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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 19:57:27 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Récits d'une tante (Vol. 2 de 4) + Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond + +Author: Louise-Eléonore-Charlotte-Adélaide d'Osmond, comtesse de Boigne + +Release Date: May 12, 2010 [EBook #32348] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RÉCITS D'UNE TANTE (VOL. 2 DE 4) *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) and Internet Archive. + + + + + + + + + +MÉMOIRES + +DE LA + +COMTESSE DE BOIGNE + + +II + + + + + _Il a été tiré de cet ouvrage + mille exemplaires sur vergé teinté des Papeteries + de Corvol-l'Orgueilleux + tous numérotés._ + + Nº + + + + +[Illustration: HÉLÈNE DILLON, MARQUISE D'OSMOND, +MÈRE DE LA COMTESSE DE BOIGNE, + +d'après un portrait de J. Isabey +(Collection de Mademoiselle Osmonde d'Osmond).] + + + + +RÉCITS D'UNE TANTE + +MÉMOIRES DE LA COMTESSE DE BOIGNE NÉE D'OSMOND + + +PUBLIÉS INTÉGRALEMENT D'APRÈS LE MANUSCRIT ORIGINAL + + +II + + _1815.--L'Angleterre et la France de 1816 à 1820._ + + + + + _PARIS_ + ÉMILE-PAUL FRÈRES, ÉDITEURS + 100, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONORÉ + 1921 + + + + +CINQUIÈME PARTIE + +1815 + + + + +CHAPITRE I + + Séjour en Piémont. -- Restauration de 1815. -- Passage à Lyon. -- + Marion. -- Arrivée à Turin. -- Dispositions du Roi. -- Son + gouvernement. -- Le cabinet d'ornithologie. -- Le comte de + Roburent. -- Les _Biglietto regio_. -- La société. -- Le lustre. + -- Les loges. -- Le théâtre. -- L'Opéra. -- Détails de moeurs. -- + Le marquis del Borgo. + + +J'ai toujours pensé que, pour conserver de la dignité à son existence, +il fallait la diriger dans le sens d'une principale et persévérante +affection et que le dévouement était le seul lien de la vie des +femmes. N'ayant été, de fait, ni épouse ni mère, je m'était +entièrement donnée à l'amour filial. Quelque répugnance que j'eusse à +la carrière que mon père venait de reprendre, à la résidence où on +l'envoyait, et malgré ma complète indépendance de position, je ne me +rappelle pas avoir éprouvé un instant d'hésitation à le suivre. Ce +souvenir, placé à une distance de vingt années, m'est doux à +retrouver. + +Nous nous arrêtâmes trois jours à Lyon. Je me rappelle une +circonstance de ce séjour dont je fus très touchée. Ma femme de +chambre, qui était lyonnaise, me pria de lui donner quelques heures de +liberté pour aller voir un ancien ami de son père. Le lendemain, +pendant que je faisais ma toilette, on vint la demander. Elle avait +fait appeler des marchands d'étoffes pour moi et s'informa si c'était +eux qui attendaient; on lui répondit que c'était une vieille paysanne +n'ayant qu'un bras. + +«Oh! fit-elle, c'est la bonne Marion? c'est bien beau, son bras, +allez, madame! Ma mère nous l'a souvent fait baiser avec respect.» +Cette phrase excita ma curiosité, et j'obtins le récit suivant: + +«Madame sait que mon père était libraire du Chapitre et vendait +principalement des livres d'église, ce qui le mettait en relation avec +les ecclésiastiques. Parmi eux, monsieur Roussel, curé de Vériat, +venait le plus à la maison; mon père allait souvent chez lui et ils +étaient très amis. + +«Lors de la Terreur, tous deux furent arrêtés et jetés dans la même +prison. Marion, servante de monsieur Roussel, et bien attachée à son +maître, quitta le village de Vériat, et vint à Lyon pour se rapprocher +de lui. Ma mère lui donna un asile chez nous où, comme Marion, nous +étions très inquiets et très malheureux, manquant de pain encore plus +que d'argent et ayant bien de la peine à trouver de quoi manger. +Cependant Marion parvenait, à force d'industrie, à se procurer chaque +jour un petit panier de provisions qu'elle réussissait ordinairement à +faire arriver jusqu'à monsieur Roussel. + +«Un matin où elle avait été brutalement repoussée, sa persévérance à +réclamer l'entrée de la prison ayant impatienté un des sans-culottes +qui était de garde, il s'avisa de dire qu'assurément son panier +contenait une conspiration contre la République et voulut s'en +emparer. Marion, prévoyant le pillage de son pauvre dîner, voulut le +défendre. Alors un de ces monstres, un peu plus tigre que les autres, +s'écria: «Hé bien! nous allons voir», et il abattit d'un coup de sabre +le bras qui tenait le panier. Les éclats de rire accueillirent cette +action. La pauvre Marion, laissant sa main et la moitié de son +avant-bras sur le pavé de la prison, serra sa plaie sanglante dans son +tablier et revint chez nous. Ma mère lui donna les premiers soins, +tandis qu'on alla chercher un chirurgien pour la panser. Elle montra +une force et un courage prodigieux. Bientôt après, ma mère la vit +chercher un autre panier et le remplir de nouvelles provisions. + +«Que faites-vous là, Marion? + +«--Eh bien donc, j'arrange le dîner pour monsieur. + +«--Mais, Marion, vous ne pensez pas retourner là-bas. + +«--Eh! il n'y pas déjà tant si loin.» + +«Enfin, quoi qu'on lui pût dire, elle partit, mais rentra au bout +d'une minute. + +«Vous voyez bien, Marion, que vous n'étiez pas en état d'aller, lui +dit ma mère, en lui avançant une chaise. + +«--Si fait bien! merci; mais, madame Vernerel, je voudrais que vous +m'arrangiez ce linge roulé au bout du bras pour y donner la longueur, +parce que, si monsieur s'apercevait qu'il manque, cela pourrait lui +faire de la peine et qu'il en a déjà bien assez, le pauvre cher +homme.» + +«Ma mère, touchée jusqu'aux larmes, obéit à Marion. Celle-ci fit à +monsieur Roussel l'histoire d'un panaris au doigt qui expliquait son +bras en écharpe. Elle ne cessa pas un seul jour ses pieux soins; il +n'apprit qu'à sa sortie de prison la perte de son bras.» + +On peut croire que j'éprouvai un vif désir de voir l'admirable Marion. +J'entrai dans la chambre où elle se trouvait, apportant un petit +cadeau d'oeufs frais et de fromage à la crème pour sa chère enfant, +comme elle appelait mademoiselle Louise. C'était une vieille paysanne, +grande, maigre, ridée, hâlée jusqu'au noir, mais encore droite et +conservant l'aspect de la force. + +Je la questionnai sur l'aventure qu'on venait de me raconter et j'eus +la satisfaction qu'elle ne se doutait pas avoir été sublime. Elle +paraissait presque contrariée de mon admiration et n'était occupée +qu'à se disculper d'avoir trompé monsieur le Curé. + +«Mais, disait-elle, c'est qu'il est si bête, ce brave homme, à se +faire du mal, à se tourmenter pour les autres!» + +Et, comme je la rassurais de mon mieux sur ce pieux mensonge: + +«Au fait, monsieur le Curé m'a dit depuis qu'il m'aurait défendu de +revenir s'il avait su cette drôlerie, reprit-elle en regardant son +bras; ainsi j'ai bien fait tout de même de le tromper», et elle partit +d'un éclat de rire de franche gaieté. + +Mademoiselle Louise me dit: «Et Marion, madame, n'en fait pas moins +bien le ménage et la bonne soupe que j'ai mangée hier.» + +Marion sourit à ces paroles flatteuses, mais, hochant la tête «Ah! +dame, non, ma chère enfant; je ne suis pas si habile qu'avant, mais ce +pauvre cher homme du bon Dieu, ça ne s'impatiente jamais.» J'ai +regretté de n'avoir pas vu monsieur Roussel. L'homme «assez bête», +comme disait Marion, pour inspirer un pareil dévouement devait être +bien intéressant a connaître. + +Nous arrivâmes à Turin au moment où la société y était le plus +désorganisée. Le Roi n'avait rapporté de Cagliari qu'une seule pensée; +il y tenait avec l'entêtement d'un vieil enfant: il voulait tout +rétablir comme en _Novant-ott_. C'était sa manière d'exprimer, en +patois piémontais, la date de 1798, époque à laquelle il avait été +expulsé de ses États par les armées françaises. + +Il en résultait des conséquences risibles: par exemple, ses anciens +pages reprenaient leur service à côté des nouveaux nommés, de sorte +que les uns avaient quinze ans et les autres quarante. Tout était à +l'avenant. Les officiers, ayant acquis des grades supérieurs, ne +pouvaient rester dans l'armée qu'en redevenant cadets. Il en était de +même dans la magistrature, dans l'administration, etc. C'était une +confusion où l'on se perdait. La seule exception à la loi du +_Novant-ott_ et, là, le bon Roi se montrait très facile, était en +faveur de la perception des impôts: ils étaient triplés depuis +l'occupation des français, et Sa Majesté sarde s'accommodait fort bien +de ce changement. + +Le Roi avait ramené tous les courtisans qui l'avaient suivi à Cagliari +pendant l'émigration. Aucun n'était en état de gouverner un seul jour. +D'une autre part, l'empereur Napoléon avait, selon son usage, écrémé +le Piémont de tous les gens les plus distingués et les avait employés +dans l'Empire, ce qui, aux yeux du Roi, les rendait incapable de le +servir. L'embarras était grand. + +On alla rechercher un homme resté en dehors des affaires mais qui ne +manquait pas de moyens, le comte de Valese, enfermé depuis nombre +d'années dans son château du val d'Aoste. Il y avait conservé bon nombre +de préjugés et d'idées aristocratiques et contre-révolutionnaires, mais +pourtant c'était un libéral en comparaison des arrivants de Sardaigne. +Il lui fallait encore les ménager, et je crois qu'il a bien souvent +rougi des concessions qu'il était obligé de faire à leur ignorance. + +Dans sa passion pour revenir au _Novant-ott_, le Roi voulait détruire +tout ce qui avait été créé par les français et, entre autres, +plusieurs collections scientifiques. Un jour, on lui demanda grâce +pour celle d'ornithologie qu'il avait visitée la veille et dont il +semblait ravi; il entra dans une grande colère, dit que toutes ces +innovations étaient oeuvres de Satan.... Ces cabinets n'existaient pas +en _Novant-ott_, et les choses n'en allaient pas plus mal.... Il +n'était nul besoin d'être plus habile que ses pères.... Sa verve +épuisée, il ajouta qu'il n'admettrait d'exception que pour les +oiseaux; ils lui plaisaient, il voulait qu'on en prît grand soin. La +partie sarde du Conseil approuva l'avis du Roi. Monsieur de Valese et +monsieur de Balbe se turent en baissant les yeux. La destruction du +cabinet d'ornithologie et la conservation de celui des oiseaux passa à +l'immense majorité. + +Ces niaiseries, dont je ne rapporterai que celle-là mais qui se +renouvelaient journellement, rendaient le gouvernement ridicule, et, +lorsque nous arrivâmes à Turin, il était dans le plus haut degré de +déconsidération. Depuis, l'extrême bonhomie du Roi lui avait rendu une +sorte de popularité, et la nécessité l'avait forcé, de son côté, à +tempérer les dispositions absurdes rapportées de Cagliari. Il fallait +en revenir aux personnes dont le pays connaissait et appréciait le +mérite, lors même qu'elles n'auraient pas passé vingt-cinq années de +leur vie dans l'oisiveté. + +Monsieur de Valese avait bien un peu de peine à s'associer des gens +avec lesquels il avait été longtemps en hostilité: peut-être même +craignait-il que les répugnances, une fois complètement surmontées, on +ne trouvât parmi ceux qui avaient servi l'Empereur des capacités +supérieures à la sienne. Cependant, comme il était homme d'honneur et +voulant le bien, il engageait le Roi à confier les places importantes +aux personnes en état de les faire convenablement et chaque jour +apportait quelque amélioration aux premières extravagances. + +L'absence de la Reine, restée en Sardaigne, rendait le Roi plus +accessible aux conseils de la raison. Cependant elle avait délégué son +influence à un comte de Roburent, grand écuyer et espèce de favori +dont l'importance marquait dans cette Cour. C'était le représentant de +l'émigration et de l'ancien régime, avec toute l'exagération qu'on +peut supposer à un homme très borné et profondément ignorant. Je me +rappelle qu'un jour, chez mon père, on parla du baptême que les +matelots font subir lorsqu'on passe la ligne; mon père dit l'avoir +reçu; monsieur de Roburent reprit avec un sourire bien gracieux: +«Votre Excellence a passé sous la ligne; vous avez donc été +ambassadeur à Constantinople?» + +Il y avait alors trois codes également en usage en Piémont; l'ancien +code civil, le code militaire qui trouvait moyen d'évoquer toutes les +affaires, et le code Napoléon. Selon que l'un ou l'autre était +favorable à la partie protégée par le pouvoir, un _Biglietto regio_ +enjoignait de s'en servir; cela se renouvelait à chaque occasion. À la +vérité, si cette précaution était insuffisante, un second _Biglietto +regio_ cassait le jugement et, sans renvoyer devant une autre cour, +décidait le contraire de l'arrêt rendu. Mais il faut l'avouer, ceci +n'arrivait guère que pour les gens tout à fait en faveur. + +Il y eut une aventure qui fit assez de bruit pendant notre séjour. +Deux nobles piémontais de province avaient eu un procès qui fut jugé à +Casal. Le perdant arriva en poste à Turin, parvint chez monsieur de +Roburent et lui représenta que ce jugement était inique, attendu qu'il +était son cousin. Monsieur de Roburent comprit toute la force de cet +argument, et obtint facilement un _Biglietto regio_ en faveur du +cousin. Trois jours après, arrive l'autre partie, apportant pour +toute pièce à consulter une généalogie prouvant qu'il était, aussi, +cousin de monsieur de Roburent et d'un degré plus rapproché. Celui-ci +l'examine avec grand soin, convient de l'injustice qu'il a commise, +descend chez le Roi, et rapporte un second _Biglietto regio_ qui +rétablit le jugement du tribunal. Tout cela se passait sans mystère; +il ne fallait en mettre un peu que pour en rire, quand on était dans +une position officielle comme la nôtre. + +L'intolérance était portée au point que l'ambassade de France devint +un lieu de réprobation. On ne pardonnait pas à notre Roi d'avoir donné +la Charte, encore moins à mon père de l'approuver et de proclamer +hautement que cette mesure, pleine de sagesse, était rendue +indispensable par l'esprit public en France. + +Ces doctrines subversives se trouvaient tellement contraires à +l'esprit du gouvernement sarde que, ne pouvant empêcher l'ambassadeur +de les professer, on laissait entrevoir aux piémontais qu'il valait +mieux ne point s'exposer à les entendre. + +Les _Purs_ étaient peu disposés à venir à l'ambassade. Ceux qui, ayant +servi en France, avaient des idées un peu plus libérales, craignaient +de se compromettre, de sorte que nous ne voyions guère les gens du +pays qu'en visite de cérémonie. Il n'y avait pas grand'chose à +regretter. + +La société de Turin, comme celle de presque toutes les villes +d'Italie, offre peu de ces honnêtes médiocrités dont se compose le +_monde_ dans les autres contrées. Quelques savants et des gens de la +plus haute distinction, plus nombreux peut-être qu'ils ne sont +ailleurs, y mènent une vie retirée, pleine d'intérêt et +d'intelligence. Si on peut pénétrer dans cette coterie ou en faire +sortir quelques-uns des membres qui la composent, on est amplement +payé des soins qu'il a fallu se donner pour atteindre à ce but, mais +cela est fort difficile. En revanche, la masse dansante et visitante +est d'une sottise, d'une ignorance fabuleuses. + +On dit que, dans le sud de l'Italie, on trouve de l'esprit naturel. Le +Piémont tient du nord pour l'intelligence et du midi pour l'éducation. +En tout, ce pays est assez mal partagé. Son climat, plus froid que +celui de France en hiver, est plus orageux, plus péniblement étouffant +que l'Italie en été; et les beaux-arts n'ont pas franchi les Apennins +pour venir jusqu'à lui: ils seraient effarouchés par l'horrible jargon +qu'on y parle; il les avertirait bien promptement qu'ils ne sont point +dans leur patrie. + +Tout le temps de mon séjour à Turin, j'ai entendu régulièrement chaque +jour, pendant ce qu'on appelait l'avant-soirée où mon père recevait +les visites, discuter sur une question que je vais présenter +consciencieusement sous toutes ses faces. + +Le prince Borghèse, gouverneur du Piémont sous l'Empereur, avait fait +placer un lustre dans la salle du grand théâtre. C'était, il faut tout +dire, une innovation. Il offrit de le donner, il offrit de le vendre, +il offrit de le faire ôter à ses frais, il offrit d'être censé le +vendre sans en réclamer le prix, il offrit d'accepter tout ce que le +Roi en voudrait donner, il offrit enfin qu'il n'en fût fait aucune +mention.... Je me serais volontiers accommodée de ce dernier moyen. +Lorsque j'ai quitté Turin au bout de dix mois, il n'y avait pas encore +de parti pris, et la société continuait à être agitée par des opinions +très passionnées au sujet du lustre; on attendait l'arrivée de la +Reine pour en décider. + +La distribution des loges avait, pour un temps, apporté quelque +distraction à cette grande occupation. J'étais si peu préparée à ces +usages que je ne puis dire avec quel étonnement j'appris qu'aux +approches du carnaval le Roi s'était rendu au théâtre, avec son +confesseur, pour décider à qui les loges seraient accordées. Les gens +_bien pensants_ étaient les mieux traités. Cependant, il fallait +ajouter aux bonnes opinions la qualité de grand seigneur pour en avoir +une aux premières et tous les jours. La première noblesse était admise +aux secondes, la petite noblesse se disputait les autres loges avec la +haute finance. Toutefois, pour avoir un tiers ou un quart de loge aux +troisièmes, il fallait quelque alliance aristocratique. + +Pendant que cette liste se formait, Dieu sait quelles intrigues +s'agitaient autour du confesseur et à combien de réclamations sa +publication donna lieu! Cela se comprend cependant en réfléchissant +que tous les amours-propres étaient mis en jeu d'une façon dont la +publicité était révélée chaque soir pendant six semaines. On +s'explique aussi la fureur et la colère des personnes qui, depuis +vingt ans, vivaient sur le pied d'égalité avec la noblesse et qui, +tout à coup, se voyaient repoussées dans une classe exclue des seuls +plaisirs du pays. + +Ce qui m'a paru singulier, c'est que la fille noble qui avait épousé +un roturier (il faut bien se servir de ces mots, ils n'étaient pas +tombés en désuétude à Turin) était mieux traitée dans la distribution +des loges que la femme d'un noble qui était elle-même roturière. Je +suppose que c'était dans l'intérêt des filles de qualité qui n'ont +aucune espèce de fortune en Piémont. Je le crois d'autant plus +volontiers que j'ai entendu citer comme un des avantages d'une jeune +fille à marier qu'elle apportait le droit à une demi-loge. + +Quand la liste, revue, commentée, corrigée, fut arrêtée, on expédia +une belle lettre officielle, signée du nom du Roi et cachetée de ses +armes, qui prévint que telle loge, en tout ou en partie, vous étant +désignée, vous pouviez en envoyer chercher la clef. Pour l'obtenir +alors, il fallait payer une somme tout aussi considérable qu'à aucun +autre théâtre de l'Europe. De plus, il fallait faire meubler la loge, +y placer des tentures, des rideaux, des sièges, car la clef ne donnait +entrée que dans un petit bouge vide avec des murailles sales. C'était +une assez bonne aubaine pour le tapissier du Roi. + +Ces frais faits, on achète encore à la porte (pour un prix assez +modique, à la vérité) le droit d'entrer au théâtre, de sorte que +l'étranger qu'on engage à venir au spectacle est forcé de payer son +billet. Malgré, ou peut-être à cause de toutes ces formalités, +l'ouverture du grand Opéra fut un événement de la plus haute +importance. Dès le matin, toute la population était en agitation, et +la foule s'y porta le soir avec une telle affluence que, malgré toutes +les prérogatives des ambassadeurs, nous pensâmes être écrasées, ma +mère et moi en y arrivant. + +La salle est fort belle, le _lustre_ y était demeuré _provisoirement_ +et l'éclairait assez bien, mais les véritables amateurs de l'ancien +régime lui reprochaient de ternir l'éclat de la _couronne_ (On appelle +_la couronne_ la loge du Roi). C'est un petit salon qui occupe le fond +de la salle, est élevé de deux rangs de loges sur une largeur de cinq +à peu près, extrêmement décoré en étoffes et en crépines d'or et +brillamment éclairé en girandoles de bougies. Avant l'innovation du +lustre, la salle ne recevait de lumière que de la loge royale. Celle +de l'ambassadeur de France était de tout temps vis-à-vis de la loge du +prince de Carignan et la meilleure possible. On aurait bien été tenté +de l'ôter à l'ambassadeur d'un Roi constitutionnel, mais pourtant on +n'osa pas, mon père ayant fait savoir qu'il serait forcé de le trouver +mauvais. Cela ne se pouvait autrement, d'après l'importance qu'on y +attachait dans le pays. + +Le spectacle était comme par toute l'Italie: deux bons chanteurs +étaient entourés d'acolytes détestables, de sorte qu'il n'y avait +aucun ensemble. Mais cela suffisait à des gens qui n'allaient au +théâtre que pour y causer plus librement. On écoutait deux ou trois +morceaux, et le reste du temps on bavardait comme dans la rue; le +parterre, debout, se promenait lorsqu'il n'était pas trop pressé. Un +ballet détestable excitait des transports d'admiration; les +décorations étaient moins mauvaises que la danse. + +Les jeunes femmes attendent l'ouverture de l'Opéra avec d'autant plus +d'empressement qu'elles habitent toujours chez leur belle-mère et que, +tant qu'elles la conservent, elles ne reçoivent personne chez elles. +En revanche, la loge est leur domicile et, là, elles peuvent admettre +qui elles veulent. Les hommes de la petite noblesse même s'y trouvent +en rapport avec les femmes de la première qui ne pourraient les voir +dans leurs hôtels. On entend dire souvent: «Monsieur un tel est un de +mes _amis de loge_». Et monsieur un tel se contente de ce rapport qui, +dit-on, devient quelquefois assez intime, sans prétendre à passer le +seuil de la maison. L'usage des _cavaliers servants_ est tombé en +désuétude. S'il en reste encore quelques-uns, ils n'admettent plus que +ce soit à titre gratuit et, hormis qu'elles sont plus affichées, les +liaisons n'ont pas plus d'innocence qu'ailleurs. + +L'usage en Piémont est de marier ses enfants sans leur donner aucune +fortune. Les filles ont une si petite dot qu'à peine elle peut suffire +à leur dépense personnelle, encore est-elle toujours versée entre les +mains du beau-père; il paye la dépense du jeune ménage, mais ne lui +assure aucun revenu. + +J'ai vu le comte Tancrède de Barolle, fils unique d'un père qui avait +cinq cent mille livres de rente, obligé de lui demander de faire +arranger une voiture pour mener sa femme aux eaux. Le marquis de +Barolle calculait largement ce qu'il fallait pour le voyage, le séjour +projeté et y fournissait sans difficulté. Sa belle-fille +témoignait-elle le désir de voir son appartement arrangé: architectes +et tapissiers arrivaient, et le mobilier se renouvelait +magnifiquement; mais elle n'aurait pas pu acheter une table de dix +louis dont elle aurait eu la fantaisie. Permission plénière de faire +venir toutes les modes de Paris; le mémoire était toujours acquitté +sans la moindre réflexion. En un mot, monsieur de Barolle ne refusait +rien à ses enfants, que l'indépendance. J'ai su ces détails parce que +madame de Barolle était une française (mademoiselle de Colbert) et +qu'elle en était un peu contrariée, mais c'était l'usage général. Tant +que les parents vivent, les enfants restent _fils de famille_ dans +toute l'étendue du terme, mais aussi, dans la proportion des fortunes, +on cherche à les en faire jouir. + +Le marquis de Barolle, dont je viens de parler, était sénateur et +courtisan fort assidu de l'Empereur. Pendant un séjour de celui-ci à +Turin, le marquis lui fit de vives représentations sur ce qu'il payait +cent vingt mille francs d'impositions. + +«Vraiment, lui dit l'Empereur, vous payez cent vingt mille francs? + +--Oui, sire, pas un sol de moins, et je suis en mesure de le prouver à +Votre Majesté, voici les papiers. + +--Non, non, c'est inutile, je vous crois; et je vous en fais bien mon +compliment.» + +Le marquis de Barolle fut obligé de se tenir pour satisfait. + +Le charme que les dames piémontaises trouvent au théâtre les y rend +très assidues, mais cela n'est plus d'obligation comme avant la +Révolution. Quand une femme manquait deux jours à aller à l'Opéra, le +Roi envoyait s'enquérir du motif de son absence et elle était +réprimandée, s'il ne le jugeait pas suffisant. + +En tout, rien n'était si despotique que ce gouvernement soi-disant +paternel, surtout pour la noblesse. À la vérité, il la dispensait +souvent de payer les dettes qu'elle avait contractées envers les +roturiers (ce qui, par parenthèse, rendait les prêts tellement onéreux +que beaucoup de familles en ont été ruinées); mais, en revanche, il +décidait de la façon dont on devait manger son revenu. Il disait aux +uns de bâtir un château, aux autres d'établir une chapelle, à celui-ci +de donner des concerts, à cet autre de faire danser, etc. Il fixait la +résidence de chacun dans la terre ou dans la ville qui lui convenait. +Pour aller à l'étranger, il fallait demander la permission +particulière du Roi; il la donnait difficilement, la faisait toujours +attendre et ne l'accordait que pour un temps très limité. Un séjour +plus ou moins long dans la forteresse de Fénestrelle aurait été le +résultat de la moindre désobéissance à l'intérieur. Si on avait +prolongé l'absence à l'étranger au delà du temps fixé, la +séquestration des biens était de droit sans autre formalité. + +Le marquis del Borgo, un des seigneurs piémontais les plus riches, +souffrait tellement de rhumatismes qu'il s'était établi à Pise, ne +pouvant supporter le climat de Turin. Lorsque le roi Charles Amédée +fit construire la place Saint-Charles, un _Biglietto regio_ enjoignit +au marquis d'acheter un des côtés de la place et d'y faire une façade. +Bientôt après un nouveau _Biglietto regio_ commanda un magnifique +hôtel dont le plan fut fourni, puis vint l'ordre de le décorer, puis +de le meubler avec une magnificence royale imposée pièce par pièce. +Enfin, un dernier _Biglietto regio_ signifia que le propriétaire d'une +si belle résidence devait l'habiter, et la permission de rester à +l'étranger fut retirée. Le marquis revint à Turin en enrageant, +s'établit dans une chambre de valet, tout au bout de son superbe +appartement qu'il s'obstina à ne jamais voir mais qui était traversé +matin et soir par la chèvre dont il buvait le lait. C'est la seule +femelle qui ait monté le grand escalier tant que le vieux marquis a +vécu. Ses enfants étaient restés dans l'hôtel de la famille. + +J'ai vu sa belle-fille établie dans celui de la place Saint-Charles; +il était remarquablement beau. C'est elle qui m'a raconté l'histoire +des _Biglietto regio_ du marquis et de la chèvre. Elle était d'autant +plus volontiers hostile aux formes des souverains sardes qu'elle-même, +étant fort jeune et assistant à un bal de Cour, la reine Clotilde +avait envoyé sa dame d'honneur, à travers la salle, lui porter une +épingle pour attacher son fichu qu'elle trouvait trop ouvert. + +La marquise del Borgo, soeur du comte de Saint-Marsan, était +spirituelle, piquante, moqueuse, amusante, assez aimable. Mais elle +nous était d'une faible ressource; elle se trouvait précisément en +position de craindre des rapports un peu familiers avec nous. + +La conduite des dames piémontaises est généralement assez peu +régulière. Peut-être, au surplus, les étrangers s'exagèrent-ils leurs +torts, car elles affichent leurs liaisons avec cette effronterie naïve +des moeurs italiennes qui nous choque tant. Quant aux maris, ils n'y +apportent point d'obstacle et n'en prennent aucun souci. Cette +philosophie conjugale est commune à toutes les classes au delà des +Alpes. Je me rappelle à ce propos avoir entendu raconter à Ménageot +(le peintre), que, dans le temps où il était directeur des costumes à +l'Opéra de Paris, il était arrivé un jour chez le vieux Vestris et +l'avait trouvé occupé à consoler un jeune danseur, son compatriote, +dont la femme, vive et jolie figurante, lui donnait de noires +inquiétudes. Après toutes les phrases banales appropriées à calmer les +fureurs de l'Othello de coulisse, Vestris ajouta dans son baragouin +semi italien: + +«Et _pouis_, vois-_tou_, ami, dans _noutre_ état les _cournes_ c'est +_coumme_ les dents: quand elles poussent, cela fait _oun_ mal _dou +diavolo_ ... _pou_ à _pou_ on _s'accoutoume_, et _pouis_ ... et +_pouis_ ... on finit par manger avec.» + +Ménageot prétendait que le conseil avait prospéré assez promptement. + + + + +CHAPITRE II + + Les visites à Turin. -- Le comte et la comtesse de Balbe. -- + Monsieur Dauzère. -- Le prince de Carignan. -- Le corps + diplomatique. -- Le général Bubna. -- Ennui de Turin. -- Aspect + de la ville. -- Appartements qu'on y trouve. -- Réunion de Gênes + au Piémont. -- Dîner donné par le comte de Valese. -- Jules de + Polignac. + + +Tant que dure la saison de l'Opéra, on ne fait ni ne reçoit de +visites: c'est un d'autant plus grand bénéfice qu'à Turin l'usage +n'admet que celles du soir. Les palais sont sans portier et les +escaliers sans lumière. Le domestique qui vous suit est muni d'une +lanterne avec laquelle il vous escorte jusqu'au premier, second, +troisième étage d'une immense maison dont le propriétaire titré habite +un petit coin, le reste étant loué, souvent à des gens de finance. On +doit arriver en personne à la porte de l'appartement, rester dans sa +voiture et envoyer savoir si on y est passé pour une impertinence. +Cependant les dames reçoivent rarement. Le costume dans lequel on les +trouve, l'arrangement de leur chambre, aussi bien que de leur +personne, prouve qu'elles ne sont pas préparées pour le monde. Il faut +excepter quelques maisons ouvertes, les del Borgo, les Barolle, les +Bins, les Mazin, etc. + +Comme nous ne suivions pas fort régulièrement le théâtre, nous +restions assez souvent le soir chez nous en très petit comité. +Monsieur et madame de Balbe faisaient notre plus grande ressource. Le +comte de Balbe était un de ces hommes distingués que j'ai signalés +plus haut: des connaissances acquises et profondes en tout genre ne +l'empêchaient pas d'être aimable, spirituel, gai et bon homme dans +l'habitude de la vie. L'Empereur l'avait placé à la tête de +l'Université. La confiance du pays l'avait nommé chef du gouvernement +provisoire qui s'était formé entre le départ des français et l'arrivée +du Roi. Il s'y était tellement concilié tous les suffrages qu'on +n'avait pas osé l'expulser tout à fait et il était resté directeur de +l'instruction publique, avec entrée au conseil où, cependant, il +n'était appelé que pour les objets spéciaux, tels que les cabinets +d'ornithologie. Il était fort au-dessus de la crainte puérile de +montrer de la bienveillance pour nous, et nous le voyions +journellement. Sa femme était française, très vive, très bonne, très +amusante; elle était cousine de monsieur de Maurepas, avait connu mes +parents à Versailles et s'établit tout de suite dans notre intimité. + +La famille des Cavour y était aussi entrée. Ceux-là se trouvaient trop +compromis pour avoir rien à ménager; la mère avait été dame d'honneur +de la princesse Borghèse et le fils maréchal du palais et l'ami du +prince. La soeur de sa femme avait épousé un français qui a +certainement résolu un grand problème. Monsieur Dauzère, directeur de +la police générale pendant toute l'administration française, en +satisfaisant pleinement ses chefs, était parvenu à se faire tellement +aimer dans le pays qu'il n'y eut qu'un cri lorsque le Roi voulut +l'expulser comme les autres français employés en Piémont. Il est resté +à Turin, bien avec tout le monde; il a fini par avoir une grande +influence dans le gouvernement et, depuis mon départ, j'ai entendu +dire qu'il y jouait un principal rôle. + +Nous voyions aussi, mais avec moins d'intimité, la comtesse Mazin, +personne d'un esprit fort distingué; elle avait été élevée par son +oncle, l'abbé Caluzzo, dont le nom est familier à tous les savants de +l'Europe. Voilà, avec le corps diplomatique, ce qui formait le fond de +notre société. + +Le prince de Carignan était bien content lorsque son gouverneur +l'amenait chez nous. À peine échappé d'une pension à Genève, où il +jouissait de toute la liberté d'un écolier, on l'avait mis au régime +d'un prince piémontais, et cependant on hésitait à le proclamer +héritier de la Couronne. Il était dans les instructions de mon père +d'obtenir cette reconnaissance; il y travaillait avec zèle, et le +jeune prince, le regardant comme son protecteur, venait lui raconter +ses doléances. + +Une des choses qui l'affligeait le plus était les précautions +exagérées qu'on prenait de sa santé, aussi bien que de son salut, et +les sujétions qu'elles lui imposaient. Par exemple, il ne pouvait +monter à cheval que dans son jardin, entre deux écuyers, et sous +l'inspection de son médecin et de son confesseur. + +Ce confesseur suivait toutes les actions de sa vie; il assistait à son +lever, à son coucher, à tous ses repas, lui faisait faire ses prières +et dire son bénédicité; enfin il cherchait constamment à exorciser le +démon qui devait être entré dans l'âme du prince pendant son séjour +dans ces deux pays maudits, Paris et Genève. Au lieu d'obtenir sa +confiance pourtant, il était seulement parvenu à lui persuader qu'il +était son espion et qu'il rendait compte de toutes ses actions et de +toutes ses pensées au confesseur du Roi, qui l'avait placé près de +lui. Mon père l'encourageait à la patience et à la prudence, tout en +compatissant à ses peines. Il comprenait combien un jeune homme de +quinze ans, élevé jusque-là dans une liberté presque exagérée (sa +mère s'en occupait très peu) devait souffrir d'un changement si +complet. + +Le prince était fort aimé de son gouverneur, monsieur de Saluces; il +avait confiance en lui et en monsieur de Balbe, un de ses tuteurs. +Quand il se trouvait chez mon père, et qu'il n'y avait qu'eux et nous, +il était dans un bonheur inexprimable. Il était déjà très grand pour +son âge et avait une belle figure. Il habitait tout seul l'énorme +palais de Carignan qu'on lui avait rendu. Il n'était pas encore en +possession de ses biens, de sorte qu'il vivait dans le malaise et les +privations; encore avait-on peine à solder les frais de sa très petite +dépense. + +Au reste, le Roi n'avait guère plus de luxe. Le palais était resté +meublé, mais le matériel de l'établissement, appartenant au prince +Borghèse, avait été emporté par lui; de sorte que le Roi n'avait rien +trouvé en arrivant; et, pendant fort longtemps, il s'est servi de +vaisselle, de linge, de porcelaine, de chevaux, de voitures empruntés +aux seigneurs piémontais. J'ignore comment les frais s'en seront +soldés entre eux. + +La négociation pour la reconnaissance du prince de Carignan était +terminée; mais l'influence de l'Autriche et les intrigues du duc de +Modène, gendre du Roi, empêchaient toujours de la publier. Par un +hasard prémédité, un jour de Cour, la voiture de mon père se trouva en +conflit avec celle du prince de Carignan; mon père tira le cordon, et +donna le pas au prince. L'ambassadeur de France l'avait de droit sur +le prince de Carignan. Cette concession qui l'annonçait héritier de la +Couronne, fit brusquer la déclaration que le Roi désirait +personnellement et le prince en eut une extrême reconnaissance. + +Ce point gagné, la France ayant intérêt à conserver le trône dans la +maison de Savoie, mon père se mit en devoir de faire admettre la +légitimité de l'autre Carignan, fils du comte de Villefranche. Il fit +rechercher soigneusement l'acte que le confesseur du feu Roi lui avait +arraché à ses derniers moments. Malheureusement, on le retrouva. Il +portait que le Roi consentait à reconnaître le mariage de +_conscience_, contracté par son cousin, le comte de Villefranche, sans +que, de cette reconnaissance, il pût jamais résulter aucun droit pour +la femme de prendre le titre et le rang de princesse, ni que les +enfants de cette union pussent élever une prétention quelconque à +faire valoir, sous quelque prétexte que ce pût être, leur naissance +étant et demeurant illégitime. + +Après la trouvaille de ce document réclamé à grands cris par la +famille La Vauguyon, il fallut se taire, au moins pour quelque temps. +Cependant mon père avait derechef entamé cette négociation pendant les +Cent-Jours et, si monsieur de Carignan s'était rendu à Turin, au lieu +de prendre parti pour l'empereur Napoléon, à cette époque ses +prétentions auraient été très probablement admises. Le roi de +Sardaigne, personnellement, craignait autant que nous l'extinction de +la maison de Savoie. + +Le corps diplomatique se composait de monsieur Hill, pour +l'Angleterre, homme de bonne compagnie, mais morose et valétudinaire, +sortant peu d'un intérieur occulte qui rendait sa position assez +fausse; du prince Koslovski, pour la Russie, plein de connaissances et +d'esprit, mais tellement léger et si mauvais sujet qu'il n'y avait +nulle ressource de société de ce côté. Les autres légations étaient +encore inoccupées, mais l'Autriche était représentée par le comte +Bubna, général de l'armée d'occupation laissée en Piémont. Sa position +était à la fois diplomatique et militaire. Il est difficile d'avoir +plus d'esprit, de conter d'une façon plus spirituelle et plus +intéressante. Il avait récemment épousé une jeune allemande, +d'origine juive, qui n'était pas reçue à Vienne. Cette circonstance +lui faisait désirer de rester à l'étranger. Madame Bubna, jolie et ne +manquant pas d'esprit, était la meilleure enfant du monde. Elle +passait sa vie chez nous. Elle ne s'amusait guère à Turin; cependant +elle était pour lors très éprise de son mari qui la traitait comme un +enfant et la faisait danser une fois par semaine aux frais de la ville +de Turin; car, en sa qualité de militaire, le diplomate était défrayé +de tout, et ne se faisait faute de rien. + +Il avait été envoyé plusieurs fois auprès de l'empereur Napoléon, dans +les circonstances les plus critiques de la monarchie autrichienne, et +racontait les détails de ces négociations d'une manière fort piquante. +Je suis bien fâchée de ne pas me les rappeler d'une façon assez exacte +pour oser les rapporter ici. Il parlait de l'Empereur avec une extrême +admiration et disait que les rapports avec lui étaient faciles d'homme +à homme, quoiqu'ils fussent durs d'empire à empire. À la vérité, +Napoléon appréciait Bubna, le vantait et lui avait donné plusieurs +témoignages d'estime. Une approbation si prisée était un grand moyen +de séduction. Tant il y a que je suis restée bien souvent jusqu'à une +heure du matin à entendre Bubna raconter son Bonaparte. + +Mon ami Bubna avait la réputation d'être un peu pillard. La manière +dont il exploitait la ville de Turin, en pleine paix, n'éloigne pas +cette idée; aussi désirait-il maintenir l'occupation militaire le plus +longtemps possible. Mon père, au contraire, prêtait assistance aux +autorités sardes qui cherchaient à s'en délivrer. Mais cette +opposition dans les affaires, qu'il avait trop de bon sens pour ne pas +admettre de situation, n'a jamais altéré nos relations sociales. Elles +sont restées toujours intimes et amicales. Les troupes autrichiennes +furent enfin retirées et le comte Bubna demeura comme ministre, en +attendant l'arrivée du prince de Stahrenberg qui devait le remplacer. + +Je suis peut-être injuste pour les piémontais en déclarant la ville de +Turin le séjour le plus triste et le plus ennuyeux qui existe dans +tout l'univers. J'ai montré les circonstances diverses qui militaient +à le rendre désagréable pour tout le monde et particulièrement pour +nous à l'époque où je m'y suis trouvée. Si on ajoute à cela que +c'était après les deux années si excitantes, si animées, si +dramatiques de 1813 et 1814, passées au centre même du théâtre où les +événements avaient le plus de retentissement, que je suis venue tomber +dans cette résidence si monotone et si triste pour y entendre +quotidiennement discuter sur l'affaire du lustre, on comprendra que je +puisse ressentir quelques préventions injustes contre elle. + +La ville de Turin est très régulière; ses rues sont tirées au cordeau, +mais les arcades, qui ornent les principales, leur donnent l'air +d'être désertes, les équipages n'étant pas assez nombreux pour +remplacer l'absence des piétons. Les maisons sont belles à +l'extérieur. Un vénitien disait que, chez lui, les personnes portaient +des masques et qu'ici c'était la ville. Cela est fort exact, car ces +façades élégantes voilent en général des masures hideuses où se +trouvent des dédales de logements, aussi incommodément distribués que +pauvrement habités. On est tout étonné de trouver la misère installée +sous le manteau de ces lignes architecturales. Au reste, il est +difficile d'apprécier leur mérite dans l'état où on les laisse. Sous +le prétexte qu'elles peuvent un jour avoir besoin de réparations et +que l'établissement de nouveaux échafaudages nuirait à la solidité, on +conserve tous les trous qu'ils ont originairement occupés dans la +première construction, de sorte que tous les murs, le palais du Roi +compris, sont criblés de trous carrés. Chacun de ces trous sert +d'habitation à une famille de petites corneilles qui forment un nuage +noir dans chaque rue et font un bruit affreux dans toute la ville. +Pour qui n'y est pas accoutumé, rien n'est plus triste que l'aspect et +les cris de cette volatile. + +Rentré chez soi, les appartements qu'on peut se procurer ne compensent +pas les ennuis du dehors. Si peu d'étrangers s'arrêtent à Turin qu'on +trouve difficilement à s'y loger. Les beaux palais sont occupés par +les propriétaires ou loués à long bail, et le corps diplomatique a +beaucoup de peine à se procurer des résidences convenables. Quant au +confortable, il n'y faut pas songer. + +Mon père avait pris la maison du marquis Alfieri, alors ambassadeur à +Paris, parce qu'on lui avait assuré qu'elle était distribuée et +arrangée à la française. Il est vrai qu'elle n'avait pas l'énorme +_salla_ des palais piémontais et qu'il y avait des fenêtres vitrées +dans toutes les pièces. Mais, par exemple, la chambre que j'habitais, +précédée d'une longue galerie stuquée, sans aucun moyen d'y faire du +feu et meublée en beau damas cramoisi, était _pavée_, non pas dallée +comme une cuisine un peu soignée, mais pavée en pierres taillées comme +les rues de Paris. À la tête de mon lit, une porte communiquait, par +un balcon ouvert, avec la chambre de ma femme de chambre. Ma mère +n'était guère mieux et mon père encore plus mal, car sa chambre était +plus vaste et plus triste. + +Le ministre d'Angleterre avait un superbe palais d'une architecture +très remarquable et très admirée, le palais Morozzi; celui-là était en +pleine possession de la _salla_ dont les piémontais font tant de cas. +Elle tenait le milieu de la maison du haut en bas, de façon qu'au +premier on ne communiquait que par des galeries extérieures que +l'architecte avait eu bien soin de tenir ouvertes pour qu'elles +fussent suffisamment légères. Le pauvre monsieur Hill avait offert de +les faire vitrer à ses frais, mais la ville entière s'était révoltée +contre ce trait de barbarie britannique. Pour éviter d'affronter ces +passages extra-muros, il avait fini par se cantonner dans trois +petites pièces en entresol, les seules échauffables. Cela était +d'autant plus nécessaire que l'hiver est long et froid à Turin. J'y ai +vu, pendant plusieurs semaines, le thermomètre entre dix et quinze +degrés au-dessous de zéro, et les habitants ne paraissaient ni surpris +ni incommodés de cette température, malgré le peu de précaution qu'ils +prennent pour s'en garantir. + +Le congrès de Vienne fit cadeau au roi de Sardaigne de l'État de +Gênes. Malgré la part que nous avions prise à cet important +accroissement de son territoire, il n'en restait pas moins ulcéré +contre la France de la détention de la Savoie. Ce qu'il y a de +singulier c'est que le roi Louis XVIII en était aussi fâché que lui et +avait le plus sincère désir du monde de la lui rendre. Il semblait +qu'il se crût le recéleur d'un bien volé. Mon père ne partageait pas +la délicatesse de son souverain et tenait fort à ce que la France +conservât la partie de la Savoie que les traités de 1814 lui avaient +laissée. + +Lorsque les députés de Gênes vinrent faire hommage de leur État au roi +de Sardaigne, il leur fit donner un dîner par le comte de Valese, +ministre des affaires étrangères. Le corps diplomatique y fut invité. +Ce dîner fut pendant quinze jours un objet de sollicitude pour toute +la ville. On savait d'où viendrait le poisson, le gibier, les +cuisiniers. Le matériel fut réuni avec des soins et des peines +infinis, en ayant recours à l'obligeance des seigneurs de la Cour, et +surtout des ambassadeurs. L'accord qui se trouvait entre les +girandoles de celui-ci et le plateau de celui-là fournit un intérêt +très vif à la discussion de plusieurs soirées. Enfin arriva le jour du +festin; nous étions une vingtaine. Le dîner était bon, magnifique et +bien servi. Malgré l'étalage qu'on avait fait et qui me faisait +prévoir un résultat ridicule, il n'y eut rien de pareil. Monsieur de +Valese en fit les honneurs avec aisance et en grand seigneur. L'ennui +et la monotonie sous laquelle succombent les habitants de Turin leur +fait saisir avec avidité tout ce qui ressemble à un événement. C'est +l'unique occasion où j'aie vu aucuns des membres du corps diplomatique +priés à dîner dans une maison piémontaise. + +Les étrangers, comme je l'ai déjà dit, s'arrêtent peu à Turin; il n'y +a rien à y voir, la société n'y retient pas et les auberges sont +mauvaises. + +Nous vîmes Jules de Polignac passer rapidement, se rendant à Rome. Il +y était envoyé par Monsieur. Je crois qu'il s'agissait de statuer sur +l'existence des jésuites et surtout de la Congrégation qui, déjà, +étendait son réseau occulte sur la France, sous le nom de la petite +Église. Elle était en hostilité avec le pape Pie VII, n'ayant jamais +voulu reconnaître le Concordat, ni les évêques nommés à la suite de ce +traité. Elle espérait que la persécution qu'elle faisait souffrir aux +prélats à qui le Pape avait refusé l'investiture pendant ses +discussions avec l'Empereur compenserait sa première désobéissance. On +désirait que le Pape reconnût les évêques titulaires des sièges avant +le Concordat et non démissionnaires comme y ayant conservé leurs +droits. Jules allait négocier cette transaction. Le Pape fût +probablement très sage car, à son retour de Rome, il en était fort +mécontent; il avait pourtant obtenu d'être créé prince romain, cela ne +présentait pas de grandes difficultés. Il prolongea son séjour à Turin +pendant assez de temps. Les jésuites commençaient à y être puissants; +il les employa à se faire nommer chevalier de Saint-Maurice. Je n'ai +jamais pu comprendre qu'un homme de son nom, et dans sa position, ait +eu la fantaisie de posséder ce petit bout de ruban. + +L'ordre de l'_Annonciade_ est un des plus illustres et des plus +recherchés de l'Europe; il n'a que des _grands colliers_. Ils sont +_excellences_. Le roi de Sardaigne fait des _excellences_, comme +ailleurs le souverain crée des ducs ou des princes; seulement ce titre +n'est jamais héréditaire. Quelques places, aussi bien que le collier +de l'Annonciade, donnent droit à le porter. Il entraîne toutes les +distinctions et les privilèges qu'on peut posséder dans le pays. Je +conçois, à la rigueur, quoique cela ne soit guère avantageux pour un +étranger, qu'on recherche un pareil ordre; mais la petite croix de +Saint-Maurice, dont les chevaliers pavent les rues, m'a semblé une +singulière ambition pour Jules. Au reste, quand on a bien voulu, +s'appelant monsieur de Polignac, devenir _prince du Pape_, il n'y a +pas de puérile vanité qui puisse surprendre. Cela ne l'empêchait pas +de concevoir de très grandes ambitions. + +Quelque accoutumés que nous fussions à ses absurdités, il trouvait +encore le secret de nous étonner. Les jeunes gens de l'ambassade +restaient ébahis des thèses qu'il soutenait, il faut le dire, avec une +assez grande facilité d'élocution; il n'y manquait que le sens commun. + +Un jour, il nous racontait qu'il désirait fort que le Roi le nomme +ministre, non pas, ajoutait-il, qu'il se crût plus habile qu'un autre, +mais parce que rien n'était plus facile que de gouverner la France. Il +ne ferait au Roi qu'une seule condition: il demanderait qu'il lui +assurât pendant dix ans les portefeuilles des affaires étrangères, de +la guerre, de l'intérieur, des finances et surtout de la police. Ces +cinq ministères remis exclusivement entre ses mains, il répondait de +tout, et cela sans se donner la moindre peine. Une autre fois, il +disait que, puisque la France était en appétit de constitution, il +fallait lui en faire une bien large, bien satisfaisante pour les +opinions les plus libérales, la lire en pleine Chambre, et puis, la +posant sur la tribune, ajouter: + +«Vous avez entendu la lecture de cette constitution; elle doit vous +convenir; maintenant il faut vous en rendre dignes. Soyez sages +pendant dix ans, nous la promulguerons, mais chaque mouvement +révolutionnaire, quelque faible qu'il soit, retardera d'une année cet +instant que nous aussi, nous appelons de tous nos voeux.» Et, en +attendant _Io el rey_, s'écriait-il en frappant sur un grand sabre +qu'il traînait après lui, car, en sa qualité d'aide de camp de +Monsieur, quoiqu'il n'eût jamais vu brûler une amorce ou commandé un +homme, il était le plus souvent qu'il lui était possible en uniforme. + +On parlait un soir du mauvais esprit qui régnait en Dauphiné et on +l'attribuait au grand nombre d'acquéreurs de biens d'émigrés: + +«C'est la faute du gouvernement, reprit Jules; j'ai proposé un moyen +bien simple de remédier à cet embarras. J'en garantissais +l'infaillibilité; on ne veut pas l'employer. + +--Quel est donc ce moyen? lui demandai-je. + +--J'ai offert de prendre une colonne mobile de dix mille hommes, +d'aller m'établir successivement dans chaque province, d'expulser les +nouveaux propriétaires et de replacer partout les anciens avec une +force assez respectable pour qu'on ne pût rien espérer de la +résistance. Cela se serait fait très facilement, sans le moindre +bruit, et tout le monde aurait été content. + +--Mais, mon cher Jules, pas les acquéreurs que vous expropriez, au +moins? + +--Mon Dieu! si, parce qu'ils seront toujours inquiets!» + +Ces niaiseries ne vaudraient pas la peine d'être racontées sans la +déplorable célébrité qu'a si chèrement acquise le pauvre prince de +Polignac. Je pourrais en faire une bien longue collection, mais cela +suffit pour montrer la tendance de cet esprit si étroit. + + + + +CHAPITRE III + + Révélation des projets bonapartistes. -- Voyage à Gênes. -- + Expérience des fusées à la congrève. -- La princesse + Grassalcowics. -- L'empereur Napoléon quitte l'île d'Elbe. -- Il + débarque en France. -- Officier envoyé par le général Marchand. + -- Déclaration du 13 mars. -- Mon frère la porte à monsieur le + duc d'Angoulême. -- Le Pape. -- La duchesse de Lucques. + + +Mon père avait été chargé de veiller sur les actions des +bonapartistes, répandus en Italie, et sur leurs communications avec +l'île d'Elbe. Il avait employé à ce service un médecin anglais, nommé +Marshall, que le prince régent d'Angleterre faisait voyager en Italie +pour recueillir des renseignements sur la conduite, plus que légère, +de la princesse sa femme. + +Ce Marshall avait, en 1799, porté la vaccine en Italie; il s'était +trouvé à Naples lors des cruelles vengeances exercées par la Cour +ramenée de Palerme sur les vaisseaux de l'amiral Nelson. Il était +jeune alors et, justement indigné du spectacle hideux de tant +d'horreurs, il avait profité de son caractère d'anglais et de l'accès +que lui procurait sa position de médecin pour rendre beaucoup de +services aux victimes de cette réaction royaliste. Il était resté +depuis lors dans des rapports intimes avec le parti révolutionnaire et +fort à même de connaître ses projets sans participer à ses trames. + +Une nuit du mois de janvier 1815, il arriva chez mon père très +secrètement et lui communiqua des documents qui prouvaient, de la +manière la moins douteuse, qu'il se préparait un mouvement en France +et que l'empereur Napoléon comptait prochainement quitter l'île d'Elbe +et l'appuyer de sa présence. Mon père, persuadé de la gravité des +circonstances, pressa Marshall de faire ses communications au +gouvernement français. Il se refusa à les donner à aucun ministre. Les +cabinets de tous, selon lui, étaient envahis par des bonapartistes, et +il craignait pour sa propre sûreté. + +Monsieur de Jaucourt remplaçait par intérim monsieur de Talleyrand et +ne répondait à aucune dépêche; la correspondance se faisait par les +bureaux, elle était purement officielle. Mon père n'aurait su à quel +ministre adresser Marshall qui, d'ailleurs, ne consentait à remettre +les pièces qu'il s'était procurées qu'au Roi lui-même. Il se vantait +d'être en relations personnelles avec le prince régent; il semblait +que la grandeur de ses commettants relevât à ses yeux le métier assez +peu honorable auquel il se livrait. L'importance des révélations +justifiait ses exigences. Mon père lui donna une lettre pour le duc de +Duras; il fut introduit par celui-ci dans le cabinet de Louis XVIII, +le 22 janvier. Le Roi fit remercier mon père du zèle qui avait procuré +des renseignements si précieux; mais ils ne donnèrent lieu à aucune +précaution, pas même à celle d'envoyer une corvette croiser autour de +l'île d'Elbe. L'incurie à cette époque a été au delà de ce que la +crédulité de la postérité pourra consentir à se laisser persuader. + +Je viens de dire que mon père n'avait pas reçu de dépêches du ministre +des affaires étrangères; j'ai tort. Il en reçut une seule, pour lui +demander des truffes de Piémont pour le Roi; elle était de quatre +pages et entrait dans les détails les plus minutieux sur la manière de +les expédier et les faire promptement et sûrement arriver. À la +vérité, le prince de Talleyrand le faisait tenir suffisamment au +courant de ce qui se passait au Congrès; mais sa résidence à Vienne +empêchait qu'il pût donner, ni peut-être savoir, des nouvelles de +France. + +Vers la fin de février, la Cour se rendit à Gênes pour y recevoir la +Reine qu'on attendait de Sardaigne. Le corps diplomatique l'y suivit. +Nous laissâmes la vallée de Turin et celle d'Alexandrie sous la neige +qui les recouvrait depuis le mois de novembre, et nous arrivâmes au +haut de la Bocchetta. On ne passe plus par cette route. La montagne de +la Bocchetta a cela de remarquable qu'elle ne présente aucun plateau +et la voiture n'a pas encore achevé son ascension que les chevaux qui +la traînent ont déjà commencé à descendre. Au moment de l'année où +nous nous trouvions, cette localité est d'autant plus frappante qu'on +passe immédiatement du plein hiver à un printemps très avancé. D'un +côté, la montagne est couverte de neige, les ruisseaux sont gelés, les +cascades présentent des stalactites de glace; de l'autre, les arbres +sont en fleur, beaucoup ont des feuilles, l'herbe est verte, les +ruisseaux murmurent, les oiseaux gazouillent, la nature entière semble +en liesse et disposée à vous faire oublier les tristesses dont le +coeur était froissé un quart de minute avant. Je n'ai guère éprouvé +d'impression plus agréable. + +Après quelques heures d'une course rapide à travers un pays enchanté, +nous arrivâmes à Gênes le 26 février. Les rues étaient tapissées de +fleurs; nulle part je n'en ai vu cette abondance; il faisait un temps +délicieux: j'oubliai la fatigue d'un voyage dont le commencement avait +été pénible. + +En descendant de voiture, je voulus me promener dans ces rues +embaumées, si propres, si bien dallées, et dont le marcher était bien +autrement doux que celui de ma chambre pavée de Turin. Je les trouvai +remplies d'une population gaie, animée, affairée, qui faisait +contraste avec le peuple sale et ennuyé que je venais de quitter. Les +femmes, chaussées de souliers de soie, coiffées de l'élégant +_mezzaro_, me charmèrent et les enfants me parurent ravissants. Tout +le beau monde de Gênes se trouvait aussi dans la rue; au bout de cinq +minutes nous étions entourés de quarante personnes de connaissance. Je +sentis subitement soulever de dessus mes épaules le manteau de plomb +que le séjour de Turin y fixait depuis six mois. Ma joie fut un peu +calmée par les cent cinquante marches qu'il fallut gravir pour arriver +à un beau logement, dans un grand palais qu'on avait retenu pour +l'ambassadeur de France. + +Pendant le séjour que j'ai fait à Gênes, la hauteur des appartements +et l'importunité, sans exemple partout ailleurs, des mendiants sont +les seules choses qui m'aient déplu. Je ne répéterai pas ce que tout +le monde sait de la magnificence et de l'élégance des palais. Je ne +parlerai pas davantage des moeurs du pays que je n'ai pas eu occasion +d'observer, car, peu de jours après notre arrivée, les événements +politiques nous condamnèrent à la retraite, et j'ai à peine entrevu la +société. + +Les génois ne prenaient guère le soin de dissimuler leur affliction de +la réunion au Piémont et la répugnance qu'ils avaient pour le Roi. Peu +d'entre eux allaient à la Cour, et ceux-là étaient mal vus par leurs +compatriotes. Leur chagrin était d'autant plus sensible qu'ils avaient +cru un moment à l'émancipation. + +Lord William Bentinck, séduit par les deux beaux yeux de la _Louise +Durazzo_ (comme on dit à Gênes), avait autorisé par son silence, si ce +n'est par ses paroles, le rétablissement de l'ancien gouvernement +pendant son occupation de la ville. Les actes par lesquels le congrès +de Vienne disposa du sort des génois leur en parurent plus cruels à +subir. Maître pour maître, ils préféraient un grand homme au bon roi +Victor; et, s'il fallait cesser d'être génois, ils aimaient encore +mieux être français que piémontais. La sentence de Vienne les avait +rendus bonapartistes enragés, et c'est surtout des rivières de Gênes +que partaient les correspondances pour l'île d'Elbe. + +L'armée anglaise, avant de remettre la ville aux autorités sardes, +avait dépouillé les établissements publics et tout enlevé du port, +jusqu'aux chaînes des galériens. Cette avanie avait fort exaspéré le +sentiment de nationalité des génois. + +Le lendemain de notre arrivée, nous fûmes conviés à aller assister à +une représentation qu'un commodore anglais donnait au Roi. Il +s'agissait de lui montrer l'effet des fusées à la congrève, invention +nouvelle à cette époque. Nous nous rendîmes tous à pied, par un temps +admirable, à un petit plateau situé sur un rocher à quelques toises de +la ville et d'où l'on jouissait d'une vue magnifique. Une mauvaise +barque, amarrée si loin qu'à peine on pouvait l'apercevoir à l'oeil +nu, servait de but. La brise venait de mer et nuisait à l'effet des +fusées, mais elle rafraîchissait l'air et le rendait délicieux. Le +spectacle était animé sur la côte et brillant dans le port qu'on +apercevait sur la droite, rempli de vaisseaux pavoisés. + +Le tir fut interrompu par la crainte que deux petits bricks, affalés +par le vent, pussent être atteints. Évidemment ils ne voulaient pas +aborder; ils manoeuvraient pour s'élever en mer, y réussirent, et on +recommença à tirer. D'après toutes les circonstances qui sont venues +depuis à notre connaissance, il est indubitable que ces deux bricks +transportaient Bonaparte et sa fortune aux rivages de Cannes. Combien +le hasard d'une de ces fusées, en désemparant ces bâtiments, aurait pu +changer le destin du monde! + +Le commodore donna un élégant déjeuner sous une tente, et on se sépara +très satisfaits de la matinée. + +Je me rappelle que la princesse Krassalkolwitz vint achever la journée +chez nous. J'étais liée avec elle depuis longtemps; elle s'embarquait +le lendemain pour Livourne. Nous causions le soir de la fadeur des +événements, de l'ennui des gazettes: valait-il la peine de vivre pour +attendre quinze jours un misérable protocole du congrès de Vienne? +Moitié sérieusement, moitié en plaisanterie, nous regrettions les +dernières années si agitées mais si animées; l'existence nous +paraissait monotone, privée de ces grands spectacles. Ma mère reprit: + +«Voilà bien des propos de jeunes femmes; oh! mesdames, ne tentez pas +la Providence! Quand vous serez aussi vieille que moi, vous saurez que +les moments de calme, que vous avez l'enfantillage d'appeler d'ennui, +ne durent jamais longtemps.» + +Aussi lorsque, trois jours après, la princesse revint à Gênes, n'ayant +pu débarquer à Livourne et retournant en toute hâte à Vienne, elle +arriva chez nous se cachant le visage, et disant: + +«Ah! chère ambassadrice, que vous aviez raison; je vous demande pardon +de mes folies, j'en suis bien honteuse.» + +J'aurais pu partager ses remords, car j'avais pris part à la faute. + +Nous assistions à un concert lorsqu'on vint chercher mon père; un +courrier l'attendait; il était expédié par le consul français à +Livourne et annonçait le départ de Bonaparte de Porto-Ferrajo. Mon +père s'occupa tout de suite d'en donner avis. Il expédia une estafette +à Vienne à monsieur de Talleyrand, une autre à Paris, et fit partir +un secrétaire de légation pour porter cette nouvelle à Masséna, et, +chemin faisant, prévenir toutes les autorités de la côte. Cette +précaution fut déjouée par la célérité de l'Empereur. Peu d'heures +après son départ de Gênes, monsieur de Château traversait le bivouac +de Cannes déjà abandonné, quoique les feux brûlassent encore. Nous +avions passé la nuit à copier les lettres et les dépêches qui furent +confiées à ces différents courriers; il n'y avait qu'une partie de la +chancellerie à Gênes où on ne s'attendait pas à de telles affaires. + +L'émoi fut grand le lendemain matin. On ne doutait pas que l'Empereur +ne dût débarquer sur quelque point de l'Italie et se joindre aux +troupes de Murat qui armait depuis quelque temps. Les autrichiens +n'étaient pas en mesure de s'y opposer, et le général Bubna, fort +inquiet, reprochait aux piémontais l'empressement qu'ils avaient eu de +faire abandonner leur territoire par les allemands avant d'avoir eu le +temps de créer une armée nationale. Le comte de Valese, de son côté, +prétendait que, les frais de l'occupation absorbant tous les revenus +de l'État, on ne pouvait rien instituer tant qu'elle durait. + +Lord William Bentinck arriva à tire d'aile. Chacun se regardait, +s'inquiétait, s'agitait; on s'accusait mutuellement, mais +l'incertitude du lieu où débarquerait l'Empereur ne permettait de +prendre aucun parti, ni de donner aucun ordre. Le général Bubna fut le +premier instruit de sa marche; dès lors, autrichiens, anglais et +piémontais, tout se rassura et crut avoir du temps devant soi. + +Bubna demanda à faire entrer ses troupes en Piémont. Monsieur de +Valese s'y refusant obstinément, il fut réduit à les faire cantonner +sur les frontières de Lombardie; aussi déclara-t-il formellement que, +si l'armée napolitaine s'avançait, il resterait derrière le Pô, en +laissant le Piémont découvert. Le cabinet sarde tint bon; il ne tarda +même pas à admettre l'étrange pensée de pouvoir s'établir dans un état +de neutralité vis-à-vis de Napoléon et de Murat. Les rapports avec mon +père se ressentirent plus tard de cette illusion. L'ambassadeur sarde +fut le seul qui ne rejoignit pas le roi Louis XVIII à Gand. + +Monsieur de Château revint porteur des plus belles promesses de +Masséna. Il avait vu arrêter madame Bertrand, arrivant de l'île +d'Elbe, et il avait trouvé partout autant d'enthousiasme pour monsieur +le duc d'Angoulême que d'indignation contre l'Empereur. Cela était +vrai en Provence et dans ce moment. Des nouvelles bien différentes +étaient portées sur l'aile des vents. On apprenait avec une rapidité +inouïe, et par des voies inconnues, les succès et la marche rapide de +Bonaparte. + +Un matin, un officier français, portant la cocarde blanche, se +présenta chez mon père et lui remit une dépêche du général Marchand, +tellement insignifiante qu'elle ne pouvait pas avoir motivé son envoi. +Il était fort agité et demandait une réponse immédiate, son général +ayant fixé le moment du retour. Mon père l'engagea à s'aller reposer +quelques heures. Tandis qu'il cherchait le mot de cette énigme, +d'autant moins facile à deviner que le bruit s'était répandu que le +général Marchand avait reconnu l'Empereur, le général Bubna entra chez +lui en lui disant: + +«Mon cher ambassadeur, je viens vous remercier du soin que vous prenez +de payer le port de mes lettres. Je sais qu'on vous demande cinquante +louis pour celle que voici. Elle est du général Bertrand qui m'écrit, +par ordre de Napoléon, pour me charger d'expédier sur-le-champ par +estafette ces autres dépêches à Vienne pour l'Empereur et pour +Marie-Louise. Moi, qui ne suis jamais très pressé, j'attendrai +tranquillement une bonne occasion; qu'allez-vous faire de votre jeune +homme?» + +Mon père réfléchit un moment, puis il pensa que, s'il le faisait +arrêter, ce serait trop grave. Il l'envoya chercher à son auberge, lui +intima l'ordre de partir sur-le-champ, en le prévenant que, s'il +laissait au gouvernement sarde le temps d'apprendre la manière dont il +avait franchi la frontière, il serait arrêté comme espion, et qu'il ne +pourrait pas le réclamer. + +L'officier eut l'imprudence de dire qu'il lui faudrait s'arrêter à +Turin où il avait des lettres à remettre. Mon père lui conseilla de +les brûler et lui donna un passeport qui indiquait une route qui +l'éloignait de Turin. Je n'ai plus entendu parler de ce monsieur qui +eut l'audace, après cette explication, de réclamer de mon père les +cinquante louis que le général Marchand, dans sa lettre ostensible, +l'avait prié de lui remettre pour les frais de son voyage. Bubna garda +le secret suffisamment longtemps pour assurer la sécurité du courrier. +Elle aurait été fort hasardée en ce moment; car les velléités +pacifiques du cabinet sarde n'existaient pas alors, et ses terreurs +sur les dispositions bonapartistes des piémontais étaient en revanche +très exaltées. + +La déclaration du 13 mars fut expédiée à mon père par monsieur de +Talleyrand, aussitôt qu'elle eut été signée par les souverains réunis +à Vienne. Il la fit imprimer en toute hâte, et, trois heures après son +arrivée, mon frère se mit en route pour la porter à monsieur le duc +d'Angoulême. Il le trouva à Nîmes. La rapidité avait été si grande +qu'elle nuisit presque à l'effet et fit douter de l'authenticité de la +pièce. Monsieur le duc d'Angoulême garda mon frère auprès de lui, le +nomma son aide de camp, et bientôt après l'envoya en Espagne pour +demander des secours qu'il n'obtint pas. Au surplus, si on les avait +accordés, ils seraient arrivés trop tard. + +Dans le plan que je me suis fait de noter les plus petites +circonstances qui, à mon sens, dessinent les caractères, je ne puis +m'empêcher d'en rapporter une qui peut sembler puérile. + +Mon frère avait donc apporté à monsieur le duc d'Angoulême un document +d'une importance extrême. Il avait fait une diligence qui prouvait +bien du zèle. Sur sa route, il avait semé partout des exemplaires de +la déclaration sans s'informer de la couleur des personnes auxquelles +il les remettait, ce qui n'était pas tout à fait sans danger. Monsieur +le duc d'Angoulême le savait et semblait fort content de lui. Il +l'engagea à déjeuner. Rainulphe, ayant fait l'espèce de toilette que +comportait la position d'un homme qui vient de faire cent lieues à +franc étrier, s'y rendit. À peine à table, les premiers mots de +monsieur le duc d'Angoulême furent: + +«Quel uniforme portez-vous là? + +--D'officier d'état-major, monseigneur. + +--De qui êtes-vous aide de camp? + +--De mon père, monseigneur. + +--Votre père n'est que lieutenant général; pourquoi avez-vous des +aiguillettes? Il n'y a que la maison du Roi et celle des princes qui y +aient droit...; on les tolère pour les maréchaux...; vous avez tort +d'en porter. + +--Je ne savais pas, monseigneur. + +--À présent vous le savez, il faut les ôter tout de suite. En bonne +justice, cela mériterait les arrêts, mais je vous excuse; que je ne +vous en voie plus.» + +On comprend combien un jeune homme comme était alors Rainulphe se +trouva déconcerté par une pareille sortie faite en public. Dans les +moments où s'il s'animait sur les petites questions militaires jusqu'à +se monter à la colère, monsieur le duc d'Angoulême se faisait +l'illusion d'être un grand capitaine. + +Le roi de Sardaigne annonça qu'il allait faire une course à Turin; ses +ministres et le général Bubna l'accompagnèrent. Le ministre +d'Angleterre resta à Gênes ainsi que mon père qui s'y tenait plus +facilement en communication avec monsieur le duc d'Angoulême et le +midi de la France. + +Bientôt nous vîmes arriver toutes les notabilités que les mouvements +de l'armée napolitaine repoussaient du sud de l'Italie. Le Pape fut le +premier; on le logea dans le palais du Roi. Je ne l'avais pas vu +depuis le temps où il était venu sacrer l'empereur Napoléon; nous +allâmes plusieurs fois lui faire notre cour. Il causait volontiers et +familièrement de tout. Je fus surtout touchée de la manière digne et +calme dont il parlait de ses années de proscription, sans avoir l'air +d'y attacher ni gloire ni mérite, mais comme d'une circonstance qui +s'était trouvée malheureusement inévitable, s'affligeant que son +devoir l'eût forcé à imposer à Napoléon les torts de sa persécution. +Il y avait dans tous ses discours une noble et paternelle modération +qui devait lui être inspirée d'en haut, car, sur tout autre sujet, il +n'était pas à beaucoup près aussi distingué. On sentait que c'était un +homme qui recommencerait une carrière de tribulation, sans qu'elle pût +l'amener à l'amertume ni à l'exaltation. Le mot _sérénité_ semblait +inventé pour lui. Il m'a inspiré une bien sincère vénération. + +Bientôt après, il fut suivi par l'infante Marie-Louise, duchesse de +Lucques, plus connue sous le titre de reine d'Étrurie. Gênes étant +comblée de monde et ne pouvant trouver un logement convenable, elle +s'installa dans une grande chambre d'auberge dont, à l'aide de +quelques paravents, on fit un dortoir pour toute la famille. Elle +paraissait faite pour habiter ce taudis; je n'ai jamais rien vu de +plus ignoble que la tournure de cette princesse, si ce n'est ses +discours. Elle était Bourbon: il nous fallait bien lui rendre des +hommages, mais c'était avec dégoût et répugnance. + +Elle traînait à sa suite une fille, aussi disgracieuse qu'elle, et un +fils si singulièrement élevé qu'il pleurait pour monter sur un cheval, +se trouvait mal à l'aspect d'un fusil, et qu'ayant dû un jour entrer +dans un bateau pour passer un bac il en eut des attaques de nerfs. La +duchesse de Lucques assurait que les princes espagnols avaient tous +été élevés précisément comme son fils. Mon père tâcha de la raisonner +à ce sujet, mais ce fut sans autre résultat que de se faire prendre en +grippe par elle. + + + + +CHAPITRE IV + + La princesse de Galles. -- Fête donnée au roi Murat. -- Audience + de la princesse. -- Notre situation est pénible. -- Message de + monsieur le duc d'Angoulême. -- Inquiétudes pour mon frère. -- + Marche de Murat. -- Il est battu à Occhiobello. -- L'abbé de + Janson. -- Henri de Chastellux. + + +Monsieur Hill nous arriva un matin avec une figure encore plus triste +que de coutume; sa princesse de Galles était en rade. Sous prétexte de +lui céder son appartement, il l'abandonna aux soins de lady William +Bentinck, se jeta dans sa voiture et partit pour Turin. Lady William +en aurait bien fait autant s'il lui avait été possible. La princesse +Caroline s'établit chez monsieur Hill. + +Le lendemain, nous vîmes apparaître dans les rues de Gênes un +spectacle que je n'oublierai jamais. Dans une sorte de phaéton, fait +en conque marine, doré, nacré, enluminé extérieurement, doublé en +velours bleu, garni de crépines d'argent, traîné par deux très petits +chevaux pies, menés par un enfant vêtu en amour d'opéra, avec des +paillettes et des tricots couleur de chair, s'étalait une grosse femme +d'une cinquantaine d'années, courte, ronde et haute en couleur. Elle +portait un chapeau rose avec sept ou huit plumes roses flottant au +vent, un corsage rose fort décolleté, une courte jupe blanche qui ne +dépassait guère les genoux, laissait apercevoir de grosses jambes +couvertes de brodequins roses; une écharpe rose, qu'elle était +constamment occupée à draper, complétait le costume. + +La voiture était précédée par un grand bel homme monté sur un petit +cheval pareil à l'attelage, vêtu précisément comme le roi Murat auquel +il cherchait à ressembler de geste et d'attitude, et suivie par deux +palefreniers à la livrée d'Angleterre, sur des chevaux de la même +espèce. Cet attelage napolitain était un don de Murat à la princesse +de Galles qui s'exhibait sous ce costume ridicule et dans ce bizarre +équipage. Elle se montra dans les rues de Gênes pendant cette matinée +et celles qui suivirent. + +La princesse était dans tout le feu de sa passion pour Murat; elle +aurait voulu l'accompagner dans les camps. Il avait dû user d'autorité +pour la faire partir. Elle n'y avait consenti qu'avec l'espérance de +décider lord William Bentinck à joindre les forces anglaises aux armes +napolitaines. Elle ne s'épargnait pas dans les demandes, les +supplications, les menaces à ce sujet. On peut juger de quel poids +tout cela était auprès de lord William qui, au reste, partit le +surlendemain de son arrivée. + +Elle était aussi fort zélée bonapartiste. Cependant elle témoignait +bien quelque crainte que l'Empereur ne compromit le _Roi_, comme elle +appelait exclusivement Murat. Elle s'entoura bien vite de tout ce qui +était dans l'opposition à Gênes et en fit tant, qu'au bout de quelques +jours, le gouvernement sarde la fit prier de chercher un autre asile. + +Pendant le dernier carnaval, qu'elle venait de passer à Naples, elle +avait inventé de faire donner un bal de souscription à Murat par les +anglais qui s'y trouvaient. La scène se passait dans une salle +publique. Au moment où Murat arriva, un groupe, formé des plus jolies +anglaises costumées en déesses de l'Olympe, alla le recevoir. Minerve +et Thémis s'emparèrent de lui et le conduisirent sur une estrade dont +les rideaux s'ouvrirent et montrèrent aux spectateurs un groupe de +génies, parmi lesquels figurait une Renommée sous les traits d'une des +jolies ladys Harley. Elle tenait un grand tableau. La Gloire, +représentée par la princesse, plus ridiculement vêtue encore que les +autres, s'avança légèrement, enleva une plume de l'aile de la Renommée +et inscrivit, en grandes lettres d'or, sur le tableau qu'elle +soutenait, le nom des diverses batailles où Murat s'était signalé. Le +public applaudissait en pâmant de rire; la reine de Naples haussa les +épaules. Murat avait assez de bon sens pour être impatienté, mais la +princesse prenait cette mascarade au sérieux comme une ovation +glorieuse pour l'objet de sa passion et pour elle qui savait si +dignement l'honorer. J'ai entendu faire la relation de cette soirée à +lady Charlotte Campbell, celle des dames de la princesse qui l'a +abandonnée la dernière. Elle pleurait de dépit en en parlant, mais son +récit n'en était que plus comique. Il fallait avoir l'héroïne sous les +yeux pour en apprécier pleinement le ridicule. + +C'était pour tromper le chagrin que lui causait sa séparation d'avec +Murat que la princesse de Galles avait inventé de faire habiller un de +ses gens, qui le rappelait un peu, précisément comme lui. Ce portrait +animé était Bergami, devenu célèbre depuis, et qui déjà (assurait le +capitaine du bâtiment qui l'avait amené de Livourne) usurpait auprès +de sa royale maîtresse tous les droits de Murat, aussi bien que son +costume; mais cela ne passait encore que pour un mauvais propos de +marin. + +Il fallut bien aller rendre les hommages, dus à son rang dans +l'almanach, à cette princesse baladine. Elle nous détestait dans +l'idée que nous étions hostiles au _Roi_; elle se donna la petite joie +d'être fort impertinente. Nous y allâmes avec lady William Bentinck, +le jour et l'heure fixés par elle. Elle nous fit attendre longtemps; +enfin nous fûmes admises sous un berceau de verdure où elle déjeunait +vêtue d'un peignoir tout ouvert et servie par Bergami. Après quelques +mots dits à ma mère, elle affecta de ne parler qu'anglais à lady +William. Elle fut un peu déconcertée de nous voir prendre part à cette +conversation, dont elle pensait nous exclure, et se rabattit à ne +parler que des vertus, des talents royaux et militaires de Murat. +Bientôt après, elle donna audience à mon père et entama un grand +discours sur les succès infaillibles de Murat, sa prochaine jonction +avec l'armée de l'empereur Napoléon et les triomphes qui les +attendaient. Mon père se prit à rire. + +«Vous vous moquez de moi, monsieur l'ambassadeur? + +--Du tout, madame, c'est Votre Altesse Royale qui veut me faire +prendre le change par son sérieux. De tels discours, tenus par la +princesse de Galles à l'ambassadeur de France, sont trop plaisants +pour qu'elle exige que je les écoute avec gravité.» + +Elle prit l'air très offensé et abrégea l'entrevue. Nous n'étions +aucuns tentés de la renouveler. Elle prétendit que mon père avait +contribué à lui faire donner l'ordre de partir; rien n'était plus +faux. Si le gouvernement avait été stimulé par quelqu'un c'était +plutôt par lady William Bentinck qui en était fort importunée. Lord +William et monsieur Hill s'étaient soustraits à cet ennui. + +Nous étions dans un état cruel. Rien n'est plus pénible que de se +trouver à l'étranger, avec une position officielle, au milieu d'une +pareille catastrophe, lorsqu'il faut montrer une sérénité qu'on +n'éprouve pas. Personne n'entrait dans nos sentiments de manière à +nous satisfaire. Les uns proclamaient les succès assurés de Bonaparte, +les autres sa chute rapide devant les alliés et l'humiliation des +armes françaises. Il était bien rare que les termes fussent assez bien +choisis pour ne pas nous froisser. Aussi, dès que les événements, par +leur gravité irrécusable, nous eurent délivrés du tourment de jouer la +comédie d'une sécurité que nous n'avions pas conservée un seul +instant, nous nous renfermâmes dans notre intérieur, d'où nous ne +sortîmes plus. + +Le marquis de Lur-Saluces, aide de camp de monsieur le duc +d'Angoulême, arriva porteur de ses dépêches. Le prince chargeait mon +père de demander au roi de Sardaigne le secours d'un corps de troupes +qui serait entré par Antibes pour le rejoindre en Provence. Il venait +d'obtenir un succès assez marqué au pont de la Drôme où, surtout, il +avait déployé aux yeux des deux armées une valeur personnelle qui +l'avait très relevé dans les esprits. Il sentait le besoin et la +volonté d'agir vigoureusement. Quand une fois monsieur le duc +d'Angoulême était tiré de sa funeste préoccupation d'obéissance +passive, il ne manquait pas d'énergie. Il était moins nul que +certaines niaiseries, dont on ferait un volume, donneraient lieu de le +croire. C'était un homme très incomplet, mais non pas incapable. + +Mon père fit préparer une voiture et partit avec monsieur de Saluces +pour Turin. Nous avions appris par celui-ci l'envoi de mon frère en +Espagne. Peu de jours après, le _Moniteur_ contenait des lettres +interceptées de monsieur le duc d'Angoulême à madame la duchesse +d'Angoulême; elles disaient que le jeune d'Osmond en était porteur. +Nous eûmes tout lieu de craindre qu'il eût été arrêté; cette vive +inquiétude dura vingt-sept jours. + +Les communications avec le Midi furent interrompues; nous ne savions +ce qui s'y passait que par les gazettes de Paris qui parvenaient +irrégulièrement. C'est de cette façon que nous apprîmes la défaite de +monsieur le duc d'Angoulême, la convention faite avec lui et enfin son +départ de Cette. Le nom de mon frère ne se trouvait nulle part; nous +finîmes par recevoir des lettres de lui, écrites de Madrid. Il allait +le quitter pour rejoindre son prince qu'il croyait en France et +qu'après un long circuit il retrouva à Barcelone. + +Monsieur le duc d'Angoulême avait eu le projet d'envoyer mon frère +auprès de Madame, ainsi qu'il le lui disait dans sa lettre, puis il +avait changé d'idée et l'avait expédié au duc de Laval, ambassadeur à +Madrid. C'était là ce qui nous avait occasionné une inquiétude si +grande et si justifiée dans ce premier moment de guerre civile où il +était impossible de prévoir quel serait le sort des prisonniers et la +nature des vengeances exercées de part et d'autre. La suite a prouvé +que les colères étaient épuisées aussi bien que les passions et qu'il +ne restait des premiers temps de la Révolution que la valeur et les +intérêts personnels. + +Murat avançait en Italie si rapidement que, déjà, on emballait à +Turin. Nous avions bien le désir, ma mère et moi, d'aller y rejoindre +mon père; il s'y refusait de jour en jour. La question d'économie +devenait importante et se joignait à celle de sécurité pour ne pas +faire un double voyage dans ce moment d'incertitude. + +Les demandes de monsieur de Saluces avaient été plus que froidement +accueillies par le gouvernement sarde. Elles n'auraient pu avoir de +succès effectif, puisque la nouvelle de la catastrophe et de +l'embarquement du prince arrivèrent promptement après. Mais, dès lors, +mon père remarqua l'accueil embarrassé que lui fit le ministre et +aperçut une disposition à écarter l'ambassadeur des affaires, tout en +comblant le marquis d'Osmond de politesses. + +Comme, dans le même temps, on repoussait tout secours autrichien ou +anglais, il restait évident qu'on espérait négocier séparément et se +maintenir en position de faire valoir sa neutralité à l'Empereur, s'il +réussissait à s'établir. Bubna riait beaucoup de cette politique; il +appelait le roi Victor l'_Auguste allié de l'empereur Napoléon_. Mon +père n'était pas en situation d'en rire, mais lui aussi croyait à +cette préoccupation du cabinet sarde. + +Murat, ayant été battu à Occhiobello par les armées autrichiennes, +cessa d'avancer, et nos arrêts furent levés. On annonça officiellement +que l'arrivée de la reine de Sardaigne était remise indéfiniment; nous +retournâmes à Turin. + +Avant de quitter Gênes, je veux parler de deux individus que nous y +vîmes passer. Le premier était l'abbé de Janson. Ayant appris le +départ de l'île d'Elbe sur la côte de Syrie, où il se trouvait pèlerin +de Jérusalem, il avait été si bien servi par les vents et par son +activité qu'il était arrivé à Gênes dans un temps presque incroyable. +Il n'y resta que deux heures pour s'informer des événements, retroussa +sa soutane, enfourcha un bidet de poste et courut joindre monsieur le +duc d'Angoulême. + +Cet abbé, en costume ecclésiastique, parut fort ridicule aux soldats; +mais lorsque, au combat du pont de la Drôme, on le vit allant jusque +sous la mitraille relever les blessés sur ses épaules, leur porter des +consolations et des secours de toute espèce, avec autant de sang-froid +qu'un grenadier de la vieille garde, _le curé_ (comme ils +l'appelaient) excita leur enthousiasme au plus haut degré. L'abbé de +Janson a depuis mis ce zèle au service de l'intrigue; on ne peut que +le regretter. Devenu évêque de Nancy et un des membres le plus actif +de la Congrégation si fatale à la Restauration, il s'est fait +tellement détester qu'à la Révolution de 1830 il a été expulsé de sa +ville épiscopale. + +L'autre personne dont je veux noter le passage à Gênes est Henri de +Chastellux. Âgé de 24 ou 25 ans, maître d'une fortune considérable, il +était attaché à l'ambassade de Rome. Ce fut là qu'il apprit la +trahison de son beau-frère, le colonel de La Bédoyère. Il en fut +d'autant plus consterné qu'il aimait tendrement sa soeur et qu'il +comprenait combien elle devait avoir besoin de consolation et de +soutien, dans une pareille position, au milieu d'une famille aussi +exaltée en royalisme que la sienne. Il obtint immédiatement un congé +de son ambassadeur et, après avoir rangé ses papiers, fait ses malles, +emballé ses livres et ses effets, il se jeta dans la carriole d'un +voiturin avec lequel il avait fait marché pour le mener en vingt-sept +jours à Lyon. + +Les révolutions ne s'accommodent guère de cette allure. En arrivant à +Turin, monsieur de Chastellux fut informé qu'il ne pouvait continuer +sa route. Il vint à Gênes consulter mon père sur ce qu'il lui restait +à faire. Il fut décidé qu'il irait rejoindre monsieur le duc +d'Angoulême; mon père lui dit qu'il le chargerait de dépêches. En +effet, deux heures après, un secrétaire alla les lui porter; il le +trouva couché sur un lit, lisant Horace. + +«Quand partez-vous? + +--Je ne sais pas encore. Je n'ai pas pu m'arranger avec les patrons +qu'on m'a amenés, j'en attends d'autres. + +--Vous n'allez pas par la Corniche? + +--Non, je compte louer une felouque.» + +Le secrétaire rapporta les dépêches qu'on expédia par estafette. + +Henri de Chastellux s'embarqua le lendemain matin; mais, ayant fait +son arrangement pour coucher à terre toutes les nuits, il n'arriva à +Nice que le cinquième jour. Il y recueillit des bruits inquiétants sur +la position de monsieur le duc d'Angoulême, attendit patiemment leur +confirmation et, au bout de dix à douze jours, nous le vîmes +reparaître à Gênes, n'ayant pas poussé sa reconnaissance au delà de +Nice. + +Cette singulière apathie dans un jeune homme qui ne manque pas +d'esprit et que sa situation sociale et ses relations de famille +auraient dû stimuler si vivement dans cette circonstance, comparée à +la prodigieuse activité d'un homme dont la robe aurait semblé l'en +dispenser, nous parut un si singulier contraste que nous en fûmes très +frappés et que j'en ai conservé la mémoire. + +Mon père s'était mis en correspondance plus active avec le duc de +Narbonne, ambassadeur à Naples, le duc de Laval, ambassadeur à Madrid, +et le marquis de Rivière qui commandait à Marseille. Il leur faisait +passer les nouvelles qui lui arrivaient de l'Allemagne et du nord de +la France. La légation de Turin se trouvait fort dégarnie de +secrétaires et d'attachés; mon père, en partant de Gênes, me chargea +de ces correspondances. Cela se bornait à expédier le bulletin des +nouvelles qui nous parvenaient, en distinguant celles qui étaient +officielles des simples bruits dont nous étions inondés. Plusieurs de +ces lettres furent interceptées et quelques-unes, je crois, imprimées +dans le _Moniteur_. + +La malveillance s'est saisie de cette puérile circonstance pour +établir que je _faisais l'ambassade_. L'impatience que j'ai conçue de +cette sottise m'a tenue volontairement dans l'ignorance des affaires +diplomatiques que mon père a dû traiter depuis lors, et probablement +plus que je ne l'aurais été sans cette ridicule invention. Car, je +crois l'avoir déjà dit, la politique m'amuse; j'en fais volontiers _en +amateur_, pour occuper mon loisir; et, comme je n'ai jamais eu le +besoin de parler des affaires qu'on me confie, mon père me les aurait +communiquées si je l'avais souhaité. + + + + +CHAPITRE V + + Retour de Turin. -- Monsieur de La Bédoyère. -- Marche de Cannes. + -- L'empereur Napoléon. -- Exposition du Saint-Suaire. -- Retour + de Jules de Polignac. -- Il est fait prisonnier à Montmélian. -- + Prise d'un régiment à Aiguebelle. -- Conduite du général Bubna. + -- Haine des piémontais contre les autrichiens. -- Espérances du + roi de Sardaigne. + + +Nous continuâmes à mener en Piémont la vie retirée que nous avions +adoptée à Gênes. Mon père ne voulait rien changer à l'état ostensible +de sa maison, mais les circonstances permettaient de réformer toutes +les dépenses extraordinaires et la prudence l'exigeait. Notre seule +distraction était de faire chaque jour de charmantes promenades dans +la délicieuse colline qui borde le Pô, au delà de Turin, et s'étend +jusqu'à Moncalieri. + +Ce serait une véritable ressource si les chemins étaient moins +désagréables; même à pied, il est difficile et très fatigant d'y +pénétrer. Les sentiers qui servent de lit aux torrents, dans la saison +pluvieuse, sont à pic et remplis de cailloux roulants. Le marcher en +est pénible jusqu'à être douloureux, aussi les dames du pays ne s'y +exposent-elles guère. On est dédommagé de ses peines par des points de +vue admirables sans cesse variés et une campagne enchantée. + +Nous apprîmes successivement les détails circonstanciés de ce qui +s'était passé à Chambéry et à Grenoble. Tous les récits s'accordaient +à montrer monsieur de La Bédoyère comme le plus coupable. Je prêtais +d'autant plus de foi à la préméditation dont on l'accusait que je +l'avais entendu, avant mon départ de Paris, tenir hautement les propos +les plus bonapartistes et les plus hostiles à la Restauration. + +La famille de sa femme (mademoiselle de Chastellux) avait commis la +faute de le faire entrer presque de force au service du Roi; il avait +eu la faiblesse d'accepter. Je ne voudrais pas préciser à quelle +époque cette faiblesse était devenue de la trahison, mais il est +certain que, lorsque à la tête de son régiment où il était arrivé +depuis peu de jours, il se rendait de Chambéry à Grenoble, il dit à +madame de Bellegarde, chez laquelle il s'arrêta pour déjeuner, qu'il +ne formait aucun doute des succès de l'empereur Napoléon et qu'il les +désirait passionnément. Au moment où il montait à cheval, il lui cria: +«Adieu, madame, dans huit jours je serai fusillé ou maréchal +d'Empire.» + +Il paraissait avoir entraîné le mouvement des troupes qui se réunirent +à l'Empereur et abusé de la faiblesse du général Marchand, entièrement +dominé par lui. La reconnaissance de l'Empereur pour le service rendu +ne fut pas portée à si haut prix qu'il l'avait espéré, mais ses +prévisions ne furent que trop tristement accomplies dans l'autre +alternative. + +Il était impossible de n'être pas frappé de la grandeur, de la +décision, de l'audace dans la marche et de l'habileté prodigieuse +déployées par l'Empereur, de Cannes jusqu'à Paris. Il est peu étonnant +que ses partisans en aient été électrisés et aient retrempé leur zèle +à ce foyer du génie. C'est peut-être le plus grand fait personnel +accompli par le plus grand homme des temps modernes; et ce n'était +pas, j'en suis persuadée, un plan combiné d'avance. Personne n'en +avait le secret complet en France; peut-être était-on un peu plus +instruit en Italie. Mais l'Empereur avait beaucoup livré au hasard ou +plutôt à son génie. La preuve en est que le commandant d'Antibes, +sommé le premier, avait refusé d'admettre les aigles impériales. Leur +vol était donc tout à fait soumis à la conduite des hommes qu'elles +rencontreraient sur leur route, et la belle expression du vol de +_clocher en clocher_, quoique justifiée par le succès, était bien +hasardée. L'Empereur s'était encore une fois confié à son étoile et +elle lui avait été fidèle, comme pour servir de flambeau à de plus +immenses funérailles. + +En arrivant à Paris, il apprit la déclaration de Vienne du 13 mars; il +subit en même temps les froideurs et les réticences de la plupart des +personnes qui, dans l'ordre civil, lui avaient été le plus dévouées. +Son instinct gouvernemental comprit tout de suite que ces gens-là +représentaient le pays beaucoup plus que les militaires. Peut-être +aurait-il été tenté de le gouverner par le sabre, si ce sabre n'avait +pas dû trouver un emploi plus que suffisant dans la résistance à +l'étranger. Il ne pouvait donc écraser les idées constitutionnelles, +si rapidement écloses en France, qu'en lâchant le frein aux passions +populaires qui, sous le nom de liberté ou de nationalité, amènent +promptement la plus hideuse tyrannie. + +Rendons justice à l'Empereur; jamais homme au monde n'a eu plus +l'horreur de pareils moyens. Il voulait un gouvernement absolu, mais +réglé et propre à assurer l'ordre public, la tranquillité et l'honneur +du pays. Dès que sa position lui fut complètement dévoilée, il +désespéra de son succès, et le dégoût qu'il en conçut exerça peut-être +quelque influence sur le découragement montré par lui lors de la +catastrophe de Waterloo. + +J'ai lieu de croire que, bien peu de jours après son arrivée aux +Tuileries, il cessa de déployer l'énergie qui l'avait accompagné +depuis l'île d'Elbe. Peut-être, s'il avait retrouvé dans ses anciens +serviteurs civils le même enthousiasme que dans les militaires, il +aurait mieux accompli la tâche gigantesque qu'il s'était assignée; +peut-être aussi était-elle impossible. + +Je retournai à Turin. Le Pape nous y avait précédés; sa présence donna +lieu à une cérémonie assez curieuse, à laquelle nous assistâmes. + +Le Piémont possède le Saint-Suaire. La chrétienté attache un tel prix +à cette relique que le Pape en a seul la disposition. Elle est +enfermée dans une boîte en or, renfermée dans une de cuivre, +renfermée..., enfin il y en a sept, et les sept clefs qui leur +appartiennent sont entre les mains de sept personnes différentes. Le +Pape conserve la clef d'or. Le coffre est placé dans une magnifique +chapelle d'une superbe église, appelée du Saint-Suaire. Des chanoines, +qui prennent le même nom, la desservent. La relique n'est exposée aux +regards des fidèles que dans les circonstances graves et avec des +cérémonies très imposantes. Le Pape envoie un légat tout exprès, +chargé d'ouvrir le coffre et de lui rapporter la clef. + +La présence du Saint-Père à Turin et l'importance des événements +inspirèrent le désir de donner aux soldats, à la population et au Roi +la satisfaction d'envisager cette précieuse relique. + +Malgré les espérances que le gouvernement sarde conservait, _in +petto_, d'obtenir de tous les côtés la reconnaissance de sa +neutralité, il avait levé rapidement des troupes considérables et très +belles sous le rapport des hommes. On réunit les nouveaux corps sur la +_place du château_, et, après que le Pape eut béni leurs jeunes +drapeaux, on procéda au déploiement du Saint-Suaire. + +Le Roi et sa petite Cour, les catholiques du corps diplomatique, les +chevaliers de l'Annonciade, les autres excellences, les cardinaux et +les évêques étaient seuls admis dans la pièce où se préparait la +cérémonie. Nous n'étions pas plus de trente, ma mère, madame Bubna et +moi seules de femmes; aussi étions-nous parfaitement bien placées. + +Le coffre fut apporté par le chapitre qui en a la garde. Chaque boîte +fut ouverte successivement, le grand personnage qui en conserve la +clef la remettant à son tour, et un procès-verbal constatant l'état +des serrures longuement et minutieusement rédigé. Ceci se passait +comme une levée de scellé, et sans aucune forme religieuse, seulement +le cardinal qui ouvrait les serrures récitait une prière à chaque +fois. + +Lorsqu'on fut arrivé à la dernière cassette, qui est assez grande et +paraît toute brillante d'or, les oraisons et les génuflexions +commencèrent. Le Pape s'approcha d'une table où elle fut déposée par +deux des cardinaux; tout le monde se mit à genoux, et il y eut +beaucoup de formes employées pour l'ouvrir. Elles auraient été mieux +placées dans une église que dans un salon où cette pantomime, vue de +trop près, manquait de dignité. + +Enfin le Pape, après avoir approché et retiré ses mains plusieurs +fois, comme s'il craignait d'y toucher, tira de la boîte un grand +morceau de grosse toile maculée. Il la porta, accompagné du Roi qui le +suivait immédiatement et entouré des cardinaux, sur le balcon où il la +déploya. Les troupes se mirent à genoux aussi bien que la population +qui remplissait les rues derrière elles. Toutes les fenêtres étaient +combles de monde; le coup d'oeil était beau et imposant. + +On m'a dit qu'on voyait assez distinctement les marques ensanglantées +de la figure, des pieds, des mains et même de la blessure sur le +saint Linceul. Je n'ai pu en juger, me trouvant placée à une fenêtre +voisine de celle où était le Pape. Il l'exposa en face, à droite et à +gauche; le silence le plus solennel dura pendant ce temps. Au moment +où il se retira, la foule agenouillée se releva en poussant de grandes +acclamations; le canon, les tambours, les vivats annoncèrent que la +cérémonie était finie. Rentré dans le salon, on commença les oraisons. + +Le Saint-Père eut la bonté de nous faire demander, par le cardinal +Pacca, si nous voulions faire bénir quelque objet et le faire toucher +au Saint-Suaire. N'ayant pas prévu cette faveur, nous n'étions munies +d'aucun meuble convenable. Cependant nous donnâmes nos bagues et de +petites chaînes que nous portions au col. Le Pape n'y fit aucune +objection et nous jeta un coup d'oeil plein d'aménité et de bonté +paternelle. Nous venions de le voir souvent à Gênes. Lui seul et le +cardinal, qu'il avait dû nommer légat exprès pour l'occasion, avaient +le droit de toucher au Saint-Suaire même. Ils eurent assez de peine à +le replier, mais personne ne pouvait leur offrir assistance. + +La première boîte fermée, le Pape en prit la clef, puis les cardinaux +la placèrent dans la seconde enveloppe. Cette cérémonie faite, le +Pape, le Roi et les personnes invitées passèrent dans une pièce où on +avait préparé un déjeuner ou plutôt des rafraîchissements, car il n'y +avait pas de table mise. Les deux souverains y distribuèrent leurs +politesses. On attendit que la clôture de tous les coffres fût +terminée et que les chanoines eussent repris processionnellement le +chemin de l'église, puis chacun se retira. + +Je ne me rappelle pas si Jules de Polignac assistait à cette +cérémonie, mais, vers ce temps, il arriva porteur de pleins pouvoirs +de Monsieur, nommé par le roi Louis XVIII lieutenant général du +royaume. Il prétendait être en mesure de lever une légion française, à +cocarde blanche, sur le territoire sarde, mais le gouvernement ne +voulut du tout y consentir. Il obtint à grand'peine la permission de +s'établir sur la frontière pour surveiller de plus près les relations +qu'il conservait dans le Midi. Il s'installa chez un curé des Bauges. +Il était en correspondance presque journalière avec mon père et lui +racontait toutes les pauvretés imaginables. + +Les renseignements que mon père recevait d'ailleurs lui faisaient +prévoir des hostilités prochaines. Il avertit Jules de prendre garde à +sa sûreté; celui-ci répondit, en date du 15 juin, qu'il était sûr +d'être averti au moins dix jours avant l'ouverture de la campagne qui +ne pouvait pas commencer avant quatre ou cinq semaines. En le +remerciant de sa sollicitude, il le priait d'être en pleine sécurité, +car il était sûr d'être informé plus tôt et mieux que personne. + +Le même courrier apportait une lettre du curé (car c'étaient toujours +des curés!) de Montmélian qui avertissait mon père qu'après avoir +porté sa lettre à la poste, Jules était revenu au presbytère pour +prendre son cheval, qu'au moment où il mettait le pied à l'étrier la +maison avait été investie par une compagnie de soldats français, +entrés dans la ville sans coup férir, et que Jules avait été fait +prisonnier. Le curé en était d'autant plus inquiet que la selle +portait des sacoches remplies d'une correspondance qui compromettait +Jules et tous ses affiliés. + +Le curé avait fait porter sa lettre, à travers les montagnes, à un +bureau non encore occupé; cependant celle de Jules, timbrée de +Montmélian, arriva également. C'est encore une occasion où +l'imprévoyance dont ce pauvre monsieur de Polignac paraît si +éminemment doué lui a été fatale. Elle est toujours accompagnée d'une +confiance en lui-même poussée à un degré fabuleux. Comme il joint à +cette outrecuidance une grande témérité, un courage très remarquable, +souvent éprouvé, rien ne l'avertit du danger; il s'y précipite en +aveugle. Mais il faut lui rendre cette justice, qu'une fois arrivé, il +le considère sans faiblesse et subit les conséquences de ses fautes +avec une force d'âme peu commune. + +Nous fûmes consternés en le sachant prisonnier. La douceur de ses +moeurs, l'urbanité de son langage le rendent fort attachant dans la +vie privée. J'oubliai alors que je l'accusais toujours d'être conduit +par l'ambition et de faire du prie-Dieu un marchepied pour ne plus me +rappeler que l'homme facile et obligeant avec lequel j'étais liée +depuis notre mutuelle enfance, et je pleurai amèrement sur son sort. +Il était impossible de prévoir comment la politique de l'Empereur +l'engagerait à traiter les prisonniers dans la catégorie de Jules, et +lui surtout, que la Restauration avait arraché à la captivité du +régime impérial, se trouvait dans un prédicament tout à part et +périlleux. + +Mon père se mit fort en mouvement pour se procurer de ses nouvelles; +il fut longtemps sans pouvoir y réussir. Toutefois, il obtint une +déclaration de tous les ministres, résidant à Turin, qui annonçait des +représailles de la part de leurs souverains si monsieur de Polignac +était traité autrement qu'en prisonnier de guerre. Le cabinet sarde +fut le plus récalcitrant, mais consentit enfin à signer le dernier. + +Ces démarches se trouvèrent inutiles. Le maréchal Suchet se souciait +peu de s'illustrer par cette conquête. Il fit mettre monsieur de +Polignac au fort Barraux, lui conseilla de se tenir parfaitement +tranquille et eut l'air de l'y oublier, tout en l'y faisant très bien +traiter. On lui manda de l'envoyer à Paris; il n'en tint compte. Je +ne sais s'il aurait pu prolonger longtemps cette bienveillante +indifférence, mais les événements marchèrent vite. + +Le gouvernement piémontais avait si complètement partagé la sécurité +de Jules qu'au même moment où les français s'emparaient de Montmélian, +un autre corps, traversant la montagne, enlevait à Aiguebelle un beau +régiment piémontais qui faisait tranquillement l'exercice avec des +pierres de bois à ses fusils. Ce qu'il y a de plus piquant dans cette +aventure c'est que la même chose était arrivée, au même lieu et de la +même façon, au début de la guerre précédente. + +L'émoi fut grand à Turin. On nomma vite monsieur de Saint-Marsan +ministre de la guerre, quoiqu'il eût servi sous le régime français. On +réclama les secours autrichiens avec autant de zèle qu'on en avait mis +à les refuser jusque-là. Mais le général Bubna déclara à monsieur de +Valese qu'il fallait porter la peine de son obstination; il +l'avertissait depuis longtemps que les hostilités étaient prêtes à +éclater et que les négociations occultes et personnelles avec le +gouvernement français, pour établir sa neutralité, seraient sans +succès. Il n'avait pas voulu le croire; maintenant il le prévenait +formellement que, si les français s'étaient emparés du Mont-Cenis +avant qu'il pût l'occuper, ce qui lui paraissait fort probable, il +retirerait ses troupes en Lombardie et abandonnerait le Piémont. + +À la suite de cette menace, il déploya une activité prodigieuse pour +la rendre vaine. C'était un singulier homme que ce Bubna. Grand, gros, +boiteux par une blessure, paresseux lorsqu'il n'avait rien à faire, il +passait les trois quarts des journées, couché sur un lit ou sur la +paille dans son écurie, à fumer le plus mauvais tabac du plus mauvais +estaminet. Quand il lui plaisait de venir dans le salon, il y était, +sauf l'odeur de pipe, homme de la meilleure compagnie, conteur +spirituel, fin, caustique, comprenant et employant toutes les +délicatesses du langage. Les affaires civiles ou militaires le +réclamaient-elles? Il ne prenait plus un moment de repos; et ce même +Bubna qui avait passé six mois sans quitter, à peine, la position +horizontale, serait resté soixante-douze heures à cheval sans en +paraître fatigué. + +Il me fit la confidence qu'il exagérait un peu ses inquiétudes et la +rigueur de ses projets pour se venger de monsieur de Valese et de ses +hésitations. Comme j'étais très indignée contre celui-ci de la façon +dont il s'éloignait de l'ambassadeur de France, je goûtais fort cette +espièglerie. Mon père, avec son éminente sagesse, ne partageait pas +cette joie; il approuvait monsieur de Valese d'avoir réussi à éviter à +son pays quelques semaines de l'occupation autrichienne. Il +compatissait au désir d'un petit royaume de chercher à obtenir un état +de neutralité, tout en croyant ce résultat impossible. + +Il est certain que la résistance apportée par le cabinet à la rentrée +des autrichiens sur le territoire piémontais compensa, aux yeux des +habitants, beaucoup des torts qu'on reprochait au gouvernement. La +population les avait pris en haine et ils lui avaient enseigné à +regretter les troupes françaises: «Les français disait-elle, nous +pressuraient beaucoup, mais ils mangeaient chez nous et avec nous ce +qu'ils prenaient, au lieu que les allemands prennent plus encore et +emportent tout.» + +Cela était vrai de l'administration aussi bien que des chefs et des +soldats. Elle faisait venir d'Autriche jusqu'aux fers des chevaux, +n'achetait rien dans les pays occupés; mais, en revanche, emportait +tout, même les gonds et les verrous des portes et fenêtres dans les +casernes que les troupes abandonnaient. Les fourgons qui suivent un +corps autrichien évacuant un pays _allié_ sont curieux à voir par leur +nombre fabuleux et par la multitude d'objets de toute espèce qu'ils +contiennent pêle-mêle. Ces convois excitaient la colère des peuples +italiens, victimes de ce système de spoliation générale. + +La nouvelle de l'entrée en campagne sur la frontière de Belgique et de +la bataille de Ligny livrée le 16 nous parvint avec une grande +rapidité à travers la France et à l'aide du télégraphe qui l'avait +apportée à Chambéry. Mais il fallut attendre l'arrivée d'un courrier +régulier pour nous conter celle de Waterloo. Après celle-là, celles +que nous étions contraints à appeler les bonnes nouvelles se +succédèrent aussi rapidement que les mauvaises trois mois avant. Il +fallait bien s'en réjouir, mais ce n'était pas sans saignement de +coeur. + +Le roi de Sardaigne avait la tête tournée de voir le corps piémontais +entrer en France avec l'armée autrichienne, et se croyait déjà un +conquérant. Sa magnanimité se contentait du Rhône pour frontière. Il +donnait bien quelques soupirs à Lyon, mais il se consolait par l'idée +que c'était une ville _mal pensante_. + +J'ai déjà dit qu'il était très accessible; il recevait tout le monde, +était fort parlant, surtout dans ce moment d'exaltation. Il n'y avait +pas un moine, ni un paysan qu'il ne retînt pour leur raconter ses +projets militaires. + +Étant duc d'Aoste, il avait fait une campagne dans la vallée de +Barcelonnette et avait conservé une grande admiration pour l'agilité +et le courage de ses habitants: aussi voulait-il aller prendre +Briançon, par escalade, à la tête de ses _Barbets_, comme il les +appelait. Il développa ce plan au général Frimont lorsqu'il passa pour +prendre le commandement en chef de l'armée autrichienne. Bubna, +présent à cette entrevue, racontait à faire mourir de rire +l'étonnement calme de l'alsacien Frimont cherchant vainement ses yeux +pour découvrir ce qu'il pensait de ces extravagances et obligé par sa +malice à y répondre seul. Heureusement le Roi se laissa choir d'une +chaise sur laquelle il était grimpé pour prendre d'assaut une jarre à +tabac placée sur une armoire. Il se fit assez de mal, se démit le +poignet, et Briançon fut sauvé. + +Le physique de ce pauvre prince rendait ses rodomontades encore plus +ridicules. Il ressemblait en laid à monsieur le duc d'Angoulême. Il +était encore plus petit, encore plus chétif; ses bras étaient plus +longs, ses jambes plus grêles, ses pieds plus plats, sa figure plus +grimaçante; enfin il atteignait davantage le type du singe auquel tous +deux aspiraient. Il souffrit horriblement de son poignet qui fut mal +remis par une espèce de carabin ramené de Sardaigne. Rossi, un des +plus habiles chirurgiens de l'Europe, était consigné au seuil du +château pour l'avoir franchi sous le gouvernement français. Toutefois, +la douleur se fit sentir; au bout de dix à douze jours, Rossi fut +appelé, le poignet bien remis et le Roi soulagé. + + + + +CHAPITRE VI + + Réponse de mon père au premier chambellan du duc de Modène. -- + Conduite du maréchal Suchet à Lyon. -- Conduite du maréchal Brune + à Toulon. -- Catastrophe d'Avignon. -- Expulsion des français + résidant en Piémont. -- Je quitte Turin. -- État de la Savoie. -- + Passage de Monsieur à Chambéry. -- Fête de la Saint-Louis à Lyon. + -- Pénible aveu. -- Gendarmes récompensés par l'Empereur. -- Les + soldats de l'armée de la Loire. -- Leur belle attitude. + + +Les forfanteries du Roi et des siens, tout absurdes qu'elles étaient, +portaient pour nous un son fort désagréable. Quelques semaines plus +tard, mon père eut occasion d'en relever une d'une manière très +heureuse. Le duc de Modène vint voir son beau-père; il y eut à cette +occasion réception à la Cour. Mon père s'y trouva auprès d'un groupe +où le premier chambellan de Modène professait hautement la nécessité +et la facilité de partager la France pour assurer le repos de +l'Europe. Il prit la parole et du ton le plus poli: + +«Oserai-je vous prier, monsieur le comte, de m'indiquer les documents +historiques où vous avez puisé qu'on peut disposer de la France comme +s'il s'agissait du duché de Modène?» + +On peut croire que le premier chambellan resta très décontenancé. +Cette boutade, qui contrastait si fort avec l'urbanité habituelle de +mon père, eut grand succès à Turin où on détestait les prétentions de +l'allemand, duc de Modène. + +Les événements de Belgique arrêtèrent la marche des armées françaises +en Savoie, et laissèrent le temps aux autrichiens de réunir à Chambéry +des forces trop considérables pour pouvoir leur résister. L'occupation +de Grenoble, où on ne laissa que des troupes piémontaises, acheva +d'enorgueillir ces conquérants improvisés, et je ne sais si le chagrin +l'emportait sur la colère en pensant à nos canons tombés entre les +pattes des _Barbets_ du Roi. Quoique le fort Barraux tînt toujours, on +avait eu soin d'en laisser évader Jules de Polignac qui rejoignit le +quartier général de Bubna et assista à l'attaque de Grenoble. + +Ces souvenirs sont très pénibles pour y revenir volontiers; j'aime +mieux raconter deux faits qui, selon moi, honorent plus nos vieux +capitaines qu'un de ces succès militaires qui leur étaient si +familiers. Ils prouvent leur patriotisme. + +Les Alliés admettaient que, partout où ils trouveraient le +gouvernement du roi Louis XVIII reconnu avant leur arrivée, ils +n'exerceraient aucune spoliation. Mais aussi toutes les places où ils +entreraient par force ou par capitulation devaient être traitées comme +pays conquis et le matériel enlevé: Dieu sait s'ils étaient experts à +tels déménagements; Grenoble en faisait foi. + +L'avant-garde, sous les ordres du général Bubna, s'approchait de Lyon. +Monsieur de Corcelles, commandant la garde nationale, se rendit auprès +du général, lui offrit de faire prendre à la ville la cocarde +autrichienne ou la cocarde sarde, toutes enfin plutôt que la cocarde +blanche. Mon ami Bubna, qui, tout aimable qu'il était, n'avait pas une +bien sainte horreur pour le bien d'autrui, était trop habile pour +autoriser les _patriotiques_ intentions de monsieur de Corcelles, mais +il ne les repoussa pas tout à fait. Il lui dit que de si grandes +décisions ne s'improvisaient pas; il n'avait point d'instructions à ce +sujet, mais il en demanderait. Sans doute, il ne serait pas +impossible que la maison de Savoie portât le siège de son royaume à +Lyon, tandis que le Piémont pourrait se réunir à la Lombardie. C'était +matière à réflexion; en attendant il ne fallait rien brusquer, et il +conseillait _tout simplement_ de garder la cocarde tricolore. L'armée +autrichienne ferait son entrée le lendemain matin, et il serait temps +de discuter ensuite les intérêts réciproques. + +Monsieur de Corcelles retourna à Lyon et courut rendre compte de sa +démarche et de sa conversation au maréchal Suchet. Celui-ci le traita +comme le dernier des hommes, lui dit qu'il était un misérable, un +mauvais citoyen, que, quant à lui, il aimerait mieux voir la France +réunie sous une main quelconque que perdant un seul village. Il le +chassa de sa présence, lui ôta le commandement de la garde nationale, +fit chercher de tout côté Jules de Polignac, monsieur de Chabrol, +monsieur de Sainneville (l'un préfet, l'autre directeur de la police +avant les Cent-Jours), les installa lui-même dans leurs fonctions et +ne s'éloigna qu'après avoir fait arborer les couleurs royales. Bubna +les trouva déployées le lendemain à son grand désappointement, mais il +n'osa pas s'en plaindre. + +Au même temps, les mêmes résultats s'opérèrent à Toulon avec des +circonstances un peu différentes. Le maréchal Brune y commandait. La +garnison était exaltée jusqu'à la passion pour le système impérial et +la ville partageait ses sentiments. Un matin, à l'ouverture des +portes, le marquis de Rivière, l'amiral Ganteaume et un vieil émigré, +le comte de Lardenoy, qui était commandant de Toulon pour le Roi, +suivis d'un seul gendarme et portant tous quatre la cocarde blanche, +forcèrent la consigne, entrèrent au grand trot dans la place et +allèrent descendre chez le maréchal avant que l'étonnement qu'avait +causé leur brusque apparition eût laissé le temps de les arrêter. Ils +parvinrent jusque dans le cabinet où le maréchal était occupé à +écrire. Surpris d'abord, il se remit immédiatement, tendit la main à +monsieur de Rivière qu'il connaissait, et lui dit: + +«Je vous remercie de cette preuve de confiance, monsieur le marquis, +elle ne sera pas trompée.» + +Les nouveaux arrivés lui montrèrent la déclaration des Alliés, lui +apprirent qu'un corps austro-sarde s'avançait du côté de Nice et +qu'une flotte anglaise se dirigeait sur Toulon. Dans l'impossibilité +de le défendre d'une manière efficace, puisque toute la France était +envahie et le Roi déjà à Paris, le maréchal, en s'obstinant à +conserver ses couleurs, coûterait à son pays l'immense matériel de +terre et de mer contenu dans la place; les Alliés n'épargneraient +rien; ils se hâtaient pour arriver avant qu'il eût reconnu le +gouvernement du Roi. Ces messieurs, se fiant à son patriotisme +éclairé, étaient venus lui raconter la situation telle qu'elle était +et lui juraient sur l'honneur l'exactitude des faits. + +Le maréchal lut attentivement les pièces qui les confirmaient, puis il +ajouta: + +«Effectivement, messieurs, il n'y a pas un moment à perdre. Je réponds +de la garnison; je ne sais pas ce que je pourrai obtenir de la ville. +En tout cas, nous y périrons ensemble, mais je ne serai pas complice +d'une vaine obstination qui livrerait le port aux spoliations des +anglais.» + +Il s'occupa aussitôt de réunir les officiers des troupes, les +autorités de la ville et les meneurs les plus influents du parti +bonapartiste. Il les chapitra si bien que, peu d'heures après, la +cocarde blanche était reprise et le vieux Lardenoy reconnu commandant. + +Le marquis de Rivière était homme à apprécier la loyauté du maréchal +et à en être fort touché. Il l'engagea à rester avec eux dans le +premier moment d'effervescence du peuple passionné du Midi. Le +maréchal Brune persista à vouloir s'éloigner; peut-être craignait-il +d'être accusé de trahison par son parti. Quel que fût son motif, il +partit accompagné d'un aide de camp de monsieur de Rivière; il le +renvoya se croyant hors des lieux où il pouvait être reconnu et +recourir quelque danger. On sait l'horrible catastrophe d'Avignon et +comment un peuple furieux et atroce punit la belle action que +l'histoire, au moins, devra consigner dans une noble page. On voudrait +pouvoir dire que la lie de la populace fut seule coupable; mais, +hélas! il y avait parmi les acteurs de cette horrible scène des gens +que l'esprit de parti a tellement protégés que la justice des lois n'a +pu les atteindre. C'est une des vilaines taches de la Restauration. + +La conduite des maréchaux Suchet et Brune m'a toujours inspiré +d'autant plus de respect que je n'ai pu me dissimuler qu'elle n'aurait +pas été imitée par des chefs royalistes. Il y en a bien peu d'entre +eux qui n'eussent préféré remettre leur commandement, au risque de +pertes immenses pour la patrie, entre les mains de l'étranger, à faire +replacer eux-mêmes le drapeau tricolore, et, s'il s'en était trouvé, +notre parti les aurait qualifiés de traîtres. + +Dans les premiers jours de mars, le roi de Sardaigne avait publié +l'ordre de chasser tous les français de ses États. Les rapides succès +de l'Empereur lui imposèrent trop pour qu'il osât l'exécuter; mais, +dès que sa peur fut un peu calmée par le gain de la bataille de +Waterloo, il donna des ordres péremptoires et trouva des agents +impitoyables. Des français, domiciliés depuis trente ans, +propriétaires, mariés à des piémontaises, furent expulsés de chez eux +par les carabiniers royaux, conduits aux frontières comme des +malfaiteurs, sans qu'on inventât seulement d'articuler contre eux le +moindre reproche. Les femmes et les enfants vinrent porter leurs +larmes à l'ambassade; nous en étions assaillis. Nous ne pouvions que +pleurer avec eux et partager leur profonde indignation. + +Mon père faisait officieusement toutes les réclamations possibles. Ses +collègues du corps diplomatique se prêtaient à les appuyer et +témoignaient leur affliction et leur désapprobation de ces cruelles +mesures, mais rien ne les arrêtait. Enfin, mon père reçut un courrier +du prince de Talleyrand pour lui annoncer que le gouvernement du roi +Louis XVIII était reconstitué. Il se rendit aussitôt chez le comte de +Valese et lui déclara que, si ces persécutions injustifiables +continuaient contre les sujets de S. M. T. C., il demanderait +immédiatement ses passeports, qu'il en préviendrait sa Cour et était +sûr d'être approuvé. + +Cette démarche sauva quelques malheureux qui avaient obtenu un sursis, +mais la plupart étaient déjà partis ou au moins ruinés par cette +manifestation intempestive de la peur et d'une puérile vengeance +exercée contre des innocents. + +Cette circonstance acheva de m'indisposer contre les gouvernements +absolus et arbitraires. La maladie du pays m'avait gagnée à tel point +que je ne respirais plus dans ce triste Turin. J'éprouvais un +véritable besoin de m'en éloigner, au moins pour un temps. Je me +décidai à venir passer quelques semaines à Paris où j'étais appelée +par des affaires personnelles. + +Mon père consentit d'autant plus facilement à mon départ qu'il +désirait lui-même avoir, sur ce qui se passait en France, des +renseignements plus exacts que ceux donnés par les gazettes. Les +dépêches étaient rares et toujours peu explicites; ma correspondance +serait détaillée et quotidienne. J'étais faite à me servir de sa +lunette; il ne pouvait avoir un observateur qui lui fût plus commode. + +J'ai dit que mon frère avait rejoint son prince à Barcelone; il y +séjourna et l'accompagna à Bourg-Madame. Monsieur le duc d'Angoulême +l'envoya porter ses dépêches au Roi dès qu'il le sut à Paris. Le Roi +le renvoya à son neveu; il lui fallut traverser deux fois l'armée de +la Loire, ce qui ne fut pas sans quelque danger, à ce premier moment. +Toutefois, il remplit heureusement sa double mission et obtint pour +récompense la permission de venir embrasser ses parents. J'attendis +son arrivée et, après avoir passé quelques jours avec lui, je le +précédai sur la route de Paris où il devait venir me rejoindre +promptement. + +Je quittai Turin, le 18 août, jour de la Sainte-Hélène, après avoir +souhaité la fête à ma mère pour laquelle mon absence n'avait pas de +compensation et qui en était désolée. Elle devait, le lendemain, +accompagner mon père à Gênes où, pour cette fois, la Reine arriva sans +obstacles. Elle débarqua de Sardaigne avec un costume et des façons +qui ne rappelaient guère l'élégante et charmante duchesse d'Aoste dont +le Piémont conservait le souvenir. Elle s'y est fait détester, je ne +sais si c'est avec justice; je n'ai plus eu de rapports personnels +avec ce pays et on ne peut s'en faire une idée un peu juste qu'en +l'habitant. Il y a toujours une extrême réticence dans les récits +qu'en font les piémontais. + +Je m'arrêtai quelques jours à Chambéry. J'y appris les circonstances +exactes de la trahison des troupes et surtout celle de monsieur de La +Bédoyère. Il était évident qu'il travaillait d'avance son régiment et +que les événements de Grenoble avaient été rien moins que spontanés. + +Les esprits étaient fort échauffés en Savoie. L'ancienne noblesse +désirait ardemment rentrer sous le sceptre de la maison de Savoie. La +bourgeoisie aisée ou commerçante, tous les industriels voulaient +rester français. Les paysans étaient prêts à crier: «Vive le Roi +sarde!» dès que leurs curés le leur ordonneraient. Jusqu'alors les +voeux, les craintes et les répugnances s'exprimaient encore tout bas; +on se bornait à se détester cordialement de part et d'autre. + +Peu avant les Cent-Jours, Monsieur avait fait un voyage dans le Midi; +sa grâce et son obligeance lui avaient procuré de grands succès. À +Chambéry, il logea chez monsieur de Boigne et le traita avec bonté. Le +lendemain, avant de partir, le duc de Maillé lui remit de la part du +prince six croix d'honneur, à distribuer dans la ville. Monsieur de +Boigne n'avait pas fait de mauvais choix; mais, cela dépendait de lui. +Les diplômes avaient été remplis des noms qu'il indiquait, sans autre +renseignement. + +Il paraît que, dans tout ce voyage, Monsieur payait ainsi son écot à +ses hôtes. On a cru que la prodigalité avec laquelle on a semé la +croix d'honneur en 1814 avait un but politique et qu'on voulait la +discréditer. Je ne le pense pas; seulement elle n'avait aucun prix aux +yeux de nos princes et ils la donnaient comme peu de valeur. On +conçoit à quel point cela devait irriter les gens qui avaient versé +leur sang pour l'obtenir. + +C'est par cette ignorance du pays, plus que par propos délibéré, que +les princes de la maison de Bourbon choquaient souvent, sans s'en +douter, les intérêts et les préjugés nationaux nés pendant leur longue +absence. Ils ne se donnaient pas la peine de les apprendre ni de s'en +informer, bien persuadés qu'ils se tenaient d'être rentrés dans leur +patrimoine. Jamais ils n'ont pu comprendre qu'ils occupaient une +place, à charge d'âmes, qui imposait du travail et des devoirs. + +J'arrivai à Lyon le 25 août. Avec l'assistance de la garnison +autrichienne, on y célébrait bruyamment la fête de la Saint-Louis. La +ville était illuminée; on tirait un feu d'artifice; la population +entière semblait y prendre part. On se demandait ce qu'était devenue +cette autre foule qui, naguère, avait accueilli Bonaparte avec de si +grands transports. J'ai assisté à tant de péripéties dans les +acclamations populaires que je me suis souvent adressé cette question. +Je crois que ce sont les mêmes masses, mais diversement électrisées +par un petit noyau de personnes exaltées, qui changent et sont +entraînées dans des sens différents; mais la même foule est également +de bonne foi dans ses diverses palinodies. + +Me voici arrivée à une confession bien pénible. Je pourrais +l'épargner, puisqu'elle ne regarde que moi et qu'un sentiment intime; +mais je me suis promis de dire la vérité sur tout le monde; je la +cherche aussi en moi. Il faut qu'on sache jusqu'où la passion de +l'esprit de parti peut dénaturer le coeur. + +En arrivant à l'hôtel de l'Europe, je demandai les gazettes; j'y lus +la condamnation de monsieur de La Bédoyère et j'éprouvai un mouvement +d'horrible joie. «Enfin, me dis-je, voilà un de ces misérables +traîtres puni!» Ce mouvement ne fut que passager; je me fis +promptement horreur à moi-même; mais, enfin, il a été assez positif +pour avoir pesé sur ma conscience. C'est depuis ce moment, depuis le +dégoût et le remords qu'il m'inspire, que j'ai abjuré, autant qu'il +dépend de moi, les passions de l'esprit de parti et surtout ses +vengeances. + +Je pourrais, à la rigueur, me chercher une excuse dans tout ce que je +venais d'apprendre à Chambéry sur la conduite de monsieur de La +Bédoyère, dans les tristes résultats que sa coupable trahison avait +attirés, dans l'aspect de la patrie déchirée et envahie par un million +d'étrangers; mais rien n'excuse, dans un coeur féminin, la pensée +d'une sanglante vengeance, et il faut en renvoyer l'horreur à qui il +appartient, à l'esprit de parti, monstre dont on ne peut trop +repousser les approches quand on vit dans un temps de révolution et +qu'on veut conserver quelque chose d'humain. + +Je passai deux jours à Lyon où se trouvaient réunies plusieurs +personnes avec lesquelles j'étais liée parmi les français et les +étrangers. On me donna les détails des événements de Paris. Les avis +étaient divers sur le rôle qu'y avait joué Fouché, mais tout le monde +s'accordait à dire qu'il était entré dans le conseil de Louis XVIII à +la sollicitation de Monsieur, excité par les plus exaltés du parti +émigré. C'est à Lyon que me furent racontés les faits que j'ai +rapportés sur la conduite du maréchal Suchet. J'appris aussi une +circonstance qui me frappa. + +Lorsque Monsieur fit cette triste expédition, au moment du retour de +l'île d'Elbe, il fut obligé de quitter la ville par la route de Paris, +tandis que toute la garnison et les habitants se précipitaient sur +celle de Grenoble au-devant de Napoléon. Deux gendarmes, seuls de +l'escorte commandée, se présentèrent pour accompagner sa voiture. Le +lendemain, ils furent dénoncés à l'Empereur. Il les fit rechercher et +leur donna de l'avancement. On ne peut nier que cet homme n'eût +l'instinct gouvernemental. + +Mon séjour à Lyon avait été forcé; il fallait attendre que la route +fût _libre_, c'est-à-dire complètement occupée par des garnisons +étrangères. Je conserve encore le passeport à l'aide duquel j'ai +traversé notre triste patrie dans ces jours de détresse. Il est +curieux par la quantité de _visas_, en toutes langues, dont il est +couvert. + +Si ces formalités étaient pénibles, les routes offraient un spectacle +consolant pour un coeur français, malgré son amertume. C'était la +magnifique attitude de nos soldats licenciés. Réunis par bandes de +douze ou quinze, vêtus de leur uniforme, propres et soignés comme en +jour de parade, le bâton blanc à la main, ils regagnaient leurs +foyers, tristes mais non accablés et conservant une dignité dans les +revers qui les montrait dignes de leurs anciens succès. + +J'avais laissé l'Italie infestée de brigands créés par la petite +campagne de Murat. Le premier groupe de soldats de la Loire que je +rencontrai, en me rappelant ce souvenir, m'inspira un peu de crainte; +mais, dès que je les eus envisagés, je ne ressentis plus que l'émotion +de la sympathie. Eux-mêmes semblaient la comprendre. Les plus en avant +des bandes que je dépassais me regardaient fixement comme pour +chercher à deviner à quoi j'appartenais, mais les derniers me +saluaient toujours. Ils m'inspiraient ce genre de pitié que le poète a +qualifiée de _charmante_ et que la magnanimité commande forcément +quand on n'a pas perdu tout sentiment généreux. + +Je ne pense pas qu'il y ait quelque chose de plus beau dans l'histoire +que la conduite générale de l'armée et l'attitude personnelle des +soldats à cette époque. La France a droit de s'en enorgueillir. Je +n'attendis pas le jour de la justice pour en être enthousiasmée et, +dès lors, je les considérais avec respect et vénération. Il est bien +remarquable en effet, que, dans un moment où plus de cent cinquante +mille hommes furent renvoyés de leurs drapeaux et rejetés, sans état, +dans le pays, il n'y eut pas un excès, pas un crime commis dans toute +la France qui pût leur être imputé. Les routes restèrent également +sûres; les châteaux conservèrent leur tranquillité; les villes, les +bourgs et les villages acquirent des citoyens utiles, des ouvriers +intelligents, des chroniqueurs intéressants. + +Rien ne fait plus l'éloge de la conscription que cette noble conduite +des soldats qu'elle a produits; je la crois unique dans les siècles. +J'étais ennemie des soldats de Waterloo. Je les qualifiais, à juste +titre, de traîtres depuis trois mois, mais je n'eus pas fait une +journée de route sans être fière de mes glorieux compatriotes. + + + + +CHAPITRE VII + + Madame de La Bédoyère. -- Son courage. -- Son désespoir. -- Sa + résignation. -- La comtesse de Krüdener. -- Elle me fait une + singulière réception. -- Récit de son arrivée à Heidelberg. -- + Son influence sur l'empereur Alexandre. -- Elle l'exerce en + faveur de monsieur de La Bédoyère. -- Saillie de monsieur de + Sabran. -- Pacte de la Sainte-Alliance. -- Soumission de Benjamin + Constant à madame de Krüdener. -- Son amour pour madame Récamier. + -- Sa conduite au 20 mars. -- Sa lettre au roi Louis XVIII. + + +Comme pour me faire mieux sentir l'horreur du cruel sentiment que +j'avais éprouvé au sujet de monsieur de La Bédoyère, je trouvai Paris +encore tout ému de ses derniers moments. + +Lorsqu'en 1791, le comte et la comtesse de Chastellux avaient suivi +madame Victoire à Rome, deux de leurs cinq enfants (Henri et Georgine) +étaient restés en France où leur grand'mère les avait élevés dans la +retraite absolue d'un petit château de Normandie. À sa mort, Georgine +alla rejoindre, en Italie, ses parents qui bientôt revinrent à Paris. +Elle ne put jamais vaincre l'extrême timidité née de la solitude où +elle avait vécu jusqu'à dix-huit ans. Elle y avait connu Charles de La +Bédoyère; les terres de leurs mères se trouvaient situées dans le même +canton. La petite voisine inspira dès l'enfance une affection qu'elle +partagea. Elle devint très jolie et monsieur de La Bédoyère très +amoureux. Henry de Chastellux, dont il avait été le camarade de +collège, encouragea ce sentiment. Les La Bédoyère, dans l'espoir de +fixer leur fils, s'en réjouirent; les Chastellux y consentirent et, +peu de temps avant la Restauration, le mariage eut lieu. + +Charles de La Bédoyère faisait des dettes, aimait le jeu, les femmes, +et surtout la guerre. Du reste, il était bon enfant, spirituel, gai, +loyal, franc, généreux, promettait de se corriger de tous ses travers +et comptait de bonne foi y réussir. Tel qu'il était, Georgine +l'adorait; mais c'était à si petit bruit, elle était si craintive de +paraître et de se montrer qu'on pouvait vivre avec elle des mois +entiers sans découvrir ses sentiments. C'est sans comparaison la +personne la plus modestement retirée en elle-même que j'aie jamais +rencontrée. + +Au retour de Bonaparte, elle se désola du rôle que son mari avait +joué. Quoique à peine relevée de couches, elle quitta sa maison, se +réfugia chez ses parents et, lorsqu'il arriva à la suite de +l'Empereur, elle refusa de le voir. Les événements ayant amené une +prompte réaction, elle reprit ses relations avec lui dès qu'il fut +malheureux et chercha à dénaturer sa fortune pour lui procurer des +moyens d'évasion. Elle comptait le rejoindre avec leur enfant. Je +crois que c'est pour compléter ces arrangements qu'il revint à Paris +où il fut arrêté. + +Aussitôt, cette femme si timide devint une héroïne. Les visites, les +prières, les supplications, les importunités, rien ne lui coûtait. +Elle alla solliciter sa famille d'employer son crédit, de lui prêter +son assistance; personne ne voulut l'accompagner ni faire aucune +démarche. Privée de tout secours, elle ne s'abandonna pas elle-même. +Elle heurta à toutes les portes, força celles qu'on refusait de lui +ouvrir, parvint jusqu'à madame la duchesse d'Angoulême sans pouvoir +l'attendrir, et déploya partout un courage de lion. + +Ayant tout épuisé, elle eut recours à madame de Krüdener. Cette +dernière visite lui ayant offert un faible rayon d'espoir, la pauvre +jeune mère, portant son enfant dans ses bras, courut à l'abbaye pour +le communiquer à son mari. Elle trouva la place encombrée de monde: un +fiacre environné de troupes était arrêté devant la porte de la prison; +un homme y montait. Un cri affreux se fit entendre; elle avait reconnu +monsieur de La Bédoyère. La scène n'était que trop expliquée. L'enfant +tomba de ses mains; elle se précipita dans la fatale voiture, et +perdit connaissance. Charles la reçut dans ses bras, l'embrassa +tendrement, la remit aux soins d'un serviteur fidèle qui, déjà, +s'était emparé de l'enfant et, profitant de son évanouissement, fit +fermer la portière de la voiture. Sa fin ne démentit pas le courage +qu'il avait souvent montré sur les champs de bataille. Madame de La +Bédoyère fut ramenée chez elle sans avoir repris le sentiment de sa +misère. + +À dater de ce moment, elle est rentrée dans sa timidité native. +Pendant longtemps elle a refusé de voir sa famille. Elle ne lui +pardonnait pas son cruel stoïcisme. + +Vingt années se sont écoulées au moment où j'écris, et sa tristesse ne +s'est pas démentie un seul jour. En revanche, ses sentiments +royalistes se sont exaltés jusqu'à la passion. Le sang de la victime +sacrifiée à la Restauration lui a semblé un holocauste qui devait en +assurer la durée et la gloire. Elle a élevé son fils dans ces idées; +pour elle, la légitimité est une religion. + +J'ai déjà dit avec quelle pacifique lenteur son frère Henry avait +habitude de voyager. Je ne sais où il se trouvait lors de la +catastrophe. Mais son absence ayant permis à Georgine d'espérer qu'il +l'aurait assistée dans ces affreux moments, s'il avait été à Paris, +elle avait reporté sur lui toute la tendresse qui n'était pas absorbée +par son fils et sa douleur. Ce n'est qu'au mariage d'Henry avec +mademoiselle de Duras (à l'occasion duquel il prit le nom de duc de +Rauzan) qu'elle consentit à revoir sa famille. Elle a toujours vécu +dans la retraite la plus austère. + +Le nom de madame de Krüdener s'est trouvé tout à l'heure sous ma +plume; mes rapports avec elle ne sont venus qu'un peu plus tard, mais +je puis aussi bien les rapporter ici. + +Je fus menée chez elle par madame Récamier. Je trouvai une femme d'une +cinquantaine d'années qui avait dû être extrêmement jolie. Elle était +maigre, pâle; sa figure portait la trace des passions; ses yeux +étaient caves mais très beaux, son regard plein d'expression. Elle +avait cette voix sonore, douce, flexible, timbrée, un des plus grands +charmes des femmes du Nord. Ses cheveux gris, sans aucune frisure et +partagés sur le front, étaient peignés avec une extrême propreté. Sa +robe noire, sans ornement, n'excluait cependant pas l'idée d'une +certaine recherche. Elle habitait un grand et bel appartement dans un +hôtel de la rue du Faubourg-Saint-Honoré. Les glaces, les décorations, +les ornements de toute espèce, les meubles, tout était recouvert de +toile grise; les pendules elles-mêmes étaient enveloppées de housses +qui ne laissaient voir que le cadran. Le jardin s'étendait jusqu'aux +Champs-Élysées; c'était par là que l'empereur Alexandre, logé à +l'Élysée-Bourbon, se rendait chez madame de Krüdener à toutes les +heures du jour et de la nuit. + +Notre arrivée avait interrompu une espèce de leçon qu'elle faisait à +cinq ou six personnes. Après les politesses d'usage qu'elle nous +adressa avec aisance et toutes les formes usitées dans le grand monde, +elle la continua. Elle parlait sur la foi. L'expression de ses yeux et +le son de sa voix changèrent seuls lorsqu'elle reprit son discours. Je +fus émerveillée de l'abondance, de la facilité, de l'élégance de son +improvisation. Son regard avait tout à la fois l'air vague et inspiré. +Au bout d'une heure et demie, elle cessa de parler, ses yeux se +fermèrent, elle sembla tomber dans une sorte d'anéantissement; les +adeptes m'avertirent que c'était le signal de la retraite. J'avais été +assez intéressée. Cependant je ne comptais pas assister à une seconde +représentation. Elles étaient à jour fixe. Je crus convenable d'en +choisir un autre pour laisser mon nom à la porte de madame de +Krüdener. À ma surprise, je fus admise, elle était seule. + +«Je vous attendais, me dit-elle, _la voix_ m'avait annoncé votre +visite; j'espère de vous, mais pourtant ... j'ai été trompée si +souvent!!» + +Elle tomba dans un silence que je ne cherchai pas à rompre, ne sachant +pas quel ton adopter. Elle reprit enfin et me dit que _la voix_ +l'avait prévenue qu'elle aurait dans la ligne des _prophétesses_ une +successeur qu'elle formerait et qui était destinée à aller plus près +qu'elle de la divinité; car elle ne faisait qu'_entendre_, et celle-là +_verrait_! + +_La voix_ lui avait annoncé que cette prédestinée devait être une +femme ayant conservé dans le grand monde des moeurs pures. Madame de +Krüdener la rencontrerait au moment où elle s'y attendrait le moins et +sans qu'aucun précédent eût préparé leur liaison. Ses rêves, qu'elle +n'osait appeler des visions (car, hélas! elle n'était pas appelée à +_voir_) la lui avaient représentée sous quelques-uns de mes traits. Je +me défendis avec une modestie très sincère d'être appelée à tant de +gloire. Elle plaida ma cause vis-à-vis de moi-même avec la chaleur la +plus entraînante et de manière à me toucher au point que mes yeux se +remplirent de larmes. Elle crut avoir acquis un disciple, si ce n'est +un successeur, et m'engagea fort à revenir souvent la voir. Pendant +cette matinée, car sa fascination me retint plusieurs heures, elle me +raconta comment elle se trouvait à Paris. + +Dans le courant de mai 1815, elle se rendait au sud de l'Italie où son +fils l'attendait. Entre Bologne et Sienne, les souffrances qu'elle +ressentit l'avertirent qu'elle s'éloignait de la route qu'il lui +appartenait de suivre. Après s'être débattue toute une nuit contre +cette vive contrariété, elle se résigna et revint sur ses pas. Le +bien-être immédiat qu'elle éprouva lui indiqua qu'elle était dans la +bonne voie. Il continua jusqu'à Modène, mais quelques lieues faites +sur la route de Turin lui rendirent ses anxiétés; elles cédèrent dès +qu'elle se dirigea sur Milan. + +En arrivant dans cette ville, elle apprit qu'un cousin, son camarade +d'enfance, aide de camp de l'empereur Alexandre, était tombé +dangereusement malade en Allemagne. Voilà la volonté de _la voix_ +expliquée; sans doute elle est destinée à porter la lumière dans cette +âme, à consoler cet ami souffrant. Elle franchit le Tyrol, encouragée +par les sensations les plus douces. Elle se rend à Heidelberg où se +trouvaient les souverains alliés; son cousin était resté malade dans +une autre ville. Elle s'informe du lieu et partie lendemain matin +n'ayant vu personne. + +Mais à peine a-t-elle quitté Heidelberg que son malaise se renouvelle +et plus violemment que jamais. Elle cède enfin et, au bout de quelques +postes, elle reprend la route de Heidelberg. La tranquillité renaît en +elle; il lui devient impossible de douter que sa mission ne soit pour +ce lieu; elle ne la devine pas encore. L'empereur Alexandre va faire +une course de quelques jours et le tourment qu'elle éprouve pendant +son absence lui indique à qui elle est appelée à faire voir la +lumière. Elle se débat vainement contre la volonté de _la voix_; elle +prie, elle jeûne, elle implore que ce calice s'éloigne d'elle: _la +voix_ est impitoyable, il faut obéir. + +La comtesse de Krüdener ne me raconta pas par quel moyen elle était +arrivée dans l'intimité de l'Empereur, mais elle y était parvenue. +Elle avait inventé pour lui une nouvelle forme d'adulation. Il était +blasé sur celles qui le représentaient comme le premier potentat de la +terre, l'Agamemnon des rois, etc., aussi ne lui parla-t-elle pas de sa +puissance mondaine, mais de la puissance mystique de ses prières. La +pureté de son âme leur prêtait une force qu'aucun autre mortel ne +pouvait atteindre, car aucun n'avait à résister à tant de séductions. +En les surmontant, il se montrait l'homme le plus vertueux et +conséquemment le plus puissant auprès de Dieu. C'est à l'aide de cette +habile flatterie qu'elle le conduisait à sa volonté. Elle le faisait +prier pour elle, pour lui, pour la Russie, pour la France. Elle le +faisait jeûner, donner des aumônes, s'imposer des privations, renoncer +à tous ses goûts. Elle obtenait tout de lui dans l'espoir d'accroître +son crédit dans le ciel. Elle indiquait plutôt qu'elle n'exprimait, +que _la voix_ était Jésus-Christ. Elle ne l'appelait jamais que _la +voix_ et avec des torrents de larmes elle avouait que les erreurs de +sa jeunesse lui interdisaient à jamais l'espoir de _voir_. Il est +impossible de dire avec quelle onction elle peignait le sort de celle +appelée à _voir_! + +Sans doute, en lisant cette froide rédaction, on dira: c'était une +folle ou bien une intrigante. Peut-être la personne qui portera ce +jugement aurait-elle été sous le charme de cette brillante +enthousiaste. Quant à moi, peu disposée à me passionner, je me méfiai +assez de l'empire qu'elle pouvait exercer pour n'y plus retourner que +de loin en loin et ses jours de réception; elle y était moins +séduisante que dans le tête-à-tête. + +J'ai quelquefois pensé que monsieur de Talleyrand, se sentant trop +brouillé avec l'empereur