fait partir un
+homme sur-le-champ. Elle ne vivra pas jusqu'au retour; de grâce qu'on
+la rassure, etc., etc.»
+
+Madame de Poix, très touchée de l'état de madame d'Hénin, écrit en
+toute hâte qu'elle a passé une assez bonne nuit et fait entrer le
+valet de chambre pour lui remettre son billet:
+
+«Allez vite porter ma réponse à madame d'Hénin.... Elle a donc passé
+une bien mauvaise nuit?
+
+--Je ne sais pas, princesse.
+
+--Était-elle bien souffrante ce matin?
+
+--On n'était pas entré chez elle quand je suis parti.
+
+--Elle ne vous a donc pas donné sa lettre elle-même?
+
+--Si fait, princesse, la princesse me l'a remise hier au soir.»
+
+Madame de Poix rit un peu des frissons de son amie, mais cela ne
+changea rien à leur intimité qui s'est prolongée jusqu'à la mort. Il
+faut ajouter que madame d'Hénin était la plus affectée de toutes ces
+dames, et madame de Poix la plus naturelle aussi bien que la plus
+aimable et la plus raisonnable.
+
+Madame de Simiane, dont j'ai déjà parlé au sujet de monsieur de
+Lafayette, avait été la jolie femme _par excellence_ de la Cour de
+Louis XVI et conservait une grande élégance, beaucoup d'agrément et
+tout autant d'esprit qu'il en fallait pour être encore charmante dans
+sa gracieuse bienveillance.
+
+Madame de Chalais, avec plus d'esprit, n'avait pas le même besoin de
+plaire, mais cependant beaucoup de bonté.
+
+La comtesse Charles de Damas, moins vieille que ces autres dames et
+dont l'intimité était de relation plus que de sympathie, a toujours
+passé vis-à-vis de ses contemporaines pour avoir prodigieusement
+d'esprit. Je n'en ai jamais vu trace; mais je me récuse, ne pouvant
+avoir raison contre l'opinion générale. Toujours gémissante, toujours
+larmoyante, elle me représentait «la plaintive élégie en longs habits
+de deuil», et ses sentiments étaient trop affectés pour jamais
+m'émouvoir. Peu de jours avant ses couches, son mari la trouva toute
+en larmes:
+
+«Qu'avez-vous, ma chère amie?
+
+--Hélas! je pleure mon enfant.
+
+--Hé! bon Dieu, quelle idée, pourquoi le perdriez-vous?
+
+--Le perdre! ah! cette affreuse pensée me tuerait! Mais, hélas, ne
+vais-je pas m'en séparer?
+
+--Vous en séparer? Vous comptez le nourrir.
+
+--Il ne sera plus dans mes entrailles.»
+
+Cette enfant, née d'entrailles si maternelles, n'a pas hérité de ces
+affectations. Elle est une des personnes les plus distinguées et les
+plus naturelles de mon temps. Je suis liée avec elle depuis notre
+mutuelle enfance. Elle avait épousé en premières noces monsieur de
+Vogué qui se tua en tombant de cheval.
+
+Madame de Damas n'omit aucun soin pour entretenir la douleur de sa
+fille au plus haut degré de violence. Mais elle finit par s'affranchir
+et épousa César de Chastellux, le frère aîné d'Henry devenu duc de
+Rauzan.
+
+Je reviens au salon de madame de Poix où madame de Chastellux, au
+surplus, se trouvait fréquemment.
+
+L'abbé de Montesquiou y régnait. C'est encore une de ces personnes
+d'esprit que je n'ai jamais su apprécier. Je ne lui en refuse pourtant
+pas; mais il l'a employé à faire des sottises comme homme public et à
+se rendre insupportable par son aigreur comme homme privé.
+
+Aussi, un certain monsieur Brénier, médecin de Nancy, député de la
+Chambre introuvable et qui avait été adopté par la société ultra à
+cause de la violence de ses opinions, disait-il un jour à l'abbé de
+Montesquiou, qui donnait un de ses coups de griffes aux ministres ses
+successeurs:
+
+«Monsieur l'abbé, vous ne devriez jamais oublier que vous avez de très
+grands droits à être fort modeste.»
+
+Cette brutalité expulsa le médecin de la société, et personne n'y
+perdit, car il était aussi absurde que grossier, mais le mot resta.
+
+Monsieur de Lally a fait des requêtes, des mémoires, des discours, des
+tragédies, des satires, des panégyriques des morts, bien plus d'éloges
+des vivants. Je ne sais si rien de tout cela le mènera à la postérité.
+Ses contemporains l'ont appelé le plus gras des hommes sensibles, on
+aurait pu ajouter le plus plat des hommes bouffis. Peut-être cela
+tenait-il à l'affaiblissement de l'âge, mais je ne l'ai jamais vu que
+plein de ridicules et d'affectation, répandant des larmes à tout
+propos, pleurant sur l'enfance, pleurant sur les vieillards, pleurant
+pour la gloire, pleurant pour la défaite, pleurant de joie, pleurant
+de tristesse, enfin toujours pleurnichant. Je le voyais beaucoup au
+Palais-Royal, où il jouait son grand jeu, interrogeant tous les
+enfants, jusqu'à ceux au maillot, s'attendrissant de leurs réponses,
+et les encensant avec un excès de flatterie qui n'avait pas cours en
+ce lieu.
+
+Je ne parlerai pus des autres hommes de la société de madame de Poix.
+Quelques-uns s'étaient renouvelés depuis la Révolution et
+n'appartenaient pas à son temps. Messieurs de Chalais et de Damas
+étaient de fort bons et loyaux personnages, mais nullement
+remarquables.
+
+Le salon de madame de Montcalm était composé de gens de notre âge, et,
+jusqu'à la mort de son frère le duc de Richelieu, il a eu une teinte
+politique très marquée.
+
+Le duc de Richelieu avait été marié, a dix-sept ans, à mademoiselle de
+Rochechouart qui en avait douze. Selon l'usage du temps, on l'avait
+envoyé voyager. Pendant les trois années de son absence, il recevait
+de fréquentes lettres de sa jeune épouse, remplies de grâce et
+d'esprit. À son instante prière, elle lui envoya son portrait où il
+retrouva les traits, un peu plus développés, du petit minois enfantin
+gravé dans son souvenir.
+
+Madame la comtesse de Chinon (c'est le nom que portait le jeune
+ménage) ayant accompli sa quinzième année, le mari fut rappelé. Plein
+d'espérance, il débarqua à l'hôtel de Richelieu. On vint au-devant de
+lui sur l'escalier.
+
+Le vieux maréchal, son grand-père et le duc de Fronsac, son père,
+avaient placé entre eux un petit monstre de quatre pieds, bossue par
+devant et par derrière, qu'il présentèrent au comte de Chinon comme la
+compagne de sa vie. Il recula de trois marches et tomba sans
+connaissance sur l'escalier. On le porta chez lui. Il se dit trop
+souffrant pour paraître au salon, écrivit à ses parents sa ferme
+détermination de ne jamais accomplir un hymen qui lui répugnait si
+cruellement, fit demander des chevaux de poste dans la nuit même, prit
+en désespéré la route d'Allemagne et alla faire les campagnes de
+Souvarow contre les Turcs.
+
+La duchesse de Fronsac, seconde femme de son père, avait trouvé moyen
+de pénétrer jusqu'à lui, pendant son court séjour à Paris et de lui
+présenter deux petites soeurs charmantes, dont il emporta le gracieux
+souvenir.
+
+Lorsque, quinze ans plus tard, la tourmente révolutionnaire étant un
+peu calmée, il obtint par la protection de l'empereur Paul Ier, au
+service duquel il était entré, la permission de venir faire un voyage
+en France sous le consulat de Bonaparte, il rapporta cette agréable
+image, et retrouva deux petites bossues qui ne cédaient guère à sa
+femme dans leur tournure hétéroclite. Toutefois, mieux aguerri, il ne
+prit pas la fuite.
+
+Ce ne fut qu'après avoir vendu ses biens, payé les dettes de la
+succession et distribué sa part de l'héritage paternel à ses deux
+soeurs qu'il reprit le chemin de la Crimée où il s'occupait à fonder
+la ville d'Odessa.
+
+La difficulté des communications, pendant la Révolution, avait tenu le
+duc de Richelieu dans la même ignorance sur la tournure de ses soeurs
+que la discrétion mal entendue de sa famille sur celle de sa femme. Il
+lui en était resté une sorte de répugnance instinctive pour les
+bossues.
+
+Longtemps après, ayant été nommé tuteur de sa nièce, mademoiselle
+d'Hautefort, devenue baronne de Damas, et la trouvant aussi
+contrefaite, il ne put s'empêcher de s'écrier en serrant la main d'un
+homme de ses amis:
+
+«Ah! par Dieu, c'est trop fort, je suis donc né pour être poursuivi,
+enguignonné de bossues!»
+
+Si le petit monstre de quinze ans, présenté à monsieur de Richelieu,
+lui avait inspiré une répugnance invincible, son propre aspect, en
+revanche, avait produit un effet bien différent. Son air noble, sa
+charmante figure avaient confirmé l'impression préparée par une
+correspondance tendre qui se poursuivait fort activement entre les
+deux jeunes époux.
+
+Sous une enveloppe si hideuse, madame de Richelieu portait un esprit
+élevé et un coeur généreux. Elle ne s'occupa qu'à réconcilier les deux
+familles à la fuite intempestive de monsieur de Richelieu, offrit à
+celui-ci de l'assister dans toutes les tentatives pour faire casser
+son mariage et accepta comme une faveur le refus qu'il en fit.
+Avertie par la conduite de son mari des disgrâces personnelles que la
+tendresse de ses parents avait cherché à lui dissimuler, elle ne
+voulut pas s'exposer aux dédains du monde et à la pitié des
+indifférents. Elle se retira dès lors dans une belle terre
+(Courteilles), à vingt lieues de Paris, qu'elle a constamment habitée
+jusqu'à sa mort.
+
+Quoique bien jeune encore au moment où la Révolution éclata, ses
+vertus lui avaient déjà acquis de l'influence; elle l'employa à
+maintenir la tranquillité dans ses environs. Elle fut la providence de
+toute la famille Richelieu, et, loin de jamais témoigner du
+ressentiment au duc, elle a constamment employé les recherches les
+plus délicates à l'entourer des soins d'une amitié désintéressée,
+renfermant dans son sein tout ce qui pouvait sembler dicté par un
+sentiment plus vif.
+
+Le duc de Richelieu, vaincu par des procédés si généreux et assez
+noble lui-même pour pardonner à une personne qu'il avait si grièvement
+offensée, allait quelquefois, depuis la Restauration, la voir au
+château de Courteilles où il était reçu avec une joie extrême.
+
+Leur âge à tous deux aurait fini par rendre cette existence simple et
+facile; je suis persuadée qu'au moment où la mort l'a enlevé, monsieur
+de Richelieu était près de s'établir à Courteilles. Quant à sa femme,
+rien ne l'aurait décidée à affronter le monde de Paris dont elle
+s'était retirée avant d'y être entrée.
+
+Madame de Montcalm était l'aînée des deux soeurs du duc de Richelieu.
+Un très mauvais état de santé l'autorisait à ne point quitter une
+chaise longue, et l'espoir de dissimuler sa taille lui donnait la
+patience de se soumettre à cette sujétion. Elle montrait un beau
+visage, et le reste de sa personne était enveloppé de tant de
+garnitures, de châles, de couvre-pieds que sa difformité était
+presque entièrement cachée.
+
+J'ai toujours attribué à cette circonstance la préférence marquée que
+monsieur de Richelieu lui accordait sur sa soeur, madame de Jumilhac,
+qui promenait son épouvantable figure sans le moindre embarras à
+travers toutes les foules et toutes les fêtes. Un esprit extrêmement
+piquant, une imperturbable gaieté, un entrain naturel que je n'ai vu à
+personne autant qu'à elle, la faisaient rechercher de tout ce qu'il y
+avait de plus élégant dans la meilleure compagnie.
+
+Il n'y avait pas de bonne fête sans madame de Jumilhac. Elle était
+très à la mode et, chose bien bizarre, malgré sa figure, c'était le
+but et l'ambition de toute sa vie.
+
+Madame de Montcalm, avec un esprit beaucoup plus cultivé, était, à mon
+sens, bien moins aimable que sa soeur. Fort exigeante, elle voulait,
+avant tout, être admirée de gens capables d'apprécier un mérite
+qu'elle croyait transcendant. L'autre ne pensait qu'à s'amuser avec
+les premiers venus.
+
+Peut-être suis-je partiale dans mon jugement des deux soeurs. J'étais
+fort liée avec la cadette; il m'était difficile de rester neutre entre
+elles. En ayant réciproquement l'une pour l'autre les procédés les
+plus nobles, les plus délicats dans les circonstances importantes,
+elles se taquinaient et se chagrinaient si constamment dans tous les
+petits détails de la vie journalière qu'elles en étaient venues à se
+détester cordialement. Les personnes de leur intimité se trouvaient
+nécessairement influencées et conduites à prendre parti.
+
+Quoiqu'il en soit, monsieur de Richelieu accordait une préférence
+marquée à madame de Montcalm. Il passait chez elle la plus grande
+partie de ses soirées, ce qui lui facilitait le moyen d'attirer autour
+de sa chaise longue toutes les notabilités françaises et étrangères.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+ Carnaval de 1820. -- Le Palais-Royal. -- Bal à l'Élysée. --
+ Humeur de monsieur le duc de Berry. -- Bal masqué chez monsieur
+ Greffulhe. -- Mascarade chez madame de la Briche. -- Assassinat
+ de monsieur le duc de Berry. -- Son courage. -- Détails sur cet
+ événement. -- Préventions contre le comte Decazes. -- Il est
+ forcé de se retirer. -- Le duc de Richelieu le remplace. --
+ Promesses de Monsieur.
+
+
+Le carnaval de 1820 fut extrêmement gai et brillant. Les plaies du
+pays commençaient à se cicatriser. Malgré le peu de reconnaissance
+témoignée à l'administration qui avait travaillé et réussi à émanciper
+le pays, les personnes mêmes qui craignaient ce résultat et avaient
+intrigué pour l'empêcher éprouvaient, en dépit de leurs préventions,
+du soulagement à ne plus voir l'uniforme étranger se pavanant _chez
+lui_, dans nos rues.
+
+Monsieur le duc de Berry donna un grand bal à l'Élysée. Les
+invitations furent nombreuses et assez libéralement distribuées.
+Monsieur le duc de Berry trouvait la Cour tenue trop étroitement. Les
+prétentions des entours avaient profité des goûts sédentaires et
+retirés des autres princes pour les accaparer entièrement. Il fallait
+être de leur Maison, ou y tenir de bien près, pour avoir accès jusqu'à
+eux.
+
+Monsieur le duc de Berry blâmait cette exclusion et annonçait
+l'intention de s'en affranchir. Il avait déjà donné quelques dîners
+où il avait admis des pairs et des députés marquants par leur
+existence politique, et il se proposait encore d'étendre le cercle de
+ses invitations. Lui-même aurait eu beaucoup à y gagner, car il avait
+assez d'esprit pour pouvoir profiter de la conversation et pour
+chercher à l'encourager. Il était stimulé dans ce projet par
+l'attitude du Palais-Royal.
+
+Monsieur le duc d'Orléans avait affecté, plus que personne, de relever
+la tête au départ des alliés et de changer sa façon de vivre; il était
+bien aise qu'on remarquât combien il respirait plus librement. Le
+premier mercredi de chaque mois, il recevait comme prince, mais non
+pas en habit de Cour. Il n'était porté, au Palais-Royal, que par les
+femmes présentées pour la première fois; encore les en dispensait-on
+fréquemment.
+
+On n'avait pas non plus, ainsi qu'aux Tuileries, inventé de séparer
+les hommes et les femmes, ni de nous faire défiler comme un troupeau,
+ou entrer en fournées, disciplinées par un huissier, pour obtenir le
+mot, ou le coup de tête qu'on nous accordait avec autant d'ennui que
+nous en avions à le recevoir.
+
+Les salons du Palais-Royal, brillamment éclairés, étaient remplis de
+femmes magnifiquement parées, d'hommes chamarrés d'ordres et de
+broderies, qui circulaient librement. On s'y rencontrait; on se
+réunissait aux gens de sa société. On attendait sans ennui la tournée
+des princes qui distribuaient leurs obligeances de la façon la plus
+gracieuse.
+
+Les réceptions du Palais-Royal se trouvaient être de fort belles
+assemblées où on s'amusait et d'où l'on sortait content de sa soirée
+et des gens qui vous l'avaient procurée. Elles étaient très à la mode.
+J'ignore ce qui décida plus tard à y renoncer et à n'avoir plus qu'une
+seule réception princière le premier mercredi de l'année où il y
+avait une telle foule que c'était une corvée insupportable.
+
+En outre des cercles dont je viens de parler, il y avait de fréquents
+et excellents concerts ainsi que de grands dîners, pas trop ennuyeux
+où on avait soin que les invitations fussent toujours suffisamment
+mélangées pour que toutes les opinions se trouvassent représentées et
+qu'il n'y eût repoussement pour aucune.
+
+J'allais très souvent au Palais-Royal. Dans les jours ordinaires, les
+princesses et leurs dames travaillaient à une table ronde placée à
+l'extrémité de la galerie. Les enfants jouaient à l'autre bout.
+Monsieur le duc d'Orléans partageait son temps entre ces deux groupes
+et le billard. Dès que les enfants étaient couchés, il se rapprochait
+de la table, et on causait de tout fort librement et souvent d'une
+façon très amusante.
+
+Monsieur le duc d'Orléans se tenait au courant de tout ce qui
+paraissait de nouveau soit dans les arts, soit dans les sciences. Les
+savants lui communiquaient leurs découvertes; celles qui étaient de
+nature à intéresser les princesses étaient produites et démontrées au
+salon. Les artistes qui passaient y étaient entendus et y apportaient
+une variété qui le rendait fort agréable aux habitués.
+
+La liste en était assez étendue pour qu'il y vînt dans le cours de la
+soirée une trentaine de personnes, soit de celles pour qui la porte
+était toujours ouverte, soit de celles qui demandaient à faire leur
+cour et à qui on fixait un jour.
+
+Monsieur le duc de Berry y venait parfois avec sa femme, et avait
+l'air de s'y plaire. Je ne le voyais plus que rarement. Dès la seconde
+Restauration, il avait cessé de faire des visites et, depuis son
+mariage, il n'allait dans le monde qu'aux grands bals où il
+accompagnait sa femme. Cependant, lorsque nous nous rencontrions, nos
+vieilles habitudes, d'une familiarité qui datait de l'enfance, nous
+remettaient facilement en intimité.
+
+Je me souviens qu'un soir, au Palais-Royal, me trouvant à côté de lui
+sur une banquette, dans le billard, il me témoigna son approbation des
+habitudes sociales des maîtres de la maison, et combien cela valait
+mieux que d'être toujours: _Comme nous, entre nous comme des juifs_,
+ce fut son expression.
+
+Je lui représentai qu'il lui serait bien facile de mettre l'Élysée sur
+le même pied et qu'il aurait tout à gagner à se faire connaître
+davantage.
+
+«Pas si facile que vous le croyez bien. Mon père le trouverait très
+bon et serait même aise d'en profiter, car, malgré tous ses scrupules
+religieux, il aime le monde; mais je ne crois pas que cela convînt au
+Roi; et je suis sûr que cela déplairait à mon frère et plus encore à
+ma belle-soeur. Elle n'entend pas qu'on s'amuse autrement qu'à sa
+façon: _moult tristement_ ... vous savez?...» Et il se prit à rire.
+
+Ce _moult tristement_ est un terme que Froissard applique aux
+divertissements des anglais.
+
+Après quelque long dîner de Londres, monsieur le duc de Berry
+s'écriait souvent:
+
+«Ah! que nous nous sommes _bien divertis, moult tristement, selon l'us
+de leur pays_.»
+
+En outre des sévérités de madame la duchesse d'Angoulême, il y avait
+un obstacle principal qu'il n'exprimait pas mais qu'il voyait très
+bien: c'était la différence qui existait entre madame la duchesse de
+Berry et madame la duchesse d'Orléans. Toutefois, dans l'approbation
+du Prince il perçait beaucoup de jalousie contre le Palais-Royal. J'en
+eus une nouvelle preuve le jour de ce bal de l'Élysée où je retourne
+après cette longue digression.
+
+La maladie du duc de Kent avait fait hésiter à le remettre, un léger
+mieux encouragea à le donner. Le télégraphe apporta la nouvelle de la
+mort le jour même où il devait avoir lieu. Je l'appris par monsieur le
+duc de Berry.
+
+La file m'avait retardée. Je lui trouvai, dès en arrivant, l'air que
+je lui connaissais quand il était mécontent. Le bal était si beau, si
+brillant, si animé que je ne comprenais pas qu'il n'en fut pas
+satisfait. Il s'approcha de moi.
+
+«Hé bien! vous savez que le Palais-Royal ne vient pas; ils ont envoyé
+leurs excuses.
+
+--Vraiment, Monseigneur?
+
+--C'est fort déplacé. Le Roi avait décidé que la nouvelle de la mort
+du duc de Kent ne serait sue que demain; et voilà qu'ils la répandent
+par leur absence qu'il faut bien expliquer.... C'est pour me donner un
+tort.»
+
+Je cherchai à l'apaiser et lui rappelai, ce qui était exact, que
+monsieur le duc d'Orléans était personnellement intimement lié avec le
+duc de Kent, qu'il devait être douloureusement affecté et que sa
+situation était toute différente de celle de monsieur le duc de Berry.
+
+«Ah bah, reprit-il avec impatience, c'est toujours pour faire pot à
+part.»
+
+Il y avait bien un peu de vrai dans cette boutade de mauvaise humeur.
+
+Le bal fut magnifique et parfaitement ordonné. Le Prince en fit les
+honneurs avec bonhomie et obligeance, et le succès de cette fête, dont
+il s'était lui-même occupé, le dérida avant la fin de la soirée. Il
+dit, tout autour de lui, qu'il était enchanté qu'on s'amusât et que
+ces bals se renouvelleraient souvent. Hélas! aveugles mortels que nous
+sommes, c'était pourtant le dernier!
+
+Madame la duchesse d'Angoulême fit les honneurs avec un empressement
+et une gracieuseté que je ne lui avais jamais vus. Elle était polie,
+accorte, couverte de diamants, noblement mise et avait bien l'air
+d'une grande princesse.
+
+En revanche, sa belle-soeur avait celui d'une maussade pensionnaire.
+Elle ne faisait politesse à personne, ne s'occupait que de sauter et
+courait sans cesse après monsieur le duc de Berry pour qu'il lui
+nommât des danseurs. Il ne voulait pas qu'elle valsât, et elle prenait
+une mine boudeuse toutes les fois que les orchestres jouaient une
+valse. Il est difficile d'être moins à son avantage et plus
+complètement une sotte petite fille que madame la duchesse de Berry ce
+jour-là. Il n'approchait que trop celui où elle devait montrer une
+distinction de caractère que personne ne lui supposait.
+
+Je me rappelle pourtant avoir entendu raconter à monsieur le duc de
+Berry que, se trouvant un jour avec elle dans une voiture dont les
+chevaux s'emportaient, elle avait continué à parler sans que le son de
+sa voix s'altérât, qu'il avait fini par lui dire:
+
+«Mais, Caroline, tu ne vois donc pas?
+
+--Si fait, je vois; mais, comme je ne puis arrêter les chevaux, il est
+inutile de s'en occuper.»
+
+La voiture versa sans que personne fût blessé. Madame la duchesse de
+Berry est une des créatures les plus courageuses que Dieu ait formée.
+
+L'étiquette ne permettait pas de quitter le bal avant les princes.
+J'étais exténuée de fatigue lorsque je rencontrai monsieur le duc de
+Berry après le souper. Il me parut de très bonne humeur et enchanté de
+l'effet de son bal.
+
+«Vous n'en pouvez plus, me dit-il, allez-vous-en.»
+
+Je fis quelques difficultés.
+
+«Allez, allez, c'est moi qui vous chasse. Bonsoir, ma vieille Adèle.»
+
+C'était son terme d'amitié envers moi. Voilà les derniers mots que je
+lui ai entendu prononcer. La poignée de main qui les accompagna fut
+aussi la dernière que j'aie reçue de lui. Je ne reviens pas sur ces
+moments sans émotion. Avec de grands défauts, il avait des qualités
+très attachantes et, dans sa poitrine de prince, battait un coeur
+d'homme généreux.
+
+Le samedi suivant, qui précédait le dimanche gras 13 février 1820, il
+y eut un bal costumé chez monsieur Greffulhe, riche banquier qui avait
+épousé mademoiselle du Luc de Vintimille et qu'on avait créé pair de
+France. La fête était très belle; tout ce qu'il y avait de meilleure
+et de plus élégante compagnie à Paris s'y réunit.
+
+Monsieur le duc et madame la duchesse de Berry l'honorèrent de leur
+présence. La princesse ne dansa pas; mais, comme elle était vêtue en
+reine du moyen âge, avec un voile flottant et en velours chamarré de
+broderies d'or, on ne le remarqua pas.
+
+On donnait, en ce temps, au théâtre de la porte Saint-Martin, une
+parodie de l'opéra des _Danaïdes_ où l'acteur Potier, après avoir
+distribué de ces couteaux, dits eustaches, à ses filles pour tuer leur
+mari, ajoutait: «_Allez, mes petits agneaux_». Ce mot, dit par Potier
+d'une façon inimitable, avait fait la fortune de la pièce, et tout
+Paris le connaissait.
+
+Le duc de Fitzjames avait adopté le costume de Potier et, les poches
+pleines de couteaux, en donnait à toutes les jeunes femmes en y
+ajoutant quelques phrases appropriées à leur situation personnelle. Il
+s'adressa particulièrement à madame la duchesse de Berry; ce fut sujet
+d'une longue plaisanterie sur l'endroit du coeur qu'il fallait
+frapper, et je vis madame la duchesse de Berry partir tenant encore ce
+couteau à la main. Hélas! vingt-quatre heures ne s'étaient pas
+écoulées qu'un couteau plus formidable était enfoncé dans ce coeur
+qu'on lui conseillait de toucher.
+
+Édouard de Fitzjames s'est souvent reproché ce badinage, bien
+innocent assurément, mais dont je conçois que le souvenir lui fut
+pénible.
+
+Pendant tout le temps que le prince était resté au bal, monsieur
+Greffulhe ne l'avait pas quitté d'un instant. Il paraissait inquiet et
+préoccupé. Dès qu'il eut remis ses illustres hôtes dans leur voiture
+et qu'elle fut sortie de sa cour, il sembla débarrassé d'un pesant
+fardeau.
+
+J'appris qu'il avait reçu de nombreux avertissements qu'on chercherait
+à profiter des facilités que donnait le masque pour assassiner
+monsieur le duc de Berry; mais, hormis le maître de la maison,
+personne ne faisait état de ces menaces anonymes. Tout le monde était
+fort gai, fort entrain; les plaisirs de tout genre se succédaient.
+
+La coterie, à laquelle j'appartenais, se réunit le lendemain dimanche
+chez madame de La Briche. On y avait préparé une mascarade qui
+représentait un baptême de village. Un grand monsieur de Poreth, de
+six pieds de haut, en était le maillot; il portait sa nourrice. Tout
+était conçu dans cet esprit, et cette parade bouffonne ne manquait pas
+de gaieté.
+
+On était fort en train de s'amuser, quoiqu'un des personnages de la
+farce, l'amphitryon de la veille, monsieur Greffulhe, eût été retenu
+chez lui par une indisposition dont, par parenthèse, il mourut cinq
+jours après.
+
+Les éclats de joie étaient en pleine possession du salon,
+lorsqu'Alexandre de Boisgelin y entra. Il s'assit à côté de madame de
+Mortefontaine, près de la porte, et lui parla à voix basse. J'allais
+sortir, ils m'appelèrent.
+
+Alexandre arrivait de l'Opéra. Il savait monsieur le duc de Berry
+atteint. Il avait vu l'assassin; il avait vu le sanglant couteau.
+Cependant il ignorait encore le danger de la blessure. Il croyait le
+blessé transportable, avait été donner des ordres à l'Élysée et
+retournait l'y attendre. Il nous imposa le silence, en promettant de
+revenir aussitôt que le Prince serait arrivé chez lui.
+
+Nous restâmes, madame de Mortefontaine et moi, assises l'une près de
+l'autre et osant à peine nous regarder dans la peur d'éclater. Mais
+bientôt de nouveaux avertissements parvinrent dans ce salon où les
+plaisirs régnaient encore. Je n'oublierai jamais son aspect. Les
+groupes éloignés de la porte étaient livrés à la gaieté et aux rires,
+tandis que ceux plus rapprochés recevaient successivement la sinistre
+nouvelle et que la consternation gagnait de place en place, mais
+pourtant assez lentement. Personne ne voulant s'en faire le héraut,
+elle circulait tout bas de proche en proche.
+
+Les hommes, qui pouvaient se débarrasser des costumes dont ils étaient
+affublés, se précipitaient dans les rues pour aller aux informations.
+Ceux qui avaient des devoirs à remplir couraient chez eux pour prendre
+leur uniforme. Bientôt nous nous trouvâmes entre femmes.
+
+Il ne resta que monsieur de Mun, qui, vêtu en dame du château, lacé,
+colleretté, falbalassé, emplumé, ne pouvait se déshabiller. Il resta
+dans ce costume, toute la nuit au milieu des allants et des venants,
+des aides de camp, des valets, des ordonnances, car les messagers de
+toutes sortes ne nous manquaient pas, sans que personne, ni lui, ni
+nous, ni les survenants ne pensassent à le remarquer, tant le trouble
+était grand. Ce n'est que par la réflexion que nous nous en sommes
+souvenues.
+
+Nous apprîmes que, loin que monsieur le duc de Berry fût venu à
+l'Élysée, madame de Gontaut avait reçu ordre de porter la petite
+Mademoiselle à l'Opéra et les femmes de madame la duchesse de Berry de
+l'y aller joindre. Enfin, à quatre heures du matin, on vint nous dire,
+du poste de l'Élysée, que les nouvelles étaient meilleures, que le
+prince avait été pansé, qu'il était calme et qu'on allait le
+transporter, couché sur des matelas. Chacun se sépara, la terreur dans
+le coeur. Dès sept heures, nous étions en campagne, mais c'était pour
+apprendre la fin de cette cruelle tragédie.
+
+Les récits qui m'en ont été faits sont de la plus scrupuleuse
+exactitude. Ils me sont revenus par trop de bouches pour que j'en
+puisse douter un instant.
+
+La mort de monsieur le duc de Berry a été celle d'un héros, et d'un
+héros chrétien. Il s'est occupé de tout le monde avec un courage, une
+présence d'esprit, un sang-froid admirables. Comment cela
+s'accorde-t-il avec le peu de résolution dont on a pu quelquefois le
+soupçonner? Hélas! je ne sais! Les hommes sont pleins de ces sortes
+d'anomalies inexplicables. Lorsqu'on veut les montrer parfaitement
+conséquents avec eux-mêmes, on ne fait plus que le portrait d'un
+personnage de roman.
+
+Monsieur le duc de Berry venait de mettre sa femme en voiture. Les
+valets de pied fermaient la portière. Il rentrait à l'Opéra pour voir
+la dernière scène du ballet et recevoir d'une danseuse le signal de la
+visite qu'il désirait lui faire. Il était suivi de deux aides de camp;
+deux sentinelles portaient les armes des deux côtés de la porte.
+
+Un homme passe à travers tout ce monde, heurte un des aides de camp au
+point qu'il lui dit: «Prenez donc garde, monsieur;» dans le même
+instant pose une main sur l'épaule du Prince, de l'autre enfonce,
+par-dessus l'épaule, un énorme couteau qu'il lui laisse dans la
+poitrine et prend la fuite sans que personne, dans tout ce nombreux
+entourage, ait le temps de prévenir son action.
+
+Monsieur le duc de Berry crut d'abord n'avoir reçu qu'un coup de
+poing, et dit: «Cet homme m'a frappé,» puis, portant la main sur sa
+poitrine, il s'écria: «Ah! c'est un poignard; je suis mort.»
+
+Madame la duchesse de Berry, voyant du mouvement, voulut aller vers
+son mari. Madame de Béthisy, sa dame de service dont je tiens ce
+détail, chercha à la retenir. Les valets de pied hésitaient à baisser
+le marchepied; elle s'élança de la voiture sans qu'il fût ouvert.
+Madame de Béthisy la suivit.
+
+Elles trouvèrent monsieur le duc de Berry assis sur une chaise dans le
+passage. Il n'avait pas perdu connaissance; il dit seulement: «Ah! ma
+pauvre Caroline, quel spectacle pour toi!» Elle se jeta sur lui:
+«Prends garde, tu me fais mal.»
+
+On parvint à le monter jusqu'au petit salon qui communiquait avec sa
+loge. Les hommes qui l'y avaient conduit se dispersèrent aussitôt pour
+aller chercher des secours; il se trouva seul avec les deux femmes.
+
+Le couteau, resté dans la poitrine, le faisait horriblement souffrir;
+il exigea de madame de Béthisy de l'arracher, après y avoir vainement
+essayé lui-même. Elle se résigna à lui obéir. Le sang alors jaillit
+avec abondance; sa robe et celle de madame la duchesse de Berry en
+furent inondées.
+
+Depuis ce moment jusqu'à l'arrivée des chirurgiens et les saignées
+qu'ils pratiquèrent, il ne fit plus entendre que des gémissements
+continuels, des mots entrecoupés: «J'étouffe, j'étouffe, de l'air, de
+l'air!» Ces pauvres femmes ouvraient la porte, et la musique du ballet
+inachevé, les applaudissements du parterre, venaient faire un
+contraste épouvantable à la scène qu'elles avaient sous les yeux.
+
+Madame la duchesse de Berry déployait un sang-froid et une force de
+caractère qu'on ne saurait trop honorer, car son désespoir était
+extrême. Elle pensait à tout, préparait tout de ses propres mains, et
+la pensionnaire du matin était devenue tout à coup héroïque.
+
+Je crois que monsieur le duc d'Angoulême arriva le premier des
+princes, puis Monsieur. Celui-ci s'était jeté dans la voiture de la
+personne venue l'avertir. On ignorait encore si cet assassinat n'était
+pas le commencement d'une conspiration plus générale; il pouvait y
+avoir du danger.
+
+Le duc de Maillé, premier gentilhomme de la Chambre, ne pouvant
+trouver place dans la voiture, prit le parti de monter derrière,
+renouvelant ainsi, en occurrence honorable, le courtisanesque
+dévouement du vieux maréchal de Beauveau qui, en sa qualité de
+capitaine des gardes, était revenu de Rambouillet à Versailles
+derrière une chaise de poste où le jeune Louis XVI avait trouvé asile,
+un jour où il avait manqué ses relais à la chasse.
+
+Combien les circonstances qualifient diversement les mêmes faits! La
+conduite du maréchal, malgré tout le succès qu'elle eut à Versailles,
+m'a toujours semblé d'un valet et l'action du duc de Maillé d'un loyal
+gentilhomme.
+
+J'ai entendu raconter, à des témoins oculaires, que le passage du
+vieux Roi dans les corridors de l'Opéra, où il se traînait pour aller
+recevoir le dernier soupir du dernier de sa famille, avait un
+caractère plus imposant, par ce contraste même, que si pareille scène
+se fût passée dans l'intérieur d'un palais.
+
+Les détails touchants qui accompagnèrent cette horrible catastrophe et
+qui eurent trop de témoins pour qu'on osât les discuter relevèrent
+beaucoup la famille royale aux yeux de la France, et la mort de
+monsieur le duc de Berry lui fut plus utile que sa vie.
+
+Les plus petites circonstances de cette cruelle nuit me furent redites
+par les nombreux assistants et surtout par les princesses d'Orléans.
+Elles en étaient bouleversées lorsque j'allai chez elles le lendemain.
+Mademoiselle me raconta que le Roi avait dit à monsieur le duc
+d'Orléans, au moment ou madame la duchesse de Berry se précipitait sur
+le corps de son mari et refusait de s'en séparer:
+
+«Duc d'Orléans, ayez soin d'elle; elle est grosse.»
+
+Monsieur le duc de Berry lui avait également recommandé de prendre
+garde de ne point se blesser; mais il faut rendre justice à la jeune
+princesse; elle ne pensait aucunement à son état et était tout entière
+à son malheur. Elle ne faisait trêve à sa douleur que pour témoigner
+de sa méfiance et de sa haine à monsieur Decazes qui, abîmé dans sa
+propre consternation et enveloppé de son innocence, ne s'apercevait
+même pas de l'animadversion qu'il suscitait et qui éclatait en paroles
+et en gestes.
+
+Cela fut poussé à un point si absurde que, monsieur Decazes ayant été
+dans la salle où était gardé Louvel et lui ayant, à la prière des
+médecins, demandé à voix basse si l'arme était empoisonnée, on eut
+l'infamie de dire autour de lui qu'il avait été s'entendre avec
+l'assassin!
+
+Monsieur le duc de Berry ne cessa pas d'implorer la clémence du Roi
+pour ce misérable qu'il supposait avoir une vengeance personnelle à
+exercer contre lui, donnant ainsi un bel exemple de charité
+chrétienne.
+
+Il recommanda à sa femme deux jeunes filles qu'il avait eues en
+Angleterre d'une madame Brown et dont il avait toujours été fort
+occupé. On les envoya chercher. Ces pauvres enfants arrivèrent dans
+l'état qu'on peut imaginer; madame la duchesse de Berry les serra sur
+son coeur.
+
+Elle a été fidèle à cet engagement pris au lit de mort, les a élevées,
+dotées, mariées, placées près d'elle et leur a montré une affection
+qui ne s'est jamais démentie. Nous les avons vues paraître à la Cour,
+d'abord comme mesdemoiselles d'Issoudun et de Vierzon, puis comme
+princesse de Lucinge et comtesse de Charette.
+
+Monsieur le duc de Berry confia ensuite, à l'indulgence de la vertu de
+son frère, le soin d'un enfant qu'il avait eu tout récemment d'une
+danseuse de l'Opéra, Virginie. Les sanglots de monsieur le duc
+d'Angoulême répondirent de son zèle à accepter ce dépôt. Je ne sais ce
+qu'est devenu ce petit garçon, mais j'ose répondre que monsieur le duc
+d'Angoulême ne l'a pas abandonné.
+
+Monsieur le duc de Berry eut des mots touchants et parfaitement
+appropriés pour tout le monde. Il ne se fit pas un instant illusion
+sur son état et ne s'occupa que des autres. Il remplit ses devoirs
+religieux avec résignation et confiance et rendit son âme à Dieu avec
+une douceur tout à fait imprévue dans un caractère si violent.
+
+S'il était permis de reprendre quelque chose à une si belle fin, je
+reprocherais au prince de n'avoir pas dit un mot de monsieur de La
+Ferronnays. Vingt-trois ans de dévouement valaient un souvenir; mais
+il était alors bien loin (à Pétersbourg). L'agonie ne dura que peu
+d'heures. Les objets présents ne laissèrent guère le temps de penser
+aux absents.
+
+La mort de monsieur le duc de Berry causa une désolation générale. Les
+personnes qui s'en croyaient le moins susceptibles s'identifièrent aux
+chagrins de cette noble famille, et les relations de cette cruelle
+nuit arrachèrent des larmes mêmes aux plus opposants.
+
+Il est inouï que ce farouche Louvel, qui poursuivait le Prince depuis
+longtemps, n'ait pas trouvé une autre occasion de le frapper. La vie
+irrégulière de monsieur le duc de Berry le menait presque
+journellement et sans aucune escorte dans les lieux où il semblait
+bien autrement facile de l'atteindre.
+
+La même catastrophe, arrivée à la porte d'une danseuse, au moment où
+il sortait de cabriolet, aurait eu un tout autre effet sur le public
+que de le voir tomber dans les bras de sa jeune épouse, toute couverte
+de son sang, là où il était entouré de toutes les convenances de son
+rang. Sous ce rapport, il y eut quelque chose de providentiel dans un
+si grand malheur.
+
+Le désespoir du palais de l'Élysée ne peut se décrire. Monsieur le duc
+de Berry, malgré ses vivacités, était adoré de ses serviteurs. Il
+était humain, généreux, juste et même facile, le premier moment de
+colère passé.
+
+On ne sait pas assez qu'il a le premier introduit, en France, les
+caisses d'épargne. Il en avait fondé une pour sa maison et, pour
+encourager ses gens à y mettre, lorsqu'un d'eux avait économisé cinq
+cents francs, il doublait la somme. Il s'occupait lui-même de ces
+détails. Si un de ses domestiques avait besoin de reprendre l'argent
+placé, il s'informait de la nature de ses nécessités et, lorsqu'elles
+étaient réelles et honorables, y suppléait. Cette occupation de leurs
+petits intérêts lui valait leur dévouement passionné. Il fut pleuré de
+larmes venant du coeur.
+
+Si monsieur le duc de Berry avait été élevé par des personnes
+raisonnables, si on lui avait appris à vaincre la fougue de ses
+passions, à compter avec les autres hommes, à sacrifier ses fantaisies
+aux convenances, il y avait en lui de l'étoffe pour faire un prince
+accompli. Tel qu'il était, sa mort n'était pas une perte ni pour son
+fils, ni pour sa famille, ni pour son pays.
+
+La conviction que j'en avais ne m'a pas empêchée de le regretter
+sincèrement. Ce sentiment fut général. On en dira maintenant tout ce
+qu'on voudra, mais cette tragique nuit fut reçue comme une calamité
+nationale. Il s'éleva un long cri de douleur dans toute la France et
+les partis l'exploitèrent si bien qu'en trois jours il s'était changé
+en imprécations contre monsieur Decazes.
+
+Les premières personnes qui les avaient exprimées n'avaient songé
+qu'à l'accuser d'incurie, mais le vulgaire, ayant pris le change, on
+ne chercha pas à le désabuser. Il fut établi, à la halle, que monsieur
+Decazes avait armé le bras de Louvel; et un député osa le dénoncer, à
+la Chambre, comme complice du crime. Cela ne supportait pas un moment
+d'examen. Mais la passion ne raisonne pas, et les gens de parti aiment
+mieux profiter de l'aveuglement des masses que de chercher à les
+éclairer.
+
+D'un autre côté, on faisait valoir au château les douleurs de madame
+la duchesse de Berry. En supposant que ses répugnances fussent
+injustes, le Roi pouvait-il exiger qu'elle vît l'homme qui lui en
+inspirait de si vives? Son désespoir, son état n'exigeaient-ils pas
+des ménagements?
+
+L'exaltation fut poussée au point que monsieur Decazes n'était plus en
+sûreté. Un frémissement menaçant se faisait entendre autour de lui
+quand il traversait les salles des gardes du corps, et sa vie était en
+danger dans tous les carrefours. Le Roi céda. Il s'agissait de le
+remplacer au ministère. Il était président du conseil et ministre de
+l'intérieur. Monsieur se chargea d'aplanir les difficultés.
+
+Depuis que monsieur Pasquier avait remplacé le général Dessolle aux
+affaires étrangères, le duc de Richelieu avait prêté un amical et un
+loyal appui au ministère dont monsieur Decazes était le chef. Pour
+témoigner de sa bienveillance, il venait d'accepter la commission
+d'aller complimenter le roi George IV. La mort de son vieux père
+l'avait rendu souverain titulaire du pays qu'il gouvernait depuis
+quinze années comme prince régent.
+
+Le duc devait partir à l'heure même où monsieur le duc de Berry
+expirait; son voyage fut retardé. Le Roi lui fit proposer de remplacer
+monsieur Decazes; il refusa. Monsieur l'envoya chercher, il le supplia
+d'accepter; le duc de Richelieu refusa de nouveau et plus
+péremptoirement vis-à-vis du Prince. Enfin, poussé jusque dans ses
+derniers retranchements, il lui dit que son objection la plus forte
+était l'impossibilité de gouverner pour un roi valétudinaire dont la
+vie semblait toujours prête à échapper, lorsqu'on avait contre soi
+l'héritier de la Couronne et tous ses familiers.
+
+«Si j'acceptais, Monseigneur, dans un an vous seriez à la tête de
+l'opposition contre mon administration.»
+
+Monsieur donna sa parole d'honneur de soutenir les mesures du duc de
+Richelieu de tous ses moyens. Le duc résistait toujours. Enfin il le
+supplia à genoux (et quand je dis à genoux, j'entends exprimer à deux
+genoux par terre), au nom de sa douleur, de venir au secours de sa
+famille et de protéger ce qui en restait du couteau des assassins.
+
+Monsieur de Richelieu, ému, troublé, hésitait encore. Monsieur reprit:
+
+«Écoutez, Richelieu; ceci est une transaction de gentilhomme à
+gentilhomme. Si je trouve quelque chose à redire à ce que vous ferez,
+je vous promets de m'en expliquer franchement avec vous seul, mais de
+soutenir loyalement et hautement les actes de votre ministère. J'en
+prends l'engagement sur le corps sanglant de mon fils; je vous en
+donne ma parole d'honneur, foi de gentilhomme.»
+
+Monsieur de Richelieu, vaincu et profondément touché, s'inclina
+respectueusement sur la main qu'on lui tendait, en disant: «Je
+l'accepte, Monseigneur».
+
+Trois mois après, Monsieur était à la tête de toutes les oppositions
+et au fond de toutes les intrigues; mais peut-être en ce moment
+était-il de bonne foi. Quoi qu'il en soit, il conduisit monsieur de
+Richelieu en triomphe chez le Roi qui l'accueillit avec peu
+d'empressement.
+
+Autant Monsieur cherchait à faciliter la retraite de monsieur
+Decazes, autant le Roi désirait prolonger les obstacles dans l'espoir
+que la clameur s'apaiserait et qu'il pourrait conserver près de lui
+l'objet de toutes ses affections.
+
+Monsieur Decazes jugeait plus sainement sa position. Il avait cherché
+à ramener l'opinion en présentant des lois d'exception et en demandant
+lui-même le rappel de la loi d'élection, celle-là même que naguère il
+soutenait avec tant de chaleur. Dès que ces démarches n'avaient pas
+suffi à lui concilier le public, il comprit que les ambitieux du parti
+ne permettraient pas aux exaltés de se calmer et qu'il lui serait
+impossible de braver la réprobation générale qui l'accablait en ce
+moment.
+
+Monsieur de Chateaubriand eut assez peu de générosité pour imprimer
+que le _pied lui glissait dans le sang_. Certes, il était trop éclairé
+pour croire monsieur Decazes coupable du meurtre de monsieur le duc de
+Berry; mais il voulait le rendre impossible comme ministre, dans
+l'espoir d'être appelé au partage de sa succession. Ne pouvant faire
+tête à l'orage, le favori arracha au Roi la permission de se retirer.
+Le monarque ne céda qu'avec le plus vif chagrin et, pour adoucir un
+peu sa royale douleur, il le nomma pair, duc et son ambassadeur à
+Londres.
+
+En attendant qu'il pût se rendre à sa nouvelle résidence, il partit
+pour ses terres dans le Midi. L'exaspération était si vive contre lui
+qu'il n'était pas sans danger de voyager sous son nom. Ses équipages
+étant assez nombreux pour attirer l'attention, il profita des relais
+commandés sur la route pour le duc de Laval-Montmorency qui retournait
+à son poste de Madrid.
+
+Il faisait bon entendre les fureurs de celui-ci sur la fantaisie
+qu'avait eue _monsieur le duc Decazes_ de voyager sous le nom de
+Montmorency.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+ Second ministère du duc de Richelieu. -- Cadeaux éphémères au duc
+ de Castries. -- Procès de Louvel. -- Intrigues du parti ultra. --
+ Madame la duchesse de Berry y entre. -- Exécution de Louvel. --
+ Agitation politique. -- Établissements faits à Chambéry par
+ monsieur de Boigne. -- Monsieur Lainé. -- La reine Caroline
+ d'Angleterre. -- Sa conduite en Savoie. -- Naissance de monsieur
+ le duc de Bordeaux. -- Mot du général Pozzo. -- Promotion de
+ chevaliers des ordres.
+
+
+Monsieur de Richelieu devint président du conseil sans portefeuille;
+monsieur Pasquier resta aux affaires étrangères; monsieur Siméon eut
+l'intérieur; monsieur Portal la marine; monsieur de Serre les sceaux;
+monsieur Roy les finances. La guerre était entre les mains peu habiles
+du marquis de La Tour Maubourg, mais il représentait bien; son loyal
+caractère et sa jambe de bois imposaient; et monsieur de Caux
+conduisait l'armée.
+
+En seconde ligne, cette administration était renforcée de messieurs de
+Reyneval, Mounier, Anglès, Saint-Cricq, Bequey, Barante, Guizot,
+etc.... Monsieur de Richelieu recherchait avec un soin scrupuleux les
+hommes de talent pour s'entourer de leurs lumières, en profiter et les
+faire valoir en les plaçant en évidence.
+
+Personne moins que lui n'a été accessible à la petitesse de vouloir
+paraître éclairé de sa propre spontanéité. Il voulait consciencieusement
+trouver l'homme propre à la place et non pas la place propre à l'homme
+qu'il souhaitait favoriser. Aussi a-t-il eu beaucoup de partisans, mais
+point de clientèle.
+
+Je crains que les gouvernements représentatifs ne soient établis sur
+un principe si immoral d'intérêt personnel que cette vertueuse
+impartialité, au lieu d'être un mérite, ne devienne un inconvénient
+dans un ministre. Je voudrais croire que _non_, mais l'expérience dit
+que _oui_.
+
+De toutes les administrations de mon temps, celle-ci était
+incontestablement la plus forte, la plus habile et la plus unie. Aussi
+a-t-elle jeté, en moins de deux années, des fondations assez solides
+pour que la Restauration ait pu élever impunément dessus les folies
+accumulées pendant le cours de huit années consécutives. La neuvième a
+comblé la mesure et bouleversé l'édifice.
+
+Si ce ministère avait duré plus longtemps, il y a toute apparence que
+le régime d'une monarchie sagement tempérée aurait été suffisamment
+établie dans tous les esprits pour imposer aux oppositions de droite
+et de gauche et résister à leur double attaque. Puisse-t-on retrouver
+ces utiles fondations! Puissent-elles n'être point perdues dans le
+déblai!...
+
+Il a été constaté, par les événements subséquents, que cette forme de
+gouvernement satisfaisait complètement aux voeux et aux besoins de
+l'immense majorité du pays.
+
+Ce second ministère Richelieu était ce qu'on a appelé depuis la
+révolution de 1830 _juste milieu_, ce qui, dans toutes les langues de
+tous les pays du monde, veut dire le plus près que les circonstances
+admettent de la sage raison.
+
+Le Roi fut bien plus affecté de perdre monsieur Decazes qu'il ne
+l'avait été de la mort de son neveu. La violence qu'on faisait à ses
+sentiments les avait encore exaltés. Il soulageait ses chagrins par
+une multitude de petites effusions parfois ridicules.
+
+La gravure de monsieur Decazes, magnifiquement encadrée, fut placée
+dans sa chambre. Le portrait en miniature figurait sur son bureau. Le
+jour du départ, il donna pour mot d'ordre _Élie_ et _Chartres_, en
+accompagnant ces mots d'un gros soupir. Monsieur Decazes s'appelait
+_Élie_ et devait coucher à _Chartres_.
+
+Le lendemain, il donna _Zélie_, nom de madame Princeteau, et la ville
+où la caravane s'arrêtait. Puis ce fut le tour du nom de madame
+Decazes, _Égidie_. Il suivit ainsi les voyageurs, d'auberge en
+auberge, jusqu'à Bordeaux.
+
+La veille du départ, le duc de Castries avait reçu, à neuf heures du
+soir, un beau portrait du Roi. À dix, on lui remit un magnifique
+ouvrage de Daniel sur l'Inde orné des plus belles gravures. L'un et
+l'autre étaient apportés, par un valet de pied, de la part du Roi. Peu
+accoutumé à ces petits soins, le duc se confondit en remerciements, en
+attendant qu'il allât lui-même mettre l'hommage de sa reconnaissance
+aux pieds de Sa Majesté.
+
+À minuit, on entra dans sa chambre à grand fracas, «de la part du
+Roi». C'était un médaillier le plus élégant, avec des couronnes
+ducales relevées en bosse sur toutes les faces, contenant des
+médailles en or frappées depuis la Révolution.
+
+Le duc de Castries se frottait les yeux, ne comprenant rien à sa
+nouvelle faveur. Après y avoir bien pensé, il se rendormit pour y
+rêver. À trois heures, on le réveilla de nouveau; mais cette fois le
+valet de pied venait, avec une multitude d'excuses, redemander tous
+les dons. Trompés par le titre de duc, que monsieur Decazes ne portait
+que depuis la veille, les gens du Roi avaient fait porter chez
+monsieur de Castries les objets que Sa Majesté destinait au favori. Le
+duc de Castries n'eut à son compte que les louis qu'il avait
+distribués aux porteurs de ces fugitives magnificences.
+
+L'instruction du procès de Louvel mit en mouvement toutes les passions
+et les exigences royalistes. Peu s'en fallut que monsieur de Bastard
+ne passât pour son complice parce qu'il refusa d'en reconnaître dans
+tous ceux que l'esprit de parti signalait. Le duc de Fitzjames se
+distingua dans cette chasse aux assassins. Madame la duchesse de Berry
+s'y associa par une misérable et coupable intrigue.
+
+Un pétard fut placé dans un poêle hors d'usage, situé dans un escalier
+dérobé de l'appartement du Roi. Il fit une assez violente explosion;
+toutefois, le vieux monarque en fut peu ému. On rechercha les auteurs
+de cet attentat sans pouvoir les découvrir. De nouveaux pétards furent
+ramassés dans les environs des Tuileries. Quelques-uns même partaient
+sous les fenêtres de madame la duchesse de Berry.
+
+Bientôt elle trouva dans ses appartements des écrits effrayants. Une
+lettre surtout, placée sur sa toilette, contenait, au nom des associés
+de Louvel, des menaces atroces contre la princesse et l'enfant qu'elle
+portait dans son sein.
+
+La police était désespérée de ne rien découvrir sur un complot qui se
+dénonçait ainsi lui-même avec tant d'audace. Comment avait-on pu
+pénétrer jusque chez madame la duchesse de Berry pour poser un papier
+sur sa toilette? Ses gens furent interrogés et leurs réponses ne
+faisaient qu'obscurcir l'affaire.
+
+Enfin on arriva à une femme de chambre favorite de la princesse; elle
+se troubla si visiblement qu'on la pressa vivement de questions. On
+lui fit écrire quelques lignes, sous un prétexte quelconque; la
+répugnance qu'elle témoigna augmenta les soupçons. On la renvoya au
+palais pendant qu'on livrait son écriture aux experts; et les
+ministres, au rapport de cet interrogatoire, s'apitoyèrent fort sur le
+sort des grands exposés à trouver des traîtres parmi ceux qu'ils
+comblent le plus de faveur.
+
+Le soir, le Roi assembla un Conseil extraordinairement et lui déclara,
+avec un peu d'embarras et une profonde tristesse, qu'il fallait couper
+court à toute perquisition. Il raconta qu'au retour de l'interrogatoire
+la femme de chambre avait prévenu sa royale maîtresse que mentir sous
+serment était au-dessus de ses forces. Elle voyait bien d'ailleurs que
+ces messieurs soupçonnaient la vérité et elle ne pouvait promettre de la
+cacher à une seconde séance.
+
+Madame la duchesse de Berry envoya chercher son confesseur et le
+chargea de révéler à Monsieur que les pétards étaient de son
+invention, les lettres écrites sous sa dictée et placées par son
+ordre. Elle était bien sûre, au reste, de n'avoir en cela que prévenu
+la pensée des assassins et voulait stimuler l'attention de la police
+qu'elle présumait très mal faite, puisqu'on n'avait pas encore chassé
+tous les agents de monsieur Decazes.
+
+Si ses bonnes intentions ne suffisaient pas à expliquer ses actions,
+il ne fallait s'en prendre qu'à elle, ses gens n'ayant agi que par son
+commandement exprès. Sa femme de chambre, ajouta-t-elle, n'avait écrit
+la fameuse lettre de menaces qu'après de longues représentations et un
+ordre impératif. Monsieur avait dû porter cette maussade communication
+au Roi, et celui-ci la transmettait au conseil. Après ce récit, fait
+d'une voix altérée, écouté les yeux baissés, le Roi ajouta:
+
+«Messieurs, je vous demande de ménager le plus que vous pourrez la
+réputation de ma nièce quoiqu'elle ne mérite guère d'égards.»
+
+En effet, on traîna encore en longueur cette affaire pour que les
+agents subalternes ne pussent pas deviner la révélation obtenue. On
+laissa revenir ceux des gens de la princesse qui étaient mandés, et
+même la dame à écriture. Les questions furent posées de façon à
+rassurer.
+
+On ralentit petit à petit les poursuites et, au bout de quelques
+jours, il n'en resta, dans l'opinion publique, qu'une grande
+animadversion contre les mesures de la police qui n'avait rien pu
+découvrir, lorsqu'on avait des preuves matérielles que madame la
+duchesse de Berry était entourée d'assassins et de traîtres.
+
+Les habitués du pavillon de Marsan furent les plus violents dans leurs
+clameurs.
+
+Je crois que cette affaire est le début de madame la duchesse de Berry
+dans la carrière de l'intrigue. Il promettait; elle ne lui a pas
+manqué de parole.
+
+Depuis la mort de monsieur le duc de Berry, madame la duchesse de
+Berry était établie aux Tuileries, dans l'appartement que le prince y
+avait conservé et où il avait l'habitude de tenir sa cour les jours de
+réception. Madame la duchesse de Berry s'est souvent repentie de
+n'avoir pas continué, dès le premier moment de son veuvage,
+l'indépendance d'un établissement séparé, car elle n'a plus obtenu la
+permission d'habiter l'Élysée.
+
+Il fallait un véritable courage à la commission chargée de
+l'instruction du procès de Louvel et surtout à son rapporteur, le
+comte de Bastard, pour s'affranchir des influences dont on cherchait à
+les entourer. Le chancelier Dambray, pitoyable ministre, mauvais
+président de la Chambre des pairs, se trouvait mieux placé lorsqu'il
+la dirigeait comme cour et se montrait magistrat intègre et
+impartial.
+
+Il soutint les conclusions du rapporteur qui montraient Louvel comme
+un fanatique atrabilaire et isolé, n'ayant communiqué avec personne
+depuis dix-huit mois qu'il nourrissait son affreux projet, tout en
+faisant la part aux doctrines révolutionnaires que la presse et les
+jacobins ne cessaient de propager.
+
+Les ultras de la Cour, de la ville et surtout de la province furent
+loin de se tenir pour satisfaits de ces résultats de l'enquête, et
+chacun avait une preuve incontestable à rapporter de la complicité de
+quelque voisin.
+
+Les débats n'apportèrent aucune révélation; la condamnation et
+l'exécution eurent lieu sans aucun obstacle. Louvel fut mené en place
+de Grève à trois heures de l'après-midi, escorté de l'exécration du
+peuple et sans exciter de trouble, quoique les esprits fussent mis en
+fermentation par la discussion de la nouvelle loi d'élection et qu'il
+y eût eu les jours précédents des rassemblements assez tumultueux pour
+devoir être réprimés par la force armée; mais ces groupes, formés
+principalement d'officiers à demi-solde et de jeunes étudiants excités
+par les députés libéraux, n'auraient pas voulu se déclarer en faveur
+d'un assassin.
+
+Le gouvernement déploya la force nécessaire, sans rigueurs inutiles.
+Quelques coups de plat de sabre et de poitrails de chevaux suffirent.
+La sentinelle qui avait tiré sur le jeune Lallemant, étudiant en
+droit, fut mise en jugement. On acheva de discuter la loi. Les
+ministres Pasquier et de Serre emportèrent, un à un, les arguments
+avec autant de talent que d'habileté et la tranquillité se rétablit
+pour le moment.
+
+Toutefois, le parti révolutionnaire s'était renforcé du parti
+militaire, gens d'action, arrêtés subitement dans une carrière de
+vanité et d'ambition, froissés et irrités dans tous leurs sentiments
+par la Restauration et animés contre elle d'une haine vindicative.
+
+Ces dispositions avaient été réprimées pendant l'occupation étrangère,
+mais, depuis l'émancipation, il s'ourdissait partout des trames.
+C'était un danger inhérent à l'évacuation du territoire qu'il fallait
+prévoir et affronter.
+
+Malgré le jugement de la Cour des pairs, madame la duchesse de Berry
+fit élever à Rosny un tombeau renfermant le coeur de son malheureux
+époux sur lequel elle fit inscrire: «Tombé sous les coups des
+factieux». Cela choqua le pays qui avait pris une part si généreuse à
+sa douleur.
+
+Monsieur de Chateaubriand publia une histoire sur monsieur le duc de
+Berry où il représenta le crime comme celui de la France. Ces deux
+monuments élevés à sa mémoire indisposèrent contre elle.
+
+Monsieur de Chateaubriand était profondément blessé de n'avoir pas été
+appelé à faire partie du nouveau ministère. Louis XVIII n'était rien
+moins que disposé à le nommer, et monsieur de Richelieu n'en voulait
+pas davantage pour collègue. Mais, comme il avait était fort avant
+dans toutes les intrigues du pavillon de Marsan, quoique Monsieur
+n'eût aucun goût pour lui, on obtint que le Roi payât les dettes qu'il
+a toujours en permanence, et il fut envoyé ministre en Prusse. Il ne
+resta guère à Berlin. Il avait déjà été nommé à Stockholm où il
+n'avait jamais voulu se rendre.
+
+Je m'étais assez bien trouvée des eaux d'Aix, l'année précédente, pour
+avoir le désir d'y retourner. Je souhaitais d'ailleurs assister à
+l'inauguration d'un bel établissement que monsieur de Boigne fondait à
+Chambéry. C'est la maison de _refuge de Saint-Benoît_, destinée à
+recevoir quarante personnes, parmi la classe moyenne de la société,
+ayant dépassé l'âge de soixante ans et se trouvant sans ressource, des
+ecclésiastiques, de vieux militaires, d'anciens employés, etc.; des
+veuves ou des vieilles filles, ayant perdu leurs maris ou leurs
+parents, sans conserver de fortune.
+
+Monsieur de Boigne avait doté cette maison d'un assez gros revenu et
+s'était complu à l'établir avec tous les soins qui devaient assurer à
+ses futurs habitants une existence aussi douce que paisible.
+
+Je m'identifiai fort à cette noble pensée et je fis, avec
+satisfaction, les honneurs du premier repas donné aux réfugiés (c'est
+le nom qu'on assigna aux habitants de la maison Saint-Benoît) et aux
+autorités du pays invitées à cette occasion. Je passai la journée, et
+presque la totalité du lendemain, avec les nouveaux installés dont le
+contentement faisait bonheur à voir. Monsieur de Boigne n'avait rien
+négligé pour rendre [le séjour] confortable.
+
+De tous les nombreux bienfaits dont il a doté Chambéry, la maison du
+refuge m'a toujours paru la plus utile et la plus satisfaisante pour
+son coeur. Il a construit une aile à l'hôpital, un hospice pour les
+aliénés, un pour les voyageurs, un autre pour les maladies cutanées.
+Il a bâti des casernes, un théâtre, ouvert des rues, planté des
+boulevards, construit des maisons; et, pour couronner l'oeuvre,
+rétabli un couvent de capucins et un collège de Jésuites lorsque, dans
+les dernières années, il devint très dévot, à sa façon pourtant car,
+avec l'autorisation du directeur jésuite, les capucins faisaient le
+carême, jeûnaient et mangeaient maigre pour le général de Boigne,
+moyennant des bons de deux mille livres de viande qu'il donnait au
+couvent, à prendre sur les bouchers de Chambéry.
+
+Je ne sais pas trop comment cela s'arrangeait. Il est avec le ciel des
+accommodements. Cette façon de faire maigre m'a toujours extrêmement
+réjouie, et monsieur de Boigne ne se faisait faute d'en plaisanter
+lui-même les capucins ses bons amis.
+
+C'est pendant le séjour que je fis aux eaux, cette année, que je vis
+le plus familièrement monsieur Lainé et que je me confirmai dans
+l'idée qu'il n'était point du tout homme d'État. Lui-même répétait
+souvent qu'il n'était nullement propre aux affaires.
+
+Il avait refusé la demande que monsieur de Richelieu lui avait faite
+de rentrer au ministère. Cependant, par suite de cette inconséquence
+naturelle à la vanité humaine, il ne laissait pas d'être blessé que ce
+sacrifice n'eût pas été exigé de son patriotisme.
+
+La grande conspiration militaire, qui se préparait depuis plusieurs
+mois, éclata au mois d'août de cette année. Monsieur Lainé en recevait
+les détails par chaque courrier. Il n'arrivait que deux fois la
+semaine.
+
+Monsieur Lainé ouvrait ses lettres avec le frisson et leur lecture
+déterminait un accès de fièvre, soit qu'elles lui apportassent
+l'espoir ou l'inquiétude. Il venait les attendre chez moi, et je l'ai
+vu passer alternativement, trois fois en dix jours, de la confiance
+absolue à un entier découragement: tout était sauvé; tout était perdu.
+
+Il déduisait alors les motifs de ses craintes ou de ses espérances
+avec une éloquence bien propre à entraîner mais qui perdit bientôt
+toute influence sur mon esprit par la mobilité des impressions qu'elle
+exprimait. Et c'était moi, faible femme, qui cherchais à le remonter
+en lui répétant ses arguments de la veille; mais il ne les écoutait
+plus dès que son imagination se trouvait autrement frappée. Après
+avoir fait son hymne de joie ou de désespoir, il retournait chez lui,
+se mettait au lit, avait un accès de fièvre, et attendait le jour de
+poste en devisant plus tranquillement dans l'intervalle.
+
+Monsieur Lainé était un homme grand, sec, dégingandé, gauche, d'une
+figure laide et dénuée de toute physionomie. Sa conversation était
+généralement froide, compassée et peu intéressante. On pouvait passer
+des soirées entières avec lui en lui entendant jeter, çà et là, dans
+la conversation des phrases courtes, sans rédaction et sans effet;
+mais, si quelque circonstance frappait son imagination, alors le dieu
+se révélait en lui, sa physionomie s'animait, son regard brillait, son
+geste s'ennoblissait, sa voix devenait sonore et timbrée; il s'opérait
+en lui une véritable métamorphose, mais aussi une surexcitation après
+laquelle il retombait dans un état d'atonie véritable.
+
+C'était pour lui-même que monsieur Lainé éprouvait ces mouvements
+d'inspiration; il n'avait pas besoin d'être exalté par son auditoire.
+Je lui ai entendu faire, dans ma petite chambre d'Aix, dix morceaux
+qui auraient été applaudis avec transport s'ils avaient été prononcés
+à la tribune; mais aussi, s'il avait fallu répliquer, un instant
+après, à quelque antagoniste, hormis qu'il n'eût réussi à le mettre en
+colère, notre brillant improvisateur n'aurait eu ni un mot, ni une
+pensée à son service.
+
+Monsieur Lainé avait un magnifique talent d'opposition; personne ne
+s'élevait plus grandement, plus noblement contre ce qu'il trouvait le
+mal; mais le genre même de son éloquence n'était pas gouvernemental.
+Il était trop irrité contre les arguments de mauvaise foi qu'emploient
+les partis et, lorsqu'il ne les pulvérisait pas au premier coup, il
+était incapable de leur faire cette guerre de poste à laquelle les
+ministres sont astreints. Il m'est resté, des six semaines que j'ai
+passées à voir monsieur Lainé tous les jours, de l'amitié pour sa
+personne, de l'admiration pour son éloquence et nulle confiance dans
+son jugement.
+
+Les équipages de la reine Caroline d'Angleterre traversèrent Aix. On
+nous dit qu'elle avait séjourné dans une auberge sur la route de
+Genève; d'étranges récits nous en parvinrent.
+
+Curieuse de savoir la vérité sur les détails, je m'en enquis lorsque,
+peu de temps après, je suivis le même chemin. Je descendis de voiture
+à Rumilly et j'entrai dans l'auberge. Une jeune fille, ayant l'air
+très décent, travaillait dans la cuisine; je lui fis quelques
+questions sur le séjour de la Reine. Elle me répondit, en baissant les
+yeux, qu'elle ne savait rien.
+
+«Est-ce qu'elle ne s'est pas arrêtée ici.
+
+--Si fait, madame, mais je n'y étais pas.»
+
+L'hôtesse alors s'approcha et me raconta que cette reine était restée
+huit jours chez elle, mais que, dès la première soirée, elle s'était
+empressée d'envoyer ses filles chez une de leurs tantes:
+
+«J'étais honteuse, madame, de ce que je voyais moi-même et j'avais
+répugnance à envoyer mes servantes pour la servir.»
+
+Il paraît que le courrier Bergami était devenu trop bonne compagnie
+pour satisfaire aux goûts de cette impudique princesse. Elle en était
+pourtant dominée. Mais, sous prétexte d'une conférence avec le
+ministre d'Angleterre à Berne, pour régler son passage en Suisse, elle
+l'avait expédié en mission de confiance, et elle avait passé la
+semaine de son absence à Rumilly dans une orgie perpétuelle avec ses
+autres valets.
+
+L'indignation était arrivée à un tel point dans le petit bourg ainsi
+sali de sa présence que, le jour de son départ, une querelle s'étant
+élevée entre un de ses gens et un postillon et la Reine prétendant
+imposer silence de sa parole royale, il y eut une explosion de fureur
+générale. Toute la population y prit part. On la voulait lapider, et
+elle en courut quelque risque.
+
+Voilà l'honorable personne qu'une partie notable de la nation anglaise
+réclamait à grands cris comme souveraine. Nouvelle preuve de la bonne
+foi des oppositions en tous pays.
+
+Après avoir passé quelques jours dans l'enchantement que je suis
+toujours assurée de retrouver à Genève, je traversai le Jura, au
+milieu de la neige, et j'arrivai à Paris la veille de la naissance de
+monsieur le duc de Bordeaux. Je ne nierai pas qu'elle ne m'ait causé
+une vive joie et que je n'aie répété toutes les exagérations
+royalistes sur cet _enfant du miracle_, comme nous l'appelions.
+
+Véritablement, lorsqu'on pense que son père avait péri pour assurer
+l'extinction de la race et que ce faible rejeton avait échappé à
+toutes les excitations morales et physiques de sa malheureuse mère
+pendant cette fatale soirée du 13 février, il était permis de trouver
+là le doigt de la Providence et de compter sur sa protection.
+
+Toutefois, je me rappelle parfaitement une circonstance qui me frappa
+dans le temps et que nous avons bien souvent remémorée depuis. Je me
+promenais dans mon salon avec Pozzo et je poétisais sur cette
+naissance depuis une heure. Tout à coup, il s'arrêta, posa sa main sur
+mon bras, et me dit:
+
+«Vous voilà bien contente, bien joyeuse, bien charmée! Vous entendez
+toutes ces cloches qui sonnent, hé bien, c'est le glas de la maison de
+Bourbon; souvenez-vous de mes paroles.»
+
+Pozzo n'avait que trop bien prévu. La naissance de monsieur le duc de
+Bordeaux excita sa famille à vouloir rétablir la monarchie absolue, en
+même temps qu'elle enlevait au peuple l'espérance de l'extinction
+naturelle de la branche aînée avec laquelle il ne se sentait pas en
+sympathie.
+
+C'est ainsi que la prévision des faibles mortels est souvent trompée
+par les décrets de la Providence et que nos cris d'allégresse devaient
+se transformer en larmes de regrets. Je dois à Pozzo la justice de
+reconnaître qu'il a été du bien petit nombre de gens qui le prédirent
+dès alors.
+
+Le duc de Wellington exprimait à peu près la même idée, au mariage de
+monsieur le duc de Berry, lorsqu'en répondant à quelqu'un qui trouvait
+madame la duchesse de Berry trop frêle pour donner l'espoir d'avoir
+des enfants, il dit: «Ce serait un grand bonheur pour la Restauration.
+Sa meilleure chance pour s'établir est de laisser l'espérance de
+l'extinction de la branche régnante!»
+
+Les partis firent courir des bruits sur la naissance de monsieur le
+duc de Bordeaux que la royale impudeur de sa mère ne permit pas de
+soutenir.
+
+Je n'entrerai dans aucun détail ni sur ses couches, ni sur le procès
+de la reine d'Angleterre. Tout ce que je dirai c'est qu'entre les
+procès-verbaux de l'héroïsme maternel de l'une de ces princesses et
+les scandaleuses dépositions sur la vie de l'autre, les gazettes
+furent, pendant quelques jours, d'une si dégoûtante indécence qu'on
+n'osait pas les laisser sur la table.
+
+Il y eut au moment du baptême de monsieur le duc de Bordeaux une
+promotion de chevaliers des ordres. On avait hésité à en faire
+jusque-là parce que le Roi ne pouvait tenir chapitre avant d'avoir été
+sacré, et les infirmités de Louis XVIII ne lui permettaient pas de
+s'exposer à tous les regards pendant une si longue et si fatigante
+cérémonie.
+
+On se décida cependant à faire des chevaliers. Mon père ne fut point
+porté sur la liste. Il en fut même comme exclu, car tous les autres
+ambassadeurs, en activité et en retraite, furent nommés. Le Roi
+conservait du mécontentement de sa retraite et monsieur de Richelieu
+eut le tort de ne pas insister et de laisser donner un dégoût très vif
+à un de ses plus chauds partisans qui, par cette retraite même, lui
+avait donné une marque de confiance plus constitutionnelle qu'il
+n'entrait encore dans les idées françaises.
+
+Mon père en fut profondément blessé, et je me reproche de n'avoir pas
+assez partagé son chagrin. Ne trouvant que peu de sympathie autour de
+lui, il le renferma dans son sein, et j'ai su depuis qu'il en avait
+grandement souffert. S'il l'avait épanché, peut-être lui aurait-il été
+moins sensible; mais je ne pouvais me persuader que sa haute raison
+attachât tant de prix à une décoration qui me semblait si futile.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+ Insurrections militaires. -- Congrès de Troppau. -- Habileté du
+ prince de Metternich. -- Il se raccommode avec l'empereur
+ Alexandre. -- Conduite du vieux roi de Naples. -- La «Paüra». --
+ Description qu'il en fait. -- Insurrection du Piémont. -- Le
+ prince de Carignan. -- Conduite du général Bubna à Milan. -- Mort
+ de l'empereur Napoléon.
+
+
+L'épidémie des insurrections militaires gagnait de plus en plus. Elle
+avait éclaté d'abord à Cadix; une tentative avait eu lieu chez nous.
+Naples en fut attaquée, et bientôt après le Piémont.
+
+L'insurrection à Naples était devenue une révolution; notre cabinet se
+refusait à l'intervention armée des autrichiens. Il espérait, par des
+négociations, amener les napolitains eux-mêmes à renoncer à une partie
+des concessions arrachées aux terreurs de leur vieux Roi et à se
+contenter de sacrifices qui laissassent du moins la possibilité d'un
+gouvernement monarchique. En d'autres termes, il désirait faire
+remplacer la constitution espagnole de 1812 par la charte française de
+1814. Les puissances absolutistes se souciaient peu d'un pareil
+exemple. Il y eut un congrès assemblé à Troppau.
+
+Je n'écris pas l'histoire et ne prétends point donner le journal de ce
+congrès ni de ceux qui le suivirent. Je n'en parle que pour citer une
+anecdote peu connue; je la tiens de bonne source et elle ne laissa pas
+d'influer sur le destin du monde.
+
+L'empereur Alexandre, dont le libéralisme commençait à se calmer
+beaucoup, se trouvant à un grand dîner chez l'empereur d'Autriche,
+s'exprima en termes fort chauds contre les fauteurs de révolutions. Il
+assura que les gouvernements militaires étaient seuls à l'abri des
+bouleversements, ajouta qu'à la vérité la moindre insurrection des
+troupes y serait mortelle, puis affirma que les armées autrichiennes,
+russes et prussiennes étaient complètement....
+
+Le prince de Metternich lui coupa la parole en parlant d'autre chose.
+L'Empereur parut surpris et choqué. Tout le monde fut étonné, et le
+dîner s'acheva dans le silence. À peine levé de table, le prince
+s'approcha de l'Empereur et lui demanda pardon de son impertinence; il
+avait cru remarquer dans ses paroles l'ignorance de ce qui se passait
+en Russie et avait voulu l'empêcher de les prononcer.
+
+Il apprit à l'Empereur l'insurrection de la garnison de Pétersbourg:
+elle avait déposé ses officiers et quitté la ville pour marcher sur
+les colonies militaires. L'Empereur protesta de l'impossibilité d'un
+pareil fait. Monsieur de Metternich le supplia d'attendre avant de se
+prononcer hautement, promettant de garder le secret le plus absolu, et
+de laisser Sa Majesté Impériale être le premier à répandre la nouvelle
+dans les termes qui lui conviendraient le mieux.
+
+Quarante-huit heures s'écoulèrent. Enfin, le troisième jour arriva le
+courrier de Pétersbourg. Il apportait la confirmation de
+l'insurrection et du départ des troupes.
+
+Leur présence dans les colonies militaires aurait pu entraîner les
+suites les plus graves, mais elles avaient été poursuivies et
+ramenées, moitié par force moitié par persuasion. Le danger était
+conjuré, et c'était pour pouvoir en donner l'assurance à l'Empereur
+qu'on avait retardé jusque-là le départ du courrier.
+
+Il fut très mécontent d'avoir appris des événements de cette
+importance par une voie étrangère et tança vertement son monde; mais
+il conçut une grande idée de la manière dont le prince de Metternich
+était instruit par ses agents et beaucoup de reconnaissance du secret
+qu'il avait fidèlement gardé, même vis-à-vis de l'Empereur son maître.
+C'est à dater de ce moment que l'empereur Alexandre commença à se
+livrer, d'une part, aux terreurs qui ont empoisonné le reste de sa vie
+et, de l'autre, à une confiance pour le prince de Metternich qui
+bientôt ne connut plus de borne.
+
+Dans ces conjonctures, le prince Ypsilanti quitta le drapeau russe
+pour lever en Grèce celui de l'indépendance. À toute autre époque, le
+cabinet de Pétersbourg, qui préparait cette catastrophe depuis un
+siècle, l'aurait assurément appuyé de tous ses moyens; mais
+l'Empereur, effrayé de ce qui portait le caractère d'insurrection et
+surtout d'insurrection militaire, céda facilement aux exhortations du
+prince de Metternich. Celui-ci ne voulait pas de guerre en Orient. Son
+seul but était d'assurer la domination autrichienne en Italie.
+
+On avait déjà vu le vieux Roi de Naples arriver à Troppau, accompagné
+de deux énormes lévriers seuls objets de ses sollicitudes, rapporter
+tous les engagements pris avec ses sujets, manquant ainsi aux serments
+les plus solennels au risque des dangers qu'il pouvait faire courir à
+son fils, resté à Naples en otage de sa bonne foi. On l'avait vu
+suivre les souverains alliés à Laybach, passer dans les rangs des
+troupes autrichiennes, prêcher la croisade contre ses propres États
+et, les larmes aux yeux, demander vengeance envers ceux qu'il avait
+juré de protéger. Ses voeux étant accomplis et son pays conquis,
+occupé, foulé et ruiné par l'étranger, il reprit assez de courage
+pour consentir à y retourner.
+
+On le fit accompagner par des commissaires de toutes les puissances,
+en partie pour le soutenir contre ses propres terreurs, en partie pour
+donner à sa cause triomphante l'appui moral de la sanction européenne
+et plus encore pour modérer la cruauté des réactions que la peur dont
+il était encore dominé aurait pu lui inspirer. Naples se rappelait en
+frémissant son premier retour de Sicile, et le monde n'en avait pas
+perdu la mémoire.
+
+Le prince héréditaire vint à sa rencontre jusqu'à Rome. Les
+commissaires assistèrent à l'entrevue de ces deux royaux personnages,
+et c'était la rougeur sur le front que Pozzo, pleurant d'un oeil et
+riant de l'autre, racontait la discussion qui s'éleva entre eux sur
+l'excès des craintes qu'ils avaient mutuellement ressenties.
+
+En Italie, les choses s'appellent par leur nom; on ne cherche pas de
+circonlocution. Et c'était de leur _maladetta paüra_ que le père et le
+fils s'entretenaient librement:
+
+«E che paüra ti! è io che ho avuto paüra.
+
+--Oh! cara maestà no, non era niente, è dopo la sua partenza ch'è
+venuta la vera paüra.»
+
+Et puis ils racontaient tous les degrés et tous les effets de cette
+terrible _paüra_ avec une candeur qui pourtant ne touchait guère leurs
+auditeurs.
+
+Pozzo me disait: «En sortant de cette entrevue, mes collègues et moi
+nous avons été vingt-quatre heures sans oser seulement nous regarder.»
+
+Le prince de Metternich fait, au même sujet, un récit où il convient
+de joindre la pantomime lazaronesque au jargon du vieux Roi pour qu'il
+ait tout son mérite.
+
+Ferdinand lui parlait sans cesse à Laybach _di questa maladetta
+paüra_. L'impassibilité du ministre persuadant au Roi qu'il
+n'appréciait pas toute l'importance de ce mobile, il lui demanda un
+jour s'il savait bien ce que c'était que la «paüra». Sur la réponse un
+peu dédaigneuse de monsieur de Metternich, le Roi reprit, avec une
+extrême bonhomie:
+
+«Non ... non ce n'est pas ça ... _ve lo dirò io_.... C'est une _certa
+cosa_ qui vous _piglia là_», en mettant sa main sur le sommet de sa
+tête et faisant le geste de tordre; «et qui vous prend _les cervelles_
+et les fait danser _fin_ qu'on croit qu'elles vont sortir de la tête;
+_poi scende al stomacho_ ... on croit qu'on va _svenare_ ... _pare_
+qu'on se meurt...» Et il mettait les deux mains sur son estomac, «_poi
+scende un po più giù_», les deux mains suivaient. «On sent une _dolor
+del diavolo_, et _poi ... poi ... brebre brebre_»...; en lâchant les
+mains et terminant sa description physiologique par un geste
+expressif.
+
+Lorsque l'insurrection militaire se déclara en Piémont, le roi Victor
+donna sa démission et descendit du trône plutôt que d'imiter le roi de
+Naples en s'humiliant devant ses sujets pour les trahir par la suite.
+Victor avait à la fois trop de courage et trop de loyauté pour jouer
+un pareil rôle. Celui qu'accepta le prince de Carignan dans cette
+triste affaire, si mal conçue, lui attira l'animadversion de tous les
+partis.
+
+J'avoue que je me sens un assez grand fond de bienveillance envers ce
+prince pour être tentée de l'excuser. Il était bien jeune: nourri dans
+la haine des autrichiens qu'il avait raison de détester, il savait ce
+sentiment partagé par le Roi.
+
+On l'avait entouré et persuadé qu'il s'agissait d'entrer dans une
+ligue commune à tous les peuples de la péninsule. Naples était déjà
+émancipée. La Lombardie, la Romagne, la Toscane devaient lever à la
+fois le drapeau de l'indépendance et expulser les allemands de leur
+sein. La nationalité italienne une fois rétablie, on diviserait ce
+pays en deux grands États capables de se défendre eux-mêmes contre
+leurs voisins, et la maison de Savoie se trouverait naturellement
+appelée à gouverner celui du nord.
+
+Voilà le roman à l'aide duquel on avait fait entrer le prince de
+Carignan dans la conspiration, en lui assurant que le Roi lui-même y
+donnerait les mains avec joie, une fois le mouvement commencé.
+
+Lorsqu'il vit le Piémont seul s'émouvoir et que, loin d'amener la
+réunion de l'Italie sous la protection du roi de Sardaigne,
+l'insurrection avait pour but de le dépouiller de son autorité, le
+prince de Carignan s'aperçut qu'il était joué par la faction
+révolutionnaire. Il voulut se retirer du complot, s'y prit
+maladroitement, livra ses anciens confidents et compromit sa
+réputation d'homme d'honneur fort au delà peut-être qu'il ne le
+méritait. Quoi qu'il en soit, la punition fut dure. Il fut chassé de
+Turin, et l'asile qu'il trouva chez son beau-père à Florence ne lui
+fut ouvert que sous les conditions les plus rigoureuses et les plus
+humiliantes.
+
+L'habileté du général Bubna, gouverneur autrichien, avait déjoué les
+trames ourdies en Lombardie avec tant de bonheur, que la tranquillité
+y fut maintenue, sans avoir recours à de grandes sévérités. Il lui
+suffit de se montrer instruit des menées et d'avertir les fauteurs de
+troubles qu'ils devaient s'éloigner.
+
+La façon dont il expulsa lord Kinnaird, un des agents les plus actifs
+du complot, est bien dans son caractère. Tous les jours, lord Kinnaird
+faisait la partie de whist du général. Un soir, au lieu de l'_à
+demain_ habituel, Bubna accompagna son serrement de main quotidien de:
+
+«Bonsoir, mon cher lord, bon voyage.
+
+--Comment, bon voyage?
+
+--Hélas! oui, vous nous quittez.
+
+--Point du tout.
+
+--Ah! si fait; j'ai visé votre passeport, vos chevaux sont commandés
+pour cinq heures du matin. Bon voyage, mon cher lord. Si vous teniez à
+avoir une escorte, elle serait à vos ordres à six heures, mais le pays
+est tranquille et je ne pense pas que ce soit nécessaire. Bonjour, mon
+cher lord, bon voyage.»
+
+Lord Kinnaird partit en effet à cinq heures bien précises, sans
+attendre l'escorte que Bubna lui aurait infailliblement envoyée. Ce
+congé donné de cette façon, devant quarante personnes, avertit les
+complices qu'ils étaient découverts et qu'il fallait renoncer à une
+trame où la plupart des assistants étaient entrés.
+
+Le général Bubna conseilla plus confidentiellement à quelques
+seigneurs de Lombardie, les plus compromis, une courte absence et
+surtout un voyage à Vienne. Ce ne fut qu'après sa mort que les
+complots se renouvelèrent et que des gouverneurs moins habiles eurent
+recours à des mesures plus acerbes.
+
+Tandis que les passions révolutionnaires s'agitaient en Europe, la
+main puissante qui les avait domptées et fait servir à répandre son
+nom dans tout l'univers, cette main désarmée qui effrayait encore les
+nations cédait au plus terrible des vainqueurs.
+
+Le 5 mai 1821, Napoléon Bonaparte exhalait son dernier soupir sur un
+rocher au milieu de l'Atlantique. La destinée lui avait ainsi préparé
+le plus poétique des tombeaux. Placée à l'extrémité des deux mondes,
+et n'appartenant qu'au nom de Bonaparte, Sainte-Hélène est devenue le
+colossal mausolée de cette colossale gloire; mais l'ère de sa
+popularité posthume n'avait pas encore, commencé pour la France.
+
+J'ai entendu crier par les colporteurs des rues: _La mort de Napoléon
+Bonaparte, pour deux sols; son discours au général Bertrand, pour
+deux sols; les désespoirs de madame Bertrand, pour deux sols, pour
+deux sols_, sans que cela fît plus d'effet dans les rues que l'annonce
+d'un chien perdu.
+
+Je me rappelle encore combien nous fûmes frappées, quelques personnes
+un peu plus réfléchissantes, de cette singulière indifférence; combien
+nous répétâmes: «Vanité des vanités et tout est vanité!» Et pourtant
+la gloire est quelque chose, car elle a repris son niveau, et des
+siècles d'admiration vengeront l'empereur Napoléon de ce moment
+d'oubli.
+
+Je ne puis donner des détails particuliers sur les temps de son exil.
+Ils ne me sont arrivés que par des séides ou des détracteurs. J'ai
+connu quelques-unes des personnes qui l'ont accompagné, mais elles
+voulaient tirer parti de leurs paroles. Gourgaud prétendait vendre ses
+révélations, Bertrand exploiter sa fidélité. Ni l'un ni l'autre ne
+méritaient de confiance dans leurs récits. Encore moins pouvait-on se
+fier à ceux de sir Hudson Lowe qui, accablé du poids de sa
+responsabilité, avait compris sa mission fort gauchement. Il
+tracassait l'Empereur dans les détails et lui cédait dans les choses
+essentielles.
+
+S'il était possible de se faire une idée un peu juste sur l'ensemble
+de son existence à Sainte-Hélène, il me semble qu'elle a été composée
+de grandeur dans les souvenirs dont ses belles dictées font foi, et de
+petitesses dans les actions dont la correspondance avec sir Hudson
+Lowe fait aussi témoignage.
+
+Au surplus, l'Empereur avait ce caractère de l'omnipotence que, même
+au sommet de sa gloire et occupé à culbuter les empires, il trouvait
+encore le temps d'entrer avec chaleur dans des détails qu'un simple
+particulier aurait négligés sans scrupule. La puissance de Dieu
+soigne l'aile du moucheron. Peut-être ce que notre malveillance
+qualifiait de petitesse était-il l'excès de la force.
+
+Lord Castlereagh, en entrant dans le cabinet de George IV, lui dit:
+
+«Sire, je viens apprendre à Votre Majesté qu'Elle a perdu son plus
+mortel ennemi.
+
+--Quoi, s'écria-t-il, est-il possible! elle est morte!»
+
+Lord Castlereagh dut calmer la joie du monarque en lui expliquant
+qu'il ne s'agissait pas de la Reine, sa femme, mais de Bonaparte. Peu
+de mois après, les espérances conçues par le Roi furent accomplies. Il
+faut convenir que, si jamais de pareils sentiments peuvent être
+justifiés, c'était assurément par la conduite de la reine Caroline. Sa
+mort fut un soulagement pour tout le monde, et surtout pour le parti
+qui avait entrepris la tâche impossible de l'honorer. Elle périt
+victime de ses excès.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+ Intrigues contre le ministère. -- Madame du Cayla. -- Retraite du
+ ministère. -- Formation du nouveau ministère dont monsieur de
+ Villèle est le chef. -- Son caractère. -- La Congrégation. -- Ses
+ projets.
+
+
+Le cabinet, à la tête duquel se trouvait placé le duc de Richelieu,
+s'occupait activement des affaires. La France reprenait son rang parmi
+les nations; on commençait à compter avec elle. La question d'Orient
+s'entamait et elle prétendait [avoir] place au banquet. La prospérité
+intérieure s'établissait avec la tranquillité. La Chambre des pairs
+avait montré une grande indulgence envers les conspirateurs du mois
+d'août 1820; mais la sagesse du gouvernement maintenait les artisans
+de trouble dans le respect et cette longanimité n'avait pas eu de
+grands inconvénients. Des lois sages se préparaient. Tout enfin
+annonçait la session comme devant être calme et utile pour le pays.
+
+Le ministère, occupé de ses travaux et composé de gens éloignés des
+intrigues de la Cour, ignorait ou attachait trop peu d'importance à ce
+qui s'y tramait.
+
+Le roi Louis XVIII avait besoin d'un favori. L'éloignement de monsieur
+Decazes le laissait dans un isolement qu'il lui fallait combler. Si un
+des ministres avait voulu prendre ce rôle, le Roi s'y serait prêté
+volontiers, mais aucun n'était propre à le remplir.
+
+Le hasard conduisit madame du Cayla dans le cabinet du monarque. Elle
+avait des restes de beauté, était spirituelle, intrigante et possédait
+surtout un fond de bassesse que rien n'épouvantait. Les tristes
+séductions employées auprès du vieux Roi ne le cédaient qu'à l'ignoble
+salaire qu'elle en recevait. Si le ministère avait été plus éclairé
+sur ses manoeuvres, on aurait pu la retenir dans une situation
+subalterne et mercenaire: l'or aurait suffi à son âpreté; mais il la
+méprisa trop. Elle eut le temps d'établir son influence et voulut
+l'exercer politiquement.
+
+Je ne sais si elle conçut l'idée d'allier sa fortune à celle de
+monsieur de Villèle ou si monsieur de Villèle pensa le premier à se
+servir de ce vil instrument, mais, ce dont je suis sûre, c'est que
+Sosthène de La Rochefoucauld, depuis de longues années le soupirant
+plus ou moins heureux de madame du Cayla, devint l'intermédiaire de
+cette alliance encore très secrète. Une fois conclue, on y fit
+facilement entrer Monsieur, et la chute du ministère Richelieu fut
+décidée dans ce petit conseil, sous le patronage de la Congrégation.
+
+L'intrigue éclata dès l'ouverture de la session. On proposa dans
+l'adresse, en réponse au discours du Roi, une phrase qui se pouvait
+interpréter comme un blâme aux ministres, et il fut bientôt évident
+qu'elle serait soutenue par les deux oppositions, de droite et de
+gauche, réunies pour attaquer le ministère dans cette conjoncture.
+
+Les doctrinaires, sous l'influence de leur chef monsieur
+Royer-Collard, firent l'appoint de cette majorité factice, bien
+persuadés qu'ils étaient devoir tomber en trois mois un ministère
+ultra et d'être appelés à le remplacer.
+
+Monsieur Royer-Collard possède une de ces ambitions occultes qui
+prétend tout obtenir en ayant l'air de tout dédaigner. Il n'en est
+pas de plus dangereuses ni de plus amère. Il s'était fait une grande
+existence avec un peu de talent et beaucoup d'emphase. On peut citer
+de lui deux ou trois discours remarquables et un grand nombre de mots,
+plus creux que profonds, mais qui ont eu grande vogue pendant un
+certain temps.
+
+L'alliance précaire des partis était le résultat des manoeuvres de
+monsieur de Villèle. Si le ministère avait méprisé cette union contre
+nature, elle ne pouvait durer huit jours; mais monsieur de Villèle
+s'était bien flatté de trouver monsieur de Richelieu trop
+honorablement susceptible pour s'obstiner à garder une place où il
+semblait atteint par la désapprobation d'un des organes de la nation.
+Son espérance fut justifiée. Ce fut une faute, car la Chambre des
+députés parlait au nom de l'intrigue; mais ces genres de fautes
+n'appartiennent qu'aux plus nobles caractères. D'ailleurs le Roi, déjà
+gagné par les blandices de madame du Cayla, loin de solliciter ses
+ministres de braver une situation évidemment transitoire, les
+encouragea à faire du vote de l'adresse une question de cabinet.
+
+Lorsqu'il fut constaté que tout le parti ultra, dont Monsieur était le
+chef, travaillait aussi activement que lui-même au renversement du
+ministère, monsieur de Richelieu alla trouver le prince et lui demanda
+compte de cette parole de gentilhomme donnée, avec tant de solennité,
+l'année précédente.
+
+Monsieur ne se déconcerta nullement: «Oh! je vous en aurais dit bien
+d'autres pour vous faire accepter alors; les temps étaient si mauvais
+que nous étions encore heureux de n'être réduits qu'à vous et de
+pouvoir nous arrêter aux gens de votre nuance d'opinion; mais vous
+comprenez bien, mon cher duc, que cela ne pouvait durer.»
+
+Monsieur de Richelieu lui tourna le dos, avec plus d'indignation que
+de respect. Il rassembla ses collègues et, après une longue
+conférence, ils conclurent que, s'il était facile de résister à la
+coalition improvisée des deux oppositions et à sa majorité factice, il
+était impossible, en revanche, de gouverner utilement avec l'hostilité
+de Monsieur. Rien n'aurait été plus aisé que de le rendre odieux au
+pays en démasquant ses intrigues, ses intentions et de le reléguer à
+n'être qu'un chef de faction; mais le cabinet était composé de gens
+trop consciencieux et trop royalistes pour vouloir achever de
+dépopulariser un prince, héritier de la couronne, que la santé du Roi
+plaçait sur l'estrade même du trône.
+
+En conséquence, les ministres décidèrent de se retirer en masse et le
+duc de Richelieu fut chargé d'en prévenir le Roi. Celui-ci, arrivé au
+dénouement, fut fort troublé: «Mon Dieu, dit-il, en mettant sa tête
+entre ses mains, que vais-je devenir? Que veulent-ils faire? Que
+va-t-on m'imposer?»
+
+Monsieur de Richelieu l'engagea à voir Monsieur et à se concerter avec
+lui. Peu d'heures après, il reçut un billet du Roi qui le mandait en
+toute hâte. Il le trouva seul dans son cabinet, le visage radieux:
+«Venez vite, mon cher Richelieu, votre conseil était excellent. J'ai
+vu mon frère; j'en suis parfaitement content: il est très sage, tout
+est arrangé; vous pouvez vous en aller quand vous voudrez.»
+
+Voilà quelles furent les expressions de la reconnaissance royale pour
+tous les services et tout le dévouement du duc de Richelieu. Je l'ai
+vu lui-même sourire en les répétant, mais ce sourire avait quelque
+chose de triste qui marquait un coeur profondément ulcéré.
+
+Monsieur de Richelieu avait, aux yeux de toute la famille royale, un
+tort indélébile que rien ne pouvait effacer. Pendant l'émigration et
+au moment où la fondation d'Odessa l'occupait le plus activement,
+l'année de son service de premier gentilhomme de la chambre auprès de
+Louis XVIII vint à sonner. Le duc pria le duc de Fleury, son camarade,
+établi à Mittau chez le Roi, de le remplacer et négligea de venir
+prendre son poste dans une antichambre d'émigration. Pour les princes
+de la maison de Bourbon, le service auprès de leur personne est
+toujours le principal devoir. Jamais ils n'ont pardonné ce premier
+grief au duc de Richelieu. Il avait, de plus, pour leur déplaire, les
+titres qu'y donnaient un esprit droit et sage et une noble
+indépendance de caractère.
+
+L'empressement du Roi pour obtenir la retraite de ses ministres était
+devenu si grand qu'il fit réclamer jusqu'à trois fois dans la soirée,
+leur démission. La difficulté de se réunir tous, à une heure insolite,
+pour la rédiger en commun, en avait retardé l'envoi. On sut depuis
+qu'il avait promis à madame du Cayla qu'elle lui serait remise avant
+l'heure de son coucher. En effet, elle la reçut à minuit.
+
+Ici se termine le règne de Louis XVIII; il n'a plus été qu'un
+instrument entre les mains des agents de Monsieur qui, lui-même,
+obéissait à la Congrégation. Lorsque monsieur de Villèle a cherché à
+s'en affranchir, il est tombé comme les autres.
+
+J'ai dit que Sosthène de La Rochefoucauld était depuis nombre d'années
+dans des relations intimes avec madame du Cayla. Sa femme en
+témoignait du chagrin, et son beau-père et sa belle-mère une humeur
+qu'ils ne manquaient pas une occasion de faire éclater.
+
+Mais, depuis la faveur de madame du Cayla, ils avaient changé
+d'allure. Ils s'étaient graduellement rapprochés, et monsieur et
+madame Mathieu de Montmorency passaient leur vie chez elle. Ce
+raccommodement obtint pour salaire le ministère des affaires
+étrangères pour Mathieu. Sosthène racontait qu'il avait d'abord pensé
+à le prendre lui-même, mais il avait trouvé plus romain de
+l'abandonner à son beau-père: «J'ai fait des rois, seigneur, et n'ai
+pas voulu l'être.»
+
+Il n'y eut pas de président du conseil. Monsieur de Villèle n'osait
+pas encore y prétendre pour lui et ne voulait pas en reconnaître un
+autre. Monsieur de Corbière suivit le sort de son ami et patron et
+prit le portefeuille de l'intérieur. Monsieur de Peyronnet, qui
+s'était fait remarquer par sa furibonde faconde pendant le dernier
+procès à la Chambre des pairs, fut appelé aux sceaux. Sa réputation
+était tellement honteuse à Bordeaux, sa patrie, qu'il y eut des paris
+ouverts contre cette nomination, traitée d'apocryphe. Le _Moniteur_
+confondit les incrédules.
+
+Le maréchal Victor, duc de Bellune, était un choix selon les coeurs
+des plus purs ultras. On le reconnaissait pour un vieil imbécile
+entouré d'une famille d'escrocs, mais il _pensait si bien_ que ce
+mérite l'emportait sur tous les inconvénients possibles.
+
+Afin que ce pitoyable cabinet reçut le scel du cachet de Sosthène, le
+duc de Doudeauville, son père, grand seigneur nécessiteux, fut nommé
+directeur des postes. Sa dignité ne lui permit pas d'abandonner son
+hôtel pour aller habiter celui de la rue Coq-Héron; mais il en fit
+enlever les meubles, les pendules, les ornements, le linge, les
+surtouts et jusqu'au billard qu'il fit apporter chez lui.
+
+Cette nomination donna lieu au dernier joli mot aristocratique de
+notre temps. Lorsqu'on annonça que le duc de Doudeauville était
+directeur des postes, quelqu'un demanda: «Et qui est-ce qui sera duc
+de Doudeauville?»
+
+Le marquis de Lauriston se sépara seul de ses anciens collègues et
+resta ministre de la maison du Roi. Ses talents et son caractère le
+rendaient bien plus digne de figurer dans la nouvelle administration
+que de rester avec l'ancienne. Il avait déjà donné des gages de sa
+servilité à madame du Cayla.
+
+J'insiste sur cette crise ministérielle parce que c'est là, selon moi,
+l'écueil où la Restauration s'est perdue. Ainsi que les vaisseaux
+poussés par la tempête sur les Goodwin Sands, on a vu petit à petit la
+Congrégation l'attirer sous les eaux jusqu'à ce qu'elle ait été
+engloutie aux yeux de tous, chacun ayant prévu son sort sans pouvoir
+lui porter d'assistance efficace.
+
+Si monsieur de Villèle était parvenu au pouvoir par des voies
+souterraines qui lui valurent, même parmi ses plus féaux, le surnom de
+_la taupe_, il serait pourtant injuste de lui refuser un rare degré de
+sagacité.
+
+Entré dans la marine au commencement de la Révolution, il avait passé
+sa jeunesse à l'île Bourbon où il s'était marié. De retour en France,
+il s'était établi dans son manoir paternel, aux environs de Toulouse,
+et y avait vécu, pendant les années de l'Empire, sous l'influence de
+tous les petits préjugés de la gentilhommerie de province.
+
+Il était maire de la ville en 1814, et publia une brochure sur la
+convenance de rentrer dans les voies du pouvoir absolu, sans garrotter
+la volonté du Roi par la Charte. Elle resta aussi obscure que son
+auteur et ne fut exhumée que lorsqu'il devint un personnage politique;
+mais elle a probablement servi de fondation à là confiance que
+Monsieur lui a promptement témoignée.
+
+Les précédents de monsieur de Villèle n'avaient pas été de nature à le
+qualifier pour jouer un rôle dans l'État, et la vie d'intrigue avait
+absorbé tout son temps depuis son entrée aux Chambres où il prit
+rapidement une grande influence. Dès 1816, il était le chef de
+l'opposition ultra royaliste. Il se trouvait ainsi dans une profonde
+ignorance des affaires lorsqu'il y arriva; mais il les apprit, en les
+faisant, avec autant de facilité que de perspicacité et aurait fini
+par administrer très bien s'il avait été maître de ses actions.
+
+Il comprenait moins les finances, et pas du tout la diplomatie. Non
+seulement il n'avait pas la moindre connaissance des rapports des
+nations entre elles, des caractères des souverains et des ministres
+qui les gouvernaient, mais, sachant à peine l'histoire en homme du
+monde, chaque traité, chaque engagement qui liait les pays entre eux
+lui semblait une révélation.
+
+J'ai entendu dire, à des diplomates, qu'il fallait lui tenir classe,
+comme à un écolier, avant de pouvoir causer des affaires avec lui et,
+sur ces sujets il ne montrait pas autant de perspicacité que
+d'ordinaire. Mais ce n'est pas un tort aux yeux des souverains. Tous
+les rois veulent faire la politique étrangère à leur gré; c'est le
+commérage de leur intimité, et le ministre des affaires étrangères
+n'est jamais trop ignorant, selon eux, pourvu qu'ils se croient obéis.
+
+Le vicomte Mathieu de Montmorency, avec des données un peu plus larges
+sur les rapports diplomatiques, avait un si petit esprit et une
+dévotion si ambitieusement puérile qu'il n'était que le serviteur des
+Jésuites. Au reste, pendant le ministère de monsieur de Villèle, hors
+monsieur de Chateaubriand un instant, tous ses collègues lui ont été
+soumis et il n'a eu à lutter qu'avec la Congrégation.
+
+Monsieur de Villèle excellait dans l'art de gouverner une Chambre. Il
+avait réussi, par toutes les ruses électorales permises ou non
+permises, à se procurer une majorité selon sa volonté, et il la
+soignait admirablement. Il avait constamment une oreille aux ordres de
+tous les imbéciles qui voulaient y déposer des sornettes ou lui
+raconter leurs puériles affaires. Il écoutait avec l'air de l'intérêt,
+sans aucun signe d'impatience, s'engageait à profiter de
+renseignements si utiles, et congédiait un homme dévoué qui s'en
+allait persuadé qu'il gouvernait Villèle et le proclamait un ministre
+incomparable.
+
+Je suis loin de faire un tort à monsieur de Villèle de cette conduite.
+La faculté de se laisser patiemment ennuyer, sans trop le témoigner,
+est une vraie qualité d'homme d'État, surtout dans un gouvernement
+représentatif.
+
+Le plus grand obstacle de monsieur de Villèle aux affaires c'est
+d'avoir été trop pressé d'y arriver. Son mérite incontesté et son
+influence dans son parti l'y auraient amené un peu plus tard; mais,
+pour nouer l'intrigue qui l'y avait poussé, il lui avait fallu prendre
+des engagements qui le livraient pieds et poings liés à la
+Congrégation.
+
+L'esprit prêtre et l'esprit émigré, relevant tous deux de Monsieur,
+voulaient diriger les affaires en dehors des intérêts nationaux.
+Monsieur de Villèle le sentait mieux que personne, mais, pris dans ses
+propres filets, il n'osait pas même chercher à s'en affranchir.
+
+Deux de ses collègues, messieurs de Montmorency et de Clermont
+Tonnerre, se trouvaient les agents directs de la Congrégation.
+Messieurs de Lavau et Franchet lui obéissaient et l'inspiraient tour à
+tour, et monsieur de Rainneville, sous le titre de secrétaire général
+des finances, devint son espion près de monsieur de Villèle.
+
+Homme d'esprit, monsieur de Rainneville ne tarda pas à s'apercevoir
+des dangers où l'on précipitait la monarchie; il conçut des
+inquiétudes, mais ne put s'arrêter.
+
+On va me dire, vous parlez sans cesse de la Congrégation; qu'était-ce
+donc? Je pourrais répondre: le mauvais génie de la Restauration, mais
+cela ne satisferait pas. Pour nous, qui l'avons vue à l'oeuvre, nous
+ne pouvons douter de son existence, et pourtant je ne saurais dire, à
+l'heure qu'il est, quels étaient les chefs réels de cette association
+qui réglait le destin du pays. On a désigné un certain père Ronsin,
+jésuite. Je ne voudrais pas l'affirmer.
+
+Indubitablement, la Société de Jésus se recrutait, à la Cour, de
+jésuites à robes courtes. Monsieur d'abord, Jules de Polignac, Mathieu
+de Montmorency, le marquis de Tonnerre, le duc de Rivière, le baron de
+Damas, en étaient les coryphées. Tout ce qui avait de l'ambition ou se
+sentait des dispositions à l'intrigue se ralliait, avec plus ou moins
+de zèle, à ce parti qu'on voyait au pinacle et qui ne devait point en
+descendre pendant tout le règne, prochainement espéré, de Monsieur.
+
+Si je ne puis signaler les chefs de cette doctrine, je puis au moins
+indiquer ses projets; ils me sont revenus par trop de voies, directes
+et indirectes, pour qu'ils ne me soient pas très familiers. Toutefois
+les articles n'en étaient pas rédigés avec une telle rigidité qu'ils
+ne conservassent assez d'élasticité pour se formuler avec plus ou
+moins de violence, selon les personnes qu'on cherchait à captiver.
+Mais voici les traits fondamentaux vers lesquels on devait tendre: les
+trois ordres rétablis dans l'État; le clergé, mis en possession de
+biens territoriaux, indépendant, ne relevant que du Pape, c'est-à-dire
+de personne, et tenant le premier rang; la noblesse, reconnue comme
+ordre, avec le plus des anciens privilèges qu'on pourrait ressusciter;
+la Chambre des pairs rendue élective par la noblesse exclusivement qui
+se trouvait ainsi représentée comme faisant corps dans l'État; la
+Chambre des députés conservée, on la reconnaissait instrument
+admirable pour battre monnaie (selon l'expression admise), mais avec
+une loi électorale qui donnât une influence considérable aux classes
+supérieures. Voilà comme on entendait la Constitution.
+
+La Couronne avait aussi sa part. Il s'agissait d'établir un moyen
+pour, en dernier ressort, forcer les assemblées à enregistrer les
+volontés du Roi qui pût répondre au lit de justice de l'ancien régime.
+
+C'est en professant ces doctrines qu'on était regardé comme fidèle
+serviteur _du trône et de l'autel_, phrase banale dont on nous a
+rebattu les oreilles pendant les dix années que les intérêts de
+coterie et de passion ont si activement travaillé à en saper les
+fondements au lieu de les relever comme ils le prétendaient.
+
+Les lois sur le sacrilège, sur le rétablissement des couvents, sur le
+droit d'aînesse, et enfin la forme de l'indemnité donnée aux émigrés
+ont été imposées à monsieur de Villèle par la Congrégation. Il en
+sentait toutes les conséquences et tâchait de les éloigner le plus
+possible.
+
+Pendant la première année, les conspirations lui servirent de
+prétexte. Elles furent poursuivies et punies avec une extrême rigueur.
+L'échafaud politique se releva dans plusieurs provinces, aussi bien
+qu'à Paris. La ruse employée contre les mécontents dans celles de
+l'Est excita l'animadversion publique.
+
+On fit parcourir la campagne par un corps de troupe, criant «Vive
+l'Empereur», afin d'encourager les bonapartistes à se déclarer et
+d'obtenir des preuves de culpabilité contre eux. Il faut avouer que
+cette mesure était plus digne des suppôts de l'inquisition que des
+ministres d'un roi constitutionnel.
+
+Toutefois, cela passa pour un trait d'habileté à la Cour et dans la
+Chambre des députés. Le pays et la Chambre des pairs furent indignés.
+Monsieur de Villèle se flattait qu'en jetant ces os à ronger à la
+Congrégation, elle se calmerait sur ses prétentions; mais elle n'a
+jamais voulu lui laisser un moment de repos et, dès lors, elle
+préparait la guerre d'Espagne.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+ Mort du duc de Richelieu. -- Persévérance de l'attachement de la
+ reine de Suède. -- Son désespoir. -- Mort de lord Londonderry. --
+ Monsieur de Chateaubriand ambassadeur à Londres. -- Il s'y
+ ennuie. -- Le vicomte de Montmorency. -- Congrès de Vérone. -- Le
+ duc Mathieu de Montmorency. -- Sa vie et sa mort.
+
+
+La France fit une perte réelle: la mort de monsieur de Richelieu la
+priva d'un homme habile, vertueux, honoré, autour duquel des gens de
+talent et de conscience se seraient naturellement groupés et que la
+force des choses aurait probablement rappelé au pouvoir avant que les
+affaires fussent désespérées. Peut-être monsieur de Richelieu
+aurait-il pu sauver la Restauration d'elle-même.
+
+Dieu en avait autrement ordonné. Il a suscité le règne de Charles X.
+Plaise à sa divine volonté que ce soit pour le bonheur de nos neveux!
+Ce n'est pas pour celui des contemporains.
+
+Pendant les derniers mois de son ministère et surtout depuis sa
+retraite, monsieur de Richelieu venait souvent chez moi. Il y avait
+amené monsieur Pasquier, et c'est à cette époque qu'a commencé ma
+liaison plus intime avec ce dernier.
+
+Tous deux regrettaient le pouvoir où ils se sentaient convenablement
+placés et où ils avaient l'intime conviction d'avoir rendu des
+services essentiels au Roi et au pays. Tous deux s'en expliquaient
+librement et blâmaient, quoiqu'avec mesure, les voies dangereuses où
+ils voyaient s'engager. Monsieur Pasquier n'était mu que par le
+sentiment d'un bon citoyen, inquiet pour le pays, et par une
+raisonnable ambition. Peiné de se voir arrêté dans sa carrière, il n'y
+avait rien d'amer dans ses impressions.
+
+Il en était autrement du duc de Richelieu: la conduite des princes
+l'avait ulcéré jusqu'au fond du coeur. Il était blessé de leur
+ingratitude de toute la profondeur du dévouement qu'il leur avait
+porté et, quoique bien dégrisé de ce culte, ses vieux souvenirs le
+rendaient plus susceptible à leurs procédés. Le duc de Richelieu,
+grand veneur et premier gentilhomme de la chambre, continuait à aller
+parfois déjeuner au château; il y était toujours très froidement
+accueilli.
+
+Madame la duchesse d'Angoulême venait d'acquérir Villeneuve-l'Étang.
+Elle était fort en train de cette nouvelle propriété et se faisait
+apporter de la crème de chez elle. On la mettait dans un petit pot
+auprès de la princesse qui en donnait à quelques personnes. C'était
+une faveur. Un jour, elle affecta d'en offrir à travers la table, à
+droite et à gauche du duc de Richelieu, d'une manière si marquante que
+l'exclusion devenait une offense.
+
+J'ai entendu le duc de Richelieu raconter lui-même cette futile
+circonstance, avec cette teinte d'ironie qui part d'un profond
+chagrin, accompagné de dédain. Il s'en voulait à lui-même d'être
+sensible à de telles misères, mais son vieux sang de courtisan prenait
+le dessus de sa raison, et, au fond, il y avait une intention
+d'insulte cachée, sous ces formes désobligeantes, dont il avait raison
+d'être courroucé.
+
+C'est dans ces dispositions qu'il eut lieu de soupçonner un homme
+qu'il avait comblé, auquel il était fort attaché et qui avait toute sa
+confiance, d'une action qui, en terme judiciaire, s'appelle un vol.
+Cette découverte le bouleversa. Il ne voulut pas l'approfondir. Avant
+de prendre un parti sur la manière dont il lui convenait d'agir, il
+sentit le besoin de quelques jours de calme et partit pour se rendre
+chez sa femme à Courteilles. Il y avait récemment fait un séjour assez
+long dont il s'était bien trouvé.
+
+La passion de la reine de Suède ne s'était pas calmée; elle le suivit,
+selon son usage, et s'établit dans la petite auberge servant de
+tourne-bride au château d'où elle pouvait surveiller toutes ses
+actions. Cet espionnage, encore plus insupportable à monsieur de
+Richelieu dans l'état d'exaspération où il était arrivé, le décida à
+revenir.
+
+Il avait, la veille, traversé à cheval un gué assez profond, et avait
+négligé de changer ses vêtements mouillés. On attribua à cette
+circonstance un mouvement fébrile et le mauvais visage qu'il avait en
+montant en voiture. Il refusa de voir le médecin de madame de
+Richelieu, mais promit de faire appeler le sien, s'il n'était pas
+mieux le lendemain.
+
+À peine en route, la fièvre augmenta. Un aide de camp polonais, qui
+l'accompagnait toujours, en devint inquiet. À Dreux, la reine de
+Suède, qui le suivait à la piste et qui, aux relais, faisait placer sa
+voiture de manière à se procurer le bonheur de l'apercevoir un
+instant, fut tellement frappée de son changement qu'elle fit appeler
+l'aide de camp et lui dit: «Monsieur, il faut prendre sur vous de
+faire saigner le duc de Richelieu sur-le-champ.»
+
+Elle lui répéta cette injonction à Pontchartrain et à Versailles, en
+lui donnant pour preuve de l'état dangereux d'affaiblissement où était
+le duc qu'il négligeait de baisser le store de sa voiture du côté où
+elle se trouvait placée. Malheureusement, l'aide de camp n'osa rien
+décider. L'accès tomba entre Versailles et Paris, et, en arrivant,
+monsieur de Richelieu n'était pas très souffrant.
+
+Sa soeur, madame de Montcalm, était établie chez lui. Il entra dans
+sa chambre, demanda à souper, mangea fort peu. On le décida à envoyer
+chercher le docteur Bourdois. Bourdois était malade; il se fit
+remplacer par Lerminier, médecin accrédité mais qui ne connaissait pas
+le tempérament du duc. Bourdois l'avertit qu'il avait affaire à
+l'homme du monde le plus nerveux et le plus impressionnable par les
+affections morales: «Je lui ai quelquefois cru une maladie grave,
+dit-il, et, deux heures après, je l'ai retrouvé dans son état
+naturel.»
+
+Muni de ces funeste instructions, Lerminier arriva chez monsieur de
+Richelieu. Il le trouva couché, moitié assoupi, et fort irrité de voir
+une figure nouvelle. Il proposa divers remèdes qui tous furent
+repoussés. Enfin la consultation se borna à ordonner quelques tasses
+d'infusion de feuilles d'oranger pour calmer la soif; on verrait le
+lendemain ce qu'il serait convenable de faire.
+
+Lerminier retourna chez Bourdois lui rendre compte de sa visite et de
+l'exaspération du duc, seul symptôme qui l'inquiéta. Bourdois lui
+assura l'avoir toujours trouvé ainsi dès qu'il avait un peu de fièvre.
+
+À six heures, l'abbé Nicole, avant de se rendre à son cours, entra
+chez monsieur de Richelieu. Son valet de chambre lui dit qu'il
+reposait après une nuit fort agitée. Il s'approcha pour le regarder et
+fut tellement frappé de son changement qu'il se décida à envoyer
+chercher des médecins. Il en arriva plusieurs; on essaya de tous les
+remèdes, mais vainement: monsieur de Richelieu ne se réveilla pas de
+ce sommeil de mort. Avant midi, il avait cessé de vivre.
+
+Cette mort subite, puisque personne ne le savait même souffrant,
+frappa tout le monde. Ses amis, et il en avait de sincères, le
+pleurèrent amèrement, et tous les gens de bon sens le regrettèrent
+dans le moment et plus encore par la suite.
+
+C'est à cette occasion que monsieur de Talleyrand dit, pour la
+première fois, ce mot qu'il a si pauvrement prodigué depuis: «C'était
+quelqu'un!»
+
+Monsieur le duc d'Angoulême fut le seul de la famille royale qui
+témoigna quelque peine. Il dit à mon frère ces propres paroles: «Je le
+regrette beaucoup; il ne nous aimait pas, mais il aimait la France. Sa
+vie était une ressource et sa mort est une perte.»
+
+Le Roi, Monsieur et Madame furent plutôt soulagés de ne plus voir un
+homme vis-à-vis duquel ils étaient mal à l'aise. Les courtisans
+prirent exemple du maître et ne feignirent pas une douleur qu'ils ne
+ressentaient pas. Ils étaient excusables, car monsieur de Richelieu ne
+les aimait ni ne les estimait.
+
+Le désespoir de la reine de Suède fut aussi violent que son
+extravagante passion. Elle loua une tribune à l'Assomption et, le
+corps du duc de Richelieu ayant été déposé dans cette église jusqu'à
+ce qu'on pût le transporter à la Sorbonne, elle y passa les jours et
+les nuits dans une douleur immodérée, justifiant ainsi les folies des
+années précédentes.
+
+J'ai déjà raconté comment elle poursuivait monsieur de Richelieu sur
+toutes les grandes routes. Elle exerçait la même persécution dans
+Paris. Elle avait des appartements près de tous ceux qu'il habitait ou
+qu'il fréquentait; il ne pouvait se mettre à une fenêtre qu'aussitôt
+la reine ne parut à une autre. Dès qu'il sortait, elle était à sa
+suite, sa voiture suivait la sienne, elle s'arrêtait quand il
+s'arrêtait, descendait quand il descendait, l'attendait pendant toutes
+ses visites et en reprenait le cours avec une persévérance qui était
+devenue un véritable cauchemar pour le pauvre duc.
+
+Entrait-il dans une boutique, elle l'y suivait, y restait après lui,
+se faisait donner ce qu'il avait choisi et lui faisait envoyer le
+pareil. C'était surtout pour des fleurs qu'il faisait porter
+quelquefois chez une femme à laquelle il était attaché que la reine
+exerçait cette innocente filouterie. Elle racontait naïvement alors
+qu'elle se faisait l'illusion de croire ces fleurs choisies pour elle,
+quoiqu'elle sût fort bien leur destination.
+
+Monsieur de Richelieu avait besoin d'exercice et allait assez souvent
+au jardin des Tuileries; la reine y accourait, mais elle remarquait
+que sa présence en chassait le duc et regrettait de le priver de sa
+promenade.
+
+Un jour, elle arriva toute radieuse chez madame Récamier. Elle avait
+fait un arrangement avec ses marchands pour avoir chaque jour un
+costume de forme et de couleur différentes. Monsieur de Richelieu, la
+reconnaissant de moins loin, ne détournait la tête qu'après qu'elle
+avait eu le bonheur d'envisager sa figure un instant. Une fois même où
+il causait avec animation, elle lui avait escamoté une révérence en
+passant très près de lui, et lui en faisant une qu'il lui avait rendue
+avant de la reconnaître.
+
+Elle était accourue, transportée, raconter ce triomphe à madame
+Récamier dont je tiens ces détails. Celle-ci avait fait de vains
+efforts pour rappeler un peu de dignité féminine dans le coeur de la
+reine de Suède en lui reprochant des empressements si constamment
+rebutés, car la répulsion devenait aussi exaltée que la poursuite et
+frisait la brutalité. Mais elle l'aimait ainsi, _et même un peu
+farouche_, et toute l'éloquence de madame Récamier pâlissait devant
+cette étrange fantaisie.
+
+Quant à monsieur de Richelieu, il en était importuné jusqu'au
+courroux. Tout consciencieux qu'il était d'employer les moyens de
+l'État à son service particulier, je me persuade qu'il ne résista pas
+à faire insinuer à Stockholm combien la reine y serait plus
+convenablement établie qu'à Paris. Ce qu'il y a de sûr, c'est que son
+mari pressait son retour; elle répondait toujours par des certificats
+de médecin, et ne consentit à aller occuper une place sur le trône de
+son époux qu'après la mort du duc.
+
+C'est le seul exemple d'un amour féminin aussi persévérant dans ses
+actions ostensibles sans avoir jamais reçu le plus léger encouragement
+et abreuvé de dégoût dont j'aie jamais eu connaissance.
+
+Bientôt après la mort de monsieur de Richelieu, lord Castlereagh,
+devenu marquis de Londonderry, mit fin à son existence. Depuis
+quelques jours, il donnait des signes de bizarrerie. Un matin, il
+sortit à son heure accoutumée du lit conjugal, entra dans son cabinet,
+fit une partie de sa toilette, puis revint dans la chambre de sa femme
+chercher des pilules qu'il prenait journellement, les avala, et, en
+retournant dans son cabinet, se coupa, avec un très petit canif,
+l'artère jugulaire si artistement qu'une blessure de fort peu de
+lignes le fit tomber mort presqu'immédiatement. Lady Londonderry
+entendit sa chute et se précipita vers lui, mais tous les secours
+étaient déjà inutiles.
+
+On a voulu chercher des causes politiques à ce suicide; il n'y en
+avait aucune. Lord Londonderry était d'un caractère froid et calme,
+peu propre à s'émouvoir de pareilles considérations. Sa mort ne peut
+s'attribuer qu'à un accès de folie, maladie héréditaire dans sa
+famille. Certes, pour qui a été au courant des deux événements, la
+mort de monsieur de Richelieu a été bien plus déterminée par des
+affections morales, où la politique entrait pour beaucoup, que celle
+de lord Londonderry.
+
+Monsieur de Chateaubriand avait été enchanté d'être nommé ambassadeur
+en Angleterre où il remplaça le duc Decazes. Son imagination mobile
+jouissait du contraste de déployer les pompes diplomatiques là où il
+avait traîné l'existence de l'obscur émigré. Ce bonheur fut moins vif
+qu'il n'avait prévu, d'autant que sa gloire personnelle ne jette pas
+de grands rayons hors de France.
+
+Son talent, si populaire chez nous, a peu de retentissement à
+l'étranger, soit qu'il ait jeté son grand éclat pendant que la
+Révolution faisait trop de bruit pour qu'il fût écouté, soit que les
+témérités de l'école qu'il a fondée n'eussent pas pour des peuples,
+accoutumés à les trouver dans leur propre littérature, le charme que
+nous y reconnaissions avant que les extravagances des disciples
+eussent discrédité le maître.
+
+Remarquons aussi que le mérite particulier des ouvrages de monsieur de
+Chateaubriand tient au prestige d'un certain agencement de mots, très
+artistement combinés, qui donne à son style un éclat de coloris auquel
+les étrangers doivent être bien moins sensibles que les nationaux.
+Quelle qu'en soit la raison, monsieur de Chateaubriand n'est point
+apprécié hors de France, et c'est ce qui, en tout temps, lui a rendu
+impossible de séjourner dans d'autres pays.
+
+Il ne tarda pas à être aussi dégoûté de Londres que de Berlin, et
+sollicita vivement d'être envoyé au Congrès de Vérone. Le vicomte de
+Montmorency, fort son ami d'ailleurs, s'en souciait peu; mais,
+aussitôt après le départ de ce ministre pour Vérone, monsieur de
+Villèle, chargé par intérim du portefeuille des affaires étrangères,
+se fit de plus nommer président du conseil et se mit en correspondance
+intime avec le vicomte de Chateaubriand.
+
+Quant à Mathieu, il prenait sa route pour Vienne; on l'y attendait
+avec impatience. À peine descendu de voiture, il sort à pied. Bientôt
+après, monsieur de Metternich arrive à l'ambassade; on lui assure que,
+sans doute il se sera croisé avec monsieur de Montmorency. Il retourne
+chez lui, sans l'y trouver. On le cherche pendant six heures dans la
+ville; l'inquiétude commençait à gagner lorsqu'il revint paisiblement
+au gîte.
+
+Chargé de lettres et de petits cadeaux par des religieuses de Paris
+pour une communauté de Vienne, il avait eu pour premier soin d'aller
+les porter et était resté six heures à visiter cette maison. Avait-il,
+là, rencontré quelque adepte du parti prêtre? Cela est très possible,
+mais je ne le sais pas et je me borne aux faits positifs.
+
+Ce début ne lui donna pas grand relief dans le monde diplomatique qui
+se préparait à prendre la route de Vérone, et rien ne fut plus
+pitoyable que notre attitude politique à ce Congrès.
+
+Nous y avions une nuée d'envoyés; messieurs de Blacas, de Caraman, de
+La Ferronnays s'y étaient réunis à leur ministre, en accompagnant les
+souverains auprès desquels ils étaient accrédités, et traînaient à
+leur suite une multitude de secrétaires et d'attachés. Il y avait plus
+de français à Vérone que de toutes les autres nations ensemble, et
+pourtant la France n'y jouait pas le premier rôle, d'autant qu'il n'y
+avait ni union ni franchise parmi ses propres agents.
+
+Monsieur et le ministre des affaires étrangères voulaient porter la
+guerre en Espagne. Le Roi et le président du conseil voulaient
+l'éviter. Les divers ambassadeurs se partageaient entre ces deux
+opinions.
+
+Monsieur de Villèle, persuadé par les protestations de monsieur de
+Chateaubriand qu'il apporterait un grand renfort à la sienne,
+l'autorisa à se rendre à Vérone. Il arriva [décidé à se] prononcer
+contre la guerre de la Péninsule, et ses dépêches confirmèrent
+monsieur de Villèle dans l'idée qu'il avait acquis un puissant
+auxiliaire.
+
+Le vicomte de Montmorency revint à Paris où il était attendu par le
+titre de duc. Il est difficile de comprendre la puérile joie que cette
+faveur inspira à lui et à sa femme, mais elle ne fut pas de longue
+durée. Le duc Mathieu déclara qu'il se tenait pour engagé à faire
+entrer une armée en Espagne. Monsieur de Villèle s'y refusa et
+monsieur de Montmorency donna, bien à regret, sa démission.
+
+Monsieur de Chateaubriand, arrivé à tire-d'aile, prit la place de son
+ami, et, une fois assis au conseil, se montra plus vif pour la guerre
+d'Espagne que ne l'avait été son prédécesseur. Les cajoleries
+prodiguées par l'empereur Alexandre, lorsque monsieur de Chateaubriand
+était resté seul à Vérone après le départ de ses collègues,
+avaient-elles amené une révolution dans ses idées ou bien avait-il
+jusque-là caché ses véritables opinions? On peut le soupçonner
+également de mobilité et de dissimulation, mais les faits sont tels
+que je les raconte.
+
+Mathieu avait trouvé assez simple d'être remplacé par monsieur de
+Chateaubriand lorsqu'il le croyait d'un avis contraire au sien; mais
+il fut indigné quand il le vit, arrivé au pouvoir, suivre les mêmes
+errements. Il s'en expliqua avec une extrême amertume. J'assistai à
+une scène de violence de sa part où il ne l'épargna pas. Il fallut
+toute l'habileté et la douceur de madame Récamier, presqu'également
+amie de tous deux, pour éviter le scandale d'une rupture, ouverte et
+motivée, devant le public. Monsieur de Chateaubriand la redoutait à
+juste titre.
+
+La vie de Mathieu n'a pas été celle de tout le monde. Son père, le
+vicomte de Laval, fils cadet du maréchal, avait épousé mademoiselle de
+Boullongne, fille de finance, destinée à une immense fortune qu'elle
+n'a pourtant pas eue. Elle était extrêmement jolie, spirituelle,
+piquante, et s'empara promptement de l'esprit et du coeur de la
+duchesse de Luynes, soeur de son mari.
+
+La vicomtesse de Laval désirait passionnément une place à la Cour.
+Madame de Luynes s'identifia à ce voeu de sa belle-soeur; tout était à
+peu près arrangé lorsque la famille royale se prononça contre cette
+prétention de mademoiselle Boullongne. Elle fut repoussée durement. La
+famille de Montmorency se tint pour offensée de cet affront à une
+femme qui n'était plus mademoiselle Boullongne mais madame de Laval.
+Madame de Luynes proclama son mécontentement. Je crois même qu'elle
+cessa de faire son service de dame du palais jusqu'au moment où les
+malheurs de la Révolution la ramenèrent aux pieds de la Reine.
+
+Le duc et la duchesse de Luynes n'avaient qu'une fille unique destinée
+à être la plus grande héritière de France. L'amour de la duchesse pour
+son nom lui fit désirer de la marier à un de ses neveux, et l'amitié
+qu'elle portait à la vicomtesse l'engagea à donner la préférence au
+fils unique de celle-ci sur les quatre fils de son frère aîné, le duc
+de Laval. Lui-même, fort dévoué à la vicomtesse, le souhaitait.
+
+L'union de Mathieu avec la jeune Hortense de Luynes fut donc convenue,
+à la satisfaction des deux mères et avec l'assentiment du duc de
+Luynes. Il survint un obstacle auquel on ne s'attendait guère.
+
+Gui de Laval, fils aîné du duc, roux, laid, asthmatique, cacochyme,
+vieillard de vingt ans, avait épousé mademoiselle d'Argenson,
+charmante personne qui faisait un contraste frappant avec l'époux que
+d'immenses avantages de rang et de fortune lui avaient fait accepter.
+Le jeune Mathieu ne fut pas le dernier à en être frappé, et il devint
+amoureux fou de sa charmante cousine.
+
+Élevé dans l'hostilité de la Cour, par suite du mécontentement de ses
+parents, livré aux soins de l'abbé Sieyès pour lui former le coeur et
+l'esprit, il tomba, ainsi préparé, dans la société intime de la
+famille d'Argenson où il ne fit qu'accroître ses dispositions
+révolutionnaires et développer l'incrédulité philosophique inspirée
+par son instituteur. Toutefois la droiture d'un coeur passionné le fit
+reculer devant l'idée d'épouser Hortense de Luynes, tandis qu'il
+adorait la marquise de Laval. Celle-ci, plus avisée, un peu plus âgée
+et peut-être moins éprise, comprit fort bien que la rupture de ce
+mariage lui serait imputée à crime par toute la famille et obtint, par
+ses sollicitations, le consentement de Mathieu.
+
+Il conduisit à l'autel mademoiselle de Luynes encore enfant, puis elle
+rentra dans son couvent. Mathieu l'oublia à peu près auprès de la
+marquise. Cependant les années amenèrent le moment où il devint
+convenable de réunir les jeunes époux. Il fallut encore avoir recours
+à l'influence de la marquise.
+
+Ce rapprochement était à peine fait que la duchesse de Luynes, après
+quinze ans de stérilité, accoucha d'un fils, et, ce qui fut bien plus
+sensible à Mathieu, son cousin, Gui de Laval, mourut sans enfants,
+laissant une veuve dont la possession aurait fait son bonheur.
+
+Il était trop honnête homme pour n'avoir pas d'excellents procédés
+pour sa jeune épouse, mais il l'accabla de ses froideurs et, pour
+étourdir son coeur, se jeta tête baissée dans toutes les exagérations
+révolutionnaires. Ses parents ne l'arrêtaient pas et sa maîtresse l'y
+poussait. Elle était intimement liée avec mesdames de Staël, de
+Broglie, de Beaumont et partageait leurs opinions qu'elle faisait
+adopter à Mathieu. Il montra assez de talent à la tribune où il finit
+par renier, avec toute l'exagération d'une jeune cervelle, son
+origine et son Dieu. Il attira sur sa tête la vive colère de la Cour
+et du parti anti-révolutionnaire ainsi que le blâme des gens sensés.
+
+Lors de la première fédération, l'exaltation ou plutôt la mode
+engagèrent un certain nombre des femmes les plus élégantes à aller
+traîner la brouette, dans le Champ-de-Mars, pour aider _manuellement_
+aux préparatifs de la fête, soi-disant nationale, de la fédération.
+
+La marquise de Laval ne fut pas des dernières à s'y rendre, dans un
+beau carrosse doré, suivie de trois laquais portant la livrée de
+Montmorency et la manche du connétable, pour bien constater de son
+amour pour l'égalité et témoigner combien elle aspirait à faire partie
+de la classe vénérable des travailleurs productifs.
