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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 19:57:27 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Récits d'une tante (Vol. 2 de 4), by
+Louise-Eléonore-Charlotte-Adélaide d'Osmond, comtesse de Boigne
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Récits d'une tante (Vol. 2 de 4)
+ Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond
+
+Author: Louise-Eléonore-Charlotte-Adélaide d'Osmond, comtesse de Boigne
+
+Release Date: May 12, 2010 [EBook #32348]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RÉCITS D'UNE TANTE (VOL. 2 DE 4) ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed
+Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr) and Internet Archive.
+
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+
+
+
+MÉMOIRES
+
+DE LA
+
+COMTESSE DE BOIGNE
+
+
+II
+
+
+
+
+ _Il a été tiré de cet ouvrage
+ mille exemplaires sur vergé teinté des Papeteries
+ de Corvol-l'Orgueilleux
+ tous numérotés._
+
+ Nº
+
+
+
+
+[Illustration: HÉLÈNE DILLON, MARQUISE D'OSMOND,
+MÈRE DE LA COMTESSE DE BOIGNE,
+
+d'après un portrait de J. Isabey
+(Collection de Mademoiselle Osmonde d'Osmond).]
+
+
+
+
+RÉCITS D'UNE TANTE
+
+MÉMOIRES DE LA COMTESSE DE BOIGNE NÉE D'OSMOND
+
+
+PUBLIÉS INTÉGRALEMENT D'APRÈS LE MANUSCRIT ORIGINAL
+
+
+II
+
+ _1815.--L'Angleterre et la France de 1816 à 1820._
+
+
+
+
+ _PARIS_
+ ÉMILE-PAUL FRÈRES, ÉDITEURS
+ 100, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONORÉ
+ 1921
+
+
+
+
+CINQUIÈME PARTIE
+
+1815
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+ Séjour en Piémont. -- Restauration de 1815. -- Passage à Lyon. --
+ Marion. -- Arrivée à Turin. -- Dispositions du Roi. -- Son
+ gouvernement. -- Le cabinet d'ornithologie. -- Le comte de
+ Roburent. -- Les _Biglietto regio_. -- La société. -- Le lustre.
+ -- Les loges. -- Le théâtre. -- L'Opéra. -- Détails de moeurs. --
+ Le marquis del Borgo.
+
+
+J'ai toujours pensé que, pour conserver de la dignité à son existence,
+il fallait la diriger dans le sens d'une principale et persévérante
+affection et que le dévouement était le seul lien de la vie des
+femmes. N'ayant été, de fait, ni épouse ni mère, je m'était
+entièrement donnée à l'amour filial. Quelque répugnance que j'eusse à
+la carrière que mon père venait de reprendre, à la résidence où on
+l'envoyait, et malgré ma complète indépendance de position, je ne me
+rappelle pas avoir éprouvé un instant d'hésitation à le suivre. Ce
+souvenir, placé à une distance de vingt années, m'est doux à
+retrouver.
+
+Nous nous arrêtâmes trois jours à Lyon. Je me rappelle une
+circonstance de ce séjour dont je fus très touchée. Ma femme de
+chambre, qui était lyonnaise, me pria de lui donner quelques heures de
+liberté pour aller voir un ancien ami de son père. Le lendemain,
+pendant que je faisais ma toilette, on vint la demander. Elle avait
+fait appeler des marchands d'étoffes pour moi et s'informa si c'était
+eux qui attendaient; on lui répondit que c'était une vieille paysanne
+n'ayant qu'un bras.
+
+«Oh! fit-elle, c'est la bonne Marion? c'est bien beau, son bras,
+allez, madame! Ma mère nous l'a souvent fait baiser avec respect.»
+Cette phrase excita ma curiosité, et j'obtins le récit suivant:
+
+«Madame sait que mon père était libraire du Chapitre et vendait
+principalement des livres d'église, ce qui le mettait en relation avec
+les ecclésiastiques. Parmi eux, monsieur Roussel, curé de Vériat,
+venait le plus à la maison; mon père allait souvent chez lui et ils
+étaient très amis.
+
+«Lors de la Terreur, tous deux furent arrêtés et jetés dans la même
+prison. Marion, servante de monsieur Roussel, et bien attachée à son
+maître, quitta le village de Vériat, et vint à Lyon pour se rapprocher
+de lui. Ma mère lui donna un asile chez nous où, comme Marion, nous
+étions très inquiets et très malheureux, manquant de pain encore plus
+que d'argent et ayant bien de la peine à trouver de quoi manger.
+Cependant Marion parvenait, à force d'industrie, à se procurer chaque
+jour un petit panier de provisions qu'elle réussissait ordinairement à
+faire arriver jusqu'à monsieur Roussel.
+
+«Un matin où elle avait été brutalement repoussée, sa persévérance à
+réclamer l'entrée de la prison ayant impatienté un des sans-culottes
+qui était de garde, il s'avisa de dire qu'assurément son panier
+contenait une conspiration contre la République et voulut s'en
+emparer. Marion, prévoyant le pillage de son pauvre dîner, voulut le
+défendre. Alors un de ces monstres, un peu plus tigre que les autres,
+s'écria: «Hé bien! nous allons voir», et il abattit d'un coup de sabre
+le bras qui tenait le panier. Les éclats de rire accueillirent cette
+action. La pauvre Marion, laissant sa main et la moitié de son
+avant-bras sur le pavé de la prison, serra sa plaie sanglante dans son
+tablier et revint chez nous. Ma mère lui donna les premiers soins,
+tandis qu'on alla chercher un chirurgien pour la panser. Elle montra
+une force et un courage prodigieux. Bientôt après, ma mère la vit
+chercher un autre panier et le remplir de nouvelles provisions.
+
+«Que faites-vous là, Marion?
+
+«--Eh bien donc, j'arrange le dîner pour monsieur.
+
+«--Mais, Marion, vous ne pensez pas retourner là-bas.
+
+«--Eh! il n'y pas déjà tant si loin.»
+
+«Enfin, quoi qu'on lui pût dire, elle partit, mais rentra au bout
+d'une minute.
+
+«Vous voyez bien, Marion, que vous n'étiez pas en état d'aller, lui
+dit ma mère, en lui avançant une chaise.
+
+«--Si fait bien! merci; mais, madame Vernerel, je voudrais que vous
+m'arrangiez ce linge roulé au bout du bras pour y donner la longueur,
+parce que, si monsieur s'apercevait qu'il manque, cela pourrait lui
+faire de la peine et qu'il en a déjà bien assez, le pauvre cher
+homme.»
+
+«Ma mère, touchée jusqu'aux larmes, obéit à Marion. Celle-ci fit à
+monsieur Roussel l'histoire d'un panaris au doigt qui expliquait son
+bras en écharpe. Elle ne cessa pas un seul jour ses pieux soins; il
+n'apprit qu'à sa sortie de prison la perte de son bras.»
+
+On peut croire que j'éprouvai un vif désir de voir l'admirable Marion.
+J'entrai dans la chambre où elle se trouvait, apportant un petit
+cadeau d'oeufs frais et de fromage à la crème pour sa chère enfant,
+comme elle appelait mademoiselle Louise. C'était une vieille paysanne,
+grande, maigre, ridée, hâlée jusqu'au noir, mais encore droite et
+conservant l'aspect de la force.
+
+Je la questionnai sur l'aventure qu'on venait de me raconter et j'eus
+la satisfaction qu'elle ne se doutait pas avoir été sublime. Elle
+paraissait presque contrariée de mon admiration et n'était occupée
+qu'à se disculper d'avoir trompé monsieur le Curé.
+
+«Mais, disait-elle, c'est qu'il est si bête, ce brave homme, à se
+faire du mal, à se tourmenter pour les autres!»
+
+Et, comme je la rassurais de mon mieux sur ce pieux mensonge:
+
+«Au fait, monsieur le Curé m'a dit depuis qu'il m'aurait défendu de
+revenir s'il avait su cette drôlerie, reprit-elle en regardant son
+bras; ainsi j'ai bien fait tout de même de le tromper», et elle partit
+d'un éclat de rire de franche gaieté.
+
+Mademoiselle Louise me dit: «Et Marion, madame, n'en fait pas moins
+bien le ménage et la bonne soupe que j'ai mangée hier.»
+
+Marion sourit à ces paroles flatteuses, mais, hochant la tête «Ah!
+dame, non, ma chère enfant; je ne suis pas si habile qu'avant, mais ce
+pauvre cher homme du bon Dieu, ça ne s'impatiente jamais.» J'ai
+regretté de n'avoir pas vu monsieur Roussel. L'homme «assez bête»,
+comme disait Marion, pour inspirer un pareil dévouement devait être
+bien intéressant a connaître.
+
+Nous arrivâmes à Turin au moment où la société y était le plus
+désorganisée. Le Roi n'avait rapporté de Cagliari qu'une seule pensée;
+il y tenait avec l'entêtement d'un vieil enfant: il voulait tout
+rétablir comme en _Novant-ott_. C'était sa manière d'exprimer, en
+patois piémontais, la date de 1798, époque à laquelle il avait été
+expulsé de ses États par les armées françaises.
+
+Il en résultait des conséquences risibles: par exemple, ses anciens
+pages reprenaient leur service à côté des nouveaux nommés, de sorte
+que les uns avaient quinze ans et les autres quarante. Tout était à
+l'avenant. Les officiers, ayant acquis des grades supérieurs, ne
+pouvaient rester dans l'armée qu'en redevenant cadets. Il en était de
+même dans la magistrature, dans l'administration, etc. C'était une
+confusion où l'on se perdait. La seule exception à la loi du
+_Novant-ott_ et, là, le bon Roi se montrait très facile, était en
+faveur de la perception des impôts: ils étaient triplés depuis
+l'occupation des français, et Sa Majesté sarde s'accommodait fort bien
+de ce changement.
+
+Le Roi avait ramené tous les courtisans qui l'avaient suivi à Cagliari
+pendant l'émigration. Aucun n'était en état de gouverner un seul jour.
+D'une autre part, l'empereur Napoléon avait, selon son usage, écrémé
+le Piémont de tous les gens les plus distingués et les avait employés
+dans l'Empire, ce qui, aux yeux du Roi, les rendait incapable de le
+servir. L'embarras était grand.
+
+On alla rechercher un homme resté en dehors des affaires mais qui ne
+manquait pas de moyens, le comte de Valese, enfermé depuis nombre
+d'années dans son château du val d'Aoste. Il y avait conservé bon nombre
+de préjugés et d'idées aristocratiques et contre-révolutionnaires, mais
+pourtant c'était un libéral en comparaison des arrivants de Sardaigne.
+Il lui fallait encore les ménager, et je crois qu'il a bien souvent
+rougi des concessions qu'il était obligé de faire à leur ignorance.
+
+Dans sa passion pour revenir au _Novant-ott_, le Roi voulait détruire
+tout ce qui avait été créé par les français et, entre autres,
+plusieurs collections scientifiques. Un jour, on lui demanda grâce
+pour celle d'ornithologie qu'il avait visitée la veille et dont il
+semblait ravi; il entra dans une grande colère, dit que toutes ces
+innovations étaient oeuvres de Satan.... Ces cabinets n'existaient pas
+en _Novant-ott_, et les choses n'en allaient pas plus mal.... Il
+n'était nul besoin d'être plus habile que ses pères.... Sa verve
+épuisée, il ajouta qu'il n'admettrait d'exception que pour les
+oiseaux; ils lui plaisaient, il voulait qu'on en prît grand soin. La
+partie sarde du Conseil approuva l'avis du Roi. Monsieur de Valese et
+monsieur de Balbe se turent en baissant les yeux. La destruction du
+cabinet d'ornithologie et la conservation de celui des oiseaux passa à
+l'immense majorité.
+
+Ces niaiseries, dont je ne rapporterai que celle-là mais qui se
+renouvelaient journellement, rendaient le gouvernement ridicule, et,
+lorsque nous arrivâmes à Turin, il était dans le plus haut degré de
+déconsidération. Depuis, l'extrême bonhomie du Roi lui avait rendu une
+sorte de popularité, et la nécessité l'avait forcé, de son côté, à
+tempérer les dispositions absurdes rapportées de Cagliari. Il fallait
+en revenir aux personnes dont le pays connaissait et appréciait le
+mérite, lors même qu'elles n'auraient pas passé vingt-cinq années de
+leur vie dans l'oisiveté.
+
+Monsieur de Valese avait bien un peu de peine à s'associer des gens
+avec lesquels il avait été longtemps en hostilité: peut-être même
+craignait-il que les répugnances, une fois complètement surmontées, on
+ne trouvât parmi ceux qui avaient servi l'Empereur des capacités
+supérieures à la sienne. Cependant, comme il était homme d'honneur et
+voulant le bien, il engageait le Roi à confier les places importantes
+aux personnes en état de les faire convenablement et chaque jour
+apportait quelque amélioration aux premières extravagances.
+
+L'absence de la Reine, restée en Sardaigne, rendait le Roi plus
+accessible aux conseils de la raison. Cependant elle avait délégué son
+influence à un comte de Roburent, grand écuyer et espèce de favori
+dont l'importance marquait dans cette Cour. C'était le représentant de
+l'émigration et de l'ancien régime, avec toute l'exagération qu'on
+peut supposer à un homme très borné et profondément ignorant. Je me
+rappelle qu'un jour, chez mon père, on parla du baptême que les
+matelots font subir lorsqu'on passe la ligne; mon père dit l'avoir
+reçu; monsieur de Roburent reprit avec un sourire bien gracieux:
+«Votre Excellence a passé sous la ligne; vous avez donc été
+ambassadeur à Constantinople?»
+
+Il y avait alors trois codes également en usage en Piémont; l'ancien
+code civil, le code militaire qui trouvait moyen d'évoquer toutes les
+affaires, et le code Napoléon. Selon que l'un ou l'autre était
+favorable à la partie protégée par le pouvoir, un _Biglietto regio_
+enjoignait de s'en servir; cela se renouvelait à chaque occasion. À la
+vérité, si cette précaution était insuffisante, un second _Biglietto
+regio_ cassait le jugement et, sans renvoyer devant une autre cour,
+décidait le contraire de l'arrêt rendu. Mais il faut l'avouer, ceci
+n'arrivait guère que pour les gens tout à fait en faveur.
+
+Il y eut une aventure qui fit assez de bruit pendant notre séjour.
+Deux nobles piémontais de province avaient eu un procès qui fut jugé à
+Casal. Le perdant arriva en poste à Turin, parvint chez monsieur de
+Roburent et lui représenta que ce jugement était inique, attendu qu'il
+était son cousin. Monsieur de Roburent comprit toute la force de cet
+argument, et obtint facilement un _Biglietto regio_ en faveur du
+cousin. Trois jours après, arrive l'autre partie, apportant pour
+toute pièce à consulter une généalogie prouvant qu'il était, aussi,
+cousin de monsieur de Roburent et d'un degré plus rapproché. Celui-ci
+l'examine avec grand soin, convient de l'injustice qu'il a commise,
+descend chez le Roi, et rapporte un second _Biglietto regio_ qui
+rétablit le jugement du tribunal. Tout cela se passait sans mystère;
+il ne fallait en mettre un peu que pour en rire, quand on était dans
+une position officielle comme la nôtre.
+
+L'intolérance était portée au point que l'ambassade de France devint
+un lieu de réprobation. On ne pardonnait pas à notre Roi d'avoir donné
+la Charte, encore moins à mon père de l'approuver et de proclamer
+hautement que cette mesure, pleine de sagesse, était rendue
+indispensable par l'esprit public en France.
+
+Ces doctrines subversives se trouvaient tellement contraires à
+l'esprit du gouvernement sarde que, ne pouvant empêcher l'ambassadeur
+de les professer, on laissait entrevoir aux piémontais qu'il valait
+mieux ne point s'exposer à les entendre.
+
+Les _Purs_ étaient peu disposés à venir à l'ambassade. Ceux qui, ayant
+servi en France, avaient des idées un peu plus libérales, craignaient
+de se compromettre, de sorte que nous ne voyions guère les gens du
+pays qu'en visite de cérémonie. Il n'y avait pas grand'chose à
+regretter.
+
+La société de Turin, comme celle de presque toutes les villes
+d'Italie, offre peu de ces honnêtes médiocrités dont se compose le
+_monde_ dans les autres contrées. Quelques savants et des gens de la
+plus haute distinction, plus nombreux peut-être qu'ils ne sont
+ailleurs, y mènent une vie retirée, pleine d'intérêt et
+d'intelligence. Si on peut pénétrer dans cette coterie ou en faire
+sortir quelques-uns des membres qui la composent, on est amplement
+payé des soins qu'il a fallu se donner pour atteindre à ce but, mais
+cela est fort difficile. En revanche, la masse dansante et visitante
+est d'une sottise, d'une ignorance fabuleuses.
+
+On dit que, dans le sud de l'Italie, on trouve de l'esprit naturel. Le
+Piémont tient du nord pour l'intelligence et du midi pour l'éducation.
+En tout, ce pays est assez mal partagé. Son climat, plus froid que
+celui de France en hiver, est plus orageux, plus péniblement étouffant
+que l'Italie en été; et les beaux-arts n'ont pas franchi les Apennins
+pour venir jusqu'à lui: ils seraient effarouchés par l'horrible jargon
+qu'on y parle; il les avertirait bien promptement qu'ils ne sont point
+dans leur patrie.
+
+Tout le temps de mon séjour à Turin, j'ai entendu régulièrement chaque
+jour, pendant ce qu'on appelait l'avant-soirée où mon père recevait
+les visites, discuter sur une question que je vais présenter
+consciencieusement sous toutes ses faces.
+
+Le prince Borghèse, gouverneur du Piémont sous l'Empereur, avait fait
+placer un lustre dans la salle du grand théâtre. C'était, il faut tout
+dire, une innovation. Il offrit de le donner, il offrit de le vendre,
+il offrit de le faire ôter à ses frais, il offrit d'être censé le
+vendre sans en réclamer le prix, il offrit d'accepter tout ce que le
+Roi en voudrait donner, il offrit enfin qu'il n'en fût fait aucune
+mention.... Je me serais volontiers accommodée de ce dernier moyen.
+Lorsque j'ai quitté Turin au bout de dix mois, il n'y avait pas encore
+de parti pris, et la société continuait à être agitée par des opinions
+très passionnées au sujet du lustre; on attendait l'arrivée de la
+Reine pour en décider.
+
+La distribution des loges avait, pour un temps, apporté quelque
+distraction à cette grande occupation. J'étais si peu préparée à ces
+usages que je ne puis dire avec quel étonnement j'appris qu'aux
+approches du carnaval le Roi s'était rendu au théâtre, avec son
+confesseur, pour décider à qui les loges seraient accordées. Les gens
+_bien pensants_ étaient les mieux traités. Cependant, il fallait
+ajouter aux bonnes opinions la qualité de grand seigneur pour en avoir
+une aux premières et tous les jours. La première noblesse était admise
+aux secondes, la petite noblesse se disputait les autres loges avec la
+haute finance. Toutefois, pour avoir un tiers ou un quart de loge aux
+troisièmes, il fallait quelque alliance aristocratique.
+
+Pendant que cette liste se formait, Dieu sait quelles intrigues
+s'agitaient autour du confesseur et à combien de réclamations sa
+publication donna lieu! Cela se comprend cependant en réfléchissant
+que tous les amours-propres étaient mis en jeu d'une façon dont la
+publicité était révélée chaque soir pendant six semaines. On
+s'explique aussi la fureur et la colère des personnes qui, depuis
+vingt ans, vivaient sur le pied d'égalité avec la noblesse et qui,
+tout à coup, se voyaient repoussées dans une classe exclue des seuls
+plaisirs du pays.
+
+Ce qui m'a paru singulier, c'est que la fille noble qui avait épousé
+un roturier (il faut bien se servir de ces mots, ils n'étaient pas
+tombés en désuétude à Turin) était mieux traitée dans la distribution
+des loges que la femme d'un noble qui était elle-même roturière. Je
+suppose que c'était dans l'intérêt des filles de qualité qui n'ont
+aucune espèce de fortune en Piémont. Je le crois d'autant plus
+volontiers que j'ai entendu citer comme un des avantages d'une jeune
+fille à marier qu'elle apportait le droit à une demi-loge.
+
+Quand la liste, revue, commentée, corrigée, fut arrêtée, on expédia
+une belle lettre officielle, signée du nom du Roi et cachetée de ses
+armes, qui prévint que telle loge, en tout ou en partie, vous étant
+désignée, vous pouviez en envoyer chercher la clef. Pour l'obtenir
+alors, il fallait payer une somme tout aussi considérable qu'à aucun
+autre théâtre de l'Europe. De plus, il fallait faire meubler la loge,
+y placer des tentures, des rideaux, des sièges, car la clef ne donnait
+entrée que dans un petit bouge vide avec des murailles sales. C'était
+une assez bonne aubaine pour le tapissier du Roi.
+
+Ces frais faits, on achète encore à la porte (pour un prix assez
+modique, à la vérité) le droit d'entrer au théâtre, de sorte que
+l'étranger qu'on engage à venir au spectacle est forcé de payer son
+billet. Malgré, ou peut-être à cause de toutes ces formalités,
+l'ouverture du grand Opéra fut un événement de la plus haute
+importance. Dès le matin, toute la population était en agitation, et
+la foule s'y porta le soir avec une telle affluence que, malgré toutes
+les prérogatives des ambassadeurs, nous pensâmes être écrasées, ma
+mère et moi en y arrivant.
+
+La salle est fort belle, le _lustre_ y était demeuré _provisoirement_
+et l'éclairait assez bien, mais les véritables amateurs de l'ancien
+régime lui reprochaient de ternir l'éclat de la _couronne_ (On appelle
+_la couronne_ la loge du Roi). C'est un petit salon qui occupe le fond
+de la salle, est élevé de deux rangs de loges sur une largeur de cinq
+à peu près, extrêmement décoré en étoffes et en crépines d'or et
+brillamment éclairé en girandoles de bougies. Avant l'innovation du
+lustre, la salle ne recevait de lumière que de la loge royale. Celle
+de l'ambassadeur de France était de tout temps vis-à-vis de la loge du
+prince de Carignan et la meilleure possible. On aurait bien été tenté
+de l'ôter à l'ambassadeur d'un Roi constitutionnel, mais pourtant on
+n'osa pas, mon père ayant fait savoir qu'il serait forcé de le trouver
+mauvais. Cela ne se pouvait autrement, d'après l'importance qu'on y
+attachait dans le pays.
+
+Le spectacle était comme par toute l'Italie: deux bons chanteurs
+étaient entourés d'acolytes détestables, de sorte qu'il n'y avait
+aucun ensemble. Mais cela suffisait à des gens qui n'allaient au
+théâtre que pour y causer plus librement. On écoutait deux ou trois
+morceaux, et le reste du temps on bavardait comme dans la rue; le
+parterre, debout, se promenait lorsqu'il n'était pas trop pressé. Un
+ballet détestable excitait des transports d'admiration; les
+décorations étaient moins mauvaises que la danse.
+
+Les jeunes femmes attendent l'ouverture de l'Opéra avec d'autant plus
+d'empressement qu'elles habitent toujours chez leur belle-mère et que,
+tant qu'elles la conservent, elles ne reçoivent personne chez elles.
+En revanche, la loge est leur domicile et, là, elles peuvent admettre
+qui elles veulent. Les hommes de la petite noblesse même s'y trouvent
+en rapport avec les femmes de la première qui ne pourraient les voir
+dans leurs hôtels. On entend dire souvent: «Monsieur un tel est un de
+mes _amis de loge_». Et monsieur un tel se contente de ce rapport qui,
+dit-on, devient quelquefois assez intime, sans prétendre à passer le
+seuil de la maison. L'usage des _cavaliers servants_ est tombé en
+désuétude. S'il en reste encore quelques-uns, ils n'admettent plus que
+ce soit à titre gratuit et, hormis qu'elles sont plus affichées, les
+liaisons n'ont pas plus d'innocence qu'ailleurs.
+
+L'usage en Piémont est de marier ses enfants sans leur donner aucune
+fortune. Les filles ont une si petite dot qu'à peine elle peut suffire
+à leur dépense personnelle, encore est-elle toujours versée entre les
+mains du beau-père; il paye la dépense du jeune ménage, mais ne lui
+assure aucun revenu.
+
+J'ai vu le comte Tancrède de Barolle, fils unique d'un père qui avait
+cinq cent mille livres de rente, obligé de lui demander de faire
+arranger une voiture pour mener sa femme aux eaux. Le marquis de
+Barolle calculait largement ce qu'il fallait pour le voyage, le séjour
+projeté et y fournissait sans difficulté. Sa belle-fille
+témoignait-elle le désir de voir son appartement arrangé: architectes
+et tapissiers arrivaient, et le mobilier se renouvelait
+magnifiquement; mais elle n'aurait pas pu acheter une table de dix
+louis dont elle aurait eu la fantaisie. Permission plénière de faire
+venir toutes les modes de Paris; le mémoire était toujours acquitté
+sans la moindre réflexion. En un mot, monsieur de Barolle ne refusait
+rien à ses enfants, que l'indépendance. J'ai su ces détails parce que
+madame de Barolle était une française (mademoiselle de Colbert) et
+qu'elle en était un peu contrariée, mais c'était l'usage général. Tant
+que les parents vivent, les enfants restent _fils de famille_ dans
+toute l'étendue du terme, mais aussi, dans la proportion des fortunes,
+on cherche à les en faire jouir.
+
+Le marquis de Barolle, dont je viens de parler, était sénateur et
+courtisan fort assidu de l'Empereur. Pendant un séjour de celui-ci à
+Turin, le marquis lui fit de vives représentations sur ce qu'il payait
+cent vingt mille francs d'impositions.
+
+«Vraiment, lui dit l'Empereur, vous payez cent vingt mille francs?
+
+--Oui, sire, pas un sol de moins, et je suis en mesure de le prouver à
+Votre Majesté, voici les papiers.
+
+--Non, non, c'est inutile, je vous crois; et je vous en fais bien mon
+compliment.»
+
+Le marquis de Barolle fut obligé de se tenir pour satisfait.
+
+Le charme que les dames piémontaises trouvent au théâtre les y rend
+très assidues, mais cela n'est plus d'obligation comme avant la
+Révolution. Quand une femme manquait deux jours à aller à l'Opéra, le
+Roi envoyait s'enquérir du motif de son absence et elle était
+réprimandée, s'il ne le jugeait pas suffisant.
+
+En tout, rien n'était si despotique que ce gouvernement soi-disant
+paternel, surtout pour la noblesse. À la vérité, il la dispensait
+souvent de payer les dettes qu'elle avait contractées envers les
+roturiers (ce qui, par parenthèse, rendait les prêts tellement onéreux
+que beaucoup de familles en ont été ruinées); mais, en revanche, il
+décidait de la façon dont on devait manger son revenu. Il disait aux
+uns de bâtir un château, aux autres d'établir une chapelle, à celui-ci
+de donner des concerts, à cet autre de faire danser, etc. Il fixait la
+résidence de chacun dans la terre ou dans la ville qui lui convenait.
+Pour aller à l'étranger, il fallait demander la permission
+particulière du Roi; il la donnait difficilement, la faisait toujours
+attendre et ne l'accordait que pour un temps très limité. Un séjour
+plus ou moins long dans la forteresse de Fénestrelle aurait été le
+résultat de la moindre désobéissance à l'intérieur. Si on avait
+prolongé l'absence à l'étranger au delà du temps fixé, la
+séquestration des biens était de droit sans autre formalité.
+
+Le marquis del Borgo, un des seigneurs piémontais les plus riches,
+souffrait tellement de rhumatismes qu'il s'était établi à Pise, ne
+pouvant supporter le climat de Turin. Lorsque le roi Charles Amédée
+fit construire la place Saint-Charles, un _Biglietto regio_ enjoignit
+au marquis d'acheter un des côtés de la place et d'y faire une façade.
+Bientôt après un nouveau _Biglietto regio_ commanda un magnifique
+hôtel dont le plan fut fourni, puis vint l'ordre de le décorer, puis
+de le meubler avec une magnificence royale imposée pièce par pièce.
+Enfin, un dernier _Biglietto regio_ signifia que le propriétaire d'une
+si belle résidence devait l'habiter, et la permission de rester à
+l'étranger fut retirée. Le marquis revint à Turin en enrageant,
+s'établit dans une chambre de valet, tout au bout de son superbe
+appartement qu'il s'obstina à ne jamais voir mais qui était traversé
+matin et soir par la chèvre dont il buvait le lait. C'est la seule
+femelle qui ait monté le grand escalier tant que le vieux marquis a
+vécu. Ses enfants étaient restés dans l'hôtel de la famille.
+
+J'ai vu sa belle-fille établie dans celui de la place Saint-Charles;
+il était remarquablement beau. C'est elle qui m'a raconté l'histoire
+des _Biglietto regio_ du marquis et de la chèvre. Elle était d'autant
+plus volontiers hostile aux formes des souverains sardes qu'elle-même,
+étant fort jeune et assistant à un bal de Cour, la reine Clotilde
+avait envoyé sa dame d'honneur, à travers la salle, lui porter une
+épingle pour attacher son fichu qu'elle trouvait trop ouvert.
+
+La marquise del Borgo, soeur du comte de Saint-Marsan, était
+spirituelle, piquante, moqueuse, amusante, assez aimable. Mais elle
+nous était d'une faible ressource; elle se trouvait précisément en
+position de craindre des rapports un peu familiers avec nous.
+
+La conduite des dames piémontaises est généralement assez peu
+régulière. Peut-être, au surplus, les étrangers s'exagèrent-ils leurs
+torts, car elles affichent leurs liaisons avec cette effronterie naïve
+des moeurs italiennes qui nous choque tant. Quant aux maris, ils n'y
+apportent point d'obstacle et n'en prennent aucun souci. Cette
+philosophie conjugale est commune à toutes les classes au delà des
+Alpes. Je me rappelle à ce propos avoir entendu raconter à Ménageot
+(le peintre), que, dans le temps où il était directeur des costumes à
+l'Opéra de Paris, il était arrivé un jour chez le vieux Vestris et
+l'avait trouvé occupé à consoler un jeune danseur, son compatriote,
+dont la femme, vive et jolie figurante, lui donnait de noires
+inquiétudes. Après toutes les phrases banales appropriées à calmer les
+fureurs de l'Othello de coulisse, Vestris ajouta dans son baragouin
+semi italien:
+
+«Et _pouis_, vois-_tou_, ami, dans _noutre_ état les _cournes_ c'est
+_coumme_ les dents: quand elles poussent, cela fait _oun_ mal _dou
+diavolo_ ... _pou_ à _pou_ on _s'accoutoume_, et _pouis_ ... et
+_pouis_ ... on finit par manger avec.»
+
+Ménageot prétendait que le conseil avait prospéré assez promptement.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+ Les visites à Turin. -- Le comte et la comtesse de Balbe. --
+ Monsieur Dauzère. -- Le prince de Carignan. -- Le corps
+ diplomatique. -- Le général Bubna. -- Ennui de Turin. -- Aspect
+ de la ville. -- Appartements qu'on y trouve. -- Réunion de Gênes
+ au Piémont. -- Dîner donné par le comte de Valese. -- Jules de
+ Polignac.
+
+
+Tant que dure la saison de l'Opéra, on ne fait ni ne reçoit de
+visites: c'est un d'autant plus grand bénéfice qu'à Turin l'usage
+n'admet que celles du soir. Les palais sont sans portier et les
+escaliers sans lumière. Le domestique qui vous suit est muni d'une
+lanterne avec laquelle il vous escorte jusqu'au premier, second,
+troisième étage d'une immense maison dont le propriétaire titré habite
+un petit coin, le reste étant loué, souvent à des gens de finance. On
+doit arriver en personne à la porte de l'appartement, rester dans sa
+voiture et envoyer savoir si on y est passé pour une impertinence.
+Cependant les dames reçoivent rarement. Le costume dans lequel on les
+trouve, l'arrangement de leur chambre, aussi bien que de leur
+personne, prouve qu'elles ne sont pas préparées pour le monde. Il faut
+excepter quelques maisons ouvertes, les del Borgo, les Barolle, les
+Bins, les Mazin, etc.
+
+Comme nous ne suivions pas fort régulièrement le théâtre, nous
+restions assez souvent le soir chez nous en très petit comité.
+Monsieur et madame de Balbe faisaient notre plus grande ressource. Le
+comte de Balbe était un de ces hommes distingués que j'ai signalés
+plus haut: des connaissances acquises et profondes en tout genre ne
+l'empêchaient pas d'être aimable, spirituel, gai et bon homme dans
+l'habitude de la vie. L'Empereur l'avait placé à la tête de
+l'Université. La confiance du pays l'avait nommé chef du gouvernement
+provisoire qui s'était formé entre le départ des français et l'arrivée
+du Roi. Il s'y était tellement concilié tous les suffrages qu'on
+n'avait pas osé l'expulser tout à fait et il était resté directeur de
+l'instruction publique, avec entrée au conseil où, cependant, il
+n'était appelé que pour les objets spéciaux, tels que les cabinets
+d'ornithologie. Il était fort au-dessus de la crainte puérile de
+montrer de la bienveillance pour nous, et nous le voyions
+journellement. Sa femme était française, très vive, très bonne, très
+amusante; elle était cousine de monsieur de Maurepas, avait connu mes
+parents à Versailles et s'établit tout de suite dans notre intimité.
+
+La famille des Cavour y était aussi entrée. Ceux-là se trouvaient trop
+compromis pour avoir rien à ménager; la mère avait été dame d'honneur
+de la princesse Borghèse et le fils maréchal du palais et l'ami du
+prince. La soeur de sa femme avait épousé un français qui a
+certainement résolu un grand problème. Monsieur Dauzère, directeur de
+la police générale pendant toute l'administration française, en
+satisfaisant pleinement ses chefs, était parvenu à se faire tellement
+aimer dans le pays qu'il n'y eut qu'un cri lorsque le Roi voulut
+l'expulser comme les autres français employés en Piémont. Il est resté
+à Turin, bien avec tout le monde; il a fini par avoir une grande
+influence dans le gouvernement et, depuis mon départ, j'ai entendu
+dire qu'il y jouait un principal rôle.
+
+Nous voyions aussi, mais avec moins d'intimité, la comtesse Mazin,
+personne d'un esprit fort distingué; elle avait été élevée par son
+oncle, l'abbé Caluzzo, dont le nom est familier à tous les savants de
+l'Europe. Voilà, avec le corps diplomatique, ce qui formait le fond de
+notre société.
+
+Le prince de Carignan était bien content lorsque son gouverneur
+l'amenait chez nous. À peine échappé d'une pension à Genève, où il
+jouissait de toute la liberté d'un écolier, on l'avait mis au régime
+d'un prince piémontais, et cependant on hésitait à le proclamer
+héritier de la Couronne. Il était dans les instructions de mon père
+d'obtenir cette reconnaissance; il y travaillait avec zèle, et le
+jeune prince, le regardant comme son protecteur, venait lui raconter
+ses doléances.
+
+Une des choses qui l'affligeait le plus était les précautions
+exagérées qu'on prenait de sa santé, aussi bien que de son salut, et
+les sujétions qu'elles lui imposaient. Par exemple, il ne pouvait
+monter à cheval que dans son jardin, entre deux écuyers, et sous
+l'inspection de son médecin et de son confesseur.
+
+Ce confesseur suivait toutes les actions de sa vie; il assistait à son
+lever, à son coucher, à tous ses repas, lui faisait faire ses prières
+et dire son bénédicité; enfin il cherchait constamment à exorciser le
+démon qui devait être entré dans l'âme du prince pendant son séjour
+dans ces deux pays maudits, Paris et Genève. Au lieu d'obtenir sa
+confiance pourtant, il était seulement parvenu à lui persuader qu'il
+était son espion et qu'il rendait compte de toutes ses actions et de
+toutes ses pensées au confesseur du Roi, qui l'avait placé près de
+lui. Mon père l'encourageait à la patience et à la prudence, tout en
+compatissant à ses peines. Il comprenait combien un jeune homme de
+quinze ans, élevé jusque-là dans une liberté presque exagérée (sa
+mère s'en occupait très peu) devait souffrir d'un changement si
+complet.
+
+Le prince était fort aimé de son gouverneur, monsieur de Saluces; il
+avait confiance en lui et en monsieur de Balbe, un de ses tuteurs.
+Quand il se trouvait chez mon père, et qu'il n'y avait qu'eux et nous,
+il était dans un bonheur inexprimable. Il était déjà très grand pour
+son âge et avait une belle figure. Il habitait tout seul l'énorme
+palais de Carignan qu'on lui avait rendu. Il n'était pas encore en
+possession de ses biens, de sorte qu'il vivait dans le malaise et les
+privations; encore avait-on peine à solder les frais de sa très petite
+dépense.
+
+Au reste, le Roi n'avait guère plus de luxe. Le palais était resté
+meublé, mais le matériel de l'établissement, appartenant au prince
+Borghèse, avait été emporté par lui; de sorte que le Roi n'avait rien
+trouvé en arrivant; et, pendant fort longtemps, il s'est servi de
+vaisselle, de linge, de porcelaine, de chevaux, de voitures empruntés
+aux seigneurs piémontais. J'ignore comment les frais s'en seront
+soldés entre eux.
+
+La négociation pour la reconnaissance du prince de Carignan était
+terminée; mais l'influence de l'Autriche et les intrigues du duc de
+Modène, gendre du Roi, empêchaient toujours de la publier. Par un
+hasard prémédité, un jour de Cour, la voiture de mon père se trouva en
+conflit avec celle du prince de Carignan; mon père tira le cordon, et
+donna le pas au prince. L'ambassadeur de France l'avait de droit sur
+le prince de Carignan. Cette concession qui l'annonçait héritier de la
+Couronne, fit brusquer la déclaration que le Roi désirait
+personnellement et le prince en eut une extrême reconnaissance.
+
+Ce point gagné, la France ayant intérêt à conserver le trône dans la
+maison de Savoie, mon père se mit en devoir de faire admettre la
+légitimité de l'autre Carignan, fils du comte de Villefranche. Il fit
+rechercher soigneusement l'acte que le confesseur du feu Roi lui avait
+arraché à ses derniers moments. Malheureusement, on le retrouva. Il
+portait que le Roi consentait à reconnaître le mariage de
+_conscience_, contracté par son cousin, le comte de Villefranche, sans
+que, de cette reconnaissance, il pût jamais résulter aucun droit pour
+la femme de prendre le titre et le rang de princesse, ni que les
+enfants de cette union pussent élever une prétention quelconque à
+faire valoir, sous quelque prétexte que ce pût être, leur naissance
+étant et demeurant illégitime.
+
+Après la trouvaille de ce document réclamé à grands cris par la
+famille La Vauguyon, il fallut se taire, au moins pour quelque temps.
+Cependant mon père avait derechef entamé cette négociation pendant les
+Cent-Jours et, si monsieur de Carignan s'était rendu à Turin, au lieu
+de prendre parti pour l'empereur Napoléon, à cette époque ses
+prétentions auraient été très probablement admises. Le roi de
+Sardaigne, personnellement, craignait autant que nous l'extinction de
+la maison de Savoie.
+
+Le corps diplomatique se composait de monsieur Hill, pour
+l'Angleterre, homme de bonne compagnie, mais morose et valétudinaire,
+sortant peu d'un intérieur occulte qui rendait sa position assez
+fausse; du prince Koslovski, pour la Russie, plein de connaissances et
+d'esprit, mais tellement léger et si mauvais sujet qu'il n'y avait
+nulle ressource de société de ce côté. Les autres légations étaient
+encore inoccupées, mais l'Autriche était représentée par le comte
+Bubna, général de l'armée d'occupation laissée en Piémont. Sa position
+était à la fois diplomatique et militaire. Il est difficile d'avoir
+plus d'esprit, de conter d'une façon plus spirituelle et plus
+intéressante. Il avait récemment épousé une jeune allemande,
+d'origine juive, qui n'était pas reçue à Vienne. Cette circonstance
+lui faisait désirer de rester à l'étranger. Madame Bubna, jolie et ne
+manquant pas d'esprit, était la meilleure enfant du monde. Elle
+passait sa vie chez nous. Elle ne s'amusait guère à Turin; cependant
+elle était pour lors très éprise de son mari qui la traitait comme un
+enfant et la faisait danser une fois par semaine aux frais de la ville
+de Turin; car, en sa qualité de militaire, le diplomate était défrayé
+de tout, et ne se faisait faute de rien.
+
+Il avait été envoyé plusieurs fois auprès de l'empereur Napoléon, dans
+les circonstances les plus critiques de la monarchie autrichienne, et
+racontait les détails de ces négociations d'une manière fort piquante.
+Je suis bien fâchée de ne pas me les rappeler d'une façon assez exacte
+pour oser les rapporter ici. Il parlait de l'Empereur avec une extrême
+admiration et disait que les rapports avec lui étaient faciles d'homme
+à homme, quoiqu'ils fussent durs d'empire à empire. À la vérité,
+Napoléon appréciait Bubna, le vantait et lui avait donné plusieurs
+témoignages d'estime. Une approbation si prisée était un grand moyen
+de séduction. Tant il y a que je suis restée bien souvent jusqu'à une
+heure du matin à entendre Bubna raconter son Bonaparte.
+
+Mon ami Bubna avait la réputation d'être un peu pillard. La manière
+dont il exploitait la ville de Turin, en pleine paix, n'éloigne pas
+cette idée; aussi désirait-il maintenir l'occupation militaire le plus
+longtemps possible. Mon père, au contraire, prêtait assistance aux
+autorités sardes qui cherchaient à s'en délivrer. Mais cette
+opposition dans les affaires, qu'il avait trop de bon sens pour ne pas
+admettre de situation, n'a jamais altéré nos relations sociales. Elles
+sont restées toujours intimes et amicales. Les troupes autrichiennes
+furent enfin retirées et le comte Bubna demeura comme ministre, en
+attendant l'arrivée du prince de Stahrenberg qui devait le remplacer.
+
+Je suis peut-être injuste pour les piémontais en déclarant la ville de
+Turin le séjour le plus triste et le plus ennuyeux qui existe dans
+tout l'univers. J'ai montré les circonstances diverses qui militaient
+à le rendre désagréable pour tout le monde et particulièrement pour
+nous à l'époque où je m'y suis trouvée. Si on ajoute à cela que
+c'était après les deux années si excitantes, si animées, si
+dramatiques de 1813 et 1814, passées au centre même du théâtre où les
+événements avaient le plus de retentissement, que je suis venue tomber
+dans cette résidence si monotone et si triste pour y entendre
+quotidiennement discuter sur l'affaire du lustre, on comprendra que je
+puisse ressentir quelques préventions injustes contre elle.
+
+La ville de Turin est très régulière; ses rues sont tirées au cordeau,
+mais les arcades, qui ornent les principales, leur donnent l'air
+d'être désertes, les équipages n'étant pas assez nombreux pour
+remplacer l'absence des piétons. Les maisons sont belles à
+l'extérieur. Un vénitien disait que, chez lui, les personnes portaient
+des masques et qu'ici c'était la ville. Cela est fort exact, car ces
+façades élégantes voilent en général des masures hideuses où se
+trouvent des dédales de logements, aussi incommodément distribués que
+pauvrement habités. On est tout étonné de trouver la misère installée
+sous le manteau de ces lignes architecturales. Au reste, il est
+difficile d'apprécier leur mérite dans l'état où on les laisse. Sous
+le prétexte qu'elles peuvent un jour avoir besoin de réparations et
+que l'établissement de nouveaux échafaudages nuirait à la solidité, on
+conserve tous les trous qu'ils ont originairement occupés dans la
+première construction, de sorte que tous les murs, le palais du Roi
+compris, sont criblés de trous carrés. Chacun de ces trous sert
+d'habitation à une famille de petites corneilles qui forment un nuage
+noir dans chaque rue et font un bruit affreux dans toute la ville.
+Pour qui n'y est pas accoutumé, rien n'est plus triste que l'aspect et
+les cris de cette volatile.
+
+Rentré chez soi, les appartements qu'on peut se procurer ne compensent
+pas les ennuis du dehors. Si peu d'étrangers s'arrêtent à Turin qu'on
+trouve difficilement à s'y loger. Les beaux palais sont occupés par
+les propriétaires ou loués à long bail, et le corps diplomatique a
+beaucoup de peine à se procurer des résidences convenables. Quant au
+confortable, il n'y faut pas songer.
+
+Mon père avait pris la maison du marquis Alfieri, alors ambassadeur à
+Paris, parce qu'on lui avait assuré qu'elle était distribuée et
+arrangée à la française. Il est vrai qu'elle n'avait pas l'énorme
+_salla_ des palais piémontais et qu'il y avait des fenêtres vitrées
+dans toutes les pièces. Mais, par exemple, la chambre que j'habitais,
+précédée d'une longue galerie stuquée, sans aucun moyen d'y faire du
+feu et meublée en beau damas cramoisi, était _pavée_, non pas dallée
+comme une cuisine un peu soignée, mais pavée en pierres taillées comme
+les rues de Paris. À la tête de mon lit, une porte communiquait, par
+un balcon ouvert, avec la chambre de ma femme de chambre. Ma mère
+n'était guère mieux et mon père encore plus mal, car sa chambre était
+plus vaste et plus triste.
+
+Le ministre d'Angleterre avait un superbe palais d'une architecture
+très remarquable et très admirée, le palais Morozzi; celui-là était en
+pleine possession de la _salla_ dont les piémontais font tant de cas.
+Elle tenait le milieu de la maison du haut en bas, de façon qu'au
+premier on ne communiquait que par des galeries extérieures que
+l'architecte avait eu bien soin de tenir ouvertes pour qu'elles
+fussent suffisamment légères. Le pauvre monsieur Hill avait offert de
+les faire vitrer à ses frais, mais la ville entière s'était révoltée
+contre ce trait de barbarie britannique. Pour éviter d'affronter ces
+passages extra-muros, il avait fini par se cantonner dans trois
+petites pièces en entresol, les seules échauffables. Cela était
+d'autant plus nécessaire que l'hiver est long et froid à Turin. J'y ai
+vu, pendant plusieurs semaines, le thermomètre entre dix et quinze
+degrés au-dessous de zéro, et les habitants ne paraissaient ni surpris
+ni incommodés de cette température, malgré le peu de précaution qu'ils
+prennent pour s'en garantir.
+
+Le congrès de Vienne fit cadeau au roi de Sardaigne de l'État de
+Gênes. Malgré la part que nous avions prise à cet important
+accroissement de son territoire, il n'en restait pas moins ulcéré
+contre la France de la détention de la Savoie. Ce qu'il y a de
+singulier c'est que le roi Louis XVIII en était aussi fâché que lui et
+avait le plus sincère désir du monde de la lui rendre. Il semblait
+qu'il se crût le recéleur d'un bien volé. Mon père ne partageait pas
+la délicatesse de son souverain et tenait fort à ce que la France
+conservât la partie de la Savoie que les traités de 1814 lui avaient
+laissée.
+
+Lorsque les députés de Gênes vinrent faire hommage de leur État au roi
+de Sardaigne, il leur fit donner un dîner par le comte de Valese,
+ministre des affaires étrangères. Le corps diplomatique y fut invité.
+Ce dîner fut pendant quinze jours un objet de sollicitude pour toute
+la ville. On savait d'où viendrait le poisson, le gibier, les
+cuisiniers. Le matériel fut réuni avec des soins et des peines
+infinis, en ayant recours à l'obligeance des seigneurs de la Cour, et
+surtout des ambassadeurs. L'accord qui se trouvait entre les
+girandoles de celui-ci et le plateau de celui-là fournit un intérêt
+très vif à la discussion de plusieurs soirées. Enfin arriva le jour du
+festin; nous étions une vingtaine. Le dîner était bon, magnifique et
+bien servi. Malgré l'étalage qu'on avait fait et qui me faisait
+prévoir un résultat ridicule, il n'y eut rien de pareil. Monsieur de
+Valese en fit les honneurs avec aisance et en grand seigneur. L'ennui
+et la monotonie sous laquelle succombent les habitants de Turin leur
+fait saisir avec avidité tout ce qui ressemble à un événement. C'est
+l'unique occasion où j'aie vu aucuns des membres du corps diplomatique
+priés à dîner dans une maison piémontaise.
+
+Les étrangers, comme je l'ai déjà dit, s'arrêtent peu à Turin; il n'y
+a rien à y voir, la société n'y retient pas et les auberges sont
+mauvaises.
+
+Nous vîmes Jules de Polignac passer rapidement, se rendant à Rome. Il
+y était envoyé par Monsieur. Je crois qu'il s'agissait de statuer sur
+l'existence des jésuites et surtout de la Congrégation qui, déjà,
+étendait son réseau occulte sur la France, sous le nom de la petite
+Église. Elle était en hostilité avec le pape Pie VII, n'ayant jamais
+voulu reconnaître le Concordat, ni les évêques nommés à la suite de ce
+traité. Elle espérait que la persécution qu'elle faisait souffrir aux
+prélats à qui le Pape avait refusé l'investiture pendant ses
+discussions avec l'Empereur compenserait sa première désobéissance. On
+désirait que le Pape reconnût les évêques titulaires des sièges avant
+le Concordat et non démissionnaires comme y ayant conservé leurs
+droits. Jules allait négocier cette transaction. Le Pape fût
+probablement très sage car, à son retour de Rome, il en était fort
+mécontent; il avait pourtant obtenu d'être créé prince romain, cela ne
+présentait pas de grandes difficultés. Il prolongea son séjour à Turin
+pendant assez de temps. Les jésuites commençaient à y être puissants;
+il les employa à se faire nommer chevalier de Saint-Maurice. Je n'ai
+jamais pu comprendre qu'un homme de son nom, et dans sa position, ait
+eu la fantaisie de posséder ce petit bout de ruban.
+
+L'ordre de l'_Annonciade_ est un des plus illustres et des plus
+recherchés de l'Europe; il n'a que des _grands colliers_. Ils sont
+_excellences_. Le roi de Sardaigne fait des _excellences_, comme
+ailleurs le souverain crée des ducs ou des princes; seulement ce titre
+n'est jamais héréditaire. Quelques places, aussi bien que le collier
+de l'Annonciade, donnent droit à le porter. Il entraîne toutes les
+distinctions et les privilèges qu'on peut posséder dans le pays. Je
+conçois, à la rigueur, quoique cela ne soit guère avantageux pour un
+étranger, qu'on recherche un pareil ordre; mais la petite croix de
+Saint-Maurice, dont les chevaliers pavent les rues, m'a semblé une
+singulière ambition pour Jules. Au reste, quand on a bien voulu,
+s'appelant monsieur de Polignac, devenir _prince du Pape_, il n'y a
+pas de puérile vanité qui puisse surprendre. Cela ne l'empêchait pas
+de concevoir de très grandes ambitions.
+
+Quelque accoutumés que nous fussions à ses absurdités, il trouvait
+encore le secret de nous étonner. Les jeunes gens de l'ambassade
+restaient ébahis des thèses qu'il soutenait, il faut le dire, avec une
+assez grande facilité d'élocution; il n'y manquait que le sens commun.
+
+Un jour, il nous racontait qu'il désirait fort que le Roi le nomme
+ministre, non pas, ajoutait-il, qu'il se crût plus habile qu'un autre,
+mais parce que rien n'était plus facile que de gouverner la France. Il
+ne ferait au Roi qu'une seule condition: il demanderait qu'il lui
+assurât pendant dix ans les portefeuilles des affaires étrangères, de
+la guerre, de l'intérieur, des finances et surtout de la police. Ces
+cinq ministères remis exclusivement entre ses mains, il répondait de
+tout, et cela sans se donner la moindre peine. Une autre fois, il
+disait que, puisque la France était en appétit de constitution, il
+fallait lui en faire une bien large, bien satisfaisante pour les
+opinions les plus libérales, la lire en pleine Chambre, et puis, la
+posant sur la tribune, ajouter:
+
+«Vous avez entendu la lecture de cette constitution; elle doit vous
+convenir; maintenant il faut vous en rendre dignes. Soyez sages
+pendant dix ans, nous la promulguerons, mais chaque mouvement
+révolutionnaire, quelque faible qu'il soit, retardera d'une année cet
+instant que nous aussi, nous appelons de tous nos voeux.» Et, en
+attendant _Io el rey_, s'écriait-il en frappant sur un grand sabre
+qu'il traînait après lui, car, en sa qualité d'aide de camp de
+Monsieur, quoiqu'il n'eût jamais vu brûler une amorce ou commandé un
+homme, il était le plus souvent qu'il lui était possible en uniforme.
+
+On parlait un soir du mauvais esprit qui régnait en Dauphiné et on
+l'attribuait au grand nombre d'acquéreurs de biens d'émigrés:
+
+«C'est la faute du gouvernement, reprit Jules; j'ai proposé un moyen
+bien simple de remédier à cet embarras. J'en garantissais
+l'infaillibilité; on ne veut pas l'employer.
+
+--Quel est donc ce moyen? lui demandai-je.
+
+--J'ai offert de prendre une colonne mobile de dix mille hommes,
+d'aller m'établir successivement dans chaque province, d'expulser les
+nouveaux propriétaires et de replacer partout les anciens avec une
+force assez respectable pour qu'on ne pût rien espérer de la
+résistance. Cela se serait fait très facilement, sans le moindre
+bruit, et tout le monde aurait été content.
+
+--Mais, mon cher Jules, pas les acquéreurs que vous expropriez, au
+moins?
+
+--Mon Dieu! si, parce qu'ils seront toujours inquiets!»
+
+Ces niaiseries ne vaudraient pas la peine d'être racontées sans la
+déplorable célébrité qu'a si chèrement acquise le pauvre prince de
+Polignac. Je pourrais en faire une bien longue collection, mais cela
+suffit pour montrer la tendance de cet esprit si étroit.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+ Révélation des projets bonapartistes. -- Voyage à Gênes. --
+ Expérience des fusées à la congrève. -- La princesse
+ Grassalcowics. -- L'empereur Napoléon quitte l'île d'Elbe. -- Il
+ débarque en France. -- Officier envoyé par le général Marchand.
+ -- Déclaration du 13 mars. -- Mon frère la porte à monsieur le
+ duc d'Angoulême. -- Le Pape. -- La duchesse de Lucques.
+
+
+Mon père avait été chargé de veiller sur les actions des
+bonapartistes, répandus en Italie, et sur leurs communications avec
+l'île d'Elbe. Il avait employé à ce service un médecin anglais, nommé
+Marshall, que le prince régent d'Angleterre faisait voyager en Italie
+pour recueillir des renseignements sur la conduite, plus que légère,
+de la princesse sa femme.
+
+Ce Marshall avait, en 1799, porté la vaccine en Italie; il s'était
+trouvé à Naples lors des cruelles vengeances exercées par la Cour
+ramenée de Palerme sur les vaisseaux de l'amiral Nelson. Il était
+jeune alors et, justement indigné du spectacle hideux de tant
+d'horreurs, il avait profité de son caractère d'anglais et de l'accès
+que lui procurait sa position de médecin pour rendre beaucoup de
+services aux victimes de cette réaction royaliste. Il était resté
+depuis lors dans des rapports intimes avec le parti révolutionnaire et
+fort à même de connaître ses projets sans participer à ses trames.
+
+Une nuit du mois de janvier 1815, il arriva chez mon père très
+secrètement et lui communiqua des documents qui prouvaient, de la
+manière la moins douteuse, qu'il se préparait un mouvement en France
+et que l'empereur Napoléon comptait prochainement quitter l'île d'Elbe
+et l'appuyer de sa présence. Mon père, persuadé de la gravité des
+circonstances, pressa Marshall de faire ses communications au
+gouvernement français. Il se refusa à les donner à aucun ministre. Les
+cabinets de tous, selon lui, étaient envahis par des bonapartistes, et
+il craignait pour sa propre sûreté.
+
+Monsieur de Jaucourt remplaçait par intérim monsieur de Talleyrand et
+ne répondait à aucune dépêche; la correspondance se faisait par les
+bureaux, elle était purement officielle. Mon père n'aurait su à quel
+ministre adresser Marshall qui, d'ailleurs, ne consentait à remettre
+les pièces qu'il s'était procurées qu'au Roi lui-même. Il se vantait
+d'être en relations personnelles avec le prince régent; il semblait
+que la grandeur de ses commettants relevât à ses yeux le métier assez
+peu honorable auquel il se livrait. L'importance des révélations
+justifiait ses exigences. Mon père lui donna une lettre pour le duc de
+Duras; il fut introduit par celui-ci dans le cabinet de Louis XVIII,
+le 22 janvier. Le Roi fit remercier mon père du zèle qui avait procuré
+des renseignements si précieux; mais ils ne donnèrent lieu à aucune
+précaution, pas même à celle d'envoyer une corvette croiser autour de
+l'île d'Elbe. L'incurie à cette époque a été au delà de ce que la
+crédulité de la postérité pourra consentir à se laisser persuader.
+
+Je viens de dire que mon père n'avait pas reçu de dépêches du ministre
+des affaires étrangères; j'ai tort. Il en reçut une seule, pour lui
+demander des truffes de Piémont pour le Roi; elle était de quatre
+pages et entrait dans les détails les plus minutieux sur la manière de
+les expédier et les faire promptement et sûrement arriver. À la
+vérité, le prince de Talleyrand le faisait tenir suffisamment au
+courant de ce qui se passait au Congrès; mais sa résidence à Vienne
+empêchait qu'il pût donner, ni peut-être savoir, des nouvelles de
+France.
+
+Vers la fin de février, la Cour se rendit à Gênes pour y recevoir la
+Reine qu'on attendait de Sardaigne. Le corps diplomatique l'y suivit.
+Nous laissâmes la vallée de Turin et celle d'Alexandrie sous la neige
+qui les recouvrait depuis le mois de novembre, et nous arrivâmes au
+haut de la Bocchetta. On ne passe plus par cette route. La montagne de
+la Bocchetta a cela de remarquable qu'elle ne présente aucun plateau
+et la voiture n'a pas encore achevé son ascension que les chevaux qui
+la traînent ont déjà commencé à descendre. Au moment de l'année où
+nous nous trouvions, cette localité est d'autant plus frappante qu'on
+passe immédiatement du plein hiver à un printemps très avancé. D'un
+côté, la montagne est couverte de neige, les ruisseaux sont gelés, les
+cascades présentent des stalactites de glace; de l'autre, les arbres
+sont en fleur, beaucoup ont des feuilles, l'herbe est verte, les
+ruisseaux murmurent, les oiseaux gazouillent, la nature entière semble
+en liesse et disposée à vous faire oublier les tristesses dont le
+coeur était froissé un quart de minute avant. Je n'ai guère éprouvé
+d'impression plus agréable.
+
+Après quelques heures d'une course rapide à travers un pays enchanté,
+nous arrivâmes à Gênes le 26 février. Les rues étaient tapissées de
+fleurs; nulle part je n'en ai vu cette abondance; il faisait un temps
+délicieux: j'oubliai la fatigue d'un voyage dont le commencement avait
+été pénible.
+
+En descendant de voiture, je voulus me promener dans ces rues
+embaumées, si propres, si bien dallées, et dont le marcher était bien
+autrement doux que celui de ma chambre pavée de Turin. Je les trouvai
+remplies d'une population gaie, animée, affairée, qui faisait
+contraste avec le peuple sale et ennuyé que je venais de quitter. Les
+femmes, chaussées de souliers de soie, coiffées de l'élégant
+_mezzaro_, me charmèrent et les enfants me parurent ravissants. Tout
+le beau monde de Gênes se trouvait aussi dans la rue; au bout de cinq
+minutes nous étions entourés de quarante personnes de connaissance. Je
+sentis subitement soulever de dessus mes épaules le manteau de plomb
+que le séjour de Turin y fixait depuis six mois. Ma joie fut un peu
+calmée par les cent cinquante marches qu'il fallut gravir pour arriver
+à un beau logement, dans un grand palais qu'on avait retenu pour
+l'ambassadeur de France.
+
+Pendant le séjour que j'ai fait à Gênes, la hauteur des appartements
+et l'importunité, sans exemple partout ailleurs, des mendiants sont
+les seules choses qui m'aient déplu. Je ne répéterai pas ce que tout
+le monde sait de la magnificence et de l'élégance des palais. Je ne
+parlerai pas davantage des moeurs du pays que je n'ai pas eu occasion
+d'observer, car, peu de jours après notre arrivée, les événements
+politiques nous condamnèrent à la retraite, et j'ai à peine entrevu la
+société.
+
+Les génois ne prenaient guère le soin de dissimuler leur affliction de
+la réunion au Piémont et la répugnance qu'ils avaient pour le Roi. Peu
+d'entre eux allaient à la Cour, et ceux-là étaient mal vus par leurs
+compatriotes. Leur chagrin était d'autant plus sensible qu'ils avaient
+cru un moment à l'émancipation.
+
+Lord William Bentinck, séduit par les deux beaux yeux de la _Louise
+Durazzo_ (comme on dit à Gênes), avait autorisé par son silence, si ce
+n'est par ses paroles, le rétablissement de l'ancien gouvernement
+pendant son occupation de la ville. Les actes par lesquels le congrès
+de Vienne disposa du sort des génois leur en parurent plus cruels à
+subir. Maître pour maître, ils préféraient un grand homme au bon roi
+Victor; et, s'il fallait cesser d'être génois, ils aimaient encore
+mieux être français que piémontais. La sentence de Vienne les avait
+rendus bonapartistes enragés, et c'est surtout des rivières de Gênes
+que partaient les correspondances pour l'île d'Elbe.
+
+L'armée anglaise, avant de remettre la ville aux autorités sardes,
+avait dépouillé les établissements publics et tout enlevé du port,
+jusqu'aux chaînes des galériens. Cette avanie avait fort exaspéré le
+sentiment de nationalité des génois.
+
+Le lendemain de notre arrivée, nous fûmes conviés à aller assister à
+une représentation qu'un commodore anglais donnait au Roi. Il
+s'agissait de lui montrer l'effet des fusées à la congrève, invention
+nouvelle à cette époque. Nous nous rendîmes tous à pied, par un temps
+admirable, à un petit plateau situé sur un rocher à quelques toises de
+la ville et d'où l'on jouissait d'une vue magnifique. Une mauvaise
+barque, amarrée si loin qu'à peine on pouvait l'apercevoir à l'oeil
+nu, servait de but. La brise venait de mer et nuisait à l'effet des
+fusées, mais elle rafraîchissait l'air et le rendait délicieux. Le
+spectacle était animé sur la côte et brillant dans le port qu'on
+apercevait sur la droite, rempli de vaisseaux pavoisés.
+
+Le tir fut interrompu par la crainte que deux petits bricks, affalés
+par le vent, pussent être atteints. Évidemment ils ne voulaient pas
+aborder; ils manoeuvraient pour s'élever en mer, y réussirent, et on
+recommença à tirer. D'après toutes les circonstances qui sont venues
+depuis à notre connaissance, il est indubitable que ces deux bricks
+transportaient Bonaparte et sa fortune aux rivages de Cannes. Combien
+le hasard d'une de ces fusées, en désemparant ces bâtiments, aurait pu
+changer le destin du monde!
+
+Le commodore donna un élégant déjeuner sous une tente, et on se sépara
+très satisfaits de la matinée.
+
+Je me rappelle que la princesse Krassalkolwitz vint achever la journée
+chez nous. J'étais liée avec elle depuis longtemps; elle s'embarquait
+le lendemain pour Livourne. Nous causions le soir de la fadeur des
+événements, de l'ennui des gazettes: valait-il la peine de vivre pour
+attendre quinze jours un misérable protocole du congrès de Vienne?
+Moitié sérieusement, moitié en plaisanterie, nous regrettions les
+dernières années si agitées mais si animées; l'existence nous
+paraissait monotone, privée de ces grands spectacles. Ma mère reprit:
+
+«Voilà bien des propos de jeunes femmes; oh! mesdames, ne tentez pas
+la Providence! Quand vous serez aussi vieille que moi, vous saurez que
+les moments de calme, que vous avez l'enfantillage d'appeler d'ennui,
+ne durent jamais longtemps.»
+
+Aussi lorsque, trois jours après, la princesse revint à Gênes, n'ayant
+pu débarquer à Livourne et retournant en toute hâte à Vienne, elle
+arriva chez nous se cachant le visage, et disant:
+
+«Ah! chère ambassadrice, que vous aviez raison; je vous demande pardon
+de mes folies, j'en suis bien honteuse.»
+
+J'aurais pu partager ses remords, car j'avais pris part à la faute.
+
+Nous assistions à un concert lorsqu'on vint chercher mon père; un
+courrier l'attendait; il était expédié par le consul français à
+Livourne et annonçait le départ de Bonaparte de Porto-Ferrajo. Mon
+père s'occupa tout de suite d'en donner avis. Il expédia une estafette
+à Vienne à monsieur de Talleyrand, une autre à Paris, et fit partir
+un secrétaire de légation pour porter cette nouvelle à Masséna, et,
+chemin faisant, prévenir toutes les autorités de la côte. Cette
+précaution fut déjouée par la célérité de l'Empereur. Peu d'heures
+après son départ de Gênes, monsieur de Château traversait le bivouac
+de Cannes déjà abandonné, quoique les feux brûlassent encore. Nous
+avions passé la nuit à copier les lettres et les dépêches qui furent
+confiées à ces différents courriers; il n'y avait qu'une partie de la
+chancellerie à Gênes où on ne s'attendait pas à de telles affaires.
+
+L'émoi fut grand le lendemain matin. On ne doutait pas que l'Empereur
+ne dût débarquer sur quelque point de l'Italie et se joindre aux
+troupes de Murat qui armait depuis quelque temps. Les autrichiens
+n'étaient pas en mesure de s'y opposer, et le général Bubna, fort
+inquiet, reprochait aux piémontais l'empressement qu'ils avaient eu de
+faire abandonner leur territoire par les allemands avant d'avoir eu le
+temps de créer une armée nationale. Le comte de Valese, de son côté,
+prétendait que, les frais de l'occupation absorbant tous les revenus
+de l'État, on ne pouvait rien instituer tant qu'elle durait.
+
+Lord William Bentinck arriva à tire d'aile. Chacun se regardait,
+s'inquiétait, s'agitait; on s'accusait mutuellement, mais
+l'incertitude du lieu où débarquerait l'Empereur ne permettait de
+prendre aucun parti, ni de donner aucun ordre. Le général Bubna fut le
+premier instruit de sa marche; dès lors, autrichiens, anglais et
+piémontais, tout se rassura et crut avoir du temps devant soi.
+
+Bubna demanda à faire entrer ses troupes en Piémont. Monsieur de
+Valese s'y refusant obstinément, il fut réduit à les faire cantonner
+sur les frontières de Lombardie; aussi déclara-t-il formellement que,
+si l'armée napolitaine s'avançait, il resterait derrière le Pô, en
+laissant le Piémont découvert. Le cabinet sarde tint bon; il ne tarda
+même pas à admettre l'étrange pensée de pouvoir s'établir dans un état
+de neutralité vis-à-vis de Napoléon et de Murat. Les rapports avec mon
+père se ressentirent plus tard de cette illusion. L'ambassadeur sarde
+fut le seul qui ne rejoignit pas le roi Louis XVIII à Gand.
+
+Monsieur de Château revint porteur des plus belles promesses de
+Masséna. Il avait vu arrêter madame Bertrand, arrivant de l'île
+d'Elbe, et il avait trouvé partout autant d'enthousiasme pour monsieur
+le duc d'Angoulême que d'indignation contre l'Empereur. Cela était
+vrai en Provence et dans ce moment. Des nouvelles bien différentes
+étaient portées sur l'aile des vents. On apprenait avec une rapidité
+inouïe, et par des voies inconnues, les succès et la marche rapide de
+Bonaparte.
+
+Un matin, un officier français, portant la cocarde blanche, se
+présenta chez mon père et lui remit une dépêche du général Marchand,
+tellement insignifiante qu'elle ne pouvait pas avoir motivé son envoi.
+Il était fort agité et demandait une réponse immédiate, son général
+ayant fixé le moment du retour. Mon père l'engagea à s'aller reposer
+quelques heures. Tandis qu'il cherchait le mot de cette énigme,
+d'autant moins facile à deviner que le bruit s'était répandu que le
+général Marchand avait reconnu l'Empereur, le général Bubna entra chez
+lui en lui disant:
+
+«Mon cher ambassadeur, je viens vous remercier du soin que vous prenez
+de payer le port de mes lettres. Je sais qu'on vous demande cinquante
+louis pour celle que voici. Elle est du général Bertrand qui m'écrit,
+par ordre de Napoléon, pour me charger d'expédier sur-le-champ par
+estafette ces autres dépêches à Vienne pour l'Empereur et pour
+Marie-Louise. Moi, qui ne suis jamais très pressé, j'attendrai
+tranquillement une bonne occasion; qu'allez-vous faire de votre jeune
+homme?»
+
+Mon père réfléchit un moment, puis il pensa que, s'il le faisait
+arrêter, ce serait trop grave. Il l'envoya chercher à son auberge, lui
+intima l'ordre de partir sur-le-champ, en le prévenant que, s'il
+laissait au gouvernement sarde le temps d'apprendre la manière dont il
+avait franchi la frontière, il serait arrêté comme espion, et qu'il ne
+pourrait pas le réclamer.
+
+L'officier eut l'imprudence de dire qu'il lui faudrait s'arrêter à
+Turin où il avait des lettres à remettre. Mon père lui conseilla de
+les brûler et lui donna un passeport qui indiquait une route qui
+l'éloignait de Turin. Je n'ai plus entendu parler de ce monsieur qui
+eut l'audace, après cette explication, de réclamer de mon père les
+cinquante louis que le général Marchand, dans sa lettre ostensible,
+l'avait prié de lui remettre pour les frais de son voyage. Bubna garda
+le secret suffisamment longtemps pour assurer la sécurité du courrier.
+Elle aurait été fort hasardée en ce moment; car les velléités
+pacifiques du cabinet sarde n'existaient pas alors, et ses terreurs
+sur les dispositions bonapartistes des piémontais étaient en revanche
+très exaltées.
+
+La déclaration du 13 mars fut expédiée à mon père par monsieur de
+Talleyrand, aussitôt qu'elle eut été signée par les souverains réunis
+à Vienne. Il la fit imprimer en toute hâte, et, trois heures après son
+arrivée, mon frère se mit en route pour la porter à monsieur le duc
+d'Angoulême. Il le trouva à Nîmes. La rapidité avait été si grande
+qu'elle nuisit presque à l'effet et fit douter de l'authenticité de la
+pièce. Monsieur le duc d'Angoulême garda mon frère auprès de lui, le
+nomma son aide de camp, et bientôt après l'envoya en Espagne pour
+demander des secours qu'il n'obtint pas. Au surplus, si on les avait
+accordés, ils seraient arrivés trop tard.
+
+Dans le plan que je me suis fait de noter les plus petites
+circonstances qui, à mon sens, dessinent les caractères, je ne puis
+m'empêcher d'en rapporter une qui peut sembler puérile.
+
+Mon frère avait donc apporté à monsieur le duc d'Angoulême un document
+d'une importance extrême. Il avait fait une diligence qui prouvait
+bien du zèle. Sur sa route, il avait semé partout des exemplaires de
+la déclaration sans s'informer de la couleur des personnes auxquelles
+il les remettait, ce qui n'était pas tout à fait sans danger. Monsieur
+le duc d'Angoulême le savait et semblait fort content de lui. Il
+l'engagea à déjeuner. Rainulphe, ayant fait l'espèce de toilette que
+comportait la position d'un homme qui vient de faire cent lieues à
+franc étrier, s'y rendit. À peine à table, les premiers mots de
+monsieur le duc d'Angoulême furent:
+
+«Quel uniforme portez-vous là?
+
+--D'officier d'état-major, monseigneur.
+
+--De qui êtes-vous aide de camp?
+
+--De mon père, monseigneur.
+
+--Votre père n'est que lieutenant général; pourquoi avez-vous des
+aiguillettes? Il n'y a que la maison du Roi et celle des princes qui y
+aient droit...; on les tolère pour les maréchaux...; vous avez tort
+d'en porter.
+
+--Je ne savais pas, monseigneur.
+
+--À présent vous le savez, il faut les ôter tout de suite. En bonne
+justice, cela mériterait les arrêts, mais je vous excuse; que je ne
+vous en voie plus.»
+
+On comprend combien un jeune homme comme était alors Rainulphe se
+trouva déconcerté par une pareille sortie faite en public. Dans les
+moments où s'il s'animait sur les petites questions militaires jusqu'à
+se monter à la colère, monsieur le duc d'Angoulême se faisait
+l'illusion d'être un grand capitaine.
+
+Le roi de Sardaigne annonça qu'il allait faire une course à Turin; ses
+ministres et le général Bubna l'accompagnèrent. Le ministre
+d'Angleterre resta à Gênes ainsi que mon père qui s'y tenait plus
+facilement en communication avec monsieur le duc d'Angoulême et le
+midi de la France.
+
+Bientôt nous vîmes arriver toutes les notabilités que les mouvements
+de l'armée napolitaine repoussaient du sud de l'Italie. Le Pape fut le
+premier; on le logea dans le palais du Roi. Je ne l'avais pas vu
+depuis le temps où il était venu sacrer l'empereur Napoléon; nous
+allâmes plusieurs fois lui faire notre cour. Il causait volontiers et
+familièrement de tout. Je fus surtout touchée de la manière digne et
+calme dont il parlait de ses années de proscription, sans avoir l'air
+d'y attacher ni gloire ni mérite, mais comme d'une circonstance qui
+s'était trouvée malheureusement inévitable, s'affligeant que son
+devoir l'eût forcé à imposer à Napoléon les torts de sa persécution.
+Il y avait dans tous ses discours une noble et paternelle modération
+qui devait lui être inspirée d'en haut, car, sur tout autre sujet, il
+n'était pas à beaucoup près aussi distingué. On sentait que c'était un
+homme qui recommencerait une carrière de tribulation, sans qu'elle pût
+l'amener à l'amertume ni à l'exaltation. Le mot _sérénité_ semblait
+inventé pour lui. Il m'a inspiré une bien sincère vénération.
+
+Bientôt après, il fut suivi par l'infante Marie-Louise, duchesse de
+Lucques, plus connue sous le titre de reine d'Étrurie. Gênes étant
+comblée de monde et ne pouvant trouver un logement convenable, elle
+s'installa dans une grande chambre d'auberge dont, à l'aide de
+quelques paravents, on fit un dortoir pour toute la famille. Elle
+paraissait faite pour habiter ce taudis; je n'ai jamais rien vu de
+plus ignoble que la tournure de cette princesse, si ce n'est ses
+discours. Elle était Bourbon: il nous fallait bien lui rendre des
+hommages, mais c'était avec dégoût et répugnance.
+
+Elle traînait à sa suite une fille, aussi disgracieuse qu'elle, et un
+fils si singulièrement élevé qu'il pleurait pour monter sur un cheval,
+se trouvait mal à l'aspect d'un fusil, et qu'ayant dû un jour entrer
+dans un bateau pour passer un bac il en eut des attaques de nerfs. La
+duchesse de Lucques assurait que les princes espagnols avaient tous
+été élevés précisément comme son fils. Mon père tâcha de la raisonner
+à ce sujet, mais ce fut sans autre résultat que de se faire prendre en
+grippe par elle.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+ La princesse de Galles. -- Fête donnée au roi Murat. -- Audience
+ de la princesse. -- Notre situation est pénible. -- Message de
+ monsieur le duc d'Angoulême. -- Inquiétudes pour mon frère. --
+ Marche de Murat. -- Il est battu à Occhiobello. -- L'abbé de
+ Janson. -- Henri de Chastellux.
+
+
+Monsieur Hill nous arriva un matin avec une figure encore plus triste
+que de coutume; sa princesse de Galles était en rade. Sous prétexte de
+lui céder son appartement, il l'abandonna aux soins de lady William
+Bentinck, se jeta dans sa voiture et partit pour Turin. Lady William
+en aurait bien fait autant s'il lui avait été possible. La princesse
+Caroline s'établit chez monsieur Hill.
+
+Le lendemain, nous vîmes apparaître dans les rues de Gênes un
+spectacle que je n'oublierai jamais. Dans une sorte de phaéton, fait
+en conque marine, doré, nacré, enluminé extérieurement, doublé en
+velours bleu, garni de crépines d'argent, traîné par deux très petits
+chevaux pies, menés par un enfant vêtu en amour d'opéra, avec des
+paillettes et des tricots couleur de chair, s'étalait une grosse femme
+d'une cinquantaine d'années, courte, ronde et haute en couleur. Elle
+portait un chapeau rose avec sept ou huit plumes roses flottant au
+vent, un corsage rose fort décolleté, une courte jupe blanche qui ne
+dépassait guère les genoux, laissait apercevoir de grosses jambes
+couvertes de brodequins roses; une écharpe rose, qu'elle était
+constamment occupée à draper, complétait le costume.
+
+La voiture était précédée par un grand bel homme monté sur un petit
+cheval pareil à l'attelage, vêtu précisément comme le roi Murat auquel
+il cherchait à ressembler de geste et d'attitude, et suivie par deux
+palefreniers à la livrée d'Angleterre, sur des chevaux de la même
+espèce. Cet attelage napolitain était un don de Murat à la princesse
+de Galles qui s'exhibait sous ce costume ridicule et dans ce bizarre
+équipage. Elle se montra dans les rues de Gênes pendant cette matinée
+et celles qui suivirent.
+
+La princesse était dans tout le feu de sa passion pour Murat; elle
+aurait voulu l'accompagner dans les camps. Il avait dû user d'autorité
+pour la faire partir. Elle n'y avait consenti qu'avec l'espérance de
+décider lord William Bentinck à joindre les forces anglaises aux armes
+napolitaines. Elle ne s'épargnait pas dans les demandes, les
+supplications, les menaces à ce sujet. On peut juger de quel poids
+tout cela était auprès de lord William qui, au reste, partit le
+surlendemain de son arrivée.
+
+Elle était aussi fort zélée bonapartiste. Cependant elle témoignait
+bien quelque crainte que l'Empereur ne compromit le _Roi_, comme elle
+appelait exclusivement Murat. Elle s'entoura bien vite de tout ce qui
+était dans l'opposition à Gênes et en fit tant, qu'au bout de quelques
+jours, le gouvernement sarde la fit prier de chercher un autre asile.
+
+Pendant le dernier carnaval, qu'elle venait de passer à Naples, elle
+avait inventé de faire donner un bal de souscription à Murat par les
+anglais qui s'y trouvaient. La scène se passait dans une salle
+publique. Au moment où Murat arriva, un groupe, formé des plus jolies
+anglaises costumées en déesses de l'Olympe, alla le recevoir. Minerve
+et Thémis s'emparèrent de lui et le conduisirent sur une estrade dont
+les rideaux s'ouvrirent et montrèrent aux spectateurs un groupe de
+génies, parmi lesquels figurait une Renommée sous les traits d'une des
+jolies ladys Harley. Elle tenait un grand tableau. La Gloire,
+représentée par la princesse, plus ridiculement vêtue encore que les
+autres, s'avança légèrement, enleva une plume de l'aile de la Renommée
+et inscrivit, en grandes lettres d'or, sur le tableau qu'elle
+soutenait, le nom des diverses batailles où Murat s'était signalé. Le
+public applaudissait en pâmant de rire; la reine de Naples haussa les
+épaules. Murat avait assez de bon sens pour être impatienté, mais la
+princesse prenait cette mascarade au sérieux comme une ovation
+glorieuse pour l'objet de sa passion et pour elle qui savait si
+dignement l'honorer. J'ai entendu faire la relation de cette soirée à
+lady Charlotte Campbell, celle des dames de la princesse qui l'a
+abandonnée la dernière. Elle pleurait de dépit en en parlant, mais son
+récit n'en était que plus comique. Il fallait avoir l'héroïne sous les
+yeux pour en apprécier pleinement le ridicule.
+
+C'était pour tromper le chagrin que lui causait sa séparation d'avec
+Murat que la princesse de Galles avait inventé de faire habiller un de
+ses gens, qui le rappelait un peu, précisément comme lui. Ce portrait
+animé était Bergami, devenu célèbre depuis, et qui déjà (assurait le
+capitaine du bâtiment qui l'avait amené de Livourne) usurpait auprès
+de sa royale maîtresse tous les droits de Murat, aussi bien que son
+costume; mais cela ne passait encore que pour un mauvais propos de
+marin.
+
+Il fallut bien aller rendre les hommages, dus à son rang dans
+l'almanach, à cette princesse baladine. Elle nous détestait dans
+l'idée que nous étions hostiles au _Roi_; elle se donna la petite joie
+d'être fort impertinente. Nous y allâmes avec lady William Bentinck,
+le jour et l'heure fixés par elle. Elle nous fit attendre longtemps;
+enfin nous fûmes admises sous un berceau de verdure où elle déjeunait
+vêtue d'un peignoir tout ouvert et servie par Bergami. Après quelques
+mots dits à ma mère, elle affecta de ne parler qu'anglais à lady
+William. Elle fut un peu déconcertée de nous voir prendre part à cette
+conversation, dont elle pensait nous exclure, et se rabattit à ne
+parler que des vertus, des talents royaux et militaires de Murat.
+Bientôt après, elle donna audience à mon père et entama un grand
+discours sur les succès infaillibles de Murat, sa prochaine jonction
+avec l'armée de l'empereur Napoléon et les triomphes qui les
+attendaient. Mon père se prit à rire.
+
+«Vous vous moquez de moi, monsieur l'ambassadeur?
+
+--Du tout, madame, c'est Votre Altesse Royale qui veut me faire
+prendre le change par son sérieux. De tels discours, tenus par la
+princesse de Galles à l'ambassadeur de France, sont trop plaisants
+pour qu'elle exige que je les écoute avec gravité.»
+
+Elle prit l'air très offensé et abrégea l'entrevue. Nous n'étions
+aucuns tentés de la renouveler. Elle prétendit que mon père avait
+contribué à lui faire donner l'ordre de partir; rien n'était plus
+faux. Si le gouvernement avait été stimulé par quelqu'un c'était
+plutôt par lady William Bentinck qui en était fort importunée. Lord
+William et monsieur Hill s'étaient soustraits à cet ennui.
+
+Nous étions dans un état cruel. Rien n'est plus pénible que de se
+trouver à l'étranger, avec une position officielle, au milieu d'une
+pareille catastrophe, lorsqu'il faut montrer une sérénité qu'on
+n'éprouve pas. Personne n'entrait dans nos sentiments de manière à
+nous satisfaire. Les uns proclamaient les succès assurés de Bonaparte,
+les autres sa chute rapide devant les alliés et l'humiliation des
+armes françaises. Il était bien rare que les termes fussent assez bien
+choisis pour ne pas nous froisser. Aussi, dès que les événements, par
+leur gravité irrécusable, nous eurent délivrés du tourment de jouer la
+comédie d'une sécurité que nous n'avions pas conservée un seul
+instant, nous nous renfermâmes dans notre intérieur, d'où nous ne
+sortîmes plus.
+
+Le marquis de Lur-Saluces, aide de camp de monsieur le duc
+d'Angoulême, arriva porteur de ses dépêches. Le prince chargeait mon
+père de demander au roi de Sardaigne le secours d'un corps de troupes
+qui serait entré par Antibes pour le rejoindre en Provence. Il venait
+d'obtenir un succès assez marqué au pont de la Drôme où, surtout, il
+avait déployé aux yeux des deux armées une valeur personnelle qui
+l'avait très relevé dans les esprits. Il sentait le besoin et la
+volonté d'agir vigoureusement. Quand une fois monsieur le duc
+d'Angoulême était tiré de sa funeste préoccupation d'obéissance
+passive, il ne manquait pas d'énergie. Il était moins nul que
+certaines niaiseries, dont on ferait un volume, donneraient lieu de le
+croire. C'était un homme très incomplet, mais non pas incapable.
+
+Mon père fit préparer une voiture et partit avec monsieur de Saluces
+pour Turin. Nous avions appris par celui-ci l'envoi de mon frère en
+Espagne. Peu de jours après, le _Moniteur_ contenait des lettres
+interceptées de monsieur le duc d'Angoulême à madame la duchesse
+d'Angoulême; elles disaient que le jeune d'Osmond en était porteur.
+Nous eûmes tout lieu de craindre qu'il eût été arrêté; cette vive
+inquiétude dura vingt-sept jours.
+
+Les communications avec le Midi furent interrompues; nous ne savions
+ce qui s'y passait que par les gazettes de Paris qui parvenaient
+irrégulièrement. C'est de cette façon que nous apprîmes la défaite de
+monsieur le duc d'Angoulême, la convention faite avec lui et enfin son
+départ de Cette. Le nom de mon frère ne se trouvait nulle part; nous
+finîmes par recevoir des lettres de lui, écrites de Madrid. Il allait
+le quitter pour rejoindre son prince qu'il croyait en France et
+qu'après un long circuit il retrouva à Barcelone.
+
+Monsieur le duc d'Angoulême avait eu le projet d'envoyer mon frère
+auprès de Madame, ainsi qu'il le lui disait dans sa lettre, puis il
+avait changé d'idée et l'avait expédié au duc de Laval, ambassadeur à
+Madrid. C'était là ce qui nous avait occasionné une inquiétude si
+grande et si justifiée dans ce premier moment de guerre civile où il
+était impossible de prévoir quel serait le sort des prisonniers et la
+nature des vengeances exercées de part et d'autre. La suite a prouvé
+que les colères étaient épuisées aussi bien que les passions et qu'il
+ne restait des premiers temps de la Révolution que la valeur et les
+intérêts personnels.
+
+Murat avançait en Italie si rapidement que, déjà, on emballait à
+Turin. Nous avions bien le désir, ma mère et moi, d'aller y rejoindre
+mon père; il s'y refusait de jour en jour. La question d'économie
+devenait importante et se joignait à celle de sécurité pour ne pas
+faire un double voyage dans ce moment d'incertitude.
+
+Les demandes de monsieur de Saluces avaient été plus que froidement
+accueillies par le gouvernement sarde. Elles n'auraient pu avoir de
+succès effectif, puisque la nouvelle de la catastrophe et de
+l'embarquement du prince arrivèrent promptement après. Mais, dès lors,
+mon père remarqua l'accueil embarrassé que lui fit le ministre et
+aperçut une disposition à écarter l'ambassadeur des affaires, tout en
+comblant le marquis d'Osmond de politesses.
+
+Comme, dans le même temps, on repoussait tout secours autrichien ou
+anglais, il restait évident qu'on espérait négocier séparément et se
+maintenir en position de faire valoir sa neutralité à l'Empereur, s'il
+réussissait à s'établir. Bubna riait beaucoup de cette politique; il
+appelait le roi Victor l'_Auguste allié de l'empereur Napoléon_. Mon
+père n'était pas en situation d'en rire, mais lui aussi croyait à
+cette préoccupation du cabinet sarde.
+
+Murat, ayant été battu à Occhiobello par les armées autrichiennes,
+cessa d'avancer, et nos arrêts furent levés. On annonça officiellement
+que l'arrivée de la reine de Sardaigne était remise indéfiniment; nous
+retournâmes à Turin.
+
+Avant de quitter Gênes, je veux parler de deux individus que nous y
+vîmes passer. Le premier était l'abbé de Janson. Ayant appris le
+départ de l'île d'Elbe sur la côte de Syrie, où il se trouvait pèlerin
+de Jérusalem, il avait été si bien servi par les vents et par son
+activité qu'il était arrivé à Gênes dans un temps presque incroyable.
+Il n'y resta que deux heures pour s'informer des événements, retroussa
+sa soutane, enfourcha un bidet de poste et courut joindre monsieur le
+duc d'Angoulême.
+
+Cet abbé, en costume ecclésiastique, parut fort ridicule aux soldats;
+mais lorsque, au combat du pont de la Drôme, on le vit allant jusque
+sous la mitraille relever les blessés sur ses épaules, leur porter des
+consolations et des secours de toute espèce, avec autant de sang-froid
+qu'un grenadier de la vieille garde, _le curé_ (comme ils
+l'appelaient) excita leur enthousiasme au plus haut degré. L'abbé de
+Janson a depuis mis ce zèle au service de l'intrigue; on ne peut que
+le regretter. Devenu évêque de Nancy et un des membres le plus actif
+de la Congrégation si fatale à la Restauration, il s'est fait
+tellement détester qu'à la Révolution de 1830 il a été expulsé de sa
+ville épiscopale.
+
+L'autre personne dont je veux noter le passage à Gênes est Henri de
+Chastellux. Âgé de 24 ou 25 ans, maître d'une fortune considérable, il
+était attaché à l'ambassade de Rome. Ce fut là qu'il apprit la
+trahison de son beau-frère, le colonel de La Bédoyère. Il en fut
+d'autant plus consterné qu'il aimait tendrement sa soeur et qu'il
+comprenait combien elle devait avoir besoin de consolation et de
+soutien, dans une pareille position, au milieu d'une famille aussi
+exaltée en royalisme que la sienne. Il obtint immédiatement un congé
+de son ambassadeur et, après avoir rangé ses papiers, fait ses malles,
+emballé ses livres et ses effets, il se jeta dans la carriole d'un
+voiturin avec lequel il avait fait marché pour le mener en vingt-sept
+jours à Lyon.
+
+Les révolutions ne s'accommodent guère de cette allure. En arrivant à
+Turin, monsieur de Chastellux fut informé qu'il ne pouvait continuer
+sa route. Il vint à Gênes consulter mon père sur ce qu'il lui restait
+à faire. Il fut décidé qu'il irait rejoindre monsieur le duc
+d'Angoulême; mon père lui dit qu'il le chargerait de dépêches. En
+effet, deux heures après, un secrétaire alla les lui porter; il le
+trouva couché sur un lit, lisant Horace.
+
+«Quand partez-vous?
+
+--Je ne sais pas encore. Je n'ai pas pu m'arranger avec les patrons
+qu'on m'a amenés, j'en attends d'autres.
+
+--Vous n'allez pas par la Corniche?
+
+--Non, je compte louer une felouque.»
+
+Le secrétaire rapporta les dépêches qu'on expédia par estafette.
+
+Henri de Chastellux s'embarqua le lendemain matin; mais, ayant fait
+son arrangement pour coucher à terre toutes les nuits, il n'arriva à
+Nice que le cinquième jour. Il y recueillit des bruits inquiétants sur
+la position de monsieur le duc d'Angoulême, attendit patiemment leur
+confirmation et, au bout de dix à douze jours, nous le vîmes
+reparaître à Gênes, n'ayant pas poussé sa reconnaissance au delà de
+Nice.
+
+Cette singulière apathie dans un jeune homme qui ne manque pas
+d'esprit et que sa situation sociale et ses relations de famille
+auraient dû stimuler si vivement dans cette circonstance, comparée à
+la prodigieuse activité d'un homme dont la robe aurait semblé l'en
+dispenser, nous parut un si singulier contraste que nous en fûmes très
+frappés et que j'en ai conservé la mémoire.
+
+Mon père s'était mis en correspondance plus active avec le duc de
+Narbonne, ambassadeur à Naples, le duc de Laval, ambassadeur à Madrid,
+et le marquis de Rivière qui commandait à Marseille. Il leur faisait
+passer les nouvelles qui lui arrivaient de l'Allemagne et du nord de
+la France. La légation de Turin se trouvait fort dégarnie de
+secrétaires et d'attachés; mon père, en partant de Gênes, me chargea
+de ces correspondances. Cela se bornait à expédier le bulletin des
+nouvelles qui nous parvenaient, en distinguant celles qui étaient
+officielles des simples bruits dont nous étions inondés. Plusieurs de
+ces lettres furent interceptées et quelques-unes, je crois, imprimées
+dans le _Moniteur_.
+
+La malveillance s'est saisie de cette puérile circonstance pour
+établir que je _faisais l'ambassade_. L'impatience que j'ai conçue de
+cette sottise m'a tenue volontairement dans l'ignorance des affaires
+diplomatiques que mon père a dû traiter depuis lors, et probablement
+plus que je ne l'aurais été sans cette ridicule invention. Car, je
+crois l'avoir déjà dit, la politique m'amuse; j'en fais volontiers _en
+amateur_, pour occuper mon loisir; et, comme je n'ai jamais eu le
+besoin de parler des affaires qu'on me confie, mon père me les aurait
+communiquées si je l'avais souhaité.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+ Retour de Turin. -- Monsieur de La Bédoyère. -- Marche de Cannes.
+ -- L'empereur Napoléon. -- Exposition du Saint-Suaire. -- Retour
+ de Jules de Polignac. -- Il est fait prisonnier à Montmélian. --
+ Prise d'un régiment à Aiguebelle. -- Conduite du général Bubna.
+ -- Haine des piémontais contre les autrichiens. -- Espérances du
+ roi de Sardaigne.
+
+
+Nous continuâmes à mener en Piémont la vie retirée que nous avions
+adoptée à Gênes. Mon père ne voulait rien changer à l'état ostensible
+de sa maison, mais les circonstances permettaient de réformer toutes
+les dépenses extraordinaires et la prudence l'exigeait. Notre seule
+distraction était de faire chaque jour de charmantes promenades dans
+la délicieuse colline qui borde le Pô, au delà de Turin, et s'étend
+jusqu'à Moncalieri.
+
+Ce serait une véritable ressource si les chemins étaient moins
+désagréables; même à pied, il est difficile et très fatigant d'y
+pénétrer. Les sentiers qui servent de lit aux torrents, dans la saison
+pluvieuse, sont à pic et remplis de cailloux roulants. Le marcher en
+est pénible jusqu'à être douloureux, aussi les dames du pays ne s'y
+exposent-elles guère. On est dédommagé de ses peines par des points de
+vue admirables sans cesse variés et une campagne enchantée.
+
+Nous apprîmes successivement les détails circonstanciés de ce qui
+s'était passé à Chambéry et à Grenoble. Tous les récits s'accordaient
+à montrer monsieur de La Bédoyère comme le plus coupable. Je prêtais
+d'autant plus de foi à la préméditation dont on l'accusait que je
+l'avais entendu, avant mon départ de Paris, tenir hautement les propos
+les plus bonapartistes et les plus hostiles à la Restauration.
+
+La famille de sa femme (mademoiselle de Chastellux) avait commis la
+faute de le faire entrer presque de force au service du Roi; il avait
+eu la faiblesse d'accepter. Je ne voudrais pas préciser à quelle
+époque cette faiblesse était devenue de la trahison, mais il est
+certain que, lorsque à la tête de son régiment où il était arrivé
+depuis peu de jours, il se rendait de Chambéry à Grenoble, il dit à
+madame de Bellegarde, chez laquelle il s'arrêta pour déjeuner, qu'il
+ne formait aucun doute des succès de l'empereur Napoléon et qu'il les
+désirait passionnément. Au moment où il montait à cheval, il lui cria:
+«Adieu, madame, dans huit jours je serai fusillé ou maréchal
+d'Empire.»
+
+Il paraissait avoir entraîné le mouvement des troupes qui se réunirent
+à l'Empereur et abusé de la faiblesse du général Marchand, entièrement
+dominé par lui. La reconnaissance de l'Empereur pour le service rendu
+ne fut pas portée à si haut prix qu'il l'avait espéré, mais ses
+prévisions ne furent que trop tristement accomplies dans l'autre
+alternative.
+
+Il était impossible de n'être pas frappé de la grandeur, de la
+décision, de l'audace dans la marche et de l'habileté prodigieuse
+déployées par l'Empereur, de Cannes jusqu'à Paris. Il est peu étonnant
+que ses partisans en aient été électrisés et aient retrempé leur zèle
+à ce foyer du génie. C'est peut-être le plus grand fait personnel
+accompli par le plus grand homme des temps modernes; et ce n'était
+pas, j'en suis persuadée, un plan combiné d'avance. Personne n'en
+avait le secret complet en France; peut-être était-on un peu plus
+instruit en Italie. Mais l'Empereur avait beaucoup livré au hasard ou
+plutôt à son génie. La preuve en est que le commandant d'Antibes,
+sommé le premier, avait refusé d'admettre les aigles impériales. Leur
+vol était donc tout à fait soumis à la conduite des hommes qu'elles
+rencontreraient sur leur route, et la belle expression du vol de
+_clocher en clocher_, quoique justifiée par le succès, était bien
+hasardée. L'Empereur s'était encore une fois confié à son étoile et
+elle lui avait été fidèle, comme pour servir de flambeau à de plus
+immenses funérailles.
+
+En arrivant à Paris, il apprit la déclaration de Vienne du 13 mars; il
+subit en même temps les froideurs et les réticences de la plupart des
+personnes qui, dans l'ordre civil, lui avaient été le plus dévouées.
+Son instinct gouvernemental comprit tout de suite que ces gens-là
+représentaient le pays beaucoup plus que les militaires. Peut-être
+aurait-il été tenté de le gouverner par le sabre, si ce sabre n'avait
+pas dû trouver un emploi plus que suffisant dans la résistance à
+l'étranger. Il ne pouvait donc écraser les idées constitutionnelles,
+si rapidement écloses en France, qu'en lâchant le frein aux passions
+populaires qui, sous le nom de liberté ou de nationalité, amènent
+promptement la plus hideuse tyrannie.
+
+Rendons justice à l'Empereur; jamais homme au monde n'a eu plus
+l'horreur de pareils moyens. Il voulait un gouvernement absolu, mais
+réglé et propre à assurer l'ordre public, la tranquillité et l'honneur
+du pays. Dès que sa position lui fut complètement dévoilée, il
+désespéra de son succès, et le dégoût qu'il en conçut exerça peut-être
+quelque influence sur le découragement montré par lui lors de la
+catastrophe de Waterloo.
+
+J'ai lieu de croire que, bien peu de jours après son arrivée aux
+Tuileries, il cessa de déployer l'énergie qui l'avait accompagné
+depuis l'île d'Elbe. Peut-être, s'il avait retrouvé dans ses anciens
+serviteurs civils le même enthousiasme que dans les militaires, il
+aurait mieux accompli la tâche gigantesque qu'il s'était assignée;
+peut-être aussi était-elle impossible.
+
+Je retournai à Turin. Le Pape nous y avait précédés; sa présence donna
+lieu à une cérémonie assez curieuse, à laquelle nous assistâmes.
+
+Le Piémont possède le Saint-Suaire. La chrétienté attache un tel prix
+à cette relique que le Pape en a seul la disposition. Elle est
+enfermée dans une boîte en or, renfermée dans une de cuivre,
+renfermée..., enfin il y en a sept, et les sept clefs qui leur
+appartiennent sont entre les mains de sept personnes différentes. Le
+Pape conserve la clef d'or. Le coffre est placé dans une magnifique
+chapelle d'une superbe église, appelée du Saint-Suaire. Des chanoines,
+qui prennent le même nom, la desservent. La relique n'est exposée aux
+regards des fidèles que dans les circonstances graves et avec des
+cérémonies très imposantes. Le Pape envoie un légat tout exprès,
+chargé d'ouvrir le coffre et de lui rapporter la clef.
+
+La présence du Saint-Père à Turin et l'importance des événements
+inspirèrent le désir de donner aux soldats, à la population et au Roi
+la satisfaction d'envisager cette précieuse relique.
+
+Malgré les espérances que le gouvernement sarde conservait, _in
+petto_, d'obtenir de tous les côtés la reconnaissance de sa
+neutralité, il avait levé rapidement des troupes considérables et très
+belles sous le rapport des hommes. On réunit les nouveaux corps sur la
+_place du château_, et, après que le Pape eut béni leurs jeunes
+drapeaux, on procéda au déploiement du Saint-Suaire.
+
+Le Roi et sa petite Cour, les catholiques du corps diplomatique, les
+chevaliers de l'Annonciade, les autres excellences, les cardinaux et
+les évêques étaient seuls admis dans la pièce où se préparait la
+cérémonie. Nous n'étions pas plus de trente, ma mère, madame Bubna et
+moi seules de femmes; aussi étions-nous parfaitement bien placées.
+
+Le coffre fut apporté par le chapitre qui en a la garde. Chaque boîte
+fut ouverte successivement, le grand personnage qui en conserve la
+clef la remettant à son tour, et un procès-verbal constatant l'état
+des serrures longuement et minutieusement rédigé. Ceci se passait
+comme une levée de scellé, et sans aucune forme religieuse, seulement
+le cardinal qui ouvrait les serrures récitait une prière à chaque
+fois.
+
+Lorsqu'on fut arrivé à la dernière cassette, qui est assez grande et
+paraît toute brillante d'or, les oraisons et les génuflexions
+commencèrent. Le Pape s'approcha d'une table où elle fut déposée par
+deux des cardinaux; tout le monde se mit à genoux, et il y eut
+beaucoup de formes employées pour l'ouvrir. Elles auraient été mieux
+placées dans une église que dans un salon où cette pantomime, vue de
+trop près, manquait de dignité.
+
+Enfin le Pape, après avoir approché et retiré ses mains plusieurs
+fois, comme s'il craignait d'y toucher, tira de la boîte un grand
+morceau de grosse toile maculée. Il la porta, accompagné du Roi qui le
+suivait immédiatement et entouré des cardinaux, sur le balcon où il la
+déploya. Les troupes se mirent à genoux aussi bien que la population
+qui remplissait les rues derrière elles. Toutes les fenêtres étaient
+combles de monde; le coup d'oeil était beau et imposant.
+
+On m'a dit qu'on voyait assez distinctement les marques ensanglantées
+de la figure, des pieds, des mains et même de la blessure sur le
+saint Linceul. Je n'ai pu en juger, me trouvant placée à une fenêtre
+voisine de celle où était le Pape. Il l'exposa en face, à droite et à
+gauche; le silence le plus solennel dura pendant ce temps. Au moment
+où il se retira, la foule agenouillée se releva en poussant de grandes
+acclamations; le canon, les tambours, les vivats annoncèrent que la
+cérémonie était finie. Rentré dans le salon, on commença les oraisons.
+
+Le Saint-Père eut la bonté de nous faire demander, par le cardinal
+Pacca, si nous voulions faire bénir quelque objet et le faire toucher
+au Saint-Suaire. N'ayant pas prévu cette faveur, nous n'étions munies
+d'aucun meuble convenable. Cependant nous donnâmes nos bagues et de
+petites chaînes que nous portions au col. Le Pape n'y fit aucune
+objection et nous jeta un coup d'oeil plein d'aménité et de bonté
+paternelle. Nous venions de le voir souvent à Gênes. Lui seul et le
+cardinal, qu'il avait dû nommer légat exprès pour l'occasion, avaient
+le droit de toucher au Saint-Suaire même. Ils eurent assez de peine à
+le replier, mais personne ne pouvait leur offrir assistance.
+
+La première boîte fermée, le Pape en prit la clef, puis les cardinaux
+la placèrent dans la seconde enveloppe. Cette cérémonie faite, le
+Pape, le Roi et les personnes invitées passèrent dans une pièce où on
+avait préparé un déjeuner ou plutôt des rafraîchissements, car il n'y
+avait pas de table mise. Les deux souverains y distribuèrent leurs
+politesses. On attendit que la clôture de tous les coffres fût
+terminée et que les chanoines eussent repris processionnellement le
+chemin de l'église, puis chacun se retira.
+
+Je ne me rappelle pas si Jules de Polignac assistait à cette
+cérémonie, mais, vers ce temps, il arriva porteur de pleins pouvoirs
+de Monsieur, nommé par le roi Louis XVIII lieutenant général du
+royaume. Il prétendait être en mesure de lever une légion française, à
+cocarde blanche, sur le territoire sarde, mais le gouvernement ne
+voulut du tout y consentir. Il obtint à grand'peine la permission de
+s'établir sur la frontière pour surveiller de plus près les relations
+qu'il conservait dans le Midi. Il s'installa chez un curé des Bauges.
+Il était en correspondance presque journalière avec mon père et lui
+racontait toutes les pauvretés imaginables.
+
+Les renseignements que mon père recevait d'ailleurs lui faisaient
+prévoir des hostilités prochaines. Il avertit Jules de prendre garde à
+sa sûreté; celui-ci répondit, en date du 15 juin, qu'il était sûr
+d'être averti au moins dix jours avant l'ouverture de la campagne qui
+ne pouvait pas commencer avant quatre ou cinq semaines. En le
+remerciant de sa sollicitude, il le priait d'être en pleine sécurité,
+car il était sûr d'être informé plus tôt et mieux que personne.
+
+Le même courrier apportait une lettre du curé (car c'étaient toujours
+des curés!) de Montmélian qui avertissait mon père qu'après avoir
+porté sa lettre à la poste, Jules était revenu au presbytère pour
+prendre son cheval, qu'au moment où il mettait le pied à l'étrier la
+maison avait été investie par une compagnie de soldats français,
+entrés dans la ville sans coup férir, et que Jules avait été fait
+prisonnier. Le curé en était d'autant plus inquiet que la selle
+portait des sacoches remplies d'une correspondance qui compromettait
+Jules et tous ses affiliés.
+
+Le curé avait fait porter sa lettre, à travers les montagnes, à un
+bureau non encore occupé; cependant celle de Jules, timbrée de
+Montmélian, arriva également. C'est encore une occasion où
+l'imprévoyance dont ce pauvre monsieur de Polignac paraît si
+éminemment doué lui a été fatale. Elle est toujours accompagnée d'une
+confiance en lui-même poussée à un degré fabuleux. Comme il joint à
+cette outrecuidance une grande témérité, un courage très remarquable,
+souvent éprouvé, rien ne l'avertit du danger; il s'y précipite en
+aveugle. Mais il faut lui rendre cette justice, qu'une fois arrivé, il
+le considère sans faiblesse et subit les conséquences de ses fautes
+avec une force d'âme peu commune.
+
+Nous fûmes consternés en le sachant prisonnier. La douceur de ses
+moeurs, l'urbanité de son langage le rendent fort attachant dans la
+vie privée. J'oubliai alors que je l'accusais toujours d'être conduit
+par l'ambition et de faire du prie-Dieu un marchepied pour ne plus me
+rappeler que l'homme facile et obligeant avec lequel j'étais liée
+depuis notre mutuelle enfance, et je pleurai amèrement sur son sort.
+Il était impossible de prévoir comment la politique de l'Empereur
+l'engagerait à traiter les prisonniers dans la catégorie de Jules, et
+lui surtout, que la Restauration avait arraché à la captivité du
+régime impérial, se trouvait dans un prédicament tout à part et
+périlleux.
+
+Mon père se mit fort en mouvement pour se procurer de ses nouvelles;
+il fut longtemps sans pouvoir y réussir. Toutefois, il obtint une
+déclaration de tous les ministres, résidant à Turin, qui annonçait des
+représailles de la part de leurs souverains si monsieur de Polignac
+était traité autrement qu'en prisonnier de guerre. Le cabinet sarde
+fut le plus récalcitrant, mais consentit enfin à signer le dernier.
+
+Ces démarches se trouvèrent inutiles. Le maréchal Suchet se souciait
+peu de s'illustrer par cette conquête. Il fit mettre monsieur de
+Polignac au fort Barraux, lui conseilla de se tenir parfaitement
+tranquille et eut l'air de l'y oublier, tout en l'y faisant très bien
+traiter. On lui manda de l'envoyer à Paris; il n'en tint compte. Je
+ne sais s'il aurait pu prolonger longtemps cette bienveillante
+indifférence, mais les événements marchèrent vite.
+
+Le gouvernement piémontais avait si complètement partagé la sécurité
+de Jules qu'au même moment où les français s'emparaient de Montmélian,
+un autre corps, traversant la montagne, enlevait à Aiguebelle un beau
+régiment piémontais qui faisait tranquillement l'exercice avec des
+pierres de bois à ses fusils. Ce qu'il y a de plus piquant dans cette
+aventure c'est que la même chose était arrivée, au même lieu et de la
+même façon, au début de la guerre précédente.
+
+L'émoi fut grand à Turin. On nomma vite monsieur de Saint-Marsan
+ministre de la guerre, quoiqu'il eût servi sous le régime français. On
+réclama les secours autrichiens avec autant de zèle qu'on en avait mis
+à les refuser jusque-là. Mais le général Bubna déclara à monsieur de
+Valese qu'il fallait porter la peine de son obstination; il
+l'avertissait depuis longtemps que les hostilités étaient prêtes à
+éclater et que les négociations occultes et personnelles avec le
+gouvernement français, pour établir sa neutralité, seraient sans
+succès. Il n'avait pas voulu le croire; maintenant il le prévenait
+formellement que, si les français s'étaient emparés du Mont-Cenis
+avant qu'il pût l'occuper, ce qui lui paraissait fort probable, il
+retirerait ses troupes en Lombardie et abandonnerait le Piémont.
+
+À la suite de cette menace, il déploya une activité prodigieuse pour
+la rendre vaine. C'était un singulier homme que ce Bubna. Grand, gros,
+boiteux par une blessure, paresseux lorsqu'il n'avait rien à faire, il
+passait les trois quarts des journées, couché sur un lit ou sur la
+paille dans son écurie, à fumer le plus mauvais tabac du plus mauvais
+estaminet. Quand il lui plaisait de venir dans le salon, il y était,
+sauf l'odeur de pipe, homme de la meilleure compagnie, conteur
+spirituel, fin, caustique, comprenant et employant toutes les
+délicatesses du langage. Les affaires civiles ou militaires le
+réclamaient-elles? Il ne prenait plus un moment de repos; et ce même
+Bubna qui avait passé six mois sans quitter, à peine, la position
+horizontale, serait resté soixante-douze heures à cheval sans en
+paraître fatigué.
+
+Il me fit la confidence qu'il exagérait un peu ses inquiétudes et la
+rigueur de ses projets pour se venger de monsieur de Valese et de ses
+hésitations. Comme j'étais très indignée contre celui-ci de la façon
+dont il s'éloignait de l'ambassadeur de France, je goûtais fort cette
+espièglerie. Mon père, avec son éminente sagesse, ne partageait pas
+cette joie; il approuvait monsieur de Valese d'avoir réussi à éviter à
+son pays quelques semaines de l'occupation autrichienne. Il
+compatissait au désir d'un petit royaume de chercher à obtenir un état
+de neutralité, tout en croyant ce résultat impossible.
+
+Il est certain que la résistance apportée par le cabinet à la rentrée
+des autrichiens sur le territoire piémontais compensa, aux yeux des
+habitants, beaucoup des torts qu'on reprochait au gouvernement. La
+population les avait pris en haine et ils lui avaient enseigné à
+regretter les troupes françaises: «Les français disait-elle, nous
+pressuraient beaucoup, mais ils mangeaient chez nous et avec nous ce
+qu'ils prenaient, au lieu que les allemands prennent plus encore et
+emportent tout.»
+
+Cela était vrai de l'administration aussi bien que des chefs et des
+soldats. Elle faisait venir d'Autriche jusqu'aux fers des chevaux,
+n'achetait rien dans les pays occupés; mais, en revanche, emportait
+tout, même les gonds et les verrous des portes et fenêtres dans les
+casernes que les troupes abandonnaient. Les fourgons qui suivent un
+corps autrichien évacuant un pays _allié_ sont curieux à voir par leur
+nombre fabuleux et par la multitude d'objets de toute espèce qu'ils
+contiennent pêle-mêle. Ces convois excitaient la colère des peuples
+italiens, victimes de ce système de spoliation générale.
+
+La nouvelle de l'entrée en campagne sur la frontière de Belgique et de
+la bataille de Ligny livrée le 16 nous parvint avec une grande
+rapidité à travers la France et à l'aide du télégraphe qui l'avait
+apportée à Chambéry. Mais il fallut attendre l'arrivée d'un courrier
+régulier pour nous conter celle de Waterloo. Après celle-là, celles
+que nous étions contraints à appeler les bonnes nouvelles se
+succédèrent aussi rapidement que les mauvaises trois mois avant. Il
+fallait bien s'en réjouir, mais ce n'était pas sans saignement de
+coeur.
+
+Le roi de Sardaigne avait la tête tournée de voir le corps piémontais
+entrer en France avec l'armée autrichienne, et se croyait déjà un
+conquérant. Sa magnanimité se contentait du Rhône pour frontière. Il
+donnait bien quelques soupirs à Lyon, mais il se consolait par l'idée
+que c'était une ville _mal pensante_.
+
+J'ai déjà dit qu'il était très accessible; il recevait tout le monde,
+était fort parlant, surtout dans ce moment d'exaltation. Il n'y avait
+pas un moine, ni un paysan qu'il ne retînt pour leur raconter ses
+projets militaires.
+
+Étant duc d'Aoste, il avait fait une campagne dans la vallée de
+Barcelonnette et avait conservé une grande admiration pour l'agilité
+et le courage de ses habitants: aussi voulait-il aller prendre
+Briançon, par escalade, à la tête de ses _Barbets_, comme il les
+appelait. Il développa ce plan au général Frimont lorsqu'il passa pour
+prendre le commandement en chef de l'armée autrichienne. Bubna,
+présent à cette entrevue, racontait à faire mourir de rire
+l'étonnement calme de l'alsacien Frimont cherchant vainement ses yeux
+pour découvrir ce qu'il pensait de ces extravagances et obligé par sa
+malice à y répondre seul. Heureusement le Roi se laissa choir d'une
+chaise sur laquelle il était grimpé pour prendre d'assaut une jarre à
+tabac placée sur une armoire. Il se fit assez de mal, se démit le
+poignet, et Briançon fut sauvé.
+
+Le physique de ce pauvre prince rendait ses rodomontades encore plus
+ridicules. Il ressemblait en laid à monsieur le duc d'Angoulême. Il
+était encore plus petit, encore plus chétif; ses bras étaient plus
+longs, ses jambes plus grêles, ses pieds plus plats, sa figure plus
+grimaçante; enfin il atteignait davantage le type du singe auquel tous
+deux aspiraient. Il souffrit horriblement de son poignet qui fut mal
+remis par une espèce de carabin ramené de Sardaigne. Rossi, un des
+plus habiles chirurgiens de l'Europe, était consigné au seuil du
+château pour l'avoir franchi sous le gouvernement français. Toutefois,
+la douleur se fit sentir; au bout de dix à douze jours, Rossi fut
+appelé, le poignet bien remis et le Roi soulagé.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+ Réponse de mon père au premier chambellan du duc de Modène. --
+ Conduite du maréchal Suchet à Lyon. -- Conduite du maréchal Brune
+ à Toulon. -- Catastrophe d'Avignon. -- Expulsion des français
+ résidant en Piémont. -- Je quitte Turin. -- État de la Savoie. --
+ Passage de Monsieur à Chambéry. -- Fête de la Saint-Louis à Lyon.
+ -- Pénible aveu. -- Gendarmes récompensés par l'Empereur. -- Les
+ soldats de l'armée de la Loire. -- Leur belle attitude.
+
+
+Les forfanteries du Roi et des siens, tout absurdes qu'elles étaient,
+portaient pour nous un son fort désagréable. Quelques semaines plus
+tard, mon père eut occasion d'en relever une d'une manière très
+heureuse. Le duc de Modène vint voir son beau-père; il y eut à cette
+occasion réception à la Cour. Mon père s'y trouva auprès d'un groupe
+où le premier chambellan de Modène professait hautement la nécessité
+et la facilité de partager la France pour assurer le repos de
+l'Europe. Il prit la parole et du ton le plus poli:
+
+«Oserai-je vous prier, monsieur le comte, de m'indiquer les documents
+historiques où vous avez puisé qu'on peut disposer de la France comme
+s'il s'agissait du duché de Modène?»
+
+On peut croire que le premier chambellan resta très décontenancé.
+Cette boutade, qui contrastait si fort avec l'urbanité habituelle de
+mon père, eut grand succès à Turin où on détestait les prétentions de
+l'allemand, duc de Modène.
+
+Les événements de Belgique arrêtèrent la marche des armées françaises
+en Savoie, et laissèrent le temps aux autrichiens de réunir à Chambéry
+des forces trop considérables pour pouvoir leur résister. L'occupation
+de Grenoble, où on ne laissa que des troupes piémontaises, acheva
+d'enorgueillir ces conquérants improvisés, et je ne sais si le chagrin
+l'emportait sur la colère en pensant à nos canons tombés entre les
+pattes des _Barbets_ du Roi. Quoique le fort Barraux tînt toujours, on
+avait eu soin d'en laisser évader Jules de Polignac qui rejoignit le
+quartier général de Bubna et assista à l'attaque de Grenoble.
+
+Ces souvenirs sont très pénibles pour y revenir volontiers; j'aime
+mieux raconter deux faits qui, selon moi, honorent plus nos vieux
+capitaines qu'un de ces succès militaires qui leur étaient si
+familiers. Ils prouvent leur patriotisme.
+
+Les Alliés admettaient que, partout où ils trouveraient le
+gouvernement du roi Louis XVIII reconnu avant leur arrivée, ils
+n'exerceraient aucune spoliation. Mais aussi toutes les places où ils
+entreraient par force ou par capitulation devaient être traitées comme
+pays conquis et le matériel enlevé: Dieu sait s'ils étaient experts à
+tels déménagements; Grenoble en faisait foi.
+
+L'avant-garde, sous les ordres du général Bubna, s'approchait de Lyon.
+Monsieur de Corcelles, commandant la garde nationale, se rendit auprès
+du général, lui offrit de faire prendre à la ville la cocarde
+autrichienne ou la cocarde sarde, toutes enfin plutôt que la cocarde
+blanche. Mon ami Bubna, qui, tout aimable qu'il était, n'avait pas une
+bien sainte horreur pour le bien d'autrui, était trop habile pour
+autoriser les _patriotiques_ intentions de monsieur de Corcelles, mais
+il ne les repoussa pas tout à fait. Il lui dit que de si grandes
+décisions ne s'improvisaient pas; il n'avait point d'instructions à ce
+sujet, mais il en demanderait. Sans doute, il ne serait pas
+impossible que la maison de Savoie portât le siège de son royaume à
+Lyon, tandis que le Piémont pourrait se réunir à la Lombardie. C'était
+matière à réflexion; en attendant il ne fallait rien brusquer, et il
+conseillait _tout simplement_ de garder la cocarde tricolore. L'armée
+autrichienne ferait son entrée le lendemain matin, et il serait temps
+de discuter ensuite les intérêts réciproques.
+
+Monsieur de Corcelles retourna à Lyon et courut rendre compte de sa
+démarche et de sa conversation au maréchal Suchet. Celui-ci le traita
+comme le dernier des hommes, lui dit qu'il était un misérable, un
+mauvais citoyen, que, quant à lui, il aimerait mieux voir la France
+réunie sous une main quelconque que perdant un seul village. Il le
+chassa de sa présence, lui ôta le commandement de la garde nationale,
+fit chercher de tout côté Jules de Polignac, monsieur de Chabrol,
+monsieur de Sainneville (l'un préfet, l'autre directeur de la police
+avant les Cent-Jours), les installa lui-même dans leurs fonctions et
+ne s'éloigna qu'après avoir fait arborer les couleurs royales. Bubna
+les trouva déployées le lendemain à son grand désappointement, mais il
+n'osa pas s'en plaindre.
+
+Au même temps, les mêmes résultats s'opérèrent à Toulon avec des
+circonstances un peu différentes. Le maréchal Brune y commandait. La
+garnison était exaltée jusqu'à la passion pour le système impérial et
+la ville partageait ses sentiments. Un matin, à l'ouverture des
+portes, le marquis de Rivière, l'amiral Ganteaume et un vieil émigré,
+le comte de Lardenoy, qui était commandant de Toulon pour le Roi,
+suivis d'un seul gendarme et portant tous quatre la cocarde blanche,
+forcèrent la consigne, entrèrent au grand trot dans la place et
+allèrent descendre chez le maréchal avant que l'étonnement qu'avait
+causé leur brusque apparition eût laissé le temps de les arrêter. Ils
+parvinrent jusque dans le cabinet où le maréchal était occupé à
+écrire. Surpris d'abord, il se remit immédiatement, tendit la main à
+monsieur de Rivière qu'il connaissait, et lui dit:
+
+«Je vous remercie de cette preuve de confiance, monsieur le marquis,
+elle ne sera pas trompée.»
+
+Les nouveaux arrivés lui montrèrent la déclaration des Alliés, lui
+apprirent qu'un corps austro-sarde s'avançait du côté de Nice et
+qu'une flotte anglaise se dirigeait sur Toulon. Dans l'impossibilité
+de le défendre d'une manière efficace, puisque toute la France était
+envahie et le Roi déjà à Paris, le maréchal, en s'obstinant à
+conserver ses couleurs, coûterait à son pays l'immense matériel de
+terre et de mer contenu dans la place; les Alliés n'épargneraient
+rien; ils se hâtaient pour arriver avant qu'il eût reconnu le
+gouvernement du Roi. Ces messieurs, se fiant à son patriotisme
+éclairé, étaient venus lui raconter la situation telle qu'elle était
+et lui juraient sur l'honneur l'exactitude des faits.
+
+Le maréchal lut attentivement les pièces qui les confirmaient, puis il
+ajouta:
+
+«Effectivement, messieurs, il n'y a pas un moment à perdre. Je réponds
+de la garnison; je ne sais pas ce que je pourrai obtenir de la ville.
+En tout cas, nous y périrons ensemble, mais je ne serai pas complice
+d'une vaine obstination qui livrerait le port aux spoliations des
+anglais.»
+
+Il s'occupa aussitôt de réunir les officiers des troupes, les
+autorités de la ville et les meneurs les plus influents du parti
+bonapartiste. Il les chapitra si bien que, peu d'heures après, la
+cocarde blanche était reprise et le vieux Lardenoy reconnu commandant.
+
+Le marquis de Rivière était homme à apprécier la loyauté du maréchal
+et à en être fort touché. Il l'engagea à rester avec eux dans le
+premier moment d'effervescence du peuple passionné du Midi. Le
+maréchal Brune persista à vouloir s'éloigner; peut-être craignait-il
+d'être accusé de trahison par son parti. Quel que fût son motif, il
+partit accompagné d'un aide de camp de monsieur de Rivière; il le
+renvoya se croyant hors des lieux où il pouvait être reconnu et
+recourir quelque danger. On sait l'horrible catastrophe d'Avignon et
+comment un peuple furieux et atroce punit la belle action que
+l'histoire, au moins, devra consigner dans une noble page. On voudrait
+pouvoir dire que la lie de la populace fut seule coupable; mais,
+hélas! il y avait parmi les acteurs de cette horrible scène des gens
+que l'esprit de parti a tellement protégés que la justice des lois n'a
+pu les atteindre. C'est une des vilaines taches de la Restauration.
+
+La conduite des maréchaux Suchet et Brune m'a toujours inspiré
+d'autant plus de respect que je n'ai pu me dissimuler qu'elle n'aurait
+pas été imitée par des chefs royalistes. Il y en a bien peu d'entre
+eux qui n'eussent préféré remettre leur commandement, au risque de
+pertes immenses pour la patrie, entre les mains de l'étranger, à faire
+replacer eux-mêmes le drapeau tricolore, et, s'il s'en était trouvé,
+notre parti les aurait qualifiés de traîtres.
+
+Dans les premiers jours de mars, le roi de Sardaigne avait publié
+l'ordre de chasser tous les français de ses États. Les rapides succès
+de l'Empereur lui imposèrent trop pour qu'il osât l'exécuter; mais,
+dès que sa peur fut un peu calmée par le gain de la bataille de
+Waterloo, il donna des ordres péremptoires et trouva des agents
+impitoyables. Des français, domiciliés depuis trente ans,
+propriétaires, mariés à des piémontaises, furent expulsés de chez eux
+par les carabiniers royaux, conduits aux frontières comme des
+malfaiteurs, sans qu'on inventât seulement d'articuler contre eux le
+moindre reproche. Les femmes et les enfants vinrent porter leurs
+larmes à l'ambassade; nous en étions assaillis. Nous ne pouvions que
+pleurer avec eux et partager leur profonde indignation.
+
+Mon père faisait officieusement toutes les réclamations possibles. Ses
+collègues du corps diplomatique se prêtaient à les appuyer et
+témoignaient leur affliction et leur désapprobation de ces cruelles
+mesures, mais rien ne les arrêtait. Enfin, mon père reçut un courrier
+du prince de Talleyrand pour lui annoncer que le gouvernement du roi
+Louis XVIII était reconstitué. Il se rendit aussitôt chez le comte de
+Valese et lui déclara que, si ces persécutions injustifiables
+continuaient contre les sujets de S. M. T. C., il demanderait
+immédiatement ses passeports, qu'il en préviendrait sa Cour et était
+sûr d'être approuvé.