Alexandre pour espérer reprendre une +influence personnelle sur lui, avait trouvé ce moyen d'en exercer. Il +est certain que la comtesse de Krüdener était très favorable à la +France pendent cette triste époque de 1815; et, quand elle avait fait +passer plusieurs heures en prières à l'empereur Alexandre pour qu'un +nuage découvert par elle sur l'étoile de la France s'en éloignât, +quand elle lui avait demandé d'employer à cette oeuvre la force de sa +médiation dans le ciel, quand elle lui avait assuré que _la voix_ +l'annonçait exaucé, il était bien probable que si, à la conférence du +lendemain, quelque article bien désastreux pour la France était +réclamé par les autres puissances, l'Empereur, venant au secours du +suppliant, appuierait ses prières mystiques du poids de sa grandeur +terrestre. + +Ce n'était pas exclusivement pour les affaires publiques que madame de +Krüdener employait Alexandre. Voici ce qui arriva au sujet de monsieur +de La Bédoyère. Sa jeune femme, comme je l'ai dit, vint supplier la +comtesse de faire demander sa grâce par l'empereur Alexandre. Elle +l'accueillit avec autant de bienveillance que d'émotion et promit tout +ce qui lui serait _permis_. En conséquence, elle s'enferma dans son +oratoire. L'heure se passait; l'Empereur la trouva en larmes et dans +un état affreux. Elle venait de livrer un long combat à _la voix_ sans +en obtenir la permission de présenter la requête à l'Empereur. Il ne +devait prendre aucun parti dans cette affaire, hélas! Et la sentence +était d'autant plus rigoureuse que l'âme de monsieur de La Bédoyère +n'était pas en état de grâce. L'exécution eut lieu. + +Alors, madame de Krüdener persuada à l'Empereur qu'il lui restait un +grand devoir à remplir. Il fallait employer en faveur de ce +malheureux, qu'il avait fait le sacrifice d'abandonner aux vengeances +humaines, l'influence de sa puissante protection près de Dieu. Elle le +retint huit heures d'horloge dans son oratoire, priant, agenouillé sur +le marbre. Elle le congédia à deux heures du matin; à huit, un billet +d'elle lui apprenait que _la voix_ lui avait annoncé que les voeux de +l'Empereur étaient exaucés. Elle écrivit en même temps à la désolée +madame de La Bédoyère, qu'après avoir passé quelques heures en +purgatoire, son mari devait à l'intercession des prières de l'Empereur +une excellente place en paradis, qu'elle avait la satisfaction de +pouvoir le lui affirmer, bien persuadée que c'était le meilleur +soulagement à sa douleur. + +J'avais eu connaissance de cette lettre et du transport de douleur, +poussé presque jusqu'à la fureur, qu'elle avait causé à Georgine. +J'interrogeai avec réticence madame de Krüdener à ce sujet; elle +l'aborda franchement et me raconta tout ce que je viens de répéter. + +Je me rappelle une scène assez comique dont je fus témoin chez elle. +Nous nous y trouvâmes sept ou huit personnes réunies un matin. Elle +nous parlait, de son ton inspiré, des vertus surnaturelles de +l'empereur Alexandre et elle vantait beaucoup le courage avec lequel +il renonçait à son intimité avec madame de Narishkine, sacrifiant +ainsi à ses devoirs ses sentiments les plus chers et une liaison de +seize années. + +«Hélas! s'écria Elzéar de Sabran (avec une expression de componction +inimitable), hélas! quelquefois, en ce genre, on renonce plus +facilement à une liaison de seize années qu'à une de seize journées!» + +Nous partîmes tous d'un éclat de rire, et madame de Krüdener nous en +donna l'exemple; mais bientôt, reprenant son rôle, elle se retira au +bout de la chambre comme pour faire excuse à _la voix_ de cette +incongruité. + +Quel que fût le motif qui dirigeât madame de Krüdener (et pour moi je +la crois enthousiaste de bonne foi) elle était parvenue à jouer un +rôle très important. Après avoir protégé la France dans tout le cours +des négociations pour la paix, elle a été la véritable promotrice de +la Sainte-Alliance. Elle a accompagné l'Empereur au fameux camp de +Vertus, et la déclaration que les souverains y ont signée, appelée dès +lors le pacte de la Sainte-Alliance, a été rédigée par Bergasse, autre +illuminé dans le même genre, sous ses yeux et par ses ordres. Les +russes et les entours de l'Empereur étaient fort contrariés du +ridicule qui s'attachait à ses rapports avec madame de Krüdener, et le +comte de Nesselrode me reprocha, avec une sorte d'impatience, d'avoir +été chez cette intrigante, comme il la qualifiait. + +Au nombre de ses adeptes les plus ardents semblait être Benjamin +Constant. Je dis _semblait_, parce qu'il a toujours été fort difficile +de découvrir les véritables motifs des actions de monsieur Constant. +Elle le faisait jeûner, prier, l'accablait d'austérités, au point que +sa santé s'en ressentit et qu'il était horriblement changé. Sur la +remarqué qui lui en fut faite, madame de Krüdener répondit qu'il lui +était bon de souffrir, car il avait beaucoup à expier, mais que le +temps de sa probation avançait. Je ne sais si c'est précisément _la +voix_ que Benjamin cherchait à se concilier, ou s'il voulait s'assurer +la protection spéciale de l'Empereur, car à cette époque sa position +en France était si fausse qu'il pensait à s'expatrier. + +Madame Récamier avait trouvé dans son exil la fontaine de Jouvence. +Elle était revenue d'Italie, en 1814, presque aussi belle et beaucoup +plus aimable que dans sa première jeunesse. Benjamin Constant la +voyait familièrement depuis nombre d'années, mais tout à coup il +s'enflamma pour elle d'une passion extravagante. J'ai déjà dit +qu'elle avait toujours un peu de sympathie et beaucoup de +reconnaissance pour tous les hommes amoureux d'elle. Benjamin puisa +amplement dans ce fonds général. Elle l'écoutait, le plaignait, +s'affligeait avec lui de ne pouvoir partager un sentiment si +éloquemment exprimé. + +Il était à l'apogée de cette frénésie au moment du retour de Napoléon. +Madame Récamier en fut accablée; elle craignait de nouvelles +persécutions. Benjamin, trop enthousiaste pour ne pas adopter +l'impression de la femme dont il était épris, écrivit, sous cette +influence, une diatribe pleine de verve et de talent contre +l'Empereur. Il y annonçait son hostilité éternelle. Elle fut imprimée +dans le _Moniteur_ du 19 mars. Louis XVIII abandonna la capitale dans +la nuit. + +Quand le pauvre Benjamin apprit cette nouvelle, la terreur s'empara de +son coeur qui n'était pas si haut placé que son esprit. Il courut à la +poste: point de chevaux; les diligences, les malles-postes, tout était +plein; aucun moyen de s'éloigner de Paris. Il alla se cacher dans un +réduit qu'il espérait introuvable. Qu'on juge de son effroi lorsque, +le lendemain, on vint le chercher de la part de Fouché. Il se laisse +conduire plus mort que vif. Fouché le reçoit très poliment et lui dit +que l'Empereur veut le voir sur-le-champ. Cela lui paraît étrange; +cependant il se sent un peu rassuré. Il arrive aux Tuileries, toutes +les portes tombent devant lui. + +L'Empereur l'accoste de la mine la plus gracieuse, le fait asseoir et +entame la conversation en lui assurant que l'expérience n'a pas été +chose vaine pour lui. Pendant les longues veilles de l'île d'Elbe, il +a beaucoup réfléchi à sa situation et aux besoins de l'époque; +évidemment les hommes réclament des institutions libérales. Le tort de +son administration a été de trop négliger les publicistes comme +monsieur Constant. Il faut à l'Empire une constitution et il +s'adresse à ses hautes lumières pour la rédiger. + +Benjamin, passant en une demi-heure de la crainte d'un cachot à la +joie d'être appelé à faire le petit Solon et à voir ainsi s'accomplir +le rêve de toute sa vie, pensa se trouver mal d'émotion. La peur et la +vanité s'étaient partagé son coeur; la vanité y demeura souveraine. Il +fut transporté d'admiration pour le grand Empereur qui rendait si +ample justice au mérite de Benjamin Constant; et l'auteur de l'article +du _Moniteur_ du 19 était, le 22, conseiller d'État et prôneur en +titre de Bonaparte. + +Il se présenta, un peu honteux, chez madame Récamier; elle n'était pas +femme à lui témoigner du mécontentement. Peut-être même fut-elle bien +aise de se trouver délivrée de la responsabilité qui aurait pesé sur +elle s'il avait été persécuté pour des opinions qui étaient +d'entraînement plus que de conviction. Les partis furent moins +charitables. Les libéraux ne pardonnèrent pas à Benjamin son hymne +pour les Bourbons et la légitimité, les impérialistes ses sarcasmes +contre Napoléon, les royalistes sa prompte palinodie du 19 au 21 mars +et le rôle qu'il joua à la fin des Cent-Jours lorsqu'il alla +solliciter des souverains étrangers un maître quelconque pourvu que ce +ne fût pas Louis XVIII. + +Toutes ces variations l'avaient fait tomber dans un mépris universel. +Il le sentait et s'en désolait. C'était dans cette disposition qu'il +s'était remis entre les mains de madame de Krüdener. Était-ce avec un +but mondain ou seulement pour donner le change à son imagination +malade? c'est ce que je n'oserais décider. Il allait encore chercher +des consolations auprès de madame Récamier; elle le traitait avec +douceur et bonté. Mais, au fond, il lui savait mauvais gré de +l'article inspiré par elle et cette circonstance avait été la crise de +sa grande passion. + +Je n'ai jamais connu personne qui sût, autant que madame Récamier, +compatir à tous les maux et tenir compte de ceux qui naissent, des +faiblesses humaines sans en éprouver d'irritation. Elle ne sait pas +plus mauvais gré à un homme vaniteux de se laisser aller à un acte +inconséquent, pas plus à un homme peureux de faire une lâcheté qu'à un +goutteux d'avoir la goutte, ou à un boiteux de ne pouvoir marcher +droit. Les infirmités morales lui inspirent autant et peut-être plus +de pitié que les infirmités physiques. Elle les soigne d'une main +légère et habile qui lui a concilié la vive et tendre reconnaissance +de bien des malheureux. On la ressent d'autant plus vivement que son +âme, aussi pure qu'élevée, ne puise cette indulgence que par la source +abondante de compassion placée par le ciel dans ce sein si noblement +féminin. + +Quelques semaines plus tard, Benjamin Constant conçut l'idée d'écrire +à Louis XVIII une lettre explicative de sa conduite; la tâche était +malaisée. Il arriva plein de cette pensée chez madame Récamier et l'en +entretint longuement: Le lendemain, il y avait du monde chez elle; +elle lui demanda très bas: + +«Votre lettre est-elle faite? + +--Oui. + +--En êtes-vous content? + +--Très content, je me suis presque persuadé moi-même.» + +Le Roi fut moins facile à convaincre. Je crois, sans en être sûre, que +cette lettre a été imprimée. Il n'y a que le parti royaliste, assez +bête pour tenir longtemps rigueur à un homme de talent. Au bout de peu +de mois, Benjamin Constant était un des chefs de l'opposition. + + + + +CHAPITRE VIII + + Exigences des étrangers en 1815. -- Dispositions de l'empereur + Alexandre au commencement de la campagne. -- Jolie réponse du + général Pozzo à Bernadotte. -- Conduite du duc de Wellington et + du général Pozzo. -- Étonnement de l'empereur Alexandre. -- + Séjour du Roi et des princes en Belgique. -- Énergie d'un soldat. + -- Obligeance du prince de Talleyrand. -- Le duc de Wellington + dépouille le musée. -- Le salon de la duchesse de Duras. -- Mort + d'Hombert de la Tour du Pin. -- Chambre dite introuvable. -- + Démission de monsieur de Talleyrand. -- Mon père est nommé + ambassadeur à Londres. -- Le duc de Richelieu. -- Révélation du + docteur Marshall. -- Visite au duc de Richelieu. -- Désobligeante + réception. -- Son excuse. + + +Je reviens à mon arrivée à Paris. Quelque disposée que je fusse à +partager la joie que causait le retour du Roi, elle était empoisonnée +par la présence des étrangers. Leur attitude y était bien plus hostile +que l'année précédente: vainqueurs de Napoléon en 1814, ils s'étaient +montrés généreux; alliés de Louis XVIII en 1815, ils poussèrent les +exigences jusqu'à l'insulte. + +La force et la prospérité de la France avaient excité leur surprise et +leur jalousie. Ils la croyaient épuisée par nos longues guerres. Ils +la virent, avec étonnement, surgir de ses calamités si belle et encore +si puissante qu'au congrès de Vienne monsieur de Talleyrand avait pu +lui faire jouer un rôle prépondérant. Les cabinets et les peuples s'en +étaient également émus et, l'occasion d'une nouvelle croisade contre +nous s'étant représentée, ils prétendaient bien en profiter. Mais +leur haine fut aveugle, car, s'ils voulaient abaisser la France, ils +voulaient en même temps consolider la Restauration. Or, les +humiliations de cette époque infligèrent au nouveau gouvernement une +flétrissure dont il ne s'est point relevé et qui a été un des motifs +de sa chute. La nation n'a jamais complètement pardonné à la famille +royale les souffrances imposées par ceux qu'elle appelait ses +_alliés_. Si on les avait qualifiés d'ennemis la rancune aurait été +moins vive et moins longue. + +Ce sentiment, fort excusable, était pourtant très injuste. Assurément +Louis XVIII ne trouvait aucune satisfaction à voir des canons +prussiens braqués sur le château des Tuileries. L'aspect des manteaux +blancs autrichiens, fermant l'entrée du Carrousel pendant qu'on +dépouillait l'Arc de Triomphe de ses ornements, ne lui souriait point. +Il ne lui était pas agréable qu'on vint, jusque dans ses appartements, +enlever les tableaux qui décoraient son palais. Mais il était forcé de +supporter ces avanies et de les dévorer en silence. D'autre part, +c'est à sa fermeté personnelle qu'on doit la conservation du pont +d'Iéna que Blücher voulait faire sauter, et celle de la colonne de la +place Vendôme que les Alliés voulaient abattre et se partager. Il fut +assisté dans cette dernière occurrence par l'empereur Alexandre. Ce +souverain toujours généreux, malgré son peu de goût pour la famille +royale et la velléité qu'il avait conçue au commencement de la +campagne de ne point l'assister à remonter sur le trône, employa +cependant son influence dans la coalition à adoucir les sacrifices +qu'on voulait nous imposer. + +Je n'ai jamais bien su quel avait été son projet lors de la bataille +de Waterloo. Peut-être n'en avait-il pas d'arrêté et se trouvait-il +dans ce vague dont Pozzo avait montré les inconvénients d'une manière +si piquante au prince royal de Suède en 1813. Quoique par là je +revienne sur mes pas, je veux rappeler cette circonstance. + +Pendant la campagne de Saxe, Pozzo et sir Charles Stewart avaient été +envoyés en qualité de commissaires russe et anglais à l'armée +suédoise. Les Alliés craignaient toujours un retour de Bernadotte en +faveur de l'Empereur Napoléon. Il se décida enfin à entrer en ligne et +prit part à la bataille de Leipsig; la déroute de l'armée française +fut complète. Aussitôt l'esprit gascon de Bernadotte se mit à battre +les buissons et à rêver le trône de France pour lui-même. Il entama +une conversation avec Pozzo sur ce sujet: n'osant pas l'aborder de +front, il débuta par une longue théorie dont le résultat arrivait à +prouver que le trône devait appartenir au plus digne et la France +choisir son roi. + +«Je vous remercie, monseigneur, s'écria Pozzo. + +--Pourquoi, général? + +--Parce que ce sera moi! + +--Vous? + +--Sans doute; je me crois le plus digne. Et comment me prouvera-t-on +le contraire? En me tuant? D'autres se présenteront.... Laissez-nous +tranquilles avec votre _plus digne_! Le plus digne d'un trône est, +pour la paix du monde, celui qui y a le plus de droits.» + +Bernadotte n'osa pas pousser plus loin la conversation mais ne l'a +jamais pardonnée à Pozzo. + +Sous une autre forme, celui-ci donna la même leçon à son impérial +maître en 1815. En apprenant la victoire de Waterloo, l'empereur +Alexandre enjoignit au général Pozzo, qui se trouvait auprès du duc de +Wellington, de s'opposer à la marche de l'armée et de chercher à +gagner du temps afin que les anglais n'entrassent pas en France avant +que les armées austro-russe et prussienne se trouvassent en ligne. +Selon lui, Louis XVIII devait attendre en Belgique la décision de son +sort. + +À la réception de cette dépêche, Pozzo éprouva le plus cruel embarras. +Il savait la malveillance de l'Empereur pour la maison de Bourbon. +Elle se trouvait encore accrue par la découverte d'un projet +d'alliance, entre la France, l'Angleterre et l'Autriche, conclu +pendant le congrès de Vienne par monsieur de Talleyrand dans des vues +hostiles à la Russie. + +La copie de ce traité, oubliée dans le cabinet du Roi, avait été +envoyée par monsieur de Caulaincourt à l'empereur Alexandre pendant +les Cent-Jours. Il n'y avait pas attaché grande importance, croyant +que c'était une invention de Napoléon pour le détacher de l'alliance; +mais une seconde copie du traité ayant été trouvée dans les papiers +enlevés à monsieur de Reinhard, il ne put conserver de doutes, et +cette nouvelle cause de mécontentement s'étant jointe à tout ce qu'il +reprochait dès l'année précédente au Roi, il était peu enclin à +souhaiter son rétablissement. Aussi n'avait-il pas témoigné de +répugnance à écouter les négociateurs envoyés de Paris, et il était +difficile de prévoir ce qui pourrait en résulter. + +Pozzo n'était _brin Russe_ et avait grand envie de s'arranger en +France une patrie à son goût, en y conservant un souverain qui lui +avait des obligations personnelles. Il hésita quelque peu, puis alla +trouver le duc de Wellington: + +«Je viens vous confier le soin de ma tête, lui dit-il; voilà la +dépêche que j'ai reçue, voici la réponse que vous y avez faite.» + +Il lui lut ce qu'il mandait à l'Empereur des dispositions du duc de +Wellington qui persistait à avancer immédiatement sur Paris et à +conduire Louis XVIII avec lui. + +«Voulez-vous, ajouta-t-il, avoir fait cette réponse et tenir cette +conduite, malgré les objections que je suis censé vous adresser?» + +Le duc lui tendit la main. + +«Comptez sur moi; la conférence a eu lieu précisément comme vous la +rapportez. + +--Alors, reprit Pozzo, il n'y a pas un moment à perdre, il faut agir +en conséquence.» + +Personne ne fut mis dans la confidence. Les petites intrigues +s'agitèrent autour du Roi. Monsieur de Talleyrand bouda. Il avait un +autre plan qui avait des côtés spécieux, mais dont le but principal +était de se tenir personnellement éloigné de l'empereur Alexandre. Il +ne savait pas la prise des papiers de monsieur Reinhard, mais il +craignait toujours quelque indiscrétion. Pozzo ne se fiait pas assez à +lui pour lui raconter la véritable situation des affaires. Le duc le +décida à rejoindre le Roi qui, de son côté, consentit à se séparer de +monsieur de Blacas. + +On arriva à Paris à tire d'aile et le Roi fut bombardé à l'improviste +dans le palais des Tuileries, selon l'expression pittoresque de Pozzo +quand il fait ce récit. + +À peine ce but atteint, il se jette dans une calèche et court +au-devant de l'Empereur. Ses logements étaient faits à Bondy; Pozzo +brûle l'étape et continue sa route. Il trouve l'Empereur à quelques +lieues au delà: il est venu lui apprendre que Paris est soumis et le +palais de l'Élysée prêt à le recevoir. L'Empereur le fait monter dans +sa voiture. Pozzo lui fait un tableau animé de la bataille de +Waterloo, donne une grande importance à la manoeuvre de Blücher, +raconte l'entrée en France, la facilité de la marche, la cordialité de +la réception, l'impossibilité de s'arrêter quand il n'y a pas +d'obstacles, et enfin le parti pris par le duc d'occuper Paris. + +L'Empereur écoutait avec intérêt. + +«Maintenant, dit-il, il s'agit de prendre un parti sur la situation +politique. Où avez-vous laissé le Roi? + +--Aux Tuileries, Sire, où il a été accueilli avec des transports +universels. + +--Comment Louis XVIII est à Paris! Apparemment que Dieu en a ainsi +ordonné. Ce qui est fait est fait, il n'y a plus à s'en préoccuper; +peut-être est-ce pour le mieux.» + +On comprend combien cette résignation mystique soulagea l'ambassadeur. +Malgré la confiance absolue qu'il avait dans la loyauté du duc de +Wellington, il ne laissait pas que d'être fort tourmenté de la façon +dont l'Empereur prendrait les événements; car, tout libéral qu'était +l'autocrate, il n'oubliait pas toujours ses possessions de Sibérie +lorsqu'il se croyait mal servi. + +L'Empereur continua sa route et vint coucher à l'Élysée. Il ne +conserva de mécontentement que contre monsieur de Talleyrand et +monsieur de Metternich. L'autrichien est parvenu à en triompher; le +français y succomba peu après. + +Mon oncle Édouard Dillon avait accompagné le Roi en Belgique. Il me +raconta toutes les misères du départ, du voyage et du séjour à +l'étranger. Monsieur et son fils, le duc de Berry, avaient laissé dans +les boues d'Artois le peu de considération militaire que la pieuse +discrétion des émigrés aurait voulu leur conserver. La maison du Roi +avait été congédiée à Béthune avec une incurie et une dureté inouïes; +plusieurs de ses membres cependant avaient trouvé le moyen de franchir +la frontière. Ils étaient venus à leurs frais et volontairement à Gand +former une garde au Roi qui recevait leurs services avec aussi peu +d'attention qu'aux Tuileries. + +Monsieur de Bartillat, officier des gardes du corps, m'a dit qu'il +avait été à Gand, qu'il y avait commandé un assez grand nombre des +gardes de sa compagnie, réunis de pur zèle, sans que jamais ni lui ni +eux eussent obtenu une parole du Roi, ni pu deviner qu'ils étaient +remarqués. Je crois que les princes craignaient de se compromettre, +vis-à-vis de leurs partisans et de prendre des engagements, dans le +cas où la nouvelle émigration se prolongerait. + +Parlerai-je de ce camp d'Alost, commandé par monsieur le duc de Berry, +et si déplorablement levé au moment où la bataille de Waterloo était +engagée? Le duc de Wellington s'en expliqua cruellement et +publiquement vis-à-vis du prince auquel il reprochait la rupture d'un +pont. + +Monsieur le duc de Berry s'excusa sur des rapports erronés qui lui +faisaient croire la bataille perdue. + +«Raison de plus, monseigneur; quand on se sauve il ne faut pas rendre +impossible la marche de braves gens qui peuvent être obligés de faire +une retraite honorable!» + +J'aime mieux raconter la farouche énergie d'un soldat. Édouard Dillon +avait été chargé par le Roi, après la bataille de Waterloo, de porter +des secours aux blessés français recueillis dans les hôpitaux de +Bruxelles. Il arriva près d'un lit où on venait de faire l'amputation +du bras à un sous-officier de la garde impériale. Pour réponse à ses +offres, il lui jeta le membre sanglant qu'on venait de couper. + +«Va dire à celui qui t'envoie que j'en ai encore un au service de +l'Empereur.» + +L'un de mes premiers soins, en arrivant à Paris, avait été d'aller +chez monsieur de Talleyrand. J'étais chargée par mon père de lui +expliquer très en détail la situation pénible où se trouvaient les +français en Piémont. Je m'en acquittai assez mal; je n'ai jamais été à +mon aise avec monsieur de Talleyrand. Il m'accueillit pourtant très +gracieusement et, lorsque je lui annonçai que, vers la fin du mois, je +prendrais ses ordres pour Turin, il m'engagea à ne pas presser mes +paquets. Je compris qu'il s'agissait d'une nouvelle destination pour +mon père, mais je n'osai pas m'en informer. + +J'ai toujours eu une extrême timidité vis-à-vis des gens en place, et +je ne puis les supporter que lorsque j'ai la certitude morale de +n'avoir jamais rien à leur demander. Tant que mon père était employé, +je me trouvais dans une sorte de dépendance qui m'était pénible +vis-à-vis d'eux, malgré la bienveillance qu'ils me témoignaient. + +Notre héros, le duc de Wellington, se fit l'exécuteur des spoliations +matérielles imposées par les Alliés. Sous prétexte que les anglais +n'avaient rien à réclamer en ce genre, il trouva généreux d'aller de +ses mains triomphantes décrocher les tableaux de nos musées. Ceci ne +doit pas être pris comme une forme de rhétorique, c'est le récit d'un +fait. On l'a vu sur une échelle, donnant lui-même l'exemple. Le jour +où l'on descendit les chevaux de Venise de dessus l'arc du Carrousel, +il passa la matinée perché sur le monument, vis-à-vis les fenêtres du +Roi, à surveiller ce travail. Le soir il assista à une petite fête +donnée par madame de Duras au roi de Prusse. Nous ne pouvions cacher +notre indignation; il s'en moquait et en faisait des plaisanteries. Il +avait tort pourtant; notre ressentiment était légitime et plus +politique que sa conduite. Les étrangers étaient présentés comme +alliés; ils avaient été accueillis comme tels; leurs procédés +retombaient sur la famille régnante. + +La conduite du duc donnait le signal aux impertinences des +sous-ordres. Le sang bout encore dans mes veines au propos que +j'entendis tenir à un certain vulgaire animal du nom de Mackenzie, +intendant ou, comme cela s'appelle en anglais, _payeur_ de l'armée. On +parlait sérieusement et tristement de la difficulté qu'éprouverait la +France à acquitter les énormes charges imposées par les étrangers. + +«Ah bah, reprit-il avec un gros rire, on crie un peu puis cela +s'arrange. Je viens de Strasbourg; j'y ai passé le jour même où le +général prussien avait frappé une contribution qu'on disait énorme, on +avait payé. Eh bien! tout le monde dînait.» + +Je l'aurais tué d'un regard. + +Le duc de Duras, premier gentilhomme de la chambre, se trouvait +d'année (de toutes les places de la Cour, c'était la seule dont le +service ne se fit pas par trimestre); madame de Duras logeait aux +Tuileries. Liée avec elle d'ancienne date et n'ayant pas +d'établissement en ce moment, je passais ma vie chez elle. Sa +situation la forçait à recevoir de temps en temps beaucoup de monde, +mais journellement son salon n'était ouvert qu'à quelques habitués. On +y causait librement et plus raisonnablement qu'ailleurs. Probablement +les discours que nous tenions nous étonneraient maintenant. S'ils nous +étaient répétés, nous les trouverions extravagants, mais c'étaient les +plus sages du parti royaliste. + +Madame de Duras avait beaucoup plus de libéralisme que sa position ne +semblait en comporter. Elle admettait toutes les opinions et ne les +jugeait pas du haut de l'esprit de parti. Elle était même accessible à +celles des idées généreuses qui ne compromettaient pas trop sa +position de grande dame dont elle jouissait d'autant plus vivement +qu'elle l'avait attendue plus longtemps. + +Elle ne se consolait pas de l'exclusion donnée à monsieur de +Chateaubriand au retour de Gand. Son crédit l'y avait fait ministre de +l'intérieur du Roi fugitif, et elle ne comprenait pas comment le Roi +rétabli ne confirmait pas cette nomination. Il en résultait un vernis +d'opposition dans son langage dont je m'accommodais très bien. Sa +fille, la princesse de Talmont, ne partageait pas sa modération; son +exaltation était extrême, mais elle était si jeune et si jolie que ses +folies même avaient de la grâce. Elle avait épousé à quinze ans en +1813, le seul héritier de la maison de La Trémoïlle. Aussi Adrien de +Montmorency disait-il que c'étaient des noces historiques et que sa +grossesse serait un événement national. Les fastes du pays n'ont pas +eu à le recorder; monsieur de Talmont est mort en 1815 sans laisser +d'enfant. Le duc de Duras s'écriait le jour de l'enterrement: + +«Il est bien affreux de se trouver veuve à dix-sept ans quand on est +condamnée à ne pouvoir plus épouser qu'un prince souverain.» La +princesse de Talmont a dérogé à cette nécessité, mais c'est contre la +volonté de son père et même de sa mère. + +La mort du prince de Talmont n'avait été un chagrin pour personne, +mais notre coterie fut profondément affectée par la catastrophe +arrivée dans la famille La Tour du Pin. + +Hombert de La Tour du Pin-Gouvernet avait atteint l'âge de vingt-deux +ans. Il était fort bon enfant et assez distingué, quoique une +charmante figure et un peu de gâterie de ses parents lui donnassent +l'extérieur de quelque fatuité. Dans ce temps de désordre où on +_s'enrôlait dans les colonels_, suivant l'expression chagrine des +vieux militaires, Hombert avait été nommé, officier d'emblée et le +maréchal duc de Bellune l'avait pris pour aide de camp. On ne peut +nier que ces existences de faveur ne donnassent beaucoup d'humeur aux +camarades dont les grades avaient été acquis à la pointe de l'épée. + +Hombert eut une discussion sur l'ordre de service avec un de ceux-ci; +le jeune homme y mit un ton léger, l'autre fut un peu grognon; cela +n'alla pas très loin. Toutefois, par réflexion, Hombert conçut quelque +scrupule. Le lendemain matin, il entra chez son père et lui raconta +exactement ce qui s'était passé; seulement il eut soin, dans le récit, +de faire jouer son propre rôle par Donatien de Sesmaisons, un autre de +ses camarades. Il ajouta qu'il était chargé par lui de consulter son +père sur la convenance de donner suite à cette affaire. Monsieur de La +Tour du Pin l'écouta attentivement et lui répondit: + +«Ma foi, ce sont de ces choses qu'on ne se soucie guère de conseiller. + +--Vous pensez donc, mon père, qu'ils doivent se battre? + +--Cela n'est pas indispensable et, si Donatien avait servi, cela se +terminerait tout aussi bien par une poignée de main; mais il est tout +nouvellement dans l'armée, le capitaine a beaucoup fait la guerre; +vous savez la jalousie qui existe contre vous autres. À la place de +Donatien, je me battrais.» + +Hombert quitta la chambre de son père pour aller écrire un cartel. La +réponse ne se fit pas attendre. L'engagement était pris de se trouver +à midi au bois de Boulogne. + +Avant que la famille se réunit au déjeuner, Hombert annonça à son père +qu'il était témoin de Donatien. Son trouble était visible. Il combla +sa mère de caresses. Il insista pour qu'elle lui arrangeât elle-même +sa tasse de thé. Elle s'y prêta, en riant de cette exigence. Sa soeur +Cécile était dans l'habitude de le plaisanter sur l'importance qu'il +attachait à une certaine boucle de cheveux retombant sur son front; +elle entama cette taquinerie de famille: + +«Hé bien, Cécile, pour te prouver que ce n'est pas ce à quoi je tiens +le plus au monde, comme tu prétends, j'y renonce, je te la donne, +prends-la.» + +Cécile fit semblant de s'approcher avec des ciseaux. Hombert ne +sourcilla pas. Elle se contenta de lui baiser le front. + +«Va, mon bon Hombert, cela me ferait autant de peine qu'à toi.» + +Hombert se leva, la serra contre son coeur et s'éloigna pour cacher +son trouble. Madame de La Tour du Pin lui reprocha sa sensiblerie qui +les jetait tous dans la mélancolie. Monsieur de La Tour du Pin, +croyant être dans le secret d'Hombert, l'aidait à cacher son +agitation. Hombert sorti, Cécile trouva sur son panier à ouvrage la +boucle de cheveux, elle s'écria: + +«Ah! maman, décidément Hombert renonce à la fatuité, voyez quel beau +sacrifice! Au fond, j'en suis bien fâchée.» + +La mère et la fille échangèrent leurs regrets, mais sans concevoir +d'alarmes. Monsieur de La Tour du Pin, inquiet pour Donatien, alla se +promener dans les Champs-Élysées. Bientôt il aperçut ce même Donatien +dont les regards sinistres lui révélèrent un malheur. Hélas! c'était +lui qui était le témoin. Hombert avait reçu une balle au milieu du +front, à l'endroit même récemment ombragé par cette mèche de cheveux +devenue une si précieuse relique. Il était mort. Monsieur de La Tour +du Pin avait condamné son fils le matin. + +Le premier aide de camp du maréchal, homme de poids, avait voulu +arranger cette affaire sur le terrain; Hombert avait été récalcitrant. +Cependant les motifs de la querelle étaient si légers que +l'accommodement allait se faire, presque malgré lui, lorsqu'il se +servit malheureusement d'une expression de coterie en disant que +l'humeur de son adversaire lui avait paru _insensée_, tant il avait +peu l'intention d'offenser. Entendant, par le mot _insensée_, peu +rationnelle, l'antagoniste s'écria: + +«Quoi? vous m'appelez un insensé!» + +Hombert haussa les épaules. Deux minutes après, il avait cessé de +vivre. Monsieur de La Tour du Pin ne s'est jamais relevé d'un coup si +affreux. On peut même dire que sa raison en a été altérée. + +Je ne chercherai pas à peindre le désespoir de cette famille désolée; +nous partageâmes son chagrin, et le salon de madame de Duras, où elle +était dans la grande intimité, en fut longuement assombri. + +Les élections de 1815 se firent dans un sens purement royaliste; la +noblesse y siégeait en immense majorité. C'est la meilleure chance +qu'elle ait eue, depuis quarante ans, de reprendre quelque supériorité +en France. Si elle s'était montrée calme, raisonnable, généreuse, +éclairée, occupée des affaires du pays, protectrice de ses libertés, +en un mot, si elle avait joué le rôle qui appartenait à l'aristocratie +d'un gouvernement représentatif, dans ce moment où elle était +toute-puissante, on lui en aurait tenu compte et le trône aurait +trouvé un appui réel dans l'influence qu'elle pouvait exercer. Mais +cette Chambre, que dans les premiers temps le Roi qualifia +d'_introuvable_, se montra folle, exagérée, ignorante, passionnée, +réactionnaire, dominée par des intérêts de caste. On la vit hurlant +des vengeances et applaudissant les scènes sanglantes du Midi. La +gentilhommerie réussit à se faire détester à cette occasion, comme dix +ans plus tard elle a achevé sa déconsidération dans la honteuse +discussion sur l'indemnité des émigrés. + +Les députés, en arrivant, n'étaient pas encore montés au point +d'exagération où ils parvinrent depuis. Toutefois, Fouché tomba devant +leurs inimitiés, même avant l'ouverture de la session. Ils montrèrent +aussi de grandes répugnances pour monsieur de Talleyrand. Peut-être +aurait-il osé les affronter s'il avait été soutenu par la Cour. Mais +Monsieur se laissait dire tout haut par le duc de Fitzjames: «Hé bien, +monseigneur, le vilain boiteux va donc la danser?» et approuvait du +sourire ce langage contre un homme qui, deux fois en douze mois, avait +remis la maison de Bourbon sur le trône. + +De son côté, le roi Louis XVIII trouvait de si grands services bien +pesants et ressentait le sacrifice qu'il avait dû faire en éloignant +le comte de Blacas. Par-dessus tout, l'empereur Alexandre, de +protecteur zélé qu'il était de monsieur de Talleyrand en 1814, était +devenu son ennemi capital. Il céda devant tant d'obstacles réunis; il +offrit une démission qui fut acceptée avec plus d'empressement +peut-être qu'il n'avait compté. + +Le soir, j'allai chez lui; il s'approcha de moi, et me dit que le +dernier acte de son ministère avait été de nommer mon père à +l'ambassade de Londres. + +En effet, la nomination, quoique signée Richelieu, avait été faite par +monsieur de Talleyrand. Il la demandait au Roi dès 1814, mais le comte +de La Châtre avait été premier gentilhomme de Monsieur, comte de +Provence; il avait promesse de conserver cette place chez le Roi et, +comme il l'ennuyait à mourir, Sa Majesté Très Chrétienne aimait mieux +avoir un mauvais ambassadeur à Londres qu'un serviteur incommode aux +Tuileries. Il finit pourtant par céder. Malgré les immenses avantages +faits à monsieur de La Châtre nommé pair, duc, premier gentilhomme de +la chambre, avec une forte pension sur la Chambre des pairs et une +autre sur la liste civile, il conçut beaucoup d'humeur de ce rappel. + +Mon père reçut, avec sa nomination, une lettre du duc de Richelieu qui +le mandait à Paris. Il ne voulait cependant pas quitter Turin avant +que le sort de nos compatriotes ne fût définitivement fixé. Cette +affaire l'y retint quelques semaines. Ce fut dans cet intervalle que +je me trouvai dans des rapports fort désagréables avec monsieur de +Richelieu. + +Dès la première soirée que j'avais passée chez madame de Duras, j'y +vis entrer un grand homme d'une belle figure; ses cheveux gris +contrastaient avec un visage encore assez jeune. Il avait la vue très +basse et clignait les yeux avec une grimace qui rendait sa physionomie +peu obligeante. Il était en bottes et mal tenu avec une sorte +d'affectation, mais, sous ce costume, conservait l'air très grand +seigneur. Il se jeta sur un sopha, parla haut, d'une voix aigre et +glapissante. Un léger accent, des locutions et des formes un peu +étrangères me persuadèrent qu'il n'était pas français. Cependant son +langage et surtout les sentiments qu'il exprimait repoussaient cette +idée. Je le voyais familier avec tous mes amis. Je me perdais en +conjectures sur cet inconnu si intime: c'était le duc de Richelieu, +rentré en France depuis mon départ. + +L'impression qu'il m'a faite à cette première rencontre n'a jamais +varié. Ses formes m'ont toujours paru les plus désagréables, les plus +désobligeantes possibles. Son beau et noble caractère, sa capacité +réelle pour les affaires, son patriotisme éclairé lui ont acquis mon +suffrage, je dirais presque mon dévouement, mais c'était un succès +d'estime plus que de goût. + +Le docteur Marshall, dont j'ai déjà fait mention, arriva un matin chez +moi. Il m'apportait une lettre. Elle était destinée à Fouché, alors en +Belgique, et contenait, disait-il, non seulement des détails sur une +trame qui s'ourdissait contre le gouvernement du Roi, mais encore le +chiffre devant servir aux correspondances. Il ne voulait confier une +pièce si importante qu'à mon père et, en son absence, à moi. Ses pas +étaient suivis et, s'il s'approchait des Tuileries ou d'un ministère, +il aurait tout à craindre. + +Malgré le peu de succès de ses révélations (qui, pourtant, je crois, +lui avaient été bien payées) il voulait encore rendre ce service au +Roi, d'autant qu'il connaissait l'attachement que le prince régent lui +portait. Je le pressai en vain de s'adresser au duc de Duras; comme la +première fois, il s'y refusa formellement. «La lettre, me dit-il, +était cachetée de façon à réclamer l'adresse des plus habiles pour +l'ouvrir. J'en ferais ce que je voudrais, rien s'il me plaisait mieux; +il viendrait la reprendre le lendemain matin.» Il sortit, la laissant +sur ma table. + +Je me trouvai fort embarrassée avec cette pièce toute brûlante entre +les mains. Je la vois encore d'ici. Elle était assez grosse, sans +enveloppe quoiqu'elle contînt évidemment plus d'une feuille. Cachetée +d'un pain blanc sortant à moitié en dehors du papier sur lequel +étaient tracés à la plume trois J de cette façon: + +[Illustration.] + +Je savais l'importance attachée par mon père aux documents procurés +naguère par Marshall. Il n'y avait pas de conseil à demander dans une +occasion qui, avant tout, prescrivait le secret. Après mûre réflexion, +je pris mon parti. J'allai aux Tuileries; je fis prier le duc de Duras +de venir me parler; il descendit et monta dans ma voiture. Je lui +racontai ce qui était arrivé et lui donnai la lettre pour le Roi. + +Le Roi était à la promenade et ne rentrerait pas de plusieurs heures. +Il trouva plus simple que nous allassions la porter au duc de +Richelieu. J'y consentis. Le duc de Richelieu nous reçut plus que +froidement et me dit qu'il n'avait personne dans ses bureaux qui eût +l'habitude ni le talent d'ouvrir les lettres. Je me sentis courroucée. +Je lui répondis qu'apparemment ce talent-là ne se trouvait pas plus +facilement dans ma chambre, que ma responsabilité était à couvert, que +je n'avais pas cru pouvoir me dispenser de remettre ce document en +mains compétentes. Ce but était rempli et, lorsque l'homme qui n'avait +pas voulu être nommé viendrait le lendemain, je lui dirais qu'elle +était restée chez un ministre du Roi. Monsieur de Richelieu voulut me +la rendre; je me refusai à la reprendre et nous nous séparâmes +également mécontents l'un de l'autre. + +Deux heures après, monsieur d'Herbouville (directeur des postes à +cette époque) me rapporta cette lettre avec des hymnes de +reconnaissance; elle avait été ouverte et son importance reconnue. +Monsieur Decazes, ministre de la police, vint deux fois dans la soirée +sans me trouver. + +Le lendemain matin, ma femme de chambre, en entrant chez moi, me dit +que monsieur d'Herbouville attendait mon réveil; c'était pour me dire +combien les renseignements de la veille avaient fait naître le désir +de se mettre en rapport direct avec l'homme qui les avait procurés. +Monsieur Decazes me priait d'y employer tous les moyens. + +Marshall arriva à l'heure annoncée; je m'acquittai du message dont +j'étais chargée. Il fit de nombreuses difficultés et finit cependant +par indiquer un lieu où on pourrait le rencontrer _par hasard_. Je +crois que, par toutes ces précautions, il voulait augmenter le prix +soldé de ses révélations. Je ne l'ai jamais revu, mais je sais qu'il +a été longtemps aux gages de la police. + +Il avait une superbe figure, une élocution facile et tout à fait l'air +d'un _gentleman_. C'était, du reste, une véritable espèce. Je me +rappelle un trait de caractère qui me frappa. Il m'avait annoncé que +le cachet de la lettre serait fort examiné par la personne à laquelle +il devait la remettre. Lorsque je la lui rendis, il me fit remarquer +que la queue des J tracés sur le pain à cacheter en dehors du papier +avait été maculée par l'opération de l'ouverture. + +«Il me faudra, ajouta-t-il, avoir recourt aux grands moyens.» + +Je lui demandai quels ils étaient. + +«Je remettrai la lettre au grand jour, près d'une fenêtre, et je ne +quitterai pas la personne des yeux, tout en lui parlant d'autre chose, +que la lettre ne soit pas décachetée. Elle n'osera pas l'examiner +pendant que je la tiendrai de cette sorte en arrêt. Cela m'a toujours +réussi.» + +Ce honteux aveu d'une telle expérience me fit chair de poule et me +réconcilia presque avec la maussade brusquerie dont monsieur de +Richelieu m'avait accueillie la veille. Elle trouvait aussi son excuse +dans les abominables intrigues qui l'entouraient. Les noms ne +pouvaient avertir sa confiance, car, malheureusement, les délations +d'amateurs ne manquaient pas dans la classe supérieure; et, par excès +de zèle, on se faisait espion, parfois au service de ses passions, +parfois à celui de ses intérêts. + +Monsieur de Richelieu éprouvait pour ces viles actions ces haines +vigoureuses de l'homme de bien. Étranger à la société, il ne pouvait +apprécier les caractères. Il m'avait fait l'injustice de me ranger +dans la catégorie des femmes à trigauderies. J'en fus excessivement +froissée et me tins à distance de lui. De son côté, il fut éclairé et +fâché, je crois, de son injustice, mais il était trop timide et +n'avait pas assez d'usage du monde pour s'en expliquer franchement. +Nos relations se sont toujours senties de ce mauvais début. J'étais de +son parti à bride abattue, mais peu de ses amies et point de sa +coterie. Nous nous rencontrions tous les jours sans jamais nous +adresser la parole. + +Les formes acerbes du duc de Richelieu lui ont souvent valu des +ennemis politiques parmi les personnes, qu'on me passe cette fatuité, +moins raisonnables que moi. + + + + +CHAPITRE IX + + Nobles adieux de l'empereur Alexandre au duc de Richelieu. -- + Sentiments patriotiques du duc. -- Ridicules de monsieur de + Vaublanc. -- Arrivée de mon père à Paris. -- Procès du maréchal + Ney. -- Son exécution. -- Exaltation du parti royaliste. -- + Procès de monsieur de La Valette. -- Madame la duchesse + d'Angoulême s'engage à demander sa grâce. -- On l'en détourne. -- + Démarches faites par le duc de Raguse. -- Il fait entrer madame + de La Valette dans le palais. -- Sa disgrâce. -- Fureur du parti + royaliste à l'évasion de monsieur de La Valette. + + +Monsieur de Talleyrand s'est quelquefois vanté de s'être retiré pour +ne pas signer le cruel traité imposé à la France. Le fait est qu'il a +succombé sous les malveillances accumulées que j'ai déjà signalées. + +Monsieur de Richelieu était porté aux affaires par l'empereur +Alexandre, et, quelque dures qu'aient été les conditions qu'on nous a +fait subir, elles l'auraient été beaucoup plus avec tout autre +ministre. Aussitôt la nomination de monsieur de Richelieu, l'autocrate +s'était déclaré hautement le champion de la France. Aussi, lorsque à +son départ il distribua des présents aux divers diplomates, il envoya +à monsieur de Richelieu une vieille carte de France, servant à la +conférence et sur laquelle étaient tracées les nombreuses prétentions +territoriales élevées par les Alliés et que leurs représentants +comptaient bien exiger. Il y joignit un billet de sa main portant que +la confiance inspirée par monsieur de Richelieu avait seule évité ces +énormes sacrifices à sa patrie. Ce cadeau, ajoutait l'Empereur, lui +paraissait le seul digne de son noble caractère et celui que, sans +doute, il apprécierait le plus haut. Un tel don honore également le +souverain qui en conçoit la pensée et le ministre qui mérite de +l'inspirer. + +Malgré ce succès que monsieur de Richelieu n'était pas homme à +proclamer et qui n'a été su que longtemps après, son coeur vraiment +français saignait de ce terrible traité. Le son de voix avec lequel il +en fit lecture à la Chambre, le geste avec lequel il jeta le papier +sur la tribune après ce pénible devoir accompli sont devenus +historiques et ont commencé à réconcilier tout ce qui avait de l'âme +dans le pays à un choix qui d'abord apparaissait comme un peu trop +russe. + +Rien au monde n'était plus injuste; monsieur de Richelieu était +français, exclusivement français, nullement émigré et point du tout +plus aristocrate que les circonstances ne le permettaient. Il était, +dans le meilleur sens des deux termes, libéral et patriote. Pendant ce +premier ministère, il éprouvait l'inconvénient de ne point connaître +les personnes et, pour un ministre prépondérant, cela est tout aussi +nécessaire que de savoir les affaires. Cette ignorance lui fit +accepter sans opposition, un collègue donné par Monsieur. C'était +monsieur de Vaublanc. Il ne tarda pas à déployer une sottise si +délicieusement ridicule qu'il aurait fallu en pâmer de rire s'il +n'avait pas trouvé de l'appui chez les princes et dans la Chambre. +Toutes les absurdités étaient contagieuses dans ces parages. + +Monsieur de Vaublanc chercha promptement à fomenter une intrigue +contre monsieur de Richelieu; elle fut déjouée par le crédit des +étrangers. + +Ce fut vers ce temps que Monsieur donna à monsieur de Vaublanc un +grand cheval blanc. Il posait dessus, dans le jardin du ministère de +l'intérieur, pour la statue de Henri IV, personne, selon lui, ne se +tenant à cheval dans une égale perfection. Si ses prétentions +s'étaient bornées là, on s'en serait facilement accommodé; mais il les +réunissaient toutes, portées à une exagération sans exemple et +manifestées avec une inconvenance incroyable dans sa naïveté. + +Quoiqu'elle soit peu digne, même de la macédoine que j'écris, je ne +puis me refuser à rapporter une saillie qui a toujours eu le don de me +faire sourire. Le boeuf gras se trouva petit et maigre cette année; on +le remarquait devant madame de Puisieux: «Je le crois bien, +s'écria-t-elle, la pauvre bête aura trop souffert des sottises de son +neveu le Vaublanc.» + +C'est cette même madame de Puisieux qui, voyant monsieur de Bonnay, +d'une pâleur excessive, se verser un verre d'orgeat, l'arrêta en lui +disant: «Ah, malheureux; il allait boire son sang!» + +Si nous avions vécu dans un temps moins fécond en grands événements, +les mots de madame de Puisieux auraient autant de célébrité que ceux +de la fameuse madame de Cornuel. + +Mon père avait terminé; tant bien que mal, l'affaire relative aux +français domiciliés en Piémont, et remis, pour satisfaire au traité de +Paris, le reste de la Savoie au roi de Sardaigne. + +Le roi Louis XVIII en était aussi joyeux aux Tuileries qu'on pouvait +l'être à Turin. Son ambassadeur ne partageait pas cette satisfaction +et ce dernier acte de ses fonctions lui fut si désagréable qu'il +refusa, même avec un peu d'humeur, le grand cordon qui lui fut offert +à l'occasion de cette restitution. À la vérité, mon père espérait +alors l'ordre du Saint-Esprit et, si les préjugés de sa jeunesse le +lui faisaient désirer avec trop de vivacité, ils lui inspiraient, en +revanche, un grand dédain pour toutes les décorations étrangères. + +À son arrivée, monsieur de Richelieu le combla de marques de +confiance. Les préparatifs qu'il lui fallut faire pour se rendre à +Londres le retinrent assez longtemps pour avoir le malheur d'être +appelé à siéger au procès du maréchal Ney. + +Je ne prétends pas entrer dans le détail de cette déplorable affaire. +Elle nous tint dans un grand état d'anxiété. Pendant les derniers +jours du jugement, les pairs et tout ce qui leur appartenait reçurent +des lettres menaçantes. Il est à peu près reconnu que la pairie devait +condamner le maréchal. On a fort reproché au Roi de ne lui avoir pas +fait grâce. Je doute qu'il le pût; je doute aussi qu'il le voulût. + +Quand on juge les événements de cette nature à la distance des années, +on ne tient plus assez compte des impressions du moment. Tout le monde +avait eu peur, et rien n'est aussi cruel que la peur. Il régnait une +épidémie de vengeance. Je ne veux d'autre preuve de cette contagion +que les paroles du duc de Richelieu en envoyant ce procès à la Cour +des pairs. Puisque ce beau et noble caractère n'avait pu s'en +défendre, elle devait être bien générale, et je ne sais s'il était +possible de lui refuser la proie qu'elle réclamait, sans la pousser à +de plus grands excès. + +Nous avons vu plus tard un autre Roi s'interposer personnellement +entre les fureurs du peuple et les têtes qu'elles exigeaient. Mais +d'abord, ce Roi-là, selon moi, est un homme fort supérieur, et puis +les honnêtes gens de son parti appréciaient et encourageaient cette +modération. Il risquait une émeute populaire; sa vie pouvait y +succomber, mais non pas son pouvoir. + +En 1815, au contraire, c'était, il faut bien le dire, les honnêtes +gens du parti, les princes, les évêques, les Chambres, la Cour, aussi +bien que les étrangers, qui demandaient un exemple pour effrayer la +trahison. L'Europe disait: Vous n'avez pas le droit d'être généreux, +de faire de l'indulgence au prix de nos trésors et de notre sang. + +Le duc de Wellington l'a bien prouvé en refusant d'invoquer la +capitulation de Paris. La grâce du maréchal était dans ses mains, bien +plus que dans celles de Louis XVIII. Ajoutons que la peine de mort en +matière politique se présentait alors à tous les esprits comme de +droit naturel, et n'oublions pas que c'est à la douceur du +gouvernement de la Restauration que nous devons d'avoir vu croître et +se répandre aussi généralement les idées d'un libéralisme éclairé. + +Je ne prétends en aucune façon excuser la frénésie qui régnait à cette +époque. J'ai été aussi indignée alors que je le serais à présent de +voir des hommes de la société prodiguer libéralement leurs services +personnels pour garder le maréchal dans la chambre de sa prison, y +coucher, dans la crainte qu'il ne s'évadât, d'autres s'offrir +volontairement à le conduire au supplice, les gardes du corps +solliciter comme une faveur et obtenir comme récompense la permission +de revêtir l'uniforme de gendarme pour le garder plus étroitement et +ne lui laisser aucune chance de découvrir sur le visage d'un vieux +soldat un regard de sympathie. + +Tout cela est odieux, mais tout cela est vrai. Et je veux seulement +constater que, pour faire grâce au maréchal Ney, il fallait plus que +de la bonté, il fallait un grand courage. Or, le roi Louis XVIII +n'était assurément pas sanguinaire, mais il avait été trop +constamment, trop exclusivement prince pour faire entrer dans la +balance des intérêts la vie d'un homme comme d'un grand poids. + +Au reste, ce pauvre maréchal, dont on a fait un si triste holocauste +aux passions du moment et que d'autres passions ont pris soin depuis +d'entourer d'auréole, s'il avait vécu, n'aurait été pour les +impérialistes que le traître de Fontainebleau, le transfuge de +Waterloo, le dénonciateur de Napoléon. Aux yeux des royalistes, la +culpabilité de sa conduite était encore plus démontrée. + +Mais ses torts civils se sont effacés dans son sang et il n'est resté +dans la mémoire de tous que cette intrépidité militaire si souvent et +si récemment employée, avec une vigueur surhumaine, au service de la +patrie. La sagesse populaire a dit: «Il n'y a que les morts qui ne +reviennent pas.» J'établirais plus volontiers qu'en temps de +révolution les morts seuls reviennent. + +Je me souviens qu'un jour, pendant le procès, je dînais chez monsieur +de Vaublanc. Mon père arriva au premier service, sortant du Luxembourg +et annonçant un délai accordé à la demande des avocats du maréchal. +Monsieur sieur de Vaublanc se leva tout en pied, jeta sa serviette +contre la muraille en s'écriant: + +«Si messieurs les Pairs croient que je consentirai à être ministre +avec des corps qui montrent une telle faiblesse, ils se trompent bien. +Encore une pareille lâcheté et tous les honnêtes gens n'auront plus +qu'à se voiler le visage.» + +Il y avait trente personnes à table dont plusieurs députés, tous +faisaient chorus. Il ne s'agissait pourtant que d'un délai légal, +impossible à refuser à moins de s'ériger en chambre ardente. On +comprend quelle devait être l'exaltation des gens de parti lorsque +ceux qui dirigeaient le gouvernement étaient si cruellement +intempestifs. + +Mon père et moi échangeâmes notre indignation dès que nous fûmes +remontés en voiture; si nous l'avions exprimée dans la maison, on nous +aurait lapidés. Nous étions déjà classés au nombre des _gens mal +pensants_; mais ce n'est qu'après l'ordonnance du 5 septembre qu'il +fut constaté que je _pensais comme un cochon_. Ne riez pas, mes +neveux, c'est l'expression textuelle de fort grandes dames, et elles +la distribuaient largement. + +Je rencontrais partout le duc de Raguse, et surtout chez madame de +Duras où il venait familièrement. J'éprouvais contre lui quelques-unes +des préventions généralement établies et, sans avoir jamais aimé +Napoléon, je lui savais mauvais gré de l'avoir trahi. Les étrangers +bien informés de cette transaction furent les premiers à m'expliquer +combien la loyauté du maréchal avait été calomniée. Je remarquai, d'un +autre côté, à quel point, malgré les insultes dont l'abreuvait le +parti bonapartiste, il restait fidèle à ses anciens camarades. + +Il les soutenait toujours fortement et vivement dès qu'ils étaient +attaqués, les louait volontiers sans aucune réticence et se portait le +protecteur actif et zélé de tous ceux qu'on molestait. Cela commença à +m'adoucir en sa faveur et à me faire mieux goûter un esprit très +distingué et une conversation animée et variée, mérites qu'on ne +pouvait lui refuser. Le jour approchait où mon affection pour lui +devait éclore. + +Monsieur de La Valette, fort de son innocence et persuadé qu'aux +termes de la loi il n'avait rien à craindre, se constitua prisonnier. +Il aurait été acquitté sans un document dont voici la source: le vieux +monsieur Ferrand, directeur de la poste, avait été saisi d'une telle +terreur le jour du retour de l'Empereur qu'il n'osait plus rester ni +partir. Il demanda à monsieur de La Valette, son prédécesseur sous +l'Empereur, de lui signer un permis de chevaux de poste. Celui-ci s'en +défendit longtemps, enfin il céda aux larmes de madame Ferrand et, +pour calmer les terreurs du vieillard, il mit son nom au bas d'un +permis fait à celui de monsieur Ferrand, dans son cabinet, et entouré +de sa famille pleine de reconnaissance. + +C'est la seule preuve qu'on pût apporter qu'il eût repris ses +fonctions avant le terme que fixait la loi. Je suppose que la remise +de cette pièce aura beaucoup coûté à la famille Ferrand; j'avoue que +ce dévouement royaliste m'a toujours paru hideux. Monsieur de +Richelieu en fut indigné. Il avait d'ailleurs horreur des +persécutions, et, plus il s'aguerrissait aux affaires, plus il +s'éloignait des opinions de parti. Ne pouvant éviter le jugement de +monsieur de La Valette, il s'occupa d'obtenir sa grâce s'il était +condamné. + +De son côté, monsieur Pasquier, quoique naguère garde des sceaux, alla +témoigner vivement et consciencieusement en sa faveur. Monsieur de +Richelieu demanda sa grâce au Roi. Il lui répondit qu'il n'osait +s'exposer aux fureurs de sa famille mais que, si madame la duchesse +d'Angoulême consentait à dire un mot en ce sens, il la lui accorderait +avec empressement. Le duc de Richelieu se rendit chez Madame et, avec +un peu de peine, il obtint son consentement. Il fut convenu qu'elle +demanderait la grâce au Roi le lendemain après le déjeuner. Il en fut +prévenu. + +Lorsque le duc de Richelieu arriva chez le Roi, le lendemain, le +premier mot qu'il lui dit fut: + +«Hé bien! ma nièce ne m'a rien dit, vous aurez mal compris ses +paroles. + +--Non, Sire, Madame m'a promis positivement. + +--Voyez-la donc et tâchez d'obtenir la démarche, je l'attends si elle +veut venir.» + +Or, il s'était passé un immense événement dans le palais des +Tuileries; car, la veille au soir, on y avait manqué aux habitudes. +Chaque jour après avoir dîné chez le Roi, Monsieur descendait chez sa +belle-fille à huit heures; à neuf heures il retournait chez lui. +Monsieur le duc d'Angoulême allait se coucher et Madame passait chez +sa dame d'atour, madame de Choisy. C'était là où se réunissaient les +plus purs, c'est-à-dire les plus violents du parti royaliste. + +Le soir en question, Madame les trouva au grand complet. Ils avaient +eu vent du projet de grâce. Elle avoua être entrée dans ce complot, et +dit que son beau-père et son mari l'approuvaient. Aussitôt les cris, +les désespoirs éclatèrent. On lui montra les dangers de la couronne si +imminents après un pareil acte que, chose sans exemple, elle monta +dans la voiture d'une personne de ce sanhédrin et se rendit au +pavillon de Marsan où elle trouva Monsieur également chapitré par son +monde et fort disposé à revenir sur le consentement qui lui avait été +arraché. + +Il fut résolu que Madame ne ferait aucune démarche et que, si le +ministre et le Roi voulaient se déshonorer, du moins le reste de la +famille royale n'y tremperait pas. Voilà à quoi tenait le silence de +Madame. Monsieur de Richelieu obtint une audience, mais la trouva +inébranlable. Elle était trop engagée. C'est de ce moment qu'a daté +leur mutuelle répugnance l'un pour l'autre. + +Monsieur de Richelieu vint rendre compte au Roi. + +«Je l'avais prévu; ils sont implacables, dit le monarque en soupirant; +mais, si je les bravais, je n'aurais plus un instant de repos.» + +Tandis que ceci se passait chez les princes, on était venu demander au +duc de Raguse ce qu'il consentirait à faire en faveur de monsieur de +La Valette. «Tout ce qu'on voudra», avait-il répondu. Il se rendit +d'abord auprès du Roi, qui lui fit ce que lui-même appelait son +_visage de bois_, le laissa parler aussi longtemps qu'il voulut, sans +donner le moindre signe d'intérêt et le congédia sans avoir répondu +une parole. + +Le maréchal comprit que monsieur de La Valette était perdu. Ignorant +les démarches vainement tentées auprès de Madame, il n'espéra qu'en +elle. Il courut avertir madame de La Valette qu'il fallait avoir +recours à ce dernier moyen. Mais ce danger avait été prévu, tous les +accès lui étaient fermés; elle ne pouvait arriver jusqu'à la +princesse. + +Le maréchal, qui était de service comme major général de la garde, la +cacha dans son appartement et, pendant que le Roi et la famille royale +étaient à la messe, il força toutes les consignes et la fit entrer +dans la salle des Maréchaux par où on ne pouvait éviter de repasser. +Madame de La Valette se jeta aux pieds du Roi et n'en obtint que ces +mots: «Madame, je vous plains.» + +Elle s'adressa ensuite à madame la duchesse d'Angoulême et saisit sa +robe; la princesse l'arracha avec un mouvement qui lui a été souvent +reproché depuis et attribué à une haineuse colère. Je crois que cela +est parfaitement injuste. Madame avait engagé sa parole; elle ne +pouvait plus reculer. Probablement son mouvement a été fait avec sa +brusquerie accoutumée; mais je le croirais bien plutôt inspiré par la +pitié et le chagrin de n'oser y céder que par la colère. Le malheur de +cette princesse est de n'avoir pas assez d'esprit pour diriger son +trop de caractère: la proportion ne s'y trouve pas. + +La conduite du maréchal fut aussi blâmée parmi les courtisans +qu'approuvée du public. Il reçut ordre de ne point reparaître à la +Cour et partit pour sa terre. L'officier des gardes du corps qui lui +avait laissé forcer la consigne fut envoyé en prison. + +Ces [faits] préalables connus, on s'étonnera moins du long cri de rage +qui s'éleva dans tout le parti lorsqu'on apprit l'évasion de monsieur +de La Valette. Le Roi et les ministres furent soupçonnés d'y avoir +prêté les mains. La Chambre des députés rugissait, les femmes +hurlaient. Il semblait des hyènes auxquelles on avait enlevé leurs +petits. On alla jusqu'à vouloir sévir contre madame de La Valette, et +l'on fut obligé de la faire garder quelque temps en prison pour +laisser calmer l'orage. Monsieur Decazes, fort aimé jusque-là des +royalistes, commença à leur inspirer une défiance qui ne tarda guère à +devenir de la haine. + +Quoique le gouvernement n'eût en rien facilité la fuite de monsieur de +La Valette, je pense qu'au fond il en fut charmé. Le Roi partagea +cette satisfaction. Il rappela assez promptement le duc de Raguse et +le traita bien au retour. Mais le parti fut moins indulgent et on lui +montra autant de froideur qu'il trouvait d'empressement jusque-là. +J'en excepte toujours madame de Duras; elle faisait bande à part dans +ce monde extravagant. Si elle se passionnait, ce n'était jamais que +pour des idées généreuses, et la défaveur du maréchal était un mérite +à ses yeux. Malgré cette disposition de la maîtresse de la maison, +l'isolement où il se trouvait souvent dans son salon le rapprocha de +moi, et nous causions ensemble. Mais ce n'est que lorsque sa conduite +à Lyon eut achevé de le brouiller avec le parti ultra-royaliste qu'il +vint se réfugier dans la petite coterie qui s'est formée autour de +moi, et dont il a été un des piliers jusqu'à ce que de nouveaux orages +aient encore une fois bouleversé son aventureuse existence. + +J'aurai probablement souvent occasion d'en parler dorénavant. + + + + +CHAPITRE X + + Fêtes données par le duc de Wellington. -- Monsieur le duc + d'Angoulême. -- Refus d'une grande-duchesse pour monsieur le duc + de Berry. -- On se décide pour une princesse de Naples. -- + Traitement d'une ambassadrice d'Angleterre. -- Faveur de monsieur + Decazes. -- Monsieur de Polignac refuse de prêter serment comme + pair. -- Mot de monsieur de Fontanes. -- Séjour de la famille + d'Orléans en Angleterre. -- Demande de madame la duchesse + d'Orléans douairière au marquis de Rivière. + + +Mon père partit pour Londres dans le commencement de 1816; ma mère l'y +suivit. Je ne les rejoignis qu'au printemps. + +Les étrangers s'étaient retirés dans les diverses garnisons qui leur +avaient été assignées par le traité de Paris. Le duc de Wellington +seul, en sa qualité de généralissime de toutes les armées +d'occupation, résidait à Paris et nous en faisait les honneurs à nos +frais. Il donnait assez souvent des fêtes où il était indispensable +d'assister. Il tenait à avoir du monde et, notre sort dépendant en +grande partie de sa bonne humeur, il fallait supporter ses caprices +souvent bizarres. + +Je me rappelle qu'une fois il inventa de faire de la Grassini, alors +en possession de ses bonnes grâces, la reine de la soirée. Il la plaça +sur un canapé élevé dans la salle de bal, ne quitta pas ses côtés, la +fit servir la première, fit ranger tout le monde pour qu'elle vît +danser, lui donna la main et la fit passer la première au souper, +l'assit près de lui, enfin lui rendit les hommages qui d'ordinaire ne +s'accordent guère qu'aux princesses. Heureusement, il y avait quelques +grandes dames anglaises à partager ces impertinences, mais elles +n'étaient pas obligées de les subir comme nous et leur ressentiment ne +pouvait être comparable. + +En général, le carnaval fut très triste, et cela était convenable de +tout point. Nos princes n'allaient nulle part. Monsieur le duc de +Berry se trouvait tout à fait éclipsé par son frère; la différente +conduite tenue par eux pendant les Cent-Jours justifiait cette +position. Cependant monsieur le duc d'Angoulême montrait des velléités +de modération qui commençaient à déplaire, et le parti dévot ne lui +pardonnait pas son éloignement pour la politique du confessionnal. + +Le caractère de monsieur le duc d'Angoulême est singulièrement +difficile à peindre. C'est une réunion si bizarre et si disparate +qu'on peut, à diverses époques de sa vie, le représenter comme un +prince sage, pieux, courageux, conciliant, éclairé, ou bien comme un +bigot imbécile et presque stupide, en disant également la vérité. À +mesure que les circonstances se présenteront, je le montrerai tel que +nous l'avons vu; mais il faut commencer, pour le comprendre, par +admettre qu'il a toujours été dominé par la pensée de l'obéissance +illimitée due au Roi. Plus il était près de la couronne, plus, selon +lui, il en devait l'exemple. + +Tant que Louis XVIII a vécu, cette passive obéissance était un peu +modifiée, au moins pour la forme, par celle qu'il accordait à +Monsieur; mais, lorsque l'autorité de père et de roi a été concentrée +en Charles X, elle n'a plus connu de bornes et nous avons été témoins +des tristes résultats qu'elle a amenés. + +On s'occupait de marier monsieur le duc de Berry; déjà en 1814, il en +avait été question. L'empereur Alexandre avait désiré lui voir épouser +sa soeur; la manière dont elle avait été repoussée lui avait donné +beaucoup d'humeur. Monsieur le duc de Berry souhaitait cette alliance, +mais le Roi et Monsieur trouvaient la maison de Russie trop peu +ancienne pour donner une mère aux fils de France. + +Madame la duchesse d'Angoulême partageait cette manière de voir. De +plus, elle redoutait une belle-soeur à laquelle ses rapports +politiques auraient donné une existence indépendante et avec laquelle +il aurait fallu compter. Elle craignait aussi une princesse +personnellement accomplie qui aurait pu rallier autour d'elle les +personnes distinguées par leur esprit pour lesquelles Madame a +toujours éprouvé une répugnance instinctive, quelles qu'aient été +leurs couleurs. + +La princesse de Naples, née Bourbon, appartenant à une petite Cour, +n'ayant reçu aucune éducation, réunit tous les suffrages de la +famille. Elle fut imposée à monsieur le duc de Berry qui ne s'en +souciait nullement. Monsieur de Blacas fut chargé de cette négociation +qui n'occupa pas longuement ses talents diplomatiques. + +Dans le même temps, on conçut l'idée de marier Monsieur. Cela était +assez raisonnable, mais Madame l'en dissuada le plus qu'elle put. Elle +aurait trop souffert à voir une autre princesse tenir la Cour et +prendre le pas sur elle; et Monsieur, qui l'aimait tendrement, +n'eût-il pas eu d'autres motifs, n'aurait pas voulu lui donner ce +chagrin. + +Cela me rappelle un mot heureux de Louis XVIII. Il était goutteux, +infirme, dans un état de santé pitoyable. Un jour où il parlait +sérieusement à Monsieur de la convenance de se marier, celui-ci lui +dit en ricanant et d'un ton un peu goguenard: + +«Mon frère, vous qui prêchez si bien, pourquoi ne vous mariez-vous pas +vous-même? + +--Parce que je ferais des aînés, mon frère,» reprit le Roi très +sèchement. + +Monsieur se tint pour battu. + +L'intérieur des Tuileries n'était ni confiant, ni doux; cependant, à +cette époque, le Roi causait avec les siens des affaires publiques; la +rupture n'était pas encore complète. + +L'ambassadeur d'Angleterre, sir Charles Stuart, épousa lady Élisabeth +Yorke, fille de lord Hardwick. La présentation de la nouvelle +ambassadrice donna lieu, pour la première fois depuis la Restauration, +à ce qu'on appelle en terme de Cour un _traitement_. Nous fûmes +appelées une douzaine de femmes, la plupart titrées, à nous trouver +chez madame la duchesse d'Angoulême à deux heures. La situation de mon +père en Angleterre me valut cette distinction. + +Nous étions toutes réunies dans le salon de Madame, lorsqu'un huissier +vint avertir madame de Damas, qui remplaçait sa mère, madame de +Sérent, dans le service de dame d'honneur, que l'ambassadrice +arrivait. Au même instant, Madame, qui probablement, selon ses +habitudes, guettait à sa fenêtre, entra par une autre porte +magnifiquement parée et, comme nous, en robe de Cour. Elle avait eu à +peine le temps de nous dire bonjour et de s'asseoir que madame de +Damas rentra conduisant l'ambassadrice accompagnée de la dame qui +l'avait été quérir, des maîtres des cérémonies, et de l'introducteur +des ambassadeurs qui restèrent à la porte. Madame se leva, fit un ou +deux pas au-devant de l'ambassadrice, reprit son fauteuil et la fit +placer sur une chaise _à dos_ préparée à sa gauche. Les dames titrées +s'assirent derrière, sur des pliants, et nous autres nous nous tînmes +debout. Cela dura assez longtemps: Madame soutint le dialogue à elle +toute seule. + +Lady Élisabeth, jeune et timide, était trop embarrassée pour rien +ajouter aux monosyllabes de ses réponses et j'admirais la manière dont +Madame exploita l'Angleterre et la France, l'Irlande et l'Italie d'où +arrivait lady Élisabeth pour remplir le temps qu'allongeait outre +mesure la marche lente et pénible du Roi. + +Enfin il entra; tout le monde se leva; le silence le plus profond +régna. Il l'interrompit, quand il fut vers le milieu de la chambre, +pour dire sans sourciller, du ton le plus grave et d'une voix sonore, +la niaiserie convenue depuis le temps de Louis XIV: «Madame, je ne +vous savais pas en si bonne compagnie.» Madame lui répondit une autre +phrase, probablement également d'étiquette, mais que je ne me rappelle +pas. Ensuite le Roi adressa quelques paroles à lady Élisabeth. Elle ne +lui répondit pas plus qu'à Madame. Le Roi resta debout ainsi que tout +le monde; au bout de peu de minutes, il se retira. + +Alors on s'assit, pour se relever immédiatement à l'entrée de +Monsieur. «Ne devrai-je pas dire que je ne vous savais pas en aussi +bonne compagnie?», dit-il, en souriant; puis, s'approchant +gracieusement de lady Élisabeth, il lui prit la main et lui fit un +compliment obligeant. Il refusa d'accepter un siège que Madame lui +offrit, mais fit asseoir les dames et resta bien plus longtemps que le +Roi. + +Les dames se levèrent à sa sortie, puis se rassirent pour se relever +de nouveau à l'entrée de monsieur le duc d'Angoulême; pour cette fois, +les premiers compliments passés, il prit une chaise _à dos_ et fit la +conversation. Il semblait que la timidité de l'ambassadrice lui donnât +du courage. Je ne conserve aucune idée d'avoir vu monsieur le duc de +Berry à cette cérémonie. Je ne sais s'il s'en dispensait +ordinairement ou s'il en était absent par accident. J'ignore aussi +comment cela s'est passé depuis pour madame la duchesse de Berry. Je +n'ai pas eu d'autre occasion d'assister à pareilles réceptions. + +La sortie de monsieur le duc d'Angoulême fut accompagnée du lever et +du _rassied_ comme les autres; je ne pus m'empêcher de penser aux +génuflexions du vendredi saint. Au bout de quelques minutes, la dame +d'honneur avertit l'ambassadrice qu'elle était à ses ordres. Madame +lui fit une phrase sur la crainte de la fatiguer en la retenant plus +longtemps, et elle s'en alla, escortée comme à son arrivée. Elle +remonta dans les carrosses du Roi, accompagnée de la dame qui l'avait +été chercher. Sa voiture à six chevaux et en grand apparat suivait à +vide. Madame s'entretint avec nous un instant de la nouvelle présentée +et rentra dans son intérieur à ma grande satisfaction, car j'étais +depuis deux heures sur mes jambes et j'en avais assez de mes honneurs. +Cependant il fallut assister au dîner ou _traitement_. + +L'ambassadrice revint à cinq heures. Cette fois, elle était +accompagnée de son mari et de quelques dames anglaises de distinction. +Toutes les françaises qui avaient assisté à la réception étaient +invitées; il y avait aussi des hommes des deux pays. + +Le premier maître d'hôtel, alors le duc des Cars, et la dame d'honneur +de Madame firent les honneurs du dîner qui était très bon et +magnifique, mais sans élégance comme tout ce qui se passait à la Cour +des Tuileries. Immédiatement après, chacun fut enchanté de se séparer +et d'aller se reposer de toute cette étiquette. Les hommes étaient en +uniforme, les femmes très parées mais point en habit de Cour. + +De Roi, de princesses, de princes, il n'en fut pas question; seulement +j'aperçus derrière un paravent Madame et son mari qui, avant de +monter dîner chez le Roi, s'amusaient à regarder la table et les +convives. + +Je n'ai jamais pu concevoir comment, lorsque les souverains étrangers +reçoivent constamment et familièrement à leur table les ambassadeurs +de France, ils consentaient à subir, en la personne de leurs +représentants, l'arrogance de la famille de Bourbon. Ne pas inviter +les ambassadeurs chez soi n'était déjà pas trop obligeant, mais les +faire venir avec tout cet appareil et cet _in fiochi_ dîner à l'office +m'a toujours paru de la dernière impertinence. Sans doute cet _office_ +était fréquenté par des gens de bonne maison; mais enfin c'était une +seconde table dans le château, car, apparemment, celle du Roi était la +première. + +Le festin ne se passait pas même dans l'appartement du premier maître +d'hôtel où cela aurait pu avoir l'apparence d'une réunion de société; +les pièces étaient trop petites et il logeait trop haut. On se +réunissait dans la salle d'attente de l'appartement de Madame et on +dînait dans l'antichambre de monsieur le duc d'Angoulême, de manière +qu'on semblait relégué dans les pièces extérieures, comme lorsqu'on +prête un local à ses gens pour une fête qu'on leur donne. Je +concevrais que les vieilles étiquettes de Versailles et de Louis XIV +eussent pu continuer sans interruption, mais je n'imagine pas qu'on +ait osé inventer de les renouveler. + +Louis XVIII y tenait extrêmement et, sans l'état de sa santé et +l'espèce d'humiliation que lui causaient ses infirmités, nous aurions +revu les levers et les couchers avec toutes leurs ridicules +cérémonies. + +Monsieur en avait moins le goût et, à son avènement au trône, il a +continué l'usage établi par son frère de borner le coucher à une +courte réception des courtisans ayant les entrées et les chefs de +service qui venaient prendre le mot d'ordre. On ne disait plus: _je +vais au coucher_, mais _je vais à l'ordre_. Cela était à la fois plus +digne et plus décent que ces habitudes de l'ancienne Cour dont le +pauvre Louis XVI donnait chaque soir le spectacle. + +C'était à _l'ordre_ que les personnes de la Cour avaient occasion de +parler au Roi sans être obligées de solliciter une audience. Aussi la +permission d'aller à _l'ordre_ était-elle fort prisée par les +courtisans de la Restauration. + +Le favoritisme de monsieur Decazes s'établissait de plus en plus; +monsieur de Richelieu y poussait de toutes ses forces. Pourvu que le +bien se fît, il lui était bien indifférent par quel moyen et il +n'était pas homme à trouver une mesure sage moins sage parce qu'elle +s'obtenait par une autre influence que la sienne. Il était très +sincèrement enchanté que monsieur Decazes prît la peine de plaire au +Roi et le voyait y réussir avec une entière satisfaction. Je crois, à +vrai dire, que monsieur Decazes avait le bon sens de ne s'en point +targuer vis-à-vis de ses collègues. Il mettait son crédit en commun +dans le Conseil, mais, vis-à-vis du monde, il commençait à déployer sa +faveur avec une joie de parvenu qui lui valait quelques ridicules. + +Le Roi, qui avait toujours eu besoin d'une idole, partageait ses +adorations entre lui et sa soeur, madame Princeteau, bonne petite +personne, bien bourgeoise, qu'il avait fait venir de Libourne pour +tenir sa maison et qui était fort gentille jusqu'à ce que les fumées +de l'encens lui eussent tourné la tête. + +On a fait beaucoup d'histoires sur son compte; j'ignore avec quel +fondement. Ce que je sais, c'est qu'elle paraissait uniquement dévouée +à son frère; et, si elle a eu un moment de crédit personnel, elle le +lui a rapporté tout entier. + +Pendant ce premier hiver de faveur, la maison de monsieur Decazes +était très fréquentée. La fuite de monsieur de La Valette avait bien +apporté un léger refroidissement; toutefois les plus chauds partisans +de l'ancien régime y allaient assidûment. On espérait se servir de +monsieur Decazes pour maintenir le Roi dans _la bonne voie_. La vanité +du ministre l'aurait assez volontiers poussé dans la phalange +aristocratique qui, vers cette époque, prit le nom d'_ultra_, si ses +exigences n'étaient devenues de jour en jour plus grandes. Quant au +monarque, il inspirait toujours beaucoup de méfiance. + +Monsieur Lainé avait remplacé monsieur de Vaublanc dont les folies +avaient comblé la mesure. Dans cette circonstance, monsieur de +Richelieu, selon son usage, avait, en ayant raison dans le fond, mis +les formes contre lui et l'avait chassé d'une façon qui fournissait au +parti qu'il représentait quelque prétexte de plaintes. Au reste, les +fureurs de monsieur de Vaublanc furent si absurdes qu'il se noya dans +le ridicule. + +Le jour où le nom de son successeur parut dans le _Moniteur_, je crus +devoir aller faire une visite chez monsieur de Vaublanc. Je ne +m'attendais pas à être reçue; je fus admise quoique je n'eusse aucun +rapport intime avec lui et les siens. La porte était ouverte à tout +venant; il était au milieu de ses paquets de ministre et de +particulier; mêlant les affaires d'État et de ménage de la façon la +plus comique. Un de ses commensaux vint lui raconter que son ministère +serait partagé entre trois personnes: + +«Trois, répondit-il sérieusement, trois, ce n'est pas assez; ils ne +peuvent pas me remplacer à moins de cinq.» + +Il énuméra sur ses doigts les cinq parties du ministère de l'intérieur +qui réclament la vie entière de tout autre homme mais que lui menait +facilement toutes cinq de front, sans que rien fût jamais en retard; +et il nous fit faire l'inventaire de ses portefeuilles pour que nous +pussions témoigner que tout était à jour. Je n'ai jamais assisté à +scène plus bouffonne, d'autant que la plupart des assistants lui +étaient aussi étrangers que moi. + +Je n'entrerai pas dans le récit des extravagances du parti à la +Chambre: elles sont trop importantes pour que l'histoire les néglige; +mais je ne puis m'empêcher de raconter une histoire qui m'a amusée +dans le temps. + +Un vieux député de pur sang qui, comme le roi de Sardaigne, voulait +rétablir l'ancien régime de tous points, réclamait journellement et à +grands cris nos _anciens supplices_, comme il disait. Un collègue un +peu plus avisé lui représenta que, sans doute, cela serait fort +désirable mais qu'il ne fallait pas susciter trop d'embarras au +gouvernement du Roi et qu'il n'était pas encore temps. + +«Allons, mon ami, reprit le député en soupirant, vous avez peut-être +raison, remettons la potence à des temps plus heureux!» + +On ne saurait assez dire combien ce mot: _Il n'est pas encore temps_, +qui se trouvait sans cesse dans la bouche des habiles du parti +royaliste en 1814 et 1815, a fait d'ennemis à la royauté et +l'influence qu'il a eue sur les Cent-Jours. Peut-être ne +l'employaient-ils que pour calmer les plus violents des leurs, mais +les antagonistes y voyaient une de ces menaces vagues, d'autant plus +alarmantes qu'elles sont illimitées, et les chefs des diverses +oppositions ne manquaient pas de l'exploiter avec zèle. + +D'autres petites circonstances se renouvelaient sans cesse pour +inspirer des doutes sur la bonne foi de la Cour. + +Jules de Polignac fut créé pair; il refusa de siéger. Il ne pouvait, +disait-il, lui, catholique, prêter serment à une charte reconnaissant +la liberté des cultes. Le Roi nomma une commission de pairs pour +l'arraisonner. Monsieur de Fontanes en était, et je me rappelle qu'un +jour où on lui demandait si leurs conférences avaient réussi, il +répondit avec un air de componction: + +«Je ne sais ce qui en résultera; mais je sais qu'il faut tenir sa +conscience à deux mains pour ne pas céder aux sentiments si nobles, si +éclairés, si entraînants que je suis appelé à écouter.» + +Pour moi qui connaissais la logique de Jules, j'en conclus seulement +que monsieur de Fontanes croyait ce langage de mise dans le salon, +très royaliste, où il le tenait. Jules finit par céder et prêta +serment; mais, pendant toute cette négociation qui dura longtemps, il +était ostensiblement caressé par Madame et par Monsieur, quoique ce +prince eût prêté le serment que Jules refusait. Toutefois la +Congrégation, qui l'avait excité au refus, craignit de s'être trop +avancée. Elle voulait se faire connaître sans se trop compromettre. +Jules reçut ordre de reculer. + +Monsieur le nomma publiquement adjudant général de la garde nationale, +et lui confia, secrètement, la place de ministre de la police du +gouvernement occulte, car son existence remonte jusqu'à cette époque, +quoiqu'elle n'ait été révélée que plus tard, et qu'il n'ait été +complètement organisé qu'après la dissolution de la Chambre +introuvable. + +Le séjour prolongé de la famille d'Orléans en Angleterre n'était pas +entièrement volontaire. On avait contre elle de fortes préventions au +palais des Tuileries, et le cabinet commençait à les partager. Presque +tous les mécontents invoquaient le nom de monsieur le duc d'Orléans, +et la conduite toujours un peu méticuleuse de ce prince semblait +justifier plus de défiance qu'elle n'en méritait réellement. + +Monsieur de La Châtre, courtisan né, favorisait des soupçons qu'il +savait plaire au Roi. + +Telle était la situation des affaires lorsque je quittai Paris pour me +rendre à Londres. En ma qualité de chroniqueur des petites +circonstances, il me revient à l'esprit ce qui se passa devant moi le +jour où j'allai prendre congé de madame la duchesse d'Orléans +douairière. Je la trouvai très préoccupée et fort agitée dans +l'attente du marquis de Rivière. Il partait le lendemain pour son +ambassade de Constantinople. La princesse lui avait écrit deux fois +dans la matinée pour s'assurer sa visite. Monsieur de Rivière, mandé +chez le Roi, ne pouvait disposer de lui-même. Sa femme était là, +promettant à madame la duchesse d'Orléans qu'il viendrait dès qu'il +sortirait des Tuileries, sans pouvoir calmer son anxiété. Enfin il +arriva. La joie que causa sa présence fut égale à l'impatience avec +laquelle il était attendu. + +La princesse expliqua qu'elle avait un très grand service à lui +demander: monsieur de Follemont prenait du café plusieurs fois par +jour; il était fort difficile et n'en trouvait que rarement à son +goût. Madame la duchesse d'Orléans attachait un prix infini à ce que +l'ambassadeur de France à Constantinople s'occupât de lui procurer le +meilleur café de moka fourni par l'Orient. + +Le marquis de Rivière entra avec la patience exercée d'un courtisan +dans tous les détails les plus minutieux, enfin il ajouta: + +«Madame veut-elle me dire combien elle en veut? + +--Mais, je ne sais pas ... beaucoup ... le café se garde-t-il? + +--Oui, madame, il s'améliore même. + +--Eh bien, j'en veux beaucoup ... une grande provision. + +--Je voudrais que madame me dît à peu près la quantité? + +--Mais ... mais, j'en voudrais bien douze livres.» + +Nous partîmes tous d'un éclat de rire. Elle aurait dit, tout de même, +douze cent mille livres. + +Malgré l'émigration, elle n'avait acquis aucune idée de la valeur des +choses ou de l'argent. Les femmes de son âge, avant la Révolution, +conservaient une ignorance du matériel de la vie qui aujourd'hui nous +paraît fabuleuse. Il n'était pas même nécessaire d'être princesse. +Madame de Preninville, femme d'un fermier général immensément riche, +s'informant de ce qu'était devenu un joli petit enfant, fils d'un de +ses gens, qu'elle voyait quelquefois jouer dans son antichambre, reçut +pour réponse qu'il allait à l'école. + +«Ah! vous l'avez mis à l'école, et combien cela vous coûte-t-il? + +--Un écu par mois, madame. + +--Un écu! C'est bien cher! J'espère au moins qu'il est bien nourri!» + +J'entendais révoquer en doute, il y a quelques jours, que madame +Victoire pût avoir eu la pensée de nourrir le peuple de croûte de pâté +pendant une disette. Pour moi, j'y crois, d'abord parce que ma mère +m'a dit que madame Adélaïde en plaisantait souvent sa soeur qui avait +horreur de la croûte de pâté, au point d'éprouver de la répugnance à +en voir servir, et puis parce que j'ai encore vu et su tant de traits +de cette ingénuité vraie et candide sur la vie réelle que cela +m'étonne beaucoup moins que la génération nouvelle. + + + + +SIXIÈME PARTIE + +L'ANGLETERRE ET LA FRANCE + +1816-1820 + + + + +CHAPITRE I + + Retour en Angleterre. -- Aspect de la campagne. -- Londres. -- + Concert à la Cour. -- Ma présentation. -- La reine Charlotte. -- + Égards du prince régent pour elle. -- La duchesse d'York. -- La + princesse Charlotte de Galles. -- Miss Mercer. -- Intrigue + déjouée par le prince Léopold de Saxe-Cobourg. -- La marquise + d'Hertford. -- Habitudes du prince régent. -- Dîners à Carlton + House. + + +Après une absence de douze années, je revis l'Angleterre avec un vif +intérêt. J'y retrouvais le charme des souvenirs. Je rentrais dans la +patrie de ma première jeunesse; chaque détail m'était familier et +pourtant suffisamment éloigné de ma pensée journalière pour avoir +acquis le piquant de la nouveauté. C'était un vieil ami, revenu de +loin, qu'on retrouve avec joie et qui rappelle agréablement le temps +jadis, ce temps où la vie, chargée de moins d'événements, se porte +plus légère et laisse, avec plus de regrets peut-être, un penser bien +plus doux à repasser dans la mémoire. + +Je fus très frappée de l'immense prospérité du pays. Je ne crois pas +qu'elle fût sensiblement augmentée; mais l'habitude m'avait autrefois +blasée sur l'aspect qu'il présente au voyageur et l'absence m'y avait +rendue plus attentive. + +Ces chemins si bien soignés, sur lesquels des chevaux de poste, tenus +comme nos plus élégants attelages, vous font rouler si agréablement, +cette multitude de voitures publiques et privées, toutes charmantes, +ces innombrables établissements qui ornent la campagne et donnent +l'idée de l'aisance dans toutes les classes de la société, depuis la +cabane du paysan jusqu'au château du seigneur, ces fenêtres de la plus +petite boutique offrant aux rares rayons du soleil des vitres dont +l'éclat n'est jamais terni par une légère souillure, ces populations +si propres se transportant d'un village à un autre par des sentiers +que nous envierions dans nos jardins, ces beaux enfants si bien tenus +et prenant leurs ébats dans une liberté qui contraste avec le maintien +réservé du reste de la famille, tout cela m'était familier et pourtant +me frappait peut-être plus vivement que si c'eût été la première fois +que j'en étais témoin. + +Je fis la route de Douvres à Londres par un beau dimanche du mois de +mai et dans un continuel enchantement. Il s'y mêlait de temps en temps +un secret sentiment d'envie pour ma patrie. Le Ciel lui a été au moins +aussi favorable; pourquoi n'a-t-elle pas acquis le même degré de +prospérité que ses voisins insulaires? + +Lorsque les chevaux de poste, suspendant leur course rapide, prirent +cette allure fastidieuse qu'ils affectent dans Londres, que +l'atmosphère lourde et enfumée de cette grande ville me pesa sur la +tête, que je vis ses silencieux habitants se suivant l'un l'autre sur +leurs larges trottoirs comme un cortège funèbre, que les portes, les +fenêtres, les boutiques fermées semblèrent annoncer autant de +tristesse dans l'intérieur des maisons que dans les rues, je sentis +petit à petit tout mon épanouissement de coeur se resserrer et, +lorsque je descendis à l'ambassade, mon enthousiasme sur l'Angleterre +avait déjà reçu un échec. + +Quelque prodigieuse que soit la prospérité commerciale de Londres et +le luxe qu'on y déploie dans toutes les classes de la société, je +crois que son aspect paraîtra bien moins remarquable à un étranger que +celui du reste de l'Angleterre. Cette grande cité, composée de petites +maisons pareilles et de larges rues tirées au cordeau, toutes +semblables les unes aux autres, est frappée de monotonie et d'ennui. +Aucun monument ne vint réveiller l'attention fatiguée. Quand on s'est +promené cinq minutes, on peut se promener cinq jours dans des +quartiers toujours différents et toujours pareils. + +La Tamise, aussi bien que son immense mouvement qui attacherait un +caractère particulier à cette capitale du monde britannique, est +soigneusement cachée de toute part. Il faut une volonté assez +intelligente pour parvenir à l'apercevoir, même en l'allant chercher. + +On a pu voir partout des rues qui ressemblent à celles de Londres, +mais je ne crois pas qu'aucun autre pays puisse donner idée de la +campagne en Angleterre. Je n'en connais point où elle soit autant en +contraste avec la ville. On y voit un autre ciel; on y respire un +autre air. Les arbres y ont un autre aspect; les plantes s'y montrent +d'une autre couleur. Enfin c'est une autre population, quoique +l'habitant du Northumberland ou du Devonshire soit parfaitement +semblable à celui du promeneur de Piccadilly. + +On conçoit, au reste, que le nuage orange, strié de noir, de brun, de +gris, saturé de suie, qui semble un vaste éteignoir placé sur la +ville, influe sur le moral de la population et agisse sur ses +dispositions. Aussi n'y a-t-il aucune langue où l'on vante les +charmes de la campagne, en vers et en prose, avec une passion plus +vive et plus sincère que dans la littérature anglaise. Quiconque aura +passé trois mois à Londres comprendra le bien-être tout matériel qu'on +éprouve en en sortant. + +Malgré les vertiges qu'elle cause aux nouveaux débarqués, cette +atmosphère si triste n'est pas malsaine; on s'y accoutume bientôt +assez pour ne plus s'apercevoir qu'on en souffre. J'ai entendu +attribuer la salubrité de Londres au mouvement que la marée apporte +quatre fois le jour dans la Tamise. Ce grand déplacement forme un +ventilateur naturel qui agite et assainit cet air qui paraît épais, +même à la vue, et laisse sur les vêtements les preuves positives que +l'oeil ne s'est pas trompé. La robe blanche, mise le matin, porte +avant la fin de la journée des traces de souillures qu'une semaine ne +lui infligerait pas à Paris. L'extrême recherche des habitants, leur +propreté, rendue indispensable par de telles circonstances, ont tiré +parti de ces nécessités pour en combattre la mauvaise influence; et +l'aspect des maisons aussi bien que des personnes n'offre que les +apparences de la plus complète netteté. + +Si ma longue absence m'avait rendue plus sensible aux charmes de la +route, je l'étais davantage aussi aux inconvénients de Londres qui ne +m'avaient guère frappée jusque-là. Dans la première jeunesse, on +s'occupe peu des objets extérieurs. + +Le surlendemain de mon arrivée, le prince régent donnait un concert à +la Reine sa mère. Pour être admis, il fallait être présenté. La Reine, +me sachant à Londres, eut la bonté de se souvenir que je l'avais été +autrefois et me fit inviter. Mes parents dînaient à Carlton House. J'y +arrivai seule le soir, pensant me mêler inaperçue dans la foule. Il +était un peu tard; le concert était déjà commencé. + +La salle, en galerie, était partagée par des colonnes en trois parties +à peu près égales. Celle du milieu se trouvait exclusivement occupée +par la Cour et les musiciens placés vis-à-vis de la Reine, des +princesses, de leurs dames, des ambassadrices et de quelques autres +femmes ayant les grandes entrées qui étaient assises. Tout le reste de +la société se tenait dans les parties latérales, séparées par les +colonnes, et restait debout. On circulait dans les autres salons, +selon l'usage général du pays, où un concert à banquettes paraîtrait +horriblement ennuyeux. + +Je trouvai à la porte lady Macclesfield, une des dames du palais. Elle +m'attendait pour me conduire à la Reine et, sans me donner un instant +pour respirer, me mena à travers tout ce monde, toute cette musique, +tout ce silence et tout ce vide jusqu'à Sa Majesté. Je n'avais pas +encore eu le temps d'avoir grand'peur; mais, au moment où j'approchai, +la Reine se leva en pied, et les quarante personnes qui l'entouraient +imitèrent son mouvement. Ce froufrou, auquel je ne m'attendais pas, +commença à m'intimider. La Reine fut très bonne et très gracieuse, je +crois; mais, pendant tout le temps qu'elle me parlait, je m'étais +occupée que de l'idée de ménager ma retraite. + +Lady Macclesfield m'avait quittée pour reprendre sa place parmi ses +compagnes. Lorsque la Reine fit la petite indication de tête qui +annonçait l'audience terminée, je sentis le parquet s'effondrer sous +mes pas. J'étais là, seule, abandonnée, portant les yeux de toute +l'Angleterre braqués sur ma personne et ayant un véritable voyage à +faire pour regagner, dans cet isolement, les groupes placés derrière +les colonnes. Je ne sais pas comment j'y arrivai. + +J'avais été présentée à bien des Cours et à bien des potentats. Je +n'étais plus assez jeune pour conserver une grande timidité; j'avais +l'habitude du monde et pourtant il me reste de cette soirée et de +cette présentation de faveur un souvenir formidable. + +Ce n'est pas que la reine Charlotte fut d'un aspect bien imposant. +Qu'on se figure un pain de sucre couvert de brocart d'or et on aura +une idée assez exacte de sa tournure. Elle n'avait jamais été grande +et, depuis quelques années, elle était rapetissée et complètement +déformée. Sa tête, placée sur un col extrêmement court, présentait un +visage renfrogné, jaune, ridé, accompagné de cheveux gris poudrés à +frimas. Elle était coiffée en bonnet, en turban, en toque, selon +l'occasion, mais toujours je lui ai vu une petite couronne fermée, en +pierreries, ajoutée à sa coiffure. J'ai entendu dire qu'elle ne la +quittait jamais. Malgré cette figure hétéroclite, elle ne manquait +pourtant pas d'une sorte de dignité; elle tenait sa cour à merveille, +avec une extrême politesse et des nuances fort variées. + +Sévère pour la conduite des femmes, elle se piquait d'une grande +impartialité; et souvent un regard froid, ou une parole moins +obligeante de la Reine à une de ses protégées, a suffi pour arrêter +une jeune personne sur les bords du précipice. Pour les femmes +divorcées, elle était inexorable. Jamais aucune, quelque excuse que le +public lui donnât, quelque bonne que fût sa conduite ultérieure, n'a +pu franchir le seuil du palais. + +Lady Holland en a été une preuve bien marquante: son esprit, son +influence politique, la domination qu'elle exerçait sur son mari, lui +avaient reconquis une existence sociale. Refuser d'aller à Holland +House aurait paru une bégueulerie à peine avouable. Lady Holland y +tenait une cour fréquentée par tout ce qu'il y avait de plus distingué +en anglais et en étrangers; mais, quelques soins qu'elle se soit +donnés, quelques négociateurs qu'elle ait employés, et le prince +régent a été du nombre, jamais, tant que la vieille Reine a vécu, elle +n'a pu paraître à celle de Saint-James. + +Je n'oserais dire que la Reine fût aimée, mais elle était vénérée. Le +prince régent donnait l'exemple des égards. Il était très soigneux et +très tendre pour elle en particulier. En public, il la comblait +d'hommages. + +Je fus frappée, le soir de ce concert, de voir un valet de chambre +apporter un petit plateau, avec une tasse de thé, un sucrier et un pot +à crème et le remettre au Régent qui le présenta lui-même à sa mère. +Il resta debout devant elle pendant tout le temps qu'elle arrangea sa +tasse, sans se lever, sans se presser, sans interrompre sa +conversation. Seulement elle lui disait toujours en anglais, quelque +langue qu'elle parlât dans le moment: _Thank you, George._ Elle +répétait le même remerciement dans les mêmes termes lorsque le prince +régent reprenait le plateau des mains du valet de chambre pour +recevoir la tasse vide. C'était l'usage constant. Cette cérémonie se +renouvelait deux à trois fois dans la soirée, mais n'avait lieu que +lorsque la Reine était chez le prince. Chez elle, c'était +ordinairement une des princesses, quelquefois un des princes, jamais +le Régent, mais toujours un de ses enfants qui lui présentait sa tasse +de thé. + +Tous les autres membres de la famille royale, y compris le Régent, +partageaient les rafraîchissements préparés pour le reste de la +société, sans aucune distinction. En général, autant l'étiquette était +sévèrement observée pour la Reine, autant il en existait peu pour les +autres. Les princes et princesses recevaient et rendaient des visites +comme de simples particuliers. + +Je me rappelle que, ce même soir, où j'avais subi la présentation à +la Reine, me trouvant peu éloignée d'une petite femme très blonde que +douze années d'absence avaient effacée de mon souvenir, elle dit à +lady Charlotte Greville avec laquelle je parlais: + +«Lady Charlotte, nommez-moi à madame de Boigne.» + +C'était la duchesse d'York; elle resta longtemps à causer avec nous +sur tout et de toutes choses, avec une grande aisance et sans aucune +forme princière. + +Le lendemain, ma mère me mena faire des visites à toutes les +princesses; nous laissâmes des cartes chez celles qui ne nous admirent +pas et la présentation fut faite. + +La princesse Charlotte de Galles, mariée au prince de Cobourg, était +encore plongée dans les douceurs de la lune de miel et ne quittait pas +la campagne. Ma mère avait assisté à son mariage, béni dans un salon +de Carlton House. Lorsque, plus tard, je lui dis combien je regrettais +n'avoir pas partagé cet honneur, elle me répondit: + +«Vous avez raison; c'est un spectacle rare que l'héritière d'un +royaume faisant un mariage d'amour et donnant sa main là où son coeur +est déjà engagé. En tout, le bonheur parfait n'est pas commun; je +serai charmée que vous veniez souvent en être témoin à Claremont.» + +Pauvre princesse!... Je ne fis connaissance avec elle qu'à un autre +voyage. En ce moment, j'en entendais beaucoup parler. Elle était fort +populaire, affectait les manières brusques attribuées à la reine +Élisabeth qu'elle portait même jusqu'à avoir adopté ses jurons. Elle +était très tranchée dans ses opinions politiques, accueillait avec des +serrements de main les plus affectueux tous les hommes, jeunes ou +vieux, qu'elle regardait comme de son parti, ne manquait pas une +occasion de marquer de l'opposition au gouvernement de son père et de +l'hostilité personnelle à sa grand'mère et à ses tantes. Elle +professait une vive tendresse pour sa mère qu'elle regardait comme +sacrifiée aux malveillances de sa famille. + +La princesse Charlotte recherchait avec soin les occasions d'être +impertinente pour les femmes qui composaient la société particulière +du Régent. On lui avait persuadé que son père avait eu le désir de +faire casser son mariage et de nier la légitimité de sa naissance. Je +ne sais si cela a quelque fondement; en tout cas ses droits étaient +inscrits sur son visage: elle ressemblait prodigieusement au prince. +Elle était née neuf mois après le mariage dont l'intimité n'avait pas +duré beaucoup de jours. Il est certain que le prince de Galles avait +tenu à cette époque beaucoup de mauvais propos que la conduite de sa +femme n'a que trop justifiés; mais je ne sache pas qu'il ait jamais +pensé à attaquer l'existence de la princesse Charlotte. + +Il accusait miss Mercer d'avoir monté la tête de la jeune princesse en +lui racontant cette fable; il l'avait expulsée du palais et la +détestait cordialement. Miss Mercer conservait une correspondance +clandestine avec la princesse Charlotte. Elle avait excité ses +répugnances contre le prince d'Orange que le cabinet anglais désirait +lui faire épouser et encouragé le goût que la grande-duchesse +Catherine de Russie avait cherché à lui faire prendre pour le prince +Léopold de Saxe-Cobourg. Cette intrigue avait été conduite par ces +deux femmes jusqu'au point d'amener la princesse Charlotte à déclarer +qu'elle voulait épouser le prince Léopold et était décidée à refuser +tout autre parti. L'opposition l'appuyait. + +Miss Mercer, fille de lord Keith, riche héritière mais fort laide, +prétendait de son côté épouser le duc de Devonshire et lui apporter en +dot son crédit sur la future souveraine. Tout le parti whig, +applaudissant à cette alliance, s'était ligué pour y déterminer le +duc. Je ne sais s'il y aurait réussi; mais, lorsque le mariage de la +princesse semblait avoir assuré le succès de cette longue intrigue, +elle échoua complètement devant le bon sens du prince Léopold. Il +profita de la passion qu'il inspirait à sa femme pour l'éloigner de la +coterie dont elle était obsédée, la rapprocher de sa famille et +changer son attitude politique et sociale. Ce ne fut pas l'affaire +d'un jour, mais il s'en occupa tout de suite et, dès la première +semaine, miss Mercer, s'étant rendue à Claremont après y avoir écrit +quelques billets restés sans réponse, y fut reçue si froidement +qu'elle dut abréger sa visite, au point d'aller rechercher au village +sa voiture qu'elle y avait renvoyée. + +Des plaintes amenèrent des explications dont le résultat fut que la +princesse manquerait de respect à son père en recevant chez elle une +personne qu'il lui avait défendu de voir. Miss Mercer fut outrée; le +parti de l'opposition cessa d'attacher aucun prix à son mariage avec +le duc de Devonshire et tout le monde se moqua d'elle d'y avoir +prétendu. + +Pour cacher sa déconvenue, elle affecta de s'éprendre d'une belle +passion pour monsieur de Flahaut que ses succès auprès de deux reines +du sang impérial bonapartiste avaient inscrit au premier rang dans les +fastes de la galanterie. Il était précisément ce qu'on peut appeler un +charmant jeune homme et habile dans l'art de plaire. Il déploya tout +son talent. Miss Mercer se trouva peut-être plus engagée qu'elle ne +comptait d'abord. Lord Keith se déclara hautement contre cette +liaison; elle en acquit plus de prix aux yeux de sa fille. Quelques +mois après, elle épousa monsieur de Flahaut, malgré la volonté +formelle de son père qui ne lui a jamais tout à fait pardonné et l'a +privée d'une grande partie de sa fortune. Madame de Flahaut n'a pas +démenti les précédents de miss Mercer: elle a conservé le goût le +plus vif pour les intrigues politiques et les tracasseries sociales. + +Le prince régent menait la vie d'un homme du monde. Il allait dîner +chez les particuliers et assistait aux réunions du soir. Ces habitudes +donnaient une existence à part aux ambassadeurs; ils étaient +constamment priés dans les mêmes lieux que le prince et il en était +presque exclusivement entouré. À tous les dîners, il était toujours à +table entre deux ambassadrices; dans les soirées, il se plaçait +ordinairement sur un sopha à côté de lady Hertford et appelait une +ambassadrice de l'autre côté. + +Lady Hertford, qu'on nommait _la marquise_ par excellence, était alors +la reine de ses pensées. Elle avait été très belle, mais elle avait la +cinquantaine bien sonnée et il y paraissait, quoiqu'elle fût très +parée et très pomponnée. Elle avait le maintien rigide, la parole +empesée, le langage pédant et chaste, l'air calme et froid. Elle +imposait au prince et exerçait sur lui beaucoup d'empire, était très +grande dame, avait un immense état et trouvait qu'en se laissant +quotidiennement ennuyer par le souverain elle lui accordait grande +faveur. + +La princesse Charlotte avait essuyé ses dédains envers elle, mais elle +lui avait rendu impertinence pour impertinence. La vieille Reine +l'accueillait avec des égards qui témoignaient de la bonne opinion +qu'elle lui conservait et lady Hertford promenait son _torysme_ dans +les salons avec toute la hauteur d'une sultane. + +Le prince se levait extrêmement tard; sa toilette était éternelle. Il +restait deux heures entières en robe de chambre. Dans cet intérieur, +il admettait quelques intimes, ses ministres et les ambassadeurs +étrangers lorsqu'ils lui faisaient demander à entrer. C'était ce qui +lui plaisait le mieux. Si on écrivait pour obtenir une audience ou +qu'on la lui demandât d'avance, il recevait habillé et dans son +salon, mais cela dérangeait ses habitudes et le gênait. En se +présentant à sa porte sans avoir prévenu, il était rare qu'on ne fût +pas admis. Il commençait la conversation par une légère excuse sur le +désordre où on le trouvait, mais il en était de meilleure humeur et +plus disposé à la causerie. + +Il n'achevait sa toilette qu'au dernier moment, lorsqu'on lui +annonçait ses chevaux. Il montait à cheval, suivi d'un seul +palefrenier, et allait au Parc où il se laissait aborder facilement. À +moins qu'il ne dît: «Promenons-nous ensemble», on se bornait à en +recevoir un mot en passant sans essayer de le suivre. Quand il +s'arrêtait, c'était une grande politesse, mais elle excluait la +familiarité et on ne l'accompagnait pas. La première année, il +s'arrêtait pour mon père, mais, lorsqu'il le traita plus amicalement, +ou il l'engageait à se promener avec lui, ou il lui faisait un signe +de la main en passant sans jamais s'arrêter. + +Du Parc il se rendait chez lady Hertford où il achevait sa matinée. +Plus habituellement sa voiture l'y venait prendre, quelquefois il +revenait à cheval. Il fallait être très avant dans sa faveur pour que +lady Hertford engageât à venir chez elle à l'heure du prince, et +encore trouvait-on souvent la porte fermée. Les ministres y allaient +fréquemment. + +Lady Hertford sans avoir beaucoup d'esprit, avait un grand bon sens, +n'entrait dans aucune intrigue, ne voulait rien pour elle ni pour les +siens; elle était au fond la meilleure intimité que le prince, à qui +la société des femmes était nécessaire, pût choisir. Les ministres ont +eu occasion de s'en persuader encore davantage lorsque le Régent, +devenu roi, a remplacé cette affection, toute de convenance, par une +fantaisie pour lady Conyngham dont le ridicule n'a pas été le seul +inconvénient. + +Le prince régent avait trois manières d'inviter à dîner. Sur une +énorme carte, le grand chambellan prévenait _par ordre_ qu'on était +convié _pour rencontrer la Reine_. Alors, on était en grand uniforme. + +Le secrétaire intime, sir Benjamin Bloomfield, avertissait par un +petit billet personnel, écrit à la main, que le prince priait pour tel +jour. Alors, c'était en frac et la forme la plus ordinaire. Elle +s'adressait aux femmes comme aux hommes. Les dîners n'étaient jamais +de plus de vingt et ordinairement de douze à quinze personnes. + +La troisième manière était réservée pour les intimes. Le prince +envoyait, le matin même, un valet de pied dire verbalement que, si +monsieur un tel était tout à fait libre et n'avait rien à faire, le +prince l'engageait à venir dîner à Carlton House, mais il le priait +surtout de ne pas se gêner. Il était bien entendu cependant qu'on +n'avait jamais autre chose à faire, et je crois que le prince aurait +trouvé très étrange qu'on ne se rendit pas à cette invitation. Mon +père avait fini par la recevoir très fréquemment. Elle ne s'adressait +jamais aux femmes. Ces dîners n'étaient que de cinq à six personnes et +la liste des invités était fort limitée. + + + + +CHAPITRE II + + Le corps diplomatique. -- La comtesse de Lieven. -- La princesse + Paul Esterhazy. -- Vie des femmes anglaises. -- Leur enfance. -- + Leur jeunesse. -- Leur âge mûr. -- Leur vieillesse. -- Leur mort. + -- Sort des veuves. + + +La ligne de démarcation entre les ambassadeurs et les ministres +plénipotentiaires est plus marquée à la Cour d'Angleterre qu'à aucune +autre. Les ambassadeurs étaient de tout, les ministres de rien. + +Je ne pense pas qu'aucun d'entre eux, si ce n'est peut-être le +ministre de Prusse et encore bien rarement, ait dîné à Carlton House. +Ils n'allaient pas aux soirées de la Reine où l'on admettait pourtant +quelquefois les étrangers de distinction qu'ils avaient présentés et, +dans les salons, ils ne jouissaient d'aucune prérogative, tandis que +les ambassadeurs prenaient le pas sur tout le monde. + +Cette grande différence déplaisait à une partie du corps diplomatique, +sans nuire pourtant à sa bonne intelligence qui n'a pas été troublée +pendant mon séjour en Angleterre. La comtesse de Lieven y tenait la +première place: établie depuis longtemps dans le pays, elle y avait +une importance sociale et une influence politique toute personnelle +qu'on ne pouvait lui disputer. + +L'arrivée de la princesse Paul Esterhazy lui avait causé de vives +inquiétudes. L'Autriche était alors l'alliée la plus intime du cabinet +anglais. Lord Castlereagh subissait l'influence du prince de +Metternich. Paul Esterhazy, fort bien traité par le Régent, était dès +longtemps très accueilli dans la société. La jeune femme qu'il +ramenait se trouvait petite nièce de la Reine, propre nièce de la +duchesse de Cumberland, cousine et bientôt favorite de la princesse +Charlotte. + +C'étaient bien des moyens de succès. La comtesse de Lieven en frémit +et ne put cacher son dépit, car, en outre de ses autres avantages, la +nouvelle ambassadrice était plus jeune, plus jolie, et avait un +impertinent embonpoint qui offusquait la désespérante maigreur de sa +rivale. Cependant elle s'aperçut promptement que la princesse ne +profiterait pas de sa brillante position. Toute aux regrets d'une +absence forcée de Vienne, elle périssait de chagrin à Londres et, au +bout de fort peu de mois, elle obtint la permission de retourner en +Allemagne. Elle était à cette époque fort gentille et fort bonne +enfant; nous la voyions beaucoup, elle se réfugiait dans notre +intérieur contre les ennuis du sien et contre les politesses hostiles +et perfides de la comtesse de Lieven. Je dois convenir lui en avoir vu +exercer envers la princesse Esterhazy. Pour nous, elle a été +uniformément gracieuse et obligeante; nous n'offusquions en rien ses +prétentions. + +La France, écrasée par une occupation militaire et les sommes énormes +qui lui étaient imposées, avait besoin de tout le monde pour l'aider à +soulever quelque peu de ce fardeau et n'était en mesure de disputer le +pavé à personne. + +La comtesse, devenue princesse de Lieven, a un esprit extrêmement +distingué, exclusivement appliqué à la diplomatie plus encore qu'à la +politique. Pour elle tout se réduit à des questions de personnes. Un +long séjour en Angleterre n'a pu, sous ce point de vue, élargir ses +premières idées russes, et c'est surtout cette façon d'envisager les +événements qui lui a acquis et peut-être mérité la réputation d'être +très intrigante. En 1816, elle était peu aimée mais fort redoutée à +Londres. On y tenait beaucoup de mauvais propos sur sa conduite +personnelle, et la vieille Reine témoignait parfois un peu d'humeur de +la nécessité où elle se trouvait de l'accueillir avec distinction. +Madame de Lieven n'aurait pas toléré la moindre négligence en ce +genre. + +Je ne saurais dire ce qu'est monsieur de Lieven, certainement homme de +fort bonne compagnie et de très grandes manières, parlant peu mais à +propos, froid mais poli. Quelques-uns le disent très profond, le plus +grand nombre le croient très creux. Je l'ai beaucoup vu et j'avoue +n'avoir aucune opinion personnelle. Il était complètement éclipsé par +la supériorité incontestée de sa femme qui affectait cependant de lui +rendre beaucoup et semblait lui être également soumise et attachée. On +ne la voyait presque jamais sans lui: à pied, en voiture, à la ville, +à la campagne, dans le monde, partout on les trouvait ensemble; et +pourtant personne ne croyait à l'union sincère de ce ménage. + +Le prince Paul Esterhazy, grand seigneur, bon enfant, ne manque ni +d'esprit, ni de capacité dans les affaires. Il est infiniment moins +nul qu'un rire assez niais a autorisé ses détracteurs à le publier +pendant longtemps. Il est difficile de se présenter dans le monde avec +autant d'avantages de position sans y exciter des jalousies. + +Parmi les hommes du corps diplomatique, le comte Palmella était le +seul remarquable. Il a joué un assez grand rôle dans les vicissitudes +du royaume de Portugal pour que l'histoire se charge du soin +d'apprécier tout le bien et tout le mal que les partis en ont dit. Je +n'ai aucun renseignement particulier sur lui: on m'a souvent avertie +qu'il avait beaucoup d'esprit; je n'en ai jamais été frappée. Il était +joueur et menait à Londres une vie désordonnée qui l'éloignait de +l'intimité de ses collègues et lui causait du malaise vis-à-vis d'eux. + +Je me retrouvai à peu près étrangère dans le monde anglais; la société +s'était presque entièrement renouvelée. La mort y avait fait sa +cruelle récolte; beaucoup de mes anciennes amies avaient succombé. Un +assez grand nombre voyageaient sur le continent que la paix avait +enfin rouvert à l'humeur vagabonde des insulaires britanniques; +d'autres étaient établies à la campagne. Les plus jeunes se livraient +aux soins de l'éducation de leurs enfants; celles plus âgées +subissaient la terrible corvée de mener leurs filles à la quête d'un +mari. + +Je ne connais pas un métier plus pénible. Il faut beaucoup d'esprit +pour pouvoir y conserver un peu de dignité; aussi est-il assez +généralement admis que les mères peuvent en manquer impunément dans +cette phase de leur carrière. + +La vie des anglaises est mal arrangée pour l'âge mûr; cette +indépendance de la famille dont le poète a si bien peint le résultat: + + That independence Briton's prize so high, + Keeps man from man, and breaks the social tye, + +pèse principalement sur les femmes. + +L'enfance, très soignée, est ordinairement heureuse; elle est censée +durer jusqu'à dix-sept ou dix-huit ans. À cet âge, on quitte la +_nursery_; on est présenté à la Cour; le nom de la fille est gravé sur +la carte de visite de la mère; elle est menée en tout lieu et passe +immédiatement de la retraite complète à la plus grande dissipation. +C'est le moment de la chasse au mari. + +Les filles y jouent aussi leur rôle, font des avances très marquées et +ordinairement ont grand soin de _tomber amoureuses_, selon +l'expression reçue, des hommes dont la position sociale leur paraît +la plus brillante. S'il joint un titre à une grande fortune, alors +tous les coeurs de dix-huit ans sont à sa disposition. + +L'habileté du chaperon consiste à laisser assez de liberté aux jeunes +gens pour que l'homme ait occasion de se laisser séduire et engager, +et pas assez pour que la demoiselle soit compromise, si on n'obtient +pas de succès. Toutefois, le remède est à côté du mal. Un homme qui +rendrait des soins assidus à une jeune fille pendant quelques mois et +qui se retirerait sans _proposer_, comme on dit, serait blâmé, et, +s'il répétait une pareille conduite, trouverait toutes les portes +fermées. + +On a accusé quelques jeunes gens à la mode d'avoir su _proposer_ avec +une telle adresse qu'il était impossible _d'accepter_; mais cela est +rare. Ordinairement, les _assiduités_, pour me servir toujours du +vocabulaire convenu, amènent une déclaration d'amour en forme à la +demoiselle et, par suite, une demande en mariage aux parents. + +C'est pour arriver à ces _assiduités_ qu'il faut souvent jeter la +ligne plusieurs campagnes de suite. Cela est tellement dans les moeurs +du pays que, lorsqu'une jeune fille a atteint ses dix-huit ans et que +sa mère, pour une cause quelconque, ne peut la mener, on la confie à +une parente, ou même à une amie, pour la conduire à la ville, aux +eaux, dans les lieux publics, en un mot là où elle peut trouver des +_chances_. Les parents qui s'y refuseraient seraient hautement blâmés +comme manquant à tous leurs devoirs. Il est établi qu'à cet âge une +demoiselle entre en vente et qu'on doit la diriger sur les meilleurs +marchés. J'ai entendu une tante, ramenant une charmante jeune nièce +qu'elle avait conduite à des eaux très fréquentées, dire à la mère +devant elle: «We have had no bite as yet this season, but several +glorious nibbles», et proposer de l'y ramener l'année suivante, si +l'hameçon n'avait pas réussi ailleurs. + +Comme on est toujours censé se marier par amour, et qu'ordinairement +il y en a un peu, du moins d'un côté, les premières années de mariage +sont celles où les femmes vivent le plus dans leur intérieur. Si leur +mari a un goût dominant, et les anglais en professent presque +toujours, elles s'y associent. Elles sont très maîtresses dans leur +ménage, et souvent, à l'aide de quelques phrases banales de +soumission, dominent même la communauté. + +Les enfants arrivent. Elles les soignent admirablement; la maison +s'anime. Le mari, l'amour passé, conserve quelque temps encore les +habitudes casanières. L'ennui survient à son tour. On va voyager. Au +retour, on se dit qu'il faut rétablir des relations négligées, afin de +produire dans le monde plus avantageusement les filles qui +grandissent. C'est là le moment de la coquetterie pour les femmes +anglaises, et celui où elles succombent quelquefois. C'est alors qu'on +voit des mères de famille, touchant à la quarantaine, s'éprendre de +jeunes gens de vingt-cinq ans et fuir avec eux le domicile conjugal où +elles abandonnent de nombreux enfants. + +Lorsqu'elles ont échappé à ce danger, et assurément c'est la grande +majorité, arrive ce métier de promeneuse de filles qui me paraît si +dur. Pour les demoiselles, la situation est supportable; elles ont des +distractions. La dissipation les amuse souvent; elles y prennent +[goût] naturellement et gaiement. Mais, pour les pauvres mères, on les +voit toujours à la besogne, s'inquiétant de tous les bons partis, de +leurs allures, de leurs habitudes, de leurs goûts, les suivant à la +piste, s'agitant pour les faire rencontrer à leurs filles. Leur visage +s'épanouit quand un frère aîné vient les prier à danser; si elles +causent avec un cadet, en revanche, les mères s'agitent sur leurs +banquettes et paraissent au supplice. + +Sans doute les plus spirituelles dissimulent mieux cet état d'anxiété +perpétuel, mais il existe pour toutes. Et qu'on ne me dise pas que ce +n'est que dans la classe vulgaire de la société, c'est dans toutes. + +En 1816, aucune demoiselle anglaise ne valsait. Le duc de Devonshire +arriva d'un voyage en Allemagne; il raconta un soir, à un grand bal, +qu'une femme n'était complètement à son avantage qu'en valsant, que +rien ne la faisait mieux valoir. Je ne sais si c'était malice de sa +part, mais il répéta plusieurs fois cette assertion. Elle circula et, +au bal prochain, toutes les demoiselles valsaient. Le duc les admira +beaucoup, dit que cela était charmant et animait parfaitement un bal, +puis ajouta négligemment que, pour lui, il ne se déciderait jamais à +épouser une femme qui valserait. + +C'est à la duchesse de Richemond et à Carlton House qu'il fit cette +révélation. La pauvre duchesse, la plus maladroite de ces mères à +projets, pensa tomber à la renverse. Elle la répéta à ses voisines qui +la redirent aux leurs; la consternation gagna de banquette en +banquette. Les rires des personnes désintéressées et malveillantes +éclatèrent. Pendant tout ce temps, les jeunes ladys valsaient en +sûreté de conscience; les vieilles enrageaient; enfin la +malencontreuse danse s'acheva. + +Avant la fin de la soirée, la bonne duchesse de Richemond avait établi +que ses filles éprouvaient une telle répugnance pour la valse qu'elle +renonçait à obtenir d'elles de la surmonter. Quelques jeunes filles +plus fières continuèrent à valser; le grand nombre cessa. Les habiles +décidèrent qu'on valsait exclusivement à Carlton House pour plaire à +la vieille Reine qui aimait cette danse nationale de son pays. Il est +certain que, malgré son excessive pruderie, elle semblait prendre +grand plaisir à retrouver ce souvenir de sa jeunesse. + +La rude tâche de la mère se prolonge, plus ou moins, selon le nombre +de ses filles et la facilité qu'elle trouve à les placer. Une fois +mariées, elles lui deviennent étrangères, au point qu'on s'invite +réciproquement à dîner, par écrit, huit jours d'avance. En aucun pays +le précepte de l'Évangile: _Père et mère quitteras pour suivre ton +mari_, n'est entré plus profondément dans les moeurs. + +D'un autre côté, dès que le fils aîné a atteint ses vingt et un ans, +son premier soin est de se faire un établissement à part. Cela est +tellement convenu que le père s'empresse de lui en faciliter les +moyens. Quant aux cadets, la nécessité de prendre une carrière, pour +acquérir de quoi vivre, les a depuis longtemps éloignés de la maison +paternelle. + +Suivons la mère. La voilà rentrée dans son intérieur devenu +complètement solitaire, car, pendant le temps, de ces dissipations +forcées, le mari a pris l'habitude de passer sa vie au club. Que +fera-t-elle? Supportera-t-elle cet isolement dans le moment de la vie +où on a le plus besoin d'être entouré? On ne saurait l'exiger. Elle +ira augmenter ce nombre de vieilles femmes qui peuplent les assemblées +de Londres, se parant chaque jour, veillant chaque nuit, jusqu'à ce +que les infirmités la forcent à s'enfermer dans sa chambre, où +personne n'est admis, et à mourir dans la solitude. + +Qu'on ne reproche donc pas aux femmes anglaises de courir après les +plaisirs dans un âge assez avancé pour que cela puisse avoir +l'apparence d'un manque de dignité. Les moeurs du pays ne leur +laissent d'autre alternative que le grand nombre ou la solitude, +l'extrême dissipation ou l'abandon. Si elles perdent leur mari, leur +sort est encore bien plus cruel car une pénurie relative, suivant +leur condition, vient l'aggraver. La belle-fille arrive, accompagnant +son mari, prend immédiatement possession du château, donne tous les +ordres. La mère s'occupe de faire ses paquets et, au bout de fort peu +de jours, se retire dans un modeste établissement que souvent la +sollicitude du feu lord lui a préparé. + +Il est rare que son revenu excède le dixième de celui qu'elle a été +accoutumée à partager, et elle voit son fils hériter, de son vivant, +de la fortune qu'elle-même a apportée. C'est la loi du pays: à moins +de précautions prises dans le contrat de mariage, la dot de la femme +appartient tellement au mari que ses héritiers y ont droit, même +pendant la vie de la veuve dont généralement toutes les prétentions se +résolvent en une pension viagère. + +Nos demoiselles françaises ne doivent pas trop envier à leurs jeunes +compagnes anglaises la liberté dont elles jouissent et leurs mariages +soi-disant d'inclination. Cette indépendance de la première jeunesse a +pour résultat de les laisser sans protection contre la tyrannie d'un +mari s'il veut l'exercer, et de leur assurer l'isolement de l'âge mûr +si elles y arrivent. + +S'il est permis de se servir de cette expression, les anglaises me +semblent avoir un nid plutôt qu'un intérieur, des petits plutôt que +des enfants. + + + + +CHAPITRE III + + Indépendance du caractère des anglais. -- Dîner chez la comtesse + Dunmore. -- Jugement porté sur lady George Beresford. -- Salons + des grandes dames. -- Comment on comprend la société en + Angleterre et en France. -- Bal donné chez le marquis d'Anglesey. + -- Lady Caroline Lamb. -- Mariage de monsieur le duc de Berry. -- + Réponse du prince de Poix. + + +J'examinais les usages d'un oeil plus curieux à ce retour que lorsque, +plus jeune, je n'avais aucun autre point de comparaison, et je +trouvais que, si l'Angleterre avait l'avantage bien marqué dans le +matériel de la vie, la sociabilité était mieux comprise en France. + +Personne n'apprécie plus haut que moi le noble caractère, l'esprit +public qui distinguent la nation. + +Avec cet admirable bon sens qui fait la force du pays, l'anglais, +malgré son indépendance personnelle, reconnaît la hiérarchie des +classes. En traversant un village, on entend souvent un homme sur le +pas de sa chaumière dire à sa petite fille: «Curtsey to your betters, +Betsy», expression qui ne peut se traduire exactement en français. +Mais ce même homme n'admet point de supérieur là où son droit légal +lui paraît atteint. + +Il a également recours à la loi contre le premier seigneur du comté +par lequel il se pense molesté et contre le voisin avec lequel il a +une querelle de cabaret. C'est sur cette confiance qu'elle le protège +dans toutes les occurrences de la vie qu'est fondé le sentiment +d'indépendance d'où naît ce respect de lui-même, cachet des hommes +libres. + +D'autre part, cette indépendance, ennemie de la sociabilité et qui +porterait avec elle un caractère un peu sauvage, est modifiée par la +passion qu'a la classe inférieure de ne rien faire qui ne soit +_genteel_, et la classe plus élevée rien qui ne soit _gentlemanlike_. +C'est là le lien qui unit les anglais entre eux. Quant à la fantaisie +d'être _fashionable_, c'est le but du petit nombre. Elle est poussée +souvent jusqu'au ridicule. + +En observant les deux pays de près, on remarque combien des gens, +également délicats dans le fond de leurs sentiments, peuvent pourtant +se blesser réciproquement dans la manière de les exprimer, je dirai +presque de les concevoir. Cette pensée me vient du souvenir d'un dîner +que je fis chez une de mes anciennes amies, lady Dunmore, en très +petit comité. On s'y entretint de la nouvelle du jour, la condamnation +de lord Bective par la cour ecclésiastique de Doctors Commons. Voici à +quelle occasion: + +Lady George Beresford était, l'année précédente, une des plus +charmantes, des plus distinguées, des plus heureuses femmes de +Londres. À la suite d'une couche, le lait lui monta à la tête et elle +devint folle. Son mari fut désespéré. La nécessité de rechercher +quelques papiers d'affaires le força à ouvrir une cassette appartenant +à sa femme; elle contenait une correspondance qui ne laissait aucun +doute sur le genre de son intimité avec lord Bective. Le mari devint +furieux. Quoique la femme restât folle et fût enfermée, il entama une +procédure contre elle. Des témoins, qui la traînèrent dans la boue, +furent entendus; et lord Bective condamné à douze mille louis de +dommages envers lord George. + +C'était sur la quotité de cette somme qu'on discutait à la table où +je me trouvais assise. Elle paraissait aux uns disproportionnée au +mérite de lady George; les autres ne la trouvaient qu'équivalente. + +Elle était si blanche, d'une si belle tournure, tant de talents, si +gracieuse!--Pas tant, et puis elle n'était plus très jeune.--Elle lui +avait donné de si beaux enfants!--Sa santé s'altérait, son teint se +gâtait.--Elle avait tant d'esprit!