+
+Une averse survenue, qui trempa ses légers vêtements et ses souliers
+de taffetas, donna un cruel démenti à ses prétentions civiques. Elle
+gagna une fluxion de poitrine, le poumon s'attaqua; elle languit
+quelques semaines et expira dans les bras de Mathieu. Effrayée
+peut-être de la route que prenaient les actes révolutionnaires et
+ramenée à des idées plus saines par les douleurs et l'approche de sa
+fin, elle les prêcha à son cousin avec l'éloquence du lit de mort.
+
+Cette perte, qui le jeta dans un désespoir sans borne, fut un temps
+d'arrêt dans la carrière politique de Mathieu. C'est pourtant à ce
+moment que commença l'intimité de sa liaison avec madame de Staël
+qu'aucun événement n'a pu rompre ni même refroidir. Le public a cru
+que la consolatrice avait réussi à faire oublier la marquise. Je suis
+très persuadée du contraire. Cette sainte amitié, née dans les larmes,
+a conservé la pureté de son origine.
+
+Pendant que l'affliction de Mathieu l'absorbait tout entier, la
+Révolution marchait de crime en crime et aucune âme honnête ne pouvait
+plus s'y associer. Je ne sais si c'est immédiatement après la mort de
+madame de Laval que les sentiments religieux s'emparèrent du coeur de
+son cousin; mais je ne le retrouve, dans mes souvenirs, que quelques
+années plus tard menant en Suisse la vie d'un anachorète et expiant
+dans les remords les erreurs de sa première jeunesse. Il avait laissé
+en France, auprès de sa mère, la duchesse de Luynes, sa femme grosse.
+Il lui était né une fille, mariée depuis à Sosthène de La
+Rochefoucauld.
+
+Le temps ayant un peu cicatrisé les blessures de Mathieu, les prières
+de madame de Staël l'attirèrent à Coppet où ses soins achevèrent de le
+calmer.
+
+La France était redevenue habitable; le désir de revoir sa patrie et
+de remplir les devoirs de famille, qu'une violente passion lui avait
+trop fait négliger, l'y ramena. Si madame Mathieu avait eu à souffrir
+de ses froideurs avant l'émigration, elle le lui rendit en hauteur et
+en maussaderie au retour.
+
+Dans le long séjour qu'elle avait fait en prison pendant la Terreur,
+Hortense s'était passionnément attachée à une femme de chambre qu'elle
+y avait menée ou trouvée et vivait exclusivement avec elle, livrée à
+toutes les plus petites pratiques de la religion à laquelle seule elle
+pliait un caractère de fer. Sa fille tenait peu de place dans sa vie,
+ses parents moins encore, son mari point du tout. Reconnaissant ses
+torts envers elle et souhaitant trouver dans des affections légitimes
+une nourriture permise à un coeur très tendre, monsieur de Montmorency
+supporta, avec une patience admirable, les procédés dont il fut
+accueilli et chercha à ramener sa femme à plus de douceur.
+
+Bientôt sa fille fut mise au couvent pour l'éloigner de ses caresses,
+et madame Mathieu lui déclara qu'étant en prison; pendant la Terreur,
+elle avait fait voeu de célibat pour sauver sa tête et celle de ses
+parents.
+
+Mathieu se soumit et n'eut d'autre ressource que de suivre son exemple
+et de mener une vie tout à fait ascétique. Il se livra aux bonnes
+oeuvres, aux mortifications de la chair et s'exalta dans les idées
+religieuses, repoussé qu'il était de tous les liens de famille. Nous
+l'avons vu pendant vingt ans tenant cette conduite et traité par sa
+femme avec un dédain poussé à un tel point que, par exemple,
+lorsqu'elle dînait hors de chez elle, elle ne se donnait pas la peine
+de l'en prévenir, et il rentrait pour se mettre à table sans trouver
+le repas qu'elle défendait à ses gens d'apprêter.
+
+Il n'avait aucune fortune personnelle et, même lorsque la mort du duc
+de Luynes rendit madame Mathieu immensément riche, elle ne lui donna
+pas une obole. Je l'ai vu voyager sur l'extérieur des diligences parce
+qu'il n'avait pas de quoi payer une place dans l'intérieur. Elle
+joignait la désobligeance des formes aux duretés du fond, et il
+fallait l'inépuisable patience de Mathieu pour supporter une pareille
+conduite.
+
+Il était d'une charmante et noble figure, aimable, spirituel et fait
+pour plaire. Il partageait son coeur entre Dieu et l'amitié, et
+portait ces sentiments jusqu'à l'exaltation. La Restauration y ajouta
+l'ambition, et cette ambition dévote qui, en sûreté de conscience, se
+prête même aux plus vilaines intrigues, assurée qu'elle est de ne
+prétendre au pouvoir que pour la plus grande gloire de Dieu.
+
+Mathieu, que le besoin d'expier les erreurs de sa jeunesse avait jeté
+dans les mains des prêtres, était dès longtemps disciple de la petite
+Église; il devint facilement membre de la Congrégation; elle le poussa
+pour s'en faire un appui.
+
+Madame la duchesse d'Angoulême le traita avec une grande distinction.
+Monsieur de Damas son chevalier d'honneur, étant mort en 1814, Mathieu
+le remplaça. Il eut beaucoup de crédit sur la princesse aussi bien que
+sur Monsieur.
+
+Cette faveur de Cour commença à rapprocher madame Mathieu de son mari;
+elle ne lui refusa plus à dîner et quelquefois lui prêta ses chevaux.
+
+Le duc Adrien de Laval, le seul des quatre frères de la branche aînée
+qui eût eu des enfants, perdit un fils unique de dix-neuf ans, et la
+branche de Montmorency Laval se trouva sans héritier. L'âge de la
+duchesse de Laval ne laissait pas l'espoir de le remplacer; le conseil
+de famille eut recours au ménage Mathieu.
+
+J'ai vu la correspondance conjugale qui s'établit à ce sujet, et je
+suis forcée de convenir que les lettres de Mathieu sont si tendres
+d'affections si gracieuses de galanterie, si chastes d'expressions,
+que, persuadées qu'elles ne m'inspireraient que du dégoût ou de la
+moquerie, je les ai lues avec un véritable intérêt. Elles persuadèrent
+madame Mathieu. Les époux expédièrent un courrier à Rome pour être
+relevés des voeux qui les séparaient, et son retour fut attendu avec
+une impatience un peu exagérée.
+
+Au moment même, madame Mathieu fut prise d'une passion immodérée pour
+son mari. Elle n'existait pas hors de sa présence; c'était un
+véritable roman, et la figure de cette héroïne de quarante-cinq ans,
+laide, mal tournée et surtout vulgaire à l'excès achevait le ridicule
+de cette bouffonne lune de miel que Mathieu supportait avec sa
+résignation accoutumée.
+
+On a dit que les empressements de madame Mathieu avaient abrégé la vie
+de son mari. Quoi qu'il en soit, elle a été pendant quelques mois
+parfaitement heureuse de son amour, de l'importance de sa situation,
+du ministère et du titre de duchesse. Le chagrin de quitter l'hôtel
+des affaires étrangères et ses beaux salons fut compensé, peu après,
+par la nomination à la place de gouverneur de monsieur le duc de
+Bordeaux et l'espoir d'habiter les Tuileries.
+
+Cependant la santé de Mathieu s'altérait de plus en plus. Il avait eu
+des crises fort douloureuses que sa patiente douceur dissimulait. Il
+était mieux; on l'espérait guéri lorsque, le vendredi saint de l'année
+1826, n'étant pas assez rétabli pour assister aux offices, il sortit
+de chez lui pour aller, avec sa femme et sa fille, à l'église de
+Saint-Thomas-d'Aquin à l'adoration de la Croix. Il se prosterna appuyé
+sur une chaise; sa prière se prolongeant outre mesure, madame de La
+Rochefoucauld l'engagea à ne pas rester plus longtemps à genoux. Il ne
+répliqua pas: elle attendit encore, puis répéta ses paroles, puis
+s'effraya, puis chercha à le soulever; il était mort.
+
+On le transporta dans la sacristie. Les secours lui furent vainement
+prodigués; il ne respirait plus. Une maladie de coeur venait de
+terminer sa vie au pied de cette Croix qu'il avait si vivement et, je
+crois, si sincèrement invoquée depuis trente ans.
+
+On a fait de lui une gravure très ressemblante qui rappelle, d'une
+manière frappante, les traits que les peintres espagnols, et surtout
+Murillo, ont donné à Jésus-Christ. Selon moi, l'expression de la
+figure de Mathieu avait perdu quelque chose de sa beauté depuis que
+l'ambition tenait autant de place dans sa vie.
+
+Je me le rappelle en 1810 dans la chapelle de Saint-Bruno, au désert
+de la Grande-Chartreuse, comme une vision aussi poétique qu'édifiante.
+Il était absorbé dans la prière, sa belle figure se trouvant éclairée
+par un rayon de soleil; tout ce que nous étions là en fûmes frappés et
+certainement, dans un siècle plus croyant, nous l'aurions vu entouré
+d'une auréole de lumière divine.
+
+J'ai toujours beaucoup aimé Mathieu et je l'ai pleuré. Mais ses amis
+doivent-ils regretter qu'il ait ainsi fini de la mort du juste, dans
+un moment où il était si entouré d'intrigues et d'intrigants qu'il
+aurait pu difficilement éviter de ternir sa vie? Déjà sa liaison avec
+madame du Cayla était une tache.
+
+Le désespoir de la duchesse Mathieu fut très violent. Dans cette âme
+si sèche, il n'y a place que pour la passion. C'est une singulière
+personne. Elle ne manque pas d'une espèce d'esprit, raconte assez
+drôlement et compte merveilleusement ses écus. Comme ce qu'elle a
+toujours aimé le mieux c'est l'argent, elle suppose que Dieu partage
+ce goût. Lorsqu'elle souhaite quelque chose, elle s'en va au pied des
+autels et promet au bon Dieu une somme plus ou moins forte selon
+l'importance de l'objet. Si son voeu est exaucé, elle paie
+consciencieusement; mais aussi elle ne donne rien lorsqu'elle n'a pas
+réussi. Ainsi la seconde Restauration de 1815 lui a coûté trente mille
+francs. Elle en avait promis cinquante si Mathieu guérissait; elle ne
+les a point payés. Elle fait aumône de la partie de son bien exigée
+par l'Évangile, mais avec des restrictions tout à fait comiques et
+sans qu'il y ait jamais le moindre entraînement. Elle prétend être née
+avec les dispositions les plus mondaines, les goûts les plus vifs à la
+dissipation et avoir été obligée d'étrangler ses passions, faute de
+pouvoir les conduire. Elle a survécu à sa fille, aussi bien qu'à son
+mari, et s'occupe à diriger des établissements religieux qu'elle a
+fondés.
+
+Monsieur regretta fort Mathieu. Madame était extrêmement refroidie
+pour lui: elle ne lui pardonnait pas d'avoir préféré le portefeuille
+des affaires étrangères au poste de son chevalier d'honneur. C'est
+encore une preuve, ainsi que je l'affirmais à l'occasion du duc de
+Richelieu, de l'importance que les princes de la maison de Bourbon
+attachent au service près de leur personne.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+ Madame de Duras fait nommer le duc de Rauzan. -- La guerre
+ d'Espagne. -- Départ de monsieur le duc d'Angoulême. -- Marchés
+ de Bayonne. -- Habileté d'Ouvrard. -- Intrigues du parti ultra.
+ -- Sagesse de monsieur le duc d'Angoulême. -- Mécontentement
+ contre lui. -- Madame de Meffray. -- Campagne en Espagne. --
+ Prise du Trocadéro. -- Conduite du prince de Carignan. -- Les
+ grenadiers lui donnent des épaulettes en laine. -- Mot du duc de
+ Reichstadt à ce sujet. -- Madame à Bordeaux. -- Le baron de Damas
+ remplace le maréchal de Bellune. -- Retour de monsieur le duc
+ d'Angoulême.
+
+
+J'ai souvent remarqué avec étonnement que les femmes, même les plus
+dévouées, même les plus distinguées, ne peuvent guère se garantir
+d'afficher leur crédit lorsque les hommes qu'elles chérissent arrivent
+au pouvoir. Elles ne sauraient pourtant leur rendre plus mauvais
+service.
+
+Madame de Duras tomba dans ce piège de la fortune d'autant plus
+facilement qu'elle commençait à être fort inquiète de l'attachement de
+monsieur de Chateaubriand pour madame Récamier. Elle exigea de lui de
+nommer son gendre, le duc de Rauzan, chef des travaux politiques. Ce
+poste avait toujours été rempli par quelque diplomate consommé,
+vieilli dans les bureaux.
+
+Monsieur de Chateaubriand sentit l'absurdité de le confier à un jeune
+homme qui avait été trois mois attaché à l'ambassade de Rome et six
+semaines secrétaire de légation à Berlin. Ne sachant comment se tirer
+d'une promesse arrachée à sa faiblesse, [il] s'avisa d'écrire à
+madame de Duras qu'il craignait que cette nomination, où on
+reconnaîtrait tout son empire, ne la compromît et ne lui attirât des
+ennemis. J'ai vu le billet où elle lui répondait qu'elle exigeait
+l'accomplissement de sa parole, qu'elle se faisait gloire de son
+attachement pour lui et ne craignait, en aucune façon, les propos
+malveillants qu'on pourrait tenir sur une liaison dont il avait bien
+soin qu'elle ne connût que les amertumes.
+
+Monsieur de Chateaubriand n'osa pas résister davantage. Cette
+intempestive nomination eut lieu. Elle fut généralement blâmée,
+ridiculisée, et nuisit tout d'abord à sa considération. Chacun y
+reconnut la volonté impérieuse de madame de Duras et elle ne s'en
+cacha pas, et pourtant elle aurait tout sacrifié à cette gloire
+qu'elle immolait à l'autel de sa vanité.
+
+La guerre d'Espagne étant décidée, il fallut s'occuper des
+préparatifs. Il semblait qu'il ne dût y avoir qu'un ordre à expédier
+pour entrer en campagne. La fièvre jaune, qui désolait la péninsule,
+avait autorisé l'établissement d'un cordon sanitaire sur la frontière,
+et, depuis que la peste révolutionnaire s'y était ajoutée, le nombre
+des troupes avait été considérablement accru.
+
+Toutefois, les répugnances politiques et financières de monsieur de
+Villèle s'étaient également opposées à ce qu'elles fussent mises sur
+le pied de guerre. L'incapacité du maréchal duc de Bellune, aussi bien
+que la vénalité de ses entours, avaient servi les voeux du président
+du conseil, sans les partager.
+
+Monsieur le duc d'Angoulême fut nommé généralissime et partit au
+commencement du printemps. J'ai lieu de croire qu'il n'était nullement
+partisan de cette guerre, mais il ne savait jamais qu'obéir au Roi.
+
+En arrivant à Bayonne, il trouva que rien n'avait été préparé pour
+l'entrée en campagne. Il expédia un courrier porteur des plaintes les
+plus amères. Il démontrait combien il serait fâcheux, aux yeux de la
+France et de l'Europe, d'être arrêté dès ce premier pas et de
+confirmer, en apparence, les propos de l'opposition qui proclamait que
+le Roi n'oserait réunir une armée parce qu'elle se déclarerait contre
+son gouvernement.
+
+Le télégraphe porta au prince l'autorisation de prendre sur lui toutes
+les mesures nécessaires pour concentrer les troupes et leur procurer
+des subsistances. Le ministre de la guerre, nommé major général de son
+armée, partit en poste pour Bayonne. Le conseil espérait ainsi s'en
+débarrasser sans offenser les ultras qui le chérissaient; mais
+monsieur le duc d'Angoulême ne voulut pas même le voir.
+
+On a dit que, par une intrigue d'Ouvrard, tous les préparatifs faits
+par l'administration de la guerre s'étaient éclipsés. Il la fallait
+habilement ourdie car le duc de Bellune, si intéressé à prouver le
+contraire, fut obligé de convenir que tout manquait. Il fut désespéré,
+contresigna les arrangements arrêtés par le prince avec Ouvrard et
+reprit le chemin de Paris où il arriva au grand désappointement de ses
+collègues.
+
+Il retrouva son cabinet et tout l'hôtel intacts. La maréchale en avait
+soutenu le siège et refusé l'entrée au général Digeon, ayant le
+portefeuille par intérim et destiné à remplacer le maréchal. La
+duchesse de Bellune l'avait relégué dans les bureaux, et cette défense
+matérielle de la place de son mari n'avait pas été sans quelque
+influence pour la lui conserver.
+
+À peine dix jours écoulés depuis qu'Ouvrard avait été nommé
+fournisseur général, l'armée, réunie à Bayonne, se trouva dans
+l'abondance. Je ne sais si cette péripétie fut amenée par d'habiles
+fripons et s'il y eut bien des tours de bâton dans ce coup de
+baguette. Beaucoup de noms honorables y furent compromis. Je n'ai pas
+de renseignements assez exacts pour m'être formé une opinion à ce
+sujet.
+
+Ce que je sais, c'est que monsieur le duc d'Angoulême agit avec autant
+de prudence que de fermeté. L'important, en ce moment, n'était pas
+tant de payer les rations quelques centimes de plus; l'important était
+de marcher en avant et de ne point laisser aux malveillants le temps
+de travailler le moral des soldats en reculant devant des difficultés
+matérielles auxquelles personne n'aurait voulu croire.
+
+Déjà monsieur le duc d'Angoulême avait montré une grande sagesse en
+soutenant le général Guilleminot contre une de ces intrigues que le
+parti ultra avait l'habitude d'exploiter. Une malle adressée à un aide
+de camp de Guilleminot fut saisie à la diligence. Elle avait été
+dénoncée et se trouva contenir des uniformes et des cocardes du temps
+de l'Empire.
+
+L'officier, mandé à Paris, prouva si victorieusement n'avoir jamais eu
+un rapport quelconque avec cette malle que l'on fut obligé
+d'abandonner ce moyen, dont on avait fait grand bruit, et qui fut
+tracé jusqu'en assez saint lieu pour que tout le monde dût se taire.
+Le but de cette machination était d'inspirer de la défiance contre le
+général Guilleminot et de le faire remplacer par un homme de la
+Congrégation; mais monsieur le duc d'Angoulême traita le général avec
+d'autant plus de bonté et de distinction.
+
+J'ai déjà dit que le prince n'était nullement sous la gouverne des
+prêtres. Pieux comme un ange, ayant toujours mené la vie la plus
+exemplaire, il n'avait pas besoin d'intermédiaire vis-à-vis du ciel.
+Il respectait les prêtres à l'autel, mais ne leur accordait aucune
+influence dans les affaires temporelles. Il n'a jamais eu d'aumônier
+particulier et refusa même d'en emmener dans cette campagne. Il disait
+que l'Espagne était un pays suffisamment catholique pour qu'il n'y
+manquât pas de prêtres. Chaque jour il entendait la messe, dite par le
+curé du lieu où il se trouvait et, les jours fixés pour ses dévotions,
+il avait de même recours au ministère du premier ecclésiastique,
+comprenant le français, qu'il trouvait sur sa route.
+
+Un jour, un abbé, expédié de Paris et armé d'un brevet d'aumônier de
+l'état-major, se présenta au quartier général. Monsieur le duc
+d'Angoulême voulait le renvoyer. Messieurs Guilleminot et de
+Martignac, qui craignirent de s'attirer les foudres de la
+Congrégation, opinèrent pour qu'il restât; le prince reprit: «Vous le
+voulez, messieurs, vous ne tarderez guère à vous en repentir.»
+
+En effet, l'abbé établit un foyer d'intrigue; et on sut bientôt qu'il
+était le centre d'une petite réunion d'où il partait des notes,
+adressées à Paris, sur la conduite privée de tous les officiers de
+l'armée. Le prince se procura une de ces listes annotées, fit venir
+l'abbé, la lui montra en lui remettant son ordre de route et lui
+disant: «Partez, et taisez-vous. Je ne veux pas d'espions en soutane.»
+
+Tandis qu'il déployait cette sagesse dans le conseil, monsieur le duc
+d'Angoulême montrait une bravoure froide et sans aucune forfanterie
+sur le champ de bataille; il partageait les fatigues du soldat et les
+supportait mieux que sa frêle apparence ne semblait l'annoncer.
+
+Mon frère l'accompagnait en qualité d'aide de camp, et je tiens de lui
+une multitude de traits, pas assez importants pour être rapportés,
+mais qui militent à confirmer la sage fermeté de l'ensemble de la
+conduite du prince. Aussi était-il abhorré par les courtisans de son
+père et de sa belle-soeur. Une puérile circonstance donnera mieux
+l'idée de la manière dont ils l'envisageaient que de longs
+développements.
+
+À un déjeuner, assez nombreux, donné par le comte et la comtesse
+Fernand de Chabot pour l'inauguration d'un nouvel appartement,
+quelqu'un, impatienté des impertinences qu'on débitait sur monsieur le
+duc d'Angoulême, s'amusa à dire qu'il avait passé à l'ennemi à la tête
+de quatre régiments. «Vraiment, s'écria madame de Meffray, dame et
+favorite de madame la duchesse de Berry, vraiment! est-il possible? Je
+savais bien que monsieur le duc d'Angoulême pensait très mal, mais je
+ne le croyais pas encore capable de cela!» Sans doute madame de
+Meffray était une niaise, mais ses paroles indiquent le diapason de
+l'intérieur où elle vivait.
+
+Lors de la sage ordonnance d'Andujar, les clameurs contre le prince
+furent telles que le ministère fut obligé de la casser. À dater de ce
+moment, monsieur le duc d'Angoulême cessa de prendre aucune part
+politique aux affaires de la Péninsule, se bornant à ses devoirs
+militaires.
+
+Il avait été grandement dégoûté par les procédés du roi Ferdinand VII
+qui, non seulement ne lui avait accordé aucune confiance, mais avait
+même affecté des formes grossièrement arrogantes vis-à-vis de lui.
+Ainsi, par exemple, lorsque monsieur le duc d'Angoulême, au moment où
+le Roi débarquait à Port-Sainte-Marie, lui avait présenté son épée en
+s'agenouillant, il lui avait laissé accomplir cette cérémonie de
+courtoisie, à la grande indignation des français présents, et se
+relever sans lui offrir d'assistance.
+
+L'absurde étalage qu'on a fait de la prise du Trocadéro a rendu
+ridicule jusqu'au nom d'un très joli fait de guerre qui décida la
+prise de Cadix et termina la campagne, si on peut donner ce nom à une
+marche triomphale de Bayonne à Cadix. Les partisans des Cortès se
+défendirent dans quelques villes; mais, en général, l'armée française
+fut accueillie partout avec une grande joie.
+
+Les populations des villages accouraient à sa rencontre. Le prince
+était reçu avec acclamation: «Viva el duca! Viva le Bourbone! Viva el
+re netto! Viva la sacra santo inquisition!», criait la foule qui
+couvrait l'escouade royale de fleurs et de guirlandes et déployait des
+tapis sous les pieds des chevaux.
+
+Aussi le maréchal Oudinot disait-il en soupirant: «Ce qu'il y a de
+déplorable, dans cette affaire-ci, c'est que nos gens se persuadent
+qu'ils font la guerre.» Malgré cette exclamation chagrine du vieux
+soldat, nos jeunes troupes, toutes les fois qu'elles en eurent
+occasion, montrèrent leur zèle et leur intrépidité accoutumés; et j'ai
+entendu dire à des officiers, ayant fait la _vraie guerre_, que
+notamment le petit fort du Trocadéro avait été emporté avec une
+vigueur digne des grenadiers de la grande armée.
+
+Le prince de Carignan s'y distingua particulièrement. On lui a fort
+reproché d'avoir fait cette campagne contre les révolutionnaires. Elle
+lui avait été imposée comme amende honorable par la Cour de Sardaigne,
+et tout lui était bon pour sortir de la position intolérable où il se
+trouvait à Florence. Mais, quelque opinion qu'on puisse avoir sur la
+convenance de sa présence auprès de monsieur le duc d'Angoulême, tout
+le monde doit approuver la conduite qu'il y tint en passant, avec les
+premiers grenadiers, le fossé plein d'eau qui entourait la redoute.
+
+Le lendemain, à la parade, une députation des grenadiers s'avança
+vers le prince et lui offrit, au nom du corps, une paire d'épaulettes
+de laine, appartenant à un des camarades tué à ses côtés pendant la
+périlleuse traversée du large fossé, et le proclama _grenadier
+français_.
+
+Le prince attacha les épaulettes sur son uniforme, et certainement ce
+moment a été un des plus heureux de sa vie, quoique son visage se
+trouvât tout à coup inondé de larmes. Tous les assistants étaient émus
+de cet épisode improvisé auquel personne ne s'attendait.
+
+Il me rappelle une circonstance, bien postérieure, mais que je
+placerai ici, d'autant que je ne pense pas conduire ces récits jusqu'à
+l'époque où elle a eu lieu.
+
+Le colonel de La Rue se trouvant à Vienne en 1832 avec le jeune duc de
+Reichstadt, celui-ci, qui cherchait sans cesse à le faire parler sur
+les armées de France, lui demanda si, en effet, le roi de Sardaigne
+avait payé de sa personne autant qu'on l'avait dit.
+
+Monsieur de La Rue, témoin et acteur au Trocadéro, lui raconta ce gui
+s'y était passé, ainsi que la démarche des grenadiers, et il ajouta:
+
+«Et je vous assure, monseigneur, que le prince était bien content.
+
+--Sacrebleu, je le crois bien! répondit le jeune homme en frappant du
+pied.» Puis il reprit après un assez long silence:
+
+«Voyez la différence des pays, mon cher La Rue; chez eux (il désignait
+du doigt l'ambassadeur de Russie), chez eux quand on veut humilier un
+officier, on le fait soldat. _Chez nous_ quand on veut honorer un
+prince, on le fait grenadier! Ah! chère France!» Et il s'éloigna du
+colonel pour cacher une émotion qu'il venait de lui faire partager.
+
+Ce même monsieur de La Rue possède une pièce assez curieuse. La
+veille de son départ de Vienne, il adressa à monsieur le duc de
+Reichstadt, qu'il rencontrait dans le monde tous les soirs, cette
+phrase banale:
+
+«Monseigneur a-t-il des ordres à me donner pour Paris?
+
+--Des ordres pour Paris! moi? Moi! oh! non, cher La Rue!» Et il sentit
+trembler la main qu'on lui avait tendue.
+
+Il se retira affligé de l'effet produit sur le prince par son
+inadvertance. Au moment où il montait en voiture le lendemain, un
+valet de pied lui remit un paquet. C'était un grand papier plié en
+quatre, sur le milieu duquel était écrit de la main du duc: «Présentez
+mes respects à la colonne.»
+
+Il n'y a ni date ni signature, mais l'enveloppe, mise par un
+secrétaire, est contresignée de tous les titres et qualités de S. A.
+I. le duc de Reichstadt et porte l'assurance que l'intérieur est de
+son écriture. Est-ce un usage allemand pour les lettres des princes ou
+une précaution particulière pour celle-là? Je l'ignore.
+
+Monsieur de La Rue me l'a confiée, pendant une absence qu'il a faite,
+mais il me l'a redemandée; et je n'ai pas osé lui témoigner le désir
+que j'aurais eu de la conserver.
+
+Je reprends le fil de mon discours. Madame la duchesse d'Angoulême
+s'était établie à Bordeaux, pendant la guerre d'Espagne, pour être
+plus à portée des nouvelles. Le même motif y conduisit ma belle-soeur.
+Cette similitude d'intérêt la rapprocha de la princesse, beaucoup plus
+gracieuse en général lorsqu'elle s'éloignait de Paris, et qui, dans
+cette circonstance, montra à madame d'Osmond des bontés qu'elle lui a
+toujours continuées.
+
+Elle n'était pas précisément de son intimité, mais du petit nombre
+des personnes qu'elle accueillait avec faveur, distinction d'autant
+plus appréciée qu'elle était moins prodiguée, aussi ma belle-soeur lui
+est-elle très dévouée. Le naturel de son esprit lui a fait trouver
+grâce devant Madame. Madame d'Osmond est la seule personne d'un esprit
+remarquable que je lui ai vu ne point repousser. Il y a fort à parier
+que, sans le séjour de Bordeaux, elle serait restée dans la disgrâce
+qu'elle méritait sous ce rapport.
+
+L'animadversion de monsieur le duc d'Angoulême pour le duc de Bellune
+était si hautement prononcée qu'il fallait bien songer à le remplacer.
+Monsieur de Villèle en faisait d'autant plus volontiers le sacrifice
+qu'il désirait fort s'en débarrasser et était charmé d'en laisser
+l'impopularité au prince.
+
+Monsieur de Chateaubriand, qui se savait assez mal dans son esprit,
+crut faire un acte de haute courtisanerie en poussant à la nomination
+du baron de Damas, attaché à sa maison. Lorsque monsieur le duc
+d'Angoulême reçut le courrier qui lui en apportait la nouvelle, il
+entra dans le salon où étaient réunis ses aides de camp et il leur
+dit:
+
+«Messieurs, le duc de Bellune n'est plus ministre de la guerre.
+Devinez qui le remplace. Je vous le donne en dix. Que dis-je, en dix?
+Je vous le donne en cent et même cela ne sera pas assez, je vous le
+donne en mille.»
+
+Quelques noms étranges ayant été prononcés, le prince reprit:
+
+«Non, c'est encore mieux.... Vous ne trouverez jamais.... C'est le
+baron de Damas, votre camarade ... le bon Damas!»
+
+Il se prit à rire et tout l'état-major avec lui. On voit comme
+monsieur de Chateaubriand avait bien réussi à faire sa cour à
+monsieur le duc d'Angoulême.
+
+À son retour à Paris, le prince se montra aussi simple et aussi
+modeste qu'il avait été brave et sage en Espagne. Son père le reçut
+avec une tendresse et une joie toute paternelle, le Roi avec cette
+pompe théâtrale qui suppléait en lui à la sensibilité.
+
+Madame la duchesse d'Angoulême jouissait des succès de son mari d'une
+joie si étrangère à sa physionomie qu'elle en était altérée. Cette
+pauvre princesse a eu si peu d'occasion d'en ressentir qu'elle ne sait
+comment la porter. Son attachement pour monsieur le duc d'Angoulême
+était aussi tendre que sincère, quoiqu'il ne partageât pas ses
+passions politiques.
+
+Le prince était resté en rapport avec les personnes les plus
+influentes du ministère Richelieu, messieurs Pasquier, Mounier, etc.,
+et surtout monsieur Portal au sage esprit duquel il accordait grande
+confiance. Il leur parlait volontiers des affaires du moment pour
+s'éclairer de leurs lumières.
+
+Ces relations, que le prince lui-même ne cherchait point à dissimuler,
+achevaient de le discréditer auprès des exaltés. Ils s'étaient ameutés
+contre lui dès ce voyage dans la Vendée où il avait prêché _Union et
+Oubli_. L'ordonnance d'Andujar, autre crime de même nature, aurait
+constaté qu'il était incorrigible et décidément jacobin si, déjà, sa
+désapprobation formelle de la manière dont monsieur Manuel avait été
+expulsé de la Chambre avait pu laisser quelques doutes sur ses
+sentiments.
+
+Peu de jours après son retour, monsieur le duc d'Angoulême, sortant en
+voiture avec mon frère, fut accueilli de très vives acclamations par
+la foule assemblée dans la cour des Tuileries. Une fois sur le quai,
+et les salutations accomplies, il se renfonça dans sa voiture et dit
+avec un sourire amer:
+
+«Voilà bien ce qui s'appelle, en termes de gazette, un prince adoré!
+Il serait bien doux d'y pouvoir croire! Mais, voyez-vous, d'Osmond,
+ils crieraient _à l'eau_ tout aussi volontiers si on les y poussait.»
+
+Au moins ne se faisait-il pas illusion sur sa popularité, malgré les
+adulations dont les gens qui avaient le plus cherché à le déjouer et à
+empoisonner sa conduite vis-à-vis du Roi et du public l'étourdissaient.
+Il en était fort contrarié et l'a souvent témoigné avec son peu de bonne
+grâce accoutumée, mais avec beaucoup de jugement.
+
+Personne plus que lui n'était impatienté de l'abus fait de ce
+malheureux nom du Trocadéro. L'esprit courtisan l'avait donné à tout,
+depuis un ruban jusqu'à une salle de festin à l'hôtel de ville, depuis
+un joujou du duc de Bordeaux jusqu'à l'arc de triomphe de l'Étoile.
+Toutefois, monsieur le duc d'Angoulême s'opposa formellement à ce
+dernier baptême, et cette ridicule appellation tomba vite en
+désuétude.
+
+Je me livre avec complaisance à parler de monsieur le duc d'Angoulême
+en ce moment. C'est certainement la plus belle année d'une vie si
+éprouvée par le malheur. Ce pauvre prince méritait un meilleur sort;
+mais la fortune, son éducation, son père, ses entours et même ses
+vertus lui en ont préparé un si déplorable que l'histoire elle-même
+l'accablera de dédains, sans rendre justice à des qualités réelles.
+
+Si monsieur le duc d'Angoulême s'était trouvé succéder immédiatement à
+Louis XVIII, la Restauration aurait probablement marché dans des voies
+assez sages pour se concilier les suffrages du pays. Pendant bien des
+années, toutes les espérances se sont tournées vers lui, et c'est
+seulement lorsqu'on l'a vu suivre les traces de son père que les
+orages se sont pressés autour du trône et que la foudre populaire l'a
+renversé.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+ Le duc de Rovigo et le prince de Talleyrand. -- Pavillon de
+ Saint-Ouen. -- Détails sur cette fête. -- Le duc de Doudeauville
+ remplace le marquis de Lauriston au ministère de la maison du
+ Roi. -- Lauriston est nommé maréchal de France.
+
+
+J'ai dit ailleurs, je crois, les relations que madame du Cayla avait
+entretenues, sous l'Empire, avec le duc de Rovigo et dont
+l'extraordinaire ressemblance de son fils témoignait fort
+indiscrètement.
+
+Depuis que l'immense crédit de la favorite était aussi bien établi, le
+duc de Rovigo l'assiégeait de ses réclamations. Il voulait être
+réhabilité à la Cour, employé dans son grade et rentrer dans les voies
+du pouvoir, menaçant, si elle ne réussissait pas à obtenir ce qu'il
+désirait, de publier une correspondance qui, non seulement était fort
+tendre pour Rovigo, mais encore très confiante pour le ministre de la
+police et prouvait qu'elle n'avait pas attendu la Restauration pour
+jouer le rôle le plus honteux et en recevoir un salaire.
+
+Elle ne savait comment se tirer de cet embarras. Elle n'avait aucune
+envie de rétablir la position du duc de Rovigo dont la présence lui
+était insupportable, mais elle craignait encore davantage de
+l'exaspérer.
+
+Comme il prétendait toujours que sa conduite, dans l'affaire de la
+mort de monsieur le duc d'Enghien, avait été la plus innocente du
+monde, il exigea qu'elle se chargeât de l'expliquer au Roi. Elle se
+fit répondre par Sa Majesté que, si monsieur de Rovigo parvenait à
+persuader le public, il lui accorderait ses bonnes grâces. En
+conséquence, monsieur de Rovigo se mit à l'oeuvre et fit une relation,
+soi-disant justificative, où il s'incriminait de la façon la plus
+odieuse, tout en chargeant monsieur de Talleyrand très gravement et,
+je crois, très véridiquement.
+
+Madame du Cayla tressaillit d'aise à cette lecture. Elle y voyait la
+perte de deux hommes qu'elle redoutait presque également. Cependant,
+elle fut assez habile pour faire quelques remarques critiques au duc
+de Rovigo. Elle lui fit adoucir quelques phrases, retrancher quelques
+aveux, puis l'encouragea à la publication sans toutefois la lui
+conseiller, afin qu'il ne pût l'accuser de l'y avoir poussé.
+
+L'effet en fut tel qu'elle l'avait prévu. Un tolle général s'éleva
+contre Rovigo; tout le parti Talleyrand y excita; et, le voyant à son
+comble, le prince s'enveloppa dans sa dignité offensée et déclara
+qu'il ne reparaîtrait pas aux Tuileries que son nom ne fût vengé de
+tant de calomnies. Personne ne soutint le duc de Rovigo; le Roi lui
+fit défendre de reparaître. Monsieur et son fils déclarèrent qu'ils le
+feraient mettre à la porte s'il se présentait chez eux. Toutes les
+réclamations qu'il faisait pour ses dotations furent mises à néant.
+
+Madame du Cayla, elle-même, quoique se disant désolée d'un résultat
+qu'elle était si loin d'attendre de leurs efforts réunis, se crut
+obligée de renoncer à le recevoir ouvertement chez elle. Elle lui
+promit de ne perdre de vue aucune occasion de rétablir sa situation,
+mais lui fit admettre la nécessité de laisser passer l'orage, et elle
+s'en trouva débarrassée.
+
+Soit qu'elle craignît de s'attirer trop de haines à la fois, soit
+qu'elle n'eût pas le moyen de réussir de ce côté, monsieur de
+Talleyrand eut tous les honneurs de cette affaire. Le Roi lui fit dire
+«qu'il pouvait revenir aux Tuileries sans craindre de mauvaise
+rencontre.» En conséquence, il fit sa rentrée le dimanche à la messe,
+en plein triomphe.
+
+C'était un des moments où il était le plus en évidence. Sa charge de
+grand chambellan le plaçait immédiatement derrière le Roi. Il s'y
+tenait debout, la main appuyée sur le fauteuil, hors le moment de
+l'élévation où il s'agenouillait assez adroitement, malgré sa jambe
+estropiée, et il ne lui plaisait pas qu'on cherchât à l'assister. Son
+maintien pendant les offices était inimitable. L'impassibilité de sa
+physionomie l'y suivait, et personne ne pouvait l'accuser d'y porter
+ni distraction mondaine, ni cagoterie hypocrite.
+
+Un homme, moins habile que monsieur de Talleyrand aurait été abîmé par
+les révélations contenues dans le mémoire du duc de Rovigo, d'autant
+que bien des personnes vivantes pouvaient justifier de leur
+exactitude. Mais il comprit, tout de suite, que le coup venait d'un
+homme qui n'était pas situé de façon à pouvoir l'asséner
+vigoureusement et il se plaça si haut que ce fut le Rovigo qui manqua
+son atteinte et en fut renversé.
+
+Il y a peu de circonstances où monsieur de Talleyrand ait mieux jugé
+sa position aussi bien que celle de son adversaire et se soit conduit
+avec plus d'habileté. Le succès fut si complet que, depuis ce temps,
+les attaques se sont émoussées. Monsieur de Talleyrand est sorti très
+épuré de ce creuset aux yeux des contemporains, et l'histoire devra se
+charger de lui rendre la part qu'il a jouée dans la triste tragédie
+des fossés de Vincennes.
+
+La petite maison, appartenant à la comtesse Vincent Potocka où le Roi
+avait donné en 1814 la déclaration dite _de Saint-Ouen_, fut mise en
+vente à la mort de la comtesse. Bientôt, nous vîmes s'élever sur ses
+ruines un élégant pavillon. Les meilleurs artistes furent appelés à le
+décorer. Les plantes les plus rares en ornèrent les jardins et les
+serres. Un luxe royal s'y déployait, et l'acquéreur ne put être
+longtemps ignoré, malgré le secret imposé qui excitait vivement la
+curiosité. On variait sur la destination de ce lieu de délice.
+
+Des invitations, adressées à tout ce que la Cour et la ville avait de
+plus distingué, nous apprirent qu'il appartenait à madame du Cayla et
+qu'elle en ferait l'inauguration par une fête à laquelle elle nous
+conviait. Quelques personnes, plus scrupuleuses, refusèrent de s'y
+rendre. Je ne fus pas du nombre. Je connaissais madame du Cayla de
+tout temps; nos relations étaient devenues très froides, mais j'étais
+également curieuse de voir le pavillon et la fête. L'un et l'autre en
+valaient la peine.
+
+On ne nous avait pas exagéré la magnificence de la maison. Elle était
+parfaitement commode et construite à très grands frais. Chaque détail
+était complètement soigné. Depuis l'évier en marbre poli jusqu'à
+l'escalier du grenier à rampe d'acajou, rien n'était négligé. Il était
+aisé de voir qu'artistes et ouvriers, personne n'avait été contrôlé
+dans la dépense. Les plus habiles peintres avaient été employés à
+décorer les murailles; mais ce luxe de bon goût ne sautait pas aux
+yeux et s'accordait avec une noble simplicité. On voyait dans la
+bibliothèque un immense portrait de Louis XVIII, assis à une table et
+signant la déclaration de Saint-Ouen.
+
+Ce qui était encore bien plus curieux, c'était le nonce du Pape,
+monseigneur Macchi, et monsieur Lieutard, assis sous ce tableau et se
+relayant l'un l'autre pour faire, à tour de rôle, l'éloge des vertus
+chrétiennes de leur charmante hôtesse. Or il faut savoir que ce
+monsieur Lieutard était l'instituteur rigide de la jeunesse dévote du
+temps et qu'aucun de ses disciples n'aurait osé pénétrer dans un
+théâtre, hormis dans celui que madame du Cayla allait nous ouvrir.
+
+Les meilleurs acteurs y jouèrent un joli vaudeville, puis une petite
+pièce de circonstance d'après laquelle il nous fut loisible de croire,
+si cela nous plaisait, que madame du Cayla n'était que la concierge
+sensible et dévouée du pavillon historique que ses soins avaient
+arraché à l'oubli, à la profanation de la bande noire, pour le
+conserver à la reconnaissance de la France, dont un bon nombre de
+couplets témoignèrent. Les applaudissements des spectateurs la
+confirmèrent, et madame du Cayla sortit de l'enceinte couverte de
+couronnes civiques et proclamée l'héroïne de la charte par un
+auditoire qui n'y tenait guère.
+
+Je m'amusai bien à cette fête, fort belle et fort bien ordonnée, mais
+divertissante surtout par son côté bouffon. Tout le corps diplomatique
+s'y pressait sur les pas de la dame du lieu, aussi bien que les
+évêques et les _mères_ de l'Église. Elle avait attaché un grand prix à
+les y faire venir. Toujours elle les avait soignés avec empressement,
+et chaque semaine un grand dîner réunissait les âmes pieuses à sa
+table. Une demi-heure avant celle fixée aux invités à la fête de
+Saint-Ouen, le Roi était venu en inspecter les apprêts. Les traces des
+roues de son lourd carrosse se voyaient dans les allées, très bien
+sablées d'ailleurs.
+
+Madame du Cayla avait espéré la présence de Monsieur. Elle en avait
+laissé courir le bruit, assez complaisamment, au commencement de la
+matinée; mais vers la fin elle se révoltait contre une idée aussi
+saugrenue. Le fait était que Monsieur avait hésité.
+
+Monsieur de Villèle l'encourageait à soutenir madame du Cayla, dont
+il exploitait le crédit sur le Roi; mais l'influence de Madame
+l'emporta: cette princesse ne pouvait s'abaisser à caresser la
+favorite et la traitait toujours plus que froidement.
+
+Madame de Choisy, sa dame d'atour, qu'elle avait mariée au vicomte
+d'Agoult et chez laquelle elle passait toutes ses soirées, ayant, au
+mépris de ses défenses, formé une liaison intime avec madame du Cayla,
+la princesse lui en témoigna son mécontentement et ne mit plus les
+pieds chez elle, quoique l'appartement qu'elle occupait fût contigu au
+sien. La reconnaissance de madame du Cayla se signala en faisant
+nommer le vicomte d'Agoult gouverneur de Saint-Cloud.
+
+J'ai dit que le général de Lauriston était resté seul du ministère
+Richelieu. Il dut cette faveur à la mansuétude avec laquelle il payait
+les sommes énormes que la faiblesse du Roi répandait sur ses royales
+amours, sans jamais les trouver trop considérables. Cependant on
+désira sa place de ministre de la maison du Roi pour monsieur de
+Doudeauville, afin que Sosthène de La Rochefoucauld, chargé de la
+division des beaux-arts, ne relevât que de son père.
+
+En conséquence, pour désintéresser monsieur de Lauriston, solder ses
+complaisances et acheter sa discrétion, on le nomma tout à la fois
+grand veneur et maréchal de France. Il avait beaucoup fait la guerre,
+comme tous les serviteurs de Napoléon, mais il n'avait aucune
+réputation militaire et cette élévation souleva des tempêtes.
+
+Les patrons de Lauriston crurent les calmer en l'envoyant commander
+l'armée de réserve en Espagne. Lui, de son côté, voulut décorer son
+nouveau bâton de quelques lauriers. Il fit faire le siège de
+Pampelune, après la reddition de Cadix et la délivrance du roi
+d'Espagne, qui amenait nécessairement la chute de toutes les places
+sans coup férir. Quelques braves gens payèrent de leur sang
+l'élévation de Lauriston au grade de maréchal, sans la justifier aux
+yeux de personne.
+
+Il avait laissé la liste civile fort dérangée. Elle acheva de se
+dilapider sous l'administration du duc de Doudeauville, très galant
+homme mais trop faible et trop dépendant pour oser faire la moindre
+résistance aux caprices de son fils et de madame du Cayla. Cette
+facilité le forçait à fermer les yeux sur les autres abus, et jamais
+caisse n'a été livrée plus ostensiblement au pillage.
+
+La sage administration de monsieur de La Bouillerie, sous le nom
+d'intendant, avait réparé le mal en peu d'années, et, avant la
+révolution de 1830, la liste civile était libérée de toute dette.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+ Le duc de la Rochefoucauld-Liancourt est destitué de places
+ gratuites. -- Exécution de quatre jeunes sous-officiers. --
+ Élections gouvernementales. -- Renvoi de monsieur de
+ Chateaubriand. -- Sa colère. -- L'indemnité aux émigrés et la
+ réduction des rentes. -- L'archevêque de Paris, monsieur de
+ Quélen. -- Situation politique de monsieur de Villèle. -- Le père
+ Élisée. -- Répugnance du Roi à quitter les Tuileries. -- Quel en
+ était le motif.
+
+
+L'opinion publique se montra fort choquée de la destitution du duc de
+La Rochefoucauld-Liancourt. Je ne me rappelle plus dans quelle
+circonstance il témoigna de la résistance aux volontés ministérielles.
+C'était pour quelque chose de fort peu important. Cependant le
+_Moniteur_ prit la peine de répondre par une litanie de treize places
+qui étaient enlevées au duc. Or, ces places étaient toutes de
+bienfaisance et gratuites. Il les exerçait avec autant de zèle que de
+dévouement, dans l'intérêt du pauvre dont il était adoré. En supposant
+même qu'il eût témoigné de l'hostilité au gouvernement, c'était une
+puérile et maladroite vengeance.
+
+Celle exercée, d'une façon plus cruelle, contre les sous-officiers de
+La Rochelle fut encore plus réprouvée. Quatre de ces jeunes gens
+périrent sur l'échafaud pour un projet de conspiration, très coupable,
+sans doute, mais qui, n'ayant aucune chance de réussite, ne frappait
+pas assez l'esprit public pour lui faire supporter le sacrifice de
+ces quatre jeunes têtes dont la plus âgée n'avait pas vingt-trois ans.
+Ils se conduisirent, de manière à augmenter l'intérêt, avec fermeté et
+sans jactance, et parurent poursuivis avec acharnement.
+
+Je me rappelle très bien que le petit noyau d'hommes modérés qui
+m'entourait s'affligeait de cette procédure et désirait beaucoup que
+le Roi fît grâce à ces jeunes gens. Je crois me souvenir qu'une note
+fut remise à monsieur le duc d'Angoulême par monsieur Portal, qu'il
+entra fort dans ses sentiments mais lui dit qu'il s'était fait la loi
+de ne s'ingérer, en aucune façon, dans le gouvernement du Roi, qu'il
+gémissait souvent de ce qu'il voyait, que, toutes les fois qu'on lui
+demandait son opinion, il la donnait consciencieusement mais que
+jamais il ne prenait l'initiative: «L'opposition des princes est une
+trop grande calamité pour que le pays puisse en supporter deux»,
+ajouta-t-il.
+
+Puis, embarrassé lui-même de ce qui venait de lui échapper, il devint
+fort rouge: «Le Roi, reprit-il, doit être obéi respectueusement par
+tout le monde, et surtout par moi. Lorsqu'il veut bien me charger
+d'une mission, je la fais de mon mieux et dans ma conscience; mais,
+lorsqu'il ne me consulte, ni ne m'emploie, je me tais et je vais à la
+chasse.»
+
+Je n'affirme pas que ce soit à l'occasion des sous-officiers de la
+Rochelle que ces paroles ont été prononcées. Je crois même que c'est
+après le retour d'Espagne que monsieur Portal nous rapporta les avoir
+entendues, le jour même, de la bouche du prince. Cette sagesse lui
+attirait notre respect et justifiait les espérances que le pays
+fondait sur lui.
+
+Les succès obtenus dans la Péninsule, en persuadant au parti
+ultra-royaliste que l'armée était à sa dévotion, excita sa violence.
+Il exigea de monsieur de Villèle les lois sur le sacrilège, sur le
+droit d'aînesse, et l'accomplissement des promesses faites aux
+émigrés. Le ministre y ajouta de sa propre invention la conversion des
+rentes cinq pour cent en trois pour cent. C'était de toutes ces lois
+la seule à laquelle il tint sérieusement.
+
+Les élections, faites avec des fraudes éhontées, avaient amené à la
+Chambre des députés une majorité compacte qui votait selon le bon
+plaisir du ministre. Il n'eut pas de peine à faire accepter par elle
+les élections septennales.
+
+La Chambre des pairs, persuadée que cette nouvelle organisation était
+meilleure et plus gouvernementale, l'adopta, quoiqu'un grand nombre
+des pairs, qui votèrent en sa faveur, reconnussent l'inconvénient de
+prolonger, entre les mains du parti contre-révolutionnaire, un
+instrument aussi dangereux que la Chambre des députés telle qu'elle
+était composée. Mais là s'arrêta leur complaisance, et l'utilité du
+gouvernement représentatif et de la pondération des pouvoirs ne s'est
+peut-être jamais fait mieux sentir qu'à cette époque.
+
+La Chambre des députés étant servile autant que puérilement
+aristocratique, celle des pairs se montra indépendante et libérale; et
+les lois du sacrilège, du droit d'aînesse, de la réduction du taux des
+rentes, de l'indemnité, etc., furent ou repoussées, ou amendées de
+manière à perdre leur caractère de lois de parti.
+
+Monsieur de Villèle s'était bien mordu les doigts d'avoir fait
+exception à son goût pour les médiocrités en appelant monsieur de
+Chateaubriand au pouvoir. Dès les premiers moments, il avait été
+trompé dans son espérance de trouver en lui un appui contre la guerre
+que la Cour, la sacristie et la Sainte-Alliance souhaitaient porter en
+Espagne.
+
+Monsieur de Villèle, en se voyant joué, s'était promis de se venger.
+Monsieur de Chateaubriand n'avait aucune faveur auprès du Roi et des
+princes; il était facile à démolir de ce côté. Monsieur de Villèle
+prétendit qu'il avait voté contre la loi sur la réduction des rentes.
+
+Monsieur de Chateaubriand l'a toujours nié; mais il convenait
+volontiers que la loi lui semblait intempestive et dangereuse et s'en
+exprimait librement dans son salon. Toutefois, il n'existait aucun
+dissentiment ostensible entre lui et ses collègues, lorsqu'un dimanche
+il se présenta à la porte de Monsieur pour lui faire sa cour.
+L'huissier lui répondit qu'il ne pouvait entrer. Monsieur de
+Chateaubriand y fit peu d'attention; il était tard, il crut la porte
+fermée et Monsieur déjà passé chez le Roi. Il se hâta de descendre
+pour arriver dans le cabinet. En passant la première porte, il vit de
+l'hésitation dans les huissiers et les gardes du corps. Enfin
+l'officier s'avança vers lui et lui dit, du ton le plus
+respectueusement peiné:
+
+«Monsieur le vicomte, nous avons la consigne de ne vous point laisser
+entrer.»
+
+Il était sous le coup de l'étonnement, lorsque monsieur de Vitrolles,
+son ami, lui dit:
+
+«Vous ne venez donc pas de chez vous?
+
+--J'en suis sorti il y a une heure.
+
+--Eh bien, vous avez manqué une lettre qui vous y attend.»
+
+Monsieur de Chateaubriand y courut, et trouva une ordonnance qui
+réclamait le reçu d'une dépêche, fort laconique, portant que le Roi
+n'avait plus besoin de ses services. Monsieur de Chateaubriand signa
+le reçu de sa propre main, envoya chercher une demi-douzaine de
+fiacres, y jeta ses effets pêle-mêle et, avant que sa pendule eût
+sonné l'heure commencée, écrivit à monsieur de Villèle que les ordres
+du Roi étaient accomplis et l'hôtel des affaires étrangères, aussi
+bien que le portefeuille, à la disposition du président du conseil.
+
+La manière dont il avait quitté cet hôtel, en plaisant à
+l'imagination de monsieur de Chateaubriand, adoucit un peu la blessure
+qu'il avait reçue aux Tuileries; et, pendant les premiers jours, il
+soutint sa chute avec un calme et une dignité qui lui firent jouer le
+beau rôle. Mais, petit à petit, les embarras et les ennuis de sa
+position ranimèrent l'insulte gratuite qu'on lui avait fait éprouver
+et excitèrent sa haine et sa vengeance contre monsieur de Villèle,
+jusqu'au point où elles ne connurent plus ni borne ni convenance.
+
+Le _journal des Débats_, dont l'amitié des frères Bertin lui ouvrait
+les colonnes, devint l'arène où il traîna son antagoniste et où il se
+servit d'armes si peu courtoises que bientôt l'offense sembla plus
+qu'expiée, d'autant que, dans sa colère, monsieur de Chateaubriand
+s'occupait peu des blessures qu'il pouvait faire au pouvoir en
+attaquant ses agents.
+
+Monsieur de Villèle se crut forcé de rétablir la censure. Mais qu'en
+arriva-t-il? Toutes les fois que le censeur effaçait un article ou une
+phrase, sa place restait en blanc dans le journal et l'imagination de
+l'abonné suppléait à tout ce que la _tyrannie_ l'empêchait de lire.
+Ces blancs ayant été proscrits par une ordonnance, les journalistes
+les remplacèrent par des pages entières de tirets-- -- -- -- -- --
+-- -- -- -- -- -- -- -- --figurant des lignes.
+
+Il devint évident que, pour rendre la censure efficace, il fallait
+l'appuyer par des mesures sévères que la disposition de l'esprit
+public ne tolérait pas. Pour oser entraver la liberté de la presse,
+dans les temps où nous vivons, il faut que son danger soit évident aux
+yeux de tous, ou succéder à un temps d'anarchie, lorsque tout le monde
+a tellement souffert que chacun invoque des chaînes afin que son
+voisin ait les mains liées. Telle a été la fortune du gouvernement
+impérial.
+
+L'indemnité aux émigrés pouvait être une mesure juste et même
+politique, mais elle n'était rien moins que populaire. Monsieur de
+Villèle, pour comble de maladresse, l'accola à la loi de la réduction
+des rentes. Son but était d'assurer à cette dernière le vote de tous
+les députés et pairs émigrés. Il réussit auprès des députés, mais
+échoua à la Chambre des pairs.
+
+Monsieur Pasquier fut un de ses antagonistes les plus formidables. Il
+déploya dans la Chambre haute la même éloquence de tribune qu'il avait
+déjà montrée comme député et comme ministre et prit, dès lors, sur ses
+collègues, l'ascendant que ses hautes lumières, sa modération
+constante et son talent incontesté lui ont toujours conservé.
+
+Monsieur de Villèle rencontra aussi dans l'archevêque de Paris un
+adversaire qui ne laissa pas de lui enlever quelques votes. Sous
+prétexte de défendre les intérêts des rentiers, ses diocésains, il se
+montra très hostile au projet de réduction et en releva l'injustice et
+l'iniquité, après que d'autres orateurs eurent établi la vanité de la
+mesure sous le point de vue économique.
+
+L'archevêque acquit une assez grande popularité par cette résistance.
+Il n'avait pas encore eu le temps de déployer son caractère ambitieux
+et hautain; on était disposé à le croire dans les idées modérées.
+
+L'abbé de Quélen, né dans une famille vendéenne, avait commencé sa
+carrière dans le service de la grande aumônerie impériale. Le cardinal
+Fesch, son patron, l'avait ensuite placé, comme aumônier, auprès de
+Madame, mère de l'Empereur. Lors de la Restauration, monsieur de
+Quélen ne fit qu'un bond des genoux du cardinal Fesch sur ceux du
+cardinal de Talleyrand dont il devint le benjamin. Il dirigea la
+grande aumônerie et s'y montra très sage. Aussi, lorsque le cardinal
+de Talleyrand, devenant de plus en plus infirme, le demanda pour
+coadjuteur de l'archevêché de Paris, monsieur de Richelieu accueillit
+cette démarche avec empressement.
+
+Préoccupé de la crainte de voir arriver à ce siège un prélat qui y
+portât les idées réactionnaires du clergé émigré, et notamment
+l'archevêque de Sens, La Fare, que Madame y poussait, il crut faire un
+coup de parti en l'assurant à un homme dont les précédents
+promettaient autant de modération que de tolérance.
+
+Cette considération fit arriver monsieur de Quélen, ecclésiastique
+obscur et sans talents remarquables, à la première place de son ordre,
+lorsqu'il était à peine âgé de quarante ans. On aurait pu croire son
+ambition satisfaite, mais il montra bientôt qu'elle était insatiable.
+
+Monsieur de Richelieu s'était laissé entraîné à commettre une faute.
+Jamais, depuis le cardinal de Retz, l'ancienne monarchie n'avait
+consenti à donner le siège de Paris à un homme assez jeune pour
+prétendre à faire de l'opposition. Il était la récompense de prélats
+vieillis dans les vertus évangéliques; et la probabilité de leur
+succession, promptement ouverte, servait de moyen pour en maintenir
+plusieurs autres dans la dépendance du gouvernement. Il était donc
+d'une mauvaise politique, lors même que monsieur de Quélen se fût
+montré tel qu'on le croyait, de donner la première place dans le
+clergé a un homme aussi jeune.
+
+Monsieur de Quélen n'était pas de cet avis, et même il se flattait que
+l'héritage de la grande aumônerie, possédée par le cardinal de
+Talleyrand, lui arriverait avec l'archevêché de Paris. L'humeur qu'il
+conçut de l'en voir séparer, en faveur du cardinal de Croy, entra pour
+beaucoup dans son hostilité à la conversion des rentes.
+
+Quoi qu'il en soit, l'esprit financier et finassier de monsieur de
+Villèle se trouva cruellement blessé d'être dévoilé et battu sur son
+propre terrain. À aucune autre époque il n'a été aussi maître dans le
+cabinet. L'incapacité du baron de Damas ayant été suffisamment
+constatée au département de la guerre, il l'avait placé à celui des
+affaires étrangères, en se réservant le soin de le diriger.
+
+Le marquis de Clermont-Tonnerre passa de la marine à la guerre,
+également disposé à obéir partout au président du conseil, toutes les
+fois que la Congrégation n'en décidait pas autrement, et, à cette
+époque, l'accord existait entre ces deux hautes puissances. Je ne me
+rappelle plus quelle nullité remplaça monsieur de Tonnerre à la
+marine.
+
+Monsieur de Corbière et monsieur de Peyronnet semblaient les membres
+les plus indépendants du cabinet; mais, comme leurs tendances étaient
+toutes dans le sens le plus opposé aux intérêts de la Révolution,
+monsieur de Villèle trouvait assez bon de laisser entrevoir qu'il
+avait à résister à leurs exigences, afin de conserver, dans le public,
+le caractère de modération acquis pendant qu'il était à la tête de
+l'opposition ultra.
+
+Louis XVIII ne se mêlait plus de rien et Monsieur se trouvait obligé
+de ménager l'homme qui, par avance, avait transporté la couronne sur
+sa tête; de sorte que toutes les circonstances militaient pour assurer
+l'omnipotence de monsieur de Villèle, lorsqu'elle fut arrêtée par
+l'échec reçu dans la Chambre des pairs. Il lui fut d'autant plus
+sensible qu'à la suite de la guerre d'Espagne il avait nommé un assez
+grand nombre de pairs, et qu'il ne doutait pas plus de la majorité
+dans cette Chambre que dans celle des députés. Il se promit bien de
+prendre sa revanche et de représenter son projet favori de la
+conversion des rentes dans un moment plus opportun.
+
+La santé du Roi devenait de plus en plus mauvaise. Il tombait dans une
+sorte d'anéantissement dont il ne sortait que pour recevoir les
+visites de madame du Cayla. Ces jours-là, il ne manquait pas de donner
+pour mot d'ordre _Sainte Zoé_, en accompagnant cette confidence d'un
+sourire qu'il aurait voulu rendre indiscret et que le duc de Raguse
+m'a souvent dit lui avoir inspiré pitié encore plus que dégoût.
+
+Le Roi détestait Saint-Cloud. Le chirurgien en qui il avait eu le plus
+de confiance, le père Élisée, qu'il avait ramené d'émigration,
+s'ennuyant hors de Paris, avait persuadé au vieux monarque que le
+château était humide. Aussi avait-il coutume de dire tous les ans (les
+princes répètent volontiers les mêmes gentillesses) qu'il n'y
+attendrait pas sa fête, mais reviendrait à Paris pour celle _des
+chats_. Il était de bonne courtisanerie de paraître ne pas comprendre,
+afin de lui donner le plaisir d'expliquer que c'était le jour de la
+_mi-août_.
+
+C'était une singulière anomalie dans cette Cour dévote et sévère que
+la présence de ce père Élisée. Il avait été frère de la Charité et
+assez habile chirurgien. À la Révolution, il jeta le froc et se
+précipita dans tous les désordres du siècle, avec l'appétit d'un homme
+longtemps gêné. Il trouvait plaisant de présenter lui-même ses
+compagnes successives sous le nom de _mère Élisée_. Je ne sais comment
+il avait trouvé le moyen de déterrer ainsi un assez grand nombre de
+jolies filles qu'il passait ensuite à ses amis ou patrons.
+
+Il faisait ce commerce, accompagné des orgies qu'il peut entraîner,
+jusque dans les appartements du palais du Roi, jusque sous les yeux de
+Madame qui le savait et ne l'en traitait que mieux, quoiqu'en tout
+lieu une vie si scandaleuse pour tout le monde et surtout pour un
+vieux moine eût été justement honnie; mais le père Élisée avait le
+privilège des hommes déshonorés: on leur passe tout parce qu'ils ne
+sont honteux de rien.
+
+Ce n'était que pour l'absolue nécessité de faire nettoyer les
+Tuileries que le Roi consentait à s'en éloigner momentanément. Le
+palais était habité par plus de huit cents personnes, fort mal
+soigneuses. Il y avait des cuisines à tous les étages; et le manque
+absolu de caves et d'égouts rendait la présence de toutes les espèces
+d'immondices tellement pestilentielle qu'on était presque asphyxié en
+montant l'escalier du pavillon de Flore et en traversant les corridors
+du second.
+
+Ces affreuses odeurs finissaient par atteindre les appartements du Roi
+et le décidèrent à faire à Saint-Cloud les séjours les plus courts
+qu'il pouvait. Il ne quittait Paris qu'à la dernière extrémité.
+
+Je me suis laissé dire qu'un de ces visionnaires que le Roi
+interrogeait assez volontiers lui avait prédit, pendant l'émigration,
+qu'il rentrerait dans les Tuileries, mais qu'il n'y mourrait pas. Plus
+il se sentait malade, plus il se cramponnait au lieu où il ne devait
+pas mourir. Ce serait à Gand, pendant les Cent-Jours, que le Roi
+aurait raconté cette prédiction. Je ne me rappelle pas comment ce
+récit m'est arrivé et quel degré de foi il mérite.
+
+Tant il y a qu'il préférait l'habitation des Tuileries à toute autre.
+Monsieur et monsieur le duc d'Angoulême s'en accommodaient très bien.
+Madame la duchesse de Berry n'en prenait qu'à son aise et ne se gênait
+pas pour suivre sa famille. Madame, seule, préférait Saint-Cloud et
+regrettait que la Cour n'y fît pas un plus long séjour.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+ Dernière maladie du roi Louis XVIII. -- Habileté de madame du
+ Cayla. -- Mort du Roi. -- «Passez, monsieur le Dauphin.» --
+ Enterrement du Roi. -- Le titre de Madame refusé à madame la
+ duchesse de Berry. -- Celui d'Altesse Royale donné aux princes
+ d'Orléans. -- Réception à Saint-Cloud. -- Entrée à Paris du roi
+ Charles X.
+
+
+J'allai, le jour de la saint Louis 1824, faire ma cour au Roi. Je ne
+l'avais pas vu depuis le mois de mai et je fus bien frappée de son
+excessif changement: il était dans son même fauteuil et dans son
+habituelle représentation, vêtu d'un uniforme très brodé, avec les
+ordres par-dessus l'habit.
+
+Mais les guêtres de velours noir, qui enveloppaient ses jambes,
+avaient doublé de circonférence, et sa tête ordinairement forte était
+tellement amoindrie qu'elle paraissait toute petite. Elle s'appuyait
+sur le creux de son estomac, au point que les épaules la dominaient.
+Ce n'était qu'avec effort qu'il la relevait et montrait alors une
+physionomie si altérée, un regard si éteint qu'on ne pouvait se faire
+illusion sur son état.
+
+Il m'adressa quelques paroles de bonté lorsque je lui fis ma
+révérence. J'en fus d'autant plus touchée que j'avais l'impression que
+je voyais pour la dernière fois ce vieux monarque dont la sagesse
+avait été mise à tant d'épreuves et qui aurait peut-être triomphé de
+toutes les difficultés de sa position si la faiblesse et la maladie
+ne l'avaient jeté, tout désemparé, entre les mains de ceux contre les
+folies desquels il luttait depuis trente années.
+
+Louis XVIII avait coutume de dire qu'un roi de France ne se devait
+aliter que pour mourir. Il s'est montré fidèle à ce principe; car,
+entre le 25 août et le 16 septembre, dernier jour de sa vie, il a
+encore paru en public et tenu deux fois sa Cour.
+
+Peut-être un motif plus personnel stimulait-il aussi son courage. Je
+tiens du docteur Portal, son premier médecin, qu'il lui avait demandé,
+l'année précédente, comment il mourrait. Portal avait cherché à
+éloigner ce discours, mais le Roi l'y avait ramené.
+
+«Ne me traitez pas comme un idiot, Portal. Je sais bien que je ne peux
+pas vivre longtemps, et je sais que je dois souffrir, peut-être plus
+qu'à présent. Ce que je voudrais savoir, c'est si la dernière crise de
+mon mal pourra se dissimuler ou s'il me faudra rester plusieurs jours
+à l'agonie?
+
+--Mais, Sire, selon toute apparence, la maladie de Votre Majesté sera
+très lente et graduelle; cela peut durer bien des années.
+
+--Je ne vous demande pas cela, reprit le Roi avec humeur. _Lente et
+graduelle!_ Je n'ai donc pas l'espoir qu'on me trouve mort dans mon
+fauteuil?
+
+--Je n'y vois aucune apparence.
+
+--Il n'y aura donc pas moyen d'éviter les surplis de mon frère?»
+grommela le Roi entre ses dents après un instant de silence. Puis il
+parla d'autre chose.
+
+Il paraît que ses répugnances ne s'étaient pas affaiblies, car il
+accueillit avec une froideur marquée toutes les insinuations de ses
+entours pour chercher du soulagement à ses maux dans l'assistance de
+l'Église.
+
+Madame la duchesse d'Angoulême, ayant hasardé une démarche plus
+directe, reçut, pour réponse, un sévère: «Il n'est pas encore temps,
+ma nièce; soyez tranquille». Cependant le danger devenait de plus en
+plus imminent, et l'anxiété de la famille s'accroissait dans la même
+proportion.
+
+Madame du Cayla, peu capable de se laisser dominer par un sentiment de
+fausse délicatesse, calcula qu'il y aurait tout profit à froisser les
+sentiments du moribond pour acquérir des droits sur les vivants. Elle
+arriva à l'improviste chez le Roi, la veille de sa mort, et fit si
+bien qu'à la suite d'une longue conférence le grand aumônier fut
+averti de se rendre chez le Roi. Au reste, le temporel ne fut pas
+oublié dans ce dernier tête-à-tête.
+
+Le maréchal Mortier possédait dans la rue de Bourbon un magnifique
+hôtel qu'il annonçait le dessein de vendre. Ce matin-là même, un homme
+d'affaires était venu lui en offrir huit cent mille francs. Le
+maréchal avait un peu hésité, demandé du temps pour se décider, pour
+consulter sa femme et ses enfants. On lui avait donné une heure.
+C'était un marché à conclure à l'instant, sinon on avait un autre
+hôtel en vue. Le maréchal s'était informé du nom de l'acquéreur:
+
+«Que vous importe?
+
+--Cela m'importe beaucoup; il me faut savoir s'il est solvable.
+
+--Très solvable, car vous serez payé dans la journée, mais son nom
+doit rester un mystère.»
+
+Le maréchal consentit et, immédiatement après la visite de madame du
+Cayla au Roi, les huit cent mille francs lui furent comptés en
+numéraire. Un ordre, signé d'un _Louis_ à peine lisible, avait suffi à
+la bonne volonté du duc de Doudeauville pour payer cette somme
+considérable. Le Roi respirait encore et, rigoureusement parlant,
+avait le droit d'en disposer.
+
+Toutefois, madame du Cayla a toujours été un peu honteuse de cette
+acquisition et surtout de sa date. Elle n'a jamais osé habiter
+l'hôtel. Plusieurs années après, elle l'a vendu au duc de Mortemart.
+
+Le Roi, ayant une fois pris son parti, montra la plus grande fermeté.
+Il donna lui-même les ordres pour que les cérémonies s'accomplissent
+avec toutes les formes usitées envers les rois ses prédécesseurs que
+sa prodigieuse mémoire lui rappelait dans tous les plus petits
+détails. Peu d'heures avant sa mort, le grand aumônier s'étant trompé
+en récitant les prières des agonisants, Louis XVIII le reprit et
+rétablit l'exactitude du texte avec une présence d'esprit et un calme
+qui ne l'abandonnèrent pas un moment.
+
+La famille était réunie au fond de sa chambre et profondément
+affectée. Les médecins, le service, le clergé environnaient le lit. Le
+premier gentilhomme de la chambre soutenait le rideau. Au signal,
+donné par le premier médecin, que tout était fini, il le laissa tomber
+et se retourna en saluant les princes.
+
+Monsieur sortit en sanglotant; Madame se préparait à le suivre.
+Jusque-là, elle avait toujours pris, comme fille de roi, le pas sur
+son mari; arrivée à la porte elle s'arrêta tout court et, à travers
+les larmes sincères dont son visage était inondé, elle articula
+péniblement: «Passez, monsieur le Dauphin». Il obéit sur-le-champ à
+l'appel, sans remarque et sans difficulté.
+
+Le premier gentilhomme annonça: _le Roi_; les gardes du corps
+répétèrent: _le Roi_ et Charles X arriva dans son appartement.
+
+Des voitures étaient déjà attelées. Il en ressortit aussitôt, avec
+toute sa famille, pour se rendre à Saint-Cloud, selon l'usage des rois
+de France qui ne séjournent jamais un instant dans le palais où leur
+prédécesseur vient de rendre le dernier soupir.
+
+On a beaucoup reproché aux princes de la maison de Bourbon la sujétion
+qu'ils voulaient imposer aux lois de l'étiquette, mais on voit à quel
+point elle est inhérente à leur nature. Certainement madame la
+Dauphine était fort affectée de la mort de son oncle. N'eût-elle pas
+eu d'attachement pour lui, le terrible spectacle auquel elle assistait
+suffisait pour l'émouvoir vivement. À peine quelques secondes
+s'étaient écoulées, le dernier gémissement résonnait encore à son
+oreille, et rien ne pouvait la distraire d'une question de pure
+étiquette, dans un intérieur où personne n'aurait remarqué qu'elle y
+manquait.
+
+De son côté, si monsieur le Dauphin n'avait pas réclamé son droit, il
+avait du moins trouvé tout simple qu'on y pensât et n'en avait
+témoigné ni étonnement, ni impatience. Quand on est si esclave
+soi-même, il n'est pas étonnant qu'on impose les mêmes devoirs aux
+autres et que les exigences arrivent à un point qui paraît absurde aux
+personnes élevées dans d'autres idées.
+
+Mon frère, de service auprès de monsieur le Dauphin, a été témoin
+oculaire de cette dernière scène de la vie du roi Louis XVIII, et
+c'est de lui que je la tiens.
+
+L'appartement du feu Roi fut tendu de noir et décoré en chapelle
+ardente. On y disait des messes toute la matinée. Le service se
+faisait, près du corps, par les grands officiers. Ce spectacle dura
+plusieurs jours. Le public y était admis avec des billets. On dit que
+c'était fort beau. Ma paresse accoutumée et un peu de répugnance à ce
+genre de représentation m'empêchèrent d'y aller, aussi bien que
+d'assister aux funérailles à Saint-Denis.
+
+Le convoi eut cela de particulier que le clergé n'y parut pas. Une
+querelle de juridiction s'étant élevée entre le premier aumônier et
+l'archevêque de Paris, monsieur de Quélen défendit aux ecclésiastiques
+du diocèse d'accompagner le cortège. Il paraît que cette défense ne
+s'étendit pas sur le chapitre de Saint-Denis, car, arrivé à l'église,
+le service fut digne et religieux.
+
+J'en eus le récit le jour même par beaucoup de témoins oculaires,
+particulièrement par le duc de Raguse dont l'imagination mobile avait
+été vivement saisie par les formes, antiques et féodales, de la
+cérémonie à laquelle il avait été appelé à prendre part. Il les
+racontait avec ce bonheur d'expression qu'il trouve bien plus
+fréquemment en parlant qu'en écrivant et qui rend sa conversation
+charmante.
+
+Je me rappelle, entre autres, sa description du moment où le chef des
+hérauts d'armes, prenant successivement le casque, le bouclier et
+enfin le glaive du Roi, les précipitait après lui dans le caveau. On
+les entendait rouler de marche en marche, tandis que le héraut disait
+trois fois à chaque objet: «le Roi est mort, le Roi est mort, le Roi
+est mort!»
+
+Puis, après ce cri de mort, répété neuf fois d'une voix lugubre dans
+le silence de l'assemblée, la porte du caveau se refermait avec
+fracas; tous les hérauts se retournaient vers le public, criaient
+simultanément: «Vive le Roi!» et tous les assistants se joignaient à
+cette acclamation.
+
+J'avoue que le casque et le glaive de Louis XVIII pouvaient prêter au
+ridicule; mais, lorsque le maréchal racontait l'effet du bruit de ces
+armures tombant dans la profondeur de cette royale sépulture, il
+causait d'autant plus de frémissement que lui-même en éprouvait
+encore.
+
+Cette cérémonie donna lieu à une querelle littéraire qui dure encore à
+l'heure qu'il est. Monsieur de Salvandy, déjà connu avantageusement
+par quelques brochures politiques, fit insérer dans le _Journal des
+Débats_ une chaleureuse relation des funérailles de Saint-Denis.
+Beaucoup de personnes crurent y reconnaître la plume de monsieur de
+Chateaubriand. On lui en fit des compliments jusqu'au point de lui
+dire qu'il n'avait jamais rien écrit de mieux. Il n'a pu pardonner à
+Salvandy cette erreur du public dont il fut blessé de toute la hauteur
+de son incommensurable vanité.
+
+Le roi Charles X dit quelques mots d'obligeance à monsieur de Brézé,
+grand maître des cérémonies, sur la manière intelligente dont il avait
+préparé et conduit les détails de la pompe funèbre.
+
+«Oh! Sire, répondit l'autre modestement, le Roi est bien bon; il y a
+manqué bien des choses, une autre fois ce sera mieux.
+
+--Je vous remercie, Brézé, répondit le Roi en souriant, mais je ne
+suis pas pressé.» Monsieur de Brézé s'effondra.
+
+En prenant le titre de dauphine, madame la duchesse d'Angoulême
+renonçait à l'appellation de _Madame_ qu'elle avait porté jusque-là.
+Madame la duchesse de Berry eut la fantaisie de se l'approprier. Elle
+en demanda l'autorisation au Roi qui lui répondit fort sèchement: «À
+quel titre? Je vis et vous êtes veuve, cela ne se peut pas.»
+
+En effet, si monsieur le duc de Berry avait vécu, il n'aurait été
+_Monsieur_ qu'à l'avènement de son frère à la couronne. Mais la
+prétention de madame la duchesse de Berry avait une origine plus
+politique.
+
+On avait été rechercher, pour elle, que la duchesse d'Angoulême, mère
+de François Ier, s'appelait exclusivement _Madame_, et c'était à la
+mère de monsieur le duc de Bordeaux qu'elle voulait faire déférer ce
+titre, se préparant ainsi une existence à part et peut-être une
+éventualité de régence le cas échéant; mais elle ne jouissait pas
+d'assez de considération dans sa famille pour obtenir cette
+distinction, contre laquelle madame la Dauphine se déclara
+formellement.
+
+Quelques courtisans ayant essayé du _Madame_ les premiers jours, elle
+reprit sévèrement: «Est-ce la duchesse de Berry dont vous voulez
+parler?» Le Roi s'expliqua dans le même sens, et le _Madame_ n'eut
+cours que parmi les personnes attachées à la maison de madame la
+duchesse de Berry, quelques familiers intimes et des subalternes
+cherchant à se faire bien voir. Madame de Gontaut, quoique gouvernante
+des enfants, le refusa et ce fut le commencement du refroidissement
+avec la princesse.
+
+Charles X n'avait pas hérité de la maussaderie de Louis XVIII pour la
+famille d'Orléans; il la traitait avec bienveillance; et la sincère
+amitié qui existe entre madame la Dauphine et madame la duchesse
+d'Orléans avait adouci les répugnances de la fille de Louis XVI.
+
+Le Roi donna à tous les princes d'Orléans le titre d'Altesse Royale,
+éteint depuis deux générations. Il faut être prince, et dès longtemps
+en butte à toutes les petites vexations de la différence de rang, pour
+pouvoir apprécier la joie qu'on en ressentit au Palais-Royal.
+
+Malgré toutes les prétentions au libéralisme éclairé, _l'Altesse
+Royale_ y fut reçue avec autant de bonheur qu'elle eût pu l'être au
+temps décrit par Saint-Simon. Il y a de vieux instincts qui
+n'admettent de prescription, ni du temps, ni des circonstances, tel
+effort qu'on fasse pour se le persuader à soi-même. Les d'Orléans sont
+et resteront princes et Bourbons, _quand même_.
+
+Le lendemain de la mort du feu Roi, Charles X avait reçu à Saint-Cloud
+les grands corps de l'État. Il leur avait fait une déclaration de
+principe où on avait trouvé des assurances tellement plus libérales
+qu'on n'osait en espérer de lui que la joie en fût aussi vive que
+générale. Ces paroles, redites dans la soirée et répétées le lendemain
+dans le _Moniteur_, firent éclater dans Paris, et bientôt après dans
+toutes les provinces, un mouvement d'enthousiasme pour le nouveau
+souverain, et sa popularité était au comble le jour où il fit son
+entrée dans Paris, par une pluie battante qui ne réussit, ni à
+diminuer l'affluence des spectateurs, ni à calmer la chaleur de leurs
+acclamations.
+
+Le Roi était à cheval, se laissant mouiller de la meilleure grâce du
+monde et ayant repris cette physionomie, ouverte et satisfaite, qui
+charmait le bourgeois de Paris en 1814. Le peuple, toujours avide de
+nouveauté et se prêtant volontiers aux espérances, accueillit avec
+satisfaction le nouveau règne. Toutes les méfiances accumulées depuis
+des années contre Monsieur, comte d'Artois, s'évanouirent, en un
+instant, devant quelques phrases prononcées par Charles X en honneur
+de la Charte constitutionnelle.
+
+Il n'aurait tenu qu'à lui de faire fructifier ces heureuses
+dispositions. Il en jouissait parfaitement; car l'instinct de Charles
+X est de rechercher la popularité. Il a le désir de plaire et, s'il a
+repoussé l'amour des peuples, ce n'est pas sans se faire quelque
+violence; mais il y était entraîné par l'esprit de parti et de secte
+qui le dominait ainsi que ses conseillers.
+
+J'aurais voulu me faire illusion en espérant que le poids de la
+couronne avait changé ses idées, mais je le connaissais trop bien pour
+oser m'en flatter.
+
+Je me rappelle avoir eu, ces jours-là, une longue discussion avec
+Mathieu de Montmorency, monsieur de Rivière et quelques autres
+personnages de leur bord.
+
+«Vous prétendez, leur disais-je, que la France ne sait pas ce qu'elle
+veut, qu'il n'y a pas d'opinion publique? Hé bien, vous convenez que
+Monsieur était très impopulaire et qu'au contraire Charles X est très
+populaire. De là, vous établissez que la nation est aussi mobile
+qu'extravagante et qu'il ne faut avoir aucun égard à ses impressions.
+Toutefois il s'est passé quelque chose depuis une semaine:
+l'impopulaire Monsieur était tenu pour hostile aux nouvelles lois du
+pays; le populaire Charles X s'est proclamé leur protecteur et leur
+protégé. Ne serait-il pas plus logique de conclure que la France a une
+opinion, une volonté, et que c'est le maintien des intérêts nouveaux
+et de la Charte constitutionnelle acquise par trente ans de
+souffrances?
+
+--Eh! bon Dieu, me répondait-on d'un ton dénigrant, personne n'a envie
+d'y toucher à votre Charte, ni de molester les intérêts
+révolutionnaires. Qu'ils vivent en paix. Mais il n'est pas juste de
+leur sacrifier le peu d'avantages restés aux classes supérieures ...
+et puis, enfin, il faut pouvoir gouverner.»
+
+Monsieur de Villèle profita du nouveau règne pour ôter la censure dont
+il était déjà embarrassé. Il n'y gagna pas grand'chose, car les
+attaques permises furent aussi vives que lorsqu'elles étaient
+défendues.
+
+La veine libérale ne fournit pas longuement. Le Roi et ses conseillers
+revinrent à leurs habitudes, et l'animadversion contré le gouvernement
+s'augmenta de toute la force des espérances qu'on avait si vivement et
+si légèrement conçues.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+ Monsieur le Dauphin entre au Conseil. -- Exigences de la
+ Congrégation. -- Loi sur le sacrilège. -- Disposition des princes
+ pour l'armée. -- Soirées chez madame la Dauphine. -- Madame la
+ duchesse de Berry à Rosny. -- Ses habitudes. -- Ses goûts. -- Sa
+ popularité. -- Sacre du Roi à Reims. -- Fêtes à Paris.
+
+
+J'ai lieu de croire que la sagesse des premiers moments était en
+grande partie due à l'influence de monsieur le Dauphin. Monsieur de
+Villèle, sachant par expérience le parti qu'on peut tirer de
+l'héritier de la couronne, comprit sur-le-champ la force qu'acquerrait
+une opposition raisonnable dont il serait le chef, et voulut la
+neutraliser.
+
+Feignant une grande admiration pour le jugement si sain de monsieur le
+Dauphin, il demanda à en illuminer le conseil. Le Prince sentit le
+piège. Les personnes honorées de sa confiance l'engagèrent à refuser;
+mais le Roi commanda: le fils obéit comme il a fait à tous les ordres
+de son père jusqu'à la perte de la couronne inclusivement. Toutefois,
+il était bien aise qu'on ne le crût pas solidaire des actes de ce
+conseil où il consentait à siéger. Il ne blâmait rien de ce qui s'y
+décidait, mais il affectait de n'y avoir aucune part.
+
+Ainsi, le lendemain d'une mesure importante prise contre son opinion,
+il disait tout haut, en passant près de la table du conseil et en
+frappant sur le siège qu'il y occupait: «Voilà un fauteuil où je fais
+souvent de bons sommes.» Une autre fois, à Saint-Cloud, s'adressant à
+une foule de courtisans qui l'entouraient: «Messieurs, lequel de vous
+pourra dire tout de suite, et sans compter, combien il y a de volumes
+dans ce corps de bibliothèque?» Plusieurs personnes hasardèrent un
+chiffre. «C'est Lévis qui a le plus approché, reprit monsieur le
+Dauphin; je sais bien le nombre, car je les ai encore tous comptés
+pendant le dernier conseil. C'est ordinairement ma tâche quand je ne
+dors pas.»
+
+Ces paroles étaient précieusement recueillies et, pour ce prince si
+retenu, paraissaient d'une hostilité positive à la marche adoptée par
+les ministres; mais ces désaveux n'étaient connus que d'un petit
+cercle, et la popularité de monsieur le Dauphin souffrit une grande
+atteinte par son entrée au conseil.
+
+Toutefois, dans cette occurrence, monsieur de Villèle avait marché sur
+sa longe; l'opposition de monsieur le Dauphin n'étant plus à redouter,
+la Congrégation ne mit aucune borne à ses exigences et souvent il lui
+fallut subir sa loi. Elle disposait de tous les emplois et de tous les
+grades. Le plus ou moins de messes entendues décidait de l'avancement
+militaire. Les sentinelles eurent ordre de porter les armes à
+l'aumônier, et les notes qu'il envoyait sur les officiers étaient bien
+plus consultées par les ministres de la guerre, Damas et
+Clermont-Tonnerre, que celles des généraux inspecteurs qui finirent
+par se soumettre aussi aux exigences jésuitiques.
+
+Charles X, agrégé à la Société et sous sa domination directe, ne se
+permettait pas une pensée sans la soumettre à sa décision. Elle lui
+arrivait par divers organes. Les plus habituels étaient l'abbé de
+Latil, devenu archevêque de Reims, et le marquis de Rivière qui
+succéda au duc Mathieu de Montmorency comme gouverneur de monsieur le
+duc de Bordeaux et entra en fonction dès que le petit prince eût
+atteint sa sixième année.
+
+En attendant mieux, on porta une loi sur le sacrilège. Elle révolta
+tous les esprits. La façon dont elle fut discutée et amendée à la
+Chambre des pairs contribua à fonder la popularité de cette assemblée
+qui s'honorait par sa résistance aux prétentions de la Congrégation et
+du parti émigré.
+
+Il y eut plusieurs bons discours, parmi lesquels celui de monsieur
+Pasquier fut remarqué. Il emporta le changement de rédaction qui
+détruisait toute la cruelle et intempestive sévérité de la pénalité et
+rendait la loi à peu près nulle. C'est un des nombreux griefs de
+Charles X contre lui.
+
+Le jour même du rapport sur cette loi, monsieur Portal en faisait un
+autre sur une loi protectrice du commerce de cabotage. Monsieur le
+cardinal de Croÿ, grand aumônier, après l'avoir attentivement écouté
+pendant trois quarts d'heure, se pencha à l'oreille de son voisin:
+
+«Dans quel siècle nous vivons! Il parle de baraterie, de piraterie;
+mais voyez avec quel soin il évite de prononcer seulement le mot de
+religion et de sacrilège. Voilà ce que c'est de confier de pareils
+soins à un protestant; c'est révoltant!»
+
+On eut grand'peine à faire comprendre à l'Éminence qu'il s'agissait
+d'une autre loi que celle du sacrilège qu'il était venu pour éclairer
+de ses lumières apostoliques. Le mot de baraterie l'avait frappé, et
+il le prenait pour un terme de théologie, protestante apparemment.
+
+Au reste, le cardinal de Croÿ était un digne homme, et, si tous les
+prêtres du château lui avaient ressemblé, _le trône et l'autel_, selon
+la formule adoptée, se seraient mieux trouvés de serviteurs aussi
+naïfs.
+
+Après la chasse, monsieur le Dauphin n'aimait rien autant que de jouer
+au soldat. On lui procurait ce délassement d'autant plus volontiers
+qu'il ne s'occupait guère que du matériel des troupes. Quand il avait
+fait manoeuvrer quelques bataillons, repris sévèrement un faux
+mouvement, remarqué une erreur dans l'uniforme ou le port d'arme, il
+se faisait l'illusion d'être un grand militaire et rentrait enchanté
+de lui-même.
+
+Madame la Dauphine avait compris beaucoup plus habilement le rôle
+qu'il aurait dû jouer. Il n'y avait pas un officier dont elle ne
+connût la figure et le nom. Elle savait leur position, leurs
+espérances, leurs rapports de famille, ne prenait point les notes de
+l'aumônier, malgré sa haute piété, et mettait en avant le nom de
+monsieur le Dauphin toutes les fois qu'elle obtenait une faveur qui,
+d'ordinaire, était un acte de justice. Pour les jeunes officiers de la
+garde, sa protection avait quelque chose de maternel. Elle s'occupait
+de leur procurer des plaisirs aussi bien que de l'avancement, et bien
+des fois elle a fait lever des arrêts qui nuisaient aux joies du
+carnaval.
+
+Aussi était-elle adorée par cette jeunesse pour laquelle elle faisait
+trêve à la sévérité accoutumée de sa physionomie. Elle se montrait
+ainsi la patronne de la _jeune armée_; mais, en revanche, elle n'a
+jamais pu s'identifier avec les glorieux débris de la _grande armée_.
+
+Monsieur le Dauphin y avait moins de répugnance et, sous ce rapport,
+reprenait l'avantage sur sa femme. Quant au Roi, l'émigré débordait en
+lui de toutes parts.
+
+Louis XVIII ne manquait jamais de rappeler aux officiers de l'Empire
+les anniversaires des batailles où ils avaient figuré, déployant son
+incroyable mémoire dans le récit de marches et de manoeuvres
+qu'eux-mêmes souvent avaient oubliées parmi les nombreux faits d'armes
+où ils avaient assisté, et arrivant à un souvenir flatteur et
+obligeant pour ceux à qui il s'adressait.
+
+Charles X, au contraire, ne parlait jamais des guerres de l'Empire.
+Le maréchal Marmont, appelé souvent à faire sa partie de whist,
+s'amusait parfois à rappeler les anniversaires d'actions brillantes
+pour les armées françaises. Le Roi ne manquait pas alors de les
+disputer avec aigreur, les replaçant sous l'aspect présenté par les
+bulletins qu'il avait lus à l'étranger; et, lorsque le maréchal ou
+tout autre insistait pour rétablir les faits faussement placés dans
+son esprit, il témoignait beaucoup d'humeur et de mécontentement. Son
+partenaire s'en ressentait. Il était très mauvais joueur.
+
+En montant sur le trône, il déclara que les reproches du Roi avaient
+trop d'importance pour être prodigués à l'occasion d'une carte et
+qu'il ne se fâcherait plus. Mais Charles X n'était pas de ces gens qui
+se contraignent. Il avait beaucoup d'entêtement parce qu'il était
+inéclairable, mais nulle force de caractère. Après s'être gêné pendant
+quelques semaines, le vieil homme prit le dessus et les colères firent
+explosion. Il en était fâché, même un peu honteux, et n'aimait pas que
+la galerie fût nombreuse.
+
+Il faisait habituellement sa partie chez madame la Dauphine; il ne s'y
+trouvait guère que les hommes qui jouaient avec lui. Ceux-là n'étaient
+pas empressés de répéter les paroles désobligeantes qui échappaient au
+Roi dans ses vivacités parce qu'ils savaient que leur tour pouvait
+arriver le lendemain. Il y avait quelquefois pourtant des scènes si
+comiques qu'elles transpiraient au dehors. Je me rappelle, entre
+autres, qu'un soir le Roi, après mille injures, appela monsieur de
+Vérac une _coquecigrue_.
+
+Monsieur de Vérac, rouge de colère, se leva tout droit et répondit
+très haut:
+
+«Non, sire, je ne suis pas une _coquecigrue_.»
+
+Le Roi, très en colère aussi, reprit en haussant la voix:
+
+«Eh bien, monsieur, savez-vous ce que c'est qu'une _coquecigrue_?
+
+--Non, sire, je ne sais pas ce que c'est qu'une _coquecigrue_.
+
+--Eh bien, monsieur, ni moi non plus!»
+
+Madame la Dauphine ne put retenir un éclat de rire auquel le Roi se
+joignit, et toute l'assemblée y prit part.
+
+Monsieur le Dauphin jouait aux échecs et se retirait de très bonne
+heure dans la chambre de madame la Dauphine dont alors on fermait les
+portes.
+
+La princesse restait à faire de la tapisserie. Elle invitait chaque
+jour deux ou trois dames de sa maison, ou de celle de son mari, pour
+cette soirée où on se rendait très parée. La faveur de ma belle-soeur
+l'y faisait appeler un peu plus souvent que les autres; les dames de
+service n'y assistaient pas de droit, il fallait qu'on le leur eût
+dit.
+
+Madame la Dauphine n'était pas aimable pour ses dames et ne leur
+accordait aucune familiarité.
+
+Madame la duchesse de Berry venait, de temps en temps, chez madame la
+Dauphine. Elle faisait la partie du Roi et n'était pas moins grondée
+que les autres. Cette espèce de Cour se tenait parfois chez elle et
+était alors un peu plus nombreuse. Pendant les absences de madame la
+Dauphine, le Roi faisait sa partie chez madame la duchesse de Berry.
+
+À Saint-Cloud, on se réunissait dans le salon du Roi. Ce genre de vie
+a continué, sans que rien y apportât le moindre changement, jusqu'au
+31 juillet 1830 inclusivement.
+
+L'existence de madame la duchesse de Berry ne partageait pas la
+monotonie de celle des autres princes. Dès longtemps elle avait
+repoussé ses crêpes funèbres, et s'était jetée dans toutes les joies
+où elle pouvait atteindre.
+
+Son deuil avait été un prétexte pour s'entourer d'une Cour à part.
+Elle avait eu soin de la choisir jeune et gaie. Le monument et la
+fondation pieuse qu'elle élevait à Rosny, pour recevoir le coeur de
+son mari, l'y avait attirée dans les premier temps de sa douleur. Les
+courses fréquentes devinrent des séjours. Elle y reçut plus de monde;
+elle se prêta à se laisser distraire et, bientôt, les voyages de Rosny
+se trouvèrent des fêtes où l'on s'amusait beaucoup. Rien n'était plus
+simple. Toutefois, je n'ai jamais pu me réconcilier au goût de la
+princesse pour la chasse au fusil.
+
+Madame de La Rochejaquelein le lui avait inspiré. Ces dames tiraient
+des lapins, et, pour reconnaître ceux qu'elles avaient tués, elles
+leurs coupaient un morceau d'oreille avec un petit poignard qu'elles
+portaient à cet effet et mettaient ce bout dans la poitrine de leur
+veste. À la rentrée au château, on faisait le compte de ces trophées
+ensanglantés. Cela m'a toujours paru horrible.
+
+Madame de La Rochejaquelein portait dans ces occasions un costume
+presque masculin. Madame la duchesse de Berry, enchantée de ce
+vêtement, fut arrêtée dans son zèle à l'imiter par la réponse sèche de
+sa dame d'atour, la comtesse Juste de Noailles, qu'elle chargeait de
+lui en faire faire un pareil:
+
+«Madame fera mieux de s'adresser à un de ces messieurs; je n'entends
+rien aux pantalons.» Ni madame de Noailles, ni madame de Reggio
+n'étaient parmi les favorites de la princesse.
+
+La malignité ne tarda guère à s'exercer sur la conduite de madame la
+duchesse de Berry; mais, comme elle désignait monsieur de Mesnard, qui
+avait trente ans de plus qu'elle et dont les assiduités étaient
+motivées par la place de chevalier d'honneur qu'il occupait auprès
+d'elle, le public, qui le tenait plutôt pour une espèce de mentor, ne
+voulut rien croire des propos qui remplissaient la Cour.
+
+Quant à la famille royale, elle était persuadée de l'extrême légèreté
+de la conduite de la princesse. On a entendu fréquemment le Roi lui
+faire des scènes de la dernière violence. Elle les attribuait à
+l'influence de sa belle-soeur et leur mutuelle inimitié s'aggravait de
+plus en plus.
+
+La discorde s'était aussi emparée de l'intérieur du pavillon de
+Marsan; madame de Gontaut et monsieur de Mesnard s'étaient disputé la
+faveur de la princesse; mais le dernier l'avait emporté, et il on
+résultait un refroidissement pour la gouvernante qui éloignait la mère
+des enfants. Madame la duchesse de Berry s'en occupait très peu et ne
+les voyait guère. Une rougeole assez grave de monsieur le duc de
+Bordeaux, qui donnait quelque souci, ne changea rien à un voyage de
+Rosny.
+
+Le Roi et madame la Dauphine en ressentirent un mécontentement qu'ils
+exprimèrent hautement; et cependant, ils auraient été les premiers à
+trouver mauvais que la princesse fît valoir ses droits de mère, comme
+primant ceux que l'étiquette attribuait à la gouvernante. Chaque jour,
+celle-ci menait les enfants chez le Roi, à son réveil, et je ne pense
+pas que madame la duchesse de Berry fût extrêmement ménagée dans ces
+entrevues quotidiennes.
+
+J'ai entendu raconter, dans le temps, que ses nombreuses inconvenances
+prêtaient fort à la critique; mais, en outre que cela est peu
+important, j'étais tout à fait en dehors du cercle où ce petit
+commérage royal faisait événement, et j'en serais historien très
+vulgaire.
+
+J'ai toujours vu madame la duchesse de Berry également maussade et
+pensionnaire. Le malheur ne lui avait rien appris sous ce rapport.
+
+Je me rappelle qu'au dernier concert où j'assistai chez elle nous
+rentrâmes dans son salon, une quarantaine de femmes restées après la
+musique. Elle nous laissa nous ranger en rond autour de la chambre,
+passa vingt minutes à chuchoter, rire et batifoler avec le comte de
+Mesnard; puis, le prenant sous le bras, rentra dans son intérieur sans
+avoir adressé un seul mot à aucune autre personne. On sortit un peu
+impatienté de la sotte figure qu'on venait de faire; mais, pour mon
+compte, j'étais persuadée que ce n'était que l'attitude d'une enfant
+gâtée et point élevée.
+
+Avec ces façons, qui déplaisaient extrêmement aux personnes appelées
+de loin en loin à lui faire leur cour, madame la duchesse de Berry
+était pourtant aimée de ses habitués. On lui trouvait de la bonhomie,
+du naturel, de la gaieté et de l'esprit de trait.
+
+Elle était bonne maîtresse et adorée à Rosny où elle faisait le bien
+avec intelligence. Elle jouissait d'une certaine popularité parmi la
+bourgeoisie de Paris. Son plus grand mérite consistait à différer du
+reste de sa famille. Elle aimait les arts; elle allait au spectacle;
+elle donnait des fêtes. Elle se promenait dans les rues; elle avait
+des fantaisies et se les passait; elle entrait dans les boutiques.
+Elle s'occupait de sa toilette, enfin elle mettait un peu de mouvement
+à la Cour, et cela suffisait pour lui attirer l'affection de la classe
+boutiquière. Celle des banquiers lui savait gré de paraître en public
+et d'assister à tous les petits spectacles, sans aucune étiquette.
+Elle aurait été moins disposée que madame la Dauphine à maintenir la
+distinction des rangs.
+
+Les artistes, qu'elle faisait travailler et dont elle appréciait les
+ouvrages avec le tact intelligent d'une italienne, contribuaient aussi
+à ses succès et la rendaient en quelque sorte populaire.
+
+Monsieur de Villèle s'appuya de l'influence de monsieur le Dauphin
+contre celle de la Congrégation dans une circonstance où le succès des
+intrigues, ourdies par elle, aurait probablement hâté de quelques
+années la catastrophe de 1830.
+
+Elle voulait faire retrancher, dans le serment du sacre, les
+expressions de fidélité à maintenir la Charte, sous prétexte que ce
+pacte admettait la liberté des cultes.
+
+Le Roi était fort disposé à faire cette restriction ostensiblement. Le
+parti congréganiste du conseil l'approuvait et le clergé, avec le
+nonce en tête, l'en conjurait. Monsieur de Villèle ne se faisait pas
+d'illusion sur les conséquences d'une telle conduite; il eut recours à
+monsieur le Dauphin. Celui-ci parvint à décider son père à renoncer à
+ce dangereux projet. Mais ce ne fut pas sans peine. Toute la nuit qui
+précéda la cérémonie se passa à faire et à discuter différentes
+rédactions du serment.
+
+Monsieur de Villèle ne savait pas lui-même laquelle serait adoptée au
+dernier moment, tant la discussion avait été orageuse et la volonté du
+Roi vacillante. On vit sa physionomie se dérider lorsque les mots de
+fidélité à la Charte sortirent de la bouche royale.
+
+Monsieur le Dauphin avait fait pencher la balance. Sa haute et
+constante piété lui donnait quelque crédit auprès du Roi dans les
+questions religieuses lorsque l'intrigue n'avait pas un temps prolongé
+pour le combattre, et l'entrevue du père et du fils avait précédé
+immédiatement la cérémonie; les conseillers jésuites avaient dû se
+contenter d'exiger la restriction mentale.
+
+Si la satisfaction de monsieur de Villèle fut visible, le
+mécontentement du clergé et des hauts congréganistes ne fut pas
+dissimulé; et le nonce recevait et rendait des visites de condoléance
+avant la fin de la journée.
+
+Suivant mes habitudes de paresse, je n'eus pas même la tentation
+d'aller à Reims. Si j'avais cru que c'était, comme il est très
+probable, la dernière apparition de la sainte Ampoule pour les Rois
+très chrétiens, peut-être cela aurait-il stimulé ma curiosité. Malgré
+la magnificence sous laquelle on avait cherché à masquer les mômeries,
+cléricales et féodales, de la cérémonie, elles excitèrent la critique.
+
+Charles X, en chemise de satin blanc, couché par terre pour recevoir
+par sept ouvertures, ménagées dans ce vêtement, les attouchements de
+l'huile sainte, ne se releva pas, pour la multitude, sanctifié comme
+l'oint du Seigneur, mais bien un personnage ridiculisé par cette
+cérémonie et amoindri aux yeux de la foule.
+
+Les oiseaux, lâchés dans la cathédrale en signe d'émancipation, ne
+furent que des volatiles incommodes; et personne ne pensa à crier:
+«Noël, Noël.»
+
+En revanche, lorsque le Roi, splendidement revêtu du manteau royal,
+prononça le serment du haut du trône, que les portes du temple
+s'ouvrirent à grand fracas, que les hérauts annoncèrent au peuple que
+leur Roi était sacré, que les acclamations extérieures se joignirent
+aux acclamations intérieures pour répondre, à la voix de ces hérauts,
+par le cri universel de: _Vive le Roi_, l'impression fut très vive sur
+tous les assistants.
+
+Il y a toujours, dans les vieilles cérémonies, des usages pour qui le
+temps a formé prescription, et d'autres qui répondent constamment aux
+impressions générales. Le tact consiste à les discerner et l'esprit à
+les choisir.
+
+C'est ce que l'Empereur avait su distinguer. Son couronnement, très
+solennel et très religieux, n'avait pourtant été accompagné d'aucune
+de ces prostrations que les prétentions de l'Église réclament et que
+l'esprit du siècle repousse. Je sais bien que les princes, en s'y
+soumettant, pensent ne s'humilier que devant le Seigneur; mais le
+prêtre paraît trop en évidence pour pouvoir être complètement mis de
+côté dans des cérémonies où le sens mystique reste caché sous des
+formes toutes matérielles.
+
+Le Roi fit, au retour de Reims, une très magnifique entrée dans Paris.
+Le cortège était superbe. Je le vis, par hasard, comme il revenait de
+Notre-Dame aux Tuileries. Le Roi, dans une voiture à sept glaces,
+était accompagné par son fils et les ducs d'Orléans et de Bourbon. Les
+princesses d'Orléans se trouvaient dans le carrossé de madame la
+Dauphine avec madame la duchesse de Berry. Les équipages de tous les
+princes suivaient. Ceux de monsieur le duc d'Orléans étaient aussi
+élégants que magnifiques.
+
+Malgré cette pompe étalée par un temps superbe, nous remarquâmes que
+le Roi était reçu avec beaucoup de froideur. Nous étions déjà loin des
+acclamations de coeur qui l'avaient accueilli, quelques mois
+auparavant, sous les intempéries d'une pluie battante.
+
+Les ministres, les ambassadeurs, la ville de Paris, donnèrent
+successivement des fêtes auxquelles la famille royale assista et qui,
+dit-on, furent fort belles et fort bien ordonnées. Je n'en vis aucune.
+J'étais établie à la campagne et peu disposée à me déranger pour un
+bal.
+
+Le Roi eut assez de succès à l'Hôtel de Ville. Il sait
+merveilleusement allier la dignité à la bonhomie, et partout il est
+toujours parfaitement gracieux. Avec ces qualités, un souverain ne
+peut que réussir dans une fête de bourgeoisie.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+ L'ambassadeur d'Autriche refuse de reconnaître les titres des
+ maréchaux de l'Empire. -- Cercles chez le Roi. -- Indemnité des
+ émigrés. -- Influence du parti prêtre. -- Naissance de Jeanne
+ d'Osmond.
+
+
+La Cour de Vienne n'avait jamais consenti à reconnaître les titres,
+allemands ou italiens, que l'empereur Napoléon avait distribués à ses
+généraux. Celle de France, de son côté, ne voulait pas leur imposer
+l'ordre de les quitter; et cette difficulté restait pendante entre les
+deux gouvernements, sans que les titulaires eussent à s'en mêler.
+
+Depuis 1814, l'ambassadeur d'Autriche, baron de Vincent, avait
+dissimulé cette situation de manière à éviter toute tracasserie. Il
+était garçon et n'avait pas de soirées de réceptions; ses politesses
+se bornaient à des dîners. Il invitait de vive voix, monsieur le
+maréchal ou monsieur le duc, sans ajouter de nom au titre; et,
+lorsqu'il attendait quelque personnage de cette espèce, il avait le
+soin de se placer assez près de la porte pour que le valet de chambre
+ne se trouvât point dans le cas de l'annoncer. Cela se passait si
+naturellement que ce manège s'est renouvelé pendant de longues années
+sans que personne le remarquât.
+
+Il en fut tout autrement à l'arrivée du comte Appony. Celui-ci voulait
+tenir une très grande maison et débuter avec éclat. Des billets
+d'invitation furent envoyés au maréchal Soult, au maréchal Oudinot, au
+maréchal Marmont, etc. On ne s'en formalisa pas. Tous y allèrent.
+
+Mais leurs femmes, plus qu'eux-mêmes, avaient l'habitude de porter
+exclusivement le nom du titre. Il fallut bien finir par remarquer que,
+lorsque les domestiques avaient donné le nom de la duchesse de
+Dalmatie ou de Reggio, le valet de chambre proclamait la maréchale
+Soult ou la maréchale Oudinot. Cela devint encore plus marqué lorsque
+les belles filles, qui n'avaient jamais porté d'autre nom que celui du
+titre, se le virent refuser et que les duchesses de Massa et d'Istrie
+se virent annoncer comme mesdames Régnier et Bessières. Une
+explication devint nécessaire.
+
+Il y eut un cri général de réprobation. Tout ce qui était militaire
+déserta en masse les salons de l'ambassade d'Autriche. Il faut rendre
+justice à qui de droit; des personnes très ultra se montrèrent
+vivement offensées de cette impertinence [faite] à nos nouvelles
+illustrations. Il aurait été facile d'éviter cet esclandre; mais le
+comte Appony n'était pas adroit et le baron de Damas, alors ministre
+des affaires étrangères, aussi borné qu'exclusivement émigré, ne
+comprenait pas que cela dût élever la moindre clameur.
+
+Charles X ne s'en tenait nullement pour offensé; il exigea même que
+les courtisans, attachés à sa personne, ne s'éloignassent pas de
+l'ambassade. Louis XVIII aurait ressenti cet affront par politique.
+Aussi la Cour de Vienne ne fit-elle pas cette entreprise pendant son
+règne. Après qu'on eut bien crié, que la société se fut divisée et
+querellée, les beaux bals et les élégants déjeuners ramenèrent bien du
+monde chez la comtesse Appony. Toutefois, la position de l'ambassadeur
+resta gauche et gênée. Beaucoup de gens ne voulaient pas aller chez
+lui et savaient mauvais gré au Roi de ne témoigner aucun
+mécontentement.
+
+On a beaucoup dit que la liste civile se trouvait fort obérée à la
+mort de Louis XVIII et que c'était en lui présentant l'espoir d'en
+combler le déficit que monsieur de Villèle était parvenu à rendre
+Charles X si zélé pour sa loi du trois pour cent et l'arrangement fait
+à ce sujet avec la maison Rothschild; mais ces propos étaient tenus
+par l'opposition; et, je ne saurais assez le répéter, rien n'est si
+mal informé que les oppositions. Il ne faut guère les écouter quand on
+veut conserver de l'impartialité: soit qu'elles entrent sincèrement
+dans la voie de l'erreur, soit qu'elles mentent avec connaissance de
+cause, on ne trouve presque jamais la vérité dans leurs rangs. Ce
+qu'il y a de sûr, c'est que Charles X quêtait des voix pour la loi
+d'une manière si ostensible que, moi-même j'en ai été témoin au cercle
+des Tuileries.
+
+Madame la Dauphine voulut animer la Cour, et, le deuil du feu Roi
+terminé, elle décida Charles X à donner des spectacles et des cercles.
+On annonça qu'il y en aurait chaque semaine. Cela ne dura guère.
+Bientôt le Roi et surtout monsieur le Dauphin s'en ennuyèrent.
+
+Madame la duchesse de Berry, que cela gênait, n'y encourageait pas.
+Madame la Dauphine avait fait violence à ses goûts en cherchant à
+attirer plus de monde autour d'elle. Se voyant si peu secondée, elle y
+renonça, et, les dernières années, il n'y avait plus que deux ou trois
+cercles par hiver et point de spectacle, hormis pour les occasions
+telles que les visites de princes souverains.
+
+Les cercles se tenaient dans les grands appartements, depuis le
+cabinet du Roi jusqu'au salon de la Paix. Toutes les personnes
+invitées devaient être réunies avant l'arrivée de la famille royale,
+car alors on fermait les portes et la sortie n'était pas plus permise
+que l'entrée. On n'admettait pas de distinction de pièces. Cependant
+les duchesses affectaient de prendre possession de la salle du trône.
+Les princes faisaient leur tournée, selon leur rang d'étiquette,
+parlant à tout le monde.
+
+Le Roi se plaçait ensuite au jeu dans le cabinet du conseil où il n'y
+avait d'autre meuble que la table, son fauteuil et les trois sièges
+nécessaires aux personnes faisant sa partie. C'était ordinairement une
+femme titrée, un ambassadeur et un maréchal.
+
+Madame la Dauphine se mettait à une table de jeu dans le salon du
+trône, madame la duchesse de Berry dans le salon de la Paix, madame la
+duchesse d'Orléans dans le salon bleu. Ces princesses nommaient pour
+leurs parties qui n'étaient établies que pour la forme. Chacun suivait
+leur exemple et s'attablait souvent sans toucher aux cartes.
+
+Le Roi lui-même ne jouait pas sérieusement. Hommes et femmes allaient
+faire le tour de sa table; cela s'appelait faire sa cour au Roi. On se
+plantait vis-à-vis de lui jusqu'à ce qu'il levât les yeux sur vous; on
+faisait alors une grande révérence et ordinairement il adressait
+quelques mots aux postulants. Les très zélés répétaient cette
+cérémonie à la table de toutes les princesses.
+
+Je ne saurais dire ce que devenait monsieur le Dauphin; je crois qu'il
+s'en allait après la première tournée. Au bout d'une heure environ, le
+Roi donnait le signal; tout le monde se levait; il rentrait dans les
+salons. Les politesses alors étaient moins banales; elles ne
+s'adressaient plus qu'aux élus.
+
+C'est dans cette circonstance que j'ai vu Charles X, allant de député
+en député, les encourager du geste et de la voix pour obtenir leur
+vote. Il faisait aussi des frais vis-à-vis des pairs, mais on voyait
+que c'était avec moins d'abandon et de confiance. Monsieur de Villèle
+lui avait inspiré une sorte de jalousie de la pairie qu'il regardait
+comme trop indépendante.
+
+À dix heures du soir ces assemblées, qu'on désignait du nom
+_d'appartement_ et où l'on assistait en costume de Cour, étaient
+finies.
+
+On portait aussi l'habit de Cour pour les spectacles. Madame la
+Dauphine aurait voulu faire revivre l'usage de s'inscrire pour y être
+invité, mais cela ne put s'établir. Les capitaines des gardes
+envoyaient des billets, en avertissant de les rendre si on ne pouvait
+en profiter. Du reste, on pouvait leur en demander et même cela était
+bien vu, d'autant qu'il y avait rarement assez de femmes présentées
+pour remplir les grandes loges. Elles étaient principalement occupées
+par les personnes d'une piété assez affichée pour refuser d'aller au
+spectacle de la ville, quoique ce fussent les mêmes pièces jouées par
+les mêmes acteurs. Leurs directeurs faisaient exception pour le
+théâtre des Tuileries et les autorisaient à s'y aller divertir.
+
+Les demoiselles, auxquelles on ne permettait pas _Polyeucte_ aux
+Français, étaient menées, en sûreté de conscience, voir un vaudeville
+grivois dans les petites loges de la salle royale. Au surplus, le coup
+d'oeil était fort brillant, et la Cour avait grand air dans ces
+occasions.
+
+On distribuait abondamment des rafraîchissements, très bons, dans des
+verres de cabaret et des soucoupes de faïence portés sur des plateaux
+de tôle. Rien de ce qui tenait au matériel n'était soigné chez le Roi.
+Madame la Dauphine n'avait pas de maison. Chez madame la duchesse de
+Berry, ces détails étaient bien entendus et fort élégants.
+
+Monsieur de Villèle, poussé jusque dans ses derniers retranchements,
+ne put résister plus longtemps aux clameurs de son monde qui demandait
+la loi sur l'indemnité des émigrés. Cette fois, elle fut séparée du
+projet de réduction sur les rentes. Cependant ce cachet de spoliation
+lui avait été précédemment imprimé et les intérêts révolutionnaires
+s'en trouvant lésés eurent bien soin qu'elle ne pût s'en laver.
+
+Il aurait été possible de lui donner un caractère politique et
+national, mais ce n'était pas l'intention du parti qui la proposait.
+Il la voulait réactionnaire et privilégiée et repoussait, à grands
+cris, l'idée d'assimiler les pertes causées par la loi du maximum et
+par la suppression des dotations militaires de l'Empire à celles
+subies par les émigrés.
+
+La discussion de cette loi d'indemnité mit le comble au dégoût. Les
+gazettes de l'opposition donnèrent la liste nominale des émigrés, ou
+fils d'émigrés, siégeant à la Chambre des députés. Le chiffre se
+trouva en rapport exact avec celui qui votait d'acclamation tous les
+articles, ou amendements, portant avantage pour eux.
+
+Chaque séance était employée à soutirer quelques liards de plus, en
+évitant toutefois de laisser insérer aucune expression qui indiquât un
+compte final. On voulait, au contraire, laisser la porte ouverte à de
+nouvelles réclamations. Les acquéreurs de biens nationaux, couverts
+d'insultes par les orateurs de la majorité, étaient bien et dûment
+avertis que les émigrés ne se tiendraient pas pour satisfaits et
+comptaient encore sur de nouvelles chances en leur faveur. De sorte
+que ce milliard, destiné à combler le _gouffre des révolutions_, selon
+l'expression du gouvernement, ne fit que le creuser plus profondément.
+
+Les haines personnelles et de parti s'envenimèrent; les acquéreurs ne
+furent point rassurés. Les terres n'en prirent pas une plus grande
+valeur. Malgré la défense de proclamer leur origine, les ventes ne
+cessèrent pas d'afficher les biens comme patrimoniaux toutes les fois
+qu'ils ne venaient pas de confiscations.
+
+La noblesse acheva de se déconsidérer, et, enfin, les émigrés
+eux-mêmes se plaignirent avec raison, car les plus grosses sommes
+tombèrent entre les mains de gens que les places et les bienfaits de
+la Cour avaient déjà amplement dédommagés de pertes toujours
+présentées avec exagération.
+
+Monsieur de Villèle ne démentit pas, dans cette circonstance, ses
+habitudes de finesse intrigante. Il fit assigner cent millions à une
+réserve, qu'il baptisa du nom de _fonds commun_, destinée à indemniser
+ceux des émigrés qui, à la fin de la liquidation, se trouveraient trop
+maltraités dans les catégories ordonnées par la loi. Ce fonds commun,
+qui devait être distribué à peu près arbitrairement, devint l'étoile
+polaire de tous les émigrés, de tous les députés, surtout de tous les
+courtisans, et le leurre par lequel monsieur de Villèle tenait tout ce
+monde enchaîné à sa fortune.
+
+Dieu seul sait à combien de milliards s'élevèrent les châteaux en
+Espagne, bâtis sur les espérances de ces cent millions que monsieur de
+Villèle disait, à d'autres, avoir arraché à la rapacité des
+prétendants, avec l'intention de les employer à des objets d'utilité
+générale et spécialement aux routes restées, depuis l'invasion, dans
+un pitoyable état de dégradation.
+
+La crainte de perdre une partie notable de leur revenu avait engagé
+presque tous les rentiers à mettre leurs fonds entre les mains de
+spéculateurs, pendant que le peu de confiance dans la solidité des
+gouvernements faisait répugner aux entreprises éloignées. Ces deux
+dispositions, qui se contredisaient entre elles, donnèrent un prix
+extravagant aux terrains dans Paris. Partout on commença des bâtisses;
+la plupart ne purent s'achever. Les acquéreurs se trouvèrent ruinés,
+et beaucoup de petits rentiers, dans la crainte de perdre un
+cinquième de leur revenu, virent leurs capitaux s'évanouir en entier.
+
+Il ne manquait pas de gens pour accuser la noblesse et les classes
+privilégiées d'avoir entraîné ces catastrophes en grevant l'État d'un
+milliard d'indemnité qu'il avait fallu se procurer par la réduction du
+revenu des rentiers. Ce n'était pourtant là qu'une thèse déclamatoire,
+exploitée à profit par les ennemis du gouvernement auxquels les
+âpretés de la discussion avaient donné beau jeu.
+
+Le fait était que monsieur de Villèle, circonvenu par quelques riches
+banquiers et tous les agents d'affaires qui comptaient en tirer un
+immense profit, s'était persuadé que son plan du trois pour cent était
+la plus belle conception de l'esprit humain et devait le présenter à
+la postérité comme le plus grand financier du monde civilisé. Une
+autre considération n'était pas sans poids auprès de lui. L'opération
+devait durer cinq années à se compléter, pendant lesquelles il se
+croyait sûr de conserver le ministère et d'asseoir son pouvoir de
+façon à le rendre inébranlable. La malveillance a ajouté qu'il
+espérait aussi gagner de l'argent pour son compte. Je le croîs assez
+chaste sous ce rapport et aussi modéré dans la cupidité qu'immodéré
+dans l'ambition.
+
+Le trois pour cent était devenu son idée fixe, le faire monter à la
+Bourse sa pensée dominante. Quiconque voulait obtenir sa faveur
+n'avait qu'à en acheter, et bien des gens ont suivi ce chemin pour
+arriver à des places qu'ils auraient vainement sollicitées par un
+autre moyen.
+
+La désastreuse affaire de l'indemnité de Saint-Domingue fut faite
+uniquement pour procurer quelques jours de hausse au trois pour cent.
+Malgré tous ces soins, il y eut bientôt une réaction. Les fonds
+tombèrent, les spéculations de terrains firent banqueroute, et il y
+eut une espèce de débâcle qui donna de vives inquiétudes.
+
+Pendant ce temps, la Congrégation ne cessait pas de presser monsieur
+de Villèle d'accomplir ses promesses et le trouvait de plus en plus
+récalcitrant. La loi sur les communautés de femmes avait passé à
+grand'peine, dans la Chambre des pairs, et avec un amendement qui
+proscrivait formellement les communautés d'hommes.
+
+Néanmoins, les maisons de jésuites se formaient partout; elles
+voulaient obtenir la garantie d'une loi, au lieu d'une protection de
+tolérance. L'établissement de Saint-Acheul, près d'Amiens, s'était
+créé avec une rapidité inouïe, et toutes les personnes qui voulaient
+se faire bienvenir aux Tuileries confiaient leurs fils aux jésuites de
+Saint-Acheul et leurs filles aux dames du Sacré-Coeur. Les chefs
+politiques de la Société de Jésus avaient élu domicile dans leur
+maison de Montrouge. C'était là que s'ourdissaient les intrigues et où
+ils étaient en rapport avec leurs affiliés de la Cour et de la ville.
+J'ai bien des fois rencontré les plus actifs sur la route de
+Montrouge.
+
+On avait hâté le moment où monsieur le duc de Bordeaux devait passer
+aux hommes. Cela était d'autant plus remarquable que madame de Gontaut
+lui donnait la meilleure éducation qu'un enfant pût recevoir. Le jeune
+prince prospérait de toute façon entre ses mains; mais on voulait le
+marquis de Rivière établi aux Tuileries et ayant un accès encore plus
+facile auprès du Roi.
+
+J'ai raconté, fort au long, comment l'un et l'autre s'étaient jetés
+dans les idées religieuses, dans le même temps et par la même voie,
+ainsi que l'espèce de sympathie établie entre eux par cette
+similitude.
+
+Monsieur de Rivière, honnête et loyal mais aussi borné que peu
+éclairé, était complètement jésuite de robe courte, et obéissait
+implicitement à ses supérieurs dans l'ordre. Il entraînait le Roi à
+toutes les mesures les plus déplaisantes au pays, en croyant
+consciencieusement accomplir un devoir.
+
+L'opinion publique était déjà fort exaspérée lorsque monsieur de
+Montlosier adressa, à la Chambre des pairs son _Mémoire à consulter_
+contre les jésuites. Cet ouvrage eut un succès de vogue, et la voix de
+ce vieux défenseur, du Roi et de la religion, venant dénoncer le
+_parti prêtre_, eut un prodigieux retentissement dans le pays.
+L'expression frappa d'une façon indélébile les intrigants de
+sacristie. L'appellation de _parti prêtre_ remplaça souvent celle de
+Congrégation et rendit encore plus impopulaires ceux qui méritaient
+d'y être rangés.
+
+La Révolution a laissé en France beaucoup de religion, mais peu de
+bienveillance pour ses ministres; et, dès qu'un ecclésiastique veut
+ajouter l'influence politique à l'influence religieuse, il perd toute
+considération. On ne le tolère qu'à l'église ou au lit du pauvre;
+mais, là, on le respecte et le révère. Je ne sais si c'est mieux ou
+plus mal, mais c'est ainsi que la Révolution nous a faits. Le Roi, le
+clergé et les émigrés ne voulaient pas plus se l'avouer que les autres
+faits accomplis en leur absence. Toutefois, le mémoire de monsieur de
+Montlosier, et l'effet qu'il produisit dans le public, arrêta un
+moment le vol des prétentions jésuitiques. Monsieur de Villèle, leur
+aurait volontiers coupé les ailes, s'il avait osé.
+
+Nous eûmes à cette époque une grande joie de famille. La santé de ma
+belle-soeur, toujours très délicate, avait été encore affaiblie par
+trois fausses couches successives, et nous désespérions de lui voir
+des enfants lorsque, le premier janvier 1827, après neuf ans de
+mariage, elle accoucha d'une fille. Cet événement, si désiré et si
+longtemps attendu, nous causa une vive satisfaction, et je dois dire
+que le public sembla y prendre une part fort obligeante. Madame la
+Dauphine témoigna un très grand intérêt à ma belle-soeur; elle
+envoyait d'heure en heure demander de ses nouvelles, et un de ses
+valets de pied attendait la naissance de l'enfant pour aller la lui
+dire.
+
+Je me rappelle avoir assisté, le surlendemain, à la grande réception
+de nouvel an au Palais-Royal et y avoir été assaillie des compliments,
+en apparence sincères, de tous les gens que je connaissais et même de
+beaucoup sur les figures desquelles j'avais peine à mettre un nom.
+Peut-être voulut-on, dans cette occasion, faire compensation à
+l'explosion de malveillance qui avait éclaté au sujet du mariage de
+mon frère. Aucun de nous ne pensa à faire reproche à Jeanne d'être une
+petite fille.
+
+Deux ans et demi après (le 24 juin 1829), nos voeux furent comblés par
+la naissance de son frère, Rainulphe d'Osmond, à qui ces récits de la
+vieille tante sont destinés. S'il tient ce qu'il promet à huit ans, il
+y a espoir qu'il deviendra un homme distingué.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+ Mort de l'empereur Alexandre. -- Inquiétudes de ses dernières
+ années. -- Mission du duc de Raguse près de l'empereur Nicolas.
+ -- Illusions du duc de Raguse. -- Mort de Talma. -- Monsieur de
+ Talleyrand est insulté et frappé par Maubreuil.
+
+
+L'empereur Alexandre était mort à Taganrog d'une fièvre endémique, sur
+les bords de la mer d'Azow qu'il avait affrontée avec une grande
+imprudence. Ses dernières années avaient été empoisonnées par une
+humeur soupçonneuse, poussée jusqu'à la monomanie, qui combattait dans
+son coeur des sentiments naturellement généreux.
+
+Madame de Narishkine avait été rappelée à Pétersbourg pour le mariage
+d'une fille qu'elle avait eue d'Alexandre et qu'il aimait
+passionnément. Cette jeune personne mourut peu de jours avant celui
+fixé pour la noce. L'Empereur en fut désespéré, et ce chagrin commun
+rétablit l'intimité entre les deux anciens amants.
+
+Madame de Narishkine m'a raconté des détails inouïs de l'état où était
+tombé ce prince, naguère si confiant. Non seulement il craignait pour
+sa sûreté, mais, s'il entendait rire dans la rue ou surprenait un
+sourire parmi ses courtisans, il se persuadait qu'on se moquait de lui
+et venait supplier madame de Narishkine, au nom de son ancien
+attachement, de lui dire en quoi il appelait ainsi le ridicule qui le
+poursuivait de toute part.
+
+Un soir où elle avait auprès d'elle une jeune parente polonaise, on
+servit du thé; l'Empereur s'empressa d'en arranger une tasse pour
+madame de Narishkine et ensuite une autre pour cette demoiselle.
+Madame de Narishkine se pencha vers sa cousine et lui dit:
+
+«Quand vous rentrerez dans le château de votre père, vous vous
+vanterez, j'espère, de la qualité de votre échanson.
+
+--Oh certainement», reprit l'autre.
+
+L'Empereur, qui était sourd, n'entendit pas le colloque mais vit le
+sourire sur leur visage. Le sien se rembrunit aussitôt et, dès qu'il
+se trouva seul avec madame de Narishkine, il lui dit:
+
+«Vous voyez bien que le ridicule m'atteint partout. Même vous, qui
+avez de l'affection pour moi, sur qui je compte, vous ne pouvez
+résister à vous en moquer. Dites-moi ce que j'ai fait pour provoquer
+votre risée.»
+
+Elle eut toutes les peines du monde à calmer cette imagination malade.
+
+L'Empereur n'avait foi qu'en monsieur de Metternich. Il entretenait
+avec lui une correspondance presque journalière. L'autrichien était
+bien plus avant dans sa confiance que ses propres ministres; il
+croyait absolument à ses avis et surtout à ses rapports de police.
+
+Il portait constamment sur lui un petit agenda, envoyé par le prince
+de Metternich, où les noms de toutes les personnes politiquement
+suspectes dans l'Europe entière se trouvaient placés par ordre
+alphabétique, avec le motif et le degré de suspicion qui devait s'y
+rattacher. Lorsqu'on prononçait un nom nouveau devant l'Empereur, il
+avait sur-le-champ recours à ce livret et, s'il ne se trouvait par sur
+cette liste noire, il écoutait bénévolement ce qu'on voulait lui dire;
+mais si, par malheur, il y était placé, rien ne pouvait le ramener de
+ses préventions. Madame de Narishkine m'a dit l'avoir souvent vu
+consulter ces pages sibyllines.
+
+Les dernières années de ce prince ont été empoisonnées par ces
+inquiétudes, fomentées peut-être par l'intrigue mais prenant leur
+source dans des dispositions héréditaires. Quoi qu'il en soit, sa mort
+fit sensation et chagrin à Paris. Il y avait été magnanime en 1814 et
+fort utile à la France en 1815.
+
+Si nous avions pu croire à toutes les perfections dont la brillante
+imagination du duc de Raguse décorait son frère Nicolas, au retour du
+couronnement de Moscou, les regrets pour l'empereur Alexandre
+n'auraient pas dû se prolonger; mais la suite a prouvé qu'il se les
+était un peu exagérées.
+
+Le duc de Raguse est toujours parfaitement véridique dans ce qu'il
+croit sur le moment, mais très sujet à se laisser enthousiasmer
+facilement par les hommes et par les choses. Il a cruellement porté la
+peine de cette disposition: tous les revers de sa carrière doivent y
+être rattachés. Nous avons vu comment les illusions patriotiques
+l'avaient entraîné à se séparer de l'empereur Napoléon. Depuis ce
+temps, les illusions d'un autre genre l'avaient ruiné.
+
+Rentré en France en 1815, il s'était dit que la guerre n'était plus
+une carrière pour un maréchal de France; qu'un soldat de l'Empire ne
+pouvait pas être un courtisan des Tuileries et que, pourtant, il était
+dur à quarante ans de ne plus jouer aucun rôle dans son pays.
+
+Ses habitudes lui rendaient nécessaire l'attitude de grand seigneur.
+Il se demanda comment s'étaient créées les grandes existences du moyen
+âge et trouva que c'était par la prépondérance exercée sur un grand
+nombre de dépendants. Le siècle ne permettait pas que ce fut sur des
+hommes d'armes; mais, si un guerrier distingué pouvait, par
+l'industrie, remettre dans sa clientèle un pays tout entier, non
+seulement il se ferait un revenu colossal, mais encore il aurait la
+seule position de grand seigneur que les temps modernes comportassent,
+la seule qui pût donner assez d'indépendance pour que la Cour dût
+compter avec vous.
+
+C'est plein de ces idées, moitié vaniteuses, moitié généreuses, que le
+pauvre maréchal entreprit de changer une petite terre, qu'il possédait
+à Châtillon-sur-Seine, en un vaste atelier de toutes les industries
+réunies. Il se passionnait successivement pour chacune, l'amenait à
+frais immenses au point où elle aurait peut-être réussi, si une
+nouvelle idée, adoptée avec autant de zèle que la précédente, ne
+l'avait fait négliger et abandonner. Il était dans la pleine illusion
+que ses spéculations auraient le plus brillant résultat, mais il
+sentait un commencement de pénurie lorsqu'il sollicita la mission de
+Moscou. Avec son imprévoyance accoutumée, il y déploya un luxe tel
+que, loin que ce voyage lui fût utile, il ne fit qu'augmenter la somme
+de ses dettes. L'année suivante, le feu se mit dans ses affaires et il
+dut s'avouer à lui-même, ce que les autres savaient depuis longtemps,
+qu'il était complètement ruiné.
+
+J'en fus d'autant moins surprise, pour ma part, que, pendant son
+séjour en Russie, je m'étais trouvée passer à Châtillon. J'avais
+visité cet encyclopédique établissement en détail, entre autres la
+bergerie à _trois étages_ dont il était si fier. Tout l'hiver
+précédent, il nous avait entretenus de ses _moutons vêtus_ qui
+devaient être une source de fortune incalculable. J'en parlai au
+régisseur qui me répondit par un soupir: «Hélas, madame, je vais vous
+les montrer; c'est la dernière fantaisie de monsieur le maréchal. Il
+m'écrit toutes les semaines des calculs sur le profit qui doit
+nécessairement en résulter, et je lui répète vainement à quel point
+c'est onéreux.»
+
+Je trouvai de pauvres bêtes, cousues dans les peaux d'autres moutons
+déjà tombées en haillons, étouffant de chaleur et ayant la tournure la
+plus grotesque qu'on puisse imaginer. Le calcul du maréchal était que
+la redingote coûtait _quatre_ francs et durait dix-huit mois. La
+toison devait se vendre _six_ à _sept_ francs de plus, et les animaux
+n'être plus sujets à aucune maladie. Les livres du régisseur
+prouvaient autre chose. La redingote coûtait _sept_ francs, ne durait
+qu'un an malgré des rapiécetages qui la faisaient revenir à _neuf_
+francs. La toison ne se vendait que quarante sols de plus que celle
+des bêtes non vêtues, et les maladies étaient au moins aussi
+fréquentes et plus contagieuses.
+
+Cet échantillon donnera l'idée des spéculations du maréchal; mais, si
+toutes ont été onéreuses pour lui, beaucoup ont été très profitables
+au pays; aussi, quoiqu'il ait été la cause de la ruine de quelques
+individus, ses serviteurs ou amis, il est resté fort regretté et très
+populaire à Châtillon.
+
+Il s'adressa au Roi pour obtenir que ses appointements, destinés à
+payer ceux de ses créanciers qui n'avaient pas d'hypothèques sur ses
+biens, fussent continués jusqu'à l'extinction de ses dettes, lors même
+qu'il viendrait à mourir avant de les avoir soldées. Le Roi mit
+beaucoup de bonté à accorder cette faveur. Il montra au maréchal une
+bienveillance qui le toucha fort et ne lui a pas permis d'agir comme
+il eut été plus utile peut-être même pour le monarque en 1830. Mais
+nous n'en sommes pas là.
+
+Il me semble que c'est à cette même année que mourut Talma, à l'apogée
+de son talent. Il venait de créer plusieurs rôles, dans de médiocres
+pièces où il était sublime, _Sylla_, _Léonidas_, et enfin _Charles VI_
+où il avait réussi à se montrer constamment roi au milieu de toutes
+les misères de l'humanité. Je ne pense pas que l'art de l'acteur
+puisse aller au delà. Nos pères cependant nous assuraient Le Kain très
+supérieur à Talma. Nous n'avons pas eu jusqu'ici à le vanter à la
+génération nouvelle au mépris d'un autre, car personne ne s'est
+présenté pour recueillir sa succession.