+
+Cette démarche sauva quelques malheureux qui avaient obtenu un sursis,
+mais la plupart étaient déjà partis ou au moins ruinés par cette
+manifestation intempestive de la peur et d'une puérile vengeance
+exercée contre des innocents.
+
+Cette circonstance acheva de m'indisposer contre les gouvernements
+absolus et arbitraires. La maladie du pays m'avait gagnée à tel point
+que je ne respirais plus dans ce triste Turin. J'éprouvais un
+véritable besoin de m'en éloigner, au moins pour un temps. Je me
+décidai à venir passer quelques semaines à Paris où j'étais appelée
+par des affaires personnelles.
+
+Mon père consentit d'autant plus facilement à mon départ qu'il
+désirait lui-même avoir, sur ce qui se passait en France, des
+renseignements plus exacts que ceux donnés par les gazettes. Les
+dépêches étaient rares et toujours peu explicites; ma correspondance
+serait détaillée et quotidienne. J'étais faite à me servir de sa
+lunette; il ne pouvait avoir un observateur qui lui fût plus commode.
+
+J'ai dit que mon frère avait rejoint son prince à Barcelone; il y
+séjourna et l'accompagna à Bourg-Madame. Monsieur le duc d'Angoulême
+l'envoya porter ses dépêches au Roi dès qu'il le sut à Paris. Le Roi
+le renvoya à son neveu; il lui fallut traverser deux fois l'armée de
+la Loire, ce qui ne fut pas sans quelque danger, à ce premier moment.
+Toutefois, il remplit heureusement sa double mission et obtint pour
+récompense la permission de venir embrasser ses parents. J'attendis
+son arrivée et, après avoir passé quelques jours avec lui, je le
+précédai sur la route de Paris où il devait venir me rejoindre
+promptement.
+
+Je quittai Turin, le 18 août, jour de la Sainte-Hélène, après avoir
+souhaité la fête à ma mère pour laquelle mon absence n'avait pas de
+compensation et qui en était désolée. Elle devait, le lendemain,
+accompagner mon père à Gênes où, pour cette fois, la Reine arriva sans
+obstacles. Elle débarqua de Sardaigne avec un costume et des façons
+qui ne rappelaient guère l'élégante et charmante duchesse d'Aoste dont
+le Piémont conservait le souvenir. Elle s'y est fait détester, je ne
+sais si c'est avec justice; je n'ai plus eu de rapports personnels
+avec ce pays et on ne peut s'en faire une idée un peu juste qu'en
+l'habitant. Il y a toujours une extrême réticence dans les récits
+qu'en font les piémontais.
+
+Je m'arrêtai quelques jours à Chambéry. J'y appris les circonstances
+exactes de la trahison des troupes et surtout celle de monsieur de La
+Bédoyère. Il était évident qu'il travaillait d'avance son régiment et
+que les événements de Grenoble avaient été rien moins que spontanés.
+
+Les esprits étaient fort échauffés en Savoie. L'ancienne noblesse
+désirait ardemment rentrer sous le sceptre de la maison de Savoie. La
+bourgeoisie aisée ou commerçante, tous les industriels voulaient
+rester français. Les paysans étaient prêts à crier: «Vive le Roi
+sarde!» dès que leurs curés le leur ordonneraient. Jusqu'alors les
+voeux, les craintes et les répugnances s'exprimaient encore tout bas;
+on se bornait à se détester cordialement de part et d'autre.
+
+Peu avant les Cent-Jours, Monsieur avait fait un voyage dans le Midi;
+sa grâce et son obligeance lui avaient procuré de grands succès. À
+Chambéry, il logea chez monsieur de Boigne et le traita avec bonté. Le
+lendemain, avant de partir, le duc de Maillé lui remit de la part du
+prince six croix d'honneur, à distribuer dans la ville. Monsieur de
+Boigne n'avait pas fait de mauvais choix; mais, cela dépendait de lui.
+Les diplômes avaient été remplis des noms qu'il indiquait, sans autre
+renseignement.
+
+Il paraît que, dans tout ce voyage, Monsieur payait ainsi son écot à
+ses hôtes. On a cru que la prodigalité avec laquelle on a semé la
+croix d'honneur en 1814 avait un but politique et qu'on voulait la
+discréditer. Je ne le pense pas; seulement elle n'avait aucun prix aux
+yeux de nos princes et ils la donnaient comme peu de valeur. On
+conçoit à quel point cela devait irriter les gens qui avaient versé
+leur sang pour l'obtenir.
+
+C'est par cette ignorance du pays, plus que par propos délibéré, que
+les princes de la maison de Bourbon choquaient souvent, sans s'en
+douter, les intérêts et les préjugés nationaux nés pendant leur longue
+absence. Ils ne se donnaient pas la peine de les apprendre ni de s'en
+informer, bien persuadés qu'ils se tenaient d'être rentrés dans leur
+patrimoine. Jamais ils n'ont pu comprendre qu'ils occupaient une
+place, à charge d'âmes, qui imposait du travail et des devoirs.
+
+J'arrivai à Lyon le 25 août. Avec l'assistance de la garnison
+autrichienne, on y célébrait bruyamment la fête de la Saint-Louis. La
+ville était illuminée; on tirait un feu d'artifice; la population
+entière semblait y prendre part. On se demandait ce qu'était devenue
+cette autre foule qui, naguère, avait accueilli Bonaparte avec de si
+grands transports. J'ai assisté à tant de péripéties dans les
+acclamations populaires que je me suis souvent adressé cette question.
+Je crois que ce sont les mêmes masses, mais diversement électrisées
+par un petit noyau de personnes exaltées, qui changent et sont
+entraînées dans des sens différents; mais la même foule est également
+de bonne foi dans ses diverses palinodies.
+
+Me voici arrivée à une confession bien pénible. Je pourrais
+l'épargner, puisqu'elle ne regarde que moi et qu'un sentiment intime;
+mais je me suis promis de dire la vérité sur tout le monde; je la
+cherche aussi en moi. Il faut qu'on sache jusqu'où la passion de
+l'esprit de parti peut dénaturer le coeur.
+
+En arrivant à l'hôtel de l'Europe, je demandai les gazettes; j'y lus
+la condamnation de monsieur de La Bédoyère et j'éprouvai un mouvement
+d'horrible joie. «Enfin, me dis-je, voilà un de ces misérables
+traîtres puni!» Ce mouvement ne fut que passager; je me fis
+promptement horreur à moi-même; mais, enfin, il a été assez positif
+pour avoir pesé sur ma conscience. C'est depuis ce moment, depuis le
+dégoût et le remords qu'il m'inspire, que j'ai abjuré, autant qu'il
+dépend de moi, les passions de l'esprit de parti et surtout ses
+vengeances.
+
+Je pourrais, à la rigueur, me chercher une excuse dans tout ce que je
+venais d'apprendre à Chambéry sur la conduite de monsieur de La
+Bédoyère, dans les tristes résultats que sa coupable trahison avait
+attirés, dans l'aspect de la patrie déchirée et envahie par un million
+d'étrangers; mais rien n'excuse, dans un coeur féminin, la pensée
+d'une sanglante vengeance, et il faut en renvoyer l'horreur à qui il
+appartient, à l'esprit de parti, monstre dont on ne peut trop
+repousser les approches quand on vit dans un temps de révolution et
+qu'on veut conserver quelque chose d'humain.
+
+Je passai deux jours à Lyon où se trouvaient réunies plusieurs
+personnes avec lesquelles j'étais liée parmi les français et les
+étrangers. On me donna les détails des événements de Paris. Les avis
+étaient divers sur le rôle qu'y avait joué Fouché, mais tout le monde
+s'accordait à dire qu'il était entré dans le conseil de Louis XVIII à
+la sollicitation de Monsieur, excité par les plus exaltés du parti
+émigré. C'est à Lyon que me furent racontés les faits que j'ai
+rapportés sur la conduite du maréchal Suchet. J'appris aussi une
+circonstance qui me frappa.
+
+Lorsque Monsieur fit cette triste expédition, au moment du retour de
+l'île d'Elbe, il fut obligé de quitter la ville par la route de Paris,
+tandis que toute la garnison et les habitants se précipitaient sur
+celle de Grenoble au-devant de Napoléon. Deux gendarmes, seuls de
+l'escorte commandée, se présentèrent pour accompagner sa voiture. Le
+lendemain, ils furent dénoncés à l'Empereur. Il les fit rechercher et
+leur donna de l'avancement. On ne peut nier que cet homme n'eût
+l'instinct gouvernemental.
+
+Mon séjour à Lyon avait été forcé; il fallait attendre que la route
+fût _libre_, c'est-à-dire complètement occupée par des garnisons
+étrangères. Je conserve encore le passeport à l'aide duquel j'ai
+traversé notre triste patrie dans ces jours de détresse. Il est
+curieux par la quantité de _visas_, en toutes langues, dont il est
+couvert.
+
+Si ces formalités étaient pénibles, les routes offraient un spectacle
+consolant pour un coeur français, malgré son amertume. C'était la
+magnifique attitude de nos soldats licenciés. Réunis par bandes de
+douze ou quinze, vêtus de leur uniforme, propres et soignés comme en
+jour de parade, le bâton blanc à la main, ils regagnaient leurs
+foyers, tristes mais non accablés et conservant une dignité dans les
+revers qui les montrait dignes de leurs anciens succès.
+
+J'avais laissé l'Italie infestée de brigands créés par la petite
+campagne de Murat. Le premier groupe de soldats de la Loire que je
+rencontrai, en me rappelant ce souvenir, m'inspira un peu de crainte;
+mais, dès que je les eus envisagés, je ne ressentis plus que l'émotion
+de la sympathie. Eux-mêmes semblaient la comprendre. Les plus en avant
+des bandes que je dépassais me regardaient fixement comme pour
+chercher à deviner à quoi j'appartenais, mais les derniers me
+saluaient toujours. Ils m'inspiraient ce genre de pitié que le poète a
+qualifiée de _charmante_ et que la magnanimité commande forcément
+quand on n'a pas perdu tout sentiment généreux.
+
+Je ne pense pas qu'il y ait quelque chose de plus beau dans l'histoire
+que la conduite générale de l'armée et l'attitude personnelle des
+soldats à cette époque. La France a droit de s'en enorgueillir. Je
+n'attendis pas le jour de la justice pour en être enthousiasmée et,
+dès lors, je les considérais avec respect et vénération. Il est bien
+remarquable en effet, que, dans un moment où plus de cent cinquante
+mille hommes furent renvoyés de leurs drapeaux et rejetés, sans état,
+dans le pays, il n'y eut pas un excès, pas un crime commis dans toute
+la France qui pût leur être imputé. Les routes restèrent également
+sûres; les châteaux conservèrent leur tranquillité; les villes, les
+bourgs et les villages acquirent des citoyens utiles, des ouvriers
+intelligents, des chroniqueurs intéressants.
+
+Rien ne fait plus l'éloge de la conscription que cette noble conduite
+des soldats qu'elle a produits; je la crois unique dans les siècles.
+J'étais ennemie des soldats de Waterloo. Je les qualifiais, à juste
+titre, de traîtres depuis trois mois, mais je n'eus pas fait une
+journée de route sans être fière de mes glorieux compatriotes.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+ Madame de La Bédoyère. -- Son courage. -- Son désespoir. -- Sa
+ résignation. -- La comtesse de Krüdener. -- Elle me fait une
+ singulière réception. -- Récit de son arrivée à Heidelberg. --
+ Son influence sur l'empereur Alexandre. -- Elle l'exerce en
+ faveur de monsieur de La Bédoyère. -- Saillie de monsieur de
+ Sabran. -- Pacte de la Sainte-Alliance. -- Soumission de Benjamin
+ Constant à madame de Krüdener. -- Son amour pour madame Récamier.
+ -- Sa conduite au 20 mars. -- Sa lettre au roi Louis XVIII.
+
+
+Comme pour me faire mieux sentir l'horreur du cruel sentiment que
+j'avais éprouvé au sujet de monsieur de La Bédoyère, je trouvai Paris
+encore tout ému de ses derniers moments.
+
+Lorsqu'en 1791, le comte et la comtesse de Chastellux avaient suivi
+madame Victoire à Rome, deux de leurs cinq enfants (Henri et Georgine)
+étaient restés en France où leur grand'mère les avait élevés dans la
+retraite absolue d'un petit château de Normandie. À sa mort, Georgine
+alla rejoindre, en Italie, ses parents qui bientôt revinrent à Paris.
+Elle ne put jamais vaincre l'extrême timidité née de la solitude où
+elle avait vécu jusqu'à dix-huit ans. Elle y avait connu Charles de La
+Bédoyère; les terres de leurs mères se trouvaient situées dans le même
+canton. La petite voisine inspira dès l'enfance une affection qu'elle
+partagea. Elle devint très jolie et monsieur de La Bédoyère très
+amoureux. Henry de Chastellux, dont il avait été le camarade de
+collège, encouragea ce sentiment. Les La Bédoyère, dans l'espoir de
+fixer leur fils, s'en réjouirent; les Chastellux y consentirent et,
+peu de temps avant la Restauration, le mariage eut lieu.
+
+Charles de La Bédoyère faisait des dettes, aimait le jeu, les femmes,
+et surtout la guerre. Du reste, il était bon enfant, spirituel, gai,
+loyal, franc, généreux, promettait de se corriger de tous ses travers
+et comptait de bonne foi y réussir. Tel qu'il était, Georgine
+l'adorait; mais c'était à si petit bruit, elle était si craintive de
+paraître et de se montrer qu'on pouvait vivre avec elle des mois
+entiers sans découvrir ses sentiments. C'est sans comparaison la
+personne la plus modestement retirée en elle-même que j'aie jamais
+rencontrée.
+
+Au retour de Bonaparte, elle se désola du rôle que son mari avait
+joué. Quoique à peine relevée de couches, elle quitta sa maison, se
+réfugia chez ses parents et, lorsqu'il arriva à la suite de
+l'Empereur, elle refusa de le voir. Les événements ayant amené une
+prompte réaction, elle reprit ses relations avec lui dès qu'il fut
+malheureux et chercha à dénaturer sa fortune pour lui procurer des
+moyens d'évasion. Elle comptait le rejoindre avec leur enfant. Je
+crois que c'est pour compléter ces arrangements qu'il revint à Paris
+où il fut arrêté.
+
+Aussitôt, cette femme si timide devint une héroïne. Les visites, les
+prières, les supplications, les importunités, rien ne lui coûtait.
+Elle alla solliciter sa famille d'employer son crédit, de lui prêter
+son assistance; personne ne voulut l'accompagner ni faire aucune
+démarche. Privée de tout secours, elle ne s'abandonna pas elle-même.
+Elle heurta à toutes les portes, força celles qu'on refusait de lui
+ouvrir, parvint jusqu'à madame la duchesse d'Angoulême sans pouvoir
+l'attendrir, et déploya partout un courage de lion.
+
+Ayant tout épuisé, elle eut recours à madame de Krüdener. Cette
+dernière visite lui ayant offert un faible rayon d'espoir, la pauvre
+jeune mère, portant son enfant dans ses bras, courut à l'abbaye pour
+le communiquer à son mari. Elle trouva la place encombrée de monde: un
+fiacre environné de troupes était arrêté devant la porte de la prison;
+un homme y montait. Un cri affreux se fit entendre; elle avait reconnu
+monsieur de La Bédoyère. La scène n'était que trop expliquée. L'enfant
+tomba de ses mains; elle se précipita dans la fatale voiture, et
+perdit connaissance. Charles la reçut dans ses bras, l'embrassa
+tendrement, la remit aux soins d'un serviteur fidèle qui, déjà,
+s'était emparé de l'enfant et, profitant de son évanouissement, fit
+fermer la portière de la voiture. Sa fin ne démentit pas le courage
+qu'il avait souvent montré sur les champs de bataille. Madame de La
+Bédoyère fut ramenée chez elle sans avoir repris le sentiment de sa
+misère.
+
+À dater de ce moment, elle est rentrée dans sa timidité native.
+Pendant longtemps elle a refusé de voir sa famille. Elle ne lui
+pardonnait pas son cruel stoïcisme.
+
+Vingt années se sont écoulées au moment où j'écris, et sa tristesse ne
+s'est pas démentie un seul jour. En revanche, ses sentiments
+royalistes se sont exaltés jusqu'à la passion. Le sang de la victime
+sacrifiée à la Restauration lui a semblé un holocauste qui devait en
+assurer la durée et la gloire. Elle a élevé son fils dans ces idées;
+pour elle, la légitimité est une religion.
+
+J'ai déjà dit avec quelle pacifique lenteur son frère Henry avait
+habitude de voyager. Je ne sais où il se trouvait lors de la
+catastrophe. Mais son absence ayant permis à Georgine d'espérer qu'il
+l'aurait assistée dans ces affreux moments, s'il avait été à Paris,
+elle avait reporté sur lui toute la tendresse qui n'était pas absorbée
+par son fils et sa douleur. Ce n'est qu'au mariage d'Henry avec
+mademoiselle de Duras (à l'occasion duquel il prit le nom de duc de
+Rauzan) qu'elle consentit à revoir sa famille. Elle a toujours vécu
+dans la retraite la plus austère.
+
+Le nom de madame de Krüdener s'est trouvé tout à l'heure sous ma
+plume; mes rapports avec elle ne sont venus qu'un peu plus tard, mais
+je puis aussi bien les rapporter ici.
+
+Je fus menée chez elle par madame Récamier. Je trouvai une femme d'une
+cinquantaine d'années qui avait dû être extrêmement jolie. Elle était
+maigre, pâle; sa figure portait la trace des passions; ses yeux
+étaient caves mais très beaux, son regard plein d'expression. Elle
+avait cette voix sonore, douce, flexible, timbrée, un des plus grands
+charmes des femmes du Nord. Ses cheveux gris, sans aucune frisure et
+partagés sur le front, étaient peignés avec une extrême propreté. Sa
+robe noire, sans ornement, n'excluait cependant pas l'idée d'une
+certaine recherche. Elle habitait un grand et bel appartement dans un
+hôtel de la rue du Faubourg-Saint-Honoré. Les glaces, les décorations,
+les ornements de toute espèce, les meubles, tout était recouvert de
+toile grise; les pendules elles-mêmes étaient enveloppées de housses
+qui ne laissaient voir que le cadran. Le jardin s'étendait jusqu'aux
+Champs-Élysées; c'était par là que l'empereur Alexandre, logé à
+l'Élysée-Bourbon, se rendait chez madame de Krüdener à toutes les
+heures du jour et de la nuit.
+
+Notre arrivée avait interrompu une espèce de leçon qu'elle faisait à
+cinq ou six personnes. Après les politesses d'usage qu'elle nous
+adressa avec aisance et toutes les formes usitées dans le grand monde,
+elle la continua. Elle parlait sur la foi. L'expression de ses yeux et
+le son de sa voix changèrent seuls lorsqu'elle reprit son discours. Je
+fus émerveillée de l'abondance, de la facilité, de l'élégance de son
+improvisation. Son regard avait tout à la fois l'air vague et inspiré.
+Au bout d'une heure et demie, elle cessa de parler, ses yeux se
+fermèrent, elle sembla tomber dans une sorte d'anéantissement; les
+adeptes m'avertirent que c'était le signal de la retraite. J'avais été
+assez intéressée. Cependant je ne comptais pas assister à une seconde
+représentation. Elles étaient à jour fixe. Je crus convenable d'en
+choisir un autre pour laisser mon nom à la porte de madame de
+Krüdener. À ma surprise, je fus admise, elle était seule.
+
+«Je vous attendais, me dit-elle, _la voix_ m'avait annoncé votre
+visite; j'espère de vous, mais pourtant ... j'ai été trompée si
+souvent!!»
+
+Elle tomba dans un silence que je ne cherchai pas à rompre, ne sachant
+pas quel ton adopter. Elle reprit enfin et me dit que _la voix_
+l'avait prévenue qu'elle aurait dans la ligne des _prophétesses_ une
+successeur qu'elle formerait et qui était destinée à aller plus près
+qu'elle de la divinité; car elle ne faisait qu'_entendre_, et celle-là
+_verrait_!
+
+_La voix_ lui avait annoncé que cette prédestinée devait être une
+femme ayant conservé dans le grand monde des moeurs pures. Madame de
+Krüdener la rencontrerait au moment où elle s'y attendrait le moins et
+sans qu'aucun précédent eût préparé leur liaison. Ses rêves, qu'elle
+n'osait appeler des visions (car, hélas! elle n'était pas appelée à
+_voir_) la lui avaient représentée sous quelques-uns de mes traits. Je
+me défendis avec une modestie très sincère d'être appelée à tant de
+gloire. Elle plaida ma cause vis-à-vis de moi-même avec la chaleur la
+plus entraînante et de manière à me toucher au point que mes yeux se
+remplirent de larmes. Elle crut avoir acquis un disciple, si ce n'est
+un successeur, et m'engagea fort à revenir souvent la voir. Pendant
+cette matinée, car sa fascination me retint plusieurs heures, elle me
+raconta comment elle se trouvait à Paris.
+
+Dans le courant de mai 1815, elle se rendait au sud de l'Italie où son
+fils l'attendait. Entre Bologne et Sienne, les souffrances qu'elle
+ressentit l'avertirent qu'elle s'éloignait de la route qu'il lui
+appartenait de suivre. Après s'être débattue toute une nuit contre
+cette vive contrariété, elle se résigna et revint sur ses pas. Le
+bien-être immédiat qu'elle éprouva lui indiqua qu'elle était dans la
+bonne voie. Il continua jusqu'à Modène, mais quelques lieues faites
+sur la route de Turin lui rendirent ses anxiétés; elles cédèrent dès
+qu'elle se dirigea sur Milan.
+
+En arrivant dans cette ville, elle apprit qu'un cousin, son camarade
+d'enfance, aide de camp de l'empereur Alexandre, était tombé
+dangereusement malade en Allemagne. Voilà la volonté de _la voix_
+expliquée; sans doute elle est destinée à porter la lumière dans cette
+âme, à consoler cet ami souffrant. Elle franchit le Tyrol, encouragée
+par les sensations les plus douces. Elle se rend à Heidelberg où se
+trouvaient les souverains alliés; son cousin était resté malade dans
+une autre ville. Elle s'informe du lieu et partie lendemain matin
+n'ayant vu personne.
+
+Mais à peine a-t-elle quitté Heidelberg que son malaise se renouvelle
+et plus violemment que jamais. Elle cède enfin et, au bout de quelques
+postes, elle reprend la route de Heidelberg. La tranquillité renaît en
+elle; il lui devient impossible de douter que sa mission ne soit pour
+ce lieu; elle ne la devine pas encore. L'empereur Alexandre va faire
+une course de quelques jours et le tourment qu'elle éprouve pendant
+son absence lui indique à qui elle est appelée à faire voir la
+lumière. Elle se débat vainement contre la volonté de _la voix_; elle
+prie, elle jeûne, elle implore que ce calice s'éloigne d'elle: _la
+voix_ est impitoyable, il faut obéir.
+
+La comtesse de Krüdener ne me raconta pas par quel moyen elle était
+arrivée dans l'intimité de l'Empereur, mais elle y était parvenue.
+Elle avait inventé pour lui une nouvelle forme d'adulation. Il était
+blasé sur celles qui le représentaient comme le premier potentat de la
+terre, l'Agamemnon des rois, etc., aussi ne lui parla-t-elle pas de sa
+puissance mondaine, mais de la puissance mystique de ses prières. La
+pureté de son âme leur prêtait une force qu'aucun autre mortel ne
+pouvait atteindre, car aucun n'avait à résister à tant de séductions.
+En les surmontant, il se montrait l'homme le plus vertueux et
+conséquemment le plus puissant auprès de Dieu. C'est à l'aide de cette
+habile flatterie qu'elle le conduisait à sa volonté. Elle le faisait
+prier pour elle, pour lui, pour la Russie, pour la France. Elle le
+faisait jeûner, donner des aumônes, s'imposer des privations, renoncer
+à tous ses goûts. Elle obtenait tout de lui dans l'espoir d'accroître
+son crédit dans le ciel. Elle indiquait plutôt qu'elle n'exprimait,
+que _la voix_ était Jésus-Christ. Elle ne l'appelait jamais que _la
+voix_ et avec des torrents de larmes elle avouait que les erreurs de
+sa jeunesse lui interdisaient à jamais l'espoir de _voir_. Il est
+impossible de dire avec quelle onction elle peignait le sort de celle
+appelée à _voir_!
+
+Sans doute, en lisant cette froide rédaction, on dira: c'était une
+folle ou bien une intrigante. Peut-être la personne qui portera ce
+jugement aurait-elle été sous le charme de cette brillante
+enthousiaste. Quant à moi, peu disposée à me passionner, je me méfiai
+assez de l'empire qu'elle pouvait exercer pour n'y plus retourner que
+de loin en loin et ses jours de réception; elle y était moins
+séduisante que dans le tête-à-tête.
+
+J'ai quelquefois pensé que monsieur de Talleyrand, se sentant trop
+brouillé avec l'empereur Alexandre pour espérer reprendre une
+influence personnelle sur lui, avait trouvé ce moyen d'en exercer. Il
+est certain que la comtesse de Krüdener était très favorable à la
+France pendent cette triste époque de 1815; et, quand elle avait fait
+passer plusieurs heures en prières à l'empereur Alexandre pour qu'un
+nuage découvert par elle sur l'étoile de la France s'en éloignât,
+quand elle lui avait demandé d'employer à cette oeuvre la force de sa
+médiation dans le ciel, quand elle lui avait assuré que _la voix_
+l'annonçait exaucé, il était bien probable que si, à la conférence du
+lendemain, quelque article bien désastreux pour la France était
+réclamé par les autres puissances, l'Empereur, venant au secours du
+suppliant, appuierait ses prières mystiques du poids de sa grandeur
+terrestre.
+
+Ce n'était pas exclusivement pour les affaires publiques que madame de
+Krüdener employait Alexandre. Voici ce qui arriva au sujet de monsieur
+de La Bédoyère. Sa jeune femme, comme je l'ai dit, vint supplier la
+comtesse de faire demander sa grâce par l'empereur Alexandre. Elle
+l'accueillit avec autant de bienveillance que d'émotion et promit tout
+ce qui lui serait _permis_. En conséquence, elle s'enferma dans son
+oratoire. L'heure se passait; l'Empereur la trouva en larmes et dans
+un état affreux. Elle venait de livrer un long combat à _la voix_ sans
+en obtenir la permission de présenter la requête à l'Empereur. Il ne
+devait prendre aucun parti dans cette affaire, hélas! Et la sentence
+était d'autant plus rigoureuse que l'âme de monsieur de La Bédoyère
+n'était pas en état de grâce. L'exécution eut lieu.
+
+Alors, madame de Krüdener persuada à l'Empereur qu'il lui restait un
+grand devoir à remplir. Il fallait employer en faveur de ce
+malheureux, qu'il avait fait le sacrifice d'abandonner aux vengeances
+humaines, l'influence de sa puissante protection près de Dieu. Elle le
+retint huit heures d'horloge dans son oratoire, priant, agenouillé sur
+le marbre. Elle le congédia à deux heures du matin; à huit, un billet
+d'elle lui apprenait que _la voix_ lui avait annoncé que les voeux de
+l'Empereur étaient exaucés. Elle écrivit en même temps à la désolée
+madame de La Bédoyère, qu'après avoir passé quelques heures en
+purgatoire, son mari devait à l'intercession des prières de l'Empereur
+une excellente place en paradis, qu'elle avait la satisfaction de
+pouvoir le lui affirmer, bien persuadée que c'était le meilleur
+soulagement à sa douleur.
+
+J'avais eu connaissance de cette lettre et du transport de douleur,
+poussé presque jusqu'à la fureur, qu'elle avait causé à Georgine.
+J'interrogeai avec réticence madame de Krüdener à ce sujet; elle
+l'aborda franchement et me raconta tout ce que je viens de répéter.
+
+Je me rappelle une scène assez comique dont je fus témoin chez elle.
+Nous nous y trouvâmes sept ou huit personnes réunies un matin. Elle
+nous parlait, de son ton inspiré, des vertus surnaturelles de
+l'empereur Alexandre et elle vantait beaucoup le courage avec lequel
+il renonçait à son intimité avec madame de Narishkine, sacrifiant
+ainsi à ses devoirs ses sentiments les plus chers et une liaison de
+seize années.
+
+«Hélas! s'écria Elzéar de Sabran (avec une expression de componction
+inimitable), hélas! quelquefois, en ce genre, on renonce plus
+facilement à une liaison de seize années qu'à une de seize journées!»
+
+Nous partîmes tous d'un éclat de rire, et madame de Krüdener nous en
+donna l'exemple; mais bientôt, reprenant son rôle, elle se retira au
+bout de la chambre comme pour faire excuse à _la voix_ de cette
+incongruité.
+
+Quel que fût le motif qui dirigeât madame de Krüdener (et pour moi je
+la crois enthousiaste de bonne foi) elle était parvenue à jouer un
+rôle très important. Après avoir protégé la France dans tout le cours
+des négociations pour la paix, elle a été la véritable promotrice de
+la Sainte-Alliance. Elle a accompagné l'Empereur au fameux camp de
+Vertus, et la déclaration que les souverains y ont signée, appelée dès
+lors le pacte de la Sainte-Alliance, a été rédigée par Bergasse, autre
+illuminé dans le même genre, sous ses yeux et par ses ordres. Les
+russes et les entours de l'Empereur étaient fort contrariés du
+ridicule qui s'attachait à ses rapports avec madame de Krüdener, et le
+comte de Nesselrode me reprocha, avec une sorte d'impatience, d'avoir
+été chez cette intrigante, comme il la qualifiait.
+
+Au nombre de ses adeptes les plus ardents semblait être Benjamin
+Constant. Je dis _semblait_, parce qu'il a toujours été fort difficile
+de découvrir les véritables motifs des actions de monsieur Constant.
+Elle le faisait jeûner, prier, l'accablait d'austérités, au point que
+sa santé s'en ressentit et qu'il était horriblement changé. Sur la
+remarqué qui lui en fut faite, madame de Krüdener répondit qu'il lui
+était bon de souffrir, car il avait beaucoup à expier, mais que le
+temps de sa probation avançait. Je ne sais si c'est précisément _la
+voix_ que Benjamin cherchait à se concilier, ou s'il voulait s'assurer
+la protection spéciale de l'Empereur, car à cette époque sa position
+en France était si fausse qu'il pensait à s'expatrier.
+
+Madame Récamier avait trouvé dans son exil la fontaine de Jouvence.
+Elle était revenue d'Italie, en 1814, presque aussi belle et beaucoup
+plus aimable que dans sa première jeunesse. Benjamin Constant la
+voyait familièrement depuis nombre d'années, mais tout à coup il
+s'enflamma pour elle d'une passion extravagante. J'ai déjà dit
+qu'elle avait toujours un peu de sympathie et beaucoup de
+reconnaissance pour tous les hommes amoureux d'elle. Benjamin puisa
+amplement dans ce fonds général. Elle l'écoutait, le plaignait,
+s'affligeait avec lui de ne pouvoir partager un sentiment si
+éloquemment exprimé.
+
+Il était à l'apogée de cette frénésie au moment du retour de Napoléon.
+Madame Récamier en fut accablée; elle craignait de nouvelles
+persécutions. Benjamin, trop enthousiaste pour ne pas adopter
+l'impression de la femme dont il était épris, écrivit, sous cette
+influence, une diatribe pleine de verve et de talent contre
+l'Empereur. Il y annonçait son hostilité éternelle. Elle fut imprimée
+dans le _Moniteur_ du 19 mars. Louis XVIII abandonna la capitale dans
+la nuit.
+
+Quand le pauvre Benjamin apprit cette nouvelle, la terreur s'empara de
+son coeur qui n'était pas si haut placé que son esprit. Il courut à la
+poste: point de chevaux; les diligences, les malles-postes, tout était
+plein; aucun moyen de s'éloigner de Paris. Il alla se cacher dans un
+réduit qu'il espérait introuvable. Qu'on juge de son effroi lorsque,
+le lendemain, on vint le chercher de la part de Fouché. Il se laisse
+conduire plus mort que vif. Fouché le reçoit très poliment et lui dit
+que l'Empereur veut le voir sur-le-champ. Cela lui paraît étrange;
+cependant il se sent un peu rassuré. Il arrive aux Tuileries, toutes
+les portes tombent devant lui.
+
+L'Empereur l'accoste de la mine la plus gracieuse, le fait asseoir et
+entame la conversation en lui assurant que l'expérience n'a pas été
+chose vaine pour lui. Pendant les longues veilles de l'île d'Elbe, il
+a beaucoup réfléchi à sa situation et aux besoins de l'époque;
+évidemment les hommes réclament des institutions libérales. Le tort de
+son administration a été de trop négliger les publicistes comme
+monsieur Constant. Il faut à l'Empire une constitution et il
+s'adresse à ses hautes lumières pour la rédiger.
+
+Benjamin, passant en une demi-heure de la crainte d'un cachot à la
+joie d'être appelé à faire le petit Solon et à voir ainsi s'accomplir
+le rêve de toute sa vie, pensa se trouver mal d'émotion. La peur et la
+vanité s'étaient partagé son coeur; la vanité y demeura souveraine. Il
+fut transporté d'admiration pour le grand Empereur qui rendait si
+ample justice au mérite de Benjamin Constant; et l'auteur de l'article
+du _Moniteur_ du 19 était, le 22, conseiller d'État et prôneur en
+titre de Bonaparte.
+
+Il se présenta, un peu honteux, chez madame Récamier; elle n'était pas
+femme à lui témoigner du mécontentement. Peut-être même fut-elle bien
+aise de se trouver délivrée de la responsabilité qui aurait pesé sur
+elle s'il avait été persécuté pour des opinions qui étaient
+d'entraînement plus que de conviction. Les partis furent moins
+charitables. Les libéraux ne pardonnèrent pas à Benjamin son hymne
+pour les Bourbons et la légitimité, les impérialistes ses sarcasmes
+contre Napoléon, les royalistes sa prompte palinodie du 19 au 21 mars
+et le rôle qu'il joua à la fin des Cent-Jours lorsqu'il alla
+solliciter des souverains étrangers un maître quelconque pourvu que ce
+ne fût pas Louis XVIII.
+
+Toutes ces variations l'avaient fait tomber dans un mépris universel.
+Il le sentait et s'en désolait. C'était dans cette disposition qu'il
+s'était remis entre les mains de madame de Krüdener. Était-ce avec un
+but mondain ou seulement pour donner le change à son imagination
+malade? c'est ce que je n'oserais décider. Il allait encore chercher
+des consolations auprès de madame Récamier; elle le traitait avec
+douceur et bonté. Mais, au fond, il lui savait mauvais gré de
+l'article inspiré par elle et cette circonstance avait été la crise de
+sa grande passion.
+
+Je n'ai jamais connu personne qui sût, autant que madame Récamier,
+compatir à tous les maux et tenir compte de ceux qui naissent, des
+faiblesses humaines sans en éprouver d'irritation. Elle ne sait pas
+plus mauvais gré à un homme vaniteux de se laisser aller à un acte
+inconséquent, pas plus à un homme peureux de faire une lâcheté qu'à un
+goutteux d'avoir la goutte, ou à un boiteux de ne pouvoir marcher
+droit. Les infirmités morales lui inspirent autant et peut-être plus
+de pitié que les infirmités physiques. Elle les soigne d'une main
+légère et habile qui lui a concilié la vive et tendre reconnaissance
+de bien des malheureux. On la ressent d'autant plus vivement que son
+âme, aussi pure qu'élevée, ne puise cette indulgence que par la source
+abondante de compassion placée par le ciel dans ce sein si noblement
+féminin.
+
+Quelques semaines plus tard, Benjamin Constant conçut l'idée d'écrire
+à Louis XVIII une lettre explicative de sa conduite; la tâche était
+malaisée. Il arriva plein de cette pensée chez madame Récamier et l'en
+entretint longuement: Le lendemain, il y avait du monde chez elle;
+elle lui demanda très bas:
+
+«Votre lettre est-elle faite?
+
+--Oui.
+
+--En êtes-vous content?
+
+--Très content, je me suis presque persuadé moi-même.»
+
+Le Roi fut moins facile à convaincre. Je crois, sans en être sûre, que
+cette lettre a été imprimée. Il n'y a que le parti royaliste, assez
+bête pour tenir longtemps rigueur à un homme de talent. Au bout de peu
+de mois, Benjamin Constant était un des chefs de l'opposition.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+ Exigences des étrangers en 1815. -- Dispositions de l'empereur
+ Alexandre au commencement de la campagne. -- Jolie réponse du
+ général Pozzo à Bernadotte. -- Conduite du duc de Wellington et
+ du général Pozzo. -- Étonnement de l'empereur Alexandre. --
+ Séjour du Roi et des princes en Belgique. -- Énergie d'un soldat.
+ -- Obligeance du prince de Talleyrand. -- Le duc de Wellington
+ dépouille le musée. -- Le salon de la duchesse de Duras. -- Mort
+ d'Hombert de la Tour du Pin. -- Chambre dite introuvable. --
+ Démission de monsieur de Talleyrand. -- Mon père est nommé
+ ambassadeur à Londres. -- Le duc de Richelieu. -- Révélation du
+ docteur Marshall. -- Visite au duc de Richelieu. -- Désobligeante
+ réception. -- Son excuse.
+
+
+Je reviens à mon arrivée à Paris. Quelque disposée que je fusse à
+partager la joie que causait le retour du Roi, elle était empoisonnée
+par la présence des étrangers. Leur attitude y était bien plus hostile
+que l'année précédente: vainqueurs de Napoléon en 1814, ils s'étaient
+montrés généreux; alliés de Louis XVIII en 1815, ils poussèrent les
+exigences jusqu'à l'insulte.
+
+La force et la prospérité de la France avaient excité leur surprise et
+leur jalousie. Ils la croyaient épuisée par nos longues guerres. Ils
+la virent, avec étonnement, surgir de ses calamités si belle et encore
+si puissante qu'au congrès de Vienne monsieur de Talleyrand avait pu
+lui faire jouer un rôle prépondérant. Les cabinets et les peuples s'en
+étaient également émus et, l'occasion d'une nouvelle croisade contre
+nous s'étant représentée, ils prétendaient bien en profiter. Mais
+leur haine fut aveugle, car, s'ils voulaient abaisser la France, ils
+voulaient en même temps consolider la Restauration. Or, les
+humiliations de cette époque infligèrent au nouveau gouvernement une
+flétrissure dont il ne s'est point relevé et qui a été un des motifs
+de sa chute. La nation n'a jamais complètement pardonné à la famille
+royale les souffrances imposées par ceux qu'elle appelait ses
+_alliés_. Si on les avait qualifiés d'ennemis la rancune aurait été
+moins vive et moins longue.
+
+Ce sentiment, fort excusable, était pourtant très injuste. Assurément
+Louis XVIII ne trouvait aucune satisfaction à voir des canons
+prussiens braqués sur le château des Tuileries. L'aspect des manteaux
+blancs autrichiens, fermant l'entrée du Carrousel pendant qu'on
+dépouillait l'Arc de Triomphe de ses ornements, ne lui souriait point.
+Il ne lui était pas agréable qu'on vint, jusque dans ses appartements,
+enlever les tableaux qui décoraient son palais. Mais il était forcé de
+supporter ces avanies et de les dévorer en silence. D'autre part,
+c'est à sa fermeté personnelle qu'on doit la conservation du pont
+d'Iéna que Blücher voulait faire sauter, et celle de la colonne de la
+place Vendôme que les Alliés voulaient abattre et se partager. Il fut
+assisté dans cette dernière occurrence par l'empereur Alexandre. Ce
+souverain toujours généreux, malgré son peu de goût pour la famille
+royale et la velléité qu'il avait conçue au commencement de la
+campagne de ne point l'assister à remonter sur le trône, employa
+cependant son influence dans la coalition à adoucir les sacrifices
+qu'on voulait nous imposer.
+
+Je n'ai jamais bien su quel avait été son projet lors de la bataille
+de Waterloo. Peut-être n'en avait-il pas d'arrêté et se trouvait-il
+dans ce vague dont Pozzo avait montré les inconvénients d'une manière
+si piquante au prince royal de Suède en 1813. Quoique par là je
+revienne sur mes pas, je veux rappeler cette circonstance.
+
+Pendant la campagne de Saxe, Pozzo et sir Charles Stewart avaient été
+envoyés en qualité de commissaires russe et anglais à l'armée
+suédoise. Les Alliés craignaient toujours un retour de Bernadotte en
+faveur de l'Empereur Napoléon. Il se décida enfin à entrer en ligne et
+prit part à la bataille de Leipsig; la déroute de l'armée française
+fut complète. Aussitôt l'esprit gascon de Bernadotte se mit à battre
+les buissons et à rêver le trône de France pour lui-même. Il entama
+une conversation avec Pozzo sur ce sujet: n'osant pas l'aborder de
+front, il débuta par une longue théorie dont le résultat arrivait à
+prouver que le trône devait appartenir au plus digne et la France
+choisir son roi.
+
+«Je vous remercie, monseigneur, s'écria Pozzo.
+
+--Pourquoi, général?
+
+--Parce que ce sera moi!
+
+--Vous?
+
+--Sans doute; je me crois le plus digne. Et comment me prouvera-t-on
+le contraire? En me tuant? D'autres se présenteront.... Laissez-nous
+tranquilles avec votre _plus digne_! Le plus digne d'un trône est,
+pour la paix du monde, celui qui y a le plus de droits.»
+
+Bernadotte n'osa pas pousser plus loin la conversation mais ne l'a
+jamais pardonnée à Pozzo.
+
+Sous une autre forme, celui-ci donna la même leçon à son impérial
+maître en 1815. En apprenant la victoire de Waterloo, l'empereur
+Alexandre enjoignit au général Pozzo, qui se trouvait auprès du duc de
+Wellington, de s'opposer à la marche de l'armée et de chercher à
+gagner du temps afin que les anglais n'entrassent pas en France avant
+que les armées austro-russe et prussienne se trouvassent en ligne.
+Selon lui, Louis XVIII devait attendre en Belgique la décision de son
+sort.
+
+À la réception de cette dépêche, Pozzo éprouva le plus cruel embarras.
+Il savait la malveillance de l'Empereur pour la maison de Bourbon.
+Elle se trouvait encore accrue par la découverte d'un projet
+d'alliance, entre la France, l'Angleterre et l'Autriche, conclu
+pendant le congrès de Vienne par monsieur de Talleyrand dans des vues
+hostiles à la Russie.
+
+La copie de ce traité, oubliée dans le cabinet du Roi, avait été
+envoyée par monsieur de Caulaincourt à l'empereur Alexandre pendant
+les Cent-Jours. Il n'y avait pas attaché grande importance, croyant
+que c'était une invention de Napoléon pour le détacher de l'alliance;
+mais une seconde copie du traité ayant été trouvée dans les papiers
+enlevés à monsieur de Reinhard, il ne put conserver de doutes, et
+cette nouvelle cause de mécontentement s'étant jointe à tout ce qu'il
+reprochait dès l'année précédente au Roi, il était peu enclin à
+souhaiter son rétablissement. Aussi n'avait-il pas témoigné de
+répugnance à écouter les négociateurs envoyés de Paris, et il était
+difficile de prévoir ce qui pourrait en résulter.
+
+Pozzo n'était _brin Russe_ et avait grand envie de s'arranger en
+France une patrie à son goût, en y conservant un souverain qui lui
+avait des obligations personnelles. Il hésita quelque peu, puis alla
+trouver le duc de Wellington:
+
+«Je viens vous confier le soin de ma tête, lui dit-il; voilà la
+dépêche que j'ai reçue, voici la réponse que vous y avez faite.»
+
+Il lui lut ce qu'il mandait à l'Empereur des dispositions du duc de
+Wellington qui persistait à avancer immédiatement sur Paris et à
+conduire Louis XVIII avec lui.
+
+«Voulez-vous, ajouta-t-il, avoir fait cette réponse et tenir cette
+conduite, malgré les objections que je suis censé vous adresser?»
+
+Le duc lui tendit la main.
+
+«Comptez sur moi; la conférence a eu lieu précisément comme vous la
+rapportez.
+
+--Alors, reprit Pozzo, il n'y a pas un moment à perdre, il faut agir
+en conséquence.»
+
+Personne ne fut mis dans la confidence. Les petites intrigues
+s'agitèrent autour du Roi. Monsieur de Talleyrand bouda. Il avait un
+autre plan qui avait des côtés spécieux, mais dont le but principal
+était de se tenir personnellement éloigné de l'empereur Alexandre. Il
+ne savait pas la prise des papiers de monsieur Reinhard, mais il
+craignait toujours quelque indiscrétion. Pozzo ne se fiait pas assez à
+lui pour lui raconter la véritable situation des affaires. Le duc le
+décida à rejoindre le Roi qui, de son côté, consentit à se séparer de
+monsieur de Blacas.
+
+On arriva à Paris à tire d'aile et le Roi fut bombardé à l'improviste
+dans le palais des Tuileries, selon l'expression pittoresque de Pozzo
+quand il fait ce récit.
+
+À peine ce but atteint, il se jette dans une calèche et court
+au-devant de l'Empereur. Ses logements étaient faits à Bondy; Pozzo
+brûle l'étape et continue sa route. Il trouve l'Empereur à quelques
+lieues au delà: il est venu lui apprendre que Paris est soumis et le
+palais de l'Élysée prêt à le recevoir. L'Empereur le fait monter dans
+sa voiture. Pozzo lui fait un tableau animé de la bataille de
+Waterloo, donne une grande importance à la manoeuvre de Blücher,
+raconte l'entrée en France, la facilité de la marche, la cordialité de
+la réception, l'impossibilité de s'arrêter quand il n'y a pas
+d'obstacles, et enfin le parti pris par le duc d'occuper Paris.
+
+L'Empereur écoutait avec intérêt.
+
+«Maintenant, dit-il, il s'agit de prendre un parti sur la situation
+politique. Où avez-vous laissé le Roi?
+
+--Aux Tuileries, Sire, où il a été accueilli avec des transports
+universels.
+
+--Comment Louis XVIII est à Paris! Apparemment que Dieu en a ainsi
+ordonné. Ce qui est fait est fait, il n'y a plus à s'en préoccuper;
+peut-être est-ce pour le mieux.»
+
+On comprend combien cette résignation mystique soulagea l'ambassadeur.
+Malgré la confiance absolue qu'il avait dans la loyauté du duc de
+Wellington, il ne laissait pas que d'être fort tourmenté de la façon
+dont l'Empereur prendrait les événements; car, tout libéral qu'était
+l'autocrate, il n'oubliait pas toujours ses possessions de Sibérie
+lorsqu'il se croyait mal servi.
+
+L'Empereur continua sa route et vint coucher à l'Élysée. Il ne
+conserva de mécontentement que contre monsieur de Talleyrand et
+monsieur de Metternich. L'autrichien est parvenu à en triompher; le
+français y succomba peu après.
+
+Mon oncle Édouard Dillon avait accompagné le Roi en Belgique. Il me
+raconta toutes les misères du départ, du voyage et du séjour à
+l'étranger. Monsieur et son fils, le duc de Berry, avaient laissé dans
+les boues d'Artois le peu de considération militaire que la pieuse
+discrétion des émigrés aurait voulu leur conserver. La maison du Roi
+avait été congédiée à Béthune avec une incurie et une dureté inouïes;
+plusieurs de ses membres cependant avaient trouvé le moyen de franchir
+la frontière. Ils étaient venus à leurs frais et volontairement à Gand
+former une garde au Roi qui recevait leurs services avec aussi peu
+d'attention qu'aux Tuileries.
+
+Monsieur de Bartillat, officier des gardes du corps, m'a dit qu'il
+avait été à Gand, qu'il y avait commandé un assez grand nombre des
+gardes de sa compagnie, réunis de pur zèle, sans que jamais ni lui ni
+eux eussent obtenu une parole du Roi, ni pu deviner qu'ils étaient
+remarqués. Je crois que les princes craignaient de se compromettre,
+vis-à-vis de leurs partisans et de prendre des engagements, dans le
+cas où la nouvelle émigration se prolongerait.
+
+Parlerai-je de ce camp d'Alost, commandé par monsieur le duc de Berry,
+et si déplorablement levé au moment où la bataille de Waterloo était
+engagée? Le duc de Wellington s'en expliqua cruellement et
+publiquement vis-à-vis du prince auquel il reprochait la rupture d'un
+pont.
+
+Monsieur le duc de Berry s'excusa sur des rapports erronés qui lui
+faisaient croire la bataille perdue.
+
+«Raison de plus, monseigneur; quand on se sauve il ne faut pas rendre
+impossible la marche de braves gens qui peuvent être obligés de faire
+une retraite honorable!»
+
+J'aime mieux raconter la farouche énergie d'un soldat. Édouard Dillon
+avait été chargé par le Roi, après la bataille de Waterloo, de porter
+des secours aux blessés français recueillis dans les hôpitaux de
+Bruxelles. Il arriva près d'un lit où on venait de faire l'amputation
+du bras à un sous-officier de la garde impériale. Pour réponse à ses
+offres, il lui jeta le membre sanglant qu'on venait de couper.
+
+«Va dire à celui qui t'envoie que j'en ai encore un au service de
+l'Empereur.»
+
+L'un de mes premiers soins, en arrivant à Paris, avait été d'aller
+chez monsieur de Talleyrand. J'étais chargée par mon père de lui
+expliquer très en détail la situation pénible où se trouvaient les
+français en Piémont. Je m'en acquittai assez mal; je n'ai jamais été à
+mon aise avec monsieur de Talleyrand. Il m'accueillit pourtant très
+gracieusement et, lorsque je lui annonçai que, vers la fin du mois, je
+prendrais ses ordres pour Turin, il m'engagea à ne pas presser mes
+paquets. Je compris qu'il s'agissait d'une nouvelle destination pour
+mon père, mais je n'osai pas m'en informer.
+
+J'ai toujours eu une extrême timidité vis-à-vis des gens en place, et
+je ne puis les supporter que lorsque j'ai la certitude morale de
+n'avoir jamais rien à leur demander. Tant que mon père était employé,
+je me trouvais dans une sorte de dépendance qui m'était pénible
+vis-à-vis d'eux, malgré la bienveillance qu'ils me témoignaient.
+
+Notre héros, le duc de Wellington, se fit l'exécuteur des spoliations
+matérielles imposées par les Alliés. Sous prétexte que les anglais
+n'avaient rien à réclamer en ce genre, il trouva généreux d'aller de
+ses mains triomphantes décrocher les tableaux de nos musées. Ceci ne
+doit pas être pris comme une forme de rhétorique, c'est le récit d'un
+fait. On l'a vu sur une échelle, donnant lui-même l'exemple. Le jour
+où l'on descendit les chevaux de Venise de dessus l'arc du Carrousel,
+il passa la matinée perché sur le monument, vis-à-vis les fenêtres du
+Roi, à surveiller ce travail. Le soir il assista à une petite fête
+donnée par madame de Duras au roi de Prusse. Nous ne pouvions cacher
+notre indignation; il s'en moquait et en faisait des plaisanteries. Il
+avait tort pourtant; notre ressentiment était légitime et plus
+politique que sa conduite. Les étrangers étaient présentés comme
+alliés; ils avaient été accueillis comme tels; leurs procédés
+retombaient sur la famille régnante.
+
+La conduite du duc donnait le signal aux impertinences des
+sous-ordres. Le sang bout encore dans mes veines au propos que
+j'entendis tenir à un certain vulgaire animal du nom de Mackenzie,
+intendant ou, comme cela s'appelle en anglais, _payeur_ de l'armée. On
+parlait sérieusement et tristement de la difficulté qu'éprouverait la
+France à acquitter les énormes charges imposées par les étrangers.
+
+«Ah bah, reprit-il avec un gros rire, on crie un peu puis cela
+s'arrange. Je viens de Strasbourg; j'y ai passé le jour même où le
+général prussien avait frappé une contribution qu'on disait énorme, on
+avait payé. Eh bien! tout le monde dînait.»
+
+Je l'aurais tué d'un regard.
+
+Le duc de Duras, premier gentilhomme de la chambre, se trouvait
+d'année (de toutes les places de la Cour, c'était la seule dont le
+service ne se fit pas par trimestre); madame de Duras logeait aux
+Tuileries. Liée avec elle d'ancienne date et n'ayant pas
+d'établissement en ce moment, je passais ma vie chez elle. Sa
+situation la forçait à recevoir de temps en temps beaucoup de monde,
+mais journellement son salon n'était ouvert qu'à quelques habitués. On
+y causait librement et plus raisonnablement qu'ailleurs. Probablement
+les discours que nous tenions nous étonneraient maintenant. S'ils nous
+étaient répétés, nous les trouverions extravagants, mais c'étaient les
+plus sages du parti royaliste.
+
+Madame de Duras avait beaucoup plus de libéralisme que sa position ne
+semblait en comporter. Elle admettait toutes les opinions et ne les
+jugeait pas du haut de l'esprit de parti. Elle était même accessible à
+celles des idées généreuses qui ne compromettaient pas trop sa
+position de grande dame dont elle jouissait d'autant plus vivement
+qu'elle l'avait attendue plus longtemps.
+
+Elle ne se consolait pas de l'exclusion donnée à monsieur de
+Chateaubriand au retour de Gand. Son crédit l'y avait fait ministre de
+l'intérieur du Roi fugitif, et elle ne comprenait pas comment le Roi
+rétabli ne confirmait pas cette nomination. Il en résultait un vernis
+d'opposition dans son langage dont je m'accommodais très bien. Sa
+fille, la princesse de Talmont, ne partageait pas sa modération; son
+exaltation était extrême, mais elle était si jeune et si jolie que ses
+folies même avaient de la grâce. Elle avait épousé à quinze ans en
+1813, le seul héritier de la maison de La Trémoïlle. Aussi Adrien de
+Montmorency disait-il que c'étaient des noces historiques et que sa
+grossesse serait un événement national. Les fastes du pays n'ont pas
+eu à le recorder; monsieur de Talmont est mort en 1815 sans laisser
+d'enfant. Le duc de Duras s'écriait le jour de l'enterrement:
+
+«Il est bien affreux de se trouver veuve à dix-sept ans quand on est
+condamnée à ne pouvoir plus épouser qu'un prince souverain.» La
+princesse de Talmont a dérogé à cette nécessité, mais c'est contre la
+volonté de son père et même de sa mère.
+
+La mort du prince de Talmont n'avait été un chagrin pour personne,
+mais notre coterie fut profondément affectée par la catastrophe
+arrivée dans la famille La Tour du Pin.
+
+Hombert de La Tour du Pin-Gouvernet avait atteint l'âge de vingt-deux
+ans. Il était fort bon enfant et assez distingué, quoique une
+charmante figure et un peu de gâterie de ses parents lui donnassent
+l'extérieur de quelque fatuité. Dans ce temps de désordre où on
+_s'enrôlait dans les colonels_, suivant l'expression chagrine des
+vieux militaires, Hombert avait été nommé, officier d'emblée et le
+maréchal duc de Bellune l'avait pris pour aide de camp. On ne peut
+nier que ces existences de faveur ne donnassent beaucoup d'humeur aux
+camarades dont les grades avaient été acquis à la pointe de l'épée.
+
+Hombert eut une discussion sur l'ordre de service avec un de ceux-ci;
+le jeune homme y mit un ton léger, l'autre fut un peu grognon; cela
+n'alla pas très loin. Toutefois, par réflexion, Hombert conçut quelque
+scrupule. Le lendemain matin, il entra chez son père et lui raconta
+exactement ce qui s'était passé; seulement il eut soin, dans le récit,
+de faire jouer son propre rôle par Donatien de Sesmaisons, un autre de
+ses camarades. Il ajouta qu'il était chargé par lui de consulter son
+père sur la convenance de donner suite à cette affaire. Monsieur de La
+Tour du Pin l'écouta attentivement et lui répondit:
+
+«Ma foi, ce sont de ces choses qu'on ne se soucie guère de conseiller.
+
+--Vous pensez donc, mon père, qu'ils doivent se battre?
+
+--Cela n'est pas indispensable et, si Donatien avait servi, cela se
+terminerait tout aussi bien par une poignée de main; mais il est tout
+nouvellement dans l'armée, le capitaine a beaucoup fait la guerre;
+vous savez la jalousie qui existe contre vous autres. À la place de
+Donatien, je me battrais.»
+
+Hombert quitta la chambre de son père pour aller écrire un cartel. La
+réponse ne se fit pas attendre. L'engagement était pris de se trouver
+à midi au bois de Boulogne.
+
+Avant que la famille se réunit au déjeuner, Hombert annonça à son père
+qu'il était témoin de Donatien. Son trouble était visible. Il combla
+sa mère de caresses. Il insista pour qu'elle lui arrangeât elle-même
+sa tasse de thé. Elle s'y prêta, en riant de cette exigence. Sa soeur
+Cécile était dans l'habitude de le plaisanter sur l'importance qu'il
+attachait à une certaine boucle de cheveux retombant sur son front;
+elle entama cette taquinerie de famille:
+
+«Hé bien, Cécile, pour te prouver que ce n'est pas ce à quoi je tiens
+le plus au monde, comme tu prétends, j'y renonce, je te la donne,
+prends-la.»
+
+Cécile fit semblant de s'approcher avec des ciseaux. Hombert ne
+sourcilla pas. Elle se contenta de lui baiser le front.
+
+«Va, mon bon Hombert, cela me ferait autant de peine qu'à toi.»
+
+Hombert se leva, la serra contre son coeur et s'éloigna pour cacher
+son trouble. Madame de La Tour du Pin lui reprocha sa sensiblerie qui
+les jetait tous dans la mélancolie. Monsieur de La Tour du Pin,
+croyant être dans le secret d'Hombert, l'aidait à cacher son
+agitation. Hombert sorti, Cécile trouva sur son panier à ouvrage la
+boucle de cheveux, elle s'écria:
+
+«Ah! maman, décidément Hombert renonce à la fatuité, voyez quel beau
+sacrifice! Au fond, j'en suis bien fâchée.»
+
+La mère et la fille échangèrent leurs regrets, mais sans concevoir
+d'alarmes. Monsieur de La Tour du Pin, inquiet pour Donatien, alla se
+promener dans les Champs-Élysées. Bientôt il aperçut ce même Donatien
+dont les regards sinistres lui révélèrent un malheur. Hélas! c'était
+lui qui était le témoin. Hombert avait reçu une balle au milieu du
+front, à l'endroit même récemment ombragé par cette mèche de cheveux
+devenue une si précieuse relique. Il était mort. Monsieur de La Tour
+du Pin avait condamné son fils le matin.
+
+Le premier aide de camp du maréchal, homme de poids, avait voulu
+arranger cette affaire sur le terrain; Hombert avait été récalcitrant.
+Cependant les motifs de la querelle étaient si légers que
+l'accommodement allait se faire, presque malgré lui, lorsqu'il se
+servit malheureusement d'une expression de coterie en disant que
+l'humeur de son adversaire lui avait paru _insensée_, tant il avait
+peu l'intention d'offenser. Entendant, par le mot _insensée_, peu
+rationnelle, l'antagoniste s'écria:
+
+«Quoi? vous m'appelez un insensé!»
+
+Hombert haussa les épaules. Deux minutes après, il avait cessé de
+vivre. Monsieur de La Tour du Pin ne s'est jamais relevé d'un coup si
+affreux. On peut même dire que sa raison en a été altérée.
+
+Je ne chercherai pas à peindre le désespoir de cette famille désolée;
+nous partageâmes son chagrin, et le salon de madame de Duras, où elle
+était dans la grande intimité, en fut longuement assombri.
+
+Les élections de 1815 se firent dans un sens purement royaliste; la
+noblesse y siégeait en immense majorité. C'est la meilleure chance
+qu'elle ait eue, depuis quarante ans, de reprendre quelque supériorité
+en France. Si elle s'était montrée calme, raisonnable, généreuse,
+éclairée, occupée des affaires du pays, protectrice de ses libertés,
+en un mot, si elle avait joué le rôle qui appartenait à l'aristocratie
+d'un gouvernement représentatif, dans ce moment où elle était
+toute-puissante, on lui en aurait tenu compte et le trône aurait
+trouvé un appui réel dans l'influence qu'elle pouvait exercer. Mais
+cette Chambre, que dans les premiers temps le Roi qualifia
+d'_introuvable_, se montra folle, exagérée, ignorante, passionnée,
+réactionnaire, dominée par des intérêts de caste. On la vit hurlant
+des vengeances et applaudissant les scènes sanglantes du Midi. La
+gentilhommerie réussit à se faire détester à cette occasion, comme dix
+ans plus tard elle a achevé sa déconsidération dans la honteuse
+discussion sur l'indemnité des émigrés.
+
+Les députés, en arrivant, n'étaient pas encore montés au point
+d'exagération où ils parvinrent depuis. Toutefois, Fouché tomba devant
+leurs inimitiés, même avant l'ouverture de la session. Ils montrèrent
+aussi de grandes répugnances pour monsieur de Talleyrand. Peut-être
+aurait-il osé les affronter s'il avait été soutenu par la Cour. Mais
+Monsieur se laissait dire tout haut par le duc de Fitzjames: «Hé bien,
+monseigneur, le vilain boiteux va donc la danser?» et approuvait du
+sourire ce langage contre un homme qui, deux fois en douze mois, avait
+remis la maison de Bourbon sur le trône.
+
+De son côté, le roi Louis XVIII trouvait de si grands services bien
+pesants et ressentait le sacrifice qu'il avait dû faire en éloignant
+le comte de Blacas. Par-dessus tout, l'empereur Alexandre, de
+protecteur zélé qu'il était de monsieur de Talleyrand en 1814, était
+devenu son ennemi capital. Il céda devant tant d'obstacles réunis; il
+offrit une démission qui fut acceptée avec plus d'empressement
+peut-être qu'il n'avait compté.
+
+Le soir, j'allai chez lui; il s'approcha de moi, et me dit que le
+dernier acte de son ministère avait été de nommer mon père à
+l'ambassade de Londres.
+
+En effet, la nomination, quoique signée Richelieu, avait été faite par
+monsieur de Talleyrand. Il la demandait au Roi dès 1814, mais le comte
+de La Châtre avait été premier gentilhomme de Monsieur, comte de
+Provence; il avait promesse de conserver cette place chez le Roi et,
+comme il l'ennuyait à mourir, Sa Majesté Très Chrétienne aimait mieux
+avoir un mauvais ambassadeur à Londres qu'un serviteur incommode aux
+Tuileries. Il finit pourtant par céder. Malgré les immenses avantages
+faits à monsieur de La Châtre nommé pair, duc, premier gentilhomme de
+la chambre, avec une forte pension sur la Chambre des pairs et une
+autre sur la liste civile, il conçut beaucoup d'humeur de ce rappel.
+
+Mon père reçut, avec sa nomination, une lettre du duc de Richelieu qui
+le mandait à Paris. Il ne voulait cependant pas quitter Turin avant
+que le sort de nos compatriotes ne fût définitivement fixé. Cette
+affaire l'y retint quelques semaines. Ce fut dans cet intervalle que
+je me trouvai dans des rapports fort désagréables avec monsieur de
+Richelieu.
+
+Dès la première soirée que j'avais passée chez madame de Duras, j'y
+vis entrer un grand homme d'une belle figure; ses cheveux gris
+contrastaient avec un visage encore assez jeune. Il avait la vue très
+basse et clignait les yeux avec une grimace qui rendait sa physionomie
+peu obligeante. Il était en bottes et mal tenu avec une sorte
+d'affectation, mais, sous ce costume, conservait l'air très grand
+seigneur. Il se jeta sur un sopha, parla haut, d'une voix aigre et
+glapissante. Un léger accent, des locutions et des formes un peu
+étrangères me persuadèrent qu'il n'était pas français. Cependant son
+langage et surtout les sentiments qu'il exprimait repoussaient cette
+idée. Je le voyais familier avec tous mes amis. Je me perdais en
+conjectures sur cet inconnu si intime: c'était le duc de Richelieu,
+rentré en France depuis mon départ.
+
+L'impression qu'il m'a faite à cette première rencontre n'a jamais
+varié. Ses formes m'ont toujours paru les plus désagréables, les plus
+désobligeantes possibles. Son beau et noble caractère, sa capacité
+réelle pour les affaires, son patriotisme éclairé lui ont acquis mon
+suffrage, je dirais presque mon dévouement, mais c'était un succès
+d'estime plus que de goût.
+
+Le docteur Marshall, dont j'ai déjà fait mention, arriva un matin chez
+moi. Il m'apportait une lettre. Elle était destinée à Fouché, alors en
+Belgique, et contenait, disait-il, non seulement des détails sur une
+trame qui s'ourdissait contre le gouvernement du Roi, mais encore le
+chiffre devant servir aux correspondances. Il ne voulait confier une
+pièce si importante qu'à mon père et, en son absence, à moi. Ses pas
+étaient suivis et, s'il s'approchait des Tuileries ou d'un ministère,
+il aurait tout à craindre.
+
+Malgré le peu de succès de ses révélations (qui, pourtant, je crois,
+lui avaient été bien payées) il voulait encore rendre ce service au
+Roi, d'autant qu'il connaissait l'attachement que le prince régent lui
+portait. Je le pressai en vain de s'adresser au duc de Duras; comme la
+première fois, il s'y refusa formellement. «La lettre, me dit-il,
+était cachetée de façon à réclamer l'adresse des plus habiles pour
+l'ouvrir. J'en ferais ce que je voudrais, rien s'il me plaisait mieux;
+il viendrait la reprendre le lendemain matin.» Il sortit, la laissant
+sur ma table.
+
+Je me trouvai fort embarrassée avec cette pièce toute brûlante entre
+les mains. Je la vois encore d'ici. Elle était assez grosse, sans
+enveloppe quoiqu'elle contînt évidemment plus d'une feuille. Cachetée
+d'un pain blanc sortant à moitié en dehors du papier sur lequel
+étaient tracés à la plume trois J de cette façon:
+
+[Illustration.]
+
+Je savais l'importance attachée par mon père aux documents procurés
+naguère par Marshall. Il n'y avait pas de conseil à demander dans une
+occasion qui, avant tout, prescrivait le secret. Après mûre réflexion,
+je pris mon parti. J'allai aux Tuileries; je fis prier le duc de Duras
+de venir me parler; il descendit et monta dans ma voiture. Je lui
+racontai ce qui était arrivé et lui donnai la lettre pour le Roi.
+
+Le Roi était à la promenade et ne rentrerait pas de plusieurs heures.
+Il trouva plus simple que nous allassions la porter au duc de
+Richelieu. J'y consentis. Le duc de Richelieu nous reçut plus que
+froidement et me dit qu'il n'avait personne dans ses bureaux qui eût
+l'habitude ni le talent d'ouvrir les lettres. Je me sentis courroucée.
+Je lui répondis qu'apparemment ce talent-là ne se trouvait pas plus
+facilement dans ma chambre, que ma responsabilité était à couvert, que
+je n'avais pas cru pouvoir me dispenser de remettre ce document en
+mains compétentes. Ce but était rempli et, lorsque l'homme qui n'avait
+pas voulu être nommé viendrait le lendemain, je lui dirais qu'elle
+était restée chez un ministre du Roi. Monsieur de Richelieu voulut me
+la rendre; je me refusai à la reprendre et nous nous séparâmes
+également mécontents l'un de l'autre.
+
+Deux heures après, monsieur d'Herbouville (directeur des postes à
+cette époque) me rapporta cette lettre avec des hymnes de
+reconnaissance; elle avait été ouverte et son importance reconnue.
+Monsieur Decazes, ministre de la police, vint deux fois dans la soirée
+sans me trouver.
+
+Le lendemain matin, ma femme de chambre, en entrant chez moi, me dit
+que monsieur d'Herbouville attendait mon réveil; c'était pour me dire
+combien les renseignements de la veille avaient fait naître le désir
+de se mettre en rapport direct avec l'homme qui les avait procurés.
+Monsieur Decazes me priait d'y employer tous les moyens.
+
+Marshall arriva à l'heure annoncée; je m'acquittai du message dont
+j'étais chargée. Il fit de nombreuses difficultés et finit cependant
+par indiquer un lieu où on pourrait le rencontrer _par hasard_. Je
+crois que, par toutes ces précautions, il voulait augmenter le prix
+soldé de ses révélations. Je ne l'ai jamais revu, mais je sais qu'il
+a été longtemps aux gages de la police.
+
+Il avait une superbe figure, une élocution facile et tout à fait l'air
+d'un _gentleman_. C'était, du reste, une véritable espèce. Je me
+rappelle un trait de caractère qui me frappa. Il m'avait annoncé que
+le cachet de la lettre serait fort examiné par la personne à laquelle
+il devait la remettre. Lorsque je la lui rendis, il me fit remarquer
+que la queue des J tracés sur le pain à cacheter en dehors du papier
+avait été maculée par l'opération de l'ouverture.
+
+«Il me faudra, ajouta-t-il, avoir recourt aux grands moyens.»
+
+Je lui demandai quels ils étaient.
+
+«Je remettrai la lettre au grand jour, près d'une fenêtre, et je ne
+quitterai pas la personne des yeux, tout en lui parlant d'autre chose,
+que la lettre ne soit pas décachetée. Elle n'osera pas l'examiner
+pendant que je la tiendrai de cette sorte en arrêt. Cela m'a toujours
+réussi.»
+
+Ce honteux aveu d'une telle expérience me fit chair de poule et me
+réconcilia presque avec la maussade brusquerie dont monsieur de
+Richelieu m'avait accueillie la veille. Elle trouvait aussi son excuse
+dans les abominables intrigues qui l'entouraient. Les noms ne
+pouvaient avertir sa confiance, car, malheureusement, les délations
+d'amateurs ne manquaient pas dans la classe supérieure; et, par excès
+de zèle, on se faisait espion, parfois au service de ses passions,
+parfois à celui de ses intérêts.
+
+Monsieur de Richelieu éprouvait pour ces viles actions ces haines
+vigoureuses de l'homme de bien. Étranger à la société, il ne pouvait
+apprécier les caractères. Il m'avait fait l'injustice de me ranger
+dans la catégorie des femmes à trigauderies. J'en fus excessivement
+froissée et me tins à distance de lui. De son côté, il fut éclairé et
+fâché, je crois, de son injustice, mais il était trop timide et
+n'avait pas assez d'usage du monde pour s'en expliquer franchement.
+Nos relations se sont toujours senties de ce mauvais début. J'étais de
+son parti à bride abattue, mais peu de ses amies et point de sa
+coterie. Nous nous rencontrions tous les jours sans jamais nous
+adresser la parole.
+
+Les formes acerbes du duc de Richelieu lui ont souvent valu des
+ennemis politiques parmi les personnes, qu'on me passe cette fatuité,
+moins raisonnables que moi.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+ Nobles adieux de l'empereur Alexandre au duc de Richelieu. --
+ Sentiments patriotiques du duc. -- Ridicules de monsieur de
+ Vaublanc. -- Arrivée de mon père à Paris. -- Procès du maréchal
+ Ney. -- Son exécution. -- Exaltation du parti royaliste. --
+ Procès de monsieur de La Valette. -- Madame la duchesse
+ d'Angoulême s'engage à demander sa grâce. -- On l'en détourne. --
+ Démarches faites par le duc de Raguse. -- Il fait entrer madame
+ de La Valette dans le palais. -- Sa disgrâce. -- Fureur du parti
+ royaliste à l'évasion de monsieur de La Valette.
+
+
+Monsieur de Talleyrand s'est quelquefois vanté de s'être retiré pour
+ne pas signer le cruel traité imposé à la France. Le fait est qu'il a
+succombé sous les malveillances accumulées que j'ai déjà signalées.
+
+Monsieur de Richelieu était porté aux affaires par l'empereur
+Alexandre, et, quelque dures qu'aient été les conditions qu'on nous a
+fait subir, elles l'auraient été beaucoup plus avec tout autre
+ministre. Aussitôt la nomination de monsieur de Richelieu, l'autocrate
+s'était déclaré hautement le champion de la France. Aussi, lorsque à
+son départ il distribua des présents aux divers diplomates, il envoya
+à monsieur de Richelieu une vieille carte de France, servant à la
+conférence et sur laquelle étaient tracées les nombreuses prétentions
+territoriales élevées par les Alliés et que leurs représentants
+comptaient bien exiger. Il y joignit un billet de sa main portant que
+la confiance inspirée par monsieur de Richelieu avait seule évité ces
+énormes sacrifices à sa patrie. Ce cadeau, ajoutait l'Empereur, lui
+paraissait le seul digne de son noble caractère et celui que, sans
+doute, il apprécierait le plus haut. Un tel don honore également le
+souverain qui en conçoit la pensée et le ministre qui mérite de
+l'inspirer.
+
+Malgré ce succès que monsieur de Richelieu n'était pas homme à
+proclamer et qui n'a été su que longtemps après, son coeur vraiment
+français saignait de ce terrible traité. Le son de voix avec lequel il
+en fit lecture à la Chambre, le geste avec lequel il jeta le papier
+sur la tribune après ce pénible devoir accompli sont devenus
+historiques et ont commencé à réconcilier tout ce qui avait de l'âme
+dans le pays à un choix qui d'abord apparaissait comme un peu trop
+russe.
+
+Rien au monde n'était plus injuste; monsieur de Richelieu était
+français, exclusivement français, nullement émigré et point du tout
+plus aristocrate que les circonstances ne le permettaient. Il était,
+dans le meilleur sens des deux termes, libéral et patriote. Pendant ce
+premier ministère, il éprouvait l'inconvénient de ne point connaître
+les personnes et, pour un ministre prépondérant, cela est tout aussi
+nécessaire que de savoir les affaires. Cette ignorance lui fit
+accepter sans opposition, un collègue donné par Monsieur. C'était
+monsieur de Vaublanc. Il ne tarda pas à déployer une sottise si
+délicieusement ridicule qu'il aurait fallu en pâmer de rire s'il
+n'avait pas trouvé de l'appui chez les princes et dans la Chambre.
+Toutes les absurdités étaient contagieuses dans ces parages.
+
+Monsieur de Vaublanc chercha promptement à fomenter une intrigue
+contre monsieur de Richelieu; elle fut déjouée par le crédit des
+étrangers.
+
+Ce fut vers ce temps que Monsieur donna à monsieur de Vaublanc un
+grand cheval blanc. Il posait dessus, dans le jardin du ministère de
+l'intérieur, pour la statue de Henri IV, personne, selon lui, ne se
+tenant à cheval dans une égale perfection. Si ses prétentions
+s'étaient bornées là, on s'en serait facilement accommodé; mais il les
+réunissaient toutes, portées à une exagération sans exemple et
+manifestées avec une inconvenance incroyable dans sa naïveté.
+
+Quoiqu'elle soit peu digne, même de la macédoine que j'écris, je ne
+puis me refuser à rapporter une saillie qui a toujours eu le don de me
+faire sourire. Le boeuf gras se trouva petit et maigre cette année; on
+le remarquait devant madame de Puisieux: «Je le crois bien,
+s'écria-t-elle, la pauvre bête aura trop souffert des sottises de son
+neveu le Vaublanc.»
+
+C'est cette même madame de Puisieux qui, voyant monsieur de Bonnay,
+d'une pâleur excessive, se verser un verre d'orgeat, l'arrêta en lui
+disant: «Ah, malheureux; il allait boire son sang!»
+
+Si nous avions vécu dans un temps moins fécond en grands événements,
+les mots de madame de Puisieux auraient autant de célébrité que ceux
+de la fameuse madame de Cornuel.
+
+Mon père avait terminé; tant bien que mal, l'affaire relative aux
+français domiciliés en Piémont, et remis, pour satisfaire au traité de
+Paris, le reste de la Savoie au roi de Sardaigne.
+
+Le roi Louis XVIII en était aussi joyeux aux Tuileries qu'on pouvait
+l'être à Turin. Son ambassadeur ne partageait pas cette satisfaction
+et ce dernier acte de ses fonctions lui fut si désagréable qu'il
+refusa, même avec un peu d'humeur, le grand cordon qui lui fut offert
+à l'occasion de cette restitution. À la vérité, mon père espérait
+alors l'ordre du Saint-Esprit et, si les préjugés de sa jeunesse le
+lui faisaient désirer avec trop de vivacité, ils lui inspiraient, en
+revanche, un grand dédain pour toutes les décorations étrangères.
+
+À son arrivée, monsieur de Richelieu le combla de marques de
+confiance. Les préparatifs qu'il lui fallut faire pour se rendre à
+Londres le retinrent assez longtemps pour avoir le malheur d'être
+appelé à siéger au procès du maréchal Ney.
+
+Je ne prétends pas entrer dans le détail de cette déplorable affaire.
+Elle nous tint dans un grand état d'anxiété. Pendant les derniers
+jours du jugement, les pairs et tout ce qui leur appartenait reçurent
+des lettres menaçantes. Il est à peu près reconnu que la pairie devait
+condamner le maréchal. On a fort reproché au Roi de ne lui avoir pas
+fait grâce. Je doute qu'il le pût; je doute aussi qu'il le voulût.
+
+Quand on juge les événements de cette nature à la distance des années,
+on ne tient plus assez compte des impressions du moment. Tout le monde
+avait eu peur, et rien n'est aussi cruel que la peur. Il régnait une
+épidémie de vengeance. Je ne veux d'autre preuve de cette contagion
+que les paroles du duc de Richelieu en envoyant ce procès à la Cour
+des pairs. Puisque ce beau et noble caractère n'avait pu s'en
+défendre, elle devait être bien générale, et je ne sais s'il était
+possible de lui refuser la proie qu'elle réclamait, sans la pousser à
+de plus grands excès.
+
+Nous avons vu plus tard un autre Roi s'interposer personnellement
+entre les fureurs du peuple et les têtes qu'elles exigeaient. Mais
+d'abord, ce Roi-là, selon moi, est un homme fort supérieur, et puis
+les honnêtes gens de son parti appréciaient et encourageaient cette
+modération. Il risquait une émeute populaire; sa vie pouvait y
+succomber, mais non pas son pouvoir.
+
+En 1815, au contraire, c'était, il faut bien le dire, les honnêtes
+gens du parti, les princes, les évêques, les Chambres, la Cour, aussi
+bien que les étrangers, qui demandaient un exemple pour effrayer la
+trahison. L'Europe disait: Vous n'avez pas le droit d'être généreux,
+de faire de l'indulgence au prix de nos trésors et de notre sang.
+
+Le duc de Wellington l'a bien prouvé en refusant d'invoquer la
+capitulation de Paris. La grâce du maréchal était dans ses mains, bien
+plus que dans celles de Louis XVIII. Ajoutons que la peine de mort en
+matière politique se présentait alors à tous les esprits comme de
+droit naturel, et n'oublions pas que c'est à la douceur du
+gouvernement de la Restauration que nous devons d'avoir vu croître et
+se répandre aussi généralement les idées d'un libéralisme éclairé.
+
+Je ne prétends en aucune façon excuser la frénésie qui régnait à cette
+époque. J'ai été aussi indignée alors que je le serais à présent de
+voir des hommes de la société prodiguer libéralement leurs services
+personnels pour garder le maréchal dans la chambre de sa prison, y
+coucher, dans la crainte qu'il ne s'évadât, d'autres s'offrir
+volontairement à le conduire au supplice, les gardes du corps
+solliciter comme une faveur et obtenir comme récompense la permission
+de revêtir l'uniforme de gendarme pour le garder plus étroitement et
+ne lui laisser aucune chance de découvrir sur le visage d'un vieux
+soldat un regard de sympathie.
+
+Tout cela est odieux, mais tout cela est vrai. Et je veux seulement
+constater que, pour faire grâce au maréchal Ney, il fallait plus que
+de la bonté, il fallait un grand courage. Or, le roi Louis XVIII
+n'était assurément pas sanguinaire, mais il avait été trop
+constamment, trop exclusivement prince pour faire entrer dans la
+balance des intérêts la vie d'un homme comme d'un grand poids.
+
+Au reste, ce pauvre maréchal, dont on a fait un si triste holocauste
+aux passions du moment et que d'autres passions ont pris soin depuis
+d'entourer d'auréole, s'il avait vécu, n'aurait été pour les
+impérialistes que le traître de Fontainebleau, le transfuge de
+Waterloo, le dénonciateur de Napoléon. Aux yeux des royalistes, la
+culpabilité de sa conduite était encore plus démontrée.
+
+Mais ses torts civils se sont effacés dans son sang et il n'est resté
+dans la mémoire de tous que cette intrépidité militaire si souvent et
+si récemment employée, avec une vigueur surhumaine, au service de la
+patrie. La sagesse populaire a dit: «Il n'y a que les morts qui ne
+reviennent pas.» J'établirais plus volontiers qu'en temps de
+révolution les morts seuls reviennent.
+
+Je me souviens qu'un jour, pendant le procès, je dînais chez monsieur
+de Vaublanc. Mon père arriva au premier service, sortant du Luxembourg
+et annonçant un délai accordé à la demande des avocats du maréchal.
+Monsieur sieur de Vaublanc se leva tout en pied, jeta sa serviette
+contre la muraille en s'écriant:
+
+«Si messieurs les Pairs croient que je consentirai à être ministre
+avec des corps qui montrent une telle faiblesse, ils se trompent bien.
+Encore une pareille lâcheté et tous les honnêtes gens n'auront plus
+qu'à se voiler le visage.»
+
+Il y avait trente personnes à table dont plusieurs députés, tous
+faisaient chorus. Il ne s'agissait pourtant que d'un délai légal,
+impossible à refuser à moins de s'ériger en chambre ardente. On
+comprend quelle devait être l'exaltation des gens de parti lorsque
+ceux qui dirigeaient le gouvernement étaient si cruellement
+intempestifs.
+
+Mon père et moi échangeâmes notre indignation dès que nous fûmes
+remontés en voiture; si nous l'avions exprimée dans la maison, on nous
+aurait lapidés. Nous étions déjà classés au nombre des _gens mal
+pensants_; mais ce n'est qu'après l'ordonnance du 5 septembre qu'il
+fut constaté que je _pensais comme un cochon_. Ne riez pas, mes
+neveux, c'est l'expression textuelle de fort grandes dames, et elles
+la distribuaient largement.
+
+Je rencontrais partout le duc de Raguse, et surtout chez madame de
+Duras où il venait familièrement. J'éprouvais contre lui quelques-unes
+des préventions généralement établies et, sans avoir jamais aimé
+Napoléon, je lui savais mauvais gré de l'avoir trahi. Les étrangers
+bien informés de cette transaction furent les premiers à m'expliquer
+combien la loyauté du maréchal avait été calomniée. Je remarquai, d'un
+autre côté, à quel point, malgré les insultes dont l'abreuvait le
+parti bonapartiste, il restait fidèle à ses anciens camarades.
+
+Il les soutenait toujours fortement et vivement dès qu'ils étaient
+attaqués, les louait volontiers sans aucune réticence et se portait le
+protecteur actif et zélé de tous ceux qu'on molestait. Cela commença à
+m'adoucir en sa faveur et à me faire mieux goûter un esprit très
+distingué et une conversation animée et variée, mérites qu'on ne
+pouvait lui refuser. Le jour approchait où mon affection pour lui
+devait éclore.
+
+Monsieur de La Valette, fort de son innocence et persuadé qu'aux
+termes de la loi il n'avait rien à craindre, se constitua prisonnier.
+Il aurait été acquitté sans un document dont voici la source: le vieux
+monsieur Ferrand, directeur de la poste, avait été saisi d'une telle
+terreur le jour du retour de l'Empereur qu'il n'osait plus rester ni
+partir. Il demanda à monsieur de La Valette, son prédécesseur sous
+l'Empereur, de lui signer un permis de chevaux de poste. Celui-ci s'en
+défendit longtemps, enfin il céda aux larmes de madame Ferrand et,
+pour calmer les terreurs du vieillard, il mit son nom au bas d'un
+permis fait à celui de monsieur Ferrand, dans son cabinet, et entouré
+de sa famille pleine de reconnaissance.
+
+C'est la seule preuve qu'on pût apporter qu'il eût repris ses
+fonctions avant le terme que fixait la loi. Je suppose que la remise
+de cette pièce aura beaucoup coûté à la famille Ferrand; j'avoue que
+ce dévouement royaliste m'a toujours paru hideux. Monsieur de
+Richelieu en fut indigné. Il avait d'ailleurs horreur des
+persécutions, et, plus il s'aguerrissait aux affaires, plus il
+s'éloignait des opinions de parti. Ne pouvant éviter le jugement de
+monsieur de La Valette, il s'occupa d'obtenir sa grâce s'il était
+condamné.
+
+De son côté, monsieur Pasquier, quoique naguère garde des sceaux, alla
+témoigner vivement et consciencieusement en sa faveur. Monsieur de
+Richelieu demanda sa grâce au Roi. Il lui répondit qu'il n'osait
+s'exposer aux fureurs de sa famille mais que, si madame la duchesse
+d'Angoulême consentait à dire un mot en ce sens, il la lui accorderait
+avec empressement. Le duc de Richelieu se rendit chez Madame et, avec
+un peu de peine, il obtint son consentement. Il fut convenu qu'elle
+demanderait la grâce au Roi le lendemain après le déjeuner. Il en fut
+prévenu.
+
+Lorsque le duc de Richelieu arriva chez le Roi, le lendemain, le
+premier mot qu'il lui dit fut:
+
+«Hé bien! ma nièce ne m'a rien dit, vous aurez mal compris ses
+paroles.
+
+--Non, Sire, Madame m'a promis positivement.
+
+--Voyez-la donc et tâchez d'obtenir la démarche, je l'attends si elle
+veut venir.»
+
+Or, il s'était passé un immense événement dans le palais des
+Tuileries; car, la veille au soir, on y avait manqué aux habitudes.
+Chaque jour après avoir dîné chez le Roi, Monsieur descendait chez sa
+belle-fille à huit heures; à neuf heures il retournait chez lui.
+Monsieur le duc d'Angoulême allait se coucher et Madame passait chez
+sa dame d'atour, madame de Choisy. C'était là où se réunissaient les
+plus purs, c'est-à-dire les plus violents du parti royaliste.
+
+Le soir en question, Madame les trouva au grand complet. Ils avaient
+eu vent du projet de grâce. Elle avoua être entrée dans ce complot, et
+dit que son beau-père et son mari l'approuvaient. Aussitôt les cris,
+les désespoirs éclatèrent. On lui montra les dangers de la couronne si
+imminents après un pareil acte que, chose sans exemple, elle monta
+dans la voiture d'une personne de ce sanhédrin et se rendit au
+pavillon de Marsan où elle trouva Monsieur également chapitré par son
+monde et fort disposé à revenir sur le consentement qui lui avait été
+arraché.
+
+Il fut résolu que Madame ne ferait aucune démarche et que, si le
+ministre et le Roi voulaient se déshonorer, du moins le reste de la
+famille royale n'y tremperait pas. Voilà à quoi tenait le silence de
+Madame. Monsieur de Richelieu obtint une audience, mais la trouva
+inébranlable. Elle était trop engagée. C'est de ce moment qu'a daté
+leur mutuelle répugnance l'un pour l'autre.
+
+Monsieur de Richelieu vint rendre compte au Roi.
+
+«Je l'avais prévu; ils sont implacables, dit le monarque en soupirant;
+mais, si je les bravais, je n'aurais plus un instant de repos.»
+
+Tandis que ceci se passait chez les princes, on était venu demander au
+duc de Raguse ce qu'il consentirait à faire en faveur de monsieur de
+La Valette. «Tout ce qu'on voudra», avait-il répondu. Il se rendit
+d'abord auprès du Roi, qui lui fit ce que lui-même appelait son
+_visage de bois_, le laissa parler aussi longtemps qu'il voulut, sans
+donner le moindre signe d'intérêt et le congédia sans avoir répondu
+une parole.
+
+Le maréchal comprit que monsieur de La Valette était perdu. Ignorant
+les démarches vainement tentées auprès de Madame, il n'espéra qu'en
+elle. Il courut avertir madame de La Valette qu'il fallait avoir
+recours à ce dernier moyen. Mais ce danger avait été prévu, tous les
+accès lui étaient fermés; elle ne pouvait arriver jusqu'à la
+princesse.
+
+Le maréchal, qui était de service comme major général de la garde, la
+cacha dans son appartement et, pendant que le Roi et la famille royale
+étaient à la messe, il força toutes les consignes et la fit entrer
+dans la salle des Maréchaux par où on ne pouvait éviter de repasser.
+Madame de La Valette se jeta aux pieds du Roi et n'en obtint que ces
+mots: «Madame, je vous plains.»
+
+Elle s'adressa ensuite à madame la duchesse d'Angoulême et saisit sa
+robe; la princesse l'arracha avec un mouvement qui lui a été souvent
+reproché depuis et attribué à une haineuse colère. Je crois que cela
+est parfaitement injuste. Madame avait engagé sa parole; elle ne
+pouvait plus reculer. Probablement son mouvement a été fait avec sa
+brusquerie accoutumée; mais je le croirais bien plutôt inspiré par la
+pitié et le chagrin de n'oser y céder que par la colère. Le malheur de
+cette princesse est de n'avoir pas assez d'esprit pour diriger son
+trop de caractère: la proportion ne s'y trouve pas.
+
+La conduite du maréchal fut aussi blâmée parmi les courtisans
+qu'approuvée du public. Il reçut ordre de ne point reparaître à la
+Cour et partit pour sa terre. L'officier des gardes du corps qui lui
+avait laissé forcer la consigne fut envoyé en prison.
+
+Ces [faits] préalables connus, on s'étonnera moins du long cri de rage
+qui s'éleva dans tout le parti lorsqu'on apprit l'évasion de monsieur
+de La Valette. Le Roi et les ministres furent soupçonnés d'y avoir
+prêté les mains. La Chambre des députés rugissait, les femmes
+hurlaient. Il semblait des hyènes auxquelles on avait enlevé leurs
+petits. On alla jusqu'à vouloir sévir contre madame de La Valette, et
+l'on fut obligé de la faire garder quelque temps en prison pour
+laisser calmer l'orage. Monsieur Decazes, fort aimé jusque-là des
+royalistes, commença à leur inspirer une défiance qui ne tarda guère à
+devenir de la haine.
+
+Quoique le gouvernement n'eût en rien facilité la fuite de monsieur de
+La Valette, je pense qu'au fond il en fut charmé. Le Roi partagea
+cette satisfaction. Il rappela assez promptement le duc de Raguse et
+le traita bien au retour. Mais le parti fut moins indulgent et on lui
+montra autant de froideur qu'il trouvait d'empressement jusque-là.
+J'en excepte toujours madame de Duras; elle faisait bande à part dans
+ce monde extravagant. Si elle se passionnait, ce n'était jamais que
+pour des idées généreuses, et la défaveur du maréchal était un mérite
+à ses yeux. Malgré cette disposition de la maîtresse de la maison,
+l'isolement où il se trouvait souvent dans son salon le rapprocha de
+moi, et nous causions ensemble. Mais ce n'est que lorsque sa conduite
+à Lyon eut achevé de le brouiller avec le parti ultra-royaliste qu'il
+vint se réfugier dans la petite coterie qui s'est formée autour de
+moi, et dont il a été un des piliers jusqu'à ce que de nouveaux orages
+aient encore une fois bouleversé son aventureuse existence.
+
+J'aurai probablement souvent occasion d'en parler dorénavant.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+ Fêtes données par le duc de Wellington. -- Monsieur le duc
+ d'Angoulême. -- Refus d'une grande-duchesse pour monsieur le duc
+ de Berry. -- On se décide pour une princesse de Naples. --
+ Traitement d'une ambassadrice d'Angleterre. -- Faveur de monsieur
+ Decazes. -- Monsieur de Polignac refuse de prêter serment comme
+ pair. -- Mot de monsieur de Fontanes. -- Séjour de la famille
+ d'Orléans en Angleterre. -- Demande de madame la duchesse
+ d'Orléans douairière au marquis de Rivière.
+
+
+Mon père partit pour Londres dans le commencement de 1816; ma mère l'y
+suivit. Je ne les rejoignis qu'au printemps.
+
+Les étrangers s'étaient retirés dans les diverses garnisons qui leur
+avaient été assignées par le traité de Paris. Le duc de Wellington
+seul, en sa qualité de généralissime de toutes les armées
+d'occupation, résidait à Paris et nous en faisait les honneurs à nos
+frais. Il donnait assez souvent des fêtes où il était indispensable
+d'assister. Il tenait à avoir du monde et, notre sort dépendant en
+grande partie de sa bonne humeur, il fallait supporter ses caprices
+souvent bizarres.
+
+Je me rappelle qu'une fois il inventa de faire de la Grassini, alors
+en possession de ses bonnes grâces, la reine de la soirée. Il la plaça
+sur un canapé élevé dans la salle de bal, ne quitta pas ses côtés, la
+fit servir la première, fit ranger tout le monde pour qu'elle vît
+danser, lui donna la main et la fit passer la première au souper,
+l'assit près de lui, enfin lui rendit les hommages qui d'ordinaire ne
+s'accordent guère qu'aux princesses. Heureusement, il y avait quelques
+grandes dames anglaises à partager ces impertinences, mais elles
+n'étaient pas obligées de les subir comme nous et leur ressentiment ne
+pouvait être comparable.
+
+En général, le carnaval fut très triste, et cela était convenable de
+tout point. Nos princes n'allaient nulle part. Monsieur le duc de
+Berry se trouvait tout à fait éclipsé par son frère; la différente
+conduite tenue par eux pendant les Cent-Jours justifiait cette
+position. Cependant monsieur le duc d'Angoulême montrait des velléités
+de modération qui commençaient à déplaire, et le parti dévot ne lui
+pardonnait pas son éloignement pour la politique du confessionnal.
+
+Le caractère de monsieur le duc d'Angoulême est singulièrement
+difficile à peindre. C'est une réunion si bizarre et si disparate
+qu'on peut, à diverses époques de sa vie, le représenter comme un
+prince sage, pieux, courageux, conciliant, éclairé, ou bien comme un
+bigot imbécile et presque stupide, en disant également la vérité. À
+mesure que les circonstances se présenteront, je le montrerai tel que
+nous l'avons vu; mais il faut commencer, pour le comprendre, par
+admettre qu'il a toujours été dominé par la pensée de l'obéissance
+illimitée due au Roi. Plus il était près de la couronne, plus, selon
+lui, il en devait l'exemple.
+
+Tant que Louis XVIII a vécu, cette passive obéissance était un peu
+modifiée, au moins pour la forme, par celle qu'il accordait à
+Monsieur; mais, lorsque l'autorité de père et de roi a été concentrée
+en Charles X, elle n'a plus connu de bornes et nous avons été témoins
+des tristes résultats qu'elle a amenés.
+
+On s'occupait de marier monsieur le duc de Berry; déjà en 1814, il en
+avait été question. L'empereur Alexandre avait désiré lui voir épouser
+sa soeur; la manière dont elle avait été repoussée lui avait donné
+beaucoup d'humeur. Monsieur le duc de Berry souhaitait cette alliance,
+mais le Roi et Monsieur trouvaient la maison de Russie trop peu
+ancienne pour donner une mère aux fils de France.
+
+Madame la duchesse d'Angoulême partageait cette manière de voir. De
+plus, elle redoutait une belle-soeur à laquelle ses rapports
+politiques auraient donné une existence indépendante et avec laquelle
+il aurait fallu compter. Elle craignait aussi une princesse
+personnellement accomplie qui aurait pu rallier autour d'elle les
+personnes distinguées par leur esprit pour lesquelles Madame a
+toujours éprouvé une répugnance instinctive, quelles qu'aient été
+leurs couleurs.
+
+La princesse de Naples, née Bourbon, appartenant à une petite Cour,
+n'ayant reçu aucune éducation, réunit tous les suffrages de la
+famille. Elle fut imposée à monsieur le duc de Berry qui ne s'en
+souciait nullement. Monsieur de Blacas fut chargé de cette négociation
+qui n'occupa pas longuement ses talents diplomatiques.
+
+Dans le même temps, on conçut l'idée de marier Monsieur. Cela était
+assez raisonnable, mais Madame l'en dissuada le plus qu'elle put. Elle
+aurait trop souffert à voir une autre princesse tenir la Cour et
+prendre le pas sur elle; et Monsieur, qui l'aimait tendrement,
+n'eût-il pas eu d'autres motifs, n'aurait pas voulu lui donner ce
+chagrin.
+
+Cela me rappelle un mot heureux de Louis XVIII. Il était goutteux,
+infirme, dans un état de santé pitoyable. Un jour où il parlait
+sérieusement à Monsieur de la convenance de se marier, celui-ci lui
+dit en ricanant et d'un ton un peu goguenard:
+
+«Mon frère, vous qui prêchez si bien, pourquoi ne vous mariez-vous pas
+vous-même?
+
+--Parce que je ferais des aînés, mon frère,» reprit le Roi très
+sèchement.
+
+Monsieur se tint pour battu.
+
+L'intérieur des Tuileries n'était ni confiant, ni doux; cependant, à
+cette époque, le Roi causait avec les siens des affaires publiques; la
+rupture n'était pas encore complète.
+
+L'ambassadeur d'Angleterre, sir Charles Stuart, épousa lady Élisabeth
+Yorke, fille de lord Hardwick. La présentation de la nouvelle
+ambassadrice donna lieu, pour la première fois depuis la Restauration,
+à ce qu'on appelle en terme de Cour un _traitement_. Nous fûmes
+appelées une douzaine de femmes, la plupart titrées, à nous trouver
+chez madame la duchesse d'Angoulême à deux heures. La situation de mon
+père en Angleterre me valut cette distinction.
+
+Nous étions toutes réunies dans le salon de Madame, lorsqu'un huissier
+vint avertir madame de Damas, qui remplaçait sa mère, madame de
+Sérent, dans le service de dame d'honneur, que l'ambassadrice
+arrivait. Au même instant, Madame, qui probablement, selon ses
+habitudes, guettait à sa fenêtre, entra par une autre porte
+magnifiquement parée et, comme nous, en robe de Cour. Elle avait eu à
+peine le temps de nous dire bonjour et de s'asseoir que madame de
+Damas rentra conduisant l'ambassadrice accompagnée de la dame qui
+l'avait été quérir, des maîtres des cérémonies, et de l'introducteur
+des ambassadeurs qui restèrent à la porte. Madame se leva, fit un ou
+deux pas au-devant de l'ambassadrice, reprit son fauteuil et la fit
+placer sur une chaise _à dos_ préparée à sa gauche. Les dames titrées
+s'assirent derrière, sur des pliants, et nous autres nous nous tînmes
+debout. Cela dura assez longtemps: Madame soutint le dialogue à elle
+toute seule.
+
+Lady Élisabeth, jeune et timide, était trop embarrassée pour rien
+ajouter aux monosyllabes de ses réponses et j'admirais la manière dont
+Madame exploita l'Angleterre et la France, l'Irlande et l'Italie d'où
+arrivait lady Élisabeth pour remplir le temps qu'allongeait outre
+mesure la marche lente et pénible du Roi.
+
+Enfin il entra; tout le monde se leva; le silence le plus profond
+régna. Il l'interrompit, quand il fut vers le milieu de la chambre,
+pour dire sans sourciller, du ton le plus grave et d'une voix sonore,
+la niaiserie convenue depuis le temps de Louis XIV: «Madame, je ne
+vous savais pas en si bonne compagnie.» Madame lui répondit une autre
+phrase, probablement également d'étiquette, mais que je ne me rappelle
+pas. Ensuite le Roi adressa quelques paroles à lady Élisabeth. Elle ne
+lui répondit pas plus qu'à Madame. Le Roi resta debout ainsi que tout
+le monde; au bout de peu de minutes, il se retira.
+
+Alors on s'assit, pour se relever immédiatement à l'entrée de
+Monsieur. «Ne devrai-je pas dire que je ne vous savais pas en aussi
+bonne compagnie?», dit-il, en souriant; puis, s'approchant
+gracieusement de lady Élisabeth, il lui prit la main et lui fit un
+compliment obligeant. Il refusa d'accepter un siège que Madame lui
+offrit, mais fit asseoir les dames et resta bien plus longtemps que le
+Roi.
+
+Les dames se levèrent à sa sortie, puis se rassirent pour se relever
+de nouveau à l'entrée de monsieur le duc d'Angoulême; pour cette fois,
+les premiers compliments passés, il prit une chaise _à dos_ et fit la
+conversation. Il semblait que la timidité de l'ambassadrice lui donnât
+du courage. Je ne conserve aucune idée d'avoir vu monsieur le duc de
+Berry à cette cérémonie. Je ne sais s'il s'en dispensait
+ordinairement ou s'il en était absent par accident. J'ignore aussi
+comment cela s'est passé depuis pour madame la duchesse de Berry. Je
+n'ai pas eu d'autre occasion d'assister à pareilles réceptions.
+
+La sortie de monsieur le duc d'Angoulême fut accompagnée du lever et
+du _rassied_ comme les autres; je ne pus m'empêcher de penser aux
+génuflexions du vendredi saint. Au bout de quelques minutes, la dame
+d'honneur avertit l'ambassadrice qu'elle était à ses ordres. Madame
+lui fit une phrase sur la crainte de la fatiguer en la retenant plus
+longtemps, et elle s'en alla, escortée comme à son arrivée. Elle
+remonta dans les carrosses du Roi, accompagnée de la dame qui l'avait
+été chercher. Sa voiture à six chevaux et en grand apparat suivait à
+vide. Madame s'entretint avec nous un instant de la nouvelle présentée
+et rentra dans son intérieur à ma grande satisfaction, car j'étais
+depuis deux heures sur mes jambes et j'en avais assez de mes honneurs.
+Cependant il fallut assister au dîner ou _traitement_.
+
+L'ambassadrice revint à cinq heures. Cette fois, elle était
+accompagnée de son mari et de quelques dames anglaises de distinction.
+Toutes les françaises qui avaient assisté à la réception étaient
+invitées; il y avait aussi des hommes des deux pays.
+
+Le premier maître d'hôtel, alors le duc des Cars, et la dame d'honneur
+de Madame firent les honneurs du dîner qui était très bon et
+magnifique, mais sans élégance comme tout ce qui se passait à la Cour
+des Tuileries. Immédiatement après, chacun fut enchanté de se séparer
+et d'aller se reposer de toute cette étiquette. Les hommes étaient en
+uniforme, les femmes très parées mais point en habit de Cour.
+
+De Roi, de princesses, de princes, il n'en fut pas question; seulement
+j'aperçus derrière un paravent Madame et son mari qui, avant de
+monter dîner chez le Roi, s'amusaient à regarder la table et les
+convives.
+
+Je n'ai jamais pu concevoir comment, lorsque les souverains étrangers
+reçoivent constamment et familièrement à leur table les ambassadeurs
+de France, ils consentaient à subir, en la personne de leurs
+représentants, l'arrogance de la famille de Bourbon. Ne pas inviter
+les ambassadeurs chez soi n'était déjà pas trop obligeant, mais les
+faire venir avec tout cet appareil et cet _in fiochi_ dîner à l'office
+m'a toujours paru de la dernière impertinence. Sans doute cet _office_
+était fréquenté par des gens de bonne maison; mais enfin c'était une
+seconde table dans le château, car, apparemment, celle du Roi était la
+première.
+
+Le festin ne se passait pas même dans l'appartement du premier maître
+d'hôtel où cela aurait pu avoir l'apparence d'une réunion de société;
+les pièces étaient trop petites et il logeait trop haut. On se
+réunissait dans la salle d'attente de l'appartement de Madame et on
+dînait dans l'antichambre de monsieur le duc d'Angoulême, de manière
+qu'on semblait relégué dans les pièces extérieures, comme lorsqu'on
+prête un local à ses gens pour une fête qu'on leur donne. Je
+concevrais que les vieilles étiquettes de Versailles et de Louis XIV
+eussent pu continuer sans interruption, mais je n'imagine pas qu'on
+ait osé inventer de les renouveler.
+
+Louis XVIII y tenait extrêmement et, sans l'état de sa santé et
+l'espèce d'humiliation que lui causaient ses infirmités, nous aurions
+revu les levers et les couchers avec toutes leurs ridicules
+cérémonies.
+
+Monsieur en avait moins le goût et, à son avènement au trône, il a
+continué l'usage établi par son frère de borner le coucher à une
+courte réception des courtisans ayant les entrées et les chefs de
+service qui venaient prendre le mot d'ordre. On ne disait plus: _je
+vais au coucher_, mais _je vais à l'ordre_. Cela était à la fois plus
+digne et plus décent que ces habitudes de l'ancienne Cour dont le
+pauvre Louis XVI donnait chaque soir le spectacle.
+
+C'était à _l'ordre_ que les personnes de la Cour avaient occasion de
+parler au Roi sans être obligées de solliciter une audience. Aussi la
+permission d'aller à _l'ordre_ était-elle fort prisée par les
+courtisans de la Restauration.
+
+Le favoritisme de monsieur Decazes s'établissait de plus en plus;
+monsieur de Richelieu y poussait de toutes ses forces. Pourvu que le
+bien se fît, il lui était bien indifférent par quel moyen et il
+n'était pas homme à trouver une mesure sage moins sage parce qu'elle
+s'obtenait par une autre influence que la sienne. Il était très
+sincèrement enchanté que monsieur Decazes prît la peine de plaire au
+Roi et le voyait y réussir avec une entière satisfaction. Je crois, à
+vrai dire, que monsieur Decazes avait le bon sens de ne s'en point
+targuer vis-à-vis de ses collègues. Il mettait son crédit en commun
+dans le Conseil, mais, vis-à-vis du monde, il commençait à déployer sa
+faveur avec une joie de parvenu qui lui valait quelques ridicules.
+
+Le Roi, qui avait toujours eu besoin d'une idole, partageait ses
+adorations entre lui et sa soeur, madame Princeteau, bonne petite
+personne, bien bourgeoise, qu'il avait fait venir de Libourne pour
+tenir sa maison et qui était fort gentille jusqu'à ce que les fumées
+de l'encens lui eussent tourné la tête.
+
+On a fait beaucoup d'histoires sur son compte; j'ignore avec quel
+fondement. Ce que je sais, c'est qu'elle paraissait uniquement dévouée
+à son frère; et, si elle a eu un moment de crédit personnel, elle le
+lui a rapporté tout entier.
+
+Pendant ce premier hiver de faveur, la maison de monsieur Decazes
+était très fréquentée. La fuite de monsieur de La Valette avait bien
+apporté un léger refroidissement; toutefois les plus chauds partisans
+de l'ancien régime y allaient assidûment. On espérait se servir de
+monsieur Decazes pour maintenir le Roi dans _la bonne voie_. La vanité
+du ministre l'aurait assez volontiers poussé dans la phalange
+aristocratique qui, vers cette époque, prit le nom d'_ultra_, si ses
+exigences n'étaient devenues de jour en jour plus grandes. Quant au
+monarque, il inspirait toujours beaucoup de méfiance.
+
+Monsieur Lainé avait remplacé monsieur de Vaublanc dont les folies
+avaient comblé la mesure. Dans cette circonstance, monsieur de
+Richelieu, selon son usage, avait, en ayant raison dans le fond, mis
+les formes contre lui et l'avait chassé d'une façon qui fournissait au
+parti qu'il représentait quelque prétexte de plaintes. Au reste, les
+fureurs de monsieur de Vaublanc furent si absurdes qu'il se noya dans
+le ridicule.
+
+Le jour où le nom de son successeur parut dans le _Moniteur_, je crus
+devoir aller faire une visite chez monsieur de Vaublanc. Je ne
+m'attendais pas à être reçue; je fus admise quoique je n'eusse aucun
+rapport intime avec lui et les siens. La porte était ouverte à tout
+venant; il était au milieu de ses paquets de ministre et de
+particulier; mêlant les affaires d'État et de ménage de la façon la
+plus comique. Un de ses commensaux vint lui raconter que son ministère
+serait partagé entre trois personnes:
+
+«Trois, répondit-il sérieusement, trois, ce n'est pas assez; ils ne
+peuvent pas me remplacer à moins de cinq.»
+
+Il énuméra sur ses doigts les cinq parties du ministère de l'intérieur
+qui réclament la vie entière de tout autre homme mais que lui menait
+facilement toutes cinq de front, sans que rien fût jamais en retard;
+et il nous fit faire l'inventaire de ses portefeuilles pour que nous
+pussions témoigner que tout était à jour. Je n'ai jamais assisté à
+scène plus bouffonne, d'autant que la plupart des assistants lui
+étaient aussi étrangers que moi.
+
+Je n'entrerai pas dans le récit des extravagances du parti à la
+Chambre: elles sont trop importantes pour que l'histoire les néglige;
+mais je ne puis m'empêcher de raconter une histoire qui m'a amusée
+dans le temps.
+
+Un vieux député de pur sang qui, comme le roi de Sardaigne, voulait
+rétablir l'ancien régime de tous points, réclamait journellement et à
+grands cris nos _anciens supplices_, comme il disait. Un collègue un
+peu plus avisé lui représenta que, sans doute, cela serait fort
+désirable mais qu'il ne fallait pas susciter trop d'embarras au
+gouvernement du Roi et qu'il n'était pas encore temps.
+
+«Allons, mon ami, reprit le député en soupirant, vous avez peut-être
+raison, remettons la potence à des temps plus heureux!»
+
+On ne saurait assez dire combien ce mot: _Il n'est pas encore temps_,
+qui se trouvait sans cesse dans la bouche des habiles du parti
+royaliste en 1814 et 1815, a fait d'ennemis à la royauté et
+l'influence qu'il a eue sur les Cent-Jours. Peut-être ne
+l'employaient-ils que pour calmer les plus violents des leurs, mais
+les antagonistes y voyaient une de ces menaces vagues, d'autant plus
+alarmantes qu'elles sont illimitées, et les chefs des diverses
+oppositions ne manquaient pas de l'exploiter avec zèle.
+
+D'autres petites circonstances se renouvelaient sans cesse pour
+inspirer des doutes sur la bonne foi de la Cour.
+
+Jules de Polignac fut créé pair; il refusa de siéger. Il ne pouvait,
+disait-il, lui, catholique, prêter serment à une charte reconnaissant
+la liberté des cultes. Le Roi nomma une commission de pairs pour
+l'arraisonner. Monsieur de Fontanes en était, et je me rappelle qu'un
+jour où on lui demandait si leurs conférences avaient réussi, il
+répondit avec un air de componction:
+
+«Je ne sais ce qui en résultera; mais je sais qu'il faut tenir sa
+conscience à deux mains pour ne pas céder aux sentiments si nobles, si
+éclairés, si entraînants que je suis appelé à écouter.»
+
+Pour moi qui connaissais la logique de Jules, j'en conclus seulement
+que monsieur de Fontanes croyait ce langage de mise dans le salon,
+très royaliste, où il le tenait. Jules finit par céder et prêta
+serment; mais, pendant toute cette négociation qui dura longtemps, il
+était ostensiblement caressé par Madame et par Monsieur, quoique ce
+prince eût prêté le serment que Jules refusait. Toutefois la
+Congrégation, qui l'avait excité au refus, craignit de s'être trop
+avancée. Elle voulait se faire connaître sans se trop compromettre.
+Jules reçut ordre de reculer.
+
+Monsieur le nomma publiquement adjudant général de la garde nationale,
+et lui confia, secrètement, la place de ministre de la police du
+gouvernement occulte, car son existence remonte jusqu'à cette époque,
+quoiqu'elle n'ait été révélée que plus tard, et qu'il n'ait été
+complètement organisé qu'après la dissolution de la Chambre
+introuvable.
+
+Le séjour prolongé de la famille d'Orléans en Angleterre n'était pas
+entièrement volontaire. On avait contre elle de fortes préventions au
+palais des Tuileries, et le cabinet commençait à les partager. Presque
+tous les mécontents invoquaient le nom de monsieur le duc d'Orléans,
+et la conduite toujours un peu méticuleuse de ce prince semblait
+justifier plus de défiance qu'elle n'en méritait réellement.
+
+Monsieur de La Châtre, courtisan né, favorisait des soupçons qu'il
+savait plaire au Roi.
+
+Telle était la situation des affaires lorsque je quittai Paris pour me
+rendre à Londres. En ma qualité de chroniqueur des petites
+circonstances, il me revient à l'esprit ce qui se passa devant moi le
+jour où j'allai prendre congé de madame la duchesse d'Orléans
+douairière. Je la trouvai très préoccupée et fort agitée dans
+l'attente du marquis de Rivière. Il partait le lendemain pour son
+ambassade de Constantinople. La princesse lui avait écrit deux fois
+dans la matinée pour s'assurer sa visite. Monsieur de Rivière, mandé
+chez le Roi, ne pouvait disposer de lui-même. Sa femme était là,
+promettant à madame la duchesse d'Orléans qu'il viendrait dès qu'il
+sortirait des Tuileries, sans pouvoir calmer son anxiété. Enfin il
+arriva. La joie que causa sa présence fut égale à l'impatience avec
+laquelle il était attendu.
+
+La princesse expliqua qu'elle avait un très grand service à lui
+demander: monsieur de Follemont prenait du café plusieurs fois par
+jour; il était fort difficile et n'en trouvait que rarement à son
+goût. Madame la duchesse d'Orléans attachait un prix infini à ce que
+l'ambassadeur de France à Constantinople s'occupât de lui procurer le
+meilleur café de moka fourni par l'Orient.
+
+Le marquis de Rivière entra avec la patience exercée d'un courtisan
+dans tous les détails les plus minutieux, enfin il ajouta:
+
+«Madame veut-elle me dire combien elle en veut?
+
+--Mais, je ne sais pas ... beaucoup ... le café se garde-t-il?
+
+--Oui, madame, il s'améliore même.
+
+--Eh bien, j'en veux beaucoup ... une grande provision.
+
+--Je voudrais que madame me dît à peu près la quantité?
+
+--Mais ... mais, j'en voudrais bien douze livres.»
+
+Nous partîmes tous d'un éclat de rire. Elle aurait dit, tout de même,
+douze cent mille livres.
+
+Malgré l'émigration, elle n'avait acquis aucune idée de la valeur des
+choses ou de l'argent. Les femmes de son âge, avant la Révolution,
+conservaient une ignorance du matériel de la vie qui aujourd'hui nous
+paraît fabuleuse. Il n'était pas même nécessaire d'être princesse.
+Madame de Preninville, femme d'un fermier général immensément riche,
+s'informant de ce qu'était devenu un joli petit enfant, fils d'un de
+ses gens, qu'elle voyait quelquefois jouer dans son antichambre, reçut
+pour réponse qu'il allait à l'école.
+
+«Ah! vous l'avez mis à l'école, et combien cela vous coûte-t-il?
+
+--Un écu par mois, madame.
+
+--Un écu! C'est bien cher! J'espère au moins qu'il est bien nourri!»
+
+J'entendais révoquer en doute, il y a quelques jours, que madame
+Victoire pût avoir eu la pensée de nourrir le peuple de croûte de pâté
+pendant une disette. Pour moi, j'y crois, d'abord parce que ma mère
+m'a dit que madame Adélaïde en plaisantait souvent sa soeur qui avait
+horreur de la croûte de pâté, au point d'éprouver de la répugnance à
+en voir servir, et puis parce que j'ai encore vu et su tant de traits
+de cette ingénuité vraie et candide sur la vie réelle que cela
+m'étonne beaucoup moins que la génération nouvelle.
+
+
+
+
+SIXIÈME PARTIE
+
+L'ANGLETERRE ET LA FRANCE
+
+1816-1820
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+ Retour en Angleterre. -- Aspect de la campagne. -- Londres. --
+ Concert à la Cour. -- Ma présentation. -- La reine Charlotte. --
+ Égards du prince régent pour elle. -- La duchesse d'York. -- La
+ princesse Charlotte de Galles. -- Miss Mercer. -- Intrigue
+ déjouée par le prince Léopold de Saxe-Cobourg. -- La marquise
+ d'Hertford. -- Habitudes du prince régent. -- Dîners à Carlton
+ House.
+
+
+Après une absence de douze années, je revis l'Angleterre avec un vif
+intérêt. J'y retrouvais le charme des souvenirs. Je rentrais dans la
+patrie de ma première jeunesse; chaque détail m'était familier et
+pourtant suffisamment éloigné de ma pensée journalière pour avoir
+acquis le piquant de la nouveauté. C'était un vieil ami, revenu de
+loin, qu'on retrouve avec joie et qui rappelle agréablement le temps
+jadis, ce temps où la vie, chargée de moins d'événements, se porte
+plus légère et laisse, avec plus de regrets peut-être, un penser bien
+plus doux à repasser dans la mémoire.
+
+Je fus très frappée de l'immense prospérité du pays. Je ne crois pas
+qu'elle fût sensiblement augmentée; mais l'habitude m'avait autrefois
+blasée sur l'aspect qu'il présente au voyageur et l'absence m'y avait
+rendue plus attentive.
+
+Ces chemins si bien soignés, sur lesquels des chevaux de poste, tenus
+comme nos plus élégants attelages, vous font rouler si agréablement,
+cette multitude de voitures publiques et privées, toutes charmantes,
+ces innombrables établissements qui ornent la campagne et donnent
+l'idée de l'aisance dans toutes les classes de la société, depuis la
+cabane du paysan jusqu'au château du seigneur, ces fenêtres de la plus
+petite boutique offrant aux rares rayons du soleil des vitres dont
+l'éclat n'est jamais terni par une légère souillure, ces populations
+si propres se transportant d'un village à un autre par des sentiers
+que nous envierions dans nos jardins, ces beaux enfants si bien tenus
+et prenant leurs ébats dans une liberté qui contraste avec le maintien
+réservé du reste de la famille, tout cela m'était familier et pourtant
+me frappait peut-être plus vivement que si c'eût été la première fois
+que j'en étais témoin.
+
+Je fis la route de Douvres à Londres par un beau dimanche du mois de
+mai et dans un continuel enchantement. Il s'y mêlait de temps en temps
+un secret sentiment d'envie pour ma patrie. Le Ciel lui a été au moins
+aussi favorable; pourquoi n'a-t-elle pas acquis le même degré de
+prospérité que ses voisins insulaires?
+
+Lorsque les chevaux de poste, suspendant leur course rapide, prirent
+cette allure fastidieuse qu'ils affectent dans Londres, que
+l'atmosphère lourde et enfumée de cette grande ville me pesa sur la
+tête, que je vis ses silencieux habitants se suivant l'un l'autre sur
+leurs larges trottoirs comme un cortège funèbre, que les portes, les
+fenêtres, les boutiques fermées semblèrent annoncer autant de
+tristesse dans l'intérieur des maisons que dans les rues, je sentis
+petit à petit tout mon épanouissement de coeur se resserrer et,
+lorsque je descendis à l'ambassade, mon enthousiasme sur l'Angleterre
+avait déjà reçu un échec.
+
+Quelque prodigieuse que soit la prospérité commerciale de Londres et
+le luxe qu'on y déploie dans toutes les classes de la société, je
+crois que son aspect paraîtra bien moins remarquable à un étranger que
+celui du reste de l'Angleterre. Cette grande cité, composée de petites
+maisons pareilles et de larges rues tirées au cordeau, toutes
+semblables les unes aux autres, est frappée de monotonie et d'ennui.
+Aucun monument ne vint réveiller l'attention fatiguée. Quand on s'est
+promené cinq minutes, on peut se promener cinq jours dans des
+quartiers toujours différents et toujours pareils.
+
+La Tamise, aussi bien que son immense mouvement qui attacherait un
+caractère particulier à cette capitale du monde britannique, est
+soigneusement cachée de toute part. Il faut une volonté assez
+intelligente pour parvenir à l'apercevoir, même en l'allant chercher.
+
+On a pu voir partout des rues qui ressemblent à celles de Londres,
+mais je ne crois pas qu'aucun autre pays puisse donner idée de la
+campagne en Angleterre. Je n'en connais point où elle soit autant en
+contraste avec la ville. On y voit un autre ciel; on y respire un
+autre air. Les arbres y ont un autre aspect; les plantes s'y montrent
+d'une autre couleur. Enfin c'est une autre population, quoique
+l'habitant du Northumberland ou du Devonshire soit parfaitement
+semblable à celui du promeneur de Piccadilly.
+
+On conçoit, au reste, que le nuage orange, strié de noir, de brun, de
+gris, saturé de suie, qui semble un vaste éteignoir placé sur la
+ville, influe sur le moral de la population et agisse sur ses
+dispositions. Aussi n'y a-t-il aucune langue où l'on vante les
+charmes de la campagne, en vers et en prose, avec une passion plus
+vive et plus sincère que dans la littérature anglaise. Quiconque aura
+passé trois mois à Londres comprendra le bien-être tout matériel qu'on
+éprouve en en sortant.
+
+Malgré les vertiges qu'elle cause aux nouveaux débarqués, cette
+atmosphère si triste n'est pas malsaine; on s'y accoutume bientôt
+assez pour ne plus s'apercevoir qu'on en souffre. J'ai entendu
+attribuer la salubrité de Londres au mouvement que la marée apporte
+quatre fois le jour dans la Tamise. Ce grand déplacement forme un
+ventilateur naturel qui agite et assainit cet air qui paraît épais,
+même à la vue, et laisse sur les vêtements les preuves positives que
+l'oeil ne s'est pas trompé. La robe blanche, mise le matin, porte
+avant la fin de la journée des traces de souillures qu'une semaine ne
+lui infligerait pas à Paris. L'extrême recherche des habitants, leur
+propreté, rendue indispensable par de telles circonstances, ont tiré
+parti de ces nécessités pour en combattre la mauvaise influence; et
+l'aspect des maisons aussi bien que des personnes n'offre que les
+apparences de la plus complète netteté.
+
+Si ma longue absence m'avait rendue plus sensible aux charmes de la
+route, je l'étais davantage aussi aux inconvénients de Londres qui ne
+m'avaient guère frappée jusque-là. Dans la première jeunesse, on
+s'occupe peu des objets extérieurs.
+
+Le surlendemain de mon arrivée, le prince régent donnait un concert à
+la Reine sa mère. Pour être admis, il fallait être présenté. La Reine,
+me sachant à Londres, eut la bonté de se souvenir que je l'avais été
+autrefois et me fit inviter. Mes parents dînaient à Carlton House. J'y
+arrivai seule le soir, pensant me mêler inaperçue dans la foule. Il
+était un peu tard; le concert était déjà commencé.
+
+La salle, en galerie, était partagée par des colonnes en trois parties
+à peu près égales. Celle du milieu se trouvait exclusivement occupée
+par la Cour et les musiciens placés vis-à-vis de la Reine, des
+princesses, de leurs dames, des ambassadrices et de quelques autres
+femmes ayant les grandes entrées qui étaient assises. Tout le reste de
+la société se tenait dans les parties latérales, séparées par les
+colonnes, et restait debout. On circulait dans les autres salons,
+selon l'usage général du pays, où un concert à banquettes paraîtrait
+horriblement ennuyeux.
+
+Je trouvai à la porte lady Macclesfield, une des dames du palais. Elle
+m'attendait pour me conduire à la Reine et, sans me donner un instant
+pour respirer, me mena à travers tout ce monde, toute cette musique,
+tout ce silence et tout ce vide jusqu'à Sa Majesté. Je n'avais pas
+encore eu le temps d'avoir grand'peur; mais, au moment où j'approchai,
+la Reine se leva en pied, et les quarante personnes qui l'entouraient
+imitèrent son mouvement. Ce froufrou, auquel je ne m'attendais pas,
+commença à m'intimider. La Reine fut très bonne et très gracieuse, je
+crois; mais, pendant tout le temps qu'elle me parlait, je m'étais
+occupée que de l'idée de ménager ma retraite.
+
+Lady Macclesfield m'avait quittée pour reprendre sa place parmi ses
+compagnes. Lorsque la Reine fit la petite indication de tête qui
+annonçait l'audience terminée, je sentis le parquet s'effondrer sous
+mes pas. J'étais là, seule, abandonnée, portant les yeux de toute
+l'Angleterre braqués sur ma personne et ayant un véritable voyage à
+faire pour regagner, dans cet isolement, les groupes placés derrière
+les colonnes. Je ne sais pas comment j'y arrivai.