--Elle devenait triste et assez +maussade depuis quelques mois. + +La discussion se soutenait, avec un avantage à peu près égal, lorsque +la maîtresse de la maison la termina en disant: + +«Je vous accorde que douze mille louis est une bien grosse somme, mais +le pauvre lord George l'aimait tant!» + +La force de cet argument parut irrésistible et concilia toutes les +opinions. J'écoutais avec étonnement. Je me sentais froissée +d'entendre des femmes de la plus haute volée énumérer et discuter les +mérites d'une de leurs compagnes comme on aurait pu faire des qualités +d'un cheval et ensuite apprécier en écus le chagrin que sa perte avait +dû causer à son mari qui, déjà, me paraissait odieux en poursuivant +devant les tribunaux la mère de ses enfants frappée par la main de +Dieu de la plus grande calamité à laquelle un être humain puisse être +condamné. + +Faut-il conclure de là que la haute société en Angleterre manque de +délicatesse! Cela serait aussi injuste que d'établir que les femmes +françaises sont sans modestie parce qu'elles emploient quelques +locutions proscrites de l'autre côté du canal. Ce qui est vrai, c'est +que les différents usages présentent les objets sous d'autres faces, +et qu'il ne faut pas se hâter de juger les étrangers sans avoir fait +un profond examen de leurs moeurs. Quelle société ne présente pas des +anomalies choquantes pour l'observateur qui n'y est pas accoutumé? +J'admirais en théorie le respect des anglais pour les hiérarchies +sociales, et puis ma sociabilité française s'irritait de les voir en +action dans les salons. + +Les grandes dames ouvrent leurs portes une ou deux fois dans l'année à +tout ce qui, par une relation quelconque mais surtout par celles qui +se rapportent aux élections, a l'honneur d'oser se faire écrire chez +elles en arrivant à Londres. Cette visite se rend par l'envoi d'une +très grande carte sur laquelle est imprimé: la duchesse *** _at home_, +tel jour, à la date de plusieurs semaines. Le nom des personnes +auxquelles elle s'adresse est écrit derrière, à la main. Dieu sait +quel mouvement on se donne pour en recevoir une, et toutes les +courses, toutes les manoeuvres, pour faire valoir ses droits à en +obtenir. + +Le jour arrivé, la maîtresse de la maison se place debout à la porte +de son salon; elle y fait la révérence à chaque personne qui entre; +mais quelle révérence, comme elle leur dit: «Quoique vous soyez chez +moi, vous comprenez bien que je ne vous connais pas et ne veux pas +vous connaître!» Cela est rendu encore plus marqué par l'accueil +différent accordé aux personnes de la société fashionable. + +Hé bien, dans ce pays de bons sens, personne ne s'en choque: chacun a +eu ce qu'il voulait: les familiers la bonne réception, les autres la +joie de l'invitation. La carte a été fichée pendant un mois sur la +glace; elle y a été vue par toutes les visites. On a la possibilité de +dire dans sa société secondaire comment sont meublés les salons de la +duchesse ***, la robe que portait la marquise ***, et autres remarques +de cette nature. Le but auquel ces invités prétendent est atteint, et +peut-être seraient-ils moins fiers d'être admis chez la duchesse *** +si elle était plus polie. + +Chez nous, personne ne supporterait un pareil traitement. J'ai +quelquefois pensé que la supériorité de la société française sur +toutes les autres tenait à ce que nous établissons que la personne qui +reçoit, celle qui fait les frais d'une soirée ou d'un dîner, est +l'obligée des personnes qui s'y rendent et que, partout ailleurs, +c'est le contraire. Si on veut y réfléchir, on trouvera, je crois, +combien cette seule différence doit amener de facilité dans le +commerce et d'urbanité dans les formes. + +Les immenses raouts anglais sont si peu en proportion avec la taille +des maisons qu'ordinairement le trop plein des salons s'étend dans +l'escalier et quelquefois jusque dans la rue où les embarras de +voitures ajoutent encore à l'ennui de ces réunions. La liberté +anglaise (et là je ne reconnais pas la haute judiciaire du pays) +n'admet pas qu'on établisse aucun ordre dans les files. C'est à coup +de timon et en lançant les chevaux les uns contre les autres qu'on +arrive, ou plutôt qu'on n'arrive pas. Il n'y a pas de soirée un peu à +là mode où il ne reste deux ou trois voitures brisées sur le pavé. +Cela étonne encore plus à Londres où elles sont si belles et si +soignées. + +Les raouts ont exalté le sentiment que je portais déjà à nos bons et +utiles gendarmes; mon amour pour la liberté a toujours fléchi devant +eux. Je me rappelle entre autre les avoir appelés de tous mes voeux un +soir où nous fûmes sept quarts d'heure en perdition, prêts à être +broyés en cannelle à chaque instant, pour arriver chez lady Hertford. +Nous partions de Portman square; elle demeurait dans Manchester +square: il y a bien pour une minute de chemin, lorsqu'il est libre. + +Pour éviter au prince régent l'ennui de ces embarras; il arrivait dans +le salon de la marquise en traversant un petit jardin et par la +fenêtre. C'était fort simple assurément, mais, quand cette fenêtre +s'élevait à grand bruit pour le laisser entrer, un sourire +involontaire passait sur toutes les figures. + +En outre de la fatigue de ces assemblées, ce qui les rend odieuses aux +étrangers c'est l'heure où elles commencent. J'en avais perdu le +souvenir. Engagée à un bal le lendemain du raout de lady Hertford, +j'avais vu sonner minuit sans que ma mère songeât à partir. Je la +pressai de s'y décider. + +«Vous le voulez, j'y consens, mais nous gênerons.» + +Pour cette fois, nous ne trouvâmes pas de file; nous étions les +premières, les salons n'étaient pas achevés d'éclairer. La maîtresse +de la maison entra tirant ses gants; sa fille n'eut achevé sa toilette +qu'une demi-heure plus tard, et la foule ne commença à arriver qu'à +près d'une heure du matin. + +Je me suis laissé raconter que beaucoup de femmes se couchent entre +leur dîner et l'heure où elles vont dans le monde pour être plus +fraîches. Je crois que c'est un conte, mais certainement beaucoup +s'endorment par ennui. + +Pendant que je suis sur l'article des bals, il me faut parler d'un +très beau et très bizarre par la situation des gens qui le donnaient. + +Le marquis d'Anglesey, après avoir été marié vingt et un ans à une +Villiers et en avoir eu une multitude d'enfants, avait divorcé en +Écosse où la loi admet les infidélités du mari comme cause suffisante. +Il venait d'épouser lady Émilie Wellesley qui, divorcée pour son +compte en Angleterre, laissait aussi une quantité d'enfants à un +premier mari. + +La marquise d'Anglesey avait, de son côté, épousé le duc d'Argyll. +Elle n'était pas dans la catégorie des femmes divorcées et continuait +à être admise chez la Reine et dans le monde. Toutefois ce second +mariage avait été si prompt qu'on tenait qu'elle était, tout au moins, +d'accord avec lord d'Anglesey pour amener leur divorce. Plusieurs +filles (les ladys Paget) de dix-huit à vingt-deux ans résidaient chez +leur père, mais allaient dans le monde menées par la duchesse. + +Lord d'Anglesey avait eu la jambe emportée à la bataille de Waterloo. +Son état très alarmant pendant longtemps avait excité un vif intérêt +dans la société; il en avait reçu des preuves soutenues. Pour +témoigner de sa reconnaissance, il imagina de donner une grande fête à +ses nombreux amis à l'occasion de son rétablissement. + +On construisit une salle de bal à la suite des beaux appartements +d'Uxbridge House, et tous les préparatifs furent faits par le marquis +et la nouvelle lady d'Anglesey sur le pied de la plus grande +magnificence. Les billets, dans une forme très inusitée, n'étaient au +nom de personne. Lord d'Anglesey, en adressant ses remerciements à +monsieur et madame un tel de leurs soins obligeants, espéraient qu'ils +viendraient passer la soirée du ... à Uxbridge House. + +Un moment avant l'arrivée de la société, lady d'Anglesey, femme +divorcée qu'on ne voyait pas, après avoir veillé à tous les +arrangements, partit pour la campagne. Lord d'Anglesey, trop tendre et +trop galant pour laisser son épouse dans la solitude, l'accompagna. De +sorte qu'il n'y avait plus ni maître, ni maîtresse de maison là où se +donnait cette grande fête. Les filles de la première femme en +faisaient les honneurs et, par courtoisie, elles s'étaient associé +mesdemoiselles Wellesley, filles de la seconde par son premier mari +avec lequel elles demeuraient. + +Il faut avouer qu'on ne pouvait guère concevoir une idée plus étrange +que celle d'appeler le public chez soi dans de pareils prédicaments. + +Ce bal fut illustré par une autre singularité. Lady Caroline Lamb +avait fait paraître quelques jours avant le roman de _Glenarvon_. +C'était le récit de ses aventures avec le fameux lord Byron, aventures +poussées le plus loin possible. Elle avait fait entrer dans le cadre +de son roman tous les personnages marquants de la société et surtout +les membres de sa propre famille, y compris son mari William Lamb +(devenu depuis lord Melbourne). + +À la vérité, elle lui accordait un très beau caractère et une fort +noble conduite; elle avait été moins bénévole pour beaucoup d'autres, +et, comme les noms étaient supposés, on se disputait encore sur les +personnes qu'elle avait prétendu peindre. + +À ce bal d'Uxbridge House, je l'ai vue, pendue amoureusement au bras +de son mari et distribuant la _clef_, comme elle disait, de ses +personnages fort libéralement. Elle avait eu le soin d'en faire faire +de nombreuses copies où le nom supposé et le nom véritable étaient en +regard, et c'étaient ceux de gens présents ou de leurs parents et +amis. Cette scène complétait la bizarrerie de cette singulière soirée. + +Je renonçai bien vite à mener la vie de Londres; en outre qu'elle +m'ennuyait, j'étais souffrante. J'avais rapporté de Gênes une douleur +rhumatismale dans la tête qui n'a cédé que quatre ans après, à l'effet +des eaux d'Aix, et qui me rendait incapable de prendre part aux +plaisirs bruyants. + +Aussi n'éprouvai-je aucun regret de ne point assister aux fêtes +données en France pour le mariage de monsieur le duc de Berry. Les +récits qui nous en arrivaient les représentaient comme ayant été aussi +magnifiques que le permettait la détresse générale du royaume. Elles +avaient été plus animées qu'on ne devait s'y attendre dans de si +pénibles circonstances. La plupart de ceux appelés à y figurer +appartenaient à une classe de personnes qui regardent la Cour comme +nécessaire au complément de leur existence. Quand une circonstance +quelconque de disgrâce ou de politique les tire de cette atmosphère, +il manque quelque chose à leur vie. Un grand nombre d'entre elles +avaient été privées d'assister à des fêtes de Cour par les événements +de la Révolution; elles y portaient un entrain de débutantes et un +zèle de néophytes qui simulaient au moins la gaieté si elle n'était +pas complètement de bon aloi. + +Je ne sais jusqu'à quel point le public s'identifia à ces joies; +j'étais absente et les rapports furent contradictoires. De tous les +récits, il n'est resté dans ma mémoire qu'un mot du prince de Poix. Le +jour de l'entrevue à Fontainebleau, le duc de Maillé, s'adressant à un +groupe de courtisans qui, comme lui, sortaient des appartements, leur +dit: + +«Savez-vous, messieurs, que notre nouvelle princesse a un oeil plus +petit que l'autre. + +--Je n'ai pas du tout vu cela», reprit vivement le prince de Poix. + +Mais après avoir réfléchi, il ajouta: + +«Peut-être madame la duchesse de Berry a-t-elle l'oeil gauche un peu +plus grand.» + +Cette réponse est trop classique en son genre pour négliger de la +rapporter. + +Je reviens à Londres. Je ne sortais guère de l'intérieur de +l'ambassade, où nous avions fini par attirer quelques habitués, que +pour aller chez les collègues du corps diplomatique, chez les +ministres et à la Cour dont je ne pouvais me dispenser. + + + + +CHAPITRE IV + + La famille d'Orléans à Twickenham. -- Espionnage exercé contre + elle. -- Division entre le roi Louis XVIII et monsieur le duc + d'Orléans à Lille en 1815. -- Intérieur de Twickenham. -- Mots de + la princesse Marie. -- La comtesse de Vérac. -- Naissance d'une + princesse d'Orléans. -- La comtesse Mélanie de Montjoie. -- Le + baron de Montmorency. -- Le comte Camille de Sainte-Aldegonde. -- + Le baron Athalin. -- Monsieur le duc de Bourbon. -- La princesse + Louise de Condé. + + +Je ne mets pas au rang des devoirs, car ce m'était un plaisir, de +fréquentes visites à Twickenham. Monsieur le duc d'Orléans y était +retiré avec les siens; il y menait une vie simple, exclusivement de +famille. + +Avant l'arrivée de mon père, la sottise courtisane de monsieur de La +Châtre l'avait entouré d'espions à gages qui empoisonnaient ses +actions les plus innocentes et le tourmentaient de toutes façons. Mon +père mit un terme à ces ignobles tracasseries et les exilés de +Twickenham lui en surent gré, d'autant qu'en montrant leur conduite +telle qu'elle était en effet, il leur ouvrait les portes de la France +où ils aspiraient à rentrer. + +Un des agents rétribués par la police française vint dire à mon père, +un beau matin, que monsieur le duc d'Orléans se démasquait enfin. Des +proclamations factieuses s'imprimaient clandestinement à Twickenham et +des ballots allaient s'expédier sur les côtes de France. Le révélateur +assurait pouvoir s'en procurer. + +«Hé bien, lui dit mon père, apportez-moi, je ne dis pas seulement une +proclamation, mais une publication bien moins grave, sortie d'une +presse établie à Twickenham et je vous compte cent guinées +sur-le-champ.» Il attendit vainement. + +Le dimanche suivant, allant faire une visite le soir à madame la +duchesse d'Orléans, nous trouvâmes toute la famille autour d'une +table, composant une page d'impression. On avait acheté, pour divertir +les enfants, une petite imprimerie portative, un véritable joujou, et +on les en amusait le dimanche. Déjà on avait tiré quelques exemplaires +d'une fable d'une vingtaine de vers, faite par monsieur le duc de +Montpensier dans son enfance; c'était le travail d'un mois: et voilà +la presse clandestine destinée à bouleverser le monde! + +Ces niaises persécutions ne servaient qu'à irriter monsieur le duc +d'Orléans. Louis XVIII l'a constamment abreuvé de dégoûts, en France +et à l'étranger. La rencontre à Lille, où le dissentiment sur la +conduite à tenir fut si public, avait achevé de fomenter leur mutuelle +intimité. + +À la première nouvelle du débarquement de l'Empereur à Cannes, +monsieur le duc d'Orléans avait accompagné Monsieur à Lyon. Revenu à +Paris avec ce prince, il était reparti seul pour Lille où il avait +préparé, avec le maréchal Mortier, la défense de la place. Quand le +Roi y fut arrivé, il l'engagea à y établir le siège de son +gouvernement. Le Roi, après quelque hésitation, le promit; il donna +parole tout au moins de ne point abandonner le sol français. Ce furent +ses derniers mots à monsieur le duc d'Orléans lorsque celui-ci se +retira dans l'appartement qu'il occupait. Trois heures après, on vint +le réveiller pour lui apprendre que le Roi était parti et prenait la +route de Belgique; les ordres étaient déjà donnés lorsqu'il assurait +vouloir rester en France. Monsieur le duc d'Orléans, courroucé de ce +secret gardé envers lui, écrivit au Roi pour se plaindre amèrement, au +maréchal Mortier pour le dégager de toutes ses promesses et, renonçant +à suivre le Roi, s'embarqua pour rejoindre sa famille en Angleterre. +Il loua une maison à Twickenham, village qu'il avait déjà habité lors +de la première émigration. + +Aussitôt que la famille d'Orléans se fut bien persuadée que le +successeur de monsieur de La Châtre ne suivrait pas ses errements et +qu'elle n'avait aucune tracasserie à craindre de mon père, la +confiance la plus loyale s'établit et monsieur le duc d'Orléans ne fit +aucune démarche que d'accord avec lui. Il poussa la déférence envers +le gouvernement du Roi jusqu'à ne recevoir personne à Twickenham sans +en donner avis à l'ambassadeur et toutes ses démarches en France +furent combinées avec lui. + +L'espionnage tomba de lui-même. Monsieur Decazes rappela les agents +que monsieur de La Châtre lui avait représentés comme nécessaires; et, +puisque je dis tout, peut-être la crainte de voir retirer les fonds +secrets qu'il recevait pour ce service rendait-elle l'ambassadeur plus +méticuleux. + +Mademoiselle fut la dernière ramenée à la confiance, mais aussi elle +le fut complètement et à jamais. C'est pendant ces longues journées de +campagne que j'ai eu occasion d'apprécier la distinction de son esprit +et la franchise de son caractère. Mon tendre dévouement pour son +auguste belle-soeur se développait chaque jour de plus en plus. + +La conversation de monsieur le duc d'Orléans n'a peut-être jamais été +plus brillante qu'à cette époque. Il avait passé l'âge où une +érudition aussi profonde et aussi variée paraissait un peu entachée de +pédantisme. L'impartialité de son esprit lui faisait comprendre +toutes les situations et en parler avec la plus noble modération. Son +bonheur intérieur calmait ce que sa position politique pouvait avoir +d'irritant, et, au fond, je ne l'ai jamais vu autant à son avantage, +ni peut-être aussi content, que dans le petit salon de Twickenham, +après d'assez mauvais dîners que nous partagions souvent. + +De leur côté, les princes habitants de Twickenham n'avaient point +d'autre pied-à-terre à Londres que l'ambassade dans les courses assez +rares qu'ils y faisaient. + +Monsieur le duc de Chartres, quoique bien jeune, était déjà un bon +écolier, mais n'annonçait ni l'esprit, ni la charmante figure que nous +lui avons vus. Il était délicat et un peu étiolé comme un enfant né +dans le Midi. Ses soeurs avaient échappé à cette influence du soleil +de Palerme. + +L'aînée, distinguée dès le berceau par l'épithète de la _bonne +Louise_, a constamment justifié ce titre en marchant sur les traces de +son admirable mère: elle était fraîche, couleur de rose et blanc, avec +une profusion de cheveux blonds. La seconde, très brune et plus +mutine, était le plus délicieux enfant que j'aie jamais rencontré: +_Marie_ n'était pas si parfaite que _Louise_, mais ses sottises +étaient si intelligentes et ses reparties si spirituelles qu'on avait +presque l'injustice de leur accorder la préférence. + +Ma mère en raffolait. Un jour où elle avait été _bien mauvaise_, +madame la duchesse d'Orléans la fit gronder par elle. La petite +princesse fut désolée. À notre prochaine visite madame de Vérac, dame +d'honneur de madame la duchesse d'Orléans, dit à ma mère: + +«Vous n'avez que des compliments à faire aujourd'hui, madame d'Osmond; +la princesse Marie a été sage toute la semaine. Elle a appris à faire +la révérence, voyez comme elle la fait bien; elle a été polie; elle a +bien pris ses leçons, enfin madame la duchesse d'Orléans va vous dire +qu'elle en est très contente.» + +Ma mère caressa le joyeux enfant; ses parents étaient à la promenade; +un instant après nous vîmes la petite princesse à genoux à côté de +madame de Vérac: + +«Que faites-vous là, princesse Marie? + +--Je vous fais de la reconnaissance, et puis au bon Dieu.» + +Qu'on me passe encore deux histoires de la princesse Marie. L'année +suivante, on donnait sur le théâtre de Drury Lane une de ces +arlequinades où les anglais excellent; tous les enfants de la famille +d'Orléans devaient y assister après avoir passé la journée à +l'ambassade. On arriva un peu trop tôt; le dernier acte d'une tragédie +où jouait mademoiselle O'Neil n'était pas achevé. Au bout de quelques +minutes, la princesse Marie se retourna à sa gouvernante: + +«Donnez-moi mon mouchoir, madame Mallet. Je ne suis pas méchante je +vous assure, mais mes yeux pleurent malgré moi; cette dame a la voix +si malheureuse!» + +Plus tard, lorsqu'elle avait près de six ans, je me trouvai un soir au +Palais-Royal; la princesse Marie s'amusait à élever des fortifications +avec des petits morceaux de bois taillés à cet effet, et recevait les +critiques d'un général dont elle avait sollicité le suffrage. Elle +releva son joli visage et avec sa petite mine si piquante, lui dit: + +«Ah! sans doute, général, ce n'est pas du Vauban.» + +Monsieur le duc de Nemours, ou plutôt _Moumours_, comme il commençait +à s'appeler lui-même, était beau comme le jour. + +Madame la duchesse d'Orléans était accouchée à Twickenham d'une +petite princesse qu'elle nommait _la fille de monsieur d'Osmond_, +parce que mon père avait été appelé à constater son état civil. Ce +maillot complétait la famille. + +Tout le monde dans l'intérieur s'entendait pour que ces enfants +reçussent dès le berceau la meilleure éducation qu'il fût possible +d'imaginer; je n'en ai jamais connu de plus soignés et de moins gâtés. + +Le reste des habitants se composait ainsi: La comtesse de Vérac, née +Vintimille, dame d'honneur de madame la duchesse d'Orléans dès +Palerme, excellente personne, dévouée à sa princesse et dont la mort a +été une perte réelle pour le Palais-Royal; madame de Montjoie, aussi +distinguée par les qualités du coeur que par celles de l'esprit, était +attachée à Mademoiselle depuis leur première jeunesse à toutes deux et +identifiée de telle façon qu'elle n'a ni autre famille ni autres +intérêts. Raoul de Montmorency et Camille de Sainte-Aldegonde, aides +de camp de monsieur le duc d'Orléans, se partageant entre la France et +Twickenham. + +Monsieur Athalin y résidait à poste fixe. Avant 1814, il était +officier d'ordonnance de l'Empereur. Monsieur le duc d'Orléans, +suivant son système d'amalgame, l'avait pris pour aide camp avec +l'agrément du Roi; mais, en 1815, il était retourné près de son ancien +chef en écrivant au prince une lettre fort convenable. Les Cent-Jours +terminés, monsieur le duc d'Orléans répondit à cette lettre en +l'engageant à venir le rejoindre. Monsieur Athalin profita de cette +indulgence. Elle fut très mal vue à la Cour des Tuileries, mais elle a +fondé le dévouement sans bornes qu'il porte à ses nobles protecteurs. + +La gouvernante des princesses et l'instituteur de monsieur le duc de +Chartres, monsieur du Parc, homme de mérite, complétaient les +commensaux de cet heureux intérieur. On y menait la vie la plus calme +et la plus rationnelle. Si on y conspirait, c'était assurément à bien +petit bruit et d'une façon qui échappait même à l'activité de la +malveillance. + +Je voudrais pouvoir parler en termes également honorables du pauvre +duc de Bourbon; mais, si toutes les vertus familiales semblaient avoir +élu domicile à Twickenham, toutes les inconvenances habitaient avec +lui dans une mauvaise ruelle de Londres où il avait pris un +appartement misérable. Un seul domestique l'y servait; il n'avait pas +de voiture. + +Mon père était chargé de le faire renoncer à cette manière de vivre, +mais il ne put y réussir. Après sa triste apparition dans la Vendée, +il s'était embarqué et était arrivé à Londres pendant les Cent-Jours. +Monsieur le prince de Condé le rappelait auprès de lui et mettait à sa +disposition toutes les sommes dont il pouvait avoir besoin; mais lui +persistait à continuer la même existence. Il dînait dans une boutique +de côtelettes, _Chop house_, car cela ne mérite pas le nom de +restaurateur, se rendait alternativement à un des théâtres, attendait +en se promenant sous les portiques que l'heure du demi-prix fût +arrivée, entrait dans la salle et en ressortait à la fin du spectacle +avec une ou deux mauvaises filles qui variaient tous les jours et +qu'il menait souper dans quelque tabagie, alliant ainsi les désordres +grossiers avec ses goûts parcimonieux. Quelquefois, lord William +Gordon était de ces parties, mais plus souvent il allait seul: C'était +pour jouir de cette honorable vie qu'il s'obstinait à rester en +Angleterre, et toutes les supplications ne purent le décider à partir +à temps pour recevoir le dernier soupir de son père. + +Par d'autres motifs, la princesse sa soeur refusait aussi de rentrer +en France; c'était à cause de sa haine pour le Concordat. J'avais une +grande vénération spéculative pour cette jeune Louise de Condé, +pleurant au pied des autels les crimes de son pays et offrant en +sacrifice un si pur holocauste pour les expier. + +Je m'en étais fait un roman; mais il fallait éviter d'en apercevoir +l'héroïne, commune, vulgaire, ignorante, banale dans ses pensées, dans +ses sentiments, dans ses actions, dans ses paroles, dans sa personne. +On était tenté de plaindre le bon Dieu d'être si constamment importuné +par elle; elle l'appelait en aide dans toutes les circonstances les +plus futiles de sa puérile existence. Je lui ai vu dire oraison pour +retrouver un peloton de laine tombé sous sa chaise: c'était la +caricature d'une religieuse de comédie. Mon père fut obligé de lui +faire presque violence pour la décider à partir. + + + + +CHAPITRE V + + Lord Castlereagh. -- Lady Castlereagh. -- Cray Farm. -- + Dévouement de lady Castlereagh pour son mari. -- Accident et + prudence. -- Soupers de lady Castlereagh. -- Partie de campagne + chez lady Liverpool. -- Ma toilette à la Cour de la Reine. -- + Beauté de cette assemblée. -- Baptême de la petite princesse + d'Orléans. -- La princesse de Talleyrand. -- Elle consent à se + séparer du prince de Talleyrand. -- La comtesse de Périgord. -- + La duchesse de Courlande. -- La princesse Tyszkiewicz. -- Mariage + de Jules de Polignac. + + +J'ai déjà dit que je n'avais eu aucune connaissance détaillée des +affaires par mon père. Je n'en ai su que ce qui est assez public pour +qu'il n'y ait point d'intérêt à le raconter. Chaque semaine, il +recevait deux courriers de Paris toujours chargés d'une longue lettre +particulière du duc de Richelieu. Il lui répondait aussi directement, +de sorte que les bureaux et la légation n'étaient pas initiés au fond +de ces négociations dont le but, pourtant, était patent pour tout le +monde. Il s'agissait d'obtenir quelque soulagement à l'oppression de +notre pauvre patrie. Le coeur du ministre et de l'ambassadeur +battaient à l'unisson; leur vie entière y était consacrée. + +Lord Castlereagh était un homme d'affaires avec de l'esprit, de la +capacité, du talent même, mais sans haute distinction. Il connaissait +parfaitement les hommes et les choses de son pays; il s'en occupait +depuis l'âge de vingt ans; mais il était parfaitement ignorant des +intérêts et des rapports des puissances continentales. + +Lorsqu'à la fin de 1813 une mission, confiée à Pozzo, l'attira au +quartier général des souverains alliés, il savait seulement que le +blocus minait l'Angleterre, qu'il fallait abattre la puissance en +position de concevoir une pareille idée, ou du moins la mettre hors +d'état de la réaliser, et que l'Autriche devait être l'alliée +naturelle de l'Angleterre. Il n'en fallait pas davantage pour le +livrer à l'habileté du prince de Metternich. Lord Castlereagh est une +des premières médiocrités puissantes sur laquelle il ait exercé sa +complète domination. + +Toujours et en tout temps les affaires anglaises se font exclusivement +par les anglais et à Londres; mais, pour tout ce qui tenait à la +politique extérieure, Downing Street se trouvait sous la surveillance +de la chancellerie de Vienne; et je crois que cette situation s'est +prolongée autant que la vie de lord Castlereagh. + +Lorsque je l'ai connu, il ne donnait aucun signe de la fatale maladie +héréditaire qui l'a porté au suicide. Il était, au contraire, +uniformément calme et doux, discutant très bien les intérêts anglais, +mais sans passion et toujours parfaitement _gentlemanlike_. Il parlait +assez mal français; une de ses phrases habituelles dans les +conférences était: «Mon cher ambassadeur, il faut terminer cela à +_l'aimable_»; mais, si le mot était peu exact, le sentiment qui +l'inspirait se montrait sincère. + +Lord Castlereagh avait une grande considération pour le caractère +loyal du duc de Richelieu, et la confiance qu'il inspirait a, partout, +facilité les négociations dans ces temps de néfaste mémoire. + +J'avais connu lady Castlereagh assez belle: devenue très forte et très +grasse, elle avait perdu toute distinction en conservant de beaux +traits. Elle avait peu d'esprit mais beaucoup de bienveillance, et une +politesse un peu banale sans aucun usage du monde. + +Au congrès de Vienne, elle avait inventé de se coiffer avec les ordres +en diamants de son mari et avait placé la jarretière en bandeau sur +son front. Le ridicule de cette exhibition l'avait empêchée de la +renouveler, et les boîtes, que les traités faisaient abonder de toutes +parts, fournissaient suffisamment à son goût très vif pour la parure +et les bijoux. Toutefois, il était dominé par celui de la campagne, +des fleurs, des oiseaux, des chiens et des animaux de toute espèce. + +Elle n'était jamais si heureuse qu'à Cray où lord Castlereagh avait +une véritable maison de curé. On descendait de voiture à une petite +barrière qui, à travers deux plates-bandes de fleurs communes, donnait +accès à une maison composée de trois pièces. L'une servait de salon et +de cabinet de travail au ministre, l'autre de salle à manger, la plus +petite de cabinet de toilette. Au premier, il y avait trois chambres à +coucher: l'une appartenait au ménage Castlereagh, les deux autres se +donnaient aux amis parmi lesquels on comptait quelques ambassadeurs. +Mon père a été plusieurs fois à demeure, pendant quelques jours, à +Cray farm; il m'a dit que l'établissement n'était guère plus +magnifique que le local. + +Lady Castlereagh avait le bon goût d'y renoncer à ses atours. On l'y +trouvait en robe de mousseline, un grand chapeau de paille sur la +tête, un tablier devant elle et des ciseaux à la main émondant ses +fleurs. Derrière cette maison, dont l'entrée était si prodigieusement +mesquine mais qui était située dans un charmant pays et jouissait +d'une vue magnifique, il y avait un assez grand enclos, des plantes +rares, une ménagerie et un chenil qui partageaient, avec les serres, +les sollicitudes de lady Castlereagh. + +Jamais elle ne s'éloignait de son mari. Elle était près de son bureau +pendant qu'il travaillait. Elle le suivait à la ville, à la campagne; +elle l'accompagnait dans tous ses voyages; mais aussi jamais elle ne +paraissait dérangée ni contrariée de quoi que ce fût. Elle passait les +nuits, supportait le froid, la faim, la fatigue, les mauvais gîtes +sans se plaindre et sans même avoir l'air d'en souffrir. Enfin elle +s'arrangeait pour être le moins incommode possible dans la présence +réelle qu'elle semblait lui imposer. Je dis semblait, parce que les +plus intimes croyaient qu'en cela elle suivait sa propre volonté plus +que celle de lord Castlereagh. Jamais, pourtant, il ne faisait la +moindre objection. + +Avait-elle découvert quelque signe de cette maladie, qu'une si +affreuse catastrophe a révélée au monde, et voulait-elle être présente +pour en surveiller les occasions et en atténuer les effets? Je l'ai +quelquefois pensé depuis. Ce serait une explication bien honorable de +cette présence persévérante qui paraissait quelquefois un peu ridicule +et dont nous nous moquions dans le temps. Quoi qu'il en soit, jamais +lady Castlereagh ne permettait à son mari une séparation d'une heure, +et cependant on ne l'a point accusée de chercher à exercer une +influence politique. J'ai été témoin d'une occasion où elle montra +beaucoup de caractère. + +Parmi tous ses chiens, elle possédait un _bull-dog_. Il se jeta un +jour sur un petit épagneul qu'il s'apprêtait à étrangler lorsque lord +Castlereagh interposa sa médiation. Il fut cruellement mordu à la +jambe et surtout à la main. Il fallut du secours pour faire lâcher +prise au _bull-dog_ qui écumait de colère. Lady Castlereagh survint; +son premier soin fut de caresser le chien, de le calmer. Les bruits de +rage ne tardèrent pas à circuler; elle n'eut jamais l'air de les avoir +entendus. Le _bull-dog_ ne quittait pas la chambre où lord Castlereagh +était horriblement souffrant de douleurs qui attaquèrent ses nerfs. +Les indifférents s'indignaient des caresses que lady Castlereagh +prodiguait à une si méchante bête. Elle ne s'en inquiétait nullement +et faisait vivre son mari familièrement avec cet ennemi domestique, +évitant ainsi toutes les inquiétudes que l'imagination aurait pu lui +causer. Ce n'est qu'au bout de quatre mois, quand lord Castlereagh fut +complètement guéri, que, d'elle-même, elle se débarrassa du chien que +jusque-là elle avait comblé de soins et de caresses. + +Lady Castlereagh n'était pas une personne brillante, mais elle avait +un bon sens éminent. À Londres, elle donnait à souper le samedi après +l'opéra. Elle avait préféré ce jour-là parce qu'elle n'aimait pas à +veiller et que, le rideau tombant à minuit précis, pour que la +représentation n'entamât pas sur la journée du dimanche, on arrivait +plus tôt chez elle qu'on n'aurait fait tout autre jour de la semaine; +ce qui, pour le dire en passant, donne l'idée des heures tardives que +la mode imposait aux fashionables de Londres quoique tout le monde +s'en plaignît. + +Ces soupers de lady Castlereagh, moins cohue que ses raouts, étaient +assez agréables. Le corps diplomatique y était admis de droit, ainsi +que les personnes du gouvernement; les autres étaient invitées de vive +voix et pour chaque fois. + +Au nombre des choses changées, ou que j'avais oubliées, pendant mon +absence, se trouvait le costume que les femmes portaient à la +campagne. Je l'appris à mes dépens. J'avais été assez liée avec lady +Liverpool dans notre mutuelle jeunesse. Elle m'engagea à venir dîner à +quelques milles de Londres où lord Liverpool avait une maison fort +médiocre, quoique très supérieure au _Cray_ de son collègue +Castlereagh. + +Elle me recommanda d'arriver de bonne heure pour me montrer son +jardin et faire une bonne journée de campagne. J'y allai avec mon +père. Des affaires le retinrent et nous n'arrivâmes qu'à cinq heures +et demie. Lady Liverpool nous gronda de notre retard puis nous promena +dans son jardin, ses serres, son potager, sa basse-cour, son +poulailler, son toit à porcs, tout cela médiocrement soigné. + +Lord Liverpool arriva de Londres; nous le laissâmes avec mon père et +prîmes le chemin de la maison. J'étais vêtue, il m'en souvient d'une +redingote de gros de Tours blanc garnie de ruches tout autour; j'avais +un chapeau de paille de riz avec des fleurs, je me croyais très belle. +En entrant dans la maison, lady Liverpool me dit: + +«Voulez-vous venir dans ma chambre pour ôter votre pelisse et votre +chapeau. Avez-vous amené votre femme de chambre ou voulez-vous vous +servir de la mienne?» + +Je lui répondis un peu embarrassée, que je n'avais pris aucune +précaution pour changer de toilette: + +«Ah! cela ne fait rien du tout, reprit-elle, voilà un livre pendant +que je vais faire la mienne.» + +À peine j'étais seule que j'entendis arriver une voiture et bientôt je +vis entrer lady Mulgrave, en robe de satin, coiffée en cheveux avec +des bijoux et des plumes, puis parut miss Jenkinson, la nièce de la +maison, avec une robe de crêpe, des souliers blancs et une guirlande +de fleurs, puis enfin lady Liverpool elle-même, vêtue je ne sais +comment, mais portant sur sa tête un voile à l'Iphigénie retenu avec +un diadème d'or incrusté de pierreries. Je ne savais où me fourrer. Je +crus qu'il s'agissait d'un grand dîner diplomatique et que nous +allions voir arriver successivement toutes les élégantes de Londres. + +Nous nous mîmes à table huit personnes dont cinq étaient de la maison. +On n'attendait pas d'autres convives; mais c'est l'usage de +s'habiller, pour dîner seul à la campagne, comme on le serait pour +aller dans le grand monde. Je me le tins pour dit, et, depuis, je n'ai +plus commencé les _bonnes journées de campagne_ avant sept heures et +demie, et vêtue en costume de ville. + +Pendant que je suis sur l'article toilette, il me faut raconter celle +avec laquelle j'allai à la Cour. Peut-être, dans vingt ans, +sera-t-elle aussi commune qu'elle me parut étrange lorsque je la +portai. Commençons par la tête. + +Ma coiffure était surmontée du _panache_ de rigueur. J'avais obtenu à +grand'peine du plumassier à la mode, Carberry, qu'il ne fut composé +que de sept énormes plumes, c'était le moins possible. Les _panaches_ +modérés en avaient de douze à quinze et quelques-uns jusqu'à +vingt-cinq. Au-dessous du _panache_ (c'est le nom technique), je +portais une guirlande de roses blanches qui surmontait un bandeau de +perles. Des agrafes et un peigne de diamants, des barbes de blonde +achevaient la coiffure. + +Ce mélange de bijoux, de fleurs, de plumes, de blondes choquait fort à +cette époque notre goût resté classique depuis les costumes grecs. +Mais ce n'est encore rien. + +Le buste était à peu près arrangé comme à l'ordinaire. Lorsque le +corsage fut ajusté, on me passa un énorme panier de trois aunes de +tour qui s'attachait à la taille avec des aiguillettes. Ce panier +était de toile gommée, soutenue par des baleines, qui lui donnaient +une forme très large devant et derrière et très étroite des côtés. Le +mien avait, sur une jupe de satin, une seconde jupe de tulle garnie +d'un grand falbala de dentelle d'argent. Une troisième un peu moins +longue en tulle lamé d'argent, garnie d'une guirlande de fleurs, était +relevée en draperie, de sorte que la guirlande traversait en biais +tout le panier. Les ouvertures des poches étaient garnies de +dentelles d'argent et surmontées d'un gros bouquet. J'en portais un +devant moi de façon que j'avais l'air de sortir d'une corbeille de +fleurs. Du reste, tous les bijoux possibles à accumuler. Le bas de +robe de satin blanc bordé en argent était retroussé en festons et +n'atteignait pas au bas de la jupe, c'était l'étiquette. La Reine +seule le portait traînant, les princesses détaché mais à peine +touchant terre. + +Lorsque j'avais vu les immenses apprêts de cette toilette, j'étais +restée partagée entre l'envie de rire de leur énormité, qui me +paraissait bouffonne, et le chagrin de m'affubler si ridiculement. Je +dois avouer que, lorsqu'elle fut achevée, je me trouvai assez à mon +gré et que ce costume me sembla seyant. + +Comme je suivais ma mère, je profitai des privilèges diplomatiques; il +nous amenèrent par des routes réservées au pied du grand escalier. On +y avait établi tout du long une espèce de palissade qui le séparait en +deux. D'un côté de cette balustrade, nous montions très à l'aise; de +l'autre, nous voyions les lords et les ladys s'écraser et s'étouffer +avec une violence dont les foules anglaises donnent seules l'exemple. +Je pensais, à part moi, que cette distinction, en pleine vue, +déplairait bien chez nous. Au haut de l'escalier, la séparation se +refit plus discrète; les personnes ayant les entrées passèrent dans +une salle à part. Elles furent admises les premières dans le salon de +la Reine. + +On lui avait fabriqué une espèce de fauteuil où, montée sur un +marchepied et appuyée sur des coussins, elle paraissait être debout. +Avec son étrange figure, elle avait tout l'air d'une petite pagode de +Chine. Toutefois, elle tenait très bien sa Cour. Les princesses, +suivant l'ordre de l'étiquette, étaient placées de chaque côté. En +l'absence de la princesse Charlotte qui aurait eu le premier rang, il +était occupé par la duchesse d'York. + +Le prince régent se tenait debout vis-à-vis de la Reine, entouré de +ses frères et de sa maison. Il s'avançait pour parler aux femmes, +après qu'elles avaient passé devant la Reine. + +Les ambassadrices avaient ou _prenaient_ (car on accusait la comtesse +de Lieven d'une usurpation) le droit de se mettre à la suite des +princesses, après avoir fait leur cour et d'assister au reste de la +réception. Je fus charmée de profiter de cet usage pour voir bien à +mon aise défiler toute cette riche et brillante procession. Comme à +cette époque de la vie de la Reine la Cour n'avait lieu qu'une ou deux +fois par an, la foule était considérable et les présentations très +nombreuses. + +Nulle part la beauté des anglaises n'était plus à son avantage. Le +plein jour de deux immenses fenêtres, devant lesquelles elles +stationnaient, faisait valoir leur teint animé par la chaleur et un +peu d'émotion. Les jeunes filles de dix-huit ans joignaient à l'éclat +de leur âge la timidité d'un premier début qui n'est pas encore de la +gaucherie, et les mères, en grand nombre, conservaient une fraîcheur +que le climat d'Angleterre entretient plus longuement qu'aucun autre. + +À la vérité, quand elles s'avisent d'être laides, elles s'en +acquittent dans une perfection inimitable. Il y avait des caricatures +étranges; mais, en masse, je n'ai jamais vu une plus belle assemblée. + +Ce costume insolite, en laissant aux femmes tous leurs avantages, les +dispensait de la grâce dont, pour la plupart, elles sont dépourvues, +de sorte que, loin d'y perdre, elles y gagnaient de tout point. +L'usage des paniers a cessé depuis la mort de la vieille reine +Charlotte. On a adopté le costume de la Cour de France pendant la +Restauration. + +J'avais été présentée lors de mon mariage, mais c'était dans un autre +local et avec des formes différentes. D'ailleurs, j'étais dans ce +temps-là plus occupée de moi-même que de remarquer les autres et j'en +conserve un très faible souvenir. Au lieu que la matinée que je +passai, en 1816, à Buckingham House m'amusa extrêmement. + +Le baptême de la petite princesse d'Orléans donna lieu à Twickenham à +une fête telle que le permettait un pareil local. L'empereur +d'Autriche, représenté par son ambassadeur, le prince Paul Esterhazy, +était parrain. Il y eut un grand déjeuner où assistèrent le prince +régent, le duc et la duchesse d'York, les ducs de Kent et de +Glocester. La vieille Reine et les princesses y vinrent, de Frogmore, +faire une visite. + +Je m'étais flattée d'y voir la princesse Charlotte, mais le prince +Léopold arriva seul, chargé de ses excuses; un gros rhume servit de +prétexte. Le véritable motif était sa répugnance à se trouver avec sa +grand'mère et ses tantes. Elle l'avoua plus tard à madame la duchesse +d'Orléans. Elle l'aimait beaucoup et venait souvent faire des courses +à Twickenham, mais je ne l'y ai jamais rencontrée. + +On comprend que la journée du baptême fut lourde et fatigante. _Ce +diable chargé de princes_, dans une modeste maison bourgeoise, se +portait sur les épaules de tout le monde. On fit un grand soupir de +soulagement quand la dernière voiture emporta la dernière Altesse +Royale et la dernière Excellence et que, selon l'expression obligeante +de madame la duchesse d'Orléans, nous nous retrouvâmes en famille. + +En outre des affaires de l'État, mon père était encore chargé d'une +autre négociation. Le prince de Talleyrand l'avait prié de faire ce +qu'il appelait _entendre raison_ à sa femme. Elle s'était réfugiée en +Angleterre pendant les Cent-Jours et, depuis, il l'y retenait sous +divers prétextes. Le fait était que monsieur de Talleyrand, amoureux +comme un homme de dix-huit ans de sa nièce, la comtesse Edmond de +Périgord, se serait trouvé gêné par la présence de la princesse. On +comprend, du reste, qu'il ne fit pas cette confidence à mon père et +qu'il chercha d'autres raisons. Cependant cette commission lui était +fort désagréable; il la trouva beaucoup plus facile qu'il ne s'y +attendait. + +Madame de Talleyrand, malgré sa bêtise, avait un bon sens et une +connaissance du monde qui lui firent comprendre que ce qu'il y aurait +de plus fâcheux pour le prince et pour elle, serait d'amuser le public +de leurs dissensions intérieures. Madame Edmond étant logée dans sa +maison, elle ne serait plus tenable pour elle à moins de parvenir à la +chasser, ce qui ne pourrait s'accomplir sans scènes violentes. Elle +prit donc son parti de bonne grâce et consentit à s'établir pour les +étés dans une terre en Belgique, que monsieur de Talleyrand lui +abandonna, et à passer ses hivers à Bruxelles. + +Elle n'est revenue à Paris que plusieurs années après, lorsque la +séparation était trop bien constatée pour que cela fût remarqué. Elle +fut très douce, très raisonnable, et pas trop avide dans toute cette +transaction où elle joua entièrement le beau rôle. Elle dit à ma mère +ces paroles remarquables: + +«Je porte la peine d'avoir cédé à un faux mouvement d'amour-propre. Je +savais l'attitude de madame Edmond chez monsieur de Talleyrand à +Vienne; je n'ai pas voulu en être témoin. Cette susceptibilité m'a +empêchée d'aller le rejoindre, comme je l'aurais dû, lorsque le retour +de l'île d'Elbe m'a forcée de quitter Paris. Si j'avais été à Vienne, +au lieu de venir à Londres, monsieur de Talleyrand aurait été forcé de +me recevoir; et je le connais bien, il m'aurait parfaitement +accueillie. Plus cela l'aurait contrarié, moins il y aurait paru.... +Au contraire, il aurait été charmant pour moi.... Je le savais bien, +mais j'ai cette femme en horreur.... J'ai cédé à cette répugnance, +j'ai eu tort.... Où je me suis trompée, c'est que je le croyais trop +faible pour jamais oser me chasser. Je n'ai pas assez calculé le +courage des _poltrons dans l'absence_! J'ai fait une faute; il faut en +subir la conséquence et ne point aggraver la position en se raidissant +contre.... Je me soumets, et monsieur de Talleyrand me trouvera très +disposée à éviter tout ce qui pourrait augmenter le scandale.» + +Sous ce rapport elle a complètement tenu parole. + +La douceur inespérée de madame de Talleyrand était compensée pour +monsieur de Talleyrand par les tourments que lui causait madame +Edmond. Elle s'était passionnée pour un autrichien, le comte de Clam, +et, pendant que la femme légitime lui abandonnait la résidence de la +rue Saint-Florentin, elle la fuyait sous l'escorte du comte. Monsieur +de Talleyrand en perdait la tête. + +Il était, d'un autre côté, persécuté par les désespoirs de la duchesse +de Courlande, mère de madame Edmond, qui mourait de jalousie des +succès de sa fille auprès de lui. En revanche, la princesse +Tyszkiewicz, également passionnée pour monsieur de Talleyrand, n'était +occupée qu'à lui adoucir la vie et à faire la cour la plus assidue à +l'heureuse rivale à laquelle elle transférait ses hommages aussi +souvent que monsieur de Talleyrand transférait son coeur, et, jusqu'à +ce que madame Edmond, et peut-être les années, l'eussent fixé +définitivement, cela était fréquent. + +Jules de Polignac passa une grande partie de cet été en Angleterre. Il +y était retenu pour accomplir son mariage avec une écossaise qu'il +avait rencontrée à Paris. + +Quoiqu'elle portât le beau nom de Campbell, il fallait peu s'arrêter +sur la naissance qui n'était pas légitime, mais elle était belle et +fort riche. Sa soeur était mariée à monsieur Macdonald. Mademoiselle +Campbell avait été fiancée à un jeune officier tué à la bataille de +Waterloo. L'hiver suivant, elle était venue chercher à Paris des +distractions à son chagrin. Elle y trouva monsieur de Polignac; il +réussit à lui plaire, et obtint la promesse de sa main. Mais cela ne +suffisait pas; miss Campbell était protestante. Une pareille union +aurait dérangé l'avenir de Jules; il fallait donc obtenir d'elle de se +faire catholique. C'était pour travailler à cette abjuration, et +l'instruire dans les dogmes qu'elle consentait à adopter qu'il avait +transporté son séjour à Londres. Pendant ce temps, il vivait à +l'ambassade dans la même commensalité qu'à Turin, y déjeunant et y +dînant tous les jours. Les événements n'avaient guère modifié ses +opinions, mais son langage était plus mesuré que l'année précédente. + +Le mariage civil se fit dans le salon de mon père. Nous nous rendîmes +ensuite à la chapelle catholique, puis à l'église protestante. Cela +est nécessaire en Angleterre où il n'y a pas d'autres registres de +l'état civil que ceux tenus dans les paroisses. Je crois d'ailleurs +que miss Campbell n'avait pas encore déclaré son abjuration. + +Elle a fait payer chèrement au pauvre Jules les sacrifices qu'il lui +imposait de son pays et de sa religion. Il est impossible d'être plus +maussade, plus bizarre et plus désobligeante. Elle est morte de la +poitrine, trois ans après son mariage, laissant deux enfants qui +paraissent avoir hérité de la santé de leur mère aussi bien que de sa +fortune. Jules s'était conduit très libéralement au moment de son +mariage au sujet des biens de sa femme. Les Macdonald s'en louaient +extrêmement. Il a été le meilleur et le plus soigneux des maris pour +sa quinteuse épouse. L'homme privé, en lui, est toujours facile, +obligeant et honorable. + + + + +CHAPITRE VI + + Ordonnance qui casse la Chambre. -- Réflexion de la vicomtesse de + Vaudreuil à ce sujet. -- Négociation avec les ministres anglais. + -- Opposition du duc de Wellington. -- Embarras pour fonder le + crédit. -- Mon retour à Paris. -- Exaltation des partis. -- + Brochure de monsieur Guizot. -- Regrets d'une femme du parti + ultra-royaliste. -- Monsieur Lainé qualifié de bonnet rouge. -- + Griefs des royalistes. -- Licenciement des corps de la maison du + Roi. -- Le colonel Pothier et monsieur de Girardin. -- Les + quasi-royalistes. -- Soirée chez madame de Duras. -- La coterie + dite «le château». -- Monsieur de Chateaubriand veut quitter la + France. -- Il vend le Val du Loup au vicomte de Montmorency. -- + Propos tenu par le prince de Poix à monsieur Decazes. + + +L'ordonnance du 5 septembre qui cassait la _Chambre introuvable_ de +1815 nous causa plus de joie que de surprise. Ses exagérations +furibondes étaient incompatibles avec le gouvernement sage de Louis +XVIII. Le parti émigré, qui avait conservé quelques représentants en +Angleterre, en eut des accès de rage. + +Je ne puis m'empêcher de raconter un colloque qui eut lieu entre mon +père et la vicomtesse de Vaudreuil (soeur du duc de Caraman), dame de +madame la duchesse d'Angoulême. Elle se trouvait alors comme voyageuse +à Londres. Elle arriva toute tremblante d'agitation à l'ambassade. +Après avoir reçu la confirmation de cette incroyable nouvelle, elle +s'adressa à mon père: + +«Je vous plains bien, monsieur d'Osmond, vous allez vous trouver dans +une situation terrible. + +--Pourquoi donc, madame? + +--Comment pouvez-vous annoncer ici un pareil événement? Casser une +Chambre! Les anglais ne voudront jamais croire que ce soit possible?» + +Mon père lui affirma que rien n'était plus commun dans les usages +britanniques et qu'il n'en résulterait pas même de surprise. + +«Vous m'accorderez bien au moins que, si on cassait le Parlement, on +n'oserait pas avoir assez peu de pudeur pour annoncer en même temps +des élections et en convoquer un autre?» + +Voilà où en était l'éducation de nos dames du palais sur les +gouvernements représentatifs. Madame de Vaudreuil passait pour avoir +de l'esprit et exercer quelque influence sur madame la duchesse +d'Angoulême. Elle était une des ouailles favorites de l'abbé Latil. Je +pense que toute sa société n'était guère plus habile qu'elle sur la +pondération des pouvoirs constitutionnels. + +Je ne me rappelle pas, si je l'ai su, comment les négociations +s'entamèrent avec les cabinets de la Sainte-Alliance. Elles étaient +arrivées au point qu'on était à peu près d'accord que l'occupation de +notre territoire pouvait être abrégée en avançant le terme des +payements imposés; mais atteindre ce but était fort difficile. + +Le duc de Wellington s'opposait à voir diminuer l'armée d'occupation, +en reconnaissant pourtant que la dépense qu'elle occasionnait écrasait +le pays et rendait plus difficile le remboursement des contributions, +réclamées par les puissances, avant de consentir à l'évacuation +complète de la France. + +L'armée d'occupation était à peine suffisante, selon le duc, pour se +faire respecter. Vainement on lui représentait qu'elle était surtout +imposante par sa force morale et qu'une diminution numérique, en +calmant les esprits, en témoignant de l'intention de libérer le sol, +assurerait mieux la sécurité de l'armée contre le mauvais vouloir du +pays que ne pourrait faire l'entrée de nouveaux bataillons. + +Le duc ne voulait pas admettre ces arguments auxquels le ministre +anglais se montrait moins récalcitrant. Il vint exprès à Londres pour +s'en expliquer. Il établit surtout qu'en diminuant le contingent +anglais on laisserait trop d'importance relative aux troupes des +autres nations, qu'il lui serait difficile alors de conserver sa +suprématie et d'empêcher les abus qui, en exaspérant les habitants, +rendraient le danger plus imminent. + +Le cabinet russe était disposé à se prêter à toutes les facilités +qu'on voudrait nous accorder, mais ceux de Vienne et surtout de Berlin +se montraient très récalcitrants. Il fallait d'ailleurs s'entendre +entre soi et, lorsqu'on fait la conversation à six cents lieues de +distance, les conclusions sont longues à arriver. On en vint cependant +à peu près à ce résultat que la libération du territoire +s'effectuerait en proportion de l'argent préalablement payé. + +Maintenant où trouver l'argent? C'était un second point également +difficile à résoudre. Il était impossible de l'enlever directement aux +contribuables sans ruiner le pays, et, depuis cinquante ans, la France +n'avait pas de crédit. Comment le créer, et l'exploiter tout à la +fois, dans un moment de crise et de détresse? Cette position occupait +les veilles du cabinet Richelieu; mon père s'associait à ses +inquiétudes et à ses agitations avec un entier dévouement. + +Tel était l'état politique de la situation lorsque je me décidai à +venir passer quelques semaines à Paris. Mon frère y était retenu par +son service auprès de monsieur le duc d'Angoulême. Il logeait chez +moi, de façon qu'en arrivant à l'a fin de décembre 1816, je me +trouvai en ménage avec lui. Il me prévint que les opinions ultras +avaient redoublé de violence, depuis l'ordonnance du 5 septembre. J'en +eus la preuve quelques instants après. La vicomtesse d'Osmond, ma +tante, arriva chez moi; je la savais le type du parti émigré de Paris, +comme son mari l'était du parti émigré des gentilshommes de province. + +J'évitai soigneusement tout ce qui pouvait engager une discussion; +mais, croyant rester sur un terrain neutre, je m'avisai de vanter un +écrit de monsieur Guizot que j'avais lu en route et qui se trouvait +sur ma table. Il était dans les termes de la plus grande modération et +sur des questions de pure théorie. La vicomtesse s'enflamma +sur-le-champ. + +«Quoi! le pamphlet de cet affreux monsieur Guizot? Il n'est pas +possible, chère petite, que vous approuviez une pareille horreur!» + +Mon frère témoigna son étonnement de la manière dont elle en parlait. +Il n'avait pas lu la brochure, mais il avait entendu monsieur le duc +d'Angoulême en faire grand éloge. + +«Monsieur le duc d'Angoulême! Ah! je le crois bien! peut-être même ne +l'a-t-il pas trouvée assez jacobine, assez insultante pour les +royalistes...» + +Et, s'échauffant dans son harnois, elle finit par déclarer le livre +atroce et son auteur pendable. Quant aux lecteurs bénévoles, ils lui +paraissaient également odieux. + +Je vis que Rainulphe m'avait bien renseignée. Les folies étaient +encore grandies pendant mon absence. + +Je me tins pour avertie; mais mes soins pour éviter des discussions, +dont je reconnaissais la complète inutilité, avec un parti où les +personnalités insultantes arrivent toujours au troisième argument, +furent insuffisants. Une prompte retraite était le seul moyen à +employer contre les querelles. J'y avais recours toutes les fois que +cela était possible, mais je ne pouvais pas toujours éviter les +attaques; alors il fallait bien répondre, car, si je consentis à fuir +avant l'action, mes concessions n'allaient pas au delà. Je ne prétends +pas n'avoir point modifié fréquemment mes opinions, mais j'ai toujours +eu le courage de celles du moment. + +Ce fut bien peu de jours après mon arrivée que, causant sérieusement +avec une femme d'esprit, très bonne au fond, qui voulait m'effrayer +sur la tendance modérée et conciliante du ministère Richelieu, elle me +dit: + +«Enfin, voyez, chère amie, les sacrifices qu'on nous impose et combien +cela doit exaspérer! Les Cent-Jours coûtent plus de dix-huit cents +millions. Eh bien, que nous a-t-on donné pour tout cela, et encore +avec quelle peine? la tête de deux hommes.» + +Je fis un mouvement en arrière. + +«Ma chère, réfléchissez à ce que vous venez de dire; vous en aurez +horreur vous-même, j'en suis sûre.» + +Elle fut un peu embarrassée et voulut expliquer qu'assurément ce +n'était pas dans des idées sanguinaires ni même de vengeance, mais +qu'il fallait inspirer un salutaire effroi aux factieux et rassurer +les honnêtes gens (car ce sont toujours les _honnêtes gens_ au nom +desquels on réclame des réactions) en leur montrant qu'on les +protégeait efficacement. + +Au fond, le véritable crime du ministère Richelieu était de laisser en +repos les fonctionnaires de l'Empire qui remplissaient bien leurs +places. Le parti émigré voulait tout accaparer. La Chambre introuvable +et son ministre, Vaublanc, avaient travaillé à cette _épuration_ (cela +s'appelait ainsi) avec un zèle que la sagesse du cabinet avait +arrêté. Aussi monsieur Lainé, le successeur de monsieur de Vaublanc, +était-il en butte à une animadversion forcenée. On avait établi qu'il +était enfant naturel, de sang de couleur, et qu'il avait dressé la +guillotine à Bordeaux. De sorte que, dans les salons, on l'appelait +indifféremment le Bâtard, le Mulâtre, ou le Bonnet rouge. Il est +devenu plus tard l'idole du parti qui l'avait décoré de ces titres, +tous également inventés et sans aucun fondement. + +Il faut reconnaître, toutefois, que les royalistes n'étaient pas sans +quelques griefs à faire valoir; mais ils tenaient, en grande partie, à +la maladresse de leurs propres chefs. Ainsi, par exemple, en 1814, on +avait formé les compagnies rouges de la maison du Roi. + +Je conviens, tout d'abord, combien il était absurde d'ajouter aux +armées, les plus actives et les plus militaires du monde connu, un +corps d'élite, composé de jeunes gens qui n'avaient jamais rien fait +que des voeux contre l'Empire du fond de leur castel. Mais il n'en est +pas moins vrai que la gentilhommerie française avait achevé de +s'épuiser, dans un moment de détresse générale, pour parvenir à +équiper ses fils, les armer, les monter à ses frais et les envoyer +garder le monarque de ses affections. + +La plupart de ces jeunes gens avaient trouvé le moyen de se rendre à +Gand pendant les Cent-Jours. Ils furent licenciés sans recevoir même +des remerciements. Les chefs tirèrent bon et utile parti de leur +situation, mais les simples gardes en furent pour leurs frais. Je ne +prétends pas qu'on dût conserver les compagnies rouges, mais il ne +fallait pas les renvoyer avec cette _désinvolture_. + +Autre exemple: messieurs les capitaines des gardes du corps +décidèrent, tout à coup, que leurs compagnies n'étaient pas assez +belles et n'avaient pas l'air suffisamment militaire. Un beau matin +ils les assemblèrent, firent sortir des rangs ceux d'entre eux qui +n'atteignaient pas une taille fixée et les avertirent qu'ils ne +faisaient plus partie du corps. Le hasard fit que cette réforme tomba +principalement sur des gardes ayant fait le service à Gand. On leur +donna, à la vérité, un brevet à la suite d'une armée encombrée +d'officiers. Ils devaient aller en solliciter l'exécution dans des +bureaux qui ne leur étaient nullement favorables, et les commis leur +tenaient peu compte de la campagne à Gand qu'ils appelaient _le voyage +sentimental_. + +Une circonstance particulière donna lieu à beaucoup de clabauderie. Le +colonel Pothier, voulant se marier, demanda, suivant l'usage, +l'agrément du ministre de la guerre. Au bout de quelques jours, on lui +répondit qu'il ne pouvait pas se marier, attendu qu'il était mort. +Fort étonné de cette révélation, il sortait pour aller aux +informations lorsqu'il vit entrer chez lui le comte Alexandre de +Girardin qui lui présenta, de la façon la plus obligeante, des lettres +de grâce. Le colonel fut indigné et s'emporta vivement. + +Pendant les Cent-Jours, il avait été retrouver le Roi à Gand. Monsieur +de Girardin, qui commandait dans le département du Nord pour +l'Empereur, avait présidé un conseil de guerre qui condamnait le +colonel Pothier et une douzaine d'autres officiers à mort, pour +désertion à l'étranger. Il avait oublié cet incident que, dans la +rapidité des événements, les parties les plus intéressées avaient +elles-mêmes ignoré. + +Monsieur de Girardin devait à son talent incontestable pour organiser +les équipages de chasse une existence toute de faveur, et inébranlable +par aucune circonstance politique, auprès des princes de la +Restauration. + +Il eut vent le premier de la révélation faite au colonel Pothier et se +hâta d'avoir recours au Roi, espérant que la grâce, portée tout de +suite, assoupirait cette affaire. Mais Pothier n'était pas homme à +prendre la chose si doucement: il déclara qu'il ne voulait pas être +gracié; il ne reconnaissait pas avoir _déserté à l'étranger_. C'était +un acte infamant dont il ne voulait pas laisser la tache à ses +enfants. + +Monsieur de Girardin eut beau faire; il ne put empêcher les +criailleries et les haines du parti royaliste de se déchaîner contre +lui; mais son talent pour placer les guerrards et faire braconner les +oeufs de perdrix au profit des chasses royales l'a toujours soutenu en +dépit des passions auxquelles, du reste, il a amplement sacrifié par +la suite. Il se vantait, dès lors, de n'avoir repris de service auprès +de l'Empereur, pendant les Cent-Jours, que pour le trahir et d'avoir +conservé une correspondance active avec monsieur le duc de Berry, +espèce d'excuse qui m'a toujours paru beaucoup plus odieuse que la +faute dont on l'accusait. + +Le parti royaliste avait donc bien quelques plaintes rationnelles à +faire valoir et il les exploitait avec l'aigreur qui lui est propre. +Il acceptait assez volontiers le nom d'_ultra-royaliste_; mais, comme +monsieur Decazes était devenu sa bête noire, et qu'il avait peine à +tolérer les personnes qui conservaient des rapports avec lui, il nous +donnait en revanche celui de _quasi-royalistes_. Les quolibets ne lui +ont guère manqué; celui-ci était assez drôle; mais souvent il en +adopta de grossiers qui semblaient devoir être repoussés par des gens +se proclamant les organes exclusifs du bon goût. + +J'eus bientôt occasion de voir jusqu'où l'animadversion était portée +contre le favori du Roi. Je fis ma rentrée dans le monde parisien à +une grande soirée chez madame de Duras. Je circulais dans le salon, +donnant le bras à la vicomtesse de Noailles, lorsque j'aperçus madame +Princeteau. Je l'abordai, lui pris la main, et causai avec elle. + +Pendant ce temps, madame de Noailles lâchait mon bras et s'éloignait. +Elle s'arrêta à quelques pas, auprès de la duchesse de Maillé. Je +rejoignis ces dames avec lesquelles j'étais extrêmement liée. + +«Nous vous admirons de parler ainsi à madame Princeteau à la face +d'Israël. + +--Ah! c'est un courage de débutante; si elle était ici depuis huit +jours, elle n'oserait pas. + +--Comment voulez-vous que j'aie l'impertinence de passer à côté d'elle +sans lui faire politesse? je dîne chez son frère demain. + +--Cela ne fait rien, on va chez le ministre et on ne parle ni à madame +Princeteau, ni même à monsieur Decazes quand on les rencontre +ailleurs. + +--Jamais je n'aurai cette grossièreté. + +--Nous verrons. + +--Je vous jure que vous ne verrez pas. + +--Hé bien, vous aurez un courage de lion.» + +Ces dames avaient raison, car, pour ne point faire une absurde +lâcheté, il fallait affronter tout, jusqu'à _la mode_! Je me dois la +justice de lui avoir résisté. J'ai toujours eu un grain d'indépendance +dans ma nature qui s'opposait à ces exigences de coteries. + +À propos de coterie, il s'en était formé pendant mon absence une des +plus compactes. Elle n'avait rien de politique ni de sérieux, on +l'avait appelée, ou elle s'était appelée, _le château_. Quelques +femmes, retenues à Paris pendant l'été, avaient pris l'habitude de +passer toutes leurs soirées ensemble, comme elles l'auraient fait dans +un château de campagne, et y avaient attiré les hommes de leur +société. Rien n'était plus naturel. Mais, lorsque l'hiver avait ramené +le monde et les assemblées nombreuses, elles avaient eu la prétention +d'y transporter leurs nouvelles habitudes. Elles arrivaient ensemble, +s'établissaient en rond dans un salon, entourées de quelques hommes +admis à leur familiarité, et ne communiquaient plus avec les vulgaires +mortels. + +On me fit de grandes avances pour entrer dans ce sanhédrin, composé de +mes relations les plus habituelles. Non seulement je m'y refusai, mais +je m'y déclarai hostile ouvertement et en face. Mon argument principal +pour le combattre (et je pouvais le soutenir sans offenser) était que +cette coalition enlevait à la société les personnes les plus faites +pour la parer et la rendre aimable. + +Petit à petit les hommes de quelque distinction se retirèrent du +_château_ qui fut pris en haine par tout ce qui n'en faisait pas +partie. Quelques dames s'obstinèrent encore un peu de temps à le +soutenir, mais il se démolit graduellement. Toutes en étaient déjà +bien ennuyées lorsqu'elles y renoncèrent. + +L'exclusif a quelque chose d'insociable qui ne réussira jamais en +France, pas plus pour les jeunes femmes que pour les savants ou les +gens de lettres, encore moins pour les hommes politiques. + +Madame de Duras s'était placée vis-à-vis du _château_ dans la même +position que moi. Elle s'en tenait en dehors, quoique personnellement +liée avec tout ce qui le composait. Le duc de Duras n'étant plus de +service, elle avait quitté les Tuileries. + +J'allais toujours beaucoup chez elle, mais moins journellement. Elle +logeait dans la rue de Varenne et la distance m'arrêtait quelquefois. +J'y trouvais aussi une opposition assez vive au ministère pour me +gêner. + +Les mécomptes de monsieur de Chateaubriand s'étaient prolongés et +aggravés au point de le rendre très hostile. Ses embarras pécuniaires +s'accroissaient chaque jour et sa méchante humeur suivait la même +progression. Il conçut l'idée d'aller en Angleterre établir un journal +d'opposition, la presse ne lui paraissant pas suffisamment libre à +Paris pour attaquer le gouvernement du Roi. + +Mon père redoutait fort cet incommode visiteur. Heureusement, les +répugnances de madame de Chateaubriand, d'une part, et les +sollicitations des _Madames_, de l'autre, le firent renoncer à ce +projet. + +Le désir de faire effet, autant que le besoin d'argent, l'engagèrent à +vendre son habitation du Val-du-Loup. Son mécontentement fut porté à +l'excès lorsqu'il reconnut que personne ne s'occupait d'un si grand +événement; il avait pourtant cherché à lui donner le plus de publicité +possible. La maison avait été mise en loterie à mille francs le +billet. Madame de Duras, aussi bien que lui, se persuadait que les +souscripteurs arriveraient de toutes les parties du monde connu et que +l'ingratitude de la maison de Bourbon pour son protecteur serait +tellement établie devant le public que les indemnités en argent, en +places et en honneurs, allaient pleuvoir sur la tête de monsieur de +Chateaubriand. + +Au lieu de cela, la loterie annoncée, prônée, colportée, ne procura +pas de souscripteurs, personne ne voulut de billet; je crois qu'il n'y +en eut que trois de placés. Mathieu de Montmorency acheta le +Val-du-Loup en remboursement d'un prêt fait précédemment à monsieur de +Chateaubriand. La Cour, le gouvernement, le public, l'étranger, +personne ne s'en émut, et monsieur de Chateaubriand se trouva +dépouillé de sa petite maison sans avoir produit l'effet qu'il en +espérait. + +L'irritation était restée fort grande dans son coeur. Il la fallait +bien vive pour le décider, plus tard, à s'associer aux autres +fondateurs du _Conservateur_. Il n'avait rien de commun avec eux, ni +leurs préjugés, ni leurs sentiments, ni leurs regrets, ni leurs +espérances, ni leur sottise, ni même leur honnêteté. Il n'y a aucun +moment de sa vie où ses convenances de position l'aient plus écarté de +ses opinions, de ses goûts et de ses tendances personnelles. La +plupart des thèmes qu'ils soutenaient répugnaient à son jugement; il +les aurait bien mieux et plus volontiers réfutés s'il s'était trouvé +au pouvoir et appelé à les combattre. Au demeurant, il était bien +maussade à cette époque et il m'en voulait terriblement d'être +ministérielle. + +Au reste, ce n'était pas la mode parmi ceux qui se prétendaient les +royalistes par excellence. Je me souviens qu'à un grand bal chez le +duc de Castries, le prince de Poix, qui pourtant honorait monsieur +Decazes de sa bienveillance, lui frappa sur l'épaule en lui disant +tout haut: + +«Bonsoir, cher traître.» + +Monsieur Decazes parut assez surpris de l'interpellation pour +embarrasser le prince de Poix qui, pour raccommoder cette première +gaucherie, ajouta, avec son intelligence accoutumée: + +«Mais, que voulez-vous, ils vous appellent tous comme cela.» + +Au fond, le prince de Poix disait la vérité, mais la naïveté était un +peu forte. Monsieur Decazes fut très déconcerté et probablement fort +irrité. + +S'il est vrai, comme je le crois, qu'il se soit un peu trop jeté dans +une réaction vers la gauche dans les années 1817 et 1818, certes le +parti royaliste peut bien se reprocher de l'y avoir poussé. Il est +impossible que des insultes aussi réitérées ne finissent pas par +exaspérer; et, sans en avoir la conscience, l'homme d'État ne résiste +pas constamment au besoin de défendre, peut-être même de venger, +l'homme privé. + +Monsieur Decazes aurait trouvé de grandes facilités à exercer des +représailles s'il avait voulu, car, à cette époque, le Roi ne lui +aurait rien refusé; mais sa nature est bienveillante. + + + + +CHAPITRE VII + + Négociations pour un emprunt. -- Ouvrard va en Angleterre. -- Il + amène monsieur Baring chez mon père. -- Conférence avec lord + Castlereagh. -- Arrivée de messieurs Baring et Labouchère à + Paris. -- Espérances trompées. -- Dîner chez la maréchale Moreau. + -- Brochure de Salvandy. -- Influence du général Pozzo sur le duc + de Wellington. -- Soirée chez la duchesse d'Escars. -- Monsieur + Rubichon. -- L'emprunt étant conclu, l'opposition s'en plaint. + + +J'ai déjà dit que toutes les sollicitudes du gouvernement portaient +sur la libération du territoire et que cette négociation se trouvait +ramenée à une question d'argent. Ouvrard, le plus intelligent s'il +n'est le plus honnête des hommes de finance, s'offrit à la traiter. Il +proposa plusieurs plans. + +Les capitalistes français, consultés, déclarèrent unanimement qu'il +n'y avait aucun fond à faire sur le crédit. Monsieur Laffite, entre +autres, se moqua hautement de la pensée d'un emprunt et dit +textuellement à Pozzo, dont il était le banquier et qui s'était chargé +de le sonder, que la France ne trouverait pas un petit écu à emprunter +sur aucune place de l'Europe. + +Cet esprit de la Bourse de Paris désolait notre cabinet plus encore +comme symptôme que comme résultat. Car les puissances, et surtout la +Prusse, n'acceptaient pas la garantie de capitalistes français et +voulaient que l'emprunt fût consenti par des étrangers. Si donc les +banquiers français s'étaient présentés, il y aurait eu une difficulté +d'un autre genre à les éconduire. + +Ouvrard seul persistait à soutenir la possibilité de rétablir le +crédit. On lui donna mission pour s'en occuper et il partit pour +Londres. Il se mit en rapport avec mon père qu'il séduisit par des +aperçus les plus spécieux et, en apparence, les plus clairs. Il ne +doutait jamais de rien. Au bout de peu de semaines, Ouvrard l'avertit +que l'emprunt était fait à des conditions fort avantageuses dont il +envoyait le détail à monsieur Corvetto. Les maisons Baring et +Labouchère s'en chargeaient; il ne restait plus qu'une difficulté; +elle n'était pas de sa compétence. + +Messieurs Baring et Labouchère ne demandaient en aucune façon la +garantie de l'Échiquier, mais seulement l'assurance qu'en se chargeant +de l'opération ils ne feraient rien de contraire aux intentions du +gouvernement et qui pût nuire aux intérêts anglais. Ils désiraient +s'en expliquer avec mon père. + +La conférence eut lieu. Monsieur Baring y fut conduit par Ouvrard. Il +se déclara prêt à traiter dès que lord Castlereagh l'y aurait +autorisé. Mon père se rendit chez le ministre; ils tombèrent d'accord +de ce qu'il convenait de faire pour ménager les autres puissances, et +principalement les susceptibilités du duc de Wellington. Le lendemain, +mon père conduisit messieurs Baring et Labouchère chez lord +Castlereagh; il les y laissa. + +Peu de temps après, ces messieurs revinrent lui demander leurs +passeports. Non seulement le ministre avait autorisé mais il avait +approuvé et avait été jusqu'à dire que «ces messieurs feraient un acte +de bon citoyen anglais en se chargeant de cette transaction, qu'ils +rendraient un service éminent à l'Europe entière.» Ils étaient +enchantés. + +Monsieur Baring ajouta que lord Castlereagh lui avait recommandé, en +souriant, de débarquer chez le duc de Wellington et de prendre ses +conseils, attendu que Sa Grâce avait des prétentions toutes +particulières à l'habileté en matière de finances et y attachait +infiniment plus de prix qu'à ses talents militaires. Ils partirent le +soir même en compagnie d'Ouvrard qui les devança et arriva en +courrier. + +Quoique le secret fût essentiel, j'étais au courant de ce qui se +passait et bien heureuse comme on peut croire, d'autant que Pozzo +m'annonçait les dispositions du duc excellentes et qu'on ne semblait +avoir aucun autre obstacle à vaincre. Aussi c'était avec une +satisfaction que je dissimulais de mon mieux, que j'entendais chaque +jour [discuter] sur l'absurde crédulité du cabinet qui avait eu la +folle idée de pouvoir faire un emprunt. Chacun avait connaissance d'un +banquier, ou d'un agent de change, qui lui avait démontré la vanité +d'un tel projet. Il est vrai qu'on en riait à la Bourse. + +Deux heures après son arrivée à Paris, Ouvrard était chez moi. Il +avait vu nos ministres; il avait vu le duc de Wellington; il avait vu +Pozzo: il était radieux. Ce dernier ne tarda pas à nous rejoindre, +enchanté de sa propre visite au duc. Je me rappelle que nous dînions +en très petit comité chez monsieur Decazes; je laisse à penser si nous +étions joyeux. + +Le lendemain matin, je reçus un billet de Pozzo qui me disait de +l'attendre afin de pouvoir écrire à Londres après l'avoir vu. Le duc +l'avait envoyé chercher. Il entra chez moi la figure toute décomposée. +Messieurs Baring et Labouchère étaient arrivés; rien n'était conclu; +Ouvrard avait pris ses voeux pour des faits accomplis: ou il s'était +trompé, ou il avait voulu tromper pour faire un coup de Bourse, ce +dont il était bien capable. Mais enfin, loin que ces messieurs eussent +consenti les arrangements qu'il avait apportés comme conclus, ils +déclaraient n'avoir ni accepté, ni même discuté aucune proposition. +Ils ne venaient que pour écouter ce qu'on leur demanderait. Ils +avaient au moment même une conférence avec monsieur Corvetto; mais, +d'après ce qu'ils avaient laissé entendre au duc des bases sur +lesquelles ils consentiraient à traiter, elles étaient toutes +différentes des paroles portées par Ouvrard et tellement onéreuses +qu'il était presque aussi impossible de les accepter que de se passer +d'un emprunt. La chute était profonde de notre joie de la veille. Je +la sentis doublement et pour Paris et pour Londres. + +C'était un grand déboire pour mon père qui semblait pris pour dupe. Je +crois bien qu'Ouvrard avait joué tout le monde en réussissant avec +beaucoup d'adresse à éviter des paroles explicites sur l'état de la +négociation; mais, lui-même, je pense, s'était trompé dans ses propres +finesses et avait espéré que ces messieurs, après leur démarche +vis-à-vis du cabinet anglais et leur voyage à Paris, se trouveraient +trop engagés pour reculer et accepteraient, ou à peu près, ses plans +sur l'emprunt. + +Je crois aussi que monsieur Baring, avec lequel il s'était +principalement abouché à Londres et qui était bien plus facile en +affaires que monsieur Labouchère, s'était montré plus disposé à la +transaction telle qu'elle était offerte. Il est assez probable que, +pendant le voyage qu'ils firent dans la même voiture, monsieur +Labouchère n'avait pas employé inutilement son éloquence à engager son +collègue à profiter des nécessités de la France pour lui imposer de +plus rudes conditions. + +Ce qu'il y a de sûr, c'est que les trois conférences que mon père +avait eues avec ces messieurs, en présence d'Ouvrard à la vérité, lui +avaient laissé l'impression que les bases de la transaction étaient +arrêtées. Cela était si peu exact que, lorsqu'ils sortirent du cabinet +de monsieur Corvetto, le jour de leur arrivée à Paris, tout était +rompu. + +Je ne suivrai pas le détail de la manière dont la négociation fut +renouée. Le duc de Wellington ne s'y épargna pas. Quand une fois on +lui avait fait adopter une idée et qu'on parvenait à la lui persuader +_sienne_, il la suivait avec persévérance. Pozzo excellait dans cet +art, et c'est un des grands services qu'il a rendus à la France dans +ces temps de douloureuse mémoire où notre sort dépendait des caprices +d'un vieil enfant gâté. + +Je me rappelle une circonstance où ce jeu eut lieu devant nous d'une +façon assez plaisante. Monsieur de Barante, parlant à la tribune comme +commissaire du Roi dans je ne sais quelle occasion, désigna l'armée +d'occupation par l'épithète de _cent cinquante mille garnisaires_. +L'expression était juste, mais le duc de Wellington fut courroucé à +l'excès et on eut grand'peine à l'apaiser. + +Peu de jours après, je dînai chez la maréchale Moreau avec une partie +de nos ministres. Ils arrivèrent désolés. Il avait paru le matin une +petite brochure intitulée _La France et la Coalition_, c'était le +premier ouvrage d'un très jeune homme, Salvandy. Il était écrit avec +un patriotisme plein de coeur et de talent, et tout franchement il +appelait la nation aux armes contre les cent cinquante mille +garnisaires. + +On était en pleine négociation pour l'emprunt et pour la réduction de +l'armée d'occupation. Pour réussir, il fallait maintenir la bonne +humeur du duc et on redoutait l'effet que cette brochure allait +produire sur lui. Le duc de Richelieu était consterné; monsieur +Decazes partageait son inquiétude. Il avait la brochure dans sa poche; +il en montra quelques phrases à Pozzo: elles lui parurent bien +violentes. + +«Cependant, dit-il, si le duc n'en a pas encore entendu parler, nous +nous en tirerons.» + +Après s'être fait attendre une heure, suivant son usage, le duc +arriva avec son sourire impassible sur son ci-devant beau visage, et +son: «Ah! oui! Ah! oui!» au service de tout le monde; c'était signe de +bonne humeur. + +Pozzo me dit: «Le duc ne sait rien.» + +Puis, s'adressant au duc de Richelieu qui était à côté de moi: + +«Soyez tranquille; je me charge de votre affaire.» + +Il s'éloigna des ministres avec une sorte d'affectation, prit l'air +très grognon, dit à peine un mot pendant le dîner et eut soin de +laisser remarquer sa maussaderie. + +À peine le café pris, il entraîna le duc sur un canapé et lui parla +avec fureur de cette affreuse brochure et de la nécessité de se réunir +pour en porter les plaintes les plus amères. Il n'y avait plus moyen +de supporter de pareilles insolences, etc. + +Le duc, tout épouffé de cette sortie, lui demanda des détails sur la +brochure. Il lui en rapporta des phrases dont il eut soin d'envenimer +les expressions. Le duc s'occupa à calmer les violences de +l'ambassadeur, le pria de ne faire aucune démarche sans être entendu +avec lui, promit de lire la brochure et lui donna rendez-vous pour le +lendemain matin. + +Pozzo vint reprendre son chapeau qui se trouvait près de moi et me +dit: + +«Prévenez-les que tout est accommodé», et partit sans avoir échangé +une parole avec nos ministres. + +Le duc, en revanche, se rapprocha d'eux et fit mille frais pour +compenser la mauvaise humeur de son collègue de Russie. Le lendemain +matin, Pozzo se rendit chez le duc. Celui-ci avait lu la brochure; +sans doute elle était inconvenante, mais moins que le général Pozzo ne +l'avait annoncé. Les phrases répétées la veille étaient moins +offensantes, l'épithète la plus insultante ne s'y trouvait pas; puis +c'était l'oeuvre d'un tout jeune homme qui n'avait aucune importance +personnelle; enfin la lecture n'avait pas excité la colère du duc +autant que celle de Pozzo. + +Celle-ci s'était un peu apaisée pendant la nuit. Il se laissa +persuader par l'éloquence du duc et consentit à ne point faire +d'éclat, d'autant qu'il avait appris que le gouvernement français +était indigné et désolé de cette intempestive publication. Il fut donc +convenu qu'on la tiendrait pour non avenue; tout au plus en ferait-on +mention _amiablement_ pour témoigner en avoir connaissance et n'en +tenir aucun compte. + +Nous nous amusâmes fort de cette espèce de proverbe. On comprend que +Pozzo n'abusait pas de ces formes et qu'il en usait assez sobrement +pour que le duc ne pût jamais se douter de l'empire qu'il exerçait sur +lui. + +Il ne faut pourtant pas croire que le duc de Wellington fût un homme +nul. D'abord, il avait l'instinct de la guerre à un haut degré +quoiqu'il en sût mal la théorie, et le jugement sain dans les grandes +affaires quoique dépourvu de connaissances acquises. Avec peu de +moralité dans quelques parties de sa conduite, il était éminemment +loyal et franc, c'est-à-dire qu'il ne cherchait jamais à dissimuler sa +pensée du jour, ni son engagement de la veille; mais une fantaisie +suffisait pour faire changer sa volonté du tout au tout. C'était à +combattre ses fréquents caprices, à empêcher qu'ils ne dirigeassent +ses actions, que le général Pozzo s'employait habilement, et souvent +avec succès. Le duc l'écoutait d'autant plus volontiers qu'il le +savait dans sa dépendance par l'événement de 1815 dont j'ai déjà rendu +compte. + +Les négociations pour l'emprunt avaient été reprises et tout était +conclu; on devait signer le lendemain. J'allai passer la soirée chez +la duchesse d'Escars, aux Tuileries (son mari était premier maître +d'hôtel). Je fus frappée, en arrivant, de voir un groupe nombreux au +milieu du salon. Un homme y pérorait. + +C'était un certain Rubichon, espèce de mauvais fou, qui avait fait des +banqueroutes à peu près frauduleuses dans plusieurs contrées, mais qui +n'en était pas moins l'oracle du parti ultra et le financier du +pavillon de Marsan. Pour se mieux faire entendre, il était monté sur +les barreaux d'une chaise et dominait la foule de la moitié de sa +longue et maigre personne. Il prophétisait malheur au gouvernement du +Roi, accumulait argument sur argument pour prouver le désordre des +finances, l'impossibilité de payer l'impôt et la banqueroute +immanquable avant quinze jours. Pour compléter le scandale de cette +parade, dans le palais même du Roi et à la clarté des bougies qu'il +payait, monsieur Rubichon avait pour auditeurs monsieur Baring et +monsieur Labouchère. + +Je remarquai en cette occasion l'attitude différente de ces deux +hommes. Baring haussait les épaules et, au bout de peu d'instants, +s'éloigna. Monsieur Labouchère écoutait avec une grande attention, +hochait la tête, sa physionomie se rembrunissait et il éprouvait ou +feignait de l'anxiété. Je sus que le lendemain, lorsqu'il s'agit de +signer, il voulut faire valoir les inquiétudes de Rubichon pour +aggraver les conditions; mais la franche loyauté de Baring s'y opposa, +et il combattit lui-même les arguments de son associé. + +Il n'en restait pas moins vrai que les plus intimes serviteurs du Roi +avaient fait tout ce qui dépendait d'eux pour augmenter les embarras +de la position. Ils continuèrent leurs manoeuvres. Ils avaient, la +veille, déclaré l'emprunt impossible à aucun taux; le lendemain, ils +le trouvèrent trop onéreux; et, après avoir proclamé l'augmentation +imminente de l'armée d'occupation qui devait, selon eux, s'emparer de +nos places fortes, ils se plaignirent amèrement que la conclusion de +l'emprunt n'amenât qu'une réduction de trente mille hommes. Voilà le +langage des soi-disant amis. + +L'opposition, de son côté, faisait des phrases sur ce qu'on ne devait +pas expulser les étrangers avec de l'_or_ mais avec du _fer_. +C'étaient autant de nouveaux Camilles. Cela était assurément d'un fort +beau patriotisme; mais, hélas! il y avait autour de nos frontières un +million de _Brennus_ tout prêts à leur répondre: _Malheur aux +vaincus!_ + +À la Bourse, les mêmes gens, qui se riaient de pitié quand monsieur +Corvetto avait annoncé le désir de faire un emprunt et le déclaraient +impossible à aucun prix, se plaignaient de n'en être pas chargés et +protestaient qu'ils l'auraient pris à des termes moins onéreux, de +manière que ce succès inespéré fut tellement atténué par les haines de +parti qu'il n'en resta presque rien au gouvernement du Roi. + +J'en fus aussi surprise que désappointée. Depuis plusieurs mois, je +voyais négocier cette affaire; je l'avais sue faite et manquée +plusieurs fois. J'avais suivi les craintes et les espérances de tous +ces bons esprits, de tous ces coeurs patriotiques. Je savais les +insomnies qu'ils avaient éprouvées, les anxiétés avec lesquelles on +avait attendu un courrier de Berlin..., un assentiment de Vienne.... +Je voyais l'emprunt fait à un taux supportable par des capitalistes +étrangers inspirant assez de confiance aux puissances pour qu'elles +consentissent à des termes de payements qui le rendaient possible. +Elles nous donnaient un témoignage immédiat de leur bonne foi en +retirant trente mille hommes de l'armée d'occupation. Il était +présumable, dès lors, que l'évacuation complète du territoire suivrait +prochainement, et la suite l'a prouvé. + +C'était assurément le plus beau succès qu'une administration, placée +dans une position aussi difficile, pût obtenir; mais il lui fallait +interroger sa propre conscience pour en jouir, car, amis et ennemis, +tout le monde l'avait si bien escompté par avance que l'effet en fut +fort atténué. + +Le duc de Richelieu était un des hommes qui pouvait le mieux se +replier sur son noble coeur et se trouver suffisamment payé par les +services qu'il rendait. Je dis _lui_, particulièrement, parce que la +confiance inspirée par sa loyauté avait contribué plus qu'aucune autre +chose au succès de la négociation; mais ses collègues avaient partagé +ses veilles et ses travaux; ils méritaient une part de reconnaissance +si les nations savaient en avoir quand elles souffrent. + +Pour moi, qui ne me piquais pas d'autant de philosophie, je fus +indignée de cette ingratitude; Pozzo en rugissait. + + + + +CHAPITRE VIII + + Madame la duchesse de Berry. -- La duchesse de Reggio. -- Le + mariage de mon frère avec mademoiselle Destillières est convenu. + -- Scène aux Tuileries. -- Le Roi est malade. -- Le _Manuscrit de + Sainte-Hélène_. -- Lectures chez mesdames de Duras et d'Escars. + -- Succès de cette publication apocryphe. + + +J'avais fait ma cour en arrivant, mais je n'avais pas vu madame la +duchesse de Berry qu'un commencement de grossesse retenait chez elle. +Je l'aperçus pour la première fois au bal chez le duc de Wellington; +elle me parut infiniment mieux que je ne m'y attendais. + +Sa taille, quoique petite, était agréable; ses bras, ses mains, son +col, ses épaules d'une blancheur éclatante et d'une forme gracieuse; +son teint beau et sa tête ornée d'une forêt de cheveux blond cendré +admirables. Tout cela était porté par les deux plus petits pieds qu'on +pût voir. Lorsqu'elle s'amusait ou qu'elle parlait et que sa +physionomie s'animait, le défaut de ses yeux était peu sensible; je +l'aurais à peine remarqué si je n'en avais pas été prévenue. + +Son état l'empêchait de danser; mais elle se promena plusieurs fois +dans le bal donnant le bras à son mari. Elle n'avait ni grâce, ni +dignité. + +Elle marchait mal et les pieds en dedans; mais ils étaient si jolis +qu'on leur pardonnait, et son air d'excessive jeunesse dissimulait sa +gaucherie. À tout prendre, je la trouvai bien. Son mari en paraissait +fort occupé ainsi que Monsieur (le comte d'Artois) et madame la +duchesse d'Angoulême. Quant à monsieur le duc d'Angoulême, il s'y +trouvait si mal à son aise que, dès qu'il entrait dans un salon, sa +seule pensée était le désir d'en sortir et qu'il n'y restait jamais +plus d'un quart d'heure, se contentant de faire acte de présence quand +cela était indispensable. + +Madame la duchesse de Berry était arrivée en France complètement +ignorante sur tout point. Elle savait à peine lire. On lui donna des +maîtres. Elle aurait pu en profiter, car elle avait de l'esprit +naturel et le sentiment des beaux-arts; mais personne ne lui parla +raison, et, si on chercha à lui faire apprendre à écorcher un clavier +ou à barbouiller une feuille de papier, on ne pensa guère, en +revanche, à lui enseigner son métier de princesse. + +Son mari s'amusait d'elle comme d'un enfant et se plaisait à la gâter. +Le Roi ne s'en occupait pas sérieusement. Monsieur y portait sa +facilité accoutumée. Madame la duchesse d'Angoulême, seule, aurait +voulu la diriger, mais elle y mettait des formes acerbes et +dominatrices. + +Madame la duchesse de Berry commença par la craindre, et bientôt la +détesta. Madame la duchesse d'Angoulême ne fut pas longtemps en reste +sur ce sentiment que monsieur le duc de Berry combattit faiblement; +car, tout en rendant justice aux vertus de sa belle-soeur, il n'avait +aucun goût pour elle. Menant, d'ailleurs, une vie plus que légère, il +ne se souciait pas de contrarier sa femme et lui soldait en +complaisances les torts qu'il avait d'un autre côté. + +C'était un bien mauvais calcul pour tous deux, car la petite princesse +avait fini par devenir aussi exigeante que maussade. Son mari lui +répétait sans cesse qu'elle ne devait faire que ce qui l'amusait et +lui plaisait, ne se gêner pour personne et se moquer de ce qu'on en +dirait. De toutes les leçons qu'on lui prodiguait, c'était celle dont +elle profitait le plus volontiers et dont elle ne s'est guère écartée. + +Il était curieux de lui voir tenir sa Cour, ricanant avec ses dames et +n'adressant la parole à personne. Il n'y a pas de pensionnaire qui ne +s'en fût mieux tirée, et pourtant, je le répète, il y avait de +l'étoffe dans madame la duchesse de Berry. Une main habile en aurait +pu tirer parti. Rien de ce qui l'entourait n'y était propre, excepté +peut-être la duchesse de Reggio, sa dame d'honneur; mais elle n'avait +aucun crédit. Cette nomination avait fait honneur au bon jugement de +monsieur le duc de Berry et à la sagesse du Roi. + +Madame la maréchale Oudinot, duchesse de Reggio, représentait le +régime impérial à la nouvelle Cour d'une façon si convenable et si +digne que personne n'osait se plaindre de la situation où on l'avait +placée, quoique les charges de Cour excitassent particulièrement +l'envie du parti royaliste qui les regardait comme sa propriété +exclusive. + +Il avait fallu à la duchesse beaucoup de tact et d'esprit pour fonder +sa position dans un monde tout nouveau et tout hostile. Elle y avait +réussi sans aucune assistance, car le maréchal Oudinot, brave soldat +s'il en fut, ne savait que jouer, fumer, courir les petites filles et +faire des dettes. Il fallait donc que sa femme eût de la considération +pour deux et elle y réussissait. Ajoutons que le maréchal avait de +grands enfants d'une première femme dont elle avait su se faire +adorer. + +Il aurait été bien heureux qu'elle prit de l'ascendant sur madame la +duchesse de Berry; cela n'arriva pas. La duchesse de Reggio lui +inspirait du respect; elle avait recours à elle pour réparer ses +gaucheries, mais elle la gênait: elle n'avait pas de confiance en elle +et, à proportion que sa conduite est devenue plus légère, elle s'en +est éloignée davantage. + +Je ne comptais rester que peu de semaines à Paris; un événement de +famille m'y retint plus longtemps que je n'avais présumé. J'avais +trouvé mon frère en grande coquetterie avec mademoiselle Destillières. +Nous l'avions connue dans sa très petite enfance. Elle était +ravissante et ma mère en raffolait. Il paraît que, dès lors, elle +disait ne vouloir épouser que monsieur d'Osmond. + +La mort de ses parents l'avait laissée héritière d'une immense fortune +et maîtresse de son sort. Sa main était demandée par les premiers +partis de France, et mon frère ne songeait point à se mettre sur les +rangs; mais elle lui fit de telles avances qu'il en devint sincèrement +épris et s'engagea, quoique avec réticence, dans le bataillon des +prétendants. Elle ne l'y laissa pas longuement dans la foule. Au bout +de peu de temps, elle l'autorisa à charger mon père de la demander en +mariage, pour la forme, à son oncle qui était son tuteur mais dont +elle ne dépendait en aucune façon. + +Cet oncle s'était accoutumé à l'idée qu'elle resterait fille et qu'il +continuerait à disposer de sa fortune. Ce sort lui paraissait assez +doux pour en souhaiter la prolongation indéfinie. Ainsi, loin de +combattre les répugnances de mademoiselle Destillières à accepter les +partis qu'on lui avait jusqu'alors proposés, il cherchait à les +accroître en lui faisant insinuer, par des personnes à sa dévotion, +que sa santé, très délicate, lui rendait le célibat nécessaire. + +Lors donc que la lettre _officielle_ de mon père lui fut remise, par +un ami commun, monsieur de Bongard articula très poliment un refus +absolu et alla rendre compte à sa nièce de la demande et de la +réponse, fondée, comme à l'ordinaire, sur ce qu'elle ne voulait pas se +marier. + +«Vous vous êtes trompé, mon oncle, je ne voulais pas épouser les +autres; mais je veux épouser monsieur d'Osmond.» + +Monsieur de Bongard pensa tomber à la renverse. Il fallut bien +reprendre ses paroles, mais tous ses soins furent employés à retarder +le mariage. Soit qu'il se flattât de quelque circonstance qui pût le +faire rompre, soit qu'il eût besoin d'un long intervalle pour +régulariser l'illégalité de la gestion de sa tutelle, portée à un +point fabuleux autant, je crois, par incurie que par malversation, il +épuisait tous les prétextes pour gagner du temps. + +Les jeunes gens, en revanche, étaient très pressés et me demandaient +de rester de jour en jour, prétendant que mon départ fournirait un +argument de plus à monsieur de Bongard pour éloigner la noce. Il en +vint pourtant à ses fins, car le mariage, arrangé au mois de février +et qui devait, s'accomplir le premier, le dix, le vingt de chaque +mois, n'eut lieu qu'en décembre. + +Quoique le mariage de mademoiselle Destillières fût de toutes les +nouvelles du jour celle qui m'intéressait le plus, je m'occupais +encore cependant des événements publics; et je fus très consternée, un +matin, en apprenant que le roi Louis XVIII était très mal. Il donna de +vives inquiétudes pendant un moment. + +La loi d'élection se discutait à la Chambre des députés. Les princes +étaient en opposition directe au gouvernement, car alors le cabinet +était composé de gens raisonnables. Monsieur le duc de Berry ameutait +contre la loi et, dans une soirée chez lui, cabala tout ouvertement +pour grossir l'opposition. Le Roi en fut informé, le fit appeler, et +le tança vertement. + +Monsieur le duc de Berry se plaignit à son père et à sa belle-soeur. +Ils mirent en commun leurs griefs, s'échauffèrent les uns les autres, +et enfin, le soir après le dîner, Monsieur, portant la parole, les +exposa durement au Roi. Le Roi répondit vivement. Madame et le duc de +Berry s'en mêlèrent; la querelle s'exalta à tel point que Monsieur dit +qu'il quitterait la Cour avec ses enfants. + +Le Roi répondit qu'il y avait des forteresses pour les princes +rebelles. Monsieur répliqua que la charte n'admettait pas de prison +d'État (car cette pauvre charte est invoquée par ceux qui l'aiment le +moins) et on se quitta sur ces termes amicaux. Monsieur le duc +d'Angoulême avait seul gardé un complet silence. Le respect dû au père +rachetait en lui le respect dû au Roi, de façon qu'il se serait fait +scrupule de donner tort ou raison à aucun des deux. + +La colère une fois passée, tous furent fâchés de la violence des +paroles. Le pauvre Roi pleurait le soir en en parlant à ses ministres; +mais cette scène l'avait tellement éprouvé qu'elle avait arrêté la +digestion de son dîner. La goutte dans l'estomac s'y ajouta; il pensa +étouffer dans la nuit et, pendant plusieurs jours consécutifs, il fut +assez mal. + +Ce fut une occasion pour sa famille de lui témoigner une affection à +laquelle il feignait de croire pour acquérir un peu de repos, mais +dont il faisait peu d'état. Le public savait aussi bien que le Roi +l'opposition des princes; et la plaisanterie du moment était d'appeler +les boules noires mises au scrutin les _prunes de Monsieur_. + +Je m'applique à ne point parler des événements connus sur lesquels je +ne sais aucun détail particulier. Ainsi je ne dirai rien de la +représentation de _Germanicus_, tragédie de monsieur Arnault, alors +proscrit de France, qui exalta au dernier degré les passions des +partis impérialiste et royaliste. + +Les sages précautions prises par l'autorité pour empêcher une +collision entre les jeunes gens de l'ancienne armée et les gardes du +corps leur parurent à tous entachées de partialité, et les deux partis +se proclamèrent lésés et persécutés par l'autorité. On pourrait +peut-être en conclure qu'elle avait été seulement sage et paternelle; +mais les hommes, quand ils sont animés par la passion, ne jugent pas +si froidement et la fermentation était restée grande. + +C'est dans ce moment que je reçus de Londres le premier exemplaire du +_Manuscrit de Sainte-Hélène_. Je le lus avec un extrême intérêt; mais +je me rappelle avoir mandé à ma mère qu'il arrivait trop à propos et +répondait trop bien aux passions du moment pour me permettre de croire +à son authenticité. C'était le manifeste du parti bonapartiste tel +qu'il existait en ce moment à Paris, et il était presque impossible de +penser que, tracé au delà de l'Atlantique, il pût arriver précisément +à l'instant opportun. Au reste, il me parut tellement propre à servir +de mèche que je ne voulus prendre aucune part à faciliter l'explosion. +Ce livre, renfermé sous clef, ne sortit pas de chez moi et je n'en +soufflai mot. + +Le surlendemain, madame de Duras me demanda si mes lettres de Londres +parlaient d'un écrit de l'Empereur. Je répondis hardiment que non. Au +bout d'une dizaine de jours, je reçus un petit billet d'elle pour me +recommander de ne pas manquer à venir passer la soirée chez elle. J'y +trouvai une cinquantaine de personnes réunies, la table, les bougies, +le verre d'eau sucrée de rigueur pour le lecteur; on allait commencer. +Quoi? le _Manuscrit de Sainte-Hélène_! La même représentation se +renouvela le lendemain chez la duchesse d'Escars. + +Pendant ces soirées, j'étais poursuivie d'une idée que je ne pouvais +chasser. Je voyais Bonaparte apprenant que, chez le maréchal Duroc, +une troupe de chambellans et de dames du palais étaient réunis pour +entendre et se passionner du récit bien pathétique de l'expulsion de +Louis XVIII de Mitau, des gardes du corps pleurant sur ses mains, de +Madame leur distribuant ses diamants pour les empêcher de mourir de +faim, de leur vieux Roi les bénissant, de l'abbé Marie quittant +volontairement un monde où l'injustice seule triomphait, etc., et +toute la société impérialiste, émue jusqu'aux larmes, surprise par +l'entrée de l'Empereur au milieu d'elle! + +Quelles auraient été ses frayeurs! Comme Vincennes aurait été peuplé +le lendemain! Au reste, personne ne s'y serait risqué. Grâce au ciel, +et honneur en soit rendu à la Restauration, la lecture, chez les dames +que je viens de citer, pouvait être déplacée, inconvenante, dangereuse +même pour le pays; mais elle ne pouvait troubler la sécurité de ceux +qui y assistaient. + +Jamais aucune publication, de mon temps, n'a fait autant d'effet. Il +n'était plus permis d'élever un doute sur son authenticité, et, plus +on avait approché l'Empereur, plus on soutenait l'ouvrage de lui. + +Monsieur de Fontanes reconnaissait chaque phrase. Monsieur Molé +entendait le son de sa voix disant ces mêmes paroles. Monsieur de +Talleyrand le voyait les écrire. Le maréchal Marmont retrouvait des +expressions de leur mutuelle jeunesse dont lui seul avait pu se +servir, etc. Et tous et chacun étaient électrisés par cette émanation +directe du grand homme. + +Je finis par me laisser persuader, tout en conservant mon étonnement +de l'à-propos de la publication: tant de gens plus compétents +affirmaient reconnaître l'auteur qu'il y aurait eu de l'obstination à +en douter. + +Je restais persuadée de l'inopportunité de ces lectures. Toutefois, +les gens qui s'y prêtaient étaient de nature à lever tous les +scrupules que j'avais conçus. + +Je possédais deux exemplaires de la brochure, et je trouvai qu'il n'y +avait plus que de la désobligeance à les tenir enfermés. Je les prêtai +donc et ne tardai pas à m'en repentir, car chaque matin je recevais +vingt billets qui me les demandaient. On se faisait inscrire à tour de +rôle pour les obtenir. + +Aucune mystification n'a eu un succès plus complet ni plus utile à un +parti. La semi-publicité ajoutait tout le prix de la mode et du fruit +défendu à un ouvrage devenu une sorte de manifeste; et les lectures +faites en commun, appelant cette espèce d'électricité que les hommes +réunis exercent les uns sur les autres, le rendaient d'autant plus +propre à exciter toutes les passions. Je n'ai jamais assisté à une de +ces représentations dans une société impérialiste; mais, à en juger +par l'effet qu'elles faisaient dans nos salons bourbonniens, on peut +supposer qu'elles remuaient profondément les âmes, exaltaient toutes +les haines et tous les regrets. + +Le manuscrit de Sainte-Hélène restera au moins fameux dans les +cabinets des bibliophiles comme contrefaçon. Il est de monsieur +Bertrand de Novion qui n'a aucune autre réputation littéraire, n'a +jamais vu l'Empereur de près et n'a eu de rapports avec lui que +pendant les Cent-Jours. + +Je sais bien que, depuis que l'auteur est connu, on a beaucoup dit +qu'il était impossible de s'y méprendre; mais, au moment où cette +brochure parut, il était encore plus impossible d'élever un doute sans +se faire lapider. + +(_Note de 1841_).--Après avoir profité vingt-cinq ans du succès de +cette publication et en avoir même reçu le salaire, monsieur Bertrand +de Novion vient d'en restituer l'honneur à son véritable auteur, +monsieur de Châteauvieux. J'avais eu révélation de son nom dans le +temps; mais les habitudes, les relations, les opinions de monsieur de +Châteauvieux, toutes hostiles à l'Empire, m'avaient éloignée d'y +attacher aucune importance. Il faut son assertion, la reproduction du +manuscrit écrit de sa main et l'aveu de monsieur Bertrand de Novion +pour y croire à l'heure qu'il est. + + + + +CHAPITRE IX + + Monsieur de Villèle. -- Intrigue de Cour pour ramener monsieur de + Blacas. -- La duchesse de Narbonne. -- Martin et la soeur + Récolette. -- Arrivée de monsieur de Blacas. -- Déjeuner aux + Tuileries. -- La petite chienne de Madame. -- Sagesse de monsieur + le duc d'Angoulême. -- Agitation des courtisans. -- Trouble de + monsieur Molé. -- Bonne contenance de monsieur Decazes. -- Délais + multipliés de monsieur de Blacas. -- Il est congédié par le Roi. + + +L'exaltation des bonapartistes, loin de calmer, servait même de +stimulant à celle des ultras. Ils accusaient la longanimité du Roi et +la modération du ministère. Selon eux, de sévères répressions, des +procès, des condamnations, des échafauds, mais surtout des +destitutions auraient assis la Restauration sur des bases bien +autrement solides. + +Monsieur de Chateaubriand avait, depuis longtemps, fait paraître sa +_Monarchie selon la charte_ ou il ne demandait que sept hommes dévoués +par département, au nombre desquels il plaçait le grand prévôt, et la +liberté de la presse avec la peine de mort largement affectée à ses +délits. Ces concessions paraissaient encore trop libérales aux ultras, +et il était obligé de modifier ses doctrines pour rester un de leurs +chefs. À plus petit bruit, il s'en élevait un autre bien moins +brillant mais plus habile, monsieur de Villèle. + +Son humble origine, ses formes vulgaires, sa tournure hétéroclite, sa +voix nasillarde le tenaient encore éloigné des salons; mais il +commençait à avoir une grande influence à la Chambre des députés et à +grouper autour de lui le bataillon de l'opposition ultra. Toutefois, +la Cour n'était pas d'humeur à attendre les résultats des manoeuvres +constitutionnelles et elle en prépara une pour son compte. + +Depuis le mariage de madame la duchesse d'Angoulême, madame de Sérent +et ses deux filles, les duchesses de Damas et de Narbonne, étaient +restées constamment auprès d'elle. Madame de Narbonne avait tout +l'esprit que sa soeur croyait posséder. Le roi Louis XVIII n'avait pas +manqué de saisir la différence qui existait entre le prétentieux bel +esprit de madame de Damas et la distinction de bon aloi de madame de +Narbonne. Il avait pris à Hartwell l'habitude de causer assez +confidentiellement avec cette dernière. Il aimait la société des +femmes spirituelles; madame de Balbi lui en avait donné le goût. + +Les deux soeurs étaient, quoique à des degrés différents, liées avec +monsieur de Blacas. Son absence affligeait l'une et déplaisait à +l'autre qui se voyait privée du crédit qu'elle exerçait pendant son +ministère. Tant que monsieur de Blacas avait été tout-puissant près du +Roi, Monsieur et Madame l'avaient en horreur. Son expulsion les avait +charmés. Mais _mal passé n'est que songe_; on détestait encore plus +les ministres présents. + +Le favoritisme du bourgeois et impérialiste Decazes fit regretter le +noble et émigré Blacas. Avec celui-là du moins, on s'entendait sur +bien des points et la langue était commune. Madame de Narbonne n'eut +donc pas grand'peine à faire reconnaître aux princes qu'ils avaient +beaucoup perdu au change. Restait à ramener le Roi à ses anciennes +préférences; elle entreprit de l'accomplir. + +Louis XVIII, homme du temps de sa jeunesse, était, en matière de +religion, philosophe du dix-huitième siècle. Les pratiques auxquelles +il s'astreignait très exactement n'étaient pour lui que de pure +étiquette. Toutefois, malgré son scepticisme établi, il ne manquait +pas d'une sorte de superstition. Il croyait, assez volontiers, que, si +le bon Dieu existait et qu'il s'occupât de quelque chose, ce devait +être sans aucun doute du chef de la maison de Bourbon. + +Madame de Narbonne profita de l'accès qu'elle avait auprès de lui pour +lui parler d'une certaine soeur Marthe, religieuse, et d'un +cultivateur des environs de Paris, nommé Martin, qui, tous deux, +avaient des visions tellement étranges par leur importance et leur +similitude qu'elle se faisait un devoir d'en avertir le Roi. + +Déjà, selon elle, toutes les consciences timorées étaient bouleversées +par ces dénonciations de l'abîme vers lequel on s'avançait. Elle +revint plusieurs fois à la charge; le Roi consentit à voir la soeur +Marthe. Bien stylée, probablement par les entours immédiats du Roi, +elle lui fit des révélations intimes sur son passé, et parla comme il +le fallait, pour le présent et l'avenir. Le Roi fut ébranlé. + +Madame de Narbonne manda à monsieur de Blacas, alors ambassadeur à +Rome, de venir sur-le-champ n'importe sous quel prétexte; elle était +autorisée à lui promettre l'appui des princes et elle ne doutait pas +de son succès auprès du Roi. + +En conséquence, un beau matin un valet de chambre du Roi, très dévoué +à monsieur de Blacas, remit à Sa Majesté, en entrant dans sa chambre, +un billet de monsieur de Blacas. Ne pouvant plus résister au besoin de +son coeur, il était arrivé à Paris uniquement pour voir le Roi, le +regarder, entendre sa voix, se prosterner à ses pieds et repartir, +ayant fait provision de bonheur pour quelques mois. + +Monsieur de Blacas avait trop spéculé sur la faiblesse qu'il +connaissait à Louis XVIII du besoin d'être aimé pour lui-même. Le Roi +répondit sèchement et verbalement: + +«Je ne reçois les ambassadeurs que conduits par le ministre des +affaires étrangères.» + +Monsieur de Blacas se trouva donc forcé d'aller d'abord chez le duc de +Richelieu. Fort étonné de voir entrer un ambassadeur qu'il croyait à +Rome, il ne douta pas que Louis XVIII ne l'eût mandé. Il lui demanda +s'il avait vu le Roi. + +«Mais non, reprit monsieur de Blacas, vous pensez bien que je ne m'y +serais pas présenté sans vous.» + +Cette déférence inattendue parut singulière au duc qui, malgré toute +sa loyauté, démêlait bien une intrigue au fond de ce retour inopiné. +Il fut confirmé dans cette opinion lorsqu'en arrivant le Roi ne +témoigna aucune surprise de voir monsieur de Blacas, et la froideur +qu'il lui montra ne lui parut qu'un jeu concerté entre eux. Monsieur +de Blacas, en jugea autrement, et comprit, dès lors, qu'il avait été +mal conseillé. + +Le Roi dînait toujours exclusivement avec la famille royale; mais les +déjeuners se passaient plus sociablement aux Tuileries, hormis pour +Monsieur qui prenait seul, chez lui, sa tasse de chocolat. Monsieur le +duc d'Angoulême déjeunait avec son service du jour, le duc de Damas et +le duc de Guiche. Monsieur le duc de Berry ajoutait aux personnes de +sa maison celles de sa familiarité et souvent même faisait des +invitations de politesse. + +Le Roi avait tous les matins une table de vingt couverts. En outre du +service du jour, les grandes charges de la maison y assistaient quand +elles voulaient, toujours sans invitation. Madame la duchesse +d'Angoulême, accompagnée de la dame de service, déjeunait chez son +oncle. Messieurs de Richelieu et de Blacas avaient le droit de +s'asseoir à cette table, en leur qualité, de premier gentilhomme de la +chambre et de premier maître de la garde-robe; car, comme ministre et +ambassadeur, ils n'y auraient pas été admis, et le Roi aurait passé +dans la salle à manger sans leur dire de le suivre. + +Leur audience avait eu lieu peu avant l'heure du déjeuner; ils +accompagnaient le Roi lorsqu'il entra dans le salon où les convives se +trouvaient assemblés. La surprise égala le malaise en voyant monsieur +de Blacas qu'on croyait à Rome. On cherchait à lire sur la figure du +Roi l'accueil qu'il lui fallait faire, mais sa physionomie était +impassible. La présence de monsieur de Richelieu gênait aussi ceux qui +auraient voulu montrer les espérances que peut-être ils ressentaient. + +Tout le monde, selon l'usage, était réuni lorsque Madame arriva +précédée d'une petite chienne que monsieur de Blacas lui avait +autrefois donnée; celle-ci sauta autour de son ancien protecteur et le +combla de caresses. + +«Cette pauvre Thisbé, dit le Roi, je lui sais gré de si bien vous +reconnaître.» + +Le duc d'Havré se pencha à l'oreille de son voisin et lui dit: + +«Il faut faire comme Thisbé, il n'y a pas à hésiter.» + +Et monsieur de Blacas fut entouré des plus affectueuses +démonstrations. Madame ne montra pas plus de surprise que le Roi, mais +accueillit monsieur de Blacas avec grande bienveillance. Il y a à +parier qu'elle n'ignorait pas l'intrigue qui se manoeuvrait. + +Monsieur le duc d'Angoulême déjeunait plus tard que le Roi, et la +princesse en sortant de chez son oncle venait toujours assister à la +fin de son repas où elle mangeait, toute l'année, une ou deux grappes +de raisin. + +Ce jour-là elle raconta l'arrivée de monsieur de Blacas. «Tant pis», +répondit sèchement monsieur le duc d'Angoulême. Elle ne répliqua pas. +Mon frère, qui, en sa qualité d'aide de camp, déjeunait chez son +prince, fut frappé de l'idée qu'il y avait dissidence dans le royal +ménage sur cet événement. + +Au reste, cela arrivait très habituellement. Monsieur le duc +d'Angoulême rendait une espèce de culte à sa femme qui avait pour lui +la plus tendre affection, mais ils ne s'entendaient pas en politique. +Sous ce rapport, Madame était bien plus en sympathie avec Monsieur, et +ni l'un ni l'autre n'exerçaient d'influence sur monsieur le duc +d'Angoulême. + +Lorsque Madame commençait une de ses diatribes d'ultra-royalisme, il +l'arrêtait tout court: + +«Ma chère princesse (c'est ainsi qu'il l'appelait) ne parlons pas de +cela; nous ne pouvons nous entendre ni nous persuader réciproquement.» + +Aussi toutes les intrigues du parti s'arrêtaient-elles devant la +sagesse de monsieur le duc d'Angoulême qui refusait constamment de +témoigner aucune opposition au gouvernement du Roi. Elles trouvaient, +en revanche, des auxiliaires bien actifs dans les autres princes et +leurs entours, y compris ceux du Roi. + +La nouvelle de l'arrivée de monsieur de Blacas fit grand bruit, comme +on peut penser. Je sus promptement le peu d'étonnement témoigné par le +Roi, l'histoire de Thisbé et le _tant pis_ de monsieur le duc +d'Angoulême. Selon le parti auquel on appartenait, on brodait le fond +de diverses couleurs. + +Les courtisans avaient remarqué qu'après le déjeuner monsieur de +Blacas ayant parlé bas au Roi, il avait répondu tout haut de sa voix +sévère: + +«C'est de droit, vous n'avez pas besoin de permission.» + +On sut qu'il s'agissait de s'installer dans l'appartement du premier +maître de la garde-robe aux Tuileries. Cet appartement, arrangé pour +monsieur de Blacas dans le plus fort de sa faveur, communiquait avec +celui du Roi par l'intérieur. + +On se rappela que le major général de la garde y avait été logé +provisoirement pendant qu'on travaillait à son appartement, mais que +les réparations avaient été poussées avec un redoublement d'activité +depuis quelque temps; et que, deux jours avant, il avait pu +s'installer [chez lui] et laisser libre l'appartement de monsieur de +Blacas. J'avoue que cette circonstance, de la facilité des +communications, me parut grave. La franchise du monarque n'était pas +assez bien établie pour que la froideur de la réception semblât tout à +fait rassurante. + +Monsieur de Blacas affecta de passer la matinée tout entière au Salon +du Louvre où il y avait alors exposition de tableaux; il ne parla pas +d'autre chose pendant le dîner chez le duc d'Escars. Il jeta en avant +quelques phrases qui indiquaient le projet d'un prompt départ pour +Rome. + +Très anxieuse de savoir ce qui se passait, j'allai le soir chez +monsieur Decazes. Le même sentiment y avait amené quelques personnes, +la malice quelques autres, la curiosité encore davantage, si bien +qu'il y avait foule. Tous les esprits y paraissaient fort agités, +hormis celui du maître de la maison. Lui semblait dans son assiette +naturelle. + +Je n'en pourrais dire autant de monsieur Molé, alors ministre de la +marine; il était dans un trouble impossible à dissimuler. Je le vois +encore assis sur un petit sopha, dans le recoin d'une cheminée, et +avançant un écran sous prétexte de se défendre de la lumière, mais +évidemment pour éviter les regards à sa figure renversée. + +Ordinairement monsieur Decazes n'allait pas faire sa visite +quotidienne au Roi les jours de ses réceptions; cette fois il +s'échappa de son salon. Peu après, quelqu'un (monsieur de Boisgelin, +je crois), arrivant de l'ordre, me raconta que monsieur de Blacas, +reprenant ses anciennes habitudes, avait suivi le Roi dans son +intérieur lorsqu'il y était rentré. + +L'absence du ministre de la police ne fut pas longue; son attitude +était parfaitement calme au retour; et je fis la remarque qu'avec +moins d'esprit de conversation et bien moins d'élégance de formes que +monsieur Molé il avait, dans cette occasion, beaucoup plus le maintien +d'un homme d'État. Le monde s'étant écoulé, je m'approchai de lui et +je lui dis: + +«Que dois-je mander demain à mon père? le courrier part. + +--Que je suis son plus dévoué serviteur, aussi bien que le vôtre. + +--Vous savez bien que ce n'est pas vaine curiosité qui me fait faire +cette demande. Les gazettes ultras vont entonner la trompette; +répondez-moi sérieusement ce qu'il convient de dire à l'ambassadeur. + +--Hé bien, sérieusement, mandez-lui que monsieur de Blacas est arrivé +aujourd'hui vendredi de Rome à Paris et qu'il repartira jeudi de Paris +pour Rome. + +--Jeudi! et pourquoi pas demain? + +--Parce que ce serait faire un événement de ce voyage et qu'il vaut +infiniment mieux qu'il reste un ridicule. + +--Je comprends la force de cet argument, mais ne craignez-vous pas de +voir prolonger la facilité de ces communications entre les deux +appartements? + +--Je ne crains rien; faites comme moi.» + +Et il accompagna ces derniers mots d'un sourire pas mal arrogant. +J'avoue que j'étais loin de partager sa sécurité, connaissant la +faiblesse du Roi et la cabale qui l'entourait. Toutefois, monsieur +Decazes avait raison. Le Roi était capable d'intriguer contre ses +ministres, mais il se serait fait scrupule de faire infidélité à ses +favoris. Toutes les fois qu'ils lui ont été enlevés, c'est par force +majeure et jamais il n'en avait été complice. + +Au déjeuner du lendemain, le Roi affecta de parler du désir qu'il +avait que le temps s'adoucît pour rendre le retour de monsieur de +Blacas [plus agréable]. Au moment où on allait se séparer, il lui dit +tout haut: + +«Comte de Blacas, si vous avez à me parler ce soir, venez avant +l'ordre; après, c'est l'heure du ministre de la police.» + +Or, la famille royale quittait le Roi à huit heures; l'ordre était à +huit heures un quart, ainsi le tête-à-tête ne pouvait se prolonger +d'une façon bien intime. + +Monsieur de Blacas s'inclina profondément, mais on sentit le coup et, +dans ce moment, Thisbé l'aurait caressé sans trouver d'imitateurs. +Néanmoins le parti dit du pavillon de Marsan, toujours prompt à se +flatter, affirmait et croyait peut-être qu'il y avait un dessous de +carte, que les froideurs n'étaient qu'apparentes, qu'une faveur intime +en dédommageait et ferait prochainement explosion. + +Je le croyais un peu, et surtout lorsque, la veille du jour fixé pour +son départ, monsieur de Blacas se déclara malade. Il garda sa chambre +quarante-huit heures, puis reparut avec une extinction de voix qui ne +permettait pas d'entreprendre un grand voyage. Il gagna une dizaine de +jours par divers prétextes. Le dernier qu'il employa fut le désir +d'accompagner le Roi dans la promenade du 3 mai, anniversaire de son +entrée à Paris. Il parcourait les rues en calèche, sous la seule +escorte de la garde nationale; cela plaisait à la population. + +Monsieur de Blacas espérait que le droit de sa charge le placerait +dans la voiture du Roi; mais celui-ci fit un grand travail d'étiquette +pour lui enlever cette satisfaction. Je ne me rappelle plus quelle en +fut la manoeuvre, mais monsieur de Blacas ne figura que dans une +voiture de suite. En rentrant, le Roi s'arrêta à la porte de son +appartement, et, la tenant lui-même ouverte, ce qui était sans +exemple, il dit bien haut: + +«Adieu, mon cher Blacas, bon voyage, ne vous fatiguez pas en allant +trop vite; je recevrai avec plaisir de vos nouvelles de Rome.» + +Et _pan_, il frappa la porte à la figure du comte qui s'apprêtait à le +suivre. Monsieur de Blacas, très déconcerté de la brièveté de ce congé +amical, partit le soir. + +Le résultat de ce voyage fut de faire nommer un ministre de la maison +du Roi. Sans en être précisément titulaire, monsieur de Blacas en +touchait les appointements, en conservait le patronage; et la charge +était faite par un homme à sa dévotion, monsieur de Pradel. En +revanche, quelque temps après, il fut fait duc et premier gentilhomme +de la chambre. + +L'intrigue ayant manqué, on ne s'occupa plus alors de Martin, d'autant +que le Roi l'avait fait remettre entre les mains de monsieur Decazes. +Il passa quelques semaines à Charenton sans que les médecins osassent +affirmer dans son exaltation un état de folie constatée. + +On le renvoya dans son village d'où la Congrégation l'a évoqué +plusieurs fois depuis. Une de ses principales visions portait sur +l'existence de Louis XVII dont, de temps en temps, on voulait effrayer +la famille royale. Il à été question de lui pour la dernière fois +pendant le séjour de Charles X à Rambouillet, en 1830. + +Je ne sais si ce fut tout à fait volontairement que la duchesse de +Narbonne alla rejoindre son mari qu'elle avait fait nommer ambassadeur +à Naples. Le rôle actif qu'elle venait de jouer dans cette intrigue +Blacas avait déplu au Roi, plus encore à monsieur Decazes; et, +quoiqu'il n'y eût plus d'exil sous le régime de la Charte, on sut +généralement qu'elle avait reçu l'ordre de ne point paraître à la Cour +et le conseil de s'éloigner. + + + + +CHAPITRE X + + Faveur de monsieur Decazes. -- Son genre de flatterie. -- + Affaires de Lyon. -- Le duc de Raguse apaise les esprits. -- + Discours de monsieur Laffitte. -- Monsieur le duc d'Orléans + revient à Paris. -- Histoire inventée sur ma mère. -- Ma colère. + -- Arrivée de toute la famille d'Orléans. -- Déjeuner au + Palais-Royal. -- Calomnies absurdes. + + +Le favoritisme de monsieur Decazes se trouva mieux établi que jamais. +Le Roi ne voyait que par ses yeux, n'entendait que par ses oreilles, +n'agissait que par sa volonté. + +Les souverains ne se gouvernent guère que par la flatterie. Louis +XVIII était trop accoutumé à celles des courtisans d'origine pour y +prendre grand goût; il en avait besoin pour lui servir d'atmosphère et +y respirer à l'aise, mais elles ne suffisaient pas à son imagination. + +Sa fantaisie était d'être aimé pour lui-même; c'était le moyen employé +par tous les favoris précédents, excepté par madame de Balbi, je +crois, qui se contentait de se laisser adorer et ne se piquait que +d'être aimable et d'amuser, sans feindre un grand sentiment. + +Monsieur Decazes inventa un nouveau moyen de soutenir sa faveur; il se +représenta comme l'ouvrage du Roi, non seulement socialement mais +politiquement. Il feignit d'être son élève bien plus que son ministre. +Il passait des heures à se faire endoctriner par lui. Il apprenait, +sous son royal professeur, les langues anciennes aussi bien que les +modernes, le droit, la diplomatie, l'histoire et surtout la +littérature. + +L'élève était d'autant plus perspicace qu'il savait mieux que le +maître ce qu'on lui enseignait; mais son étonnement de tout ce qu'on +lui découvrait dans les sciences et les lettres ne tarissait jamais et +ne cédait qu'à la reconnaissance qu'il éprouvait. De son côté, le Roi +s'attachait chaque jour davantage à ce brillant écolier qui, à la fin +de la classe, lui faisait signer et approuver tout le contenu de son +portefeuille ministériel; après avoir bien persuadé à S. M. T. C. que +d'elle seule en émanaient toutes les volontés. + +L'espèce de sentiment que le Roi portait à monsieur Decazes +s'exprimait par les appellations qu'il lui donnait. Il le nommait +habituellement _mon enfant_, et les dernières années de sa faveur _mon +fils_. Monsieur Decazes aurait peut-être supporté cette élévation, +sans en avoir la tête trop tournée, s'il n'avait été excité par les +impertinences des courtisans. Le besoin de rendre insolence pour +insolence lui avait fait prendre des formes hautaines et +désobligeantes qui, jointes à sa légèreté et à sa distraction, lui ont +fait plus d'ennemis qu'il n'en méritait. + +On signala vers ce temps une conspiration à Lyon qui donna de vives +inquiétudes. L'agitation était notoire dans la ville et les environs, +et les désordres imminents. On y envoya le maréchal Marmont muni de +grands pouvoirs. Les royalistes l'ont accusé d'avoir montré trop de +condescendance pour les bonapartistes. Je n'en sais pas les détails. +En tout cas, il souffla sur ce fantôme de conspiration; car, trois +jours après son arrivée, tout était rentré dans la tranquillité et il +n'en fut plus question. + +Les troubles mieux constatés de Grenoble avaient rapporté l'année +précédente de si grands avantages au général Donnadieu que les +autorités de Lyon furent soupçonnées d'avoir fomenté les désordres +pour obtenir de semblables récompenses. La réputation du généra Canuel +rendait cette grave accusation possible à croire; il pouvait aspirer à +se montrer digne émule du général Donnadieu. Le préfet de police, +homme peu estimé, s'était réuni à lui pour entourer et épouvanter +monsieur de Chabrol, préfet du département, qui n'agissait plus que +sous leur bon plaisir. + +La vérité sur la conspiration de Lyon est restée un problème +historique. Les uns l'ont complètement niée; les autres l'ont montrée +tout à fait flagrante. Probablement ni les uns ni les autres n'ont +complètement raison. Les opinions toujours vives dans cette ville, et +encore exaltées depuis les Cent-Jours, étaient disposées à faire +explosion. Quelques excitations des chefs de parti, ou quelques +gaucheries de l'administration, pouvaient également amener des +catastrophes. Dans cette occasion, elles furent conjurées par la +présence du maréchal. + +Il recueillit pour salaire l'animadversion des deux partis et même le +mécontentement du gouvernement. Il le mérita un peu par la publicité +intempestive qu'il laissa donner aux événements dont il avait été +témoin, en rejetant tout le blâme sur l'administration. Il crut même +devoir personnellement certifier de leur exactitude. Au reste, j'étais +absente lorsque cela eut lieu; je ne sais qu'en gros les circonstances +de cet événement. + +Les généraux Donnadieu, Canuel et surtout Dupont, qui ont été triés +sur le volet par la Restauration comme gens de haute confiance, +étaient sous l'Empire très peu considérés. Leur faveur a toujours fait +un fort mauvais effet dans l'armée. + +Les négociations pour le retour de monsieur le duc d'Orléans avaient +réussi; le prince était venu seul tâter le terrain. Cette course avait +été assez mal préparée par un discours d'un député de l'opposition, +monsieur Laffitte, où il avait fait entrer très inconvenablement le +nom de Guillaume III d'Orange, de manière à soulever les clameurs de +tout le parti royaliste. + +Malheureusement, monsieur le duc d'Orléans s'était déjà annoncé et il +y aurait eu encore plus d'inconvénient à reculer devant ces cris qu'à +les braver. Il arriva donc. Le Roi le reçut avec sa maussaderie +accoutumée, madame la dauphine poliment, Monsieur et ses deux fils +amicalement et madame la duchesse de Berry, qui se souvenait de +Palerme et ne l'avait pas vu depuis son mariage, avec une joie et une +affection (l'appelant _mon cher oncle_ à chaque instant) qui la firent +gronder dans son intérieur. + +Elle pleura beaucoup à la suite de cette visite et, depuis, ses façons +ont tout à fait changé avec le prince qu'elle n'a plus appelé que: +Monseigneur. Elle avait toujours conservé le _ma tante_ pour madame la +duchesse d'Orléans. + +La conduite toute simple du prince fit tomber les mauvais bruits qui +ne trouvaient nulle part plus d'écho que chez la duchesse sa mère. Son +entourage était bruyamment hostile et elle était trop faible pour s'y +opposer, ou trop sotte pour s'en apercevoir. + +À mon retour d'Angleterre, j'avais été lui faire ma cour, et, parce +que j'avais cherché à la distraire des inquiétudes que lui causait la +maladie de l'épagneul de monsieur de Follemont en lui parlant de ses +petits-enfants que je venais de quitter à Twickenham, le noyau +d'ultras qui formaient sa commensalité m'avait déclarée _orléaniste_ +et avait répandu ce bruit qui m'impatientait fort, non pour moi, +j'étais de trop peu de conséquence, mais pour mon père. + +Il importait aussi, dans l'intérêt de monsieur le duc d'Orléans, que +l'impartialité de l'ambassadeur fût reconnue. Cette accusation tomba +comme tant d'autres. Il n'y en avait pas de moins fondée, car, si +monsieur le duc d'Orléans avait voulu lier quelque intrigue à cette +époque en Angleterre, il aurait trouvé mon père très peu disposé à lui +montrer la moindre indulgence. + +Pendant le peu de jours que monsieur le duc d'Orléans passa à Paris, +il vint deux fois chez moi. Quelque honorée que je fusse de ces +visites, je craignais qu'elles ne fissent renouveler les propos de +l'hiver, mais cela était usé. + +La malveillance excitée au plus haut point par le succès obtenu par +mon frère auprès de la jeune héritière, courtisée par beaucoup et +enviée par tous, avait trouvé un autre texte. + +Pensant probablement que la situation de mon père avait influé sur ce +mariage, on raconta qu'à la suite d'une espèce d'orgie où ma mère +s'était _grisée_ avec le prince régent, il avait voulu prendre des +libertés auxquelles elle avait répondu par un soufflet, que les autres +femmes s'étaient levées de table; que le prince s'était plaint à notre +Cour, que depuis ce temps mon père et ma mère n'étaient point sortis +de chez eux et qu'ils allaient être remplacés à Londres. + +Cette charmante anecdote, inventée et colportée à Paris, fut renvoyée +à Londres. Quelques gazettes anglaises y firent allusion et il y eut +recrudescence de cabale à Paris. Tous mes excellents amis venaient à +tour de rôle me demander ce qui en était au _juste_ ... sur quoi +l'histoire était fondée ... quel était le canevas sur lequel on avait +brodé, etc.; et, lorsque je répondais, conformément à la plus exacte +vérité, qu'il n'y avait jamais eu que des politesses, des obligeances +et des respects échangés entre le prince et ma mère et que rien +n'avait pu donner lieu à cette étrange histoire, on faisait un petit +sourire d'incrédulité qui me transportait de fureur. J'ai peu éprouvé +d'indignation plus vive que dans cette occasion. + +Ma mère était le modèle non seulement des vertus, mais des convenances +et des bonnes manières. Inventer une pareille absurdité sur une femme +de soixante ans, pour se venger d'un succès de son fils, m'a toujours +paru une lâcheté dont, encore aujourd'hui, je ne parle pas de +sang-froid. + +Le prince régent fut d'une extrême bonté. Il rencontra mon père au +Parc, le retint près de lui pendant toute sa promenade, s'arrêta +longuement dans un groupe nombreux de seigneurs anglais à cheval et ne +s'éloigna qu'après avoir donné un amical _shake-hand_ à l'ambassadeur. +Mon père s'expliqua ces faveurs inusitées en apprenant plus tard les +sots bruits répandus à Paris et répétés obscurément à Londres. + +Le dégoût que j'en éprouvais me donna un vif désir de m'éloigner. Le +mariage de mon frère étant décidément reculé jusqu'à l'automne, je me +décidai à retourner à Londres pour en attendre l'époque. + +Pendant que cette odieuse histoire s'inventait et se propageait, toute +la famille d'Orléans vint s'établir au Palais-Royal. Elle arriva tard +le soir; j'y allai le lendemain matin. Le déjeuner attendait les +princes; ils avaient été faire leur cour à la famille royale. Je les +vis revenir, et il ne me fut pas difficile de voir que cette visite +avait été pénible. + +Madame la duchesse d'Orléans avait l'air triste, son mari sérieux; +mademoiselle se trouva mal en entrant dans la salle à manger. Elle +venait d'être extrêmement malade et à peine remise. + +Nous nous empressâmes autour d'elle; elle revint à elle et me dit en +me serrant la main: + +«Merci, ma chère, ce n'est rien, je vais mieux; mais je suis encore +faible et cela m'éprouve toujours.» + +Le nuage répandu sur les visages se dissipa à l'entrée d'un grand plat +d'échaudés tout fumants: «Ah! des échaudés du Palais-Royal!» +s'écria-t-on; et l'amour du sol natal, la joie de la patrie, effaça +l'impression qu'avait laissée la réception des Tuileries. + +Je passai une grande partie du peu de journées que je restai encore à +Paris auprès de ces aimables princesses qui m'accueillaient avec une +extrême bonté et partageaient mon indignation des fables débitées sur +ma mère. Au reste, elles connaissaient par expérience toute la +fécondité des inventions calomnieuses. + +On répandait alors le bruit du mariage secret de Mademoiselle avec +Raoul de Montmorency dont elle aurait facilement pu être mère, tant la +disproportion d'âge était grande. Lorsqu'il épousa madame Thibaut de +Montmorency, il fallut bien renoncer à ce conte. + +Je ne sais pas si on remplaça immédiatement Raoul par monsieur +Athalin; ce n'est que longtemps après que j'en ai entendu parler. La +seconde version n'a pas plus de vérité que la première; elles sont +également absurdes et calomnieuses. + + + + +CHAPITRE XI + + Tom Pelham. -- Inauguration du pont de Waterloo. -- Dîner à + Claremont. -- Maussaderie de la princesse Charlotte. -- Son + obligeance. -- Un nouveau caprice. -- Conversation avec elle. -- + Mort de cette princesse. -- Affliction générale. -- Caractère de + la princesse Charlotte. -- Ses goûts, ses habitudes. -- Suicide + de l'accoucheur. -- Singulier conseil de lord Liverpool. -- + Maxime de lord Sidmouth. + + +Quelque horreur que j'aie pour la mer, je fus amplement payée des +fatigues du voyage par le bonheur que mon retour à Londres causa à mes +parents. Je trouvai grande joie à me reposer près d'eux des petites +tracasseries d'un monde toujours disposé à faire payer, argent +comptant, le genre de succès qu'il apprécie le plus, parce qu'il est à +la portée de toutes les intelligences. + +Il n'y a personne qui ne comprenne vite combien il eût été agréable +pour son fils, son frère, ou son ami d'épouser une riche héritière, et +qui ne trouve la préférence accordée à un autre une espèce de +passe-droit. J'ai remarqué depuis, lorsque cela me touchait de moins +près, qu'aucune circonstance ne développe davantage l'envie et +l'animadversion de la société. Ce que tout le monde veut, c'est de la +fortune. Il n'y a guère de façon moins pénible et plus prompte d'en +acquérir; chacun regrette de voir un autre l'élu du sort. + +Je me rappelle, à ce propos, les projets d'un de mes camarades +d'enfance, le jeune Pelham. Il était cadet, avait atteint sa seizième +année et rentrait à la maison paternelle pour la dernière fois avant +de quitter le collège. Le lendemain de son arrivée, son père, lord +Yarborough, petit homme sec, le plus froid, le plus sérieux, le plus +empesé que j'aie connu, le fit entrer dans son cabinet et lui dit: + +«Tom, le moment est arrivé où vous devez choisir une profession; +quelle qu'elle soit, je vous y soutiendrai de mon mieux. Je ne cherche +pas à vous influencer; mais, si vous préfériez l'Église, je dois vous +avertir que j'ai à ma disposition des bénéfices qui vous mettront tout +de suite dans une grande aisance. Je le répète, je vous laisse une +entière liberté; seulement je vous préviens que, lorsque vous aurez +décidé, je n'admettrai pas de fantasque changement. Songez-y donc +bien. Ne me répondez pas à présent; je vous questionnerai la veille de +votre retour au collège. Soyez prêt alors à m'apprendre votre choix. + +--Oui, monsieur.» + +À la fin des vacances où Tom s'était très bien diverti et où son père +ne lui avait peut-être pas adressé une seule fois la parole, il +l'appela derechef à cette conférence de cabinet, effroi de toute la +famille, et, de la même façon solennelle, il l'interrogea de nouveau: + +«Hé bien, Tom, avez-vous mûrement réfléchi à votre sort futur? + +--Oui, monsieur. + +--Êtes-vous décidé? + +--Oui, monsieur. + +--Songez que je n'admettrai pas de caprice et qu'il vous faudra suivre +rigoureusement la profession que vous adopterez. + +--Je le sais, monsieur. + +--Hé bien, donc parlez. + +--S'il vous plaît, monsieur, j'épouserai une héritière.» + +Tout le flegme de lord Yarborough ne put résister à cette réponse, +faite avec un sérieux imperturbable. Il éclata de rire. Au reste, mon +ami Tom n'épousa pas une héritière; il entra dans la marine et mourut +bien jeune de la fièvre jaune dans les Antilles. C'était un fort beau, +bon et aimable garçon. Mais je raconte là une aventure de l'autre +siècle; je reviens au dix-neuvième. + +Le 18 juin 1817, deuxième anniversaire de la bataille de Waterloo, on +fit avec grande pompe l'inauguration du pont, dit de Waterloo. Le +prince régent, ayant le duc de Wellington près de lui, suivi de tous +les officiers ayant pris part à la bataille et des régiments des +gardes, y passa le premier. On avait fait élever des tribunes pour les +principaux personnages du pays. + +Sachant qu'on préparait une tribune diplomatique, mon père avait fait +prévenir qu'il désirait n'être pas invité à cette cérémonie à laquelle +il avait décidé de ne point assister. Ses collègues du corps +diplomatique déclarèrent qu'ils ne voulaient pas se séparer de lui +dans cette circonstance et que cette cérémonie, étant purement +nationale, ne devait point entraîner d'invitation aux étrangers. Le +cabinet anglais se prêta de bonne grâce à cette interprétation. Mon +père fut très sensible à cette déférence de ses collègues, d'autant +qu'il n'aurait pas manqué de gens aux Tuileries même pour lui faire un +tort de la manifestation de ses sentiments français. Il était pourtant +bien décidé à ne point sacrifier ses répugnances patriotiques à leur +malignes interprétations. + +Ce fut le prince Paul Esterhazy qui, spontanément, ouvrit l'avis de +refuser la tribune préparée. Il ne rencontra aucune difficulté et vint +annoncer à mon père la décision du corps diplomatique et le +consentement du cabinet anglais. + +C'est en 1817 que je dois placer mes rapports avec la princesse +Charlotte de Galles. Sous prétexte que sa maison n'était pas +arrangée, elle s'était dispensée de venir à Londres, et, quoique ce +fût le moment de la réunion du grand monde, elle restait sous les +frais ombrages de Claremont qu'elle disait plus salutaires à un état +de grossesse assez avancé. + +Je fus comprise dans une invitation adressée à mes parents pour aller +dîner chez elle. La curiosité que m'inspirait cette jeune souveraine +d'un grand pays était encore excitée par de fréquents désappointements. +J'avais toujours manqué l'occasion de la voir. + +Nous fûmes reçus à Claremont par lady Glenlyon, dame de la princesse, +et par un baron allemand, aide de camp du prince, qui, seul, était +commensal du château. Une partie des convives nous avaient précédés, +d'autres nous suivirent. Le prince Léopold fit une apparition au +milieu de nous et se retira. + +Après avoir attendu fort longtemps, nous entendîmes dans les pièces +adjacentes un pas lourd et retentissant que je ne puis comparer qu'à +celui d'un tambour-major. On dit autour de moi: «Voilà la princesse». + +En effet, je la vis entrer donnant le bras à son mari. Elle était très +parée, avait bon air; mais évidemment il y avait de la prétention _à +la grande Élisabeth_ dans cette marche si bruyamment délibérée et ce +port de tête hautain. Comme elle entrait dans le salon d'un côté, un +maître d'hôtel se présentait d'un autre pour annoncer le dîner. + +Elle ne fit que traverser sans dire un mot à personne. Arrivée dans la +salle à manger, elle appela à ses côtés deux ambassadeurs; le prince +se plaça vis-à-vis, entre deux ambassadrices. Après avoir vainement +cherché à le voir en se penchant de droite et de gauche du plateau, la +princesse prit bravement son parti et fit enlever l'ornement du +milieu. Les nuages qui s'étaient amoncelés sur son front +s'éclaircirent un peu. Elle sourit gracieusement à son mari, mais elle +n'en fut guère plus accorte pour les autres. Ses voisins n'en tirèrent +que difficilement de rares paroles. J'eus tout le loisir de l'examiner +pendant que dura un assez mauvais dîner. + +Je ne puis parler de sa taille, sa grossesse ne permettait pas d'en +juger. On voyait seulement qu'elle était grande et fortement +construite. Ses cheveux étaient d'un blond presque filasse, ses yeux +bleu porcelaine, point de sourcils, point de cils, un teint d'une +blancheur égale sans aucune couleur. On doit s'écrier: «Quelle fadeur! +elle était donc d'une figure bien insipide?» Pas du tout. J'ai +rarement rencontré une physionomie plus vive et plus mobile; son +regard était plein d'expression. Sa bouche vermeille, et ornée de +dents comme des perles, avait les mouvements les plus agréables et les +plus variés que j'aie jamais vus, et l'extrême jeunesse des formes +compensant de manque de coloris de la peau lui donnait un air de +fraîcheur remarquable. + +Le dîner achevé, elle fit un léger signal de départ aux femmes et +passa dans le salon; nous l'y suivîmes. Elle se mit dans un coin avec +une de ses amies d'enfance, nouvellement mariée et grosse comme elle, +dont j'oublie le nom. Leur chuchotage dura jusqu'à l'arrivée du +prince, resté à table avec les hommes. + +Il trouva toutes les autres femmes à une extrémité du salon et la +princesse établie dans son tête-à-tête de pensionnaire. Il chercha +vainement à la remettre en rapport avec ses convives. Il rapprocha des +fauteuils pour les ambassadrices et voulut établir une conversation +qu'il tâcha de rendre générale; mais cela fut impossible. Enfin la +comtesse de Lieven, fatiguée de cette exclusion, alla s'asseoir, sans +y être appelée, sur le même sopha que la princesse et commença à voix +basse une conversation qui, apparemment, lui inspira quelque intérêt +car elle en parut entièrement absorbée. + +Les efforts du prince pour lui faire distribuer ses politesses un peu +plus également restèrent complètement infructueux. Chacun attendait +avec impatience l'heure du départ. Enfin on annonça les voitures et +nous partîmes, aussi légèrement congédiés que nous avions été +accueillis. Quant à moi, je n'avais pas même reçu un signe de tête +lorsque ma mère m'avait présentée à la princesse. + +En montant en voiture, je dis: «J'ai voulu voir, j'ai vu. Mais j'en ai +plus qu'assez.» Ma mère m'assura que la princesse était ordinairement +plus polie; je dus convenir que l'agitation du prince en faisait foi. + +Probablement il lui reprocha sa maussaderie; car, peu de jours après, +lorsque nous méditions, à regret, notre visite de remerciements de +l'obligeant accueil qu'elle nous avait fait, nous reçûmes une nouvelle +invitation. + +Cette fois, la princesse fit mille frais; elle distribua ses grâces +plus également entre les convives; cependant les préférences furent +pour nous. Elle nous retint jusqu'à minuit, causant familièrement de +tout et de tout le monde, de la France et de l'Angleterre, de la +réception des Orléans à Paris, de leurs rapports avec les Tuileries, +des siens avec Windsor, des façons de la vieille Reine, de cette +étiquette qui lui était insupportable, de l'ennui qui l'attendait +lorsqu'il faudrait enfin avouer sa maison de Londres prête et aller y +passer quelques mois. + +Ma mère lui fit remarquer qu'elle serait bien mieux logée que dans +l'hôtel où elle avait été au moment de son mariage: + +«C'est vrai, dit-elle; mais, quand on est aussi parfaitement heureuse +que moi, on craint tous les changements, même pour être mieux.» + +La pauvre princesse comptait pourtant bien sur ce bonheur! Elle +disait, ce même soir, qu'elle était bien sûre d'avoir un garçon, car +rien de ce qu'elle désirait ne lui avait jamais manqué. + +On vint à parler de Claremont et de ses jardins. Je les connaissais +d'ancienne date; monsieur de Boigne avait été sur le point d'acheter +cette habitation. La princesse Charlotte assura qu'elle était bien +changée depuis une douzaine d'années, et nous engagea fort à venir un +matin pour nous la montrer en détail. Le jour fut pris _s'il faisait +beau_, sinon pour la première fois que le temps et les affaires de mon +père le permettraient. Elle ne sortait plus que pour se promener à +pied dans le parc et, de deux à quatre heures, nous la trouverions +toujours enchantée de nous voir. + +Nous nous séparâmes après des shake-hand réitérés et d'une violence à +démettre le bras, accompagnés de protestations d'affection exprimés +d'une voix qui aurait été naturellement douce si les mémoires du +seizième siècle ne nous avaient appris que la reine Élisabeth avait le +verbe haut et bref. + +Je ne nie pas que la princesse Charlotte ne me parut infiniment plus +aimable et même plus belle qu'au dîner précédent. Le prince Léopold +respirait plus à l'aise et semblait jouir du succès de ses sermons. + +Le matin fixé pour la visite du parc de Claremont, il plut à torrent. +Il fallut la retarder de quelques jours; aussi, lorsque nous +arrivâmes, la fantaisie de la princesse Charlotte était changée. Elle +nous reçut plus que froidement, s'excusa sur ce que son état lui +permettait à peine de faire quelques pas, fit appeler l'aide de camp +allemand pour nous accompagner dans ces jardins qu'elle devait prendre +tant de plaisir à nous montrer, et eut évidemment grande presse à se +débarrasser de notre visite. + +Lorsque nous fûmes tout à l'extrémité du parc, nous la vîmes de loin +donnant le bras au prince Léopold et détalant comme un lévrier. Elle +fit une grande pointe, puis arriva vers nous. Cette recherche +d'impolitesse, presque grossière nous avait assez choqués pour être +disposés à lui rendre froideur pour froideur. Mais le vent avait +tourné. Léopold, nous dit-elle, l'avait forcée à sortir, l'exercice +lui avait fait du bien et mise plus en état de jouir de la présence de +_ses amis_. Elle fut la plus gracieuse et la plus obligeante du monde. +Elle s'attacha plus particulièrement à moi qui marchais plus +facilement que ma mère, me prit par le bras et m'entraînant à la suite +de ses grands pas, se mit à me faire des confidences sur le bonheur de +son ménage et sur la profonde reconnaissance qu'elle devait au prince +Léopold d'avoir consenti à épouser l'héritière d'un royaume. + +Elle fit avec beaucoup de gaieté, de piquant et d'esprit, la peinture +de la situation du _mari de la reine_; mais, ajouta-t-elle en +s'animant: + +«Mon Léopold ne sera pas exposé à cette humiliation, ou mon nom n'est +pas Charlotte», et elle frappa violemment la terre de son pied (assez +gros par parenthèse) «si on voulait m'y contraindre, je renoncerais +plutôt au trône et j'irais chercher une chaumière où je puisse vivre, +selon les lois naturelles, sous la domination de mon mari. Je ne veux, +je ne puis régner sur l'Angleterre qu'à condition qu'il régnera sur +nous deux. Il sera roi, roi reconnu, roi indépendant de mes caprices; +car, voyez-vous, madame de Boigne, je sais que j'en ai, vous m'en avez +vu, et c'était bien pire autrefois.... Vous souriez.... Cela vous +paraît impossible....; mais, sur mon honneur, c'était encore pire +avant que mon Léopold eût entrepris la tâche assez difficile, de me +rendre une bonne fille (a good girl), bien sage et bien raisonnable, +dit-elle avec un sourire enchanteur. Ah! oui, il sera roi où je ne +serai jamais reine, souvenez-vous de ce que je vous dis en ce moment +et vous verrez si Charlotte est fidèle à sa parole.» + +Elle s'appelait volontiers Charlotte en parlant d'elle-même, et +prononçait ce nom avec une espèce d'emphase, comme s'il avait déjà +acquis la célébrité qu'elle lui destinait. + +Hélas! la pauvre princesse! ses rêves d'amour et de gloire ont été de +bien courte durée! C'est dans cette conversation, dont la fin se +tenait sous la colonnade du château où nous étions arrivées avant le +reste de la société, qu'elle me dit cette phrase que j'ai déjà citée +sur le bonheur parfait dont Claremont était l'asile et qu'elle +m'engageait à venir souvent visiter. + +Je ne l'ai jamais revue. Là se sont terminées mes relations avec la +brillante et spirituelle héritière des trois royaumes. + +J'avais déjà quitté l'Angleterre lorsque, peu de semaines après, la +mort vint enlever en une seule heure deux générations de souverains: +la jeune mère et le fils qu'elle venait de mettre au monde. Ils +périrent victimes des caprices de la princesse. + +Le prince Léopold avait réussi à la raccommoder avec son père le +prince régent, mais toute son influence avait échoué devant +l'animosité qu'elle éprouvait contre sa grand'mère et ses tantes. Dans +la crainte qu'elles ne vinssent assister à ses couches, elle voulut +tenir ses douleurs cachées le plus longtemps possible. + +Cependant, le travail fut si pénible qu'il fallut bien qu'on en fût +informé. La vieille Reine, trompée volontairement par les calculs de +la princesse, était à Bath, le Régent chez la marquise d'Hertford à +cent milles de Londres. La princesse n'avait auprès d'elle que son +mari auquel l'accoucheur Crofft persuada qu'il n'y avait rien à +craindre d'un travail qui durait depuis soixante heures. + +La faculté, réunie dans les pièces voisines, demandait à entrer chez +la princesse. Elle s'y refusait péremptoirement, et l'inexpérience du +prince, trompé par Crofft, l'empêcha de l'exiger. Enfin, elle mit au +monde un enfant très bien constitué et mort uniquement de fatigue; +l'épuisement de la mère était extrême. On la remit au lit. Crofft +assura qu'elle n'avait besoin que de repos; il ordonna que tout le +monde quittât sa chambre. Une heure après, sa garde l'entendit +faiblement appeler: + +«Faites venir mon mari,» dit-elle, et elle expira. + +Le prince, couché sur un sopha dans la pièce voisine, put douter s'il +avait reçu son dernier soupir. Sa désolation fut telle qu'on peut le +supposer; il perdait tout. + +Je ne sais si, par la suite, le caractère de la princesse Charlotte +lui préparait un avenir bien doux; mais elle était encore sous +l'influence d'une passion aussi violente qu'exclusive pour lui, et lui +en prodiguait toutes les douceurs avec un charme que ses habitudes un +peu farouches rendaient encore plus grand. + +Il l'apprivoisait, s'il est permis de se servir de cette expression; +et les soins qu'il lui fallait prendre pour adoucir cette nature +sauvage, vaincue par l'amour, devaient, tant qu'ils étaient +accompagnés de succès, paraître très piquants. On voyait cependant +qu'il lui fallait prendre des précautions pour ne pas l'effaroucher et +qu'il craignait que le jeune tigre ne se souvînt qu'il avait des +griffes. + +La princesse aurait-elle toujours invoqué cette loi de droit naturel, +qui soumet la femme à la domination de son mari? Je me suis permis +d'en douter; mais, au moment où elle me l'assurait, elle le croyait +tout à fait, et peut-être le prince le croyait aussi. Probablement, +après l'avoir perdue, il n'a retrouvé dans sa mémoire que les belles +qualités de sa noble épouse. + +Il est sûr que, lorsqu'elle voulait plaire, elle était parfaitement +séduisante. Avec tout ses travers, rien ne peut donner l'idée de la +popularité dont elle jouissait en Angleterre: c'était la fille du +pays. Depuis sa plus petite enfance, on l'avait vue élever comme +l'héritière de la couronne; et elle avait tellement l'instinct de ce +qui peut plaire aux peuples que les préjugés nationaux étaient comme +incarnés en elle. + +Dans son application à faire de l'opposition à son père, elle avait +pris l'habitude d'une grande régularité dans ses dépenses et une +extrême exactitude dans ses payements. Lorsqu'elle allait dans une +boutique à Londres et que les marchands cherchaient à la tenter par +quelque nouveauté bien dispendieuse, elle répondait: + +«Ne me montrez pas cela, c'est trop cher pour moi.» + +Cent gazettes répétaient ces paroles, et les louaient d'autant plus +que c'était la critique du désordre du Régent. + +Claremont faisait foi de la simplicité dont la princesse affectait de +donner l'exemple. Rien n'était moins recherché que son mobilier. Il +n'y avait d'autre glace dans tout l'appartement que son miroir de +toilette et une petite glace ovale, de deux pieds sur trois, suspendue +en biais dans le grand salon. Les meubles étaient à l'avenant du +décor. + +Je vois d'ici le grand lit, à quatre colonnes, de la princesse. Les +rideaux pendaient tout droit sans draperies, sans franges, sans +ornements; ils étaient de toile à ramages doublés de percale rose. Nul +dégagement à cette chambre où des meubles, plus utiles qu'élégants, +deux fois répétés, prouvaient les habitudes les plus conjugales, selon +l'usage du pays. + +Cette extrême simplicité, dans l'habitation d'une jeune et charmante +femme, contrastait trop avec les magnificences, les recherches, le +luxe presque exagéré dont le Régent était entouré à Carlton House et à +Brighton pour ne pas lui déplaire, d'autant qu'on savait, d'autre +part, la princesse généreuse et donnant au mérite malheureux ce +qu'elle refusait à ses fantaisies. + +Elle avait assurément de très belles qualités et un amour de la gloire +bien rare à son âge et dans sa position. Sa mort jeta l'Angleterre +dans la consternation, et, lorsque j'y revins au mois de décembre, la +population entière, jusqu'aux postillons de poste, jusqu'aux balayeurs +des rues, portait un deuil qui dura six mois. L'accoucheur Crofft +était devenu l'objet de l'exécration publique, au point qu'il finit +par en perdre la raison et se brûler la cervelle. + +Je me rappelle deux propos de genre divers qui me furent tenus par des +ministres anglais. + +Cette année, ma mère était souffrante le jour de la Saint-Louis; je +fis les honneurs du dîner donné à l'ambassade pour la fête du Roi. +Milord Liverpool était à côté de moi. Un petit chien que j'aimais +beaucoup, ayant échappé à sa consigne, vint se jeter tout à travers du +dîner officiel à ma grande contrariété. Les gens voulaient l'emporter +mais il se réfugiait sous la table. Afin de faciliter sa capture, je +l'attirai en lui offrant à manger. Lord Liverpool arrêta mon bras et +me dit: + +«Ne le trahissez pas, vous pervertiriez ses principes (You will spoil +its morals).» + +Je levai la tête en riant, mais je trouvai une expression si +solennelle sur la physionomie du noble lord que j'en fus déconcertée. +Le chien _trahi_ fut emporté, et je ne sais encore à l'heure actuelle +quel degré de sérieux il y avait dans la remarque du ministre, car il +était méthodiste jusqu'au puritanisme. + +On ne saurait imaginer, lorsqu'on n'a pas été a même de l'apprécier, à +quel point, dans l'esprit d'un anglais, l'homme privé sait se séparer +de l'homme d'État. Tandis que l'un se refuse avec indignation à la +moindre démarche qui blesse la délicatesse la plus susceptible, +l'autre se jette sans hésiter dans l'acte le plus machiavélique et +propre à troubler le sort des nations, s'il peut en résulter la chance +d'un profit quelconque pour la vieille Angleterre. + +De la même main dont lord Liverpool arrêtait la mienne dans ma +trahison du petit chien, il aurait signé hardiment la reddition de +Parga, au risque de la tragédie qui s'en est suivie. + +L'autre propos me fut tenu par lord Sidmouth, assis à ma gauche le +même jour; il m'est souvent revenu à la mémoire et même m'a fait règle +de conduite. Nous parlions de je ne sais quel jeune ménage auquel un +petit accroissement de revenu serait nécessaire pour être à son aise. + +«Cela se peut dire, répondit lord Sidmouth, cependant je leur +conseillerais volontiers de se contenter de ce qu'ils ont; car ils n'y +gagneraient rien s'ils obtenaient davantage. Je n'ai jamais connu +personne, dans aucune circonstance ni dans aucune position, qui n'eût +besoin d'un peu plus pour en avoir assez (A little more to make +enough).» + +Cette morale pratique m'a paru très éminemment sage et bonne à se +rappeler pour son compte. Toutes les fois que je me suis surprise à +regretter la privation de quelque fantaisie, je me suis répété que +tout le monde réclamait «a little more to make enough» et me suis +tenue pour _satisfaite_. + + + + +CHAPITRE XII + + Le roi de Prusse