+
+Talma en France et mistress Siddons en Angleterre m'ont paru ce qu'il
+pouvait y avoir de plus parfait au théâtre, car ils se transformaient
+complètement dans le personnage qu'ils représentaient; et, de plus,
+l'un et l'autre étaient si beaux et si gracieux, leur voix était si
+harmonieuse, que chacune de leur pose composait un tableau aussi
+agréable à l'oeil que leurs accents étaient flatteurs pour l'oreille.
+Une de mes prétentions (car qui n'en a pas une multitude?) est de
+n'être pas exclusive. Ainsi j'aurais grande joie à entendre un acteur
+ou une actrice qui me fissent autant de plaisir que Talma et mistress
+Siddons; mais je doute que cela se rencontre, de mon temps.
+
+Le 21 janvier 1827, le général Pozzo et le duc de Raguse arrivèrent
+chez moi de très bonne heure. J'avais eu quelques commensaux à dîner;
+à peine le dernier fut-il sorti que l'ambassadeur, regardant le
+maréchal, lui dit: «Hé bien?»
+
+Celui-ci cacha sa figure dans ses deux mains en répondant: «J'en suis
+encore horrifié.»
+
+On comprend que ce début excita notre curiosité. Ils nous racontèrent
+qu'en sortant de la cérémonie expiatoire de Saint-Denis, le maréchal,
+qui suivait à quelques pas le prince de Talleyrand par une sortie
+privilégiée, avait vu un homme s'avancer sur lui, lui adresser
+quelques injures et simultanément lui appliquer sur la joue un coup
+si violent qu'il était tombé comme une masse. Le maréchal avait appelé
+la garde et fait arrêter l'homme, qui se trouva être ce misérable
+Maubreuil, pendant que lui s'occupait à ramasser monsieur de
+Talleyrand presque évanoui. Il aida à le transporter dans une salle
+d'attente où se trouvait Pozzo, et c'est de ce spectacle que l'un et
+l'autre avaient un égal besoin de s'entretenir.
+
+Ils avaient craint un moment que le prince n'expirât entre leurs bras,
+tant il était suffoqué. Pozzo faisait une peinture, à sa façon
+pittoresque, de ce vieillard lui apparaissant dans ce désordre de
+vêtement, pâle, échevelé, les esprits égarés, venant achever une
+carrière si traversée de grandeur et de souillures sous la flétrissure
+de la main d'un hideux maniaque, dans le temple du Dieu qu'il avait
+abjuré, à l'heure consacrée au Roi qu'il avait trahi. Il y avait là
+une sorte de rétribution qui frappait l'imagination. Au reste, à peine
+monsieur de Talleyrand fut-il revenu à lui-même qu'il sentit le parti
+que la malveillance s'efforcerait de tirer de cette cruelle scène.
+
+Avant de venir chez moi, ces messieurs s'étaient arrêtés à sa porte.
+Ils l'avaient, contre leur attente, trouvée toute grande ouverte. Le
+prince, entouré de monde, était couché sur un fauteuil dans son
+cabinet fort assombri et avait le front couvert d'un bandeau. Il
+racontait que Maubreuil avait voulu l'assassiner, qu'il l'avait frappé
+sur le haut de la tête et lui avait fait une plaie qu'il avait fallu
+panser. Avec son imperturbabilité accoutumée, il fit ce récit d'aplomb
+devant les témoins de la scène: «Il m'a assommé comme un boeuf»,
+répétait-il à chaque instant en avançant son poing fermé et le plaçant
+à la hauteur du front; du reste de la figure, il n'en était pas
+question, quoique, à Saint-Denis, ses lèvres seules furent
+saignantes.
+
+Les témoins oculaires de la scène comprirent que le prince aimait
+mieux avoir été _assommé_ que frappé, et que le coup de poing lui
+répugnait moins que le coup de paume. Ils le secondèrent dans cette
+innocente supercherie qui cependant fut presque généralement
+soupçonnée. Toutefois, il y a une espèce de pudeur publique qui
+protège, jusqu'à un certain point, les hommes qui ont joué un grand
+rôle, et personne ne se sentait le courage de donner à l'acte de
+Maubreuil son véritable nom.
+
+Monsieur de Talleyrand fut bien longtemps à se remettre de cette
+atteinte dont le gentilhomme, qu'il n'a jamais pu dépouiller, avait
+souffert jusque dans la moelle des os. Il affecta de recevoir tous
+ceux qui allaient chez lui. Dès qu'il fut présentable, il retourna à
+la Cour, un grand morceau de taffetas d'Angleterre sur le front, et
+répétant à toute occasion: «Il m'a assommé comme un boeuf.»
+
+Mais, dès qu'il le put, sans avoir l'air de fuir, il quitta Paris et
+passa presque toutes les années suivantes à la campagne, chez madame
+de Dino. Il craignait aussi de retrouver Maubreuil sur son chemin.
+Celui-ci avait été condamné à quelques mois de détention; mais il
+annonçait le projet de renouveler son délit, qu'il qualifiait de
+l'expression catégorique, dès qu'il serait libéré. Je n'en ai plus
+entendu parler. Probablement monsieur de Talleyrand aura acheté son
+éloignement à prix d'argent.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+ Loi sur le droit d'aînesse. -- Enterrement du duc de Liancourt.
+ -- La garde nationale licenciée. -- Sosthène de La Rochefoucauld
+ et monsieur de Villèle. -- Le Roi au camp de Saint-Omer. --
+ Sagesse de monsieur le Dauphin.
+
+
+La fatalité, qui semblait pousser la maison de Bourbon à entreprendre
+tout ce qui pouvait aliéner le plus sûrement les masses, dicta le
+projet de loi sur le droit d'aînesse. J'avoue qu'il plaisait assez à
+mes idées anglaises et à mes goûts aristocratiques; mais je n'étais
+pas chargée de m'informer si le pays était disposé à le recevoir. Il
+échoua devant la sagesse de la Chambre des pairs en augmentant sa
+popularité qui, à cette époque, était au comble, ainsi que sa défaveur
+à la Cour. Le ressentiment qu'elle montra, à l'occasion de
+l'enterrement du duc de Liancourt, augmenta encore cette double
+impression.
+
+Plusieurs enterrements, entre autres celui de monsieur Manuel, avaient
+été depuis quelque temps l'occasion de manifestations hostiles au
+gouvernement. En conséquence, on avait publié de nouvelles ordonnances
+relatives aux pompes funèbres: il était défendu de porter les
+cercueils à bras.
+
+Le duc de Liancourt, protecteur d'une multitude d'établissements
+gratuits, avait une énorme clientèle dans la classe des ouvriers. Ils
+voulaient rendre à leur patron l'hommage de le porter en sortant de
+l'église. La police s'y opposa vivement. Une rixe s'engagea; l'esprit
+de parti l'envenima. Dans le tumulte, la pierre tomba et, dit-on, se
+brisa. Il y eut au moins beaucoup de scandale, et un spectacle aussi
+affligeant que blessant pour la famille.
+
+Le corps entier de la pairie se tint pour offensé et demanda des
+explications. Cet incident contribua à augmenter l'alliance qui se
+formait entre le pays et la Chambre des pairs.
+
+Ce mauvais génie, qui présidait au sort de la branche aînée, inspira,
+en appelant à son aide la colère et la précipitation, une résolution
+dont peu de personnes sentirent la portée, mais qui, plus que toute
+autre, a contribué à la chute du vieux trône, démoli en quelques
+heures trois années plus tard.
+
+Au printemps de 1827, la bourgeoisie de Paris paraissait assez mal
+disposée contre le gouvernement pour qu'on dût hésiter à réunir la
+garde nationale et à la faire passer en revue par le Roi.
+
+Après de longues délibérations on s'y décida: le Roi se rendit au
+champ de Mars. Il fut, en général, mieux accueilli qu'on ne
+l'espérait. Un garde national ayant crié: «À bas les ministres!» le
+Roi arrêta son cheval et dit, d'un ton calme et digne: «Je ne viens
+pas ici pour recevoir des conseils, mais des hommages. Faites sortir
+cet homme des rangs.» Cet acte de force eut grand succès, comme tout
+ce qui annonce de l'énergie et de la volonté dans les chefs des
+empires; les cris de «Vive le Roi» fendirent l'air.
+
+En descendant de cheval aux Tuileries, Charles X était fort content de
+sa matinée. Il chargea le maréchal Oudinot de faire rédiger un ordre
+du jour où, en témoignant du mécontentement de quelques cris isolés
+qui s'étaient fait entendre sur son passage, on vanterait cependant
+la bonne tenue et l'excellente attitude de l'immense majorité de la
+garde nationale.
+
+Le Roi répéta deux fois: «Dites que je suis très content». Monsieur le
+Dauphin tint le même langage. Toutes les personnes qui faisaient
+partie de l'état-major avaient reçu la même impression et la
+répandirent dans la ville. J'en vis plusieurs dans la soirée. Le
+propos, généralement répété, était que la revue avait été superbe et
+le Roi parfaitement accueilli.
+
+Toutefois la calèche, où les princesses se trouvaient, avait été
+constamment suivie par un groupe de populace qui les avait assez mal
+traitées de propos et presque huées. Tous les partis se sont
+mutuellement accusés d'avoir préparé cette manifestation hostile.
+
+Le soir, madame la duchesse de Berry s'en expliquait en termes très
+courroucés. Lorsque le Roi et Madame arrivèrent chez elle où se tenait
+la Cour, elle porta plainte à Charles X. Madame la Dauphine,
+interpellée à son tour, répondit avec sa sécheresse accoutumée que
+cela avait été assez mal, mais qu'elle craignait pire. Le Roi ne fit
+qu'un seul _rubber_ de whist, et retourna chez lui où monsieur de
+Villèle l'attendait.
+
+Dans la nuit, le maréchal Oudinot fut réveillé. Le Roi lui envoyait,
+au lieu de la rédaction de l'ordre du jour fait selon ses ordres et
+soumis à son approbation, l'ordonnance qui cassait la garde nationale.
+Au même instant, la garde royale s'emparait des corps de garde de la
+garde nationale, en expulsait les bourgeois qui s'y trouvaient et
+poussait la grossièreté jusqu'à jeter hors la porte les armes et
+fournitures des gardes nationaux absents dans le moment. Cette insulte
+sema dans le coeur de la population de Paris un germe de haine dont
+les fruits se trouvèrent mûrs en 1830.
+
+Voici ce qui l'avait provoqué. Une des légions, en revenant du champ
+de Mars, s'était arrêtée devant l'hôtel des finances, avait crié: _À
+bas Villèle!_ et brisé quelques vitres. Cette conduite, il faut le
+reconnaître, très coupable d'un corps sous les armes exaspéra d'autant
+plus le ministre qu'il apprenait, en même temps, que le Roi se tenait
+satisfait de sa propre réception.
+
+Or, il ne lui convenait pas que leurs fortunes se trouvassent
+séparées. Il recueillit à la hâte et envenima tous les rapports qu'il
+put se procurer des propos tenus et des cris isolés jetés au champ de
+Mars, puis écrivit au Roi de ne point se prononcer avant de lui avoir
+donné audience.
+
+Charles X se trouva préparé par les plaintes de madame la duchesse de
+Berry et le mécontentement de sa belle-soeur. En peu de minutes,
+monsieur de Villèle emporta la plus fatale mesure qui pût être
+adoptée.
+
+Louis XVI avait perdu le trône dans son ardeur à se débarrasser de la
+pacifique opposition des anciens parlements. Charles X a renversé le
+sien en refusant toute barrière légale, oubliant la phrase si
+heureusement rédigée par monsieur de Talleyrand: _On ne peut s'appuyer
+que sur ce qui résiste._
+
+Au reste, je crois bien que le ministre, encore tout puissant à cette
+époque, n'avait pas calculé l'effet de son périlleux conseil.
+
+La garde nationale était parvenue à cette inertie où elle tombe
+toujours dès que ses services ne sont plus nécessaires. Elle se
+montrait très peu empressée à peupler les corps de garde; mais cette
+insulte gratuite réveilla son zèle.
+
+Je faisais travailler à Châtenay et j'avais donné rendez-vous à
+plusieurs ouvriers de Paris pour le lendemain de la revue; je partis,
+sans avoir lu le _Moniteur_ et sous l'impression qu'elle s'était très
+bien passée. Les gens que j'attendais arrivèrent tard, sachant la
+nouvelle, et dans un état d'exaspération incroyable.
+
+Tous appartenaient à la garde nationale, et tous étaient furibonds. À
+peine s'ils écoutaient les ordres que je donnais pour les travaux et,
+quand je leur parlais trumeaux, ils répondaient baïonnettes. Après
+avoir vainement cherché à les calmer par le souvenir de l'ennui que
+leur causait les gardes à monter, je renonçai à fixer leur attention
+et les laissai retourner dans leurs quartiers où ils allèrent
+rapporter leur fureur, après l'avoir fait partager à tout mon village.
+J'étais moi-même empressée de venir apprendre ce qui avait pu amener
+une si singulière péripétie.
+
+Il n'y a jamais eu d'autres motifs ostensibles que ceux que j'ai déjà
+relatés. Cependant, j'ai peine à croire que monsieur de Villèle n'ait
+pas eu quelque arrière-pensée ignorée pour prendre une mesure si
+violente. Quoi qu'il en soit, à dater de cette époque, il devint la
+bête noire de la population parisienne et, bientôt, celle de toute la
+France.
+
+Le duc de Doudeauville, ministre de la maison du Roi, comprit mieux
+que les autres la tendance de ce qui se faisait et donna sa démission
+à l'occasion de la dissolution de la garde nationale.
+
+Je ne sais plus si c'est avant ou après cet événement qu'il faut
+placer une démarche de Sosthème de La Rochefoucauld que je tiens de
+lui-même et que je ne puis me refuser de répéter.
+
+J'ai déjà dit le rôle qu'il avait joué entre monsieur de Villèle et
+madame du Cayla. Il est indubitable qu'il avait conduit monsieur de
+Villèle au pouvoir et qu'il l'y avait soutenu, par l'influence de la
+favorite, tant que Louis XVIII avait vécu. Depuis sa mort, monsieur de
+Villèle s'était émancipé d'une protection qui lui pesait. Cependant
+l'intimité avait été trop grande pour qu'il n'en restât pas des
+habitudes de familiarité.
+
+Sosthène en profita pour arriver, un beau matin, dans le cabinet de
+monsieur de Villèle. Après quelques phrases d'affection, il lui
+rappela les sentiments patriotiques qu'il exprimait lorsqu'il
+cherchait le ministère, uniquement dans l'intérêt du pays, parce que
+l'opinion publique l'y appelait; et, partant de cette base, il
+l'avertit que l'opinion publique se déclarait fortement contre son
+administration. Mieux situé qu'un autre par ses relations avec toutes
+les classes de la société pour s'en apercevoir, il venait lui faire
+part de ses découvertes. Il lui était évident qu'il n'était plus au
+pouvoir de monsieur de Villèle de faire le bien, et, comme il ne
+l'avait placé où il était que dans l'intention d'être utile au Roi et
+au pays, il venait le sommer, au nom de l'amitié, de l'honneur, de la
+reconnaissance, de ne pas le compromettre plus longtemps en
+s'obstinant à conserver sa place.
+
+On peut imaginer comment cette harangue fut reçue par monsieur de
+Villèle, alors tout-puissant. Il eut un moment d'inquiétude que
+monsieur de La Rochefoucauld ne fût l'organe du roi Charles X dont il
+était aide de camp et parfois bien traité. Mais la nature de la
+communication le rassura promptement.
+
+Il traita Sosthène de façon à ce qu'ils se séparassent brouillés, ce
+qui lui était infiniment agréable et commode, puis courut raconter la
+scène au Roi. Celui-ci, qui ne se rappelait pas volontiers les
+intrigues ourdies pendant les dernières années du règne de son frère
+et dont Sosthème avait été l'agent, fut très empressé de rompre aussi
+les rapports auxquels il avait été forcé de l'admettre et de lui faire
+subir les honneurs de la disgrâce.
+
+J'ai rapporté cette anecdote, dont je suis sûre, parce que, si ce
+personnage, semi-ridicule, semi-historique, de Sosthène figure jamais
+dans les _Mémoires_ du temps, il est assez curieux de savoir comment,
+au travers d'une vie uniquement dévouée à l'intrigue, il avait
+conservé une sorte de loyauté chevaleresque poussé jusqu'à la
+niaiserie.
+
+Madame du Cayla, moins candide dans ses démarches, ne se brouilla avec
+personne. Elle n'avait pu être duchesse, comme le feu Roi le
+souhaitait, parce que monsieur du Cayla avait obstinément refusé de se
+laisser faire duc. Charles X lui accorda les entrées de la salle du
+trône et une forte pension.
+
+Madame la Dauphine, qui la traitait plus que froidement pendant sa
+faveur, était très gracieuse pour elle maintenant, en reconnaissance
+du service qu'elle avait rendu en faisant accomplir à Louis XVIII ses
+devoirs religieux au moment de la mort.
+
+Les espérances du parti ultra avaient été encouragées par l'attitude
+et les paroles du prince de Metternich dans un voyage qu'il fit à
+Paris. La Cour le combla de distinctions. Il fut engagé à dîner avec
+la famille royale aux Tuileries, honneur qui n'a été partagé que par
+le duc de Wellington et des princes de familles régnantes. Dans les
+idées des rois de France, la faveur ne pouvait aller au delà, et
+eux-mêmes s'étonnaient de l'accorder.
+
+La Congrégation essaya d'entrer dans la voie des miracles. Il y en eut
+plusieurs de constatés. Entre autres une croix lumineuse vue à Migné,
+en Poitou. On en fit imprimer et répandre des relations à profusion.
+Mais la Cour de Rome les défendit, et il fallut renoncer à ce genre de
+séduction qui prêtait trop au ridicule dans le dix-neuvième siècle. Le
+Roi lui-même ne voulut pas encore reconnaître là les ordres de la
+Providence. D'ailleurs, il était assez bien disposé, pour qu'il n'y
+eût pas occasion de stimuler son zèle personnel. Il n'était arrêté que
+par la crainte des obstacles qu'il rencontrerait.
+
+La réception qui lui fut faite au camp de Saint-Omer, où les troupes
+l'accueillirent avec la satisfaction la plus marquée, ainsi que les
+hommages qu'il recueillit sur la route, même à Lille (ville notée pour
+_mal penser_), faisaient compensation au silence qui l'entourait à
+Paris; et il crut pouvoir réaliser ses propres espérances en
+accomplissant les promesses qu'il n'avait cessé de faire.
+
+Monsieur de Villèle en retardait l'exécution depuis longtemps; mais
+son crédit était battu en brèche par des gens dont le pouvoir
+s'accroissait chaque jour des terreurs qu'on inspirait à Charles X
+pour son salut dans ce monde et dans l'autre.
+
+Le Roi et ses amis réclamaient la restitution des biens du clergé et
+la reconnaissance des ordres monastiques. On les voulait dotés par
+l'État et propriétaires territoriaux. Monsieur de Villèle était loin
+d'admettre ces souhaits comme réalisables; mais il voulait s'assurer
+une longue vie ministérielle. Ces deux volontés excentriques tombèrent
+d'accord sur la nécessité d'une nouvelle législature. Les ultras, avec
+toutes les illusions qui distinguent ce parti, ne doutaient pas
+qu'elle ne fût nommée dans leur sens; et, de son côté, monsieur de
+Villèle comptait sur son habileté pour obtenir des députés à sa
+dévotion.
+
+Il leur aurait, d'ailleurs, volontiers pardonné de se montrer
+récalcitrants aux prétentions des exaltés pour _le trône et l'autel_
+dont il était bien importuné mais qu'il osait d'autant moins brusquer
+qu'il se sentait miné dans l'esprit du Roi et que son crédit diminuait
+visiblement.
+
+La Chambre des pairs offusquait, et le ministre tombait d'accord, avec
+les conseillers de la conscience du Roi, qu'une grande fournée de
+pairs était nécessaire pour y changer l'esprit de la majorité
+actuelle. En ajoutant cette mesure à de nouvelles élections, monsieur
+de Villèle comptait s'assurer un long bail ministériel.
+
+Monsieur le Dauphin se tenait en dehors de ces intrigues.
+Respectueusement soumis aux ordres du Roi, il ne témoignait aucune
+hostilité à son ministre, mais encore bien moins de faveur. Il se
+bornait à faire de son mieux ce dont on le chargeait spécialement. Il
+était à la tête de l'administration des prisons et tenait quelquefois
+des assemblées où les intérêts de ces établissements étaient discutés
+devant lui. Il présidait avec beaucoup de convenance et de sagesse, et
+ne manquait pas une occasion d'exprimer des sentiments élevés et
+libéraux.
+
+J'ai souvent vu des personnes, sortant de ces réunions, enchantées de
+monsieur le Dauphin. Je citerai entre autres monsieur Pasquier et
+monsieur Portal dont les suffrages valent bien la peine d'être
+comptés.
+
+Dans le même temps, monsieur le Dauphin tenait un conseil militaire où
+il obtenait aussi d'honorables approbations. On lui reconnaissait des
+idées saines, accompagnées d'une grande modération et d'un esprit
+d'impartialité, fort recommandables dans un prince vivant d'une façon
+si isolée et d'une dévotion si éminente.
+
+Quoiqu'elle n'aimât pas les prêtres, madame la Dauphine était plus
+sous l'influence de ses entours.
+
+Madame la duchesse de Berry en voulait à monsieur de Villèle de ce
+qu'il ne faisait, ni assez vite, ni assez violemment, toutes les
+extravagances qu'elle et sa petite coterie ultra nobiliaire rêvaient;
+mais elle était trop légère et trop occupée de ses plaisirs pour
+travailler sérieusement contre lui; elle se bornait à des sarcasmes
+qui commençaient à amener un sourire sur les lèvres du Roi, au lieu de
+la réprimande qu'elle aurait subie quelques mois plus tôt.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+ Bataille de Navarin. -- Élections de 1827. -- Société aide-toi
+ Dieu t'aidera. -- Intrigues du parti ultra. -- Chute de monsieur
+ de Villèle. -- Séjour de dom Miguel à Paris. -- Le ministère
+ Martignac. -- Désappointement de monsieur de Chateaubriand. -- Il
+ accepte l'ambassade de Rome. -- Nouvelle intrigue de monsieur de
+ Polignac. -- Jeu bizarre de la nature.
+
+
+Je n'ai point parlé de l'affaire grecque sous le rapport historique
+parce que je ne m'élève pas jusque-là, mais je ne puis la passer sous
+silence dans ses effets de salon. Il s'était établi que tout ce qui
+faisait opposition à la Cour était philhellène et que le gouvernement,
+quoique protégeant ostensiblement les grecs, leur était contraire. La
+Congrégation aimait mille fois mieux les turcs que ces hérétiques de
+grecs car, du moins, les premiers prêchaient l'absolutisme.
+
+Le gain de la bataille de Navarin ne fit donc pas grand plaisir aux
+Tuileries, quoiqu'on n'osât pas l'accueillir tout à fait aussi mal
+qu'à Londres.
+
+Je ne puis m'empêcher de signaler, à ce sujet, jusqu'où l'instinct
+patriotique est poussé en Angleterre. On y croyait l'émancipation des
+colonies espagnoles utile aux intérêts du commerce britannique, et on
+craignait que celle des grecs ne fût un accroissement d'importance
+pour la Russie. Les feuilles publiques, les réunions, les bancs des
+deux Chambres retentissaient des cruautés, des vexations, des
+intolérances exercées contre les américains espagnols, que tout le
+monde sait avoir été les colonies les plus paternellement traitées qui
+aient jamais existé.
+
+Mais, en revanche, par cette espèce de franc-maçonnerie qui conduit
+toujours les anglais lorsqu'il s'agit des intérêts spéciaux de la
+vieille Angleterre, les massacres de Parga, d'Hydra, de Chio, toutes
+ces dames chrétiennes enlevées à leur famille et vendues sur les
+marchés de Smyrne n'arrachaient pas un cri à un seul organe de la
+presse. Pas un soupir n'a été poussé d'aucun banc de l'opposition; et,
+malgré la vanité nationale si facilement exaltée par les succès
+maritimes, le ministère dans le discours de la Couronne se crut obligé
+de qualifier d'_inopportune_ (untoward) la victoire de Navarin.
+
+Chez nous, l'impression était bien différente; et, puisqu'enfin cette
+victoire inopportune comblait de joie une grande partie du pays,
+monsieur de Villèle voulut profiter de la popularité qui en
+rejaillirait sur le gouvernement pour exécuter le parti arrêté de la
+dissolution de la Chambre des députés. Elle fut annoncée et les
+élections fixées à l'époque la plus rapprochée possible. Il espérait,
+par là, éviter les manoeuvres des personnes qui lui étaient hostiles
+dans les deux oppositions. Car, il faut lui rendre justice, lui aussi
+était déjà _juste milieu_ et avait pour ennemis actifs tous les
+exagérés du parti ultra.
+
+La censure tombait de droit devant les élections. Je ne me souviens
+plus à quelle époque elle avait été rétablie. Elle était tellement
+impopulaire que les personnes, honorables d'ailleurs, auxquelles on
+avait imposé le métier de censeur se trouvèrent honnies de tout le
+monde. De plus, on n'y gagnait pas grand'chose; jamais l'axiome
+italien _fatta la legge trovato l'inganno_ ne fut plus complètement
+justifié.
+
+Une société de gens de lettres politiques, à la tête de laquelle
+figurait monsieur de Chateaubriand, trouvait le moyen de faire publier
+et circuler des brochures suffisamment volumineuses et assez
+irrégulièrement distribuées pour échapper à la censure établie contre
+les journaux et les écrits périodiques. Il en pleuvait autour de nous
+et on se les arrachait.
+
+Monsieur de Salvady se distingua dans cette guerre de plume, et
+monsieur Guizot y tint une place importante, mais c'est plus
+particulièrement dans l'organisation des manoeuvres électorales qu'il
+prit la première.
+
+La précaution, si évidente, de presser les élections excita une grande
+animadversion. Quand le gouvernement veut attraper les masses, il faut
+que ce soit assez délicatement pour que tout le monde ne s'en
+aperçoive pas à la fois et que l'impression des uns soit usée avant
+que les autres se trouvent avertis; mais, quand le piège est assez
+grossier pour être vu de tous en même temps, on peut être assuré de
+créer, à l'instant même, une énorme difficulté.
+
+Comme par un mouvement électrique, il se forma, dans chaque
+arrondissement, une réunion protectrice des droits électoraux. Les
+fraudes, employées aux dernières élections par l'administration de
+monsieur de Villèle et sur le renouvellement desquelles il comptait
+bien, devinrent impraticables.
+
+Les associations, composées de grands propriétaires, de gens de
+lettres, d'avocats, d'hommes politiques, déployèrent la plus grande et
+la plus intelligente activité. En restant toujours dans une complète
+légalité, elles se formèrent en comités correspondant entre eux et
+surtout avec le comité central siégeant à Paris, d'où monsieur Guizot
+dirigeait toute cette organisation.
+
+C'est là le berceau de cette société: _Aide-toi, Dieu t'aidera_ qui
+n'a pas laissé de jouer un rôle dans la chute de la monarchie et a
+fini par devenir un repaire de factieux. C'est le sort des instruments
+fondés par les oppositions qu'ils échappent promptement aux mains qui
+les ont créés pour tomber dans de plus dangereuses.
+
+Pendant que les esprits s'échauffaient au foyer électoral, on livrait
+au parti prêtre la nomination de soixante seize pairs. Ils furent
+choisis, presque exclusivement, parmi les congréganistes les plus
+zélés.
+
+Tout le monde a vu la liste faite chez monsieur de Rivière, colportée
+par monsieur de Rougé, corrigée par les affidés et imposée à monsieur
+de Villèle qui l'aurait voulue autrement composée mais adoptait l'idée
+d'une nomination assez nombreuse pour dénaturer l'esprit de la
+majorité dans la Chambre haute.
+
+Or, c'était là ce qui révoltait le pays; car la sagesse de la pairie
+venait de le protéger contre les invasions du despotisme clérical; et,
+dans ce moment même, il profitait de la clause habilement introduite
+dans la loi du jury sur la rectification des listes électorales pour
+échapper aux fraudes commises en 1824.
+
+Cette Chambre était donc fort populaire, et la violence qu'on lui
+faisait exaspéra l'opinion publique qui s'était accoutumée à y
+chercher protection bien au delà de ce que monsieur de Villèle avait
+prévu.
+
+Je me rappelle à ce sujet un dialogue qui me fut répété à l'instant
+même par un témoin auriculaire. Le président du conseil, descendant
+l'escalier du ministère de la marine, rencontra le sous-préfet de
+Saint-Denis qui le montait:
+
+«Eh bien, monsieur le sous-préfet, vous répondez de votre élection.
+
+--Non, monseigneur.
+
+--Comment, vous aviez dit à monsieur de Corbière que vous en étiez
+sûr.
+
+--Oui, monseigneur, mais c'était avant la nomination des pairs.
+
+--Allons donc, mon ami, vous vous moquez de moi, qu'est-ce qu'une
+création de pairs peut faire à vos _marchands de gadoue_? Ayez une
+bonne élection. C'est toujours la faute de l'administration quand
+elles sont mauvaises, souvenez-vous-en!»
+
+Le sous-préfet haussa les épaules, quand le ministre se fut éloigné,
+et acheva lentement de monter le degré, comme un homme très peu
+persuadé par l'éloquence élégante de son principal.
+
+Beaucoup d'électeurs partagèrent les préventions de ceux de
+Saint-Denis et, stimulés, excités par le zèle des comités que j'ai
+signalés, nommèrent un assez grand nombre de députés hostiles au
+ministère pour que la majorité fût au moins douteuse.
+
+Dans la disposition assez naturelle de rejeter sur d'autres le tort
+des actions qui tournent à mal, monsieur de Villèle ne put se retenir
+d'accuser la Congrégation et d'en témoigner beaucoup d'humeur contre
+elle. Il chercha à se rallier le petit noyau d'ultras aristocratiques
+qui était resté en dehors de la ligue jésuitique, mais il fut
+repoussé.
+
+Il se retourna alors vers les royalistes constitutionnels qui, depuis
+trois ans, dirigeaient la conduite de la Chambre des pairs, mais ils
+étaient trop irrités par la mesure qui venait de frapper cette
+assemblée pour se rallier à celui qui l'avait signée.
+
+Ces démarches du président du conseil ne purent être assez secrètes
+pour que la Congrégation n'en eût pas connaissance, et sa perte fut
+jurée. On fit venir monsieur de Polignac d'Angleterre, et le duc de
+Rivière acheva de décider le Roi au renvoi de monsieur de Villèle. Ces
+messieurs ne doutaient pas que le moment de leur triomphe ne fût
+arrivé.
+
+Toutefois, monsieur de Villèle qui redoutait le crédit de Jules de
+Polignac, l'avait, à l'aide de ses propres dépêches et de la conduite
+qu'il tenait dans toutes les affaires, tellement discrédité dans
+l'esprit du Roi, tellement montré inepte, incapable, niais, que le
+monarque hésita et enfin recula devant l'idée de former un ministère
+portant cette couleur.
+
+Malgré la profession de foi constitutionnelle que monsieur de Polignac
+vint faire à la tribune de la Chambre des pairs où, dans le discours
+le plus ridicule, il prévint la France que ses enfants apprenaient à
+lire dans la Charte, malgré les soins qu'il se donna pour se
+rapprocher des hommes que j'appellerai de la patrie parce que c'est à
+eux qu'elle a eu recours dans toutes les crises, il échoua et la chute
+de la monarchie fut ajournée.
+
+Le ministère Martignac fut nommé sous le patronage de monsieur le
+Dauphin. Monsieur de Polignac retourna furieux à son poste de Londres,
+sans renoncer aux intrigues ourdies par la coterie dévote. Le pauvre
+duc de Rivière, plus loyal et déjà malade, fut tellement affecté du
+mauvais succès de ses efforts et d'avoir efficacement travaillé à un
+résultat qui lui paraissait l'abomination de la désolation que son mal
+s'aggrava. Il mourut, peu de semaines après, en se reprochant
+amèrement la part qu'il avait prise à la chute de monsieur de Villèle.
+
+C'est au plus fort de cette tourmente ministérielle que dom Miguel,
+déjà connu pour ses violences envers sa famille, repassa par Paris en
+quittant Vienne pour aller à Lisbonne gouverner au nom de sa fiancée,
+la petite reine doña Maria.
+
+Réconcilié avec dom Pedro et reconnu par les puissances européennes
+comme mari de la reine du Portugal, il fut accueilli à notre Cour avec
+les honneurs qu'on lui avait refusés à son premier passage où il
+n'avait laissé d'autre souvenir que celui d'une scène faite à
+l'ambassadeur du Roi son père, le marquis de Marialva, pour en obtenir
+de l'argent. Elle avait été accompagnée de formes si menaçantes que le
+pauvre marquis avait dû fuir et appeler au secours contre le forcené
+qui le poursuivait le couteau à la main. Déjà valétudinaire, il ne
+s'était pas relevé d'une si chaude alarme. Quoique ce genre
+d'illustration fût peu attrayant, il m'avait inspiré la curiosité de
+voir dom Miguel qu'on prétendait réformé par les bonnes inspirations
+de monsieur de Metternich.
+
+On donna un spectacle aux Tuileries à son occasion et j'en profitai
+avec empressement.
+
+Au lieu du tyran, à physionomie sombre, que je m'attendais à trouver,
+je vis arriver, avec notre famille royale, un jeune homme d'une figure
+charmante, ayant l'air noble, distingué, le sourire doux, le regard
+calme et brillant, le geste gracieux. Placé entre madame la Dauphine
+et madame la duchesse de Berry, il s'entretint avec elles d'un air
+d'aisance intelligente. En un mot, il ne ressemblait, en aucune façon,
+à la bête farouche que j'allais chercher à ce spectacle.
+
+Le dimanche suivant, il y eut assemblée chez madame la duchesse de
+Berry; j'y fus invitée. Dom Miguel s'y montra également prince
+gracieux et homme de bonne compagnie. Il parlait à presque toutes les
+femmes. La curiosité nous amenait autour de lui, et nous faisions
+cercle dans un moment où un de ses aides de camp lui nomma un
+portugais, je crois, qui demandait à lui être présenté. Il tourna sur
+lui-même, comme sur un pivot, lança en s'éloignant un regard qui nous
+fit toutes reculer. Le tigre était retrouvé. Je ne puis exprimer
+comment, dans l'espace de moins d'une seconde, les beaux traits de son
+visage s'étaient subitement déformés et avaient produit un aspect
+hideux. Il fut quelque temps à reprendre sa beauté. L'aide de camp
+resta comme transfixé à la place où il avait prononcé des paroles si
+mal accueillies.
+
+Voilà tous mes rapports avec ce prince; mais le coup d'oeil que j'ai
+surpris en cette occasion m'a rendu probables les récits de ces folles
+cruautés: certainement il y avait de l'aliénation dans ce regard.
+
+Ces remarques sur la physionomie me reportent à l'état où je trouvai
+monsieur de Chateaubriand le lendemain du jour où les noms des
+nouveaux ministres parurent dans le _Moniteur_.
+
+Il avait activement travaillé à renverser monsieur de Villèle et il
+croyait, en satisfaisant sa haine, paver simultanément le chemin qui
+le ramènerait à cet hôtel des affaires étrangères dont il avait été si
+brutalement expulsé et où il prétendait rentrer par droit de conquête.
+
+Il pensait être indispensable à la formation d'un ministère
+constitutionnel. Dans les pourparlers qui avaient précédé la
+nomination, il s'était toujours placé comme président du conseil et ne
+discutait que les noms de ses collègues. Il avait choisi monsieur
+Royer-Collard pour l'intérieur. Cela pouvait être assez habile sous le
+point de vue parlementaire.
+
+Monsieur Royer-Collard était aussi libéral que le pouvait être un
+royaliste. Il était de bonne foi dans ces deux sentiments, et cela lui
+avait valu une énorme majorité de suffrages dans sept collèges
+électoraux; mais, sous le rapport gouvernemental, tout ce qui avait
+fréquenté monsieur Royer-Collard savait combien peu il était homme
+pratique et quels obstacles il apporterait dans un conseil. Charles X
+avait donc bien quelque raison de s'opposer à un choix qui cependant
+aurait été populaire.
+
+Monsieur de Chateaubriand ayant dit que monsieur Royer-Collard lui
+paraissait indispensable, on feignit de comprendre qu'il n'entrerait
+pas sans lui dans une combinaison ministérielle. Pendant ce temps, on
+entourait monsieur de La Ferronnays pour lui faire accepter les
+affaires étrangères. Il consentit; et, tandis que messieurs de
+Chateaubriand et Royer-Collard, se tenant pour indispensables,
+attendaient, enveloppés dans leur suffisance, qu'on vînt solliciter
+leurs concours, ils lurent dans le _Moniteur_ la formation de ce
+ministère jugé impossible et composé des gens qu'eux-mêmes désignaient
+comme de leur parti.
+
+Je ne sais quel fut l'effet sur monsieur Royer-Collard; mais, pour
+monsieur de Chateaubriand, il fut si furieux qu'il en pensa étouffer;
+il fallut lui mettre un collier de sangsues, et, cela ne suffisant
+pas, on lui en posa d'autres aux tempes. Le lendemain, la bile était
+passée dans le sang; il était vert comme un lézard. Cependant,
+l'agitation où il était ne lui permettant pas de rester chez lui, je
+le rencontrai dans une maison où il était venu promener son
+inquiétude. Les stigmates, laissés par les sangsues, lui permettaient
+d'attribuer son changement à la maladie.
+
+Je n'ai guère vu de spectacle plus triste que celui de cet homme, à
+qui on ne peut refuser une capacité peu ordinaire et auquel sa
+profonde indifférence pour tout ce qui ne blesse pas son amour-propre
+donne l'air d'une habituelle bonhomie, bouleversé et accablé à ce
+point par un revers d'ambition. S'il avait pu attaquer le nouveau
+ministère avec le même acharnement que le dernier, son chagrin aurait
+été moins poignant; mais il comprenait bien que toutes ses armes
+offensives se trouvaient, sinon brisées, au moins bien émoussées, et
+il se sentait complètement joué.
+
+Hyde de Neuville, que lui-même avait désigné et qui lui devait toute
+son importance, avait été mandé par lui et traité du haut en bas pour
+avoir consenti à être nommé ministre de la marine. Il n'avait trouvé
+grâce qu'en promettant d'entraver les affaires, de manière à rendre
+promptement nécessaire un remaniement qui ramènerait monsieur de
+Chateaubriand sur la scène où son ambition l'appelait.
+
+Quelque chagrin qu'eût le Roi des choix que la nécessité lui imposait,
+il fut un peu consolé par la pensée que, du moins, monsieur de
+Chateaubriand se trouvait exclu. Quoique monsieur de La Ferronnays ne
+lui fût nullement agréable, il le préférait encore.
+
+De tous les ministres, celui des affaires étrangères se trouve le plus
+directement en contact avec le souverain. Ses attributions renferment
+les tracasseries qui font le sujet des conversations intimes et du
+commérage royal. Il faut une personne qui entende, comprenne et puisse
+entrer dans leurs plus petites susceptibilités, leurs préférences et
+leurs répugnances.
+
+Sous ce rapport, monsieur de La Ferronnays était très bien choisi;
+mais les princes n'avaient jamais pu lui pardonner sa rupture avec
+monsieur le duc de Berry, et il en était résulté un levain de
+mécontentement qui fermentait à chaque occasion.
+
+Monsieur le Dauphin l'éprouvait si vivement que, dès l'instant où
+monsieur de La Ferronnays dut en faire partie, la faveur qu'il
+accordait au ministère nouveau subit une sensible altération.
+
+Chacun sentait le besoin de neutraliser monsieur de Chateaubriand.
+Sans le vouloir pour collègue, on le redoutait comme ennemi, et le Roi
+ne trouvait aucun prix trop cher pour l'éloigner de ses conseils et de
+sa présence. On commença, sous prétexte de je ne sais quelle
+restitution, par lui donner une grosse somme d'argent pour payer ses
+dettes que, Dieu merci, il a toujours en permanence. Puis, à force de
+supplications, on obtint de lui de désigner l'ambassade de Rome comme
+à sa convenance. Elle était occupée par le duc de Laval que monsieur
+de Chateaubriand professait aimer beaucoup, mais cela ne l'arrêta pas
+un instant. Monsieur de Laval fut rappelé immédiatement, à sa grande
+désolation, et nommé à l'ambassade de Vienne où il remplaça le duc de
+Caraman.
+
+Celui-ci avait été mandé par un courrier qui n'expliquait pas le motif
+de cet ordre soudain. Il se crut destiné au ministère, se jeta dans
+une chaise de poste et arriva avec une célérité incroyable. Grande fut
+sa déconvenue quand il fut averti que toute cette hâte n'avait servi
+qu'à l'éloigner d'un poste où il se plaisait infiniment.
+
+Monsieur de Chateaubriand se résigna à aller passer quelques mois à
+Rome, en laissant ses intérêts entre les mains de partisans qu'il
+croyait disposés à les bien exploiter.
+
+À peine débarrassé de cet incommode candidat, monsieur de La
+Ferronnays eut à en subir un autre. Monsieur de Polignac revint de
+Londres et se prit à intriguer autour du Roi. Monsieur de La
+Ferronnays m'a raconté la façon dont il s'en était expliqué avec lui.
+Il avait placé son portefeuille sur une table, entre eux, et lui avait
+dit:
+
+«Le veux-tu? Prends-le franchement, je n'y tiens pas, et je vais de ce
+pas le dire au Roi; mais, si je dois rester ministre, je ne puis ni ne
+veux souffrir ta présence ici et les intrigues auxquelles elle donne
+lieu.»
+
+Monsieur de Polignac balbutia quelques méchantes excuses.
+
+«Eh bien, en ce cas-là, reprit monsieur de La Ferronnays, si tu ne
+prétends pas rester pour être ministre, pars tout de suite pour
+Londres.»
+
+Jules fut obligé de prendre ce parti, car il n'aurait pu s'arranger
+avec les collègues de monsieur de La Ferronnays, et le Roi était
+encore assez sous les impressions que monsieur de Villèle lui avait
+inculquées de l'incapacité de monsieur de Polignac pour n'oser suivre
+son goût en le mettant à la tête du conseil.
+
+Par une fausse idée de générosité, monsieur de La Ferronnays, après
+cette explication, s'appliqua à les détruire, et, sous ce point de
+vue, il est un peu coupable de la catastrophe dont Jules a été le
+principal instrument.
+
+Le premier soin du nouveau ministère fut de renvoyer messieurs
+Franchet et Lavau, directeur de la police générale et préfet de police
+de Paris, tous deux congréganistes de la plus stricte observance. Le
+Roi se soumettait à ces mesures indispensables, mais comme un blessé
+se soumet à l'amputation.
+
+Messieurs de Villèle et de Peyronnet, nommés pairs, se présentèrent
+fièrement à la Chambre haute à la tête de la phalange qu'ils y avaient
+fait entrer. Ils s'aperçurent bientôt qu'elle ne leur serait pas
+longtemps fidèle. Les nouveaux pairs furent promptement modifiés par
+l'influence de leurs collègues.
+
+On n'entend pas impunément parler raison autour de soi plusieurs
+heures par semaines, et c'est un des motifs pour lesquels les
+directeurs congréganistes défendaient à leurs adeptes la fréquentation
+des personnes qui n'étaient pas dans le giron de la société.
+
+Monsieur de Villèle s'aperçut, assez vite, qu'il n'avait point chance
+de succès dans ce moment pour n'essayer d'aucune intrigue. Il resta
+dans une opposition froide, et bientôt s'éloigna tout à fait de Paris.
+Je ne prétends pas qu'il eût renoncé à tout projet d'ambition, mais il
+ne croyait pas le terrain favorablement disposé, pour établir ses
+batteries, et monsieur de Villèle sait attendre.
+
+Je ne veux pas oublier de noter une singularité à laquelle je suis
+forcé de croire parce que je l'ai vue. En 1828, ou peut-être 27, on
+m'amena une petite fille de deux ans dont les yeux brillants, d'un
+bleu azuré, ne présentaient rien de remarquable au premier aperçu;
+mais, en l'examinant, avec plus de soin, on voyait que la prunelle
+était composée de petits filaments, formant des lettres blanches, sur
+un fond bleu, placées en exergue autour de la pupille. On y lisait:
+_Napoléon Empereur._
+
+Le mot _Napoléon_ était également distinct dans les deux yeux. Les
+premières lettres de celui _Empereur_ étaient brouillées dans un des
+yeux et les dernières dans l'autre. La petite était fort jolie et sa
+vue paraissait bonne.
+
+Sa mère, paysanne de Lorraine, racontait, avec une grande simplicité,
+le motif auquel elle attribuait ce bizarre jeu de la nature. Un frère,
+qu'elle aimait tendrement, était tombé à la conscription. En partant,
+il lui avait donné une pièce neuve de vingt sols, en lui recommandant
+de la garder pour l'amour de lui. Peu de temps après, elle apprit que
+son régiment devait passer à trois lieues de son village; elle y
+courut pour le voir quelques instants. Au retour, harassée de fatigue
+et de soif, elle s'arrêta dans un cabaret, à moitié chemin, pour boire
+un verre de bière. Lorsqu'il fallut payer son écot, elle s'aperçut
+qu'ayant donné à son frère tout ce qu'elle avait emporté d'argent il
+ne lui restait que la précieuse pièce de vingt sols qu'elle portait
+toujours sur elle. Elle voulut obtenir crédit, mais l'hôte fut
+impitoyable; elle sacrifia son pauvre trésor, en gémissant, et revint
+chez elle désolée. Ses larmes ne tarissaient pas. Son mari, le
+dimanche suivant, alla à la recherche de cette pièce qu'il parvint à
+se faire rendre. Lorsqu'il la lui rapporta sa joie fut si vive que
+l'enfant, qu'elle portait dans son sein, tressaillit et elle se
+_sentit_ pâmer. Je me sers de son expression.
+
+La petite fille portait dans ses yeux la fidèle empreinte de la pièce
+de vingt sols. Je ne prétends pas faire un traité de physiologie pour
+rechercher comment une telle chose a pu arriver; j'affirme seulement
+que je l'ai vue et que toute fraude était impossible. Le médecin d'un
+bourg voisin avait entrepris de montrer l'enfant, pour de l'argent, et
+la mère l'accompagnait. Le gouvernement s'opposa à toute publicité. On
+ne permit aucune annonce et on abrégea le séjour à Paris.
+
+Je n'en ai plus entendu parler. Si pareil accident était arrivé sous
+le règne de l'Empereur, les cent bouches de la renommée n'auraient
+pas suffi à le raconter.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+ Changement survenu dans les dispositions de monsieur le Dauphin.
+ -- Nomination du baron de Damas comme gouverneur de monsieur le
+ duc de Bordeaux. -- Ordonnances de juin 1828 contre les jésuites.
+ -- Voyage du Roi en Alsace. -- Quadrilles chez madame la duchesse
+ de Berry. -- La petite Mademoiselle. -- Son éducation.
+
+
+J'arrive à des circonstances d'une haute importance par leur résultat:
+je ne puis les expliquer car je ne les comprends pas, quoiqu'elles se
+soient passées sous mes yeux. Peut-être quelqu'un révèlera-t-il un
+jour des motifs plus occultes aux faits que je vais rapporter: je
+dirai ceux que j'ai pu deviner.
+
+On a vu combien monsieur le Dauphin avait été sage pendant le
+ministère de monsieur de Villèle. On a vu la confiance qu'il accordait
+aux personnes de la couleur du nouveau ministère, notamment à monsieur
+de Martignac qui l'avait précédemment accompagné pendant la campagne
+d'Espagne. Pourtant, à peine cette nouvelle administration, formée
+sous ses auspices, fut-elle nommée qu'il sembla lui retirer son
+soutien et s'éloigna sensiblement de ses conseillers habituels.
+
+Monsieur Pasquier et surtout monsieur Portal, appelés jusqu'alors
+fréquemment à des conférences intimes avec le prince, cessèrent tout à
+coup d'être mandés, et les notes qu'il réclamait sans cesse de leur
+zèle pour éclairer ses opinions ne leur furent plus demandées. Cela
+se comprendrait s'il avait accordé sa confiance au nouveau cabinet,
+mais il ne l'obtint pas.
+
+Monsieur le Dauphin avait fait la faute de vouloir être nommé lui-même
+ministre à portefeuille. Au lieu de conserver simplement du _crédit_
+au ministère de la guerre où il faisait tout ce qu'il voulait, il
+avait désiré être ostensiblement chargé du personnel, avoir des
+bureaux et un travail à porter au conseil.
+
+La jalousie d'attributions s'empara de lui, et bientôt il eut contre
+«ses collègues» des petites passions de rivalité, soigneusement
+entretenues par les agents subalternes de son ministère.
+
+D'un autre côté, tous les officiers qui n'obtenaient pas immédiatement
+ce qu'ils désiraient, au lieu de pouvoir crier contre le ministre en
+se réclamant des bontés du prince, devaient s'en prendre directement à
+monsieur le Dauphin, et il perdait la popularité qu'il avait acquise
+dans l'armée.
+
+Ces résultats avaient été prévus par les anciens conseillers de
+monsieur le Dauphin. Ils avaient cherché à le dissuader de cette
+fantaisie administrative, et probablement son refroidissement à leur
+égard tenait à cette circonstance. J'ai déjà dit avec quelle
+répugnance il vit entrer monsieur de La Ferronnays au conseil où il
+siégeait. Je tiens de celui-ci que, pendant tout le temps de son
+ministère, il ne lui adressa pas une seule fois la parole, mais ils
+eurent souvent des prises au conseil: la plus vive fut au sujet du duc
+de Wellington.
+
+Monsieur le Dauphin voulait qu'on adoptât une mesure recommandée par
+le duc et que monsieur de La Ferronnays désapprouvait parce que,
+disait le prince, «le duc de Wellington est attaché à notre famille,
+il nous aime et ne peut vouloir que ce qui nous est utile».
+
+Monsieur de La Ferronnays, justement irrité de ce que semblaient
+indiquer ces paroles, répondit chaudement que le duc de Wellington
+était ministre anglais, qu'il ne devait voir les affaires que sous le
+point de vue anglais, et que c'est au conseil du roi de France,
+composé de français, de peser les propositions et de décider si elles
+étaient dans l'intérêt de la France, sans s'arrêter aux affections
+personnelles qui, certainement, n'influençaient en rien le cabinet
+britannique. Il pulvérisa les arguments du duc dont monsieur de
+Polignac s'était rendu l'organe, ramena le Roi à son opinion et
+emporta la question malgré monsieur le Dauphin.
+
+Cette discussion eut lieu à la fin de l'année. Mais d'autres
+circonstances avaient déjà aigri l'esprit du prince. Une des premières
+fut ce qui se passa pour le remplacement du duc de Rivière. Le Roi
+voulait que la place de gouverneur fût uniquement à sa nomination. Le
+conseil demanda à être consulté. La prétention du Roi fut appuyée par
+les ultras, celle des ministres par le pays tout entier.
+
+Monsieur le Dauphin prit vivement parti pour son père. Il n'admettait
+pas qu'il ne pût exercer, dans le choix du gouverneur de son
+petit-fils, l'indépendance acquise de droit à tout chef de famille.
+Avec son peu de grâce accoutumée, il dit qu'on ne pouvait la lui
+refuser sans insolence.
+
+Les ministres insistèrent cependant, et le Roi s'engagea à ne faire
+aucun choix sans qu'ils en fussent informés. Ils se mirent en quête de
+trouver une personne convenable. Le duc de Mortemart fut tâté. Mais,
+tandis qu'on négociait avec lui, le Roi fit prévenir ses ministres
+individuellement, à dix heures du soir, que la nomination du baron de
+Damas paraîtrait le lendemain au _Moniteur_.
+
+C'était là ce qu'il appelait ne point faire un choix sans les en
+informer. Ils avaient compris différemment ses paroles, car, le bruit
+de cette nomination ayant circulé dans la camarilla, je sais que
+monsieur de Martignac en avait été averti par monsieur de Glandevès et
+qu'il lui avait répondu que cela était impossible parce que le conseil
+n'y consentirait jamais.
+
+La niche du Roi eut un plein succès. Les ministres, n'ayant ni le
+temps de se réunir, ni celui de se concerter et d'adresser au Roi
+leurs remontrances en commun, aucun d'eux n'osa prendre sur lui
+d'arrêter la presse du _Moniteur_ et la nomination y fut insérée. Le
+cabinet protesta; mais son crédit reçut, dès lors, une atteinte dont
+il ne se releva plus.
+
+Monsieur de Damas représentait la Congrégation incarnée. Il fut
+évident, pour tous, qu'il y avait au château une faction dont le
+crédit l'emportait sur celui des ministres et qui possédait la
+confiance du Roi. Monsieur le Dauphin détestait la Congrégation; il
+faisait peu d'état de la personne de monsieur de Damas et aurait dû
+être contraire à sa nomination; mais il s'était mis dans la tête que
+le choix du gouvernement de monsieur le duc de Bordeaux appartenait
+exclusivement au Roi et qu'en le lui refusant on le dépouillait du
+droit civil appartenant même à un particulier.
+
+Un de ses aides de camp s'étant un jour, à déjeuner chez lui, aventuré
+à dire que l'éducation d'un enfant, dont la naissance avait été un
+événement national, devait être considérée comme une question
+gouvernementale, le prince entra dans une fureur dont lui-même fut
+promptement honteux, au point d'en faire excuse. Toutefois, il sentit
+plus tard combien ce choix de monsieur de Damas faisait un mauvais
+effet dans le pays et cela l'engagea à prêter les mains aux
+ordonnances qu'on fulmina contre les Jésuites et les petits
+séminaires.
+
+Je n'entrerai pas dans le détail de ces grands événements. Quand
+j'entrevois l'histoire, ce n'est jamais que par le côté du commérage
+et de son rapport avec les individus que j'ai connus; mais, comme
+j'aurai probablement à revenir sur ces ordonnances, _dites de Juin_,
+il m'a fallu les noter, ainsi que la part sincère que monsieur le
+Dauphin avait prise à leur rédaction.
+
+Le Roi les garda quinze jours avant de les signer; elles furent
+soumises à l'inspection de ses directeurs spirituels. Les chefs des
+jésuites les consentirent; ils comprirent qu'en voulant résister dans
+ce moment ils seraient brisés, et ils crurent plus habile de plier,
+sûrs de trouver l'assistance du Roi quand les circonstances leur
+paraîtraient propices à se redresser.
+
+Le Roi signa donc, en sûreté de conscience et nanti de toutes les
+autorisations de ses conseillers occultes, mais avec un chagrin
+profond dont nous retrouverons souvent les traces.
+
+Quant à monsieur le Dauphin, ce fut son dernier acte de sagesse.
+Depuis ce moment, il ne cessa de s'éloigner de plus en plus des idées
+qu'il avait professées jusque-là. L'élection du général Clausel, comme
+député, acheva de le jeter dans les rangs des ultras. Il n'avait pu
+pardonner à cet officier l'expulsion de madame la duchesse d'Angoulême
+de Bordeaux, pendant les Cent-Jours, et il conçut de sa nomination un
+excès de déplaisance qui tenait de la monomanie.
+
+Depuis cette époque, on ne retrouva plus en lui une seule lueur de ce
+bon sens sur lequel la France avait fondé des espérances pendant
+plusieurs années. Ce changement, qui bientôt fut connu de tout le
+monde, et l'éducation qu'on donnait à monsieur le duc de Bordeaux
+ameutèrent les passions contre la branche aînée et préparèrent la
+chute qui s'effectua en trois jours parce que toutes les racines
+étaient sapées, une à une, depuis plusieurs mois.
+
+J'ai réuni ce que je sais des motifs qui ont agi sur l'esprit de
+monsieur le Dauphin. Peut-être y en a-t-il que j'ignore. Quelques
+personnes ont cru que Nompère de Champagny, un de ses aides de camp,
+jeune homme distingué et congréganiste zélé qui sembla suivre les
+impressions de son prince, les avait influencées.
+
+Peut-être aussi, les exigences toujours croissantes du parti libéral
+lui firent-elles croire qu'il renfermait un élément démagogique qu'il
+fallait prendre la peine d'exterminer pour n'en être pas victime, et
+parvint-on à lui persuader que le système des concessions ne servait
+qu'à le renforcer. J'ignore le fond de ses pensées, mais les résultats
+ne furent que trop évidents.
+
+Le conseil militaire que monsieur le Dauphin présidait avait repris
+ses séances et, chaque jour, le maréchal Marmont nous répétait à quel
+point il y soutenait des thèses surannées et des prétentions
+insensées. Je me rappelais les éloges des années précédentes et
+j'avoue que j'accusais la mobilité du maréchal de ce changement de
+langage; mais malheureusement, il ne fut pas seul à faire des
+remarques si fatales à notre tranquillité, et tous les rapports
+militaient à montrer monsieur le Dauphin enrôlé parmi les plus
+violents réactionnaires.
+
+J'insiste sur cette circonstance, dont peut-être l'histoire fera peu
+d'état, parce qu'à mon sens c'est ce qui a éloigné toutes les
+espérances, exaspéré les esprits et poussé aux excès de part et
+d'autre.
+
+Le Roi fit un voyage en Alsace dans l'été de 1828. Il y fut reçu
+merveilleusement, ce qui le charma. Tous les discours qui lui furent
+adressés vantaient surtout les ordonnances contre l'établissement des
+jésuites. Monsieur de Martignac prit la peine de le faire remarquer à
+chaque fois. Le Roi en conçut un peu plus de dégoût pour son ministre
+et n'attribua qu'à l'amour porté à sa personne les démonstrations des
+habitants du pays qu'il traversait en triomphe.
+
+Quelques petits souverains allemands vinrent lui faire leur cour à
+Strasbourg; il se crut pour le moins Louis XIV.
+
+Le ministère se traînait péniblement: il avait à combattre
+l'opposition de gauche et l'opposition de droite, composée des ultras,
+des congréganistes, des courtisans et, au fond, du Roi. Peut-être se
+serait-il soutenu, malgré ces obstacles, si tout ce qui désirait
+l'ordre, la tranquillité et le maintien des institutions s'était
+franchement appliqué à lui donner appui; mais chacun voulait un peu
+plus ou un peu moins, blâmait, attaquait.
+
+Le parti constitutionnel est essentiellement ergoteur. Il est composé
+d'individualités plus occupées à prouver leur capacité personnelle
+qu'à appuyer leurs chefs et, moyennant cela, on ne saurait moins
+gouvernementales. De sorte qu'en dernier résultat, le ministère
+n'étant complètement soutenu par aucun parti, peut-être faut-il
+s'étonner qu'il ait pu durer aussi longtemps. À la vérité, personne
+n'avait compris que sa chute entraînerait celle de la monarchie, car
+je crois que cette pensée aurait rallié bien du monde autour de lui.
+
+Il était pourtant évident, pour les gens sages, que le ministère
+Martignac était de la couleur des ministères Richelieu, les seuls qui
+pussent faire vivre la Restauration qu'il déplaisait mortellement au
+Roi et que, pour le soutenir contre l'influence de la couronne, ce
+n'était pas trop de toutes celles des Chambres.
+
+Si tous les députés qui désiraient son maintien l'avaient hautement
+supporté, peut-être aurait-il pu retirer le vaisseau de l'État des
+écueils où monsieur de Villèle l'avait laissé engager. Mais ces
+regrets sont loin de nous. Seulement faut-il constater que nul n'est
+exempt de reproches, et que tout le monde a péché en contribuant à une
+catastrophe que bien peu appelaient de leurs voeux.
+
+Pendant qu'on jouait ainsi la couronne à pair ou non, les plaisirs de
+la capitale n'en étaient pas moins vifs, et le carnaval de 1829 fut
+très brillant.
+
+Les jeunes princes d'Orléans grandissaient et le Palais-Royal
+s'égayait. Aux concerts et aux dîners, avaient succédé des spectacles,
+des bals et des quadrilles. Madame la duchesse de Berry en profitait
+pour sa part et donnait, à son tour, de très belles fêtes. Les plus
+brillantes et les plus agréables se passaient dans l'appartement de
+ses enfants, sous le nom de la duchesse de Gontaut, ce qui dispensait
+des invitations d'étiquette et permettait de faire un choix parmi ce
+qu'il y avait de plus à la mode. Il y eut des bals déguisés où la
+magnificence de quelques costumes éblouissait les yeux, mais qui
+pourtant en masse n'offraient pas un joli spectacle. Madame la
+duchesse de Berry pensa qu'en laissant la liberté de se costumer, sans
+en imposer la nécessité, elle réussirait mieux et elle eut un plein
+succès.
+
+Le goût du moyen âge commençait à se développer. Elle conçut l'idée de
+représenter la cour de François II. Tout ce qui était jeune, élégant
+ou très courtisan, put s'enrôler dans cette troupe pour laquelle on
+composa des marches, des évolutions et des danses; le reste des
+invités, en costumes ordinaires, servait de spectateurs. Monsieur le
+duc de Chartres, représentant François II, attirait tous les regards.
+
+C'était son premier début; on admirait sa charmante figure et sa bonne
+grâce. Les personnes, admises aux répétitions, vantaient également ses
+manières polies et la finesse du tact qui dirigeait toutes ses
+actions. Le maître de ballet avait fait préparer un trône où il devait
+s'asseoir au-dessus de la reine, représentée par madame la duchesse
+de Berry. Monsieur le duc de Chartres refusa de l'occuper et y plaça
+madame de Podenas qui faisait le rôle de Catherine de Médicis. Cette
+petite circonstance eut un succès inouï aux Tuileries. Madame la
+Dauphine la racontait complaisamment comme une chose _de très bon goût
+de la part de Chartres_.
+
+Y avait-il déjà un instinct qui annonçait que ce trône des Tuileries
+serait mis à sa portée? Pour cette fois, il ne paraît pas disposé au
+_bon goût_ d'y renoncer.
+
+On nous raconta que madame la Dauphine avait fort blâmé le choix du
+rôle de Marie Stuart dont madame la duchesse de Berry s'était chargée.
+Peut-être n'était-il pas tout à fait convenable de représenter une
+reine décapitée dans le palais de Marie-Antoinette, mais madame la
+duchesse de Berry n'y voyait pas si loin: le Roi ne défendit pas le
+quadrille, et la princesse, selon son usage, ne tint nul compte de la
+désapprobation de sa belle-soeur.
+
+Celle-ci avait assisté, en costume et couverte de pierreries, au bal
+déguisé, mais ne parut pas à celui du quadrille, sans faire valoir
+aucun prétexte de santé. Cependant, elle avait prêté ses diamants à la
+dame qui représentait la reine Marguerite d'Écosse qu'on avait
+supposée à la cour de sa fille pour ouvrir les rangs du quadrille à
+quelques dames anglaises qui désiraient en faire partie.
+
+En général, les femmes étaient bien mises et fort à leur avantage. Les
+hommes, à très peu d'exception près, avaient l'air de masques du
+boulevard. Monsieur le duc de Chartres portait merveilleusement un
+magnifique costume, et le petit duc de Richelieu était mieux que je ne
+l'ai jamais vu avant ni depuis.
+
+Quant à la reine de la fête, madame la duchesse de Berry, elle était
+abominable. Elle s'était fait arranger les cheveux d'un ébouriffage,
+peut-être très classique, mais horriblement mal seyant, et s'était
+affublée d'une longue veste d'hermine, avec le poil en dessus, qui lui
+donnait l'air d'un chien noyé. La chaleur de ce costume lui avait
+rougi la figure, le col et les épaules, qui ordinairement étaient très
+blancs, et jamais on n'a pris des soins plus heureusement réussis pour
+se rendre effroyable.
+
+La petite Mademoiselle assistait à cette fête et s'en allait, de
+banquette en banquette, recueillant des suffrages d'admiration pour
+monsieur le duc de Chartres. La sienne paraissait très exaltée, et
+elle affichait pour lui une passion que ses dix années, point encore
+achevées, rendaient gracieuse. Cette jeune princesse promettait d'être
+fort accomplie, plutôt que jolie. Je n'ai pas eu l'honneur de
+l'approcher familièrement; mais je la voyais quelquefois chez madame
+de Gontaut, et elle me paraissait très gentille. Elle comblait madame
+la duchesse d'Orléans de caresses et répétait souvent: «J'aime bien ma
+tante; elle est bien bonne et puis elle est la mère de mon cousin
+Chartres.» Elle ne manquait jamais d'offrir ce cousin pour modèle à
+monsieur le duc de Bordeaux qu'elle régentait avec toute la
+supériorité de l'âge et de l'esprit.
+
+Toute petite, elle s'intéressait déjà aux événements publics et savait
+très bien faire des politesses marquées à un homme politique, sans en
+être spécialement avertie. Madame de Gontaut, ayant compris que
+l'enfance d'une princesse ne doit pas être soumise à la même nullité
+d'impression que celle d'une particulière, encourageait à causer de
+toutes choses devant Mademoiselle qui n'avait pas tardé à y prendre
+intérêt. Il fallait d'ailleurs occuper une imagination très active, et
+surtout éclairer une disposition orgueilleuse qui n'était plus propre
+au temps où nous vivons.
+
+Madame de Gontaut m'a raconté que, le lendemain du jour où monsieur le
+duc de Bordeaux fut séparé de sa soeur pour passer à l'éducation des
+hommes, elle conduisit, selon son usage quotidien, la petite princesse
+chez le Roi. Lorsqu'elles traversèrent la salle des gardes du corps,
+ils ne prirent pas les armes. Mademoiselle s'arrêtat tout court, avec
+étonnement et l'air fort mécontent. Lorsqu'elle sortit, plus tard dans
+la matinée, sa voiture se trouva sans escorte.
+
+Le lendemain, la sentinelle qui ne savait pas encore la consigne
+appela aux armes en la voyant arriver; elle s'arrêta, lui fit la
+révérence, et lui dit: «Je vous remercie, mais vous vous trompez, ce
+n'est que moi.» Elle refusa de faire sa promenade accoutumée.
+
+Madame de Gontaut vit bien que c'était pour ne pas sortir sans
+escorte. Elle l'examinait attentivement, ne disait rien. Mademoiselle
+commençait à s'ennuyer de sa réclusion; elle demanda à sa gouvernante
+s'il ne serait pas possible de sortir avec son frère, ajoutant qu'il
+serait bien plus amusant d'aller à Bagatelle avec lui que de se
+promener de son côté.
+
+Madame de Gontaut lui répondit froidement: «Consultez-vous pendant une
+demi-heure, et, si, au bout de ce temps, vous venez me dire que c'est
+pour vous amuser à Bagatelle que vous désirez y aller avec monsieur le
+duc de Bordeaux, je me charge d'arranger la promenade.» Peu de minutes
+après, la jeune princesse, en larmes, vint avouer à _Amie chérie_,
+comme elle l'appelait, l'orgueilleuse faiblesse de son jeune coeur et
+le désespoir où elle était d'avoir tout à coup découvert que Bordeaux
+était _tout_ et qu'elle n'était _rien_.
+
+Il ne fut pas très difficile à une femme d'esprit comme madame de
+Gontaut de faire comprendre à une enfant d'une rare intelligence la
+petitesse de ce genre de prétention, et, peu de temps après,
+Mademoiselle tenait à récompense d'aller à pied, donnant le bras à
+madame de Gontaut et suivie à distance d'un valet de pied en habit
+gris, se promener, seule avec elle, dans les rues de Paris.
+
+J'ai cité cette circonstance pour montrer combien le sang princier
+parle de bonne heure, et comme il est naturel qu'en vieillissant
+l'étiquette lui paraisse nécessaire à son existence.
+
+Au reste, madame de Gontaut s'était vantée en affirmant qu'elle
+arrangerait la promenade à Bagatelle. Le baron de Damas, dans sa
+sapience, avait décidé de séparer les deux enfants. Il craignait pour
+monsieur le duc de Bordeaux l'habitude de vivre avec les femmes, et,
+dans son bigotisme, à mon sens bien immoralement indécent, avait
+commencé par défendre au jeune prince de huit ans d'embrasser sa soeur
+qui en avait neuf.
+
+Tout le reste de l'éducation était également éclairé, et, hormis les
+exercices de gymnastique qu'il lui faisait faire comme s'il était
+destiné à débuter chez Franconi, le pauvre petit prince était élevé
+comme un moine et s'ennuyait à périr. La connaissance que le public
+acquérait de la culture qu'on donnait au souverain futur achevait de
+l'aliéner de celui qui régnait.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+ Difficultés suscitées de toute part au cabinet Martignac. --
+ Réponse du Roi au duc de Mortemart. -- Campagne des russes contre
+ les turcs. -- Le Roi se déclare pour l'empereur Nicolas. --
+ Intrigues dans la Chambre des députés. -- Mort de l'évêque de
+ Beauvais. -- Progrès du parti prêtre. -- Langage différent tenu
+ par le Roi à messieurs de Martignac et de La Ferronnays. --
+ Erreur des prévisions.
+
+
+La santé de monsieur de La Ferronnays, fort ébranlée depuis longtemps,
+devint si mauvaise qu'il fut obligé de quitter les affaires
+étrangères. On eut recours à plusieurs personnes pour le remplacer,
+entre autres à monsieur Pasquier. Il refusa de nouveau, persuadé que
+le roi Charles X avait contre lui des préventions qui l'empêcheraient
+de lui accorder une sincère confiance. Elles dataient de loin.
+Lorsqu'en 1814, Monsieur, précédant Louis XVIII en France, s'était
+trouvé gouverner quelques semaines en sa qualité de Lieutenant
+général, monsieur Pasquier lui avait parlé de l'état du pays, de la
+force respective des partis et même des importances individuelles avec
+une franchise que le prince émigré n'avait pas su apprécier et que ses
+entours avaient qualifiée de haine pour la Restauration.
+
+Rien n'était moins fondé. Monsieur Pasquier s'était rattaché de coeur
+au nouvel ordre de choses, devenu nécessaire au salut de la patrie;
+seulement il aurait voulu qu'elle en profitât. Accoutumé, d'autre
+part, à servir sous l'Empereur, il suivait les mêmes errements.
+
+Or, Napoléon non seulement trouvait bon mais exigeait qu'on lui dit la
+vérité tout entière et même qu'on insistât pour faire prévaloir son
+opinion vis-à-vis de lui. Il admettait la discussion jusqu'à la
+contradiction. À la vérité, il n'agissait que d'après sa propre
+volonté, mais jamais il ne savait mauvais gré qu'elle eût été
+combattue au conseil ou dans le cabinet.
+
+Monsieur n'entendait rien à cette manière d'agir, et quiconque lui
+opposait une difficulté, même puisée dans son propre intérêt, lui
+apparaissait en ennemi. Monsieur Pasquier fut assez longtemps à
+découvrir cette disposition pour permettre à son zèle d'aggraver sa
+situation et, lorsqu'il s'en fut aperçu, il ne continua pas moins à
+remplir ce qu'il considérait comme un devoir.
+
+Devenu ministre de Louis XVIII, il lui fallut fréquemment heurter le
+parti ultra et conséquemment déplaire à Monsieur. Ces précédents ne
+lui permettaient pas d'entrer au conseil de Charles X, et il répétait
+aux ministres qui désiraient l'avoir pour collègue qu'il ne leur
+apporterait aucune force en siégeant avec eux et leur était plus utile
+dans la Chambre des pairs.
+
+Il ne partageait pas le mécontentement que la plupart des gens de
+notre opinion exprimaient contre la faiblesse du cabinet Martignac. Il
+disait hautement qu'il était insensé de lui demander ce qu'il lui
+était impossible d'obtenir des répugnances du Roi. Ce n'est pas la
+faute de monsieur Pasquier si ce ministère est tombé, car il le
+soutenait bien franchement et de tous ses moyens.
+
+Après avoir cherché pendant quelque temps, un successeur à monsieur de
+La Ferronnays, on se décida à s'en passer. Les dettes que le dernier
+titulaire avait laissé à payer servirent de prétexte à ne le point
+remplacer. Monsieur Portalis prit le portefeuille par intérim.
+
+Deux hommes avaient principalement agi pour obtenir ce résultat, le
+Roi qui voulait faire écrouler le ministère en le minant et monsieur
+Hyde de Neuville qui voulait dégager sa parole en y forçant l'entrée
+de monsieur de Chateaubriand. Cette double intrigue réussit à écarter
+tous les candidats et, entre autres, le duc de Mortemart fort désiré
+par monsieur de Martignac. Je tiens du duc lui-même que monsieur de
+Martignac lui demanda comment il pouvait résister aux vives instances
+du Roi. Il répondit que le Roi ne lui avait jamais témoigné le moindre
+désir de le voir entrer au conseil.
+
+«C'est étonnant, mais, s'il ne vous a pas encore parlé, il vous en
+parlera.»
+
+En effet, le Roi fit appeler monsieur de Mortemart: «Eh bien! lui
+dit-il, vous ne voulez donc pas entrer avec eux?»
+
+Monsieur de Mortemart déclina ses raisons, toutes personnelles. Le Roi
+les combattit très faiblement, comme on débite une leçon, puis il
+ajouta:
+
+«Au fond, je n'en suis pas fâché, vous avez raison. Il vaut mieux ne
+pas vous associer avec ces gens-là.»
+
+Voilà quelles furent les instances irrésistibles du Roi. Monsieur de
+Mortemart, éminemment loyal, chercha à éclairer monsieur de Martignac
+sur sa situation; mais il ne put lui persuader qu'il ne jouissait pas
+de la confiance entière du monarque.
+
+Le duc de Mortemart, que les événements ont appelé à jouer un rôle
+politique qu'il n'a pas cherché et qu'il n'avait pas l'étoffe
+nécessaire pour soutenir dans des circonstances aussi perplexes, est
+un homme parfaitement loyal, honnête, indépendant, français de coeur,
+ne manquant ni d'esprit ni de raison. À la Cour de Charles X, il était
+un véritable phénix; et le pays qui, au fond, ne demandait qu'à
+s'accommoder avec la Restauration, s'attacha sincèrement à un grand
+seigneur qui ne le répudiait pas. Monsieur de Mortemart, flatté de sa
+popularité, voulut la justifier et se montra de plus en plus éloigné
+des extravagances où sa position sociale l'appelait à prendre part. Il
+renonça même à la vie de chasseur qu'il avait exclusivement menée
+depuis dix ans, et se montra plus souvent à la Chambre des pairs.
+
+Nommé ambassadeur en Russie, il accompagna l'empereur Nicolas dans la
+première campagne de Turquie. Il y acquit plus d'estime personnelle
+qu'il n'en rapportait pour le talent et les goûts militaires de son
+impérial hôte. Celui-ci lui apparut comme se trouvant plus à l'aise
+sur une esplanade de revue que sur un champ de bataille, et l'absence
+qu'il fit pour aller voir l'Impératrice à Odessa, pendant le plus
+chaud du siège de Varna, ne fit que [peu] d'honneur à son _audace_.
+
+Lorsqu'il était bien en confiance, monsieur de Mortemart attribuait
+les revers de la campagne à la présence de l'Empereur au _camp_ et à
+son absence des _combats_ qu'il ne se souciait jamais de laisser
+engager de bien près. Probablement Nicolas lui-même sentit qu'il
+nuisait au succès de ses troupes, car il se laissa assez facilement
+persuader de renoncer à faire la campagne suivante dont le résultat
+fut en effet plus favorable à ses armes.
+
+La situation de la Russie était assez précaire à ce moment; l'Autriche
+et l'Angleterre n'auraient pas mieux demandé que d'en profiter pour
+ébranler le colosse dont le poids les oppresse et leur apparaît en
+forme de cauchemar. Peut-être cela aurait-il été dans un intérêt
+européen bien entendu, mais nous n'avions, à vrai dire, pas de
+cabinet, et Pozzo eut l'habileté de faire entrer le roi Charles X
+personnellement dans la question russe.
+
+Il établit une correspondance autographe entre les deux souverains,
+et le roi de France, flatté de protéger à son tour le czar de Russie,
+s'engagea vivement et utilement dans les négociations en faveur du
+jeune autocrate. C'est de cette circonstance que sont nés les
+sentiments affectueux que Nicolas a professés pour Charles X depuis sa
+chute, arrivée si promptement après la signature du traité
+d'Andrinople.
+
+Si la France était entrée dans les voies de l'Angleterre et de
+l'Autriche, la seconde campagne était impossible. Les troupes russes
+n'auraient pas même essayé de franchir les Balkans. L'Empereur en
+était si persuadé qu'il avait sollicité la médiation de la Prusse. Des
+négociateurs avaient été expédiés, avec des instructions fort peu
+exigeantes de la part de la Russie; mais elles furent changées à
+l'arrivée d'un courrier de Paris. On fit courir après les envoyés. La
+seconde campagne et la paix d'Andrinople en furent les conséquences.
+Les événements ultérieurs décideront si Charles X, en facilitant les
+succès de l'Empereur, a rendu un service au monde civilisé, comme on
+le lui persuadait à cette époque.
+
+J'aurais dû mettre en tête de tous les candidats au portefeuille des
+affaires étrangères celui toujours présenté par le Roi, monsieur de
+Polignac. Il vint faire une apparition à Paris, immédiatement après
+l'accident survenu à monsieur de La Ferronnays; mais le monarque jugea
+lui-même le moment encore inopportun; on prétexta une affaire de
+famille; il ne resta que peu de jours sans faire de démarche
+ostensible. Il n'en fut pas de même au printemps.
+
+Monsieur de La Ferronnays était positivement dehors. Sa place était
+vacante, et on dit que lui-même, dans la pensée d'acquérir la faveur
+du Roi, avait désigné Jules de Polignac pour son successeur. Quoi
+qu'il en soit, Charles X crut le moment arrivé et monsieur de Polignac
+fut mandé. Le public accusa monsieur Portalis d'être entré dans cette
+intrigue. Des gens mieux informés m'ont assuré depuis que c'était
+injustement.
+
+Monsieur de Polignac chercha assez publiquement à former un ministère.
+Il s'adressa à des gens de diverses nuances d'opinions, et trouva
+partout une telle résistance qu'il dut renoncer à ses projets. Il
+convint avec le Roi de les ajourner jusqu'après la session et retourna
+à Londres.
+
+Si la couronne était en conspiration contre la législature, la
+législature ne se montrait pas plus confiante envers la couronne.
+Après la sotte taquinerie exercée pour une somme de trente mille
+francs dépensée par monsieur de Peyronnet pour l'embellissement de
+l'hôtel de la chancellerie et qui fut refusée par la Chambre, elle
+montra la même malveillance, dans une question d'ordre, pour la
+présentation de lois fort importantes sur l'administration
+départementale et communale.
+
+Le ministère avait eu grand'peine à les faire adopter au Roi qui ne
+dissimula pas sa joie, lorsque le mauvais vouloir des députés lui
+fournit prétexte à les faire retirer. À dater de ce moment, il reprit
+son rôle d'opposition ouverte à son propre cabinet; les députés, plus
+particulièrement attachés au Roi et caressés par lui, se mirent
+ostensiblement dans l'opposition au ministère.
+
+La Chambre, dans sa discussion du budget, avait tenu un langage
+offensant pour l'armée et adopté des mesures qui froissaient ses
+intérêts. Il en était résulté la haine des militaires contre elle.
+Tout ce qui portait un sabre disait, assez volontiers, qu'il était
+temps d'en finir avec les gouvernements de partage, qu'il fallait
+imposer silence aux avocats et renverser l'adage: _Cedant arma togæ._
+
+Cette disposition des militaires était soigneusement entretenue par
+le parti ultra et n'a pas laissé que d'encourager aux folies qui se
+préparaient; mais cette velléité d'absolutisme ne résista pas à
+l'accession du ministère Polignac. À dater de cette époque, le coeur
+du citoyen se retrouva battre sous le revers de l'uniforme.
+
+Vers la même époque, monsieur de Chateaubriand avait inventé
+d'adresser au conclave un discours plein d'idées libérales et
+philosophiques qui avait singulièrement scandalisé le Sacré Collège et
+rendu sa position à Rome assez gauche. Le nouveau pape [Pie VIII,
+successeur de] Léon XII, écrivit à Paris pour s'en plaindre; et
+monsieur de Chateaubriand, sous prétexte de santé, revint en France.
+
+Il avait toujours un vif désir de rentrer dans l'hôtel, alors vacant,
+des affaires étrangères; mais le Roi le conservait pour un autre, et,
+hormis monsieur Hyde de Neuville, personne ne se souciait d'un
+collègue aussi absorbant que monsieur de Chateaubriand. Ne voyant
+aucun jour à réussir pour le moment, il se rendit aux eaux dans les
+Pyrénées.
+
+Les jésuites, habiles à ces manoeuvres temporisantes, avaient replié
+leurs voiles depuis les ordonnances de Juin rendues contre eux et
+qu'ils avaient consenties. Ils se cachaient dans l'ombre, mais n'en
+travaillaient pas moins activement. L'évêque de Beauvais (Feutrier),
+prélat vertueux et habile, signataire de ces ordonnances, leur avait
+inspiré une de ces haines claustrales qui ne pardonnent jamais, devant
+laquelle il a perdu successivement sa place et la vie.
+
+On a beaucoup répété qu'il avait été empoisonné, mais je crois que
+cette expression doit se prendre au figuré: c'est en lui suscitant des
+tracasseries de toute espèce que sa vie a été tellement _empoisonnée_
+qu'il a succombé. Il est certain que, jeune et jouissant d'une santé
+florissante en 1829, il est mort dans le marasme au commencement de
+1830. Le parti congréganiste ne s'est pas fait faute de proclamer que
+c'était un jugement de Dieu contre celui qui avait touché à l'arche
+sainte des jésuites. Je crois que le roi Charles X s'est exprimé dans
+ce sens; du moins, cela a passé pour constant. Le pauvre prince
+s'enfonçait de plus en plus dans la bigoterie. On a prétendu qu'il
+disait la _messe blanche_; je crois que c'est une fable.
+
+Cependant, les jésuites ont quelquefois permis à leurs adeptes de
+s'amuser à dire la messe en réformant les paroles de la consécration,
+et il ne serait pas impossible que le Roi eût eu cette fantaisie. Le
+vulgaire en était persuadé. Ce qui paraît à peu près positif, c'est
+qu'il s'était fait affilier à la société de Jésus et reconnaissait des
+directeurs spirituels auxquels il obéissait dans les affaires
+temporelles. Je tiens de monsieur de Martignac un fait assez
+singulier.
+
+Dans les derniers jours de la session de 1829, monsieur de
+Villefranche, pair congréganiste, fit un discours fort violent mais
+assez bien fait et dont évidemment il n'était pas l'auteur où il
+attaqua fortement le ministère du Roi et toute sa conduite et
+particulièrement sur les ordonnances dites de Juin. Monsieur de
+Martignac répondit avec son talent accoutumé et fit un morceau plein
+d'éloquence et de sagesse au sujet des ordonnances.
+
+Le soir, il alla chez le Roi, en fut très bien accueilli; le monarque
+lui fit compliment sur ses succès à la Chambre des pairs. Le
+lendemain, il y eut péripétie. Monsieur de Martignac vint travailler
+avec le Roi qui le reçut on ne peut plus mal; le ministre ne pouvait
+deviner en quoi il avait offensé. Enfin, le travail fini, il fut
+interpellé en ces termes:
+
+«Que diable aviez-vous besoin de parler hier?
+
+--Comment! Sire! était-il possible de laisser passer la diatribe de
+monsieur de Villefranche sans lui répondre?
+
+--Ah! bah, la session va finir, cela n'en valait pas la peine.
+
+--C'est précisément parce que la session finit que le gouvernement du
+Roi ne pouvait pas rester sous le poids de toutes ces calomnies.»
+
+Le Roi se prit à marcher vivement dans la chambre:
+
+«Vous pouviez bien, au moins, vous dispenser de parler de ces
+ordonnances?
+
+--Monsieur de Villefranche avait pris l'initiative, Sire, et j'étais
+bien forcé d'expliquer une mesure qui est l'oeuvre de Votre Majesté
+aussi bien que du conseil.
+
+--Expliquer!... Expliquer!... D'abord, voyez-vous, monsieur de
+Martignac, ils ne vous le pardonneront jamais, tenez cela pour
+certain.
+
+--Quoi! Sire.
+
+--Oh! je m'entends ... Bonjour, Martignac.»
+
+Et le ministre ainsi congédié fut obligé de se retirer, sans vouloir
+comprendre que sa perte était jurée. Il ne fut pas longtemps à
+attendre son sort.
+
+Pour faire contre-partie à cette anecdote que je tiens de monsieur de
+Martignac, voici ce qui m'a été raconté par monsieur de La Ferronnays.
+J'anticipe un peu sur les événements pour les mettre en regard.
+
+Lorsque, sous le ministère Polignac, monsieur de La Ferronnays
+remplaça monsieur de Chateaubriand à Rome, il dit au Roi qu'il ne
+pouvait accepter cette ambassade si le projet était de rappeler les
+ordonnances de Juin. Elles avaient été faites sous son administration,
+discutées au conseil où il siégeait, elles portaient sa signature, et
+il ne pouvait se charger d'en annoncer le changement.
+
+Le Roi entra dans une grande colère, demanda quel motif il avait de le
+croire capable d'une telle palinodie, affirma que les ordonnances de
+Juin étaient son ouvrage autant que celui du ministère, rappela qu'il
+les avait gardées trois semaines chez lui avant de les signer et
+sembla très indigné qu'on le pût soupçonner d'une pareille faiblesse.
+Voilà ce que monsieur de La Ferronnays m'a raconté dans le temps même.
+Comment faire cadrer ce récit avec celui de monsieur de Martignac? Je
+ne m'en charge pas; je cite textuellement les paroles et livre mes
+auteurs.
+
+Je me souviens, dans le courant de cet été, m'être trouvée à la
+campagne avec mesdames de Nansouty, de Jumilhac et le duc de Raguse.
+Nous nous amusions à passer en revue les événements de l'Empire, nous
+racontant, les uns aux autres, l'aspect sous lequel nous les
+envisagions de nos divers points de vue, le maréchal à l'armée, madame
+de Nansouty à la Cour impériale, madame de Jumillac dans l'opposition
+royaliste absolutiste, et moi dans celle des royalistes
+constitutionnels. Nous nous disions: «Quoi, vous avez cru cela!...
+Vous avez espéré ceci?... mais c'était absurde!... D'accord...»
+
+Nous prîmes tellement goût à cet examen de conscience politique que
+deux heures du matin nous trouvaient encore en pleine discussion et
+que nous n'étions avertis de nos longues veillées que par les lampes
+dont la lumière s'affaiblissait tout à coup. Nous nous disions:
+
+«La morale à tirer de notre conversation c'est que les révolutions
+sont finies. Quand les personnes de tous les partis se réunissent
+ainsi pour se rire ensemble de leurs propres travers, quoi qu'il
+arrive, il ne peut plus y avoir de divisions politiques dans la
+société. L'esprit de parti est mort. Les haines de personnes usées.»
+
+Hélas! quels malhabiles prophètes nous nous montrions! Je ne
+m'attendais guère que l'animosité des discordes les plus vives était
+prête à renaître autour de moi, briserait jusqu'aux liens de l'amitié
+et diviserait les familles.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+ Chute du ministère Martignac. -- Réprobation générale contre le
+ ministère Polignac. -- Refus de l'amiral de Rigny. -- Démission
+ de monsieur de Chateaubriand. -- Projet de mariage pour la
+ princesse Louise d'Orléans. -- Maladie de madame la duchesse
+ d'Orléans. -- Ovations à monsieur de Lafayette en Dauphiné. -- Le
+ Roi croit pouvoir justifier monsieur de Bourmont. -- Le maréchal
+ Marmont fait décider l'expédition d'Alger. -- Il est complètement
+ joué par monsieur de Bourmont. -- Fureur du maréchal.
+
+
+La session touchait à sa fin. Le Roi s'occupa d'accomplir sa fatale
+destinée. Monsieur Royer-Collard, dans son style semi-énigmatique,
+avait dit un jour au Roi que monsieur de La Bourdonnaye était le seul
+député _resté entier_ à la Chambre.
+
+Charles X avait fait son profit de cette rédaction et avait gardé,
+dans son coeur royal, la pensée de confier ses affaires à cet homme
+_resté entier_ devant la Chambre. Il aurait désiré ajouter monsieur
+Ravez; mais celui-ci, plus avisé, après avoir poussé de toutes ses
+forces à la chute du ministère Martignac, refusa d'entrer dans la
+combinaison Polignac. Peut-être se ménageait-il pour arriver d'une
+façon un peu moins impopulaire, car, à cette époque de 1829, le pauvre
+Roi semblait avoir pris à tâche de chercher les noms les plus hostiles
+au pays pour en composer son gouvernement. Celui de monsieur de
+Bourmont comblait la mesure: il était également en horreur aux camps
+et aux cités.
+
+Avouons tout de suite que, malgré l'aveuglement habituel de monsieur
+de Polignac, il fut renversé lorsqu'en arrivant de Londres il trouva
+les collègues que le Roi lui avait préparés; mais il était bien engagé
+et, d'ailleurs, il désirait trop le ministère pour avoir la pensée de
+reculer.
+
+Un billet de monsieur Pasquier m'apprit, le 7 août, que tous ces
+formidables noms paraîtraient le lendemain dans le _Moniteur_.
+
+J'allai faire une visite à Lormoy, chez la duchesse de Maillé. J'y
+racontai tristement ma nouvelle; monsieur de Maillé se mit à rire;
+rien n'avait moins de fondement: il arrivait ce matin-là même de
+Saint-Cloud; il avait vu monsieur de Martignac la veille en pleine
+sécurité et faisant des projets pour la session prochaine (et cela
+était vrai); le Roi l'avait traité à merveille. D'ailleurs, le duc de
+Maillé connaissait bien la figure préoccupée, triste, agitée du
+monarque lorsqu'il s'agissait d'une seule personne à changer dans son
+ministère, et jamais il ne lui avait trouvé l'aspect plus serein,
+l'esprit plus libre que la veille. Il avait fait sa partie de whist
+pendant laquelle il n'avait cessé de faire des plaisanteries, etc....
+Ma nouvelle n'avait pas le sens commun.
+
+Au reste, je lui dois la justice que, s'il y avait cru, il en aurait
+été fort effrayé, et le portrait qu'il me fit de l'ambitieuse et
+intrigante nullité de Jules prouvait qu'il l'appréciait bien.
+
+En revenant à Châtenay, je trouvai le duc de Mouchy qui venait me
+demander à dîner. Quoiqu'il arrivât de Paris, il ignorait le nouveau
+ministère; mais il n'en accueillit pas la nouvelle avec la gaie
+incrédulité du duc de Maillé. Lui aussi cependant avait lieu de croire
+à la pleine sécurité de monsieur de Martignac.
+
+Il m'exprima une profonde tristesse, puis ajouta: «Peut-être, au
+reste, ce serait-il pour le mieux. Le Roi ne se tiendra jamais pour
+satisfait qu'il n'ait fait l'épreuve de cet impraticable ministère.
+C'est son rêve depuis dix ans; il s'en passera inévitablement la
+fantaisie. Il vaut mieux plus tôt que plus tard. Quand il sera
+lui-même convaincu de son impossibilité, il entrera plus franchement
+dans une autre combinaison; et certainement un ministère, formé des
+noms que vous me dites, tombera devant la première Chambre qui
+s'assemblera.»
+
+Je lui représentai que Jules était aussi téméraire qu'imprudent et
+pourrait bien vouloir lutter avec elle. «Ah! ne craignez pas cela, je
+connais bien le Roi; jamais on n'obtiendra de lui de résister aux
+Chambres ou à la cote de la Bourse. Monsieur de Villèle a fait son
+éducation sur ces deux points, et elle est complète.»
+
+Je rapporte ces impressions de deux courtisans intimes, l'un premier
+gentilhomme de la chambre et l'autre capitaine des gardes, pour
+montrer que, même autour du Roi, tout ce qui n'était pas dans
+l'intrigue Polignac ne voyait pas arriver ce ministère sans une
+inquiétude plus ou moins vive.
+
+Le _Moniteur_ proclama le lendemain les noms qu'on avait annoncés,
+plus ceux de messieurs de Courvoisier et de Rigny. L'un et l'autre
+étonnèrent leurs amis. Je connaissais le _vainqueur de Navarin_, et je
+ne comprenais pas son association avec les autres. J'eus bientôt la
+satisfaction d'apprendre qu'il s'y était refusé. Il résista, avec une
+fermeté qui lui coûta beaucoup, aux sollicitations personnelles et aux
+séductions du Roi.
+
+Il lui fallait une grande conviction pour avoir ce courage, car
+l'autorité de la couronne exerçait encore beaucoup d'empire sur les
+esprits; et Charles X savait trouver les paroles les plus
+entraînantes quand il voulait réussir, mêlant habilement les
+apparences de la bonhomie, de la franchise à une dignité qui imposait.
+
+La résistance respectueuse que monsieur de Rigny lui opposa avait donc
+un mérite réel. On avait mis son nom dans le _Moniteur_, espérant
+l'engager malgré lui. Il persista à refuser un poste où il ne croyait
+ni pouvoir faire le bien, ni pouvoir empêcher le mal, ce sont ses
+propres expressions en m'en parlant. L'estime que je conçus de sa
+conduite, en cette circonstance, devint le fondement d'une amitié qui
+s'est resserrée de plus en plus. La mort vient naguère de l'arracher à
+ses amis et à la patrie à laquelle il a rendu des services si
+essentiels et que l'histoire appréciera un jour.
+
+Les cris de joie jetés par les libéraux sur le refus de l'amiral de
+Rigny furent le texte dont on se servit pour obtenir le consentement
+de monsieur de Courvoisier. Il se tenait pour être personnellement
+l'obligé du Roi à l'occasion de grâces accordées à son père, et il
+n'osa ajouter sa réprobation à celle qu'on faisait sonner si haut. Il
+accepta donc, fort tristement, le dangereux honneur qu'on lui
+conférait, en ayant soin, pourtant, de spécifier qu'il ne mettrait son
+nom à aucune mesure inconstitutionnelle. On lui affirma que la Charte
+était le catéchisme de tout le conseil.
+
+Peu de temps après, il disait à un de ses amis qui lui avait prédit
+les coups d'État comme inévitables: «Vous aviez raison, ces gens-là
+m'ont trompé; je vois maintenant leurs intentions. Tant que je
+siégerai avec eux, ils ne les accompliront pas; mais, si vous me voyez
+m'en aller, vous pourrez être sûr que j'ai reconnu l'impossibilité
+d'arrêter leur folle imprudence. Hélas! ils ne sont pas même en état
+de voir le précipice, bien moins encore d'en juger la profondeur.»
+
+Aussi, lorsque monsieur de Courvoisier donna sa démission, au mois de
+mai 1830, la personne à laquelle il avait annoncé ses intentions lui
+dit à son tour: «Les coups d'État sont donc imminents, puisque vous
+vous retirez?» L'ex-ministre se borna à lui serrer la main sans
+répondre.
+
+Monsieur de Chateaubriand arriva à tire-d'aile des Pyrénées, où il se
+trouvait, pour apporter sa démission de l'ambassade de Rome. Il
+sollicita vainement la faveur de la remettre lui-même au Roi, et ne
+put obtenir une audience. En revanche, j'ai la certitude que nulle
+séduction ne lui fut épargnée. On lui offrit le titre de duc, une
+grosse somme d'argent pour payer ses dettes, un accroissement
+d'émoluments, une place à la Cour pour sa femme, enfin tout ce qui
+pouvait tenter les goûts aristocratiques et dispendieux du ménage.
+Mais il se montra également sourd à ces propositions.
+
+Ce fut seulement après les refus multipliés de monsieur de
+Chateaubriand que monsieur de La Ferronnays fut nommé à l'ambassade de
+Rome, et eut avec le Roi la conversation que j'ai déjà rapportée. Je
+crois que monsieur de La Ferronnays partageait l'opinion de monsieur
+de Mouchy qu'il était inévitable que le Roi se passât la fantaisie
+d'un ministère selon son coeur, afin d'en reconnaître lui-même
+l'impossibilité. Cette fantaisie lui a coûté la couronne.
+
+Le duc de Laval, ambassadeur à Vienne, fut nommé à Londres à la place
+de monsieur de Polignac. Il ne fit que traverser la France, et je me
+rappelle être venue de Pontchartrain pour le voir à Paris. Nous ne
+pûmes nous rejoindre que dans la cour de la maison de sa mère; il
+monta dans ma voiture et il y resta une heure.
+
+Madame Récamier, qui s'y trouvait en tiers, m'a souvent rappelé que je
+lui avais prédit tout ce qui lui est arrivé depuis. Ce n'est pas que
+je me prétende plus habile prophète qu'un autre, mais je vivais avec
+des gens en dehors des illusions qui aveuglaient le duc de Laval et
+son parti. Tout citoyen français, assez libre avec lui pour ne pas
+craindre de l'offenser, lui aurait tenu le même langage.
+
+Jamais catastrophe n'a été plus annoncée que celle à laquelle
+travaillait, avec tant de zèle le parti qui devait y succomber. Ce
+qu'il y a d'ineffable, c'est que, depuis la chute, c'est nous qui
+criions _gare_ de toutes nos forces qu'il accuse de l'avoir poussé
+dans le précipice. C'est ainsi que se manifeste la justice des hommes!
+C'est de cette conversation que date le refroidissement du duc de
+Laval pour moi. Le parti ultra est celui qui tolère le moins
+l'expression de la vérité.
+
+Il était question du mariage de la princesse Louise d'Orléans avec le
+prince héréditaire de Naples. Les Orléans le désiraient vivement.
+Madame la Dauphine et madame la duchesse de Berry étaient entrées dans
+cette pensée, et le Roi n'en paraissait pas éloigné. Toutefois, au
+Palais-Royal, on accusait le duc de Blacas, alors ambassadeur à
+Naples, de ne pas mettre beaucoup de zèle à faire réussir cette
+négociation.
+
+Les souverains napolitains, en conduisant eux-mêmes leur fille
+Christine, reine d'Espagne, à son époux Ferdinand VII, traversèrent le
+midi de la France. Madame la duchesse de Berry alla rejoindre son
+père, et la famille d'Orléans suivit son exemple.
+
+Le Roi et la Reine témoignaient un grand désir de voir accomplir
+l'alliance souhaitée chez nous, mais ils dirent que le prince
+héréditaire s'y refusait. Il se rendait justice; il ne méritait pas
+notre charmante princesse. Ce fut un coup très sensible pour madame la
+duchesse d'Orléans qui avait dès lors une grande passion de marier
+ses filles.
+
+Elle venait d'être très dangereusement malade, et la crainte de ne les
+point établir pendant sa vie s'était emparée d'elle. Qui n'a pas vu la
+désolation de tout le Palais-Royal pendant le danger de madame la
+duchesse d'Orléans ne peut s'en faire idée: mari, soeur, enfants,
+amis, serviteurs, valets, personne ne désemparait; on osait à peine se
+regarder.
+
+Monsieur le duc d'Orléans, si maître de lui ordinairement, avait
+complètement perdu la tête. Il ne pouvait dissimuler sa douleur, même
+au lit de sa femme, et venait pourtant toutes les cinq minutes faire
+explosion dans la salle attenante, adressant à tout le monde les
+questions qu'il faisait à chaque instant aux médecins et plus propres
+à les troubler qu'à les éclairer. Je n'ai jamais vu personne dans un
+état plus dissemblable de ses propres habitudes.
+
+Madame la duchesse d'Orléans s'en apercevait, et n'était occupée qu'à
+le rassurer et à le calmer. Elle me disait, lors de sa convalescence:
+«Je priais bien le bon Dieu de me conserver pour ce cher ami; mais je
+le remerciais aussi de me donner une occasion de voir combien je lui
+étais chère.» Elle aurait pu ajouter: et utile. Elle est, bien
+assurément, l'ange tutélaire de la maison d'Orléans.
+
+Pendant que nos princes parcouraient le midi, réunis à leur famille
+napolitaine, dont la tournure et les équipages excitaient l'étonnement
+même de nos provinciaux les moins civilisés, un autre voyageur
+occupait bien davantage les cent bouches de la renommée, ou, pour
+parler moins poétiquement, les cent presses des journaux. Monsieur de
+Lafayette avait été voir sa petite-fille établie à Vizille, chez son
+beau-père, monsieur Augustin Périer.
+
+L'opinion publique était tellement à la recherche de tout ce qui
+pouvait témoigner son mécontentement que cette visite, toute
+naturelle, devint un événement politique. Le vétéran de la Révolution
+fut fêté à Vizille, puis à Grenoble, puis à Valence, puis à Lyon, puis
+enfin sur toute la route, et il fut reconduit à Paris d'ovation en
+ovation.
+
+Monsieur de Lafayette n'était pas homme à faire défaut à cette gloire,
+lors même qu'elle aurait été plus populacière; mais, il faut l'avouer,
+l'opposition, en ce moment, était recrutée de tout ce qu'il y avait de
+plus capable et de plus honorable dans le pays, et on saisissait
+avidement les occasions de le témoigner.
+
+Naguère, la mort du général Foy, éloquent député de l'opposition,
+avait donné l'idée d'une souscription nationale en faveur de ses
+enfants, restés sans fortune. Monsieur Casimir Périer s'était inscrit
+le premier et la semaine n'était pas écoulée que le million projeté
+était rempli. Ce succès avait fait naître la pensée d'une autre
+souscription destinée à dédommager les personnes qui refuseraient de
+payer l'impôt illégalement établi. On prévoyait les coups d'État; on
+ignorait de quelle nature ils seraient, et on se préparait à la
+résistance.
+
+Soyons justes et convenons que, par là, on les provoquait, car je ne
+prétends pas défendre ces démonstrations. Elles étaient coupables; il
+n'est pas permis de présumer que le pouvoir doit lui-même sortir de la
+ligne légale pour s'autoriser par avance à se soustraire aux lois;
+mais, si jamais cela a été excusable, c'est dans cette circonstance.
+Les précédents des personnes investies de l'autorité du Roi donnaient
+le droit de soupçonner leurs intentions, et le langage de leurs
+organes, avoués et reconnus, prouvaient qu'ils n'en avaient pas
+changé.
+
+Les congréganistes et les ultras entonnaient partout l'hymne de
+triomphe; mais ils n'étaient pas complètement d'accord entr'eux sur la
+manière d'agir. Bientôt, les premiers l'emportèrent, et on trouva que
+monsieur de La Bourdonnaye n'entrait pas suffisamment dans les vues du
+parti prêtre. Lui-même fut effrayé des folies qu'on méditait, et
+l'élévation de Jules de Polignac à la présidence du conseil lui servit
+de prétexte pour solliciter une retraite qu'on était fort disposé à
+lui accorder.
+
+Enfin, pour achever la série des noms odieux au pays et compléter sa
+colère, ce fut monsieur de Peyronnet qui le remplaça au ministère de
+l'intérieur.
+
+Une femme, très liée avec monsieur de La Bourdonnaye, lui ayant
+reproché d'avoir abandonné les affaires pour la puérile susceptibilité
+du nouveau titre donné à Jules dans un moment si critique, il lui
+répondit que cette inculpation était tout à fait erronée, que, si le
+conseil avait marché dans ses vues, il y serait resté quelqu'eût été
+son président: «Mais, voyez-vous, avait-il ajouté, quand on joue sa
+tête il faut tenir les cartes.»
+
+Ce propos, dont je suis bien sûre, confirme les révélations de
+monsieur Courvoisier. Il montre à quel point les ordonnances étaient
+préméditées, et combien leur résultat probable était prévu pour tous
+ceux que Dieu, dans sa colère, n'avait pas frappé d'une irrémédiable
+cécité.
+
+Il me faut donner une nouvelle preuve de cet aveuglement royal auquel
+les personnes qui n'auront pas vécu dans notre temps auront peine à
+croire et qui n'en est pas moins d'une scrupuleuse exactitude.
+
+Monsieur de Bourmont, après s'être battu bravement dans la Vendée,
+avait fait sa paix particulière avec l'Empereur, abandonné, d'autres
+disent livré, ses camarades, et pris du service dans l'armée Impériale
+si promptement qu'il n'en était guère estimé.
+
+En 1814, il s'était trouvé des plus empressés à saluer le drapeau
+blanc. En 1815, il avait accompagné le maréchal Ney à Dijon, avait
+obtenu de l'Empereur le commandement d'une brigade, puis avait déserté
+la veille de la bataille de Waterloo et porté à l'ennemi les états de
+l'armée. Lors du trop fameux procès du maréchal Ney, monsieur de
+Bourmont témoigna contre lui en Cour des pairs, et le maréchal, à son
+tour, l'accusa d'avoir aidé à la rédaction de la proclamation qu'il
+dénonçait aujourd'hui.
+
+Toutes ces circonstances, vraies ou fausses mais généralement admises,
+avaient fait décerner à monsieur de Bourmont l'épithète de traître que
+personne ne lui contestait et que la presse exploitait à profit chaque
+matin.
+
+Un jour de cette année 1829, le Roi dit au conseil assemblé: «Ah cela,
+messieurs, il est temps de faire finir toutes ces clabauderies contre
+Bourmont; personne ne sait mieux que moi combien elles sont injustes,
+et je vous autorise à publier que, dans tout ce qu'on lui reproche, il
+n'a jamais agi que sur mes ordres secrets et mon exprès commandement.»
+Monsieur de Bourmont frissonna de la tête aux pieds. Tous les
+assistants baissèrent les yeux à cette singulière réhabilitation.
+Quant au Roi, il croyait très consciencieusement qu'aucune action ne
+pouvait sembler déshonorante lorsqu'il l'avait commandée, et que son
+ordre justifiait toute démarche. Le sang de Louis XIV parlait encore
+assez haut pour qu'il n'éprouvât pas même un sentiment de mépris pour
+des gens qui se seraient prêtés à certaines injonctions. Obéir était
+le premier devoir.
+
+En sortant du conseil, monsieur de La Bourdonnaye raconta ce qui
+venait de s'y passer à quelqu'un qui me le répéta le jour même. Cela
+fut su, dans le temps, de toutes les personnes au courant des
+affaires. Monsieur de Bourmont obtint probablement que le Roi renonçât
+à lui accorder ce genre de protection, car il n'en parla plus.
+
+Cependant le général sentait toutes les difficultés de sa position et
+désirait vivement une occasion de se relever dans l'opinion publique.
+Il se savait brave et se croyait bon militaire. Un petit bout de
+guerre lui durait bien convenu, mais il ne voyait où la placer. Alger
+s'offrit à sa pensée, et il en hasarda quelques mots. Il fut repoussé
+par tout le conseil et il se tut sans y renoncer.
+
+Vers la fin de décembre, le maréchal Marmont, que le dérangement de
+ses affaires pécuniaires retenait à la campagne depuis plusieurs mois,
+vint passer quelques jours à Paris. Bourmont lui conte, bien
+légèrement, les velléités qu'il avait eues pour Alger, les difficultés
+qu'il avait rencontrées, et lui laisse entrevoir qu'il avait jeté les
+yeux sur lui pour commander l'expédition.
+
+Aussitôt le maréchal s'enflamme; il se voit déjà Marmont l'africain et
+se promet de surmonter tous les obstacles. Il rentre chez lui,
+s'entoure de livres, de cartes, de listes, d'états, de documents de
+toute espèce et, bien plein de son sujet, va attaquer le Roi.
+
+Il ne le trouve pas fort récalcitrant, quoiqu'il n'adopte pas tous ses
+plans. Monsieur de Polignac les repousse avec sa douceur accoutumée;
+monsieur le Dauphin s'y oppose avec véhémence, et la marine déclare
+l'expédition impossible à moins de préparatifs qui prendraient au
+moins une année. Tout autre se serait tenu pour battu; mais le
+maréchal n'en mit que plus de zèle à vaincre les oppositions. Il prit
+pour auxiliaire l'amiral de Mackau. Ils travaillèrent ensemble et
+produisirent un mémoire qui prouvait que les impossibilités de mer
+pouvaient se discuter et que les difficultés de terre n'existaient
+pas. Monsieur de Bourmont avait suscité ces dernières pour ne pas
+effaroucher monsieur le Dauphin, mais ne demandait pas mieux que
+d'aider à les lever.
+
+L'affaire sembla prendre couleur; le maréchal, avec la candeur qui le
+caractérise, alla franchement s'expliquer avec le ministre de la
+guerre. Il lui dit que, s'il pensait à commander l'expédition
+lui-même, ce qui lui semblerait très simple, il renonçait à toute
+prétention et n'en continuerait pas moins à employer ses soins pour
+qu'elle eût lieu, mais que, si, lui, Bourmont, ne comptait pas y
+aller, il demandait à en être chargé.
+
+Le ministre se récria fort sur la prétention qu'on lui supposait,
+protesta qu'en tout cas il serait trop heureux de servir sous les
+ordres de l'illustre maréchal, démontra combien la personne du
+ministre de la guerre était indispensable au centre des affaires
+pendant le temps de l'expédition et conclut que, malgré la gloire qui
+devait s'acquérir en Afrique, ses engagements politiques lui faisaient
+un devoir de la sacrifier à la conservation de son portefeuille.
+Faisant ensuite passer en revue tous les rivaux qui auraient pu
+disputer le commandement au maréchal, il trouva tant d'inconvénients à
+chacun que le choix du général en chef ne pouvait laisser aucun doute,
+si toutefois on parvenait à vaincre les répugnances de monsieur le
+Dauphin pour l'expédition.
+
+Le maréchal se promit bien de n'y rien épargner. Bourmont avait l'air
+de se laisser traîner à la remorque, mais fournissait au maréchal tous
+les arguments. Celui-ci était on ne saurait plus reconnaissant de cet
+empressement à le faire valoir. Il nous racontait chaque jour ses
+succès, et s'étonnait un peu de mon incrédulité.
+
+J'avais su que monsieur le Dauphin, importuné de ses démarches, avait
+dit, en le voyant sortir: «Va, agite-toi; si cela réussit, au moins ce
+ne sera pas pour toi.» Je ne pouvais rapporter ce propos, tenu dans
+l'intimité, au maréchal; mais je cherchais à l'inquiéter sur le
+résultat probable des soins qu'il se donnait.
+
+Tantôt il nous racontait que telle dame de madame la Dauphine lui
+demandait d'emmener son fils, que tel aide de camp du Roi voulait
+faire la campagne avec lui, etc. Enfin son succès lui paraissait
+assuré, l'expédition était décidée, son état-major tout composé; il ne
+manquait plus que l'insertion au _Moniteur_ du nom du chef; mais cette
+insertion n'arrivait pas.
+
+Je me rappelle, un samedi soir, lui avoir dit: «Prenez garde, monsieur
+le maréchal, ne vous avancez pas trop, vous pourriez bien être joué
+par monsieur de Bourmont.»
+
+Il m'accusa de prévention contre un homme calomnié, plein de loyauté
+au fond. Il en prenait à témoin sa conduite envers lui. Je souris avec
+incrédulité.
+
+«Eh bien! que direz-vous, si je suis nommé demain, et que le Roi
+l'annonce au sortir de la messe?
+
+--Je dirai que je suis enchantée de m'être trompée, mais je ne
+l'espère pas.
+
+--Eh bien! si je vous apporte la lettre de commandement, serez-vous
+plus incrédule que saint Thomas?»
+
+Le Roi ne dit rien ni le dimanche, ni le lundi, ni le mardi; ces mêmes
+jours se passèrent sans que la lettre arrivât. Monsieur de Bourmont
+caressait toujours le maréchal, mais monsieur de Polignac, un peu
+moins faux, commençait à s'en éloigner. Il se décida enfin à aller
+trouver le ministre de la guerre et à lui représenter que la
+nomination du chef de l'expédition devenait urgente à son succès.
+
+Le général en convint, puis il balbutia quelques paroles et finit par
+dire au maréchal combien il était désolé que monsieur le Dauphin
+exigeât absolument que ce fût lui, Bourmont, qui la commandât, son
+consentement étant à ce prix.
+
+Le maréchal enfin vit à quel point il avait été mystifié. Monsieur de
+Bourmont s'était habilement servi de son activité et de ses
+connaissances militaires pour lever tous les obstacles qui
+s'opposaient à ses propres désirs et vaincre, sans lui déplaire, les
+répugnances de monsieur le Dauphin. Elles tenaient, je pense, à sa
+jalousie du crédit qu'il se croyait sur le soldat. Il reconnaissait ne
+pouvoir faire campagne sur la rive africaine et craignait les succès
+d'un autre général, car, je l'ai déjà dit, monsieur le Dauphin s'était
+persuadé qu'il avait des talents militaires.
+
+Le maréchal Marmont avait reçu et accepté les compliments de toute la
+Cour et de toute l'armée. Les engagements d'obligeance qu'il avait
+pris ne semblaient plus que des ridicules. Il avait préparé des
+équipages, enfin il apparaissait à tous les yeux comme ayant été
+attrapé. En outre, monsieur le Dauphin ne lui épargna pas le sarcasme.
+
+Pour qui connaît le caractère du duc de Raguse, il est facile de
+comprendre sa fureur. Il voyait détruire de la façon la plus
+outrageante les rêves de gloire dont il vivait depuis plusieurs
+semaines, et il ne pouvait se dissimuler que lui seul avait décidé
+cette expédition, avait levé les obstacles, aplani les difficultés et
+ramené tous les esprits récalcitrants à la désirer, ou du moins à
+n'oser s'y refuser. Son bon sens l'avait toujours empêché d'être
+aucunement partisan de la politique du ministère Polignac, mais,
+depuis cette aventure, le mécontentement personnel s'était joint à ses
+autres répugnances; il ne cacha pas son ressentiment.
+
+Toutefois, ses obligations personnelles au Roi ne lui permettaient pas
+de se retirer, mais il ne parut plus à la Cour que lorsque son service
+l'y forçait, et se tint dans la réserve la plus absolue avec les
+ministres. Tel était le prédicament où il se trouvait lorsque les
+événements du mois de juillet lui firent un devoir de se sacrifier
+pour des principes qu'il détestait et des gens qu'il n'aimait guère.
+
+La connaissance que j'avais de cette situation me fit trouver d'autant
+plus cruelle la fatalité qui le poursuivait, et, comme il se mêle
+apparemment toujours un peu d'enthousiasme dans les actions des femmes
+même de celles qui s'en croient le plus exemptes, je me pris à vouloir
+combattre le sort, et, pendant bien des mois, je pourrais dire des
+années, j'ai mis une véritable passion à ramener l'opinion à plus de
+justice envers le maréchal.
+
+J'étais assistée dans cette oeuvre par quelques amis sincères.
+Peut-être aurions-nous réussi; mais lui-même, comme tous les gens à
+imagination, a trop de mobilité dans le caractère pour conserver
+longuement l'attitude austère et persévérante qui convient à un homme
+calomnié. Je ne le connaissais que sous des rapports de société assez
+intimes, mais où l'esprit joue le plus grand rôle, et il en a
+beaucoup. Il faut y ajouter un grand fond de bonhomie et même, je
+crois l'avoir déjà dit, de candeur qui le rend fort attachant; mais il
+est incapable de la conduite suivie qui peut faire tomber les attaques
+et prouver leur injustice en les repoussant avec cette froide dignité,
+seule défense d'un grand caractère.
+
+J'ai été contrainte de m'avouer que le maréchal apportait lui-même
+plus d'obstacle à ma chevaleresque entreprise que qui que ce soit, et,
+comme au fond il faut servir ses amis ainsi qu'ils veulent l'être, en
+conservant une très tendre amitié pour lui, je me suis résignée à lui
+laisser gaspiller un reste d'existence que j'aurais désiré voir rendre
+utile à notre pays.
+
+Je reviens à 1830.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX
+
+ Le premier jour de l'année 1830. -- Séance royale au Louvre. --
+ Le Roi laisse tomber son chapeau; monsieur le duc d'Orléans le
+ ramasse. -- Testament de monsieur le duc de Bourbon. --
+ Expédition d'Afrique. -- Un mot de monsieur de Bourmont. -- Le
+ Roi et l'amiral Duperré. -- Voyage de monsieur le Dauphin à
+ Toulon. -- Messieurs de Chantelauze et Capelle entrent dans le
+ ministère.
+
+
+Le premier jour de l'année fut remarquable par le discours du Nonce au
+Roi où il sembla lui donner des conseils d'une politique ultramontaine
+fort bien accueillis dans la réponse de Sa Majesté. Cette circonstance
+fit renouveler le bruit qui circulait tout bas que ce nonce,
+Lambruschini, assisté du cardinal de Latil, avait, avec l'autorisation
+du Pape, relevé Charles X des serments prononcés à son sacre. Je
+n'affirme pas que cette cérémonie ait eu lieu; des gens fort instruits
+des affaires l'ont cru.
+
+Ce même premier janvier, la cour royale, ayant en tête son président,
+monsieur Séguier, se présenta chez madame la Dauphine. Monsieur
+Séguier se disposait à lui adresser les félicitations d'usage
+lorsqu'elle lui coupa la parole en disant de la façon la plus
+hautaine: «Passez, messieurs, passez.» Ces deux circonstances firent
+grande sensation et donnèrent fort à commenter. Repousser si durement
+la magistrature du pays tandis qu'on recevait bénévolement les
+conseils antinationaux, c'étaient deux fautes graves; mais le temps
+était arrivé où elles se succédaient rapidement.
+
+La saison était fort rigoureuse et les souffrances du peuple en
+proportion. La charité publique cherchait à les égaler. On imagina
+pour la première fois de donner un bal à l'Opéra, à un louis par
+billet, appelant ainsi le luxe au service de la misère.
+
+Les dames de la Cour et de la ville s'occupèrent également de cette
+bonne oeuvre qui réussit parfaitement et rapporta une somme très
+considérable. Les habitants des Tuileries y avaient les premiers
+contribué, mais personne ne parut dans la loge réservée pour eux.
+Celle du Palais-Royal, au contraire, était occupée par toute la
+famille d'Orléans.
+
+Monsieur le duc d'Orléans et son fils descendirent dans le bal.
+Monsieur le duc de Chartres y dansa plusieurs contre-danses. Cette
+condescendance eut grand succès et rendit plus remarquable la solitude
+de la loge royale qui restait la seule vide dans toute la salle. C'est
+avec toutes ces petites circonstances que les Orléans conquéraient la
+popularité que les autres repoussaient tout en la souhaitant.
+
+J'ai, en général, peu de curiosité à voir les cérémonies où la foule
+se porte, mais les circonstances avaient rendu l'ouverture de la
+session si importante que je voulus assister à la séance royale. Elle
+se tenait au Louvre et les détails de cette matinée me sont restés
+dans la mémoire.
+
+La duchesse de Duras, dont j'ai si souvent parlé, avait succombé à un
+état de souffrance qui l'avait longtemps fait qualifier de malade
+imaginaire et lassé surtout la patience de son mari. Il venait
+d'épouser en secondes noces une espèce de suisso-anglo-portugaise,
+sortant de je ne sais où, qui avait acheté le titre de duchesse et le
+nom de Duras d'une assez grande fortune. Elle fournissait à son mari
+l'occasion de s'écrier naïvement, quelques semaines après son mariage:
+«Ah! mon ami, tu ne peux pas comprendre le bonheur d'avoir plus
+d'esprit que sa femme!» Il est certain que la première madame de Duras
+ne l'avait pas accoutumé à cette jouissance.
+
+Je me trouvais placée à côté de cette nouvelle épousée le jour où
+Charles X parlait en public pour la dernière fois. Je ne pus retenir
+un mouvement d'effroi lorsqu'il prononça les mots menaçants dont
+j'oublie le texte mais qui annonçaient la volonté de soutenir son
+ministère malgré les Chambres.
+
+Madame de Duras me demanda ce que j'avais: «Hélas! madame,
+n'entendez-vous pas le Roi déclarer la guerre au pays, et ce n'est pas
+pour le pays que je crains.»
+
+Cinq minutes après, comme nous nous disposions à sortir, elle me dit:
+«Vous aurez mal compris; le duc (elle appelait ainsi bourgeoisement
+son mari), le duc m'a dit ce matin qu'il avait lu le discours du Roi,
+qu'il était à merveille, allait terminer toutes les difficultés et
+faire taire tous les gens qui criaient contre le gouvernement.
+
+--Tant mieux, madame.»
+
+Je ne rapporte pas ce dialogue pour l'importance des paroles
+personnelles de mon interlocutrice, mais pour montrer quel était
+l'esprit de l'intérieur des Tuileries. Monsieur de Duras se trouvait
+en ce moment premier gentilhomme de la chambre de service, et sa femme
+habitait le palais avec lui. La confiance y était complète autant
+qu'aveugle.
+
+Le roi Charles X était parfaitement gracieux dans un salon et tenait
+noblement sa Cour, mais il n'avait aucune dignité à la représentation
+publique. Son frère, Louis XVIII, malgré son étrange tournure, y
+réussissait mieux que lui.
+
+Charles X avait une voix criarde et peu sonore, ne prononçait pas
+clairement et lisait mal ses discours. Sa grâce accoutumée
+l'abandonnait dans ces occasions. Des circonstances fortuites
+contribuaient aussi à le gêner; sa vue étant baissée, on écrivait les
+paroles qu'il devait prononcer en très gros caractères et il en
+résultait la nécessité de tourner constamment des feuillets, ce qui
+nuisait à son maintien.
+
+Lorsque, ce jour-là, il en vint à la phrase menaçante, il voulut lever
+la tête d'une façon plus imposante, en même temps qu'il retournait sa
+page. Dans ce petit travail, son chapeau mal affermi s'ébranla, et les
+diamants dont il était orné le firent tomber bruyamment, aux pieds de
+monsieur le duc d'Orléans. Celui-ci le ramassa et le tint jusqu'à la
+fin du discours. Bien des gens firent attention à cette circonstance.
+
+J'allai le soir au Palais-Royal où j'en parlai. Madame la duchesse
+d'Orléans me saisit le bras: «Oh! ma chère, taisez-vous; est-ce qu'on
+l'a remarqué?... Madame la Dauphine l'a bien vu, elle aussi. Je n'ai
+pas osé la regarder; mais je suis sûre qu'elle a été fâchée....
+J'espère qu'on n'en parlera pas.»
+
+Mademoiselle ajouta: «Pourvu que les gazettes ne s'en emparent pas
+pour faire leurs sots commentaires!»
+
+On était d'autant plus ému de ce petit incident au Palais-Royal que,
+précisément le 6 janvier de cette année où tous les princes, selon
+l'usage, s'étaient réunis pour tirer le gâteau chez le Roi, la fève
+était tombée à monsieur le duc d'Orléans, et madame la Dauphine en
+avait témoigné assez d'humeur.
+
+Il surnageait ainsi une sorte de pressentiment partagé par le pays
+tout entier; car les gens les plus éloignés de souhaiter le
+renversement de la branche aînée, en voyant les déplorables embarras
+où elle se plongeait de gaieté de coeur, ne pouvaient s'empêcher de
+s'écrier: «Mais ces gens-là ne voient donc pas qu'ils pavent le chemin
+du trône aux d'Orléans?»
+
+Il est juste de dire cependant que, si les anciennes répugnances de
+madame la Dauphine se retrouvaient de temps en temps, la sincère
+amitié qu'elle portait à madame la duchesse d'Orléans dirigeait
+fréquemment sa conduite. Elle en avait donné naguère un témoignage
+éclatant.
+
+Monsieur le duc de Bourbon continuait à vivre dans les tristes
+désordres qui ont signalé toute sa vie. Devenu vieux, il était tombé
+sous la domination d'une créature qu'il avait ramenée d'Angleterre et
+mariée à un officier de sa maison qui, dit-on, avait cru épouser la
+fille naturelle du prince au lieu de sa maîtresse. Quoi qu'il en soit,
+madame de Feuchères devint souveraine absolue à Chantilly et au
+Palais-Bourbon. Elle en expulsa la comtesse de Reuilly, fille de
+monsieur le duc de Bourbon, et exerça sur tout ce qui l'entourait
+l'empire le plus despotique.
+
+L'immense fortune du prince était à sa disposition. Messieurs de Rohan
+Guéméné, ses cousins germains, se trouvaient les héritiers les plus
+proches. Les Orléans ne venaient qu'après. On souhaita que les biens
+de la branche de Condé se réunissent tous sur la même tête, en restant
+dans la maison de Bourbon, et que, pour cela, monsieur le duc de
+Bourbon adoptât un des enfants du duc d'Orléans dont il était parrain
+en lui donnant son nom et sa fortune.
+
+Le Palais-Royal attachait le plus grand prix à obtenir ce résultat.
+Charles X le désirait ainsi que toute la famille royale, mais il n'y
+avait pas d'autre moyen pour y réussir que l'influence de madame de
+Feuchères. Elle seule disposait du vieux prince et elle mit pour
+première condition à ses bons offices qu'elle serait reçue à la Cour.
+
+Cela parut impossible à obtenir de la sévérité connue de madame la
+Dauphine; mais, dès le premier mot que madame la duchesse d'Orléans
+hasarda à ce sujet, elle dit: «Certainement, ma cousine; je suis
+fâchée pour le duc de Bourbon que ce soit là le moyen de le décider à
+une chose juste, convenable pour lui autant que pour vous, mais,
+puisqu'il en est malheureusement ainsi, il n'y a pas à hésiter, je me
+charge d'en parler au Roi.»
+
+Madame de Feuchères fut présentée; madame la Dauphine la traita bien,
+et le testament fut signé. Je crois bien qu'il convenait aux idées de
+madame la Dauphine que Chantilly restât entre les mains d'un Bourbon
+et que ce titre de Condé se perpétuât dans sa famille. Mais il n'est
+pas moins vrai que, dans cette circonstance, elle se montra très bonne
+et très aimable pour les princes d'Orléans.
+
+L'adresse de la Chambre ne fut pas conçue dans un esprit plus
+conciliant que le discours du trône. Le Roi s'en tint pour offensé et
+prorogea la session, en protestant de nouveau de la _volonté immuable_
+dont il soutiendrait ses actions. Les députés retournèrent dans leur
+province se préparer à de nouvelles élections qu'on prévoyait
+inévitables.
+
+Il faut rendre justice au gouvernement et surtout à l'administration.
+Une fois l'expédition d'Alger consentie, les préparatifs en furent
+faits avec un zèle et une activité si extraordinaires qu'elle fut
+prête en six semaines, au lieu de demander une année comme on l'avait
+prétendu. Le succès a prouvé qu'il n'y manquait rien.
+
+Cette campagne africaine était devenue le point d'espérance des
+hommes les plus animés du parti ultra. Le général Bertier de Sauvigny
+disait, en montant en voiture: «Nous allons escarmoucher contre le
+Dey; mais la vraie et bonne guerre sera au retour.» Il est positif
+qu'on espérait ramener une armée assez dévouée pour être disposée à
+soutenir l'absolutisme.
+
+On a dit que, si monsieur de Bourmont avait été en France, il aurait
+empêché les ordonnances de Juillet. Je crois bien qu'il les aurait
+voulues mieux préparées et mieux soutenues, mais je doute qu'il les
+eût blâmées. J'ai par devers moi une anecdote qui ne me laisse guère
+d'hésitation à ce sujet.
+
+Quoique peu favorable au ministère Polignac, monsieur de Glandevès,
+gouverneur des Tuileries, était dans des relations familières avec
+monsieur de Bourmont. Il se trouva chez lui la veille de son départ:
+
+«N'êtes-vous pas inquiet, lui dit-il, de la situation où vous laissez
+ce pays-ci et de ce qu'on pourra faire en votre absence?
+
+--Oui, je suis inquiet parce que je n'ai pas assez confiance dans la
+fermeté de notre cabinet. Il n'a pas grande habileté, peu d'unité,
+encore moins de volonté; car, voyez-vous, mon cher Glandevès, pour
+mettre la machine à flot, sans secousse et sans danger, il ne faudrait
+que faire usage d'un seul petit mot de quatre lettres: _oser_. Voilà
+toute la politique du moment.
+
+--Je suis loin d'être partisan de votre doctrine et fort effrayé de
+vous la voir professer, reprit Glandevès.»
+
+Monsieur de Bourmont ne répondit que par un sourire de confiance. Je
+pense que c'est la dernière fois que monsieur de Glandevès l'ait
+envisagé.
+
+On avait proposé le commandement de l'escadre à l'amiral Roussin qui
+le refusa. Un peu de répugnance à lier sa fortune à celle de monsieur
+de Bourmont et la persuasion que les préparatifs ne pouvaient être
+achevés à temps pour arriver sur la côte avant le moment des tempêtes
+dictèrent ce refus.
+
+L'amiral Duperré ne consentit à se charger de la responsabilité de
+cette entreprise qu'après une longue hésitation. Tous les
+renseignements de la marine la représentaient comme excessivement
+hasardeuse, et l'histoire ne rassurait pas sur les chances d'un
+heureux résultat.
+
+La veille de son départ, l'amiral Duperré obtint une audience du Roi.
+Après avoir établi toutes les difficultés du débarquement, tous les
+obstacles que présentaient cette côte et la mer qui la baigne pour
+communiquer des vaisseaux à une partie de l'armée mise à terre, la
+possibilité qu'il se passât beaucoup de jours dans une séparation
+complète qui compromît le salut des troupes débarquées et privées de
+munitions, etc., enfin tout ce qui rendait cette tentative
+inquiétante, l'amiral ajouta:
+
+«Sire, en me chargeant de cette périlleuse commission, j'ai obéi aux
+ordres de Votre Majesté; j'y emploierai mes soins, mes veilles, ma
+vie, j'ose dire que je ferai tout ce qui sera humainement possible
+pour réussir. Mais je prends acte ici, devant le Roi, que je ne
+garantis pas le succès, et je ne voudrais pas être considéré comme
+ayant conseillé une entreprise qui me paraît bien hasardée.
+
+--Partez tranquille, amiral, vous ferez de votre mieux, et, si le
+succès ne répond pas à nos espérances, je ne vous en tiendrai pas pour
+responsable. Au reste, nous ne vous abandonnerons pas, et, dès que
+vous serez embarqué, Polignac et moi, nous ferons dire chaque jour des
+messes à votre intention.»
+
+Duperré, vieux loup de mer, qui aurait mieux aimé un air de vent
+poussant au large que toutes les cérémonies de l'Église de Rome, resta
+confondu du secours qu'on lui offrait, s'inclina profondément, sortit
+du cabinet du Roi et alla conter son dialogue à la personne de qui je
+le tiens.
+
+Pendant ce temps-là, mon pauvre ami Rigny se morfondait au fond de la
+Méditerranée. Il est convenu depuis avec moi que l'expédition d'Alger
+lui avait fait regretter vivement, pendant quelques semaines, la
+probité politique qui l'avait conduit à refuser le portefeuille de la
+marine quand il avait vu surtout que la possession de celui de la
+guerre n'empêchait pas de se confier le commandement de l'armée.
+
+Rigny était le plus jeune et le plus aventureux de nos amiraux. Il
+joignait à une ambition personnelle, que je ne prétends pas nier, une
+passion pour la gloire du pays qui le stimulait encore à toutes les
+entreprises brillantes. Je lui ai entendu dire bien souvent qu'il ne
+mourrait pas tranquille sans avoir vu le pavillon français à Mahon et
+à Porto-Ferrajo.
+
+Hélas! il ne flotte sur aucun de ces remparts, et l'erreur d'un
+médecin l'a conduit au tombeau avant qu'il eût atteint sa cinquantième
+année.
+
+Monsieur le Dauphin se rendit à Toulon pour assister au départ de
+l'armée. Il était très certainement contrarié de «la grandeur qui
+l'attache au rivage»; mais il le témoigna par un redoublement de
+désobligeance et de maussaderie. Il ne resta que fort peu de temps à
+Toulon et déplut généralement.
+
+Au surplus, son voyage avait encore un autre but; il s'agissait de
+faire la conquête de monsieur de Chantelauze; et le prince prit sa
+route par Grenoble pour travailler à ce grand oeuvre.
+
+Je ne sais ce qui avait inspiré une si grande confiance pour ce
+monsieur de Chantelauze, homme complètement ignoré du public, mais on
+lui avait déjà offert vainement le portefeuille de la justice.
+Monsieur le Dauphin parvint à le lui faire accepter.
+
+Le Roi consentit alors à recevoir la démission que monsieur de
+Courvoisier cherchait à donner depuis quelque temps mais qu'il insista
+pour faire recevoir lorsque la dissolution de la Chambre fut décidée.
+Trois jours après l'ordonnance qui parut à cet effet, le cabinet fut
+en partie renouvelé. Monsieur de Courvoisier et monsieur de Chabrol,
+les plus modérés du conseil, furent remplacés par monsieur de
+Chantelauze, qui n'était pas assez connu, comme l'avait été récemment
+monsieur de La Bourdonnaye par monsieur de Peyronnet qui l'était trop.
+
+Si le Roi avait soigneusement cherché dans toute la France l'homme et
+le nom qui pouvaient faire le plus de tort à la Couronne et le plus
+exaspérer contre elle, il n'aurait pas mieux trouvé qu'en choisissant
+monsieur de Peyronnet. Mais les choses en étaient venues à ce degré
+d'inimitié entre le monarque et le pays que les gens les plus hostiles
+à l'un devenaient les favoris de l'autre.
+
+Quand les partis sont en présence à ce point, il ne reste plus qu'à
+trouver le jour de la bataille. Il n'est que trop tôt arrivé, hélas!
+Il était inévitable. Selon mon jugement, le trône à cette époque avait
+tous les torts. Mais, pendant le ministère Martignac, les Chambres et
+le pays avaient eu les leurs. Tout le monde a été puni en proportion
+de ses fautes; et ceux à qui le trône est échu portent la peine
+d'avoir peut-être trop laissé former autour d'eux d'ambitieuses
+espérances.
+
+On adjoignit au ministère un monsieur Capelle, connu par son esprit
+d'intrigue. Il avait gouverné la princesse Élisa, autrement dit
+madame Bacciochi, lorsqu'elle régnait en Toscane, et, depuis la
+Restauration, s'était trouvé mêlé à tous les tripotages du pavillon de
+Marsan.
+
+Monsieur l'avait employé dans le travail des élections pour le parti
+ultra, et c'est parce qu'il passait pour habile en ce genre
+d'entreprise qu'il fut appelé en cette occurrence où les élections se
+trouvaient d'une si grande importance. Mais l'habileté intrigante n'y
+pouvait plus rien.