+
+J'avais été présentée à bien des Cours et à bien des potentats. Je
+n'étais plus assez jeune pour conserver une grande timidité; j'avais
+l'habitude du monde et pourtant il me reste de cette soirée et de
+cette présentation de faveur un souvenir formidable.
+
+Ce n'est pas que la reine Charlotte fut d'un aspect bien imposant.
+Qu'on se figure un pain de sucre couvert de brocart d'or et on aura
+une idée assez exacte de sa tournure. Elle n'avait jamais été grande
+et, depuis quelques années, elle était rapetissée et complètement
+déformée. Sa tête, placée sur un col extrêmement court, présentait un
+visage renfrogné, jaune, ridé, accompagné de cheveux gris poudrés à
+frimas. Elle était coiffée en bonnet, en turban, en toque, selon
+l'occasion, mais toujours je lui ai vu une petite couronne fermée, en
+pierreries, ajoutée à sa coiffure. J'ai entendu dire qu'elle ne la
+quittait jamais. Malgré cette figure hétéroclite, elle ne manquait
+pourtant pas d'une sorte de dignité; elle tenait sa cour à merveille,
+avec une extrême politesse et des nuances fort variées.
+
+Sévère pour la conduite des femmes, elle se piquait d'une grande
+impartialité; et souvent un regard froid, ou une parole moins
+obligeante de la Reine à une de ses protégées, a suffi pour arrêter
+une jeune personne sur les bords du précipice. Pour les femmes
+divorcées, elle était inexorable. Jamais aucune, quelque excuse que le
+public lui donnât, quelque bonne que fût sa conduite ultérieure, n'a
+pu franchir le seuil du palais.
+
+Lady Holland en a été une preuve bien marquante: son esprit, son
+influence politique, la domination qu'elle exerçait sur son mari, lui
+avaient reconquis une existence sociale. Refuser d'aller à Holland
+House aurait paru une bégueulerie à peine avouable. Lady Holland y
+tenait une cour fréquentée par tout ce qu'il y avait de plus distingué
+en anglais et en étrangers; mais, quelques soins qu'elle se soit
+donnés, quelques négociateurs qu'elle ait employés, et le prince
+régent a été du nombre, jamais, tant que la vieille Reine a vécu, elle
+n'a pu paraître à celle de Saint-James.
+
+Je n'oserais dire que la Reine fût aimée, mais elle était vénérée. Le
+prince régent donnait l'exemple des égards. Il était très soigneux et
+très tendre pour elle en particulier. En public, il la comblait
+d'hommages.
+
+Je fus frappée, le soir de ce concert, de voir un valet de chambre
+apporter un petit plateau, avec une tasse de thé, un sucrier et un pot
+à crème et le remettre au Régent qui le présenta lui-même à sa mère.
+Il resta debout devant elle pendant tout le temps qu'elle arrangea sa
+tasse, sans se lever, sans se presser, sans interrompre sa
+conversation. Seulement elle lui disait toujours en anglais, quelque
+langue qu'elle parlât dans le moment: _Thank you, George._ Elle
+répétait le même remerciement dans les mêmes termes lorsque le prince
+régent reprenait le plateau des mains du valet de chambre pour
+recevoir la tasse vide. C'était l'usage constant. Cette cérémonie se
+renouvelait deux à trois fois dans la soirée, mais n'avait lieu que
+lorsque la Reine était chez le prince. Chez elle, c'était
+ordinairement une des princesses, quelquefois un des princes, jamais
+le Régent, mais toujours un de ses enfants qui lui présentait sa tasse
+de thé.
+
+Tous les autres membres de la famille royale, y compris le Régent,
+partageaient les rafraîchissements préparés pour le reste de la
+société, sans aucune distinction. En général, autant l'étiquette était
+sévèrement observée pour la Reine, autant il en existait peu pour les
+autres. Les princes et princesses recevaient et rendaient des visites
+comme de simples particuliers.
+
+Je me rappelle que, ce même soir, où j'avais subi la présentation à
+la Reine, me trouvant peu éloignée d'une petite femme très blonde que
+douze années d'absence avaient effacée de mon souvenir, elle dit à
+lady Charlotte Greville avec laquelle je parlais:
+
+«Lady Charlotte, nommez-moi à madame de Boigne.»
+
+C'était la duchesse d'York; elle resta longtemps à causer avec nous
+sur tout et de toutes choses, avec une grande aisance et sans aucune
+forme princière.
+
+Le lendemain, ma mère me mena faire des visites à toutes les
+princesses; nous laissâmes des cartes chez celles qui ne nous admirent
+pas et la présentation fut faite.
+
+La princesse Charlotte de Galles, mariée au prince de Cobourg, était
+encore plongée dans les douceurs de la lune de miel et ne quittait pas
+la campagne. Ma mère avait assisté à son mariage, béni dans un salon
+de Carlton House. Lorsque, plus tard, je lui dis combien je regrettais
+n'avoir pas partagé cet honneur, elle me répondit:
+
+«Vous avez raison; c'est un spectacle rare que l'héritière d'un
+royaume faisant un mariage d'amour et donnant sa main là où son coeur
+est déjà engagé. En tout, le bonheur parfait n'est pas commun; je
+serai charmée que vous veniez souvent en être témoin à Claremont.»
+
+Pauvre princesse!... Je ne fis connaissance avec elle qu'à un autre
+voyage. En ce moment, j'en entendais beaucoup parler. Elle était fort
+populaire, affectait les manières brusques attribuées à la reine
+Élisabeth qu'elle portait même jusqu'à avoir adopté ses jurons. Elle
+était très tranchée dans ses opinions politiques, accueillait avec des
+serrements de main les plus affectueux tous les hommes, jeunes ou
+vieux, qu'elle regardait comme de son parti, ne manquait pas une
+occasion de marquer de l'opposition au gouvernement de son père et de
+l'hostilité personnelle à sa grand'mère et à ses tantes. Elle
+professait une vive tendresse pour sa mère qu'elle regardait comme
+sacrifiée aux malveillances de sa famille.
+
+La princesse Charlotte recherchait avec soin les occasions d'être
+impertinente pour les femmes qui composaient la société particulière
+du Régent. On lui avait persuadé que son père avait eu le désir de
+faire casser son mariage et de nier la légitimité de sa naissance. Je
+ne sais si cela a quelque fondement; en tout cas ses droits étaient
+inscrits sur son visage: elle ressemblait prodigieusement au prince.
+Elle était née neuf mois après le mariage dont l'intimité n'avait pas
+duré beaucoup de jours. Il est certain que le prince de Galles avait
+tenu à cette époque beaucoup de mauvais propos que la conduite de sa
+femme n'a que trop justifiés; mais je ne sache pas qu'il ait jamais
+pensé à attaquer l'existence de la princesse Charlotte.
+
+Il accusait miss Mercer d'avoir monté la tête de la jeune princesse en
+lui racontant cette fable; il l'avait expulsée du palais et la
+détestait cordialement. Miss Mercer conservait une correspondance
+clandestine avec la princesse Charlotte. Elle avait excité ses
+répugnances contre le prince d'Orange que le cabinet anglais désirait
+lui faire épouser et encouragé le goût que la grande-duchesse
+Catherine de Russie avait cherché à lui faire prendre pour le prince
+Léopold de Saxe-Cobourg. Cette intrigue avait été conduite par ces
+deux femmes jusqu'au point d'amener la princesse Charlotte à déclarer
+qu'elle voulait épouser le prince Léopold et était décidée à refuser
+tout autre parti. L'opposition l'appuyait.
+
+Miss Mercer, fille de lord Keith, riche héritière mais fort laide,
+prétendait de son côté épouser le duc de Devonshire et lui apporter en
+dot son crédit sur la future souveraine. Tout le parti whig,
+applaudissant à cette alliance, s'était ligué pour y déterminer le
+duc. Je ne sais s'il y aurait réussi; mais, lorsque le mariage de la
+princesse semblait avoir assuré le succès de cette longue intrigue,
+elle échoua complètement devant le bon sens du prince Léopold. Il
+profita de la passion qu'il inspirait à sa femme pour l'éloigner de la
+coterie dont elle était obsédée, la rapprocher de sa famille et
+changer son attitude politique et sociale. Ce ne fut pas l'affaire
+d'un jour, mais il s'en occupa tout de suite et, dès la première
+semaine, miss Mercer, s'étant rendue à Claremont après y avoir écrit
+quelques billets restés sans réponse, y fut reçue si froidement
+qu'elle dut abréger sa visite, au point d'aller rechercher au village
+sa voiture qu'elle y avait renvoyée.
+
+Des plaintes amenèrent des explications dont le résultat fut que la
+princesse manquerait de respect à son père en recevant chez elle une
+personne qu'il lui avait défendu de voir. Miss Mercer fut outrée; le
+parti de l'opposition cessa d'attacher aucun prix à son mariage avec
+le duc de Devonshire et tout le monde se moqua d'elle d'y avoir
+prétendu.
+
+Pour cacher sa déconvenue, elle affecta de s'éprendre d'une belle
+passion pour monsieur de Flahaut que ses succès auprès de deux reines
+du sang impérial bonapartiste avaient inscrit au premier rang dans les
+fastes de la galanterie. Il était précisément ce qu'on peut appeler un
+charmant jeune homme et habile dans l'art de plaire. Il déploya tout
+son talent. Miss Mercer se trouva peut-être plus engagée qu'elle ne
+comptait d'abord. Lord Keith se déclara hautement contre cette
+liaison; elle en acquit plus de prix aux yeux de sa fille. Quelques
+mois après, elle épousa monsieur de Flahaut, malgré la volonté
+formelle de son père qui ne lui a jamais tout à fait pardonné et l'a
+privée d'une grande partie de sa fortune. Madame de Flahaut n'a pas
+démenti les précédents de miss Mercer: elle a conservé le goût le
+plus vif pour les intrigues politiques et les tracasseries sociales.
+
+Le prince régent menait la vie d'un homme du monde. Il allait dîner
+chez les particuliers et assistait aux réunions du soir. Ces habitudes
+donnaient une existence à part aux ambassadeurs; ils étaient
+constamment priés dans les mêmes lieux que le prince et il en était
+presque exclusivement entouré. À tous les dîners, il était toujours à
+table entre deux ambassadrices; dans les soirées, il se plaçait
+ordinairement sur un sopha à côté de lady Hertford et appelait une
+ambassadrice de l'autre côté.
+
+Lady Hertford, qu'on nommait _la marquise_ par excellence, était alors
+la reine de ses pensées. Elle avait été très belle, mais elle avait la
+cinquantaine bien sonnée et il y paraissait, quoiqu'elle fût très
+parée et très pomponnée. Elle avait le maintien rigide, la parole
+empesée, le langage pédant et chaste, l'air calme et froid. Elle
+imposait au prince et exerçait sur lui beaucoup d'empire, était très
+grande dame, avait un immense état et trouvait qu'en se laissant
+quotidiennement ennuyer par le souverain elle lui accordait grande
+faveur.
+
+La princesse Charlotte avait essuyé ses dédains envers elle, mais elle
+lui avait rendu impertinence pour impertinence. La vieille Reine
+l'accueillait avec des égards qui témoignaient de la bonne opinion
+qu'elle lui conservait et lady Hertford promenait son _torysme_ dans
+les salons avec toute la hauteur d'une sultane.
+
+Le prince se levait extrêmement tard; sa toilette était éternelle. Il
+restait deux heures entières en robe de chambre. Dans cet intérieur,
+il admettait quelques intimes, ses ministres et les ambassadeurs
+étrangers lorsqu'ils lui faisaient demander à entrer. C'était ce qui
+lui plaisait le mieux. Si on écrivait pour obtenir une audience ou
+qu'on la lui demandât d'avance, il recevait habillé et dans son
+salon, mais cela dérangeait ses habitudes et le gênait. En se
+présentant à sa porte sans avoir prévenu, il était rare qu'on ne fût
+pas admis. Il commençait la conversation par une légère excuse sur le
+désordre où on le trouvait, mais il en était de meilleure humeur et
+plus disposé à la causerie.
+
+Il n'achevait sa toilette qu'au dernier moment, lorsqu'on lui
+annonçait ses chevaux. Il montait à cheval, suivi d'un seul
+palefrenier, et allait au Parc où il se laissait aborder facilement. À
+moins qu'il ne dît: «Promenons-nous ensemble», on se bornait à en
+recevoir un mot en passant sans essayer de le suivre. Quand il
+s'arrêtait, c'était une grande politesse, mais elle excluait la
+familiarité et on ne l'accompagnait pas. La première année, il
+s'arrêtait pour mon père, mais, lorsqu'il le traita plus amicalement,
+ou il l'engageait à se promener avec lui, ou il lui faisait un signe
+de la main en passant sans jamais s'arrêter.
+
+Du Parc il se rendait chez lady Hertford où il achevait sa matinée.
+Plus habituellement sa voiture l'y venait prendre, quelquefois il
+revenait à cheval. Il fallait être très avant dans sa faveur pour que
+lady Hertford engageât à venir chez elle à l'heure du prince, et
+encore trouvait-on souvent la porte fermée. Les ministres y allaient
+fréquemment.
+
+Lady Hertford sans avoir beaucoup d'esprit, avait un grand bon sens,
+n'entrait dans aucune intrigue, ne voulait rien pour elle ni pour les
+siens; elle était au fond la meilleure intimité que le prince, à qui
+la société des femmes était nécessaire, pût choisir. Les ministres ont
+eu occasion de s'en persuader encore davantage lorsque le Régent,
+devenu roi, a remplacé cette affection, toute de convenance, par une
+fantaisie pour lady Conyngham dont le ridicule n'a pas été le seul
+inconvénient.
+
+Le prince régent avait trois manières d'inviter à dîner. Sur une
+énorme carte, le grand chambellan prévenait _par ordre_ qu'on était
+convié _pour rencontrer la Reine_. Alors, on était en grand uniforme.
+
+Le secrétaire intime, sir Benjamin Bloomfield, avertissait par un
+petit billet personnel, écrit à la main, que le prince priait pour tel
+jour. Alors, c'était en frac et la forme la plus ordinaire. Elle
+s'adressait aux femmes comme aux hommes. Les dîners n'étaient jamais
+de plus de vingt et ordinairement de douze à quinze personnes.
+
+La troisième manière était réservée pour les intimes. Le prince
+envoyait, le matin même, un valet de pied dire verbalement que, si
+monsieur un tel était tout à fait libre et n'avait rien à faire, le
+prince l'engageait à venir dîner à Carlton House, mais il le priait
+surtout de ne pas se gêner. Il était bien entendu cependant qu'on
+n'avait jamais autre chose à faire, et je crois que le prince aurait
+trouvé très étrange qu'on ne se rendit pas à cette invitation. Mon
+père avait fini par la recevoir très fréquemment. Elle ne s'adressait
+jamais aux femmes. Ces dîners n'étaient que de cinq à six personnes et
+la liste des invités était fort limitée.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+ Le corps diplomatique. -- La comtesse de Lieven. -- La princesse
+ Paul Esterhazy. -- Vie des femmes anglaises. -- Leur enfance. --
+ Leur jeunesse. -- Leur âge mûr. -- Leur vieillesse. -- Leur mort.
+ -- Sort des veuves.
+
+
+La ligne de démarcation entre les ambassadeurs et les ministres
+plénipotentiaires est plus marquée à la Cour d'Angleterre qu'à aucune
+autre. Les ambassadeurs étaient de tout, les ministres de rien.
+
+Je ne pense pas qu'aucun d'entre eux, si ce n'est peut-être le
+ministre de Prusse et encore bien rarement, ait dîné à Carlton House.
+Ils n'allaient pas aux soirées de la Reine où l'on admettait pourtant
+quelquefois les étrangers de distinction qu'ils avaient présentés et,
+dans les salons, ils ne jouissaient d'aucune prérogative, tandis que
+les ambassadeurs prenaient le pas sur tout le monde.
+
+Cette grande différence déplaisait à une partie du corps diplomatique,
+sans nuire pourtant à sa bonne intelligence qui n'a pas été troublée
+pendant mon séjour en Angleterre. La comtesse de Lieven y tenait la
+première place: établie depuis longtemps dans le pays, elle y avait
+une importance sociale et une influence politique toute personnelle
+qu'on ne pouvait lui disputer.
+
+L'arrivée de la princesse Paul Esterhazy lui avait causé de vives
+inquiétudes. L'Autriche était alors l'alliée la plus intime du cabinet
+anglais. Lord Castlereagh subissait l'influence du prince de
+Metternich. Paul Esterhazy, fort bien traité par le Régent, était dès
+longtemps très accueilli dans la société. La jeune femme qu'il
+ramenait se trouvait petite nièce de la Reine, propre nièce de la
+duchesse de Cumberland, cousine et bientôt favorite de la princesse
+Charlotte.
+
+C'étaient bien des moyens de succès. La comtesse de Lieven en frémit
+et ne put cacher son dépit, car, en outre de ses autres avantages, la
+nouvelle ambassadrice était plus jeune, plus jolie, et avait un
+impertinent embonpoint qui offusquait la désespérante maigreur de sa
+rivale. Cependant elle s'aperçut promptement que la princesse ne
+profiterait pas de sa brillante position. Toute aux regrets d'une
+absence forcée de Vienne, elle périssait de chagrin à Londres et, au
+bout de fort peu de mois, elle obtint la permission de retourner en
+Allemagne. Elle était à cette époque fort gentille et fort bonne
+enfant; nous la voyions beaucoup, elle se réfugiait dans notre
+intérieur contre les ennuis du sien et contre les politesses hostiles
+et perfides de la comtesse de Lieven. Je dois convenir lui en avoir vu
+exercer envers la princesse Esterhazy. Pour nous, elle a été
+uniformément gracieuse et obligeante; nous n'offusquions en rien ses
+prétentions.
+
+La France, écrasée par une occupation militaire et les sommes énormes
+qui lui étaient imposées, avait besoin de tout le monde pour l'aider à
+soulever quelque peu de ce fardeau et n'était en mesure de disputer le
+pavé à personne.
+
+La comtesse, devenue princesse de Lieven, a un esprit extrêmement
+distingué, exclusivement appliqué à la diplomatie plus encore qu'à la
+politique. Pour elle tout se réduit à des questions de personnes. Un
+long séjour en Angleterre n'a pu, sous ce point de vue, élargir ses
+premières idées russes, et c'est surtout cette façon d'envisager les
+événements qui lui a acquis et peut-être mérité la réputation d'être
+très intrigante. En 1816, elle était peu aimée mais fort redoutée à
+Londres. On y tenait beaucoup de mauvais propos sur sa conduite
+personnelle, et la vieille Reine témoignait parfois un peu d'humeur de
+la nécessité où elle se trouvait de l'accueillir avec distinction.
+Madame de Lieven n'aurait pas toléré la moindre négligence en ce
+genre.
+
+Je ne saurais dire ce qu'est monsieur de Lieven, certainement homme de
+fort bonne compagnie et de très grandes manières, parlant peu mais à
+propos, froid mais poli. Quelques-uns le disent très profond, le plus
+grand nombre le croient très creux. Je l'ai beaucoup vu et j'avoue
+n'avoir aucune opinion personnelle. Il était complètement éclipsé par
+la supériorité incontestée de sa femme qui affectait cependant de lui
+rendre beaucoup et semblait lui être également soumise et attachée. On
+ne la voyait presque jamais sans lui: à pied, en voiture, à la ville,
+à la campagne, dans le monde, partout on les trouvait ensemble; et
+pourtant personne ne croyait à l'union sincère de ce ménage.
+
+Le prince Paul Esterhazy, grand seigneur, bon enfant, ne manque ni
+d'esprit, ni de capacité dans les affaires. Il est infiniment moins
+nul qu'un rire assez niais a autorisé ses détracteurs à le publier
+pendant longtemps. Il est difficile de se présenter dans le monde avec
+autant d'avantages de position sans y exciter des jalousies.
+
+Parmi les hommes du corps diplomatique, le comte Palmella était le
+seul remarquable. Il a joué un assez grand rôle dans les vicissitudes
+du royaume de Portugal pour que l'histoire se charge du soin
+d'apprécier tout le bien et tout le mal que les partis en ont dit. Je
+n'ai aucun renseignement particulier sur lui: on m'a souvent avertie
+qu'il avait beaucoup d'esprit; je n'en ai jamais été frappée. Il était
+joueur et menait à Londres une vie désordonnée qui l'éloignait de
+l'intimité de ses collègues et lui causait du malaise vis-à-vis d'eux.
+
+Je me retrouvai à peu près étrangère dans le monde anglais; la société
+s'était presque entièrement renouvelée. La mort y avait fait sa
+cruelle récolte; beaucoup de mes anciennes amies avaient succombé. Un
+assez grand nombre voyageaient sur le continent que la paix avait
+enfin rouvert à l'humeur vagabonde des insulaires britanniques;
+d'autres étaient établies à la campagne. Les plus jeunes se livraient
+aux soins de l'éducation de leurs enfants; celles plus âgées
+subissaient la terrible corvée de mener leurs filles à la quête d'un
+mari.
+
+Je ne connais pas un métier plus pénible. Il faut beaucoup d'esprit
+pour pouvoir y conserver un peu de dignité; aussi est-il assez
+généralement admis que les mères peuvent en manquer impunément dans
+cette phase de leur carrière.
+
+La vie des anglaises est mal arrangée pour l'âge mûr; cette
+indépendance de la famille dont le poète a si bien peint le résultat:
+
+ That independence Briton's prize so high,
+ Keeps man from man, and breaks the social tye,
+
+pèse principalement sur les femmes.
+
+L'enfance, très soignée, est ordinairement heureuse; elle est censée
+durer jusqu'à dix-sept ou dix-huit ans. À cet âge, on quitte la
+_nursery_; on est présenté à la Cour; le nom de la fille est gravé sur
+la carte de visite de la mère; elle est menée en tout lieu et passe
+immédiatement de la retraite complète à la plus grande dissipation.
+C'est le moment de la chasse au mari.
+
+Les filles y jouent aussi leur rôle, font des avances très marquées et
+ordinairement ont grand soin de _tomber amoureuses_, selon
+l'expression reçue, des hommes dont la position sociale leur paraît
+la plus brillante. S'il joint un titre à une grande fortune, alors
+tous les coeurs de dix-huit ans sont à sa disposition.
+
+L'habileté du chaperon consiste à laisser assez de liberté aux jeunes
+gens pour que l'homme ait occasion de se laisser séduire et engager,
+et pas assez pour que la demoiselle soit compromise, si on n'obtient
+pas de succès. Toutefois, le remède est à côté du mal. Un homme qui
+rendrait des soins assidus à une jeune fille pendant quelques mois et
+qui se retirerait sans _proposer_, comme on dit, serait blâmé, et,
+s'il répétait une pareille conduite, trouverait toutes les portes
+fermées.
+
+On a accusé quelques jeunes gens à la mode d'avoir su _proposer_ avec
+une telle adresse qu'il était impossible _d'accepter_; mais cela est
+rare. Ordinairement, les _assiduités_, pour me servir toujours du
+vocabulaire convenu, amènent une déclaration d'amour en forme à la
+demoiselle et, par suite, une demande en mariage aux parents.
+
+C'est pour arriver à ces _assiduités_ qu'il faut souvent jeter la
+ligne plusieurs campagnes de suite. Cela est tellement dans les moeurs
+du pays que, lorsqu'une jeune fille a atteint ses dix-huit ans et que
+sa mère, pour une cause quelconque, ne peut la mener, on la confie à
+une parente, ou même à une amie, pour la conduire à la ville, aux
+eaux, dans les lieux publics, en un mot là où elle peut trouver des
+_chances_. Les parents qui s'y refuseraient seraient hautement blâmés
+comme manquant à tous leurs devoirs. Il est établi qu'à cet âge une
+demoiselle entre en vente et qu'on doit la diriger sur les meilleurs
+marchés. J'ai entendu une tante, ramenant une charmante jeune nièce
+qu'elle avait conduite à des eaux très fréquentées, dire à la mère
+devant elle: «We have had no bite as yet this season, but several
+glorious nibbles», et proposer de l'y ramener l'année suivante, si
+l'hameçon n'avait pas réussi ailleurs.
+
+Comme on est toujours censé se marier par amour, et qu'ordinairement
+il y en a un peu, du moins d'un côté, les premières années de mariage
+sont celles où les femmes vivent le plus dans leur intérieur. Si leur
+mari a un goût dominant, et les anglais en professent presque
+toujours, elles s'y associent. Elles sont très maîtresses dans leur
+ménage, et souvent, à l'aide de quelques phrases banales de
+soumission, dominent même la communauté.
+
+Les enfants arrivent. Elles les soignent admirablement; la maison
+s'anime. Le mari, l'amour passé, conserve quelque temps encore les
+habitudes casanières. L'ennui survient à son tour. On va voyager. Au
+retour, on se dit qu'il faut rétablir des relations négligées, afin de
+produire dans le monde plus avantageusement les filles qui
+grandissent. C'est là le moment de la coquetterie pour les femmes
+anglaises, et celui où elles succombent quelquefois. C'est alors qu'on
+voit des mères de famille, touchant à la quarantaine, s'éprendre de
+jeunes gens de vingt-cinq ans et fuir avec eux le domicile conjugal où
+elles abandonnent de nombreux enfants.
+
+Lorsqu'elles ont échappé à ce danger, et assurément c'est la grande
+majorité, arrive ce métier de promeneuse de filles qui me paraît si
+dur. Pour les demoiselles, la situation est supportable; elles ont des
+distractions. La dissipation les amuse souvent; elles y prennent
+[goût] naturellement et gaiement. Mais, pour les pauvres mères, on les
+voit toujours à la besogne, s'inquiétant de tous les bons partis, de
+leurs allures, de leurs habitudes, de leurs goûts, les suivant à la
+piste, s'agitant pour les faire rencontrer à leurs filles. Leur visage
+s'épanouit quand un frère aîné vient les prier à danser; si elles
+causent avec un cadet, en revanche, les mères s'agitent sur leurs
+banquettes et paraissent au supplice.
+
+Sans doute les plus spirituelles dissimulent mieux cet état d'anxiété
+perpétuel, mais il existe pour toutes. Et qu'on ne me dise pas que ce
+n'est que dans la classe vulgaire de la société, c'est dans toutes.
+
+En 1816, aucune demoiselle anglaise ne valsait. Le duc de Devonshire
+arriva d'un voyage en Allemagne; il raconta un soir, à un grand bal,
+qu'une femme n'était complètement à son avantage qu'en valsant, que
+rien ne la faisait mieux valoir. Je ne sais si c'était malice de sa
+part, mais il répéta plusieurs fois cette assertion. Elle circula et,
+au bal prochain, toutes les demoiselles valsaient. Le duc les admira
+beaucoup, dit que cela était charmant et animait parfaitement un bal,
+puis ajouta négligemment que, pour lui, il ne se déciderait jamais à
+épouser une femme qui valserait.
+
+C'est à la duchesse de Richemond et à Carlton House qu'il fit cette
+révélation. La pauvre duchesse, la plus maladroite de ces mères à
+projets, pensa tomber à la renverse. Elle la répéta à ses voisines qui
+la redirent aux leurs; la consternation gagna de banquette en
+banquette. Les rires des personnes désintéressées et malveillantes
+éclatèrent. Pendant tout ce temps, les jeunes ladys valsaient en
+sûreté de conscience; les vieilles enrageaient; enfin la
+malencontreuse danse s'acheva.
+
+Avant la fin de la soirée, la bonne duchesse de Richemond avait établi
+que ses filles éprouvaient une telle répugnance pour la valse qu'elle
+renonçait à obtenir d'elles de la surmonter. Quelques jeunes filles
+plus fières continuèrent à valser; le grand nombre cessa. Les habiles
+décidèrent qu'on valsait exclusivement à Carlton House pour plaire à
+la vieille Reine qui aimait cette danse nationale de son pays. Il est
+certain que, malgré son excessive pruderie, elle semblait prendre
+grand plaisir à retrouver ce souvenir de sa jeunesse.
+
+La rude tâche de la mère se prolonge, plus ou moins, selon le nombre
+de ses filles et la facilité qu'elle trouve à les placer. Une fois
+mariées, elles lui deviennent étrangères, au point qu'on s'invite
+réciproquement à dîner, par écrit, huit jours d'avance. En aucun pays
+le précepte de l'Évangile: _Père et mère quitteras pour suivre ton
+mari_, n'est entré plus profondément dans les moeurs.
+
+D'un autre côté, dès que le fils aîné a atteint ses vingt et un ans,
+son premier soin est de se faire un établissement à part. Cela est
+tellement convenu que le père s'empresse de lui en faciliter les
+moyens. Quant aux cadets, la nécessité de prendre une carrière, pour
+acquérir de quoi vivre, les a depuis longtemps éloignés de la maison
+paternelle.
+
+Suivons la mère. La voilà rentrée dans son intérieur devenu
+complètement solitaire, car, pendant le temps, de ces dissipations
+forcées, le mari a pris l'habitude de passer sa vie au club. Que
+fera-t-elle? Supportera-t-elle cet isolement dans le moment de la vie
+où on a le plus besoin d'être entouré? On ne saurait l'exiger. Elle
+ira augmenter ce nombre de vieilles femmes qui peuplent les assemblées
+de Londres, se parant chaque jour, veillant chaque nuit, jusqu'à ce
+que les infirmités la forcent à s'enfermer dans sa chambre, où
+personne n'est admis, et à mourir dans la solitude.
+
+Qu'on ne reproche donc pas aux femmes anglaises de courir après les
+plaisirs dans un âge assez avancé pour que cela puisse avoir
+l'apparence d'un manque de dignité. Les moeurs du pays ne leur
+laissent d'autre alternative que le grand nombre ou la solitude,
+l'extrême dissipation ou l'abandon. Si elles perdent leur mari, leur
+sort est encore bien plus cruel car une pénurie relative, suivant
+leur condition, vient l'aggraver. La belle-fille arrive, accompagnant
+son mari, prend immédiatement possession du château, donne tous les
+ordres. La mère s'occupe de faire ses paquets et, au bout de fort peu
+de jours, se retire dans un modeste établissement que souvent la
+sollicitude du feu lord lui a préparé.
+
+Il est rare que son revenu excède le dixième de celui qu'elle a été
+accoutumée à partager, et elle voit son fils hériter, de son vivant,
+de la fortune qu'elle-même a apportée. C'est la loi du pays: à moins
+de précautions prises dans le contrat de mariage, la dot de la femme
+appartient tellement au mari que ses héritiers y ont droit, même
+pendant la vie de la veuve dont généralement toutes les prétentions se
+résolvent en une pension viagère.
+
+Nos demoiselles françaises ne doivent pas trop envier à leurs jeunes
+compagnes anglaises la liberté dont elles jouissent et leurs mariages
+soi-disant d'inclination. Cette indépendance de la première jeunesse a
+pour résultat de les laisser sans protection contre la tyrannie d'un
+mari s'il veut l'exercer, et de leur assurer l'isolement de l'âge mûr
+si elles y arrivent.
+
+S'il est permis de se servir de cette expression, les anglaises me
+semblent avoir un nid plutôt qu'un intérieur, des petits plutôt que
+des enfants.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+ Indépendance du caractère des anglais. -- Dîner chez la comtesse
+ Dunmore. -- Jugement porté sur lady George Beresford. -- Salons
+ des grandes dames. -- Comment on comprend la société en
+ Angleterre et en France. -- Bal donné chez le marquis d'Anglesey.
+ -- Lady Caroline Lamb. -- Mariage de monsieur le duc de Berry. --
+ Réponse du prince de Poix.
+
+
+J'examinais les usages d'un oeil plus curieux à ce retour que lorsque,
+plus jeune, je n'avais aucun autre point de comparaison, et je
+trouvais que, si l'Angleterre avait l'avantage bien marqué dans le
+matériel de la vie, la sociabilité était mieux comprise en France.
+
+Personne n'apprécie plus haut que moi le noble caractère, l'esprit
+public qui distinguent la nation.
+
+Avec cet admirable bon sens qui fait la force du pays, l'anglais,
+malgré son indépendance personnelle, reconnaît la hiérarchie des
+classes. En traversant un village, on entend souvent un homme sur le
+pas de sa chaumière dire à sa petite fille: «Curtsey to your betters,
+Betsy», expression qui ne peut se traduire exactement en français.
+Mais ce même homme n'admet point de supérieur là où son droit légal
+lui paraît atteint.
+
+Il a également recours à la loi contre le premier seigneur du comté
+par lequel il se pense molesté et contre le voisin avec lequel il a
+une querelle de cabaret. C'est sur cette confiance qu'elle le protège
+dans toutes les occurrences de la vie qu'est fondé le sentiment
+d'indépendance d'où naît ce respect de lui-même, cachet des hommes
+libres.
+
+D'autre part, cette indépendance, ennemie de la sociabilité et qui
+porterait avec elle un caractère un peu sauvage, est modifiée par la
+passion qu'a la classe inférieure de ne rien faire qui ne soit
+_genteel_, et la classe plus élevée rien qui ne soit _gentlemanlike_.
+C'est là le lien qui unit les anglais entre eux. Quant à la fantaisie
+d'être _fashionable_, c'est le but du petit nombre. Elle est poussée
+souvent jusqu'au ridicule.
+
+En observant les deux pays de près, on remarque combien des gens,
+également délicats dans le fond de leurs sentiments, peuvent pourtant
+se blesser réciproquement dans la manière de les exprimer, je dirai
+presque de les concevoir. Cette pensée me vient du souvenir d'un dîner
+que je fis chez une de mes anciennes amies, lady Dunmore, en très
+petit comité. On s'y entretint de la nouvelle du jour, la condamnation
+de lord Bective par la cour ecclésiastique de Doctors Commons. Voici à
+quelle occasion:
+
+Lady George Beresford était, l'année précédente, une des plus
+charmantes, des plus distinguées, des plus heureuses femmes de
+Londres. À la suite d'une couche, le lait lui monta à la tête et elle
+devint folle. Son mari fut désespéré. La nécessité de rechercher
+quelques papiers d'affaires le força à ouvrir une cassette appartenant
+à sa femme; elle contenait une correspondance qui ne laissait aucun
+doute sur le genre de son intimité avec lord Bective. Le mari devint
+furieux. Quoique la femme restât folle et fût enfermée, il entama une
+procédure contre elle. Des témoins, qui la traînèrent dans la boue,
+furent entendus; et lord Bective condamné à douze mille louis de
+dommages envers lord George.
+
+C'était sur la quotité de cette somme qu'on discutait à la table où
+je me trouvais assise. Elle paraissait aux uns disproportionnée au
+mérite de lady George; les autres ne la trouvaient qu'équivalente.
+
+Elle était si blanche, d'une si belle tournure, tant de talents, si
+gracieuse!--Pas tant, et puis elle n'était plus très jeune.--Elle lui
+avait donné de si beaux enfants!--Sa santé s'altérait, son teint se
+gâtait.--Elle avait tant d'esprit!--Elle devenait triste et assez
+maussade depuis quelques mois.
+
+La discussion se soutenait, avec un avantage à peu près égal, lorsque
+la maîtresse de la maison la termina en disant:
+
+«Je vous accorde que douze mille louis est une bien grosse somme, mais
+le pauvre lord George l'aimait tant!»
+
+La force de cet argument parut irrésistible et concilia toutes les
+opinions. J'écoutais avec étonnement. Je me sentais froissée
+d'entendre des femmes de la plus haute volée énumérer et discuter les
+mérites d'une de leurs compagnes comme on aurait pu faire des qualités
+d'un cheval et ensuite apprécier en écus le chagrin que sa perte avait
+dû causer à son mari qui, déjà, me paraissait odieux en poursuivant
+devant les tribunaux la mère de ses enfants frappée par la main de
+Dieu de la plus grande calamité à laquelle un être humain puisse être
+condamné.
+
+Faut-il conclure de là que la haute société en Angleterre manque de
+délicatesse! Cela serait aussi injuste que d'établir que les femmes
+françaises sont sans modestie parce qu'elles emploient quelques
+locutions proscrites de l'autre côté du canal. Ce qui est vrai, c'est
+que les différents usages présentent les objets sous d'autres faces,
+et qu'il ne faut pas se hâter de juger les étrangers sans avoir fait
+un profond examen de leurs moeurs. Quelle société ne présente pas des
+anomalies choquantes pour l'observateur qui n'y est pas accoutumé?
+J'admirais en théorie le respect des anglais pour les hiérarchies
+sociales, et puis ma sociabilité française s'irritait de les voir en
+action dans les salons.
+
+Les grandes dames ouvrent leurs portes une ou deux fois dans l'année à
+tout ce qui, par une relation quelconque mais surtout par celles qui
+se rapportent aux élections, a l'honneur d'oser se faire écrire chez
+elles en arrivant à Londres. Cette visite se rend par l'envoi d'une
+très grande carte sur laquelle est imprimé: la duchesse *** _at home_,
+tel jour, à la date de plusieurs semaines. Le nom des personnes
+auxquelles elle s'adresse est écrit derrière, à la main. Dieu sait
+quel mouvement on se donne pour en recevoir une, et toutes les
+courses, toutes les manoeuvres, pour faire valoir ses droits à en
+obtenir.
+
+Le jour arrivé, la maîtresse de la maison se place debout à la porte
+de son salon; elle y fait la révérence à chaque personne qui entre;
+mais quelle révérence, comme elle leur dit: «Quoique vous soyez chez
+moi, vous comprenez bien que je ne vous connais pas et ne veux pas
+vous connaître!» Cela est rendu encore plus marqué par l'accueil
+différent accordé aux personnes de la société fashionable.
+
+Hé bien, dans ce pays de bons sens, personne ne s'en choque: chacun a
+eu ce qu'il voulait: les familiers la bonne réception, les autres la
+joie de l'invitation. La carte a été fichée pendant un mois sur la
+glace; elle y a été vue par toutes les visites. On a la possibilité de
+dire dans sa société secondaire comment sont meublés les salons de la
+duchesse ***, la robe que portait la marquise ***, et autres remarques
+de cette nature. Le but auquel ces invités prétendent est atteint, et
+peut-être seraient-ils moins fiers d'être admis chez la duchesse ***
+si elle était plus polie.
+
+Chez nous, personne ne supporterait un pareil traitement. J'ai
+quelquefois pensé que la supériorité de la société française sur
+toutes les autres tenait à ce que nous établissons que la personne qui
+reçoit, celle qui fait les frais d'une soirée ou d'un dîner, est
+l'obligée des personnes qui s'y rendent et que, partout ailleurs,
+c'est le contraire. Si on veut y réfléchir, on trouvera, je crois,
+combien cette seule différence doit amener de facilité dans le
+commerce et d'urbanité dans les formes.
+
+Les immenses raouts anglais sont si peu en proportion avec la taille
+des maisons qu'ordinairement le trop plein des salons s'étend dans
+l'escalier et quelquefois jusque dans la rue où les embarras de
+voitures ajoutent encore à l'ennui de ces réunions. La liberté
+anglaise (et là je ne reconnais pas la haute judiciaire du pays)
+n'admet pas qu'on établisse aucun ordre dans les files. C'est à coup
+de timon et en lançant les chevaux les uns contre les autres qu'on
+arrive, ou plutôt qu'on n'arrive pas. Il n'y a pas de soirée un peu à
+là mode où il ne reste deux ou trois voitures brisées sur le pavé.
+Cela étonne encore plus à Londres où elles sont si belles et si
+soignées.
+
+Les raouts ont exalté le sentiment que je portais déjà à nos bons et
+utiles gendarmes; mon amour pour la liberté a toujours fléchi devant
+eux. Je me rappelle entre autre les avoir appelés de tous mes voeux un
+soir où nous fûmes sept quarts d'heure en perdition, prêts à être
+broyés en cannelle à chaque instant, pour arriver chez lady Hertford.
+Nous partions de Portman square; elle demeurait dans Manchester
+square: il y a bien pour une minute de chemin, lorsqu'il est libre.
+
+Pour éviter au prince régent l'ennui de ces embarras; il arrivait dans
+le salon de la marquise en traversant un petit jardin et par la
+fenêtre. C'était fort simple assurément, mais, quand cette fenêtre
+s'élevait à grand bruit pour le laisser entrer, un sourire
+involontaire passait sur toutes les figures.
+
+En outre de la fatigue de ces assemblées, ce qui les rend odieuses aux
+étrangers c'est l'heure où elles commencent. J'en avais perdu le
+souvenir. Engagée à un bal le lendemain du raout de lady Hertford,
+j'avais vu sonner minuit sans que ma mère songeât à partir. Je la
+pressai de s'y décider.
+
+«Vous le voulez, j'y consens, mais nous gênerons.»
+
+Pour cette fois, nous ne trouvâmes pas de file; nous étions les
+premières, les salons n'étaient pas achevés d'éclairer. La maîtresse
+de la maison entra tirant ses gants; sa fille n'eut achevé sa toilette
+qu'une demi-heure plus tard, et la foule ne commença à arriver qu'à
+près d'une heure du matin.
+
+Je me suis laissé raconter que beaucoup de femmes se couchent entre
+leur dîner et l'heure où elles vont dans le monde pour être plus
+fraîches. Je crois que c'est un conte, mais certainement beaucoup
+s'endorment par ennui.
+
+Pendant que je suis sur l'article des bals, il me faut parler d'un
+très beau et très bizarre par la situation des gens qui le donnaient.
+
+Le marquis d'Anglesey, après avoir été marié vingt et un ans à une
+Villiers et en avoir eu une multitude d'enfants, avait divorcé en
+Écosse où la loi admet les infidélités du mari comme cause suffisante.
+Il venait d'épouser lady Émilie Wellesley qui, divorcée pour son
+compte en Angleterre, laissait aussi une quantité d'enfants à un
+premier mari.
+
+La marquise d'Anglesey avait, de son côté, épousé le duc d'Argyll.
+Elle n'était pas dans la catégorie des femmes divorcées et continuait
+à être admise chez la Reine et dans le monde. Toutefois ce second
+mariage avait été si prompt qu'on tenait qu'elle était, tout au moins,
+d'accord avec lord d'Anglesey pour amener leur divorce. Plusieurs
+filles (les ladys Paget) de dix-huit à vingt-deux ans résidaient chez
+leur père, mais allaient dans le monde menées par la duchesse.
+
+Lord d'Anglesey avait eu la jambe emportée à la bataille de Waterloo.
+Son état très alarmant pendant longtemps avait excité un vif intérêt
+dans la société; il en avait reçu des preuves soutenues. Pour
+témoigner de sa reconnaissance, il imagina de donner une grande fête à
+ses nombreux amis à l'occasion de son rétablissement.
+
+On construisit une salle de bal à la suite des beaux appartements
+d'Uxbridge House, et tous les préparatifs furent faits par le marquis
+et la nouvelle lady d'Anglesey sur le pied de la plus grande
+magnificence. Les billets, dans une forme très inusitée, n'étaient au
+nom de personne. Lord d'Anglesey, en adressant ses remerciements à
+monsieur et madame un tel de leurs soins obligeants, espéraient qu'ils
+viendraient passer la soirée du ... à Uxbridge House.
+
+Un moment avant l'arrivée de la société, lady d'Anglesey, femme
+divorcée qu'on ne voyait pas, après avoir veillé à tous les
+arrangements, partit pour la campagne. Lord d'Anglesey, trop tendre et
+trop galant pour laisser son épouse dans la solitude, l'accompagna. De
+sorte qu'il n'y avait plus ni maître, ni maîtresse de maison là où se
+donnait cette grande fête. Les filles de la première femme en
+faisaient les honneurs et, par courtoisie, elles s'étaient associé
+mesdemoiselles Wellesley, filles de la seconde par son premier mari
+avec lequel elles demeuraient.
+
+Il faut avouer qu'on ne pouvait guère concevoir une idée plus étrange
+que celle d'appeler le public chez soi dans de pareils prédicaments.
+
+Ce bal fut illustré par une autre singularité. Lady Caroline Lamb
+avait fait paraître quelques jours avant le roman de _Glenarvon_.
+C'était le récit de ses aventures avec le fameux lord Byron, aventures
+poussées le plus loin possible. Elle avait fait entrer dans le cadre
+de son roman tous les personnages marquants de la société et surtout
+les membres de sa propre famille, y compris son mari William Lamb
+(devenu depuis lord Melbourne).
+
+À la vérité, elle lui accordait un très beau caractère et une fort
+noble conduite; elle avait été moins bénévole pour beaucoup d'autres,
+et, comme les noms étaient supposés, on se disputait encore sur les
+personnes qu'elle avait prétendu peindre.
+
+À ce bal d'Uxbridge House, je l'ai vue, pendue amoureusement au bras
+de son mari et distribuant la _clef_, comme elle disait, de ses
+personnages fort libéralement. Elle avait eu le soin d'en faire faire
+de nombreuses copies où le nom supposé et le nom véritable étaient en
+regard, et c'étaient ceux de gens présents ou de leurs parents et
+amis. Cette scène complétait la bizarrerie de cette singulière soirée.
+
+Je renonçai bien vite à mener la vie de Londres; en outre qu'elle
+m'ennuyait, j'étais souffrante. J'avais rapporté de Gênes une douleur
+rhumatismale dans la tête qui n'a cédé que quatre ans après, à l'effet
+des eaux d'Aix, et qui me rendait incapable de prendre part aux
+plaisirs bruyants.
+
+Aussi n'éprouvai-je aucun regret de ne point assister aux fêtes
+données en France pour le mariage de monsieur le duc de Berry. Les
+récits qui nous en arrivaient les représentaient comme ayant été aussi
+magnifiques que le permettait la détresse générale du royaume. Elles
+avaient été plus animées qu'on ne devait s'y attendre dans de si
+pénibles circonstances. La plupart de ceux appelés à y figurer
+appartenaient à une classe de personnes qui regardent la Cour comme
+nécessaire au complément de leur existence. Quand une circonstance
+quelconque de disgrâce ou de politique les tire de cette atmosphère,
+il manque quelque chose à leur vie. Un grand nombre d'entre elles
+avaient été privées d'assister à des fêtes de Cour par les événements
+de la Révolution; elles y portaient un entrain de débutantes et un
+zèle de néophytes qui simulaient au moins la gaieté si elle n'était
+pas complètement de bon aloi.
+
+Je ne sais jusqu'à quel point le public s'identifia à ces joies;
+j'étais absente et les rapports furent contradictoires. De tous les
+récits, il n'est resté dans ma mémoire qu'un mot du prince de Poix. Le
+jour de l'entrevue à Fontainebleau, le duc de Maillé, s'adressant à un
+groupe de courtisans qui, comme lui, sortaient des appartements, leur
+dit:
+
+«Savez-vous, messieurs, que notre nouvelle princesse a un oeil plus
+petit que l'autre.
+
+--Je n'ai pas du tout vu cela», reprit vivement le prince de Poix.
+
+Mais après avoir réfléchi, il ajouta:
+
+«Peut-être madame la duchesse de Berry a-t-elle l'oeil gauche un peu
+plus grand.»
+
+Cette réponse est trop classique en son genre pour négliger de la
+rapporter.
+
+Je reviens à Londres. Je ne sortais guère de l'intérieur de
+l'ambassade, où nous avions fini par attirer quelques habitués, que
+pour aller chez les collègues du corps diplomatique, chez les
+ministres et à la Cour dont je ne pouvais me dispenser.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+ La famille d'Orléans à Twickenham. -- Espionnage exercé contre
+ elle. -- Division entre le roi Louis XVIII et monsieur le duc
+ d'Orléans à Lille en 1815. -- Intérieur de Twickenham. -- Mots de
+ la princesse Marie. -- La comtesse de Vérac. -- Naissance d'une
+ princesse d'Orléans. -- La comtesse Mélanie de Montjoie. -- Le
+ baron de Montmorency. -- Le comte Camille de Sainte-Aldegonde. --
+ Le baron Athalin. -- Monsieur le duc de Bourbon. -- La princesse
+ Louise de Condé.
+
+
+Je ne mets pas au rang des devoirs, car ce m'était un plaisir, de
+fréquentes visites à Twickenham. Monsieur le duc d'Orléans y était
+retiré avec les siens; il y menait une vie simple, exclusivement de
+famille.
+
+Avant l'arrivée de mon père, la sottise courtisane de monsieur de La
+Châtre l'avait entouré d'espions à gages qui empoisonnaient ses
+actions les plus innocentes et le tourmentaient de toutes façons. Mon
+père mit un terme à ces ignobles tracasseries et les exilés de
+Twickenham lui en surent gré, d'autant qu'en montrant leur conduite
+telle qu'elle était en effet, il leur ouvrait les portes de la France
+où ils aspiraient à rentrer.
+
+Un des agents rétribués par la police française vint dire à mon père,
+un beau matin, que monsieur le duc d'Orléans se démasquait enfin. Des
+proclamations factieuses s'imprimaient clandestinement à Twickenham et
+des ballots allaient s'expédier sur les côtes de France. Le révélateur
+assurait pouvoir s'en procurer.
+
+«Hé bien, lui dit mon père, apportez-moi, je ne dis pas seulement une
+proclamation, mais une publication bien moins grave, sortie d'une
+presse établie à Twickenham et je vous compte cent guinées
+sur-le-champ.» Il attendit vainement.
+
+Le dimanche suivant, allant faire une visite le soir à madame la
+duchesse d'Orléans, nous trouvâmes toute la famille autour d'une
+table, composant une page d'impression. On avait acheté, pour divertir
+les enfants, une petite imprimerie portative, un véritable joujou, et
+on les en amusait le dimanche. Déjà on avait tiré quelques exemplaires
+d'une fable d'une vingtaine de vers, faite par monsieur le duc de
+Montpensier dans son enfance; c'était le travail d'un mois: et voilà
+la presse clandestine destinée à bouleverser le monde!
+
+Ces niaises persécutions ne servaient qu'à irriter monsieur le duc
+d'Orléans. Louis XVIII l'a constamment abreuvé de dégoûts, en France
+et à l'étranger. La rencontre à Lille, où le dissentiment sur la
+conduite à tenir fut si public, avait achevé de fomenter leur mutuelle
+intimité.
+
+À la première nouvelle du débarquement de l'Empereur à Cannes,
+monsieur le duc d'Orléans avait accompagné Monsieur à Lyon. Revenu à
+Paris avec ce prince, il était reparti seul pour Lille où il avait
+préparé, avec le maréchal Mortier, la défense de la place. Quand le
+Roi y fut arrivé, il l'engagea à y établir le siège de son
+gouvernement. Le Roi, après quelque hésitation, le promit; il donna
+parole tout au moins de ne point abandonner le sol français. Ce furent
+ses derniers mots à monsieur le duc d'Orléans lorsque celui-ci se
+retira dans l'appartement qu'il occupait. Trois heures après, on vint
+le réveiller pour lui apprendre que le Roi était parti et prenait la
+route de Belgique; les ordres étaient déjà donnés lorsqu'il assurait
+vouloir rester en France. Monsieur le duc d'Orléans, courroucé de ce
+secret gardé envers lui, écrivit au Roi pour se plaindre amèrement, au
+maréchal Mortier pour le dégager de toutes ses promesses et, renonçant
+à suivre le Roi, s'embarqua pour rejoindre sa famille en Angleterre.
+Il loua une maison à Twickenham, village qu'il avait déjà habité lors
+de la première émigration.
+
+Aussitôt que la famille d'Orléans se fut bien persuadée que le
+successeur de monsieur de La Châtre ne suivrait pas ses errements et
+qu'elle n'avait aucune tracasserie à craindre de mon père, la
+confiance la plus loyale s'établit et monsieur le duc d'Orléans ne fit
+aucune démarche que d'accord avec lui. Il poussa la déférence envers
+le gouvernement du Roi jusqu'à ne recevoir personne à Twickenham sans
+en donner avis à l'ambassadeur et toutes ses démarches en France
+furent combinées avec lui.
+
+L'espionnage tomba de lui-même. Monsieur Decazes rappela les agents
+que monsieur de La Châtre lui avait représentés comme nécessaires; et,
+puisque je dis tout, peut-être la crainte de voir retirer les fonds
+secrets qu'il recevait pour ce service rendait-elle l'ambassadeur plus
+méticuleux.
+
+Mademoiselle fut la dernière ramenée à la confiance, mais aussi elle
+le fut complètement et à jamais. C'est pendant ces longues journées de
+campagne que j'ai eu occasion d'apprécier la distinction de son esprit
+et la franchise de son caractère. Mon tendre dévouement pour son
+auguste belle-soeur se développait chaque jour de plus en plus.
+
+La conversation de monsieur le duc d'Orléans n'a peut-être jamais été
+plus brillante qu'à cette époque. Il avait passé l'âge où une
+érudition aussi profonde et aussi variée paraissait un peu entachée de
+pédantisme. L'impartialité de son esprit lui faisait comprendre
+toutes les situations et en parler avec la plus noble modération. Son
+bonheur intérieur calmait ce que sa position politique pouvait avoir
+d'irritant, et, au fond, je ne l'ai jamais vu autant à son avantage,
+ni peut-être aussi content, que dans le petit salon de Twickenham,
+après d'assez mauvais dîners que nous partagions souvent.
+
+De leur côté, les princes habitants de Twickenham n'avaient point
+d'autre pied-à-terre à Londres que l'ambassade dans les courses assez
+rares qu'ils y faisaient.
+
+Monsieur le duc de Chartres, quoique bien jeune, était déjà un bon
+écolier, mais n'annonçait ni l'esprit, ni la charmante figure que nous
+lui avons vus. Il était délicat et un peu étiolé comme un enfant né
+dans le Midi. Ses soeurs avaient échappé à cette influence du soleil
+de Palerme.
+
+L'aînée, distinguée dès le berceau par l'épithète de la _bonne
+Louise_, a constamment justifié ce titre en marchant sur les traces de
+son admirable mère: elle était fraîche, couleur de rose et blanc, avec
+une profusion de cheveux blonds. La seconde, très brune et plus
+mutine, était le plus délicieux enfant que j'aie jamais rencontré:
+_Marie_ n'était pas si parfaite que _Louise_, mais ses sottises
+étaient si intelligentes et ses reparties si spirituelles qu'on avait
+presque l'injustice de leur accorder la préférence.
+
+Ma mère en raffolait. Un jour où elle avait été _bien mauvaise_,
+madame la duchesse d'Orléans la fit gronder par elle. La petite
+princesse fut désolée. À notre prochaine visite madame de Vérac, dame
+d'honneur de madame la duchesse d'Orléans, dit à ma mère:
+
+«Vous n'avez que des compliments à faire aujourd'hui, madame d'Osmond;
+la princesse Marie a été sage toute la semaine. Elle a appris à faire
+la révérence, voyez comme elle la fait bien; elle a été polie; elle a
+bien pris ses leçons, enfin madame la duchesse d'Orléans va vous dire
+qu'elle en est très contente.»
+
+Ma mère caressa le joyeux enfant; ses parents étaient à la promenade;
+un instant après nous vîmes la petite princesse à genoux à côté de
+madame de Vérac:
+
+«Que faites-vous là, princesse Marie?
+
+--Je vous fais de la reconnaissance, et puis au bon Dieu.»
+
+Qu'on me passe encore deux histoires de la princesse Marie. L'année
+suivante, on donnait sur le théâtre de Drury Lane une de ces
+arlequinades où les anglais excellent; tous les enfants de la famille
+d'Orléans devaient y assister après avoir passé la journée à
+l'ambassade. On arriva un peu trop tôt; le dernier acte d'une tragédie
+où jouait mademoiselle O'Neil n'était pas achevé. Au bout de quelques
+minutes, la princesse Marie se retourna à sa gouvernante:
+
+«Donnez-moi mon mouchoir, madame Mallet. Je ne suis pas méchante je
+vous assure, mais mes yeux pleurent malgré moi; cette dame a la voix
+si malheureuse!»
+
+Plus tard, lorsqu'elle avait près de six ans, je me trouvai un soir au
+Palais-Royal; la princesse Marie s'amusait à élever des fortifications
+avec des petits morceaux de bois taillés à cet effet, et recevait les
+critiques d'un général dont elle avait sollicité le suffrage. Elle
+releva son joli visage et avec sa petite mine si piquante, lui dit:
+
+«Ah! sans doute, général, ce n'est pas du Vauban.»
+
+Monsieur le duc de Nemours, ou plutôt _Moumours_, comme il commençait
+à s'appeler lui-même, était beau comme le jour.
+
+Madame la duchesse d'Orléans était accouchée à Twickenham d'une
+petite princesse qu'elle nommait _la fille de monsieur d'Osmond_,
+parce que mon père avait été appelé à constater son état civil. Ce
+maillot complétait la famille.
+
+Tout le monde dans l'intérieur s'entendait pour que ces enfants
+reçussent dès le berceau la meilleure éducation qu'il fût possible
+d'imaginer; je n'en ai jamais connu de plus soignés et de moins gâtés.
+
+Le reste des habitants se composait ainsi: La comtesse de Vérac, née
+Vintimille, dame d'honneur de madame la duchesse d'Orléans dès
+Palerme, excellente personne, dévouée à sa princesse et dont la mort a
+été une perte réelle pour le Palais-Royal; madame de Montjoie, aussi
+distinguée par les qualités du coeur que par celles de l'esprit, était
+attachée à Mademoiselle depuis leur première jeunesse à toutes deux et
+identifiée de telle façon qu'elle n'a ni autre famille ni autres
+intérêts. Raoul de Montmorency et Camille de Sainte-Aldegonde, aides
+de camp de monsieur le duc d'Orléans, se partageant entre la France et
+Twickenham.
+
+Monsieur Athalin y résidait à poste fixe. Avant 1814, il était
+officier d'ordonnance de l'Empereur. Monsieur le duc d'Orléans,
+suivant son système d'amalgame, l'avait pris pour aide camp avec
+l'agrément du Roi; mais, en 1815, il était retourné près de son ancien
+chef en écrivant au prince une lettre fort convenable. Les Cent-Jours
+terminés, monsieur le duc d'Orléans répondit à cette lettre en
+l'engageant à venir le rejoindre. Monsieur Athalin profita de cette
+indulgence. Elle fut très mal vue à la Cour des Tuileries, mais elle a
+fondé le dévouement sans bornes qu'il porte à ses nobles protecteurs.
+
+La gouvernante des princesses et l'instituteur de monsieur le duc de
+Chartres, monsieur du Parc, homme de mérite, complétaient les
+commensaux de cet heureux intérieur. On y menait la vie la plus calme
+et la plus rationnelle. Si on y conspirait, c'était assurément à bien
+petit bruit et d'une façon qui échappait même à l'activité de la
+malveillance.
+
+Je voudrais pouvoir parler en termes également honorables du pauvre
+duc de Bourbon; mais, si toutes les vertus familiales semblaient avoir
+élu domicile à Twickenham, toutes les inconvenances habitaient avec
+lui dans une mauvaise ruelle de Londres où il avait pris un
+appartement misérable. Un seul domestique l'y servait; il n'avait pas
+de voiture.
+
+Mon père était chargé de le faire renoncer à cette manière de vivre,
+mais il ne put y réussir. Après sa triste apparition dans la Vendée,
+il s'était embarqué et était arrivé à Londres pendant les Cent-Jours.
+Monsieur le prince de Condé le rappelait auprès de lui et mettait à sa
+disposition toutes les sommes dont il pouvait avoir besoin; mais lui
+persistait à continuer la même existence. Il dînait dans une boutique
+de côtelettes, _Chop house_, car cela ne mérite pas le nom de
+restaurateur, se rendait alternativement à un des théâtres, attendait
+en se promenant sous les portiques que l'heure du demi-prix fût
+arrivée, entrait dans la salle et en ressortait à la fin du spectacle
+avec une ou deux mauvaises filles qui variaient tous les jours et
+qu'il menait souper dans quelque tabagie, alliant ainsi les désordres
+grossiers avec ses goûts parcimonieux. Quelquefois, lord William
+Gordon était de ces parties, mais plus souvent il allait seul: C'était
+pour jouir de cette honorable vie qu'il s'obstinait à rester en
+Angleterre, et toutes les supplications ne purent le décider à partir
+à temps pour recevoir le dernier soupir de son père.
+
+Par d'autres motifs, la princesse sa soeur refusait aussi de rentrer
+en France; c'était à cause de sa haine pour le Concordat. J'avais une
+grande vénération spéculative pour cette jeune Louise de Condé,
+pleurant au pied des autels les crimes de son pays et offrant en
+sacrifice un si pur holocauste pour les expier.
+
+Je m'en étais fait un roman; mais il fallait éviter d'en apercevoir
+l'héroïne, commune, vulgaire, ignorante, banale dans ses pensées, dans
+ses sentiments, dans ses actions, dans ses paroles, dans sa personne.
+On était tenté de plaindre le bon Dieu d'être si constamment importuné
+par elle; elle l'appelait en aide dans toutes les circonstances les
+plus futiles de sa puérile existence. Je lui ai vu dire oraison pour
+retrouver un peloton de laine tombé sous sa chaise: c'était la
+caricature d'une religieuse de comédie. Mon père fut obligé de lui
+faire presque violence pour la décider à partir.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+ Lord Castlereagh. -- Lady Castlereagh. -- Cray Farm. --
+ Dévouement de lady Castlereagh pour son mari. -- Accident et
+ prudence. -- Soupers de lady Castlereagh. -- Partie de campagne
+ chez lady Liverpool. -- Ma toilette à la Cour de la Reine. --
+ Beauté de cette assemblée. -- Baptême de la petite princesse
+ d'Orléans. -- La princesse de Talleyrand. -- Elle consent à se
+ séparer du prince de Talleyrand. -- La comtesse de Périgord. --
+ La duchesse de Courlande. -- La princesse Tyszkiewicz. -- Mariage
+ de Jules de Polignac.
+
+
+J'ai déjà dit que je n'avais eu aucune connaissance détaillée des
+affaires par mon père. Je n'en ai su que ce qui est assez public pour
+qu'il n'y ait point d'intérêt à le raconter. Chaque semaine, il
+recevait deux courriers de Paris toujours chargés d'une longue lettre
+particulière du duc de Richelieu. Il lui répondait aussi directement,
+de sorte que les bureaux et la légation n'étaient pas initiés au fond
+de ces négociations dont le but, pourtant, était patent pour tout le
+monde. Il s'agissait d'obtenir quelque soulagement à l'oppression de
+notre pauvre patrie. Le coeur du ministre et de l'ambassadeur
+battaient à l'unisson; leur vie entière y était consacrée.
+
+Lord Castlereagh était un homme d'affaires avec de l'esprit, de la
+capacité, du talent même, mais sans haute distinction. Il connaissait
+parfaitement les hommes et les choses de son pays; il s'en occupait
+depuis l'âge de vingt ans; mais il était parfaitement ignorant des
+intérêts et des rapports des puissances continentales.
+
+Lorsqu'à la fin de 1813 une mission, confiée à Pozzo, l'attira au
+quartier général des souverains alliés, il savait seulement que le
+blocus minait l'Angleterre, qu'il fallait abattre la puissance en
+position de concevoir une pareille idée, ou du moins la mettre hors
+d'état de la réaliser, et que l'Autriche devait être l'alliée
+naturelle de l'Angleterre. Il n'en fallait pas davantage pour le
+livrer à l'habileté du prince de Metternich. Lord Castlereagh est une
+des premières médiocrités puissantes sur laquelle il ait exercé sa
+complète domination.
+
+Toujours et en tout temps les affaires anglaises se font exclusivement
+par les anglais et à Londres; mais, pour tout ce qui tenait à la
+politique extérieure, Downing Street se trouvait sous la surveillance
+de la chancellerie de Vienne; et je crois que cette situation s'est
+prolongée autant que la vie de lord Castlereagh.
+
+Lorsque je l'ai connu, il ne donnait aucun signe de la fatale maladie
+héréditaire qui l'a porté au suicide. Il était, au contraire,
+uniformément calme et doux, discutant très bien les intérêts anglais,
+mais sans passion et toujours parfaitement _gentlemanlike_. Il parlait
+assez mal français; une de ses phrases habituelles dans les
+conférences était: «Mon cher ambassadeur, il faut terminer cela à
+_l'aimable_»; mais, si le mot était peu exact, le sentiment qui
+l'inspirait se montrait sincère.
+
+Lord Castlereagh avait une grande considération pour le caractère
+loyal du duc de Richelieu, et la confiance qu'il inspirait a, partout,
+facilité les négociations dans ces temps de néfaste mémoire.
+
+J'avais connu lady Castlereagh assez belle: devenue très forte et très
+grasse, elle avait perdu toute distinction en conservant de beaux
+traits. Elle avait peu d'esprit mais beaucoup de bienveillance, et une
+politesse un peu banale sans aucun usage du monde.
+
+Au congrès de Vienne, elle avait inventé de se coiffer avec les ordres
+en diamants de son mari et avait placé la jarretière en bandeau sur
+son front. Le ridicule de cette exhibition l'avait empêchée de la
+renouveler, et les boîtes, que les traités faisaient abonder de toutes
+parts, fournissaient suffisamment à son goût très vif pour la parure
+et les bijoux. Toutefois, il était dominé par celui de la campagne,
+des fleurs, des oiseaux, des chiens et des animaux de toute espèce.
+
+Elle n'était jamais si heureuse qu'à Cray où lord Castlereagh avait
+une véritable maison de curé. On descendait de voiture à une petite
+barrière qui, à travers deux plates-bandes de fleurs communes, donnait
+accès à une maison composée de trois pièces. L'une servait de salon et
+de cabinet de travail au ministre, l'autre de salle à manger, la plus
+petite de cabinet de toilette. Au premier, il y avait trois chambres à
+coucher: l'une appartenait au ménage Castlereagh, les deux autres se
+donnaient aux amis parmi lesquels on comptait quelques ambassadeurs.
+Mon père a été plusieurs fois à demeure, pendant quelques jours, à
+Cray farm; il m'a dit que l'établissement n'était guère plus
+magnifique que le local.
+
+Lady Castlereagh avait le bon goût d'y renoncer à ses atours. On l'y
+trouvait en robe de mousseline, un grand chapeau de paille sur la
+tête, un tablier devant elle et des ciseaux à la main émondant ses
+fleurs. Derrière cette maison, dont l'entrée était si prodigieusement
+mesquine mais qui était située dans un charmant pays et jouissait
+d'une vue magnifique, il y avait un assez grand enclos, des plantes
+rares, une ménagerie et un chenil qui partageaient, avec les serres,
+les sollicitudes de lady Castlereagh.
+
+Jamais elle ne s'éloignait de son mari. Elle était près de son bureau
+pendant qu'il travaillait. Elle le suivait à la ville, à la campagne;
+elle l'accompagnait dans tous ses voyages; mais aussi jamais elle ne
+paraissait dérangée ni contrariée de quoi que ce fût. Elle passait les
+nuits, supportait le froid, la faim, la fatigue, les mauvais gîtes
+sans se plaindre et sans même avoir l'air d'en souffrir. Enfin elle
+s'arrangeait pour être le moins incommode possible dans la présence
+réelle qu'elle semblait lui imposer. Je dis semblait, parce que les
+plus intimes croyaient qu'en cela elle suivait sa propre volonté plus
+que celle de lord Castlereagh. Jamais, pourtant, il ne faisait la
+moindre objection.
+
+Avait-elle découvert quelque signe de cette maladie, qu'une si
+affreuse catastrophe a révélée au monde, et voulait-elle être présente
+pour en surveiller les occasions et en atténuer les effets? Je l'ai
+quelquefois pensé depuis. Ce serait une explication bien honorable de
+cette présence persévérante qui paraissait quelquefois un peu ridicule
+et dont nous nous moquions dans le temps. Quoi qu'il en soit, jamais
+lady Castlereagh ne permettait à son mari une séparation d'une heure,
+et cependant on ne l'a point accusée de chercher à exercer une
+influence politique. J'ai été témoin d'une occasion où elle montra
+beaucoup de caractère.
+
+Parmi tous ses chiens, elle possédait un _bull-dog_. Il se jeta un
+jour sur un petit épagneul qu'il s'apprêtait à étrangler lorsque lord
+Castlereagh interposa sa médiation. Il fut cruellement mordu à la
+jambe et surtout à la main. Il fallut du secours pour faire lâcher
+prise au _bull-dog_ qui écumait de colère. Lady Castlereagh survint;
+son premier soin fut de caresser le chien, de le calmer. Les bruits de
+rage ne tardèrent pas à circuler; elle n'eut jamais l'air de les avoir
+entendus. Le _bull-dog_ ne quittait pas la chambre où lord Castlereagh
+était horriblement souffrant de douleurs qui attaquèrent ses nerfs.
+Les indifférents s'indignaient des caresses que lady Castlereagh
+prodiguait à une si méchante bête. Elle ne s'en inquiétait nullement
+et faisait vivre son mari familièrement avec cet ennemi domestique,
+évitant ainsi toutes les inquiétudes que l'imagination aurait pu lui
+causer. Ce n'est qu'au bout de quatre mois, quand lord Castlereagh fut
+complètement guéri, que, d'elle-même, elle se débarrassa du chien que
+jusque-là elle avait comblé de soins et de caresses.
+
+Lady Castlereagh n'était pas une personne brillante, mais elle avait
+un bon sens éminent. À Londres, elle donnait à souper le samedi après
+l'opéra. Elle avait préféré ce jour-là parce qu'elle n'aimait pas à
+veiller et que, le rideau tombant à minuit précis, pour que la
+représentation n'entamât pas sur la journée du dimanche, on arrivait
+plus tôt chez elle qu'on n'aurait fait tout autre jour de la semaine;
+ce qui, pour le dire en passant, donne l'idée des heures tardives que
+la mode imposait aux fashionables de Londres quoique tout le monde
+s'en plaignît.
+
+Ces soupers de lady Castlereagh, moins cohue que ses raouts, étaient
+assez agréables. Le corps diplomatique y était admis de droit, ainsi
+que les personnes du gouvernement; les autres étaient invitées de vive
+voix et pour chaque fois.
+
+Au nombre des choses changées, ou que j'avais oubliées, pendant mon
+absence, se trouvait le costume que les femmes portaient à la
+campagne. Je l'appris à mes dépens. J'avais été assez liée avec lady
+Liverpool dans notre mutuelle jeunesse. Elle m'engagea à venir dîner à
+quelques milles de Londres où lord Liverpool avait une maison fort
+médiocre, quoique très supérieure au _Cray_ de son collègue
+Castlereagh.
+
+Elle me recommanda d'arriver de bonne heure pour me montrer son
+jardin et faire une bonne journée de campagne. J'y allai avec mon
+père. Des affaires le retinrent et nous n'arrivâmes qu'à cinq heures
+et demie. Lady Liverpool nous gronda de notre retard puis nous promena
+dans son jardin, ses serres, son potager, sa basse-cour, son
+poulailler, son toit à porcs, tout cela médiocrement soigné.
+
+Lord Liverpool arriva de Londres; nous le laissâmes avec mon père et
+prîmes le chemin de la maison. J'étais vêtue, il m'en souvient d'une
+redingote de gros de Tours blanc garnie de ruches tout autour; j'avais
+un chapeau de paille de riz avec des fleurs, je me croyais très belle.
+En entrant dans la maison, lady Liverpool me dit:
+
+«Voulez-vous venir dans ma chambre pour ôter votre pelisse et votre
+chapeau. Avez-vous amené votre femme de chambre ou voulez-vous vous
+servir de la mienne?»
+
+Je lui répondis un peu embarrassée, que je n'avais pris aucune
+précaution pour changer de toilette:
+
+«Ah! cela ne fait rien du tout, reprit-elle, voilà un livre pendant
+que je vais faire la mienne.»
+
+À peine j'étais seule que j'entendis arriver une voiture et bientôt je
+vis entrer lady Mulgrave, en robe de satin, coiffée en cheveux avec
+des bijoux et des plumes, puis parut miss Jenkinson, la nièce de la
+maison, avec une robe de crêpe, des souliers blancs et une guirlande
+de fleurs, puis enfin lady Liverpool elle-même, vêtue je ne sais
+comment, mais portant sur sa tête un voile à l'Iphigénie retenu avec
+un diadème d'or incrusté de pierreries. Je ne savais où me fourrer. Je
+crus qu'il s'agissait d'un grand dîner diplomatique et que nous
+allions voir arriver successivement toutes les élégantes de Londres.
+
+Nous nous mîmes à table huit personnes dont cinq étaient de la maison.
+On n'attendait pas d'autres convives; mais c'est l'usage de
+s'habiller, pour dîner seul à la campagne, comme on le serait pour
+aller dans le grand monde. Je me le tins pour dit, et, depuis, je n'ai
+plus commencé les _bonnes journées de campagne_ avant sept heures et
+demie, et vêtue en costume de ville.
+
+Pendant que je suis sur l'article toilette, il me faut raconter celle
+avec laquelle j'allai à la Cour. Peut-être, dans vingt ans,
+sera-t-elle aussi commune qu'elle me parut étrange lorsque je la
+portai. Commençons par la tête.
+
+Ma coiffure était surmontée du _panache_ de rigueur. J'avais obtenu à
+grand'peine du plumassier à la mode, Carberry, qu'il ne fut composé
+que de sept énormes plumes, c'était le moins possible. Les _panaches_
+modérés en avaient de douze à quinze et quelques-uns jusqu'à
+vingt-cinq. Au-dessous du _panache_ (c'est le nom technique), je
+portais une guirlande de roses blanches qui surmontait un bandeau de
+perles. Des agrafes et un peigne de diamants, des barbes de blonde
+achevaient la coiffure.
+
+Ce mélange de bijoux, de fleurs, de plumes, de blondes choquait fort à
+cette époque notre goût resté classique depuis les costumes grecs.
+Mais ce n'est encore rien.
+
+Le buste était à peu près arrangé comme à l'ordinaire. Lorsque le
+corsage fut ajusté, on me passa un énorme panier de trois aunes de
+tour qui s'attachait à la taille avec des aiguillettes. Ce panier
+était de toile gommée, soutenue par des baleines, qui lui donnaient
+une forme très large devant et derrière et très étroite des côtés. Le
+mien avait, sur une jupe de satin, une seconde jupe de tulle garnie
+d'un grand falbala de dentelle d'argent. Une troisième un peu moins
+longue en tulle lamé d'argent, garnie d'une guirlande de fleurs, était
+relevée en draperie, de sorte que la guirlande traversait en biais
+tout le panier. Les ouvertures des poches étaient garnies de
+dentelles d'argent et surmontées d'un gros bouquet. J'en portais un
+devant moi de façon que j'avais l'air de sortir d'une corbeille de
+fleurs. Du reste, tous les bijoux possibles à accumuler. Le bas de
+robe de satin blanc bordé en argent était retroussé en festons et
+n'atteignait pas au bas de la jupe, c'était l'étiquette. La Reine
+seule le portait traînant, les princesses détaché mais à peine
+touchant terre.
+
+Lorsque j'avais vu les immenses apprêts de cette toilette, j'étais
+restée partagée entre l'envie de rire de leur énormité, qui me
+paraissait bouffonne, et le chagrin de m'affubler si ridiculement. Je
+dois avouer que, lorsqu'elle fut achevée, je me trouvai assez à mon
+gré et que ce costume me sembla seyant.
+
+Comme je suivais ma mère, je profitai des privilèges diplomatiques; il
+nous amenèrent par des routes réservées au pied du grand escalier. On
+y avait établi tout du long une espèce de palissade qui le séparait en
+deux. D'un côté de cette balustrade, nous montions très à l'aise; de
+l'autre, nous voyions les lords et les ladys s'écraser et s'étouffer
+avec une violence dont les foules anglaises donnent seules l'exemple.
+Je pensais, à part moi, que cette distinction, en pleine vue,
+déplairait bien chez nous. Au haut de l'escalier, la séparation se
+refit plus discrète; les personnes ayant les entrées passèrent dans
+une salle à part. Elles furent admises les premières dans le salon de
+la Reine.
+
+On lui avait fabriqué une espèce de fauteuil où, montée sur un
+marchepied et appuyée sur des coussins, elle paraissait être debout.
+Avec son étrange figure, elle avait tout l'air d'une petite pagode de
+Chine. Toutefois, elle tenait très bien sa Cour. Les princesses,
+suivant l'ordre de l'étiquette, étaient placées de chaque côté. En
+l'absence de la princesse Charlotte qui aurait eu le premier rang, il
+était occupé par la duchesse d'York.
+
+Le prince régent se tenait debout vis-à-vis de la Reine, entouré de
+ses frères et de sa maison. Il s'avançait pour parler aux femmes,
+après qu'elles avaient passé devant la Reine.
+
+Les ambassadrices avaient ou _prenaient_ (car on accusait la comtesse
+de Lieven d'une usurpation) le droit de se mettre à la suite des
+princesses, après avoir fait leur cour et d'assister au reste de la
+réception. Je fus charmée de profiter de cet usage pour voir bien à
+mon aise défiler toute cette riche et brillante procession. Comme à
+cette époque de la vie de la Reine la Cour n'avait lieu qu'une ou deux
+fois par an, la foule était considérable et les présentations très
+nombreuses.
+
+Nulle part la beauté des anglaises n'était plus à son avantage. Le
+plein jour de deux immenses fenêtres, devant lesquelles elles
+stationnaient, faisait valoir leur teint animé par la chaleur et un
+peu d'émotion. Les jeunes filles de dix-huit ans joignaient à l'éclat
+de leur âge la timidité d'un premier début qui n'est pas encore de la
+gaucherie, et les mères, en grand nombre, conservaient une fraîcheur
+que le climat d'Angleterre entretient plus longuement qu'aucun autre.
+
+À la vérité, quand elles s'avisent d'être laides, elles s'en
+acquittent dans une perfection inimitable. Il y avait des caricatures
+étranges; mais, en masse, je n'ai jamais vu une plus belle assemblée.
+
+Ce costume insolite, en laissant aux femmes tous leurs avantages, les
+dispensait de la grâce dont, pour la plupart, elles sont dépourvues,
+de sorte que, loin d'y perdre, elles y gagnaient de tout point.
+L'usage des paniers a cessé depuis la mort de la vieille reine
+Charlotte. On a adopté le costume de la Cour de France pendant la
+Restauration.
+
+J'avais été présentée lors de mon mariage, mais c'était dans un autre
+local et avec des formes différentes. D'ailleurs, j'étais dans ce
+temps-là plus occupée de moi-même que de remarquer les autres et j'en
+conserve un très faible souvenir. Au lieu que la matinée que je
+passai, en 1816, à Buckingham House m'amusa extrêmement.
+
+Le baptême de la petite princesse d'Orléans donna lieu à Twickenham à
+une fête telle que le permettait un pareil local. L'empereur
+d'Autriche, représenté par son ambassadeur, le prince Paul Esterhazy,
+était parrain. Il y eut un grand déjeuner où assistèrent le prince
+régent, le duc et la duchesse d'York, les ducs de Kent et de
+Glocester. La vieille Reine et les princesses y vinrent, de Frogmore,
+faire une visite.
+
+Je m'étais flattée d'y voir la princesse Charlotte, mais le prince
+Léopold arriva seul, chargé de ses excuses; un gros rhume servit de
+prétexte. Le véritable motif était sa répugnance à se trouver avec sa
+grand'mère et ses tantes. Elle l'avoua plus tard à madame la duchesse
+d'Orléans. Elle l'aimait beaucoup et venait souvent faire des courses
+à Twickenham, mais je ne l'y ai jamais rencontrée.
+
+On comprend que la journée du baptême fut lourde et fatigante. _Ce
+diable chargé de princes_, dans une modeste maison bourgeoise, se
+portait sur les épaules de tout le monde. On fit un grand soupir de
+soulagement quand la dernière voiture emporta la dernière Altesse
+Royale et la dernière Excellence et que, selon l'expression obligeante
+de madame la duchesse d'Orléans, nous nous retrouvâmes en famille.
+
+En outre des affaires de l'État, mon père était encore chargé d'une
+autre négociation. Le prince de Talleyrand l'avait prié de faire ce
+qu'il appelait _entendre raison_ à sa femme. Elle s'était réfugiée en
+Angleterre pendant les Cent-Jours et, depuis, il l'y retenait sous
+divers prétextes. Le fait était que monsieur de Talleyrand, amoureux
+comme un homme de dix-huit ans de sa nièce, la comtesse Edmond de
+Périgord, se serait trouvé gêné par la présence de la princesse. On
+comprend, du reste, qu'il ne fit pas cette confidence à mon père et
+qu'il chercha d'autres raisons. Cependant cette commission lui était
+fort désagréable; il la trouva beaucoup plus facile qu'il ne s'y
+attendait.
+
+Madame de Talleyrand, malgré sa bêtise, avait un bon sens et une
+connaissance du monde qui lui firent comprendre que ce qu'il y aurait
+de plus fâcheux pour le prince et pour elle, serait d'amuser le public
+de leurs dissensions intérieures. Madame Edmond étant logée dans sa
+maison, elle ne serait plus tenable pour elle à moins de parvenir à la
+chasser, ce qui ne pourrait s'accomplir sans scènes violentes. Elle
+prit donc son parti de bonne grâce et consentit à s'établir pour les
+étés dans une terre en Belgique, que monsieur de Talleyrand lui
+abandonna, et à passer ses hivers à Bruxelles.
+
+Elle n'est revenue à Paris que plusieurs années après, lorsque la
+séparation était trop bien constatée pour que cela fût remarqué. Elle
+fut très douce, très raisonnable, et pas trop avide dans toute cette
+transaction où elle joua entièrement le beau rôle. Elle dit à ma mère
+ces paroles remarquables:
+
+«Je porte la peine d'avoir cédé à un faux mouvement d'amour-propre. Je
+savais l'attitude de madame Edmond chez monsieur de Talleyrand à
+Vienne; je n'ai pas voulu en être témoin. Cette susceptibilité m'a
+empêchée d'aller le rejoindre, comme je l'aurais dû, lorsque le retour
+de l'île d'Elbe m'a forcée de quitter Paris. Si j'avais été à Vienne,
+au lieu de venir à Londres, monsieur de Talleyrand aurait été forcé de
+me recevoir; et je le connais bien, il m'aurait parfaitement
+accueillie. Plus cela l'aurait contrarié, moins il y aurait paru....
+Au contraire, il aurait été charmant pour moi.... Je le savais bien,
+mais j'ai cette femme en horreur.... J'ai cédé à cette répugnance,
+j'ai eu tort.... Où je me suis trompée, c'est que je le croyais trop
+faible pour jamais oser me chasser. Je n'ai pas assez calculé le
+courage des _poltrons dans l'absence_! J'ai fait une faute; il faut en
+subir la conséquence et ne point aggraver la position en se raidissant
+contre.... Je me soumets, et monsieur de Talleyrand me trouvera très
+disposée à éviter tout ce qui pourrait augmenter le scandale.»
+
+Sous ce rapport elle a complètement tenu parole.
+
+La douceur inespérée de madame de Talleyrand était compensée pour
+monsieur de Talleyrand par les tourments que lui causait madame
+Edmond. Elle s'était passionnée pour un autrichien, le comte de Clam,
+et, pendant que la femme légitime lui abandonnait la résidence de la
+rue Saint-Florentin, elle la fuyait sous l'escorte du comte. Monsieur
+de Talleyrand en perdait la tête.
+
+Il était, d'un autre côté, persécuté par les désespoirs de la duchesse
+de Courlande, mère de madame Edmond, qui mourait de jalousie des
+succès de sa fille auprès de lui. En revanche, la princesse
+Tyszkiewicz, également passionnée pour monsieur de Talleyrand, n'était
+occupée qu'à lui adoucir la vie et à faire la cour la plus assidue à
+l'heureuse rivale à laquelle elle transférait ses hommages aussi
+souvent que monsieur de Talleyrand transférait son coeur, et, jusqu'à
+ce que madame Edmond, et peut-être les années, l'eussent fixé
+définitivement, cela était fréquent.
+
+Jules de Polignac passa une grande partie de cet été en Angleterre. Il
+y était retenu pour accomplir son mariage avec une écossaise qu'il
+avait rencontrée à Paris.
+
+Quoiqu'elle portât le beau nom de Campbell, il fallait peu s'arrêter
+sur la naissance qui n'était pas légitime, mais elle était belle et
+fort riche. Sa soeur était mariée à monsieur Macdonald. Mademoiselle
+Campbell avait été fiancée à un jeune officier tué à la bataille de
+Waterloo. L'hiver suivant, elle était venue chercher à Paris des
+distractions à son chagrin. Elle y trouva monsieur de Polignac; il
+réussit à lui plaire, et obtint la promesse de sa main. Mais cela ne
+suffisait pas; miss Campbell était protestante. Une pareille union
+aurait dérangé l'avenir de Jules; il fallait donc obtenir d'elle de se
+faire catholique. C'était pour travailler à cette abjuration, et
+l'instruire dans les dogmes qu'elle consentait à adopter qu'il avait
+transporté son séjour à Londres. Pendant ce temps, il vivait à
+l'ambassade dans la même commensalité qu'à Turin, y déjeunant et y
+dînant tous les jours. Les événements n'avaient guère modifié ses
+opinions, mais son langage était plus mesuré que l'année précédente.
+
+Le mariage civil se fit dans le salon de mon père. Nous nous rendîmes
+ensuite à la chapelle catholique, puis à l'église protestante. Cela
+est nécessaire en Angleterre où il n'y a pas d'autres registres de
+l'état civil que ceux tenus dans les paroisses. Je crois d'ailleurs
+que miss Campbell n'avait pas encore déclaré son abjuration.
+
+Elle a fait payer chèrement au pauvre Jules les sacrifices qu'il lui
+imposait de son pays et de sa religion. Il est impossible d'être plus
+maussade, plus bizarre et plus désobligeante. Elle est morte de la
+poitrine, trois ans après son mariage, laissant deux enfants qui
+paraissent avoir hérité de la santé de leur mère aussi bien que de sa
+fortune. Jules s'était conduit très libéralement au moment de son
+mariage au sujet des biens de sa femme. Les Macdonald s'en louaient
+extrêmement. Il a été le meilleur et le plus soigneux des maris pour
+sa quinteuse épouse. L'homme privé, en lui, est toujours facile,
+obligeant et honorable.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+ Ordonnance qui casse la Chambre. -- Réflexion de la vicomtesse de
+ Vaudreuil à ce sujet. -- Négociation avec les ministres anglais.
+ -- Opposition du duc de Wellington. -- Embarras pour fonder le
+ crédit. -- Mon retour à Paris. -- Exaltation des partis. --
+ Brochure de monsieur Guizot. -- Regrets d'une femme du parti
+ ultra-royaliste. -- Monsieur Lainé qualifié de bonnet rouge. --
+ Griefs des royalistes. -- Licenciement des corps de la maison du
+ Roi. -- Le colonel Pothier et monsieur de Girardin. -- Les
+ quasi-royalistes. -- Soirée chez madame de Duras. -- La coterie
+ dite «le château». -- Monsieur de Chateaubriand veut quitter la
+ France. -- Il vend le Val du Loup au vicomte de Montmorency. --
+ Propos tenu par le prince de Poix à monsieur Decazes.
+
+
+L'ordonnance du 5 septembre qui cassait la _Chambre introuvable_ de
+1815 nous causa plus de joie que de surprise. Ses exagérations
+furibondes étaient incompatibles avec le gouvernement sage de Louis
+XVIII. Le parti émigré, qui avait conservé quelques représentants en
+Angleterre, en eut des accès de rage.
+
+Je ne puis m'empêcher de raconter un colloque qui eut lieu entre mon
+père et la vicomtesse de Vaudreuil (soeur du duc de Caraman), dame de
+madame la duchesse d'Angoulême. Elle se trouvait alors comme voyageuse
+à Londres. Elle arriva toute tremblante d'agitation à l'ambassade.
+Après avoir reçu la confirmation de cette incroyable nouvelle, elle
+s'adressa à mon père:
+
+«Je vous plains bien, monsieur d'Osmond, vous allez vous trouver dans
+une situation terrible.
+
+--Pourquoi donc, madame?
+
+--Comment pouvez-vous annoncer ici un pareil événement? Casser une
+Chambre! Les anglais ne voudront jamais croire que ce soit possible?»
+
+Mon père lui affirma que rien n'était plus commun dans les usages
+britanniques et qu'il n'en résulterait pas même de surprise.
+
+«Vous m'accorderez bien au moins que, si on cassait le Parlement, on
+n'oserait pas avoir assez peu de pudeur pour annoncer en même temps
+des élections et en convoquer un autre?»
+
+Voilà où en était l'éducation de nos dames du palais sur les
+gouvernements représentatifs. Madame de Vaudreuil passait pour avoir
+de l'esprit et exercer quelque influence sur madame la duchesse
+d'Angoulême. Elle était une des ouailles favorites de l'abbé Latil. Je
+pense que toute sa société n'était guère plus habile qu'elle sur la
+pondération des pouvoirs constitutionnels.
+
+Je ne me rappelle pas, si je l'ai su, comment les négociations
+s'entamèrent avec les cabinets de la Sainte-Alliance. Elles étaient
+arrivées au point qu'on était à peu près d'accord que l'occupation de
+notre territoire pouvait être abrégée en avançant le terme des
+payements imposés; mais atteindre ce but était fort difficile.
+
+Le duc de Wellington s'opposait à voir diminuer l'armée d'occupation,
+en reconnaissant pourtant que la dépense qu'elle occasionnait écrasait
+le pays et rendait plus difficile le remboursement des contributions,
+réclamées par les puissances, avant de consentir à l'évacuation
+complète de la France.
+
+L'armée d'occupation était à peine suffisante, selon le duc, pour se
+faire respecter. Vainement on lui représentait qu'elle était surtout
+imposante par sa force morale et qu'une diminution numérique, en
+calmant les esprits, en témoignant de l'intention de libérer le sol,
+assurerait mieux la sécurité de l'armée contre le mauvais vouloir du
+pays que ne pourrait faire l'entrée de nouveaux bataillons.
+
+Le duc ne voulait pas admettre ces arguments auxquels le ministre
+anglais se montrait moins récalcitrant. Il vint exprès à Londres pour
+s'en expliquer. Il établit surtout qu'en diminuant le contingent
+anglais on laisserait trop d'importance relative aux troupes des
+autres nations, qu'il lui serait difficile alors de conserver sa
+suprématie et d'empêcher les abus qui, en exaspérant les habitants,
+rendraient le danger plus imminent.
+
+Le cabinet russe était disposé à se prêter à toutes les facilités
+qu'on voudrait nous accorder, mais ceux de Vienne et surtout de Berlin
+se montraient très récalcitrants. Il fallait d'ailleurs s'entendre
+entre soi et, lorsqu'on fait la conversation à six cents lieues de
+distance, les conclusions sont longues à arriver. On en vint cependant
+à peu près à ce résultat que la libération du territoire
+s'effectuerait en proportion de l'argent préalablement payé.
+
+Maintenant où trouver l'argent? C'était un second point également
+difficile à résoudre. Il était impossible de l'enlever directement aux
+contribuables sans ruiner le pays, et, depuis cinquante ans, la France
+n'avait pas de crédit. Comment le créer, et l'exploiter tout à la
+fois, dans un moment de crise et de détresse? Cette position occupait
+les veilles du cabinet Richelieu; mon père s'associait à ses
+inquiétudes et à ses agitations avec un entier dévouement.
+
+Tel était l'état politique de la situation lorsque je me décidai à
+venir passer quelques semaines à Paris. Mon frère y était retenu par
+son service auprès de monsieur le duc d'Angoulême. Il logeait chez
+moi, de façon qu'en arrivant à l'a fin de décembre 1816, je me
+trouvai en ménage avec lui. Il me prévint que les opinions ultras
+avaient redoublé de violence, depuis l'ordonnance du 5 septembre. J'en
+eus la preuve quelques instants après. La vicomtesse d'Osmond, ma
+tante, arriva chez moi; je la savais le type du parti émigré de Paris,
+comme son mari l'était du parti émigré des gentilshommes de province.
+
+J'évitai soigneusement tout ce qui pouvait engager une discussion;
+mais, croyant rester sur un terrain neutre, je m'avisai de vanter un
+écrit de monsieur Guizot que j'avais lu en route et qui se trouvait
+sur ma table. Il était dans les termes de la plus grande modération et
+sur des questions de pure théorie. La vicomtesse s'enflamma
+sur-le-champ.
+
+«Quoi! le pamphlet de cet affreux monsieur Guizot? Il n'est pas
+possible, chère petite, que vous approuviez une pareille horreur!»
+
+Mon frère témoigna son étonnement de la manière dont elle en parlait.
+Il n'avait pas lu la brochure, mais il avait entendu monsieur le duc
+d'Angoulême en faire grand éloge.
+
+«Monsieur le duc d'Angoulême! Ah! je le crois bien! peut-être même ne
+l'a-t-il pas trouvée assez jacobine, assez insultante pour les
+royalistes...»
+
+Et, s'échauffant dans son harnois, elle finit par déclarer le livre
+atroce et son auteur pendable. Quant aux lecteurs bénévoles, ils lui
+paraissaient également odieux.
+
+Je vis que Rainulphe m'avait bien renseignée. Les folies étaient
+encore grandies pendant mon absence.
+
+Je me tins pour avertie; mais mes soins pour éviter des discussions,
+dont je reconnaissais la complète inutilité, avec un parti où les
+personnalités insultantes arrivent toujours au troisième argument,
+furent insuffisants. Une prompte retraite était le seul moyen à
+employer contre les querelles. J'y avais recours toutes les fois que
+cela était possible, mais je ne pouvais pas toujours éviter les
+attaques; alors il fallait bien répondre, car, si je consentis à fuir
+avant l'action, mes concessions n'allaient pas au delà. Je ne prétends
+pas n'avoir point modifié fréquemment mes opinions, mais j'ai toujours
+eu le courage de celles du moment.
+
+Ce fut bien peu de jours après mon arrivée que, causant sérieusement
+avec une femme d'esprit, très bonne au fond, qui voulait m'effrayer
+sur la tendance modérée et conciliante du ministère Richelieu, elle me
+dit:
+
+«Enfin, voyez, chère amie, les sacrifices qu'on nous impose et combien
+cela doit exaspérer! Les Cent-Jours coûtent plus de dix-huit cents
+millions. Eh bien, que nous a-t-on donné pour tout cela, et encore
+avec quelle peine? la tête de deux hommes.»
+
+Je fis un mouvement en arrière.
+
+«Ma chère, réfléchissez à ce que vous venez de dire; vous en aurez
+horreur vous-même, j'en suis sûre.»
+
+Elle fut un peu embarrassée et voulut expliquer qu'assurément ce
+n'était pas dans des idées sanguinaires ni même de vengeance, mais
+qu'il fallait inspirer un salutaire effroi aux factieux et rassurer
+les honnêtes gens (car ce sont toujours les _honnêtes gens_ au nom
+desquels on réclame des réactions) en leur montrant qu'on les
+protégeait efficacement.
+
+Au fond, le véritable crime du ministère Richelieu était de laisser en
+repos les fonctionnaires de l'Empire qui remplissaient bien leurs
+places. Le parti émigré voulait tout accaparer. La Chambre introuvable
+et son ministre, Vaublanc, avaient travaillé à cette _épuration_ (cela
+s'appelait ainsi) avec un zèle que la sagesse du cabinet avait
+arrêté. Aussi monsieur Lainé, le successeur de monsieur de Vaublanc,
+était-il en butte à une animadversion forcenée. On avait établi qu'il
+était enfant naturel, de sang de couleur, et qu'il avait dressé la
+guillotine à Bordeaux. De sorte que, dans les salons, on l'appelait
+indifféremment le Bâtard, le Mulâtre, ou le Bonnet rouge. Il est
+devenu plus tard l'idole du parti qui l'avait décoré de ces titres,
+tous également inventés et sans aucun fondement.
+
+Il faut reconnaître, toutefois, que les royalistes n'étaient pas sans
+quelques griefs à faire valoir; mais ils tenaient, en grande partie, à
+la maladresse de leurs propres chefs. Ainsi, par exemple, en 1814, on
+avait formé les compagnies rouges de la maison du Roi.
+
+Je conviens, tout d'abord, combien il était absurde d'ajouter aux
+armées, les plus actives et les plus militaires du monde connu, un
+corps d'élite, composé de jeunes gens qui n'avaient jamais rien fait
+que des voeux contre l'Empire du fond de leur castel. Mais il n'en est
+pas moins vrai que la gentilhommerie française avait achevé de
+s'épuiser, dans un moment de détresse générale, pour parvenir à
+équiper ses fils, les armer, les monter à ses frais et les envoyer
+garder le monarque de ses affections.
+
+La plupart de ces jeunes gens avaient trouvé le moyen de se rendre à
+Gand pendant les Cent-Jours. Ils furent licenciés sans recevoir même
+des remerciements. Les chefs tirèrent bon et utile parti de leur
+situation, mais les simples gardes en furent pour leurs frais. Je ne
+prétends pas qu'on dût conserver les compagnies rouges, mais il ne
+fallait pas les renvoyer avec cette _désinvolture_.
+
+Autre exemple: messieurs les capitaines des gardes du corps
+décidèrent, tout à coup, que leurs compagnies n'étaient pas assez
+belles et n'avaient pas l'air suffisamment militaire. Un beau matin
+ils les assemblèrent, firent sortir des rangs ceux d'entre eux qui
+n'atteignaient pas une taille fixée et les avertirent qu'ils ne
+faisaient plus partie du corps. Le hasard fit que cette réforme tomba
+principalement sur des gardes ayant fait le service à Gand. On leur
+donna, à la vérité, un brevet à la suite d'une armée encombrée
+d'officiers. Ils devaient aller en solliciter l'exécution dans des
+bureaux qui ne leur étaient nullement favorables, et les commis leur
+tenaient peu compte de la campagne à Gand qu'ils appelaient _le voyage
+sentimental_.
+
+Une circonstance particulière donna lieu à beaucoup de clabauderie. Le
+colonel Pothier, voulant se marier, demanda, suivant l'usage,
+l'agrément du ministre de la guerre. Au bout de quelques jours, on lui
+répondit qu'il ne pouvait pas se marier, attendu qu'il était mort.
+Fort étonné de cette révélation, il sortait pour aller aux
+informations lorsqu'il vit entrer chez lui le comte Alexandre de
+Girardin qui lui présenta, de la façon la plus obligeante, des lettres
+de grâce. Le colonel fut indigné et s'emporta vivement.
+
+Pendant les Cent-Jours, il avait été retrouver le Roi à Gand. Monsieur
+de Girardin, qui commandait dans le département du Nord pour
+l'Empereur, avait présidé un conseil de guerre qui condamnait le
+colonel Pothier et une douzaine d'autres officiers à mort, pour
+désertion à l'étranger. Il avait oublié cet incident que, dans la
+rapidité des événements, les parties les plus intéressées avaient
+elles-mêmes ignoré.
+
+Monsieur de Girardin devait à son talent incontestable pour organiser
+les équipages de chasse une existence toute de faveur, et inébranlable
+par aucune circonstance politique, auprès des princes de la
+Restauration.
+
+Il eut vent le premier de la révélation faite au colonel Pothier et se
+hâta d'avoir recours au Roi, espérant que la grâce, portée tout de
+suite, assoupirait cette affaire. Mais Pothier n'était pas homme à
+prendre la chose si doucement: il déclara qu'il ne voulait pas être
+gracié; il ne reconnaissait pas avoir _déserté à l'étranger_. C'était
+un acte infamant dont il ne voulait pas laisser la tache à ses
+enfants.
+
+Monsieur de Girardin eut beau faire; il ne put empêcher les
+criailleries et les haines du parti royaliste de se déchaîner contre
+lui; mais son talent pour placer les guerrards et faire braconner les
+oeufs de perdrix au profit des chasses royales l'a toujours soutenu en
+dépit des passions auxquelles, du reste, il a amplement sacrifié par
+la suite. Il se vantait, dès lors, de n'avoir repris de service auprès
+de l'Empereur, pendant les Cent-Jours, que pour le trahir et d'avoir
+conservé une correspondance active avec monsieur le duc de Berry,
+espèce d'excuse qui m'a toujours paru beaucoup plus odieuse que la
+faute dont on l'accusait.
+
+Le parti royaliste avait donc bien quelques plaintes rationnelles à
+faire valoir et il les exploitait avec l'aigreur qui lui est propre.
+Il acceptait assez volontiers le nom d'_ultra-royaliste_; mais, comme
+monsieur Decazes était devenu sa bête noire, et qu'il avait peine à
+tolérer les personnes qui conservaient des rapports avec lui, il nous
+donnait en revanche celui de _quasi-royalistes_. Les quolibets ne lui
+ont guère manqué; celui-ci était assez drôle; mais souvent il en
+adopta de grossiers qui semblaient devoir être repoussés par des gens
+se proclamant les organes exclusifs du bon goût.
+
+J'eus bientôt occasion de voir jusqu'où l'animadversion était portée
+contre le favori du Roi. Je fis ma rentrée dans le monde parisien à
+une grande soirée chez madame de Duras. Je circulais dans le salon,
+donnant le bras à la vicomtesse de Noailles, lorsque j'aperçus madame
+Princeteau. Je l'abordai, lui pris la main, et causai avec elle.
+
+Pendant ce temps, madame de Noailles lâchait mon bras et s'éloignait.
+Elle s'arrêta à quelques pas, auprès de la duchesse de Maillé. Je
+rejoignis ces dames avec lesquelles j'étais extrêmement liée.
+
+«Nous vous admirons de parler ainsi à madame Princeteau à la face
+d'Israël.
+
+--Ah! c'est un courage de débutante; si elle était ici depuis huit
+jours, elle n'oserait pas.
+
+--Comment voulez-vous que j'aie l'impertinence de passer à côté d'elle
+sans lui faire politesse? je dîne chez son frère demain.
+
+--Cela ne fait rien, on va chez le ministre et on ne parle ni à madame
+Princeteau, ni même à monsieur Decazes quand on les rencontre
+ailleurs.
+
+--Jamais je n'aurai cette grossièreté.
+
+--Nous verrons.
+
+--Je vous jure que vous ne verrez pas.
+
+--Hé bien, vous aurez un courage de lion.»
+
+Ces dames avaient raison, car, pour ne point faire une absurde
+lâcheté, il fallait affronter tout, jusqu'à _la mode_! Je me dois la
+justice de lui avoir résisté. J'ai toujours eu un grain d'indépendance
+dans ma nature qui s'opposait à ces exigences de coteries.
+
+À propos de coterie, il s'en était formé pendant mon absence une des
+plus compactes. Elle n'avait rien de politique ni de sérieux, on
+l'avait appelée, ou elle s'était appelée, _le château_. Quelques
+femmes, retenues à Paris pendant l'été, avaient pris l'habitude de
+passer toutes leurs soirées ensemble, comme elles l'auraient fait dans
+un château de campagne, et y avaient attiré les hommes de leur
+société. Rien n'était plus naturel. Mais, lorsque l'hiver avait ramené
+le monde et les assemblées nombreuses, elles avaient eu la prétention
+d'y transporter leurs nouvelles habitudes. Elles arrivaient ensemble,
+s'établissaient en rond dans un salon, entourées de quelques hommes
+admis à leur familiarité, et ne communiquaient plus avec les vulgaires
+mortels.
+
+On me fit de grandes avances pour entrer dans ce sanhédrin, composé de
+mes relations les plus habituelles. Non seulement je m'y refusai, mais
+je m'y déclarai hostile ouvertement et en face. Mon argument principal
+pour le combattre (et je pouvais le soutenir sans offenser) était que
+cette coalition enlevait à la société les personnes les plus faites
+pour la parer et la rendre aimable.
+
+Petit à petit les hommes de quelque distinction se retirèrent du
+_château_ qui fut pris en haine par tout ce qui n'en faisait pas
+partie. Quelques dames s'obstinèrent encore un peu de temps à le
+soutenir, mais il se démolit graduellement. Toutes en étaient déjà
+bien ennuyées lorsqu'elles y renoncèrent.
+
+L'exclusif a quelque chose d'insociable qui ne réussira jamais en
+France, pas plus pour les jeunes femmes que pour les savants ou les
+gens de lettres, encore moins pour les hommes politiques.
+
+Madame de Duras s'était placée vis-à-vis du _château_ dans la même
+position que moi. Elle s'en tenait en dehors, quoique personnellement
+liée avec tout ce qui le composait. Le duc de Duras n'étant plus de
+service, elle avait quitté les Tuileries.
+
+J'allais toujours beaucoup chez elle, mais moins journellement. Elle
+logeait dans la rue de Varenne et la distance m'arrêtait quelquefois.
+J'y trouvais aussi une opposition assez vive au ministère pour me
+gêner.
+
+Les mécomptes de monsieur de Chateaubriand s'étaient prolongés et
+aggravés au point de le rendre très hostile. Ses embarras pécuniaires
+s'accroissaient chaque jour et sa méchante humeur suivait la même
+progression. Il conçut l'idée d'aller en Angleterre établir un journal
+d'opposition, la presse ne lui paraissant pas suffisamment libre à
+Paris pour attaquer le gouvernement du Roi.
+
+Mon père redoutait fort cet incommode visiteur. Heureusement, les
+répugnances de madame de Chateaubriand, d'une part, et les
+sollicitations des _Madames_, de l'autre, le firent renoncer à ce
+projet.
+
+Le désir de faire effet, autant que le besoin d'argent, l'engagèrent à
+vendre son habitation du Val-du-Loup. Son mécontentement fut porté à
+l'excès lorsqu'il reconnut que personne ne s'occupait d'un si grand
+événement; il avait pourtant cherché à lui donner le plus de publicité
+possible. La maison avait été mise en loterie à mille francs le
+billet. Madame de Duras, aussi bien que lui, se persuadait que les
+souscripteurs arriveraient de toutes les parties du monde connu et que
+l'ingratitude de la maison de Bourbon pour son protecteur serait
+tellement établie devant le public que les indemnités en argent, en
+places et en honneurs, allaient pleuvoir sur la tête de monsieur de
+Chateaubriand.
+
+Au lieu de cela, la loterie annoncée, prônée, colportée, ne procura
+pas de souscripteurs, personne ne voulut de billet; je crois qu'il n'y
+en eut que trois de placés. Mathieu de Montmorency acheta le
+Val-du-Loup en remboursement d'un prêt fait précédemment à monsieur de
+Chateaubriand. La Cour, le gouvernement, le public, l'étranger,
+personne ne s'en émut, et monsieur de Chateaubriand se trouva
+dépouillé de sa petite maison sans avoir produit l'effet qu'il en
+espérait.
+
+L'irritation était restée fort grande dans son coeur. Il la fallait
+bien vive pour le décider, plus tard, à s'associer aux autres
+fondateurs du _Conservateur_. Il n'avait rien de commun avec eux, ni
+leurs préjugés, ni leurs sentiments, ni leurs regrets, ni leurs
+espérances, ni leur sottise, ni même leur honnêteté. Il n'y a aucun
+moment de sa vie où ses convenances de position l'aient plus écarté de
+ses opinions, de ses goûts et de ses tendances personnelles. La
+plupart des thèmes qu'ils soutenaient répugnaient à son jugement; il
+les aurait bien mieux et plus volontiers réfutés s'il s'était trouvé
+au pouvoir et appelé à les combattre. Au demeurant, il était bien
+maussade à cette époque et il m'en voulait terriblement d'être
+ministérielle.
+
+Au reste, ce n'était pas la mode parmi ceux qui se prétendaient les
+royalistes par excellence. Je me souviens qu'à un grand bal chez le
+duc de Castries, le prince de Poix, qui pourtant honorait monsieur
+Decazes de sa bienveillance, lui frappa sur l'épaule en lui disant
+tout haut:
+
+«Bonsoir, cher traître.»
+
+Monsieur Decazes parut assez surpris de l'interpellation pour
+embarrasser le prince de Poix qui, pour raccommoder cette première
+gaucherie, ajouta, avec son intelligence accoutumée:
+
+«Mais, que voulez-vous, ils vous appellent tous comme cela.»
+
+Au fond, le prince de Poix disait la vérité, mais la naïveté était un
+peu forte. Monsieur Decazes fut très déconcerté et probablement fort
+irrité.
+
+S'il est vrai, comme je le crois, qu'il se soit un peu trop jeté dans
+une réaction vers la gauche dans les années 1817 et 1818, certes le
+parti royaliste peut bien se reprocher de l'y avoir poussé. Il est
+impossible que des insultes aussi réitérées ne finissent pas par
+exaspérer; et, sans en avoir la conscience, l'homme d'État ne résiste
+pas constamment au besoin de défendre, peut-être même de venger,
+l'homme privé.
+
+Monsieur Decazes aurait trouvé de grandes facilités à exercer des
+représailles s'il avait voulu, car, à cette époque, le Roi ne lui
+aurait rien refusé; mais sa nature est bienveillante.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+ Négociations pour un emprunt. -- Ouvrard va en Angleterre. -- Il
+ amène monsieur Baring chez mon père. -- Conférence avec lord
+ Castlereagh. -- Arrivée de messieurs Baring et Labouchère à
+ Paris. -- Espérances trompées. -- Dîner chez la maréchale Moreau.
+ -- Brochure de Salvandy. -- Influence du général Pozzo sur le duc
+ de Wellington. -- Soirée chez la duchesse d'Escars. -- Monsieur
+ Rubichon. -- L'emprunt étant conclu, l'opposition s'en plaint.
+
+
+J'ai déjà dit que toutes les sollicitudes du gouvernement portaient
+sur la libération du territoire et que cette négociation se trouvait
+ramenée à une question d'argent. Ouvrard, le plus intelligent s'il
+n'est le plus honnête des hommes de finance, s'offrit à la traiter. Il
+proposa plusieurs plans.
+
+Les capitalistes français, consultés, déclarèrent unanimement qu'il
+n'y avait aucun fond à faire sur le crédit. Monsieur Laffite, entre
+autres, se moqua hautement de la pensée d'un emprunt et dit
+textuellement à Pozzo, dont il était le banquier et qui s'était chargé
+de le sonder, que la France ne trouverait pas un petit écu à emprunter
+sur aucune place de l'Europe.
+
+Cet esprit de la Bourse de Paris désolait notre cabinet plus encore
+comme symptôme que comme résultat. Car les puissances, et surtout la
+Prusse, n'acceptaient pas la garantie de capitalistes français et
+voulaient que l'emprunt fût consenti par des étrangers. Si donc les
+banquiers français s'étaient présentés, il y aurait eu une difficulté
+d'un autre genre à les éconduire.
+
+Ouvrard seul persistait à soutenir la possibilité de rétablir le
+crédit. On lui donna mission pour s'en occuper et il partit pour
+Londres. Il se mit en rapport avec mon père qu'il séduisit par des
+aperçus les plus spécieux et, en apparence, les plus clairs. Il ne
+doutait jamais de rien. Au bout de peu de semaines, Ouvrard l'avertit
+que l'emprunt était fait à des conditions fort avantageuses dont il
+envoyait le détail à monsieur Corvetto. Les maisons Baring et
+Labouchère s'en chargeaient; il ne restait plus qu'une difficulté;
+elle n'était pas de sa compétence.
+
+Messieurs Baring et Labouchère ne demandaient en aucune façon la
+garantie de l'Échiquier, mais seulement l'assurance qu'en se chargeant
+de l'opération ils ne feraient rien de contraire aux intentions du
+gouvernement et qui pût nuire aux intérêts anglais. Ils désiraient
+s'en expliquer avec mon père.
+
+La conférence eut lieu. Monsieur Baring y fut conduit par Ouvrard. Il
+se déclara prêt à traiter dès que lord Castlereagh l'y aurait
+autorisé. Mon père se rendit chez le ministre; ils tombèrent d'accord
+de ce qu'il convenait de faire pour ménager les autres puissances, et
+principalement les susceptibilités du duc de Wellington. Le lendemain,
+mon père conduisit messieurs Baring et Labouchère chez lord
+Castlereagh; il les y laissa.
+
+Peu de temps après, ces messieurs revinrent lui demander leurs
+passeports. Non seulement le ministre avait autorisé mais il avait
+approuvé et avait été jusqu'à dire que «ces messieurs feraient un acte
+de bon citoyen anglais en se chargeant de cette transaction, qu'ils
+rendraient un service éminent à l'Europe entière.» Ils étaient
+enchantés.
+
+Monsieur Baring ajouta que lord Castlereagh lui avait recommandé, en
+souriant, de débarquer chez le duc de Wellington et de prendre ses
+conseils, attendu que Sa Grâce avait des prétentions toutes
+particulières à l'habileté en matière de finances et y attachait
+infiniment plus de prix qu'à ses talents militaires. Ils partirent le
+soir même en compagnie d'Ouvrard qui les devança et arriva en
+courrier.
+
+Quoique le secret fût essentiel, j'étais au courant de ce qui se
+passait et bien heureuse comme on peut croire, d'autant que Pozzo
+m'annonçait les dispositions du duc excellentes et qu'on ne semblait
+avoir aucun autre obstacle à vaincre. Aussi c'était avec une
+satisfaction que je dissimulais de mon mieux, que j'entendais chaque
+jour [discuter] sur l'absurde crédulité du cabinet qui avait eu la
+folle idée de pouvoir faire un emprunt. Chacun avait connaissance d'un
+banquier, ou d'un agent de change, qui lui avait démontré la vanité
+d'un tel projet. Il est vrai qu'on en riait à la Bourse.
+
+Deux heures après son arrivée à Paris, Ouvrard était chez moi. Il
+avait vu nos ministres; il avait vu le duc de Wellington; il avait vu
+Pozzo: il était radieux. Ce dernier ne tarda pas à nous rejoindre,
+enchanté de sa propre visite au duc. Je me rappelle que nous dînions
+en très petit comité chez monsieur Decazes; je laisse à penser si nous
+étions joyeux.
+
+Le lendemain matin, je reçus un billet de Pozzo qui me disait de
+l'attendre afin de pouvoir écrire à Londres après l'avoir vu. Le duc
+l'avait envoyé chercher. Il entra chez moi la figure toute décomposée.
+Messieurs Baring et Labouchère étaient arrivés; rien n'était conclu;
+Ouvrard avait pris ses voeux pour des faits accomplis: ou il s'était
+trompé, ou il avait voulu tromper pour faire un coup de Bourse, ce
+dont il était bien capable. Mais enfin, loin que ces messieurs eussent
+consenti les arrangements qu'il avait apportés comme conclus, ils
+déclaraient n'avoir ni accepté, ni même discuté aucune proposition.
+Ils ne venaient que pour écouter ce qu'on leur demanderait. Ils
+avaient au moment même une conférence avec monsieur Corvetto; mais,
+d'après ce qu'ils avaient laissé entendre au duc des bases sur
+lesquelles ils consentiraient à traiter, elles étaient toutes
+différentes des paroles portées par Ouvrard et tellement onéreuses
+qu'il était presque aussi impossible de les accepter que de se passer
+d'un emprunt. La chute était profonde de notre joie de la veille. Je
+la sentis doublement et pour Paris et pour Londres.
+
+C'était un grand déboire pour mon père qui semblait pris pour dupe. Je
+crois bien qu'Ouvrard avait joué tout le monde en réussissant avec
+beaucoup d'adresse à éviter des paroles explicites sur l'état de la
+négociation; mais, lui-même, je pense, s'était trompé dans ses propres
+finesses et avait espéré que ces messieurs, après leur démarche
+vis-à-vis du cabinet anglais et leur voyage à Paris, se trouveraient
+trop engagés pour reculer et accepteraient, ou à peu près, ses plans
+sur l'emprunt.
+
+Je crois aussi que monsieur Baring, avec lequel il s'était
+principalement abouché à Londres et qui était bien plus facile en
+affaires que monsieur Labouchère, s'était montré plus disposé à la
+transaction telle qu'elle était offerte. Il est assez probable que,
+pendant le voyage qu'ils firent dans la même voiture, monsieur
+Labouchère n'avait pas employé inutilement son éloquence à engager son
+collègue à profiter des nécessités de la France pour lui imposer de
+plus rudes conditions.
+
+Ce qu'il y a de sûr, c'est que les trois conférences que mon père
+avait eues avec ces messieurs, en présence d'Ouvrard à la vérité, lui
+avaient laissé l'impression que les bases de la transaction étaient
+arrêtées. Cela était si peu exact que, lorsqu'ils sortirent du cabinet
+de monsieur Corvetto, le jour de leur arrivée à Paris, tout était
+rompu.
+
+Je ne suivrai pas le détail de la manière dont la négociation fut
+renouée. Le duc de Wellington ne s'y épargna pas. Quand une fois on
+lui avait fait adopter une idée et qu'on parvenait à la lui persuader
+_sienne_, il la suivait avec persévérance. Pozzo excellait dans cet
+art, et c'est un des grands services qu'il a rendus à la France dans
+ces temps de douloureuse mémoire où notre sort dépendait des caprices
+d'un vieil enfant gâté.
+
+Je me rappelle une circonstance où ce jeu eut lieu devant nous d'une
+façon assez plaisante. Monsieur de Barante, parlant à la tribune comme
+commissaire du Roi dans je ne sais quelle occasion, désigna l'armée
+d'occupation par l'épithète de _cent cinquante mille garnisaires_.
+L'expression était juste, mais le duc de Wellington fut courroucé à
+l'excès et on eut grand'peine à l'apaiser.
+
+Peu de jours après, je dînai chez la maréchale Moreau avec une partie
+de nos ministres. Ils arrivèrent désolés. Il avait paru le matin une
+petite brochure intitulée _La France et la Coalition_, c'était le
+premier ouvrage d'un très jeune homme, Salvandy. Il était écrit avec
+un patriotisme plein de coeur et de talent, et tout franchement il
+appelait la nation aux armes contre les cent cinquante mille
+garnisaires.
+
+On était en pleine négociation pour l'emprunt et pour la réduction de
+l'armée d'occupation. Pour réussir, il fallait maintenir la bonne
+humeur du duc et on redoutait l'effet que cette brochure allait
+produire sur lui. Le duc de Richelieu était consterné; monsieur
+Decazes partageait son inquiétude. Il avait la brochure dans sa poche;
+il en montra quelques phrases à Pozzo: elles lui parurent bien
+violentes.
+
+«Cependant, dit-il, si le duc n'en a pas encore entendu parler, nous
+nous en tirerons.»
+
+Après s'être fait attendre une heure, suivant son usage, le duc
+arriva avec son sourire impassible sur son ci-devant beau visage, et
+son: «Ah! oui! Ah! oui!» au service de tout le monde; c'était signe de
+bonne humeur.
+
+Pozzo me dit: «Le duc ne sait rien.»
+
+Puis, s'adressant au duc de Richelieu qui était à côté de moi:
+
+«Soyez tranquille; je me charge de votre affaire.»
+
+Il s'éloigna des ministres avec une sorte d'affectation, prit l'air
+très grognon, dit à peine un mot pendant le dîner et eut soin de
+laisser remarquer sa maussaderie.
+
+À peine le café pris, il entraîna le duc sur un canapé et lui parla
+avec fureur de cette affreuse brochure et de la nécessité de se réunir
+pour en porter les plaintes les plus amères. Il n'y avait plus moyen
+de supporter de pareilles insolences, etc.
+
+Le duc, tout épouffé de cette sortie, lui demanda des détails sur la
+brochure. Il lui en rapporta des phrases dont il eut soin d'envenimer
+les expressions. Le duc s'occupa à calmer les violences de
+l'ambassadeur, le pria de ne faire aucune démarche sans être entendu
+avec lui, promit de lire la brochure et lui donna rendez-vous pour le
+lendemain matin.
+
+Pozzo vint reprendre son chapeau qui se trouvait près de moi et me
+dit:
+
+«Prévenez-les que tout est accommodé», et partit sans avoir échangé
+une parole avec nos ministres.
+
+Le duc, en revanche, se rapprocha d'eux et fit mille frais pour
+compenser la mauvaise humeur de son collègue de Russie. Le lendemain
+matin, Pozzo se rendit chez le duc. Celui-ci avait lu la brochure;
+sans doute elle était inconvenante, mais moins que le général Pozzo ne
+l'avait annoncé. Les phrases répétées la veille étaient moins
+offensantes, l'épithète la plus insultante ne s'y trouvait pas; puis
+c'était l'oeuvre d'un tout jeune homme qui n'avait aucune importance
+personnelle; enfin la lecture n'avait pas excité la colère du duc
+autant que celle de Pozzo.
+
+Celle-ci s'était un peu apaisée pendant la nuit. Il se laissa
+persuader par l'éloquence du duc et consentit à ne point faire
+d'éclat, d'autant qu'il avait appris que le gouvernement français
+était indigné et désolé de cette intempestive publication. Il fut donc
+convenu qu'on la tiendrait pour non avenue; tout au plus en ferait-on
+mention _amiablement_ pour témoigner en avoir connaissance et n'en
+tenir aucun compte.
+
+Nous nous amusâmes fort de cette espèce de proverbe. On comprend que
+Pozzo n'abusait pas de ces formes et qu'il en usait assez sobrement
+pour que le duc ne pût jamais se douter de l'empire qu'il exerçait sur
+lui.
+
+Il ne faut pourtant pas croire que le duc de Wellington fût un homme
+nul. D'abord, il avait l'instinct de la guerre à un haut degré
+quoiqu'il en sût mal la théorie, et le jugement sain dans les grandes
+affaires quoique dépourvu de connaissances acquises. Avec peu de
+moralité dans quelques parties de sa conduite, il était éminemment
+loyal et franc, c'est-à-dire qu'il ne cherchait jamais à dissimuler sa
+pensée du jour, ni son engagement de la veille; mais une fantaisie
+suffisait pour faire changer sa volonté du tout au tout. C'était à
+combattre ses fréquents caprices, à empêcher qu'ils ne dirigeassent
+ses actions, que le général Pozzo s'employait habilement, et souvent
+avec succès. Le duc l'écoutait d'autant plus volontiers qu'il le
+savait dans sa dépendance par l'événement de 1815 dont j'ai déjà rendu
+compte.
+
+Les négociations pour l'emprunt avaient été reprises et tout était
+conclu; on devait signer le lendemain. J'allai passer la soirée chez
+la duchesse d'Escars, aux Tuileries (son mari était premier maître
+d'hôtel). Je fus frappée, en arrivant, de voir un groupe nombreux au
+milieu du salon. Un homme y pérorait.
+
+C'était un certain Rubichon, espèce de mauvais fou, qui avait fait des
+banqueroutes à peu près frauduleuses dans plusieurs contrées, mais qui
+n'en était pas moins l'oracle du parti ultra et le financier du
+pavillon de Marsan. Pour se mieux faire entendre, il était monté sur
+les barreaux d'une chaise et dominait la foule de la moitié de sa
+longue et maigre personne. Il prophétisait malheur au gouvernement du
+Roi, accumulait argument sur argument pour prouver le désordre des
+finances, l'impossibilité de payer l'impôt et la banqueroute
+immanquable avant quinze jours. Pour compléter le scandale de cette
+parade, dans le palais même du Roi et à la clarté des bougies qu'il
+payait, monsieur Rubichon avait pour auditeurs monsieur Baring et
+monsieur Labouchère.
+
+Je remarquai en cette occasion l'attitude différente de ces deux
+hommes. Baring haussait les épaules et, au bout de peu d'instants,
+s'éloigna. Monsieur Labouchère écoutait avec une grande attention,
+hochait la tête, sa physionomie se rembrunissait et il éprouvait ou
+feignait de l'anxiété. Je sus que le lendemain, lorsqu'il s'agit de
+signer, il voulut faire valoir les inquiétudes de Rubichon pour
+aggraver les conditions; mais la franche loyauté de Baring s'y opposa,
+et il combattit lui-même les arguments de son associé.
+
+Il n'en restait pas moins vrai que les plus intimes serviteurs du Roi
+avaient fait tout ce qui dépendait d'eux pour augmenter les embarras
+de la position. Ils continuèrent leurs manoeuvres. Ils avaient, la
+veille, déclaré l'emprunt impossible à aucun taux; le lendemain, ils
+le trouvèrent trop onéreux; et, après avoir proclamé l'augmentation
+imminente de l'armée d'occupation qui devait, selon eux, s'emparer de
+nos places fortes, ils se plaignirent amèrement que la conclusion de
+l'emprunt n'amenât qu'une réduction de trente mille hommes. Voilà le
+langage des soi-disant amis.