veut épouser Georgine Dillon. -- Rupture de ce + mariage. -- Désobligeance du roi Louis XVIII pour les Orléans. -- + Il la témoigne en diverses occasions. -- Irritation qui en + résulte. -- Le comte de La Ferronnays. -- Son attachement pour + monsieur le duc de Berry. -- Madame de Montsoreau et la layette. + -- Scène entre monsieur le duc de Berry et monsieur de La + Ferronnays. -- Irritation de la famille royale. -- Madame de + Gontaut nommée gouvernante. -- Conseils du prince de + Castelcicala. -- Madame de Noailles. + + +Mon frère sollicitait vivement mon retour qu'il croyait devoir hâter +l'époque de son mariage. J'en jugeais autrement, mais je cédai à ses +voeux et ne tardai guère à m'en repentir. + +J'arrivai à Paris vers le milieu de septembre. C'est le moment où la +ville est la plus déserte, car c'est l'époque de l'année où les +personnes qui ne la quittent jamais en sortent en foule et où ceux qui +habitent longuement la campagne se gardent bien d'y revenir. Mon +séjour en était d'autant plus remarquable; et je m'aperçus bientôt que +ma présence ne servirait qu'à faire mieux apprécier des longueurs qui +devenaient un ridicule lorsqu'il s'agissait d'épouser une riche +héritière ne dépendant en apparence que d'elle seule. + +Quelque déserte que fût la ville, je trouvais encore de bons amis pour +me répéter: + +«Prenez-y garde, la petite est capricieuse. Déjà plusieurs mariages +ont été arrangés par elle, elle les a fait traîner et les a rompus à +la veille de se faire. Pour celui de monsieur de Montesquiou, la +corbeille était achetée, etc.» + +J'avais au service de tout le monde la réponse banale que, si elle +devait se repentir d'épouser mon frère, il valait mieux que ce fût la +veille que le lendemain. Mais ces propos, auxquels des retards qu'il +était impossible d'expliquer et qui se renouvelaient de quinze jours +en quinze jours, donnaient une apparence de fondement quoiqu'ils n'en +eussent aucun et que la jeune personne fût aussi contrariée que nous, +me firent prendre la résolution de vivre en ermite. Même lorsque la +société commença à se reformer pour l'hiver, ma porte était +habituellement fermée et je n'allai nulle part. + +Ma famille occupait aussi le public par un autre bruit de mariage qui +ne m'était guère plus agréable. Le roi de Prusse était devenu très +amoureux de ma cousine Georgine Dillon fille d'Édouard Dillon, jeune +personne charmante de figure et de caractère. Il voulait à toute force +l'épouser. + +Madame Dillon avait la tête tournée de cette fortune; mon oncle en +était assez flatté. Georgine seule, qui, avec peu de brillant dans +l'esprit, avait un grand bon sens et tout le tact qui peut venir du +coeur le plus simple, le plus naïf, le plus honnête, le plus élevé, le +plus généreux que j'aie jamais rencontré, sentait à quel point la +position qu'on lui offrait était fausse et repoussait l'honneur que le +prince Radziwill était chargé de lui faire accepter. + +Elle devait être duchesse de Brandebourg et avoir un brillant +établissement pour elle et ses enfants. Mais enfin cette main royale +qu'on lui présentait ne pouvait être que la gauche; ses enfants du Roi +marié ne seraient pas des enfants légitimes. Sa position personnelle, +au milieu de la famille royale, ne serait jamais simple, et elle +avait trop de candeur pour être propre à la soutenir. + +Le Roi obtint cependant qu'elle vînt passer huit jours à Berlin avec +ses parents. Ils furent admis deux fois au souper de famille et les +princes les comblèrent de caresses. Le mariage paraissait imminent; +ils retournèrent à Dresde où mon oncle était ministre de France. + +Tout était réglé. Le Roi demanda que la duchesse de Brandebourg se fit +luthérienne; Georgine refusa péremptoirement. Il se rabattit à ce +qu'elle suivit les cérémonies extérieures du culte réformé; elle s'y +refusa encore. Du moins, elle ne serait catholique qu'en secret et ne +pratiquerait pas ostensiblement, nouveau refus de la sage Georgine, +malgré les voeux secrets de sa mère, trop pieuse pour oser insister +formellement. Son père la laissait libre. + +Les négociations traînèrent en longueur; la fantaisie que le Roi avait +eue pour elle se calma. On lui démontra l'inconvénient d'épouser une +étrangère, une française, une catholique; et, après avoir fait jaser +toute l'Europe avec assez de justice comme on voit, ce projet de +mariage tomba sans querelle et sans rupture. La petite ne donna pas un +soupir à ces fausses grandeurs; sa mère qui l'adorait se consola en la +voyant contente. Mon oncle demanda à quitter Dresde pour ne pas se +trouver exposé à des relations directes avec le roi de Prusse. Cela +aurait été gauche pour tout le monde après ce qui s'était passé. + +Sa Majesté Prussienne avait l'habitude de venir tous les ans à +Carlsbad, et une nouvelle rencontre aurait pu amener une reprise de +passion dont personne ne se souciait. Mon oncle sollicita et obtint de +passer de Dresde à Florence. Cette résidence lui plaisait; elle +convenait à son âge, à ses goûts et elle était favorable pour achever +l'éducation de sa fille; car cette Reine élue n'avait pas encore +dix-sept années accomplies. + +Je trouvais les Orléans très irrités de leur situation à la Cour. Le +Roi ne perdait pas une occasion d'être désobligeant pour eux. Il +cherchait à établir une différence de traitement entre madame la +duchesse d'Orléans, son mari et sa belle-soeur, fondée en apparence +sur le titre d'Altesse Royale qu'elle portait, mais destinée au fond à +choquer les deux derniers qu'il n'aimait pas. + +Tant qu'avait duré l'émigration, il avait protégé monsieur le duc +d'Orléans contre les haines du parti royaliste, mais, depuis sa +rentrée en France, lui-même en avait adopté toutes les exagérations, +et, surtout depuis ce qui s'était passé à Lille en 1815, il +poursuivait le prince avec une animosité persévérante. + +La famille d'Orléans avait été successivement exclue de la tribune +royale à la messe du château, de la loge au spectacle dans les jours +de représentation, enfin de toute distinction princière, à ce point +qu'à une cérémonie publique à Notre-Dame, Louis XVIII fit enlever les +carreaux sur lesquels monsieur le duc d'Orléans et Mademoiselle +étaient agenouillés pour les faire mettre en dehors du tapis sur +lequel ils n'avaient pas droit de se placer. + +Il faut être prince pour apprécier à quel point ces petites avanies +blessent. Monsieur le duc d'Orléans me raconta lui-même ce qui lui +était arrivé à l'occasion de la naissance d'un premier enfant de +monsieur le duc de Berry qui ne vécut que quelques heures. + +On dressa l'acte de naissance. Il fut apporté par le chancelier dans +le cabinet du Roi où toute la famille et une partie de la Cour se +trouvaient réunies. Le chancelier donna la plume au Roi pour signer, +puis à Monsieur, à Madame, à messieurs les ducs d'Angoulême et de +Berry. Le tour de monsieur le duc d'Orléans arrivé, le Roi cria du +plus haut de cette voix de tête qu'il prenait quand il voulait être +désobligeant: + +«Pas le chancelier, pas le chancelier, les cérémonies.» + +Monsieur de Brézé, grand maître des cérémonies, qui était présent +s'avança: + +«Pas monsieur de Brézé, les cérémonies.» + +Un maître des cérémonies se présenta. + +«Non, non, s'écria le Roi de plus en plus aigrement, un aide des +cérémonies, un aide des cérémonies!» + +Monsieur le duc d'Orléans restait devant la table, la plume devant +lui, n'osant pas la prendre, ce qui aurait été une incongruité, et +attendant la fin de ce maussade épisode. Il n'y avait pas d'aide des +cérémonies présent; il fallut aller en chercher un dans les salons +adjacents. Cela dura un temps qui parut long à tout le monde. Les +autres princes en étaient eux-mêmes très embarrassés. Enfin l'aide des +cérémonies arriva et la signature, qui avait été si gauchement +interrompue, s'acheva, mais non sans laisser monsieur le duc d'Orléans +très ulcéré. + +En sortant, il dit à monsieur le duc de Berry: + +«Monseigneur, j'espère que vous trouverez bon que je ne m'expose pas +une seconde fois à un pareil désagrément. + +--Ma fois, mon cousin, je vous comprends si bien que j'en ferais +autant à votre place.» + +Et ils échangèrent une cordiale poignée de main. + +Monsieur le duc d'Orléans disait à juste titre que, si telle était +l'étiquette et que le Roi tînt autant à la faire exécuter dans toute +sa rigueur, il fallait avoir la précaution de la faire régler +d'avance. Il lui importait peu que ses carreaux fussent sur le tapis, +ou que la plume lui fût donnée par l'un ou par l'autre, mais cela +avait l'air de lui préparer volontairement des humiliations publiques. +C'est par ces petites tracasseries, sans cesse renouvelées, qu'en +aliénant les Orléans on se les rendait hostiles. + +Je suis très persuadée que jamais ils n'ont sérieusement conspiré; +mais, lorsqu'ils rentraient chez eux, blessés de ces procédés qui, je +le répète, sont doublement sensibles à des princes et qu'ils se +voyaient entourés des hommages et des voeux de tous les mécontents, +certainement ils ne les repoussaient pas avec la même vivacité qu'ils +l'eussent fait si le Roi et la famille royale les avaient accueillis +comme des parents et des amis. + +D'un autre côté, les gens de l'opposition affectaient d'entourer +monsieur le duc d'Orléans et de le proclamer comme leur chef, et, à +mon sens, il ne refusait pas assez hautement ce dangereux honneur. +Évidemment ce rôle lui plaisait. Y voyait-il le chemin de la couronne? +Peut-être en perspective, mais de bien loin, pour ses enfants, et +seulement dans la pensée d'accommoder la légitimité avec les besoins +du siècle. + +L'existence éphémère de la petite princesse de Berry donna lieu à une +autre aventure très fâcheuse. Je ne me souviens plus si, dans ces +pages décousues, le nom de monsieur de La Ferronnays s'est déjà trouvé +sous ma plume, cela est assez probable, car j'étais liée avec lui +depuis de longues années. + +Il avait toujours accompagné monsieur le duc de Berry, lui était +tendrement et sincèrement dévoué, savait lui dire la vérité, +quelquefois avec trop d'emportement, mais toujours avec une franchise +d'amitié que le prince était capable d'apprécier. Les relations entre +eux étaient sur le pied de la plus parfaite intimité. + +Monsieur de La Ferronnays, après avoir reproché ses sottises à +monsieur le duc de Berry, après lui en avoir évité le plus qu'il +pouvait, employait sa vie entière à pallier les autres et à chercher à +en dérober la connaissance au public. Il avait vainement espéré +qu'après son mariage le prince adopterait un genre de vie plus +régulier; loin de là, il semblait redoubler le scandale de ses +liaisons subalternes. + +Jamais monsieur de La Ferronnays n'avait prêté la moindre assistance +aux goûts passagers de monsieur le duc de Berry; mais, à présent, il +en témoignait hautement son mécontentement, tout en veillant jour et +nuit à sa sûreté, et les relations étaient devenues hargneuses entre +eux. + +Monsieur de La Ferronnays était premier gentilhomme de la chambre +ostensiblement et de fait maître absolu de la maison où il commandait +plus que le prince. Sa femme était dame d'atour de madame la duchesse +de Berry; ils habitaient un magnifique appartement à l'Élysée et y +semblaient établis à tout jamais. + +Lors de la grossesse de madame la duchesse de Berry, on s'occupa du +choix d'une gouvernante. Monsieur le duc de Berry demanda et obtint +que ce fût madame de Montsoreau, la mère de madame de La Ferronnays. + +L'usage était que le Roi donnait la layette des enfants des Fils de +France; elle fut envoyée et d'une grande magnificence. La petite +princesse n'ayant vécu que peu d'heures, la liste civile réclama la +layette. Madame de Montsoreau fit valoir les droits de sa place qui +lui assuraient les _profits de la layette_. On répliqua qu'elle +n'appartenait à la gouvernante que si elle avait servi. Il y eut +quelques lettres échangées. + +Enfin on en écrivit directement à monsieur le duc de Berry (je crois +même que le Roi lui en parla). Il fut transporté de fureur, envoya +chercher madame de Montsoreau et la traita si durement qu'elle remonta +chez elle en larmes. Elle y trouva son gendre et eut l'imprudence de +se plaindre de façon à exciter sa colère. Il descendit chez le prince. +Monsieur le duc de Berry vint à lui en s'écriant: + +«Je ne veux pas que cette femme couche chez moi. + +--Vous oubliez que cette femme est ma belle-mère.» + +On n'en entendit pas davantage; la porte se referma sur eux. Trois +minutes après, monsieur de La Ferronnays sortit de l'appartement, alla +dans le sien, ordonna à sa femme de faire ses paquets et quitta +immédiatement l'Élysée où il n'est plus rentré. + +Je n'ai jamais su précisément ce qui s'était passé dans ce court tête +à tête; mais la rupture a été complète et il en est resté dans tous +les membres de la famille royale une animadversion contre monsieur de +La Ferronnays qui a survécu à monsieur le duc de Berry, et même au +bouleversement des trônes. Je n'ai jamais pu tirer de monsieur de La +Ferronnays ni de monsieur le duc de Berry d'autre réponse, si ce n'est +qu'il ne fallait pas leur en parler. Si monsieur de La Ferronnays +perdait une belle existence, monsieur le duc de Berry perdait un ami +véritable, et cela était bien irréparable. + +Monsieur de La Ferronnays tint une conduite parfaite, modeste et digne +tout à la fois. Il était sans aucune fortune et chargé d'une nombreuse +famille. Monsieur de Richelieu, toujours accessible à ce qui lui +paraissait honorable, s'occupa de son sort et le nomma ministre en +Suède. + +Lorsqu'il en prévint monsieur le duc de Berry, il se borna à répondre: +«Je ne m'y oppose pas.» Les autres princes en furent très mécontents +et cette nomination accrut encore le peu de goût qu'ils avaient pour +monsieur de Richelieu, d'autant que bientôt après monsieur de La +Ferronnays fut nommé ambassadeur à Pétersbourg. La joie de son +éloignement compensait un peu le chagrin de sa fortune. Nous le +retrouverons ministre des affaires étrangères et toujours dans la +disgrâce des Tuileries. + +Une nouvelle grossesse de madame la duchesse de Berry ayant forcé à +remplacer madame de Montsoreau, monsieur le duc de Berry demanda +madame de Gontaut pour gouvernante de ses enfants. Ce choix ne laissa +pas de surprendre tout le monde et de scandaliser les personnes qui +avaient été témoins des jeunes années de madame de Gontaut, mais il +faut se presser d'ajouter qu'elle l'a pleinement justifié. + +L'éducation de Mademoiselle a été aussi parfaite qu'il a dépendu +d'elle, et il aurait été bien heureux pour monsieur le duc de Bordeaux +qu'elle eût été son unique instituteur. + +Madame de Gontaut était depuis bien longtemps dans l'intimité de +Monsieur et de son fils, cependant elle n'a jamais été ni exaltée ni +intolérante en opinion politique. L'habitude de vivre presque +exclusivement dans la société anglaise, un esprit sage et éclairé, +l'avaient tenue à l'écart des préjugés de l'émigration. Sa grande +faveur du moment auprès de monsieur le duc de Berry venait de ce +qu'elle éloignait de sa jeune épouse les rapports indiscrets qui +troublaient leur ménage. + +Madame la duchesse de Berry était fort jalouse et, quoique le prince +ne voulût rien céder de ses habitudes, il était trop bon homme dans le +fond pour ne pas attacher un grand prix à rendre sa femme heureuse et +à avoir la paix à la maison. Il savait un gré infini à madame de +Gontaut, qui pendant un moment remplaça madame de La Ferronnays comme +dame d'atour, de chercher à y maintenir le calme. + +Le prince de Castelcicala avait amorti les premières colères de madame +la duchesse de Berry. Il racontait, avec ses gestes italiens et à +faire mourir de rire, la conversation où, en réponse à ses plaintes et +à ses fureurs, il lui avaient assuré d'une façon si péremptoire que +tous les hommes avaient des maîtresses, que leurs femmes le savaient +et en étaient parfaitement satisfaites, qu'elle n'avait plus osé se +révolter contre une situation qu'il affirmait si générale et à +laquelle il ne faisait exception absolument que pour monsieur le duc +d'Angoulême. + +Or, la princesse napolitaine aurait eu peu de goût pour un pareil +époux. Elle s'était particulièrement enquise de monsieur le duc +d'Orléans, et le prince Castelcicala n'avait pas manqué de répondre de +lui: + +«Indubitablement, madame, pour qui le prenez-vous? + +--Et ma tante le sait? + +--Assurément, madame; madame la duchesse d'Orléans est trop sage pour +s'en formaliser.» + +Malgré ces bonnes instructions de son ambassadeur, la petite princesse +reprenait souvent des accès de jalousie, et madame de Gontaut était +également utile pour les apaiser et pour écarter d'elle les +révélations que l'indiscrétion ou la malignité, pouvait faire +pénétrer. Elle continua à jouer ce rôle tant que dura la vie de +monsieur le duc de Berry. + +Madame la comtesse Juste de Noailles fut nommée dame d'atour; monsieur +le duc de Berry vint lui-même la prier d'accepter. Ce choix réunit +tous les suffrages; personne n'était plus propre à remplir une +pareille place avec convenance et dignité. + +L'éminent savoir-vivre de madame de Noailles lui tient lieu d'esprit +et sa politesse l'a toujours rendue très populaire, quoiqu'elle ait +été successivement dame des impératrices Joséphine et Marie-Louise et +dame d'atour de madame la duchesse de Berry dont elle n'a jamais été +favorite mais qui l'a toujours traitée avec beaucoup d'égards. + + + + +CHAPITRE XIII + + Je refuse d'aller chez une devineresse. -- Aventure du chevalier + de Mastyns. -- Élections de 1817. -- Le parti royaliste sous + l'influence de monsieur de Villèle. -- Le duc de Broglie et + Benjamin Constant. -- Monsieur de Chateaubriand appelle + l'opposition de gauche _les libéraux_. -- Mariage de mon frère. + -- Visite à Brighton. -- Soigneuse hospitalité du prince régent. + -- Usages du pavillon royal. -- Récit d'une visite du Régent au + roi George III. -- Déjeuner sur l'escalier. -- Le grand-duc + Nicolas à Brighton. + + +Le mariage de mon frère se remettait de jour en jour. J'étais au plus +fort de l'impatience de ces retards incompréhensibles, lorsqu'un soir +une comtesse de Schwitzinoff, dame russe avec laquelle madame de Duras +s'était assez liée, nous parla d'une visite qu'elle avait faite à +mademoiselle Lenormand, la devineresse, et de toutes les choses +extraordinaires qu'elle lui avait annoncées. + +J'avais bien quelque curiosité d'apprendre si le mariage de mon frère se +ferait enfin cette année; mais la duchesse en avait encore beaucoup +davantage de se faire dire si elle réussirait à empêcher le mariage de +sa fille, la princesse de Talmont, avec le comte de La Rochejacquelein, +car la seule pensée de cette union faisait le tourment de sa vie. + +Elle me pressa fort de l'accompagner chez l'habile sibylle, en nous +donnant parole de ne lui adresser qu'une seule question. J'aurais +peut-être cédé sans la promesse que j'avais faite à mon père de +n'avoir jamais recours à la nécromancie, sous quelque forme qu'elle +se présentât. Le motif qui lui avait fait exiger cet engagement est +assez curieux pour que je le rapporte ici. + +Lorsque mon père entra au service, il eut pour mentor le +lieutenant-colonel de son régiment, le chevalier de Mastyns, ami de sa +famille, qui le traitait paternellement. C'était un homme d'une +superbe figure; il avait fait la guerre avec distinction et son +caractère bon et indulgent sans faiblesse le rendait cher à tout le +régiment. + +Dans un cantonnement d'une petite ville en Allemagne, pendant une des +campagnes de la guerre de Sept Ans, une bohémienne s'introduisit dans +la salle où se tenait le repas militaire. Sa présence offrit quelques +distractions à l'oisiveté du corps d'officiers dont le chevalier de +Mastyns, fort jeune alors, faisait partie. Il éprouva d'abord de la +répugnance contre elle et fit quelques remontrances à ses camarades, +puis il céda et finit par livrer sa main à l'inspection de la +bohémienne. + +Elle l'examina attentivement et lui dit: + +«Vous avancerez rapidement dans la carrière militaire; vous ferez un +mariage au-dessus de vos espérances; vous aurez un fils que vous ne +verrez pas, et vous mourrez d'un coup de feu avant d'avoir atteint +quarante ans.» + +Le chevalier de Mastyns n'attacha aucune importance à ces pronostics. +Cependant, lorsqu'en peu de mois il obtint deux grades consécutifs, +dus à sa brillante conduite à la guerre, il rappela les paroles de la +diseuse de bonne aventure à ses camarades. Elles lui revinrent aussi à +la mémoire quand il épousa, quelques années plus tard, une jeune fille +riche et de bonne maison. Sa femme était au moment d'accoucher; il +avait obtenu un congé pour aller la rejoindre. La veille du jour où il +devait partir, il dit: + +«Ma foi, la sorcière n'a pas dit toute la vérité, car j'aurai quarante +ans dans cinq jours, je pars demain et il n'y a guère d'apparence d'un +coup de feu en pleine paix.» + +La chaise de poste dans laquelle il devait partir était arrêtée devant +son logis, une charrette l'accrocha, brisa l'essieu; il fallait +plusieurs heures pour le raccommoder. Le chevalier de Mastyns se +désolait devant sa porte; quelques officiers de la garnison passèrent +en ce moment; ils allaient à la chasse à l'affût. Le chevalier +l'aimait beaucoup; il se décida à les suivre pour employer le temps +qu'il lui fallait attendre. + +On se plaça; la chasse commença, le chevalier était seul en habit +brun. Un des chasseurs l'oubliant, ou l'ignorant, et se fiant sur le +vêtement blanc de ses camarades, tira sur quelque chose de foncé qu'il +vit remuer dans un buisson. Le chevalier de Mastyns reçut plusieurs +chevrotines dans les reins; on le transporta à la ville. + +La blessure quoique très grave n'était pas mortelle; on le saigna +plusieurs fois; il se rétablit assez pour que le chirurgien répondît +de sa guérison et fixât même le jour où il pourrait partir, à une +époque assez rapprochée. On lui apporta les lettres arrivées pour lui +pendant son état de souffrance. Il en ouvrit une de sa mère; elle lui +annonçait que sa femme était accouchée, plutôt qu'on ne comptait, d'un +fils bien portant: + +«Ah! s'écria-t-il, la maudite sorcière aura eu raison! Je ne verrai +pas mon fils!» + +Soudain les convulsions le prirent; le tétanos suivit, et, douze +heures après, il expira dans les bras de mon père. + +Les médecins déclarèrent que l'impression morale avait seule causé une +mort que l'état de sa blessure ne donnait aucun lieu d'appréhender. +Cette aventure, dont mon père avait été presque acteur dans sa +première jeunesse, lui avait laissé une impression très vive du danger +de fournir à l'imagination une aussi fâcheuse pâture. + +Le chevalier de Mastyns était homme de coeur et d'esprit, plein de +raison dans l'habitude de la vie. En bonne santé, il se riait des +décrets de la bohémienne; mais, affaibli par les souffrances, il +succomba devant cette prévention fatale. Mon père avait donc exigé de +nous de ne jamais nous exposer à courir le risque de cette dangereuse +faiblesse. + +Mon séjour forcé à Paris me rendit spectatrice des élections de 1817. +C'étaient les premières depuis la nouvelle loi; elles ne furent pas de +nature à rassurer. Les mécontents, qu'à cette époque nous qualifiions +de jacobins, se montrèrent très actifs et eurent assez de succès pour +donner de vives inquiétudes au gouvernement. Il appela à son secours +les royalistes de toutes les observances afin de combattre les +difficultés que leurs propres extravagances avaient amenées. Comme ils +avaient peur, ils écoutèrent un moment la voix de la sagesse et se +conduisirent suffisamment bien à ces élections pour conjurer le plus +fort du danger. + +J'avais quelquefois occasion de rencontrer monsieur de Villèle: il +s'exprimait avec une modération qui lui faisait grand honneur dans mon +esprit. On l'a depuis accusé de souffler en dessous les feux qu'il +semblait vouloir apaiser. Je n'ai là-dessus que des notions vagues, +venant de ses ennemis. Ce qu'il y a de sûr c'est qu'il commençait à +prendre l'attitude de chef. Il tenait un langage aussi et peut-être +plus modéré qu'on ne pouvait l'attendre d'un homme qui aspirait à +diriger un parti soumis à des intérêts passionnés. Il influa beaucoup +sur la bonne conduite des royalistes aux élections. L'opposition +n'eut pas tous les succès dont elle s'était flattée; mais elle était +redevenue fort menaçante. + +Monsieur Benjamin Constant répondait au duc de Broglie qui, avec sa +candeur accoutumée, quoique très avant dans l'opposition, faisait +l'éloge du Roi et disait que, tout considéré, peut-être serait-il +difficile d'en trouver un d'un caractère plus approprié aux besoins du +pays: + +«Je vous accorderai là-dessus tout ce que vous voudrez; oui, Louis +XVIII est un monarque qui peut convenir à la France telle qu'elle est, +mais ce n'est pas celui qu'il nous faut. Voyez-vous, messieurs, nous +devons vouloir un roi qui règne par nous, un roi de notre façon qui +tombe nécessairement si nous l'abandonnons et qui en ait la +conscience.» + +Le duc de Broglie lui tourna le dos, car lui ne voulait pas de +révolution; mais il était bien jeune. Il était et sera toujours trop +honnête, pour être chef de parti. Malheureusement, il y avait plus de +gens dans sa société pour propager les doctrines de monsieur Constant +que celles toutes spéculatives et d'améliorations progressives de +monsieur de Broglie. + +Ce fut vers cette époque que monsieur de Chateaubriand, dans je ne +sais quelle brochure, honora les hommes de la gauche du beau nom de +_libéraux_. Ce parti réunissait trop de gens d'esprit pour qu'il +n'appréciât pas immédiatement toute la valeur du présent; il l'accepta +avec empressement, et il a fort contribué à son succès. + +Bien des personnes honorables, qui auraient répugné à se ranger d'un +parti désigné sous le nom de jacobin, se jetèrent tête baissée, en +sûreté de conscience, parmi les libéraux et y conspirèrent sans le +moindre scrupule. C'est surtout en France, où la puissance des mots +est si grande, que les qualifications exercent de l'influence. + +Ma présence n'ayant pas suffi pour amener la célébration du mariage +décidé depuis huit mois, les jeunes gens réclamèrent celle de mon +père. Il obtint un congé de quinze jours. Après des tracasseries et +des ennuis qui durèrent encore cinq semaines, tous les prétextes de +retard étant enfin épuisés, il assista le 2 décembre 1817 au mariage +de son fils avec mademoiselle Destillières. + +Huit jours après, il conduisit le nouveau ménage à Londres où ma mère +était restée et nous attendait avec impatience. + +Le deuil de la princesse Charlotte était porté par toutes les classes +et ajoutait encore à la tristesse de Londres à cette époque de l'année +où la société y est toujours fort peu animée. Ma jeune belle-soeur n'y +prit pas grand goût et fût charmée, je pense, de revenir au bout d'un +mois retrouver sa patrie et ses habitudes avec un mari qu'elle aimait +et qui la chérissait. + +Je prolongeai quelque peu mon séjour en Angleterre, promettant d'aller +la rejoindre pour lui faire faire ses visites de noces et la présenter +à la Cour et dans le monde. + +Mes parents avaient déjà été deux fois à Brighton pendant mes +fréquentes absences. Me trouvant à Londres cette année, je fus +comprise dans l'invitation. À la première visite qu'ils y avaient +faite, un maître d'hôtel du prince était venu à l'ambassade s'informer +des habitudes et des goûts de ses habitants, pour que rien ne leur +manquât au _pavillon_. + +Il est impossible d'être un maître de maison plus soigneux que le +Régent et de prodiguer plus de coquetteries quand il voulait plaire. +Lui-même s'occupait des plus petits détails. À peine avait-on dîné +trois fois à sa table qu'il connaissait les goûts de chacun et se +mettait en peine de les satisfaire. On est toujours sensible aux +attentions des gens de ce parage, surtout les personnes qui font grand +bruit de leur indépendante indifférence. Je n'en ai jamais rencontré +aucune qui n'en fût très promptement séduite. + +Le deuil encore récent pour la princesse Charlotte ne permettait pas +les plaisirs bruyants à Brighton, mais les regrets, si toutefois le +Régent en avait eu de bien vifs, étaient passés, et le pavillon royal +se montrait plus noir que triste. + +Ce pavillon était un chef-d'oeuvre de mauvais goût. On avait, à frais +immenses, fait venir des quatre parties du monde toutes les +magnificences les plus hétéroclites pour les entasser sous les huit ou +dix coupoles de ce bizarre et laid palais, composé de pièces de +rapports ne présentant ni ensemble ni architecture. L'intérieur +n'était pas mieux distribué que l'extérieur et assurément l'art avait +tout à y reprendre; mais là s'arrêtait la critique. Le confortable y +était aussi bien entendu que l'agrément de la vie, et, après avoir, +pour la conscience de son goût, blâmé l'amalgame de toutes ces +étranges curiosités, il y avait fort à s'amuser dans l'examen de leur +recherche et de leur dispendieuse élégance. + +Les personnes logées au pavillon étaient invitées pour un certain +nombre de jours qui, rarement, excédaient une semaine. On arrivait de +manière à faire sa toilette avant dîner. On trouvait ses appartements +arrangés avec un soin qui allait jusqu'à la minutie des habitudes +personnelles de chaque convive. Presque toujours l'hôte royal se +trouvait le premier dans le salon. S'il était retardé par quelque +hasard et que les femmes l'y eussent précédé, il leur en faisait une +espèce d'excuse. + +La société du dîner était nombreuse. Elle se composait des habitants +du palais et de personnes invitées dans la ville de Brighton, très +brillamment habitée pendant les mois d'hiver. Le deuil n'admettait ni +bals, ni concerts. Cependant le prince avait une troupe de musiciens, +sonnant du cor et jouant d'autres instruments bruyants, qui faisaient +une musique enragée dans le vestibule pendant le dîner et toute la +soirée. L'éloignement la rendait supportable mais très peu agréable +selon moi. Le prince y prenait grand plaisir et s'associait souvent au +gong pour battre la mesure. + +Après le dîner, il venait des visites. Vers onze heures, le prince +passait dans un salon où il y avait une espèce de petit souper froid +préparé. Il n'y était suivi que par les personnes qu'il y engageait, +les dames à demeure dans la maison et deux ou trois hommes de +l'intimité. C'était là que le prince se mettait à son aise. + +Il se plaçait sur un sopha, entre la marquise de Hertford et une autre +femme à qui il voulait faire politesse, prenait et conservait le dé +dans la conversation. Il savait merveilleusement toutes les aventures +galantes de la Cour de Louis XVI, aussi bien que celles d'Angleterre +qu'il racontait longuement. Ses récits étaient semés parfois de petits +madrigaux, plus souvent de gravelures. La marquise prenait l'air +digne, le prince s'en tirait par une plaisanterie qui n'était pas +toujours de bien bon goût. + +Somme toute, ces soirées, qui se prolongeaient jusqu'à deux ou trois +heures du matin, auraient paru assommantes si un particulier en avait +fait les frais; mais le parfum de la couronne tenait toute la société +éveillée et la renvoyait enchantée des grâces du prince. + +Je me rappelle pourtant avoir été très intéressée un soir par une de +ces causeries. Le Régent nous raconta sa dernière visite au Roi son +père; il ne l'avait pas vu depuis plusieurs années. La Reine et le duc +d'York, chargés du soin de sa personne, étaient seuls admis à le +voir. Je me sers du mot propre en disant _le voir_, car on ne lui +parlait jamais. Le son d'une voix, connue ou étrangère, le mettait +dans une agitation qu'il fallait des jours et quelquefois des semaines +pour calmer. + +Le vieux Roi avait eu des accès tellement violents que, par +précaution, tous ses appartements étaient matelassés. Il était servi +avec un extrême soin, mais dans un silence profond; on était ainsi +parvenu à lui procurer assez de tranquillité. Il était complètement +aveugle. + +Une maladie de la Reine l'ayant empêchée d'accomplir son pieux devoir, +le Régent la suppléa. Il nous dit qu'on l'avait fait entrer dans un +grand salon où, séparé par une rangée de fauteuils, il avait aperçu +son vénérable père très proprement vêtu, la tête entièrement chauve et +portant une longue barbe blanche qui lui tombait sur la poitrine. Il +tenait conseil en ce moment et s'adressait à monsieur Pitt en termes +fort raisonnables. On lui fit apparemment des objections, car il eut +l'air d'écouter et, après quelques instants de silence, reprit son +discours en insistant sur son opinion. Il donna ensuite la parole à un +autre qu'il écouta de même, puis à un troisième conseiller, le +désignant par son nom que j'ai oublié. Enfin il avertit dans les +termes officiels que le conseil était levé, appela son page et alla +faire des visites à ses enfants, causant avec eux longuement, surtout +avec la princesse Amélie, sa favorite (dont la mort inopinée avait +contribué à cette dernière crise de sa maladie). En la quittant, il +lui dit: + +«Je m'en vais parce que la Reine, vous savez, n'aime pas que je +m'absente trop longtemps.» + +En effet, il suivit cette idée et revint chez la Reine. Toutes ces +promenades se faisaient appuyé sur le bras d'un page et sans sortir du +même salon. Après un bout de conversation avec la Reine, il se leva +et alla tout seul, bien que suivi de près, au piano où il se mit à +improviser et à jouer de souvenir de la musique de Hændel en la +chantant d'une voix aussi touchante que sonore. Ce talent de musique +(il l'avait toujours passionnément aimée) était singulièrement +augmenté depuis sa cruelle maladie. + +On prévint le prince que la séance au piano se prolongeait +ordinairement au delà de trois heures, et, en effet, après l'avoir +longuement écouté, il l'y laissa. Ce qu'il y avait de remarquable +c'est que ce respectable vieillard, que rien n'avertissait de l'heure, +pas même la lumière du jour, avait un instinct d'ordre qui le poussait +à faire chaque jour les mêmes choses aux mêmes heures, et les devoirs +de la royauté passaient toujours avant ceux de famille. Sa complète +cécité rendait possible le silence dont on l'environnait et que les +médecins, après avoir essayé de tous les traitements, jugeaient +indispensable. + +Je dois au Régent la justice de dire qu'il avait les larmes aux yeux +en nous faisant ce récit, un soir bien tard où nous n'étions plus que +quatre ou cinq, et qu'elles coulaient le long de ses joues en nous +parlant de cette voix, chantant ces beaux motets de Hændel, et de la +violence qu'il avait dû se faire pour ne pas serrer dans ses bras le +vénérable musicien. + +Le roi George III était aussi aimé que respecté en Angleterre. Son +cruel état pesait sur le pays comme une calamité publique. Il est à +remarquer que, dans un pays où la presse se permet toutes les licences +et ne se fait pas faute d'appeler un _chat_ un _chat_, jamais aucune +allusion désobligeante n'a été faite à la position du Roi, et, jusqu'à +Cobbet, tout le monde en a parlé avec convenance et respect. Les +vertus privées servent à cela, même sur le trône, lorsqu'on n'est pas +en temps de révolution. Toutefois ce respect n'a pas empêché sept +tentatives d'assassinat sur George III. + +Les invités du pavillon avaient l'option de déjeuner dans leur +intérieur ou de prendre part à un repas en commun dont sir Benjamin et +lady Bloomfield faisaient les honneurs. + +À moins d'indisposition, on préférait ce dernier parti, excepté, +toutefois, quelques-unes des anciennes amies du prince qui, cherchant +encore à cacher du temps l'_irréparable outrage_, ne paraissaient +jamais qu'à la lumière, soin fort superflu et sacrifice très mal +récompensé. La marquise d'Hertford en donnait l'exemple. + +Je fus très étonnée en sortant de mon appartement de trouver le +couvert mis sur le palier de l'escalier. Mais quel palier et quel +couvert! tous les tapis, tous les fauteuils, toutes les tables, toutes +les porcelaines, toutes les vaisselles, toutes les recherches de tout +genre que le luxe et le bon goût peuvent offrir à la magnificence y +étaient déployés. Le prince mettait d'autant plus d'importance à ce +que ce repas fût extrêmement soigné qu'il n'y assistait jamais, et +qu'aucune délicatesse de bon goût pour ses hôtes ne lui échappait. + +Il menait à Brighton à peu près la même vie qu'à Londres, restait dans +sa chambre jusqu'à trois heures et montait à cheval ordinairement +seul. Si, avant de commencer sa promenade, il rencontrait quelques +nouveaux débutants au pavillon, il se plaisait à le leur montrer +lui-même et surtout ses cuisines entièrement chauffées à la vapeur sur +un plan, tout nouveau à cette époque, dont il était enchanté. + +En rentrant, le prince descendait de cheval à la porte de lady +Hertford qui habitait une maison séparée mais communiquant à couvert +avec le pavillon royal. Il y restait jusqu'au moment où commençait la +toilette du dîner. + +Pendant la semaine que nous passâmes à Brighton, la même vie se +renouvela chaque jour. C'était l'habitude. + +Je m'y retrouvai l'année suivante avec le grand-duc, devenu depuis +empereur Nicolas. Il était trop jeune pour que le Régent se gênât +beaucoup pour lui. La seule différence que je remarquai, c'est qu'au +lieu de laisser chacun libre de sa matinée en mettant chevaux et +voitures à sa disposition, le Régent faisait arranger une _partie_ +tous les jours pour le jeune prince, à laquelle, hormis lui, tous les +habitants du pavillon se réunissaient. + +On visitait ainsi les lieux un peu remarquables à quinze milles à la +ronde. Je me rappelle que, dans une de ces promenades, le grand-duc +adressa une question à l'amiral sir Edmund Nagle que le régent avait +spécialement attaché à sa personne. Celui-ci ôta son chapeau pour +répondre: + +«Mettez donc votre chapeau.» + +Et, en disant ces mots, le grand-duc donna un petit coup de cravache +au chapeau. L'amiral le tenait mal apparemment; il lui échappa et le +vent bien carabiné sur la falaise élevée de Brighton l'emporta en +tourbillonnant dans un champ voisin, séparé de nous par une haie et +une haute barrière devant laquelle nous étions arrêtés pour examiner +un point de vue. + +Avant que l'amiral, gros, court et assez âgé, eût pu descendre de +cheval, l'Altesse Impériale était sautée à terre, avait deux fois +franchi lestement et gracieusement la barrière et rapportait le +chapeau à sir Edmund en lui adressant ses excuses. Cette prouesse de +bonne grâce et de bonne compagnie donna beaucoup de popularité au +grand-duc dans notre coterie de Brighton qui réunissait à cette époque +le corps diplomatique presque en entier. + +L'étiquette plaça ma mère constamment auprès du grand-duc Nicolas +pendant tout son voyage. Avec ses habitudes de Cour et sa vocation +pour les princes, elle ne tarda pas à lui plaire. Ils étaient très +joliment ensemble; il l'appelait sa gouvernante et la consultait plus +volontiers que la comtesse de Lieven dont il avait peur. Ma mère en +était, de son côté, toute affolée et nous le vantait beaucoup. Pour +moi, qui ne partage pas son goût pour les princes en général, il me +faut plus de temps pour m'apprivoiser aux personnes de cette espèce +que ne dura le séjour du grand-duc. + +Je le trouvai très beau; mais sa physionomie me semblait dure, et +surtout il me déplut par la façon dont il parlait de son frère, +l'empereur Alexandre. Son enthousiasme, porté jusqu'à la dévotion, +s'exprimait en véritables tirades de mélodrame et d'un ton si exagéré +que la fausseté en sautait aux yeux. + +Je n'ai guère vu de jeune homme plus complètement privé de naturel que +le grand-duc Nicolas; mais aurait-il été raisonnable d'en exiger d'un +prince et du frère d'un souverain absolu? Je ne le crois pas. Aussi ne +prétends-je pas lui en faire reproche, seulement je m'explique +pourquoi, malgré sa belle figure, ses belles façons, sa politesse et +les éloges de ma mère, il n'est pas resté gravé d'un burin fort +admirateur dans mon souvenir. + + + + +CHAPITRE XIV + + Je fais naufrage sur la côte entre Boulogne et Calais. -- Effet + de cet accident. -- Excellent propos de Monsieur. -- Singulière + conversation de Monsieur avec Édouard Dillon. -- Les pairs ayant + des charges chez le Roi votent contre le ministère. -- Réponse de + monsieur Canning à ce sujet. -- Le Pape et monsieur de Marcellus. + + +Si j'avais l'intention de faire le récit des petits événements de ma +vie privée, ou plutôt si j'avais le talent nécessaire pour les rendre +intéressants, j'aurais dû placer en 1800 un combat naval que le +bâtiment sur lequel je revenais d'Hambourg soutint à la hauteur du +Texel et, en 1804, la description d'un orage qui m'assaillit à +l'entrée de la Meuse. On me fit grand honneur, dans ces deux +occasions, de mon courage. Je suis forcée de l'expliquer d'une façon +excessivement peu poétique; j'avais abominablement le mal de mer. + +Peut-être pourrais-je réclamer à plus juste titre quelque éloge pour +avoir montré du sang-froid dans une position très périlleuse qu'amena +la courte traversée de Douvres à Calais, au mois de février 1818. + +Par la coupable incurie du capitaine, nous échouâmes sur une petite +langue de sable placée entre deux rochers à un quart de lieue de la +côte. Chaque lame nous soulevait un peu, mais nous retombions plus +engravés que jamais. C'était encore heureux, car, si nous avions +heurté de cette façon sur les rochers dont nous étions bien +rapprochés, peu de secondes auraient suffi à nous démolir. + +Le bâtiment était encombré de passagers. La seule petite chaloupe +qu'il pût mettre à la mer ne contenant que sept personnes, dont deux +matelots pour la conduire, je compris tout de suite que le plus grand +danger de notre situation périlleuse était l'effroi qui pouvait se +mettre parmi nous et l'empressement à se jeter dans cette embarcation. + +Ma qualité de fille d'ambassadeur me donnait d'autant plus +d'importance à bord que j'étais accompagnée d'un courrier de cabinet +pour lesquels les capitaines des paquebots ont des égards tout +particuliers. + +J'en profitai pour venir au secours du commandant. Il voulait me faire +passer la première; je l'engageai à placer dans le bateau une mère +accompagnée de cinq petits enfants qui jetaient les hauts cris. Un +monsieur (je suis fâchée de dire que c'était un français) s'y +précipita sous prétexte de porter les enfants, et le bateau s'éloigna. + +Je ne nierai pas que les quarante minutes qui s'écoulèrent jusqu'à son +retour ne me parussent fort longues. Toutefois le parti que j'avais +pris m'avait donné quelque autorité sur mes compagnons de malheur, et +j'obtins qu'il n'y aurait ni cris, ni mouvement impétueux. Tout le +monde se conduisit très bien. Les femmes qui restaient, nous étions +cinq et deux enfants, devaient s'embarquer au second voyage. Les +hommes tirèrent au sort pour les suivants. Tout s'exécuta comme il +avait été convenu. + +Le capitaine m'avait expliqué que le moment du plus grand danger +serait celui où la marée tournerait. Si alors le vent poussait à +terre, avant que son bâtiment fût gouvernable, il y avait fort à +craindre qu'il ne se brisât sur les rochers, si, d'un autre côté, il +était assez engravé pour ne pouvoir se relever, il serait rempli par +la marée montante. Les deux chances étaient également admissibles, +mais nous avions encore un peu de temps devant nous. Au reste, la +nuit s'approchait et il neigeait à gros flocons. + +Lorsque je quittai le bâtiment, il était tellement penché que les +matelots eux-mêmes ne pouvaient traverser le pont qu'à l'aide d'une +échelle qu'on avait couchée dessus. Notre départ se conduisit avec un +grand ordre et un entier silence. Une jeune femme refusa +péremptoirement de se séparer de son mari. Il avait tiré un des +derniers numéros, mais un officier qui devait partir par le prochain +bateau fut tellement touché de ce dévouement, fait au plus petit bruit +possible, qu'il exigea du mari de prendre sa place. + +Je pourrais faire un volume de toutes les circonstances touchantes et +ridicules qui accompagnèrent cet épisode de mes voyages, depuis le +moment où le bâtiment toucha jusqu'à celui où, après une route de sept +heures au milieu de la nuit, de la neige, et par des chemins +impraticables, la charrette qui nous portait pêle-mêle sur la paille +nous fit faire notre entrée dans Calais. + +Le capitaine, débarrassé de ses passagers, manoeuvra fort +judicieusement. Il lui arriva enfin quelques secours de la côte et il +parvint à relever son bâtiment et à l'amener à Calais, quoique très +avarié. Le lendemain, il me fit faire des excuses et de grands +remerciements sur l'exemple que j'avais donné et qui, assurait-il, +avait tout sauvé. J'ai remarqué que les grands dangers trouvent +toujours du sang froid, et les grandes affaires du secret. Les cris et +les caquets sont pour les petites circonstances. + +J'étais partie de Londres malade; j'arrivai à Paris très bien +portante. Je payai cher ce faux bien-être; la réaction ne tarda pas à +se faire sentir. J'eus d'abord un anthrax qui fut précurseur d'une +fièvre maligne; les médecins l'attribuèrent à avoir eu ce qui +s'appelle vulgairement le _sang tourné_. Plus on prend sur soi dans un +danger évident et apprécié, plus ce résultat peut arriver. Toutefois +j'étais souffrante depuis fort longtemps et aurais peut-être été +malade sans mon naufrage. + +Je présentai ma belle-soeur le lendemain de mon arrivée. Je me +rappelle particulièrement ce jour-là parce que c'est le seul mouvement +patriotique que j'aie vu à Monsieur et que j'aime à lui en faire +honneur. On conçoit qu'un _naufrage_ est un argument trop commode pour +que les princes ne l'exploitent pas à fond. J'avais fait ma cour à ses +dépens chez le Roi, chez Madame, et même chez monsieur le duc +d'Angoulême. + +Arrivée chez Monsieur, après quelques questions préliminaires, il me +dit d'un ton assez triste: + +«C'était un paquebot français. + +--Non, monseigneur, c'était un anglais. + +--Oh! que j'en suis aise!» + +Il se retourna à son service qui le suivait, et répéta aux dames qui +m'environnaient: «Ce n'était pas un capitaine français» avec un air de +satisfaction dont je lui sus un gré infini. S'il avait souvent exprimé +de pareils sentiments, il aurait été bien autrement populaire. + +Je précédai de peu de jours à Paris mon oncle, Édouard Dillon, qui y +passait en se rendant de Dresde à sa nouvelle résidence de Florence. +Il était de la maison de Monsieur, et, je crois l'avoir déjà dit, dans +des habitudes de familiarité qui dataient de leur jeunesse à tous +deux. Un matin, où il quittait Monsieur, il me raconta une +conversation qui venait d'avoir lieu. Elle avait roulé sur +l'inconvenance des propos tenus par l'opposition et plus encore par le +parti ministériel sur le prince. + +On cherchait, selon lui, à le déjouer parce qu'il était royaliste et +avertissait le Roi des précipices où on entraînait la monarchie, etc. +Édouard, qui se trouvait une des personnes les plus raisonnables +pouvant l'approcher, combattit ces impressions de Monsieur. Il lui +assura qu'il lui serait bien facile de se faire adorer, s'il voulait +se montrer moins exclusivement chef d'un parti. + +«Mais je ne suis pas chef d'un parti. + +--Monseigneur, on vous en donne les apparences. + +--C'est à tort, mais comment l'éviter? + +--En étant moins exclusif. + +--Jamais je n'accueillerai les jacobins, c'est pour cela qu'on me +déteste. + +--Mais les gens qui vous servent bien ne sont pas des jacobins. + +--C'est selon. Vois-tu, Ned, le vieux levain révolutionnaire, cela +reparaît toujours, fût-ce au bout de vingt ans. Quand on a servi les +autres, on ne vaut rien pour nous. + +--Je suis fâché d'entendre tenir ce langage à Monseigneur; cela +confirme ce que l'on dit. + +--Ah! ah! et que dit-on? conte-moi cela, toi. + +--Hé bien, Monseigneur, on dit que vous avez envie de faire Mathieu ou +Jules ministre.» + +Monsieur qui se promenait dans son cabinet, s'arrêta tout court, +partit d'un grand éclat de rire. + +«Ah! parbleu, celui-là est trop amusant, ce n'est pas sérieusement que +tu me dis cela? + +--Sérieusement, Monseigneur. + +--Mais tu connais trop Jules pour que j'aie besoin de te dire ce que +c'est; hé bien, Mathieu c'est la même espèce tout juste, un peu moins +hâbleur peut-être, mais pas plus de fond ni de valeur. Puisqu'on veut +bien me prêter des intentions, il faudrait au moins qu'elles fussent +de nature à ce que quelqu'un pût y ajouter foi. Allons, allons, mon +vieil ami, tranquillise-toi; si on ne fait jamais d'autre fable sur +mon compte, cela n'est pas bien alarmant. Mathieu! Jules! Ah! bon +Dieu, quels ministres? on me croit donc extravagant! mais il faudrait +être fou à lier! Il n'est pas possible que qui que ce soit y ait cru +sérieusement; on s'est moqué de toi.» + +Édouard lui témoigna grande satisfaction des dispositions où il se +trouvait. Il vint en toute hâte me conter la sagesse de son prince. +J'ai souvent repensé à cette conversation, sur laquelle je ne puis +avoir aucun doute, lorsque plus tard Mathieu de Montmorency d'abord et +Jules de Polignac ensuite ont été successivement ministres des +affaires étrangères. + +Monsieur avait-il changé d'opinion sur leur compte, ou bien +trompait-il Édouard en 1818? Il peut y avoir de l'un et de l'autre. + +Il est indubitable que, dès lors, Jules était dans sa plus intime +confiance et jouait le rôle de ministre de la police du gouvernement +occulte. + +L'opposition au Roi avait gagné toute la Cour, et pour conserver un +peu de tranquillité dans l'intérieur de sa famille, il n'osait pas en +témoigner de ressentiment. La loi de recrutement déplaisait +particulièrement à la noblesse. De tout temps, elle regardait l'armée +comme son patrimoine. C'était bien à titre onéreux, il faut +l'accorder, car elle l'avait exploitée, plus honorablement que +lucrativement, pendant bien des siècles, mais elle tenait à en jouir +exclusivement et ne voulait pas comprendre combien les temps étaient +changés. Elle s'opposa donc au système d'avancement par l'ancienneté +avec une extrême passion. + +La loi fut emportée à la Chambre des députés; on savait qu'elle ne +parviendrait à passer à celle des pairs qu'à une faible majorité. Le +Roi, n'osant pas se prononcer hautement, emmena à sa promenade +accoutumée les pairs de service auprès de lui qui, tous, devaient +voter contre son gouvernement. + +Le Roi ne sortait pas le dimanche ni le mercredi où il tenait conseil. +Pour les cinq autres jours de la semaine, il avait cinq promenades, +toujours les mêmes, qui revenaient à jour fixe chaque semaine. Celle +de la matinée où l'on devait voter était une des plus courtes et les +pairs y avaient compté; mais le Roi, ce qui était sans exemple, avait +changé les ordres pour les relais et, de plus, commandé d'aller +doucement. + +En général, il voulait aller excessivement vite et toujours sur le +pavé. Quelque poussière, quelque verglas qu'il pût y avoir, il ne +ralentissait jamais son allure. Il en résultait des accidents graves +pour les escortes, mais cela le laissait complètement impassible. +Quand un homme était tombé on le ramassait; cela ne faisait aucun +émoi. Si c'était un officier, on envoyait savoir de ses nouvelles, et, +si son cheval était estropié, on lui en donnait un. Il n'en n'était +pas davantage. + +Il fallait un motif politique pour influer sur les usages établis; +mais la niche du Roi n'eut pas de succès. Ses zélés serviteurs avaient +eu la précaution de demander leur voiture dans la cour des Tuileries. +Ils s'y jetèrent, en descendant du carrosse royal, et arrivèrent +encore au Luxembourg à temps pour donner leur _non_ aux demandes des +ministres. Ils n'en furent pas plus mal traités dans les grands +appartements, et beaucoup mieux au pavillon de Marsan. + +Nous autres, constitutionnels ministériels, étions indignés; mais les +ultras, et même les courtisans plus raisonnables, étaient enchantés de +cet acte d'indépendance. + +Monsieur Canning se trouvait alors pour quelques jours à Paris. Je me +souviens que, le soir même où la discussion sur ce procédé était assez +animée, il entra chez madame de Duras. Elle l'interpella: + +«N'est-ce pas qu'en Angleterre les personnes attachées au Roi votent +selon leur conscience et ne sont nullement forcées de soutenir le +ministère? + +--Je ne comprends pas bien. + +--Mais, par exemple, si le grand chambellan trouve une loi mauvaise, +il est libre de voter contre? + +--Assurément, très libre, chacun est complètement indépendant dans son +vote.» + +Madame de Duras triomphait. + +«Mais, ajouta monsieur Canning, il enverrait sa démission avant de +prendre ce parti; sans cela on la lui demanderait tout de suite.» + +Le triomphe fut un peu moins agréable. Toutefois, comme elle avait de +l'esprit, elle se rabattit sur ce que notre éducation constitutionnelle +n'était pas assez faite pour appeler cela de l'indépendance, et, +ramenant la discussion à une thèse générale, tourna le terrain où elle +s'était engagée si malencontreusement. + +Le parti soi-disant royaliste était tombé dans une telle aberration +d'idées que, lorsque monsieur de Marcellus, alors député, fut nommé de +la commission pour examiner la loi qui devait accompagner le concordat +et garantir les libertés de l'Église gallicane, il n'imagina rien de +mieux que d'en référer au Pape en lui envoyant la copie du projet de +loi et de tous les documents confiés à la commission. + +Le Pape lui répondit qu'il fallait s'opposer à la promulgation de +cette loi par tous les moyens possibles, l'autorisant même +textuellement à employer en sûreté de conscience la _ruse_ et +l'_astuce_. + +Monsieur de Marcellus, plus bon que méchant dans le fond, profita mal +du conseil car il alla porter ce singulier bref au duc de Richelieu +qui entra dans une fureur extrême. Il le menaça de le traduire devant +les tribunaux pour avoir révélé le secret d'État à une Cour +étrangère, lui dit que, si cet ancien régime, qu'il affectait de +regretter, subsistait encore, on le ferait pourrir dans une prison +d'État et, par grâce encore, pour éviter que le Parlement ne le +décrétât de prise de corps et ne lui fît un plus mauvais parti, etc. + +Monsieur de Marcellus fut tout ébahi d'une scène si bien carabinée; il +comprit même son tort; mais le parti jésuite, très puissant et tout +ultramontain, lui donna de grands éloges. Monsieur le prit sous sa +protection spéciale et le bruit s'apaisa. + +Seulement, il me semble que les négociations à Rome furent retirées à +monsieur de Blacas, soupçonné d'avoir eu connaissance de cette +intrigue, et qu'on y envoya monsieur Portalis. Celui-ci parvint à +faire signer un concordat où les libertés gallicanes étaient aussi +bien ménagées que les circonstances le permettaient. Le roi Louis +XVIII n'y tenait pas assez pour les défendre vivement contre son +frère. + + + + +CHAPITRE XV + + Coup de pistolet tiré au duc de Wellington. -- On trouve + l'assassin. -- Inquiétude de Monsieur sur la retraite des + étrangers. -- Agitation dans les esprits. -- Ténèbres à la + chapelle des Tuileries. -- Le duc de Rohan à Saint-Sulpice. -- + Ses ridicules. -- Le duc de Rohan se fait prêtre. -- Une aventure + à Naples. -- Faveur du prince de Talleyrand. -- Bal chez le duc + de Wellington. -- Testament de la reine Marie-Antoinette. -- Mort + de la petite princesse d'Orléans, née à Twickenham. -- Mort de + monsieur le prince de Condé. -- Son oraison funèbre. + + +Peu de jours après mon arrivée à Paris, nous fûmes tous mis en grand +émoi par une tentative d'assassinat commise sur la personne du duc de +Wellington. Un coup de pistolet avait été tiré sur sa voiture au +milieu de la nuit, comme il rentrait dans son hôtel de la rue des +Champs-Élysées. + +Cet événement pouvait avoir les plus fâcheuses conséquences. Le duc de +Wellington était le personnage le plus important de l'époque; tout le +monde en était persuadé, mais personne autant que lui. Son +mécontentement aurait été une calamité. Tout ce qui tenait au +gouvernement fit donc une très grosse affaire de cet attentat et le +lendemain le duc était d'assez bonne humeur. + +Mais on ne découvrait rien. Personne n'avait été blessé; on ne +retrouvait point de balle; le coup avait été tiré en pleine obscurité +contre une voiture allant grand train. Tout cela paraissait suspect. +L'opposition répandit le bruit que le duc, d'accord avec le parti +ultra, s'était fait tirer un coup de pistolet à poudre pour saisir ce +prétexte de prolonger l'occupation. + +Il faut rendre justice au duc de Wellington; il était incapable +d'entrer dans une pareille machination; mais il conçut beaucoup +d'humeur de ces propos, et, il le faut répéter, notre sort dépendait +en grande partie de ses bonnes dispositions, car, lui seul pouvait +prendre l'initiative et affirmer aux souverains que la présence en +France de l'armée d'occupation, dont il était généralissime, avait +cessé d'être nécessaire au repos de l'Europe. + +Toute la police était en mouvement sans rien découvrir. Les ultras se +frottaient les mains et assuraient que les étrangers séjourneraient +cinq années de plus. Enfin on eut des révélations de Bruxelles. Milord +Kinnaird, fort avant dans le parti révolutionnaire mais en deçà +pourtant de l'assassinat, dénonça l'envoi d'un nommé Castagnon par le +comité révolutionnaire séant à Bruxelles où tous les anciens jacobins, +présidés par les régicides expulsés du royaume, s'étaient réfugiés. On +acquit la preuve que ce Castagnon avait tiré contre le duc. Il fut +déféré aux tribunaux et sévèrement puni et le duc se tint pour +satisfait. Il entrait consciencieusement dans le projet de libérer la +France des troupes sous ses ordres, mais on pouvait toujours redouter +ses caprices. + +La diminution de l'armée obtenue l'année précédente donnait droit à de +grandes espérances. Toutefois, les traités portaient cinq ans de cette +occupation, si onéreuse et si humiliante, et la troisième était à +peine commencée. Tous les soins du gouvernement étaient employés à +obtenir notre délivrance. Il était contrecarré par le parti ultra qui +éprouvait, ou feignait, une grande alarme de voir l'armée étrangère +quitter la France. + +Monsieur avait dit au duc de Wellington, et malheureusement assez +haut pour que cela fût entendu et répété: + +«Si vous vous en allez, je veux m'en aller aussi. + +--Oh! que non, Monseigneur, avait répondu le duc; vous y penserez +mieux.» + +Quelques semaines plus tard, un petit écrit professant la convenance +de prolonger l'occupation, loin de chercher à l'abréger, fut distribué +à profusion; il était anonyme, mais l'enveloppe portait pour timbre: +_Chambre de Monsieur_. + +On l'attribua à monsieur de Bruges. C'était le précurseur de la +fameuse _Note secrète_. Toutes ces petites circonstances fondaient +l'immense impopularité sous laquelle Charles X a succombé en trois +jours, quelques années après. + +Ces intrigues agissaient même sur les personnes qui n'y prenaient +aucune part. Il régnait une inquiétude générale qui ne paraissait pas +justifiée par la situation où nous nous trouvions. Dès en arrivant, +j'avais eu les oreilles rabattues par l'annonce de la _grande +conspiration_. Je demandais qui en faisait partie, on me répondait: + +«Je n'en sais rien», mais on ajoutait avec un air capable: «Tenez pour +sûr que nous marchons sur un volcan, et certes ce n'est pas monsieur +Decazes qui nous sauvera!» + +Il était, de plus en plus, en butte à la haine du parti de la Cour. + +À force d'entendre répéter ces paroles, je finissais par être ébranlée +à mon tour, lorsqu'une circonstance puérile me rétablit dans mon +assiette en me montrant sur quels fondements fragiles on échafaudait +les nouvelles. J'assistais à ténèbres à la chapelle des Tuileries; on +frappe un coup léger à la porte de la tribune royale. Une fois; pas de +réponse; Madame jette un coup d'oeil irrité derrière elle. Une +seconde; pas encore de réponse. Une troisième; le Roi ordonne +d'ouvrir. On lui remet un billet, il le lit, fait signe au major +général de la garde royale, lui dit quelques mots tout bas. Celui-ci +sort et ténèbres s'achèvent au milieu de l'agitation de la +Congrégation. + +Plus de doute, la grande conspiration a éclaté. Des courtisans +trouvent moyen de sortir de la chapelle pour aller en répandre la +nouvelle, même à la Bourse, assure-t-on. Rendu dans ses appartements, +le Roi annonce que la salle de l'Odéon a pris feu et que le ministre +de la police demande des troupes pour maintenir l'ordre. Aussitôt les +dévots de se récrier sur le scandale de troubler le service divin pour +un théâtre qui brûle et les courtisans de s'indigner qu'on vienne +déranger le Roi pour si mince affaire. + +«Comment trouvez-vous monsieur Decazes? Il fait passer ses ordres par +le Roi à présent! C'est une nouvelle méthode assurément!» + +Le soir, il était répandu dans la ville que l'incendie de l'Odéon +était le commencement d'exécution d'une grande conspiration; et, à la +Cour, où on était un peu mieux informé quoique beaucoup plus bête, il +n'était question que de l'insolence de ces coups répétés frappés à la +porte de la tribune royale. Il semblait qu'on l'eût abattue à coups de +hache. C'était aux Tuileries un bien plus grand événement que la +destruction d'un des beaux monuments de la capitale. + +Cette scène de la chapelle me rafraîchit la mémoire d'un incident dont +je fus témoin à Saint-Sulpice, ce même carême, un jour où l'abbé +Frayssinous y prêchait. Les sermons étaient fort courus et, le +ministre de la police ayant annoncé le projet d'y assister, le banc de +l'oeuvre lui fut réservé. + +Un équipage avec plusieurs valets en grande livrée s'arrêta au +portail. Un homme en uniforme en sortit, c'était évidemment le +ministre. Le suisse arriva en toute hâte, hallebarde en main, ouvrant +la route à Monseigneur. Le bedeau suivait; il s'adressa à Alexandre de +Boisgelin (passablement gobeur de son métier) pour lui demander s'il +était de la suite de Son Excellence. + +«De quelle Excellence? + +--Du ministre de la police. + +--Où est-il? + +--Là, le suisse précède. + +--Mais ce n'est pas le comte Decazes, c'est le duc de Rohan.» + +Aussitôt voilà le bedeau au petit galop courant après le suisse pour +le ramener à son poste du portail, et le duc de Rohan, dépouillé de +ses honneurs usurpés, laissé tout seul au milieu de l'église, obligé +d'établir son habit de pair sur une simple chaise de paille, à nos +côtés, comme le plus humble d'entre nous. Les rieurs furent contre +monsieur de Rohan, en dépit des préjugés aristocratiques qui lui +auraient volontiers donné précédence sur monsieur Decazes. Ses +ridicules étaient trop flagrants. + +Auguste de Chabot, jeune homme qui ne manquait ni d'esprit, ni +d'instruction, avait été _presque_ forcé d'être chambellan de +l'Empereur. Il se conduisit avec dignité, convenance et simplicité à +la Cour impériale. À la Restauration, il prit le titre de prince de +Léon et les fumées de la vanité lui montèrent à la tête. + +Il perdit sa femme, mademoiselle de Sérent, riche héritière, par un +horrible accident, et peu de mois avant [l'époque à] laquelle je suis +arrivée, la mort de son père l'avait mis en possession du titre de duc +de Rohan et de la pairie. Ces honneurs, bien prévus pourtant, +achevèrent de l'enivrer d'orgueil. Il devint le véritable émule du +marquis de Tuffières. + +Il portait ses prétentions aristocratiques jusqu'à l'extravagance. Son +château de la Roche-Guyon fut décoré de tous les emblèmes de la +féodalité. Ses gens l'appelaient monseigneur. Il était toujours en +habit de pair, et en avait fait adopter le collet et les parements +brodés à une robe de chambre dans laquelle il donnait ses audiences le +matin, rappelant ainsi feu le maréchal de Mouchy qui s'était fait +faire un cordon bleu en tôle pour le porter dans son bain. + +Aussi madame de Puisieux disait-elle, en voyant un portrait fort +ressemblant du duc de Rohan: + +«Oh! c'est bien Auguste; et puis voyez, ajoutait-elle en indiquant un +écusson de ses armes peint dans le coin du tableau, voyez, voilà +l'expression de sa physionomie.» + +Le duc de Rohan vint étaler son importance en Angleterre dans l'espoir +que son titre lui procurerait la main d'une riche héritière. Celle de +ma belle-soeur avait été demandée par lui l'année précédente et, pour +ennoblir cette alliance qui lui paraissait bien un peu indigne de lui, +il s'était servi de l'intermédiaire du Roi. Cet auguste négociateur +ayant échoué auprès de mademoiselle Destillières, le duc n'avait plus +vu en France de parti assez riche pour aspirer à l'honneur de partager +son nom et son rang. + +Le voyage de spéculation matrimoniale en Angleterre étant resté +également sans succès, il se décida à embrasser l'état ecclésiastique. +Il s'entoura de jeunes prêtres et fit son séminaire dans les salons de +la Roche-Guyon. Je ne sais comment cela put s'arranger, mais il est +avec le ciel des accommodements. + +Les mauvaises langues prétendaient que le célibat n'imposait pas trop +de gêne à monsieur de Rohan. J'ai su très positivement un fait dont +chacun tirera les conséquences qu'il lui plaira. + +En 1813, Auguste de Chabot, alors chambellan de l'Empereur, d'une +jolie figure, plein de talent, dessinant très bien, chantant à ravir, +assez spirituel et surtout français arrivant de Paris, obtint à Naples +de doux regards de la Reine, femme de Murat et régente en l'absence de +son mari. + +Une vive coquetterie s'établit entre eux. Des apartés, des promenades +solitaires, des lettres, des portraits s'ensuivirent. La Reine avait +la tête tournée et ne s'en cachait pas. Les choses allèrent si loin, +quoique monsieur de Chabot professât dès lors les principes d'une +certaine dévotion ostensible, qu'il reçut la clef d'une porte dérobée +conduisant à l'appartement de la Reine. Le moment de l'entrevue fut +fixé à la nuit suivante. Auguste s'y rendit. + +Le lendemain matin, il reçut un passeport pour quitter Naples dans la +journée. Un messager plus intime vint en même temps lui redemander +l'élégante petite boîte qui contenait la clef. + +Depuis ce jour, la Reine, qui en paraissait sans cesse occupée +jusque-là, n'a plus prononcé son nom. Monsieur de Chabot n'a jamais pu +comprendre le motif de cette disgrâce, car il se rendait la justice +d'avoir été parfaitement respectueux. + +Le portrait lui resta, et je l'ai vu entre les mains de la personne +confidente de cette intrigue à laquelle il en fit don au moment où il +entra dans les ordres. + +Quoi qu'il en soit, son choix de l'état ecclésiastique ne l'empêcha +pas de conserver toutes les habitudes du _dandysme_ le plus outré; ses +recherches de toilette étaient sans nombre. Il entama avec la Cour de +Rome une longue et vive négociation pour faire donner à la chasuble +une coupe nouvelle qui lui paraissait élégante. Au reste, il faut +reconnaître qu'il disait la messe plus gracieusement qu'aucune autre +personne et pourtant très convenablement. + +Ces ambitions futiles n'arrêtaient pas les autres. Il devint +promptement archevêque et cardinal; je crois qu'au fond c'était là le +secret véritable de sa vocation. Les carrières civiles et militaires +se trouvaient encombrées; il se croyait de la capacité, avec raison +jusqu'à un certain point, et s'était jeté dans celle de l'Église. Mais +j'anticipe; revenons au printemps de 1818. + +J'avais laissé monsieur de Talleyrand honni au pavillon de Marsan; je +le retrouvai dans la plus haute faveur de Monsieur et de son monde. +Elle éclata surtout aux yeux du public à un bal donné par le duc de +Wellington où les princes assistèrent. + +Je me le rappelais l'année précédente dans cette même salle, se +traînant derrière les banquettes pour arriver jusqu'à la duchesse de +Courlande; elle lui avait réservé une place à ses côtés où personne ne +vint le troubler. Monsieur le duc d'Angoulême, seul de tous les +princes, lui adressa quelques mots en passant; mais, cette fois, +l'attitude était bien changée. Il traversait la foule qui s'écartait +devant lui; les poignées de main l'accueillaient et le conduisaient +droit sur Monsieur; monsieur le duc de Berry s'emparait de cette main +si courtisée pour ne la céder qu'à Monsieur. Les entours étaient +également empressés. + +Je n'ai pas suivi le fil de cette intrigue dont le résultat se +déployait avec tant d'affectation sous nos yeux. J'ai peine à croire +que monsieur de Talleyrand eût flatté les voeux de Monsieur qui, à +cette époque, désirait par-dessus tout le maintien de l'occupation. + +Monsieur de Talleyrand était trop habile à tâter le pouls du pays +pour ne pas reconnaître que la fièvre d'indépendance s'accroissait +chaque jour et ferait explosion si on ne la prévenait; mais +certainement il s'unissait à toutes les intrigues pour chasser le duc +de Richelieu, et c'était là un suffisant motif d'alliance. + +J'eus encore, à ce bal, occasion de remarquer le peu d'obligeance de +nos princes. Le duc de Wellington vint proposer à Madame, vers le +milieu de la soirée, de faire le tour des salles. Il était indiqué de +prendre son bras, et tout grand personnage qu'il était il en aurait +été flatté. Mais Madame donna le bras à monsieur le duc de Berry, +madame la duchesse de Berry à Monsieur (monsieur le duc d'Angoulême, +selon son usage, était déjà parti) et le duc de Wellington fut réduit +à marcher devant la troupe royale en éclaireur. + +Elle arriva ainsi jusqu'à un dernier salon où Comte (le physicien) +faisait des tours. Il lui fallait en ce moment un compère +souffre-douleur. Il jeta son dévolu sur monsieur de Ruffo, fils du +prince Castelcicala, ambassadeur de Naples, dont la figure niaise +prêtait au rôle qu'il devait jouer. Il fit trouver des cartes dans ses +poches, dans sa poitrine, dans ses chausses, dans ses souliers, dans +sa cravate; c'était un déluge. + +Les princes riaient aux éclats, répétant de la voix qu'on leur +connaît: c'est monsieur de Ruffo, c'est monsieur de Ruffo. Or, ce +monsieur de Ruffo était presque de leur intimité, et pourtant, lorsque +le tour fut achevé, ils quittèrent l'appartement sans lui adresser un +mot de bonté, sans faire un petit compliment à Comte dont la révérence +le sollicitait, enfin avec une maussaderie qui me crucifiait car j'y +prenais encore un bien vif intérêt. + +Peu de semaines avant, j'avais vu chez mon père, à Londres, le prince +régent, qui pourtant aussi était assez grand seigneur, assister à une +représentation de ce même monsieur Comte, et y porter des façons bien +différentes. + +Je me suis laissé raconter que rien n'était plus obligeant que la +reine Marie-Antoinette. Madame avait repoussé cet héritage, peut-être +avec intention, car la mémoire de sa mère lui était peu chère. Toutes +ses adorations étaient pour son père, et, avec ses vertus, elle avait +pris ses formes peu gracieuses. + +Il y eut vers ce temps une révolution bien frappante des sentiments de +Madame. Monsieur Decazes retrouva dans les papiers de je ne sais quel +terroriste de 1793 le testament autographe de la reine Marie-Antoinette +qui, assurément, fait le plus grand honneur à sa mémoire. Il le porta au +Roi qui lui dit de l'offrir à Madame. Elle le lui remit quelques heures +après, avec la phrase la plus froide possible, sur ce qu'en effet elle +reconnaissait l'écriture et l'authenticité de la pièce. + +Monsieur Decazes en fit faire des fac-similés et en envoya un paquet à +Madame; elle n'en distribua pas un seul, et témoigna plutôt de +l'humeur dans toute cette occurrence. Toutefois ce testament a été +gravé dans la chapelle expiatoire de la rue d'Anjou qui se +construisait sous son patronage. + +Si Madame était sévère à la mémoire de sa mère, elle était +passionnément dévouée à celle de son père et cette corde de son âme +vibrait toujours jusqu'à l'exaltation. + +Comme je sortais du bal du duc de Wellington, je me trouvai auprès du +duc et de la duchesse de Damas-Crux, ultras forcenés, qui, comme moi, +attendaient leur voiture. Édouard de Fitz-James passa; je lui donnai +une poignée de main, puis monsieur Decazes, encore une poignée de +main, puis Jules de Polignac, nouvelle poignée de main, puis Pozzo, +encore plus amicale poignée de main. + +«Vous en connaissez de toutes les couleurs», me dit le duc de Damas. + +--Oui, répondis-je, ceux qui se proclament les serviteurs du Roi; et +ceux qui le servent en effet.» + +Il était si bête qu'il me fit une mine de reconnaissance; mais la +duchesse me lança un regard furieux et ne me l'a jamais pardonné. + +La famille d'Orléans, dont les formes affables et obligeantes +faisaient un contraste si marqué à celles de la branche aînée, +n'assistait pas à ce bal, autant qu'il m'en souvient. Elle était dans +la douleur. La petite princesse, née en Angleterre, était à toute +extrémité et mourut, en effet, peu de jours après. + +La mort frappait à la fois à deux extrémités de la maison de Bourbon. +Le vieux prince de Condé achevait en même temps sa longue carrière en +invoquant vainement la présence de ses enfants pour lui fermer les +yeux. J'ai déjà dit la vie qui retenait monsieur le duc de Bourbon sur +les trottoirs de Londres. + +Madame la princesse Louise se refusa également à adoucir les derniers +moments de son père, prétendant ne pouvoir quitter sa maison du Temple +où elle s'était cloîtrée, quoique toutes les autorités ecclésiastiques +l'y autorisassent et que le cardinal de Talleyrand, archevêque de +Paris, allât lui-même la chercher. Ce sont de ces vertus que je n'ai +jamais pu ni comprendre, ni admirer. + +Monsieur le prince de Condé mourut dans les bras de madame de Rouilly, +fille naturelle de monsieur le duc de Bourbon; elle lui prodigua les +soins les plus filiaux et les plus tendres. + +Monsieur le duc de Bourbon arriva quelques heures après la mort de son +père: il parut fort malheureux de n'avoir pu le revoir, et d'autant +plus que le vieux prince semblait, dans ses derniers jours, avoir +repris la mémoire qu'il avait perdue depuis quelques années et +regretter amèrement l'absence de son fils. Monsieur le duc de Bourbon +conserva son nom, disant que celui de Condé était trop lourd à porter. +Il s'établit au Palais-Bourbon et à Chantilly où il ne tarda pas à +donner de nouveaux scandales. + +Le service pour monsieur le prince de Condé à Saint-Denis fut très +magnifique; je ne me rappelle plus en quoi on dérogea aux usages, mais +il y eut quelque chose de très marqué, en ce genre, pour honorer plus +royalement sa mémoire. Le roi Louis XVIII affectait de lui rendre plus +qu'il n'était dû à son rang, selon l'étiquette de la Cour de France, +peut-être pour marquer encore plus la sévère désobligeance avec +laquelle il l'imposait à monsieur le duc d'Orléans. + +Je me souviens que cet enterrement fut une grande affaire à la Cour. +Pendant ce temps, le public et le ministère se préoccupaient du +discours. Le pas était glissant; il s'agissait du général des émigrés. +Il était difficile d'aborder ce sujet de manière à satisfaire les uns +et les autres; car, si _les uns_ étaient au pouvoir, _les autres_ +c'était le pays. + +L'abbé Frayssinous, chargé de l'oraison funèbre, s'en tira habilement. +Je me rappelle entre autres une phrase qui eut grand succès. En +parlant des deux camps français opposés l'un à l'autre, il dit: «_La +gloire était partout, le bonheur nulle part_». En résultat, le +discours ne déplut absolument à aucun parti; c'était le mieux qu'on en +pût espérer. + + + + +CHAPITRE XVI + + Mort de madame de Staël. -- Effet de son ouvrage sur la + Révolution. -- Je retourne à Londres. -- Agents du parti ultra. + -- Présentation de la note secrète. -- Le Roi ôte le commandement + des gardes nationales à Monsieur. -- Fureur de Jules de Polignac. + -- Conspiration du bord de l'eau. -- Congrès d'Aix-la-Chapelle. + -- Le duc de Richelieu obtient la libération du territoire. + + +J'ai négligé de parler dans le temps de la mort de madame de Staël. +Elle avait eu lieu, pendant un de mes séjours en Angleterre, à la +suite d'une longue maladie qu'elle avait traînée le plus tard possible +dans ce monde de Paris qu'elle appréciait si vivement. Elle y faisait +peine à voir au commencement des soirées. Elle arrivait épuisée par la +souffrance mais, au bout de quelque temps, l'esprit prenait +complètement le dessus de l'instinct, et elle était aussi brillante +que jamais, comme si elle voulait témoigner jusqu'au bout de cette +inimitable supériorité qui l'a laissée sans pareille. + +La dernière fois que je la vis, c'était le matin; je partais le +lendemain. Depuis quelques jours, elle ne quittait plus son sopha; les +taches livides dont son visage, ses bras, ses mains étaient couverts +n'annonçaient que trop la décomposition du sang. Je sentais la pénible +impression d'un adieu éternel et sa conversation ne roulait que sur +des projets d'avenir. Elle était occupée de chercher une maison où sa +fille, la duchesse de Broglie, grosse et prête d'accoucher, serait +mieux logée. + +Elle faisait des plans de vie pour l'hiver suivant. Elle voulait +rester plus souvent chez elle, donner des dîners fréquents. Elle +désignait par avance des habitués. Cherchait-elle à s'étourdir +elle-même? Je ne sais; mais le contraste de cet aspect si plein de +mort et de ces paroles si pleines de vie était déchirant; j'en sortis +navrée. + +Il y avait une trop grande différence d'âge et assurément de mérite +entre nous pour que je puisse me vanter d'une liaison proprement dite +avec madame de Staël, mais elle était extrêmement bonne pour moi et +j'en étais très flattée. Le mouvement qu'elle mettait dans la société +était précisément du genre qui me plaisait le plus, parce qu'il +s'accordait parfaitement avec mes goûts de paresse. + +C'était sans se lever de dessus son sopha que madame de Staël animait +tout un cercle; et cette activité de l'esprit m'est aussi agréable que +celle du corps me paraît assommante. Quand il me faut aller chercher +mon plaisir à grands frais, je cours toujours risque de le perdre en +chemin. + +Sans être pour moi une peine de coeur, la mort de madame de Staël me +fut donc un chagrin. Le désespoir de ses enfants fut extrême. Ils +l'aimaient passionnément et la révélation faite sur son lit de douleur +et dont j'ai déjà parlé n'affaiblit ni leur sentiment ni leurs +regrets. + +Auguste de Staël se rendit l'éditeur d'un ouvrage auquel elle +travaillait et qui parut au printemps de 1818. Il produisit un effet +dont les résultats n'ont pas été sans importance. Pendant l'Empire, la +Révolution de 1793 et ceux qui y avaient pris part étaient honnis. La +Restauration ne les avait pas réhabilités et personne ne réclamait le +dangereux honneur d'avoir travaillé à renverser le trône de Louis XVI. +On aurait vainement cherché en France un homme qui voulût se +reconnaître ouvrier en cette oeuvre. Les régicides mêmes s'en +défendaient; une circonstance fortuite les avait poussés dans ce +précipice, et, somme toute, le _petit chat_ (peut-être encore parce +qu'il ne savait pas s'en expliquer) se trouvait le seul coupable. + +Le livre de madame de Staël changea tout à coup cette disposition, en +osant parler honorablement de la Révolution et des révolutionnaires. +La première, elle distingua les principes des actes, les espérances +trompées des honnêtes gens des crimes atroces qui souillèrent ces +jours néfastes et ensevelirent sous le sang toutes les améliorations +dont ils avaient cru doter la patrie. Enfin elle releva tellement le +nom de révolutionnaire que, d'une cruelle injure qu'il avait été +jusque-là, il devint presque un titre de gloire. L'opposition ne le +repoussa plus. Les libéraux se reconnurent successeurs des +révolutionnaires et firent remonter leur filiation jusqu'à 1789. + +Messieurs de Lafayette, d'Argenson, de Thiard, de Chauvelin, de +Girardin, etc., formèrent les anneaux de cette chaîne. Les Lameth, +quoique réclamant le nom de patriotes de 89, et repoussés par les +émigrés et la Restauration, ne s'étaient pas ralliés à l'opposition +antiroyaliste. Ils demeuraient libéraux assez modérés, après avoir +servi à l'Empereur avec bien moins de zèle que ceux dont je viens de +citer les noms. + +Je crois que cet ouvrage posthume de madame de Staël a été un funeste +présent fait au pays et n'a pas laissé de contribuer à réhabiliter cet +esprit révolutionnaire dans lequel la jeunesse s'est retrempée depuis +et dont nous voyons les funestes effets. Dès que le livre de madame de +Staël en eut donné l'exemple, les hymnes à la gloire de 1789 ne +tarirent plus. Il y a bien peu d'esprits assez justes pour savoir +n'extraire que le bon grain au milieu de cette sanglante ivraie. +Aussi avons-nous vu depuis encenser jusqu'au nom de Robespierre. + +Le troisième volume est presque entièrement écrit par Benjamin +Constant; la différence de style et surtout de pensée s'y fait +remarquer. Il est plus amèrement républicain; les goûts +aristocratiques qui percent toujours à travers le plébéisme de madame +de Staël ne s'y retrouvent pas. + +Une fièvre maligne, dont je pensai mourir, me retint plusieurs +semaines dans ma chambre. Je n'en sortis que pour soigner ma +belle-soeur qui fit une fausse couche de quatre mois et demi et ne +laissa pas de nous donner de l'inquiétude pour elle et beaucoup de +regrets pour le petit garçon que nous perdîmes. Aussitôt qu'elle fut +rétablie, je retournai à Londres. + +L'affaire des liquidations, fixée enfin à seize millions pour les +réclamations particulières, avait fort occupé mon père. Il avait sans +cesse vu renaître les difficultés, qu'il croyait vaincues, sans +pouvoir comprendre ce qui y donnait lieu. Une triste découverte +expliqua ces retards. + +La loyauté de monsieur de Richelieu avait dû se résigner aux roueries +inhérentes aux nécessités gouvernementales. Il s'était apprivoisé +depuis mon aventure au sujet du docteur Marshall. Le _cabinet noir_ +lui apporta les preuves les plus flagrantes de la façon dont monsieur +Dudon, commissaire de la liquidation, vendait les intérêts de la +France aux étrangers, à beaux deniers comptants. + +Des lettres interceptées, écrites à Berlin, et lues à la poste de +Paris, en faisaient foi. Le duc de Richelieu chassa monsieur Dudon +honteusement; mais, ne pouvant publier la nature des révélations qui +justifiaient sa démarche, il se fit de monsieur Dudon un ennemi +insolent. Devenu, immédiatement, royaliste de la plus étroite +observance, monsieur Dudon se donna pour victime de la pureté de ses +opinions et n'a pas laissé d'être incommode par la suite. + +Dès qu'il eut été remplacé par monsieur Mounier, les affaires +marchèrent. L'intégrité de celui-ci débrouilla ce que l'autre avait +volontairement embrouillé. Les liquidations furent promptement réglées +et la conclusion fut un succès pour le gouvernement. C'est à cette +occasion que s'est formée la liaison intime du duc de Richelieu avec +monsieur Mounier. + +À mesure que les affaires d'argent s'aplanissaient, l'espoir de notre +émancipation se rapprochait et les fureurs du parti ultra +s'exaspéraient dans la même proportion. Sa niaiserie était égale à son +intolérance. + +Je me souviens qu'avant de quitter Paris j'entendais déblatérer contre +le gouvernement qui exigeait des capitalistes français 66 d'un emprunt +nouveau, tandis qu'il n'avait pu obtenir que 54 l'année précédente de +messieurs Baring et Cie; faisant crime au ministère que le crédit +public se fût, en quelques mois, élevé de 12 pour 100 sous son +administration! Il faut avoir vécu dans les temps de passion pour +croire à de pareilles sottises. + +Nous vîmes arriver successivement à Londres plusieurs envoyés de +Monsieur, les Crussol, les Fitz-James, les La Ferronnays, les de +Bruges, etc. Mon père était très bien instruit de leur mission; les +ministres anglais en étaient indignés. Le duc de Wellington signalait +d'avance la fausseté de leurs rapports. Tous venaient représenter la +France sous l'aspect le plus sinistre et le plus dangereux pour le +monde et réclamaient la prolongation de l'occupation étrangère. + +Le duc de Fitz-James força tellement la mesure que lord Castlereagh +lui dit: + +«Si ce tableau était exact, il faudrait sur-le-champ rappeler nos +troupes, former un cordon autour de la France et la laisser se dévorer +intérieurement. Heureusement, monsieur le duc, nous avons des +renseignements moins effrayants à opposer aux vôtres.» + +L'expression de ces messieurs, en parlant de mon père, était que +c'était dommage mais qu'il avait passé à l'ennemi. Quel bonheur pour +la monarchie, si elle avait été exclusivement entourée de pareils +ennemis! Monsieur de Richelieu, selon eux, avait eu de bonnes +intentions mais il était perverti. + +Quant aux autres ministres, c'étaient des gueux et des scélérats: +messieurs Decazes, Lainé, Pasquier, Molé, Corvetto; il n'y avait +rémission pour personne. À mesure que la libération de la patrie +approchait, l'anxiété du parti redoublait. Je crois que c'est à cette +époque que parut le _Conservateur_. Cette publication hebdomadaire +avait pour rédacteur principal monsieur de Chateaubriand, mais tous +les coryphées parmi les ultras y déposaient leur bilieuse éloquence. +Cet organe a fait bien du mal au trône. + +Jules de Polignac arriva le dernier en Angleterre; il était porteur de +la fameuse _note secrète_, oeuvre avouée et reconnue de Monsieur, +quoique monsieur de Vitrolles l'eût rédigée. + +Jamais action plus antipatriotique n'a été conseillée à un prince; +jamais prince héritier d'une couronne n'en a fait une plus coupable. +Les cabinets étrangers l'accueillirent avec mépris, et le roi Louis +XVIII en conçut une telle fureur contre son frère que cela lui donna +du courage pour lui ôter le commandement des gardes nationales du +royaume. + +Depuis longtemps les ministres sollicitaient du Roi de rendre au +ministère de l'intérieur l'organisation des gardes nationales et de +les remettre sous ses ordres; le Roi en reconnaissait la nécessité +mais reculait effrayé des cris qu'allait pousser Monsieur. + +Il avait été, dès 1814, nommé commandant général des gardes nationaux +de France. Il avait formé un état-major à son image. Des inspecteurs +généraux allaient chaque trimestre faire des tournées et s'occupaient +des dispositions des officiers qui tous étaient nommés par Monsieur et +à sa dévotion. La plupart étaient membres de la Congrégation. Leur +correspondance avec Jules de Polignac, premier inspecteur général, +était journalière et sa police s'exerçait avec activité et passion. + +C'était un État dans l'État, un gouvernement dans le gouvernement, une +armée dans l'armée. Ce qu'à juste titre on a nommé le _gouvernement +occulte_ était alors à son apogée. L'ordonnance qui ôtait le +commandement à Monsieur enlevait au parti une grande portion de son +pouvoir en le privant d'une force armée aussi énorme dont il pouvait +disposer et qui ne recevait d'ordres que de lui. + +Jules de Polignac en apprit la nouvelle (car cela avait été tenu fort +secret) par ma mère qui lui donna le _Moniteur_ à lire. Malgré sa +retenue habituelle, il fut assez peu maître de lui pour prononcer +quelques mots, trouvés si coupables par ma mère qu'elle lui dit +vouloir aller aussitôt les rapporter à mon père pour qu'il en donnât +avis au Roi. Averti de son imprudence, il chercha à les tourner en +plaisanterie; mais ne pouvant réussir à faire prendre le change à ma +mère, il eut recours à des supplications, qui allèrent jusqu'aux +larmes et aux génuflexions, et obtint enfin la parole qu'elle ne +répéterait pas un propos qu'il assurait n'avoir pas l'importance +qu'elle voulait y donner. + +Je n'ai jamais su précisément les mots. Seulement le nom de monsieur +de Villèle y était mêlé et j'ai eu lieu de croire que la conspiration, +dite du bord de l'eau, dont la réalité n'est révoquée en doute par +aucune des personnes instruites des affaires à cette époque, cette +conspiration, qui avait pour but de faire régner Charles X avant que +le Ciel eût disposé de Louis XVIII, n'était que le commentaire des +paroles échappées à la colère de Jules. + +Je n'entre pas dans plus de détails sur cet événement, quoique la +plupart des acteurs parmi les conspirateurs, aussi bien que parmi ceux +qu'ils devaient attaquer, fussent des personnes avec lesquelles nos +relations étaient intimes; mais j'étais absente lors de la découverte, +et le projet remontait si haut que le ministère et le Roi ne voulurent +pas aller jusqu'à la source. On se borna à l'éventer sans donner +aucune suite aux recherches. + +Le Roi en conçut un mortel chagrin et ne laissa pas ignorer à son +frère qu'il en était instruit. Je ne sais pas si monsieur le duc de +Berry était dans le secret; j'espère que non. Quant à monsieur le duc +d'Angoulême, le parti s'en cachait avec plus de soin que d'aucune +autre personne. + +Quoique la sagesse du gouvernement eût assoupi le bruit de cette +affaire, le parti ultra se trouva un peu gêné par cette découverte. Il +était en position de garder des mesures avec le pouvoir; il devint, ou +du moins chercha à paraître, plus modéré pendant quelque temps. + +Cela ne l'empêcha pas d'avoir au Congrès d'Aix-la-Chapelle des agents +occupés à déjouer auprès des étrangers les négociations du duc de +Richelieu. Elles réussirent cependant et il eut la gloire et le +bonheur de signer le traité qui délivrait son pays d'une garnison +étrangère. Sans doute c'était encore à titre onéreux, mais la France +pouvait payer les charges qu'elle acceptait; ce qu'elle ne pouvait +plus supporter, c'était l'humiliation de n'être pas maîtresse chez +elle. + +Le respect et la confiance qu'inspirait le caractère loyal de monsieur +de Richelieu entrèrent pour beaucoup dans le succès de cette +négociation qui nous combla de joie. + +Je me rappelle que, le jour où la signature du traité fut apprise à +Londres, tout le corps diplomatique et les ministres anglais +accoururent chez mon père lui faire compliment et partager notre +satisfaction. Les hommages pour le duc de Richelieu étaient dans +toutes les bouches; chacun avait un trait particulier à citer de son +honorable habileté. + + + + +CHAPITRE XVII + + Le comte Decazes veut changer de ministère. -- Intrigues contre + le duc de Richelieu. -- Il donne sa démission. -- Le général + Dessolle lui succède. -- Mariage de monsieur Decazes. -- Le comte + de Sainte-Aulaire. -- Mon père demande à se retirer. -- Il est + remplacé par le marquis de La Tour-Maubourg. -- Le Roi est + mécontent de mon père. -- Mes idées sur la carrière diplomatique. + -- Une fournée de pairs. -- Monsieur de Barthélemy. + + +On devait croire qu'après ses succès d'Aix-la-Chapelle le président du +conseil reviendrait à Paris tout-puissant. Il en fut autrement. Les +deux oppositions de droite et de gauche se coalisèrent pour amoindrir +le résultat obtenu, et le parti ministériel, sous l'influence de +monsieur Decazes, ne se donna que peu de soins pour le montrer dans +toute son importance. + +Monsieur de Richelieu était personnellement l'homme le moins propre à +exploiter un succès, mais monsieur Decazes s'y entendait fort bien. +Dans cette circonstance, il négligea de le vouloir. Des intrigues +intérieures dans le sein du ministère en furent cause. Monsieur +Decazes s'était uni à un parti semi-libéral qui, depuis, a produit ce +qu'on a appelé _les doctrinaires_. Ce parti avait longtemps crié +contre le ministère de la police et il persuada à monsieur Decazes +qu'en faisant réformer ce ministère au départ des étrangers il +semblerait n'avoir été créé que pour un moment de crise et que le Roi +ferait un acte habile dont la popularité rejaillirait sur lui. + +Monsieur Decazes goûtait cette pensée mais à condition, bien entendu, +qu'il resterait ministre et ministre influent. Il en parla à monsieur +de Richelieu qui adopta l'idée. Monsieur Lainé, ministre de +l'intérieur, professait sans cesse de son désintéressement, de son +abnégation de toute ambition et de son ennui des affaires. + +Monsieur de Richelieu, qui avait, à cette époque, parfaite confiance +en lui et en ses paroles, alla avec la candeur de son caractère lui +demander de céder son portefeuille à Decazes qui en avait envie. +Monsieur Lainé se mit en fureur contre une telle proposition, et le +duc de Richelieu, avec la gaucherie habituelle de sa loyale franchise, +s'en alla rapporter à monsieur Decazes qu'il ne fallait plus penser à +son projet parce que monsieur Lainé ne voulait pas y consentir. Il +reconnaissait bien du reste la convenance de renoncer à avoir un +ministère spécial de la police; il avouait tous les inconvénients que +monsieur Decazes signalait à le maintenir, mais il faudrait aviser à +un autre moyen de le supprimer. + +Après avoir donné ces étranges satisfactions à messieurs Decazes et +Lainé, il partit pour Aix-la-Chapelle en complète sécurité des bonnes +dispositions de ses collègues envers lui. Il put en voir la vanité au +retour. + +Je ne sais pas au juste les intrigues qu'on fit jouer ni les dégoûts +dont on l'entoura, mais, à la fin de l'année, il dut donner sa +démission ainsi que messieurs Pasquier, Molé, Lainé et Corvetto. Le +général Dessolle devint le chef ostensible du nouveau cabinet dont +monsieur Decazes était le directeur véritable. + +Je n'ai jamais pu comprendre que monsieur Decazes n'ait pas senti que +le beau manteau de cristal pur, dont la présidence de monsieur de +Richelieu couvrait son favoritisme, était nécessaire à la durée de son +crédit. Il ne pouvait soutenir le poids des haines dirigées contre +lui que sous cette noble et transparente égide. + +Monsieur de Richelieu ne lui enviait en aucune façon sa faveur et lui +en laissait toute la puissance, toute l'importance, tous les profits +et aussi tous les ennuis; car ce n'était pas tout à fait un bénéfice +sans charge de devoir amuser un vieux monarque valétudinaire tourmenté +dans son intérieur. + +Monsieur Decazes avait épousé depuis quelques mois mademoiselle de +Sainte-Aulaire, fille de qualité riche et ayant par sa mère, +mademoiselle de Soyecourt, des alliances presque royales. Ces +relations flattaient monsieur Decazes et plaisaient au Roi. Aussi ce +mariage lui avait été assez agréable pour qu'il s'en mêlât +personnellement, et cette circonstance avait été une occasion de +rapprochement avec une nuance d'opposition hostile à laquelle +appartenait monsieur de Sainte-Aulaire. Je professe pour celui-ci une +amitié qui dure tantôt depuis trente ans. Toutefois je dois avouer +que, dans les premiers moments de la Restauration, il s'était conduit, +au moins, avec maladresse. + +Il avait successivement renié Napoléon dont il était chambellan en +1814, et Louis XVIII en 1815, dans les deux villes de Bar-le-Duc et de +Toulouse dont il se trouvait préfet à ces deux époques, d'une manière +ostensible et injurieuse qui ne convenait pas mieux à sa position qu'à +son caractère et à son esprit, un des plus doux et des plus agréables +que je connaisse. Mais il y a des circonstances si écrasantes qu'elles +trouvent bien peu d'hommes à leur niveau, surtout parmi les gens +d'esprit. Les bêtes s'en tirent mieux parce qu'elles ne les +comprennent pas. + +Sa conduite pendant les Cent-Jours avait jeté monsieur de +Sainte-Aulaire dans les rangs de la gauche. Le mariage de monsieur +Decazes avec mademoiselle de Sainte-Aulaire, au lieu de rapprocher le +ministre du parti aristocratique auquel elle appartenait par sa +naissance, l'avait mis dans la société de l'opposition et lui donnait, +fort à tort, une nuance de couleur révolutionnaire que les ultras +enluminaient de leur palette la mieux chargée. + +Je n'oserais pas assurer que leurs cris, sans cesse répétés, n'eussent +exercé, à notre insu, quelque influence même sur nous à Londres. + +La nouvelle de la retraite de monsieur de Richelieu, à laquelle il ne +s'attendait nullement, fut un coup très sensible à mon père. J'ai déjà +dit que les affaires importantes de l'ambassade se traitaient entre +eux, sans passer par les bureaux, dans des lettres confidentielles et +autographes. Mon père n'avait aucun rapport personnel avec monsieur +Dessolle et ne pouvait continuer avec lui une pareille correspondance. + +Il reçut du nouveau ministre une espèce de circulaire fort polie dans +laquelle, après force compliments, on l'avertissait que la politique +du cabinet était changée. + +Mon père avait déjà bien bonne envie de suivre son chef; cette lettre +le décida. Il répondit que sa tâche était accomplie. Ainsi que le duc +de Richelieu, il avait cru devoir rester à son poste jusqu'à la +retraite complète des étrangers, les négociations entamées devant, +autant que possible, être conduites par les mêmes mains, mais qu'une +nouvelle ère semblant commencer dans un autre esprit, il profitait de +l'occasion pour demander un repos que son âge réclamait. + +Nous fûmes charmées, ma mère et moi, de cette décision. La vie +diplomatique m'était odieuse, et ma mère ne pouvait supporter la +séparation de mon frère. D'ailleurs, nous nous apercevions que le +travail auquel il s'était consciencieusement astreint fatiguait trop +mon père. Sa bonne judiciaire conservait toute sa force primitive, +mais déjà nous remarquions que sa mémoire faiblissait. + +Lorsqu'un homme a été depuis l'âge de trente ans jusqu'à soixante hors +des affaires et qu'il y rentre, ou il les fait très mal, ou bien elles +l'écrasent. C'est ce qui arrivait à mon père. + +Monsieur Dessolle lui répondit en l'engageant à revenir sur sa +décision, mais il y persista. Ce n'était pas, disait-il, avec +l'intention de refuser son assentiment au gouvernement du Roi, mais +dans la pensée qu'un ambassadeur nouvellement nommé serait mieux placé +vis-à-vis du cabinet anglais qu'un homme qui semblerait appelé à se +contredire lui-même. + +Une négociation, par exemple, était ouverte pour obtenir du roi des +Pays-Bas d'expulser de Belgique le nid de conspirateurs d'où émanaient +les brochures et les agitateurs qui troublaient le royaume. Monsieur +Decazes mettait la plus grande importance à son succès et en parlait +quotidiennement au duc de Richelieu qui, pressé par lui, réclamait les +bons offices du cabinet anglais. Un des premiers soins du ministère +Dessolle fut d'adresser des remerciements au roi de Hollande pour la +noble hospitalité qu'il exerçait envers des réfugiés qu'on espérait +voir bientôt rapporter leurs lumières et leurs talents dans la patrie. +La copie de cette pièce fut produite à mon père par lord Castlereagh, +en réponse à une note qu'il avait passée d'après les anciens +documents. Cela était peut-être sage, mais il fallait un nouveau +négociateur pour une nouvelle politique. + +Il y eut encore une réponse de monsieur Dessolle qui semblait disposé, +plus qu'il ne se l'était d'abord proposé, à suivre les traces de son +prédécesseur; mais mon père avait annoncé ses projets de retraite à +Londres, et, malgré toutes les obligeantes sollicitations du Régent +et de ses ministres, il resta inflexible. + +Le marquis de La Tour-Maubourg fut nommé pour le remplacer. Avec la +franchise de son caractère, mon père s'occupa tout de suite activement +de lui préparer les voies, de façon à rendre la position du nouvel +ambassadeur la meilleure possible, dans les affaires et dans la +société. + +Monsieur de La Tour-Maubourg, qui est aussi éminemment loyal, +ressentit vivement ces procédés et en a toujours conservé une sincère +reconnaissance. Mon père y ajouta un autre service, car, de retour à +Paris et n'y ayant plus d'intérêt personnel, il démontra clairement +que l'ambassade de Londres n'était pas suffisamment payée et fit +augmenter de soixante mille francs le traitement de son successeur. + +Si monsieur de La Tour-Maubourg était touché des procédés de mon père, +monsieur Dessolle, en revanche, était piqué de son retour, et monsieur +Decazes en était assez blessé pour avoir irrité le roi Louis XVIII +contre lui. + +Le favori n'avait pas tout à fait tort. La retraite d'un homme aussi +considéré que mon père et qui avait jusque-là marché dans les mêmes +voies pouvait s'interpréter comme une rupture, et, malgré l'extrême +modération des paroles de mon père et de sa famille, les ennemis de +monsieur Decazes ne manquèrent pas de s'emparer de ce prétexte pour en +profiter contre lui. + +Quelques semaines s'étaient écoulées dans les pourparlers entre mon +père et le ministre. Quoique sa démission eût suivi immédiatement +celle de monsieur de Richelieu, elle ne fut acceptée qu'à la fin de +janvier 1819. Je partis aussitôt pour Paris afin d'y préparer les +logements. + +Je trouvai le Roi fort exaspéré et disant que, jusqu'à cette heure, il +avait cru que les ambassadeurs accrédités par lui le représentaient, +mais que le marquis d'Osmond aimait mieux ne représenter que monsieur +de Richelieu. On voit que le père de la Charte n'avait pas encore tout +à fait dépouillé le petit-fils de Louis XIV et tenait le langage de +Versailles. Il aurait probablement mieux apprécié la conduite de mon +père si elle avait été agréable au favori. + +Celui-ci, au reste, m'accueillit avec une bienveillance que j'ai eu +lieu de croire peu sincère. Non seulement mon père, qu'on avait comblé +d'éloges pendant tout le cours de son ambassade, ne reçut aucune +marque de satisfaction, mais il eut même beaucoup de peine à obtenir +la pension de retraite à laquelle il avait un droit acquis et +indisputable, sous prétexte que les fonds étaient absorbés. Au reste, +il ne fut pas seul à souffrir le _ben servire e non gradire_: les +ministres sortants, et surtout monsieur de Richelieu, firent une riche +moisson d'ingratitude, à la Cour, aux Chambres et jusque dans le +public. + +Monsieur et Madame me traitèrent avec plus de bonté que de coutume +lorsque j'allai faire ma cour à mon arrivée de Londres. Monsieur le +duc de Berry voulut me faire convenir que mon père quittait la partie +parce qu'enfin il la voyait entre les mains des Jacobins. Je m'y +refusai absolument, me retranchant sur son âge qui réclamait le repos, +sur la convenance de quitter les affaires lorsque l'oeuvre de la +libération du territoire était accomplie, et sur la santé de ma mère. +Le prince insista vainement et m'en témoigna un peu d'humeur, mais +pourtant avec son amitié accoutumée. + +Quant aux autres, lorsqu'ils virent qu'aucune de nos allures n'était +celles de l'opposition et que, dans la Chambre des pairs, mon père +votait avec le ministère, ils renoncèrent à leurs gracieusetés et +rentrèrent dans leur froideur habituelle. + +Ma mère était tombée dangereusement malade à Douvres et nous donna de +vives inquiétudes. Elle put enfin passer la mer et nous nous trouvâmes +réunis à Paris à notre très grande joie. + +Mon père ne tarda pas à éprouver un peu de l'ennui qui atteint +toujours les hommes à leur sortie de l'activité des affaires. Son bon +esprit et son admirable caractère en triomphèrent promptement. Il n'y +a pas de situation plus propre à faire naître ce genre de regret que +celle d'un ambassadeur rentrant dans la vie privée. Toutes ses +relations sont rompues; il est étranger aux personnes influentes de +son pays; il n'est plus au courant de ces petits détails qui occupent +les hommes au pouvoir, car, après tout, le commérage règne parmi eux +comme parmi nous; il s'est accoutumé à attacher du prix aux +distinctions de société, et elles lui manquent toutes à la fois. + +Il n'y a pas de métier plus maussade à mon sens, où l'on joue plus +complètement le rôle de l'âne chargé de reliques et où les honneurs +qu'on reçoit soient plus indépendants de toute estime, de toute +valeur, de toute considération personnelle. + +Je sais qu'il est convenu de regarder cette carrière comme la plus +agréable, surtout lorsqu'on arrive au rang d'ambassadeur. Je ne l'ai +connue que dans cette phase et je la proclame détestable. Lorsqu'on a +veillé la nuit pour rendre compte des travaux du jour et qu'on a +réussi dans une négociation difficile, épineuse, souvent entravée par +des instructions maladroites tout l'honneur en revient au ministre +qui, dans la phrase entortillée de quelque dépêche, vous a laissé +deviner ses intentions, précisément assez pour pouvoir vous désavouer +si vous échouez. En revanche, si l'affaire manque et s'ébruite, on +hausse les épaules et vous êtes proclamé maladroit d'autant plus +facilement que, le secret étant la première loi du métier, vous ne +pouvez rien apporter pour votre justification. + +J'ai vu la carrière diplomatique sous son plus bel aspect, puisque mon +père, occupant la première ambassade, y a joui de la confiance entière +de son cabinet et d'une grande faveur près de celui de Londres, et +pourtant je la proclame, je le répète, une des moins agréables à +suivre. + +Je comprends qu'un homme politique, dans les convenances duquel une +absence peut se trouver entrer momentanément, aille passer quelques +mois avec un caractère diplomatique dans une Cour étrangère. + +Rien n'est plus mauvais pour les affaires du pays que de pareils +ambassadeurs qui s'occupent de toute autre chose; mais j'admets +l'agrément de cette espèce d'exil. Il ne faut pas toutefois s'y +résigner trop longtemps, car aucun genre d'absence n'enlève plus +promptement et plus complètement la clientèle. + +Nous avons vu monsieur de Serre, le premier orateur de la Chambre, ne +pouvoir être renommé député après avoir été deux ans ambassadeur à +Naples et en mourir de chagrin. Certainement, s'il avait passé ces +deux années à la campagne chez lui, dans une retraite absolue, son +élection n'aurait pas été contestée et sa carrière d'homme politique +serait restée bien plus entière. + +Je parle ici pour les hommes à ambition politique, car ceux qui ne +veulent que des places et des appointements ont évidemment avantage à +préférer l'ambassade à la retraite; mais aussi, s'ils prolongent leur +absence, ils reviennent, au bout de leur carrière, achever dans leur +patrie une vie dépourvue de tout intérêt, étrangers à leur famille, +isolés de tout intimité et ne s'étant formé aucune des habitudes qui, +dans l'âge mûr, suppléent aux goûts de la jeunesse. + +Plus le pays auquel on appartient présente de sociabilité, plus ces +inconvénients sont réels. Cela est surtout sensible pour les français +qui vivent en coteries formées par les sympathies encore plus que par +les rapports de rang ou les alliances de famille. Rien n'est plus +solide que ces liens et rien n'est plus fragile. Ils sont de verre. +Ils peuvent durer éternellement, un rien peut les briser. Ils ne +résistent guère à une absence prolongée. On s'aime toujours beaucoup, +mais on ne s'entend plus. On croit qu'on aura grande joie à se revoir, +et la réunion amène le refroidissement, car on ne parle plus la même +langue, on ne s'intéresse plus aux mêmes choses. En un mot, on ne se +devine plus. Le lien est brisé. Les français ont si bien l'instinct de +ce mouvement de la société que nous voyons nos diplomates empressés de +venir fréquemment s'y retremper; et, de tous les européens, ce sont +ceux qui résident le moins constamment dans les Cours où ils sont +accrédités. + +Ces réflexions, je les faisais alors aussi bien qu'à présent, et j'eus +pleine satisfaction à me retrouver _Gros-Jean comme devant_. + +Notre _parti pris_ de n'être point hostiles au nouveau ministère reçut +un échec par la décision de monsieur Decazes de nommer une fournée de +soixante pairs (6 mars 1819). Ce n'est pas après avoir retrempé mon +éducation britannique, pendant trois années, dans les brouillards de +Londres que je pouvais envisager de sang-froid une pareille mesure. + +Mon père exigeait mon silence, mais il partageait la pensée que +c'était un coup mortel à la pairie. Il a porté ses fruits, car il ne +serait pas bien difficile de rattacher la destruction de l'hérédité à +la création de ces énormes fournées dont Decazes a donné le premier +exemple. La liste de 1815, quoique très nombreuse, porte un caractère +tout à fait différent. Il s'agissait de fonder l'institution et non +pas de forcer une majorité. + +Les nominations de 1819 eurent lieu à l'occasion d'une proposition +faite par monsieur de Barthélemy pour la révision de la loi +d'élection, loi dont M. Decazes lui-même demanda le rappel peu de mois +après. Je ne me suis jamais expliqué comment on était parvenu à +obtenir de monsieur de Barthélemy d'attacher le grelot. + +Lorsqu'il s'aperçut, à la fin, de tout le bruit qu'il faisait, il +pensa en tomber à la renverse. La même chose lui était arrivée +lorsque, presque à son insu, il s'était trouvé directeur de la +République. La chute avait été plus rude à cette occasion puisqu'elle +l'avait envoyé sur les plages insalubres de la Guyane. + +Je l'ai beaucoup connu et je n'ai jamais compris ces deux +circonstances de sa vie. C'était le plus honnête homme du monde, le +plus probe. Il avait de l'esprit et des connaissances, une +conversation facile et quelquefois piquante; mais il était timide, +méticuleux, circonspect. Il avait toujours l'inquiétude de déplaire et +surtout le besoin de se mettre à la remorque et de se cacher derrière +les autres. Jamais homme n'a été moins propre à jouer un rôle +ostensible et n'a eu moins d'ambition. Loin de tirer importance +d'avoir été _un cinquième de roi_, il était importuné qu'on s'en +souvînt. + +Lorsque ce qu'on appela la _proposition Barthélemy_ fit une si +terrible explosion dans la Chambre et dans le public, il en fut +consterné. Je l'ai vu épouvanté de faire tout ce vacarme au point d'en +tomber sérieusement malade. Au reste, ce sont de ces événements dont +on s'occupe fort pour un moment et qui laissent moins de trace dans le +souvenir qu'ils n'en méritent peut-être, car souvent ils ont porté le +germe d'une catastrophe que d'autres événements, également oubliés, +ont mûrie jusqu'à ce qu'une dernière circonstance la fasse éclore tout +à coup. + +Nous eûmes un remaniement du ministère avant la fin de l'année. +Monsieur Pasquier devint ministre des affaires étrangères. C'était +rentrer dans les errements du cabinet Richelieu, et mon père en fut +d'autant moins disposé à s'enrôler sous les drapeaux ultras. Monsieur +Roy arriva aux finances et monsieur de La Tour-Maubourg eut le +portefeuille de la guerre. Il déploya dans cette nouvelle position la +même honnêteté, la même probité, la même incapacité qu'il avait +portées à Londres. + +Mes fréquents voyages en Angleterre m'avaient empêchée d'aller en +Savoie. Je profitai de l'été de 1819 pour faire une visite à monsieur +de Boigne et prendre les eaux d'Aix. + +Au commencement de l'hiver, je vins m'établir avec mes parents dans +une maison que j'avais louée dans la rue de Bourbon. C'est là où j'ai +passé les dix années qui ont préparé et amené la chute de cette +Restauration que j'avais appelée de voeux si ardents et vu commencer +avec des espérances si riantes. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + +CINQUIÈME PARTIE + +1815 + + +CHAPITRE I + + Séjour en Piémont. -- Restauration de 1815. -- Passage à + Lyon. -- Marion. -- Arrivée à Turin. -- Dispositions du Roi. + -- Son gouvernement. -- Le cabinet d'ornithologie. -- Le + comte de Roburent. -- Les _Biglietto regio_. -- La société. + -- Le lustre. -- Les loges. -- Le théâtre. -- L'Opéra. -- + Détail de moeurs. -- Le marquis del Borgo. 1 + + +CHAPITRE II + + Les visites à Turin. -- Le comte et la comtesse de Balbe. -- + Monsieur Dauzère. -- Le prince de Carignan. -- Le corps + diplomatique. -- Le général Bubna. -- Ennui de Turin. -- + Aspect de la ville. -- Appartements qu'on y trouve. -- + Réunion de Gênes au Piémont. -- Dîner donné par le comte de + Valese. -- Jules de Polignac. 17 + + +CHAPITRE III + + Révélation des projets bonapartistes. -- Voyage à Gênes. -- + Expérience des fusées à la congrève. -- La princesse + Grassalcowics. -- L'empereur Napoléon quitte l'île d'Elbe. + -- Il débarque en France. -- Officier envoyé par le général + Marchand. -- Déclaration du 13 mars. -- Mon frère la porte à + monsieur le duc d'Angoulême. -- La duchesse de Lucques. 30 + + +CHAPITRE IV + + La princesse de Galles. -- Fête donnée au roi Murat. -- + Audience de la princesse. -- Notre situation est pénible. -- + Message de monsieur le duc d'Angoulême. -- Inquiétudes pour + mon frère. -- Marche de Murat. -- Il est battu à + Occhiobello. -- L'abbé de Janson. -- Henri de Chastellux. 42 + + +CHAPITRE V + + Retour à Turin. -- Monsieur de La Bédoyère. -- Marche de + Cannes. -- L'empereur Napoléon. -- Exposition du + Saint-Suaire. -- Retour de Jules de Polignac. -- Il est fait + prisonnier à Montmélian. -- Prise d'un régiment à + Aiguebelle. -- Conduite du général Bubna. -- Haine des + piémontais contre les autrichiens. -- Espérances du roi de + Sardaigne. 52 + + +CHAPITRE VI + + Réponse de mon père au premier chambellan du duc de Modène. + -- Conduite du maréchal Suchet à Lyon. -- Conduite du + maréchal Brune à Toulon. -- Catastrophe d'Avignon. -- + Expulsion des français résidant en Piémont. -- Je quitte + Turin. -- État de la Savoie. -- Passage de Monsieur à + Chambéry. -- Fête de la Saint-Louis à Lyon. -- Pénible aveu. + -- Gendarmes récompensés par l'Empereur. -- Les soldats de + l'armée de la Loire. -- Leur belle attitude. 64 + + +CHAPITRE VII + + Madame de La Bédoyère. -- Son courage. -- Son désespoir. -- + Sa résignation. -- La comtesse de Krüdener. -- Elle me fait + une singulière réception. -- Récit de son arrivée à + Heidelberg. -- Son influence sur l'empereur Alexandre. -- + Elle l'exerce en faveur de monsieur de La Bédoyère. -- + Saillie de monsieur de Sabran. -- Pacte de la + Sainte-Alliance. -- Soumission de Benjamin Constant à madame + de Krüdener. -- Son amour pour madame Récamier. -- Sa + conduite au 20 mars. -- Sa lettre au roi Louis XVIII. 76 + + +CHAPITRE VIII + + Exigences des étrangers en 1815. -- Dispositions de + l'empereur Alexandre au commencement de la campagne. -- + Jolie réponse du général Pozzo à Bernadotte. -- Conduite du + duc de Wellington et du général Pozzo. -- Étonnement de + l'empereur Alexandre. -- Séjour du Roi et des princes en + Belgique. -- Énergie d'un soldat. -- Obligeance du prince de + Talleyrand. -- Le duc de Wellington dépouille le musée. -- + Le salon de la duchesse de Duras. -- Mort d'Hombert de La + Tour du Pin. -- Chambre dite introuvable. -- Démission de + monsieur de Talleyrand. -- Mon père est nommé ambassadeur à + Londres. -- Le duc de Richelieu. -- Révélation du docteur + Marshall. -- Visite au duc de Richelieu. -- Désobligeante + réception. -- Son excuse. 89 + + +CHAPITRE IX + + Nobles adieux de l'empereur Alexandre au duc de Richelieu. + -- Sentiments patriotiques du duc. -- Ridicules de monsieur + de Vaublanc. -- Arrivée de mon père à Paris. -- Procès du + maréchal Ney. -- Son exécution. -- Exaltation du parti + royaliste. -- Procès de monsieur de La Valette. -- Madame la + duchesse d'Angoulême s'engage à demander sa grâce. -- On + l'en détourne. -- Démarches faites par le duc de Raguse. -- + Il fait entrer madame de La Valette dans le palais. -- Sa + disgrâce. -- Fureur du parti royaliste à l'évasion de + monsieur de La Valette. 108 + + +CHAPITRE X + + Fêtes données par le duc de Wellington. -- Monsieur le duc + d'Angoulême. -- Refus d'une grande-duchesse pour monsieur le + duc de Berry. -- On se décide pour une princesse de Naples. + -- Traitement d'une ambassadrice d'Angleterre. -- Faveur de + monsieur Decazes. -- Monsieur de Polignac refuse de prêter + serment comme pair. -- Mot de monsieur de Fontanes. -- + Séjour de la famille d'Orléans en Angleterre. -- Demande de + madame la duchesse d'Orléans douairière au marquis de + Rivière. 119 + + + + +SIXIÈME PARTIE + +L'ANGLETERRE ET LA FRANCE (1816 à 1820) + + +CHAPITRE I + + Retour en Angleterre. -- Aspect de la campagne. -- Londres. + -- Concert à la Cour. -- Ma présentation. -- La reine + Charlotte. -- Égards du prince régent pour elle. -- La + duchesse d'York. -- La princesse Charlotte de Galles. -- + Miss Mercer. -- Intrigue déjouée par le prince Léopold de + Saxe-Cobourg. -- La marquise d'Hertford. -- Habitudes du + prince régent. -- Dîners à Carlton House. 133 + + +CHAPITRE II + + Le corps diplomatique. -- La comtesse de Lieven. -- La + princesse Paul Esterhazy. -- Vie des femmes anglaises. -- + Leur enfance. -- Leur jeunesse. -- Leur âge mûr. -- Leur + vieillesse. -- Leur mort. -- Sort des veuves. 146 + + +CHAPITRE III + + Indépendance du caractère des anglais. -- Dîner chez la + comtesse Dunmore. -- Jugement porté sur lady George + Beresford. -- Salon des grandes dames. -- Comment on + comprend la société en Angleterre et en France. -- Bal donné + chez le marquis d'Anglesey. -- Lady Caroline Lamb. -- + Mariage de monsieur le duc de Berry. -- Réponse du prince de + Poix. 155 + + +CHAPITRE IV + + La famille d'Orléans à Twickenham. -- Espionnage exercé + contre elle. -- Division entre le roi Louis XVIII et + monsieur le duc d'Orléans à Lille en 1815. -- Intérieur de + Twickenham. -- Mots de la princesse Marie. -- La comtesse de + Vérac. -- Naissance d'une princesse d'Orléans. -- La + comtesse Mélanie de Montjoie. -- Le baron de Montmorency. -- + Le comte Camille de Sainte-Aldegonde. -- Le baron Athalin. + -- Monsieur le duc de Bourbon. -- La princesse Louise de + Condé. 164 + + +CHAPITRE V + + Lord Castlereagh. -- Lady Castlereagh. -- Cray Farm. -- + Dévouement de lady Castlereagh pour son mari. -- Accident et + prudence. -- Soupers de lady Castlereagh. -- Partie de + campagne chez lady Liverpool. -- Ma toilette à la Cour de la + Reine. -- Beauté de cette assemblée. -- Baptême de la petite + princesse d'Orléans. -- La princesse de Talleyrand. -- Elle + consent à se séparer du prince de Talleyrand. -- La comtesse + de Périgord. -- La duchesse de Courlande. -- La princesse + Tyszkiewicz. -- Mariage de Jules de Polignac. 172 + + +CHAPITRE VI + + Ordonnance qui casse la Chambre. -- Réflexion de la + vicomtesse de Vaudreuil à ce sujet. -- Négociation avec les + ministres anglais. -- Opposition du duc de Wellington. -- + Embarras pour fonder le crédit. -- Mon retour à Paris. -- + Exaltation des partis. -- Brochure de monsieur Guizot. -- + Regrets d'une femme du parti ultra-royaliste. -- Monsieur + Lainé qualifié de bonnet rouge. -- Griefs des royalistes. -- + Licenciement des corps de la maison du Roi. -- Le colonel + Pothier et monsieur de Girardin. -- Les quasi-royalistes. -- + Soirée chez madame de Duras. -- La coterie dite _le + château_. -- Monsieur de Chateaubriand veut quitter la + France. -- Il vend le Val du Loup au vicomte de Montmorency. + -- Propos tenu par le prince de Poix à monsieur Decazes. 185 + + +CHAPITRE VII + + Négociations pour un emprunt. -- Ouvrard va en Angleterre. + -- Il amène monsieur Baring chez mon père. -- Conférence + avec lord Castlereagh. -- Arrivée de messieurs Baring et + Labouchère à Paris. -- Espérances trompées. -- Dîner chez la + maréchale Moreau. -- Brochure de Salvandy. -- Influence du + général Pozzo sur le duc de Wellington. -- Soirée chez la + duchesse d'Escars. -- Monsieur Rubichon. -- L'emprunt étant + conclu, l'opposition s'en plaint. 198 + + +CHAPITRE VIII + + Madame la duchesse de Berry. -- La duchesse de Reggio. -- Le + mariage de mon frère avec mademoiselle Destillières est + convenu. -- Scène aux Tuileries. -- Le Roi en est malade. -- + Le _Manuscrit de Sainte-Hélène_. -- Lectures chez mesdames + de Duras et d'Escars. -- Succès de cette publication + apocryphe. 208 + + +CHAPITRE IX + + Monsieur de Villèle. -- Intrigue de Cour pour ramener + monsieur de Blacas. -- La duchesse de Narbonne. -- Martin et + la soeur Récolette. -- Arrivée de monsieur de Blacas. -- + Déjeuner aux Tuileries. -- La petite chienne de Madame. -- + Sagesse de monsieur le duc d'Angoulême. -- Agitation des + courtisans. -- Trouble de monsieur Molé. -- Bonne contenance + de monsieur Decazes. -- Délais multipliés de monsieur de + Blacas. -- Il est congédié par le Roi. 218 + + +CHAPITRE X + + Faveur de monsieur Decazes. -- Son genre de flatterie. -- + Affaires de Lyon. -- Le duc de Raguse apaise les esprits. -- + Discours de monsieur Laffitte. -- Monsieur le duc d'Orléans + revient à Paris. -- Histoire inventée sur ma mère. -- Ma + colère. -- Arrivée de toute la famille d'Orléans. -- + Déjeuner au Palais-Royal. -- Calomnies absurdes. 229 + + +CHAPITRE XI + + Tom Pelham. -- Inauguration du pont de Waterloo. -- Dîner à + Claremont. -- Maussaderie de la princesse Charlotte. -- Son + obligeance. -- Un nouveau caprice. -- Conversation avec + elle. -- Mort de cette princesse. -- Affliction générale. -- + Caractère de la princesse Charlotte. -- Ses goûts, ses + habitudes. -- Suicide de l'accoucheur. -- Singulier conseil + de lord Liverpool. -- Maxime de lord Sidmouth. 236 + + +CHAPITRE XII + + Le roi de Prusse veut épouser Georgine Dillon. -- Rupture de + ce mariage. -- Désobligeance du roi Louis XVIII pour les + Orléans. -- Il la témoigne en diverses occasions. -- + Irritation qui en résulte. -- Le comte de La Ferronays. -- + Son attachement pour monsieur le duc de Berry. -- Madame de + Montsoreau et la layette. -- Scène entre monsieur le duc de + Berry et monsieur de La Ferronnays. -- Irritation de la + famille royale. -- Madame de Gontaut nommée gouvernante. -- + Conseils du prince Castelcicala. -- Madame de Noailles. 249 + + +CHAPITRE XIII + + Je refuse d'aller chez une devineresse. -- Aventure du + chevalier de Mastyns. -- Élections de 1817. -- Le parti + royaliste sous l'influence de monsieur de Villèle. -- Le duc + de Broglie et Benjamin Constant. -- Monsieur de + Chateaubriand appelle l'opposition de gauche _les libéraux_. + -- Mariage de mon frère. -- Visite à Brighton. -- Soigneuse + hospitalité du prince régent. -- Usages du pavillon royal. + -- Récit d'une visite du Régent au roi George III. -- + Déjeuner sur l'escalier. -- Le grand-duc Nicolas à Brighton. 259 + + +CHAPITRE XIV + + Je fais naufrage sur la côte entre Boulogne et Calais. -- + Effet de cet accident. -- Excellent propos de Monsieur. -- + Singulière conversation de Monsieur avec Édouard Dillon. -- + La loi de recrutement. -- Les pairs ayant des charges chez + le Roi votent contre le ministère. -- Réponse de monsieur + Canning à ce sujet. -- Le Pape et monsieur de Marcellus. 272 + + +CHAPITRE XV + + Coup de pistolet tiré au duc de Wellington. -- On trouve + l'assassin. -- Inquiétude de Monsieur sur la retraite des + étrangers. -- Agitation dans les esprits. -- Ténèbres à la + chapelle des Tuileries. -- Le duc de Rohan à Saint-Sulpice. + -- Ses ridicules. -- Le duc de Rohan se fait prêtre. -- Une + aventure à Naples. -- Faveur du prince de Talleyrand. -- Bal + chez le duc de Wellington. -- Testament de la reine + Marie-Antoinette. -- Mort de la petite princesse d'Orléans, + née à Twickenham. -- Mort de monsieur le prince de Condé. -- + Son oraison funèbre. 281 + + +CHAPITRE XVI + + Mort de madame de Staël. -- Effet de son ouvrage sur la + Révolution. -- Je retourne à Londres. -- Agents du parti + ultra. -- Présentation de la note secrète. -- Le Roi ôte le + commandement des gardes nationales à Monsieur. -- Fureur de + Jules de Polignac. -- Conspiration du bord de l'eau. -- + Congrès d'Aix-la-Chapelle. -- Le duc de Richelieu obtient la + libération du territoire. 293 + + +CHAPITRE XVII + + Le comte Decazes veut changer de ministère. -- Intrigues + contre le duc de Richelieu. -- Il donne sa démission. -- Le + général Dessolle lui succède. -- Mariage de monsieur + Decazes. -- Le comte de Sainte-Aulaire. -- Mon père demande + à se retirer. -- Il est remplacé par le marquis de La + Tour-Maubourg. -- Le Roi est mécontent de mon père. -- Mes + idées sur la carrière diplomatique. -- Une fournée de pairs. + -- Monsieur de Barthélemy. 302 + + +CHARTRES.--IMPRIMERIE DURAND, RUE FULBERT. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Récits d'une tante (Vol. 2 de 4), by +Louise-Eléonore-Charlotte-Adélaide d'Osmond, comtesse de Boigne + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RÉCITS D'UNE TANTE (VOL. 2 DE 4) *** + +***** This file should be named 32348-8.txt or 32348-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/3/2/3/4/32348/ + +Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) and Internet Archive. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/32348-8.zip b/32348-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..3ea417c --- /dev/null +++ b/32348-8.zip diff --git a/32348-h.zip b/32348-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f8eaf1c --- /dev/null +++ b/32348-h.zip diff --git a/32348-h/32348-h.htm b/32348-h/32348-h.htm new file mode 100644 index 0000000..c73f06f --- /dev/null +++ b/32348-h/32348-h.htm @@ -0,0 +1,10633 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html lang="fr"> + +<head> +<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=iso-8859-1"> +<title>The Project Gutenberg e-Book of Mémoires de la Comtesse de Boigne, Vol. 2.</title> + + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {font-size: 1em; text-align: justify; margin-left: 5%; margin-right: 5%;} + +h1 {font-size: 110%; text-align: center; margin-top: 2em; margin-bottom: 2em; line-height: 1.5em;} +h2 {font-size: 105%; text-align: center; margin-top: 4em; margin-bottom: 2em; line-height: 1.5em;} +h3 {font-size: 105%; text-align: center; margin-top: 4em; margin-bottom: 1em; line-height: 1.5em;} + +a:focus, a:active { outline:#ffee66 solid 2px; background-color:#ffee66;} +a:focus img, a:active img {outline: #ffee66 solid 2px; } + +sup {line-height: 0em;} + +p {text-indent: 1em;} + +.p2 {margin-top: 2em; margin-bottom: 1em;} +.p4 {margin-top: 4em; margin-bottom: 1em;} + +.pagenum {visibility: hidden; + position: absolute; right:0; text-align: right; + font-size: 10px; + font-weight: normal; font-variant: normal; + font-style: normal; letter-spacing: normal; + color: #C0C0C0; background-color: inherit;} + +.smcap {font-variant: small-caps; font-size: 95%;} +.smaller {font-size: smaller;} +.small {font-size: 70%;} +.center {text-align: center; text-indent: 0em;} +.noindent {text-indent: 0em;} +.toc {margin-left: 10%; margin-right: 15%;} +.toc p {text-indent: 0em;} +.resume {margin-left: 10%; margin-right: 10%; text-indent: 0em;} +.poem {text-indent: 0em; font-size: 95%; margin-left: 10%;} +.thin {margin-left: 15%; margin-right: 15%;} + +.figcenter {margin: auto; text-align: center;} +.ralign {position: absolute; right: 10%; top: auto;} + +--> +</style> + +</head> + +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Récits d'une tante (Vol. 2 de 4), by +Louise-Eléonore-Charlotte-Adélaide d'Osmond, comtesse de Boigne + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. 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Isabey<br> +(Collection de Mademoiselle Osmonde d'Osmond).</p> +</div> + +<h1>RÉCITS D'UNE TANTE</h1> + +<p class="center">MÉMOIRES<br> +<span class="smaller">DE LA</span><br> + COMTESSE DE BOIGNE<br> +<span class="smaller">NÉE D'OSMOND</span></p> + +<p class="center smaller">PUBLIÉS INTÉGRALEMENT D'APRÈS LE MANUSCRIT ORIGINAL</p> + + +<p class="center p2">II</p> + +<p class="center"><i>1815.—L'Angleterre et la France de 1816 à 1820.</i></p> + +<p class="p4 center small"><i>PARIS</i><br> + ÉMILE-PAUL FRÈRES, ÉDITEURS<br> + 100, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONORÉ<br> + 1921</p> + + + +<h2><span class="pagenum"><a id="page001" name="page001"></a>(p. 001)</span> CINQUIÈME PARTIE<br> +1815</h2> + +<h3>CHAPITRE I</h3> + +<p class="resume">Séjour en Piémont. — Restauration de 1815. — Passage à + Lyon. — Marion. — Arrivée à Turin. — Dispositions du Roi. — Son + gouvernement. — Le cabinet d'ornithologie. — Le comte de + Roburent. — Les <i>Biglietto regio</i>. — La société. — Le lustre. — Les + loges. — Le théâtre. — L'Opéra. — Détails de mœurs. — Le marquis + del Borgo.</p> + +<p>J'ai toujours pensé que, pour conserver de la dignité à son existence, +il fallait la diriger dans le sens d'une principale et persévérante +affection et que le dévouement était le seul lien de la vie des +femmes. N'ayant été, de fait, ni épouse ni mère, je m'était +entièrement donnée à l'amour filial. Quelque répugnance que j'eusse à +la carrière que mon père venait de reprendre, à la résidence où on +l'envoyait, et malgré ma complète indépendance de position, je ne me +rappelle pas avoir éprouvé un instant d'hésitation à le suivre. Ce +souvenir, placé à une distance de vingt années, m'est doux à +retrouver.</p> + +<p>Nous nous arrêtâmes trois jours à Lyon. Je me rappelle une +circonstance de ce séjour dont je fus très touchée. Ma femme de +chambre, qui était lyonnaise, me pria de lui donner quelques heures de +liberté pour <span class="pagenum"><a id="page002" name="page002"></a>(p. 002)</span> aller voir un ancien ami de son père. Le +lendemain, pendant que je faisais ma toilette, on vint la demander. +Elle avait fait appeler des marchands d'étoffes pour moi et s'informa +si c'était eux qui attendaient; on lui répondit que c'était une +vieille paysanne n'ayant qu'un bras.</p> + +<p>«Oh! fit-elle, c'est la bonne Marion? c'est bien beau, son bras, +allez, madame! Ma mère nous l'a souvent fait baiser avec respect.» +Cette phrase excita ma curiosité, et j'obtins le récit suivant:</p> + +<p>«Madame sait que mon père était libraire du Chapitre et vendait +principalement des livres d'église, ce qui le mettait en relation avec +les ecclésiastiques. Parmi eux, monsieur Roussel, curé de Vériat, +venait le plus à la maison; mon père allait souvent chez lui et ils +étaient très amis.</p> + +<p>«Lors de la Terreur, tous deux furent arrêtés et jetés dans la même +prison. Marion, servante de monsieur Roussel, et bien attachée à son +maître, quitta le village de Vériat, et vint à Lyon pour se rapprocher +de lui. Ma mère lui donna un asile chez nous où, comme Marion, nous +étions très inquiets et très malheureux, manquant de pain encore plus +que d'argent et ayant bien de la peine à trouver de quoi manger. +Cependant Marion parvenait, à force d'industrie, à se procurer chaque +jour un petit panier de provisions qu'elle réussissait ordinairement à +faire arriver jusqu'à monsieur Roussel.</p> + +<p>«Un matin où elle avait été brutalement repoussée, sa persévérance à +réclamer l'entrée de la prison ayant impatienté un des sans-culottes +qui était de garde, il s'avisa de dire qu'assurément son panier +contenait une conspiration contre la République et voulut s'en +emparer. Marion, prévoyant le pillage de son pauvre dîner, voulut le +défendre. Alors un de ces monstres, un peu <span class="pagenum"><a id="page003" name="page003"></a>(p. 003)</span> plus tigre que +les autres, s'écria: «Hé bien! nous allons voir», et il abattit d'un +coup de sabre le bras qui tenait le panier. Les éclats de rire +accueillirent cette action. La pauvre Marion, laissant sa main et la +moitié de son avant-bras sur le pavé de la prison, serra sa plaie +sanglante dans son tablier et revint chez nous. Ma mère lui donna les +premiers soins, tandis qu'on alla chercher un chirurgien pour la +panser. Elle montra une force et un courage prodigieux. Bientôt après, +ma mère la vit chercher un autre panier et le remplir de nouvelles +provisions.</p> + +<p>«Que faites-vous là, Marion?</p> + +<p>«—Eh bien donc, j'arrange le dîner pour monsieur.</p> + +<p>«—Mais, Marion, vous ne pensez pas retourner là-bas.</p> + +<p>«—Eh! il n'y pas déjà tant si loin.»</p> + +<p>«Enfin, quoi qu'on lui pût dire, elle partit, mais rentra au bout +d'une minute.</p> + +<p>«Vous voyez bien, Marion, que vous n'étiez pas en état d'aller, lui +dit ma mère, en lui avançant une chaise.</p> + +<p>«—Si fait bien! merci; mais, madame Vernerel, je voudrais que vous +m'arrangiez ce linge roulé au bout du bras pour y donner la longueur, +parce que, si monsieur s'apercevait qu'il manque, cela pourrait lui +faire de la peine et qu'il en a déjà bien assez, le pauvre cher +homme.»</p> + +<p>«Ma mère, touchée jusqu'aux larmes, obéit à Marion. Celle-ci fit à +monsieur Roussel l'histoire d'un panaris au doigt qui expliquait son +bras en écharpe. Elle ne cessa pas un seul jour ses pieux soins; il +n'apprit qu'à sa sortie de prison la perte de son bras.»</p> + +<p>On peut croire que j'éprouvai un vif désir de voir l'admirable Marion. +J'entrai dans la chambre où elle se <span class="pagenum"><a id="page004" name="page004"></a>(p. 004)</span> trouvait, apportant un +petit cadeau d'œufs frais et de fromage à la crème pour sa chère +enfant, comme elle appelait mademoiselle Louise. C'était une vieille +paysanne, grande, maigre, ridée, hâlée jusqu'au noir, mais encore +droite et conservant l'aspect de la force.</p> + +<p>Je la questionnai sur l'aventure qu'on venait de me raconter et j'eus +la satisfaction qu'elle ne se doutait pas avoir été sublime. Elle +paraissait presque contrariée de mon admiration et n'était occupée +qu'à se disculper d'avoir trompé monsieur le Curé.</p> + +<p>«Mais, disait-elle, c'est qu'il est si bête, ce brave homme, à se +faire du mal, à se tourmenter pour les autres!»</p> + +<p>Et, comme je la rassurais de mon mieux sur ce pieux mensonge:</p> + +<p>«Au fait, monsieur le Curé m'a dit depuis qu'il m'aurait défendu de +revenir s'il avait su cette drôlerie, reprit-elle en regardant son +bras; ainsi j'ai bien fait tout de même de le tromper», et elle partit +d'un éclat de rire de franche gaieté.</p> + +<p>Mademoiselle Louise me dit: «Et Marion, madame, n'en fait pas moins +bien le ménage et la bonne soupe que j'ai mangée hier.»</p> + +<p>Marion sourit à ces paroles flatteuses, mais, hochant la tête «Ah! +dame, non, ma chère enfant; je ne suis pas si habile qu'avant, mais ce +pauvre cher homme du bon Dieu, ça ne s'impatiente jamais.» J'ai +regretté de n'avoir pas vu monsieur Roussel. L'homme «assez bête», +comme disait Marion, pour inspirer un pareil dévouement devait être +bien intéressant a connaître.</p> + +<p>Nous arrivâmes à Turin au moment où la société y était le plus +désorganisée. Le Roi n'avait rapporté de Cagliari qu'une seule pensée; +il y tenait avec l'entêtement d'un vieil enfant: il voulait tout +rétablir comme en <span class="pagenum"><a id="page005" name="page005"></a>(p. 005)</span> <i>Novant-ott</i>. C'était sa manière +d'exprimer, en patois piémontais, la date de 1798, époque à laquelle +il avait été expulsé de ses États par les armées françaises.</p> + +<p>Il en résultait des conséquences risibles: par exemple, ses anciens +pages reprenaient leur service à côté des nouveaux nommés, de sorte +que les uns avaient quinze ans et les autres quarante. Tout était à +l'avenant. Les officiers, ayant acquis des grades supérieurs, ne +pouvaient rester dans l'armée qu'en redevenant cadets. Il en était de +même dans la magistrature, dans l'administration, etc. C'était une +confusion où l'on se perdait. La seule exception à la loi du +<i>Novant-ott</i> et, là, le bon Roi se montrait très facile, était en +faveur de la perception des impôts: ils étaient triplés depuis +l'occupation des français, et Sa Majesté sarde s'accommodait fort bien +de ce changement.</p> + +<p>Le Roi avait ramené tous les courtisans qui l'avaient suivi à Cagliari +pendant l'émigration. Aucun n'était en état de gouverner un seul jour. +D'une autre part, l'empereur Napoléon avait, selon son usage, écrémé +le Piémont de tous les gens les plus distingués et les avait employés +dans l'Empire, ce qui, aux yeux du Roi, les rendait incapable de le +servir. L'embarras était grand.</p> + +<p>On alla rechercher un homme resté en dehors des affaires mais qui ne +manquait pas de moyens, le comte de Valese, enfermé depuis nombre +d'années dans son château du val d'Aoste. Il y avait conservé bon +nombre de préjugés et d'idées aristocratiques et +contre-révolutionnaires, mais pourtant c'était un libéral en +comparaison des arrivants de Sardaigne. Il lui fallait encore les +ménager, et je crois qu'il a bien souvent rougi des concessions qu'il +était obligé de faire à leur ignorance.</p> + +<p>Dans sa passion pour revenir au <i>Novant-ott</i>, le Roi voulait détruire +tout ce qui avait été créé par les français <span class="pagenum"><a id="page006" name="page006"></a>(p. 006)</span> et, entre +autres, plusieurs collections scientifiques. Un jour, on lui demanda +grâce pour celle d'ornithologie qu'il avait visitée la veille et dont +il semblait ravi; il entra dans une grande colère, dit que toutes ces +innovations étaient œuvres de Satan.... Ces cabinets n'existaient +pas en <i>Novant-ott</i>, et les choses n'en allaient pas plus mal.... Il +n'était nul besoin d'être plus habile que ses pères.... Sa verve +épuisée, il ajouta qu'il n'admettrait d'exception que pour les +oiseaux; ils lui plaisaient, il voulait qu'on en prît grand soin. La +partie sarde du Conseil approuva l'avis du Roi. Monsieur de Valese et +monsieur de Balbe se turent en baissant les yeux. La destruction du +cabinet d'ornithologie et la conservation de celui des oiseaux passa à +l'immense majorité.</p> + +<p>Ces niaiseries, dont je ne rapporterai que celle-là mais qui se +renouvelaient journellement, rendaient le gouvernement ridicule, et, +lorsque nous arrivâmes à Turin, il était dans le plus haut degré de +déconsidération. Depuis, l'extrême bonhomie du Roi lui avait rendu une +sorte de popularité, et la nécessité l'avait forcé, de son côté, à +tempérer les dispositions absurdes rapportées de Cagliari. Il fallait +en revenir aux personnes dont le pays connaissait et appréciait le +mérite, lors même qu'elles n'auraient pas passé vingt-cinq années de +leur vie dans l'oisiveté.</p> + +<p>Monsieur de Valese avait bien un peu de peine à s'associer des gens +avec lesquels il avait été longtemps en hostilité: peut-être même +craignait-il que les répugnances, une fois complètement surmontées, on +ne trouvât parmi ceux qui avaient servi l'Empereur des capacités +supérieures à la sienne. Cependant, comme il était homme d'honneur et +voulant le bien, il engageait le Roi à confier les places importantes +aux personnes en état de les faire convenablement et chaque jour +apportait <span class="pagenum"><a id="page007" name="page007"></a>(p. 007)</span> quelque amélioration aux premières extravagances.</p> + +<p>L'absence de la Reine, restée en Sardaigne, rendait le Roi plus +accessible aux conseils de la raison. Cependant elle avait délégué son +influence à un comte de Roburent, grand écuyer et espèce de favori +dont l'importance marquait dans cette Cour. C'était le représentant de +l'émigration et de l'ancien régime, avec toute l'exagération qu'on +peut supposer à un homme très borné et profondément ignorant. Je me +rappelle qu'un jour, chez mon père, on parla du baptême que les +matelots font subir lorsqu'on passe la ligne; mon père dit l'avoir +reçu; monsieur de Roburent reprit avec un sourire bien gracieux: +«Votre Excellence a passé sous la ligne; vous avez donc été +ambassadeur à Constantinople?»</p> + +<p>Il y avait alors trois codes également en usage en Piémont; l'ancien +code civil, le code militaire qui trouvait moyen d'évoquer toutes les +affaires, et le code Napoléon. Selon que l'un ou l'autre était +favorable à la partie protégée par le pouvoir, un <i>Biglietto regio</i> +enjoignait de s'en servir; cela se renouvelait à chaque occasion. À la +vérité, si cette précaution était insuffisante, un second <i>Biglietto +regio</i> cassait le jugement et, sans renvoyer devant une autre cour, +décidait le contraire de l'arrêt rendu. Mais il faut l'avouer, ceci +n'arrivait guère que pour les gens tout à fait en faveur.</p> + +<p>Il y eut une aventure qui fit assez de bruit pendant notre séjour. +Deux nobles piémontais de province avaient eu un procès qui fut jugé à +Casal. Le perdant arriva en poste à Turin, parvint chez monsieur de +Roburent et lui représenta que ce jugement était inique, attendu qu'il +était son cousin. Monsieur de Roburent comprit toute la force de cet +argument, et obtint facilement un <i>Biglietto regio</i> en faveur du +cousin. Trois jours <span class="pagenum"><a id="page008" name="page008"></a>(p. 008)</span> après, arrive l'autre partie, apportant +pour toute pièce à consulter une généalogie prouvant qu'il était, +aussi, cousin de monsieur de Roburent et d'un degré plus rapproché. +Celui-ci l'examine avec grand soin, convient de l'injustice qu'il a +commise, descend chez le Roi, et rapporte un second <i>Biglietto regio</i> +qui rétablit le jugement du tribunal. Tout cela se passait sans +mystère; il ne fallait en mettre un peu que pour en rire, quand on +était dans une position officielle comme la nôtre.</p> + +<p>L'intolérance était portée au point que l'ambassade de France devint +un lieu de réprobation. On ne pardonnait pas à notre Roi d'avoir donné +la Charte, encore moins à mon père de l'approuver et de proclamer +hautement que cette mesure, pleine de sagesse, était rendue +indispensable par l'esprit public en France.</p> + +<p>Ces doctrines subversives se trouvaient tellement contraires à +l'esprit du gouvernement sarde que, ne pouvant empêcher l'ambassadeur +de les professer, on laissait entrevoir aux piémontais qu'il valait +mieux ne point s'exposer à les entendre.