+
+Le pays avait été trop froissé, trop irrité, trop exaspéré comme à
+plaisir; et les députés, ayant voté l'adresse hostile au ministère
+Polignac, n'avaient qu'à se présenter aux électeurs pour être choisis
+par acclamation. Je suis bien persuadée qu'électeurs et députés,
+personne ne pensait à renverser le trône mais, oui bien, le
+ministère.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI
+
+ Abolition de la loi salique en Espagne. -- Impression de madame
+ la Dauphine. -- Séjour de la Cour de Naples à Paris. -- Bal donné
+ par madame la duchesse de Berry. -- Bal au Palais-Royal. --
+ Maladie du général de Boigne. -- Sa mort. -- Incendies en
+ Normandie. -- Insurrection à Montauban. -- Départ des souverains
+ napolitains. -- Modération de madame la Dauphine. -- Prise
+ d'Alger. -- Ordonnances de Juillet. -- Incrédulité, désespoir et
+ fureur du pays.
+
+
+Le mariage du roi d'Espagne avec la princesse Christine de Naples fut
+suivi très promptement par la déclaration, désignée sous l'appellation
+de rappel de la _Pragmatique_, qui rendait les filles aptes à hériter
+de la couronne. L'effet de cette mesure fut très vif à notre Cour et
+nulle part davantage qu'au Palais-Royal.
+
+Madame la duchesse d'Orléans m'en parla avec amertume; elle se
+trouvait également blessée comme napolitaine et comme française. Je me
+rappelle qu'elle me dit que cette mesure, si hostile aux autres
+branches de la maison de Bourbon, avait été regardée comme une offense
+tellement personnelle par le roi de Naples, son frère, qu'elle avait
+décidé son départ de Madrid dans les vingt-quatre heures. Cette
+circonstance m'a toujours fait douter que la reine Christine eût été
+pour quelque chose dans cette première décision du roi Ferdinand. La
+mesure, comme tout le monde sait, avait été déjà préparée sous Charles
+IV.
+
+Quoi qu'il en soit, madame la duchesse d'Orléans me raconta que, la
+vieille au soir, on avait parlé de cette nouvelle chez madame la
+Dauphine. Le Roi, monsieur le Dauphin, madame la duchesse de Berry,
+tous les Orléans, s'étaient prononcés contre cette décision.
+
+Madame la Dauphine seule avait dit: «Oui, je crois bien que c'est une
+mauvaise chose qui doit déplaire au gouvernement et même à la famille,
+mais, quant à moi personnellement, je trouve que le roi d'Espagne a
+raison et que ce qu'il fait est tout simple.»
+
+Madame la Dauphine se serait assez bien accommodée que les filles
+héritassent des trônes, même de celui de France. Cependant je dois
+dire qu'elle repoussa avec ridicule et mépris des propositions qui lui
+arrivèrent de je ne sais quel nid d'intrigants pour l'engager à
+réclamer la couronne de Navarre.
+
+J'ai quelque souvenir, sans oser l'affirmer, que monsieur de
+Chateaubriand avait un moment accepté cette idée, croyant par là
+plaire à madame la duchesse d'Angoulême; je l'appelle ainsi car
+c'était sous le règne de Louis XVIII.
+
+L'arrivée de la Cour de Naples fut le signal des fêtes. Madame la
+duchesse de Berry paraissait enchantée de recevoir sa famille chez
+elle; je ne l'ai jamais vue plus à son avantage que dans cette
+circonstance. Le Roi son père, auquel la maladie avait donné les
+apparences d'une caducité prématurée, ne paraissait que le moins
+possible en public et s'accommodait mieux de l'intérieur plus
+tranquille de sa soeur, madame la duchesse d'Orléans.
+
+Mais la reine de Naples, toute grosse, toute ronde, tout enluminée,
+toute prête à se divertir de toutes les façons possibles, mettait à
+contribution la bonne volonté de madame la duchesse de Berry à la
+promener dans tout Paris et dans tous les spectacles. C'était ainsi
+que, de bon accord, nos deux princesses françaises se partageaient
+l'accueil à faire à leurs parents.
+
+Il y eut spectacle à la Cour; et, pour la première fois, nous vîmes la
+famille d'Orléans paraître dans la loge royale. Le Roi avait témoigné
+la veille de la représentation un demi regret que cette loge ne fût
+pas assez grande pour les y admettre avec les voyageurs, leurs si
+proches parents.
+
+Monsieur de Glandevès, gouverneur des Tuileries, recueillit ces
+paroles, fit travailler toute la nuit et le lendemain prévint le Roi
+que la loge pouvait contenir les princes d'Orléans. Le Roi resta un
+moment étonné, puis il prit son parti de bonne grâce.
+
+La joie en fut des plus vives au Palais-Royal, et la reconnaissance
+pour monsieur de Glandevès si sincère que j'en ai constamment retrouvé
+les traces, même après que les journées de Juillet eurent changé tous
+les rapports.
+
+Madame la duchesse de Berry donna, dans ses appartements et ceux de
+ses enfants aux Tuileries, un magnifique bal. Je n'en ai jamais vu de
+mieux ordonné. Le local forçait à occuper deux étages; mais un
+escalier, qui n'était pas celui par lequel on arrivait, avait été
+élégamment décoré; les paliers en étaient transformés en salons
+confortables, et, les quelques marches qui les séparaient les uns des
+autres se trouvaient tellement dissimulées sous les tapis et les
+fleurs que cet escalier fut autant occupé qu'aucune autre pièce et
+semblait faire partie des appartements.
+
+Malgré la recherche, l'élégance de ce bal où la bonne compagnie se
+trouvait réunie en nombre immense sans qu'il y eût cohue, malgré la
+bonne ordonnance et l'air satisfait de la maîtresse de la maison, il
+régnait dans tous les esprits un instinct d'alarme qui arrêtait la
+gaîté.
+
+Ce bal fut suivi d'un voyage à Rosny des plus magnifiques. On m'en fit
+de pompeux récits, mais, n'y ayant pas assisté, je n'ai rien à en
+dire.
+
+Je voudrais pouvoir passer également sous silence la fête donnée au
+Palais-Royal, au retour de Rosny, car le souvenir ne m'en est pas
+agréable. Le roi Charles X ayant consenti à accompagner celui de
+Naples à ce bal, il semblait naturel que la fête fût pour eux, mais il
+en arriva tout autrement.
+
+Lorsque j'arrivai au Palais-Royal, les rues étaient tellement
+encombrées de monde que ce n'était qu'avec beaucoup de peine et à
+travers les imprécations de la foule que les voitures circulaient. Mon
+cocher avait dû tourner dans dix rues différentes pour se frayer un
+chemin. Parvenue enfin à la petite porte de la rue du Lycée, il fallut
+que les gendarmes, les suisses, etc., fissent une espèce de sortie
+pour se réunir à mes gens et parvenir à me faire entrer dans le Palais
+en m'arrachant de la foule.
+
+Dans l'intérieur, la cohue n'était guère moins grande. Tout ce qui
+avait voulu demander des billets en avait obtenu, et c'était à
+grand'peine que les aides de camp du prince, réunis à ceux du Roi et
+aux officiers des gardes du corps, conservaient un espace de quelques
+pieds autour de la troupe royale. La faire circuler fut longtemps
+chose impossible.
+
+Je me trouvai lancée par la foule dans cet espace réservé où je
+n'avais aucune intention de pénétrer, au point de tomber sur le prince
+de Salerne.
+
+Le duc de Blacas, qui était de service et avec lequel je n'étais pas
+en trop bons rapports, eut pitié de moi et me prit sous sa protection
+pendant le passage d'un des flots de cette foule.
+
+J'eus occasion alors d'examiner la physionomie des princes. Le Roi
+paraissait de bonne humeur, les napolitains étonnés, madame la
+Dauphine assez mécontente et je le conçois, madame la duchesse
+d'Orléans fâchée, Mademoiselle embarrassée, monsieur le duc d'Orléans
+satisfait. Cette satisfaction me déplut, je ne saurais trop dire
+pourquoi; mais j'avais un sentiment de peur, de chagrin et hâte de
+m'en aller.
+
+J'étais rentrée chez moi à dix heures; ma mère me voyant arriver de si
+bonne heure craignit quelque accident. Je lui dis que j'aimais trop
+les Orléans pour avoir été contente de ma soirée et que, pour la
+première fois, je ne pouvais me défendre de croire des arrière-pensées
+à monsieur le duc d'Orléans.
+
+Cette manière de remplir ses salons, fort au delà de ce qu'ils
+pouvaient contenir, de tous les gens les plus désagréables au Roi
+pendant qu'il était censé lui donner une fête, et, plus encore, cette
+illumination de tous les jardins, ce soin de les tenir tous grands
+ouverts à la multitude, dans un temps où l'impopularité du souverain
+n'était un secret pour personne, cette affectation à se présenter
+perpétuellement sur la terrasse pour faire crier: «_Vive monsieur le
+duc d'Orléans_», tout cela avait quelque chose de plus que populaire,
+de _populacier_, si j'ose le dire, qui me blessait d'autant plus que
+la circonstance le comportait moins.
+
+Nul n'aurait pu trouver extraordinaire que monsieur le duc d'Orléans,
+recevant les rois de France et de Naples, s'occupât principalement de
+ses hôtes royaux. Il y avait donc une sorte de préoccupation politique
+à transformer cette fête pour des rois en une fête pour le peuple, et
+cette disposition me peinait.
+
+Au reste, elle porta ses fruits. Cette nuit peut être considérée comme
+la première émeute de l'année 1830, si fertile en ce genre. La foule,
+admise sans aucune surveillance dans les jardins et les galeries,
+finit par s'exalter, sous les conseils de quelques prédicateurs de
+désordre, et devint tellement turbulente qu'il fallut la faire
+expulser par la force armée.
+
+Faut-il conclure de là, comme je l'avais exprimé dans ma mauvaise
+humeur, que monsieur le duc d'Orléans avait des arrière-pensées? Oui
+et non. Je suis persuadée qu'il n'avait aucun plan de conspiration,
+mais il soignait ce qu'il appelait sa _popularité_, et il voulait
+toujours, selon l'expression de ce pauvre duc de Berry, faire _pot à
+part_.
+
+Le lendemain de ce bal, une lettre de Chambéry m'apprit que monsieur
+de Boigne devenait de plus en plus souffrant et que ses médecins s'en
+inquiétaient. Je le connaissais trop bien pour hasarder à l'aller
+trouver sans sa permission. Je lui écrivis sur-le-champ pour demander,
+sans l'alarmer, à lui faire une visite. Il me fit répondre qu'il
+venait d'être assez souffrant pour être trop faible pour écrire
+lui-même, mais qu'il était beaucoup mieux, qu'aussitôt qu'il serait en
+état de supporter la voiture il se rendrait à des eaux qu'on lui
+conseillait dans la Tarentaise et qu'il me priait de remettre ma
+visite à son retour vers la fin de juillet.
+
+Rassurée par cette lettre et celles qui suivirent, mais ne voulant pas
+aller dans le monde, je m'établis à la campagne dans le commencement
+de juin. Ce fut là que j'appris que monsieur de Boigne, qu'on disait
+en pleine convalescence, avait succombé le 21 à une nouvelle attaque
+d'une maladie dont il était atteint depuis bien des années. Cette
+dernière crise n'ayant duré que peu d'heures, on assurait qu'il avait
+été impossible de m'en prévenir. Je dus le croire. Cependant je
+regrettai de n'avoir pas insisté plus fortement pour me rendre à
+Chambéry au mois de mai, malgré sa résistance.
+
+Il se passait depuis quelques mois une circonstance bien singulière et
+qui n'a jamais été expliquée. Nos provinces du nord étaient dévorées
+d'incendies. Le nombre s'en était tellement multiplié qu'il était
+impossible de les supposer accidentels et, d'ailleurs, la malveillance
+se prouvait dans la plupart. La terreur était au comble dans ces pays,
+et les paysans voyaient partout des incendiaires. Ce fléau gagnait de
+plus en plus et se rapprochait des environs de Paris. De pauvres
+bergers, des jeunes filles furent accusés et convaincus du crime
+d'incendie. Il était évident qu'ils avaient été séduits, fanatisés,
+mais par qui? C'est ce qu'on n'a jamais pu découvrir. Les partis se
+sont mutuellement reproché d'avoir employé cette coupable manoeuvre
+pour exalter les esprits. Je ne comprendrais pas dans quel but. Ce
+qu'il y a de sûr, c'est que les faits étaient vrais et qu'ils n'ont
+pas été expliqués.
+
+Les élections pour une nouvelle Chambre se faisaient dans un sens de
+plus en plus hostile au ministère. Les 221, qui avaient voté
+l'adresse, étaient tous réélus par acclamation, et, dans les autres
+collèges, les députés sortants étaient en assez grand nombre remplacés
+par les libéraux.
+
+L'inquiétude commençait à gagner le cabinet et on attendait avec
+anxiété les nominations successives dont le courrier ou le télégraphe
+apportait la nouvelle. Lorsqu'il avait appris dans la journée un choix
+qui lui semblait favorable, le Roi donnait généralement pour mot
+d'ordre le nom de la ville où l'élection avait eu lieu, en
+l'accompagnant d'une épithète obligeante.
+
+Le collège de Montauban nomma monsieur de Preissac qui avait voté la
+fameuse adresse. Mais la canaille de la ville, soulevée par quelques
+ultras, attaqua les électeurs, poursuivit monsieur de Preissac, força
+sa maison, insulta sa vieille mère, blessa ceux qui la voulaient
+défendre et monsieur de Preissac ne dut son salut qu'à la fuite et à
+la fermeté du duc de La Force qui protégea sa retraite.
+
+Tout le monde fut fort indigné de cette violation brutale de tous les
+droits constitutionnels. Charles X inventa de donner pour mot d'ordre
+le nom de la ville de Montauban et ne se refusa pas le sourire de
+satisfaction. Le duc de Raguse se redressa avec l'air si blessé que le
+Roi devint fort rouge, balbutia Mont ... Mont ... Montpellier: «Oui,
+Sire, j'entends, Montpellier», reprit le duc. Ils n'ajoutèrent rien,
+mais tous deux s'étaient compris; tous deux étaient mécontents l'un de
+l'autre.
+
+Le duc de Raguse me raconta ce court colloque le soir même. Je trouve
+que ces petites circonstances dévoilent souvent mieux les hommes que
+les longs détails de leurs actions.
+
+À mesure que les élections étaient connues, les bruits de coup d'État
+médités prenaient plus en plus de la consistance. Monsieur le duc
+d'Orléans s'en était expliqué avec Charles X dans une longue
+conversation qu'ils avaient eue à Rosny, et le Roi lui assura avec une
+telle apparence de franchise que rien ne le déciderait à sortir des
+mesures constitutionnelles qu'il réussit à le tromper.
+
+Malgré toutes les batteries qui se dressaient pour résister légalement
+à un ministère détesté par le pays, malgré tous les embarras qui en
+pouvaient surgir, monsieur le duc d'Orléans était persuadé, je le lui
+ai entendu dire alors et depuis, que la Couronne elle-même ne courait
+aucun danger tant qu'elle restait dans la lettre de la Charte. La
+Charte, toute la Charte, rien que la Charte, tel était le voeu du
+pays et son expression.
+
+La prolongation du séjour des souverains napolitains, établis au
+palais de l'Élysée, commençait à gêner le Roi. Il voulait quitter
+Paris pour Saint-Cloud. Madame la Dauphine se chargea de leur demander
+le jour de leur départ, sous prétexte de fixer celui où elle se
+mettrait en route pour les eaux. Ils furent très blessés de cette
+façon de les éconduire, et en nommèrent un assez prochain.
+
+Madame la Dauphine avait une excuse pour cette apparente
+inhospitalité. Son voyage était annoncé; elle n'aurait pu que
+difficilement y renoncer, et elle voulait être de retour avant le
+moment où la réunion des Chambres pouvait être le signal des mesures
+extrêmes qu'elle combattait seule, mais avec persévérance. Il est
+étrange, mais pourtant exact, qu'elle avait complètement changé de
+rôle avec son mari. Plus il était devenu violent et exagéré dans le
+parti ultra, plus elle, en revanche, était modérée et sage.
+
+Je n'ai pas été suffisamment initiée dans les secrets de cet intérieur
+pour savoir les motifs de ce revirement de conduite, mais très
+certainement, à cette époque, madame la Dauphine était contraire à
+toutes les mesures acerbes et monsieur le Dauphin y poussait. Madame
+la Dauphine n'avait aucune confiance dans le ministère Polignac;
+monsieur le Dauphin n'espérait qu'en lui.
+
+La princesse partit, emportant la promesse du Roi qu'aucune décision
+importante ne serait prise en son absence. Les ordonnances de Juillet
+ont prouvé comment elle a été tenue.
+
+Mes affaires personnelles m'ayant amenée un matin à Paris, je me
+trouvai dans les rues au moment où le canon raconta aux habitants la
+prise d'Alger. Un long cri de joie s'éleva dans toute la ville. Je fus
+frappée de l'impression générale que je remarquai. J'avais tant
+entendu tirer ce glorieux canon et avec si peu d'effet sur le citoyen,
+dans des occasions bien autrement importantes sous l'Empire que je fus
+très étonnée de la part personnelle prise par tout le monde à ce
+succès.
+
+Chaque porte ou boutique était remplie des gens de la maison, et les
+passants s'arrêtaient sans se connaître pour exprimer leur
+satisfaction. Était-ce la désuétude où était tombé ce genre de
+bulletin chez nous qui lui donnait plus de prix, ou bien la fatigue
+des longues guerres de la Révolution et de l'Empire, les sacrifices
+qu'elles avaient coûtés à presque toutes les familles empêchaient-ils
+cet airain triomphant de frapper aussi directement sur le timbre de
+l'orgueil national? Je ne sais. Mais il m'a semblé que la joie pour
+l'entrée dans Alger a été plus expressive que pour celle dans Vienne
+ou Berlin. Je ne parle que de mon impression, sans affirmer qu'elle
+soit exacte.
+
+Le Roi voulut rendre grâce à Dieu du succès de ses armes. Un _Te Deum_
+solennel fut chanté à Notre-Dame. Charles X, arrivant dans toute la
+pompe de la royauté, y fut reçu et harangué par monsieur l'archevêque
+de Paris. Son discours, fidèlement répété dans le _Moniteur_,
+promettait au Roi l'appui de la sainte Vierge pour la croisade qu'il
+lui prêchait contre les infidèles de l'intérieur aussi bien que contre
+ceux d'Afrique.
+
+Cet appel du parti prêtre au parti ultra eut un long et fatal
+retentissement et acheva d'exaspérer les esprits. Les paroles du
+prélat doivent être comptées au nombre des circonstances qui ont le
+plus immédiatement provoqué la résistance au gouvernement de Charles
+X.
+
+L'événement du succès d'Alger, l'espoir d'exploiter la satisfaction
+que le pays en avait ressenti, peut-être aussi le désir de profiter
+de l'absence de madame la Dauphine qui annonçait son retour décidèrent
+le conseil à signer ces historiques ordonnances que les directeurs
+occultes du Roi réclamaient depuis longtemps et que Charles X
+souhaitait de toute sa persévérante obstination. C'est bien de lui
+qu'on a pu dire avec vérité: «Il n'a rien appris, il n'a rien oublié.»
+
+On m'a raconté qu'au dernier conseil, tenu le dimanche, ces fatals
+papiers, dont la teneur avait été discutée et convenue le mercredi
+précédent, se trouvèrent sur la table; mais, au moment de les signer,
+toutes les mains semblèrent se paralyser. Le nom du Roi y était
+apposé; il s'impatientait des hésitations et sortit du cabinet. Alors
+monsieur de Polignac, qui a toujours plus de coeur que de cervelle
+pour savoir le conduire, prit la plume et mit le nom de Polignac sous
+celui de Charles: «Maintenant, messieurs, dit-il, la signature du Roi
+est légalisée; la vôtre n'est plus nécessaire, vous signerez si vous
+voulez. Pour moi, je ne crains pas la responsabilité de mes actes.»
+Tous signèrent à l'envi.
+
+Malgré le secret dont on entourait cette déplorable décision, il en
+perçait assez pour provoquer une sérieuse inquiétude. Toutefois, on
+voyait une telle incurie dans les gens chargés des affaires publiques
+que les indiscrétions des ultras et des amis du Roi n'éveillaient pas
+suffisamment l'attention. Cependant plusieurs prêtres avaient parlé,
+même en chaire, de l'abaissement prochain de l'impie.
+
+Les jésuites se montraient plus exultants que jamais. Le conseil de
+conscience du Roi ne cachait pas sa satisfaction, et enfin monsieur
+Rubichon avait révélé à monsieur Greffuhle le texte même des
+ordonnances sans réussir à le persuader. Cela paraissait si
+extravagant que l'on n'y pouvait croire, d'autant que rien
+n'annonçait des mesures prises pour soutenir la révolution qu'on
+méditait dans le gouvernement du pays.
+
+Monsieur de Rothschild, banquier de l'État et se croyant très avant
+dans la confiance du gouvernement, alla le dimanche même demander à
+monsieur de Peyronnet ce qu'il fallait penser des bruits qui
+circulaient. Le ministre lui exprima son étonnement qu'un homme aussi
+sage y pût accorder la moindre importance; la malveillance seule,
+selon lui, pouvait les répandre: «Du reste, ajouta-t-il, voulez-vous
+une preuve matérielle de leur fausseté? Tenez, regardez.»
+
+Il lui montra son bureau couvert des lettres closes qu'il signait pour
+convoquer les députés à la séance royale de l'ouverture de la session.
+La plupart, en effet, furent expédiées pas le courrier de ce jour.
+
+Monsieur de Peyronnet, en quittant monsieur de Rothschild, se rendit à
+Saint-Cloud où l'on signait les ordonnances; et monsieur de Rothschild
+alla dîner à la campagne chez madame Thuret où se trouvait invité tout
+le corps diplomatique.
+
+La visite qu'il avait faite au ministre de l'intérieur et les lettres
+closes, vues sur son bureau, firent la nouvelle de ce dîner et
+rassurèrent les esprits. Quelques-uns des convives s'arrêtèrent chez
+moi au retour, et me racontèrent ce qu'ils y avaient appris.
+
+Le _Moniteur_ du lendemain contenait les ordonnances. Monsieur de
+Rothschild ne fut pas le seul trompé. Monsieur de Champagny,
+sous-secrétaire d'État de la guerre et dirigeant le ministère en
+l'absence de monsieur de Bourmont, était à la campagne; il ne reçut le
+_Moniteur_ que le mardi soir et ne put arriver à Paris que le
+mercredi. Aussi monsieur le Dauphin disait-il, en se frottant les
+mains: «Le secret a été si bien gardé que Champagny ne l'a su que par
+le _Moniteur_.» Le duc de Raguse, destiné in petto à soutenir ces
+insoutenables mesures, avait été tenu dans la même ignorance.
+
+Monsieur de Polignac s'était surpassé dans la profonde incapacité
+qu'il avait déployée dans toute cette circonstance. Presque tous les
+chefs de la garde royale étaient absents par congé, aussi bien que les
+autorités militaires de la ville de Paris; et trois des régiments de
+la garde avaient été envoyés en Normandie, à l'occasion des troubles
+excités par les incendies dont j'ai fait mention.
+
+Rien, en un mot, n'avait été prévu, ni préparé; et on se jetait dans
+ces témérités sans précaution comme sans effroi. Le fait est que, dans
+leurs étroits cerveaux et ne vivant que sous l'influence de leur
+propre parti, ni le Roi, ni son ministère n'avaient prévu d'obstacles;
+et ils ne s'étaient point armés pour une lutte qu'ils ne croyaient pas
+avoir à redouter. C'est l'explication et peut-être l'excuse de leur
+conduite. Ils pensaient répondre par les mesures qu'ils adaptaient aux
+intérêts moraux de la France et se flattaient d'être soutenus, dans
+cette pieuse entreprise, par une assez grande partie du pays pour que
+la poignée de factieux qui s'y opposeraient n'osât pas témoigner son
+ressentiment.
+
+Hélas! il s'est trouvé que c'était la nation toute entière. Je dis
+_toute entière_, car, dans les premiers temps, aucune voix, pas même
+au milieu de ceux qui ont suivi Charles X jusqu'à Cherbourg, n'a osé
+s'élever pour justifier les démarches qui l'avaient précipité dans cet
+abîme, et jamais souverain n'est tombé devant un assentiment plus
+unanime.
+
+
+
+
+_APPENDICES_
+
+QUELQUES CORRESPONDANTS DE MADAME DE BOIGNE
+
+
+
+
+I
+
+LA REINE MARIE-AMÉLIE.
+
+
+ Twickenham, ce 16 janvier 1817.
+
+Ma chère Adèle, Vous avez été bien aimable de Vous rappeller de moi en
+m'envoyant un échantillon de votre charmant ouvrage. Nous avons tous
+admiré le gout, la patience et l'excellence de l'aimable ouvrière, je
+n'espère pas de pouvoir Vous imiter, mais, avec un si bon modèle sous
+les yeux, je travailleré avec plus d'ardeur, et mon ouvrage me
+deviendra doublement agréable en pensant à Vous. Vos dignes Parens ont
+donné une charmante petite soirée à mes enfans et ceux-ci n'appellent
+plus Mme d'Osque _notre amie_. J'espère que Vous serez entièrement
+quitte du rhûme que vous avez souffert; nous parlons bien souvent de
+vous avec vos Parens, car je vois bien que c'est la conversation qui
+leur fait plus de plaisir, et à moi de même. Ma soeur et mon mari me
+chargent de tous leurs complimens pour Vous et, en Vous embrassant
+avec toute l'amitié, je suis
+
+ Votre bien affectionnée
+ MARIE-AMÉLIE.
+
+
+ Samedi 20 mars 1819.
+
+Ma chère Adèle, Vous avez rendu bien justice à mon coeur en
+m'apprenant que votre pauvre mère est arrivée heureusement à Paris;
+j'espère que le repos, la tranquillité et le bonheur de se voir
+entourée de ses enfans la remettront aussi parfaitement que je le lui
+souhaite. Dès que ma soeur sera rentrée, je lui donnerai votre billet
+et je suis sûre d'avance du plaisir qu'elle et mon mari éprouveront en
+apprenant l'arivée de vos dignes parens, car nous partagions vivement
+vos inquiétudes à ce sujet. Remerciez bien votre mère du paquet dont
+elle a bien voulû se charger pour moi, exprimez-lui bien tout
+l'intérêt que je prends à sa santé et dites-lui mille amitiés tant à
+Elle qu'à Mr d'Osmond de la part du trio qui est toujours le même. Je
+partage sincèrement votre joie, ma chère Adèle, et je suis de tout mon
+coeur en vous embrassant tendrement.
+
+ Votre bien affectionnée
+ MARIE AMÉLIE.
+
+
+ Thuileries, ce 29 juillet 1833.
+
+J'étois bien sûre, ma chère amie, que vous prendriez une part bien
+vive à mes joies de Grand-Mère; vous avez toujours si bien compris et
+partagé tous mes sentimens. J'ai trouvé votre si aimable lettre ici en
+sortant de voiture, j'aurois voulu pouvoir vous en remercier tout de
+suite, mais la fatigue que j'éprouvois avant hier au soir et l'emploi
+de toute la journée d'hier ne m'en ont pas laissé le temps. J'ai
+laissé Louise à merveille assise dans son lit, et ayant à ses côtés
+son joli enfant qu'elle aime déjà beaucoup, et pour lequel j'éprouve
+tous les sentiments de Grand-Mère; la santé de Louise ne me donnant
+aucune inquiétude, je tenois beaucoup à me trouver dans ces journées
+au poste où mon coeur et mon devoir m'appelloient; je suis arrivée
+avec Clémentine, Marie ayant préféré de rester auprès de sa soeur; je
+compte partir après demain soir pour aller l'y rejoindre et rester
+encore quelques jours à soigner Louise. Les journées ici se sont très
+bien passées, celle de hier a été des plus brillantes; les plaisirs se
+sont succédés sans discontinuer pendant plus de douze heures, le calme
+et la tranquillité ont été parfaits et si, pendant la Revue, quelque
+cri inconvénant s'est fait entendre, il a été étouffé par les
+acclamations avec lesquelles on a salué le Roi; ces acclamations se
+sont rénouvellées encore avec plus d'ardeur et d'affection dans la
+tournée qu'il vient de faire ce matin et aucun autre cri s'y est mêlé.
+Je suis bien peiné des inquiétudes que vous éprouvés pour la santé de
+votre père et je sais combien vos tendres soins lui sont nécessaires.
+Veuillez bien lui dire mille choses de ma part et recevoir Vous même
+l'assurance de toute mon ancienne et constante amitié.
+
+ Votre bien affectionnée
+ MARIE AMÉLIE.
+
+
+ Laeken, ce 5 août 1833.
+
+Il m'a été impossible, ma chère Amie, de trouver un moment avant
+celui-ci pour Vous remercier de votre lettre du 31 et des intéressants
+détails que vous m'avez donnés et que j'ai communiqués seulement au
+Roi. J'espère qu'à votre retour à Châtenay Vous aurés trouvé M.
+d'Osmond bien, je vous prie de lui dire bien des choses de ma part.
+J'ai trouvé mon accouchée et son joli enfant à merveille; il sera
+baptisé solennellement jeudi prochain, et je repartirai samedi pour
+retrouver mes pénates où je me retrouve toujours avec tant de plaisir;
+en attendant, je Vous embrasse avec toute l'amitié qui est d'ancienne
+date.
+
+
+ Brusselles, ce 21 avril 1835.
+
+Ma soeur m'a appris le cruel malheur que Vous avez éprouvé, ma chère
+amie, et je ne veux pas tarder un moment à Vous exprimer toute la part
+que j'y prends. Perdre l'objet de tant de soins et d'affections et le
+perdre d'une manière si affreuse c'est bien déchirant pour un coeur
+comme le votre, et le mien, qui Vous est bien attaché, s'associe à vos
+peines. Je ne Vous en dirai pas davantage; je vous plains avec tout le
+sentiment de la plus sincère amitié.
+
+ Votre bien affectionnée
+ MARIE-AMÉLIE.
+
+
+ Thuileries, ce 25 7{bre} 1835.
+
+Je m'empresse, ma Chère Comtesse, de rectifier une erreur involontaire
+que j'ai commise hier. Il n'est que trop vrai que M. Cholet, chef
+d'escadron du 6me dragons, brave officier, a péri aux journées de juin
+1832, et qu'alors j'ai vû sa veuve et que je me suis intéressée à son
+sort, il n'y a que le Cousin que je ne puis vérifier. J'ai encore
+parlé au Roi des deux protégés du G{l} Pozzo et il m'a chargée de lui
+remettre de nouveau des petites notes à leur sujet pour pouvoir les
+rappeler à ses Ministres; si cela n'a pas encore été fait, ce n'est
+pas faute de bonne volonté du Roi qui serait charmé de faire quelque
+chose d'agréable au Général. Adieu, ma Chère, Vous conoissez mon
+ancienne et bien sincère amitié pour Vous.
+
+
+ Lausanne, ce 10 8{bre} 1852.
+
+Ma chère Amie, en arrivant ici j'apprends l'affreux malheur qui est
+arrivé à votre neveu, je sens combien cela doit être douloureux pour
+Vous et c'est un besoin pour mon coeur de vous exprimer combien je
+partage votre peine, combien je plains ses pauvres parens. J'ai trouvé
+Hélène en pleine voie de convalescence et remise de son accident. Je
+n'ai que le temps de Vous renouveller l'assurance de toute mon amitié.
+
+
+ Ramsgate, ce 7 août 1853.
+
+Ma Chère Comtesse, j'apprends à l'instant le malheur qui vient de Vous
+frapper et je m'empresse de Vous exprimer la part que j'y prends, je
+m'associe à votre douleur; il est si cruel de perdre une soeur et une
+Amie; combien je vous plains; combien je plains votre pauvre frère,
+ses Enfans, et les pauvres que votre Belle soeur secourait avec tant
+de zèle et de charité. Elle en retrouvera la récompense dans le ciel.
+Je me suis fiée à l'aimable complaisance de notre commune Amie, la
+bonne Mme Mollien, pour vous donner de mes nouvelles et de celles de
+tout ce qui m'est si cher, mais je n'ai pas voulu lui céder la plume
+dans un moment ou Vous étiés malheureuse et ou je tenois à Vous
+exprimer moi même tout ce que mon coeur sentoit pour Vous; je forme
+des voeux pour que cette secousse n'aie pas causé un nouvel
+ébranlement à votre chère santé. Je veux, en même temps, Vous
+remercier de vos deux chères lettres du 21 avril et 5 juin; si je ne
+réponds pas aussi tôt que je le voudrois, je vous assure pourtant
+qu'elles me font bien plaisir, prenant le plus vif intérêt à ce qui
+vous concerne et rien ne pouvant altérer mon ancienne amitié pour
+Vous. J'espère que la santé du respectable Chancelier se conserve
+bien, parlez lui de moi, il connait mes sentimens pour lui; j'ai été
+bien peinée du malheur que ses Enfans ont encore éprouvé. Je suis
+venue passer quelques jours ici avec Aumale et sa famille qui y sont
+depuis six semaines; Hélène et ses Enfans sont venus me rejoindre;
+j'ai de bonnes nouvelles de tous mes chers Absens, et je me dispose à
+aller passer l'hiver à Seville, si les circonstances le permettent; je
+vous remercie de tout ce que vous me dites au sujet du mariage de mon
+petit fils, tout me fait espérer qu'il sera heureux, quoique je le
+trouve trop jeune. Adieu, ma chère Amie, comptez toujours sur toute
+l'amitié de votre bien affectionnée
+
+ M. A.
+
+
+ Nervi, ce 16 février 1856.
+
+Ma Chère Comtesse, j'ai prié notre commune Amie, la bonne Mme Mollien,
+d'être mon interprète auprès de Vous, ma santé ne me permettant pas de
+Vous écrire comme je l'aurois désiré depuis longtemps; mais, à
+présent, que, graces à un retour de beau temps, mes forces reviennent
+journellement, je ne veux plus tarder à Vous remercier de votre lettre
+du 3 de ce mois, des bons voeux qu'elle contient, et à Vous offrir
+ceux que je forme pour votre conservation et pour votre bonheur. J'ai
+vû avec peine que la santé du Chancelier vous avoit donné des
+inquiétudes, heureusement j'ai appris depuis qu'il étoit parfaitement
+rétabli, j'espère qu'il ne doute pas du vif et constant intérêt que
+je lui porte. J'ai bien pensé au chagrin que vous avoit causé la mort
+de M. Molé, il est si triste de voir ainsi finir les uns après les
+autres des anciens amis qu'on ne retrouve plus. Nemours et sa femme me
+chargent de Vous remercier de votre bon souvenir et de Vous dire bien
+des choses de leur part, ils me soignent avec une constante tendresse.
+Quant à Clémentine; elle est retournée chez Elle depuis le mois de
+Xbre; et Elle a eu son fils ainé avec une fièvre typhoïde qui l'a fort
+inquiétée; il en est à présent entièrement rétabli. Adieu, ma Chère
+Amie, comptez sur tous les anciens et constants sentimens pour Vous de
+la vieille solitaire, de
+
+ Votre bien affectionnée
+ MARIE AMÉLIE.
+
+
+
+
+II
+
+MADAME ADÉLAÏDE D'ORLÉANS.
+
+
+ Saint Cloud, jeudi 12 mai 1831.
+
+C'est du fond de mon âme ma chère, que je vous plains et que je
+partage vos regrets, je sais que vous souffrez doublement et de votre
+douleur et de celle de votre malheureux père, dites lui combien nous
+sommes occupés de lui, soyez notre bonne interprète auprès de lui, je
+vous en prie; j'avais besoin de vous exprimer ce que mon coeur sent
+pour vous dans cette cruelle circonstance et combien il vous comprend;
+je vous embrasse tendrement
+
+ L. ADÉLAÏDE L. D'ORLÉANS.
+
+_P. S._ Faites moi donner de vos nouvelles et de celles de votre
+pauvre père. Le Roi, la Reine me chargent d'être leur interprète
+auprès de vous et de lui, c'est au nom de tous.
+
+(_Les lignes suivantes sont de la main de la reine Marie-Amélie._)
+
+C'est de tout mon coeur que je m'unis à ma soeur pour vous dire
+combien je suis occupée de vous et de votre père, combien je vous
+plains et combien je partage tous vos regrets; vous connaissez mon
+ancienne amitié pour vous.
+
+
+ St Cloud, 15 juillet 1831.
+
+Je suis bien fâchée de vous avoir manquée hier, ma chère comtesse,
+nous étions à Paris; je crois, et j'espère que la journée d'hier
+déconcertera un peu tous les mauvais sujets et les agitateurs de tous
+les partis par l'indignation que le peuple et les ouvriers ont
+manifestée aux acteurs de ces coupables tentatives. Je vous remercie
+beaucoup de votre intéressante lettre, et de l'extrait curieux qu'elle
+contenait; je regrette que ce soit encore votre projet de venir
+dimanche, car je ne pourai en profiter; nous allons passer la matinée
+à Paris, mais j'espère et je vous demande de m'en dédomager un autre
+jour. Bonjour, ma chère comtesse, vous connaissez tous mes sentimens
+pour vous, c'est de tout mon coeur que je vous en renouvelle
+l'expression; soyez, je vous en prie, ma bonne interprète auprès de
+votre excellent père.
+
+ L. ADÉLAÏDE L. D'ORLÉANS.
+
+
+ Neuilly, 24 juillet 1833.
+
+Ma chère comtesse, nous sommes bienheureux, nous venons de recevoir la
+délicieuse nouvelle que notre chère Louise est heureusement accouchée
+ce matin après deux heures de souffrances d'un beau garçon, elle et
+son enfant sont aussi bien que possible. Je sais combien vous
+partagerez notre joie ainsi que votre excellent père. Je vous
+embrasse bien contente.
+
+
+
+
+III
+
+M. DE CHATEAUBRIAND.
+
+
+ Paris, 31 juillet 1830.
+
+Sorti hier pour aller vous voir, j'ai été reconnu dans les rues,
+trainé et porté en _triomphe_, bien malgré moi, et ramené à la chambre
+des pairs où il y avoit réunion. Aujourd'hui, je suis si découragé par
+ma _gloire_ que je n'ose plus sortir; je vais entrer dans une carrière
+périlleuse où je me trouverai presque seul, mais où je me ferai tuer,
+s'il le faut. Je veux rester fidèle à mes serments, même envers des
+parjures. Quel malheur d'être si loin de Vous! point de voiture, aucun
+moyen de communication.
+
+Mille hommages, Madame, je tâcherai de saisir quelque occasion pour
+aller jusques dans la rue d'Anjou. La nuit seroit le bon moment, mais
+je ne puis à cause des frayeurs de Mde de Ch., des malades et des
+réfugiés qui m'ont demandé l'hospitalité. Mde R. n'est pas revenue, je
+m'attende à la voir arriver à chaque instant.
+
+
+ Paris, le 13 mai 1831.
+
+Je me suis présenté à votre porte pour deux bien tristes raisons.
+Croyez, Madame, à toute la part que je prends à Votre douleur ainsi
+qu'à celle de Monsieur d'Osmond. Je vais quitter la France, je ne sais
+si je vous reverrai jamais. Si vous voulez bien me conserver, un
+souvenir, j'en serai plein de reconnoissance.
+
+Recevez, Madame, je vous prie, avec mes adieux, l'hommage empressé de
+mon respect.
+
+ CHATEAUBRIAND.
+
+
+
+
+IV
+
+LE BARON SÉGUIER,
+
+consul général de France à Londres.
+
+
+ Londres, le 13 août 1830.
+
+ Madame,
+
+Quoique très affairé et non moins souffrant, je ne veux pas laisser
+passer ce courrier sans vous accuser au moins réception de votre
+lettre du cinq du courant, et de l'incluse que je n'ai pu encore
+remettre, mais que je remettrai s'il y a lieu.
+
+La manière dont vous parlez de notre nouvel état de choses m'a fait
+grand plaisir, car elle prouve qu'il se confirme, et c'est la
+confiance en nous même, avec l'union, qui peut achever de nous sauver.
+On est ici dans l'admiration de nous; les papiers anglais ne sont
+pleins que d'amendes honorables sur notre mauvaise réputation passée;
+nous ne sommes plus bons à faire seulement des danseurs et des
+perruquiers, nous sommes ce qu'il y a de mieux dans le monde après les
+Anglais. Tous ces nouveaux éloges semblent donnés de bonne foi, et, si
+nous continuons à les mériter, une noble estime peut se former entre
+les deux peuples; nous marcherions alors unis, hand in hand, et le
+bonheur avec la liberté de l'Europe seraient assurés.
+
+Pouvez vous lire ce griffonage! ma main me refuse le service.
+
+Adieu, Madame, présentez l'hommage de mon dévouement à votre famille
+et ne doutez jamais de mon aussi réel que respectueux attachement
+
+ b{on} SÉGUIER.
+
+
+
+
+V
+
+ADRIEN DE MONTMORENCY, DUC DE LAVAL.
+
+
+ Monsures, 5 Sep{bre}.
+
+Ma vieille amitié se sent très touchée, très émue des expressions
+singulièrement tendres et pénétrantes que je viens de lire dans votre
+lettre du 2. Vous accordez beaucoup d'intérêt et de pitié, à mes
+nouvelles douleurs. Cet excès de malheur, qui comble la mesures de mes
+misère, a remué en vous les souvenirs de notre intimité passée. Vous
+m'adressez de doux reproches que je suis très loin de mal recevoir.
+
+Mais pourquoi ai-je été blessé? c'est, pour ne rien dissimuler, que,
+depuis quelques années, notre amitié déjà si vieille, et si intime
+s'étoit encore resserrée par une confiance sans bornes de ma part.
+C'est que je vous aimois comme une soeur de mon choix; c'est que je
+trouvois en vous, ma chère Adèle, une amie douée de raison, de
+jugement, de dévouement avec un charme infini dans le commerce de la
+vie; il y avoit alors sympathie en toutes choses, en toutes
+circonstances, entre vous, et moi. Nous étions alors amis dans toute
+la perfection de ce sentiment.
+
+Ainsi que nos parens nous avoient donné l'exemple de cette union
+inaltérable, cette seconde génération d'amis me sembloit réunir à la
+fois ce qu'il y avoit de plus solide, de plus doux et de plus
+honorable pour le coeur.
+
+Qui donc a changé et bouleversé cet état de choses? qui a formé de
+nouvelles amitiés, de nouveaux liens, qui a repoussé nos vieux
+souvenirs? ce n'est pas moi. Vous avez raison lorsque vous dites
+qu'il ne faut pas rompre les vieilles liaisons pour en chercher de
+nouvelles; personne plus que moi n'est pénétré de ces puissantes
+admirables expressions de Shakespeare
+
+ «those friends thou hast, and their adoption tried
+ grapple them to thy soul with hooks of steel.»
+
+Je veux répondre à votre procédé avec tendresse, et sans
+récrimination; j'irai vous voir incessament; s'il ne s'agissoit que de
+vous aimer comme une ancienne connoissance, de m'en tenir à l'agrément
+de votre esprit, à la distraction d'une des maisons les plus agréables
+qui existent encore à Paris, ce seroit déjà fait, ou plutôt, je ne
+vous aurois témoigné aucun dissentiment. Vous n'avez à vous plaindre
+de mes froideurs que parce que vous étiez placée beaucoup plus
+intimement dans mon affection, dans mon estime, dans ma confiance;
+encore une fois, je le répète, j'irai vous voir à ma 1re course au
+val, je vous serrerai la main comme autrefois, et nous essayerons tous
+deux de fermer cette playe et de guérir cette profonde blessure.
+
+Je retourne demain pour quelques jours à la r. de l'université; et
+bien loyalement je vous déclare, ma chère adèle, que j'ai été bien
+sensible à la lettre [que] je réponds.
+
+Je remets à Mad. Recamier ce mot pour vous, je pars pour Genève, et
+vous savez les consolations que j'y vais chercher: ne seroit-ce que ce
+secret, en commun avec moi, notre amitié seroit éternelle, et à l'abri
+des révolutions; la France, le pauvre pays pourroit être bouleversée
+dans ses entrailles que notre vieille amitié fraternelle n'en pourroit
+être altérée, n'importe la différence de nos couleurs.
+
+Ainsi pardonnez moi ma solitude, et jurez moi amitié; c'est un serment
+qui ne sera changé, ni violé par moi.
+
+ ADRIEN.
+
+ Samedi 28.
+
+Écrivez à M. Louis Bellanger, poste restante à Genève.
+
+
+ 17 mars, Gênes [1831].
+
+Avant hier soir à 11 h. 1/2 lorsque je lisois quelques pages angloises
+de Walter-Scott pour endormir mes chagrins sans y réussir, est entré
+dans ma chambre un ambassadeur poudré, de la meilleure compagnie, de
+doctrine pas si bonne à mon sens, mais si agréable dans les manières
+et si amical dans les souvenirs, que j'ai joui beaucoup de cette
+visite inattendue.
+
+Vous pénétrez que c'est d'un de vos amis, ou au moins d'une de vos
+connoissances que je veux parler; il alloit en toute diligence là où
+je l'avois accueilli, il y a cinq ans, avec sa femme et sa famille.
+
+Depuis mon départ de Paris, je n'avois rencontré si bonne,
+intéressante, instructive conversation; cet entretien a éclairci, a
+raffraichi toutes mes idées sur des sujets, des complications bien
+confuses pour ma pauvre ignorance.
+
+Il est reparti immédiatement en toute diligence pour sa destination.
+
+Il me parait évident que vous êtes trop loyal dans votre cabinet pour
+ne pas vouloir de guerre, pour en rejetter les horreurs et les
+chances, à quelque prix que ce soit, pourvû que vous soyez les
+Maîtres, ce qui peut n'arriver pas; il est permis de s'en inquiéter.
+
+Vous étiez bien aimable, amical dans votre d{niére} lettre. Vous
+vouliez me consoler de choses inconsolables; ce qui n'est pas dans la
+puissance humaine. Vous reverrais-je dans quelques semaines, quelques
+mois? Je ne le sais. Toujours, et dès ma jeunesse, j'ai eu horreur des
+injures et des outrages qui ne peuvent se venger avec l'aide d'un seul
+bras; me garantirez vous le repos dans la dignité? dans toute
+l'Europe, je puis voyager. Mon nom, j'ose le dire, est un noble
+passeport, ma conduite une bonne lettre de recommandation; avec ces
+deux choses, je puis aller, séjourner dans toutes les monarchies de
+tous les tempéramens, comme dans les 22 républiques de la Suisse; je
+trouve ma place au 1er rang de la société, à Genève, comme à Londres,
+Vienne, Rome, etc. Chez nous, il n'y a rien de cela; ce nom et cette
+conduite, c'est un soupçon, c'est une surveillance, une perquisition.
+
+Dieu m'est témoin que les nobles inconvéniens, les dangers, je ne les
+appréhende pas.
+
+En vérité, je ne sais si ce n'est pas une inconvenance, un
+mal-à-propos de causer ainsi tout haut, et de vous importuner de mes
+irrésolutions; quoiqu'il en soit, c'est la franchise de l'amitié; et
+la mienne est de si vieille date et de si bonne trempe que vous n'avez
+jamais pû recueillir un plus sincère hommage.
+
+Je m'étonne que notre amie Juliette ne m'envoie jamais un souvenir; je
+m'en sens plus humilié que blessé, puisqu'enfin j'étois le plus ancien
+de ses amis; j'ai souvenance d'une petite lettre sans réponse au
+commencement de l'année.
+
+Mille complimens à Poz...; j'avais vû son neveu à Florence, aimé et
+goûté dans la meilleure compagnie.
+
+
+ 25 mai, Milan [1831]
+
+Une lettre du 17 que je reçois à l'instant de Caroline m'informe de
+l'objet d'une course qu'elle fesoit à Paris pour donner à votre pauvre
+père un témoignage de son intérêt à sa profonde douleur. Cette
+douleur, ma chère amie, est également la vôtre; et qui sait mieux que
+moi en mesurer l'étendue, et apprécier tout ce qu'elle renferme
+d'amertume! une mère dont jamais vous ne vous étiez séparée; la
+famille la plus unie, la plus dévouée, la plus intimement dévouée les
+uns envers les autres qui exista jamais! je connois donc tout ce que
+vous devez souffrir, tout le poids de cette insupportable douleur,
+tout ce que le ciel a réservé de chagrins pour les vieux jours de
+votre si bon et si vénérable père. Veuillez lui offrir les intimes
+hommages de ma vieille amitié héréditaire; je sens pour lui ce que
+sentiroit mon angélique Mère, si elle étoit encore sur cette terre;
+dans toutes les circonstances qui nous brisent le coeur, nous devons
+les partager; nous aimer beaucoup enfin, par la raison que les
+sentimens prennent une double force lorsqu'ils sont transmis de
+génération en génération.
+
+Voilà, ma très chère Adèle, l'expression des 1ers mouvements que
+produit dans mon âme si ouverte à toutes les émotions douloureuses la
+lettre de Caroline. Veuillez, je vous en conjure, vous en pénétrer, et
+offrir aussi à votre frère les assurances de toute ma sensibilité.
+
+Le 4 de ce mois, je vous répondois, et je vous disois les alarmes que
+me causoit la poitrine de mon petit compagnon. C'est cette cruelle
+maladie qui nous retient ici depuis 5 semaines; il est en
+convalescence à présent; le médecin très habile se flatte que la playe
+au poumon est cicatrisée; nous espérons pouvoir nous mettre en route
+dans une 12{aine} de jours. Nous voyagerons lentement avec les plus
+excessives précautions; nous irons d'abord séjourner à Lausanne; c'est
+là que je vous demande une réponse; vous ne la refuserez pas à une
+vieille amitié qui sympathise si étroitement avec vos chagrins. À
+Lausanne, je prendrai mes dernières résolutions, c. à. d. des
+résolutions pour quelques semaines, quelques mois; ce n'est pas la
+moindre des peines que de vivre toujours dans le doute, et d'user sa
+vie dans l'incertitude du lendemain.
+
+Les papiers f{ois} annoncent que leur héros est parti pour Genève. Je
+n'apprends pas que Juliette ait encore prit ce parti. Mais quel est
+l'établissement que va former son ami? et de qui le compose-t-il? son
+génie et sa femme ne lui suffisent pas. C'est sans doute à la campagne
+qu'il va le poser, on m'avoit parlé de Coppet; cela n'appartient-il
+pas à la veuve d'Auguste?
+
+J'ai vu des arrivans de Vienne qui disent des merveilles de votre ami
+Marm., de ses habitudes avec un jeune homme de 20 ans, et de ses
+intimités avec un ministre de Po. Il y a là dedans plus de diplomatie
+que d'affection.
+
+Adieu, chère et malheureuse amie; quelque soit votre sort et le mien,
+je ne cesserai de vous aimer de la tendresse la plus fraternelle.
+
+
+
+
+VI
+
+M. THIERS
+
+
+ Madame,
+
+Je vous demande pardon de ne pas avoir répondu plutôt à votre aimable
+lettre; quand vous recevez ma réponse, vos voeux seront ou déçus ou
+accomplis.
+
+Vous savez que j'ai toujours le plus grand penchant à faire ce qui
+vous est agréable, et à me conserver votre amitié; permettez-moi de ne
+pas vous en dire davantage aujourd'hui, et de faire ce que je n'ai
+jamais fait, c'est à dire le mystérieux.
+
+En attendant que j'aie le plaisir de vous voir, agréez, madame,
+l'hommage de mon respect et de mon attachement.
+
+ A. THIERS
+
+ Jeudi 14.
+
+
+ Madame,
+
+Je suis tout disposé à prendre votre femme de chambre, mais à une
+condition c'est que vous ne l'avertirez que lorsque je vous donnerai
+le signal; alors je vous prie de l'envoyer prendre, de me la faire
+arriver sur le champ, sans aucune explication préalable. Quant à moi,
+je la mettrai en voiture et la ferai partir sans qu'elle ait pu voir
+toute la nation Carliste et prendre leurs ordres, leurs instructions,
+et surtout leur _télegraphie_. Je vous demande pardon de ces
+précautions, mais, depuis que ma fatale destinée a fait de moi un
+chef d'assassins, Elle en a fait aussi un geolier, et je suis obligé à
+mille manoeuvres révoltantes.
+
+Adieu, madame, croyez-moi l'un de vos amis les plus respectueux et les
+plus dévoués
+
+ A. THIERS
+
+ Samedi matin 24.
+
+
+ Madame,
+
+Vous auriez grand tort de croire que je vous ai oubliée, car ce serait
+me supposer ingrat. Je ne le suis pas, je vous assure, et je songe
+toujours avec une reconnaissance bien sentie à la bienveillance que
+vous m'avez témoignée. Ce n'est pas chose si commune que la
+bienveillance pour la si mal accueillir. Mille affaires, mille soucis
+m'ont toujours empêché d'aller vous présenter mes hommages. Je n'ose
+même plus en former le projet, tant j'acquiers l'expérience de
+l'instabilité de nos pauvres projets à nous, gens tourmentés. Je
+saisirai la première occasion de votre passage à Paris pour aller vous
+demander ma grâce. En attendant, je ne manquerai pas d'attacher un
+grand prix à votre recommandation en faveur de M. de Chateaugiron. Je
+le sais homme de mérite et d'expérience et propre à bien administrer.
+J'ai beaucoup et beaucoup de candidats, mais je vous promets de placer
+celui-ci en bon rang.
+
+Croyez, Madame, à mon respectueux et sincère attachement.
+
+ A. THIERS
+
+ 11 septembre 1834.
+
+
+
+
+VII
+
+M. HYDE DE NEUVILLE
+
+
+ de la préfecture de police, 18 juin 1832.
+
+Je vous remercie mille fois, Madame; je reconnais, à votre obligeante
+lettre adressée à Madame de Neuville, votre bienveillante amitié pour
+moi, vous savez tout le prix que j'y attache et combien je vous suis
+dévoué; _quand même_, je viens vous demander un service, c'est,
+quelque traitement qu'on me fasse éprouver, de ne rien demander pour
+moi à un gouvernement dont je n'accepterais aucune faveur ... je ne le
+crains point, je ne l'aime point et, après ce qui vient de se passer,
+vous pouvez concevoir aisément tous les sentimens que je lui voue. Il
+n'a rien contre moi, il le sait; il sait plus, il sait _qu'il ne peut
+rien avoir contre moi_ car il n'y a pas une de mes actions qui ne
+puisse être produite au plus grand jour, mais il a voulu justifier des
+mesures odieuses, arbitraires, et il s'est empressé de profiter d'une
+accusation absurde, qui part d'un courtisan du pouvoir ou d'un sot,
+pour mettre en avant des noms que la France connait et qu'à juste
+titre elle estime. C'est à nous maintenant à _demander compte de
+l'accusation_. Pour moi, j'étais très éloigné de croire qu'il fut
+utile de conspirer contre un gouvernement qui sait si bien se suicider
+et travailler à sa ruine; je disais à tous, _laissez faire_ et je
+suivais cette règle avec autant de modération que de patience; je
+mettais quelque dignité, après m'être retiré des affaires en homme de
+coeur, à garder le silence, et à attendre tout, _du tems, de la raison
+publique, de la force des choses_, ... mais, enfin, on me déclare la
+guerre; je l'accepte et j'espère que toute la France sera pour moi.
+Un ilote est encore bien fort quand il a du sang français dans les
+veines, du courage et l'amour le plus sincère du pays et de ses
+libertés, enfin quand il peut publier tous ses actes et afficher tous
+ses écrits.
+
+Voici la lettre que je reçois à l'instant d'un homme de beaucoup de
+talent dont les opinions ne sont pas les miennes.
+
+«Votre arrestation m'a causé autant de douleur que de surprise; je
+suis moi-même à moitié proscrit, mais, si le ministère et l'assistance
+d'un homme auquel votre caractère public et privé a inspiré une haute
+estime, peuvent vous être utiles, disposez de moi.»
+
+Si cette lettre était tombée aux mains de Mr le procureur général de
+Rennes, ce serait là un chef grave d'accusation; un homme du
+mouvement, écrivant à un légitimiste _disposez de moi_--à coup sur
+j'ai dirigé non seulement les mouvemens de l'ouest mais aussi les
+républicains de l'église St Merry--il y a des hommes qui ne conçoivent
+pas qu'on puisse avoir du coeur et se montrer noble et généreux dans
+tous les partis.
+
+Adieu, Madame; je souffre encore beaucoup; je vais demander au juge
+d'instruction une maison de santé ou Mad{e} de Neuville pourra me
+suivre; je suis, du reste, accablé de soins par Mr Carlier qui a bien
+voulu me retirer chez lui, et me faire sortir d'un nid de voleurs,
+mais mon état de faiblesse exige des soins particuliers. Je verrai si
+M. le juge d'instruction croit ma parole aussi sure que des verroux.
+Agréez l'hommage de mon respect et de mon attachement
+
+ HYDE DE NEUVILLE
+
+
+
+
+VIII
+
+L'AMIRAL DE RIGNY
+
+
+ Paris, lundy [1832].
+
+J'espère, Madame, que vous êtes plus au courant que moi d'une
+situation qui me paraît s'embrouiller de plus en plus; vos amis vous
+instruisent et, comme on me dit qu'ils se plaignent de moi, je n'ose,
+devant vous, être trop contradictoire.
+
+Il est bon cependant, que vous sachiez, (bon, j'entends pour moi), du
+vrai, sans le vernis obligé.
+
+M. de Broglie était un homme trop honorable pour que je fasse une
+objection personnelle et, malgré quelque précipitation désobligeante
+de la part du Roi envers mon oncle, accusé déjà, si je refusais, de
+faire manquer une combinaison si difficile à terminer, j'acceptais si
+le duc de Broglie se décidait.
+
+Cela se passait le _dimanche_; le mardi, M. de B. apporta ses
+conditions au Roi: il s'agissait de Guisot, Seb ... et un autre qu'il
+fallait faire entrer sans portefeuille.
+
+Ici, je fis objection, et contre le sistème des ministres sans
+portefeuille et un peu contre l'invasion trop complette de ce qu'on
+appelle les doctrinaires, et j'offris ma place; Barthe en fit de même,
+et Thiers déclarat qu'il ne croyait pas cette combinaison possible
+avec la chambre.
+
+C'était un _sine qua non_ de la part du duc de B.; force fut de
+retourner à Dupin; à l'heure où je vous écris, on attend sa réponse et
+son arrivée. Je n'y compte pas trop, car c'est un singulier personage
+qui n'acceptera pas la présidence du maréchal.
+
+Je passe rapidement sur les épisodes et les intrigues; toute la mienne
+est là sous vos yeux et, plus que jamais, je désire d'être hors d'un
+cercle vicieux où on ne peut dire la vérité sans choquer quelqu'un, ou
+blesser ses amis, où la prévoyance est taxée de dissolvance et les
+calculs raisonés de calculs égoïstes.
+
+M. de Taleyrand part demain soir. Le dehors ne s'embellit pas;
+Matuchewitz a fait manquer à Londres une _Coërtion fiscale_ qu'aurait
+sans lui adoptée la conférence.
+
+Pozzo crie sur les toits à Vienne que c'est une horreur de vouloir
+dépouiller encore le roi de Hollande; la Prusse ne veut pas de nos
+rassemblements de troupes, pas de siège d'Anvers, et se borne à ne
+rien dire contre la coertion navale que chaque jour rend désormais
+illusoire; chacun parle de sa dignité nationale, de son intérieur et
+prétend ne plus rien sacrifier au notre. Voilà comme nous allons
+aborder la session, et de plus les recriminations et le reste.
+
+Je vous confie ces embarras, Madame, dont les doctrinaires ne nous
+sauveraient pas!
+
+On peut voir maintenant si j'avais tant de tort, en priant de différer
+les épousailles, et de ne pas presser le départ, toujours à tems, des
+princes, de Gérard, et de tout ce monde belliqueux.
+
+Quant à la composition ministérielle, j'ignore ce qui se fera. Le
+maréchal a été soufflé de mettre d'Argout aux aff. étr. il veut
+Bassano ou Rayneval et tous les deux; moi, si j'ai voix et que je
+reste, je demanderai Thiers. On dit qu'Humann ne veut plus; M. Louis
+en tous cas ne voudra plus rester, Montalivet dit qu'il se retirera,
+mais le Roi veut encore essayer de s'arranger avec Dupin.
+
+Voilà des noms et des projets en l'air; veuillez les prendre pour ce
+qu'ils valent et n'en pas nommer le narrateur, votre humble et dévoué,
+Madame.
+
+ H. de R.
+
+
+Il est 9 heures du matin, et rien de fait ou du moins de connu pour
+moi.
+
+Le Roi est reellement le plus embarassé, et s'est embarassé lui-même.
+
+M. de Broglie a decidément refusé encore, hier soir, d'entrer sans le
+cortège qu'il demandait.
+
+Reste toujours la question de savoir si on le prendra tel qu'il veut
+être accompagné ou si on essayera une combinaison entre lui et Dupin
+exclusivement, alors viennent les embarras des noms: Human ne veut
+entrer qu'avec M. de Broglie. Sans M. de Broglie, on ne trouvera pas
+de ministre des Aff. Etr.
+
+Mais peut être, après tout, vois-je mal de mon coin! le dehors n'est
+rien moins que complaisant et le deviendra d'autant moins encore.
+
+Thiers est furieux contre _les doctrinaires_ de ce qu'ils ne veulent
+céder sur rien; on se brouille avec ses amis; on s'envenime
+mutuellement et la partie va grand train.
+
+Je crois cependant que ce soir on finira par un méli-mélo. Je
+m'arrache les cheveux d'être dans cette galère car la _rame est
+inutile_.
+
+Adieu, Madame; tout cela est bien triste, mais j'espère que cela l'est
+moins a P{t} chartrain que dans la rue d'Anjou où je craindrais bien
+d'être mal famé en ce moment.
+
+Mille hommages.
+
+ Mercredy matin,
+
+
+ jeudi, à 8 h du matin
+
+Voilà, Madame, le plus pénible, le plus laborieux, et le plus forcé
+des accouchements ministériels.
+
+Nous sommes restés enfermés aux thuileries de deux heures à minuit. On
+criera au ministère _Polignac_ et c'est cette considération qui m'a
+décidé a ne pas me séparer de l'ad{on} nouvelle.
+
+Je crois fermement à la majorité! Alors! Alors.
+
+Pardon de ce décousu mais j'en suis encore ahuri.
+
+
+ Mons, 14 8{bre} [1835]
+
+J'ai reçu ici un billet de vous qui n'était pas destiné à aller si
+loin; je n'ai pu y répondre plutôt.
+
+Après avoir balloté, cahoté un rhumatisme pendant deux mois par terre
+et par mer, le premier moment de repos a été une crise dont je ne
+prévois pas la fin. Le jour même de mon arrivée ici, j'ai eu une
+attaque sur la poitrine et les poumons, et, depuis 8 jours et huit
+nuits, j'étouffe dans des angoisses sans cesse renouvellées; je suis
+couvert de sangsues, de cataplasmes et de vésicatoires, et je compte
+les heures, les minutes de chaque jour et de chaque nuit. En ce moment
+même, je vous écris sur mon séant; j'ai peine à finir chaque mot. Ce
+voyage me coûtera cher peut être.
+
+Jugez du spectacle que je donne à une femme grosse, nerveuse et
+malade. Je ne sais quand j'aurai du repis et si je pourrai reprendre
+la route de Paris. J'ai fait venir mon médecin qui était à la suite de
+M{de} Thiers et qui va être obligé de s'en retourner.
+
+Je pense aux plaques du maréchal qui seraient ici bien insuffisantes.
+
+Adieu, Madame; ayez quelque pitié d'un agonisant en lui donnant
+quelques lignes
+
+ mille hommages
+
+ H. DE RIGNY
+
+
+ Mons, 15.
+
+Je vous remercie bien d'avoir pensé à moi. C'est une bien bonne
+distraction pour un malade qu'un souvenir d'amitié; je suis dans un
+assez triste état; je suffoque jour et nuit. Les douleurs aiguës ont
+un peu cédé, mais il me reste un mal que je ne comprends pas et que je
+crois n'être pas plus compris des médecins; le mien vient de repartir
+pour rejoindre la caravane avec laquelle voyage Thiers.
+
+Vous me dites que j'ai eu tort de partir avant que rien ne fut
+décidé; mais d'abord rien ne devait se faire qu'au retour de Thiers,
+et je ne prévoyais pas que je serais impotent. Ce qui se fera, je ne
+le sais; j'ai eu une explication avec le Roi la veille de mon départ.
+Son embarras est grand, entre Gérard, auquel il a promis, et
+Sebastiany auquel il a promis encore.
+
+Celui-ci veut s'en retourner à Londres maréchal; l'autre veut la
+légion d'honneur; il faut que ces prétentions là soient satisfaites
+avant les miennes. Cependant, aux tourments que j'endure et qui ne
+sont dus qu'à ce voyage de Naples, il me semble qu'on me devrait
+compter aussi.
+
+J'aurai fait triste figure à votre dîner de M{de} de Lieven, moi qui
+n'ai pas voulu aller à Pétersbourg. Maison ne demanderait mieux que de
+donner sa place à Sebastiany.
+
+Du reste, je ne sais rien de ce qui se passe, je désire beaucoup être
+en état de monter en voiture car je m'ennuie fort ici. Mais comment
+faire avec 3 vésicatoires, des cataplasmes et des synapismes sur tout
+le corps; la patience commence à être à bout.
+
+Quant à M{de} de Rigny elle quitte décidément le pays, ce qui la force
+à rester jusqu'à la fin du mois pour ses arrangements de cloture.
+
+Voulez vous faire mes compliments à Mr Pasquier.
+
+J'aurais voulu lui dire mon entrevue avec le Roi qui m'a dit qu'il n'y
+avait plus que Duperré qui fit obstacle et qu'il était, lui,
+consentant à me nommer amiral.
+
+Adieu, madame, que votre bonté ne s'épuise pas.
+
+ mille hommages
+
+ H. DE R.
+
+
+À moins d'empéchements absolus, je compte arriver à Paris lundi 26.
+M{de} de Rigny vient avec moi, et le médecin qui m'a traité m'accompagne
+une partie de la route; c'est une entreprise que je fais car je ne sais
+si je supporterai la voiture. J'ai beaucoup souffert; depuis hier je
+suis plus calme et j'ai enfin pu dormir artificiellement deux ou trois
+heures. J'étais venu ici pour des affaires dont il m'a été impossible de
+m'occuper. Je les laisse en souffrance; quant à celles de Paris, je
+m'en occuppe encore moins; il parait qu'on trouve des difficultés à
+tout. Je ne sais pas ce qui fait dire que je demande qu'on renvoie Seb.
+de Londres pour m'y mettre ou qu'on renvoie Dup. de la marine pour m'y
+mettre encore. Je n'ai rien demandé de tout cela; je ne désire la place
+de personne, j'ai le jour de mon départ, demandé au Roi quelles
+objections il avait à me nommer amiral, il a fini par me dire aucune!
+
+Je demande un grade qui n'est et ne peut être l'ambition de personne,
+mais il faut que je trouve là Seb. à la traverse. Les arrangements
+ministériels devaient se faire au retour de Thiers; la vérité est que
+si on ne les brusque pas, il ne se fera rien.
+
+Je serai vraisemblablement plusieurs jours à Paris sans pouvoir
+sortir. Si M. Pasquier pouvait disposer d'un 1/4 d'heure pour moi, je
+lui en serai bien reconnaissant, le mardi ou le mercredi; de cette
+manière, j'aurai de vos nouvelles.
+
+J'ai besoin de vous dire combien j'ai été sensible à vos bonnes
+attentions, et de vous renouveler tous mes hommages.
+
+ H. DE RIGNY.
+
+ Mons, ce 22.
+
+
+
+
+IX
+
+M. DUCHATEL.
+
+
+ Londres, 1er 9{bre} 1848
+
+ Lowndes Square, 5
+
+Nous venons de nous établir de nouveau à Londres, madame, et l'on
+m'écrit que vous êtes de retour à Paris. Je profite de ce
+rapprochement pour me rappeler à votre souvenir. Je ne sais quand il
+nous sera donné de nous revoir; je doute toujours que ce soit bientôt.
+Je cherche à ne pas penser à cette époque du retour; c'est la
+meilleure manière d'éviter les déceptions et l'impatience.
+
+J'ai trouvé bien des malades à Claremont. La Reine surtout et le P{ce}
+de Joinville ont été cruellement atteints. Je crains que la Reine ne
+se remette difficilement. Les médecins ont déclaré pendant un grand
+mois qu'ils ne comprenaient rien à ces maladies si opiniâtres; ils les
+attribuaient à une influence du choléra, bien qu'elles eussent des
+caractères complètement contraires. Enfin, il y a deux jours, on a eu
+l'idée d'analyser l'eau; on l'a trouvée empoisonnée et contenant je ne
+sais quelle substance de plomb.
+
+Alors on a examiné tous les symptômes, et l'on a reconnu que toutes
+les indispositions n'avaient d'autre cause que l'empoisonnement, qui
+est attribué à quelque dérangement dans les conduites qui amènent
+l'eau. Le Roi lui-même, et les princesses qui ne sont pas malades, ont
+les gencives bleues et portent la trace du poison. J'ai bien peur que
+la Reine n'en soit frappée trop gravement pour permettre d'espérer un
+retour complet à la santé. C'est ce que disaient hier les médecins.
+
+L'horizon politique me parait bien sombre. On dit ici que l'élection
+de L. Bonaparte est inévitable. Est-ce un bien? est-ce un mal? je ne
+me permets pas de prononcer. Je crains avant tout, pour notre pays et
+pour la société, la domination de cette coterie républicaine qui n'a
+ni principes d'honneteté, ni capacité de gouvernement et qui nous
+mènerait lentement et sourdement aux mêmes abîmes que la république
+rouge.
+
+Veuillez me rappeler à l'amitié du Chancelier. Ma femme me charge de
+tous ses souvenirs pour vous. Daignez agréer l'hommage de mes
+sentiments de respectueux attachement
+
+ D.
+
+
+
+
+X
+
+MADAME LENORMANT,
+
+Nièce de Mme Récamier.
+
+
+ Ce 1er juillet 1848.
+
+Chère Madame, j'ai vu hier chez ma tante le petit mot que vous avez
+bien voulu adresser à M. Ampère et c'est dans les circonstances
+présentes une joie vive que d'entendre parler de ses amis.
+
+Ma tante va assez bien; elle a traversé ces affreuses journées avec
+tout le courage qu'on pouvait attendre d'elle. Nous avons été séparés
+trois jours entiers d'elle, sans lettres, ni communications. C'était
+une horrible angoisse. Hélas, et qu'est-ce qui n'était pas angoisse
+dans ces terribles moments! pendant cinq jours et cinq nuits, je ne
+voyais qu'à de rares intervalles mon mari dont la légion et le
+bataillon ont tant souffert, et je craignais à toute heure de le voir
+revenir blessé; ils ont perdu 8 hommes et comptent 80 blessés. Pour
+lui, le ciel l'a protégé.
+
+Aynard de La Tour du Pin a été blessé d'une balle et même depuis
+l'extraction souffre toujours beaucoup. M. Beaudon souffre peu, mais
+sa belle-mère a dit à ma tante qu'avant plusieurs jours encore on ne
+serait pas certain d'éviter l'amputation.
+
+Le duc de Noailles est revenu à Paris le vendredi 23 avec son fils
+Jules; l'un et l'autre ont fait le service le plus actif dans la 10e
+légion. Mais cela ne suffisait pas au jeune courage de Jules de
+Noailles, il a échappé à son père, s'est joint à la garde mobile, a
+traversé avec elle à plat ventre sous le feu des insurgés le pont du
+canal St Martin, s'est battu à la barricade de la Bastille et son père
+l'a ramené mercredi à la duchesse de Noailles après l'avoir,
+disait-il, un peu grondé de son héroïsme, mais en étant bien fier.
+
+Sitôt qu'on a pu sortir, on s'est cherché avec un empressement bien
+mêlé de terreur. Au milieu de toutes ces circonstances si effroyables
+dont l'âme est encore navrée après la victoire, l'état de M. de
+Chateaubriand a fait de rapides progrès vers une fatale conclusion. Je
+venais d'être un mois sans le voir quand mercredi je suis allé chez
+lui. Sa maigreur est effrayante, il tousse presque sans cesse et il
+s'est joint à ses autres maux un catarrhe à la vessie qui lui cause
+par intervalles des douleurs très aiguës. Hier on n'a pas pu le lever.
+Il m'a semblé que cet état de douleurs physiques avaient plutôt
+réveillé qu'abattu ses facultés morales. Il m'a parfaitement reconnue
+et m'a témoigné même une affection qui m'a touchée.
+
+Quelques traits d'héroïsme de ces petits mobiles que je lui ai
+racontés l'ont vivement ému. Il parle peu toujours, sa figure est
+beaucoup plus altérée mais l'expression y vit. La douleur a vaincu la
+paralysie. C'est plus déchirant à voir; c'est moins triste, l'être
+intelligent reprend l'empire. Mais je crois, chère Madame, que cela ne
+peut pas durer long-tems. Le catarrhe à la vessie dans les
+circonstances de maladie où se trouvait déjà M. de Chateaubriand est
+des plus dangereux. Nous approchons donc de ce terrible-moment qui
+sera le plus rude coup pour ma pauvre tante; à mesure que je le vois
+approcher j'en conçois plus d'effroi. Elle ne le voit pas et ne juge
+pas de l'altération de sa figure; il est fort patient et même dans les
+plus vives souffrances se borne à gémir sans se plaindre, cela
+contribue à lui faire illusion. Adieu, chère Madame, agréez mille
+tendres et respectueux hommages.
+
+
+ ce 3 juillet 1848.
+
+Chere Madame, M. de Chateaubriand a reçu l'extrême onction hier à deux
+heures. Ma pauvre tante s'est établie hier dans cette maison pour ne
+plus la quitter. Vous imaginez aisément l'état où elle est; hélas! ce
+malheur est prévu depuis bien long-tems, et il semble frapper à
+l'improviste. Il a une fièvre violente, une toux presque continuelle.
+Il ne dit rien et souffre avec une admirable résignation.
+
+Ma pauvre tante épie là, au pied de ce lit, une parole, un mot, un
+adieu, qui ne viendront peut-être pas. Mais il sait qu'elle est là et
+n'y souffre nul autre.
+
+Je vous ferai donner le bulletin de la journée et de la nuit
+prochaine, si tout n'est pas fini avant la nuit.
+
+ Mille hommages.
+
+
+ Jeudi [6 juillet 1848].
+
+Je ne reçois rien de vous, chère Madame, mais vous devez avoir appris
+par M. Lenormant la fin de M. de Chateaubriand; hélas! vous devinez
+bien l'état de ma pauvre tante. Elle ne peut croire encore à ce
+malheur; l'étourdissement de ce terrible coup, la fatigue physique
+l'empêchent de sentir le vide dont je suis plus épouvantée que je ne
+puis dire. Il faut espérer que le bon Dieu nous viendra en aide, car
+je ne sais ce qui serait assez puissant pour la soutenir dans de tels
+momens, si ce n'est une grâce d'en haut.
+
+La cérémonie religieuse aura lieu samedi à midi précises à l'église
+des Missions; le corps, déposé d'abord dans les caveaux, sera dans
+quelques jours transporté à St Malo.
+
+À partir du dimanche après la réception des derniers sacremens, que M.
+de Chateaubriand a reçu avec toute sa connaissance et beaucoup de
+joie, il n'a plus adressé un mot à qui que ce soit. La fièvre qui
+avait une terrible intensité l'accablait, il était très rouge et
+entendait pourtant sans doute ce qui se faisait autour de lui, car il
+faisait un effort pour soulever ses paupières quand on s'approchait du
+lit, mais hélas, n'y parvenait pas. Mardi, à huit heures et demie, sa
+vie s'est éteinte tout doucement, sans agonie, sans souffrance. Ma
+pauvre tante, M. Louis de Chateaubriand, l'abbé de Guerry et une soeur
+de Marie-Thérèse étaient seuls présents dans cette chambre à ce
+solennel moment.
+
+On n'a point retrouvé de testament; les scellés ont été apposés, ce
+qui me fait croire que M. L. de Ch. n'a accepté la succession que sous
+bénéfice d'inventaire. L'ébranlement est tel pour ma pauvre tante que
+ses idées sont encore toute confuses et, jusqu'à présent, elle n'a
+exprimé aucun désir, formé aucun projet. Elle confond, dans la même
+douleur, deux douleurs bien différentes, deux pertes bien intenses,
+celle de M. Ballanche et celle de M. de Chateaubriand. Hélas, c'était
+la meilleure part de sa vie et je n'ose regarder en avant.
+
+
+ Vendredi 7.
+
+Cette lettre que j'avais laissée hier ouverte sur ma table, chère
+Madame, a été interrompue parce que j'ai été passé la journée à
+l'Abbaye aux bois. J'y ai trouvé la lettre que Monsieur Pasquier m'a
+fait l'honneur de m'écrire et qui a vivement émue ma tante.
+
+M. le Chancelier permettra que je ne lui réponde pas aujourd'hui. Je
+viens aussi de recevoir à l'instant votre billet d'hier. Je vais le
+porter à ma pauvre chère tante. Il est bien certain que votre amitié
+est celle sur laquelle elle compte le plus, que votre nom est celui
+qu'elle prononce le plus et que vous êtes, chère Madame, la seule
+personne qu'elle pourrait voir avec joie. Je vais lui dire votre
+tendre pensée, je sais d'avance qu'elle en sera profondément
+attendrie. Je ne sais pas si elle l'acceptera. Je ne pense pas qu'elle
+veuille quitter Paris tant que le corps de M. de Ch. y sera. De plus,
+elle a une vive inquiétude du parti qui va être pris pour la
+publication des _Mémoires_ et voudra être édifiée à ce sujet. Le seul
+désir qu'elle m'ait témoigné c'est de faire le voyage de St Malo. La
+route la plus courte est celle de Caen. Peut être nous arréterions
+nous quelques jours ou quelques semaines chez moi en Normandie avant
+de continuer ce triste pélerinage. Je vous écrirai sans doute demain
+et vous manderai ce qu'elle aura résolu.
+
+Mille respectueux et tendres hommages.
+
+
+ Ce 8 au soir.
+
+Chère Madame, c'était aujourd'hui une cruelle journée et dont ma
+pauvre tante a bien souffert. Elle est dans un accablement qui fait
+pitié.
+
+Je lui ai lu votre bonne et tendre lettre, elle en a été vivement
+émue; personne mieux que vous ne la comprend, personne mieux que vous
+ne sait la plaindre, personne plus que vous ne pourrait la consoler.
+L'hospitalité si tendre que vous lui offrez aurait eu pour elle le
+seul charme qu'elle puisse encore ressentir, mais elle ne veut pas
+quiter Paris sans être éclaircie sur beaucoup de points qui
+l'inquiètent. M. Vertamy, qui était le conseil et en quelque sorte
+l'homme d'affaires de M. de Chateaubriand, absent de Paris, y est
+revenu seulement aujourd'hui. C'est par lui qu'on connaîtra les
+volontés de M. de Ch., au moins relativement à ses mémoires. Ma tante
+est d'ailleurs chargée d'accomplir un des legs de M. de Chateaubriand,
+c'est-à-dire de remettre à la ville de St Malo le portrait de Girodet
+qui était déposé chez elle.
+
+À la nouvelle de la mort de M. de Ch., le duc de Noailles est sur le
+champ revenu de Maintenon. M. Briffaut entoure aussi ma pauvre tante
+des soins les plus délicats. Mais, hélas! qu'est-ce que tout cela pour
+son pauvre coeur brisé? De projets, nous n'en formons aucun. Elle dit
+qu'elle a peine à suivre, à lier, à retrouver ses pensées. Dans
+quelques jours peut-être pourrons-nous la déterminer à quelque chose.
+Je désirerais bien ardemment qu'elle s'éloignât au moins momentanément
+de l'Abbaye aux bois; si vous aviez été à Chatenay, peut-être
+aurait-elle été vous y retrouver.
+
+Paul David va tout à fait bien; sa chute n'a été qu'un accident sans
+suite fâcheuse et, grâce à Dieu, cette inquiétude là est du moins
+épargnée à notre pauvre affligée. Adieu, chère Madame, agréez le
+tendre hommage de mes sentimens.
+
+
+ ce 6 août [1848].
+
+Vous avez écrit à ma pauvre tante, chère Madame, une bonne, longue et
+si tendre lettre qu'elle lui a fait du bien. Elle me charge de vous en
+remercier vivement. Votre langage est si tendre, si délicat, si
+sensible et si sensé que, de toutes façons, il devait arriver à son
+coeur. C'est avec une extrême émotion qu'elle l'a entendu. Elle veut
+que je vous dise combien vous avez bien su lui dire les seules choses
+qu'elle puisse entendre. Ses impressions, ses sentiments sont en
+parfaite harmonie avec ceux que vous exprimez; elle se travaille dans
+le sens même que vous lui conseillez et elle _dit_ qu'elle croit
+qu'elle obtient quelque chose. Peut-être, en effet, commence-t-il à y
+avoir quelque chose de moins âpre, de moins amer dans sa douleur;
+mais, il ne faut pas se le dissimuler, le vide est infini. Rien ne
+l'intéresse plus, rien ne la touche plus, elle est comme absente
+d'elle-même. À force de prières, j'ai obtenu qu'elle sortit un peu
+presque tous les jours (elle ne voulait plus sortir de son
+appartement), mais c'est là tout. Elle ne dort point et sa pâleur est
+effrayante. Quand je m'inquiète de sa santé, elle me répond qu'elle
+s'étonne encore de supporter de tels coups. J'aurais voulu pour tout
+au monde lui faire quitter Paris ne fut-ce que pour quinze jours; je
+n'obtiens rien, car je compte bien peu sur la promesse qu'elle me fait
+de venir me retrouver en Normandie. Aussi, chère Madame, j'ai le coeur
+bien navré. Ma santé est si détruite que, depuis six mois, je ne crois
+pas avoir eu huit jours sans souffrance. On me presse d'aller prendre
+les eaux bonnes à la campagne puisque je ne peux pas aller les prendre
+aux Pyrénées, et je partirai samedi prochain pour profiter des
+derniers jours de chaleur. Mais, quoiqu'il en soit, je ne consentirais
+peut-être pas à partir si je n'espérais un peu que cette absence la
+déterminera à partir aussi.
+
+Voilà où nous en sommes. M. Ampère ne la quittera pas. Si elle venait
+en Normandie, il irait passer ce temps en Angleterre et Paul
+l'accompagnerait chez moi, mais, je le répète, j'espère bien peu
+qu'elle se décide. Ses pauvres yeux ont achevé de se perdre dans
+toutes ces émotions et ses larmes. C'est un obstacle de plus à lui
+faire arriver la moindre distraction.
+
+La famille de M. de Chateaubriand est indigne pour elle; croirez vous
+que L. de Chateaubriand, après avoir assisté avec elle à cette
+dernière et terrible scène de la mort, témoin de son dévouement si
+rare, si complet, si angélique, n'a pas même mis une carte chez elle,
+n'a pas éprouvé le besoin de lui exprimer sa reconnaissance au nom de
+toute la famille de l'ami qui sans elle aurait été livré à des gens de
+service....
+
+Le portrait de Girodet est légué à St Malo, ma tante le savait, elle a
+prévenu toute demande et fait écrire au maire qu'elle était chargée du
+soin de remettre ce legs à la ville natale de M. de Ch. Elle vient
+d'en faire faire une copie qu'elle garde, mais, hélas, qu'elle ne
+verra pas. Le buste en marbre de David est légué au chateau de
+Combourg. Ma tante attend que M. L. de Chateaubriand le fasse
+réclamer. Dieu sait avec quelle mauvaise grâce cela sera fait. Tout
+porte la trace des volontés de Mme de Chateaubriand. Elle a abusé de
+l'affaiblissement de son mari pour lui faire signer avant sa mort à
+elle toutes sortes de dispositions qui n'auraient pas été sa volonté à
+lui; et, comme sa mémoire était tout à fait éteinte, il n'en avait
+nulle conscience.
+
+C'est grand pitié!
+
+M. Piscatory, que j'ai vu au moment de son départ pour Tours, m'avait
+promis de vous parler de moi.
+
+Adieu, chère Madame, permettez-moi de vous demander d'écrire encore,
+d'écrire de tems à autre à votre pauvre amie. De tous les amis qui lui
+restent encore, elle dit que vous êtes celle de [qui] l'absence lui
+est le plus pénible. Vous nous viendrez en aide cet hiver.
+
+Veuillez agréer l'hommage de mes bien tendres sentimens.
+
+
+
+
+XI
+
+LA COMTESSE MOLLIEN
+
+
+ Claremont 21 août [1850].
+
+Vous serez sans doute, Madame, quelque peu surprise du rapprochement
+de la date et de la signature de cette lettre. En passant par Paris
+dernièrement, je m'étais informée si vous y étiez pour vous demander
+vos commissions pour la Reine, pour vous dire aussi comment et
+pourquoi je me rendais près d'elle; c'est une consolation que je ne
+sais pas repousser que de croire à votre intérêt.
+
+Depuis mon arrivée, je me promettais tous les jours de vous donner des
+nouvelles du Roi: elles ne sont rien moins que bonnes; la Reine est
+inévitablement menacée d'un malheur pareil au mien et le chemin qui
+l'y conduit est bien autrement rude! Un triste événement vient encore
+d'aggraver les soins et les soucis qui dévorent sa vie. Mme la d{esse}
+d'Aumale, il y a quelques jours, est, tout à coup accouchée à 8 mois,
+d'un enfant mort. C'était une fille, si chétive, si peu bien conformée
+que, fut-elle venue à terme, on assure qu'elle ne pouvait pas vivre.
+Le chagrin a donc été médiocre, mais le trouble a été grand. On devait
+partir le lendemain pour Richmond, il a fallu d'abord rester. Il
+faudrait maintenant y aller, parce que Mme la D{esse} d'Orléans y est,
+que la P{sse} Clémentine y arrive, et que le Roi se persuade que le
+changement d'air et de place lui sera salutaire.
+
+La D{sse} d'Aumale est très bien; on ne se ferait pas de scrupule de
+la laisser ici, parce que la P{sse} de Joinville resterait avec elle.
+Ce n'est donc plus elle qui retient, mais c'est Mgr le duc de Nemours
+qui garde la chambre depuis quelques jours. On parlait de clous mal
+placés, le médecin dit aujourd'hui que c'est une entraxe (un anthrax)
+pour laquelle on sera obligé de recourir à une petite opération
+chirurgicale, et le départ est encore ajourné presqu'indéfiniment, au
+grand déplaisir du Roi. Autour de lui le sentiment est tout contraire
+et l'anxiété que cause son état de faiblesse, qui ne fait que
+s'accroître, s'augmente encore par la pensée de le voir dans cette
+situation quitter un lieu très digne, très convenable de tous points,
+où il est en repos et bien logé, pour s'aller mettre à l'auberge.
+
+Je suis fort de cet avis et, pour mon compte, je regretterais
+Claremont si je pouvais regretter ou désirer quelque chose; mais, en
+acceptant de venir passer quelque tems auprès de la Reine, je me suis
+promis de ne plus penser à moi et cet effort m'a été moins difficile
+que je ne croyais. Sa patience vraiment sainte est une grande leçon de
+résignation.
+
+Quelle que soit la douleur dont on puisse être atteint, quelque
+profond que soit le malheur dont on se sente écrasé, en face d'elle on
+aurait honte de se plaindre.
+
+Elle sait que je vous écris et elle me charge, Madame, de tous ses
+sentimens pour vous; elle veut en même tems que je vous dise qu'elle
+regrette bien de ne pouvoir vous donner elle même de ses nouvelles et
+de celles du Roi aussi souvent qu'elle le voudroit, mais qu'elle
+compte sur votre attachement pour être sûre que vous comprener toutes
+les difficultés de sa vie; et il est certain qu'en suivant l'emploi de
+toutes les minutes de chacune de ses journées on se demande comment en
+effet elle a le tems de vivre. Grâce au Ciel, sa santé est très bonne;
+je ne l'ai jamais vue mieux. Mme la d{sse} d'Orléans est bien
+quoiqu'encore maigrie; ses fils sont grandis et fortifiés.
+
+Je retournerai en France probablement au commencement de septembre.
+Avant de rentrer dans mon triste manoir, où je passerai peut-être une
+partie de l'hyver, je m'arréterai deux jours à Paris, et mon premier
+soin, Madame, si vous y êtes, sera d'aller vous donner, avec un peu
+plus de détails, de plus fraîches nouvelles des personnes et des
+lieux que j'aurai quittés. J'espère que le séjour de Trouville aura eu
+comme l'année dernière un bon effet sur votre santé. Je veux espérer
+encore autre chose, Madame, c'est de vous trouver un peu de
+bienveillante affection pour la pauvre malheureuse isolée. Vous savez
+quel haut prix j'ai toujours su y mettre et, maintenant, je n'ai plus
+rien à perdre
+
+ A. D. C{tesse} Mollien
+
+
+ Claremont, mardy 3 [septembre 1850].
+
+Tout est fini, chère Madame, toutes traces de mort ont disparu de ce
+triste lieu. Les huit chevaux du char funèbre ont seuls marqué d'un
+signe royal ce royal cercueil et il repose maintenant sous une simple
+pierre, dans le tout petit caveau d'une toute petite chapelle
+particulière. Il ne sera conduit à Dreux que lorsque ses fils auront
+droit de rentrer en France avec lui. Cette résolution est hautement
+annoncée et toute permission, qui par impossible pourrait être
+accordée, ne la changerait pas. On ne veut pas laisser à cet égard le
+moindre doute.
+
+La journée d'hier a été rude pour la Reine; j'ai attendu qu'elle fut
+passée pour pouvoir répondre d'autant mieux à votre désir d'avoir de
+ses nouvelles. Elle ne s'est rien épargné, mais son courage n'a point
+faibli; il est admirable et au-dessus de tout ce qu'on pouvait
+espérer. Une seule fois, je l'ai crue vaincue; la première lettre de
+la Reine des Belges, en renouvelant de douloureuses émotions, donnait
+aussi de fâcheux détails sur sa santé; elle aggravait les inquiétudes
+et il fut facile de voir que tous les malheurs peuvent être supportés
+excepté celui là. Il y a là un abyme qu'on n'ose pas sonder. Que Dieu
+la ménage, cette sainte si vraiment sainte, et lui mesure l'épreuve!
+
+Vous savez, sans doute, Madame, qu'on ne forme aucun projet que de
+rester non seulement unis, mais réunis. Le dernier veu du Roi, la
+première parole de la Reine en se relevant des bords de ce lit de
+mort, auront leur entier accomplissement; on ne quittera pas
+Claremont. Mme la d{esse} d'Orléans vient de louer à un quart d'heure
+de distance une fort bonne maison pour y passer l'hyver. Il n'y a
+nulle part nulle intention de voyage. Ce faisceau de famille dont le
+pilier vient de disparaitre ne semble devoir être brisé par rien,
+jusqu'à présent du moins. L'administration des biens ne sera même pas
+divisée, elle reste telle qu'elle est formée maintenant et dans les
+mêmes mains. Cette unité de sentiments et de vie répondra, je crois,
+aux veux de leurs amis. Elle serait habile si, dans ce moment, ils
+pouvaient être servis par quoi que ce soit d'une manière utile; mais,
+lors même qu'on n'agirait pas en vue de l'avenir, ce qu'on fait là est
+bon et bien, surtout on se garantit de tout regret, et c'est toujours
+là la grande affaire.
+
+La santé de la Reine se maintient; elle se promène tous les jours dans
+le parc et dort passablement. Sa douleur bien profonde est calme;
+l'agitation ne vient que de la Belgique.
+
+Je lui ai remis sur le champ votre lettre, ainsi que celle de M. le
+Chancelier. Elle répondra bien promptement à toutes deux. J'ai à
+m'accuser d'une petite indiscrétion, qui, je pense, cependant me sera
+facilement pardonnée; je lui ai fait lire aussi la lettre que vous
+m'avez écrite en m'envoyant les deux autres. Il m'a semblé que je
+n'irais pas contre votre intention en lui donnant cette preuve de plus
+de vos sentiments pour elle. Ce dont je suis sûre c'est qu'elle en a
+été très touchée.
+
+Chère Madame, je ne vous parle pas de moi, j'en aurais honte; devant
+cette mort dans l'exil, comment oser se plaindre! devant la Reine,
+comment ne pas essayer d'avoir du courage! mais je suis loin d'avoir
+son admirable force et toutes ces lugubres scènes m'ont trouvée
+faible, je l'avoue. Vous avez deviné qu'il en pouvait être ainsi et je
+vous remercie de cette affectueuse pensée. Ce que vous avez deviné
+aussi, et je vous en remercie plus encore, c'est combien je
+m'applaudis d'avoir été près de la Reine dans ces tristes et si
+solennels momens. C'est un grand souvenir qui ne me quittera plus et
+un nouveau lien qui m'attache à jamais à elle. Je suis aise aussi
+d'avoir revu le Roi.
+
+Voilà encore un long bonheur fini! mais le coeur de la Reine est
+encore plein. Ce qu'il y a de profondément décourageant c'est de le
+sentir vide et de n'être plus rien pour personne.
+
+Adieu, chère Madame, conservez moi un peu de bonne amitié; vous savez
+quel haut prix j'y sais mettre et de quelle consolation elle peut être
+pour moi.
+
+ A. D. C{tesse} Mollien.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+SEPTIÈME PARTIE
+
+De 1820 à 1830
+
+
+CHAPITRE I
+
+ Mes habitudes et mes habitués. -- Récompense nationale
+ au duc de Richelieu. -- La reine de Suède le suit dans
+ son voyage. -- Salon de la duchesse de Duras. -- Goût
+ de madame de La Rochejaquelein pour la guerre civile.
+ -- Madame de Duras se fait auteur. -- Mariage de Clara
+ de Duras. -- La duchesse de Rauzan. 1
+
+
+CHAPITRE II
+
+ La princesse de Poix. -- Son salon. -- Anecdote sur la
+ princesse d'Hénin. -- La comtesse Charles de Damas. --
+ L'abbé de Montesquiou. -- Le comte de Lally-Tollendal.
+ -- Salon de la marquise de Montcalm. -- Rapports de
+ famille du duc de Richelieu. -- La duchesse de
+ Richelieu. -- Mesdames de Montcalm et de Jumilhac. 10
+
+
+CHAPITRE III
+
+ Carnaval de 1820. -- Le Palais-Royal. -- Bal à
+ l'Élysée. -- Humeur de monsieur le duc de Berry. -- Bal
+ masqué chez monsieur Greffulhe. -- Mascarade chez
+ madame de La Briche. -- Assassinat de monsieur le duc
+ de Berry. -- Son courage. -- Détails sur cet événement.
+ -- Préventions contre le comte Decazes. -- Il est forcé
+ de se retirer. -- Le duc de Richelieu le remplace. --
+ Promesses de Monsieur. 20
+
+
+CHAPITRE IV
+
+ Second ministère du duc de Richelieu. -- Cadeaux
+ éphémères au duc de Castries. -- Procès de Louvel. --
+ Intrigues du parti ultra. -- Madame la duchesse de
+ Berry y entre. -- Exécution de Louvel. -- Agitation
+ politique. -- Établissements faits à Chambéry par
+ monsieur de Boigne. -- Monsieur Lainé. -- La reine
+ Caroline d'Angleterre. -- Sa conduite en Savoie. --
+ Naissance de monsieur le duc de Bordeaux. -- Mot du
+ général Pozzo. -- Promotion de chevaliers des ordres. 38
+
+
+CHAPITRE V
+
+ Insurrections militaires. -- Congrès de Troppau. --
+ Habileté du prince de Metternich. -- Il se raccommode
+ avec l'empereur Alexandre. -- Conduite du vieux roi de
+ Naples. -- La «Paüra». -- Description qu'il en fait. --
+ Insurrection du Piémont. -- Le prince de Carignan. --
+ Conduite du général Bubna à Milan. -- Mort de
+ l'empereur Napoléon. 53
+
+
+CHAPITRE VI
+
+ Intrigues contre le ministère. -- Madame du Cayla. --
+ Retraite du ministère. -- Formation du nouveau
+ ministère dont monsieur de Villèle est le chef. Son
+ caractère. -- La Congrégation. -- Ses projets. 62
+
+
+CHAPITRE VII
+
+ Mort du duc de Richelieu. -- Persévérance de
+ l'attachement de la reine de Suède. -- Son désespoir.
+ -- Mort de lord Londonderry. -- Monsieur de
+ Chateaubriand ambassadeur à Londres. -- Il s'y ennuie.
+ -- Le vicomte de Montmorency. -- Congrès de Vérone. --
+ Le duc Mathieu de Montmorency. -- Sa vie et sa mort. 74
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+ Madame de Duras fait nommer le duc de Rauzan. -- La
+ guerre d'Espagne. -- Départ de monsieur le duc
+ d'Angoulême. -- Marchés de Bayonne. -- Habileté
+ d'Ouvrard. -- Intrigues du parti ultra. -- Sagesse de
+ monsieur le duc d'Angoulême. -- Mécontentement contre
+ lui. -- Madame de Meffray. -- Campagne en Espagne. --
+ Prise du Trocadéro. -- Conduite du prince de Carignan.
+ -- Les grenadiers lui donnent des épaulettes en laine.
+ -- Mot du duc de Reichstadt à ce sujet. -- Madame à
+ Bordeaux. -- Le baron de Damas remplace le maréchal de
+ Bellune. -- Retour de monsieur le duc d'Angoulême. 93
+
+
+CHAPITRE IX
+
+ Le duc de Rovigo et le prince de Talleyrand. -- Pavillon
+ de Saint-Ouen. -- Détails sur cette fête. -- Le duc de
+ Doudeauville remplace le marquis de Lauriston au ministère
+ de la maison du Roi. -- Lauriston est nommé maréchal de
+ France. 105
+
+
+CHAPITRE X
+
+ Le duc de La Rochefoucauld-Liancourt est destitué de
+ places gratuites. -- Exécution de quatre jeunes
+ sous-officiers. -- Élections gouvernementales. --
+ Renvoi de monsieur de Chateaubriand. -- Sa colère. --
+ L'indemnité aux émigrés et la réduction des rentes. --
+ L'archevêque de Paris, monsieur de Quélen. -- Situation
+ politique de monsieur de Villèle. -- Le père Élisée. --
+ Répugnance du Roi à quitter les Tuileries. -- Quel en
+ était le motif. 112
+
+
+CHAPITRE XI
+
+ Dernière maladie du roi Louis XVIII. -- Habileté de
+ madame du Cayla. -- Mort du Roi. -- «Passez, monsieur
+ le Dauphin». -- Enterrement du Roi. -- Le titre de
+ Madame refusé à madame la duchesse de Berry. -- Celui
+ d'Altesse Royale donné aux princes d'Orléans. --
+ Réception à Saint-Cloud. -- Entrée à Paris du roi
+ Charles X. 122
+
+
+CHAPITRE XII
+
+ Monsieur le Dauphin entre au Conseil. -- Exigences de
+ la Congrégation. -- Loi sur le sacrilège. --
+ Disposition des princes pour l'armée. -- Soirées chez
+ madame la Dauphine. -- Madame la duchesse de Berry à
+ Rosny. -- Ses habitudes. -- Ses goûts. -- Sa
+ popularité. -- Sacre du Roi à Reims. -- Fêtes à Paris. 132
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+ L'ambassadeur d'Autriche refuse de reconnaître les
+ titres des maréchaux de l'Empire. -- Cercles chez le
+ Roi. -- Indemnité des émigrés. -- Influence du parti
+ prêtre. -- Naissance de Jeanne d'Osmond. 144
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+ Mort de l'empereur Alexandre. -- Inquiétudes de ses
+ dernières années. -- Mission du duc de Raguse près de
+ l'empereur Nicolas. -- Illusions du duc de Raguse. --
+ Mort de Talma. -- Monsieur de Talleyrand est insulté et
+ frappé par Maubreuil. 155
+
+
+CHAPITRE XV
+
+ Loi sur le droit d'aînesse. -- Enterrement du duc de
+ Liancourt. -- La garde nationale est licenciée. --
+ Sosthène de La Rochefoucauld et monsieur de Villèle.
+ -- Le Roi au camp de Saint-Omer. -- Sagesse de monsieur
+ le Dauphin. 163
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+ Bataille de Navarin. -- Élections de 1827. -- Société
+ aide-toi, Dieu t'aidera. -- Intrigues du parti ultra.
+ -- Chute de monsieur de Villèle. -- Séjour de dom
+ Miguel à Paris. -- Le ministère Martignac. --
+ Désappointement de monsieur de Chateaubriand. -- Il
+ accepte l'ambassade de Rome. -- Nouvelle intrigue de
+ monsieur de Polignac. -- Jeu bizarre de la nature. 172
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+ Changement survenu dans les dispositions de monsieur le
+ Dauphin. -- Nomination du baron de Damas comme
+ gouverneur de monsieur le duc de Bordeaux. --
+ Ordonnances de juin 1828 contre les jésuites. -- Voyage
+ du Roi en Alsace. -- Quadrilles chez madame la duchesse
+ de Berry. -- La petite Mademoiselle. -- Son éducation. 186
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+ Difficultés suscitées de toutes parts au ministère
+ Martignac. -- Réponse du Roi au duc de Mortemart. --
+ Campagne des russes contre les turcs. -- Le Roi se
+ déclare pour l'empereur Nicolas. -- Intrigues dans la
+ Chambre des députés. -- Mort de l'évêque de Beauvais.
+ -- Progrès du parti prêtre. -- Langage différent tenu
+ par le Roi à messieurs de Martignac et de La
+ Ferronnays. -- Erreur des prévisions. 198
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+ Chute du ministère Martignac. -- Réprobation générale
+ contre le ministère Polignac. -- Refus de l'amiral de
+ Rigny. -- Démission de monsieur de Chateaubriand. --
+ Projet de mariage pour la princesse Louise d'Orléans.
+ -- Maladie de madame la duchesse d'Orléans. -- Ovations
+ à monsieur de Lafayette en Dauphiné. -- Le Roi croit
+ pouvoir justifier monsieur de Bourmont. -- Le maréchal
+ Marmont fait décider l'expédition d'Alger. -- Il est
+ complètement joué par monsieur de Bourmont. -- Fureur
+ du maréchal. 208
+
+
+CHAPITRE XX
+
+ Le premier jour de l'année 1830. -- Séance royale au
+ Louvre. -- Le Roi laisse tomber son chapeau; monsieur
+ le duc d'Orléans le ramasse. -- Testament de monsieur
+ le duc de Bourbon. -- Expédition d'Afrique. -- Un mot
+ de monsieur de Bourmont. -- Le Roi et l'amiral Duperré.
+ -- Voyage de monsieur le Dauphin à Toulon. -- Messieurs
+ de Chantelauze et Capelle entrent dans le ministère. 223
+
+
+CHAPITRE XXI
+
+ Abolition de la loi salique en Espagne. -- Impression
+ de madame la Dauphine. -- Séjour de la Cour de Naples à
+ Paris. -- Bal donné par madame la duchesse de Berry. --
+ Bal au Palais-Royal. -- Maladie du général de Boigne.
+ -- Sa mort. -- Incendies en Normandie. -- Insurrection
+ à Montauban. -- Départ des souverains napolitains. --
+ Modération de madame la Dauphine. -- Prise d'Alger. --
+ Ordonnances de Juillet. -- Secret gardé. -- Incrédulité,
+ désespoir et fureur du pays. 234
+
+
+
+
+APPENDICES
+
+_Quelques correspondants de Madame de Boigne._
+
+
+ I. La reine Marie-Amélie. 249
+
+ II. Madame Adélaïde d'Orléans. 255
+
+ III. M. de Chateaubriand. 257
+
+ IV. Le baron Séguier. 258
+
+ V. Adrien de Montmorency, duc de Laval. 259
+
+ VI. M. Thiers. 264
+
+ VII. M. Hyde de Neuville. 266
+
+ VIII. L'amiral de Rigny. 268
+
+ IX. M. Duchatel. 274
+
+ X. Madame Lenormant. 276
+
+ XI. La comtesse Mollien. 283
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Récits d'une tante (Vol. 3 de 4), by
+Louise-Eléonore-Charlotte-Adélaide d'Osmond, comtesse de Boigne
+
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+
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+The Project Gutenberg EBook of Récits d'une tante (Vol. 3 de 4), by
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Récits d'une tante (Vol. 3 de 4)
+ Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond
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+Author: Louise-Eléonore-Charlotte-Adélaide d'Osmond, comtesse de Boigne
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+Release Date: May 12, 2010 [EBook #32349]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RÉCITS D'UNE TANTE (VOL. 3 DE 4) ***
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+Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed
+Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr) and Internet Archive.
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+
+
+
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+</pre>
+
+
+
+<p class="smaller center">Note au lecteur de ce fichier digital: Les lettres citées n'ont pas été corrigées.</p>
+
+<h1>MÉMOIRES<br>
+<span class="smaller">DE LA</span><br>
+COMTESSE DE BOIGNE</h1>
+
+<h1>III</h1>
+
+
+<a id="img001" name="img001"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img001.jpg" width="300" height="397" alt="" title="">
+<p>RENÉ EUSTACHE MARQUIS D'OSMOND,<br>
+PAIR DE FRANCE,<br>
+AMBASSADEUR À LONDRES,<br>
+PÈRE DE LA COMTESSE DE BOIGNE,<br>
+d'après un
+portrait de J. Isabey<br> (Collection de Mademoiselle Osmonde d'Osmond).</p>
+</div>
+
+
+<h1>RÉCITS D'UNE TANTE</h1>
+
+<p class="center">MÉMOIRES<br>
+<span class="smaller">DE LA</span><br>
+ COMTESSE DE BOIGNE<br>
+<span class="smaller">NÉE D'OSMOND</span></p>
+
+<p class="center smaller">PUBLIÉS INTÉGRALEMENT D'APRÈS LE MANUSCRIT ORIGINAL</p>
+
+
+<p class="center p2">III</p>
+
+<p class="center"><i>De 1820 à 1830.</i></p>
+
+<p class="p4 center small"><i>PARIS</i><br>
+ ÉMILE-PAUL FRÈRES, ÉDITEURS<br>
+ 100, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONORÉ<br>
+
+ 1922</p>
+
+
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page001" name="page001"></a>(p. 001)</span> SEPTIÈME PARTIE<br>
+De 1820 à 1830.</h2>
+
+<h3>CHAPITRE I</h3>
+
+<p class="resume">Mes habitudes et mes habitués. &mdash; Récompense nationale au duc de
+ Richelieu. &mdash; La reine de Suède le suit dans son voyage. &mdash; Salon de
+ la duchesse de Duras. &mdash; Goût de madame de La Rochejaquelein pour
+ la guerre civile. &mdash; Madame de Duras se fait auteur. &mdash; Mariage de
+ Clara de Duras. &mdash; La duchesse de Rauzan.</p>
+
+<p>J'aurai moins occasion dorénavant de parler de la politique des
+Cabinets; la retraite de mon père en éloignait ma pensée. Le désir de
+le tenir au courant m'avait, depuis quelques années, encouragée à
+m'enquérir des affaires publiques avec soin. Privée de ce stimulant
+d'un côté et assez refroidie par les événements de l'autre, je cessai
+de m'en occuper avec le même zèle.</p>
+
+<p>Il m'arrivait bien de temps à autre quelque confidence, quelque
+révélation de dessous de cartes; mais je ne prenais plus la peine de
+m'informer de leur exactitude, de remonter aux sources, de suivre les
+conséquences et les résultats; et, hormis que j'en causais plus
+volontiers que les personnes qui n'y avaient jamais pris intérêt,
+hormis que je n'adoptais pas sans examen les nouvelles qui flattaient
+mes désirs, je n'étais guère mieux informée que tout le gros des gens
+du grand monde.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page002" name="page002"></a>(p. 002)</span> J'avais arrangé ma vie d'une façon qui me plaisait fort. Je
+sortais peu et, lorsque cela m'arrivait, ma mère tenait le salon, de
+sorte qu'il était ouvert tous les soirs. Quelques habitués s'y
+rendaient quotidiennement, et, lorsque l'heure des visites était
+passée, celle de la conversation sonnait et se prolongeait souvent
+très tard.</p>
+
+<p>De temps en temps, je priais du monde à des soirées devenues assez à
+la mode. Mes invitations étaient verbales et censées adressées aux
+personnes que le hasard me faisait rencontrer. Toutefois, j'avais
+grand soin qu'il plaçât sur mon chemin celles que je voulais réunir et
+que je savais se convenir. J'évitais par ce moyen une trop grande
+foule et la nécessité de recevoir cette masse d'ennuyeux que la
+bienséance force à inviter et qui ne manquent jamais d'accourir au
+premier signe. Je les passais en revue, dans le courant de l'hiver,
+par assez petite portion, pour ne pas en écraser mon salon.
+L'incertitude d'y être prié donnait quelque prix à ces soirées et
+contribuait plus que tout autre chose à les faire rechercher.</p>
+
+<p>Je voyais les gens de toutes les opinions. Les ultras dominaient dans
+les réunions privées, parce que mes relations de famille et de société
+étaient toutes avec eux; mais les habitués des autres jours se
+composaient de personnes dans une autre nuance d'opinion.</p>
+
+<p>Nous étions les royalistes du Roi et non pas les royalistes de
+Monsieur, les royalistes de la Restauration et non pas les royalistes
+de l'Émigration, les royalistes enfin qui, je crois, auraient sauvé le
+trône si on les avait écoutés.</p>
+
+<p>Je le reconnais, toutefois, nous-mêmes trouvions alors le ministère
+Decazes tombé dans l'ornière de gauche et prêtant une oreille trop
+bénévole aux théoriciens de la doctrine dont la plupart mettaient
+leurs arguments au <span class="pagenum"><a id="page003" name="page003"></a>(p. 003)</span> service de leurs intérêts. Bien des gens
+auraient voulu se rallier autour du duc de Richelieu pour faire
+contrepoids à cette tendance qui effrayait. Non seulement il ne le
+désirait pas, mais encore il s'y refusait et s'était éloigné.</p>
+
+<p>Monsieur Decazes, un peu repentant peut-être de sa conduite envers le
+duc, s'occupa avec empressement de lui faire décerner une récompense
+nationale; mais les germes d'ingratitude, soigneusement semés depuis
+quelques mois, avaient fructifié; et, lorsqu'on voulut faire valoir
+des services qu'on avait pris tant de peine à déprécier, on ne trouva
+nulle part assez d'élan pour résister aux malveillances des
+oppositions de l'extrême gauche et de l'extrême droite. Au lieu d'être
+votée d'acclamation, la récompense nationale fut discutée, disputée et
+ne passa qu'à une faible majorité.</p>
+
+<p>Monsieur de Richelieu, le plus désintéressé des hommes, fut
+profondément blessé de la forme de cette transaction. Il employa la
+somme votée par les Chambres à une fondation dans la ville de
+Bordeaux. Accoutumé à la frugalité et à la simplicité, ses revenus
+personnels suffisaient de reste à ses besoins.</p>
+
+<p>Il était entré à l'hôtel des affaires étrangères apportant tout son
+bagage dans une valise; il en sortit de même; mais, malgré cette
+modestie, il <i>se sentait</i> autant qu'homme de France. Il se souciait
+peu que ses services fussent mal rémunérés, mais il était cruellement
+blessé qu'ils ne fussent pas mieux appréciés.</p>
+
+<p>Il était donc profondément dégoûté des affaires et ne voulait y
+rentrer ni comme chef d'opposition, ni, encore moins, comme chef du
+gouvernement. C'était un forçat délivré de ses chaînes et il formait
+le bien ferme propos de ne jamais les reprendre.</p>
+
+<p>Le désir de jouir de la liberté qu'il avait reconquise <span class="pagenum"><a id="page004" name="page004"></a>(p. 004)</span>
+l'engagea à faire un voyage dans le Midi. Il ne s'attendait guère à la
+nouvelle persécution qu'il allait y trouver.</p>
+
+<p>La femme de Bernadotte avait passé l'hiver de 1815 en Suède. La
+rigueur du climat ayant excité une maladie cutanée qui se porta sur
+son visage, cette espèce de lèpre, jointe aux regrets qu'elle
+conservait de Paris, lui avait rendu l'habitation de Stockholm si
+intolérable qu'elle n'avait pu consentir à y prolonger son séjour.
+Elle était établie à Paris, dans son hôtel de la rue d'Anjou où elle
+avait une espèce d'existence amphibie. Ses gens et l'ambassadeur du
+Roi son époux l'appelaient Votre Majesté, le reste de l'univers madame
+Bernadotte.</p>
+
+<p>Louis XVIII la recevait le matin dans son cabinet <i>pour rendez-vous
+d'affaires</i>. Elle n'allait pas chez les autres princes, ni à la Cour.
+Du reste, elle faisait des visites à ses anciennes amies sur le pied
+de l'égalité, et vivait dans une coterie assez restreinte. Je l'ai
+souvent rencontrée chez madame Récamier où elle n'avait en rien une
+attitude royale. Quoiqu'elle se fît annoncer: <i>la reine de Suède</i>,
+elle n'exigeait ni n'obtenait aucune distinction sociale.</p>
+
+<p>Vers la fin du ministère de monsieur de Richelieu, elle eut quelque
+démarche à faire pour un de ses parents. Elle écrivit au ministre et
+lui demanda une audience. Monsieur de Richelieu se rendit chez elle
+(comme cela se pratiquait autrefois, par tous les ministres, pour
+toutes les femmes de la société, usage dont monsieur de Richelieu a
+seul conservé la tradition de mon temps). Il fut très poli. Ce que
+madame Bernadotte désirait réussit; il vint lui-même l'en informer.
+Elle l'invita à dîner; il accepta.</p>
+
+<p>Il ne se doutait guère qu'il jetait les fondements d'une frénésie qui
+l'a poursuivi jusqu'au tombeau. Madame Bernadotte s'était prise d'une
+telle passion pour le pauvre <span class="pagenum"><a id="page005" name="page005"></a>(p. 005)</span> duc qu'elle le suivit à la piste
+pendant son voyage. Cela commença par lui paraître extraordinaire. Il
+ne comprenait pas comment elle se trouvait toujours arriver trois
+heures après lui dans tous les lieux où il s'arrêtait.</p>
+
+<p>Bientôt il ne put se dissimuler que lui seul l'y attirait et l'y
+retenait. L'impatience le gagna. Il cacha sa marche et ses projets,
+fit des crochets, choisit les plus tristes résidences, les plus
+méchantes auberges. Peines perdues, la maudite berline arrivait
+toujours trois heures après sa chaise de poste. C'était un cauchemar!</p>
+
+<p>Il sentait, de plus, combien cette poursuite finirait par prêter au
+ridicule. Il trouva le moyen de faire savoir à la royale héroïne de
+grande route qu'il était décidé à retourner sur-le-champ à Paris si
+elle persistait à le suivre. Elle, de son côté, s'informa d'un médecin
+si les eaux que le duc devait prendre étaient essentielles à sa santé.
+Sur la réponse affirmative, elle se décida à faire trêve à ses
+importunités et passa la saison des eaux à Genève; mais, à peine
+fut-elle terminée, qu'elle se remit en campagne; et cette persécution
+qu'il espérait pouvoir mieux conjurer à Paris qu'ailleurs y ramena le
+duc, bien plus que l'ouverture de la session.</p>
+
+<p>La maison de madame de Duras était toujours la plus agréable de Paris.
+La position de son mari à la Cour la mettait en rapport avec les
+notabilités de tout genre, depuis le souverain étranger qui traversait
+la France jusqu'à l'artiste qui sollicitait la présentation de son
+ouvrage au Roi. Elle avait tout le tact nécessaire pour choisir dans
+cette foule les personnes qu'elle voulait grouper autour d'elle; et
+elle s'était fait un entourage charmant, au milieu duquel elle se
+mourait de chagrin et de tristesse.</p>
+
+<p>Le mariage de sa fille aînée avec monsieur de La Rochejaquelein lui
+avait été un véritable malheur. Elle y avait <span class="pagenum"><a id="page006" name="page006"></a>(p. 006)</span> constamment
+refusé son approbation et ne consentit pas même à assister à la
+cérémonie, lorsque madame de Talmont, ayant atteint vingt et un ans,
+se décida à la faire célébrer. Le duc de Duras, quoique très
+récalcitrant, accompagna sa fille à l'autel.</p>
+
+<p>Il est assez remarquable qu'elle s'est mariée deux fois le jour
+anniversaire de sa naissance, à l'époque juste où la loi le
+permettait. Le jour où elle a eu quinze ans, elle a épousé le prince
+de Talmont au milieu des acclamations de sa famille, et, le jour où
+elle en a eu vingt et un, elle a épousé monsieur de La Rochejaquelein,
+malgré sa réprobation.</p>
+
+<p>Le grand mérite de monsieur de La Rochejaquelein, aux yeux de sa
+nouvelle épouse, était son nom vendéen et l'espoir qu'elle serait
+appelée à jouer un rôle dans les troubles civils de l'Ouest.</p>
+
+<p>Félicie de Duras sortait à peine de l'enfance lorsque le manuscrit de
+monsieur de Barante (connu sous le nom des <i>Mémoires de madame de La
+Rochejaquelein</i>), circula dans nos salons. Ce récit s'empara de sa
+jeune imagination. Depuis ce temps, elle a constamment rêvé la guerre
+civile comme le complément du bonheur, et, pour s'y préparer, dès
+qu'elle a été maîtresse de ses actions, elle a été à la chasse au
+fusil, elle a fait des armes, elle a tiré du pistolet, elle a dressé
+des chevaux, elle les a montés à poil, enfin elle s'est exercée à tous
+les talents d'un sous-lieutenant de dragons, à la grande désolation de
+sa mère et à la destruction de sa beauté qui, avant vingt ans, avait
+succombé devant ce régime de vie.</p>
+
+<p>Madame de La Rochejaquelein s'est donné depuis 1830 la joie de courir
+le pays le pistolet au poing, d'y fomenter des troubles, d'y attirer
+beaucoup de malheurs et de ruines. Je ne sais si la réalité de toutes
+ces choses lui aura paru aussi charmante que son imagination, les lui
+<span class="pagenum"><a id="page007" name="page007"></a>(p. 007)</span> avait représentées; mais elle est plus excusable qu'aucune
+autre personne de s'être jetée dans la guerre civile, car c'était son
+rêve depuis l'âge de douze ans.</p>
+
+<p>Sa belle-mère, la princesse douairière de Talmont, à qui le mariage
+avec monsieur de La Rochejaquelein plaisait, principalement, je crois,
+parce qu'il désolait la duchesse de Duras, conserva le nouveau ménage
+chez elle. Elle a laissé toute sa fortune à Félicie qu'elle semblait
+aimer passionnément et qui était encensée jusqu'à la fadeur dans le
+petit cercle de cet intérieur. Je lui ai entendu adresser cette phrase
+par un des habitués de sa belle-mère:</p>
+
+<p>«Princesse, permettez-moi de prendre la liberté de vous dire que vous
+avez toujours parfaitement raison.» Je n'en ai jamais oublié
+l'heureuse rédaction.</p>
+
+<p>Madame de Duras cherchait, quoique un peu honteusement, à recueillir
+la succession de madame de Staël. Elle était elle-même effrayée de
+cette prétention et aurait voulu qu'on la reconnût sans qu'elle eût à
+la proclamer. Ainsi, par exemple, n'osant pas arborer le rameau de
+verdure que madame de Staël se faisait régulièrement apporter après le
+déjeuner et le dîner et qu'elle tournait incessamment dans ses doigts,
+dans le monde comme chez elle, madame de Duras avait adopté des bandes
+de papier qu'un valet de chambre apportait <i>in fiocchi</i> sur un plateau
+après le café et dont elle faisait des <i>tourniquets</i> pendant toute la
+soirée, les déchirant les uns après les autres.</p>
+
+<p>Elle s'occupait dès lors à écrire les romans qui ont depuis été
+imprimés et auxquels il me semble impossible de refuser de la grâce,
+du talent et une véritable connaissance des m&oelig;urs de nos salons.
+Peut-être faut-il les avoir habités pour en apprécier tout le mérite.
+<i>Ourika</i> retrace les sentiments intimes de madame de Duras. Elle a
+peint sous cette peau noire les tourments que lui <span class="pagenum"><a id="page008" name="page008"></a>(p. 008)</span> avait fait
+éprouver une laideur qu'elle s'exagérait et qui, à cette époque de sa
+vie, avait même disparu.</p>
+
+<p>Ses occupations littéraires ne la calmaient pas sur ses chagrins de
+c&oelig;ur que l'attachement naissant de monsieur de Chateaubriand pour
+madame Récamier rendait très poignants, et ses chagrins de c&oelig;ur ne
+suffisaient pas à la distraire de son ambition de situation.</p>
+
+<p>Elle n'avait pas de garçon. Le second mariage de sa fille aînée
+l'avait trop irritée pour s'occuper de son sort. Elle reporta toutes
+ses espérances sur la seconde, Clara, à qui elle voulut créer une
+existence qui montrât à Félicie tout ce qu'elle avait perdu par sa
+rébellion.</p>
+
+<p>Elle choisit Henri de Chastellux et obtint de lui qu'il consentirait à
+changer son nom pour celui de Duras, avec la promesse qu'en épousant
+Clara il hériterait du duché et de tous les avantages que les Duras
+auraient pu faire à leur fils. En conséquence, nous assistâmes à la
+messe de mariage du marquis et de la marquise de Duras, mais, lorsque
+nous revînmes le soir, la duchesse de Duras, à la suite d'une visite
+de monsieur Decazes, nous présenta, en leur place, le duc et la
+duchesse de Rauzan. C'était un ancien titre de la maison de Duras que
+le Roi avait fait revivre en faveur des nouveaux époux. Il avait voulu
+que ce présent de noces arrivât par l'intermédiaire du favori que la
+duchesse de Duras avait, malgré les répugnances de parti et les
+réticences de salon, employé pour obtenir que l'hérédité du titre et
+de la pairie du duc de Duras fussent assurés à Henri de Chastellux.</p>
+
+<p>Il ne manqua pas de gens pour le blâmer d'avoir quitté un nom qui
+valait bien celui de Duras; mais, à mon sens, il s'est borné à mettre
+deux duchés et une belle fortune dans la maison de Chastellux, car ses
+enfants seront Chastellux, malgré les engagements contraires qu'il a
+pu prendre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page009" name="page009"></a>(p. 009)</span> Madame de Duras se complut à entourer Clara de tous les
+agréments, de toutes les distinctions, de tous les amusements qui
+peuvent charmer une jeune femme, afin surtout de faire sentir à madame
+de La Rochejaquelein le poids de son mécontentement. Elle se vengeait
+comme un amant trahi, car toutes ses préférences avaient été pour
+Félicie et, même en cherchant à la tourmenter, elle l'adorait encore.
+Au surplus, elle ne parvint jamais à diviser les deux s&oelig;urs qui
+restèrent tendrement unies, à leur mutuel honneur, quoique l'aînée fût
+traitée comme une étrangère dans la maison paternelle où l'autre
+semblait posée sur un autel pour être divinisée.</p>
+
+<p>Les contemporaines de madame de Rauzan ont établi qu'elle était fort
+bornée. Je ne puis être de cet avis. Elle a beaucoup de bon sens, un
+grand esprit de conduite; elle est très instruite, sait plusieurs
+langues dont elle connaît la littérature. Peut-être n'a-t-elle pas
+beaucoup d'esprit naturel, mais elle en a été tellement frottée
+pendant ses premières années qu'elle en est restée suffisamment
+saturée pour me satisfaire pleinement.</p>
+
+<p>Je ne sais si je m'aveugle par l'affection que je lui porte, mais elle
+me paraît à cent pieds au-dessus de la plupart de celles qui la
+critiquent.
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page010" name="page010"></a>(p. 010)</span> CHAPITRE II</h3>
+
+<p class="resume">La princesse de Poix. &mdash; Son salon. &mdash; Anecdote sur la princesse
+ d'Hénin. &mdash; La comtesse Charles de Damas. &mdash; L'abbé de
+ Montesquiou. &mdash; Le comte de Lally-Tollendal. &mdash; Salon de la marquise
+ de Montcalm. &mdash; Rapports de famille du duc de Richelieu. &mdash; La
+ duchesse de Richelieu. &mdash; Mesdames de Montcalm et de Jumilhac.</p>
+
+<p>Quoique je restasse habituellement chez moi, je fréquentais pourtant
+deux salons, en outre de celui de madame de Duras, ceux de la
+princesse de Poix et de la marquise de Montcalm. J'étais accueillie
+chez madame de Poix avec une bonté extrême et je m'y plaisais.</p>
+
+<p>Ce monde, absolument différent de celui auquel on était accoutumé,
+mais qui prenait encore vif intérêt à tous les événements du jour,
+représentait le siècle dernier, se mettant à la fenêtre pour voir
+passer celui-ci. Une jeune personne qui causait y devenait
+sur-le-champ l'objet d'une gâterie générale et d'acclamations
+obligeantes que, tout en les trouvant intempestives, on recevait très
+bénévolement; du moins, tel est l'effet qu'elles faisaient sur moi.</p>
+
+<p>La princesse de Poix était la plus aimable vieille femme que j'aie
+rencontrée. Elle joignait aux grâces de l'esprit, aux douceurs du
+commerce le plus facile, un caractère digne et ferme qui la rendait
+également propre à être chef de famille et centre de la société. La
+conduite exemplaire de sa jeunesse lui donnait le droit d'être
+indulgente dans sa vieillesse, et elle en usait avec assez <span class="pagenum"><a id="page011" name="page011"></a>(p. 011)</span>
+de discernement pour que sa protection fût honorable et secourable.</p>
+
+<p>Elle est morte comblée d'ans, de respect et de considération, ayant
+survécu à toutes ses intimités et même à son fils, le duc de Mouchy
+dont la perte l'a cruellement éprouvée et a hâté sa fin. Elle
+supportait, depuis plusieurs années, un état de cécité complet avec
+une patience admirable, usant de tous les moyens rationnels d'adoucir
+cette calamité et se soumettant aux inconvénients irrémédiables avec
+la résignation courageuse et enjouée qui peut en atténuer la
+souffrance.</p>
+
+<p>Madame de Poix n'ayant jamais émigré, son salon avait peu subi
+l'influence de la Révolution. Une partie des personnes qui s'y
+rencontraient chaque soir conservaient l'habitude quotidienne de s'y
+retrouver depuis quarante ans. Les autres, après une absence plus ou
+moins longue, étaient venues s'y rallier en se rangeant de nouveau aux
+formes et au ton dont la vieille maréchale de Beauvau était restée,
+jusqu'à très récemment, l'exemple et l'oracle. On se trouvait ainsi
+rattaché directement à la société du temps de Louis XV.</p>
+
+<p>Les enfants et les petits-enfants de la princesse, après avoir dîné et
+passé quelque temps auprès d'elle, allaient chercher les plaisirs du
+grand monde vers neuf heures. Ils étaient remplacés par mesdames de
+Chalais, d'Hénin, de Simiane, de Damas, et messieurs de Chalais, de
+Montesquiou, de Damas, de Lally, etc. qui s'y réunissaient chaque
+soir. D'autres habitués étaient moins fidèlement exacts, et toute la
+bonne compagnie de Paris passait en visite dans ce salon.</p>
+
+<p>Les personnes que j'ai nommées formaient <i>la coterie</i> proprement dite,
+d'ancienne date assurément, car, longtemps avant la Révolution,
+mesdames les princesses de Poix, de Chalais, d'Hénin et de Bouillon,
+étaient <span class="pagenum"><a id="page012" name="page012"></a>(p. 012)</span> connues à la Cour sous le titre des <i>princesses
+combinées</i>.</p>
+
+<p>Le ton de cette société était monté à un degré d'enthousiasme et à une
+sensiblerie pour les petites choses qui semblaient très exagérés à
+notre génération, rappelée à la simplicité par l'importance des
+événements, mais qui ne manquaient ni de grâce ni d'obligeance. Un mot
+un peu heureux, échappé dans la conversation, était relevé avec une
+approbation qui allait souvent jusqu'à l'applaudissement manuel. Les
+exclamations: <i>Qu'elle est charmante! Qu'il a d'esprit!</i> etc., se
+distribuaient en face fort bénévolement.</p>
+
+<p>Madame de Staël avait conservé quelque chose de cette tradition; mais,
+plus jeune, elle l'arrangeait mieux aux habitudes du siècle dont elle
+avait davantage essuyé le frottement.</p>
+
+<p>Dans le salon de madame de Poix, une histoire quelque peu
+attendrissante faisait couler une profusion de larmes; c'était aussi
+un reste d'habitude de la jeunesse de ces dames où les c&oelig;urs
+sensibles étaient fort à la mode.</p>
+
+<p>On racontait de la princesse d'Hénin, qui professait un sentiment
+passionné pour madame de Poix, qu'un soir où celle-ci était fort
+souffrante, madame d'Hénin fut obligée de la quitter pour aller faire
+son service de dame du palais à Versailles. Le lendemain matin, madame
+de Poix reçoit une lettre de sa jeune amie: «Elle lui écrit n'ayant pu
+dormir de la nuit; elle a compté toutes les heures et, lorsque celle
+qui devait amener le redoublement a sonné, elle-même a ressenti une
+espèce de frisson. Elle en est tout épouvantée! Serait-ce un
+pressentiment? Elle ne peut résister à son trouble et fait partir un
+homme sur-le-champ. Elle ne vivra pas jusqu'au retour; de grâce qu'on
+la rassure, etc., etc.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page013" name="page013"></a>(p. 013)</span> Madame de Poix, très touchée de l'état de madame d'Hénin,
+écrit en toute hâte qu'elle a passé une assez bonne nuit et fait
+entrer le valet de chambre pour lui remettre son billet:</p>
+
+<p>«Allez vite porter ma réponse à madame d'Hénin.... Elle a donc passé
+une bien mauvaise nuit?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, princesse.</p>
+
+<p>&mdash;Était-elle bien souffrante ce matin?</p>
+
+<p>&mdash;On n'était pas entré chez elle quand je suis parti.</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne vous a donc pas donné sa lettre elle-même?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, princesse, la princesse me l'a remise hier au soir.»</p>
+
+<p>Madame de Poix rit un peu des frissons de son amie, mais cela ne
+changea rien à leur intimité qui s'est prolongée jusqu'à la mort. Il
+faut ajouter que madame d'Hénin était la plus affectée de toutes ces
+dames, et madame de Poix la plus naturelle aussi bien que la plus
+aimable et la plus raisonnable.</p>
+
+<p>Madame de Simiane, dont j'ai déjà parlé au sujet de monsieur de
+Lafayette, avait été la jolie femme <i>par excellence</i> de la Cour de
+Louis XVI et conservait une grande élégance, beaucoup d'agrément et
+tout autant d'esprit qu'il en fallait pour être encore charmante dans
+sa gracieuse bienveillance.</p>
+
+<p>Madame de Chalais, avec plus d'esprit, n'avait pas le même besoin de
+plaire, mais cependant beaucoup de bonté.</p>
+
+<p>La comtesse Charles de Damas, moins vieille que ces autres dames et
+dont l'intimité était de relation plus que de sympathie, a toujours
+passé vis-à-vis de ses contemporaines pour avoir prodigieusement
+d'esprit. Je n'en ai jamais vu trace; mais je me récuse, ne pouvant
+avoir raison contre l'opinion générale. Toujours gémissante, <span class="pagenum"><a id="page014" name="page014"></a>(p. 014)</span>
+toujours larmoyante, elle me représentait «la plaintive élégie en
+longs habits de deuil», et ses sentiments étaient trop affectés pour
+jamais m'émouvoir. Peu de jours avant ses couches, son mari la trouva
+toute en larmes:</p>
+
+<p>«Qu'avez-vous, ma chère amie?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! je pleure mon enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Hé! bon Dieu, quelle idée, pourquoi le perdriez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Le perdre! ah! cette affreuse pensée me tuerait! Mais, hélas, ne
+vais-je pas m'en séparer?</p>
+
+<p>&mdash;Vous en séparer? Vous comptez le nourrir.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne sera plus dans mes entrailles.»</p>
+
+<p>Cette enfant, née d'entrailles si maternelles, n'a pas hérité de ces
+affectations. Elle est une des personnes les plus distinguées et les
+plus naturelles de mon temps. Je suis liée avec elle depuis notre
+mutuelle enfance. Elle avait épousé en premières noces monsieur de
+Vogué qui se tua en tombant de cheval.</p>
+
+<p>Madame de Damas n'omit aucun soin pour entretenir la douleur de sa
+fille au plus haut degré de violence. Mais elle finit par s'affranchir
+et épousa César de Chastellux, le frère aîné d'Henry devenu duc de
+Rauzan.</p>
+
+<p>Je reviens au salon de madame de Poix où madame de Chastellux, au
+surplus, se trouvait fréquemment.</p>
+
+<p>L'abbé de Montesquiou y régnait. C'est encore une de ces personnes
+d'esprit que je n'ai jamais su apprécier. Je ne lui en refuse pourtant
+pas; mais il l'a employé à faire des sottises comme homme public et à
+se rendre insupportable par son aigreur comme homme privé.</p>
+
+<p>Aussi, un certain monsieur Brénier, médecin de Nancy, député de la
+Chambre introuvable et qui avait été adopté par la société ultra à
+cause de la violence de ses opinions, <span class="pagenum"><a id="page015" name="page015"></a>(p. 015)</span> disait-il un jour à
+l'abbé de Montesquiou, qui donnait un de ses coups de griffes aux
+ministres ses successeurs:</p>
+
+<p>«Monsieur l'abbé, vous ne devriez jamais oublier que vous avez de très
+grands droits à être fort modeste.»</p>
+
+<p>Cette brutalité expulsa le médecin de la société, et personne n'y
+perdit, car il était aussi absurde que grossier, mais le mot resta.</p>
+
+<p>Monsieur de Lally a fait des requêtes, des mémoires, des discours, des
+tragédies, des satires, des panégyriques des morts, bien plus d'éloges
+des vivants. Je ne sais si rien de tout cela le mènera à la postérité.