+
+L'opposition, de son côté, faisait des phrases sur ce qu'on ne devait
+pas expulser les étrangers avec de l'_or_ mais avec du _fer_.
+C'étaient autant de nouveaux Camilles. Cela était assurément d'un fort
+beau patriotisme; mais, hélas! il y avait autour de nos frontières un
+million de _Brennus_ tout prêts à leur répondre: _Malheur aux
+vaincus!_
+
+À la Bourse, les mêmes gens, qui se riaient de pitié quand monsieur
+Corvetto avait annoncé le désir de faire un emprunt et le déclaraient
+impossible à aucun prix, se plaignaient de n'en être pas chargés et
+protestaient qu'ils l'auraient pris à des termes moins onéreux, de
+manière que ce succès inespéré fut tellement atténué par les haines de
+parti qu'il n'en resta presque rien au gouvernement du Roi.
+
+J'en fus aussi surprise que désappointée. Depuis plusieurs mois, je
+voyais négocier cette affaire; je l'avais sue faite et manquée
+plusieurs fois. J'avais suivi les craintes et les espérances de tous
+ces bons esprits, de tous ces coeurs patriotiques. Je savais les
+insomnies qu'ils avaient éprouvées, les anxiétés avec lesquelles on
+avait attendu un courrier de Berlin..., un assentiment de Vienne....
+Je voyais l'emprunt fait à un taux supportable par des capitalistes
+étrangers inspirant assez de confiance aux puissances pour qu'elles
+consentissent à des termes de payements qui le rendaient possible.
+Elles nous donnaient un témoignage immédiat de leur bonne foi en
+retirant trente mille hommes de l'armée d'occupation. Il était
+présumable, dès lors, que l'évacuation complète du territoire suivrait
+prochainement, et la suite l'a prouvé.
+
+C'était assurément le plus beau succès qu'une administration, placée
+dans une position aussi difficile, pût obtenir; mais il lui fallait
+interroger sa propre conscience pour en jouir, car, amis et ennemis,
+tout le monde l'avait si bien escompté par avance que l'effet en fut
+fort atténué.
+
+Le duc de Richelieu était un des hommes qui pouvait le mieux se
+replier sur son noble coeur et se trouver suffisamment payé par les
+services qu'il rendait. Je dis _lui_, particulièrement, parce que la
+confiance inspirée par sa loyauté avait contribué plus qu'aucune autre
+chose au succès de la négociation; mais ses collègues avaient partagé
+ses veilles et ses travaux; ils méritaient une part de reconnaissance
+si les nations savaient en avoir quand elles souffrent.
+
+Pour moi, qui ne me piquais pas d'autant de philosophie, je fus
+indignée de cette ingratitude; Pozzo en rugissait.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+ Madame la duchesse de Berry. -- La duchesse de Reggio. -- Le
+ mariage de mon frère avec mademoiselle Destillières est convenu.
+ -- Scène aux Tuileries. -- Le Roi est malade. -- Le _Manuscrit de
+ Sainte-Hélène_. -- Lectures chez mesdames de Duras et d'Escars.
+ -- Succès de cette publication apocryphe.
+
+
+J'avais fait ma cour en arrivant, mais je n'avais pas vu madame la
+duchesse de Berry qu'un commencement de grossesse retenait chez elle.
+Je l'aperçus pour la première fois au bal chez le duc de Wellington;
+elle me parut infiniment mieux que je ne m'y attendais.
+
+Sa taille, quoique petite, était agréable; ses bras, ses mains, son
+col, ses épaules d'une blancheur éclatante et d'une forme gracieuse;
+son teint beau et sa tête ornée d'une forêt de cheveux blond cendré
+admirables. Tout cela était porté par les deux plus petits pieds qu'on
+pût voir. Lorsqu'elle s'amusait ou qu'elle parlait et que sa
+physionomie s'animait, le défaut de ses yeux était peu sensible; je
+l'aurais à peine remarqué si je n'en avais pas été prévenue.
+
+Son état l'empêchait de danser; mais elle se promena plusieurs fois
+dans le bal donnant le bras à son mari. Elle n'avait ni grâce, ni
+dignité.
+
+Elle marchait mal et les pieds en dedans; mais ils étaient si jolis
+qu'on leur pardonnait, et son air d'excessive jeunesse dissimulait sa
+gaucherie. À tout prendre, je la trouvai bien. Son mari en paraissait
+fort occupé ainsi que Monsieur (le comte d'Artois) et madame la
+duchesse d'Angoulême. Quant à monsieur le duc d'Angoulême, il s'y
+trouvait si mal à son aise que, dès qu'il entrait dans un salon, sa
+seule pensée était le désir d'en sortir et qu'il n'y restait jamais
+plus d'un quart d'heure, se contentant de faire acte de présence quand
+cela était indispensable.
+
+Madame la duchesse de Berry était arrivée en France complètement
+ignorante sur tout point. Elle savait à peine lire. On lui donna des
+maîtres. Elle aurait pu en profiter, car elle avait de l'esprit
+naturel et le sentiment des beaux-arts; mais personne ne lui parla
+raison, et, si on chercha à lui faire apprendre à écorcher un clavier
+ou à barbouiller une feuille de papier, on ne pensa guère, en
+revanche, à lui enseigner son métier de princesse.
+
+Son mari s'amusait d'elle comme d'un enfant et se plaisait à la gâter.
+Le Roi ne s'en occupait pas sérieusement. Monsieur y portait sa
+facilité accoutumée. Madame la duchesse d'Angoulême, seule, aurait
+voulu la diriger, mais elle y mettait des formes acerbes et
+dominatrices.
+
+Madame la duchesse de Berry commença par la craindre, et bientôt la
+détesta. Madame la duchesse d'Angoulême ne fut pas longtemps en reste
+sur ce sentiment que monsieur le duc de Berry combattit faiblement;
+car, tout en rendant justice aux vertus de sa belle-soeur, il n'avait
+aucun goût pour elle. Menant, d'ailleurs, une vie plus que légère, il
+ne se souciait pas de contrarier sa femme et lui soldait en
+complaisances les torts qu'il avait d'un autre côté.
+
+C'était un bien mauvais calcul pour tous deux, car la petite princesse
+avait fini par devenir aussi exigeante que maussade. Son mari lui
+répétait sans cesse qu'elle ne devait faire que ce qui l'amusait et
+lui plaisait, ne se gêner pour personne et se moquer de ce qu'on en
+dirait. De toutes les leçons qu'on lui prodiguait, c'était celle dont
+elle profitait le plus volontiers et dont elle ne s'est guère écartée.
+
+Il était curieux de lui voir tenir sa Cour, ricanant avec ses dames et
+n'adressant la parole à personne. Il n'y a pas de pensionnaire qui ne
+s'en fût mieux tirée, et pourtant, je le répète, il y avait de
+l'étoffe dans madame la duchesse de Berry. Une main habile en aurait
+pu tirer parti. Rien de ce qui l'entourait n'y était propre, excepté
+peut-être la duchesse de Reggio, sa dame d'honneur; mais elle n'avait
+aucun crédit. Cette nomination avait fait honneur au bon jugement de
+monsieur le duc de Berry et à la sagesse du Roi.
+
+Madame la maréchale Oudinot, duchesse de Reggio, représentait le
+régime impérial à la nouvelle Cour d'une façon si convenable et si
+digne que personne n'osait se plaindre de la situation où on l'avait
+placée, quoique les charges de Cour excitassent particulièrement
+l'envie du parti royaliste qui les regardait comme sa propriété
+exclusive.
+
+Il avait fallu à la duchesse beaucoup de tact et d'esprit pour fonder
+sa position dans un monde tout nouveau et tout hostile. Elle y avait
+réussi sans aucune assistance, car le maréchal Oudinot, brave soldat
+s'il en fut, ne savait que jouer, fumer, courir les petites filles et
+faire des dettes. Il fallait donc que sa femme eût de la considération
+pour deux et elle y réussissait. Ajoutons que le maréchal avait de
+grands enfants d'une première femme dont elle avait su se faire
+adorer.
+
+Il aurait été bien heureux qu'elle prit de l'ascendant sur madame la
+duchesse de Berry; cela n'arriva pas. La duchesse de Reggio lui
+inspirait du respect; elle avait recours à elle pour réparer ses
+gaucheries, mais elle la gênait: elle n'avait pas de confiance en elle
+et, à proportion que sa conduite est devenue plus légère, elle s'en
+est éloignée davantage.
+
+Je ne comptais rester que peu de semaines à Paris; un événement de
+famille m'y retint plus longtemps que je n'avais présumé. J'avais
+trouvé mon frère en grande coquetterie avec mademoiselle Destillières.
+Nous l'avions connue dans sa très petite enfance. Elle était
+ravissante et ma mère en raffolait. Il paraît que, dès lors, elle
+disait ne vouloir épouser que monsieur d'Osmond.
+
+La mort de ses parents l'avait laissée héritière d'une immense fortune
+et maîtresse de son sort. Sa main était demandée par les premiers
+partis de France, et mon frère ne songeait point à se mettre sur les
+rangs; mais elle lui fit de telles avances qu'il en devint sincèrement
+épris et s'engagea, quoique avec réticence, dans le bataillon des
+prétendants. Elle ne l'y laissa pas longuement dans la foule. Au bout
+de peu de temps, elle l'autorisa à charger mon père de la demander en
+mariage, pour la forme, à son oncle qui était son tuteur mais dont
+elle ne dépendait en aucune façon.
+
+Cet oncle s'était accoutumé à l'idée qu'elle resterait fille et qu'il
+continuerait à disposer de sa fortune. Ce sort lui paraissait assez
+doux pour en souhaiter la prolongation indéfinie. Ainsi, loin de
+combattre les répugnances de mademoiselle Destillières à accepter les
+partis qu'on lui avait jusqu'alors proposés, il cherchait à les
+accroître en lui faisant insinuer, par des personnes à sa dévotion,
+que sa santé, très délicate, lui rendait le célibat nécessaire.
+
+Lors donc que la lettre _officielle_ de mon père lui fut remise, par
+un ami commun, monsieur de Bongard articula très poliment un refus
+absolu et alla rendre compte à sa nièce de la demande et de la
+réponse, fondée, comme à l'ordinaire, sur ce qu'elle ne voulait pas se
+marier.
+
+«Vous vous êtes trompé, mon oncle, je ne voulais pas épouser les
+autres; mais je veux épouser monsieur d'Osmond.»
+
+Monsieur de Bongard pensa tomber à la renverse. Il fallut bien
+reprendre ses paroles, mais tous ses soins furent employés à retarder
+le mariage. Soit qu'il se flattât de quelque circonstance qui pût le
+faire rompre, soit qu'il eût besoin d'un long intervalle pour
+régulariser l'illégalité de la gestion de sa tutelle, portée à un
+point fabuleux autant, je crois, par incurie que par malversation, il
+épuisait tous les prétextes pour gagner du temps.
+
+Les jeunes gens, en revanche, étaient très pressés et me demandaient
+de rester de jour en jour, prétendant que mon départ fournirait un
+argument de plus à monsieur de Bongard pour éloigner la noce. Il en
+vint pourtant à ses fins, car le mariage, arrangé au mois de février
+et qui devait, s'accomplir le premier, le dix, le vingt de chaque
+mois, n'eut lieu qu'en décembre.
+
+Quoique le mariage de mademoiselle Destillières fût de toutes les
+nouvelles du jour celle qui m'intéressait le plus, je m'occupais
+encore cependant des événements publics; et je fus très consternée, un
+matin, en apprenant que le roi Louis XVIII était très mal. Il donna de
+vives inquiétudes pendant un moment.
+
+La loi d'élection se discutait à la Chambre des députés. Les princes
+étaient en opposition directe au gouvernement, car alors le cabinet
+était composé de gens raisonnables. Monsieur le duc de Berry ameutait
+contre la loi et, dans une soirée chez lui, cabala tout ouvertement
+pour grossir l'opposition. Le Roi en fut informé, le fit appeler, et
+le tança vertement.
+
+Monsieur le duc de Berry se plaignit à son père et à sa belle-soeur.
+Ils mirent en commun leurs griefs, s'échauffèrent les uns les autres,
+et enfin, le soir après le dîner, Monsieur, portant la parole, les
+exposa durement au Roi. Le Roi répondit vivement. Madame et le duc de
+Berry s'en mêlèrent; la querelle s'exalta à tel point que Monsieur dit
+qu'il quitterait la Cour avec ses enfants.
+
+Le Roi répondit qu'il y avait des forteresses pour les princes
+rebelles. Monsieur répliqua que la charte n'admettait pas de prison
+d'État (car cette pauvre charte est invoquée par ceux qui l'aiment le
+moins) et on se quitta sur ces termes amicaux. Monsieur le duc
+d'Angoulême avait seul gardé un complet silence. Le respect dû au père
+rachetait en lui le respect dû au Roi, de façon qu'il se serait fait
+scrupule de donner tort ou raison à aucun des deux.
+
+La colère une fois passée, tous furent fâchés de la violence des
+paroles. Le pauvre Roi pleurait le soir en en parlant à ses ministres;
+mais cette scène l'avait tellement éprouvé qu'elle avait arrêté la
+digestion de son dîner. La goutte dans l'estomac s'y ajouta; il pensa
+étouffer dans la nuit et, pendant plusieurs jours consécutifs, il fut
+assez mal.
+
+Ce fut une occasion pour sa famille de lui témoigner une affection à
+laquelle il feignait de croire pour acquérir un peu de repos, mais
+dont il faisait peu d'état. Le public savait aussi bien que le Roi
+l'opposition des princes; et la plaisanterie du moment était d'appeler
+les boules noires mises au scrutin les _prunes de Monsieur_.
+
+Je m'applique à ne point parler des événements connus sur lesquels je
+ne sais aucun détail particulier. Ainsi je ne dirai rien de la
+représentation de _Germanicus_, tragédie de monsieur Arnault, alors
+proscrit de France, qui exalta au dernier degré les passions des
+partis impérialiste et royaliste.
+
+Les sages précautions prises par l'autorité pour empêcher une
+collision entre les jeunes gens de l'ancienne armée et les gardes du
+corps leur parurent à tous entachées de partialité, et les deux partis
+se proclamèrent lésés et persécutés par l'autorité. On pourrait
+peut-être en conclure qu'elle avait été seulement sage et paternelle;
+mais les hommes, quand ils sont animés par la passion, ne jugent pas
+si froidement et la fermentation était restée grande.
+
+C'est dans ce moment que je reçus de Londres le premier exemplaire du
+_Manuscrit de Sainte-Hélène_. Je le lus avec un extrême intérêt; mais
+je me rappelle avoir mandé à ma mère qu'il arrivait trop à propos et
+répondait trop bien aux passions du moment pour me permettre de croire
+à son authenticité. C'était le manifeste du parti bonapartiste tel
+qu'il existait en ce moment à Paris, et il était presque impossible de
+penser que, tracé au delà de l'Atlantique, il pût arriver précisément
+à l'instant opportun. Au reste, il me parut tellement propre à servir
+de mèche que je ne voulus prendre aucune part à faciliter l'explosion.
+Ce livre, renfermé sous clef, ne sortit pas de chez moi et je n'en
+soufflai mot.
+
+Le surlendemain, madame de Duras me demanda si mes lettres de Londres
+parlaient d'un écrit de l'Empereur. Je répondis hardiment que non. Au
+bout d'une dizaine de jours, je reçus un petit billet d'elle pour me
+recommander de ne pas manquer à venir passer la soirée chez elle. J'y
+trouvai une cinquantaine de personnes réunies, la table, les bougies,
+le verre d'eau sucrée de rigueur pour le lecteur; on allait commencer.
+Quoi? le _Manuscrit de Sainte-Hélène_! La même représentation se
+renouvela le lendemain chez la duchesse d'Escars.
+
+Pendant ces soirées, j'étais poursuivie d'une idée que je ne pouvais
+chasser. Je voyais Bonaparte apprenant que, chez le maréchal Duroc,
+une troupe de chambellans et de dames du palais étaient réunis pour
+entendre et se passionner du récit bien pathétique de l'expulsion de
+Louis XVIII de Mitau, des gardes du corps pleurant sur ses mains, de
+Madame leur distribuant ses diamants pour les empêcher de mourir de
+faim, de leur vieux Roi les bénissant, de l'abbé Marie quittant
+volontairement un monde où l'injustice seule triomphait, etc., et
+toute la société impérialiste, émue jusqu'aux larmes, surprise par
+l'entrée de l'Empereur au milieu d'elle!
+
+Quelles auraient été ses frayeurs! Comme Vincennes aurait été peuplé
+le lendemain! Au reste, personne ne s'y serait risqué. Grâce au ciel,
+et honneur en soit rendu à la Restauration, la lecture, chez les dames
+que je viens de citer, pouvait être déplacée, inconvenante, dangereuse
+même pour le pays; mais elle ne pouvait troubler la sécurité de ceux
+qui y assistaient.
+
+Jamais aucune publication, de mon temps, n'a fait autant d'effet. Il
+n'était plus permis d'élever un doute sur son authenticité, et, plus
+on avait approché l'Empereur, plus on soutenait l'ouvrage de lui.
+
+Monsieur de Fontanes reconnaissait chaque phrase. Monsieur Molé
+entendait le son de sa voix disant ces mêmes paroles. Monsieur de
+Talleyrand le voyait les écrire. Le maréchal Marmont retrouvait des
+expressions de leur mutuelle jeunesse dont lui seul avait pu se
+servir, etc. Et tous et chacun étaient électrisés par cette émanation
+directe du grand homme.
+
+Je finis par me laisser persuader, tout en conservant mon étonnement
+de l'à-propos de la publication: tant de gens plus compétents
+affirmaient reconnaître l'auteur qu'il y aurait eu de l'obstination à
+en douter.
+
+Je restais persuadée de l'inopportunité de ces lectures. Toutefois,
+les gens qui s'y prêtaient étaient de nature à lever tous les
+scrupules que j'avais conçus.
+
+Je possédais deux exemplaires de la brochure, et je trouvai qu'il n'y
+avait plus que de la désobligeance à les tenir enfermés. Je les prêtai
+donc et ne tardai pas à m'en repentir, car chaque matin je recevais
+vingt billets qui me les demandaient. On se faisait inscrire à tour de
+rôle pour les obtenir.
+
+Aucune mystification n'a eu un succès plus complet ni plus utile à un
+parti. La semi-publicité ajoutait tout le prix de la mode et du fruit
+défendu à un ouvrage devenu une sorte de manifeste; et les lectures
+faites en commun, appelant cette espèce d'électricité que les hommes
+réunis exercent les uns sur les autres, le rendaient d'autant plus
+propre à exciter toutes les passions. Je n'ai jamais assisté à une de
+ces représentations dans une société impérialiste; mais, à en juger
+par l'effet qu'elles faisaient dans nos salons bourbonniens, on peut
+supposer qu'elles remuaient profondément les âmes, exaltaient toutes
+les haines et tous les regrets.
+
+Le manuscrit de Sainte-Hélène restera au moins fameux dans les
+cabinets des bibliophiles comme contrefaçon. Il est de monsieur
+Bertrand de Novion qui n'a aucune autre réputation littéraire, n'a
+jamais vu l'Empereur de près et n'a eu de rapports avec lui que
+pendant les Cent-Jours.
+
+Je sais bien que, depuis que l'auteur est connu, on a beaucoup dit
+qu'il était impossible de s'y méprendre; mais, au moment où cette
+brochure parut, il était encore plus impossible d'élever un doute sans
+se faire lapider.
+
+(_Note de 1841_).--Après avoir profité vingt-cinq ans du succès de
+cette publication et en avoir même reçu le salaire, monsieur Bertrand
+de Novion vient d'en restituer l'honneur à son véritable auteur,
+monsieur de Châteauvieux. J'avais eu révélation de son nom dans le
+temps; mais les habitudes, les relations, les opinions de monsieur de
+Châteauvieux, toutes hostiles à l'Empire, m'avaient éloignée d'y
+attacher aucune importance. Il faut son assertion, la reproduction du
+manuscrit écrit de sa main et l'aveu de monsieur Bertrand de Novion
+pour y croire à l'heure qu'il est.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+ Monsieur de Villèle. -- Intrigue de Cour pour ramener monsieur de
+ Blacas. -- La duchesse de Narbonne. -- Martin et la soeur
+ Récolette. -- Arrivée de monsieur de Blacas. -- Déjeuner aux
+ Tuileries. -- La petite chienne de Madame. -- Sagesse de monsieur
+ le duc d'Angoulême. -- Agitation des courtisans. -- Trouble de
+ monsieur Molé. -- Bonne contenance de monsieur Decazes. -- Délais
+ multipliés de monsieur de Blacas. -- Il est congédié par le Roi.
+
+
+L'exaltation des bonapartistes, loin de calmer, servait même de
+stimulant à celle des ultras. Ils accusaient la longanimité du Roi et
+la modération du ministère. Selon eux, de sévères répressions, des
+procès, des condamnations, des échafauds, mais surtout des
+destitutions auraient assis la Restauration sur des bases bien
+autrement solides.
+
+Monsieur de Chateaubriand avait, depuis longtemps, fait paraître sa
+_Monarchie selon la charte_ ou il ne demandait que sept hommes dévoués
+par département, au nombre desquels il plaçait le grand prévôt, et la
+liberté de la presse avec la peine de mort largement affectée à ses
+délits. Ces concessions paraissaient encore trop libérales aux ultras,
+et il était obligé de modifier ses doctrines pour rester un de leurs
+chefs. À plus petit bruit, il s'en élevait un autre bien moins
+brillant mais plus habile, monsieur de Villèle.
+
+Son humble origine, ses formes vulgaires, sa tournure hétéroclite, sa
+voix nasillarde le tenaient encore éloigné des salons; mais il
+commençait à avoir une grande influence à la Chambre des députés et à
+grouper autour de lui le bataillon de l'opposition ultra. Toutefois,
+la Cour n'était pas d'humeur à attendre les résultats des manoeuvres
+constitutionnelles et elle en prépara une pour son compte.
+
+Depuis le mariage de madame la duchesse d'Angoulême, madame de Sérent
+et ses deux filles, les duchesses de Damas et de Narbonne, étaient
+restées constamment auprès d'elle. Madame de Narbonne avait tout
+l'esprit que sa soeur croyait posséder. Le roi Louis XVIII n'avait pas
+manqué de saisir la différence qui existait entre le prétentieux bel
+esprit de madame de Damas et la distinction de bon aloi de madame de
+Narbonne. Il avait pris à Hartwell l'habitude de causer assez
+confidentiellement avec cette dernière. Il aimait la société des
+femmes spirituelles; madame de Balbi lui en avait donné le goût.
+
+Les deux soeurs étaient, quoique à des degrés différents, liées avec
+monsieur de Blacas. Son absence affligeait l'une et déplaisait à
+l'autre qui se voyait privée du crédit qu'elle exerçait pendant son
+ministère. Tant que monsieur de Blacas avait été tout-puissant près du
+Roi, Monsieur et Madame l'avaient en horreur. Son expulsion les avait
+charmés. Mais _mal passé n'est que songe_; on détestait encore plus
+les ministres présents.
+
+Le favoritisme du bourgeois et impérialiste Decazes fit regretter le
+noble et émigré Blacas. Avec celui-là du moins, on s'entendait sur
+bien des points et la langue était commune. Madame de Narbonne n'eut
+donc pas grand'peine à faire reconnaître aux princes qu'ils avaient
+beaucoup perdu au change. Restait à ramener le Roi à ses anciennes
+préférences; elle entreprit de l'accomplir.
+
+Louis XVIII, homme du temps de sa jeunesse, était, en matière de
+religion, philosophe du dix-huitième siècle. Les pratiques auxquelles
+il s'astreignait très exactement n'étaient pour lui que de pure
+étiquette. Toutefois, malgré son scepticisme établi, il ne manquait
+pas d'une sorte de superstition. Il croyait, assez volontiers, que, si
+le bon Dieu existait et qu'il s'occupât de quelque chose, ce devait
+être sans aucun doute du chef de la maison de Bourbon.
+
+Madame de Narbonne profita de l'accès qu'elle avait auprès de lui pour
+lui parler d'une certaine soeur Marthe, religieuse, et d'un
+cultivateur des environs de Paris, nommé Martin, qui, tous deux,
+avaient des visions tellement étranges par leur importance et leur
+similitude qu'elle se faisait un devoir d'en avertir le Roi.
+
+Déjà, selon elle, toutes les consciences timorées étaient bouleversées
+par ces dénonciations de l'abîme vers lequel on s'avançait. Elle
+revint plusieurs fois à la charge; le Roi consentit à voir la soeur
+Marthe. Bien stylée, probablement par les entours immédiats du Roi,
+elle lui fit des révélations intimes sur son passé, et parla comme il
+le fallait, pour le présent et l'avenir. Le Roi fut ébranlé.
+
+Madame de Narbonne manda à monsieur de Blacas, alors ambassadeur à
+Rome, de venir sur-le-champ n'importe sous quel prétexte; elle était
+autorisée à lui promettre l'appui des princes et elle ne doutait pas
+de son succès auprès du Roi.
+
+En conséquence, un beau matin un valet de chambre du Roi, très dévoué
+à monsieur de Blacas, remit à Sa Majesté, en entrant dans sa chambre,
+un billet de monsieur de Blacas. Ne pouvant plus résister au besoin de
+son coeur, il était arrivé à Paris uniquement pour voir le Roi, le
+regarder, entendre sa voix, se prosterner à ses pieds et repartir,
+ayant fait provision de bonheur pour quelques mois.
+
+Monsieur de Blacas avait trop spéculé sur la faiblesse qu'il
+connaissait à Louis XVIII du besoin d'être aimé pour lui-même. Le Roi
+répondit sèchement et verbalement:
+
+«Je ne reçois les ambassadeurs que conduits par le ministre des
+affaires étrangères.»
+
+Monsieur de Blacas se trouva donc forcé d'aller d'abord chez le duc de
+Richelieu. Fort étonné de voir entrer un ambassadeur qu'il croyait à
+Rome, il ne douta pas que Louis XVIII ne l'eût mandé. Il lui demanda
+s'il avait vu le Roi.
+
+«Mais non, reprit monsieur de Blacas, vous pensez bien que je ne m'y
+serais pas présenté sans vous.»
+
+Cette déférence inattendue parut singulière au duc qui, malgré toute
+sa loyauté, démêlait bien une intrigue au fond de ce retour inopiné.
+Il fut confirmé dans cette opinion lorsqu'en arrivant le Roi ne
+témoigna aucune surprise de voir monsieur de Blacas, et la froideur
+qu'il lui montra ne lui parut qu'un jeu concerté entre eux. Monsieur
+de Blacas, en jugea autrement, et comprit, dès lors, qu'il avait été
+mal conseillé.
+
+Le Roi dînait toujours exclusivement avec la famille royale; mais les
+déjeuners se passaient plus sociablement aux Tuileries, hormis pour
+Monsieur qui prenait seul, chez lui, sa tasse de chocolat. Monsieur le
+duc d'Angoulême déjeunait avec son service du jour, le duc de Damas et
+le duc de Guiche. Monsieur le duc de Berry ajoutait aux personnes de
+sa maison celles de sa familiarité et souvent même faisait des
+invitations de politesse.
+
+Le Roi avait tous les matins une table de vingt couverts. En outre du
+service du jour, les grandes charges de la maison y assistaient quand
+elles voulaient, toujours sans invitation. Madame la duchesse
+d'Angoulême, accompagnée de la dame de service, déjeunait chez son
+oncle. Messieurs de Richelieu et de Blacas avaient le droit de
+s'asseoir à cette table, en leur qualité, de premier gentilhomme de la
+chambre et de premier maître de la garde-robe; car, comme ministre et
+ambassadeur, ils n'y auraient pas été admis, et le Roi aurait passé
+dans la salle à manger sans leur dire de le suivre.
+
+Leur audience avait eu lieu peu avant l'heure du déjeuner; ils
+accompagnaient le Roi lorsqu'il entra dans le salon où les convives se
+trouvaient assemblés. La surprise égala le malaise en voyant monsieur
+de Blacas qu'on croyait à Rome. On cherchait à lire sur la figure du
+Roi l'accueil qu'il lui fallait faire, mais sa physionomie était
+impassible. La présence de monsieur de Richelieu gênait aussi ceux qui
+auraient voulu montrer les espérances que peut-être ils ressentaient.
+
+Tout le monde, selon l'usage, était réuni lorsque Madame arriva
+précédée d'une petite chienne que monsieur de Blacas lui avait
+autrefois donnée; celle-ci sauta autour de son ancien protecteur et le
+combla de caresses.
+
+«Cette pauvre Thisbé, dit le Roi, je lui sais gré de si bien vous
+reconnaître.»
+
+Le duc d'Havré se pencha à l'oreille de son voisin et lui dit:
+
+«Il faut faire comme Thisbé, il n'y a pas à hésiter.»
+
+Et monsieur de Blacas fut entouré des plus affectueuses
+démonstrations. Madame ne montra pas plus de surprise que le Roi, mais
+accueillit monsieur de Blacas avec grande bienveillance. Il y a à
+parier qu'elle n'ignorait pas l'intrigue qui se manoeuvrait.
+
+Monsieur le duc d'Angoulême déjeunait plus tard que le Roi, et la
+princesse en sortant de chez son oncle venait toujours assister à la
+fin de son repas où elle mangeait, toute l'année, une ou deux grappes
+de raisin.
+
+Ce jour-là elle raconta l'arrivée de monsieur de Blacas. «Tant pis»,
+répondit sèchement monsieur le duc d'Angoulême. Elle ne répliqua pas.
+Mon frère, qui, en sa qualité d'aide de camp, déjeunait chez son
+prince, fut frappé de l'idée qu'il y avait dissidence dans le royal
+ménage sur cet événement.
+
+Au reste, cela arrivait très habituellement. Monsieur le duc
+d'Angoulême rendait une espèce de culte à sa femme qui avait pour lui
+la plus tendre affection, mais ils ne s'entendaient pas en politique.
+Sous ce rapport, Madame était bien plus en sympathie avec Monsieur, et
+ni l'un ni l'autre n'exerçaient d'influence sur monsieur le duc
+d'Angoulême.
+
+Lorsque Madame commençait une de ses diatribes d'ultra-royalisme, il
+l'arrêtait tout court:
+
+«Ma chère princesse (c'est ainsi qu'il l'appelait) ne parlons pas de
+cela; nous ne pouvons nous entendre ni nous persuader réciproquement.»
+
+Aussi toutes les intrigues du parti s'arrêtaient-elles devant la
+sagesse de monsieur le duc d'Angoulême qui refusait constamment de
+témoigner aucune opposition au gouvernement du Roi. Elles trouvaient,
+en revanche, des auxiliaires bien actifs dans les autres princes et
+leurs entours, y compris ceux du Roi.
+
+La nouvelle de l'arrivée de monsieur de Blacas fit grand bruit, comme
+on peut penser. Je sus promptement le peu d'étonnement témoigné par le
+Roi, l'histoire de Thisbé et le _tant pis_ de monsieur le duc
+d'Angoulême. Selon le parti auquel on appartenait, on brodait le fond
+de diverses couleurs.
+
+Les courtisans avaient remarqué qu'après le déjeuner monsieur de
+Blacas ayant parlé bas au Roi, il avait répondu tout haut de sa voix
+sévère:
+
+«C'est de droit, vous n'avez pas besoin de permission.»
+
+On sut qu'il s'agissait de s'installer dans l'appartement du premier
+maître de la garde-robe aux Tuileries. Cet appartement, arrangé pour
+monsieur de Blacas dans le plus fort de sa faveur, communiquait avec
+celui du Roi par l'intérieur.
+
+On se rappela que le major général de la garde y avait été logé
+provisoirement pendant qu'on travaillait à son appartement, mais que
+les réparations avaient été poussées avec un redoublement d'activité
+depuis quelque temps; et que, deux jours avant, il avait pu
+s'installer [chez lui] et laisser libre l'appartement de monsieur de
+Blacas. J'avoue que cette circonstance, de la facilité des
+communications, me parut grave. La franchise du monarque n'était pas
+assez bien établie pour que la froideur de la réception semblât tout à
+fait rassurante.
+
+Monsieur de Blacas affecta de passer la matinée tout entière au Salon
+du Louvre où il y avait alors exposition de tableaux; il ne parla pas
+d'autre chose pendant le dîner chez le duc d'Escars. Il jeta en avant
+quelques phrases qui indiquaient le projet d'un prompt départ pour
+Rome.
+
+Très anxieuse de savoir ce qui se passait, j'allai le soir chez
+monsieur Decazes. Le même sentiment y avait amené quelques personnes,
+la malice quelques autres, la curiosité encore davantage, si bien
+qu'il y avait foule. Tous les esprits y paraissaient fort agités,
+hormis celui du maître de la maison. Lui semblait dans son assiette
+naturelle.
+
+Je n'en pourrais dire autant de monsieur Molé, alors ministre de la
+marine; il était dans un trouble impossible à dissimuler. Je le vois
+encore assis sur un petit sopha, dans le recoin d'une cheminée, et
+avançant un écran sous prétexte de se défendre de la lumière, mais
+évidemment pour éviter les regards à sa figure renversée.
+
+Ordinairement monsieur Decazes n'allait pas faire sa visite
+quotidienne au Roi les jours de ses réceptions; cette fois il
+s'échappa de son salon. Peu après, quelqu'un (monsieur de Boisgelin,
+je crois), arrivant de l'ordre, me raconta que monsieur de Blacas,
+reprenant ses anciennes habitudes, avait suivi le Roi dans son
+intérieur lorsqu'il y était rentré.
+
+L'absence du ministre de la police ne fut pas longue; son attitude
+était parfaitement calme au retour; et je fis la remarque qu'avec
+moins d'esprit de conversation et bien moins d'élégance de formes que
+monsieur Molé il avait, dans cette occasion, beaucoup plus le maintien
+d'un homme d'État. Le monde s'étant écoulé, je m'approchai de lui et
+je lui dis:
+
+«Que dois-je mander demain à mon père? le courrier part.
+
+--Que je suis son plus dévoué serviteur, aussi bien que le vôtre.
+
+--Vous savez bien que ce n'est pas vaine curiosité qui me fait faire
+cette demande. Les gazettes ultras vont entonner la trompette;
+répondez-moi sérieusement ce qu'il convient de dire à l'ambassadeur.
+
+--Hé bien, sérieusement, mandez-lui que monsieur de Blacas est arrivé
+aujourd'hui vendredi de Rome à Paris et qu'il repartira jeudi de Paris
+pour Rome.
+
+--Jeudi! et pourquoi pas demain?
+
+--Parce que ce serait faire un événement de ce voyage et qu'il vaut
+infiniment mieux qu'il reste un ridicule.
+
+--Je comprends la force de cet argument, mais ne craignez-vous pas de
+voir prolonger la facilité de ces communications entre les deux
+appartements?
+
+--Je ne crains rien; faites comme moi.»
+
+Et il accompagna ces derniers mots d'un sourire pas mal arrogant.
+J'avoue que j'étais loin de partager sa sécurité, connaissant la
+faiblesse du Roi et la cabale qui l'entourait. Toutefois, monsieur
+Decazes avait raison. Le Roi était capable d'intriguer contre ses
+ministres, mais il se serait fait scrupule de faire infidélité à ses
+favoris. Toutes les fois qu'ils lui ont été enlevés, c'est par force
+majeure et jamais il n'en avait été complice.
+
+Au déjeuner du lendemain, le Roi affecta de parler du désir qu'il
+avait que le temps s'adoucît pour rendre le retour de monsieur de
+Blacas [plus agréable]. Au moment où on allait se séparer, il lui dit
+tout haut:
+
+«Comte de Blacas, si vous avez à me parler ce soir, venez avant
+l'ordre; après, c'est l'heure du ministre de la police.»
+
+Or, la famille royale quittait le Roi à huit heures; l'ordre était à
+huit heures un quart, ainsi le tête-à-tête ne pouvait se prolonger
+d'une façon bien intime.
+
+Monsieur de Blacas s'inclina profondément, mais on sentit le coup et,
+dans ce moment, Thisbé l'aurait caressé sans trouver d'imitateurs.
+Néanmoins le parti dit du pavillon de Marsan, toujours prompt à se
+flatter, affirmait et croyait peut-être qu'il y avait un dessous de
+carte, que les froideurs n'étaient qu'apparentes, qu'une faveur intime
+en dédommageait et ferait prochainement explosion.
+
+Je le croyais un peu, et surtout lorsque, la veille du jour fixé pour
+son départ, monsieur de Blacas se déclara malade. Il garda sa chambre
+quarante-huit heures, puis reparut avec une extinction de voix qui ne
+permettait pas d'entreprendre un grand voyage. Il gagna une dizaine de
+jours par divers prétextes. Le dernier qu'il employa fut le désir
+d'accompagner le Roi dans la promenade du 3 mai, anniversaire de son
+entrée à Paris. Il parcourait les rues en calèche, sous la seule
+escorte de la garde nationale; cela plaisait à la population.
+
+Monsieur de Blacas espérait que le droit de sa charge le placerait
+dans la voiture du Roi; mais celui-ci fit un grand travail d'étiquette
+pour lui enlever cette satisfaction. Je ne me rappelle plus quelle en
+fut la manoeuvre, mais monsieur de Blacas ne figura que dans une
+voiture de suite. En rentrant, le Roi s'arrêta à la porte de son
+appartement, et, la tenant lui-même ouverte, ce qui était sans
+exemple, il dit bien haut:
+
+«Adieu, mon cher Blacas, bon voyage, ne vous fatiguez pas en allant
+trop vite; je recevrai avec plaisir de vos nouvelles de Rome.»
+
+Et _pan_, il frappa la porte à la figure du comte qui s'apprêtait à le
+suivre. Monsieur de Blacas, très déconcerté de la brièveté de ce congé
+amical, partit le soir.
+
+Le résultat de ce voyage fut de faire nommer un ministre de la maison
+du Roi. Sans en être précisément titulaire, monsieur de Blacas en
+touchait les appointements, en conservait le patronage; et la charge
+était faite par un homme à sa dévotion, monsieur de Pradel. En
+revanche, quelque temps après, il fut fait duc et premier gentilhomme
+de la chambre.
+
+L'intrigue ayant manqué, on ne s'occupa plus alors de Martin, d'autant
+que le Roi l'avait fait remettre entre les mains de monsieur Decazes.
+Il passa quelques semaines à Charenton sans que les médecins osassent
+affirmer dans son exaltation un état de folie constatée.
+
+On le renvoya dans son village d'où la Congrégation l'a évoqué
+plusieurs fois depuis. Une de ses principales visions portait sur
+l'existence de Louis XVII dont, de temps en temps, on voulait effrayer
+la famille royale. Il à été question de lui pour la dernière fois
+pendant le séjour de Charles X à Rambouillet, en 1830.
+
+Je ne sais si ce fut tout à fait volontairement que la duchesse de
+Narbonne alla rejoindre son mari qu'elle avait fait nommer ambassadeur
+à Naples. Le rôle actif qu'elle venait de jouer dans cette intrigue
+Blacas avait déplu au Roi, plus encore à monsieur Decazes; et,
+quoiqu'il n'y eût plus d'exil sous le régime de la Charte, on sut
+généralement qu'elle avait reçu l'ordre de ne point paraître à la Cour
+et le conseil de s'éloigner.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+ Faveur de monsieur Decazes. -- Son genre de flatterie. --
+ Affaires de Lyon. -- Le duc de Raguse apaise les esprits. --
+ Discours de monsieur Laffitte. -- Monsieur le duc d'Orléans
+ revient à Paris. -- Histoire inventée sur ma mère. -- Ma colère.
+ -- Arrivée de toute la famille d'Orléans. -- Déjeuner au
+ Palais-Royal. -- Calomnies absurdes.
+
+
+Le favoritisme de monsieur Decazes se trouva mieux établi que jamais.
+Le Roi ne voyait que par ses yeux, n'entendait que par ses oreilles,
+n'agissait que par sa volonté.
+
+Les souverains ne se gouvernent guère que par la flatterie. Louis
+XVIII était trop accoutumé à celles des courtisans d'origine pour y
+prendre grand goût; il en avait besoin pour lui servir d'atmosphère et
+y respirer à l'aise, mais elles ne suffisaient pas à son imagination.
+
+Sa fantaisie était d'être aimé pour lui-même; c'était le moyen employé
+par tous les favoris précédents, excepté par madame de Balbi, je
+crois, qui se contentait de se laisser adorer et ne se piquait que
+d'être aimable et d'amuser, sans feindre un grand sentiment.
+
+Monsieur Decazes inventa un nouveau moyen de soutenir sa faveur; il se
+représenta comme l'ouvrage du Roi, non seulement socialement mais
+politiquement. Il feignit d'être son élève bien plus que son ministre.
+Il passait des heures à se faire endoctriner par lui. Il apprenait,
+sous son royal professeur, les langues anciennes aussi bien que les
+modernes, le droit, la diplomatie, l'histoire et surtout la
+littérature.
+
+L'élève était d'autant plus perspicace qu'il savait mieux que le
+maître ce qu'on lui enseignait; mais son étonnement de tout ce qu'on
+lui découvrait dans les sciences et les lettres ne tarissait jamais et
+ne cédait qu'à la reconnaissance qu'il éprouvait. De son côté, le Roi
+s'attachait chaque jour davantage à ce brillant écolier qui, à la fin
+de la classe, lui faisait signer et approuver tout le contenu de son
+portefeuille ministériel; après avoir bien persuadé à S. M. T. C. que
+d'elle seule en émanaient toutes les volontés.
+
+L'espèce de sentiment que le Roi portait à monsieur Decazes
+s'exprimait par les appellations qu'il lui donnait. Il le nommait
+habituellement _mon enfant_, et les dernières années de sa faveur _mon
+fils_. Monsieur Decazes aurait peut-être supporté cette élévation,
+sans en avoir la tête trop tournée, s'il n'avait été excité par les
+impertinences des courtisans. Le besoin de rendre insolence pour
+insolence lui avait fait prendre des formes hautaines et
+désobligeantes qui, jointes à sa légèreté et à sa distraction, lui ont
+fait plus d'ennemis qu'il n'en méritait.
+
+On signala vers ce temps une conspiration à Lyon qui donna de vives
+inquiétudes. L'agitation était notoire dans la ville et les environs,
+et les désordres imminents. On y envoya le maréchal Marmont muni de
+grands pouvoirs. Les royalistes l'ont accusé d'avoir montré trop de
+condescendance pour les bonapartistes. Je n'en sais pas les détails.
+En tout cas, il souffla sur ce fantôme de conspiration; car, trois
+jours après son arrivée, tout était rentré dans la tranquillité et il
+n'en fut plus question.
+
+Les troubles mieux constatés de Grenoble avaient rapporté l'année
+précédente de si grands avantages au général Donnadieu que les
+autorités de Lyon furent soupçonnées d'avoir fomenté les désordres
+pour obtenir de semblables récompenses. La réputation du généra Canuel
+rendait cette grave accusation possible à croire; il pouvait aspirer à
+se montrer digne émule du général Donnadieu. Le préfet de police,
+homme peu estimé, s'était réuni à lui pour entourer et épouvanter
+monsieur de Chabrol, préfet du département, qui n'agissait plus que
+sous leur bon plaisir.
+
+La vérité sur la conspiration de Lyon est restée un problème
+historique. Les uns l'ont complètement niée; les autres l'ont montrée
+tout à fait flagrante. Probablement ni les uns ni les autres n'ont
+complètement raison. Les opinions toujours vives dans cette ville, et
+encore exaltées depuis les Cent-Jours, étaient disposées à faire
+explosion. Quelques excitations des chefs de parti, ou quelques
+gaucheries de l'administration, pouvaient également amener des
+catastrophes. Dans cette occasion, elles furent conjurées par la
+présence du maréchal.
+
+Il recueillit pour salaire l'animadversion des deux partis et même le
+mécontentement du gouvernement. Il le mérita un peu par la publicité
+intempestive qu'il laissa donner aux événements dont il avait été
+témoin, en rejetant tout le blâme sur l'administration. Il crut même
+devoir personnellement certifier de leur exactitude. Au reste, j'étais
+absente lorsque cela eut lieu; je ne sais qu'en gros les circonstances
+de cet événement.
+
+Les généraux Donnadieu, Canuel et surtout Dupont, qui ont été triés
+sur le volet par la Restauration comme gens de haute confiance,
+étaient sous l'Empire très peu considérés. Leur faveur a toujours fait
+un fort mauvais effet dans l'armée.
+
+Les négociations pour le retour de monsieur le duc d'Orléans avaient
+réussi; le prince était venu seul tâter le terrain. Cette course avait
+été assez mal préparée par un discours d'un député de l'opposition,
+monsieur Laffitte, où il avait fait entrer très inconvenablement le
+nom de Guillaume III d'Orange, de manière à soulever les clameurs de
+tout le parti royaliste.
+
+Malheureusement, monsieur le duc d'Orléans s'était déjà annoncé et il
+y aurait eu encore plus d'inconvénient à reculer devant ces cris qu'à
+les braver. Il arriva donc. Le Roi le reçut avec sa maussaderie
+accoutumée, madame la dauphine poliment, Monsieur et ses deux fils
+amicalement et madame la duchesse de Berry, qui se souvenait de
+Palerme et ne l'avait pas vu depuis son mariage, avec une joie et une
+affection (l'appelant _mon cher oncle_ à chaque instant) qui la firent
+gronder dans son intérieur.
+
+Elle pleura beaucoup à la suite de cette visite et, depuis, ses façons
+ont tout à fait changé avec le prince qu'elle n'a plus appelé que:
+Monseigneur. Elle avait toujours conservé le _ma tante_ pour madame la
+duchesse d'Orléans.
+
+La conduite toute simple du prince fit tomber les mauvais bruits qui
+ne trouvaient nulle part plus d'écho que chez la duchesse sa mère. Son
+entourage était bruyamment hostile et elle était trop faible pour s'y
+opposer, ou trop sotte pour s'en apercevoir.
+
+À mon retour d'Angleterre, j'avais été lui faire ma cour, et, parce
+que j'avais cherché à la distraire des inquiétudes que lui causait la
+maladie de l'épagneul de monsieur de Follemont en lui parlant de ses
+petits-enfants que je venais de quitter à Twickenham, le noyau
+d'ultras qui formaient sa commensalité m'avait déclarée _orléaniste_
+et avait répandu ce bruit qui m'impatientait fort, non pour moi,
+j'étais de trop peu de conséquence, mais pour mon père.
+
+Il importait aussi, dans l'intérêt de monsieur le duc d'Orléans, que
+l'impartialité de l'ambassadeur fût reconnue. Cette accusation tomba
+comme tant d'autres. Il n'y en avait pas de moins fondée, car, si
+monsieur le duc d'Orléans avait voulu lier quelque intrigue à cette
+époque en Angleterre, il aurait trouvé mon père très peu disposé à lui
+montrer la moindre indulgence.
+
+Pendant le peu de jours que monsieur le duc d'Orléans passa à Paris,
+il vint deux fois chez moi. Quelque honorée que je fusse de ces
+visites, je craignais qu'elles ne fissent renouveler les propos de
+l'hiver, mais cela était usé.
+
+La malveillance excitée au plus haut point par le succès obtenu par
+mon frère auprès de la jeune héritière, courtisée par beaucoup et
+enviée par tous, avait trouvé un autre texte.
+
+Pensant probablement que la situation de mon père avait influé sur ce
+mariage, on raconta qu'à la suite d'une espèce d'orgie où ma mère
+s'était _grisée_ avec le prince régent, il avait voulu prendre des
+libertés auxquelles elle avait répondu par un soufflet, que les autres
+femmes s'étaient levées de table; que le prince s'était plaint à notre
+Cour, que depuis ce temps mon père et ma mère n'étaient point sortis
+de chez eux et qu'ils allaient être remplacés à Londres.
+
+Cette charmante anecdote, inventée et colportée à Paris, fut renvoyée
+à Londres. Quelques gazettes anglaises y firent allusion et il y eut
+recrudescence de cabale à Paris. Tous mes excellents amis venaient à
+tour de rôle me demander ce qui en était au _juste_ ... sur quoi
+l'histoire était fondée ... quel était le canevas sur lequel on avait
+brodé, etc.; et, lorsque je répondais, conformément à la plus exacte
+vérité, qu'il n'y avait jamais eu que des politesses, des obligeances
+et des respects échangés entre le prince et ma mère et que rien
+n'avait pu donner lieu à cette étrange histoire, on faisait un petit
+sourire d'incrédulité qui me transportait de fureur. J'ai peu éprouvé
+d'indignation plus vive que dans cette occasion.
+
+Ma mère était le modèle non seulement des vertus, mais des convenances
+et des bonnes manières. Inventer une pareille absurdité sur une femme
+de soixante ans, pour se venger d'un succès de son fils, m'a toujours
+paru une lâcheté dont, encore aujourd'hui, je ne parle pas de
+sang-froid.
+
+Le prince régent fut d'une extrême bonté. Il rencontra mon père au
+Parc, le retint près de lui pendant toute sa promenade, s'arrêta
+longuement dans un groupe nombreux de seigneurs anglais à cheval et ne
+s'éloigna qu'après avoir donné un amical _shake-hand_ à l'ambassadeur.
+Mon père s'expliqua ces faveurs inusitées en apprenant plus tard les
+sots bruits répandus à Paris et répétés obscurément à Londres.
+
+Le dégoût que j'en éprouvais me donna un vif désir de m'éloigner. Le
+mariage de mon frère étant décidément reculé jusqu'à l'automne, je me
+décidai à retourner à Londres pour en attendre l'époque.
+
+Pendant que cette odieuse histoire s'inventait et se propageait, toute
+la famille d'Orléans vint s'établir au Palais-Royal. Elle arriva tard
+le soir; j'y allai le lendemain matin. Le déjeuner attendait les
+princes; ils avaient été faire leur cour à la famille royale. Je les
+vis revenir, et il ne me fut pas difficile de voir que cette visite
+avait été pénible.
+
+Madame la duchesse d'Orléans avait l'air triste, son mari sérieux;
+mademoiselle se trouva mal en entrant dans la salle à manger. Elle
+venait d'être extrêmement malade et à peine remise.
+
+Nous nous empressâmes autour d'elle; elle revint à elle et me dit en
+me serrant la main:
+
+«Merci, ma chère, ce n'est rien, je vais mieux; mais je suis encore
+faible et cela m'éprouve toujours.»
+
+Le nuage répandu sur les visages se dissipa à l'entrée d'un grand plat
+d'échaudés tout fumants: «Ah! des échaudés du Palais-Royal!»
+s'écria-t-on; et l'amour du sol natal, la joie de la patrie, effaça
+l'impression qu'avait laissée la réception des Tuileries.
+
+Je passai une grande partie du peu de journées que je restai encore à
+Paris auprès de ces aimables princesses qui m'accueillaient avec une
+extrême bonté et partageaient mon indignation des fables débitées sur
+ma mère. Au reste, elles connaissaient par expérience toute la
+fécondité des inventions calomnieuses.
+
+On répandait alors le bruit du mariage secret de Mademoiselle avec
+Raoul de Montmorency dont elle aurait facilement pu être mère, tant la
+disproportion d'âge était grande. Lorsqu'il épousa madame Thibaut de
+Montmorency, il fallut bien renoncer à ce conte.
+
+Je ne sais pas si on remplaça immédiatement Raoul par monsieur
+Athalin; ce n'est que longtemps après que j'en ai entendu parler. La
+seconde version n'a pas plus de vérité que la première; elles sont
+également absurdes et calomnieuses.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+ Tom Pelham. -- Inauguration du pont de Waterloo. -- Dîner à
+ Claremont. -- Maussaderie de la princesse Charlotte. -- Son
+ obligeance. -- Un nouveau caprice. -- Conversation avec elle. --
+ Mort de cette princesse. -- Affliction générale. -- Caractère de
+ la princesse Charlotte. -- Ses goûts, ses habitudes. -- Suicide
+ de l'accoucheur. -- Singulier conseil de lord Liverpool. --
+ Maxime de lord Sidmouth.
+
+
+Quelque horreur que j'aie pour la mer, je fus amplement payée des
+fatigues du voyage par le bonheur que mon retour à Londres causa à mes
+parents. Je trouvai grande joie à me reposer près d'eux des petites
+tracasseries d'un monde toujours disposé à faire payer, argent
+comptant, le genre de succès qu'il apprécie le plus, parce qu'il est à
+la portée de toutes les intelligences.
+
+Il n'y a personne qui ne comprenne vite combien il eût été agréable
+pour son fils, son frère, ou son ami d'épouser une riche héritière, et
+qui ne trouve la préférence accordée à un autre une espèce de
+passe-droit. J'ai remarqué depuis, lorsque cela me touchait de moins
+près, qu'aucune circonstance ne développe davantage l'envie et
+l'animadversion de la société. Ce que tout le monde veut, c'est de la
+fortune. Il n'y a guère de façon moins pénible et plus prompte d'en
+acquérir; chacun regrette de voir un autre l'élu du sort.
+
+Je me rappelle, à ce propos, les projets d'un de mes camarades
+d'enfance, le jeune Pelham. Il était cadet, avait atteint sa seizième
+année et rentrait à la maison paternelle pour la dernière fois avant
+de quitter le collège. Le lendemain de son arrivée, son père, lord
+Yarborough, petit homme sec, le plus froid, le plus sérieux, le plus
+empesé que j'aie connu, le fit entrer dans son cabinet et lui dit:
+
+«Tom, le moment est arrivé où vous devez choisir une profession;
+quelle qu'elle soit, je vous y soutiendrai de mon mieux. Je ne cherche
+pas à vous influencer; mais, si vous préfériez l'Église, je dois vous
+avertir que j'ai à ma disposition des bénéfices qui vous mettront tout
+de suite dans une grande aisance. Je le répète, je vous laisse une
+entière liberté; seulement je vous préviens que, lorsque vous aurez
+décidé, je n'admettrai pas de fantasque changement. Songez-y donc
+bien. Ne me répondez pas à présent; je vous questionnerai la veille de
+votre retour au collège. Soyez prêt alors à m'apprendre votre choix.
+
+--Oui, monsieur.»
+
+À la fin des vacances où Tom s'était très bien diverti et où son père
+ne lui avait peut-être pas adressé une seule fois la parole, il
+l'appela derechef à cette conférence de cabinet, effroi de toute la
+famille, et, de la même façon solennelle, il l'interrogea de nouveau:
+
+«Hé bien, Tom, avez-vous mûrement réfléchi à votre sort futur?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Êtes-vous décidé?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Songez que je n'admettrai pas de caprice et qu'il vous faudra suivre
+rigoureusement la profession que vous adopterez.
+
+--Je le sais, monsieur.
+
+--Hé bien, donc parlez.
+
+--S'il vous plaît, monsieur, j'épouserai une héritière.»
+
+Tout le flegme de lord Yarborough ne put résister à cette réponse,
+faite avec un sérieux imperturbable. Il éclata de rire. Au reste, mon
+ami Tom n'épousa pas une héritière; il entra dans la marine et mourut
+bien jeune de la fièvre jaune dans les Antilles. C'était un fort beau,
+bon et aimable garçon. Mais je raconte là une aventure de l'autre
+siècle; je reviens au dix-neuvième.
+
+Le 18 juin 1817, deuxième anniversaire de la bataille de Waterloo, on
+fit avec grande pompe l'inauguration du pont, dit de Waterloo. Le
+prince régent, ayant le duc de Wellington près de lui, suivi de tous
+les officiers ayant pris part à la bataille et des régiments des
+gardes, y passa le premier. On avait fait élever des tribunes pour les
+principaux personnages du pays.
+
+Sachant qu'on préparait une tribune diplomatique, mon père avait fait
+prévenir qu'il désirait n'être pas invité à cette cérémonie à laquelle
+il avait décidé de ne point assister. Ses collègues du corps
+diplomatique déclarèrent qu'ils ne voulaient pas se séparer de lui
+dans cette circonstance et que cette cérémonie, étant purement
+nationale, ne devait point entraîner d'invitation aux étrangers. Le
+cabinet anglais se prêta de bonne grâce à cette interprétation. Mon
+père fut très sensible à cette déférence de ses collègues, d'autant
+qu'il n'aurait pas manqué de gens aux Tuileries même pour lui faire un
+tort de la manifestation de ses sentiments français. Il était pourtant
+bien décidé à ne point sacrifier ses répugnances patriotiques à leur
+malignes interprétations.
+
+Ce fut le prince Paul Esterhazy qui, spontanément, ouvrit l'avis de
+refuser la tribune préparée. Il ne rencontra aucune difficulté et vint
+annoncer à mon père la décision du corps diplomatique et le
+consentement du cabinet anglais.
+
+C'est en 1817 que je dois placer mes rapports avec la princesse
+Charlotte de Galles. Sous prétexte que sa maison n'était pas
+arrangée, elle s'était dispensée de venir à Londres, et, quoique ce
+fût le moment de la réunion du grand monde, elle restait sous les
+frais ombrages de Claremont qu'elle disait plus salutaires à un état
+de grossesse assez avancé.
+
+Je fus comprise dans une invitation adressée à mes parents pour aller
+dîner chez elle. La curiosité que m'inspirait cette jeune souveraine
+d'un grand pays était encore excitée par de fréquents désappointements.
+J'avais toujours manqué l'occasion de la voir.
+
+Nous fûmes reçus à Claremont par lady Glenlyon, dame de la princesse,
+et par un baron allemand, aide de camp du prince, qui, seul, était
+commensal du château. Une partie des convives nous avaient précédés,
+d'autres nous suivirent. Le prince Léopold fit une apparition au
+milieu de nous et se retira.
+
+Après avoir attendu fort longtemps, nous entendîmes dans les pièces
+adjacentes un pas lourd et retentissant que je ne puis comparer qu'à
+celui d'un tambour-major. On dit autour de moi: «Voilà la princesse».
+
+En effet, je la vis entrer donnant le bras à son mari. Elle était très
+parée, avait bon air; mais évidemment il y avait de la prétention _à
+la grande Élisabeth_ dans cette marche si bruyamment délibérée et ce
+port de tête hautain. Comme elle entrait dans le salon d'un côté, un
+maître d'hôtel se présentait d'un autre pour annoncer le dîner.
+
+Elle ne fit que traverser sans dire un mot à personne. Arrivée dans la
+salle à manger, elle appela à ses côtés deux ambassadeurs; le prince
+se plaça vis-à-vis, entre deux ambassadrices. Après avoir vainement
+cherché à le voir en se penchant de droite et de gauche du plateau, la
+princesse prit bravement son parti et fit enlever l'ornement du
+milieu. Les nuages qui s'étaient amoncelés sur son front
+s'éclaircirent un peu. Elle sourit gracieusement à son mari, mais elle
+n'en fut guère plus accorte pour les autres. Ses voisins n'en tirèrent
+que difficilement de rares paroles. J'eus tout le loisir de l'examiner
+pendant que dura un assez mauvais dîner.
+
+Je ne puis parler de sa taille, sa grossesse ne permettait pas d'en
+juger. On voyait seulement qu'elle était grande et fortement
+construite. Ses cheveux étaient d'un blond presque filasse, ses yeux
+bleu porcelaine, point de sourcils, point de cils, un teint d'une
+blancheur égale sans aucune couleur. On doit s'écrier: «Quelle fadeur!
+elle était donc d'une figure bien insipide?» Pas du tout. J'ai
+rarement rencontré une physionomie plus vive et plus mobile; son
+regard était plein d'expression. Sa bouche vermeille, et ornée de
+dents comme des perles, avait les mouvements les plus agréables et les
+plus variés que j'aie jamais vus, et l'extrême jeunesse des formes
+compensant de manque de coloris de la peau lui donnait un air de
+fraîcheur remarquable.
+
+Le dîner achevé, elle fit un léger signal de départ aux femmes et
+passa dans le salon; nous l'y suivîmes. Elle se mit dans un coin avec
+une de ses amies d'enfance, nouvellement mariée et grosse comme elle,
+dont j'oublie le nom. Leur chuchotage dura jusqu'à l'arrivée du
+prince, resté à table avec les hommes.
+
+Il trouva toutes les autres femmes à une extrémité du salon et la
+princesse établie dans son tête-à-tête de pensionnaire. Il chercha
+vainement à la remettre en rapport avec ses convives. Il rapprocha des
+fauteuils pour les ambassadrices et voulut établir une conversation
+qu'il tâcha de rendre générale; mais cela fut impossible. Enfin la
+comtesse de Lieven, fatiguée de cette exclusion, alla s'asseoir, sans
+y être appelée, sur le même sopha que la princesse et commença à voix
+basse une conversation qui, apparemment, lui inspira quelque intérêt
+car elle en parut entièrement absorbée.
+
+Les efforts du prince pour lui faire distribuer ses politesses un peu
+plus également restèrent complètement infructueux. Chacun attendait
+avec impatience l'heure du départ. Enfin on annonça les voitures et
+nous partîmes, aussi légèrement congédiés que nous avions été
+accueillis. Quant à moi, je n'avais pas même reçu un signe de tête
+lorsque ma mère m'avait présentée à la princesse.
+
+En montant en voiture, je dis: «J'ai voulu voir, j'ai vu. Mais j'en ai
+plus qu'assez.» Ma mère m'assura que la princesse était ordinairement
+plus polie; je dus convenir que l'agitation du prince en faisait foi.
+
+Probablement il lui reprocha sa maussaderie; car, peu de jours après,
+lorsque nous méditions, à regret, notre visite de remerciements de
+l'obligeant accueil qu'elle nous avait fait, nous reçûmes une nouvelle
+invitation.
+
+Cette fois, la princesse fit mille frais; elle distribua ses grâces
+plus également entre les convives; cependant les préférences furent
+pour nous. Elle nous retint jusqu'à minuit, causant familièrement de
+tout et de tout le monde, de la France et de l'Angleterre, de la
+réception des Orléans à Paris, de leurs rapports avec les Tuileries,
+des siens avec Windsor, des façons de la vieille Reine, de cette
+étiquette qui lui était insupportable, de l'ennui qui l'attendait
+lorsqu'il faudrait enfin avouer sa maison de Londres prête et aller y
+passer quelques mois.
+
+Ma mère lui fit remarquer qu'elle serait bien mieux logée que dans
+l'hôtel où elle avait été au moment de son mariage:
+
+«C'est vrai, dit-elle; mais, quand on est aussi parfaitement heureuse
+que moi, on craint tous les changements, même pour être mieux.»
+
+La pauvre princesse comptait pourtant bien sur ce bonheur! Elle
+disait, ce même soir, qu'elle était bien sûre d'avoir un garçon, car
+rien de ce qu'elle désirait ne lui avait jamais manqué.
+
+On vint à parler de Claremont et de ses jardins. Je les connaissais
+d'ancienne date; monsieur de Boigne avait été sur le point d'acheter
+cette habitation. La princesse Charlotte assura qu'elle était bien
+changée depuis une douzaine d'années, et nous engagea fort à venir un
+matin pour nous la montrer en détail. Le jour fut pris _s'il faisait
+beau_, sinon pour la première fois que le temps et les affaires de mon
+père le permettraient. Elle ne sortait plus que pour se promener à
+pied dans le parc et, de deux à quatre heures, nous la trouverions
+toujours enchantée de nous voir.
+
+Nous nous séparâmes après des shake-hand réitérés et d'une violence à
+démettre le bras, accompagnés de protestations d'affection exprimés
+d'une voix qui aurait été naturellement douce si les mémoires du
+seizième siècle ne nous avaient appris que la reine Élisabeth avait le
+verbe haut et bref.
+
+Je ne nie pas que la princesse Charlotte ne me parut infiniment plus
+aimable et même plus belle qu'au dîner précédent. Le prince Léopold
+respirait plus à l'aise et semblait jouir du succès de ses sermons.
+
+Le matin fixé pour la visite du parc de Claremont, il plut à torrent.
+Il fallut la retarder de quelques jours; aussi, lorsque nous
+arrivâmes, la fantaisie de la princesse Charlotte était changée. Elle
+nous reçut plus que froidement, s'excusa sur ce que son état lui
+permettait à peine de faire quelques pas, fit appeler l'aide de camp
+allemand pour nous accompagner dans ces jardins qu'elle devait prendre
+tant de plaisir à nous montrer, et eut évidemment grande presse à se
+débarrasser de notre visite.
+
+Lorsque nous fûmes tout à l'extrémité du parc, nous la vîmes de loin
+donnant le bras au prince Léopold et détalant comme un lévrier. Elle
+fit une grande pointe, puis arriva vers nous. Cette recherche
+d'impolitesse, presque grossière nous avait assez choqués pour être
+disposés à lui rendre froideur pour froideur. Mais le vent avait
+tourné. Léopold, nous dit-elle, l'avait forcée à sortir, l'exercice
+lui avait fait du bien et mise plus en état de jouir de la présence de
+_ses amis_. Elle fut la plus gracieuse et la plus obligeante du monde.
+Elle s'attacha plus particulièrement à moi qui marchais plus
+facilement que ma mère, me prit par le bras et m'entraînant à la suite
+de ses grands pas, se mit à me faire des confidences sur le bonheur de
+son ménage et sur la profonde reconnaissance qu'elle devait au prince
+Léopold d'avoir consenti à épouser l'héritière d'un royaume.
+
+Elle fit avec beaucoup de gaieté, de piquant et d'esprit, la peinture
+de la situation du _mari de la reine_; mais, ajouta-t-elle en
+s'animant:
+
+«Mon Léopold ne sera pas exposé à cette humiliation, ou mon nom n'est
+pas Charlotte», et elle frappa violemment la terre de son pied (assez
+gros par parenthèse) «si on voulait m'y contraindre, je renoncerais
+plutôt au trône et j'irais chercher une chaumière où je puisse vivre,
+selon les lois naturelles, sous la domination de mon mari. Je ne veux,
+je ne puis régner sur l'Angleterre qu'à condition qu'il régnera sur
+nous deux. Il sera roi, roi reconnu, roi indépendant de mes caprices;
+car, voyez-vous, madame de Boigne, je sais que j'en ai, vous m'en avez
+vu, et c'était bien pire autrefois.... Vous souriez.... Cela vous
+paraît impossible....; mais, sur mon honneur, c'était encore pire
+avant que mon Léopold eût entrepris la tâche assez difficile, de me
+rendre une bonne fille (a good girl), bien sage et bien raisonnable,
+dit-elle avec un sourire enchanteur. Ah! oui, il sera roi où je ne
+serai jamais reine, souvenez-vous de ce que je vous dis en ce moment
+et vous verrez si Charlotte est fidèle à sa parole.»
+
+Elle s'appelait volontiers Charlotte en parlant d'elle-même, et
+prononçait ce nom avec une espèce d'emphase, comme s'il avait déjà
+acquis la célébrité qu'elle lui destinait.
+
+Hélas! la pauvre princesse! ses rêves d'amour et de gloire ont été de
+bien courte durée! C'est dans cette conversation, dont la fin se
+tenait sous la colonnade du château où nous étions arrivées avant le
+reste de la société, qu'elle me dit cette phrase que j'ai déjà citée
+sur le bonheur parfait dont Claremont était l'asile et qu'elle
+m'engageait à venir souvent visiter.
+
+Je ne l'ai jamais revue. Là se sont terminées mes relations avec la
+brillante et spirituelle héritière des trois royaumes.
+
+J'avais déjà quitté l'Angleterre lorsque, peu de semaines après, la
+mort vint enlever en une seule heure deux générations de souverains:
+la jeune mère et le fils qu'elle venait de mettre au monde. Ils
+périrent victimes des caprices de la princesse.
+
+Le prince Léopold avait réussi à la raccommoder avec son père le
+prince régent, mais toute son influence avait échoué devant
+l'animosité qu'elle éprouvait contre sa grand'mère et ses tantes. Dans
+la crainte qu'elles ne vinssent assister à ses couches, elle voulut
+tenir ses douleurs cachées le plus longtemps possible.
+
+Cependant, le travail fut si pénible qu'il fallut bien qu'on en fût
+informé. La vieille Reine, trompée volontairement par les calculs de
+la princesse, était à Bath, le Régent chez la marquise d'Hertford à
+cent milles de Londres. La princesse n'avait auprès d'elle que son
+mari auquel l'accoucheur Crofft persuada qu'il n'y avait rien à
+craindre d'un travail qui durait depuis soixante heures.
+
+La faculté, réunie dans les pièces voisines, demandait à entrer chez
+la princesse. Elle s'y refusait péremptoirement, et l'inexpérience du
+prince, trompé par Crofft, l'empêcha de l'exiger. Enfin, elle mit au
+monde un enfant très bien constitué et mort uniquement de fatigue;
+l'épuisement de la mère était extrême. On la remit au lit. Crofft
+assura qu'elle n'avait besoin que de repos; il ordonna que tout le
+monde quittât sa chambre. Une heure après, sa garde l'entendit
+faiblement appeler:
+
+«Faites venir mon mari,» dit-elle, et elle expira.
+
+Le prince, couché sur un sopha dans la pièce voisine, put douter s'il
+avait reçu son dernier soupir. Sa désolation fut telle qu'on peut le
+supposer; il perdait tout.
+
+Je ne sais si, par la suite, le caractère de la princesse Charlotte
+lui préparait un avenir bien doux; mais elle était encore sous
+l'influence d'une passion aussi violente qu'exclusive pour lui, et lui
+en prodiguait toutes les douceurs avec un charme que ses habitudes un
+peu farouches rendaient encore plus grand.
+
+Il l'apprivoisait, s'il est permis de se servir de cette expression;
+et les soins qu'il lui fallait prendre pour adoucir cette nature
+sauvage, vaincue par l'amour, devaient, tant qu'ils étaient
+accompagnés de succès, paraître très piquants. On voyait cependant
+qu'il lui fallait prendre des précautions pour ne pas l'effaroucher et
+qu'il craignait que le jeune tigre ne se souvînt qu'il avait des
+griffes.
+
+La princesse aurait-elle toujours invoqué cette loi de droit naturel,
+qui soumet la femme à la domination de son mari? Je me suis permis
+d'en douter; mais, au moment où elle me l'assurait, elle le croyait
+tout à fait, et peut-être le prince le croyait aussi. Probablement,
+après l'avoir perdue, il n'a retrouvé dans sa mémoire que les belles
+qualités de sa noble épouse.
+
+Il est sûr que, lorsqu'elle voulait plaire, elle était parfaitement
+séduisante. Avec tout ses travers, rien ne peut donner l'idée de la
+popularité dont elle jouissait en Angleterre: c'était la fille du
+pays. Depuis sa plus petite enfance, on l'avait vue élever comme
+l'héritière de la couronne; et elle avait tellement l'instinct de ce
+qui peut plaire aux peuples que les préjugés nationaux étaient comme
+incarnés en elle.
+
+Dans son application à faire de l'opposition à son père, elle avait
+pris l'habitude d'une grande régularité dans ses dépenses et une
+extrême exactitude dans ses payements. Lorsqu'elle allait dans une
+boutique à Londres et que les marchands cherchaient à la tenter par
+quelque nouveauté bien dispendieuse, elle répondait:
+
+«Ne me montrez pas cela, c'est trop cher pour moi.»
+
+Cent gazettes répétaient ces paroles, et les louaient d'autant plus
+que c'était la critique du désordre du Régent.
+
+Claremont faisait foi de la simplicité dont la princesse affectait de
+donner l'exemple. Rien n'était moins recherché que son mobilier. Il
+n'y avait d'autre glace dans tout l'appartement que son miroir de
+toilette et une petite glace ovale, de deux pieds sur trois, suspendue
+en biais dans le grand salon. Les meubles étaient à l'avenant du
+décor.
+
+Je vois d'ici le grand lit, à quatre colonnes, de la princesse. Les
+rideaux pendaient tout droit sans draperies, sans franges, sans
+ornements; ils étaient de toile à ramages doublés de percale rose. Nul
+dégagement à cette chambre où des meubles, plus utiles qu'élégants,
+deux fois répétés, prouvaient les habitudes les plus conjugales, selon
+l'usage du pays.
+
+Cette extrême simplicité, dans l'habitation d'une jeune et charmante
+femme, contrastait trop avec les magnificences, les recherches, le
+luxe presque exagéré dont le Régent était entouré à Carlton House et à
+Brighton pour ne pas lui déplaire, d'autant qu'on savait, d'autre
+part, la princesse généreuse et donnant au mérite malheureux ce
+qu'elle refusait à ses fantaisies.
+
+Elle avait assurément de très belles qualités et un amour de la gloire
+bien rare à son âge et dans sa position. Sa mort jeta l'Angleterre
+dans la consternation, et, lorsque j'y revins au mois de décembre, la
+population entière, jusqu'aux postillons de poste, jusqu'aux balayeurs
+des rues, portait un deuil qui dura six mois. L'accoucheur Crofft
+était devenu l'objet de l'exécration publique, au point qu'il finit
+par en perdre la raison et se brûler la cervelle.
+
+Je me rappelle deux propos de genre divers qui me furent tenus par des
+ministres anglais.
+
+Cette année, ma mère était souffrante le jour de la Saint-Louis; je
+fis les honneurs du dîner donné à l'ambassade pour la fête du Roi.
+Milord Liverpool était à côté de moi. Un petit chien que j'aimais
+beaucoup, ayant échappé à sa consigne, vint se jeter tout à travers du
+dîner officiel à ma grande contrariété. Les gens voulaient l'emporter
+mais il se réfugiait sous la table. Afin de faciliter sa capture, je
+l'attirai en lui offrant à manger. Lord Liverpool arrêta mon bras et
+me dit:
+
+«Ne le trahissez pas, vous pervertiriez ses principes (You will spoil
+its morals).»
+
+Je levai la tête en riant, mais je trouvai une expression si
+solennelle sur la physionomie du noble lord que j'en fus déconcertée.
+Le chien _trahi_ fut emporté, et je ne sais encore à l'heure actuelle
+quel degré de sérieux il y avait dans la remarque du ministre, car il
+était méthodiste jusqu'au puritanisme.
+
+On ne saurait imaginer, lorsqu'on n'a pas été a même de l'apprécier, à
+quel point, dans l'esprit d'un anglais, l'homme privé sait se séparer
+de l'homme d'État. Tandis que l'un se refuse avec indignation à la
+moindre démarche qui blesse la délicatesse la plus susceptible,
+l'autre se jette sans hésiter dans l'acte le plus machiavélique et
+propre à troubler le sort des nations, s'il peut en résulter la chance
+d'un profit quelconque pour la vieille Angleterre.
+
+De la même main dont lord Liverpool arrêtait la mienne dans ma
+trahison du petit chien, il aurait signé hardiment la reddition de
+Parga, au risque de la tragédie qui s'en est suivie.
+
+L'autre propos me fut tenu par lord Sidmouth, assis à ma gauche le
+même jour; il m'est souvent revenu à la mémoire et même m'a fait règle
+de conduite. Nous parlions de je ne sais quel jeune ménage auquel un
+petit accroissement de revenu serait nécessaire pour être à son aise.
+
+«Cela se peut dire, répondit lord Sidmouth, cependant je leur
+conseillerais volontiers de se contenter de ce qu'ils ont; car ils n'y
+gagneraient rien s'ils obtenaient davantage. Je n'ai jamais connu
+personne, dans aucune circonstance ni dans aucune position, qui n'eût
+besoin d'un peu plus pour en avoir assez (A little more to make
+enough).»
+
+Cette morale pratique m'a paru très éminemment sage et bonne à se
+rappeler pour son compte. Toutes les fois que je me suis surprise à
+regretter la privation de quelque fantaisie, je me suis répété que
+tout le monde réclamait «a little more to make enough» et me suis
+tenue pour _satisfaite_.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+ Le roi de Prusse veut épouser Georgine Dillon. -- Rupture de ce
+ mariage. -- Désobligeance du roi Louis XVIII pour les Orléans. --
+ Il la témoigne en diverses occasions. -- Irritation qui en
+ résulte. -- Le comte de La Ferronnays. -- Son attachement pour
+ monsieur le duc de Berry. -- Madame de Montsoreau et la layette.
+ -- Scène entre monsieur le duc de Berry et monsieur de La
+ Ferronnays. -- Irritation de la famille royale. -- Madame de
+ Gontaut nommée gouvernante. -- Conseils du prince de
+ Castelcicala. -- Madame de Noailles.
+
+
+Mon frère sollicitait vivement mon retour qu'il croyait devoir hâter
+l'époque de son mariage. J'en jugeais autrement, mais je cédai à ses
+voeux et ne tardai guère à m'en repentir.
+
+J'arrivai à Paris vers le milieu de septembre. C'est le moment où la
+ville est la plus déserte, car c'est l'époque de l'année où les
+personnes qui ne la quittent jamais en sortent en foule et où ceux qui
+habitent longuement la campagne se gardent bien d'y revenir. Mon
+séjour en était d'autant plus remarquable; et je m'aperçus bientôt que
+ma présence ne servirait qu'à faire mieux apprécier des longueurs qui
+devenaient un ridicule lorsqu'il s'agissait d'épouser une riche
+héritière ne dépendant en apparence que d'elle seule.
+
+Quelque déserte que fût la ville, je trouvais encore de bons amis pour
+me répéter:
+
+«Prenez-y garde, la petite est capricieuse. Déjà plusieurs mariages
+ont été arrangés par elle, elle les a fait traîner et les a rompus à
+la veille de se faire. Pour celui de monsieur de Montesquiou, la
+corbeille était achetée, etc.»
+
+J'avais au service de tout le monde la réponse banale que, si elle
+devait se repentir d'épouser mon frère, il valait mieux que ce fût la
+veille que le lendemain. Mais ces propos, auxquels des retards qu'il
+était impossible d'expliquer et qui se renouvelaient de quinze jours
+en quinze jours, donnaient une apparence de fondement quoiqu'ils n'en
+eussent aucun et que la jeune personne fût aussi contrariée que nous,
+me firent prendre la résolution de vivre en ermite. Même lorsque la
+société commença à se reformer pour l'hiver, ma porte était
+habituellement fermée et je n'allai nulle part.
+
+Ma famille occupait aussi le public par un autre bruit de mariage qui
+ne m'était guère plus agréable. Le roi de Prusse était devenu très
+amoureux de ma cousine Georgine Dillon fille d'Édouard Dillon, jeune
+personne charmante de figure et de caractère. Il voulait à toute force
+l'épouser.
+
+Madame Dillon avait la tête tournée de cette fortune; mon oncle en
+était assez flatté. Georgine seule, qui, avec peu de brillant dans
+l'esprit, avait un grand bon sens et tout le tact qui peut venir du
+coeur le plus simple, le plus naïf, le plus honnête, le plus élevé, le
+plus généreux que j'aie jamais rencontré, sentait à quel point la
+position qu'on lui offrait était fausse et repoussait l'honneur que le
+prince Radziwill était chargé de lui faire accepter.
+
+Elle devait être duchesse de Brandebourg et avoir un brillant
+établissement pour elle et ses enfants. Mais enfin cette main royale
+qu'on lui présentait ne pouvait être que la gauche; ses enfants du Roi
+marié ne seraient pas des enfants légitimes. Sa position personnelle,
+au milieu de la famille royale, ne serait jamais simple, et elle
+avait trop de candeur pour être propre à la soutenir.
+
+Le Roi obtint cependant qu'elle vînt passer huit jours à Berlin avec
+ses parents. Ils furent admis deux fois au souper de famille et les
+princes les comblèrent de caresses. Le mariage paraissait imminent;
+ils retournèrent à Dresde où mon oncle était ministre de France.
+
+Tout était réglé. Le Roi demanda que la duchesse de Brandebourg se fit
+luthérienne; Georgine refusa péremptoirement. Il se rabattit à ce
+qu'elle suivit les cérémonies extérieures du culte réformé; elle s'y
+refusa encore. Du moins, elle ne serait catholique qu'en secret et ne
+pratiquerait pas ostensiblement, nouveau refus de la sage Georgine,
+malgré les voeux secrets de sa mère, trop pieuse pour oser insister
+formellement. Son père la laissait libre.
+
+Les négociations traînèrent en longueur; la fantaisie que le Roi avait
+eue pour elle se calma. On lui démontra l'inconvénient d'épouser une
+étrangère, une française, une catholique; et, après avoir fait jaser
+toute l'Europe avec assez de justice comme on voit, ce projet de
+mariage tomba sans querelle et sans rupture. La petite ne donna pas un
+soupir à ces fausses grandeurs; sa mère qui l'adorait se consola en la
+voyant contente. Mon oncle demanda à quitter Dresde pour ne pas se
+trouver exposé à des relations directes avec le roi de Prusse. Cela
+aurait été gauche pour tout le monde après ce qui s'était passé.
+
+Sa Majesté Prussienne avait l'habitude de venir tous les ans à
+Carlsbad, et une nouvelle rencontre aurait pu amener une reprise de
+passion dont personne ne se souciait. Mon oncle sollicita et obtint de
+passer de Dresde à Florence. Cette résidence lui plaisait; elle
+convenait à son âge, à ses goûts et elle était favorable pour achever
+l'éducation de sa fille; car cette Reine élue n'avait pas encore
+dix-sept années accomplies.
+
+Je trouvais les Orléans très irrités de leur situation à la Cour. Le
+Roi ne perdait pas une occasion d'être désobligeant pour eux. Il
+cherchait à établir une différence de traitement entre madame la
+duchesse d'Orléans, son mari et sa belle-soeur, fondée en apparence
+sur le titre d'Altesse Royale qu'elle portait, mais destinée au fond à
+choquer les deux derniers qu'il n'aimait pas.
+
+Tant qu'avait duré l'émigration, il avait protégé monsieur le duc
+d'Orléans contre les haines du parti royaliste, mais, depuis sa
+rentrée en France, lui-même en avait adopté toutes les exagérations,
+et, surtout depuis ce qui s'était passé à Lille en 1815, il
+poursuivait le prince avec une animosité persévérante.
+
+La famille d'Orléans avait été successivement exclue de la tribune
+royale à la messe du château, de la loge au spectacle dans les jours
+de représentation, enfin de toute distinction princière, à ce point
+qu'à une cérémonie publique à Notre-Dame, Louis XVIII fit enlever les
+carreaux sur lesquels monsieur le duc d'Orléans et Mademoiselle
+étaient agenouillés pour les faire mettre en dehors du tapis sur
+lequel ils n'avaient pas droit de se placer.
+
+Il faut être prince pour apprécier à quel point ces petites avanies
+blessent. Monsieur le duc d'Orléans me raconta lui-même ce qui lui
+était arrivé à l'occasion de la naissance d'un premier enfant de
+monsieur le duc de Berry qui ne vécut que quelques heures.
+
+On dressa l'acte de naissance. Il fut apporté par le chancelier dans
+le cabinet du Roi où toute la famille et une partie de la Cour se
+trouvaient réunies. Le chancelier donna la plume au Roi pour signer,
+puis à Monsieur, à Madame, à messieurs les ducs d'Angoulême et de
+Berry. Le tour de monsieur le duc d'Orléans arrivé, le Roi cria du
+plus haut de cette voix de tête qu'il prenait quand il voulait être
+désobligeant:
+
+«Pas le chancelier, pas le chancelier, les cérémonies.»
+
+Monsieur de Brézé, grand maître des cérémonies, qui était présent
+s'avança:
+
+«Pas monsieur de Brézé, les cérémonies.»
+
+Un maître des cérémonies se présenta.
+
+«Non, non, s'écria le Roi de plus en plus aigrement, un aide des
+cérémonies, un aide des cérémonies!»
+
+Monsieur le duc d'Orléans restait devant la table, la plume devant
+lui, n'osant pas la prendre, ce qui aurait été une incongruité, et
+attendant la fin de ce maussade épisode. Il n'y avait pas d'aide des
+cérémonies présent; il fallut aller en chercher un dans les salons
+adjacents. Cela dura un temps qui parut long à tout le monde. Les
+autres princes en étaient eux-mêmes très embarrassés. Enfin l'aide des
+cérémonies arriva et la signature, qui avait été si gauchement
+interrompue, s'acheva, mais non sans laisser monsieur le duc d'Orléans
+très ulcéré.
+
+En sortant, il dit à monsieur le duc de Berry:
+
+«Monseigneur, j'espère que vous trouverez bon que je ne m'expose pas
+une seconde fois à un pareil désagrément.
+
+--Ma fois, mon cousin, je vous comprends si bien que j'en ferais
+autant à votre place.»
+
+Et ils échangèrent une cordiale poignée de main.
+
+Monsieur le duc d'Orléans disait à juste titre que, si telle était
+l'étiquette et que le Roi tînt autant à la faire exécuter dans toute
+sa rigueur, il fallait avoir la précaution de la faire régler
+d'avance. Il lui importait peu que ses carreaux fussent sur le tapis,
+ou que la plume lui fût donnée par l'un ou par l'autre, mais cela
+avait l'air de lui préparer volontairement des humiliations publiques.
+C'est par ces petites tracasseries, sans cesse renouvelées, qu'en
+aliénant les Orléans on se les rendait hostiles.
+
+Je suis très persuadée que jamais ils n'ont sérieusement conspiré;
+mais, lorsqu'ils rentraient chez eux, blessés de ces procédés qui, je
+le répète, sont doublement sensibles à des princes et qu'ils se
+voyaient entourés des hommages et des voeux de tous les mécontents,
+certainement ils ne les repoussaient pas avec la même vivacité qu'ils
+l'eussent fait si le Roi et la famille royale les avaient accueillis
+comme des parents et des amis.
+
+D'un autre côté, les gens de l'opposition affectaient d'entourer
+monsieur le duc d'Orléans et de le proclamer comme leur chef, et, à
+mon sens, il ne refusait pas assez hautement ce dangereux honneur.
+Évidemment ce rôle lui plaisait. Y voyait-il le chemin de la couronne?
+Peut-être en perspective, mais de bien loin, pour ses enfants, et
+seulement dans la pensée d'accommoder la légitimité avec les besoins
+du siècle.
+
+L'existence éphémère de la petite princesse de Berry donna lieu à une
+autre aventure très fâcheuse. Je ne me souviens plus si, dans ces
+pages décousues, le nom de monsieur de La Ferronnays s'est déjà trouvé
+sous ma plume, cela est assez probable, car j'étais liée avec lui
+depuis de longues années.
+
+Il avait toujours accompagné monsieur le duc de Berry, lui était
+tendrement et sincèrement dévoué, savait lui dire la vérité,
+quelquefois avec trop d'emportement, mais toujours avec une franchise
+d'amitié que le prince était capable d'apprécier. Les relations entre
+eux étaient sur le pied de la plus parfaite intimité.
+
+Monsieur de La Ferronnays, après avoir reproché ses sottises à
+monsieur le duc de Berry, après lui en avoir évité le plus qu'il
+pouvait, employait sa vie entière à pallier les autres et à chercher à
+en dérober la connaissance au public. Il avait vainement espéré
+qu'après son mariage le prince adopterait un genre de vie plus
+régulier; loin de là, il semblait redoubler le scandale de ses
+liaisons subalternes.
+
+Jamais monsieur de La Ferronnays n'avait prêté la moindre assistance
+aux goûts passagers de monsieur le duc de Berry; mais, à présent, il
+en témoignait hautement son mécontentement, tout en veillant jour et
+nuit à sa sûreté, et les relations étaient devenues hargneuses entre
+eux.
+
+Monsieur de La Ferronnays était premier gentilhomme de la chambre
+ostensiblement et de fait maître absolu de la maison où il commandait
+plus que le prince. Sa femme était dame d'atour de madame la duchesse
+de Berry; ils habitaient un magnifique appartement à l'Élysée et y
+semblaient établis à tout jamais.
+
+Lors de la grossesse de madame la duchesse de Berry, on s'occupa du
+choix d'une gouvernante. Monsieur le duc de Berry demanda et obtint
+que ce fût madame de Montsoreau, la mère de madame de La Ferronnays.
+
+L'usage était que le Roi donnait la layette des enfants des Fils de
+France; elle fut envoyée et d'une grande magnificence. La petite
+princesse n'ayant vécu que peu d'heures, la liste civile réclama la
+layette. Madame de Montsoreau fit valoir les droits de sa place qui
+lui assuraient les _profits de la layette_. On répliqua qu'elle
+n'appartenait à la gouvernante que si elle avait servi. Il y eut
+quelques lettres échangées.
+
+Enfin on en écrivit directement à monsieur le duc de Berry (je crois
+même que le Roi lui en parla). Il fut transporté de fureur, envoya
+chercher madame de Montsoreau et la traita si durement qu'elle remonta
+chez elle en larmes. Elle y trouva son gendre et eut l'imprudence de
+se plaindre de façon à exciter sa colère. Il descendit chez le prince.
+Monsieur le duc de Berry vint à lui en s'écriant:
+
+«Je ne veux pas que cette femme couche chez moi.
+
+--Vous oubliez que cette femme est ma belle-mère.»
+
+On n'en entendit pas davantage; la porte se referma sur eux. Trois
+minutes après, monsieur de La Ferronnays sortit de l'appartement, alla
+dans le sien, ordonna à sa femme de faire ses paquets et quitta
+immédiatement l'Élysée où il n'est plus rentré.
+
+Je n'ai jamais su précisément ce qui s'était passé dans ce court tête
+à tête; mais la rupture a été complète et il en est resté dans tous
+les membres de la famille royale une animadversion contre monsieur de
+La Ferronnays qui a survécu à monsieur le duc de Berry, et même au
+bouleversement des trônes. Je n'ai jamais pu tirer de monsieur de La
+Ferronnays ni de monsieur le duc de Berry d'autre réponse, si ce n'est
+qu'il ne fallait pas leur en parler. Si monsieur de La Ferronnays
+perdait une belle existence, monsieur le duc de Berry perdait un ami
+véritable, et cela était bien irréparable.
+
+Monsieur de La Ferronnays tint une conduite parfaite, modeste et digne
+tout à la fois. Il était sans aucune fortune et chargé d'une nombreuse
+famille. Monsieur de Richelieu, toujours accessible à ce qui lui
+paraissait honorable, s'occupa de son sort et le nomma ministre en
+Suède.
+
+Lorsqu'il en prévint monsieur le duc de Berry, il se borna à répondre:
+«Je ne m'y oppose pas.» Les autres princes en furent très mécontents
+et cette nomination accrut encore le peu de goût qu'ils avaient pour
+monsieur de Richelieu, d'autant que bientôt après monsieur de La
+Ferronnays fut nommé ambassadeur à Pétersbourg. La joie de son
+éloignement compensait un peu le chagrin de sa fortune. Nous le
+retrouverons ministre des affaires étrangères et toujours dans la
+disgrâce des Tuileries.
+
+Une nouvelle grossesse de madame la duchesse de Berry ayant forcé à
+remplacer madame de Montsoreau, monsieur le duc de Berry demanda
+madame de Gontaut pour gouvernante de ses enfants. Ce choix ne laissa
+pas de surprendre tout le monde et de scandaliser les personnes qui
+avaient été témoins des jeunes années de madame de Gontaut, mais il
+faut se presser d'ajouter qu'elle l'a pleinement justifié.
+
+L'éducation de Mademoiselle a été aussi parfaite qu'il a dépendu
+d'elle, et il aurait été bien heureux pour monsieur le duc de Bordeaux
+qu'elle eût été son unique instituteur.
+
+Madame de Gontaut était depuis bien longtemps dans l'intimité de
+Monsieur et de son fils, cependant elle n'a jamais été ni exaltée ni
+intolérante en opinion politique. L'habitude de vivre presque
+exclusivement dans la société anglaise, un esprit sage et éclairé,
+l'avaient tenue à l'écart des préjugés de l'émigration. Sa grande
+faveur du moment auprès de monsieur le duc de Berry venait de ce
+qu'elle éloignait de sa jeune épouse les rapports indiscrets qui
+troublaient leur ménage.
+
+Madame la duchesse de Berry était fort jalouse et, quoique le prince
+ne voulût rien céder de ses habitudes, il était trop bon homme dans le
+fond pour ne pas attacher un grand prix à rendre sa femme heureuse et
+à avoir la paix à la maison. Il savait un gré infini à madame de
+Gontaut, qui pendant un moment remplaça madame de La Ferronnays comme
+dame d'atour, de chercher à y maintenir le calme.
+
+Le prince de Castelcicala avait amorti les premières colères de madame
+la duchesse de Berry. Il racontait, avec ses gestes italiens et à
+faire mourir de rire, la conversation où, en réponse à ses plaintes et
+à ses fureurs, il lui avaient assuré d'une façon si péremptoire que
+tous les hommes avaient des maîtresses, que leurs femmes le savaient
+et en étaient parfaitement satisfaites, qu'elle n'avait plus osé se
+révolter contre une situation qu'il affirmait si générale et à
+laquelle il ne faisait exception absolument que pour monsieur le duc
+d'Angoulême.
+
+Or, la princesse napolitaine aurait eu peu de goût pour un pareil
+époux. Elle s'était particulièrement enquise de monsieur le duc
+d'Orléans, et le prince Castelcicala n'avait pas manqué de répondre de
+lui:
+
+«Indubitablement, madame, pour qui le prenez-vous?
+
+--Et ma tante le sait?
+
+--Assurément, madame; madame la duchesse d'Orléans est trop sage pour
+s'en formaliser.»
+
+Malgré ces bonnes instructions de son ambassadeur, la petite princesse
+reprenait souvent des accès de jalousie, et madame de Gontaut était
+également utile pour les apaiser et pour écarter d'elle les
+révélations que l'indiscrétion ou la malignité, pouvait faire
+pénétrer. Elle continua à jouer ce rôle tant que dura la vie de
+monsieur le duc de Berry.
+
+Madame la comtesse Juste de Noailles fut nommée dame d'atour; monsieur
+le duc de Berry vint lui-même la prier d'accepter. Ce choix réunit
+tous les suffrages; personne n'était plus propre à remplir une
+pareille place avec convenance et dignité.
+
+L'éminent savoir-vivre de madame de Noailles lui tient lieu d'esprit
+et sa politesse l'a toujours rendue très populaire, quoiqu'elle ait
+été successivement dame des impératrices Joséphine et Marie-Louise et
+dame d'atour de madame la duchesse de Berry dont elle n'a jamais été
+favorite mais qui l'a toujours traitée avec beaucoup d'égards.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+ Je refuse d'aller chez une devineresse. -- Aventure du chevalier
+ de Mastyns. -- Élections de 1817. -- Le parti royaliste sous
+ l'influence de monsieur de Villèle. -- Le duc de Broglie et
+ Benjamin Constant. -- Monsieur de Chateaubriand appelle
+ l'opposition de gauche _les libéraux_. -- Mariage de mon frère.
+ -- Visite à Brighton. -- Soigneuse hospitalité du prince régent.
+ -- Usages du pavillon royal. -- Récit d'une visite du Régent au
+ roi George III. -- Déjeuner sur l'escalier. -- Le grand-duc
+ Nicolas à Brighton.
+
+
+Le mariage de mon frère se remettait de jour en jour. J'étais au plus
+fort de l'impatience de ces retards incompréhensibles, lorsqu'un soir
+une comtesse de Schwitzinoff, dame russe avec laquelle madame de Duras
+s'était assez liée, nous parla d'une visite qu'elle avait faite à
+mademoiselle Lenormand, la devineresse, et de toutes les choses
+extraordinaires qu'elle lui avait annoncées.
+
+J'avais bien quelque curiosité d'apprendre si le mariage de mon frère se
+ferait enfin cette année; mais la duchesse en avait encore beaucoup
+davantage de se faire dire si elle réussirait à empêcher le mariage de
+sa fille, la princesse de Talmont, avec le comte de La Rochejacquelein,
+car la seule pensée de cette union faisait le tourment de sa vie.
+
+Elle me pressa fort de l'accompagner chez l'habile sibylle, en nous
+donnant parole de ne lui adresser qu'une seule question. J'aurais
+peut-être cédé sans la promesse que j'avais faite à mon père de
+n'avoir jamais recours à la nécromancie, sous quelque forme qu'elle
+se présentât. Le motif qui lui avait fait exiger cet engagement est
+assez curieux pour que je le rapporte ici.
+
+Lorsque mon père entra au service, il eut pour mentor le
+lieutenant-colonel de son régiment, le chevalier de Mastyns, ami de sa
+famille, qui le traitait paternellement. C'était un homme d'une
+superbe figure; il avait fait la guerre avec distinction et son
+caractère bon et indulgent sans faiblesse le rendait cher à tout le
+régiment.
+
+Dans un cantonnement d'une petite ville en Allemagne, pendant une des
+campagnes de la guerre de Sept Ans, une bohémienne s'introduisit dans
+la salle où se tenait le repas militaire. Sa présence offrit quelques
+distractions à l'oisiveté du corps d'officiers dont le chevalier de
+Mastyns, fort jeune alors, faisait partie. Il éprouva d'abord de la
+répugnance contre elle et fit quelques remontrances à ses camarades,
+puis il céda et finit par livrer sa main à l'inspection de la
+bohémienne.
+
+Elle l'examina attentivement et lui dit:
+
+«Vous avancerez rapidement dans la carrière militaire; vous ferez un
+mariage au-dessus de vos espérances; vous aurez un fils que vous ne
+verrez pas, et vous mourrez d'un coup de feu avant d'avoir atteint
+quarante ans.»
+
+Le chevalier de Mastyns n'attacha aucune importance à ces pronostics.
+Cependant, lorsqu'en peu de mois il obtint deux grades consécutifs,
+dus à sa brillante conduite à la guerre, il rappela les paroles de la
+diseuse de bonne aventure à ses camarades. Elles lui revinrent aussi à
+la mémoire quand il épousa, quelques années plus tard, une jeune fille
+riche et de bonne maison. Sa femme était au moment d'accoucher; il
+avait obtenu un congé pour aller la rejoindre. La veille du jour où il
+devait partir, il dit:
+
+«Ma foi, la sorcière n'a pas dit toute la vérité, car j'aurai quarante
+ans dans cinq jours, je pars demain et il n'y a guère d'apparence d'un
+coup de feu en pleine paix.»
+
+La chaise de poste dans laquelle il devait partir était arrêtée devant
+son logis, une charrette l'accrocha, brisa l'essieu; il fallait
+plusieurs heures pour le raccommoder. Le chevalier de Mastyns se
+désolait devant sa porte; quelques officiers de la garnison passèrent
+en ce moment; ils allaient à la chasse à l'affût. Le chevalier
+l'aimait beaucoup; il se décida à les suivre pour employer le temps
+qu'il lui fallait attendre.
+
+On se plaça; la chasse commença, le chevalier était seul en habit
+brun. Un des chasseurs l'oubliant, ou l'ignorant, et se fiant sur le
+vêtement blanc de ses camarades, tira sur quelque chose de foncé qu'il
+vit remuer dans un buisson. Le chevalier de Mastyns reçut plusieurs
+chevrotines dans les reins; on le transporta à la ville.
+
+La blessure quoique très grave n'était pas mortelle; on le saigna
+plusieurs fois; il se rétablit assez pour que le chirurgien répondît
+de sa guérison et fixât même le jour où il pourrait partir, à une
+époque assez rapprochée. On lui apporta les lettres arrivées pour lui
+pendant son état de souffrance. Il en ouvrit une de sa mère; elle lui
+annonçait que sa femme était accouchée, plutôt qu'on ne comptait, d'un
+fils bien portant:
+
+«Ah! s'écria-t-il, la maudite sorcière aura eu raison! Je ne verrai
+pas mon fils!»
+
+Soudain les convulsions le prirent; le tétanos suivit, et, douze
+heures après, il expira dans les bras de mon père.
+
+Les médecins déclarèrent que l'impression morale avait seule causé une
+mort que l'état de sa blessure ne donnait aucun lieu d'appréhender.
+Cette aventure, dont mon père avait été presque acteur dans sa
+première jeunesse, lui avait laissé une impression très vive du danger
+de fournir à l'imagination une aussi fâcheuse pâture.
+
+Le chevalier de Mastyns était homme de coeur et d'esprit, plein de
+raison dans l'habitude de la vie. En bonne santé, il se riait des
+décrets de la bohémienne; mais, affaibli par les souffrances, il
+succomba devant cette prévention fatale. Mon père avait donc exigé de
+nous de ne jamais nous exposer à courir le risque de cette dangereuse
+faiblesse.
+
+Mon séjour forcé à Paris me rendit spectatrice des élections de 1817.
+C'étaient les premières depuis la nouvelle loi; elles ne furent pas de
+nature à rassurer. Les mécontents, qu'à cette époque nous qualifiions
+de jacobins, se montrèrent très actifs et eurent assez de succès pour
+donner de vives inquiétudes au gouvernement. Il appela à son secours
+les royalistes de toutes les observances afin de combattre les
+difficultés que leurs propres extravagances avaient amenées. Comme ils
+avaient peur, ils écoutèrent un moment la voix de la sagesse et se
+conduisirent suffisamment bien à ces élections pour conjurer le plus
+fort du danger.
+
+J'avais quelquefois occasion de rencontrer monsieur de Villèle: il
+s'exprimait avec une modération qui lui faisait grand honneur dans mon
+esprit. On l'a depuis accusé de souffler en dessous les feux qu'il
+semblait vouloir apaiser. Je n'ai là-dessus que des notions vagues,
+venant de ses ennemis. Ce qu'il y a de sûr c'est qu'il commençait à
+prendre l'attitude de chef. Il tenait un langage aussi et peut-être
+plus modéré qu'on ne pouvait l'attendre d'un homme qui aspirait à
+diriger un parti soumis à des intérêts passionnés. Il influa beaucoup
+sur la bonne conduite des royalistes aux élections. L'opposition
+n'eut pas tous les succès dont elle s'était flattée; mais elle était
+redevenue fort menaçante.
+
+Monsieur Benjamin Constant répondait au duc de Broglie qui, avec sa
+candeur accoutumée, quoique très avant dans l'opposition, faisait
+l'éloge du Roi et disait que, tout considéré, peut-être serait-il
+difficile d'en trouver un d'un caractère plus approprié aux besoins du
+pays:
+
+«Je vous accorderai là-dessus tout ce que vous voudrez; oui, Louis
+XVIII est un monarque qui peut convenir à la France telle qu'elle est,
+mais ce n'est pas celui qu'il nous faut. Voyez-vous, messieurs, nous
+devons vouloir un roi qui règne par nous, un roi de notre façon qui
+tombe nécessairement si nous l'abandonnons et qui en ait la
+conscience.»
+
+Le duc de Broglie lui tourna le dos, car lui ne voulait pas de
+révolution; mais il était bien jeune. Il était et sera toujours trop
+honnête, pour être chef de parti. Malheureusement, il y avait plus de
+gens dans sa société pour propager les doctrines de monsieur Constant
+que celles toutes spéculatives et d'améliorations progressives de
+monsieur de Broglie.
+
+Ce fut vers cette époque que monsieur de Chateaubriand, dans je ne
+sais quelle brochure, honora les hommes de la gauche du beau nom de
+_libéraux_. Ce parti réunissait trop de gens d'esprit pour qu'il
+n'appréciât pas immédiatement toute la valeur du présent; il l'accepta
+avec empressement, et il a fort contribué à son succès.
+
+Bien des personnes honorables, qui auraient répugné à se ranger d'un
+parti désigné sous le nom de jacobin, se jetèrent tête baissée, en
+sûreté de conscience, parmi les libéraux et y conspirèrent sans le
+moindre scrupule. C'est surtout en France, où la puissance des mots
+est si grande, que les qualifications exercent de l'influence.
+
+Ma présence n'ayant pas suffi pour amener la célébration du mariage
+décidé depuis huit mois, les jeunes gens réclamèrent celle de mon
+père. Il obtint un congé de quinze jours. Après des tracasseries et
+des ennuis qui durèrent encore cinq semaines, tous les prétextes de
+retard étant enfin épuisés, il assista le 2 décembre 1817 au mariage
+de son fils avec mademoiselle Destillières.
+
+Huit jours après, il conduisit le nouveau ménage à Londres où ma mère
+était restée et nous attendait avec impatience.
+
+Le deuil de la princesse Charlotte était porté par toutes les classes
+et ajoutait encore à la tristesse de Londres à cette époque de l'année
+où la société y est toujours fort peu animée. Ma jeune belle-soeur n'y
+prit pas grand goût et fût charmée, je pense, de revenir au bout d'un
+mois retrouver sa patrie et ses habitudes avec un mari qu'elle aimait
+et qui la chérissait.
+
+Je prolongeai quelque peu mon séjour en Angleterre, promettant d'aller
+la rejoindre pour lui faire faire ses visites de noces et la présenter
+à la Cour et dans le monde.
+
+Mes parents avaient déjà été deux fois à Brighton pendant mes
+fréquentes absences. Me trouvant à Londres cette année, je fus
+comprise dans l'invitation. À la première visite qu'ils y avaient
+faite, un maître d'hôtel du prince était venu à l'ambassade s'informer
+des habitudes et des goûts de ses habitants, pour que rien ne leur
+manquât au _pavillon_.
+
+Il est impossible d'être un maître de maison plus soigneux que le
+Régent et de prodiguer plus de coquetteries quand il voulait plaire.
+Lui-même s'occupait des plus petits détails. À peine avait-on dîné
+trois fois à sa table qu'il connaissait les goûts de chacun et se
+mettait en peine de les satisfaire. On est toujours sensible aux
+attentions des gens de ce parage, surtout les personnes qui font grand
+bruit de leur indépendante indifférence. Je n'en ai jamais rencontré
+aucune qui n'en fût très promptement séduite.
+
+Le deuil encore récent pour la princesse Charlotte ne permettait pas
+les plaisirs bruyants à Brighton, mais les regrets, si toutefois le
+Régent en avait eu de bien vifs, étaient passés, et le pavillon royal
+se montrait plus noir que triste.
+
+Ce pavillon était un chef-d'oeuvre de mauvais goût. On avait, à frais
+immenses, fait venir des quatre parties du monde toutes les
+magnificences les plus hétéroclites pour les entasser sous les huit ou
+dix coupoles de ce bizarre et laid palais, composé de pièces de
+rapports ne présentant ni ensemble ni architecture. L'intérieur
+n'était pas mieux distribué que l'extérieur et assurément l'art avait
+tout à y reprendre; mais là s'arrêtait la critique. Le confortable y
+était aussi bien entendu que l'agrément de la vie, et, après avoir,
+pour la conscience de son goût, blâmé l'amalgame de toutes ces
+étranges curiosités, il y avait fort à s'amuser dans l'examen de leur
+recherche et de leur dispendieuse élégance.
+
+Les personnes logées au pavillon étaient invitées pour un certain
+nombre de jours qui, rarement, excédaient une semaine. On arrivait de
+manière à faire sa toilette avant dîner. On trouvait ses appartements
+arrangés avec un soin qui allait jusqu'à la minutie des habitudes
+personnelles de chaque convive. Presque toujours l'hôte royal se
+trouvait le premier dans le salon. S'il était retardé par quelque
+hasard et que les femmes l'y eussent précédé, il leur en faisait une
+espèce d'excuse.
+
+La société du dîner était nombreuse. Elle se composait des habitants
+du palais et de personnes invitées dans la ville de Brighton, très
+brillamment habitée pendant les mois d'hiver. Le deuil n'admettait ni
+bals, ni concerts. Cependant le prince avait une troupe de musiciens,
+sonnant du cor et jouant d'autres instruments bruyants, qui faisaient
+une musique enragée dans le vestibule pendant le dîner et toute la
+soirée. L'éloignement la rendait supportable mais très peu agréable
+selon moi. Le prince y prenait grand plaisir et s'associait souvent au
+gong pour battre la mesure.
+
+Après le dîner, il venait des visites. Vers onze heures, le prince
+passait dans un salon où il y avait une espèce de petit souper froid
+préparé. Il n'y était suivi que par les personnes qu'il y engageait,
+les dames à demeure dans la maison et deux ou trois hommes de
+l'intimité. C'était là que le prince se mettait à son aise.
+
+Il se plaçait sur un sopha, entre la marquise de Hertford et une autre
+femme à qui il voulait faire politesse, prenait et conservait le dé
+dans la conversation. Il savait merveilleusement toutes les aventures
+galantes de la Cour de Louis XVI, aussi bien que celles d'Angleterre
+qu'il racontait longuement. Ses récits étaient semés parfois de petits
+madrigaux, plus souvent de gravelures. La marquise prenait l'air
+digne, le prince s'en tirait par une plaisanterie qui n'était pas
+toujours de bien bon goût.
+
+Somme toute, ces soirées, qui se prolongeaient jusqu'à deux ou trois
+heures du matin, auraient paru assommantes si un particulier en avait
+fait les frais; mais le parfum de la couronne tenait toute la société
+éveillée et la renvoyait enchantée des grâces du prince.
+
+Je me rappelle pourtant avoir été très intéressée un soir par une de
+ces causeries. Le Régent nous raconta sa dernière visite au Roi son
+père; il ne l'avait pas vu depuis plusieurs années. La Reine et le duc
+d'York, chargés du soin de sa personne, étaient seuls admis à le
+voir. Je me sers du mot propre en disant _le voir_, car on ne lui
+parlait jamais. Le son d'une voix, connue ou étrangère, le mettait
+dans une agitation qu'il fallait des jours et quelquefois des semaines
+pour calmer.
+
+Le vieux Roi avait eu des accès tellement violents que, par
+précaution, tous ses appartements étaient matelassés. Il était servi
+avec un extrême soin, mais dans un silence profond; on était ainsi
+parvenu à lui procurer assez de tranquillité. Il était complètement
+aveugle.
+
+Une maladie de la Reine l'ayant empêchée d'accomplir son pieux devoir,
+le Régent la suppléa. Il nous dit qu'on l'avait fait entrer dans un
+grand salon où, séparé par une rangée de fauteuils, il avait aperçu
+son vénérable père très proprement vêtu, la tête entièrement chauve et
+portant une longue barbe blanche qui lui tombait sur la poitrine. Il
+tenait conseil en ce moment et s'adressait à monsieur Pitt en termes
+fort raisonnables. On lui fit apparemment des objections, car il eut
+l'air d'écouter et, après quelques instants de silence, reprit son
+discours en insistant sur son opinion. Il donna ensuite la parole à un
+autre qu'il écouta de même, puis à un troisième conseiller, le
+désignant par son nom que j'ai oublié. Enfin il avertit dans les
+termes officiels que le conseil était levé, appela son page et alla
+faire des visites à ses enfants, causant avec eux longuement, surtout
+avec la princesse Amélie, sa favorite (dont la mort inopinée avait
+contribué à cette dernière crise de sa maladie). En la quittant, il
+lui dit:
+
+«Je m'en vais parce que la Reine, vous savez, n'aime pas que je
+m'absente trop longtemps.»
+
+En effet, il suivit cette idée et revint chez la Reine. Toutes ces
+promenades se faisaient appuyé sur le bras d'un page et sans sortir du
+même salon. Après un bout de conversation avec la Reine, il se leva
+et alla tout seul, bien que suivi de près, au piano où il se mit à
+improviser et à jouer de souvenir de la musique de Hændel en la
+chantant d'une voix aussi touchante que sonore. Ce talent de musique
+(il l'avait toujours passionnément aimée) était singulièrement
+augmenté depuis sa cruelle maladie.
+
+On prévint le prince que la séance au piano se prolongeait
+ordinairement au delà de trois heures, et, en effet, après l'avoir
+longuement écouté, il l'y laissa. Ce qu'il y avait de remarquable
+c'est que ce respectable vieillard, que rien n'avertissait de l'heure,
+pas même la lumière du jour, avait un instinct d'ordre qui le poussait
+à faire chaque jour les mêmes choses aux mêmes heures, et les devoirs
+de la royauté passaient toujours avant ceux de famille. Sa complète
+cécité rendait possible le silence dont on l'environnait et que les
+médecins, après avoir essayé de tous les traitements, jugeaient
+indispensable.
+
+Je dois au Régent la justice de dire qu'il avait les larmes aux yeux
+en nous faisant ce récit, un soir bien tard où nous n'étions plus que
+quatre ou cinq, et qu'elles coulaient le long de ses joues en nous
+parlant de cette voix, chantant ces beaux motets de Hændel, et de la
+violence qu'il avait dû se faire pour ne pas serrer dans ses bras le
+vénérable musicien.
+
+Le roi George III était aussi aimé que respecté en Angleterre. Son
+cruel état pesait sur le pays comme une calamité publique. Il est à
+remarquer que, dans un pays où la presse se permet toutes les licences
+et ne se fait pas faute d'appeler un _chat_ un _chat_, jamais aucune
+allusion désobligeante n'a été faite à la position du Roi, et, jusqu'à
+Cobbet, tout le monde en a parlé avec convenance et respect. Les
+vertus privées servent à cela, même sur le trône, lorsqu'on n'est pas
+en temps de révolution. Toutefois ce respect n'a pas empêché sept
+tentatives d'assassinat sur George III.
+
+Les invités du pavillon avaient l'option de déjeuner dans leur
+intérieur ou de prendre part à un repas en commun dont sir Benjamin et
+lady Bloomfield faisaient les honneurs.
+
+À moins d'indisposition, on préférait ce dernier parti, excepté,
+toutefois, quelques-unes des anciennes amies du prince qui, cherchant
+encore à cacher du temps l'_irréparable outrage_, ne paraissaient
+jamais qu'à la lumière, soin fort superflu et sacrifice très mal
+récompensé. La marquise d'Hertford en donnait l'exemple.
+
+Je fus très étonnée en sortant de mon appartement de trouver le
+couvert mis sur le palier de l'escalier. Mais quel palier et quel
+couvert! tous les tapis, tous les fauteuils, toutes les tables, toutes
+les porcelaines, toutes les vaisselles, toutes les recherches de tout
+genre que le luxe et le bon goût peuvent offrir à la magnificence y
+étaient déployés. Le prince mettait d'autant plus d'importance à ce
+que ce repas fût extrêmement soigné qu'il n'y assistait jamais, et
+qu'aucune délicatesse de bon goût pour ses hôtes ne lui échappait.
+
+Il menait à Brighton à peu près la même vie qu'à Londres, restait dans
+sa chambre jusqu'à trois heures et montait à cheval ordinairement
+seul. Si, avant de commencer sa promenade, il rencontrait quelques
+nouveaux débutants au pavillon, il se plaisait à le leur montrer
+lui-même et surtout ses cuisines entièrement chauffées à la vapeur sur
+un plan, tout nouveau à cette époque, dont il était enchanté.
+
+En rentrant, le prince descendait de cheval à la porte de lady
+Hertford qui habitait une maison séparée mais communiquant à couvert
+avec le pavillon royal. Il y restait jusqu'au moment où commençait la
+toilette du dîner.
+
+Pendant la semaine que nous passâmes à Brighton, la même vie se
+renouvela chaque jour. C'était l'habitude.
+
+Je m'y retrouvai l'année suivante avec le grand-duc, devenu depuis
+empereur Nicolas. Il était trop jeune pour que le Régent se gênât
+beaucoup pour lui. La seule différence que je remarquai, c'est qu'au
+lieu de laisser chacun libre de sa matinée en mettant chevaux et
+voitures à sa disposition, le Régent faisait arranger une _partie_
+tous les jours pour le jeune prince, à laquelle, hormis lui, tous les
+habitants du pavillon se réunissaient.
+
+On visitait ainsi les lieux un peu remarquables à quinze milles à la
+ronde. Je me rappelle que, dans une de ces promenades, le grand-duc
+adressa une question à l'amiral sir Edmund Nagle que le régent avait
+spécialement attaché à sa personne. Celui-ci ôta son chapeau pour
+répondre:
+
+«Mettez donc votre chapeau.»
+
+Et, en disant ces mots, le grand-duc donna un petit coup de cravache
+au chapeau. L'amiral le tenait mal apparemment; il lui échappa et le
+vent bien carabiné sur la falaise élevée de Brighton l'emporta en
+tourbillonnant dans un champ voisin, séparé de nous par une haie et
+une haute barrière devant laquelle nous étions arrêtés pour examiner
+un point de vue.
+
+Avant que l'amiral, gros, court et assez âgé, eût pu descendre de
+cheval, l'Altesse Impériale était sautée à terre, avait deux fois
+franchi lestement et gracieusement la barrière et rapportait le
+chapeau à sir Edmund en lui adressant ses excuses. Cette prouesse de
+bonne grâce et de bonne compagnie donna beaucoup de popularité au
+grand-duc dans notre coterie de Brighton qui réunissait à cette époque
+le corps diplomatique presque en entier.
+
+L'étiquette plaça ma mère constamment auprès du grand-duc Nicolas
+pendant tout son voyage. Avec ses habitudes de Cour et sa vocation
+pour les princes, elle ne tarda pas à lui plaire. Ils étaient très
+joliment ensemble; il l'appelait sa gouvernante et la consultait plus
+volontiers que la comtesse de Lieven dont il avait peur. Ma mère en
+était, de son côté, toute affolée et nous le vantait beaucoup. Pour
+moi, qui ne partage pas son goût pour les princes en général, il me
+faut plus de temps pour m'apprivoiser aux personnes de cette espèce
+que ne dura le séjour du grand-duc.
+
+Je le trouvai très beau; mais sa physionomie me semblait dure, et
+surtout il me déplut par la façon dont il parlait de son frère,
+l'empereur Alexandre. Son enthousiasme, porté jusqu'à la dévotion,
+s'exprimait en véritables tirades de mélodrame et d'un ton si exagéré
+que la fausseté en sautait aux yeux.
+
+Je n'ai guère vu de jeune homme plus complètement privé de naturel que
+le grand-duc Nicolas; mais aurait-il été raisonnable d'en exiger d'un
+prince et du frère d'un souverain absolu? Je ne le crois pas. Aussi ne
+prétends-je pas lui en faire reproche, seulement je m'explique
+pourquoi, malgré sa belle figure, ses belles façons, sa politesse et
+les éloges de ma mère, il n'est pas resté gravé d'un burin fort
+admirateur dans mon souvenir.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+ Je fais naufrage sur la côte entre Boulogne et Calais. -- Effet
+ de cet accident. -- Excellent propos de Monsieur. -- Singulière
+ conversation de Monsieur avec Édouard Dillon. -- Les pairs ayant
+ des charges chez le Roi votent contre le ministère. -- Réponse de
+ monsieur Canning à ce sujet. -- Le Pape et monsieur de Marcellus.
+
+
+Si j'avais l'intention de faire le récit des petits événements de ma
+vie privée, ou plutôt si j'avais le talent nécessaire pour les rendre
+intéressants, j'aurais dû placer en 1800 un combat naval que le
+bâtiment sur lequel je revenais d'Hambourg soutint à la hauteur du
+Texel et, en 1804, la description d'un orage qui m'assaillit à
+l'entrée de la Meuse. On me fit grand honneur, dans ces deux
+occasions, de mon courage. Je suis forcée de l'expliquer d'une façon
+excessivement peu poétique; j'avais abominablement le mal de mer.
+
+Peut-être pourrais-je réclamer à plus juste titre quelque éloge pour
+avoir montré du sang-froid dans une position très périlleuse qu'amena
+la courte traversée de Douvres à Calais, au mois de février 1818.
+
+Par la coupable incurie du capitaine, nous échouâmes sur une petite
+langue de sable placée entre deux rochers à un quart de lieue de la
+côte. Chaque lame nous soulevait un peu, mais nous retombions plus
+engravés que jamais. C'était encore heureux, car, si nous avions
+heurté de cette façon sur les rochers dont nous étions bien
+rapprochés, peu de secondes auraient suffi à nous démolir.
+
+Le bâtiment était encombré de passagers. La seule petite chaloupe
+qu'il pût mettre à la mer ne contenant que sept personnes, dont deux
+matelots pour la conduire, je compris tout de suite que le plus grand
+danger de notre situation périlleuse était l'effroi qui pouvait se
+mettre parmi nous et l'empressement à se jeter dans cette embarcation.
+
+Ma qualité de fille d'ambassadeur me donnait d'autant plus
+d'importance à bord que j'étais accompagnée d'un courrier de cabinet
+pour lesquels les capitaines des paquebots ont des égards tout
+particuliers.
+
+J'en profitai pour venir au secours du commandant. Il voulait me faire
+passer la première; je l'engageai à placer dans le bateau une mère
+accompagnée de cinq petits enfants qui jetaient les hauts cris. Un
+monsieur (je suis fâchée de dire que c'était un français) s'y
+précipita sous prétexte de porter les enfants, et le bateau s'éloigna.
+
+Je ne nierai pas que les quarante minutes qui s'écoulèrent jusqu'à son
+retour ne me parussent fort longues. Toutefois le parti que j'avais
+pris m'avait donné quelque autorité sur mes compagnons de malheur, et
+j'obtins qu'il n'y aurait ni cris, ni mouvement impétueux. Tout le
+monde se conduisit très bien. Les femmes qui restaient, nous étions
+cinq et deux enfants, devaient s'embarquer au second voyage. Les
+hommes tirèrent au sort pour les suivants. Tout s'exécuta comme il
+avait été convenu.
+
+Le capitaine m'avait expliqué que le moment du plus grand danger
+serait celui où la marée tournerait. Si alors le vent poussait à
+terre, avant que son bâtiment fût gouvernable, il y avait fort à
+craindre qu'il ne se brisât sur les rochers, si, d'un autre côté, il
+était assez engravé pour ne pouvoir se relever, il serait rempli par
+la marée montante. Les deux chances étaient également admissibles,
+mais nous avions encore un peu de temps devant nous. Au reste, la
+nuit s'approchait et il neigeait à gros flocons.
+
+Lorsque je quittai le bâtiment, il était tellement penché que les
+matelots eux-mêmes ne pouvaient traverser le pont qu'à l'aide d'une
+échelle qu'on avait couchée dessus. Notre départ se conduisit avec un
+grand ordre et un entier silence. Une jeune femme refusa
+péremptoirement de se séparer de son mari. Il avait tiré un des
+derniers numéros, mais un officier qui devait partir par le prochain
+bateau fut tellement touché de ce dévouement, fait au plus petit bruit
+possible, qu'il exigea du mari de prendre sa place.
+
+Je pourrais faire un volume de toutes les circonstances touchantes et
+ridicules qui accompagnèrent cet épisode de mes voyages, depuis le
+moment où le bâtiment toucha jusqu'à celui où, après une route de sept
+heures au milieu de la nuit, de la neige, et par des chemins
+impraticables, la charrette qui nous portait pêle-mêle sur la paille
+nous fit faire notre entrée dans Calais.
+
+Le capitaine, débarrassé de ses passagers, manoeuvra fort
+judicieusement. Il lui arriva enfin quelques secours de la côte et il
+parvint à relever son bâtiment et à l'amener à Calais, quoique très
+avarié. Le lendemain, il me fit faire des excuses et de grands
+remerciements sur l'exemple que j'avais donné et qui, assurait-il,
+avait tout sauvé. J'ai remarqué que les grands dangers trouvent
+toujours du sang froid, et les grandes affaires du secret. Les cris et
+les caquets sont pour les petites circonstances.
+
+J'étais partie de Londres malade; j'arrivai à Paris très bien
+portante. Je payai cher ce faux bien-être; la réaction ne tarda pas à
+se faire sentir. J'eus d'abord un anthrax qui fut précurseur d'une
+fièvre maligne; les médecins l'attribuèrent à avoir eu ce qui
+s'appelle vulgairement le _sang tourné_. Plus on prend sur soi dans un
+danger évident et apprécié, plus ce résultat peut arriver. Toutefois
+j'étais souffrante depuis fort longtemps et aurais peut-être été
+malade sans mon naufrage.
+
+Je présentai ma belle-soeur le lendemain de mon arrivée. Je me
+rappelle particulièrement ce jour-là parce que c'est le seul mouvement
+patriotique que j'aie vu à Monsieur et que j'aime à lui en faire
+honneur. On conçoit qu'un _naufrage_ est un argument trop commode pour
+que les princes ne l'exploitent pas à fond. J'avais fait ma cour à ses
+dépens chez le Roi, chez Madame, et même chez monsieur le duc
+d'Angoulême.