</p> + +<p>Les <i>Purs</i> étaient peu disposés à venir à l'ambassade. Ceux qui, ayant +servi en France, avaient des idées un peu plus libérales, craignaient +de se compromettre, de sorte que nous ne voyions guère les gens du +pays qu'en visite de cérémonie. Il n'y avait pas grand'chose à +regretter.</p> + +<p>La société de Turin, comme celle de presque toutes les villes +d'Italie, offre peu de ces honnêtes médiocrités dont se compose le +<i>monde</i> dans les autres contrées. Quelques savants et des gens de la +plus haute distinction, plus nombreux peut-être qu'ils ne sont +ailleurs, y mènent une vie retirée, pleine d'intérêt et +d'intelligence. Si on peut pénétrer dans cette coterie ou en faire +sortir quelques-uns des membres qui la composent, on est amplement +payé des soins qu'il a fallu se donner pour atteindre <span class="pagenum"><a id="page009" name="page009"></a>(p. 009)</span> à ce +but, mais cela est fort difficile. En revanche, la masse dansante et +visitante est d'une sottise, d'une ignorance fabuleuses.</p> + +<p>On dit que, dans le sud de l'Italie, on trouve de l'esprit naturel. Le +Piémont tient du nord pour l'intelligence et du midi pour l'éducation. +En tout, ce pays est assez mal partagé. Son climat, plus froid que +celui de France en hiver, est plus orageux, plus péniblement étouffant +que l'Italie en été; et les beaux-arts n'ont pas franchi les Apennins +pour venir jusqu'à lui: ils seraient effarouchés par l'horrible jargon +qu'on y parle; il les avertirait bien promptement qu'ils ne sont point +dans leur patrie.</p> + +<p>Tout le temps de mon séjour à Turin, j'ai entendu régulièrement chaque +jour, pendant ce qu'on appelait l'avant-soirée où mon père recevait +les visites, discuter sur une question que je vais présenter +consciencieusement sous toutes ses faces.</p> + +<p>Le prince Borghèse, gouverneur du Piémont sous l'Empereur, avait fait +placer un lustre dans la salle du grand théâtre. C'était, il faut tout +dire, une innovation. Il offrit de le donner, il offrit de le vendre, +il offrit de le faire ôter à ses frais, il offrit d'être censé le +vendre sans en réclamer le prix, il offrit d'accepter tout ce que le +Roi en voudrait donner, il offrit enfin qu'il n'en fût fait aucune +mention.... Je me serais volontiers accommodée de ce dernier moyen. +Lorsque j'ai quitté Turin au bout de dix mois, il n'y avait pas encore +de parti pris, et la société continuait à être agitée par des opinions +très passionnées au sujet du lustre; on attendait l'arrivée de la +Reine pour en décider.</p> + +<p>La distribution des loges avait, pour un temps, apporté quelque +distraction à cette grande occupation. J'étais si peu préparée à ces +usages que je ne puis dire avec quel étonnement j'appris qu'aux +approches du carnaval le Roi <span class="pagenum"><a id="page010" name="page010"></a>(p. 010)</span> s'était rendu au théâtre, avec +son confesseur, pour décider à qui les loges seraient accordées. Les +gens <i>bien pensants</i> étaient les mieux traités. Cependant, il fallait +ajouter aux bonnes opinions la qualité de grand seigneur pour en avoir +une aux premières et tous les jours. La première noblesse était admise +aux secondes, la petite noblesse se disputait les autres loges avec la +haute finance. Toutefois, pour avoir un tiers ou un quart de loge aux +troisièmes, il fallait quelque alliance aristocratique.</p> + +<p>Pendant que cette liste se formait, Dieu sait quelles intrigues +s'agitaient autour du confesseur et à combien de réclamations sa +publication donna lieu! Cela se comprend cependant en réfléchissant +que tous les amours-propres étaient mis en jeu d'une façon dont la +publicité était révélée chaque soir pendant six semaines. On +s'explique aussi la fureur et la colère des personnes qui, depuis +vingt ans, vivaient sur le pied d'égalité avec la noblesse et qui, +tout à coup, se voyaient repoussées dans une classe exclue des seuls +plaisirs du pays.</p> + +<p>Ce qui m'a paru singulier, c'est que la fille noble qui avait épousé +un roturier (il faut bien se servir de ces mots, ils n'étaient pas +tombés en désuétude à Turin) était mieux traitée dans la distribution +des loges que la femme d'un noble qui était elle-même roturière. Je +suppose que c'était dans l'intérêt des filles de qualité qui n'ont +aucune espèce de fortune en Piémont. Je le crois d'autant plus +volontiers que j'ai entendu citer comme un des avantages d'une jeune +fille à marier qu'elle apportait le droit à une demi-loge.</p> + +<p>Quand la liste, revue, commentée, corrigée, fut arrêtée, on expédia +une belle lettre officielle, signée du nom du Roi et cachetée de ses +armes, qui prévint que telle loge, en tout ou en partie, vous étant +désignée, vous pouviez <span class="pagenum"><a id="page011" name="page011"></a>(p. 011)</span> en envoyer chercher la clef. Pour +l'obtenir alors, il fallait payer une somme tout aussi considérable +qu'à aucun autre théâtre de l'Europe. De plus, il fallait faire +meubler la loge, y placer des tentures, des rideaux, des sièges, car +la clef ne donnait entrée que dans un petit bouge vide avec des +murailles sales. C'était une assez bonne aubaine pour le tapissier du +Roi.</p> + +<p>Ces frais faits, on achète encore à la porte (pour un prix assez +modique, à la vérité) le droit d'entrer au théâtre, de sorte que +l'étranger qu'on engage à venir au spectacle est forcé de payer son +billet. Malgré, ou peut-être à cause de toutes ces formalités, +l'ouverture du grand Opéra fut un événement de la plus haute +importance. Dès le matin, toute la population était en agitation, et +la foule s'y porta le soir avec une telle affluence que, malgré toutes +les prérogatives des ambassadeurs, nous pensâmes être écrasées, ma +mère et moi en y arrivant.</p> + +<p>La salle est fort belle, le <i>lustre</i> y était demeuré <i>provisoirement</i> +et l'éclairait assez bien, mais les véritables amateurs de l'ancien +régime lui reprochaient de ternir l'éclat de la <i>couronne</i> (On appelle +<i>la couronne</i> la loge du Roi). C'est un petit salon qui occupe le fond +de la salle, est élevé de deux rangs de loges sur une largeur de cinq +à peu près, extrêmement décoré en étoffes et en crépines d'or et +brillamment éclairé en girandoles de bougies. Avant l'innovation du +lustre, la salle ne recevait de lumière que de la loge royale. Celle +de l'ambassadeur de France était de tout temps vis-à-vis de la loge du +prince de Carignan et la meilleure possible. On aurait bien été tenté +de l'ôter à l'ambassadeur d'un Roi constitutionnel, mais pourtant on +n'osa pas, mon père ayant fait savoir qu'il serait forcé de le trouver +mauvais. Cela ne se pouvait autrement, d'après l'importance qu'on y +attachait dans le pays.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page012" name="page012"></a>(p. 012)</span> Le spectacle était comme par toute l'Italie: deux bons +chanteurs étaient entourés d'acolytes détestables, de sorte qu'il n'y +avait aucun ensemble. Mais cela suffisait à des gens qui n'allaient au +théâtre que pour y causer plus librement. On écoutait deux ou trois +morceaux, et le reste du temps on bavardait comme dans la rue; le +parterre, debout, se promenait lorsqu'il n'était pas trop pressé. Un +ballet détestable excitait des transports d'admiration; les +décorations étaient moins mauvaises que la danse.</p> + +<p>Les jeunes femmes attendent l'ouverture de l'Opéra avec d'autant plus +d'empressement qu'elles habitent toujours chez leur belle-mère et que, +tant qu'elles la conservent, elles ne reçoivent personne chez elles. +En revanche, la loge est leur domicile et, là, elles peuvent admettre +qui elles veulent. Les hommes de la petite noblesse même s'y trouvent +en rapport avec les femmes de la première qui ne pourraient les voir +dans leurs hôtels. On entend dire souvent: «Monsieur un tel est un de +mes <i>amis de loge</i>». Et monsieur un tel se contente de ce rapport qui, +dit-on, devient quelquefois assez intime, sans prétendre à passer le +seuil de la maison. L'usage des <i>cavaliers servants</i> est tombé en +désuétude. S'il en reste encore quelques-uns, ils n'admettent plus que +ce soit à titre gratuit et, hormis qu'elles sont plus affichées, les +liaisons n'ont pas plus d'innocence qu'ailleurs.</p> + +<p>L'usage en Piémont est de marier ses enfants sans leur donner aucune +fortune. Les filles ont une si petite dot qu'à peine elle peut suffire +à leur dépense personnelle, encore est-elle toujours versée entre les +mains du beau-père; il paye la dépense du jeune ménage, mais ne lui +assure aucun revenu.</p> + +<p>J'ai vu le comte Tancrède de Barolle, fils unique <span class="pagenum"><a id="page013" name="page013"></a>(p. 013)</span> d'un père +qui avait cinq cent mille livres de rente, obligé de lui demander de +faire arranger une voiture pour mener sa femme aux eaux. Le marquis de +Barolle calculait largement ce qu'il fallait pour le voyage, le séjour +projeté et y fournissait sans difficulté. Sa belle-fille +témoignait-elle le désir de voir son appartement arrangé: architectes +et tapissiers arrivaient, et le mobilier se renouvelait +magnifiquement; mais elle n'aurait pas pu acheter une table de dix +louis dont elle aurait eu la fantaisie. Permission plénière de faire +venir toutes les modes de Paris; le mémoire était toujours acquitté +sans la moindre réflexion. En un mot, monsieur de Barolle ne refusait +rien à ses enfants, que l'indépendance. J'ai su ces détails parce que +madame de Barolle était une française (mademoiselle de Colbert) et +qu'elle en était un peu contrariée, mais c'était l'usage général. Tant +que les parents vivent, les enfants restent <i>fils de famille</i> dans +toute l'étendue du terme, mais aussi, dans la proportion des fortunes, +on cherche à les en faire jouir.</p> + +<p>Le marquis de Barolle, dont je viens de parler, était sénateur et +courtisan fort assidu de l'Empereur. Pendant un séjour de celui-ci à +Turin, le marquis lui fit de vives représentations sur ce qu'il payait +cent vingt mille francs d'impositions.</p> + +<p>«Vraiment, lui dit l'Empereur, vous payez cent vingt mille francs?</p> + +<p>—Oui, sire, pas un sol de moins, et je suis en mesure de le prouver à +Votre Majesté, voici les papiers.</p> + +<p>—Non, non, c'est inutile, je vous crois; et je vous en fais bien mon +compliment.»</p> + +<p>Le marquis de Barolle fut obligé de se tenir pour satisfait.</p> + +<p>Le charme que les dames piémontaises trouvent au théâtre les y rend +très assidues, mais cela n'est plus <span class="pagenum"><a id="page014" name="page014"></a>(p. 014)</span> d'obligation comme avant +la Révolution. Quand une femme manquait deux jours à aller à l'Opéra, +le Roi envoyait s'enquérir du motif de son absence et elle était +réprimandée, s'il ne le jugeait pas suffisant.</p> + +<p>En tout, rien n'était si despotique que ce gouvernement soi-disant +paternel, surtout pour la noblesse. À la vérité, il la dispensait +souvent de payer les dettes qu'elle avait contractées envers les +roturiers (ce qui, par parenthèse, rendait les prêts tellement onéreux +que beaucoup de familles en ont été ruinées); mais, en revanche, il +décidait de la façon dont on devait manger son revenu. Il disait aux +uns de bâtir un château, aux autres d'établir une chapelle, à celui-ci +de donner des concerts, à cet autre de faire danser, etc. Il fixait la +résidence de chacun dans la terre ou dans la ville qui lui convenait. +Pour aller à l'étranger, il fallait demander la permission +particulière du Roi; il la donnait difficilement, la faisait toujours +attendre et ne l'accordait que pour un temps très limité. Un séjour +plus ou moins long dans la forteresse de Fénestrelle aurait été le +résultat de la moindre désobéissance à l'intérieur. Si on avait +prolongé l'absence à l'étranger au delà du temps fixé, la +séquestration des biens était de droit sans autre formalité.</p> + +<p>Le marquis del Borgo, un des seigneurs piémontais les plus riches, +souffrait tellement de rhumatismes qu'il s'était établi à Pise, ne +pouvant supporter le climat de Turin. Lorsque le roi Charles Amédée +fit construire la place Saint-Charles, un <i>Biglietto regio</i> enjoignit +au marquis d'acheter un des côtés de la place et d'y faire une façade. +Bientôt après un nouveau <i>Biglietto regio</i> commanda un magnifique +hôtel dont le plan fut fourni, puis vint l'ordre de le décorer, puis +de le meubler avec une magnificence royale imposée pièce par pièce. +Enfin, un dernier <i>Biglietto regio</i> signifia que le propriétaire d'une +<span class="pagenum"><a id="page015" name="page015"></a>(p. 015)</span> si belle résidence devait l'habiter, et la permission de +rester à l'étranger fut retirée. Le marquis revint à Turin en +enrageant, s'établit dans une chambre de valet, tout au bout de son +superbe appartement qu'il s'obstina à ne jamais voir mais qui était +traversé matin et soir par la chèvre dont il buvait le lait. C'est la +seule femelle qui ait monté le grand escalier tant que le vieux +marquis a vécu. Ses enfants étaient restés dans l'hôtel de la famille.</p> + +<p>J'ai vu sa belle-fille établie dans celui de la place Saint-Charles; +il était remarquablement beau. C'est elle qui m'a raconté l'histoire +des <i>Biglietto regio</i> du marquis et de la chèvre. Elle était d'autant +plus volontiers hostile aux formes des souverains sardes qu'elle-même, +étant fort jeune et assistant à un bal de Cour, la reine Clotilde +avait envoyé sa dame d'honneur, à travers la salle, lui porter une +épingle pour attacher son fichu qu'elle trouvait trop ouvert.</p> + +<p>La marquise del Borgo, sœur du comte de Saint-Marsan, était +spirituelle, piquante, moqueuse, amusante, assez aimable. Mais elle +nous était d'une faible ressource; elle se trouvait précisément en +position de craindre des rapports un peu familiers avec nous.</p> + +<p>La conduite des dames piémontaises est généralement assez peu +régulière. Peut-être, au surplus, les étrangers s'exagèrent-ils leurs +torts, car elles affichent leurs liaisons avec cette effronterie naïve +des mœurs italiennes qui nous choque tant. Quant aux maris, ils n'y +apportent point d'obstacle et n'en prennent aucun souci. Cette +philosophie conjugale est commune à toutes les classes au delà des +Alpes. Je me rappelle à ce propos avoir entendu raconter à Ménageot +(le peintre), que, dans le temps où il était directeur des costumes à +l'Opéra de Paris, il était arrivé un jour chez le vieux Vestris et +l'avait trouvé occupé à consoler un jeune danseur, son <span class="pagenum"><a id="page016" name="page016"></a>(p. 016)</span> +compatriote, dont la femme, vive et jolie figurante, lui donnait de +noires inquiétudes. Après toutes les phrases banales appropriées à +calmer les fureurs de l'Othello de coulisse, Vestris ajouta dans son +baragouin semi italien:</p> + +<p>«Et <i>pouis</i>, vois-<i>tou</i>, ami, dans <i>noutre</i> état les <i>cournes</i> c'est +<i>coumme</i> les dents: quand elles poussent, cela fait <i>oun</i> mal <i>dou +diavolo</i> ... <i>pou</i> à <i>pou</i> on <i>s'accoutoume</i>, et <i>pouis</i> ... et +<i>pouis</i> ... on finit par manger avec.»</p> + +<p>Ménageot prétendait que le conseil avait prospéré assez promptement.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page017" name="page017"></a>(p. 017)</span> CHAPITRE II</h3> + +<p class="resume">Les visites à Turin. — Le comte et la comtesse de Balbe. — Monsieur + Dauzère. — Le prince de Carignan. — Le corps diplomatique. — Le + général Bubna. — Ennui de Turin. — Aspect de la + ville. — Appartements qu'on y trouve. — Réunion de Gênes au + Piémont. — Dîner donné par le comte de Valese. — Jules de Polignac.</p> + +<p>Tant que dure la saison de l'Opéra, on ne fait ni ne reçoit de +visites: c'est un d'autant plus grand bénéfice qu'à Turin l'usage +n'admet que celles du soir. Les palais sont sans portier et les +escaliers sans lumière. Le domestique qui vous suit est muni d'une +lanterne avec laquelle il vous escorte jusqu'au premier, second, +troisième étage d'une immense maison dont le propriétaire titré habite +un petit coin, le reste étant loué, souvent à des gens de finance. On +doit arriver en personne à la porte de l'appartement, rester dans sa +voiture et envoyer savoir si on y est passé pour une impertinence. +Cependant les dames reçoivent rarement. Le costume dans lequel on les +trouve, l'arrangement de leur chambre, aussi bien que de leur +personne, prouve qu'elles ne sont pas préparées pour le monde. Il faut +excepter quelques maisons ouvertes, les del Borgo, les Barolle, les +Bins, les Mazin, etc.</p> + +<p>Comme nous ne suivions pas fort régulièrement le théâtre, nous +restions assez souvent le soir chez nous en très petit comité. +Monsieur et madame de Balbe <span class="pagenum"><a id="page018" name="page018"></a>(p. 018)</span> faisaient notre plus grande +ressource. Le comte de Balbe était un de ces hommes distingués que +j'ai signalés plus haut: des connaissances acquises et profondes en +tout genre ne l'empêchaient pas d'être aimable, spirituel, gai et bon +homme dans l'habitude de la vie. L'Empereur l'avait placé à la tête de +l'Université. La confiance du pays l'avait nommé chef du gouvernement +provisoire qui s'était formé entre le départ des français et l'arrivée +du Roi. Il s'y était tellement concilié tous les suffrages qu'on +n'avait pas osé l'expulser tout à fait et il était resté directeur de +l'instruction publique, avec entrée au conseil où, cependant, il +n'était appelé que pour les objets spéciaux, tels que les cabinets +d'ornithologie. Il était fort au-dessus de la crainte puérile de +montrer de la bienveillance pour nous, et nous le voyions +journellement. Sa femme était française, très vive, très bonne, très +amusante; elle était cousine de monsieur de Maurepas, avait connu mes +parents à Versailles et s'établit tout de suite dans notre intimité.</p> + +<p>La famille des Cavour y était aussi entrée. Ceux-là se trouvaient trop +compromis pour avoir rien à ménager; la mère avait été dame d'honneur +de la princesse Borghèse et le fils maréchal du palais et l'ami du +prince. La sœur de sa femme avait épousé un français qui a +certainement résolu un grand problème. Monsieur Dauzère, directeur de +la police générale pendant toute l'administration française, en +satisfaisant pleinement ses chefs, était parvenu à se faire tellement +aimer dans le pays qu'il n'y eut qu'un cri lorsque le Roi voulut +l'expulser comme les autres français employés en Piémont. Il est resté +à Turin, bien avec tout le monde; il a fini par avoir une grande +influence dans le gouvernement et, depuis mon départ, j'ai entendu +dire qu'il y jouait un principal rôle.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page019" name="page019"></a>(p. 019)</span> Nous voyions aussi, mais avec moins d'intimité, la comtesse +Mazin, personne d'un esprit fort distingué; elle avait été élevée par +son oncle, l'abbé Caluzzo, dont le nom est familier à tous les savants +de l'Europe. Voilà, avec le corps diplomatique, ce qui formait le fond +de notre société.</p> + +<p>Le prince de Carignan était bien content lorsque son gouverneur +l'amenait chez nous. À peine échappé d'une pension à Genève, où il +jouissait de toute la liberté d'un écolier, on l'avait mis au régime +d'un prince piémontais, et cependant on hésitait à le proclamer +héritier de la Couronne. Il était dans les instructions de mon père +d'obtenir cette reconnaissance; il y travaillait avec zèle, et le +jeune prince, le regardant comme son protecteur, venait lui raconter +ses doléances.</p> + +<p>Une des choses qui l'affligeait le plus était les précautions +exagérées qu'on prenait de sa santé, aussi bien que de son salut, et +les sujétions qu'elles lui imposaient. Par exemple, il ne pouvait +monter à cheval que dans son jardin, entre deux écuyers, et sous +l'inspection de son médecin et de son confesseur.</p> + +<p>Ce confesseur suivait toutes les actions de sa vie; il assistait à son +lever, à son coucher, à tous ses repas, lui faisait faire ses prières +et dire son bénédicité; enfin il cherchait constamment à exorciser le +démon qui devait être entré dans l'âme du prince pendant son séjour +dans ces deux pays maudits, Paris et Genève. Au lieu d'obtenir sa +confiance pourtant, il était seulement parvenu à lui persuader qu'il +était son espion et qu'il rendait compte de toutes ses actions et de +toutes ses pensées au confesseur du Roi, qui l'avait placé près de +lui. Mon père l'encourageait à la patience et à la prudence, tout en +compatissant à ses peines. Il comprenait combien un jeune homme de +quinze ans, élevé jusque-là dans une <span class="pagenum"><a id="page020" name="page020"></a>(p. 020)</span> liberté presque +exagérée (sa mère s'en occupait très peu) devait souffrir d'un +changement si complet.</p> + +<p>Le prince était fort aimé de son gouverneur, monsieur de Saluces; il +avait confiance en lui et en monsieur de Balbe, un de ses tuteurs. +Quand il se trouvait chez mon père, et qu'il n'y avait qu'eux et nous, +il était dans un bonheur inexprimable. Il était déjà très grand pour +son âge et avait une belle figure. Il habitait tout seul l'énorme +palais de Carignan qu'on lui avait rendu. Il n'était pas encore en +possession de ses biens, de sorte qu'il vivait dans le malaise et les +privations; encore avait-on peine à solder les frais de sa très petite +dépense.</p> + +<p>Au reste, le Roi n'avait guère plus de luxe. Le palais était resté +meublé, mais le matériel de l'établissement, appartenant au prince +Borghèse, avait été emporté par lui; de sorte que le Roi n'avait rien +trouvé en arrivant; et, pendant fort longtemps, il s'est servi de +vaisselle, de linge, de porcelaine, de chevaux, de voitures empruntés +aux seigneurs piémontais. J'ignore comment les frais s'en seront +soldés entre eux.</p> + +<p>La négociation pour la reconnaissance du prince de Carignan était +terminée; mais l'influence de l'Autriche et les intrigues du duc de +Modène, gendre du Roi, empêchaient toujours de la publier. Par un +hasard prémédité, un jour de Cour, la voiture de mon père se trouva en +conflit avec celle du prince de Carignan; mon père tira le cordon, et +donna le pas au prince. L'ambassadeur de France l'avait de droit sur +le prince de Carignan. Cette concession qui l'annonçait héritier de la +Couronne, fit brusquer la déclaration que le Roi désirait +personnellement et le prince en eut une extrême reconnaissance.</p> + +<p>Ce point gagné, la France ayant intérêt à conserver le trône dans la +maison de Savoie, mon père se mit en <span class="pagenum"><a id="page021" name="page021"></a>(p. 021)</span> devoir de faire +admettre la légitimité de l'autre Carignan, fils du comte de +Villefranche. Il fit rechercher soigneusement l'acte que le confesseur +du feu Roi lui avait arraché à ses derniers moments. Malheureusement, +on le retrouva. Il portait que le Roi consentait à reconnaître le +mariage de <i>conscience</i>, contracté par son cousin, le comte de +Villefranche, sans que, de cette reconnaissance, il pût jamais +résulter aucun droit pour la femme de prendre le titre et le rang de +princesse, ni que les enfants de cette union pussent élever une +prétention quelconque à faire valoir, sous quelque prétexte que ce pût +être, leur naissance étant et demeurant illégitime.</p> + +<p>Après la trouvaille de ce document réclamé à grands cris par la +famille La Vauguyon, il fallut se taire, au moins pour quelque temps. +Cependant mon père avait derechef entamé cette négociation pendant les +Cent-Jours et, si monsieur de Carignan s'était rendu à Turin, au lieu +de prendre parti pour l'empereur Napoléon, à cette époque ses +prétentions auraient été très probablement admises. Le roi de +Sardaigne, personnellement, craignait autant que nous l'extinction de +la maison de Savoie.</p> + +<p>Le corps diplomatique se composait de monsieur Hill, pour +l'Angleterre, homme de bonne compagnie, mais morose et valétudinaire, +sortant peu d'un intérieur occulte qui rendait sa position assez +fausse; du prince Koslovski, pour la Russie, plein de connaissances et +d'esprit, mais tellement léger et si mauvais sujet qu'il n'y avait +nulle ressource de société de ce côté. Les autres légations étaient +encore inoccupées, mais l'Autriche était représentée par le comte +Bubna, général de l'armée d'occupation laissée en Piémont. Sa position +était à la fois diplomatique et militaire. Il est difficile d'avoir +plus d'esprit, de conter d'une façon plus spirituelle et plus +intéressante. Il avait récemment épousé une jeune allemande, <span class="pagenum"><a id="page022" name="page022"></a>(p. 022)</span> +d'origine juive, qui n'était pas reçue à Vienne. Cette circonstance +lui faisait désirer de rester à l'étranger. Madame Bubna, jolie et ne +manquant pas d'esprit, était la meilleure enfant du monde. Elle +passait sa vie chez nous. Elle ne s'amusait guère à Turin; cependant +elle était pour lors très éprise de son mari qui la traitait comme un +enfant et la faisait danser une fois par semaine aux frais de la ville +de Turin; car, en sa qualité de militaire, le diplomate était défrayé +de tout, et ne se faisait faute de rien.</p> + +<p>Il avait été envoyé plusieurs fois auprès de l'empereur Napoléon, dans +les circonstances les plus critiques de la monarchie autrichienne, et +racontait les détails de ces négociations d'une manière fort piquante. +Je suis bien fâchée de ne pas me les rappeler d'une façon assez exacte +pour oser les rapporter ici. Il parlait de l'Empereur avec une extrême +admiration et disait que les rapports avec lui étaient faciles d'homme +à homme, quoiqu'ils fussent durs d'empire à empire. À la vérité, +Napoléon appréciait Bubna, le vantait et lui avait donné plusieurs +témoignages d'estime. Une approbation si prisée était un grand moyen +de séduction. Tant il y a que je suis restée bien souvent jusqu'à une +heure du matin à entendre Bubna raconter son Bonaparte.</p> + +<p>Mon ami Bubna avait la réputation d'être un peu pillard. La manière +dont il exploitait la ville de Turin, en pleine paix, n'éloigne pas +cette idée; aussi désirait-il maintenir l'occupation militaire le plus +longtemps possible. Mon père, au contraire, prêtait assistance aux +autorités sardes qui cherchaient à s'en délivrer. Mais cette +opposition dans les affaires, qu'il avait trop de bon sens pour ne pas +admettre de situation, n'a jamais altéré nos relations sociales. Elles +sont restées toujours intimes et amicales. Les troupes autrichiennes +furent enfin retirées <span class="pagenum"><a id="page023" name="page023"></a>(p. 023)</span> et le comte Bubna demeura comme +ministre, en attendant l'arrivée du prince de Stahrenberg qui devait +le remplacer.</p> + +<p>Je suis peut-être injuste pour les piémontais en déclarant la ville de +Turin le séjour le plus triste et le plus ennuyeux qui existe dans +tout l'univers. J'ai montré les circonstances diverses qui militaient +à le rendre désagréable pour tout le monde et particulièrement pour +nous à l'époque où je m'y suis trouvée. Si on ajoute à cela que +c'était après les deux années si excitantes, si animées, si +dramatiques de 1813 et 1814, passées au centre même du théâtre où les +événements avaient le plus de retentissement, que je suis venue tomber +dans cette résidence si monotone et si triste pour y entendre +quotidiennement discuter sur l'affaire du lustre, on comprendra que je +puisse ressentir quelques préventions injustes contre elle.</p> + +<p>La ville de Turin est très régulière; ses rues sont tirées au cordeau, +mais les arcades, qui ornent les principales, leur donnent l'air +d'être désertes, les équipages n'étant pas assez nombreux pour +remplacer l'absence des piétons. Les maisons sont belles à +l'extérieur. Un vénitien disait que, chez lui, les personnes portaient +des masques et qu'ici c'était la ville. Cela est fort exact, car ces +façades élégantes voilent en général des masures hideuses où se +trouvent des dédales de logements, aussi incommodément distribués que +pauvrement habités. On est tout étonné de trouver la misère installée +sous le manteau de ces lignes architecturales. Au reste, il est +difficile d'apprécier leur mérite dans l'état où on les laisse. Sous +le prétexte qu'elles peuvent un jour avoir besoin de réparations et +que l'établissement de nouveaux échafaudages nuirait à la solidité, on +conserve tous les trous qu'ils ont originairement occupés dans la +première <span class="pagenum"><a id="page024" name="page024"></a>(p. 024)</span> construction, de sorte que tous les murs, le palais +du Roi compris, sont criblés de trous carrés. Chacun de ces trous sert +d'habitation à une famille de petites corneilles qui forment un nuage +noir dans chaque rue et font un bruit affreux dans toute la ville. +Pour qui n'y est pas accoutumé, rien n'est plus triste que l'aspect et +les cris de cette volatile.</p> + +<p>Rentré chez soi, les appartements qu'on peut se procurer ne compensent +pas les ennuis du dehors. Si peu d'étrangers s'arrêtent à Turin qu'on +trouve difficilement à s'y loger. Les beaux palais sont occupés par +les propriétaires ou loués à long bail, et le corps diplomatique a +beaucoup de peine à se procurer des résidences convenables. Quant au +confortable, il n'y faut pas songer.</p> + +<p>Mon père avait pris la maison du marquis Alfieri, alors ambassadeur à +Paris, parce qu'on lui avait assuré qu'elle était distribuée et +arrangée à la française. Il est vrai qu'elle n'avait pas l'énorme +<i>salla</i> des palais piémontais et qu'il y avait des fenêtres vitrées +dans toutes les pièces. Mais, par exemple, la chambre que j'habitais, +précédée d'une longue galerie stuquée, sans aucun moyen d'y faire du +feu et meublée en beau damas cramoisi, était <i>pavée</i>, non pas dallée +comme une cuisine un peu soignée, mais pavée en pierres taillées comme +les rues de Paris. À la tête de mon lit, une porte communiquait, par +un balcon ouvert, avec la chambre de ma femme de chambre. Ma mère +n'était guère mieux et mon père encore plus mal, car sa chambre était +plus vaste et plus triste.</p> + +<p>Le ministre d'Angleterre avait un superbe palais d'une architecture +très remarquable et très admirée, le palais Morozzi; celui-là était en +pleine possession de la <i>salla</i> dont les piémontais font tant de cas. +Elle tenait le milieu de la maison du haut en bas, de façon qu'au +premier on ne communiquait que par des galeries extérieures <span class="pagenum"><a id="page025" name="page025"></a>(p. 025)</span> +que l'architecte avait eu bien soin de tenir ouvertes pour qu'elles +fussent suffisamment légères. Le pauvre monsieur Hill avait offert de +les faire vitrer à ses frais, mais la ville entière s'était révoltée +contre ce trait de barbarie britannique. Pour éviter d'affronter ces +passages extra-muros, il avait fini par se cantonner dans trois +petites pièces en entresol, les seules échauffables. Cela était +d'autant plus nécessaire que l'hiver est long et froid à Turin. J'y ai +vu, pendant plusieurs semaines, le thermomètre entre dix et quinze +degrés au-dessous de zéro, et les habitants ne paraissaient ni surpris +ni incommodés de cette température, malgré le peu de précaution qu'ils +prennent pour s'en garantir.</p> + +<p>Le congrès de Vienne fit cadeau au roi de Sardaigne de l'État de +Gênes. Malgré la part que nous avions prise à cet important +accroissement de son territoire, il n'en restait pas moins ulcéré +contre la France de la détention de la Savoie. Ce qu'il y a de +singulier c'est que le roi Louis XVIII en était aussi fâché que lui et +avait le plus sincère désir du monde de la lui rendre. Il semblait +qu'il se crût le recéleur d'un bien volé. Mon père ne partageait pas +la délicatesse de son souverain et tenait fort à ce que la France +conservât la partie de la Savoie que les traités de 1814 lui avaient +laissée.</p> + +<p>Lorsque les députés de Gênes vinrent faire hommage de leur État au roi +de Sardaigne, il leur fit donner un dîner par le comte de Valese, +ministre des affaires étrangères. Le corps diplomatique y fut invité. +Ce dîner fut pendant quinze jours un objet de sollicitude pour toute +la ville. On savait d'où viendrait le poisson, le gibier, les +cuisiniers. Le matériel fut réuni avec des soins et des peines +infinis, en ayant recours à l'obligeance des seigneurs de la Cour, et +surtout des ambassadeurs. L'accord qui se trouvait entre les +girandoles de celui-ci et le plateau <span class="pagenum"><a id="page026" name="page026"></a>(p. 026)</span> de celui-là fournit un +intérêt très vif à la discussion de plusieurs soirées. Enfin arriva le +jour du festin; nous étions une vingtaine. Le dîner était bon, +magnifique et bien servi. Malgré l'étalage qu'on avait fait et qui me +faisait prévoir un résultat ridicule, il n'y eut rien de pareil. +Monsieur de Valese en fit les honneurs avec aisance et en grand +seigneur. L'ennui et la monotonie sous laquelle succombent les +habitants de Turin leur fait saisir avec avidité tout ce qui ressemble +à un événement. C'est l'unique occasion où j'aie vu aucuns des membres +du corps diplomatique priés à dîner dans une maison piémontaise.</p> + +<p>Les étrangers, comme je l'ai déjà dit, s'arrêtent peu à Turin; il n'y +a rien à y voir, la société n'y retient pas et les auberges sont +mauvaises.</p> + +<p>Nous vîmes Jules de Polignac passer rapidement, se rendant à Rome. Il +y était envoyé par Monsieur. Je crois qu'il s'agissait de statuer sur +l'existence des jésuites et surtout de la Congrégation qui, déjà, +étendait son réseau occulte sur la France, sous le nom de la petite +Église. Elle était en hostilité avec le pape Pie VII, n'ayant jamais +voulu reconnaître le Concordat, ni les évêques nommés à la suite de ce +traité. Elle espérait que la persécution qu'elle faisait souffrir aux +prélats à qui le Pape avait refusé l'investiture pendant ses +discussions avec l'Empereur compenserait sa première désobéissance. On +désirait que le Pape reconnût les évêques titulaires des sièges avant +le Concordat et non démissionnaires comme y ayant conservé leurs +droits. Jules allait négocier cette transaction. Le Pape fût +probablement très sage car, à son retour de Rome, il en était fort +mécontent; il avait pourtant obtenu d'être créé prince romain, cela ne +présentait pas de grandes difficultés. Il prolongea son séjour à Turin +pendant assez de temps. Les jésuites commençaient à y être <span class="pagenum"><a id="page027" name="page027"></a>(p. 027)</span> +puissants; il les employa à se faire nommer chevalier de +Saint-Maurice. Je n'ai jamais pu comprendre qu'un homme de son nom, et +dans sa position, ait eu la fantaisie de posséder ce petit bout de +ruban.</p> + +<p>L'ordre de l'<i>Annonciade</i> est un des plus illustres et des plus +recherchés de l'Europe; il n'a que des <i>grands colliers</i>. Ils sont +<i>excellences</i>. Le roi de Sardaigne fait des <i>excellences</i>, comme +ailleurs le souverain crée des ducs ou des princes; seulement ce titre +n'est jamais héréditaire. Quelques places, aussi bien que le collier +de l'Annonciade, donnent droit à le porter. Il entraîne toutes les +distinctions et les privilèges qu'on peut posséder dans le pays. Je +conçois, à la rigueur, quoique cela ne soit guère avantageux pour un +étranger, qu'on recherche un pareil ordre; mais la petite croix de +Saint-Maurice, dont les chevaliers pavent les rues, m'a semblé une +singulière ambition pour Jules. Au reste, quand on a bien voulu, +s'appelant monsieur de Polignac, devenir <i>prince du Pape</i>, il n'y a +pas de puérile vanité qui puisse surprendre. Cela ne l'empêchait pas +de concevoir de très grandes ambitions.</p> + +<p>Quelque accoutumés que nous fussions à ses absurdités, il trouvait +encore le secret de nous étonner. Les jeunes gens de l'ambassade +restaient ébahis des thèses qu'il soutenait, il faut le dire, avec une +assez grande facilité d'élocution; il n'y manquait que le sens commun.</p> + +<p>Un jour, il nous racontait qu'il désirait fort que le Roi le nomme +ministre, non pas, ajoutait-il, qu'il se crût plus habile qu'un autre, +mais parce que rien n'était plus facile que de gouverner la France. Il +ne ferait au Roi qu'une seule condition: il demanderait qu'il lui +assurât pendant dix ans les portefeuilles des affaires étrangères, de +la guerre, de l'intérieur, des finances et surtout de la police. Ces +cinq ministères remis exclusivement entre ses mains, <span class="pagenum"><a id="page028" name="page028"></a>(p. 028)</span> il +répondait de tout, et cela sans se donner la moindre peine. Une autre +fois, il disait que, puisque la France était en appétit de +constitution, il fallait lui en faire une bien large, bien +satisfaisante pour les opinions les plus libérales, la lire en pleine +Chambre, et puis, la posant sur la tribune, ajouter:</p> + +<p>«Vous avez entendu la lecture de cette constitution; elle doit vous +convenir; maintenant il faut vous en rendre dignes. Soyez sages +pendant dix ans, nous la promulguerons, mais chaque mouvement +révolutionnaire, quelque faible qu'il soit, retardera d'une année cet +instant que nous aussi, nous appelons de tous nos vœux.» Et, en +attendant <i>Io el rey</i>, s'écriait-il en frappant sur un grand sabre +qu'il traînait après lui, car, en sa qualité d'aide de camp de +Monsieur, quoiqu'il n'eût jamais vu brûler une amorce ou commandé un +homme, il était le plus souvent qu'il lui était possible en uniforme.</p> + +<p>On parlait un soir du mauvais esprit qui régnait en Dauphiné et on +l'attribuait au grand nombre d'acquéreurs de biens d'émigrés:</p> + +<p>«C'est la faute du gouvernement, reprit Jules; j'ai proposé un moyen +bien simple de remédier à cet embarras. J'en garantissais +l'infaillibilité; on ne veut pas l'employer.</p> + +<p>—Quel est donc ce moyen? lui demandai-je.</p> + +<p>—J'ai offert de prendre une colonne mobile de dix mille hommes, +d'aller m'établir successivement dans chaque province, d'expulser les +nouveaux propriétaires et de replacer partout les anciens avec une +force assez respectable pour qu'on ne pût rien espérer de la +résistance. Cela se serait fait très facilement, sans le moindre +bruit, et tout le monde aurait été content.</p> + +<p>—Mais, mon cher Jules, pas les acquéreurs que vous expropriez, au +moins?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page029" name="page029"></a>(p. 029)</span> —Mon Dieu! si, parce qu'ils seront toujours inquiets!»</p> + +<p>Ces niaiseries ne vaudraient pas la peine d'être racontées sans la +déplorable célébrité qu'a si chèrement acquise le pauvre prince de +Polignac. Je pourrais en faire une bien longue collection, mais cela +suffit pour montrer la tendance de cet esprit si étroit.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page030" name="page030"></a>(p. 030)</span> CHAPITRE III</h3> + +<p class="resume">Révélation des projets bonapartistes. — Voyage à + Gênes. — Expérience des fusées à la congrève. — La princesse + Grassalcowics. — L'empereur Napoléon quitte l'île d'Elbe. — Il + débarque en France. — Officier envoyé par le général + Marchand. — Déclaration du 13 mars. — Mon frère la porte à monsieur + le duc d'Angoulême. — Le Pape. — La duchesse de Lucques.</p> + +<p>Mon père avait été chargé de veiller sur les actions des +bonapartistes, répandus en Italie, et sur leurs communications avec +l'île d'Elbe. Il avait employé à ce service un médecin anglais, nommé +Marshall, que le prince régent d'Angleterre faisait voyager en Italie +pour recueillir des renseignements sur la conduite, plus que légère, +de la princesse sa femme.</p> + +<p>Ce Marshall avait, en 1799, porté la vaccine en Italie; il s'était +trouvé à Naples lors des cruelles vengeances exercées par la Cour +ramenée de Palerme sur les vaisseaux de l'amiral Nelson. Il était +jeune alors et, justement indigné du spectacle hideux de tant +d'horreurs, il avait profité de son caractère d'anglais et de l'accès +que lui procurait sa position de médecin pour rendre beaucoup de +services aux victimes de cette réaction royaliste. Il était resté +depuis lors dans des rapports intimes avec le parti révolutionnaire et +fort à même de connaître ses projets sans participer à ses trames.</p> + +<p>Une nuit du mois de janvier 1815, il arriva chez mon père très +secrètement et lui communiqua des documents <span class="pagenum"><a id="page031" name="page031"></a>(p. 031)</span> qui prouvaient, +de la manière la moins douteuse, qu'il se préparait un mouvement en +France et que l'empereur Napoléon comptait prochainement quitter l'île +d'Elbe et l'appuyer de sa présence. Mon père, persuadé de la gravité +des circonstances, pressa Marshall de faire ses communications au +gouvernement français. Il se refusa à les donner à aucun ministre. Les +cabinets de tous, selon lui, étaient envahis par des bonapartistes, et +il craignait pour sa propre sûreté.</p> + +<p>Monsieur de Jaucourt remplaçait par intérim monsieur de Talleyrand et +ne répondait à aucune dépêche; la correspondance se faisait par les +bureaux, elle était purement officielle. Mon père n'aurait su à quel +ministre adresser Marshall qui, d'ailleurs, ne consentait à remettre +les pièces qu'il s'était procurées qu'au Roi lui-même. Il se vantait +d'être en relations personnelles avec le prince régent; il semblait +que la grandeur de ses commettants relevât à ses yeux le métier assez +peu honorable auquel il se livrait. L'importance des révélations +justifiait ses exigences. Mon père lui donna une lettre pour le duc de +Duras; il fut introduit par celui-ci dans le cabinet de Louis XVIII, +le 22 janvier. Le Roi fit remercier mon père du zèle qui avait procuré +des renseignements si précieux; mais ils ne donnèrent lieu à aucune +précaution, pas même à celle d'envoyer une corvette croiser autour de +l'île d'Elbe. L'incurie à cette époque a été au delà de ce que la +crédulité de la postérité pourra consentir à se laisser persuader.</p> + +<p>Je viens de dire que mon père n'avait pas reçu de dépêches du ministre +des affaires étrangères; j'ai tort. Il en reçut une seule, pour lui +demander des truffes de Piémont pour le Roi; elle était de quatre +pages et entrait dans les détails les plus minutieux sur la manière de +les expédier et les faire promptement et sûrement arriver. <span class="pagenum"><a id="page032" name="page032"></a>(p. 032)</span> À +la vérité, le prince de Talleyrand le faisait tenir suffisamment au +courant de ce qui se passait au Congrès; mais sa résidence à Vienne +empêchait qu'il pût donner, ni peut-être savoir, des nouvelles de +France.</p> + +<p>Vers la fin de février, la Cour se rendit à Gênes pour y recevoir la +Reine qu'on attendait de Sardaigne. Le corps diplomatique l'y suivit. +Nous laissâmes la vallée de Turin et celle d'Alexandrie sous la neige +qui les recouvrait depuis le mois de novembre, et nous arrivâmes au +haut de la Bocchetta. On ne passe plus par cette route. La montagne de +la Bocchetta a cela de remarquable qu'elle ne présente aucun plateau +et la voiture n'a pas encore achevé son ascension que les chevaux qui +la traînent ont déjà commencé à descendre. Au moment de l'année où +nous nous trouvions, cette localité est d'autant plus frappante qu'on +passe immédiatement du plein hiver à un printemps très avancé. D'un +côté, la montagne est couverte de neige, les ruisseaux sont gelés, les +cascades présentent des stalactites de glace; de l'autre, les arbres +sont en fleur, beaucoup ont des feuilles, l'herbe est verte, les +ruisseaux murmurent, les oiseaux gazouillent, la nature entière semble +en liesse et disposée à vous faire oublier les tristesses dont le +cœur était froissé un quart de minute avant. Je n'ai guère éprouvé +d'impression plus agréable.</p> + +<p>Après quelques heures d'une course rapide à travers un pays enchanté, +nous arrivâmes à Gênes le 26 février. Les rues étaient tapissées de +fleurs; nulle part je n'en ai vu cette abondance; il faisait un temps +délicieux: j'oubliai la fatigue d'un voyage dont le commencement avait +été pénible.</p> + +<p>En descendant de voiture, je voulus me promener dans ces rues +embaumées, si propres, si bien dallées, et dont le marcher était bien +autrement doux que celui de ma <span class="pagenum"><a id="page033" name="page033"></a>(p. 033)</span> chambre pavée de Turin. Je +les trouvai remplies d'une population gaie, animée, affairée, qui +faisait contraste avec le peuple sale et ennuyé que je venais de +quitter. Les femmes, chaussées de souliers de soie, coiffées de +l'élégant <i>mezzaro</i>, me charmèrent et les enfants me parurent +ravissants. Tout le beau monde de Gênes se trouvait aussi dans la rue; +au bout de cinq minutes nous étions entourés de quarante personnes de +connaissance. Je sentis subitement soulever de dessus mes épaules le +manteau de plomb que le séjour de Turin y fixait depuis six mois. Ma +joie fut un peu calmée par les cent cinquante marches qu'il fallut +gravir pour arriver à un beau logement, dans un grand palais qu'on +avait retenu pour l'ambassadeur de France.</p> + +<p>Pendant le séjour que j'ai fait à Gênes, la hauteur des appartements +et l'importunité, sans exemple partout ailleurs, des mendiants sont +les seules choses qui m'aient déplu. Je ne répéterai pas ce que tout +le monde sait de la magnificence et de l'élégance des palais. Je ne +parlerai pas davantage des mœurs du pays que je n'ai pas eu +occasion d'observer, car, peu de jours après notre arrivée, les +événements politiques nous condamnèrent à la retraite, et j'ai à peine +entrevu la société.</p> + +<p>Les génois ne prenaient guère le soin de dissimuler leur affliction de +la réunion au Piémont et la répugnance qu'ils avaient pour le Roi. Peu +d'entre eux allaient à la Cour, et ceux-là étaient mal vus par leurs +compatriotes. Leur chagrin était d'autant plus sensible qu'ils avaient +cru un moment à l'émancipation.</p> + +<p>Lord William Bentinck, séduit par les deux beaux yeux de la <i>Louise +Durazzo</i> (comme on dit à Gênes), avait autorisé par son silence, si ce +n'est par ses paroles, le rétablissement de l'ancien gouvernement +pendant son occupation de la ville. Les actes par lesquels le congrès +<span class="pagenum"><a id="page034" name="page034"></a>(p. 034)</span> de Vienne disposa du sort des génois leur en parurent plus +cruels à subir. Maître pour maître, ils préféraient un grand homme au +bon roi Victor; et, s'il fallait cesser d'être génois, ils aimaient +encore mieux être français que piémontais. La sentence de Vienne les +avait rendus bonapartistes enragés, et c'est surtout des rivières de +Gênes que partaient les correspondances pour l'île d'Elbe.</p> + +<p>L'armée anglaise, avant de remettre la ville aux autorités sardes, +avait dépouillé les établissements publics et tout enlevé du port, +jusqu'aux chaînes des galériens. Cette avanie avait fort exaspéré le +sentiment de nationalité des génois.</p> + +<p>Le lendemain de notre arrivée, nous fûmes conviés à aller assister à +une représentation qu'un commodore anglais donnait au Roi. Il +s'agissait de lui montrer l'effet des fusées à la congrève, invention +nouvelle à cette époque. Nous nous rendîmes tous à pied, par un temps +admirable, à un petit plateau situé sur un rocher à quelques toises de +la ville et d'où l'on jouissait d'une vue magnifique. Une mauvaise +barque, amarrée si loin qu'à peine on pouvait l'apercevoir à l'œil +nu, servait de but. La brise venait de mer et nuisait à l'effet des +fusées, mais elle rafraîchissait l'air et le rendait délicieux. Le +spectacle était animé sur la côte et brillant dans le port qu'on +apercevait sur la droite, rempli de vaisseaux pavoisés.</p> + +<p>Le tir fut interrompu par la crainte que deux petits bricks, affalés +par le vent, pussent être atteints. Évidemment ils ne voulaient pas +aborder; ils manœuvraient pour s'élever en mer, y réussirent, et on +recommença à tirer. D'après toutes les circonstances qui sont venues +depuis à notre connaissance, il est indubitable que ces deux bricks +transportaient Bonaparte et sa fortune aux <span class="pagenum"><a id="page035" name="page035"></a>(p. 035)</span> rivages de +Cannes. Combien le hasard d'une de ces fusées, en désemparant ces +bâtiments, aurait pu changer le destin du monde!</p> + +<p>Le commodore donna un élégant déjeuner sous une tente, et on se sépara +très satisfaits de la matinée.</p> + +<p>Je me rappelle que la princesse Krassalkolwitz vint achever la journée +chez nous. J'étais liée avec elle depuis longtemps; elle s'embarquait +le lendemain pour Livourne. Nous causions le soir de la fadeur des +événements, de l'ennui des gazettes: valait-il la peine de vivre pour +attendre quinze jours un misérable protocole du congrès de Vienne? +Moitié sérieusement, moitié en plaisanterie, nous regrettions les +dernières années si agitées mais si animées; l'existence nous +paraissait monotone, privée de ces grands spectacles. Ma mère reprit:</p> + +<p>«Voilà bien des propos de jeunes femmes; oh! mesdames, ne tentez pas +la Providence! Quand vous serez aussi vieille que moi, vous saurez que +les moments de calme, que vous avez l'enfantillage d'appeler d'ennui, +ne durent jamais longtemps.»</p> + +<p>Aussi lorsque, trois jours après, la princesse revint à Gênes, n'ayant +pu débarquer à Livourne et retournant en toute hâte à Vienne, elle +arriva chez nous se cachant le visage, et disant:</p> + +<p>«Ah! chère ambassadrice, que vous aviez raison; je vous demande pardon +de mes folies, j'en suis bien honteuse.»</p> + +<p>J'aurais pu partager ses remords, car j'avais pris part à la faute.</p> + +<p>Nous assistions à un concert lorsqu'on vint chercher mon père; un +courrier l'attendait; il était expédié par le consul français à +Livourne et annonçait le départ de Bonaparte de Porto-Ferrajo. Mon +père s'occupa tout de suite d'en donner avis. Il expédia une estafette +à Vienne <span class="pagenum"><a id="page036" name="page036"></a>(p. 036)</span> à monsieur de Talleyrand, une autre à Paris, et fit +partir un secrétaire de légation pour porter cette nouvelle à Masséna, +et, chemin faisant, prévenir toutes les autorités de la côte. Cette +précaution fut déjouée par la célérité de l'Empereur. Peu d'heures +après son départ de Gênes, monsieur de Château traversait le bivouac +de Cannes déjà abandonné, quoique les feux brûlassent encore. Nous +avions passé la nuit à copier les lettres et les dépêches qui furent +confiées à ces différents courriers; il n'y avait qu'une partie de la +chancellerie à Gênes où on ne s'attendait pas à de telles affaires.</p> + +<p>L'émoi fut grand le lendemain matin. On ne doutait pas que l'Empereur +ne dût débarquer sur quelque point de l'Italie et se joindre aux +troupes de Murat qui armait depuis quelque temps. Les autrichiens +n'étaient pas en mesure de s'y opposer, et le général Bubna, fort +inquiet, reprochait aux piémontais l'empressement qu'ils avaient eu de +faire abandonner leur territoire par les allemands avant d'avoir eu le +temps de créer une armée nationale. Le comte de Valese, de son côté, +prétendait que, les frais de l'occupation absorbant tous les revenus +de l'État, on ne pouvait rien instituer tant qu'elle durait.</p> + +<p>Lord William Bentinck arriva à tire d'aile. Chacun se regardait, +s'inquiétait, s'agitait; on s'accusait mutuellement, mais +l'incertitude du lieu où débarquerait l'Empereur ne permettait de +prendre aucun parti, ni de donner aucun ordre. Le général Bubna fut le +premier instruit de sa marche; dès lors, autrichiens, anglais et +piémontais, tout se rassura et crut avoir du temps devant soi.</p> + +<p>Bubna demanda à faire entrer ses troupes en Piémont. Monsieur de +Valese s'y refusant obstinément, il fut réduit à les faire cantonner +sur les frontières de Lombardie; aussi déclara-t-il formellement que, +si l'armée napolitaine <span class="pagenum"><a id="page037" name="page037"></a>(p. 037)</span> s'avançait, il resterait derrière le +Pô, en laissant le Piémont découvert. Le cabinet sarde tint bon; il ne +tarda même pas à admettre l'étrange pensée de pouvoir s'établir dans +un état de neutralité vis-à-vis de Napoléon et de Murat. Les rapports +avec mon père se ressentirent plus tard de cette illusion. +L'ambassadeur sarde fut le seul qui ne rejoignit pas le roi Louis +XVIII à Gand.</p> + +<p>Monsieur de Château revint porteur des plus belles promesses de +Masséna. Il avait vu arrêter madame Bertrand, arrivant de l'île +d'Elbe, et il avait trouvé partout autant d'enthousiasme pour monsieur +le duc d'Angoulême que d'indignation contre l'Empereur. Cela était +vrai en Provence et dans ce moment. Des nouvelles bien différentes +étaient portées sur l'aile des vents. On apprenait avec une rapidité +inouïe, et par des voies inconnues, les succès et la marche rapide de +Bonaparte.</p> + +<p>Un matin, un officier français, portant la cocarde blanche, se +présenta chez mon père et lui remit une dépêche du général Marchand, +tellement insignifiante qu'elle ne pouvait pas avoir motivé son envoi. +Il était fort agité et demandait une réponse immédiate, son général +ayant fixé le moment du retour. Mon père l'engagea à s'aller reposer +quelques heures. Tandis qu'il cherchait le mot de cette énigme, +d'autant moins facile à deviner que le bruit s'était répandu que le +général Marchand avait reconnu l'Empereur, le général Bubna entra chez +lui en lui disant:</p> + +<p>«Mon cher ambassadeur, je viens vous remercier du soin que vous prenez +de payer le port de mes lettres. Je sais qu'on vous demande cinquante +louis pour celle que voici. Elle est du général Bertrand qui m'écrit, +par ordre de Napoléon, pour me charger d'expédier sur-le-champ par +estafette ces autres dépêches à Vienne pour l'Empereur et pour +Marie-Louise. Moi, qui ne suis jamais <span class="pagenum"><a id="page038" name="page038"></a>(p. 038)</span> très pressé, +j'attendrai tranquillement une bonne occasion; qu'allez-vous faire de +votre jeune homme?»</p> + +<p>Mon père réfléchit un moment, puis il pensa que, s'il le faisait +arrêter, ce serait trop grave. Il l'envoya chercher à son auberge, lui +intima l'ordre de partir sur-le-champ, en le prévenant que, s'il +laissait au gouvernement sarde le temps d'apprendre la manière dont il +avait franchi la frontière, il serait arrêté comme espion, et qu'il ne +pourrait pas le réclamer.</p> + +<p>L'officier eut l'imprudence de dire qu'il lui faudrait s'arrêter à +Turin où il avait des lettres à remettre. Mon père lui conseilla de +les brûler et lui donna un passeport qui indiquait une route qui +l'éloignait de Turin. Je n'ai plus entendu parler de ce monsieur qui +eut l'audace, après cette explication, de réclamer de mon père les +cinquante louis que le général Marchand, dans sa lettre ostensible, +l'avait prié de lui remettre pour les frais de son voyage. Bubna garda +le secret suffisamment longtemps pour assurer la sécurité du courrier. +Elle aurait été fort hasardée en ce moment; car les velléités +pacifiques du cabinet sarde n'existaient pas alors, et ses terreurs +sur les dispositions bonapartistes des piémontais étaient en revanche +très exaltées.</p> + +<p>La déclaration du 13 mars fut expédiée à mon père par monsieur de +Talleyrand, aussitôt qu'elle eut été signée par les souverains réunis +à Vienne. Il la fit imprimer en toute hâte, et, trois heures après son +arrivée, mon frère se mit en route pour la porter à monsieur le duc +d'Angoulême. Il le trouva à Nîmes. La rapidité avait été si grande +qu'elle nuisit presque à l'effet et fit douter de l'authenticité de la +pièce. Monsieur le duc d'Angoulême garda mon frère auprès de lui, le +nomma son aide de camp, et bientôt après l'envoya en Espagne pour +demander des secours qu'il n'obtint pas. Au surplus, <span class="pagenum"><a id="page039" name="page039"></a>(p. 039)</span> si on +les avait accordés, ils seraient arrivés trop tard.</p> + +<p>Dans le plan que je me suis fait de noter les plus petites +circonstances qui, à mon sens, dessinent les caractères, je ne puis +m'empêcher d'en rapporter une qui peut sembler puérile.</p> + +<p>Mon frère avait donc apporté à monsieur le duc d'Angoulême un document +d'une importance extrême. Il avait fait une diligence qui prouvait +bien du zèle. Sur sa route, il avait semé partout des exemplaires de +la déclaration sans s'informer de la couleur des personnes auxquelles +il les remettait, ce qui n'était pas tout à fait sans danger. Monsieur +le duc d'Angoulême le savait et semblait fort content de lui. Il +l'engagea à déjeuner. Rainulphe, ayant fait l'espèce de toilette que +comportait la position d'un homme qui vient de faire cent lieues à +franc étrier, s'y rendit. À peine à table, les premiers mots de +monsieur le duc d'Angoulême furent:</p> + +<p>«Quel uniforme portez-vous là?</p> + +<p>—D'officier d'état-major, monseigneur.</p> + +<p>—De qui êtes-vous aide de camp?</p> + +<p>—De mon père, monseigneur.</p> + +<p>—Votre père n'est que lieutenant général; pourquoi avez-vous des +aiguillettes? Il n'y a que la maison du Roi et celle des princes qui y +aient droit...; on les tolère pour les maréchaux...; vous avez tort +d'en porter.</p> + +<p>—Je ne savais pas, monseigneur.</p> + +<p>—À présent vous le savez, il faut les ôter tout de suite. En bonne +justice, cela mériterait les arrêts, mais je vous excuse; que je ne +vous en voie plus.»</p> + +<p>On comprend combien un jeune homme comme était alors Rainulphe se +trouva déconcerté par une pareille sortie faite en public. Dans les +moments où s'il s'animait sur les petites questions militaires jusqu'à +se monter à la <span class="pagenum"><a id="page040" name="page040"></a>(p. 040)</span> colère, monsieur le duc d'Angoulême se +faisait l'illusion d'être un grand capitaine.</p> + +<p>Le roi de Sardaigne annonça qu'il allait faire une course à Turin; ses +ministres et le général Bubna l'accompagnèrent. Le ministre +d'Angleterre resta à Gênes ainsi que mon père qui s'y tenait plus +facilement en communication avec monsieur le duc d'Angoulême et le +midi de la France.</p> + +<p>Bientôt nous vîmes arriver toutes les notabilités que les mouvements +de l'armée napolitaine repoussaient du sud de l'Italie. Le Pape fut le +premier; on le logea dans le palais du Roi. Je ne l'avais pas vu +depuis le temps où il était venu sacrer l'empereur Napoléon; nous +allâmes plusieurs fois lui faire notre cour. Il causait volontiers et +familièrement de tout. Je fus surtout touchée de la manière digne et +calme dont il parlait de ses années de proscription, sans avoir l'air +d'y attacher ni gloire ni mérite, mais comme d'une circonstance qui +s'était trouvée malheureusement inévitable, s'affligeant que son +devoir l'eût forcé à imposer à Napoléon les torts de sa persécution. +Il y avait dans tous ses discours une noble et paternelle modération +qui devait lui être inspirée d'en haut, car, sur tout autre sujet, il +n'était pas à beaucoup près aussi distingué. On sentait que c'était un +homme qui recommencerait une carrière de tribulation, sans qu'elle pût +l'amener à l'amertume ni à l'exaltation. Le mot <i>sérénité</i> semblait +inventé pour lui. Il m'a inspiré une bien sincère vénération.</p> + +<p>Bientôt après, il fut suivi par l'infante Marie-Louise, duchesse de +Lucques, plus connue sous le titre de reine d'Étrurie. Gênes étant +comblée de monde et ne pouvant trouver un logement convenable, elle +s'installa dans une grande chambre d'auberge dont, à l'aide de +quelques paravents, on fit un dortoir pour toute la <span class="pagenum"><a id="page041" name="page041"></a>(p. 041)</span> famille. +Elle paraissait faite pour habiter ce taudis; je n'ai jamais rien vu +de plus ignoble que la tournure de cette princesse, si ce n'est ses +discours. Elle était Bourbon: il nous fallait bien lui rendre des +hommages, mais c'était avec dégoût et répugnance.</p> + +<p>Elle traînait à sa suite une fille, aussi disgracieuse qu'elle, et un +fils si singulièrement élevé qu'il pleurait pour monter sur un cheval, +se trouvait mal à l'aspect d'un fusil, et qu'ayant dû un jour entrer +dans un bateau pour passer un bac il en eut des attaques de nerfs. La +duchesse de Lucques assurait que les princes espagnols avaient tous +été élevés précisément comme son fils. Mon père tâcha de la raisonner +à ce sujet, mais ce fut sans autre résultat que de se faire prendre en +grippe par elle.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page042" name="page042"></a>(p. 042)</span> CHAPITRE IV</h3> + +<p class="resume">La princesse de Galles. — Fête donnée au roi Murat. — Audience de + la princesse. — Notre situation est pénible. — Message de monsieur + le duc d'Angoulême. — Inquiétudes pour mon frère. — Marche de + Murat. — Il est battu à Occhiobello. — L'abbé de Janson. — Henri de + Chastellux.</p> + +<p>Monsieur Hill nous arriva un matin avec une figure encore plus triste +que de coutume; sa princesse de Galles était en rade. Sous prétexte de +lui céder son appartement, il l'abandonna aux soins de lady William +Bentinck, se jeta dans sa voiture et partit pour Turin. Lady William +en aurait bien fait autant s'il lui avait été possible. La princesse +Caroline s'établit chez monsieur Hill.</p> + +<p>Le lendemain, nous vîmes apparaître dans les rues de Gênes un +spectacle que je n'oublierai jamais. Dans une sorte de phaéton, fait +en conque marine, doré, nacré, enluminé extérieurement, doublé en +velours bleu, garni de crépines d'argent, traîné par deux très petits +chevaux pies, menés par un enfant vêtu en amour d'opéra, avec des +paillettes et des tricots couleur de chair, s'étalait une grosse femme +d'une cinquantaine d'années, courte, ronde et haute en couleur. Elle +portait un chapeau rose avec sept ou huit plumes roses flottant au +vent, un corsage rose fort décolleté, une courte jupe blanche qui ne +dépassait guère les genoux, laissait apercevoir de grosses jambes +couvertes de brodequins roses; <span class="pagenum"><a id="page043" name="page043"></a>(p. 043)</span> une écharpe rose, qu'elle +était constamment occupée à draper, complétait le costume.</p> + +<p>La voiture était précédée par un grand bel homme monté sur un petit +cheval pareil à l'attelage, vêtu précisément comme le roi Murat auquel +il cherchait à ressembler de geste et d'attitude, et suivie par deux +palefreniers à la livrée d'Angleterre, sur des chevaux de la même +espèce. Cet attelage napolitain était un don de Murat à la princesse +de Galles qui s'exhibait sous ce costume ridicule et dans ce bizarre +équipage. Elle se montra dans les rues de Gênes pendant cette matinée +et celles qui suivirent.</p> + +<p>La princesse était dans tout le feu de sa passion pour Murat; elle +aurait voulu l'accompagner dans les camps. Il avait dû user d'autorité +pour la faire partir. Elle n'y avait consenti qu'avec l'espérance de +décider lord William Bentinck à joindre les forces anglaises aux armes +napolitaines. Elle ne s'épargnait pas dans les demandes, les +supplications, les menaces à ce sujet. On peut juger de quel poids +tout cela était auprès de lord William qui, au reste, partit le +surlendemain de son arrivée.</p> + +<p>Elle était aussi fort zélée bonapartiste. Cependant elle témoignait +bien quelque crainte que l'Empereur ne compromit le <i>Roi</i>, comme elle +appelait exclusivement Murat. Elle s'entoura bien vite de tout ce qui +était dans l'opposition à Gênes et en fit tant, qu'au bout de quelques +jours, le gouvernement sarde la fit prier de chercher un autre asile.</p> + +<p>Pendant le dernier carnaval, qu'elle venait de passer à Naples, elle +avait inventé de faire donner un bal de souscription à Murat par les +anglais qui s'y trouvaient. La scène se passait dans une salle +publique. Au moment où Murat arriva, un groupe, formé des plus jolies +anglaises costumées en déesses de l'Olympe, alla le recevoir. +<span class="pagenum"><a id="page044" name="page044"></a>(p. 044)</span> Minerve et Thémis s'emparèrent de lui et le conduisirent sur +une estrade dont les rideaux s'ouvrirent et montrèrent aux spectateurs +un groupe de génies, parmi lesquels figurait une Renommée sous les +traits d'une des jolies ladys Harley. Elle tenait un grand tableau. La +Gloire, représentée par la princesse, plus ridiculement vêtue encore +que les autres, s'avança légèrement, enleva une plume de l'aile de la +Renommée et inscrivit, en grandes lettres d'or, sur le tableau qu'elle +soutenait, le nom des diverses batailles où Murat s'était signalé. Le +public applaudissait en pâmant de rire; la reine de Naples haussa les +épaules. Murat avait assez de bon sens pour être impatienté, mais la +princesse prenait cette mascarade au sérieux comme une ovation +glorieuse pour l'objet de sa passion et pour elle qui savait si +dignement l'honorer. J'ai entendu faire la relation de cette soirée à +lady Charlotte Campbell, celle des dames de la princesse qui l'a +abandonnée la dernière. Elle pleurait de dépit en en parlant, mais son +récit n'en était que plus comique. Il fallait avoir l'héroïne sous les +yeux pour en apprécier pleinement le ridicule.</p> + +<p>C'était pour tromper le chagrin que lui causait sa séparation d'avec +Murat que la princesse de Galles avait inventé de faire habiller un de +ses gens, qui le rappelait un peu, précisément comme lui. Ce portrait +animé était Bergami, devenu célèbre depuis, et qui déjà (assurait le +capitaine du bâtiment qui l'avait amené de Livourne) usurpait auprès +de sa royale maîtresse tous les droits de Murat, aussi bien que son +costume; mais cela ne passait encore que pour un mauvais propos de +marin.</p> + +<p>Il fallut bien aller rendre les hommages, dus à son rang dans +l'almanach, à cette princesse baladine. Elle nous détestait dans +l'idée que nous étions hostiles au <i>Roi</i>; elle se donna la petite joie +d'être fort impertinente. <span class="pagenum"><a id="page045" name="page045"></a>(p. 045)</span> Nous y allâmes avec lady William +Bentinck, le jour et l'heure fixés par elle. Elle nous fit attendre +longtemps; enfin nous fûmes admises sous un berceau de verdure où elle +déjeunait vêtue d'un peignoir tout ouvert et servie par Bergami. Après +quelques mots dits à ma mère, elle affecta de ne parler qu'anglais à +lady William. Elle fut un peu déconcertée de nous voir prendre part à +cette conversation, dont elle pensait nous exclure, et se rabattit à +ne parler que des vertus, des talents royaux et militaires de Murat. +Bientôt après, elle donna audience à mon père et entama un grand +discours sur les succès infaillibles de Murat, sa prochaine jonction +avec l'armée de l'empereur Napoléon et les triomphes qui les +attendaient. Mon père se prit à rire.</p> + +<p>«Vous vous moquez de moi, monsieur l'ambassadeur?</p> + +<p>—Du tout, madame, c'est Votre Altesse Royale qui veut me faire +prendre le change par son sérieux. De tels discours, tenus par la +princesse de Galles à l'ambassadeur de France, sont trop plaisants +pour qu'elle exige que je les écoute avec gravité.»</p> + +<p>Elle prit l'air très offensé et abrégea l'entrevue. Nous n'étions +aucuns tentés de la renouveler. Elle prétendit que mon père avait +contribué à lui faire donner l'ordre de partir; rien n'était plus +faux. Si le gouvernement avait été stimulé par quelqu'un c'était +plutôt par lady William Bentinck qui en était fort importunée. Lord +William et monsieur Hill s'étaient soustraits à cet ennui.</p> + +<p>Nous étions dans un état cruel. Rien n'est plus pénible que de se +trouver à l'étranger, avec une position officielle, au milieu d'une +pareille catastrophe, lorsqu'il faut montrer une sérénité qu'on +n'éprouve pas. Personne n'entrait dans nos sentiments de manière à +nous satisfaire. Les uns proclamaient les succès assurés de Bonaparte, +<span class="pagenum"><a id="page046" name="page046"></a>(p. 046)</span> les autres sa chute rapide devant les alliés et +l'humiliation des armes françaises. Il était bien rare que les termes +fussent assez bien choisis pour ne pas nous froisser. Aussi, dès que +les événements, par leur gravité irrécusable, nous eurent délivrés du +tourment de jouer la comédie d'une sécurité que nous n'avions pas +conservée un seul instant, nous nous renfermâmes dans notre intérieur, +d'où nous ne sortîmes plus.</p> + +<p>Le marquis de Lur-Saluces, aide de camp de monsieur le duc +d'Angoulême, arriva porteur de ses dépêches. Le prince chargeait mon +père de demander au roi de Sardaigne le secours d'un corps de troupes +qui serait entré par Antibes pour le rejoindre en Provence. Il venait +d'obtenir un succès assez marqué au pont de la Drôme où, surtout, il +avait déployé aux yeux des deux armées une valeur personnelle qui +l'avait très relevé dans les esprits. Il sentait le besoin et la +volonté d'agir vigoureusement. Quand une fois monsieur le duc +d'Angoulême était tiré de sa funeste préoccupation d'obéissance +passive, il ne manquait pas d'énergie. Il était moins nul que +certaines niaiseries, dont on ferait un volume, donneraient lieu de le +croire. C'était un homme très incomplet, mais non pas incapable.</p> + +<p>Mon père fit préparer une voiture et partit avec monsieur de Saluces +pour Turin. Nous avions appris par celui-ci l'envoi de mon frère en +Espagne. Peu de jours après, le <i>Moniteur</i> contenait des lettres +interceptées de monsieur le duc d'Angoulême à madame la duchesse +d'Angoulême; elles disaient que le jeune d'Osmond en était porteur. +Nous eûmes tout lieu de craindre qu'il eût été arrêté; cette vive +inquiétude dura vingt-sept jours.</p> + +<p>Les communications avec le Midi furent interrompues; nous ne savions +ce qui s'y passait que par les gazettes de Paris qui parvenaient +irrégulièrement. C'est <span class="pagenum"><a id="page047" name="page047"></a>(p. 047)</span> de cette façon que nous apprîmes la +défaite de monsieur le duc d'Angoulême, la convention faite avec lui +et enfin son départ de Cette. Le nom de mon frère ne se trouvait nulle +part; nous finîmes par recevoir des lettres de lui, écrites de Madrid. +Il allait le quitter pour rejoindre son prince qu'il croyait en France +et qu'après un long circuit il retrouva à Barcelone.</p> + +<p>Monsieur le duc d'Angoulême avait eu le projet d'envoyer mon frère +auprès de Madame, ainsi qu'il le lui disait dans sa lettre, puis il +avait changé d'idée et l'avait expédié au duc de Laval, ambassadeur à +Madrid. C'était là ce qui nous avait occasionné une inquiétude si +grande et si justifiée dans ce premier moment de guerre civile où il +était impossible de prévoir quel serait le sort des prisonniers et la +nature des vengeances exercées de part et d'autre. La suite a prouvé +que les colères étaient épuisées aussi bien que les passions et qu'il +ne restait des premiers temps de la Révolution que la valeur et les +intérêts personnels.</p> + +<p>Murat avançait en Italie si rapidement que, déjà, on emballait à +Turin. Nous avions bien le désir, ma mère et moi, d'aller y rejoindre +mon père; il s'y refusait de jour en jour. La question d'économie +devenait importante et se joignait à celle de sécurité pour ne pas +faire un double voyage dans ce moment d'incertitude.</p> + +<p>Les demandes de monsieur de Saluces avaient été plus que froidement +accueillies par le gouvernement sarde. Elles n'auraient pu avoir de +succès effectif, puisque la nouvelle de la catastrophe et de +l'embarquement du prince arrivèrent promptement après. Mais, dès lors, +mon père remarqua l'accueil embarrassé que lui fit le ministre et +aperçut une disposition à écarter l'ambassadeur des affaires, tout en +comblant le marquis d'Osmond de politesses.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page048" name="page048"></a>(p. 048)</span> Comme, dans le même temps, on repoussait tout secours +autrichien ou anglais, il restait évident qu'on espérait négocier +séparément et se maintenir en position de faire valoir sa neutralité à +l'Empereur, s'il réussissait à s'établir. Bubna riait beaucoup de +cette politique; il appelait le roi Victor l'<i>Auguste allié de +l'empereur Napoléon</i>. Mon père n'était pas en situation d'en rire, +mais lui aussi croyait à cette préoccupation du cabinet sarde.</p> + +<p>Murat, ayant été battu à Occhiobello par les armées autrichiennes, +cessa d'avancer, et nos arrêts furent levés. On annonça officiellement +que l'arrivée de la reine de Sardaigne était remise indéfiniment; nous +retournâmes à Turin.</p> + +<p>Avant de quitter Gênes, je veux parler de deux individus que nous y +vîmes passer. Le premier était l'abbé de Janson. Ayant appris le +départ de l'île d'Elbe sur la côte de Syrie, où il se trouvait pèlerin +de Jérusalem, il avait été si bien servi par les vents et par son +activité qu'il était arrivé à Gênes dans un temps presque incroyable. +Il n'y resta que deux heures pour s'informer des événements, retroussa +sa soutane, enfourcha un bidet de poste et courut joindre monsieur le +duc d'Angoulême.</p> + +<p>Cet abbé, en costume ecclésiastique, parut fort ridicule aux soldats; +mais lorsque, au combat du pont de la Drôme, on le vit allant jusque +sous la mitraille relever les blessés sur ses épaules, leur porter des +consolations et des secours de toute espèce, avec autant de sang-froid +qu'un grenadier de la vieille garde, <i>le curé</i> (comme ils +l'appelaient) excita leur enthousiasme au plus haut degré. L'abbé de +Janson a depuis mis ce zèle au service de l'intrigue; on ne peut que +le regretter. Devenu évêque de Nancy et un des membres le plus actif +de la Congrégation <span class="pagenum"><a id="page049" name="page049"></a>(p. 049)</span> si fatale à la Restauration, il s'est +fait tellement détester qu'à la Révolution de 1830 il a été expulsé de +sa ville épiscopale.</p> + +<p>L'autre personne dont je veux noter le passage à Gênes est Henri de +Chastellux. Âgé de 24 ou 25 ans, maître d'une fortune considérable, il +était attaché à l'ambassade de Rome. Ce fut là qu'il apprit la +trahison de son beau-frère, le colonel de La Bédoyère. Il en fut +d'autant plus consterné qu'il aimait tendrement sa sœur et qu'il +comprenait combien elle devait avoir besoin de consolation et de +soutien, dans une pareille position, au milieu d'une famille aussi +exaltée en royalisme que la sienne. Il obtint immédiatement un congé +de son ambassadeur et, après avoir rangé ses papiers, fait ses malles, +emballé ses livres et ses effets, il se jeta dans la carriole d'un +voiturin avec lequel il avait fait marché pour le mener en vingt-sept +jours à Lyon.</p> + +<p>Les révolutions ne s'accommodent guère de cette allure. En arrivant à +Turin, monsieur de Chastellux fut informé qu'il ne pouvait continuer +sa route. Il vint à Gênes consulter mon père sur ce qu'il lui restait +à faire. Il fut décidé qu'il irait rejoindre monsieur le duc +d'Angoulême; mon père lui dit qu'il le chargerait de dépêches. En +effet, deux heures après, un secrétaire alla les lui porter; il le +trouva couché sur un lit, lisant Horace.</p> + +<p>«Quand partez-vous?</p> + +<p>—Je ne sais pas encore. Je n'ai pas pu m'arranger avec les patrons +qu'on m'a amenés, j'en attends d'autres.</p> + +<p>—Vous n'allez pas par la Corniche?</p> + +<p>—Non, je compte louer une felouque.»</p> + +<p>Le secrétaire rapporta les dépêches qu'on expédia par estafette.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page050" name="page050"></a>(p. 050)</span> Henri de Chastellux s'embarqua le lendemain matin; mais, +ayant fait son arrangement pour coucher à terre toutes les nuits, il +n'arriva à Nice que le cinquième jour. Il y recueillit des bruits +inquiétants sur la position de monsieur le duc d'Angoulême, attendit +patiemment leur confirmation et, au bout de dix à douze jours, nous le +vîmes reparaître à Gênes, n'ayant pas poussé sa reconnaissance au delà +de Nice.</p> + +<p>Cette singulière apathie dans un jeune homme qui ne manque pas +d'esprit et que sa situation sociale et ses relations de famille +auraient dû stimuler si vivement dans cette circonstance, comparée à +la prodigieuse activité d'un homme dont la robe aurait semblé l'en +dispenser, nous parut un si singulier contraste que nous en fûmes très +frappés et que j'en ai conservé la mémoire.</p> + +<p>Mon père s'était mis en correspondance plus active avec le duc de +Narbonne, ambassadeur à Naples, le duc de Laval, ambassadeur à Madrid, +et le marquis de Rivière qui commandait à Marseille. Il leur faisait +passer les nouvelles qui lui arrivaient de l'Allemagne et du nord de +la France. La légation de Turin se trouvait fort dégarnie de +secrétaires et d'attachés; mon père, en partant de Gênes, me chargea +de ces correspondances. Cela se bornait à expédier le bulletin des +nouvelles qui nous parvenaient, en distinguant celles qui étaient +officielles des simples bruits dont nous étions inondés. Plusieurs de +ces lettres furent interceptées et quelques-unes, je crois, imprimées +dans le <i>Moniteur</i>.</p> + +<p>La malveillance s'est saisie de cette puérile circonstance pour +établir que je <i>faisais l'ambassade</i>. L'impatience que j'ai conçue de +cette sottise m'a tenue volontairement dans l'ignorance des affaires +diplomatiques que <span class="pagenum"><a id="page051" name="page051"></a>(p. 051)</span> mon père a dû traiter depuis lors, et +probablement plus que je ne l'aurais été sans cette ridicule +invention. Car, je crois l'avoir déjà dit, la politique m'amuse; j'en +fais volontiers <i>en amateur</i>, pour occuper mon loisir; et, comme je +n'ai jamais eu le besoin de parler des affaires qu'on me confie, mon +père me les aurait communiquées si je l'avais souhaité.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page052" name="page052"></a>(p. 052)</span> CHAPITRE V</h3> + +<p class="resume">Retour de Turin. — Monsieur de La Bédoyère. — Marche de + Cannes. — L'empereur Napoléon. — Exposition du + Saint-Suaire. — Retour de Jules de Polignac. — Il est fait + prisonnier à Montmélian. — Prise d'un régiment à + Aiguebelle. — Conduite du général Bubna. — Haine des piémontais + contre les autrichiens. — Espérances du roi de Sardaigne.</p> + +<p>Nous continuâmes à mener en Piémont la vie retirée que nous avions +adoptée à Gênes. Mon père ne voulait rien changer à l'état ostensible +de sa maison, mais les circonstances permettaient de réformer toutes +les dépenses extraordinaires et la prudence l'exigeait. Notre seule +distraction était de faire chaque jour de charmantes promenades dans +la délicieuse colline qui borde le Pô, au delà de Turin, et s'étend +jusqu'à Moncalieri.</p> + +<p>Ce serait une véritable ressource si les chemins étaient moins +désagréables; même à pied, il est difficile et très fatigant d'y +pénétrer. Les sentiers qui servent de lit aux torrents, dans la saison +pluvieuse, sont à pic et remplis de cailloux roulants. Le marcher en +est pénible jusqu'à être douloureux, aussi les dames du pays ne s'y +exposent-elles guère. On est dédommagé de ses peines par des points de +vue admirables sans cesse variés et une campagne enchantée.</p> + +<p>Nous apprîmes successivement les détails circonstanciés de ce qui +s'était passé à Chambéry et à Grenoble. Tous les récits s'accordaient +à montrer monsieur de La <span class="pagenum"><a id="page053" name="page053"></a>(p. 053)</span> Bédoyère comme le plus coupable. Je +prêtais d'autant plus de foi à la préméditation dont on l'accusait que +je l'avais entendu, avant mon départ de Paris, tenir hautement les +propos les plus bonapartistes et les plus hostiles à la Restauration.</p> + +<p>La famille de sa femme (mademoiselle de Chastellux) avait commis la +faute de le faire entrer presque de force au service du Roi; il avait +eu la faiblesse d'accepter. Je ne voudrais pas préciser à quelle +époque cette faiblesse était devenue de la trahison, mais il est +certain que, lorsque à la tête de son régiment où il était arrivé +depuis peu de jours, il se rendait de Chambéry à Grenoble, il dit à +madame de Bellegarde, chez laquelle il s'arrêta pour déjeuner, qu'il +ne formait aucun doute des succès de l'empereur Napoléon et qu'il les +désirait passionnément. Au moment où il montait à cheval, il lui cria: +«Adieu, madame, dans huit jours je serai fusillé ou maréchal +d'Empire.»</p> + +<p>Il paraissait avoir entraîné le mouvement des troupes qui se réunirent +à l'Empereur et abusé de la faiblesse du général Marchand, entièrement +dominé par lui. La reconnaissance de l'Empereur pour le service rendu +ne fut pas portée à si haut prix qu'il l'avait espéré, mais ses +prévisions ne furent que trop tristement accomplies dans l'autre +alternative.</p> + +<p>Il était impossible de n'être pas frappé de la grandeur, de la +décision, de l'audace dans la marche et de l'habileté prodigieuse +déployées par l'Empereur, de Cannes jusqu'à Paris. Il est peu étonnant +que ses partisans en aient été électrisés et aient retrempé leur zèle +à ce foyer du génie. C'est peut-être le plus grand fait personnel +accompli par le plus grand homme des temps modernes; et ce n'était +pas, j'en suis persuadée, un plan combiné d'avance. Personne n'en +avait le secret <span class="pagenum"><a id="page054" name="page054"></a>(p. 054)</span> complet en France; peut-être était-on un peu +plus instruit en Italie. Mais l'Empereur avait beaucoup livré au +hasard ou plutôt à son génie. La preuve en est que le commandant +d'Antibes, sommé le premier, avait refusé d'admettre les aigles +impériales. Leur vol était donc tout à fait soumis à la conduite des +hommes qu'elles rencontreraient sur leur route, et la belle expression +du vol de <i>clocher en clocher</i>, quoique justifiée par le succès, était +bien hasardée. L'Empereur s'était encore une fois confié à son étoile +et elle lui avait été fidèle, comme pour servir de flambeau à de plus +immenses funérailles.</p> + +<p>En arrivant à Paris, il apprit la déclaration de Vienne du 13 mars; il +subit en même temps les froideurs et les réticences de la plupart des +personnes qui, dans l'ordre civil, lui avaient été le plus dévouées. +Son instinct gouvernemental comprit tout de suite que ces gens-là +représentaient le pays beaucoup plus que les militaires. Peut-être +aurait-il été tenté de le gouverner par le sabre, si ce sabre n'avait +pas dû trouver un emploi plus que suffisant dans la résistance à +l'étranger. Il ne pouvait donc écraser les idées constitutionnelles, +si rapidement écloses en France, qu'en lâchant le frein aux passions +populaires qui, sous le nom de liberté ou de nationalité, amènent +promptement la plus hideuse tyrannie.</p> + +<p>Rendons justice à l'Empereur; jamais homme au monde n'a eu plus +l'horreur de pareils moyens. Il voulait un gouvernement absolu, mais +réglé et propre à assurer l'ordre public, la tranquillité et l'honneur +du pays. Dès que sa position lui fut complètement dévoilée, il +désespéra de son succès, et le dégoût qu'il en conçut exerça peut-être +quelque influence sur le découragement montré par lui lors de la +catastrophe de Waterloo.</p> + +<p>J'ai lieu de croire que, bien peu de jours après son arrivée aux +Tuileries, il cessa de déployer l'énergie qui <span class="pagenum"><a id="page055" name="page055"></a>(p. 055)</span> l'avait +accompagné depuis l'île d'Elbe. Peut-être, s'il avait retrouvé dans +ses anciens serviteurs civils le même enthousiasme que dans les +militaires, il aurait mieux accompli la tâche gigantesque qu'il +s'était assignée; peut-être aussi était-elle impossible.</p> + +<p>Je retournai à Turin. Le Pape nous y avait précédés; sa présence donna +lieu à une cérémonie assez curieuse, à laquelle nous assistâmes.</p> + +<p>Le Piémont possède le Saint-Suaire. La chrétienté attache un tel prix +à cette relique que le Pape en a seul la disposition. Elle est +enfermée dans une boîte en or, renfermée dans une de cuivre, +renfermée..., enfin il y en a sept, et les sept clefs qui leur +appartiennent sont entre les mains de sept personnes différentes. Le +Pape conserve la clef d'or. Le coffre est placé dans une magnifique +chapelle d'une superbe église, appelée du Saint-Suaire. Des chanoines, +qui prennent le même nom, la desservent. La relique n'est exposée aux +regards des fidèles que dans les circonstances graves et avec des +cérémonies très imposantes. Le Pape envoie un légat tout exprès, +chargé d'ouvrir le coffre et de lui rapporter la clef.</p> + +<p>La présence du Saint-Père à Turin et l'importance des événements +inspirèrent le désir de donner aux soldats, à la population et au Roi +la satisfaction d'envisager cette précieuse relique.</p> + +<p>Malgré les espérances que le gouvernement sarde conservait, <i>in +petto</i>, d'obtenir de tous les côtés la reconnaissance de sa +neutralité, il avait levé rapidement des troupes considérables et très +belles sous le rapport des hommes. On réunit les nouveaux corps sur la +<i>place du château</i>, et, après que le Pape eut béni leurs jeunes +drapeaux, on procéda au déploiement du Saint-Suaire.</p> + +<p>Le Roi et sa petite Cour, les catholiques du corps <span class="pagenum"><a id="page056" name="page056"></a>(p. 056)</span> +diplomatique, les chevaliers de l'Annonciade, les autres excellences, +les cardinaux et les évêques étaient seuls admis dans la pièce où se +préparait la cérémonie. Nous n'étions pas plus de trente, ma mère, +madame Bubna et moi seules de femmes; aussi étions-nous parfaitement +bien placées.</p> + +<p>Le coffre fut apporté par le chapitre qui en a la garde. Chaque boîte +fut ouverte successivement, le grand personnage qui en conserve la +clef la remettant à son tour, et un procès-verbal constatant l'état +des serrures longuement et minutieusement rédigé. Ceci se passait +comme une levée de scellé, et sans aucune forme religieuse, seulement +le cardinal qui ouvrait les serrures récitait une prière à chaque +fois.</p> + +<p>Lorsqu'on fut arrivé à la dernière cassette, qui est assez grande et +paraît toute brillante d'or, les oraisons et les génuflexions +commencèrent. Le Pape s'approcha d'une table où elle fut déposée par +deux des cardinaux; tout le monde se mit à genoux, et il y eut +beaucoup de formes employées pour l'ouvrir. Elles auraient été mieux +placées dans une église que dans un salon où cette pantomime, vue de +trop près, manquait de dignité.</p> + +<p>Enfin le Pape, après avoir approché et retiré ses mains plusieurs +fois, comme s'il craignait d'y toucher, tira de la boîte un grand +morceau de grosse toile maculée. Il la porta, accompagné du Roi qui le +suivait immédiatement et entouré des cardinaux, sur le balcon où il la +déploya. Les troupes se mirent à genoux aussi bien que la population +qui remplissait les rues derrière elles. Toutes les fenêtres étaient +combles de monde; le coup d'œil était beau et imposant.</p> + +<p>On m'a dit qu'on voyait assez distinctement les marques ensanglantées +de la figure, des pieds, des mains <span class="pagenum"><a id="page057" name="page057"></a>(p. 057)</span> et même de la blessure +sur le saint Linceul. Je n'ai pu en juger, me trouvant placée à une +fenêtre voisine de celle où était le Pape. Il l'exposa en face, à +droite et à gauche; le silence le plus solennel dura pendant ce temps. +Au moment où il se retira, la foule agenouillée se releva en poussant +de grandes acclamations; le canon, les tambours, les vivats +annoncèrent que la cérémonie était finie. Rentré dans le salon, on +commença les oraisons.</p> + +<p>Le Saint-Père eut la bonté de nous faire demander, par le cardinal +Pacca, si nous voulions faire bénir quelque objet et le faire toucher +au Saint-Suaire. N'ayant pas prévu cette faveur, nous n'étions munies +d'aucun meuble convenable. Cependant nous donnâmes nos bagues et de +petites chaînes que nous portions au col. Le Pape n'y fit aucune +objection et nous jeta un coup d'œil plein d'aménité et de bonté +paternelle. Nous venions de le voir souvent à Gênes. Lui seul et le +cardinal, qu'il avait dû nommer légat exprès pour l'occasion, avaient +le droit de toucher au Saint-Suaire même. Ils eurent assez de peine à +le replier, mais personne ne pouvait leur offrir assistance.</p> + +<p>La première boîte fermée, le Pape en prit la clef, puis les cardinaux +la placèrent dans la seconde enveloppe. Cette cérémonie faite, le +Pape, le Roi et les personnes invitées passèrent dans une pièce où on +avait préparé un déjeuner ou plutôt des rafraîchissements, car il n'y +avait pas de table mise. Les deux souverains y distribuèrent leurs +politesses. On attendit que la clôture de tous les coffres fût +terminée et que les chanoines eussent repris processionnellement le +chemin de l'église, puis chacun se retira.</p> + +<p>Je ne me rappelle pas si Jules de Polignac assistait à cette +cérémonie, mais, vers ce temps, il arriva porteur <span class="pagenum"><a id="page058" name="page058"></a>(p. 058)</span> de pleins +pouvoirs de Monsieur, nommé par le roi Louis XVIII lieutenant général +du royaume. Il prétendait être en mesure de lever une légion +française, à cocarde blanche, sur le territoire sarde, mais le +gouvernement ne voulut du tout y consentir. Il obtint à grand'peine la +permission de s'établir sur la frontière pour surveiller de plus près +les relations qu'il conservait dans le Midi. Il s'installa chez un +curé des Bauges. Il était en correspondance presque journalière avec +mon père et lui racontait toutes les pauvretés imaginables.</p> + +<p>Les renseignements que mon père recevait d'ailleurs lui faisaient +prévoir des hostilités prochaines. Il avertit Jules de prendre garde à +sa sûreté; celui-ci répondit, en date du 15 juin, qu'il était sûr +d'être averti au moins dix jours avant l'ouverture de la campagne qui +ne pouvait pas commencer avant quatre ou cinq semaines. En le +remerciant de sa sollicitude, il le priait d'être en pleine sécurité, +car il était sûr d'être informé plus tôt et mieux que personne.</p> + +<p>Le même courrier apportait une lettre du curé (car c'étaient toujours +des curés!) de Montmélian qui avertissait mon père qu'après avoir +porté sa lettre à la poste, Jules était revenu au presbytère pour +prendre son cheval, qu'au moment où il mettait le pied à l'étrier la +maison avait été investie par une compagnie de soldats français, +entrés dans la ville sans coup férir, et que Jules avait été fait +prisonnier. Le curé en était d'autant plus inquiet que la selle +portait des sacoches remplies d'une correspondance qui compromettait +Jules et tous ses affiliés.</p> + +<p>Le curé avait fait porter sa lettre, à travers les montagnes, à un +bureau non encore occupé; cependant celle de Jules, timbrée de +Montmélian, arriva également. C'est encore une occasion où +l'imprévoyance dont ce pauvre monsieur de Polignac paraît si +éminemment doué <span class="pagenum"><a id="page059" name="page059"></a>(p. 059)</span> lui a été fatale. Elle est toujours +accompagnée d'une confiance en lui-même poussée à un degré fabuleux. +Comme il joint à cette outrecuidance une grande témérité, un courage +très remarquable, souvent éprouvé, rien ne l'avertit du danger; il s'y +précipite en aveugle. Mais il faut lui rendre cette justice, qu'une +fois arrivé, il le considère sans faiblesse et subit les conséquences +de ses fautes avec une force d'âme peu commune.</p> + +<p>Nous fûmes consternés en le sachant prisonnier. La douceur de ses +mœurs, l'urbanité de son langage le rendent fort attachant dans la +vie privée. J'oubliai alors que je l'accusais toujours d'être conduit +par l'ambition et de faire du prie-Dieu un marchepied pour ne plus me +rappeler que l'homme facile et obligeant avec lequel j'étais liée +depuis notre mutuelle enfance, et je pleurai amèrement sur son sort. +Il était impossible de prévoir comment la politique de l'Empereur +l'engagerait à traiter les prisonniers dans la catégorie de Jules, et +lui surtout, que la Restauration avait arraché à la captivité du +régime impérial, se trouvait dans un prédicament tout à part et +périlleux.</p> + +<p>Mon père se mit fort en mouvement pour se procurer de ses nouvelles; +il fut longtemps sans pouvoir y réussir. Toutefois, il obtint une +déclaration de tous les ministres, résidant à Turin, qui annonçait des +représailles de la part de leurs souverains si monsieur de Polignac +était traité autrement qu'en prisonnier de guerre. Le cabinet sarde +fut le plus récalcitrant, mais consentit enfin à signer le dernier.</p> + +<p>Ces démarches se trouvèrent inutiles. Le maréchal Suchet se souciait +peu de s'illustrer par cette conquête. Il fit mettre monsieur de +Polignac au fort Barraux, lui conseilla de se tenir parfaitement +tranquille et eut l'air de l'y oublier, tout en l'y faisant très bien +traiter. On <span class="pagenum"><a id="page060" name="page060"></a>(p. 060)</span> lui manda de l'envoyer à Paris; il n'en tint +compte. Je ne sais s'il aurait pu prolonger longtemps cette +bienveillante indifférence, mais les événements marchèrent vite.</p> + +<p>Le gouvernement piémontais avait si complètement partagé la sécurité +de Jules qu'au même moment où les français s'emparaient de Montmélian, +un autre corps, traversant la montagne, enlevait à Aiguebelle un beau +régiment piémontais qui faisait tranquillement l'exercice avec des +pierres de bois à ses fusils. Ce qu'il y a de plus piquant dans cette +aventure c'est que la même chose était arrivée, au même lieu et de la +même façon, au début de la guerre précédente.</p> + +<p>L'émoi fut grand à Turin. On nomma vite monsieur de Saint-Marsan +ministre de la guerre, quoiqu'il eût servi sous le régime français. On +réclama les secours autrichiens avec autant de zèle qu'on en avait mis +à les refuser jusque-là. Mais le général Bubna déclara à monsieur de +Valese qu'il fallait porter la peine de son obstination; il +l'avertissait depuis longtemps que les hostilités étaient prêtes à +éclater et que les négociations occultes et personnelles avec le +gouvernement français, pour établir sa neutralité, seraient sans +succès. Il n'avait pas voulu le croire; maintenant il le prévenait +formellement que, si les français s'étaient emparés du Mont-Cenis +avant qu'il pût l'occuper, ce qui lui paraissait fort probable, il +retirerait ses troupes en Lombardie et abandonnerait le Piémont.</p> + +<p>À la suite de cette menace, il déploya une activité prodigieuse pour +la rendre vaine. C'était un singulier homme que ce Bubna. Grand, gros, +boiteux par une blessure, paresseux lorsqu'il n'avait rien à faire, il +passait les trois quarts des journées, couché sur un lit ou sur la +paille dans son écurie, à fumer le plus mauvais <span class="pagenum"><a id="page061" name="page061"></a>(p. 061)</span> tabac du +plus mauvais estaminet. Quand il lui plaisait de venir dans le salon, +il y était, sauf l'odeur de pipe, homme de la meilleure compagnie, +conteur spirituel, fin, caustique, comprenant et employant toutes les +délicatesses du langage. Les affaires civiles ou militaires le +réclamaient-elles? Il ne prenait plus un moment de repos; et ce même +Bubna qui avait passé six mois sans quitter, à peine, la position +horizontale, serait resté soixante-douze heures à cheval sans en +paraître fatigué.</p> + +<p>Il me fit la confidence qu'il exagérait un peu ses inquiétudes et la +rigueur de ses projets pour se venger de monsieur de Valese et de ses +hésitations. Comme j'étais très indignée contre celui-ci de la façon +dont il s'éloignait de l'ambassadeur de France, je goûtais fort cette +espièglerie. Mon père, avec son éminente sagesse, ne partageait pas +cette joie; il approuvait monsieur de Valese d'avoir réussi à éviter à +son pays quelques semaines de l'occupation autrichienne. Il +compatissait au désir d'un petit royaume de chercher à obtenir un état +de neutralité, tout en croyant ce résultat impossible.</p> + +<p>Il est certain que la résistance apportée par le cabinet à la rentrée +des autrichiens sur le territoire piémontais compensa, aux yeux des +habitants, beaucoup des torts qu'on reprochait au gouvernement. La +population les avait pris en haine et ils lui avaient enseigné à +regretter les troupes françaises: «Les français disait-elle, nous +pressuraient beaucoup, mais ils mangeaient chez nous et avec nous ce +qu'ils prenaient, au lieu que les allemands prennent plus encore et +emportent tout.»</p> + +<p>Cela était vrai de l'administration aussi bien que des chefs et des +soldats. Elle faisait venir d'Autriche jusqu'aux fers des chevaux, +n'achetait rien dans les pays occupés; mais, en revanche, emportait +tout, même les gonds et les verrous des portes et fenêtres dans les +casernes que <span class="pagenum"><a id="page062" name="page062"></a>(p. 062)</span> les troupes abandonnaient. Les fourgons qui +suivent un corps autrichien évacuant un pays <i>allié</i> sont curieux à +voir par leur nombre fabuleux et par la multitude d'objets de toute +espèce qu'ils contiennent pêle-mêle. Ces convois excitaient la colère +des peuples italiens, victimes de ce système de spoliation générale.</p> + +<p>La nouvelle de l'entrée en campagne sur la frontière de Belgique et de +la bataille de Ligny livrée le 16 nous parvint avec une grande +rapidité à travers la France et à l'aide du télégraphe qui l'avait +apportée à Chambéry. Mais il fallut attendre l'arrivée d'un courrier +régulier pour nous conter celle de Waterloo. Après celle-là, celles +que nous étions contraints à appeler les bonnes nouvelles se +succédèrent aussi rapidement que les mauvaises trois mois avant. Il +fallait bien s'en réjouir, mais ce n'était pas sans saignement de +cœur.</p> + +<p>Le roi de Sardaigne avait la tête tournée de voir le corps piémontais +entrer en France avec l'armée autrichienne, et se croyait déjà un +conquérant. Sa magnanimité se contentait du Rhône pour frontière. Il +donnait bien quelques soupirs à Lyon, mais il se consolait par l'idée +que c'était une ville <i>mal pensante</i>.</p> + +<p>J'ai déjà dit qu'il était très accessible; il recevait tout le monde, +était fort parlant, surtout dans ce moment d'exaltation. Il n'y avait +pas un moine, ni un paysan qu'il ne retînt pour leur raconter ses +projets militaires.</p> + +<p>Étant duc d'Aoste, il avait fait une campagne dans la vallée de +Barcelonnette et avait conservé une grande admiration pour l'agilité +et le courage de ses habitants: aussi voulait-il aller prendre +Briançon, par escalade, à la tête de ses <i>Barbets</i>, comme il les +appelait. Il développa ce plan au général Frimont lorsqu'il passa pour +prendre le commandement en chef de l'armée autrichienne. Bubna, +présent à cette entrevue, racontait à faire mourir de rire <span class="pagenum"><a id="page063" name="page063"></a>(p. 063)</span> +l'étonnement calme de l'alsacien Frimont cherchant vainement ses yeux +pour découvrir ce qu'il pensait de ces extravagances et obligé par sa +malice à y répondre seul. Heureusement le Roi se laissa choir d'une +chaise sur laquelle il était grimpé pour prendre d'assaut une jarre à +tabac placée sur une armoire. Il se fit assez de mal, se démit le +poignet, et Briançon fut sauvé.</p> + +<p>Le physique de ce pauvre prince rendait ses rodomontades encore plus +ridicules. Il ressemblait en laid à monsieur le duc d'Angoulême. Il +était encore plus petit, encore plus chétif; ses bras étaient plus +longs, ses jambes plus grêles, ses pieds plus plats, sa figure plus +grimaçante; enfin il atteignait davantage le type du singe auquel tous +deux aspiraient. Il souffrit horriblement de son poignet qui fut mal +remis par une espèce de carabin ramené de Sardaigne. Rossi, un des +plus habiles chirurgiens de l'Europe, était consigné au seuil du +château pour l'avoir franchi sous le gouvernement français. Toutefois, +la douleur se fit sentir; au bout de dix à douze jours, Rossi fut +appelé, le poignet bien remis et le Roi soulagé.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page064" name="page064"></a>(p. 064)</span> CHAPITRE VI</h3> + +<p class="resume">Réponse de mon père au premier chambellan du duc de + Modène. — Conduite du maréchal Suchet à Lyon. — Conduite du + maréchal Brune à Toulon. — Catastrophe d'Avignon. — Expulsion des + français résidant en Piémont. — Je quitte Turin. — État de la + Savoie. — Passage de Monsieur à Chambéry. — Fête de la Saint-Louis + à Lyon. — Pénible aveu. — Gendarmes récompensés par + l'Empereur. — Les soldats de l'armée de la Loire. — Leur belle + attitude.</p> + +<p>Les forfanteries du Roi et des siens, tout absurdes qu'elles étaient, +portaient pour nous un son fort désagréable. Quelques semaines plus +tard, mon père eut occasion d'en relever une d'une manière très +heureuse. Le duc de Modène vint voir son beau-père; il y eut à cette +occasion réception à la Cour. Mon père s'y trouva auprès d'un groupe +où le premier chambellan de Modène professait hautement la nécessité +et la facilité de partager la France pour assurer le repos de +l'Europe. Il prit la parole et du ton le plus poli:</p> + +<p>«Oserai-je vous prier, monsieur le comte, de m'indiquer les documents +historiques où vous avez puisé qu'on peut disposer de la France comme +s'il s'agissait du duché de Modène?»</p> + +<p>On peut croire que le premier chambellan resta très décontenancé. +Cette boutade, qui contrastait si fort avec l'urbanité habituelle de +mon père, eut grand succès à Turin où on détestait les prétentions de +l'allemand, duc de Modène.</p> + +<p>Les événements de Belgique arrêtèrent la marche des <span class="pagenum"><a id="page065" name="page065"></a>(p. 065)</span> armées +françaises en Savoie, et laissèrent le temps aux autrichiens de réunir +à Chambéry des forces trop considérables pour pouvoir leur résister. +L'occupation de Grenoble, où on ne laissa que des troupes +piémontaises, acheva d'enorgueillir ces conquérants improvisés, et je +ne sais si le chagrin l'emportait sur la colère en pensant à nos +canons tombés entre les pattes des <i>Barbets</i> du Roi. Quoique le fort +Barraux tînt toujours, on avait eu soin d'en laisser évader Jules de +Polignac qui rejoignit le quartier général de Bubna et assista à +l'attaque de Grenoble.</p> + +<p>Ces souvenirs sont très pénibles pour y revenir volontiers; j'aime +mieux raconter deux faits qui, selon moi, honorent plus nos vieux +capitaines qu'un de ces succès militaires qui leur étaient si +familiers. Ils prouvent leur patriotisme.</p> + +<p>Les Alliés admettaient que, partout où ils trouveraient le +gouvernement du roi Louis XVIII reconnu avant leur arrivée, ils +n'exerceraient aucune spoliation. Mais aussi toutes les places où ils +entreraient par force ou par capitulation devaient être traitées comme +pays conquis et le matériel enlevé: Dieu sait s'ils étaient experts à +tels déménagements; Grenoble en faisait foi.</p> + +<p>L'avant-garde, sous les ordres du général Bubna, s'approchait de Lyon. +Monsieur de Corcelles, commandant la garde nationale, se rendit auprès +du général, lui offrit de faire prendre à la ville la cocarde +autrichienne ou la cocarde sarde, toutes enfin plutôt que la cocarde +blanche. Mon ami Bubna, qui, tout aimable qu'il était, n'avait pas une +bien sainte horreur pour le bien d'autrui, était trop habile pour +autoriser les <i>patriotiques</i> intentions de monsieur de Corcelles, mais +il ne les repoussa pas tout à fait. Il lui dit que de si grandes +décisions ne s'improvisaient pas; il n'avait point d'instructions à ce +sujet, mais il en <span class="pagenum"><a id="page066" name="page066"></a>(p. 066)</span> demanderait. Sans doute, il ne serait pas +impossible que la maison de Savoie portât le siège de son royaume à +Lyon, tandis que le Piémont pourrait se réunir à la Lombardie. C'était +matière à réflexion; en attendant il ne fallait rien brusquer, et il +conseillait <i>tout simplement</i> de garder la cocarde tricolore. L'armée +autrichienne ferait son entrée le lendemain matin, et il serait temps +de discuter ensuite les intérêts réciproques.</p> + +<p>Monsieur de Corcelles retourna à Lyon et courut rendre compte de sa +démarche et de sa conversation au maréchal Suchet. Celui-ci le traita +comme le dernier des hommes, lui dit qu'il était un misérable, un +mauvais citoyen, que, quant à lui, il aimerait mieux voir la France +réunie sous une main quelconque que perdant un seul village. Il le +chassa de sa présence, lui ôta le commandement de la garde nationale, +fit chercher de tout côté Jules de Polignac, monsieur de Chabrol, +monsieur de Sainneville (l'un préfet, l'autre directeur de la police +avant les Cent-Jours), les installa lui-même dans leurs fonctions et +ne s'éloigna qu'après avoir fait arborer les couleurs royales. Bubna +les trouva déployées le lendemain à son grand désappointement, mais il +n'osa pas s'en plaindre.</p> + +<p>Au même temps, les mêmes résultats s'opérèrent à Toulon avec des +circonstances un peu différentes. Le maréchal Brune y commandait. La +garnison était exaltée jusqu'à la passion pour le système impérial et +la ville partageait ses sentiments. Un matin, à l'ouverture des +portes, le marquis de Rivière, l'amiral Ganteaume et un vieil émigré, +le comte de Lardenoy, qui était commandant de Toulon pour le Roi, +suivis d'un seul gendarme et portant tous quatre la cocarde blanche, +forcèrent la consigne, entrèrent au grand trot dans la place et +allèrent descendre chez le maréchal avant que l'étonnement qu'avait +causé leur brusque apparition eût laissé le temps <span class="pagenum"><a id="page067" name="page067"></a>(p. 067)</span> de les +arrêter. Ils parvinrent jusque dans le cabinet où le maréchal était +occupé à écrire. Surpris d'abord, il se remit immédiatement, tendit la +main à monsieur de Rivière qu'il connaissait, et lui dit:</p> + +<p>«Je vous remercie de cette preuve de confiance, monsieur le marquis, +elle ne sera pas trompée.»</p> + +<p>Les nouveaux arrivés lui montrèrent la déclaration des Alliés, lui +apprirent qu'un corps austro-sarde s'avançait du côté de Nice et +qu'une flotte anglaise se dirigeait sur Toulon. Dans l'impossibilité +de le défendre d'une manière efficace, puisque toute la France était +envahie et le Roi déjà à Paris, le maréchal, en s'obstinant à +conserver ses couleurs, coûterait à son pays l'immense matériel de +terre et de mer contenu dans la place; les Alliés n'épargneraient +rien; ils se hâtaient pour arriver avant qu'il eût reconnu le +gouvernement du Roi. Ces messieurs, se fiant à son patriotisme +éclairé, étaient venus lui raconter la situation telle qu'elle était +et lui juraient sur l'honneur l'exactitude des faits.</p> + +<p>Le maréchal lut attentivement les pièces qui les confirmaient, puis il +ajouta:</p> + +<p>«Effectivement, messieurs, il n'y a pas un moment à perdre. Je réponds +de la garnison; je ne sais pas ce que je pourrai obtenir de la ville. +En tout cas, nous y périrons ensemble, mais je ne serai pas complice +d'une vaine obstination qui livrerait le port aux spoliations des +anglais.»</p> + +<p>Il s'occupa aussitôt de réunir les officiers des troupes, les +autorités de la ville et les meneurs les plus influents du parti +bonapartiste. Il les chapitra si bien que, peu d'heures après, la +cocarde blanche était reprise et le vieux Lardenoy reconnu commandant.</p> + +<p>Le marquis de Rivière était homme à apprécier la loyauté du maréchal +et à en être fort touché. Il l'engagea <span class="pagenum"><a id="page068" name="page068"></a>(p. 068)</span> à rester avec eux +dans le premier moment d'effervescence du peuple passionné du Midi. Le +maréchal Brune persista à vouloir s'éloigner; peut-être craignait-il +d'être accusé de trahison par son parti. Quel que fût son motif, il +partit accompagné d'un aide de camp de monsieur de Rivière; il le +renvoya se croyant hors des lieux où il pouvait être reconnu et +recourir quelque danger. On sait l'horrible catastrophe d'Avignon et +comment un peuple furieux et atroce punit la belle action que +l'histoire, au moins, devra consigner dans une noble page. On voudrait +pouvoir dire que la lie de la populace fut seule coupable; mais, +hélas! il y avait parmi les acteurs de cette horrible scène des gens +que l'esprit de parti a tellement protégés que la justice des lois n'a +pu les atteindre. C'est une des vilaines taches de la Restauration.</p> + +<p>La conduite des maréchaux Suchet et Brune m'a toujours inspiré +d'autant plus de respect que je n'ai pu me dissimuler qu'elle n'aurait +pas été imitée par des chefs royalistes. Il y en a bien peu d'entre +eux qui n'eussent préféré remettre leur commandement, au risque de +pertes immenses pour la patrie, entre les mains de l'étranger, à faire +replacer eux-mêmes le drapeau tricolore, et, s'il s'en était trouvé, +notre parti les aurait qualifiés de traîtres.</p> + +<p>Dans les premiers jours de mars, le roi de Sardaigne avait publié +l'ordre de chasser tous les français de ses États. Les rapides succès +de l'Empereur lui imposèrent trop pour qu'il osât l'exécuter; mais, +dès que sa peur fut un peu calmée par le gain de la bataille de +Waterloo, il donna des ordres péremptoires et trouva des agents +impitoyables. Des français, domiciliés depuis trente ans, +propriétaires, mariés à des piémontaises, furent expulsés de chez eux +par les carabiniers royaux, conduits aux frontières <span class="pagenum"><a id="page069" name="page069"></a>(p. 069)</span> comme +des malfaiteurs, sans qu'on inventât seulement d'articuler contre eux +le moindre reproche. Les femmes et les enfants vinrent porter leurs +larmes à l'ambassade; nous en étions assaillis. Nous ne pouvions que +pleurer avec eux et partager leur profonde indignation.</p> + +<p>Mon père faisait officieusement toutes les réclamations possibles. Ses +collègues du corps diplomatique se prêtaient à les appuyer et +témoignaient leur affliction et leur désapprobation de ces cruelles +mesures, mais rien ne les arrêtait. Enfin, mon père reçut un courrier +du prince de Talleyrand pour lui annoncer que le gouvernement du roi +Louis XVIII était reconstitué. Il se rendit aussitôt chez le comte de +Valese et lui déclara que, si ces persécutions injustifiables +continuaient contre les sujets de S. M. T. C., il demanderait +immédiatement ses passeports, qu'il en préviendrait sa Cour et était +sûr d'être approuvé.</p> + +<p>Cette démarche sauva quelques malheureux qui avaient obtenu un sursis, +mais la plupart étaient déjà partis ou au moins ruinés par cette +manifestation intempestive de la peur et d'une puérile vengeance +exercée contre des innocents.</p> + +<p>Cette circonstance acheva de m'indisposer contre les gouvernements +absolus et arbitraires. La maladie du pays m'avait gagnée à tel point +que je ne respirais plus dans ce triste Turin. J'éprouvais un +véritable besoin de m'en éloigner, au moins pour un temps. Je me +décidai à venir passer quelques semaines à Paris où j'étais appelée +par des affaires personnelles.</p> + +<p>Mon père consentit d'autant plus facilement à mon départ qu'il +désirait lui-même avoir, sur ce qui se passait en France, des +renseignements plus exacts que ceux donnés par les gazettes. Les +dépêches étaient rares et <span class="pagenum"><a id="page070" name="page070"></a>(p. 070)</span> toujours peu explicites; ma +correspondance serait détaillée et quotidienne. J'étais faite à me +servir de sa lunette; il ne pouvait avoir un observateur qui lui fût +plus commode.</p> + +<p>J'ai dit que mon frère avait rejoint son prince à Barcelone; il y +séjourna et l'accompagna à Bourg-Madame. Monsieur le duc d'Angoulême +l'envoya porter ses dépêches au Roi dès qu'il le sut à Paris. Le Roi +le renvoya à son neveu; il lui fallut traverser deux fois l'armée de +la Loire, ce qui ne fut pas sans quelque danger, à ce premier moment. +Toutefois, il remplit heureusement sa double mission et obtint pour +récompense la permission de venir embrasser ses parents. J'attendis +son arrivée et, après avoir passé quelques jours avec lui, je le +précédai sur la route de Paris où il devait venir me rejoindre +promptement.</p> + +<p>Je quittai Turin, le 18 août, jour de la Sainte-Hélène, après avoir +souhaité la fête à ma mère pour laquelle mon absence n'avait pas de +compensation et qui en était désolée. Elle devait, le lendemain, +accompagner mon père à Gênes où, pour cette fois, la Reine arriva sans +obstacles. Elle débarqua de Sardaigne avec un costume et des façons +qui ne rappelaient guère l'élégante et charmante duchesse d'Aoste dont +le Piémont conservait le souvenir. Elle s'y est fait détester, je ne +sais si c'est avec justice; je n'ai plus eu de rapports personnels +avec ce pays et on ne peut s'en faire une idée un peu juste qu'en +l'habitant. Il y a toujours une extrême réticence dans les récits +qu'en font les piémontais.</p> + +<p>Je m'arrêtai quelques jours à Chambéry. J'y appris les circonstances +exactes de la trahison des troupes et surtout celle de monsieur de La +Bédoyère. Il était évident qu'il travaillait d'avance son régiment et +que les événements de Grenoble avaient été rien moins que spontanés.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page071" name="page071"></a>(p. 071)</span> Les esprits étaient fort échauffés en Savoie. L'ancienne +noblesse désirait ardemment rentrer sous le sceptre de la maison de +Savoie. La bourgeoisie aisée ou commerçante, tous les industriels +voulaient rester français. Les paysans étaient prêts à crier: «Vive le +Roi sarde!» dès que leurs curés le leur ordonneraient. Jusqu'alors les +vœux, les craintes et les répugnances s'exprimaient encore tout +bas; on se bornait à se détester cordialement de part et d'autre.</p> + +<p>Peu avant les Cent-Jours, Monsieur avait fait un voyage dans le Midi; +sa grâce et son obligeance lui avaient procuré de grands succès. À +Chambéry, il logea chez monsieur de Boigne et le traita avec bonté. Le +lendemain, avant de partir, le duc de Maillé lui remit de la part du +prince six croix d'honneur, à distribuer dans la ville. Monsieur de +Boigne n'avait pas fait de mauvais choix; mais, cela dépendait de lui. +Les diplômes avaient été remplis des noms qu'il indiquait, sans autre +renseignement.</p> + +<p>Il paraît que, dans tout ce voyage, Monsieur payait ainsi son écot à +ses hôtes. On a cru que la prodigalité avec laquelle on a semé la +croix d'honneur en 1814 avait un but politique et qu'on voulait la +discréditer. Je ne le pense pas; seulement elle n'avait aucun prix aux +yeux de nos princes et ils la donnaient comme peu de valeur. On +conçoit à quel point cela devait irriter les gens qui avaient versé +leur sang pour l'obtenir.</p> + +<p>C'est par cette ignorance du pays, plus que par propos délibéré, que +les princes de la maison de Bourbon choquaient souvent, sans s'en +douter, les intérêts et les préjugés nationaux nés pendant leur longue +absence. Ils ne se donnaient pas la peine de les apprendre ni de s'en +informer, bien persuadés qu'ils se tenaient d'être rentrés dans leur +patrimoine. Jamais ils n'ont pu comprendre <span class="pagenum"><a id="page072" name="page072"></a>(p. 072)</span> qu'ils occupaient +une place, à charge d'âmes, qui imposait du travail et des devoirs.</p> + +<p>J'arrivai à Lyon le 25 août. Avec l'assistance de la garnison +autrichienne, on y célébrait bruyamment la fête de la Saint-Louis. La +ville était illuminée; on tirait un feu d'artifice; la population +entière semblait y prendre part. On se demandait ce qu'était devenue +cette autre foule qui, naguère, avait accueilli Bonaparte avec de si +grands transports. J'ai assisté à tant de péripéties dans les +acclamations populaires que je me suis souvent adressé cette question. +Je crois que ce sont les mêmes masses, mais diversement électrisées +par un petit noyau de personnes exaltées, qui changent et sont +entraînées dans des sens différents; mais la même foule est également +de bonne foi dans ses diverses palinodies.</p> + +<p>Me voici arrivée à une confession bien pénible. Je pourrais +l'épargner, puisqu'elle ne regarde que moi et qu'un sentiment intime; +mais je me suis promis de dire la vérité sur tout le monde; je la +cherche aussi en moi. Il faut qu'on sache jusqu'où la passion de +l'esprit de parti peut dénaturer le cœur.</p> + +<p>En arrivant à l'hôtel de l'Europe, je demandai les gazettes; j'y lus +la condamnation de monsieur de La Bédoyère et j'éprouvai un mouvement +d'horrible joie. «Enfin, me dis-je, voilà un de ces misérables +traîtres puni!» Ce mouvement ne fut que passager; je me fis +promptement horreur à moi-même; mais, enfin, il a été assez positif +pour avoir pesé sur ma conscience. C'est depuis ce moment, depuis le +dégoût et le remords qu'il m'inspire, que j'ai abjuré, autant qu'il +dépend de moi, les passions de l'esprit de parti et surtout ses +vengeances.</p> + +<p>Je pourrais, à la rigueur, me chercher une excuse dans tout ce que je +venais d'apprendre à Chambéry sur <span class="pagenum"><a id="page073" name="page073"></a>(p. 073)</span> la conduite de monsieur de +La Bédoyère, dans les tristes résultats que sa coupable trahison avait +attirés, dans l'aspect de la patrie déchirée et envahie par un million +d'étrangers; mais rien n'excuse, dans un cœur féminin, la pensée +d'une sanglante vengeance, et il faut en renvoyer l'horreur à qui il +appartient, à l'esprit de parti, monstre dont on ne peut trop +repousser les approches quand on vit dans un temps de révolution et +qu'on veut conserver quelque chose d'humain.</p> + +<p>Je passai deux jours à Lyon où se trouvaient réunies plusieurs +personnes avec lesquelles j'étais liée parmi les français et les +étrangers. On me donna les détails des événements de Paris. Les avis +étaient divers sur le rôle qu'y avait joué Fouché, mais tout le monde +s'accordait à dire qu'il était entré dans le conseil de Louis XVIII à +la sollicitation de Monsieur, excité par les plus exaltés du parti +émigré. C'est à Lyon que me furent racontés les faits que j'ai +rapportés sur la conduite du maréchal Suchet. J'appris aussi une +circonstance qui me frappa.</p> + +<p>Lorsque Monsieur fit cette triste expédition, au moment du retour de +l'île d'Elbe, il fut obligé de quitter la ville par la route de Paris, +tandis que toute la garnison et les habitants se précipitaient sur +celle de Grenoble au-devant de Napoléon. Deux gendarmes, seuls de +l'escorte commandée, se présentèrent pour accompagner sa voiture. Le +lendemain, ils furent dénoncés à l'Empereur. Il les fit rechercher et +leur donna de l'avancement. On ne peut nier que cet homme n'eût +l'instinct gouvernemental.</p> + +<p>Mon séjour à Lyon avait été forcé; il fallait attendre que la route +fût <i>libre</i>, c'est-à-dire complètement occupée par des garnisons +étrangères. Je conserve encore le passeport à l'aide duquel j'ai +traversé notre triste patrie <span class="pagenum"><a id="page074" name="page074"></a>(p. 074)</span> dans ces jours de détresse. Il +est curieux par la quantité de <i>visas</i>, en toutes langues, dont il est +couvert.</p> + +<p>Si ces formalités étaient pénibles, les routes offraient un spectacle +consolant pour un cœur français, malgré son amertume. C'était la +magnifique attitude de nos soldats licenciés. Réunis par bandes de +douze ou quinze, vêtus de leur uniforme, propres et soignés comme en +jour de parade, le bâton blanc à la main, ils regagnaient leurs +foyers, tristes mais non accablés et conservant une dignité dans les +revers qui les montrait dignes de leurs anciens succès.</p> + +<p>J'avais laissé l'Italie infestée de brigands créés par la petite +campagne de Murat. Le premier groupe de soldats de la Loire que je +rencontrai, en me rappelant ce souvenir, m'inspira un peu de crainte; +mais, dès que je les eus envisagés, je ne ressentis plus que l'émotion +de la sympathie. Eux-mêmes semblaient la comprendre. Les plus en avant +des bandes que je dépassais me regardaient fixement comme pour +chercher à deviner à quoi j'appartenais, mais les derniers me +saluaient toujours. Ils m'inspiraient ce genre de pitié que le poète a +qualifiée de <i>charmante</i> et que la magnanimité commande forcément +quand on n'a pas perdu tout sentiment généreux.</p> + +<p>Je ne pense pas qu'il y ait quelque chose de plus beau dans l'histoire +que la conduite générale de l'armée et l'attitude personnelle des +soldats à cette époque. La France a droit de s'en enorgueillir. Je +n'attendis pas le jour de la justice pour en être enthousiasmée et, +dès lors, je les considérais avec respect et vénération. Il est bien +remarquable en effet, que, dans un moment où plus de cent cinquante +mille hommes furent renvoyés de leurs drapeaux et rejetés, sans état, +dans le pays, il n'y eut pas un excès, pas un crime commis dans toute +la France qui <span class="pagenum"><a id="page075" name="page075"></a>(p. 075)</span> pût leur être imputé. Les routes restèrent +également sûres; les châteaux conservèrent leur tranquillité; les +villes, les bourgs et les villages acquirent des citoyens utiles, des +ouvriers intelligents, des chroniqueurs intéressants.</p> + +<p>Rien ne fait plus l'éloge de la conscription que cette noble conduite +des soldats qu'elle a produits; je la crois unique dans les siècles. +J'étais ennemie des soldats de Waterloo. Je les qualifiais, à juste +titre, de traîtres depuis trois mois, mais je n'eus pas fait une +journée de route sans être fière de mes glorieux compatriotes.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page076" name="page076"></a>(p. 076)</span> CHAPITRE VII</h3> + +<p class="resume">Madame de La Bédoyère. — Son courage. — Son désespoir. — Sa + résignation. — La comtesse de Krüdener. — Elle me fait une + singulière réception. — Récit de son arrivée à Heidelberg. — Son + influence sur l'empereur Alexandre. — Elle l'exerce en faveur de + monsieur de La Bédoyère. — Saillie de monsieur de Sabran. — Pacte + de la Sainte-Alliance. — Soumission de Benjamin Constant à madame + de Krüdener. — Son amour pour madame Récamier. — Sa conduite au 20 + mars. — Sa lettre au roi Louis XVIII.</p> + +<p>Comme pour me faire mieux sentir l'horreur du cruel sentiment que +j'avais éprouvé au sujet de monsieur de La Bédoyère, je trouvai Paris +encore tout ému de ses derniers moments.</p> + +<p>Lorsqu'en 1791, le comte et la comtesse de Chastellux avaient suivi +madame Victoire à Rome, deux de leurs cinq enfants (Henri et Georgine) +étaient restés en France où leur grand'mère les avait élevés dans la +retraite absolue d'un petit château de Normandie. À sa mort, Georgine +alla rejoindre, en Italie, ses parents qui bientôt revinrent à Paris. +Elle ne put jamais vaincre l'extrême timidité née de la solitude où +elle avait vécu jusqu'à dix-huit ans. Elle y avait connu Charles de La +Bédoyère; les terres de leurs mères se trouvaient situées dans le même +canton. La petite voisine inspira dès l'enfance une affection qu'elle +partagea. Elle devint très jolie et monsieur de La Bédoyère très +amoureux. Henry de Chastellux, dont il avait été le camarade de +collège, encouragea ce sentiment. Les La Bédoyère, dans l'espoir de +fixer leur fils, <span class="pagenum"><a id="page077" name="page077"></a>(p. 077)</span> s'en réjouirent; les Chastellux y +consentirent et, peu de temps avant la Restauration, le mariage eut +lieu.</p> + +<p>Charles de La Bédoyère faisait des dettes, aimait le jeu, les femmes, +et surtout la guerre. Du reste, il était bon enfant, spirituel, gai, +loyal, franc, généreux, promettait de se corriger de tous ses travers +et comptait de bonne foi y réussir. Tel qu'il était, Georgine +l'adorait; mais c'était à si petit bruit, elle était si craintive de +paraître et de se montrer qu'on pouvait vivre avec elle des mois +entiers sans découvrir ses sentiments. C'est sans comparaison la +personne la plus modestement retirée en elle-même que j'aie jamais +rencontrée.</p> + +<p>Au retour de Bonaparte, elle se désola du rôle que son mari avait +joué. Quoique à peine relevée de couches, elle quitta sa maison, se +réfugia chez ses parents et, lorsqu'il arriva à la suite de +l'Empereur, elle refusa de le voir. Les événements ayant amené une +prompte réaction, elle reprit ses relations avec lui dès qu'il fut +malheureux et chercha à dénaturer sa fortune pour lui procurer des +moyens d'évasion. Elle comptait le rejoindre avec leur enfant. Je +crois que c'est pour compléter ces arrangements qu'il revint à Paris +où il fut arrêté.</p> + +<p>Aussitôt, cette femme si timide devint une héroïne. Les visites, les +prières, les supplications, les importunités, rien ne lui coûtait. +Elle alla solliciter sa famille d'employer son crédit, de lui prêter +son assistance; personne ne voulut l'accompagner ni faire aucune +démarche. Privée de tout secours, elle ne s'abandonna pas elle-même. +Elle heurta à toutes les portes, força celles qu'on refusait de lui +ouvrir, parvint jusqu'à madame la duchesse d'Angoulême sans pouvoir +l'attendrir, et déploya partout un courage de lion.</p> + +<p>Ayant tout épuisé, elle eut recours à madame de Krüdener. Cette +dernière visite lui ayant offert un faible <span class="pagenum"><a id="page078" name="page078"></a>(p. 078)</span> rayon d'espoir, +la pauvre jeune mère, portant son enfant dans ses bras, courut à +l'abbaye pour le communiquer à son mari. Elle trouva la place +encombrée de monde: un fiacre environné de troupes était arrêté devant +la porte de la prison; un homme y montait. Un cri affreux se fit +entendre; elle avait reconnu monsieur de La Bédoyère. La scène n'était +que trop expliquée. L'enfant tomba de ses mains; elle se précipita +dans la fatale voiture, et perdit connaissance. Charles la reçut dans +ses bras, l'embrassa tendrement, la remit aux soins d'un serviteur +fidèle qui, déjà, s'était emparé de l'enfant et, profitant de son +évanouissement, fit fermer la portière de la voiture. Sa fin ne +démentit pas le courage qu'il avait souvent montré sur les champs de +bataille. Madame de La Bédoyère fut ramenée chez elle sans avoir +repris le sentiment de sa misère.</p> + +<p>À dater de ce moment, elle est rentrée dans sa timidité native. +Pendant longtemps elle a refusé de voir sa famille. Elle ne lui +pardonnait pas son cruel stoïcisme.</p> + +<p>Vingt années se sont écoulées au moment où j'écris, et sa tristesse ne +s'est pas démentie un seul jour. En revanche, ses sentiments +royalistes se sont exaltés jusqu'à la passion. Le sang de la victime +sacrifiée à la Restauration lui a semblé un holocauste qui devait en +assurer la durée et la gloire. Elle a élevé son fils dans ces idées; +pour elle, la légitimité est une religion.</p> + +<p>J'ai déjà dit avec quelle pacifique lenteur son frère Henry avait +habitude de voyager. Je ne sais où il se trouvait lors de la +catastrophe. Mais son absence ayant permis à Georgine d'espérer qu'il +l'aurait assistée dans ces affreux moments, s'il avait été à Paris, +elle avait reporté sur lui toute la tendresse qui n'était pas absorbée +par son fils et sa douleur. Ce n'est qu'au mariage d'Henry avec +mademoiselle de Duras (à l'occasion duquel il prit le <span class="pagenum"><a id="page079" name="page079"></a>(p. 079)</span> nom de +duc de Rauzan) qu'elle consentit à revoir sa famille. Elle a toujours +vécu dans la retraite la plus austère.</p> + +<p>Le nom de madame de Krüdener s'est trouvé tout à l'heure sous ma +plume; mes rapports avec elle ne sont venus qu'un peu plus tard, mais +je puis aussi bien les rapporter ici.</p> + +<p>Je fus menée chez elle par madame Récamier. Je trouvai une femme d'une +cinquantaine d'années qui avait dû être extrêmement jolie. Elle était +maigre, pâle; sa figure portait la trace des passions; ses yeux +étaient caves mais très beaux, son regard plein d'expression. Elle +avait cette voix sonore, douce, flexible, timbrée, un des plus grands +charmes des femmes du Nord. Ses cheveux gris, sans aucune frisure et +partagés sur le front, étaient peignés avec une extrême propreté. Sa +robe noire, sans ornement, n'excluait cependant pas l'idée d'une +certaine recherche. Elle habitait un grand et bel appartement dans un +hôtel de la rue du Faubourg-Saint-Honoré. Les glaces, les décorations, +les ornements de toute espèce, les meubles, tout était recouvert de +toile grise; les pendules elles-mêmes étaient enveloppées de housses +qui ne laissaient voir que le cadran. Le jardin s'étendait jusqu'aux +Champs-Élysées; c'était par là que l'empereur Alexandre, logé à +l'Élysée-Bourbon, se rendait chez madame de Krüdener à toutes les +heures du jour et de la nuit.</p> + +<p>Notre arrivée avait interrompu une espèce de leçon qu'elle faisait à +cinq ou six personnes. Après les politesses d'usage qu'elle nous +adressa avec aisance et toutes les formes usitées dans le grand monde, +elle la continua. Elle parlait sur la foi. L'expression de ses yeux et +le son de sa voix changèrent seuls lorsqu'elle reprit son discours. Je +fus émerveillée de l'abondance, de la facilité, <span class="pagenum"><a id="page080" name="page080"></a>(p. 080)</span> de +l'élégance de son improvisation. Son regard avait tout à la fois l'air +vague et inspiré. Au bout d'une heure et demie, elle cessa de parler, +ses yeux se fermèrent, elle sembla tomber dans une sorte +d'anéantissement; les adeptes m'avertirent que c'était le signal de la +retraite. J'avais été assez intéressée. Cependant je ne comptais pas +assister à une seconde représentation. Elles étaient à jour fixe. Je +crus convenable d'en choisir un autre pour laisser mon nom à la porte +de madame de Krüdener. À ma surprise, je fus admise, elle était seule.</p> + +<p>«Je vous attendais, me dit-elle, <i>la voix</i> m'avait annoncé votre +visite; j'espère de vous, mais pourtant ... j'ai été trompée si +souvent!!»</p> + +<p>Elle tomba dans un silence que je ne cherchai pas à rompre, ne sachant +pas quel ton adopter. Elle reprit enfin et me dit que <i>la voix</i> +l'avait prévenue qu'elle aurait dans la ligne des <i>prophétesses</i> une +successeur qu'elle formerait et qui était destinée à aller plus près +qu'elle de la divinité; car elle ne faisait qu'<i>entendre</i>, et celle-là +<i>verrait</i>!</p> + +<p><i>La voix</i> lui avait annoncé que cette prédestinée devait être une +femme ayant conservé dans le grand monde des mœurs pures. Madame de +Krüdener la rencontrerait au moment où elle s'y attendrait le moins et +sans qu'aucun précédent eût préparé leur liaison. Ses rêves, qu'elle +n'osait appeler des visions (car, hélas! elle n'était pas appelée à +<i>voir</i>) la lui avaient représentée sous quelques-uns de mes traits. Je +me défendis avec une modestie très sincère d'être appelée à tant de +gloire. Elle plaida ma cause vis-à-vis de moi-même avec la chaleur la +plus entraînante et de manière à me toucher au point que mes yeux se +remplirent de larmes. Elle crut avoir acquis un disciple, si ce n'est +un successeur, et m'engagea fort à revenir souvent la voir. Pendant +cette <span class="pagenum"><a id="page081" name="page081"></a>(p. 081)</span> matinée, car sa fascination me retint plusieurs +heures, elle me raconta comment elle se trouvait à Paris.</p> + +<p>Dans le courant de mai 1815, elle se rendait au sud de l'Italie où son +fils l'attendait. Entre Bologne et Sienne, les souffrances qu'elle +ressentit l'avertirent qu'elle s'éloignait de la route qu'il lui +appartenait de suivre. Après s'être débattue toute une nuit contre +cette vive contrariété, elle se résigna et revint sur ses pas. Le +bien-être immédiat qu'elle éprouva lui indiqua qu'elle était dans la +bonne voie. Il continua jusqu'à Modène, mais quelques lieues faites +sur la route de Turin lui rendirent ses anxiétés; elles cédèrent dès +qu'elle se dirigea sur Milan.</p> + +<p>En arrivant dans cette ville, elle apprit qu'un cousin, son camarade +d'enfance, aide de camp de l'empereur Alexandre, était tombé +dangereusement malade en Allemagne. Voilà la volonté de <i>la voix</i> +expliquée; sans doute elle est destinée à porter la lumière dans cette +âme, à consoler cet ami souffrant. Elle franchit le Tyrol, encouragée +par les sensations les plus douces. Elle se rend à Heidelberg où se +trouvaient les souverains alliés; son cousin était resté malade dans +une autre ville. Elle s'informe du lieu et partie lendemain matin +n'ayant vu personne.</p> + +<p>Mais à peine a-t-elle quitté Heidelberg que son malaise se renouvelle +et plus violemment que jamais. Elle cède enfin et, au bout de quelques +postes, elle reprend la route de Heidelberg. La tranquillité renaît en +elle; il lui devient impossible de douter que sa mission ne soit pour +ce lieu; elle ne la devine pas encore. L'empereur Alexandre va faire +une course de quelques jours et le tourment qu'elle éprouve pendant +son absence lui indique à qui elle est appelée à faire voir la +lumière. Elle se débat vainement contre la volonté de <i>la voix</i>; elle +prie, <span class="pagenum"><a id="page082" name="page082"></a>(p. 082)</span> elle jeûne, elle implore que ce calice s'éloigne +d'elle: <i>la voix</i> est impitoyable, il faut obéir.</p> + +<p>La comtesse de Krüdener ne me raconta pas par quel moyen elle était +arrivée dans l'intimité de l'Empereur, mais elle y était parvenue. +Elle avait inventé pour lui une nouvelle forme d'adulation. Il était +blasé sur celles qui le représentaient comme le premier potentat de la +terre, l'Agamemnon des rois, etc., aussi ne lui parla-t-elle pas de sa +puissance mondaine, mais de la puissance mystique de ses prières. La +pureté de son âme leur prêtait une force qu'aucun autre mortel ne +pouvait atteindre, car aucun n'avait à résister à tant de séductions. +En les surmontant, il se montrait l'homme le plus vertueux et +conséquemment le plus puissant auprès de Dieu. C'est à l'aide de cette +habile flatterie qu'elle le conduisait à sa volonté. Elle le faisait +prier pour elle, pour lui, pour la Russie, pour la France. Elle le +faisait jeûner, donner des aumônes, s'imposer des privations, renoncer +à tous ses goûts. Elle obtenait tout de lui dans l'espoir d'accroître +son crédit dans le ciel. Elle indiquait plutôt qu'elle n'exprimait, +que <i>la voix</i> était Jésus-Christ. Elle ne l'appelait jamais que <i>la +voix</i> et avec des torrents de larmes elle avouait que les erreurs de +sa jeunesse lui interdisaient à jamais l'espoir de <i>voir</i>. Il est +impossible de dire avec quelle onction elle peignait le sort de celle +appelée à <i>voir</i>!</p> + +<p>Sans doute, en lisant cette froide rédaction, on dira: c'était une +folle ou bien une intrigante. Peut-être la personne qui portera ce +jugement aurait-elle été sous le charme de cette brillante +enthousiaste. Quant à moi, peu disposée à me passionner, je me méfiai +assez de l'empire qu'elle pouvait exercer pour n'y plus retourner que +de loin en loin et ses jours de réception; elle y était moins +séduisante que dans le tête-à-tête.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page083" name="page083"></a>(p. 083)</span> J'ai quelquefois pensé que monsieur de Talleyrand, se sentant +trop brouillé avec l'empereur Alexandre pour espérer reprendre une +influence personnelle sur lui, avait trouvé ce moyen d'en exercer. Il +est certain que la comtesse de Krüdener était très favorable à la +France pendent cette triste époque de 1815; et, quand elle avait fait +passer plusieurs heures en prières à l'empereur Alexandre pour qu'un +nuage découvert par elle sur l'étoile de la France s'en éloignât, +quand elle lui avait demandé d'employer à cette œuvre la force de +sa médiation dans le ciel, quand elle lui avait assuré que <i>la voix</i> +l'annonçait exaucé, il était bien probable que si, à la conférence du +lendemain, quelque article bien désastreux pour la France était +réclamé par les autres puissances, l'Empereur, venant au secours du +suppliant, appuierait ses prières mystiques du poids de sa grandeur +terrestre.</p> + +<p>Ce n'était pas exclusivement pour les affaires publiques que madame de +Krüdener employait Alexandre. Voici ce qui arriva au sujet de monsieur +de La Bédoyère. Sa jeune femme, comme je l'ai dit, vint supplier la +comtesse de faire demander sa grâce par l'empereur Alexandre. Elle +l'accueillit avec autant de bienveillance que d'émotion et promit tout +ce qui lui serait <i>permis</i>. En conséquence, elle s'enferma dans son +oratoire. L'heure se passait; l'Empereur la trouva en larmes et dans +un état affreux. Elle venait de livrer un long combat à <i>la voix</i> sans +en obtenir la permission de présenter la requête à l'Empereur. Il ne +devait prendre aucun parti dans cette affaire, hélas! Et la sentence +était d'autant plus rigoureuse que l'âme de monsieur de La Bédoyère +n'était pas en état de grâce. L'exécution eut lieu.</p> + +<p>Alors, madame de Krüdener persuada à l'Empereur qu'il lui restait un +grand devoir à remplir. Il fallait employer en faveur de ce +malheureux, qu'il avait fait le sacrifice <span class="pagenum"><a id="page084" name="page084"></a>(p. 084)</span> d'abandonner aux +vengeances humaines, l'influence de sa puissante protection près de +Dieu. Elle le retint huit heures d'horloge dans son oratoire, priant, +agenouillé sur le marbre. Elle le congédia à deux heures du matin; à +huit, un billet d'elle lui apprenait que <i>la voix</i> lui avait annoncé +que les vœux de l'Empereur étaient exaucés. Elle écrivit en même +temps à la désolée madame de La Bédoyère, qu'après avoir passé +quelques heures en purgatoire, son mari devait à l'intercession des +prières de l'Empereur une excellente place en paradis, qu'elle avait +la satisfaction de pouvoir le lui affirmer, bien persuadée que c'était +le meilleur soulagement à sa douleur.</p> + +<p>J'avais eu connaissance de cette lettre et du transport de douleur, +poussé presque jusqu'à la fureur, qu'elle avait causé à Georgine. +J'interrogeai avec réticence madame de Krüdener à ce sujet; elle +l'aborda franchement et me raconta tout ce que je viens de répéter.</p> + +<p>Je me rappelle une scène assez comique dont je fus témoin chez elle. +Nous nous y trouvâmes sept ou huit personnes réunies un matin. Elle +nous parlait, de son ton inspiré, des vertus surnaturelles de +l'empereur Alexandre et elle vantait beaucoup le courage avec lequel +il renonçait à son intimité avec madame de Narishkine, sacrifiant +ainsi à ses devoirs ses sentiments les plus chers et une liaison de +seize années.</p> + +<p>«Hélas! s'écria Elzéar de Sabran (avec une expression de componction +inimitable), hélas! quelquefois, en ce genre, on renonce plus +facilement à une liaison de seize années qu'à une de seize journées!»</p> + +<p>Nous partîmes tous d'un éclat de rire, et madame de Krüdener nous en +donna l'exemple; mais bientôt, reprenant son rôle, elle se retira au +bout de la chambre comme pour faire excuse à <i>la voix</i> de cette +incongruité.</p> + +<p>Quel que fût le motif qui dirigeât madame de Krüdener <span class="pagenum"><a id="page085" name="page085"></a>(p. 085)</span> (et +pour moi je la crois enthousiaste de bonne foi) elle était parvenue à +jouer un rôle très important. Après avoir protégé la France dans tout +le cours des négociations pour la paix, elle a été la véritable +promotrice de la Sainte-Alliance. Elle a accompagné l'Empereur au +fameux camp de Vertus, et la déclaration que les souverains y ont +signée, appelée dès lors le pacte de la Sainte-Alliance, a été rédigée +par Bergasse, autre illuminé dans le même genre, sous ses yeux et par +ses ordres. Les russes et les entours de l'Empereur étaient fort +contrariés du ridicule qui s'attachait à ses rapports avec madame de +Krüdener, et le comte de Nesselrode me reprocha, avec une sorte +d'impatience, d'avoir été chez cette intrigante, comme il la +qualifiait.</p> + +<p>Au nombre de ses adeptes les plus ardents semblait être Benjamin +Constant. Je dis <i>semblait</i>, parce qu'il a toujours été fort difficile +de découvrir les véritables motifs des actions de monsieur Constant. +Elle le faisait jeûner, prier, l'accablait d'austérités, au point que +sa santé s'en ressentit et qu'il était horriblement changé. Sur la +remarqué qui lui en fut faite, madame de Krüdener répondit qu'il lui +était bon de souffrir, car il avait beaucoup à expier, mais que le +temps de sa probation avançait. Je ne sais si c'est précisément <i>la +voix</i> que Benjamin cherchait à se concilier, ou s'il voulait s'assurer +la protection spéciale de l'Empereur, car à cette époque sa position +en France était si fausse qu'il pensait à s'expatrier.</p> + +<p>Madame Récamier avait trouvé dans son exil la fontaine de Jouvence. +Elle était revenue d'Italie, en 1814, presque aussi belle et beaucoup +plus aimable que dans sa première jeunesse. Benjamin Constant la +voyait familièrement depuis nombre d'années, mais tout à coup il +s'enflamma pour elle d'une passion extravagante. J'ai déjà dit +<span class="pagenum"><a id="page086" name="page086"></a>(p. 086)</span> qu'elle avait toujours un peu de sympathie et beaucoup de +reconnaissance pour tous les hommes amoureux d'elle. Benjamin puisa +amplement dans ce fonds général. Elle l'écoutait, le plaignait, +s'affligeait avec lui de ne pouvoir partager un sentiment si +éloquemment exprimé.</p> + +<p>Il était à l'apogée de cette frénésie au moment du retour de Napoléon. +Madame Récamier en fut accablée; elle craignait de nouvelles +persécutions. Benjamin, trop enthousiaste pour ne pas adopter +l'impression de la femme dont il était épris, écrivit, sous cette +influence, une diatribe pleine de verve et de talent contre +l'Empereur. Il y annonçait son hostilité éternelle. Elle fut imprimée +dans le <i>Moniteur</i> du 19 mars. Louis XVIII abandonna la capitale dans +la nuit.