+Ses contemporains l'ont appelé le plus gras des hommes sensibles, on
+aurait pu ajouter le plus plat des hommes bouffis. Peut-être cela
+tenait-il à l'affaiblissement de l'âge, mais je ne l'ai jamais vu que
+plein de ridicules et d'affectation, répandant des larmes à tout
+propos, pleurant sur l'enfance, pleurant sur les vieillards, pleurant
+pour la gloire, pleurant pour la défaite, pleurant de joie, pleurant
+de tristesse, enfin toujours pleurnichant. Je le voyais beaucoup au
+Palais-Royal, où il jouait son grand jeu, interrogeant tous les
+enfants, jusqu'à ceux au maillot, s'attendrissant de leurs réponses,
+et les encensant avec un excès de flatterie qui n'avait pas cours en
+ce lieu.</p>
+
+<p>Je ne parlerai pus des autres hommes de la société de madame de Poix.
+Quelques-uns s'étaient renouvelés depuis la Révolution et
+n'appartenaient pas à son temps. Messieurs de Chalais et de Damas
+étaient de fort bons et loyaux personnages, mais nullement
+remarquables.</p>
+
+<p>Le salon de madame de Montcalm était composé de gens de notre âge, et,
+jusqu'à la mort de son frère le duc de Richelieu, il a eu une teinte
+politique très marquée.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page016" name="page016"></a>(p. 016)</span> Le duc de Richelieu avait été marié, a dix-sept ans, à
+mademoiselle de Rochechouart qui en avait douze. Selon l'usage du
+temps, on l'avait envoyé voyager. Pendant les trois années de son
+absence, il recevait de fréquentes lettres de sa jeune épouse,
+remplies de grâce et d'esprit. À son instante prière, elle lui envoya
+son portrait où il retrouva les traits, un peu plus développés, du
+petit minois enfantin gravé dans son souvenir.</p>
+
+<p>Madame la comtesse de Chinon (c'est le nom que portait le jeune
+ménage) ayant accompli sa quinzième année, le mari fut rappelé. Plein
+d'espérance, il débarqua à l'hôtel de Richelieu. On vint au-devant de
+lui sur l'escalier.</p>
+
+<p>Le vieux maréchal, son grand-père et le duc de Fronsac, son père,
+avaient placé entre eux un petit monstre de quatre pieds, bossue par
+devant et par derrière, qu'il présentèrent au comte de Chinon comme la
+compagne de sa vie. Il recula de trois marches et tomba sans
+connaissance sur l'escalier. On le porta chez lui. Il se dit trop
+souffrant pour paraître au salon, écrivit à ses parents sa ferme
+détermination de ne jamais accomplir un hymen qui lui répugnait si
+cruellement, fit demander des chevaux de poste dans la nuit même, prit
+en désespéré la route d'Allemagne et alla faire les campagnes de
+Souvarow contre les Turcs.</p>
+
+<p>La duchesse de Fronsac, seconde femme de son père, avait trouvé moyen
+de pénétrer jusqu'à lui, pendant son court séjour à Paris et de lui
+présenter deux petites s&oelig;urs charmantes, dont il emporta le
+gracieux souvenir.</p>
+
+<p>Lorsque, quinze ans plus tard, la tourmente révolutionnaire étant un
+peu calmée, il obtint par la protection de l'empereur Paul I<sup>er</sup>, au
+service duquel il était entré, la permission de venir faire un voyage
+en France <span class="pagenum"><a id="page017" name="page017"></a>(p. 017)</span> sous le consulat de Bonaparte, il rapporta cette
+agréable image, et retrouva deux petites bossues qui ne cédaient guère
+à sa femme dans leur tournure hétéroclite. Toutefois, mieux aguerri,
+il ne prit pas la fuite.</p>
+
+<p>Ce ne fut qu'après avoir vendu ses biens, payé les dettes de la
+succession et distribué sa part de l'héritage paternel à ses deux
+s&oelig;urs qu'il reprit le chemin de la Crimée où il s'occupait à fonder
+la ville d'Odessa.</p>
+
+<p>La difficulté des communications, pendant la Révolution, avait tenu le
+duc de Richelieu dans la même ignorance sur la tournure de ses
+s&oelig;urs que la discrétion mal entendue de sa famille sur celle de sa
+femme. Il lui en était resté une sorte de répugnance instinctive pour
+les bossues.</p>
+
+<p>Longtemps après, ayant été nommé tuteur de sa nièce, mademoiselle
+d'Hautefort, devenue baronne de Damas, et la trouvant aussi
+contrefaite, il ne put s'empêcher de s'écrier en serrant la main d'un
+homme de ses amis:</p>
+
+<p>«Ah! par Dieu, c'est trop fort, je suis donc né pour être poursuivi,
+enguignonné de bossues!»</p>
+
+<p>Si le petit monstre de quinze ans, présenté à monsieur de Richelieu,
+lui avait inspiré une répugnance invincible, son propre aspect, en
+revanche, avait produit un effet bien différent. Son air noble, sa
+charmante figure avaient confirmé l'impression préparée par une
+correspondance tendre qui se poursuivait fort activement entre les
+deux jeunes époux.</p>
+
+<p>Sous une enveloppe si hideuse, madame de Richelieu portait un esprit
+élevé et un c&oelig;ur généreux. Elle ne s'occupa qu'à réconcilier les
+deux familles à la fuite intempestive de monsieur de Richelieu, offrit
+à celui-ci de l'assister dans toutes les tentatives pour faire casser
+son mariage et accepta comme une faveur le refus qu'il en <span class="pagenum"><a id="page018" name="page018"></a>(p. 018)</span>
+fit. Avertie par la conduite de son mari des disgrâces personnelles
+que la tendresse de ses parents avait cherché à lui dissimuler, elle
+ne voulut pas s'exposer aux dédains du monde et à la pitié des
+indifférents. Elle se retira dès lors dans une belle terre
+(Courteilles), à vingt lieues de Paris, qu'elle a constamment habitée
+jusqu'à sa mort.</p>
+
+<p>Quoique bien jeune encore au moment où la Révolution éclata, ses
+vertus lui avaient déjà acquis de l'influence; elle l'employa à
+maintenir la tranquillité dans ses environs. Elle fut la providence de
+toute la famille Richelieu, et, loin de jamais témoigner du
+ressentiment au duc, elle a constamment employé les recherches les
+plus délicates à l'entourer des soins d'une amitié désintéressée,
+renfermant dans son sein tout ce qui pouvait sembler dicté par un
+sentiment plus vif.</p>
+
+<p>Le duc de Richelieu, vaincu par des procédés si généreux et assez
+noble lui-même pour pardonner à une personne qu'il avait si grièvement
+offensée, allait quelquefois, depuis la Restauration, la voir au
+château de Courteilles où il était reçu avec une joie extrême.</p>
+
+<p>Leur âge à tous deux aurait fini par rendre cette existence simple et
+facile; je suis persuadée qu'au moment où la mort l'a enlevé, monsieur
+de Richelieu était près de s'établir à Courteilles. Quant à sa femme,
+rien ne l'aurait décidée à affronter le monde de Paris dont elle
+s'était retirée avant d'y être entrée.</p>
+
+<p>Madame de Montcalm était l'aînée des deux s&oelig;urs du duc de
+Richelieu. Un très mauvais état de santé l'autorisait à ne point
+quitter une chaise longue, et l'espoir de dissimuler sa taille lui
+donnait la patience de se soumettre à cette sujétion. Elle montrait un
+beau visage, et le reste de sa personne était enveloppé de tant de
+garnitures, de châles, de couvre-pieds que sa difformité était
+presque entièrement cachée.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page019" name="page019"></a>(p. 019)</span> J'ai toujours attribué à cette circonstance la préférence
+marquée que monsieur de Richelieu lui accordait sur sa s&oelig;ur, madame
+de Jumilhac, qui promenait son épouvantable figure sans le moindre
+embarras à travers toutes les foules et toutes les fêtes. Un esprit
+extrêmement piquant, une imperturbable gaieté, un entrain naturel que
+je n'ai vu à personne autant qu'à elle, la faisaient rechercher de
+tout ce qu'il y avait de plus élégant dans la meilleure compagnie.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas de bonne fête sans madame de Jumilhac. Elle était
+très à la mode et, chose bien bizarre, malgré sa figure, c'était le
+but et l'ambition de toute sa vie.</p>
+
+<p>Madame de Montcalm, avec un esprit beaucoup plus cultivé, était, à mon
+sens, bien moins aimable que sa s&oelig;ur. Fort exigeante, elle voulait,
+avant tout, être admirée de gens capables d'apprécier un mérite
+qu'elle croyait transcendant. L'autre ne pensait qu'à s'amuser avec
+les premiers venus.</p>
+
+<p>Peut-être suis-je partiale dans mon jugement des deux s&oelig;urs.
+J'étais fort liée avec la cadette; il m'était difficile de rester
+neutre entre elles. En ayant réciproquement l'une pour l'autre les
+procédés les plus nobles, les plus délicats dans les circonstances
+importantes, elles se taquinaient et se chagrinaient si constamment
+dans tous les petits détails de la vie journalière qu'elles en étaient
+venues à se détester cordialement. Les personnes de leur intimité se
+trouvaient nécessairement influencées et conduites à prendre parti.</p>
+
+<p>Quoiqu'il en soit, monsieur de Richelieu accordait une préférence
+marquée à madame de Montcalm. Il passait chez elle la plus grande
+partie de ses soirées, ce qui lui facilitait le moyen d'attirer autour
+de sa chaise longue toutes les notabilités françaises et étrangères.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page020" name="page020"></a>(p. 020)</span> CHAPITRE III</h3>
+
+<p class="resume">Carnaval de 1820. &mdash; Le Palais-Royal. &mdash; Bal à l'Élysée. &mdash; Humeur de
+ monsieur le duc de Berry. &mdash; Bal masqué chez monsieur
+ Greffulhe. &mdash; Mascarade chez madame de la Briche. &mdash; Assassinat de
+ monsieur le duc de Berry. &mdash; Son courage. &mdash; Détails sur cet
+ événement. &mdash; Préventions contre le comte Decazes. &mdash; Il est forcé de
+ se retirer. &mdash; Le duc de Richelieu le remplace. &mdash; Promesses de
+ Monsieur.</p>
+
+<p>Le carnaval de 1820 fut extrêmement gai et brillant. Les plaies du
+pays commençaient à se cicatriser. Malgré le peu de reconnaissance
+témoignée à l'administration qui avait travaillé et réussi à émanciper
+le pays, les personnes mêmes qui craignaient ce résultat et avaient
+intrigué pour l'empêcher éprouvaient, en dépit de leurs préventions,
+du soulagement à ne plus voir l'uniforme étranger se pavanant <i>chez
+lui</i>, dans nos rues.</p>
+
+<p>Monsieur le duc de Berry donna un grand bal à l'Élysée. Les
+invitations furent nombreuses et assez libéralement distribuées.
+Monsieur le duc de Berry trouvait la Cour tenue trop étroitement. Les
+prétentions des entours avaient profité des goûts sédentaires et
+retirés des autres princes pour les accaparer entièrement. Il fallait
+être de leur Maison, ou y tenir de bien près, pour avoir accès jusqu'à
+eux.</p>
+
+<p>Monsieur le duc de Berry blâmait cette exclusion et annonçait
+l'intention de s'en affranchir. Il avait déjà donné quelques dîners
+où il avait admis des pairs et des députés <span class="pagenum"><a id="page021" name="page021"></a>(p. 021)</span> marquants par leur
+existence politique, et il se proposait encore d'étendre le cercle de
+ses invitations. Lui-même aurait eu beaucoup à y gagner, car il avait
+assez d'esprit pour pouvoir profiter de la conversation et pour
+chercher à l'encourager. Il était stimulé dans ce projet par
+l'attitude du Palais-Royal.</p>
+
+<p>Monsieur le duc d'Orléans avait affecté, plus que personne, de relever
+la tête au départ des alliés et de changer sa façon de vivre; il était
+bien aise qu'on remarquât combien il respirait plus librement. Le
+premier mercredi de chaque mois, il recevait comme prince, mais non
+pas en habit de Cour. Il n'était porté, au Palais-Royal, que par les
+femmes présentées pour la première fois; encore les en dispensait-on
+fréquemment.</p>
+
+<p>On n'avait pas non plus, ainsi qu'aux Tuileries, inventé de séparer
+les hommes et les femmes, ni de nous faire défiler comme un troupeau,
+ou entrer en fournées, disciplinées par un huissier, pour obtenir le
+mot, ou le coup de tête qu'on nous accordait avec autant d'ennui que
+nous en avions à le recevoir.</p>
+
+<p>Les salons du Palais-Royal, brillamment éclairés, étaient remplis de
+femmes magnifiquement parées, d'hommes chamarrés d'ordres et de
+broderies, qui circulaient librement. On s'y rencontrait; on se
+réunissait aux gens de sa société. On attendait sans ennui la tournée
+des princes qui distribuaient leurs obligeances de la façon la plus
+gracieuse.</p>
+
+<p>Les réceptions du Palais-Royal se trouvaient être de fort belles
+assemblées où on s'amusait et d'où l'on sortait content de sa soirée
+et des gens qui vous l'avaient procurée. Elles étaient très à la mode.
+J'ignore ce qui décida plus tard à y renoncer et à n'avoir plus qu'une
+seule réception princière le premier mercredi de l'année où il y
+avait une telle foule que c'était une corvée insupportable.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page022" name="page022"></a>(p. 022)</span> En outre des cercles dont je viens de parler, il y avait de
+fréquents et excellents concerts ainsi que de grands dîners, pas trop
+ennuyeux où on avait soin que les invitations fussent toujours
+suffisamment mélangées pour que toutes les opinions se trouvassent
+représentées et qu'il n'y eût repoussement pour aucune.</p>
+
+<p>J'allais très souvent au Palais-Royal. Dans les jours ordinaires, les
+princesses et leurs dames travaillaient à une table ronde placée à
+l'extrémité de la galerie. Les enfants jouaient à l'autre bout.
+Monsieur le duc d'Orléans partageait son temps entre ces deux groupes
+et le billard. Dès que les enfants étaient couchés, il se rapprochait
+de la table, et on causait de tout fort librement et souvent d'une
+façon très amusante.</p>
+
+<p>Monsieur le duc d'Orléans se tenait au courant de tout ce qui
+paraissait de nouveau soit dans les arts, soit dans les sciences. Les
+savants lui communiquaient leurs découvertes; celles qui étaient de
+nature à intéresser les princesses étaient produites et démontrées au
+salon. Les artistes qui passaient y étaient entendus et y apportaient
+une variété qui le rendait fort agréable aux habitués.</p>
+
+<p>La liste en était assez étendue pour qu'il y vînt dans le cours de la
+soirée une trentaine de personnes, soit de celles pour qui la porte
+était toujours ouverte, soit de celles qui demandaient à faire leur
+cour et à qui on fixait un jour.</p>
+
+<p>Monsieur le duc de Berry y venait parfois avec sa femme, et avait
+l'air de s'y plaire. Je ne le voyais plus que rarement. Dès la seconde
+Restauration, il avait cessé de faire des visites et, depuis son
+mariage, il n'allait dans le monde qu'aux grands bals où il
+accompagnait sa femme. Cependant, lorsque nous nous rencontrions, nos
+vieilles habitudes, d'une familiarité qui datait de l'enfance, nous
+remettaient facilement en intimité.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page023" name="page023"></a>(p. 023)</span> Je me souviens qu'un soir, au Palais-Royal, me trouvant à
+côté de lui sur une banquette, dans le billard, il me témoigna son
+approbation des habitudes sociales des maîtres de la maison, et
+combien cela valait mieux que d'être toujours: <i>Comme nous, entre nous
+comme des juifs</i>, ce fut son expression.</p>
+
+<p>Je lui représentai qu'il lui serait bien facile de mettre l'Élysée sur
+le même pied et qu'il aurait tout à gagner à se faire connaître
+davantage.</p>
+
+<p>«Pas si facile que vous le croyez bien. Mon père le trouverait très
+bon et serait même aise d'en profiter, car, malgré tous ses scrupules
+religieux, il aime le monde; mais je ne crois pas que cela convînt au
+Roi; et je suis sûr que cela déplairait à mon frère et plus encore à
+ma belle-s&oelig;ur. Elle n'entend pas qu'on s'amuse autrement qu'à sa
+façon: <i>moult tristement</i> ... vous savez?...» Et il se prit à rire.</p>
+
+<p>Ce <i>moult tristement</i> est un terme que Froissard applique aux
+divertissements des anglais.</p>
+
+<p>Après quelque long dîner de Londres, monsieur le duc de Berry
+s'écriait souvent:</p>
+
+<p>«Ah! que nous nous sommes <i>bien divertis, moult tristement, selon l'us
+de leur pays</i>.»</p>
+
+<p>En outre des sévérités de madame la duchesse d'Angoulême, il y avait
+un obstacle principal qu'il n'exprimait pas mais qu'il voyait très
+bien: c'était la différence qui existait entre madame la duchesse de
+Berry et madame la duchesse d'Orléans. Toutefois, dans l'approbation
+du Prince il perçait beaucoup de jalousie contre le Palais-Royal. J'en
+eus une nouvelle preuve le jour de ce bal de l'Élysée où je retourne
+après cette longue digression.</p>
+
+<p>La maladie du duc de Kent avait fait hésiter à le remettre, un léger
+mieux encouragea à le donner. Le télégraphe apporta la nouvelle de la
+mort le jour même <span class="pagenum"><a id="page024" name="page024"></a>(p. 024)</span> où il devait avoir lieu. Je l'appris par
+monsieur le duc de Berry.</p>
+
+<p>La file m'avait retardée. Je lui trouvai, dès en arrivant, l'air que
+je lui connaissais quand il était mécontent. Le bal était si beau, si
+brillant, si animé que je ne comprenais pas qu'il n'en fut pas
+satisfait. Il s'approcha de moi.</p>
+
+<p>«Hé bien! vous savez que le Palais-Royal ne vient pas; ils ont envoyé
+leurs excuses.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, Monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;C'est fort déplacé. Le Roi avait décidé que la nouvelle de la mort
+du duc de Kent ne serait sue que demain; et voilà qu'ils la répandent
+par leur absence qu'il faut bien expliquer.... C'est pour me donner un
+tort.»</p>
+
+<p>Je cherchai à l'apaiser et lui rappelai, ce qui était exact, que
+monsieur le duc d'Orléans était personnellement intimement lié avec le
+duc de Kent, qu'il devait être douloureusement affecté et que sa
+situation était toute différente de celle de monsieur le duc de Berry.</p>
+
+<p>«Ah bah, reprit-il avec impatience, c'est toujours pour faire pot à
+part.»</p>
+
+<p>Il y avait bien un peu de vrai dans cette boutade de mauvaise humeur.</p>
+
+<p>Le bal fut magnifique et parfaitement ordonné. Le Prince en fit les
+honneurs avec bonhomie et obligeance, et le succès de cette fête, dont
+il s'était lui-même occupé, le dérida avant la fin de la soirée. Il
+dit, tout autour de lui, qu'il était enchanté qu'on s'amusât et que
+ces bals se renouvelleraient souvent. Hélas! aveugles mortels que nous
+sommes, c'était pourtant le dernier!</p>
+
+<p>Madame la duchesse d'Angoulême fit les honneurs avec un empressement
+et une gracieuseté que je ne lui avais jamais vus. Elle était polie,
+accorte, couverte de diamants, noblement mise et avait bien l'air
+d'une grande princesse.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page025" name="page025"></a>(p. 025)</span> En revanche, sa belle-s&oelig;ur avait celui d'une maussade
+pensionnaire. Elle ne faisait politesse à personne, ne s'occupait que
+de sauter et courait sans cesse après monsieur le duc de Berry pour
+qu'il lui nommât des danseurs. Il ne voulait pas qu'elle valsât, et
+elle prenait une mine boudeuse toutes les fois que les orchestres
+jouaient une valse. Il est difficile d'être moins à son avantage et
+plus complètement une sotte petite fille que madame la duchesse de
+Berry ce jour-là. Il n'approchait que trop celui où elle devait
+montrer une distinction de caractère que personne ne lui supposait.</p>
+
+<p>Je me rappelle pourtant avoir entendu raconter à monsieur le duc de
+Berry que, se trouvant un jour avec elle dans une voiture dont les
+chevaux s'emportaient, elle avait continué à parler sans que le son de
+sa voix s'altérât, qu'il avait fini par lui dire:</p>
+
+<p>«Mais, Caroline, tu ne vois donc pas?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, je vois; mais, comme je ne puis arrêter les chevaux, il est
+inutile de s'en occuper.»</p>
+
+<p>La voiture versa sans que personne fût blessé. Madame la duchesse de
+Berry est une des créatures les plus courageuses que Dieu ait formée.</p>
+
+<p>L'étiquette ne permettait pas de quitter le bal avant les princes.
+J'étais exténuée de fatigue lorsque je rencontrai monsieur le duc de
+Berry après le souper. Il me parut de très bonne humeur et enchanté de
+l'effet de son bal.</p>
+
+<p>«Vous n'en pouvez plus, me dit-il, allez-vous-en.»</p>
+
+<p>Je fis quelques difficultés.</p>
+
+<p>«Allez, allez, c'est moi qui vous chasse. Bonsoir, ma vieille Adèle.»</p>
+
+<p>C'était son terme d'amitié envers moi. Voilà les derniers mots que je
+lui ai entendu prononcer. La poignée de main qui les accompagna fut
+aussi la dernière que <span class="pagenum"><a id="page026" name="page026"></a>(p. 026)</span> j'aie reçue de lui. Je ne reviens pas
+sur ces moments sans émotion. Avec de grands défauts, il avait des
+qualités très attachantes et, dans sa poitrine de prince, battait un
+c&oelig;ur d'homme généreux.</p>
+
+<p>Le samedi suivant, qui précédait le dimanche gras 13 février 1820, il
+y eut un bal costumé chez monsieur Greffulhe, riche banquier qui avait
+épousé mademoiselle du Luc de Vintimille et qu'on avait créé pair de
+France. La fête était très belle; tout ce qu'il y avait de meilleure
+et de plus élégante compagnie à Paris s'y réunit.</p>
+
+<p>Monsieur le duc et madame la duchesse de Berry l'honorèrent de leur
+présence. La princesse ne dansa pas; mais, comme elle était vêtue en
+reine du moyen âge, avec un voile flottant et en velours chamarré de
+broderies d'or, on ne le remarqua pas.</p>
+
+<p>On donnait, en ce temps, au théâtre de la porte Saint-Martin, une
+parodie de l'opéra des <i>Danaïdes</i> où l'acteur Potier, après avoir
+distribué de ces couteaux, dits eustaches, à ses filles pour tuer leur
+mari, ajoutait: «<i>Allez, mes petits agneaux</i>». Ce mot, dit par Potier
+d'une façon inimitable, avait fait la fortune de la pièce, et tout
+Paris le connaissait.</p>
+
+<p>Le duc de Fitzjames avait adopté le costume de Potier et, les poches
+pleines de couteaux, en donnait à toutes les jeunes femmes en y
+ajoutant quelques phrases appropriées à leur situation personnelle. Il
+s'adressa particulièrement à madame la duchesse de Berry; ce fut sujet
+d'une longue plaisanterie sur l'endroit du c&oelig;ur qu'il fallait
+frapper, et je vis madame la duchesse de Berry partir tenant encore ce
+couteau à la main. Hélas! vingt-quatre heures ne s'étaient pas
+écoulées qu'un couteau plus formidable était enfoncé dans ce c&oelig;ur
+qu'on lui conseillait de toucher.</p>
+
+<p>Édouard de Fitzjames s'est souvent reproché ce badinage, <span class="pagenum"><a id="page027" name="page027"></a>(p. 027)</span>
+bien innocent assurément, mais dont je conçois que le souvenir lui fut
+pénible.</p>
+
+<p>Pendant tout le temps que le prince était resté au bal, monsieur
+Greffulhe ne l'avait pas quitté d'un instant. Il paraissait inquiet et
+préoccupé. Dès qu'il eut remis ses illustres hôtes dans leur voiture
+et qu'elle fut sortie de sa cour, il sembla débarrassé d'un pesant
+fardeau.</p>
+
+<p>J'appris qu'il avait reçu de nombreux avertissements qu'on chercherait
+à profiter des facilités que donnait le masque pour assassiner
+monsieur le duc de Berry; mais, hormis le maître de la maison,
+personne ne faisait état de ces menaces anonymes. Tout le monde était
+fort gai, fort entrain; les plaisirs de tout genre se succédaient.</p>
+
+<p>La coterie, à laquelle j'appartenais, se réunit le lendemain dimanche
+chez madame de La Briche. On y avait préparé une mascarade qui
+représentait un baptême de village. Un grand monsieur de Poreth, de
+six pieds de haut, en était le maillot; il portait sa nourrice. Tout
+était conçu dans cet esprit, et cette parade bouffonne ne manquait pas
+de gaieté.</p>
+
+<p>On était fort en train de s'amuser, quoiqu'un des personnages de la
+farce, l'amphitryon de la veille, monsieur Greffulhe, eût été retenu
+chez lui par une indisposition dont, par parenthèse, il mourut cinq
+jours après.</p>
+
+<p>Les éclats de joie étaient en pleine possession du salon,
+lorsqu'Alexandre de Boisgelin y entra. Il s'assit à côté de madame de
+Mortefontaine, près de la porte, et lui parla à voix basse. J'allais
+sortir, ils m'appelèrent.</p>
+
+<p>Alexandre arrivait de l'Opéra. Il savait monsieur le duc de Berry
+atteint. Il avait vu l'assassin; il avait vu le sanglant couteau.
+Cependant il ignorait encore le danger de la blessure. Il croyait le
+blessé transportable, avait été donner des ordres à l'Élysée et
+retournait l'y attendre. <span class="pagenum"><a id="page028" name="page028"></a>(p. 028)</span> Il nous imposa le silence, en
+promettant de revenir aussitôt que le Prince serait arrivé chez lui.</p>
+
+<p>Nous restâmes, madame de Mortefontaine et moi, assises l'une près de
+l'autre et osant à peine nous regarder dans la peur d'éclater. Mais
+bientôt de nouveaux avertissements parvinrent dans ce salon où les
+plaisirs régnaient encore. Je n'oublierai jamais son aspect. Les
+groupes éloignés de la porte étaient livrés à la gaieté et aux rires,
+tandis que ceux plus rapprochés recevaient successivement la sinistre
+nouvelle et que la consternation gagnait de place en place, mais
+pourtant assez lentement. Personne ne voulant s'en faire le héraut,
+elle circulait tout bas de proche en proche.</p>
+
+<p>Les hommes, qui pouvaient se débarrasser des costumes dont ils étaient
+affublés, se précipitaient dans les rues pour aller aux informations.
+Ceux qui avaient des devoirs à remplir couraient chez eux pour prendre
+leur uniforme. Bientôt nous nous trouvâmes entre femmes.</p>
+
+<p>Il ne resta que monsieur de Mun, qui, vêtu en dame du château, lacé,
+colleretté, falbalassé, emplumé, ne pouvait se déshabiller. Il resta
+dans ce costume, toute la nuit au milieu des allants et des venants,
+des aides de camp, des valets, des ordonnances, car les messagers de
+toutes sortes ne nous manquaient pas, sans que personne, ni lui, ni
+nous, ni les survenants ne pensassent à le remarquer, tant le trouble
+était grand. Ce n'est que par la réflexion que nous nous en sommes
+souvenues.</p>
+
+<p>Nous apprîmes que, loin que monsieur le duc de Berry fût venu à
+l'Élysée, madame de Gontaut avait reçu ordre de porter la petite
+Mademoiselle à l'Opéra et les femmes de madame la duchesse de Berry de
+l'y aller joindre. Enfin, à quatre heures du matin, on vint nous dire,
+du poste de l'Élysée, que les nouvelles étaient meilleures, que le
+prince avait été pansé, qu'il était calme et qu'on <span class="pagenum"><a id="page029" name="page029"></a>(p. 029)</span> allait le
+transporter, couché sur des matelas. Chacun se sépara, la terreur dans
+le c&oelig;ur. Dès sept heures, nous étions en campagne, mais c'était
+pour apprendre la fin de cette cruelle tragédie.</p>
+
+<p>Les récits qui m'en ont été faits sont de la plus scrupuleuse
+exactitude. Ils me sont revenus par trop de bouches pour que j'en
+puisse douter un instant.</p>
+
+<p>La mort de monsieur le duc de Berry a été celle d'un héros, et d'un
+héros chrétien. Il s'est occupé de tout le monde avec un courage, une
+présence d'esprit, un sang-froid admirables. Comment cela
+s'accorde-t-il avec le peu de résolution dont on a pu quelquefois le
+soupçonner? Hélas! je ne sais! Les hommes sont pleins de ces sortes
+d'anomalies inexplicables. Lorsqu'on veut les montrer parfaitement
+conséquents avec eux-mêmes, on ne fait plus que le portrait d'un
+personnage de roman.</p>
+
+<p>Monsieur le duc de Berry venait de mettre sa femme en voiture. Les
+valets de pied fermaient la portière. Il rentrait à l'Opéra pour voir
+la dernière scène du ballet et recevoir d'une danseuse le signal de la
+visite qu'il désirait lui faire. Il était suivi de deux aides de camp;
+deux sentinelles portaient les armes des deux côtés de la porte.</p>
+
+<p>Un homme passe à travers tout ce monde, heurte un des aides de camp au
+point qu'il lui dit: «Prenez donc garde, monsieur;» dans le même
+instant pose une main sur l'épaule du Prince, de l'autre enfonce,
+par-dessus l'épaule, un énorme couteau qu'il lui laisse dans la
+poitrine et prend la fuite sans que personne, dans tout ce nombreux
+entourage, ait le temps de prévenir son action.</p>
+
+<p>Monsieur le duc de Berry crut d'abord n'avoir reçu qu'un coup de
+poing, et dit: «Cet homme m'a frappé,» puis, portant la main sur sa
+poitrine, il s'écria: «Ah! c'est un poignard; je suis mort.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page030" name="page030"></a>(p. 030)</span> Madame la duchesse de Berry, voyant du mouvement, voulut
+aller vers son mari. Madame de Béthisy, sa dame de service dont je
+tiens ce détail, chercha à la retenir. Les valets de pied hésitaient à
+baisser le marchepied; elle s'élança de la voiture sans qu'il fût
+ouvert. Madame de Béthisy la suivit.</p>
+
+<p>Elles trouvèrent monsieur le duc de Berry assis sur une chaise dans le
+passage. Il n'avait pas perdu connaissance; il dit seulement: «Ah! ma
+pauvre Caroline, quel spectacle pour toi!» Elle se jeta sur lui:
+«Prends garde, tu me fais mal.»</p>
+
+<p>On parvint à le monter jusqu'au petit salon qui communiquait avec sa
+loge. Les hommes qui l'y avaient conduit se dispersèrent aussitôt pour
+aller chercher des secours; il se trouva seul avec les deux femmes.</p>
+
+<p>Le couteau, resté dans la poitrine, le faisait horriblement souffrir;
+il exigea de madame de Béthisy de l'arracher, après y avoir vainement
+essayé lui-même. Elle se résigna à lui obéir. Le sang alors jaillit
+avec abondance; sa robe et celle de madame la duchesse de Berry en
+furent inondées.</p>
+
+<p>Depuis ce moment jusqu'à l'arrivée des chirurgiens et les saignées
+qu'ils pratiquèrent, il ne fit plus entendre que des gémissements
+continuels, des mots entrecoupés: «J'étouffe, j'étouffe, de l'air, de
+l'air!» Ces pauvres femmes ouvraient la porte, et la musique du ballet
+inachevé, les applaudissements du parterre, venaient faire un
+contraste épouvantable à la scène qu'elles avaient sous les yeux.</p>
+
+<p>Madame la duchesse de Berry déployait un sang-froid et une force de
+caractère qu'on ne saurait trop honorer, car son désespoir était
+extrême. Elle pensait à tout, préparait tout de ses propres mains, et
+la pensionnaire du matin était devenue tout à coup héroïque.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page031" name="page031"></a>(p. 031)</span> Je crois que monsieur le duc d'Angoulême arriva le premier
+des princes, puis Monsieur. Celui-ci s'était jeté dans la voiture de
+la personne venue l'avertir. On ignorait encore si cet assassinat
+n'était pas le commencement d'une conspiration plus générale; il
+pouvait y avoir du danger.</p>
+
+<p>Le duc de Maillé, premier gentilhomme de la Chambre, ne pouvant
+trouver place dans la voiture, prit le parti de monter derrière,
+renouvelant ainsi, en occurrence honorable, le courtisanesque
+dévouement du vieux maréchal de Beauveau qui, en sa qualité de
+capitaine des gardes, était revenu de Rambouillet à Versailles
+derrière une chaise de poste où le jeune Louis XVI avait trouvé asile,
+un jour où il avait manqué ses relais à la chasse.</p>
+
+<p>Combien les circonstances qualifient diversement les mêmes faits! La
+conduite du maréchal, malgré tout le succès qu'elle eut à Versailles,
+m'a toujours semblé d'un valet et l'action du duc de Maillé d'un loyal
+gentilhomme.</p>
+
+<p>J'ai entendu raconter, à des témoins oculaires, que le passage du
+vieux Roi dans les corridors de l'Opéra, où il se traînait pour aller
+recevoir le dernier soupir du dernier de sa famille, avait un
+caractère plus imposant, par ce contraste même, que si pareille scène
+se fût passée dans l'intérieur d'un palais.</p>
+
+<p>Les détails touchants qui accompagnèrent cette horrible catastrophe et
+qui eurent trop de témoins pour qu'on osât les discuter relevèrent
+beaucoup la famille royale aux yeux de la France, et la mort de
+monsieur le duc de Berry lui fut plus utile que sa vie.</p>
+
+<p>Les plus petites circonstances de cette cruelle nuit me furent redites
+par les nombreux assistants et surtout par les princesses d'Orléans.
+Elles en étaient bouleversées lorsque j'allai chez elles le lendemain.
+Mademoiselle me raconta que le Roi avait dit à monsieur le duc
+d'Orléans, <span class="pagenum"><a id="page032" name="page032"></a>(p. 032)</span> au moment ou madame la duchesse de Berry se
+précipitait sur le corps de son mari et refusait de s'en séparer:</p>
+
+<p>«Duc d'Orléans, ayez soin d'elle; elle est grosse.»</p>
+
+<p>Monsieur le duc de Berry lui avait également recommandé de prendre
+garde de ne point se blesser; mais il faut rendre justice à la jeune
+princesse; elle ne pensait aucunement à son état et était tout entière
+à son malheur. Elle ne faisait trêve à sa douleur que pour témoigner
+de sa méfiance et de sa haine à monsieur Decazes qui, abîmé dans sa
+propre consternation et enveloppé de son innocence, ne s'apercevait
+même pas de l'animadversion qu'il suscitait et qui éclatait en paroles
+et en gestes.</p>
+
+<p>Cela fut poussé à un point si absurde que, monsieur Decazes ayant été
+dans la salle où était gardé Louvel et lui ayant, à la prière des
+médecins, demandé à voix basse si l'arme était empoisonnée, on eut
+l'infamie de dire autour de lui qu'il avait été s'entendre avec
+l'assassin!</p>
+
+<p>Monsieur le duc de Berry ne cessa pas d'implorer la clémence du Roi
+pour ce misérable qu'il supposait avoir une vengeance personnelle à
+exercer contre lui, donnant ainsi un bel exemple de charité
+chrétienne.</p>
+
+<p>Il recommanda à sa femme deux jeunes filles qu'il avait eues en
+Angleterre d'une madame Brown et dont il avait toujours été fort
+occupé. On les envoya chercher. Ces pauvres enfants arrivèrent dans
+l'état qu'on peut imaginer; madame la duchesse de Berry les serra sur
+son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Elle a été fidèle à cet engagement pris au lit de mort, les a élevées,
+dotées, mariées, placées près d'elle et leur a montré une affection
+qui ne s'est jamais démentie. Nous les avons vues paraître à la Cour,
+d'abord comme mesdemoiselles d'Issoudun et de Vierzon, puis comme
+princesse de Lucinge et comtesse de Charette.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page033" name="page033"></a>(p. 033)</span> Monsieur le duc de Berry confia ensuite, à l'indulgence de la
+vertu de son frère, le soin d'un enfant qu'il avait eu tout récemment
+d'une danseuse de l'Opéra, Virginie. Les sanglots de monsieur le duc
+d'Angoulême répondirent de son zèle à accepter ce dépôt. Je ne sais ce
+qu'est devenu ce petit garçon, mais j'ose répondre que monsieur le duc
+d'Angoulême ne l'a pas abandonné.</p>
+
+<p>Monsieur le duc de Berry eut des mots touchants et parfaitement
+appropriés pour tout le monde. Il ne se fit pas un instant illusion
+sur son état et ne s'occupa que des autres. Il remplit ses devoirs
+religieux avec résignation et confiance et rendit son âme à Dieu avec
+une douceur tout à fait imprévue dans un caractère si violent.</p>
+
+<p>S'il était permis de reprendre quelque chose à une si belle fin, je
+reprocherais au prince de n'avoir pas dit un mot de monsieur de La
+Ferronnays. Vingt-trois ans de dévouement valaient un souvenir; mais
+il était alors bien loin (à Pétersbourg). L'agonie ne dura que peu
+d'heures. Les objets présents ne laissèrent guère le temps de penser
+aux absents.</p>
+
+<p>La mort de monsieur le duc de Berry causa une désolation générale. Les
+personnes qui s'en croyaient le moins susceptibles s'identifièrent aux
+chagrins de cette noble famille, et les relations de cette cruelle
+nuit arrachèrent des larmes mêmes aux plus opposants.</p>
+
+<p>Il est inouï que ce farouche Louvel, qui poursuivait le Prince depuis
+longtemps, n'ait pas trouvé une autre occasion de le frapper. La vie
+irrégulière de monsieur le duc de Berry le menait presque
+journellement et sans aucune escorte dans les lieux où il semblait
+bien autrement facile de l'atteindre.</p>
+
+<p>La même catastrophe, arrivée à la porte d'une danseuse, au moment où
+il sortait de cabriolet, aurait eu un tout autre effet sur le public
+que de le voir tomber dans les <span class="pagenum"><a id="page034" name="page034"></a>(p. 034)</span> bras de sa jeune épouse, toute
+couverte de son sang, là où il était entouré de toutes les convenances
+de son rang. Sous ce rapport, il y eut quelque chose de providentiel
+dans un si grand malheur.</p>
+
+<p>Le désespoir du palais de l'Élysée ne peut se décrire. Monsieur le duc
+de Berry, malgré ses vivacités, était adoré de ses serviteurs. Il
+était humain, généreux, juste et même facile, le premier moment de
+colère passé.</p>
+
+<p>On ne sait pas assez qu'il a le premier introduit, en France, les
+caisses d'épargne. Il en avait fondé une pour sa maison et, pour
+encourager ses gens à y mettre, lorsqu'un d'eux avait économisé cinq
+cents francs, il doublait la somme. Il s'occupait lui-même de ces
+détails. Si un de ses domestiques avait besoin de reprendre l'argent
+placé, il s'informait de la nature de ses nécessités et, lorsqu'elles
+étaient réelles et honorables, y suppléait. Cette occupation de leurs
+petits intérêts lui valait leur dévouement passionné. Il fut pleuré de
+larmes venant du c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Si monsieur le duc de Berry avait été élevé par des personnes
+raisonnables, si on lui avait appris à vaincre la fougue de ses
+passions, à compter avec les autres hommes, à sacrifier ses fantaisies
+aux convenances, il y avait en lui de l'étoffe pour faire un prince
+accompli. Tel qu'il était, sa mort n'était pas une perte ni pour son
+fils, ni pour sa famille, ni pour son pays.</p>
+
+<p>La conviction que j'en avais ne m'a pas empêchée de le regretter
+sincèrement. Ce sentiment fut général. On en dira maintenant tout ce
+qu'on voudra, mais cette tragique nuit fut reçue comme une calamité
+nationale. Il s'éleva un long cri de douleur dans toute la France et
+les partis l'exploitèrent si bien qu'en trois jours il s'était changé
+en imprécations contre monsieur Decazes.</p>
+
+<p>Les premières personnes qui les avaient exprimées n'avaient songé
+qu'à l'accuser d'incurie, mais le vulgaire, <span class="pagenum"><a id="page035" name="page035"></a>(p. 035)</span> ayant pris le
+change, on ne chercha pas à le désabuser. Il fut établi, à la halle,
+que monsieur Decazes avait armé le bras de Louvel; et un député osa le
+dénoncer, à la Chambre, comme complice du crime. Cela ne supportait
+pas un moment d'examen. Mais la passion ne raisonne pas, et les gens
+de parti aiment mieux profiter de l'aveuglement des masses que de
+chercher à les éclairer.</p>
+
+<p>D'un autre côté, on faisait valoir au château les douleurs de madame
+la duchesse de Berry. En supposant que ses répugnances fussent
+injustes, le Roi pouvait-il exiger qu'elle vît l'homme qui lui en
+inspirait de si vives? Son désespoir, son état n'exigeaient-ils pas
+des ménagements?</p>
+
+<p>L'exaltation fut poussée au point que monsieur Decazes n'était plus en
+sûreté. Un frémissement menaçant se faisait entendre autour de lui
+quand il traversait les salles des gardes du corps, et sa vie était en
+danger dans tous les carrefours. Le Roi céda. Il s'agissait de le
+remplacer au ministère. Il était président du conseil et ministre de
+l'intérieur. Monsieur se chargea d'aplanir les difficultés.</p>
+
+<p>Depuis que monsieur Pasquier avait remplacé le général Dessolle aux
+affaires étrangères, le duc de Richelieu avait prêté un amical et un
+loyal appui au ministère dont monsieur Decazes était le chef. Pour
+témoigner de sa bienveillance, il venait d'accepter la commission
+d'aller complimenter le roi George IV. La mort de son vieux père
+l'avait rendu souverain titulaire du pays qu'il gouvernait depuis
+quinze années comme prince régent.</p>
+
+<p>Le duc devait partir à l'heure même où monsieur le duc de Berry
+expirait; son voyage fut retardé. Le Roi lui fit proposer de remplacer
+monsieur Decazes; il refusa. Monsieur l'envoya chercher, il le supplia
+d'accepter; le duc de Richelieu refusa de nouveau et plus
+péremptoirement vis-à-vis du Prince. Enfin, poussé jusque dans ses
+<span class="pagenum"><a id="page036" name="page036"></a>(p. 036)</span> derniers retranchements, il lui dit que son objection la plus
+forte était l'impossibilité de gouverner pour un roi valétudinaire
+dont la vie semblait toujours prête à échapper, lorsqu'on avait contre
+soi l'héritier de la Couronne et tous ses familiers.</p>
+
+<p>«Si j'acceptais, Monseigneur, dans un an vous seriez à la tête de
+l'opposition contre mon administration.»</p>
+
+<p>Monsieur donna sa parole d'honneur de soutenir les mesures du duc de
+Richelieu de tous ses moyens. Le duc résistait toujours. Enfin il le
+supplia à genoux (et quand je dis à genoux, j'entends exprimer à deux
+genoux par terre), au nom de sa douleur, de venir au secours de sa
+famille et de protéger ce qui en restait du couteau des assassins.</p>
+
+<p>Monsieur de Richelieu, ému, troublé, hésitait encore. Monsieur reprit:</p>
+
+<p>«Écoutez, Richelieu; ceci est une transaction de gentilhomme à
+gentilhomme. Si je trouve quelque chose à redire à ce que vous ferez,
+je vous promets de m'en expliquer franchement avec vous seul, mais de
+soutenir loyalement et hautement les actes de votre ministère. J'en
+prends l'engagement sur le corps sanglant de mon fils; je vous en
+donne ma parole d'honneur, foi de gentilhomme.»</p>
+
+<p>Monsieur de Richelieu, vaincu et profondément touché, s'inclina
+respectueusement sur la main qu'on lui tendait, en disant: «Je
+l'accepte, Monseigneur».</p>
+
+<p>Trois mois après, Monsieur était à la tête de toutes les oppositions
+et au fond de toutes les intrigues; mais peut-être en ce moment
+était-il de bonne foi. Quoi qu'il en soit, il conduisit monsieur de
+Richelieu en triomphe chez le Roi qui l'accueillit avec peu
+d'empressement.</p>
+
+<p>Autant Monsieur cherchait à faciliter la retraite de monsieur
+Decazes, autant le Roi désirait prolonger les <span class="pagenum"><a id="page037" name="page037"></a>(p. 037)</span> obstacles dans
+l'espoir que la clameur s'apaiserait et qu'il pourrait conserver près
+de lui l'objet de toutes ses affections.</p>
+
+<p>Monsieur Decazes jugeait plus sainement sa position. Il avait cherché
+à ramener l'opinion en présentant des lois d'exception et en demandant
+lui-même le rappel de la loi d'élection, celle-là même que naguère il
+soutenait avec tant de chaleur. Dès que ces démarches n'avaient pas
+suffi à lui concilier le public, il comprit que les ambitieux du parti
+ne permettraient pas aux exaltés de se calmer et qu'il lui serait
+impossible de braver la réprobation générale qui l'accablait en ce
+moment.</p>
+
+<p>Monsieur de Chateaubriand eut assez peu de générosité pour imprimer
+que le <i>pied lui glissait dans le sang</i>. Certes, il était trop éclairé
+pour croire monsieur Decazes coupable du meurtre de monsieur le duc de
+Berry; mais il voulait le rendre impossible comme ministre, dans
+l'espoir d'être appelé au partage de sa succession. Ne pouvant faire
+tête à l'orage, le favori arracha au Roi la permission de se retirer.
+Le monarque ne céda qu'avec le plus vif chagrin et, pour adoucir un
+peu sa royale douleur, il le nomma pair, duc et son ambassadeur à
+Londres.</p>
+
+<p>En attendant qu'il pût se rendre à sa nouvelle résidence, il partit
+pour ses terres dans le Midi. L'exaspération était si vive contre lui
+qu'il n'était pas sans danger de voyager sous son nom. Ses équipages
+étant assez nombreux pour attirer l'attention, il profita des relais
+commandés sur la route pour le duc de Laval-Montmorency qui retournait
+à son poste de Madrid.</p>
+
+<p>Il faisait bon entendre les fureurs de celui-ci sur la fantaisie
+qu'avait eue <i>monsieur le duc Decazes</i> de voyager sous le nom de
+Montmorency.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page038" name="page038"></a>(p. 038)</span> CHAPITRE IV</h3>
+
+<p class="resume">Second ministère du duc de Richelieu. &mdash; Cadeaux éphémères au duc
+ de Castries. &mdash; Procès de Louvel. &mdash; Intrigues du parti
+ ultra. &mdash; Madame la duchesse de Berry y entre. &mdash; Exécution de
+ Louvel. &mdash; Agitation politique. &mdash; Établissements faits à Chambéry
+ par monsieur de Boigne. &mdash; Monsieur Lainé. &mdash; La reine Caroline
+ d'Angleterre. &mdash; Sa conduite en Savoie. &mdash; Naissance de monsieur le
+ duc de Bordeaux. &mdash; Mot du général Pozzo. &mdash; Promotion de chevaliers
+ des ordres.</p>
+
+<p>Monsieur de Richelieu devint président du conseil sans portefeuille;
+monsieur Pasquier resta aux affaires étrangères; monsieur Siméon eut
+l'intérieur; monsieur Portal la marine; monsieur de Serre les sceaux;
+monsieur Roy les finances. La guerre était entre les mains peu habiles
+du marquis de La Tour Maubourg, mais il représentait bien; son loyal
+caractère et sa jambe de bois imposaient; et monsieur de Caux
+conduisait l'armée.</p>
+
+<p>En seconde ligne, cette administration était renforcée de messieurs de
+Reyneval, Mounier, Anglès, Saint-Cricq, Bequey, Barante, Guizot,
+etc.... Monsieur de Richelieu recherchait avec un soin scrupuleux les
+hommes de talent pour s'entourer de leurs lumières, en profiter et les
+faire valoir en les plaçant en évidence.</p>
+
+<p>Personne moins que lui n'a été accessible à la petitesse de vouloir
+paraître éclairé de sa propre spontanéité. Il voulait
+consciencieusement trouver l'homme propre à la place et non pas la
+place propre à l'homme qu'il souhaitait <span class="pagenum"><a id="page039" name="page039"></a>(p. 039)</span> favoriser. Aussi
+a-t-il eu beaucoup de partisans, mais point de clientèle.</p>
+
+<p>Je crains que les gouvernements représentatifs ne soient établis sur
+un principe si immoral d'intérêt personnel que cette vertueuse
+impartialité, au lieu d'être un mérite, ne devienne un inconvénient
+dans un ministre. Je voudrais croire que <i>non</i>, mais l'expérience dit
+que <i>oui</i>.</p>
+
+<p>De toutes les administrations de mon temps, celle-ci était
+incontestablement la plus forte, la plus habile et la plus unie. Aussi
+a-t-elle jeté, en moins de deux années, des fondations assez solides
+pour que la Restauration ait pu élever impunément dessus les folies
+accumulées pendant le cours de huit années consécutives. La neuvième a
+comblé la mesure et bouleversé l'édifice.</p>
+
+<p>Si ce ministère avait duré plus longtemps, il y a toute apparence que
+le régime d'une monarchie sagement tempérée aurait été suffisamment
+établie dans tous les esprits pour imposer aux oppositions de droite
+et de gauche et résister à leur double attaque. Puisse-t-on retrouver
+ces utiles fondations! Puissent-elles n'être point perdues dans le
+déblai!...</p>
+
+<p>Il a été constaté, par les événements subséquents, que cette forme de
+gouvernement satisfaisait complètement aux v&oelig;ux et aux besoins de
+l'immense majorité du pays.</p>
+
+<p>Ce second ministère Richelieu était ce qu'on a appelé depuis la
+révolution de 1830 <i>juste milieu</i>, ce qui, dans toutes les langues de
+tous les pays du monde, veut dire le plus près que les circonstances
+admettent de la sage raison.</p>
+
+<p>Le Roi fut bien plus affecté de perdre monsieur Decazes qu'il ne
+l'avait été de la mort de son neveu. La violence qu'on faisait à ses
+sentiments les avait encore <span class="pagenum"><a id="page040" name="page040"></a>(p. 040)</span> exaltés. Il soulageait ses
+chagrins par une multitude de petites effusions parfois ridicules.</p>
+
+<p>La gravure de monsieur Decazes, magnifiquement encadrée, fut placée
+dans sa chambre. Le portrait en miniature figurait sur son bureau. Le
+jour du départ, il donna pour mot d'ordre <i>Élie</i> et <i>Chartres</i>, en
+accompagnant ces mots d'un gros soupir. Monsieur Decazes s'appelait
+<i>Élie</i> et devait coucher à <i>Chartres</i>.</p>
+
+<p>Le lendemain, il donna <i>Zélie</i>, nom de madame Princeteau, et la ville
+où la caravane s'arrêtait. Puis ce fut le tour du nom de madame
+Decazes, <i>Égidie</i>. Il suivit ainsi les voyageurs, d'auberge en
+auberge, jusqu'à Bordeaux.</p>
+
+<p>La veille du départ, le duc de Castries avait reçu, à neuf heures du
+soir, un beau portrait du Roi. À dix, on lui remit un magnifique
+ouvrage de Daniel sur l'Inde orné des plus belles gravures. L'un et
+l'autre étaient apportés, par un valet de pied, de la part du Roi. Peu
+accoutumé à ces petits soins, le duc se confondit en remerciements, en
+attendant qu'il allât lui-même mettre l'hommage de sa reconnaissance
+aux pieds de Sa Majesté.</p>
+
+<p>À minuit, on entra dans sa chambre à grand fracas, «de la part du
+Roi». C'était un médaillier le plus élégant, avec des couronnes
+ducales relevées en bosse sur toutes les faces, contenant des
+médailles en or frappées depuis la Révolution.</p>
+
+<p>Le duc de Castries se frottait les yeux, ne comprenant rien à sa
+nouvelle faveur. Après y avoir bien pensé, il se rendormit pour y
+rêver. À trois heures, on le réveilla de nouveau; mais cette fois le
+valet de pied venait, avec une multitude d'excuses, redemander tous
+les dons. Trompés par le titre de duc, que monsieur Decazes ne portait
+que depuis la veille, les gens du Roi avaient fait porter chez
+monsieur de Castries les objets que Sa <span class="pagenum"><a id="page041" name="page041"></a>(p. 041)</span> Majesté destinait au
+favori. Le duc de Castries n'eut à son compte que les louis qu'il
+avait distribués aux porteurs de ces fugitives magnificences.</p>
+
+<p>L'instruction du procès de Louvel mit en mouvement toutes les passions
+et les exigences royalistes. Peu s'en fallut que monsieur de Bastard
+ne passât pour son complice parce qu'il refusa d'en reconnaître dans
+tous ceux que l'esprit de parti signalait. Le duc de Fitzjames se
+distingua dans cette chasse aux assassins. Madame la duchesse de Berry
+s'y associa par une misérable et coupable intrigue.</p>
+
+<p>Un pétard fut placé dans un poêle hors d'usage, situé dans un escalier
+dérobé de l'appartement du Roi. Il fit une assez violente explosion;
+toutefois, le vieux monarque en fut peu ému. On rechercha les auteurs
+de cet attentat sans pouvoir les découvrir. De nouveaux pétards furent
+ramassés dans les environs des Tuileries. Quelques-uns même partaient
+sous les fenêtres de madame la duchesse de Berry.</p>
+
+<p>Bientôt elle trouva dans ses appartements des écrits effrayants. Une
+lettre surtout, placée sur sa toilette, contenait, au nom des associés
+de Louvel, des menaces atroces contre la princesse et l'enfant qu'elle
+portait dans son sein.</p>
+
+<p>La police était désespérée de ne rien découvrir sur un complot qui se
+dénonçait ainsi lui-même avec tant d'audace. Comment avait-on pu
+pénétrer jusque chez madame la duchesse de Berry pour poser un papier
+sur sa toilette? Ses gens furent interrogés et leurs réponses ne
+faisaient qu'obscurcir l'affaire.</p>
+
+<p>Enfin on arriva à une femme de chambre favorite de la princesse; elle
+se troubla si visiblement qu'on la pressa vivement de questions. On
+lui fit écrire quelques lignes, sous un prétexte quelconque; la
+répugnance <span class="pagenum"><a id="page042" name="page042"></a>(p. 042)</span> qu'elle témoigna augmenta les soupçons. On la
+renvoya au palais pendant qu'on livrait son écriture aux experts; et
+les ministres, au rapport de cet interrogatoire, s'apitoyèrent fort
+sur le sort des grands exposés à trouver des traîtres parmi ceux
+qu'ils comblent le plus de faveur.</p>
+
+<p>Le soir, le Roi assembla un Conseil extraordinairement et lui déclara,
+avec un peu d'embarras et une profonde tristesse, qu'il fallait couper
+court à toute perquisition. Il raconta qu'au retour de
+l'interrogatoire la femme de chambre avait prévenu sa royale maîtresse
+que mentir sous serment était au-dessus de ses forces. Elle voyait
+bien d'ailleurs que ces messieurs soupçonnaient la vérité et elle ne
+pouvait promettre de la cacher à une seconde séance.</p>
+
+<p>Madame la duchesse de Berry envoya chercher son confesseur et le
+chargea de révéler à Monsieur que les pétards étaient de son
+invention, les lettres écrites sous sa dictée et placées par son
+ordre. Elle était bien sûre, au reste, de n'avoir en cela que prévenu
+la pensée des assassins et voulait stimuler l'attention de la police
+qu'elle présumait très mal faite, puisqu'on n'avait pas encore chassé
+tous les agents de monsieur Decazes.</p>
+
+<p>Si ses bonnes intentions ne suffisaient pas à expliquer ses actions,
+il ne fallait s'en prendre qu'à elle, ses gens n'ayant agi que par son
+commandement exprès. Sa femme de chambre, ajouta-t-elle, n'avait écrit
+la fameuse lettre de menaces qu'après de longues représentations et un
+ordre impératif. Monsieur avait dû porter cette maussade communication
+au Roi, et celui-ci la transmettait au conseil. Après ce récit, fait
+d'une voix altérée, écouté les yeux baissés, le Roi ajouta:</p>
+
+<p>«Messieurs, je vous demande de ménager le plus que vous pourrez la
+réputation de ma nièce quoiqu'elle ne mérite guère d'égards.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page043" name="page043"></a>(p. 043)</span> En effet, on traîna encore en longueur cette affaire pour que
+les agents subalternes ne pussent pas deviner la révélation obtenue.
+On laissa revenir ceux des gens de la princesse qui étaient mandés, et
+même la dame à écriture. Les questions furent posées de façon à
+rassurer.</p>
+
+<p>On ralentit petit à petit les poursuites et, au bout de quelques
+jours, il n'en resta, dans l'opinion publique, qu'une grande
+animadversion contre les mesures de la police qui n'avait rien pu
+découvrir, lorsqu'on avait des preuves matérielles que madame la
+duchesse de Berry était entourée d'assassins et de traîtres.</p>
+
+<p>Les habitués du pavillon de Marsan furent les plus violents dans leurs
+clameurs.</p>
+
+<p>Je crois que cette affaire est le début de madame la duchesse de Berry
+dans la carrière de l'intrigue. Il promettait; elle ne lui a pas
+manqué de parole.</p>
+
+<p>Depuis la mort de monsieur le duc de Berry, madame la duchesse de
+Berry était établie aux Tuileries, dans l'appartement que le prince y
+avait conservé et où il avait l'habitude de tenir sa cour les jours de
+réception. Madame la duchesse de Berry s'est souvent repentie de
+n'avoir pas continué, dès le premier moment de son veuvage,
+l'indépendance d'un établissement séparé, car elle n'a plus obtenu la
+permission d'habiter l'Élysée.</p>
+
+<p>Il fallait un véritable courage à la commission chargée de
+l'instruction du procès de Louvel et surtout à son rapporteur, le
+comte de Bastard, pour s'affranchir des influences dont on cherchait à
+les entourer. Le chancelier Dambray, pitoyable ministre, mauvais
+président de la Chambre des pairs, se trouvait mieux placé lorsqu'il
+la dirigeait comme cour et se montrait magistrat intègre et
+impartial.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page044" name="page044"></a>(p. 044)</span> Il soutint les conclusions du rapporteur qui montraient
+Louvel comme un fanatique atrabilaire et isolé, n'ayant communiqué
+avec personne depuis dix-huit mois qu'il nourrissait son affreux
+projet, tout en faisant la part aux doctrines révolutionnaires que la
+presse et les jacobins ne cessaient de propager.</p>
+
+<p>Les ultras de la Cour, de la ville et surtout de la province furent
+loin de se tenir pour satisfaits de ces résultats de l'enquête, et
+chacun avait une preuve incontestable à rapporter de la complicité de
+quelque voisin.</p>
+
+<p>Les débats n'apportèrent aucune révélation; la condamnation et
+l'exécution eurent lieu sans aucun obstacle. Louvel fut mené en place
+de Grève à trois heures de l'après-midi, escorté de l'exécration du
+peuple et sans exciter de trouble, quoique les esprits fussent mis en
+fermentation par la discussion de la nouvelle loi d'élection et qu'il
+y eût eu les jours précédents des rassemblements assez tumultueux pour
+devoir être réprimés par la force armée; mais ces groupes, formés
+principalement d'officiers à demi-solde et de jeunes étudiants excités
+par les députés libéraux, n'auraient pas voulu se déclarer en faveur
+d'un assassin.</p>
+
+<p>Le gouvernement déploya la force nécessaire, sans rigueurs inutiles.
+Quelques coups de plat de sabre et de poitrails de chevaux suffirent.
+La sentinelle qui avait tiré sur le jeune Lallemant, étudiant en
+droit, fut mise en jugement. On acheva de discuter la loi. Les
+ministres Pasquier et de Serre emportèrent, un à un, les arguments
+avec autant de talent que d'habileté et la tranquillité se rétablit
+pour le moment.</p>
+
+<p>Toutefois, le parti révolutionnaire s'était renforcé du parti
+militaire, gens d'action, arrêtés subitement dans une carrière de
+vanité et d'ambition, froissés et irrités <span class="pagenum"><a id="page045" name="page045"></a>(p. 045)</span> dans tous leurs
+sentiments par la Restauration et animés contre elle d'une haine
+vindicative.</p>
+
+<p>Ces dispositions avaient été réprimées pendant l'occupation étrangère,
+mais, depuis l'émancipation, il s'ourdissait partout des trames.
+C'était un danger inhérent à l'évacuation du territoire qu'il fallait
+prévoir et affronter.</p>
+
+<p>Malgré le jugement de la Cour des pairs, madame la duchesse de Berry
+fit élever à Rosny un tombeau renfermant le c&oelig;ur de son malheureux
+époux sur lequel elle fit inscrire: «Tombé sous les coups des
+factieux». Cela choqua le pays qui avait pris une part si généreuse à
+sa douleur.</p>
+
+<p>Monsieur de Chateaubriand publia une histoire sur monsieur le duc de
+Berry où il représenta le crime comme celui de la France. Ces deux
+monuments élevés à sa mémoire indisposèrent contre elle.</p>
+
+<p>Monsieur de Chateaubriand était profondément blessé de n'avoir pas été
+appelé à faire partie du nouveau ministère. Louis XVIII n'était rien
+moins que disposé à le nommer, et monsieur de Richelieu n'en voulait
+pas davantage pour collègue. Mais, comme il avait était fort avant
+dans toutes les intrigues du pavillon de Marsan, quoique Monsieur
+n'eût aucun goût pour lui, on obtint que le Roi payât les dettes qu'il
+a toujours en permanence, et il fut envoyé ministre en Prusse. Il ne
+resta guère à Berlin. Il avait déjà été nommé à Stockholm où il
+n'avait jamais voulu se rendre.</p>
+
+<p>Je m'étais assez bien trouvée des eaux d'Aix, l'année précédente, pour
+avoir le désir d'y retourner. Je souhaitais d'ailleurs assister à
+l'inauguration d'un bel établissement que monsieur de Boigne fondait à
+Chambéry. C'est la maison de <i>refuge de Saint-Benoît</i>, destinée à
+recevoir quarante personnes, parmi la classe moyenne de la société,
+ayant dépassé l'âge de soixante ans et se <span class="pagenum"><a id="page046" name="page046"></a>(p. 046)</span> trouvant sans
+ressource, des ecclésiastiques, de vieux militaires, d'anciens
+employés, etc.; des veuves ou des vieilles filles, ayant perdu leurs
+maris ou leurs parents, sans conserver de fortune.</p>
+
+<p>Monsieur de Boigne avait doté cette maison d'un assez gros revenu et
+s'était complu à l'établir avec tous les soins qui devaient assurer à
+ses futurs habitants une existence aussi douce que paisible.</p>
+
+<p>Je m'identifiai fort à cette noble pensée et je fis, avec
+satisfaction, les honneurs du premier repas donné aux réfugiés (c'est
+le nom qu'on assigna aux habitants de la maison Saint-Benoît) et aux
+autorités du pays invitées à cette occasion. Je passai la journée, et
+presque la totalité du lendemain, avec les nouveaux installés dont le
+contentement faisait bonheur à voir. Monsieur de Boigne n'avait rien
+négligé pour rendre [le séjour] confortable.</p>
+
+<p>De tous les nombreux bienfaits dont il a doté Chambéry, la maison du
+refuge m'a toujours paru la plus utile et la plus satisfaisante pour
+son c&oelig;ur. Il a construit une aile à l'hôpital, un hospice pour les
+aliénés, un pour les voyageurs, un autre pour les maladies cutanées.
+Il a bâti des casernes, un théâtre, ouvert des rues, planté des
+boulevards, construit des maisons; et, pour couronner l'&oelig;uvre,
+rétabli un couvent de capucins et un collège de Jésuites lorsque, dans
+les dernières années, il devint très dévot, à sa façon pourtant car,
+avec l'autorisation du directeur jésuite, les capucins faisaient le
+carême, jeûnaient et mangeaient maigre pour le général de Boigne,
+moyennant des bons de deux mille livres de viande qu'il donnait au
+couvent, à prendre sur les bouchers de Chambéry.</p>
+
+<p>Je ne sais pas trop comment cela s'arrangeait. Il est avec le ciel des
+accommodements. Cette façon de faire maigre m'a toujours extrêmement
+réjouie, et monsieur de <span class="pagenum"><a id="page047" name="page047"></a>(p. 047)</span> Boigne ne se faisait faute d'en
+plaisanter lui-même les capucins ses bons amis.</p>
+
+<p>C'est pendant le séjour que je fis aux eaux, cette année, que je vis
+le plus familièrement monsieur Lainé et que je me confirmai dans
+l'idée qu'il n'était point du tout homme d'État. Lui-même répétait
+souvent qu'il n'était nullement propre aux affaires.</p>
+
+<p>Il avait refusé la demande que monsieur de Richelieu lui avait faite
+de rentrer au ministère. Cependant, par suite de cette inconséquence
+naturelle à la vanité humaine, il ne laissait pas d'être blessé que ce
+sacrifice n'eût pas été exigé de son patriotisme.</p>
+
+<p>La grande conspiration militaire, qui se préparait depuis plusieurs
+mois, éclata au mois d'août de cette année. Monsieur Lainé en recevait
+les détails par chaque courrier. Il n'arrivait que deux fois la
+semaine.</p>
+
+<p>Monsieur Lainé ouvrait ses lettres avec le frisson et leur lecture
+déterminait un accès de fièvre, soit qu'elles lui apportassent
+l'espoir ou l'inquiétude. Il venait les attendre chez moi, et je l'ai
+vu passer alternativement, trois fois en dix jours, de la confiance
+absolue à un entier découragement: tout était sauvé; tout était perdu.</p>
+
+<p>Il déduisait alors les motifs de ses craintes ou de ses espérances
+avec une éloquence bien propre à entraîner mais qui perdit bientôt
+toute influence sur mon esprit par la mobilité des impressions qu'elle
+exprimait. Et c'était moi, faible femme, qui cherchais à le remonter
+en lui répétant ses arguments de la veille; mais il ne les écoutait
+plus dès que son imagination se trouvait autrement frappée. Après
+avoir fait son hymne de joie ou de désespoir, il retournait chez lui,
+se mettait au lit, avait un accès de fièvre, et attendait le jour de
+poste en devisant plus tranquillement dans l'intervalle.</p>
+
+<p>Monsieur Lainé était un homme grand, sec, dégingandé, <span class="pagenum"><a id="page048" name="page048"></a>(p. 048)</span>
+gauche, d'une figure laide et dénuée de toute physionomie. Sa
+conversation était généralement froide, compassée et peu intéressante.
+On pouvait passer des soirées entières avec lui en lui entendant
+jeter, çà et là, dans la conversation des phrases courtes, sans
+rédaction et sans effet; mais, si quelque circonstance frappait son
+imagination, alors le dieu se révélait en lui, sa physionomie
+s'animait, son regard brillait, son geste s'ennoblissait, sa voix
+devenait sonore et timbrée; il s'opérait en lui une véritable
+métamorphose, mais aussi une surexcitation après laquelle il retombait
+dans un état d'atonie véritable.</p>
+
+<p>C'était pour lui-même que monsieur Lainé éprouvait ces mouvements
+d'inspiration; il n'avait pas besoin d'être exalté par son auditoire.
+Je lui ai entendu faire, dans ma petite chambre d'Aix, dix morceaux
+qui auraient été applaudis avec transport s'ils avaient été prononcés
+à la tribune; mais aussi, s'il avait fallu répliquer, un instant
+après, à quelque antagoniste, hormis qu'il n'eût réussi à le mettre en
+colère, notre brillant improvisateur n'aurait eu ni un mot, ni une
+pensée à son service.</p>
+
+<p>Monsieur Lainé avait un magnifique talent d'opposition; personne ne
+s'élevait plus grandement, plus noblement contre ce qu'il trouvait le
+mal; mais le genre même de son éloquence n'était pas gouvernemental.
+Il était trop irrité contre les arguments de mauvaise foi qu'emploient
+les partis et, lorsqu'il ne les pulvérisait pas au premier coup, il
+était incapable de leur faire cette guerre de poste à laquelle les
+ministres sont astreints. Il m'est resté, des six semaines que j'ai
+passées à voir monsieur Lainé tous les jours, de l'amitié pour sa
+personne, de l'admiration pour son éloquence et nulle confiance dans
+son jugement.</p>
+
+<p>Les équipages de la reine Caroline d'Angleterre traversèrent <span class="pagenum"><a id="page049" name="page049"></a>(p. 049)</span>
+Aix. On nous dit qu'elle avait séjourné dans une auberge sur la route
+de Genève; d'étranges récits nous en parvinrent.</p>
+
+<p>Curieuse de savoir la vérité sur les détails, je m'en enquis lorsque,
+peu de temps après, je suivis le même chemin. Je descendis de voiture
+à Rumilly et j'entrai dans l'auberge. Une jeune fille, ayant l'air
+très décent, travaillait dans la cuisine; je lui fis quelques
+questions sur le séjour de la Reine. Elle me répondit, en baissant les
+yeux, qu'elle ne savait rien.</p>
+
+<p>«Est-ce qu'elle ne s'est pas arrêtée ici.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, madame, mais je n'y étais pas.»</p>
+
+<p>L'hôtesse alors s'approcha et me raconta que cette reine était restée
+huit jours chez elle, mais que, dès la première soirée, elle s'était
+empressée d'envoyer ses filles chez une de leurs tantes:</p>
+
+<p>«J'étais honteuse, madame, de ce que je voyais moi-même et j'avais
+répugnance à envoyer mes servantes pour la servir.»</p>
+
+<p>Il paraît que le courrier Bergami était devenu trop bonne compagnie
+pour satisfaire aux goûts de cette impudique princesse. Elle en était
+pourtant dominée. Mais, sous prétexte d'une conférence avec le
+ministre d'Angleterre à Berne, pour régler son passage en Suisse, elle
+l'avait expédié en mission de confiance, et elle avait passé la
+semaine de son absence à Rumilly dans une orgie perpétuelle avec ses
+autres valets.</p>
+
+<p>L'indignation était arrivée à un tel point dans le petit bourg ainsi
+sali de sa présence que, le jour de son départ, une querelle s'étant
+élevée entre un de ses gens et un postillon et la Reine prétendant
+imposer silence de sa parole royale, il y eut une explosion de fureur
+générale. Toute la population y prit part. On la voulait lapider, et
+elle en courut quelque risque.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page050" name="page050"></a>(p. 050)</span> Voilà l'honorable personne qu'une partie notable de la nation
+anglaise réclamait à grands cris comme souveraine. Nouvelle preuve de
+la bonne foi des oppositions en tous pays.</p>
+
+<p>Après avoir passé quelques jours dans l'enchantement que je suis
+toujours assurée de retrouver à Genève, je traversai le Jura, au
+milieu de la neige, et j'arrivai à Paris la veille de la naissance de
+monsieur le duc de Bordeaux. Je ne nierai pas qu'elle ne m'ait causé
+une vive joie et que je n'aie répété toutes les exagérations
+royalistes sur cet <i>enfant du miracle</i>, comme nous l'appelions.</p>
+
+<p>Véritablement, lorsqu'on pense que son père avait péri pour assurer
+l'extinction de la race et que ce faible rejeton avait échappé à
+toutes les excitations morales et physiques de sa malheureuse mère
+pendant cette fatale soirée du 13 février, il était permis de trouver
+là le doigt de la Providence et de compter sur sa protection.</p>
+
+<p>Toutefois, je me rappelle parfaitement une circonstance qui me frappa
+dans le temps et que nous avons bien souvent remémorée depuis. Je me
+promenais dans mon salon avec Pozzo et je poétisais sur cette
+naissance depuis une heure. Tout à coup, il s'arrêta, posa sa main sur
+mon bras, et me dit:</p>
+
+<p>«Vous voilà bien contente, bien joyeuse, bien charmée! Vous entendez
+toutes ces cloches qui sonnent, hé bien, c'est le glas de la maison de
+Bourbon; souvenez-vous de mes paroles.»</p>
+
+<p>Pozzo n'avait que trop bien prévu. La naissance de monsieur le duc de
+Bordeaux excita sa famille à vouloir rétablir la monarchie absolue, en
+même temps qu'elle enlevait au peuple l'espérance de l'extinction
+naturelle de la branche aînée avec laquelle il ne se sentait pas en
+sympathie.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page051" name="page051"></a>(p. 051)</span> C'est ainsi que la prévision des faibles mortels est souvent
+trompée par les décrets de la Providence et que nos cris d'allégresse
+devaient se transformer en larmes de regrets. Je dois à Pozzo la
+justice de reconnaître qu'il a été du bien petit nombre de gens qui le
+prédirent dès alors.</p>
+
+<p>Le duc de Wellington exprimait à peu près la même idée, au mariage de
+monsieur le duc de Berry, lorsqu'en répondant à quelqu'un qui trouvait
+madame la duchesse de Berry trop frêle pour donner l'espoir d'avoir
+des enfants, il dit: «Ce serait un grand bonheur pour la Restauration.
+Sa meilleure chance pour s'établir est de laisser l'espérance de
+l'extinction de la branche régnante!»</p>
+
+<p>Les partis firent courir des bruits sur la naissance de monsieur le
+duc de Bordeaux que la royale impudeur de sa mère ne permit pas de
+soutenir.</p>
+
+<p>Je n'entrerai dans aucun détail ni sur ses couches, ni sur le procès
+de la reine d'Angleterre. Tout ce que je dirai c'est qu'entre les
+procès-verbaux de l'héroïsme maternel de l'une de ces princesses et
+les scandaleuses dépositions sur la vie de l'autre, les gazettes
+furent, pendant quelques jours, d'une si dégoûtante indécence qu'on
+n'osait pas les laisser sur la table.</p>
+
+<p>Il y eut au moment du baptême de monsieur le duc de Bordeaux une
+promotion de chevaliers des ordres. On avait hésité à en faire
+jusque-là parce que le Roi ne pouvait tenir chapitre avant d'avoir été
+sacré, et les infirmités de Louis XVIII ne lui permettaient pas de
+s'exposer à tous les regards pendant une si longue et si fatigante
+cérémonie.</p>
+
+<p>On se décida cependant à faire des chevaliers. Mon père ne fut point
+porté sur la liste. Il en fut même comme exclu, car tous les autres
+ambassadeurs, en activité <span class="pagenum"><a id="page052" name="page052"></a>(p. 052)</span> et en retraite, furent nommés. Le
+Roi conservait du mécontentement de sa retraite et monsieur de
+Richelieu eut le tort de ne pas insister et de laisser donner un
+dégoût très vif à un de ses plus chauds partisans qui, par cette
+retraite même, lui avait donné une marque de confiance plus
+constitutionnelle qu'il n'entrait encore dans les idées françaises.</p>
+
+<p>Mon père en fut profondément blessé, et je me reproche de n'avoir pas
+assez partagé son chagrin. Ne trouvant que peu de sympathie autour de
+lui, il le renferma dans son sein, et j'ai su depuis qu'il en avait
+grandement souffert. S'il l'avait épanché, peut-être lui aurait-il été
+moins sensible; mais je ne pouvais me persuader que sa haute raison
+attachât tant de prix à une décoration qui me semblait si futile.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page053" name="page053"></a>(p. 053)</span> CHAPITRE V</h3>
+
+<p class="resume">Insurrections militaires. &mdash; Congrès de Troppau. &mdash; Habileté du
+ prince de Metternich. &mdash; Il se raccommode avec l'empereur
+ Alexandre. &mdash; Conduite du vieux roi de Naples. &mdash; La
+ «Paüra». &mdash; Description qu'il en fait. &mdash; Insurrection du
+ Piémont. &mdash; Le prince de Carignan. &mdash; Conduite du général Bubna à
+ Milan. &mdash; Mort de l'empereur Napoléon.</p>
+
+<p>L'épidémie des insurrections militaires gagnait de plus en plus. Elle
+avait éclaté d'abord à Cadix; une tentative avait eu lieu chez nous.
+Naples en fut attaquée, et bientôt après le Piémont.</p>
+
+<p>L'insurrection à Naples était devenue une révolution; notre cabinet se
+refusait à l'intervention armée des autrichiens. Il espérait, par des
+négociations, amener les napolitains eux-mêmes à renoncer à une partie
+des concessions arrachées aux terreurs de leur vieux Roi et à se
+contenter de sacrifices qui laissassent du moins la possibilité d'un
+gouvernement monarchique. En d'autres termes, il désirait faire
+remplacer la constitution espagnole de 1812 par la charte française de
+1814. Les puissances absolutistes se souciaient peu d'un pareil
+exemple. Il y eut un congrès assemblé à Troppau.</p>
+
+<p>Je n'écris pas l'histoire et ne prétends point donner le journal de ce
+congrès ni de ceux qui le suivirent. Je n'en parle que pour citer une
+anecdote peu connue; je la tiens de bonne source et elle ne laissa pas
+d'influer sur le destin du monde.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page054" name="page054"></a>(p. 054)</span> L'empereur Alexandre, dont le libéralisme commençait à se
+calmer beaucoup, se trouvant à un grand dîner chez l'empereur
+d'Autriche, s'exprima en termes fort chauds contre les fauteurs de
+révolutions. Il assura que les gouvernements militaires étaient seuls
+à l'abri des bouleversements, ajouta qu'à la vérité la moindre
+insurrection des troupes y serait mortelle, puis affirma que les
+armées autrichiennes, russes et prussiennes étaient complètement....</p>
+
+<p>Le prince de Metternich lui coupa la parole en parlant d'autre chose.
+L'Empereur parut surpris et choqué. Tout le monde fut étonné, et le
+dîner s'acheva dans le silence. À peine levé de table, le prince
+s'approcha de l'Empereur et lui demanda pardon de son impertinence; il
+avait cru remarquer dans ses paroles l'ignorance de ce qui se passait
+en Russie et avait voulu l'empêcher de les prononcer.</p>
+
+<p>Il apprit à l'Empereur l'insurrection de la garnison de Pétersbourg:
+elle avait déposé ses officiers et quitté la ville pour marcher sur
+les colonies militaires. L'Empereur protesta de l'impossibilité d'un
+pareil fait. Monsieur de Metternich le supplia d'attendre avant de se
+prononcer hautement, promettant de garder le secret le plus absolu, et
+de laisser Sa Majesté Impériale être le premier à répandre la nouvelle
+dans les termes qui lui conviendraient le mieux.</p>
+
+<p>Quarante-huit heures s'écoulèrent. Enfin, le troisième jour arriva le
+courrier de Pétersbourg. Il apportait la confirmation de
+l'insurrection et du départ des troupes.</p>
+
+<p>Leur présence dans les colonies militaires aurait pu entraîner les
+suites les plus graves, mais elles avaient été poursuivies et
+ramenées, moitié par force moitié par persuasion. Le danger était
+conjuré, et c'était pour pouvoir en donner l'assurance à l'Empereur
+qu'on avait retardé jusque-là le départ du courrier.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page055" name="page055"></a>(p. 055)</span> Il fut très mécontent d'avoir appris des événements de cette
+importance par une voie étrangère et tança vertement son monde; mais
+il conçut une grande idée de la manière dont le prince de Metternich
+était instruit par ses agents et beaucoup de reconnaissance du secret
+qu'il avait fidèlement gardé, même vis-à-vis de l'Empereur son maître.
+C'est à dater de ce moment que l'empereur Alexandre commença à se
+livrer, d'une part, aux terreurs qui ont empoisonné le reste de sa vie
+et, de l'autre, à une confiance pour le prince de Metternich qui
+bientôt ne connut plus de borne.</p>
+
+<p>Dans ces conjonctures, le prince Ypsilanti quitta le drapeau russe
+pour lever en Grèce celui de l'indépendance. À toute autre époque, le
+cabinet de Pétersbourg, qui préparait cette catastrophe depuis un
+siècle, l'aurait assurément appuyé de tous ses moyens; mais
+l'Empereur, effrayé de ce qui portait le caractère d'insurrection et
+surtout d'insurrection militaire, céda facilement aux exhortations du
+prince de Metternich. Celui-ci ne voulait pas de guerre en Orient. Son
+seul but était d'assurer la domination autrichienne en Italie.</p>
+
+<p>On avait déjà vu le vieux Roi de Naples arriver à Troppau, accompagné
+de deux énormes lévriers seuls objets de ses sollicitudes, rapporter
+tous les engagements pris avec ses sujets, manquant ainsi aux serments
+les plus solennels au risque des dangers qu'il pouvait faire courir à
+son fils, resté à Naples en otage de sa bonne foi. On l'avait vu
+suivre les souverains alliés à Laybach, passer dans les rangs des
+troupes autrichiennes, prêcher la croisade contre ses propres États
+et, les larmes aux yeux, demander vengeance envers ceux qu'il avait
+juré de protéger. Ses v&oelig;ux étant accomplis et son pays conquis,
+occupé, foulé et ruiné par l'étranger, il reprit assez de courage
+pour consentir à y retourner.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page056" name="page056"></a>(p. 056)</span> On le fit accompagner par des commissaires de toutes les
+puissances, en partie pour le soutenir contre ses propres terreurs, en
+partie pour donner à sa cause triomphante l'appui moral de la sanction
+européenne et plus encore pour modérer la cruauté des réactions que la
+peur dont il était encore dominé aurait pu lui inspirer. Naples se
+rappelait en frémissant son premier retour de Sicile, et le monde n'en
+avait pas perdu la mémoire.</p>
+
+<p>Le prince héréditaire vint à sa rencontre jusqu'à Rome. Les
+commissaires assistèrent à l'entrevue de ces deux royaux personnages,
+et c'était la rougeur sur le front que Pozzo, pleurant d'un &oelig;il et
+riant de l'autre, racontait la discussion qui s'éleva entre eux sur
+l'excès des craintes qu'ils avaient mutuellement ressenties.</p>
+
+<p>En Italie, les choses s'appellent par leur nom; on ne cherche pas de
+circonlocution. Et c'était de leur <i>maladetta paüra</i> que le père et le
+fils s'entretenaient librement:</p>
+
+<p>«E che paüra ti! è io che ho avuto paüra.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cara maestà no, non era niente, è dopo la sua partenza ch'è
+venuta la vera paüra.»</p>
+
+<p>Et puis ils racontaient tous les degrés et tous les effets de cette
+terrible <i>paüra</i> avec une candeur qui pourtant ne touchait guère leurs
+auditeurs.</p>
+
+<p>Pozzo me disait: «En sortant de cette entrevue, mes collègues et moi
+nous avons été vingt-quatre heures sans oser seulement nous regarder.»</p>
+
+<p>Le prince de Metternich fait, au même sujet, un récit où il convient
+de joindre la pantomime lazaronesque au jargon du vieux Roi pour qu'il
+ait tout son mérite.</p>
+
+<p>Ferdinand lui parlait sans cesse à Laybach <i>di questa maladetta
+paüra</i>. L'impassibilité du ministre persuadant au Roi qu'il
+n'appréciait pas toute l'importance de ce mobile, il lui demanda un
+jour s'il savait bien ce que <span class="pagenum"><a id="page057" name="page057"></a>(p. 057)</span> c'était que la «paüra». Sur la
+réponse un peu dédaigneuse de monsieur de Metternich, le Roi reprit,
+avec une extrême bonhomie:</p>
+
+<p>«Non ... non ce n'est pas ça ... <i>ve lo dirò io</i>.... C'est une <i>certa
+cosa</i> qui vous <i>piglia là</i>», en mettant sa main sur le sommet de sa
+tête et faisant le geste de tordre; «et qui vous prend <i>les cervelles</i>
+et les fait danser <i>fin</i> qu'on croit qu'elles vont sortir de la tête;
+<i>poi scende al stomacho</i> ... on croit qu'on va <i>svenare</i> ... <i>pare</i>
+qu'on se meurt...» Et il mettait les deux mains sur son estomac, «<i>poi
+scende un po più giù</i>», les deux mains suivaient. «On sent une <i>dolor
+del diavolo</i>, et <i>poi ... poi ... brebre brebre</i>»...; en lâchant les
+mains et terminant sa description physiologique par un geste
+expressif.</p>
+
+<p>Lorsque l'insurrection militaire se déclara en Piémont, le roi Victor
+donna sa démission et descendit du trône plutôt que d'imiter le roi de
+Naples en s'humiliant devant ses sujets pour les trahir par la suite.
+Victor avait à la fois trop de courage et trop de loyauté pour jouer
+un pareil rôle. Celui qu'accepta le prince de Carignan dans cette
+triste affaire, si mal conçue, lui attira l'animadversion de tous les
+partis.</p>
+
+<p>J'avoue que je me sens un assez grand fond de bienveillance envers ce
+prince pour être tentée de l'excuser. Il était bien jeune: nourri dans
+la haine des autrichiens qu'il avait raison de détester, il savait ce
+sentiment partagé par le Roi.</p>
+
+<p>On l'avait entouré et persuadé qu'il s'agissait d'entrer dans une
+ligue commune à tous les peuples de la péninsule. Naples était déjà
+émancipée. La Lombardie, la Romagne, la Toscane devaient lever à la
+fois le drapeau de l'indépendance et expulser les allemands de leur
+sein. La nationalité italienne une fois rétablie, on diviserait ce
+pays en deux grands États capables de se défendre <span class="pagenum"><a id="page058" name="page058"></a>(p. 058)</span> eux-mêmes
+contre leurs voisins, et la maison de Savoie se trouverait
+naturellement appelée à gouverner celui du nord.</p>
+
+<p>Voilà le roman à l'aide duquel on avait fait entrer le prince de
+Carignan dans la conspiration, en lui assurant que le Roi lui-même y
+donnerait les mains avec joie, une fois le mouvement commencé.</p>
+
+<p>Lorsqu'il vit le Piémont seul s'émouvoir et que, loin d'amener la
+réunion de l'Italie sous la protection du roi de Sardaigne,
+l'insurrection avait pour but de le dépouiller de son autorité, le
+prince de Carignan s'aperçut qu'il était joué par la faction
+révolutionnaire. Il voulut se retirer du complot, s'y prit
+maladroitement, livra ses anciens confidents et compromit sa
+réputation d'homme d'honneur fort au delà peut-être qu'il ne le
+méritait. Quoi qu'il en soit, la punition fut dure. Il fut chassé de
+Turin, et l'asile qu'il trouva chez son beau-père à Florence ne lui
+fut ouvert que sous les conditions les plus rigoureuses et les plus
+humiliantes.</p>
+
+<p>L'habileté du général Bubna, gouverneur autrichien, avait déjoué les
+trames ourdies en Lombardie avec tant de bonheur, que la tranquillité
+y fut maintenue, sans avoir recours à de grandes sévérités. Il lui
+suffit de se montrer instruit des menées et d'avertir les fauteurs de
+troubles qu'ils devaient s'éloigner.</p>
+
+<p>La façon dont il expulsa lord Kinnaird, un des agents les plus actifs
+du complot, est bien dans son caractère. Tous les jours, lord Kinnaird
+faisait la partie de whist du général. Un soir, au lieu de l'<i>à
+demain</i> habituel, Bubna accompagna son serrement de main quotidien de:</p>
+
+<p>«Bonsoir, mon cher lord, bon voyage.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, bon voyage?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! oui, vous nous quittez.</p>
+
+<p>&mdash;Point du tout.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page059" name="page059"></a>(p. 059)</span> &mdash;Ah! si fait; j'ai visé votre passeport, vos chevaux sont
+commandés pour cinq heures du matin. Bon voyage, mon cher lord. Si
+vous teniez à avoir une escorte, elle serait à vos ordres à six
+heures, mais le pays est tranquille et je ne pense pas que ce soit
+nécessaire. Bonjour, mon cher lord, bon voyage.»</p>
+
+<p>Lord Kinnaird partit en effet à cinq heures bien précises, sans
+attendre l'escorte que Bubna lui aurait infailliblement envoyée. Ce
+congé donné de cette façon, devant quarante personnes, avertit les
+complices qu'ils étaient découverts et qu'il fallait renoncer à une
+trame où la plupart des assistants étaient entrés.</p>
+
+<p>Le général Bubna conseilla plus confidentiellement à quelques
+seigneurs de Lombardie, les plus compromis, une courte absence et
+surtout un voyage à Vienne. Ce ne fut qu'après sa mort que les
+complots se renouvelèrent et que des gouverneurs moins habiles eurent
+recours à des mesures plus acerbes.</p>
+
+<p>Tandis que les passions révolutionnaires s'agitaient en Europe, la
+main puissante qui les avait domptées et fait servir à répandre son
+nom dans tout l'univers, cette main désarmée qui effrayait encore les
+nations cédait au plus terrible des vainqueurs.</p>
+
+<p>Le 5 mai 1821, Napoléon Bonaparte exhalait son dernier soupir sur un
+rocher au milieu de l'Atlantique. La destinée lui avait ainsi préparé
+le plus poétique des tombeaux. Placée à l'extrémité des deux mondes,
+et n'appartenant qu'au nom de Bonaparte, Sainte-Hélène est devenue le
+colossal mausolée de cette colossale gloire; mais l'ère de sa
+popularité posthume n'avait pas encore, commencé pour la France.</p>
+
+<p>J'ai entendu crier par les colporteurs des rues: <i>La mort de Napoléon
+Bonaparte, pour deux sols; son discours au général Bertrand, pour
+deux sols; les désespoirs <span class="pagenum"><a id="page060" name="page060"></a>(p. 060)</span> de madame Bertrand, pour deux sols,
+pour deux sols</i>, sans que cela fît plus d'effet dans les rues que
+l'annonce d'un chien perdu.</p>
+
+<p>Je me rappelle encore combien nous fûmes frappées, quelques personnes
+un peu plus réfléchissantes, de cette singulière indifférence; combien
+nous répétâmes: «Vanité des vanités et tout est vanité!» Et pourtant
+la gloire est quelque chose, car elle a repris son niveau, et des
+siècles d'admiration vengeront l'empereur Napoléon de ce moment
+d'oubli.</p>
+
+<p>Je ne puis donner des détails particuliers sur les temps de son exil.
+Ils ne me sont arrivés que par des séides ou des détracteurs. J'ai
+connu quelques-unes des personnes qui l'ont accompagné, mais elles
+voulaient tirer parti de leurs paroles. Gourgaud prétendait vendre ses
+révélations, Bertrand exploiter sa fidélité. Ni l'un ni l'autre ne
+méritaient de confiance dans leurs récits. Encore moins pouvait-on se
+fier à ceux de sir Hudson Lowe qui, accablé du poids de sa
+responsabilité, avait compris sa mission fort gauchement. Il
+tracassait l'Empereur dans les détails et lui cédait dans les choses
+essentielles.</p>
+
+<p>S'il était possible de se faire une idée un peu juste sur l'ensemble
+de son existence à Sainte-Hélène, il me semble qu'elle a été composée
+de grandeur dans les souvenirs dont ses belles dictées font foi, et de
+petitesses dans les actions dont la correspondance avec sir Hudson
+Lowe fait aussi témoignage.</p>
+
+<p>Au surplus, l'Empereur avait ce caractère de l'omnipotence que, même
+au sommet de sa gloire et occupé à culbuter les empires, il trouvait
+encore le temps d'entrer avec chaleur dans des détails qu'un simple
+particulier aurait négligés sans scrupule. La puissance de Dieu
+soigne l'aile du moucheron. Peut-être ce que notre <span class="pagenum"><a id="page061" name="page061"></a>(p. 061)</span>
+malveillance qualifiait de petitesse était-il l'excès de la force.</p>
+
+<p>Lord Castlereagh, en entrant dans le cabinet de George IV, lui dit:</p>
+
+<p>«Sire, je viens apprendre à Votre Majesté qu'Elle a perdu son plus
+mortel ennemi.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi, s'écria-t-il, est-il possible! elle est morte!»</p>
+
+<p>Lord Castlereagh dut calmer la joie du monarque en lui expliquant
+qu'il ne s'agissait pas de la Reine, sa femme, mais de Bonaparte. Peu
+de mois après, les espérances conçues par le Roi furent accomplies. Il
+faut convenir que, si jamais de pareils sentiments peuvent être
+justifiés, c'était assurément par la conduite de la reine Caroline. Sa
+mort fut un soulagement pour tout le monde, et surtout pour le parti
+qui avait entrepris la tâche impossible de l'honorer. Elle périt
+victime de ses excès.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page062" name="page062"></a>(p. 062)</span> CHAPITRE VI</h3>
+
+<p class="resume">Intrigues contre le ministère. &mdash; Madame du Cayla. &mdash; Retraite du
+ ministère. &mdash; Formation du nouveau ministère dont monsieur de
+ Villèle est le chef. &mdash; Son caractère. &mdash; La Congrégation. &mdash; Ses
+ projets.</p>
+
+<p>Le cabinet, à la tête duquel se trouvait placé le duc de Richelieu,
+s'occupait activement des affaires. La France reprenait son rang parmi
+les nations; on commençait à compter avec elle. La question d'Orient
+s'entamait et elle prétendait [avoir] place au banquet. La prospérité
+intérieure s'établissait avec la tranquillité. La Chambre des pairs
+avait montré une grande indulgence envers les conspirateurs du mois
+d'août 1820; mais la sagesse du gouvernement maintenait les artisans
+de trouble dans le respect et cette longanimité n'avait pas eu de
+grands inconvénients. Des lois sages se préparaient. Tout enfin
+annonçait la session comme devant être calme et utile pour le pays.</p>
+
+<p>Le ministère, occupé de ses travaux et composé de gens éloignés des
+intrigues de la Cour, ignorait ou attachait trop peu d'importance à ce
+qui s'y tramait.</p>
+
+<p>Le roi Louis XVIII avait besoin d'un favori. L'éloignement de monsieur
+Decazes le laissait dans un isolement qu'il lui fallait combler. Si un
+des ministres avait voulu prendre ce rôle, le Roi s'y serait prêté
+volontiers, mais aucun n'était propre à le remplir.</p>
+
+<p>Le hasard conduisit madame du Cayla dans le cabinet du monarque. Elle
+avait des restes de beauté, était spirituelle, <span class="pagenum"><a id="page063" name="page063"></a>(p. 063)</span> intrigante et
+possédait surtout un fond de bassesse que rien n'épouvantait. Les
+tristes séductions employées auprès du vieux Roi ne le cédaient qu'à
+l'ignoble salaire qu'elle en recevait. Si le ministère avait été plus
+éclairé sur ses man&oelig;uvres, on aurait pu la retenir dans une
+situation subalterne et mercenaire: l'or aurait suffi à son âpreté;
+mais il la méprisa trop. Elle eut le temps d'établir son influence et
+voulut l'exercer politiquement.</p>
+
+<p>Je ne sais si elle conçut l'idée d'allier sa fortune à celle de
+monsieur de Villèle ou si monsieur de Villèle pensa le premier à se
+servir de ce vil instrument, mais, ce dont je suis sûre, c'est que
+Sosthène de La Rochefoucauld, depuis de longues années le soupirant
+plus ou moins heureux de madame du Cayla, devint l'intermédiaire de
+cette alliance encore très secrète. Une fois conclue, on y fit
+facilement entrer Monsieur, et la chute du ministère Richelieu fut
+décidée dans ce petit conseil, sous le patronage de la Congrégation.</p>
+
+<p>L'intrigue éclata dès l'ouverture de la session. On proposa dans
+l'adresse, en réponse au discours du Roi, une phrase qui se pouvait
+interpréter comme un blâme aux ministres, et il fut bientôt évident
+qu'elle serait soutenue par les deux oppositions, de droite et de
+gauche, réunies pour attaquer le ministère dans cette conjoncture.</p>
+
+<p>Les doctrinaires, sous l'influence de leur chef monsieur
+Royer-Collard, firent l'appoint de cette majorité factice, bien
+persuadés qu'ils étaient devoir tomber en trois mois un ministère
+ultra et d'être appelés à le remplacer.</p>
+
+<p>Monsieur Royer-Collard possède une de ces ambitions occultes qui
+prétend tout obtenir en ayant l'air de tout dédaigner. Il n'en est
+pas de plus dangereuses ni de plus <span class="pagenum"><a id="page064" name="page064"></a>(p. 064)</span> amère. Il s'était fait une
+grande existence avec un peu de talent et beaucoup d'emphase. On peut
+citer de lui deux ou trois discours remarquables et un grand nombre de
+mots, plus creux que profonds, mais qui ont eu grande vogue pendant un
+certain temps.</p>
+
+<p>L'alliance précaire des partis était le résultat des man&oelig;uvres de
+monsieur de Villèle. Si le ministère avait méprisé cette union contre
+nature, elle ne pouvait durer huit jours; mais monsieur de Villèle
+s'était bien flatté de trouver monsieur de Richelieu trop
+honorablement susceptible pour s'obstiner à garder une place où il
+semblait atteint par la désapprobation d'un des organes de la nation.
+Son espérance fut justifiée. Ce fut une faute, car la Chambre des
+députés parlait au nom de l'intrigue; mais ces genres de fautes
+n'appartiennent qu'aux plus nobles caractères. D'ailleurs le Roi, déjà
+gagné par les blandices de madame du Cayla, loin de solliciter ses
+ministres de braver une situation évidemment transitoire, les
+encouragea à faire du vote de l'adresse une question de cabinet.</p>
+
+<p>Lorsqu'il fut constaté que tout le parti ultra, dont Monsieur était le
+chef, travaillait aussi activement que lui-même au renversement du
+ministère, monsieur de Richelieu alla trouver le prince et lui demanda
+compte de cette parole de gentilhomme donnée, avec tant de solennité,
+l'année précédente.</p>
+
+<p>Monsieur ne se déconcerta nullement: «Oh! je vous en aurais dit bien
+d'autres pour vous faire accepter alors; les temps étaient si mauvais
+que nous étions encore heureux de n'être réduits qu'à vous et de
+pouvoir nous arrêter aux gens de votre nuance d'opinion; mais vous
+comprenez bien, mon cher duc, que cela ne pouvait durer.»</p>
+
+<p>Monsieur de Richelieu lui tourna le dos, avec plus <span class="pagenum"><a id="page065" name="page065"></a>(p. 065)</span>
+d'indignation que de respect. Il rassembla ses collègues et, après une
+longue conférence, ils conclurent que, s'il était facile de résister à
+la coalition improvisée des deux oppositions et à sa majorité factice,
+il était impossible, en revanche, de gouverner utilement avec
+l'hostilité de Monsieur. Rien n'aurait été plus aisé que de le rendre
+odieux au pays en démasquant ses intrigues, ses intentions et de le
+reléguer à n'être qu'un chef de faction; mais le cabinet était composé
+de gens trop consciencieux et trop royalistes pour vouloir achever de
+dépopulariser un prince, héritier de la couronne, que la santé du Roi
+plaçait sur l'estrade même du trône.</p>
+
+<p>En conséquence, les ministres décidèrent de se retirer en masse et le
+duc de Richelieu fut chargé d'en prévenir le Roi. Celui-ci, arrivé au
+dénouement, fut fort troublé: «Mon Dieu, dit-il, en mettant sa tête
+entre ses mains, que vais-je devenir? Que veulent-ils faire? Que
+va-t-on m'imposer?»</p>
+
+<p>Monsieur de Richelieu l'engagea à voir Monsieur et à se concerter avec
+lui. Peu d'heures après, il reçut un billet du Roi qui le mandait en
+toute hâte. Il le trouva seul dans son cabinet, le visage radieux:
+«Venez vite, mon cher Richelieu, votre conseil était excellent. J'ai
+vu mon frère; j'en suis parfaitement content: il est très sage, tout
+est arrangé; vous pouvez vous en aller quand vous voudrez.»</p>
+
+<p>Voilà quelles furent les expressions de la reconnaissance royale pour
+tous les services et tout le dévouement du duc de Richelieu. Je l'ai
+vu lui-même sourire en les répétant, mais ce sourire avait quelque
+chose de triste qui marquait un c&oelig;ur profondément ulcéré.</p>
+
+<p>Monsieur de Richelieu avait, aux yeux de toute la famille royale, un
+tort indélébile que rien ne pouvait effacer. Pendant l'émigration et
+au moment où la fondation <span class="pagenum"><a id="page066" name="page066"></a>(p. 066)</span> d'Odessa l'occupait le plus
+activement, l'année de son service de premier gentilhomme de la
+chambre auprès de Louis XVIII vint à sonner. Le duc pria le duc de
+Fleury, son camarade, établi à Mittau chez le Roi, de le remplacer et
+négligea de venir prendre son poste dans une antichambre d'émigration.
+Pour les princes de la maison de Bourbon, le service auprès de leur
+personne est toujours le principal devoir. Jamais ils n'ont pardonné
+ce premier grief au duc de Richelieu. Il avait, de plus, pour leur
+déplaire, les titres qu'y donnaient un esprit droit et sage et une
+noble indépendance de caractère.</p>
+
+<p>L'empressement du Roi pour obtenir la retraite de ses ministres était
+devenu si grand qu'il fit réclamer jusqu'à trois fois dans la soirée,
+leur démission. La difficulté de se réunir tous, à une heure insolite,
+pour la rédiger en commun, en avait retardé l'envoi. On sut depuis
+qu'il avait promis à madame du Cayla qu'elle lui serait remise avant
+l'heure de son coucher. En effet, elle la reçut à minuit.</p>
+
+<p>Ici se termine le règne de Louis XVIII; il n'a plus été qu'un
+instrument entre les mains des agents de Monsieur qui, lui-même,
+obéissait à la Congrégation. Lorsque monsieur de Villèle a cherché à
+s'en affranchir, il est tombé comme les autres.</p>
+
+<p>J'ai dit que Sosthène de La Rochefoucauld était depuis nombre d'années
+dans des relations intimes avec madame du Cayla. Sa femme en
+témoignait du chagrin, et son beau-père et sa belle-mère une humeur
+qu'ils ne manquaient pas une occasion de faire éclater.</p>
+
+<p>Mais, depuis la faveur de madame du Cayla, ils avaient changé
+d'allure. Ils s'étaient graduellement rapprochés, et monsieur et
+madame Mathieu de Montmorency passaient leur vie chez elle. Ce
+raccommodement obtint pour salaire le ministère des affaires
+étrangères pour <span class="pagenum"><a id="page067" name="page067"></a>(p. 067)</span> Mathieu. Sosthène racontait qu'il avait
+d'abord pensé à le prendre lui-même, mais il avait trouvé plus romain
+de l'abandonner à son beau-père: «J'ai fait des rois, seigneur, et
+n'ai pas voulu l'être.»</p>
+
+<p>Il n'y eut pas de président du conseil. Monsieur de Villèle n'osait
+pas encore y prétendre pour lui et ne voulait pas en reconnaître un
+autre. Monsieur de Corbière suivit le sort de son ami et patron et
+prit le portefeuille de l'intérieur. Monsieur de Peyronnet, qui
+s'était fait remarquer par sa furibonde faconde pendant le dernier
+procès à la Chambre des pairs, fut appelé aux sceaux. Sa réputation
+était tellement honteuse à Bordeaux, sa patrie, qu'il y eut des paris
+ouverts contre cette nomination, traitée d'apocryphe. Le <i>Moniteur</i>
+confondit les incrédules.</p>
+
+<p>Le maréchal Victor, duc de Bellune, était un choix selon les c&oelig;urs
+des plus purs ultras. On le reconnaissait pour un vieil imbécile
+entouré d'une famille d'escrocs, mais il <i>pensait si bien</i> que ce
+mérite l'emportait sur tous les inconvénients possibles.</p>
+
+<p>Afin que ce pitoyable cabinet reçut le scel du cachet de Sosthène, le
+duc de Doudeauville, son père, grand seigneur nécessiteux, fut nommé
+directeur des postes. Sa dignité ne lui permit pas d'abandonner son
+hôtel pour aller habiter celui de la rue Coq-Héron; mais il en fit
+enlever les meubles, les pendules, les ornements, le linge, les
+surtouts et jusqu'au billard qu'il fit apporter chez lui.</p>
+
+<p>Cette nomination donna lieu au dernier joli mot aristocratique de
+notre temps. Lorsqu'on annonça que le duc de Doudeauville était
+directeur des postes, quelqu'un demanda: «Et qui est-ce qui sera duc
+de Doudeauville?»</p>
+
+<p>Le marquis de Lauriston se sépara seul de ses anciens <span class="pagenum"><a id="page068" name="page068"></a>(p. 068)</span>
+collègues et resta ministre de la maison du Roi. Ses talents et son
+caractère le rendaient bien plus digne de figurer dans la nouvelle
+administration que de rester avec l'ancienne. Il avait déjà donné des
+gages de sa servilité à madame du Cayla.</p>
+
+<p>J'insiste sur cette crise ministérielle parce que c'est là, selon moi,
+l'écueil où la Restauration s'est perdue. Ainsi que les vaisseaux
+poussés par la tempête sur les Goodwin Sands, on a vu petit à petit la
+Congrégation l'attirer sous les eaux jusqu'à ce qu'elle ait été
+engloutie aux yeux de tous, chacun ayant prévu son sort sans pouvoir
+lui porter d'assistance efficace.</p>
+
+<p>Si monsieur de Villèle était parvenu au pouvoir par des voies
+souterraines qui lui valurent, même parmi ses plus féaux, le surnom de
+<i>la taupe</i>, il serait pourtant injuste de lui refuser un rare degré de
+sagacité.</p>
+
+<p>Entré dans la marine au commencement de la Révolution, il avait passé
+sa jeunesse à l'île Bourbon où il s'était marié. De retour en France,
+il s'était établi dans son manoir paternel, aux environs de Toulouse,
+et y avait vécu, pendant les années de l'Empire, sous l'influence de
+tous les petits préjugés de la gentilhommerie de province.</p>
+
+<p>Il était maire de la ville en 1814, et publia une brochure sur la
+convenance de rentrer dans les voies du pouvoir absolu, sans garrotter
+la volonté du Roi par la Charte. Elle resta aussi obscure que son
+auteur et ne fut exhumée que lorsqu'il devint un personnage politique;
+mais elle a probablement servi de fondation à là confiance que
+Monsieur lui a promptement témoignée.</p>
+
+<p>Les précédents de monsieur de Villèle n'avaient pas été de nature à le
+qualifier pour jouer un rôle dans l'État, et la vie d'intrigue avait
+absorbé tout son temps depuis son entrée aux Chambres où il prit
+rapidement une <span class="pagenum"><a id="page069" name="page069"></a>(p. 069)</span> grande influence. Dès 1816, il était le chef
+de l'opposition ultra royaliste. Il se trouvait ainsi dans une
+profonde ignorance des affaires lorsqu'il y arriva; mais il les
+apprit, en les faisant, avec autant de facilité que de perspicacité et
+aurait fini par administrer très bien s'il avait été maître de ses
+actions.</p>
+
+<p>Il comprenait moins les finances, et pas du tout la diplomatie. Non
+seulement il n'avait pas la moindre connaissance des rapports des
+nations entre elles, des caractères des souverains et des ministres
+qui les gouvernaient, mais, sachant à peine l'histoire en homme du
+monde, chaque traité, chaque engagement qui liait les pays entre eux
+lui semblait une révélation.</p>
+
+<p>J'ai entendu dire, à des diplomates, qu'il fallait lui tenir classe,
+comme à un écolier, avant de pouvoir causer des affaires avec lui et,
+sur ces sujets il ne montrait pas autant de perspicacité que
+d'ordinaire. Mais ce n'est pas un tort aux yeux des souverains. Tous
+les rois veulent faire la politique étrangère à leur gré; c'est le
+commérage de leur intimité, et le ministre des affaires étrangères
+n'est jamais trop ignorant, selon eux, pourvu qu'ils se croient obéis.</p>
+
+<p>Le vicomte Mathieu de Montmorency, avec des données un peu plus larges
+sur les rapports diplomatiques, avait un si petit esprit et une
+dévotion si ambitieusement puérile qu'il n'était que le serviteur des
+Jésuites. Au reste, pendant le ministère de monsieur de Villèle, hors
+monsieur de Chateaubriand un instant, tous ses collègues lui ont été
+soumis et il n'a eu à lutter qu'avec la Congrégation.</p>
+
+<p>Monsieur de Villèle excellait dans l'art de gouverner une Chambre. Il
+avait réussi, par toutes les ruses électorales permises ou non
+permises, à se procurer une majorité selon sa volonté, et il la
+soignait admirablement. <span class="pagenum"><a id="page070" name="page070"></a>(p. 070)</span> Il avait constamment une oreille aux
+ordres de tous les imbéciles qui voulaient y déposer des sornettes ou
+lui raconter leurs puériles affaires. Il écoutait avec l'air de
+l'intérêt, sans aucun signe d'impatience, s'engageait à profiter de
+renseignements si utiles, et congédiait un homme dévoué qui s'en
+allait persuadé qu'il gouvernait Villèle et le proclamait un ministre
+incomparable.</p>
+
+<p>Je suis loin de faire un tort à monsieur de Villèle de cette conduite.
+La faculté de se laisser patiemment ennuyer, sans trop le témoigner,
+est une vraie qualité d'homme d'État, surtout dans un gouvernement
+représentatif.</p>
+
+<p>Le plus grand obstacle de monsieur de Villèle aux affaires c'est
+d'avoir été trop pressé d'y arriver. Son mérite incontesté et son
+influence dans son parti l'y auraient amené un peu plus tard; mais,
+pour nouer l'intrigue qui l'y avait poussé, il lui avait fallu prendre
+des engagements qui le livraient pieds et poings liés à la
+Congrégation.</p>
+
+<p>L'esprit prêtre et l'esprit émigré, relevant tous deux de Monsieur,
+voulaient diriger les affaires en dehors des intérêts nationaux.
+Monsieur de Villèle le sentait mieux que personne, mais, pris dans ses
+propres filets, il n'osait pas même chercher à s'en affranchir.</p>
+
+<p>Deux de ses collègues, messieurs de Montmorency et de Clermont
+Tonnerre, se trouvaient les agents directs de la Congrégation.
+Messieurs de Lavau et Franchet lui obéissaient et l'inspiraient tour à
+tour, et monsieur de Rainneville, sous le titre de secrétaire général
+des finances, devint son espion près de monsieur de Villèle.</p>
+
+<p>Homme d'esprit, monsieur de Rainneville ne tarda pas à s'apercevoir
+des dangers où l'on précipitait la monarchie; il conçut des
+inquiétudes, mais ne put s'arrêter.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page071" name="page071"></a>(p. 071)</span> On va me dire, vous parlez sans cesse de la Congrégation;
+qu'était-ce donc? Je pourrais répondre: le mauvais génie de la
+Restauration, mais cela ne satisferait pas. Pour nous, qui l'avons vue
+à l'&oelig;uvre, nous ne pouvons douter de son existence, et pourtant je
+ne saurais dire, à l'heure qu'il est, quels étaient les chefs réels de
+cette association qui réglait le destin du pays. On a désigné un
+certain père Ronsin, jésuite. Je ne voudrais pas l'affirmer.</p>
+
+<p>Indubitablement, la Société de Jésus se recrutait, à la Cour, de
+jésuites à robes courtes. Monsieur d'abord, Jules de Polignac, Mathieu
+de Montmorency, le marquis de Tonnerre, le duc de Rivière, le baron de
+Damas, en étaient les coryphées. Tout ce qui avait de l'ambition ou se
+sentait des dispositions à l'intrigue se ralliait, avec plus ou moins
+de zèle, à ce parti qu'on voyait au pinacle et qui ne devait point en
+descendre pendant tout le règne, prochainement espéré, de Monsieur.</p>
+
+<p>Si je ne puis signaler les chefs de cette doctrine, je puis au moins
+indiquer ses projets; ils me sont revenus par trop de voies, directes
+et indirectes, pour qu'ils ne me soient pas très familiers. Toutefois
+les articles n'en étaient pas rédigés avec une telle rigidité qu'ils
+ne conservassent assez d'élasticité pour se formuler avec plus ou
+moins de violence, selon les personnes qu'on cherchait à captiver.
+Mais voici les traits fondamentaux vers lesquels on devait tendre: les
+trois ordres rétablis dans l'État; le clergé, mis en possession de
+biens territoriaux, indépendant, ne relevant que du Pape, c'est-à-dire
+de personne, et tenant le premier rang; la noblesse, reconnue comme
+ordre, avec le plus des anciens privilèges qu'on pourrait ressusciter;
+la Chambre des pairs rendue élective par la noblesse exclusivement qui
+se trouvait ainsi représentée comme faisant corps dans l'État; la
+<span class="pagenum"><a id="page072" name="page072"></a>(p. 072)</span> Chambre des députés conservée, on la reconnaissait instrument
+admirable pour battre monnaie (selon l'expression admise), mais avec
+une loi électorale qui donnât une influence considérable aux classes
+supérieures. Voilà comme on entendait la Constitution.</p>
+
+<p>La Couronne avait aussi sa part. Il s'agissait d'établir un moyen
+pour, en dernier ressort, forcer les assemblées à enregistrer les
+volontés du Roi qui pût répondre au lit de justice de l'ancien régime.</p>
+
+<p>C'est en professant ces doctrines qu'on était regardé comme fidèle
+serviteur <i>du trône et de l'autel</i>, phrase banale dont on nous a
+rebattu les oreilles pendant les dix années que les intérêts de
+coterie et de passion ont si activement travaillé à en saper les
+fondements au lieu de les relever comme ils le prétendaient.</p>
+
+<p>Les lois sur le sacrilège, sur le rétablissement des couvents, sur le
+droit d'aînesse, et enfin la forme de l'indemnité donnée aux émigrés
+ont été imposées à monsieur de Villèle par la Congrégation. Il en
+sentait toutes les conséquences et tâchait de les éloigner le plus
+possible.</p>
+
+<p>Pendant la première année, les conspirations lui servirent de
+prétexte. Elles furent poursuivies et punies avec une extrême rigueur.
+L'échafaud politique se releva dans plusieurs provinces, aussi bien
+qu'à Paris. La ruse employée contre les mécontents dans celles de
+l'Est excita l'animadversion publique.</p>
+
+<p>On fit parcourir la campagne par un corps de troupe, criant «Vive
+l'Empereur», afin d'encourager les bonapartistes à se déclarer et
+d'obtenir des preuves de culpabilité contre eux. Il faut avouer que
+cette mesure était plus digne des suppôts de l'inquisition que des
+ministres d'un roi constitutionnel.</p>
+
+<p>Toutefois, cela passa pour un trait d'habileté à la Cour <span class="pagenum"><a id="page073" name="page073"></a>(p. 073)</span> et
+dans la Chambre des députés. Le pays et la Chambre des pairs furent
+indignés. Monsieur de Villèle se flattait qu'en jetant ces os à ronger
+à la Congrégation, elle se calmerait sur ses prétentions; mais elle
+n'a jamais voulu lui laisser un moment de repos et, dès lors, elle
+préparait la guerre d'Espagne.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page074" name="page074"></a>(p. 074)</span> CHAPITRE VII</h3>
+
+<p class="resume">Mort du duc de Richelieu. &mdash; Persévérance de l'attachement de la
+ reine de Suède. &mdash; Son désespoir. &mdash; Mort de lord
+ Londonderry. &mdash; Monsieur de Chateaubriand ambassadeur à
+ Londres. &mdash; Il s'y ennuie. &mdash; Le vicomte de Montmorency. &mdash; Congrès de
+ Vérone. &mdash; Le duc Mathieu de Montmorency. &mdash; Sa vie et sa mort.</p>
+
+<p>La France fit une perte réelle: la mort de monsieur de Richelieu la
+priva d'un homme habile, vertueux, honoré, autour duquel des gens de
+talent et de conscience se seraient naturellement groupés et que la
+force des choses aurait probablement rappelé au pouvoir avant que les
+affaires fussent désespérées. Peut-être monsieur de Richelieu
+aurait-il pu sauver la Restauration d'elle-même.</p>
+
+<p>Dieu en avait autrement ordonné. Il a suscité le règne de Charles X.
+Plaise à sa divine volonté que ce soit pour le bonheur de nos neveux!
+Ce n'est pas pour celui des contemporains.</p>
+
+<p>Pendant les derniers mois de son ministère et surtout depuis sa
+retraite, monsieur de Richelieu venait souvent chez moi. Il y avait
+amené monsieur Pasquier, et c'est à cette époque qu'a commencé ma
+liaison plus intime avec ce dernier.</p>
+
+<p>Tous deux regrettaient le pouvoir où ils se sentaient convenablement
+placés et où ils avaient l'intime conviction d'avoir rendu des
+services essentiels au Roi et au pays. Tous deux s'en expliquaient
+librement et blâmaient, quoiqu'avec mesure, les voies dangereuses où
+ils voyaient <span class="pagenum"><a id="page075" name="page075"></a>(p. 075)</span> s'engager. Monsieur Pasquier n'était mu que par
+le sentiment d'un bon citoyen, inquiet pour le pays, et par une
+raisonnable ambition. Peiné de se voir arrêté dans sa carrière, il n'y
+avait rien d'amer dans ses impressions.</p>
+
+<p>Il en était autrement du duc de Richelieu: la conduite des princes
+l'avait ulcéré jusqu'au fond du c&oelig;ur. Il était blessé de leur
+ingratitude de toute la profondeur du dévouement qu'il leur avait
+porté et, quoique bien dégrisé de ce culte, ses vieux souvenirs le
+rendaient plus susceptible à leurs procédés. Le duc de Richelieu,
+grand veneur et premier gentilhomme de la chambre, continuait à aller
+parfois déjeuner au château; il y était toujours très froidement
+accueilli.</p>
+
+<p>Madame la duchesse d'Angoulême venait d'acquérir Villeneuve-l'Étang.
+Elle était fort en train de cette nouvelle propriété et se faisait
+apporter de la crème de chez elle. On la mettait dans un petit pot
+auprès de la princesse qui en donnait à quelques personnes. C'était
+une faveur. Un jour, elle affecta d'en offrir à travers la table, à
+droite et à gauche du duc de Richelieu, d'une manière si marquante que
+l'exclusion devenait une offense.</p>
+
+<p>J'ai entendu le duc de Richelieu raconter lui-même cette futile
+circonstance, avec cette teinte d'ironie qui part d'un profond
+chagrin, accompagné de dédain. Il s'en voulait à lui-même d'être
+sensible à de telles misères, mais son vieux sang de courtisan prenait
+le dessus de sa raison, et, au fond, il y avait une intention
+d'insulte cachée, sous ces formes désobligeantes, dont il avait raison
+d'être courroucé.</p>
+
+<p>C'est dans ces dispositions qu'il eut lieu de soupçonner un homme
+qu'il avait comblé, auquel il était fort attaché et qui avait toute sa
+confiance, d'une action qui, en terme judiciaire, s'appelle un vol.
+Cette découverte le bouleversa. Il ne voulut pas l'approfondir. Avant
+de <span class="pagenum"><a id="page076" name="page076"></a>(p. 076)</span> prendre un parti sur la manière dont il lui convenait
+d'agir, il sentit le besoin de quelques jours de calme et partit pour
+se rendre chez sa femme à Courteilles. Il y avait récemment fait un
+séjour assez long dont il s'était bien trouvé.</p>
+
+<p>La passion de la reine de Suède ne s'était pas calmée; elle le suivit,
+selon son usage, et s'établit dans la petite auberge servant de
+tourne-bride au château d'où elle pouvait surveiller toutes ses
+actions. Cet espionnage, encore plus insupportable à monsieur de
+Richelieu dans l'état d'exaspération où il était arrivé, le décida à
+revenir.</p>
+
+<p>Il avait, la veille, traversé à cheval un gué assez profond, et avait
+négligé de changer ses vêtements mouillés. On attribua à cette
+circonstance un mouvement fébrile et le mauvais visage qu'il avait en
+montant en voiture. Il refusa de voir le médecin de madame de
+Richelieu, mais promit de faire appeler le sien, s'il n'était pas
+mieux le lendemain.</p>
+
+<p>À peine en route, la fièvre augmenta. Un aide de camp polonais, qui
+l'accompagnait toujours, en devint inquiet. À Dreux, la reine de
+Suède, qui le suivait à la piste et qui, aux relais, faisait placer sa
+voiture de manière à se procurer le bonheur de l'apercevoir un
+instant, fut tellement frappée de son changement qu'elle fit appeler
+l'aide de camp et lui dit: «Monsieur, il faut prendre sur vous de
+faire saigner le duc de Richelieu sur-le-champ.»</p>
+
+<p>Elle lui répéta cette injonction à Pontchartrain et à Versailles, en
+lui donnant pour preuve de l'état dangereux d'affaiblissement où était
+le duc qu'il négligeait de baisser le store de sa voiture du côté où
+elle se trouvait placée. Malheureusement, l'aide de camp n'osa rien
+décider. L'accès tomba entre Versailles et Paris, et, en arrivant,
+monsieur de Richelieu n'était pas très souffrant.</p>
+
+<p>Sa s&oelig;ur, madame de Montcalm, était établie chez lui. <span class="pagenum"><a id="page077" name="page077"></a>(p. 077)</span> Il
+entra dans sa chambre, demanda à souper, mangea fort peu. On le décida
+à envoyer chercher le docteur Bourdois. Bourdois était malade; il se
+fit remplacer par Lerminier, médecin accrédité mais qui ne connaissait
+pas le tempérament du duc. Bourdois l'avertit qu'il avait affaire à
+l'homme du monde le plus nerveux et le plus impressionnable par les
+affections morales: «Je lui ai quelquefois cru une maladie grave,
+dit-il, et, deux heures après, je l'ai retrouvé dans son état
+naturel.»</p>
+
+<p>Muni de ces funeste instructions, Lerminier arriva chez monsieur de
+Richelieu. Il le trouva couché, moitié assoupi, et fort irrité de voir
+une figure nouvelle. Il proposa divers remèdes qui tous furent
+repoussés. Enfin la consultation se borna à ordonner quelques tasses
+d'infusion de feuilles d'oranger pour calmer la soif; on verrait le
+lendemain ce qu'il serait convenable de faire.</p>
+
+<p>Lerminier retourna chez Bourdois lui rendre compte de sa visite et de
+l'exaspération du duc, seul symptôme qui l'inquiéta. Bourdois lui
+assura l'avoir toujours trouvé ainsi dès qu'il avait un peu de fièvre.</p>
+
+<p>À six heures, l'abbé Nicole, avant de se rendre à son cours, entra
+chez monsieur de Richelieu. Son valet de chambre lui dit qu'il
+reposait après une nuit fort agitée. Il s'approcha pour le regarder et
+fut tellement frappé de son changement qu'il se décida à envoyer
+chercher des médecins. Il en arriva plusieurs; on essaya de tous les
+remèdes, mais vainement: monsieur de Richelieu ne se réveilla pas de
+ce sommeil de mort. Avant midi, il avait cessé de vivre.</p>
+
+<p>Cette mort subite, puisque personne ne le savait même souffrant,
+frappa tout le monde. Ses amis, et il en avait de sincères, le
+pleurèrent amèrement, et tous les gens de bon sens le regrettèrent
+dans le moment et plus encore par la suite.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page078" name="page078"></a>(p. 078)</span> C'est à cette occasion que monsieur de Talleyrand dit, pour
+la première fois, ce mot qu'il a si pauvrement prodigué depuis:
+«C'était quelqu'un!»</p>
+
+<p>Monsieur le duc d'Angoulême fut le seul de la famille royale qui
+témoigna quelque peine. Il dit à mon frère ces propres paroles: «Je le
+regrette beaucoup; il ne nous aimait pas, mais il aimait la France. Sa
+vie était une ressource et sa mort est une perte.»</p>
+
+<p>Le Roi, Monsieur et Madame furent plutôt soulagés de ne plus voir un
+homme vis-à-vis duquel ils étaient mal à l'aise. Les courtisans
+prirent exemple du maître et ne feignirent pas une douleur qu'ils ne
+ressentaient pas. Ils étaient excusables, car monsieur de Richelieu ne
+les aimait ni ne les estimait.</p>
+
+<p>Le désespoir de la reine de Suède fut aussi violent que son
+extravagante passion. Elle loua une tribune à l'Assomption et, le
+corps du duc de Richelieu ayant été déposé dans cette église jusqu'à
+ce qu'on pût le transporter à la Sorbonne, elle y passa les jours et
+les nuits dans une douleur immodérée, justifiant ainsi les folies des
+années précédentes.</p>
+
+<p>J'ai déjà raconté comment elle poursuivait monsieur de Richelieu sur
+toutes les grandes routes. Elle exerçait la même persécution dans
+Paris. Elle avait des appartements près de tous ceux qu'il habitait ou
+qu'il fréquentait; il ne pouvait se mettre à une fenêtre qu'aussitôt
+la reine ne parut à une autre. Dès qu'il sortait, elle était à sa
+suite, sa voiture suivait la sienne, elle s'arrêtait quand il
+s'arrêtait, descendait quand il descendait, l'attendait pendant toutes
+ses visites et en reprenait le cours avec une persévérance qui était
+devenue un véritable cauchemar pour le pauvre duc.</p>
+
+<p>Entrait-il dans une boutique, elle l'y suivait, y restait après lui,
+se faisait donner ce qu'il avait choisi et lui faisait <span class="pagenum"><a id="page079" name="page079"></a>(p. 079)</span>
+envoyer le pareil. C'était surtout pour des fleurs qu'il faisait
+porter quelquefois chez une femme à laquelle il était attaché que la
+reine exerçait cette innocente filouterie. Elle racontait naïvement
+alors qu'elle se faisait l'illusion de croire ces fleurs choisies pour
+elle, quoiqu'elle sût fort bien leur destination.</p>
+
+<p>Monsieur de Richelieu avait besoin d'exercice et allait assez souvent
+au jardin des Tuileries; la reine y accourait, mais elle remarquait
+que sa présence en chassait le duc et regrettait de le priver de sa
+promenade.</p>
+
+<p>Un jour, elle arriva toute radieuse chez madame Récamier. Elle avait
+fait un arrangement avec ses marchands pour avoir chaque jour un
+costume de forme et de couleur différentes. Monsieur de Richelieu, la
+reconnaissant de moins loin, ne détournait la tête qu'après qu'elle
+avait eu le bonheur d'envisager sa figure un instant. Une fois même où
+il causait avec animation, elle lui avait escamoté une révérence en
+passant très près de lui, et lui en faisant une qu'il lui avait rendue
+avant de la reconnaître.</p>
+
+<p>Elle était accourue, transportée, raconter ce triomphe à madame
+Récamier dont je tiens ces détails. Celle-ci avait fait de vains
+efforts pour rappeler un peu de dignité féminine dans le c&oelig;ur de la
+reine de Suède en lui reprochant des empressements si constamment
+rebutés, car la répulsion devenait aussi exaltée que la poursuite et
+frisait la brutalité. Mais elle l'aimait ainsi, <i>et même un peu
+farouche</i>, et toute l'éloquence de madame Récamier pâlissait devant
+cette étrange fantaisie.</p>
+
+<p>Quant à monsieur de Richelieu, il en était importuné jusqu'au
+courroux. Tout consciencieux qu'il était d'employer les moyens de
+l'État à son service particulier, je me persuade qu'il ne résista pas
+à faire insinuer à Stockholm combien la reine y serait plus
+convenablement établie <span class="pagenum"><a id="page080" name="page080"></a>(p. 080)</span> qu'à Paris. Ce qu'il y a de sûr, c'est
+que son mari pressait son retour; elle répondait toujours par des
+certificats de médecin, et ne consentit à aller occuper une place sur
+le trône de son époux qu'après la mort du duc.</p>
+
+<p>C'est le seul exemple d'un amour féminin aussi persévérant dans ses
+actions ostensibles sans avoir jamais reçu le plus léger encouragement
+et abreuvé de dégoût dont j'aie jamais eu connaissance.</p>
+
+<p>Bientôt après la mort de monsieur de Richelieu, lord Castlereagh,
+devenu marquis de Londonderry, mit fin à son existence. Depuis
+quelques jours, il donnait des signes de bizarrerie. Un matin, il
+sortit à son heure accoutumée du lit conjugal, entra dans son cabinet,
+fit une partie de sa toilette, puis revint dans la chambre de sa femme
+chercher des pilules qu'il prenait journellement, les avala, et, en
+retournant dans son cabinet, se coupa, avec un très petit canif,
+l'artère jugulaire si artistement qu'une blessure de fort peu de
+lignes le fit tomber mort presqu'immédiatement. Lady Londonderry
+entendit sa chute et se précipita vers lui, mais tous les secours
+étaient déjà inutiles.</p>
+
+<p>On a voulu chercher des causes politiques à ce suicide; il n'y en
+avait aucune. Lord Londonderry était d'un caractère froid et calme,
+peu propre à s'émouvoir de pareilles considérations. Sa mort ne peut
+s'attribuer qu'à un accès de folie, maladie héréditaire dans sa
+famille. Certes, pour qui a été au courant des deux événements, la
+mort de monsieur de Richelieu a été bien plus déterminée par des
+affections morales, où la politique entrait pour beaucoup, que celle
+de lord Londonderry.</p>
+
+<p>Monsieur de Chateaubriand avait été enchanté d'être nommé ambassadeur
+en Angleterre où il remplaça le duc Decazes. Son imagination mobile
+jouissait du contraste <span class="pagenum"><a id="page081" name="page081"></a>(p. 081)</span> de déployer les pompes diplomatiques
+là où il avait traîné l'existence de l'obscur émigré. Ce bonheur fut
+moins vif qu'il n'avait prévu, d'autant que sa gloire personnelle ne
+jette pas de grands rayons hors de France.</p>
+
+<p>Son talent, si populaire chez nous, a peu de retentissement à
+l'étranger, soit qu'il ait jeté son grand éclat pendant que la
+Révolution faisait trop de bruit pour qu'il fût écouté, soit que les
+témérités de l'école qu'il a fondée n'eussent pas pour des peuples,
+accoutumés à les trouver dans leur propre littérature, le charme que
+nous y reconnaissions avant que les extravagances des disciples
+eussent discrédité le maître.</p>
+
+<p>Remarquons aussi que le mérite particulier des ouvrages de monsieur de
+Chateaubriand tient au prestige d'un certain agencement de mots, très
+artistement combinés, qui donne à son style un éclat de coloris auquel
+les étrangers doivent être bien moins sensibles que les nationaux.
+Quelle qu'en soit la raison, monsieur de Chateaubriand n'est point
+apprécié hors de France, et c'est ce qui, en tout temps, lui a rendu
+impossible de séjourner dans d'autres pays.</p>
+
+<p>Il ne tarda pas à être aussi dégoûté de Londres que de Berlin, et
+sollicita vivement d'être envoyé au Congrès de Vérone. Le vicomte de
+Montmorency, fort son ami d'ailleurs, s'en souciait peu; mais,
+aussitôt après le départ de ce ministre pour Vérone, monsieur de
+Villèle, chargé par intérim du portefeuille des affaires étrangères,
+se fit de plus nommer président du conseil et se mit en correspondance
+intime avec le vicomte de Chateaubriand.</p>
+
+<p>Quant à Mathieu, il prenait sa route pour Vienne; on l'y attendait
+avec impatience. À peine descendu de voiture, il sort à pied. Bientôt
+après, monsieur de Metternich <span class="pagenum"><a id="page082" name="page082"></a>(p. 082)</span> arrive à l'ambassade; on lui
+assure que, sans doute il se sera croisé avec monsieur de Montmorency.
+Il retourne chez lui, sans l'y trouver. On le cherche pendant six
+heures dans la ville; l'inquiétude commençait à gagner lorsqu'il
+revint paisiblement au gîte.</p>
+
+<p>Chargé de lettres et de petits cadeaux par des religieuses de Paris
+pour une communauté de Vienne, il avait eu pour premier soin d'aller
+les porter et était resté six heures à visiter cette maison. Avait-il,
+là, rencontré quelque adepte du parti prêtre? Cela est très possible,
+mais je ne le sais pas et je me borne aux faits positifs.</p>
+
+<p>Ce début ne lui donna pas grand relief dans le monde diplomatique qui
+se préparait à prendre la route de Vérone, et rien ne fut plus
+pitoyable que notre attitude politique à ce Congrès.</p>
+
+<p>Nous y avions une nuée d'envoyés; messieurs de Blacas, de Caraman, de
+La Ferronnays s'y étaient réunis à leur ministre, en accompagnant les
+souverains auprès desquels ils étaient accrédités, et traînaient à
+leur suite une multitude de secrétaires et d'attachés. Il y avait plus
+de français à Vérone que de toutes les autres nations ensemble, et
+pourtant la France n'y jouait pas le premier rôle, d'autant qu'il n'y
+avait ni union ni franchise parmi ses propres agents.</p>
+
+<p>Monsieur et le ministre des affaires étrangères voulaient porter la
+guerre en Espagne. Le Roi et le président du conseil voulaient
+l'éviter. Les divers ambassadeurs se partageaient entre ces deux
+opinions.</p>
+
+<p>Monsieur de Villèle, persuadé par les protestations de monsieur de
+Chateaubriand qu'il apporterait un grand renfort à la sienne,
+l'autorisa à se rendre à Vérone. Il arriva [décidé à se] prononcer
+contre la guerre de la Péninsule, et ses dépêches confirmèrent
+monsieur de <span class="pagenum"><a id="page083" name="page083"></a>(p. 083)</span> Villèle dans l'idée qu'il avait acquis un
+puissant auxiliaire.</p>
+
+<p>Le vicomte de Montmorency revint à Paris où il était attendu par le
+titre de duc. Il est difficile de comprendre la puérile joie que cette
+faveur inspira à lui et à sa femme, mais elle ne fut pas de longue
+durée. Le duc Mathieu déclara qu'il se tenait pour engagé à faire
+entrer une armée en Espagne. Monsieur de Villèle s'y refusa et
+monsieur de Montmorency donna, bien à regret, sa démission.</p>
+
+<p>Monsieur de Chateaubriand, arrivé à tire-d'aile, prit la place de son
+ami, et, une fois assis au conseil, se montra plus vif pour la guerre
+d'Espagne que ne l'avait été son prédécesseur. Les cajoleries
+prodiguées par l'empereur Alexandre, lorsque monsieur de Chateaubriand
+était resté seul à Vérone après le départ de ses collègues,
+avaient-elles amené une révolution dans ses idées ou bien avait-il
+jusque-là caché ses véritables opinions? On peut le soupçonner
+également de mobilité et de dissimulation, mais les faits sont tels
+que je les raconte.</p>
+
+<p>Mathieu avait trouvé assez simple d'être remplacé par monsieur de
+Chateaubriand lorsqu'il le croyait d'un avis contraire au sien; mais
+il fut indigné quand il le vit, arrivé au pouvoir, suivre les mêmes
+errements. Il s'en expliqua avec une extrême amertume. J'assistai à
+une scène de violence de sa part où il ne l'épargna pas. Il fallut
+toute l'habileté et la douceur de madame Récamier, presqu'également
+amie de tous deux, pour éviter le scandale d'une rupture, ouverte et
+motivée, devant le public. Monsieur de Chateaubriand la redoutait à
+juste titre.</p>
+
+<p>La vie de Mathieu n'a pas été celle de tout le monde. Son père, le
+vicomte de Laval, fils cadet du maréchal, avait épousé mademoiselle de
+Boullongne, fille de finance, destinée à une immense fortune qu'elle
+n'a pourtant pas <span class="pagenum"><a id="page084" name="page084"></a>(p. 084)</span> eue. Elle était extrêmement jolie,
+spirituelle, piquante, et s'empara promptement de l'esprit et du
+c&oelig;ur de la duchesse de Luynes, s&oelig;ur de son mari.</p>
+
+<p>La vicomtesse de Laval désirait passionnément une place à la Cour.