+
+Arrivée chez Monsieur, après quelques questions préliminaires, il me
+dit d'un ton assez triste:
+
+«C'était un paquebot français.
+
+--Non, monseigneur, c'était un anglais.
+
+--Oh! que j'en suis aise!»
+
+Il se retourna à son service qui le suivait, et répéta aux dames qui
+m'environnaient: «Ce n'était pas un capitaine français» avec un air de
+satisfaction dont je lui sus un gré infini. S'il avait souvent exprimé
+de pareils sentiments, il aurait été bien autrement populaire.
+
+Je précédai de peu de jours à Paris mon oncle, Édouard Dillon, qui y
+passait en se rendant de Dresde à sa nouvelle résidence de Florence.
+Il était de la maison de Monsieur, et, je crois l'avoir déjà dit, dans
+des habitudes de familiarité qui dataient de leur jeunesse à tous
+deux. Un matin, où il quittait Monsieur, il me raconta une
+conversation qui venait d'avoir lieu. Elle avait roulé sur
+l'inconvenance des propos tenus par l'opposition et plus encore par le
+parti ministériel sur le prince.
+
+On cherchait, selon lui, à le déjouer parce qu'il était royaliste et
+avertissait le Roi des précipices où on entraînait la monarchie, etc.
+Édouard, qui se trouvait une des personnes les plus raisonnables
+pouvant l'approcher, combattit ces impressions de Monsieur. Il lui
+assura qu'il lui serait bien facile de se faire adorer, s'il voulait
+se montrer moins exclusivement chef d'un parti.
+
+«Mais je ne suis pas chef d'un parti.
+
+--Monseigneur, on vous en donne les apparences.
+
+--C'est à tort, mais comment l'éviter?
+
+--En étant moins exclusif.
+
+--Jamais je n'accueillerai les jacobins, c'est pour cela qu'on me
+déteste.
+
+--Mais les gens qui vous servent bien ne sont pas des jacobins.
+
+--C'est selon. Vois-tu, Ned, le vieux levain révolutionnaire, cela
+reparaît toujours, fût-ce au bout de vingt ans. Quand on a servi les
+autres, on ne vaut rien pour nous.
+
+--Je suis fâché d'entendre tenir ce langage à Monseigneur; cela
+confirme ce que l'on dit.
+
+--Ah! ah! et que dit-on? conte-moi cela, toi.
+
+--Hé bien, Monseigneur, on dit que vous avez envie de faire Mathieu ou
+Jules ministre.»
+
+Monsieur qui se promenait dans son cabinet, s'arrêta tout court,
+partit d'un grand éclat de rire.
+
+«Ah! parbleu, celui-là est trop amusant, ce n'est pas sérieusement que
+tu me dis cela?
+
+--Sérieusement, Monseigneur.
+
+--Mais tu connais trop Jules pour que j'aie besoin de te dire ce que
+c'est; hé bien, Mathieu c'est la même espèce tout juste, un peu moins
+hâbleur peut-être, mais pas plus de fond ni de valeur. Puisqu'on veut
+bien me prêter des intentions, il faudrait au moins qu'elles fussent
+de nature à ce que quelqu'un pût y ajouter foi. Allons, allons, mon
+vieil ami, tranquillise-toi; si on ne fait jamais d'autre fable sur
+mon compte, cela n'est pas bien alarmant. Mathieu! Jules! Ah! bon
+Dieu, quels ministres? on me croit donc extravagant! mais il faudrait
+être fou à lier! Il n'est pas possible que qui que ce soit y ait cru
+sérieusement; on s'est moqué de toi.»
+
+Édouard lui témoigna grande satisfaction des dispositions où il se
+trouvait. Il vint en toute hâte me conter la sagesse de son prince.
+J'ai souvent repensé à cette conversation, sur laquelle je ne puis
+avoir aucun doute, lorsque plus tard Mathieu de Montmorency d'abord et
+Jules de Polignac ensuite ont été successivement ministres des
+affaires étrangères.
+
+Monsieur avait-il changé d'opinion sur leur compte, ou bien
+trompait-il Édouard en 1818? Il peut y avoir de l'un et de l'autre.
+
+Il est indubitable que, dès lors, Jules était dans sa plus intime
+confiance et jouait le rôle de ministre de la police du gouvernement
+occulte.
+
+L'opposition au Roi avait gagné toute la Cour, et pour conserver un
+peu de tranquillité dans l'intérieur de sa famille, il n'osait pas en
+témoigner de ressentiment. La loi de recrutement déplaisait
+particulièrement à la noblesse. De tout temps, elle regardait l'armée
+comme son patrimoine. C'était bien à titre onéreux, il faut
+l'accorder, car elle l'avait exploitée, plus honorablement que
+lucrativement, pendant bien des siècles, mais elle tenait à en jouir
+exclusivement et ne voulait pas comprendre combien les temps étaient
+changés. Elle s'opposa donc au système d'avancement par l'ancienneté
+avec une extrême passion.
+
+La loi fut emportée à la Chambre des députés; on savait qu'elle ne
+parviendrait à passer à celle des pairs qu'à une faible majorité. Le
+Roi, n'osant pas se prononcer hautement, emmena à sa promenade
+accoutumée les pairs de service auprès de lui qui, tous, devaient
+voter contre son gouvernement.
+
+Le Roi ne sortait pas le dimanche ni le mercredi où il tenait conseil.
+Pour les cinq autres jours de la semaine, il avait cinq promenades,
+toujours les mêmes, qui revenaient à jour fixe chaque semaine. Celle
+de la matinée où l'on devait voter était une des plus courtes et les
+pairs y avaient compté; mais le Roi, ce qui était sans exemple, avait
+changé les ordres pour les relais et, de plus, commandé d'aller
+doucement.
+
+En général, il voulait aller excessivement vite et toujours sur le
+pavé. Quelque poussière, quelque verglas qu'il pût y avoir, il ne
+ralentissait jamais son allure. Il en résultait des accidents graves
+pour les escortes, mais cela le laissait complètement impassible.
+Quand un homme était tombé on le ramassait; cela ne faisait aucun
+émoi. Si c'était un officier, on envoyait savoir de ses nouvelles, et,
+si son cheval était estropié, on lui en donnait un. Il n'en n'était
+pas davantage.
+
+Il fallait un motif politique pour influer sur les usages établis;
+mais la niche du Roi n'eut pas de succès. Ses zélés serviteurs avaient
+eu la précaution de demander leur voiture dans la cour des Tuileries.
+Ils s'y jetèrent, en descendant du carrosse royal, et arrivèrent
+encore au Luxembourg à temps pour donner leur _non_ aux demandes des
+ministres. Ils n'en furent pas plus mal traités dans les grands
+appartements, et beaucoup mieux au pavillon de Marsan.
+
+Nous autres, constitutionnels ministériels, étions indignés; mais les
+ultras, et même les courtisans plus raisonnables, étaient enchantés de
+cet acte d'indépendance.
+
+Monsieur Canning se trouvait alors pour quelques jours à Paris. Je me
+souviens que, le soir même où la discussion sur ce procédé était assez
+animée, il entra chez madame de Duras. Elle l'interpella:
+
+«N'est-ce pas qu'en Angleterre les personnes attachées au Roi votent
+selon leur conscience et ne sont nullement forcées de soutenir le
+ministère?
+
+--Je ne comprends pas bien.
+
+--Mais, par exemple, si le grand chambellan trouve une loi mauvaise,
+il est libre de voter contre?
+
+--Assurément, très libre, chacun est complètement indépendant dans son
+vote.»
+
+Madame de Duras triomphait.
+
+«Mais, ajouta monsieur Canning, il enverrait sa démission avant de
+prendre ce parti; sans cela on la lui demanderait tout de suite.»
+
+Le triomphe fut un peu moins agréable. Toutefois, comme elle avait de
+l'esprit, elle se rabattit sur ce que notre éducation constitutionnelle
+n'était pas assez faite pour appeler cela de l'indépendance, et,
+ramenant la discussion à une thèse générale, tourna le terrain où elle
+s'était engagée si malencontreusement.
+
+Le parti soi-disant royaliste était tombé dans une telle aberration
+d'idées que, lorsque monsieur de Marcellus, alors député, fut nommé de
+la commission pour examiner la loi qui devait accompagner le concordat
+et garantir les libertés de l'Église gallicane, il n'imagina rien de
+mieux que d'en référer au Pape en lui envoyant la copie du projet de
+loi et de tous les documents confiés à la commission.
+
+Le Pape lui répondit qu'il fallait s'opposer à la promulgation de
+cette loi par tous les moyens possibles, l'autorisant même
+textuellement à employer en sûreté de conscience la _ruse_ et
+l'_astuce_.
+
+Monsieur de Marcellus, plus bon que méchant dans le fond, profita mal
+du conseil car il alla porter ce singulier bref au duc de Richelieu
+qui entra dans une fureur extrême. Il le menaça de le traduire devant
+les tribunaux pour avoir révélé le secret d'État à une Cour
+étrangère, lui dit que, si cet ancien régime, qu'il affectait de
+regretter, subsistait encore, on le ferait pourrir dans une prison
+d'État et, par grâce encore, pour éviter que le Parlement ne le
+décrétât de prise de corps et ne lui fît un plus mauvais parti, etc.
+
+Monsieur de Marcellus fut tout ébahi d'une scène si bien carabinée; il
+comprit même son tort; mais le parti jésuite, très puissant et tout
+ultramontain, lui donna de grands éloges. Monsieur le prit sous sa
+protection spéciale et le bruit s'apaisa.
+
+Seulement, il me semble que les négociations à Rome furent retirées à
+monsieur de Blacas, soupçonné d'avoir eu connaissance de cette
+intrigue, et qu'on y envoya monsieur Portalis. Celui-ci parvint à
+faire signer un concordat où les libertés gallicanes étaient aussi
+bien ménagées que les circonstances le permettaient. Le roi Louis
+XVIII n'y tenait pas assez pour les défendre vivement contre son
+frère.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+ Coup de pistolet tiré au duc de Wellington. -- On trouve
+ l'assassin. -- Inquiétude de Monsieur sur la retraite des
+ étrangers. -- Agitation dans les esprits. -- Ténèbres à la
+ chapelle des Tuileries. -- Le duc de Rohan à Saint-Sulpice. --
+ Ses ridicules. -- Le duc de Rohan se fait prêtre. -- Une aventure
+ à Naples. -- Faveur du prince de Talleyrand. -- Bal chez le duc
+ de Wellington. -- Testament de la reine Marie-Antoinette. -- Mort
+ de la petite princesse d'Orléans, née à Twickenham. -- Mort de
+ monsieur le prince de Condé. -- Son oraison funèbre.
+
+
+Peu de jours après mon arrivée à Paris, nous fûmes tous mis en grand
+émoi par une tentative d'assassinat commise sur la personne du duc de
+Wellington. Un coup de pistolet avait été tiré sur sa voiture au
+milieu de la nuit, comme il rentrait dans son hôtel de la rue des
+Champs-Élysées.
+
+Cet événement pouvait avoir les plus fâcheuses conséquences. Le duc de
+Wellington était le personnage le plus important de l'époque; tout le
+monde en était persuadé, mais personne autant que lui. Son
+mécontentement aurait été une calamité. Tout ce qui tenait au
+gouvernement fit donc une très grosse affaire de cet attentat et le
+lendemain le duc était d'assez bonne humeur.
+
+Mais on ne découvrait rien. Personne n'avait été blessé; on ne
+retrouvait point de balle; le coup avait été tiré en pleine obscurité
+contre une voiture allant grand train. Tout cela paraissait suspect.
+L'opposition répandit le bruit que le duc, d'accord avec le parti
+ultra, s'était fait tirer un coup de pistolet à poudre pour saisir ce
+prétexte de prolonger l'occupation.
+
+Il faut rendre justice au duc de Wellington; il était incapable
+d'entrer dans une pareille machination; mais il conçut beaucoup
+d'humeur de ces propos, et, il le faut répéter, notre sort dépendait
+en grande partie de ses bonnes dispositions, car, lui seul pouvait
+prendre l'initiative et affirmer aux souverains que la présence en
+France de l'armée d'occupation, dont il était généralissime, avait
+cessé d'être nécessaire au repos de l'Europe.
+
+Toute la police était en mouvement sans rien découvrir. Les ultras se
+frottaient les mains et assuraient que les étrangers séjourneraient
+cinq années de plus. Enfin on eut des révélations de Bruxelles. Milord
+Kinnaird, fort avant dans le parti révolutionnaire mais en deçà
+pourtant de l'assassinat, dénonça l'envoi d'un nommé Castagnon par le
+comité révolutionnaire séant à Bruxelles où tous les anciens jacobins,
+présidés par les régicides expulsés du royaume, s'étaient réfugiés. On
+acquit la preuve que ce Castagnon avait tiré contre le duc. Il fut
+déféré aux tribunaux et sévèrement puni et le duc se tint pour
+satisfait. Il entrait consciencieusement dans le projet de libérer la
+France des troupes sous ses ordres, mais on pouvait toujours redouter
+ses caprices.
+
+La diminution de l'armée obtenue l'année précédente donnait droit à de
+grandes espérances. Toutefois, les traités portaient cinq ans de cette
+occupation, si onéreuse et si humiliante, et la troisième était à
+peine commencée. Tous les soins du gouvernement étaient employés à
+obtenir notre délivrance. Il était contrecarré par le parti ultra qui
+éprouvait, ou feignait, une grande alarme de voir l'armée étrangère
+quitter la France.
+
+Monsieur avait dit au duc de Wellington, et malheureusement assez
+haut pour que cela fût entendu et répété:
+
+«Si vous vous en allez, je veux m'en aller aussi.
+
+--Oh! que non, Monseigneur, avait répondu le duc; vous y penserez
+mieux.»
+
+Quelques semaines plus tard, un petit écrit professant la convenance
+de prolonger l'occupation, loin de chercher à l'abréger, fut distribué
+à profusion; il était anonyme, mais l'enveloppe portait pour timbre:
+_Chambre de Monsieur_.
+
+On l'attribua à monsieur de Bruges. C'était le précurseur de la
+fameuse _Note secrète_. Toutes ces petites circonstances fondaient
+l'immense impopularité sous laquelle Charles X a succombé en trois
+jours, quelques années après.
+
+Ces intrigues agissaient même sur les personnes qui n'y prenaient
+aucune part. Il régnait une inquiétude générale qui ne paraissait pas
+justifiée par la situation où nous nous trouvions. Dès en arrivant,
+j'avais eu les oreilles rabattues par l'annonce de la _grande
+conspiration_. Je demandais qui en faisait partie, on me répondait:
+
+«Je n'en sais rien», mais on ajoutait avec un air capable: «Tenez pour
+sûr que nous marchons sur un volcan, et certes ce n'est pas monsieur
+Decazes qui nous sauvera!»
+
+Il était, de plus en plus, en butte à la haine du parti de la Cour.
+
+À force d'entendre répéter ces paroles, je finissais par être ébranlée
+à mon tour, lorsqu'une circonstance puérile me rétablit dans mon
+assiette en me montrant sur quels fondements fragiles on échafaudait
+les nouvelles. J'assistais à ténèbres à la chapelle des Tuileries; on
+frappe un coup léger à la porte de la tribune royale. Une fois; pas de
+réponse; Madame jette un coup d'oeil irrité derrière elle. Une
+seconde; pas encore de réponse. Une troisième; le Roi ordonne
+d'ouvrir. On lui remet un billet, il le lit, fait signe au major
+général de la garde royale, lui dit quelques mots tout bas. Celui-ci
+sort et ténèbres s'achèvent au milieu de l'agitation de la
+Congrégation.
+
+Plus de doute, la grande conspiration a éclaté. Des courtisans
+trouvent moyen de sortir de la chapelle pour aller en répandre la
+nouvelle, même à la Bourse, assure-t-on. Rendu dans ses appartements,
+le Roi annonce que la salle de l'Odéon a pris feu et que le ministre
+de la police demande des troupes pour maintenir l'ordre. Aussitôt les
+dévots de se récrier sur le scandale de troubler le service divin pour
+un théâtre qui brûle et les courtisans de s'indigner qu'on vienne
+déranger le Roi pour si mince affaire.
+
+«Comment trouvez-vous monsieur Decazes? Il fait passer ses ordres par
+le Roi à présent! C'est une nouvelle méthode assurément!»
+
+Le soir, il était répandu dans la ville que l'incendie de l'Odéon
+était le commencement d'exécution d'une grande conspiration; et, à la
+Cour, où on était un peu mieux informé quoique beaucoup plus bête, il
+n'était question que de l'insolence de ces coups répétés frappés à la
+porte de la tribune royale. Il semblait qu'on l'eût abattue à coups de
+hache. C'était aux Tuileries un bien plus grand événement que la
+destruction d'un des beaux monuments de la capitale.
+
+Cette scène de la chapelle me rafraîchit la mémoire d'un incident dont
+je fus témoin à Saint-Sulpice, ce même carême, un jour où l'abbé
+Frayssinous y prêchait. Les sermons étaient fort courus et, le
+ministre de la police ayant annoncé le projet d'y assister, le banc de
+l'oeuvre lui fut réservé.
+
+Un équipage avec plusieurs valets en grande livrée s'arrêta au
+portail. Un homme en uniforme en sortit, c'était évidemment le
+ministre. Le suisse arriva en toute hâte, hallebarde en main, ouvrant
+la route à Monseigneur. Le bedeau suivait; il s'adressa à Alexandre de
+Boisgelin (passablement gobeur de son métier) pour lui demander s'il
+était de la suite de Son Excellence.
+
+«De quelle Excellence?
+
+--Du ministre de la police.
+
+--Où est-il?
+
+--Là, le suisse précède.
+
+--Mais ce n'est pas le comte Decazes, c'est le duc de Rohan.»
+
+Aussitôt voilà le bedeau au petit galop courant après le suisse pour
+le ramener à son poste du portail, et le duc de Rohan, dépouillé de
+ses honneurs usurpés, laissé tout seul au milieu de l'église, obligé
+d'établir son habit de pair sur une simple chaise de paille, à nos
+côtés, comme le plus humble d'entre nous. Les rieurs furent contre
+monsieur de Rohan, en dépit des préjugés aristocratiques qui lui
+auraient volontiers donné précédence sur monsieur Decazes. Ses
+ridicules étaient trop flagrants.
+
+Auguste de Chabot, jeune homme qui ne manquait ni d'esprit, ni
+d'instruction, avait été _presque_ forcé d'être chambellan de
+l'Empereur. Il se conduisit avec dignité, convenance et simplicité à
+la Cour impériale. À la Restauration, il prit le titre de prince de
+Léon et les fumées de la vanité lui montèrent à la tête.
+
+Il perdit sa femme, mademoiselle de Sérent, riche héritière, par un
+horrible accident, et peu de mois avant [l'époque à] laquelle je suis
+arrivée, la mort de son père l'avait mis en possession du titre de duc
+de Rohan et de la pairie. Ces honneurs, bien prévus pourtant,
+achevèrent de l'enivrer d'orgueil. Il devint le véritable émule du
+marquis de Tuffières.
+
+Il portait ses prétentions aristocratiques jusqu'à l'extravagance. Son
+château de la Roche-Guyon fut décoré de tous les emblèmes de la
+féodalité. Ses gens l'appelaient monseigneur. Il était toujours en
+habit de pair, et en avait fait adopter le collet et les parements
+brodés à une robe de chambre dans laquelle il donnait ses audiences le
+matin, rappelant ainsi feu le maréchal de Mouchy qui s'était fait
+faire un cordon bleu en tôle pour le porter dans son bain.
+
+Aussi madame de Puisieux disait-elle, en voyant un portrait fort
+ressemblant du duc de Rohan:
+
+«Oh! c'est bien Auguste; et puis voyez, ajoutait-elle en indiquant un
+écusson de ses armes peint dans le coin du tableau, voyez, voilà
+l'expression de sa physionomie.»
+
+Le duc de Rohan vint étaler son importance en Angleterre dans l'espoir
+que son titre lui procurerait la main d'une riche héritière. Celle de
+ma belle-soeur avait été demandée par lui l'année précédente et, pour
+ennoblir cette alliance qui lui paraissait bien un peu indigne de lui,
+il s'était servi de l'intermédiaire du Roi. Cet auguste négociateur
+ayant échoué auprès de mademoiselle Destillières, le duc n'avait plus
+vu en France de parti assez riche pour aspirer à l'honneur de partager
+son nom et son rang.
+
+Le voyage de spéculation matrimoniale en Angleterre étant resté
+également sans succès, il se décida à embrasser l'état ecclésiastique.
+Il s'entoura de jeunes prêtres et fit son séminaire dans les salons de
+la Roche-Guyon. Je ne sais comment cela put s'arranger, mais il est
+avec le ciel des accommodements.
+
+Les mauvaises langues prétendaient que le célibat n'imposait pas trop
+de gêne à monsieur de Rohan. J'ai su très positivement un fait dont
+chacun tirera les conséquences qu'il lui plaira.
+
+En 1813, Auguste de Chabot, alors chambellan de l'Empereur, d'une
+jolie figure, plein de talent, dessinant très bien, chantant à ravir,
+assez spirituel et surtout français arrivant de Paris, obtint à Naples
+de doux regards de la Reine, femme de Murat et régente en l'absence de
+son mari.
+
+Une vive coquetterie s'établit entre eux. Des apartés, des promenades
+solitaires, des lettres, des portraits s'ensuivirent. La Reine avait
+la tête tournée et ne s'en cachait pas. Les choses allèrent si loin,
+quoique monsieur de Chabot professât dès lors les principes d'une
+certaine dévotion ostensible, qu'il reçut la clef d'une porte dérobée
+conduisant à l'appartement de la Reine. Le moment de l'entrevue fut
+fixé à la nuit suivante. Auguste s'y rendit.
+
+Le lendemain matin, il reçut un passeport pour quitter Naples dans la
+journée. Un messager plus intime vint en même temps lui redemander
+l'élégante petite boîte qui contenait la clef.
+
+Depuis ce jour, la Reine, qui en paraissait sans cesse occupée
+jusque-là, n'a plus prononcé son nom. Monsieur de Chabot n'a jamais pu
+comprendre le motif de cette disgrâce, car il se rendait la justice
+d'avoir été parfaitement respectueux.
+
+Le portrait lui resta, et je l'ai vu entre les mains de la personne
+confidente de cette intrigue à laquelle il en fit don au moment où il
+entra dans les ordres.
+
+Quoi qu'il en soit, son choix de l'état ecclésiastique ne l'empêcha
+pas de conserver toutes les habitudes du _dandysme_ le plus outré; ses
+recherches de toilette étaient sans nombre. Il entama avec la Cour de
+Rome une longue et vive négociation pour faire donner à la chasuble
+une coupe nouvelle qui lui paraissait élégante. Au reste, il faut
+reconnaître qu'il disait la messe plus gracieusement qu'aucune autre
+personne et pourtant très convenablement.
+
+Ces ambitions futiles n'arrêtaient pas les autres. Il devint
+promptement archevêque et cardinal; je crois qu'au fond c'était là le
+secret véritable de sa vocation. Les carrières civiles et militaires
+se trouvaient encombrées; il se croyait de la capacité, avec raison
+jusqu'à un certain point, et s'était jeté dans celle de l'Église. Mais
+j'anticipe; revenons au printemps de 1818.
+
+J'avais laissé monsieur de Talleyrand honni au pavillon de Marsan; je
+le retrouvai dans la plus haute faveur de Monsieur et de son monde.
+Elle éclata surtout aux yeux du public à un bal donné par le duc de
+Wellington où les princes assistèrent.
+
+Je me le rappelais l'année précédente dans cette même salle, se
+traînant derrière les banquettes pour arriver jusqu'à la duchesse de
+Courlande; elle lui avait réservé une place à ses côtés où personne ne
+vint le troubler. Monsieur le duc d'Angoulême, seul de tous les
+princes, lui adressa quelques mots en passant; mais, cette fois,
+l'attitude était bien changée. Il traversait la foule qui s'écartait
+devant lui; les poignées de main l'accueillaient et le conduisaient
+droit sur Monsieur; monsieur le duc de Berry s'emparait de cette main
+si courtisée pour ne la céder qu'à Monsieur. Les entours étaient
+également empressés.
+
+Je n'ai pas suivi le fil de cette intrigue dont le résultat se
+déployait avec tant d'affectation sous nos yeux. J'ai peine à croire
+que monsieur de Talleyrand eût flatté les voeux de Monsieur qui, à
+cette époque, désirait par-dessus tout le maintien de l'occupation.
+
+Monsieur de Talleyrand était trop habile à tâter le pouls du pays
+pour ne pas reconnaître que la fièvre d'indépendance s'accroissait
+chaque jour et ferait explosion si on ne la prévenait; mais
+certainement il s'unissait à toutes les intrigues pour chasser le duc
+de Richelieu, et c'était là un suffisant motif d'alliance.
+
+J'eus encore, à ce bal, occasion de remarquer le peu d'obligeance de
+nos princes. Le duc de Wellington vint proposer à Madame, vers le
+milieu de la soirée, de faire le tour des salles. Il était indiqué de
+prendre son bras, et tout grand personnage qu'il était il en aurait
+été flatté. Mais Madame donna le bras à monsieur le duc de Berry,
+madame la duchesse de Berry à Monsieur (monsieur le duc d'Angoulême,
+selon son usage, était déjà parti) et le duc de Wellington fut réduit
+à marcher devant la troupe royale en éclaireur.
+
+Elle arriva ainsi jusqu'à un dernier salon où Comte (le physicien)
+faisait des tours. Il lui fallait en ce moment un compère
+souffre-douleur. Il jeta son dévolu sur monsieur de Ruffo, fils du
+prince Castelcicala, ambassadeur de Naples, dont la figure niaise
+prêtait au rôle qu'il devait jouer. Il fit trouver des cartes dans ses
+poches, dans sa poitrine, dans ses chausses, dans ses souliers, dans
+sa cravate; c'était un déluge.
+
+Les princes riaient aux éclats, répétant de la voix qu'on leur
+connaît: c'est monsieur de Ruffo, c'est monsieur de Ruffo. Or, ce
+monsieur de Ruffo était presque de leur intimité, et pourtant, lorsque
+le tour fut achevé, ils quittèrent l'appartement sans lui adresser un
+mot de bonté, sans faire un petit compliment à Comte dont la révérence
+le sollicitait, enfin avec une maussaderie qui me crucifiait car j'y
+prenais encore un bien vif intérêt.
+
+Peu de semaines avant, j'avais vu chez mon père, à Londres, le prince
+régent, qui pourtant aussi était assez grand seigneur, assister à une
+représentation de ce même monsieur Comte, et y porter des façons bien
+différentes.
+
+Je me suis laissé raconter que rien n'était plus obligeant que la
+reine Marie-Antoinette. Madame avait repoussé cet héritage, peut-être
+avec intention, car la mémoire de sa mère lui était peu chère. Toutes
+ses adorations étaient pour son père, et, avec ses vertus, elle avait
+pris ses formes peu gracieuses.
+
+Il y eut vers ce temps une révolution bien frappante des sentiments de
+Madame. Monsieur Decazes retrouva dans les papiers de je ne sais quel
+terroriste de 1793 le testament autographe de la reine Marie-Antoinette
+qui, assurément, fait le plus grand honneur à sa mémoire. Il le porta au
+Roi qui lui dit de l'offrir à Madame. Elle le lui remit quelques heures
+après, avec la phrase la plus froide possible, sur ce qu'en effet elle
+reconnaissait l'écriture et l'authenticité de la pièce.
+
+Monsieur Decazes en fit faire des fac-similés et en envoya un paquet à
+Madame; elle n'en distribua pas un seul, et témoigna plutôt de
+l'humeur dans toute cette occurrence. Toutefois ce testament a été
+gravé dans la chapelle expiatoire de la rue d'Anjou qui se
+construisait sous son patronage.
+
+Si Madame était sévère à la mémoire de sa mère, elle était
+passionnément dévouée à celle de son père et cette corde de son âme
+vibrait toujours jusqu'à l'exaltation.
+
+Comme je sortais du bal du duc de Wellington, je me trouvai auprès du
+duc et de la duchesse de Damas-Crux, ultras forcenés, qui, comme moi,
+attendaient leur voiture. Édouard de Fitz-James passa; je lui donnai
+une poignée de main, puis monsieur Decazes, encore une poignée de
+main, puis Jules de Polignac, nouvelle poignée de main, puis Pozzo,
+encore plus amicale poignée de main.
+
+«Vous en connaissez de toutes les couleurs», me dit le duc de Damas.
+
+--Oui, répondis-je, ceux qui se proclament les serviteurs du Roi; et
+ceux qui le servent en effet.»
+
+Il était si bête qu'il me fit une mine de reconnaissance; mais la
+duchesse me lança un regard furieux et ne me l'a jamais pardonné.
+
+La famille d'Orléans, dont les formes affables et obligeantes
+faisaient un contraste si marqué à celles de la branche aînée,
+n'assistait pas à ce bal, autant qu'il m'en souvient. Elle était dans
+la douleur. La petite princesse, née en Angleterre, était à toute
+extrémité et mourut, en effet, peu de jours après.
+
+La mort frappait à la fois à deux extrémités de la maison de Bourbon.
+Le vieux prince de Condé achevait en même temps sa longue carrière en
+invoquant vainement la présence de ses enfants pour lui fermer les
+yeux. J'ai déjà dit la vie qui retenait monsieur le duc de Bourbon sur
+les trottoirs de Londres.
+
+Madame la princesse Louise se refusa également à adoucir les derniers
+moments de son père, prétendant ne pouvoir quitter sa maison du Temple
+où elle s'était cloîtrée, quoique toutes les autorités ecclésiastiques
+l'y autorisassent et que le cardinal de Talleyrand, archevêque de
+Paris, allât lui-même la chercher. Ce sont de ces vertus que je n'ai
+jamais pu ni comprendre, ni admirer.
+
+Monsieur le prince de Condé mourut dans les bras de madame de Rouilly,
+fille naturelle de monsieur le duc de Bourbon; elle lui prodigua les
+soins les plus filiaux et les plus tendres.
+
+Monsieur le duc de Bourbon arriva quelques heures après la mort de son
+père: il parut fort malheureux de n'avoir pu le revoir, et d'autant
+plus que le vieux prince semblait, dans ses derniers jours, avoir
+repris la mémoire qu'il avait perdue depuis quelques années et
+regretter amèrement l'absence de son fils. Monsieur le duc de Bourbon
+conserva son nom, disant que celui de Condé était trop lourd à porter.
+Il s'établit au Palais-Bourbon et à Chantilly où il ne tarda pas à
+donner de nouveaux scandales.
+
+Le service pour monsieur le prince de Condé à Saint-Denis fut très
+magnifique; je ne me rappelle plus en quoi on dérogea aux usages, mais
+il y eut quelque chose de très marqué, en ce genre, pour honorer plus
+royalement sa mémoire. Le roi Louis XVIII affectait de lui rendre plus
+qu'il n'était dû à son rang, selon l'étiquette de la Cour de France,
+peut-être pour marquer encore plus la sévère désobligeance avec
+laquelle il l'imposait à monsieur le duc d'Orléans.
+
+Je me souviens que cet enterrement fut une grande affaire à la Cour.
+Pendant ce temps, le public et le ministère se préoccupaient du
+discours. Le pas était glissant; il s'agissait du général des émigrés.
+Il était difficile d'aborder ce sujet de manière à satisfaire les uns
+et les autres; car, si _les uns_ étaient au pouvoir, _les autres_
+c'était le pays.
+
+L'abbé Frayssinous, chargé de l'oraison funèbre, s'en tira habilement.
+Je me rappelle entre autres une phrase qui eut grand succès. En
+parlant des deux camps français opposés l'un à l'autre, il dit: «_La
+gloire était partout, le bonheur nulle part_». En résultat, le
+discours ne déplut absolument à aucun parti; c'était le mieux qu'on en
+pût espérer.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+ Mort de madame de Staël. -- Effet de son ouvrage sur la
+ Révolution. -- Je retourne à Londres. -- Agents du parti ultra.
+ -- Présentation de la note secrète. -- Le Roi ôte le commandement
+ des gardes nationales à Monsieur. -- Fureur de Jules de Polignac.
+ -- Conspiration du bord de l'eau. -- Congrès d'Aix-la-Chapelle.
+ -- Le duc de Richelieu obtient la libération du territoire.
+
+
+J'ai négligé de parler dans le temps de la mort de madame de Staël.
+Elle avait eu lieu, pendant un de mes séjours en Angleterre, à la
+suite d'une longue maladie qu'elle avait traînée le plus tard possible
+dans ce monde de Paris qu'elle appréciait si vivement. Elle y faisait
+peine à voir au commencement des soirées. Elle arrivait épuisée par la
+souffrance mais, au bout de quelque temps, l'esprit prenait
+complètement le dessus de l'instinct, et elle était aussi brillante
+que jamais, comme si elle voulait témoigner jusqu'au bout de cette
+inimitable supériorité qui l'a laissée sans pareille.
+
+La dernière fois que je la vis, c'était le matin; je partais le
+lendemain. Depuis quelques jours, elle ne quittait plus son sopha; les
+taches livides dont son visage, ses bras, ses mains étaient couverts
+n'annonçaient que trop la décomposition du sang. Je sentais la pénible
+impression d'un adieu éternel et sa conversation ne roulait que sur
+des projets d'avenir. Elle était occupée de chercher une maison où sa
+fille, la duchesse de Broglie, grosse et prête d'accoucher, serait
+mieux logée.
+
+Elle faisait des plans de vie pour l'hiver suivant. Elle voulait
+rester plus souvent chez elle, donner des dîners fréquents. Elle
+désignait par avance des habitués. Cherchait-elle à s'étourdir
+elle-même? Je ne sais; mais le contraste de cet aspect si plein de
+mort et de ces paroles si pleines de vie était déchirant; j'en sortis
+navrée.
+
+Il y avait une trop grande différence d'âge et assurément de mérite
+entre nous pour que je puisse me vanter d'une liaison proprement dite
+avec madame de Staël, mais elle était extrêmement bonne pour moi et
+j'en étais très flattée. Le mouvement qu'elle mettait dans la société
+était précisément du genre qui me plaisait le plus, parce qu'il
+s'accordait parfaitement avec mes goûts de paresse.
+
+C'était sans se lever de dessus son sopha que madame de Staël animait
+tout un cercle; et cette activité de l'esprit m'est aussi agréable que
+celle du corps me paraît assommante. Quand il me faut aller chercher
+mon plaisir à grands frais, je cours toujours risque de le perdre en
+chemin.
+
+Sans être pour moi une peine de coeur, la mort de madame de Staël me
+fut donc un chagrin. Le désespoir de ses enfants fut extrême. Ils
+l'aimaient passionnément et la révélation faite sur son lit de douleur
+et dont j'ai déjà parlé n'affaiblit ni leur sentiment ni leurs
+regrets.
+
+Auguste de Staël se rendit l'éditeur d'un ouvrage auquel elle
+travaillait et qui parut au printemps de 1818. Il produisit un effet
+dont les résultats n'ont pas été sans importance. Pendant l'Empire, la
+Révolution de 1793 et ceux qui y avaient pris part étaient honnis. La
+Restauration ne les avait pas réhabilités et personne ne réclamait le
+dangereux honneur d'avoir travaillé à renverser le trône de Louis XVI.
+On aurait vainement cherché en France un homme qui voulût se
+reconnaître ouvrier en cette oeuvre. Les régicides mêmes s'en
+défendaient; une circonstance fortuite les avait poussés dans ce
+précipice, et, somme toute, le _petit chat_ (peut-être encore parce
+qu'il ne savait pas s'en expliquer) se trouvait le seul coupable.
+
+Le livre de madame de Staël changea tout à coup cette disposition, en
+osant parler honorablement de la Révolution et des révolutionnaires.
+La première, elle distingua les principes des actes, les espérances
+trompées des honnêtes gens des crimes atroces qui souillèrent ces
+jours néfastes et ensevelirent sous le sang toutes les améliorations
+dont ils avaient cru doter la patrie. Enfin elle releva tellement le
+nom de révolutionnaire que, d'une cruelle injure qu'il avait été
+jusque-là, il devint presque un titre de gloire. L'opposition ne le
+repoussa plus. Les libéraux se reconnurent successeurs des
+révolutionnaires et firent remonter leur filiation jusqu'à 1789.
+
+Messieurs de Lafayette, d'Argenson, de Thiard, de Chauvelin, de
+Girardin, etc., formèrent les anneaux de cette chaîne. Les Lameth,
+quoique réclamant le nom de patriotes de 89, et repoussés par les
+émigrés et la Restauration, ne s'étaient pas ralliés à l'opposition
+antiroyaliste. Ils demeuraient libéraux assez modérés, après avoir
+servi à l'Empereur avec bien moins de zèle que ceux dont je viens de
+citer les noms.
+
+Je crois que cet ouvrage posthume de madame de Staël a été un funeste
+présent fait au pays et n'a pas laissé de contribuer à réhabiliter cet
+esprit révolutionnaire dans lequel la jeunesse s'est retrempée depuis
+et dont nous voyons les funestes effets. Dès que le livre de madame de
+Staël en eut donné l'exemple, les hymnes à la gloire de 1789 ne
+tarirent plus. Il y a bien peu d'esprits assez justes pour savoir
+n'extraire que le bon grain au milieu de cette sanglante ivraie.
+Aussi avons-nous vu depuis encenser jusqu'au nom de Robespierre.
+
+Le troisième volume est presque entièrement écrit par Benjamin
+Constant; la différence de style et surtout de pensée s'y fait
+remarquer. Il est plus amèrement républicain; les goûts
+aristocratiques qui percent toujours à travers le plébéisme de madame
+de Staël ne s'y retrouvent pas.
+
+Une fièvre maligne, dont je pensai mourir, me retint plusieurs
+semaines dans ma chambre. Je n'en sortis que pour soigner ma
+belle-soeur qui fit une fausse couche de quatre mois et demi et ne
+laissa pas de nous donner de l'inquiétude pour elle et beaucoup de
+regrets pour le petit garçon que nous perdîmes. Aussitôt qu'elle fut
+rétablie, je retournai à Londres.
+
+L'affaire des liquidations, fixée enfin à seize millions pour les
+réclamations particulières, avait fort occupé mon père. Il avait sans
+cesse vu renaître les difficultés, qu'il croyait vaincues, sans
+pouvoir comprendre ce qui y donnait lieu. Une triste découverte
+expliqua ces retards.
+
+La loyauté de monsieur de Richelieu avait dû se résigner aux roueries
+inhérentes aux nécessités gouvernementales. Il s'était apprivoisé
+depuis mon aventure au sujet du docteur Marshall. Le _cabinet noir_
+lui apporta les preuves les plus flagrantes de la façon dont monsieur
+Dudon, commissaire de la liquidation, vendait les intérêts de la
+France aux étrangers, à beaux deniers comptants.
+
+Des lettres interceptées, écrites à Berlin, et lues à la poste de
+Paris, en faisaient foi. Le duc de Richelieu chassa monsieur Dudon
+honteusement; mais, ne pouvant publier la nature des révélations qui
+justifiaient sa démarche, il se fit de monsieur Dudon un ennemi
+insolent. Devenu, immédiatement, royaliste de la plus étroite
+observance, monsieur Dudon se donna pour victime de la pureté de ses
+opinions et n'a pas laissé d'être incommode par la suite.
+
+Dès qu'il eut été remplacé par monsieur Mounier, les affaires
+marchèrent. L'intégrité de celui-ci débrouilla ce que l'autre avait
+volontairement embrouillé. Les liquidations furent promptement réglées
+et la conclusion fut un succès pour le gouvernement. C'est à cette
+occasion que s'est formée la liaison intime du duc de Richelieu avec
+monsieur Mounier.
+
+À mesure que les affaires d'argent s'aplanissaient, l'espoir de notre
+émancipation se rapprochait et les fureurs du parti ultra
+s'exaspéraient dans la même proportion. Sa niaiserie était égale à son
+intolérance.
+
+Je me souviens qu'avant de quitter Paris j'entendais déblatérer contre
+le gouvernement qui exigeait des capitalistes français 66 d'un emprunt
+nouveau, tandis qu'il n'avait pu obtenir que 54 l'année précédente de
+messieurs Baring et Cie; faisant crime au ministère que le crédit
+public se fût, en quelques mois, élevé de 12 pour 100 sous son
+administration! Il faut avoir vécu dans les temps de passion pour
+croire à de pareilles sottises.
+
+Nous vîmes arriver successivement à Londres plusieurs envoyés de
+Monsieur, les Crussol, les Fitz-James, les La Ferronnays, les de
+Bruges, etc. Mon père était très bien instruit de leur mission; les
+ministres anglais en étaient indignés. Le duc de Wellington signalait
+d'avance la fausseté de leurs rapports. Tous venaient représenter la
+France sous l'aspect le plus sinistre et le plus dangereux pour le
+monde et réclamaient la prolongation de l'occupation étrangère.
+
+Le duc de Fitz-James força tellement la mesure que lord Castlereagh
+lui dit:
+
+«Si ce tableau était exact, il faudrait sur-le-champ rappeler nos
+troupes, former un cordon autour de la France et la laisser se dévorer
+intérieurement. Heureusement, monsieur le duc, nous avons des
+renseignements moins effrayants à opposer aux vôtres.»
+
+L'expression de ces messieurs, en parlant de mon père, était que
+c'était dommage mais qu'il avait passé à l'ennemi. Quel bonheur pour
+la monarchie, si elle avait été exclusivement entourée de pareils
+ennemis! Monsieur de Richelieu, selon eux, avait eu de bonnes
+intentions mais il était perverti.
+
+Quant aux autres ministres, c'étaient des gueux et des scélérats:
+messieurs Decazes, Lainé, Pasquier, Molé, Corvetto; il n'y avait
+rémission pour personne. À mesure que la libération de la patrie
+approchait, l'anxiété du parti redoublait. Je crois que c'est à cette
+époque que parut le _Conservateur_. Cette publication hebdomadaire
+avait pour rédacteur principal monsieur de Chateaubriand, mais tous
+les coryphées parmi les ultras y déposaient leur bilieuse éloquence.
+Cet organe a fait bien du mal au trône.
+
+Jules de Polignac arriva le dernier en Angleterre; il était porteur de
+la fameuse _note secrète_, oeuvre avouée et reconnue de Monsieur,
+quoique monsieur de Vitrolles l'eût rédigée.
+
+Jamais action plus antipatriotique n'a été conseillée à un prince;
+jamais prince héritier d'une couronne n'en a fait une plus coupable.
+Les cabinets étrangers l'accueillirent avec mépris, et le roi Louis
+XVIII en conçut une telle fureur contre son frère que cela lui donna
+du courage pour lui ôter le commandement des gardes nationales du
+royaume.
+
+Depuis longtemps les ministres sollicitaient du Roi de rendre au
+ministère de l'intérieur l'organisation des gardes nationales et de
+les remettre sous ses ordres; le Roi en reconnaissait la nécessité
+mais reculait effrayé des cris qu'allait pousser Monsieur.
+
+Il avait été, dès 1814, nommé commandant général des gardes nationaux
+de France. Il avait formé un état-major à son image. Des inspecteurs
+généraux allaient chaque trimestre faire des tournées et s'occupaient
+des dispositions des officiers qui tous étaient nommés par Monsieur et
+à sa dévotion. La plupart étaient membres de la Congrégation. Leur
+correspondance avec Jules de Polignac, premier inspecteur général,
+était journalière et sa police s'exerçait avec activité et passion.
+
+C'était un État dans l'État, un gouvernement dans le gouvernement, une
+armée dans l'armée. Ce qu'à juste titre on a nommé le _gouvernement
+occulte_ était alors à son apogée. L'ordonnance qui ôtait le
+commandement à Monsieur enlevait au parti une grande portion de son
+pouvoir en le privant d'une force armée aussi énorme dont il pouvait
+disposer et qui ne recevait d'ordres que de lui.
+
+Jules de Polignac en apprit la nouvelle (car cela avait été tenu fort
+secret) par ma mère qui lui donna le _Moniteur_ à lire. Malgré sa
+retenue habituelle, il fut assez peu maître de lui pour prononcer
+quelques mots, trouvés si coupables par ma mère qu'elle lui dit
+vouloir aller aussitôt les rapporter à mon père pour qu'il en donnât
+avis au Roi. Averti de son imprudence, il chercha à les tourner en
+plaisanterie; mais ne pouvant réussir à faire prendre le change à ma
+mère, il eut recours à des supplications, qui allèrent jusqu'aux
+larmes et aux génuflexions, et obtint enfin la parole qu'elle ne
+répéterait pas un propos qu'il assurait n'avoir pas l'importance
+qu'elle voulait y donner.
+
+Je n'ai jamais su précisément les mots. Seulement le nom de monsieur
+de Villèle y était mêlé et j'ai eu lieu de croire que la conspiration,
+dite du bord de l'eau, dont la réalité n'est révoquée en doute par
+aucune des personnes instruites des affaires à cette époque, cette
+conspiration, qui avait pour but de faire régner Charles X avant que
+le Ciel eût disposé de Louis XVIII, n'était que le commentaire des
+paroles échappées à la colère de Jules.
+
+Je n'entre pas dans plus de détails sur cet événement, quoique la
+plupart des acteurs parmi les conspirateurs, aussi bien que parmi ceux
+qu'ils devaient attaquer, fussent des personnes avec lesquelles nos
+relations étaient intimes; mais j'étais absente lors de la découverte,
+et le projet remontait si haut que le ministère et le Roi ne voulurent
+pas aller jusqu'à la source. On se borna à l'éventer sans donner
+aucune suite aux recherches.
+
+Le Roi en conçut un mortel chagrin et ne laissa pas ignorer à son
+frère qu'il en était instruit. Je ne sais pas si monsieur le duc de
+Berry était dans le secret; j'espère que non. Quant à monsieur le duc
+d'Angoulême, le parti s'en cachait avec plus de soin que d'aucune
+autre personne.
+
+Quoique la sagesse du gouvernement eût assoupi le bruit de cette
+affaire, le parti ultra se trouva un peu gêné par cette découverte. Il
+était en position de garder des mesures avec le pouvoir; il devint, ou
+du moins chercha à paraître, plus modéré pendant quelque temps.
+
+Cela ne l'empêcha pas d'avoir au Congrès d'Aix-la-Chapelle des agents
+occupés à déjouer auprès des étrangers les négociations du duc de
+Richelieu. Elles réussirent cependant et il eut la gloire et le
+bonheur de signer le traité qui délivrait son pays d'une garnison
+étrangère. Sans doute c'était encore à titre onéreux, mais la France
+pouvait payer les charges qu'elle acceptait; ce qu'elle ne pouvait
+plus supporter, c'était l'humiliation de n'être pas maîtresse chez
+elle.
+
+Le respect et la confiance qu'inspirait le caractère loyal de monsieur
+de Richelieu entrèrent pour beaucoup dans le succès de cette
+négociation qui nous combla de joie.
+
+Je me rappelle que, le jour où la signature du traité fut apprise à
+Londres, tout le corps diplomatique et les ministres anglais
+accoururent chez mon père lui faire compliment et partager notre
+satisfaction. Les hommages pour le duc de Richelieu étaient dans
+toutes les bouches; chacun avait un trait particulier à citer de son
+honorable habileté.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+ Le comte Decazes veut changer de ministère. -- Intrigues contre
+ le duc de Richelieu. -- Il donne sa démission. -- Le général
+ Dessolle lui succède. -- Mariage de monsieur Decazes. -- Le comte
+ de Sainte-Aulaire. -- Mon père demande à se retirer. -- Il est
+ remplacé par le marquis de La Tour-Maubourg. -- Le Roi est
+ mécontent de mon père. -- Mes idées sur la carrière diplomatique.
+ -- Une fournée de pairs. -- Monsieur de Barthélemy.
+
+
+On devait croire qu'après ses succès d'Aix-la-Chapelle le président du
+conseil reviendrait à Paris tout-puissant. Il en fut autrement. Les
+deux oppositions de droite et de gauche se coalisèrent pour amoindrir
+le résultat obtenu, et le parti ministériel, sous l'influence de
+monsieur Decazes, ne se donna que peu de soins pour le montrer dans
+toute son importance.
+
+Monsieur de Richelieu était personnellement l'homme le moins propre à
+exploiter un succès, mais monsieur Decazes s'y entendait fort bien.
+Dans cette circonstance, il négligea de le vouloir. Des intrigues
+intérieures dans le sein du ministère en furent cause. Monsieur
+Decazes s'était uni à un parti semi-libéral qui, depuis, a produit ce
+qu'on a appelé _les doctrinaires_. Ce parti avait longtemps crié
+contre le ministère de la police et il persuada à monsieur Decazes
+qu'en faisant réformer ce ministère au départ des étrangers il
+semblerait n'avoir été créé que pour un moment de crise et que le Roi
+ferait un acte habile dont la popularité rejaillirait sur lui.
+
+Monsieur Decazes goûtait cette pensée mais à condition, bien entendu,
+qu'il resterait ministre et ministre influent. Il en parla à monsieur
+de Richelieu qui adopta l'idée. Monsieur Lainé, ministre de
+l'intérieur, professait sans cesse de son désintéressement, de son
+abnégation de toute ambition et de son ennui des affaires.
+
+Monsieur de Richelieu, qui avait, à cette époque, parfaite confiance
+en lui et en ses paroles, alla avec la candeur de son caractère lui
+demander de céder son portefeuille à Decazes qui en avait envie.
+Monsieur Lainé se mit en fureur contre une telle proposition, et le
+duc de Richelieu, avec la gaucherie habituelle de sa loyale franchise,
+s'en alla rapporter à monsieur Decazes qu'il ne fallait plus penser à
+son projet parce que monsieur Lainé ne voulait pas y consentir. Il
+reconnaissait bien du reste la convenance de renoncer à avoir un
+ministère spécial de la police; il avouait tous les inconvénients que
+monsieur Decazes signalait à le maintenir, mais il faudrait aviser à
+un autre moyen de le supprimer.
+
+Après avoir donné ces étranges satisfactions à messieurs Decazes et
+Lainé, il partit pour Aix-la-Chapelle en complète sécurité des bonnes
+dispositions de ses collègues envers lui. Il put en voir la vanité au
+retour.
+
+Je ne sais pas au juste les intrigues qu'on fit jouer ni les dégoûts
+dont on l'entoura, mais, à la fin de l'année, il dut donner sa
+démission ainsi que messieurs Pasquier, Molé, Lainé et Corvetto. Le
+général Dessolle devint le chef ostensible du nouveau cabinet dont
+monsieur Decazes était le directeur véritable.
+
+Je n'ai jamais pu comprendre que monsieur Decazes n'ait pas senti que
+le beau manteau de cristal pur, dont la présidence de monsieur de
+Richelieu couvrait son favoritisme, était nécessaire à la durée de son
+crédit. Il ne pouvait soutenir le poids des haines dirigées contre
+lui que sous cette noble et transparente égide.
+
+Monsieur de Richelieu ne lui enviait en aucune façon sa faveur et lui
+en laissait toute la puissance, toute l'importance, tous les profits
+et aussi tous les ennuis; car ce n'était pas tout à fait un bénéfice
+sans charge de devoir amuser un vieux monarque valétudinaire tourmenté
+dans son intérieur.
+
+Monsieur Decazes avait épousé depuis quelques mois mademoiselle de
+Sainte-Aulaire, fille de qualité riche et ayant par sa mère,
+mademoiselle de Soyecourt, des alliances presque royales. Ces
+relations flattaient monsieur Decazes et plaisaient au Roi. Aussi ce
+mariage lui avait été assez agréable pour qu'il s'en mêlât
+personnellement, et cette circonstance avait été une occasion de
+rapprochement avec une nuance d'opposition hostile à laquelle
+appartenait monsieur de Sainte-Aulaire. Je professe pour celui-ci une
+amitié qui dure tantôt depuis trente ans. Toutefois je dois avouer
+que, dans les premiers moments de la Restauration, il s'était conduit,
+au moins, avec maladresse.
+
+Il avait successivement renié Napoléon dont il était chambellan en
+1814, et Louis XVIII en 1815, dans les deux villes de Bar-le-Duc et de
+Toulouse dont il se trouvait préfet à ces deux époques, d'une manière
+ostensible et injurieuse qui ne convenait pas mieux à sa position qu'à
+son caractère et à son esprit, un des plus doux et des plus agréables
+que je connaisse. Mais il y a des circonstances si écrasantes qu'elles
+trouvent bien peu d'hommes à leur niveau, surtout parmi les gens
+d'esprit. Les bêtes s'en tirent mieux parce qu'elles ne les
+comprennent pas.
+
+Sa conduite pendant les Cent-Jours avait jeté monsieur de
+Sainte-Aulaire dans les rangs de la gauche. Le mariage de monsieur
+Decazes avec mademoiselle de Sainte-Aulaire, au lieu de rapprocher le
+ministre du parti aristocratique auquel elle appartenait par sa
+naissance, l'avait mis dans la société de l'opposition et lui donnait,
+fort à tort, une nuance de couleur révolutionnaire que les ultras
+enluminaient de leur palette la mieux chargée.
+
+Je n'oserais pas assurer que leurs cris, sans cesse répétés, n'eussent
+exercé, à notre insu, quelque influence même sur nous à Londres.
+
+La nouvelle de la retraite de monsieur de Richelieu, à laquelle il ne
+s'attendait nullement, fut un coup très sensible à mon père. J'ai déjà
+dit que les affaires importantes de l'ambassade se traitaient entre
+eux, sans passer par les bureaux, dans des lettres confidentielles et
+autographes. Mon père n'avait aucun rapport personnel avec monsieur
+Dessolle et ne pouvait continuer avec lui une pareille correspondance.
+
+Il reçut du nouveau ministre une espèce de circulaire fort polie dans
+laquelle, après force compliments, on l'avertissait que la politique
+du cabinet était changée.
+
+Mon père avait déjà bien bonne envie de suivre son chef; cette lettre
+le décida. Il répondit que sa tâche était accomplie. Ainsi que le duc
+de Richelieu, il avait cru devoir rester à son poste jusqu'à la
+retraite complète des étrangers, les négociations entamées devant,
+autant que possible, être conduites par les mêmes mains, mais qu'une
+nouvelle ère semblant commencer dans un autre esprit, il profitait de
+l'occasion pour demander un repos que son âge réclamait.
+
+Nous fûmes charmées, ma mère et moi, de cette décision. La vie
+diplomatique m'était odieuse, et ma mère ne pouvait supporter la
+séparation de mon frère. D'ailleurs, nous nous apercevions que le
+travail auquel il s'était consciencieusement astreint fatiguait trop
+mon père. Sa bonne judiciaire conservait toute sa force primitive,
+mais déjà nous remarquions que sa mémoire faiblissait.
+
+Lorsqu'un homme a été depuis l'âge de trente ans jusqu'à soixante hors
+des affaires et qu'il y rentre, ou il les fait très mal, ou bien elles
+l'écrasent. C'est ce qui arrivait à mon père.
+
+Monsieur Dessolle lui répondit en l'engageant à revenir sur sa
+décision, mais il y persista. Ce n'était pas, disait-il, avec
+l'intention de refuser son assentiment au gouvernement du Roi, mais
+dans la pensée qu'un ambassadeur nouvellement nommé serait mieux placé
+vis-à-vis du cabinet anglais qu'un homme qui semblerait appelé à se
+contredire lui-même.
+
+Une négociation, par exemple, était ouverte pour obtenir du roi des
+Pays-Bas d'expulser de Belgique le nid de conspirateurs d'où émanaient
+les brochures et les agitateurs qui troublaient le royaume. Monsieur
+Decazes mettait la plus grande importance à son succès et en parlait
+quotidiennement au duc de Richelieu qui, pressé par lui, réclamait les
+bons offices du cabinet anglais. Un des premiers soins du ministère
+Dessolle fut d'adresser des remerciements au roi de Hollande pour la
+noble hospitalité qu'il exerçait envers des réfugiés qu'on espérait
+voir bientôt rapporter leurs lumières et leurs talents dans la patrie.
+La copie de cette pièce fut produite à mon père par lord Castlereagh,
+en réponse à une note qu'il avait passée d'après les anciens
+documents. Cela était peut-être sage, mais il fallait un nouveau
+négociateur pour une nouvelle politique.
+
+Il y eut encore une réponse de monsieur Dessolle qui semblait disposé,
+plus qu'il ne se l'était d'abord proposé, à suivre les traces de son
+prédécesseur; mais mon père avait annoncé ses projets de retraite à
+Londres, et, malgré toutes les obligeantes sollicitations du Régent
+et de ses ministres, il resta inflexible.
+
+Le marquis de La Tour-Maubourg fut nommé pour le remplacer. Avec la
+franchise de son caractère, mon père s'occupa tout de suite activement
+de lui préparer les voies, de façon à rendre la position du nouvel
+ambassadeur la meilleure possible, dans les affaires et dans la
+société.
+
+Monsieur de La Tour-Maubourg, qui est aussi éminemment loyal,
+ressentit vivement ces procédés et en a toujours conservé une sincère
+reconnaissance. Mon père y ajouta un autre service, car, de retour à
+Paris et n'y ayant plus d'intérêt personnel, il démontra clairement
+que l'ambassade de Londres n'était pas suffisamment payée et fit
+augmenter de soixante mille francs le traitement de son successeur.
+
+Si monsieur de La Tour-Maubourg était touché des procédés de mon père,
+monsieur Dessolle, en revanche, était piqué de son retour, et monsieur
+Decazes en était assez blessé pour avoir irrité le roi Louis XVIII
+contre lui.
+
+Le favori n'avait pas tout à fait tort. La retraite d'un homme aussi
+considéré que mon père et qui avait jusque-là marché dans les mêmes
+voies pouvait s'interpréter comme une rupture, et, malgré l'extrême
+modération des paroles de mon père et de sa famille, les ennemis de
+monsieur Decazes ne manquèrent pas de s'emparer de ce prétexte pour en
+profiter contre lui.
+
+Quelques semaines s'étaient écoulées dans les pourparlers entre mon
+père et le ministre. Quoique sa démission eût suivi immédiatement
+celle de monsieur de Richelieu, elle ne fut acceptée qu'à la fin de
+janvier 1819. Je partis aussitôt pour Paris afin d'y préparer les
+logements.
+
+Je trouvai le Roi fort exaspéré et disant que, jusqu'à cette heure, il
+avait cru que les ambassadeurs accrédités par lui le représentaient,
+mais que le marquis d'Osmond aimait mieux ne représenter que monsieur
+de Richelieu. On voit que le père de la Charte n'avait pas encore tout
+à fait dépouillé le petit-fils de Louis XIV et tenait le langage de
+Versailles. Il aurait probablement mieux apprécié la conduite de mon
+père si elle avait été agréable au favori.
+
+Celui-ci, au reste, m'accueillit avec une bienveillance que j'ai eu
+lieu de croire peu sincère. Non seulement mon père, qu'on avait comblé
+d'éloges pendant tout le cours de son ambassade, ne reçut aucune
+marque de satisfaction, mais il eut même beaucoup de peine à obtenir
+la pension de retraite à laquelle il avait un droit acquis et
+indisputable, sous prétexte que les fonds étaient absorbés. Au reste,
+il ne fut pas seul à souffrir le _ben servire e non gradire_: les
+ministres sortants, et surtout monsieur de Richelieu, firent une riche
+moisson d'ingratitude, à la Cour, aux Chambres et jusque dans le
+public.
+
+Monsieur et Madame me traitèrent avec plus de bonté que de coutume
+lorsque j'allai faire ma cour à mon arrivée de Londres. Monsieur le
+duc de Berry voulut me faire convenir que mon père quittait la partie
+parce qu'enfin il la voyait entre les mains des Jacobins. Je m'y
+refusai absolument, me retranchant sur son âge qui réclamait le repos,
+sur la convenance de quitter les affaires lorsque l'oeuvre de la
+libération du territoire était accomplie, et sur la santé de ma mère.
+Le prince insista vainement et m'en témoigna un peu d'humeur, mais
+pourtant avec son amitié accoutumée.
+
+Quant aux autres, lorsqu'ils virent qu'aucune de nos allures n'était
+celles de l'opposition et que, dans la Chambre des pairs, mon père
+votait avec le ministère, ils renoncèrent à leurs gracieusetés et
+rentrèrent dans leur froideur habituelle.
+
+Ma mère était tombée dangereusement malade à Douvres et nous donna de
+vives inquiétudes. Elle put enfin passer la mer et nous nous trouvâmes
+réunis à Paris à notre très grande joie.
+
+Mon père ne tarda pas à éprouver un peu de l'ennui qui atteint
+toujours les hommes à leur sortie de l'activité des affaires. Son bon
+esprit et son admirable caractère en triomphèrent promptement. Il n'y
+a pas de situation plus propre à faire naître ce genre de regret que
+celle d'un ambassadeur rentrant dans la vie privée. Toutes ses
+relations sont rompues; il est étranger aux personnes influentes de
+son pays; il n'est plus au courant de ces petits détails qui occupent
+les hommes au pouvoir, car, après tout, le commérage règne parmi eux
+comme parmi nous; il s'est accoutumé à attacher du prix aux
+distinctions de société, et elles lui manquent toutes à la fois.
+
+Il n'y a pas de métier plus maussade à mon sens, où l'on joue plus
+complètement le rôle de l'âne chargé de reliques et où les honneurs
+qu'on reçoit soient plus indépendants de toute estime, de toute
+valeur, de toute considération personnelle.
+
+Je sais qu'il est convenu de regarder cette carrière comme la plus
+agréable, surtout lorsqu'on arrive au rang d'ambassadeur. Je ne l'ai
+connue que dans cette phase et je la proclame détestable. Lorsqu'on a
+veillé la nuit pour rendre compte des travaux du jour et qu'on a
+réussi dans une négociation difficile, épineuse, souvent entravée par
+des instructions maladroites tout l'honneur en revient au ministre
+qui, dans la phrase entortillée de quelque dépêche, vous a laissé
+deviner ses intentions, précisément assez pour pouvoir vous désavouer
+si vous échouez. En revanche, si l'affaire manque et s'ébruite, on
+hausse les épaules et vous êtes proclamé maladroit d'autant plus
+facilement que, le secret étant la première loi du métier, vous ne
+pouvez rien apporter pour votre justification.
+
+J'ai vu la carrière diplomatique sous son plus bel aspect, puisque mon
+père, occupant la première ambassade, y a joui de la confiance entière
+de son cabinet et d'une grande faveur près de celui de Londres, et
+pourtant je la proclame, je le répète, une des moins agréables à
+suivre.
+
+Je comprends qu'un homme politique, dans les convenances duquel une
+absence peut se trouver entrer momentanément, aille passer quelques
+mois avec un caractère diplomatique dans une Cour étrangère.
+
+Rien n'est plus mauvais pour les affaires du pays que de pareils
+ambassadeurs qui s'occupent de toute autre chose; mais j'admets
+l'agrément de cette espèce d'exil. Il ne faut pas toutefois s'y
+résigner trop longtemps, car aucun genre d'absence n'enlève plus
+promptement et plus complètement la clientèle.
+
+Nous avons vu monsieur de Serre, le premier orateur de la Chambre, ne
+pouvoir être renommé député après avoir été deux ans ambassadeur à
+Naples et en mourir de chagrin. Certainement, s'il avait passé ces
+deux années à la campagne chez lui, dans une retraite absolue, son
+élection n'aurait pas été contestée et sa carrière d'homme politique
+serait restée bien plus entière.
+
+Je parle ici pour les hommes à ambition politique, car ceux qui ne
+veulent que des places et des appointements ont évidemment avantage à
+préférer l'ambassade à la retraite; mais aussi, s'ils prolongent leur
+absence, ils reviennent, au bout de leur carrière, achever dans leur
+patrie une vie dépourvue de tout intérêt, étrangers à leur famille,
+isolés de tout intimité et ne s'étant formé aucune des habitudes qui,
+dans l'âge mûr, suppléent aux goûts de la jeunesse.
+
+Plus le pays auquel on appartient présente de sociabilité, plus ces
+inconvénients sont réels. Cela est surtout sensible pour les français
+qui vivent en coteries formées par les sympathies encore plus que par
+les rapports de rang ou les alliances de famille. Rien n'est plus
+solide que ces liens et rien n'est plus fragile. Ils sont de verre.
+Ils peuvent durer éternellement, un rien peut les briser. Ils ne
+résistent guère à une absence prolongée. On s'aime toujours beaucoup,
+mais on ne s'entend plus. On croit qu'on aura grande joie à se revoir,
+et la réunion amène le refroidissement, car on ne parle plus la même
+langue, on ne s'intéresse plus aux mêmes choses. En un mot, on ne se
+devine plus. Le lien est brisé. Les français ont si bien l'instinct de
+ce mouvement de la société que nous voyons nos diplomates empressés de
+venir fréquemment s'y retremper; et, de tous les européens, ce sont
+ceux qui résident le moins constamment dans les Cours où ils sont
+accrédités.
+
+Ces réflexions, je les faisais alors aussi bien qu'à présent, et j'eus
+pleine satisfaction à me retrouver _Gros-Jean comme devant_.
+
+Notre _parti pris_ de n'être point hostiles au nouveau ministère reçut
+un échec par la décision de monsieur Decazes de nommer une fournée de
+soixante pairs (6 mars 1819). Ce n'est pas après avoir retrempé mon
+éducation britannique, pendant trois années, dans les brouillards de
+Londres que je pouvais envisager de sang-froid une pareille mesure.
+
+Mon père exigeait mon silence, mais il partageait la pensée que
+c'était un coup mortel à la pairie. Il a porté ses fruits, car il ne
+serait pas bien difficile de rattacher la destruction de l'hérédité à
+la création de ces énormes fournées dont Decazes a donné le premier
+exemple. La liste de 1815, quoique très nombreuse, porte un caractère
+tout à fait différent. Il s'agissait de fonder l'institution et non
+pas de forcer une majorité.
+
+Les nominations de 1819 eurent lieu à l'occasion d'une proposition
+faite par monsieur de Barthélemy pour la révision de la loi
+d'élection, loi dont M. Decazes lui-même demanda le rappel peu de mois
+après. Je ne me suis jamais expliqué comment on était parvenu à
+obtenir de monsieur de Barthélemy d'attacher le grelot.
+
+Lorsqu'il s'aperçut, à la fin, de tout le bruit qu'il faisait, il
+pensa en tomber à la renverse. La même chose lui était arrivée
+lorsque, presque à son insu, il s'était trouvé directeur de la
+République. La chute avait été plus rude à cette occasion puisqu'elle
+l'avait envoyé sur les plages insalubres de la Guyane.
+
+Je l'ai beaucoup connu et je n'ai jamais compris ces deux
+circonstances de sa vie. C'était le plus honnête homme du monde, le
+plus probe. Il avait de l'esprit et des connaissances, une
+conversation facile et quelquefois piquante; mais il était timide,
+méticuleux, circonspect. Il avait toujours l'inquiétude de déplaire et
+surtout le besoin de se mettre à la remorque et de se cacher derrière
+les autres. Jamais homme n'a été moins propre à jouer un rôle
+ostensible et n'a eu moins d'ambition. Loin de tirer importance
+d'avoir été _un cinquième de roi_, il était importuné qu'on s'en
+souvînt.
+
+Lorsque ce qu'on appela la _proposition Barthélemy_ fit une si
+terrible explosion dans la Chambre et dans le public, il en fut
+consterné. Je l'ai vu épouvanté de faire tout ce vacarme au point d'en
+tomber sérieusement malade. Au reste, ce sont de ces événements dont
+on s'occupe fort pour un moment et qui laissent moins de trace dans le
+souvenir qu'ils n'en méritent peut-être, car souvent ils ont porté le
+germe d'une catastrophe que d'autres événements, également oubliés,
+ont mûrie jusqu'à ce qu'une dernière circonstance la fasse éclore tout
+à coup.
+
+Nous eûmes un remaniement du ministère avant la fin de l'année.
+Monsieur Pasquier devint ministre des affaires étrangères. C'était
+rentrer dans les errements du cabinet Richelieu, et mon père en fut
+d'autant moins disposé à s'enrôler sous les drapeaux ultras. Monsieur
+Roy arriva aux finances et monsieur de La Tour-Maubourg eut le
+portefeuille de la guerre. Il déploya dans cette nouvelle position la
+même honnêteté, la même probité, la même incapacité qu'il avait
+portées à Londres.
+
+Mes fréquents voyages en Angleterre m'avaient empêchée d'aller en
+Savoie. Je profitai de l'été de 1819 pour faire une visite à monsieur
+de Boigne et prendre les eaux d'Aix.
+
+Au commencement de l'hiver, je vins m'établir avec mes parents dans
+une maison que j'avais louée dans la rue de Bourbon. C'est là où j'ai
+passé les dix années qui ont préparé et amené la chute de cette
+Restauration que j'avais appelée de voeux si ardents et vu commencer
+avec des espérances si riantes.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+CINQUIÈME PARTIE
+
+1815
+
+
+CHAPITRE I
+
+ Séjour en Piémont. -- Restauration de 1815. -- Passage à
+ Lyon. -- Marion. -- Arrivée à Turin. -- Dispositions du Roi.
+ -- Son gouvernement. -- Le cabinet d'ornithologie. -- Le
+ comte de Roburent. -- Les _Biglietto regio_. -- La société.
+ -- Le lustre. -- Les loges. -- Le théâtre. -- L'Opéra. --
+ Détail de moeurs. -- Le marquis del Borgo. 1
+
+
+CHAPITRE II
+
+ Les visites à Turin. -- Le comte et la comtesse de Balbe. --
+ Monsieur Dauzère. -- Le prince de Carignan. -- Le corps
+ diplomatique. -- Le général Bubna. -- Ennui de Turin. --
+ Aspect de la ville. -- Appartements qu'on y trouve. --
+ Réunion de Gênes au Piémont. -- Dîner donné par le comte de
+ Valese. -- Jules de Polignac. 17
+
+
+CHAPITRE III
+
+ Révélation des projets bonapartistes. -- Voyage à Gênes. --
+ Expérience des fusées à la congrève. -- La princesse
+ Grassalcowics. -- L'empereur Napoléon quitte l'île d'Elbe.
+ -- Il débarque en France. -- Officier envoyé par le général
+ Marchand. -- Déclaration du 13 mars. -- Mon frère la porte à
+ monsieur le duc d'Angoulême. -- La duchesse de Lucques. 30
+
+
+CHAPITRE IV
+
+ La princesse de Galles. -- Fête donnée au roi Murat. --
+ Audience de la princesse. -- Notre situation est pénible. --
+ Message de monsieur le duc d'Angoulême. -- Inquiétudes pour
+ mon frère. -- Marche de Murat. -- Il est battu à
+ Occhiobello. -- L'abbé de Janson. -- Henri de Chastellux. 42
+
+
+CHAPITRE V
+
+ Retour à Turin. -- Monsieur de La Bédoyère. -- Marche de
+ Cannes. -- L'empereur Napoléon. -- Exposition du
+ Saint-Suaire. -- Retour de Jules de Polignac. -- Il est fait
+ prisonnier à Montmélian. -- Prise d'un régiment à
+ Aiguebelle. -- Conduite du général Bubna. -- Haine des
+ piémontais contre les autrichiens. -- Espérances du roi de
+ Sardaigne. 52
+
+
+CHAPITRE VI
+
+ Réponse de mon père au premier chambellan du duc de Modène.
+ -- Conduite du maréchal Suchet à Lyon. -- Conduite du
+ maréchal Brune à Toulon. -- Catastrophe d'Avignon. --
+ Expulsion des français résidant en Piémont. -- Je quitte
+ Turin. -- État de la Savoie. -- Passage de Monsieur à
+ Chambéry. -- Fête de la Saint-Louis à Lyon. -- Pénible aveu.
+ -- Gendarmes récompensés par l'Empereur. -- Les soldats de
+ l'armée de la Loire. -- Leur belle attitude. 64
+
+
+CHAPITRE VII
+
+ Madame de La Bédoyère. -- Son courage. -- Son désespoir. --
+ Sa résignation. -- La comtesse de Krüdener. -- Elle me fait
+ une singulière réception. -- Récit de son arrivée à
+ Heidelberg. -- Son influence sur l'empereur Alexandre. --
+ Elle l'exerce en faveur de monsieur de La Bédoyère. --
+ Saillie de monsieur de Sabran. -- Pacte de la
+ Sainte-Alliance. -- Soumission de Benjamin Constant à madame
+ de Krüdener. -- Son amour pour madame Récamier. -- Sa
+ conduite au 20 mars. -- Sa lettre au roi Louis XVIII. 76
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+ Exigences des étrangers en 1815. -- Dispositions de
+ l'empereur Alexandre au commencement de la campagne. --
+ Jolie réponse du général Pozzo à Bernadotte. -- Conduite du
+ duc de Wellington et du général Pozzo. -- Étonnement de
+ l'empereur Alexandre. -- Séjour du Roi et des princes en
+ Belgique. -- Énergie d'un soldat. -- Obligeance du prince de
+ Talleyrand. -- Le duc de Wellington dépouille le musée. --
+ Le salon de la duchesse de Duras. -- Mort d'Hombert de La
+ Tour du Pin. -- Chambre dite introuvable. -- Démission de
+ monsieur de Talleyrand. -- Mon père est nommé ambassadeur à
+ Londres. -- Le duc de Richelieu. -- Révélation du docteur
+ Marshall. -- Visite au duc de Richelieu. -- Désobligeante
+ réception. -- Son excuse. 89
+
+
+CHAPITRE IX
+
+ Nobles adieux de l'empereur Alexandre au duc de Richelieu.
+ -- Sentiments patriotiques du duc. -- Ridicules de monsieur
+ de Vaublanc. -- Arrivée de mon père à Paris. -- Procès du
+ maréchal Ney. -- Son exécution. -- Exaltation du parti
+ royaliste. -- Procès de monsieur de La Valette. -- Madame la
+ duchesse d'Angoulême s'engage à demander sa grâce. -- On
+ l'en détourne. -- Démarches faites par le duc de Raguse. --
+ Il fait entrer madame de La Valette dans le palais. -- Sa
+ disgrâce. -- Fureur du parti royaliste à l'évasion de
+ monsieur de La Valette. 108
+
+
+CHAPITRE X
+
+ Fêtes données par le duc de Wellington. -- Monsieur le duc
+ d'Angoulême. -- Refus d'une grande-duchesse pour monsieur le
+ duc de Berry. -- On se décide pour une princesse de Naples.
+ -- Traitement d'une ambassadrice d'Angleterre. -- Faveur de
+ monsieur Decazes. -- Monsieur de Polignac refuse de prêter
+ serment comme pair. -- Mot de monsieur de Fontanes. --
+ Séjour de la famille d'Orléans en Angleterre. -- Demande de
+ madame la duchesse d'Orléans douairière au marquis de
+ Rivière. 119
+
+
+
+
+SIXIÈME PARTIE
+
+L'ANGLETERRE ET LA FRANCE (1816 à 1820)
+
+
+CHAPITRE I
+
+ Retour en Angleterre. -- Aspect de la campagne. -- Londres.
+ -- Concert à la Cour. -- Ma présentation. -- La reine
+ Charlotte. -- Égards du prince régent pour elle. -- La
+ duchesse d'York. -- La princesse Charlotte de Galles. --
+ Miss Mercer. -- Intrigue déjouée par le prince Léopold de
+ Saxe-Cobourg. -- La marquise d'Hertford. -- Habitudes du
+ prince régent. -- Dîners à Carlton House. 133
+
+
+CHAPITRE II
+
+ Le corps diplomatique. -- La comtesse de Lieven. -- La
+ princesse Paul Esterhazy. -- Vie des femmes anglaises. --
+ Leur enfance. -- Leur jeunesse. -- Leur âge mûr. -- Leur
+ vieillesse. -- Leur mort. -- Sort des veuves. 146
+
+
+CHAPITRE III
+
+ Indépendance du caractère des anglais. -- Dîner chez la
+ comtesse Dunmore. -- Jugement porté sur lady George
+ Beresford. -- Salon des grandes dames. -- Comment on
+ comprend la société en Angleterre et en France. -- Bal donné
+ chez le marquis d'Anglesey. -- Lady Caroline Lamb. --
+ Mariage de monsieur le duc de Berry. -- Réponse du prince de
+ Poix. 155
+
+
+CHAPITRE IV
+
+ La famille d'Orléans à Twickenham. -- Espionnage exercé
+ contre elle. -- Division entre le roi Louis XVIII et
+ monsieur le duc d'Orléans à Lille en 1815. -- Intérieur de
+ Twickenham. -- Mots de la princesse Marie. -- La comtesse de
+ Vérac. -- Naissance d'une princesse d'Orléans. -- La
+ comtesse Mélanie de Montjoie. -- Le baron de Montmorency. --
+ Le comte Camille de Sainte-Aldegonde. -- Le baron Athalin.
+ -- Monsieur le duc de Bourbon. -- La princesse Louise de
+ Condé. 164
+
+
+CHAPITRE V
+
+ Lord Castlereagh. -- Lady Castlereagh. -- Cray Farm. --
+ Dévouement de lady Castlereagh pour son mari. -- Accident et
+ prudence. -- Soupers de lady Castlereagh. -- Partie de
+ campagne chez lady Liverpool. -- Ma toilette à la Cour de la
+ Reine. -- Beauté de cette assemblée. -- Baptême de la petite
+ princesse d'Orléans. -- La princesse de Talleyrand. -- Elle
+ consent à se séparer du prince de Talleyrand. -- La comtesse
+ de Périgord. -- La duchesse de Courlande. -- La princesse
+ Tyszkiewicz. -- Mariage de Jules de Polignac. 172
+
+
+CHAPITRE VI
+
+ Ordonnance qui casse la Chambre. -- Réflexion de la
+ vicomtesse de Vaudreuil à ce sujet. -- Négociation avec les
+ ministres anglais. -- Opposition du duc de Wellington. --
+ Embarras pour fonder le crédit. -- Mon retour à Paris. --
+ Exaltation des partis. -- Brochure de monsieur Guizot. --
+ Regrets d'une femme du parti ultra-royaliste. -- Monsieur
+ Lainé qualifié de bonnet rouge. -- Griefs des royalistes. --
+ Licenciement des corps de la maison du Roi. -- Le colonel
+ Pothier et monsieur de Girardin. -- Les quasi-royalistes. --
+ Soirée chez madame de Duras. -- La coterie dite _le
+ château_. -- Monsieur de Chateaubriand veut quitter la
+ France. -- Il vend le Val du Loup au vicomte de Montmorency.
+ -- Propos tenu par le prince de Poix à monsieur Decazes. 185
+
+
+CHAPITRE VII
+
+ Négociations pour un emprunt. -- Ouvrard va en Angleterre.
+ -- Il amène monsieur Baring chez mon père. -- Conférence
+ avec lord Castlereagh. -- Arrivée de messieurs Baring et
+ Labouchère à Paris. -- Espérances trompées. -- Dîner chez la
+ maréchale Moreau. -- Brochure de Salvandy. -- Influence du
+ général Pozzo sur le duc de Wellington. -- Soirée chez la
+ duchesse d'Escars. -- Monsieur Rubichon. -- L'emprunt étant
+ conclu, l'opposition s'en plaint. 198
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+ Madame la duchesse de Berry. -- La duchesse de Reggio. -- Le
+ mariage de mon frère avec mademoiselle Destillières est
+ convenu. -- Scène aux Tuileries. -- Le Roi en est malade. --
+ Le _Manuscrit de Sainte-Hélène_. -- Lectures chez mesdames
+ de Duras et d'Escars. -- Succès de cette publication
+ apocryphe. 208
+
+
+CHAPITRE IX
+
+ Monsieur de Villèle. -- Intrigue de Cour pour ramener
+ monsieur de Blacas. -- La duchesse de Narbonne. -- Martin et
+ la soeur Récolette. -- Arrivée de monsieur de Blacas. --
+ Déjeuner aux Tuileries. -- La petite chienne de Madame. --
+ Sagesse de monsieur le duc d'Angoulême. -- Agitation des
+ courtisans. -- Trouble de monsieur Molé. -- Bonne contenance
+ de monsieur Decazes. -- Délais multipliés de monsieur de
+ Blacas. -- Il est congédié par le Roi. 218
+
+
+CHAPITRE X
+
+ Faveur de monsieur Decazes. -- Son genre de flatterie. --
+ Affaires de Lyon. -- Le duc de Raguse apaise les esprits. --
+ Discours de monsieur Laffitte. -- Monsieur le duc d'Orléans
+ revient à Paris. -- Histoire inventée sur ma mère. -- Ma
+ colère. -- Arrivée de toute la famille d'Orléans. --
+ Déjeuner au Palais-Royal. -- Calomnies absurdes. 229
+
+
+CHAPITRE XI
+
+ Tom Pelham. -- Inauguration du pont de Waterloo. -- Dîner à
+ Claremont. -- Maussaderie de la princesse Charlotte. -- Son
+ obligeance. -- Un nouveau caprice. -- Conversation avec
+ elle. -- Mort de cette princesse. -- Affliction générale. --
+ Caractère de la princesse Charlotte. -- Ses goûts, ses
+ habitudes. -- Suicide de l'accoucheur. -- Singulier conseil
+ de lord Liverpool. -- Maxime de lord Sidmouth. 236
+
+
+CHAPITRE XII
+
+ Le roi de Prusse veut épouser Georgine Dillon. -- Rupture de
+ ce mariage. -- Désobligeance du roi Louis XVIII pour les
+ Orléans. -- Il la témoigne en diverses occasions. --
+ Irritation qui en résulte. -- Le comte de La Ferronays. --
+ Son attachement pour monsieur le duc de Berry. -- Madame de
+ Montsoreau et la layette. -- Scène entre monsieur le duc de
+ Berry et monsieur de La Ferronnays. -- Irritation de la
+ famille royale. -- Madame de Gontaut nommée gouvernante. --
+ Conseils du prince Castelcicala. -- Madame de Noailles. 249
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+ Je refuse d'aller chez une devineresse. -- Aventure du
+ chevalier de Mastyns. -- Élections de 1817. -- Le parti
+ royaliste sous l'influence de monsieur de Villèle. -- Le duc
+ de Broglie et Benjamin Constant. -- Monsieur de
+ Chateaubriand appelle l'opposition de gauche _les libéraux_.
+ -- Mariage de mon frère. -- Visite à Brighton. -- Soigneuse
+ hospitalité du prince régent. -- Usages du pavillon royal.
+ -- Récit d'une visite du Régent au roi George III. --
+ Déjeuner sur l'escalier. -- Le grand-duc Nicolas à Brighton. 259
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+ Je fais naufrage sur la côte entre Boulogne et Calais. --
+ Effet de cet accident. -- Excellent propos de Monsieur. --
+ Singulière conversation de Monsieur avec Édouard Dillon. --
+ La loi de recrutement. -- Les pairs ayant des charges chez
+ le Roi votent contre le ministère. -- Réponse de monsieur
+ Canning à ce sujet. -- Le Pape et monsieur de Marcellus. 272
+
+
+CHAPITRE XV
+
+ Coup de pistolet tiré au duc de Wellington. -- On trouve
+ l'assassin. -- Inquiétude de Monsieur sur la retraite des
+ étrangers. -- Agitation dans les esprits. -- Ténèbres à la
+ chapelle des Tuileries. -- Le duc de Rohan à Saint-Sulpice.
+ -- Ses ridicules. -- Le duc de Rohan se fait prêtre. -- Une
+ aventure à Naples. -- Faveur du prince de Talleyrand. -- Bal
+ chez le duc de Wellington. -- Testament de la reine
+ Marie-Antoinette. -- Mort de la petite princesse d'Orléans,
+ née à Twickenham. -- Mort de monsieur le prince de Condé. --
+ Son oraison funèbre. 281
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+ Mort de madame de Staël. -- Effet de son ouvrage sur la
+ Révolution. -- Je retourne à Londres. -- Agents du parti
+ ultra. -- Présentation de la note secrète. -- Le Roi ôte le
+ commandement des gardes nationales à Monsieur. -- Fureur de
+ Jules de Polignac. -- Conspiration du bord de l'eau. --
+ Congrès d'Aix-la-Chapelle. -- Le duc de Richelieu obtient la
+ libération du territoire. 293
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+ Le comte Decazes veut changer de ministère. -- Intrigues
+ contre le duc de Richelieu. -- Il donne sa démission. -- Le
+ général Dessolle lui succède. -- Mariage de monsieur
+ Decazes. -- Le comte de Sainte-Aulaire. -- Mon père demande
+ à se retirer. -- Il est remplacé par le marquis de La
+ Tour-Maubourg. -- Le Roi est mécontent de mon père. -- Mes
+ idées sur la carrière diplomatique. -- Une fournée de pairs.
+ -- Monsieur de Barthélemy. 302
+
+
+CHARTRES.--IMPRIMERIE DURAND, RUE FULBERT.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Récits d'une tante (Vol. 2 de 4), by
+Louise-Eléonore-Charlotte-Adélaide d'Osmond, comtesse de Boigne
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RÉCITS D'UNE TANTE (VOL. 2 DE 4) ***
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
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+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+information can be found at the Foundation's web site and official
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+Literary Archive Foundation
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+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+works.
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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+Release Date: May 12, 2010 [EBook #32348]
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+
+Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed
+Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr) and Internet Archive.
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+</pre>
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+<h1>MÉMOIRES<br>
+<span class="smaller">DE LA</span><br>
+COMTESSE DE BOIGNE</h1>
+
+<h1>II</h1>
+
+<p class="center smaller p4 thin"><i>Il a été tiré de cet ouvrage
+ mille exemplaires sur vergé teinté des Papeteries
+ de Corvol-l'Orgueilleux
+ tous numérotés.</i><br>
+
+N<sup>o</sup></p>
+
+<a id="img001" name="img001"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img001.jpg" width="300" height="399" alt="" title="">
+<p>HÉLÈNE DILLON, MARQUISE D'OSMOND,<br>
+MÈRE DE LA COMTESSE DE BOIGNE,<br>
+d'après un portrait de J. Isabey<br>
+(Collection de Mademoiselle Osmonde d'Osmond).</p>
+</div>
+
+<h1>RÉCITS D'UNE TANTE</h1>
+
+<p class="center">MÉMOIRES<br>
+<span class="smaller">DE LA</span><br>
+ COMTESSE DE BOIGNE<br>
+<span class="smaller">NÉE D'OSMOND</span></p>
+
+<p class="center smaller">PUBLIÉS INTÉGRALEMENT D'APRÈS LE MANUSCRIT ORIGINAL</p>
+
+
+<p class="center p2">II</p>
+
+<p class="center"><i>1815.&mdash;L'Angleterre et la France de 1816 à 1820.</i></p>
+
+<p class="p4 center small"><i>PARIS</i><br>
+ ÉMILE-PAUL FRÈRES, ÉDITEURS<br>
+ 100, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONORÉ<br>
+ 1921</p>
+
+
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page001" name="page001"></a>(p. 001)</span> CINQUIÈME PARTIE<br>
+1815</h2>
+
+<h3>CHAPITRE I</h3>
+
+<p class="resume">Séjour en Piémont. &mdash; Restauration de 1815. &mdash; Passage à
+ Lyon. &mdash; Marion. &mdash; Arrivée à Turin. &mdash; Dispositions du Roi. &mdash; Son
+ gouvernement. &mdash; Le cabinet d'ornithologie. &mdash; Le comte de
+ Roburent. &mdash; Les <i>Biglietto regio</i>. &mdash; La société. &mdash; Le lustre. &mdash; Les
+ loges. &mdash; Le théâtre. &mdash; L'Opéra. &mdash; Détails de m&oelig;urs. &mdash; Le marquis
+ del Borgo.</p>
+
+<p>J'ai toujours pensé que, pour conserver de la dignité à son existence,
+il fallait la diriger dans le sens d'une principale et persévérante
+affection et que le dévouement était le seul lien de la vie des
+femmes. N'ayant été, de fait, ni épouse ni mère, je m'était
+entièrement donnée à l'amour filial. Quelque répugnance que j'eusse à
+la carrière que mon père venait de reprendre, à la résidence où on
+l'envoyait, et malgré ma complète indépendance de position, je ne me
+rappelle pas avoir éprouvé un instant d'hésitation à le suivre. Ce
+souvenir, placé à une distance de vingt années, m'est doux à
+retrouver.</p>
+
+<p>Nous nous arrêtâmes trois jours à Lyon. Je me rappelle une
+circonstance de ce séjour dont je fus très touchée. Ma femme de
+chambre, qui était lyonnaise, me pria de lui donner quelques heures de
+liberté pour <span class="pagenum"><a id="page002" name="page002"></a>(p. 002)</span> aller voir un ancien ami de son père. Le
+lendemain, pendant que je faisais ma toilette, on vint la demander.
+Elle avait fait appeler des marchands d'étoffes pour moi et s'informa
+si c'était eux qui attendaient; on lui répondit que c'était une
+vieille paysanne n'ayant qu'un bras.</p>
+
+<p>«Oh! fit-elle, c'est la bonne Marion? c'est bien beau, son bras,
+allez, madame! Ma mère nous l'a souvent fait baiser avec respect.»
+Cette phrase excita ma curiosité, et j'obtins le récit suivant:</p>
+
+<p>«Madame sait que mon père était libraire du Chapitre et vendait
+principalement des livres d'église, ce qui le mettait en relation avec
+les ecclésiastiques. Parmi eux, monsieur Roussel, curé de Vériat,
+venait le plus à la maison; mon père allait souvent chez lui et ils
+étaient très amis.</p>
+
+<p>«Lors de la Terreur, tous deux furent arrêtés et jetés dans la même
+prison. Marion, servante de monsieur Roussel, et bien attachée à son
+maître, quitta le village de Vériat, et vint à Lyon pour se rapprocher
+de lui. Ma mère lui donna un asile chez nous où, comme Marion, nous
+étions très inquiets et très malheureux, manquant de pain encore plus
+que d'argent et ayant bien de la peine à trouver de quoi manger.
+Cependant Marion parvenait, à force d'industrie, à se procurer chaque
+jour un petit panier de provisions qu'elle réussissait ordinairement à
+faire arriver jusqu'à monsieur Roussel.</p>
+
+<p>«Un matin où elle avait été brutalement repoussée, sa persévérance à
+réclamer l'entrée de la prison ayant impatienté un des sans-culottes
+qui était de garde, il s'avisa de dire qu'assurément son panier
+contenait une conspiration contre la République et voulut s'en
+emparer. Marion, prévoyant le pillage de son pauvre dîner, voulut le
+défendre. Alors un de ces monstres, un peu <span class="pagenum"><a id="page003" name="page003"></a>(p. 003)</span> plus tigre que
+les autres, s'écria: «Hé bien! nous allons voir», et il abattit d'un
+coup de sabre le bras qui tenait le panier. Les éclats de rire
+accueillirent cette action. La pauvre Marion, laissant sa main et la
+moitié de son avant-bras sur le pavé de la prison, serra sa plaie
+sanglante dans son tablier et revint chez nous. Ma mère lui donna les
+premiers soins, tandis qu'on alla chercher un chirurgien pour la
+panser. Elle montra une force et un courage prodigieux. Bientôt après,
+ma mère la vit chercher un autre panier et le remplir de nouvelles
+provisions.</p>
+
+<p>«Que faites-vous là, Marion?</p>
+
+<p>«&mdash;Eh bien donc, j'arrange le dîner pour monsieur.</p>
+
+<p>«&mdash;Mais, Marion, vous ne pensez pas retourner là-bas.</p>
+
+<p>«&mdash;Eh! il n'y pas déjà tant si loin.»</p>
+
+<p>«Enfin, quoi qu'on lui pût dire, elle partit, mais rentra au bout
+d'une minute.</p>
+
+<p>«Vous voyez bien, Marion, que vous n'étiez pas en état d'aller, lui
+dit ma mère, en lui avançant une chaise.</p>
+
+<p>«&mdash;Si fait bien! merci; mais, madame Vernerel, je voudrais que vous
+m'arrangiez ce linge roulé au bout du bras pour y donner la longueur,
+parce que, si monsieur s'apercevait qu'il manque, cela pourrait lui
+faire de la peine et qu'il en a déjà bien assez, le pauvre cher
+homme.»</p>
+
+<p>«Ma mère, touchée jusqu'aux larmes, obéit à Marion. Celle-ci fit à
+monsieur Roussel l'histoire d'un panaris au doigt qui expliquait son
+bras en écharpe. Elle ne cessa pas un seul jour ses pieux soins; il
+n'apprit qu'à sa sortie de prison la perte de son bras.»</p>
+
+<p>On peut croire que j'éprouvai un vif désir de voir l'admirable Marion.
+J'entrai dans la chambre où elle se <span class="pagenum"><a id="page004" name="page004"></a>(p. 004)</span> trouvait, apportant un
+petit cadeau d'&oelig;ufs frais et de fromage à la crème pour sa chère
+enfant, comme elle appelait mademoiselle Louise. C'était une vieille
+paysanne, grande, maigre, ridée, hâlée jusqu'au noir, mais encore
+droite et conservant l'aspect de la force.</p>
+
+<p>Je la questionnai sur l'aventure qu'on venait de me raconter et j'eus
+la satisfaction qu'elle ne se doutait pas avoir été sublime. Elle
+paraissait presque contrariée de mon admiration et n'était occupée
+qu'à se disculper d'avoir trompé monsieur le Curé.</p>
+
+<p>«Mais, disait-elle, c'est qu'il est si bête, ce brave homme, à se
+faire du mal, à se tourmenter pour les autres!»</p>
+
+<p>Et, comme je la rassurais de mon mieux sur ce pieux mensonge:</p>
+
+<p>«Au fait, monsieur le Curé m'a dit depuis qu'il m'aurait défendu de
+revenir s'il avait su cette drôlerie, reprit-elle en regardant son
+bras; ainsi j'ai bien fait tout de même de le tromper», et elle partit
+d'un éclat de rire de franche gaieté.</p>
+
+<p>Mademoiselle Louise me dit: «Et Marion, madame, n'en fait pas moins
+bien le ménage et la bonne soupe que j'ai mangée hier.»</p>
+
+<p>Marion sourit à ces paroles flatteuses, mais, hochant la tête «Ah!
+dame, non, ma chère enfant; je ne suis pas si habile qu'avant, mais ce
+pauvre cher homme du bon Dieu, ça ne s'impatiente jamais.» J'ai
+regretté de n'avoir pas vu monsieur Roussel. L'homme «assez bête»,
+comme disait Marion, pour inspirer un pareil dévouement devait être
+bien intéressant a connaître.</p>
+
+<p>Nous arrivâmes à Turin au moment où la société y était le plus
+désorganisée. Le Roi n'avait rapporté de Cagliari qu'une seule pensée;
+il y tenait avec l'entêtement d'un vieil enfant: il voulait tout
+rétablir comme en <span class="pagenum"><a id="page005" name="page005"></a>(p. 005)</span> <i>Novant-ott</i>. C'était sa manière
+d'exprimer, en patois piémontais, la date de 1798, époque à laquelle
+il avait été expulsé de ses États par les armées françaises.</p>
+
+<p>Il en résultait des conséquences risibles: par exemple, ses anciens
+pages reprenaient leur service à côté des nouveaux nommés, de sorte
+que les uns avaient quinze ans et les autres quarante. Tout était à
+l'avenant. Les officiers, ayant acquis des grades supérieurs, ne
+pouvaient rester dans l'armée qu'en redevenant cadets. Il en était de
+même dans la magistrature, dans l'administration, etc. C'était une
+confusion où l'on se perdait. La seule exception à la loi du
+<i>Novant-ott</i> et, là, le bon Roi se montrait très facile, était en
+faveur de la perception des impôts: ils étaient triplés depuis
+l'occupation des français, et Sa Majesté sarde s'accommodait fort bien
+de ce changement.</p>
+
+<p>Le Roi avait ramené tous les courtisans qui l'avaient suivi à Cagliari
+pendant l'émigration. Aucun n'était en état de gouverner un seul jour.
+D'une autre part, l'empereur Napoléon avait, selon son usage, écrémé
+le Piémont de tous les gens les plus distingués et les avait employés
+dans l'Empire, ce qui, aux yeux du Roi, les rendait incapable de le
+servir. L'embarras était grand.</p>
+
+<p>On alla rechercher un homme resté en dehors des affaires mais qui ne
+manquait pas de moyens, le comte de Valese, enfermé depuis nombre
+d'années dans son château du val d'Aoste. Il y avait conservé bon
+nombre de préjugés et d'idées aristocratiques et
+contre-révolutionnaires, mais pourtant c'était un libéral en
+comparaison des arrivants de Sardaigne. Il lui fallait encore les
+ménager, et je crois qu'il a bien souvent rougi des concessions qu'il
+était obligé de faire à leur ignorance.</p>
+
+<p>Dans sa passion pour revenir au <i>Novant-ott</i>, le Roi voulait détruire
+tout ce qui avait été créé par les français <span class="pagenum"><a id="page006" name="page006"></a>(p. 006)</span> et, entre
+autres, plusieurs collections scientifiques. Un jour, on lui demanda
+grâce pour celle d'ornithologie qu'il avait visitée la veille et dont
+il semblait ravi; il entra dans une grande colère, dit que toutes ces
+innovations étaient &oelig;uvres de Satan.... Ces cabinets n'existaient
+pas en <i>Novant-ott</i>, et les choses n'en allaient pas plus mal.... Il
+n'était nul besoin d'être plus habile que ses pères.... Sa verve
+épuisée, il ajouta qu'il n'admettrait d'exception que pour les
+oiseaux; ils lui plaisaient, il voulait qu'on en prît grand soin. La
+partie sarde du Conseil approuva l'avis du Roi. Monsieur de Valese et
+monsieur de Balbe se turent en baissant les yeux. La destruction du
+cabinet d'ornithologie et la conservation de celui des oiseaux passa à
+l'immense majorité.</p>
+
+<p>Ces niaiseries, dont je ne rapporterai que celle-là mais qui se
+renouvelaient journellement, rendaient le gouvernement ridicule, et,
+lorsque nous arrivâmes à Turin, il était dans le plus haut degré de
+déconsidération. Depuis, l'extrême bonhomie du Roi lui avait rendu une
+sorte de popularité, et la nécessité l'avait forcé, de son côté, à
+tempérer les dispositions absurdes rapportées de Cagliari. Il fallait
+en revenir aux personnes dont le pays connaissait et appréciait le
+mérite, lors même qu'elles n'auraient pas passé vingt-cinq années de
+leur vie dans l'oisiveté.</p>
+
+<p>Monsieur de Valese avait bien un peu de peine à s'associer des gens
+avec lesquels il avait été longtemps en hostilité: peut-être même
+craignait-il que les répugnances, une fois complètement surmontées, on
+ne trouvât parmi ceux qui avaient servi l'Empereur des capacités
+supérieures à la sienne. Cependant, comme il était homme d'honneur et
+voulant le bien, il engageait le Roi à confier les places importantes
+aux personnes en état de les faire convenablement et chaque jour
+apportait <span class="pagenum"><a id="page007" name="page007"></a>(p. 007)</span> quelque amélioration aux premières extravagances.</p>
+
+<p>L'absence de la Reine, restée en Sardaigne, rendait le Roi plus
+accessible aux conseils de la raison. Cependant elle avait délégué son
+influence à un comte de Roburent, grand écuyer et espèce de favori
+dont l'importance marquait dans cette Cour. C'était le représentant de
+l'émigration et de l'ancien régime, avec toute l'exagération qu'on
+peut supposer à un homme très borné et profondément ignorant. Je me
+rappelle qu'un jour, chez mon père, on parla du baptême que les
+matelots font subir lorsqu'on passe la ligne; mon père dit l'avoir
+reçu; monsieur de Roburent reprit avec un sourire bien gracieux:
+«Votre Excellence a passé sous la ligne; vous avez donc été
+ambassadeur à Constantinople?»</p>
+
+<p>Il y avait alors trois codes également en usage en Piémont; l'ancien
+code civil, le code militaire qui trouvait moyen d'évoquer toutes les
+affaires, et le code Napoléon. Selon que l'un ou l'autre était
+favorable à la partie protégée par le pouvoir, un <i>Biglietto regio</i>
+enjoignait de s'en servir; cela se renouvelait à chaque occasion. À la
+vérité, si cette précaution était insuffisante, un second <i>Biglietto
+regio</i> cassait le jugement et, sans renvoyer devant une autre cour,
+décidait le contraire de l'arrêt rendu. Mais il faut l'avouer, ceci
+n'arrivait guère que pour les gens tout à fait en faveur.</p>
+
+<p>Il y eut une aventure qui fit assez de bruit pendant notre séjour.
+Deux nobles piémontais de province avaient eu un procès qui fut jugé à
+Casal. Le perdant arriva en poste à Turin, parvint chez monsieur de
+Roburent et lui représenta que ce jugement était inique, attendu qu'il
+était son cousin. Monsieur de Roburent comprit toute la force de cet
+argument, et obtint facilement un <i>Biglietto regio</i> en faveur du
+cousin. Trois jours <span class="pagenum"><a id="page008" name="page008"></a>(p. 008)</span> après, arrive l'autre partie, apportant
+pour toute pièce à consulter une généalogie prouvant qu'il était,
+aussi, cousin de monsieur de Roburent et d'un degré plus rapproché.
+Celui-ci l'examine avec grand soin, convient de l'injustice qu'il a
+commise, descend chez le Roi, et rapporte un second <i>Biglietto regio</i>
+qui rétablit le jugement du tribunal. Tout cela se passait sans
+mystère; il ne fallait en mettre un peu que pour en rire, quand on
+était dans une position officielle comme la nôtre.</p>
+
+<p>L'intolérance était portée au point que l'ambassade de France devint
+un lieu de réprobation. On ne pardonnait pas à notre Roi d'avoir donné
+la Charte, encore moins à mon père de l'approuver et de proclamer
+hautement que cette mesure, pleine de sagesse, était rendue
+indispensable par l'esprit public en France.</p>
+
+<p>Ces doctrines subversives se trouvaient tellement contraires à
+l'esprit du gouvernement sarde que, ne pouvant empêcher l'ambassadeur
+de les professer, on laissait entrevoir aux piémontais qu'il valait
+mieux ne point s'exposer à les entendre.</p>
+
+<p>Les <i>Purs</i> étaient peu disposés à venir à l'ambassade. Ceux qui, ayant
+servi en France, avaient des idées un peu plus libérales, craignaient
+de se compromettre, de sorte que nous ne voyions guère les gens du
+pays qu'en visite de cérémonie. Il n'y avait pas grand'chose à
+regretter.</p>
+
+<p>La société de Turin, comme celle de presque toutes les villes
+d'Italie, offre peu de ces honnêtes médiocrités dont se compose le
+<i>monde</i> dans les autres contrées. Quelques savants et des gens de la
+plus haute distinction, plus nombreux peut-être qu'ils ne sont
+ailleurs, y mènent une vie retirée, pleine d'intérêt et
+d'intelligence. Si on peut pénétrer dans cette coterie ou en faire
+sortir quelques-uns des membres qui la composent, on est amplement
+payé des soins qu'il a fallu se donner pour atteindre <span class="pagenum"><a id="page009" name="page009"></a>(p. 009)</span> à ce
+but, mais cela est fort difficile. En revanche, la masse dansante et
+visitante est d'une sottise, d'une ignorance fabuleuses.</p>
+
+<p>On dit que, dans le sud de l'Italie, on trouve de l'esprit naturel. Le
+Piémont tient du nord pour l'intelligence et du midi pour l'éducation.
+En tout, ce pays est assez mal partagé. Son climat, plus froid que
+celui de France en hiver, est plus orageux, plus péniblement étouffant
+que l'Italie en été; et les beaux-arts n'ont pas franchi les Apennins
+pour venir jusqu'à lui: ils seraient effarouchés par l'horrible jargon
+qu'on y parle; il les avertirait bien promptement qu'ils ne sont point
+dans leur patrie.</p>
+
+<p>Tout le temps de mon séjour à Turin, j'ai entendu régulièrement chaque
+jour, pendant ce qu'on appelait l'avant-soirée où mon père recevait
+les visites, discuter sur une question que je vais présenter
+consciencieusement sous toutes ses faces.</p>
+
+<p>Le prince Borghèse, gouverneur du Piémont sous l'Empereur, avait fait
+placer un lustre dans la salle du grand théâtre. C'était, il faut tout
+dire, une innovation. Il offrit de le donner, il offrit de le vendre,
+il offrit de le faire ôter à ses frais, il offrit d'être censé le
+vendre sans en réclamer le prix, il offrit d'accepter tout ce que le
+Roi en voudrait donner, il offrit enfin qu'il n'en fût fait aucune
+mention.... Je me serais volontiers accommodée de ce dernier moyen.
+Lorsque j'ai quitté Turin au bout de dix mois, il n'y avait pas encore
+de parti pris, et la société continuait à être agitée par des opinions
+très passionnées au sujet du lustre; on attendait l'arrivée de la
+Reine pour en décider.</p>
+
+<p>La distribution des loges avait, pour un temps, apporté quelque
+distraction à cette grande occupation. J'étais si peu préparée à ces
+usages que je ne puis dire avec quel étonnement j'appris qu'aux
+approches du carnaval le Roi <span class="pagenum"><a id="page010" name="page010"></a>(p. 010)</span> s'était rendu au théâtre, avec
+son confesseur, pour décider à qui les loges seraient accordées. Les
+gens <i>bien pensants</i> étaient les mieux traités. Cependant, il fallait
+ajouter aux bonnes opinions la qualité de grand seigneur pour en avoir
+une aux premières et tous les jours. La première noblesse était admise
+aux secondes, la petite noblesse se disputait les autres loges avec la
+haute finance. Toutefois, pour avoir un tiers ou un quart de loge aux
+troisièmes, il fallait quelque alliance aristocratique.</p>
+
+<p>Pendant que cette liste se formait, Dieu sait quelles intrigues
+s'agitaient autour du confesseur et à combien de réclamations sa
+publication donna lieu! Cela se comprend cependant en réfléchissant
+que tous les amours-propres étaient mis en jeu d'une façon dont la
+publicité était révélée chaque soir pendant six semaines. On
+s'explique aussi la fureur et la colère des personnes qui, depuis
+vingt ans, vivaient sur le pied d'égalité avec la noblesse et qui,
+tout à coup, se voyaient repoussées dans une classe exclue des seuls
+plaisirs du pays.</p>
+
+<p>Ce qui m'a paru singulier, c'est que la fille noble qui avait épousé
+un roturier (il faut bien se servir de ces mots, ils n'étaient pas
+tombés en désuétude à Turin) était mieux traitée dans la distribution
+des loges que la femme d'un noble qui était elle-même roturière. Je
+suppose que c'était dans l'intérêt des filles de qualité qui n'ont
+aucune espèce de fortune en Piémont. Je le crois d'autant plus
+volontiers que j'ai entendu citer comme un des avantages d'une jeune
+fille à marier qu'elle apportait le droit à une demi-loge.</p>
+
+<p>Quand la liste, revue, commentée, corrigée, fut arrêtée, on expédia
+une belle lettre officielle, signée du nom du Roi et cachetée de ses
+armes, qui prévint que telle loge, en tout ou en partie, vous étant
+désignée, vous pouviez <span class="pagenum"><a id="page011" name="page011"></a>(p. 011)</span> en envoyer chercher la clef. Pour
+l'obtenir alors, il fallait payer une somme tout aussi considérable
+qu'à aucun autre théâtre de l'Europe. De plus, il fallait faire
+meubler la loge, y placer des tentures, des rideaux, des sièges, car
+la clef ne donnait entrée que dans un petit bouge vide avec des
+murailles sales. C'était une assez bonne aubaine pour le tapissier du
+Roi.</p>
+
+<p>Ces frais faits, on achète encore à la porte (pour un prix assez
+modique, à la vérité) le droit d'entrer au théâtre, de sorte que
+l'étranger qu'on engage à venir au spectacle est forcé de payer son
+billet. Malgré, ou peut-être à cause de toutes ces formalités,
+l'ouverture du grand Opéra fut un événement de la plus haute
+importance. Dès le matin, toute la population était en agitation, et
+la foule s'y porta le soir avec une telle affluence que, malgré toutes
+les prérogatives des ambassadeurs, nous pensâmes être écrasées, ma
+mère et moi en y arrivant.</p>
+
+<p>La salle est fort belle, le <i>lustre</i> y était demeuré <i>provisoirement</i>
+et l'éclairait assez bien, mais les véritables amateurs de l'ancien
+régime lui reprochaient de ternir l'éclat de la <i>couronne</i> (On appelle
+<i>la couronne</i> la loge du Roi). C'est un petit salon qui occupe le fond
+de la salle, est élevé de deux rangs de loges sur une largeur de cinq
+à peu près, extrêmement décoré en étoffes et en crépines d'or et
+brillamment éclairé en girandoles de bougies. Avant l'innovation du
+lustre, la salle ne recevait de lumière que de la loge royale. Celle
+de l'ambassadeur de France était de tout temps vis-à-vis de la loge du
+prince de Carignan et la meilleure possible. On aurait bien été tenté
+de l'ôter à l'ambassadeur d'un Roi constitutionnel, mais pourtant on
+n'osa pas, mon père ayant fait savoir qu'il serait forcé de le trouver
+mauvais. Cela ne se pouvait autrement, d'après l'importance qu'on y
+attachait dans le pays.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page012" name="page012"></a>(p. 012)</span> Le spectacle était comme par toute l'Italie: deux bons
+chanteurs étaient entourés d'acolytes détestables, de sorte qu'il n'y
+avait aucun ensemble. Mais cela suffisait à des gens qui n'allaient au
+théâtre que pour y causer plus librement. On écoutait deux ou trois
+morceaux, et le reste du temps on bavardait comme dans la rue; le
+parterre, debout, se promenait lorsqu'il n'était pas trop pressé. Un
+ballet détestable excitait des transports d'admiration; les
+décorations étaient moins mauvaises que la danse.</p>
+
+<p>Les jeunes femmes attendent l'ouverture de l'Opéra avec d'autant plus
+d'empressement qu'elles habitent toujours chez leur belle-mère et que,
+tant qu'elles la conservent, elles ne reçoivent personne chez elles.
+En revanche, la loge est leur domicile et, là, elles peuvent admettre
+qui elles veulent. Les hommes de la petite noblesse même s'y trouvent
+en rapport avec les femmes de la première qui ne pourraient les voir
+dans leurs hôtels. On entend dire souvent: «Monsieur un tel est un de
+mes <i>amis de loge</i>». Et monsieur un tel se contente de ce rapport qui,
+dit-on, devient quelquefois assez intime, sans prétendre à passer le
+seuil de la maison. L'usage des <i>cavaliers servants</i> est tombé en
+désuétude. S'il en reste encore quelques-uns, ils n'admettent plus que
+ce soit à titre gratuit et, hormis qu'elles sont plus affichées, les
+liaisons n'ont pas plus d'innocence qu'ailleurs.</p>
+
+<p>L'usage en Piémont est de marier ses enfants sans leur donner aucune
+fortune. Les filles ont une si petite dot qu'à peine elle peut suffire
+à leur dépense personnelle, encore est-elle toujours versée entre les
+mains du beau-père; il paye la dépense du jeune ménage, mais ne lui
+assure aucun revenu.</p>
+
+<p>J'ai vu le comte Tancrède de Barolle, fils unique <span class="pagenum"><a id="page013" name="page013"></a>(p. 013)</span> d'un père
+qui avait cinq cent mille livres de rente, obligé de lui demander de
+faire arranger une voiture pour mener sa femme aux eaux. Le marquis de
+Barolle calculait largement ce qu'il fallait pour le voyage, le séjour
+projeté et y fournissait sans difficulté. Sa belle-fille
+témoignait-elle le désir de voir son appartement arrangé: architectes
+et tapissiers arrivaient, et le mobilier se renouvelait
+magnifiquement; mais elle n'aurait pas pu acheter une table de dix
+louis dont elle aurait eu la fantaisie. Permission plénière de faire
+venir toutes les modes de Paris; le mémoire était toujours acquitté
+sans la moindre réflexion. En un mot, monsieur de Barolle ne refusait
+rien à ses enfants, que l'indépendance. J'ai su ces détails parce que
+madame de Barolle était une française (mademoiselle de Colbert) et
+qu'elle en était un peu contrariée, mais c'était l'usage général. Tant
+que les parents vivent, les enfants restent <i>fils de famille</i> dans
+toute l'étendue du terme, mais aussi, dans la proportion des fortunes,
+on cherche à les en faire jouir.</p>
+
+<p>Le marquis de Barolle, dont je viens de parler, était sénateur et
+courtisan fort assidu de l'Empereur. Pendant un séjour de celui-ci à
+Turin, le marquis lui fit de vives représentations sur ce qu'il payait
+cent vingt mille francs d'impositions.</p>
+
+<p>«Vraiment, lui dit l'Empereur, vous payez cent vingt mille francs?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire, pas un sol de moins, et je suis en mesure de le prouver à
+Votre Majesté, voici les papiers.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, c'est inutile, je vous crois; et je vous en fais bien mon
+compliment.»</p>
+
+<p>Le marquis de Barolle fut obligé de se tenir pour satisfait.</p>
+
+<p>Le charme que les dames piémontaises trouvent au théâtre les y rend
+très assidues, mais cela n'est plus <span class="pagenum"><a id="page014" name="page014"></a>(p. 014)</span> d'obligation comme avant
+la Révolution. Quand une femme manquait deux jours à aller à l'Opéra,
+le Roi envoyait s'enquérir du motif de son absence et elle était
+réprimandée, s'il ne le jugeait pas suffisant.</p>
+
+<p>En tout, rien n'était si despotique que ce gouvernement soi-disant
+paternel, surtout pour la noblesse. À la vérité, il la dispensait
+souvent de payer les dettes qu'elle avait contractées envers les
+roturiers (ce qui, par parenthèse, rendait les prêts tellement onéreux
+que beaucoup de familles en ont été ruinées); mais, en revanche, il
+décidait de la façon dont on devait manger son revenu. Il disait aux
+uns de bâtir un château, aux autres d'établir une chapelle, à celui-ci
+de donner des concerts, à cet autre de faire danser, etc. Il fixait la
+résidence de chacun dans la terre ou dans la ville qui lui convenait.
+Pour aller à l'étranger, il fallait demander la permission
+particulière du Roi; il la donnait difficilement, la faisait toujours
+attendre et ne l'accordait que pour un temps très limité. Un séjour
+plus ou moins long dans la forteresse de Fénestrelle aurait été le
+résultat de la moindre désobéissance à l'intérieur. Si on avait
+prolongé l'absence à l'étranger au delà du temps fixé, la
+séquestration des biens était de droit sans autre formalité.</p>
+
+<p>Le marquis del Borgo, un des seigneurs piémontais les plus riches,
+souffrait tellement de rhumatismes qu'il s'était établi à Pise, ne
+pouvant supporter le climat de Turin. Lorsque le roi Charles Amédée
+fit construire la place Saint-Charles, un <i>Biglietto regio</i> enjoignit
+au marquis d'acheter un des côtés de la place et d'y faire une façade.
+Bientôt après un nouveau <i>Biglietto regio</i> commanda un magnifique
+hôtel dont le plan fut fourni, puis vint l'ordre de le décorer, puis
+de le meubler avec une magnificence royale imposée pièce par pièce.
+Enfin, un dernier <i>Biglietto regio</i> signifia que le propriétaire d'une
+<span class="pagenum"><a id="page015" name="page015"></a>(p. 015)</span> si belle résidence devait l'habiter, et la permission de
+rester à l'étranger fut retirée. Le marquis revint à Turin en
+enrageant, s'établit dans une chambre de valet, tout au bout de son
+superbe appartement qu'il s'obstina à ne jamais voir mais qui était
+traversé matin et soir par la chèvre dont il buvait le lait. C'est la
+seule femelle qui ait monté le grand escalier tant que le vieux
+marquis a vécu. Ses enfants étaient restés dans l'hôtel de la famille.</p>
+
+<p>J'ai vu sa belle-fille établie dans celui de la place Saint-Charles;
+il était remarquablement beau. C'est elle qui m'a raconté l'histoire
+des <i>Biglietto regio</i> du marquis et de la chèvre. Elle était d'autant
+plus volontiers hostile aux formes des souverains sardes qu'elle-même,
+étant fort jeune et assistant à un bal de Cour, la reine Clotilde
+avait envoyé sa dame d'honneur, à travers la salle, lui porter une
+épingle pour attacher son fichu qu'elle trouvait trop ouvert.</p>
+
+<p>La marquise del Borgo, s&oelig;ur du comte de Saint-Marsan, était
+spirituelle, piquante, moqueuse, amusante, assez aimable. Mais elle
+nous était d'une faible ressource; elle se trouvait précisément en
+position de craindre des rapports un peu familiers avec nous.</p>
+
+<p>La conduite des dames piémontaises est généralement assez peu
+régulière. Peut-être, au surplus, les étrangers s'exagèrent-ils leurs
+torts, car elles affichent leurs liaisons avec cette effronterie naïve
+des m&oelig;urs italiennes qui nous choque tant. Quant aux maris, ils n'y
+apportent point d'obstacle et n'en prennent aucun souci. Cette
+philosophie conjugale est commune à toutes les classes au delà des
+Alpes. Je me rappelle à ce propos avoir entendu raconter à Ménageot
+(le peintre), que, dans le temps où il était directeur des costumes à
+l'Opéra de Paris, il était arrivé un jour chez le vieux Vestris et
+l'avait trouvé occupé à consoler un jeune danseur, son <span class="pagenum"><a id="page016" name="page016"></a>(p. 016)</span>
+compatriote, dont la femme, vive et jolie figurante, lui donnait de
+noires inquiétudes. Après toutes les phrases banales appropriées à
+calmer les fureurs de l'Othello de coulisse, Vestris ajouta dans son
+baragouin semi italien:</p>
+
+<p>«Et <i>pouis</i>, vois-<i>tou</i>, ami, dans <i>noutre</i> état les <i>cournes</i> c'est
+<i>coumme</i> les dents: quand elles poussent, cela fait <i>oun</i> mal <i>dou
+diavolo</i> ... <i>pou</i> à <i>pou</i> on <i>s'accoutoume</i>, et <i>pouis</i> ... et
+<i>pouis</i> ... on finit par manger avec.»</p>
+
+<p>Ménageot prétendait que le conseil avait prospéré assez promptement.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page017" name="page017"></a>(p. 017)</span> CHAPITRE II</h3>
+
+<p class="resume">Les visites à Turin. &mdash; Le comte et la comtesse de Balbe. &mdash; Monsieur
+ Dauzère. &mdash; Le prince de Carignan. &mdash; Le corps diplomatique. &mdash; Le
+ général Bubna. &mdash; Ennui de Turin. &mdash; Aspect de la
+ ville. &mdash; Appartements qu'on y trouve. &mdash; Réunion de Gênes au
+ Piémont. &mdash; Dîner donné par le comte de Valese. &mdash; Jules de Polignac.</p>
+
+<p>Tant que dure la saison de l'Opéra, on ne fait ni ne reçoit de
+visites: c'est un d'autant plus grand bénéfice qu'à Turin l'usage
+n'admet que celles du soir. Les palais sont sans portier et les
+escaliers sans lumière. Le domestique qui vous suit est muni d'une
+lanterne avec laquelle il vous escorte jusqu'au premier, second,
+troisième étage d'une immense maison dont le propriétaire titré habite
+un petit coin, le reste étant loué, souvent à des gens de finance. On
+doit arriver en personne à la porte de l'appartement, rester dans sa
+voiture et envoyer savoir si on y est passé pour une impertinence.
+Cependant les dames reçoivent rarement. Le costume dans lequel on les
+trouve, l'arrangement de leur chambre, aussi bien que de leur
+personne, prouve qu'elles ne sont pas préparées pour le monde. Il faut
+excepter quelques maisons ouvertes, les del Borgo, les Barolle, les
+Bins, les Mazin, etc.</p>
+
+<p>Comme nous ne suivions pas fort régulièrement le théâtre, nous
+restions assez souvent le soir chez nous en très petit comité.
+Monsieur et madame de Balbe <span class="pagenum"><a id="page018" name="page018"></a>(p. 018)</span> faisaient notre plus grande
+ressource. Le comte de Balbe était un de ces hommes distingués que
+j'ai signalés plus haut: des connaissances acquises et profondes en
+tout genre ne l'empêchaient pas d'être aimable, spirituel, gai et bon
+homme dans l'habitude de la vie. L'Empereur l'avait placé à la tête de
+l'Université. La confiance du pays l'avait nommé chef du gouvernement
+provisoire qui s'était formé entre le départ des français et l'arrivée
+du Roi. Il s'y était tellement concilié tous les suffrages qu'on
+n'avait pas osé l'expulser tout à fait et il était resté directeur de
+l'instruction publique, avec entrée au conseil où, cependant, il
+n'était appelé que pour les objets spéciaux, tels que les cabinets
+d'ornithologie. Il était fort au-dessus de la crainte puérile de
+montrer de la bienveillance pour nous, et nous le voyions
+journellement. Sa femme était française, très vive, très bonne, très
+amusante; elle était cousine de monsieur de Maurepas, avait connu mes
+parents à Versailles et s'établit tout de suite dans notre intimité.</p>
+
+<p>La famille des Cavour y était aussi entrée. Ceux-là se trouvaient trop
+compromis pour avoir rien à ménager; la mère avait été dame d'honneur
+de la princesse Borghèse et le fils maréchal du palais et l'ami du
+prince. La s&oelig;ur de sa femme avait épousé un français qui a
+certainement résolu un grand problème. Monsieur Dauzère, directeur de
+la police générale pendant toute l'administration française, en
+satisfaisant pleinement ses chefs, était parvenu à se faire tellement
+aimer dans le pays qu'il n'y eut qu'un cri lorsque le Roi voulut
+l'expulser comme les autres français employés en Piémont. Il est resté
+à Turin, bien avec tout le monde; il a fini par avoir une grande
+influence dans le gouvernement et, depuis mon départ, j'ai entendu
+dire qu'il y jouait un principal rôle.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page019" name="page019"></a>(p. 019)</span> Nous voyions aussi, mais avec moins d'intimité, la comtesse
+Mazin, personne d'un esprit fort distingué; elle avait été élevée par
+son oncle, l'abbé Caluzzo, dont le nom est familier à tous les savants
+de l'Europe. Voilà, avec le corps diplomatique, ce qui formait le fond
+de notre société.</p>
+
+<p>Le prince de Carignan était bien content lorsque son gouverneur
+l'amenait chez nous. À peine échappé d'une pension à Genève, où il
+jouissait de toute la liberté d'un écolier, on l'avait mis au régime
+d'un prince piémontais, et cependant on hésitait à le proclamer
+héritier de la Couronne. Il était dans les instructions de mon père
+d'obtenir cette reconnaissance; il y travaillait avec zèle, et le
+jeune prince, le regardant comme son protecteur, venait lui raconter
+ses doléances.</p>
+
+<p>Une des choses qui l'affligeait le plus était les précautions
+exagérées qu'on prenait de sa santé, aussi bien que de son salut, et
+les sujétions qu'elles lui imposaient. Par exemple, il ne pouvait
+monter à cheval que dans son jardin, entre deux écuyers, et sous
+l'inspection de son médecin et de son confesseur.</p>
+
+<p>Ce confesseur suivait toutes les actions de sa vie; il assistait à son
+lever, à son coucher, à tous ses repas, lui faisait faire ses prières
+et dire son bénédicité; enfin il cherchait constamment à exorciser le
+démon qui devait être entré dans l'âme du prince pendant son séjour
+dans ces deux pays maudits, Paris et Genève. Au lieu d'obtenir sa
+confiance pourtant, il était seulement parvenu à lui persuader qu'il
+était son espion et qu'il rendait compte de toutes ses actions et de
+toutes ses pensées au confesseur du Roi, qui l'avait placé près de
+lui. Mon père l'encourageait à la patience et à la prudence, tout en
+compatissant à ses peines. Il comprenait combien un jeune homme de
+quinze ans, élevé jusque-là dans une <span class="pagenum"><a id="page020" name="page020"></a>(p. 020)</span> liberté presque
+exagérée (sa mère s'en occupait très peu) devait souffrir d'un
+changement si complet.</p>
+
+<p>Le prince était fort aimé de son gouverneur, monsieur de Saluces; il
+avait confiance en lui et en monsieur de Balbe, un de ses tuteurs.