</p> + +<p>Quand le pauvre Benjamin apprit cette nouvelle, la terreur s'empara de +son cœur qui n'était pas si haut placé que son esprit. Il courut à +la poste: point de chevaux; les diligences, les malles-postes, tout +était plein; aucun moyen de s'éloigner de Paris. Il alla se cacher +dans un réduit qu'il espérait introuvable. Qu'on juge de son effroi +lorsque, le lendemain, on vint le chercher de la part de Fouché. Il se +laisse conduire plus mort que vif. Fouché le reçoit très poliment et +lui dit que l'Empereur veut le voir sur-le-champ. Cela lui paraît +étrange; cependant il se sent un peu rassuré. Il arrive aux Tuileries, +toutes les portes tombent devant lui.</p> + +<p>L'Empereur l'accoste de la mine la plus gracieuse, le fait asseoir et +entame la conversation en lui assurant que l'expérience n'a pas été +chose vaine pour lui. Pendant les longues veilles de l'île d'Elbe, il +a beaucoup réfléchi à sa situation et aux besoins de l'époque; +évidemment les hommes réclament des institutions libérales. Le tort de +son administration a été de trop négliger les publicistes comme +monsieur Constant. Il faut à l'Empire une <span class="pagenum"><a id="page087" name="page087"></a>(p. 087)</span> constitution et il +s'adresse à ses hautes lumières pour la rédiger.</p> + +<p>Benjamin, passant en une demi-heure de la crainte d'un cachot à la +joie d'être appelé à faire le petit Solon et à voir ainsi s'accomplir +le rêve de toute sa vie, pensa se trouver mal d'émotion. La peur et la +vanité s'étaient partagé son cœur; la vanité y demeura souveraine. +Il fut transporté d'admiration pour le grand Empereur qui rendait si +ample justice au mérite de Benjamin Constant; et l'auteur de l'article +du <i>Moniteur</i> du 19 était, le 22, conseiller d'État et prôneur en +titre de Bonaparte.</p> + +<p>Il se présenta, un peu honteux, chez madame Récamier; elle n'était pas +femme à lui témoigner du mécontentement. Peut-être même fut-elle bien +aise de se trouver délivrée de la responsabilité qui aurait pesé sur +elle s'il avait été persécuté pour des opinions qui étaient +d'entraînement plus que de conviction. Les partis furent moins +charitables. Les libéraux ne pardonnèrent pas à Benjamin son hymne +pour les Bourbons et la légitimité, les impérialistes ses sarcasmes +contre Napoléon, les royalistes sa prompte palinodie du 19 au 21 mars +et le rôle qu'il joua à la fin des Cent-Jours lorsqu'il alla +solliciter des souverains étrangers un maître quelconque pourvu que ce +ne fût pas Louis XVIII.</p> + +<p>Toutes ces variations l'avaient fait tomber dans un mépris universel. +Il le sentait et s'en désolait. C'était dans cette disposition qu'il +s'était remis entre les mains de madame de Krüdener. Était-ce avec un +but mondain ou seulement pour donner le change à son imagination +malade? c'est ce que je n'oserais décider. Il allait encore chercher +des consolations auprès de madame Récamier; elle le traitait avec +douceur et bonté. Mais, au fond, il lui savait mauvais gré de +l'article inspiré par elle et cette circonstance avait été la crise de +sa grande passion.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page088" name="page088"></a>(p. 088)</span> Je n'ai jamais connu personne qui sût, autant que madame +Récamier, compatir à tous les maux et tenir compte de ceux qui +naissent, des faiblesses humaines sans en éprouver d'irritation. Elle +ne sait pas plus mauvais gré à un homme vaniteux de se laisser aller à +un acte inconséquent, pas plus à un homme peureux de faire une lâcheté +qu'à un goutteux d'avoir la goutte, ou à un boiteux de ne pouvoir +marcher droit. Les infirmités morales lui inspirent autant et +peut-être plus de pitié que les infirmités physiques. Elle les soigne +d'une main légère et habile qui lui a concilié la vive et tendre +reconnaissance de bien des malheureux. On la ressent d'autant plus +vivement que son âme, aussi pure qu'élevée, ne puise cette indulgence +que par la source abondante de compassion placée par le ciel dans ce +sein si noblement féminin.</p> + +<p>Quelques semaines plus tard, Benjamin Constant conçut l'idée d'écrire +à Louis XVIII une lettre explicative de sa conduite; la tâche était +malaisée. Il arriva plein de cette pensée chez madame Récamier et l'en +entretint longuement: Le lendemain, il y avait du monde chez elle; +elle lui demanda très bas:</p> + +<p>«Votre lettre est-elle faite?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—En êtes-vous content?</p> + +<p>—Très content, je me suis presque persuadé moi-même.»</p> + +<p>Le Roi fut moins facile à convaincre. Je crois, sans en être sûre, que +cette lettre a été imprimée. Il n'y a que le parti royaliste, assez +bête pour tenir longtemps rigueur à un homme de talent. Au bout de peu +de mois, Benjamin Constant était un des chefs de l'opposition.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page089" name="page089"></a>(p. 089)</span> CHAPITRE VIII</h3> + +<p class="resume">Exigences des étrangers en 1815. — Dispositions de l'empereur + Alexandre au commencement de la campagne. — Jolie réponse du + général Pozzo à Bernadotte. — Conduite du duc de Wellington et du + général Pozzo. — Étonnement de l'empereur Alexandre. — Séjour du + Roi et des princes en Belgique. — Énergie d'un soldat. — Obligeance + du prince de Talleyrand. — Le duc de Wellington dépouille le + musée. — Le salon de la duchesse de Duras. — Mort d'Hombert de la + Tour du Pin. — Chambre dite introuvable. — Démission de monsieur de + Talleyrand. — Mon père est nommé ambassadeur à Londres. — Le duc de + Richelieu. — Révélation du docteur Marshall. — Visite au duc de + Richelieu. — Désobligeante réception. — Son excuse.</p> + +<p>Je reviens à mon arrivée à Paris. Quelque disposée que je fusse à +partager la joie que causait le retour du Roi, elle était empoisonnée +par la présence des étrangers. Leur attitude y était bien plus hostile +que l'année précédente: vainqueurs de Napoléon en 1814, ils s'étaient +montrés généreux; alliés de Louis XVIII en 1815, ils poussèrent les +exigences jusqu'à l'insulte.</p> + +<p>La force et la prospérité de la France avaient excité leur surprise et +leur jalousie. Ils la croyaient épuisée par nos longues guerres. Ils +la virent, avec étonnement, surgir de ses calamités si belle et encore +si puissante qu'au congrès de Vienne monsieur de Talleyrand avait pu +lui faire jouer un rôle prépondérant. Les cabinets et les peuples s'en +étaient également émus et, l'occasion d'une nouvelle croisade contre +nous s'étant représentée, ils <span class="pagenum"><a id="page090" name="page090"></a>(p. 090)</span> prétendaient bien en profiter. +Mais leur haine fut aveugle, car, s'ils voulaient abaisser la France, +ils voulaient en même temps consolider la Restauration. Or, les +humiliations de cette époque infligèrent au nouveau gouvernement une +flétrissure dont il ne s'est point relevé et qui a été un des motifs +de sa chute. La nation n'a jamais complètement pardonné à la famille +royale les souffrances imposées par ceux qu'elle appelait ses +<i>alliés</i>. Si on les avait qualifiés d'ennemis la rancune aurait été +moins vive et moins longue.</p> + +<p>Ce sentiment, fort excusable, était pourtant très injuste. Assurément +Louis XVIII ne trouvait aucune satisfaction à voir des canons +prussiens braqués sur le château des Tuileries. L'aspect des manteaux +blancs autrichiens, fermant l'entrée du Carrousel pendant qu'on +dépouillait l'Arc de Triomphe de ses ornements, ne lui souriait point. +Il ne lui était pas agréable qu'on vint, jusque dans ses appartements, +enlever les tableaux qui décoraient son palais. Mais il était forcé de +supporter ces avanies et de les dévorer en silence. D'autre part, +c'est à sa fermeté personnelle qu'on doit la conservation du pont +d'Iéna que Blücher voulait faire sauter, et celle de la colonne de la +place Vendôme que les Alliés voulaient abattre et se partager. Il fut +assisté dans cette dernière occurrence par l'empereur Alexandre. Ce +souverain toujours généreux, malgré son peu de goût pour la famille +royale et la velléité qu'il avait conçue au commencement de la +campagne de ne point l'assister à remonter sur le trône, employa +cependant son influence dans la coalition à adoucir les sacrifices +qu'on voulait nous imposer.</p> + +<p>Je n'ai jamais bien su quel avait été son projet lors de la bataille +de Waterloo. Peut-être n'en avait-il pas d'arrêté et se trouvait-il +dans ce vague dont Pozzo avait montré les inconvénients d'une manière +si piquante au prince <span class="pagenum"><a id="page091" name="page091"></a>(p. 091)</span> royal de Suède en 1813. Quoique par là +je revienne sur mes pas, je veux rappeler cette circonstance.</p> + +<p>Pendant la campagne de Saxe, Pozzo et sir Charles Stewart avaient été +envoyés en qualité de commissaires russe et anglais à l'armée +suédoise. Les Alliés craignaient toujours un retour de Bernadotte en +faveur de l'Empereur Napoléon. Il se décida enfin à entrer en ligne et +prit part à la bataille de Leipsig; la déroute de l'armée française +fut complète. Aussitôt l'esprit gascon de Bernadotte se mit à battre +les buissons et à rêver le trône de France pour lui-même. Il entama +une conversation avec Pozzo sur ce sujet: n'osant pas l'aborder de +front, il débuta par une longue théorie dont le résultat arrivait à +prouver que le trône devait appartenir au plus digne et la France +choisir son roi.</p> + +<p>«Je vous remercie, monseigneur, s'écria Pozzo.</p> + +<p>—Pourquoi, général?</p> + +<p>—Parce que ce sera moi!</p> + +<p>—Vous?</p> + +<p>—Sans doute; je me crois le plus digne. Et comment me prouvera-t-on +le contraire? En me tuant? D'autres se présenteront.... Laissez-nous +tranquilles avec votre <i>plus digne</i>! Le plus digne d'un trône est, +pour la paix du monde, celui qui y a le plus de droits.»</p> + +<p>Bernadotte n'osa pas pousser plus loin la conversation mais ne l'a +jamais pardonnée à Pozzo.</p> + +<p>Sous une autre forme, celui-ci donna la même leçon à son impérial +maître en 1815. En apprenant la victoire de Waterloo, l'empereur +Alexandre enjoignit au général Pozzo, qui se trouvait auprès du duc de +Wellington, de s'opposer à la marche de l'armée et de chercher à +gagner du temps afin que les anglais n'entrassent pas en France avant +que les armées austro-russe et prussienne se trouvassent <span class="pagenum"><a id="page092" name="page092"></a>(p. 092)</span> en +ligne. Selon lui, Louis XVIII devait attendre en Belgique la décision +de son sort.</p> + +<p>À la réception de cette dépêche, Pozzo éprouva le plus cruel embarras. +Il savait la malveillance de l'Empereur pour la maison de Bourbon. +Elle se trouvait encore accrue par la découverte d'un projet +d'alliance, entre la France, l'Angleterre et l'Autriche, conclu +pendant le congrès de Vienne par monsieur de Talleyrand dans des vues +hostiles à la Russie.</p> + +<p>La copie de ce traité, oubliée dans le cabinet du Roi, avait été +envoyée par monsieur de Caulaincourt à l'empereur Alexandre pendant +les Cent-Jours. Il n'y avait pas attaché grande importance, croyant +que c'était une invention de Napoléon pour le détacher de l'alliance; +mais une seconde copie du traité ayant été trouvée dans les papiers +enlevés à monsieur de Reinhard, il ne put conserver de doutes, et +cette nouvelle cause de mécontentement s'étant jointe à tout ce qu'il +reprochait dès l'année précédente au Roi, il était peu enclin à +souhaiter son rétablissement. Aussi n'avait-il pas témoigné de +répugnance à écouter les négociateurs envoyés de Paris, et il était +difficile de prévoir ce qui pourrait en résulter.</p> + +<p>Pozzo n'était <i>brin Russe</i> et avait grand envie de s'arranger en +France une patrie à son goût, en y conservant un souverain qui lui +avait des obligations personnelles. Il hésita quelque peu, puis alla +trouver le duc de Wellington:</p> + +<p>«Je viens vous confier le soin de ma tête, lui dit-il; voilà la +dépêche que j'ai reçue, voici la réponse que vous y avez faite.»</p> + +<p>Il lui lut ce qu'il mandait à l'Empereur des dispositions du duc de +Wellington qui persistait à avancer immédiatement sur Paris et à +conduire Louis XVIII avec lui.</p> + +<p>«Voulez-vous, ajouta-t-il, avoir fait cette réponse et <span class="pagenum"><a id="page093" name="page093"></a>(p. 093)</span> tenir +cette conduite, malgré les objections que je suis censé vous +adresser?»</p> + +<p>Le duc lui tendit la main.</p> + +<p>«Comptez sur moi; la conférence a eu lieu précisément comme vous la +rapportez.</p> + +<p>—Alors, reprit Pozzo, il n'y a pas un moment à perdre, il faut agir +en conséquence.»</p> + +<p>Personne ne fut mis dans la confidence. Les petites intrigues +s'agitèrent autour du Roi. Monsieur de Talleyrand bouda. Il avait un +autre plan qui avait des côtés spécieux, mais dont le but principal +était de se tenir personnellement éloigné de l'empereur Alexandre. Il +ne savait pas la prise des papiers de monsieur Reinhard, mais il +craignait toujours quelque indiscrétion. Pozzo ne se fiait pas assez à +lui pour lui raconter la véritable situation des affaires. Le duc le +décida à rejoindre le Roi qui, de son côté, consentit à se séparer de +monsieur de Blacas.</p> + +<p>On arriva à Paris à tire d'aile et le Roi fut bombardé à l'improviste +dans le palais des Tuileries, selon l'expression pittoresque de Pozzo +quand il fait ce récit.</p> + +<p>À peine ce but atteint, il se jette dans une calèche et court +au-devant de l'Empereur. Ses logements étaient faits à Bondy; Pozzo +brûle l'étape et continue sa route. Il trouve l'Empereur à quelques +lieues au delà: il est venu lui apprendre que Paris est soumis et le +palais de l'Élysée prêt à le recevoir. L'Empereur le fait monter dans +sa voiture. Pozzo lui fait un tableau animé de la bataille de +Waterloo, donne une grande importance à la manœuvre de Blücher, +raconte l'entrée en France, la facilité de la marche, la cordialité de +la réception, l'impossibilité de s'arrêter quand il n'y a pas +d'obstacles, et enfin le parti pris par le duc d'occuper Paris.</p> + +<p>L'Empereur écoutait avec intérêt.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page094" name="page094"></a>(p. 094)</span> «Maintenant, dit-il, il s'agit de prendre un parti sur la +situation politique. Où avez-vous laissé le Roi?</p> + +<p>—Aux Tuileries, Sire, où il a été accueilli avec des transports +universels.</p> + +<p>—Comment Louis XVIII est à Paris! Apparemment que Dieu en a ainsi +ordonné. Ce qui est fait est fait, il n'y a plus à s'en préoccuper; +peut-être est-ce pour le mieux.»</p> + +<p>On comprend combien cette résignation mystique soulagea l'ambassadeur. +Malgré la confiance absolue qu'il avait dans la loyauté du duc de +Wellington, il ne laissait pas que d'être fort tourmenté de la façon +dont l'Empereur prendrait les événements; car, tout libéral qu'était +l'autocrate, il n'oubliait pas toujours ses possessions de Sibérie +lorsqu'il se croyait mal servi.</p> + +<p>L'Empereur continua sa route et vint coucher à l'Élysée. Il ne +conserva de mécontentement que contre monsieur de Talleyrand et +monsieur de Metternich. L'autrichien est parvenu à en triompher; le +français y succomba peu après.</p> + +<p>Mon oncle Édouard Dillon avait accompagné le Roi en Belgique. Il me +raconta toutes les misères du départ, du voyage et du séjour à +l'étranger. Monsieur et son fils, le duc de Berry, avaient laissé dans +les boues d'Artois le peu de considération militaire que la pieuse +discrétion des émigrés aurait voulu leur conserver. La maison du Roi +avait été congédiée à Béthune avec une incurie et une dureté inouïes; +plusieurs de ses membres cependant avaient trouvé le moyen de franchir +la frontière. Ils étaient venus à leurs frais et volontairement à Gand +former une garde au Roi qui recevait leurs services avec aussi peu +d'attention qu'aux Tuileries.</p> + +<p>Monsieur de Bartillat, officier des gardes du corps, m'a dit qu'il +avait été à Gand, qu'il y avait commandé <span class="pagenum"><a id="page095" name="page095"></a>(p. 095)</span> un assez grand +nombre des gardes de sa compagnie, réunis de pur zèle, sans que jamais +ni lui ni eux eussent obtenu une parole du Roi, ni pu deviner qu'ils +étaient remarqués. Je crois que les princes craignaient de se +compromettre, vis-à-vis de leurs partisans et de prendre des +engagements, dans le cas où la nouvelle émigration se prolongerait.</p> + +<p>Parlerai-je de ce camp d'Alost, commandé par monsieur le duc de Berry, +et si déplorablement levé au moment où la bataille de Waterloo était +engagée? Le duc de Wellington s'en expliqua cruellement et +publiquement vis-à-vis du prince auquel il reprochait la rupture d'un +pont.</p> + +<p>Monsieur le duc de Berry s'excusa sur des rapports erronés qui lui +faisaient croire la bataille perdue.</p> + +<p>«Raison de plus, monseigneur; quand on se sauve il ne faut pas rendre +impossible la marche de braves gens qui peuvent être obligés de faire +une retraite honorable!»</p> + +<p>J'aime mieux raconter la farouche énergie d'un soldat. Édouard Dillon +avait été chargé par le Roi, après la bataille de Waterloo, de porter +des secours aux blessés français recueillis dans les hôpitaux de +Bruxelles. Il arriva près d'un lit où on venait de faire l'amputation +du bras à un sous-officier de la garde impériale. Pour réponse à ses +offres, il lui jeta le membre sanglant qu'on venait de couper.</p> + +<p>«Va dire à celui qui t'envoie que j'en ai encore un au service de +l'Empereur.»</p> + +<p>L'un de mes premiers soins, en arrivant à Paris, avait été d'aller +chez monsieur de Talleyrand. J'étais chargée par mon père de lui +expliquer très en détail la situation pénible où se trouvaient les +français en Piémont. Je m'en acquittai assez mal; je n'ai jamais été à +mon aise avec <span class="pagenum"><a id="page096" name="page096"></a>(p. 096)</span> monsieur de Talleyrand. Il m'accueillit +pourtant très gracieusement et, lorsque je lui annonçai que, vers la +fin du mois, je prendrais ses ordres pour Turin, il m'engagea à ne pas +presser mes paquets. Je compris qu'il s'agissait d'une nouvelle +destination pour mon père, mais je n'osai pas m'en informer.</p> + +<p>J'ai toujours eu une extrême timidité vis-à-vis des gens en place, et +je ne puis les supporter que lorsque j'ai la certitude morale de +n'avoir jamais rien à leur demander. Tant que mon père était employé, +je me trouvais dans une sorte de dépendance qui m'était pénible +vis-à-vis d'eux, malgré la bienveillance qu'ils me témoignaient.</p> + +<p>Notre héros, le duc de Wellington, se fit l'exécuteur des spoliations +matérielles imposées par les Alliés. Sous prétexte que les anglais +n'avaient rien à réclamer en ce genre, il trouva généreux d'aller de +ses mains triomphantes décrocher les tableaux de nos musées. Ceci ne +doit pas être pris comme une forme de rhétorique, c'est le récit d'un +fait. On l'a vu sur une échelle, donnant lui-même l'exemple. Le jour +où l'on descendit les chevaux de Venise de dessus l'arc du Carrousel, +il passa la matinée perché sur le monument, vis-à-vis les fenêtres du +Roi, à surveiller ce travail. Le soir il assista à une petite fête +donnée par madame de Duras au roi de Prusse. Nous ne pouvions cacher +notre indignation; il s'en moquait et en faisait des plaisanteries. Il +avait tort pourtant; notre ressentiment était légitime et plus +politique que sa conduite. Les étrangers étaient présentés comme +alliés; ils avaient été accueillis comme tels; leurs procédés +retombaient sur la famille régnante.</p> + +<p>La conduite du duc donnait le signal aux impertinences des +sous-ordres. Le sang bout encore dans mes veines au propos que +j'entendis tenir à un certain vulgaire <span class="pagenum"><a id="page097" name="page097"></a>(p. 097)</span> animal du nom de +Mackenzie, intendant ou, comme cela s'appelle en anglais, <i>payeur</i> de +l'armée. On parlait sérieusement et tristement de la difficulté +qu'éprouverait la France à acquitter les énormes charges imposées par +les étrangers.</p> + +<p>«Ah bah, reprit-il avec un gros rire, on crie un peu puis cela +s'arrange. Je viens de Strasbourg; j'y ai passé le jour même où le +général prussien avait frappé une contribution qu'on disait énorme, on +avait payé. Eh bien! tout le monde dînait.»</p> + +<p>Je l'aurais tué d'un regard.</p> + +<p>Le duc de Duras, premier gentilhomme de la chambre, se trouvait +d'année (de toutes les places de la Cour, c'était la seule dont le +service ne se fit pas par trimestre); madame de Duras logeait aux +Tuileries. Liée avec elle d'ancienne date et n'ayant pas +d'établissement en ce moment, je passais ma vie chez elle. Sa +situation la forçait à recevoir de temps en temps beaucoup de monde, +mais journellement son salon n'était ouvert qu'à quelques habitués. On +y causait librement et plus raisonnablement qu'ailleurs. Probablement +les discours que nous tenions nous étonneraient maintenant. S'ils nous +étaient répétés, nous les trouverions extravagants, mais c'étaient les +plus sages du parti royaliste.</p> + +<p>Madame de Duras avait beaucoup plus de libéralisme que sa position ne +semblait en comporter. Elle admettait toutes les opinions et ne les +jugeait pas du haut de l'esprit de parti. Elle était même accessible à +celles des idées généreuses qui ne compromettaient pas trop sa +position de grande dame dont elle jouissait d'autant plus vivement +qu'elle l'avait attendue plus longtemps.</p> + +<p>Elle ne se consolait pas de l'exclusion donnée à monsieur de +Chateaubriand au retour de Gand. Son crédit l'y avait fait ministre de +l'intérieur du Roi fugitif, et elle <span class="pagenum"><a id="page098" name="page098"></a>(p. 098)</span> ne comprenait pas +comment le Roi rétabli ne confirmait pas cette nomination. Il en +résultait un vernis d'opposition dans son langage dont je +m'accommodais très bien. Sa fille, la princesse de Talmont, ne +partageait pas sa modération; son exaltation était extrême, mais elle +était si jeune et si jolie que ses folies même avaient de la grâce. +Elle avait épousé à quinze ans en 1813, le seul héritier de la maison +de La Trémoïlle. Aussi Adrien de Montmorency disait-il que c'étaient +des noces historiques et que sa grossesse serait un événement +national. Les fastes du pays n'ont pas eu à le recorder; monsieur de +Talmont est mort en 1815 sans laisser d'enfant. Le duc de Duras +s'écriait le jour de l'enterrement:</p> + +<p>«Il est bien affreux de se trouver veuve à dix-sept ans quand on est +condamnée à ne pouvoir plus épouser qu'un prince souverain.» La +princesse de Talmont a dérogé à cette nécessité, mais c'est contre la +volonté de son père et même de sa mère.</p> + +<p>La mort du prince de Talmont n'avait été un chagrin pour personne, +mais notre coterie fut profondément affectée par la catastrophe +arrivée dans la famille La Tour du Pin.</p> + +<p>Hombert de La Tour du Pin-Gouvernet avait atteint l'âge de vingt-deux +ans. Il était fort bon enfant et assez distingué, quoique une +charmante figure et un peu de gâterie de ses parents lui donnassent +l'extérieur de quelque fatuité. Dans ce temps de désordre où on +<i>s'enrôlait dans les colonels</i>, suivant l'expression chagrine des +vieux militaires, Hombert avait été nommé, officier d'emblée et le +maréchal duc de Bellune l'avait pris pour aide de camp. On ne peut +nier que ces existences de faveur ne donnassent beaucoup d'humeur aux +camarades dont les grades avaient été acquis à la pointe de l'épée.</p> + +<p>Hombert eut une discussion sur l'ordre de service avec <span class="pagenum"><a id="page099" name="page099"></a>(p. 099)</span> un de +ceux-ci; le jeune homme y mit un ton léger, l'autre fut un peu +grognon; cela n'alla pas très loin. Toutefois, par réflexion, Hombert +conçut quelque scrupule. Le lendemain matin, il entra chez son père et +lui raconta exactement ce qui s'était passé; seulement il eut soin, +dans le récit, de faire jouer son propre rôle par Donatien de +Sesmaisons, un autre de ses camarades. Il ajouta qu'il était chargé +par lui de consulter son père sur la convenance de donner suite à +cette affaire. Monsieur de La Tour du Pin l'écouta attentivement et +lui répondit:</p> + +<p>«Ma foi, ce sont de ces choses qu'on ne se soucie guère de conseiller.</p> + +<p>—Vous pensez donc, mon père, qu'ils doivent se battre?</p> + +<p>—Cela n'est pas indispensable et, si Donatien avait servi, cela se +terminerait tout aussi bien par une poignée de main; mais il est tout +nouvellement dans l'armée, le capitaine a beaucoup fait la guerre; +vous savez la jalousie qui existe contre vous autres. À la place de +Donatien, je me battrais.»</p> + +<p>Hombert quitta la chambre de son père pour aller écrire un cartel. La +réponse ne se fit pas attendre. L'engagement était pris de se trouver +à midi au bois de Boulogne.</p> + +<p>Avant que la famille se réunit au déjeuner, Hombert annonça à son père +qu'il était témoin de Donatien. Son trouble était visible. Il combla +sa mère de caresses. Il insista pour qu'elle lui arrangeât elle-même +sa tasse de thé. Elle s'y prêta, en riant de cette exigence. Sa +sœur Cécile était dans l'habitude de le plaisanter sur l'importance +qu'il attachait à une certaine boucle de cheveux retombant sur son +front; elle entama cette taquinerie de famille:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> «Hé bien, Cécile, pour te prouver que ce n'est pas ce à quoi +je tiens le plus au monde, comme tu prétends, j'y renonce, je te la +donne, prends-la.»</p> + +<p>Cécile fit semblant de s'approcher avec des ciseaux. Hombert ne +sourcilla pas. Elle se contenta de lui baiser le front.</p> + +<p>«Va, mon bon Hombert, cela me ferait autant de peine qu'à toi.»</p> + +<p>Hombert se leva, la serra contre son cœur et s'éloigna pour cacher +son trouble. Madame de La Tour du Pin lui reprocha sa sensiblerie qui +les jetait tous dans la mélancolie. Monsieur de La Tour du Pin, +croyant être dans le secret d'Hombert, l'aidait à cacher son +agitation. Hombert sorti, Cécile trouva sur son panier à ouvrage la +boucle de cheveux, elle s'écria:</p> + +<p>«Ah! maman, décidément Hombert renonce à la fatuité, voyez quel beau +sacrifice! Au fond, j'en suis bien fâchée.»</p> + +<p>La mère et la fille échangèrent leurs regrets, mais sans concevoir +d'alarmes. Monsieur de La Tour du Pin, inquiet pour Donatien, alla se +promener dans les Champs-Élysées. Bientôt il aperçut ce même Donatien +dont les regards sinistres lui révélèrent un malheur. Hélas! c'était +lui qui était le témoin. Hombert avait reçu une balle au milieu du +front, à l'endroit même récemment ombragé par cette mèche de cheveux +devenue une si précieuse relique. Il était mort. Monsieur de La Tour +du Pin avait condamné son fils le matin.</p> + +<p>Le premier aide de camp du maréchal, homme de poids, avait voulu +arranger cette affaire sur le terrain; Hombert avait été récalcitrant. +Cependant les motifs de la querelle étaient si légers que +l'accommodement allait se faire, presque malgré lui, lorsqu'il se +servit malheureusement d'une expression de coterie en disant que +<span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> l'humeur de son adversaire lui avait paru <i>insensée</i>, tant +il avait peu l'intention d'offenser. Entendant, par le mot <i>insensée</i>, +peu rationnelle, l'antagoniste s'écria:</p> + +<p>«Quoi? vous m'appelez un insensé!»</p> + +<p>Hombert haussa les épaules. Deux minutes après, il avait cessé de +vivre. Monsieur de La Tour du Pin ne s'est jamais relevé d'un coup si +affreux. On peut même dire que sa raison en a été altérée.</p> + +<p>Je ne chercherai pas à peindre le désespoir de cette famille désolée; +nous partageâmes son chagrin, et le salon de madame de Duras, où elle +était dans la grande intimité, en fut longuement assombri.</p> + +<p>Les élections de 1815 se firent dans un sens purement royaliste; la +noblesse y siégeait en immense majorité. C'est la meilleure chance +qu'elle ait eue, depuis quarante ans, de reprendre quelque supériorité +en France. Si elle s'était montrée calme, raisonnable, généreuse, +éclairée, occupée des affaires du pays, protectrice de ses libertés, +en un mot, si elle avait joué le rôle qui appartenait à l'aristocratie +d'un gouvernement représentatif, dans ce moment où elle était +toute-puissante, on lui en aurait tenu compte et le trône aurait +trouvé un appui réel dans l'influence qu'elle pouvait exercer. Mais +cette Chambre, que dans les premiers temps le Roi qualifia +d'<i>introuvable</i>, se montra folle, exagérée, ignorante, passionnée, +réactionnaire, dominée par des intérêts de caste. On la vit hurlant +des vengeances et applaudissant les scènes sanglantes du Midi. La +gentilhommerie réussit à se faire détester à cette occasion, comme dix +ans plus tard elle a achevé sa déconsidération dans la honteuse +discussion sur l'indemnité des émigrés.</p> + +<p>Les députés, en arrivant, n'étaient pas encore montés au point +d'exagération où ils parvinrent depuis. Toutefois, Fouché tomba devant +leurs inimitiés, même avant <span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> l'ouverture de la session. Ils +montrèrent aussi de grandes répugnances pour monsieur de Talleyrand. +Peut-être aurait-il osé les affronter s'il avait été soutenu par la +Cour. Mais Monsieur se laissait dire tout haut par le duc de +Fitzjames: «Hé bien, monseigneur, le vilain boiteux va donc la +danser?» et approuvait du sourire ce langage contre un homme qui, deux +fois en douze mois, avait remis la maison de Bourbon sur le trône.</p> + +<p>De son côté, le roi Louis XVIII trouvait de si grands services bien +pesants et ressentait le sacrifice qu'il avait dû faire en éloignant +le comte de Blacas. Par-dessus tout, l'empereur Alexandre, de +protecteur zélé qu'il était de monsieur de Talleyrand en 1814, était +devenu son ennemi capital. Il céda devant tant d'obstacles réunis; il +offrit une démission qui fut acceptée avec plus d'empressement +peut-être qu'il n'avait compté.</p> + +<p>Le soir, j'allai chez lui; il s'approcha de moi, et me dit que le +dernier acte de son ministère avait été de nommer mon père à +l'ambassade de Londres.</p> + +<p>En effet, la nomination, quoique signée Richelieu, avait été faite par +monsieur de Talleyrand. Il la demandait au Roi dès 1814, mais le comte +de La Châtre avait été premier gentilhomme de Monsieur, comte de +Provence; il avait promesse de conserver cette place chez le Roi et, +comme il l'ennuyait à mourir, Sa Majesté Très Chrétienne aimait mieux +avoir un mauvais ambassadeur à Londres qu'un serviteur incommode aux +Tuileries. Il finit pourtant par céder. Malgré les immenses avantages +faits à monsieur de La Châtre nommé pair, duc, premier gentilhomme de +la chambre, avec une forte pension sur la Chambre des pairs et une +autre sur la liste civile, il conçut beaucoup d'humeur de ce rappel.</p> + +<p>Mon père reçut, avec sa nomination, une lettre du duc de Richelieu qui +le mandait à Paris. Il ne voulait cependant <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> pas quitter +Turin avant que le sort de nos compatriotes ne fût définitivement +fixé. Cette affaire l'y retint quelques semaines. Ce fut dans cet +intervalle que je me trouvai dans des rapports fort désagréables avec +monsieur de Richelieu.</p> + +<p>Dès la première soirée que j'avais passée chez madame de Duras, j'y +vis entrer un grand homme d'une belle figure; ses cheveux gris +contrastaient avec un visage encore assez jeune. Il avait la vue très +basse et clignait les yeux avec une grimace qui rendait sa physionomie +peu obligeante. Il était en bottes et mal tenu avec une sorte +d'affectation, mais, sous ce costume, conservait l'air très grand +seigneur. Il se jeta sur un sopha, parla haut, d'une voix aigre et +glapissante. Un léger accent, des locutions et des formes un peu +étrangères me persuadèrent qu'il n'était pas français. Cependant son +langage et surtout les sentiments qu'il exprimait repoussaient cette +idée. Je le voyais familier avec tous mes amis. Je me perdais en +conjectures sur cet inconnu si intime: c'était le duc de Richelieu, +rentré en France depuis mon départ.</p> + +<p>L'impression qu'il m'a faite à cette première rencontre n'a jamais +varié. Ses formes m'ont toujours paru les plus désagréables, les plus +désobligeantes possibles. Son beau et noble caractère, sa capacité +réelle pour les affaires, son patriotisme éclairé lui ont acquis mon +suffrage, je dirais presque mon dévouement, mais c'était un succès +d'estime plus que de goût.</p> + +<p>Le docteur Marshall, dont j'ai déjà fait mention, arriva un matin chez +moi. Il m'apportait une lettre. Elle était destinée à Fouché, alors en +Belgique, et contenait, disait-il, non seulement des détails sur une +trame qui s'ourdissait contre le gouvernement du Roi, mais encore le +chiffre devant servir aux correspondances. Il ne voulait <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> +confier une pièce si importante qu'à mon père et, en son absence, à +moi. Ses pas étaient suivis et, s'il s'approchait des Tuileries ou +d'un ministère, il aurait tout à craindre.</p> + +<p>Malgré le peu de succès de ses révélations (qui, pourtant, je crois, +lui avaient été bien payées) il voulait encore rendre ce service au +Roi, d'autant qu'il connaissait l'attachement que le prince régent lui +portait. Je le pressai en vain de s'adresser au duc de Duras; comme la +première fois, il s'y refusa formellement. «La lettre, me dit-il, +était cachetée de façon à réclamer l'adresse des plus habiles pour +l'ouvrir. J'en ferais ce que je voudrais, rien s'il me plaisait mieux; +il viendrait la reprendre le lendemain matin.» Il sortit, la laissant +sur ma table.</p> + +<p>Je me trouvai fort embarrassée avec cette pièce toute brûlante entre +les mains. Je la vois encore d'ici. Elle était assez grosse, sans +enveloppe quoiqu'elle contînt évidemment plus d'une feuille. Cachetée +d'un pain blanc sortant à moitié en dehors du papier sur lequel +étaient tracés à la plume trois J de cette façon:</p> + +<a id="img002" name="img002"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img002.jpg" width="150" height="150" alt="Trois J." title=""> +</div> + +<p>Je savais l'importance attachée par mon père aux documents procurés +naguère par Marshall. Il n'y avait pas de conseil à demander dans une +occasion qui, avant tout, prescrivait le secret. Après mûre réflexion, +je pris mon parti. J'allai aux Tuileries; je fis prier le duc de Duras +de venir me parler; il descendit et monta dans ma voiture. Je lui +racontai ce qui était arrivé et lui donnai la lettre pour le Roi.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> Le Roi était à la promenade et ne rentrerait pas de plusieurs +heures. Il trouva plus simple que nous allassions la porter au duc de +Richelieu. J'y consentis. Le duc de Richelieu nous reçut plus que +froidement et me dit qu'il n'avait personne dans ses bureaux qui eût +l'habitude ni le talent d'ouvrir les lettres. Je me sentis courroucée. +Je lui répondis qu'apparemment ce talent-là ne se trouvait pas plus +facilement dans ma chambre, que ma responsabilité était à couvert, que +je n'avais pas cru pouvoir me dispenser de remettre ce document en +mains compétentes. Ce but était rempli et, lorsque l'homme qui n'avait +pas voulu être nommé viendrait le lendemain, je lui dirais qu'elle +était restée chez un ministre du Roi. Monsieur de Richelieu voulut me +la rendre; je me refusai à la reprendre et nous nous séparâmes +également mécontents l'un de l'autre.</p> + +<p>Deux heures après, monsieur d'Herbouville (directeur des postes à +cette époque) me rapporta cette lettre avec des hymnes de +reconnaissance; elle avait été ouverte et son importance reconnue. +Monsieur Decazes, ministre de la police, vint deux fois dans la soirée +sans me trouver.</p> + +<p>Le lendemain matin, ma femme de chambre, en entrant chez moi, me dit +que monsieur d'Herbouville attendait mon réveil; c'était pour me dire +combien les renseignements de la veille avaient fait naître le désir +de se mettre en rapport direct avec l'homme qui les avait procurés. +Monsieur Decazes me priait d'y employer tous les moyens.</p> + +<p>Marshall arriva à l'heure annoncée; je m'acquittai du message dont +j'étais chargée. Il fit de nombreuses difficultés et finit cependant +par indiquer un lieu où on pourrait le rencontrer <i>par hasard</i>. Je +crois que, par toutes ces précautions, il voulait augmenter le prix +<span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> soldé de ses révélations. Je ne l'ai jamais revu, mais je +sais qu'il a été longtemps aux gages de la police.</p> + +<p>Il avait une superbe figure, une élocution facile et tout à fait l'air +d'un <i>gentleman</i>. C'était, du reste, une véritable espèce. Je me +rappelle un trait de caractère qui me frappa. Il m'avait annoncé que +le cachet de la lettre serait fort examiné par la personne à laquelle +il devait la remettre. Lorsque je la lui rendis, il me fit remarquer +que la queue des J tracés sur le pain à cacheter en dehors du papier +avait été maculée par l'opération de l'ouverture.</p> + +<p>«Il me faudra, ajouta-t-il, avoir recourt aux grands moyens.»</p> + +<p>Je lui demandai quels ils étaient.</p> + +<p>«Je remettrai la lettre au grand jour, près d'une fenêtre, et je ne +quitterai pas la personne des yeux, tout en lui parlant d'autre chose, +que la lettre ne soit pas décachetée. Elle n'osera pas l'examiner +pendant que je la tiendrai de cette sorte en arrêt. Cela m'a toujours +réussi.»</p> + +<p>Ce honteux aveu d'une telle expérience me fit chair de poule et me +réconcilia presque avec la maussade brusquerie dont monsieur de +Richelieu m'avait accueillie la veille. Elle trouvait aussi son excuse +dans les abominables intrigues qui l'entouraient. Les noms ne +pouvaient avertir sa confiance, car, malheureusement, les délations +d'amateurs ne manquaient pas dans la classe supérieure; et, par excès +de zèle, on se faisait espion, parfois au service de ses passions, +parfois à celui de ses intérêts.</p> + +<p>Monsieur de Richelieu éprouvait pour ces viles actions ces haines +vigoureuses de l'homme de bien. Étranger à la société, il ne pouvait +apprécier les caractères. Il m'avait fait l'injustice de me ranger +dans la catégorie <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> des femmes à trigauderies. J'en fus +excessivement froissée et me tins à distance de lui. De son côté, il +fut éclairé et fâché, je crois, de son injustice, mais il était trop +timide et n'avait pas assez d'usage du monde pour s'en expliquer +franchement. Nos relations se sont toujours senties de ce mauvais +début. J'étais de son parti à bride abattue, mais peu de ses amies et +point de sa coterie. Nous nous rencontrions tous les jours sans jamais +nous adresser la parole.</p> + +<p>Les formes acerbes du duc de Richelieu lui ont souvent valu des +ennemis politiques parmi les personnes, qu'on me passe cette fatuité, +moins raisonnables que moi.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> CHAPITRE IX</h3> + +<p class="resume">Nobles adieux de l'empereur Alexandre au duc de + Richelieu. — Sentiments patriotiques du duc. — Ridicules de + monsieur de Vaublanc. — Arrivée de mon père à Paris. — Procès du + maréchal Ney. — Son exécution. — Exaltation du parti + royaliste. — Procès de monsieur de La Valette. — Madame la duchesse + d'Angoulême s'engage à demander sa grâce. — On l'en + détourne. — Démarches faites par le duc de Raguse. — Il fait entrer + madame de La Valette dans le palais. — Sa disgrâce. — Fureur du + parti royaliste à l'évasion de monsieur de La Valette.</p> + +<p>Monsieur de Talleyrand s'est quelquefois vanté de s'être retiré pour +ne pas signer le cruel traité imposé à la France. Le fait est qu'il a +succombé sous les malveillances accumulées que j'ai déjà signalées.</p> + +<p>Monsieur de Richelieu était porté aux affaires par l'empereur +Alexandre, et, quelque dures qu'aient été les conditions qu'on nous a +fait subir, elles l'auraient été beaucoup plus avec tout autre +ministre. Aussitôt la nomination de monsieur de Richelieu, l'autocrate +s'était déclaré hautement le champion de la France. Aussi, lorsque à +son départ il distribua des présents aux divers diplomates, il envoya +à monsieur de Richelieu une vieille carte de France, servant à la +conférence et sur laquelle étaient tracées les nombreuses prétentions +territoriales élevées par les Alliés et que leurs représentants +comptaient bien exiger. Il y joignit un billet de sa main portant que +la confiance inspirée par monsieur de Richelieu avait seule évité ces +énormes sacrifices à sa patrie. Ce <span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> cadeau, ajoutait +l'Empereur, lui paraissait le seul digne de son noble caractère et +celui que, sans doute, il apprécierait le plus haut. Un tel don honore +également le souverain qui en conçoit la pensée et le ministre qui +mérite de l'inspirer.</p> + +<p>Malgré ce succès que monsieur de Richelieu n'était pas homme à +proclamer et qui n'a été su que longtemps après, son cœur vraiment +français saignait de ce terrible traité. Le son de voix avec lequel il +en fit lecture à la Chambre, le geste avec lequel il jeta le papier +sur la tribune après ce pénible devoir accompli sont devenus +historiques et ont commencé à réconcilier tout ce qui avait de l'âme +dans le pays à un choix qui d'abord apparaissait comme un peu trop +russe.</p> + +<p>Rien au monde n'était plus injuste; monsieur de Richelieu était +français, exclusivement français, nullement émigré et point du tout +plus aristocrate que les circonstances ne le permettaient. Il était, +dans le meilleur sens des deux termes, libéral et patriote. Pendant ce +premier ministère, il éprouvait l'inconvénient de ne point connaître +les personnes et, pour un ministre prépondérant, cela est tout aussi +nécessaire que de savoir les affaires. Cette ignorance lui fit +accepter sans opposition, un collègue donné par Monsieur. C'était +monsieur de Vaublanc. Il ne tarda pas à déployer une sottise si +délicieusement ridicule qu'il aurait fallu en pâmer de rire s'il +n'avait pas trouvé de l'appui chez les princes et dans la Chambre. +Toutes les absurdités étaient contagieuses dans ces parages.</p> + +<p>Monsieur de Vaublanc chercha promptement à fomenter une intrigue +contre monsieur de Richelieu; elle fut déjouée par le crédit des +étrangers.</p> + +<p>Ce fut vers ce temps que Monsieur donna à monsieur de Vaublanc un +grand cheval blanc. Il posait dessus, dans <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> le jardin du +ministère de l'intérieur, pour la statue de Henri IV, personne, selon +lui, ne se tenant à cheval dans une égale perfection. Si ses +prétentions s'étaient bornées là, on s'en serait facilement accommodé; +mais il les réunissaient toutes, portées à une exagération sans +exemple et manifestées avec une inconvenance incroyable dans sa +naïveté.</p> + +<p>Quoiqu'elle soit peu digne, même de la macédoine que j'écris, je ne +puis me refuser à rapporter une saillie qui a toujours eu le don de me +faire sourire. Le bœuf gras se trouva petit et maigre cette année; +on le remarquait devant madame de Puisieux: «Je le crois bien, +s'écria-t-elle, la pauvre bête aura trop souffert des sottises de son +neveu le Vaublanc.»</p> + +<p>C'est cette même madame de Puisieux qui, voyant monsieur de Bonnay, +d'une pâleur excessive, se verser un verre d'orgeat, l'arrêta en lui +disant: «Ah, malheureux; il allait boire son sang!»</p> + +<p>Si nous avions vécu dans un temps moins fécond en grands événements, +les mots de madame de Puisieux auraient autant de célébrité que ceux +de la fameuse madame de Cornuel.</p> + +<p>Mon père avait terminé; tant bien que mal, l'affaire relative aux +français domiciliés en Piémont, et remis, pour satisfaire au traité de +Paris, le reste de la Savoie au roi de Sardaigne.</p> + +<p>Le roi Louis XVIII en était aussi joyeux aux Tuileries qu'on pouvait +l'être à Turin. Son ambassadeur ne partageait pas cette satisfaction +et ce dernier acte de ses fonctions lui fut si désagréable qu'il +refusa, même avec un peu d'humeur, le grand cordon qui lui fut offert +à l'occasion de cette restitution. À la vérité, mon père espérait +alors l'ordre du Saint-Esprit et, si les préjugés de sa jeunesse le +lui faisaient désirer avec trop de vivacité, <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> ils lui +inspiraient, en revanche, un grand dédain pour toutes les décorations +étrangères.</p> + +<p>À son arrivée, monsieur de Richelieu le combla de marques de +confiance. Les préparatifs qu'il lui fallut faire pour se rendre à +Londres le retinrent assez longtemps pour avoir le malheur d'être +appelé à siéger au procès du maréchal Ney.</p> + +<p>Je ne prétends pas entrer dans le détail de cette déplorable affaire. +Elle nous tint dans un grand état d'anxiété. Pendant les derniers +jours du jugement, les pairs et tout ce qui leur appartenait reçurent +des lettres menaçantes. Il est à peu près reconnu que la pairie devait +condamner le maréchal. On a fort reproché au Roi de ne lui avoir pas +fait grâce. Je doute qu'il le pût; je doute aussi qu'il le voulût.</p> + +<p>Quand on juge les événements de cette nature à la distance des années, +on ne tient plus assez compte des impressions du moment. Tout le monde +avait eu peur, et rien n'est aussi cruel que la peur. Il régnait une +épidémie de vengeance. Je ne veux d'autre preuve de cette contagion +que les paroles du duc de Richelieu en envoyant ce procès à la Cour +des pairs. Puisque ce beau et noble caractère n'avait pu s'en +défendre, elle devait être bien générale, et je ne sais s'il était +possible de lui refuser la proie qu'elle réclamait, sans la pousser à +de plus grands excès.</p> + +<p>Nous avons vu plus tard un autre Roi s'interposer personnellement +entre les fureurs du peuple et les têtes qu'elles exigeaient. Mais +d'abord, ce Roi-là, selon moi, est un homme fort supérieur, et puis +les honnêtes gens de son parti appréciaient et encourageaient cette +modération. Il risquait une émeute populaire; sa vie pouvait y +succomber, mais non pas son pouvoir.</p> + +<p>En 1815, au contraire, c'était, il faut bien le dire, les <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> +honnêtes gens du parti, les princes, les évêques, les Chambres, la +Cour, aussi bien que les étrangers, qui demandaient un exemple pour +effrayer la trahison. L'Europe disait: Vous n'avez pas le droit d'être +généreux, de faire de l'indulgence au prix de nos trésors et de notre +sang.</p> + +<p>Le duc de Wellington l'a bien prouvé en refusant d'invoquer la +capitulation de Paris. La grâce du maréchal était dans ses mains, bien +plus que dans celles de Louis XVIII. Ajoutons que la peine de mort en +matière politique se présentait alors à tous les esprits comme de +droit naturel, et n'oublions pas que c'est à la douceur du +gouvernement de la Restauration que nous devons d'avoir vu croître et +se répandre aussi généralement les idées d'un libéralisme éclairé.</p> + +<p>Je ne prétends en aucune façon excuser la frénésie qui régnait à cette +époque. J'ai été aussi indignée alors que je le serais à présent de +voir des hommes de la société prodiguer libéralement leurs services +personnels pour garder le maréchal dans la chambre de sa prison, y +coucher, dans la crainte qu'il ne s'évadât, d'autres s'offrir +volontairement à le conduire au supplice, les gardes du corps +solliciter comme une faveur et obtenir comme récompense la permission +de revêtir l'uniforme de gendarme pour le garder plus étroitement et +ne lui laisser aucune chance de découvrir sur le visage d'un vieux +soldat un regard de sympathie.</p> + +<p>Tout cela est odieux, mais tout cela est vrai. Et je veux seulement +constater que, pour faire grâce au maréchal Ney, il fallait plus que +de la bonté, il fallait un grand courage. Or, le roi Louis XVIII +n'était assurément pas sanguinaire, mais il avait été trop +constamment, trop exclusivement prince pour faire entrer dans la +balance des intérêts la vie d'un homme comme d'un grand poids.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> Au reste, ce pauvre maréchal, dont on a fait un si triste +holocauste aux passions du moment et que d'autres passions ont pris +soin depuis d'entourer d'auréole, s'il avait vécu, n'aurait été pour +les impérialistes que le traître de Fontainebleau, le transfuge de +Waterloo, le dénonciateur de Napoléon. Aux yeux des royalistes, la +culpabilité de sa conduite était encore plus démontrée.</p> + +<p>Mais ses torts civils se sont effacés dans son sang et il n'est resté +dans la mémoire de tous que cette intrépidité militaire si souvent et +si récemment employée, avec une vigueur surhumaine, au service de la +patrie. La sagesse populaire a dit: «Il n'y a que les morts qui ne +reviennent pas.» J'établirais plus volontiers qu'en temps de +révolution les morts seuls reviennent.</p> + +<p>Je me souviens qu'un jour, pendant le procès, je dînais chez monsieur +de Vaublanc. Mon père arriva au premier service, sortant du Luxembourg +et annonçant un délai accordé à la demande des avocats du maréchal. +Monsieur sieur de Vaublanc se leva tout en pied, jeta sa serviette +contre la muraille en s'écriant:</p> + +<p>«Si messieurs les Pairs croient que je consentirai à être ministre +avec des corps qui montrent une telle faiblesse, ils se trompent bien. +Encore une pareille lâcheté et tous les honnêtes gens n'auront plus +qu'à se voiler le visage.»</p> + +<p>Il y avait trente personnes à table dont plusieurs députés, tous +faisaient chorus. Il ne s'agissait pourtant que d'un délai légal, +impossible à refuser à moins de s'ériger en chambre ardente. On +comprend quelle devait être l'exaltation des gens de parti lorsque +ceux qui dirigeaient le gouvernement étaient si cruellement +intempestifs.</p> + +<p>Mon père et moi échangeâmes notre indignation dès que nous fûmes +remontés en voiture; si nous l'avions exprimée dans la maison, on nous +aurait lapidés. Nous <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> étions déjà classés au nombre des <i>gens +mal pensants</i>; mais ce n'est qu'après l'ordonnance du 5 septembre +qu'il fut constaté que je <i>pensais comme un cochon</i>. Ne riez pas, mes +neveux, c'est l'expression textuelle de fort grandes dames, et elles +la distribuaient largement.</p> + +<p>Je rencontrais partout le duc de Raguse, et surtout chez madame de +Duras où il venait familièrement. J'éprouvais contre lui quelques-unes +des préventions généralement établies et, sans avoir jamais aimé +Napoléon, je lui savais mauvais gré de l'avoir trahi. Les étrangers +bien informés de cette transaction furent les premiers à m'expliquer +combien la loyauté du maréchal avait été calomniée. Je remarquai, d'un +autre côté, à quel point, malgré les insultes dont l'abreuvait le +parti bonapartiste, il restait fidèle à ses anciens camarades.</p> + +<p>Il les soutenait toujours fortement et vivement dès qu'ils étaient +attaqués, les louait volontiers sans aucune réticence et se portait le +protecteur actif et zélé de tous ceux qu'on molestait. Cela commença à +m'adoucir en sa faveur et à me faire mieux goûter un esprit très +distingué et une conversation animée et variée, mérites qu'on ne +pouvait lui refuser. Le jour approchait où mon affection pour lui +devait éclore.</p> + +<p>Monsieur de La Valette, fort de son innocence et persuadé qu'aux +termes de la loi il n'avait rien à craindre, se constitua prisonnier. +Il aurait été acquitté sans un document dont voici la source: le vieux +monsieur Ferrand, directeur de la poste, avait été saisi d'une telle +terreur le jour du retour de l'Empereur qu'il n'osait plus rester ni +partir. Il demanda à monsieur de La Valette, son prédécesseur sous +l'Empereur, de lui signer un permis de chevaux de poste. Celui-ci s'en +défendit longtemps, enfin il céda aux larmes de madame Ferrand et, +<span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> pour calmer les terreurs du vieillard, il mit son nom au bas +d'un permis fait à celui de monsieur Ferrand, dans son cabinet, et +entouré de sa famille pleine de reconnaissance.</p> + +<p>C'est la seule preuve qu'on pût apporter qu'il eût repris ses +fonctions avant le terme que fixait la loi. Je suppose que la remise +de cette pièce aura beaucoup coûté à la famille Ferrand; j'avoue que +ce dévouement royaliste m'a toujours paru hideux. Monsieur de +Richelieu en fut indigné. Il avait d'ailleurs horreur des +persécutions, et, plus il s'aguerrissait aux affaires, plus il +s'éloignait des opinions de parti. Ne pouvant éviter le jugement de +monsieur de La Valette, il s'occupa d'obtenir sa grâce s'il était +condamné.</p> + +<p>De son côté, monsieur Pasquier, quoique naguère garde des sceaux, alla +témoigner vivement et consciencieusement en sa faveur. Monsieur de +Richelieu demanda sa grâce au Roi. Il lui répondit qu'il n'osait +s'exposer aux fureurs de sa famille mais que, si madame la duchesse +d'Angoulême consentait à dire un mot en ce sens, il la lui accorderait +avec empressement. Le duc de Richelieu se rendit chez Madame et, avec +un peu de peine, il obtint son consentement. Il fut convenu qu'elle +demanderait la grâce au Roi le lendemain après le déjeuner. Il en fut +prévenu.</p> + +<p>Lorsque le duc de Richelieu arriva chez le Roi, le lendemain, le +premier mot qu'il lui dit fut:</p> + +<p>«Hé bien! ma nièce ne m'a rien dit, vous aurez mal compris ses +paroles.</p> + +<p>—Non, Sire, Madame m'a promis positivement.</p> + +<p>—Voyez-la donc et tâchez d'obtenir la démarche, je l'attends si elle +veut venir.»</p> + +<p>Or, il s'était passé un immense événement dans le palais des +Tuileries; car, la veille au soir, on y avait <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> manqué aux +habitudes. Chaque jour après avoir dîné chez le Roi, Monsieur +descendait chez sa belle-fille à huit heures; à neuf heures il +retournait chez lui. Monsieur le duc d'Angoulême allait se coucher et +Madame passait chez sa dame d'atour, madame de Choisy. C'était là où +se réunissaient les plus purs, c'est-à-dire les plus violents du parti +royaliste.</p> + +<p>Le soir en question, Madame les trouva au grand complet. Ils avaient +eu vent du projet de grâce. Elle avoua être entrée dans ce complot, et +dit que son beau-père et son mari l'approuvaient. Aussitôt les cris, +les désespoirs éclatèrent. On lui montra les dangers de la couronne si +imminents après un pareil acte que, chose sans exemple, elle monta +dans la voiture d'une personne de ce sanhédrin et se rendit au +pavillon de Marsan où elle trouva Monsieur également chapitré par son +monde et fort disposé à revenir sur le consentement qui lui avait été +arraché.</p> + +<p>Il fut résolu que Madame ne ferait aucune démarche et que, si le +ministre et le Roi voulaient se déshonorer, du moins le reste de la +famille royale n'y tremperait pas. Voilà à quoi tenait le silence de +Madame. Monsieur de Richelieu obtint une audience, mais la trouva +inébranlable. Elle était trop engagée. C'est de ce moment qu'a daté +leur mutuelle répugnance l'un pour l'autre.</p> + +<p>Monsieur de Richelieu vint rendre compte au Roi.</p> + +<p>«Je l'avais prévu; ils sont implacables, dit le monarque en soupirant; +mais, si je les bravais, je n'aurais plus un instant de repos.»</p> + +<p>Tandis que ceci se passait chez les princes, on était venu demander au +duc de Raguse ce qu'il consentirait à faire en faveur de monsieur de +La Valette. «Tout ce qu'on voudra», avait-il répondu. Il se rendit +d'abord auprès du Roi, qui lui fit ce que lui-même appelait son +<span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> <i>visage de bois</i>, le laissa parler aussi longtemps qu'il +voulut, sans donner le moindre signe d'intérêt et le congédia sans +avoir répondu une parole.</p> + +<p>Le maréchal comprit que monsieur de La Valette était perdu. Ignorant +les démarches vainement tentées auprès de Madame, il n'espéra qu'en +elle. Il courut avertir madame de La Valette qu'il fallait avoir +recours à ce dernier moyen. Mais ce danger avait été prévu, tous les +accès lui étaient fermés; elle ne pouvait arriver jusqu'à la +princesse.</p> + +<p>Le maréchal, qui était de service comme major général de la garde, la +cacha dans son appartement et, pendant que le Roi et la famille royale +étaient à la messe, il força toutes les consignes et la fit entrer +dans la salle des Maréchaux par où on ne pouvait éviter de repasser. +Madame de La Valette se jeta aux pieds du Roi et n'en obtint que ces +mots: «Madame, je vous plains.»</p> + +<p>Elle s'adressa ensuite à madame la duchesse d'Angoulême et saisit sa +robe; la princesse l'arracha avec un mouvement qui lui a été souvent +reproché depuis et attribué à une haineuse colère. Je crois que cela +est parfaitement injuste. Madame avait engagé sa parole; elle ne +pouvait plus reculer. Probablement son mouvement a été fait avec sa +brusquerie accoutumée; mais je le croirais bien plutôt inspiré par la +pitié et le chagrin de n'oser y céder que par la colère. Le malheur de +cette princesse est de n'avoir pas assez d'esprit pour diriger son +trop de caractère: la proportion ne s'y trouve pas.</p> + +<p>La conduite du maréchal fut aussi blâmée parmi les courtisans +qu'approuvée du public. Il reçut ordre de ne point reparaître à la +Cour et partit pour sa terre. L'officier des gardes du corps qui lui +avait laissé forcer la consigne fut envoyé en prison.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> Ces [faits] préalables connus, on s'étonnera moins du long +cri de rage qui s'éleva dans tout le parti lorsqu'on apprit l'évasion +de monsieur de La Valette. Le Roi et les ministres furent soupçonnés +d'y avoir prêté les mains. La Chambre des députés rugissait, les +femmes hurlaient. Il semblait des hyènes auxquelles on avait enlevé +leurs petits. On alla jusqu'à vouloir sévir contre madame de La +Valette, et l'on fut obligé de la faire garder quelque temps en prison +pour laisser calmer l'orage. Monsieur Decazes, fort aimé jusque-là des +royalistes, commença à leur inspirer une défiance qui ne tarda guère à +devenir de la haine.</p> + +<p>Quoique le gouvernement n'eût en rien facilité la fuite de monsieur de +La Valette, je pense qu'au fond il en fut charmé. Le Roi partagea +cette satisfaction. Il rappela assez promptement le duc de Raguse et +le traita bien au retour. Mais le parti fut moins indulgent et on lui +montra autant de froideur qu'il trouvait d'empressement jusque-là. +J'en excepte toujours madame de Duras; elle faisait bande à part dans +ce monde extravagant. Si elle se passionnait, ce n'était jamais que +pour des idées généreuses, et la défaveur du maréchal était un mérite +à ses yeux. Malgré cette disposition de la maîtresse de la maison, +l'isolement où il se trouvait souvent dans son salon le rapprocha de +moi, et nous causions ensemble. Mais ce n'est que lorsque sa conduite +à Lyon eut achevé de le brouiller avec le parti ultra-royaliste qu'il +vint se réfugier dans la petite coterie qui s'est formée autour de +moi, et dont il a été un des piliers jusqu'à ce que de nouveaux orages +aient encore une fois bouleversé son aventureuse existence.</p> + +<p>J'aurai probablement souvent occasion d'en parler dorénavant.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> CHAPITRE X</h3> + +<p class="resume">Fêtes données par le duc de Wellington. — Monsieur le duc + d'Angoulême. — Refus d'une grande-duchesse pour monsieur le duc de + Berry. — On se décide pour une princesse de Naples. — Traitement + d'une ambassadrice d'Angleterre. — Faveur de monsieur + Decazes. — Monsieur de Polignac refuse de prêter serment comme + pair. — Mot de monsieur de Fontanes. — Séjour de la famille + d'Orléans en Angleterre. — Demande de madame la duchesse d'Orléans + douairière au marquis de Rivière.</p> + +<p>Mon père partit pour Londres dans le commencement de 1816; ma mère l'y +suivit. Je ne les rejoignis qu'au printemps.</p> + +<p>Les étrangers s'étaient retirés dans les diverses garnisons qui leur +avaient été assignées par le traité de Paris. Le duc de Wellington +seul, en sa qualité de généralissime de toutes les armées +d'occupation, résidait à Paris et nous en faisait les honneurs à nos +frais. Il donnait assez souvent des fêtes où il était indispensable +d'assister. Il tenait à avoir du monde et, notre sort dépendant en +grande partie de sa bonne humeur, il fallait supporter ses caprices +souvent bizarres.</p> + +<p>Je me rappelle qu'une fois il inventa de faire de la Grassini, alors +en possession de ses bonnes grâces, la reine de la soirée. Il la plaça +sur un canapé élevé dans la salle de bal, ne quitta pas ses côtés, la +fit servir la première, fit ranger tout le monde pour qu'elle vît +danser, lui donna la main et la fit passer la première au souper, +<span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> l'assit près de lui, enfin lui rendit les hommages qui +d'ordinaire ne s'accordent guère qu'aux princesses. Heureusement, il y +avait quelques grandes dames anglaises à partager ces impertinences, +mais elles n'étaient pas obligées de les subir comme nous et leur +ressentiment ne pouvait être comparable.</p> + +<p>En général, le carnaval fut très triste, et cela était convenable de +tout point. Nos princes n'allaient nulle part. Monsieur le duc de +Berry se trouvait tout à fait éclipsé par son frère; la différente +conduite tenue par eux pendant les Cent-Jours justifiait cette +position. Cependant monsieur le duc d'Angoulême montrait des velléités +de modération qui commençaient à déplaire, et le parti dévot ne lui +pardonnait pas son éloignement pour la politique du confessionnal.</p> + +<p>Le caractère de monsieur le duc d'Angoulême est singulièrement +difficile à peindre. C'est une réunion si bizarre et si disparate +qu'on peut, à diverses époques de sa vie, le représenter comme un +prince sage, pieux, courageux, conciliant, éclairé, ou bien comme un +bigot imbécile et presque stupide, en disant également la vérité. À +mesure que les circonstances se présenteront, je le montrerai tel que +nous l'avons vu; mais il faut commencer, pour le comprendre, par +admettre qu'il a toujours été dominé par la pensée de l'obéissance +illimitée due au Roi. Plus il était près de la couronne, plus, selon +lui, il en devait l'exemple.</p> + +<p>Tant que Louis XVIII a vécu, cette passive obéissance était un peu +modifiée, au moins pour la forme, par celle qu'il accordait à +Monsieur; mais, lorsque l'autorité de père et de roi a été concentrée +en Charles X, elle n'a plus connu de bornes et nous avons été témoins +des tristes résultats qu'elle a amenés.</p> + +<p>On s'occupait de marier monsieur le duc de Berry; <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> déjà en +1814, il en avait été question. L'empereur Alexandre avait désiré lui +voir épouser sa sœur; la manière dont elle avait été repoussée lui +avait donné beaucoup d'humeur. Monsieur le duc de Berry souhaitait +cette alliance, mais le Roi et Monsieur trouvaient la maison de Russie +trop peu ancienne pour donner une mère aux fils de France.</p> + +<p>Madame la duchesse d'Angoulême partageait cette manière de voir. De +plus, elle redoutait une belle-sœur à laquelle ses rapports +politiques auraient donné une existence indépendante et avec laquelle +il aurait fallu compter. Elle craignait aussi une princesse +personnellement accomplie qui aurait pu rallier autour d'elle les +personnes distinguées par leur esprit pour lesquelles Madame a +toujours éprouvé une répugnance instinctive, quelles qu'aient été +leurs couleurs.</p> + +<p>La princesse de Naples, née Bourbon, appartenant à une petite Cour, +n'ayant reçu aucune éducation, réunit tous les suffrages de la +famille. Elle fut imposée à monsieur le duc de Berry qui ne s'en +souciait nullement. Monsieur de Blacas fut chargé de cette négociation +qui n'occupa pas longuement ses talents diplomatiques.</p> + +<p>Dans le même temps, on conçut l'idée de marier Monsieur. Cela était +assez raisonnable, mais Madame l'en dissuada le plus qu'elle put. Elle +aurait trop souffert à voir une autre princesse tenir la Cour et +prendre le pas sur elle; et Monsieur, qui l'aimait tendrement, +n'eût-il pas eu d'autres motifs, n'aurait pas voulu lui donner ce +chagrin.</p> + +<p>Cela me rappelle un mot heureux de Louis XVIII. Il était goutteux, +infirme, dans un état de santé pitoyable. Un jour où il parlait +sérieusement à Monsieur de la convenance de se marier, celui-ci lui +dit en ricanant et d'un ton un peu goguenard:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> «Mon frère, vous qui prêchez si bien, pourquoi ne vous +mariez-vous pas vous-même?</p> + +<p>—Parce que je ferais des aînés, mon frère,» reprit le Roi très +sèchement.</p> + +<p>Monsieur se tint pour battu.</p> + +<p>L'intérieur des Tuileries n'était ni confiant, ni doux; cependant, à +cette époque, le Roi causait avec les siens des affaires publiques; la +rupture n'était pas encore complète.</p> + +<p>L'ambassadeur d'Angleterre, sir Charles Stuart, épousa lady Élisabeth +Yorke, fille de lord Hardwick. La présentation de la nouvelle +ambassadrice donna lieu, pour la première fois depuis la Restauration, +à ce qu'on appelle en terme de Cour un <i>traitement</i>. Nous fûmes +appelées une douzaine de femmes, la plupart titrées, à nous trouver +chez madame la duchesse d'Angoulême à deux heures. La situation de mon +père en Angleterre me valut cette distinction.</p> + +<p>Nous étions toutes réunies dans le salon de Madame, lorsqu'un huissier +vint avertir madame de Damas, qui remplaçait sa mère, madame de +Sérent, dans le service de dame d'honneur, que l'ambassadrice +arrivait. Au même instant, Madame, qui probablement, selon ses +habitudes, guettait à sa fenêtre, entra par une autre porte +magnifiquement parée et, comme nous, en robe de Cour. Elle avait eu à +peine le temps de nous dire bonjour et de s'asseoir que madame de +Damas rentra conduisant l'ambassadrice accompagnée de la dame qui +l'avait été quérir, des maîtres des cérémonies, et de l'introducteur +des ambassadeurs qui restèrent à la porte. Madame se leva, fit un ou +deux pas au-devant de l'ambassadrice, reprit son fauteuil et la fit +placer sur une chaise <i>à dos</i> préparée à sa gauche. Les dames titrées +s'assirent derrière, sur des pliants, et nous autres nous nous tînmes +<span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> debout. Cela dura assez longtemps: Madame soutint le +dialogue à elle toute seule.</p> + +<p>Lady Élisabeth, jeune et timide, était trop embarrassée pour rien +ajouter aux monosyllabes de ses réponses et j'admirais la manière dont +Madame exploita l'Angleterre et la France, l'Irlande et l'Italie d'où +arrivait lady Élisabeth pour remplir le temps qu'allongeait outre +mesure la marche lente et pénible du Roi.</p> + +<p>Enfin il entra; tout le monde se leva; le silence le plus profond +régna. Il l'interrompit, quand il fut vers le milieu de la chambre, +pour dire sans sourciller, du ton le plus grave et d'une voix sonore, +la niaiserie convenue depuis le temps de Louis XIV: «Madame, je ne +vous savais pas en si bonne compagnie.» Madame lui répondit une autre +phrase, probablement également d'étiquette, mais que je ne me rappelle +pas. Ensuite le Roi adressa quelques paroles à lady Élisabeth. Elle ne +lui répondit pas plus qu'à Madame. Le Roi resta debout ainsi que tout +le monde; au bout de peu de minutes, il se retira.</p> + +<p>Alors on s'assit, pour se relever immédiatement à l'entrée de +Monsieur. «Ne devrai-je pas dire que je ne vous savais pas en aussi +bonne compagnie?», dit-il, en souriant; puis, s'approchant +gracieusement de lady Élisabeth, il lui prit la main et lui fit un +compliment obligeant. Il refusa d'accepter un siège que Madame lui +offrit, mais fit asseoir les dames et resta bien plus longtemps que le +Roi.</p> + +<p>Les dames se levèrent à sa sortie, puis se rassirent pour se relever +de nouveau à l'entrée de monsieur le duc d'Angoulême; pour cette fois, +les premiers compliments passés, il prit une chaise <i>à dos</i> et fit la +conversation. Il semblait que la timidité de l'ambassadrice lui donnât +du courage. Je ne conserve aucune idée d'avoir vu monsieur le duc de +Berry à cette cérémonie. Je ne sais s'il s'en <span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> dispensait +ordinairement ou s'il en était absent par accident. J'ignore aussi +comment cela s'est passé depuis pour madame la duchesse de Berry. Je +n'ai pas eu d'autre occasion d'assister à pareilles réceptions.</p> + +<p>La sortie de monsieur le duc d'Angoulême fut accompagnée du lever et +du <i>rassied</i> comme les autres; je ne pus m'empêcher de penser aux +génuflexions du vendredi saint. Au bout de quelques minutes, la dame +d'honneur avertit l'ambassadrice qu'elle était à ses ordres. Madame +lui fit une phrase sur la crainte de la fatiguer en la retenant plus +longtemps, et elle s'en alla, escortée comme à son arrivée. Elle +remonta dans les carrosses du Roi, accompagnée de la dame qui l'avait +été chercher. Sa voiture à six chevaux et en grand apparat suivait à +vide. Madame s'entretint avec nous un instant de la nouvelle présentée +et rentra dans son intérieur à ma grande satisfaction, car j'étais +depuis deux heures sur mes jambes et j'en avais assez de mes honneurs. +Cependant il fallut assister au dîner ou <i>traitement</i>.</p> + +<p>L'ambassadrice revint à cinq heures. Cette fois, elle était +accompagnée de son mari et de quelques dames anglaises de distinction. +Toutes les françaises qui avaient assisté à la réception étaient +invitées; il y avait aussi des hommes des deux pays.</p> + +<p>Le premier maître d'hôtel, alors le duc des Cars, et la dame d'honneur +de Madame firent les honneurs du dîner qui était très bon et +magnifique, mais sans élégance comme tout ce qui se passait à la Cour +des Tuileries. Immédiatement après, chacun fut enchanté de se séparer +et d'aller se reposer de toute cette étiquette. Les hommes étaient en +uniforme, les femmes très parées mais point en habit de Cour.</p> + +<p>De Roi, de princesses, de princes, il n'en fut pas question; seulement +j'aperçus derrière un paravent <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> Madame et son mari qui, avant +de monter dîner chez le Roi, s'amusaient à regarder la table et les +convives.</p> + +<p>Je n'ai jamais pu concevoir comment, lorsque les souverains étrangers +reçoivent constamment et familièrement à leur table les ambassadeurs +de France, ils consentaient à subir, en la personne de leurs +représentants, l'arrogance de la famille de Bourbon. Ne pas inviter +les ambassadeurs chez soi n'était déjà pas trop obligeant, mais les +faire venir avec tout cet appareil et cet <i>in fiochi</i> dîner à l'office +m'a toujours paru de la dernière impertinence. Sans doute cet <i>office</i> +était fréquenté par des gens de bonne maison; mais enfin c'était une +seconde table dans le château, car, apparemment, celle du Roi était la +première.</p> + +<p>Le festin ne se passait pas même dans l'appartement du premier maître +d'hôtel où cela aurait pu avoir l'apparence d'une réunion de société; +les pièces étaient trop petites et il logeait trop haut. On se +réunissait dans la salle d'attente de l'appartement de Madame et on +dînait dans l'antichambre de monsieur le duc d'Angoulême, de manière +qu'on semblait relégué dans les pièces extérieures, comme lorsqu'on +prête un local à ses gens pour une fête qu'on leur donne. Je +concevrais que les vieilles étiquettes de Versailles et de Louis XIV +eussent pu continuer sans interruption, mais je n'imagine pas qu'on +ait osé inventer de les renouveler.</p> + +<p>Louis XVIII y tenait extrêmement et, sans l'état de sa santé et +l'espèce d'humiliation que lui causaient ses infirmités, nous aurions +revu les levers et les couchers avec toutes leurs ridicules +cérémonies.</p> + +<p>Monsieur en avait moins le goût et, à son avènement au trône, il a +continué l'usage établi par son frère de borner le coucher à une +courte réception des courtisans ayant les entrées et les chefs de +service qui venaient prendre <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> le mot d'ordre. On ne disait +plus: <i>je vais au coucher</i>, mais <i>je vais à l'ordre</i>. Cela était à la +fois plus digne et plus décent que ces habitudes de l'ancienne Cour +dont le pauvre Louis XVI donnait chaque soir le spectacle.</p> + +<p>C'était à <i>l'ordre</i> que les personnes de la Cour avaient occasion de +parler au Roi sans être obligées de solliciter une audience. Aussi la +permission d'aller à <i>l'ordre</i> était-elle fort prisée par les +courtisans de la Restauration.</p> + +<p>Le favoritisme de monsieur Decazes s'établissait de plus en plus; +monsieur de Richelieu y poussait de toutes ses forces. Pourvu que le +bien se fît, il lui était bien indifférent par quel moyen et il +n'était pas homme à trouver une mesure sage moins sage parce qu'elle +s'obtenait par une autre influence que la sienne. Il était très +sincèrement enchanté que monsieur Decazes prît la peine de plaire au +Roi et le voyait y réussir avec une entière satisfaction. Je crois, à +vrai dire, que monsieur Decazes avait le bon sens de ne s'en point +targuer vis-à-vis de ses collègues. Il mettait son crédit en commun +dans le Conseil, mais, vis-à-vis du monde, il commençait à déployer sa +faveur avec une joie de parvenu qui lui valait quelques ridicules.</p> + +<p>Le Roi, qui avait toujours eu besoin d'une idole, partageait ses +adorations entre lui et sa sœur, madame Princeteau, bonne petite +personne, bien bourgeoise, qu'il avait fait venir de Libourne pour +tenir sa maison et qui était fort gentille jusqu'à ce que les fumées +de l'encens lui eussent tourné la tête.</p> + +<p>On a fait beaucoup d'histoires sur son compte; j'ignore avec quel +fondement. Ce que je sais, c'est qu'elle paraissait uniquement dévouée +à son frère; et, si elle a eu un moment de crédit personnel, elle le +lui a rapporté tout entier.</p> + +<p>Pendant ce premier hiver de faveur, la maison de <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> monsieur +Decazes était très fréquentée. La fuite de monsieur de La Valette +avait bien apporté un léger refroidissement; toutefois les plus chauds +partisans de l'ancien régime y allaient assidûment. On espérait se +servir de monsieur Decazes pour maintenir le Roi dans <i>la bonne voie</i>. +La vanité du ministre l'aurait assez volontiers poussé dans la +phalange aristocratique qui, vers cette époque, prit le nom d'<i>ultra</i>, +si ses exigences n'étaient devenues de jour en jour plus grandes. +Quant au monarque, il inspirait toujours beaucoup de méfiance.</p> + +<p>Monsieur Lainé avait remplacé monsieur de Vaublanc dont les folies +avaient comblé la mesure. Dans cette circonstance, monsieur de +Richelieu, selon son usage, avait, en ayant raison dans le fond, mis +les formes contre lui et l'avait chassé d'une façon qui fournissait au +parti qu'il représentait quelque prétexte de plaintes. Au reste, les +fureurs de monsieur de Vaublanc furent si absurdes qu'il se noya dans +le ridicule.</p> + +<p>Le jour où le nom de son successeur parut dans le <i>Moniteur</i>, je crus +devoir aller faire une visite chez monsieur de Vaublanc. Je ne +m'attendais pas à être reçue; je fus admise quoique je n'eusse aucun +rapport intime avec lui et les siens. La porte était ouverte à tout +venant; il était au milieu de ses paquets de ministre et de +particulier; mêlant les affaires d'État et de ménage de la façon la +plus comique. Un de ses commensaux vint lui raconter que son ministère +serait partagé entre trois personnes:</p> + +<p>«Trois, répondit-il sérieusement, trois, ce n'est pas assez; ils ne +peuvent pas me remplacer à moins de cinq.»</p> + +<p>Il énuméra sur ses doigts les cinq parties du ministère de l'intérieur +qui réclament la vie entière de tout autre homme mais que lui menait +facilement toutes cinq de front, sans que rien fût jamais en retard; +et il nous fit faire l'inventaire de ses portefeuilles pour que nous +pussions <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> témoigner que tout était à jour. Je n'ai jamais +assisté à scène plus bouffonne, d'autant que la plupart des assistants +lui étaient aussi étrangers que moi.</p> + +<p>Je n'entrerai pas dans le récit des extravagances du parti à la +Chambre: elles sont trop importantes pour que l'histoire les néglige; +mais je ne puis m'empêcher de raconter une histoire qui m'a amusée +dans le temps.</p> + +<p>Un vieux député de pur sang qui, comme le roi de Sardaigne, voulait +rétablir l'ancien régime de tous points, réclamait journellement et à +grands cris nos <i>anciens supplices</i>, comme il disait. Un collègue un +peu plus avisé lui représenta que, sans doute, cela serait fort +désirable mais qu'il ne fallait pas susciter trop d'embarras au +gouvernement du Roi et qu'il n'était pas encore temps.</p> + +<p>«Allons, mon ami, reprit le député en soupirant, vous avez peut-être +raison, remettons la potence à des temps plus heureux!»</p> + +<p>On ne saurait assez dire combien ce mot: <i>Il n'est pas encore temps</i>, +qui se trouvait sans cesse dans la bouche des habiles du parti +royaliste en 1814 et 1815, a fait d'ennemis à la royauté et +l'influence qu'il a eue sur les Cent-Jours. Peut-être ne +l'employaient-ils que pour calmer les plus violents des leurs, mais +les antagonistes y voyaient une de ces menaces vagues, d'autant plus +alarmantes qu'elles sont illimitées, et les chefs des diverses +oppositions ne manquaient pas de l'exploiter avec zèle.</p> + +<p>D'autres petites circonstances se renouvelaient sans cesse pour +inspirer des doutes sur la bonne foi de la Cour.</p> + +<p>Jules de Polignac fut créé pair; il refusa de siéger. Il ne pouvait, +disait-il, lui, catholique, prêter serment à une charte reconnaissant +la liberté des cultes. Le Roi nomma une commission de pairs pour +l'arraisonner. Monsieur de Fontanes en était, et je me rappelle qu'un +jour <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> où on lui demandait si leurs conférences avaient +réussi, il répondit avec un air de componction:</p> + +<p>«Je ne sais ce qui en résultera; mais je sais qu'il faut tenir sa +conscience à deux mains pour ne pas céder aux sentiments si nobles, si +éclairés, si entraînants que je suis appelé à écouter.»</p> + +<p>Pour moi qui connaissais la logique de Jules, j'en conclus seulement +que monsieur de Fontanes croyait ce langage de mise dans le salon, +très royaliste, où il le tenait. Jules finit par céder et prêta +serment; mais, pendant toute cette négociation qui dura longtemps, il +était ostensiblement caressé par Madame et par Monsieur, quoique ce +prince eût prêté le serment que Jules refusait. Toutefois la +Congrégation, qui l'avait excité au refus, craignit de s'être trop +avancée. Elle voulait se faire connaître sans se trop compromettre. +Jules reçut ordre de reculer.</p> + +<p>Monsieur le nomma publiquement adjudant général de la garde nationale, +et lui confia, secrètement, la place de ministre de la police du +gouvernement occulte, car son existence remonte jusqu'à cette époque, +quoiqu'elle n'ait été révélée que plus tard, et qu'il n'ait été +complètement organisé qu'après la dissolution de la Chambre +introuvable.</p> + +<p>Le séjour prolongé de la famille d'Orléans en Angleterre n'était pas +entièrement volontaire. On avait contre elle de fortes préventions au +palais des Tuileries, et le cabinet commençait à les partager. Presque +tous les mécontents invoquaient le nom de monsieur le duc d'Orléans, +et la conduite toujours un peu méticuleuse de ce prince semblait +justifier plus de défiance qu'elle n'en méritait réellement.</p> + +<p>Monsieur de La Châtre, courtisan né, favorisait des soupçons qu'il +savait plaire au Roi.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> Telle était la situation des affaires lorsque je quittai +Paris pour me rendre à Londres. En ma qualité de chroniqueur des +petites circonstances, il me revient à l'esprit ce qui se passa devant +moi le jour où j'allai prendre congé de madame la duchesse d'Orléans +douairière. Je la trouvai très préoccupée et fort agitée dans +l'attente du marquis de Rivière. Il partait le lendemain pour son +ambassade de Constantinople. La princesse lui avait écrit deux fois +dans la matinée pour s'assurer sa visite. Monsieur de Rivière, mandé +chez le Roi, ne pouvait disposer de lui-même. Sa femme était là, +promettant à madame la duchesse d'Orléans qu'il viendrait dès qu'il +sortirait des Tuileries, sans pouvoir calmer son anxiété. Enfin il +arriva. La joie que causa sa présence fut égale à l'impatience avec +laquelle il était attendu.</p> + +<p>La princesse expliqua qu'elle avait un très grand service à lui +demander: monsieur de Follemont prenait du café plusieurs fois par +jour; il était fort difficile et n'en trouvait que rarement à son +goût. Madame la duchesse d'Orléans attachait un prix infini à ce que +l'ambassadeur de France à Constantinople s'occupât de lui procurer le +meilleur café de moka fourni par l'Orient.</p> + +<p>Le marquis de Rivière entra avec la patience exercée d'un courtisan +dans tous les détails les plus minutieux, enfin il ajouta:</p> + +<p>«Madame veut-elle me dire combien elle en veut?</p> + +<p>—Mais, je ne sais pas ... beaucoup ... le café se garde-t-il?</p> + +<p>—Oui, madame, il s'améliore même.</p> + +<p>—Eh bien, j'en veux beaucoup ... une grande provision.</p> + +<p>—Je voudrais que madame me dît à peu près la quantité?</p> + +<p>—Mais ... mais, j'en voudrais bien douze livres.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> Nous partîmes tous d'un éclat de rire. Elle aurait dit, tout +de même, douze cent mille livres.</p> + +<p>Malgré l'émigration, elle n'avait acquis aucune idée de la valeur des +choses ou de l'argent. Les femmes de son âge, avant la Révolution, +conservaient une ignorance du matériel de la vie qui aujourd'hui nous +paraît fabuleuse. Il n'était pas même nécessaire d'être princesse. +Madame de Preninville, femme d'un fermier général immensément riche, +s'informant de ce qu'était devenu un joli petit enfant, fils d'un de +ses gens, qu'elle voyait quelquefois jouer dans son antichambre, reçut +pour réponse qu'il allait à l'école.</p> + +<p>«Ah! vous l'avez mis à l'école, et combien cela vous coûte-t-il?</p> + +<p>—Un écu par mois, madame.</p> + +<p>—Un écu! C'est bien cher! J'espère au moins qu'il est bien nourri!»</p> + +<p>J'entendais révoquer en doute, il y a quelques jours, que madame +Victoire pût avoir eu la pensée de nourrir le peuple de croûte de pâté +pendant une disette. Pour moi, j'y crois, d'abord parce que ma mère +m'a dit que madame Adélaïde en plaisantait souvent sa sœur qui +avait horreur de la croûte de pâté, au point d'éprouver de la +répugnance à en voir servir, et puis parce que j'ai encore vu et su +tant de traits de cette ingénuité vraie et candide sur la vie réelle +que cela m'étonne beaucoup moins que la génération nouvelle.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> SIXIÈME PARTIE<br> +L'ANGLETERRE ET LA FRANCE<br> +1816-1820</h2> + +<h3>CHAPITRE I</h3> + +<p class="resume">Retour en Angleterre. — Aspect de la campagne. — Londres. — Concert + à la Cour. — Ma présentation. — La reine Charlotte. — Égards du + prince régent pour elle. — La duchesse d'York. — La princesse + Charlotte de Galles. — Miss Mercer. — Intrigue déjouée par le + prince Léopold de Saxe-Cobourg. — La marquise + d'Hertford. — Habitudes du prince régent. — Dîners à Carlton House.</p> + +<p>Après une absence de douze années, je revis l'Angleterre avec un vif +intérêt. J'y retrouvais le charme des souvenirs. Je rentrais dans la +patrie de ma première jeunesse; chaque détail m'était familier et +pourtant suffisamment éloigné de ma pensée journalière pour avoir +acquis le piquant de la nouveauté. C'était un vieil ami, revenu de +loin, qu'on retrouve avec joie et qui rappelle agréablement le temps +jadis, ce temps où la vie, chargée de moins d'événements, se porte +plus légère et laisse, avec plus de regrets peut-être, un penser bien +plus doux à repasser dans la mémoire.</p> + +<p>Je fus très frappée de l'immense prospérité du pays. Je ne crois pas +qu'elle fût sensiblement augmentée; mais <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> l'habitude m'avait +autrefois blasée sur l'aspect qu'il présente au voyageur et l'absence +m'y avait rendue plus attentive.</p> + +<p>Ces chemins si bien soignés, sur lesquels des chevaux de poste, tenus +comme nos plus élégants attelages, vous font rouler si agréablement, +cette multitude de voitures publiques et privées, toutes charmantes, +ces innombrables établissements qui ornent la campagne et donnent +l'idée de l'aisance dans toutes les classes de la société, depuis la +cabane du paysan jusqu'au château du seigneur, ces fenêtres de la plus +petite boutique offrant aux rares rayons du soleil des vitres dont +l'éclat n'est jamais terni par une légère souillure, ces populations +si propres se transportant d'un village à un autre par des sentiers +que nous envierions dans nos jardins, ces beaux enfants si bien tenus +et prenant leurs ébats dans une liberté qui contraste avec le maintien +réservé du reste de la famille, tout cela m'était familier et pourtant +me frappait peut-être plus vivement que si c'eût été la première fois +que j'en étais témoin.</p> + +<p>Je fis la route de Douvres à Londres par un beau dimanche du mois de +mai et dans un continuel enchantement. Il s'y mêlait de temps en temps +un secret sentiment d'envie pour ma patrie. Le Ciel lui a été au moins +aussi favorable; pourquoi n'a-t-elle pas acquis le même degré de +prospérité que ses voisins insulaires?</p> + +<p>Lorsque les chevaux de poste, suspendant leur course rapide, prirent +cette allure fastidieuse qu'ils affectent dans Londres, que +l'atmosphère lourde et enfumée de cette grande ville me pesa sur la +tête, que je vis ses silencieux habitants se suivant l'un l'autre sur +leurs larges trottoirs comme un cortège funèbre, que les portes, les +fenêtres, les boutiques fermées semblèrent annoncer autant de +tristesse dans l'intérieur des maisons que dans <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> les rues, je +sentis petit à petit tout mon épanouissement de cœur se resserrer +et, lorsque je descendis à l'ambassade, mon enthousiasme sur +l'Angleterre avait déjà reçu un échec.</p> + +<p>Quelque prodigieuse que soit la prospérité commerciale de Londres et +le luxe qu'on y déploie dans toutes les classes de la société, je +crois que son aspect paraîtra bien moins remarquable à un étranger que +celui du reste de l'Angleterre. Cette grande cité, composée de petites +maisons pareilles et de larges rues tirées au cordeau, toutes +semblables les unes aux autres, est frappée de monotonie et d'ennui. +Aucun monument ne vint réveiller l'attention fatiguée. Quand on s'est +promené cinq minutes, on peut se promener cinq jours dans des +quartiers toujours différents et toujours pareils.</p> + +<p>La Tamise, aussi bien que son immense mouvement qui attacherait un +caractère particulier à cette capitale du monde britannique, est +soigneusement cachée de toute part. Il faut une volonté assez +intelligente pour parvenir à l'apercevoir, même en l'allant chercher.</p> + +<p>On a pu voir partout des rues qui ressemblent à celles de Londres, +mais je ne crois pas qu'aucun autre pays puisse donner idée de la +campagne en Angleterre. Je n'en connais point où elle soit autant en +contraste avec la ville. On y voit un autre ciel; on y respire un +autre air. Les arbres y ont un autre aspect; les plantes s'y montrent +d'une autre couleur. Enfin c'est une autre population, quoique +l'habitant du Northumberland ou du Devonshire soit parfaitement +semblable à celui du promeneur de Piccadilly.</p> + +<p>On conçoit, au reste, que le nuage orange, strié de noir, de brun, de +gris, saturé de suie, qui semble un vaste éteignoir placé sur la +ville, influe sur le moral de la population et agisse sur ses +dispositions. Aussi n'y a-t-il <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> aucune langue où l'on vante +les charmes de la campagne, en vers et en prose, avec une passion plus +vive et plus sincère que dans la littérature anglaise. Quiconque aura +passé trois mois à Londres comprendra le bien-être tout matériel qu'on +éprouve en en sortant.</p> + +<p>Malgré les vertiges qu'elle cause aux nouveaux débarqués, cette +atmosphère si triste n'est pas malsaine; on s'y accoutume bientôt +assez pour ne plus s'apercevoir qu'on en souffre. J'ai entendu +attribuer la salubrité de Londres au mouvement que la marée apporte +quatre fois le jour dans la Tamise. Ce grand déplacement forme un +ventilateur naturel qui agite et assainit cet air qui paraît épais, +même à la vue, et laisse sur les vêtements les preuves positives que +l'œil ne s'est pas trompé. La robe blanche, mise le matin, porte +avant la fin de la journée des traces de souillures qu'une semaine ne +lui infligerait pas à Paris. L'extrême recherche des habitants, leur +propreté, rendue indispensable par de telles circonstances, ont tiré +parti de ces nécessités pour en combattre la mauvaise influence; et +l'aspect des maisons aussi bien que des personnes n'offre que les +apparences de la plus complète netteté.</p> + +<p>Si ma longue absence m'avait rendue plus sensible aux charmes de la +route, je l'étais davantage aussi aux inconvénients de Londres qui ne +m'avaient guère frappée jusque-là. Dans la première jeunesse, on +s'occupe peu des objets extérieurs.</p> + +<p>Le surlendemain de mon arrivée, le prince régent donnait un concert à +la Reine sa mère. Pour être admis, il fallait être présenté. La Reine, +me sachant à Londres, eut la bonté de se souvenir que je l'avais été +autrefois et me fit inviter. Mes parents dînaient à Carlton House. J'y +arrivai seule le soir, pensant me mêler inaperçue dans la foule. Il +était un peu tard; le concert était déjà commencé.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> La salle, en galerie, était partagée par des colonnes en +trois parties à peu près égales. Celle du milieu se trouvait +exclusivement occupée par la Cour et les musiciens placés vis-à-vis de +la Reine, des princesses, de leurs dames, des ambassadrices et de +quelques autres femmes ayant les grandes entrées qui étaient assises. +Tout le reste de la société se tenait dans les parties latérales, +séparées par les colonnes, et restait debout. On circulait dans les +autres salons, selon l'usage général du pays, où un concert à +banquettes paraîtrait horriblement ennuyeux.</p> + +<p>Je trouvai à la porte lady Macclesfield, une des dames du palais. Elle +m'attendait pour me conduire à la Reine et, sans me donner un instant +pour respirer, me mena à travers tout ce monde, toute cette musique, +tout ce silence et tout ce vide jusqu'à Sa Majesté. Je n'avais pas +encore eu le temps d'avoir grand'peur; mais, au moment où j'approchai, +la Reine se leva en pied, et les quarante personnes qui l'entouraient +imitèrent son mouvement. Ce froufrou, auquel je ne m'attendais pas, +commença à m'intimider. La Reine fut très bonne et très gracieuse, je +crois; mais, pendant tout le temps qu'elle me parlait, je m'étais +occupée que de l'idée de ménager ma retraite.</p> + +<p>Lady Macclesfield m'avait quittée pour reprendre sa place parmi ses +compagnes. Lorsque la Reine fit la petite indication de tête qui +annonçait l'audience terminée, je sentis le parquet s'effondrer sous +mes pas. J'étais là, seule, abandonnée, portant les yeux de toute +l'Angleterre braqués sur ma personne et ayant un véritable voyage à +faire pour regagner, dans cet isolement, les groupes placés derrière +les colonnes. Je ne sais pas comment j'y arrivai.</p> + +<p>J'avais été présentée à bien des Cours et à bien des <span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> +potentats. Je n'étais plus assez jeune pour conserver une grande +timidité; j'avais l'habitude du monde et pourtant il me reste de cette +soirée et de cette présentation de faveur un souvenir formidable.</p> + +<p>Ce n'est pas que la reine Charlotte fut d'un aspect bien imposant. +Qu'on se figure un pain de sucre couvert de brocart d'or et on aura +une idée assez exacte de sa tournure. Elle n'avait jamais été grande +et, depuis quelques années, elle était rapetissée et complètement +déformée. Sa tête, placée sur un col extrêmement court, présentait un +visage renfrogné, jaune, ridé, accompagné de cheveux gris poudrés à +frimas. Elle était coiffée en bonnet, en turban, en toque, selon +l'occasion, mais toujours je lui ai vu une petite couronne fermée, en +pierreries, ajoutée à sa coiffure. J'ai entendu dire qu'elle ne la +quittait jamais. Malgré cette figure hétéroclite, elle ne manquait +pourtant pas d'une sorte de dignité; elle tenait sa cour à merveille, +avec une extrême politesse et des nuances fort variées.</p> + +<p>Sévère pour la conduite des femmes, elle se piquait d'une grande +impartialité; et souvent un regard froid, ou une parole moins +obligeante de la Reine à une de ses protégées, a suffi pour arrêter +une jeune personne sur les bords du précipice. Pour les femmes +divorcées, elle était inexorable. Jamais aucune, quelque excuse que le +public lui donnât, quelque bonne que fût sa conduite ultérieure, n'a +pu franchir le seuil du palais.</p> + +<p>Lady Holland en a été une preuve bien marquante: son esprit, son +influence politique, la domination qu'elle exerçait sur son mari, lui +avaient reconquis une existence sociale. Refuser d'aller à Holland +House aurait paru une bégueulerie à peine avouable. Lady Holland y +tenait une cour fréquentée par tout ce qu'il y avait de plus distingué +en anglais et en étrangers; mais, quelques soins <span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> qu'elle se +soit donnés, quelques négociateurs qu'elle ait employés, et le prince +régent a été du nombre, jamais, tant que la vieille Reine a vécu, elle +n'a pu paraître à celle de Saint-James.</p> + +<p>Je n'oserais dire que la Reine fût aimée, mais elle était vénérée. Le +prince régent donnait l'exemple des égards. Il était très soigneux et +très tendre pour elle en particulier. En public, il la comblait +d'hommages.</p> + +<p>Je fus frappée, le soir de ce concert, de voir un valet de chambre +apporter un petit plateau, avec une tasse de thé, un sucrier et un pot +à crème et le remettre au Régent qui le présenta lui-même à sa mère. +Il resta debout devant elle pendant tout le temps qu'elle arrangea sa +tasse, sans se lever, sans se presser, sans interrompre sa +conversation. Seulement elle lui disait toujours en anglais, quelque +langue qu'elle parlât dans le moment: <i>Thank you, George.</i> Elle +répétait le même remerciement dans les mêmes termes lorsque le prince +régent reprenait le plateau des mains du valet de chambre pour +recevoir la tasse vide. C'était l'usage constant. Cette cérémonie se +renouvelait deux à trois fois dans la soirée, mais n'avait lieu que +lorsque la Reine était chez le prince. Chez elle, c'était +ordinairement une des princesses, quelquefois un des princes, jamais +le Régent, mais toujours un de ses enfants qui lui présentait sa tasse +de thé.</p> + +<p>Tous les autres membres de la famille royale, y compris le Régent, +partageaient les rafraîchissements préparés pour le reste de la +société, sans aucune distinction. En général, autant l'étiquette était +sévèrement observée pour la Reine, autant il en existait peu pour les +autres. Les princes et princesses recevaient et rendaient des visites +comme de simples particuliers.</p> + +<p>Je me rappelle que, ce même soir, où j'avais subi la <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> +présentation à la Reine, me trouvant peu éloignée d'une petite femme +très blonde que douze années d'absence avaient effacée de mon +souvenir, elle dit à lady Charlotte Greville avec laquelle je parlais:</p> + +<p>«Lady Charlotte, nommez-moi à madame de Boigne.»</p> + +<p>C'était la duchesse d'York; elle resta longtemps à causer avec nous +sur tout et de toutes choses, avec une grande aisance et sans aucune +forme princière.</p> + +<p>Le lendemain, ma mère me mena faire des visites à toutes les +princesses; nous laissâmes des cartes chez celles qui ne nous admirent +pas et la présentation fut faite.</p> + +<p>La princesse Charlotte de Galles, mariée au prince de Cobourg, était +encore plongée dans les douceurs de la lune de miel et ne quittait pas +la campagne. Ma mère avait assisté à son mariage, béni dans un salon +de Carlton House. Lorsque, plus tard, je lui dis combien je regrettais +n'avoir pas partagé cet honneur, elle me répondit:</p> + +<p>«Vous avez raison; c'est un spectacle rare que l'héritière d'un +royaume faisant un mariage d'amour et donnant sa main là où son +cœur est déjà engagé. En tout, le bonheur parfait n'est pas commun; +je serai charmée que vous veniez souvent en être témoin à Claremont.»</p> + +<p>Pauvre princesse!... Je ne fis connaissance avec elle qu'à un autre +voyage. En ce moment, j'en entendais beaucoup parler. Elle était fort +populaire, affectait les manières brusques attribuées à la reine +Élisabeth qu'elle portait même jusqu'à avoir adopté ses jurons. Elle +était très tranchée dans ses opinions politiques, accueillait avec des +serrements de main les plus affectueux tous les hommes, jeunes ou +vieux, qu'elle regardait comme de son parti, ne manquait pas une +occasion de marquer de l'opposition au gouvernement de son père et de +l'hostilité personnelle à sa grand'mère et à ses tantes. Elle +professait <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> une vive tendresse pour sa mère qu'elle regardait +comme sacrifiée aux malveillances de sa famille.</p> + +<p>La princesse Charlotte recherchait avec soin les occasions d'être +impertinente pour les femmes qui composaient la société particulière +du Régent. On lui avait persuadé que son père avait eu le désir de +faire casser son mariage et de nier la légitimité de sa naissance. Je +ne sais si cela a quelque fondement; en tout cas ses droits étaient +inscrits sur son visage: elle ressemblait prodigieusement au prince. +Elle était née neuf mois après le mariage dont l'intimité n'avait pas +duré beaucoup de jours. Il est certain que le prince de Galles avait +tenu à cette époque beaucoup de mauvais propos que la conduite de sa +femme n'a que trop justifiés; mais je ne sache pas qu'il ait jamais +pensé à attaquer l'existence de la princesse Charlotte.</p> + +<p>Il accusait miss Mercer d'avoir monté la tête de la jeune princesse en +lui racontant cette fable; il l'avait expulsée du palais et la +détestait cordialement. Miss Mercer conservait une correspondance +clandestine avec la princesse Charlotte. Elle avait excité ses +répugnances contre le prince d'Orange que le cabinet anglais désirait +lui faire épouser et encouragé le goût que la grande-duchesse +Catherine de Russie avait cherché à lui faire prendre pour le prince +Léopold de Saxe-Cobourg. Cette intrigue avait été conduite par ces +deux femmes jusqu'au point d'amener la princesse Charlotte à déclarer +qu'elle voulait épouser le prince Léopold et était décidée à refuser +tout autre parti. L'opposition l'appuyait.</p> + +<p>Miss Mercer, fille de lord Keith, riche héritière mais fort laide, +prétendait de son côté épouser le duc de Devonshire et lui apporter en +dot son crédit sur la future souveraine. Tout le parti whig, +applaudissant à cette alliance, s'était ligué pour y déterminer le +duc. Je ne sais <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> s'il y aurait réussi; mais, lorsque le +mariage de la princesse semblait avoir assuré le succès de cette +longue intrigue, elle échoua complètement devant le bon sens du prince +Léopold. Il profita de la passion qu'il inspirait à sa femme pour +l'éloigner de la coterie dont elle était obsédée, la rapprocher de sa +famille et changer son attitude politique et sociale. Ce ne fut pas +l'affaire d'un jour, mais il s'en occupa tout de suite et, dès la +première semaine, miss Mercer, s'étant rendue à Claremont après y +avoir écrit quelques billets restés sans réponse, y fut reçue si +froidement qu'elle dut abréger sa visite, au point d'aller rechercher +au village sa voiture qu'elle y avait renvoyée.</p> + +<p>Des plaintes amenèrent des explications dont le résultat fut que la +princesse manquerait de respect à son père en recevant chez elle une +personne qu'il lui avait défendu de voir. Miss Mercer fut outrée; le +parti de l'opposition cessa d'attacher aucun prix à son mariage avec +le duc de Devonshire et tout le monde se moqua d'elle d'y avoir +prétendu.</p> + +<p>Pour cacher sa déconvenue, elle affecta de s'éprendre d'une belle +passion pour monsieur de Flahaut que ses succès auprès de deux reines +du sang impérial bonapartiste avaient inscrit au premier rang dans les +fastes de la galanterie. Il était précisément ce qu'on peut appeler un +charmant jeune homme et habile dans l'art de plaire. Il déploya tout +son talent. Miss Mercer se trouva peut-être plus engagée qu'elle ne +comptait d'abord. Lord Keith se déclara hautement contre cette +liaison; elle en acquit plus de prix aux yeux de sa fille. Quelques +mois après, elle épousa monsieur de Flahaut, malgré la volonté +formelle de son père qui ne lui a jamais tout à fait pardonné et l'a +privée d'une grande partie de sa fortune. Madame de Flahaut n'a pas +démenti les précédents de miss Mercer: <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> elle a conservé le +goût le plus vif pour les intrigues politiques et les tracasseries +sociales.</p> + +<p>Le prince régent menait la vie d'un homme du monde. Il allait dîner +chez les particuliers et assistait aux réunions du soir. Ces habitudes +donnaient une existence à part aux ambassadeurs; ils étaient +constamment priés dans les mêmes lieux que le prince et il en était +presque exclusivement entouré. À tous les dîners, il était toujours à +table entre deux ambassadrices; dans les soirées, il se plaçait +ordinairement sur un sopha à côté de lady Hertford et appelait une +ambassadrice de l'autre côté.</p> + +<p>Lady Hertford, qu'on nommait <i>la marquise</i> par excellence, était alors +la reine de ses pensées. Elle avait été très belle, mais elle avait la +cinquantaine bien sonnée et il y paraissait, quoiqu'elle fût très +parée et très pomponnée. Elle avait le maintien rigide, la parole +empesée, le langage pédant et chaste, l'air calme et froid. Elle +imposait au prince et exerçait sur lui beaucoup d'empire, était très +grande dame, avait un immense état et trouvait qu'en se laissant +quotidiennement ennuyer par le souverain elle lui accordait grande +faveur.</p> + +<p>La princesse Charlotte avait essuyé ses dédains envers elle, mais elle +lui avait rendu impertinence pour impertinence. La vieille Reine +l'accueillait avec des égards qui témoignaient de la bonne opinion +qu'elle lui conservait et lady Hertford promenait son <i>torysme</i> dans +les salons avec toute la hauteur d'une sultane.</p> + +<p>Le prince se levait extrêmement tard; sa toilette était éternelle. Il +restait deux heures entières en robe de chambre. Dans cet intérieur, +il admettait quelques intimes, ses ministres et les ambassadeurs +étrangers lorsqu'ils lui faisaient demander à entrer. C'était ce qui +lui plaisait le mieux. Si on écrivait pour obtenir une audience ou +qu'on la lui demandât d'avance, il recevait <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> habillé et dans +son salon, mais cela dérangeait ses habitudes et le gênait. En se +présentant à sa porte sans avoir prévenu, il était rare qu'on ne fût +pas admis. Il commençait la conversation par une légère excuse sur le +désordre où on le trouvait, mais il en était de meilleure humeur et +plus disposé à la causerie.</p> + +<p>Il n'achevait sa toilette qu'au dernier moment, lorsqu'on lui +annonçait ses chevaux. Il montait à cheval, suivi d'un seul +palefrenier, et allait au Parc où il se laissait aborder facilement. À +moins qu'il ne dît: «Promenons-nous ensemble», on se bornait à en +recevoir un mot en passant sans essayer de le suivre. Quand il +s'arrêtait, c'était une grande politesse, mais elle excluait la +familiarité et on ne l'accompagnait pas. La première année, il +s'arrêtait pour mon père, mais, lorsqu'il le traita plus amicalement, +ou il l'engageait à se promener avec lui, ou il lui faisait un signe +de la main en passant sans jamais s'arrêter.</p> + +<p>Du Parc il se rendait chez lady Hertford où il achevait sa matinée. +Plus habituellement sa voiture l'y venait prendre, quelquefois il +revenait à cheval. Il fallait être très avant dans sa faveur pour que +lady Hertford engageât à venir chez elle à l'heure du prince, et +encore trouvait-on souvent la porte fermée. Les ministres y allaient +fréquemment.</p> + +<p>Lady Hertford sans avoir beaucoup d'esprit, avait un grand bon sens, +n'entrait dans aucune intrigue, ne voulait rien pour elle ni pour les +siens; elle était au fond la meilleure intimité que le prince, à qui +la société des femmes était nécessaire, pût choisir. Les ministres ont +eu occasion de s'en persuader encore davantage lorsque le Régent, +devenu roi, a remplacé cette affection, toute de convenance, par une +fantaisie pour lady Conyngham dont le ridicule n'a pas été le seul +inconvénient.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> Le prince régent avait trois manières d'inviter à dîner. Sur +une énorme carte, le grand chambellan prévenait <i>par ordre</i> qu'on +était convié <i>pour rencontrer la Reine</i>. Alors, on était en grand +uniforme.</p> + +<p>Le secrétaire intime, sir Benjamin Bloomfield, avertissait par un +petit billet personnel, écrit à la main, que le prince priait pour tel +jour. Alors, c'était en frac et la forme la plus ordinaire. Elle +s'adressait aux femmes comme aux hommes. Les dîners n'étaient jamais +de plus de vingt et ordinairement de douze à quinze personnes.</p> + +<p>La troisième manière était réservée pour les intimes. Le prince +envoyait, le matin même, un valet de pied dire verbalement que, si +monsieur un tel était tout à fait libre et n'avait rien à faire, le +prince l'engageait à venir dîner à Carlton House, mais il le priait +surtout de ne pas se gêner. Il était bien entendu cependant qu'on +n'avait jamais autre chose à faire, et je crois que le prince aurait +trouvé très étrange qu'on ne se rendit pas à cette invitation. Mon +père avait fini par la recevoir très fréquemment. Elle ne s'adressait +jamais aux femmes. Ces dîners n'étaient que de cinq à six personnes et +la liste des invités était fort limitée.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> CHAPITRE II</h3> + +<p class="resume">Le corps diplomatique. — La comtesse de Lieven. — La princesse Paul + Esterhazy. — Vie des femmes anglaises. — Leur enfance. — Leur + jeunesse. — Leur âge mûr. — Leur vieillesse. — Leur mort. — Sort des + veuves.</p> + +<p>La ligne de démarcation entre les ambassadeurs et les ministres +plénipotentiaires est plus marquée à la Cour d'Angleterre qu'à aucune +autre. Les ambassadeurs étaient de tout, les ministres de rien.</p> + +<p>Je ne pense pas qu'aucun d'entre eux, si ce n'est peut-être le +ministre de Prusse et encore bien rarement, ait dîné à Carlton House. +Ils n'allaient pas aux soirées de la Reine où l'on admettait pourtant +quelquefois les étrangers de distinction qu'ils avaient présentés et, +dans les salons, ils ne jouissaient d'aucune prérogative, tandis que +les ambassadeurs prenaient le pas sur tout le monde.</p> + +<p>Cette grande différence déplaisait à une partie du corps diplomatique, +sans nuire pourtant à sa bonne intelligence qui n'a pas été troublée +pendant mon séjour en Angleterre. La comtesse de Lieven y tenait la +première place: établie depuis longtemps dans le pays, elle y avait +une importance sociale et une influence politique toute personnelle +qu'on ne pouvait lui disputer.</p> + +<p>L'arrivée de la princesse Paul Esterhazy lui avait causé de vives +inquiétudes. L'Autriche était alors l'alliée la plus intime du cabinet +anglais. Lord Castlereagh subissait l'influence du prince de +Metternich. Paul Esterhazy, <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> fort bien traité par le Régent, +était dès longtemps très accueilli dans la société. La jeune femme +qu'il ramenait se trouvait petite nièce de la Reine, propre nièce de +la duchesse de Cumberland, cousine et bientôt favorite de la princesse +Charlotte.</p> + +<p>C'étaient bien des moyens de succès. La comtesse de Lieven en frémit +et ne put cacher son dépit, car, en outre de ses autres avantages, la +nouvelle ambassadrice était plus jeune, plus jolie, et avait un +impertinent embonpoint qui offusquait la désespérante maigreur de sa +rivale. Cependant elle s'aperçut promptement que la princesse ne +profiterait pas de sa brillante position. Toute aux regrets d'une +absence forcée de Vienne, elle périssait de chagrin à Londres et, au +bout de fort peu de mois, elle obtint la permission de retourner en +Allemagne. Elle était à cette époque fort gentille et fort bonne +enfant; nous la voyions beaucoup, elle se réfugiait dans notre +intérieur contre les ennuis du sien et contre les politesses hostiles +et perfides de la comtesse de Lieven. Je dois convenir lui en avoir vu +exercer envers la princesse Esterhazy. Pour nous, elle a été +uniformément gracieuse et obligeante; nous n'offusquions en rien ses +prétentions.</p> + +<p>La France, écrasée par une occupation militaire et les sommes énormes +qui lui étaient imposées, avait besoin de tout le monde pour l'aider à +soulever quelque peu de ce fardeau et n'était en mesure de disputer le +pavé à personne.</p> + +<p>La comtesse, devenue princesse de Lieven, a un esprit extrêmement +distingué, exclusivement appliqué à la diplomatie plus encore qu'à la +politique. Pour elle tout se réduit à des questions de personnes. Un +long séjour en Angleterre n'a pu, sous ce point de vue, élargir ses +premières idées russes, et c'est surtout cette façon d'envisager les +événements qui lui a acquis et peut-être <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> mérité la +réputation d'être très intrigante. En 1816, elle était peu aimée mais +fort redoutée à Londres. On y tenait beaucoup de mauvais propos sur sa +conduite personnelle, et la vieille Reine témoignait parfois un peu +d'humeur de la nécessité où elle se trouvait de l'accueillir avec +distinction. Madame de Lieven n'aurait pas toléré la moindre +négligence en ce genre.</p> + +<p>Je ne saurais dire ce qu'est monsieur de Lieven, certainement homme de +fort bonne compagnie et de très grandes manières, parlant peu mais à +propos, froid mais poli. Quelques-uns le disent très profond, le plus +grand nombre le croient très creux. Je l'ai beaucoup vu et j'avoue +n'avoir aucune opinion personnelle. Il était complètement éclipsé par +la supériorité incontestée de sa femme qui affectait cependant de lui +rendre beaucoup et semblait lui être également soumise et attachée. On +ne la voyait presque jamais sans lui: à pied, en voiture, à la ville, +à la campagne, dans le monde, partout on les trouvait ensemble; et +pourtant personne ne croyait à l'union sincère de ce ménage.</p> + +<p>Le prince Paul Esterhazy, grand seigneur, bon enfant, ne manque ni +d'esprit, ni de capacité dans les affaires. Il est infiniment moins +nul qu'un rire assez niais a autorisé ses détracteurs à le publier +pendant longtemps. Il est difficile de se présenter dans le monde avec +autant d'avantages de position sans y exciter des jalousies.</p> + +<p>Parmi les hommes du corps diplomatique, le comte Palmella était le +seul remarquable. Il a joué un assez grand rôle dans les vicissitudes +du royaume de Portugal pour que l'histoire se charge du soin +d'apprécier tout le bien et tout le mal que les partis en ont dit. Je +n'ai aucun renseignement particulier sur lui: on m'a souvent avertie +qu'il avait beaucoup d'esprit; je n'en ai jamais été frappée. Il était +joueur et menait à Londres une vie désordonnée <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> qui +l'éloignait de l'intimité de ses collègues et lui causait du malaise +vis-à-vis d'eux.</p> + +<p>Je me retrouvai à peu près étrangère dans le monde anglais; la société +s'était presque entièrement renouvelée. La mort y avait fait sa +cruelle récolte; beaucoup de mes anciennes amies avaient succombé. Un +assez grand nombre voyageaient sur le continent que la paix avait +enfin rouvert à l'humeur vagabonde des insulaires britanniques; +d'autres étaient établies à la campagne. Les plus jeunes se livraient +aux soins de l'éducation de leurs enfants; celles plus âgées +subissaient la terrible corvée de mener leurs filles à la quête d'un +mari.</p> + +<p>Je ne connais pas un métier plus pénible. Il faut beaucoup d'esprit +pour pouvoir y conserver un peu de dignité; aussi est-il assez +généralement admis que les mères peuvent en manquer impunément dans +cette phase de leur carrière.</p> + +<p>La vie des anglaises est mal arrangée pour l'âge mûr; cette +indépendance de la famille dont le poète a si bien peint le résultat:</p> + +<p class="poem"> + That independence Briton's prize so high,<br> + Keeps man from man, and breaks the social tye,</p> + +<p class="noindent">pèse principalement sur les femmes.</p> + +<p>L'enfance, très soignée, est ordinairement heureuse; elle est censée +durer jusqu'à dix-sept ou dix-huit ans. À cet âge, on quitte la +<i>nursery</i>; on est présenté à la Cour; le nom de la fille est gravé sur +la carte de visite de la mère; elle est menée en tout lieu et passe +immédiatement de la retraite complète à la plus grande dissipation. +C'est le moment de la chasse au mari.</p> + +<p>Les filles y jouent aussi leur rôle, font des avances très marquées et +ordinairement ont grand soin de <i>tomber amoureuses</i>, selon +l'expression reçue, des hommes dont <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> la position sociale leur +paraît la plus brillante. S'il joint un titre à une grande fortune, +alors tous les cœurs de dix-huit ans sont à sa disposition.</p> + +<p>L'habileté du chaperon consiste à laisser assez de liberté aux jeunes +gens pour que l'homme ait occasion de se laisser séduire et engager, +et pas assez pour que la demoiselle soit compromise, si on n'obtient +pas de succès. Toutefois, le remède est à côté du mal. Un homme qui +rendrait des soins assidus à une jeune fille pendant quelques mois et +qui se retirerait sans <i>proposer</i>, comme on dit, serait blâmé, et, +s'il répétait une pareille conduite, trouverait toutes les portes +fermées.</p> + +<p>On a accusé quelques jeunes gens à la mode d'avoir su <i>proposer</i> avec +une telle adresse qu'il était impossible <i>d'accepter</i>; mais cela est +rare. Ordinairement, les <i>assiduités</i>, pour me servir toujours du +vocabulaire convenu, amènent une déclaration d'amour en forme à la +demoiselle et, par suite, une demande en mariage aux parents.</p> + +<p>C'est pour arriver à ces <i>assiduités</i> qu'il faut souvent jeter la +ligne plusieurs campagnes de suite. Cela est tellement dans les +mœurs du pays que, lorsqu'une jeune fille a atteint ses dix-huit +ans et que sa mère, pour une cause quelconque, ne peut la mener, on la +confie à une parente, ou même à une amie, pour la conduire à la ville, +aux eaux, dans les lieux publics, en un mot là où elle peut trouver +des <i>chances</i>. Les parents qui s'y refuseraient seraient hautement +blâmés comme manquant à tous leurs devoirs. Il est établi qu'à cet âge +une demoiselle entre en vente et qu'on doit la diriger sur les +meilleurs marchés. J'ai entendu une tante, ramenant une charmante +jeune nièce qu'elle avait conduite à des eaux très fréquentées, dire à +la mère devant elle: «We have had no bite as yet this season, but +several glorious nibbles», et proposer <span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> de l'y ramener +l'année suivante, si l'hameçon n'avait pas réussi ailleurs.</p> + +<p>Comme on est toujours censé se marier par amour, et qu'ordinairement +il y en a un peu, du moins d'un côté, les premières années de mariage +sont celles où les femmes vivent le plus dans leur intérieur. Si leur +mari a un goût dominant, et les anglais en professent presque +toujours, elles s'y associent. Elles sont très maîtresses dans leur +ménage, et souvent, à l'aide de quelques phrases banales de +soumission, dominent même la communauté.</p> + +<p>Les enfants arrivent. Elles les soignent admirablement; la maison +s'anime. Le mari, l'amour passé, conserve quelque temps encore les +habitudes casanières. L'ennui survient à son tour. On va voyager. Au +retour, on se dit qu'il faut rétablir des relations négligées, afin de +produire dans le monde plus avantageusement les filles qui +grandissent. C'est là le moment de la coquetterie pour les femmes +anglaises, et celui où elles succombent quelquefois. C'est alors qu'on +voit des mères de famille, touchant à la quarantaine, s'éprendre de +jeunes gens de vingt-cinq ans et fuir avec eux le domicile conjugal où +elles abandonnent de nombreux enfants.</p> + +<p>Lorsqu'elles ont échappé à ce danger, et assurément c'est la grande +majorité, arrive ce métier de promeneuse de filles qui me paraît si +dur. Pour les demoiselles, la situation est supportable; elles ont des +distractions. La dissipation les amuse souvent; elles y prennent +[goût] naturellement et gaiement. Mais, pour les pauvres mères, on les +voit toujours à la besogne, s'inquiétant de tous les bons partis, de +leurs allures, de leurs habitudes, de leurs goûts, les suivant à la +piste, s'agitant pour les faire rencontrer à leurs filles. Leur visage +s'épanouit quand un frère aîné vient les prier à danser; si elles +<span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> causent avec un cadet, en revanche, les mères s'agitent sur +leurs banquettes et paraissent au supplice.</p> + +<p>Sans doute les plus spirituelles dissimulent mieux cet état d'anxiété +perpétuel, mais il existe pour toutes. Et qu'on ne me dise pas que ce +n'est que dans la classe vulgaire de la société, c'est dans toutes.</p> + +<p>En 1816, aucune demoiselle anglaise ne valsait. Le duc de Devonshire +arriva d'un voyage en Allemagne; il raconta un soir, à un grand bal, +qu'une femme n'était complètement à son avantage qu'en valsant, que +rien ne la faisait mieux valoir. Je ne sais si c'était malice de sa +part, mais il répéta plusieurs fois cette assertion. Elle circula et, +au bal prochain, toutes les demoiselles valsaient. Le duc les admira +beaucoup, dit que cela était charmant et animait parfaitement un bal, +puis ajouta négligemment que, pour lui, il ne se déciderait jamais à +épouser une femme qui valserait.</p> + +<p>C'est à la duchesse de Richemond et à Carlton House qu'il fit cette +révélation. La pauvre duchesse, la plus maladroite de ces mères à +projets, pensa tomber à la renverse. Elle la répéta à ses voisines qui +la redirent aux leurs; la consternation gagna de banquette en +banquette. Les rires des personnes désintéressées et malveillantes +éclatèrent. Pendant tout ce temps, les jeunes ladys valsaient en +sûreté de conscience; les vieilles enrageaient; enfin la +malencontreuse danse s'acheva.</p> + +<p>Avant la fin de la soirée, la bonne duchesse de Richemond avait établi +que ses filles éprouvaient une telle répugnance pour la valse qu'elle +renonçait à obtenir d'elles de la surmonter. Quelques jeunes filles +plus fières continuèrent à valser; le grand nombre cessa. Les habiles +décidèrent qu'on valsait exclusivement à Carlton House pour plaire à +la vieille Reine qui aimait cette danse nationale de son pays. Il est +certain que, malgré son excessive <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> pruderie, elle semblait +prendre grand plaisir à retrouver ce souvenir de sa jeunesse.</p> + +<p>La rude tâche de la mère se prolonge, plus ou moins, selon le nombre +de ses filles et la facilité qu'elle trouve à les placer. Une fois +mariées, elles lui deviennent étrangères, au point qu'on s'invite +réciproquement à dîner, par écrit, huit jours d'avance. En aucun pays +le précepte de l'Évangile: <i>Père et mère quitteras pour suivre ton +mari</i>, n'est entré plus profondément dans les mœurs.</p> + +<p>D'un autre côté, dès que le fils aîné a atteint ses vingt et un ans, +son premier soin est de se faire un établissement à part. Cela est +tellement convenu que le père s'empresse de lui en faciliter les +moyens. Quant aux cadets, la nécessité de prendre une carrière, pour +acquérir de quoi vivre, les a depuis longtemps éloignés de la maison +paternelle.</p> + +<p>Suivons la mère. La voilà rentrée dans son intérieur devenu +complètement solitaire, car, pendant le temps, de ces dissipations +forcées, le mari a pris l'habitude de passer sa vie au club. Que +fera-t-elle? Supportera-t-elle cet isolement dans le moment de la vie +où on a le plus besoin d'être entouré? On ne saurait l'exiger. Elle +ira augmenter ce nombre de vieilles femmes qui peuplent les assemblées +de Londres, se parant chaque jour, veillant chaque nuit, jusqu'à ce +que les infirmités la forcent à s'enfermer dans sa chambre, où +personne n'est admis, et à mourir dans la solitude.</p> + +<p>Qu'on ne reproche donc pas aux femmes anglaises de courir après les +plaisirs dans un âge assez avancé pour que cela puisse avoir +l'apparence d'un manque de dignité. Les mœurs du pays ne leur +laissent d'autre alternative que le grand nombre ou la solitude, +l'extrême dissipation ou l'abandon. Si elles perdent leur mari, leur +sort est <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> encore bien plus cruel car une pénurie relative, +suivant leur condition, vient l'aggraver. La belle-fille arrive, +accompagnant son mari, prend immédiatement possession du château, +donne tous les ordres. La mère s'occupe de faire ses paquets et, au +bout de fort peu de jours, se retire dans un modeste établissement que +souvent la sollicitude du feu lord lui a préparé.</p> + +<p>Il est rare que son revenu excède le dixième de celui qu'elle a été +accoutumée à partager, et elle voit son fils hériter, de son vivant, +de la fortune qu'elle-même a apportée. C'est la loi du pays: à moins +de précautions prises dans le contrat de mariage, la dot de la femme +appartient tellement au mari que ses héritiers y ont droit, même +pendant la vie de la veuve dont généralement toutes les prétentions se +résolvent en une pension viagère.</p> + +<p>Nos demoiselles françaises ne doivent pas trop envier à leurs jeunes +compagnes anglaises la liberté dont elles jouissent et leurs mariages +soi-disant d'inclination. Cette indépendance de la première jeunesse a +pour résultat de les laisser sans protection contre la tyrannie d'un +mari s'il veut l'exercer, et de leur assurer l'isolement de l'âge mûr +si elles y arrivent.</p> + +<p>S'il est permis de se servir de cette expression, les anglaises me +semblent avoir un nid plutôt qu'un intérieur, des petits plutôt que +des enfants.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> CHAPITRE III</h3> + +<p class="resume">Indépendance du caractère des anglais. — Dîner chez la comtesse + Dunmore. — Jugement porté sur lady George Beresford. — Salons des + grandes dames. — Comment on comprend la société en Angleterre et + en France. — Bal donné chez le marquis d'Anglesey. — Lady Caroline + Lamb. — Mariage de monsieur le duc de Berry. — Réponse du prince de + Poix.</p> + +<p>J'examinais les usages d'un œil plus curieux à ce retour que +lorsque, plus jeune, je n'avais aucun autre point de comparaison, et +je trouvais que, si l'Angleterre avait l'avantage bien marqué dans le +matériel de la vie, la sociabilité était mieux comprise en France.</p> + +<p>Personne n'apprécie plus haut que moi le noble caractère, l'esprit +public qui distinguent la nation.</p> + +<p>Avec cet admirable bon sens qui fait la force du pays, l'anglais, +malgré son indépendance personnelle, reconnaît la hiérarchie des +classes. En traversant un village, on entend souvent un homme sur le +pas de sa chaumière dire à sa petite fille: «Curtsey to your betters, +Betsy», expression qui ne peut se traduire exactement en français. +Mais ce même homme n'admet point de supérieur là où son droit légal +lui paraît atteint.</p> + +<p>Il a également recours à la loi contre le premier seigneur du comté +par lequel il se pense molesté et contre le voisin avec lequel il a +une querelle de cabaret. C'est sur cette confiance qu'elle le protège +dans toutes les occurrences de la vie qu'est fondé le sentiment +d'indépendance <span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> d'où naît ce respect de lui-même, cachet des +hommes libres.</p> + +<p>D'autre part, cette indépendance, ennemie de la sociabilité et qui +porterait avec elle un caractère un peu sauvage, est modifiée par la +passion qu'a la classe inférieure de ne rien faire qui ne soit +<i>genteel</i>, et la classe plus élevée rien qui ne soit <i>gentlemanlike</i>. +C'est là le lien qui unit les anglais entre eux. Quant à la fantaisie +d'être <i>fashionable</i>, c'est le but du petit nombre. Elle est poussée +souvent jusqu'au ridicule.</p> + +<p>En observant les deux pays de près, on remarque combien des gens, +également délicats dans le fond de leurs sentiments, peuvent pourtant +se blesser réciproquement dans la manière de les exprimer, je dirai +presque de les concevoir. Cette pensée me vient du souvenir d'un dîner +que je fis chez une de mes anciennes amies, lady Dunmore, en très +petit comité. On s'y entretint de la nouvelle du jour, la condamnation +de lord Bective par la cour ecclésiastique de Doctors Commons. Voici à +quelle occasion:</p> + +<p>Lady George Beresford était, l'année précédente, une des plus +charmantes, des plus distinguées, des plus heureuses femmes de +Londres. À la suite d'une couche, le lait lui monta à la tête et elle +devint folle. Son mari fut désespéré. La nécessité de rechercher +quelques papiers d'affaires le força à ouvrir une cassette appartenant +à sa femme; elle contenait une correspondance qui ne laissait aucun +doute sur le genre de son intimité avec lord Bective. Le mari devint +furieux. Quoique la femme restât folle et fût enfermée, il entama une +procédure contre elle. Des témoins, qui la traînèrent dans la boue, +furent entendus; et lord Bective condamné à douze mille louis de +dommages envers lord George.</p> + +<p>C'était sur la quotité de cette somme qu'on discutait à <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> la +table où je me trouvais assise. Elle paraissait aux uns +disproportionnée au mérite de lady George; les autres ne la trouvaient +qu'équivalente.</p> + +<p>Elle était si blanche, d'une si belle tournure, tant de talents, si +gracieuse!—Pas tant, et puis elle n'était plus très jeune.—Elle lui +avait donné de si beaux enfants!—Sa santé s'altérait, son teint se +gâtait.—Elle avait tant d'esprit!—Elle devenait triste et assez +maussade depuis quelques mois.</p> + +<p>La discussion se soutenait, avec un avantage à peu près égal, lorsque +la maîtresse de la maison la termina en disant:</p> + +<p>«Je vous accorde que douze mille louis est une bien grosse somme, mais +le pauvre lord George l'aimait tant!»</p> + +<p>La force de cet argument parut irrésistible et concilia toutes les +opinions. J'écoutais avec étonnement. Je me sentais froissée +d'entendre des femmes de la plus haute volée énumérer et discuter les +mérites d'une de leurs compagnes comme on aurait pu faire des qualités +d'un cheval et ensuite apprécier en écus le chagrin que sa perte avait +dû causer à son mari qui, déjà, me paraissait odieux en poursuivant +devant les tribunaux la mère de ses enfants frappée par la main de +Dieu de la plus grande calamité à laquelle un être humain puisse être +condamné.</p> + +<p>Faut-il conclure de là que la haute société en Angleterre manque de +délicatesse! Cela serait aussi injuste que d'établir que les femmes +françaises sont sans modestie parce qu'elles emploient quelques +locutions proscrites de l'autre côté du canal. Ce qui est vrai, c'est +que les différents usages présentent les objets sous d'autres faces, +et qu'il ne faut pas se hâter de juger les étrangers sans avoir fait +un profond examen de leurs mœurs. Quelle <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> société ne +présente pas des anomalies choquantes pour l'observateur qui n'y est +pas accoutumé? J'admirais en théorie le respect des anglais pour les +hiérarchies sociales, et puis ma sociabilité française s'irritait de +les voir en action dans les salons.</p> + +<p>Les grandes dames ouvrent leurs portes une ou deux fois dans l'année à +tout ce qui, par une relation quelconque mais surtout par celles qui +se rapportent aux élections, a l'honneur d'oser se faire écrire chez +elles en arrivant à Londres. Cette visite se rend par l'envoi d'une +très grande carte sur laquelle est imprimé: la duchesse *** <i>at home</i>, +tel jour, à la date de plusieurs semaines. Le nom des personnes +auxquelles elle s'adresse est écrit derrière, à la main. Dieu sait +quel mouvement on se donne pour en recevoir une, et toutes les +courses, toutes les manœuvres, pour faire valoir ses droits à en +obtenir.</p> + +<p>Le jour arrivé, la maîtresse de la maison se place debout à la porte +de son salon; elle y fait la révérence à chaque personne qui entre; +mais quelle révérence, comme elle leur dit: «Quoique vous soyez chez +moi, vous comprenez bien que je ne vous connais pas et ne veux pas +vous connaître!» Cela est rendu encore plus marqué par l'accueil +différent accordé aux personnes de la société fashionable.</p> + +<p>Hé bien, dans ce pays de bons sens, personne ne s'en choque: chacun a +eu ce qu'il voulait: les familiers la bonne réception, les autres la +joie de l'invitation. La carte a été fichée pendant un mois sur la +glace; elle y a été vue par toutes les visites. On a la possibilité de +dire dans sa société secondaire comment sont meublés les salons de la +duchesse ***, la robe que portait la marquise ***, et autres remarques +de cette nature. Le but auquel ces invités prétendent est atteint, et +peut-être <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> seraient-ils moins fiers d'être admis chez la +duchesse *** si elle était plus polie.</p> + +<p>Chez nous, personne ne supporterait un pareil traitement. J'ai +quelquefois pensé que la supériorité de la société française sur +toutes les autres tenait à ce que nous établissons que la personne qui +reçoit, celle qui fait les frais d'une soirée ou d'un dîner, est +l'obligée des personnes qui s'y rendent et que, partout ailleurs, +c'est le contraire. Si on veut y réfléchir, on trouvera, je crois, +combien cette seule différence doit amener de facilité dans le +commerce et d'urbanité dans les formes.</p> + +<p>Les immenses raouts anglais sont si peu en proportion avec la taille +des maisons qu'ordinairement le trop plein des salons s'étend dans +l'escalier et quelquefois jusque dans la rue où les embarras de +voitures ajoutent encore à l'ennui de ces réunions. La liberté +anglaise (et là je ne reconnais pas la haute judiciaire du pays) +n'admet pas qu'on établisse aucun ordre dans les files. C'est à coup +de timon et en lançant les chevaux les uns contre les autres qu'on +arrive, ou plutôt qu'on n'arrive pas. Il n'y a pas de soirée un peu à +là mode où il ne reste deux ou trois voitures brisées sur le pavé. +Cela étonne encore plus à Londres où elles sont si belles et si +soignées.</p> + +<p>Les raouts ont exalté le sentiment que je portais déjà à nos bons et +utiles gendarmes; mon amour pour la liberté a toujours fléchi devant +eux. Je me rappelle entre autre les avoir appelés de tous mes vœux +un soir où nous fûmes sept quarts d'heure en perdition, prêts à être +broyés en cannelle à chaque instant, pour arriver chez lady Hertford. +Nous partions de Portman square; elle demeurait dans Manchester +square: il y a bien pour une minute de chemin, lorsqu'il est libre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> Pour éviter au prince régent l'ennui de ces embarras; il +arrivait dans le salon de la marquise en traversant un petit jardin et +par la fenêtre. C'était fort simple assurément, mais, quand cette +fenêtre s'élevait à grand bruit pour le laisser entrer, un sourire +involontaire passait sur toutes les figures.</p> + +<p>En outre de la fatigue de ces assemblées, ce qui les rend odieuses aux +étrangers c'est l'heure où elles commencent. J'en avais perdu le +souvenir. Engagée à un bal le lendemain du raout de lady Hertford, +j'avais vu sonner minuit sans que ma mère songeât à partir. Je la +pressai de s'y décider.</p> + +<p>«Vous le voulez, j'y consens, mais nous gênerons.»</p> + +<p>Pour cette fois, nous ne trouvâmes pas de file; nous étions les +premières, les salons n'étaient pas achevés d'éclairer. La maîtresse +de la maison entra tirant ses gants; sa fille n'eut achevé sa toilette +qu'une demi-heure plus tard, et la foule ne commença à arriver qu'à +près d'une heure du matin.</p> + +<p>Je me suis laissé raconter que beaucoup de femmes se couchent entre +leur dîner et l'heure où elles vont dans le monde pour être plus +fraîches. Je crois que c'est un conte, mais certainement beaucoup +s'endorment par ennui.</p> + +<p>Pendant que je suis sur l'article des bals, il me faut parler d'un +très beau et très bizarre par la situation des gens qui le donnaient.</p> + +<p>Le marquis d'Anglesey, après avoir été marié vingt et un ans à une +Villiers et en avoir eu une multitude d'enfants, avait divorcé en +Écosse où la loi admet les infidélités du mari comme cause suffisante. +Il venait d'épouser lady Émilie Wellesley qui, divorcée pour son +compte en Angleterre, laissait aussi une quantité d'enfants à un +premier mari.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> La marquise d'Anglesey avait, de son côté, épousé le duc +d'Argyll. Elle n'était pas dans la catégorie des femmes divorcées et +continuait à être admise chez la Reine et dans le monde. Toutefois ce +second mariage avait été si prompt qu'on tenait qu'elle était, tout au +moins, d'accord avec lord d'Anglesey pour amener leur divorce. +Plusieurs filles (les ladys Paget) de dix-huit à vingt-deux ans +résidaient chez leur père, mais allaient dans le monde menées par la +duchesse.</p> + +<p>Lord d'Anglesey avait eu la jambe emportée à la bataille de Waterloo. +Son état très alarmant pendant longtemps avait excité un vif intérêt +dans la société; il en avait reçu des preuves soutenues. Pour +témoigner de sa reconnaissance, il imagina de donner une grande fête à +ses nombreux amis à l'occasion de son rétablissement.</p> + +<p>On construisit une salle de bal à la suite des beaux appartements +d'Uxbridge House, et tous les préparatifs furent faits par le marquis +et la nouvelle lady d'Anglesey sur le pied de la plus grande +magnificence. Les billets, dans une forme très inusitée, n'étaient au +nom de personne. Lord d'Anglesey, en adressant ses remerciements à +monsieur et madame un tel de leurs soins obligeants, espéraient qu'ils +viendraient passer la soirée du ... à Uxbridge House.</p> + +<p>Un moment avant l'arrivée de la société, lady d'Anglesey, femme +divorcée qu'on ne voyait pas, après avoir veillé à tous les +arrangements, partit pour la campagne. Lord d'Anglesey, trop tendre et +trop galant pour laisser son épouse dans la solitude, l'accompagna. De +sorte qu'il n'y avait plus ni maître, ni maîtresse de maison là où se +donnait cette grande fête. Les filles de la première femme en +faisaient les honneurs et, par courtoisie, elles s'étaient associé +mesdemoiselles Wellesley, filles de la seconde par son premier mari +avec lequel elles demeuraient.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> Il faut avouer qu'on ne pouvait guère concevoir une idée plus +étrange que celle d'appeler le public chez soi dans de pareils +prédicaments.</p> + +<p>Ce bal fut illustré par une autre singularité. Lady Caroline Lamb +avait fait paraître quelques jours avant le roman de <i>Glenarvon</i>. +C'était le récit de ses aventures avec le fameux lord Byron, aventures +poussées le plus loin possible. Elle avait fait entrer dans le cadre +de son roman tous les personnages marquants de la société et surtout +les membres de sa propre famille, y compris son mari William Lamb +(devenu depuis lord Melbourne).</p> + +<p>À la vérité, elle lui accordait un très beau caractère et une fort +noble conduite; elle avait été moins bénévole pour beaucoup d'autres, +et, comme les noms étaient supposés, on se disputait encore sur les +personnes qu'elle avait prétendu peindre.</p> + +<p>À ce bal d'Uxbridge House, je l'ai vue, pendue amoureusement au bras +de son mari et distribuant la <i>clef</i>, comme elle disait, de ses +personnages fort libéralement. Elle avait eu le soin d'en faire faire +de nombreuses copies où le nom supposé et le nom véritable étaient en +regard, et c'étaient ceux de gens présents ou de leurs parents et +amis. Cette scène complétait la bizarrerie de cette singulière soirée.</p> + +<p>Je renonçai bien vite à mener la vie de Londres; en outre qu'elle +m'ennuyait, j'étais souffrante. J'avais rapporté de Gênes une douleur +rhumatismale dans la tête qui n'a cédé que quatre ans après, à l'effet +des eaux d'Aix, et qui me rendait incapable de prendre part aux +plaisirs bruyants.</p> + +<p>Aussi n'éprouvai-je aucun regret de ne point assister aux fêtes +données en France pour le mariage de monsieur le duc de Berry. Les +récits qui nous en arrivaient les représentaient comme ayant été aussi +magnifiques que le permettait la détresse générale du royaume. Elles +<span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> avaient été plus animées qu'on ne devait s'y attendre dans +de si pénibles circonstances. La plupart de ceux appelés à y figurer +appartenaient à une classe de personnes qui regardent la Cour comme +nécessaire au complément de leur existence. Quand une circonstance +quelconque de disgrâce ou de politique les tire de cette atmosphère, +il manque quelque chose à leur vie. Un grand nombre d'entre elles +avaient été privées d'assister à des fêtes de Cour par les événements +de la Révolution; elles y portaient un entrain de débutantes et un +zèle de néophytes qui simulaient au moins la gaieté si elle n'était +pas complètement de bon aloi.</p> + +<p>Je ne sais jusqu'à quel point le public s'identifia à ces joies; +j'étais absente et les rapports furent contradictoires. De tous les +récits, il n'est resté dans ma mémoire qu'un mot du prince de Poix. Le +jour de l'entrevue à Fontainebleau, le duc de Maillé, s'adressant à un +groupe de courtisans qui, comme lui, sortaient des appartements, leur +dit:</p> + +<p>«Savez-vous, messieurs, que notre nouvelle princesse a un œil plus +petit que l'autre.</p> + +<p>—Je n'ai pas du tout vu cela», reprit vivement le prince de Poix.</p> + +<p>Mais après avoir réfléchi, il ajouta:</p> + +<p>«Peut-être madame la duchesse de Berry a-t-elle l'œil gauche un peu +plus grand.»</p> + +<p>Cette réponse est trop classique en son genre pour négliger de la +rapporter.</p> + +<p>Je reviens à Londres. Je ne sortais guère de l'intérieur de +l'ambassade, où nous avions fini par attirer quelques habitués, que +pour aller chez les collègues du corps diplomatique, chez les +ministres et à la Cour dont je ne pouvais me dispenser.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> CHAPITRE IV</h3> + +<p class="resume">La famille d'Orléans à Twickenham. — Espionnage exercé contre + elle. — Division entre le roi Louis XVIII et monsieur le duc + d'Orléans à Lille en 1815. — Intérieur de Twickenham. — Mots de la + princesse Marie. — La comtesse de Vérac. — Naissance d'une + princesse d'Orléans. — La comtesse Mélanie de Montjoie. — Le baron + de Montmorency. — Le comte Camille de Sainte-Aldegonde. — Le baron + Athalin. — Monsieur le duc de Bourbon. — La princesse Louise de + Condé.</p> + +<p>Je ne mets pas au rang des devoirs, car ce m'était un plaisir, de +fréquentes visites à Twickenham. Monsieur le duc d'Orléans y était +retiré avec les siens; il y menait une vie simple, exclusivement de +famille.</p> + +<p>Avant l'arrivée de mon père, la sottise courtisane de monsieur de La +Châtre l'avait entouré d'espions à gages qui empoisonnaient ses +actions les plus innocentes et le tourmentaient de toutes façons. Mon +père mit un terme à ces ignobles tracasseries et les exilés de +Twickenham lui en surent gré, d'autant qu'en montrant leur conduite +telle qu'elle était en effet, il leur ouvrait les portes de la France +où ils aspiraient à rentrer.</p> + +<p>Un des agents rétribués par la police française vint dire à mon père, +un beau matin, que monsieur le duc d'Orléans se démasquait enfin. Des +proclamations factieuses s'imprimaient clandestinement à Twickenham et +des ballots allaient s'expédier sur les côtes de France. Le révélateur +assurait pouvoir s'en procurer.