+Madame de Luynes s'identifia à ce v&oelig;u de sa belle-s&oelig;ur; tout
+était à peu près arrangé lorsque la famille royale se prononça contre
+cette prétention de mademoiselle Boullongne. Elle fut repoussée
+durement. La famille de Montmorency se tint pour offensée de cet
+affront à une femme qui n'était plus mademoiselle Boullongne mais
+madame de Laval. Madame de Luynes proclama son mécontentement. Je
+crois même qu'elle cessa de faire son service de dame du palais
+jusqu'au moment où les malheurs de la Révolution la ramenèrent aux
+pieds de la Reine.</p>
+
+<p>Le duc et la duchesse de Luynes n'avaient qu'une fille unique destinée
+à être la plus grande héritière de France. L'amour de la duchesse pour
+son nom lui fit désirer de la marier à un de ses neveux, et l'amitié
+qu'elle portait à la vicomtesse l'engagea à donner la préférence au
+fils unique de celle-ci sur les quatre fils de son frère aîné, le duc
+de Laval. Lui-même, fort dévoué à la vicomtesse, le souhaitait.</p>
+
+<p>L'union de Mathieu avec la jeune Hortense de Luynes fut donc convenue,
+à la satisfaction des deux mères et avec l'assentiment du duc de
+Luynes. Il survint un obstacle auquel on ne s'attendait guère.</p>
+
+<p>Gui de Laval, fils aîné du duc, roux, laid, asthmatique, cacochyme,
+vieillard de vingt ans, avait épousé mademoiselle d'Argenson,
+charmante personne qui faisait un contraste frappant avec l'époux que
+d'immenses avantages de rang et de fortune lui avaient fait accepter.
+Le jeune Mathieu ne fut pas le dernier à en être frappé, et il devint
+amoureux fou de sa charmante cousine.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page085" name="page085"></a>(p. 085)</span> Élevé dans l'hostilité de la Cour, par suite du
+mécontentement de ses parents, livré aux soins de l'abbé Sieyès pour
+lui former le c&oelig;ur et l'esprit, il tomba, ainsi préparé, dans la
+société intime de la famille d'Argenson où il ne fit qu'accroître ses
+dispositions révolutionnaires et développer l'incrédulité
+philosophique inspirée par son instituteur. Toutefois la droiture d'un
+c&oelig;ur passionné le fit reculer devant l'idée d'épouser Hortense de
+Luynes, tandis qu'il adorait la marquise de Laval. Celle-ci, plus
+avisée, un peu plus âgée et peut-être moins éprise, comprit fort bien
+que la rupture de ce mariage lui serait imputée à crime par toute la
+famille et obtint, par ses sollicitations, le consentement de Mathieu.</p>
+
+<p>Il conduisit à l'autel mademoiselle de Luynes encore enfant, puis elle
+rentra dans son couvent. Mathieu l'oublia à peu près auprès de la
+marquise. Cependant les années amenèrent le moment où il devint
+convenable de réunir les jeunes époux. Il fallut encore avoir recours
+à l'influence de la marquise.</p>
+
+<p>Ce rapprochement était à peine fait que la duchesse de Luynes, après
+quinze ans de stérilité, accoucha d'un fils, et, ce qui fut bien plus
+sensible à Mathieu, son cousin, Gui de Laval, mourut sans enfants,
+laissant une veuve dont la possession aurait fait son bonheur.</p>
+
+<p>Il était trop honnête homme pour n'avoir pas d'excellents procédés
+pour sa jeune épouse, mais il l'accabla de ses froideurs et, pour
+étourdir son c&oelig;ur, se jeta tête baissée dans toutes les
+exagérations révolutionnaires. Ses parents ne l'arrêtaient pas et sa
+maîtresse l'y poussait. Elle était intimement liée avec mesdames de
+Staël, de Broglie, de Beaumont et partageait leurs opinions qu'elle
+faisait adopter à Mathieu. Il montra assez de talent à la tribune où
+il finit par renier, avec toute l'exagération d'une jeune cervelle,
+son origine et son Dieu. Il attira <span class="pagenum"><a id="page086" name="page086"></a>(p. 086)</span> sur sa tête la vive colère
+de la Cour et du parti anti-révolutionnaire ainsi que le blâme des
+gens sensés.</p>
+
+<p>Lors de la première fédération, l'exaltation ou plutôt la mode
+engagèrent un certain nombre des femmes les plus élégantes à aller
+traîner la brouette, dans le Champ-de-Mars, pour aider <i>manuellement</i>
+aux préparatifs de la fête, soi-disant nationale, de la fédération.</p>
+
+<p>La marquise de Laval ne fut pas des dernières à s'y rendre, dans un
+beau carrosse doré, suivie de trois laquais portant la livrée de
+Montmorency et la manche du connétable, pour bien constater de son
+amour pour l'égalité et témoigner combien elle aspirait à faire partie
+de la classe vénérable des travailleurs productifs.</p>
+
+<p>Une averse survenue, qui trempa ses légers vêtements et ses souliers
+de taffetas, donna un cruel démenti à ses prétentions civiques. Elle
+gagna une fluxion de poitrine, le poumon s'attaqua; elle languit
+quelques semaines et expira dans les bras de Mathieu. Effrayée
+peut-être de la route que prenaient les actes révolutionnaires et
+ramenée à des idées plus saines par les douleurs et l'approche de sa
+fin, elle les prêcha à son cousin avec l'éloquence du lit de mort.</p>
+
+<p>Cette perte, qui le jeta dans un désespoir sans borne, fut un temps
+d'arrêt dans la carrière politique de Mathieu. C'est pourtant à ce
+moment que commença l'intimité de sa liaison avec madame de Staël
+qu'aucun événement n'a pu rompre ni même refroidir. Le public a cru
+que la consolatrice avait réussi à faire oublier la marquise. Je suis
+très persuadée du contraire. Cette sainte amitié, née dans les larmes,
+a conservé la pureté de son origine.</p>
+
+<p>Pendant que l'affliction de Mathieu l'absorbait tout entier, la
+Révolution marchait de crime en crime et aucune <span class="pagenum"><a id="page087" name="page087"></a>(p. 087)</span> âme honnête
+ne pouvait plus s'y associer. Je ne sais si c'est immédiatement après
+la mort de madame de Laval que les sentiments religieux s'emparèrent
+du c&oelig;ur de son cousin; mais je ne le retrouve, dans mes souvenirs,
+que quelques années plus tard menant en Suisse la vie d'un anachorète
+et expiant dans les remords les erreurs de sa première jeunesse. Il
+avait laissé en France, auprès de sa mère, la duchesse de Luynes, sa
+femme grosse. Il lui était né une fille, mariée depuis à Sosthène de
+La Rochefoucauld.</p>
+
+<p>Le temps ayant un peu cicatrisé les blessures de Mathieu, les prières
+de madame de Staël l'attirèrent à Coppet où ses soins achevèrent de le
+calmer.</p>
+
+<p>La France était redevenue habitable; le désir de revoir sa patrie et
+de remplir les devoirs de famille, qu'une violente passion lui avait
+trop fait négliger, l'y ramena. Si madame Mathieu avait eu à souffrir
+de ses froideurs avant l'émigration, elle le lui rendit en hauteur et
+en maussaderie au retour.</p>
+
+<p>Dans le long séjour qu'elle avait fait en prison pendant la Terreur,
+Hortense s'était passionnément attachée à une femme de chambre qu'elle
+y avait menée ou trouvée et vivait exclusivement avec elle, livrée à
+toutes les plus petites pratiques de la religion à laquelle seule elle
+pliait un caractère de fer. Sa fille tenait peu de place dans sa vie,
+ses parents moins encore, son mari point du tout. Reconnaissant ses
+torts envers elle et souhaitant trouver dans des affections légitimes
+une nourriture permise à un c&oelig;ur très tendre, monsieur de
+Montmorency supporta, avec une patience admirable, les procédés dont
+il fut accueilli et chercha à ramener sa femme à plus de douceur.</p>
+
+<p>Bientôt sa fille fut mise au couvent pour l'éloigner de ses caresses,
+et madame Mathieu lui déclara qu'étant en <span class="pagenum"><a id="page088" name="page088"></a>(p. 088)</span> prison; pendant la
+Terreur, elle avait fait v&oelig;u de célibat pour sauver sa tête et
+celle de ses parents.</p>
+
+<p>Mathieu se soumit et n'eut d'autre ressource que de suivre son exemple
+et de mener une vie tout à fait ascétique. Il se livra aux bonnes
+&oelig;uvres, aux mortifications de la chair et s'exalta dans les idées
+religieuses, repoussé qu'il était de tous les liens de famille. Nous
+l'avons vu pendant vingt ans tenant cette conduite et traité par sa
+femme avec un dédain poussé à un tel point que, par exemple,
+lorsqu'elle dînait hors de chez elle, elle ne se donnait pas la peine
+de l'en prévenir, et il rentrait pour se mettre à table sans trouver
+le repas qu'elle défendait à ses gens d'apprêter.</p>
+
+<p>Il n'avait aucune fortune personnelle et, même lorsque la mort du duc
+de Luynes rendit madame Mathieu immensément riche, elle ne lui donna
+pas une obole. Je l'ai vu voyager sur l'extérieur des diligences parce
+qu'il n'avait pas de quoi payer une place dans l'intérieur. Elle
+joignait la désobligeance des formes aux duretés du fond, et il
+fallait l'inépuisable patience de Mathieu pour supporter une pareille
+conduite.</p>
+
+<p>Il était d'une charmante et noble figure, aimable, spirituel et fait
+pour plaire. Il partageait son c&oelig;ur entre Dieu et l'amitié, et
+portait ces sentiments jusqu'à l'exaltation. La Restauration y ajouta
+l'ambition, et cette ambition dévote qui, en sûreté de conscience, se
+prête même aux plus vilaines intrigues, assurée qu'elle est de ne
+prétendre au pouvoir que pour la plus grande gloire de Dieu.</p>
+
+<p>Mathieu, que le besoin d'expier les erreurs de sa jeunesse avait jeté
+dans les mains des prêtres, était dès longtemps disciple de la petite
+Église; il devint facilement membre de la Congrégation; elle le poussa
+pour s'en faire un appui.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page089" name="page089"></a>(p. 089)</span> Madame la duchesse d'Angoulême le traita avec une grande
+distinction. Monsieur de Damas son chevalier d'honneur, étant mort en
+1814, Mathieu le remplaça. Il eut beaucoup de crédit sur la princesse
+aussi bien que sur Monsieur.</p>
+
+<p>Cette faveur de Cour commença à rapprocher madame Mathieu de son mari;
+elle ne lui refusa plus à dîner et quelquefois lui prêta ses chevaux.</p>
+
+<p>Le duc Adrien de Laval, le seul des quatre frères de la branche aînée
+qui eût eu des enfants, perdit un fils unique de dix-neuf ans, et la
+branche de Montmorency Laval se trouva sans héritier. L'âge de la
+duchesse de Laval ne laissait pas l'espoir de le remplacer; le conseil
+de famille eut recours au ménage Mathieu.</p>
+
+<p>J'ai vu la correspondance conjugale qui s'établit à ce sujet, et je
+suis forcée de convenir que les lettres de Mathieu sont si tendres
+d'affections si gracieuses de galanterie, si chastes d'expressions,
+que, persuadées qu'elles ne m'inspireraient que du dégoût ou de la
+moquerie, je les ai lues avec un véritable intérêt. Elles persuadèrent
+madame Mathieu. Les époux expédièrent un courrier à Rome pour être
+relevés des v&oelig;ux qui les séparaient, et son retour fut attendu avec
+une impatience un peu exagérée.</p>
+
+<p>Au moment même, madame Mathieu fut prise d'une passion immodérée pour
+son mari. Elle n'existait pas hors de sa présence; c'était un
+véritable roman, et la figure de cette héroïne de quarante-cinq ans,
+laide, mal tournée et surtout vulgaire à l'excès achevait le ridicule
+de cette bouffonne lune de miel que Mathieu supportait avec sa
+résignation accoutumée.</p>
+
+<p>On a dit que les empressements de madame Mathieu avaient abrégé la vie
+de son mari. Quoi qu'il en soit, elle a été pendant quelques mois
+parfaitement heureuse de <span class="pagenum"><a id="page090" name="page090"></a>(p. 090)</span> son amour, de l'importance de sa
+situation, du ministère et du titre de duchesse. Le chagrin de quitter
+l'hôtel des affaires étrangères et ses beaux salons fut compensé, peu
+après, par la nomination à la place de gouverneur de monsieur le duc
+de Bordeaux et l'espoir d'habiter les Tuileries.</p>
+
+<p>Cependant la santé de Mathieu s'altérait de plus en plus. Il avait eu
+des crises fort douloureuses que sa patiente douceur dissimulait. Il
+était mieux; on l'espérait guéri lorsque, le vendredi saint de l'année
+1826, n'étant pas assez rétabli pour assister aux offices, il sortit
+de chez lui pour aller, avec sa femme et sa fille, à l'église de
+Saint-Thomas-d'Aquin à l'adoration de la Croix. Il se prosterna appuyé
+sur une chaise; sa prière se prolongeant outre mesure, madame de La
+Rochefoucauld l'engagea à ne pas rester plus longtemps à genoux. Il ne
+répliqua pas: elle attendit encore, puis répéta ses paroles, puis
+s'effraya, puis chercha à le soulever; il était mort.</p>
+
+<p>On le transporta dans la sacristie. Les secours lui furent vainement
+prodigués; il ne respirait plus. Une maladie de c&oelig;ur venait de
+terminer sa vie au pied de cette Croix qu'il avait si vivement et, je
+crois, si sincèrement invoquée depuis trente ans.</p>
+
+<p>On a fait de lui une gravure très ressemblante qui rappelle, d'une
+manière frappante, les traits que les peintres espagnols, et surtout
+Murillo, ont donné à Jésus-Christ. Selon moi, l'expression de la
+figure de Mathieu avait perdu quelque chose de sa beauté depuis que
+l'ambition tenait autant de place dans sa vie.</p>
+
+<p>Je me le rappelle en 1810 dans la chapelle de Saint-Bruno, au désert
+de la Grande-Chartreuse, comme une vision aussi poétique qu'édifiante.
+Il était absorbé dans la prière, sa belle figure se trouvant éclairée
+par un <span class="pagenum"><a id="page091" name="page091"></a>(p. 091)</span> rayon de soleil; tout ce que nous étions là en fûmes
+frappés et certainement, dans un siècle plus croyant, nous l'aurions
+vu entouré d'une auréole de lumière divine.</p>
+
+<p>J'ai toujours beaucoup aimé Mathieu et je l'ai pleuré. Mais ses amis
+doivent-ils regretter qu'il ait ainsi fini de la mort du juste, dans
+un moment où il était si entouré d'intrigues et d'intrigants qu'il
+aurait pu difficilement éviter de ternir sa vie? Déjà sa liaison avec
+madame du Cayla était une tache.</p>
+
+<p>Le désespoir de la duchesse Mathieu fut très violent. Dans cette âme
+si sèche, il n'y a place que pour la passion. C'est une singulière
+personne. Elle ne manque pas d'une espèce d'esprit, raconte assez
+drôlement et compte merveilleusement ses écus. Comme ce qu'elle a
+toujours aimé le mieux c'est l'argent, elle suppose que Dieu partage
+ce goût. Lorsqu'elle souhaite quelque chose, elle s'en va au pied des
+autels et promet au bon Dieu une somme plus ou moins forte selon
+l'importance de l'objet. Si son v&oelig;u est exaucé, elle paie
+consciencieusement; mais aussi elle ne donne rien lorsqu'elle n'a pas
+réussi. Ainsi la seconde Restauration de 1815 lui a coûté trente mille
+francs. Elle en avait promis cinquante si Mathieu guérissait; elle ne
+les a point payés. Elle fait aumône de la partie de son bien exigée
+par l'Évangile, mais avec des restrictions tout à fait comiques et
+sans qu'il y ait jamais le moindre entraînement. Elle prétend être née
+avec les dispositions les plus mondaines, les goûts les plus vifs à la
+dissipation et avoir été obligée d'étrangler ses passions, faute de
+pouvoir les conduire. Elle a survécu à sa fille, aussi bien qu'à son
+mari, et s'occupe à diriger des établissements religieux qu'elle a
+fondés.</p>
+
+<p>Monsieur regretta fort Mathieu. Madame était extrêmement refroidie
+pour lui: elle ne lui pardonnait pas <span class="pagenum"><a id="page092" name="page092"></a>(p. 092)</span> d'avoir préféré le
+portefeuille des affaires étrangères au poste de son chevalier
+d'honneur. C'est encore une preuve, ainsi que je l'affirmais à
+l'occasion du duc de Richelieu, de l'importance que les princes de la
+maison de Bourbon attachent au service près de leur personne.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page093" name="page093"></a>(p. 093)</span> CHAPITRE VIII</h3>
+
+<p class="resume">Madame de Duras fait nommer le duc de Rauzan. &mdash; La guerre
+ d'Espagne. &mdash; Départ de monsieur le duc d'Angoulême. &mdash; Marchés de
+ Bayonne. &mdash; Habileté d'Ouvrard. &mdash; Intrigues du parti ultra. &mdash; Sagesse
+ de monsieur le duc d'Angoulême. &mdash; Mécontentement contre
+ lui. &mdash; Madame de Meffray. &mdash; Campagne en Espagne. &mdash; Prise du
+ Trocadéro. &mdash; Conduite du prince de Carignan. &mdash; Les grenadiers lui
+ donnent des épaulettes en laine. &mdash; Mot du duc de Reichstadt à ce
+ sujet. &mdash; Madame à Bordeaux. &mdash; Le baron de Damas remplace le
+ maréchal de Bellune. &mdash; Retour de monsieur le duc d'Angoulême.</p>
+
+<p>J'ai souvent remarqué avec étonnement que les femmes, même les plus
+dévouées, même les plus distinguées, ne peuvent guère se garantir
+d'afficher leur crédit lorsque les hommes qu'elles chérissent arrivent
+au pouvoir. Elles ne sauraient pourtant leur rendre plus mauvais
+service.</p>
+
+<p>Madame de Duras tomba dans ce piège de la fortune d'autant plus
+facilement qu'elle commençait à être fort inquiète de l'attachement de
+monsieur de Chateaubriand pour madame Récamier. Elle exigea de lui de
+nommer son gendre, le duc de Rauzan, chef des travaux politiques. Ce
+poste avait toujours été rempli par quelque diplomate consommé,
+vieilli dans les bureaux.</p>
+
+<p>Monsieur de Chateaubriand sentit l'absurdité de le confier à un jeune
+homme qui avait été trois mois attaché à l'ambassade de Rome et six
+semaines secrétaire de légation à Berlin. Ne sachant comment se tirer
+d'une promesse arrachée à sa faiblesse, [il] s'avisa d'écrire à
+<span class="pagenum"><a id="page094" name="page094"></a>(p. 094)</span> madame de Duras qu'il craignait que cette nomination, où on
+reconnaîtrait tout son empire, ne la compromît et ne lui attirât des
+ennemis. J'ai vu le billet où elle lui répondait qu'elle exigeait
+l'accomplissement de sa parole, qu'elle se faisait gloire de son
+attachement pour lui et ne craignait, en aucune façon, les propos
+malveillants qu'on pourrait tenir sur une liaison dont il avait bien
+soin qu'elle ne connût que les amertumes.</p>
+
+<p>Monsieur de Chateaubriand n'osa pas résister davantage. Cette
+intempestive nomination eut lieu. Elle fut généralement blâmée,
+ridiculisée, et nuisit tout d'abord à sa considération. Chacun y
+reconnut la volonté impérieuse de madame de Duras et elle ne s'en
+cacha pas, et pourtant elle aurait tout sacrifié à cette gloire
+qu'elle immolait à l'autel de sa vanité.</p>
+
+<p>La guerre d'Espagne étant décidée, il fallut s'occuper des
+préparatifs. Il semblait qu'il ne dût y avoir qu'un ordre à expédier
+pour entrer en campagne. La fièvre jaune, qui désolait la péninsule,
+avait autorisé l'établissement d'un cordon sanitaire sur la frontière,
+et, depuis que la peste révolutionnaire s'y était ajoutée, le nombre
+des troupes avait été considérablement accru.</p>
+
+<p>Toutefois, les répugnances politiques et financières de monsieur de
+Villèle s'étaient également opposées à ce qu'elles fussent mises sur
+le pied de guerre. L'incapacité du maréchal duc de Bellune, aussi bien
+que la vénalité de ses entours, avaient servi les v&oelig;ux du président
+du conseil, sans les partager.</p>
+
+<p>Monsieur le duc d'Angoulême fut nommé généralissime et partit au
+commencement du printemps. J'ai lieu de croire qu'il n'était nullement
+partisan de cette guerre, mais il ne savait jamais qu'obéir au Roi.</p>
+
+<p>En arrivant à Bayonne, il trouva que rien n'avait été préparé pour
+l'entrée en campagne. Il expédia un courrier <span class="pagenum"><a id="page095" name="page095"></a>(p. 095)</span> porteur des
+plaintes les plus amères. Il démontrait combien il serait fâcheux, aux
+yeux de la France et de l'Europe, d'être arrêté dès ce premier pas et
+de confirmer, en apparence, les propos de l'opposition qui proclamait
+que le Roi n'oserait réunir une armée parce qu'elle se déclarerait
+contre son gouvernement.</p>
+
+<p>Le télégraphe porta au prince l'autorisation de prendre sur lui toutes
+les mesures nécessaires pour concentrer les troupes et leur procurer
+des subsistances. Le ministre de la guerre, nommé major général de son
+armée, partit en poste pour Bayonne. Le conseil espérait ainsi s'en
+débarrasser sans offenser les ultras qui le chérissaient; mais
+monsieur le duc d'Angoulême ne voulut pas même le voir.</p>
+
+<p>On a dit que, par une intrigue d'Ouvrard, tous les préparatifs faits
+par l'administration de la guerre s'étaient éclipsés. Il la fallait
+habilement ourdie car le duc de Bellune, si intéressé à prouver le
+contraire, fut obligé de convenir que tout manquait. Il fut désespéré,
+contresigna les arrangements arrêtés par le prince avec Ouvrard et
+reprit le chemin de Paris où il arriva au grand désappointement de ses
+collègues.</p>
+
+<p>Il retrouva son cabinet et tout l'hôtel intacts. La maréchale en avait
+soutenu le siège et refusé l'entrée au général Digeon, ayant le
+portefeuille par intérim et destiné à remplacer le maréchal. La
+duchesse de Bellune l'avait relégué dans les bureaux, et cette défense
+matérielle de la place de son mari n'avait pas été sans quelque
+influence pour la lui conserver.</p>
+
+<p>À peine dix jours écoulés depuis qu'Ouvrard avait été nommé
+fournisseur général, l'armée, réunie à Bayonne, se trouva dans
+l'abondance. Je ne sais si cette péripétie fut amenée par d'habiles
+fripons et s'il y eut bien des tours de bâton dans ce coup de
+baguette. <span class="pagenum"><a id="page096" name="page096"></a>(p. 096)</span> Beaucoup de noms honorables y furent compromis. Je
+n'ai pas de renseignements assez exacts pour m'être formé une opinion
+à ce sujet.</p>
+
+<p>Ce que je sais, c'est que monsieur le duc d'Angoulême agit avec autant
+de prudence que de fermeté. L'important, en ce moment, n'était pas
+tant de payer les rations quelques centimes de plus; l'important était
+de marcher en avant et de ne point laisser aux malveillants le temps
+de travailler le moral des soldats en reculant devant des difficultés
+matérielles auxquelles personne n'aurait voulu croire.</p>
+
+<p>Déjà monsieur le duc d'Angoulême avait montré une grande sagesse en
+soutenant le général Guilleminot contre une de ces intrigues que le
+parti ultra avait l'habitude d'exploiter. Une malle adressée à un aide
+de camp de Guilleminot fut saisie à la diligence. Elle avait été
+dénoncée et se trouva contenir des uniformes et des cocardes du temps
+de l'Empire.</p>
+
+<p>L'officier, mandé à Paris, prouva si victorieusement n'avoir jamais eu
+un rapport quelconque avec cette malle que l'on fut obligé
+d'abandonner ce moyen, dont on avait fait grand bruit, et qui fut
+tracé jusqu'en assez saint lieu pour que tout le monde dût se taire.
+Le but de cette machination était d'inspirer de la défiance contre le
+général Guilleminot et de le faire remplacer par un homme de la
+Congrégation; mais monsieur le duc d'Angoulême traita le général avec
+d'autant plus de bonté et de distinction.</p>
+
+<p>J'ai déjà dit que le prince n'était nullement sous la gouverne des
+prêtres. Pieux comme un ange, ayant toujours mené la vie la plus
+exemplaire, il n'avait pas besoin d'intermédiaire vis-à-vis du ciel.
+Il respectait les prêtres à l'autel, mais ne leur accordait aucune
+influence dans les affaires temporelles. Il n'a jamais eu d'aumônier
+<span class="pagenum"><a id="page097" name="page097"></a>(p. 097)</span> particulier et refusa même d'en emmener dans cette campagne.
+Il disait que l'Espagne était un pays suffisamment catholique pour
+qu'il n'y manquât pas de prêtres. Chaque jour il entendait la messe,
+dite par le curé du lieu où il se trouvait et, les jours fixés pour
+ses dévotions, il avait de même recours au ministère du premier
+ecclésiastique, comprenant le français, qu'il trouvait sur sa route.</p>
+
+<p>Un jour, un abbé, expédié de Paris et armé d'un brevet d'aumônier de
+l'état-major, se présenta au quartier général. Monsieur le duc
+d'Angoulême voulait le renvoyer. Messieurs Guilleminot et de
+Martignac, qui craignirent de s'attirer les foudres de la
+Congrégation, opinèrent pour qu'il restât; le prince reprit: «Vous le
+voulez, messieurs, vous ne tarderez guère à vous en repentir.»</p>
+
+<p>En effet, l'abbé établit un foyer d'intrigue; et on sut bientôt qu'il
+était le centre d'une petite réunion d'où il partait des notes,
+adressées à Paris, sur la conduite privée de tous les officiers de
+l'armée. Le prince se procura une de ces listes annotées, fit venir
+l'abbé, la lui montra en lui remettant son ordre de route et lui
+disant: «Partez, et taisez-vous. Je ne veux pas d'espions en soutane.»</p>
+
+<p>Tandis qu'il déployait cette sagesse dans le conseil, monsieur le duc
+d'Angoulême montrait une bravoure froide et sans aucune forfanterie
+sur le champ de bataille; il partageait les fatigues du soldat et les
+supportait mieux que sa frêle apparence ne semblait l'annoncer.</p>
+
+<p>Mon frère l'accompagnait en qualité d'aide de camp, et je tiens de lui
+une multitude de traits, pas assez importants pour être rapportés,
+mais qui militent à confirmer la sage fermeté de l'ensemble de la
+conduite du <span class="pagenum"><a id="page098" name="page098"></a>(p. 098)</span> prince. Aussi était-il abhorré par les courtisans
+de son père et de sa belle-s&oelig;ur. Une puérile circonstance donnera
+mieux l'idée de la manière dont ils l'envisageaient que de longs
+développements.</p>
+
+<p>À un déjeuner, assez nombreux, donné par le comte et la comtesse
+Fernand de Chabot pour l'inauguration d'un nouvel appartement,
+quelqu'un, impatienté des impertinences qu'on débitait sur monsieur le
+duc d'Angoulême, s'amusa à dire qu'il avait passé à l'ennemi à la tête
+de quatre régiments. «Vraiment, s'écria madame de Meffray, dame et
+favorite de madame la duchesse de Berry, vraiment! est-il possible? Je
+savais bien que monsieur le duc d'Angoulême pensait très mal, mais je
+ne le croyais pas encore capable de cela!» Sans doute madame de
+Meffray était une niaise, mais ses paroles indiquent le diapason de
+l'intérieur où elle vivait.</p>
+
+<p>Lors de la sage ordonnance d'Andujar, les clameurs contre le prince
+furent telles que le ministère fut obligé de la casser. À dater de ce
+moment, monsieur le duc d'Angoulême cessa de prendre aucune part
+politique aux affaires de la Péninsule, se bornant à ses devoirs
+militaires.</p>
+
+<p>Il avait été grandement dégoûté par les procédés du roi Ferdinand VII
+qui, non seulement ne lui avait accordé aucune confiance, mais avait
+même affecté des formes grossièrement arrogantes vis-à-vis de lui.
+Ainsi, par exemple, lorsque monsieur le duc d'Angoulême, au moment où
+le Roi débarquait à Port-Sainte-Marie, lui avait présenté son épée en
+s'agenouillant, il lui avait laissé accomplir cette cérémonie de
+courtoisie, à la grande indignation des français présents, et se
+relever sans lui offrir d'assistance.</p>
+
+<p>L'absurde étalage qu'on a fait de la prise du Trocadéro <span class="pagenum"><a id="page099" name="page099"></a>(p. 099)</span> a
+rendu ridicule jusqu'au nom d'un très joli fait de guerre qui décida
+la prise de Cadix et termina la campagne, si on peut donner ce nom à
+une marche triomphale de Bayonne à Cadix. Les partisans des Cortès se
+défendirent dans quelques villes; mais, en général, l'armée française
+fut accueillie partout avec une grande joie.</p>
+
+<p>Les populations des villages accouraient à sa rencontre. Le prince
+était reçu avec acclamation: «Viva el duca! Viva le Bourbone! Viva el
+re netto! Viva la sacra santo inquisition!», criait la foule qui
+couvrait l'escouade royale de fleurs et de guirlandes et déployait des
+tapis sous les pieds des chevaux.</p>
+
+<p>Aussi le maréchal Oudinot disait-il en soupirant: «Ce qu'il y a de
+déplorable, dans cette affaire-ci, c'est que nos gens se persuadent
+qu'ils font la guerre.» Malgré cette exclamation chagrine du vieux
+soldat, nos jeunes troupes, toutes les fois qu'elles en eurent
+occasion, montrèrent leur zèle et leur intrépidité accoutumés; et j'ai
+entendu dire à des officiers, ayant fait la <i>vraie guerre</i>, que
+notamment le petit fort du Trocadéro avait été emporté avec une
+vigueur digne des grenadiers de la grande armée.</p>
+
+<p>Le prince de Carignan s'y distingua particulièrement. On lui a fort
+reproché d'avoir fait cette campagne contre les révolutionnaires. Elle
+lui avait été imposée comme amende honorable par la Cour de Sardaigne,
+et tout lui était bon pour sortir de la position intolérable où il se
+trouvait à Florence. Mais, quelque opinion qu'on puisse avoir sur la
+convenance de sa présence auprès de monsieur le duc d'Angoulême, tout
+le monde doit approuver la conduite qu'il y tint en passant, avec les
+premiers grenadiers, le fossé plein d'eau qui entourait la redoute.</p>
+
+<p>Le lendemain, à la parade, une députation des grenadiers <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span>
+s'avança vers le prince et lui offrit, au nom du corps, une paire
+d'épaulettes de laine, appartenant à un des camarades tué à ses côtés
+pendant la périlleuse traversée du large fossé, et le proclama
+<i>grenadier français</i>.</p>
+
+<p>Le prince attacha les épaulettes sur son uniforme, et certainement ce
+moment a été un des plus heureux de sa vie, quoique son visage se
+trouvât tout à coup inondé de larmes. Tous les assistants étaient émus
+de cet épisode improvisé auquel personne ne s'attendait.</p>
+
+<p>Il me rappelle une circonstance, bien postérieure, mais que je
+placerai ici, d'autant que je ne pense pas conduire ces récits jusqu'à
+l'époque où elle a eu lieu.</p>
+
+<p>Le colonel de La Rue se trouvant à Vienne en 1832 avec le jeune duc de
+Reichstadt, celui-ci, qui cherchait sans cesse à le faire parler sur
+les armées de France, lui demanda si, en effet, le roi de Sardaigne
+avait payé de sa personne autant qu'on l'avait dit.</p>
+
+<p>Monsieur de La Rue, témoin et acteur au Trocadéro, lui raconta ce gui
+s'y était passé, ainsi que la démarche des grenadiers, et il ajouta:</p>
+
+<p>«Et je vous assure, monseigneur, que le prince était bien content.</p>
+
+<p>&mdash;Sacrebleu, je le crois bien! répondit le jeune homme en frappant du
+pied.» Puis il reprit après un assez long silence:</p>
+
+<p>«Voyez la différence des pays, mon cher La Rue; chez eux (il désignait
+du doigt l'ambassadeur de Russie), chez eux quand on veut humilier un
+officier, on le fait soldat. <i>Chez nous</i> quand on veut honorer un
+prince, on le fait grenadier! Ah! chère France!» Et il s'éloigna du
+colonel pour cacher une émotion qu'il venait de lui faire partager.</p>
+
+<p>Ce même monsieur de La Rue possède une pièce <span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> assez curieuse.
+La veille de son départ de Vienne, il adressa à monsieur le duc de
+Reichstadt, qu'il rencontrait dans le monde tous les soirs, cette
+phrase banale:</p>
+
+<p>«Monseigneur a-t-il des ordres à me donner pour Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Des ordres pour Paris! moi? Moi! oh! non, cher La Rue!» Et il sentit
+trembler la main qu'on lui avait tendue.</p>
+
+<p>Il se retira affligé de l'effet produit sur le prince par son
+inadvertance. Au moment où il montait en voiture le lendemain, un
+valet de pied lui remit un paquet. C'était un grand papier plié en
+quatre, sur le milieu duquel était écrit de la main du duc: «Présentez
+mes respects à la colonne.»</p>
+
+<p>Il n'y a ni date ni signature, mais l'enveloppe, mise par un
+secrétaire, est contresignée de tous les titres et qualités de S. A.
+I. le duc de Reichstadt et porte l'assurance que l'intérieur est de
+son écriture. Est-ce un usage allemand pour les lettres des princes ou
+une précaution particulière pour celle-là? Je l'ignore.</p>
+
+<p>Monsieur de La Rue me l'a confiée, pendant une absence qu'il a faite,
+mais il me l'a redemandée; et je n'ai pas osé lui témoigner le désir
+que j'aurais eu de la conserver.</p>
+
+<p>Je reprends le fil de mon discours. Madame la duchesse d'Angoulême
+s'était établie à Bordeaux, pendant la guerre d'Espagne, pour être
+plus à portée des nouvelles. Le même motif y conduisit ma
+belle-s&oelig;ur. Cette similitude d'intérêt la rapprocha de la
+princesse, beaucoup plus gracieuse en général lorsqu'elle s'éloignait
+de Paris, et qui, dans cette circonstance, montra à madame d'Osmond
+des bontés qu'elle lui a toujours continuées.</p>
+
+<p>Elle n'était pas précisément de son intimité, mais du <span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> petit
+nombre des personnes qu'elle accueillait avec faveur, distinction
+d'autant plus appréciée qu'elle était moins prodiguée, aussi ma
+belle-s&oelig;ur lui est-elle très dévouée. Le naturel de son esprit lui
+a fait trouver grâce devant Madame. Madame d'Osmond est la seule
+personne d'un esprit remarquable que je lui ai vu ne point repousser.
+Il y a fort à parier que, sans le séjour de Bordeaux, elle serait
+restée dans la disgrâce qu'elle méritait sous ce rapport.</p>
+
+<p>L'animadversion de monsieur le duc d'Angoulême pour le duc de Bellune
+était si hautement prononcée qu'il fallait bien songer à le remplacer.
+Monsieur de Villèle en faisait d'autant plus volontiers le sacrifice
+qu'il désirait fort s'en débarrasser et était charmé d'en laisser
+l'impopularité au prince.</p>
+
+<p>Monsieur de Chateaubriand, qui se savait assez mal dans son esprit,
+crut faire un acte de haute courtisanerie en poussant à la nomination
+du baron de Damas, attaché à sa maison. Lorsque monsieur le duc
+d'Angoulême reçut le courrier qui lui en apportait la nouvelle, il
+entra dans le salon où étaient réunis ses aides de camp et il leur
+dit:</p>
+
+<p>«Messieurs, le duc de Bellune n'est plus ministre de la guerre.
+Devinez qui le remplace. Je vous le donne en dix. Que dis-je, en dix?
+Je vous le donne en cent et même cela ne sera pas assez, je vous le
+donne en mille.»</p>
+
+<p>Quelques noms étranges ayant été prononcés, le prince reprit:</p>
+
+<p>«Non, c'est encore mieux.... Vous ne trouverez jamais.... C'est le
+baron de Damas, votre camarade ... le bon Damas!»</p>
+
+<p>Il se prit à rire et tout l'état-major avec lui. On voit comme
+monsieur de Chateaubriand avait bien réussi à faire sa cour à
+monsieur le duc d'Angoulême.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> À son retour à Paris, le prince se montra aussi simple et
+aussi modeste qu'il avait été brave et sage en Espagne. Son père le
+reçut avec une tendresse et une joie toute paternelle, le Roi avec
+cette pompe théâtrale qui suppléait en lui à la sensibilité.</p>
+
+<p>Madame la duchesse d'Angoulême jouissait des succès de son mari d'une
+joie si étrangère à sa physionomie qu'elle en était altérée. Cette
+pauvre princesse a eu si peu d'occasion d'en ressentir qu'elle ne sait
+comment la porter. Son attachement pour monsieur le duc d'Angoulême
+était aussi tendre que sincère, quoiqu'il ne partageât pas ses
+passions politiques.</p>
+
+<p>Le prince était resté en rapport avec les personnes les plus
+influentes du ministère Richelieu, messieurs Pasquier, Mounier, etc.,
+et surtout monsieur Portal au sage esprit duquel il accordait grande
+confiance. Il leur parlait volontiers des affaires du moment pour
+s'éclairer de leurs lumières.</p>
+
+<p>Ces relations, que le prince lui-même ne cherchait point à dissimuler,
+achevaient de le discréditer auprès des exaltés. Ils s'étaient ameutés
+contre lui dès ce voyage dans la Vendée où il avait prêché <i>Union et
+Oubli</i>. L'ordonnance d'Andujar, autre crime de même nature, aurait
+constaté qu'il était incorrigible et décidément jacobin si, déjà, sa
+désapprobation formelle de la manière dont monsieur Manuel avait été
+expulsé de la Chambre avait pu laisser quelques doutes sur ses
+sentiments.</p>
+
+<p>Peu de jours après son retour, monsieur le duc d'Angoulême, sortant en
+voiture avec mon frère, fut accueilli de très vives acclamations par
+la foule assemblée dans la cour des Tuileries. Une fois sur le quai,
+et les salutations accomplies, il se renfonça dans sa voiture et dit
+avec un sourire amer:</p>
+
+<p>«Voilà bien ce qui s'appelle, en termes de gazette, <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> un
+prince adoré! Il serait bien doux d'y pouvoir croire! Mais,
+voyez-vous, d'Osmond, ils crieraient <i>à l'eau</i> tout aussi volontiers
+si on les y poussait.»</p>
+
+<p>Au moins ne se faisait-il pas illusion sur sa popularité, malgré les
+adulations dont les gens qui avaient le plus cherché à le déjouer et à
+empoisonner sa conduite vis-à-vis du Roi et du public
+l'étourdissaient. Il en était fort contrarié et l'a souvent témoigné
+avec son peu de bonne grâce accoutumée, mais avec beaucoup de
+jugement.</p>
+
+<p>Personne plus que lui n'était impatienté de l'abus fait de ce
+malheureux nom du Trocadéro. L'esprit courtisan l'avait donné à tout,
+depuis un ruban jusqu'à une salle de festin à l'hôtel de ville, depuis
+un joujou du duc de Bordeaux jusqu'à l'arc de triomphe de l'Étoile.
+Toutefois, monsieur le duc d'Angoulême s'opposa formellement à ce
+dernier baptême, et cette ridicule appellation tomba vite en
+désuétude.</p>
+
+<p>Je me livre avec complaisance à parler de monsieur le duc d'Angoulême
+en ce moment. C'est certainement la plus belle année d'une vie si
+éprouvée par le malheur. Ce pauvre prince méritait un meilleur sort;
+mais la fortune, son éducation, son père, ses entours et même ses
+vertus lui en ont préparé un si déplorable que l'histoire elle-même
+l'accablera de dédains, sans rendre justice à des qualités réelles.</p>
+
+<p>Si monsieur le duc d'Angoulême s'était trouvé succéder immédiatement à
+Louis XVIII, la Restauration aurait probablement marché dans des voies
+assez sages pour se concilier les suffrages du pays. Pendant bien des
+années, toutes les espérances se sont tournées vers lui, et c'est
+seulement lorsqu'on l'a vu suivre les traces de son père que les
+orages se sont pressés autour du trône et que la foudre populaire l'a
+renversé.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> CHAPITRE IX</h3>
+
+<p class="resume">Le duc de Rovigo et le prince de Talleyrand. &mdash; Pavillon de
+ Saint-Ouen. &mdash; Détails sur cette fête. &mdash; Le duc de Doudeauville
+ remplace le marquis de Lauriston au ministère de la maison du
+ Roi. &mdash; Lauriston est nommé maréchal de France.</p>
+
+<p>J'ai dit ailleurs, je crois, les relations que madame du Cayla avait
+entretenues, sous l'Empire, avec le duc de Rovigo et dont
+l'extraordinaire ressemblance de son fils témoignait fort
+indiscrètement.</p>
+
+<p>Depuis que l'immense crédit de la favorite était aussi bien établi, le
+duc de Rovigo l'assiégeait de ses réclamations. Il voulait être
+réhabilité à la Cour, employé dans son grade et rentrer dans les voies
+du pouvoir, menaçant, si elle ne réussissait pas à obtenir ce qu'il
+désirait, de publier une correspondance qui, non seulement était fort
+tendre pour Rovigo, mais encore très confiante pour le ministre de la
+police et prouvait qu'elle n'avait pas attendu la Restauration pour
+jouer le rôle le plus honteux et en recevoir un salaire.</p>
+
+<p>Elle ne savait comment se tirer de cet embarras. Elle n'avait aucune
+envie de rétablir la position du duc de Rovigo dont la présence lui
+était insupportable, mais elle craignait encore davantage de
+l'exaspérer.</p>
+
+<p>Comme il prétendait toujours que sa conduite, dans l'affaire de la
+mort de monsieur le duc d'Enghien, avait été la plus innocente du
+monde, il exigea qu'elle se chargeât de l'expliquer au Roi. Elle se
+fit répondre par <span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> Sa Majesté que, si monsieur de Rovigo
+parvenait à persuader le public, il lui accorderait ses bonnes grâces.
+En conséquence, monsieur de Rovigo se mit à l'&oelig;uvre et fit une
+relation, soi-disant justificative, où il s'incriminait de la façon la
+plus odieuse, tout en chargeant monsieur de Talleyrand très gravement
+et, je crois, très véridiquement.</p>
+
+<p>Madame du Cayla tressaillit d'aise à cette lecture. Elle y voyait la
+perte de deux hommes qu'elle redoutait presque également. Cependant,
+elle fut assez habile pour faire quelques remarques critiques au duc
+de Rovigo. Elle lui fit adoucir quelques phrases, retrancher quelques
+aveux, puis l'encouragea à la publication sans toutefois la lui
+conseiller, afin qu'il ne pût l'accuser de l'y avoir poussé.</p>
+
+<p>L'effet en fut tel qu'elle l'avait prévu. Un tolle général s'éleva
+contre Rovigo; tout le parti Talleyrand y excita; et, le voyant à son
+comble, le prince s'enveloppa dans sa dignité offensée et déclara
+qu'il ne reparaîtrait pas aux Tuileries que son nom ne fût vengé de
+tant de calomnies. Personne ne soutint le duc de Rovigo; le Roi lui
+fit défendre de reparaître. Monsieur et son fils déclarèrent qu'ils le
+feraient mettre à la porte s'il se présentait chez eux. Toutes les
+réclamations qu'il faisait pour ses dotations furent mises à néant.</p>
+
+<p>Madame du Cayla, elle-même, quoique se disant désolée d'un résultat
+qu'elle était si loin d'attendre de leurs efforts réunis, se crut
+obligée de renoncer à le recevoir ouvertement chez elle. Elle lui
+promit de ne perdre de vue aucune occasion de rétablir sa situation,
+mais lui fit admettre la nécessité de laisser passer l'orage, et elle
+s'en trouva débarrassée.</p>
+
+<p>Soit qu'elle craignît de s'attirer trop de haines à la fois, soit
+qu'elle n'eût pas le moyen de réussir de ce <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> côté, monsieur de
+Talleyrand eut tous les honneurs de cette affaire. Le Roi lui fit dire
+«qu'il pouvait revenir aux Tuileries sans craindre de mauvaise
+rencontre.» En conséquence, il fit sa rentrée le dimanche à la messe,
+en plein triomphe.</p>
+
+<p>C'était un des moments où il était le plus en évidence. Sa charge de
+grand chambellan le plaçait immédiatement derrière le Roi. Il s'y
+tenait debout, la main appuyée sur le fauteuil, hors le moment de
+l'élévation où il s'agenouillait assez adroitement, malgré sa jambe
+estropiée, et il ne lui plaisait pas qu'on cherchât à l'assister. Son
+maintien pendant les offices était inimitable. L'impassibilité de sa
+physionomie l'y suivait, et personne ne pouvait l'accuser d'y porter
+ni distraction mondaine, ni cagoterie hypocrite.</p>
+
+<p>Un homme, moins habile que monsieur de Talleyrand aurait été abîmé par
+les révélations contenues dans le mémoire du duc de Rovigo, d'autant
+que bien des personnes vivantes pouvaient justifier de leur
+exactitude. Mais il comprit, tout de suite, que le coup venait d'un
+homme qui n'était pas situé de façon à pouvoir l'asséner
+vigoureusement et il se plaça si haut que ce fut le Rovigo qui manqua
+son atteinte et en fut renversé.</p>
+
+<p>Il y a peu de circonstances où monsieur de Talleyrand ait mieux jugé
+sa position aussi bien que celle de son adversaire et se soit conduit
+avec plus d'habileté. Le succès fut si complet que, depuis ce temps,
+les attaques se sont émoussées. Monsieur de Talleyrand est sorti très
+épuré de ce creuset aux yeux des contemporains, et l'histoire devra se
+charger de lui rendre la part qu'il a jouée dans la triste tragédie
+des fossés de Vincennes.</p>
+
+<p>La petite maison, appartenant à la comtesse Vincent Potocka où le Roi
+avait donné en 1814 la déclaration dite <i>de Saint-Ouen</i>, fut mise en
+vente à la mort de la <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> comtesse. Bientôt, nous vîmes s'élever
+sur ses ruines un élégant pavillon. Les meilleurs artistes furent
+appelés à le décorer. Les plantes les plus rares en ornèrent les
+jardins et les serres. Un luxe royal s'y déployait, et l'acquéreur ne
+put être longtemps ignoré, malgré le secret imposé qui excitait
+vivement la curiosité. On variait sur la destination de ce lieu de
+délice.</p>
+
+<p>Des invitations, adressées à tout ce que la Cour et la ville avait de
+plus distingué, nous apprirent qu'il appartenait à madame du Cayla et
+qu'elle en ferait l'inauguration par une fête à laquelle elle nous
+conviait. Quelques personnes, plus scrupuleuses, refusèrent de s'y
+rendre. Je ne fus pas du nombre. Je connaissais madame du Cayla de
+tout temps; nos relations étaient devenues très froides, mais j'étais
+également curieuse de voir le pavillon et la fête. L'un et l'autre en
+valaient la peine.</p>
+
+<p>On ne nous avait pas exagéré la magnificence de la maison. Elle était
+parfaitement commode et construite à très grands frais. Chaque détail
+était complètement soigné. Depuis l'évier en marbre poli jusqu'à
+l'escalier du grenier à rampe d'acajou, rien n'était négligé. Il était
+aisé de voir qu'artistes et ouvriers, personne n'avait été contrôlé
+dans la dépense. Les plus habiles peintres avaient été employés à
+décorer les murailles; mais ce luxe de bon goût ne sautait pas aux
+yeux et s'accordait avec une noble simplicité. On voyait dans la
+bibliothèque un immense portrait de Louis XVIII, assis à une table et
+signant la déclaration de Saint-Ouen.</p>
+
+<p>Ce qui était encore bien plus curieux, c'était le nonce du Pape,
+monseigneur Macchi, et monsieur Lieutard, assis sous ce tableau et se
+relayant l'un l'autre pour faire, à tour de rôle, l'éloge des vertus
+chrétiennes de leur charmante hôtesse. Or il faut savoir que ce
+monsieur Lieutard était l'instituteur rigide de la jeunesse <span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span>
+dévote du temps et qu'aucun de ses disciples n'aurait osé pénétrer
+dans un théâtre, hormis dans celui que madame du Cayla allait nous
+ouvrir.</p>
+
+<p>Les meilleurs acteurs y jouèrent un joli vaudeville, puis une petite
+pièce de circonstance d'après laquelle il nous fut loisible de croire,
+si cela nous plaisait, que madame du Cayla n'était que la concierge
+sensible et dévouée du pavillon historique que ses soins avaient
+arraché à l'oubli, à la profanation de la bande noire, pour le
+conserver à la reconnaissance de la France, dont un bon nombre de
+couplets témoignèrent. Les applaudissements des spectateurs la
+confirmèrent, et madame du Cayla sortit de l'enceinte couverte de
+couronnes civiques et proclamée l'héroïne de la charte par un
+auditoire qui n'y tenait guère.</p>
+
+<p>Je m'amusai bien à cette fête, fort belle et fort bien ordonnée, mais
+divertissante surtout par son côté bouffon. Tout le corps diplomatique
+s'y pressait sur les pas de la dame du lieu, aussi bien que les
+évêques et les <i>mères</i> de l'Église. Elle avait attaché un grand prix à
+les y faire venir. Toujours elle les avait soignés avec empressement,
+et chaque semaine un grand dîner réunissait les âmes pieuses à sa
+table. Une demi-heure avant celle fixée aux invités à la fête de
+Saint-Ouen, le Roi était venu en inspecter les apprêts. Les traces des
+roues de son lourd carrosse se voyaient dans les allées, très bien
+sablées d'ailleurs.</p>
+
+<p>Madame du Cayla avait espéré la présence de Monsieur. Elle en avait
+laissé courir le bruit, assez complaisamment, au commencement de la
+matinée; mais vers la fin elle se révoltait contre une idée aussi
+saugrenue. Le fait était que Monsieur avait hésité.</p>
+
+<p>Monsieur de Villèle l'encourageait à soutenir madame du Cayla, dont
+il exploitait le crédit sur le Roi; mais <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> l'influence de
+Madame l'emporta: cette princesse ne pouvait s'abaisser à caresser la
+favorite et la traitait toujours plus que froidement.</p>
+
+<p>Madame de Choisy, sa dame d'atour, qu'elle avait mariée au vicomte
+d'Agoult et chez laquelle elle passait toutes ses soirées, ayant, au
+mépris de ses défenses, formé une liaison intime avec madame du Cayla,
+la princesse lui en témoigna son mécontentement et ne mit plus les
+pieds chez elle, quoique l'appartement qu'elle occupait fût contigu au
+sien. La reconnaissance de madame du Cayla se signala en faisant
+nommer le vicomte d'Agoult gouverneur de Saint-Cloud.</p>
+
+<p>J'ai dit que le général de Lauriston était resté seul du ministère
+Richelieu. Il dut cette faveur à la mansuétude avec laquelle il payait
+les sommes énormes que la faiblesse du Roi répandait sur ses royales
+amours, sans jamais les trouver trop considérables. Cependant on
+désira sa place de ministre de la maison du Roi pour monsieur de
+Doudeauville, afin que Sosthène de La Rochefoucauld, chargé de la
+division des beaux-arts, ne relevât que de son père.</p>
+
+<p>En conséquence, pour désintéresser monsieur de Lauriston, solder ses
+complaisances et acheter sa discrétion, on le nomma tout à la fois
+grand veneur et maréchal de France. Il avait beaucoup fait la guerre,
+comme tous les serviteurs de Napoléon, mais il n'avait aucune
+réputation militaire et cette élévation souleva des tempêtes.</p>
+
+<p>Les patrons de Lauriston crurent les calmer en l'envoyant commander
+l'armée de réserve en Espagne. Lui, de son côté, voulut décorer son
+nouveau bâton de quelques lauriers. Il fit faire le siège de
+Pampelune, après la reddition de Cadix et la délivrance du roi
+d'Espagne, qui amenait nécessairement la chute de toutes les places
+sans coup férir. Quelques braves gens payèrent de leur <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> sang
+l'élévation de Lauriston au grade de maréchal, sans la justifier aux
+yeux de personne.</p>
+
+<p>Il avait laissé la liste civile fort dérangée. Elle acheva de se
+dilapider sous l'administration du duc de Doudeauville, très galant
+homme mais trop faible et trop dépendant pour oser faire la moindre
+résistance aux caprices de son fils et de madame du Cayla. Cette
+facilité le forçait à fermer les yeux sur les autres abus, et jamais
+caisse n'a été livrée plus ostensiblement au pillage.</p>
+
+<p>La sage administration de monsieur de La Bouillerie, sous le nom
+d'intendant, avait réparé le mal en peu d'années, et, avant la
+révolution de 1830, la liste civile était libérée de toute dette.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> CHAPITRE X</h3>
+
+<p class="resume">Le duc de la Rochefoucauld-Liancourt est destitué de places
+ gratuites. &mdash; Exécution de quatre jeunes sous-officiers. &mdash; Élections
+ gouvernementales. &mdash; Renvoi de monsieur de Chateaubriand. &mdash; Sa
+ colère. &mdash; L'indemnité aux émigrés et la réduction des
+ rentes. &mdash; L'archevêque de Paris, monsieur de Quélen. &mdash; Situation
+ politique de monsieur de Villèle. &mdash; Le père Élisée. &mdash; Répugnance du
+ Roi à quitter les Tuileries. &mdash; Quel en était le motif.</p>
+
+<p>L'opinion publique se montra fort choquée de la destitution du duc de
+La Rochefoucauld-Liancourt. Je ne me rappelle plus dans quelle
+circonstance il témoigna de la résistance aux volontés ministérielles.
+C'était pour quelque chose de fort peu important. Cependant le
+<i>Moniteur</i> prit la peine de répondre par une litanie de treize places
+qui étaient enlevées au duc. Or, ces places étaient toutes de
+bienfaisance et gratuites. Il les exerçait avec autant de zèle que de
+dévouement, dans l'intérêt du pauvre dont il était adoré. En supposant
+même qu'il eût témoigné de l'hostilité au gouvernement, c'était une
+puérile et maladroite vengeance.</p>
+
+<p>Celle exercée, d'une façon plus cruelle, contre les sous-officiers de
+La Rochelle fut encore plus réprouvée. Quatre de ces jeunes gens
+périrent sur l'échafaud pour un projet de conspiration, très coupable,
+sans doute, mais qui, n'ayant aucune chance de réussite, ne frappait
+pas assez l'esprit public pour lui faire supporter le sacrifice de
+ces quatre jeunes têtes dont la plus âgée n'avait <span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> pas
+vingt-trois ans. Ils se conduisirent, de manière à augmenter
+l'intérêt, avec fermeté et sans jactance, et parurent poursuivis avec
+acharnement.</p>
+
+<p>Je me rappelle très bien que le petit noyau d'hommes modérés qui
+m'entourait s'affligeait de cette procédure et désirait beaucoup que
+le Roi fît grâce à ces jeunes gens. Je crois me souvenir qu'une note
+fut remise à monsieur le duc d'Angoulême par monsieur Portal, qu'il
+entra fort dans ses sentiments mais lui dit qu'il s'était fait la loi
+de ne s'ingérer, en aucune façon, dans le gouvernement du Roi, qu'il
+gémissait souvent de ce qu'il voyait, que, toutes les fois qu'on lui
+demandait son opinion, il la donnait consciencieusement mais que
+jamais il ne prenait l'initiative: «L'opposition des princes est une
+trop grande calamité pour que le pays puisse en supporter deux»,
+ajouta-t-il.</p>
+
+<p>Puis, embarrassé lui-même de ce qui venait de lui échapper, il devint
+fort rouge: «Le Roi, reprit-il, doit être obéi respectueusement par
+tout le monde, et surtout par moi. Lorsqu'il veut bien me charger
+d'une mission, je la fais de mon mieux et dans ma conscience; mais,
+lorsqu'il ne me consulte, ni ne m'emploie, je me tais et je vais à la
+chasse.»</p>
+
+<p>Je n'affirme pas que ce soit à l'occasion des sous-officiers de la
+Rochelle que ces paroles ont été prononcées. Je crois même que c'est
+après le retour d'Espagne que monsieur Portal nous rapporta les avoir
+entendues, le jour même, de la bouche du prince. Cette sagesse lui
+attirait notre respect et justifiait les espérances que le pays
+fondait sur lui.</p>
+
+<p>Les succès obtenus dans la Péninsule, en persuadant au parti
+ultra-royaliste que l'armée était à sa dévotion, excita sa violence.
+Il exigea de monsieur de Villèle les lois sur le sacrilège, sur le
+droit d'aînesse, et l'accomplissement <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> des promesses faites
+aux émigrés. Le ministre y ajouta de sa propre invention la conversion
+des rentes cinq pour cent en trois pour cent. C'était de toutes ces
+lois la seule à laquelle il tint sérieusement.</p>
+
+<p>Les élections, faites avec des fraudes éhontées, avaient amené à la
+Chambre des députés une majorité compacte qui votait selon le bon
+plaisir du ministre. Il n'eut pas de peine à faire accepter par elle
+les élections septennales.</p>
+
+<p>La Chambre des pairs, persuadée que cette nouvelle organisation était
+meilleure et plus gouvernementale, l'adopta, quoiqu'un grand nombre
+des pairs, qui votèrent en sa faveur, reconnussent l'inconvénient de
+prolonger, entre les mains du parti contre-révolutionnaire, un
+instrument aussi dangereux que la Chambre des députés telle qu'elle
+était composée. Mais là s'arrêta leur complaisance, et l'utilité du
+gouvernement représentatif et de la pondération des pouvoirs ne s'est
+peut-être jamais fait mieux sentir qu'à cette époque.</p>
+
+<p>La Chambre des députés étant servile autant que puérilement
+aristocratique, celle des pairs se montra indépendante et libérale; et
+les lois du sacrilège, du droit d'aînesse, de la réduction du taux des
+rentes, de l'indemnité, etc., furent ou repoussées, ou amendées de
+manière à perdre leur caractère de lois de parti.</p>
+
+<p>Monsieur de Villèle s'était bien mordu les doigts d'avoir fait
+exception à son goût pour les médiocrités en appelant monsieur de
+Chateaubriand au pouvoir. Dès les premiers moments, il avait été
+trompé dans son espérance de trouver en lui un appui contre la guerre
+que la Cour, la sacristie et la Sainte-Alliance souhaitaient porter en
+Espagne.</p>
+
+<p>Monsieur de Villèle, en se voyant joué, s'était promis de se venger.
+Monsieur de Chateaubriand n'avait aucune faveur auprès du Roi et des
+princes; il était facile à <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> démolir de ce côté. Monsieur de
+Villèle prétendit qu'il avait voté contre la loi sur la réduction des
+rentes.</p>
+
+<p>Monsieur de Chateaubriand l'a toujours nié; mais il convenait
+volontiers que la loi lui semblait intempestive et dangereuse et s'en
+exprimait librement dans son salon. Toutefois, il n'existait aucun
+dissentiment ostensible entre lui et ses collègues, lorsqu'un dimanche
+il se présenta à la porte de Monsieur pour lui faire sa cour.
+L'huissier lui répondit qu'il ne pouvait entrer. Monsieur de
+Chateaubriand y fit peu d'attention; il était tard, il crut la porte
+fermée et Monsieur déjà passé chez le Roi. Il se hâta de descendre
+pour arriver dans le cabinet. En passant la première porte, il vit de
+l'hésitation dans les huissiers et les gardes du corps. Enfin
+l'officier s'avança vers lui et lui dit, du ton le plus
+respectueusement peiné:</p>
+
+<p>«Monsieur le vicomte, nous avons la consigne de ne vous point laisser
+entrer.»</p>
+
+<p>Il était sous le coup de l'étonnement, lorsque monsieur de Vitrolles,
+son ami, lui dit:</p>
+
+<p>«Vous ne venez donc pas de chez vous?</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis sorti il y a une heure.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, vous avez manqué une lettre qui vous y attend.»</p>
+
+<p>Monsieur de Chateaubriand y courut, et trouva une ordonnance qui
+réclamait le reçu d'une dépêche, fort laconique, portant que le Roi
+n'avait plus besoin de ses services. Monsieur de Chateaubriand signa
+le reçu de sa propre main, envoya chercher une demi-douzaine de
+fiacres, y jeta ses effets pêle-mêle et, avant que sa pendule eût
+sonné l'heure commencée, écrivit à monsieur de Villèle que les ordres
+du Roi étaient accomplis et l'hôtel des affaires étrangères, aussi
+bien que le portefeuille, à la disposition du président du conseil.</p>
+
+<p>La manière dont il avait quitté cet hôtel, en plaisant à <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span>
+l'imagination de monsieur de Chateaubriand, adoucit un peu la blessure
+qu'il avait reçue aux Tuileries; et, pendant les premiers jours, il
+soutint sa chute avec un calme et une dignité qui lui firent jouer le
+beau rôle. Mais, petit à petit, les embarras et les ennuis de sa
+position ranimèrent l'insulte gratuite qu'on lui avait fait éprouver
+et excitèrent sa haine et sa vengeance contre monsieur de Villèle,
+jusqu'au point où elles ne connurent plus ni borne ni convenance.</p>
+
+<p>Le <i>journal des Débats</i>, dont l'amitié des frères Bertin lui ouvrait
+les colonnes, devint l'arène où il traîna son antagoniste et où il se
+servit d'armes si peu courtoises que bientôt l'offense sembla plus
+qu'expiée, d'autant que, dans sa colère, monsieur de Chateaubriand
+s'occupait peu des blessures qu'il pouvait faire au pouvoir en
+attaquant ses agents.</p>
+
+<p>Monsieur de Villèle se crut forcé de rétablir la censure. Mais qu'en
+arriva-t-il? Toutes les fois que le censeur effaçait un article ou une
+phrase, sa place restait en blanc dans le journal et l'imagination de
+l'abonné suppléait à tout ce que la <i>tyrannie</i> l'empêchait de lire.
+Ces blancs ayant été proscrits par une ordonnance, les journalistes
+les remplacèrent par des pages entières de tirets&mdash; &mdash; &mdash; &mdash; &mdash; &mdash; &mdash;
+&mdash; &mdash; &mdash; &mdash; &mdash; &mdash; &mdash; &mdash;figurant des lignes.</p>
+
+<p>Il devint évident que, pour rendre la censure efficace, il fallait
+l'appuyer par des mesures sévères que la disposition de l'esprit
+public ne tolérait pas. Pour oser entraver la liberté de la presse,
+dans les temps où nous vivons, il faut que son danger soit évident aux
+yeux de tous, ou succéder à un temps d'anarchie, lorsque tout le monde
+a tellement souffert que chacun invoque des chaînes afin que son
+voisin ait les mains liées. Telle a été la fortune du gouvernement
+impérial.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> L'indemnité aux émigrés pouvait être une mesure juste et même
+politique, mais elle n'était rien moins que populaire. Monsieur de
+Villèle, pour comble de maladresse, l'accola à la loi de la réduction
+des rentes. Son but était d'assurer à cette dernière le vote de tous
+les députés et pairs émigrés. Il réussit auprès des députés, mais
+échoua à la Chambre des pairs.</p>
+
+<p>Monsieur Pasquier fut un de ses antagonistes les plus formidables. Il
+déploya dans la Chambre haute la même éloquence de tribune qu'il avait
+déjà montrée comme député et comme ministre et prit, dès lors, sur ses
+collègues, l'ascendant que ses hautes lumières, sa modération
+constante et son talent incontesté lui ont toujours conservé.</p>
+
+<p>Monsieur de Villèle rencontra aussi dans l'archevêque de Paris un
+adversaire qui ne laissa pas de lui enlever quelques votes. Sous
+prétexte de défendre les intérêts des rentiers, ses diocésains, il se
+montra très hostile au projet de réduction et en releva l'injustice et
+l'iniquité, après que d'autres orateurs eurent établi la vanité de la
+mesure sous le point de vue économique.</p>
+
+<p>L'archevêque acquit une assez grande popularité par cette résistance.
+Il n'avait pas encore eu le temps de déployer son caractère ambitieux
+et hautain; on était disposé à le croire dans les idées modérées.</p>
+
+<p>L'abbé de Quélen, né dans une famille vendéenne, avait commencé sa
+carrière dans le service de la grande aumônerie impériale. Le cardinal
+Fesch, son patron, l'avait ensuite placé, comme aumônier, auprès de
+Madame, mère de l'Empereur. Lors de la Restauration, monsieur de
+Quélen ne fit qu'un bond des genoux du cardinal Fesch sur ceux du
+cardinal de Talleyrand dont il devint le benjamin. Il dirigea la
+grande aumônerie et s'y montra très sage. Aussi, lorsque le cardinal
+de Talleyrand, <span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> devenant de plus en plus infirme, le demanda
+pour coadjuteur de l'archevêché de Paris, monsieur de Richelieu
+accueillit cette démarche avec empressement.</p>
+
+<p>Préoccupé de la crainte de voir arriver à ce siège un prélat qui y
+portât les idées réactionnaires du clergé émigré, et notamment
+l'archevêque de Sens, La Fare, que Madame y poussait, il crut faire un
+coup de parti en l'assurant à un homme dont les précédents
+promettaient autant de modération que de tolérance.</p>
+
+<p>Cette considération fit arriver monsieur de Quélen, ecclésiastique
+obscur et sans talents remarquables, à la première place de son ordre,
+lorsqu'il était à peine âgé de quarante ans. On aurait pu croire son
+ambition satisfaite, mais il montra bientôt qu'elle était insatiable.</p>
+
+<p>Monsieur de Richelieu s'était laissé entraîné à commettre une faute.
+Jamais, depuis le cardinal de Retz, l'ancienne monarchie n'avait
+consenti à donner le siège de Paris à un homme assez jeune pour
+prétendre à faire de l'opposition. Il était la récompense de prélats
+vieillis dans les vertus évangéliques; et la probabilité de leur
+succession, promptement ouverte, servait de moyen pour en maintenir
+plusieurs autres dans la dépendance du gouvernement. Il était donc
+d'une mauvaise politique, lors même que monsieur de Quélen se fût
+montré tel qu'on le croyait, de donner la première place dans le
+clergé a un homme aussi jeune.</p>
+
+<p>Monsieur de Quélen n'était pas de cet avis, et même il se flattait que
+l'héritage de la grande aumônerie, possédée par le cardinal de
+Talleyrand, lui arriverait avec l'archevêché de Paris. L'humeur qu'il
+conçut de l'en voir séparer, en faveur du cardinal de Croy, entra pour
+beaucoup dans son hostilité à la conversion des rentes.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, l'esprit financier et finassier de monsieur de
+Villèle se trouva cruellement blessé d'être <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> dévoilé et battu
+sur son propre terrain. À aucune autre époque il n'a été aussi maître
+dans le cabinet. L'incapacité du baron de Damas ayant été suffisamment
+constatée au département de la guerre, il l'avait placé à celui des
+affaires étrangères, en se réservant le soin de le diriger.</p>
+
+<p>Le marquis de Clermont-Tonnerre passa de la marine à la guerre,
+également disposé à obéir partout au président du conseil, toutes les
+fois que la Congrégation n'en décidait pas autrement, et, à cette
+époque, l'accord existait entre ces deux hautes puissances. Je ne me
+rappelle plus quelle nullité remplaça monsieur de Tonnerre à la
+marine.</p>
+
+<p>Monsieur de Corbière et monsieur de Peyronnet semblaient les membres
+les plus indépendants du cabinet; mais, comme leurs tendances étaient
+toutes dans le sens le plus opposé aux intérêts de la Révolution,
+monsieur de Villèle trouvait assez bon de laisser entrevoir qu'il
+avait à résister à leurs exigences, afin de conserver, dans le public,
+le caractère de modération acquis pendant qu'il était à la tête de
+l'opposition ultra.</p>
+
+<p>Louis XVIII ne se mêlait plus de rien et Monsieur se trouvait obligé
+de ménager l'homme qui, par avance, avait transporté la couronne sur
+sa tête; de sorte que toutes les circonstances militaient pour assurer
+l'omnipotence de monsieur de Villèle, lorsqu'elle fut arrêtée par
+l'échec reçu dans la Chambre des pairs. Il lui fut d'autant plus
+sensible qu'à la suite de la guerre d'Espagne il avait nommé un assez
+grand nombre de pairs, et qu'il ne doutait pas plus de la majorité
+dans cette Chambre que dans celle des députés. Il se promit bien de
+prendre sa revanche et de représenter son projet favori de la
+conversion des rentes dans un moment plus opportun.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> La santé du Roi devenait de plus en plus mauvaise. Il tombait
+dans une sorte d'anéantissement dont il ne sortait que pour recevoir
+les visites de madame du Cayla. Ces jours-là, il ne manquait pas de
+donner pour mot d'ordre <i>Sainte Zoé</i>, en accompagnant cette confidence
+d'un sourire qu'il aurait voulu rendre indiscret et que le duc de
+Raguse m'a souvent dit lui avoir inspiré pitié encore plus que dégoût.</p>
+
+<p>Le Roi détestait Saint-Cloud. Le chirurgien en qui il avait eu le plus
+de confiance, le père Élisée, qu'il avait ramené d'émigration,
+s'ennuyant hors de Paris, avait persuadé au vieux monarque que le
+château était humide. Aussi avait-il coutume de dire tous les ans (les
+princes répètent volontiers les mêmes gentillesses) qu'il n'y
+attendrait pas sa fête, mais reviendrait à Paris pour celle <i>des
+chats</i>. Il était de bonne courtisanerie de paraître ne pas comprendre,
+afin de lui donner le plaisir d'expliquer que c'était le jour de la
+<i>mi-août</i>.</p>
+
+<p>C'était une singulière anomalie dans cette Cour dévote et sévère que
+la présence de ce père Élisée. Il avait été frère de la Charité et
+assez habile chirurgien. À la Révolution, il jeta le froc et se
+précipita dans tous les désordres du siècle, avec l'appétit d'un homme
+longtemps gêné. Il trouvait plaisant de présenter lui-même ses
+compagnes successives sous le nom de <i>mère Élisée</i>. Je ne sais comment
+il avait trouvé le moyen de déterrer ainsi un assez grand nombre de
+jolies filles qu'il passait ensuite à ses amis ou patrons.</p>
+
+<p>Il faisait ce commerce, accompagné des orgies qu'il peut entraîner,
+jusque dans les appartements du palais du Roi, jusque sous les yeux de
+Madame qui le savait et ne l'en traitait que mieux, quoiqu'en tout
+lieu une vie si scandaleuse pour tout le monde et surtout pour un
+vieux moine eût été justement honnie; mais le père <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> Élisée
+avait le privilège des hommes déshonorés: on leur passe tout parce
+qu'ils ne sont honteux de rien.</p>
+
+<p>Ce n'était que pour l'absolue nécessité de faire nettoyer les
+Tuileries que le Roi consentait à s'en éloigner momentanément. Le
+palais était habité par plus de huit cents personnes, fort mal
+soigneuses. Il y avait des cuisines à tous les étages; et le manque
+absolu de caves et d'égouts rendait la présence de toutes les espèces
+d'immondices tellement pestilentielle qu'on était presque asphyxié en
+montant l'escalier du pavillon de Flore et en traversant les corridors
+du second.</p>
+
+<p>Ces affreuses odeurs finissaient par atteindre les appartements du Roi
+et le décidèrent à faire à Saint-Cloud les séjours les plus courts
+qu'il pouvait. Il ne quittait Paris qu'à la dernière extrémité.</p>
+
+<p>Je me suis laissé dire qu'un de ces visionnaires que le Roi
+interrogeait assez volontiers lui avait prédit, pendant l'émigration,
+qu'il rentrerait dans les Tuileries, mais qu'il n'y mourrait pas. Plus
+il se sentait malade, plus il se cramponnait au lieu où il ne devait
+pas mourir. Ce serait à Gand, pendant les Cent-Jours, que le Roi
+aurait raconté cette prédiction. Je ne me rappelle pas comment ce
+récit m'est arrivé et quel degré de foi il mérite.</p>
+
+<p>Tant il y a qu'il préférait l'habitation des Tuileries à toute autre.
+Monsieur et monsieur le duc d'Angoulême s'en accommodaient très bien.
+Madame la duchesse de Berry n'en prenait qu'à son aise et ne se gênait
+pas pour suivre sa famille. Madame, seule, préférait Saint-Cloud et
+regrettait que la Cour n'y fît pas un plus long séjour.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> CHAPITRE XI</h3>
+
+<p class="resume">Dernière maladie du roi Louis XVIII. &mdash; Habileté de madame du
+ Cayla. &mdash; Mort du Roi. &mdash; «Passez, monsieur le Dauphin.» &mdash; Enterrement
+ du Roi. &mdash; Le titre de Madame refusé à madame la duchesse de
+ Berry. &mdash; Celui d'Altesse Royale donné aux princes
+ d'Orléans. &mdash; Réception à Saint-Cloud. &mdash; Entrée à Paris du roi
+ Charles X.</p>
+
+<p>J'allai, le jour de la saint Louis 1824, faire ma cour au Roi. Je ne
+l'avais pas vu depuis le mois de mai et je fus bien frappée de son
+excessif changement: il était dans son même fauteuil et dans son
+habituelle représentation, vêtu d'un uniforme très brodé, avec les
+ordres par-dessus l'habit.</p>
+
+<p>Mais les guêtres de velours noir, qui enveloppaient ses jambes,
+avaient doublé de circonférence, et sa tête ordinairement forte était
+tellement amoindrie qu'elle paraissait toute petite. Elle s'appuyait
+sur le creux de son estomac, au point que les épaules la dominaient.
+Ce n'était qu'avec effort qu'il la relevait et montrait alors une
+physionomie si altérée, un regard si éteint qu'on ne pouvait se faire
+illusion sur son état.</p>
+
+<p>Il m'adressa quelques paroles de bonté lorsque je lui fis ma
+révérence. J'en fus d'autant plus touchée que j'avais l'impression que
+je voyais pour la dernière fois ce vieux monarque dont la sagesse
+avait été mise à tant d'épreuves et qui aurait peut-être triomphé de
+toutes les difficultés de sa position si la faiblesse et la maladie
+ne l'avaient jeté, tout désemparé, entre les mains <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> de ceux
+contre les folies desquels il luttait depuis trente années.</p>
+
+<p>Louis XVIII avait coutume de dire qu'un roi de France ne se devait
+aliter que pour mourir. Il s'est montré fidèle à ce principe; car,
+entre le 25 août et le 16 septembre, dernier jour de sa vie, il a
+encore paru en public et tenu deux fois sa Cour.</p>
+
+<p>Peut-être un motif plus personnel stimulait-il aussi son courage. Je
+tiens du docteur Portal, son premier médecin, qu'il lui avait demandé,
+l'année précédente, comment il mourrait. Portal avait cherché à
+éloigner ce discours, mais le Roi l'y avait ramené.</p>
+
+<p>«Ne me traitez pas comme un idiot, Portal. Je sais bien que je ne peux
+pas vivre longtemps, et je sais que je dois souffrir, peut-être plus
+qu'à présent. Ce que je voudrais savoir, c'est si la dernière crise de
+mon mal pourra se dissimuler ou s'il me faudra rester plusieurs jours
+à l'agonie?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Sire, selon toute apparence, la maladie de Votre Majesté sera
+très lente et graduelle; cela peut durer bien des années.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous demande pas cela, reprit le Roi avec humeur. <i>Lente et
+graduelle!</i> Je n'ai donc pas l'espoir qu'on me trouve mort dans mon
+fauteuil?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y vois aucune apparence.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y aura donc pas moyen d'éviter les surplis de mon frère?»
+grommela le Roi entre ses dents après un instant de silence. Puis il
+parla d'autre chose.</p>
+
+<p>Il paraît que ses répugnances ne s'étaient pas affaiblies, car il
+accueillit avec une froideur marquée toutes les insinuations de ses
+entours pour chercher du soulagement à ses maux dans l'assistance de
+l'Église.</p>
+
+<p>Madame la duchesse d'Angoulême, ayant hasardé une démarche plus
+directe, reçut, pour réponse, un sévère: <span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> «Il n'est pas encore
+temps, ma nièce; soyez tranquille». Cependant le danger devenait de
+plus en plus imminent, et l'anxiété de la famille s'accroissait dans
+la même proportion.</p>
+
+<p>Madame du Cayla, peu capable de se laisser dominer par un sentiment de
+fausse délicatesse, calcula qu'il y aurait tout profit à froisser les
+sentiments du moribond pour acquérir des droits sur les vivants. Elle
+arriva à l'improviste chez le Roi, la veille de sa mort, et fit si
+bien qu'à la suite d'une longue conférence le grand aumônier fut
+averti de se rendre chez le Roi. Au reste, le temporel ne fut pas
+oublié dans ce dernier tête-à-tête.</p>
+
+<p>Le maréchal Mortier possédait dans la rue de Bourbon un magnifique
+hôtel qu'il annonçait le dessein de vendre. Ce matin-là même, un homme
+d'affaires était venu lui en offrir huit cent mille francs. Le
+maréchal avait un peu hésité, demandé du temps pour se décider, pour
+consulter sa femme et ses enfants. On lui avait donné une heure.
+C'était un marché à conclure à l'instant, sinon on avait un autre
+hôtel en vue. Le maréchal s'était informé du nom de l'acquéreur:</p>
+
+<p>«Que vous importe?</p>
+
+<p>&mdash;Cela m'importe beaucoup; il me faut savoir s'il est solvable.</p>
+
+<p>&mdash;Très solvable, car vous serez payé dans la journée, mais son nom
+doit rester un mystère.»</p>
+
+<p>Le maréchal consentit et, immédiatement après la visite de madame du
+Cayla au Roi, les huit cent mille francs lui furent comptés en
+numéraire. Un ordre, signé d'un <i>Louis</i> à peine lisible, avait suffi à
+la bonne volonté du duc de Doudeauville pour payer cette somme
+considérable. Le Roi respirait encore et, rigoureusement parlant,
+avait le droit d'en disposer.</p>
+
+<p>Toutefois, madame du Cayla a toujours été un peu <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> honteuse de
+cette acquisition et surtout de sa date. Elle n'a jamais osé habiter
+l'hôtel. Plusieurs années après, elle l'a vendu au duc de Mortemart.</p>
+
+<p>Le Roi, ayant une fois pris son parti, montra la plus grande fermeté.
+Il donna lui-même les ordres pour que les cérémonies s'accomplissent
+avec toutes les formes usitées envers les rois ses prédécesseurs que
+sa prodigieuse mémoire lui rappelait dans tous les plus petits
+détails. Peu d'heures avant sa mort, le grand aumônier s'étant trompé
+en récitant les prières des agonisants, Louis XVIII le reprit et
+rétablit l'exactitude du texte avec une présence d'esprit et un calme
+qui ne l'abandonnèrent pas un moment.</p>
+
+<p>La famille était réunie au fond de sa chambre et profondément
+affectée. Les médecins, le service, le clergé environnaient le lit. Le
+premier gentilhomme de la chambre soutenait le rideau. Au signal,
+donné par le premier médecin, que tout était fini, il le laissa tomber
+et se retourna en saluant les princes.</p>
+
+<p>Monsieur sortit en sanglotant; Madame se préparait à le suivre.
+Jusque-là, elle avait toujours pris, comme fille de roi, le pas sur
+son mari; arrivée à la porte elle s'arrêta tout court et, à travers
+les larmes sincères dont son visage était inondé, elle articula
+péniblement: «Passez, monsieur le Dauphin». Il obéit sur-le-champ à
+l'appel, sans remarque et sans difficulté.</p>
+
+<p>Le premier gentilhomme annonça: <i>le Roi</i>; les gardes du corps
+répétèrent: <i>le Roi</i> et Charles X arriva dans son appartement.</p>
+
+<p>Des voitures étaient déjà attelées. Il en ressortit aussitôt, avec
+toute sa famille, pour se rendre à Saint-Cloud, selon l'usage des rois
+de France qui ne séjournent jamais un instant dans le palais où leur
+prédécesseur vient de rendre le dernier soupir.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> On a beaucoup reproché aux princes de la maison de Bourbon la
+sujétion qu'ils voulaient imposer aux lois de l'étiquette, mais on
+voit à quel point elle est inhérente à leur nature. Certainement
+madame la Dauphine était fort affectée de la mort de son oncle.
+N'eût-elle pas eu d'attachement pour lui, le terrible spectacle auquel
+elle assistait suffisait pour l'émouvoir vivement. À peine quelques
+secondes s'étaient écoulées, le dernier gémissement résonnait encore à
+son oreille, et rien ne pouvait la distraire d'une question de pure
+étiquette, dans un intérieur où personne n'aurait remarqué qu'elle y
+manquait.</p>
+
+<p>De son côté, si monsieur le Dauphin n'avait pas réclamé son droit, il
+avait du moins trouvé tout simple qu'on y pensât et n'en avait
+témoigné ni étonnement, ni impatience. Quand on est si esclave
+soi-même, il n'est pas étonnant qu'on impose les mêmes devoirs aux
+autres et que les exigences arrivent à un point qui paraît absurde aux
+personnes élevées dans d'autres idées.</p>
+
+<p>Mon frère, de service auprès de monsieur le Dauphin, a été témoin
+oculaire de cette dernière scène de la vie du roi Louis XVIII, et
+c'est de lui que je la tiens.</p>
+
+<p>L'appartement du feu Roi fut tendu de noir et décoré en chapelle
+ardente. On y disait des messes toute la matinée. Le service se
+faisait, près du corps, par les grands officiers. Ce spectacle dura
+plusieurs jours. Le public y était admis avec des billets. On dit que
+c'était fort beau. Ma paresse accoutumée et un peu de répugnance à ce
+genre de représentation m'empêchèrent d'y aller, aussi bien que
+d'assister aux funérailles à Saint-Denis.</p>
+
+<p>Le convoi eut cela de particulier que le clergé n'y parut pas. Une
+querelle de juridiction s'étant élevée entre le premier aumônier et
+l'archevêque de Paris, monsieur de Quélen défendit aux ecclésiastiques
+du diocèse d'accompagner le cortège. Il paraît que cette <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span>
+défense ne s'étendit pas sur le chapitre de Saint-Denis, car, arrivé à
+l'église, le service fut digne et religieux.</p>
+
+<p>J'en eus le récit le jour même par beaucoup de témoins oculaires,
+particulièrement par le duc de Raguse dont l'imagination mobile avait
+été vivement saisie par les formes, antiques et féodales, de la
+cérémonie à laquelle il avait été appelé à prendre part. Il les
+racontait avec ce bonheur d'expression qu'il trouve bien plus
+fréquemment en parlant qu'en écrivant et qui rend sa conversation
+charmante.</p>
+
+<p>Je me rappelle, entre autres, sa description du moment où le chef des
+hérauts d'armes, prenant successivement le casque, le bouclier et
+enfin le glaive du Roi, les précipitait après lui dans le caveau. On
+les entendait rouler de marche en marche, tandis que le héraut disait
+trois fois à chaque objet: «le Roi est mort, le Roi est mort, le Roi
+est mort!»</p>
+
+<p>Puis, après ce cri de mort, répété neuf fois d'une voix lugubre dans
+le silence de l'assemblée, la porte du caveau se refermait avec
+fracas; tous les hérauts se retournaient vers le public, criaient
+simultanément: «Vive le Roi!» et tous les assistants se joignaient à
+cette acclamation.</p>
+
+<p>J'avoue que le casque et le glaive de Louis XVIII pouvaient prêter au
+ridicule; mais, lorsque le maréchal racontait l'effet du bruit de ces
+armures tombant dans la profondeur de cette royale sépulture, il
+causait d'autant plus de frémissement que lui-même en éprouvait
+encore.</p>
+
+<p>Cette cérémonie donna lieu à une querelle littéraire qui dure encore à
+l'heure qu'il est. Monsieur de Salvandy, déjà connu avantageusement
+par quelques brochures politiques, fit insérer dans le <i>Journal des
+Débats</i> une chaleureuse relation des funérailles de Saint-Denis.
+Beaucoup de personnes crurent y reconnaître la plume <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> de
+monsieur de Chateaubriand. On lui en fit des compliments jusqu'au
+point de lui dire qu'il n'avait jamais rien écrit de mieux. Il n'a pu
+pardonner à Salvandy cette erreur du public dont il fut blessé de
+toute la hauteur de son incommensurable vanité.</p>
+
+<p>Le roi Charles X dit quelques mots d'obligeance à monsieur de Brézé,
+grand maître des cérémonies, sur la manière intelligente dont il avait
+préparé et conduit les détails de la pompe funèbre.</p>
+
+<p>«Oh! Sire, répondit l'autre modestement, le Roi est bien bon; il y a
+manqué bien des choses, une autre fois ce sera mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie, Brézé, répondit le Roi en souriant, mais je ne
+suis pas pressé.» Monsieur de Brézé s'effondra.</p>
+
+<p>En prenant le titre de dauphine, madame la duchesse d'Angoulême
+renonçait à l'appellation de <i>Madame</i> qu'elle avait porté jusque-là.
+Madame la duchesse de Berry eut la fantaisie de se l'approprier. Elle
+en demanda l'autorisation au Roi qui lui répondit fort sèchement: «À
+quel titre? Je vis et vous êtes veuve, cela ne se peut pas.»</p>
+
+<p>En effet, si monsieur le duc de Berry avait vécu, il n'aurait été
+<i>Monsieur</i> qu'à l'avènement de son frère à la couronne. Mais la
+prétention de madame la duchesse de Berry avait une origine plus
+politique.</p>
+
+<p>On avait été rechercher, pour elle, que la duchesse d'Angoulême, mère
+de François I<sup>er</sup>, s'appelait exclusivement <i>Madame</i>, et c'était à la
+mère de monsieur le duc de Bordeaux qu'elle voulait faire déférer ce
+titre, se préparant ainsi une existence à part et peut-être une
+éventualité de régence le cas échéant; mais elle ne jouissait pas
+d'assez de considération dans sa famille pour obtenir cette
+distinction, contre laquelle madame la Dauphine se déclara
+formellement.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> Quelques courtisans ayant essayé du <i>Madame</i> les premiers
+jours, elle reprit sévèrement: «Est-ce la duchesse de Berry dont vous
+voulez parler?» Le Roi s'expliqua dans le même sens, et le <i>Madame</i>
+n'eut cours que parmi les personnes attachées à la maison de madame la
+duchesse de Berry, quelques familiers intimes et des subalternes
+cherchant à se faire bien voir. Madame de Gontaut, quoique gouvernante
+des enfants, le refusa et ce fut le commencement du refroidissement
+avec la princesse.</p>
+
+<p>Charles X n'avait pas hérité de la maussaderie de Louis XVIII pour la
+famille d'Orléans; il la traitait avec bienveillance; et la sincère
+amitié qui existe entre madame la Dauphine et madame la duchesse
+d'Orléans avait adouci les répugnances de la fille de Louis XVI.</p>
+
+<p>Le Roi donna à tous les princes d'Orléans le titre d'Altesse Royale,
+éteint depuis deux générations. Il faut être prince, et dès longtemps
+en butte à toutes les petites vexations de la différence de rang, pour
+pouvoir apprécier la joie qu'on en ressentit au Palais-Royal.</p>
+
+<p>Malgré toutes les prétentions au libéralisme éclairé, <i>l'Altesse
+Royale</i> y fut reçue avec autant de bonheur qu'elle eût pu l'être au
+temps décrit par Saint-Simon. Il y a de vieux instincts qui
+n'admettent de prescription, ni du temps, ni des circonstances, tel
+effort qu'on fasse pour se le persuader à soi-même. Les d'Orléans sont
+et resteront princes et Bourbons, <i>quand même</i>.</p>
+
+<p>Le lendemain de la mort du feu Roi, Charles X avait reçu à Saint-Cloud
+les grands corps de l'État. Il leur avait fait une déclaration de
+principe où on avait trouvé des assurances tellement plus libérales
+qu'on n'osait en espérer de lui que la joie en fût aussi vive que
+générale. Ces paroles, redites dans la soirée et répétées le lendemain
+dans le <i>Moniteur</i>, firent éclater dans Paris, et bientôt <span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span>
+après dans toutes les provinces, un mouvement d'enthousiasme pour le
+nouveau souverain, et sa popularité était au comble le jour où il fit
+son entrée dans Paris, par une pluie battante qui ne réussit, ni à
+diminuer l'affluence des spectateurs, ni à calmer la chaleur de leurs
+acclamations.</p>
+
+<p>Le Roi était à cheval, se laissant mouiller de la meilleure grâce du
+monde et ayant repris cette physionomie, ouverte et satisfaite, qui
+charmait le bourgeois de Paris en 1814. Le peuple, toujours avide de
+nouveauté et se prêtant volontiers aux espérances, accueillit avec
+satisfaction le nouveau règne. Toutes les méfiances accumulées depuis
+des années contre Monsieur, comte d'Artois, s'évanouirent, en un
+instant, devant quelques phrases prononcées par Charles X en honneur
+de la Charte constitutionnelle.</p>
+
+<p>Il n'aurait tenu qu'à lui de faire fructifier ces heureuses
+dispositions. Il en jouissait parfaitement; car l'instinct de Charles
+X est de rechercher la popularité. Il a le désir de plaire et, s'il a
+repoussé l'amour des peuples, ce n'est pas sans se faire quelque
+violence; mais il y était entraîné par l'esprit de parti et de secte
+qui le dominait ainsi que ses conseillers.</p>
+
+<p>J'aurais voulu me faire illusion en espérant que le poids de la
+couronne avait changé ses idées, mais je le connaissais trop bien pour
+oser m'en flatter.</p>
+
+<p>Je me rappelle avoir eu, ces jours-là, une longue discussion avec
+Mathieu de Montmorency, monsieur de Rivière et quelques autres
+personnages de leur bord.</p>
+
+<p>«Vous prétendez, leur disais-je, que la France ne sait pas ce qu'elle
+veut, qu'il n'y a pas d'opinion publique? Hé bien, vous convenez que
+Monsieur était très impopulaire et qu'au contraire Charles X est très
+populaire. De là, vous établissez que la nation est aussi mobile
+qu'extravagante <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> et qu'il ne faut avoir aucun égard à ses
+impressions. Toutefois il s'est passé quelque chose depuis une
+semaine: l'impopulaire Monsieur était tenu pour hostile aux nouvelles
+lois du pays; le populaire Charles X s'est proclamé leur protecteur et
+leur protégé. Ne serait-il pas plus logique de conclure que la France
+a une opinion, une volonté, et que c'est le maintien des intérêts
+nouveaux et de la Charte constitutionnelle acquise par trente ans de
+souffrances?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! bon Dieu, me répondait-on d'un ton dénigrant, personne n'a envie
+d'y toucher à votre Charte, ni de molester les intérêts
+révolutionnaires. Qu'ils vivent en paix. Mais il n'est pas juste de
+leur sacrifier le peu d'avantages restés aux classes supérieures ...
+et puis, enfin, il faut pouvoir gouverner.»</p>
+
+<p>Monsieur de Villèle profita du nouveau règne pour ôter la censure dont
+il était déjà embarrassé. Il n'y gagna pas grand'chose, car les
+attaques permises furent aussi vives que lorsqu'elles étaient
+défendues.</p>
+
+<p>La veine libérale ne fournit pas longuement. Le Roi et ses conseillers
+revinrent à leurs habitudes, et l'animadversion contré le gouvernement
+s'augmenta de toute la force des espérances qu'on avait si vivement et
+si légèrement conçues.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> CHAPITRE XII</h3>
+
+<p class="resume">Monsieur le Dauphin entre au Conseil. &mdash; Exigences de la
+ Congrégation. &mdash; Loi sur le sacrilège. &mdash; Disposition des princes
+ pour l'armée. &mdash; Soirées chez madame la Dauphine. &mdash; Madame la
+ duchesse de Berry à Rosny. &mdash; Ses habitudes. &mdash; Ses goûts. &mdash; Sa
+ popularité. &mdash; Sacre du Roi à Reims. &mdash; Fêtes à Paris.</p>
+
+<p>J'ai lieu de croire que la sagesse des premiers moments était en
+grande partie due à l'influence de monsieur le Dauphin. Monsieur de
+Villèle, sachant par expérience le parti qu'on peut tirer de
+l'héritier de la couronne, comprit sur-le-champ la force qu'acquerrait
+une opposition raisonnable dont il serait le chef, et voulut la
+neutraliser.</p>
+
+<p>Feignant une grande admiration pour le jugement si sain de monsieur le
+Dauphin, il demanda à en illuminer le conseil. Le Prince sentit le
+piège. Les personnes honorées de sa confiance l'engagèrent à refuser;
+mais le Roi commanda: le fils obéit comme il a fait à tous les ordres
+de son père jusqu'à la perte de la couronne inclusivement. Toutefois,
+il était bien aise qu'on ne le crût pas solidaire des actes de ce
+conseil où il consentait à siéger. Il ne blâmait rien de ce qui s'y
+décidait, mais il affectait de n'y avoir aucune part.</p>
+
+<p>Ainsi, le lendemain d'une mesure importante prise contre son opinion,
+il disait tout haut, en passant près de la table du conseil et en
+frappant sur le siège qu'il y occupait: «Voilà un fauteuil où je fais
+souvent de bons sommes.» Une autre fois, à Saint-Cloud, s'adressant à
+<span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> une foule de courtisans qui l'entouraient: «Messieurs, lequel
+de vous pourra dire tout de suite, et sans compter, combien il y a de
+volumes dans ce corps de bibliothèque?» Plusieurs personnes
+hasardèrent un chiffre. «C'est Lévis qui a le plus approché, reprit
+monsieur le Dauphin; je sais bien le nombre, car je les ai encore tous
+comptés pendant le dernier conseil. C'est ordinairement ma tâche quand
+je ne dors pas.»</p>
+
+<p>Ces paroles étaient précieusement recueillies et, pour ce prince si
+retenu, paraissaient d'une hostilité positive à la marche adoptée par
+les ministres; mais ces désaveux n'étaient connus que d'un petit
+cercle, et la popularité de monsieur le Dauphin souffrit une grande
+atteinte par son entrée au conseil.</p>
+
+<p>Toutefois, dans cette occurrence, monsieur de Villèle avait marché sur
+sa longe; l'opposition de monsieur le Dauphin n'étant plus à redouter,
+la Congrégation ne mit aucune borne à ses exigences et souvent il lui
+fallut subir sa loi. Elle disposait de tous les emplois et de tous les
+grades. Le plus ou moins de messes entendues décidait de l'avancement
+militaire. Les sentinelles eurent ordre de porter les armes à
+l'aumônier, et les notes qu'il envoyait sur les officiers étaient bien
+plus consultées par les ministres de la guerre, Damas et
+Clermont-Tonnerre, que celles des généraux inspecteurs qui finirent
+par se soumettre aussi aux exigences jésuitiques.</p>
+
+<p>Charles X, agrégé à la Société et sous sa domination directe, ne se
+permettait pas une pensée sans la soumettre à sa décision. Elle lui
+arrivait par divers organes. Les plus habituels étaient l'abbé de
+Latil, devenu archevêque de Reims, et le marquis de Rivière qui
+succéda au duc Mathieu de Montmorency comme gouverneur de monsieur le
+duc de Bordeaux et entra en fonction dès que le petit prince eût
+atteint sa sixième année.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> En attendant mieux, on porta une loi sur le sacrilège. Elle
+révolta tous les esprits. La façon dont elle fut discutée et amendée à
+la Chambre des pairs contribua à fonder la popularité de cette
+assemblée qui s'honorait par sa résistance aux prétentions de la
+Congrégation et du parti émigré.</p>
+
+<p>Il y eut plusieurs bons discours, parmi lesquels celui de monsieur
+Pasquier fut remarqué. Il emporta le changement de rédaction qui
+détruisait toute la cruelle et intempestive sévérité de la pénalité et
+rendait la loi à peu près nulle. C'est un des nombreux griefs de
+Charles X contre lui.</p>
+
+<p>Le jour même du rapport sur cette loi, monsieur Portal en faisait un
+autre sur une loi protectrice du commerce de cabotage. Monsieur le
+cardinal de Croÿ, grand aumônier, après l'avoir attentivement écouté
+pendant trois quarts d'heure, se pencha à l'oreille de son voisin:</p>
+
+<p>«Dans quel siècle nous vivons! Il parle de baraterie, de piraterie;
+mais voyez avec quel soin il évite de prononcer seulement le mot de
+religion et de sacrilège. Voilà ce que c'est de confier de pareils
+soins à un protestant; c'est révoltant!»</p>
+
+<p>On eut grand'peine à faire comprendre à l'Éminence qu'il s'agissait
+d'une autre loi que celle du sacrilège qu'il était venu pour éclairer
+de ses lumières apostoliques. Le mot de baraterie l'avait frappé, et
+il le prenait pour un terme de théologie, protestante apparemment.</p>
+
+<p>Au reste, le cardinal de Croÿ était un digne homme, et, si tous les
+prêtres du château lui avaient ressemblé, <i>le trône et l'autel</i>, selon
+la formule adoptée, se seraient mieux trouvés de serviteurs aussi
+naïfs.</p>
+
+<p>Après la chasse, monsieur le Dauphin n'aimait rien autant que de jouer
+au soldat. On lui procurait ce délassement d'autant plus volontiers
+qu'il ne s'occupait guère <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> que du matériel des troupes. Quand
+il avait fait man&oelig;uvrer quelques bataillons, repris sévèrement un
+faux mouvement, remarqué une erreur dans l'uniforme ou le port d'arme,
+il se faisait l'illusion d'être un grand militaire et rentrait
+enchanté de lui-même.</p>
+
+<p>Madame la Dauphine avait compris beaucoup plus habilement le rôle
+qu'il aurait dû jouer. Il n'y avait pas un officier dont elle ne
+connût la figure et le nom. Elle savait leur position, leurs
+espérances, leurs rapports de famille, ne prenait point les notes de
+l'aumônier, malgré sa haute piété, et mettait en avant le nom de
+monsieur le Dauphin toutes les fois qu'elle obtenait une faveur qui,
+d'ordinaire, était un acte de justice. Pour les jeunes officiers de la
+garde, sa protection avait quelque chose de maternel. Elle s'occupait
+de leur procurer des plaisirs aussi bien que de l'avancement, et bien
+des fois elle a fait lever des arrêts qui nuisaient aux joies du
+carnaval.</p>
+
+<p>Aussi était-elle adorée par cette jeunesse pour laquelle elle faisait
+trêve à la sévérité accoutumée de sa physionomie. Elle se montrait
+ainsi la patronne de la <i>jeune armée</i>; mais, en revanche, elle n'a
+jamais pu s'identifier avec les glorieux débris de la <i>grande armée</i>.</p>
+
+<p>Monsieur le Dauphin y avait moins de répugnance et, sous ce rapport,
+reprenait l'avantage sur sa femme. Quant au Roi, l'émigré débordait en
+lui de toutes parts.</p>
+
+<p>Louis XVIII ne manquait jamais de rappeler aux officiers de l'Empire
+les anniversaires des batailles où ils avaient figuré, déployant son
+incroyable mémoire dans le récit de marches et de man&oelig;uvres
+qu'eux-mêmes souvent avaient oubliées parmi les nombreux faits d'armes
+où ils avaient assisté, et arrivant à un souvenir flatteur et
+obligeant pour ceux à qui il s'adressait.</p>
+
+<p>Charles X, au contraire, ne parlait jamais des guerres <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> de
+l'Empire. Le maréchal Marmont, appelé souvent à faire sa partie de
+whist, s'amusait parfois à rappeler les anniversaires d'actions
+brillantes pour les armées françaises. Le Roi ne manquait pas alors de
+les disputer avec aigreur, les replaçant sous l'aspect présenté par
+les bulletins qu'il avait lus à l'étranger; et, lorsque le maréchal ou
+tout autre insistait pour rétablir les faits faussement placés dans
+son esprit, il témoignait beaucoup d'humeur et de mécontentement. Son
+partenaire s'en ressentait. Il était très mauvais joueur.</p>
+
+<p>En montant sur le trône, il déclara que les reproches du Roi avaient
+trop d'importance pour être prodigués à l'occasion d'une carte et
+qu'il ne se fâcherait plus. Mais Charles X n'était pas de ces gens qui
+se contraignent. Il avait beaucoup d'entêtement parce qu'il était
+inéclairable, mais nulle force de caractère. Après s'être gêné pendant
+quelques semaines, le vieil homme prit le dessus et les colères firent
+explosion. Il en était fâché, même un peu honteux, et n'aimait pas que
+la galerie fût nombreuse.</p>
+
+<p>Il faisait habituellement sa partie chez madame la Dauphine; il ne s'y
+trouvait guère que les hommes qui jouaient avec lui. Ceux-là n'étaient
+pas empressés de répéter les paroles désobligeantes qui échappaient au
+Roi dans ses vivacités parce qu'ils savaient que leur tour pouvait
+arriver le lendemain. Il y avait quelquefois pourtant des scènes si
+comiques qu'elles transpiraient au dehors. Je me rappelle, entre
+autres, qu'un soir le Roi, après mille injures, appela monsieur de
+Vérac une <i>coquecigrue</i>.</p>
+
+<p>Monsieur de Vérac, rouge de colère, se leva tout droit et répondit
+très haut:</p>
+
+<p>«Non, sire, je ne suis pas une <i>coquecigrue</i>.»</p>
+
+<p>Le Roi, très en colère aussi, reprit en haussant la voix:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> «Eh bien, monsieur, savez-vous ce que c'est qu'une
+<i>coquecigrue</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Non, sire, je ne sais pas ce que c'est qu'une <i>coquecigrue</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur, ni moi non plus!»</p>
+
+<p>Madame la Dauphine ne put retenir un éclat de rire auquel le Roi se
+joignit, et toute l'assemblée y prit part.</p>
+
+<p>Monsieur le Dauphin jouait aux échecs et se retirait de très bonne
+heure dans la chambre de madame la Dauphine dont alors on fermait les
+portes.</p>
+
+<p>La princesse restait à faire de la tapisserie. Elle invitait chaque
+jour deux ou trois dames de sa maison, ou de celle de son mari, pour
+cette soirée où on se rendait très parée. La faveur de ma
+belle-s&oelig;ur l'y faisait appeler un peu plus souvent que les autres;
+les dames de service n'y assistaient pas de droit, il fallait qu'on le
+leur eût dit.</p>
+
+<p>Madame la Dauphine n'était pas aimable pour ses dames et ne leur
+accordait aucune familiarité.</p>
+
+<p>Madame la duchesse de Berry venait, de temps en temps, chez madame la
+Dauphine. Elle faisait la partie du Roi et n'était pas moins grondée
+que les autres. Cette espèce de Cour se tenait parfois chez elle et
+était alors un peu plus nombreuse. Pendant les absences de madame la
+Dauphine, le Roi faisait sa partie chez madame la duchesse de Berry.</p>
+
+<p>À Saint-Cloud, on se réunissait dans le salon du Roi. Ce genre de vie
+a continué, sans que rien y apportât le moindre changement, jusqu'au
+31 juillet 1830 inclusivement.</p>
+
+<p>L'existence de madame la duchesse de Berry ne partageait pas la
+monotonie de celle des autres princes. Dès longtemps elle avait
+repoussé ses crêpes funèbres, et s'était jetée dans toutes les joies
+où elle pouvait atteindre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> Son deuil avait été un prétexte pour s'entourer d'une Cour à
+part. Elle avait eu soin de la choisir jeune et gaie. Le monument et
+la fondation pieuse qu'elle élevait à Rosny, pour recevoir le c&oelig;ur
+de son mari, l'y avait attirée dans les premier temps de sa douleur.
+Les courses fréquentes devinrent des séjours. Elle y reçut plus de
+monde; elle se prêta à se laisser distraire et, bientôt, les voyages
+de Rosny se trouvèrent des fêtes où l'on s'amusait beaucoup. Rien
+n'était plus simple. Toutefois, je n'ai jamais pu me réconcilier au
+goût de la princesse pour la chasse au fusil.</p>
+
+<p>Madame de La Rochejaquelein le lui avait inspiré. Ces dames tiraient
+des lapins, et, pour reconnaître ceux qu'elles avaient tués, elles
+leurs coupaient un morceau d'oreille avec un petit poignard qu'elles
+portaient à cet effet et mettaient ce bout dans la poitrine de leur
+veste. À la rentrée au château, on faisait le compte de ces trophées
+ensanglantés. Cela m'a toujours paru horrible.</p>
+
+<p>Madame de La Rochejaquelein portait dans ces occasions un costume
+presque masculin. Madame la duchesse de Berry, enchantée de ce
+vêtement, fut arrêtée dans son zèle à l'imiter par la réponse sèche de
+sa dame d'atour, la comtesse Juste de Noailles, qu'elle chargeait de
+lui en faire faire un pareil:</p>
+
+<p>«Madame fera mieux de s'adresser à un de ces messieurs; je n'entends
+rien aux pantalons.» Ni madame de Noailles, ni madame de Reggio
+n'étaient parmi les favorites de la princesse.</p>
+
+<p>La malignité ne tarda guère à s'exercer sur la conduite de madame la
+duchesse de Berry; mais, comme elle désignait monsieur de Mesnard, qui
+avait trente ans de plus qu'elle et dont les assiduités étaient
+motivées par la place de chevalier d'honneur qu'il occupait auprès
+d'elle, le public, qui le tenait plutôt pour une espèce de mentor,
+<span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> ne voulut rien croire des propos qui remplissaient la Cour.</p>
+
+<p>Quant à la famille royale, elle était persuadée de l'extrême légèreté
+de la conduite de la princesse. On a entendu fréquemment le Roi lui
+faire des scènes de la dernière violence. Elle les attribuait à
+l'influence de sa belle-s&oelig;ur et leur mutuelle inimitié s'aggravait
+de plus en plus.</p>
+
+<p>La discorde s'était aussi emparée de l'intérieur du pavillon de
+Marsan; madame de Gontaut et monsieur de Mesnard s'étaient disputé la
+faveur de la princesse; mais le dernier l'avait emporté, et il on
+résultait un refroidissement pour la gouvernante qui éloignait la mère
+des enfants. Madame la duchesse de Berry s'en occupait très peu et ne
+les voyait guère. Une rougeole assez grave de monsieur le duc de
+Bordeaux, qui donnait quelque souci, ne changea rien à un voyage de
+Rosny.</p>
+
+<p>Le Roi et madame la Dauphine en ressentirent un mécontentement qu'ils
+exprimèrent hautement; et cependant, ils auraient été les premiers à
+trouver mauvais que la princesse fît valoir ses droits de mère, comme
+primant ceux que l'étiquette attribuait à la gouvernante. Chaque jour,
+celle-ci menait les enfants chez le Roi, à son réveil, et je ne pense
+pas que madame la duchesse de Berry fût extrêmement ménagée dans ces
+entrevues quotidiennes.</p>
+
+<p>J'ai entendu raconter, dans le temps, que ses nombreuses inconvenances
+prêtaient fort à la critique; mais, en outre que cela est peu
+important, j'étais tout à fait en dehors du cercle où ce petit
+commérage royal faisait événement, et j'en serais historien très
+vulgaire.</p>
+
+<p>J'ai toujours vu madame la duchesse de Berry également maussade et
+pensionnaire. Le malheur ne lui avait rien appris sous ce rapport.</p>
+
+<p>Je me rappelle qu'au dernier concert où j'assistai chez <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> elle
+nous rentrâmes dans son salon, une quarantaine de femmes restées après
+la musique. Elle nous laissa nous ranger en rond autour de la chambre,
+passa vingt minutes à chuchoter, rire et batifoler avec le comte de
+Mesnard; puis, le prenant sous le bras, rentra dans son intérieur sans
+avoir adressé un seul mot à aucune autre personne. On sortit un peu
+impatienté de la sotte figure qu'on venait de faire; mais, pour mon
+compte, j'étais persuadée que ce n'était que l'attitude d'une enfant
+gâtée et point élevée.</p>
+
+<p>Avec ces façons, qui déplaisaient extrêmement aux personnes appelées
+de loin en loin à lui faire leur cour, madame la duchesse de Berry
+était pourtant aimée de ses habitués. On lui trouvait de la bonhomie,
+du naturel, de la gaieté et de l'esprit de trait.</p>
+
+<p>Elle était bonne maîtresse et adorée à Rosny où elle faisait le bien
+avec intelligence. Elle jouissait d'une certaine popularité parmi la
+bourgeoisie de Paris. Son plus grand mérite consistait à différer du
+reste de sa famille. Elle aimait les arts; elle allait au spectacle;
+elle donnait des fêtes. Elle se promenait dans les rues; elle avait
+des fantaisies et se les passait; elle entrait dans les boutiques.
+Elle s'occupait de sa toilette, enfin elle mettait un peu de mouvement
+à la Cour, et cela suffisait pour lui attirer l'affection de la classe
+boutiquière. Celle des banquiers lui savait gré de paraître en public
+et d'assister à tous les petits spectacles, sans aucune étiquette.
+Elle aurait été moins disposée que madame la Dauphine à maintenir la
+distinction des rangs.</p>
+
+<p>Les artistes, qu'elle faisait travailler et dont elle appréciait les
+ouvrages avec le tact intelligent d'une italienne, contribuaient aussi
+à ses succès et la rendaient en quelque sorte populaire.</p>
+
+<p>Monsieur de Villèle s'appuya de l'influence de monsieur <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> le
+Dauphin contre celle de la Congrégation dans une circonstance où le
+succès des intrigues, ourdies par elle, aurait probablement hâté de
+quelques années la catastrophe de 1830.</p>
+
+<p>Elle voulait faire retrancher, dans le serment du sacre, les
+expressions de fidélité à maintenir la Charte, sous prétexte que ce
+pacte admettait la liberté des cultes.</p>
+
+<p>Le Roi était fort disposé à faire cette restriction ostensiblement. Le
+parti congréganiste du conseil l'approuvait et le clergé, avec le
+nonce en tête, l'en conjurait. Monsieur de Villèle ne se faisait pas
+d'illusion sur les conséquences d'une telle conduite; il eut recours à
+monsieur le Dauphin. Celui-ci parvint à décider son père à renoncer à
+ce dangereux projet. Mais ce ne fut pas sans peine. Toute la nuit qui
+précéda la cérémonie se passa à faire et à discuter différentes
+rédactions du serment.</p>
+
+<p>Monsieur de Villèle ne savait pas lui-même laquelle serait adoptée au
+dernier moment, tant la discussion avait été orageuse et la volonté du
+Roi vacillante. On vit sa physionomie se dérider lorsque les mots de
+fidélité à la Charte sortirent de la bouche royale.</p>
+
+<p>Monsieur le Dauphin avait fait pencher la balance. Sa haute et
+constante piété lui donnait quelque crédit auprès du Roi dans les
+questions religieuses lorsque l'intrigue n'avait pas un temps prolongé
+pour le combattre, et l'entrevue du père et du fils avait précédé
+immédiatement la cérémonie; les conseillers jésuites avaient dû se
+contenter d'exiger la restriction mentale.</p>
+
+<p>Si la satisfaction de monsieur de Villèle fut visible, le
+mécontentement du clergé et des hauts congréganistes ne fut pas
+dissimulé; et le nonce recevait et rendait des visites de condoléance
+avant la fin de la journée.</p>
+
+<p>Suivant mes habitudes de paresse, je n'eus pas même la tentation
+d'aller à Reims. Si j'avais cru que c'était, <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> comme il est
+très probable, la dernière apparition de la sainte Ampoule pour les
+Rois très chrétiens, peut-être cela aurait-il stimulé ma curiosité.
+Malgré la magnificence sous laquelle on avait cherché à masquer les
+mômeries, cléricales et féodales, de la cérémonie, elles excitèrent la
+critique.</p>
+
+<p>Charles X, en chemise de satin blanc, couché par terre pour recevoir
+par sept ouvertures, ménagées dans ce vêtement, les attouchements de
+l'huile sainte, ne se releva pas, pour la multitude, sanctifié comme
+l'oint du Seigneur, mais bien un personnage ridiculisé par cette
+cérémonie et amoindri aux yeux de la foule.</p>
+
+<p>Les oiseaux, lâchés dans la cathédrale en signe d'émancipation, ne
+furent que des volatiles incommodes; et personne ne pensa à crier:
+«Noël, Noël.»</p>
+
+<p>En revanche, lorsque le Roi, splendidement revêtu du manteau royal,
+prononça le serment du haut du trône, que les portes du temple
+s'ouvrirent à grand fracas, que les hérauts annoncèrent au peuple que
+leur Roi était sacré, que les acclamations extérieures se joignirent
+aux acclamations intérieures pour répondre, à la voix de ces hérauts,
+par le cri universel de: <i>Vive le Roi</i>, l'impression fut très vive sur
+tous les assistants.</p>
+
+<p>Il y a toujours, dans les vieilles cérémonies, des usages pour qui le
+temps a formé prescription, et d'autres qui répondent constamment aux
+impressions générales. Le tact consiste à les discerner et l'esprit à
+les choisir.</p>
+
+<p>C'est ce que l'Empereur avait su distinguer. Son couronnement, très
+solennel et très religieux, n'avait pourtant été accompagné d'aucune
+de ces prostrations que les prétentions de l'Église réclament et que
+l'esprit du siècle repousse. Je sais bien que les princes, en s'y
+soumettant, pensent ne s'humilier que devant le Seigneur; mais le
+prêtre paraît trop en évidence pour pouvoir être complètement
+<span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> mis de côté dans des cérémonies où le sens mystique reste
+caché sous des formes toutes matérielles.</p>
+
+<p>Le Roi fit, au retour de Reims, une très magnifique entrée dans Paris.
+Le cortège était superbe. Je le vis, par hasard, comme il revenait de
+Notre-Dame aux Tuileries. Le Roi, dans une voiture à sept glaces,
+était accompagné par son fils et les ducs d'Orléans et de Bourbon. Les
+princesses d'Orléans se trouvaient dans le carrossé de madame la
+Dauphine avec madame la duchesse de Berry. Les équipages de tous les
+princes suivaient. Ceux de monsieur le duc d'Orléans étaient aussi
+élégants que magnifiques.</p>
+
+<p>Malgré cette pompe étalée par un temps superbe, nous remarquâmes que
+le Roi était reçu avec beaucoup de froideur. Nous étions déjà loin des
+acclamations de c&oelig;ur qui l'avaient accueilli, quelques mois
+auparavant, sous les intempéries d'une pluie battante.</p>
+
+<p>Les ministres, les ambassadeurs, la ville de Paris, donnèrent
+successivement des fêtes auxquelles la famille royale assista et qui,
+dit-on, furent fort belles et fort bien ordonnées. Je n'en vis aucune.
+J'étais établie à la campagne et peu disposée à me déranger pour un
+bal.</p>
+
+<p>Le Roi eut assez de succès à l'Hôtel de Ville. Il sait
+merveilleusement allier la dignité à la bonhomie, et partout il est
+toujours parfaitement gracieux. Avec ces qualités, un souverain ne
+peut que réussir dans une fête de bourgeoisie.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> CHAPITRE XIII</h3>
+
+<p class="resume">L'ambassadeur d'Autriche refuse de reconnaître les titres des
+ maréchaux de l'Empire. &mdash; Cercles chez le Roi. &mdash; Indemnité des
+ émigrés. &mdash; Influence du parti prêtre. &mdash; Naissance de Jeanne
+ d'Osmond.</p>
+
+<p>La Cour de Vienne n'avait jamais consenti à reconnaître les titres,
+allemands ou italiens, que l'empereur Napoléon avait distribués à ses
+généraux. Celle de France, de son côté, ne voulait pas leur imposer
+l'ordre de les quitter; et cette difficulté restait pendante entre les
+deux gouvernements, sans que les titulaires eussent à s'en mêler.</p>
+
+<p>Depuis 1814, l'ambassadeur d'Autriche, baron de Vincent, avait
+dissimulé cette situation de manière à éviter toute tracasserie. Il
+était garçon et n'avait pas de soirées de réceptions; ses politesses
+se bornaient à des dîners. Il invitait de vive voix, monsieur le
+maréchal ou monsieur le duc, sans ajouter de nom au titre; et,
+lorsqu'il attendait quelque personnage de cette espèce, il avait le
+soin de se placer assez près de la porte pour que le valet de chambre
+ne se trouvât point dans le cas de l'annoncer. Cela se passait si
+naturellement que ce manège s'est renouvelé pendant de longues années
+sans que personne le remarquât.</p>
+
+<p>Il en fut tout autrement à l'arrivée du comte Appony. Celui-ci voulait
+tenir une très grande maison et débuter avec éclat. Des billets
+d'invitation furent envoyés au maréchal Soult, au maréchal Oudinot, au
+maréchal Marmont, etc. On ne s'en formalisa pas. Tous y allèrent.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> Mais leurs femmes, plus qu'eux-mêmes, avaient l'habitude de
+porter exclusivement le nom du titre. Il fallut bien finir par
+remarquer que, lorsque les domestiques avaient donné le nom de la
+duchesse de Dalmatie ou de Reggio, le valet de chambre proclamait la
+maréchale Soult ou la maréchale Oudinot. Cela devint encore plus
+marqué lorsque les belles filles, qui n'avaient jamais porté d'autre
+nom que celui du titre, se le virent refuser et que les duchesses de
+Massa et d'Istrie se virent annoncer comme mesdames Régnier et
+Bessières. Une explication devint nécessaire.</p>
+
+<p>Il y eut un cri général de réprobation. Tout ce qui était militaire
+déserta en masse les salons de l'ambassade d'Autriche. Il faut rendre
+justice à qui de droit; des personnes très ultra se montrèrent
+vivement offensées de cette impertinence [faite] à nos nouvelles
+illustrations. Il aurait été facile d'éviter cet esclandre; mais le
+comte Appony n'était pas adroit et le baron de Damas, alors ministre
+des affaires étrangères, aussi borné qu'exclusivement émigré, ne
+comprenait pas que cela dût élever la moindre clameur.</p>
+
+<p>Charles X ne s'en tenait nullement pour offensé; il exigea même que
+les courtisans, attachés à sa personne, ne s'éloignassent pas de
+l'ambassade. Louis XVIII aurait ressenti cet affront par politique.
+Aussi la Cour de Vienne ne fit-elle pas cette entreprise pendant son
+règne. Après qu'on eut bien crié, que la société se fut divisée et
+querellée, les beaux bals et les élégants déjeuners ramenèrent bien du
+monde chez la comtesse Appony. Toutefois, la position de l'ambassadeur
+resta gauche et gênée. Beaucoup de gens ne voulaient pas aller chez
+lui et savaient mauvais gré au Roi de ne témoigner aucun
+mécontentement.</p>
+
+<p>On a beaucoup dit que la liste civile se trouvait fort <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span>
+obérée à la mort de Louis XVIII et que c'était en lui présentant
+l'espoir d'en combler le déficit que monsieur de Villèle était parvenu
+à rendre Charles X si zélé pour sa loi du trois pour cent et
+l'arrangement fait à ce sujet avec la maison Rothschild; mais ces
+propos étaient tenus par l'opposition; et, je ne saurais assez le
+répéter, rien n'est si mal informé que les oppositions. Il ne faut
+guère les écouter quand on veut conserver de l'impartialité: soit
+qu'elles entrent sincèrement dans la voie de l'erreur, soit qu'elles
+mentent avec connaissance de cause, on ne trouve presque jamais la
+vérité dans leurs rangs. Ce qu'il y a de sûr, c'est que Charles X
+quêtait des voix pour la loi d'une manière si ostensible que, moi-même
+j'en ai été témoin au cercle des Tuileries.</p>
+
+<p>Madame la Dauphine voulut animer la Cour, et, le deuil du feu Roi
+terminé, elle décida Charles X à donner des spectacles et des cercles.
+On annonça qu'il y en aurait chaque semaine. Cela ne dura guère.
+Bientôt le Roi et surtout monsieur le Dauphin s'en ennuyèrent.</p>
+
+<p>Madame la duchesse de Berry, que cela gênait, n'y encourageait pas.
+Madame la Dauphine avait fait violence à ses goûts en cherchant à
+attirer plus de monde autour d'elle. Se voyant si peu secondée, elle y
+renonça, et, les dernières années, il n'y avait plus que deux ou trois
+cercles par hiver et point de spectacle, hormis pour les occasions
+telles que les visites de princes souverains.</p>
+
+<p>Les cercles se tenaient dans les grands appartements, depuis le
+cabinet du Roi jusqu'au salon de la Paix. Toutes les personnes
+invitées devaient être réunies avant l'arrivée de la famille royale,
+car alors on fermait les portes et la sortie n'était pas plus permise
+que l'entrée. On n'admettait pas de distinction de pièces. Cependant
+les duchesses affectaient de prendre possession de la <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> salle
+du trône. Les princes faisaient leur tournée, selon leur rang
+d'étiquette, parlant à tout le monde.</p>
+
+<p>Le Roi se plaçait ensuite au jeu dans le cabinet du conseil où il n'y
+avait d'autre meuble que la table, son fauteuil et les trois sièges
+nécessaires aux personnes faisant sa partie. C'était ordinairement une
+femme titrée, un ambassadeur et un maréchal.</p>
+
+<p>Madame la Dauphine se mettait à une table de jeu dans le salon du
+trône, madame la duchesse de Berry dans le salon de la Paix, madame la
+duchesse d'Orléans dans le salon bleu. Ces princesses nommaient pour
+leurs parties qui n'étaient établies que pour la forme. Chacun suivait
+leur exemple et s'attablait souvent sans toucher aux cartes.</p>
+
+<p>Le Roi lui-même ne jouait pas sérieusement. Hommes et femmes allaient
+faire le tour de sa table; cela s'appelait faire sa cour au Roi. On se
+plantait vis-à-vis de lui jusqu'à ce qu'il levât les yeux sur vous; on
+faisait alors une grande révérence et ordinairement il adressait
+quelques mots aux postulants. Les très zélés répétaient cette
+cérémonie à la table de toutes les princesses.</p>
+
+<p>Je ne saurais dire ce que devenait monsieur le Dauphin; je crois qu'il
+s'en allait après la première tournée. Au bout d'une heure environ, le
+Roi donnait le signal; tout le monde se levait; il rentrait dans les
+salons. Les politesses alors étaient moins banales; elles ne
+s'adressaient plus qu'aux élus.</p>
+
+<p>C'est dans cette circonstance que j'ai vu Charles X, allant de député
+en député, les encourager du geste et de la voix pour obtenir leur
+vote. Il faisait aussi des frais vis-à-vis des pairs, mais on voyait
+que c'était avec moins d'abandon et de confiance. Monsieur de Villèle
+lui avait inspiré une sorte de jalousie de la pairie qu'il regardait
+comme trop indépendante.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> À dix heures du soir ces assemblées, qu'on désignait du nom
+<i>d'appartement</i> et où l'on assistait en costume de Cour, étaient
+finies.</p>
+
+<p>On portait aussi l'habit de Cour pour les spectacles. Madame la
+Dauphine aurait voulu faire revivre l'usage de s'inscrire pour y être
+invité, mais cela ne put s'établir. Les capitaines des gardes
+envoyaient des billets, en avertissant de les rendre si on ne pouvait
+en profiter. Du reste, on pouvait leur en demander et même cela était
+bien vu, d'autant qu'il y avait rarement assez de femmes présentées
+pour remplir les grandes loges. Elles étaient principalement occupées
+par les personnes d'une piété assez affichée pour refuser d'aller au
+spectacle de la ville, quoique ce fussent les mêmes pièces jouées par
+les mêmes acteurs. Leurs directeurs faisaient exception pour le
+théâtre des Tuileries et les autorisaient à s'y aller divertir.</p>
+
+<p>Les demoiselles, auxquelles on ne permettait pas <i>Polyeucte</i> aux
+Français, étaient menées, en sûreté de conscience, voir un vaudeville
+grivois dans les petites loges de la salle royale. Au surplus, le coup
+d'&oelig;il était fort brillant, et la Cour avait grand air dans ces
+occasions.</p>
+
+<p>On distribuait abondamment des rafraîchissements, très bons, dans des
+verres de cabaret et des soucoupes de faïence portés sur des plateaux
+de tôle. Rien de ce qui tenait au matériel n'était soigné chez le Roi.
+Madame la Dauphine n'avait pas de maison. Chez madame la duchesse de
+Berry, ces détails étaient bien entendus et fort élégants.</p>
+
+<p>Monsieur de Villèle, poussé jusque dans ses derniers retranchements,
+ne put résister plus longtemps aux clameurs de son monde qui demandait
+la loi sur l'indemnité des émigrés. Cette fois, elle fut séparée du
+projet <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> de réduction sur les rentes. Cependant ce cachet de
+spoliation lui avait été précédemment imprimé et les intérêts
+révolutionnaires s'en trouvant lésés eurent bien soin qu'elle ne pût
+s'en laver.</p>
+
+<p>Il aurait été possible de lui donner un caractère politique et
+national, mais ce n'était pas l'intention du parti qui la proposait.
+Il la voulait réactionnaire et privilégiée et repoussait, à grands
+cris, l'idée d'assimiler les pertes causées par la loi du maximum et
+par la suppression des dotations militaires de l'Empire à celles
+subies par les émigrés.</p>
+
+<p>La discussion de cette loi d'indemnité mit le comble au dégoût. Les
+gazettes de l'opposition donnèrent la liste nominale des émigrés, ou
+fils d'émigrés, siégeant à la Chambre des députés. Le chiffre se
+trouva en rapport exact avec celui qui votait d'acclamation tous les
+articles, ou amendements, portant avantage pour eux.</p>
+
+<p>Chaque séance était employée à soutirer quelques liards de plus, en
+évitant toutefois de laisser insérer aucune expression qui indiquât un
+compte final. On voulait, au contraire, laisser la porte ouverte à de
+nouvelles réclamations. Les acquéreurs de biens nationaux, couverts
+d'insultes par les orateurs de la majorité, étaient bien et dûment
+avertis que les émigrés ne se tiendraient pas pour satisfaits et
+comptaient encore sur de nouvelles chances en leur faveur. De sorte
+que ce milliard, destiné à combler le <i>gouffre des révolutions</i>, selon
+l'expression du gouvernement, ne fit que le creuser plus profondément.</p>
+
+<p>Les haines personnelles et de parti s'envenimèrent; les acquéreurs ne
+furent point rassurés. Les terres n'en prirent pas une plus grande
+valeur. Malgré la défense de proclamer leur origine, les ventes ne
+cessèrent pas d'afficher les biens comme patrimoniaux toutes les fois
+qu'ils ne venaient pas de confiscations.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> La noblesse acheva de se déconsidérer, et, enfin, les émigrés
+eux-mêmes se plaignirent avec raison, car les plus grosses sommes
+tombèrent entre les mains de gens que les places et les bienfaits de
+la Cour avaient déjà amplement dédommagés de pertes toujours
+présentées avec exagération.</p>
+
+<p>Monsieur de Villèle ne démentit pas, dans cette circonstance, ses
+habitudes de finesse intrigante. Il fit assigner cent millions à une
+réserve, qu'il baptisa du nom de <i>fonds commun</i>, destinée à indemniser
+ceux des émigrés qui, à la fin de la liquidation, se trouveraient trop
+maltraités dans les catégories ordonnées par la loi. Ce fonds commun,
+qui devait être distribué à peu près arbitrairement, devint l'étoile
+polaire de tous les émigrés, de tous les députés, surtout de tous les
+courtisans, et le leurre par lequel monsieur de Villèle tenait tout ce
+monde enchaîné à sa fortune.</p>
+
+<p>Dieu seul sait à combien de milliards s'élevèrent les châteaux en
+Espagne, bâtis sur les espérances de ces cent millions que monsieur de
+Villèle disait, à d'autres, avoir arraché à la rapacité des
+prétendants, avec l'intention de les employer à des objets d'utilité
+générale et spécialement aux routes restées, depuis l'invasion, dans
+un pitoyable état de dégradation.</p>
+
+<p>La crainte de perdre une partie notable de leur revenu avait engagé
+presque tous les rentiers à mettre leurs fonds entre les mains de
+spéculateurs, pendant que le peu de confiance dans la solidité des
+gouvernements faisait répugner aux entreprises éloignées. Ces deux
+dispositions, qui se contredisaient entre elles, donnèrent un prix
+extravagant aux terrains dans Paris. Partout on commença des bâtisses;
+la plupart ne purent s'achever. Les acquéreurs se trouvèrent ruinés,
+et beaucoup de petits rentiers, dans la crainte de perdre un
+cinquième <span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> de leur revenu, virent leurs capitaux s'évanouir en
+entier.</p>
+
+<p>Il ne manquait pas de gens pour accuser la noblesse et les classes
+privilégiées d'avoir entraîné ces catastrophes en grevant l'État d'un
+milliard d'indemnité qu'il avait fallu se procurer par la réduction du
+revenu des rentiers. Ce n'était pourtant là qu'une thèse déclamatoire,
+exploitée à profit par les ennemis du gouvernement auxquels les
+âpretés de la discussion avaient donné beau jeu.</p>
+
+<p>Le fait était que monsieur de Villèle, circonvenu par quelques riches
+banquiers et tous les agents d'affaires qui comptaient en tirer un
+immense profit, s'était persuadé que son plan du trois pour cent était
+la plus belle conception de l'esprit humain et devait le présenter à
+la postérité comme le plus grand financier du monde civilisé. Une
+autre considération n'était pas sans poids auprès de lui. L'opération
+devait durer cinq années à se compléter, pendant lesquelles il se
+croyait sûr de conserver le ministère et d'asseoir son pouvoir de
+façon à le rendre inébranlable. La malveillance a ajouté qu'il
+espérait aussi gagner de l'argent pour son compte. Je le croîs assez
+chaste sous ce rapport et aussi modéré dans la cupidité qu'immodéré
+dans l'ambition.</p>
+
+<p>Le trois pour cent était devenu son idée fixe, le faire monter à la
+Bourse sa pensée dominante. Quiconque voulait obtenir sa faveur
+n'avait qu'à en acheter, et bien des gens ont suivi ce chemin pour
+arriver à des places qu'ils auraient vainement sollicitées par un
+autre moyen.</p>
+
+<p>La désastreuse affaire de l'indemnité de Saint-Domingue fut faite
+uniquement pour procurer quelques jours de hausse au trois pour cent.
+Malgré tous ces soins, il y eut bientôt une réaction. Les fonds
+tombèrent, les spéculations de terrains firent banqueroute, et il y
+eut <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> une espèce de débâcle qui donna de vives inquiétudes.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, la Congrégation ne cessait pas de presser monsieur
+de Villèle d'accomplir ses promesses et le trouvait de plus en plus
+récalcitrant. La loi sur les communautés de femmes avait passé à
+grand'peine, dans la Chambre des pairs, et avec un amendement qui
+proscrivait formellement les communautés d'hommes.</p>
+
+<p>Néanmoins, les maisons de jésuites se formaient partout; elles
+voulaient obtenir la garantie d'une loi, au lieu d'une protection de
+tolérance. L'établissement de Saint-Acheul, près d'Amiens, s'était
+créé avec une rapidité inouïe, et toutes les personnes qui voulaient
+se faire bienvenir aux Tuileries confiaient leurs fils aux jésuites de
+Saint-Acheul et leurs filles aux dames du Sacré-C&oelig;ur. Les chefs
+politiques de la Société de Jésus avaient élu domicile dans leur
+maison de Montrouge. C'était là que s'ourdissaient les intrigues et où
+ils étaient en rapport avec leurs affiliés de la Cour et de la ville.
+J'ai bien des fois rencontré les plus actifs sur la route de
+Montrouge.</p>
+
+<p>On avait hâté le moment où monsieur le duc de Bordeaux devait passer
+aux hommes. Cela était d'autant plus remarquable que madame de Gontaut
+lui donnait la meilleure éducation qu'un enfant pût recevoir. Le jeune
+prince prospérait de toute façon entre ses mains; mais on voulait le
+marquis de Rivière établi aux Tuileries et ayant un accès encore plus
+facile auprès du Roi.</p>
+
+<p>J'ai raconté, fort au long, comment l'un et l'autre s'étaient jetés
+dans les idées religieuses, dans le même temps et par la même voie,
+ainsi que l'espèce de sympathie établie entre eux par cette
+similitude.</p>
+
+<p>Monsieur de Rivière, honnête et loyal mais aussi borné que peu
+éclairé, était complètement jésuite de robe courte, et obéissait
+implicitement à ses supérieurs dans l'ordre. Il entraînait le Roi à
+toutes les mesures les plus <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> déplaisantes au pays, en croyant
+consciencieusement accomplir un devoir.</p>
+
+<p>L'opinion publique était déjà fort exaspérée lorsque monsieur de
+Montlosier adressa, à la Chambre des pairs son <i>Mémoire à consulter</i>
+contre les jésuites. Cet ouvrage eut un succès de vogue, et la voix de
+ce vieux défenseur, du Roi et de la religion, venant dénoncer le
+<i>parti prêtre</i>, eut un prodigieux retentissement dans le pays.