+Quand il se trouvait chez mon père, et qu'il n'y avait qu'eux et nous,
+il était dans un bonheur inexprimable. Il était déjà très grand pour
+son âge et avait une belle figure. Il habitait tout seul l'énorme
+palais de Carignan qu'on lui avait rendu. Il n'était pas encore en
+possession de ses biens, de sorte qu'il vivait dans le malaise et les
+privations; encore avait-on peine à solder les frais de sa très petite
+dépense.</p>
+
+<p>Au reste, le Roi n'avait guère plus de luxe. Le palais était resté
+meublé, mais le matériel de l'établissement, appartenant au prince
+Borghèse, avait été emporté par lui; de sorte que le Roi n'avait rien
+trouvé en arrivant; et, pendant fort longtemps, il s'est servi de
+vaisselle, de linge, de porcelaine, de chevaux, de voitures empruntés
+aux seigneurs piémontais. J'ignore comment les frais s'en seront
+soldés entre eux.</p>
+
+<p>La négociation pour la reconnaissance du prince de Carignan était
+terminée; mais l'influence de l'Autriche et les intrigues du duc de
+Modène, gendre du Roi, empêchaient toujours de la publier. Par un
+hasard prémédité, un jour de Cour, la voiture de mon père se trouva en
+conflit avec celle du prince de Carignan; mon père tira le cordon, et
+donna le pas au prince. L'ambassadeur de France l'avait de droit sur
+le prince de Carignan. Cette concession qui l'annonçait héritier de la
+Couronne, fit brusquer la déclaration que le Roi désirait
+personnellement et le prince en eut une extrême reconnaissance.</p>
+
+<p>Ce point gagné, la France ayant intérêt à conserver le trône dans la
+maison de Savoie, mon père se mit en <span class="pagenum"><a id="page021" name="page021"></a>(p. 021)</span> devoir de faire
+admettre la légitimité de l'autre Carignan, fils du comte de
+Villefranche. Il fit rechercher soigneusement l'acte que le confesseur
+du feu Roi lui avait arraché à ses derniers moments. Malheureusement,
+on le retrouva. Il portait que le Roi consentait à reconnaître le
+mariage de <i>conscience</i>, contracté par son cousin, le comte de
+Villefranche, sans que, de cette reconnaissance, il pût jamais
+résulter aucun droit pour la femme de prendre le titre et le rang de
+princesse, ni que les enfants de cette union pussent élever une
+prétention quelconque à faire valoir, sous quelque prétexte que ce pût
+être, leur naissance étant et demeurant illégitime.</p>
+
+<p>Après la trouvaille de ce document réclamé à grands cris par la
+famille La Vauguyon, il fallut se taire, au moins pour quelque temps.
+Cependant mon père avait derechef entamé cette négociation pendant les
+Cent-Jours et, si monsieur de Carignan s'était rendu à Turin, au lieu
+de prendre parti pour l'empereur Napoléon, à cette époque ses
+prétentions auraient été très probablement admises. Le roi de
+Sardaigne, personnellement, craignait autant que nous l'extinction de
+la maison de Savoie.</p>
+
+<p>Le corps diplomatique se composait de monsieur Hill, pour
+l'Angleterre, homme de bonne compagnie, mais morose et valétudinaire,
+sortant peu d'un intérieur occulte qui rendait sa position assez
+fausse; du prince Koslovski, pour la Russie, plein de connaissances et
+d'esprit, mais tellement léger et si mauvais sujet qu'il n'y avait
+nulle ressource de société de ce côté. Les autres légations étaient
+encore inoccupées, mais l'Autriche était représentée par le comte
+Bubna, général de l'armée d'occupation laissée en Piémont. Sa position
+était à la fois diplomatique et militaire. Il est difficile d'avoir
+plus d'esprit, de conter d'une façon plus spirituelle et plus
+intéressante. Il avait récemment épousé une jeune allemande, <span class="pagenum"><a id="page022" name="page022"></a>(p. 022)</span>
+d'origine juive, qui n'était pas reçue à Vienne. Cette circonstance
+lui faisait désirer de rester à l'étranger. Madame Bubna, jolie et ne
+manquant pas d'esprit, était la meilleure enfant du monde. Elle
+passait sa vie chez nous. Elle ne s'amusait guère à Turin; cependant
+elle était pour lors très éprise de son mari qui la traitait comme un
+enfant et la faisait danser une fois par semaine aux frais de la ville
+de Turin; car, en sa qualité de militaire, le diplomate était défrayé
+de tout, et ne se faisait faute de rien.</p>
+
+<p>Il avait été envoyé plusieurs fois auprès de l'empereur Napoléon, dans
+les circonstances les plus critiques de la monarchie autrichienne, et
+racontait les détails de ces négociations d'une manière fort piquante.
+Je suis bien fâchée de ne pas me les rappeler d'une façon assez exacte
+pour oser les rapporter ici. Il parlait de l'Empereur avec une extrême
+admiration et disait que les rapports avec lui étaient faciles d'homme
+à homme, quoiqu'ils fussent durs d'empire à empire. À la vérité,
+Napoléon appréciait Bubna, le vantait et lui avait donné plusieurs
+témoignages d'estime. Une approbation si prisée était un grand moyen
+de séduction. Tant il y a que je suis restée bien souvent jusqu'à une
+heure du matin à entendre Bubna raconter son Bonaparte.</p>
+
+<p>Mon ami Bubna avait la réputation d'être un peu pillard. La manière
+dont il exploitait la ville de Turin, en pleine paix, n'éloigne pas
+cette idée; aussi désirait-il maintenir l'occupation militaire le plus
+longtemps possible. Mon père, au contraire, prêtait assistance aux
+autorités sardes qui cherchaient à s'en délivrer. Mais cette
+opposition dans les affaires, qu'il avait trop de bon sens pour ne pas
+admettre de situation, n'a jamais altéré nos relations sociales. Elles
+sont restées toujours intimes et amicales. Les troupes autrichiennes
+furent enfin retirées <span class="pagenum"><a id="page023" name="page023"></a>(p. 023)</span> et le comte Bubna demeura comme
+ministre, en attendant l'arrivée du prince de Stahrenberg qui devait
+le remplacer.</p>
+
+<p>Je suis peut-être injuste pour les piémontais en déclarant la ville de
+Turin le séjour le plus triste et le plus ennuyeux qui existe dans
+tout l'univers. J'ai montré les circonstances diverses qui militaient
+à le rendre désagréable pour tout le monde et particulièrement pour
+nous à l'époque où je m'y suis trouvée. Si on ajoute à cela que
+c'était après les deux années si excitantes, si animées, si
+dramatiques de 1813 et 1814, passées au centre même du théâtre où les
+événements avaient le plus de retentissement, que je suis venue tomber
+dans cette résidence si monotone et si triste pour y entendre
+quotidiennement discuter sur l'affaire du lustre, on comprendra que je
+puisse ressentir quelques préventions injustes contre elle.</p>
+
+<p>La ville de Turin est très régulière; ses rues sont tirées au cordeau,
+mais les arcades, qui ornent les principales, leur donnent l'air
+d'être désertes, les équipages n'étant pas assez nombreux pour
+remplacer l'absence des piétons. Les maisons sont belles à
+l'extérieur. Un vénitien disait que, chez lui, les personnes portaient
+des masques et qu'ici c'était la ville. Cela est fort exact, car ces
+façades élégantes voilent en général des masures hideuses où se
+trouvent des dédales de logements, aussi incommodément distribués que
+pauvrement habités. On est tout étonné de trouver la misère installée
+sous le manteau de ces lignes architecturales. Au reste, il est
+difficile d'apprécier leur mérite dans l'état où on les laisse. Sous
+le prétexte qu'elles peuvent un jour avoir besoin de réparations et
+que l'établissement de nouveaux échafaudages nuirait à la solidité, on
+conserve tous les trous qu'ils ont originairement occupés dans la
+première <span class="pagenum"><a id="page024" name="page024"></a>(p. 024)</span> construction, de sorte que tous les murs, le palais
+du Roi compris, sont criblés de trous carrés. Chacun de ces trous sert
+d'habitation à une famille de petites corneilles qui forment un nuage
+noir dans chaque rue et font un bruit affreux dans toute la ville.
+Pour qui n'y est pas accoutumé, rien n'est plus triste que l'aspect et
+les cris de cette volatile.</p>
+
+<p>Rentré chez soi, les appartements qu'on peut se procurer ne compensent
+pas les ennuis du dehors. Si peu d'étrangers s'arrêtent à Turin qu'on
+trouve difficilement à s'y loger. Les beaux palais sont occupés par
+les propriétaires ou loués à long bail, et le corps diplomatique a
+beaucoup de peine à se procurer des résidences convenables. Quant au
+confortable, il n'y faut pas songer.</p>
+
+<p>Mon père avait pris la maison du marquis Alfieri, alors ambassadeur à
+Paris, parce qu'on lui avait assuré qu'elle était distribuée et
+arrangée à la française. Il est vrai qu'elle n'avait pas l'énorme
+<i>salla</i> des palais piémontais et qu'il y avait des fenêtres vitrées
+dans toutes les pièces. Mais, par exemple, la chambre que j'habitais,
+précédée d'une longue galerie stuquée, sans aucun moyen d'y faire du
+feu et meublée en beau damas cramoisi, était <i>pavée</i>, non pas dallée
+comme une cuisine un peu soignée, mais pavée en pierres taillées comme
+les rues de Paris. À la tête de mon lit, une porte communiquait, par
+un balcon ouvert, avec la chambre de ma femme de chambre. Ma mère
+n'était guère mieux et mon père encore plus mal, car sa chambre était
+plus vaste et plus triste.</p>
+
+<p>Le ministre d'Angleterre avait un superbe palais d'une architecture
+très remarquable et très admirée, le palais Morozzi; celui-là était en
+pleine possession de la <i>salla</i> dont les piémontais font tant de cas.
+Elle tenait le milieu de la maison du haut en bas, de façon qu'au
+premier on ne communiquait que par des galeries extérieures <span class="pagenum"><a id="page025" name="page025"></a>(p. 025)</span>
+que l'architecte avait eu bien soin de tenir ouvertes pour qu'elles
+fussent suffisamment légères. Le pauvre monsieur Hill avait offert de
+les faire vitrer à ses frais, mais la ville entière s'était révoltée
+contre ce trait de barbarie britannique. Pour éviter d'affronter ces
+passages extra-muros, il avait fini par se cantonner dans trois
+petites pièces en entresol, les seules échauffables. Cela était
+d'autant plus nécessaire que l'hiver est long et froid à Turin. J'y ai
+vu, pendant plusieurs semaines, le thermomètre entre dix et quinze
+degrés au-dessous de zéro, et les habitants ne paraissaient ni surpris
+ni incommodés de cette température, malgré le peu de précaution qu'ils
+prennent pour s'en garantir.</p>
+
+<p>Le congrès de Vienne fit cadeau au roi de Sardaigne de l'État de
+Gênes. Malgré la part que nous avions prise à cet important
+accroissement de son territoire, il n'en restait pas moins ulcéré
+contre la France de la détention de la Savoie. Ce qu'il y a de
+singulier c'est que le roi Louis XVIII en était aussi fâché que lui et
+avait le plus sincère désir du monde de la lui rendre. Il semblait
+qu'il se crût le recéleur d'un bien volé. Mon père ne partageait pas
+la délicatesse de son souverain et tenait fort à ce que la France
+conservât la partie de la Savoie que les traités de 1814 lui avaient
+laissée.</p>
+
+<p>Lorsque les députés de Gênes vinrent faire hommage de leur État au roi
+de Sardaigne, il leur fit donner un dîner par le comte de Valese,
+ministre des affaires étrangères. Le corps diplomatique y fut invité.
+Ce dîner fut pendant quinze jours un objet de sollicitude pour toute
+la ville. On savait d'où viendrait le poisson, le gibier, les
+cuisiniers. Le matériel fut réuni avec des soins et des peines
+infinis, en ayant recours à l'obligeance des seigneurs de la Cour, et
+surtout des ambassadeurs. L'accord qui se trouvait entre les
+girandoles de celui-ci et le plateau <span class="pagenum"><a id="page026" name="page026"></a>(p. 026)</span> de celui-là fournit un
+intérêt très vif à la discussion de plusieurs soirées. Enfin arriva le
+jour du festin; nous étions une vingtaine. Le dîner était bon,
+magnifique et bien servi. Malgré l'étalage qu'on avait fait et qui me
+faisait prévoir un résultat ridicule, il n'y eut rien de pareil.
+Monsieur de Valese en fit les honneurs avec aisance et en grand
+seigneur. L'ennui et la monotonie sous laquelle succombent les
+habitants de Turin leur fait saisir avec avidité tout ce qui ressemble
+à un événement. C'est l'unique occasion où j'aie vu aucuns des membres
+du corps diplomatique priés à dîner dans une maison piémontaise.</p>
+
+<p>Les étrangers, comme je l'ai déjà dit, s'arrêtent peu à Turin; il n'y
+a rien à y voir, la société n'y retient pas et les auberges sont
+mauvaises.</p>
+
+<p>Nous vîmes Jules de Polignac passer rapidement, se rendant à Rome. Il
+y était envoyé par Monsieur. Je crois qu'il s'agissait de statuer sur
+l'existence des jésuites et surtout de la Congrégation qui, déjà,
+étendait son réseau occulte sur la France, sous le nom de la petite
+Église. Elle était en hostilité avec le pape Pie VII, n'ayant jamais
+voulu reconnaître le Concordat, ni les évêques nommés à la suite de ce
+traité. Elle espérait que la persécution qu'elle faisait souffrir aux
+prélats à qui le Pape avait refusé l'investiture pendant ses
+discussions avec l'Empereur compenserait sa première désobéissance. On
+désirait que le Pape reconnût les évêques titulaires des sièges avant
+le Concordat et non démissionnaires comme y ayant conservé leurs
+droits. Jules allait négocier cette transaction. Le Pape fût
+probablement très sage car, à son retour de Rome, il en était fort
+mécontent; il avait pourtant obtenu d'être créé prince romain, cela ne
+présentait pas de grandes difficultés. Il prolongea son séjour à Turin
+pendant assez de temps. Les jésuites commençaient à y être <span class="pagenum"><a id="page027" name="page027"></a>(p. 027)</span>
+puissants; il les employa à se faire nommer chevalier de
+Saint-Maurice. Je n'ai jamais pu comprendre qu'un homme de son nom, et
+dans sa position, ait eu la fantaisie de posséder ce petit bout de
+ruban.</p>
+
+<p>L'ordre de l'<i>Annonciade</i> est un des plus illustres et des plus
+recherchés de l'Europe; il n'a que des <i>grands colliers</i>. Ils sont
+<i>excellences</i>. Le roi de Sardaigne fait des <i>excellences</i>, comme
+ailleurs le souverain crée des ducs ou des princes; seulement ce titre
+n'est jamais héréditaire. Quelques places, aussi bien que le collier
+de l'Annonciade, donnent droit à le porter. Il entraîne toutes les
+distinctions et les privilèges qu'on peut posséder dans le pays. Je
+conçois, à la rigueur, quoique cela ne soit guère avantageux pour un
+étranger, qu'on recherche un pareil ordre; mais la petite croix de
+Saint-Maurice, dont les chevaliers pavent les rues, m'a semblé une
+singulière ambition pour Jules. Au reste, quand on a bien voulu,
+s'appelant monsieur de Polignac, devenir <i>prince du Pape</i>, il n'y a
+pas de puérile vanité qui puisse surprendre. Cela ne l'empêchait pas
+de concevoir de très grandes ambitions.</p>
+
+<p>Quelque accoutumés que nous fussions à ses absurdités, il trouvait
+encore le secret de nous étonner. Les jeunes gens de l'ambassade
+restaient ébahis des thèses qu'il soutenait, il faut le dire, avec une
+assez grande facilité d'élocution; il n'y manquait que le sens commun.</p>
+
+<p>Un jour, il nous racontait qu'il désirait fort que le Roi le nomme
+ministre, non pas, ajoutait-il, qu'il se crût plus habile qu'un autre,
+mais parce que rien n'était plus facile que de gouverner la France. Il
+ne ferait au Roi qu'une seule condition: il demanderait qu'il lui
+assurât pendant dix ans les portefeuilles des affaires étrangères, de
+la guerre, de l'intérieur, des finances et surtout de la police. Ces
+cinq ministères remis exclusivement entre ses mains, <span class="pagenum"><a id="page028" name="page028"></a>(p. 028)</span> il
+répondait de tout, et cela sans se donner la moindre peine. Une autre
+fois, il disait que, puisque la France était en appétit de
+constitution, il fallait lui en faire une bien large, bien
+satisfaisante pour les opinions les plus libérales, la lire en pleine
+Chambre, et puis, la posant sur la tribune, ajouter:</p>
+
+<p>«Vous avez entendu la lecture de cette constitution; elle doit vous
+convenir; maintenant il faut vous en rendre dignes. Soyez sages
+pendant dix ans, nous la promulguerons, mais chaque mouvement
+révolutionnaire, quelque faible qu'il soit, retardera d'une année cet
+instant que nous aussi, nous appelons de tous nos v&oelig;ux.» Et, en
+attendant <i>Io el rey</i>, s'écriait-il en frappant sur un grand sabre
+qu'il traînait après lui, car, en sa qualité d'aide de camp de
+Monsieur, quoiqu'il n'eût jamais vu brûler une amorce ou commandé un
+homme, il était le plus souvent qu'il lui était possible en uniforme.</p>
+
+<p>On parlait un soir du mauvais esprit qui régnait en Dauphiné et on
+l'attribuait au grand nombre d'acquéreurs de biens d'émigrés:</p>
+
+<p>«C'est la faute du gouvernement, reprit Jules; j'ai proposé un moyen
+bien simple de remédier à cet embarras. J'en garantissais
+l'infaillibilité; on ne veut pas l'employer.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est donc ce moyen? lui demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai offert de prendre une colonne mobile de dix mille hommes,
+d'aller m'établir successivement dans chaque province, d'expulser les
+nouveaux propriétaires et de replacer partout les anciens avec une
+force assez respectable pour qu'on ne pût rien espérer de la
+résistance. Cela se serait fait très facilement, sans le moindre
+bruit, et tout le monde aurait été content.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon cher Jules, pas les acquéreurs que vous expropriez, au
+moins?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page029" name="page029"></a>(p. 029)</span> &mdash;Mon Dieu! si, parce qu'ils seront toujours inquiets!»</p>
+
+<p>Ces niaiseries ne vaudraient pas la peine d'être racontées sans la
+déplorable célébrité qu'a si chèrement acquise le pauvre prince de
+Polignac. Je pourrais en faire une bien longue collection, mais cela
+suffit pour montrer la tendance de cet esprit si étroit.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page030" name="page030"></a>(p. 030)</span> CHAPITRE III</h3>
+
+<p class="resume">Révélation des projets bonapartistes. &mdash; Voyage à
+ Gênes. &mdash; Expérience des fusées à la congrève. &mdash; La princesse
+ Grassalcowics. &mdash; L'empereur Napoléon quitte l'île d'Elbe. &mdash; Il
+ débarque en France. &mdash; Officier envoyé par le général
+ Marchand. &mdash; Déclaration du 13 mars. &mdash; Mon frère la porte à monsieur
+ le duc d'Angoulême. &mdash; Le Pape. &mdash; La duchesse de Lucques.</p>
+
+<p>Mon père avait été chargé de veiller sur les actions des
+bonapartistes, répandus en Italie, et sur leurs communications avec
+l'île d'Elbe. Il avait employé à ce service un médecin anglais, nommé
+Marshall, que le prince régent d'Angleterre faisait voyager en Italie
+pour recueillir des renseignements sur la conduite, plus que légère,
+de la princesse sa femme.</p>
+
+<p>Ce Marshall avait, en 1799, porté la vaccine en Italie; il s'était
+trouvé à Naples lors des cruelles vengeances exercées par la Cour
+ramenée de Palerme sur les vaisseaux de l'amiral Nelson. Il était
+jeune alors et, justement indigné du spectacle hideux de tant
+d'horreurs, il avait profité de son caractère d'anglais et de l'accès
+que lui procurait sa position de médecin pour rendre beaucoup de
+services aux victimes de cette réaction royaliste. Il était resté
+depuis lors dans des rapports intimes avec le parti révolutionnaire et
+fort à même de connaître ses projets sans participer à ses trames.</p>
+
+<p>Une nuit du mois de janvier 1815, il arriva chez mon père très
+secrètement et lui communiqua des documents <span class="pagenum"><a id="page031" name="page031"></a>(p. 031)</span> qui prouvaient,
+de la manière la moins douteuse, qu'il se préparait un mouvement en
+France et que l'empereur Napoléon comptait prochainement quitter l'île
+d'Elbe et l'appuyer de sa présence. Mon père, persuadé de la gravité
+des circonstances, pressa Marshall de faire ses communications au
+gouvernement français. Il se refusa à les donner à aucun ministre. Les
+cabinets de tous, selon lui, étaient envahis par des bonapartistes, et
+il craignait pour sa propre sûreté.</p>
+
+<p>Monsieur de Jaucourt remplaçait par intérim monsieur de Talleyrand et
+ne répondait à aucune dépêche; la correspondance se faisait par les
+bureaux, elle était purement officielle. Mon père n'aurait su à quel
+ministre adresser Marshall qui, d'ailleurs, ne consentait à remettre
+les pièces qu'il s'était procurées qu'au Roi lui-même. Il se vantait
+d'être en relations personnelles avec le prince régent; il semblait
+que la grandeur de ses commettants relevât à ses yeux le métier assez
+peu honorable auquel il se livrait. L'importance des révélations
+justifiait ses exigences. Mon père lui donna une lettre pour le duc de
+Duras; il fut introduit par celui-ci dans le cabinet de Louis XVIII,
+le 22 janvier. Le Roi fit remercier mon père du zèle qui avait procuré
+des renseignements si précieux; mais ils ne donnèrent lieu à aucune
+précaution, pas même à celle d'envoyer une corvette croiser autour de
+l'île d'Elbe. L'incurie à cette époque a été au delà de ce que la
+crédulité de la postérité pourra consentir à se laisser persuader.</p>
+
+<p>Je viens de dire que mon père n'avait pas reçu de dépêches du ministre
+des affaires étrangères; j'ai tort. Il en reçut une seule, pour lui
+demander des truffes de Piémont pour le Roi; elle était de quatre
+pages et entrait dans les détails les plus minutieux sur la manière de
+les expédier et les faire promptement et sûrement arriver. <span class="pagenum"><a id="page032" name="page032"></a>(p. 032)</span> À
+la vérité, le prince de Talleyrand le faisait tenir suffisamment au
+courant de ce qui se passait au Congrès; mais sa résidence à Vienne
+empêchait qu'il pût donner, ni peut-être savoir, des nouvelles de
+France.</p>
+
+<p>Vers la fin de février, la Cour se rendit à Gênes pour y recevoir la
+Reine qu'on attendait de Sardaigne. Le corps diplomatique l'y suivit.
+Nous laissâmes la vallée de Turin et celle d'Alexandrie sous la neige
+qui les recouvrait depuis le mois de novembre, et nous arrivâmes au
+haut de la Bocchetta. On ne passe plus par cette route. La montagne de
+la Bocchetta a cela de remarquable qu'elle ne présente aucun plateau
+et la voiture n'a pas encore achevé son ascension que les chevaux qui
+la traînent ont déjà commencé à descendre. Au moment de l'année où
+nous nous trouvions, cette localité est d'autant plus frappante qu'on
+passe immédiatement du plein hiver à un printemps très avancé. D'un
+côté, la montagne est couverte de neige, les ruisseaux sont gelés, les
+cascades présentent des stalactites de glace; de l'autre, les arbres
+sont en fleur, beaucoup ont des feuilles, l'herbe est verte, les
+ruisseaux murmurent, les oiseaux gazouillent, la nature entière semble
+en liesse et disposée à vous faire oublier les tristesses dont le
+c&oelig;ur était froissé un quart de minute avant. Je n'ai guère éprouvé
+d'impression plus agréable.</p>
+
+<p>Après quelques heures d'une course rapide à travers un pays enchanté,
+nous arrivâmes à Gênes le 26 février. Les rues étaient tapissées de
+fleurs; nulle part je n'en ai vu cette abondance; il faisait un temps
+délicieux: j'oubliai la fatigue d'un voyage dont le commencement avait
+été pénible.</p>
+
+<p>En descendant de voiture, je voulus me promener dans ces rues
+embaumées, si propres, si bien dallées, et dont le marcher était bien
+autrement doux que celui de ma <span class="pagenum"><a id="page033" name="page033"></a>(p. 033)</span> chambre pavée de Turin. Je
+les trouvai remplies d'une population gaie, animée, affairée, qui
+faisait contraste avec le peuple sale et ennuyé que je venais de
+quitter. Les femmes, chaussées de souliers de soie, coiffées de
+l'élégant <i>mezzaro</i>, me charmèrent et les enfants me parurent
+ravissants. Tout le beau monde de Gênes se trouvait aussi dans la rue;
+au bout de cinq minutes nous étions entourés de quarante personnes de
+connaissance. Je sentis subitement soulever de dessus mes épaules le
+manteau de plomb que le séjour de Turin y fixait depuis six mois. Ma
+joie fut un peu calmée par les cent cinquante marches qu'il fallut
+gravir pour arriver à un beau logement, dans un grand palais qu'on
+avait retenu pour l'ambassadeur de France.</p>
+
+<p>Pendant le séjour que j'ai fait à Gênes, la hauteur des appartements
+et l'importunité, sans exemple partout ailleurs, des mendiants sont
+les seules choses qui m'aient déplu. Je ne répéterai pas ce que tout
+le monde sait de la magnificence et de l'élégance des palais. Je ne
+parlerai pas davantage des m&oelig;urs du pays que je n'ai pas eu
+occasion d'observer, car, peu de jours après notre arrivée, les
+événements politiques nous condamnèrent à la retraite, et j'ai à peine
+entrevu la société.</p>
+
+<p>Les génois ne prenaient guère le soin de dissimuler leur affliction de
+la réunion au Piémont et la répugnance qu'ils avaient pour le Roi. Peu
+d'entre eux allaient à la Cour, et ceux-là étaient mal vus par leurs
+compatriotes. Leur chagrin était d'autant plus sensible qu'ils avaient
+cru un moment à l'émancipation.</p>
+
+<p>Lord William Bentinck, séduit par les deux beaux yeux de la <i>Louise
+Durazzo</i> (comme on dit à Gênes), avait autorisé par son silence, si ce
+n'est par ses paroles, le rétablissement de l'ancien gouvernement
+pendant son occupation de la ville. Les actes par lesquels le congrès
+<span class="pagenum"><a id="page034" name="page034"></a>(p. 034)</span> de Vienne disposa du sort des génois leur en parurent plus
+cruels à subir. Maître pour maître, ils préféraient un grand homme au
+bon roi Victor; et, s'il fallait cesser d'être génois, ils aimaient
+encore mieux être français que piémontais. La sentence de Vienne les
+avait rendus bonapartistes enragés, et c'est surtout des rivières de
+Gênes que partaient les correspondances pour l'île d'Elbe.</p>
+
+<p>L'armée anglaise, avant de remettre la ville aux autorités sardes,
+avait dépouillé les établissements publics et tout enlevé du port,
+jusqu'aux chaînes des galériens. Cette avanie avait fort exaspéré le
+sentiment de nationalité des génois.</p>
+
+<p>Le lendemain de notre arrivée, nous fûmes conviés à aller assister à
+une représentation qu'un commodore anglais donnait au Roi. Il
+s'agissait de lui montrer l'effet des fusées à la congrève, invention
+nouvelle à cette époque. Nous nous rendîmes tous à pied, par un temps
+admirable, à un petit plateau situé sur un rocher à quelques toises de
+la ville et d'où l'on jouissait d'une vue magnifique. Une mauvaise
+barque, amarrée si loin qu'à peine on pouvait l'apercevoir à l'&oelig;il
+nu, servait de but. La brise venait de mer et nuisait à l'effet des
+fusées, mais elle rafraîchissait l'air et le rendait délicieux. Le
+spectacle était animé sur la côte et brillant dans le port qu'on
+apercevait sur la droite, rempli de vaisseaux pavoisés.</p>
+
+<p>Le tir fut interrompu par la crainte que deux petits bricks, affalés
+par le vent, pussent être atteints. Évidemment ils ne voulaient pas
+aborder; ils man&oelig;uvraient pour s'élever en mer, y réussirent, et on
+recommença à tirer. D'après toutes les circonstances qui sont venues
+depuis à notre connaissance, il est indubitable que ces deux bricks
+transportaient Bonaparte et sa fortune aux <span class="pagenum"><a id="page035" name="page035"></a>(p. 035)</span> rivages de
+Cannes. Combien le hasard d'une de ces fusées, en désemparant ces
+bâtiments, aurait pu changer le destin du monde!</p>
+
+<p>Le commodore donna un élégant déjeuner sous une tente, et on se sépara
+très satisfaits de la matinée.</p>
+
+<p>Je me rappelle que la princesse Krassalkolwitz vint achever la journée
+chez nous. J'étais liée avec elle depuis longtemps; elle s'embarquait
+le lendemain pour Livourne. Nous causions le soir de la fadeur des
+événements, de l'ennui des gazettes: valait-il la peine de vivre pour
+attendre quinze jours un misérable protocole du congrès de Vienne?
+Moitié sérieusement, moitié en plaisanterie, nous regrettions les
+dernières années si agitées mais si animées; l'existence nous
+paraissait monotone, privée de ces grands spectacles. Ma mère reprit:</p>
+
+<p>«Voilà bien des propos de jeunes femmes; oh! mesdames, ne tentez pas
+la Providence! Quand vous serez aussi vieille que moi, vous saurez que
+les moments de calme, que vous avez l'enfantillage d'appeler d'ennui,
+ne durent jamais longtemps.»</p>
+
+<p>Aussi lorsque, trois jours après, la princesse revint à Gênes, n'ayant
+pu débarquer à Livourne et retournant en toute hâte à Vienne, elle
+arriva chez nous se cachant le visage, et disant:</p>
+
+<p>«Ah! chère ambassadrice, que vous aviez raison; je vous demande pardon
+de mes folies, j'en suis bien honteuse.»</p>
+
+<p>J'aurais pu partager ses remords, car j'avais pris part à la faute.</p>
+
+<p>Nous assistions à un concert lorsqu'on vint chercher mon père; un
+courrier l'attendait; il était expédié par le consul français à
+Livourne et annonçait le départ de Bonaparte de Porto-Ferrajo. Mon
+père s'occupa tout de suite d'en donner avis. Il expédia une estafette
+à Vienne <span class="pagenum"><a id="page036" name="page036"></a>(p. 036)</span> à monsieur de Talleyrand, une autre à Paris, et fit
+partir un secrétaire de légation pour porter cette nouvelle à Masséna,
+et, chemin faisant, prévenir toutes les autorités de la côte. Cette
+précaution fut déjouée par la célérité de l'Empereur. Peu d'heures
+après son départ de Gênes, monsieur de Château traversait le bivouac
+de Cannes déjà abandonné, quoique les feux brûlassent encore. Nous
+avions passé la nuit à copier les lettres et les dépêches qui furent
+confiées à ces différents courriers; il n'y avait qu'une partie de la
+chancellerie à Gênes où on ne s'attendait pas à de telles affaires.</p>
+
+<p>L'émoi fut grand le lendemain matin. On ne doutait pas que l'Empereur
+ne dût débarquer sur quelque point de l'Italie et se joindre aux
+troupes de Murat qui armait depuis quelque temps. Les autrichiens
+n'étaient pas en mesure de s'y opposer, et le général Bubna, fort
+inquiet, reprochait aux piémontais l'empressement qu'ils avaient eu de
+faire abandonner leur territoire par les allemands avant d'avoir eu le
+temps de créer une armée nationale. Le comte de Valese, de son côté,
+prétendait que, les frais de l'occupation absorbant tous les revenus
+de l'État, on ne pouvait rien instituer tant qu'elle durait.</p>
+
+<p>Lord William Bentinck arriva à tire d'aile. Chacun se regardait,
+s'inquiétait, s'agitait; on s'accusait mutuellement, mais
+l'incertitude du lieu où débarquerait l'Empereur ne permettait de
+prendre aucun parti, ni de donner aucun ordre. Le général Bubna fut le
+premier instruit de sa marche; dès lors, autrichiens, anglais et
+piémontais, tout se rassura et crut avoir du temps devant soi.</p>
+
+<p>Bubna demanda à faire entrer ses troupes en Piémont. Monsieur de
+Valese s'y refusant obstinément, il fut réduit à les faire cantonner
+sur les frontières de Lombardie; aussi déclara-t-il formellement que,
+si l'armée napolitaine <span class="pagenum"><a id="page037" name="page037"></a>(p. 037)</span> s'avançait, il resterait derrière le
+Pô, en laissant le Piémont découvert. Le cabinet sarde tint bon; il ne
+tarda même pas à admettre l'étrange pensée de pouvoir s'établir dans
+un état de neutralité vis-à-vis de Napoléon et de Murat. Les rapports
+avec mon père se ressentirent plus tard de cette illusion.
+L'ambassadeur sarde fut le seul qui ne rejoignit pas le roi Louis
+XVIII à Gand.</p>
+
+<p>Monsieur de Château revint porteur des plus belles promesses de
+Masséna. Il avait vu arrêter madame Bertrand, arrivant de l'île
+d'Elbe, et il avait trouvé partout autant d'enthousiasme pour monsieur
+le duc d'Angoulême que d'indignation contre l'Empereur. Cela était
+vrai en Provence et dans ce moment. Des nouvelles bien différentes
+étaient portées sur l'aile des vents. On apprenait avec une rapidité
+inouïe, et par des voies inconnues, les succès et la marche rapide de
+Bonaparte.</p>
+
+<p>Un matin, un officier français, portant la cocarde blanche, se
+présenta chez mon père et lui remit une dépêche du général Marchand,
+tellement insignifiante qu'elle ne pouvait pas avoir motivé son envoi.
+Il était fort agité et demandait une réponse immédiate, son général
+ayant fixé le moment du retour. Mon père l'engagea à s'aller reposer
+quelques heures. Tandis qu'il cherchait le mot de cette énigme,
+d'autant moins facile à deviner que le bruit s'était répandu que le
+général Marchand avait reconnu l'Empereur, le général Bubna entra chez
+lui en lui disant:</p>
+
+<p>«Mon cher ambassadeur, je viens vous remercier du soin que vous prenez
+de payer le port de mes lettres. Je sais qu'on vous demande cinquante
+louis pour celle que voici. Elle est du général Bertrand qui m'écrit,
+par ordre de Napoléon, pour me charger d'expédier sur-le-champ par
+estafette ces autres dépêches à Vienne pour l'Empereur et pour
+Marie-Louise. Moi, qui ne suis jamais <span class="pagenum"><a id="page038" name="page038"></a>(p. 038)</span> très pressé,
+j'attendrai tranquillement une bonne occasion; qu'allez-vous faire de
+votre jeune homme?»</p>
+
+<p>Mon père réfléchit un moment, puis il pensa que, s'il le faisait
+arrêter, ce serait trop grave. Il l'envoya chercher à son auberge, lui
+intima l'ordre de partir sur-le-champ, en le prévenant que, s'il
+laissait au gouvernement sarde le temps d'apprendre la manière dont il
+avait franchi la frontière, il serait arrêté comme espion, et qu'il ne
+pourrait pas le réclamer.</p>
+
+<p>L'officier eut l'imprudence de dire qu'il lui faudrait s'arrêter à
+Turin où il avait des lettres à remettre. Mon père lui conseilla de
+les brûler et lui donna un passeport qui indiquait une route qui
+l'éloignait de Turin. Je n'ai plus entendu parler de ce monsieur qui
+eut l'audace, après cette explication, de réclamer de mon père les
+cinquante louis que le général Marchand, dans sa lettre ostensible,
+l'avait prié de lui remettre pour les frais de son voyage. Bubna garda
+le secret suffisamment longtemps pour assurer la sécurité du courrier.
+Elle aurait été fort hasardée en ce moment; car les velléités
+pacifiques du cabinet sarde n'existaient pas alors, et ses terreurs
+sur les dispositions bonapartistes des piémontais étaient en revanche
+très exaltées.</p>
+
+<p>La déclaration du 13 mars fut expédiée à mon père par monsieur de
+Talleyrand, aussitôt qu'elle eut été signée par les souverains réunis
+à Vienne. Il la fit imprimer en toute hâte, et, trois heures après son
+arrivée, mon frère se mit en route pour la porter à monsieur le duc
+d'Angoulême. Il le trouva à Nîmes. La rapidité avait été si grande
+qu'elle nuisit presque à l'effet et fit douter de l'authenticité de la
+pièce. Monsieur le duc d'Angoulême garda mon frère auprès de lui, le
+nomma son aide de camp, et bientôt après l'envoya en Espagne pour
+demander des secours qu'il n'obtint pas. Au surplus, <span class="pagenum"><a id="page039" name="page039"></a>(p. 039)</span> si on
+les avait accordés, ils seraient arrivés trop tard.</p>
+
+<p>Dans le plan que je me suis fait de noter les plus petites
+circonstances qui, à mon sens, dessinent les caractères, je ne puis
+m'empêcher d'en rapporter une qui peut sembler puérile.</p>
+
+<p>Mon frère avait donc apporté à monsieur le duc d'Angoulême un document
+d'une importance extrême. Il avait fait une diligence qui prouvait
+bien du zèle. Sur sa route, il avait semé partout des exemplaires de
+la déclaration sans s'informer de la couleur des personnes auxquelles
+il les remettait, ce qui n'était pas tout à fait sans danger. Monsieur
+le duc d'Angoulême le savait et semblait fort content de lui. Il
+l'engagea à déjeuner. Rainulphe, ayant fait l'espèce de toilette que
+comportait la position d'un homme qui vient de faire cent lieues à
+franc étrier, s'y rendit. À peine à table, les premiers mots de
+monsieur le duc d'Angoulême furent:</p>
+
+<p>«Quel uniforme portez-vous là?</p>
+
+<p>&mdash;D'officier d'état-major, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;De qui êtes-vous aide de camp?</p>
+
+<p>&mdash;De mon père, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Votre père n'est que lieutenant général; pourquoi avez-vous des
+aiguillettes? Il n'y a que la maison du Roi et celle des princes qui y
+aient droit...; on les tolère pour les maréchaux...; vous avez tort
+d'en porter.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne savais pas, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;À présent vous le savez, il faut les ôter tout de suite. En bonne
+justice, cela mériterait les arrêts, mais je vous excuse; que je ne
+vous en voie plus.»</p>
+
+<p>On comprend combien un jeune homme comme était alors Rainulphe se
+trouva déconcerté par une pareille sortie faite en public. Dans les
+moments où s'il s'animait sur les petites questions militaires jusqu'à
+se monter à la <span class="pagenum"><a id="page040" name="page040"></a>(p. 040)</span> colère, monsieur le duc d'Angoulême se
+faisait l'illusion d'être un grand capitaine.</p>
+
+<p>Le roi de Sardaigne annonça qu'il allait faire une course à Turin; ses
+ministres et le général Bubna l'accompagnèrent. Le ministre
+d'Angleterre resta à Gênes ainsi que mon père qui s'y tenait plus
+facilement en communication avec monsieur le duc d'Angoulême et le
+midi de la France.</p>
+
+<p>Bientôt nous vîmes arriver toutes les notabilités que les mouvements
+de l'armée napolitaine repoussaient du sud de l'Italie. Le Pape fut le
+premier; on le logea dans le palais du Roi. Je ne l'avais pas vu
+depuis le temps où il était venu sacrer l'empereur Napoléon; nous
+allâmes plusieurs fois lui faire notre cour. Il causait volontiers et
+familièrement de tout. Je fus surtout touchée de la manière digne et
+calme dont il parlait de ses années de proscription, sans avoir l'air
+d'y attacher ni gloire ni mérite, mais comme d'une circonstance qui
+s'était trouvée malheureusement inévitable, s'affligeant que son
+devoir l'eût forcé à imposer à Napoléon les torts de sa persécution.
+Il y avait dans tous ses discours une noble et paternelle modération
+qui devait lui être inspirée d'en haut, car, sur tout autre sujet, il
+n'était pas à beaucoup près aussi distingué. On sentait que c'était un
+homme qui recommencerait une carrière de tribulation, sans qu'elle pût
+l'amener à l'amertume ni à l'exaltation. Le mot <i>sérénité</i> semblait
+inventé pour lui. Il m'a inspiré une bien sincère vénération.</p>
+
+<p>Bientôt après, il fut suivi par l'infante Marie-Louise, duchesse de
+Lucques, plus connue sous le titre de reine d'Étrurie. Gênes étant
+comblée de monde et ne pouvant trouver un logement convenable, elle
+s'installa dans une grande chambre d'auberge dont, à l'aide de
+quelques paravents, on fit un dortoir pour toute la <span class="pagenum"><a id="page041" name="page041"></a>(p. 041)</span> famille.
+Elle paraissait faite pour habiter ce taudis; je n'ai jamais rien vu
+de plus ignoble que la tournure de cette princesse, si ce n'est ses
+discours. Elle était Bourbon: il nous fallait bien lui rendre des
+hommages, mais c'était avec dégoût et répugnance.</p>
+
+<p>Elle traînait à sa suite une fille, aussi disgracieuse qu'elle, et un
+fils si singulièrement élevé qu'il pleurait pour monter sur un cheval,
+se trouvait mal à l'aspect d'un fusil, et qu'ayant dû un jour entrer
+dans un bateau pour passer un bac il en eut des attaques de nerfs. La
+duchesse de Lucques assurait que les princes espagnols avaient tous
+été élevés précisément comme son fils. Mon père tâcha de la raisonner
+à ce sujet, mais ce fut sans autre résultat que de se faire prendre en
+grippe par elle.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page042" name="page042"></a>(p. 042)</span> CHAPITRE IV</h3>
+
+<p class="resume">La princesse de Galles. &mdash; Fête donnée au roi Murat. &mdash; Audience de
+ la princesse. &mdash; Notre situation est pénible. &mdash; Message de monsieur
+ le duc d'Angoulême. &mdash; Inquiétudes pour mon frère. &mdash; Marche de
+ Murat. &mdash; Il est battu à Occhiobello. &mdash; L'abbé de Janson. &mdash; Henri de
+ Chastellux.</p>
+
+<p>Monsieur Hill nous arriva un matin avec une figure encore plus triste
+que de coutume; sa princesse de Galles était en rade. Sous prétexte de
+lui céder son appartement, il l'abandonna aux soins de lady William
+Bentinck, se jeta dans sa voiture et partit pour Turin. Lady William
+en aurait bien fait autant s'il lui avait été possible. La princesse
+Caroline s'établit chez monsieur Hill.</p>
+
+<p>Le lendemain, nous vîmes apparaître dans les rues de Gênes un
+spectacle que je n'oublierai jamais. Dans une sorte de phaéton, fait
+en conque marine, doré, nacré, enluminé extérieurement, doublé en
+velours bleu, garni de crépines d'argent, traîné par deux très petits
+chevaux pies, menés par un enfant vêtu en amour d'opéra, avec des
+paillettes et des tricots couleur de chair, s'étalait une grosse femme
+d'une cinquantaine d'années, courte, ronde et haute en couleur. Elle
+portait un chapeau rose avec sept ou huit plumes roses flottant au
+vent, un corsage rose fort décolleté, une courte jupe blanche qui ne
+dépassait guère les genoux, laissait apercevoir de grosses jambes
+couvertes de brodequins roses; <span class="pagenum"><a id="page043" name="page043"></a>(p. 043)</span> une écharpe rose, qu'elle
+était constamment occupée à draper, complétait le costume.</p>
+
+<p>La voiture était précédée par un grand bel homme monté sur un petit
+cheval pareil à l'attelage, vêtu précisément comme le roi Murat auquel
+il cherchait à ressembler de geste et d'attitude, et suivie par deux
+palefreniers à la livrée d'Angleterre, sur des chevaux de la même
+espèce. Cet attelage napolitain était un don de Murat à la princesse
+de Galles qui s'exhibait sous ce costume ridicule et dans ce bizarre
+équipage. Elle se montra dans les rues de Gênes pendant cette matinée
+et celles qui suivirent.</p>
+
+<p>La princesse était dans tout le feu de sa passion pour Murat; elle
+aurait voulu l'accompagner dans les camps. Il avait dû user d'autorité
+pour la faire partir. Elle n'y avait consenti qu'avec l'espérance de
+décider lord William Bentinck à joindre les forces anglaises aux armes
+napolitaines. Elle ne s'épargnait pas dans les demandes, les
+supplications, les menaces à ce sujet. On peut juger de quel poids
+tout cela était auprès de lord William qui, au reste, partit le
+surlendemain de son arrivée.</p>
+
+<p>Elle était aussi fort zélée bonapartiste. Cependant elle témoignait
+bien quelque crainte que l'Empereur ne compromit le <i>Roi</i>, comme elle
+appelait exclusivement Murat. Elle s'entoura bien vite de tout ce qui
+était dans l'opposition à Gênes et en fit tant, qu'au bout de quelques
+jours, le gouvernement sarde la fit prier de chercher un autre asile.</p>
+
+<p>Pendant le dernier carnaval, qu'elle venait de passer à Naples, elle
+avait inventé de faire donner un bal de souscription à Murat par les
+anglais qui s'y trouvaient. La scène se passait dans une salle
+publique. Au moment où Murat arriva, un groupe, formé des plus jolies
+anglaises costumées en déesses de l'Olympe, alla le recevoir.
+<span class="pagenum"><a id="page044" name="page044"></a>(p. 044)</span> Minerve et Thémis s'emparèrent de lui et le conduisirent sur
+une estrade dont les rideaux s'ouvrirent et montrèrent aux spectateurs
+un groupe de génies, parmi lesquels figurait une Renommée sous les
+traits d'une des jolies ladys Harley. Elle tenait un grand tableau. La
+Gloire, représentée par la princesse, plus ridiculement vêtue encore
+que les autres, s'avança légèrement, enleva une plume de l'aile de la
+Renommée et inscrivit, en grandes lettres d'or, sur le tableau qu'elle
+soutenait, le nom des diverses batailles où Murat s'était signalé. Le
+public applaudissait en pâmant de rire; la reine de Naples haussa les
+épaules. Murat avait assez de bon sens pour être impatienté, mais la
+princesse prenait cette mascarade au sérieux comme une ovation
+glorieuse pour l'objet de sa passion et pour elle qui savait si
+dignement l'honorer. J'ai entendu faire la relation de cette soirée à
+lady Charlotte Campbell, celle des dames de la princesse qui l'a
+abandonnée la dernière. Elle pleurait de dépit en en parlant, mais son
+récit n'en était que plus comique. Il fallait avoir l'héroïne sous les
+yeux pour en apprécier pleinement le ridicule.</p>
+
+<p>C'était pour tromper le chagrin que lui causait sa séparation d'avec
+Murat que la princesse de Galles avait inventé de faire habiller un de
+ses gens, qui le rappelait un peu, précisément comme lui. Ce portrait
+animé était Bergami, devenu célèbre depuis, et qui déjà (assurait le
+capitaine du bâtiment qui l'avait amené de Livourne) usurpait auprès
+de sa royale maîtresse tous les droits de Murat, aussi bien que son
+costume; mais cela ne passait encore que pour un mauvais propos de
+marin.</p>
+
+<p>Il fallut bien aller rendre les hommages, dus à son rang dans
+l'almanach, à cette princesse baladine. Elle nous détestait dans
+l'idée que nous étions hostiles au <i>Roi</i>; elle se donna la petite joie
+d'être fort impertinente. <span class="pagenum"><a id="page045" name="page045"></a>(p. 045)</span> Nous y allâmes avec lady William
+Bentinck, le jour et l'heure fixés par elle. Elle nous fit attendre
+longtemps; enfin nous fûmes admises sous un berceau de verdure où elle
+déjeunait vêtue d'un peignoir tout ouvert et servie par Bergami. Après
+quelques mots dits à ma mère, elle affecta de ne parler qu'anglais à
+lady William. Elle fut un peu déconcertée de nous voir prendre part à
+cette conversation, dont elle pensait nous exclure, et se rabattit à
+ne parler que des vertus, des talents royaux et militaires de Murat.
+Bientôt après, elle donna audience à mon père et entama un grand
+discours sur les succès infaillibles de Murat, sa prochaine jonction
+avec l'armée de l'empereur Napoléon et les triomphes qui les
+attendaient. Mon père se prit à rire.</p>
+
+<p>«Vous vous moquez de moi, monsieur l'ambassadeur?</p>
+
+<p>&mdash;Du tout, madame, c'est Votre Altesse Royale qui veut me faire
+prendre le change par son sérieux. De tels discours, tenus par la
+princesse de Galles à l'ambassadeur de France, sont trop plaisants
+pour qu'elle exige que je les écoute avec gravité.»</p>
+
+<p>Elle prit l'air très offensé et abrégea l'entrevue. Nous n'étions
+aucuns tentés de la renouveler. Elle prétendit que mon père avait
+contribué à lui faire donner l'ordre de partir; rien n'était plus
+faux. Si le gouvernement avait été stimulé par quelqu'un c'était
+plutôt par lady William Bentinck qui en était fort importunée. Lord
+William et monsieur Hill s'étaient soustraits à cet ennui.</p>
+
+<p>Nous étions dans un état cruel. Rien n'est plus pénible que de se
+trouver à l'étranger, avec une position officielle, au milieu d'une
+pareille catastrophe, lorsqu'il faut montrer une sérénité qu'on
+n'éprouve pas. Personne n'entrait dans nos sentiments de manière à
+nous satisfaire. Les uns proclamaient les succès assurés de Bonaparte,
+<span class="pagenum"><a id="page046" name="page046"></a>(p. 046)</span> les autres sa chute rapide devant les alliés et
+l'humiliation des armes françaises. Il était bien rare que les termes
+fussent assez bien choisis pour ne pas nous froisser. Aussi, dès que
+les événements, par leur gravité irrécusable, nous eurent délivrés du
+tourment de jouer la comédie d'une sécurité que nous n'avions pas
+conservée un seul instant, nous nous renfermâmes dans notre intérieur,
+d'où nous ne sortîmes plus.</p>
+
+<p>Le marquis de Lur-Saluces, aide de camp de monsieur le duc
+d'Angoulême, arriva porteur de ses dépêches. Le prince chargeait mon
+père de demander au roi de Sardaigne le secours d'un corps de troupes
+qui serait entré par Antibes pour le rejoindre en Provence. Il venait
+d'obtenir un succès assez marqué au pont de la Drôme où, surtout, il
+avait déployé aux yeux des deux armées une valeur personnelle qui
+l'avait très relevé dans les esprits. Il sentait le besoin et la
+volonté d'agir vigoureusement. Quand une fois monsieur le duc
+d'Angoulême était tiré de sa funeste préoccupation d'obéissance
+passive, il ne manquait pas d'énergie. Il était moins nul que
+certaines niaiseries, dont on ferait un volume, donneraient lieu de le
+croire. C'était un homme très incomplet, mais non pas incapable.</p>
+
+<p>Mon père fit préparer une voiture et partit avec monsieur de Saluces
+pour Turin. Nous avions appris par celui-ci l'envoi de mon frère en
+Espagne. Peu de jours après, le <i>Moniteur</i> contenait des lettres
+interceptées de monsieur le duc d'Angoulême à madame la duchesse
+d'Angoulême; elles disaient que le jeune d'Osmond en était porteur.
+Nous eûmes tout lieu de craindre qu'il eût été arrêté; cette vive
+inquiétude dura vingt-sept jours.</p>
+
+<p>Les communications avec le Midi furent interrompues; nous ne savions
+ce qui s'y passait que par les gazettes de Paris qui parvenaient
+irrégulièrement. C'est <span class="pagenum"><a id="page047" name="page047"></a>(p. 047)</span> de cette façon que nous apprîmes la
+défaite de monsieur le duc d'Angoulême, la convention faite avec lui
+et enfin son départ de Cette. Le nom de mon frère ne se trouvait nulle
+part; nous finîmes par recevoir des lettres de lui, écrites de Madrid.
+Il allait le quitter pour rejoindre son prince qu'il croyait en France
+et qu'après un long circuit il retrouva à Barcelone.</p>
+
+<p>Monsieur le duc d'Angoulême avait eu le projet d'envoyer mon frère
+auprès de Madame, ainsi qu'il le lui disait dans sa lettre, puis il
+avait changé d'idée et l'avait expédié au duc de Laval, ambassadeur à
+Madrid. C'était là ce qui nous avait occasionné une inquiétude si
+grande et si justifiée dans ce premier moment de guerre civile où il
+était impossible de prévoir quel serait le sort des prisonniers et la
+nature des vengeances exercées de part et d'autre. La suite a prouvé
+que les colères étaient épuisées aussi bien que les passions et qu'il
+ne restait des premiers temps de la Révolution que la valeur et les
+intérêts personnels.</p>
+
+<p>Murat avançait en Italie si rapidement que, déjà, on emballait à
+Turin. Nous avions bien le désir, ma mère et moi, d'aller y rejoindre
+mon père; il s'y refusait de jour en jour. La question d'économie
+devenait importante et se joignait à celle de sécurité pour ne pas
+faire un double voyage dans ce moment d'incertitude.</p>
+
+<p>Les demandes de monsieur de Saluces avaient été plus que froidement
+accueillies par le gouvernement sarde. Elles n'auraient pu avoir de
+succès effectif, puisque la nouvelle de la catastrophe et de
+l'embarquement du prince arrivèrent promptement après. Mais, dès lors,
+mon père remarqua l'accueil embarrassé que lui fit le ministre et
+aperçut une disposition à écarter l'ambassadeur des affaires, tout en
+comblant le marquis d'Osmond de politesses.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page048" name="page048"></a>(p. 048)</span> Comme, dans le même temps, on repoussait tout secours
+autrichien ou anglais, il restait évident qu'on espérait négocier
+séparément et se maintenir en position de faire valoir sa neutralité à
+l'Empereur, s'il réussissait à s'établir. Bubna riait beaucoup de
+cette politique; il appelait le roi Victor l'<i>Auguste allié de
+l'empereur Napoléon</i>. Mon père n'était pas en situation d'en rire,
+mais lui aussi croyait à cette préoccupation du cabinet sarde.</p>
+
+<p>Murat, ayant été battu à Occhiobello par les armées autrichiennes,
+cessa d'avancer, et nos arrêts furent levés. On annonça officiellement
+que l'arrivée de la reine de Sardaigne était remise indéfiniment; nous
+retournâmes à Turin.</p>
+
+<p>Avant de quitter Gênes, je veux parler de deux individus que nous y
+vîmes passer. Le premier était l'abbé de Janson. Ayant appris le
+départ de l'île d'Elbe sur la côte de Syrie, où il se trouvait pèlerin
+de Jérusalem, il avait été si bien servi par les vents et par son
+activité qu'il était arrivé à Gênes dans un temps presque incroyable.
+Il n'y resta que deux heures pour s'informer des événements, retroussa
+sa soutane, enfourcha un bidet de poste et courut joindre monsieur le
+duc d'Angoulême.</p>
+
+<p>Cet abbé, en costume ecclésiastique, parut fort ridicule aux soldats;
+mais lorsque, au combat du pont de la Drôme, on le vit allant jusque
+sous la mitraille relever les blessés sur ses épaules, leur porter des
+consolations et des secours de toute espèce, avec autant de sang-froid
+qu'un grenadier de la vieille garde, <i>le curé</i> (comme ils
+l'appelaient) excita leur enthousiasme au plus haut degré. L'abbé de
+Janson a depuis mis ce zèle au service de l'intrigue; on ne peut que
+le regretter. Devenu évêque de Nancy et un des membres le plus actif
+de la Congrégation <span class="pagenum"><a id="page049" name="page049"></a>(p. 049)</span> si fatale à la Restauration, il s'est
+fait tellement détester qu'à la Révolution de 1830 il a été expulsé de
+sa ville épiscopale.</p>
+
+<p>L'autre personne dont je veux noter le passage à Gênes est Henri de
+Chastellux. Âgé de 24 ou 25 ans, maître d'une fortune considérable, il
+était attaché à l'ambassade de Rome. Ce fut là qu'il apprit la
+trahison de son beau-frère, le colonel de La Bédoyère. Il en fut
+d'autant plus consterné qu'il aimait tendrement sa s&oelig;ur et qu'il
+comprenait combien elle devait avoir besoin de consolation et de
+soutien, dans une pareille position, au milieu d'une famille aussi
+exaltée en royalisme que la sienne. Il obtint immédiatement un congé
+de son ambassadeur et, après avoir rangé ses papiers, fait ses malles,
+emballé ses livres et ses effets, il se jeta dans la carriole d'un
+voiturin avec lequel il avait fait marché pour le mener en vingt-sept
+jours à Lyon.</p>
+
+<p>Les révolutions ne s'accommodent guère de cette allure. En arrivant à
+Turin, monsieur de Chastellux fut informé qu'il ne pouvait continuer
+sa route. Il vint à Gênes consulter mon père sur ce qu'il lui restait
+à faire. Il fut décidé qu'il irait rejoindre monsieur le duc
+d'Angoulême; mon père lui dit qu'il le chargerait de dépêches. En
+effet, deux heures après, un secrétaire alla les lui porter; il le
+trouva couché sur un lit, lisant Horace.</p>
+
+<p>«Quand partez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas encore. Je n'ai pas pu m'arranger avec les patrons
+qu'on m'a amenés, j'en attends d'autres.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'allez pas par la Corniche?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je compte louer une felouque.»</p>
+
+<p>Le secrétaire rapporta les dépêches qu'on expédia par estafette.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page050" name="page050"></a>(p. 050)</span> Henri de Chastellux s'embarqua le lendemain matin; mais,
+ayant fait son arrangement pour coucher à terre toutes les nuits, il
+n'arriva à Nice que le cinquième jour. Il y recueillit des bruits
+inquiétants sur la position de monsieur le duc d'Angoulême, attendit
+patiemment leur confirmation et, au bout de dix à douze jours, nous le
+vîmes reparaître à Gênes, n'ayant pas poussé sa reconnaissance au delà
+de Nice.</p>
+
+<p>Cette singulière apathie dans un jeune homme qui ne manque pas
+d'esprit et que sa situation sociale et ses relations de famille
+auraient dû stimuler si vivement dans cette circonstance, comparée à
+la prodigieuse activité d'un homme dont la robe aurait semblé l'en
+dispenser, nous parut un si singulier contraste que nous en fûmes très
+frappés et que j'en ai conservé la mémoire.</p>
+
+<p>Mon père s'était mis en correspondance plus active avec le duc de
+Narbonne, ambassadeur à Naples, le duc de Laval, ambassadeur à Madrid,
+et le marquis de Rivière qui commandait à Marseille. Il leur faisait
+passer les nouvelles qui lui arrivaient de l'Allemagne et du nord de
+la France. La légation de Turin se trouvait fort dégarnie de
+secrétaires et d'attachés; mon père, en partant de Gênes, me chargea
+de ces correspondances. Cela se bornait à expédier le bulletin des
+nouvelles qui nous parvenaient, en distinguant celles qui étaient
+officielles des simples bruits dont nous étions inondés. Plusieurs de
+ces lettres furent interceptées et quelques-unes, je crois, imprimées
+dans le <i>Moniteur</i>.</p>
+
+<p>La malveillance s'est saisie de cette puérile circonstance pour
+établir que je <i>faisais l'ambassade</i>. L'impatience que j'ai conçue de
+cette sottise m'a tenue volontairement dans l'ignorance des affaires
+diplomatiques que <span class="pagenum"><a id="page051" name="page051"></a>(p. 051)</span> mon père a dû traiter depuis lors, et
+probablement plus que je ne l'aurais été sans cette ridicule
+invention. Car, je crois l'avoir déjà dit, la politique m'amuse; j'en
+fais volontiers <i>en amateur</i>, pour occuper mon loisir; et, comme je
+n'ai jamais eu le besoin de parler des affaires qu'on me confie, mon
+père me les aurait communiquées si je l'avais souhaité.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page052" name="page052"></a>(p. 052)</span> CHAPITRE V</h3>
+
+<p class="resume">Retour de Turin. &mdash; Monsieur de La Bédoyère. &mdash; Marche de
+ Cannes. &mdash; L'empereur Napoléon. &mdash; Exposition du
+ Saint-Suaire. &mdash; Retour de Jules de Polignac. &mdash; Il est fait
+ prisonnier à Montmélian. &mdash; Prise d'un régiment à
+ Aiguebelle. &mdash; Conduite du général Bubna. &mdash; Haine des piémontais
+ contre les autrichiens. &mdash; Espérances du roi de Sardaigne.</p>
+
+<p>Nous continuâmes à mener en Piémont la vie retirée que nous avions
+adoptée à Gênes. Mon père ne voulait rien changer à l'état ostensible
+de sa maison, mais les circonstances permettaient de réformer toutes
+les dépenses extraordinaires et la prudence l'exigeait. Notre seule
+distraction était de faire chaque jour de charmantes promenades dans
+la délicieuse colline qui borde le Pô, au delà de Turin, et s'étend
+jusqu'à Moncalieri.</p>
+
+<p>Ce serait une véritable ressource si les chemins étaient moins
+désagréables; même à pied, il est difficile et très fatigant d'y
+pénétrer. Les sentiers qui servent de lit aux torrents, dans la saison
+pluvieuse, sont à pic et remplis de cailloux roulants. Le marcher en
+est pénible jusqu'à être douloureux, aussi les dames du pays ne s'y
+exposent-elles guère. On est dédommagé de ses peines par des points de
+vue admirables sans cesse variés et une campagne enchantée.</p>
+
+<p>Nous apprîmes successivement les détails circonstanciés de ce qui
+s'était passé à Chambéry et à Grenoble. Tous les récits s'accordaient
+à montrer monsieur de La <span class="pagenum"><a id="page053" name="page053"></a>(p. 053)</span> Bédoyère comme le plus coupable. Je
+prêtais d'autant plus de foi à la préméditation dont on l'accusait que
+je l'avais entendu, avant mon départ de Paris, tenir hautement les
+propos les plus bonapartistes et les plus hostiles à la Restauration.</p>
+
+<p>La famille de sa femme (mademoiselle de Chastellux) avait commis la
+faute de le faire entrer presque de force au service du Roi; il avait
+eu la faiblesse d'accepter. Je ne voudrais pas préciser à quelle
+époque cette faiblesse était devenue de la trahison, mais il est
+certain que, lorsque à la tête de son régiment où il était arrivé
+depuis peu de jours, il se rendait de Chambéry à Grenoble, il dit à
+madame de Bellegarde, chez laquelle il s'arrêta pour déjeuner, qu'il
+ne formait aucun doute des succès de l'empereur Napoléon et qu'il les
+désirait passionnément. Au moment où il montait à cheval, il lui cria:
+«Adieu, madame, dans huit jours je serai fusillé ou maréchal
+d'Empire.»</p>
+
+<p>Il paraissait avoir entraîné le mouvement des troupes qui se réunirent
+à l'Empereur et abusé de la faiblesse du général Marchand, entièrement
+dominé par lui. La reconnaissance de l'Empereur pour le service rendu
+ne fut pas portée à si haut prix qu'il l'avait espéré, mais ses
+prévisions ne furent que trop tristement accomplies dans l'autre
+alternative.</p>
+
+<p>Il était impossible de n'être pas frappé de la grandeur, de la
+décision, de l'audace dans la marche et de l'habileté prodigieuse
+déployées par l'Empereur, de Cannes jusqu'à Paris. Il est peu étonnant
+que ses partisans en aient été électrisés et aient retrempé leur zèle
+à ce foyer du génie. C'est peut-être le plus grand fait personnel
+accompli par le plus grand homme des temps modernes; et ce n'était
+pas, j'en suis persuadée, un plan combiné d'avance. Personne n'en
+avait le secret <span class="pagenum"><a id="page054" name="page054"></a>(p. 054)</span> complet en France; peut-être était-on un peu
+plus instruit en Italie. Mais l'Empereur avait beaucoup livré au
+hasard ou plutôt à son génie. La preuve en est que le commandant
+d'Antibes, sommé le premier, avait refusé d'admettre les aigles
+impériales. Leur vol était donc tout à fait soumis à la conduite des
+hommes qu'elles rencontreraient sur leur route, et la belle expression
+du vol de <i>clocher en clocher</i>, quoique justifiée par le succès, était
+bien hasardée. L'Empereur s'était encore une fois confié à son étoile
+et elle lui avait été fidèle, comme pour servir de flambeau à de plus
+immenses funérailles.</p>
+
+<p>En arrivant à Paris, il apprit la déclaration de Vienne du 13 mars; il
+subit en même temps les froideurs et les réticences de la plupart des
+personnes qui, dans l'ordre civil, lui avaient été le plus dévouées.
+Son instinct gouvernemental comprit tout de suite que ces gens-là
+représentaient le pays beaucoup plus que les militaires. Peut-être
+aurait-il été tenté de le gouverner par le sabre, si ce sabre n'avait
+pas dû trouver un emploi plus que suffisant dans la résistance à
+l'étranger. Il ne pouvait donc écraser les idées constitutionnelles,
+si rapidement écloses en France, qu'en lâchant le frein aux passions
+populaires qui, sous le nom de liberté ou de nationalité, amènent
+promptement la plus hideuse tyrannie.</p>
+
+<p>Rendons justice à l'Empereur; jamais homme au monde n'a eu plus
+l'horreur de pareils moyens. Il voulait un gouvernement absolu, mais
+réglé et propre à assurer l'ordre public, la tranquillité et l'honneur
+du pays. Dès que sa position lui fut complètement dévoilée, il
+désespéra de son succès, et le dégoût qu'il en conçut exerça peut-être
+quelque influence sur le découragement montré par lui lors de la
+catastrophe de Waterloo.</p>
+
+<p>J'ai lieu de croire que, bien peu de jours après son arrivée aux
+Tuileries, il cessa de déployer l'énergie qui <span class="pagenum"><a id="page055" name="page055"></a>(p. 055)</span> l'avait
+accompagné depuis l'île d'Elbe. Peut-être, s'il avait retrouvé dans
+ses anciens serviteurs civils le même enthousiasme que dans les
+militaires, il aurait mieux accompli la tâche gigantesque qu'il
+s'était assignée; peut-être aussi était-elle impossible.</p>
+
+<p>Je retournai à Turin. Le Pape nous y avait précédés; sa présence donna
+lieu à une cérémonie assez curieuse, à laquelle nous assistâmes.</p>
+
+<p>Le Piémont possède le Saint-Suaire. La chrétienté attache un tel prix
+à cette relique que le Pape en a seul la disposition. Elle est
+enfermée dans une boîte en or, renfermée dans une de cuivre,
+renfermée..., enfin il y en a sept, et les sept clefs qui leur
+appartiennent sont entre les mains de sept personnes différentes. Le
+Pape conserve la clef d'or. Le coffre est placé dans une magnifique
+chapelle d'une superbe église, appelée du Saint-Suaire. Des chanoines,
+qui prennent le même nom, la desservent. La relique n'est exposée aux
+regards des fidèles que dans les circonstances graves et avec des
+cérémonies très imposantes. Le Pape envoie un légat tout exprès,
+chargé d'ouvrir le coffre et de lui rapporter la clef.</p>
+
+<p>La présence du Saint-Père à Turin et l'importance des événements
+inspirèrent le désir de donner aux soldats, à la population et au Roi
+la satisfaction d'envisager cette précieuse relique.</p>
+
+<p>Malgré les espérances que le gouvernement sarde conservait, <i>in
+petto</i>, d'obtenir de tous les côtés la reconnaissance de sa
+neutralité, il avait levé rapidement des troupes considérables et très
+belles sous le rapport des hommes. On réunit les nouveaux corps sur la
+<i>place du château</i>, et, après que le Pape eut béni leurs jeunes
+drapeaux, on procéda au déploiement du Saint-Suaire.</p>
+
+<p>Le Roi et sa petite Cour, les catholiques du corps <span class="pagenum"><a id="page056" name="page056"></a>(p. 056)</span>
+diplomatique, les chevaliers de l'Annonciade, les autres excellences,
+les cardinaux et les évêques étaient seuls admis dans la pièce où se
+préparait la cérémonie. Nous n'étions pas plus de trente, ma mère,
+madame Bubna et moi seules de femmes; aussi étions-nous parfaitement
+bien placées.</p>
+
+<p>Le coffre fut apporté par le chapitre qui en a la garde. Chaque boîte
+fut ouverte successivement, le grand personnage qui en conserve la
+clef la remettant à son tour, et un procès-verbal constatant l'état
+des serrures longuement et minutieusement rédigé. Ceci se passait
+comme une levée de scellé, et sans aucune forme religieuse, seulement
+le cardinal qui ouvrait les serrures récitait une prière à chaque
+fois.</p>
+
+<p>Lorsqu'on fut arrivé à la dernière cassette, qui est assez grande et
+paraît toute brillante d'or, les oraisons et les génuflexions
+commencèrent. Le Pape s'approcha d'une table où elle fut déposée par
+deux des cardinaux; tout le monde se mit à genoux, et il y eut
+beaucoup de formes employées pour l'ouvrir. Elles auraient été mieux
+placées dans une église que dans un salon où cette pantomime, vue de
+trop près, manquait de dignité.</p>
+
+<p>Enfin le Pape, après avoir approché et retiré ses mains plusieurs
+fois, comme s'il craignait d'y toucher, tira de la boîte un grand
+morceau de grosse toile maculée. Il la porta, accompagné du Roi qui le
+suivait immédiatement et entouré des cardinaux, sur le balcon où il la
+déploya. Les troupes se mirent à genoux aussi bien que la population
+qui remplissait les rues derrière elles. Toutes les fenêtres étaient
+combles de monde; le coup d'&oelig;il était beau et imposant.</p>
+
+<p>On m'a dit qu'on voyait assez distinctement les marques ensanglantées
+de la figure, des pieds, des mains <span class="pagenum"><a id="page057" name="page057"></a>(p. 057)</span> et même de la blessure
+sur le saint Linceul. Je n'ai pu en juger, me trouvant placée à une
+fenêtre voisine de celle où était le Pape. Il l'exposa en face, à
+droite et à gauche; le silence le plus solennel dura pendant ce temps.
+Au moment où il se retira, la foule agenouillée se releva en poussant
+de grandes acclamations; le canon, les tambours, les vivats
+annoncèrent que la cérémonie était finie. Rentré dans le salon, on
+commença les oraisons.</p>
+
+<p>Le Saint-Père eut la bonté de nous faire demander, par le cardinal
+Pacca, si nous voulions faire bénir quelque objet et le faire toucher
+au Saint-Suaire. N'ayant pas prévu cette faveur, nous n'étions munies
+d'aucun meuble convenable. Cependant nous donnâmes nos bagues et de
+petites chaînes que nous portions au col. Le Pape n'y fit aucune
+objection et nous jeta un coup d'&oelig;il plein d'aménité et de bonté
+paternelle. Nous venions de le voir souvent à Gênes. Lui seul et le
+cardinal, qu'il avait dû nommer légat exprès pour l'occasion, avaient
+le droit de toucher au Saint-Suaire même. Ils eurent assez de peine à
+le replier, mais personne ne pouvait leur offrir assistance.</p>
+
+<p>La première boîte fermée, le Pape en prit la clef, puis les cardinaux
+la placèrent dans la seconde enveloppe. Cette cérémonie faite, le
+Pape, le Roi et les personnes invitées passèrent dans une pièce où on
+avait préparé un déjeuner ou plutôt des rafraîchissements, car il n'y
+avait pas de table mise. Les deux souverains y distribuèrent leurs
+politesses. On attendit que la clôture de tous les coffres fût
+terminée et que les chanoines eussent repris processionnellement le
+chemin de l'église, puis chacun se retira.</p>
+
+<p>Je ne me rappelle pas si Jules de Polignac assistait à cette
+cérémonie, mais, vers ce temps, il arriva porteur <span class="pagenum"><a id="page058" name="page058"></a>(p. 058)</span> de pleins
+pouvoirs de Monsieur, nommé par le roi Louis XVIII lieutenant général
+du royaume. Il prétendait être en mesure de lever une légion
+française, à cocarde blanche, sur le territoire sarde, mais le
+gouvernement ne voulut du tout y consentir. Il obtint à grand'peine la
+permission de s'établir sur la frontière pour surveiller de plus près
+les relations qu'il conservait dans le Midi. Il s'installa chez un
+curé des Bauges. Il était en correspondance presque journalière avec
+mon père et lui racontait toutes les pauvretés imaginables.</p>
+
+<p>Les renseignements que mon père recevait d'ailleurs lui faisaient
+prévoir des hostilités prochaines. Il avertit Jules de prendre garde à
+sa sûreté; celui-ci répondit, en date du 15 juin, qu'il était sûr
+d'être averti au moins dix jours avant l'ouverture de la campagne qui
+ne pouvait pas commencer avant quatre ou cinq semaines. En le
+remerciant de sa sollicitude, il le priait d'être en pleine sécurité,
+car il était sûr d'être informé plus tôt et mieux que personne.</p>
+
+<p>Le même courrier apportait une lettre du curé (car c'étaient toujours
+des curés!) de Montmélian qui avertissait mon père qu'après avoir
+porté sa lettre à la poste, Jules était revenu au presbytère pour
+prendre son cheval, qu'au moment où il mettait le pied à l'étrier la
+maison avait été investie par une compagnie de soldats français,
+entrés dans la ville sans coup férir, et que Jules avait été fait
+prisonnier. Le curé en était d'autant plus inquiet que la selle
+portait des sacoches remplies d'une correspondance qui compromettait
+Jules et tous ses affiliés.</p>
+
+<p>Le curé avait fait porter sa lettre, à travers les montagnes, à un
+bureau non encore occupé; cependant celle de Jules, timbrée de
+Montmélian, arriva également. C'est encore une occasion où
+l'imprévoyance dont ce pauvre monsieur de Polignac paraît si
+éminemment doué <span class="pagenum"><a id="page059" name="page059"></a>(p. 059)</span> lui a été fatale. Elle est toujours
+accompagnée d'une confiance en lui-même poussée à un degré fabuleux.
+Comme il joint à cette outrecuidance une grande témérité, un courage
+très remarquable, souvent éprouvé, rien ne l'avertit du danger; il s'y
+précipite en aveugle. Mais il faut lui rendre cette justice, qu'une
+fois arrivé, il le considère sans faiblesse et subit les conséquences
+de ses fautes avec une force d'âme peu commune.</p>
+
+<p>Nous fûmes consternés en le sachant prisonnier. La douceur de ses
+m&oelig;urs, l'urbanité de son langage le rendent fort attachant dans la
+vie privée. J'oubliai alors que je l'accusais toujours d'être conduit
+par l'ambition et de faire du prie-Dieu un marchepied pour ne plus me
+rappeler que l'homme facile et obligeant avec lequel j'étais liée
+depuis notre mutuelle enfance, et je pleurai amèrement sur son sort.
+Il était impossible de prévoir comment la politique de l'Empereur
+l'engagerait à traiter les prisonniers dans la catégorie de Jules, et
+lui surtout, que la Restauration avait arraché à la captivité du
+régime impérial, se trouvait dans un prédicament tout à part et
+périlleux.</p>
+
+<p>Mon père se mit fort en mouvement pour se procurer de ses nouvelles;
+il fut longtemps sans pouvoir y réussir. Toutefois, il obtint une
+déclaration de tous les ministres, résidant à Turin, qui annonçait des
+représailles de la part de leurs souverains si monsieur de Polignac
+était traité autrement qu'en prisonnier de guerre. Le cabinet sarde
+fut le plus récalcitrant, mais consentit enfin à signer le dernier.</p>
+
+<p>Ces démarches se trouvèrent inutiles. Le maréchal Suchet se souciait
+peu de s'illustrer par cette conquête. Il fit mettre monsieur de
+Polignac au fort Barraux, lui conseilla de se tenir parfaitement
+tranquille et eut l'air de l'y oublier, tout en l'y faisant très bien
+traiter. On <span class="pagenum"><a id="page060" name="page060"></a>(p. 060)</span> lui manda de l'envoyer à Paris; il n'en tint
+compte. Je ne sais s'il aurait pu prolonger longtemps cette
+bienveillante indifférence, mais les événements marchèrent vite.</p>
+
+<p>Le gouvernement piémontais avait si complètement partagé la sécurité
+de Jules qu'au même moment où les français s'emparaient de Montmélian,
+un autre corps, traversant la montagne, enlevait à Aiguebelle un beau
+régiment piémontais qui faisait tranquillement l'exercice avec des
+pierres de bois à ses fusils. Ce qu'il y a de plus piquant dans cette
+aventure c'est que la même chose était arrivée, au même lieu et de la
+même façon, au début de la guerre précédente.</p>
+
+<p>L'émoi fut grand à Turin. On nomma vite monsieur de Saint-Marsan
+ministre de la guerre, quoiqu'il eût servi sous le régime français. On
+réclama les secours autrichiens avec autant de zèle qu'on en avait mis
+à les refuser jusque-là. Mais le général Bubna déclara à monsieur de
+Valese qu'il fallait porter la peine de son obstination; il
+l'avertissait depuis longtemps que les hostilités étaient prêtes à
+éclater et que les négociations occultes et personnelles avec le
+gouvernement français, pour établir sa neutralité, seraient sans
+succès. Il n'avait pas voulu le croire; maintenant il le prévenait
+formellement que, si les français s'étaient emparés du Mont-Cenis
+avant qu'il pût l'occuper, ce qui lui paraissait fort probable, il
+retirerait ses troupes en Lombardie et abandonnerait le Piémont.</p>
+
+<p>À la suite de cette menace, il déploya une activité prodigieuse pour
+la rendre vaine. C'était un singulier homme que ce Bubna. Grand, gros,
+boiteux par une blessure, paresseux lorsqu'il n'avait rien à faire, il
+passait les trois quarts des journées, couché sur un lit ou sur la
+paille dans son écurie, à fumer le plus mauvais <span class="pagenum"><a id="page061" name="page061"></a>(p. 061)</span> tabac du
+plus mauvais estaminet. Quand il lui plaisait de venir dans le salon,
+il y était, sauf l'odeur de pipe, homme de la meilleure compagnie,
+conteur spirituel, fin, caustique, comprenant et employant toutes les
+délicatesses du langage. Les affaires civiles ou militaires le
+réclamaient-elles? Il ne prenait plus un moment de repos; et ce même
+Bubna qui avait passé six mois sans quitter, à peine, la position
+horizontale, serait resté soixante-douze heures à cheval sans en
+paraître fatigué.</p>
+
+<p>Il me fit la confidence qu'il exagérait un peu ses inquiétudes et la
+rigueur de ses projets pour se venger de monsieur de Valese et de ses
+hésitations. Comme j'étais très indignée contre celui-ci de la façon
+dont il s'éloignait de l'ambassadeur de France, je goûtais fort cette
+espièglerie. Mon père, avec son éminente sagesse, ne partageait pas
+cette joie; il approuvait monsieur de Valese d'avoir réussi à éviter à
+son pays quelques semaines de l'occupation autrichienne. Il
+compatissait au désir d'un petit royaume de chercher à obtenir un état
+de neutralité, tout en croyant ce résultat impossible.</p>
+
+<p>Il est certain que la résistance apportée par le cabinet à la rentrée
+des autrichiens sur le territoire piémontais compensa, aux yeux des
+habitants, beaucoup des torts qu'on reprochait au gouvernement. La
+population les avait pris en haine et ils lui avaient enseigné à
+regretter les troupes françaises: «Les français disait-elle, nous
+pressuraient beaucoup, mais ils mangeaient chez nous et avec nous ce
+qu'ils prenaient, au lieu que les allemands prennent plus encore et
+emportent tout.»</p>
+
+<p>Cela était vrai de l'administration aussi bien que des chefs et des
+soldats. Elle faisait venir d'Autriche jusqu'aux fers des chevaux,
+n'achetait rien dans les pays occupés; mais, en revanche, emportait
+tout, même les gonds et les verrous des portes et fenêtres dans les
+casernes que <span class="pagenum"><a id="page062" name="page062"></a>(p. 062)</span> les troupes abandonnaient. Les fourgons qui
+suivent un corps autrichien évacuant un pays <i>allié</i> sont curieux à
+voir par leur nombre fabuleux et par la multitude d'objets de toute
+espèce qu'ils contiennent pêle-mêle. Ces convois excitaient la colère
+des peuples italiens, victimes de ce système de spoliation générale.</p>
+
+<p>La nouvelle de l'entrée en campagne sur la frontière de Belgique et de
+la bataille de Ligny livrée le 16 nous parvint avec une grande
+rapidité à travers la France et à l'aide du télégraphe qui l'avait
+apportée à Chambéry. Mais il fallut attendre l'arrivée d'un courrier
+régulier pour nous conter celle de Waterloo. Après celle-là, celles
+que nous étions contraints à appeler les bonnes nouvelles se
+succédèrent aussi rapidement que les mauvaises trois mois avant. Il
+fallait bien s'en réjouir, mais ce n'était pas sans saignement de
+c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Le roi de Sardaigne avait la tête tournée de voir le corps piémontais
+entrer en France avec l'armée autrichienne, et se croyait déjà un
+conquérant. Sa magnanimité se contentait du Rhône pour frontière. Il
+donnait bien quelques soupirs à Lyon, mais il se consolait par l'idée
+que c'était une ville <i>mal pensante</i>.</p>
+
+<p>J'ai déjà dit qu'il était très accessible; il recevait tout le monde,
+était fort parlant, surtout dans ce moment d'exaltation. Il n'y avait
+pas un moine, ni un paysan qu'il ne retînt pour leur raconter ses
+projets militaires.</p>
+
+<p>Étant duc d'Aoste, il avait fait une campagne dans la vallée de
+Barcelonnette et avait conservé une grande admiration pour l'agilité
+et le courage de ses habitants: aussi voulait-il aller prendre
+Briançon, par escalade, à la tête de ses <i>Barbets</i>, comme il les
+appelait. Il développa ce plan au général Frimont lorsqu'il passa pour
+prendre le commandement en chef de l'armée autrichienne. Bubna,
+présent à cette entrevue, racontait à faire mourir de rire <span class="pagenum"><a id="page063" name="page063"></a>(p. 063)</span>
+l'étonnement calme de l'alsacien Frimont cherchant vainement ses yeux
+pour découvrir ce qu'il pensait de ces extravagances et obligé par sa
+malice à y répondre seul. Heureusement le Roi se laissa choir d'une
+chaise sur laquelle il était grimpé pour prendre d'assaut une jarre à
+tabac placée sur une armoire. Il se fit assez de mal, se démit le
+poignet, et Briançon fut sauvé.</p>
+
+<p>Le physique de ce pauvre prince rendait ses rodomontades encore plus
+ridicules. Il ressemblait en laid à monsieur le duc d'Angoulême. Il
+était encore plus petit, encore plus chétif; ses bras étaient plus
+longs, ses jambes plus grêles, ses pieds plus plats, sa figure plus
+grimaçante; enfin il atteignait davantage le type du singe auquel tous
+deux aspiraient. Il souffrit horriblement de son poignet qui fut mal
+remis par une espèce de carabin ramené de Sardaigne. Rossi, un des
+plus habiles chirurgiens de l'Europe, était consigné au seuil du
+château pour l'avoir franchi sous le gouvernement français. Toutefois,
+la douleur se fit sentir; au bout de dix à douze jours, Rossi fut
+appelé, le poignet bien remis et le Roi soulagé.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page064" name="page064"></a>(p. 064)</span> CHAPITRE VI</h3>
+
+<p class="resume">Réponse de mon père au premier chambellan du duc de
+ Modène. &mdash; Conduite du maréchal Suchet à Lyon. &mdash; Conduite du
+ maréchal Brune à Toulon. &mdash; Catastrophe d'Avignon. &mdash; Expulsion des
+ français résidant en Piémont. &mdash; Je quitte Turin. &mdash; État de la
+ Savoie. &mdash; Passage de Monsieur à Chambéry. &mdash; Fête de la Saint-Louis
+ à Lyon. &mdash; Pénible aveu. &mdash; Gendarmes récompensés par
+ l'Empereur. &mdash; Les soldats de l'armée de la Loire. &mdash; Leur belle
+ attitude.</p>
+
+<p>Les forfanteries du Roi et des siens, tout absurdes qu'elles étaient,
+portaient pour nous un son fort désagréable. Quelques semaines plus
+tard, mon père eut occasion d'en relever une d'une manière très
+heureuse. Le duc de Modène vint voir son beau-père; il y eut à cette
+occasion réception à la Cour. Mon père s'y trouva auprès d'un groupe
+où le premier chambellan de Modène professait hautement la nécessité
+et la facilité de partager la France pour assurer le repos de
+l'Europe. Il prit la parole et du ton le plus poli:</p>
+
+<p>«Oserai-je vous prier, monsieur le comte, de m'indiquer les documents
+historiques où vous avez puisé qu'on peut disposer de la France comme
+s'il s'agissait du duché de Modène?»</p>
+
+<p>On peut croire que le premier chambellan resta très décontenancé.
+Cette boutade, qui contrastait si fort avec l'urbanité habituelle de
+mon père, eut grand succès à Turin où on détestait les prétentions de
+l'allemand, duc de Modène.</p>
+
+<p>Les événements de Belgique arrêtèrent la marche des <span class="pagenum"><a id="page065" name="page065"></a>(p. 065)</span> armées
+françaises en Savoie, et laissèrent le temps aux autrichiens de réunir
+à Chambéry des forces trop considérables pour pouvoir leur résister.
+L'occupation de Grenoble, où on ne laissa que des troupes
+piémontaises, acheva d'enorgueillir ces conquérants improvisés, et je
+ne sais si le chagrin l'emportait sur la colère en pensant à nos
+canons tombés entre les pattes des <i>Barbets</i> du Roi. Quoique le fort
+Barraux tînt toujours, on avait eu soin d'en laisser évader Jules de
+Polignac qui rejoignit le quartier général de Bubna et assista à
+l'attaque de Grenoble.</p>
+
+<p>Ces souvenirs sont très pénibles pour y revenir volontiers; j'aime
+mieux raconter deux faits qui, selon moi, honorent plus nos vieux
+capitaines qu'un de ces succès militaires qui leur étaient si
+familiers. Ils prouvent leur patriotisme.</p>
+
+<p>Les Alliés admettaient que, partout où ils trouveraient le
+gouvernement du roi Louis XVIII reconnu avant leur arrivée, ils
+n'exerceraient aucune spoliation. Mais aussi toutes les places où ils
+entreraient par force ou par capitulation devaient être traitées comme
+pays conquis et le matériel enlevé: Dieu sait s'ils étaient experts à
+tels déménagements; Grenoble en faisait foi.</p>
+
+<p>L'avant-garde, sous les ordres du général Bubna, s'approchait de Lyon.
+Monsieur de Corcelles, commandant la garde nationale, se rendit auprès
+du général, lui offrit de faire prendre à la ville la cocarde
+autrichienne ou la cocarde sarde, toutes enfin plutôt que la cocarde
+blanche. Mon ami Bubna, qui, tout aimable qu'il était, n'avait pas une
+bien sainte horreur pour le bien d'autrui, était trop habile pour
+autoriser les <i>patriotiques</i> intentions de monsieur de Corcelles, mais
+il ne les repoussa pas tout à fait. Il lui dit que de si grandes
+décisions ne s'improvisaient pas; il n'avait point d'instructions à ce
+sujet, mais il en <span class="pagenum"><a id="page066" name="page066"></a>(p. 066)</span> demanderait. Sans doute, il ne serait pas
+impossible que la maison de Savoie portât le siège de son royaume à
+Lyon, tandis que le Piémont pourrait se réunir à la Lombardie. C'était
+matière à réflexion; en attendant il ne fallait rien brusquer, et il
+conseillait <i>tout simplement</i> de garder la cocarde tricolore. L'armée
+autrichienne ferait son entrée le lendemain matin, et il serait temps
+de discuter ensuite les intérêts réciproques.</p>
+
+<p>Monsieur de Corcelles retourna à Lyon et courut rendre compte de sa
+démarche et de sa conversation au maréchal Suchet. Celui-ci le traita
+comme le dernier des hommes, lui dit qu'il était un misérable, un
+mauvais citoyen, que, quant à lui, il aimerait mieux voir la France
+réunie sous une main quelconque que perdant un seul village. Il le
+chassa de sa présence, lui ôta le commandement de la garde nationale,
+fit chercher de tout côté Jules de Polignac, monsieur de Chabrol,
+monsieur de Sainneville (l'un préfet, l'autre directeur de la police
+avant les Cent-Jours), les installa lui-même dans leurs fonctions et
+ne s'éloigna qu'après avoir fait arborer les couleurs royales. Bubna
+les trouva déployées le lendemain à son grand désappointement, mais il
+n'osa pas s'en plaindre.</p>
+
+<p>Au même temps, les mêmes résultats s'opérèrent à Toulon avec des
+circonstances un peu différentes. Le maréchal Brune y commandait. La
+garnison était exaltée jusqu'à la passion pour le système impérial et
+la ville partageait ses sentiments. Un matin, à l'ouverture des
+portes, le marquis de Rivière, l'amiral Ganteaume et un vieil émigré,
+le comte de Lardenoy, qui était commandant de Toulon pour le Roi,
+suivis d'un seul gendarme et portant tous quatre la cocarde blanche,
+forcèrent la consigne, entrèrent au grand trot dans la place et
+allèrent descendre chez le maréchal avant que l'étonnement qu'avait
+causé leur brusque apparition eût laissé le temps <span class="pagenum"><a id="page067" name="page067"></a>(p. 067)</span> de les
+arrêter. Ils parvinrent jusque dans le cabinet où le maréchal était
+occupé à écrire. Surpris d'abord, il se remit immédiatement, tendit la
+main à monsieur de Rivière qu'il connaissait, et lui dit:</p>
+
+<p>«Je vous remercie de cette preuve de confiance, monsieur le marquis,
+elle ne sera pas trompée.»</p>
+
+<p>Les nouveaux arrivés lui montrèrent la déclaration des Alliés, lui
+apprirent qu'un corps austro-sarde s'avançait du côté de Nice et
+qu'une flotte anglaise se dirigeait sur Toulon. Dans l'impossibilité
+de le défendre d'une manière efficace, puisque toute la France était
+envahie et le Roi déjà à Paris, le maréchal, en s'obstinant à
+conserver ses couleurs, coûterait à son pays l'immense matériel de
+terre et de mer contenu dans la place; les Alliés n'épargneraient
+rien; ils se hâtaient pour arriver avant qu'il eût reconnu le
+gouvernement du Roi. Ces messieurs, se fiant à son patriotisme
+éclairé, étaient venus lui raconter la situation telle qu'elle était
+et lui juraient sur l'honneur l'exactitude des faits.</p>
+
+<p>Le maréchal lut attentivement les pièces qui les confirmaient, puis il
+ajouta:</p>
+
+<p>«Effectivement, messieurs, il n'y a pas un moment à perdre. Je réponds
+de la garnison; je ne sais pas ce que je pourrai obtenir de la ville.
+En tout cas, nous y périrons ensemble, mais je ne serai pas complice
+d'une vaine obstination qui livrerait le port aux spoliations des
+anglais.»</p>
+
+<p>Il s'occupa aussitôt de réunir les officiers des troupes, les
+autorités de la ville et les meneurs les plus influents du parti
+bonapartiste. Il les chapitra si bien que, peu d'heures après, la
+cocarde blanche était reprise et le vieux Lardenoy reconnu commandant.</p>
+
+<p>Le marquis de Rivière était homme à apprécier la loyauté du maréchal
+et à en être fort touché. Il l'engagea <span class="pagenum"><a id="page068" name="page068"></a>(p. 068)</span> à rester avec eux
+dans le premier moment d'effervescence du peuple passionné du Midi. Le
+maréchal Brune persista à vouloir s'éloigner; peut-être craignait-il
+d'être accusé de trahison par son parti. Quel que fût son motif, il
+partit accompagné d'un aide de camp de monsieur de Rivière; il le
+renvoya se croyant hors des lieux où il pouvait être reconnu et
+recourir quelque danger. On sait l'horrible catastrophe d'Avignon et
+comment un peuple furieux et atroce punit la belle action que
+l'histoire, au moins, devra consigner dans une noble page. On voudrait
+pouvoir dire que la lie de la populace fut seule coupable; mais,
+hélas! il y avait parmi les acteurs de cette horrible scène des gens
+que l'esprit de parti a tellement protégés que la justice des lois n'a
+pu les atteindre. C'est une des vilaines taches de la Restauration.</p>
+
+<p>La conduite des maréchaux Suchet et Brune m'a toujours inspiré
+d'autant plus de respect que je n'ai pu me dissimuler qu'elle n'aurait
+pas été imitée par des chefs royalistes. Il y en a bien peu d'entre
+eux qui n'eussent préféré remettre leur commandement, au risque de
+pertes immenses pour la patrie, entre les mains de l'étranger, à faire
+replacer eux-mêmes le drapeau tricolore, et, s'il s'en était trouvé,
+notre parti les aurait qualifiés de traîtres.</p>
+
+<p>Dans les premiers jours de mars, le roi de Sardaigne avait publié
+l'ordre de chasser tous les français de ses États. Les rapides succès
+de l'Empereur lui imposèrent trop pour qu'il osât l'exécuter; mais,
+dès que sa peur fut un peu calmée par le gain de la bataille de
+Waterloo, il donna des ordres péremptoires et trouva des agents
+impitoyables. Des français, domiciliés depuis trente ans,
+propriétaires, mariés à des piémontaises, furent expulsés de chez eux
+par les carabiniers royaux, conduits aux frontières <span class="pagenum"><a id="page069" name="page069"></a>(p. 069)</span> comme
+des malfaiteurs, sans qu'on inventât seulement d'articuler contre eux
+le moindre reproche. Les femmes et les enfants vinrent porter leurs
+larmes à l'ambassade; nous en étions assaillis. Nous ne pouvions que
+pleurer avec eux et partager leur profonde indignation.</p>
+
+<p>Mon père faisait officieusement toutes les réclamations possibles. Ses
+collègues du corps diplomatique se prêtaient à les appuyer et
+témoignaient leur affliction et leur désapprobation de ces cruelles
+mesures, mais rien ne les arrêtait. Enfin, mon père reçut un courrier
+du prince de Talleyrand pour lui annoncer que le gouvernement du roi
+Louis XVIII était reconstitué. Il se rendit aussitôt chez le comte de
+Valese et lui déclara que, si ces persécutions injustifiables
+continuaient contre les sujets de S. M. T. C., il demanderait
+immédiatement ses passeports, qu'il en préviendrait sa Cour et était
+sûr d'être approuvé.</p>
+
+<p>Cette démarche sauva quelques malheureux qui avaient obtenu un sursis,
+mais la plupart étaient déjà partis ou au moins ruinés par cette
+manifestation intempestive de la peur et d'une puérile vengeance
+exercée contre des innocents.</p>
+
+<p>Cette circonstance acheva de m'indisposer contre les gouvernements
+absolus et arbitraires. La maladie du pays m'avait gagnée à tel point
+que je ne respirais plus dans ce triste Turin. J'éprouvais un
+véritable besoin de m'en éloigner, au moins pour un temps. Je me
+décidai à venir passer quelques semaines à Paris où j'étais appelée
+par des affaires personnelles.</p>
+
+<p>Mon père consentit d'autant plus facilement à mon départ qu'il
+désirait lui-même avoir, sur ce qui se passait en France, des
+renseignements plus exacts que ceux donnés par les gazettes. Les
+dépêches étaient rares et <span class="pagenum"><a id="page070" name="page070"></a>(p. 070)</span> toujours peu explicites; ma
+correspondance serait détaillée et quotidienne. J'étais faite à me
+servir de sa lunette; il ne pouvait avoir un observateur qui lui fût
+plus commode.</p>
+
+<p>J'ai dit que mon frère avait rejoint son prince à Barcelone; il y
+séjourna et l'accompagna à Bourg-Madame. Monsieur le duc d'Angoulême
+l'envoya porter ses dépêches au Roi dès qu'il le sut à Paris. Le Roi
+le renvoya à son neveu; il lui fallut traverser deux fois l'armée de
+la Loire, ce qui ne fut pas sans quelque danger, à ce premier moment.
+Toutefois, il remplit heureusement sa double mission et obtint pour
+récompense la permission de venir embrasser ses parents. J'attendis
+son arrivée et, après avoir passé quelques jours avec lui, je le
+précédai sur la route de Paris où il devait venir me rejoindre
+promptement.</p>
+
+<p>Je quittai Turin, le 18 août, jour de la Sainte-Hélène, après avoir
+souhaité la fête à ma mère pour laquelle mon absence n'avait pas de
+compensation et qui en était désolée. Elle devait, le lendemain,
+accompagner mon père à Gênes où, pour cette fois, la Reine arriva sans
+obstacles. Elle débarqua de Sardaigne avec un costume et des façons
+qui ne rappelaient guère l'élégante et charmante duchesse d'Aoste dont
+le Piémont conservait le souvenir. Elle s'y est fait détester, je ne
+sais si c'est avec justice; je n'ai plus eu de rapports personnels
+avec ce pays et on ne peut s'en faire une idée un peu juste qu'en
+l'habitant. Il y a toujours une extrême réticence dans les récits
+qu'en font les piémontais.</p>
+
+<p>Je m'arrêtai quelques jours à Chambéry. J'y appris les circonstances
+exactes de la trahison des troupes et surtout celle de monsieur de La
+Bédoyère. Il était évident qu'il travaillait d'avance son régiment et
+que les événements de Grenoble avaient été rien moins que spontanés.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page071" name="page071"></a>(p. 071)</span> Les esprits étaient fort échauffés en Savoie. L'ancienne
+noblesse désirait ardemment rentrer sous le sceptre de la maison de
+Savoie. La bourgeoisie aisée ou commerçante, tous les industriels
+voulaient rester français. Les paysans étaient prêts à crier: «Vive le
+Roi sarde!» dès que leurs curés le leur ordonneraient. Jusqu'alors les
+v&oelig;ux, les craintes et les répugnances s'exprimaient encore tout
+bas; on se bornait à se détester cordialement de part et d'autre.</p>
+
+<p>Peu avant les Cent-Jours, Monsieur avait fait un voyage dans le Midi;
+sa grâce et son obligeance lui avaient procuré de grands succès. À
+Chambéry, il logea chez monsieur de Boigne et le traita avec bonté. Le
+lendemain, avant de partir, le duc de Maillé lui remit de la part du
+prince six croix d'honneur, à distribuer dans la ville. Monsieur de
+Boigne n'avait pas fait de mauvais choix; mais, cela dépendait de lui.
+Les diplômes avaient été remplis des noms qu'il indiquait, sans autre
+renseignement.</p>
+
+<p>Il paraît que, dans tout ce voyage, Monsieur payait ainsi son écot à
+ses hôtes. On a cru que la prodigalité avec laquelle on a semé la
+croix d'honneur en 1814 avait un but politique et qu'on voulait la
+discréditer. Je ne le pense pas; seulement elle n'avait aucun prix aux
+yeux de nos princes et ils la donnaient comme peu de valeur. On
+conçoit à quel point cela devait irriter les gens qui avaient versé
+leur sang pour l'obtenir.</p>
+
+<p>C'est par cette ignorance du pays, plus que par propos délibéré, que
+les princes de la maison de Bourbon choquaient souvent, sans s'en
+douter, les intérêts et les préjugés nationaux nés pendant leur longue
+absence. Ils ne se donnaient pas la peine de les apprendre ni de s'en
+informer, bien persuadés qu'ils se tenaient d'être rentrés dans leur
+patrimoine. Jamais ils n'ont pu comprendre <span class="pagenum"><a id="page072" name="page072"></a>(p. 072)</span> qu'ils occupaient
+une place, à charge d'âmes, qui imposait du travail et des devoirs.</p>
+
+<p>J'arrivai à Lyon le 25 août. Avec l'assistance de la garnison
+autrichienne, on y célébrait bruyamment la fête de la Saint-Louis. La
+ville était illuminée; on tirait un feu d'artifice; la population
+entière semblait y prendre part. On se demandait ce qu'était devenue
+cette autre foule qui, naguère, avait accueilli Bonaparte avec de si
+grands transports. J'ai assisté à tant de péripéties dans les
+acclamations populaires que je me suis souvent adressé cette question.
+Je crois que ce sont les mêmes masses, mais diversement électrisées
+par un petit noyau de personnes exaltées, qui changent et sont
+entraînées dans des sens différents; mais la même foule est également
+de bonne foi dans ses diverses palinodies.</p>
+
+<p>Me voici arrivée à une confession bien pénible. Je pourrais
+l'épargner, puisqu'elle ne regarde que moi et qu'un sentiment intime;
+mais je me suis promis de dire la vérité sur tout le monde; je la
+cherche aussi en moi. Il faut qu'on sache jusqu'où la passion de
+l'esprit de parti peut dénaturer le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>En arrivant à l'hôtel de l'Europe, je demandai les gazettes; j'y lus
+la condamnation de monsieur de La Bédoyère et j'éprouvai un mouvement
+d'horrible joie. «Enfin, me dis-je, voilà un de ces misérables
+traîtres puni!» Ce mouvement ne fut que passager; je me fis
+promptement horreur à moi-même; mais, enfin, il a été assez positif
+pour avoir pesé sur ma conscience. C'est depuis ce moment, depuis le
+dégoût et le remords qu'il m'inspire, que j'ai abjuré, autant qu'il
+dépend de moi, les passions de l'esprit de parti et surtout ses
+vengeances.</p>
+
+<p>Je pourrais, à la rigueur, me chercher une excuse dans tout ce que je
+venais d'apprendre à Chambéry sur <span class="pagenum"><a id="page073" name="page073"></a>(p. 073)</span> la conduite de monsieur de
+La Bédoyère, dans les tristes résultats que sa coupable trahison avait
+attirés, dans l'aspect de la patrie déchirée et envahie par un million
+d'étrangers; mais rien n'excuse, dans un c&oelig;ur féminin, la pensée
+d'une sanglante vengeance, et il faut en renvoyer l'horreur à qui il
+appartient, à l'esprit de parti, monstre dont on ne peut trop
+repousser les approches quand on vit dans un temps de révolution et
+qu'on veut conserver quelque chose d'humain.</p>
+
+<p>Je passai deux jours à Lyon où se trouvaient réunies plusieurs
+personnes avec lesquelles j'étais liée parmi les français et les
+étrangers. On me donna les détails des événements de Paris. Les avis
+étaient divers sur le rôle qu'y avait joué Fouché, mais tout le monde
+s'accordait à dire qu'il était entré dans le conseil de Louis XVIII à
+la sollicitation de Monsieur, excité par les plus exaltés du parti
+émigré. C'est à Lyon que me furent racontés les faits que j'ai
+rapportés sur la conduite du maréchal Suchet. J'appris aussi une
+circonstance qui me frappa.</p>
+
+<p>Lorsque Monsieur fit cette triste expédition, au moment du retour de
+l'île d'Elbe, il fut obligé de quitter la ville par la route de Paris,
+tandis que toute la garnison et les habitants se précipitaient sur
+celle de Grenoble au-devant de Napoléon. Deux gendarmes, seuls de
+l'escorte commandée, se présentèrent pour accompagner sa voiture. Le
+lendemain, ils furent dénoncés à l'Empereur. Il les fit rechercher et
+leur donna de l'avancement. On ne peut nier que cet homme n'eût
+l'instinct gouvernemental.</p>
+
+<p>Mon séjour à Lyon avait été forcé; il fallait attendre que la route
+fût <i>libre</i>, c'est-à-dire complètement occupée par des garnisons
+étrangères. Je conserve encore le passeport à l'aide duquel j'ai
+traversé notre triste patrie <span class="pagenum"><a id="page074" name="page074"></a>(p. 074)</span> dans ces jours de détresse. Il
+est curieux par la quantité de <i>visas</i>, en toutes langues, dont il est
+couvert.</p>
+
+<p>Si ces formalités étaient pénibles, les routes offraient un spectacle
+consolant pour un c&oelig;ur français, malgré son amertume. C'était la
+magnifique attitude de nos soldats licenciés. Réunis par bandes de
+douze ou quinze, vêtus de leur uniforme, propres et soignés comme en
+jour de parade, le bâton blanc à la main, ils regagnaient leurs
+foyers, tristes mais non accablés et conservant une dignité dans les
+revers qui les montrait dignes de leurs anciens succès.</p>
+
+<p>J'avais laissé l'Italie infestée de brigands créés par la petite
+campagne de Murat. Le premier groupe de soldats de la Loire que je
+rencontrai, en me rappelant ce souvenir, m'inspira un peu de crainte;
+mais, dès que je les eus envisagés, je ne ressentis plus que l'émotion
+de la sympathie. Eux-mêmes semblaient la comprendre. Les plus en avant
+des bandes que je dépassais me regardaient fixement comme pour
+chercher à deviner à quoi j'appartenais, mais les derniers me
+saluaient toujours. Ils m'inspiraient ce genre de pitié que le poète a
+qualifiée de <i>charmante</i> et que la magnanimité commande forcément
+quand on n'a pas perdu tout sentiment généreux.</p>
+
+<p>Je ne pense pas qu'il y ait quelque chose de plus beau dans l'histoire
+que la conduite générale de l'armée et l'attitude personnelle des
+soldats à cette époque. La France a droit de s'en enorgueillir. Je
+n'attendis pas le jour de la justice pour en être enthousiasmée et,
+dès lors, je les considérais avec respect et vénération. Il est bien
+remarquable en effet, que, dans un moment où plus de cent cinquante
+mille hommes furent renvoyés de leurs drapeaux et rejetés, sans état,
+dans le pays, il n'y eut pas un excès, pas un crime commis dans toute
+la France qui <span class="pagenum"><a id="page075" name="page075"></a>(p. 075)</span> pût leur être imputé. Les routes restèrent
+également sûres; les châteaux conservèrent leur tranquillité; les
+villes, les bourgs et les villages acquirent des citoyens utiles, des
+ouvriers intelligents, des chroniqueurs intéressants.</p>
+
+<p>Rien ne fait plus l'éloge de la conscription que cette noble conduite
+des soldats qu'elle a produits; je la crois unique dans les siècles.
+J'étais ennemie des soldats de Waterloo. Je les qualifiais, à juste
+titre, de traîtres depuis trois mois, mais je n'eus pas fait une
+journée de route sans être fière de mes glorieux compatriotes.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page076" name="page076"></a>(p. 076)</span> CHAPITRE VII</h3>
+
+<p class="resume">Madame de La Bédoyère. &mdash; Son courage. &mdash; Son désespoir. &mdash; Sa
+ résignation. &mdash; La comtesse de Krüdener. &mdash; Elle me fait une
+ singulière réception. &mdash; Récit de son arrivée à Heidelberg. &mdash; Son
+ influence sur l'empereur Alexandre. &mdash; Elle l'exerce en faveur de
+ monsieur de La Bédoyère. &mdash; Saillie de monsieur de Sabran. &mdash; Pacte
+ de la Sainte-Alliance. &mdash; Soumission de Benjamin Constant à madame
+ de Krüdener. &mdash; Son amour pour madame Récamier. &mdash; Sa conduite au 20
+ mars. &mdash; Sa lettre au roi Louis XVIII.</p>
+
+<p>Comme pour me faire mieux sentir l'horreur du cruel sentiment que
+j'avais éprouvé au sujet de monsieur de La Bédoyère, je trouvai Paris
+encore tout ému de ses derniers moments.</p>
+
+<p>Lorsqu'en 1791, le comte et la comtesse de Chastellux avaient suivi
+madame Victoire à Rome, deux de leurs cinq enfants (Henri et Georgine)
+étaient restés en France où leur grand'mère les avait élevés dans la
+retraite absolue d'un petit château de Normandie. À sa mort, Georgine
+alla rejoindre, en Italie, ses parents qui bientôt revinrent à Paris.
+Elle ne put jamais vaincre l'extrême timidité née de la solitude où
+elle avait vécu jusqu'à dix-huit ans. Elle y avait connu Charles de La
+Bédoyère; les terres de leurs mères se trouvaient situées dans le même
+canton. La petite voisine inspira dès l'enfance une affection qu'elle
+partagea. Elle devint très jolie et monsieur de La Bédoyère très
+amoureux. Henry de Chastellux, dont il avait été le camarade de
+collège, encouragea ce sentiment. Les La Bédoyère, dans l'espoir de
+fixer leur fils, <span class="pagenum"><a id="page077" name="page077"></a>(p. 077)</span> s'en réjouirent; les Chastellux y
+consentirent et, peu de temps avant la Restauration, le mariage eut
+lieu.</p>
+
+<p>Charles de La Bédoyère faisait des dettes, aimait le jeu, les femmes,
+et surtout la guerre. Du reste, il était bon enfant, spirituel, gai,
+loyal, franc, généreux, promettait de se corriger de tous ses travers
+et comptait de bonne foi y réussir. Tel qu'il était, Georgine
+l'adorait; mais c'était à si petit bruit, elle était si craintive de
+paraître et de se montrer qu'on pouvait vivre avec elle des mois
+entiers sans découvrir ses sentiments. C'est sans comparaison la
+personne la plus modestement retirée en elle-même que j'aie jamais
+rencontrée.</p>
+
+<p>Au retour de Bonaparte, elle se désola du rôle que son mari avait
+joué. Quoique à peine relevée de couches, elle quitta sa maison, se
+réfugia chez ses parents et, lorsqu'il arriva à la suite de
+l'Empereur, elle refusa de le voir. Les événements ayant amené une
+prompte réaction, elle reprit ses relations avec lui dès qu'il fut
+malheureux et chercha à dénaturer sa fortune pour lui procurer des
+moyens d'évasion. Elle comptait le rejoindre avec leur enfant. Je
+crois que c'est pour compléter ces arrangements qu'il revint à Paris
+où il fut arrêté.</p>
+
+<p>Aussitôt, cette femme si timide devint une héroïne. Les visites, les
+prières, les supplications, les importunités, rien ne lui coûtait.
+Elle alla solliciter sa famille d'employer son crédit, de lui prêter
+son assistance; personne ne voulut l'accompagner ni faire aucune
+démarche. Privée de tout secours, elle ne s'abandonna pas elle-même.
+Elle heurta à toutes les portes, força celles qu'on refusait de lui
+ouvrir, parvint jusqu'à madame la duchesse d'Angoulême sans pouvoir
+l'attendrir, et déploya partout un courage de lion.</p>
+
+<p>Ayant tout épuisé, elle eut recours à madame de Krüdener. Cette
+dernière visite lui ayant offert un faible <span class="pagenum"><a id="page078" name="page078"></a>(p. 078)</span> rayon d'espoir,
+la pauvre jeune mère, portant son enfant dans ses bras, courut à
+l'abbaye pour le communiquer à son mari. Elle trouva la place
+encombrée de monde: un fiacre environné de troupes était arrêté devant
+la porte de la prison; un homme y montait. Un cri affreux se fit
+entendre; elle avait reconnu monsieur de La Bédoyère. La scène n'était
+que trop expliquée. L'enfant tomba de ses mains; elle se précipita
+dans la fatale voiture, et perdit connaissance. Charles la reçut dans
+ses bras, l'embrassa tendrement, la remit aux soins d'un serviteur
+fidèle qui, déjà, s'était emparé de l'enfant et, profitant de son
+évanouissement, fit fermer la portière de la voiture. Sa fin ne
+démentit pas le courage qu'il avait souvent montré sur les champs de
+bataille. Madame de La Bédoyère fut ramenée chez elle sans avoir
+repris le sentiment de sa misère.</p>
+
+<p>À dater de ce moment, elle est rentrée dans sa timidité native.
+Pendant longtemps elle a refusé de voir sa famille. Elle ne lui
+pardonnait pas son cruel stoïcisme.</p>
+
+<p>Vingt années se sont écoulées au moment où j'écris, et sa tristesse ne
+s'est pas démentie un seul jour. En revanche, ses sentiments
+royalistes se sont exaltés jusqu'à la passion. Le sang de la victime
+sacrifiée à la Restauration lui a semblé un holocauste qui devait en
+assurer la durée et la gloire. Elle a élevé son fils dans ces idées;
+pour elle, la légitimité est une religion.</p>
+
+<p>J'ai déjà dit avec quelle pacifique lenteur son frère Henry avait
+habitude de voyager. Je ne sais où il se trouvait lors de la
+catastrophe. Mais son absence ayant permis à Georgine d'espérer qu'il
+l'aurait assistée dans ces affreux moments, s'il avait été à Paris,
+elle avait reporté sur lui toute la tendresse qui n'était pas absorbée
+par son fils et sa douleur. Ce n'est qu'au mariage d'Henry avec
+mademoiselle de Duras (à l'occasion duquel il prit le <span class="pagenum"><a id="page079" name="page079"></a>(p. 079)</span> nom de
+duc de Rauzan) qu'elle consentit à revoir sa famille. Elle a toujours
+vécu dans la retraite la plus austère.</p>
+
+<p>Le nom de madame de Krüdener s'est trouvé tout à l'heure sous ma
+plume; mes rapports avec elle ne sont venus qu'un peu plus tard, mais
+je puis aussi bien les rapporter ici.</p>
+
+<p>Je fus menée chez elle par madame Récamier. Je trouvai une femme d'une
+cinquantaine d'années qui avait dû être extrêmement jolie. Elle était
+maigre, pâle; sa figure portait la trace des passions; ses yeux
+étaient caves mais très beaux, son regard plein d'expression. Elle
+avait cette voix sonore, douce, flexible, timbrée, un des plus grands
+charmes des femmes du Nord. Ses cheveux gris, sans aucune frisure et
+partagés sur le front, étaient peignés avec une extrême propreté. Sa
+robe noire, sans ornement, n'excluait cependant pas l'idée d'une
+certaine recherche. Elle habitait un grand et bel appartement dans un
+hôtel de la rue du Faubourg-Saint-Honoré. Les glaces, les décorations,
+les ornements de toute espèce, les meubles, tout était recouvert de
+toile grise; les pendules elles-mêmes étaient enveloppées de housses
+qui ne laissaient voir que le cadran. Le jardin s'étendait jusqu'aux
+Champs-Élysées; c'était par là que l'empereur Alexandre, logé à
+l'Élysée-Bourbon, se rendait chez madame de Krüdener à toutes les
+heures du jour et de la nuit.</p>
+
+<p>Notre arrivée avait interrompu une espèce de leçon qu'elle faisait à
+cinq ou six personnes. Après les politesses d'usage qu'elle nous
+adressa avec aisance et toutes les formes usitées dans le grand monde,
+elle la continua. Elle parlait sur la foi. L'expression de ses yeux et
+le son de sa voix changèrent seuls lorsqu'elle reprit son discours. Je
+fus émerveillée de l'abondance, de la facilité, <span class="pagenum"><a id="page080" name="page080"></a>(p. 080)</span> de
+l'élégance de son improvisation. Son regard avait tout à la fois l'air
+vague et inspiré. Au bout d'une heure et demie, elle cessa de parler,
+ses yeux se fermèrent, elle sembla tomber dans une sorte
+d'anéantissement; les adeptes m'avertirent que c'était le signal de la
+retraite. J'avais été assez intéressée. Cependant je ne comptais pas
+assister à une seconde représentation. Elles étaient à jour fixe. Je
+crus convenable d'en choisir un autre pour laisser mon nom à la porte
+de madame de Krüdener. À ma surprise, je fus admise, elle était seule.</p>
+
+<p>«Je vous attendais, me dit-elle, <i>la voix</i> m'avait annoncé votre
+visite; j'espère de vous, mais pourtant ... j'ai été trompée si
+souvent!!»</p>
+
+<p>Elle tomba dans un silence que je ne cherchai pas à rompre, ne sachant
+pas quel ton adopter. Elle reprit enfin et me dit que <i>la voix</i>
+l'avait prévenue qu'elle aurait dans la ligne des <i>prophétesses</i> une
+successeur qu'elle formerait et qui était destinée à aller plus près
+qu'elle de la divinité; car elle ne faisait qu'<i>entendre</i>, et celle-là
+<i>verrait</i>!</p>
+
+<p><i>La voix</i> lui avait annoncé que cette prédestinée devait être une
+femme ayant conservé dans le grand monde des m&oelig;urs pures. Madame de
+Krüdener la rencontrerait au moment où elle s'y attendrait le moins et
+sans qu'aucun précédent eût préparé leur liaison. Ses rêves, qu'elle
+n'osait appeler des visions (car, hélas! elle n'était pas appelée à
+<i>voir</i>) la lui avaient représentée sous quelques-uns de mes traits. Je
+me défendis avec une modestie très sincère d'être appelée à tant de
+gloire. Elle plaida ma cause vis-à-vis de moi-même avec la chaleur la
+plus entraînante et de manière à me toucher au point que mes yeux se
+remplirent de larmes. Elle crut avoir acquis un disciple, si ce n'est
+un successeur, et m'engagea fort à revenir souvent la voir. Pendant
+cette <span class="pagenum"><a id="page081" name="page081"></a>(p. 081)</span> matinée, car sa fascination me retint plusieurs
+heures, elle me raconta comment elle se trouvait à Paris.</p>
+
+<p>Dans le courant de mai 1815, elle se rendait au sud de l'Italie où son
+fils l'attendait. Entre Bologne et Sienne, les souffrances qu'elle
+ressentit l'avertirent qu'elle s'éloignait de la route qu'il lui
+appartenait de suivre. Après s'être débattue toute une nuit contre
+cette vive contrariété, elle se résigna et revint sur ses pas. Le
+bien-être immédiat qu'elle éprouva lui indiqua qu'elle était dans la
+bonne voie. Il continua jusqu'à Modène, mais quelques lieues faites
+sur la route de Turin lui rendirent ses anxiétés; elles cédèrent dès
+qu'elle se dirigea sur Milan.</p>
+
+<p>En arrivant dans cette ville, elle apprit qu'un cousin, son camarade
+d'enfance, aide de camp de l'empereur Alexandre, était tombé
+dangereusement malade en Allemagne. Voilà la volonté de <i>la voix</i>
+expliquée; sans doute elle est destinée à porter la lumière dans cette
+âme, à consoler cet ami souffrant. Elle franchit le Tyrol, encouragée
+par les sensations les plus douces. Elle se rend à Heidelberg où se
+trouvaient les souverains alliés; son cousin était resté malade dans
+une autre ville. Elle s'informe du lieu et partie lendemain matin
+n'ayant vu personne.</p>
+
+<p>Mais à peine a-t-elle quitté Heidelberg que son malaise se renouvelle
+et plus violemment que jamais. Elle cède enfin et, au bout de quelques
+postes, elle reprend la route de Heidelberg. La tranquillité renaît en
+elle; il lui devient impossible de douter que sa mission ne soit pour
+ce lieu; elle ne la devine pas encore. L'empereur Alexandre va faire
+une course de quelques jours et le tourment qu'elle éprouve pendant
+son absence lui indique à qui elle est appelée à faire voir la
+lumière. Elle se débat vainement contre la volonté de <i>la voix</i>; elle
+prie, <span class="pagenum"><a id="page082" name="page082"></a>(p. 082)</span> elle jeûne, elle implore que ce calice s'éloigne
+d'elle: <i>la voix</i> est impitoyable, il faut obéir.</p>
+
+<p>La comtesse de Krüdener ne me raconta pas par quel moyen elle était
+arrivée dans l'intimité de l'Empereur, mais elle y était parvenue.
+Elle avait inventé pour lui une nouvelle forme d'adulation. Il était
+blasé sur celles qui le représentaient comme le premier potentat de la
+terre, l'Agamemnon des rois, etc., aussi ne lui parla-t-elle pas de sa
+puissance mondaine, mais de la puissance mystique de ses prières. La
+pureté de son âme leur prêtait une force qu'aucun autre mortel ne
+pouvait atteindre, car aucun n'avait à résister à tant de séductions.
+En les surmontant, il se montrait l'homme le plus vertueux et
+conséquemment le plus puissant auprès de Dieu. C'est à l'aide de cette
+habile flatterie qu'elle le conduisait à sa volonté. Elle le faisait
+prier pour elle, pour lui, pour la Russie, pour la France. Elle le
+faisait jeûner, donner des aumônes, s'imposer des privations, renoncer
+à tous ses goûts. Elle obtenait tout de lui dans l'espoir d'accroître
+son crédit dans le ciel. Elle indiquait plutôt qu'elle n'exprimait,
+que <i>la voix</i> était Jésus-Christ. Elle ne l'appelait jamais que <i>la
+voix</i> et avec des torrents de larmes elle avouait que les erreurs de
+sa jeunesse lui interdisaient à jamais l'espoir de <i>voir</i>. Il est
+impossible de dire avec quelle onction elle peignait le sort de celle
+appelée à <i>voir</i>!</p>
+
+<p>Sans doute, en lisant cette froide rédaction, on dira: c'était une
+folle ou bien une intrigante. Peut-être la personne qui portera ce
+jugement aurait-elle été sous le charme de cette brillante
+enthousiaste. Quant à moi, peu disposée à me passionner, je me méfiai
+assez de l'empire qu'elle pouvait exercer pour n'y plus retourner que
+de loin en loin et ses jours de réception; elle y était moins
+séduisante que dans le tête-à-tête.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page083" name="page083"></a>(p. 083)</span> J'ai quelquefois pensé que monsieur de Talleyrand, se sentant
+trop brouillé avec l'empereur Alexandre pour espérer reprendre une
+influence personnelle sur lui, avait trouvé ce moyen d'en exercer. Il
+est certain que la comtesse de Krüdener était très favorable à la
+France pendent cette triste époque de 1815; et, quand elle avait fait
+passer plusieurs heures en prières à l'empereur Alexandre pour qu'un
+nuage découvert par elle sur l'étoile de la France s'en éloignât,
+quand elle lui avait demandé d'employer à cette &oelig;uvre la force de
+sa médiation dans le ciel, quand elle lui avait assuré que <i>la voix</i>
+l'annonçait exaucé, il était bien probable que si, à la conférence du
+lendemain, quelque article bien désastreux pour la France était
+réclamé par les autres puissances, l'Empereur, venant au secours du
+suppliant, appuierait ses prières mystiques du poids de sa grandeur
+terrestre.</p>
+
+<p>Ce n'était pas exclusivement pour les affaires publiques que madame de
+Krüdener employait Alexandre. Voici ce qui arriva au sujet de monsieur
+de La Bédoyère. Sa jeune femme, comme je l'ai dit, vint supplier la
+comtesse de faire demander sa grâce par l'empereur Alexandre. Elle
+l'accueillit avec autant de bienveillance que d'émotion et promit tout
+ce qui lui serait <i>permis</i>. En conséquence, elle s'enferma dans son
+oratoire. L'heure se passait; l'Empereur la trouva en larmes et dans
+un état affreux. Elle venait de livrer un long combat à <i>la voix</i> sans
+en obtenir la permission de présenter la requête à l'Empereur. Il ne
+devait prendre aucun parti dans cette affaire, hélas! Et la sentence
+était d'autant plus rigoureuse que l'âme de monsieur de La Bédoyère
+n'était pas en état de grâce. L'exécution eut lieu.</p>
+
+<p>Alors, madame de Krüdener persuada à l'Empereur qu'il lui restait un
+grand devoir à remplir. Il fallait employer en faveur de ce
+malheureux, qu'il avait fait le sacrifice <span class="pagenum"><a id="page084" name="page084"></a>(p. 084)</span> d'abandonner aux
+vengeances humaines, l'influence de sa puissante protection près de
+Dieu. Elle le retint huit heures d'horloge dans son oratoire, priant,
+agenouillé sur le marbre. Elle le congédia à deux heures du matin; à
+huit, un billet d'elle lui apprenait que <i>la voix</i> lui avait annoncé
+que les v&oelig;ux de l'Empereur étaient exaucés. Elle écrivit en même
+temps à la désolée madame de La Bédoyère, qu'après avoir passé
+quelques heures en purgatoire, son mari devait à l'intercession des
+prières de l'Empereur une excellente place en paradis, qu'elle avait
+la satisfaction de pouvoir le lui affirmer, bien persuadée que c'était
+le meilleur soulagement à sa douleur.</p>
+
+<p>J'avais eu connaissance de cette lettre et du transport de douleur,
+poussé presque jusqu'à la fureur, qu'elle avait causé à Georgine.