</p> + +<p>«Hé bien, lui dit mon père, apportez-moi, je ne dis <span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> pas +seulement une proclamation, mais une publication bien moins grave, +sortie d'une presse établie à Twickenham et je vous compte cent +guinées sur-le-champ.» Il attendit vainement.</p> + +<p>Le dimanche suivant, allant faire une visite le soir à madame la +duchesse d'Orléans, nous trouvâmes toute la famille autour d'une +table, composant une page d'impression. On avait acheté, pour divertir +les enfants, une petite imprimerie portative, un véritable joujou, et +on les en amusait le dimanche. Déjà on avait tiré quelques exemplaires +d'une fable d'une vingtaine de vers, faite par monsieur le duc de +Montpensier dans son enfance; c'était le travail d'un mois: et voilà +la presse clandestine destinée à bouleverser le monde!</p> + +<p>Ces niaises persécutions ne servaient qu'à irriter monsieur le duc +d'Orléans. Louis XVIII l'a constamment abreuvé de dégoûts, en France +et à l'étranger. La rencontre à Lille, où le dissentiment sur la +conduite à tenir fut si public, avait achevé de fomenter leur mutuelle +intimité.</p> + +<p>À la première nouvelle du débarquement de l'Empereur à Cannes, +monsieur le duc d'Orléans avait accompagné Monsieur à Lyon. Revenu à +Paris avec ce prince, il était reparti seul pour Lille où il avait +préparé, avec le maréchal Mortier, la défense de la place. Quand le +Roi y fut arrivé, il l'engagea à y établir le siège de son +gouvernement. Le Roi, après quelque hésitation, le promit; il donna +parole tout au moins de ne point abandonner le sol français. Ce furent +ses derniers mots à monsieur le duc d'Orléans lorsque celui-ci se +retira dans l'appartement qu'il occupait. Trois heures après, on vint +le réveiller pour lui apprendre que le Roi était parti et prenait la +route de Belgique; les ordres étaient déjà donnés lorsqu'il assurait +vouloir rester en France. <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> Monsieur le duc d'Orléans, +courroucé de ce secret gardé envers lui, écrivit au Roi pour se +plaindre amèrement, au maréchal Mortier pour le dégager de toutes ses +promesses et, renonçant à suivre le Roi, s'embarqua pour rejoindre sa +famille en Angleterre. Il loua une maison à Twickenham, village qu'il +avait déjà habité lors de la première émigration.</p> + +<p>Aussitôt que la famille d'Orléans se fut bien persuadée que le +successeur de monsieur de La Châtre ne suivrait pas ses errements et +qu'elle n'avait aucune tracasserie à craindre de mon père, la +confiance la plus loyale s'établit et monsieur le duc d'Orléans ne fit +aucune démarche que d'accord avec lui. Il poussa la déférence envers +le gouvernement du Roi jusqu'à ne recevoir personne à Twickenham sans +en donner avis à l'ambassadeur et toutes ses démarches en France +furent combinées avec lui.</p> + +<p>L'espionnage tomba de lui-même. Monsieur Decazes rappela les agents +que monsieur de La Châtre lui avait représentés comme nécessaires; et, +puisque je dis tout, peut-être la crainte de voir retirer les fonds +secrets qu'il recevait pour ce service rendait-elle l'ambassadeur plus +méticuleux.</p> + +<p>Mademoiselle fut la dernière ramenée à la confiance, mais aussi elle +le fut complètement et à jamais. C'est pendant ces longues journées de +campagne que j'ai eu occasion d'apprécier la distinction de son esprit +et la franchise de son caractère. Mon tendre dévouement pour son +auguste belle-sœur se développait chaque jour de plus en plus.</p> + +<p>La conversation de monsieur le duc d'Orléans n'a peut-être jamais été +plus brillante qu'à cette époque. Il avait passé l'âge où une +érudition aussi profonde et aussi variée paraissait un peu entachée de +pédantisme. <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> L'impartialité de son esprit lui faisait +comprendre toutes les situations et en parler avec la plus noble +modération. Son bonheur intérieur calmait ce que sa position politique +pouvait avoir d'irritant, et, au fond, je ne l'ai jamais vu autant à +son avantage, ni peut-être aussi content, que dans le petit salon de +Twickenham, après d'assez mauvais dîners que nous partagions souvent.</p> + +<p>De leur côté, les princes habitants de Twickenham n'avaient point +d'autre pied-à-terre à Londres que l'ambassade dans les courses assez +rares qu'ils y faisaient.</p> + +<p>Monsieur le duc de Chartres, quoique bien jeune, était déjà un bon +écolier, mais n'annonçait ni l'esprit, ni la charmante figure que nous +lui avons vus. Il était délicat et un peu étiolé comme un enfant né +dans le Midi. Ses sœurs avaient échappé à cette influence du soleil +de Palerme.</p> + +<p>L'aînée, distinguée dès le berceau par l'épithète de la <i>bonne +Louise</i>, a constamment justifié ce titre en marchant sur les traces de +son admirable mère: elle était fraîche, couleur de rose et blanc, avec +une profusion de cheveux blonds. La seconde, très brune et plus +mutine, était le plus délicieux enfant que j'aie jamais rencontré: +<i>Marie</i> n'était pas si parfaite que <i>Louise</i>, mais ses sottises +étaient si intelligentes et ses reparties si spirituelles qu'on avait +presque l'injustice de leur accorder la préférence.</p> + +<p>Ma mère en raffolait. Un jour où elle avait été <i>bien mauvaise</i>, +madame la duchesse d'Orléans la fit gronder par elle. La petite +princesse fut désolée. À notre prochaine visite madame de Vérac, dame +d'honneur de madame la duchesse d'Orléans, dit à ma mère:</p> + +<p>«Vous n'avez que des compliments à faire aujourd'hui, madame d'Osmond; +la princesse Marie a été sage toute la semaine. Elle a appris à faire +la révérence, <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> voyez comme elle la fait bien; elle a été +polie; elle a bien pris ses leçons, enfin madame la duchesse d'Orléans +va vous dire qu'elle en est très contente.»</p> + +<p>Ma mère caressa le joyeux enfant; ses parents étaient à la promenade; +un instant après nous vîmes la petite princesse à genoux à côté de +madame de Vérac:</p> + +<p>«Que faites-vous là, princesse Marie?</p> + +<p>—Je vous fais de la reconnaissance, et puis au bon Dieu.»</p> + +<p>Qu'on me passe encore deux histoires de la princesse Marie. L'année +suivante, on donnait sur le théâtre de Drury Lane une de ces +arlequinades où les anglais excellent; tous les enfants de la famille +d'Orléans devaient y assister après avoir passé la journée à +l'ambassade. On arriva un peu trop tôt; le dernier acte d'une tragédie +où jouait mademoiselle O'Neil n'était pas achevé. Au bout de quelques +minutes, la princesse Marie se retourna à sa gouvernante:</p> + +<p>«Donnez-moi mon mouchoir, madame Mallet. Je ne suis pas méchante je +vous assure, mais mes yeux pleurent malgré moi; cette dame a la voix +si malheureuse!»</p> + +<p>Plus tard, lorsqu'elle avait près de six ans, je me trouvai un soir au +Palais-Royal; la princesse Marie s'amusait à élever des fortifications +avec des petits morceaux de bois taillés à cet effet, et recevait les +critiques d'un général dont elle avait sollicité le suffrage. Elle +releva son joli visage et avec sa petite mine si piquante, lui dit:</p> + +<p>«Ah! sans doute, général, ce n'est pas du Vauban.»</p> + +<p>Monsieur le duc de Nemours, ou plutôt <i>Moumours</i>, comme il commençait +à s'appeler lui-même, était beau comme le jour.</p> + +<p>Madame la duchesse d'Orléans était accouchée à <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> Twickenham +d'une petite princesse qu'elle nommait <i>la fille de monsieur +d'Osmond</i>, parce que mon père avait été appelé à constater son état +civil. Ce maillot complétait la famille.</p> + +<p>Tout le monde dans l'intérieur s'entendait pour que ces enfants +reçussent dès le berceau la meilleure éducation qu'il fût possible +d'imaginer; je n'en ai jamais connu de plus soignés et de moins gâtés.</p> + +<p>Le reste des habitants se composait ainsi: La comtesse de Vérac, née +Vintimille, dame d'honneur de madame la duchesse d'Orléans dès +Palerme, excellente personne, dévouée à sa princesse et dont la mort a +été une perte réelle pour le Palais-Royal; madame de Montjoie, aussi +distinguée par les qualités du cœur que par celles de l'esprit, +était attachée à Mademoiselle depuis leur première jeunesse à toutes +deux et identifiée de telle façon qu'elle n'a ni autre famille ni +autres intérêts. Raoul de Montmorency et Camille de Sainte-Aldegonde, +aides de camp de monsieur le duc d'Orléans, se partageant entre la +France et Twickenham.</p> + +<p>Monsieur Athalin y résidait à poste fixe. Avant 1814, il était +officier d'ordonnance de l'Empereur. Monsieur le duc d'Orléans, +suivant son système d'amalgame, l'avait pris pour aide camp avec +l'agrément du Roi; mais, en 1815, il était retourné près de son ancien +chef en écrivant au prince une lettre fort convenable. Les Cent-Jours +terminés, monsieur le duc d'Orléans répondit à cette lettre en +l'engageant à venir le rejoindre. Monsieur Athalin profita de cette +indulgence. Elle fut très mal vue à la Cour des Tuileries, mais elle a +fondé le dévouement sans bornes qu'il porte à ses nobles protecteurs.</p> + +<p>La gouvernante des princesses et l'instituteur de monsieur le duc de +Chartres, monsieur du Parc, homme de mérite, complétaient les +commensaux de cet heureux intérieur. <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> On y menait la vie la +plus calme et la plus rationnelle. Si on y conspirait, c'était +assurément à bien petit bruit et d'une façon qui échappait même à +l'activité de la malveillance.</p> + +<p>Je voudrais pouvoir parler en termes également honorables du pauvre +duc de Bourbon; mais, si toutes les vertus familiales semblaient avoir +élu domicile à Twickenham, toutes les inconvenances habitaient avec +lui dans une mauvaise ruelle de Londres où il avait pris un +appartement misérable. Un seul domestique l'y servait; il n'avait pas +de voiture.</p> + +<p>Mon père était chargé de le faire renoncer à cette manière de vivre, +mais il ne put y réussir. Après sa triste apparition dans la Vendée, +il s'était embarqué et était arrivé à Londres pendant les Cent-Jours. +Monsieur le prince de Condé le rappelait auprès de lui et mettait à sa +disposition toutes les sommes dont il pouvait avoir besoin; mais lui +persistait à continuer la même existence. Il dînait dans une boutique +de côtelettes, <i>Chop house</i>, car cela ne mérite pas le nom de +restaurateur, se rendait alternativement à un des théâtres, attendait +en se promenant sous les portiques que l'heure du demi-prix fût +arrivée, entrait dans la salle et en ressortait à la fin du spectacle +avec une ou deux mauvaises filles qui variaient tous les jours et +qu'il menait souper dans quelque tabagie, alliant ainsi les désordres +grossiers avec ses goûts parcimonieux. Quelquefois, lord William +Gordon était de ces parties, mais plus souvent il allait seul: C'était +pour jouir de cette honorable vie qu'il s'obstinait à rester en +Angleterre, et toutes les supplications ne purent le décider à partir +à temps pour recevoir le dernier soupir de son père.</p> + +<p>Par d'autres motifs, la princesse sa sœur refusait aussi de rentrer +en France; c'était à cause de sa haine pour <span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> le Concordat. +J'avais une grande vénération spéculative pour cette jeune Louise de +Condé, pleurant au pied des autels les crimes de son pays et offrant +en sacrifice un si pur holocauste pour les expier.</p> + +<p>Je m'en étais fait un roman; mais il fallait éviter d'en apercevoir +l'héroïne, commune, vulgaire, ignorante, banale dans ses pensées, dans +ses sentiments, dans ses actions, dans ses paroles, dans sa personne. +On était tenté de plaindre le bon Dieu d'être si constamment importuné +par elle; elle l'appelait en aide dans toutes les circonstances les +plus futiles de sa puérile existence. Je lui ai vu dire oraison pour +retrouver un peloton de laine tombé sous sa chaise: c'était la +caricature d'une religieuse de comédie. Mon père fut obligé de lui +faire presque violence pour la décider à partir.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> CHAPITRE V</h3> + +<p class="resume">Lord Castlereagh. — Lady Castlereagh. — Cray Farm. — Dévouement de + lady Castlereagh pour son mari. — Accident et prudence. — Soupers + de lady Castlereagh. — Partie de campagne chez lady Liverpool. — Ma + toilette à la Cour de la Reine. — Beauté de cette + assemblée. — Baptême de la petite princesse d'Orléans. — La + princesse de Talleyrand. — Elle consent à se séparer du prince de + Talleyrand. — La comtesse de Périgord. — La duchesse de + Courlande. — La princesse Tyszkiewicz. — Mariage de Jules de + Polignac.</p> + +<p>J'ai déjà dit que je n'avais eu aucune connaissance détaillée des +affaires par mon père. Je n'en ai su que ce qui est assez public pour +qu'il n'y ait point d'intérêt à le raconter. Chaque semaine, il +recevait deux courriers de Paris toujours chargés d'une longue lettre +particulière du duc de Richelieu. Il lui répondait aussi directement, +de sorte que les bureaux et la légation n'étaient pas initiés au fond +de ces négociations dont le but, pourtant, était patent pour tout le +monde. Il s'agissait d'obtenir quelque soulagement à l'oppression de +notre pauvre patrie. Le cœur du ministre et de l'ambassadeur +battaient à l'unisson; leur vie entière y était consacrée.</p> + +<p>Lord Castlereagh était un homme d'affaires avec de l'esprit, de la +capacité, du talent même, mais sans haute distinction. Il connaissait +parfaitement les hommes et les choses de son pays; il s'en occupait +depuis l'âge de vingt ans; mais il était parfaitement ignorant des +intérêts et des rapports des puissances continentales.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> Lorsqu'à la fin de 1813 une mission, confiée à Pozzo, +l'attira au quartier général des souverains alliés, il savait +seulement que le blocus minait l'Angleterre, qu'il fallait abattre la +puissance en position de concevoir une pareille idée, ou du moins la +mettre hors d'état de la réaliser, et que l'Autriche devait être +l'alliée naturelle de l'Angleterre. Il n'en fallait pas davantage pour +le livrer à l'habileté du prince de Metternich. Lord Castlereagh est +une des premières médiocrités puissantes sur laquelle il ait exercé sa +complète domination.</p> + +<p>Toujours et en tout temps les affaires anglaises se font exclusivement +par les anglais et à Londres; mais, pour tout ce qui tenait à la +politique extérieure, Downing Street se trouvait sous la surveillance +de la chancellerie de Vienne; et je crois que cette situation s'est +prolongée autant que la vie de lord Castlereagh.</p> + +<p>Lorsque je l'ai connu, il ne donnait aucun signe de la fatale maladie +héréditaire qui l'a porté au suicide. Il était, au contraire, +uniformément calme et doux, discutant très bien les intérêts anglais, +mais sans passion et toujours parfaitement <i>gentlemanlike</i>. Il parlait +assez mal français; une de ses phrases habituelles dans les +conférences était: «Mon cher ambassadeur, il faut terminer cela à +<i>l'aimable</i>»; mais, si le mot était peu exact, le sentiment qui +l'inspirait se montrait sincère.</p> + +<p>Lord Castlereagh avait une grande considération pour le caractère +loyal du duc de Richelieu, et la confiance qu'il inspirait a, partout, +facilité les négociations dans ces temps de néfaste mémoire.</p> + +<p>J'avais connu lady Castlereagh assez belle: devenue très forte et très +grasse, elle avait perdu toute distinction en conservant de beaux +traits. Elle avait peu d'esprit mais beaucoup de bienveillance, et une +politesse un peu banale sans aucun usage du monde.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> Au congrès de Vienne, elle avait inventé de se coiffer avec +les ordres en diamants de son mari et avait placé la jarretière en +bandeau sur son front. Le ridicule de cette exhibition l'avait +empêchée de la renouveler, et les boîtes, que les traités faisaient +abonder de toutes parts, fournissaient suffisamment à son goût très +vif pour la parure et les bijoux. Toutefois, il était dominé par celui +de la campagne, des fleurs, des oiseaux, des chiens et des animaux de +toute espèce.</p> + +<p>Elle n'était jamais si heureuse qu'à Cray où lord Castlereagh avait +une véritable maison de curé. On descendait de voiture à une petite +barrière qui, à travers deux plates-bandes de fleurs communes, donnait +accès à une maison composée de trois pièces. L'une servait de salon et +de cabinet de travail au ministre, l'autre de salle à manger, la plus +petite de cabinet de toilette. Au premier, il y avait trois chambres à +coucher: l'une appartenait au ménage Castlereagh, les deux autres se +donnaient aux amis parmi lesquels on comptait quelques ambassadeurs. +Mon père a été plusieurs fois à demeure, pendant quelques jours, à +Cray farm; il m'a dit que l'établissement n'était guère plus +magnifique que le local.</p> + +<p>Lady Castlereagh avait le bon goût d'y renoncer à ses atours. On l'y +trouvait en robe de mousseline, un grand chapeau de paille sur la +tête, un tablier devant elle et des ciseaux à la main émondant ses +fleurs. Derrière cette maison, dont l'entrée était si prodigieusement +mesquine mais qui était située dans un charmant pays et jouissait +d'une vue magnifique, il y avait un assez grand enclos, des plantes +rares, une ménagerie et un chenil qui partageaient, avec les serres, +les sollicitudes de lady Castlereagh.</p> + +<p>Jamais elle ne s'éloignait de son mari. Elle était près de son bureau +pendant qu'il travaillait. Elle le suivait à <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> la ville, à la +campagne; elle l'accompagnait dans tous ses voyages; mais aussi jamais +elle ne paraissait dérangée ni contrariée de quoi que ce fût. Elle +passait les nuits, supportait le froid, la faim, la fatigue, les +mauvais gîtes sans se plaindre et sans même avoir l'air d'en souffrir. +Enfin elle s'arrangeait pour être le moins incommode possible dans la +présence réelle qu'elle semblait lui imposer. Je dis semblait, parce +que les plus intimes croyaient qu'en cela elle suivait sa propre +volonté plus que celle de lord Castlereagh. Jamais, pourtant, il ne +faisait la moindre objection.</p> + +<p>Avait-elle découvert quelque signe de cette maladie, qu'une si +affreuse catastrophe a révélée au monde, et voulait-elle être présente +pour en surveiller les occasions et en atténuer les effets? Je l'ai +quelquefois pensé depuis. Ce serait une explication bien honorable de +cette présence persévérante qui paraissait quelquefois un peu ridicule +et dont nous nous moquions dans le temps. Quoi qu'il en soit, jamais +lady Castlereagh ne permettait à son mari une séparation d'une heure, +et cependant on ne l'a point accusée de chercher à exercer une +influence politique. J'ai été témoin d'une occasion où elle montra +beaucoup de caractère.</p> + +<p>Parmi tous ses chiens, elle possédait un <i>bull-dog</i>. Il se jeta un +jour sur un petit épagneul qu'il s'apprêtait à étrangler lorsque lord +Castlereagh interposa sa médiation. Il fut cruellement mordu à la +jambe et surtout à la main. Il fallut du secours pour faire lâcher +prise au <i>bull-dog</i> qui écumait de colère. Lady Castlereagh survint; +son premier soin fut de caresser le chien, de le calmer. Les bruits de +rage ne tardèrent pas à circuler; elle n'eut jamais l'air de les avoir +entendus. Le <i>bull-dog</i> ne quittait pas la chambre où lord Castlereagh +était horriblement souffrant de douleurs qui attaquèrent ses nerfs. +<span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> Les indifférents s'indignaient des caresses que lady +Castlereagh prodiguait à une si méchante bête. Elle ne s'en inquiétait +nullement et faisait vivre son mari familièrement avec cet ennemi +domestique, évitant ainsi toutes les inquiétudes que l'imagination +aurait pu lui causer. Ce n'est qu'au bout de quatre mois, quand lord +Castlereagh fut complètement guéri, que, d'elle-même, elle se +débarrassa du chien que jusque-là elle avait comblé de soins et de +caresses.</p> + +<p>Lady Castlereagh n'était pas une personne brillante, mais elle avait +un bon sens éminent. À Londres, elle donnait à souper le samedi après +l'opéra. Elle avait préféré ce jour-là parce qu'elle n'aimait pas à +veiller et que, le rideau tombant à minuit précis, pour que la +représentation n'entamât pas sur la journée du dimanche, on arrivait +plus tôt chez elle qu'on n'aurait fait tout autre jour de la semaine; +ce qui, pour le dire en passant, donne l'idée des heures tardives que +la mode imposait aux fashionables de Londres quoique tout le monde +s'en plaignît.</p> + +<p>Ces soupers de lady Castlereagh, moins cohue que ses raouts, étaient +assez agréables. Le corps diplomatique y était admis de droit, ainsi +que les personnes du gouvernement; les autres étaient invitées de vive +voix et pour chaque fois.</p> + +<p>Au nombre des choses changées, ou que j'avais oubliées, pendant mon +absence, se trouvait le costume que les femmes portaient à la +campagne. Je l'appris à mes dépens. J'avais été assez liée avec lady +Liverpool dans notre mutuelle jeunesse. Elle m'engagea à venir dîner à +quelques milles de Londres où lord Liverpool avait une maison fort +médiocre, quoique très supérieure au <i>Cray</i> de son collègue +Castlereagh.</p> + +<p>Elle me recommanda d'arriver de bonne heure pour <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> me montrer +son jardin et faire une bonne journée de campagne. J'y allai avec mon +père. Des affaires le retinrent et nous n'arrivâmes qu'à cinq heures +et demie. Lady Liverpool nous gronda de notre retard puis nous promena +dans son jardin, ses serres, son potager, sa basse-cour, son +poulailler, son toit à porcs, tout cela médiocrement soigné.</p> + +<p>Lord Liverpool arriva de Londres; nous le laissâmes avec mon père et +prîmes le chemin de la maison. J'étais vêtue, il m'en souvient d'une +redingote de gros de Tours blanc garnie de ruches tout autour; j'avais +un chapeau de paille de riz avec des fleurs, je me croyais très belle. +En entrant dans la maison, lady Liverpool me dit:</p> + +<p>«Voulez-vous venir dans ma chambre pour ôter votre pelisse et votre +chapeau. Avez-vous amené votre femme de chambre ou voulez-vous vous +servir de la mienne?»</p> + +<p>Je lui répondis un peu embarrassée, que je n'avais pris aucune +précaution pour changer de toilette:</p> + +<p>«Ah! cela ne fait rien du tout, reprit-elle, voilà un livre pendant +que je vais faire la mienne.»</p> + +<p>À peine j'étais seule que j'entendis arriver une voiture et bientôt je +vis entrer lady Mulgrave, en robe de satin, coiffée en cheveux avec +des bijoux et des plumes, puis parut miss Jenkinson, la nièce de la +maison, avec une robe de crêpe, des souliers blancs et une guirlande +de fleurs, puis enfin lady Liverpool elle-même, vêtue je ne sais +comment, mais portant sur sa tête un voile à l'Iphigénie retenu avec +un diadème d'or incrusté de pierreries. Je ne savais où me fourrer. Je +crus qu'il s'agissait d'un grand dîner diplomatique et que nous +allions voir arriver successivement toutes les élégantes de Londres.</p> + +<p>Nous nous mîmes à table huit personnes dont cinq étaient de la maison. +On n'attendait pas d'autres convives; mais c'est l'usage de +s'habiller, pour dîner seul à <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> la campagne, comme on le +serait pour aller dans le grand monde. Je me le tins pour dit, et, +depuis, je n'ai plus commencé les <i>bonnes journées de campagne</i> avant +sept heures et demie, et vêtue en costume de ville.</p> + +<p>Pendant que je suis sur l'article toilette, il me faut raconter celle +avec laquelle j'allai à la Cour. Peut-être, dans vingt ans, +sera-t-elle aussi commune qu'elle me parut étrange lorsque je la +portai. Commençons par la tête.</p> + +<p>Ma coiffure était surmontée du <i>panache</i> de rigueur. J'avais obtenu à +grand'peine du plumassier à la mode, Carberry, qu'il ne fut composé +que de sept énormes plumes, c'était le moins possible. Les <i>panaches</i> +modérés en avaient de douze à quinze et quelques-uns jusqu'à +vingt-cinq. Au-dessous du <i>panache</i> (c'est le nom technique), je +portais une guirlande de roses blanches qui surmontait un bandeau de +perles. Des agrafes et un peigne de diamants, des barbes de blonde +achevaient la coiffure.</p> + +<p>Ce mélange de bijoux, de fleurs, de plumes, de blondes choquait fort à +cette époque notre goût resté classique depuis les costumes grecs. +Mais ce n'est encore rien.</p> + +<p>Le buste était à peu près arrangé comme à l'ordinaire. Lorsque le +corsage fut ajusté, on me passa un énorme panier de trois aunes de +tour qui s'attachait à la taille avec des aiguillettes. Ce panier +était de toile gommée, soutenue par des baleines, qui lui donnaient +une forme très large devant et derrière et très étroite des côtés. Le +mien avait, sur une jupe de satin, une seconde jupe de tulle garnie +d'un grand falbala de dentelle d'argent. Une troisième un peu moins +longue en tulle lamé d'argent, garnie d'une guirlande de fleurs, était +relevée en draperie, de sorte que la guirlande traversait en biais +tout le <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> panier. Les ouvertures des poches étaient garnies de +dentelles d'argent et surmontées d'un gros bouquet. J'en portais un +devant moi de façon que j'avais l'air de sortir d'une corbeille de +fleurs. Du reste, tous les bijoux possibles à accumuler. Le bas de +robe de satin blanc bordé en argent était retroussé en festons et +n'atteignait pas au bas de la jupe, c'était l'étiquette. La Reine +seule le portait traînant, les princesses détaché mais à peine +touchant terre.</p> + +<p>Lorsque j'avais vu les immenses apprêts de cette toilette, j'étais +restée partagée entre l'envie de rire de leur énormité, qui me +paraissait bouffonne, et le chagrin de m'affubler si ridiculement. Je +dois avouer que, lorsqu'elle fut achevée, je me trouvai assez à mon +gré et que ce costume me sembla seyant.</p> + +<p>Comme je suivais ma mère, je profitai des privilèges diplomatiques; il +nous amenèrent par des routes réservées au pied du grand escalier. On +y avait établi tout du long une espèce de palissade qui le séparait en +deux. D'un côté de cette balustrade, nous montions très à l'aise; de +l'autre, nous voyions les lords et les ladys s'écraser et s'étouffer +avec une violence dont les foules anglaises donnent seules l'exemple. +Je pensais, à part moi, que cette distinction, en pleine vue, +déplairait bien chez nous. Au haut de l'escalier, la séparation se +refit plus discrète; les personnes ayant les entrées passèrent dans +une salle à part. Elles furent admises les premières dans le salon de +la Reine.</p> + +<p>On lui avait fabriqué une espèce de fauteuil où, montée sur un +marchepied et appuyée sur des coussins, elle paraissait être debout. +Avec son étrange figure, elle avait tout l'air d'une petite pagode de +Chine. Toutefois, elle tenait très bien sa Cour. Les princesses, +suivant l'ordre de l'étiquette, étaient placées de chaque côté. En +<span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> l'absence de la princesse Charlotte qui aurait eu le premier +rang, il était occupé par la duchesse d'York.</p> + +<p>Le prince régent se tenait debout vis-à-vis de la Reine, entouré de +ses frères et de sa maison. Il s'avançait pour parler aux femmes, +après qu'elles avaient passé devant la Reine.</p> + +<p>Les ambassadrices avaient ou <i>prenaient</i> (car on accusait la comtesse +de Lieven d'une usurpation) le droit de se mettre à la suite des +princesses, après avoir fait leur cour et d'assister au reste de la +réception. Je fus charmée de profiter de cet usage pour voir bien à +mon aise défiler toute cette riche et brillante procession. Comme à +cette époque de la vie de la Reine la Cour n'avait lieu qu'une ou deux +fois par an, la foule était considérable et les présentations très +nombreuses.</p> + +<p>Nulle part la beauté des anglaises n'était plus à son avantage. Le +plein jour de deux immenses fenêtres, devant lesquelles elles +stationnaient, faisait valoir leur teint animé par la chaleur et un +peu d'émotion. Les jeunes filles de dix-huit ans joignaient à l'éclat +de leur âge la timidité d'un premier début qui n'est pas encore de la +gaucherie, et les mères, en grand nombre, conservaient une fraîcheur +que le climat d'Angleterre entretient plus longuement qu'aucun autre.</p> + +<p>À la vérité, quand elles s'avisent d'être laides, elles s'en +acquittent dans une perfection inimitable. Il y avait des caricatures +étranges; mais, en masse, je n'ai jamais vu une plus belle assemblée.</p> + +<p>Ce costume insolite, en laissant aux femmes tous leurs avantages, les +dispensait de la grâce dont, pour la plupart, elles sont dépourvues, +de sorte que, loin d'y perdre, elles y gagnaient de tout point. +L'usage des paniers a cessé depuis la mort de la vieille reine +Charlotte. On a adopté le costume de la Cour de France pendant la +Restauration.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> J'avais été présentée lors de mon mariage, mais c'était dans +un autre local et avec des formes différentes. D'ailleurs, j'étais +dans ce temps-là plus occupée de moi-même que de remarquer les autres +et j'en conserve un très faible souvenir. Au lieu que la matinée que +je passai, en 1816, à Buckingham House m'amusa extrêmement.</p> + +<p>Le baptême de la petite princesse d'Orléans donna lieu à Twickenham à +une fête telle que le permettait un pareil local. L'empereur +d'Autriche, représenté par son ambassadeur, le prince Paul Esterhazy, +était parrain. Il y eut un grand déjeuner où assistèrent le prince +régent, le duc et la duchesse d'York, les ducs de Kent et de +Glocester. La vieille Reine et les princesses y vinrent, de Frogmore, +faire une visite.</p> + +<p>Je m'étais flattée d'y voir la princesse Charlotte, mais le prince +Léopold arriva seul, chargé de ses excuses; un gros rhume servit de +prétexte. Le véritable motif était sa répugnance à se trouver avec sa +grand'mère et ses tantes. Elle l'avoua plus tard à madame la duchesse +d'Orléans. Elle l'aimait beaucoup et venait souvent faire des courses +à Twickenham, mais je ne l'y ai jamais rencontrée.</p> + +<p>On comprend que la journée du baptême fut lourde et fatigante. <i>Ce +diable chargé de princes</i>, dans une modeste maison bourgeoise, se +portait sur les épaules de tout le monde. On fit un grand soupir de +soulagement quand la dernière voiture emporta la dernière Altesse +Royale et la dernière Excellence et que, selon l'expression obligeante +de madame la duchesse d'Orléans, nous nous retrouvâmes en famille.</p> + +<p>En outre des affaires de l'État, mon père était encore chargé d'une +autre négociation. Le prince de Talleyrand l'avait prié de faire ce +qu'il appelait <i>entendre raison</i> à sa femme. Elle s'était réfugiée en +Angleterre pendant les Cent-Jours et, depuis, il l'y retenait sous +divers prétextes. <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> Le fait était que monsieur de Talleyrand, +amoureux comme un homme de dix-huit ans de sa nièce, la comtesse +Edmond de Périgord, se serait trouvé gêné par la présence de la +princesse. On comprend, du reste, qu'il ne fit pas cette confidence à +mon père et qu'il chercha d'autres raisons. Cependant cette commission +lui était fort désagréable; il la trouva beaucoup plus facile qu'il ne +s'y attendait.</p> + +<p>Madame de Talleyrand, malgré sa bêtise, avait un bon sens et une +connaissance du monde qui lui firent comprendre que ce qu'il y aurait +de plus fâcheux pour le prince et pour elle, serait d'amuser le public +de leurs dissensions intérieures. Madame Edmond étant logée dans sa +maison, elle ne serait plus tenable pour elle à moins de parvenir à la +chasser, ce qui ne pourrait s'accomplir sans scènes violentes. Elle +prit donc son parti de bonne grâce et consentit à s'établir pour les +étés dans une terre en Belgique, que monsieur de Talleyrand lui +abandonna, et à passer ses hivers à Bruxelles.</p> + +<p>Elle n'est revenue à Paris que plusieurs années après, lorsque la +séparation était trop bien constatée pour que cela fût remarqué. Elle +fut très douce, très raisonnable, et pas trop avide dans toute cette +transaction où elle joua entièrement le beau rôle. Elle dit à ma mère +ces paroles remarquables:</p> + +<p>«Je porte la peine d'avoir cédé à un faux mouvement d'amour-propre. Je +savais l'attitude de madame Edmond chez monsieur de Talleyrand à +Vienne; je n'ai pas voulu en être témoin. Cette susceptibilité m'a +empêchée d'aller le rejoindre, comme je l'aurais dû, lorsque le retour +de l'île d'Elbe m'a forcée de quitter Paris. Si j'avais été à Vienne, +au lieu de venir à Londres, monsieur de Talleyrand aurait été forcé de +me recevoir; et je le connais bien, il m'aurait parfaitement +accueillie. Plus cela l'aurait contrarié, <span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> moins il y aurait +paru.... Au contraire, il aurait été charmant pour moi.... Je le +savais bien, mais j'ai cette femme en horreur.... J'ai cédé à cette +répugnance, j'ai eu tort.... Où je me suis trompée, c'est que je le +croyais trop faible pour jamais oser me chasser. Je n'ai pas assez +calculé le courage des <i>poltrons dans l'absence</i>! J'ai fait une faute; +il faut en subir la conséquence et ne point aggraver la position en se +raidissant contre.... Je me soumets, et monsieur de Talleyrand me +trouvera très disposée à éviter tout ce qui pourrait augmenter le +scandale.»</p> + +<p>Sous ce rapport elle a complètement tenu parole.</p> + +<p>La douceur inespérée de madame de Talleyrand était compensée pour +monsieur de Talleyrand par les tourments que lui causait madame +Edmond. Elle s'était passionnée pour un autrichien, le comte de Clam, +et, pendant que la femme légitime lui abandonnait la résidence de la +rue Saint-Florentin, elle la fuyait sous l'escorte du comte. Monsieur +de Talleyrand en perdait la tête.</p> + +<p>Il était, d'un autre côté, persécuté par les désespoirs de la duchesse +de Courlande, mère de madame Edmond, qui mourait de jalousie des +succès de sa fille auprès de lui. En revanche, la princesse +Tyszkiewicz, également passionnée pour monsieur de Talleyrand, n'était +occupée qu'à lui adoucir la vie et à faire la cour la plus assidue à +l'heureuse rivale à laquelle elle transférait ses hommages aussi +souvent que monsieur de Talleyrand transférait son cœur, et, +jusqu'à ce que madame Edmond, et peut-être les années, l'eussent fixé +définitivement, cela était fréquent.</p> + +<p>Jules de Polignac passa une grande partie de cet été en Angleterre. Il +y était retenu pour accomplir son mariage avec une écossaise qu'il +avait rencontrée à Paris.</p> + +<p>Quoiqu'elle portât le beau nom de Campbell, il fallait peu s'arrêter +sur la naissance qui n'était pas légitime, mais elle était belle et +fort riche. Sa sœur était mariée à <span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> monsieur Macdonald. +Mademoiselle Campbell avait été fiancée à un jeune officier tué à la +bataille de Waterloo. L'hiver suivant, elle était venue chercher à +Paris des distractions à son chagrin. Elle y trouva monsieur de +Polignac; il réussit à lui plaire, et obtint la promesse de sa main. +Mais cela ne suffisait pas; miss Campbell était protestante. Une +pareille union aurait dérangé l'avenir de Jules; il fallait donc +obtenir d'elle de se faire catholique. C'était pour travailler à cette +abjuration, et l'instruire dans les dogmes qu'elle consentait à +adopter qu'il avait transporté son séjour à Londres. Pendant ce temps, +il vivait à l'ambassade dans la même commensalité qu'à Turin, y +déjeunant et y dînant tous les jours. Les événements n'avaient guère +modifié ses opinions, mais son langage était plus mesuré que l'année +précédente.</p> + +<p>Le mariage civil se fit dans le salon de mon père. Nous nous rendîmes +ensuite à la chapelle catholique, puis à l'église protestante. Cela +est nécessaire en Angleterre où il n'y a pas d'autres registres de +l'état civil que ceux tenus dans les paroisses. Je crois d'ailleurs +que miss Campbell n'avait pas encore déclaré son abjuration.</p> + +<p>Elle a fait payer chèrement au pauvre Jules les sacrifices qu'il lui +imposait de son pays et de sa religion. Il est impossible d'être plus +maussade, plus bizarre et plus désobligeante. Elle est morte de la +poitrine, trois ans après son mariage, laissant deux enfants qui +paraissent avoir hérité de la santé de leur mère aussi bien que de sa +fortune. Jules s'était conduit très libéralement au moment de son +mariage au sujet des biens de sa femme. Les Macdonald s'en louaient +extrêmement. Il a été le meilleur et le plus soigneux des maris pour +sa quinteuse épouse. L'homme privé, en lui, est toujours facile, +obligeant et honorable.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> CHAPITRE VI</h3> + +<p class="resume">Ordonnance qui casse la Chambre. — Réflexion de la vicomtesse de + Vaudreuil à ce sujet. — Négociation avec les ministres + anglais. — Opposition du duc de Wellington. — Embarras pour fonder + le crédit. — Mon retour à Paris. — Exaltation des partis. — Brochure + de monsieur Guizot. — Regrets d'une femme du parti + ultra-royaliste. — Monsieur Lainé qualifié de bonnet + rouge. — Griefs des royalistes. — Licenciement des corps de la + maison du Roi. — Le colonel Pothier et monsieur de Girardin. — Les + quasi-royalistes. — Soirée chez madame de Duras. — La coterie dite + «le château». — Monsieur de Chateaubriand veut quitter la + France. — Il vend le Val du Loup au vicomte de + Montmorency. — Propos tenu par le prince de Poix à monsieur + Decazes.</p> + +<p>L'ordonnance du 5 septembre qui cassait la <i>Chambre introuvable</i> de +1815 nous causa plus de joie que de surprise. Ses exagérations +furibondes étaient incompatibles avec le gouvernement sage de Louis +XVIII. Le parti émigré, qui avait conservé quelques représentants en +Angleterre, en eut des accès de rage.</p> + +<p>Je ne puis m'empêcher de raconter un colloque qui eut lieu entre mon +père et la vicomtesse de Vaudreuil (sœur du duc de Caraman), dame +de madame la duchesse d'Angoulême. Elle se trouvait alors comme +voyageuse à Londres. Elle arriva toute tremblante d'agitation à +l'ambassade. Après avoir reçu la confirmation de cette incroyable +nouvelle, elle s'adressa à mon père:</p> + +<p>«Je vous plains bien, monsieur d'Osmond, vous allez vous trouver dans +une situation terrible.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> —Pourquoi donc, madame?</p> + +<p>—Comment pouvez-vous annoncer ici un pareil événement? Casser une +Chambre! Les anglais ne voudront jamais croire que ce soit possible?»</p> + +<p>Mon père lui affirma que rien n'était plus commun dans les usages +britanniques et qu'il n'en résulterait pas même de surprise.</p> + +<p>«Vous m'accorderez bien au moins que, si on cassait le Parlement, on +n'oserait pas avoir assez peu de pudeur pour annoncer en même temps +des élections et en convoquer un autre?»</p> + +<p>Voilà où en était l'éducation de nos dames du palais sur les +gouvernements représentatifs. Madame de Vaudreuil passait pour avoir +de l'esprit et exercer quelque influence sur madame la duchesse +d'Angoulême. Elle était une des ouailles favorites de l'abbé Latil. Je +pense que toute sa société n'était guère plus habile qu'elle sur la +pondération des pouvoirs constitutionnels.</p> + +<p>Je ne me rappelle pas, si je l'ai su, comment les négociations +s'entamèrent avec les cabinets de la Sainte-Alliance. Elles étaient +arrivées au point qu'on était à peu près d'accord que l'occupation de +notre territoire pouvait être abrégée en avançant le terme des +payements imposés; mais atteindre ce but était fort difficile.</p> + +<p>Le duc de Wellington s'opposait à voir diminuer l'armée d'occupation, +en reconnaissant pourtant que la dépense qu'elle occasionnait écrasait +le pays et rendait plus difficile le remboursement des contributions, +réclamées par les puissances, avant de consentir à l'évacuation +complète de la France.</p> + +<p>L'armée d'occupation était à peine suffisante, selon le duc, pour se +faire respecter. Vainement on lui représentait qu'elle était surtout +imposante par sa force morale et qu'une diminution numérique, en +calmant les esprits, en <span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> témoignant de l'intention de libérer +le sol, assurerait mieux la sécurité de l'armée contre le mauvais +vouloir du pays que ne pourrait faire l'entrée de nouveaux bataillons.</p> + +<p>Le duc ne voulait pas admettre ces arguments auxquels le ministre +anglais se montrait moins récalcitrant. Il vint exprès à Londres pour +s'en expliquer. Il établit surtout qu'en diminuant le contingent +anglais on laisserait trop d'importance relative aux troupes des +autres nations, qu'il lui serait difficile alors de conserver sa +suprématie et d'empêcher les abus qui, en exaspérant les habitants, +rendraient le danger plus imminent.</p> + +<p>Le cabinet russe était disposé à se prêter à toutes les facilités +qu'on voudrait nous accorder, mais ceux de Vienne et surtout de Berlin +se montraient très récalcitrants. Il fallait d'ailleurs s'entendre +entre soi et, lorsqu'on fait la conversation à six cents lieues de +distance, les conclusions sont longues à arriver. On en vint cependant +à peu près à ce résultat que la libération du territoire +s'effectuerait en proportion de l'argent préalablement payé.</p> + +<p>Maintenant où trouver l'argent? C'était un second point également +difficile à résoudre. Il était impossible de l'enlever directement aux +contribuables sans ruiner le pays, et, depuis cinquante ans, la France +n'avait pas de crédit. Comment le créer, et l'exploiter tout à la +fois, dans un moment de crise et de détresse? Cette position occupait +les veilles du cabinet Richelieu; mon père s'associait à ses +inquiétudes et à ses agitations avec un entier dévouement.</p> + +<p>Tel était l'état politique de la situation lorsque je me décidai à +venir passer quelques semaines à Paris. Mon frère y était retenu par +son service auprès de monsieur le duc d'Angoulême. Il logeait chez +moi, de façon qu'en <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> arrivant à l'a fin de décembre 1816, je +me trouvai en ménage avec lui. Il me prévint que les opinions ultras +avaient redoublé de violence, depuis l'ordonnance du 5 septembre. J'en +eus la preuve quelques instants après. La vicomtesse d'Osmond, ma +tante, arriva chez moi; je la savais le type du parti émigré de Paris, +comme son mari l'était du parti émigré des gentilshommes de province.</p> + +<p>J'évitai soigneusement tout ce qui pouvait engager une discussion; +mais, croyant rester sur un terrain neutre, je m'avisai de vanter un +écrit de monsieur Guizot que j'avais lu en route et qui se trouvait +sur ma table. Il était dans les termes de la plus grande modération et +sur des questions de pure théorie. La vicomtesse s'enflamma +sur-le-champ.</p> + +<p>«Quoi! le pamphlet de cet affreux monsieur Guizot? Il n'est pas +possible, chère petite, que vous approuviez une pareille horreur!»</p> + +<p>Mon frère témoigna son étonnement de la manière dont elle en parlait. +Il n'avait pas lu la brochure, mais il avait entendu monsieur le duc +d'Angoulême en faire grand éloge.</p> + +<p>«Monsieur le duc d'Angoulême! Ah! je le crois bien! peut-être même ne +l'a-t-il pas trouvée assez jacobine, assez insultante pour les +royalistes...»</p> + +<p>Et, s'échauffant dans son harnois, elle finit par déclarer le livre +atroce et son auteur pendable. Quant aux lecteurs bénévoles, ils lui +paraissaient également odieux.</p> + +<p>Je vis que Rainulphe m'avait bien renseignée. Les folies étaient +encore grandies pendant mon absence.</p> + +<p>Je me tins pour avertie; mais mes soins pour éviter des discussions, +dont je reconnaissais la complète inutilité, avec un parti où les +personnalités insultantes arrivent <span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> toujours au troisième +argument, furent insuffisants. Une prompte retraite était le seul +moyen à employer contre les querelles. J'y avais recours toutes les +fois que cela était possible, mais je ne pouvais pas toujours éviter +les attaques; alors il fallait bien répondre, car, si je consentis à +fuir avant l'action, mes concessions n'allaient pas au delà. Je ne +prétends pas n'avoir point modifié fréquemment mes opinions, mais j'ai +toujours eu le courage de celles du moment.</p> + +<p>Ce fut bien peu de jours après mon arrivée que, causant sérieusement +avec une femme d'esprit, très bonne au fond, qui voulait m'effrayer +sur la tendance modérée et conciliante du ministère Richelieu, elle me +dit:</p> + +<p>«Enfin, voyez, chère amie, les sacrifices qu'on nous impose et combien +cela doit exaspérer! Les Cent-Jours coûtent plus de dix-huit cents +millions. Eh bien, que nous a-t-on donné pour tout cela, et encore +avec quelle peine? la tête de deux hommes.»</p> + +<p>Je fis un mouvement en arrière.</p> + +<p>«Ma chère, réfléchissez à ce que vous venez de dire; vous en aurez +horreur vous-même, j'en suis sûre.»</p> + +<p>Elle fut un peu embarrassée et voulut expliquer qu'assurément ce +n'était pas dans des idées sanguinaires ni même de vengeance, mais +qu'il fallait inspirer un salutaire effroi aux factieux et rassurer +les honnêtes gens (car ce sont toujours les <i>honnêtes gens</i> au nom +desquels on réclame des réactions) en leur montrant qu'on les +protégeait efficacement.</p> + +<p>Au fond, le véritable crime du ministère Richelieu était de laisser en +repos les fonctionnaires de l'Empire qui remplissaient bien leurs +places. Le parti émigré voulait tout accaparer. La Chambre introuvable +et son ministre, Vaublanc, avaient travaillé à cette <i>épuration</i> (cela +s'appelait ainsi) avec un zèle que la sagesse du cabinet avait +<span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> arrêté. Aussi monsieur Lainé, le successeur de monsieur de +Vaublanc, était-il en butte à une animadversion forcenée. On avait +établi qu'il était enfant naturel, de sang de couleur, et qu'il avait +dressé la guillotine à Bordeaux. De sorte que, dans les salons, on +l'appelait indifféremment le Bâtard, le Mulâtre, ou le Bonnet rouge. +Il est devenu plus tard l'idole du parti qui l'avait décoré de ces +titres, tous également inventés et sans aucun fondement.</p> + +<p>Il faut reconnaître, toutefois, que les royalistes n'étaient pas sans +quelques griefs à faire valoir; mais ils tenaient, en grande partie, à +la maladresse de leurs propres chefs. Ainsi, par exemple, en 1814, on +avait formé les compagnies rouges de la maison du Roi.</p> + +<p>Je conviens, tout d'abord, combien il était absurde d'ajouter aux +armées, les plus actives et les plus militaires du monde connu, un +corps d'élite, composé de jeunes gens qui n'avaient jamais rien fait +que des vœux contre l'Empire du fond de leur castel. Mais il n'en +est pas moins vrai que la gentilhommerie française avait achevé de +s'épuiser, dans un moment de détresse générale, pour parvenir à +équiper ses fils, les armer, les monter à ses frais et les envoyer +garder le monarque de ses affections.</p> + +<p>La plupart de ces jeunes gens avaient trouvé le moyen de se rendre à +Gand pendant les Cent-Jours. Ils furent licenciés sans recevoir même +des remerciements. Les chefs tirèrent bon et utile parti de leur +situation, mais les simples gardes en furent pour leurs frais. Je ne +prétends pas qu'on dût conserver les compagnies rouges, mais il ne +fallait pas les renvoyer avec cette <i>désinvolture</i>.</p> + +<p>Autre exemple: messieurs les capitaines des gardes du corps +décidèrent, tout à coup, que leurs compagnies <span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> n'étaient pas +assez belles et n'avaient pas l'air suffisamment militaire. Un beau +matin ils les assemblèrent, firent sortir des rangs ceux d'entre eux +qui n'atteignaient pas une taille fixée et les avertirent qu'ils ne +faisaient plus partie du corps. Le hasard fit que cette réforme tomba +principalement sur des gardes ayant fait le service à Gand. On leur +donna, à la vérité, un brevet à la suite d'une armée encombrée +d'officiers. Ils devaient aller en solliciter l'exécution dans des +bureaux qui ne leur étaient nullement favorables, et les commis leur +tenaient peu compte de la campagne à Gand qu'ils appelaient <i>le voyage +sentimental</i>.</p> + +<p>Une circonstance particulière donna lieu à beaucoup de clabauderie. Le +colonel Pothier, voulant se marier, demanda, suivant l'usage, +l'agrément du ministre de la guerre. Au bout de quelques jours, on lui +répondit qu'il ne pouvait pas se marier, attendu qu'il était mort. +Fort étonné de cette révélation, il sortait pour aller aux +informations lorsqu'il vit entrer chez lui le comte Alexandre de +Girardin qui lui présenta, de la façon la plus obligeante, des lettres +de grâce. Le colonel fut indigné et s'emporta vivement.</p> + +<p>Pendant les Cent-Jours, il avait été retrouver le Roi à Gand. Monsieur +de Girardin, qui commandait dans le département du Nord pour +l'Empereur, avait présidé un conseil de guerre qui condamnait le +colonel Pothier et une douzaine d'autres officiers à mort, pour +désertion à l'étranger. Il avait oublié cet incident que, dans la +rapidité des événements, les parties les plus intéressées avaient +elles-mêmes ignoré.</p> + +<p>Monsieur de Girardin devait à son talent incontestable pour organiser +les équipages de chasse une existence toute de faveur, et inébranlable +par aucune circonstance politique, auprès des princes de la +Restauration.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> Il eut vent le premier de la révélation faite au colonel +Pothier et se hâta d'avoir recours au Roi, espérant que la grâce, +portée tout de suite, assoupirait cette affaire. Mais Pothier n'était +pas homme à prendre la chose si doucement: il déclara qu'il ne voulait +pas être gracié; il ne reconnaissait pas avoir <i>déserté à l'étranger</i>. +C'était un acte infamant dont il ne voulait pas laisser la tache à ses +enfants.</p> + +<p>Monsieur de Girardin eut beau faire; il ne put empêcher les +criailleries et les haines du parti royaliste de se déchaîner contre +lui; mais son talent pour placer les guerrards et faire braconner les +œufs de perdrix au profit des chasses royales l'a toujours soutenu +en dépit des passions auxquelles, du reste, il a amplement sacrifié +par la suite. Il se vantait, dès lors, de n'avoir repris de service +auprès de l'Empereur, pendant les Cent-Jours, que pour le trahir et +d'avoir conservé une correspondance active avec monsieur le duc de +Berry, espèce d'excuse qui m'a toujours paru beaucoup plus odieuse que +la faute dont on l'accusait.</p> + +<p>Le parti royaliste avait donc bien quelques plaintes rationnelles à +faire valoir et il les exploitait avec l'aigreur qui lui est propre. +Il acceptait assez volontiers le nom d'<i>ultra-royaliste</i>; mais, comme +monsieur Decazes était devenu sa bête noire, et qu'il avait peine à +tolérer les personnes qui conservaient des rapports avec lui, il nous +donnait en revanche celui de <i>quasi-royalistes</i>. Les quolibets ne lui +ont guère manqué; celui-ci était assez drôle; mais souvent il en +adopta de grossiers qui semblaient devoir être repoussés par des gens +se proclamant les organes exclusifs du bon goût.</p> + +<p>J'eus bientôt occasion de voir jusqu'où l'animadversion était portée +contre le favori du Roi. Je fis ma rentrée dans le monde parisien à +une grande soirée chez madame <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> de Duras. Je circulais dans le +salon, donnant le bras à la vicomtesse de Noailles, lorsque j'aperçus +madame Princeteau. Je l'abordai, lui pris la main, et causai avec +elle.</p> + +<p>Pendant ce temps, madame de Noailles lâchait mon bras et s'éloignait. +Elle s'arrêta à quelques pas, auprès de la duchesse de Maillé. Je +rejoignis ces dames avec lesquelles j'étais extrêmement liée.</p> + +<p>«Nous vous admirons de parler ainsi à madame Princeteau à la face +d'Israël.</p> + +<p>—Ah! c'est un courage de débutante; si elle était ici depuis huit +jours, elle n'oserait pas.</p> + +<p>—Comment voulez-vous que j'aie l'impertinence de passer à côté d'elle +sans lui faire politesse? je dîne chez son frère demain.</p> + +<p>—Cela ne fait rien, on va chez le ministre et on ne parle ni à madame +Princeteau, ni même à monsieur Decazes quand on les rencontre +ailleurs.</p> + +<p>—Jamais je n'aurai cette grossièreté.</p> + +<p>—Nous verrons.</p> + +<p>—Je vous jure que vous ne verrez pas.</p> + +<p>—Hé bien, vous aurez un courage de lion.»</p> + +<p>Ces dames avaient raison, car, pour ne point faire une absurde +lâcheté, il fallait affronter tout, jusqu'à <i>la mode</i>! Je me dois la +justice de lui avoir résisté. J'ai toujours eu un grain d'indépendance +dans ma nature qui s'opposait à ces exigences de coteries.</p> + +<p>À propos de coterie, il s'en était formé pendant mon absence une des +plus compactes. Elle n'avait rien de politique ni de sérieux, on +l'avait appelée, ou elle s'était appelée, <i>le château</i>. Quelques +femmes, retenues à Paris pendant l'été, avaient pris l'habitude de +passer toutes leurs soirées ensemble, comme elles l'auraient fait dans +un château de campagne, et y avaient attiré les hommes <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> de +leur société. Rien n'était plus naturel. Mais, lorsque l'hiver avait +ramené le monde et les assemblées nombreuses, elles avaient eu la +prétention d'y transporter leurs nouvelles habitudes. Elles arrivaient +ensemble, s'établissaient en rond dans un salon, entourées de quelques +hommes admis à leur familiarité, et ne communiquaient plus avec les +vulgaires mortels.</p> + +<p>On me fit de grandes avances pour entrer dans ce sanhédrin, composé de +mes relations les plus habituelles. Non seulement je m'y refusai, mais +je m'y déclarai hostile ouvertement et en face. Mon argument principal +pour le combattre (et je pouvais le soutenir sans offenser) était que +cette coalition enlevait à la société les personnes les plus faites +pour la parer et la rendre aimable.</p> + +<p>Petit à petit les hommes de quelque distinction se retirèrent du +<i>château</i> qui fut pris en haine par tout ce qui n'en faisait pas +partie. Quelques dames s'obstinèrent encore un peu de temps à le +soutenir, mais il se démolit graduellement. Toutes en étaient déjà +bien ennuyées lorsqu'elles y renoncèrent.</p> + +<p>L'exclusif a quelque chose d'insociable qui ne réussira jamais en +France, pas plus pour les jeunes femmes que pour les savants ou les +gens de lettres, encore moins pour les hommes politiques.</p> + +<p>Madame de Duras s'était placée vis-à-vis du <i>château</i> dans la même +position que moi. Elle s'en tenait en dehors, quoique personnellement +liée avec tout ce qui le composait. Le duc de Duras n'étant plus de +service, elle avait quitté les Tuileries.</p> + +<p>J'allais toujours beaucoup chez elle, mais moins journellement. Elle +logeait dans la rue de Varenne et la distance m'arrêtait quelquefois. +J'y trouvais aussi une opposition assez vive au ministère pour me +gêner.</p> + +<p>Les mécomptes de monsieur de Chateaubriand s'étaient <span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> +prolongés et aggravés au point de le rendre très hostile. Ses embarras +pécuniaires s'accroissaient chaque jour et sa méchante humeur suivait +la même progression. Il conçut l'idée d'aller en Angleterre établir un +journal d'opposition, la presse ne lui paraissant pas suffisamment +libre à Paris pour attaquer le gouvernement du Roi.</p> + +<p>Mon père redoutait fort cet incommode visiteur. Heureusement, les +répugnances de madame de Chateaubriand, d'une part, et les +sollicitations des <i>Madames</i>, de l'autre, le firent renoncer à ce +projet.</p> + +<p>Le désir de faire effet, autant que le besoin d'argent, l'engagèrent à +vendre son habitation du Val-du-Loup. Son mécontentement fut porté à +l'excès lorsqu'il reconnut que personne ne s'occupait d'un si grand +événement; il avait pourtant cherché à lui donner le plus de publicité +possible. La maison avait été mise en loterie à mille francs le +billet. Madame de Duras, aussi bien que lui, se persuadait que les +souscripteurs arriveraient de toutes les parties du monde connu et que +l'ingratitude de la maison de Bourbon pour son protecteur serait +tellement établie devant le public que les indemnités en argent, en +places et en honneurs, allaient pleuvoir sur la tête de monsieur de +Chateaubriand.</p> + +<p>Au lieu de cela, la loterie annoncée, prônée, colportée, ne procura +pas de souscripteurs, personne ne voulut de billet; je crois qu'il n'y +en eut que trois de placés. Mathieu de Montmorency acheta le +Val-du-Loup en remboursement d'un prêt fait précédemment à monsieur de +Chateaubriand. La Cour, le gouvernement, le public, l'étranger, +personne ne s'en émut, et monsieur de Chateaubriand se trouva +dépouillé de sa petite maison sans avoir produit l'effet qu'il en +espérait.</p> + +<p>L'irritation était restée fort grande dans son cœur. Il <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> +la fallait bien vive pour le décider, plus tard, à s'associer aux +autres fondateurs du <i>Conservateur</i>. Il n'avait rien de commun avec +eux, ni leurs préjugés, ni leurs sentiments, ni leurs regrets, ni +leurs espérances, ni leur sottise, ni même leur honnêteté. Il n'y a +aucun moment de sa vie où ses convenances de position l'aient plus +écarté de ses opinions, de ses goûts et de ses tendances personnelles. +La plupart des thèmes qu'ils soutenaient répugnaient à son jugement; +il les aurait bien mieux et plus volontiers réfutés s'il s'était +trouvé au pouvoir et appelé à les combattre. Au demeurant, il était +bien maussade à cette époque et il m'en voulait terriblement d'être +ministérielle.</p> + +<p>Au reste, ce n'était pas la mode parmi ceux qui se prétendaient les +royalistes par excellence. Je me souviens qu'à un grand bal chez le +duc de Castries, le prince de Poix, qui pourtant honorait monsieur +Decazes de sa bienveillance, lui frappa sur l'épaule en lui disant +tout haut:</p> + +<p>«Bonsoir, cher traître.»</p> + +<p>Monsieur Decazes parut assez surpris de l'interpellation pour +embarrasser le prince de Poix qui, pour raccommoder cette première +gaucherie, ajouta, avec son intelligence accoutumée:</p> + +<p>«Mais, que voulez-vous, ils vous appellent tous comme cela.»</p> + +<p>Au fond, le prince de Poix disait la vérité, mais la naïveté était un +peu forte. Monsieur Decazes fut très déconcerté et probablement fort +irrité.</p> + +<p>S'il est vrai, comme je le crois, qu'il se soit un peu trop jeté dans +une réaction vers la gauche dans les années 1817 et 1818, certes le +parti royaliste peut bien se reprocher de l'y avoir poussé. Il est +impossible que des insultes aussi réitérées ne finissent pas par +exaspérer; <span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> et, sans en avoir la conscience, l'homme d'État +ne résiste pas constamment au besoin de défendre, peut-être même de +venger, l'homme privé.</p> + +<p>Monsieur Decazes aurait trouvé de grandes facilités à exercer des +représailles s'il avait voulu, car, à cette époque, le Roi ne lui +aurait rien refusé; mais sa nature est bienveillante.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> CHAPITRE VII</h3> + +<p class="resume">Négociations pour un emprunt. — Ouvrard va en Angleterre. — Il + amène monsieur Baring chez mon père. — Conférence avec lord + Castlereagh. — Arrivée de messieurs Baring et Labouchère à + Paris. — Espérances trompées. — Dîner chez la maréchale + Moreau. — Brochure de Salvandy. — Influence du général Pozzo sur le + duc de Wellington. — Soirée chez la duchesse d'Escars. — Monsieur + Rubichon. — L'emprunt étant conclu, l'opposition s'en plaint.</p> + +<p>J'ai déjà dit que toutes les sollicitudes du gouvernement portaient +sur la libération du territoire et que cette négociation se trouvait +ramenée à une question d'argent. Ouvrard, le plus intelligent s'il +n'est le plus honnête des hommes de finance, s'offrit à la traiter. Il +proposa plusieurs plans.</p> + +<p>Les capitalistes français, consultés, déclarèrent unanimement qu'il +n'y avait aucun fond à faire sur le crédit. Monsieur Laffite, entre +autres, se moqua hautement de la pensée d'un emprunt et dit +textuellement à Pozzo, dont il était le banquier et qui s'était chargé +de le sonder, que la France ne trouverait pas un petit écu à emprunter +sur aucune place de l'Europe.</p> + +<p>Cet esprit de la Bourse de Paris désolait notre cabinet plus encore +comme symptôme que comme résultat. Car les puissances, et surtout la +Prusse, n'acceptaient pas la garantie de capitalistes français et +voulaient que l'emprunt fût consenti par des étrangers. Si donc les +banquiers français s'étaient présentés, il y aurait eu une difficulté +d'un autre genre à les éconduire.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> Ouvrard seul persistait à soutenir la possibilité de rétablir +le crédit. On lui donna mission pour s'en occuper et il partit pour +Londres. Il se mit en rapport avec mon père qu'il séduisit par des +aperçus les plus spécieux et, en apparence, les plus clairs. Il ne +doutait jamais de rien. Au bout de peu de semaines, Ouvrard l'avertit +que l'emprunt était fait à des conditions fort avantageuses dont il +envoyait le détail à monsieur Corvetto. Les maisons Baring et +Labouchère s'en chargeaient; il ne restait plus qu'une difficulté; +elle n'était pas de sa compétence.</p> + +<p>Messieurs Baring et Labouchère ne demandaient en aucune façon la +garantie de l'Échiquier, mais seulement l'assurance qu'en se chargeant +de l'opération ils ne feraient rien de contraire aux intentions du +gouvernement et qui pût nuire aux intérêts anglais. Ils désiraient +s'en expliquer avec mon père.</p> + +<p>La conférence eut lieu. Monsieur Baring y fut conduit par Ouvrard. Il +se déclara prêt à traiter dès que lord Castlereagh l'y aurait +autorisé. Mon père se rendit chez le ministre; ils tombèrent d'accord +de ce qu'il convenait de faire pour ménager les autres puissances, et +principalement les susceptibilités du duc de Wellington. Le lendemain, +mon père conduisit messieurs Baring et Labouchère chez lord +Castlereagh; il les y laissa.</p> + +<p>Peu de temps après, ces messieurs revinrent lui demander leurs +passeports. Non seulement le ministre avait autorisé mais il avait +approuvé et avait été jusqu'à dire que «ces messieurs feraient un acte +de bon citoyen anglais en se chargeant de cette transaction, qu'ils +rendraient un service éminent à l'Europe entière.» Ils étaient +enchantés.</p> + +<p>Monsieur Baring ajouta que lord Castlereagh lui avait recommandé, en +souriant, de débarquer chez le duc de Wellington et de prendre ses +conseils, attendu que Sa <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> Grâce avait des prétentions toutes +particulières à l'habileté en matière de finances et y attachait +infiniment plus de prix qu'à ses talents militaires. Ils partirent le +soir même en compagnie d'Ouvrard qui les devança et arriva en +courrier.</p> + +<p>Quoique le secret fût essentiel, j'étais au courant de ce qui se +passait et bien heureuse comme on peut croire, d'autant que Pozzo +m'annonçait les dispositions du duc excellentes et qu'on ne semblait +avoir aucun autre obstacle à vaincre. Aussi c'était avec une +satisfaction que je dissimulais de mon mieux, que j'entendais chaque +jour [discuter] sur l'absurde crédulité du cabinet qui avait eu la +folle idée de pouvoir faire un emprunt. Chacun avait connaissance d'un +banquier, ou d'un agent de change, qui lui avait démontré la vanité +d'un tel projet. Il est vrai qu'on en riait à la Bourse.</p> + +<p>Deux heures après son arrivée à Paris, Ouvrard était chez moi. Il +avait vu nos ministres; il avait vu le duc de Wellington; il avait vu +Pozzo: il était radieux. Ce dernier ne tarda pas à nous rejoindre, +enchanté de sa propre visite au duc. Je me rappelle que nous dînions +en très petit comité chez monsieur Decazes; je laisse à penser si nous +étions joyeux.</p> + +<p>Le lendemain matin, je reçus un billet de Pozzo qui me disait de +l'attendre afin de pouvoir écrire à Londres après l'avoir vu. Le duc +l'avait envoyé chercher. Il entra chez moi la figure toute décomposée. +Messieurs Baring et Labouchère étaient arrivés; rien n'était conclu; +Ouvrard avait pris ses vœux pour des faits accomplis: ou il s'était +trompé, ou il avait voulu tromper pour faire un coup de Bourse, ce +dont il était bien capable. Mais enfin, loin que ces messieurs eussent +consenti les arrangements qu'il avait apportés comme conclus, ils +déclaraient n'avoir ni accepté, ni même discuté aucune proposition. +Ils ne <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> venaient que pour écouter ce qu'on leur demanderait. +Ils avaient au moment même une conférence avec monsieur Corvetto; +mais, d'après ce qu'ils avaient laissé entendre au duc des bases sur +lesquelles ils consentiraient à traiter, elles étaient toutes +différentes des paroles portées par Ouvrard et tellement onéreuses +qu'il était presque aussi impossible de les accepter que de se passer +d'un emprunt. La chute était profonde de notre joie de la veille. Je +la sentis doublement et pour Paris et pour Londres.</p> + +<p>C'était un grand déboire pour mon père qui semblait pris pour dupe. Je +crois bien qu'Ouvrard avait joué tout le monde en réussissant avec +beaucoup d'adresse à éviter des paroles explicites sur l'état de la +négociation; mais, lui-même, je pense, s'était trompé dans ses propres +finesses et avait espéré que ces messieurs, après leur démarche +vis-à-vis du cabinet anglais et leur voyage à Paris, se trouveraient +trop engagés pour reculer et accepteraient, ou à peu près, ses plans +sur l'emprunt.</p> + +<p>Je crois aussi que monsieur Baring, avec lequel il s'était +principalement abouché à Londres et qui était bien plus facile en +affaires que monsieur Labouchère, s'était montré plus disposé à la +transaction telle qu'elle était offerte. Il est assez probable que, +pendant le voyage qu'ils firent dans la même voiture, monsieur +Labouchère n'avait pas employé inutilement son éloquence à engager son +collègue à profiter des nécessités de la France pour lui imposer de +plus rudes conditions.</p> + +<p>Ce qu'il y a de sûr, c'est que les trois conférences que mon père +avait eues avec ces messieurs, en présence d'Ouvrard à la vérité, lui +avaient laissé l'impression que les bases de la transaction étaient +arrêtées. Cela était si peu exact que, lorsqu'ils sortirent du cabinet +de monsieur Corvetto, le jour de leur arrivée à Paris, tout était +rompu.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> Je ne suivrai pas le détail de la manière dont la négociation +fut renouée. Le duc de Wellington ne s'y épargna pas. Quand une fois +on lui avait fait adopter une idée et qu'on parvenait à la lui +persuader <i>sienne</i>, il la suivait avec persévérance. Pozzo excellait +dans cet art, et c'est un des grands services qu'il a rendus à la +France dans ces temps de douloureuse mémoire où notre sort dépendait +des caprices d'un vieil enfant gâté.</p> + +<p>Je me rappelle une circonstance où ce jeu eut lieu devant nous d'une +façon assez plaisante. Monsieur de Barante, parlant à la tribune comme +commissaire du Roi dans je ne sais quelle occasion, désigna l'armée +d'occupation par l'épithète de <i>cent cinquante mille garnisaires</i>. +L'expression était juste, mais le duc de Wellington fut courroucé à +l'excès et on eut grand'peine à l'apaiser.</p> + +<p>Peu de jours après, je dînai chez la maréchale Moreau avec une partie +de nos ministres. Ils arrivèrent désolés. Il avait paru le matin une +petite brochure intitulée <i>La France et la Coalition</i>, c'était le +premier ouvrage d'un très jeune homme, Salvandy. Il était écrit avec +un patriotisme plein de cœur et de talent, et tout franchement il +appelait la nation aux armes contre les cent cinquante mille +garnisaires.</p> + +<p>On était en pleine négociation pour l'emprunt et pour la réduction de +l'armée d'occupation. Pour réussir, il fallait maintenir la bonne +humeur du duc et on redoutait l'effet que cette brochure allait +produire sur lui. Le duc de Richelieu était consterné; monsieur +Decazes partageait son inquiétude. Il avait la brochure dans sa poche; +il en montra quelques phrases à Pozzo: elles lui parurent bien +violentes.</p> + +<p>«Cependant, dit-il, si le duc n'en a pas encore entendu parler, nous +nous en tirerons.»</p> + +<p>Après s'être fait attendre une heure, suivant son <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> usage, le +duc arriva avec son sourire impassible sur son ci-devant beau visage, +et son: «Ah! oui! Ah! oui!» au service de tout le monde; c'était signe +de bonne humeur.</p> + +<p>Pozzo me dit: «Le duc ne sait rien.»</p> + +<p>Puis, s'adressant au duc de Richelieu qui était à côté de moi:</p> + +<p>«Soyez tranquille; je me charge de votre affaire.»</p> + +<p>Il s'éloigna des ministres avec une sorte d'affectation, prit l'air +très grognon, dit à peine un mot pendant le dîner et eut soin de +laisser remarquer sa maussaderie.</p> + +<p>À peine le café pris, il entraîna le duc sur un canapé et lui parla +avec fureur de cette affreuse brochure et de la nécessité de se réunir +pour en porter les plaintes les plus amères. Il n'y avait plus moyen +de supporter de pareilles insolences, etc.</p> + +<p>Le duc, tout épouffé de cette sortie, lui demanda des détails sur la +brochure. Il lui en rapporta des phrases dont il eut soin d'envenimer +les expressions. Le duc s'occupa à calmer les violences de +l'ambassadeur, le pria de ne faire aucune démarche sans être entendu +avec lui, promit de lire la brochure et lui donna rendez-vous pour le +lendemain matin.</p> + +<p>Pozzo vint reprendre son chapeau qui se trouvait près de moi et me +dit:</p> + +<p>«Prévenez-les que tout est accommodé», et partit sans avoir échangé +une parole avec nos ministres.</p> + +<p>Le duc, en revanche, se rapprocha d'eux et fit mille frais pour +compenser la mauvaise humeur de son collègue de Russie. Le lendemain +matin, Pozzo se rendit chez le duc. Celui-ci avait lu la brochure; +sans doute elle était inconvenante, mais moins que le général Pozzo ne +l'avait annoncé. Les phrases répétées la veille étaient moins +offensantes, l'épithète la plus insultante ne s'y <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> trouvait +pas; puis c'était l'œuvre d'un tout jeune homme qui n'avait aucune +importance personnelle; enfin la lecture n'avait pas excité la colère +du duc autant que celle de Pozzo.</p> + +<p>Celle-ci s'était un peu apaisée pendant la nuit. Il se laissa +persuader par l'éloquence du duc et consentit à ne point faire +d'éclat, d'autant qu'il avait appris que le gouvernement français +était indigné et désolé de cette intempestive publication. Il fut donc +convenu qu'on la tiendrait pour non avenue; tout au plus en ferait-on +mention <i>amiablement</i> pour témoigner en avoir connaissance et n'en +tenir aucun compte.</p> + +<p>Nous nous amusâmes fort de cette espèce de proverbe. On comprend que +Pozzo n'abusait pas de ces formes et qu'il en usait assez sobrement +pour que le duc ne pût jamais se douter de l'empire qu'il exerçait sur +lui.</p> + +<p>Il ne faut pourtant pas croire que le duc de Wellington fût un homme +nul. D'abord, il avait l'instinct de la guerre à un haut degré +quoiqu'il en sût mal la théorie, et le jugement sain dans les grandes +affaires quoique dépourvu de connaissances acquises. Avec peu de +moralité dans quelques parties de sa conduite, il était éminemment +loyal et franc, c'est-à-dire qu'il ne cherchait jamais à dissimuler sa +pensée du jour, ni son engagement de la veille; mais une fantaisie +suffisait pour faire changer sa volonté du tout au tout. C'était à +combattre ses fréquents caprices, à empêcher qu'ils ne dirigeassent +ses actions, que le général Pozzo s'employait habilement, et souvent +avec succès. Le duc l'écoutait d'autant plus volontiers qu'il le +savait dans sa dépendance par l'événement de 1815 dont j'ai déjà rendu +compte.</p> + +<p>Les négociations pour l'emprunt avaient été reprises et tout était +conclu; on devait signer le lendemain. J'allai passer la soirée chez +la duchesse d'Escars, aux Tuileries <span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> (son mari était premier +maître d'hôtel). Je fus frappée, en arrivant, de voir un groupe +nombreux au milieu du salon. Un homme y pérorait.</p> + +<p>C'était un certain Rubichon, espèce de mauvais fou, qui avait fait des +banqueroutes à peu près frauduleuses dans plusieurs contrées, mais qui +n'en était pas moins l'oracle du parti ultra et le financier du +pavillon de Marsan. Pour se mieux faire entendre, il était monté sur +les barreaux d'une chaise et dominait la foule de la moitié de sa +longue et maigre personne. Il prophétisait malheur au gouvernement du +Roi, accumulait argument sur argument pour prouver le désordre des +finances, l'impossibilité de payer l'impôt et la banqueroute +immanquable avant quinze jours. Pour compléter le scandale de cette +parade, dans le palais même du Roi et à la clarté des bougies qu'il +payait, monsieur Rubichon avait pour auditeurs monsieur Baring et +monsieur Labouchère.</p> + +<p>Je remarquai en cette occasion l'attitude différente de ces deux +hommes. Baring haussait les épaules et, au bout de peu d'instants, +s'éloigna. Monsieur Labouchère écoutait avec une grande attention, +hochait la tête, sa physionomie se rembrunissait et il éprouvait ou +feignait de l'anxiété. Je sus que le lendemain, lorsqu'il s'agit de +signer, il voulut faire valoir les inquiétudes de Rubichon pour +aggraver les conditions; mais la franche loyauté de Baring s'y opposa, +et il combattit lui-même les arguments de son associé.</p> + +<p>Il n'en restait pas moins vrai que les plus intimes serviteurs du Roi +avaient fait tout ce qui dépendait d'eux pour augmenter les embarras +de la position. Ils continuèrent leurs manœuvres. Ils avaient, la +veille, déclaré l'emprunt impossible à aucun taux; le lendemain, ils +le trouvèrent trop onéreux; et, après avoir proclamé l'augmentation +imminente de l'armée d'occupation qui devait, <span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> selon eux, +s'emparer de nos places fortes, ils se plaignirent amèrement que la +conclusion de l'emprunt n'amenât qu'une réduction de trente mille +hommes. Voilà le langage des soi-disant amis.</p> + +<p>L'opposition, de son côté, faisait des phrases sur ce qu'on ne devait +pas expulser les étrangers avec de l'<i>or</i> mais avec du <i>fer</i>. +C'étaient autant de nouveaux Camilles. Cela était assurément d'un fort +beau patriotisme; mais, hélas! il y avait autour de nos frontières un +million de <i>Brennus</i> tout prêts à leur répondre: <i>Malheur aux +vaincus!</i></p> + +<p>À la Bourse, les mêmes gens, qui se riaient de pitié quand monsieur +Corvetto avait annoncé le désir de faire un emprunt et le déclaraient +impossible à aucun prix, se plaignaient de n'en être pas chargés et +protestaient qu'ils l'auraient pris à des termes moins onéreux, de +manière que ce succès inespéré fut tellement atténué par les haines de +parti qu'il n'en resta presque rien au gouvernement du Roi.</p> + +<p>J'en fus aussi surprise que désappointée. Depuis plusieurs mois, je +voyais négocier cette affaire; je l'avais sue faite et manquée +plusieurs fois. J'avais suivi les craintes et les espérances de tous +ces bons esprits, de tous ces cœurs patriotiques. Je savais les +insomnies qu'ils avaient éprouvées, les anxiétés avec lesquelles on +avait attendu un courrier de Berlin..., un assentiment de Vienne.... +Je voyais l'emprunt fait à un taux supportable par des capitalistes +étrangers inspirant assez de confiance aux puissances pour qu'elles +consentissent à des termes de payements qui le rendaient possible. +Elles nous donnaient un témoignage immédiat de leur bonne foi en +retirant trente mille hommes de l'armée d'occupation. Il était +présumable, dès lors, que l'évacuation complète du territoire suivrait +prochainement, et la suite l'a prouvé.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> C'était assurément le plus beau succès qu'une administration, +placée dans une position aussi difficile, pût obtenir; mais il lui +fallait interroger sa propre conscience pour en jouir, car, amis et +ennemis, tout le monde l'avait si bien escompté par avance que l'effet +en fut fort atténué.</p> + +<p>Le duc de Richelieu était un des hommes qui pouvait le mieux se +replier sur son noble cœur et se trouver suffisamment payé par les +services qu'il rendait. Je dis <i>lui</i>, particulièrement, parce que la +confiance inspirée par sa loyauté avait contribué plus qu'aucune autre +chose au succès de la négociation; mais ses collègues avaient partagé +ses veilles et ses travaux; ils méritaient une part de reconnaissance +si les nations savaient en avoir quand elles souffrent.</p> + +<p>Pour moi, qui ne me piquais pas d'autant de philosophie, je fus +indignée de cette ingratitude; Pozzo en rugissait.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> CHAPITRE VIII</h3> + +<p class="resume">Madame la duchesse de Berry. — La duchesse de Reggio. — Le mariage + de mon frère avec mademoiselle Destillières est convenu. — Scène + aux Tuileries. — Le Roi est malade. — Le <i>Manuscrit de + Sainte-Hélène</i>. — Lectures chez mesdames de Duras et + d'Escars. — Succès de cette publication apocryphe.</p> + +<p>J'avais fait ma cour en arrivant, mais je n'avais pas vu madame la +duchesse de Berry qu'un commencement de grossesse retenait chez elle. +Je l'aperçus pour la première fois au bal chez le duc de Wellington; +elle me parut infiniment mieux que je ne m'y attendais.</p> + +<p>Sa taille, quoique petite, était agréable; ses bras, ses mains, son +col, ses épaules d'une blancheur éclatante et d'une forme gracieuse; +son teint beau et sa tête ornée d'une forêt de cheveux blond cendré +admirables. Tout cela était porté par les deux plus petits pieds qu'on +pût voir. Lorsqu'elle s'amusait ou qu'elle parlait et que sa +physionomie s'animait, le défaut de ses yeux était peu sensible; je +l'aurais à peine remarqué si je n'en avais pas été prévenue.</p> + +<p>Son état l'empêchait de danser; mais elle se promena plusieurs fois +dans le bal donnant le bras à son mari. Elle n'avait ni grâce, ni +dignité.</p> + +<p>Elle marchait mal et les pieds en dedans; mais ils étaient si jolis +qu'on leur pardonnait, et son air d'excessive jeunesse dissimulait sa +gaucherie. À tout prendre, je la trouvai bien. Son mari en paraissait +fort occupé <span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> ainsi que Monsieur (le comte d'Artois) et madame +la duchesse d'Angoulême. Quant à monsieur le duc d'Angoulême, il s'y +trouvait si mal à son aise que, dès qu'il entrait dans un salon, sa +seule pensée était le désir d'en sortir et qu'il n'y restait jamais +plus d'un quart d'heure, se contentant de faire acte de présence quand +cela était indispensable.</p> + +<p>Madame la duchesse de Berry était arrivée en France complètement +ignorante sur tout point. Elle savait à peine lire. On lui donna des +maîtres. Elle aurait pu en profiter, car elle avait de l'esprit +naturel et le sentiment des beaux-arts; mais personne ne lui parla +raison, et, si on chercha à lui faire apprendre à écorcher un clavier +ou à barbouiller une feuille de papier, on ne pensa guère, en +revanche, à lui enseigner son métier de princesse.</p> + +<p>Son mari s'amusait d'elle comme d'un enfant et se plaisait à la gâter. +Le Roi ne s'en occupait pas sérieusement. Monsieur y portait sa +facilité accoutumée. Madame la duchesse d'Angoulême, seule, aurait +voulu la diriger, mais elle y mettait des formes acerbes et +dominatrices.</p> + +<p>Madame la duchesse de Berry commença par la craindre, et bientôt la +détesta. Madame la duchesse d'Angoulême ne fut pas longtemps en reste +sur ce sentiment que monsieur le duc de Berry combattit faiblement; +car, tout en rendant justice aux vertus de sa belle-sœur, il +n'avait aucun goût pour elle. Menant, d'ailleurs, une vie plus que +légère, il ne se souciait pas de contrarier sa femme et lui soldait en +complaisances les torts qu'il avait d'un autre côté.</p> + +<p>C'était un bien mauvais calcul pour tous deux, car la petite princesse +avait fini par devenir aussi exigeante que maussade. Son mari lui +répétait sans cesse qu'elle ne <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> devait faire que ce qui +l'amusait et lui plaisait, ne se gêner pour personne et se moquer de +ce qu'on en dirait. De toutes les leçons qu'on lui prodiguait, c'était +celle dont elle profitait le plus volontiers et dont elle ne s'est +guère écartée.</p> + +<p>Il était curieux de lui voir tenir sa Cour, ricanant avec ses dames et +n'adressant la parole à personne. Il n'y a pas de pensionnaire qui ne +s'en fût mieux tirée, et pourtant, je le répète, il y avait de +l'étoffe dans madame la duchesse de Berry. Une main habile en aurait +pu tirer parti. Rien de ce qui l'entourait n'y était propre, excepté +peut-être la duchesse de Reggio, sa dame d'honneur; mais elle n'avait +aucun crédit. Cette nomination avait fait honneur au bon jugement de +monsieur le duc de Berry et à la sagesse du Roi.</p> + +<p>Madame la maréchale Oudinot, duchesse de Reggio, représentait le +régime impérial à la nouvelle Cour d'une façon si convenable et si +digne que personne n'osait se plaindre de la situation où on l'avait +placée, quoique les charges de Cour excitassent particulièrement +l'envie du parti royaliste qui les regardait comme sa propriété +exclusive.</p> + +<p>Il avait fallu à la duchesse beaucoup de tact et d'esprit pour fonder +sa position dans un monde tout nouveau et tout hostile. Elle y avait +réussi sans aucune assistance, car le maréchal Oudinot, brave soldat +s'il en fut, ne savait que jouer, fumer, courir les petites filles et +faire des dettes. Il fallait donc que sa femme eût de la considération +pour deux et elle y réussissait. Ajoutons que le maréchal avait de +grands enfants d'une première femme dont elle avait su se faire +adorer.</p> + +<p>Il aurait été bien heureux qu'elle prit de l'ascendant sur madame la +duchesse de Berry; cela n'arriva pas. La duchesse de Reggio lui +inspirait du respect; elle avait <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> recours à elle pour réparer +ses gaucheries, mais elle la gênait: elle n'avait pas de confiance en +elle et, à proportion que sa conduite est devenue plus légère, elle +s'en est éloignée davantage.</p> + +<p>Je ne comptais rester que peu de semaines à Paris; un événement de +famille m'y retint plus longtemps que je n'avais présumé. J'avais +trouvé mon frère en grande coquetterie avec mademoiselle Destillières. +Nous l'avions connue dans sa très petite enfance. Elle était +ravissante et ma mère en raffolait. Il paraît que, dès lors, elle +disait ne vouloir épouser que monsieur d'Osmond.</p> + +<p>La mort de ses parents l'avait laissée héritière d'une immense fortune +et maîtresse de son sort. Sa main était demandée par les premiers +partis de France, et mon frère ne songeait point à se mettre sur les +rangs; mais elle lui fit de telles avances qu'il en devint sincèrement +épris et s'engagea, quoique avec réticence, dans le bataillon des +prétendants. Elle ne l'y laissa pas longuement dans la foule. Au bout +de peu de temps, elle l'autorisa à charger mon père de la demander en +mariage, pour la forme, à son oncle qui était son tuteur mais dont +elle ne dépendait en aucune façon.</p> + +<p>Cet oncle s'était accoutumé à l'idée qu'elle resterait fille et qu'il +continuerait à disposer de sa fortune. Ce sort lui paraissait assez +doux pour en souhaiter la prolongation indéfinie. Ainsi, loin de +combattre les répugnances de mademoiselle Destillières à accepter les +partis qu'on lui avait jusqu'alors proposés, il cherchait à les +accroître en lui faisant insinuer, par des personnes à sa dévotion, +que sa santé, très délicate, lui rendait le célibat nécessaire.</p> + +<p>Lors donc que la lettre <i>officielle</i> de mon père lui fut remise, par +un ami commun, monsieur de Bongard articula très poliment un refus +absolu et alla rendre compte <span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> à sa nièce de la demande et de +la réponse, fondée, comme à l'ordinaire, sur ce qu'elle ne voulait pas +se marier.</p> + +<p>«Vous vous êtes trompé, mon oncle, je ne voulais pas épouser les +autres; mais je veux épouser monsieur d'Osmond.»</p> + +<p>Monsieur de Bongard pensa tomber à la renverse. Il fallut bien +reprendre ses paroles, mais tous ses soins furent employés à retarder +le mariage. Soit qu'il se flattât de quelque circonstance qui pût le +faire rompre, soit qu'il eût besoin d'un long intervalle pour +régulariser l'illégalité de la gestion de sa tutelle, portée à un +point fabuleux autant, je crois, par incurie que par malversation, il +épuisait tous les prétextes pour gagner du temps.</p> + +<p>Les jeunes gens, en revanche, étaient très pressés et me demandaient +de rester de jour en jour, prétendant que mon départ fournirait un +argument de plus à monsieur de Bongard pour éloigner la noce. Il en +vint pourtant à ses fins, car le mariage, arrangé au mois de février +et qui devait, s'accomplir le premier, le dix, le vingt de chaque +mois, n'eut lieu qu'en décembre.</p> + +<p>Quoique le mariage de mademoiselle Destillières fût de toutes les +nouvelles du jour celle qui m'intéressait le plus, je m'occupais +encore cependant des événements publics; et je fus très consternée, un +matin, en apprenant que le roi Louis XVIII était très mal. Il donna de +vives inquiétudes pendant un moment.</p> + +<p>La loi d'élection se discutait à la Chambre des députés. Les princes +étaient en opposition directe au gouvernement, car alors le cabinet +était composé de gens raisonnables. Monsieur le duc de Berry ameutait +contre la loi et, dans une soirée chez lui, cabala tout ouvertement +pour grossir l'opposition. Le Roi en fut informé, le fit appeler, et +le tança vertement.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> Monsieur le duc de Berry se plaignit à son père et à sa +belle-sœur. Ils mirent en commun leurs griefs, s'échauffèrent les +uns les autres, et enfin, le soir après le dîner, Monsieur, portant la +parole, les exposa durement au Roi. Le Roi répondit vivement. Madame +et le duc de Berry s'en mêlèrent; la querelle s'exalta à tel point que +Monsieur dit qu'il quitterait la Cour avec ses enfants.</p> + +<p>Le Roi répondit qu'il y avait des forteresses pour les princes +rebelles. Monsieur répliqua que la charte n'admettait pas de prison +d'État (car cette pauvre charte est invoquée par ceux qui l'aiment le +moins) et on se quitta sur ces termes amicaux. Monsieur le duc +d'Angoulême avait seul gardé un complet silence. Le respect dû au père +rachetait en lui le respect dû au Roi, de façon qu'il se serait fait +scrupule de donner tort ou raison à aucun des deux.</p> + +<p>La colère une fois passée, tous furent fâchés de la violence des +paroles. Le pauvre Roi pleurait le soir en en parlant à ses ministres; +mais cette scène l'avait tellement éprouvé qu'elle avait arrêté la +digestion de son dîner. La goutte dans l'estomac s'y ajouta; il pensa +étouffer dans la nuit et, pendant plusieurs jours consécutifs, il fut +assez mal.</p> + +<p>Ce fut une occasion pour sa famille de lui témoigner une affection à +laquelle il feignait de croire pour acquérir un peu de repos, mais +dont il faisait peu d'état. Le public savait aussi bien que le Roi +l'opposition des princes; et la plaisanterie du moment était d'appeler +les boules noires mises au scrutin les <i>prunes de Monsieur</i>.</p> + +<p>Je m'applique à ne point parler des événements connus sur lesquels je +ne sais aucun détail particulier. Ainsi je ne dirai rien de la +représentation de <i>Germanicus</i>, tragédie de monsieur Arnault, alors +proscrit de France, <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> qui exalta au dernier degré les passions +des partis impérialiste et royaliste.</p> + +<p>Les sages précautions prises par l'autorité pour empêcher une +collision entre les jeunes gens de l'ancienne armée et les gardes du +corps leur parurent à tous entachées de partialité, et les deux partis +se proclamèrent lésés et persécutés par l'autorité. On pourrait +peut-être en conclure qu'elle avait été seulement sage et paternelle; +mais les hommes, quand ils sont animés par la passion, ne jugent pas +si froidement et la fermentation était restée grande.</p> + +<p>C'est dans ce moment que je reçus de Londres le premier exemplaire du +<i>Manuscrit de Sainte-Hélène</i>. Je le lus avec un extrême intérêt; mais +je me rappelle avoir mandé à ma mère qu'il arrivait trop à propos et +répondait trop bien aux passions du moment pour me permettre de croire +à son authenticité. C'était le manifeste du parti bonapartiste tel +qu'il existait en ce moment à Paris, et il était presque impossible de +penser que, tracé au delà de l'Atlantique, il pût arriver précisément +à l'instant opportun. Au reste, il me parut tellement propre à servir +de mèche que je ne voulus prendre aucune part à faciliter l'explosion. +Ce livre, renfermé sous clef, ne sortit pas de chez moi et je n'en +soufflai mot.</p> + +<p>Le surlendemain, madame de Duras me demanda si mes lettres de Londres +parlaient d'un écrit de l'Empereur. Je répondis hardiment que non. Au +bout d'une dizaine de jours, je reçus un petit billet d'elle pour me +recommander de ne pas manquer à venir passer la soirée chez elle. J'y +trouvai une cinquantaine de personnes réunies, la table, les bougies, +le verre d'eau sucrée de rigueur pour le lecteur; on allait commencer. +Quoi? le <i>Manuscrit de Sainte-Hélène</i>! La même représentation se +renouvela le lendemain chez la duchesse d'Escars.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> Pendant ces soirées, j'étais poursuivie d'une idée que je ne +pouvais chasser. Je voyais Bonaparte apprenant que, chez le maréchal +Duroc, une troupe de chambellans et de dames du palais étaient réunis +pour entendre et se passionner du récit bien pathétique de l'expulsion +de Louis XVIII de Mitau, des gardes du corps pleurant sur ses mains, +de Madame leur distribuant ses diamants pour les empêcher de mourir de +faim, de leur vieux Roi les bénissant, de l'abbé Marie quittant +volontairement un monde où l'injustice seule triomphait, etc., et +toute la société impérialiste, émue jusqu'aux larmes, surprise par +l'entrée de l'Empereur au milieu d'elle!</p> + +<p>Quelles auraient été ses frayeurs! Comme Vincennes aurait été peuplé +le lendemain! Au reste, personne ne s'y serait risqué. Grâce au ciel, +et honneur en soit rendu à la Restauration, la lecture, chez les dames +que je viens de citer, pouvait être déplacée, inconvenante, dangereuse +même pour le pays; mais elle ne pouvait troubler la sécurité de ceux +qui y assistaient.</p> + +<p>Jamais aucune publication, de mon temps, n'a fait autant d'effet. Il +n'était plus permis d'élever un doute sur son authenticité, et, plus +on avait approché l'Empereur, plus on soutenait l'ouvrage de lui.</p> + +<p>Monsieur de Fontanes reconnaissait chaque phrase. Monsieur Molé +entendait le son de sa voix disant ces mêmes paroles. Monsieur de +Talleyrand le voyait les écrire. Le maréchal Marmont retrouvait des +expressions de leur mutuelle jeunesse dont lui seul avait pu se +servir, etc. Et tous et chacun étaient électrisés par cette émanation +directe du grand homme.</p> + +<p>Je finis par me laisser persuader, tout en conservant mon étonnement +de l'à-propos de la publication: tant de gens plus compétents +affirmaient reconnaître l'auteur qu'il y aurait eu de l'obstination à +en douter.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> Je restais persuadée de l'inopportunité de ces lectures. +Toutefois, les gens qui s'y prêtaient étaient de nature à lever tous +les scrupules que j'avais conçus.</p> + +<p>Je possédais deux exemplaires de la brochure, et je trouvai qu'il n'y +avait plus que de la désobligeance à les tenir enfermés. Je les prêtai +donc et ne tardai pas à m'en repentir, car chaque matin je recevais +vingt billets qui me les demandaient. On se faisait inscrire à tour de +rôle pour les obtenir.</p> + +<p>Aucune mystification n'a eu un succès plus complet ni plus utile à un +parti. La semi-publicité ajoutait tout le prix de la mode et du fruit +défendu à un ouvrage devenu une sorte de manifeste; et les lectures +faites en commun, appelant cette espèce d'électricité que les hommes +réunis exercent les uns sur les autres, le rendaient d'autant plus +propre à exciter toutes les passions. Je n'ai jamais assisté à une de +ces représentations dans une société impérialiste; mais, à en juger +par l'effet qu'elles faisaient dans nos salons bourbonniens, on peut +supposer qu'elles remuaient profondément les âmes, exaltaient toutes +les haines et tous les regrets.</p> + +<p>Le manuscrit de Sainte-Hélène restera au moins fameux dans les +cabinets des bibliophiles comme contrefaçon. Il est de monsieur +Bertrand de Novion qui n'a aucune autre réputation littéraire, n'a +jamais vu l'Empereur de près et n'a eu de rapports avec lui que +pendant les Cent-Jours.</p> + +<p>Je sais bien que, depuis que l'auteur est connu, on a beaucoup dit +qu'il était impossible de s'y méprendre; mais, au moment où cette +brochure parut, il était encore plus impossible d'élever un doute sans +se faire lapider.</p> + +<p>(<i>Note de 1841</i>).—Après avoir profité vingt-cinq ans du succès de +cette publication et en avoir même reçu le <span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> salaire, monsieur +Bertrand de Novion vient d'en restituer l'honneur à son véritable +auteur, monsieur de Châteauvieux. J'avais eu révélation de son nom +dans le temps; mais les habitudes, les relations, les opinions de +monsieur de Châteauvieux, toutes hostiles à l'Empire, m'avaient +éloignée d'y attacher aucune importance. Il faut son assertion, la +reproduction du manuscrit écrit de sa main et l'aveu de monsieur +Bertrand de Novion pour y croire à l'heure qu'il est.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> CHAPITRE IX</h3> + +<p class="resume">Monsieur de Villèle. — Intrigue de Cour pour ramener monsieur de + Blacas. — La duchesse de Narbonne. — Martin et la sœur + Récolette. — Arrivée de monsieur de Blacas. — Déjeuner aux + Tuileries. — La petite chienne de Madame. — Sagesse de monsieur le + duc d'Angoulême. — Agitation des courtisans. — Trouble de monsieur + Molé. — Bonne contenance de monsieur Decazes. — Délais multipliés + de monsieur de Blacas. — Il est congédié par le Roi.</p> + +<p>L'exaltation des bonapartistes, loin de calmer, servait même de +stimulant à celle des ultras. Ils accusaient la longanimité du Roi et +la modération du ministère. Selon eux, de sévères répressions, des +procès, des condamnations, des échafauds, mais surtout des +destitutions auraient assis la Restauration sur des bases bien +autrement solides.</p> + +<p>Monsieur de Chateaubriand avait, depuis longtemps, fait paraître sa +<i>Monarchie selon la charte</i> ou il ne demandait que sept hommes dévoués +par département, au nombre desquels il plaçait le grand prévôt, et la +liberté de la presse avec la peine de mort largement affectée à ses +délits. Ces concessions paraissaient encore trop libérales aux ultras, +et il était obligé de modifier ses doctrines pour rester un de leurs +chefs. À plus petit bruit, il s'en élevait un autre bien moins +brillant mais plus habile, monsieur de Villèle.</p> + +<p>Son humble origine, ses formes vulgaires, sa tournure hétéroclite, sa +voix nasillarde le tenaient encore éloigné <span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> des salons; mais +il commençait à avoir une grande influence à la Chambre des députés et +à grouper autour de lui le bataillon de l'opposition ultra. Toutefois, +la Cour n'était pas d'humeur à attendre les résultats des manœuvres +constitutionnelles et elle en prépara une pour son compte.</p> + +<p>Depuis le mariage de madame la duchesse d'Angoulême, madame de Sérent +et ses deux filles, les duchesses de Damas et de Narbonne, étaient +restées constamment auprès d'elle. Madame de Narbonne avait tout +l'esprit que sa sœur croyait posséder. Le roi Louis XVIII n'avait +pas manqué de saisir la différence qui existait entre le prétentieux +bel esprit de madame de Damas et la distinction de bon aloi de madame +de Narbonne. Il avait pris à Hartwell l'habitude de causer assez +confidentiellement avec cette dernière. Il aimait la société des +femmes spirituelles; madame de Balbi lui en avait donné le goût.</p> + +<p>Les deux sœurs étaient, quoique à des degrés différents, liées avec +monsieur de Blacas. Son absence affligeait l'une et déplaisait à +l'autre qui se voyait privée du crédit qu'elle exerçait pendant son +ministère. Tant que monsieur de Blacas avait été tout-puissant près du +Roi, Monsieur et Madame l'avaient en horreur. Son expulsion les avait +charmés. Mais <i>mal passé n'est que songe</i>; on détestait encore plus +les ministres présents.</p> + +<p>Le favoritisme du bourgeois et impérialiste Decazes fit regretter le +noble et émigré Blacas. Avec celui-là du moins, on s'entendait sur +bien des points et la langue était commune. Madame de Narbonne n'eut +donc pas grand'peine à faire reconnaître aux princes qu'ils avaient +beaucoup perdu au change. Restait à ramener le Roi à ses anciennes +préférences; elle entreprit de l'accomplir.</p> + +<p>Louis XVIII, homme du temps de sa jeunesse, était, en <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> +matière de religion, philosophe du dix-huitième siècle. Les pratiques +auxquelles il s'astreignait très exactement n'étaient pour lui que de +pure étiquette. Toutefois, malgré son scepticisme établi, il ne +manquait pas d'une sorte de superstition. Il croyait, assez +volontiers, que, si le bon Dieu existait et qu'il s'occupât de quelque +chose, ce devait être sans aucun doute du chef de la maison de +Bourbon.</p> + +<p>Madame de Narbonne profita de l'accès qu'elle avait auprès de lui pour +lui parler d'une certaine sœur Marthe, religieuse, et d'un +cultivateur des environs de Paris, nommé Martin, qui, tous deux, +avaient des visions tellement étranges par leur importance et leur +similitude qu'elle se faisait un devoir d'en avertir le Roi.</p> + +<p>Déjà, selon elle, toutes les consciences timorées étaient bouleversées +par ces dénonciations de l'abîme vers lequel on s'avançait. Elle +revint plusieurs fois à la charge; le Roi consentit à voir la sœur +Marthe. Bien stylée, probablement par les entours immédiats du Roi, +elle lui fit des révélations intimes sur son passé, et parla comme il +le fallait, pour le présent et l'avenir. Le Roi fut ébranlé.</p> + +<p>Madame de Narbonne manda à monsieur de Blacas, alors ambassadeur à +Rome, de venir sur-le-champ n'importe sous quel prétexte; elle était +autorisée à lui promettre l'appui des princes et elle ne doutait pas +de son succès auprès du Roi.</p> + +<p>En conséquence, un beau matin un valet de chambre du Roi, très dévoué +à monsieur de Blacas, remit à Sa Majesté, en entrant dans sa chambre, +un billet de monsieur de Blacas. Ne pouvant plus résister au besoin de +son cœur, il était arrivé à Paris uniquement pour voir le Roi, le +regarder, entendre sa voix, se prosterner à ses pieds et repartir, +ayant fait provision de bonheur pour quelques mois.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> Monsieur de Blacas avait trop spéculé sur la faiblesse qu'il +connaissait à Louis XVIII du besoin d'être aimé pour lui-même. Le Roi +répondit sèchement et verbalement:</p> + +<p>«Je ne reçois les ambassadeurs que conduits par le ministre des +affaires étrangères.»</p> + +<p>Monsieur de Blacas se trouva donc forcé d'aller d'abord chez le duc de +Richelieu. Fort étonné de voir entrer un ambassadeur qu'il croyait à +Rome, il ne douta pas que Louis XVIII ne l'eût mandé. Il lui demanda +s'il avait vu le Roi.</p> + +<p>«Mais non, reprit monsieur de Blacas, vous pensez bien que je ne m'y +serais pas présenté sans vous.»</p> + +<p>Cette déférence inattendue parut singulière au duc qui, malgré toute +sa loyauté, démêlait bien une intrigue au fond de ce retour inopiné. +Il fut confirmé dans cette opinion lorsqu'en arrivant le Roi ne +témoigna aucune surprise de voir monsieur de Blacas, et la froideur +qu'il lui montra ne lui parut qu'un jeu concerté entre eux. Monsieur +de Blacas, en jugea autrement, et comprit, dès lors, qu'il avait été +mal conseillé.</p> + +<p>Le Roi dînait toujours exclusivement avec la famille royale; mais les +déjeuners se passaient plus sociablement aux Tuileries, hormis pour +Monsieur qui prenait seul, chez lui, sa tasse de chocolat. Monsieur le +duc d'Angoulême déjeunait avec son service du jour, le duc de Damas et +le duc de Guiche. Monsieur le duc de Berry ajoutait aux personnes de +sa maison celles de sa familiarité et souvent même faisait des +invitations de politesse.</p> + +<p>Le Roi avait tous les matins une table de vingt couverts. En outre du +service du jour, les grandes charges de la maison y assistaient quand +elles voulaient, toujours sans invitation. Madame la duchesse +d'Angoulême, accompagnée de la dame de service, déjeunait chez son +oncle. <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> Messieurs de Richelieu et de Blacas avaient le droit +de s'asseoir à cette table, en leur qualité, de premier gentilhomme de +la chambre et de premier maître de la garde-robe; car, comme ministre +et ambassadeur, ils n'y auraient pas été admis, et le Roi aurait passé +dans la salle à manger sans leur dire de le suivre.</p> + +<p>Leur audience avait eu lieu peu avant l'heure du déjeuner; ils +accompagnaient le Roi lorsqu'il entra dans le salon où les convives se +trouvaient assemblés. La surprise égala le malaise en voyant monsieur +de Blacas qu'on croyait à Rome. On cherchait à lire sur la figure du +Roi l'accueil qu'il lui fallait faire, mais sa physionomie était +impassible. La présence de monsieur de Richelieu gênait aussi ceux qui +auraient voulu montrer les espérances que peut-être ils ressentaient.</p> + +<p>Tout le monde, selon l'usage, était réuni lorsque Madame arriva +précédée d'une petite chienne que monsieur de Blacas lui avait +autrefois donnée; celle-ci sauta autour de son ancien protecteur et le +combla de caresses.</p> + +<p>«Cette pauvre Thisbé, dit le Roi, je lui sais gré de si bien vous +reconnaître.»</p> + +<p>Le duc d'Havré se pencha à l'oreille de son voisin et lui dit:</p> + +<p>«Il faut faire comme Thisbé, il n'y a pas à hésiter.»</p> + +<p>Et monsieur de Blacas fut entouré des plus affectueuses +démonstrations. Madame ne montra pas plus de surprise que le Roi, mais +accueillit monsieur de Blacas avec grande bienveillance. Il y a à +parier qu'elle n'ignorait pas l'intrigue qui se manœuvrait.</p> + +<p>Monsieur le duc d'Angoulême déjeunait plus tard que le Roi, et la +princesse en sortant de chez son oncle venait toujours assister à la +fin de son repas où elle mangeait, toute l'année, une ou deux grappes +de raisin.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> Ce jour-là elle raconta l'arrivée de monsieur de Blacas. +«Tant pis», répondit sèchement monsieur le duc d'Angoulême. Elle ne +répliqua pas. Mon frère, qui, en sa qualité d'aide de camp, déjeunait +chez son prince, fut frappé de l'idée qu'il y avait dissidence dans le +royal ménage sur cet événement.</p> + +<p>Au reste, cela arrivait très habituellement. Monsieur le duc +d'Angoulême rendait une espèce de culte à sa femme qui avait pour lui +la plus tendre affection, mais ils ne s'entendaient pas en politique. +Sous ce rapport, Madame était bien plus en sympathie avec Monsieur, et +ni l'un ni l'autre n'exerçaient d'influence sur monsieur le duc +d'Angoulême.</p> + +<p>Lorsque Madame commençait une de ses diatribes d'ultra-royalisme, il +l'arrêtait tout court:</p> + +<p>«Ma chère princesse (c'est ainsi qu'il l'appelait) ne parlons pas de +cela; nous ne pouvons nous entendre ni nous persuader réciproquement.»</p> + +<p>Aussi toutes les intrigues du parti s'arrêtaient-elles devant la +sagesse de monsieur le duc d'Angoulême qui refusait constamment de +témoigner aucune opposition au gouvernement du Roi. Elles trouvaient, +en revanche, des auxiliaires bien actifs dans les autres princes et +leurs entours, y compris ceux du Roi.</p> + +<p>La nouvelle de l'arrivée de monsieur de Blacas fit grand bruit, comme +on peut penser. Je sus promptement le peu d'étonnement témoigné par le +Roi, l'histoire de Thisbé et le <i>tant pis</i> de monsieur le duc +d'Angoulême. Selon le parti auquel on appartenait, on brodait le fond +de diverses couleurs.</p> + +<p>Les courtisans avaient remarqué qu'après le déjeuner monsieur de +Blacas ayant parlé bas au Roi, il avait répondu tout haut de sa voix +sévère:</p> + +<p>«C'est de droit, vous n'avez pas besoin de permission.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> On sut qu'il s'agissait de s'installer dans l'appartement du +premier maître de la garde-robe aux Tuileries. Cet appartement, +arrangé pour monsieur de Blacas dans le plus fort de sa faveur, +communiquait avec celui du Roi par l'intérieur.</p> + +<p>On se rappela que le major général de la garde y avait été logé +provisoirement pendant qu'on travaillait à son appartement, mais que +les réparations avaient été poussées avec un redoublement d'activité +depuis quelque temps; et que, deux jours avant, il avait pu +s'installer [chez lui] et laisser libre l'appartement de monsieur de +Blacas. J'avoue que cette circonstance, de la facilité des +communications, me parut grave. La franchise du monarque n'était pas +assez bien établie pour que la froideur de la réception semblât tout à +fait rassurante.</p> + +<p>Monsieur de Blacas affecta de passer la matinée tout entière au Salon +du Louvre où il y avait alors exposition de tableaux; il ne parla pas +d'autre chose pendant le dîner chez le duc d'Escars. Il jeta en avant +quelques phrases qui indiquaient le projet d'un prompt départ pour +Rome.</p> + +<p>Très anxieuse de savoir ce qui se passait, j'allai le soir chez +monsieur Decazes. Le même sentiment y avait amené quelques personnes, +la malice quelques autres, la curiosité encore davantage, si bien +qu'il y avait foule. Tous les esprits y paraissaient fort agités, +hormis celui du maître de la maison. Lui semblait dans son assiette +naturelle.</p> + +<p>Je n'en pourrais dire autant de monsieur Molé, alors ministre de la +marine; il était dans un trouble impossible à dissimuler. Je le vois +encore assis sur un petit sopha, dans le recoin d'une cheminée, et +avançant un écran sous prétexte de se défendre de la lumière, mais +évidemment pour éviter les regards à sa figure renversée.</p> + +<p>Ordinairement monsieur Decazes n'allait pas faire sa <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> visite +quotidienne au Roi les jours de ses réceptions; cette fois il +s'échappa de son salon. Peu après, quelqu'un (monsieur de Boisgelin, +je crois), arrivant de l'ordre, me raconta que monsieur de Blacas, +reprenant ses anciennes habitudes, avait suivi le Roi dans son +intérieur lorsqu'il y était rentré.</p> + +<p>L'absence du ministre de la police ne fut pas longue; son attitude +était parfaitement calme au retour; et je fis la remarque qu'avec +moins d'esprit de conversation et bien moins d'élégance de formes que +monsieur Molé il avait, dans cette occasion, beaucoup plus le maintien +d'un homme d'État. Le monde s'étant écoulé, je m'approchai de lui et +je lui dis:</p> + +<p>«Que dois-je mander demain à mon père? le courrier part.</p> + +<p>—Que je suis son plus dévoué serviteur, aussi bien que le vôtre.</p> + +<p>—Vous savez bien que ce n'est pas vaine curiosité qui me fait faire +cette demande. Les gazettes ultras vont entonner la trompette; +répondez-moi sérieusement ce qu'il convient de dire à l'ambassadeur.</p> + +<p>—Hé bien, sérieusement, mandez-lui que monsieur de Blacas est arrivé +aujourd'hui vendredi de Rome à Paris et qu'il repartira jeudi de Paris +pour Rome.</p> + +<p>—Jeudi! et pourquoi pas demain?</p> + +<p>—Parce que ce serait faire un événement de ce voyage et qu'il vaut +infiniment mieux qu'il reste un ridicule.</p> + +<p>—Je comprends la force de cet argument, mais ne craignez-vous pas de +voir prolonger la facilité de ces communications entre les deux +appartements?</p> + +<p>—Je ne crains rien; faites comme moi.»</p> + +<p>Et il accompagna ces derniers mots d'un sourire pas mal arrogant. +J'avoue que j'étais loin de partager sa <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> sécurité, +connaissant la faiblesse du Roi et la cabale qui l'entourait. +Toutefois, monsieur Decazes avait raison. Le Roi était capable +d'intriguer contre ses ministres, mais il se serait fait scrupule de +faire infidélité à ses favoris. Toutes les fois qu'ils lui ont été +enlevés, c'est par force majeure et jamais il n'en avait été complice.</p> + +<p>Au déjeuner du lendemain, le Roi affecta de parler du désir qu'il +avait que le temps s'adoucît pour rendre le retour de monsieur de +Blacas [plus agréable]. Au moment où on allait se séparer, il lui dit +tout haut:</p> + +<p>«Comte de Blacas, si vous avez à me parler ce soir, venez avant +l'ordre; après, c'est l'heure du ministre de la police.»</p> + +<p>Or, la famille royale quittait le Roi à huit heures; l'ordre était à +huit heures un quart, ainsi le tête-à-tête ne pouvait se prolonger +d'une façon bien intime.</p> + +<p>Monsieur de Blacas s'inclina profondément, mais on sentit le coup et, +dans ce moment, Thisbé l'aurait caressé sans trouver d'imitateurs. +Néanmoins le parti dit du pavillon de Marsan, toujours prompt à se +flatter, affirmait et croyait peut-être qu'il y avait un dessous de +carte, que les froideurs n'étaient qu'apparentes, qu'une faveur intime +en dédommageait et ferait prochainement explosion.</p> + +<p>Je le croyais un peu, et surtout lorsque, la veille du jour fixé pour +son départ, monsieur de Blacas se déclara malade. Il garda sa chambre +quarante-huit heures, puis reparut avec une extinction de voix qui ne +permettait pas d'entreprendre un grand voyage. Il gagna une dizaine de +jours par divers prétextes. Le dernier qu'il employa fut le désir +d'accompagner le Roi dans la promenade du 3 mai, anniversaire de son +entrée à Paris. Il parcourait les rues en calèche, sous la seule +escorte de la garde nationale; cela plaisait à la population.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> Monsieur de Blacas espérait que le droit de sa charge le +placerait dans la voiture du Roi; mais celui-ci fit un grand travail +d'étiquette pour lui enlever cette satisfaction. Je ne me rappelle +plus quelle en fut la manœuvre, mais monsieur de Blacas ne figura +que dans une voiture de suite. En rentrant, le Roi s'arrêta à la porte +de son appartement, et, la tenant lui-même ouverte, ce qui était sans +exemple, il dit bien haut:</p> + +<p>«Adieu, mon cher Blacas, bon voyage, ne vous fatiguez pas en allant +trop vite; je recevrai avec plaisir de vos nouvelles de Rome.»</p> + +<p>Et <i>pan</i>, il frappa la porte à la figure du comte qui s'apprêtait à le +suivre. Monsieur de Blacas, très déconcerté de la brièveté de ce congé +amical, partit le soir.</p> + +<p>Le résultat de ce voyage fut de faire nommer un ministre de la maison +du Roi. Sans en être précisément titulaire, monsieur de Blacas en +touchait les appointements, en conservait le patronage; et la charge +était faite par un homme à sa dévotion, monsieur de Pradel. En +revanche, quelque temps après, il fut fait duc et premier gentilhomme +de la chambre.</p> + +<p>L'intrigue ayant manqué, on ne s'occupa plus alors de Martin, d'autant +que le Roi l'avait fait remettre entre les mains de monsieur Decazes. +Il passa quelques semaines à Charenton sans que les médecins osassent +affirmer dans son exaltation un état de folie constatée.</p> + +<p>On le renvoya dans son village d'où la Congrégation l'a évoqué +plusieurs fois depuis. Une de ses principales visions portait sur +l'existence de Louis XVII dont, de temps en temps, on voulait effrayer +la famille royale. Il à été question de lui pour la dernière fois +pendant le séjour de Charles X à Rambouillet, en 1830.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> Je ne sais si ce fut tout à fait volontairement que la +duchesse de Narbonne alla rejoindre son mari qu'elle avait fait nommer +ambassadeur à Naples. Le rôle actif qu'elle venait de jouer dans cette +intrigue Blacas avait déplu au Roi, plus encore à monsieur Decazes; +et, quoiqu'il n'y eût plus d'exil sous le régime de la Charte, on sut +généralement qu'elle avait reçu l'ordre de ne point paraître à la Cour +et le conseil de s'éloigner.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> CHAPITRE X</h3> + +<p class="resume">Faveur de monsieur Decazes. — Son genre de flatterie. — Affaires de + Lyon. — Le duc de Raguse apaise les esprits. — Discours de monsieur + Laffitte. — Monsieur le duc d'Orléans revient à Paris. — Histoire + inventée sur ma mère. — Ma colère. — Arrivée de toute la famille + d'Orléans. — Déjeuner au Palais-Royal. — Calomnies absurdes.</p> + +<p>Le favoritisme de monsieur Decazes se trouva mieux établi que jamais. +Le Roi ne voyait que par ses yeux, n'entendait que par ses oreilles, +n'agissait que par sa volonté.</p> + +<p>Les souverains ne se gouvernent guère que par la flatterie. Louis +XVIII était trop accoutumé à celles des courtisans d'origine pour y +prendre grand goût; il en avait besoin pour lui servir d'atmosphère et +y respirer à l'aise, mais elles ne suffisaient pas à son imagination.</p> + +<p>Sa fantaisie était d'être aimé pour lui-même; c'était le moyen employé +par tous les favoris précédents, excepté par madame de Balbi, je +crois, qui se contentait de se laisser adorer et ne se piquait que +d'être aimable et d'amuser, sans feindre un grand sentiment.</p> + +<p>Monsieur Decazes inventa un nouveau moyen de soutenir sa faveur; il se +représenta comme l'ouvrage du Roi, non seulement socialement mais +politiquement. Il feignit d'être son élève bien plus que son ministre. +Il passait des heures à se faire endoctriner par lui. Il apprenait, +sous son royal professeur, les langues anciennes aussi <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> bien +que les modernes, le droit, la diplomatie, l'histoire et surtout la +littérature.</p> + +<p>L'élève était d'autant plus perspicace qu'il savait mieux que le +maître ce qu'on lui enseignait; mais son étonnement de tout ce qu'on +lui découvrait dans les sciences et les lettres ne tarissait jamais et +ne cédait qu'à la reconnaissance qu'il éprouvait. De son côté, le Roi +s'attachait chaque jour davantage à ce brillant écolier qui, à la fin +de la classe, lui faisait signer et approuver tout le contenu de son +portefeuille ministériel; après avoir bien persuadé à S. M. T. C. que +d'elle seule en émanaient toutes les volontés.</p> + +<p>L'espèce de sentiment que le Roi portait à monsieur Decazes +s'exprimait par les appellations qu'il lui donnait. Il le nommait +habituellement <i>mon enfant</i>, et les dernières années de sa faveur <i>mon +fils</i>. Monsieur Decazes aurait peut-être supporté cette élévation, +sans en avoir la tête trop tournée, s'il n'avait été excité par les +impertinences des courtisans. Le besoin de rendre insolence pour +insolence lui avait fait prendre des formes hautaines et +désobligeantes qui, jointes à sa légèreté et à sa distraction, lui ont +fait plus d'ennemis qu'il n'en méritait.</p> + +<p>On signala vers ce temps une conspiration à Lyon qui donna de vives +inquiétudes. L'agitation était notoire dans la ville et les environs, +et les désordres imminents. On y envoya le maréchal Marmont muni de +grands pouvoirs. Les royalistes l'ont accusé d'avoir montré trop de +condescendance pour les bonapartistes. Je n'en sais pas les détails. +En tout cas, il souffla sur ce fantôme de conspiration; car, trois +jours après son arrivée, tout était rentré dans la tranquillité et il +n'en fut plus question.</p> + +<p>Les troubles mieux constatés de Grenoble avaient rapporté l'année +précédente de si grands avantages au général Donnadieu que les +autorités de Lyon furent soupçonnées <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> d'avoir fomenté les +désordres pour obtenir de semblables récompenses. La réputation du +généra Canuel rendait cette grave accusation possible à croire; il +pouvait aspirer à se montrer digne émule du général Donnadieu. Le +préfet de police, homme peu estimé, s'était réuni à lui pour entourer +et épouvanter monsieur de Chabrol, préfet du département, qui +n'agissait plus que sous leur bon plaisir.</p> + +<p>La vérité sur la conspiration de Lyon est restée un problème +historique. Les uns l'ont complètement niée; les autres l'ont montrée +tout à fait flagrante. Probablement ni les uns ni les autres n'ont +complètement raison. Les opinions toujours vives dans cette ville, et +encore exaltées depuis les Cent-Jours, étaient disposées à faire +explosion. Quelques excitations des chefs de parti, ou quelques +gaucheries de l'administration, pouvaient également amener des +catastrophes. Dans cette occasion, elles furent conjurées par la +présence du maréchal.</p> + +<p>Il recueillit pour salaire l'animadversion des deux partis et même le +mécontentement du gouvernement. Il le mérita un peu par la publicité +intempestive qu'il laissa donner aux événements dont il avait été +témoin, en rejetant tout le blâme sur l'administration. Il crut même +devoir personnellement certifier de leur exactitude. Au reste, j'étais +absente lorsque cela eut lieu; je ne sais qu'en gros les circonstances +de cet événement.</p> + +<p>Les généraux Donnadieu, Canuel et surtout Dupont, qui ont été triés +sur le volet par la Restauration comme gens de haute confiance, +étaient sous l'Empire très peu considérés. Leur faveur a toujours fait +un fort mauvais effet dans l'armée.</p> + +<p>Les négociations pour le retour de monsieur le duc d'Orléans avaient +réussi; le prince était venu seul tâter le terrain. Cette course avait +été assez mal préparée par un <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> discours d'un député de +l'opposition, monsieur Laffitte, où il avait fait entrer très +inconvenablement le nom de Guillaume III d'Orange, de manière à +soulever les clameurs de tout le parti royaliste.</p> + +<p>Malheureusement, monsieur le duc d'Orléans s'était déjà annoncé et il +y aurait eu encore plus d'inconvénient à reculer devant ces cris qu'à +les braver. Il arriva donc. Le Roi le reçut avec sa maussaderie +accoutumée, madame la dauphine poliment, Monsieur et ses deux fils +amicalement et madame la duchesse de Berry, qui se souvenait de +Palerme et ne l'avait pas vu depuis son mariage, avec une joie et une +affection (l'appelant <i>mon cher oncle</i> à chaque instant) qui la firent +gronder dans son intérieur.</p> + +<p>Elle pleura beaucoup à la suite de cette visite et, depuis, ses façons +ont tout à fait changé avec le prince qu'elle n'a plus appelé que: +Monseigneur. Elle avait toujours conservé le <i>ma tante</i> pour madame la +duchesse d'Orléans.</p> + +<p>La conduite toute simple du prince fit tomber les mauvais bruits qui +ne trouvaient nulle part plus d'écho que chez la duchesse sa mère. Son +entourage était bruyamment hostile et elle était trop faible pour s'y +opposer, ou trop sotte pour s'en apercevoir.</p> + +<p>À mon retour d'Angleterre, j'avais été lui faire ma cour, et, parce +que j'avais cherché à la distraire des inquiétudes que lui causait la +maladie de l'épagneul de monsieur de Follemont en lui parlant de ses +petits-enfants que je venais de quitter à Twickenham, le noyau +d'ultras qui formaient sa commensalité m'avait déclarée <i>orléaniste</i> +et avait répandu ce bruit qui m'impatientait fort, non pour moi, +j'étais de trop peu de conséquence, mais pour mon père.</p> + +<p>Il importait aussi, dans l'intérêt de monsieur le duc <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> +d'Orléans, que l'impartialité de l'ambassadeur fût reconnue. Cette +accusation tomba comme tant d'autres. Il n'y en avait pas de moins +fondée, car, si monsieur le duc d'Orléans avait voulu lier quelque +intrigue à cette époque en Angleterre, il aurait trouvé mon père très +peu disposé à lui montrer la moindre indulgence.</p> + +<p>Pendant le peu de jours que monsieur le duc d'Orléans passa à Paris, +il vint deux fois chez moi. Quelque honorée que je fusse de ces +visites, je craignais qu'elles ne fissent renouveler les propos de +l'hiver, mais cela était usé.</p> + +<p>La malveillance excitée au plus haut point par le succès obtenu par +mon frère auprès de la jeune héritière, courtisée par beaucoup et +enviée par tous, avait trouvé un autre texte.</p> + +<p>Pensant probablement que la situation de mon père avait influé sur ce +mariage, on raconta qu'à la suite d'une espèce d'orgie où ma mère +s'était <i>grisée</i> avec le prince régent, il avait voulu prendre des +libertés auxquelles elle avait répondu par un soufflet, que les autres +femmes s'étaient levées de table; que le prince s'était plaint à notre +Cour, que depuis ce temps mon père et ma mère n'étaient point sortis +de chez eux et qu'ils allaient être remplacés à Londres.</p> + +<p>Cette charmante anecdote, inventée et colportée à Paris, fut renvoyée +à Londres. Quelques gazettes anglaises y firent allusion et il y eut +recrudescence de cabale à Paris. Tous mes excellents amis venaient à +tour de rôle me demander ce qui en était au <i>juste</i> ... sur quoi +l'histoire était fondée ... quel était le canevas sur lequel on avait +brodé, etc.; et, lorsque je répondais, conformément à la plus exacte +vérité, qu'il n'y avait jamais eu que des politesses, des obligeances +et des respects échangés entre le prince et ma mère et que rien +n'avait pu donner lieu <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> à cette étrange histoire, on faisait +un petit sourire d'incrédulité qui me transportait de fureur. J'ai peu +éprouvé d'indignation plus vive que dans cette occasion.</p> + +<p>Ma mère était le modèle non seulement des vertus, mais des convenances +et des bonnes manières. Inventer une pareille absurdité sur une femme +de soixante ans, pour se venger d'un succès de son fils, m'a toujours +paru une lâcheté dont, encore aujourd'hui, je ne parle pas de +sang-froid.</p> + +<p>Le prince régent fut d'une extrême bonté. Il rencontra mon père au +Parc, le retint près de lui pendant toute sa promenade, s'arrêta +longuement dans un groupe nombreux de seigneurs anglais à cheval et ne +s'éloigna qu'après avoir donné un amical <i>shake-hand</i> à l'ambassadeur. +Mon père s'expliqua ces faveurs inusitées en apprenant plus tard les +sots bruits répandus à Paris et répétés obscurément à Londres.</p> + +<p>Le dégoût que j'en éprouvais me donna un vif désir de m'éloigner. Le +mariage de mon frère étant décidément reculé jusqu'à l'automne, je me +décidai à retourner à Londres pour en attendre l'époque.</p> + +<p>Pendant que cette odieuse histoire s'inventait et se propageait, toute +la famille d'Orléans vint s'établir au Palais-Royal. Elle arriva tard +le soir; j'y allai le lendemain matin. Le déjeuner attendait les +princes; ils avaient été faire leur cour à la famille royale. Je les +vis revenir, et il ne me fut pas difficile de voir que cette visite +avait été pénible.</p> + +<p>Madame la duchesse d'Orléans avait l'air triste, son mari sérieux; +mademoiselle se trouva mal en entrant dans la salle à manger. Elle +venait d'être extrêmement malade et à peine remise.</p> + +<p>Nous nous empressâmes autour d'elle; elle revint à elle et me dit en +me serrant la main:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> «Merci, ma chère, ce n'est rien, je vais mieux; mais je suis +encore faible et cela m'éprouve toujours.»</p> + +<p>Le nuage répandu sur les visages se dissipa à l'entrée d'un grand plat +d'échaudés tout fumants: «Ah! des échaudés du Palais-Royal!» +s'écria-t-on; et l'amour du sol natal, la joie de la patrie, effaça +l'impression qu'avait laissée la réception des Tuileries.</p> + +<p>Je passai une grande partie du peu de journées que je restai encore à +Paris auprès de ces aimables princesses qui m'accueillaient avec une +extrême bonté et partageaient mon indignation des fables débitées sur +ma mère. Au reste, elles connaissaient par expérience toute la +fécondité des inventions calomnieuses.</p> + +<p>On répandait alors le bruit du mariage secret de Mademoiselle avec +Raoul de Montmorency dont elle aurait facilement pu être mère, tant la +disproportion d'âge était grande. Lorsqu'il épousa madame Thibaut de +Montmorency, il fallut bien renoncer à ce conte.</p> + +<p>Je ne sais pas si on remplaça immédiatement Raoul par monsieur +Athalin; ce n'est que longtemps après que j'en ai entendu parler. La +seconde version n'a pas plus de vérité que la première; elles sont +également absurdes et calomnieuses.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> CHAPITRE XI</h3> + +<p class="resume">Tom Pelham. — Inauguration du pont de Waterloo. — Dîner à + Claremont. — Maussaderie de la princesse Charlotte. — Son + obligeance. — Un nouveau caprice. — Conversation avec elle. — Mort + de cette princesse. — Affliction générale. — Caractère de la + princesse Charlotte. — Ses goûts, ses habitudes. — Suicide de + l'accoucheur. — Singulier conseil de lord Liverpool. — Maxime de + lord Sidmouth.</p> + +<p>Quelque horreur que j'aie pour la mer, je fus amplement payée des +fatigues du voyage par le bonheur que mon retour à Londres causa à mes +parents. Je trouvai grande joie à me reposer près d'eux des petites +tracasseries d'un monde toujours disposé à faire payer, argent +comptant, le genre de succès qu'il apprécie le plus, parce qu'il est à +la portée de toutes les intelligences.</p> + +<p>Il n'y a personne qui ne comprenne vite combien il eût été agréable +pour son fils, son frère, ou son ami d'épouser une riche héritière, et +qui ne trouve la préférence accordée à un autre une espèce de +passe-droit. J'ai remarqué depuis, lorsque cela me touchait de moins +près, qu'aucune circonstance ne développe davantage l'envie et +l'animadversion de la société. Ce que tout le monde veut, c'est de la +fortune. Il n'y a guère de façon moins pénible et plus prompte d'en +acquérir; chacun regrette de voir un autre l'élu du sort.</p> + +<p>Je me rappelle, à ce propos, les projets d'un de mes camarades +d'enfance, le jeune Pelham. Il était cadet, avait atteint sa seizième +année et rentrait à la maison paternelle <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> pour la dernière +fois avant de quitter le collège. Le lendemain de son arrivée, son +père, lord Yarborough, petit homme sec, le plus froid, le plus +sérieux, le plus empesé que j'aie connu, le fit entrer dans son +cabinet et lui dit:</p> + +<p>«Tom, le moment est arrivé où vous devez choisir une profession; +quelle qu'elle soit, je vous y soutiendrai de mon mieux. Je ne cherche +pas à vous influencer; mais, si vous préfériez l'Église, je dois vous +avertir que j'ai à ma disposition des bénéfices qui vous mettront tout +de suite dans une grande aisance. Je le répète, je vous laisse une +entière liberté; seulement je vous préviens que, lorsque vous aurez +décidé, je n'admettrai pas de fantasque changement. Songez-y donc +bien. Ne me répondez pas à présent; je vous questionnerai la veille de +votre retour au collège. Soyez prêt alors à m'apprendre votre choix.</p> + +<p>—Oui, monsieur.»</p> + +<p>À la fin des vacances où Tom s'était très bien diverti et où son père +ne lui avait peut-être pas adressé une seule fois la parole, il +l'appela derechef à cette conférence de cabinet, effroi de toute la +famille, et, de la même façon solennelle, il l'interrogea de nouveau:</p> + +<p>«Hé bien, Tom, avez-vous mûrement réfléchi à votre sort futur?</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>—Êtes-vous décidé?</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>—Songez que je n'admettrai pas de caprice et qu'il vous faudra suivre +rigoureusement la profession que vous adopterez.</p> + +<p>—Je le sais, monsieur.</p> + +<p>—Hé bien, donc parlez.</p> + +<p>—S'il vous plaît, monsieur, j'épouserai une héritière.»</p> + +<p>Tout le flegme de lord Yarborough ne put résister à <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> cette +réponse, faite avec un sérieux imperturbable. Il éclata de rire. Au +reste, mon ami Tom n'épousa pas une héritière; il entra dans la marine +et mourut bien jeune de la fièvre jaune dans les Antilles. C'était un +fort beau, bon et aimable garçon. Mais je raconte là une aventure de +l'autre siècle; je reviens au dix-neuvième.</p> + +<p>Le 18 juin 1817, deuxième anniversaire de la bataille de Waterloo, on +fit avec grande pompe l'inauguration du pont, dit de Waterloo. Le +prince régent, ayant le duc de Wellington près de lui, suivi de tous +les officiers ayant pris part à la bataille et des régiments des +gardes, y passa le premier. On avait fait élever des tribunes pour les +principaux personnages du pays.</p> + +<p>Sachant qu'on préparait une tribune diplomatique, mon père avait fait +prévenir qu'il désirait n'être pas invité à cette cérémonie à laquelle +il avait décidé de ne point assister. Ses collègues du corps +diplomatique déclarèrent qu'ils ne voulaient pas se séparer de lui +dans cette circonstance et que cette cérémonie, étant purement +nationale, ne devait point entraîner d'invitation aux étrangers. Le +cabinet anglais se prêta de bonne grâce à cette interprétation. Mon +père fut très sensible à cette déférence de ses collègues, d'autant +qu'il n'aurait pas manqué de gens aux Tuileries même pour lui faire un +tort de la manifestation de ses sentiments français. Il était pourtant +bien décidé à ne point sacrifier ses répugnances patriotiques à leur +malignes interprétations.</p> + +<p>Ce fut le prince Paul Esterhazy qui, spontanément, ouvrit l'avis de +refuser la tribune préparée. Il ne rencontra aucune difficulté et vint +annoncer à mon père la décision du corps diplomatique et le +consentement du cabinet anglais.</p> + +<p>C'est en 1817 que je dois placer mes rapports avec la princesse +Charlotte de Galles. Sous prétexte que sa <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> maison n'était pas +arrangée, elle s'était dispensée de venir à Londres, et, quoique ce +fût le moment de la réunion du grand monde, elle restait sous les +frais ombrages de Claremont qu'elle disait plus salutaires à un état +de grossesse assez avancé.</p> + +<p>Je fus comprise dans une invitation adressée à mes parents pour aller +dîner chez elle. La curiosité que m'inspirait cette jeune souveraine +d'un grand pays était encore excitée par de fréquents +désappointements. J'avais toujours manqué l'occasion de la voir.</p> + +<p>Nous fûmes reçus à Claremont par lady Glenlyon, dame de la princesse, +et par un baron allemand, aide de camp du prince, qui, seul, était +commensal du château. Une partie des convives nous avaient précédés, +d'autres nous suivirent. Le prince Léopold fit une apparition au +milieu de nous et se retira.</p> + +<p>Après avoir attendu fort longtemps, nous entendîmes dans les pièces +adjacentes un pas lourd et retentissant que je ne puis comparer qu'à +celui d'un tambour-major. On dit autour de moi: «Voilà la princesse».</p> + +<p>En effet, je la vis entrer donnant le bras à son mari. Elle était très +parée, avait bon air; mais évidemment il y avait de la prétention <i>à +la grande Élisabeth</i> dans cette marche si bruyamment délibérée et ce +port de tête hautain. Comme elle entrait dans le salon d'un côté, un +maître d'hôtel se présentait d'un autre pour annoncer le dîner.</p> + +<p>Elle ne fit que traverser sans dire un mot à personne. Arrivée dans la +salle à manger, elle appela à ses côtés deux ambassadeurs; le prince +se plaça vis-à-vis, entre deux ambassadrices. Après avoir vainement +cherché à le voir en se penchant de droite et de gauche du plateau, la +princesse prit bravement son parti et fit enlever l'ornement du +milieu. Les nuages qui s'étaient amoncelés sur <span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> son front +s'éclaircirent un peu. Elle sourit gracieusement à son mari, mais elle +n'en fut guère plus accorte pour les autres. Ses voisins n'en tirèrent +que difficilement de rares paroles. J'eus tout le loisir de l'examiner +pendant que dura un assez mauvais dîner.</p> + +<p>Je ne puis parler de sa taille, sa grossesse ne permettait pas d'en +juger. On voyait seulement qu'elle était grande et fortement +construite. Ses cheveux étaient d'un blond presque filasse, ses yeux +bleu porcelaine, point de sourcils, point de cils, un teint d'une +blancheur égale sans aucune couleur. On doit s'écrier: «Quelle fadeur! +elle était donc d'une figure bien insipide?» Pas du tout. J'ai +rarement rencontré une physionomie plus vive et plus mobile; son +regard était plein d'expression. Sa bouche vermeille, et ornée de +dents comme des perles, avait les mouvements les plus agréables et les +plus variés que j'aie jamais vus, et l'extrême jeunesse des formes +compensant de manque de coloris de la peau lui donnait un air de +fraîcheur remarquable.</p> + +<p>Le dîner achevé, elle fit un léger signal de départ aux femmes et +passa dans le salon; nous l'y suivîmes. Elle se mit dans un coin avec +une de ses amies d'enfance, nouvellement mariée et grosse comme elle, +dont j'oublie le nom. Leur chuchotage dura jusqu'à l'arrivée du +prince, resté à table avec les hommes.</p> + +<p>Il trouva toutes les autres femmes à une extrémité du salon et la +princesse établie dans son tête-à-tête de pensionnaire. Il chercha +vainement à la remettre en rapport avec ses convives. Il rapprocha des +fauteuils pour les ambassadrices et voulut établir une conversation +qu'il tâcha de rendre générale; mais cela fut impossible. Enfin la +comtesse de Lieven, fatiguée de cette exclusion, alla s'asseoir, sans +y être appelée, sur le même sopha que la princesse et commença à voix +basse une conversation <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> qui, apparemment, lui inspira quelque +intérêt car elle en parut entièrement absorbée.</p> + +<p>Les efforts du prince pour lui faire distribuer ses politesses un peu +plus également restèrent complètement infructueux. Chacun attendait +avec impatience l'heure du départ. Enfin on annonça les voitures et +nous partîmes, aussi légèrement congédiés que nous avions été +accueillis. Quant à moi, je n'avais pas même reçu un signe de tête +lorsque ma mère m'avait présentée à la princesse.</p> + +<p>En montant en voiture, je dis: «J'ai voulu voir, j'ai vu. Mais j'en ai +plus qu'assez.» Ma mère m'assura que la princesse était ordinairement +plus polie; je dus convenir que l'agitation du prince en faisait foi.</p> + +<p>Probablement il lui reprocha sa maussaderie; car, peu de jours après, +lorsque nous méditions, à regret, notre visite de remerciements de +l'obligeant accueil qu'elle nous avait fait, nous reçûmes une nouvelle +invitation.</p> + +<p>Cette fois, la princesse fit mille frais; elle distribua ses grâces +plus également entre les convives; cependant les préférences furent +pour nous. Elle nous retint jusqu'à minuit, causant familièrement de +tout et de tout le monde, de la France et de l'Angleterre, de la +réception des Orléans à Paris, de leurs rapports avec les Tuileries, +des siens avec Windsor, des façons de la vieille Reine, de cette +étiquette qui lui était insupportable, de l'ennui qui l'attendait +lorsqu'il faudrait enfin avouer sa maison de Londres prête et aller y +passer quelques mois.</p> + +<p>Ma mère lui fit remarquer qu'elle serait bien mieux logée que dans +l'hôtel où elle avait été au moment de son mariage:</p> + +<p>«C'est vrai, dit-elle; mais, quand on est aussi parfaitement heureuse +que moi, on craint tous les changements, même pour être mieux.»</p> + +<p>La pauvre princesse comptait pourtant bien sur ce <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> bonheur! +Elle disait, ce même soir, qu'elle était bien sûre d'avoir un garçon, +car rien de ce qu'elle désirait ne lui avait jamais manqué.</p> + +<p>On vint à parler de Claremont et de ses jardins. Je les connaissais +d'ancienne date; monsieur de Boigne avait été sur le point d'acheter +cette habitation. La princesse Charlotte assura qu'elle était bien +changée depuis une douzaine d'années, et nous engagea fort à venir un +matin pour nous la montrer en détail. Le jour fut pris <i>s'il faisait +beau</i>, sinon pour la première fois que le temps et les affaires de mon +père le permettraient. Elle ne sortait plus que pour se promener à +pied dans le parc et, de deux à quatre heures, nous la trouverions +toujours enchantée de nous voir.</p> + +<p>Nous nous séparâmes après des shake-hand réitérés et d'une violence à +démettre le bras, accompagnés de protestations d'affection exprimés +d'une voix qui aurait été naturellement douce si les mémoires du +seizième siècle ne nous avaient appris que la reine Élisabeth avait le +verbe haut et bref.</p> + +<p>Je ne nie pas que la princesse Charlotte ne me parut infiniment plus +aimable et même plus belle qu'au dîner précédent. Le prince Léopold +respirait plus à l'aise et semblait jouir du succès de ses sermons.</p> + +<p>Le matin fixé pour la visite du parc de Claremont, il plut à torrent. +Il fallut la retarder de quelques jours; aussi, lorsque nous +arrivâmes, la fantaisie de la princesse Charlotte était changée. Elle +nous reçut plus que froidement, s'excusa sur ce que son état lui +permettait à peine de faire quelques pas, fit appeler l'aide de camp +allemand pour nous accompagner dans ces jardins qu'elle devait prendre +tant de plaisir à nous montrer, et eut évidemment grande presse à se +débarrasser de notre visite.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> Lorsque nous fûmes tout à l'extrémité du parc, nous la vîmes +de loin donnant le bras au prince Léopold et détalant comme un +lévrier. Elle fit une grande pointe, puis arriva vers nous. Cette +recherche d'impolitesse, presque grossière nous avait assez choqués +pour être disposés à lui rendre froideur pour froideur. Mais le vent +avait tourné. Léopold, nous dit-elle, l'avait forcée à sortir, +l'exercice lui avait fait du bien et mise plus en état de jouir de la +présence de <i>ses amis</i>. Elle fut la plus gracieuse et la plus +obligeante du monde. Elle s'attacha plus particulièrement à moi qui +marchais plus facilement que ma mère, me prit par le bras et +m'entraînant à la suite de ses grands pas, se mit à me faire des +confidences sur le bonheur de son ménage et sur la profonde +reconnaissance qu'elle devait au prince Léopold d'avoir consenti à +épouser l'héritière d'un royaume.</p> + +<p>Elle fit avec beaucoup de gaieté, de piquant et d'esprit, la peinture +de la situation du <i>mari de la reine</i>; mais, ajouta-t-elle en +s'animant:</p> + +<p>«Mon Léopold ne sera pas exposé à cette humiliation, ou mon nom n'est +pas Charlotte», et elle frappa violemment la terre de son pied (assez +gros par parenthèse) «si on voulait m'y contraindre, je renoncerais +plutôt au trône et j'irais chercher une chaumière où je puisse vivre, +selon les lois naturelles, sous la domination de mon mari. Je ne veux, +je ne puis régner sur l'Angleterre qu'à condition qu'il régnera sur +nous deux. Il sera roi, roi reconnu, roi indépendant de mes caprices; +car, voyez-vous, madame de Boigne, je sais que j'en ai, vous m'en avez +vu, et c'était bien pire autrefois.... Vous souriez.... Cela vous +paraît impossible....; mais, sur mon honneur, c'était encore pire +avant que mon Léopold eût entrepris la tâche assez difficile, de me +rendre une bonne fille (a good girl), bien sage et bien raisonnable, +dit-elle avec un sourire enchanteur. <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> Ah! oui, il sera roi où +je ne serai jamais reine, souvenez-vous de ce que je vous dis en ce +moment et vous verrez si Charlotte est fidèle à sa parole.»</p> + +<p>Elle s'appelait volontiers Charlotte en parlant d'elle-même, et +prononçait ce nom avec une espèce d'emphase, comme s'il avait déjà +acquis la célébrité qu'elle lui destinait.</p> + +<p>Hélas! la pauvre princesse! ses rêves d'amour et de gloire ont été de +bien courte durée! C'est dans cette conversation, dont la fin se +tenait sous la colonnade du château où nous étions arrivées avant le +reste de la société, qu'elle me dit cette phrase que j'ai déjà citée +sur le bonheur parfait dont Claremont était l'asile et qu'elle +m'engageait à venir souvent visiter.