+L'expression frappa d'une façon indélébile les intrigants de
+sacristie. L'appellation de <i>parti prêtre</i> remplaça souvent celle de
+Congrégation et rendit encore plus impopulaires ceux qui méritaient
+d'y être rangés.</p>
+
+<p>La Révolution a laissé en France beaucoup de religion, mais peu de
+bienveillance pour ses ministres; et, dès qu'un ecclésiastique veut
+ajouter l'influence politique à l'influence religieuse, il perd toute
+considération. On ne le tolère qu'à l'église ou au lit du pauvre;
+mais, là, on le respecte et le révère. Je ne sais si c'est mieux ou
+plus mal, mais c'est ainsi que la Révolution nous a faits. Le Roi, le
+clergé et les émigrés ne voulaient pas plus se l'avouer que les autres
+faits accomplis en leur absence. Toutefois, le mémoire de monsieur de
+Montlosier, et l'effet qu'il produisit dans le public, arrêta un
+moment le vol des prétentions jésuitiques. Monsieur de Villèle, leur
+aurait volontiers coupé les ailes, s'il avait osé.</p>
+
+<p>Nous eûmes à cette époque une grande joie de famille. La santé de ma
+belle-s&oelig;ur, toujours très délicate, avait été encore affaiblie par
+trois fausses couches successives, et nous désespérions de lui voir
+des enfants lorsque, le premier janvier 1827, après neuf ans de
+mariage, elle accoucha d'une fille. Cet événement, si désiré et si
+longtemps attendu, nous causa une vive satisfaction, et je dois dire
+que le public sembla y prendre une part fort obligeante. Madame la
+Dauphine témoigna un très grand <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> intérêt à ma belle-s&oelig;ur;
+elle envoyait d'heure en heure demander de ses nouvelles, et un de ses
+valets de pied attendait la naissance de l'enfant pour aller la lui
+dire.</p>
+
+<p>Je me rappelle avoir assisté, le surlendemain, à la grande réception
+de nouvel an au Palais-Royal et y avoir été assaillie des compliments,
+en apparence sincères, de tous les gens que je connaissais et même de
+beaucoup sur les figures desquelles j'avais peine à mettre un nom.
+Peut-être voulut-on, dans cette occasion, faire compensation à
+l'explosion de malveillance qui avait éclaté au sujet du mariage de
+mon frère. Aucun de nous ne pensa à faire reproche à Jeanne d'être une
+petite fille.</p>
+
+<p>Deux ans et demi après (le 24 juin 1829), nos v&oelig;ux furent comblés
+par la naissance de son frère, Rainulphe d'Osmond, à qui ces récits de
+la vieille tante sont destinés. S'il tient ce qu'il promet à huit ans,
+il y a espoir qu'il deviendra un homme distingué.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> CHAPITRE XIV</h3>
+
+<p class="resume">Mort de l'empereur Alexandre. &mdash; Inquiétudes de ses dernières
+ années. &mdash; Mission du duc de Raguse près de l'empereur
+ Nicolas. &mdash; Illusions du duc de Raguse. &mdash; Mort de Talma. &mdash; Monsieur
+ de Talleyrand est insulté et frappé par Maubreuil.</p>
+
+<p>L'empereur Alexandre était mort à Taganrog d'une fièvre endémique, sur
+les bords de la mer d'Azow qu'il avait affrontée avec une grande
+imprudence. Ses dernières années avaient été empoisonnées par une
+humeur soupçonneuse, poussée jusqu'à la monomanie, qui combattait dans
+son c&oelig;ur des sentiments naturellement généreux.</p>
+
+<p>Madame de Narishkine avait été rappelée à Pétersbourg pour le mariage
+d'une fille qu'elle avait eue d'Alexandre et qu'il aimait
+passionnément. Cette jeune personne mourut peu de jours avant celui
+fixé pour la noce. L'Empereur en fut désespéré, et ce chagrin commun
+rétablit l'intimité entre les deux anciens amants.</p>
+
+<p>Madame de Narishkine m'a raconté des détails inouïs de l'état où était
+tombé ce prince, naguère si confiant. Non seulement il craignait pour
+sa sûreté, mais, s'il entendait rire dans la rue ou surprenait un
+sourire parmi ses courtisans, il se persuadait qu'on se moquait de lui
+et venait supplier madame de Narishkine, au nom de son ancien
+attachement, de lui dire en quoi il appelait ainsi le ridicule qui le
+poursuivait de toute part.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> Un soir où elle avait auprès d'elle une jeune parente
+polonaise, on servit du thé; l'Empereur s'empressa d'en arranger une
+tasse pour madame de Narishkine et ensuite une autre pour cette
+demoiselle. Madame de Narishkine se pencha vers sa cousine et lui dit:</p>
+
+<p>«Quand vous rentrerez dans le château de votre père, vous vous
+vanterez, j'espère, de la qualité de votre échanson.</p>
+
+<p>&mdash;Oh certainement», reprit l'autre.</p>
+
+<p>L'Empereur, qui était sourd, n'entendit pas le colloque mais vit le
+sourire sur leur visage. Le sien se rembrunit aussitôt et, dès qu'il
+se trouva seul avec madame de Narishkine, il lui dit:</p>
+
+<p>«Vous voyez bien que le ridicule m'atteint partout. Même vous, qui
+avez de l'affection pour moi, sur qui je compte, vous ne pouvez
+résister à vous en moquer. Dites-moi ce que j'ai fait pour provoquer
+votre risée.»</p>
+
+<p>Elle eut toutes les peines du monde à calmer cette imagination malade.</p>
+
+<p>L'Empereur n'avait foi qu'en monsieur de Metternich. Il entretenait
+avec lui une correspondance presque journalière. L'autrichien était
+bien plus avant dans sa confiance que ses propres ministres; il
+croyait absolument à ses avis et surtout à ses rapports de police.</p>
+
+<p>Il portait constamment sur lui un petit agenda, envoyé par le prince
+de Metternich, où les noms de toutes les personnes politiquement
+suspectes dans l'Europe entière se trouvaient placés par ordre
+alphabétique, avec le motif et le degré de suspicion qui devait s'y
+rattacher. Lorsqu'on prononçait un nom nouveau devant l'Empereur, il
+avait sur-le-champ recours à ce livret et, s'il ne se trouvait par sur
+cette liste noire, il écoutait bénévolement ce qu'on voulait lui dire;
+mais si, par malheur, il y était placé, rien ne pouvait le <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span>
+ramener de ses préventions. Madame de Narishkine m'a dit l'avoir
+souvent vu consulter ces pages sibyllines.</p>
+
+<p>Les dernières années de ce prince ont été empoisonnées par ces
+inquiétudes, fomentées peut-être par l'intrigue mais prenant leur
+source dans des dispositions héréditaires. Quoi qu'il en soit, sa mort
+fit sensation et chagrin à Paris. Il y avait été magnanime en 1814 et
+fort utile à la France en 1815.</p>
+
+<p>Si nous avions pu croire à toutes les perfections dont la brillante
+imagination du duc de Raguse décorait son frère Nicolas, au retour du
+couronnement de Moscou, les regrets pour l'empereur Alexandre
+n'auraient pas dû se prolonger; mais la suite a prouvé qu'il se les
+était un peu exagérées.</p>
+
+<p>Le duc de Raguse est toujours parfaitement véridique dans ce qu'il
+croit sur le moment, mais très sujet à se laisser enthousiasmer
+facilement par les hommes et par les choses. Il a cruellement porté la
+peine de cette disposition: tous les revers de sa carrière doivent y
+être rattachés. Nous avons vu comment les illusions patriotiques
+l'avaient entraîné à se séparer de l'empereur Napoléon. Depuis ce
+temps, les illusions d'un autre genre l'avaient ruiné.</p>
+
+<p>Rentré en France en 1815, il s'était dit que la guerre n'était plus
+une carrière pour un maréchal de France; qu'un soldat de l'Empire ne
+pouvait pas être un courtisan des Tuileries et que, pourtant, il était
+dur à quarante ans de ne plus jouer aucun rôle dans son pays.</p>
+
+<p>Ses habitudes lui rendaient nécessaire l'attitude de grand seigneur.
+Il se demanda comment s'étaient créées les grandes existences du moyen
+âge et trouva que c'était par la prépondérance exercée sur un grand
+nombre de dépendants. Le siècle ne permettait pas que ce fut sur des
+hommes d'armes; mais, si un guerrier distingué <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> pouvait, par
+l'industrie, remettre dans sa clientèle un pays tout entier, non
+seulement il se ferait un revenu colossal, mais encore il aurait la
+seule position de grand seigneur que les temps modernes comportassent,
+la seule qui pût donner assez d'indépendance pour que la Cour dût
+compter avec vous.</p>
+
+<p>C'est plein de ces idées, moitié vaniteuses, moitié généreuses, que le
+pauvre maréchal entreprit de changer une petite terre, qu'il possédait
+à Châtillon-sur-Seine, en un vaste atelier de toutes les industries
+réunies. Il se passionnait successivement pour chacune, l'amenait à
+frais immenses au point où elle aurait peut-être réussi, si une
+nouvelle idée, adoptée avec autant de zèle que la précédente, ne
+l'avait fait négliger et abandonner. Il était dans la pleine illusion
+que ses spéculations auraient le plus brillant résultat, mais il
+sentait un commencement de pénurie lorsqu'il sollicita la mission de
+Moscou. Avec son imprévoyance accoutumée, il y déploya un luxe tel
+que, loin que ce voyage lui fût utile, il ne fit qu'augmenter la somme
+de ses dettes. L'année suivante, le feu se mit dans ses affaires et il
+dut s'avouer à lui-même, ce que les autres savaient depuis longtemps,
+qu'il était complètement ruiné.</p>
+
+<p>J'en fus d'autant moins surprise, pour ma part, que, pendant son
+séjour en Russie, je m'étais trouvée passer à Châtillon. J'avais
+visité cet encyclopédique établissement en détail, entre autres la
+bergerie à <i>trois étages</i> dont il était si fier. Tout l'hiver
+précédent, il nous avait entretenus de ses <i>moutons vêtus</i> qui
+devaient être une source de fortune incalculable. J'en parlai au
+régisseur qui me répondit par un soupir: «Hélas, madame, je vais vous
+les montrer; c'est la dernière fantaisie de monsieur le maréchal. Il
+m'écrit toutes les semaines des calculs sur le profit qui doit
+nécessairement <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> en résulter, et je lui répète vainement à quel
+point c'est onéreux.»</p>
+
+<p>Je trouvai de pauvres bêtes, cousues dans les peaux d'autres moutons
+déjà tombées en haillons, étouffant de chaleur et ayant la tournure la
+plus grotesque qu'on puisse imaginer. Le calcul du maréchal était que
+la redingote coûtait <i>quatre</i> francs et durait dix-huit mois. La
+toison devait se vendre <i>six</i> à <i>sept</i> francs de plus, et les animaux
+n'être plus sujets à aucune maladie. Les livres du régisseur
+prouvaient autre chose. La redingote coûtait <i>sept</i> francs, ne durait
+qu'un an malgré des rapiécetages qui la faisaient revenir à <i>neuf</i>
+francs. La toison ne se vendait que quarante sols de plus que celle
+des bêtes non vêtues, et les maladies étaient au moins aussi
+fréquentes et plus contagieuses.</p>
+
+<p>Cet échantillon donnera l'idée des spéculations du maréchal; mais, si
+toutes ont été onéreuses pour lui, beaucoup ont été très profitables
+au pays; aussi, quoiqu'il ait été la cause de la ruine de quelques
+individus, ses serviteurs ou amis, il est resté fort regretté et très
+populaire à Châtillon.</p>
+
+<p>Il s'adressa au Roi pour obtenir que ses appointements, destinés à
+payer ceux de ses créanciers qui n'avaient pas d'hypothèques sur ses
+biens, fussent continués jusqu'à l'extinction de ses dettes, lors même
+qu'il viendrait à mourir avant de les avoir soldées. Le Roi mit
+beaucoup de bonté à accorder cette faveur. Il montra au maréchal une
+bienveillance qui le toucha fort et ne lui a pas permis d'agir comme
+il eut été plus utile peut-être même pour le monarque en 1830. Mais
+nous n'en sommes pas là.</p>
+
+<p>Il me semble que c'est à cette même année que mourut Talma, à l'apogée
+de son talent. Il venait de créer plusieurs rôles, dans de médiocres
+pièces où il <span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> était sublime, <i>Sylla</i>, <i>Léonidas</i>, et enfin
+<i>Charles VI</i> où il avait réussi à se montrer constamment roi au milieu
+de toutes les misères de l'humanité. Je ne pense pas que l'art de
+l'acteur puisse aller au delà. Nos pères cependant nous assuraient Le
+Kain très supérieur à Talma. Nous n'avons pas eu jusqu'ici à le vanter
+à la génération nouvelle au mépris d'un autre, car personne ne s'est
+présenté pour recueillir sa succession.</p>
+
+<p>Talma en France et mistress Siddons en Angleterre m'ont paru ce qu'il
+pouvait y avoir de plus parfait au théâtre, car ils se transformaient
+complètement dans le personnage qu'ils représentaient; et, de plus,
+l'un et l'autre étaient si beaux et si gracieux, leur voix était si
+harmonieuse, que chacune de leur pose composait un tableau aussi
+agréable à l'&oelig;il que leurs accents étaient flatteurs pour
+l'oreille. Une de mes prétentions (car qui n'en a pas une multitude?)
+est de n'être pas exclusive. Ainsi j'aurais grande joie à entendre un
+acteur ou une actrice qui me fissent autant de plaisir que Talma et
+mistress Siddons; mais je doute que cela se rencontre, de mon temps.</p>
+
+<p>Le 21 janvier 1827, le général Pozzo et le duc de Raguse arrivèrent
+chez moi de très bonne heure. J'avais eu quelques commensaux à dîner;
+à peine le dernier fut-il sorti que l'ambassadeur, regardant le
+maréchal, lui dit: «Hé bien?»</p>
+
+<p>Celui-ci cacha sa figure dans ses deux mains en répondant: «J'en suis
+encore horrifié.»</p>
+
+<p>On comprend que ce début excita notre curiosité. Ils nous racontèrent
+qu'en sortant de la cérémonie expiatoire de Saint-Denis, le maréchal,
+qui suivait à quelques pas le prince de Talleyrand par une sortie
+privilégiée, avait vu un homme s'avancer sur lui, lui adresser
+quelques injures et simultanément lui appliquer sur la joue un
+<span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> coup si violent qu'il était tombé comme une masse. Le
+maréchal avait appelé la garde et fait arrêter l'homme, qui se trouva
+être ce misérable Maubreuil, pendant que lui s'occupait à ramasser
+monsieur de Talleyrand presque évanoui. Il aida à le transporter dans
+une salle d'attente où se trouvait Pozzo, et c'est de ce spectacle que
+l'un et l'autre avaient un égal besoin de s'entretenir.</p>
+
+<p>Ils avaient craint un moment que le prince n'expirât entre leurs bras,
+tant il était suffoqué. Pozzo faisait une peinture, à sa façon
+pittoresque, de ce vieillard lui apparaissant dans ce désordre de
+vêtement, pâle, échevelé, les esprits égarés, venant achever une
+carrière si traversée de grandeur et de souillures sous la flétrissure
+de la main d'un hideux maniaque, dans le temple du Dieu qu'il avait
+abjuré, à l'heure consacrée au Roi qu'il avait trahi. Il y avait là
+une sorte de rétribution qui frappait l'imagination. Au reste, à peine
+monsieur de Talleyrand fut-il revenu à lui-même qu'il sentit le parti
+que la malveillance s'efforcerait de tirer de cette cruelle scène.</p>
+
+<p>Avant de venir chez moi, ces messieurs s'étaient arrêtés à sa porte.
+Ils l'avaient, contre leur attente, trouvée toute grande ouverte. Le
+prince, entouré de monde, était couché sur un fauteuil dans son
+cabinet fort assombri et avait le front couvert d'un bandeau. Il
+racontait que Maubreuil avait voulu l'assassiner, qu'il l'avait frappé
+sur le haut de la tête et lui avait fait une plaie qu'il avait fallu
+panser. Avec son imperturbabilité accoutumée, il fit ce récit d'aplomb
+devant les témoins de la scène: «Il m'a assommé comme un b&oelig;uf»,
+répétait-il à chaque instant en avançant son poing fermé et le plaçant
+à la hauteur du front; du reste de la figure, il n'en était pas
+question, quoique, à Saint-Denis, ses lèvres seules furent
+saignantes.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> Les témoins oculaires de la scène comprirent que le prince
+aimait mieux avoir été <i>assommé</i> que frappé, et que le coup de poing
+lui répugnait moins que le coup de paume. Ils le secondèrent dans
+cette innocente supercherie qui cependant fut presque généralement
+soupçonnée. Toutefois, il y a une espèce de pudeur publique qui
+protège, jusqu'à un certain point, les hommes qui ont joué un grand
+rôle, et personne ne se sentait le courage de donner à l'acte de
+Maubreuil son véritable nom.</p>
+
+<p>Monsieur de Talleyrand fut bien longtemps à se remettre de cette
+atteinte dont le gentilhomme, qu'il n'a jamais pu dépouiller, avait
+souffert jusque dans la moelle des os. Il affecta de recevoir tous
+ceux qui allaient chez lui. Dès qu'il fut présentable, il retourna à
+la Cour, un grand morceau de taffetas d'Angleterre sur le front, et
+répétant à toute occasion: «Il m'a assommé comme un b&oelig;uf.»</p>
+
+<p>Mais, dès qu'il le put, sans avoir l'air de fuir, il quitta Paris et
+passa presque toutes les années suivantes à la campagne, chez madame
+de Dino. Il craignait aussi de retrouver Maubreuil sur son chemin.
+Celui-ci avait été condamné à quelques mois de détention; mais il
+annonçait le projet de renouveler son délit, qu'il qualifiait de
+l'expression catégorique, dès qu'il serait libéré. Je n'en ai plus
+entendu parler. Probablement monsieur de Talleyrand aura acheté son
+éloignement à prix d'argent.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> CHAPITRE XV</h3>
+
+<p class="resume">Loi sur le droit d'aînesse. &mdash; Enterrement du duc de Liancourt. &mdash; La
+ garde nationale licenciée. &mdash; Sosthène de La Rochefoucauld et
+ monsieur de Villèle. &mdash; Le Roi au camp de Saint-Omer. &mdash; Sagesse de
+ monsieur le Dauphin.</p>
+
+<p>La fatalité, qui semblait pousser la maison de Bourbon à entreprendre
+tout ce qui pouvait aliéner le plus sûrement les masses, dicta le
+projet de loi sur le droit d'aînesse. J'avoue qu'il plaisait assez à
+mes idées anglaises et à mes goûts aristocratiques; mais je n'étais
+pas chargée de m'informer si le pays était disposé à le recevoir. Il
+échoua devant la sagesse de la Chambre des pairs en augmentant sa
+popularité qui, à cette époque, était au comble, ainsi que sa défaveur
+à la Cour. Le ressentiment qu'elle montra, à l'occasion de
+l'enterrement du duc de Liancourt, augmenta encore cette double
+impression.</p>
+
+<p>Plusieurs enterrements, entre autres celui de monsieur Manuel, avaient
+été depuis quelque temps l'occasion de manifestations hostiles au
+gouvernement. En conséquence, on avait publié de nouvelles ordonnances
+relatives aux pompes funèbres: il était défendu de porter les
+cercueils à bras.</p>
+
+<p>Le duc de Liancourt, protecteur d'une multitude d'établissements
+gratuits, avait une énorme clientèle dans la classe des ouvriers. Ils
+voulaient rendre à leur patron l'hommage de le porter en sortant de
+l'église. La <span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> police s'y opposa vivement. Une rixe s'engagea;
+l'esprit de parti l'envenima. Dans le tumulte, la pierre tomba et,
+dit-on, se brisa. Il y eut au moins beaucoup de scandale, et un
+spectacle aussi affligeant que blessant pour la famille.</p>
+
+<p>Le corps entier de la pairie se tint pour offensé et demanda des
+explications. Cet incident contribua à augmenter l'alliance qui se
+formait entre le pays et la Chambre des pairs.</p>
+
+<p>Ce mauvais génie, qui présidait au sort de la branche aînée, inspira,
+en appelant à son aide la colère et la précipitation, une résolution
+dont peu de personnes sentirent la portée, mais qui, plus que toute
+autre, a contribué à la chute du vieux trône, démoli en quelques
+heures trois années plus tard.</p>
+
+<p>Au printemps de 1827, la bourgeoisie de Paris paraissait assez mal
+disposée contre le gouvernement pour qu'on dût hésiter à réunir la
+garde nationale et à la faire passer en revue par le Roi.</p>
+
+<p>Après de longues délibérations on s'y décida: le Roi se rendit au
+champ de Mars. Il fut, en général, mieux accueilli qu'on ne
+l'espérait. Un garde national ayant crié: «À bas les ministres!» le
+Roi arrêta son cheval et dit, d'un ton calme et digne: «Je ne viens
+pas ici pour recevoir des conseils, mais des hommages. Faites sortir
+cet homme des rangs.» Cet acte de force eut grand succès, comme tout
+ce qui annonce de l'énergie et de la volonté dans les chefs des
+empires; les cris de «Vive le Roi» fendirent l'air.</p>
+
+<p>En descendant de cheval aux Tuileries, Charles X était fort content de
+sa matinée. Il chargea le maréchal Oudinot de faire rédiger un ordre
+du jour où, en témoignant du mécontentement de quelques cris isolés
+qui s'étaient fait entendre sur son passage, on vanterait <span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span>
+cependant la bonne tenue et l'excellente attitude de l'immense
+majorité de la garde nationale.</p>
+
+<p>Le Roi répéta deux fois: «Dites que je suis très content». Monsieur le
+Dauphin tint le même langage. Toutes les personnes qui faisaient
+partie de l'état-major avaient reçu la même impression et la
+répandirent dans la ville. J'en vis plusieurs dans la soirée. Le
+propos, généralement répété, était que la revue avait été superbe et
+le Roi parfaitement accueilli.</p>
+
+<p>Toutefois la calèche, où les princesses se trouvaient, avait été
+constamment suivie par un groupe de populace qui les avait assez mal
+traitées de propos et presque huées. Tous les partis se sont
+mutuellement accusés d'avoir préparé cette manifestation hostile.</p>
+
+<p>Le soir, madame la duchesse de Berry s'en expliquait en termes très
+courroucés. Lorsque le Roi et Madame arrivèrent chez elle où se tenait
+la Cour, elle porta plainte à Charles X. Madame la Dauphine,
+interpellée à son tour, répondit avec sa sécheresse accoutumée que
+cela avait été assez mal, mais qu'elle craignait pire. Le Roi ne fit
+qu'un seul <i>rubber</i> de whist, et retourna chez lui où monsieur de
+Villèle l'attendait.</p>
+
+<p>Dans la nuit, le maréchal Oudinot fut réveillé. Le Roi lui envoyait,
+au lieu de la rédaction de l'ordre du jour fait selon ses ordres et
+soumis à son approbation, l'ordonnance qui cassait la garde nationale.
+Au même instant, la garde royale s'emparait des corps de garde de la
+garde nationale, en expulsait les bourgeois qui s'y trouvaient et
+poussait la grossièreté jusqu'à jeter hors la porte les armes et
+fournitures des gardes nationaux absents dans le moment. Cette insulte
+sema dans le c&oelig;ur de la population de Paris un germe de haine dont
+les fruits se trouvèrent mûrs en 1830.</p>
+
+<p>Voici ce qui l'avait provoqué. Une des légions, en <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> revenant
+du champ de Mars, s'était arrêtée devant l'hôtel des finances, avait
+crié: <i>À bas Villèle!</i> et brisé quelques vitres. Cette conduite, il
+faut le reconnaître, très coupable d'un corps sous les armes exaspéra
+d'autant plus le ministre qu'il apprenait, en même temps, que le Roi
+se tenait satisfait de sa propre réception.</p>
+
+<p>Or, il ne lui convenait pas que leurs fortunes se trouvassent
+séparées. Il recueillit à la hâte et envenima tous les rapports qu'il
+put se procurer des propos tenus et des cris isolés jetés au champ de
+Mars, puis écrivit au Roi de ne point se prononcer avant de lui avoir
+donné audience.</p>
+
+<p>Charles X se trouva préparé par les plaintes de madame la duchesse de
+Berry et le mécontentement de sa belle-s&oelig;ur. En peu de minutes,
+monsieur de Villèle emporta la plus fatale mesure qui pût être
+adoptée.</p>
+
+<p>Louis XVI avait perdu le trône dans son ardeur à se débarrasser de la
+pacifique opposition des anciens parlements. Charles X a renversé le
+sien en refusant toute barrière légale, oubliant la phrase si
+heureusement rédigée par monsieur de Talleyrand: <i>On ne peut s'appuyer
+que sur ce qui résiste.</i></p>
+
+<p>Au reste, je crois bien que le ministre, encore tout puissant à cette
+époque, n'avait pas calculé l'effet de son périlleux conseil.</p>
+
+<p>La garde nationale était parvenue à cette inertie où elle tombe
+toujours dès que ses services ne sont plus nécessaires. Elle se
+montrait très peu empressée à peupler les corps de garde; mais cette
+insulte gratuite réveilla son zèle.</p>
+
+<p>Je faisais travailler à Châtenay et j'avais donné rendez-vous à
+plusieurs ouvriers de Paris pour le lendemain de la revue; je partis,
+sans avoir lu le <i>Moniteur</i> et sous l'impression qu'elle s'était très
+bien passée. Les gens que <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> j'attendais arrivèrent tard,
+sachant la nouvelle, et dans un état d'exaspération incroyable.</p>
+
+<p>Tous appartenaient à la garde nationale, et tous étaient furibonds. À
+peine s'ils écoutaient les ordres que je donnais pour les travaux et,
+quand je leur parlais trumeaux, ils répondaient baïonnettes. Après
+avoir vainement cherché à les calmer par le souvenir de l'ennui que
+leur causait les gardes à monter, je renonçai à fixer leur attention
+et les laissai retourner dans leurs quartiers où ils allèrent
+rapporter leur fureur, après l'avoir fait partager à tout mon village.
+J'étais moi-même empressée de venir apprendre ce qui avait pu amener
+une si singulière péripétie.</p>
+
+<p>Il n'y a jamais eu d'autres motifs ostensibles que ceux que j'ai déjà
+relatés. Cependant, j'ai peine à croire que monsieur de Villèle n'ait
+pas eu quelque arrière-pensée ignorée pour prendre une mesure si
+violente. Quoi qu'il en soit, à dater de cette époque, il devint la
+bête noire de la population parisienne et, bientôt, celle de toute la
+France.</p>
+
+<p>Le duc de Doudeauville, ministre de la maison du Roi, comprit mieux
+que les autres la tendance de ce qui se faisait et donna sa démission
+à l'occasion de la dissolution de la garde nationale.</p>
+
+<p>Je ne sais plus si c'est avant ou après cet événement qu'il faut
+placer une démarche de Sosthème de La Rochefoucauld que je tiens de
+lui-même et que je ne puis me refuser de répéter.</p>
+
+<p>J'ai déjà dit le rôle qu'il avait joué entre monsieur de Villèle et
+madame du Cayla. Il est indubitable qu'il avait conduit monsieur de
+Villèle au pouvoir et qu'il l'y avait soutenu, par l'influence de la
+favorite, tant que Louis XVIII avait vécu. Depuis sa mort, monsieur de
+Villèle s'était émancipé d'une protection qui lui pesait. <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span>
+Cependant l'intimité avait été trop grande pour qu'il n'en restât pas
+des habitudes de familiarité.</p>
+
+<p>Sosthène en profita pour arriver, un beau matin, dans le cabinet de
+monsieur de Villèle. Après quelques phrases d'affection, il lui
+rappela les sentiments patriotiques qu'il exprimait lorsqu'il
+cherchait le ministère, uniquement dans l'intérêt du pays, parce que
+l'opinion publique l'y appelait; et, partant de cette base, il
+l'avertit que l'opinion publique se déclarait fortement contre son
+administration. Mieux situé qu'un autre par ses relations avec toutes
+les classes de la société pour s'en apercevoir, il venait lui faire
+part de ses découvertes. Il lui était évident qu'il n'était plus au
+pouvoir de monsieur de Villèle de faire le bien, et, comme il ne
+l'avait placé où il était que dans l'intention d'être utile au Roi et
+au pays, il venait le sommer, au nom de l'amitié, de l'honneur, de la
+reconnaissance, de ne pas le compromettre plus longtemps en
+s'obstinant à conserver sa place.</p>
+
+<p>On peut imaginer comment cette harangue fut reçue par monsieur de
+Villèle, alors tout-puissant. Il eut un moment d'inquiétude que
+monsieur de La Rochefoucauld ne fût l'organe du roi Charles X dont il
+était aide de camp et parfois bien traité. Mais la nature de la
+communication le rassura promptement.</p>
+
+<p>Il traita Sosthène de façon à ce qu'ils se séparassent brouillés, ce
+qui lui était infiniment agréable et commode, puis courut raconter la
+scène au Roi. Celui-ci, qui ne se rappelait pas volontiers les
+intrigues ourdies pendant les dernières années du règne de son frère
+et dont Sosthème avait été l'agent, fut très empressé de rompre aussi
+les rapports auxquels il avait été forcé de l'admettre et de lui faire
+subir les honneurs de la disgrâce.</p>
+
+<p>J'ai rapporté cette anecdote, dont je suis sûre, parce <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> que,
+si ce personnage, semi-ridicule, semi-historique, de Sosthène figure
+jamais dans les <i>Mémoires</i> du temps, il est assez curieux de savoir
+comment, au travers d'une vie uniquement dévouée à l'intrigue, il
+avait conservé une sorte de loyauté chevaleresque poussé jusqu'à la
+niaiserie.</p>
+
+<p>Madame du Cayla, moins candide dans ses démarches, ne se brouilla avec
+personne. Elle n'avait pu être duchesse, comme le feu Roi le
+souhaitait, parce que monsieur du Cayla avait obstinément refusé de se
+laisser faire duc. Charles X lui accorda les entrées de la salle du
+trône et une forte pension.</p>
+
+<p>Madame la Dauphine, qui la traitait plus que froidement pendant sa
+faveur, était très gracieuse pour elle maintenant, en reconnaissance
+du service qu'elle avait rendu en faisant accomplir à Louis XVIII ses
+devoirs religieux au moment de la mort.</p>
+
+<p>Les espérances du parti ultra avaient été encouragées par l'attitude
+et les paroles du prince de Metternich dans un voyage qu'il fit à
+Paris. La Cour le combla de distinctions. Il fut engagé à dîner avec
+la famille royale aux Tuileries, honneur qui n'a été partagé que par
+le duc de Wellington et des princes de familles régnantes. Dans les
+idées des rois de France, la faveur ne pouvait aller au delà, et
+eux-mêmes s'étonnaient de l'accorder.</p>
+
+<p>La Congrégation essaya d'entrer dans la voie des miracles. Il y en eut
+plusieurs de constatés. Entre autres une croix lumineuse vue à Migné,
+en Poitou. On en fit imprimer et répandre des relations à profusion.
+Mais la Cour de Rome les défendit, et il fallut renoncer à ce genre de
+séduction qui prêtait trop au ridicule dans le dix-neuvième siècle. Le
+Roi lui-même ne voulut pas encore reconnaître là les ordres de la
+Providence. D'ailleurs, il était assez bien disposé, pour qu'il n'y
+eût pas <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> occasion de stimuler son zèle personnel. Il n'était
+arrêté que par la crainte des obstacles qu'il rencontrerait.</p>
+
+<p>La réception qui lui fut faite au camp de Saint-Omer, où les troupes
+l'accueillirent avec la satisfaction la plus marquée, ainsi que les
+hommages qu'il recueillit sur la route, même à Lille (ville notée pour
+<i>mal penser</i>), faisaient compensation au silence qui l'entourait à
+Paris; et il crut pouvoir réaliser ses propres espérances en
+accomplissant les promesses qu'il n'avait cessé de faire.</p>
+
+<p>Monsieur de Villèle en retardait l'exécution depuis longtemps; mais
+son crédit était battu en brèche par des gens dont le pouvoir
+s'accroissait chaque jour des terreurs qu'on inspirait à Charles X
+pour son salut dans ce monde et dans l'autre.</p>
+
+<p>Le Roi et ses amis réclamaient la restitution des biens du clergé et
+la reconnaissance des ordres monastiques. On les voulait dotés par
+l'État et propriétaires territoriaux. Monsieur de Villèle était loin
+d'admettre ces souhaits comme réalisables; mais il voulait s'assurer
+une longue vie ministérielle. Ces deux volontés excentriques tombèrent
+d'accord sur la nécessité d'une nouvelle législature. Les ultras, avec
+toutes les illusions qui distinguent ce parti, ne doutaient pas
+qu'elle ne fût nommée dans leur sens; et, de son côté, monsieur de
+Villèle comptait sur son habileté pour obtenir des députés à sa
+dévotion.</p>
+
+<p>Il leur aurait, d'ailleurs, volontiers pardonné de se montrer
+récalcitrants aux prétentions des exaltés pour <i>le trône et l'autel</i>
+dont il était bien importuné mais qu'il osait d'autant moins brusquer
+qu'il se sentait miné dans l'esprit du Roi et que son crédit diminuait
+visiblement.</p>
+
+<p>La Chambre des pairs offusquait, et le ministre tombait d'accord, avec
+les conseillers de la conscience du Roi, qu'une grande fournée de
+pairs était nécessaire pour y changer l'esprit de la majorité
+actuelle. En ajoutant cette <span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> mesure à de nouvelles élections,
+monsieur de Villèle comptait s'assurer un long bail ministériel.</p>
+
+<p>Monsieur le Dauphin se tenait en dehors de ces intrigues.
+Respectueusement soumis aux ordres du Roi, il ne témoignait aucune
+hostilité à son ministre, mais encore bien moins de faveur. Il se
+bornait à faire de son mieux ce dont on le chargeait spécialement. Il
+était à la tête de l'administration des prisons et tenait quelquefois
+des assemblées où les intérêts de ces établissements étaient discutés
+devant lui. Il présidait avec beaucoup de convenance et de sagesse, et
+ne manquait pas une occasion d'exprimer des sentiments élevés et
+libéraux.</p>
+
+<p>J'ai souvent vu des personnes, sortant de ces réunions, enchantées de
+monsieur le Dauphin. Je citerai entre autres monsieur Pasquier et
+monsieur Portal dont les suffrages valent bien la peine d'être
+comptés.</p>
+
+<p>Dans le même temps, monsieur le Dauphin tenait un conseil militaire où
+il obtenait aussi d'honorables approbations. On lui reconnaissait des
+idées saines, accompagnées d'une grande modération et d'un esprit
+d'impartialité, fort recommandables dans un prince vivant d'une façon
+si isolée et d'une dévotion si éminente.</p>
+
+<p>Quoiqu'elle n'aimât pas les prêtres, madame la Dauphine était plus
+sous l'influence de ses entours.</p>
+
+<p>Madame la duchesse de Berry en voulait à monsieur de Villèle de ce
+qu'il ne faisait, ni assez vite, ni assez violemment, toutes les
+extravagances qu'elle et sa petite coterie ultra nobiliaire rêvaient;
+mais elle était trop légère et trop occupée de ses plaisirs pour
+travailler sérieusement contre lui; elle se bornait à des sarcasmes
+qui commençaient à amener un sourire sur les lèvres du Roi, au lieu de
+la réprimande qu'elle aurait subie quelques mois plus tôt.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> CHAPITRE XVI</h3>
+
+<p class="resume">Bataille de Navarin. &mdash; Élections de 1827. &mdash; Société aide-toi Dieu
+ t'aidera. &mdash; Intrigues du parti ultra. &mdash; Chute de monsieur de
+ Villèle. &mdash; Séjour de dom Miguel à Paris. &mdash; Le ministère
+ Martignac. &mdash; Désappointement de monsieur de Chateaubriand. &mdash; Il
+ accepte l'ambassade de Rome. &mdash; Nouvelle intrigue de monsieur de
+ Polignac. &mdash; Jeu bizarre de la nature.</p>
+
+<p>Je n'ai point parlé de l'affaire grecque sous le rapport historique
+parce que je ne m'élève pas jusque-là, mais je ne puis la passer sous
+silence dans ses effets de salon. Il s'était établi que tout ce qui
+faisait opposition à la Cour était philhellène et que le gouvernement,
+quoique protégeant ostensiblement les grecs, leur était contraire. La
+Congrégation aimait mille fois mieux les turcs que ces hérétiques de
+grecs car, du moins, les premiers prêchaient l'absolutisme.</p>
+
+<p>Le gain de la bataille de Navarin ne fit donc pas grand plaisir aux
+Tuileries, quoiqu'on n'osât pas l'accueillir tout à fait aussi mal
+qu'à Londres.</p>
+
+<p>Je ne puis m'empêcher de signaler, à ce sujet, jusqu'où l'instinct
+patriotique est poussé en Angleterre. On y croyait l'émancipation des
+colonies espagnoles utile aux intérêts du commerce britannique, et on
+craignait que celle des grecs ne fût un accroissement d'importance
+pour la Russie. Les feuilles publiques, les réunions, les bancs des
+deux Chambres retentissaient des cruautés, des vexations, des
+intolérances exercées contre <span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> les américains espagnols, que
+tout le monde sait avoir été les colonies les plus paternellement
+traitées qui aient jamais existé.</p>
+
+<p>Mais, en revanche, par cette espèce de franc-maçonnerie qui conduit
+toujours les anglais lorsqu'il s'agit des intérêts spéciaux de la
+vieille Angleterre, les massacres de Parga, d'Hydra, de Chio, toutes
+ces dames chrétiennes enlevées à leur famille et vendues sur les
+marchés de Smyrne n'arrachaient pas un cri à un seul organe de la
+presse. Pas un soupir n'a été poussé d'aucun banc de l'opposition; et,
+malgré la vanité nationale si facilement exaltée par les succès
+maritimes, le ministère dans le discours de la Couronne se crut obligé
+de qualifier d'<i>inopportune</i> (untoward) la victoire de Navarin.</p>
+
+<p>Chez nous, l'impression était bien différente; et, puisqu'enfin cette
+victoire inopportune comblait de joie une grande partie du pays,
+monsieur de Villèle voulut profiter de la popularité qui en
+rejaillirait sur le gouvernement pour exécuter le parti arrêté de la
+dissolution de la Chambre des députés. Elle fut annoncée et les
+élections fixées à l'époque la plus rapprochée possible. Il espérait,
+par là, éviter les man&oelig;uvres des personnes qui lui étaient hostiles
+dans les deux oppositions. Car, il faut lui rendre justice, lui aussi
+était déjà <i>juste milieu</i> et avait pour ennemis actifs tous les
+exagérés du parti ultra.</p>
+
+<p>La censure tombait de droit devant les élections. Je ne me souviens
+plus à quelle époque elle avait été rétablie. Elle était tellement
+impopulaire que les personnes, honorables d'ailleurs, auxquelles on
+avait imposé le métier de censeur se trouvèrent honnies de tout le
+monde. De plus, on n'y gagnait pas grand'chose; jamais l'axiome
+italien <i>fatta la legge trovato l'inganno</i> ne fut plus complètement
+justifié.</p>
+
+<p>Une société de gens de lettres politiques, à la tête de <span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span>
+laquelle figurait monsieur de Chateaubriand, trouvait le moyen de
+faire publier et circuler des brochures suffisamment volumineuses et
+assez irrégulièrement distribuées pour échapper à la censure établie
+contre les journaux et les écrits périodiques. Il en pleuvait autour
+de nous et on se les arrachait.</p>
+
+<p>Monsieur de Salvady se distingua dans cette guerre de plume, et
+monsieur Guizot y tint une place importante, mais c'est plus
+particulièrement dans l'organisation des man&oelig;uvres électorales
+qu'il prit la première.</p>
+
+<p>La précaution, si évidente, de presser les élections excita une grande
+animadversion. Quand le gouvernement veut attraper les masses, il faut
+que ce soit assez délicatement pour que tout le monde ne s'en
+aperçoive pas à la fois et que l'impression des uns soit usée avant
+que les autres se trouvent avertis; mais, quand le piège est assez
+grossier pour être vu de tous en même temps, on peut être assuré de
+créer, à l'instant même, une énorme difficulté.</p>
+
+<p>Comme par un mouvement électrique, il se forma, dans chaque
+arrondissement, une réunion protectrice des droits électoraux. Les
+fraudes, employées aux dernières élections par l'administration de
+monsieur de Villèle et sur le renouvellement desquelles il comptait
+bien, devinrent impraticables.</p>
+
+<p>Les associations, composées de grands propriétaires, de gens de
+lettres, d'avocats, d'hommes politiques, déployèrent la plus grande et
+la plus intelligente activité. En restant toujours dans une complète
+légalité, elles se formèrent en comités correspondant entre eux et
+surtout avec le comité central siégeant à Paris, d'où monsieur Guizot
+dirigeait toute cette organisation.</p>
+
+<p>C'est là le berceau de cette société: <i>Aide-toi, Dieu t'aidera</i> qui
+n'a pas laissé de jouer un rôle dans la chute de la monarchie et a
+fini par devenir un repaire de factieux. <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> C'est le sort des
+instruments fondés par les oppositions qu'ils échappent promptement
+aux mains qui les ont créés pour tomber dans de plus dangereuses.</p>
+
+<p>Pendant que les esprits s'échauffaient au foyer électoral, on livrait
+au parti prêtre la nomination de soixante seize pairs. Ils furent
+choisis, presque exclusivement, parmi les congréganistes les plus
+zélés.</p>
+
+<p>Tout le monde a vu la liste faite chez monsieur de Rivière, colportée
+par monsieur de Rougé, corrigée par les affidés et imposée à monsieur
+de Villèle qui l'aurait voulue autrement composée mais adoptait l'idée
+d'une nomination assez nombreuse pour dénaturer l'esprit de la
+majorité dans la Chambre haute.</p>
+
+<p>Or, c'était là ce qui révoltait le pays; car la sagesse de la pairie
+venait de le protéger contre les invasions du despotisme clérical; et,
+dans ce moment même, il profitait de la clause habilement introduite
+dans la loi du jury sur la rectification des listes électorales pour
+échapper aux fraudes commises en 1824.</p>
+
+<p>Cette Chambre était donc fort populaire, et la violence qu'on lui
+faisait exaspéra l'opinion publique qui s'était accoutumée à y
+chercher protection bien au delà de ce que monsieur de Villèle avait
+prévu.</p>
+
+<p>Je me rappelle à ce sujet un dialogue qui me fut répété à l'instant
+même par un témoin auriculaire. Le président du conseil, descendant
+l'escalier du ministère de la marine, rencontra le sous-préfet de
+Saint-Denis qui le montait:</p>
+
+<p>«Eh bien, monsieur le sous-préfet, vous répondez de votre élection.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, vous aviez dit à monsieur de Corbière que vous en étiez
+sûr.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur, mais c'était avant la nomination des pairs.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> &mdash;Allons donc, mon ami, vous vous moquez de moi, qu'est-ce
+qu'une création de pairs peut faire à vos <i>marchands de gadoue</i>? Ayez
+une bonne élection. C'est toujours la faute de l'administration quand
+elles sont mauvaises, souvenez-vous-en!»</p>
+
+<p>Le sous-préfet haussa les épaules, quand le ministre se fut éloigné,
+et acheva lentement de monter le degré, comme un homme très peu
+persuadé par l'éloquence élégante de son principal.</p>
+
+<p>Beaucoup d'électeurs partagèrent les préventions de ceux de
+Saint-Denis et, stimulés, excités par le zèle des comités que j'ai
+signalés, nommèrent un assez grand nombre de députés hostiles au
+ministère pour que la majorité fût au moins douteuse.</p>
+
+<p>Dans la disposition assez naturelle de rejeter sur d'autres le tort
+des actions qui tournent à mal, monsieur de Villèle ne put se retenir
+d'accuser la Congrégation et d'en témoigner beaucoup d'humeur contre
+elle. Il chercha à se rallier le petit noyau d'ultras aristocratiques
+qui était resté en dehors de la ligue jésuitique, mais il fut
+repoussé.</p>
+
+<p>Il se retourna alors vers les royalistes constitutionnels qui, depuis
+trois ans, dirigeaient la conduite de la Chambre des pairs, mais ils
+étaient trop irrités par la mesure qui venait de frapper cette
+assemblée pour se rallier à celui qui l'avait signée.</p>
+
+<p>Ces démarches du président du conseil ne purent être assez secrètes
+pour que la Congrégation n'en eût pas connaissance, et sa perte fut
+jurée. On fit venir monsieur de Polignac d'Angleterre, et le duc de
+Rivière acheva de décider le Roi au renvoi de monsieur de Villèle. Ces
+messieurs ne doutaient pas que le moment de leur triomphe ne fût
+arrivé.</p>
+
+<p>Toutefois, monsieur de Villèle qui redoutait le crédit <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> de
+Jules de Polignac, l'avait, à l'aide de ses propres dépêches et de la
+conduite qu'il tenait dans toutes les affaires, tellement discrédité
+dans l'esprit du Roi, tellement montré inepte, incapable, niais, que
+le monarque hésita et enfin recula devant l'idée de former un
+ministère portant cette couleur.</p>
+
+<p>Malgré la profession de foi constitutionnelle que monsieur de Polignac
+vint faire à la tribune de la Chambre des pairs où, dans le discours
+le plus ridicule, il prévint la France que ses enfants apprenaient à
+lire dans la Charte, malgré les soins qu'il se donna pour se
+rapprocher des hommes que j'appellerai de la patrie parce que c'est à
+eux qu'elle a eu recours dans toutes les crises, il échoua et la chute
+de la monarchie fut ajournée.</p>
+
+<p>Le ministère Martignac fut nommé sous le patronage de monsieur le
+Dauphin. Monsieur de Polignac retourna furieux à son poste de Londres,
+sans renoncer aux intrigues ourdies par la coterie dévote. Le pauvre
+duc de Rivière, plus loyal et déjà malade, fut tellement affecté du
+mauvais succès de ses efforts et d'avoir efficacement travaillé à un
+résultat qui lui paraissait l'abomination de la désolation que son mal
+s'aggrava. Il mourut, peu de semaines après, en se reprochant
+amèrement la part qu'il avait prise à la chute de monsieur de Villèle.</p>
+
+<p>C'est au plus fort de cette tourmente ministérielle que dom Miguel,
+déjà connu pour ses violences envers sa famille, repassa par Paris en
+quittant Vienne pour aller à Lisbonne gouverner au nom de sa fiancée,
+la petite reine doña Maria.</p>
+
+<p>Réconcilié avec dom Pedro et reconnu par les puissances européennes
+comme mari de la reine du Portugal, il fut accueilli à notre Cour avec
+les honneurs qu'on lui avait refusés à son premier passage où il
+n'avait laissé d'autre souvenir que celui d'une scène faite à
+l'ambassadeur <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> du Roi son père, le marquis de Marialva, pour
+en obtenir de l'argent. Elle avait été accompagnée de formes si
+menaçantes que le pauvre marquis avait dû fuir et appeler au secours
+contre le forcené qui le poursuivait le couteau à la main. Déjà
+valétudinaire, il ne s'était pas relevé d'une si chaude alarme.
+Quoique ce genre d'illustration fût peu attrayant, il m'avait inspiré
+la curiosité de voir dom Miguel qu'on prétendait réformé par les
+bonnes inspirations de monsieur de Metternich.</p>
+
+<p>On donna un spectacle aux Tuileries à son occasion et j'en profitai
+avec empressement.</p>
+
+<p>Au lieu du tyran, à physionomie sombre, que je m'attendais à trouver,
+je vis arriver, avec notre famille royale, un jeune homme d'une figure
+charmante, ayant l'air noble, distingué, le sourire doux, le regard
+calme et brillant, le geste gracieux. Placé entre madame la Dauphine
+et madame la duchesse de Berry, il s'entretint avec elles d'un air
+d'aisance intelligente. En un mot, il ne ressemblait, en aucune façon,
+à la bête farouche que j'allais chercher à ce spectacle.</p>
+
+<p>Le dimanche suivant, il y eut assemblée chez madame la duchesse de
+Berry; j'y fus invitée. Dom Miguel s'y montra également prince
+gracieux et homme de bonne compagnie. Il parlait à presque toutes les
+femmes. La curiosité nous amenait autour de lui, et nous faisions
+cercle dans un moment où un de ses aides de camp lui nomma un
+portugais, je crois, qui demandait à lui être présenté. Il tourna sur
+lui-même, comme sur un pivot, lança en s'éloignant un regard qui nous
+fit toutes reculer. Le tigre était retrouvé. Je ne puis exprimer
+comment, dans l'espace de moins d'une seconde, les beaux traits de son
+visage s'étaient subitement déformés et avaient produit un aspect
+hideux. Il fut quelque temps à reprendre sa beauté. L'aide de camp
+resta comme transfixé <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> à la place où il avait prononcé des
+paroles si mal accueillies.</p>
+
+<p>Voilà tous mes rapports avec ce prince; mais le coup d'&oelig;il que j'ai
+surpris en cette occasion m'a rendu probables les récits de ces folles
+cruautés: certainement il y avait de l'aliénation dans ce regard.</p>
+
+<p>Ces remarques sur la physionomie me reportent à l'état où je trouvai
+monsieur de Chateaubriand le lendemain du jour où les noms des
+nouveaux ministres parurent dans le <i>Moniteur</i>.</p>
+
+<p>Il avait activement travaillé à renverser monsieur de Villèle et il
+croyait, en satisfaisant sa haine, paver simultanément le chemin qui
+le ramènerait à cet hôtel des affaires étrangères dont il avait été si
+brutalement expulsé et où il prétendait rentrer par droit de conquête.</p>
+
+<p>Il pensait être indispensable à la formation d'un ministère
+constitutionnel. Dans les pourparlers qui avaient précédé la
+nomination, il s'était toujours placé comme président du conseil et ne
+discutait que les noms de ses collègues. Il avait choisi monsieur
+Royer-Collard pour l'intérieur. Cela pouvait être assez habile sous le
+point de vue parlementaire.</p>
+
+<p>Monsieur Royer-Collard était aussi libéral que le pouvait être un
+royaliste. Il était de bonne foi dans ces deux sentiments, et cela lui
+avait valu une énorme majorité de suffrages dans sept collèges
+électoraux; mais, sous le rapport gouvernemental, tout ce qui avait
+fréquenté monsieur Royer-Collard savait combien peu il était homme
+pratique et quels obstacles il apporterait dans un conseil. Charles X
+avait donc bien quelque raison de s'opposer à un choix qui cependant
+aurait été populaire.</p>
+
+<p>Monsieur de Chateaubriand ayant dit que monsieur Royer-Collard lui
+paraissait indispensable, on feignit de comprendre qu'il n'entrerait
+pas sans lui dans <span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> une combinaison ministérielle. Pendant ce
+temps, on entourait monsieur de La Ferronnays pour lui faire accepter
+les affaires étrangères. Il consentit; et, tandis que messieurs de
+Chateaubriand et Royer-Collard, se tenant pour indispensables,
+attendaient, enveloppés dans leur suffisance, qu'on vînt solliciter
+leurs concours, ils lurent dans le <i>Moniteur</i> la formation de ce
+ministère jugé impossible et composé des gens qu'eux-mêmes désignaient
+comme de leur parti.</p>
+
+<p>Je ne sais quel fut l'effet sur monsieur Royer-Collard; mais, pour
+monsieur de Chateaubriand, il fut si furieux qu'il en pensa étouffer;
+il fallut lui mettre un collier de sangsues, et, cela ne suffisant
+pas, on lui en posa d'autres aux tempes. Le lendemain, la bile était
+passée dans le sang; il était vert comme un lézard. Cependant,
+l'agitation où il était ne lui permettant pas de rester chez lui, je
+le rencontrai dans une maison où il était venu promener son
+inquiétude. Les stigmates, laissés par les sangsues, lui permettaient
+d'attribuer son changement à la maladie.</p>
+
+<p>Je n'ai guère vu de spectacle plus triste que celui de cet homme, à
+qui on ne peut refuser une capacité peu ordinaire et auquel sa
+profonde indifférence pour tout ce qui ne blesse pas son amour-propre
+donne l'air d'une habituelle bonhomie, bouleversé et accablé à ce
+point par un revers d'ambition. S'il avait pu attaquer le nouveau
+ministère avec le même acharnement que le dernier, son chagrin aurait
+été moins poignant; mais il comprenait bien que toutes ses armes
+offensives se trouvaient, sinon brisées, au moins bien émoussées, et
+il se sentait complètement joué.</p>
+
+<p>Hyde de Neuville, que lui-même avait désigné et qui lui devait toute
+son importance, avait été mandé par lui et traité du haut en bas pour
+avoir consenti à être <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> nommé ministre de la marine. Il n'avait
+trouvé grâce qu'en promettant d'entraver les affaires, de manière à
+rendre promptement nécessaire un remaniement qui ramènerait monsieur
+de Chateaubriand sur la scène où son ambition l'appelait.</p>
+
+<p>Quelque chagrin qu'eût le Roi des choix que la nécessité lui imposait,
+il fut un peu consolé par la pensée que, du moins, monsieur de
+Chateaubriand se trouvait exclu. Quoique monsieur de La Ferronnays ne
+lui fût nullement agréable, il le préférait encore.</p>
+
+<p>De tous les ministres, celui des affaires étrangères se trouve le plus
+directement en contact avec le souverain. Ses attributions renferment
+les tracasseries qui font le sujet des conversations intimes et du
+commérage royal. Il faut une personne qui entende, comprenne et puisse
+entrer dans leurs plus petites susceptibilités, leurs préférences et
+leurs répugnances.</p>
+
+<p>Sous ce rapport, monsieur de La Ferronnays était très bien choisi;
+mais les princes n'avaient jamais pu lui pardonner sa rupture avec
+monsieur le duc de Berry, et il en était résulté un levain de
+mécontentement qui fermentait à chaque occasion.</p>
+
+<p>Monsieur le Dauphin l'éprouvait si vivement que, dès l'instant où
+monsieur de La Ferronnays dut en faire partie, la faveur qu'il
+accordait au ministère nouveau subit une sensible altération.</p>
+
+<p>Chacun sentait le besoin de neutraliser monsieur de Chateaubriand.
+Sans le vouloir pour collègue, on le redoutait comme ennemi, et le Roi
+ne trouvait aucun prix trop cher pour l'éloigner de ses conseils et de
+sa présence. On commença, sous prétexte de je ne sais quelle
+restitution, par lui donner une grosse somme d'argent pour payer ses
+dettes que, Dieu merci, il a toujours en permanence. Puis, à force de
+supplications, <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> on obtint de lui de désigner l'ambassade de
+Rome comme à sa convenance. Elle était occupée par le duc de Laval que
+monsieur de Chateaubriand professait aimer beaucoup, mais cela ne
+l'arrêta pas un instant. Monsieur de Laval fut rappelé immédiatement,
+à sa grande désolation, et nommé à l'ambassade de Vienne où il
+remplaça le duc de Caraman.</p>
+
+<p>Celui-ci avait été mandé par un courrier qui n'expliquait pas le motif
+de cet ordre soudain. Il se crut destiné au ministère, se jeta dans
+une chaise de poste et arriva avec une célérité incroyable. Grande fut
+sa déconvenue quand il fut averti que toute cette hâte n'avait servi
+qu'à l'éloigner d'un poste où il se plaisait infiniment.</p>
+
+<p>Monsieur de Chateaubriand se résigna à aller passer quelques mois à
+Rome, en laissant ses intérêts entre les mains de partisans qu'il
+croyait disposés à les bien exploiter.</p>
+
+<p>À peine débarrassé de cet incommode candidat, monsieur de La
+Ferronnays eut à en subir un autre. Monsieur de Polignac revint de
+Londres et se prit à intriguer autour du Roi. Monsieur de La
+Ferronnays m'a raconté la façon dont il s'en était expliqué avec lui.
+Il avait placé son portefeuille sur une table, entre eux, et lui avait
+dit:</p>
+
+<p>«Le veux-tu? Prends-le franchement, je n'y tiens pas, et je vais de ce
+pas le dire au Roi; mais, si je dois rester ministre, je ne puis ni ne
+veux souffrir ta présence ici et les intrigues auxquelles elle donne
+lieu.»</p>
+
+<p>Monsieur de Polignac balbutia quelques méchantes excuses.</p>
+
+<p>«Eh bien, en ce cas-là, reprit monsieur de La Ferronnays, si tu ne
+prétends pas rester pour être ministre, pars tout de suite pour
+Londres.»</p>
+
+<p>Jules fut obligé de prendre ce parti, car il n'aurait pu s'arranger
+avec les collègues de monsieur de La Ferronnays, <span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> et le Roi
+était encore assez sous les impressions que monsieur de Villèle lui
+avait inculquées de l'incapacité de monsieur de Polignac pour n'oser
+suivre son goût en le mettant à la tête du conseil.</p>
+
+<p>Par une fausse idée de générosité, monsieur de La Ferronnays, après
+cette explication, s'appliqua à les détruire, et, sous ce point de
+vue, il est un peu coupable de la catastrophe dont Jules a été le
+principal instrument.</p>
+
+<p>Le premier soin du nouveau ministère fut de renvoyer messieurs
+Franchet et Lavau, directeur de la police générale et préfet de police
+de Paris, tous deux congréganistes de la plus stricte observance. Le
+Roi se soumettait à ces mesures indispensables, mais comme un blessé
+se soumet à l'amputation.</p>
+
+<p>Messieurs de Villèle et de Peyronnet, nommés pairs, se présentèrent
+fièrement à la Chambre haute à la tête de la phalange qu'ils y avaient
+fait entrer. Ils s'aperçurent bientôt qu'elle ne leur serait pas
+longtemps fidèle. Les nouveaux pairs furent promptement modifiés par
+l'influence de leurs collègues.</p>
+
+<p>On n'entend pas impunément parler raison autour de soi plusieurs
+heures par semaines, et c'est un des motifs pour lesquels les
+directeurs congréganistes défendaient à leurs adeptes la fréquentation
+des personnes qui n'étaient pas dans le giron de la société.</p>
+
+<p>Monsieur de Villèle s'aperçut, assez vite, qu'il n'avait point chance
+de succès dans ce moment pour n'essayer d'aucune intrigue. Il resta
+dans une opposition froide, et bientôt s'éloigna tout à fait de Paris.
+Je ne prétends pas qu'il eût renoncé à tout projet d'ambition, mais il
+ne croyait pas le terrain favorablement disposé, pour établir ses
+batteries, et monsieur de Villèle sait attendre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> Je ne veux pas oublier de noter une singularité à laquelle je
+suis forcé de croire parce que je l'ai vue. En 1828, ou peut-être 27,
+on m'amena une petite fille de deux ans dont les yeux brillants, d'un
+bleu azuré, ne présentaient rien de remarquable au premier aperçu;
+mais, en l'examinant, avec plus de soin, on voyait que la prunelle
+était composée de petits filaments, formant des lettres blanches, sur
+un fond bleu, placées en exergue autour de la pupille. On y lisait:
+<i>Napoléon Empereur.</i></p>
+
+<p>Le mot <i>Napoléon</i> était également distinct dans les deux yeux. Les
+premières lettres de celui <i>Empereur</i> étaient brouillées dans un des
+yeux et les dernières dans l'autre. La petite était fort jolie et sa
+vue paraissait bonne.</p>
+
+<p>Sa mère, paysanne de Lorraine, racontait, avec une grande simplicité,
+le motif auquel elle attribuait ce bizarre jeu de la nature. Un frère,
+qu'elle aimait tendrement, était tombé à la conscription. En partant,
+il lui avait donné une pièce neuve de vingt sols, en lui recommandant
+de la garder pour l'amour de lui. Peu de temps après, elle apprit que
+son régiment devait passer à trois lieues de son village; elle y
+courut pour le voir quelques instants. Au retour, harassée de fatigue
+et de soif, elle s'arrêta dans un cabaret, à moitié chemin, pour boire
+un verre de bière. Lorsqu'il fallut payer son écot, elle s'aperçut
+qu'ayant donné à son frère tout ce qu'elle avait emporté d'argent il
+ne lui restait que la précieuse pièce de vingt sols qu'elle portait
+toujours sur elle. Elle voulut obtenir crédit, mais l'hôte fut
+impitoyable; elle sacrifia son pauvre trésor, en gémissant, et revint
+chez elle désolée. Ses larmes ne tarissaient pas. Son mari, le
+dimanche suivant, alla à la recherche de cette pièce qu'il parvint à
+se faire rendre. Lorsqu'il la lui rapporta <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> sa joie fut si
+vive que l'enfant, qu'elle portait dans son sein, tressaillit et elle
+se <i>sentit</i> pâmer. Je me sers de son expression.</p>
+
+<p>La petite fille portait dans ses yeux la fidèle empreinte de la pièce
+de vingt sols. Je ne prétends pas faire un traité de physiologie pour
+rechercher comment une telle chose a pu arriver; j'affirme seulement
+que je l'ai vue et que toute fraude était impossible. Le médecin d'un
+bourg voisin avait entrepris de montrer l'enfant, pour de l'argent, et
+la mère l'accompagnait. Le gouvernement s'opposa à toute publicité. On
+ne permit aucune annonce et on abrégea le séjour à Paris.</p>
+
+<p>Je n'en ai plus entendu parler. Si pareil accident était arrivé sous
+le règne de l'Empereur, les cent bouches de la renommée n'auraient
+pas suffi à le raconter.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> CHAPITRE XVII</h3>
+
+<p class="resume">Changement survenu dans les dispositions de monsieur le
+ Dauphin. &mdash; Nomination du baron de Damas comme gouverneur de
+ monsieur le duc de Bordeaux. &mdash; Ordonnances de juin 1828 contre les
+ jésuites. &mdash; Voyage du Roi en Alsace. &mdash; Quadrilles chez madame la
+ duchesse de Berry. &mdash; La petite Mademoiselle. &mdash; Son éducation.</p>
+
+<p>J'arrive à des circonstances d'une haute importance par leur résultat:
+je ne puis les expliquer car je ne les comprends pas, quoiqu'elles se
+soient passées sous mes yeux. Peut-être quelqu'un révèlera-t-il un
+jour des motifs plus occultes aux faits que je vais rapporter: je
+dirai ceux que j'ai pu deviner.</p>
+
+<p>On a vu combien monsieur le Dauphin avait été sage pendant le
+ministère de monsieur de Villèle. On a vu la confiance qu'il accordait
+aux personnes de la couleur du nouveau ministère, notamment à monsieur
+de Martignac qui l'avait précédemment accompagné pendant la campagne
+d'Espagne. Pourtant, à peine cette nouvelle administration, formée
+sous ses auspices, fut-elle nommée qu'il sembla lui retirer son
+soutien et s'éloigna sensiblement de ses conseillers habituels.</p>
+
+<p>Monsieur Pasquier et surtout monsieur Portal, appelés jusqu'alors
+fréquemment à des conférences intimes avec le prince, cessèrent tout à
+coup d'être mandés, et les notes qu'il réclamait sans cesse de leur
+zèle pour éclairer ses opinions ne leur furent plus demandées. Cela
+se comprendrait <span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> s'il avait accordé sa confiance au nouveau
+cabinet, mais il ne l'obtint pas.</p>
+
+<p>Monsieur le Dauphin avait fait la faute de vouloir être nommé lui-même
+ministre à portefeuille. Au lieu de conserver simplement du <i>crédit</i>
+au ministère de la guerre où il faisait tout ce qu'il voulait, il
+avait désiré être ostensiblement chargé du personnel, avoir des
+bureaux et un travail à porter au conseil.</p>
+
+<p>La jalousie d'attributions s'empara de lui, et bientôt il eut contre
+«ses collègues» des petites passions de rivalité, soigneusement
+entretenues par les agents subalternes de son ministère.</p>
+
+<p>D'un autre côté, tous les officiers qui n'obtenaient pas immédiatement
+ce qu'ils désiraient, au lieu de pouvoir crier contre le ministre en
+se réclamant des bontés du prince, devaient s'en prendre directement à
+monsieur le Dauphin, et il perdait la popularité qu'il avait acquise
+dans l'armée.</p>
+
+<p>Ces résultats avaient été prévus par les anciens conseillers de
+monsieur le Dauphin. Ils avaient cherché à le dissuader de cette
+fantaisie administrative, et probablement son refroidissement à leur
+égard tenait à cette circonstance. J'ai déjà dit avec quelle
+répugnance il vit entrer monsieur de La Ferronnays au conseil où il
+siégeait. Je tiens de celui-ci que, pendant tout le temps de son
+ministère, il ne lui adressa pas une seule fois la parole, mais ils
+eurent souvent des prises au conseil: la plus vive fut au sujet du duc
+de Wellington.</p>
+
+<p>Monsieur le Dauphin voulait qu'on adoptât une mesure recommandée par
+le duc et que monsieur de La Ferronnays désapprouvait parce que,
+disait le prince, «le duc de Wellington est attaché à notre famille,
+il nous aime et ne peut vouloir que ce qui nous est utile».</p>
+
+<p>Monsieur de La Ferronnays, justement irrité de ce que <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span>
+semblaient indiquer ces paroles, répondit chaudement que le duc de
+Wellington était ministre anglais, qu'il ne devait voir les affaires
+que sous le point de vue anglais, et que c'est au conseil du roi de
+France, composé de français, de peser les propositions et de décider
+si elles étaient dans l'intérêt de la France, sans s'arrêter aux
+affections personnelles qui, certainement, n'influençaient en rien le
+cabinet britannique. Il pulvérisa les arguments du duc dont monsieur
+de Polignac s'était rendu l'organe, ramena le Roi à son opinion et
+emporta la question malgré monsieur le Dauphin.</p>
+
+<p>Cette discussion eut lieu à la fin de l'année. Mais d'autres
+circonstances avaient déjà aigri l'esprit du prince. Une des premières
+fut ce qui se passa pour le remplacement du duc de Rivière. Le Roi
+voulait que la place de gouverneur fût uniquement à sa nomination. Le
+conseil demanda à être consulté. La prétention du Roi fut appuyée par
+les ultras, celle des ministres par le pays tout entier.</p>
+
+<p>Monsieur le Dauphin prit vivement parti pour son père. Il n'admettait
+pas qu'il ne pût exercer, dans le choix du gouverneur de son
+petit-fils, l'indépendance acquise de droit à tout chef de famille.
+Avec son peu de grâce accoutumée, il dit qu'on ne pouvait la lui
+refuser sans insolence.</p>
+
+<p>Les ministres insistèrent cependant, et le Roi s'engagea à ne faire
+aucun choix sans qu'ils en fussent informés. Ils se mirent en quête de
+trouver une personne convenable. Le duc de Mortemart fut tâté. Mais,
+tandis qu'on négociait avec lui, le Roi fit prévenir ses ministres
+individuellement, à dix heures du soir, que la nomination du baron de
+Damas paraîtrait le lendemain au <i>Moniteur</i>.</p>
+
+<p>C'était là ce qu'il appelait ne point faire un choix sans les en
+informer. Ils avaient compris différemment ses <span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> paroles, car,
+le bruit de cette nomination ayant circulé dans la camarilla, je sais
+que monsieur de Martignac en avait été averti par monsieur de
+Glandevès et qu'il lui avait répondu que cela était impossible parce
+que le conseil n'y consentirait jamais.</p>
+
+<p>La niche du Roi eut un plein succès. Les ministres, n'ayant ni le
+temps de se réunir, ni celui de se concerter et d'adresser au Roi
+leurs remontrances en commun, aucun d'eux n'osa prendre sur lui
+d'arrêter la presse du <i>Moniteur</i> et la nomination y fut insérée. Le
+cabinet protesta; mais son crédit reçut, dès lors, une atteinte dont
+il ne se releva plus.</p>
+
+<p>Monsieur de Damas représentait la Congrégation incarnée. Il fut
+évident, pour tous, qu'il y avait au château une faction dont le
+crédit l'emportait sur celui des ministres et qui possédait la
+confiance du Roi. Monsieur le Dauphin détestait la Congrégation; il
+faisait peu d'état de la personne de monsieur de Damas et aurait dû
+être contraire à sa nomination; mais il s'était mis dans la tête que
+le choix du gouvernement de monsieur le duc de Bordeaux appartenait
+exclusivement au Roi et qu'en le lui refusant on le dépouillait du
+droit civil appartenant même à un particulier.</p>
+
+<p>Un de ses aides de camp s'étant un jour, à déjeuner chez lui, aventuré
+à dire que l'éducation d'un enfant, dont la naissance avait été un
+événement national, devait être considérée comme une question
+gouvernementale, le prince entra dans une fureur dont lui-même fut
+promptement honteux, au point d'en faire excuse. Toutefois, il sentit
+plus tard combien ce choix de monsieur de Damas faisait un mauvais
+effet dans le pays et cela l'engagea à prêter les mains aux
+ordonnances qu'on fulmina contre les Jésuites et les petits
+séminaires.</p>
+
+<p>Je n'entrerai pas dans le détail de ces grands événements. <span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span>
+Quand j'entrevois l'histoire, ce n'est jamais que par le côté du
+commérage et de son rapport avec les individus que j'ai connus; mais,
+comme j'aurai probablement à revenir sur ces ordonnances, <i>dites de
+Juin</i>, il m'a fallu les noter, ainsi que la part sincère que monsieur
+le Dauphin avait prise à leur rédaction.</p>
+
+<p>Le Roi les garda quinze jours avant de les signer; elles furent
+soumises à l'inspection de ses directeurs spirituels. Les chefs des
+jésuites les consentirent; ils comprirent qu'en voulant résister dans
+ce moment ils seraient brisés, et ils crurent plus habile de plier,
+sûrs de trouver l'assistance du Roi quand les circonstances leur
+paraîtraient propices à se redresser.</p>
+
+<p>Le Roi signa donc, en sûreté de conscience et nanti de toutes les
+autorisations de ses conseillers occultes, mais avec un chagrin
+profond dont nous retrouverons souvent les traces.</p>
+
+<p>Quant à monsieur le Dauphin, ce fut son dernier acte de sagesse.
+Depuis ce moment, il ne cessa de s'éloigner de plus en plus des idées
+qu'il avait professées jusque-là. L'élection du général Clausel, comme
+député, acheva de le jeter dans les rangs des ultras. Il n'avait pu
+pardonner à cet officier l'expulsion de madame la duchesse d'Angoulême
+de Bordeaux, pendant les Cent-Jours, et il conçut de sa nomination un
+excès de déplaisance qui tenait de la monomanie.</p>
+
+<p>Depuis cette époque, on ne retrouva plus en lui une seule lueur de ce
+bon sens sur lequel la France avait fondé des espérances pendant
+plusieurs années. Ce changement, qui bientôt fut connu de tout le
+monde, et l'éducation qu'on donnait à monsieur le duc de Bordeaux
+ameutèrent les passions contre la branche aînée et préparèrent la
+chute qui s'effectua en trois jours parce que toutes les racines
+étaient sapées, une à une, depuis plusieurs mois.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> J'ai réuni ce que je sais des motifs qui ont agi sur l'esprit
+de monsieur le Dauphin. Peut-être y en a-t-il que j'ignore. Quelques
+personnes ont cru que Nompère de Champagny, un de ses aides de camp,
+jeune homme distingué et congréganiste zélé qui sembla suivre les
+impressions de son prince, les avait influencées.</p>
+
+<p>Peut-être aussi, les exigences toujours croissantes du parti libéral
+lui firent-elles croire qu'il renfermait un élément démagogique qu'il
+fallait prendre la peine d'exterminer pour n'en être pas victime, et
+parvint-on à lui persuader que le système des concessions ne servait
+qu'à le renforcer. J'ignore le fond de ses pensées, mais les résultats
+ne furent que trop évidents.</p>
+
+<p>Le conseil militaire que monsieur le Dauphin présidait avait repris
+ses séances et, chaque jour, le maréchal Marmont nous répétait à quel
+point il y soutenait des thèses surannées et des prétentions
+insensées. Je me rappelais les éloges des années précédentes et
+j'avoue que j'accusais la mobilité du maréchal de ce changement de
+langage; mais malheureusement, il ne fut pas seul à faire des
+remarques si fatales à notre tranquillité, et tous les rapports
+militaient à montrer monsieur le Dauphin enrôlé parmi les plus
+violents réactionnaires.</p>
+
+<p>J'insiste sur cette circonstance, dont peut-être l'histoire fera peu
+d'état, parce qu'à mon sens c'est ce qui a éloigné toutes les
+espérances, exaspéré les esprits et poussé aux excès de part et
+d'autre.</p>
+
+<p>Le Roi fit un voyage en Alsace dans l'été de 1828. Il y fut reçu
+merveilleusement, ce qui le charma. Tous les discours qui lui furent
+adressés vantaient surtout les ordonnances contre l'établissement des
+jésuites. Monsieur de Martignac prit la peine de le faire remarquer à
+chaque fois. Le Roi en conçut un peu plus de dégoût pour son ministre
+et n'attribua qu'à l'amour porté à sa <span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> personne les
+démonstrations des habitants du pays qu'il traversait en triomphe.</p>
+
+<p>Quelques petits souverains allemands vinrent lui faire leur cour à
+Strasbourg; il se crut pour le moins Louis XIV.</p>
+
+<p>Le ministère se traînait péniblement: il avait à combattre
+l'opposition de gauche et l'opposition de droite, composée des ultras,
+des congréganistes, des courtisans et, au fond, du Roi. Peut-être se
+serait-il soutenu, malgré ces obstacles, si tout ce qui désirait
+l'ordre, la tranquillité et le maintien des institutions s'était
+franchement appliqué à lui donner appui; mais chacun voulait un peu
+plus ou un peu moins, blâmait, attaquait.</p>
+
+<p>Le parti constitutionnel est essentiellement ergoteur. Il est composé
+d'individualités plus occupées à prouver leur capacité personnelle
+qu'à appuyer leurs chefs et, moyennant cela, on ne saurait moins
+gouvernementales. De sorte qu'en dernier résultat, le ministère
+n'étant complètement soutenu par aucun parti, peut-être faut-il
+s'étonner qu'il ait pu durer aussi longtemps. À la vérité, personne
+n'avait compris que sa chute entraînerait celle de la monarchie, car
+je crois que cette pensée aurait rallié bien du monde autour de lui.</p>
+
+<p>Il était pourtant évident, pour les gens sages, que le ministère
+Martignac était de la couleur des ministères Richelieu, les seuls qui
+pussent faire vivre la Restauration qu'il déplaisait mortellement au
+Roi et que, pour le soutenir contre l'influence de la couronne, ce
+n'était pas trop de toutes celles des Chambres.</p>
+
+<p>Si tous les députés qui désiraient son maintien l'avaient hautement
+supporté, peut-être aurait-il pu retirer le vaisseau de l'État des
+écueils où monsieur de Villèle l'avait laissé engager. Mais ces
+regrets sont loin de nous. Seulement faut-il constater que nul n'est
+exempt de <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> reproches, et que tout le monde a péché en
+contribuant à une catastrophe que bien peu appelaient de leurs
+v&oelig;ux.</p>
+
+<p>Pendant qu'on jouait ainsi la couronne à pair ou non, les plaisirs de
+la capitale n'en étaient pas moins vifs, et le carnaval de 1829 fut
+très brillant.</p>
+
+<p>Les jeunes princes d'Orléans grandissaient et le Palais-Royal
+s'égayait. Aux concerts et aux dîners, avaient succédé des spectacles,
+des bals et des quadrilles. Madame la duchesse de Berry en profitait
+pour sa part et donnait, à son tour, de très belles fêtes. Les plus
+brillantes et les plus agréables se passaient dans l'appartement de
+ses enfants, sous le nom de la duchesse de Gontaut, ce qui dispensait
+des invitations d'étiquette et permettait de faire un choix parmi ce
+qu'il y avait de plus à la mode. Il y eut des bals déguisés où la
+magnificence de quelques costumes éblouissait les yeux, mais qui
+pourtant en masse n'offraient pas un joli spectacle. Madame la
+duchesse de Berry pensa qu'en laissant la liberté de se costumer, sans
+en imposer la nécessité, elle réussirait mieux et elle eut un plein
+succès.</p>
+
+<p>Le goût du moyen âge commençait à se développer. Elle conçut l'idée de
+représenter la cour de François II. Tout ce qui était jeune, élégant
+ou très courtisan, put s'enrôler dans cette troupe pour laquelle on
+composa des marches, des évolutions et des danses; le reste des
+invités, en costumes ordinaires, servait de spectateurs. Monsieur le
+duc de Chartres, représentant François II, attirait tous les regards.</p>
+
+<p>C'était son premier début; on admirait sa charmante figure et sa bonne
+grâce. Les personnes, admises aux répétitions, vantaient également ses
+manières polies et la finesse du tact qui dirigeait toutes ses
+actions. Le maître de ballet avait fait préparer un trône où il devait
+s'asseoir au-dessus de la reine, représentée par madame <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> la
+duchesse de Berry. Monsieur le duc de Chartres refusa de l'occuper et
+y plaça madame de Podenas qui faisait le rôle de Catherine de Médicis.
+Cette petite circonstance eut un succès inouï aux Tuileries. Madame la
+Dauphine la racontait complaisamment comme une chose <i>de très bon goût
+de la part de Chartres</i>.</p>
+
+<p>Y avait-il déjà un instinct qui annonçait que ce trône des Tuileries
+serait mis à sa portée? Pour cette fois, il ne paraît pas disposé au
+<i>bon goût</i> d'y renoncer.</p>
+
+<p>On nous raconta que madame la Dauphine avait fort blâmé le choix du
+rôle de Marie Stuart dont madame la duchesse de Berry s'était chargée.
+Peut-être n'était-il pas tout à fait convenable de représenter une
+reine décapitée dans le palais de Marie-Antoinette, mais madame la
+duchesse de Berry n'y voyait pas si loin: le Roi ne défendit pas le
+quadrille, et la princesse, selon son usage, ne tint nul compte de la
+désapprobation de sa belle-s&oelig;ur.</p>
+
+<p>Celle-ci avait assisté, en costume et couverte de pierreries, au bal
+déguisé, mais ne parut pas à celui du quadrille, sans faire valoir
+aucun prétexte de santé. Cependant, elle avait prêté ses diamants à la
+dame qui représentait la reine Marguerite d'Écosse qu'on avait
+supposée à la cour de sa fille pour ouvrir les rangs du quadrille à
+quelques dames anglaises qui désiraient en faire partie.</p>
+
+<p>En général, les femmes étaient bien mises et fort à leur avantage. Les
+hommes, à très peu d'exception près, avaient l'air de masques du
+boulevard. Monsieur le duc de Chartres portait merveilleusement un
+magnifique costume, et le petit duc de Richelieu était mieux que je ne
+l'ai jamais vu avant ni depuis.</p>
+
+<p>Quant à la reine de la fête, madame la duchesse de Berry, elle était
+abominable. Elle s'était fait arranger <span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> les cheveux d'un
+ébouriffage, peut-être très classique, mais horriblement mal seyant,
+et s'était affublée d'une longue veste d'hermine, avec le poil en
+dessus, qui lui donnait l'air d'un chien noyé. La chaleur de ce
+costume lui avait rougi la figure, le col et les épaules, qui
+ordinairement étaient très blancs, et jamais on n'a pris des soins
+plus heureusement réussis pour se rendre effroyable.</p>
+
+<p>La petite Mademoiselle assistait à cette fête et s'en allait, de
+banquette en banquette, recueillant des suffrages d'admiration pour
+monsieur le duc de Chartres. La sienne paraissait très exaltée, et
+elle affichait pour lui une passion que ses dix années, point encore
+achevées, rendaient gracieuse. Cette jeune princesse promettait d'être
+fort accomplie, plutôt que jolie. Je n'ai pas eu l'honneur de
+l'approcher familièrement; mais je la voyais quelquefois chez madame
+de Gontaut, et elle me paraissait très gentille. Elle comblait madame
+la duchesse d'Orléans de caresses et répétait souvent: «J'aime bien ma
+tante; elle est bien bonne et puis elle est la mère de mon cousin
+Chartres.» Elle ne manquait jamais d'offrir ce cousin pour modèle à
+monsieur le duc de Bordeaux qu'elle régentait avec toute la
+supériorité de l'âge et de l'esprit.</p>
+
+<p>Toute petite, elle s'intéressait déjà aux événements publics et savait
+très bien faire des politesses marquées à un homme politique, sans en
+être spécialement avertie. Madame de Gontaut, ayant compris que
+l'enfance d'une princesse ne doit pas être soumise à la même nullité
+d'impression que celle d'une particulière, encourageait à causer de
+toutes choses devant Mademoiselle qui n'avait pas tardé à y prendre
+intérêt. Il fallait d'ailleurs occuper une imagination très active, et
+surtout éclairer une disposition orgueilleuse qui n'était plus propre
+au temps où nous vivons.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> Madame de Gontaut m'a raconté que, le lendemain du jour où
+monsieur le duc de Bordeaux fut séparé de sa s&oelig;ur pour passer à
+l'éducation des hommes, elle conduisit, selon son usage quotidien, la
+petite princesse chez le Roi. Lorsqu'elles traversèrent la salle des
+gardes du corps, ils ne prirent pas les armes. Mademoiselle s'arrêtat
+tout court, avec étonnement et l'air fort mécontent. Lorsqu'elle
+sortit, plus tard dans la matinée, sa voiture se trouva sans escorte.</p>
+
+<p>Le lendemain, la sentinelle qui ne savait pas encore la consigne
+appela aux armes en la voyant arriver; elle s'arrêta, lui fit la
+révérence, et lui dit: «Je vous remercie, mais vous vous trompez, ce
+n'est que moi.» Elle refusa de faire sa promenade accoutumée.</p>
+
+<p>Madame de Gontaut vit bien que c'était pour ne pas sortir sans
+escorte. Elle l'examinait attentivement, ne disait rien. Mademoiselle
+commençait à s'ennuyer de sa réclusion; elle demanda à sa gouvernante
+s'il ne serait pas possible de sortir avec son frère, ajoutant qu'il
+serait bien plus amusant d'aller à Bagatelle avec lui que de se
+promener de son côté.</p>
+
+<p>Madame de Gontaut lui répondit froidement: «Consultez-vous pendant une
+demi-heure, et, si, au bout de ce temps, vous venez me dire que c'est
+pour vous amuser à Bagatelle que vous désirez y aller avec monsieur le
+duc de Bordeaux, je me charge d'arranger la promenade.» Peu de minutes
+après, la jeune princesse, en larmes, vint avouer à <i>Amie chérie</i>,
+comme elle l'appelait, l'orgueilleuse faiblesse de son jeune c&oelig;ur
+et le désespoir où elle était d'avoir tout à coup découvert que
+Bordeaux était <i>tout</i> et qu'elle n'était <i>rien</i>.</p>
+
+<p>Il ne fut pas très difficile à une femme d'esprit comme madame de
+Gontaut de faire comprendre à une enfant d'une rare intelligence la
+petitesse de ce genre de prétention, <span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> et, peu de temps après,
+Mademoiselle tenait à récompense d'aller à pied, donnant le bras à
+madame de Gontaut et suivie à distance d'un valet de pied en habit
+gris, se promener, seule avec elle, dans les rues de Paris.</p>
+
+<p>J'ai cité cette circonstance pour montrer combien le sang princier
+parle de bonne heure, et comme il est naturel qu'en vieillissant
+l'étiquette lui paraisse nécessaire à son existence.</p>
+
+<p>Au reste, madame de Gontaut s'était vantée en affirmant qu'elle
+arrangerait la promenade à Bagatelle. Le baron de Damas, dans sa
+sapience, avait décidé de séparer les deux enfants. Il craignait pour
+monsieur le duc de Bordeaux l'habitude de vivre avec les femmes, et,
+dans son bigotisme, à mon sens bien immoralement indécent, avait
+commencé par défendre au jeune prince de huit ans d'embrasser sa
+s&oelig;ur qui en avait neuf.</p>
+
+<p>Tout le reste de l'éducation était également éclairé, et, hormis les
+exercices de gymnastique qu'il lui faisait faire comme s'il était
+destiné à débuter chez Franconi, le pauvre petit prince était élevé
+comme un moine et s'ennuyait à périr. La connaissance que le public
+acquérait de la culture qu'on donnait au souverain futur achevait de
+l'aliéner de celui qui régnait.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> CHAPITRE XVIII</h3>
+
+<p class="resume">Difficultés suscitées de toute part au cabinet
+ Martignac. &mdash; Réponse du Roi au duc de Mortemart. &mdash; Campagne des
+ russes contre les turcs. &mdash; Le Roi se déclare pour l'empereur
+ Nicolas. &mdash; Intrigues dans la Chambre des députés. &mdash; Mort de
+ l'évêque de Beauvais. &mdash; Progrès du parti prêtre. &mdash; Langage
+ différent tenu par le Roi à messieurs de Martignac et de La
+ Ferronnays. &mdash; Erreur des prévisions.</p>
+
+<p>La santé de monsieur de La Ferronnays, fort ébranlée depuis longtemps,
+devint si mauvaise qu'il fut obligé de quitter les affaires
+étrangères. On eut recours à plusieurs personnes pour le remplacer,
+entre autres à monsieur Pasquier. Il refusa de nouveau, persuadé que
+le roi Charles X avait contre lui des préventions qui l'empêcheraient
+de lui accorder une sincère confiance. Elles dataient de loin.
+Lorsqu'en 1814, Monsieur, précédant Louis XVIII en France, s'était
+trouvé gouverner quelques semaines en sa qualité de Lieutenant
+général, monsieur Pasquier lui avait parlé de l'état du pays, de la
+force respective des partis et même des importances individuelles avec
+une franchise que le prince émigré n'avait pas su apprécier et que ses
+entours avaient qualifiée de haine pour la Restauration.</p>
+
+<p>Rien n'était moins fondé. Monsieur Pasquier s'était rattaché de
+c&oelig;ur au nouvel ordre de choses, devenu nécessaire au salut de la
+patrie; seulement il aurait voulu qu'elle en profitât. Accoutumé,
+d'autre part, à servir sous l'Empereur, il suivait les mêmes
+errements.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> Or, Napoléon non seulement trouvait bon mais exigeait qu'on
+lui dit la vérité tout entière et même qu'on insistât pour faire
+prévaloir son opinion vis-à-vis de lui. Il admettait la discussion
+jusqu'à la contradiction. À la vérité, il n'agissait que d'après sa
+propre volonté, mais jamais il ne savait mauvais gré qu'elle eût été
+combattue au conseil ou dans le cabinet.</p>
+
+<p>Monsieur n'entendait rien à cette manière d'agir, et quiconque lui
+opposait une difficulté, même puisée dans son propre intérêt, lui
+apparaissait en ennemi. Monsieur Pasquier fut assez longtemps à
+découvrir cette disposition pour permettre à son zèle d'aggraver sa
+situation et, lorsqu'il s'en fut aperçu, il ne continua pas moins à
+remplir ce qu'il considérait comme un devoir.</p>
+
+<p>Devenu ministre de Louis XVIII, il lui fallut fréquemment heurter le
+parti ultra et conséquemment déplaire à Monsieur. Ces précédents ne
+lui permettaient pas d'entrer au conseil de Charles X, et il répétait
+aux ministres qui désiraient l'avoir pour collègue qu'il ne leur
+apporterait aucune force en siégeant avec eux et leur était plus utile
+dans la Chambre des pairs.</p>
+
+<p>Il ne partageait pas le mécontentement que la plupart des gens de
+notre opinion exprimaient contre la faiblesse du cabinet Martignac. Il
+disait hautement qu'il était insensé de lui demander ce qu'il lui
+était impossible d'obtenir des répugnances du Roi. Ce n'est pas la
+faute de monsieur Pasquier si ce ministère est tombé, car il le
+soutenait bien franchement et de tous ses moyens.</p>
+
+<p>Après avoir cherché pendant quelque temps, un successeur à monsieur de
+La Ferronnays, on se décida à s'en passer. Les dettes que le dernier
+titulaire avait laissé à payer servirent de prétexte à ne le point
+remplacer. Monsieur Portalis prit le portefeuille par intérim.</p>
+
+<p>Deux hommes avaient principalement agi pour obtenir <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> ce
+résultat, le Roi qui voulait faire écrouler le ministère en le minant
+et monsieur Hyde de Neuville qui voulait dégager sa parole en y
+forçant l'entrée de monsieur de Chateaubriand. Cette double intrigue
+réussit à écarter tous les candidats et, entre autres, le duc de
+Mortemart fort désiré par monsieur de Martignac. Je tiens du duc
+lui-même que monsieur de Martignac lui demanda comment il pouvait
+résister aux vives instances du Roi. Il répondit que le Roi ne lui
+avait jamais témoigné le moindre désir de le voir entrer au conseil.</p>
+
+<p>«C'est étonnant, mais, s'il ne vous a pas encore parlé, il vous en
+parlera.»</p>
+
+<p>En effet, le Roi fit appeler monsieur de Mortemart: «Eh bien! lui
+dit-il, vous ne voulez donc pas entrer avec eux?»</p>
+
+<p>Monsieur de Mortemart déclina ses raisons, toutes personnelles. Le Roi
+les combattit très faiblement, comme on débite une leçon, puis il
+ajouta:</p>
+
+<p>«Au fond, je n'en suis pas fâché, vous avez raison. Il vaut mieux ne
+pas vous associer avec ces gens-là.»</p>
+
+<p>Voilà quelles furent les instances irrésistibles du Roi. Monsieur de
+Mortemart, éminemment loyal, chercha à éclairer monsieur de Martignac
+sur sa situation; mais il ne put lui persuader qu'il ne jouissait pas
+de la confiance entière du monarque.</p>
+
+<p>Le duc de Mortemart, que les événements ont appelé à jouer un rôle
+politique qu'il n'a pas cherché et qu'il n'avait pas l'étoffe
+nécessaire pour soutenir dans des circonstances aussi perplexes, est
+un homme parfaitement loyal, honnête, indépendant, français de
+c&oelig;ur, ne manquant ni d'esprit ni de raison. À la Cour de Charles X,
+il était un véritable phénix; et le pays qui, au fond, ne demandait
+qu'à s'accommoder avec la Restauration, s'attacha sincèrement à un
+grand seigneur qui ne le répudiait <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> pas. Monsieur de
+Mortemart, flatté de sa popularité, voulut la justifier et se montra
+de plus en plus éloigné des extravagances où sa position sociale
+l'appelait à prendre part. Il renonça même à la vie de chasseur qu'il
+avait exclusivement menée depuis dix ans, et se montra plus souvent à
+la Chambre des pairs.</p>
+
+<p>Nommé ambassadeur en Russie, il accompagna l'empereur Nicolas dans la
+première campagne de Turquie. Il y acquit plus d'estime personnelle
+qu'il n'en rapportait pour le talent et les goûts militaires de son
+impérial hôte. Celui-ci lui apparut comme se trouvant plus à l'aise
+sur une esplanade de revue que sur un champ de bataille, et l'absence
+qu'il fit pour aller voir l'Impératrice à Odessa, pendant le plus
+chaud du siège de Varna, ne fit que [peu] d'honneur à son <i>audace</i>.</p>
+
+<p>Lorsqu'il était bien en confiance, monsieur de Mortemart attribuait
+les revers de la campagne à la présence de l'Empereur au <i>camp</i> et à
+son absence des <i>combats</i> qu'il ne se souciait jamais de laisser
+engager de bien près. Probablement Nicolas lui-même sentit qu'il
+nuisait au succès de ses troupes, car il se laissa assez facilement
+persuader de renoncer à faire la campagne suivante dont le résultat
+fut en effet plus favorable à ses armes.</p>
+
+<p>La situation de la Russie était assez précaire à ce moment; l'Autriche
+et l'Angleterre n'auraient pas mieux demandé que d'en profiter pour
+ébranler le colosse dont le poids les oppresse et leur apparaît en
+forme de cauchemar. Peut-être cela aurait-il été dans un intérêt
+européen bien entendu, mais nous n'avions, à vrai dire, pas de
+cabinet, et Pozzo eut l'habileté de faire entrer le roi Charles X
+personnellement dans la question russe.</p>
+
+<p>Il établit une correspondance autographe entre les deux souverains,
+et le roi de France, flatté de protéger <span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> à son tour le czar de
+Russie, s'engagea vivement et utilement dans les négociations en
+faveur du jeune autocrate. C'est de cette circonstance que sont nés
+les sentiments affectueux que Nicolas a professés pour Charles X
+depuis sa chute, arrivée si promptement après la signature du traité
+d'Andrinople.</p>
+
+<p>Si la France était entrée dans les voies de l'Angleterre et de
+l'Autriche, la seconde campagne était impossible. Les troupes russes
+n'auraient pas même essayé de franchir les Balkans. L'Empereur en
+était si persuadé qu'il avait sollicité la médiation de la Prusse. Des
+négociateurs avaient été expédiés, avec des instructions fort peu
+exigeantes de la part de la Russie; mais elles furent changées à
+l'arrivée d'un courrier de Paris. On fit courir après les envoyés. La
+seconde campagne et la paix d'Andrinople en furent les conséquences.
+Les événements ultérieurs décideront si Charles X, en facilitant les
+succès de l'Empereur, a rendu un service au monde civilisé, comme on
+le lui persuadait à cette époque.</p>
+
+<p>J'aurais dû mettre en tête de tous les candidats au portefeuille des
+affaires étrangères celui toujours présenté par le Roi, monsieur de
+Polignac. Il vint faire une apparition à Paris, immédiatement après
+l'accident survenu à monsieur de La Ferronnays; mais le monarque jugea
+lui-même le moment encore inopportun; on prétexta une affaire de
+famille; il ne resta que peu de jours sans faire de démarche
+ostensible. Il n'en fut pas de même au printemps.</p>
+
+<p>Monsieur de La Ferronnays était positivement dehors. Sa place était
+vacante, et on dit que lui-même, dans la pensée d'acquérir la faveur
+du Roi, avait désigné Jules de Polignac pour son successeur. Quoi
+qu'il en soit, Charles X crut le moment arrivé et monsieur de Polignac
+fut mandé. Le public accusa monsieur Portalis d'être entré dans cette
+<span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> intrigue. Des gens mieux informés m'ont assuré depuis que
+c'était injustement.</p>
+
+<p>Monsieur de Polignac chercha assez publiquement à former un ministère.
+Il s'adressa à des gens de diverses nuances d'opinions, et trouva
+partout une telle résistance qu'il dut renoncer à ses projets. Il
+convint avec le Roi de les ajourner jusqu'après la session et retourna
+à Londres.</p>
+
+<p>Si la couronne était en conspiration contre la législature, la
+législature ne se montrait pas plus confiante envers la couronne.
+Après la sotte taquinerie exercée pour une somme de trente mille
+francs dépensée par monsieur de Peyronnet pour l'embellissement de
+l'hôtel de la chancellerie et qui fut refusée par la Chambre, elle
+montra la même malveillance, dans une question d'ordre, pour la
+présentation de lois fort importantes sur l'administration
+départementale et communale.</p>
+
+<p>Le ministère avait eu grand'peine à les faire adopter au Roi qui ne
+dissimula pas sa joie, lorsque le mauvais vouloir des députés lui
+fournit prétexte à les faire retirer. À dater de ce moment, il reprit
+son rôle d'opposition ouverte à son propre cabinet; les députés, plus
+particulièrement attachés au Roi et caressés par lui, se mirent
+ostensiblement dans l'opposition au ministère.</p>
+
+<p>La Chambre, dans sa discussion du budget, avait tenu un langage
+offensant pour l'armée et adopté des mesures qui froissaient ses
+intérêts. Il en était résulté la haine des militaires contre elle.
+Tout ce qui portait un sabre disait, assez volontiers, qu'il était
+temps d'en finir avec les gouvernements de partage, qu'il fallait
+imposer silence aux avocats et renverser l'adage: <i>Cedant arma togæ.</i></p>
+
+<p>Cette disposition des militaires était soigneusement entretenue par
+le parti ultra et n'a pas laissé que d'encourager <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> aux folies
+qui se préparaient; mais cette velléité d'absolutisme ne résista pas à
+l'accession du ministère Polignac. À dater de cette époque, le c&oelig;ur
+du citoyen se retrouva battre sous le revers de l'uniforme.</p>
+
+<p>Vers la même époque, monsieur de Chateaubriand avait inventé
+d'adresser au conclave un discours plein d'idées libérales et
+philosophiques qui avait singulièrement scandalisé le Sacré Collège et
+rendu sa position à Rome assez gauche. Le nouveau pape [Pie VIII,
+successeur de] Léon XII, écrivit à Paris pour s'en plaindre; et
+monsieur de Chateaubriand, sous prétexte de santé, revint en France.</p>
+
+<p>Il avait toujours un vif désir de rentrer dans l'hôtel, alors vacant,
+des affaires étrangères; mais le Roi le conservait pour un autre, et,
+hormis monsieur Hyde de Neuville, personne ne se souciait d'un
+collègue aussi absorbant que monsieur de Chateaubriand. Ne voyant
+aucun jour à réussir pour le moment, il se rendit aux eaux dans les
+Pyrénées.</p>
+
+<p>Les jésuites, habiles à ces man&oelig;uvres temporisantes, avaient replié
+leurs voiles depuis les ordonnances de Juin rendues contre eux et
+qu'ils avaient consenties. Ils se cachaient dans l'ombre, mais n'en
+travaillaient pas moins activement. L'évêque de Beauvais (Feutrier),
+prélat vertueux et habile, signataire de ces ordonnances, leur avait
+inspiré une de ces haines claustrales qui ne pardonnent jamais, devant
+laquelle il a perdu successivement sa place et la vie.</p>
+
+<p>On a beaucoup répété qu'il avait été empoisonné, mais je crois que
+cette expression doit se prendre au figuré: c'est en lui suscitant des
+tracasseries de toute espèce que sa vie a été tellement <i>empoisonnée</i>
+qu'il a succombé. Il est certain que, jeune et jouissant d'une santé
+florissante en 1829, il est mort dans le marasme au commencement
+<span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> de 1830. Le parti congréganiste ne s'est pas fait faute de
+proclamer que c'était un jugement de Dieu contre celui qui avait
+touché à l'arche sainte des jésuites. Je crois que le roi Charles X
+s'est exprimé dans ce sens; du moins, cela a passé pour constant. Le
+pauvre prince s'enfonçait de plus en plus dans la bigoterie. On a
+prétendu qu'il disait la <i>messe blanche</i>; je crois que c'est une
+fable.</p>
+
+<p>Cependant, les jésuites ont quelquefois permis à leurs adeptes de
+s'amuser à dire la messe en réformant les paroles de la consécration,
+et il ne serait pas impossible que le Roi eût eu cette fantaisie. Le
+vulgaire en était persuadé. Ce qui paraît à peu près positif, c'est
+qu'il s'était fait affilier à la société de Jésus et reconnaissait des
+directeurs spirituels auxquels il obéissait dans les affaires
+temporelles. Je tiens de monsieur de Martignac un fait assez
+singulier.</p>
+
+<p>Dans les derniers jours de la session de 1829, monsieur de
+Villefranche, pair congréganiste, fit un discours fort violent mais
+assez bien fait et dont évidemment il n'était pas l'auteur où il
+attaqua fortement le ministère du Roi et toute sa conduite et
+particulièrement sur les ordonnances dites de Juin. Monsieur de
+Martignac répondit avec son talent accoutumé et fit un morceau plein
+d'éloquence et de sagesse au sujet des ordonnances.</p>
+
+<p>Le soir, il alla chez le Roi, en fut très bien accueilli; le monarque
+lui fit compliment sur ses succès à la Chambre des pairs. Le
+lendemain, il y eut péripétie. Monsieur de Martignac vint travailler
+avec le Roi qui le reçut on ne peut plus mal; le ministre ne pouvait
+deviner en quoi il avait offensé. Enfin, le travail fini, il fut
+interpellé en ces termes:</p>
+
+<p>«Que diable aviez-vous besoin de parler hier?</p>
+
+<p>&mdash;Comment! Sire! était-il possible de laisser passer la diatribe de
+monsieur de Villefranche sans lui répondre?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> &mdash;Ah! bah, la session va finir, cela n'en valait pas la
+peine.</p>
+
+<p>&mdash;C'est précisément parce que la session finit que le gouvernement du
+Roi ne pouvait pas rester sous le poids de toutes ces calomnies.»</p>
+
+<p>Le Roi se prit à marcher vivement dans la chambre:</p>
+
+<p>«Vous pouviez bien, au moins, vous dispenser de parler de ces
+ordonnances?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Villefranche avait pris l'initiative, Sire, et j'étais
+bien forcé d'expliquer une mesure qui est l'&oelig;uvre de Votre Majesté
+aussi bien que du conseil.</p>
+
+<p>&mdash;Expliquer!... Expliquer!... D'abord, voyez-vous, monsieur de
+Martignac, ils ne vous le pardonneront jamais, tenez cela pour
+certain.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! Sire.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je m'entends ... Bonjour, Martignac.»</p>
+
+<p>Et le ministre ainsi congédié fut obligé de se retirer, sans vouloir
+comprendre que sa perte était jurée. Il ne fut pas longtemps à
+attendre son sort.</p>
+
+<p>Pour faire contre-partie à cette anecdote que je tiens de monsieur de
+Martignac, voici ce qui m'a été raconté par monsieur de La Ferronnays.
+J'anticipe un peu sur les événements pour les mettre en regard.</p>
+
+<p>Lorsque, sous le ministère Polignac, monsieur de La Ferronnays
+remplaça monsieur de Chateaubriand à Rome, il dit au Roi qu'il ne
+pouvait accepter cette ambassade si le projet était de rappeler les
+ordonnances de Juin. Elles avaient été faites sous son administration,
+discutées au conseil où il siégeait, elles portaient sa signature, et
+il ne pouvait se charger d'en annoncer le changement.</p>
+
+<p>Le Roi entra dans une grande colère, demanda quel motif il avait de le
+croire capable d'une telle palinodie, affirma que les ordonnances de
+Juin étaient son ouvrage autant que celui du ministère, rappela qu'il
+les avait gardées <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> trois semaines chez lui avant de les signer
+et sembla très indigné qu'on le pût soupçonner d'une pareille
+faiblesse. Voilà ce que monsieur de La Ferronnays m'a raconté dans le
+temps même. Comment faire cadrer ce récit avec celui de monsieur de
+Martignac? Je ne m'en charge pas; je cite textuellement les paroles et
+livre mes auteurs.</p>
+
+<p>Je me souviens, dans le courant de cet été, m'être trouvée à la
+campagne avec mesdames de Nansouty, de Jumilhac et le duc de Raguse.
+Nous nous amusions à passer en revue les événements de l'Empire, nous
+racontant, les uns aux autres, l'aspect sous lequel nous les
+envisagions de nos divers points de vue, le maréchal à l'armée, madame
+de Nansouty à la Cour impériale, madame de Jumillac dans l'opposition
+royaliste absolutiste, et moi dans celle des royalistes
+constitutionnels. Nous nous disions: «Quoi, vous avez cru cela!...
+Vous avez espéré ceci?... mais c'était absurde!... D'accord...»</p>
+
+<p>Nous prîmes tellement goût à cet examen de conscience politique que
+deux heures du matin nous trouvaient encore en pleine discussion et
+que nous n'étions avertis de nos longues veillées que par les lampes
+dont la lumière s'affaiblissait tout à coup. Nous nous disions:</p>
+
+<p>«La morale à tirer de notre conversation c'est que les révolutions
+sont finies. Quand les personnes de tous les partis se réunissent
+ainsi pour se rire ensemble de leurs propres travers, quoi qu'il
+arrive, il ne peut plus y avoir de divisions politiques dans la
+société. L'esprit de parti est mort. Les haines de personnes usées.»</p>
+
+<p>Hélas! quels malhabiles prophètes nous nous montrions! Je ne
+m'attendais guère que l'animosité des discordes les plus vives était
+prête à renaître autour de moi, briserait jusqu'aux liens de l'amitié
+et diviserait les familles.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> CHAPITRE XIX</h3>
+
+<p class="resume">Chute du ministère Martignac. &mdash; Réprobation générale contre le
+ ministère Polignac. &mdash; Refus de l'amiral de Rigny. &mdash; Démission de
+ monsieur de Chateaubriand. &mdash; Projet de mariage pour la princesse
+ Louise d'Orléans. &mdash; Maladie de madame la duchesse
+ d'Orléans. &mdash; Ovations à monsieur de Lafayette en Dauphiné. &mdash; Le Roi
+ croit pouvoir justifier monsieur de Bourmont. &mdash; Le maréchal
+ Marmont fait décider l'expédition d'Alger. &mdash; Il est complètement
+ joué par monsieur de Bourmont. &mdash; Fureur du maréchal.</p>
+
+<p>La session touchait à sa fin. Le Roi s'occupa d'accomplir sa fatale
+destinée. Monsieur Royer-Collard, dans son style semi-énigmatique,
+avait dit un jour au Roi que monsieur de La Bourdonnaye était le seul
+député <i>resté entier</i> à la Chambre.</p>
+
+<p>Charles X avait fait son profit de cette rédaction et avait gardé,
+dans son c&oelig;ur royal, la pensée de confier ses affaires à cet homme
+<i>resté entier</i> devant la Chambre. Il aurait désiré ajouter monsieur
+Ravez; mais celui-ci, plus avisé, après avoir poussé de toutes ses
+forces à la chute du ministère Martignac, refusa d'entrer dans la
+combinaison Polignac. Peut-être se ménageait-il pour arriver d'une
+façon un peu moins impopulaire, car, à cette époque de 1829, le pauvre
+Roi semblait avoir pris à tâche de chercher les noms les plus hostiles
+au pays pour en composer son gouvernement. Celui de monsieur de
+Bourmont comblait la mesure: il était également en horreur aux camps
+et aux cités.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> Avouons tout de suite que, malgré l'aveuglement habituel de
+monsieur de Polignac, il fut renversé lorsqu'en arrivant de Londres il
+trouva les collègues que le Roi lui avait préparés; mais il était bien
+engagé et, d'ailleurs, il désirait trop le ministère pour avoir la
+pensée de reculer.</p>
+
+<p>Un billet de monsieur Pasquier m'apprit, le 7 août, que tous ces
+formidables noms paraîtraient le lendemain dans le <i>Moniteur</i>.</p>
+
+<p>J'allai faire une visite à Lormoy, chez la duchesse de Maillé. J'y
+racontai tristement ma nouvelle; monsieur de Maillé se mit à rire;
+rien n'avait moins de fondement: il arrivait ce matin-là même de
+Saint-Cloud; il avait vu monsieur de Martignac la veille en pleine
+sécurité et faisant des projets pour la session prochaine (et cela
+était vrai); le Roi l'avait traité à merveille. D'ailleurs, le duc de
+Maillé connaissait bien la figure préoccupée, triste, agitée du
+monarque lorsqu'il s'agissait d'une seule personne à changer dans son
+ministère, et jamais il ne lui avait trouvé l'aspect plus serein,
+l'esprit plus libre que la veille. Il avait fait sa partie de whist
+pendant laquelle il n'avait cessé de faire des plaisanteries, etc....
+Ma nouvelle n'avait pas le sens commun.</p>
+
+<p>Au reste, je lui dois la justice que, s'il y avait cru, il en aurait
+été fort effrayé, et le portrait qu'il me fit de l'ambitieuse et
+intrigante nullité de Jules prouvait qu'il l'appréciait bien.</p>
+
+<p>En revenant à Châtenay, je trouvai le duc de Mouchy qui venait me
+demander à dîner. Quoiqu'il arrivât de Paris, il ignorait le nouveau
+ministère; mais il n'en accueillit pas la nouvelle avec la gaie
+incrédulité du duc de Maillé. Lui aussi cependant avait lieu de croire
+à la pleine sécurité de monsieur de Martignac.</p>
+
+<p>Il m'exprima une profonde tristesse, puis ajouta: <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span>
+«Peut-être, au reste, ce serait-il pour le mieux. Le Roi ne se tiendra
+jamais pour satisfait qu'il n'ait fait l'épreuve de cet impraticable
+ministère. C'est son rêve depuis dix ans; il s'en passera
+inévitablement la fantaisie. Il vaut mieux plus tôt que plus tard.
+Quand il sera lui-même convaincu de son impossibilité, il entrera plus
+franchement dans une autre combinaison; et certainement un ministère,
+formé des noms que vous me dites, tombera devant la première Chambre
+qui s'assemblera.»</p>
+
+<p>Je lui représentai que Jules était aussi téméraire qu'imprudent et
+pourrait bien vouloir lutter avec elle. «Ah! ne craignez pas cela, je
+connais bien le Roi; jamais on n'obtiendra de lui de résister aux
+Chambres ou à la cote de la Bourse. Monsieur de Villèle a fait son
+éducation sur ces deux points, et elle est complète.»</p>
+
+<p>Je rapporte ces impressions de deux courtisans intimes, l'un premier
+gentilhomme de la chambre et l'autre capitaine des gardes, pour
+montrer que, même autour du Roi, tout ce qui n'était pas dans
+l'intrigue Polignac ne voyait pas arriver ce ministère sans une
+inquiétude plus ou moins vive.</p>
+
+<p>Le <i>Moniteur</i> proclama le lendemain les noms qu'on avait annoncés,
+plus ceux de messieurs de Courvoisier et de Rigny. L'un et l'autre
+étonnèrent leurs amis. Je connaissais le <i>vainqueur de Navarin</i>, et je
+ne comprenais pas son association avec les autres. J'eus bientôt la
+satisfaction d'apprendre qu'il s'y était refusé. Il résista, avec une
+fermeté qui lui coûta beaucoup, aux sollicitations personnelles et aux
+séductions du Roi.</p>
+
+<p>Il lui fallait une grande conviction pour avoir ce courage, car
+l'autorité de la couronne exerçait encore beaucoup d'empire sur les
+esprits; et Charles X savait trouver les paroles les plus
+entraînantes quand il voulait <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> réussir, mêlant habilement les
+apparences de la bonhomie, de la franchise à une dignité qui imposait.</p>
+
+<p>La résistance respectueuse que monsieur de Rigny lui opposa avait donc
+un mérite réel. On avait mis son nom dans le <i>Moniteur</i>, espérant
+l'engager malgré lui. Il persista à refuser un poste où il ne croyait
+ni pouvoir faire le bien, ni pouvoir empêcher le mal, ce sont ses
+propres expressions en m'en parlant. L'estime que je conçus de sa
+conduite, en cette circonstance, devint le fondement d'une amitié qui
+s'est resserrée de plus en plus. La mort vient naguère de l'arracher à
+ses amis et à la patrie à laquelle il a rendu des services si
+essentiels et que l'histoire appréciera un jour.</p>
+
+<p>Les cris de joie jetés par les libéraux sur le refus de l'amiral de
+Rigny furent le texte dont on se servit pour obtenir le consentement
+de monsieur de Courvoisier. Il se tenait pour être personnellement
+l'obligé du Roi à l'occasion de grâces accordées à son père, et il
+n'osa ajouter sa réprobation à celle qu'on faisait sonner si haut. Il
+accepta donc, fort tristement, le dangereux honneur qu'on lui
+conférait, en ayant soin, pourtant, de spécifier qu'il ne mettrait son
+nom à aucune mesure inconstitutionnelle. On lui affirma que la Charte
+était le catéchisme de tout le conseil.</p>
+
+<p>Peu de temps après, il disait à un de ses amis qui lui avait prédit
+les coups d'État comme inévitables: «Vous aviez raison, ces gens-là
+m'ont trompé; je vois maintenant leurs intentions. Tant que je
+siégerai avec eux, ils ne les accompliront pas; mais, si vous me voyez
+m'en aller, vous pourrez être sûr que j'ai reconnu l'impossibilité
+d'arrêter leur folle imprudence. Hélas! ils ne sont pas même en état
+de voir le précipice, bien moins encore d'en juger la profondeur.»</p>
+
+<p>Aussi, lorsque monsieur de Courvoisier donna sa <span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> démission,
+au mois de mai 1830, la personne à laquelle il avait annoncé ses
+intentions lui dit à son tour: «Les coups d'État sont donc imminents,
+puisque vous vous retirez?» L'ex-ministre se borna à lui serrer la
+main sans répondre.</p>
+
+<p>Monsieur de Chateaubriand arriva à tire-d'aile des Pyrénées, où il se
+trouvait, pour apporter sa démission de l'ambassade de Rome. Il
+sollicita vainement la faveur de la remettre lui-même au Roi, et ne
+put obtenir une audience. En revanche, j'ai la certitude que nulle
+séduction ne lui fut épargnée. On lui offrit le titre de duc, une
+grosse somme d'argent pour payer ses dettes, un accroissement
+d'émoluments, une place à la Cour pour sa femme, enfin tout ce qui
+pouvait tenter les goûts aristocratiques et dispendieux du ménage.
+Mais il se montra également sourd à ces propositions.</p>
+
+<p>Ce fut seulement après les refus multipliés de monsieur de
+Chateaubriand que monsieur de La Ferronnays fut nommé à l'ambassade de
+Rome, et eut avec le Roi la conversation que j'ai déjà rapportée. Je
+crois que monsieur de La Ferronnays partageait l'opinion de monsieur
+de Mouchy qu'il était inévitable que le Roi se passât la fantaisie
+d'un ministère selon son c&oelig;ur, afin d'en reconnaître lui-même
+l'impossibilité. Cette fantaisie lui a coûté la couronne.</p>
+
+<p>Le duc de Laval, ambassadeur à Vienne, fut nommé à Londres à la place
+de monsieur de Polignac. Il ne fit que traverser la France, et je me
+rappelle être venue de Pontchartrain pour le voir à Paris. Nous ne
+pûmes nous rejoindre que dans la cour de la maison de sa mère; il
+monta dans ma voiture et il y resta une heure.</p>
+
+<p>Madame Récamier, qui s'y trouvait en tiers, m'a souvent rappelé que je
+lui avais prédit tout ce qui lui est arrivé depuis. Ce n'est pas que
+je me prétende plus <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> habile prophète qu'un autre, mais je
+vivais avec des gens en dehors des illusions qui aveuglaient le duc de
+Laval et son parti. Tout citoyen français, assez libre avec lui pour
+ne pas craindre de l'offenser, lui aurait tenu le même langage.</p>
+
+<p>Jamais catastrophe n'a été plus annoncée que celle à laquelle
+travaillait, avec tant de zèle le parti qui devait y succomber. Ce
+qu'il y a d'ineffable, c'est que, depuis la chute, c'est nous qui
+criions <i>gare</i> de toutes nos forces qu'il accuse de l'avoir poussé
+dans le précipice. C'est ainsi que se manifeste la justice des hommes!
+C'est de cette conversation que date le refroidissement du duc de
+Laval pour moi. Le parti ultra est celui qui tolère le moins
+l'expression de la vérité.</p>
+
+<p>Il était question du mariage de la princesse Louise d'Orléans avec le
+prince héréditaire de Naples. Les Orléans le désiraient vivement.
+Madame la Dauphine et madame la duchesse de Berry étaient entrées dans
+cette pensée, et le Roi n'en paraissait pas éloigné. Toutefois, au
+Palais-Royal, on accusait le duc de Blacas, alors ambassadeur à
+Naples, de ne pas mettre beaucoup de zèle à faire réussir cette
+négociation.</p>
+
+<p>Les souverains napolitains, en conduisant eux-mêmes leur fille
+Christine, reine d'Espagne, à son époux Ferdinand VII, traversèrent le
+midi de la France. Madame la duchesse de Berry alla rejoindre son
+père, et la famille d'Orléans suivit son exemple.</p>
+
+<p>Le Roi et la Reine témoignaient un grand désir de voir accomplir
+l'alliance souhaitée chez nous, mais ils dirent que le prince
+héréditaire s'y refusait. Il se rendait justice; il ne méritait pas
+notre charmante princesse. Ce fut un coup très sensible pour madame la
+duchesse d'Orléans qui avait dès lors une grande passion de marier
+ses filles.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> Elle venait d'être très dangereusement malade, et la crainte
+de ne les point établir pendant sa vie s'était emparée d'elle. Qui n'a
+pas vu la désolation de tout le Palais-Royal pendant le danger de
+madame la duchesse d'Orléans ne peut s'en faire idée: mari, s&oelig;ur,
+enfants, amis, serviteurs, valets, personne ne désemparait; on osait à
+peine se regarder.</p>
+
+<p>Monsieur le duc d'Orléans, si maître de lui ordinairement, avait
+complètement perdu la tête. Il ne pouvait dissimuler sa douleur, même
+au lit de sa femme, et venait pourtant toutes les cinq minutes faire
+explosion dans la salle attenante, adressant à tout le monde les
+questions qu'il faisait à chaque instant aux médecins et plus propres
+à les troubler qu'à les éclairer. Je n'ai jamais vu personne dans un
+état plus dissemblable de ses propres habitudes.</p>
+
+<p>Madame la duchesse d'Orléans s'en apercevait, et n'était occupée qu'à
+le rassurer et à le calmer. Elle me disait, lors de sa convalescence:
+«Je priais bien le bon Dieu de me conserver pour ce cher ami; mais je
+le remerciais aussi de me donner une occasion de voir combien je lui
+étais chère.» Elle aurait pu ajouter: et utile. Elle est, bien
+assurément, l'ange tutélaire de la maison d'Orléans.</p>
+
+<p>Pendant que nos princes parcouraient le midi, réunis à leur famille
+napolitaine, dont la tournure et les équipages excitaient l'étonnement
+même de nos provinciaux les moins civilisés, un autre voyageur
+occupait bien davantage les cent bouches de la renommée, ou, pour
+parler moins poétiquement, les cent presses des journaux. Monsieur de
+Lafayette avait été voir sa petite-fille établie à Vizille, chez son
+beau-père, monsieur Augustin Périer.</p>
+
+<p>L'opinion publique était tellement à la recherche de <span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> tout ce
+qui pouvait témoigner son mécontentement que cette visite, toute
+naturelle, devint un événement politique. Le vétéran de la Révolution
+fut fêté à Vizille, puis à Grenoble, puis à Valence, puis à Lyon, puis
+enfin sur toute la route, et il fut reconduit à Paris d'ovation en
+ovation.</p>
+
+<p>Monsieur de Lafayette n'était pas homme à faire défaut à cette gloire,
+lors même qu'elle aurait été plus populacière; mais, il faut l'avouer,
+l'opposition, en ce moment, était recrutée de tout ce qu'il y avait de
+plus capable et de plus honorable dans le pays, et on saisissait
+avidement les occasions de le témoigner.</p>
+
+<p>Naguère, la mort du général Foy, éloquent député de l'opposition,
+avait donné l'idée d'une souscription nationale en faveur de ses
+enfants, restés sans fortune. Monsieur Casimir Périer s'était inscrit
+le premier et la semaine n'était pas écoulée que le million projeté
+était rempli. Ce succès avait fait naître la pensée d'une autre
+souscription destinée à dédommager les personnes qui refuseraient de
+payer l'impôt illégalement établi. On prévoyait les coups d'État; on
+ignorait de quelle nature ils seraient, et on se préparait à la
+résistance.</p>
+
+<p>Soyons justes et convenons que, par là, on les provoquait, car je ne
+prétends pas défendre ces démonstrations. Elles étaient coupables; il
+n'est pas permis de présumer que le pouvoir doit lui-même sortir de la
+ligne légale pour s'autoriser par avance à se soustraire aux lois;
+mais, si jamais cela a été excusable, c'est dans cette circonstance.
+Les précédents des personnes investies de l'autorité du Roi donnaient
+le droit de soupçonner leurs intentions, et le langage de leurs
+organes, avoués et reconnus, prouvaient qu'ils n'en avaient pas
+changé.</p>
+
+<p>Les congréganistes et les ultras entonnaient partout l'hymne de
+triomphe; mais ils n'étaient pas complètement <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> d'accord
+entr'eux sur la manière d'agir. Bientôt, les premiers l'emportèrent,
+et on trouva que monsieur de La Bourdonnaye n'entrait pas suffisamment
+dans les vues du parti prêtre. Lui-même fut effrayé des folies qu'on
+méditait, et l'élévation de Jules de Polignac à la présidence du
+conseil lui servit de prétexte pour solliciter une retraite qu'on
+était fort disposé à lui accorder.</p>
+
+<p>Enfin, pour achever la série des noms odieux au pays et compléter sa
+colère, ce fut monsieur de Peyronnet qui le remplaça au ministère de
+l'intérieur.</p>
+
+<p>Une femme, très liée avec monsieur de La Bourdonnaye, lui ayant
+reproché d'avoir abandonné les affaires pour la puérile susceptibilité
+du nouveau titre donné à Jules dans un moment si critique, il lui
+répondit que cette inculpation était tout à fait erronée, que, si le
+conseil avait marché dans ses vues, il y serait resté quelqu'eût été
+son président: «Mais, voyez-vous, avait-il ajouté, quand on joue sa
+tête il faut tenir les cartes.»</p>
+
+<p>Ce propos, dont je suis bien sûre, confirme les révélations de
+monsieur Courvoisier. Il montre à quel point les ordonnances étaient
+préméditées, et combien leur résultat probable était prévu pour tous
+ceux que Dieu, dans sa colère, n'avait pas frappé d'une irrémédiable
+cécité.</p>
+
+<p>Il me faut donner une nouvelle preuve de cet aveuglement royal auquel
+les personnes qui n'auront pas vécu dans notre temps auront peine à
+croire et qui n'en est pas moins d'une scrupuleuse exactitude.</p>
+
+<p>Monsieur de Bourmont, après s'être battu bravement dans la Vendée,
+avait fait sa paix particulière avec l'Empereur, abandonné, d'autres
+disent livré, ses camarades, et pris du service dans l'armée Impériale
+si promptement qu'il n'en était guère estimé.</p>
+
+<p>En 1814, il s'était trouvé des plus empressés à saluer <span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> le
+drapeau blanc. En 1815, il avait accompagné le maréchal Ney à Dijon,
+avait obtenu de l'Empereur le commandement d'une brigade, puis avait
+déserté la veille de la bataille de Waterloo et porté à l'ennemi les
+états de l'armée. Lors du trop fameux procès du maréchal Ney, monsieur
+de Bourmont témoigna contre lui en Cour des pairs, et le maréchal, à
+son tour, l'accusa d'avoir aidé à la rédaction de la proclamation
+qu'il dénonçait aujourd'hui.</p>
+
+<p>Toutes ces circonstances, vraies ou fausses mais généralement admises,
+avaient fait décerner à monsieur de Bourmont l'épithète de traître que
+personne ne lui contestait et que la presse exploitait à profit chaque
+matin.</p>
+
+<p>Un jour de cette année 1829, le Roi dit au conseil assemblé: «Ah cela,
+messieurs, il est temps de faire finir toutes ces clabauderies contre
+Bourmont; personne ne sait mieux que moi combien elles sont injustes,
+et je vous autorise à publier que, dans tout ce qu'on lui reproche, il
+n'a jamais agi que sur mes ordres secrets et mon exprès commandement.»
+Monsieur de Bourmont frissonna de la tête aux pieds. Tous les
+assistants baissèrent les yeux à cette singulière réhabilitation.
+Quant au Roi, il croyait très consciencieusement qu'aucune action ne
+pouvait sembler déshonorante lorsqu'il l'avait commandée, et que son
+ordre justifiait toute démarche. Le sang de Louis XIV parlait encore
+assez haut pour qu'il n'éprouvât pas même un sentiment de mépris pour
+des gens qui se seraient prêtés à certaines injonctions. Obéir était
+le premier devoir.</p>
+
+<p>En sortant du conseil, monsieur de La Bourdonnaye raconta ce qui
+venait de s'y passer à quelqu'un qui me le répéta le jour même. Cela
+fut su, dans le temps, de toutes les personnes au courant des
+affaires. Monsieur <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> de Bourmont obtint probablement que le Roi
+renonçât à lui accorder ce genre de protection, car il n'en parla
+plus.</p>
+
+<p>Cependant le général sentait toutes les difficultés de sa position et
+désirait vivement une occasion de se relever dans l'opinion publique.
+Il se savait brave et se croyait bon militaire. Un petit bout de
+guerre lui durait bien convenu, mais il ne voyait où la placer. Alger
+s'offrit à sa pensée, et il en hasarda quelques mots. Il fut repoussé
+par tout le conseil et il se tut sans y renoncer.</p>
+
+<p>Vers la fin de décembre, le maréchal Marmont, que le dérangement de
+ses affaires pécuniaires retenait à la campagne depuis plusieurs mois,
+vint passer quelques jours à Paris. Bourmont lui conte, bien
+légèrement, les velléités qu'il avait eues pour Alger, les difficultés
+qu'il avait rencontrées, et lui laisse entrevoir qu'il avait jeté les
+yeux sur lui pour commander l'expédition.</p>
+
+<p>Aussitôt le maréchal s'enflamme; il se voit déjà Marmont l'africain et
+se promet de surmonter tous les obstacles. Il rentre chez lui,
+s'entoure de livres, de cartes, de listes, d'états, de documents de
+toute espèce et, bien plein de son sujet, va attaquer le Roi.</p>
+
+<p>Il ne le trouve pas fort récalcitrant, quoiqu'il n'adopte pas tous ses
+plans. Monsieur de Polignac les repousse avec sa douceur accoutumée;
+monsieur le Dauphin s'y oppose avec véhémence, et la marine déclare
+l'expédition impossible à moins de préparatifs qui prendraient au
+moins une année. Tout autre se serait tenu pour battu; mais le
+maréchal n'en mit que plus de zèle à vaincre les oppositions. Il prit
+pour auxiliaire l'amiral de Mackau. Ils travaillèrent ensemble et
+produisirent un mémoire qui prouvait que les impossibilités de mer
+pouvaient se discuter et que les difficultés de terre n'existaient
+pas. Monsieur de Bourmont avait suscité ces dernières pour ne
+<span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> pas effaroucher monsieur le Dauphin, mais ne demandait pas
+mieux que d'aider à les lever.</p>
+
+<p>L'affaire sembla prendre couleur; le maréchal, avec la candeur qui le
+caractérise, alla franchement s'expliquer avec le ministre de la
+guerre. Il lui dit que, s'il pensait à commander l'expédition
+lui-même, ce qui lui semblerait très simple, il renonçait à toute
+prétention et n'en continuerait pas moins à employer ses soins pour
+qu'elle eût lieu, mais que, si, lui, Bourmont, ne comptait pas y
+aller, il demandait à en être chargé.</p>
+
+<p>Le ministre se récria fort sur la prétention qu'on lui supposait,
+protesta qu'en tout cas il serait trop heureux de servir sous les
+ordres de l'illustre maréchal, démontra combien la personne du
+ministre de la guerre était indispensable au centre des affaires
+pendant le temps de l'expédition et conclut que, malgré la gloire qui
+devait s'acquérir en Afrique, ses engagements politiques lui faisaient
+un devoir de la sacrifier à la conservation de son portefeuille.
+Faisant ensuite passer en revue tous les rivaux qui auraient pu
+disputer le commandement au maréchal, il trouva tant d'inconvénients à
+chacun que le choix du général en chef ne pouvait laisser aucun doute,
+si toutefois on parvenait à vaincre les répugnances de monsieur le
+Dauphin pour l'expédition.</p>
+
+<p>Le maréchal se promit bien de n'y rien épargner. Bourmont avait l'air
+de se laisser traîner à la remorque, mais fournissait au maréchal tous
+les arguments. Celui-ci était on ne saurait plus reconnaissant de cet
+empressement à le faire valoir. Il nous racontait chaque jour ses
+succès, et s'étonnait un peu de mon incrédulité.</p>
+
+<p>J'avais su que monsieur le Dauphin, importuné de ses démarches, avait
+dit, en le voyant sortir: «Va, agite-toi; si cela réussit, au moins ce
+ne sera pas pour toi.» Je ne pouvais rapporter ce propos, tenu dans
+l'intimité, <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> au maréchal; mais je cherchais à l'inquiéter sur
+le résultat probable des soins qu'il se donnait.</p>
+
+<p>Tantôt il nous racontait que telle dame de madame la Dauphine lui
+demandait d'emmener son fils, que tel aide de camp du Roi voulait
+faire la campagne avec lui, etc. Enfin son succès lui paraissait
+assuré, l'expédition était décidée, son état-major tout composé; il ne
+manquait plus que l'insertion au <i>Moniteur</i> du nom du chef; mais cette
+insertion n'arrivait pas.</p>
+
+<p>Je me rappelle, un samedi soir, lui avoir dit: «Prenez garde, monsieur
+le maréchal, ne vous avancez pas trop, vous pourriez bien être joué
+par monsieur de Bourmont.»</p>
+
+<p>Il m'accusa de prévention contre un homme calomnié, plein de loyauté
+au fond. Il en prenait à témoin sa conduite envers lui. Je souris avec
+incrédulité.</p>
+
+<p>«Eh bien! que direz-vous, si je suis nommé demain, et que le Roi
+l'annonce au sortir de la messe?</p>
+
+<p>&mdash;Je dirai que je suis enchantée de m'être trompée, mais je ne
+l'espère pas.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! si je vous apporte la lettre de commandement, serez-vous
+plus incrédule que saint Thomas?»</p>
+
+<p>Le Roi ne dit rien ni le dimanche, ni le lundi, ni le mardi; ces mêmes
+jours se passèrent sans que la lettre arrivât. Monsieur de Bourmont
+caressait toujours le maréchal, mais monsieur de Polignac, un peu
+moins faux, commençait à s'en éloigner. Il se décida enfin à aller
+trouver le ministre de la guerre et à lui représenter que la
+nomination du chef de l'expédition devenait urgente à son succès.</p>
+
+<p>Le général en convint, puis il balbutia quelques paroles et finit par
+dire au maréchal combien il était désolé que monsieur le Dauphin
+exigeât absolument que ce fût lui, Bourmont, qui la commandât, son
+consentement étant à ce prix.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> Le maréchal enfin vit à quel point il avait été mystifié.
+Monsieur de Bourmont s'était habilement servi de son activité et de
+ses connaissances militaires pour lever tous les obstacles qui
+s'opposaient à ses propres désirs et vaincre, sans lui déplaire, les
+répugnances de monsieur le Dauphin. Elles tenaient, je pense, à sa
+jalousie du crédit qu'il se croyait sur le soldat. Il reconnaissait ne
+pouvoir faire campagne sur la rive africaine et craignait les succès
+d'un autre général, car, je l'ai déjà dit, monsieur le Dauphin s'était
+persuadé qu'il avait des talents militaires.</p>
+
+<p>Le maréchal Marmont avait reçu et accepté les compliments de toute la
+Cour et de toute l'armée. Les engagements d'obligeance qu'il avait
+pris ne semblaient plus que des ridicules. Il avait préparé des
+équipages, enfin il apparaissait à tous les yeux comme ayant été
+attrapé. En outre, monsieur le Dauphin ne lui épargna pas le sarcasme.</p>
+
+<p>Pour qui connaît le caractère du duc de Raguse, il est facile de
+comprendre sa fureur. Il voyait détruire de la façon la plus
+outrageante les rêves de gloire dont il vivait depuis plusieurs
+semaines, et il ne pouvait se dissimuler que lui seul avait décidé
+cette expédition, avait levé les obstacles, aplani les difficultés et
+ramené tous les esprits récalcitrants à la désirer, ou du moins à
+n'oser s'y refuser. Son bon sens l'avait toujours empêché d'être
+aucunement partisan de la politique du ministère Polignac, mais,
+depuis cette aventure, le mécontentement personnel s'était joint à ses
+autres répugnances; il ne cacha pas son ressentiment.</p>
+
+<p>Toutefois, ses obligations personnelles au Roi ne lui permettaient pas
+de se retirer, mais il ne parut plus à la Cour que lorsque son service
+l'y forçait, et se tint dans la réserve la plus absolue avec les
+ministres. Tel était <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> le prédicament où il se trouvait lorsque
+les événements du mois de juillet lui firent un devoir de se sacrifier
+pour des principes qu'il détestait et des gens qu'il n'aimait guère.</p>
+
+<p>La connaissance que j'avais de cette situation me fit trouver d'autant
+plus cruelle la fatalité qui le poursuivait, et, comme il se mêle
+apparemment toujours un peu d'enthousiasme dans les actions des femmes
+même de celles qui s'en croient le plus exemptes, je me pris à vouloir
+combattre le sort, et, pendant bien des mois, je pourrais dire des
+années, j'ai mis une véritable passion à ramener l'opinion à plus de
+justice envers le maréchal.</p>
+
+<p>J'étais assistée dans cette &oelig;uvre par quelques amis sincères.