+J'interrogeai avec réticence madame de Krüdener à ce sujet; elle
+l'aborda franchement et me raconta tout ce que je viens de répéter.</p>
+
+<p>Je me rappelle une scène assez comique dont je fus témoin chez elle.
+Nous nous y trouvâmes sept ou huit personnes réunies un matin. Elle
+nous parlait, de son ton inspiré, des vertus surnaturelles de
+l'empereur Alexandre et elle vantait beaucoup le courage avec lequel
+il renonçait à son intimité avec madame de Narishkine, sacrifiant
+ainsi à ses devoirs ses sentiments les plus chers et une liaison de
+seize années.</p>
+
+<p>«Hélas! s'écria Elzéar de Sabran (avec une expression de componction
+inimitable), hélas! quelquefois, en ce genre, on renonce plus
+facilement à une liaison de seize années qu'à une de seize journées!»</p>
+
+<p>Nous partîmes tous d'un éclat de rire, et madame de Krüdener nous en
+donna l'exemple; mais bientôt, reprenant son rôle, elle se retira au
+bout de la chambre comme pour faire excuse à <i>la voix</i> de cette
+incongruité.</p>
+
+<p>Quel que fût le motif qui dirigeât madame de Krüdener <span class="pagenum"><a id="page085" name="page085"></a>(p. 085)</span> (et
+pour moi je la crois enthousiaste de bonne foi) elle était parvenue à
+jouer un rôle très important. Après avoir protégé la France dans tout
+le cours des négociations pour la paix, elle a été la véritable
+promotrice de la Sainte-Alliance. Elle a accompagné l'Empereur au
+fameux camp de Vertus, et la déclaration que les souverains y ont
+signée, appelée dès lors le pacte de la Sainte-Alliance, a été rédigée
+par Bergasse, autre illuminé dans le même genre, sous ses yeux et par
+ses ordres. Les russes et les entours de l'Empereur étaient fort
+contrariés du ridicule qui s'attachait à ses rapports avec madame de
+Krüdener, et le comte de Nesselrode me reprocha, avec une sorte
+d'impatience, d'avoir été chez cette intrigante, comme il la
+qualifiait.</p>
+
+<p>Au nombre de ses adeptes les plus ardents semblait être Benjamin
+Constant. Je dis <i>semblait</i>, parce qu'il a toujours été fort difficile
+de découvrir les véritables motifs des actions de monsieur Constant.
+Elle le faisait jeûner, prier, l'accablait d'austérités, au point que
+sa santé s'en ressentit et qu'il était horriblement changé. Sur la
+remarqué qui lui en fut faite, madame de Krüdener répondit qu'il lui
+était bon de souffrir, car il avait beaucoup à expier, mais que le
+temps de sa probation avançait. Je ne sais si c'est précisément <i>la
+voix</i> que Benjamin cherchait à se concilier, ou s'il voulait s'assurer
+la protection spéciale de l'Empereur, car à cette époque sa position
+en France était si fausse qu'il pensait à s'expatrier.</p>
+
+<p>Madame Récamier avait trouvé dans son exil la fontaine de Jouvence.
+Elle était revenue d'Italie, en 1814, presque aussi belle et beaucoup
+plus aimable que dans sa première jeunesse. Benjamin Constant la
+voyait familièrement depuis nombre d'années, mais tout à coup il
+s'enflamma pour elle d'une passion extravagante. J'ai déjà dit
+<span class="pagenum"><a id="page086" name="page086"></a>(p. 086)</span> qu'elle avait toujours un peu de sympathie et beaucoup de
+reconnaissance pour tous les hommes amoureux d'elle. Benjamin puisa
+amplement dans ce fonds général. Elle l'écoutait, le plaignait,
+s'affligeait avec lui de ne pouvoir partager un sentiment si
+éloquemment exprimé.</p>
+
+<p>Il était à l'apogée de cette frénésie au moment du retour de Napoléon.
+Madame Récamier en fut accablée; elle craignait de nouvelles
+persécutions. Benjamin, trop enthousiaste pour ne pas adopter
+l'impression de la femme dont il était épris, écrivit, sous cette
+influence, une diatribe pleine de verve et de talent contre
+l'Empereur. Il y annonçait son hostilité éternelle. Elle fut imprimée
+dans le <i>Moniteur</i> du 19 mars. Louis XVIII abandonna la capitale dans
+la nuit.</p>
+
+<p>Quand le pauvre Benjamin apprit cette nouvelle, la terreur s'empara de
+son c&oelig;ur qui n'était pas si haut placé que son esprit. Il courut à
+la poste: point de chevaux; les diligences, les malles-postes, tout
+était plein; aucun moyen de s'éloigner de Paris. Il alla se cacher
+dans un réduit qu'il espérait introuvable. Qu'on juge de son effroi
+lorsque, le lendemain, on vint le chercher de la part de Fouché. Il se
+laisse conduire plus mort que vif. Fouché le reçoit très poliment et
+lui dit que l'Empereur veut le voir sur-le-champ. Cela lui paraît
+étrange; cependant il se sent un peu rassuré. Il arrive aux Tuileries,
+toutes les portes tombent devant lui.</p>
+
+<p>L'Empereur l'accoste de la mine la plus gracieuse, le fait asseoir et
+entame la conversation en lui assurant que l'expérience n'a pas été
+chose vaine pour lui. Pendant les longues veilles de l'île d'Elbe, il
+a beaucoup réfléchi à sa situation et aux besoins de l'époque;
+évidemment les hommes réclament des institutions libérales. Le tort de
+son administration a été de trop négliger les publicistes comme
+monsieur Constant. Il faut à l'Empire une <span class="pagenum"><a id="page087" name="page087"></a>(p. 087)</span> constitution et il
+s'adresse à ses hautes lumières pour la rédiger.</p>
+
+<p>Benjamin, passant en une demi-heure de la crainte d'un cachot à la
+joie d'être appelé à faire le petit Solon et à voir ainsi s'accomplir
+le rêve de toute sa vie, pensa se trouver mal d'émotion. La peur et la
+vanité s'étaient partagé son c&oelig;ur; la vanité y demeura souveraine.
+Il fut transporté d'admiration pour le grand Empereur qui rendait si
+ample justice au mérite de Benjamin Constant; et l'auteur de l'article
+du <i>Moniteur</i> du 19 était, le 22, conseiller d'État et prôneur en
+titre de Bonaparte.</p>
+
+<p>Il se présenta, un peu honteux, chez madame Récamier; elle n'était pas
+femme à lui témoigner du mécontentement. Peut-être même fut-elle bien
+aise de se trouver délivrée de la responsabilité qui aurait pesé sur
+elle s'il avait été persécuté pour des opinions qui étaient
+d'entraînement plus que de conviction. Les partis furent moins
+charitables. Les libéraux ne pardonnèrent pas à Benjamin son hymne
+pour les Bourbons et la légitimité, les impérialistes ses sarcasmes
+contre Napoléon, les royalistes sa prompte palinodie du 19 au 21 mars
+et le rôle qu'il joua à la fin des Cent-Jours lorsqu'il alla
+solliciter des souverains étrangers un maître quelconque pourvu que ce
+ne fût pas Louis XVIII.</p>
+
+<p>Toutes ces variations l'avaient fait tomber dans un mépris universel.
+Il le sentait et s'en désolait. C'était dans cette disposition qu'il
+s'était remis entre les mains de madame de Krüdener. Était-ce avec un
+but mondain ou seulement pour donner le change à son imagination
+malade? c'est ce que je n'oserais décider. Il allait encore chercher
+des consolations auprès de madame Récamier; elle le traitait avec
+douceur et bonté. Mais, au fond, il lui savait mauvais gré de
+l'article inspiré par elle et cette circonstance avait été la crise de
+sa grande passion.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page088" name="page088"></a>(p. 088)</span> Je n'ai jamais connu personne qui sût, autant que madame
+Récamier, compatir à tous les maux et tenir compte de ceux qui
+naissent, des faiblesses humaines sans en éprouver d'irritation. Elle
+ne sait pas plus mauvais gré à un homme vaniteux de se laisser aller à
+un acte inconséquent, pas plus à un homme peureux de faire une lâcheté
+qu'à un goutteux d'avoir la goutte, ou à un boiteux de ne pouvoir
+marcher droit. Les infirmités morales lui inspirent autant et
+peut-être plus de pitié que les infirmités physiques. Elle les soigne
+d'une main légère et habile qui lui a concilié la vive et tendre
+reconnaissance de bien des malheureux. On la ressent d'autant plus
+vivement que son âme, aussi pure qu'élevée, ne puise cette indulgence
+que par la source abondante de compassion placée par le ciel dans ce
+sein si noblement féminin.</p>
+
+<p>Quelques semaines plus tard, Benjamin Constant conçut l'idée d'écrire
+à Louis XVIII une lettre explicative de sa conduite; la tâche était
+malaisée. Il arriva plein de cette pensée chez madame Récamier et l'en
+entretint longuement: Le lendemain, il y avait du monde chez elle;
+elle lui demanda très bas:</p>
+
+<p>«Votre lettre est-elle faite?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;En êtes-vous content?</p>
+
+<p>&mdash;Très content, je me suis presque persuadé moi-même.»</p>
+
+<p>Le Roi fut moins facile à convaincre. Je crois, sans en être sûre, que
+cette lettre a été imprimée. Il n'y a que le parti royaliste, assez
+bête pour tenir longtemps rigueur à un homme de talent. Au bout de peu
+de mois, Benjamin Constant était un des chefs de l'opposition.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page089" name="page089"></a>(p. 089)</span> CHAPITRE VIII</h3>
+
+<p class="resume">Exigences des étrangers en 1815. &mdash; Dispositions de l'empereur
+ Alexandre au commencement de la campagne. &mdash; Jolie réponse du
+ général Pozzo à Bernadotte. &mdash; Conduite du duc de Wellington et du
+ général Pozzo. &mdash; Étonnement de l'empereur Alexandre. &mdash; Séjour du
+ Roi et des princes en Belgique. &mdash; Énergie d'un soldat. &mdash; Obligeance
+ du prince de Talleyrand. &mdash; Le duc de Wellington dépouille le
+ musée. &mdash; Le salon de la duchesse de Duras. &mdash; Mort d'Hombert de la
+ Tour du Pin. &mdash; Chambre dite introuvable. &mdash; Démission de monsieur de
+ Talleyrand. &mdash; Mon père est nommé ambassadeur à Londres. &mdash; Le duc de
+ Richelieu. &mdash; Révélation du docteur Marshall. &mdash; Visite au duc de
+ Richelieu. &mdash; Désobligeante réception. &mdash; Son excuse.</p>
+
+<p>Je reviens à mon arrivée à Paris. Quelque disposée que je fusse à
+partager la joie que causait le retour du Roi, elle était empoisonnée
+par la présence des étrangers. Leur attitude y était bien plus hostile
+que l'année précédente: vainqueurs de Napoléon en 1814, ils s'étaient
+montrés généreux; alliés de Louis XVIII en 1815, ils poussèrent les
+exigences jusqu'à l'insulte.</p>
+
+<p>La force et la prospérité de la France avaient excité leur surprise et
+leur jalousie. Ils la croyaient épuisée par nos longues guerres. Ils
+la virent, avec étonnement, surgir de ses calamités si belle et encore
+si puissante qu'au congrès de Vienne monsieur de Talleyrand avait pu
+lui faire jouer un rôle prépondérant. Les cabinets et les peuples s'en
+étaient également émus et, l'occasion d'une nouvelle croisade contre
+nous s'étant représentée, ils <span class="pagenum"><a id="page090" name="page090"></a>(p. 090)</span> prétendaient bien en profiter.
+Mais leur haine fut aveugle, car, s'ils voulaient abaisser la France,
+ils voulaient en même temps consolider la Restauration. Or, les
+humiliations de cette époque infligèrent au nouveau gouvernement une
+flétrissure dont il ne s'est point relevé et qui a été un des motifs
+de sa chute. La nation n'a jamais complètement pardonné à la famille
+royale les souffrances imposées par ceux qu'elle appelait ses
+<i>alliés</i>. Si on les avait qualifiés d'ennemis la rancune aurait été
+moins vive et moins longue.</p>
+
+<p>Ce sentiment, fort excusable, était pourtant très injuste. Assurément
+Louis XVIII ne trouvait aucune satisfaction à voir des canons
+prussiens braqués sur le château des Tuileries. L'aspect des manteaux
+blancs autrichiens, fermant l'entrée du Carrousel pendant qu'on
+dépouillait l'Arc de Triomphe de ses ornements, ne lui souriait point.
+Il ne lui était pas agréable qu'on vint, jusque dans ses appartements,
+enlever les tableaux qui décoraient son palais. Mais il était forcé de
+supporter ces avanies et de les dévorer en silence. D'autre part,
+c'est à sa fermeté personnelle qu'on doit la conservation du pont
+d'Iéna que Blücher voulait faire sauter, et celle de la colonne de la
+place Vendôme que les Alliés voulaient abattre et se partager. Il fut
+assisté dans cette dernière occurrence par l'empereur Alexandre. Ce
+souverain toujours généreux, malgré son peu de goût pour la famille
+royale et la velléité qu'il avait conçue au commencement de la
+campagne de ne point l'assister à remonter sur le trône, employa
+cependant son influence dans la coalition à adoucir les sacrifices
+qu'on voulait nous imposer.</p>
+
+<p>Je n'ai jamais bien su quel avait été son projet lors de la bataille
+de Waterloo. Peut-être n'en avait-il pas d'arrêté et se trouvait-il
+dans ce vague dont Pozzo avait montré les inconvénients d'une manière
+si piquante au prince <span class="pagenum"><a id="page091" name="page091"></a>(p. 091)</span> royal de Suède en 1813. Quoique par là
+je revienne sur mes pas, je veux rappeler cette circonstance.</p>
+
+<p>Pendant la campagne de Saxe, Pozzo et sir Charles Stewart avaient été
+envoyés en qualité de commissaires russe et anglais à l'armée
+suédoise. Les Alliés craignaient toujours un retour de Bernadotte en
+faveur de l'Empereur Napoléon. Il se décida enfin à entrer en ligne et
+prit part à la bataille de Leipsig; la déroute de l'armée française
+fut complète. Aussitôt l'esprit gascon de Bernadotte se mit à battre
+les buissons et à rêver le trône de France pour lui-même. Il entama
+une conversation avec Pozzo sur ce sujet: n'osant pas l'aborder de
+front, il débuta par une longue théorie dont le résultat arrivait à
+prouver que le trône devait appartenir au plus digne et la France
+choisir son roi.</p>
+
+<p>«Je vous remercie, monseigneur, s'écria Pozzo.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, général?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que ce sera moi!</p>
+
+<p>&mdash;Vous?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute; je me crois le plus digne. Et comment me prouvera-t-on
+le contraire? En me tuant? D'autres se présenteront.... Laissez-nous
+tranquilles avec votre <i>plus digne</i>! Le plus digne d'un trône est,
+pour la paix du monde, celui qui y a le plus de droits.»</p>
+
+<p>Bernadotte n'osa pas pousser plus loin la conversation mais ne l'a
+jamais pardonnée à Pozzo.</p>
+
+<p>Sous une autre forme, celui-ci donna la même leçon à son impérial
+maître en 1815. En apprenant la victoire de Waterloo, l'empereur
+Alexandre enjoignit au général Pozzo, qui se trouvait auprès du duc de
+Wellington, de s'opposer à la marche de l'armée et de chercher à
+gagner du temps afin que les anglais n'entrassent pas en France avant
+que les armées austro-russe et prussienne se trouvassent <span class="pagenum"><a id="page092" name="page092"></a>(p. 092)</span> en
+ligne. Selon lui, Louis XVIII devait attendre en Belgique la décision
+de son sort.</p>
+
+<p>À la réception de cette dépêche, Pozzo éprouva le plus cruel embarras.
+Il savait la malveillance de l'Empereur pour la maison de Bourbon.
+Elle se trouvait encore accrue par la découverte d'un projet
+d'alliance, entre la France, l'Angleterre et l'Autriche, conclu
+pendant le congrès de Vienne par monsieur de Talleyrand dans des vues
+hostiles à la Russie.</p>
+
+<p>La copie de ce traité, oubliée dans le cabinet du Roi, avait été
+envoyée par monsieur de Caulaincourt à l'empereur Alexandre pendant
+les Cent-Jours. Il n'y avait pas attaché grande importance, croyant
+que c'était une invention de Napoléon pour le détacher de l'alliance;
+mais une seconde copie du traité ayant été trouvée dans les papiers
+enlevés à monsieur de Reinhard, il ne put conserver de doutes, et
+cette nouvelle cause de mécontentement s'étant jointe à tout ce qu'il
+reprochait dès l'année précédente au Roi, il était peu enclin à
+souhaiter son rétablissement. Aussi n'avait-il pas témoigné de
+répugnance à écouter les négociateurs envoyés de Paris, et il était
+difficile de prévoir ce qui pourrait en résulter.</p>
+
+<p>Pozzo n'était <i>brin Russe</i> et avait grand envie de s'arranger en
+France une patrie à son goût, en y conservant un souverain qui lui
+avait des obligations personnelles. Il hésita quelque peu, puis alla
+trouver le duc de Wellington:</p>
+
+<p>«Je viens vous confier le soin de ma tête, lui dit-il; voilà la
+dépêche que j'ai reçue, voici la réponse que vous y avez faite.»</p>
+
+<p>Il lui lut ce qu'il mandait à l'Empereur des dispositions du duc de
+Wellington qui persistait à avancer immédiatement sur Paris et à
+conduire Louis XVIII avec lui.</p>
+
+<p>«Voulez-vous, ajouta-t-il, avoir fait cette réponse et <span class="pagenum"><a id="page093" name="page093"></a>(p. 093)</span> tenir
+cette conduite, malgré les objections que je suis censé vous
+adresser?»</p>
+
+<p>Le duc lui tendit la main.</p>
+
+<p>«Comptez sur moi; la conférence a eu lieu précisément comme vous la
+rapportez.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, reprit Pozzo, il n'y a pas un moment à perdre, il faut agir
+en conséquence.»</p>
+
+<p>Personne ne fut mis dans la confidence. Les petites intrigues
+s'agitèrent autour du Roi. Monsieur de Talleyrand bouda. Il avait un
+autre plan qui avait des côtés spécieux, mais dont le but principal
+était de se tenir personnellement éloigné de l'empereur Alexandre. Il
+ne savait pas la prise des papiers de monsieur Reinhard, mais il
+craignait toujours quelque indiscrétion. Pozzo ne se fiait pas assez à
+lui pour lui raconter la véritable situation des affaires. Le duc le
+décida à rejoindre le Roi qui, de son côté, consentit à se séparer de
+monsieur de Blacas.</p>
+
+<p>On arriva à Paris à tire d'aile et le Roi fut bombardé à l'improviste
+dans le palais des Tuileries, selon l'expression pittoresque de Pozzo
+quand il fait ce récit.</p>
+
+<p>À peine ce but atteint, il se jette dans une calèche et court
+au-devant de l'Empereur. Ses logements étaient faits à Bondy; Pozzo
+brûle l'étape et continue sa route. Il trouve l'Empereur à quelques
+lieues au delà: il est venu lui apprendre que Paris est soumis et le
+palais de l'Élysée prêt à le recevoir. L'Empereur le fait monter dans
+sa voiture. Pozzo lui fait un tableau animé de la bataille de
+Waterloo, donne une grande importance à la man&oelig;uvre de Blücher,
+raconte l'entrée en France, la facilité de la marche, la cordialité de
+la réception, l'impossibilité de s'arrêter quand il n'y a pas
+d'obstacles, et enfin le parti pris par le duc d'occuper Paris.</p>
+
+<p>L'Empereur écoutait avec intérêt.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page094" name="page094"></a>(p. 094)</span> «Maintenant, dit-il, il s'agit de prendre un parti sur la
+situation politique. Où avez-vous laissé le Roi?</p>
+
+<p>&mdash;Aux Tuileries, Sire, où il a été accueilli avec des transports
+universels.</p>
+
+<p>&mdash;Comment Louis XVIII est à Paris! Apparemment que Dieu en a ainsi
+ordonné. Ce qui est fait est fait, il n'y a plus à s'en préoccuper;
+peut-être est-ce pour le mieux.»</p>
+
+<p>On comprend combien cette résignation mystique soulagea l'ambassadeur.
+Malgré la confiance absolue qu'il avait dans la loyauté du duc de
+Wellington, il ne laissait pas que d'être fort tourmenté de la façon
+dont l'Empereur prendrait les événements; car, tout libéral qu'était
+l'autocrate, il n'oubliait pas toujours ses possessions de Sibérie
+lorsqu'il se croyait mal servi.</p>
+
+<p>L'Empereur continua sa route et vint coucher à l'Élysée. Il ne
+conserva de mécontentement que contre monsieur de Talleyrand et
+monsieur de Metternich. L'autrichien est parvenu à en triompher; le
+français y succomba peu après.</p>
+
+<p>Mon oncle Édouard Dillon avait accompagné le Roi en Belgique. Il me
+raconta toutes les misères du départ, du voyage et du séjour à
+l'étranger. Monsieur et son fils, le duc de Berry, avaient laissé dans
+les boues d'Artois le peu de considération militaire que la pieuse
+discrétion des émigrés aurait voulu leur conserver. La maison du Roi
+avait été congédiée à Béthune avec une incurie et une dureté inouïes;
+plusieurs de ses membres cependant avaient trouvé le moyen de franchir
+la frontière. Ils étaient venus à leurs frais et volontairement à Gand
+former une garde au Roi qui recevait leurs services avec aussi peu
+d'attention qu'aux Tuileries.</p>
+
+<p>Monsieur de Bartillat, officier des gardes du corps, m'a dit qu'il
+avait été à Gand, qu'il y avait commandé <span class="pagenum"><a id="page095" name="page095"></a>(p. 095)</span> un assez grand
+nombre des gardes de sa compagnie, réunis de pur zèle, sans que jamais
+ni lui ni eux eussent obtenu une parole du Roi, ni pu deviner qu'ils
+étaient remarqués. Je crois que les princes craignaient de se
+compromettre, vis-à-vis de leurs partisans et de prendre des
+engagements, dans le cas où la nouvelle émigration se prolongerait.</p>
+
+<p>Parlerai-je de ce camp d'Alost, commandé par monsieur le duc de Berry,
+et si déplorablement levé au moment où la bataille de Waterloo était
+engagée? Le duc de Wellington s'en expliqua cruellement et
+publiquement vis-à-vis du prince auquel il reprochait la rupture d'un
+pont.</p>
+
+<p>Monsieur le duc de Berry s'excusa sur des rapports erronés qui lui
+faisaient croire la bataille perdue.</p>
+
+<p>«Raison de plus, monseigneur; quand on se sauve il ne faut pas rendre
+impossible la marche de braves gens qui peuvent être obligés de faire
+une retraite honorable!»</p>
+
+<p>J'aime mieux raconter la farouche énergie d'un soldat. Édouard Dillon
+avait été chargé par le Roi, après la bataille de Waterloo, de porter
+des secours aux blessés français recueillis dans les hôpitaux de
+Bruxelles. Il arriva près d'un lit où on venait de faire l'amputation
+du bras à un sous-officier de la garde impériale. Pour réponse à ses
+offres, il lui jeta le membre sanglant qu'on venait de couper.</p>
+
+<p>«Va dire à celui qui t'envoie que j'en ai encore un au service de
+l'Empereur.»</p>
+
+<p>L'un de mes premiers soins, en arrivant à Paris, avait été d'aller
+chez monsieur de Talleyrand. J'étais chargée par mon père de lui
+expliquer très en détail la situation pénible où se trouvaient les
+français en Piémont. Je m'en acquittai assez mal; je n'ai jamais été à
+mon aise avec <span class="pagenum"><a id="page096" name="page096"></a>(p. 096)</span> monsieur de Talleyrand. Il m'accueillit
+pourtant très gracieusement et, lorsque je lui annonçai que, vers la
+fin du mois, je prendrais ses ordres pour Turin, il m'engagea à ne pas
+presser mes paquets. Je compris qu'il s'agissait d'une nouvelle
+destination pour mon père, mais je n'osai pas m'en informer.</p>
+
+<p>J'ai toujours eu une extrême timidité vis-à-vis des gens en place, et
+je ne puis les supporter que lorsque j'ai la certitude morale de
+n'avoir jamais rien à leur demander. Tant que mon père était employé,
+je me trouvais dans une sorte de dépendance qui m'était pénible
+vis-à-vis d'eux, malgré la bienveillance qu'ils me témoignaient.</p>
+
+<p>Notre héros, le duc de Wellington, se fit l'exécuteur des spoliations
+matérielles imposées par les Alliés. Sous prétexte que les anglais
+n'avaient rien à réclamer en ce genre, il trouva généreux d'aller de
+ses mains triomphantes décrocher les tableaux de nos musées. Ceci ne
+doit pas être pris comme une forme de rhétorique, c'est le récit d'un
+fait. On l'a vu sur une échelle, donnant lui-même l'exemple. Le jour
+où l'on descendit les chevaux de Venise de dessus l'arc du Carrousel,
+il passa la matinée perché sur le monument, vis-à-vis les fenêtres du
+Roi, à surveiller ce travail. Le soir il assista à une petite fête
+donnée par madame de Duras au roi de Prusse. Nous ne pouvions cacher
+notre indignation; il s'en moquait et en faisait des plaisanteries. Il
+avait tort pourtant; notre ressentiment était légitime et plus
+politique que sa conduite. Les étrangers étaient présentés comme
+alliés; ils avaient été accueillis comme tels; leurs procédés
+retombaient sur la famille régnante.</p>
+
+<p>La conduite du duc donnait le signal aux impertinences des
+sous-ordres. Le sang bout encore dans mes veines au propos que
+j'entendis tenir à un certain vulgaire <span class="pagenum"><a id="page097" name="page097"></a>(p. 097)</span> animal du nom de
+Mackenzie, intendant ou, comme cela s'appelle en anglais, <i>payeur</i> de
+l'armée. On parlait sérieusement et tristement de la difficulté
+qu'éprouverait la France à acquitter les énormes charges imposées par
+les étrangers.</p>
+
+<p>«Ah bah, reprit-il avec un gros rire, on crie un peu puis cela
+s'arrange. Je viens de Strasbourg; j'y ai passé le jour même où le
+général prussien avait frappé une contribution qu'on disait énorme, on
+avait payé. Eh bien! tout le monde dînait.»</p>
+
+<p>Je l'aurais tué d'un regard.</p>
+
+<p>Le duc de Duras, premier gentilhomme de la chambre, se trouvait
+d'année (de toutes les places de la Cour, c'était la seule dont le
+service ne se fit pas par trimestre); madame de Duras logeait aux
+Tuileries. Liée avec elle d'ancienne date et n'ayant pas
+d'établissement en ce moment, je passais ma vie chez elle. Sa
+situation la forçait à recevoir de temps en temps beaucoup de monde,
+mais journellement son salon n'était ouvert qu'à quelques habitués. On
+y causait librement et plus raisonnablement qu'ailleurs. Probablement
+les discours que nous tenions nous étonneraient maintenant. S'ils nous
+étaient répétés, nous les trouverions extravagants, mais c'étaient les
+plus sages du parti royaliste.</p>
+
+<p>Madame de Duras avait beaucoup plus de libéralisme que sa position ne
+semblait en comporter. Elle admettait toutes les opinions et ne les
+jugeait pas du haut de l'esprit de parti. Elle était même accessible à
+celles des idées généreuses qui ne compromettaient pas trop sa
+position de grande dame dont elle jouissait d'autant plus vivement
+qu'elle l'avait attendue plus longtemps.</p>
+
+<p>Elle ne se consolait pas de l'exclusion donnée à monsieur de
+Chateaubriand au retour de Gand. Son crédit l'y avait fait ministre de
+l'intérieur du Roi fugitif, et elle <span class="pagenum"><a id="page098" name="page098"></a>(p. 098)</span> ne comprenait pas
+comment le Roi rétabli ne confirmait pas cette nomination. Il en
+résultait un vernis d'opposition dans son langage dont je
+m'accommodais très bien. Sa fille, la princesse de Talmont, ne
+partageait pas sa modération; son exaltation était extrême, mais elle
+était si jeune et si jolie que ses folies même avaient de la grâce.
+Elle avait épousé à quinze ans en 1813, le seul héritier de la maison
+de La Trémoïlle. Aussi Adrien de Montmorency disait-il que c'étaient
+des noces historiques et que sa grossesse serait un événement
+national. Les fastes du pays n'ont pas eu à le recorder; monsieur de
+Talmont est mort en 1815 sans laisser d'enfant. Le duc de Duras
+s'écriait le jour de l'enterrement:</p>
+
+<p>«Il est bien affreux de se trouver veuve à dix-sept ans quand on est
+condamnée à ne pouvoir plus épouser qu'un prince souverain.» La
+princesse de Talmont a dérogé à cette nécessité, mais c'est contre la
+volonté de son père et même de sa mère.</p>
+
+<p>La mort du prince de Talmont n'avait été un chagrin pour personne,
+mais notre coterie fut profondément affectée par la catastrophe
+arrivée dans la famille La Tour du Pin.</p>
+
+<p>Hombert de La Tour du Pin-Gouvernet avait atteint l'âge de vingt-deux
+ans. Il était fort bon enfant et assez distingué, quoique une
+charmante figure et un peu de gâterie de ses parents lui donnassent
+l'extérieur de quelque fatuité. Dans ce temps de désordre où on
+<i>s'enrôlait dans les colonels</i>, suivant l'expression chagrine des
+vieux militaires, Hombert avait été nommé, officier d'emblée et le
+maréchal duc de Bellune l'avait pris pour aide de camp. On ne peut
+nier que ces existences de faveur ne donnassent beaucoup d'humeur aux
+camarades dont les grades avaient été acquis à la pointe de l'épée.</p>
+
+<p>Hombert eut une discussion sur l'ordre de service avec <span class="pagenum"><a id="page099" name="page099"></a>(p. 099)</span> un de
+ceux-ci; le jeune homme y mit un ton léger, l'autre fut un peu
+grognon; cela n'alla pas très loin. Toutefois, par réflexion, Hombert
+conçut quelque scrupule. Le lendemain matin, il entra chez son père et
+lui raconta exactement ce qui s'était passé; seulement il eut soin,
+dans le récit, de faire jouer son propre rôle par Donatien de
+Sesmaisons, un autre de ses camarades. Il ajouta qu'il était chargé
+par lui de consulter son père sur la convenance de donner suite à
+cette affaire. Monsieur de La Tour du Pin l'écouta attentivement et
+lui répondit:</p>
+
+<p>«Ma foi, ce sont de ces choses qu'on ne se soucie guère de conseiller.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pensez donc, mon père, qu'ils doivent se battre?</p>
+
+<p>&mdash;Cela n'est pas indispensable et, si Donatien avait servi, cela se
+terminerait tout aussi bien par une poignée de main; mais il est tout
+nouvellement dans l'armée, le capitaine a beaucoup fait la guerre;
+vous savez la jalousie qui existe contre vous autres. À la place de
+Donatien, je me battrais.»</p>
+
+<p>Hombert quitta la chambre de son père pour aller écrire un cartel. La
+réponse ne se fit pas attendre. L'engagement était pris de se trouver
+à midi au bois de Boulogne.</p>
+
+<p>Avant que la famille se réunit au déjeuner, Hombert annonça à son père
+qu'il était témoin de Donatien. Son trouble était visible. Il combla
+sa mère de caresses. Il insista pour qu'elle lui arrangeât elle-même
+sa tasse de thé. Elle s'y prêta, en riant de cette exigence. Sa
+s&oelig;ur Cécile était dans l'habitude de le plaisanter sur l'importance
+qu'il attachait à une certaine boucle de cheveux retombant sur son
+front; elle entama cette taquinerie de famille:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> «Hé bien, Cécile, pour te prouver que ce n'est pas ce à quoi
+je tiens le plus au monde, comme tu prétends, j'y renonce, je te la
+donne, prends-la.»</p>
+
+<p>Cécile fit semblant de s'approcher avec des ciseaux. Hombert ne
+sourcilla pas. Elle se contenta de lui baiser le front.</p>
+
+<p>«Va, mon bon Hombert, cela me ferait autant de peine qu'à toi.»</p>
+
+<p>Hombert se leva, la serra contre son c&oelig;ur et s'éloigna pour cacher
+son trouble. Madame de La Tour du Pin lui reprocha sa sensiblerie qui
+les jetait tous dans la mélancolie. Monsieur de La Tour du Pin,
+croyant être dans le secret d'Hombert, l'aidait à cacher son
+agitation. Hombert sorti, Cécile trouva sur son panier à ouvrage la
+boucle de cheveux, elle s'écria:</p>
+
+<p>«Ah! maman, décidément Hombert renonce à la fatuité, voyez quel beau
+sacrifice! Au fond, j'en suis bien fâchée.»</p>
+
+<p>La mère et la fille échangèrent leurs regrets, mais sans concevoir
+d'alarmes. Monsieur de La Tour du Pin, inquiet pour Donatien, alla se
+promener dans les Champs-Élysées. Bientôt il aperçut ce même Donatien
+dont les regards sinistres lui révélèrent un malheur. Hélas! c'était
+lui qui était le témoin. Hombert avait reçu une balle au milieu du
+front, à l'endroit même récemment ombragé par cette mèche de cheveux
+devenue une si précieuse relique. Il était mort. Monsieur de La Tour
+du Pin avait condamné son fils le matin.</p>
+
+<p>Le premier aide de camp du maréchal, homme de poids, avait voulu
+arranger cette affaire sur le terrain; Hombert avait été récalcitrant.
+Cependant les motifs de la querelle étaient si légers que
+l'accommodement allait se faire, presque malgré lui, lorsqu'il se
+servit malheureusement d'une expression de coterie en disant que
+<span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> l'humeur de son adversaire lui avait paru <i>insensée</i>, tant
+il avait peu l'intention d'offenser. Entendant, par le mot <i>insensée</i>,
+peu rationnelle, l'antagoniste s'écria:</p>
+
+<p>«Quoi? vous m'appelez un insensé!»</p>
+
+<p>Hombert haussa les épaules. Deux minutes après, il avait cessé de
+vivre. Monsieur de La Tour du Pin ne s'est jamais relevé d'un coup si
+affreux. On peut même dire que sa raison en a été altérée.</p>
+
+<p>Je ne chercherai pas à peindre le désespoir de cette famille désolée;
+nous partageâmes son chagrin, et le salon de madame de Duras, où elle
+était dans la grande intimité, en fut longuement assombri.</p>
+
+<p>Les élections de 1815 se firent dans un sens purement royaliste; la
+noblesse y siégeait en immense majorité. C'est la meilleure chance
+qu'elle ait eue, depuis quarante ans, de reprendre quelque supériorité
+en France. Si elle s'était montrée calme, raisonnable, généreuse,
+éclairée, occupée des affaires du pays, protectrice de ses libertés,
+en un mot, si elle avait joué le rôle qui appartenait à l'aristocratie
+d'un gouvernement représentatif, dans ce moment où elle était
+toute-puissante, on lui en aurait tenu compte et le trône aurait
+trouvé un appui réel dans l'influence qu'elle pouvait exercer. Mais
+cette Chambre, que dans les premiers temps le Roi qualifia
+d'<i>introuvable</i>, se montra folle, exagérée, ignorante, passionnée,
+réactionnaire, dominée par des intérêts de caste. On la vit hurlant
+des vengeances et applaudissant les scènes sanglantes du Midi. La
+gentilhommerie réussit à se faire détester à cette occasion, comme dix
+ans plus tard elle a achevé sa déconsidération dans la honteuse
+discussion sur l'indemnité des émigrés.</p>
+
+<p>Les députés, en arrivant, n'étaient pas encore montés au point
+d'exagération où ils parvinrent depuis. Toutefois, Fouché tomba devant
+leurs inimitiés, même avant <span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> l'ouverture de la session. Ils
+montrèrent aussi de grandes répugnances pour monsieur de Talleyrand.
+Peut-être aurait-il osé les affronter s'il avait été soutenu par la
+Cour. Mais Monsieur se laissait dire tout haut par le duc de
+Fitzjames: «Hé bien, monseigneur, le vilain boiteux va donc la
+danser?» et approuvait du sourire ce langage contre un homme qui, deux
+fois en douze mois, avait remis la maison de Bourbon sur le trône.</p>
+
+<p>De son côté, le roi Louis XVIII trouvait de si grands services bien
+pesants et ressentait le sacrifice qu'il avait dû faire en éloignant
+le comte de Blacas. Par-dessus tout, l'empereur Alexandre, de
+protecteur zélé qu'il était de monsieur de Talleyrand en 1814, était
+devenu son ennemi capital. Il céda devant tant d'obstacles réunis; il
+offrit une démission qui fut acceptée avec plus d'empressement
+peut-être qu'il n'avait compté.</p>
+
+<p>Le soir, j'allai chez lui; il s'approcha de moi, et me dit que le
+dernier acte de son ministère avait été de nommer mon père à
+l'ambassade de Londres.</p>
+
+<p>En effet, la nomination, quoique signée Richelieu, avait été faite par
+monsieur de Talleyrand. Il la demandait au Roi dès 1814, mais le comte
+de La Châtre avait été premier gentilhomme de Monsieur, comte de
+Provence; il avait promesse de conserver cette place chez le Roi et,
+comme il l'ennuyait à mourir, Sa Majesté Très Chrétienne aimait mieux
+avoir un mauvais ambassadeur à Londres qu'un serviteur incommode aux
+Tuileries. Il finit pourtant par céder. Malgré les immenses avantages
+faits à monsieur de La Châtre nommé pair, duc, premier gentilhomme de
+la chambre, avec une forte pension sur la Chambre des pairs et une
+autre sur la liste civile, il conçut beaucoup d'humeur de ce rappel.</p>
+
+<p>Mon père reçut, avec sa nomination, une lettre du duc de Richelieu qui
+le mandait à Paris. Il ne voulait cependant <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> pas quitter
+Turin avant que le sort de nos compatriotes ne fût définitivement
+fixé. Cette affaire l'y retint quelques semaines. Ce fut dans cet
+intervalle que je me trouvai dans des rapports fort désagréables avec
+monsieur de Richelieu.</p>
+
+<p>Dès la première soirée que j'avais passée chez madame de Duras, j'y
+vis entrer un grand homme d'une belle figure; ses cheveux gris
+contrastaient avec un visage encore assez jeune. Il avait la vue très
+basse et clignait les yeux avec une grimace qui rendait sa physionomie
+peu obligeante. Il était en bottes et mal tenu avec une sorte
+d'affectation, mais, sous ce costume, conservait l'air très grand
+seigneur. Il se jeta sur un sopha, parla haut, d'une voix aigre et
+glapissante. Un léger accent, des locutions et des formes un peu
+étrangères me persuadèrent qu'il n'était pas français. Cependant son
+langage et surtout les sentiments qu'il exprimait repoussaient cette
+idée. Je le voyais familier avec tous mes amis. Je me perdais en
+conjectures sur cet inconnu si intime: c'était le duc de Richelieu,
+rentré en France depuis mon départ.</p>
+
+<p>L'impression qu'il m'a faite à cette première rencontre n'a jamais
+varié. Ses formes m'ont toujours paru les plus désagréables, les plus
+désobligeantes possibles. Son beau et noble caractère, sa capacité
+réelle pour les affaires, son patriotisme éclairé lui ont acquis mon
+suffrage, je dirais presque mon dévouement, mais c'était un succès
+d'estime plus que de goût.</p>
+
+<p>Le docteur Marshall, dont j'ai déjà fait mention, arriva un matin chez
+moi. Il m'apportait une lettre. Elle était destinée à Fouché, alors en
+Belgique, et contenait, disait-il, non seulement des détails sur une
+trame qui s'ourdissait contre le gouvernement du Roi, mais encore le
+chiffre devant servir aux correspondances. Il ne voulait <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span>
+confier une pièce si importante qu'à mon père et, en son absence, à
+moi. Ses pas étaient suivis et, s'il s'approchait des Tuileries ou
+d'un ministère, il aurait tout à craindre.</p>
+
+<p>Malgré le peu de succès de ses révélations (qui, pourtant, je crois,
+lui avaient été bien payées) il voulait encore rendre ce service au
+Roi, d'autant qu'il connaissait l'attachement que le prince régent lui
+portait. Je le pressai en vain de s'adresser au duc de Duras; comme la
+première fois, il s'y refusa formellement. «La lettre, me dit-il,
+était cachetée de façon à réclamer l'adresse des plus habiles pour
+l'ouvrir. J'en ferais ce que je voudrais, rien s'il me plaisait mieux;
+il viendrait la reprendre le lendemain matin.» Il sortit, la laissant
+sur ma table.</p>
+
+<p>Je me trouvai fort embarrassée avec cette pièce toute brûlante entre
+les mains. Je la vois encore d'ici. Elle était assez grosse, sans
+enveloppe quoiqu'elle contînt évidemment plus d'une feuille. Cachetée
+d'un pain blanc sortant à moitié en dehors du papier sur lequel
+étaient tracés à la plume trois J de cette façon:</p>
+
+<a id="img002" name="img002"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img002.jpg" width="150" height="150" alt="Trois J." title="">
+</div>
+
+<p>Je savais l'importance attachée par mon père aux documents procurés
+naguère par Marshall. Il n'y avait pas de conseil à demander dans une
+occasion qui, avant tout, prescrivait le secret. Après mûre réflexion,
+je pris mon parti. J'allai aux Tuileries; je fis prier le duc de Duras
+de venir me parler; il descendit et monta dans ma voiture. Je lui
+racontai ce qui était arrivé et lui donnai la lettre pour le Roi.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> Le Roi était à la promenade et ne rentrerait pas de plusieurs
+heures. Il trouva plus simple que nous allassions la porter au duc de
+Richelieu. J'y consentis. Le duc de Richelieu nous reçut plus que
+froidement et me dit qu'il n'avait personne dans ses bureaux qui eût
+l'habitude ni le talent d'ouvrir les lettres. Je me sentis courroucée.
+Je lui répondis qu'apparemment ce talent-là ne se trouvait pas plus
+facilement dans ma chambre, que ma responsabilité était à couvert, que
+je n'avais pas cru pouvoir me dispenser de remettre ce document en
+mains compétentes. Ce but était rempli et, lorsque l'homme qui n'avait
+pas voulu être nommé viendrait le lendemain, je lui dirais qu'elle
+était restée chez un ministre du Roi. Monsieur de Richelieu voulut me
+la rendre; je me refusai à la reprendre et nous nous séparâmes
+également mécontents l'un de l'autre.</p>
+
+<p>Deux heures après, monsieur d'Herbouville (directeur des postes à
+cette époque) me rapporta cette lettre avec des hymnes de
+reconnaissance; elle avait été ouverte et son importance reconnue.
+Monsieur Decazes, ministre de la police, vint deux fois dans la soirée
+sans me trouver.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, ma femme de chambre, en entrant chez moi, me dit
+que monsieur d'Herbouville attendait mon réveil; c'était pour me dire
+combien les renseignements de la veille avaient fait naître le désir
+de se mettre en rapport direct avec l'homme qui les avait procurés.
+Monsieur Decazes me priait d'y employer tous les moyens.</p>
+
+<p>Marshall arriva à l'heure annoncée; je m'acquittai du message dont
+j'étais chargée. Il fit de nombreuses difficultés et finit cependant
+par indiquer un lieu où on pourrait le rencontrer <i>par hasard</i>. Je
+crois que, par toutes ces précautions, il voulait augmenter le prix
+<span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> soldé de ses révélations. Je ne l'ai jamais revu, mais je
+sais qu'il a été longtemps aux gages de la police.</p>
+
+<p>Il avait une superbe figure, une élocution facile et tout à fait l'air
+d'un <i>gentleman</i>. C'était, du reste, une véritable espèce. Je me
+rappelle un trait de caractère qui me frappa. Il m'avait annoncé que
+le cachet de la lettre serait fort examiné par la personne à laquelle
+il devait la remettre. Lorsque je la lui rendis, il me fit remarquer
+que la queue des J tracés sur le pain à cacheter en dehors du papier
+avait été maculée par l'opération de l'ouverture.</p>
+
+<p>«Il me faudra, ajouta-t-il, avoir recourt aux grands moyens.»</p>
+
+<p>Je lui demandai quels ils étaient.</p>
+
+<p>«Je remettrai la lettre au grand jour, près d'une fenêtre, et je ne
+quitterai pas la personne des yeux, tout en lui parlant d'autre chose,
+que la lettre ne soit pas décachetée. Elle n'osera pas l'examiner
+pendant que je la tiendrai de cette sorte en arrêt. Cela m'a toujours
+réussi.»</p>
+
+<p>Ce honteux aveu d'une telle expérience me fit chair de poule et me
+réconcilia presque avec la maussade brusquerie dont monsieur de
+Richelieu m'avait accueillie la veille. Elle trouvait aussi son excuse
+dans les abominables intrigues qui l'entouraient. Les noms ne
+pouvaient avertir sa confiance, car, malheureusement, les délations
+d'amateurs ne manquaient pas dans la classe supérieure; et, par excès
+de zèle, on se faisait espion, parfois au service de ses passions,
+parfois à celui de ses intérêts.</p>
+
+<p>Monsieur de Richelieu éprouvait pour ces viles actions ces haines
+vigoureuses de l'homme de bien. Étranger à la société, il ne pouvait
+apprécier les caractères. Il m'avait fait l'injustice de me ranger
+dans la catégorie <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> des femmes à trigauderies. J'en fus
+excessivement froissée et me tins à distance de lui. De son côté, il
+fut éclairé et fâché, je crois, de son injustice, mais il était trop
+timide et n'avait pas assez d'usage du monde pour s'en expliquer
+franchement. Nos relations se sont toujours senties de ce mauvais
+début. J'étais de son parti à bride abattue, mais peu de ses amies et
+point de sa coterie. Nous nous rencontrions tous les jours sans jamais
+nous adresser la parole.</p>
+
+<p>Les formes acerbes du duc de Richelieu lui ont souvent valu des
+ennemis politiques parmi les personnes, qu'on me passe cette fatuité,
+moins raisonnables que moi.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> CHAPITRE IX</h3>
+
+<p class="resume">Nobles adieux de l'empereur Alexandre au duc de
+ Richelieu. &mdash; Sentiments patriotiques du duc. &mdash; Ridicules de
+ monsieur de Vaublanc. &mdash; Arrivée de mon père à Paris. &mdash; Procès du
+ maréchal Ney. &mdash; Son exécution. &mdash; Exaltation du parti
+ royaliste. &mdash; Procès de monsieur de La Valette. &mdash; Madame la duchesse
+ d'Angoulême s'engage à demander sa grâce. &mdash; On l'en
+ détourne. &mdash; Démarches faites par le duc de Raguse. &mdash; Il fait entrer
+ madame de La Valette dans le palais. &mdash; Sa disgrâce. &mdash; Fureur du
+ parti royaliste à l'évasion de monsieur de La Valette.</p>
+
+<p>Monsieur de Talleyrand s'est quelquefois vanté de s'être retiré pour
+ne pas signer le cruel traité imposé à la France. Le fait est qu'il a
+succombé sous les malveillances accumulées que j'ai déjà signalées.</p>
+
+<p>Monsieur de Richelieu était porté aux affaires par l'empereur
+Alexandre, et, quelque dures qu'aient été les conditions qu'on nous a
+fait subir, elles l'auraient été beaucoup plus avec tout autre
+ministre. Aussitôt la nomination de monsieur de Richelieu, l'autocrate
+s'était déclaré hautement le champion de la France. Aussi, lorsque à
+son départ il distribua des présents aux divers diplomates, il envoya
+à monsieur de Richelieu une vieille carte de France, servant à la
+conférence et sur laquelle étaient tracées les nombreuses prétentions
+territoriales élevées par les Alliés et que leurs représentants
+comptaient bien exiger. Il y joignit un billet de sa main portant que
+la confiance inspirée par monsieur de Richelieu avait seule évité ces
+énormes sacrifices à sa patrie. Ce <span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> cadeau, ajoutait
+l'Empereur, lui paraissait le seul digne de son noble caractère et
+celui que, sans doute, il apprécierait le plus haut. Un tel don honore
+également le souverain qui en conçoit la pensée et le ministre qui
+mérite de l'inspirer.</p>
+
+<p>Malgré ce succès que monsieur de Richelieu n'était pas homme à
+proclamer et qui n'a été su que longtemps après, son c&oelig;ur vraiment
+français saignait de ce terrible traité. Le son de voix avec lequel il
+en fit lecture à la Chambre, le geste avec lequel il jeta le papier
+sur la tribune après ce pénible devoir accompli sont devenus
+historiques et ont commencé à réconcilier tout ce qui avait de l'âme
+dans le pays à un choix qui d'abord apparaissait comme un peu trop
+russe.</p>
+
+<p>Rien au monde n'était plus injuste; monsieur de Richelieu était
+français, exclusivement français, nullement émigré et point du tout
+plus aristocrate que les circonstances ne le permettaient. Il était,
+dans le meilleur sens des deux termes, libéral et patriote. Pendant ce
+premier ministère, il éprouvait l'inconvénient de ne point connaître
+les personnes et, pour un ministre prépondérant, cela est tout aussi
+nécessaire que de savoir les affaires. Cette ignorance lui fit
+accepter sans opposition, un collègue donné par Monsieur. C'était
+monsieur de Vaublanc. Il ne tarda pas à déployer une sottise si
+délicieusement ridicule qu'il aurait fallu en pâmer de rire s'il
+n'avait pas trouvé de l'appui chez les princes et dans la Chambre.
+Toutes les absurdités étaient contagieuses dans ces parages.</p>
+
+<p>Monsieur de Vaublanc chercha promptement à fomenter une intrigue
+contre monsieur de Richelieu; elle fut déjouée par le crédit des
+étrangers.</p>
+
+<p>Ce fut vers ce temps que Monsieur donna à monsieur de Vaublanc un
+grand cheval blanc. Il posait dessus, dans <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> le jardin du
+ministère de l'intérieur, pour la statue de Henri IV, personne, selon
+lui, ne se tenant à cheval dans une égale perfection. Si ses
+prétentions s'étaient bornées là, on s'en serait facilement accommodé;
+mais il les réunissaient toutes, portées à une exagération sans
+exemple et manifestées avec une inconvenance incroyable dans sa
+naïveté.</p>
+
+<p>Quoiqu'elle soit peu digne, même de la macédoine que j'écris, je ne
+puis me refuser à rapporter une saillie qui a toujours eu le don de me
+faire sourire. Le b&oelig;uf gras se trouva petit et maigre cette année;
+on le remarquait devant madame de Puisieux: «Je le crois bien,
+s'écria-t-elle, la pauvre bête aura trop souffert des sottises de son
+neveu le Vaublanc.»</p>
+
+<p>C'est cette même madame de Puisieux qui, voyant monsieur de Bonnay,
+d'une pâleur excessive, se verser un verre d'orgeat, l'arrêta en lui
+disant: «Ah, malheureux; il allait boire son sang!»</p>
+
+<p>Si nous avions vécu dans un temps moins fécond en grands événements,
+les mots de madame de Puisieux auraient autant de célébrité que ceux
+de la fameuse madame de Cornuel.</p>
+
+<p>Mon père avait terminé; tant bien que mal, l'affaire relative aux
+français domiciliés en Piémont, et remis, pour satisfaire au traité de
+Paris, le reste de la Savoie au roi de Sardaigne.</p>
+
+<p>Le roi Louis XVIII en était aussi joyeux aux Tuileries qu'on pouvait
+l'être à Turin. Son ambassadeur ne partageait pas cette satisfaction
+et ce dernier acte de ses fonctions lui fut si désagréable qu'il
+refusa, même avec un peu d'humeur, le grand cordon qui lui fut offert
+à l'occasion de cette restitution. À la vérité, mon père espérait
+alors l'ordre du Saint-Esprit et, si les préjugés de sa jeunesse le
+lui faisaient désirer avec trop de vivacité, <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> ils lui
+inspiraient, en revanche, un grand dédain pour toutes les décorations
+étrangères.</p>
+
+<p>À son arrivée, monsieur de Richelieu le combla de marques de
+confiance. Les préparatifs qu'il lui fallut faire pour se rendre à
+Londres le retinrent assez longtemps pour avoir le malheur d'être
+appelé à siéger au procès du maréchal Ney.</p>
+
+<p>Je ne prétends pas entrer dans le détail de cette déplorable affaire.
+Elle nous tint dans un grand état d'anxiété. Pendant les derniers
+jours du jugement, les pairs et tout ce qui leur appartenait reçurent
+des lettres menaçantes. Il est à peu près reconnu que la pairie devait
+condamner le maréchal. On a fort reproché au Roi de ne lui avoir pas
+fait grâce. Je doute qu'il le pût; je doute aussi qu'il le voulût.</p>
+
+<p>Quand on juge les événements de cette nature à la distance des années,
+on ne tient plus assez compte des impressions du moment. Tout le monde
+avait eu peur, et rien n'est aussi cruel que la peur. Il régnait une
+épidémie de vengeance. Je ne veux d'autre preuve de cette contagion
+que les paroles du duc de Richelieu en envoyant ce procès à la Cour
+des pairs. Puisque ce beau et noble caractère n'avait pu s'en
+défendre, elle devait être bien générale, et je ne sais s'il était
+possible de lui refuser la proie qu'elle réclamait, sans la pousser à
+de plus grands excès.</p>
+
+<p>Nous avons vu plus tard un autre Roi s'interposer personnellement
+entre les fureurs du peuple et les têtes qu'elles exigeaient. Mais
+d'abord, ce Roi-là, selon moi, est un homme fort supérieur, et puis
+les honnêtes gens de son parti appréciaient et encourageaient cette
+modération. Il risquait une émeute populaire; sa vie pouvait y
+succomber, mais non pas son pouvoir.</p>
+
+<p>En 1815, au contraire, c'était, il faut bien le dire, les <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span>
+honnêtes gens du parti, les princes, les évêques, les Chambres, la
+Cour, aussi bien que les étrangers, qui demandaient un exemple pour
+effrayer la trahison. L'Europe disait: Vous n'avez pas le droit d'être
+généreux, de faire de l'indulgence au prix de nos trésors et de notre
+sang.</p>
+
+<p>Le duc de Wellington l'a bien prouvé en refusant d'invoquer la
+capitulation de Paris. La grâce du maréchal était dans ses mains, bien
+plus que dans celles de Louis XVIII. Ajoutons que la peine de mort en
+matière politique se présentait alors à tous les esprits comme de
+droit naturel, et n'oublions pas que c'est à la douceur du
+gouvernement de la Restauration que nous devons d'avoir vu croître et
+se répandre aussi généralement les idées d'un libéralisme éclairé.</p>
+
+<p>Je ne prétends en aucune façon excuser la frénésie qui régnait à cette
+époque. J'ai été aussi indignée alors que je le serais à présent de
+voir des hommes de la société prodiguer libéralement leurs services
+personnels pour garder le maréchal dans la chambre de sa prison, y
+coucher, dans la crainte qu'il ne s'évadât, d'autres s'offrir
+volontairement à le conduire au supplice, les gardes du corps
+solliciter comme une faveur et obtenir comme récompense la permission
+de revêtir l'uniforme de gendarme pour le garder plus étroitement et
+ne lui laisser aucune chance de découvrir sur le visage d'un vieux
+soldat un regard de sympathie.</p>
+
+<p>Tout cela est odieux, mais tout cela est vrai. Et je veux seulement
+constater que, pour faire grâce au maréchal Ney, il fallait plus que
+de la bonté, il fallait un grand courage. Or, le roi Louis XVIII
+n'était assurément pas sanguinaire, mais il avait été trop
+constamment, trop exclusivement prince pour faire entrer dans la
+balance des intérêts la vie d'un homme comme d'un grand poids.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> Au reste, ce pauvre maréchal, dont on a fait un si triste
+holocauste aux passions du moment et que d'autres passions ont pris
+soin depuis d'entourer d'auréole, s'il avait vécu, n'aurait été pour
+les impérialistes que le traître de Fontainebleau, le transfuge de
+Waterloo, le dénonciateur de Napoléon. Aux yeux des royalistes, la
+culpabilité de sa conduite était encore plus démontrée.</p>
+
+<p>Mais ses torts civils se sont effacés dans son sang et il n'est resté
+dans la mémoire de tous que cette intrépidité militaire si souvent et
+si récemment employée, avec une vigueur surhumaine, au service de la
+patrie. La sagesse populaire a dit: «Il n'y a que les morts qui ne
+reviennent pas.» J'établirais plus volontiers qu'en temps de
+révolution les morts seuls reviennent.</p>
+
+<p>Je me souviens qu'un jour, pendant le procès, je dînais chez monsieur
+de Vaublanc. Mon père arriva au premier service, sortant du Luxembourg
+et annonçant un délai accordé à la demande des avocats du maréchal.
+Monsieur sieur de Vaublanc se leva tout en pied, jeta sa serviette
+contre la muraille en s'écriant:</p>
+
+<p>«Si messieurs les Pairs croient que je consentirai à être ministre
+avec des corps qui montrent une telle faiblesse, ils se trompent bien.
+Encore une pareille lâcheté et tous les honnêtes gens n'auront plus
+qu'à se voiler le visage.»</p>
+
+<p>Il y avait trente personnes à table dont plusieurs députés, tous
+faisaient chorus. Il ne s'agissait pourtant que d'un délai légal,
+impossible à refuser à moins de s'ériger en chambre ardente. On
+comprend quelle devait être l'exaltation des gens de parti lorsque
+ceux qui dirigeaient le gouvernement étaient si cruellement
+intempestifs.</p>
+
+<p>Mon père et moi échangeâmes notre indignation dès que nous fûmes
+remontés en voiture; si nous l'avions exprimée dans la maison, on nous
+aurait lapidés. Nous <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> étions déjà classés au nombre des <i>gens
+mal pensants</i>; mais ce n'est qu'après l'ordonnance du 5 septembre
+qu'il fut constaté que je <i>pensais comme un cochon</i>. Ne riez pas, mes
+neveux, c'est l'expression textuelle de fort grandes dames, et elles
+la distribuaient largement.</p>
+
+<p>Je rencontrais partout le duc de Raguse, et surtout chez madame de
+Duras où il venait familièrement. J'éprouvais contre lui quelques-unes
+des préventions généralement établies et, sans avoir jamais aimé
+Napoléon, je lui savais mauvais gré de l'avoir trahi. Les étrangers
+bien informés de cette transaction furent les premiers à m'expliquer
+combien la loyauté du maréchal avait été calomniée. Je remarquai, d'un
+autre côté, à quel point, malgré les insultes dont l'abreuvait le
+parti bonapartiste, il restait fidèle à ses anciens camarades.</p>
+
+<p>Il les soutenait toujours fortement et vivement dès qu'ils étaient
+attaqués, les louait volontiers sans aucune réticence et se portait le
+protecteur actif et zélé de tous ceux qu'on molestait. Cela commença à
+m'adoucir en sa faveur et à me faire mieux goûter un esprit très
+distingué et une conversation animée et variée, mérites qu'on ne
+pouvait lui refuser. Le jour approchait où mon affection pour lui
+devait éclore.</p>
+
+<p>Monsieur de La Valette, fort de son innocence et persuadé qu'aux
+termes de la loi il n'avait rien à craindre, se constitua prisonnier.
+Il aurait été acquitté sans un document dont voici la source: le vieux
+monsieur Ferrand, directeur de la poste, avait été saisi d'une telle
+terreur le jour du retour de l'Empereur qu'il n'osait plus rester ni
+partir. Il demanda à monsieur de La Valette, son prédécesseur sous
+l'Empereur, de lui signer un permis de chevaux de poste. Celui-ci s'en
+défendit longtemps, enfin il céda aux larmes de madame Ferrand et,
+<span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> pour calmer les terreurs du vieillard, il mit son nom au bas
+d'un permis fait à celui de monsieur Ferrand, dans son cabinet, et
+entouré de sa famille pleine de reconnaissance.</p>
+
+<p>C'est la seule preuve qu'on pût apporter qu'il eût repris ses
+fonctions avant le terme que fixait la loi. Je suppose que la remise
+de cette pièce aura beaucoup coûté à la famille Ferrand; j'avoue que
+ce dévouement royaliste m'a toujours paru hideux. Monsieur de
+Richelieu en fut indigné. Il avait d'ailleurs horreur des
+persécutions, et, plus il s'aguerrissait aux affaires, plus il
+s'éloignait des opinions de parti. Ne pouvant éviter le jugement de
+monsieur de La Valette, il s'occupa d'obtenir sa grâce s'il était
+condamné.</p>
+
+<p>De son côté, monsieur Pasquier, quoique naguère garde des sceaux, alla
+témoigner vivement et consciencieusement en sa faveur. Monsieur de
+Richelieu demanda sa grâce au Roi. Il lui répondit qu'il n'osait
+s'exposer aux fureurs de sa famille mais que, si madame la duchesse
+d'Angoulême consentait à dire un mot en ce sens, il la lui accorderait
+avec empressement. Le duc de Richelieu se rendit chez Madame et, avec
+un peu de peine, il obtint son consentement. Il fut convenu qu'elle
+demanderait la grâce au Roi le lendemain après le déjeuner. Il en fut
+prévenu.</p>
+
+<p>Lorsque le duc de Richelieu arriva chez le Roi, le lendemain, le
+premier mot qu'il lui dit fut:</p>
+
+<p>«Hé bien! ma nièce ne m'a rien dit, vous aurez mal compris ses
+paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Sire, Madame m'a promis positivement.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-la donc et tâchez d'obtenir la démarche, je l'attends si elle
+veut venir.»</p>
+
+<p>Or, il s'était passé un immense événement dans le palais des
+Tuileries; car, la veille au soir, on y avait <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> manqué aux
+habitudes. Chaque jour après avoir dîné chez le Roi, Monsieur
+descendait chez sa belle-fille à huit heures; à neuf heures il
+retournait chez lui. Monsieur le duc d'Angoulême allait se coucher et
+Madame passait chez sa dame d'atour, madame de Choisy. C'était là où
+se réunissaient les plus purs, c'est-à-dire les plus violents du parti
+royaliste.</p>
+
+<p>Le soir en question, Madame les trouva au grand complet. Ils avaient
+eu vent du projet de grâce. Elle avoua être entrée dans ce complot, et
+dit que son beau-père et son mari l'approuvaient. Aussitôt les cris,
+les désespoirs éclatèrent. On lui montra les dangers de la couronne si
+imminents après un pareil acte que, chose sans exemple, elle monta
+dans la voiture d'une personne de ce sanhédrin et se rendit au
+pavillon de Marsan où elle trouva Monsieur également chapitré par son
+monde et fort disposé à revenir sur le consentement qui lui avait été
+arraché.</p>
+
+<p>Il fut résolu que Madame ne ferait aucune démarche et que, si le
+ministre et le Roi voulaient se déshonorer, du moins le reste de la
+famille royale n'y tremperait pas. Voilà à quoi tenait le silence de
+Madame. Monsieur de Richelieu obtint une audience, mais la trouva
+inébranlable. Elle était trop engagée. C'est de ce moment qu'a daté
+leur mutuelle répugnance l'un pour l'autre.</p>
+
+<p>Monsieur de Richelieu vint rendre compte au Roi.</p>
+
+<p>«Je l'avais prévu; ils sont implacables, dit le monarque en soupirant;
+mais, si je les bravais, je n'aurais plus un instant de repos.»</p>
+
+<p>Tandis que ceci se passait chez les princes, on était venu demander au
+duc de Raguse ce qu'il consentirait à faire en faveur de monsieur de
+La Valette. «Tout ce qu'on voudra», avait-il répondu. Il se rendit
+d'abord auprès du Roi, qui lui fit ce que lui-même appelait son
+<span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> <i>visage de bois</i>, le laissa parler aussi longtemps qu'il
+voulut, sans donner le moindre signe d'intérêt et le congédia sans
+avoir répondu une parole.</p>
+
+<p>Le maréchal comprit que monsieur de La Valette était perdu. Ignorant
+les démarches vainement tentées auprès de Madame, il n'espéra qu'en
+elle. Il courut avertir madame de La Valette qu'il fallait avoir
+recours à ce dernier moyen. Mais ce danger avait été prévu, tous les
+accès lui étaient fermés; elle ne pouvait arriver jusqu'à la
+princesse.</p>
+
+<p>Le maréchal, qui était de service comme major général de la garde, la
+cacha dans son appartement et, pendant que le Roi et la famille royale
+étaient à la messe, il força toutes les consignes et la fit entrer
+dans la salle des Maréchaux par où on ne pouvait éviter de repasser.
+Madame de La Valette se jeta aux pieds du Roi et n'en obtint que ces
+mots: «Madame, je vous plains.»</p>
+
+<p>Elle s'adressa ensuite à madame la duchesse d'Angoulême et saisit sa
+robe; la princesse l'arracha avec un mouvement qui lui a été souvent
+reproché depuis et attribué à une haineuse colère. Je crois que cela
+est parfaitement injuste. Madame avait engagé sa parole; elle ne
+pouvait plus reculer. Probablement son mouvement a été fait avec sa
+brusquerie accoutumée; mais je le croirais bien plutôt inspiré par la
+pitié et le chagrin de n'oser y céder que par la colère. Le malheur de
+cette princesse est de n'avoir pas assez d'esprit pour diriger son
+trop de caractère: la proportion ne s'y trouve pas.</p>
+
+<p>La conduite du maréchal fut aussi blâmée parmi les courtisans
+qu'approuvée du public. Il reçut ordre de ne point reparaître à la
+Cour et partit pour sa terre. L'officier des gardes du corps qui lui
+avait laissé forcer la consigne fut envoyé en prison.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> Ces [faits] préalables connus, on s'étonnera moins du long
+cri de rage qui s'éleva dans tout le parti lorsqu'on apprit l'évasion
+de monsieur de La Valette. Le Roi et les ministres furent soupçonnés
+d'y avoir prêté les mains. La Chambre des députés rugissait, les
+femmes hurlaient. Il semblait des hyènes auxquelles on avait enlevé
+leurs petits. On alla jusqu'à vouloir sévir contre madame de La
+Valette, et l'on fut obligé de la faire garder quelque temps en prison
+pour laisser calmer l'orage. Monsieur Decazes, fort aimé jusque-là des
+royalistes, commença à leur inspirer une défiance qui ne tarda guère à
+devenir de la haine.</p>
+
+<p>Quoique le gouvernement n'eût en rien facilité la fuite de monsieur de
+La Valette, je pense qu'au fond il en fut charmé. Le Roi partagea
+cette satisfaction. Il rappela assez promptement le duc de Raguse et
+le traita bien au retour. Mais le parti fut moins indulgent et on lui
+montra autant de froideur qu'il trouvait d'empressement jusque-là.
+J'en excepte toujours madame de Duras; elle faisait bande à part dans
+ce monde extravagant. Si elle se passionnait, ce n'était jamais que
+pour des idées généreuses, et la défaveur du maréchal était un mérite
+à ses yeux. Malgré cette disposition de la maîtresse de la maison,
+l'isolement où il se trouvait souvent dans son salon le rapprocha de
+moi, et nous causions ensemble. Mais ce n'est que lorsque sa conduite
+à Lyon eut achevé de le brouiller avec le parti ultra-royaliste qu'il
+vint se réfugier dans la petite coterie qui s'est formée autour de
+moi, et dont il a été un des piliers jusqu'à ce que de nouveaux orages
+aient encore une fois bouleversé son aventureuse existence.</p>
+
+<p>J'aurai probablement souvent occasion d'en parler dorénavant.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> CHAPITRE X</h3>
+
+<p class="resume">Fêtes données par le duc de Wellington. &mdash; Monsieur le duc
+ d'Angoulême. &mdash; Refus d'une grande-duchesse pour monsieur le duc de
+ Berry. &mdash; On se décide pour une princesse de Naples. &mdash; Traitement
+ d'une ambassadrice d'Angleterre. &mdash; Faveur de monsieur
+ Decazes. &mdash; Monsieur de Polignac refuse de prêter serment comme
+ pair. &mdash; Mot de monsieur de Fontanes. &mdash; Séjour de la famille
+ d'Orléans en Angleterre. &mdash; Demande de madame la duchesse d'Orléans
+ douairière au marquis de Rivière.</p>
+
+<p>Mon père partit pour Londres dans le commencement de 1816; ma mère l'y
+suivit. Je ne les rejoignis qu'au printemps.</p>
+
+<p>Les étrangers s'étaient retirés dans les diverses garnisons qui leur
+avaient été assignées par le traité de Paris. Le duc de Wellington
+seul, en sa qualité de généralissime de toutes les armées
+d'occupation, résidait à Paris et nous en faisait les honneurs à nos
+frais. Il donnait assez souvent des fêtes où il était indispensable
+d'assister. Il tenait à avoir du monde et, notre sort dépendant en
+grande partie de sa bonne humeur, il fallait supporter ses caprices
+souvent bizarres.</p>
+
+<p>Je me rappelle qu'une fois il inventa de faire de la Grassini, alors
+en possession de ses bonnes grâces, la reine de la soirée. Il la plaça
+sur un canapé élevé dans la salle de bal, ne quitta pas ses côtés, la
+fit servir la première, fit ranger tout le monde pour qu'elle vît
+danser, lui donna la main et la fit passer la première au souper,
+<span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> l'assit près de lui, enfin lui rendit les hommages qui
+d'ordinaire ne s'accordent guère qu'aux princesses. Heureusement, il y
+avait quelques grandes dames anglaises à partager ces impertinences,
+mais elles n'étaient pas obligées de les subir comme nous et leur
+ressentiment ne pouvait être comparable.</p>
+
+<p>En général, le carnaval fut très triste, et cela était convenable de
+tout point. Nos princes n'allaient nulle part. Monsieur le duc de
+Berry se trouvait tout à fait éclipsé par son frère; la différente
+conduite tenue par eux pendant les Cent-Jours justifiait cette
+position. Cependant monsieur le duc d'Angoulême montrait des velléités
+de modération qui commençaient à déplaire, et le parti dévot ne lui
+pardonnait pas son éloignement pour la politique du confessionnal.</p>
+
+<p>Le caractère de monsieur le duc d'Angoulême est singulièrement
+difficile à peindre. C'est une réunion si bizarre et si disparate
+qu'on peut, à diverses époques de sa vie, le représenter comme un
+prince sage, pieux, courageux, conciliant, éclairé, ou bien comme un
+bigot imbécile et presque stupide, en disant également la vérité. À
+mesure que les circonstances se présenteront, je le montrerai tel que
+nous l'avons vu; mais il faut commencer, pour le comprendre, par
+admettre qu'il a toujours été dominé par la pensée de l'obéissance
+illimitée due au Roi. Plus il était près de la couronne, plus, selon
+lui, il en devait l'exemple.</p>
+
+<p>Tant que Louis XVIII a vécu, cette passive obéissance était un peu
+modifiée, au moins pour la forme, par celle qu'il accordait à
+Monsieur; mais, lorsque l'autorité de père et de roi a été concentrée
+en Charles X, elle n'a plus connu de bornes et nous avons été témoins
+des tristes résultats qu'elle a amenés.</p>
+
+<p>On s'occupait de marier monsieur le duc de Berry; <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> déjà en
+1814, il en avait été question. L'empereur Alexandre avait désiré lui
+voir épouser sa s&oelig;ur; la manière dont elle avait été repoussée lui
+avait donné beaucoup d'humeur. Monsieur le duc de Berry souhaitait
+cette alliance, mais le Roi et Monsieur trouvaient la maison de Russie
+trop peu ancienne pour donner une mère aux fils de France.</p>
+
+<p>Madame la duchesse d'Angoulême partageait cette manière de voir. De
+plus, elle redoutait une belle-s&oelig;ur à laquelle ses rapports
+politiques auraient donné une existence indépendante et avec laquelle
+il aurait fallu compter. Elle craignait aussi une princesse
+personnellement accomplie qui aurait pu rallier autour d'elle les
+personnes distinguées par leur esprit pour lesquelles Madame a
+toujours éprouvé une répugnance instinctive, quelles qu'aient été
+leurs couleurs.</p>
+
+<p>La princesse de Naples, née Bourbon, appartenant à une petite Cour,
+n'ayant reçu aucune éducation, réunit tous les suffrages de la
+famille. Elle fut imposée à monsieur le duc de Berry qui ne s'en
+souciait nullement. Monsieur de Blacas fut chargé de cette négociation
+qui n'occupa pas longuement ses talents diplomatiques.</p>
+
+<p>Dans le même temps, on conçut l'idée de marier Monsieur. Cela était
+assez raisonnable, mais Madame l'en dissuada le plus qu'elle put. Elle
+aurait trop souffert à voir une autre princesse tenir la Cour et
+prendre le pas sur elle; et Monsieur, qui l'aimait tendrement,
+n'eût-il pas eu d'autres motifs, n'aurait pas voulu lui donner ce
+chagrin.</p>
+
+<p>Cela me rappelle un mot heureux de Louis XVIII. Il était goutteux,
+infirme, dans un état de santé pitoyable. Un jour où il parlait
+sérieusement à Monsieur de la convenance de se marier, celui-ci lui
+dit en ricanant et d'un ton un peu goguenard:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> «Mon frère, vous qui prêchez si bien, pourquoi ne vous
+mariez-vous pas vous-même?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je ferais des aînés, mon frère,» reprit le Roi très
+sèchement.</p>
+
+<p>Monsieur se tint pour battu.</p>
+
+<p>L'intérieur des Tuileries n'était ni confiant, ni doux; cependant, à
+cette époque, le Roi causait avec les siens des affaires publiques; la
+rupture n'était pas encore complète.</p>
+
+<p>L'ambassadeur d'Angleterre, sir Charles Stuart, épousa lady Élisabeth
+Yorke, fille de lord Hardwick. La présentation de la nouvelle
+ambassadrice donna lieu, pour la première fois depuis la Restauration,
+à ce qu'on appelle en terme de Cour un <i>traitement</i>. Nous fûmes
+appelées une douzaine de femmes, la plupart titrées, à nous trouver
+chez madame la duchesse d'Angoulême à deux heures. La situation de mon
+père en Angleterre me valut cette distinction.</p>
+
+<p>Nous étions toutes réunies dans le salon de Madame, lorsqu'un huissier
+vint avertir madame de Damas, qui remplaçait sa mère, madame de
+Sérent, dans le service de dame d'honneur, que l'ambassadrice
+arrivait. Au même instant, Madame, qui probablement, selon ses
+habitudes, guettait à sa fenêtre, entra par une autre porte
+magnifiquement parée et, comme nous, en robe de Cour. Elle avait eu à
+peine le temps de nous dire bonjour et de s'asseoir que madame de
+Damas rentra conduisant l'ambassadrice accompagnée de la dame qui
+l'avait été quérir, des maîtres des cérémonies, et de l'introducteur
+des ambassadeurs qui restèrent à la porte. Madame se leva, fit un ou
+deux pas au-devant de l'ambassadrice, reprit son fauteuil et la fit
+placer sur une chaise <i>à dos</i> préparée à sa gauche. Les dames titrées
+s'assirent derrière, sur des pliants, et nous autres nous nous tînmes
+<span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> debout. Cela dura assez longtemps: Madame soutint le
+dialogue à elle toute seule.</p>
+
+<p>Lady Élisabeth, jeune et timide, était trop embarrassée pour rien
+ajouter aux monosyllabes de ses réponses et j'admirais la manière dont
+Madame exploita l'Angleterre et la France, l'Irlande et l'Italie d'où
+arrivait lady Élisabeth pour remplir le temps qu'allongeait outre
+mesure la marche lente et pénible du Roi.</p>
+
+<p>Enfin il entra; tout le monde se leva; le silence le plus profond
+régna. Il l'interrompit, quand il fut vers le milieu de la chambre,
+pour dire sans sourciller, du ton le plus grave et d'une voix sonore,
+la niaiserie convenue depuis le temps de Louis XIV: «Madame, je ne
+vous savais pas en si bonne compagnie.» Madame lui répondit une autre
+phrase, probablement également d'étiquette, mais que je ne me rappelle
+pas. Ensuite le Roi adressa quelques paroles à lady Élisabeth. Elle ne
+lui répondit pas plus qu'à Madame. Le Roi resta debout ainsi que tout
+le monde; au bout de peu de minutes, il se retira.</p>
+
+<p>Alors on s'assit, pour se relever immédiatement à l'entrée de
+Monsieur. «Ne devrai-je pas dire que je ne vous savais pas en aussi
+bonne compagnie?», dit-il, en souriant; puis, s'approchant
+gracieusement de lady Élisabeth, il lui prit la main et lui fit un
+compliment obligeant. Il refusa d'accepter un siège que Madame lui
+offrit, mais fit asseoir les dames et resta bien plus longtemps que le
+Roi.</p>
+
+<p>Les dames se levèrent à sa sortie, puis se rassirent pour se relever
+de nouveau à l'entrée de monsieur le duc d'Angoulême; pour cette fois,
+les premiers compliments passés, il prit une chaise <i>à dos</i> et fit la
+conversation. Il semblait que la timidité de l'ambassadrice lui donnât
+du courage. Je ne conserve aucune idée d'avoir vu monsieur le duc de
+Berry à cette cérémonie. Je ne sais s'il s'en <span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> dispensait
+ordinairement ou s'il en était absent par accident. J'ignore aussi
+comment cela s'est passé depuis pour madame la duchesse de Berry. Je
+n'ai pas eu d'autre occasion d'assister à pareilles réceptions.</p>
+
+<p>La sortie de monsieur le duc d'Angoulême fut accompagnée du lever et
+du <i>rassied</i> comme les autres; je ne pus m'empêcher de penser aux
+génuflexions du vendredi saint. Au bout de quelques minutes, la dame
+d'honneur avertit l'ambassadrice qu'elle était à ses ordres. Madame
+lui fit une phrase sur la crainte de la fatiguer en la retenant plus
+longtemps, et elle s'en alla, escortée comme à son arrivée. Elle
+remonta dans les carrosses du Roi, accompagnée de la dame qui l'avait
+été chercher. Sa voiture à six chevaux et en grand apparat suivait à
+vide. Madame s'entretint avec nous un instant de la nouvelle présentée
+et rentra dans son intérieur à ma grande satisfaction, car j'étais
+depuis deux heures sur mes jambes et j'en avais assez de mes honneurs.
+Cependant il fallut assister au dîner ou <i>traitement</i>.</p>
+
+<p>L'ambassadrice revint à cinq heures. Cette fois, elle était
+accompagnée de son mari et de quelques dames anglaises de distinction.
+Toutes les françaises qui avaient assisté à la réception étaient
+invitées; il y avait aussi des hommes des deux pays.</p>
+
+<p>Le premier maître d'hôtel, alors le duc des Cars, et la dame d'honneur
+de Madame firent les honneurs du dîner qui était très bon et
+magnifique, mais sans élégance comme tout ce qui se passait à la Cour
+des Tuileries. Immédiatement après, chacun fut enchanté de se séparer
+et d'aller se reposer de toute cette étiquette. Les hommes étaient en
+uniforme, les femmes très parées mais point en habit de Cour.</p>
+
+<p>De Roi, de princesses, de princes, il n'en fut pas question; seulement
+j'aperçus derrière un paravent <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> Madame et son mari qui, avant
+de monter dîner chez le Roi, s'amusaient à regarder la table et les
+convives.</p>
+
+<p>Je n'ai jamais pu concevoir comment, lorsque les souverains étrangers
+reçoivent constamment et familièrement à leur table les ambassadeurs
+de France, ils consentaient à subir, en la personne de leurs
+représentants, l'arrogance de la famille de Bourbon. Ne pas inviter
+les ambassadeurs chez soi n'était déjà pas trop obligeant, mais les
+faire venir avec tout cet appareil et cet <i>in fiochi</i> dîner à l'office
+m'a toujours paru de la dernière impertinence. Sans doute cet <i>office</i>
+était fréquenté par des gens de bonne maison; mais enfin c'était une
+seconde table dans le château, car, apparemment, celle du Roi était la
+première.</p>
+
+<p>Le festin ne se passait pas même dans l'appartement du premier maître
+d'hôtel où cela aurait pu avoir l'apparence d'une réunion de société;
+les pièces étaient trop petites et il logeait trop haut. On se
+réunissait dans la salle d'attente de l'appartement de Madame et on
+dînait dans l'antichambre de monsieur le duc d'Angoulême, de manière
+qu'on semblait relégué dans les pièces extérieures, comme lorsqu'on
+prête un local à ses gens pour une fête qu'on leur donne. Je
+concevrais que les vieilles étiquettes de Versailles et de Louis XIV
+eussent pu continuer sans interruption, mais je n'imagine pas qu'on
+ait osé inventer de les renouveler.</p>
+
+<p>Louis XVIII y tenait extrêmement et, sans l'état de sa santé et
+l'espèce d'humiliation que lui causaient ses infirmités, nous aurions
+revu les levers et les couchers avec toutes leurs ridicules
+cérémonies.</p>
+
+<p>Monsieur en avait moins le goût et, à son avènement au trône, il a
+continué l'usage établi par son frère de borner le coucher à une
+courte réception des courtisans ayant les entrées et les chefs de
+service qui venaient prendre <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> le mot d'ordre. On ne disait
+plus: <i>je vais au coucher</i>, mais <i>je vais à l'ordre</i>. Cela était à la
+fois plus digne et plus décent que ces habitudes de l'ancienne Cour
+dont le pauvre Louis XVI donnait chaque soir le spectacle.</p>
+
+<p>C'était à <i>l'ordre</i> que les personnes de la Cour avaient occasion de
+parler au Roi sans être obligées de solliciter une audience. Aussi la
+permission d'aller à <i>l'ordre</i> était-elle fort prisée par les
+courtisans de la Restauration.</p>
+
+<p>Le favoritisme de monsieur Decazes s'établissait de plus en plus;
+monsieur de Richelieu y poussait de toutes ses forces. Pourvu que le
+bien se fît, il lui était bien indifférent par quel moyen et il
+n'était pas homme à trouver une mesure sage moins sage parce qu'elle
+s'obtenait par une autre influence que la sienne. Il était très
+sincèrement enchanté que monsieur Decazes prît la peine de plaire au
+Roi et le voyait y réussir avec une entière satisfaction. Je crois, à
+vrai dire, que monsieur Decazes avait le bon sens de ne s'en point
+targuer vis-à-vis de ses collègues. Il mettait son crédit en commun
+dans le Conseil, mais, vis-à-vis du monde, il commençait à déployer sa
+faveur avec une joie de parvenu qui lui valait quelques ridicules.</p>
+
+<p>Le Roi, qui avait toujours eu besoin d'une idole, partageait ses
+adorations entre lui et sa s&oelig;ur, madame Princeteau, bonne petite
+personne, bien bourgeoise, qu'il avait fait venir de Libourne pour
+tenir sa maison et qui était fort gentille jusqu'à ce que les fumées
+de l'encens lui eussent tourné la tête.</p>
+
+<p>On a fait beaucoup d'histoires sur son compte; j'ignore avec quel
+fondement. Ce que je sais, c'est qu'elle paraissait uniquement dévouée
+à son frère; et, si elle a eu un moment de crédit personnel, elle le
+lui a rapporté tout entier.</p>
+
+<p>Pendant ce premier hiver de faveur, la maison de <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> monsieur
+Decazes était très fréquentée. La fuite de monsieur de La Valette
+avait bien apporté un léger refroidissement; toutefois les plus chauds
+partisans de l'ancien régime y allaient assidûment. On espérait se
+servir de monsieur Decazes pour maintenir le Roi dans <i>la bonne voie</i>.
+La vanité du ministre l'aurait assez volontiers poussé dans la
+phalange aristocratique qui, vers cette époque, prit le nom d'<i>ultra</i>,
+si ses exigences n'étaient devenues de jour en jour plus grandes.
+Quant au monarque, il inspirait toujours beaucoup de méfiance.</p>
+
+<p>Monsieur Lainé avait remplacé monsieur de Vaublanc dont les folies
+avaient comblé la mesure. Dans cette circonstance, monsieur de
+Richelieu, selon son usage, avait, en ayant raison dans le fond, mis
+les formes contre lui et l'avait chassé d'une façon qui fournissait au
+parti qu'il représentait quelque prétexte de plaintes. Au reste, les
+fureurs de monsieur de Vaublanc furent si absurdes qu'il se noya dans
+le ridicule.</p>
+
+<p>Le jour où le nom de son successeur parut dans le <i>Moniteur</i>, je crus
+devoir aller faire une visite chez monsieur de Vaublanc. Je ne
+m'attendais pas à être reçue; je fus admise quoique je n'eusse aucun
+rapport intime avec lui et les siens. La porte était ouverte à tout
+venant; il était au milieu de ses paquets de ministre et de
+particulier; mêlant les affaires d'État et de ménage de la façon la
+plus comique. Un de ses commensaux vint lui raconter que son ministère
+serait partagé entre trois personnes:</p>
+
+<p>«Trois, répondit-il sérieusement, trois, ce n'est pas assez; ils ne
+peuvent pas me remplacer à moins de cinq.»</p>
+
+<p>Il énuméra sur ses doigts les cinq parties du ministère de l'intérieur
+qui réclament la vie entière de tout autre homme mais que lui menait
+facilement toutes cinq de front, sans que rien fût jamais en retard;
+et il nous fit faire l'inventaire de ses portefeuilles pour que nous
+pussions <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> témoigner que tout était à jour. Je n'ai jamais
+assisté à scène plus bouffonne, d'autant que la plupart des assistants
+lui étaient aussi étrangers que moi.</p>
+
+<p>Je n'entrerai pas dans le récit des extravagances du parti à la
+Chambre: elles sont trop importantes pour que l'histoire les néglige;
+mais je ne puis m'empêcher de raconter une histoire qui m'a amusée
+dans le temps.</p>
+
+<p>Un vieux député de pur sang qui, comme le roi de Sardaigne, voulait
+rétablir l'ancien régime de tous points, réclamait journellement et à
+grands cris nos <i>anciens supplices</i>, comme il disait. Un collègue un
+peu plus avisé lui représenta que, sans doute, cela serait fort
+désirable mais qu'il ne fallait pas susciter trop d'embarras au
+gouvernement du Roi et qu'il n'était pas encore temps.</p>
+
+<p>«Allons, mon ami, reprit le député en soupirant, vous avez peut-être
+raison, remettons la potence à des temps plus heureux!»</p>
+
+<p>On ne saurait assez dire combien ce mot: <i>Il n'est pas encore temps</i>,
+qui se trouvait sans cesse dans la bouche des habiles du parti
+royaliste en 1814 et 1815, a fait d'ennemis à la royauté et
+l'influence qu'il a eue sur les Cent-Jours. Peut-être ne
+l'employaient-ils que pour calmer les plus violents des leurs, mais
+les antagonistes y voyaient une de ces menaces vagues, d'autant plus
+alarmantes qu'elles sont illimitées, et les chefs des diverses
+oppositions ne manquaient pas de l'exploiter avec zèle.</p>
+
+<p>D'autres petites circonstances se renouvelaient sans cesse pour
+inspirer des doutes sur la bonne foi de la Cour.</p>
+
+<p>Jules de Polignac fut créé pair; il refusa de siéger. Il ne pouvait,
+disait-il, lui, catholique, prêter serment à une charte reconnaissant
+la liberté des cultes. Le Roi nomma une commission de pairs pour
+l'arraisonner. Monsieur de Fontanes en était, et je me rappelle qu'un
+jour <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> où on lui demandait si leurs conférences avaient
+réussi, il répondit avec un air de componction:</p>
+
+<p>«Je ne sais ce qui en résultera; mais je sais qu'il faut tenir sa
+conscience à deux mains pour ne pas céder aux sentiments si nobles, si
+éclairés, si entraînants que je suis appelé à écouter.»</p>
+
+<p>Pour moi qui connaissais la logique de Jules, j'en conclus seulement
+que monsieur de Fontanes croyait ce langage de mise dans le salon,
+très royaliste, où il le tenait. Jules finit par céder et prêta
+serment; mais, pendant toute cette négociation qui dura longtemps, il
+était ostensiblement caressé par Madame et par Monsieur, quoique ce
+prince eût prêté le serment que Jules refusait. Toutefois la
+Congrégation, qui l'avait excité au refus, craignit de s'être trop
+avancée. Elle voulait se faire connaître sans se trop compromettre.
+Jules reçut ordre de reculer.</p>
+
+<p>Monsieur le nomma publiquement adjudant général de la garde nationale,
+et lui confia, secrètement, la place de ministre de la police du
+gouvernement occulte, car son existence remonte jusqu'à cette époque,
+quoiqu'elle n'ait été révélée que plus tard, et qu'il n'ait été
+complètement organisé qu'après la dissolution de la Chambre
+introuvable.</p>
+
+<p>Le séjour prolongé de la famille d'Orléans en Angleterre n'était pas
+entièrement volontaire. On avait contre elle de fortes préventions au
+palais des Tuileries, et le cabinet commençait à les partager. Presque
+tous les mécontents invoquaient le nom de monsieur le duc d'Orléans,
+et la conduite toujours un peu méticuleuse de ce prince semblait
+justifier plus de défiance qu'elle n'en méritait réellement.</p>
+
+<p>Monsieur de La Châtre, courtisan né, favorisait des soupçons qu'il
+savait plaire au Roi.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> Telle était la situation des affaires lorsque je quittai
+Paris pour me rendre à Londres. En ma qualité de chroniqueur des
+petites circonstances, il me revient à l'esprit ce qui se passa devant
+moi le jour où j'allai prendre congé de madame la duchesse d'Orléans
+douairière. Je la trouvai très préoccupée et fort agitée dans
+l'attente du marquis de Rivière. Il partait le lendemain pour son
+ambassade de Constantinople. La princesse lui avait écrit deux fois
+dans la matinée pour s'assurer sa visite. Monsieur de Rivière, mandé
+chez le Roi, ne pouvait disposer de lui-même. Sa femme était là,
+promettant à madame la duchesse d'Orléans qu'il viendrait dès qu'il
+sortirait des Tuileries, sans pouvoir calmer son anxiété. Enfin il
+arriva. La joie que causa sa présence fut égale à l'impatience avec
+laquelle il était attendu.</p>
+
+<p>La princesse expliqua qu'elle avait un très grand service à lui
+demander: monsieur de Follemont prenait du café plusieurs fois par
+jour; il était fort difficile et n'en trouvait que rarement à son
+goût. Madame la duchesse d'Orléans attachait un prix infini à ce que
+l'ambassadeur de France à Constantinople s'occupât de lui procurer le
+meilleur café de moka fourni par l'Orient.</p>
+
+<p>Le marquis de Rivière entra avec la patience exercée d'un courtisan
+dans tous les détails les plus minutieux, enfin il ajouta:</p>
+
+<p>«Madame veut-elle me dire combien elle en veut?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, je ne sais pas ... beaucoup ... le café se garde-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, il s'améliore même.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, j'en veux beaucoup ... une grande provision.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais que madame me dît à peu près la quantité?</p>
+
+<p>&mdash;Mais ... mais, j'en voudrais bien douze livres.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> Nous partîmes tous d'un éclat de rire. Elle aurait dit, tout
+de même, douze cent mille livres.</p>
+
+<p>Malgré l'émigration, elle n'avait acquis aucune idée de la valeur des
+choses ou de l'argent. Les femmes de son âge, avant la Révolution,
+conservaient une ignorance du matériel de la vie qui aujourd'hui nous
+paraît fabuleuse. Il n'était pas même nécessaire d'être princesse.
+Madame de Preninville, femme d'un fermier général immensément riche,
+s'informant de ce qu'était devenu un joli petit enfant, fils d'un de
+ses gens, qu'elle voyait quelquefois jouer dans son antichambre, reçut
+pour réponse qu'il allait à l'école.</p>
+
+<p>«Ah! vous l'avez mis à l'école, et combien cela vous coûte-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Un écu par mois, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Un écu! C'est bien cher! J'espère au moins qu'il est bien nourri!»</p>
+
+<p>J'entendais révoquer en doute, il y a quelques jours, que madame
+Victoire pût avoir eu la pensée de nourrir le peuple de croûte de pâté
+pendant une disette. Pour moi, j'y crois, d'abord parce que ma mère
+m'a dit que madame Adélaïde en plaisantait souvent sa s&oelig;ur qui
+avait horreur de la croûte de pâté, au point d'éprouver de la
+répugnance à en voir servir, et puis parce que j'ai encore vu et su
+tant de traits de cette ingénuité vraie et candide sur la vie réelle
+que cela m'étonne beaucoup moins que la génération nouvelle.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> SIXIÈME PARTIE<br>
+L'ANGLETERRE ET LA FRANCE<br>
+1816-1820</h2>
+
+<h3>CHAPITRE I</h3>
+
+<p class="resume">Retour en Angleterre. &mdash; Aspect de la campagne. &mdash; Londres. &mdash; Concert
+ à la Cour. &mdash; Ma présentation. &mdash; La reine Charlotte. &mdash; Égards du
+ prince régent pour elle. &mdash; La duchesse d'York. &mdash; La princesse
+ Charlotte de Galles. &mdash; Miss Mercer. &mdash; Intrigue déjouée par le
+ prince Léopold de Saxe-Cobourg. &mdash; La marquise
+ d'Hertford. &mdash; Habitudes du prince régent. &mdash; Dîners à Carlton House.</p>
+
+<p>Après une absence de douze années, je revis l'Angleterre avec un vif
+intérêt. J'y retrouvais le charme des souvenirs. Je rentrais dans la
+patrie de ma première jeunesse; chaque détail m'était familier et
+pourtant suffisamment éloigné de ma pensée journalière pour avoir
+acquis le piquant de la nouveauté. C'était un vieil ami, revenu de
+loin, qu'on retrouve avec joie et qui rappelle agréablement le temps
+jadis, ce temps où la vie, chargée de moins d'événements, se porte
+plus légère et laisse, avec plus de regrets peut-être, un penser bien
+plus doux à repasser dans la mémoire.</p>
+
+<p>Je fus très frappée de l'immense prospérité du pays. Je ne crois pas
+qu'elle fût sensiblement augmentée; mais <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> l'habitude m'avait
+autrefois blasée sur l'aspect qu'il présente au voyageur et l'absence
+m'y avait rendue plus attentive.</p>
+
+<p>Ces chemins si bien soignés, sur lesquels des chevaux de poste, tenus
+comme nos plus élégants attelages, vous font rouler si agréablement,
+cette multitude de voitures publiques et privées, toutes charmantes,
+ces innombrables établissements qui ornent la campagne et donnent
+l'idée de l'aisance dans toutes les classes de la société, depuis la
+cabane du paysan jusqu'au château du seigneur, ces fenêtres de la plus
+petite boutique offrant aux rares rayons du soleil des vitres dont
+l'éclat n'est jamais terni par une légère souillure, ces populations
+si propres se transportant d'un village à un autre par des sentiers
+que nous envierions dans nos jardins, ces beaux enfants si bien tenus
+et prenant leurs ébats dans une liberté qui contraste avec le maintien
+réservé du reste de la famille, tout cela m'était familier et pourtant
+me frappait peut-être plus vivement que si c'eût été la première fois
+que j'en étais témoin.</p>
+
+<p>Je fis la route de Douvres à Londres par un beau dimanche du mois de
+mai et dans un continuel enchantement. Il s'y mêlait de temps en temps
+un secret sentiment d'envie pour ma patrie. Le Ciel lui a été au moins
+aussi favorable; pourquoi n'a-t-elle pas acquis le même degré de
+prospérité que ses voisins insulaires?</p>
+
+<p>Lorsque les chevaux de poste, suspendant leur course rapide, prirent
+cette allure fastidieuse qu'ils affectent dans Londres, que
+l'atmosphère lourde et enfumée de cette grande ville me pesa sur la
+tête, que je vis ses silencieux habitants se suivant l'un l'autre sur
+leurs larges trottoirs comme un cortège funèbre, que les portes, les
+fenêtres, les boutiques fermées semblèrent annoncer autant de
+tristesse dans l'intérieur des maisons que dans <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> les rues, je
+sentis petit à petit tout mon épanouissement de c&oelig;ur se resserrer
+et, lorsque je descendis à l'ambassade, mon enthousiasme sur
+l'Angleterre avait déjà reçu un échec.</p>
+
+<p>Quelque prodigieuse que soit la prospérité commerciale de Londres et
+le luxe qu'on y déploie dans toutes les classes de la société, je
+crois que son aspect paraîtra bien moins remarquable à un étranger que
+celui du reste de l'Angleterre. Cette grande cité, composée de petites
+maisons pareilles et de larges rues tirées au cordeau, toutes
+semblables les unes aux autres, est frappée de monotonie et d'ennui.
+Aucun monument ne vint réveiller l'attention fatiguée. Quand on s'est
+promené cinq minutes, on peut se promener cinq jours dans des
+quartiers toujours différents et toujours pareils.</p>
+
+<p>La Tamise, aussi bien que son immense mouvement qui attacherait un
+caractère particulier à cette capitale du monde britannique, est
+soigneusement cachée de toute part. Il faut une volonté assez
+intelligente pour parvenir à l'apercevoir, même en l'allant chercher.</p>
+
+<p>On a pu voir partout des rues qui ressemblent à celles de Londres,
+mais je ne crois pas qu'aucun autre pays puisse donner idée de la
+campagne en Angleterre. Je n'en connais point où elle soit autant en
+contraste avec la ville. On y voit un autre ciel; on y respire un
+autre air. Les arbres y ont un autre aspect; les plantes s'y montrent
+d'une autre couleur. Enfin c'est une autre population, quoique
+l'habitant du Northumberland ou du Devonshire soit parfaitement
+semblable à celui du promeneur de Piccadilly.</p>
+
+<p>On conçoit, au reste, que le nuage orange, strié de noir, de brun, de
+gris, saturé de suie, qui semble un vaste éteignoir placé sur la
+ville, influe sur le moral de la population et agisse sur ses
+dispositions. Aussi n'y a-t-il <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> aucune langue où l'on vante
+les charmes de la campagne, en vers et en prose, avec une passion plus
+vive et plus sincère que dans la littérature anglaise. Quiconque aura
+passé trois mois à Londres comprendra le bien-être tout matériel qu'on
+éprouve en en sortant.</p>
+
+<p>Malgré les vertiges qu'elle cause aux nouveaux débarqués, cette
+atmosphère si triste n'est pas malsaine; on s'y accoutume bientôt
+assez pour ne plus s'apercevoir qu'on en souffre. J'ai entendu
+attribuer la salubrité de Londres au mouvement que la marée apporte
+quatre fois le jour dans la Tamise. Ce grand déplacement forme un
+ventilateur naturel qui agite et assainit cet air qui paraît épais,
+même à la vue, et laisse sur les vêtements les preuves positives que
+l'&oelig;il ne s'est pas trompé. La robe blanche, mise le matin, porte
+avant la fin de la journée des traces de souillures qu'une semaine ne
+lui infligerait pas à Paris. L'extrême recherche des habitants, leur
+propreté, rendue indispensable par de telles circonstances, ont tiré
+parti de ces nécessités pour en combattre la mauvaise influence; et
+l'aspect des maisons aussi bien que des personnes n'offre que les
+apparences de la plus complète netteté.</p>
+
+<p>Si ma longue absence m'avait rendue plus sensible aux charmes de la
+route, je l'étais davantage aussi aux inconvénients de Londres qui ne
+m'avaient guère frappée jusque-là. Dans la première jeunesse, on
+s'occupe peu des objets extérieurs.</p>
+
+<p>Le surlendemain de mon arrivée, le prince régent donnait un concert à
+la Reine sa mère. Pour être admis, il fallait être présenté. La Reine,
+me sachant à Londres, eut la bonté de se souvenir que je l'avais été
+autrefois et me fit inviter. Mes parents dînaient à Carlton House. J'y
+arrivai seule le soir, pensant me mêler inaperçue dans la foule. Il
+était un peu tard; le concert était déjà commencé.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> La salle, en galerie, était partagée par des colonnes en
+trois parties à peu près égales. Celle du milieu se trouvait
+exclusivement occupée par la Cour et les musiciens placés vis-à-vis de
+la Reine, des princesses, de leurs dames, des ambassadrices et de
+quelques autres femmes ayant les grandes entrées qui étaient assises.
+Tout le reste de la société se tenait dans les parties latérales,
+séparées par les colonnes, et restait debout. On circulait dans les
+autres salons, selon l'usage général du pays, où un concert à
+banquettes paraîtrait horriblement ennuyeux.</p>
+
+<p>Je trouvai à la porte lady Macclesfield, une des dames du palais. Elle
+m'attendait pour me conduire à la Reine et, sans me donner un instant
+pour respirer, me mena à travers tout ce monde, toute cette musique,
+tout ce silence et tout ce vide jusqu'à Sa Majesté. Je n'avais pas
+encore eu le temps d'avoir grand'peur; mais, au moment où j'approchai,
+la Reine se leva en pied, et les quarante personnes qui l'entouraient
+imitèrent son mouvement. Ce froufrou, auquel je ne m'attendais pas,
+commença à m'intimider. La Reine fut très bonne et très gracieuse, je
+crois; mais, pendant tout le temps qu'elle me parlait, je m'étais
+occupée que de l'idée de ménager ma retraite.</p>
+
+<p>Lady Macclesfield m'avait quittée pour reprendre sa place parmi ses
+compagnes. Lorsque la Reine fit la petite indication de tête qui
+annonçait l'audience terminée, je sentis le parquet s'effondrer sous
+mes pas. J'étais là, seule, abandonnée, portant les yeux de toute
+l'Angleterre braqués sur ma personne et ayant un véritable voyage à
+faire pour regagner, dans cet isolement, les groupes placés derrière
+les colonnes. Je ne sais pas comment j'y arrivai.</p>
+
+<p>J'avais été présentée à bien des Cours et à bien des <span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span>
+potentats. Je n'étais plus assez jeune pour conserver une grande
+timidité; j'avais l'habitude du monde et pourtant il me reste de cette
+soirée et de cette présentation de faveur un souvenir formidable.</p>
+
+<p>Ce n'est pas que la reine Charlotte fut d'un aspect bien imposant.
+Qu'on se figure un pain de sucre couvert de brocart d'or et on aura
+une idée assez exacte de sa tournure. Elle n'avait jamais été grande
+et, depuis quelques années, elle était rapetissée et complètement
+déformée. Sa tête, placée sur un col extrêmement court, présentait un
+visage renfrogné, jaune, ridé, accompagné de cheveux gris poudrés à
+frimas. Elle était coiffée en bonnet, en turban, en toque, selon
+l'occasion, mais toujours je lui ai vu une petite couronne fermée, en
+pierreries, ajoutée à sa coiffure. J'ai entendu dire qu'elle ne la
+quittait jamais. Malgré cette figure hétéroclite, elle ne manquait
+pourtant pas d'une sorte de dignité; elle tenait sa cour à merveille,
+avec une extrême politesse et des nuances fort variées.</p>
+
+<p>Sévère pour la conduite des femmes, elle se piquait d'une grande
+impartialité; et souvent un regard froid, ou une parole moins
+obligeante de la Reine à une de ses protégées, a suffi pour arrêter
+une jeune personne sur les bords du précipice. Pour les femmes
+divorcées, elle était inexorable. Jamais aucune, quelque excuse que le
+public lui donnât, quelque bonne que fût sa conduite ultérieure, n'a
+pu franchir le seuil du palais.</p>
+
+<p>Lady Holland en a été une preuve bien marquante: son esprit, son
+influence politique, la domination qu'elle exerçait sur son mari, lui
+avaient reconquis une existence sociale. Refuser d'aller à Holland
+House aurait paru une bégueulerie à peine avouable. Lady Holland y
+tenait une cour fréquentée par tout ce qu'il y avait de plus distingué
+en anglais et en étrangers; mais, quelques soins <span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> qu'elle se
+soit donnés, quelques négociateurs qu'elle ait employés, et le prince
+régent a été du nombre, jamais, tant que la vieille Reine a vécu, elle
+n'a pu paraître à celle de Saint-James.</p>
+
+<p>Je n'oserais dire que la Reine fût aimée, mais elle était vénérée. Le
+prince régent donnait l'exemple des égards. Il était très soigneux et
+très tendre pour elle en particulier. En public, il la comblait
+d'hommages.</p>
+
+<p>Je fus frappée, le soir de ce concert, de voir un valet de chambre
+apporter un petit plateau, avec une tasse de thé, un sucrier et un pot
+à crème et le remettre au Régent qui le présenta lui-même à sa mère.
+Il resta debout devant elle pendant tout le temps qu'elle arrangea sa
+tasse, sans se lever, sans se presser, sans interrompre sa
+conversation. Seulement elle lui disait toujours en anglais, quelque
+langue qu'elle parlât dans le moment: <i>Thank you, George.</i> Elle
+répétait le même remerciement dans les mêmes termes lorsque le prince
+régent reprenait le plateau des mains du valet de chambre pour
+recevoir la tasse vide. C'était l'usage constant. Cette cérémonie se
+renouvelait deux à trois fois dans la soirée, mais n'avait lieu que
+lorsque la Reine était chez le prince. Chez elle, c'était
+ordinairement une des princesses, quelquefois un des princes, jamais
+le Régent, mais toujours un de ses enfants qui lui présentait sa tasse
+de thé.</p>
+
+<p>Tous les autres membres de la famille royale, y compris le Régent,
+partageaient les rafraîchissements préparés pour le reste de la
+société, sans aucune distinction. En général, autant l'étiquette était
+sévèrement observée pour la Reine, autant il en existait peu pour les
+autres. Les princes et princesses recevaient et rendaient des visites
+comme de simples particuliers.</p>
+
+<p>Je me rappelle que, ce même soir, où j'avais subi la <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span>
+présentation à la Reine, me trouvant peu éloignée d'une petite femme
+très blonde que douze années d'absence avaient effacée de mon
+souvenir, elle dit à lady Charlotte Greville avec laquelle je parlais:</p>
+
+<p>«Lady Charlotte, nommez-moi à madame de Boigne.»</p>
+
+<p>C'était la duchesse d'York; elle resta longtemps à causer avec nous
+sur tout et de toutes choses, avec une grande aisance et sans aucune
+forme princière.</p>
+
+<p>Le lendemain, ma mère me mena faire des visites à toutes les
+princesses; nous laissâmes des cartes chez celles qui ne nous admirent
+pas et la présentation fut faite.</p>
+
+<p>La princesse Charlotte de Galles, mariée au prince de Cobourg, était
+encore plongée dans les douceurs de la lune de miel et ne quittait pas
+la campagne. Ma mère avait assisté à son mariage, béni dans un salon
+de Carlton House. Lorsque, plus tard, je lui dis combien je regrettais
+n'avoir pas partagé cet honneur, elle me répondit:</p>
+
+<p>«Vous avez raison; c'est un spectacle rare que l'héritière d'un
+royaume faisant un mariage d'amour et donnant sa main là où son
+c&oelig;ur est déjà engagé. En tout, le bonheur parfait n'est pas commun;
+je serai charmée que vous veniez souvent en être témoin à Claremont.»</p>
+
+<p>Pauvre princesse!... Je ne fis connaissance avec elle qu'à un autre
+voyage. En ce moment, j'en entendais beaucoup parler. Elle était fort
+populaire, affectait les manières brusques attribuées à la reine
+Élisabeth qu'elle portait même jusqu'à avoir adopté ses jurons. Elle
+était très tranchée dans ses opinions politiques, accueillait avec des
+serrements de main les plus affectueux tous les hommes, jeunes ou
+vieux, qu'elle regardait comme de son parti, ne manquait pas une
+occasion de marquer de l'opposition au gouvernement de son père et de
+l'hostilité personnelle à sa grand'mère et à ses tantes. Elle
+professait <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> une vive tendresse pour sa mère qu'elle regardait
+comme sacrifiée aux malveillances de sa famille.</p>
+
+<p>La princesse Charlotte recherchait avec soin les occasions d'être
+impertinente pour les femmes qui composaient la société particulière
+du Régent. On lui avait persuadé que son père avait eu le désir de
+faire casser son mariage et de nier la légitimité de sa naissance. Je
+ne sais si cela a quelque fondement; en tout cas ses droits étaient
+inscrits sur son visage: elle ressemblait prodigieusement au prince.
+Elle était née neuf mois après le mariage dont l'intimité n'avait pas
+duré beaucoup de jours. Il est certain que le prince de Galles avait
+tenu à cette époque beaucoup de mauvais propos que la conduite de sa
+femme n'a que trop justifiés; mais je ne sache pas qu'il ait jamais
+pensé à attaquer l'existence de la princesse Charlotte.</p>
+
+<p>Il accusait miss Mercer d'avoir monté la tête de la jeune princesse en
+lui racontant cette fable; il l'avait expulsée du palais et la
+détestait cordialement. Miss Mercer conservait une correspondance
+clandestine avec la princesse Charlotte. Elle avait excité ses
+répugnances contre le prince d'Orange que le cabinet anglais désirait
+lui faire épouser et encouragé le goût que la grande-duchesse
+Catherine de Russie avait cherché à lui faire prendre pour le prince
+Léopold de Saxe-Cobourg. Cette intrigue avait été conduite par ces
+deux femmes jusqu'au point d'amener la princesse Charlotte à déclarer
+qu'elle voulait épouser le prince Léopold et était décidée à refuser
+tout autre parti. L'opposition l'appuyait.</p>
+
+<p>Miss Mercer, fille de lord Keith, riche héritière mais fort laide,
+prétendait de son côté épouser le duc de Devonshire et lui apporter en
+dot son crédit sur la future souveraine. Tout le parti whig,
+applaudissant à cette alliance, s'était ligué pour y déterminer le
+duc. Je ne sais <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> s'il y aurait réussi; mais, lorsque le
+mariage de la princesse semblait avoir assuré le succès de cette
+longue intrigue, elle échoua complètement devant le bon sens du prince
+Léopold. Il profita de la passion qu'il inspirait à sa femme pour
+l'éloigner de la coterie dont elle était obsédée, la rapprocher de sa
+famille et changer son attitude politique et sociale. Ce ne fut pas
+l'affaire d'un jour, mais il s'en occupa tout de suite et, dès la
+première semaine, miss Mercer, s'étant rendue à Claremont après y
+avoir écrit quelques billets restés sans réponse, y fut reçue si
+froidement qu'elle dut abréger sa visite, au point d'aller rechercher
+au village sa voiture qu'elle y avait renvoyée.</p>
+
+<p>Des plaintes amenèrent des explications dont le résultat fut que la
+princesse manquerait de respect à son père en recevant chez elle une
+personne qu'il lui avait défendu de voir. Miss Mercer fut outrée; le
+parti de l'opposition cessa d'attacher aucun prix à son mariage avec
+le duc de Devonshire et tout le monde se moqua d'elle d'y avoir
+prétendu.</p>
+
+<p>Pour cacher sa déconvenue, elle affecta de s'éprendre d'une belle
+passion pour monsieur de Flahaut que ses succès auprès de deux reines
+du sang impérial bonapartiste avaient inscrit au premier rang dans les
+fastes de la galanterie. Il était précisément ce qu'on peut appeler un
+charmant jeune homme et habile dans l'art de plaire. Il déploya tout
+son talent. Miss Mercer se trouva peut-être plus engagée qu'elle ne
+comptait d'abord. Lord Keith se déclara hautement contre cette
+liaison; elle en acquit plus de prix aux yeux de sa fille. Quelques
+mois après, elle épousa monsieur de Flahaut, malgré la volonté
+formelle de son père qui ne lui a jamais tout à fait pardonné et l'a
+privée d'une grande partie de sa fortune. Madame de Flahaut n'a pas
+démenti les précédents de miss Mercer: <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> elle a conservé le
+goût le plus vif pour les intrigues politiques et les tracasseries
+sociales.</p>
+
+<p>Le prince régent menait la vie d'un homme du monde. Il allait dîner
+chez les particuliers et assistait aux réunions du soir. Ces habitudes
+donnaient une existence à part aux ambassadeurs; ils étaient
+constamment priés dans les mêmes lieux que le prince et il en était
+presque exclusivement entouré. À tous les dîners, il était toujours à
+table entre deux ambassadrices; dans les soirées, il se plaçait
+ordinairement sur un sopha à côté de lady Hertford et appelait une
+ambassadrice de l'autre côté.</p>
+
+<p>Lady Hertford, qu'on nommait <i>la marquise</i> par excellence, était alors
+la reine de ses pensées. Elle avait été très belle, mais elle avait la
+cinquantaine bien sonnée et il y paraissait, quoiqu'elle fût très
+parée et très pomponnée. Elle avait le maintien rigide, la parole
+empesée, le langage pédant et chaste, l'air calme et froid. Elle
+imposait au prince et exerçait sur lui beaucoup d'empire, était très
+grande dame, avait un immense état et trouvait qu'en se laissant
+quotidiennement ennuyer par le souverain elle lui accordait grande
+faveur.</p>
+
+<p>La princesse Charlotte avait essuyé ses dédains envers elle, mais elle
+lui avait rendu impertinence pour impertinence. La vieille Reine
+l'accueillait avec des égards qui témoignaient de la bonne opinion
+qu'elle lui conservait et lady Hertford promenait son <i>torysme</i> dans
+les salons avec toute la hauteur d'une sultane.</p>
+
+<p>Le prince se levait extrêmement tard; sa toilette était éternelle. Il
+restait deux heures entières en robe de chambre. Dans cet intérieur,
+il admettait quelques intimes, ses ministres et les ambassadeurs
+étrangers lorsqu'ils lui faisaient demander à entrer. C'était ce qui
+lui plaisait le mieux. Si on écrivait pour obtenir une audience ou
+qu'on la lui demandât d'avance, il recevait <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> habillé et dans
+son salon, mais cela dérangeait ses habitudes et le gênait. En se
+présentant à sa porte sans avoir prévenu, il était rare qu'on ne fût
+pas admis. Il commençait la conversation par une légère excuse sur le
+désordre où on le trouvait, mais il en était de meilleure humeur et
+plus disposé à la causerie.</p>
+
+<p>Il n'achevait sa toilette qu'au dernier moment, lorsqu'on lui
+annonçait ses chevaux. Il montait à cheval, suivi d'un seul
+palefrenier, et allait au Parc où il se laissait aborder facilement. À
+moins qu'il ne dît: «Promenons-nous ensemble», on se bornait à en
+recevoir un mot en passant sans essayer de le suivre. Quand il
+s'arrêtait, c'était une grande politesse, mais elle excluait la
+familiarité et on ne l'accompagnait pas. La première année, il
+s'arrêtait pour mon père, mais, lorsqu'il le traita plus amicalement,
+ou il l'engageait à se promener avec lui, ou il lui faisait un signe
+de la main en passant sans jamais s'arrêter.</p>
+
+<p>Du Parc il se rendait chez lady Hertford où il achevait sa matinée.
+Plus habituellement sa voiture l'y venait prendre, quelquefois il
+revenait à cheval. Il fallait être très avant dans sa faveur pour que
+lady Hertford engageât à venir chez elle à l'heure du prince, et
+encore trouvait-on souvent la porte fermée. Les ministres y allaient
+fréquemment.</p>
+
+<p>Lady Hertford sans avoir beaucoup d'esprit, avait un grand bon sens,
+n'entrait dans aucune intrigue, ne voulait rien pour elle ni pour les
+siens; elle était au fond la meilleure intimité que le prince, à qui
+la société des femmes était nécessaire, pût choisir. Les ministres ont
+eu occasion de s'en persuader encore davantage lorsque le Régent,
+devenu roi, a remplacé cette affection, toute de convenance, par une
+fantaisie pour lady Conyngham dont le ridicule n'a pas été le seul
+inconvénient.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> Le prince régent avait trois manières d'inviter à dîner. Sur
+une énorme carte, le grand chambellan prévenait <i>par ordre</i> qu'on
+était convié <i>pour rencontrer la Reine</i>. Alors, on était en grand
+uniforme.</p>
+
+<p>Le secrétaire intime, sir Benjamin Bloomfield, avertissait par un
+petit billet personnel, écrit à la main, que le prince priait pour tel
+jour. Alors, c'était en frac et la forme la plus ordinaire. Elle
+s'adressait aux femmes comme aux hommes. Les dîners n'étaient jamais
+de plus de vingt et ordinairement de douze à quinze personnes.</p>
+
+<p>La troisième manière était réservée pour les intimes. Le prince
+envoyait, le matin même, un valet de pied dire verbalement que, si
+monsieur un tel était tout à fait libre et n'avait rien à faire, le
+prince l'engageait à venir dîner à Carlton House, mais il le priait
+surtout de ne pas se gêner. Il était bien entendu cependant qu'on
+n'avait jamais autre chose à faire, et je crois que le prince aurait
+trouvé très étrange qu'on ne se rendit pas à cette invitation. Mon
+père avait fini par la recevoir très fréquemment. Elle ne s'adressait
+jamais aux femmes. Ces dîners n'étaient que de cinq à six personnes et
+la liste des invités était fort limitée.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> CHAPITRE II</h3>
+
+<p class="resume">Le corps diplomatique. &mdash; La comtesse de Lieven. &mdash; La princesse Paul
+ Esterhazy. &mdash; Vie des femmes anglaises. &mdash; Leur enfance. &mdash; Leur
+ jeunesse. &mdash; Leur âge mûr. &mdash; Leur vieillesse. &mdash; Leur mort. &mdash; Sort des
+ veuves.</p>
+
+<p>La ligne de démarcation entre les ambassadeurs et les ministres
+plénipotentiaires est plus marquée à la Cour d'Angleterre qu'à aucune
+autre. Les ambassadeurs étaient de tout, les ministres de rien.</p>
+
+<p>Je ne pense pas qu'aucun d'entre eux, si ce n'est peut-être le
+ministre de Prusse et encore bien rarement, ait dîné à Carlton House.
+Ils n'allaient pas aux soirées de la Reine où l'on admettait pourtant
+quelquefois les étrangers de distinction qu'ils avaient présentés et,
+dans les salons, ils ne jouissaient d'aucune prérogative, tandis que
+les ambassadeurs prenaient le pas sur tout le monde.</p>
+
+<p>Cette grande différence déplaisait à une partie du corps diplomatique,
+sans nuire pourtant à sa bonne intelligence qui n'a pas été troublée
+pendant mon séjour en Angleterre. La comtesse de Lieven y tenait la
+première place: établie depuis longtemps dans le pays, elle y avait
+une importance sociale et une influence politique toute personnelle
+qu'on ne pouvait lui disputer.</p>
+
+<p>L'arrivée de la princesse Paul Esterhazy lui avait causé de vives
+inquiétudes. L'Autriche était alors l'alliée la plus intime du cabinet
+anglais. Lord Castlereagh subissait l'influence du prince de
+Metternich. Paul Esterhazy, <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> fort bien traité par le Régent,
+était dès longtemps très accueilli dans la société. La jeune femme
+qu'il ramenait se trouvait petite nièce de la Reine, propre nièce de
+la duchesse de Cumberland, cousine et bientôt favorite de la princesse
+Charlotte.</p>
+
+<p>C'étaient bien des moyens de succès. La comtesse de Lieven en frémit
+et ne put cacher son dépit, car, en outre de ses autres avantages, la
+nouvelle ambassadrice était plus jeune, plus jolie, et avait un
+impertinent embonpoint qui offusquait la désespérante maigreur de sa
+rivale. Cependant elle s'aperçut promptement que la princesse ne
+profiterait pas de sa brillante position. Toute aux regrets d'une
+absence forcée de Vienne, elle périssait de chagrin à Londres et, au
+bout de fort peu de mois, elle obtint la permission de retourner en
+Allemagne. Elle était à cette époque fort gentille et fort bonne
+enfant; nous la voyions beaucoup, elle se réfugiait dans notre
+intérieur contre les ennuis du sien et contre les politesses hostiles
+et perfides de la comtesse de Lieven. Je dois convenir lui en avoir vu
+exercer envers la princesse Esterhazy. Pour nous, elle a été
+uniformément gracieuse et obligeante; nous n'offusquions en rien ses
+prétentions.</p>
+
+<p>La France, écrasée par une occupation militaire et les sommes énormes
+qui lui étaient imposées, avait besoin de tout le monde pour l'aider à
+soulever quelque peu de ce fardeau et n'était en mesure de disputer le
+pavé à personne.</p>
+
+<p>La comtesse, devenue princesse de Lieven, a un esprit extrêmement
+distingué, exclusivement appliqué à la diplomatie plus encore qu'à la
+politique. Pour elle tout se réduit à des questions de personnes. Un
+long séjour en Angleterre n'a pu, sous ce point de vue, élargir ses
+premières idées russes, et c'est surtout cette façon d'envisager les
+événements qui lui a acquis et peut-être <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> mérité la
+réputation d'être très intrigante. En 1816, elle était peu aimée mais
+fort redoutée à Londres. On y tenait beaucoup de mauvais propos sur sa
+conduite personnelle, et la vieille Reine témoignait parfois un peu
+d'humeur de la nécessité où elle se trouvait de l'accueillir avec
+distinction. Madame de Lieven n'aurait pas toléré la moindre
+négligence en ce genre.</p>
+
+<p>Je ne saurais dire ce qu'est monsieur de Lieven, certainement homme de
+fort bonne compagnie et de très grandes manières, parlant peu mais à
+propos, froid mais poli. Quelques-uns le disent très profond, le plus
+grand nombre le croient très creux. Je l'ai beaucoup vu et j'avoue
+n'avoir aucune opinion personnelle. Il était complètement éclipsé par
+la supériorité incontestée de sa femme qui affectait cependant de lui
+rendre beaucoup et semblait lui être également soumise et attachée. On
+ne la voyait presque jamais sans lui: à pied, en voiture, à la ville,
+à la campagne, dans le monde, partout on les trouvait ensemble; et
+pourtant personne ne croyait à l'union sincère de ce ménage.</p>
+
+<p>Le prince Paul Esterhazy, grand seigneur, bon enfant, ne manque ni
+d'esprit, ni de capacité dans les affaires. Il est infiniment moins
+nul qu'un rire assez niais a autorisé ses détracteurs à le publier
+pendant longtemps. Il est difficile de se présenter dans le monde avec
+autant d'avantages de position sans y exciter des jalousies.</p>
+
+<p>Parmi les hommes du corps diplomatique, le comte Palmella était le
+seul remarquable. Il a joué un assez grand rôle dans les vicissitudes
+du royaume de Portugal pour que l'histoire se charge du soin
+d'apprécier tout le bien et tout le mal que les partis en ont dit. Je
+n'ai aucun renseignement particulier sur lui: on m'a souvent avertie
+qu'il avait beaucoup d'esprit; je n'en ai jamais été frappée. Il était
+joueur et menait à Londres une vie désordonnée <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> qui
+l'éloignait de l'intimité de ses collègues et lui causait du malaise
+vis-à-vis d'eux.</p>
+
+<p>Je me retrouvai à peu près étrangère dans le monde anglais; la société
+s'était presque entièrement renouvelée. La mort y avait fait sa
+cruelle récolte; beaucoup de mes anciennes amies avaient succombé. Un
+assez grand nombre voyageaient sur le continent que la paix avait
+enfin rouvert à l'humeur vagabonde des insulaires britanniques;
+d'autres étaient établies à la campagne. Les plus jeunes se livraient
+aux soins de l'éducation de leurs enfants; celles plus âgées
+subissaient la terrible corvée de mener leurs filles à la quête d'un
+mari.</p>
+
+<p>Je ne connais pas un métier plus pénible. Il faut beaucoup d'esprit
+pour pouvoir y conserver un peu de dignité; aussi est-il assez
+généralement admis que les mères peuvent en manquer impunément dans
+cette phase de leur carrière.</p>
+
+<p>La vie des anglaises est mal arrangée pour l'âge mûr; cette
+indépendance de la famille dont le poète a si bien peint le résultat:</p>
+
+<p class="poem">
+ That independence Briton's prize so high,<br>
+ Keeps man from man, and breaks the social tye,</p>
+
+<p class="noindent">pèse principalement sur les femmes.</p>
+
+<p>L'enfance, très soignée, est ordinairement heureuse; elle est censée
+durer jusqu'à dix-sept ou dix-huit ans. À cet âge, on quitte la
+<i>nursery</i>; on est présenté à la Cour; le nom de la fille est gravé sur
+la carte de visite de la mère; elle est menée en tout lieu et passe
+immédiatement de la retraite complète à la plus grande dissipation.