</p> + +<p>Je ne l'ai jamais revue. Là se sont terminées mes relations avec la +brillante et spirituelle héritière des trois royaumes.</p> + +<p>J'avais déjà quitté l'Angleterre lorsque, peu de semaines après, la +mort vint enlever en une seule heure deux générations de souverains: +la jeune mère et le fils qu'elle venait de mettre au monde. Ils +périrent victimes des caprices de la princesse.</p> + +<p>Le prince Léopold avait réussi à la raccommoder avec son père le +prince régent, mais toute son influence avait échoué devant +l'animosité qu'elle éprouvait contre sa grand'mère et ses tantes. Dans +la crainte qu'elles ne vinssent assister à ses couches, elle voulut +tenir ses douleurs cachées le plus longtemps possible.</p> + +<p>Cependant, le travail fut si pénible qu'il fallut bien qu'on en fût +informé. La vieille Reine, trompée volontairement par les calculs de +la princesse, était à Bath, le Régent chez la marquise d'Hertford à +cent milles de Londres. La princesse n'avait auprès d'elle que son +mari auquel l'accoucheur Crofft persuada qu'il n'y avait rien +<span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> à craindre d'un travail qui durait depuis soixante heures.</p> + +<p>La faculté, réunie dans les pièces voisines, demandait à entrer chez +la princesse. Elle s'y refusait péremptoirement, et l'inexpérience du +prince, trompé par Crofft, l'empêcha de l'exiger. Enfin, elle mit au +monde un enfant très bien constitué et mort uniquement de fatigue; +l'épuisement de la mère était extrême. On la remit au lit. Crofft +assura qu'elle n'avait besoin que de repos; il ordonna que tout le +monde quittât sa chambre. Une heure après, sa garde l'entendit +faiblement appeler:</p> + +<p>«Faites venir mon mari,» dit-elle, et elle expira.</p> + +<p>Le prince, couché sur un sopha dans la pièce voisine, put douter s'il +avait reçu son dernier soupir. Sa désolation fut telle qu'on peut le +supposer; il perdait tout.</p> + +<p>Je ne sais si, par la suite, le caractère de la princesse Charlotte +lui préparait un avenir bien doux; mais elle était encore sous +l'influence d'une passion aussi violente qu'exclusive pour lui, et lui +en prodiguait toutes les douceurs avec un charme que ses habitudes un +peu farouches rendaient encore plus grand.</p> + +<p>Il l'apprivoisait, s'il est permis de se servir de cette expression; +et les soins qu'il lui fallait prendre pour adoucir cette nature +sauvage, vaincue par l'amour, devaient, tant qu'ils étaient +accompagnés de succès, paraître très piquants. On voyait cependant +qu'il lui fallait prendre des précautions pour ne pas l'effaroucher et +qu'il craignait que le jeune tigre ne se souvînt qu'il avait des +griffes.</p> + +<p>La princesse aurait-elle toujours invoqué cette loi de droit naturel, +qui soumet la femme à la domination de son mari? Je me suis permis +d'en douter; mais, au moment où elle me l'assurait, elle le croyait +tout à fait, et peut-être le prince le croyait aussi. Probablement, +après <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> l'avoir perdue, il n'a retrouvé dans sa mémoire que +les belles qualités de sa noble épouse.</p> + +<p>Il est sûr que, lorsqu'elle voulait plaire, elle était parfaitement +séduisante. Avec tout ses travers, rien ne peut donner l'idée de la +popularité dont elle jouissait en Angleterre: c'était la fille du +pays. Depuis sa plus petite enfance, on l'avait vue élever comme +l'héritière de la couronne; et elle avait tellement l'instinct de ce +qui peut plaire aux peuples que les préjugés nationaux étaient comme +incarnés en elle.</p> + +<p>Dans son application à faire de l'opposition à son père, elle avait +pris l'habitude d'une grande régularité dans ses dépenses et une +extrême exactitude dans ses payements. Lorsqu'elle allait dans une +boutique à Londres et que les marchands cherchaient à la tenter par +quelque nouveauté bien dispendieuse, elle répondait:</p> + +<p>«Ne me montrez pas cela, c'est trop cher pour moi.»</p> + +<p>Cent gazettes répétaient ces paroles, et les louaient d'autant plus +que c'était la critique du désordre du Régent.</p> + +<p>Claremont faisait foi de la simplicité dont la princesse affectait de +donner l'exemple. Rien n'était moins recherché que son mobilier. Il +n'y avait d'autre glace dans tout l'appartement que son miroir de +toilette et une petite glace ovale, de deux pieds sur trois, suspendue +en biais dans le grand salon. Les meubles étaient à l'avenant du +décor.</p> + +<p>Je vois d'ici le grand lit, à quatre colonnes, de la princesse. Les +rideaux pendaient tout droit sans draperies, sans franges, sans +ornements; ils étaient de toile à ramages doublés de percale rose. Nul +dégagement à cette chambre où des meubles, plus utiles qu'élégants, +deux fois répétés, prouvaient les habitudes les plus conjugales, selon +l'usage du pays.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> Cette extrême simplicité, dans l'habitation d'une jeune et +charmante femme, contrastait trop avec les magnificences, les +recherches, le luxe presque exagéré dont le Régent était entouré à +Carlton House et à Brighton pour ne pas lui déplaire, d'autant qu'on +savait, d'autre part, la princesse généreuse et donnant au mérite +malheureux ce qu'elle refusait à ses fantaisies.</p> + +<p>Elle avait assurément de très belles qualités et un amour de la gloire +bien rare à son âge et dans sa position. Sa mort jeta l'Angleterre +dans la consternation, et, lorsque j'y revins au mois de décembre, la +population entière, jusqu'aux postillons de poste, jusqu'aux balayeurs +des rues, portait un deuil qui dura six mois. L'accoucheur Crofft +était devenu l'objet de l'exécration publique, au point qu'il finit +par en perdre la raison et se brûler la cervelle.</p> + +<p>Je me rappelle deux propos de genre divers qui me furent tenus par des +ministres anglais.</p> + +<p>Cette année, ma mère était souffrante le jour de la Saint-Louis; je +fis les honneurs du dîner donné à l'ambassade pour la fête du Roi. +Milord Liverpool était à côté de moi. Un petit chien que j'aimais +beaucoup, ayant échappé à sa consigne, vint se jeter tout à travers du +dîner officiel à ma grande contrariété. Les gens voulaient l'emporter +mais il se réfugiait sous la table. Afin de faciliter sa capture, je +l'attirai en lui offrant à manger. Lord Liverpool arrêta mon bras et +me dit:</p> + +<p>«Ne le trahissez pas, vous pervertiriez ses principes (You will spoil +its morals).»</p> + +<p>Je levai la tête en riant, mais je trouvai une expression si +solennelle sur la physionomie du noble lord que j'en fus déconcertée. +Le chien <i>trahi</i> fut emporté, et je ne sais encore à l'heure actuelle +quel degré de sérieux il y avait <span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> dans la remarque du +ministre, car il était méthodiste jusqu'au puritanisme.</p> + +<p>On ne saurait imaginer, lorsqu'on n'a pas été a même de l'apprécier, à +quel point, dans l'esprit d'un anglais, l'homme privé sait se séparer +de l'homme d'État. Tandis que l'un se refuse avec indignation à la +moindre démarche qui blesse la délicatesse la plus susceptible, +l'autre se jette sans hésiter dans l'acte le plus machiavélique et +propre à troubler le sort des nations, s'il peut en résulter la chance +d'un profit quelconque pour la vieille Angleterre.</p> + +<p>De la même main dont lord Liverpool arrêtait la mienne dans ma +trahison du petit chien, il aurait signé hardiment la reddition de +Parga, au risque de la tragédie qui s'en est suivie.</p> + +<p>L'autre propos me fut tenu par lord Sidmouth, assis à ma gauche le +même jour; il m'est souvent revenu à la mémoire et même m'a fait règle +de conduite. Nous parlions de je ne sais quel jeune ménage auquel un +petit accroissement de revenu serait nécessaire pour être à son aise.</p> + +<p>«Cela se peut dire, répondit lord Sidmouth, cependant je leur +conseillerais volontiers de se contenter de ce qu'ils ont; car ils n'y +gagneraient rien s'ils obtenaient davantage. Je n'ai jamais connu +personne, dans aucune circonstance ni dans aucune position, qui n'eût +besoin d'un peu plus pour en avoir assez (A little more to make +enough).»</p> + +<p>Cette morale pratique m'a paru très éminemment sage et bonne à se +rappeler pour son compte. Toutes les fois que je me suis surprise à +regretter la privation de quelque fantaisie, je me suis répété que +tout le monde réclamait «a little more to make enough» et me suis +tenue pour <i>satisfaite</i>.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> CHAPITRE XII</h3> + +<p class="resume">Le roi de Prusse veut épouser Georgine Dillon. — Rupture de ce + mariage. — Désobligeance du roi Louis XVIII pour les Orléans. — Il + la témoigne en diverses occasions. — Irritation qui en + résulte. — Le comte de La Ferronnays. — Son attachement pour + monsieur le duc de Berry. — Madame de Montsoreau et la + layette. — Scène entre monsieur le duc de Berry et monsieur de La + Ferronnays. — Irritation de la famille royale. — Madame de Gontaut + nommée gouvernante. — Conseils du prince de Castelcicala. — Madame + de Noailles.</p> + +<p>Mon frère sollicitait vivement mon retour qu'il croyait devoir hâter +l'époque de son mariage. J'en jugeais autrement, mais je cédai à ses +vœux et ne tardai guère à m'en repentir.</p> + +<p>J'arrivai à Paris vers le milieu de septembre. C'est le moment où la +ville est la plus déserte, car c'est l'époque de l'année où les +personnes qui ne la quittent jamais en sortent en foule et où ceux qui +habitent longuement la campagne se gardent bien d'y revenir. Mon +séjour en était d'autant plus remarquable; et je m'aperçus bientôt que +ma présence ne servirait qu'à faire mieux apprécier des longueurs qui +devenaient un ridicule lorsqu'il s'agissait d'épouser une riche +héritière ne dépendant en apparence que d'elle seule.</p> + +<p>Quelque déserte que fût la ville, je trouvais encore de bons amis pour +me répéter:</p> + +<p>«Prenez-y garde, la petite est capricieuse. Déjà plusieurs mariages +ont été arrangés par elle, elle les a fait <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> traîner et les a +rompus à la veille de se faire. Pour celui de monsieur de Montesquiou, +la corbeille était achetée, etc.»</p> + +<p>J'avais au service de tout le monde la réponse banale que, si elle +devait se repentir d'épouser mon frère, il valait mieux que ce fût la +veille que le lendemain. Mais ces propos, auxquels des retards qu'il +était impossible d'expliquer et qui se renouvelaient de quinze jours +en quinze jours, donnaient une apparence de fondement quoiqu'ils n'en +eussent aucun et que la jeune personne fût aussi contrariée que nous, +me firent prendre la résolution de vivre en ermite. Même lorsque la +société commença à se reformer pour l'hiver, ma porte était +habituellement fermée et je n'allai nulle part.</p> + +<p>Ma famille occupait aussi le public par un autre bruit de mariage qui +ne m'était guère plus agréable. Le roi de Prusse était devenu très +amoureux de ma cousine Georgine Dillon fille d'Édouard Dillon, jeune +personne charmante de figure et de caractère. Il voulait à toute force +l'épouser.</p> + +<p>Madame Dillon avait la tête tournée de cette fortune; mon oncle en +était assez flatté. Georgine seule, qui, avec peu de brillant dans +l'esprit, avait un grand bon sens et tout le tact qui peut venir du +cœur le plus simple, le plus naïf, le plus honnête, le plus élevé, +le plus généreux que j'aie jamais rencontré, sentait à quel point la +position qu'on lui offrait était fausse et repoussait l'honneur que le +prince Radziwill était chargé de lui faire accepter.</p> + +<p>Elle devait être duchesse de Brandebourg et avoir un brillant +établissement pour elle et ses enfants. Mais enfin cette main royale +qu'on lui présentait ne pouvait être que la gauche; ses enfants du Roi +marié ne seraient pas des enfants légitimes. Sa position personnelle, +au milieu de la famille royale, ne serait jamais simple, et <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> +elle avait trop de candeur pour être propre à la soutenir.</p> + +<p>Le Roi obtint cependant qu'elle vînt passer huit jours à Berlin avec +ses parents. Ils furent admis deux fois au souper de famille et les +princes les comblèrent de caresses. Le mariage paraissait imminent; +ils retournèrent à Dresde où mon oncle était ministre de France.</p> + +<p>Tout était réglé. Le Roi demanda que la duchesse de Brandebourg se fit +luthérienne; Georgine refusa péremptoirement. Il se rabattit à ce +qu'elle suivit les cérémonies extérieures du culte réformé; elle s'y +refusa encore. Du moins, elle ne serait catholique qu'en secret et ne +pratiquerait pas ostensiblement, nouveau refus de la sage Georgine, +malgré les vœux secrets de sa mère, trop pieuse pour oser insister +formellement. Son père la laissait libre.</p> + +<p>Les négociations traînèrent en longueur; la fantaisie que le Roi avait +eue pour elle se calma. On lui démontra l'inconvénient d'épouser une +étrangère, une française, une catholique; et, après avoir fait jaser +toute l'Europe avec assez de justice comme on voit, ce projet de +mariage tomba sans querelle et sans rupture. La petite ne donna pas un +soupir à ces fausses grandeurs; sa mère qui l'adorait se consola en la +voyant contente. Mon oncle demanda à quitter Dresde pour ne pas se +trouver exposé à des relations directes avec le roi de Prusse. Cela +aurait été gauche pour tout le monde après ce qui s'était passé.</p> + +<p>Sa Majesté Prussienne avait l'habitude de venir tous les ans à +Carlsbad, et une nouvelle rencontre aurait pu amener une reprise de +passion dont personne ne se souciait. Mon oncle sollicita et obtint de +passer de Dresde à Florence. Cette résidence lui plaisait; elle +convenait à son âge, à ses goûts et elle était favorable pour achever +l'éducation de sa fille; car cette Reine élue n'avait pas encore +dix-sept années accomplies.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> Je trouvais les Orléans très irrités de leur situation à la +Cour. Le Roi ne perdait pas une occasion d'être désobligeant pour eux. +Il cherchait à établir une différence de traitement entre madame la +duchesse d'Orléans, son mari et sa belle-sœur, fondée en apparence +sur le titre d'Altesse Royale qu'elle portait, mais destinée au fond à +choquer les deux derniers qu'il n'aimait pas.</p> + +<p>Tant qu'avait duré l'émigration, il avait protégé monsieur le duc +d'Orléans contre les haines du parti royaliste, mais, depuis sa +rentrée en France, lui-même en avait adopté toutes les exagérations, +et, surtout depuis ce qui s'était passé à Lille en 1815, il +poursuivait le prince avec une animosité persévérante.</p> + +<p>La famille d'Orléans avait été successivement exclue de la tribune +royale à la messe du château, de la loge au spectacle dans les jours +de représentation, enfin de toute distinction princière, à ce point +qu'à une cérémonie publique à Notre-Dame, Louis XVIII fit enlever les +carreaux sur lesquels monsieur le duc d'Orléans et Mademoiselle +étaient agenouillés pour les faire mettre en dehors du tapis sur +lequel ils n'avaient pas droit de se placer.</p> + +<p>Il faut être prince pour apprécier à quel point ces petites avanies +blessent. Monsieur le duc d'Orléans me raconta lui-même ce qui lui +était arrivé à l'occasion de la naissance d'un premier enfant de +monsieur le duc de Berry qui ne vécut que quelques heures.</p> + +<p>On dressa l'acte de naissance. Il fut apporté par le chancelier dans +le cabinet du Roi où toute la famille et une partie de la Cour se +trouvaient réunies. Le chancelier donna la plume au Roi pour signer, +puis à Monsieur, à Madame, à messieurs les ducs d'Angoulême et de +Berry. Le tour de monsieur le duc d'Orléans arrivé, le Roi cria du +plus haut de cette voix de tête qu'il prenait quand il voulait être +désobligeant:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> «Pas le chancelier, pas le chancelier, les cérémonies.»</p> + +<p>Monsieur de Brézé, grand maître des cérémonies, qui était présent +s'avança:</p> + +<p>«Pas monsieur de Brézé, les cérémonies.»</p> + +<p>Un maître des cérémonies se présenta.</p> + +<p>«Non, non, s'écria le Roi de plus en plus aigrement, un aide des +cérémonies, un aide des cérémonies!»</p> + +<p>Monsieur le duc d'Orléans restait devant la table, la plume devant +lui, n'osant pas la prendre, ce qui aurait été une incongruité, et +attendant la fin de ce maussade épisode. Il n'y avait pas d'aide des +cérémonies présent; il fallut aller en chercher un dans les salons +adjacents. Cela dura un temps qui parut long à tout le monde. Les +autres princes en étaient eux-mêmes très embarrassés. Enfin l'aide des +cérémonies arriva et la signature, qui avait été si gauchement +interrompue, s'acheva, mais non sans laisser monsieur le duc d'Orléans +très ulcéré.</p> + +<p>En sortant, il dit à monsieur le duc de Berry:</p> + +<p>«Monseigneur, j'espère que vous trouverez bon que je ne m'expose pas +une seconde fois à un pareil désagrément.</p> + +<p>—Ma fois, mon cousin, je vous comprends si bien que j'en ferais +autant à votre place.»</p> + +<p>Et ils échangèrent une cordiale poignée de main.</p> + +<p>Monsieur le duc d'Orléans disait à juste titre que, si telle était +l'étiquette et que le Roi tînt autant à la faire exécuter dans toute +sa rigueur, il fallait avoir la précaution de la faire régler +d'avance. Il lui importait peu que ses carreaux fussent sur le tapis, +ou que la plume lui fût donnée par l'un ou par l'autre, mais cela +avait l'air de lui préparer volontairement des humiliations publiques. +C'est par ces petites tracasseries, sans cesse renouvelées, qu'en +aliénant les Orléans on se les rendait hostiles.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> Je suis très persuadée que jamais ils n'ont sérieusement +conspiré; mais, lorsqu'ils rentraient chez eux, blessés de ces +procédés qui, je le répète, sont doublement sensibles à des princes et +qu'ils se voyaient entourés des hommages et des vœux de tous les +mécontents, certainement ils ne les repoussaient pas avec la même +vivacité qu'ils l'eussent fait si le Roi et la famille royale les +avaient accueillis comme des parents et des amis.</p> + +<p>D'un autre côté, les gens de l'opposition affectaient d'entourer +monsieur le duc d'Orléans et de le proclamer comme leur chef, et, à +mon sens, il ne refusait pas assez hautement ce dangereux honneur. +Évidemment ce rôle lui plaisait. Y voyait-il le chemin de la couronne? +Peut-être en perspective, mais de bien loin, pour ses enfants, et +seulement dans la pensée d'accommoder la légitimité avec les besoins +du siècle.</p> + +<p>L'existence éphémère de la petite princesse de Berry donna lieu à une +autre aventure très fâcheuse. Je ne me souviens plus si, dans ces +pages décousues, le nom de monsieur de La Ferronnays s'est déjà trouvé +sous ma plume, cela est assez probable, car j'étais liée avec lui +depuis de longues années.</p> + +<p>Il avait toujours accompagné monsieur le duc de Berry, lui était +tendrement et sincèrement dévoué, savait lui dire la vérité, +quelquefois avec trop d'emportement, mais toujours avec une franchise +d'amitié que le prince était capable d'apprécier. Les relations entre +eux étaient sur le pied de la plus parfaite intimité.</p> + +<p>Monsieur de La Ferronnays, après avoir reproché ses sottises à +monsieur le duc de Berry, après lui en avoir évité le plus qu'il +pouvait, employait sa vie entière à pallier les autres et à chercher à +en dérober la connaissance au public. Il avait vainement espéré +qu'après son mariage le prince adopterait un genre de vie plus +régulier; <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> loin de là, il semblait redoubler le scandale de +ses liaisons subalternes.</p> + +<p>Jamais monsieur de La Ferronnays n'avait prêté la moindre assistance +aux goûts passagers de monsieur le duc de Berry; mais, à présent, il +en témoignait hautement son mécontentement, tout en veillant jour et +nuit à sa sûreté, et les relations étaient devenues hargneuses entre +eux.</p> + +<p>Monsieur de La Ferronnays était premier gentilhomme de la chambre +ostensiblement et de fait maître absolu de la maison où il commandait +plus que le prince. Sa femme était dame d'atour de madame la duchesse +de Berry; ils habitaient un magnifique appartement à l'Élysée et y +semblaient établis à tout jamais.</p> + +<p>Lors de la grossesse de madame la duchesse de Berry, on s'occupa du +choix d'une gouvernante. Monsieur le duc de Berry demanda et obtint +que ce fût madame de Montsoreau, la mère de madame de La Ferronnays.</p> + +<p>L'usage était que le Roi donnait la layette des enfants des Fils de +France; elle fut envoyée et d'une grande magnificence. La petite +princesse n'ayant vécu que peu d'heures, la liste civile réclama la +layette. Madame de Montsoreau fit valoir les droits de sa place qui +lui assuraient les <i>profits de la layette</i>. On répliqua qu'elle +n'appartenait à la gouvernante que si elle avait servi. Il y eut +quelques lettres échangées.</p> + +<p>Enfin on en écrivit directement à monsieur le duc de Berry (je crois +même que le Roi lui en parla). Il fut transporté de fureur, envoya +chercher madame de Montsoreau et la traita si durement qu'elle remonta +chez elle en larmes. Elle y trouva son gendre et eut l'imprudence de +se plaindre de façon à exciter sa colère. Il descendit chez le prince. +Monsieur le duc de Berry vint à lui en s'écriant:</p> + +<p>«Je ne veux pas que cette femme couche chez moi.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> —Vous oubliez que cette femme est ma belle-mère.»</p> + +<p>On n'en entendit pas davantage; la porte se referma sur eux. Trois +minutes après, monsieur de La Ferronnays sortit de l'appartement, alla +dans le sien, ordonna à sa femme de faire ses paquets et quitta +immédiatement l'Élysée où il n'est plus rentré.</p> + +<p>Je n'ai jamais su précisément ce qui s'était passé dans ce court tête +à tête; mais la rupture a été complète et il en est resté dans tous +les membres de la famille royale une animadversion contre monsieur de +La Ferronnays qui a survécu à monsieur le duc de Berry, et même au +bouleversement des trônes. Je n'ai jamais pu tirer de monsieur de La +Ferronnays ni de monsieur le duc de Berry d'autre réponse, si ce n'est +qu'il ne fallait pas leur en parler. Si monsieur de La Ferronnays +perdait une belle existence, monsieur le duc de Berry perdait un ami +véritable, et cela était bien irréparable.</p> + +<p>Monsieur de La Ferronnays tint une conduite parfaite, modeste et digne +tout à la fois. Il était sans aucune fortune et chargé d'une nombreuse +famille. Monsieur de Richelieu, toujours accessible à ce qui lui +paraissait honorable, s'occupa de son sort et le nomma ministre en +Suède.</p> + +<p>Lorsqu'il en prévint monsieur le duc de Berry, il se borna à répondre: +«Je ne m'y oppose pas.» Les autres princes en furent très mécontents +et cette nomination accrut encore le peu de goût qu'ils avaient pour +monsieur de Richelieu, d'autant que bientôt après monsieur de La +Ferronnays fut nommé ambassadeur à Pétersbourg. La joie de son +éloignement compensait un peu le chagrin de sa fortune. Nous le +retrouverons ministre des affaires étrangères et toujours dans la +disgrâce des Tuileries.</p> + +<p>Une nouvelle grossesse de madame la duchesse de <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> Berry ayant +forcé à remplacer madame de Montsoreau, monsieur le duc de Berry +demanda madame de Gontaut pour gouvernante de ses enfants. Ce choix ne +laissa pas de surprendre tout le monde et de scandaliser les personnes +qui avaient été témoins des jeunes années de madame de Gontaut, mais +il faut se presser d'ajouter qu'elle l'a pleinement justifié.</p> + +<p>L'éducation de Mademoiselle a été aussi parfaite qu'il a dépendu +d'elle, et il aurait été bien heureux pour monsieur le duc de Bordeaux +qu'elle eût été son unique instituteur.</p> + +<p>Madame de Gontaut était depuis bien longtemps dans l'intimité de +Monsieur et de son fils, cependant elle n'a jamais été ni exaltée ni +intolérante en opinion politique. L'habitude de vivre presque +exclusivement dans la société anglaise, un esprit sage et éclairé, +l'avaient tenue à l'écart des préjugés de l'émigration. Sa grande +faveur du moment auprès de monsieur le duc de Berry venait de ce +qu'elle éloignait de sa jeune épouse les rapports indiscrets qui +troublaient leur ménage.</p> + +<p>Madame la duchesse de Berry était fort jalouse et, quoique le prince +ne voulût rien céder de ses habitudes, il était trop bon homme dans le +fond pour ne pas attacher un grand prix à rendre sa femme heureuse et +à avoir la paix à la maison. Il savait un gré infini à madame de +Gontaut, qui pendant un moment remplaça madame de La Ferronnays comme +dame d'atour, de chercher à y maintenir le calme.</p> + +<p>Le prince de Castelcicala avait amorti les premières colères de madame +la duchesse de Berry. Il racontait, avec ses gestes italiens et à +faire mourir de rire, la conversation où, en réponse à ses plaintes et +à ses fureurs, il lui avaient assuré d'une façon si péremptoire que +tous les hommes avaient des maîtresses, que leurs femmes le <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> +savaient et en étaient parfaitement satisfaites, qu'elle n'avait plus +osé se révolter contre une situation qu'il affirmait si générale et à +laquelle il ne faisait exception absolument que pour monsieur le duc +d'Angoulême.</p> + +<p>Or, la princesse napolitaine aurait eu peu de goût pour un pareil +époux. Elle s'était particulièrement enquise de monsieur le duc +d'Orléans, et le prince Castelcicala n'avait pas manqué de répondre de +lui:</p> + +<p>«Indubitablement, madame, pour qui le prenez-vous?</p> + +<p>—Et ma tante le sait?</p> + +<p>—Assurément, madame; madame la duchesse d'Orléans est trop sage pour +s'en formaliser.»</p> + +<p>Malgré ces bonnes instructions de son ambassadeur, la petite princesse +reprenait souvent des accès de jalousie, et madame de Gontaut était +également utile pour les apaiser et pour écarter d'elle les +révélations que l'indiscrétion ou la malignité, pouvait faire +pénétrer. Elle continua à jouer ce rôle tant que dura la vie de +monsieur le duc de Berry.</p> + +<p>Madame la comtesse Juste de Noailles fut nommée dame d'atour; monsieur +le duc de Berry vint lui-même la prier d'accepter. Ce choix réunit +tous les suffrages; personne n'était plus propre à remplir une +pareille place avec convenance et dignité.</p> + +<p>L'éminent savoir-vivre de madame de Noailles lui tient lieu d'esprit +et sa politesse l'a toujours rendue très populaire, quoiqu'elle ait +été successivement dame des impératrices Joséphine et Marie-Louise et +dame d'atour de madame la duchesse de Berry dont elle n'a jamais été +favorite mais qui l'a toujours traitée avec beaucoup d'égards.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> CHAPITRE XIII</h3> + +<p class="resume">Je refuse d'aller chez une devineresse. — Aventure du chevalier de + Mastyns. — Élections de 1817. — Le parti royaliste sous l'influence + de monsieur de Villèle. — Le duc de Broglie et Benjamin + Constant. — Monsieur de Chateaubriand appelle l'opposition de + gauche <i>les libéraux</i>. — Mariage de mon frère. — Visite à + Brighton. — Soigneuse hospitalité du prince régent. — Usages du + pavillon royal. — Récit d'une visite du Régent au roi George + III. — Déjeuner sur l'escalier. — Le grand-duc Nicolas à Brighton.</p> + +<p>Le mariage de mon frère se remettait de jour en jour. J'étais au plus +fort de l'impatience de ces retards incompréhensibles, lorsqu'un soir +une comtesse de Schwitzinoff, dame russe avec laquelle madame de Duras +s'était assez liée, nous parla d'une visite qu'elle avait faite à +mademoiselle Lenormand, la devineresse, et de toutes les choses +extraordinaires qu'elle lui avait annoncées.</p> + +<p>J'avais bien quelque curiosité d'apprendre si le mariage de mon frère +se ferait enfin cette année; mais la duchesse en avait encore beaucoup +davantage de se faire dire si elle réussirait à empêcher le mariage de +sa fille, la princesse de Talmont, avec le comte de La +Rochejacquelein, car la seule pensée de cette union faisait le +tourment de sa vie.</p> + +<p>Elle me pressa fort de l'accompagner chez l'habile sibylle, en nous +donnant parole de ne lui adresser qu'une seule question. J'aurais +peut-être cédé sans la promesse que j'avais faite à mon père de +n'avoir jamais recours à <span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> la nécromancie, sous quelque forme +qu'elle se présentât. Le motif qui lui avait fait exiger cet +engagement est assez curieux pour que je le rapporte ici.</p> + +<p>Lorsque mon père entra au service, il eut pour mentor le +lieutenant-colonel de son régiment, le chevalier de Mastyns, ami de sa +famille, qui le traitait paternellement. C'était un homme d'une +superbe figure; il avait fait la guerre avec distinction et son +caractère bon et indulgent sans faiblesse le rendait cher à tout le +régiment.</p> + +<p>Dans un cantonnement d'une petite ville en Allemagne, pendant une des +campagnes de la guerre de Sept Ans, une bohémienne s'introduisit dans +la salle où se tenait le repas militaire. Sa présence offrit quelques +distractions à l'oisiveté du corps d'officiers dont le chevalier de +Mastyns, fort jeune alors, faisait partie. Il éprouva d'abord de la +répugnance contre elle et fit quelques remontrances à ses camarades, +puis il céda et finit par livrer sa main à l'inspection de la +bohémienne.</p> + +<p>Elle l'examina attentivement et lui dit:</p> + +<p>«Vous avancerez rapidement dans la carrière militaire; vous ferez un +mariage au-dessus de vos espérances; vous aurez un fils que vous ne +verrez pas, et vous mourrez d'un coup de feu avant d'avoir atteint +quarante ans.»</p> + +<p>Le chevalier de Mastyns n'attacha aucune importance à ces pronostics. +Cependant, lorsqu'en peu de mois il obtint deux grades consécutifs, +dus à sa brillante conduite à la guerre, il rappela les paroles de la +diseuse de bonne aventure à ses camarades. Elles lui revinrent aussi à +la mémoire quand il épousa, quelques années plus tard, une jeune fille +riche et de bonne maison. Sa femme était au moment d'accoucher; il +avait obtenu un congé pour aller la rejoindre. La veille du jour où il +devait partir, il dit:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> «Ma foi, la sorcière n'a pas dit toute la vérité, car j'aurai +quarante ans dans cinq jours, je pars demain et il n'y a guère +d'apparence d'un coup de feu en pleine paix.»</p> + +<p>La chaise de poste dans laquelle il devait partir était arrêtée devant +son logis, une charrette l'accrocha, brisa l'essieu; il fallait +plusieurs heures pour le raccommoder. Le chevalier de Mastyns se +désolait devant sa porte; quelques officiers de la garnison passèrent +en ce moment; ils allaient à la chasse à l'affût. Le chevalier +l'aimait beaucoup; il se décida à les suivre pour employer le temps +qu'il lui fallait attendre.</p> + +<p>On se plaça; la chasse commença, le chevalier était seul en habit +brun. Un des chasseurs l'oubliant, ou l'ignorant, et se fiant sur le +vêtement blanc de ses camarades, tira sur quelque chose de foncé qu'il +vit remuer dans un buisson. Le chevalier de Mastyns reçut plusieurs +chevrotines dans les reins; on le transporta à la ville.</p> + +<p>La blessure quoique très grave n'était pas mortelle; on le saigna +plusieurs fois; il se rétablit assez pour que le chirurgien répondît +de sa guérison et fixât même le jour où il pourrait partir, à une +époque assez rapprochée. On lui apporta les lettres arrivées pour lui +pendant son état de souffrance. Il en ouvrit une de sa mère; elle lui +annonçait que sa femme était accouchée, plutôt qu'on ne comptait, d'un +fils bien portant:</p> + +<p>«Ah! s'écria-t-il, la maudite sorcière aura eu raison! Je ne verrai +pas mon fils!»</p> + +<p>Soudain les convulsions le prirent; le tétanos suivit, et, douze +heures après, il expira dans les bras de mon père.</p> + +<p>Les médecins déclarèrent que l'impression morale avait seule causé une +mort que l'état de sa blessure ne <span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> donnait aucun lieu +d'appréhender. Cette aventure, dont mon père avait été presque acteur +dans sa première jeunesse, lui avait laissé une impression très vive +du danger de fournir à l'imagination une aussi fâcheuse pâture.</p> + +<p>Le chevalier de Mastyns était homme de cœur et d'esprit, plein de +raison dans l'habitude de la vie. En bonne santé, il se riait des +décrets de la bohémienne; mais, affaibli par les souffrances, il +succomba devant cette prévention fatale. Mon père avait donc exigé de +nous de ne jamais nous exposer à courir le risque de cette dangereuse +faiblesse.</p> + +<p>Mon séjour forcé à Paris me rendit spectatrice des élections de 1817. +C'étaient les premières depuis la nouvelle loi; elles ne furent pas de +nature à rassurer. Les mécontents, qu'à cette époque nous qualifiions +de jacobins, se montrèrent très actifs et eurent assez de succès pour +donner de vives inquiétudes au gouvernement. Il appela à son secours +les royalistes de toutes les observances afin de combattre les +difficultés que leurs propres extravagances avaient amenées. Comme ils +avaient peur, ils écoutèrent un moment la voix de la sagesse et se +conduisirent suffisamment bien à ces élections pour conjurer le plus +fort du danger.</p> + +<p>J'avais quelquefois occasion de rencontrer monsieur de Villèle: il +s'exprimait avec une modération qui lui faisait grand honneur dans mon +esprit. On l'a depuis accusé de souffler en dessous les feux qu'il +semblait vouloir apaiser. Je n'ai là-dessus que des notions vagues, +venant de ses ennemis. Ce qu'il y a de sûr c'est qu'il commençait à +prendre l'attitude de chef. Il tenait un langage aussi et peut-être +plus modéré qu'on ne pouvait l'attendre d'un homme qui aspirait à +diriger un parti soumis à des intérêts passionnés. Il influa beaucoup +sur <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> la bonne conduite des royalistes aux élections. +L'opposition n'eut pas tous les succès dont elle s'était flattée; mais +elle était redevenue fort menaçante.</p> + +<p>Monsieur Benjamin Constant répondait au duc de Broglie qui, avec sa +candeur accoutumée, quoique très avant dans l'opposition, faisait +l'éloge du Roi et disait que, tout considéré, peut-être serait-il +difficile d'en trouver un d'un caractère plus approprié aux besoins du +pays:</p> + +<p>«Je vous accorderai là-dessus tout ce que vous voudrez; oui, Louis +XVIII est un monarque qui peut convenir à la France telle qu'elle est, +mais ce n'est pas celui qu'il nous faut. Voyez-vous, messieurs, nous +devons vouloir un roi qui règne par nous, un roi de notre façon qui +tombe nécessairement si nous l'abandonnons et qui en ait la +conscience.»</p> + +<p>Le duc de Broglie lui tourna le dos, car lui ne voulait pas de +révolution; mais il était bien jeune. Il était et sera toujours trop +honnête, pour être chef de parti. Malheureusement, il y avait plus de +gens dans sa société pour propager les doctrines de monsieur Constant +que celles toutes spéculatives et d'améliorations progressives de +monsieur de Broglie.</p> + +<p>Ce fut vers cette époque que monsieur de Chateaubriand, dans je ne +sais quelle brochure, honora les hommes de la gauche du beau nom de +<i>libéraux</i>. Ce parti réunissait trop de gens d'esprit pour qu'il +n'appréciât pas immédiatement toute la valeur du présent; il l'accepta +avec empressement, et il a fort contribué à son succès.</p> + +<p>Bien des personnes honorables, qui auraient répugné à se ranger d'un +parti désigné sous le nom de jacobin, se jetèrent tête baissée, en +sûreté de conscience, parmi les libéraux et y conspirèrent sans le +moindre scrupule. <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> C'est surtout en France, où la puissance +des mots est si grande, que les qualifications exercent de +l'influence.</p> + +<p>Ma présence n'ayant pas suffi pour amener la célébration du mariage +décidé depuis huit mois, les jeunes gens réclamèrent celle de mon +père. Il obtint un congé de quinze jours. Après des tracasseries et +des ennuis qui durèrent encore cinq semaines, tous les prétextes de +retard étant enfin épuisés, il assista le 2 décembre 1817 au mariage +de son fils avec mademoiselle Destillières.</p> + +<p>Huit jours après, il conduisit le nouveau ménage à Londres où ma mère +était restée et nous attendait avec impatience.</p> + +<p>Le deuil de la princesse Charlotte était porté par toutes les classes +et ajoutait encore à la tristesse de Londres à cette époque de l'année +où la société y est toujours fort peu animée. Ma jeune belle-sœur +n'y prit pas grand goût et fût charmée, je pense, de revenir au bout +d'un mois retrouver sa patrie et ses habitudes avec un mari qu'elle +aimait et qui la chérissait.</p> + +<p>Je prolongeai quelque peu mon séjour en Angleterre, promettant d'aller +la rejoindre pour lui faire faire ses visites de noces et la présenter +à la Cour et dans le monde.</p> + +<p>Mes parents avaient déjà été deux fois à Brighton pendant mes +fréquentes absences. Me trouvant à Londres cette année, je fus +comprise dans l'invitation. À la première visite qu'ils y avaient +faite, un maître d'hôtel du prince était venu à l'ambassade s'informer +des habitudes et des goûts de ses habitants, pour que rien ne leur +manquât au <i>pavillon</i>.</p> + +<p>Il est impossible d'être un maître de maison plus soigneux que le +Régent et de prodiguer plus de coquetteries quand il voulait plaire. +Lui-même s'occupait des plus petits détails. À peine avait-on dîné +trois fois à sa table <span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> qu'il connaissait les goûts de chacun +et se mettait en peine de les satisfaire. On est toujours sensible aux +attentions des gens de ce parage, surtout les personnes qui font grand +bruit de leur indépendante indifférence. Je n'en ai jamais rencontré +aucune qui n'en fût très promptement séduite.</p> + +<p>Le deuil encore récent pour la princesse Charlotte ne permettait pas +les plaisirs bruyants à Brighton, mais les regrets, si toutefois le +Régent en avait eu de bien vifs, étaient passés, et le pavillon royal +se montrait plus noir que triste.</p> + +<p>Ce pavillon était un chef-d'œuvre de mauvais goût. On avait, à +frais immenses, fait venir des quatre parties du monde toutes les +magnificences les plus hétéroclites pour les entasser sous les huit ou +dix coupoles de ce bizarre et laid palais, composé de pièces de +rapports ne présentant ni ensemble ni architecture. L'intérieur +n'était pas mieux distribué que l'extérieur et assurément l'art avait +tout à y reprendre; mais là s'arrêtait la critique. Le confortable y +était aussi bien entendu que l'agrément de la vie, et, après avoir, +pour la conscience de son goût, blâmé l'amalgame de toutes ces +étranges curiosités, il y avait fort à s'amuser dans l'examen de leur +recherche et de leur dispendieuse élégance.</p> + +<p>Les personnes logées au pavillon étaient invitées pour un certain +nombre de jours qui, rarement, excédaient une semaine. On arrivait de +manière à faire sa toilette avant dîner. On trouvait ses appartements +arrangés avec un soin qui allait jusqu'à la minutie des habitudes +personnelles de chaque convive. Presque toujours l'hôte royal se +trouvait le premier dans le salon. S'il était retardé par quelque +hasard et que les femmes l'y eussent précédé, il leur en faisait une +espèce d'excuse.</p> + +<p>La société du dîner était nombreuse. Elle se composait <span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> des +habitants du palais et de personnes invitées dans la ville de +Brighton, très brillamment habitée pendant les mois d'hiver. Le deuil +n'admettait ni bals, ni concerts. Cependant le prince avait une troupe +de musiciens, sonnant du cor et jouant d'autres instruments bruyants, +qui faisaient une musique enragée dans le vestibule pendant le dîner +et toute la soirée. L'éloignement la rendait supportable mais très peu +agréable selon moi. Le prince y prenait grand plaisir et s'associait +souvent au gong pour battre la mesure.</p> + +<p>Après le dîner, il venait des visites. Vers onze heures, le prince +passait dans un salon où il y avait une espèce de petit souper froid +préparé. Il n'y était suivi que par les personnes qu'il y engageait, +les dames à demeure dans la maison et deux ou trois hommes de +l'intimité. C'était là que le prince se mettait à son aise.</p> + +<p>Il se plaçait sur un sopha, entre la marquise de Hertford et une autre +femme à qui il voulait faire politesse, prenait et conservait le dé +dans la conversation. Il savait merveilleusement toutes les aventures +galantes de la Cour de Louis XVI, aussi bien que celles d'Angleterre +qu'il racontait longuement. Ses récits étaient semés parfois de petits +madrigaux, plus souvent de gravelures. La marquise prenait l'air +digne, le prince s'en tirait par une plaisanterie qui n'était pas +toujours de bien bon goût.</p> + +<p>Somme toute, ces soirées, qui se prolongeaient jusqu'à deux ou trois +heures du matin, auraient paru assommantes si un particulier en avait +fait les frais; mais le parfum de la couronne tenait toute la société +éveillée et la renvoyait enchantée des grâces du prince.</p> + +<p>Je me rappelle pourtant avoir été très intéressée un soir par une de +ces causeries. Le Régent nous raconta sa dernière visite au Roi son +père; il ne l'avait pas vu depuis plusieurs années. La Reine et le duc +d'York, <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> chargés du soin de sa personne, étaient seuls admis +à le voir. Je me sers du mot propre en disant <i>le voir</i>, car on ne lui +parlait jamais. Le son d'une voix, connue ou étrangère, le mettait +dans une agitation qu'il fallait des jours et quelquefois des semaines +pour calmer.</p> + +<p>Le vieux Roi avait eu des accès tellement violents que, par +précaution, tous ses appartements étaient matelassés. Il était servi +avec un extrême soin, mais dans un silence profond; on était ainsi +parvenu à lui procurer assez de tranquillité. Il était complètement +aveugle.</p> + +<p>Une maladie de la Reine l'ayant empêchée d'accomplir son pieux devoir, +le Régent la suppléa. Il nous dit qu'on l'avait fait entrer dans un +grand salon où, séparé par une rangée de fauteuils, il avait aperçu +son vénérable père très proprement vêtu, la tête entièrement chauve et +portant une longue barbe blanche qui lui tombait sur la poitrine. Il +tenait conseil en ce moment et s'adressait à monsieur Pitt en termes +fort raisonnables. On lui fit apparemment des objections, car il eut +l'air d'écouter et, après quelques instants de silence, reprit son +discours en insistant sur son opinion. Il donna ensuite la parole à un +autre qu'il écouta de même, puis à un troisième conseiller, le +désignant par son nom que j'ai oublié. Enfin il avertit dans les +termes officiels que le conseil était levé, appela son page et alla +faire des visites à ses enfants, causant avec eux longuement, surtout +avec la princesse Amélie, sa favorite (dont la mort inopinée avait +contribué à cette dernière crise de sa maladie). En la quittant, il +lui dit:</p> + +<p>«Je m'en vais parce que la Reine, vous savez, n'aime pas que je +m'absente trop longtemps.»</p> + +<p>En effet, il suivit cette idée et revint chez la Reine. Toutes ces +promenades se faisaient appuyé sur le bras d'un page et sans sortir du +même salon. Après un bout <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> de conversation avec la Reine, il +se leva et alla tout seul, bien que suivi de près, au piano où il se +mit à improviser et à jouer de souvenir de la musique de Hændel en la +chantant d'une voix aussi touchante que sonore. Ce talent de musique +(il l'avait toujours passionnément aimée) était singulièrement +augmenté depuis sa cruelle maladie.</p> + +<p>On prévint le prince que la séance au piano se prolongeait +ordinairement au delà de trois heures, et, en effet, après l'avoir +longuement écouté, il l'y laissa. Ce qu'il y avait de remarquable +c'est que ce respectable vieillard, que rien n'avertissait de l'heure, +pas même la lumière du jour, avait un instinct d'ordre qui le poussait +à faire chaque jour les mêmes choses aux mêmes heures, et les devoirs +de la royauté passaient toujours avant ceux de famille. Sa complète +cécité rendait possible le silence dont on l'environnait et que les +médecins, après avoir essayé de tous les traitements, jugeaient +indispensable.</p> + +<p>Je dois au Régent la justice de dire qu'il avait les larmes aux yeux +en nous faisant ce récit, un soir bien tard où nous n'étions plus que +quatre ou cinq, et qu'elles coulaient le long de ses joues en nous +parlant de cette voix, chantant ces beaux motets de Hændel, et de la +violence qu'il avait dû se faire pour ne pas serrer dans ses bras le +vénérable musicien.</p> + +<p>Le roi George III était aussi aimé que respecté en Angleterre. Son +cruel état pesait sur le pays comme une calamité publique. Il est à +remarquer que, dans un pays où la presse se permet toutes les licences +et ne se fait pas faute d'appeler un <i>chat</i> un <i>chat</i>, jamais aucune +allusion désobligeante n'a été faite à la position du Roi, et, jusqu'à +Cobbet, tout le monde en a parlé avec convenance et respect. Les +vertus privées servent à cela, même sur le trône, lorsqu'on n'est pas +en temps de <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> révolution. Toutefois ce respect n'a pas empêché +sept tentatives d'assassinat sur George III.</p> + +<p>Les invités du pavillon avaient l'option de déjeuner dans leur +intérieur ou de prendre part à un repas en commun dont sir Benjamin et +lady Bloomfield faisaient les honneurs.</p> + +<p>À moins d'indisposition, on préférait ce dernier parti, excepté, +toutefois, quelques-unes des anciennes amies du prince qui, cherchant +encore à cacher du temps l'<i>irréparable outrage</i>, ne paraissaient +jamais qu'à la lumière, soin fort superflu et sacrifice très mal +récompensé. La marquise d'Hertford en donnait l'exemple.</p> + +<p>Je fus très étonnée en sortant de mon appartement de trouver le +couvert mis sur le palier de l'escalier. Mais quel palier et quel +couvert! tous les tapis, tous les fauteuils, toutes les tables, toutes +les porcelaines, toutes les vaisselles, toutes les recherches de tout +genre que le luxe et le bon goût peuvent offrir à la magnificence y +étaient déployés. Le prince mettait d'autant plus d'importance à ce +que ce repas fût extrêmement soigné qu'il n'y assistait jamais, et +qu'aucune délicatesse de bon goût pour ses hôtes ne lui échappait.</p> + +<p>Il menait à Brighton à peu près la même vie qu'à Londres, restait dans +sa chambre jusqu'à trois heures et montait à cheval ordinairement +seul. Si, avant de commencer sa promenade, il rencontrait quelques +nouveaux débutants au pavillon, il se plaisait à le leur montrer +lui-même et surtout ses cuisines entièrement chauffées à la vapeur sur +un plan, tout nouveau à cette époque, dont il était enchanté.</p> + +<p>En rentrant, le prince descendait de cheval à la porte de lady +Hertford qui habitait une maison séparée mais communiquant à couvert +avec le pavillon royal. Il y restait jusqu'au moment où commençait la +toilette du dîner.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> Pendant la semaine que nous passâmes à Brighton, la même vie +se renouvela chaque jour. C'était l'habitude.</p> + +<p>Je m'y retrouvai l'année suivante avec le grand-duc, devenu depuis +empereur Nicolas. Il était trop jeune pour que le Régent se gênât +beaucoup pour lui. La seule différence que je remarquai, c'est qu'au +lieu de laisser chacun libre de sa matinée en mettant chevaux et +voitures à sa disposition, le Régent faisait arranger une <i>partie</i> +tous les jours pour le jeune prince, à laquelle, hormis lui, tous les +habitants du pavillon se réunissaient.</p> + +<p>On visitait ainsi les lieux un peu remarquables à quinze milles à la +ronde. Je me rappelle que, dans une de ces promenades, le grand-duc +adressa une question à l'amiral sir Edmund Nagle que le régent avait +spécialement attaché à sa personne. Celui-ci ôta son chapeau pour +répondre:</p> + +<p>«Mettez donc votre chapeau.»</p> + +<p>Et, en disant ces mots, le grand-duc donna un petit coup de cravache +au chapeau. L'amiral le tenait mal apparemment; il lui échappa et le +vent bien carabiné sur la falaise élevée de Brighton l'emporta en +tourbillonnant dans un champ voisin, séparé de nous par une haie et +une haute barrière devant laquelle nous étions arrêtés pour examiner +un point de vue.</p> + +<p>Avant que l'amiral, gros, court et assez âgé, eût pu descendre de +cheval, l'Altesse Impériale était sautée à terre, avait deux fois +franchi lestement et gracieusement la barrière et rapportait le +chapeau à sir Edmund en lui adressant ses excuses. Cette prouesse de +bonne grâce et de bonne compagnie donna beaucoup de popularité au +grand-duc dans notre coterie de Brighton qui réunissait à cette époque +le corps diplomatique presque en entier.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> L'étiquette plaça ma mère constamment auprès du grand-duc +Nicolas pendant tout son voyage. Avec ses habitudes de Cour et sa +vocation pour les princes, elle ne tarda pas à lui plaire. Ils étaient +très joliment ensemble; il l'appelait sa gouvernante et la consultait +plus volontiers que la comtesse de Lieven dont il avait peur. Ma mère +en était, de son côté, toute affolée et nous le vantait beaucoup. Pour +moi, qui ne partage pas son goût pour les princes en général, il me +faut plus de temps pour m'apprivoiser aux personnes de cette espèce +que ne dura le séjour du grand-duc.</p> + +<p>Je le trouvai très beau; mais sa physionomie me semblait dure, et +surtout il me déplut par la façon dont il parlait de son frère, +l'empereur Alexandre. Son enthousiasme, porté jusqu'à la dévotion, +s'exprimait en véritables tirades de mélodrame et d'un ton si exagéré +que la fausseté en sautait aux yeux.</p> + +<p>Je n'ai guère vu de jeune homme plus complètement privé de naturel que +le grand-duc Nicolas; mais aurait-il été raisonnable d'en exiger d'un +prince et du frère d'un souverain absolu? Je ne le crois pas. Aussi ne +prétends-je pas lui en faire reproche, seulement je m'explique +pourquoi, malgré sa belle figure, ses belles façons, sa politesse et +les éloges de ma mère, il n'est pas resté gravé d'un burin fort +admirateur dans mon souvenir.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> CHAPITRE XIV</h3> + +<p class="resume">Je fais naufrage sur la côte entre Boulogne et Calais. — Effet de + cet accident. — Excellent propos de Monsieur. — Singulière + conversation de Monsieur avec Édouard Dillon. — Les pairs ayant + des charges chez le Roi votent contre le ministère. — Réponse de + monsieur Canning à ce sujet. — Le Pape et monsieur de Marcellus.</p> + +<p>Si j'avais l'intention de faire le récit des petits événements de ma +vie privée, ou plutôt si j'avais le talent nécessaire pour les rendre +intéressants, j'aurais dû placer en 1800 un combat naval que le +bâtiment sur lequel je revenais d'Hambourg soutint à la hauteur du +Texel et, en 1804, la description d'un orage qui m'assaillit à +l'entrée de la Meuse. On me fit grand honneur, dans ces deux +occasions, de mon courage. Je suis forcée de l'expliquer d'une façon +excessivement peu poétique; j'avais abominablement le mal de mer.</p> + +<p>Peut-être pourrais-je réclamer à plus juste titre quelque éloge pour +avoir montré du sang-froid dans une position très périlleuse qu'amena +la courte traversée de Douvres à Calais, au mois de février 1818.</p> + +<p>Par la coupable incurie du capitaine, nous échouâmes sur une petite +langue de sable placée entre deux rochers à un quart de lieue de la +côte. Chaque lame nous soulevait un peu, mais nous retombions plus +engravés que jamais. C'était encore heureux, car, si nous avions +heurté de cette façon sur les rochers dont nous étions bien +rapprochés, peu de secondes auraient suffi à nous démolir.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> Le bâtiment était encombré de passagers. La seule petite +chaloupe qu'il pût mettre à la mer ne contenant que sept personnes, +dont deux matelots pour la conduire, je compris tout de suite que le +plus grand danger de notre situation périlleuse était l'effroi qui +pouvait se mettre parmi nous et l'empressement à se jeter dans cette +embarcation.</p> + +<p>Ma qualité de fille d'ambassadeur me donnait d'autant plus +d'importance à bord que j'étais accompagnée d'un courrier de cabinet +pour lesquels les capitaines des paquebots ont des égards tout +particuliers.</p> + +<p>J'en profitai pour venir au secours du commandant. Il voulait me faire +passer la première; je l'engageai à placer dans le bateau une mère +accompagnée de cinq petits enfants qui jetaient les hauts cris. Un +monsieur (je suis fâchée de dire que c'était un français) s'y +précipita sous prétexte de porter les enfants, et le bateau s'éloigna.</p> + +<p>Je ne nierai pas que les quarante minutes qui s'écoulèrent jusqu'à son +retour ne me parussent fort longues. Toutefois le parti que j'avais +pris m'avait donné quelque autorité sur mes compagnons de malheur, et +j'obtins qu'il n'y aurait ni cris, ni mouvement impétueux. Tout le +monde se conduisit très bien. Les femmes qui restaient, nous étions +cinq et deux enfants, devaient s'embarquer au second voyage. Les +hommes tirèrent au sort pour les suivants. Tout s'exécuta comme il +avait été convenu.</p> + +<p>Le capitaine m'avait expliqué que le moment du plus grand danger +serait celui où la marée tournerait. Si alors le vent poussait à +terre, avant que son bâtiment fût gouvernable, il y avait fort à +craindre qu'il ne se brisât sur les rochers, si, d'un autre côté, il +était assez engravé pour ne pouvoir se relever, il serait rempli par +la marée montante. Les deux chances étaient également admissibles, +mais nous avions encore un peu de temps devant <span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> nous. Au +reste, la nuit s'approchait et il neigeait à gros flocons.</p> + +<p>Lorsque je quittai le bâtiment, il était tellement penché que les +matelots eux-mêmes ne pouvaient traverser le pont qu'à l'aide d'une +échelle qu'on avait couchée dessus. Notre départ se conduisit avec un +grand ordre et un entier silence. Une jeune femme refusa +péremptoirement de se séparer de son mari. Il avait tiré un des +derniers numéros, mais un officier qui devait partir par le prochain +bateau fut tellement touché de ce dévouement, fait au plus petit bruit +possible, qu'il exigea du mari de prendre sa place.</p> + +<p>Je pourrais faire un volume de toutes les circonstances touchantes et +ridicules qui accompagnèrent cet épisode de mes voyages, depuis le +moment où le bâtiment toucha jusqu'à celui où, après une route de sept +heures au milieu de la nuit, de la neige, et par des chemins +impraticables, la charrette qui nous portait pêle-mêle sur la paille +nous fit faire notre entrée dans Calais.</p> + +<p>Le capitaine, débarrassé de ses passagers, manœuvra fort +judicieusement. Il lui arriva enfin quelques secours de la côte et il +parvint à relever son bâtiment et à l'amener à Calais, quoique très +avarié. Le lendemain, il me fit faire des excuses et de grands +remerciements sur l'exemple que j'avais donné et qui, assurait-il, +avait tout sauvé. J'ai remarqué que les grands dangers trouvent +toujours du sang froid, et les grandes affaires du secret. Les cris et +les caquets sont pour les petites circonstances.</p> + +<p>J'étais partie de Londres malade; j'arrivai à Paris très bien +portante. Je payai cher ce faux bien-être; la réaction ne tarda pas à +se faire sentir. J'eus d'abord un anthrax qui fut précurseur d'une +fièvre maligne; les médecins l'attribuèrent à avoir eu ce qui +s'appelle vulgairement le <i>sang tourné</i>. Plus on prend sur soi dans un +danger évident <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> et apprécié, plus ce résultat peut arriver. +Toutefois j'étais souffrante depuis fort longtemps et aurais peut-être +été malade sans mon naufrage.</p> + +<p>Je présentai ma belle-sœur le lendemain de mon arrivée. Je me +rappelle particulièrement ce jour-là parce que c'est le seul mouvement +patriotique que j'aie vu à Monsieur et que j'aime à lui en faire +honneur. On conçoit qu'un <i>naufrage</i> est un argument trop commode pour +que les princes ne l'exploitent pas à fond. J'avais fait ma cour à ses +dépens chez le Roi, chez Madame, et même chez monsieur le duc +d'Angoulême.</p> + +<p>Arrivée chez Monsieur, après quelques questions préliminaires, il me +dit d'un ton assez triste:</p> + +<p>«C'était un paquebot français.</p> + +<p>—Non, monseigneur, c'était un anglais.</p> + +<p>—Oh! que j'en suis aise!»</p> + +<p>Il se retourna à son service qui le suivait, et répéta aux dames qui +m'environnaient: «Ce n'était pas un capitaine français» avec un air de +satisfaction dont je lui sus un gré infini. S'il avait souvent exprimé +de pareils sentiments, il aurait été bien autrement populaire.</p> + +<p>Je précédai de peu de jours à Paris mon oncle, Édouard Dillon, qui y +passait en se rendant de Dresde à sa nouvelle résidence de Florence. +Il était de la maison de Monsieur, et, je crois l'avoir déjà dit, dans +des habitudes de familiarité qui dataient de leur jeunesse à tous +deux. Un matin, où il quittait Monsieur, il me raconta une +conversation qui venait d'avoir lieu. Elle avait roulé sur +l'inconvenance des propos tenus par l'opposition et plus encore par le +parti ministériel sur le prince.</p> + +<p>On cherchait, selon lui, à le déjouer parce qu'il était royaliste et +avertissait le Roi des précipices où on entraînait la monarchie, etc. +Édouard, qui se trouvait une des personnes les plus raisonnables +pouvant l'approcher, <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> combattit ces impressions de Monsieur. +Il lui assura qu'il lui serait bien facile de se faire adorer, s'il +voulait se montrer moins exclusivement chef d'un parti.</p> + +<p>«Mais je ne suis pas chef d'un parti.</p> + +<p>—Monseigneur, on vous en donne les apparences.</p> + +<p>—C'est à tort, mais comment l'éviter?</p> + +<p>—En étant moins exclusif.</p> + +<p>—Jamais je n'accueillerai les jacobins, c'est pour cela qu'on me +déteste.</p> + +<p>—Mais les gens qui vous servent bien ne sont pas des jacobins.</p> + +<p>—C'est selon. Vois-tu, Ned, le vieux levain révolutionnaire, cela +reparaît toujours, fût-ce au bout de vingt ans. Quand on a servi les +autres, on ne vaut rien pour nous.</p> + +<p>—Je suis fâché d'entendre tenir ce langage à Monseigneur; cela +confirme ce que l'on dit.</p> + +<p>—Ah! ah! et que dit-on? conte-moi cela, toi.</p> + +<p>—Hé bien, Monseigneur, on dit que vous avez envie de faire Mathieu ou +Jules ministre.»</p> + +<p>Monsieur qui se promenait dans son cabinet, s'arrêta tout court, +partit d'un grand éclat de rire.</p> + +<p>«Ah! parbleu, celui-là est trop amusant, ce n'est pas sérieusement que +tu me dis cela?</p> + +<p>—Sérieusement, Monseigneur.</p> + +<p>—Mais tu connais trop Jules pour que j'aie besoin de te dire ce que +c'est; hé bien, Mathieu c'est la même espèce tout juste, un peu moins +hâbleur peut-être, mais pas plus de fond ni de valeur. Puisqu'on veut +bien me prêter des intentions, il faudrait au moins qu'elles fussent +de nature à ce que quelqu'un pût y ajouter foi. Allons, allons, mon +vieil ami, tranquillise-toi; si on ne fait jamais d'autre fable sur +mon compte, cela n'est pas bien alarmant. Mathieu! Jules! Ah! bon +Dieu, quels ministres? <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> on me croit donc extravagant! mais il +faudrait être fou à lier! Il n'est pas possible que qui que ce soit y +ait cru sérieusement; on s'est moqué de toi.»</p> + +<p>Édouard lui témoigna grande satisfaction des dispositions où il se +trouvait. Il vint en toute hâte me conter la sagesse de son prince. +J'ai souvent repensé à cette conversation, sur laquelle je ne puis +avoir aucun doute, lorsque plus tard Mathieu de Montmorency d'abord et +Jules de Polignac ensuite ont été successivement ministres des +affaires étrangères.</p> + +<p>Monsieur avait-il changé d'opinion sur leur compte, ou bien +trompait-il Édouard en 1818? Il peut y avoir de l'un et de l'autre.</p> + +<p>Il est indubitable que, dès lors, Jules était dans sa plus intime +confiance et jouait le rôle de ministre de la police du gouvernement +occulte.</p> + +<p>L'opposition au Roi avait gagné toute la Cour, et pour conserver un +peu de tranquillité dans l'intérieur de sa famille, il n'osait pas en +témoigner de ressentiment. La loi de recrutement déplaisait +particulièrement à la noblesse. De tout temps, elle regardait l'armée +comme son patrimoine. C'était bien à titre onéreux, il faut +l'accorder, car elle l'avait exploitée, plus honorablement que +lucrativement, pendant bien des siècles, mais elle tenait à en jouir +exclusivement et ne voulait pas comprendre combien les temps étaient +changés. Elle s'opposa donc au système d'avancement par l'ancienneté +avec une extrême passion.</p> + +<p>La loi fut emportée à la Chambre des députés; on savait qu'elle ne +parviendrait à passer à celle des pairs qu'à une faible majorité. Le +Roi, n'osant pas se prononcer hautement, emmena à sa promenade +accoutumée les pairs de service auprès de lui qui, tous, devaient +voter contre son gouvernement.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> Le Roi ne sortait pas le dimanche ni le mercredi où il tenait +conseil. Pour les cinq autres jours de la semaine, il avait cinq +promenades, toujours les mêmes, qui revenaient à jour fixe chaque +semaine. Celle de la matinée où l'on devait voter était une des plus +courtes et les pairs y avaient compté; mais le Roi, ce qui était sans +exemple, avait changé les ordres pour les relais et, de plus, commandé +d'aller doucement.</p> + +<p>En général, il voulait aller excessivement vite et toujours sur le +pavé. Quelque poussière, quelque verglas qu'il pût y avoir, il ne +ralentissait jamais son allure. Il en résultait des accidents graves +pour les escortes, mais cela le laissait complètement impassible. +Quand un homme était tombé on le ramassait; cela ne faisait aucun +émoi. Si c'était un officier, on envoyait savoir de ses nouvelles, et, +si son cheval était estropié, on lui en donnait un. Il n'en n'était +pas davantage.</p> + +<p>Il fallait un motif politique pour influer sur les usages établis; +mais la niche du Roi n'eut pas de succès. Ses zélés serviteurs avaient +eu la précaution de demander leur voiture dans la cour des Tuileries. +Ils s'y jetèrent, en descendant du carrosse royal, et arrivèrent +encore au Luxembourg à temps pour donner leur <i>non</i> aux demandes des +ministres. Ils n'en furent pas plus mal traités dans les grands +appartements, et beaucoup mieux au pavillon de Marsan.</p> + +<p>Nous autres, constitutionnels ministériels, étions indignés; mais les +ultras, et même les courtisans plus raisonnables, étaient enchantés de +cet acte d'indépendance.</p> + +<p>Monsieur Canning se trouvait alors pour quelques jours à Paris. Je me +souviens que, le soir même où la discussion sur ce procédé était assez +animée, il entra chez madame de Duras. Elle l'interpella:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> «N'est-ce pas qu'en Angleterre les personnes attachées au Roi +votent selon leur conscience et ne sont nullement forcées de soutenir +le ministère?</p> + +<p>—Je ne comprends pas bien.</p> + +<p>—Mais, par exemple, si le grand chambellan trouve une loi mauvaise, +il est libre de voter contre?</p> + +<p>—Assurément, très libre, chacun est complètement indépendant dans son +vote.»</p> + +<p>Madame de Duras triomphait.</p> + +<p>«Mais, ajouta monsieur Canning, il enverrait sa démission avant de +prendre ce parti; sans cela on la lui demanderait tout de suite.»</p> + +<p>Le triomphe fut un peu moins agréable. Toutefois, comme elle avait de +l'esprit, elle se rabattit sur ce que notre éducation +constitutionnelle n'était pas assez faite pour appeler cela de +l'indépendance, et, ramenant la discussion à une thèse générale, +tourna le terrain où elle s'était engagée si malencontreusement.</p> + +<p>Le parti soi-disant royaliste était tombé dans une telle aberration +d'idées que, lorsque monsieur de Marcellus, alors député, fut nommé de +la commission pour examiner la loi qui devait accompagner le concordat +et garantir les libertés de l'Église gallicane, il n'imagina rien de +mieux que d'en référer au Pape en lui envoyant la copie du projet de +loi et de tous les documents confiés à la commission.</p> + +<p>Le Pape lui répondit qu'il fallait s'opposer à la promulgation de +cette loi par tous les moyens possibles, l'autorisant même +textuellement à employer en sûreté de conscience la <i>ruse</i> et +l'<i>astuce</i>.</p> + +<p>Monsieur de Marcellus, plus bon que méchant dans le fond, profita mal +du conseil car il alla porter ce singulier bref au duc de Richelieu +qui entra dans une fureur extrême. Il le menaça de le traduire devant +les tribunaux <span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> pour avoir révélé le secret d'État à une Cour +étrangère, lui dit que, si cet ancien régime, qu'il affectait de +regretter, subsistait encore, on le ferait pourrir dans une prison +d'État et, par grâce encore, pour éviter que le Parlement ne le +décrétât de prise de corps et ne lui fît un plus mauvais parti, etc.</p> + +<p>Monsieur de Marcellus fut tout ébahi d'une scène si bien carabinée; il +comprit même son tort; mais le parti jésuite, très puissant et tout +ultramontain, lui donna de grands éloges. Monsieur le prit sous sa +protection spéciale et le bruit s'apaisa.</p> + +<p>Seulement, il me semble que les négociations à Rome furent retirées à +monsieur de Blacas, soupçonné d'avoir eu connaissance de cette +intrigue, et qu'on y envoya monsieur Portalis. Celui-ci parvint à +faire signer un concordat où les libertés gallicanes étaient aussi +bien ménagées que les circonstances le permettaient. Le roi Louis +XVIII n'y tenait pas assez pour les défendre vivement contre son +frère.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> CHAPITRE XV</h3> + +<p class="resume">Coup de pistolet tiré au duc de Wellington. — On trouve + l'assassin. — Inquiétude de Monsieur sur la retraite des + étrangers. — Agitation dans les esprits. — Ténèbres à la chapelle + des Tuileries. — Le duc de Rohan à Saint-Sulpice. — Ses + ridicules. — Le duc de Rohan se fait prêtre. — Une aventure à + Naples. — Faveur du prince de Talleyrand. — Bal chez le duc de + Wellington. — Testament de la reine Marie-Antoinette. — Mort de la + petite princesse d'Orléans, née à Twickenham. — Mort de monsieur + le prince de Condé. — Son oraison funèbre.</p> + +<p>Peu de jours après mon arrivée à Paris, nous fûmes tous mis en grand +émoi par une tentative d'assassinat commise sur la personne du duc de +Wellington. Un coup de pistolet avait été tiré sur sa voiture au +milieu de la nuit, comme il rentrait dans son hôtel de la rue des +Champs-Élysées.</p> + +<p>Cet événement pouvait avoir les plus fâcheuses conséquences. Le duc de +Wellington était le personnage le plus important de l'époque; tout le +monde en était persuadé, mais personne autant que lui. Son +mécontentement aurait été une calamité. Tout ce qui tenait au +gouvernement fit donc une très grosse affaire de cet attentat et le +lendemain le duc était d'assez bonne humeur.</p> + +<p>Mais on ne découvrait rien. Personne n'avait été blessé; on ne +retrouvait point de balle; le coup avait été tiré en pleine obscurité +contre une voiture allant grand train. Tout cela paraissait suspect. +L'opposition répandit le bruit que le duc, d'accord avec le parti +ultra, s'était fait <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> tirer un coup de pistolet à poudre pour +saisir ce prétexte de prolonger l'occupation.</p> + +<p>Il faut rendre justice au duc de Wellington; il était incapable +d'entrer dans une pareille machination; mais il conçut beaucoup +d'humeur de ces propos, et, il le faut répéter, notre sort dépendait +en grande partie de ses bonnes dispositions, car, lui seul pouvait +prendre l'initiative et affirmer aux souverains que la présence en +France de l'armée d'occupation, dont il était généralissime, avait +cessé d'être nécessaire au repos de l'Europe.</p> + +<p>Toute la police était en mouvement sans rien découvrir. Les ultras se +frottaient les mains et assuraient que les étrangers séjourneraient +cinq années de plus. Enfin on eut des révélations de Bruxelles. Milord +Kinnaird, fort avant dans le parti révolutionnaire mais en deçà +pourtant de l'assassinat, dénonça l'envoi d'un nommé Castagnon par le +comité révolutionnaire séant à Bruxelles où tous les anciens jacobins, +présidés par les régicides expulsés du royaume, s'étaient réfugiés. On +acquit la preuve que ce Castagnon avait tiré contre le duc. Il fut +déféré aux tribunaux et sévèrement puni et le duc se tint pour +satisfait. Il entrait consciencieusement dans le projet de libérer la +France des troupes sous ses ordres, mais on pouvait toujours redouter +ses caprices.</p> + +<p>La diminution de l'armée obtenue l'année précédente donnait droit à de +grandes espérances. Toutefois, les traités portaient cinq ans de cette +occupation, si onéreuse et si humiliante, et la troisième était à +peine commencée. Tous les soins du gouvernement étaient employés à +obtenir notre délivrance. Il était contrecarré par le parti ultra qui +éprouvait, ou feignait, une grande alarme de voir l'armée étrangère +quitter la France.</p> + +<p>Monsieur avait dit au duc de Wellington, et malheureusement <span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> +assez haut pour que cela fût entendu et répété:</p> + +<p>«Si vous vous en allez, je veux m'en aller aussi.</p> + +<p>—Oh! que non, Monseigneur, avait répondu le duc; vous y penserez +mieux.»</p> + +<p>Quelques semaines plus tard, un petit écrit professant la convenance +de prolonger l'occupation, loin de chercher à l'abréger, fut distribué +à profusion; il était anonyme, mais l'enveloppe portait pour timbre: +<i>Chambre de Monsieur</i>.</p> + +<p>On l'attribua à monsieur de Bruges. C'était le précurseur de la +fameuse <i>Note secrète</i>. Toutes ces petites circonstances fondaient +l'immense impopularité sous laquelle Charles X a succombé en trois +jours, quelques années après.</p> + +<p>Ces intrigues agissaient même sur les personnes qui n'y prenaient +aucune part. Il régnait une inquiétude générale qui ne paraissait pas +justifiée par la situation où nous nous trouvions. Dès en arrivant, +j'avais eu les oreilles rabattues par l'annonce de la <i>grande +conspiration</i>. Je demandais qui en faisait partie, on me répondait:</p> + +<p>«Je n'en sais rien», mais on ajoutait avec un air capable: «Tenez pour +sûr que nous marchons sur un volcan, et certes ce n'est pas monsieur +Decazes qui nous sauvera!»</p> + +<p>Il était, de plus en plus, en butte à la haine du parti de la Cour.</p> + +<p>À force d'entendre répéter ces paroles, je finissais par être ébranlée +à mon tour, lorsqu'une circonstance puérile me rétablit dans mon +assiette en me montrant sur quels fondements fragiles on échafaudait +les nouvelles. J'assistais à ténèbres à la chapelle des Tuileries; on +frappe un coup léger à la porte de la tribune royale. Une fois; pas de +réponse; Madame jette un coup d'œil irrité <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> derrière elle. +Une seconde; pas encore de réponse. Une troisième; le Roi ordonne +d'ouvrir. On lui remet un billet, il le lit, fait signe au major +général de la garde royale, lui dit quelques mots tout bas. Celui-ci +sort et ténèbres s'achèvent au milieu de l'agitation de la +Congrégation.</p> + +<p>Plus de doute, la grande conspiration a éclaté. Des courtisans +trouvent moyen de sortir de la chapelle pour aller en répandre la +nouvelle, même à la Bourse, assure-t-on. Rendu dans ses appartements, +le Roi annonce que la salle de l'Odéon a pris feu et que le ministre +de la police demande des troupes pour maintenir l'ordre. Aussitôt les +dévots de se récrier sur le scandale de troubler le service divin pour +un théâtre qui brûle et les courtisans de s'indigner qu'on vienne +déranger le Roi pour si mince affaire.</p> + +<p>«Comment trouvez-vous monsieur Decazes? Il fait passer ses ordres par +le Roi à présent! C'est une nouvelle méthode assurément!»</p> + +<p>Le soir, il était répandu dans la ville que l'incendie de l'Odéon +était le commencement d'exécution d'une grande conspiration; et, à la +Cour, où on était un peu mieux informé quoique beaucoup plus bête, il +n'était question que de l'insolence de ces coups répétés frappés à la +porte de la tribune royale. Il semblait qu'on l'eût abattue à coups de +hache. C'était aux Tuileries un bien plus grand événement que la +destruction d'un des beaux monuments de la capitale.</p> + +<p>Cette scène de la chapelle me rafraîchit la mémoire d'un incident dont +je fus témoin à Saint-Sulpice, ce même carême, un jour où l'abbé +Frayssinous y prêchait. Les sermons étaient fort courus et, le +ministre de la police ayant annoncé le projet d'y assister, le banc de +l'œuvre lui fut réservé.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> Un équipage avec plusieurs valets en grande livrée s'arrêta +au portail. Un homme en uniforme en sortit, c'était évidemment le +ministre. Le suisse arriva en toute hâte, hallebarde en main, ouvrant +la route à Monseigneur. Le bedeau suivait; il s'adressa à Alexandre de +Boisgelin (passablement gobeur de son métier) pour lui demander s'il +était de la suite de Son Excellence.</p> + +<p>«De quelle Excellence?</p> + +<p>—Du ministre de la police.</p> + +<p>—Où est-il?</p> + +<p>—Là, le suisse précède.</p> + +<p>—Mais ce n'est pas le comte Decazes, c'est le duc de Rohan.»</p> + +<p>Aussitôt voilà le bedeau au petit galop courant après le suisse pour +le ramener à son poste du portail, et le duc de Rohan, dépouillé de +ses honneurs usurpés, laissé tout seul au milieu de l'église, obligé +d'établir son habit de pair sur une simple chaise de paille, à nos +côtés, comme le plus humble d'entre nous. Les rieurs furent contre +monsieur de Rohan, en dépit des préjugés aristocratiques qui lui +auraient volontiers donné précédence sur monsieur Decazes. Ses +ridicules étaient trop flagrants.</p> + +<p>Auguste de Chabot, jeune homme qui ne manquait ni d'esprit, ni +d'instruction, avait été <i>presque</i> forcé d'être chambellan de +l'Empereur. Il se conduisit avec dignité, convenance et simplicité à +la Cour impériale. À la Restauration, il prit le titre de prince de +Léon et les fumées de la vanité lui montèrent à la tête.</p> + +<p>Il perdit sa femme, mademoiselle de Sérent, riche héritière, par un +horrible accident, et peu de mois avant [l'époque à] laquelle je suis +arrivée, la mort de son père l'avait mis en possession du titre de duc +de Rohan et de la pairie. Ces honneurs, bien prévus pourtant, +achevèrent <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> de l'enivrer d'orgueil. Il devint le véritable +émule du marquis de Tuffières.</p> + +<p>Il portait ses prétentions aristocratiques jusqu'à l'extravagance. Son +château de la Roche-Guyon fut décoré de tous les emblèmes de la +féodalité. Ses gens l'appelaient monseigneur. Il était toujours en +habit de pair, et en avait fait adopter le collet et les parements +brodés à une robe de chambre dans laquelle il donnait ses audiences le +matin, rappelant ainsi feu le maréchal de Mouchy qui s'était fait +faire un cordon bleu en tôle pour le porter dans son bain.</p> + +<p>Aussi madame de Puisieux disait-elle, en voyant un portrait fort +ressemblant du duc de Rohan:</p> + +<p>«Oh! c'est bien Auguste; et puis voyez, ajoutait-elle en indiquant un +écusson de ses armes peint dans le coin du tableau, voyez, voilà +l'expression de sa physionomie.»</p> + +<p>Le duc de Rohan vint étaler son importance en Angleterre dans l'espoir +que son titre lui procurerait la main d'une riche héritière. Celle de +ma belle-sœur avait été demandée par lui l'année précédente et, +pour ennoblir cette alliance qui lui paraissait bien un peu indigne de +lui, il s'était servi de l'intermédiaire du Roi. Cet auguste +négociateur ayant échoué auprès de mademoiselle Destillières, le duc +n'avait plus vu en France de parti assez riche pour aspirer à +l'honneur de partager son nom et son rang.</p> + +<p>Le voyage de spéculation matrimoniale en Angleterre étant resté +également sans succès, il se décida à embrasser l'état ecclésiastique. +Il s'entoura de jeunes prêtres et fit son séminaire dans les salons de +la Roche-Guyon. Je ne sais comment cela put s'arranger, mais il est +avec le ciel des accommodements.</p> + +<p>Les mauvaises langues prétendaient que le célibat n'imposait pas trop +de gêne à monsieur de Rohan. J'ai su <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> très positivement un +fait dont chacun tirera les conséquences qu'il lui plaira.</p> + +<p>En 1813, Auguste de Chabot, alors chambellan de l'Empereur, d'une +jolie figure, plein de talent, dessinant très bien, chantant à ravir, +assez spirituel et surtout français arrivant de Paris, obtint à Naples +de doux regards de la Reine, femme de Murat et régente en l'absence de +son mari.</p> + +<p>Une vive coquetterie s'établit entre eux. Des apartés, des promenades +solitaires, des lettres, des portraits s'ensuivirent. La Reine avait +la tête tournée et ne s'en cachait pas. Les choses allèrent si loin, +quoique monsieur de Chabot professât dès lors les principes d'une +certaine dévotion ostensible, qu'il reçut la clef d'une porte dérobée +conduisant à l'appartement de la Reine. Le moment de l'entrevue fut +fixé à la nuit suivante. Auguste s'y rendit.</p> + +<p>Le lendemain matin, il reçut un passeport pour quitter Naples dans la +journée. Un messager plus intime vint en même temps lui redemander +l'élégante petite boîte qui contenait la clef.</p> + +<p>Depuis ce jour, la Reine, qui en paraissait sans cesse occupée +jusque-là, n'a plus prononcé son nom. Monsieur de Chabot n'a jamais pu +comprendre le motif de cette disgrâce, car il se rendait la justice +d'avoir été parfaitement respectueux.</p> + +<p>Le portrait lui resta, et je l'ai vu entre les mains de la personne +confidente de cette intrigue à laquelle il en fit don au moment où il +entra dans les ordres.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, son choix de l'état ecclésiastique ne l'empêcha +pas de conserver toutes les habitudes du <i>dandysme</i> le plus outré; ses +recherches de toilette étaient sans nombre. Il entama avec la Cour de +Rome une longue et vive négociation pour faire donner à la chasuble +une <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> coupe nouvelle qui lui paraissait élégante. Au reste, il +faut reconnaître qu'il disait la messe plus gracieusement qu'aucune +autre personne et pourtant très convenablement.</p> + +<p>Ces ambitions futiles n'arrêtaient pas les autres. Il devint +promptement archevêque et cardinal; je crois qu'au fond c'était là le +secret véritable de sa vocation. Les carrières civiles et militaires +se trouvaient encombrées; il se croyait de la capacité, avec raison +jusqu'à un certain point, et s'était jeté dans celle de l'Église. Mais +j'anticipe; revenons au printemps de 1818.</p> + +<p>J'avais laissé monsieur de Talleyrand honni au pavillon de Marsan; je +le retrouvai dans la plus haute faveur de Monsieur et de son monde. +Elle éclata surtout aux yeux du public à un bal donné par le duc de +Wellington où les princes assistèrent.</p> + +<p>Je me le rappelais l'année précédente dans cette même salle, se +traînant derrière les banquettes pour arriver jusqu'à la duchesse de +Courlande; elle lui avait réservé une place à ses côtés où personne ne +vint le troubler. Monsieur le duc d'Angoulême, seul de tous les +princes, lui adressa quelques mots en passant; mais, cette fois, +l'attitude était bien changée. Il traversait la foule qui s'écartait +devant lui; les poignées de main l'accueillaient et le conduisaient +droit sur Monsieur; monsieur le duc de Berry s'emparait de cette main +si courtisée pour ne la céder qu'à Monsieur. Les entours étaient +également empressés.</p> + +<p>Je n'ai pas suivi le fil de cette intrigue dont le résultat se +déployait avec tant d'affectation sous nos yeux. J'ai peine à croire +que monsieur de Talleyrand eût flatté les vœux de Monsieur qui, à +cette époque, désirait par-dessus tout le maintien de l'occupation.</p> + +<p>Monsieur de Talleyrand était trop habile à tâter le <span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> pouls du +pays pour ne pas reconnaître que la fièvre d'indépendance +s'accroissait chaque jour et ferait explosion si on ne la prévenait; +mais certainement il s'unissait à toutes les intrigues pour chasser le +duc de Richelieu, et c'était là un suffisant motif d'alliance.</p> + +<p>J'eus encore, à ce bal, occasion de remarquer le peu d'obligeance de +nos princes. Le duc de Wellington vint proposer à Madame, vers le +milieu de la soirée, de faire le tour des salles. Il était indiqué de +prendre son bras, et tout grand personnage qu'il était il en aurait +été flatté. Mais Madame donna le bras à monsieur le duc de Berry, +madame la duchesse de Berry à Monsieur (monsieur le duc d'Angoulême, +selon son usage, était déjà parti) et le duc de Wellington fut réduit +à marcher devant la troupe royale en éclaireur.</p> + +<p>Elle arriva ainsi jusqu'à un dernier salon où Comte (le physicien) +faisait des tours. Il lui fallait en ce moment un compère +souffre-douleur. Il jeta son dévolu sur monsieur de Ruffo, fils du +prince Castelcicala, ambassadeur de Naples, dont la figure niaise +prêtait au rôle qu'il devait jouer. Il fit trouver des cartes dans ses +poches, dans sa poitrine, dans ses chausses, dans ses souliers, dans +sa cravate; c'était un déluge.</p> + +<p>Les princes riaient aux éclats, répétant de la voix qu'on leur +connaît: c'est monsieur de Ruffo, c'est monsieur de Ruffo. Or, ce +monsieur de Ruffo était presque de leur intimité, et pourtant, lorsque +le tour fut achevé, ils quittèrent l'appartement sans lui adresser un +mot de bonté, sans faire un petit compliment à Comte dont la révérence +le sollicitait, enfin avec une maussaderie qui me crucifiait car j'y +prenais encore un bien vif intérêt.</p> + +<p>Peu de semaines avant, j'avais vu chez mon père, à Londres, le prince +régent, qui pourtant aussi était assez grand seigneur, assister à une +représentation de ce même <span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> monsieur Comte, et y porter des +façons bien différentes.</p> + +<p>Je me suis laissé raconter que rien n'était plus obligeant que la +reine Marie-Antoinette. Madame avait repoussé cet héritage, peut-être +avec intention, car la mémoire de sa mère lui était peu chère. Toutes +ses adorations étaient pour son père, et, avec ses vertus, elle avait +pris ses formes peu gracieuses.</p> + +<p>Il y eut vers ce temps une révolution bien frappante des sentiments de +Madame. Monsieur Decazes retrouva dans les papiers de je ne sais quel +terroriste de 1793 le testament autographe de la reine +Marie-Antoinette qui, assurément, fait le plus grand honneur à sa +mémoire. Il le porta au Roi qui lui dit de l'offrir à Madame. Elle le +lui remit quelques heures après, avec la phrase la plus froide +possible, sur ce qu'en effet elle reconnaissait l'écriture et +l'authenticité de la pièce.</p> + +<p>Monsieur Decazes en fit faire des fac-similés et en envoya un paquet à +Madame; elle n'en distribua pas un seul, et témoigna plutôt de +l'humeur dans toute cette occurrence. Toutefois ce testament a été +gravé dans la chapelle expiatoire de la rue d'Anjou qui se +construisait sous son patronage.</p> + +<p>Si Madame était sévère à la mémoire de sa mère, elle était +passionnément dévouée à celle de son père et cette corde de son âme +vibrait toujours jusqu'à l'exaltation.</p> + +<p>Comme je sortais du bal du duc de Wellington, je me trouvai auprès du +duc et de la duchesse de Damas-Crux, ultras forcenés, qui, comme moi, +attendaient leur voiture. Édouard de Fitz-James passa; je lui donnai +une poignée de main, puis monsieur Decazes, encore une poignée de +main, puis Jules de Polignac, nouvelle poignée de main, puis Pozzo, +encore plus amicale poignée de main.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> «Vous en connaissez de toutes les couleurs», me dit le duc de +Damas.</p> + +<p>—Oui, répondis-je, ceux qui se proclament les serviteurs du Roi; et +ceux qui le servent en effet.»</p> + +<p>Il était si bête qu'il me fit une mine de reconnaissance; mais la +duchesse me lança un regard furieux et ne me l'a jamais pardonné.</p> + +<p>La famille d'Orléans, dont les formes affables et obligeantes +faisaient un contraste si marqué à celles de la branche aînée, +n'assistait pas à ce bal, autant qu'il m'en souvient. Elle était dans +la douleur. La petite princesse, née en Angleterre, était à toute +extrémité et mourut, en effet, peu de jours après.</p> + +<p>La mort frappait à la fois à deux extrémités de la maison de Bourbon. +Le vieux prince de Condé achevait en même temps sa longue carrière en +invoquant vainement la présence de ses enfants pour lui fermer les +yeux. J'ai déjà dit la vie qui retenait monsieur le duc de Bourbon sur +les trottoirs de Londres.</p> + +<p>Madame la princesse Louise se refusa également à adoucir les derniers +moments de son père, prétendant ne pouvoir quitter sa maison du Temple +où elle s'était cloîtrée, quoique toutes les autorités ecclésiastiques +l'y autorisassent et que le cardinal de Talleyrand, archevêque de +Paris, allât lui-même la chercher. Ce sont de ces vertus que je n'ai +jamais pu ni comprendre, ni admirer.</p> + +<p>Monsieur le prince de Condé mourut dans les bras de madame de Rouilly, +fille naturelle de monsieur le duc de Bourbon; elle lui prodigua les +soins les plus filiaux et les plus tendres.</p> + +<p>Monsieur le duc de Bourbon arriva quelques heures après la mort de son +père: il parut fort malheureux de n'avoir pu le revoir, et d'autant +plus que le vieux prince <span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> semblait, dans ses derniers jours, +avoir repris la mémoire qu'il avait perdue depuis quelques années et +regretter amèrement l'absence de son fils. Monsieur le duc de Bourbon +conserva son nom, disant que celui de Condé était trop lourd à porter. +Il s'établit au Palais-Bourbon et à Chantilly où il ne tarda pas à +donner de nouveaux scandales.</p> + +<p>Le service pour monsieur le prince de Condé à Saint-Denis fut très +magnifique; je ne me rappelle plus en quoi on dérogea aux usages, mais +il y eut quelque chose de très marqué, en ce genre, pour honorer plus +royalement sa mémoire. Le roi Louis XVIII affectait de lui rendre plus +qu'il n'était dû à son rang, selon l'étiquette de la Cour de France, +peut-être pour marquer encore plus la sévère désobligeance avec +laquelle il l'imposait à monsieur le duc d'Orléans.</p> + +<p>Je me souviens que cet enterrement fut une grande affaire à la Cour. +Pendant ce temps, le public et le ministère se préoccupaient du +discours. Le pas était glissant; il s'agissait du général des émigrés. +Il était difficile d'aborder ce sujet de manière à satisfaire les uns +et les autres; car, si <i>les uns</i> étaient au pouvoir, <i>les autres</i> +c'était le pays.</p> + +<p>L'abbé Frayssinous, chargé de l'oraison funèbre, s'en tira habilement. +Je me rappelle entre autres une phrase qui eut grand succès. En +parlant des deux camps français opposés l'un à l'autre, il dit: «<i>La +gloire était partout, le bonheur nulle part</i>». En résultat, le +discours ne déplut absolument à aucun parti; c'était le mieux qu'on en +pût espérer.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> CHAPITRE XVI</h3> + +<p class="resume">Mort de madame de Staël. — Effet de son ouvrage sur la + Révolution. — Je retourne à Londres. — Agents du parti + ultra. — Présentation de la note secrète. — Le Roi ôte le + commandement des gardes nationales à Monsieur. — Fureur de Jules + de Polignac. — Conspiration du bord de l'eau. — Congrès + d'Aix-la-Chapelle. — Le duc de Richelieu obtient la libération du + territoire.</p> + +<p>J'ai négligé de parler dans le temps de la mort de madame de Staël. +Elle avait eu lieu, pendant un de mes séjours en Angleterre, à la +suite d'une longue maladie qu'elle avait traînée le plus tard possible +dans ce monde de Paris qu'elle appréciait si vivement. Elle y faisait +peine à voir au commencement des soirées. Elle arrivait épuisée par la +souffrance mais, au bout de quelque temps, l'esprit prenait +complètement le dessus de l'instinct, et elle était aussi brillante +que jamais, comme si elle voulait témoigner jusqu'au bout de cette +inimitable supériorité qui l'a laissée sans pareille.</p> + +<p>La dernière fois que je la vis, c'était le matin; je partais le +lendemain. Depuis quelques jours, elle ne quittait plus son sopha; les +taches livides dont son visage, ses bras, ses mains étaient couverts +n'annonçaient que trop la décomposition du sang. Je sentais la pénible +impression d'un adieu éternel et sa conversation ne roulait que sur +des projets d'avenir. Elle était occupée de chercher une maison où sa +fille, la duchesse de Broglie, grosse et prête d'accoucher, serait +mieux logée.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> Elle faisait des plans de vie pour l'hiver suivant. Elle +voulait rester plus souvent chez elle, donner des dîners fréquents. +Elle désignait par avance des habitués. Cherchait-elle à s'étourdir +elle-même? Je ne sais; mais le contraste de cet aspect si plein de +mort et de ces paroles si pleines de vie était déchirant; j'en sortis +navrée.</p> + +<p>Il y avait une trop grande différence d'âge et assurément de mérite +entre nous pour que je puisse me vanter d'une liaison proprement dite +avec madame de Staël, mais elle était extrêmement bonne pour moi et +j'en étais très flattée. Le mouvement qu'elle mettait dans la société +était précisément du genre qui me plaisait le plus, parce qu'il +s'accordait parfaitement avec mes goûts de paresse.</p> + +<p>C'était sans se lever de dessus son sopha que madame de Staël animait +tout un cercle; et cette activité de l'esprit m'est aussi agréable que +celle du corps me paraît assommante. Quand il me faut aller chercher +mon plaisir à grands frais, je cours toujours risque de le perdre en +chemin.</p> + +<p>Sans être pour moi une peine de cœur, la mort de madame de Staël me +fut donc un chagrin. Le désespoir de ses enfants fut extrême. Ils +l'aimaient passionnément et la révélation faite sur son lit de douleur +et dont j'ai déjà parlé n'affaiblit ni leur sentiment ni leurs +regrets.</p> + +<p>Auguste de Staël se rendit l'éditeur d'un ouvrage auquel elle +travaillait et qui parut au printemps de 1818. Il produisit un effet +dont les résultats n'ont pas été sans importance. Pendant l'Empire, la +Révolution de 1793 et ceux qui y avaient pris part étaient honnis. La +Restauration ne les avait pas réhabilités et personne ne réclamait le +dangereux honneur d'avoir travaillé à renverser le trône de Louis XVI. +On aurait vainement cherché en <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> France un homme qui voulût se +reconnaître ouvrier en cette œuvre. Les régicides mêmes s'en +défendaient; une circonstance fortuite les avait poussés dans ce +précipice, et, somme toute, le <i>petit chat</i> (peut-être encore parce +qu'il ne savait pas s'en expliquer) se trouvait le seul coupable.</p> + +<p>Le livre de madame de Staël changea tout à coup cette disposition, en +osant parler honorablement de la Révolution et des révolutionnaires. +La première, elle distingua les principes des actes, les espérances +trompées des honnêtes gens des crimes atroces qui souillèrent ces +jours néfastes et ensevelirent sous le sang toutes les améliorations +dont ils avaient cru doter la patrie. Enfin elle releva tellement le +nom de révolutionnaire que, d'une cruelle injure qu'il avait été +jusque-là, il devint presque un titre de gloire. L'opposition ne le +repoussa plus. Les libéraux se reconnurent successeurs des +révolutionnaires et firent remonter leur filiation jusqu'à 1789.</p> + +<p>Messieurs de Lafayette, d'Argenson, de Thiard, de Chauvelin, de +Girardin, etc., formèrent les anneaux de cette chaîne. Les Lameth, +quoique réclamant le nom de patriotes de 89, et repoussés par les +émigrés et la Restauration, ne s'étaient pas ralliés à l'opposition +antiroyaliste. Ils demeuraient libéraux assez modérés, après avoir +servi à l'Empereur avec bien moins de zèle que ceux dont je viens de +citer les noms.</p> + +<p>Je crois que cet ouvrage posthume de madame de Staël a été un funeste +présent fait au pays et n'a pas laissé de contribuer à réhabiliter cet +esprit révolutionnaire dans lequel la jeunesse s'est retrempée depuis +et dont nous voyons les funestes effets. Dès que le livre de madame de +Staël en eut donné l'exemple, les hymnes à la gloire de 1789 ne +tarirent plus. Il y a bien peu d'esprits assez justes pour savoir +n'extraire que le bon grain au <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> milieu de cette sanglante +ivraie. Aussi avons-nous vu depuis encenser jusqu'au nom de +Robespierre.</p> + +<p>Le troisième volume est presque entièrement écrit par Benjamin +Constant; la différence de style et surtout de pensée s'y fait +remarquer. Il est plus amèrement républicain; les goûts +aristocratiques qui percent toujours à travers le plébéisme de madame +de Staël ne s'y retrouvent pas.</p> + +<p>Une fièvre maligne, dont je pensai mourir, me retint plusieurs +semaines dans ma chambre. Je n'en sortis que pour soigner ma +belle-sœur qui fit une fausse couche de quatre mois et demi et ne +laissa pas de nous donner de l'inquiétude pour elle et beaucoup de +regrets pour le petit garçon que nous perdîmes. Aussitôt qu'elle fut +rétablie, je retournai à Londres.</p> + +<p>L'affaire des liquidations, fixée enfin à seize millions pour les +réclamations particulières, avait fort occupé mon père. Il avait sans +cesse vu renaître les difficultés, qu'il croyait vaincues, sans +pouvoir comprendre ce qui y donnait lieu. Une triste découverte +expliqua ces retards.</p> + +<p>La loyauté de monsieur de Richelieu avait dû se résigner aux roueries +inhérentes aux nécessités gouvernementales. Il s'était apprivoisé +depuis mon aventure au sujet du docteur Marshall. Le <i>cabinet noir</i> +lui apporta les preuves les plus flagrantes de la façon dont monsieur +Dudon, commissaire de la liquidation, vendait les intérêts de la +France aux étrangers, à beaux deniers comptants.</p> + +<p>Des lettres interceptées, écrites à Berlin, et lues à la poste de +Paris, en faisaient foi. Le duc de Richelieu chassa monsieur Dudon +honteusement; mais, ne pouvant publier la nature des révélations qui +justifiaient sa démarche, il se fit de monsieur Dudon un ennemi +insolent. <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> Devenu, immédiatement, royaliste de la plus +étroite observance, monsieur Dudon se donna pour victime de la pureté +de ses opinions et n'a pas laissé d'être incommode par la suite.</p> + +<p>Dès qu'il eut été remplacé par monsieur Mounier, les affaires +marchèrent. L'intégrité de celui-ci débrouilla ce que l'autre avait +volontairement embrouillé. Les liquidations furent promptement réglées +et la conclusion fut un succès pour le gouvernement. C'est à cette +occasion que s'est formée la liaison intime du duc de Richelieu avec +monsieur Mounier.</p> + +<p>À mesure que les affaires d'argent s'aplanissaient, l'espoir de notre +émancipation se rapprochait et les fureurs du parti ultra +s'exaspéraient dans la même proportion. Sa niaiserie était égale à son +intolérance.</p> + +<p>Je me souviens qu'avant de quitter Paris j'entendais déblatérer contre +le gouvernement qui exigeait des capitalistes français 66 d'un emprunt +nouveau, tandis qu'il n'avait pu obtenir que 54 l'année précédente de +messieurs Baring et C<sup>ie</sup>; faisant crime au ministère que le crédit +public se fût, en quelques mois, élevé de 12 pour 100 sous son +administration! Il faut avoir vécu dans les temps de passion pour +croire à de pareilles sottises.</p> + +<p>Nous vîmes arriver successivement à Londres plusieurs envoyés de +Monsieur, les Crussol, les Fitz-James, les La Ferronnays, les de +Bruges, etc. Mon père était très bien instruit de leur mission; les +ministres anglais en étaient indignés. Le duc de Wellington signalait +d'avance la fausseté de leurs rapports. Tous venaient représenter la +France sous l'aspect le plus sinistre et le plus dangereux pour le +monde et réclamaient la prolongation de l'occupation étrangère.</p> + +<p>Le duc de Fitz-James força tellement la mesure que lord Castlereagh +lui dit:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> «Si ce tableau était exact, il faudrait sur-le-champ rappeler +nos troupes, former un cordon autour de la France et la laisser se +dévorer intérieurement. Heureusement, monsieur le duc, nous avons des +renseignements moins effrayants à opposer aux vôtres.»</p> + +<p>L'expression de ces messieurs, en parlant de mon père, était que +c'était dommage mais qu'il avait passé à l'ennemi. Quel bonheur pour +la monarchie, si elle avait été exclusivement entourée de pareils +ennemis! Monsieur de Richelieu, selon eux, avait eu de bonnes +intentions mais il était perverti.</p> + +<p>Quant aux autres ministres, c'étaient des gueux et des scélérats: +messieurs Decazes, Lainé, Pasquier, Molé, Corvetto; il n'y avait +rémission pour personne. À mesure que la libération de la patrie +approchait, l'anxiété du parti redoublait. Je crois que c'est à cette +époque que parut le <i>Conservateur</i>. Cette publication hebdomadaire +avait pour rédacteur principal monsieur de Chateaubriand, mais tous +les coryphées parmi les ultras y déposaient leur bilieuse éloquence. +Cet organe a fait bien du mal au trône.</p> + +<p>Jules de Polignac arriva le dernier en Angleterre; il était porteur de +la fameuse <i>note secrète</i>, œuvre avouée et reconnue de Monsieur, +quoique monsieur de Vitrolles l'eût rédigée.</p> + +<p>Jamais action plus antipatriotique n'a été conseillée à un prince; +jamais prince héritier d'une couronne n'en a fait une plus coupable. +Les cabinets étrangers l'accueillirent avec mépris, et le roi Louis +XVIII en conçut une telle fureur contre son frère que cela lui donna +du courage pour lui ôter le commandement des gardes nationales du +royaume.</p> + +<p>Depuis longtemps les ministres sollicitaient du Roi de rendre au +ministère de l'intérieur l'organisation des <span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> gardes +nationales et de les remettre sous ses ordres; le Roi en reconnaissait +la nécessité mais reculait effrayé des cris qu'allait pousser +Monsieur.</p> + +<p>Il avait été, dès 1814, nommé commandant général des gardes nationaux +de France. Il avait formé un état-major à son image. Des inspecteurs +généraux allaient chaque trimestre faire des tournées et s'occupaient +des dispositions des officiers qui tous étaient nommés par Monsieur et +à sa dévotion. La plupart étaient membres de la Congrégation. Leur +correspondance avec Jules de Polignac, premier inspecteur général, +était journalière et sa police s'exerçait avec activité et passion.</p> + +<p>C'était un État dans l'État, un gouvernement dans le gouvernement, une +armée dans l'armée. Ce qu'à juste titre on a nommé le <i>gouvernement +occulte</i> était alors à son apogée. L'ordonnance qui ôtait le +commandement à Monsieur enlevait au parti une grande portion de son +pouvoir en le privant d'une force armée aussi énorme dont il pouvait +disposer et qui ne recevait d'ordres que de lui.</p> + +<p>Jules de Polignac en apprit la nouvelle (car cela avait été tenu fort +secret) par ma mère qui lui donna le <i>Moniteur</i> à lire. Malgré sa +retenue habituelle, il fut assez peu maître de lui pour prononcer +quelques mots, trouvés si coupables par ma mère qu'elle lui dit +vouloir aller aussitôt les rapporter à mon père pour qu'il en donnât +avis au Roi. Averti de son imprudence, il chercha à les tourner en +plaisanterie; mais ne pouvant réussir à faire prendre le change à ma +mère, il eut recours à des supplications, qui allèrent jusqu'aux +larmes et aux génuflexions, et obtint enfin la parole qu'elle ne +répéterait pas un propos qu'il assurait n'avoir pas l'importance +qu'elle voulait y donner.</p> + +<p>Je n'ai jamais su précisément les mots. Seulement le <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> nom de +monsieur de Villèle y était mêlé et j'ai eu lieu de croire que la +conspiration, dite du bord de l'eau, dont la réalité n'est révoquée en +doute par aucune des personnes instruites des affaires à cette époque, +cette conspiration, qui avait pour but de faire régner Charles X avant +que le Ciel eût disposé de Louis XVIII, n'était que le commentaire des +paroles échappées à la colère de Jules.</p> + +<p>Je n'entre pas dans plus de détails sur cet événement, quoique la +plupart des acteurs parmi les conspirateurs, aussi bien que parmi ceux +qu'ils devaient attaquer, fussent des personnes avec lesquelles nos +relations étaient intimes; mais j'étais absente lors de la découverte, +et le projet remontait si haut que le ministère et le Roi ne voulurent +pas aller jusqu'à la source. On se borna à l'éventer sans donner +aucune suite aux recherches.</p> + +<p>Le Roi en conçut un mortel chagrin et ne laissa pas ignorer à son +frère qu'il en était instruit. Je ne sais pas si monsieur le duc de +Berry était dans le secret; j'espère que non. Quant à monsieur le duc +d'Angoulême, le parti s'en cachait avec plus de soin que d'aucune +autre personne.</p> + +<p>Quoique la sagesse du gouvernement eût assoupi le bruit de cette +affaire, le parti ultra se trouva un peu gêné par cette découverte. Il +était en position de garder des mesures avec le pouvoir; il devint, ou +du moins chercha à paraître, plus modéré pendant quelque temps.</p> + +<p>Cela ne l'empêcha pas d'avoir au Congrès d'Aix-la-Chapelle des agents +occupés à déjouer auprès des étrangers les négociations du duc de +Richelieu. Elles réussirent cependant et il eut la gloire et le +bonheur de signer le traité qui délivrait son pays d'une garnison +étrangère. Sans doute c'était encore à titre onéreux, <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> mais +la France pouvait payer les charges qu'elle acceptait; ce qu'elle ne +pouvait plus supporter, c'était l'humiliation de n'être pas maîtresse +chez elle.</p> + +<p>Le respect et la confiance qu'inspirait le caractère loyal de monsieur +de Richelieu entrèrent pour beaucoup dans le succès de cette +négociation qui nous combla de joie.</p> + +<p>Je me rappelle que, le jour où la signature du traité fut apprise à +Londres, tout le corps diplomatique et les ministres anglais +accoururent chez mon père lui faire compliment et partager notre +satisfaction. Les hommages pour le duc de Richelieu étaient dans +toutes les bouches; chacun avait un trait particulier à citer de son +honorable habileté.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> CHAPITRE XVII</h3> + +<p class="resume">Le comte Decazes veut changer de ministère. — Intrigues contre le + duc de Richelieu. — Il donne sa démission. — Le général Dessolle + lui succède. — Mariage de monsieur Decazes. — Le comte de + Sainte-Aulaire. — Mon père demande à se retirer. — Il est remplacé + par le marquis de La Tour-Maubourg. — Le Roi est mécontent de mon + père. — Mes idées sur la carrière diplomatique. — Une fournée de + pairs. — Monsieur de Barthélemy.</p> + +<p>On devait croire qu'après ses succès d'Aix-la-Chapelle le président du +conseil reviendrait à Paris tout-puissant. Il en fut autrement. Les +deux oppositions de droite et de gauche se coalisèrent pour amoindrir +le résultat obtenu, et le parti ministériel, sous l'influence de +monsieur Decazes, ne se donna que peu de soins pour le montrer dans +toute son importance.</p> + +<p>Monsieur de Richelieu était personnellement l'homme le moins propre à +exploiter un succès, mais monsieur Decazes s'y entendait fort bien. +Dans cette circonstance, il négligea de le vouloir. Des intrigues +intérieures dans le sein du ministère en furent cause. Monsieur +Decazes s'était uni à un parti semi-libéral qui, depuis, a produit ce +qu'on a appelé <i>les doctrinaires</i>. Ce parti avait longtemps crié +contre le ministère de la police et il persuada à monsieur Decazes +qu'en faisant réformer ce ministère au départ des étrangers il +semblerait n'avoir été créé que pour un moment de crise et que le Roi +ferait un acte habile dont la popularité rejaillirait sur lui.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> Monsieur Decazes goûtait cette pensée mais à condition, bien +entendu, qu'il resterait ministre et ministre influent. Il en parla à +monsieur de Richelieu qui adopta l'idée. Monsieur Lainé, ministre de +l'intérieur, professait sans cesse de son désintéressement, de son +abnégation de toute ambition et de son ennui des affaires.</p> + +<p>Monsieur de Richelieu, qui avait, à cette époque, parfaite confiance +en lui et en ses paroles, alla avec la candeur de son caractère lui +demander de céder son portefeuille à Decazes qui en avait envie. +Monsieur Lainé se mit en fureur contre une telle proposition, et le +duc de Richelieu, avec la gaucherie habituelle de sa loyale franchise, +s'en alla rapporter à monsieur Decazes qu'il ne fallait plus penser à +son projet parce que monsieur Lainé ne voulait pas y consentir. Il +reconnaissait bien du reste la convenance de renoncer à avoir un +ministère spécial de la police; il avouait tous les inconvénients que +monsieur Decazes signalait à le maintenir, mais il faudrait aviser à +un autre moyen de le supprimer.</p> + +<p>Après avoir donné ces étranges satisfactions à messieurs Decazes et +Lainé, il partit pour Aix-la-Chapelle en complète sécurité des bonnes +dispositions de ses collègues envers lui. Il put en voir la vanité au +retour.</p> + +<p>Je ne sais pas au juste les intrigues qu'on fit jouer ni les dégoûts +dont on l'entoura, mais, à la fin de l'année, il dut donner sa +démission ainsi que messieurs Pasquier, Molé, Lainé et Corvetto. Le +général Dessolle devint le chef ostensible du nouveau cabinet dont +monsieur Decazes était le directeur véritable.</p> + +<p>Je n'ai jamais pu comprendre que monsieur Decazes n'ait pas senti que +le beau manteau de cristal pur, dont la présidence de monsieur de +Richelieu couvrait son favoritisme, était nécessaire à la durée de son +crédit. Il <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> ne pouvait soutenir le poids des haines dirigées +contre lui que sous cette noble et transparente égide.</p> + +<p>Monsieur de Richelieu ne lui enviait en aucune façon sa faveur et lui +en laissait toute la puissance, toute l'importance, tous les profits +et aussi tous les ennuis; car ce n'était pas tout à fait un bénéfice +sans charge de devoir amuser un vieux monarque valétudinaire tourmenté +dans son intérieur.</p> + +<p>Monsieur Decazes avait épousé depuis quelques mois mademoiselle de +Sainte-Aulaire, fille de qualité riche et ayant par sa mère, +mademoiselle de Soyecourt, des alliances presque royales. Ces +relations flattaient monsieur Decazes et plaisaient au Roi. Aussi ce +mariage lui avait été assez agréable pour qu'il s'en mêlât +personnellement, et cette circonstance avait été une occasion de +rapprochement avec une nuance d'opposition hostile à laquelle +appartenait monsieur de Sainte-Aulaire. Je professe pour celui-ci une +amitié qui dure tantôt depuis trente ans. Toutefois je dois avouer +que, dans les premiers moments de la Restauration, il s'était conduit, +au moins, avec maladresse.</p> + +<p>Il avait successivement renié Napoléon dont il était chambellan en +1814, et Louis XVIII en 1815, dans les deux villes de Bar-le-Duc et de +Toulouse dont il se trouvait préfet à ces deux époques, d'une manière +ostensible et injurieuse qui ne convenait pas mieux à sa position qu'à +son caractère et à son esprit, un des plus doux et des plus agréables +que je connaisse. Mais il y a des circonstances si écrasantes qu'elles +trouvent bien peu d'hommes à leur niveau, surtout parmi les gens +d'esprit. Les bêtes s'en tirent mieux parce qu'elles ne les +comprennent pas.</p> + +<p>Sa conduite pendant les Cent-Jours avait jeté monsieur de +Sainte-Aulaire dans les rangs de la gauche. Le mariage de monsieur +Decazes avec mademoiselle de <span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> Sainte-Aulaire, au lieu de +rapprocher le ministre du parti aristocratique auquel elle appartenait +par sa naissance, l'avait mis dans la société de l'opposition et lui +donnait, fort à tort, une nuance de couleur révolutionnaire que les +ultras enluminaient de leur palette la mieux chargée.</p> + +<p>Je n'oserais pas assurer que leurs cris, sans cesse répétés, n'eussent +exercé, à notre insu, quelque influence même sur nous à Londres.</p> + +<p>La nouvelle de la retraite de monsieur de Richelieu, à laquelle il ne +s'attendait nullement, fut un coup très sensible à mon père. J'ai déjà +dit que les affaires importantes de l'ambassade se traitaient entre +eux, sans passer par les bureaux, dans des lettres confidentielles et +autographes. Mon père n'avait aucun rapport personnel avec monsieur +Dessolle et ne pouvait continuer avec lui une pareille correspondance.</p> + +<p>Il reçut du nouveau ministre une espèce de circulaire fort polie dans +laquelle, après force compliments, on l'avertissait que la politique +du cabinet était changée.</p> + +<p>Mon père avait déjà bien bonne envie de suivre son chef; cette lettre +le décida. Il répondit que sa tâche était accomplie. Ainsi que le duc +de Richelieu, il avait cru devoir rester à son poste jusqu'à la +retraite complète des étrangers, les négociations entamées devant, +autant que possible, être conduites par les mêmes mains, mais qu'une +nouvelle ère semblant commencer dans un autre esprit, il profitait de +l'occasion pour demander un repos que son âge réclamait.</p> + +<p>Nous fûmes charmées, ma mère et moi, de cette décision. La vie +diplomatique m'était odieuse, et ma mère ne pouvait supporter la +séparation de mon frère. D'ailleurs, nous nous apercevions que le +travail auquel il s'était consciencieusement astreint fatiguait trop +mon <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> père. Sa bonne judiciaire conservait toute sa force +primitive, mais déjà nous remarquions que sa mémoire faiblissait.</p> + +<p>Lorsqu'un homme a été depuis l'âge de trente ans jusqu'à soixante hors +des affaires et qu'il y rentre, ou il les fait très mal, ou bien elles +l'écrasent. C'est ce qui arrivait à mon père.</p> + +<p>Monsieur Dessolle lui répondit en l'engageant à revenir sur sa +décision, mais il y persista. Ce n'était pas, disait-il, avec +l'intention de refuser son assentiment au gouvernement du Roi, mais +dans la pensée qu'un ambassadeur nouvellement nommé serait mieux placé +vis-à-vis du cabinet anglais qu'un homme qui semblerait appelé à se +contredire lui-même.</p> + +<p>Une négociation, par exemple, était ouverte pour obtenir du roi des +Pays-Bas d'expulser de Belgique le nid de conspirateurs d'où émanaient +les brochures et les agitateurs qui troublaient le royaume. Monsieur +Decazes mettait la plus grande importance à son succès et en parlait +quotidiennement au duc de Richelieu qui, pressé par lui, réclamait les +bons offices du cabinet anglais. Un des premiers soins du ministère +Dessolle fut d'adresser des remerciements au roi de Hollande pour la +noble hospitalité qu'il exerçait envers des réfugiés qu'on espérait +voir bientôt rapporter leurs lumières et leurs talents dans la patrie. +La copie de cette pièce fut produite à mon père par lord Castlereagh, +en réponse à une note qu'il avait passée d'après les anciens +documents. Cela était peut-être sage, mais il fallait un nouveau +négociateur pour une nouvelle politique.</p> + +<p>Il y eut encore une réponse de monsieur Dessolle qui semblait disposé, +plus qu'il ne se l'était d'abord proposé, à suivre les traces de son +prédécesseur; mais mon père avait annoncé ses projets de retraite à +Londres, et, <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> malgré toutes les obligeantes sollicitations du +Régent et de ses ministres, il resta inflexible.</p> + +<p>Le marquis de La Tour-Maubourg fut nommé pour le remplacer. Avec la +franchise de son caractère, mon père s'occupa tout de suite activement +de lui préparer les voies, de façon à rendre la position du nouvel +ambassadeur la meilleure possible, dans les affaires et dans la +société.</p> + +<p>Monsieur de La Tour-Maubourg, qui est aussi éminemment loyal, +ressentit vivement ces procédés et en a toujours conservé une sincère +reconnaissance. Mon père y ajouta un autre service, car, de retour à +Paris et n'y ayant plus d'intérêt personnel, il démontra clairement +que l'ambassade de Londres n'était pas suffisamment payée et fit +augmenter de soixante mille francs le traitement de son successeur.</p> + +<p>Si monsieur de La Tour-Maubourg était touché des procédés de mon père, +monsieur Dessolle, en revanche, était piqué de son retour, et monsieur +Decazes en était assez blessé pour avoir irrité le roi Louis XVIII +contre lui.</p> + +<p>Le favori n'avait pas tout à fait tort. La retraite d'un homme aussi +considéré que mon père et qui avait jusque-là marché dans les mêmes +voies pouvait s'interpréter comme une rupture, et, malgré l'extrême +modération des paroles de mon père et de sa famille, les ennemis de +monsieur Decazes ne manquèrent pas de s'emparer de ce prétexte pour en +profiter contre lui.</p> + +<p>Quelques semaines s'étaient écoulées dans les pourparlers entre mon +père et le ministre. Quoique sa démission eût suivi immédiatement +celle de monsieur de Richelieu, elle ne fut acceptée qu'à la fin de +janvier 1819. Je partis aussitôt pour Paris afin d'y préparer les +logements.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> Je trouvai le Roi fort exaspéré et disant que, jusqu'à cette +heure, il avait cru que les ambassadeurs accrédités par lui le +représentaient, mais que le marquis d'Osmond aimait mieux ne +représenter que monsieur de Richelieu. On voit que le père de la +Charte n'avait pas encore tout à fait dépouillé le petit-fils de Louis +XIV et tenait le langage de Versailles. Il aurait probablement mieux +apprécié la conduite de mon père si elle avait été agréable au favori.</p> + +<p>Celui-ci, au reste, m'accueillit avec une bienveillance que j'ai eu +lieu de croire peu sincère. Non seulement mon père, qu'on avait comblé +d'éloges pendant tout le cours de son ambassade, ne reçut aucune +marque de satisfaction, mais il eut même beaucoup de peine à obtenir +la pension de retraite à laquelle il avait un droit acquis et +indisputable, sous prétexte que les fonds étaient absorbés. Au reste, +il ne fut pas seul à souffrir le <i>ben servire e non gradire</i>: les +ministres sortants, et surtout monsieur de Richelieu, firent une riche +moisson d'ingratitude, à la Cour, aux Chambres et jusque dans le +public.</p> + +<p>Monsieur et Madame me traitèrent avec plus de bonté que de coutume +lorsque j'allai faire ma cour à mon arrivée de Londres. Monsieur le +duc de Berry voulut me faire convenir que mon père quittait la partie +parce qu'enfin il la voyait entre les mains des Jacobins. Je m'y +refusai absolument, me retranchant sur son âge qui réclamait le repos, +sur la convenance de quitter les affaires lorsque l'œuvre de la +libération du territoire était accomplie, et sur la santé de ma mère. +Le prince insista vainement et m'en témoigna un peu d'humeur, mais +pourtant avec son amitié accoutumée.</p> + +<p>Quant aux autres, lorsqu'ils virent qu'aucune de nos allures n'était +celles de l'opposition et que, dans la Chambre des pairs, mon père +votait avec le ministère, <span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> ils renoncèrent à leurs +gracieusetés et rentrèrent dans leur froideur habituelle.</p> + +<p>Ma mère était tombée dangereusement malade à Douvres et nous donna de +vives inquiétudes. Elle put enfin passer la mer et nous nous trouvâmes +réunis à Paris à notre très grande joie.</p> + +<p>Mon père ne tarda pas à éprouver un peu de l'ennui qui atteint +toujours les hommes à leur sortie de l'activité des affaires. Son bon +esprit et son admirable caractère en triomphèrent promptement. Il n'y +a pas de situation plus propre à faire naître ce genre de regret que +celle d'un ambassadeur rentrant dans la vie privée. Toutes ses +relations sont rompues; il est étranger aux personnes influentes de +son pays; il n'est plus au courant de ces petits détails qui occupent +les hommes au pouvoir, car, après tout, le commérage règne parmi eux +comme parmi nous; il s'est accoutumé à attacher du prix aux +distinctions de société, et elles lui manquent toutes à la fois.</p> + +<p>Il n'y a pas de métier plus maussade à mon sens, où l'on joue plus +complètement le rôle de l'âne chargé de reliques et où les honneurs +qu'on reçoit soient plus indépendants de toute estime, de toute +valeur, de toute considération personnelle.</p> + +<p>Je sais qu'il est convenu de regarder cette carrière comme la plus +agréable, surtout lorsqu'on arrive au rang d'ambassadeur. Je ne l'ai +connue que dans cette phase et je la proclame détestable. Lorsqu'on a +veillé la nuit pour rendre compte des travaux du jour et qu'on a +réussi dans une négociation difficile, épineuse, souvent entravée par +des instructions maladroites tout l'honneur en revient au ministre +qui, dans la phrase entortillée de quelque dépêche, vous a laissé +deviner ses intentions, précisément assez pour pouvoir vous désavouer +si vous échouez. En revanche, si l'affaire manque et s'ébruite, +<span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> on hausse les épaules et vous êtes proclamé maladroit +d'autant plus facilement que, le secret étant la première loi du +métier, vous ne pouvez rien apporter pour votre justification.</p> + +<p>J'ai vu la carrière diplomatique sous son plus bel aspect, puisque mon +père, occupant la première ambassade, y a joui de la confiance entière +de son cabinet et d'une grande faveur près de celui de Londres, et +pourtant je la proclame, je le répète, une des moins agréables à +suivre.</p> + +<p>Je comprends qu'un homme politique, dans les convenances duquel une +absence peut se trouver entrer momentanément, aille passer quelques +mois avec un caractère diplomatique dans une Cour étrangère.</p> + +<p>Rien n'est plus mauvais pour les affaires du pays que de pareils +ambassadeurs qui s'occupent de toute autre chose; mais j'admets +l'agrément de cette espèce d'exil. Il ne faut pas toutefois s'y +résigner trop longtemps, car aucun genre d'absence n'enlève plus +promptement et plus complètement la clientèle.</p> + +<p>Nous avons vu monsieur de Serre, le premier orateur de la Chambre, ne +pouvoir être renommé député après avoir été deux ans ambassadeur à +Naples et en mourir de chagrin. Certainement, s'il avait passé ces +deux années à la campagne chez lui, dans une retraite absolue, son +élection n'aurait pas été contestée et sa carrière d'homme politique +serait restée bien plus entière.</p> + +<p>Je parle ici pour les hommes à ambition politique, car ceux qui ne +veulent que des places et des appointements ont évidemment avantage à +préférer l'ambassade à la retraite; mais aussi, s'ils prolongent leur +absence, ils reviennent, au bout de leur carrière, achever dans leur +patrie une vie dépourvue de tout intérêt, étrangers à leur famille, +isolés de tout intimité et ne s'étant formé <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> aucune des +habitudes qui, dans l'âge mûr, suppléent aux goûts de la jeunesse.</p> + +<p>Plus le pays auquel on appartient présente de sociabilité, plus ces +inconvénients sont réels. Cela est surtout sensible pour les français +qui vivent en coteries formées par les sympathies encore plus que par +les rapports de rang ou les alliances de famille. Rien n'est plus +solide que ces liens et rien n'est plus fragile. Ils sont de verre. +Ils peuvent durer éternellement, un rien peut les briser. Ils ne +résistent guère à une absence prolongée. On s'aime toujours beaucoup, +mais on ne s'entend plus. On croit qu'on aura grande joie à se revoir, +et la réunion amène le refroidissement, car on ne parle plus la même +langue, on ne s'intéresse plus aux mêmes choses. En un mot, on ne se +devine plus. Le lien est brisé. Les français ont si bien l'instinct de +ce mouvement de la société que nous voyons nos diplomates empressés de +venir fréquemment s'y retremper; et, de tous les européens, ce sont +ceux qui résident le moins constamment dans les Cours où ils sont +accrédités.</p> + +<p>Ces réflexions, je les faisais alors aussi bien qu'à présent, et j'eus +pleine satisfaction à me retrouver <i>Gros-Jean comme devant</i>.</p> + +<p>Notre <i>parti pris</i> de n'être point hostiles au nouveau ministère reçut +un échec par la décision de monsieur Decazes de nommer une fournée de +soixante pairs (6 mars 1819). Ce n'est pas après avoir retrempé mon +éducation britannique, pendant trois années, dans les brouillards de +Londres que je pouvais envisager de sang-froid une pareille mesure.</p> + +<p>Mon père exigeait mon silence, mais il partageait la pensée que +c'était un coup mortel à la pairie. Il a porté ses fruits, car il ne +serait pas bien difficile de rattacher la destruction de l'hérédité à +la création de ces énormes <span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> fournées dont Decazes a donné le +premier exemple. La liste de 1815, quoique très nombreuse, porte un +caractère tout à fait différent. Il s'agissait de fonder l'institution +et non pas de forcer une majorité.</p> + +<p>Les nominations de 1819 eurent lieu à l'occasion d'une proposition +faite par monsieur de Barthélemy pour la révision de la loi +d'élection, loi dont M. Decazes lui-même demanda le rappel peu de mois +après. Je ne me suis jamais expliqué comment on était parvenu à +obtenir de monsieur de Barthélemy d'attacher le grelot.</p> + +<p>Lorsqu'il s'aperçut, à la fin, de tout le bruit qu'il faisait, il +pensa en tomber à la renverse. La même chose lui était arrivée +lorsque, presque à son insu, il s'était trouvé directeur de la +République. La chute avait été plus rude à cette occasion puisqu'elle +l'avait envoyé sur les plages insalubres de la Guyane.</p> + +<p>Je l'ai beaucoup connu et je n'ai jamais compris ces deux +circonstances de sa vie. C'était le plus honnête homme du monde, le +plus probe. Il avait de l'esprit et des connaissances, une +conversation facile et quelquefois piquante; mais il était timide, +méticuleux, circonspect. Il avait toujours l'inquiétude de déplaire et +surtout le besoin de se mettre à la remorque et de se cacher derrière +les autres. Jamais homme n'a été moins propre à jouer un rôle +ostensible et n'a eu moins d'ambition. Loin de tirer importance +d'avoir été <i>un cinquième de roi</i>, il était importuné qu'on s'en +souvînt.</p> + +<p>Lorsque ce qu'on appela la <i>proposition Barthélemy</i> fit une si +terrible explosion dans la Chambre et dans le public, il en fut +consterné. Je l'ai vu épouvanté de faire tout ce vacarme au point d'en +tomber sérieusement malade. Au reste, ce sont de ces événements dont +on s'occupe fort pour un moment et qui laissent moins de trace dans le +souvenir qu'ils n'en méritent peut-être, car souvent <span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> ils ont +porté le germe d'une catastrophe que d'autres événements, également +oubliés, ont mûrie jusqu'à ce qu'une dernière circonstance la fasse +éclore tout à coup.</p> + +<p>Nous eûmes un remaniement du ministère avant la fin de l'année. +Monsieur Pasquier devint ministre des affaires étrangères. C'était +rentrer dans les errements du cabinet Richelieu, et mon père en fut +d'autant moins disposé à s'enrôler sous les drapeaux ultras. Monsieur +Roy arriva aux finances et monsieur de La Tour-Maubourg eut le +portefeuille de la guerre. Il déploya dans cette nouvelle position la +même honnêteté, la même probité, la même incapacité qu'il avait +portées à Londres.</p> + +<p>Mes fréquents voyages en Angleterre m'avaient empêchée d'aller en +Savoie. Je profitai de l'été de 1819 pour faire une visite à monsieur +de Boigne et prendre les eaux d'Aix.</p> + +<p>Au commencement de l'hiver, je vins m'établir avec mes parents dans +une maison que j'avais louée dans la rue de Bourbon. C'est là où j'ai +passé les dix années qui ont préparé et amené la chute de cette +Restauration que j'avais appelée de vœux si ardents et vu commencer +avec des espérances si riantes.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> TABLE DES MATIÈRES</h2> + +<div class="toc"> +<p class="center">CINQUIÈME PARTIE<br> +1815</p> + +<p class="center p2">CHAPITRE I</p> + +<p>Séjour en Piémont. — Restauration de 1815. — Passage à + Lyon. — Marion. — Arrivée à Turin. — Dispositions du Roi. — Son + gouvernement. — Le cabinet d'ornithologie. — Le + comte de Roburent. — Les <i>Biglietto regio</i>. — La société. — Le + lustre. — Les loges. — Le théâtre. — L'Opéra. — Détail + de mœurs. — Le marquis del Borgo. +<span class="ralign"><a href="#page001">1</a></span></p> + +<p class="center p2">CHAPITRE II</p> + +<p>Les visites à Turin. — Le comte et la comtesse de Balbe. — Monsieur + Dauzère. — Le prince de Carignan. — Le corps + diplomatique. — Le général Bubna. — Ennui de Turin. — Aspect + de la ville. — Appartements qu'on y trouve. — Réunion + de Gênes au Piémont. — Dîner donné par le comte de Valese. — Jules + de Polignac. +<span class="ralign"><a href="#page017">17</a></span></p> + +<p class="center p2">CHAPITRE III</p> + +<p>Révélation des projets bonapartistes. — Voyage à Gênes. — Expérience + des fusées à la congrève. — La princesse Grassalcowics. — L'empereur + Napoléon quitte l'île d'Elbe. — Il débarque + en France. — Officier envoyé par le général Marchand. — Déclaration + du 13 mars. — Mon frère la porte à monsieur le + duc d'Angoulême. — La duchesse de Lucques. +<span class="ralign"><a href="#page030">30</a></span></p> + +<p class="center p2">CHAPITRE IV</p> + +<p>La princesse de Galles. — Fête donnée au roi Murat. — Audience + de la princesse. — Notre situation est pénible. — Message de + monsieur le duc d'Angoulême. — Inquiétudes pour mon frère. — Marche + de Murat. — Il est battu à Occhiobello. — L'abbé de Janson. — Henri + de Chastellux. +<span class="ralign"><a href="#page042">42</a></span></p> + +<p class="center p2">CHAPITRE V</p> + +<p>Retour à Turin. — Monsieur de La Bédoyère. — Marche de + Cannes. — L'empereur Napoléon. — Exposition du Saint-Suaire. — Retour + de Jules de Polignac. — Il est fait prisonnier + à Montmélian. — Prise d'un régiment à Aiguebelle. — Conduite + du général Bubna. — Haine des piémontais contre + les autrichiens. — Espérances du roi de Sardaigne. +<span class="ralign"><a href="#page052">52</a></span></p> + +<p class="center p2">CHAPITRE VI</p> + +<p>Réponse de mon père au premier chambellan du duc de Modène. — Conduite + du maréchal Suchet à Lyon. — Conduite du + maréchal Brune à Toulon. — Catastrophe d'Avignon. — Expulsion + des français résidant en Piémont. — Je quitte Turin. — État + de la Savoie. — Passage de Monsieur à Chambéry. — Fête + de la Saint-Louis à Lyon. — Pénible aveu. — Gendarmes + récompensés par l'Empereur. — Les soldats de l'armée de + la Loire. — Leur belle attitude. +<span class="ralign"><a href="#page064">64</a></span></p> + +<p class="center p2">CHAPITRE VII</p> + +<p>Madame de La Bédoyère. — Son courage. — Son désespoir. — Sa + résignation. — La comtesse de Krüdener. — Elle me fait + une singulière réception. — Récit de son arrivée à Heidelberg. — Son + influence sur l'empereur Alexandre. — Elle l'exerce en + faveur de monsieur de La Bédoyère. — Saillie de monsieur de + Sabran. — Pacte de la Sainte-Alliance. — Soumission de + Benjamin Constant à madame de Krüdener. — Son amour + pour madame Récamier. — Sa conduite au 20 mars. — Sa + lettre au roi Louis XVIII. +<span class="ralign"><a href="#page076">76</a></span></p> + +<p class="center p2">CHAPITRE VIII</p> + +<p>Exigences des étrangers en 1815. — Dispositions de l'empereur + Alexandre au commencement de la campagne. — Jolie réponse + du général Pozzo à Bernadotte. — Conduite du duc de Wellington + et du général Pozzo. — Étonnement de l'empereur Alexandre. — Séjour + du Roi et des princes en Belgique. — Énergie + d'un soldat. — Obligeance du prince de Talleyrand. — Le duc + de Wellington dépouille le musée. — Le salon de la duchesse + de Duras. — Mort d'Hombert de La Tour du Pin. — Chambre + dite introuvable. — Démission de monsieur de Talleyrand. — Mon père + est nommé ambassadeur à Londres. — Le duc + de Richelieu. — Révélation du docteur Marshall. — Visite au + duc de Richelieu. — Désobligeante réception. — Son excuse. +<span class="ralign"><a href="#page089">89</a></span></p> + +<p class="center p2">CHAPITRE IX</p> + +<p>Nobles adieux de l'empereur Alexandre au duc de Richelieu. — Sentiments + patriotiques du duc. — Ridicules de monsieur de + Vaublanc. — Arrivée de mon père à Paris. — Procès du + maréchal Ney. — Son exécution. — Exaltation du parti royaliste. — Procès + de monsieur de La Valette. — Madame la + duchesse d'Angoulême s'engage à demander sa grâce. — On + l'en détourne. — Démarches faites par le duc de Raguse. — Il + fait entrer madame de La Valette dans le palais. — Sa + disgrâce. — Fureur du parti royaliste à l'évasion de monsieur + de La Valette. +<span class="ralign"><a href="#page108">108</a></span></p> + +<p class="center p2">CHAPITRE X</p> + +<p>Fêtes données par le duc de Wellington. — Monsieur le duc + d'Angoulême. — Refus d'une grande-duchesse pour monsieur + le duc de Berry. — On se décide pour une princesse de Naples. — Traitement + d'une ambassadrice d'Angleterre. — Faveur de + monsieur Decazes. — Monsieur de Polignac refuse de prêter + serment comme pair. — Mot de monsieur de Fontanes. — Séjour + de la famille d'Orléans en Angleterre. — Demande de + madame la duchesse d'Orléans douairière au marquis de + Rivière. +<span class="ralign"><a href="#page119">119</a></span></p> + + +<p class="center p2">SIXIÈME PARTIE<br> +L'ANGLETERRE ET LA FRANCE (1816 à 1820)</p> + +<p class="center p2">CHAPITRE I</p> + +<p>Retour en Angleterre. — Aspect de la campagne. — Londres. — Concert + à la Cour. — Ma présentation. — La reine Charlotte. — Égards + du prince régent pour elle. — La duchesse d'York. — La + princesse Charlotte de Galles. — Miss Mercer. — Intrigue + déjouée par le prince Léopold de Saxe-Cobourg. — La marquise + d'Hertford. — Habitudes du prince régent. — Dîners à + Carlton House. +<span class="ralign"><a href="#page133">133</a></span></p> + +<p class="center p2">CHAPITRE II</p> + +<p>Le corps diplomatique. — La comtesse de Lieven. — La princesse + Paul Esterhazy. — Vie des femmes anglaises. — Leur + enfance. — Leur jeunesse. — Leur âge mûr. — Leur vieillesse. — Leur + mort. — Sort des veuves. +<span class="ralign"><a href="#page146">146</a></span></p> + +<p class="center p2">CHAPITRE III</p> + +<p>Indépendance du caractère des anglais. — Dîner chez la comtesse + Dunmore. — Jugement porté sur lady George Beresford. — Salon + des grandes dames. — Comment on comprend la société + en Angleterre et en France. — Bal donné chez le marquis + d'Anglesey. — Lady Caroline Lamb. — Mariage de monsieur + le duc de Berry. — Réponse du prince de Poix. +<span class="ralign"><a href="#page155">155</a></span></p> + +<p class="center p2">CHAPITRE IV</p> + +<p>La famille d'Orléans à Twickenham. — Espionnage exercé contre + elle. — Division entre le roi Louis XVIII et monsieur le duc + d'Orléans à Lille en 1815. — Intérieur de Twickenham. — Mots + de la princesse Marie. — La comtesse de Vérac. — Naissance + d'une princesse d'Orléans. — La comtesse Mélanie de + Montjoie. — Le baron de Montmorency. — Le comte Camille + de Sainte-Aldegonde. — Le baron Athalin. — Monsieur le duc + de Bourbon. — La princesse Louise de Condé. +<span class="ralign"><a href="#page164">164</a></span></p> + +<p class="center p2">CHAPITRE V</p> + +<p>Lord Castlereagh. — Lady Castlereagh. — Cray Farm. — Dévouement + de lady Castlereagh pour son mari. — Accident et prudence. — Soupers + de lady Castlereagh. — Partie de campagne + chez lady Liverpool. — Ma toilette à la Cour de la Reine. — Beauté + de cette assemblée. — Baptême de la petite princesse + d'Orléans. — La princesse de Talleyrand. — Elle consent à se + séparer du prince de Talleyrand. — La comtesse de Périgord. — La + duchesse de Courlande. — La princesse Tyszkiewicz. — Mariage + de Jules de Polignac. +<span class="ralign"><a href="#page172">172</a></span></p> + +<p class="center p2">CHAPITRE VI</p> + +<p>Ordonnance qui casse la Chambre. — Réflexion de la vicomtesse + de Vaudreuil à ce sujet. — Négociation avec les ministres + anglais. — Opposition du duc de Wellington. — Embarras + pour fonder le crédit. — Mon retour à Paris. — Exaltation des + partis. — Brochure de monsieur Guizot. — Regrets d'une + femme du parti ultra-royaliste. — Monsieur Lainé qualifié de + bonnet rouge. — Griefs des royalistes. — Licenciement des + corps de la maison du Roi. — Le colonel Pothier et monsieur + de Girardin. — Les quasi-royalistes. — Soirée chez madame + de Duras. — La coterie dite <i>le château</i>. — Monsieur de Chateaubriand + veut quitter la France. — Il vend le Val du Loup + au vicomte de Montmorency. — Propos tenu par le prince de + Poix à monsieur Decazes. +<span class="ralign"><a href="#page185">185</a></span></p> + +<p class="center p2">CHAPITRE VII</p> + +<p>Négociations pour un emprunt. — Ouvrard va en Angleterre. — Il + amène monsieur Baring chez mon père. — Conférence + avec lord Castlereagh. — Arrivée de messieurs Baring et Labouchère + à Paris. — Espérances trompées. — Dîner chez la + maréchale Moreau. — Brochure de Salvandy. — Influence du + général Pozzo sur le duc de Wellington. — Soirée chez la + duchesse d'Escars. — Monsieur Rubichon. — L'emprunt étant + conclu, l'opposition s'en plaint. +<span class="ralign"><a href="#page198">198</a></span></p> + +<p class="center p2">CHAPITRE VIII</p> + +<p>Madame la duchesse de Berry. — La duchesse de Reggio. — Le + mariage de mon frère avec mademoiselle Destillières est convenu. — Scène + aux Tuileries. — Le Roi en est malade. — Le + <i>Manuscrit de Sainte-Hélène</i>. — Lectures chez mesdames de + Duras et d'Escars. — Succès de cette publication apocryphe. +<span class="ralign"><a href="#page208">208</a></span></p> + +<p class="center p2">CHAPITRE IX</p> + +<p>Monsieur de Villèle. — Intrigue de Cour pour ramener monsieur + de Blacas. — La duchesse de Narbonne. — Martin et la + sœur Récolette. — Arrivée de monsieur de Blacas. — Déjeuner + aux Tuileries. — La petite chienne de Madame. — Sagesse + de monsieur le duc d'Angoulême. — Agitation des + courtisans. — Trouble de monsieur Molé. — Bonne contenance + de monsieur Decazes. — Délais multipliés de monsieur de + Blacas. — Il est congédié par le Roi. +<span class="ralign"><a href="#page218">218</a></span></p> + +<p class="center p2">CHAPITRE X</p> + +<p>Faveur de monsieur Decazes. — Son genre de flatterie. — Affaires + de Lyon. — Le duc de Raguse apaise les esprits. — Discours + de monsieur Laffitte. — Monsieur le duc d'Orléans revient à + Paris. — Histoire inventée sur ma mère. — Ma colère. — Arrivée + de toute la famille d'Orléans. — Déjeuner au Palais-Royal. — Calomnies + absurdes. +<span class="ralign"><a href="#page229">229</a></span></p> + +<p class="center p2">CHAPITRE XI</p> + +<p>Tom Pelham. — Inauguration du pont de Waterloo. — Dîner à + Claremont. — Maussaderie de la princesse Charlotte. — Son + obligeance. — Un nouveau caprice. — Conversation avec elle. — Mort + de cette princesse. — Affliction générale. — Caractère + de la princesse Charlotte. — Ses goûts, ses habitudes. — Suicide + de l'accoucheur. — Singulier conseil de lord Liverpool. — Maxime + de lord Sidmouth. +<span class="ralign"><a href="#page236">236</a></span></p> + +<p class="center p2">CHAPITRE XII</p> + +<p>Le roi de Prusse veut épouser Georgine Dillon. — Rupture de ce + mariage. — Désobligeance du roi Louis XVIII pour les + Orléans. — Il la témoigne en diverses occasions. — Irritation + qui en résulte. — Le comte de La Ferronays. — Son attachement + pour monsieur le duc de Berry. — Madame de Montsoreau + et la layette. — Scène entre monsieur le duc de Berry et + monsieur de La Ferronnays. — Irritation de la famille royale. — Madame + de Gontaut nommée gouvernante. — Conseils du + prince Castelcicala. — Madame de Noailles. +<span class="ralign"><a href="#page249">249</a></span></p> + +<p class="center p2">CHAPITRE XIII</p> + +<p>Je refuse d'aller chez une devineresse. — Aventure du chevalier + de Mastyns. — Élections de 1817. — Le parti royaliste sous + l'influence de monsieur de Villèle. — Le duc de Broglie et Benjamin + Constant. — Monsieur de Chateaubriand appelle l'opposition + de gauche <i>les libéraux</i>. — Mariage de mon frère. — Visite + à Brighton. — Soigneuse hospitalité du prince régent. — Usages + du pavillon royal. — Récit d'une visite du Régent au + roi George III. — Déjeuner sur l'escalier. — Le grand-duc + Nicolas à Brighton. +<span class="ralign"><a href="#page259">259</a></span></p> + +<p class="center p2">CHAPITRE XIV</p> + +<p>Je fais naufrage sur la côte entre Boulogne et Calais. — Effet de + cet accident. — Excellent propos de Monsieur. — Singulière + conversation de Monsieur avec Édouard Dillon. — La loi de + recrutement. — Les pairs ayant des charges chez le Roi votent + contre le ministère. — Réponse de monsieur Canning à ce + sujet. — Le Pape et monsieur de Marcellus. +<span class="ralign"><a href="#page272">272</a></span></p> + +<p class="center p2">CHAPITRE XV</p> + +<p>Coup de pistolet tiré au duc de Wellington. — On trouve l'assassin. — Inquiétude + de Monsieur sur la retraite des étrangers. — Agitation + dans les esprits. — Ténèbres à la chapelle des + Tuileries. — Le duc de Rohan à Saint-Sulpice. — Ses ridicules. — Le + duc de Rohan se fait prêtre. — Une aventure à + Naples. — Faveur du prince de Talleyrand. — Bal chez le duc + de Wellington. — Testament de la reine Marie-Antoinette. — Mort + de la petite princesse d'Orléans, née à Twickenham. — Mort + de monsieur le prince de Condé. — Son oraison funèbre. +<span class="ralign"><a href="#page281">281</a></span></p> + +<p class="center p2">CHAPITRE XVI</p> + +<p>Mort de madame de Staël. — Effet de son ouvrage sur la Révolution. — Je + retourne à Londres. — Agents du parti ultra. — Présentation + de la note secrète. — Le Roi ôte le commandement + des gardes nationales à Monsieur. — Fureur de Jules de + Polignac. — Conspiration du bord de l'eau. — Congrès d'Aix-la-Chapelle. — Le + duc de Richelieu obtient la libération du + territoire. +<span class="ralign"><a href="#page293">293</a></span></p> + +<p class="center p2">CHAPITRE XVII</p> + +<p>Le comte Decazes veut changer de ministère. — Intrigues contre + le duc de Richelieu. — Il donne sa démission. — Le général + Dessolle lui succède. — Mariage de monsieur Decazes. — Le + comte de Sainte-Aulaire. — Mon père demande à se retirer. — Il + est remplacé par le marquis de La Tour-Maubourg. — Le + Roi est mécontent de mon père. — Mes idées sur la carrière + diplomatique. — Une fournée de pairs. — Monsieur de Barthélemy. +<span class="ralign"><a href="#page302">302</a></span></p> +</div> + +<p class="center p2">CHARTRES.—IMPRIMERIE DURAND, RUE FULBERT.</p> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Récits d'une tante (Vol. 2 de 4), by +Louise-Eléonore-Charlotte-Adélaide d'Osmond, comtesse de Boigne + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RÉCITS D'UNE TANTE (VOL. 2 DE 4) *** + +***** This file should be named 32348-h.htm or 32348-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/3/2/3/4/32348/ + +Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) and Internet Archive. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/32348-h/images/img001.jpg b/32348-h/images/img001.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..3eadf42 --- /dev/null +++ b/32348-h/images/img001.jpg diff --git a/32348-h/images/img002.jpg b/32348-h/images/img002.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..2bbe0c5 --- /dev/null +++ b/32348-h/images/img002.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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