+Peut-être aurions-nous réussi; mais lui-même, comme tous les gens à
+imagination, a trop de mobilité dans le caractère pour conserver
+longuement l'attitude austère et persévérante qui convient à un homme
+calomnié. Je ne le connaissais que sous des rapports de société assez
+intimes, mais où l'esprit joue le plus grand rôle, et il en a
+beaucoup. Il faut y ajouter un grand fond de bonhomie et même, je
+crois l'avoir déjà dit, de candeur qui le rend fort attachant; mais il
+est incapable de la conduite suivie qui peut faire tomber les attaques
+et prouver leur injustice en les repoussant avec cette froide dignité,
+seule défense d'un grand caractère.</p>
+
+<p>J'ai été contrainte de m'avouer que le maréchal apportait lui-même
+plus d'obstacle à ma chevaleresque entreprise que qui que ce soit, et,
+comme au fond il faut servir ses amis ainsi qu'ils veulent l'être, en
+conservant une très tendre amitié pour lui, je me suis résignée à lui
+laisser gaspiller un reste d'existence que j'aurais désiré voir rendre
+utile à notre pays.</p>
+
+<p>Je reviens à 1830.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> CHAPITRE XX</h3>
+
+<p class="resume">Le premier jour de l'année 1830. &mdash; Séance royale au Louvre. &mdash; Le
+ Roi laisse tomber son chapeau; monsieur le duc d'Orléans le
+ ramasse. &mdash; Testament de monsieur le duc de Bourbon. &mdash; Expédition
+ d'Afrique. &mdash; Un mot de monsieur de Bourmont. &mdash; Le Roi et l'amiral
+ Duperré. &mdash; Voyage de monsieur le Dauphin à Toulon. &mdash; Messieurs de
+ Chantelauze et Capelle entrent dans le ministère.</p>
+
+<p>Le premier jour de l'année fut remarquable par le discours du Nonce au
+Roi où il sembla lui donner des conseils d'une politique ultramontaine
+fort bien accueillis dans la réponse de Sa Majesté. Cette circonstance
+fit renouveler le bruit qui circulait tout bas que ce nonce,
+Lambruschini, assisté du cardinal de Latil, avait, avec l'autorisation
+du Pape, relevé Charles X des serments prononcés à son sacre. Je
+n'affirme pas que cette cérémonie ait eu lieu; des gens fort instruits
+des affaires l'ont cru.</p>
+
+<p>Ce même premier janvier, la cour royale, ayant en tête son président,
+monsieur Séguier, se présenta chez madame la Dauphine. Monsieur
+Séguier se disposait à lui adresser les félicitations d'usage
+lorsqu'elle lui coupa la parole en disant de la façon la plus
+hautaine: «Passez, messieurs, passez.» Ces deux circonstances firent
+grande sensation et donnèrent fort à commenter. Repousser si durement
+la magistrature du pays tandis qu'on recevait bénévolement les
+conseils antinationaux, c'étaient deux fautes graves; mais le temps
+était arrivé où elles se succédaient rapidement.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> La saison était fort rigoureuse et les souffrances du peuple
+en proportion. La charité publique cherchait à les égaler. On imagina
+pour la première fois de donner un bal à l'Opéra, à un louis par
+billet, appelant ainsi le luxe au service de la misère.</p>
+
+<p>Les dames de la Cour et de la ville s'occupèrent également de cette
+bonne &oelig;uvre qui réussit parfaitement et rapporta une somme très
+considérable. Les habitants des Tuileries y avaient les premiers
+contribué, mais personne ne parut dans la loge réservée pour eux.
+Celle du Palais-Royal, au contraire, était occupée par toute la
+famille d'Orléans.</p>
+
+<p>Monsieur le duc d'Orléans et son fils descendirent dans le bal.
+Monsieur le duc de Chartres y dansa plusieurs contre-danses. Cette
+condescendance eut grand succès et rendit plus remarquable la solitude
+de la loge royale qui restait la seule vide dans toute la salle. C'est
+avec toutes ces petites circonstances que les Orléans conquéraient la
+popularité que les autres repoussaient tout en la souhaitant.</p>
+
+<p>J'ai, en général, peu de curiosité à voir les cérémonies où la foule
+se porte, mais les circonstances avaient rendu l'ouverture de la
+session si importante que je voulus assister à la séance royale. Elle
+se tenait au Louvre et les détails de cette matinée me sont restés
+dans la mémoire.</p>
+
+<p>La duchesse de Duras, dont j'ai si souvent parlé, avait succombé à un
+état de souffrance qui l'avait longtemps fait qualifier de malade
+imaginaire et lassé surtout la patience de son mari. Il venait
+d'épouser en secondes noces une espèce de suisso-anglo-portugaise,
+sortant de je ne sais où, qui avait acheté le titre de duchesse et le
+nom de Duras d'une assez grande fortune. Elle fournissait à son mari
+l'occasion de s'écrier naïvement, <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> quelques semaines après son
+mariage: «Ah! mon ami, tu ne peux pas comprendre le bonheur d'avoir
+plus d'esprit que sa femme!» Il est certain que la première madame de
+Duras ne l'avait pas accoutumé à cette jouissance.</p>
+
+<p>Je me trouvais placée à côté de cette nouvelle épousée le jour où
+Charles X parlait en public pour la dernière fois. Je ne pus retenir
+un mouvement d'effroi lorsqu'il prononça les mots menaçants dont
+j'oublie le texte mais qui annonçaient la volonté de soutenir son
+ministère malgré les Chambres.</p>
+
+<p>Madame de Duras me demanda ce que j'avais: «Hélas! madame,
+n'entendez-vous pas le Roi déclarer la guerre au pays, et ce n'est pas
+pour le pays que je crains.»</p>
+
+<p>Cinq minutes après, comme nous nous disposions à sortir, elle me dit:
+«Vous aurez mal compris; le duc (elle appelait ainsi bourgeoisement
+son mari), le duc m'a dit ce matin qu'il avait lu le discours du Roi,
+qu'il était à merveille, allait terminer toutes les difficultés et
+faire taire tous les gens qui criaient contre le gouvernement.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux, madame.»</p>
+
+<p>Je ne rapporte pas ce dialogue pour l'importance des paroles
+personnelles de mon interlocutrice, mais pour montrer quel était
+l'esprit de l'intérieur des Tuileries. Monsieur de Duras se trouvait
+en ce moment premier gentilhomme de la chambre de service, et sa femme
+habitait le palais avec lui. La confiance y était complète autant
+qu'aveugle.</p>
+
+<p>Le roi Charles X était parfaitement gracieux dans un salon et tenait
+noblement sa Cour, mais il n'avait aucune dignité à la représentation
+publique. Son frère, Louis XVIII, malgré son étrange tournure, y
+réussissait mieux que lui.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> Charles X avait une voix criarde et peu sonore, ne prononçait
+pas clairement et lisait mal ses discours. Sa grâce accoutumée
+l'abandonnait dans ces occasions. Des circonstances fortuites
+contribuaient aussi à le gêner; sa vue étant baissée, on écrivait les
+paroles qu'il devait prononcer en très gros caractères et il en
+résultait la nécessité de tourner constamment des feuillets, ce qui
+nuisait à son maintien.</p>
+
+<p>Lorsque, ce jour-là, il en vint à la phrase menaçante, il voulut lever
+la tête d'une façon plus imposante, en même temps qu'il retournait sa
+page. Dans ce petit travail, son chapeau mal affermi s'ébranla, et les
+diamants dont il était orné le firent tomber bruyamment, aux pieds de
+monsieur le duc d'Orléans. Celui-ci le ramassa et le tint jusqu'à la
+fin du discours. Bien des gens firent attention à cette circonstance.</p>
+
+<p>J'allai le soir au Palais-Royal où j'en parlai. Madame la duchesse
+d'Orléans me saisit le bras: «Oh! ma chère, taisez-vous; est-ce qu'on
+l'a remarqué?... Madame la Dauphine l'a bien vu, elle aussi. Je n'ai
+pas osé la regarder; mais je suis sûre qu'elle a été fâchée....
+J'espère qu'on n'en parlera pas.»</p>
+
+<p>Mademoiselle ajouta: «Pourvu que les gazettes ne s'en emparent pas
+pour faire leurs sots commentaires!»</p>
+
+<p>On était d'autant plus ému de ce petit incident au Palais-Royal que,
+précisément le 6 janvier de cette année où tous les princes, selon
+l'usage, s'étaient réunis pour tirer le gâteau chez le Roi, la fève
+était tombée à monsieur le duc d'Orléans, et madame la Dauphine en
+avait témoigné assez d'humeur.</p>
+
+<p>Il surnageait ainsi une sorte de pressentiment partagé par le pays
+tout entier; car les gens les plus éloignés de souhaiter le
+renversement de la branche aînée, en voyant les déplorables embarras
+où elle se plongeait de <span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> gaieté de c&oelig;ur, ne pouvaient
+s'empêcher de s'écrier: «Mais ces gens-là ne voient donc pas qu'ils
+pavent le chemin du trône aux d'Orléans?»</p>
+
+<p>Il est juste de dire cependant que, si les anciennes répugnances de
+madame la Dauphine se retrouvaient de temps en temps, la sincère
+amitié qu'elle portait à madame la duchesse d'Orléans dirigeait
+fréquemment sa conduite. Elle en avait donné naguère un témoignage
+éclatant.</p>
+
+<p>Monsieur le duc de Bourbon continuait à vivre dans les tristes
+désordres qui ont signalé toute sa vie. Devenu vieux, il était tombé
+sous la domination d'une créature qu'il avait ramenée d'Angleterre et
+mariée à un officier de sa maison qui, dit-on, avait cru épouser la
+fille naturelle du prince au lieu de sa maîtresse. Quoi qu'il en soit,
+madame de Feuchères devint souveraine absolue à Chantilly et au
+Palais-Bourbon. Elle en expulsa la comtesse de Reuilly, fille de
+monsieur le duc de Bourbon, et exerça sur tout ce qui l'entourait
+l'empire le plus despotique.</p>
+
+<p>L'immense fortune du prince était à sa disposition. Messieurs de Rohan
+Guéméné, ses cousins germains, se trouvaient les héritiers les plus
+proches. Les Orléans ne venaient qu'après. On souhaita que les biens
+de la branche de Condé se réunissent tous sur la même tête, en restant
+dans la maison de Bourbon, et que, pour cela, monsieur le duc de
+Bourbon adoptât un des enfants du duc d'Orléans dont il était parrain
+en lui donnant son nom et sa fortune.</p>
+
+<p>Le Palais-Royal attachait le plus grand prix à obtenir ce résultat.
+Charles X le désirait ainsi que toute la famille royale, mais il n'y
+avait pas d'autre moyen pour y réussir que l'influence de madame de
+Feuchères. Elle seule disposait du vieux prince et elle mit pour
+première <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> condition à ses bons offices qu'elle serait reçue à
+la Cour.</p>
+
+<p>Cela parut impossible à obtenir de la sévérité connue de madame la
+Dauphine; mais, dès le premier mot que madame la duchesse d'Orléans
+hasarda à ce sujet, elle dit: «Certainement, ma cousine; je suis
+fâchée pour le duc de Bourbon que ce soit là le moyen de le décider à
+une chose juste, convenable pour lui autant que pour vous, mais,
+puisqu'il en est malheureusement ainsi, il n'y a pas à hésiter, je me
+charge d'en parler au Roi.»</p>
+
+<p>Madame de Feuchères fut présentée; madame la Dauphine la traita bien,
+et le testament fut signé. Je crois bien qu'il convenait aux idées de
+madame la Dauphine que Chantilly restât entre les mains d'un Bourbon
+et que ce titre de Condé se perpétuât dans sa famille. Mais il n'est
+pas moins vrai que, dans cette circonstance, elle se montra très bonne
+et très aimable pour les princes d'Orléans.</p>
+
+<p>L'adresse de la Chambre ne fut pas conçue dans un esprit plus
+conciliant que le discours du trône. Le Roi s'en tint pour offensé et
+prorogea la session, en protestant de nouveau de la <i>volonté immuable</i>
+dont il soutiendrait ses actions. Les députés retournèrent dans leur
+province se préparer à de nouvelles élections qu'on prévoyait
+inévitables.</p>
+
+<p>Il faut rendre justice au gouvernement et surtout à l'administration.
+Une fois l'expédition d'Alger consentie, les préparatifs en furent
+faits avec un zèle et une activité si extraordinaires qu'elle fut
+prête en six semaines, au lieu de demander une année comme on l'avait
+prétendu. Le succès a prouvé qu'il n'y manquait rien.</p>
+
+<p>Cette campagne africaine était devenue le point d'espérance des
+hommes les plus animés du parti ultra. <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> Le général Bertier de
+Sauvigny disait, en montant en voiture: «Nous allons escarmoucher
+contre le Dey; mais la vraie et bonne guerre sera au retour.» Il est
+positif qu'on espérait ramener une armée assez dévouée pour être
+disposée à soutenir l'absolutisme.</p>
+
+<p>On a dit que, si monsieur de Bourmont avait été en France, il aurait
+empêché les ordonnances de Juillet. Je crois bien qu'il les aurait
+voulues mieux préparées et mieux soutenues, mais je doute qu'il les
+eût blâmées. J'ai par devers moi une anecdote qui ne me laisse guère
+d'hésitation à ce sujet.</p>
+
+<p>Quoique peu favorable au ministère Polignac, monsieur de Glandevès,
+gouverneur des Tuileries, était dans des relations familières avec
+monsieur de Bourmont. Il se trouva chez lui la veille de son départ:</p>
+
+<p>«N'êtes-vous pas inquiet, lui dit-il, de la situation où vous laissez
+ce pays-ci et de ce qu'on pourra faire en votre absence?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je suis inquiet parce que je n'ai pas assez confiance dans la
+fermeté de notre cabinet. Il n'a pas grande habileté, peu d'unité,
+encore moins de volonté; car, voyez-vous, mon cher Glandevès, pour
+mettre la machine à flot, sans secousse et sans danger, il ne faudrait
+que faire usage d'un seul petit mot de quatre lettres: <i>oser</i>. Voilà
+toute la politique du moment.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis loin d'être partisan de votre doctrine et fort effrayé de
+vous la voir professer, reprit Glandevès.»</p>
+
+<p>Monsieur de Bourmont ne répondit que par un sourire de confiance. Je
+pense que c'est la dernière fois que monsieur de Glandevès l'ait
+envisagé.</p>
+
+<p>On avait proposé le commandement de l'escadre à l'amiral Roussin qui
+le refusa. Un peu de répugnance à lier sa fortune à celle de monsieur
+de Bourmont et la <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> persuasion que les préparatifs ne pouvaient
+être achevés à temps pour arriver sur la côte avant le moment des
+tempêtes dictèrent ce refus.</p>
+
+<p>L'amiral Duperré ne consentit à se charger de la responsabilité de
+cette entreprise qu'après une longue hésitation. Tous les
+renseignements de la marine la représentaient comme excessivement
+hasardeuse, et l'histoire ne rassurait pas sur les chances d'un
+heureux résultat.</p>
+
+<p>La veille de son départ, l'amiral Duperré obtint une audience du Roi.
+Après avoir établi toutes les difficultés du débarquement, tous les
+obstacles que présentaient cette côte et la mer qui la baigne pour
+communiquer des vaisseaux à une partie de l'armée mise à terre, la
+possibilité qu'il se passât beaucoup de jours dans une séparation
+complète qui compromît le salut des troupes débarquées et privées de
+munitions, etc., enfin tout ce qui rendait cette tentative
+inquiétante, l'amiral ajouta:</p>
+
+<p>«Sire, en me chargeant de cette périlleuse commission, j'ai obéi aux
+ordres de Votre Majesté; j'y emploierai mes soins, mes veilles, ma
+vie, j'ose dire que je ferai tout ce qui sera humainement possible
+pour réussir. Mais je prends acte ici, devant le Roi, que je ne
+garantis pas le succès, et je ne voudrais pas être considéré comme
+ayant conseillé une entreprise qui me paraît bien hasardée.</p>
+
+<p>&mdash;Partez tranquille, amiral, vous ferez de votre mieux, et, si le
+succès ne répond pas à nos espérances, je ne vous en tiendrai pas pour
+responsable. Au reste, nous ne vous abandonnerons pas, et, dès que
+vous serez embarqué, Polignac et moi, nous ferons dire chaque jour des
+messes à votre intention.»</p>
+
+<p>Duperré, vieux loup de mer, qui aurait mieux aimé un air de vent
+poussant au large que toutes les cérémonies <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> de l'Église de
+Rome, resta confondu du secours qu'on lui offrait, s'inclina
+profondément, sortit du cabinet du Roi et alla conter son dialogue à
+la personne de qui je le tiens.</p>
+
+<p>Pendant ce temps-là, mon pauvre ami Rigny se morfondait au fond de la
+Méditerranée. Il est convenu depuis avec moi que l'expédition d'Alger
+lui avait fait regretter vivement, pendant quelques semaines, la
+probité politique qui l'avait conduit à refuser le portefeuille de la
+marine quand il avait vu surtout que la possession de celui de la
+guerre n'empêchait pas de se confier le commandement de l'armée.</p>
+
+<p>Rigny était le plus jeune et le plus aventureux de nos amiraux. Il
+joignait à une ambition personnelle, que je ne prétends pas nier, une
+passion pour la gloire du pays qui le stimulait encore à toutes les
+entreprises brillantes. Je lui ai entendu dire bien souvent qu'il ne
+mourrait pas tranquille sans avoir vu le pavillon français à Mahon et
+à Porto-Ferrajo.</p>
+
+<p>Hélas! il ne flotte sur aucun de ces remparts, et l'erreur d'un
+médecin l'a conduit au tombeau avant qu'il eût atteint sa cinquantième
+année.</p>
+
+<p>Monsieur le Dauphin se rendit à Toulon pour assister au départ de
+l'armée. Il était très certainement contrarié de «la grandeur qui
+l'attache au rivage»; mais il le témoigna par un redoublement de
+désobligeance et de maussaderie. Il ne resta que fort peu de temps à
+Toulon et déplut généralement.</p>
+
+<p>Au surplus, son voyage avait encore un autre but; il s'agissait de
+faire la conquête de monsieur de Chantelauze; et le prince prit sa
+route par Grenoble pour travailler à ce grand &oelig;uvre.</p>
+
+<p>Je ne sais ce qui avait inspiré une si grande confiance pour ce
+monsieur de Chantelauze, homme complètement <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> ignoré du public,
+mais on lui avait déjà offert vainement le portefeuille de la justice.
+Monsieur le Dauphin parvint à le lui faire accepter.</p>
+
+<p>Le Roi consentit alors à recevoir la démission que monsieur de
+Courvoisier cherchait à donner depuis quelque temps mais qu'il insista
+pour faire recevoir lorsque la dissolution de la Chambre fut décidée.
+Trois jours après l'ordonnance qui parut à cet effet, le cabinet fut
+en partie renouvelé. Monsieur de Courvoisier et monsieur de Chabrol,
+les plus modérés du conseil, furent remplacés par monsieur de
+Chantelauze, qui n'était pas assez connu, comme l'avait été récemment
+monsieur de La Bourdonnaye par monsieur de Peyronnet qui l'était trop.</p>
+
+<p>Si le Roi avait soigneusement cherché dans toute la France l'homme et
+le nom qui pouvaient faire le plus de tort à la Couronne et le plus
+exaspérer contre elle, il n'aurait pas mieux trouvé qu'en choisissant
+monsieur de Peyronnet. Mais les choses en étaient venues à ce degré
+d'inimitié entre le monarque et le pays que les gens les plus hostiles
+à l'un devenaient les favoris de l'autre.</p>
+
+<p>Quand les partis sont en présence à ce point, il ne reste plus qu'à
+trouver le jour de la bataille. Il n'est que trop tôt arrivé, hélas!
+Il était inévitable. Selon mon jugement, le trône à cette époque avait
+tous les torts. Mais, pendant le ministère Martignac, les Chambres et
+le pays avaient eu les leurs. Tout le monde a été puni en proportion
+de ses fautes; et ceux à qui le trône est échu portent la peine
+d'avoir peut-être trop laissé former autour d'eux d'ambitieuses
+espérances.</p>
+
+<p>On adjoignit au ministère un monsieur Capelle, connu par son esprit
+d'intrigue. Il avait gouverné la princesse Élisa, autrement dit
+madame Bacciochi, lorsqu'elle <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> régnait en Toscane, et, depuis
+la Restauration, s'était trouvé mêlé à tous les tripotages du pavillon
+de Marsan.</p>
+
+<p>Monsieur l'avait employé dans le travail des élections pour le parti
+ultra, et c'est parce qu'il passait pour habile en ce genre
+d'entreprise qu'il fut appelé en cette occurrence où les élections se
+trouvaient d'une si grande importance. Mais l'habileté intrigante n'y
+pouvait plus rien.</p>
+
+<p>Le pays avait été trop froissé, trop irrité, trop exaspéré comme à
+plaisir; et les députés, ayant voté l'adresse hostile au ministère
+Polignac, n'avaient qu'à se présenter aux électeurs pour être choisis
+par acclamation. Je suis bien persuadée qu'électeurs et députés,
+personne ne pensait à renverser le trône mais, oui bien, le
+ministère.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> CHAPITRE XXI</h3>
+
+<p class="resume">Abolition de la loi salique en Espagne. &mdash; Impression de madame la
+ Dauphine. &mdash; Séjour de la Cour de Naples à Paris. &mdash; Bal donné par
+ madame la duchesse de Berry. &mdash; Bal au Palais-Royal. &mdash; Maladie du
+ général de Boigne. &mdash; Sa mort. &mdash; Incendies en
+ Normandie. &mdash; Insurrection à Montauban. &mdash; Départ des souverains
+ napolitains. &mdash; Modération de madame la Dauphine. &mdash; Prise
+ d'Alger. &mdash; Ordonnances de Juillet. &mdash; Incrédulité, désespoir et
+ fureur du pays.</p>
+
+<p>Le mariage du roi d'Espagne avec la princesse Christine de Naples fut
+suivi très promptement par la déclaration, désignée sous l'appellation
+de rappel de la <i>Pragmatique</i>, qui rendait les filles aptes à hériter
+de la couronne. L'effet de cette mesure fut très vif à notre Cour et
+nulle part davantage qu'au Palais-Royal.</p>
+
+<p>Madame la duchesse d'Orléans m'en parla avec amertume; elle se
+trouvait également blessée comme napolitaine et comme française. Je me
+rappelle qu'elle me dit que cette mesure, si hostile aux autres
+branches de la maison de Bourbon, avait été regardée comme une offense
+tellement personnelle par le roi de Naples, son frère, qu'elle avait
+décidé son départ de Madrid dans les vingt-quatre heures. Cette
+circonstance m'a toujours fait douter que la reine Christine eût été
+pour quelque chose dans cette première décision du roi Ferdinand. La
+mesure, comme tout le monde sait, avait été déjà préparée sous Charles
+IV.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, madame la duchesse d'Orléans me <span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> raconta
+que, la vieille au soir, on avait parlé de cette nouvelle chez madame
+la Dauphine. Le Roi, monsieur le Dauphin, madame la duchesse de Berry,
+tous les Orléans, s'étaient prononcés contre cette décision.</p>
+
+<p>Madame la Dauphine seule avait dit: «Oui, je crois bien que c'est une
+mauvaise chose qui doit déplaire au gouvernement et même à la famille,
+mais, quant à moi personnellement, je trouve que le roi d'Espagne a
+raison et que ce qu'il fait est tout simple.»</p>
+
+<p>Madame la Dauphine se serait assez bien accommodée que les filles
+héritassent des trônes, même de celui de France. Cependant je dois
+dire qu'elle repoussa avec ridicule et mépris des propositions qui lui
+arrivèrent de je ne sais quel nid d'intrigants pour l'engager à
+réclamer la couronne de Navarre.</p>
+
+<p>J'ai quelque souvenir, sans oser l'affirmer, que monsieur de
+Chateaubriand avait un moment accepté cette idée, croyant par là
+plaire à madame la duchesse d'Angoulême; je l'appelle ainsi car
+c'était sous le règne de Louis XVIII.</p>
+
+<p>L'arrivée de la Cour de Naples fut le signal des fêtes. Madame la
+duchesse de Berry paraissait enchantée de recevoir sa famille chez
+elle; je ne l'ai jamais vue plus à son avantage que dans cette
+circonstance. Le Roi son père, auquel la maladie avait donné les
+apparences d'une caducité prématurée, ne paraissait que le moins
+possible en public et s'accommodait mieux de l'intérieur plus
+tranquille de sa s&oelig;ur, madame la duchesse d'Orléans.</p>
+
+<p>Mais la reine de Naples, toute grosse, toute ronde, tout enluminée,
+toute prête à se divertir de toutes les façons possibles, mettait à
+contribution la bonne volonté de madame la duchesse de Berry à la
+promener dans tout Paris et dans tous les spectacles. C'était ainsi
+que, <span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> de bon accord, nos deux princesses françaises se
+partageaient l'accueil à faire à leurs parents.</p>
+
+<p>Il y eut spectacle à la Cour; et, pour la première fois, nous vîmes la
+famille d'Orléans paraître dans la loge royale. Le Roi avait témoigné
+la veille de la représentation un demi regret que cette loge ne fût
+pas assez grande pour les y admettre avec les voyageurs, leurs si
+proches parents.</p>
+
+<p>Monsieur de Glandevès, gouverneur des Tuileries, recueillit ces
+paroles, fit travailler toute la nuit et le lendemain prévint le Roi
+que la loge pouvait contenir les princes d'Orléans. Le Roi resta un
+moment étonné, puis il prit son parti de bonne grâce.</p>
+
+<p>La joie en fut des plus vives au Palais-Royal, et la reconnaissance
+pour monsieur de Glandevès si sincère que j'en ai constamment retrouvé
+les traces, même après que les journées de Juillet eurent changé tous
+les rapports.</p>
+
+<p>Madame la duchesse de Berry donna, dans ses appartements et ceux de
+ses enfants aux Tuileries, un magnifique bal. Je n'en ai jamais vu de
+mieux ordonné. Le local forçait à occuper deux étages; mais un
+escalier, qui n'était pas celui par lequel on arrivait, avait été
+élégamment décoré; les paliers en étaient transformés en salons
+confortables, et, les quelques marches qui les séparaient les uns des
+autres se trouvaient tellement dissimulées sous les tapis et les
+fleurs que cet escalier fut autant occupé qu'aucune autre pièce et
+semblait faire partie des appartements.</p>
+
+<p>Malgré la recherche, l'élégance de ce bal où la bonne compagnie se
+trouvait réunie en nombre immense sans qu'il y eût cohue, malgré la
+bonne ordonnance et l'air satisfait de la maîtresse de la maison, il
+régnait dans tous les esprits un instinct d'alarme qui arrêtait la
+gaîté.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> Ce bal fut suivi d'un voyage à Rosny des plus magnifiques. On
+m'en fit de pompeux récits, mais, n'y ayant pas assisté, je n'ai rien
+à en dire.</p>
+
+<p>Je voudrais pouvoir passer également sous silence la fête donnée au
+Palais-Royal, au retour de Rosny, car le souvenir ne m'en est pas
+agréable. Le roi Charles X ayant consenti à accompagner celui de
+Naples à ce bal, il semblait naturel que la fête fût pour eux, mais il
+en arriva tout autrement.</p>
+
+<p>Lorsque j'arrivai au Palais-Royal, les rues étaient tellement
+encombrées de monde que ce n'était qu'avec beaucoup de peine et à
+travers les imprécations de la foule que les voitures circulaient. Mon
+cocher avait dû tourner dans dix rues différentes pour se frayer un
+chemin. Parvenue enfin à la petite porte de la rue du Lycée, il fallut
+que les gendarmes, les suisses, etc., fissent une espèce de sortie
+pour se réunir à mes gens et parvenir à me faire entrer dans le Palais
+en m'arrachant de la foule.</p>
+
+<p>Dans l'intérieur, la cohue n'était guère moins grande. Tout ce qui
+avait voulu demander des billets en avait obtenu, et c'était à
+grand'peine que les aides de camp du prince, réunis à ceux du Roi et
+aux officiers des gardes du corps, conservaient un espace de quelques
+pieds autour de la troupe royale. La faire circuler fut longtemps
+chose impossible.</p>
+
+<p>Je me trouvai lancée par la foule dans cet espace réservé où je
+n'avais aucune intention de pénétrer, au point de tomber sur le prince
+de Salerne.</p>
+
+<p>Le duc de Blacas, qui était de service et avec lequel je n'étais pas
+en trop bons rapports, eut pitié de moi et me prit sous sa protection
+pendant le passage d'un des flots de cette foule.</p>
+
+<p>J'eus occasion alors d'examiner la physionomie des <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> princes.
+Le Roi paraissait de bonne humeur, les napolitains étonnés, madame la
+Dauphine assez mécontente et je le conçois, madame la duchesse
+d'Orléans fâchée, Mademoiselle embarrassée, monsieur le duc d'Orléans
+satisfait. Cette satisfaction me déplut, je ne saurais trop dire
+pourquoi; mais j'avais un sentiment de peur, de chagrin et hâte de
+m'en aller.</p>
+
+<p>J'étais rentrée chez moi à dix heures; ma mère me voyant arriver de si
+bonne heure craignit quelque accident. Je lui dis que j'aimais trop
+les Orléans pour avoir été contente de ma soirée et que, pour la
+première fois, je ne pouvais me défendre de croire des arrière-pensées
+à monsieur le duc d'Orléans.</p>
+
+<p>Cette manière de remplir ses salons, fort au delà de ce qu'ils
+pouvaient contenir, de tous les gens les plus désagréables au Roi
+pendant qu'il était censé lui donner une fête, et, plus encore, cette
+illumination de tous les jardins, ce soin de les tenir tous grands
+ouverts à la multitude, dans un temps où l'impopularité du souverain
+n'était un secret pour personne, cette affectation à se présenter
+perpétuellement sur la terrasse pour faire crier: «<i>Vive monsieur le
+duc d'Orléans</i>», tout cela avait quelque chose de plus que populaire,
+de <i>populacier</i>, si j'ose le dire, qui me blessait d'autant plus que
+la circonstance le comportait moins.</p>
+
+<p>Nul n'aurait pu trouver extraordinaire que monsieur le duc d'Orléans,
+recevant les rois de France et de Naples, s'occupât principalement de
+ses hôtes royaux. Il y avait donc une sorte de préoccupation politique
+à transformer cette fête pour des rois en une fête pour le peuple, et
+cette disposition me peinait.</p>
+
+<p>Au reste, elle porta ses fruits. Cette nuit peut être considérée comme
+la première émeute de l'année 1830, si fertile en ce genre. La foule,
+admise sans aucune <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> surveillance dans les jardins et les
+galeries, finit par s'exalter, sous les conseils de quelques
+prédicateurs de désordre, et devint tellement turbulente qu'il fallut
+la faire expulser par la force armée.</p>
+
+<p>Faut-il conclure de là, comme je l'avais exprimé dans ma mauvaise
+humeur, que monsieur le duc d'Orléans avait des arrière-pensées? Oui
+et non. Je suis persuadée qu'il n'avait aucun plan de conspiration,
+mais il soignait ce qu'il appelait sa <i>popularité</i>, et il voulait
+toujours, selon l'expression de ce pauvre duc de Berry, faire <i>pot à
+part</i>.</p>
+
+<p>Le lendemain de ce bal, une lettre de Chambéry m'apprit que monsieur
+de Boigne devenait de plus en plus souffrant et que ses médecins s'en
+inquiétaient. Je le connaissais trop bien pour hasarder à l'aller
+trouver sans sa permission. Je lui écrivis sur-le-champ pour demander,
+sans l'alarmer, à lui faire une visite. Il me fit répondre qu'il
+venait d'être assez souffrant pour être trop faible pour écrire
+lui-même, mais qu'il était beaucoup mieux, qu'aussitôt qu'il serait en
+état de supporter la voiture il se rendrait à des eaux qu'on lui
+conseillait dans la Tarentaise et qu'il me priait de remettre ma
+visite à son retour vers la fin de juillet.</p>
+
+<p>Rassurée par cette lettre et celles qui suivirent, mais ne voulant pas
+aller dans le monde, je m'établis à la campagne dans le commencement
+de juin. Ce fut là que j'appris que monsieur de Boigne, qu'on disait
+en pleine convalescence, avait succombé le 21 à une nouvelle attaque
+d'une maladie dont il était atteint depuis bien des années. Cette
+dernière crise n'ayant duré que peu d'heures, on assurait qu'il avait
+été impossible de m'en prévenir. Je dus le croire. Cependant je
+regrettai de n'avoir pas insisté plus fortement pour me rendre à
+Chambéry au mois de mai, malgré sa résistance.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> Il se passait depuis quelques mois une circonstance bien
+singulière et qui n'a jamais été expliquée. Nos provinces du nord
+étaient dévorées d'incendies. Le nombre s'en était tellement multiplié
+qu'il était impossible de les supposer accidentels et, d'ailleurs, la
+malveillance se prouvait dans la plupart. La terreur était au comble
+dans ces pays, et les paysans voyaient partout des incendiaires. Ce
+fléau gagnait de plus en plus et se rapprochait des environs de Paris.
+De pauvres bergers, des jeunes filles furent accusés et convaincus du
+crime d'incendie. Il était évident qu'ils avaient été séduits,
+fanatisés, mais par qui? C'est ce qu'on n'a jamais pu découvrir. Les
+partis se sont mutuellement reproché d'avoir employé cette coupable
+man&oelig;uvre pour exalter les esprits. Je ne comprendrais pas dans quel
+but. Ce qu'il y a de sûr, c'est que les faits étaient vrais et qu'ils
+n'ont pas été expliqués.</p>
+
+<p>Les élections pour une nouvelle Chambre se faisaient dans un sens de
+plus en plus hostile au ministère. Les 221, qui avaient voté
+l'adresse, étaient tous réélus par acclamation, et, dans les autres
+collèges, les députés sortants étaient en assez grand nombre remplacés
+par les libéraux.</p>
+
+<p>L'inquiétude commençait à gagner le cabinet et on attendait avec
+anxiété les nominations successives dont le courrier ou le télégraphe
+apportait la nouvelle. Lorsqu'il avait appris dans la journée un choix
+qui lui semblait favorable, le Roi donnait généralement pour mot
+d'ordre le nom de la ville où l'élection avait eu lieu, en
+l'accompagnant d'une épithète obligeante.</p>
+
+<p>Le collège de Montauban nomma monsieur de Preissac qui avait voté la
+fameuse adresse. Mais la canaille de la ville, soulevée par quelques
+ultras, attaqua les électeurs, poursuivit monsieur de Preissac, força
+sa maison, <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> insulta sa vieille mère, blessa ceux qui la
+voulaient défendre et monsieur de Preissac ne dut son salut qu'à la
+fuite et à la fermeté du duc de La Force qui protégea sa retraite.</p>
+
+<p>Tout le monde fut fort indigné de cette violation brutale de tous les
+droits constitutionnels. Charles X inventa de donner pour mot d'ordre
+le nom de la ville de Montauban et ne se refusa pas le sourire de
+satisfaction. Le duc de Raguse se redressa avec l'air si blessé que le
+Roi devint fort rouge, balbutia Mont ... Mont ... Montpellier: «Oui,
+Sire, j'entends, Montpellier», reprit le duc. Ils n'ajoutèrent rien,
+mais tous deux s'étaient compris; tous deux étaient mécontents l'un de
+l'autre.</p>
+
+<p>Le duc de Raguse me raconta ce court colloque le soir même. Je trouve
+que ces petites circonstances dévoilent souvent mieux les hommes que
+les longs détails de leurs actions.</p>
+
+<p>À mesure que les élections étaient connues, les bruits de coup d'État
+médités prenaient plus en plus de la consistance. Monsieur le duc
+d'Orléans s'en était expliqué avec Charles X dans une longue
+conversation qu'ils avaient eue à Rosny, et le Roi lui assura avec une
+telle apparence de franchise que rien ne le déciderait à sortir des
+mesures constitutionnelles qu'il réussit à le tromper.</p>
+
+<p>Malgré toutes les batteries qui se dressaient pour résister légalement
+à un ministère détesté par le pays, malgré tous les embarras qui en
+pouvaient surgir, monsieur le duc d'Orléans était persuadé, je le lui
+ai entendu dire alors et depuis, que la Couronne elle-même ne courait
+aucun danger tant qu'elle restait dans la lettre de la Charte. La
+Charte, toute la Charte, rien que la Charte, tel était le v&oelig;u du
+pays et son expression.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> La prolongation du séjour des souverains napolitains, établis
+au palais de l'Élysée, commençait à gêner le Roi. Il voulait quitter
+Paris pour Saint-Cloud. Madame la Dauphine se chargea de leur demander
+le jour de leur départ, sous prétexte de fixer celui où elle se
+mettrait en route pour les eaux. Ils furent très blessés de cette
+façon de les éconduire, et en nommèrent un assez prochain.</p>
+
+<p>Madame la Dauphine avait une excuse pour cette apparente
+inhospitalité. Son voyage était annoncé; elle n'aurait pu que
+difficilement y renoncer, et elle voulait être de retour avant le
+moment où la réunion des Chambres pouvait être le signal des mesures
+extrêmes qu'elle combattait seule, mais avec persévérance. Il est
+étrange, mais pourtant exact, qu'elle avait complètement changé de
+rôle avec son mari. Plus il était devenu violent et exagéré dans le
+parti ultra, plus elle, en revanche, était modérée et sage.</p>
+
+<p>Je n'ai pas été suffisamment initiée dans les secrets de cet intérieur
+pour savoir les motifs de ce revirement de conduite, mais très
+certainement, à cette époque, madame la Dauphine était contraire à
+toutes les mesures acerbes et monsieur le Dauphin y poussait. Madame
+la Dauphine n'avait aucune confiance dans le ministère Polignac;
+monsieur le Dauphin n'espérait qu'en lui.</p>
+
+<p>La princesse partit, emportant la promesse du Roi qu'aucune décision
+importante ne serait prise en son absence. Les ordonnances de Juillet
+ont prouvé comment elle a été tenue.</p>
+
+<p>Mes affaires personnelles m'ayant amenée un matin à Paris, je me
+trouvai dans les rues au moment où le canon raconta aux habitants la
+prise d'Alger. Un long cri de joie s'éleva dans toute la ville. Je fus
+frappée de l'impression générale que je remarquai. J'avais tant
+<span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> entendu tirer ce glorieux canon et avec si peu d'effet sur le
+citoyen, dans des occasions bien autrement importantes sous l'Empire
+que je fus très étonnée de la part personnelle prise par tout le monde
+à ce succès.</p>
+
+<p>Chaque porte ou boutique était remplie des gens de la maison, et les
+passants s'arrêtaient sans se connaître pour exprimer leur
+satisfaction. Était-ce la désuétude où était tombé ce genre de
+bulletin chez nous qui lui donnait plus de prix, ou bien la fatigue
+des longues guerres de la Révolution et de l'Empire, les sacrifices
+qu'elles avaient coûtés à presque toutes les familles empêchaient-ils
+cet airain triomphant de frapper aussi directement sur le timbre de
+l'orgueil national? Je ne sais. Mais il m'a semblé que la joie pour
+l'entrée dans Alger a été plus expressive que pour celle dans Vienne
+ou Berlin. Je ne parle que de mon impression, sans affirmer qu'elle
+soit exacte.</p>
+
+<p>Le Roi voulut rendre grâce à Dieu du succès de ses armes. Un <i>Te Deum</i>
+solennel fut chanté à Notre-Dame. Charles X, arrivant dans toute la
+pompe de la royauté, y fut reçu et harangué par monsieur l'archevêque
+de Paris. Son discours, fidèlement répété dans le <i>Moniteur</i>,
+promettait au Roi l'appui de la sainte Vierge pour la croisade qu'il
+lui prêchait contre les infidèles de l'intérieur aussi bien que contre
+ceux d'Afrique.</p>
+
+<p>Cet appel du parti prêtre au parti ultra eut un long et fatal
+retentissement et acheva d'exaspérer les esprits. Les paroles du
+prélat doivent être comptées au nombre des circonstances qui ont le
+plus immédiatement provoqué la résistance au gouvernement de Charles
+X.</p>
+
+<p>L'événement du succès d'Alger, l'espoir d'exploiter la satisfaction
+que le pays en avait ressenti, peut-être aussi le désir de profiter
+de l'absence de madame la Dauphine <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> qui annonçait son retour
+décidèrent le conseil à signer ces historiques ordonnances que les
+directeurs occultes du Roi réclamaient depuis longtemps et que Charles
+X souhaitait de toute sa persévérante obstination. C'est bien de lui
+qu'on a pu dire avec vérité: «Il n'a rien appris, il n'a rien oublié.»</p>
+
+<p>On m'a raconté qu'au dernier conseil, tenu le dimanche, ces fatals
+papiers, dont la teneur avait été discutée et convenue le mercredi
+précédent, se trouvèrent sur la table; mais, au moment de les signer,
+toutes les mains semblèrent se paralyser. Le nom du Roi y était
+apposé; il s'impatientait des hésitations et sortit du cabinet. Alors
+monsieur de Polignac, qui a toujours plus de c&oelig;ur que de cervelle
+pour savoir le conduire, prit la plume et mit le nom de Polignac sous
+celui de Charles: «Maintenant, messieurs, dit-il, la signature du Roi
+est légalisée; la vôtre n'est plus nécessaire, vous signerez si vous
+voulez. Pour moi, je ne crains pas la responsabilité de mes actes.»
+Tous signèrent à l'envi.</p>
+
+<p>Malgré le secret dont on entourait cette déplorable décision, il en
+perçait assez pour provoquer une sérieuse inquiétude. Toutefois, on
+voyait une telle incurie dans les gens chargés des affaires publiques
+que les indiscrétions des ultras et des amis du Roi n'éveillaient pas
+suffisamment l'attention. Cependant plusieurs prêtres avaient parlé,
+même en chaire, de l'abaissement prochain de l'impie.</p>
+
+<p>Les jésuites se montraient plus exultants que jamais. Le conseil de
+conscience du Roi ne cachait pas sa satisfaction, et enfin monsieur
+Rubichon avait révélé à monsieur Greffuhle le texte même des
+ordonnances sans réussir à le persuader. Cela paraissait si
+extravagant que l'on n'y pouvait croire, d'autant que rien
+n'annonçait <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> des mesures prises pour soutenir la révolution
+qu'on méditait dans le gouvernement du pays.</p>
+
+<p>Monsieur de Rothschild, banquier de l'État et se croyant très avant
+dans la confiance du gouvernement, alla le dimanche même demander à
+monsieur de Peyronnet ce qu'il fallait penser des bruits qui
+circulaient. Le ministre lui exprima son étonnement qu'un homme aussi
+sage y pût accorder la moindre importance; la malveillance seule,
+selon lui, pouvait les répandre: «Du reste, ajouta-t-il, voulez-vous
+une preuve matérielle de leur fausseté? Tenez, regardez.»</p>
+
+<p>Il lui montra son bureau couvert des lettres closes qu'il signait pour
+convoquer les députés à la séance royale de l'ouverture de la session.
+La plupart, en effet, furent expédiées pas le courrier de ce jour.</p>
+
+<p>Monsieur de Peyronnet, en quittant monsieur de Rothschild, se rendit à
+Saint-Cloud où l'on signait les ordonnances; et monsieur de Rothschild
+alla dîner à la campagne chez madame Thuret où se trouvait invité tout
+le corps diplomatique.</p>
+
+<p>La visite qu'il avait faite au ministre de l'intérieur et les lettres
+closes, vues sur son bureau, firent la nouvelle de ce dîner et
+rassurèrent les esprits. Quelques-uns des convives s'arrêtèrent chez
+moi au retour, et me racontèrent ce qu'ils y avaient appris.</p>
+
+<p>Le <i>Moniteur</i> du lendemain contenait les ordonnances. Monsieur de
+Rothschild ne fut pas le seul trompé. Monsieur de Champagny,
+sous-secrétaire d'État de la guerre et dirigeant le ministère en
+l'absence de monsieur de Bourmont, était à la campagne; il ne reçut le
+<i>Moniteur</i> que le mardi soir et ne put arriver à Paris que le
+mercredi. Aussi monsieur le Dauphin disait-il, en se frottant les
+mains: «Le secret a été si bien gardé que Champagny ne l'a su que par
+le <i>Moniteur</i>.» Le duc de Raguse, <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> destiné in petto à soutenir
+ces insoutenables mesures, avait été tenu dans la même ignorance.</p>
+
+<p>Monsieur de Polignac s'était surpassé dans la profonde incapacité
+qu'il avait déployée dans toute cette circonstance. Presque tous les
+chefs de la garde royale étaient absents par congé, aussi bien que les
+autorités militaires de la ville de Paris; et trois des régiments de
+la garde avaient été envoyés en Normandie, à l'occasion des troubles
+excités par les incendies dont j'ai fait mention.</p>
+
+<p>Rien, en un mot, n'avait été prévu, ni préparé; et on se jetait dans
+ces témérités sans précaution comme sans effroi. Le fait est que, dans
+leurs étroits cerveaux et ne vivant que sous l'influence de leur
+propre parti, ni le Roi, ni son ministère n'avaient prévu d'obstacles;
+et ils ne s'étaient point armés pour une lutte qu'ils ne croyaient pas
+avoir à redouter. C'est l'explication et peut-être l'excuse de leur
+conduite. Ils pensaient répondre par les mesures qu'ils adaptaient aux
+intérêts moraux de la France et se flattaient d'être soutenus, dans
+cette pieuse entreprise, par une assez grande partie du pays pour que
+la poignée de factieux qui s'y opposeraient n'osât pas témoigner son
+ressentiment.</p>
+
+<p>Hélas! il s'est trouvé que c'était la nation toute entière. Je dis
+<i>toute entière</i>, car, dans les premiers temps, aucune voix, pas même
+au milieu de ceux qui ont suivi Charles X jusqu'à Cherbourg, n'a osé
+s'élever pour justifier les démarches qui l'avaient précipité dans cet
+abîme, et jamais souverain n'est tombé devant un assentiment plus
+unanime.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> <i>APPENDICES</i><br>
+QUELQUES CORRESPONDANTS DE MADAME DE BOIGNE</h2>
+
+<h3>I<br>
+<span class="smcap">La reine Marie-Amélie.</span></h3>
+
+<p class="right10">Twickenham, ce 16 janvier 1817.</p>
+
+<p>Ma chère Adèle, Vous avez été bien aimable de Vous rappeller de moi en
+m'envoyant un échantillon de votre charmant ouvrage. Nous avons tous
+admiré le gout, la patience et l'excellence de l'aimable ouvrière, je
+n'espère pas de pouvoir Vous imiter, mais, avec un si bon modèle sous
+les yeux, je travailleré avec plus d'ardeur, et mon ouvrage me
+deviendra doublement agréable en pensant à Vous. Vos dignes Parens ont
+donné une charmante petite soirée à mes enfans et ceux-ci n'appellent
+plus M<sup>me</sup> d'Osque <i>notre amie</i>. J'espère que Vous serez entièrement
+quitte du rhûme que vous avez souffert; nous parlons bien souvent de
+vous avec vos Parens, car je vois bien que c'est la conversation qui
+leur fait plus de plaisir, et à moi de même. Ma s&oelig;ur et mon mari me
+chargent de tous leurs complimens pour Vous et, en Vous embrassant
+avec toute l'amitié, je suis</p>
+
+<p>Votre bien affectionnée</p>
+<p class="right10 smcap">Marie-Amélie.</p>
+
+<p class="p2 right10">Samedi 20 mars 1819.</p>
+
+<p>Ma chère Adèle, Vous avez rendu bien justice à mon c&oelig;ur en
+m'apprenant que votre pauvre mère est arrivée heureusement <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> à
+Paris; j'espère que le repos, la tranquillité et le bonheur de se voir
+entourée de ses enfans la remettront aussi parfaitement que je le lui
+souhaite. Dès que ma s&oelig;ur sera rentrée, je lui donnerai votre
+billet et je suis sûre d'avance du plaisir qu'elle et mon mari
+éprouveront en apprenant l'arivée de vos dignes parens, car nous
+partagions vivement vos inquiétudes à ce sujet. Remerciez bien votre
+mère du paquet dont elle a bien voulû se charger pour moi,
+exprimez-lui bien tout l'intérêt que je prends à sa santé et dites-lui
+mille amitiés tant à Elle qu'à M<sup>r</sup> d'Osmond de la part du trio qui
+est toujours le même. Je partage sincèrement votre joie, ma chère
+Adèle, et je suis de tout mon c&oelig;ur en vous embrassant tendrement.</p>
+
+<p>Votre bien affectionnée</p>
+<p class="right10 smcap">Marie Amélie.</p>
+
+<p class="p2 right10">Thuileries, ce 29 juillet 1833.</p>
+
+<p>J'étois bien sûre, ma chère amie, que vous prendriez une part bien
+vive à mes joies de Grand-Mère; vous avez toujours si bien compris et
+partagé tous mes sentimens. J'ai trouvé votre si aimable lettre ici en
+sortant de voiture, j'aurois voulu pouvoir vous en remercier tout de
+suite, mais la fatigue que j'éprouvois avant hier au soir et l'emploi
+de toute la journée d'hier ne m'en ont pas laissé le temps. J'ai
+laissé Louise à merveille assise dans son lit, et ayant à ses côtés
+son joli enfant qu'elle aime déjà beaucoup, et pour lequel j'éprouve
+tous les sentiments de Grand-Mère; la santé de Louise ne me donnant
+aucune inquiétude, je tenois beaucoup à me trouver dans ces journées
+au poste où mon c&oelig;ur et mon devoir m'appelloient; je suis arrivée
+avec Clémentine, Marie ayant préféré de rester auprès de sa s&oelig;ur;
+je compte partir après demain soir pour aller l'y rejoindre et rester
+encore quelques jours à soigner Louise. Les journées ici se sont très
+bien passées, celle de hier a été des plus brillantes; les plaisirs se
+sont succédés sans discontinuer pendant plus de douze heures, le calme
+et la tranquillité ont été parfaits et si, pendant la Revue, quelque
+cri inconvénant s'est fait entendre, il a été <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> étouffé par les
+acclamations avec lesquelles on a salué le Roi; ces acclamations se
+sont rénouvellées encore avec plus d'ardeur et d'affection dans la
+tournée qu'il vient de faire ce matin et aucun autre cri s'y est mêlé.
+Je suis bien peiné des inquiétudes que vous éprouvés pour la santé de
+votre père et je sais combien vos tendres soins lui sont nécessaires.
+Veuillez bien lui dire mille choses de ma part et recevoir Vous même
+l'assurance de toute mon ancienne et constante amitié.</p>
+
+<p>Votre bien affectionnée</p>
+<p class="right10 smcap">Marie Amélie.</p>
+
+<p class="p2 right10">Laeken, ce 5 août 1833.</p>
+
+<p>Il m'a été impossible, ma chère Amie, de trouver un moment avant
+celui-ci pour Vous remercier de votre lettre du 31 et des intéressants
+détails que vous m'avez donnés et que j'ai communiqués seulement au
+Roi. J'espère qu'à votre retour à Châtenay Vous aurés trouvé M.
+d'Osmond bien, je vous prie de lui dire bien des choses de ma part.
+J'ai trouvé mon accouchée et son joli enfant à merveille; il sera
+baptisé solennellement jeudi prochain, et je repartirai samedi pour
+retrouver mes pénates où je me retrouve toujours avec tant de plaisir;
+en attendant, je Vous embrasse avec toute l'amitié qui est d'ancienne
+date.</p>
+
+<p class="p2 right10">Brusselles, ce 21 avril 1835.</p>
+
+<p>Ma s&oelig;ur m'a appris le cruel malheur que Vous avez éprouvé, ma chère
+amie, et je ne veux pas tarder un moment à Vous exprimer toute la part
+que j'y prends. Perdre l'objet de tant de soins et d'affections et le
+perdre d'une manière si affreuse c'est bien déchirant pour un c&oelig;ur
+comme le votre, et le mien, qui Vous est bien attaché, s'associe à vos
+peines. Je ne Vous en dirai pas davantage; je vous plains avec tout le
+sentiment de la plus sincère amitié.</p>
+
+<p>Votre bien affectionnée</p>
+<p class="right10 smcap">Marie-Amélie.</p>
+
+<p class="p2 right10"><span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> Thuileries, ce 25 7<sup>bre</sup> 1835.</p>
+
+<p>Je m'empresse, ma Chère Comtesse, de rectifier une erreur involontaire
+que j'ai commise hier. Il n'est que trop vrai que M. Cholet, chef
+d'escadron du 6<sup>me</sup> dragons, brave officier, a péri aux journées de
+juin 1832, et qu'alors j'ai vû sa veuve et que je me suis intéressée à
+son sort, il n'y a que le Cousin que je ne puis vérifier. J'ai encore
+parlé au Roi des deux protégés du G<sup>l</sup> Pozzo et il m'a chargée de lui
+remettre de nouveau des petites notes à leur sujet pour pouvoir les
+rappeler à ses Ministres; si cela n'a pas encore été fait, ce n'est
+pas faute de bonne volonté du Roi qui serait charmé de faire quelque
+chose d'agréable au Général. Adieu, ma Chère, Vous conoissez mon
+ancienne et bien sincère amitié pour Vous.</p>
+
+<p class="p2 right10">Lausanne, ce 10 8<sup>bre</sup> 1852.</p>
+
+<p>Ma chère Amie, en arrivant ici j'apprends l'affreux malheur qui est
+arrivé à votre neveu, je sens combien cela doit être douloureux pour
+Vous et c'est un besoin pour mon c&oelig;ur de vous exprimer combien je
+partage votre peine, combien je plains ses pauvres parens. J'ai trouvé
+Hélène en pleine voie de convalescence et remise de son accident. Je
+n'ai que le temps de Vous renouveller l'assurance de toute mon amitié.</p>
+
+<p class="p2 right10">Ramsgate, ce 7 août 1853.</p>
+
+<p>Ma Chère Comtesse, j'apprends à l'instant le malheur qui vient de Vous
+frapper et je m'empresse de Vous exprimer la part que j'y prends, je
+m'associe à votre douleur; il est si cruel de perdre une s&oelig;ur et
+une Amie; combien je vous plains; combien je plains votre pauvre
+frère, ses Enfans, et les pauvres que votre Belle s&oelig;ur secourait
+avec tant de zèle et de charité. Elle en retrouvera la récompense dans
+le ciel. Je me suis fiée à l'aimable complaisance de notre commune
+Amie, la bonne Mme Mollien, pour vous donner de mes nouvelles et de
+celles de tout ce qui m'est si cher, mais je n'ai pas voulu lui
+<span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> céder la plume dans un moment ou Vous étiés malheureuse et ou
+je tenois à Vous exprimer moi même tout ce que mon c&oelig;ur sentoit
+pour Vous; je forme des v&oelig;ux pour que cette secousse n'aie pas
+causé un nouvel ébranlement à votre chère santé. Je veux, en même
+temps, Vous remercier de vos deux chères lettres du 21 avril et 5
+juin; si je ne réponds pas aussi tôt que je le voudrois, je vous
+assure pourtant qu'elles me font bien plaisir, prenant le plus vif
+intérêt à ce qui vous concerne et rien ne pouvant altérer mon ancienne
+amitié pour Vous. J'espère que la santé du respectable Chancelier se
+conserve bien, parlez lui de moi, il connait mes sentimens pour lui;
+j'ai été bien peinée du malheur que ses Enfans ont encore éprouvé. Je
+suis venue passer quelques jours ici avec Aumale et sa famille qui y
+sont depuis six semaines; Hélène et ses Enfans sont venus me
+rejoindre; j'ai de bonnes nouvelles de tous mes chers Absens, et je me
+dispose à aller passer l'hiver à Seville, si les circonstances le
+permettent; je vous remercie de tout ce que vous me dites au sujet du
+mariage de mon petit fils, tout me fait espérer qu'il sera heureux,
+quoique je le trouve trop jeune. Adieu, ma chère Amie, comptez
+toujours sur toute l'amitié de votre bien affectionnée</p>
+
+<p class="right10 smcap">M. A.</p>
+
+<p class="p2 right10">Nervi, ce 16 février 1856.</p>
+
+<p>Ma Chère Comtesse, j'ai prié notre commune Amie, la bonne Mme Mollien,
+d'être mon interprète auprès de Vous, ma santé ne me permettant pas de
+Vous écrire comme je l'aurois désiré depuis longtemps; mais, à
+présent, que, graces à un retour de beau temps, mes forces reviennent
+journellement, je ne veux plus tarder à Vous remercier de votre lettre
+du 3 de ce mois, des bons v&oelig;ux qu'elle contient, et à Vous offrir
+ceux que je forme pour votre conservation et pour votre bonheur. J'ai
+vû avec peine que la santé du Chancelier vous avoit donné des
+inquiétudes, heureusement j'ai appris depuis qu'il étoit parfaitement
+rétabli, j'espère qu'il ne doute pas du vif et constant intérêt que
+je lui porte. J'ai bien pensé au chagrin <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> que vous avoit causé
+la mort de M. Molé, il est si triste de voir ainsi finir les uns après
+les autres des anciens amis qu'on ne retrouve plus. Nemours et sa
+femme me chargent de Vous remercier de votre bon souvenir et de Vous
+dire bien des choses de leur part, ils me soignent avec une constante
+tendresse. Quant à Clémentine; elle est retournée chez Elle depuis le
+mois de Xbre; et Elle a eu son fils ainé avec une fièvre typhoïde qui
+l'a fort inquiétée; il en est à présent entièrement rétabli. Adieu, ma
+Chère Amie, comptez sur tous les anciens et constants sentimens pour
+Vous de la vieille solitaire, de</p>
+
+<p>Votre bien affectionnée</p>
+<p class="right10 smcap">Marie Amélie.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> II<br>
+<span class="smcap">Madame Adélaïde d'Orléans.</span></h3>
+
+<p class="right10">Saint Cloud, jeudi 12 mai 1831.</p>
+
+<p>C'est du fond de mon âme ma chère, que je vous plains et que je
+partage vos regrets, je sais que vous souffrez doublement et de votre
+douleur et de celle de votre malheureux père, dites lui combien nous
+sommes occupés de lui, soyez notre bonne interprète auprès de lui, je
+vous en prie; j'avais besoin de vous exprimer ce que mon c&oelig;ur sent
+pour vous dans cette cruelle circonstance et combien il vous comprend;
+je vous embrasse tendrement</p>
+
+<p class="right10 smcap">L. Adélaïde L. D'Orléans.</p>
+
+<p><i>P. S.</i> Faites moi donner de vos nouvelles et de celles de votre
+pauvre père. Le Roi, la Reine me chargent d'être leur interprète
+auprès de vous et de lui, c'est au nom de tous.</p>
+
+<p>(<i>Les lignes suivantes sont de la main de la reine Marie-Amélie.</i>)</p>
+
+<p>C'est de tout mon c&oelig;ur que je m'unis à ma s&oelig;ur pour vous dire
+combien je suis occupée de vous et de votre père, combien je vous
+plains et combien je partage tous vos regrets; vous connaissez mon
+ancienne amitié pour vous.</p>
+
+<p class="p2 right10">S<sup>t</sup> Cloud, 15 juillet 1831.</p>
+
+<p>Je suis bien fâchée de vous avoir manquée hier, ma chère comtesse,
+nous étions à Paris; je crois, et j'espère que la journée d'hier
+déconcertera un peu tous les mauvais sujets et les agitateurs de tous
+les partis par l'indignation que le peuple et les ouvriers ont
+manifestée aux acteurs de ces coupables <span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> tentatives. Je vous
+remercie beaucoup de votre intéressante lettre, et de l'extrait
+curieux qu'elle contenait; je regrette que ce soit encore votre projet
+de venir dimanche, car je ne pourai en profiter; nous allons passer la
+matinée à Paris, mais j'espère et je vous demande de m'en dédomager un
+autre jour. Bonjour, ma chère comtesse, vous connaissez tous mes
+sentimens pour vous, c'est de tout mon c&oelig;ur que je vous en
+renouvelle l'expression; soyez, je vous en prie, ma bonne interprète
+auprès de votre excellent père.</p>
+
+<p class="right10 smcap">L. Adélaïde L. D'Orléans.</p>
+
+<p class="p2 right10">Neuilly, 24 juillet 1833.</p>
+
+<p>Ma chère comtesse, nous sommes bienheureux, nous venons de recevoir la
+délicieuse nouvelle que notre chère Louise est heureusement accouchée
+ce matin après deux heures de souffrances d'un beau garçon, elle et
+son enfant sont aussi bien que possible. Je sais combien vous
+partagerez notre joie ainsi que votre excellent père. Je vous
+embrasse bien contente.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> III<br>
+<span class="smcap">M. de Chateaubriand</span>.</h3>
+
+<p class="p2 right10">Paris, 31 juillet 1830.</p>
+
+<p>Sorti hier pour aller vous voir, j'ai été reconnu dans les rues,
+trainé et porté en <i>triomphe</i>, bien malgré moi, et ramené à la chambre
+des pairs où il y avoit réunion. Aujourd'hui, je suis si découragé par
+ma <i>gloire</i> que je n'ose plus sortir; je vais entrer dans une carrière
+périlleuse où je me trouverai presque seul, mais où je me ferai tuer,
+s'il le faut. Je veux rester fidèle à mes serments, même envers des
+parjures. Quel malheur d'être si loin de Vous! point de voiture, aucun
+moyen de communication.</p>
+
+<p>Mille hommages, Madame, je tâcherai de saisir quelque occasion pour
+aller jusques dans la rue d'Anjou. La nuit seroit le bon moment, mais
+je ne puis à cause des frayeurs de M<sup>de</sup> de Ch., des malades et des
+réfugiés qui m'ont demandé l'hospitalité. M<sup>de</sup> R. n'est pas revenue,
+je m'attende à la voir arriver à chaque instant.</p>
+
+<p class="p2 right10">Paris, le 13 mai 1831.</p>
+
+<p>Je me suis présenté à votre porte pour deux bien tristes raisons.
+Croyez, Madame, à toute la part que je prends à Votre douleur ainsi
+qu'à celle de Monsieur d'Osmond. Je vais quitter la France, je ne sais
+si je vous reverrai jamais. Si vous voulez bien me conserver, un
+souvenir, j'en serai plein de reconnoissance.</p>
+
+<p>Recevez, Madame, je vous prie, avec mes adieux, l'hommage empressé de
+mon respect.</p>
+
+<p class="right10 smcap">Chateaubriand.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> IV<br>
+<span class="smcap">Le Baron Séguier</span>,<br>
+consul général de France à Londres.</h3>
+
+<p class="right10">Londres, le 13 août 1830.</p>
+
+<p>Madame,</p>
+
+<p>Quoique très affairé et non moins souffrant, je ne veux pas laisser
+passer ce courrier sans vous accuser au moins réception de votre
+lettre du cinq du courant, et de l'incluse que je n'ai pu encore
+remettre, mais que je remettrai s'il y a lieu.</p>
+
+<p>La manière dont vous parlez de notre nouvel état de choses m'a fait
+grand plaisir, car elle prouve qu'il se confirme, et c'est la
+confiance en nous même, avec l'union, qui peut achever de nous sauver.
+On est ici dans l'admiration de nous; les papiers anglais ne sont
+pleins que d'amendes honorables sur notre mauvaise réputation passée;
+nous ne sommes plus bons à faire seulement des danseurs et des
+perruquiers, nous sommes ce qu'il y a de mieux dans le monde après les
+Anglais. Tous ces nouveaux éloges semblent donnés de bonne foi, et, si
+nous continuons à les mériter, une noble estime peut se former entre
+les deux peuples; nous marcherions alors unis, hand in hand, et le
+bonheur avec la liberté de l'Europe seraient assurés.</p>
+
+<p>Pouvez vous lire ce griffonage! ma main me refuse le service.</p>
+
+<p>Adieu, Madame, présentez l'hommage de mon dévouement à votre famille
+et ne doutez jamais de mon aussi réel que respectueux attachement</p>
+
+<p class="right10">b<sup>on</sup> <span class="smcap">Séguier</span>.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> V<br>
+<span class="smcap">Adrien de Montmorency, duc de Laval</span>.</h3>
+
+<p class="right10">Monsures, 5 Sep<sup>bre</sup>.</p>
+
+<p>Ma vieille amitié se sent très touchée, très émue des expressions
+singulièrement tendres et pénétrantes que je viens de lire dans votre
+lettre du 2. Vous accordez beaucoup d'intérêt et de pitié, à mes
+nouvelles douleurs. Cet excès de malheur, qui comble la mesures de mes
+misère, a remué en vous les souvenirs de notre intimité passée. Vous
+m'adressez de doux reproches que je suis très loin de mal recevoir.</p>
+
+<p>Mais pourquoi ai-je été blessé? c'est, pour ne rien dissimuler, que,
+depuis quelques années, notre amitié déjà si vieille, et si intime
+s'étoit encore resserrée par une confiance sans bornes de ma part.
+C'est que je vous aimois comme une s&oelig;ur de mon choix; c'est que je
+trouvois en vous, ma chère Adèle, une amie douée de raison, de
+jugement, de dévouement avec un charme infini dans le commerce de la
+vie; il y avoit alors sympathie en toutes choses, en toutes
+circonstances, entre vous, et moi. Nous étions alors amis dans toute
+la perfection de ce sentiment.</p>
+
+<p>Ainsi que nos parens nous avoient donné l'exemple de cette union
+inaltérable, cette seconde génération d'amis me sembloit réunir à la
+fois ce qu'il y avoit de plus solide, de plus doux et de plus
+honorable pour le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Qui donc a changé et bouleversé cet état de choses? qui a formé de
+nouvelles amitiés, de nouveaux liens, qui a repoussé nos vieux
+souvenirs? ce n'est pas moi. Vous avez raison lorsque vous dites
+qu'il ne faut pas rompre les vieilles liaisons <span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> pour en
+chercher de nouvelles; personne plus que moi n'est pénétré de ces
+puissantes admirables expressions de Shakespeare</p>
+
+<p class="poem">
+ «those friends thou hast, and their adoption tried<br>
+ grapple them to thy soul with hooks of steel.»</p>
+
+<p>Je veux répondre à votre procédé avec tendresse, et sans
+récrimination; j'irai vous voir incessament; s'il ne s'agissoit que de
+vous aimer comme une ancienne connoissance, de m'en tenir à l'agrément
+de votre esprit, à la distraction d'une des maisons les plus agréables
+qui existent encore à Paris, ce seroit déjà fait, ou plutôt, je ne
+vous aurois témoigné aucun dissentiment. Vous n'avez à vous plaindre
+de mes froideurs que parce que vous étiez placée beaucoup plus
+intimement dans mon affection, dans mon estime, dans ma confiance;
+encore une fois, je le répète, j'irai vous voir à ma 1<sup>re</sup> course au
+val, je vous serrerai la main comme autrefois, et nous essayerons tous
+deux de fermer cette playe et de guérir cette profonde blessure.</p>
+
+<p>Je retourne demain pour quelques jours à la r. de l'université; et
+bien loyalement je vous déclare, ma chère adèle, que j'ai été bien
+sensible à la lettre [que] je réponds.</p>
+
+<p>Je remets à Mad. Recamier ce mot pour vous, je pars pour Genève, et
+vous savez les consolations que j'y vais chercher: ne seroit-ce que ce
+secret, en commun avec moi, notre amitié seroit éternelle, et à l'abri
+des révolutions; la France, le pauvre pays pourroit être bouleversée
+dans ses entrailles que notre vieille amitié fraternelle n'en pourroit
+être altérée, n'importe la différence de nos couleurs.</p>
+
+<p>Ainsi pardonnez moi ma solitude, et jurez moi amitié; c'est un serment
+qui ne sera changé, ni violé par moi.</p>
+
+<p class="right10 smcap">Adrien.</p>
+
+<p>Samedi 28.</p>
+
+<p>Écrivez à M. Louis Bellanger, poste restante à Genève.</p>
+
+<p class="p2 right10"><span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> 17 mars, Gênes [1831].</p>
+
+<p>Avant hier soir à 11 h. 1/2 lorsque je lisois quelques pages angloises
+de Walter-Scott pour endormir mes chagrins sans y réussir, est entré
+dans ma chambre un ambassadeur poudré, de la meilleure compagnie, de
+doctrine pas si bonne à mon sens, mais si agréable dans les manières
+et si amical dans les souvenirs, que j'ai joui beaucoup de cette
+visite inattendue.</p>
+
+<p>Vous pénétrez que c'est d'un de vos amis, ou au moins d'une de vos
+connoissances que je veux parler; il alloit en toute diligence là où
+je l'avois accueilli, il y a cinq ans, avec sa femme et sa famille.</p>
+
+<p>Depuis mon départ de Paris, je n'avois rencontré si bonne,
+intéressante, instructive conversation; cet entretien a éclairci, a
+raffraichi toutes mes idées sur des sujets, des complications bien
+confuses pour ma pauvre ignorance.</p>
+
+<p>Il est reparti immédiatement en toute diligence pour sa destination.</p>
+
+<p>Il me parait évident que vous êtes trop loyal dans votre cabinet pour
+ne pas vouloir de guerre, pour en rejetter les horreurs et les
+chances, à quelque prix que ce soit, pourvû que vous soyez les
+Maîtres, ce qui peut n'arriver pas; il est permis de s'en inquiéter.</p>
+
+<p>Vous étiez bien aimable, amical dans votre d<sup>niére</sup> lettre. Vous
+vouliez me consoler de choses inconsolables; ce qui n'est pas dans la
+puissance humaine. Vous reverrais-je dans quelques semaines, quelques
+mois? Je ne le sais. Toujours, et dès ma jeunesse, j'ai eu horreur des
+injures et des outrages qui ne peuvent se venger avec l'aide d'un seul
+bras; me garantirez vous le repos dans la dignité? dans toute
+l'Europe, je puis voyager. Mon nom, j'ose le dire, est un noble
+passeport, ma conduite une bonne lettre de recommandation; avec ces
+deux choses, je puis aller, séjourner dans toutes les monarchies de
+tous les tempéramens, comme dans les 22 républiques de la Suisse; je
+trouve ma place au 1<sup>er</sup> rang de la société, à Genève, comme à
+Londres, Vienne, Rome, etc. <span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> Chez nous, il n'y a rien de cela;
+ce nom et cette conduite, c'est un soupçon, c'est une surveillance,
+une perquisition.</p>
+
+<p>Dieu m'est témoin que les nobles inconvéniens, les dangers, je ne les
+appréhende pas.</p>
+
+<p>En vérité, je ne sais si ce n'est pas une inconvenance, un
+mal-à-propos de causer ainsi tout haut, et de vous importuner de mes
+irrésolutions; quoiqu'il en soit, c'est la franchise de l'amitié; et
+la mienne est de si vieille date et de si bonne trempe que vous n'avez
+jamais pû recueillir un plus sincère hommage.</p>
+
+<p>Je m'étonne que notre amie Juliette ne m'envoie jamais un souvenir; je
+m'en sens plus humilié que blessé, puisqu'enfin j'étois le plus ancien
+de ses amis; j'ai souvenance d'une petite lettre sans réponse au
+commencement de l'année.</p>
+
+<p>Mille complimens à Poz...; j'avais vû son neveu à Florence, aimé et
+goûté dans la meilleure compagnie.</p>
+
+<p class="p2 right10">25 mai, Milan [1831]</p>
+
+<p>Une lettre du 17 que je reçois à l'instant de Caroline m'informe de
+l'objet d'une course qu'elle fesoit à Paris pour donner à votre pauvre
+père un témoignage de son intérêt à sa profonde douleur. Cette
+douleur, ma chère amie, est également la vôtre; et qui sait mieux que
+moi en mesurer l'étendue, et apprécier tout ce qu'elle renferme
+d'amertume! une mère dont jamais vous ne vous étiez séparée; la
+famille la plus unie, la plus dévouée, la plus intimement dévouée les
+uns envers les autres qui exista jamais! je connois donc tout ce que
+vous devez souffrir, tout le poids de cette insupportable douleur,
+tout ce que le ciel a réservé de chagrins pour les vieux jours de
+votre si bon et si vénérable père. Veuillez lui offrir les intimes
+hommages de ma vieille amitié héréditaire; je sens pour lui ce que
+sentiroit mon angélique Mère, si elle étoit encore sur cette terre;
+dans toutes les circonstances qui nous brisent le c&oelig;ur, nous devons
+les partager; nous aimer beaucoup enfin, par la raison que les
+sentimens prennent une double force lorsqu'ils sont transmis de
+génération en génération.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> Voilà, ma très chère Adèle, l'expression des 1<sup>ers</sup>
+mouvements que produit dans mon âme si ouverte à toutes les émotions
+douloureuses la lettre de Caroline. Veuillez, je vous en conjure, vous
+en pénétrer, et offrir aussi à votre frère les assurances de toute ma
+sensibilité.</p>
+
+<p>Le 4 de ce mois, je vous répondois, et je vous disois les alarmes que
+me causoit la poitrine de mon petit compagnon. C'est cette cruelle
+maladie qui nous retient ici depuis 5 semaines; il est en
+convalescence à présent; le médecin très habile se flatte que la playe
+au poumon est cicatrisée; nous espérons pouvoir nous mettre en route
+dans une 12<sup>aine</sup> de jours. Nous voyagerons lentement avec les plus
+excessives précautions; nous irons d'abord séjourner à Lausanne; c'est
+là que je vous demande une réponse; vous ne la refuserez pas à une
+vieille amitié qui sympathise si étroitement avec vos chagrins. À
+Lausanne, je prendrai mes dernières résolutions, c. à. d. des
+résolutions pour quelques semaines, quelques mois; ce n'est pas la
+moindre des peines que de vivre toujours dans le doute, et d'user sa
+vie dans l'incertitude du lendemain.</p>
+
+<p>Les papiers f<sup>ois</sup> annoncent que leur héros est parti pour Genève. Je
+n'apprends pas que Juliette ait encore prit ce parti. Mais quel est
+l'établissement que va former son ami? et de qui le compose-t-il? son
+génie et sa femme ne lui suffisent pas. C'est sans doute à la campagne
+qu'il va le poser, on m'avoit parlé de Coppet; cela n'appartient-il
+pas à la veuve d'Auguste?</p>
+
+<p>J'ai vu des arrivans de Vienne qui disent des merveilles de votre ami
+Marm., de ses habitudes avec un jeune homme de 20 ans, et de ses
+intimités avec un ministre de Po. Il y a là dedans plus de diplomatie
+que d'affection.</p>
+
+<p>Adieu, chère et malheureuse amie; quelque soit votre sort et le mien,
+je ne cesserai de vous aimer de la tendresse la plus fraternelle.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> VI<br>
+<span class="smcap">M. Thiers</span></h3>
+
+<p>Madame,</p>
+
+<p>Je vous demande pardon de ne pas avoir répondu plutôt à votre aimable
+lettre; quand vous recevez ma réponse, vos v&oelig;ux seront ou déçus ou
+accomplis.</p>
+
+<p>Vous savez que j'ai toujours le plus grand penchant à faire ce qui
+vous est agréable, et à me conserver votre amitié; permettez-moi de ne
+pas vous en dire davantage aujourd'hui, et de faire ce que je n'ai
+jamais fait, c'est à dire le mystérieux.</p>
+
+<p>En attendant que j'aie le plaisir de vous voir, agréez, madame,
+l'hommage de mon respect et de mon attachement.</p>
+
+<p class="right10 smcap">A. Thiers</p>
+
+<p>Jeudi 14.</p>
+
+<p class="p2 right10">Madame,</p>
+
+<p>Je suis tout disposé à prendre votre femme de chambre, mais à une
+condition c'est que vous ne l'avertirez que lorsque je vous donnerai
+le signal; alors je vous prie de l'envoyer prendre, de me la faire
+arriver sur le champ, sans aucune explication préalable. Quant à moi,
+je la mettrai en voiture et la ferai partir sans qu'elle ait pu voir
+toute la nation Carliste et prendre leurs ordres, leurs instructions,
+et surtout leur <i>télegraphie</i>. Je vous demande pardon de ces
+précautions, mais, depuis que ma fatale destinée a fait de moi un
+chef <span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> d'assassins, Elle en a fait aussi un geolier, et je suis
+obligé à mille man&oelig;uvres révoltantes.</p>
+
+<p>Adieu, madame, croyez-moi l'un de vos amis les plus respectueux et les
+plus dévoués</p>
+
+<p class="right10 smcap">A. Thiers</p>
+
+<p>Samedi matin 24.</p>
+
+<p class="p2 right10">Madame,</p>
+
+<p>Vous auriez grand tort de croire que je vous ai oubliée, car ce serait
+me supposer ingrat. Je ne le suis pas, je vous assure, et je songe
+toujours avec une reconnaissance bien sentie à la bienveillance que
+vous m'avez témoignée. Ce n'est pas chose si commune que la
+bienveillance pour la si mal accueillir. Mille affaires, mille soucis
+m'ont toujours empêché d'aller vous présenter mes hommages. Je n'ose
+même plus en former le projet, tant j'acquiers l'expérience de
+l'instabilité de nos pauvres projets à nous, gens tourmentés. Je
+saisirai la première occasion de votre passage à Paris pour aller vous
+demander ma grâce. En attendant, je ne manquerai pas d'attacher un
+grand prix à votre recommandation en faveur de M. de Chateaugiron. Je
+le sais homme de mérite et d'expérience et propre à bien administrer.
+J'ai beaucoup et beaucoup de candidats, mais je vous promets de placer
+celui-ci en bon rang.</p>
+
+<p>Croyez, Madame, à mon respectueux et sincère attachement.</p>
+
+<p class="right10 smcap">A. Thiers</p>
+
+<p>11 septembre 1834.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> VII<br>
+<span class="smcap">M. Hyde de Neuville</span></h3>
+
+<p class="right10">de la préfecture de police, 18 juin 1832.</p>
+
+<p>Je vous remercie mille fois, Madame; je reconnais, à votre obligeante
+lettre adressée à Madame de Neuville, votre bienveillante amitié pour
+moi, vous savez tout le prix que j'y attache et combien je vous suis
+dévoué; <i>quand même</i>, je viens vous demander un service, c'est,
+quelque traitement qu'on me fasse éprouver, de ne rien demander pour
+moi à un gouvernement dont je n'accepterais aucune faveur ... je ne le
+crains point, je ne l'aime point et, après ce qui vient de se passer,
+vous pouvez concevoir aisément tous les sentimens que je lui voue. Il
+n'a rien contre moi, il le sait; il sait plus, il sait <i>qu'il ne peut
+rien avoir contre moi</i> car il n'y a pas une de mes actions qui ne
+puisse être produite au plus grand jour, mais il a voulu justifier des
+mesures odieuses, arbitraires, et il s'est empressé de profiter d'une
+accusation absurde, qui part d'un courtisan du pouvoir ou d'un sot,
+pour mettre en avant des noms que la France connait et qu'à juste
+titre elle estime. C'est à nous maintenant à <i>demander compte de
+l'accusation</i>. Pour moi, j'étais très éloigné de croire qu'il fut
+utile de conspirer contre un gouvernement qui sait si bien se suicider
+et travailler à sa ruine; je disais à tous, <i>laissez faire</i> et je
+suivais cette règle avec autant de modération que de patience; je
+mettais quelque dignité, après m'être retiré des affaires en homme de
+c&oelig;ur, à garder le silence, et à attendre tout, <i>du tems, de la
+raison publique, de la force des choses</i>, ... mais, enfin, on me
+déclare la guerre; je l'accepte et j'espère que toute la France sera
+pour moi. <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> Un ilote est encore bien fort quand il a du sang
+français dans les veines, du courage et l'amour le plus sincère du
+pays et de ses libertés, enfin quand il peut publier tous ses actes et
+afficher tous ses écrits.</p>
+
+<p>Voici la lettre que je reçois à l'instant d'un homme de beaucoup de
+talent dont les opinions ne sont pas les miennes.</p>
+
+<p>«Votre arrestation m'a causé autant de douleur que de surprise; je
+suis moi-même à moitié proscrit, mais, si le ministère et l'assistance
+d'un homme auquel votre caractère public et privé a inspiré une haute
+estime, peuvent vous être utiles, disposez de moi.»</p>
+
+<p>Si cette lettre était tombée aux mains de M<sup>r</sup> le procureur général de
+Rennes, ce serait là un chef grave d'accusation; un homme du
+mouvement, écrivant à un légitimiste <i>disposez de moi</i>&mdash;à coup sur
+j'ai dirigé non seulement les mouvemens de l'ouest mais aussi les
+républicains de l'église S<sup>t</sup> Merry&mdash;il y a des hommes qui ne
+conçoivent pas qu'on puisse avoir du c&oelig;ur et se montrer noble et
+généreux dans tous les partis.</p>
+
+<p>Adieu, Madame; je souffre encore beaucoup; je vais demander au juge
+d'instruction une maison de santé ou Mad<sup>e</sup> de Neuville pourra me
+suivre; je suis, du reste, accablé de soins par M<sup>r</sup> Carlier qui a bien
+voulu me retirer chez lui, et me faire sortir d'un nid de voleurs,
+mais mon état de faiblesse exige des soins particuliers. Je verrai si
+M. le juge d'instruction croit ma parole aussi sure que des verroux.
+Agréez l'hommage de mon respect et de mon attachement</p>
+
+<p class="right10 smcap">Hyde de Neuville</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> VIII<br>
+<span class="smcap">L'Amiral de Rigny</span></h3>
+
+<p class="right10">Paris, lundy [1832].</p>
+
+<p>J'espère, Madame, que vous êtes plus au courant que moi d'une
+situation qui me paraît s'embrouiller de plus en plus; vos amis vous
+instruisent et, comme on me dit qu'ils se plaignent de moi, je n'ose,
+devant vous, être trop contradictoire.</p>
+
+<p>Il est bon cependant, que vous sachiez, (bon, j'entends pour moi), du
+vrai, sans le vernis obligé.</p>
+
+<p>M. de Broglie était un homme trop honorable pour que je fasse une
+objection personnelle et, malgré quelque précipitation désobligeante
+de la part du Roi envers mon oncle, accusé déjà, si je refusais, de
+faire manquer une combinaison si difficile à terminer, j'acceptais si
+le duc de Broglie se décidait.</p>
+
+<p>Cela se passait le <i>dimanche</i>; le mardi, M. de B. apporta ses
+conditions au Roi: il s'agissait de Guisot, Seb ... et un autre qu'il
+fallait faire entrer sans portefeuille.</p>
+
+<p>Ici, je fis objection, et contre le sistème des ministres sans
+portefeuille et un peu contre l'invasion trop complette de ce qu'on
+appelle les doctrinaires, et j'offris ma place; Barthe en fit de même,
+et Thiers déclarat qu'il ne croyait pas cette combinaison possible
+avec la chambre.</p>
+
+<p>C'était un <i>sine qua non</i> de la part du duc de B.; force fut de
+retourner à Dupin; à l'heure où je vous écris, on attend sa réponse et
+son arrivée. Je n'y compte pas trop, car c'est un singulier personage
+qui n'acceptera pas la présidence du maréchal.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> Je passe rapidement sur les épisodes et les intrigues; toute
+la mienne est là sous vos yeux et, plus que jamais, je désire d'être
+hors d'un cercle vicieux où on ne peut dire la vérité sans choquer
+quelqu'un, ou blesser ses amis, où la prévoyance est taxée de
+dissolvance et les calculs raisonés de calculs égoïstes.</p>
+
+<p>M. de Taleyrand part demain soir. Le dehors ne s'embellit pas;
+Matuchewitz a fait manquer à Londres une <i>Coërtion fiscale</i> qu'aurait
+sans lui adoptée la conférence.</p>
+
+<p>Pozzo crie sur les toits à Vienne que c'est une horreur de vouloir
+dépouiller encore le roi de Hollande; la Prusse ne veut pas de nos
+rassemblements de troupes, pas de siège d'Anvers, et se borne à ne
+rien dire contre la coertion navale que chaque jour rend désormais
+illusoire; chacun parle de sa dignité nationale, de son intérieur et
+prétend ne plus rien sacrifier au notre. Voilà comme nous allons
+aborder la session, et de plus les recriminations et le reste.</p>
+
+<p>Je vous confie ces embarras, Madame, dont les doctrinaires ne nous
+sauveraient pas!</p>
+
+<p>On peut voir maintenant si j'avais tant de tort, en priant de différer
+les épousailles, et de ne pas presser le départ, toujours à tems, des
+princes, de Gérard, et de tout ce monde belliqueux.</p>
+
+<p>Quant à la composition ministérielle, j'ignore ce qui se fera. Le
+maréchal a été soufflé de mettre d'Argout aux aff. étr. il veut
+Bassano ou Rayneval et tous les deux; moi, si j'ai voix et que je
+reste, je demanderai Thiers. On dit qu'Humann ne veut plus; M. Louis
+en tous cas ne voudra plus rester, Montalivet dit qu'il se retirera,
+mais le Roi veut encore essayer de s'arranger avec Dupin.</p>
+
+<p>Voilà des noms et des projets en l'air; veuillez les prendre pour ce
+qu'ils valent et n'en pas nommer le narrateur, votre humble et dévoué,
+Madame.</p>
+
+<p class="right10 smcap">H. de R.</p>
+
+<p class="p2">Il est 9 heures du matin, et rien de fait ou du moins de connu pour
+moi.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> Le Roi est reellement le plus embarassé, et s'est embarassé
+lui-même.</p>
+
+<p>M. de Broglie a decidément refusé encore, hier soir, d'entrer sans le
+cortège qu'il demandait.</p>
+
+<p>Reste toujours la question de savoir si on le prendra tel qu'il veut
+être accompagné ou si on essayera une combinaison entre lui et Dupin
+exclusivement, alors viennent les embarras des noms: Human ne veut
+entrer qu'avec M. de Broglie. Sans M. de Broglie, on ne trouvera pas
+de ministre des Aff. Etr.</p>
+
+<p>Mais peut être, après tout, vois-je mal de mon coin! le dehors n'est
+rien moins que complaisant et le deviendra d'autant moins encore.</p>
+
+<p>Thiers est furieux contre <i>les doctrinaires</i> de ce qu'ils ne veulent
+céder sur rien; on se brouille avec ses amis; on s'envenime
+mutuellement et la partie va grand train.</p>
+
+<p>Je crois cependant que ce soir on finira par un méli-mélo. Je
+m'arrache les cheveux d'être dans cette galère car la <i>rame est
+inutile</i>.</p>
+
+<p>Adieu, Madame; tout cela est bien triste, mais j'espère que cela l'est
+moins a P<sup>t</sup> chartrain que dans la rue d'Anjou où je craindrais bien
+d'être mal famé en ce moment.</p>
+
+<p>Mille hommages.</p>
+
+<p>Mercredy matin,</p>
+
+<p class="p2 right10">jeudi, à 8 h du matin</p>
+
+<p>Voilà, Madame, le plus pénible, le plus laborieux, et le plus forcé
+des accouchements ministériels.</p>
+
+<p>Nous sommes restés enfermés aux thuileries de deux heures à minuit. On
+criera au ministère <i>Polignac</i> et c'est cette considération qui m'a
+décidé a ne pas me séparer de l'ad<sup>on</sup> nouvelle.</p>
+
+<p>Je crois fermement à la majorité! Alors! Alors.</p>
+
+<p>Pardon de ce décousu mais j'en suis encore ahuri.</p>
+
+<p class="p2 right10"><span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> Mons, 14 8<sup>bre</sup> [1835]</p>
+
+<p>J'ai reçu ici un billet de vous qui n'était pas destiné à aller si
+loin; je n'ai pu y répondre plutôt.</p>
+
+<p>Après avoir balloté, cahoté un rhumatisme pendant deux mois par terre
+et par mer, le premier moment de repos a été une crise dont je ne
+prévois pas la fin. Le jour même de mon arrivée ici, j'ai eu une
+attaque sur la poitrine et les poumons, et, depuis 8 jours et huit
+nuits, j'étouffe dans des angoisses sans cesse renouvellées; je suis
+couvert de sangsues, de cataplasmes et de vésicatoires, et je compte
+les heures, les minutes de chaque jour et de chaque nuit. En ce moment
+même, je vous écris sur mon séant; j'ai peine à finir chaque mot. Ce
+voyage me coûtera cher peut être.</p>
+
+<p>Jugez du spectacle que je donne à une femme grosse, nerveuse et
+malade. Je ne sais quand j'aurai du repis et si je pourrai reprendre
+la route de Paris. J'ai fait venir mon médecin qui était à la suite de
+M<sup>de</sup> Thiers et qui va être obligé de s'en retourner.</p>
+
+<p>Je pense aux plaques du maréchal qui seraient ici bien insuffisantes.</p>
+
+<p>Adieu, Madame; ayez quelque pitié d'un agonisant en lui donnant
+quelques lignes</p>
+
+<p>mille hommages</p>
+
+<p class="right10 smcap">H. de Rigny</p>
+
+<p class="p2 right10">Mons, 15.</p>
+
+<p>Je vous remercie bien d'avoir pensé à moi. C'est une bien bonne
+distraction pour un malade qu'un souvenir d'amitié; je suis dans un
+assez triste état; je suffoque jour et nuit. Les douleurs aiguës ont
+un peu cédé, mais il me reste un mal que je ne comprends pas et que je
+crois n'être pas plus compris des médecins; le mien vient de repartir
+pour rejoindre la caravane avec laquelle voyage Thiers.</p>
+
+<p>Vous me dites que j'ai eu tort de partir avant que rien ne fut
+décidé; mais d'abord rien ne devait se faire qu'au retour <span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> de
+Thiers, et je ne prévoyais pas que je serais impotent. Ce qui se fera,
+je ne le sais; j'ai eu une explication avec le Roi la veille de mon
+départ. Son embarras est grand, entre Gérard, auquel il a promis, et
+Sebastiany auquel il a promis encore.</p>
+
+<p>Celui-ci veut s'en retourner à Londres maréchal; l'autre veut la
+légion d'honneur; il faut que ces prétentions là soient satisfaites
+avant les miennes. Cependant, aux tourments que j'endure et qui ne
+sont dus qu'à ce voyage de Naples, il me semble qu'on me devrait
+compter aussi.</p>
+
+<p>J'aurai fait triste figure à votre dîner de M<sup>de</sup> de Lieven, moi qui
+n'ai pas voulu aller à Pétersbourg. Maison ne demanderait mieux que de
+donner sa place à Sebastiany.</p>
+
+<p>Du reste, je ne sais rien de ce qui se passe, je désire beaucoup être
+en état de monter en voiture car je m'ennuie fort ici. Mais comment
+faire avec 3 vésicatoires, des cataplasmes et des synapismes sur tout
+le corps; la patience commence à être à bout.</p>
+
+<p>Quant à M<sup>de</sup> de Rigny elle quitte décidément le pays, ce qui la
+force à rester jusqu'à la fin du mois pour ses arrangements de
+cloture.</p>
+
+<p>Voulez vous faire mes compliments à M<sup>r</sup> Pasquier.</p>
+
+<p>J'aurais voulu lui dire mon entrevue avec le Roi qui m'a dit qu'il n'y
+avait plus que Duperré qui fit obstacle et qu'il était, lui,
+consentant à me nommer amiral.</p>
+
+<p>Adieu, madame, que votre bonté ne s'épuise pas.</p>
+
+<p>mille hommages</p>
+
+<p class="right10 smcap">H. de R.</p>
+
+<p class="p2">À moins d'empéchements absolus, je compte arriver à Paris lundi 26.
+M<sup>de</sup> de Rigny vient avec moi, et le médecin qui m'a traité
+m'accompagne une partie de la route; c'est une entreprise que je fais
+car je ne sais si je supporterai la voiture. J'ai beaucoup souffert;
+depuis hier je suis plus calme et j'ai enfin pu dormir
+artificiellement deux ou trois heures. J'étais venu ici pour des
+affaires dont il m'a été impossible de m'occuper. Je les laisse en
+souffrance; quant à celles de Paris, je m'en occuppe encore moins; il
+parait qu'on trouve <span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> des difficultés à tout. Je ne sais pas ce
+qui fait dire que je demande qu'on renvoie Seb. de Londres pour m'y
+mettre ou qu'on renvoie Dup. de la marine pour m'y mettre encore. Je
+n'ai rien demandé de tout cela; je ne désire la place de personne,
+j'ai le jour de mon départ, demandé au Roi quelles objections il avait
+à me nommer amiral, il a fini par me dire aucune!</p>
+
+<p>Je demande un grade qui n'est et ne peut être l'ambition de personne,
+mais il faut que je trouve là Seb. à la traverse. Les arrangements
+ministériels devaient se faire au retour de Thiers; la vérité est que
+si on ne les brusque pas, il ne se fera rien.</p>
+
+<p>Je serai vraisemblablement plusieurs jours à Paris sans pouvoir
+sortir. Si M. Pasquier pouvait disposer d'un 1/4 d'heure pour moi, je
+lui en serai bien reconnaissant, le mardi ou le mercredi; de cette
+manière, j'aurai de vos nouvelles.</p>
+
+<p>J'ai besoin de vous dire combien j'ai été sensible à vos bonnes
+attentions, et de vous renouveler tous mes hommages.</p>
+
+<p class="right10 smcap">H. de Rigny.</p>
+
+<p>Mons, ce 22.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> IX<br>
+<span class="smcap">M. Duchatel</span>.</h3>
+
+<p class="right10">Londres, 1<sup>er</sup> 9<sup>bre</sup> 1848<br>
+ Lowndes Square, 5</p>
+
+<p>Nous venons de nous établir de nouveau à Londres, madame, et l'on
+m'écrit que vous êtes de retour à Paris. Je profite de ce
+rapprochement pour me rappeler à votre souvenir. Je ne sais quand il
+nous sera donné de nous revoir; je doute toujours que ce soit bientôt.
+Je cherche à ne pas penser à cette époque du retour; c'est la
+meilleure manière d'éviter les déceptions et l'impatience.</p>
+
+<p>J'ai trouvé bien des malades à Claremont. La Reine surtout et le
+P<sup>ce</sup> de Joinville ont été cruellement atteints. Je crains que la
+Reine ne se remette difficilement. Les médecins ont déclaré pendant un
+grand mois qu'ils ne comprenaient rien à ces maladies si opiniâtres;
+ils les attribuaient à une influence du choléra, bien qu'elles eussent
+des caractères complètement contraires. Enfin, il y a deux jours, on a
+eu l'idée d'analyser l'eau; on l'a trouvée empoisonnée et contenant je
+ne sais quelle substance de plomb.</p>
+
+<p>Alors on a examiné tous les symptômes, et l'on a reconnu que toutes
+les indispositions n'avaient d'autre cause que l'empoisonnement, qui
+est attribué à quelque dérangement dans les conduites qui amènent
+l'eau. Le Roi lui-même, et les princesses qui ne sont pas malades, ont
+les gencives bleues et portent la trace du poison. J'ai bien peur que
+la Reine n'en soit frappée trop gravement pour permettre d'espérer un
+retour complet à la santé. C'est ce que disaient hier les médecins.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> L'horizon politique me parait bien sombre. On dit ici que
+l'élection de L. Bonaparte est inévitable. Est-ce un bien? est-ce un
+mal? je ne me permets pas de prononcer. Je crains avant tout, pour
+notre pays et pour la société, la domination de cette coterie
+républicaine qui n'a ni principes d'honneteté, ni capacité de
+gouvernement et qui nous mènerait lentement et sourdement aux mêmes
+abîmes que la république rouge.</p>
+
+<p>Veuillez me rappeler à l'amitié du Chancelier. Ma femme me charge de
+tous ses souvenirs pour vous. Daignez agréer l'hommage de mes
+sentiments de respectueux attachement</p>
+
+<p>D.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> X<br>
+<span class="smcap">Madame Lenormant</span>,<br>
+Nièce de M<sup>me</sup> Récamier.</h3>
+
+<p class="right10">Ce 1<sup>er</sup> juillet 1848.</p>
+
+<p>Chère Madame, j'ai vu hier chez ma tante le petit mot que vous avez
+bien voulu adresser à M. Ampère et c'est dans les circonstances
+présentes une joie vive que d'entendre parler de ses amis.</p>
+
+<p>Ma tante va assez bien; elle a traversé ces affreuses journées avec
+tout le courage qu'on pouvait attendre d'elle. Nous avons été séparés
+trois jours entiers d'elle, sans lettres, ni communications. C'était
+une horrible angoisse. Hélas, et qu'est-ce qui n'était pas angoisse
+dans ces terribles moments! pendant cinq jours et cinq nuits, je ne
+voyais qu'à de rares intervalles mon mari dont la légion et le
+bataillon ont tant souffert, et je craignais à toute heure de le voir
+revenir blessé; ils ont perdu 8 hommes et comptent 80 blessés. Pour
+lui, le ciel l'a protégé.</p>
+
+<p>Aynard de La Tour du Pin a été blessé d'une balle et même depuis
+l'extraction souffre toujours beaucoup. M. Beaudon souffre peu, mais
+sa belle-mère a dit à ma tante qu'avant plusieurs jours encore on ne
+serait pas certain d'éviter l'amputation.</p>
+
+<p>Le duc de Noailles est revenu à Paris le vendredi 23 avec son fils
+Jules; l'un et l'autre ont fait le service le plus actif dans la 10<sup>e</sup>
+légion. Mais cela ne suffisait pas au jeune courage de Jules de
+Noailles, il a échappé à son père, s'est joint à la garde mobile, a
+traversé avec elle à plat ventre sous le feu des insurgés le pont du
+canal S<sup>t</sup> Martin, s'est battu à la barricade <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> de la Bastille
+et son père l'a ramené mercredi à la duchesse de Noailles après
+l'avoir, disait-il, un peu grondé de son héroïsme, mais en étant bien
+fier.</p>
+
+<p>Sitôt qu'on a pu sortir, on s'est cherché avec un empressement bien
+mêlé de terreur. Au milieu de toutes ces circonstances si effroyables
+dont l'âme est encore navrée après la victoire, l'état de M. de
+Chateaubriand a fait de rapides progrès vers une fatale conclusion. Je
+venais d'être un mois sans le voir quand mercredi je suis allé chez
+lui. Sa maigreur est effrayante, il tousse presque sans cesse et il
+s'est joint à ses autres maux un catarrhe à la vessie qui lui cause
+par intervalles des douleurs très aiguës. Hier on n'a pas pu le lever.
+Il m'a semblé que cet état de douleurs physiques avaient plutôt
+réveillé qu'abattu ses facultés morales. Il m'a parfaitement reconnue
+et m'a témoigné même une affection qui m'a touchée.</p>
+
+<p>Quelques traits d'héroïsme de ces petits mobiles que je lui ai
+racontés l'ont vivement ému. Il parle peu toujours, sa figure est
+beaucoup plus altérée mais l'expression y vit. La douleur a vaincu la
+paralysie. C'est plus déchirant à voir; c'est moins triste, l'être
+intelligent reprend l'empire. Mais je crois, chère Madame, que cela ne
+peut pas durer long-tems. Le catarrhe à la vessie dans les
+circonstances de maladie où se trouvait déjà M. de Chateaubriand est
+des plus dangereux. Nous approchons donc de ce terrible-moment qui
+sera le plus rude coup pour ma pauvre tante; à mesure que je le vois
+approcher j'en conçois plus d'effroi. Elle ne le voit pas et ne juge
+pas de l'altération de sa figure; il est fort patient et même dans les
+plus vives souffrances se borne à gémir sans se plaindre, cela
+contribue à lui faire illusion. Adieu, chère Madame, agréez mille
+tendres et respectueux hommages.</p>
+
+<p class="p2 right10">ce 3 juillet 1848.</p>
+
+<p>Chere Madame, M. de Chateaubriand a reçu l'extrême onction hier à deux
+heures. Ma pauvre tante s'est établie hier dans cette maison pour ne
+plus la quitter. Vous imaginez aisément l'état où elle est; hélas! ce
+malheur est prévu depuis <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> bien long-tems, et il semble frapper
+à l'improviste. Il a une fièvre violente, une toux presque
+continuelle. Il ne dit rien et souffre avec une admirable résignation.</p>
+
+<p>Ma pauvre tante épie là, au pied de ce lit, une parole, un mot, un
+adieu, qui ne viendront peut-être pas. Mais il sait qu'elle est là et
+n'y souffre nul autre.</p>
+
+<p>Je vous ferai donner le bulletin de la journée et de la nuit
+prochaine, si tout n'est pas fini avant la nuit.</p>
+
+<p>Mille hommages.</p>
+
+<p class="p2 right10">Jeudi [6 juillet 1848].</p>
+
+<p>Je ne reçois rien de vous, chère Madame, mais vous devez avoir appris
+par M. Lenormant la fin de M. de Chateaubriand; hélas! vous devinez
+bien l'état de ma pauvre tante. Elle ne peut croire encore à ce
+malheur; l'étourdissement de ce terrible coup, la fatigue physique
+l'empêchent de sentir le vide dont je suis plus épouvantée que je ne
+puis dire. Il faut espérer que le bon Dieu nous viendra en aide, car
+je ne sais ce qui serait assez puissant pour la soutenir dans de tels
+momens, si ce n'est une grâce d'en haut.</p>
+
+<p>La cérémonie religieuse aura lieu samedi à midi précises à l'église
+des Missions; le corps, déposé d'abord dans les caveaux, sera dans
+quelques jours transporté à S<sup>t</sup> Malo.</p>
+
+<p>À partir du dimanche après la réception des derniers sacremens, que M.
+de Chateaubriand a reçu avec toute sa connaissance et beaucoup de
+joie, il n'a plus adressé un mot à qui que ce soit. La fièvre qui
+avait une terrible intensité l'accablait, il était très rouge et
+entendait pourtant sans doute ce qui se faisait autour de lui, car il
+faisait un effort pour soulever ses paupières quand on s'approchait du
+lit, mais hélas, n'y parvenait pas. Mardi, à huit heures et demie, sa
+vie s'est éteinte tout doucement, sans agonie, sans souffrance. Ma
+pauvre tante, M. Louis de Chateaubriand, l'abbé de Guerry et une
+s&oelig;ur de Marie-Thérèse étaient seuls présents dans cette chambre à
+ce solennel moment.</p>
+
+<p>On n'a point retrouvé de testament; les scellés ont été <span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span>
+apposés, ce qui me fait croire que M. L. de Ch. n'a accepté la
+succession que sous bénéfice d'inventaire. L'ébranlement est tel pour
+ma pauvre tante que ses idées sont encore toute confuses et, jusqu'à
+présent, elle n'a exprimé aucun désir, formé aucun projet. Elle
+confond, dans la même douleur, deux douleurs bien différentes, deux
+pertes bien intenses, celle de M. Ballanche et celle de M. de
+Chateaubriand. Hélas, c'était la meilleure part de sa vie et je n'ose
+regarder en avant.</p>
+
+<p class="p2 right10">Vendredi 7.</p>
+
+<p>Cette lettre que j'avais laissée hier ouverte sur ma table, chère
+Madame, a été interrompue parce que j'ai été passé la journée à
+l'Abbaye aux bois. J'y ai trouvé la lettre que Monsieur Pasquier m'a
+fait l'honneur de m'écrire et qui a vivement émue ma tante.</p>
+
+<p>M. le Chancelier permettra que je ne lui réponde pas aujourd'hui. Je
+viens aussi de recevoir à l'instant votre billet d'hier. Je vais le
+porter à ma pauvre chère tante. Il est bien certain que votre amitié
+est celle sur laquelle elle compte le plus, que votre nom est celui
+qu'elle prononce le plus et que vous êtes, chère Madame, la seule
+personne qu'elle pourrait voir avec joie. Je vais lui dire votre
+tendre pensée, je sais d'avance qu'elle en sera profondément
+attendrie. Je ne sais pas si elle l'acceptera. Je ne pense pas qu'elle
+veuille quitter Paris tant que le corps de M. de Ch. y sera. De plus,
+elle a une vive inquiétude du parti qui va être pris pour la
+publication des <i>Mémoires</i> et voudra être édifiée à ce sujet. Le seul
+désir qu'elle m'ait témoigné c'est de faire le voyage de S<sup>t</sup> Malo.
+La route la plus courte est celle de Caen. Peut être nous arréterions
+nous quelques jours ou quelques semaines chez moi en Normandie avant
+de continuer ce triste pélerinage. Je vous écrirai sans doute demain
+et vous manderai ce qu'elle aura résolu.</p>
+
+<p>Mille respectueux et tendres hommages.</p>
+
+<p class="p2 right10"><span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> Ce 8 au soir.</p>
+
+<p>Chère Madame, c'était aujourd'hui une cruelle journée et dont ma
+pauvre tante a bien souffert. Elle est dans un accablement qui fait
+pitié.</p>
+
+<p>Je lui ai lu votre bonne et tendre lettre, elle en a été vivement
+émue; personne mieux que vous ne la comprend, personne mieux que vous
+ne sait la plaindre, personne plus que vous ne pourrait la consoler.
+L'hospitalité si tendre que vous lui offrez aurait eu pour elle le
+seul charme qu'elle puisse encore ressentir, mais elle ne veut pas
+quiter Paris sans être éclaircie sur beaucoup de points qui
+l'inquiètent. M. Vertamy, qui était le conseil et en quelque sorte
+l'homme d'affaires de M. de Chateaubriand, absent de Paris, y est
+revenu seulement aujourd'hui. C'est par lui qu'on connaîtra les
+volontés de M. de Ch., au moins relativement à ses mémoires. Ma tante
+est d'ailleurs chargée d'accomplir un des legs de M. de Chateaubriand,
+c'est-à-dire de remettre à la ville de S<sup>t</sup> Malo le portrait de
+Girodet qui était déposé chez elle.</p>
+
+<p>À la nouvelle de la mort de M. de Ch., le duc de Noailles est sur le
+champ revenu de Maintenon. M. Briffaut entoure aussi ma pauvre tante
+des soins les plus délicats. Mais, hélas! qu'est-ce que tout cela pour
+son pauvre c&oelig;ur brisé? De projets, nous n'en formons aucun. Elle
+dit qu'elle a peine à suivre, à lier, à retrouver ses pensées. Dans
+quelques jours peut-être pourrons-nous la déterminer à quelque chose.
+Je désirerais bien ardemment qu'elle s'éloignât au moins momentanément
+de l'Abbaye aux bois; si vous aviez été à Chatenay, peut-être
+aurait-elle été vous y retrouver.</p>
+
+<p>Paul David va tout à fait bien; sa chute n'a été qu'un accident sans
+suite fâcheuse et, grâce à Dieu, cette inquiétude là est du moins
+épargnée à notre pauvre affligée. Adieu, chère Madame, agréez le
+tendre hommage de mes sentimens.</p>
+
+
+<p class="p2 right10"><span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> ce 6 août [1848].</p>
+
+<p>Vous avez écrit à ma pauvre tante, chère Madame, une bonne, longue et
+si tendre lettre qu'elle lui a fait du bien. Elle me charge de vous en
+remercier vivement. Votre langage est si tendre, si délicat, si
+sensible et si sensé que, de toutes façons, il devait arriver à son
+c&oelig;ur. C'est avec une extrême émotion qu'elle l'a entendu. Elle veut
+que je vous dise combien vous avez bien su lui dire les seules choses
+qu'elle puisse entendre. Ses impressions, ses sentiments sont en
+parfaite harmonie avec ceux que vous exprimez; elle se travaille dans
+le sens même que vous lui conseillez et elle <i>dit</i> qu'elle croit
+qu'elle obtient quelque chose. Peut-être, en effet, commence-t-il à y
+avoir quelque chose de moins âpre, de moins amer dans sa douleur;
+mais, il ne faut pas se le dissimuler, le vide est infini. Rien ne
+l'intéresse plus, rien ne la touche plus, elle est comme absente
+d'elle-même. À force de prières, j'ai obtenu qu'elle sortit un peu
+presque tous les jours (elle ne voulait plus sortir de son
+appartement), mais c'est là tout. Elle ne dort point et sa pâleur est
+effrayante. Quand je m'inquiète de sa santé, elle me répond qu'elle
+s'étonne encore de supporter de tels coups. J'aurais voulu pour tout
+au monde lui faire quitter Paris ne fut-ce que pour quinze jours; je
+n'obtiens rien, car je compte bien peu sur la promesse qu'elle me fait
+de venir me retrouver en Normandie. Aussi, chère Madame, j'ai le
+c&oelig;ur bien navré. Ma santé est si détruite que, depuis six mois, je
+ne crois pas avoir eu huit jours sans souffrance. On me presse d'aller
+prendre les eaux bonnes à la campagne puisque je ne peux pas aller les
+prendre aux Pyrénées, et je partirai samedi prochain pour profiter des
+derniers jours de chaleur. Mais, quoiqu'il en soit, je ne consentirais
+peut-être pas à partir si je n'espérais un peu que cette absence la
+déterminera à partir aussi.</p>
+
+<p>Voilà où nous en sommes. M. Ampère ne la quittera pas. Si elle venait
+en Normandie, il irait passer ce temps en Angleterre et Paul
+l'accompagnerait chez moi, mais, je le répète, j'espère bien peu
+qu'elle se décide. Ses pauvres yeux ont <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> achevé de se perdre
+dans toutes ces émotions et ses larmes. C'est un obstacle de plus à
+lui faire arriver la moindre distraction.</p>
+
+<p>La famille de M. de Chateaubriand est indigne pour elle; croirez vous
+que L. de Chateaubriand, après avoir assisté avec elle à cette
+dernière et terrible scène de la mort, témoin de son dévouement si
+rare, si complet, si angélique, n'a pas même mis une carte chez elle,
+n'a pas éprouvé le besoin de lui exprimer sa reconnaissance au nom de
+toute la famille de l'ami qui sans elle aurait été livré à des gens de
+service....</p>
+
+<p>Le portrait de Girodet est légué à S<sup>t</sup> Malo, ma tante le savait,
+elle a prévenu toute demande et fait écrire au maire qu'elle était
+chargée du soin de remettre ce legs à la ville natale de M. de Ch.
+Elle vient d'en faire faire une copie qu'elle garde, mais, hélas,
+qu'elle ne verra pas. Le buste en marbre de David est légué au chateau
+de Combourg. Ma tante attend que M. L. de Chateaubriand le fasse
+réclamer. Dieu sait avec quelle mauvaise grâce cela sera fait. Tout
+porte la trace des volontés de Mme de Chateaubriand. Elle a abusé de
+l'affaiblissement de son mari pour lui faire signer avant sa mort à
+elle toutes sortes de dispositions qui n'auraient pas été sa volonté à
+lui; et, comme sa mémoire était tout à fait éteinte, il n'en avait
+nulle conscience.</p>
+
+<p>C'est grand pitié!</p>
+
+<p>M. Piscatory, que j'ai vu au moment de son départ pour Tours, m'avait
+promis de vous parler de moi.</p>
+
+<p>Adieu, chère Madame, permettez-moi de vous demander d'écrire encore,
+d'écrire de tems à autre à votre pauvre amie. De tous les amis qui lui
+restent encore, elle dit que vous êtes celle de [qui] l'absence lui
+est le plus pénible. Vous nous viendrez en aide cet hiver.</p>
+
+<p>Veuillez agréer l'hommage de mes bien tendres sentimens.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> XI<br>
+<span class="smcap">La Comtesse Mollien</span></h3>
+
+<p class="right10">Claremont 21 août [1850].</p>
+
+<p>Vous serez sans doute, Madame, quelque peu surprise du rapprochement
+de la date et de la signature de cette lettre. En passant par Paris
+dernièrement, je m'étais informée si vous y étiez pour vous demander
+vos commissions pour la Reine, pour vous dire aussi comment et
+pourquoi je me rendais près d'elle; c'est une consolation que je ne
+sais pas repousser que de croire à votre intérêt.</p>
+
+<p>Depuis mon arrivée, je me promettais tous les jours de vous donner des
+nouvelles du Roi: elles ne sont rien moins que bonnes; la Reine est
+inévitablement menacée d'un malheur pareil au mien et le chemin qui
+l'y conduit est bien autrement rude! Un triste événement vient encore
+d'aggraver les soins et les soucis qui dévorent sa vie. Mme la
+d<sup>esse</sup> d'Aumale, il y a quelques jours, est, tout à coup accouchée à
+8 mois, d'un enfant mort. C'était une fille, si chétive, si peu bien
+conformée que, fut-elle venue à terme, on assure qu'elle ne pouvait
+pas vivre. Le chagrin a donc été médiocre, mais le trouble a été
+grand. On devait partir le lendemain pour Richmond, il a fallu d'abord
+rester. Il faudrait maintenant y aller, parce que Mme la D<sup>esse</sup>
+d'Orléans y est, que la P<sup>sse</sup> Clémentine y arrive, et que le Roi se
+persuade que le changement d'air et de place lui sera salutaire.</p>
+
+<p>La D<sup>sse</sup> d'Aumale est très bien; on ne se ferait pas de scrupule de
+la laisser ici, parce que la P<sup>sse</sup> de Joinville resterait avec elle.
+Ce n'est donc plus elle qui retient, mais c'est Mgr le duc de Nemours
+qui garde la chambre depuis quelques <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> jours. On parlait de
+clous mal placés, le médecin dit aujourd'hui que c'est une entraxe (un
+anthrax) pour laquelle on sera obligé de recourir à une petite
+opération chirurgicale, et le départ est encore ajourné
+presqu'indéfiniment, au grand déplaisir du Roi. Autour de lui le
+sentiment est tout contraire et l'anxiété que cause son état de
+faiblesse, qui ne fait que s'accroître, s'augmente encore par la
+pensée de le voir dans cette situation quitter un lieu très digne,
+très convenable de tous points, où il est en repos et bien logé, pour
+s'aller mettre à l'auberge.</p>
+
+<p>Je suis fort de cet avis et, pour mon compte, je regretterais
+Claremont si je pouvais regretter ou désirer quelque chose; mais, en
+acceptant de venir passer quelque tems auprès de la Reine, je me suis
+promis de ne plus penser à moi et cet effort m'a été moins difficile
+que je ne croyais. Sa patience vraiment sainte est une grande leçon de
+résignation.</p>
+
+<p>Quelle que soit la douleur dont on puisse être atteint, quelque
+profond que soit le malheur dont on se sente écrasé, en face d'elle on
+aurait honte de se plaindre.</p>
+
+<p>Elle sait que je vous écris et elle me charge, Madame, de tous ses
+sentimens pour vous; elle veut en même tems que je vous dise qu'elle
+regrette bien de ne pouvoir vous donner elle même de ses nouvelles et
+de celles du Roi aussi souvent qu'elle le voudroit, mais qu'elle
+compte sur votre attachement pour être sûre que vous comprener toutes
+les difficultés de sa vie; et il est certain qu'en suivant l'emploi de
+toutes les minutes de chacune de ses journées on se demande comment en
+effet elle a le tems de vivre. Grâce au Ciel, sa santé est très bonne;
+je ne l'ai jamais vue mieux. Mme la d<sup>sse</sup> d'Orléans est bien
+quoiqu'encore maigrie; ses fils sont grandis et fortifiés.</p>
+
+<p>Je retournerai en France probablement au commencement de septembre.
+Avant de rentrer dans mon triste manoir, où je passerai peut-être une
+partie de l'hyver, je m'arréterai deux jours à Paris, et mon premier
+soin, Madame, si vous y êtes, sera d'aller vous donner, avec un peu
+plus de détails, de plus fraîches nouvelles des personnes et des
+lieux que j'aurai <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> quittés. J'espère que le séjour de
+Trouville aura eu comme l'année dernière un bon effet sur votre santé.
+Je veux espérer encore autre chose, Madame, c'est de vous trouver un
+peu de bienveillante affection pour la pauvre malheureuse isolée. Vous
+savez quel haut prix j'ai toujours su y mettre et, maintenant, je n'ai
+plus rien à perdre</p>
+
+<p class="right10 smcap">A. D. C<sup>tesse</sup> Mollien</p>
+
+<p class="p2 right10">Claremont, mardy 3 [septembre 1850].</p>
+
+<p>Tout est fini, chère Madame, toutes traces de mort ont disparu de ce
+triste lieu. Les huit chevaux du char funèbre ont seuls marqué d'un
+signe royal ce royal cercueil et il repose maintenant sous une simple
+pierre, dans le tout petit caveau d'une toute petite chapelle
+particulière. Il ne sera conduit à Dreux que lorsque ses fils auront
+droit de rentrer en France avec lui. Cette résolution est hautement
+annoncée et toute permission, qui par impossible pourrait être
+accordée, ne la changerait pas. On ne veut pas laisser à cet égard le
+moindre doute.</p>
+
+<p>La journée d'hier a été rude pour la Reine; j'ai attendu qu'elle fut
+passée pour pouvoir répondre d'autant mieux à votre désir d'avoir de
+ses nouvelles. Elle ne s'est rien épargné, mais son courage n'a point
+faibli; il est admirable et au-dessus de tout ce qu'on pouvait
+espérer. Une seule fois, je l'ai crue vaincue; la première lettre de
+la Reine des Belges, en renouvelant de douloureuses émotions, donnait
+aussi de fâcheux détails sur sa santé; elle aggravait les inquiétudes
+et il fut facile de voir que tous les malheurs peuvent être supportés
+excepté celui là. Il y a là un abyme qu'on n'ose pas sonder. Que Dieu
+la ménage, cette sainte si vraiment sainte, et lui mesure l'épreuve!</p>
+
+<p>Vous savez, sans doute, Madame, qu'on ne forme aucun projet que de
+rester non seulement unis, mais réunis. Le dernier veu du Roi, la
+première parole de la Reine en se relevant des bords de ce lit de
+mort, auront leur entier accomplissement; on ne quittera pas
+Claremont. Mme la <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> d<sup>esse</sup> d'Orléans vient de louer à un
+quart d'heure de distance une fort bonne maison pour y passer l'hyver.
+Il n'y a nulle part nulle intention de voyage. Ce faisceau de famille
+dont le pilier vient de disparaitre ne semble devoir être brisé par
+rien, jusqu'à présent du moins. L'administration des biens ne sera
+même pas divisée, elle reste telle qu'elle est formée maintenant et
+dans les mêmes mains. Cette unité de sentiments et de vie répondra, je
+crois, aux veux de leurs amis. Elle serait habile si, dans ce moment,
+ils pouvaient être servis par quoi que ce soit d'une manière utile;
+mais, lors même qu'on n'agirait pas en vue de l'avenir, ce qu'on fait
+là est bon et bien, surtout on se garantit de tout regret, et c'est
+toujours là la grande affaire.</p>
+
+<p>La santé de la Reine se maintient; elle se promène tous les jours dans
+le parc et dort passablement. Sa douleur bien profonde est calme;
+l'agitation ne vient que de la Belgique.</p>
+
+<p>Je lui ai remis sur le champ votre lettre, ainsi que celle de M. le
+Chancelier. Elle répondra bien promptement à toutes deux. J'ai à
+m'accuser d'une petite indiscrétion, qui, je pense, cependant me sera
+facilement pardonnée; je lui ai fait lire aussi la lettre que vous
+m'avez écrite en m'envoyant les deux autres. Il m'a semblé que je
+n'irais pas contre votre intention en lui donnant cette preuve de plus
+de vos sentiments pour elle. Ce dont je suis sûre c'est qu'elle en a
+été très touchée.</p>
+
+<p>Chère Madame, je ne vous parle pas de moi, j'en aurais honte; devant
+cette mort dans l'exil, comment oser se plaindre! devant la Reine,
+comment ne pas essayer d'avoir du courage! mais je suis loin d'avoir
+son admirable force et toutes ces lugubres scènes m'ont trouvée
+faible, je l'avoue. Vous avez deviné qu'il en pouvait être ainsi et je
+vous remercie de cette affectueuse pensée. Ce que vous avez deviné
+aussi, et je vous en remercie plus encore, c'est combien je
+m'applaudis d'avoir été près de la Reine dans ces tristes et si
+solennels momens. C'est un grand souvenir qui ne me quittera plus et
+un nouveau lien qui m'attache à jamais à elle. Je suis aise aussi
+d'avoir revu le Roi.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> Voilà encore un long bonheur fini! mais le c&oelig;ur de la
+Reine est encore plein. Ce qu'il y a de profondément décourageant
+c'est de le sentir vide et de n'être plus rien pour personne.</p>
+
+<p>Adieu, chère Madame, conservez moi un peu de bonne amitié; vous savez
+quel haut prix j'y sais mettre et de quelle consolation elle peut être
+pour moi.</p>
+
+<p class="right10 smcap">A. D. C<sup>tesse</sup> Mollien.</p>
+
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+<div class="toc">
+<p class="center p2">SEPTIÈME PARTIE<br>
+De 1820 à 1830</p>
+
+<p>CHAPITRE I</p>
+
+<p>Mes habitudes et mes habitués. &mdash; Récompense nationale au duc
+ de Richelieu. &mdash; La reine de Suède le suit dans son voyage. &mdash; Salon
+ de la duchesse de Duras. &mdash; Goût de madame de La
+ Rochejaquelein pour la guerre civile. &mdash; Madame de Duras se
+ fait auteur. &mdash; Mariage de Clara de Duras. &mdash; La duchesse de
+ Rauzan.
+<span class="ralign"><a href="#page001">1</a></span></p>
+
+<p class="center p2">CHAPITRE II</p>
+
+<p>La princesse de Poix. &mdash; Son salon. &mdash; Anecdote sur la princesse
+ d'Hénin. &mdash; La comtesse Charles de Damas. &mdash; L'abbé de
+ Montesquiou. &mdash; Le comte de Lally-Tollendal. &mdash; Salon de la
+ marquise de Montcalm. &mdash; Rapports de famille du duc de
+ Richelieu. &mdash; La duchesse de Richelieu. &mdash; Mesdames de
+ Montcalm et de Jumilhac.
+<span class="ralign"><a href="#page010">10</a></span></p>
+
+<p class="center p2">CHAPITRE III</p>
+
+<p>Carnaval de 1820. &mdash; Le Palais-Royal. &mdash; Bal à l'Élysée. &mdash; Humeur
+ de monsieur le duc de Berry. &mdash; Bal masqué chez
+ monsieur Greffulhe. &mdash; Mascarade chez madame de La Briche. &mdash; Assassinat
+ de monsieur le duc de Berry. &mdash; Son courage. &mdash; Détails
+ sur cet événement. &mdash; Préventions contre le comte
+ Decazes. &mdash; Il est forcé de se retirer. &mdash; Le duc de Richelieu
+ le remplace. &mdash; Promesses de Monsieur.
+<span class="ralign"><a href="#page020">20</a></span></p>
+
+<p class="center p2">CHAPITRE IV</p>
+
+<p>Second ministère du duc de Richelieu. &mdash; Cadeaux éphémères
+ au duc de Castries. &mdash; Procès de Louvel. &mdash; Intrigues du parti
+ ultra. &mdash; Madame la duchesse de Berry y entre. &mdash; Exécution
+ de Louvel. &mdash; Agitation politique. &mdash; Établissements faits à
+ Chambéry par monsieur de Boigne. &mdash; Monsieur Lainé. &mdash; La
+ reine Caroline d'Angleterre. &mdash; Sa conduite en Savoie. &mdash; Naissance
+ de monsieur le duc de Bordeaux. &mdash; Mot du général
+ Pozzo. &mdash; Promotion de chevaliers des ordres.
+<span class="ralign"><a href="#page038">38</a></span></p>
+
+<p class="center p2">CHAPITRE V</p>
+
+<p>Insurrections militaires. &mdash; Congrès de Troppau. &mdash; Habileté du
+ prince de Metternich. &mdash; Il se raccommode avec l'empereur
+ Alexandre. &mdash; Conduite du vieux roi de Naples. &mdash; La «Paüra». &mdash; Description
+ qu'il en fait. &mdash; Insurrection du Piémont. &mdash; Le
+ prince de Carignan. &mdash; Conduite du général Bubna à Milan. &mdash; Mort
+ de l'empereur Napoléon.
+<span class="ralign"><a href="#page053">53</a></span></p>
+
+<p class="center p2">CHAPITRE VI</p>
+
+<p>Intrigues contre le ministère. &mdash; Madame du Cayla. &mdash; Retraite
+ du ministère. &mdash; Formation du nouveau ministère dont monsieur
+ de Villèle est le chef. Son caractère. &mdash; La Congrégation. &mdash; Ses
+ projets.
+<span class="ralign"><a href="#page062">62</a></span></p>
+
+<p class="center p2">CHAPITRE VII</p>
+
+<p>Mort du duc de Richelieu. &mdash; Persévérance de l'attachement de la
+ reine de Suède. &mdash; Son désespoir. &mdash; Mort de lord Londonderry. &mdash; Monsieur
+ de Chateaubriand ambassadeur à Londres. &mdash; Il
+ s'y ennuie. &mdash; Le vicomte de Montmorency. &mdash; Congrès
+ de Vérone. &mdash; Le duc Mathieu de Montmorency. &mdash; Sa vie et
+ sa mort.
+<span class="ralign"><a href="#page074">74</a></span></p>
+
+<p class="center p2">CHAPITRE VIII</p>
+
+<p>Madame de Duras fait nommer le duc de Rauzan. &mdash; La guerre
+ d'Espagne. &mdash; Départ de monsieur le duc d'Angoulême. &mdash; Marchés
+ de Bayonne. &mdash; Habileté d'Ouvrard. &mdash; Intrigues du
+ parti ultra. &mdash; Sagesse de monsieur le duc d'Angoulême. &mdash; Mécontentement
+ contre lui. &mdash; Madame de Meffray. &mdash; Campagne
+ en Espagne. &mdash; Prise du Trocadéro. &mdash; Conduite du
+ prince de Carignan. &mdash; Les grenadiers lui donnent des épaulettes
+ en laine. &mdash; Mot du duc de Reichstadt à ce sujet. &mdash; Madame
+ à Bordeaux. &mdash; Le baron de Damas remplace le maréchal
+ de Bellune. &mdash; Retour de monsieur le duc d'Angoulême.
+<span class="ralign"><a href="#page093">93</a></span></p>
+
+<p class="center p2">CHAPITRE IX</p>
+
+<p>Le duc de Rovigo et le prince de Talleyrand. &mdash; Pavillon de
+ Saint-Ouen. &mdash; Détails sur cette fête. &mdash; Le duc de Doudeauville
+ remplace le marquis de Lauriston au ministère de la maison
+ du Roi. &mdash; Lauriston est nommé maréchal de France.
+<span class="ralign"><a href="#page105">105</a></span></p>
+
+<p class="center p2">CHAPITRE X</p>
+
+<p>Le duc de La Rochefoucauld-Liancourt est destitué de places
+ gratuites. &mdash; Exécution de quatre jeunes sous-officiers. &mdash; Élections
+ gouvernementales. &mdash; Renvoi de monsieur de Chateaubriand. &mdash; Sa
+ colère. &mdash; L'indemnité aux émigrés et la
+ réduction des rentes. &mdash; L'archevêque de Paris, monsieur de
+ Quélen. &mdash; Situation politique de monsieur de Villèle. &mdash; Le
+ père Élisée. &mdash; Répugnance du Roi à quitter les Tuileries. &mdash; Quel
+ en était le motif.
+<span class="ralign"><a href="#page112">112</a></span></p>
+
+<p class="center p2">CHAPITRE XI</p>
+
+<p>Dernière maladie du roi Louis XVIII. &mdash; Habileté de madame du
+ Cayla. &mdash; Mort du Roi. &mdash; «Passez, monsieur le Dauphin». &mdash; Enterrement
+ du Roi. &mdash; Le titre de Madame refusé à
+ madame la duchesse de Berry. &mdash; Celui d'Altesse Royale donné
+ aux princes d'Orléans. &mdash; Réception à Saint-Cloud. &mdash; Entrée
+ à Paris du roi Charles X.
+<span class="ralign"><a href="#page122">122</a></span></p>
+
+<p class="center p2">CHAPITRE XII</p>
+
+<p>Monsieur le Dauphin entre au Conseil. &mdash; Exigences de la Congrégation. &mdash; Loi
+ sur le sacrilège. &mdash; Disposition des princes
+ pour l'armée. &mdash; Soirées chez madame la Dauphine. &mdash; Madame
+ la duchesse de Berry à Rosny. &mdash; Ses habitudes. &mdash; Ses
+ goûts. &mdash; Sa popularité. &mdash; Sacre du Roi à Reims. &mdash; Fêtes
+ à Paris.
+<span class="ralign"><a href="#page132">132</a></span></p>
+
+<p class="center p2">CHAPITRE XIII</p>
+
+<p>L'ambassadeur d'Autriche refuse de reconnaître les titres des
+ maréchaux de l'Empire. &mdash; Cercles chez le Roi. &mdash; Indemnité
+ des émigrés. &mdash; Influence du parti prêtre. &mdash; Naissance de
+ Jeanne d'Osmond.
+<span class="ralign"><a href="#page144">144</a></span></p>
+
+<p class="center p2">CHAPITRE XIV</p>
+
+<p>Mort de l'empereur Alexandre. &mdash; Inquiétudes de ses dernières
+ années. &mdash; Mission du duc de Raguse près de l'empereur Nicolas. &mdash; Illusions
+ du duc de Raguse. &mdash; Mort de Talma. &mdash; Monsieur
+ de Talleyrand est insulté et frappé par Maubreuil.
+<span class="ralign"><a href="#page155">155</a></span></p>
+
+<p class="center p2">CHAPITRE XV</p>
+
+<p>Loi sur le droit d'aînesse. &mdash; Enterrement du duc de Liancourt. &mdash; La
+ garde nationale est licenciée. &mdash; Sosthène de La Rochefoucauld
+ et monsieur de Villèle. &mdash; Le Roi au camp de Saint-Omer. &mdash; Sagesse
+ de monsieur le Dauphin.
+<span class="ralign"><a href="#page163">163</a></span></p>
+
+<p class="center p2">CHAPITRE XVI</p>
+
+<p>Bataille de Navarin. &mdash; Élections de 1827. &mdash; Société aide-toi,
+ Dieu t'aidera. &mdash; Intrigues du parti ultra. &mdash; Chute de monsieur
+ de Villèle. &mdash; Séjour de dom Miguel à Paris. &mdash; Le
+ ministère Martignac. &mdash; Désappointement de monsieur de Chateaubriand. &mdash; Il
+ accepte l'ambassade de Rome. &mdash; Nouvelle
+ intrigue de monsieur de Polignac. &mdash; Jeu bizarre de la nature.
+<span class="ralign"><a href="#page172">172</a></span></p>
+
+<p class="center p2">CHAPITRE XVII</p>
+
+<p>Changement survenu dans les dispositions de monsieur le Dauphin. &mdash; Nomination
+ du baron de Damas comme gouverneur
+ de monsieur le duc de Bordeaux. &mdash; Ordonnances de juin 1828
+ contre les jésuites. &mdash; Voyage du Roi en Alsace. &mdash; Quadrilles
+ chez madame la duchesse de Berry. &mdash; La petite Mademoiselle. &mdash; Son
+ éducation.
+<span class="ralign"><a href="#page186">186</a></span></p>
+
+<p class="center p2">CHAPITRE XVIII</p>
+
+<p>Difficultés suscitées de toutes parts au ministère Martignac. &mdash; Réponse
+ du Roi au duc de Mortemart. &mdash; Campagne des
+ russes contre les turcs. &mdash; Le Roi se déclare pour l'empereur
+ Nicolas. &mdash; Intrigues dans la Chambre des députés. &mdash; Mort de
+ l'évêque de Beauvais. &mdash; Progrès du parti prêtre. &mdash; Langage
+ différent tenu par le Roi à messieurs de Martignac et de La
+ Ferronnays. &mdash; Erreur des prévisions.
+<span class="ralign"><a href="#page198">198</a></span></p>
+
+<p class="center p2">CHAPITRE XIX</p>
+
+<p>Chute du ministère Martignac. &mdash; Réprobation générale contre
+ le ministère Polignac. &mdash; Refus de l'amiral de Rigny. &mdash; Démission
+ de monsieur de Chateaubriand. &mdash; Projet de mariage
+ pour la princesse Louise d'Orléans. &mdash; Maladie de madame la
+ duchesse d'Orléans. &mdash; Ovations à monsieur de Lafayette en
+ Dauphiné. &mdash; Le Roi croit pouvoir justifier monsieur de Bourmont. &mdash; Le
+ maréchal Marmont fait décider l'expédition
+ d'Alger. &mdash; Il est complètement joué par monsieur de Bourmont. &mdash; Fureur
+ du maréchal.
+<span class="ralign"><a href="#page208">208</a></span></p>
+
+<p class="center p2">CHAPITRE XX</p>
+
+<p>Le premier jour de l'année 1830. &mdash; Séance royale au Louvre. &mdash; Le
+ Roi laisse tomber son chapeau; monsieur le duc d'Orléans
+ le ramasse. &mdash; Testament de monsieur le duc de Bourbon. &mdash; Expédition
+ d'Afrique. &mdash; Un mot de monsieur de
+ Bourmont. &mdash; Le Roi et l'amiral Duperré. &mdash; Voyage de monsieur
+ le Dauphin à Toulon. &mdash; Messieurs de Chantelauze et
+ Capelle entrent dans le ministère.
+<span class="ralign"><a href="#page223">223</a></span></p>
+
+<p class="center p2">CHAPITRE XXI</p>
+
+<p>Abolition de la loi salique en Espagne. &mdash; Impression de madame
+ la Dauphine. &mdash; Séjour de la Cour de Naples à Paris. &mdash; Bal
+ donné par madame la duchesse de Berry. &mdash; Bal au Palais-Royal. &mdash; Maladie
+ du général de Boigne. &mdash; Sa mort. &mdash; Incendies
+ en Normandie. &mdash; Insurrection à Montauban. &mdash; Départ
+ des souverains napolitains. &mdash; Modération de madame
+ la Dauphine. &mdash; Prise d'Alger. &mdash; Ordonnances de Juillet. &mdash; Secret
+ gardé. &mdash; Incrédulité, désespoir et fureur du pays.
+<span class="ralign"><a href="#page234">234</a></span></p>
+</div>
+
+<h3>APPENDICES<br>
+<i>Quelques correspondants de Madame de Boigne.</i></h3>
+
+<div class="toc">
+<ul>
+ <li>La reine Marie-Amélie.
+<span class="ralign"><a href="#page249">249</a></span></li>
+
+ <li>Madame Adélaïde d'Orléans.
+<span class="ralign"><a href="#page255">255</a></span></li>
+
+ <li>M. de Chateaubriand.
+<span class="ralign"><a href="#page257">257</a></span></li>
+
+ <li>Le baron Séguier.
+<span class="ralign"><a href="#page258">258</a></span></li>
+
+ <li>Adrien de Montmorency, duc de Laval.
+<span class="ralign"><a href="#page259">259</a></span></li>
+
+ <li>M. Thiers.
+<span class="ralign"><a href="#page264">264</a></span></li>
+
+ <li>M. Hyde de Neuville.
+<span class="ralign"><a href="#page266">266</a></span></li>
+
+ <li>L'amiral de Rigny.
+<span class="ralign"><a href="#page268">268</a></span></li>
+
+ <li>M. Duchatel.
+<span class="ralign"><a href="#page274">274</a></span></li>
+
+ <li>Madame Lenormant.
+<span class="ralign"><a href="#page276">276</a></span></li>
+
+ <li>La comtesse Mollien.
+<span class="ralign"><a href="#page283">283</a></span></li>
+</ul>
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Récits d'une tante (Vol. 3 de 4), by
+Louise-Eléonore-Charlotte-Adélaide d'Osmond, comtesse de Boigne
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RÉCITS D'UNE TANTE (VOL. 3 DE 4) ***
+
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+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
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