+C'est le moment de la chasse au mari.</p>
+
+<p>Les filles y jouent aussi leur rôle, font des avances très marquées et
+ordinairement ont grand soin de <i>tomber amoureuses</i>, selon
+l'expression reçue, des hommes dont <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> la position sociale leur
+paraît la plus brillante. S'il joint un titre à une grande fortune,
+alors tous les c&oelig;urs de dix-huit ans sont à sa disposition.</p>
+
+<p>L'habileté du chaperon consiste à laisser assez de liberté aux jeunes
+gens pour que l'homme ait occasion de se laisser séduire et engager,
+et pas assez pour que la demoiselle soit compromise, si on n'obtient
+pas de succès. Toutefois, le remède est à côté du mal. Un homme qui
+rendrait des soins assidus à une jeune fille pendant quelques mois et
+qui se retirerait sans <i>proposer</i>, comme on dit, serait blâmé, et,
+s'il répétait une pareille conduite, trouverait toutes les portes
+fermées.</p>
+
+<p>On a accusé quelques jeunes gens à la mode d'avoir su <i>proposer</i> avec
+une telle adresse qu'il était impossible <i>d'accepter</i>; mais cela est
+rare. Ordinairement, les <i>assiduités</i>, pour me servir toujours du
+vocabulaire convenu, amènent une déclaration d'amour en forme à la
+demoiselle et, par suite, une demande en mariage aux parents.</p>
+
+<p>C'est pour arriver à ces <i>assiduités</i> qu'il faut souvent jeter la
+ligne plusieurs campagnes de suite. Cela est tellement dans les
+m&oelig;urs du pays que, lorsqu'une jeune fille a atteint ses dix-huit
+ans et que sa mère, pour une cause quelconque, ne peut la mener, on la
+confie à une parente, ou même à une amie, pour la conduire à la ville,
+aux eaux, dans les lieux publics, en un mot là où elle peut trouver
+des <i>chances</i>. Les parents qui s'y refuseraient seraient hautement
+blâmés comme manquant à tous leurs devoirs. Il est établi qu'à cet âge
+une demoiselle entre en vente et qu'on doit la diriger sur les
+meilleurs marchés. J'ai entendu une tante, ramenant une charmante
+jeune nièce qu'elle avait conduite à des eaux très fréquentées, dire à
+la mère devant elle: «We have had no bite as yet this season, but
+several glorious nibbles», et proposer <span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> de l'y ramener
+l'année suivante, si l'hameçon n'avait pas réussi ailleurs.</p>
+
+<p>Comme on est toujours censé se marier par amour, et qu'ordinairement
+il y en a un peu, du moins d'un côté, les premières années de mariage
+sont celles où les femmes vivent le plus dans leur intérieur. Si leur
+mari a un goût dominant, et les anglais en professent presque
+toujours, elles s'y associent. Elles sont très maîtresses dans leur
+ménage, et souvent, à l'aide de quelques phrases banales de
+soumission, dominent même la communauté.</p>
+
+<p>Les enfants arrivent. Elles les soignent admirablement; la maison
+s'anime. Le mari, l'amour passé, conserve quelque temps encore les
+habitudes casanières. L'ennui survient à son tour. On va voyager. Au
+retour, on se dit qu'il faut rétablir des relations négligées, afin de
+produire dans le monde plus avantageusement les filles qui
+grandissent. C'est là le moment de la coquetterie pour les femmes
+anglaises, et celui où elles succombent quelquefois. C'est alors qu'on
+voit des mères de famille, touchant à la quarantaine, s'éprendre de
+jeunes gens de vingt-cinq ans et fuir avec eux le domicile conjugal où
+elles abandonnent de nombreux enfants.</p>
+
+<p>Lorsqu'elles ont échappé à ce danger, et assurément c'est la grande
+majorité, arrive ce métier de promeneuse de filles qui me paraît si
+dur. Pour les demoiselles, la situation est supportable; elles ont des
+distractions. La dissipation les amuse souvent; elles y prennent
+[goût] naturellement et gaiement. Mais, pour les pauvres mères, on les
+voit toujours à la besogne, s'inquiétant de tous les bons partis, de
+leurs allures, de leurs habitudes, de leurs goûts, les suivant à la
+piste, s'agitant pour les faire rencontrer à leurs filles. Leur visage
+s'épanouit quand un frère aîné vient les prier à danser; si elles
+<span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> causent avec un cadet, en revanche, les mères s'agitent sur
+leurs banquettes et paraissent au supplice.</p>
+
+<p>Sans doute les plus spirituelles dissimulent mieux cet état d'anxiété
+perpétuel, mais il existe pour toutes. Et qu'on ne me dise pas que ce
+n'est que dans la classe vulgaire de la société, c'est dans toutes.</p>
+
+<p>En 1816, aucune demoiselle anglaise ne valsait. Le duc de Devonshire
+arriva d'un voyage en Allemagne; il raconta un soir, à un grand bal,
+qu'une femme n'était complètement à son avantage qu'en valsant, que
+rien ne la faisait mieux valoir. Je ne sais si c'était malice de sa
+part, mais il répéta plusieurs fois cette assertion. Elle circula et,
+au bal prochain, toutes les demoiselles valsaient. Le duc les admira
+beaucoup, dit que cela était charmant et animait parfaitement un bal,
+puis ajouta négligemment que, pour lui, il ne se déciderait jamais à
+épouser une femme qui valserait.</p>
+
+<p>C'est à la duchesse de Richemond et à Carlton House qu'il fit cette
+révélation. La pauvre duchesse, la plus maladroite de ces mères à
+projets, pensa tomber à la renverse. Elle la répéta à ses voisines qui
+la redirent aux leurs; la consternation gagna de banquette en
+banquette. Les rires des personnes désintéressées et malveillantes
+éclatèrent. Pendant tout ce temps, les jeunes ladys valsaient en
+sûreté de conscience; les vieilles enrageaient; enfin la
+malencontreuse danse s'acheva.</p>
+
+<p>Avant la fin de la soirée, la bonne duchesse de Richemond avait établi
+que ses filles éprouvaient une telle répugnance pour la valse qu'elle
+renonçait à obtenir d'elles de la surmonter. Quelques jeunes filles
+plus fières continuèrent à valser; le grand nombre cessa. Les habiles
+décidèrent qu'on valsait exclusivement à Carlton House pour plaire à
+la vieille Reine qui aimait cette danse nationale de son pays. Il est
+certain que, malgré son excessive <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> pruderie, elle semblait
+prendre grand plaisir à retrouver ce souvenir de sa jeunesse.</p>
+
+<p>La rude tâche de la mère se prolonge, plus ou moins, selon le nombre
+de ses filles et la facilité qu'elle trouve à les placer. Une fois
+mariées, elles lui deviennent étrangères, au point qu'on s'invite
+réciproquement à dîner, par écrit, huit jours d'avance. En aucun pays
+le précepte de l'Évangile: <i>Père et mère quitteras pour suivre ton
+mari</i>, n'est entré plus profondément dans les m&oelig;urs.</p>
+
+<p>D'un autre côté, dès que le fils aîné a atteint ses vingt et un ans,
+son premier soin est de se faire un établissement à part. Cela est
+tellement convenu que le père s'empresse de lui en faciliter les
+moyens. Quant aux cadets, la nécessité de prendre une carrière, pour
+acquérir de quoi vivre, les a depuis longtemps éloignés de la maison
+paternelle.</p>
+
+<p>Suivons la mère. La voilà rentrée dans son intérieur devenu
+complètement solitaire, car, pendant le temps, de ces dissipations
+forcées, le mari a pris l'habitude de passer sa vie au club. Que
+fera-t-elle? Supportera-t-elle cet isolement dans le moment de la vie
+où on a le plus besoin d'être entouré? On ne saurait l'exiger. Elle
+ira augmenter ce nombre de vieilles femmes qui peuplent les assemblées
+de Londres, se parant chaque jour, veillant chaque nuit, jusqu'à ce
+que les infirmités la forcent à s'enfermer dans sa chambre, où
+personne n'est admis, et à mourir dans la solitude.</p>
+
+<p>Qu'on ne reproche donc pas aux femmes anglaises de courir après les
+plaisirs dans un âge assez avancé pour que cela puisse avoir
+l'apparence d'un manque de dignité. Les m&oelig;urs du pays ne leur
+laissent d'autre alternative que le grand nombre ou la solitude,
+l'extrême dissipation ou l'abandon. Si elles perdent leur mari, leur
+sort est <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> encore bien plus cruel car une pénurie relative,
+suivant leur condition, vient l'aggraver. La belle-fille arrive,
+accompagnant son mari, prend immédiatement possession du château,
+donne tous les ordres. La mère s'occupe de faire ses paquets et, au
+bout de fort peu de jours, se retire dans un modeste établissement que
+souvent la sollicitude du feu lord lui a préparé.</p>
+
+<p>Il est rare que son revenu excède le dixième de celui qu'elle a été
+accoutumée à partager, et elle voit son fils hériter, de son vivant,
+de la fortune qu'elle-même a apportée. C'est la loi du pays: à moins
+de précautions prises dans le contrat de mariage, la dot de la femme
+appartient tellement au mari que ses héritiers y ont droit, même
+pendant la vie de la veuve dont généralement toutes les prétentions se
+résolvent en une pension viagère.</p>
+
+<p>Nos demoiselles françaises ne doivent pas trop envier à leurs jeunes
+compagnes anglaises la liberté dont elles jouissent et leurs mariages
+soi-disant d'inclination. Cette indépendance de la première jeunesse a
+pour résultat de les laisser sans protection contre la tyrannie d'un
+mari s'il veut l'exercer, et de leur assurer l'isolement de l'âge mûr
+si elles y arrivent.</p>
+
+<p>S'il est permis de se servir de cette expression, les anglaises me
+semblent avoir un nid plutôt qu'un intérieur, des petits plutôt que
+des enfants.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> CHAPITRE III</h3>
+
+<p class="resume">Indépendance du caractère des anglais. &mdash; Dîner chez la comtesse
+ Dunmore. &mdash; Jugement porté sur lady George Beresford. &mdash; Salons des
+ grandes dames. &mdash; Comment on comprend la société en Angleterre et
+ en France. &mdash; Bal donné chez le marquis d'Anglesey. &mdash; Lady Caroline
+ Lamb. &mdash; Mariage de monsieur le duc de Berry. &mdash; Réponse du prince de
+ Poix.</p>
+
+<p>J'examinais les usages d'un &oelig;il plus curieux à ce retour que
+lorsque, plus jeune, je n'avais aucun autre point de comparaison, et
+je trouvais que, si l'Angleterre avait l'avantage bien marqué dans le
+matériel de la vie, la sociabilité était mieux comprise en France.</p>
+
+<p>Personne n'apprécie plus haut que moi le noble caractère, l'esprit
+public qui distinguent la nation.</p>
+
+<p>Avec cet admirable bon sens qui fait la force du pays, l'anglais,
+malgré son indépendance personnelle, reconnaît la hiérarchie des
+classes. En traversant un village, on entend souvent un homme sur le
+pas de sa chaumière dire à sa petite fille: «Curtsey to your betters,
+Betsy», expression qui ne peut se traduire exactement en français.
+Mais ce même homme n'admet point de supérieur là où son droit légal
+lui paraît atteint.</p>
+
+<p>Il a également recours à la loi contre le premier seigneur du comté
+par lequel il se pense molesté et contre le voisin avec lequel il a
+une querelle de cabaret. C'est sur cette confiance qu'elle le protège
+dans toutes les occurrences de la vie qu'est fondé le sentiment
+d'indépendance <span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> d'où naît ce respect de lui-même, cachet des
+hommes libres.</p>
+
+<p>D'autre part, cette indépendance, ennemie de la sociabilité et qui
+porterait avec elle un caractère un peu sauvage, est modifiée par la
+passion qu'a la classe inférieure de ne rien faire qui ne soit
+<i>genteel</i>, et la classe plus élevée rien qui ne soit <i>gentlemanlike</i>.
+C'est là le lien qui unit les anglais entre eux. Quant à la fantaisie
+d'être <i>fashionable</i>, c'est le but du petit nombre. Elle est poussée
+souvent jusqu'au ridicule.</p>
+
+<p>En observant les deux pays de près, on remarque combien des gens,
+également délicats dans le fond de leurs sentiments, peuvent pourtant
+se blesser réciproquement dans la manière de les exprimer, je dirai
+presque de les concevoir. Cette pensée me vient du souvenir d'un dîner
+que je fis chez une de mes anciennes amies, lady Dunmore, en très
+petit comité. On s'y entretint de la nouvelle du jour, la condamnation
+de lord Bective par la cour ecclésiastique de Doctors Commons. Voici à
+quelle occasion:</p>
+
+<p>Lady George Beresford était, l'année précédente, une des plus
+charmantes, des plus distinguées, des plus heureuses femmes de
+Londres. À la suite d'une couche, le lait lui monta à la tête et elle
+devint folle. Son mari fut désespéré. La nécessité de rechercher
+quelques papiers d'affaires le força à ouvrir une cassette appartenant
+à sa femme; elle contenait une correspondance qui ne laissait aucun
+doute sur le genre de son intimité avec lord Bective. Le mari devint
+furieux. Quoique la femme restât folle et fût enfermée, il entama une
+procédure contre elle. Des témoins, qui la traînèrent dans la boue,
+furent entendus; et lord Bective condamné à douze mille louis de
+dommages envers lord George.</p>
+
+<p>C'était sur la quotité de cette somme qu'on discutait à <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> la
+table où je me trouvais assise. Elle paraissait aux uns
+disproportionnée au mérite de lady George; les autres ne la trouvaient
+qu'équivalente.</p>
+
+<p>Elle était si blanche, d'une si belle tournure, tant de talents, si
+gracieuse!&mdash;Pas tant, et puis elle n'était plus très jeune.&mdash;Elle lui
+avait donné de si beaux enfants!&mdash;Sa santé s'altérait, son teint se
+gâtait.&mdash;Elle avait tant d'esprit!&mdash;Elle devenait triste et assez
+maussade depuis quelques mois.</p>
+
+<p>La discussion se soutenait, avec un avantage à peu près égal, lorsque
+la maîtresse de la maison la termina en disant:</p>
+
+<p>«Je vous accorde que douze mille louis est une bien grosse somme, mais
+le pauvre lord George l'aimait tant!»</p>
+
+<p>La force de cet argument parut irrésistible et concilia toutes les
+opinions. J'écoutais avec étonnement. Je me sentais froissée
+d'entendre des femmes de la plus haute volée énumérer et discuter les
+mérites d'une de leurs compagnes comme on aurait pu faire des qualités
+d'un cheval et ensuite apprécier en écus le chagrin que sa perte avait
+dû causer à son mari qui, déjà, me paraissait odieux en poursuivant
+devant les tribunaux la mère de ses enfants frappée par la main de
+Dieu de la plus grande calamité à laquelle un être humain puisse être
+condamné.</p>
+
+<p>Faut-il conclure de là que la haute société en Angleterre manque de
+délicatesse! Cela serait aussi injuste que d'établir que les femmes
+françaises sont sans modestie parce qu'elles emploient quelques
+locutions proscrites de l'autre côté du canal. Ce qui est vrai, c'est
+que les différents usages présentent les objets sous d'autres faces,
+et qu'il ne faut pas se hâter de juger les étrangers sans avoir fait
+un profond examen de leurs m&oelig;urs. Quelle <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> société ne
+présente pas des anomalies choquantes pour l'observateur qui n'y est
+pas accoutumé? J'admirais en théorie le respect des anglais pour les
+hiérarchies sociales, et puis ma sociabilité française s'irritait de
+les voir en action dans les salons.</p>
+
+<p>Les grandes dames ouvrent leurs portes une ou deux fois dans l'année à
+tout ce qui, par une relation quelconque mais surtout par celles qui
+se rapportent aux élections, a l'honneur d'oser se faire écrire chez
+elles en arrivant à Londres. Cette visite se rend par l'envoi d'une
+très grande carte sur laquelle est imprimé: la duchesse *** <i>at home</i>,
+tel jour, à la date de plusieurs semaines. Le nom des personnes
+auxquelles elle s'adresse est écrit derrière, à la main. Dieu sait
+quel mouvement on se donne pour en recevoir une, et toutes les
+courses, toutes les man&oelig;uvres, pour faire valoir ses droits à en
+obtenir.</p>
+
+<p>Le jour arrivé, la maîtresse de la maison se place debout à la porte
+de son salon; elle y fait la révérence à chaque personne qui entre;
+mais quelle révérence, comme elle leur dit: «Quoique vous soyez chez
+moi, vous comprenez bien que je ne vous connais pas et ne veux pas
+vous connaître!» Cela est rendu encore plus marqué par l'accueil
+différent accordé aux personnes de la société fashionable.</p>
+
+<p>Hé bien, dans ce pays de bons sens, personne ne s'en choque: chacun a
+eu ce qu'il voulait: les familiers la bonne réception, les autres la
+joie de l'invitation. La carte a été fichée pendant un mois sur la
+glace; elle y a été vue par toutes les visites. On a la possibilité de
+dire dans sa société secondaire comment sont meublés les salons de la
+duchesse ***, la robe que portait la marquise ***, et autres remarques
+de cette nature. Le but auquel ces invités prétendent est atteint, et
+peut-être <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> seraient-ils moins fiers d'être admis chez la
+duchesse *** si elle était plus polie.</p>
+
+<p>Chez nous, personne ne supporterait un pareil traitement. J'ai
+quelquefois pensé que la supériorité de la société française sur
+toutes les autres tenait à ce que nous établissons que la personne qui
+reçoit, celle qui fait les frais d'une soirée ou d'un dîner, est
+l'obligée des personnes qui s'y rendent et que, partout ailleurs,
+c'est le contraire. Si on veut y réfléchir, on trouvera, je crois,
+combien cette seule différence doit amener de facilité dans le
+commerce et d'urbanité dans les formes.</p>
+
+<p>Les immenses raouts anglais sont si peu en proportion avec la taille
+des maisons qu'ordinairement le trop plein des salons s'étend dans
+l'escalier et quelquefois jusque dans la rue où les embarras de
+voitures ajoutent encore à l'ennui de ces réunions. La liberté
+anglaise (et là je ne reconnais pas la haute judiciaire du pays)
+n'admet pas qu'on établisse aucun ordre dans les files. C'est à coup
+de timon et en lançant les chevaux les uns contre les autres qu'on
+arrive, ou plutôt qu'on n'arrive pas. Il n'y a pas de soirée un peu à
+là mode où il ne reste deux ou trois voitures brisées sur le pavé.
+Cela étonne encore plus à Londres où elles sont si belles et si
+soignées.</p>
+
+<p>Les raouts ont exalté le sentiment que je portais déjà à nos bons et
+utiles gendarmes; mon amour pour la liberté a toujours fléchi devant
+eux. Je me rappelle entre autre les avoir appelés de tous mes v&oelig;ux
+un soir où nous fûmes sept quarts d'heure en perdition, prêts à être
+broyés en cannelle à chaque instant, pour arriver chez lady Hertford.
+Nous partions de Portman square; elle demeurait dans Manchester
+square: il y a bien pour une minute de chemin, lorsqu'il est libre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> Pour éviter au prince régent l'ennui de ces embarras; il
+arrivait dans le salon de la marquise en traversant un petit jardin et
+par la fenêtre. C'était fort simple assurément, mais, quand cette
+fenêtre s'élevait à grand bruit pour le laisser entrer, un sourire
+involontaire passait sur toutes les figures.</p>
+
+<p>En outre de la fatigue de ces assemblées, ce qui les rend odieuses aux
+étrangers c'est l'heure où elles commencent. J'en avais perdu le
+souvenir. Engagée à un bal le lendemain du raout de lady Hertford,
+j'avais vu sonner minuit sans que ma mère songeât à partir. Je la
+pressai de s'y décider.</p>
+
+<p>«Vous le voulez, j'y consens, mais nous gênerons.»</p>
+
+<p>Pour cette fois, nous ne trouvâmes pas de file; nous étions les
+premières, les salons n'étaient pas achevés d'éclairer. La maîtresse
+de la maison entra tirant ses gants; sa fille n'eut achevé sa toilette
+qu'une demi-heure plus tard, et la foule ne commença à arriver qu'à
+près d'une heure du matin.</p>
+
+<p>Je me suis laissé raconter que beaucoup de femmes se couchent entre
+leur dîner et l'heure où elles vont dans le monde pour être plus
+fraîches. Je crois que c'est un conte, mais certainement beaucoup
+s'endorment par ennui.</p>
+
+<p>Pendant que je suis sur l'article des bals, il me faut parler d'un
+très beau et très bizarre par la situation des gens qui le donnaient.</p>
+
+<p>Le marquis d'Anglesey, après avoir été marié vingt et un ans à une
+Villiers et en avoir eu une multitude d'enfants, avait divorcé en
+Écosse où la loi admet les infidélités du mari comme cause suffisante.
+Il venait d'épouser lady Émilie Wellesley qui, divorcée pour son
+compte en Angleterre, laissait aussi une quantité d'enfants à un
+premier mari.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> La marquise d'Anglesey avait, de son côté, épousé le duc
+d'Argyll. Elle n'était pas dans la catégorie des femmes divorcées et
+continuait à être admise chez la Reine et dans le monde. Toutefois ce
+second mariage avait été si prompt qu'on tenait qu'elle était, tout au
+moins, d'accord avec lord d'Anglesey pour amener leur divorce.
+Plusieurs filles (les ladys Paget) de dix-huit à vingt-deux ans
+résidaient chez leur père, mais allaient dans le monde menées par la
+duchesse.</p>
+
+<p>Lord d'Anglesey avait eu la jambe emportée à la bataille de Waterloo.
+Son état très alarmant pendant longtemps avait excité un vif intérêt
+dans la société; il en avait reçu des preuves soutenues. Pour
+témoigner de sa reconnaissance, il imagina de donner une grande fête à
+ses nombreux amis à l'occasion de son rétablissement.</p>
+
+<p>On construisit une salle de bal à la suite des beaux appartements
+d'Uxbridge House, et tous les préparatifs furent faits par le marquis
+et la nouvelle lady d'Anglesey sur le pied de la plus grande
+magnificence. Les billets, dans une forme très inusitée, n'étaient au
+nom de personne. Lord d'Anglesey, en adressant ses remerciements à
+monsieur et madame un tel de leurs soins obligeants, espéraient qu'ils
+viendraient passer la soirée du ... à Uxbridge House.</p>
+
+<p>Un moment avant l'arrivée de la société, lady d'Anglesey, femme
+divorcée qu'on ne voyait pas, après avoir veillé à tous les
+arrangements, partit pour la campagne. Lord d'Anglesey, trop tendre et
+trop galant pour laisser son épouse dans la solitude, l'accompagna. De
+sorte qu'il n'y avait plus ni maître, ni maîtresse de maison là où se
+donnait cette grande fête. Les filles de la première femme en
+faisaient les honneurs et, par courtoisie, elles s'étaient associé
+mesdemoiselles Wellesley, filles de la seconde par son premier mari
+avec lequel elles demeuraient.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> Il faut avouer qu'on ne pouvait guère concevoir une idée plus
+étrange que celle d'appeler le public chez soi dans de pareils
+prédicaments.</p>
+
+<p>Ce bal fut illustré par une autre singularité. Lady Caroline Lamb
+avait fait paraître quelques jours avant le roman de <i>Glenarvon</i>.
+C'était le récit de ses aventures avec le fameux lord Byron, aventures
+poussées le plus loin possible. Elle avait fait entrer dans le cadre
+de son roman tous les personnages marquants de la société et surtout
+les membres de sa propre famille, y compris son mari William Lamb
+(devenu depuis lord Melbourne).</p>
+
+<p>À la vérité, elle lui accordait un très beau caractère et une fort
+noble conduite; elle avait été moins bénévole pour beaucoup d'autres,
+et, comme les noms étaient supposés, on se disputait encore sur les
+personnes qu'elle avait prétendu peindre.</p>
+
+<p>À ce bal d'Uxbridge House, je l'ai vue, pendue amoureusement au bras
+de son mari et distribuant la <i>clef</i>, comme elle disait, de ses
+personnages fort libéralement. Elle avait eu le soin d'en faire faire
+de nombreuses copies où le nom supposé et le nom véritable étaient en
+regard, et c'étaient ceux de gens présents ou de leurs parents et
+amis. Cette scène complétait la bizarrerie de cette singulière soirée.</p>
+
+<p>Je renonçai bien vite à mener la vie de Londres; en outre qu'elle
+m'ennuyait, j'étais souffrante. J'avais rapporté de Gênes une douleur
+rhumatismale dans la tête qui n'a cédé que quatre ans après, à l'effet
+des eaux d'Aix, et qui me rendait incapable de prendre part aux
+plaisirs bruyants.</p>
+
+<p>Aussi n'éprouvai-je aucun regret de ne point assister aux fêtes
+données en France pour le mariage de monsieur le duc de Berry. Les
+récits qui nous en arrivaient les représentaient comme ayant été aussi
+magnifiques que le permettait la détresse générale du royaume. Elles
+<span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> avaient été plus animées qu'on ne devait s'y attendre dans
+de si pénibles circonstances. La plupart de ceux appelés à y figurer
+appartenaient à une classe de personnes qui regardent la Cour comme
+nécessaire au complément de leur existence. Quand une circonstance
+quelconque de disgrâce ou de politique les tire de cette atmosphère,
+il manque quelque chose à leur vie. Un grand nombre d'entre elles
+avaient été privées d'assister à des fêtes de Cour par les événements
+de la Révolution; elles y portaient un entrain de débutantes et un
+zèle de néophytes qui simulaient au moins la gaieté si elle n'était
+pas complètement de bon aloi.</p>
+
+<p>Je ne sais jusqu'à quel point le public s'identifia à ces joies;
+j'étais absente et les rapports furent contradictoires. De tous les
+récits, il n'est resté dans ma mémoire qu'un mot du prince de Poix. Le
+jour de l'entrevue à Fontainebleau, le duc de Maillé, s'adressant à un
+groupe de courtisans qui, comme lui, sortaient des appartements, leur
+dit:</p>
+
+<p>«Savez-vous, messieurs, que notre nouvelle princesse a un &oelig;il plus
+petit que l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas du tout vu cela», reprit vivement le prince de Poix.</p>
+
+<p>Mais après avoir réfléchi, il ajouta:</p>
+
+<p>«Peut-être madame la duchesse de Berry a-t-elle l'&oelig;il gauche un peu
+plus grand.»</p>
+
+<p>Cette réponse est trop classique en son genre pour négliger de la
+rapporter.</p>
+
+<p>Je reviens à Londres. Je ne sortais guère de l'intérieur de
+l'ambassade, où nous avions fini par attirer quelques habitués, que
+pour aller chez les collègues du corps diplomatique, chez les
+ministres et à la Cour dont je ne pouvais me dispenser.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> CHAPITRE IV</h3>
+
+<p class="resume">La famille d'Orléans à Twickenham. &mdash; Espionnage exercé contre
+ elle. &mdash; Division entre le roi Louis XVIII et monsieur le duc
+ d'Orléans à Lille en 1815. &mdash; Intérieur de Twickenham. &mdash; Mots de la
+ princesse Marie. &mdash; La comtesse de Vérac. &mdash; Naissance d'une
+ princesse d'Orléans. &mdash; La comtesse Mélanie de Montjoie. &mdash; Le baron
+ de Montmorency. &mdash; Le comte Camille de Sainte-Aldegonde. &mdash; Le baron
+ Athalin. &mdash; Monsieur le duc de Bourbon. &mdash; La princesse Louise de
+ Condé.</p>
+
+<p>Je ne mets pas au rang des devoirs, car ce m'était un plaisir, de
+fréquentes visites à Twickenham. Monsieur le duc d'Orléans y était
+retiré avec les siens; il y menait une vie simple, exclusivement de
+famille.</p>
+
+<p>Avant l'arrivée de mon père, la sottise courtisane de monsieur de La
+Châtre l'avait entouré d'espions à gages qui empoisonnaient ses
+actions les plus innocentes et le tourmentaient de toutes façons. Mon
+père mit un terme à ces ignobles tracasseries et les exilés de
+Twickenham lui en surent gré, d'autant qu'en montrant leur conduite
+telle qu'elle était en effet, il leur ouvrait les portes de la France
+où ils aspiraient à rentrer.</p>
+
+<p>Un des agents rétribués par la police française vint dire à mon père,
+un beau matin, que monsieur le duc d'Orléans se démasquait enfin. Des
+proclamations factieuses s'imprimaient clandestinement à Twickenham et
+des ballots allaient s'expédier sur les côtes de France. Le révélateur
+assurait pouvoir s'en procurer.</p>
+
+<p>«Hé bien, lui dit mon père, apportez-moi, je ne dis <span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> pas
+seulement une proclamation, mais une publication bien moins grave,
+sortie d'une presse établie à Twickenham et je vous compte cent
+guinées sur-le-champ.» Il attendit vainement.</p>
+
+<p>Le dimanche suivant, allant faire une visite le soir à madame la
+duchesse d'Orléans, nous trouvâmes toute la famille autour d'une
+table, composant une page d'impression. On avait acheté, pour divertir
+les enfants, une petite imprimerie portative, un véritable joujou, et
+on les en amusait le dimanche. Déjà on avait tiré quelques exemplaires
+d'une fable d'une vingtaine de vers, faite par monsieur le duc de
+Montpensier dans son enfance; c'était le travail d'un mois: et voilà
+la presse clandestine destinée à bouleverser le monde!</p>
+
+<p>Ces niaises persécutions ne servaient qu'à irriter monsieur le duc
+d'Orléans. Louis XVIII l'a constamment abreuvé de dégoûts, en France
+et à l'étranger. La rencontre à Lille, où le dissentiment sur la
+conduite à tenir fut si public, avait achevé de fomenter leur mutuelle
+intimité.</p>
+
+<p>À la première nouvelle du débarquement de l'Empereur à Cannes,
+monsieur le duc d'Orléans avait accompagné Monsieur à Lyon. Revenu à
+Paris avec ce prince, il était reparti seul pour Lille où il avait
+préparé, avec le maréchal Mortier, la défense de la place. Quand le
+Roi y fut arrivé, il l'engagea à y établir le siège de son
+gouvernement. Le Roi, après quelque hésitation, le promit; il donna
+parole tout au moins de ne point abandonner le sol français. Ce furent
+ses derniers mots à monsieur le duc d'Orléans lorsque celui-ci se
+retira dans l'appartement qu'il occupait. Trois heures après, on vint
+le réveiller pour lui apprendre que le Roi était parti et prenait la
+route de Belgique; les ordres étaient déjà donnés lorsqu'il assurait
+vouloir rester en France. <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> Monsieur le duc d'Orléans,
+courroucé de ce secret gardé envers lui, écrivit au Roi pour se
+plaindre amèrement, au maréchal Mortier pour le dégager de toutes ses
+promesses et, renonçant à suivre le Roi, s'embarqua pour rejoindre sa
+famille en Angleterre. Il loua une maison à Twickenham, village qu'il
+avait déjà habité lors de la première émigration.</p>
+
+<p>Aussitôt que la famille d'Orléans se fut bien persuadée que le
+successeur de monsieur de La Châtre ne suivrait pas ses errements et
+qu'elle n'avait aucune tracasserie à craindre de mon père, la
+confiance la plus loyale s'établit et monsieur le duc d'Orléans ne fit
+aucune démarche que d'accord avec lui. Il poussa la déférence envers
+le gouvernement du Roi jusqu'à ne recevoir personne à Twickenham sans
+en donner avis à l'ambassadeur et toutes ses démarches en France
+furent combinées avec lui.</p>
+
+<p>L'espionnage tomba de lui-même. Monsieur Decazes rappela les agents
+que monsieur de La Châtre lui avait représentés comme nécessaires; et,
+puisque je dis tout, peut-être la crainte de voir retirer les fonds
+secrets qu'il recevait pour ce service rendait-elle l'ambassadeur plus
+méticuleux.</p>
+
+<p>Mademoiselle fut la dernière ramenée à la confiance, mais aussi elle
+le fut complètement et à jamais. C'est pendant ces longues journées de
+campagne que j'ai eu occasion d'apprécier la distinction de son esprit
+et la franchise de son caractère. Mon tendre dévouement pour son
+auguste belle-s&oelig;ur se développait chaque jour de plus en plus.</p>
+
+<p>La conversation de monsieur le duc d'Orléans n'a peut-être jamais été
+plus brillante qu'à cette époque. Il avait passé l'âge où une
+érudition aussi profonde et aussi variée paraissait un peu entachée de
+pédantisme. <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> L'impartialité de son esprit lui faisait
+comprendre toutes les situations et en parler avec la plus noble
+modération. Son bonheur intérieur calmait ce que sa position politique
+pouvait avoir d'irritant, et, au fond, je ne l'ai jamais vu autant à
+son avantage, ni peut-être aussi content, que dans le petit salon de
+Twickenham, après d'assez mauvais dîners que nous partagions souvent.</p>
+
+<p>De leur côté, les princes habitants de Twickenham n'avaient point
+d'autre pied-à-terre à Londres que l'ambassade dans les courses assez
+rares qu'ils y faisaient.</p>
+
+<p>Monsieur le duc de Chartres, quoique bien jeune, était déjà un bon
+écolier, mais n'annonçait ni l'esprit, ni la charmante figure que nous
+lui avons vus. Il était délicat et un peu étiolé comme un enfant né
+dans le Midi. Ses s&oelig;urs avaient échappé à cette influence du soleil
+de Palerme.</p>
+
+<p>L'aînée, distinguée dès le berceau par l'épithète de la <i>bonne
+Louise</i>, a constamment justifié ce titre en marchant sur les traces de
+son admirable mère: elle était fraîche, couleur de rose et blanc, avec
+une profusion de cheveux blonds. La seconde, très brune et plus
+mutine, était le plus délicieux enfant que j'aie jamais rencontré:
+<i>Marie</i> n'était pas si parfaite que <i>Louise</i>, mais ses sottises
+étaient si intelligentes et ses reparties si spirituelles qu'on avait
+presque l'injustice de leur accorder la préférence.</p>
+
+<p>Ma mère en raffolait. Un jour où elle avait été <i>bien mauvaise</i>,
+madame la duchesse d'Orléans la fit gronder par elle. La petite
+princesse fut désolée. À notre prochaine visite madame de Vérac, dame
+d'honneur de madame la duchesse d'Orléans, dit à ma mère:</p>
+
+<p>«Vous n'avez que des compliments à faire aujourd'hui, madame d'Osmond;
+la princesse Marie a été sage toute la semaine. Elle a appris à faire
+la révérence, <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> voyez comme elle la fait bien; elle a été
+polie; elle a bien pris ses leçons, enfin madame la duchesse d'Orléans
+va vous dire qu'elle en est très contente.»</p>
+
+<p>Ma mère caressa le joyeux enfant; ses parents étaient à la promenade;
+un instant après nous vîmes la petite princesse à genoux à côté de
+madame de Vérac:</p>
+
+<p>«Que faites-vous là, princesse Marie?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous fais de la reconnaissance, et puis au bon Dieu.»</p>
+
+<p>Qu'on me passe encore deux histoires de la princesse Marie. L'année
+suivante, on donnait sur le théâtre de Drury Lane une de ces
+arlequinades où les anglais excellent; tous les enfants de la famille
+d'Orléans devaient y assister après avoir passé la journée à
+l'ambassade. On arriva un peu trop tôt; le dernier acte d'une tragédie
+où jouait mademoiselle O'Neil n'était pas achevé. Au bout de quelques
+minutes, la princesse Marie se retourna à sa gouvernante:</p>
+
+<p>«Donnez-moi mon mouchoir, madame Mallet. Je ne suis pas méchante je
+vous assure, mais mes yeux pleurent malgré moi; cette dame a la voix
+si malheureuse!»</p>
+
+<p>Plus tard, lorsqu'elle avait près de six ans, je me trouvai un soir au
+Palais-Royal; la princesse Marie s'amusait à élever des fortifications
+avec des petits morceaux de bois taillés à cet effet, et recevait les
+critiques d'un général dont elle avait sollicité le suffrage. Elle
+releva son joli visage et avec sa petite mine si piquante, lui dit:</p>
+
+<p>«Ah! sans doute, général, ce n'est pas du Vauban.»</p>
+
+<p>Monsieur le duc de Nemours, ou plutôt <i>Moumours</i>, comme il commençait
+à s'appeler lui-même, était beau comme le jour.</p>
+
+<p>Madame la duchesse d'Orléans était accouchée à <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> Twickenham
+d'une petite princesse qu'elle nommait <i>la fille de monsieur
+d'Osmond</i>, parce que mon père avait été appelé à constater son état
+civil. Ce maillot complétait la famille.</p>
+
+<p>Tout le monde dans l'intérieur s'entendait pour que ces enfants
+reçussent dès le berceau la meilleure éducation qu'il fût possible
+d'imaginer; je n'en ai jamais connu de plus soignés et de moins gâtés.</p>
+
+<p>Le reste des habitants se composait ainsi: La comtesse de Vérac, née
+Vintimille, dame d'honneur de madame la duchesse d'Orléans dès
+Palerme, excellente personne, dévouée à sa princesse et dont la mort a
+été une perte réelle pour le Palais-Royal; madame de Montjoie, aussi
+distinguée par les qualités du c&oelig;ur que par celles de l'esprit,
+était attachée à Mademoiselle depuis leur première jeunesse à toutes
+deux et identifiée de telle façon qu'elle n'a ni autre famille ni
+autres intérêts. Raoul de Montmorency et Camille de Sainte-Aldegonde,
+aides de camp de monsieur le duc d'Orléans, se partageant entre la
+France et Twickenham.</p>
+
+<p>Monsieur Athalin y résidait à poste fixe. Avant 1814, il était
+officier d'ordonnance de l'Empereur. Monsieur le duc d'Orléans,
+suivant son système d'amalgame, l'avait pris pour aide camp avec
+l'agrément du Roi; mais, en 1815, il était retourné près de son ancien
+chef en écrivant au prince une lettre fort convenable. Les Cent-Jours
+terminés, monsieur le duc d'Orléans répondit à cette lettre en
+l'engageant à venir le rejoindre. Monsieur Athalin profita de cette
+indulgence. Elle fut très mal vue à la Cour des Tuileries, mais elle a
+fondé le dévouement sans bornes qu'il porte à ses nobles protecteurs.</p>
+
+<p>La gouvernante des princesses et l'instituteur de monsieur le duc de
+Chartres, monsieur du Parc, homme de mérite, complétaient les
+commensaux de cet heureux intérieur. <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> On y menait la vie la
+plus calme et la plus rationnelle. Si on y conspirait, c'était
+assurément à bien petit bruit et d'une façon qui échappait même à
+l'activité de la malveillance.</p>
+
+<p>Je voudrais pouvoir parler en termes également honorables du pauvre
+duc de Bourbon; mais, si toutes les vertus familiales semblaient avoir
+élu domicile à Twickenham, toutes les inconvenances habitaient avec
+lui dans une mauvaise ruelle de Londres où il avait pris un
+appartement misérable. Un seul domestique l'y servait; il n'avait pas
+de voiture.</p>
+
+<p>Mon père était chargé de le faire renoncer à cette manière de vivre,
+mais il ne put y réussir. Après sa triste apparition dans la Vendée,
+il s'était embarqué et était arrivé à Londres pendant les Cent-Jours.
+Monsieur le prince de Condé le rappelait auprès de lui et mettait à sa
+disposition toutes les sommes dont il pouvait avoir besoin; mais lui
+persistait à continuer la même existence. Il dînait dans une boutique
+de côtelettes, <i>Chop house</i>, car cela ne mérite pas le nom de
+restaurateur, se rendait alternativement à un des théâtres, attendait
+en se promenant sous les portiques que l'heure du demi-prix fût
+arrivée, entrait dans la salle et en ressortait à la fin du spectacle
+avec une ou deux mauvaises filles qui variaient tous les jours et
+qu'il menait souper dans quelque tabagie, alliant ainsi les désordres
+grossiers avec ses goûts parcimonieux. Quelquefois, lord William
+Gordon était de ces parties, mais plus souvent il allait seul: C'était
+pour jouir de cette honorable vie qu'il s'obstinait à rester en
+Angleterre, et toutes les supplications ne purent le décider à partir
+à temps pour recevoir le dernier soupir de son père.</p>
+
+<p>Par d'autres motifs, la princesse sa s&oelig;ur refusait aussi de rentrer
+en France; c'était à cause de sa haine pour <span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> le Concordat.
+J'avais une grande vénération spéculative pour cette jeune Louise de
+Condé, pleurant au pied des autels les crimes de son pays et offrant
+en sacrifice un si pur holocauste pour les expier.</p>
+
+<p>Je m'en étais fait un roman; mais il fallait éviter d'en apercevoir
+l'héroïne, commune, vulgaire, ignorante, banale dans ses pensées, dans
+ses sentiments, dans ses actions, dans ses paroles, dans sa personne.
+On était tenté de plaindre le bon Dieu d'être si constamment importuné
+par elle; elle l'appelait en aide dans toutes les circonstances les
+plus futiles de sa puérile existence. Je lui ai vu dire oraison pour
+retrouver un peloton de laine tombé sous sa chaise: c'était la
+caricature d'une religieuse de comédie. Mon père fut obligé de lui
+faire presque violence pour la décider à partir.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> CHAPITRE V</h3>
+
+<p class="resume">Lord Castlereagh. &mdash; Lady Castlereagh. &mdash; Cray Farm. &mdash; Dévouement de
+ lady Castlereagh pour son mari. &mdash; Accident et prudence. &mdash; Soupers
+ de lady Castlereagh. &mdash; Partie de campagne chez lady Liverpool. &mdash; Ma
+ toilette à la Cour de la Reine. &mdash; Beauté de cette
+ assemblée. &mdash; Baptême de la petite princesse d'Orléans. &mdash; La
+ princesse de Talleyrand. &mdash; Elle consent à se séparer du prince de
+ Talleyrand. &mdash; La comtesse de Périgord. &mdash; La duchesse de
+ Courlande. &mdash; La princesse Tyszkiewicz. &mdash; Mariage de Jules de
+ Polignac.</p>
+
+<p>J'ai déjà dit que je n'avais eu aucune connaissance détaillée des
+affaires par mon père. Je n'en ai su que ce qui est assez public pour
+qu'il n'y ait point d'intérêt à le raconter. Chaque semaine, il
+recevait deux courriers de Paris toujours chargés d'une longue lettre
+particulière du duc de Richelieu. Il lui répondait aussi directement,
+de sorte que les bureaux et la légation n'étaient pas initiés au fond
+de ces négociations dont le but, pourtant, était patent pour tout le
+monde. Il s'agissait d'obtenir quelque soulagement à l'oppression de
+notre pauvre patrie. Le c&oelig;ur du ministre et de l'ambassadeur
+battaient à l'unisson; leur vie entière y était consacrée.</p>
+
+<p>Lord Castlereagh était un homme d'affaires avec de l'esprit, de la
+capacité, du talent même, mais sans haute distinction. Il connaissait
+parfaitement les hommes et les choses de son pays; il s'en occupait
+depuis l'âge de vingt ans; mais il était parfaitement ignorant des
+intérêts et des rapports des puissances continentales.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> Lorsqu'à la fin de 1813 une mission, confiée à Pozzo,
+l'attira au quartier général des souverains alliés, il savait
+seulement que le blocus minait l'Angleterre, qu'il fallait abattre la
+puissance en position de concevoir une pareille idée, ou du moins la
+mettre hors d'état de la réaliser, et que l'Autriche devait être
+l'alliée naturelle de l'Angleterre. Il n'en fallait pas davantage pour
+le livrer à l'habileté du prince de Metternich. Lord Castlereagh est
+une des premières médiocrités puissantes sur laquelle il ait exercé sa
+complète domination.</p>
+
+<p>Toujours et en tout temps les affaires anglaises se font exclusivement
+par les anglais et à Londres; mais, pour tout ce qui tenait à la
+politique extérieure, Downing Street se trouvait sous la surveillance
+de la chancellerie de Vienne; et je crois que cette situation s'est
+prolongée autant que la vie de lord Castlereagh.</p>
+
+<p>Lorsque je l'ai connu, il ne donnait aucun signe de la fatale maladie
+héréditaire qui l'a porté au suicide. Il était, au contraire,
+uniformément calme et doux, discutant très bien les intérêts anglais,
+mais sans passion et toujours parfaitement <i>gentlemanlike</i>. Il parlait
+assez mal français; une de ses phrases habituelles dans les
+conférences était: «Mon cher ambassadeur, il faut terminer cela à
+<i>l'aimable</i>»; mais, si le mot était peu exact, le sentiment qui
+l'inspirait se montrait sincère.</p>
+
+<p>Lord Castlereagh avait une grande considération pour le caractère
+loyal du duc de Richelieu, et la confiance qu'il inspirait a, partout,
+facilité les négociations dans ces temps de néfaste mémoire.</p>
+
+<p>J'avais connu lady Castlereagh assez belle: devenue très forte et très
+grasse, elle avait perdu toute distinction en conservant de beaux
+traits. Elle avait peu d'esprit mais beaucoup de bienveillance, et une
+politesse un peu banale sans aucun usage du monde.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> Au congrès de Vienne, elle avait inventé de se coiffer avec
+les ordres en diamants de son mari et avait placé la jarretière en
+bandeau sur son front. Le ridicule de cette exhibition l'avait
+empêchée de la renouveler, et les boîtes, que les traités faisaient
+abonder de toutes parts, fournissaient suffisamment à son goût très
+vif pour la parure et les bijoux. Toutefois, il était dominé par celui
+de la campagne, des fleurs, des oiseaux, des chiens et des animaux de
+toute espèce.</p>
+
+<p>Elle n'était jamais si heureuse qu'à Cray où lord Castlereagh avait
+une véritable maison de curé. On descendait de voiture à une petite
+barrière qui, à travers deux plates-bandes de fleurs communes, donnait
+accès à une maison composée de trois pièces. L'une servait de salon et
+de cabinet de travail au ministre, l'autre de salle à manger, la plus
+petite de cabinet de toilette. Au premier, il y avait trois chambres à
+coucher: l'une appartenait au ménage Castlereagh, les deux autres se
+donnaient aux amis parmi lesquels on comptait quelques ambassadeurs.
+Mon père a été plusieurs fois à demeure, pendant quelques jours, à
+Cray farm; il m'a dit que l'établissement n'était guère plus
+magnifique que le local.</p>
+
+<p>Lady Castlereagh avait le bon goût d'y renoncer à ses atours. On l'y
+trouvait en robe de mousseline, un grand chapeau de paille sur la
+tête, un tablier devant elle et des ciseaux à la main émondant ses
+fleurs. Derrière cette maison, dont l'entrée était si prodigieusement
+mesquine mais qui était située dans un charmant pays et jouissait
+d'une vue magnifique, il y avait un assez grand enclos, des plantes
+rares, une ménagerie et un chenil qui partageaient, avec les serres,
+les sollicitudes de lady Castlereagh.</p>
+
+<p>Jamais elle ne s'éloignait de son mari. Elle était près de son bureau
+pendant qu'il travaillait. Elle le suivait à <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> la ville, à la
+campagne; elle l'accompagnait dans tous ses voyages; mais aussi jamais
+elle ne paraissait dérangée ni contrariée de quoi que ce fût. Elle
+passait les nuits, supportait le froid, la faim, la fatigue, les
+mauvais gîtes sans se plaindre et sans même avoir l'air d'en souffrir.
+Enfin elle s'arrangeait pour être le moins incommode possible dans la
+présence réelle qu'elle semblait lui imposer. Je dis semblait, parce
+que les plus intimes croyaient qu'en cela elle suivait sa propre
+volonté plus que celle de lord Castlereagh. Jamais, pourtant, il ne
+faisait la moindre objection.</p>
+
+<p>Avait-elle découvert quelque signe de cette maladie, qu'une si
+affreuse catastrophe a révélée au monde, et voulait-elle être présente
+pour en surveiller les occasions et en atténuer les effets? Je l'ai
+quelquefois pensé depuis. Ce serait une explication bien honorable de
+cette présence persévérante qui paraissait quelquefois un peu ridicule
+et dont nous nous moquions dans le temps. Quoi qu'il en soit, jamais
+lady Castlereagh ne permettait à son mari une séparation d'une heure,
+et cependant on ne l'a point accusée de chercher à exercer une
+influence politique. J'ai été témoin d'une occasion où elle montra
+beaucoup de caractère.</p>
+
+<p>Parmi tous ses chiens, elle possédait un <i>bull-dog</i>. Il se jeta un
+jour sur un petit épagneul qu'il s'apprêtait à étrangler lorsque lord
+Castlereagh interposa sa médiation. Il fut cruellement mordu à la
+jambe et surtout à la main. Il fallut du secours pour faire lâcher
+prise au <i>bull-dog</i> qui écumait de colère. Lady Castlereagh survint;
+son premier soin fut de caresser le chien, de le calmer. Les bruits de
+rage ne tardèrent pas à circuler; elle n'eut jamais l'air de les avoir
+entendus. Le <i>bull-dog</i> ne quittait pas la chambre où lord Castlereagh
+était horriblement souffrant de douleurs qui attaquèrent ses nerfs.
+<span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> Les indifférents s'indignaient des caresses que lady
+Castlereagh prodiguait à une si méchante bête. Elle ne s'en inquiétait
+nullement et faisait vivre son mari familièrement avec cet ennemi
+domestique, évitant ainsi toutes les inquiétudes que l'imagination
+aurait pu lui causer. Ce n'est qu'au bout de quatre mois, quand lord
+Castlereagh fut complètement guéri, que, d'elle-même, elle se
+débarrassa du chien que jusque-là elle avait comblé de soins et de
+caresses.</p>
+
+<p>Lady Castlereagh n'était pas une personne brillante, mais elle avait
+un bon sens éminent. À Londres, elle donnait à souper le samedi après
+l'opéra. Elle avait préféré ce jour-là parce qu'elle n'aimait pas à
+veiller et que, le rideau tombant à minuit précis, pour que la
+représentation n'entamât pas sur la journée du dimanche, on arrivait
+plus tôt chez elle qu'on n'aurait fait tout autre jour de la semaine;
+ce qui, pour le dire en passant, donne l'idée des heures tardives que
+la mode imposait aux fashionables de Londres quoique tout le monde
+s'en plaignît.</p>
+
+<p>Ces soupers de lady Castlereagh, moins cohue que ses raouts, étaient
+assez agréables. Le corps diplomatique y était admis de droit, ainsi
+que les personnes du gouvernement; les autres étaient invitées de vive
+voix et pour chaque fois.</p>
+
+<p>Au nombre des choses changées, ou que j'avais oubliées, pendant mon
+absence, se trouvait le costume que les femmes portaient à la
+campagne. Je l'appris à mes dépens. J'avais été assez liée avec lady
+Liverpool dans notre mutuelle jeunesse. Elle m'engagea à venir dîner à
+quelques milles de Londres où lord Liverpool avait une maison fort
+médiocre, quoique très supérieure au <i>Cray</i> de son collègue
+Castlereagh.</p>
+
+<p>Elle me recommanda d'arriver de bonne heure pour <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> me montrer
+son jardin et faire une bonne journée de campagne. J'y allai avec mon
+père. Des affaires le retinrent et nous n'arrivâmes qu'à cinq heures
+et demie. Lady Liverpool nous gronda de notre retard puis nous promena
+dans son jardin, ses serres, son potager, sa basse-cour, son
+poulailler, son toit à porcs, tout cela médiocrement soigné.</p>
+
+<p>Lord Liverpool arriva de Londres; nous le laissâmes avec mon père et
+prîmes le chemin de la maison. J'étais vêtue, il m'en souvient d'une
+redingote de gros de Tours blanc garnie de ruches tout autour; j'avais
+un chapeau de paille de riz avec des fleurs, je me croyais très belle.
+En entrant dans la maison, lady Liverpool me dit:</p>
+
+<p>«Voulez-vous venir dans ma chambre pour ôter votre pelisse et votre
+chapeau. Avez-vous amené votre femme de chambre ou voulez-vous vous
+servir de la mienne?»</p>
+
+<p>Je lui répondis un peu embarrassée, que je n'avais pris aucune
+précaution pour changer de toilette:</p>
+
+<p>«Ah! cela ne fait rien du tout, reprit-elle, voilà un livre pendant
+que je vais faire la mienne.»</p>
+
+<p>À peine j'étais seule que j'entendis arriver une voiture et bientôt je
+vis entrer lady Mulgrave, en robe de satin, coiffée en cheveux avec
+des bijoux et des plumes, puis parut miss Jenkinson, la nièce de la
+maison, avec une robe de crêpe, des souliers blancs et une guirlande
+de fleurs, puis enfin lady Liverpool elle-même, vêtue je ne sais
+comment, mais portant sur sa tête un voile à l'Iphigénie retenu avec
+un diadème d'or incrusté de pierreries. Je ne savais où me fourrer. Je
+crus qu'il s'agissait d'un grand dîner diplomatique et que nous
+allions voir arriver successivement toutes les élégantes de Londres.</p>
+
+<p>Nous nous mîmes à table huit personnes dont cinq étaient de la maison.
+On n'attendait pas d'autres convives; mais c'est l'usage de
+s'habiller, pour dîner seul à <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> la campagne, comme on le
+serait pour aller dans le grand monde. Je me le tins pour dit, et,
+depuis, je n'ai plus commencé les <i>bonnes journées de campagne</i> avant
+sept heures et demie, et vêtue en costume de ville.</p>
+
+<p>Pendant que je suis sur l'article toilette, il me faut raconter celle
+avec laquelle j'allai à la Cour. Peut-être, dans vingt ans,
+sera-t-elle aussi commune qu'elle me parut étrange lorsque je la
+portai. Commençons par la tête.</p>
+
+<p>Ma coiffure était surmontée du <i>panache</i> de rigueur. J'avais obtenu à
+grand'peine du plumassier à la mode, Carberry, qu'il ne fut composé
+que de sept énormes plumes, c'était le moins possible. Les <i>panaches</i>
+modérés en avaient de douze à quinze et quelques-uns jusqu'à
+vingt-cinq. Au-dessous du <i>panache</i> (c'est le nom technique), je
+portais une guirlande de roses blanches qui surmontait un bandeau de
+perles. Des agrafes et un peigne de diamants, des barbes de blonde
+achevaient la coiffure.</p>
+
+<p>Ce mélange de bijoux, de fleurs, de plumes, de blondes choquait fort à
+cette époque notre goût resté classique depuis les costumes grecs.
+Mais ce n'est encore rien.</p>
+
+<p>Le buste était à peu près arrangé comme à l'ordinaire. Lorsque le
+corsage fut ajusté, on me passa un énorme panier de trois aunes de
+tour qui s'attachait à la taille avec des aiguillettes. Ce panier
+était de toile gommée, soutenue par des baleines, qui lui donnaient
+une forme très large devant et derrière et très étroite des côtés. Le
+mien avait, sur une jupe de satin, une seconde jupe de tulle garnie
+d'un grand falbala de dentelle d'argent. Une troisième un peu moins
+longue en tulle lamé d'argent, garnie d'une guirlande de fleurs, était
+relevée en draperie, de sorte que la guirlande traversait en biais
+tout le <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> panier. Les ouvertures des poches étaient garnies de
+dentelles d'argent et surmontées d'un gros bouquet. J'en portais un
+devant moi de façon que j'avais l'air de sortir d'une corbeille de
+fleurs. Du reste, tous les bijoux possibles à accumuler. Le bas de
+robe de satin blanc bordé en argent était retroussé en festons et
+n'atteignait pas au bas de la jupe, c'était l'étiquette. La Reine
+seule le portait traînant, les princesses détaché mais à peine
+touchant terre.</p>
+
+<p>Lorsque j'avais vu les immenses apprêts de cette toilette, j'étais
+restée partagée entre l'envie de rire de leur énormité, qui me
+paraissait bouffonne, et le chagrin de m'affubler si ridiculement. Je
+dois avouer que, lorsqu'elle fut achevée, je me trouvai assez à mon
+gré et que ce costume me sembla seyant.</p>
+
+<p>Comme je suivais ma mère, je profitai des privilèges diplomatiques; il
+nous amenèrent par des routes réservées au pied du grand escalier. On
+y avait établi tout du long une espèce de palissade qui le séparait en
+deux. D'un côté de cette balustrade, nous montions très à l'aise; de
+l'autre, nous voyions les lords et les ladys s'écraser et s'étouffer
+avec une violence dont les foules anglaises donnent seules l'exemple.
+Je pensais, à part moi, que cette distinction, en pleine vue,
+déplairait bien chez nous. Au haut de l'escalier, la séparation se
+refit plus discrète; les personnes ayant les entrées passèrent dans
+une salle à part. Elles furent admises les premières dans le salon de
+la Reine.</p>
+
+<p>On lui avait fabriqué une espèce de fauteuil où, montée sur un
+marchepied et appuyée sur des coussins, elle paraissait être debout.
+Avec son étrange figure, elle avait tout l'air d'une petite pagode de
+Chine. Toutefois, elle tenait très bien sa Cour. Les princesses,
+suivant l'ordre de l'étiquette, étaient placées de chaque côté. En
+<span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> l'absence de la princesse Charlotte qui aurait eu le premier
+rang, il était occupé par la duchesse d'York.</p>
+
+<p>Le prince régent se tenait debout vis-à-vis de la Reine, entouré de
+ses frères et de sa maison. Il s'avançait pour parler aux femmes,
+après qu'elles avaient passé devant la Reine.</p>
+
+<p>Les ambassadrices avaient ou <i>prenaient</i> (car on accusait la comtesse
+de Lieven d'une usurpation) le droit de se mettre à la suite des
+princesses, après avoir fait leur cour et d'assister au reste de la
+réception. Je fus charmée de profiter de cet usage pour voir bien à
+mon aise défiler toute cette riche et brillante procession. Comme à
+cette époque de la vie de la Reine la Cour n'avait lieu qu'une ou deux
+fois par an, la foule était considérable et les présentations très
+nombreuses.</p>
+
+<p>Nulle part la beauté des anglaises n'était plus à son avantage. Le
+plein jour de deux immenses fenêtres, devant lesquelles elles
+stationnaient, faisait valoir leur teint animé par la chaleur et un
+peu d'émotion. Les jeunes filles de dix-huit ans joignaient à l'éclat
+de leur âge la timidité d'un premier début qui n'est pas encore de la
+gaucherie, et les mères, en grand nombre, conservaient une fraîcheur
+que le climat d'Angleterre entretient plus longuement qu'aucun autre.</p>
+
+<p>À la vérité, quand elles s'avisent d'être laides, elles s'en
+acquittent dans une perfection inimitable. Il y avait des caricatures
+étranges; mais, en masse, je n'ai jamais vu une plus belle assemblée.</p>
+
+<p>Ce costume insolite, en laissant aux femmes tous leurs avantages, les
+dispensait de la grâce dont, pour la plupart, elles sont dépourvues,
+de sorte que, loin d'y perdre, elles y gagnaient de tout point.
+L'usage des paniers a cessé depuis la mort de la vieille reine
+Charlotte. On a adopté le costume de la Cour de France pendant la
+Restauration.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> J'avais été présentée lors de mon mariage, mais c'était dans
+un autre local et avec des formes différentes. D'ailleurs, j'étais
+dans ce temps-là plus occupée de moi-même que de remarquer les autres
+et j'en conserve un très faible souvenir. Au lieu que la matinée que
+je passai, en 1816, à Buckingham House m'amusa extrêmement.</p>
+
+<p>Le baptême de la petite princesse d'Orléans donna lieu à Twickenham à
+une fête telle que le permettait un pareil local. L'empereur
+d'Autriche, représenté par son ambassadeur, le prince Paul Esterhazy,
+était parrain. Il y eut un grand déjeuner où assistèrent le prince
+régent, le duc et la duchesse d'York, les ducs de Kent et de
+Glocester. La vieille Reine et les princesses y vinrent, de Frogmore,
+faire une visite.</p>
+
+<p>Je m'étais flattée d'y voir la princesse Charlotte, mais le prince
+Léopold arriva seul, chargé de ses excuses; un gros rhume servit de
+prétexte. Le véritable motif était sa répugnance à se trouver avec sa
+grand'mère et ses tantes. Elle l'avoua plus tard à madame la duchesse
+d'Orléans. Elle l'aimait beaucoup et venait souvent faire des courses
+à Twickenham, mais je ne l'y ai jamais rencontrée.</p>
+
+<p>On comprend que la journée du baptême fut lourde et fatigante. <i>Ce
+diable chargé de princes</i>, dans une modeste maison bourgeoise, se
+portait sur les épaules de tout le monde. On fit un grand soupir de
+soulagement quand la dernière voiture emporta la dernière Altesse
+Royale et la dernière Excellence et que, selon l'expression obligeante
+de madame la duchesse d'Orléans, nous nous retrouvâmes en famille.</p>
+
+<p>En outre des affaires de l'État, mon père était encore chargé d'une
+autre négociation. Le prince de Talleyrand l'avait prié de faire ce
+qu'il appelait <i>entendre raison</i> à sa femme. Elle s'était réfugiée en
+Angleterre pendant les Cent-Jours et, depuis, il l'y retenait sous
+divers prétextes. <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> Le fait était que monsieur de Talleyrand,
+amoureux comme un homme de dix-huit ans de sa nièce, la comtesse
+Edmond de Périgord, se serait trouvé gêné par la présence de la
+princesse. On comprend, du reste, qu'il ne fit pas cette confidence à
+mon père et qu'il chercha d'autres raisons. Cependant cette commission
+lui était fort désagréable; il la trouva beaucoup plus facile qu'il ne
+s'y attendait.</p>
+
+<p>Madame de Talleyrand, malgré sa bêtise, avait un bon sens et une
+connaissance du monde qui lui firent comprendre que ce qu'il y aurait
+de plus fâcheux pour le prince et pour elle, serait d'amuser le public
+de leurs dissensions intérieures. Madame Edmond étant logée dans sa
+maison, elle ne serait plus tenable pour elle à moins de parvenir à la
+chasser, ce qui ne pourrait s'accomplir sans scènes violentes. Elle
+prit donc son parti de bonne grâce et consentit à s'établir pour les
+étés dans une terre en Belgique, que monsieur de Talleyrand lui
+abandonna, et à passer ses hivers à Bruxelles.</p>
+
+<p>Elle n'est revenue à Paris que plusieurs années après, lorsque la
+séparation était trop bien constatée pour que cela fût remarqué. Elle
+fut très douce, très raisonnable, et pas trop avide dans toute cette
+transaction où elle joua entièrement le beau rôle. Elle dit à ma mère
+ces paroles remarquables:</p>
+
+<p>«Je porte la peine d'avoir cédé à un faux mouvement d'amour-propre. Je
+savais l'attitude de madame Edmond chez monsieur de Talleyrand à
+Vienne; je n'ai pas voulu en être témoin. Cette susceptibilité m'a
+empêchée d'aller le rejoindre, comme je l'aurais dû, lorsque le retour
+de l'île d'Elbe m'a forcée de quitter Paris. Si j'avais été à Vienne,
+au lieu de venir à Londres, monsieur de Talleyrand aurait été forcé de
+me recevoir; et je le connais bien, il m'aurait parfaitement
+accueillie. Plus cela l'aurait contrarié, <span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> moins il y aurait
+paru.... Au contraire, il aurait été charmant pour moi.... Je le
+savais bien, mais j'ai cette femme en horreur.... J'ai cédé à cette
+répugnance, j'ai eu tort.... Où je me suis trompée, c'est que je le
+croyais trop faible pour jamais oser me chasser. Je n'ai pas assez
+calculé le courage des <i>poltrons dans l'absence</i>! J'ai fait une faute;
+il faut en subir la conséquence et ne point aggraver la position en se
+raidissant contre.... Je me soumets, et monsieur de Talleyrand me
+trouvera très disposée à éviter tout ce qui pourrait augmenter le
+scandale.»</p>
+
+<p>Sous ce rapport elle a complètement tenu parole.</p>
+
+<p>La douceur inespérée de madame de Talleyrand était compensée pour
+monsieur de Talleyrand par les tourments que lui causait madame
+Edmond. Elle s'était passionnée pour un autrichien, le comte de Clam,
+et, pendant que la femme légitime lui abandonnait la résidence de la
+rue Saint-Florentin, elle la fuyait sous l'escorte du comte. Monsieur
+de Talleyrand en perdait la tête.</p>
+
+<p>Il était, d'un autre côté, persécuté par les désespoirs de la duchesse
+de Courlande, mère de madame Edmond, qui mourait de jalousie des
+succès de sa fille auprès de lui. En revanche, la princesse
+Tyszkiewicz, également passionnée pour monsieur de Talleyrand, n'était
+occupée qu'à lui adoucir la vie et à faire la cour la plus assidue à
+l'heureuse rivale à laquelle elle transférait ses hommages aussi
+souvent que monsieur de Talleyrand transférait son c&oelig;ur, et,
+jusqu'à ce que madame Edmond, et peut-être les années, l'eussent fixé
+définitivement, cela était fréquent.</p>
+
+<p>Jules de Polignac passa une grande partie de cet été en Angleterre. Il
+y était retenu pour accomplir son mariage avec une écossaise qu'il
+avait rencontrée à Paris.</p>
+
+<p>Quoiqu'elle portât le beau nom de Campbell, il fallait peu s'arrêter
+sur la naissance qui n'était pas légitime, mais elle était belle et
+fort riche. Sa s&oelig;ur était mariée à <span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> monsieur Macdonald.
+Mademoiselle Campbell avait été fiancée à un jeune officier tué à la
+bataille de Waterloo. L'hiver suivant, elle était venue chercher à
+Paris des distractions à son chagrin. Elle y trouva monsieur de
+Polignac; il réussit à lui plaire, et obtint la promesse de sa main.
+Mais cela ne suffisait pas; miss Campbell était protestante. Une
+pareille union aurait dérangé l'avenir de Jules; il fallait donc
+obtenir d'elle de se faire catholique. C'était pour travailler à cette
+abjuration, et l'instruire dans les dogmes qu'elle consentait à
+adopter qu'il avait transporté son séjour à Londres. Pendant ce temps,
+il vivait à l'ambassade dans la même commensalité qu'à Turin, y
+déjeunant et y dînant tous les jours. Les événements n'avaient guère
+modifié ses opinions, mais son langage était plus mesuré que l'année
+précédente.</p>
+
+<p>Le mariage civil se fit dans le salon de mon père. Nous nous rendîmes
+ensuite à la chapelle catholique, puis à l'église protestante. Cela
+est nécessaire en Angleterre où il n'y a pas d'autres registres de
+l'état civil que ceux tenus dans les paroisses. Je crois d'ailleurs
+que miss Campbell n'avait pas encore déclaré son abjuration.</p>
+
+<p>Elle a fait payer chèrement au pauvre Jules les sacrifices qu'il lui
+imposait de son pays et de sa religion. Il est impossible d'être plus
+maussade, plus bizarre et plus désobligeante. Elle est morte de la
+poitrine, trois ans après son mariage, laissant deux enfants qui
+paraissent avoir hérité de la santé de leur mère aussi bien que de sa
+fortune. Jules s'était conduit très libéralement au moment de son
+mariage au sujet des biens de sa femme. Les Macdonald s'en louaient
+extrêmement. Il a été le meilleur et le plus soigneux des maris pour
+sa quinteuse épouse. L'homme privé, en lui, est toujours facile,
+obligeant et honorable.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> CHAPITRE VI</h3>
+
+<p class="resume">Ordonnance qui casse la Chambre. &mdash; Réflexion de la vicomtesse de
+ Vaudreuil à ce sujet. &mdash; Négociation avec les ministres
+ anglais. &mdash; Opposition du duc de Wellington. &mdash; Embarras pour fonder
+ le crédit. &mdash; Mon retour à Paris. &mdash; Exaltation des partis. &mdash; Brochure
+ de monsieur Guizot. &mdash; Regrets d'une femme du parti
+ ultra-royaliste. &mdash; Monsieur Lainé qualifié de bonnet
+ rouge. &mdash; Griefs des royalistes. &mdash; Licenciement des corps de la
+ maison du Roi. &mdash; Le colonel Pothier et monsieur de Girardin. &mdash; Les
+ quasi-royalistes. &mdash; Soirée chez madame de Duras. &mdash; La coterie dite
+ «le château». &mdash; Monsieur de Chateaubriand veut quitter la
+ France. &mdash; Il vend le Val du Loup au vicomte de
+ Montmorency. &mdash; Propos tenu par le prince de Poix à monsieur
+ Decazes.</p>
+
+<p>L'ordonnance du 5 septembre qui cassait la <i>Chambre introuvable</i> de
+1815 nous causa plus de joie que de surprise. Ses exagérations
+furibondes étaient incompatibles avec le gouvernement sage de Louis
+XVIII. Le parti émigré, qui avait conservé quelques représentants en
+Angleterre, en eut des accès de rage.</p>
+
+<p>Je ne puis m'empêcher de raconter un colloque qui eut lieu entre mon
+père et la vicomtesse de Vaudreuil (s&oelig;ur du duc de Caraman), dame
+de madame la duchesse d'Angoulême. Elle se trouvait alors comme
+voyageuse à Londres. Elle arriva toute tremblante d'agitation à
+l'ambassade. Après avoir reçu la confirmation de cette incroyable
+nouvelle, elle s'adressa à mon père:</p>
+
+<p>«Je vous plains bien, monsieur d'Osmond, vous allez vous trouver dans
+une situation terrible.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> &mdash;Pourquoi donc, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Comment pouvez-vous annoncer ici un pareil événement? Casser une
+Chambre! Les anglais ne voudront jamais croire que ce soit possible?»</p>
+
+<p>Mon père lui affirma que rien n'était plus commun dans les usages
+britanniques et qu'il n'en résulterait pas même de surprise.</p>
+
+<p>«Vous m'accorderez bien au moins que, si on cassait le Parlement, on
+n'oserait pas avoir assez peu de pudeur pour annoncer en même temps
+des élections et en convoquer un autre?»</p>
+
+<p>Voilà où en était l'éducation de nos dames du palais sur les
+gouvernements représentatifs. Madame de Vaudreuil passait pour avoir
+de l'esprit et exercer quelque influence sur madame la duchesse
+d'Angoulême. Elle était une des ouailles favorites de l'abbé Latil. Je
+pense que toute sa société n'était guère plus habile qu'elle sur la
+pondération des pouvoirs constitutionnels.</p>
+
+<p>Je ne me rappelle pas, si je l'ai su, comment les négociations
+s'entamèrent avec les cabinets de la Sainte-Alliance. Elles étaient
+arrivées au point qu'on était à peu près d'accord que l'occupation de
+notre territoire pouvait être abrégée en avançant le terme des
+payements imposés; mais atteindre ce but était fort difficile.</p>
+
+<p>Le duc de Wellington s'opposait à voir diminuer l'armée d'occupation,
+en reconnaissant pourtant que la dépense qu'elle occasionnait écrasait
+le pays et rendait plus difficile le remboursement des contributions,
+réclamées par les puissances, avant de consentir à l'évacuation
+complète de la France.</p>
+
+<p>L'armée d'occupation était à peine suffisante, selon le duc, pour se
+faire respecter. Vainement on lui représentait qu'elle était surtout
+imposante par sa force morale et qu'une diminution numérique, en
+calmant les esprits, en <span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> témoignant de l'intention de libérer
+le sol, assurerait mieux la sécurité de l'armée contre le mauvais
+vouloir du pays que ne pourrait faire l'entrée de nouveaux bataillons.</p>
+
+<p>Le duc ne voulait pas admettre ces arguments auxquels le ministre
+anglais se montrait moins récalcitrant. Il vint exprès à Londres pour
+s'en expliquer. Il établit surtout qu'en diminuant le contingent
+anglais on laisserait trop d'importance relative aux troupes des
+autres nations, qu'il lui serait difficile alors de conserver sa
+suprématie et d'empêcher les abus qui, en exaspérant les habitants,
+rendraient le danger plus imminent.</p>
+
+<p>Le cabinet russe était disposé à se prêter à toutes les facilités
+qu'on voudrait nous accorder, mais ceux de Vienne et surtout de Berlin
+se montraient très récalcitrants. Il fallait d'ailleurs s'entendre
+entre soi et, lorsqu'on fait la conversation à six cents lieues de
+distance, les conclusions sont longues à arriver. On en vint cependant
+à peu près à ce résultat que la libération du territoire
+s'effectuerait en proportion de l'argent préalablement payé.</p>
+
+<p>Maintenant où trouver l'argent? C'était un second point également
+difficile à résoudre. Il était impossible de l'enlever directement aux
+contribuables sans ruiner le pays, et, depuis cinquante ans, la France
+n'avait pas de crédit. Comment le créer, et l'exploiter tout à la
+fois, dans un moment de crise et de détresse? Cette position occupait
+les veilles du cabinet Richelieu; mon père s'associait à ses
+inquiétudes et à ses agitations avec un entier dévouement.</p>
+
+<p>Tel était l'état politique de la situation lorsque je me décidai à
+venir passer quelques semaines à Paris. Mon frère y était retenu par
+son service auprès de monsieur le duc d'Angoulême. Il logeait chez
+moi, de façon qu'en <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> arrivant à l'a fin de décembre 1816, je
+me trouvai en ménage avec lui. Il me prévint que les opinions ultras
+avaient redoublé de violence, depuis l'ordonnance du 5 septembre. J'en
+eus la preuve quelques instants après. La vicomtesse d'Osmond, ma
+tante, arriva chez moi; je la savais le type du parti émigré de Paris,
+comme son mari l'était du parti émigré des gentilshommes de province.</p>
+
+<p>J'évitai soigneusement tout ce qui pouvait engager une discussion;
+mais, croyant rester sur un terrain neutre, je m'avisai de vanter un
+écrit de monsieur Guizot que j'avais lu en route et qui se trouvait
+sur ma table. Il était dans les termes de la plus grande modération et
+sur des questions de pure théorie. La vicomtesse s'enflamma
+sur-le-champ.</p>
+
+<p>«Quoi! le pamphlet de cet affreux monsieur Guizot? Il n'est pas
+possible, chère petite, que vous approuviez une pareille horreur!»</p>
+
+<p>Mon frère témoigna son étonnement de la manière dont elle en parlait.
+Il n'avait pas lu la brochure, mais il avait entendu monsieur le duc
+d'Angoulême en faire grand éloge.</p>
+
+<p>«Monsieur le duc d'Angoulême! Ah! je le crois bien! peut-être même ne
+l'a-t-il pas trouvée assez jacobine, assez insultante pour les
+royalistes...»</p>
+
+<p>Et, s'échauffant dans son harnois, elle finit par déclarer le livre
+atroce et son auteur pendable. Quant aux lecteurs bénévoles, ils lui
+paraissaient également odieux.</p>
+
+<p>Je vis que Rainulphe m'avait bien renseignée. Les folies étaient
+encore grandies pendant mon absence.</p>
+
+<p>Je me tins pour avertie; mais mes soins pour éviter des discussions,
+dont je reconnaissais la complète inutilité, avec un parti où les
+personnalités insultantes arrivent <span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> toujours au troisième
+argument, furent insuffisants. Une prompte retraite était le seul
+moyen à employer contre les querelles. J'y avais recours toutes les
+fois que cela était possible, mais je ne pouvais pas toujours éviter
+les attaques; alors il fallait bien répondre, car, si je consentis à
+fuir avant l'action, mes concessions n'allaient pas au delà. Je ne
+prétends pas n'avoir point modifié fréquemment mes opinions, mais j'ai
+toujours eu le courage de celles du moment.</p>
+
+<p>Ce fut bien peu de jours après mon arrivée que, causant sérieusement
+avec une femme d'esprit, très bonne au fond, qui voulait m'effrayer
+sur la tendance modérée et conciliante du ministère Richelieu, elle me
+dit:</p>
+
+<p>«Enfin, voyez, chère amie, les sacrifices qu'on nous impose et combien
+cela doit exaspérer! Les Cent-Jours coûtent plus de dix-huit cents
+millions. Eh bien, que nous a-t-on donné pour tout cela, et encore
+avec quelle peine? la tête de deux hommes.»</p>
+
+<p>Je fis un mouvement en arrière.</p>
+
+<p>«Ma chère, réfléchissez à ce que vous venez de dire; vous en aurez
+horreur vous-même, j'en suis sûre.»</p>
+
+<p>Elle fut un peu embarrassée et voulut expliquer qu'assurément ce
+n'était pas dans des idées sanguinaires ni même de vengeance, mais
+qu'il fallait inspirer un salutaire effroi aux factieux et rassurer
+les honnêtes gens (car ce sont toujours les <i>honnêtes gens</i> au nom
+desquels on réclame des réactions) en leur montrant qu'on les
+protégeait efficacement.</p>
+
+<p>Au fond, le véritable crime du ministère Richelieu était de laisser en
+repos les fonctionnaires de l'Empire qui remplissaient bien leurs
+places. Le parti émigré voulait tout accaparer. La Chambre introuvable
+et son ministre, Vaublanc, avaient travaillé à cette <i>épuration</i> (cela
+s'appelait ainsi) avec un zèle que la sagesse du cabinet avait
+<span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> arrêté. Aussi monsieur Lainé, le successeur de monsieur de
+Vaublanc, était-il en butte à une animadversion forcenée. On avait
+établi qu'il était enfant naturel, de sang de couleur, et qu'il avait
+dressé la guillotine à Bordeaux. De sorte que, dans les salons, on
+l'appelait indifféremment le Bâtard, le Mulâtre, ou le Bonnet rouge.
+Il est devenu plus tard l'idole du parti qui l'avait décoré de ces
+titres, tous également inventés et sans aucun fondement.</p>
+
+<p>Il faut reconnaître, toutefois, que les royalistes n'étaient pas sans
+quelques griefs à faire valoir; mais ils tenaient, en grande partie, à
+la maladresse de leurs propres chefs. Ainsi, par exemple, en 1814, on
+avait formé les compagnies rouges de la maison du Roi.</p>
+
+<p>Je conviens, tout d'abord, combien il était absurde d'ajouter aux
+armées, les plus actives et les plus militaires du monde connu, un
+corps d'élite, composé de jeunes gens qui n'avaient jamais rien fait
+que des v&oelig;ux contre l'Empire du fond de leur castel. Mais il n'en
+est pas moins vrai que la gentilhommerie française avait achevé de
+s'épuiser, dans un moment de détresse générale, pour parvenir à
+équiper ses fils, les armer, les monter à ses frais et les envoyer
+garder le monarque de ses affections.</p>
+
+<p>La plupart de ces jeunes gens avaient trouvé le moyen de se rendre à
+Gand pendant les Cent-Jours. Ils furent licenciés sans recevoir même
+des remerciements. Les chefs tirèrent bon et utile parti de leur
+situation, mais les simples gardes en furent pour leurs frais. Je ne
+prétends pas qu'on dût conserver les compagnies rouges, mais il ne
+fallait pas les renvoyer avec cette <i>désinvolture</i>.</p>
+
+<p>Autre exemple: messieurs les capitaines des gardes du corps
+décidèrent, tout à coup, que leurs compagnies <span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> n'étaient pas
+assez belles et n'avaient pas l'air suffisamment militaire. Un beau
+matin ils les assemblèrent, firent sortir des rangs ceux d'entre eux
+qui n'atteignaient pas une taille fixée et les avertirent qu'ils ne
+faisaient plus partie du corps. Le hasard fit que cette réforme tomba
+principalement sur des gardes ayant fait le service à Gand. On leur
+donna, à la vérité, un brevet à la suite d'une armée encombrée
+d'officiers. Ils devaient aller en solliciter l'exécution dans des
+bureaux qui ne leur étaient nullement favorables, et les commis leur
+tenaient peu compte de la campagne à Gand qu'ils appelaient <i>le voyage
+sentimental</i>.</p>
+
+<p>Une circonstance particulière donna lieu à beaucoup de clabauderie. Le
+colonel Pothier, voulant se marier, demanda, suivant l'usage,
+l'agrément du ministre de la guerre. Au bout de quelques jours, on lui
+répondit qu'il ne pouvait pas se marier, attendu qu'il était mort.
+Fort étonné de cette révélation, il sortait pour aller aux
+informations lorsqu'il vit entrer chez lui le comte Alexandre de
+Girardin qui lui présenta, de la façon la plus obligeante, des lettres
+de grâce. Le colonel fut indigné et s'emporta vivement.</p>
+
+<p>Pendant les Cent-Jours, il avait été retrouver le Roi à Gand. Monsieur
+de Girardin, qui commandait dans le département du Nord pour
+l'Empereur, avait présidé un conseil de guerre qui condamnait le
+colonel Pothier et une douzaine d'autres officiers à mort, pour
+désertion à l'étranger. Il avait oublié cet incident que, dans la
+rapidité des événements, les parties les plus intéressées avaient
+elles-mêmes ignoré.</p>
+
+<p>Monsieur de Girardin devait à son talent incontestable pour organiser
+les équipages de chasse une existence toute de faveur, et inébranlable
+par aucune circonstance politique, auprès des princes de la
+Restauration.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> Il eut vent le premier de la révélation faite au colonel
+Pothier et se hâta d'avoir recours au Roi, espérant que la grâce,
+portée tout de suite, assoupirait cette affaire. Mais Pothier n'était
+pas homme à prendre la chose si doucement: il déclara qu'il ne voulait
+pas être gracié; il ne reconnaissait pas avoir <i>déserté à l'étranger</i>.
+C'était un acte infamant dont il ne voulait pas laisser la tache à ses
+enfants.</p>
+
+<p>Monsieur de Girardin eut beau faire; il ne put empêcher les
+criailleries et les haines du parti royaliste de se déchaîner contre
+lui; mais son talent pour placer les guerrards et faire braconner les
+&oelig;ufs de perdrix au profit des chasses royales l'a toujours soutenu
+en dépit des passions auxquelles, du reste, il a amplement sacrifié
+par la suite. Il se vantait, dès lors, de n'avoir repris de service
+auprès de l'Empereur, pendant les Cent-Jours, que pour le trahir et
+d'avoir conservé une correspondance active avec monsieur le duc de
+Berry, espèce d'excuse qui m'a toujours paru beaucoup plus odieuse que
+la faute dont on l'accusait.</p>
+
+<p>Le parti royaliste avait donc bien quelques plaintes rationnelles à
+faire valoir et il les exploitait avec l'aigreur qui lui est propre.
+Il acceptait assez volontiers le nom d'<i>ultra-royaliste</i>; mais, comme
+monsieur Decazes était devenu sa bête noire, et qu'il avait peine à
+tolérer les personnes qui conservaient des rapports avec lui, il nous
+donnait en revanche celui de <i>quasi-royalistes</i>. Les quolibets ne lui
+ont guère manqué; celui-ci était assez drôle; mais souvent il en
+adopta de grossiers qui semblaient devoir être repoussés par des gens
+se proclamant les organes exclusifs du bon goût.</p>
+
+<p>J'eus bientôt occasion de voir jusqu'où l'animadversion était portée
+contre le favori du Roi. Je fis ma rentrée dans le monde parisien à
+une grande soirée chez madame <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> de Duras. Je circulais dans le
+salon, donnant le bras à la vicomtesse de Noailles, lorsque j'aperçus
+madame Princeteau. Je l'abordai, lui pris la main, et causai avec
+elle.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, madame de Noailles lâchait mon bras et s'éloignait.
+Elle s'arrêta à quelques pas, auprès de la duchesse de Maillé. Je
+rejoignis ces dames avec lesquelles j'étais extrêmement liée.</p>
+
+<p>«Nous vous admirons de parler ainsi à madame Princeteau à la face
+d'Israël.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est un courage de débutante; si elle était ici depuis huit
+jours, elle n'oserait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Comment voulez-vous que j'aie l'impertinence de passer à côté d'elle
+sans lui faire politesse? je dîne chez son frère demain.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne fait rien, on va chez le ministre et on ne parle ni à madame
+Princeteau, ni même à monsieur Decazes quand on les rencontre
+ailleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais je n'aurai cette grossièreté.</p>
+
+<p>&mdash;Nous verrons.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous jure que vous ne verrez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Hé bien, vous aurez un courage de lion.»</p>
+
+<p>Ces dames avaient raison, car, pour ne point faire une absurde
+lâcheté, il fallait affronter tout, jusqu'à <i>la mode</i>! Je me dois la
+justice de lui avoir résisté. J'ai toujours eu un grain d'indépendance
+dans ma nature qui s'opposait à ces exigences de coteries.</p>
+
+<p>À propos de coterie, il s'en était formé pendant mon absence une des
+plus compactes. Elle n'avait rien de politique ni de sérieux, on
+l'avait appelée, ou elle s'était appelée, <i>le château</i>. Quelques
+femmes, retenues à Paris pendant l'été, avaient pris l'habitude de
+passer toutes leurs soirées ensemble, comme elles l'auraient fait dans
+un château de campagne, et y avaient attiré les hommes <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> de
+leur société. Rien n'était plus naturel. Mais, lorsque l'hiver avait
+ramené le monde et les assemblées nombreuses, elles avaient eu la
+prétention d'y transporter leurs nouvelles habitudes. Elles arrivaient
+ensemble, s'établissaient en rond dans un salon, entourées de quelques
+hommes admis à leur familiarité, et ne communiquaient plus avec les
+vulgaires mortels.</p>
+
+<p>On me fit de grandes avances pour entrer dans ce sanhédrin, composé de
+mes relations les plus habituelles. Non seulement je m'y refusai, mais
+je m'y déclarai hostile ouvertement et en face. Mon argument principal
+pour le combattre (et je pouvais le soutenir sans offenser) était que
+cette coalition enlevait à la société les personnes les plus faites
+pour la parer et la rendre aimable.</p>
+
+<p>Petit à petit les hommes de quelque distinction se retirèrent du
+<i>château</i> qui fut pris en haine par tout ce qui n'en faisait pas
+partie. Quelques dames s'obstinèrent encore un peu de temps à le
+soutenir, mais il se démolit graduellement. Toutes en étaient déjà
+bien ennuyées lorsqu'elles y renoncèrent.</p>
+
+<p>L'exclusif a quelque chose d'insociable qui ne réussira jamais en
+France, pas plus pour les jeunes femmes que pour les savants ou les
+gens de lettres, encore moins pour les hommes politiques.</p>
+
+<p>Madame de Duras s'était placée vis-à-vis du <i>château</i> dans la même
+position que moi. Elle s'en tenait en dehors, quoique personnellement
+liée avec tout ce qui le composait. Le duc de Duras n'étant plus de
+service, elle avait quitté les Tuileries.</p>
+
+<p>J'allais toujours beaucoup chez elle, mais moins journellement. Elle
+logeait dans la rue de Varenne et la distance m'arrêtait quelquefois.
+J'y trouvais aussi une opposition assez vive au ministère pour me
+gêner.</p>
+
+<p>Les mécomptes de monsieur de Chateaubriand s'étaient <span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span>
+prolongés et aggravés au point de le rendre très hostile. Ses embarras
+pécuniaires s'accroissaient chaque jour et sa méchante humeur suivait
+la même progression. Il conçut l'idée d'aller en Angleterre établir un
+journal d'opposition, la presse ne lui paraissant pas suffisamment
+libre à Paris pour attaquer le gouvernement du Roi.</p>
+
+<p>Mon père redoutait fort cet incommode visiteur. Heureusement, les
+répugnances de madame de Chateaubriand, d'une part, et les
+sollicitations des <i>Madames</i>, de l'autre, le firent renoncer à ce
+projet.</p>
+
+<p>Le désir de faire effet, autant que le besoin d'argent, l'engagèrent à
+vendre son habitation du Val-du-Loup. Son mécontentement fut porté à
+l'excès lorsqu'il reconnut que personne ne s'occupait d'un si grand
+événement; il avait pourtant cherché à lui donner le plus de publicité
+possible. La maison avait été mise en loterie à mille francs le
+billet. Madame de Duras, aussi bien que lui, se persuadait que les
+souscripteurs arriveraient de toutes les parties du monde connu et que
+l'ingratitude de la maison de Bourbon pour son protecteur serait
+tellement établie devant le public que les indemnités en argent, en
+places et en honneurs, allaient pleuvoir sur la tête de monsieur de
+Chateaubriand.</p>
+
+<p>Au lieu de cela, la loterie annoncée, prônée, colportée, ne procura
+pas de souscripteurs, personne ne voulut de billet; je crois qu'il n'y
+en eut que trois de placés. Mathieu de Montmorency acheta le
+Val-du-Loup en remboursement d'un prêt fait précédemment à monsieur de
+Chateaubriand. La Cour, le gouvernement, le public, l'étranger,
+personne ne s'en émut, et monsieur de Chateaubriand se trouva
+dépouillé de sa petite maison sans avoir produit l'effet qu'il en
+espérait.</p>
+
+<p>L'irritation était restée fort grande dans son c&oelig;ur. Il <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span>
+la fallait bien vive pour le décider, plus tard, à s'associer aux
+autres fondateurs du <i>Conservateur</i>. Il n'avait rien de commun avec
+eux, ni leurs préjugés, ni leurs sentiments, ni leurs regrets, ni
+leurs espérances, ni leur sottise, ni même leur honnêteté. Il n'y a
+aucun moment de sa vie où ses convenances de position l'aient plus
+écarté de ses opinions, de ses goûts et de ses tendances personnelles.
+La plupart des thèmes qu'ils soutenaient répugnaient à son jugement;
+il les aurait bien mieux et plus volontiers réfutés s'il s'était
+trouvé au pouvoir et appelé à les combattre. Au demeurant, il était
+bien maussade à cette époque et il m'en voulait terriblement d'être
+ministérielle.</p>
+
+<p>Au reste, ce n'était pas la mode parmi ceux qui se prétendaient les
+royalistes par excellence. Je me souviens qu'à un grand bal chez le
+duc de Castries, le prince de Poix, qui pourtant honorait monsieur
+Decazes de sa bienveillance, lui frappa sur l'épaule en lui disant
+tout haut:</p>
+
+<p>«Bonsoir, cher traître.»</p>
+
+<p>Monsieur Decazes parut assez surpris de l'interpellation pour
+embarrasser le prince de Poix qui, pour raccommoder cette première
+gaucherie, ajouta, avec son intelligence accoutumée:</p>
+
+<p>«Mais, que voulez-vous, ils vous appellent tous comme cela.»</p>
+
+<p>Au fond, le prince de Poix disait la vérité, mais la naïveté était un
+peu forte. Monsieur Decazes fut très déconcerté et probablement fort
+irrité.</p>
+
+<p>S'il est vrai, comme je le crois, qu'il se soit un peu trop jeté dans
+une réaction vers la gauche dans les années 1817 et 1818, certes le
+parti royaliste peut bien se reprocher de l'y avoir poussé. Il est
+impossible que des insultes aussi réitérées ne finissent pas par
+exaspérer; <span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> et, sans en avoir la conscience, l'homme d'État
+ne résiste pas constamment au besoin de défendre, peut-être même de
+venger, l'homme privé.</p>
+
+<p>Monsieur Decazes aurait trouvé de grandes facilités à exercer des
+représailles s'il avait voulu, car, à cette époque, le Roi ne lui
+aurait rien refusé; mais sa nature est bienveillante.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> CHAPITRE VII</h3>
+
+<p class="resume">Négociations pour un emprunt. &mdash; Ouvrard va en Angleterre. &mdash; Il
+ amène monsieur Baring chez mon père. &mdash; Conférence avec lord
+ Castlereagh. &mdash; Arrivée de messieurs Baring et Labouchère à
+ Paris. &mdash; Espérances trompées. &mdash; Dîner chez la maréchale
+ Moreau. &mdash; Brochure de Salvandy. &mdash; Influence du général Pozzo sur le
+ duc de Wellington. &mdash; Soirée chez la duchesse d'Escars. &mdash; Monsieur
+ Rubichon. &mdash; L'emprunt étant conclu, l'opposition s'en plaint.</p>
+
+<p>J'ai déjà dit que toutes les sollicitudes du gouvernement portaient
+sur la libération du territoire et que cette négociation se trouvait
+ramenée à une question d'argent. Ouvrard, le plus intelligent s'il
+n'est le plus honnête des hommes de finance, s'offrit à la traiter. Il
+proposa plusieurs plans.</p>
+
+<p>Les capitalistes français, consultés, déclarèrent unanimement qu'il
+n'y avait aucun fond à faire sur le crédit. Monsieur Laffite, entre
+autres, se moqua hautement de la pensée d'un emprunt et dit
+textuellement à Pozzo, dont il était le banquier et qui s'était chargé
+de le sonder, que la France ne trouverait pas un petit écu à emprunter
+sur aucune place de l'Europe.</p>
+
+<p>Cet esprit de la Bourse de Paris désolait notre cabinet plus encore
+comme symptôme que comme résultat. Car les puissances, et surtout la
+Prusse, n'acceptaient pas la garantie de capitalistes français et
+voulaient que l'emprunt fût consenti par des étrangers. Si donc les
+banquiers français s'étaient présentés, il y aurait eu une difficulté
+d'un autre genre à les éconduire.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> Ouvrard seul persistait à soutenir la possibilité de rétablir
+le crédit. On lui donna mission pour s'en occuper et il partit pour
+Londres. Il se mit en rapport avec mon père qu'il séduisit par des
+aperçus les plus spécieux et, en apparence, les plus clairs. Il ne
+doutait jamais de rien. Au bout de peu de semaines, Ouvrard l'avertit
+que l'emprunt était fait à des conditions fort avantageuses dont il
+envoyait le détail à monsieur Corvetto. Les maisons Baring et
+Labouchère s'en chargeaient; il ne restait plus qu'une difficulté;
+elle n'était pas de sa compétence.</p>
+
+<p>Messieurs Baring et Labouchère ne demandaient en aucune façon la
+garantie de l'Échiquier, mais seulement l'assurance qu'en se chargeant
+de l'opération ils ne feraient rien de contraire aux intentions du
+gouvernement et qui pût nuire aux intérêts anglais. Ils désiraient
+s'en expliquer avec mon père.</p>
+
+<p>La conférence eut lieu. Monsieur Baring y fut conduit par Ouvrard. Il
+se déclara prêt à traiter dès que lord Castlereagh l'y aurait
+autorisé. Mon père se rendit chez le ministre; ils tombèrent d'accord
+de ce qu'il convenait de faire pour ménager les autres puissances, et
+principalement les susceptibilités du duc de Wellington. Le lendemain,
+mon père conduisit messieurs Baring et Labouchère chez lord
+Castlereagh; il les y laissa.</p>
+
+<p>Peu de temps après, ces messieurs revinrent lui demander leurs
+passeports. Non seulement le ministre avait autorisé mais il avait
+approuvé et avait été jusqu'à dire que «ces messieurs feraient un acte
+de bon citoyen anglais en se chargeant de cette transaction, qu'ils
+rendraient un service éminent à l'Europe entière.» Ils étaient
+enchantés.</p>
+
+<p>Monsieur Baring ajouta que lord Castlereagh lui avait recommandé, en
+souriant, de débarquer chez le duc de Wellington et de prendre ses
+conseils, attendu que Sa <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> Grâce avait des prétentions toutes
+particulières à l'habileté en matière de finances et y attachait
+infiniment plus de prix qu'à ses talents militaires. Ils partirent le
+soir même en compagnie d'Ouvrard qui les devança et arriva en
+courrier.</p>
+
+<p>Quoique le secret fût essentiel, j'étais au courant de ce qui se
+passait et bien heureuse comme on peut croire, d'autant que Pozzo
+m'annonçait les dispositions du duc excellentes et qu'on ne semblait
+avoir aucun autre obstacle à vaincre. Aussi c'était avec une
+satisfaction que je dissimulais de mon mieux, que j'entendais chaque
+jour [discuter] sur l'absurde crédulité du cabinet qui avait eu la
+folle idée de pouvoir faire un emprunt. Chacun avait connaissance d'un
+banquier, ou d'un agent de change, qui lui avait démontré la vanité
+d'un tel projet. Il est vrai qu'on en riait à la Bourse.</p>
+
+<p>Deux heures après son arrivée à Paris, Ouvrard était chez moi. Il
+avait vu nos ministres; il avait vu le duc de Wellington; il avait vu
+Pozzo: il était radieux. Ce dernier ne tarda pas à nous rejoindre,
+enchanté de sa propre visite au duc. Je me rappelle que nous dînions
+en très petit comité chez monsieur Decazes; je laisse à penser si nous
+étions joyeux.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, je reçus un billet de Pozzo qui me disait de
+l'attendre afin de pouvoir écrire à Londres après l'avoir vu. Le duc
+l'avait envoyé chercher. Il entra chez moi la figure toute décomposée.
+Messieurs Baring et Labouchère étaient arrivés; rien n'était conclu;
+Ouvrard avait pris ses v&oelig;ux pour des faits accomplis: ou il s'était
+trompé, ou il avait voulu tromper pour faire un coup de Bourse, ce
+dont il était bien capable. Mais enfin, loin que ces messieurs eussent
+consenti les arrangements qu'il avait apportés comme conclus, ils
+déclaraient n'avoir ni accepté, ni même discuté aucune proposition.
+Ils ne <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> venaient que pour écouter ce qu'on leur demanderait.
+Ils avaient au moment même une conférence avec monsieur Corvetto;
+mais, d'après ce qu'ils avaient laissé entendre au duc des bases sur
+lesquelles ils consentiraient à traiter, elles étaient toutes
+différentes des paroles portées par Ouvrard et tellement onéreuses
+qu'il était presque aussi impossible de les accepter que de se passer
+d'un emprunt. La chute était profonde de notre joie de la veille. Je
+la sentis doublement et pour Paris et pour Londres.</p>
+
+<p>C'était un grand déboire pour mon père qui semblait pris pour dupe. Je
+crois bien qu'Ouvrard avait joué tout le monde en réussissant avec
+beaucoup d'adresse à éviter des paroles explicites sur l'état de la
+négociation; mais, lui-même, je pense, s'était trompé dans ses propres
+finesses et avait espéré que ces messieurs, après leur démarche
+vis-à-vis du cabinet anglais et leur voyage à Paris, se trouveraient
+trop engagés pour reculer et accepteraient, ou à peu près, ses plans
+sur l'emprunt.</p>
+
+<p>Je crois aussi que monsieur Baring, avec lequel il s'était
+principalement abouché à Londres et qui était bien plus facile en
+affaires que monsieur Labouchère, s'était montré plus disposé à la
+transaction telle qu'elle était offerte. Il est assez probable que,
+pendant le voyage qu'ils firent dans la même voiture, monsieur
+Labouchère n'avait pas employé inutilement son éloquence à engager son
+collègue à profiter des nécessités de la France pour lui imposer de
+plus rudes conditions.</p>
+
+<p>Ce qu'il y a de sûr, c'est que les trois conférences que mon père
+avait eues avec ces messieurs, en présence d'Ouvrard à la vérité, lui
+avaient laissé l'impression que les bases de la transaction étaient
+arrêtées. Cela était si peu exact que, lorsqu'ils sortirent du cabinet
+de monsieur Corvetto, le jour de leur arrivée à Paris, tout était
+rompu.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> Je ne suivrai pas le détail de la manière dont la négociation
+fut renouée. Le duc de Wellington ne s'y épargna pas. Quand une fois
+on lui avait fait adopter une idée et qu'on parvenait à la lui
+persuader <i>sienne</i>, il la suivait avec persévérance. Pozzo excellait
+dans cet art, et c'est un des grands services qu'il a rendus à la
+France dans ces temps de douloureuse mémoire où notre sort dépendait
+des caprices d'un vieil enfant gâté.</p>
+
+<p>Je me rappelle une circonstance où ce jeu eut lieu devant nous d'une
+façon assez plaisante. Monsieur de Barante, parlant à la tribune comme
+commissaire du Roi dans je ne sais quelle occasion, désigna l'armée
+d'occupation par l'épithète de <i>cent cinquante mille garnisaires</i>.
+L'expression était juste, mais le duc de Wellington fut courroucé à
+l'excès et on eut grand'peine à l'apaiser.</p>
+
+<p>Peu de jours après, je dînai chez la maréchale Moreau avec une partie
+de nos ministres. Ils arrivèrent désolés. Il avait paru le matin une
+petite brochure intitulée <i>La France et la Coalition</i>, c'était le
+premier ouvrage d'un très jeune homme, Salvandy. Il était écrit avec
+un patriotisme plein de c&oelig;ur et de talent, et tout franchement il
+appelait la nation aux armes contre les cent cinquante mille
+garnisaires.</p>
+
+<p>On était en pleine négociation pour l'emprunt et pour la réduction de
+l'armée d'occupation. Pour réussir, il fallait maintenir la bonne
+humeur du duc et on redoutait l'effet que cette brochure allait
+produire sur lui. Le duc de Richelieu était consterné; monsieur
+Decazes partageait son inquiétude. Il avait la brochure dans sa poche;
+il en montra quelques phrases à Pozzo: elles lui parurent bien
+violentes.</p>
+
+<p>«Cependant, dit-il, si le duc n'en a pas encore entendu parler, nous
+nous en tirerons.»</p>
+
+<p>Après s'être fait attendre une heure, suivant son <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> usage, le
+duc arriva avec son sourire impassible sur son ci-devant beau visage,
+et son: «Ah! oui! Ah! oui!» au service de tout le monde; c'était signe
+de bonne humeur.</p>
+
+<p>Pozzo me dit: «Le duc ne sait rien.»</p>
+
+<p>Puis, s'adressant au duc de Richelieu qui était à côté de moi:</p>
+
+<p>«Soyez tranquille; je me charge de votre affaire.»</p>
+
+<p>Il s'éloigna des ministres avec une sorte d'affectation, prit l'air
+très grognon, dit à peine un mot pendant le dîner et eut soin de
+laisser remarquer sa maussaderie.</p>
+
+<p>À peine le café pris, il entraîna le duc sur un canapé et lui parla
+avec fureur de cette affreuse brochure et de la nécessité de se réunir
+pour en porter les plaintes les plus amères. Il n'y avait plus moyen
+de supporter de pareilles insolences, etc.</p>
+
+<p>Le duc, tout épouffé de cette sortie, lui demanda des détails sur la
+brochure. Il lui en rapporta des phrases dont il eut soin d'envenimer
+les expressions. Le duc s'occupa à calmer les violences de
+l'ambassadeur, le pria de ne faire aucune démarche sans être entendu
+avec lui, promit de lire la brochure et lui donna rendez-vous pour le
+lendemain matin.</p>
+
+<p>Pozzo vint reprendre son chapeau qui se trouvait près de moi et me
+dit:</p>
+
+<p>«Prévenez-les que tout est accommodé», et partit sans avoir échangé
+une parole avec nos ministres.</p>
+
+<p>Le duc, en revanche, se rapprocha d'eux et fit mille frais pour
+compenser la mauvaise humeur de son collègue de Russie. Le lendemain
+matin, Pozzo se rendit chez le duc. Celui-ci avait lu la brochure;
+sans doute elle était inconvenante, mais moins que le général Pozzo ne
+l'avait annoncé. Les phrases répétées la veille étaient moins
+offensantes, l'épithète la plus insultante ne s'y <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> trouvait
+pas; puis c'était l'&oelig;uvre d'un tout jeune homme qui n'avait aucune
+importance personnelle; enfin la lecture n'avait pas excité la colère
+du duc autant que celle de Pozzo.</p>
+
+<p>Celle-ci s'était un peu apaisée pendant la nuit. Il se laissa
+persuader par l'éloquence du duc et consentit à ne point faire
+d'éclat, d'autant qu'il avait appris que le gouvernement français
+était indigné et désolé de cette intempestive publication. Il fut donc
+convenu qu'on la tiendrait pour non avenue; tout au plus en ferait-on
+mention <i>amiablement</i> pour témoigner en avoir connaissance et n'en
+tenir aucun compte.</p>
+
+<p>Nous nous amusâmes fort de cette espèce de proverbe. On comprend que
+Pozzo n'abusait pas de ces formes et qu'il en usait assez sobrement
+pour que le duc ne pût jamais se douter de l'empire qu'il exerçait sur
+lui.</p>
+
+<p>Il ne faut pourtant pas croire que le duc de Wellington fût un homme
+nul. D'abord, il avait l'instinct de la guerre à un haut degré
+quoiqu'il en sût mal la théorie, et le jugement sain dans les grandes
+affaires quoique dépourvu de connaissances acquises. Avec peu de
+moralité dans quelques parties de sa conduite, il était éminemment
+loyal et franc, c'est-à-dire qu'il ne cherchait jamais à dissimuler sa
+pensée du jour, ni son engagement de la veille; mais une fantaisie
+suffisait pour faire changer sa volonté du tout au tout. C'était à
+combattre ses fréquents caprices, à empêcher qu'ils ne dirigeassent
+ses actions, que le général Pozzo s'employait habilement, et souvent
+avec succès. Le duc l'écoutait d'autant plus volontiers qu'il le
+savait dans sa dépendance par l'événement de 1815 dont j'ai déjà rendu
+compte.</p>
+
+<p>Les négociations pour l'emprunt avaient été reprises et tout était
+conclu; on devait signer le lendemain. J'allai passer la soirée chez
+la duchesse d'Escars, aux Tuileries <span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> (son mari était premier
+maître d'hôtel). Je fus frappée, en arrivant, de voir un groupe
+nombreux au milieu du salon. Un homme y pérorait.</p>
+
+<p>C'était un certain Rubichon, espèce de mauvais fou, qui avait fait des
+banqueroutes à peu près frauduleuses dans plusieurs contrées, mais qui
+n'en était pas moins l'oracle du parti ultra et le financier du
+pavillon de Marsan. Pour se mieux faire entendre, il était monté sur
+les barreaux d'une chaise et dominait la foule de la moitié de sa
+longue et maigre personne. Il prophétisait malheur au gouvernement du
+Roi, accumulait argument sur argument pour prouver le désordre des
+finances, l'impossibilité de payer l'impôt et la banqueroute
+immanquable avant quinze jours. Pour compléter le scandale de cette
+parade, dans le palais même du Roi et à la clarté des bougies qu'il
+payait, monsieur Rubichon avait pour auditeurs monsieur Baring et
+monsieur Labouchère.</p>
+
+<p>Je remarquai en cette occasion l'attitude différente de ces deux
+hommes. Baring haussait les épaules et, au bout de peu d'instants,
+s'éloigna. Monsieur Labouchère écoutait avec une grande attention,
+hochait la tête, sa physionomie se rembrunissait et il éprouvait ou
+feignait de l'anxiété. Je sus que le lendemain, lorsqu'il s'agit de
+signer, il voulut faire valoir les inquiétudes de Rubichon pour
+aggraver les conditions; mais la franche loyauté de Baring s'y opposa,
+et il combattit lui-même les arguments de son associé.</p>
+
+<p>Il n'en restait pas moins vrai que les plus intimes serviteurs du Roi
+avaient fait tout ce qui dépendait d'eux pour augmenter les embarras
+de la position. Ils continuèrent leurs man&oelig;uvres. Ils avaient, la
+veille, déclaré l'emprunt impossible à aucun taux; le lendemain, ils
+le trouvèrent trop onéreux; et, après avoir proclamé l'augmentation
+imminente de l'armée d'occupation qui devait, <span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> selon eux,
+s'emparer de nos places fortes, ils se plaignirent amèrement que la
+conclusion de l'emprunt n'amenât qu'une réduction de trente mille
+hommes. Voilà le langage des soi-disant amis.</p>
+
+<p>L'opposition, de son côté, faisait des phrases sur ce qu'on ne devait
+pas expulser les étrangers avec de l'<i>or</i> mais avec du <i>fer</i>.
+C'étaient autant de nouveaux Camilles. Cela était assurément d'un fort
+beau patriotisme; mais, hélas! il y avait autour de nos frontières un
+million de <i>Brennus</i> tout prêts à leur répondre: <i>Malheur aux
+vaincus!</i></p>
+
+<p>À la Bourse, les mêmes gens, qui se riaient de pitié quand monsieur
+Corvetto avait annoncé le désir de faire un emprunt et le déclaraient
+impossible à aucun prix, se plaignaient de n'en être pas chargés et
+protestaient qu'ils l'auraient pris à des termes moins onéreux, de
+manière que ce succès inespéré fut tellement atténué par les haines de
+parti qu'il n'en resta presque rien au gouvernement du Roi.</p>
+
+<p>J'en fus aussi surprise que désappointée. Depuis plusieurs mois, je
+voyais négocier cette affaire; je l'avais sue faite et manquée
+plusieurs fois. J'avais suivi les craintes et les espérances de tous
+ces bons esprits, de tous ces c&oelig;urs patriotiques. Je savais les
+insomnies qu'ils avaient éprouvées, les anxiétés avec lesquelles on
+avait attendu un courrier de Berlin..., un assentiment de Vienne....
+Je voyais l'emprunt fait à un taux supportable par des capitalistes
+étrangers inspirant assez de confiance aux puissances pour qu'elles
+consentissent à des termes de payements qui le rendaient possible.
+Elles nous donnaient un témoignage immédiat de leur bonne foi en
+retirant trente mille hommes de l'armée d'occupation. Il était
+présumable, dès lors, que l'évacuation complète du territoire suivrait
+prochainement, et la suite l'a prouvé.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> C'était assurément le plus beau succès qu'une administration,
+placée dans une position aussi difficile, pût obtenir; mais il lui
+fallait interroger sa propre conscience pour en jouir, car, amis et
+ennemis, tout le monde l'avait si bien escompté par avance que l'effet
+en fut fort atténué.</p>
+
+<p>Le duc de Richelieu était un des hommes qui pouvait le mieux se
+replier sur son noble c&oelig;ur et se trouver suffisamment payé par les
+services qu'il rendait. Je dis <i>lui</i>, particulièrement, parce que la
+confiance inspirée par sa loyauté avait contribué plus qu'aucune autre
+chose au succès de la négociation; mais ses collègues avaient partagé
+ses veilles et ses travaux; ils méritaient une part de reconnaissance
+si les nations savaient en avoir quand elles souffrent.</p>
+
+<p>Pour moi, qui ne me piquais pas d'autant de philosophie, je fus
+indignée de cette ingratitude; Pozzo en rugissait.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> CHAPITRE VIII</h3>
+
+<p class="resume">Madame la duchesse de Berry. &mdash; La duchesse de Reggio. &mdash; Le mariage
+ de mon frère avec mademoiselle Destillières est convenu. &mdash; Scène
+ aux Tuileries. &mdash; Le Roi est malade. &mdash; Le <i>Manuscrit de
+ Sainte-Hélène</i>. &mdash; Lectures chez mesdames de Duras et
+ d'Escars. &mdash; Succès de cette publication apocryphe.</p>
+
+<p>J'avais fait ma cour en arrivant, mais je n'avais pas vu madame la
+duchesse de Berry qu'un commencement de grossesse retenait chez elle.
+Je l'aperçus pour la première fois au bal chez le duc de Wellington;
+elle me parut infiniment mieux que je ne m'y attendais.</p>
+
+<p>Sa taille, quoique petite, était agréable; ses bras, ses mains, son
+col, ses épaules d'une blancheur éclatante et d'une forme gracieuse;
+son teint beau et sa tête ornée d'une forêt de cheveux blond cendré
+admirables. Tout cela était porté par les deux plus petits pieds qu'on
+pût voir. Lorsqu'elle s'amusait ou qu'elle parlait et que sa
+physionomie s'animait, le défaut de ses yeux était peu sensible; je
+l'aurais à peine remarqué si je n'en avais pas été prévenue.</p>
+
+<p>Son état l'empêchait de danser; mais elle se promena plusieurs fois
+dans le bal donnant le bras à son mari. Elle n'avait ni grâce, ni
+dignité.</p>
+
+<p>Elle marchait mal et les pieds en dedans; mais ils étaient si jolis
+qu'on leur pardonnait, et son air d'excessive jeunesse dissimulait sa
+gaucherie. À tout prendre, je la trouvai bien. Son mari en paraissait
+fort occupé <span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> ainsi que Monsieur (le comte d'Artois) et madame
+la duchesse d'Angoulême. Quant à monsieur le duc d'Angoulême, il s'y
+trouvait si mal à son aise que, dès qu'il entrait dans un salon, sa
+seule pensée était le désir d'en sortir et qu'il n'y restait jamais
+plus d'un quart d'heure, se contentant de faire acte de présence quand
+cela était indispensable.</p>
+
+<p>Madame la duchesse de Berry était arrivée en France complètement
+ignorante sur tout point. Elle savait à peine lire. On lui donna des
+maîtres. Elle aurait pu en profiter, car elle avait de l'esprit
+naturel et le sentiment des beaux-arts; mais personne ne lui parla
+raison, et, si on chercha à lui faire apprendre à écorcher un clavier
+ou à barbouiller une feuille de papier, on ne pensa guère, en
+revanche, à lui enseigner son métier de princesse.</p>
+
+<p>Son mari s'amusait d'elle comme d'un enfant et se plaisait à la gâter.
+Le Roi ne s'en occupait pas sérieusement. Monsieur y portait sa
+facilité accoutumée. Madame la duchesse d'Angoulême, seule, aurait
+voulu la diriger, mais elle y mettait des formes acerbes et
+dominatrices.</p>
+
+<p>Madame la duchesse de Berry commença par la craindre, et bientôt la
+détesta. Madame la duchesse d'Angoulême ne fut pas longtemps en reste
+sur ce sentiment que monsieur le duc de Berry combattit faiblement;
+car, tout en rendant justice aux vertus de sa belle-s&oelig;ur, il
+n'avait aucun goût pour elle. Menant, d'ailleurs, une vie plus que
+légère, il ne se souciait pas de contrarier sa femme et lui soldait en
+complaisances les torts qu'il avait d'un autre côté.</p>
+
+<p>C'était un bien mauvais calcul pour tous deux, car la petite princesse
+avait fini par devenir aussi exigeante que maussade. Son mari lui
+répétait sans cesse qu'elle ne <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> devait faire que ce qui
+l'amusait et lui plaisait, ne se gêner pour personne et se moquer de
+ce qu'on en dirait. De toutes les leçons qu'on lui prodiguait, c'était
+celle dont elle profitait le plus volontiers et dont elle ne s'est
+guère écartée.</p>
+
+<p>Il était curieux de lui voir tenir sa Cour, ricanant avec ses dames et
+n'adressant la parole à personne. Il n'y a pas de pensionnaire qui ne
+s'en fût mieux tirée, et pourtant, je le répète, il y avait de
+l'étoffe dans madame la duchesse de Berry. Une main habile en aurait
+pu tirer parti. Rien de ce qui l'entourait n'y était propre, excepté
+peut-être la duchesse de Reggio, sa dame d'honneur; mais elle n'avait
+aucun crédit. Cette nomination avait fait honneur au bon jugement de
+monsieur le duc de Berry et à la sagesse du Roi.</p>
+
+<p>Madame la maréchale Oudinot, duchesse de Reggio, représentait le
+régime impérial à la nouvelle Cour d'une façon si convenable et si
+digne que personne n'osait se plaindre de la situation où on l'avait
+placée, quoique les charges de Cour excitassent particulièrement
+l'envie du parti royaliste qui les regardait comme sa propriété
+exclusive.</p>
+
+<p>Il avait fallu à la duchesse beaucoup de tact et d'esprit pour fonder
+sa position dans un monde tout nouveau et tout hostile. Elle y avait
+réussi sans aucune assistance, car le maréchal Oudinot, brave soldat
+s'il en fut, ne savait que jouer, fumer, courir les petites filles et
+faire des dettes. Il fallait donc que sa femme eût de la considération
+pour deux et elle y réussissait. Ajoutons que le maréchal avait de
+grands enfants d'une première femme dont elle avait su se faire
+adorer.</p>
+
+<p>Il aurait été bien heureux qu'elle prit de l'ascendant sur madame la
+duchesse de Berry; cela n'arriva pas. La duchesse de Reggio lui
+inspirait du respect; elle avait <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> recours à elle pour réparer
+ses gaucheries, mais elle la gênait: elle n'avait pas de confiance en
+elle et, à proportion que sa conduite est devenue plus légère, elle
+s'en est éloignée davantage.</p>
+
+<p>Je ne comptais rester que peu de semaines à Paris; un événement de
+famille m'y retint plus longtemps que je n'avais présumé. J'avais
+trouvé mon frère en grande coquetterie avec mademoiselle Destillières.
+Nous l'avions connue dans sa très petite enfance. Elle était
+ravissante et ma mère en raffolait. Il paraît que, dès lors, elle
+disait ne vouloir épouser que monsieur d'Osmond.</p>
+
+<p>La mort de ses parents l'avait laissée héritière d'une immense fortune
+et maîtresse de son sort. Sa main était demandée par les premiers
+partis de France, et mon frère ne songeait point à se mettre sur les
+rangs; mais elle lui fit de telles avances qu'il en devint sincèrement
+épris et s'engagea, quoique avec réticence, dans le bataillon des
+prétendants. Elle ne l'y laissa pas longuement dans la foule. Au bout
+de peu de temps, elle l'autorisa à charger mon père de la demander en
+mariage, pour la forme, à son oncle qui était son tuteur mais dont
+elle ne dépendait en aucune façon.</p>
+
+<p>Cet oncle s'était accoutumé à l'idée qu'elle resterait fille et qu'il
+continuerait à disposer de sa fortune. Ce sort lui paraissait assez
+doux pour en souhaiter la prolongation indéfinie. Ainsi, loin de
+combattre les répugnances de mademoiselle Destillières à accepter les
+partis qu'on lui avait jusqu'alors proposés, il cherchait à les
+accroître en lui faisant insinuer, par des personnes à sa dévotion,
+que sa santé, très délicate, lui rendait le célibat nécessaire.</p>
+
+<p>Lors donc que la lettre <i>officielle</i> de mon père lui fut remise, par
+un ami commun, monsieur de Bongard articula très poliment un refus
+absolu et alla rendre compte <span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> à sa nièce de la demande et de
+la réponse, fondée, comme à l'ordinaire, sur ce qu'elle ne voulait pas
+se marier.</p>
+
+<p>«Vous vous êtes trompé, mon oncle, je ne voulais pas épouser les
+autres; mais je veux épouser monsieur d'Osmond.»</p>
+
+<p>Monsieur de Bongard pensa tomber à la renverse. Il fallut bien
+reprendre ses paroles, mais tous ses soins furent employés à retarder
+le mariage. Soit qu'il se flattât de quelque circonstance qui pût le
+faire rompre, soit qu'il eût besoin d'un long intervalle pour
+régulariser l'illégalité de la gestion de sa tutelle, portée à un
+point fabuleux autant, je crois, par incurie que par malversation, il
+épuisait tous les prétextes pour gagner du temps.</p>
+
+<p>Les jeunes gens, en revanche, étaient très pressés et me demandaient
+de rester de jour en jour, prétendant que mon départ fournirait un
+argument de plus à monsieur de Bongard pour éloigner la noce. Il en
+vint pourtant à ses fins, car le mariage, arrangé au mois de février
+et qui devait, s'accomplir le premier, le dix, le vingt de chaque
+mois, n'eut lieu qu'en décembre.</p>
+
+<p>Quoique le mariage de mademoiselle Destillières fût de toutes les
+nouvelles du jour celle qui m'intéressait le plus, je m'occupais
+encore cependant des événements publics; et je fus très consternée, un
+matin, en apprenant que le roi Louis XVIII était très mal. Il donna de
+vives inquiétudes pendant un moment.</p>
+
+<p>La loi d'élection se discutait à la Chambre des députés. Les princes
+étaient en opposition directe au gouvernement, car alors le cabinet
+était composé de gens raisonnables. Monsieur le duc de Berry ameutait
+contre la loi et, dans une soirée chez lui, cabala tout ouvertement
+pour grossir l'opposition. Le Roi en fut informé, le fit appeler, et
+le tança vertement.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> Monsieur le duc de Berry se plaignit à son père et à sa
+belle-s&oelig;ur. Ils mirent en commun leurs griefs, s'échauffèrent les
+uns les autres, et enfin, le soir après le dîner, Monsieur, portant la
+parole, les exposa durement au Roi. Le Roi répondit vivement. Madame
+et le duc de Berry s'en mêlèrent; la querelle s'exalta à tel point que
+Monsieur dit qu'il quitterait la Cour avec ses enfants.</p>
+
+<p>Le Roi répondit qu'il y avait des forteresses pour les princes
+rebelles. Monsieur répliqua que la charte n'admettait pas de prison
+d'État (car cette pauvre charte est invoquée par ceux qui l'aiment le
+moins) et on se quitta sur ces termes amicaux. Monsieur le duc
+d'Angoulême avait seul gardé un complet silence. Le respect dû au père
+rachetait en lui le respect dû au Roi, de façon qu'il se serait fait
+scrupule de donner tort ou raison à aucun des deux.</p>
+
+<p>La colère une fois passée, tous furent fâchés de la violence des
+paroles. Le pauvre Roi pleurait le soir en en parlant à ses ministres;
+mais cette scène l'avait tellement éprouvé qu'elle avait arrêté la
+digestion de son dîner. La goutte dans l'estomac s'y ajouta; il pensa
+étouffer dans la nuit et, pendant plusieurs jours consécutifs, il fut
+assez mal.</p>
+
+<p>Ce fut une occasion pour sa famille de lui témoigner une affection à
+laquelle il feignait de croire pour acquérir un peu de repos, mais
+dont il faisait peu d'état. Le public savait aussi bien que le Roi
+l'opposition des princes; et la plaisanterie du moment était d'appeler
+les boules noires mises au scrutin les <i>prunes de Monsieur</i>.</p>
+
+<p>Je m'applique à ne point parler des événements connus sur lesquels je
+ne sais aucun détail particulier. Ainsi je ne dirai rien de la
+représentation de <i>Germanicus</i>, tragédie de monsieur Arnault, alors
+proscrit de France, <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> qui exalta au dernier degré les passions
+des partis impérialiste et royaliste.</p>
+
+<p>Les sages précautions prises par l'autorité pour empêcher une
+collision entre les jeunes gens de l'ancienne armée et les gardes du
+corps leur parurent à tous entachées de partialité, et les deux partis
+se proclamèrent lésés et persécutés par l'autorité. On pourrait
+peut-être en conclure qu'elle avait été seulement sage et paternelle;
+mais les hommes, quand ils sont animés par la passion, ne jugent pas
+si froidement et la fermentation était restée grande.</p>
+
+<p>C'est dans ce moment que je reçus de Londres le premier exemplaire du
+<i>Manuscrit de Sainte-Hélène</i>. Je le lus avec un extrême intérêt; mais
+je me rappelle avoir mandé à ma mère qu'il arrivait trop à propos et
+répondait trop bien aux passions du moment pour me permettre de croire
+à son authenticité. C'était le manifeste du parti bonapartiste tel
+qu'il existait en ce moment à Paris, et il était presque impossible de
+penser que, tracé au delà de l'Atlantique, il pût arriver précisément
+à l'instant opportun. Au reste, il me parut tellement propre à servir
+de mèche que je ne voulus prendre aucune part à faciliter l'explosion.
+Ce livre, renfermé sous clef, ne sortit pas de chez moi et je n'en
+soufflai mot.</p>
+
+<p>Le surlendemain, madame de Duras me demanda si mes lettres de Londres
+parlaient d'un écrit de l'Empereur. Je répondis hardiment que non. Au
+bout d'une dizaine de jours, je reçus un petit billet d'elle pour me
+recommander de ne pas manquer à venir passer la soirée chez elle. J'y
+trouvai une cinquantaine de personnes réunies, la table, les bougies,
+le verre d'eau sucrée de rigueur pour le lecteur; on allait commencer.
+Quoi? le <i>Manuscrit de Sainte-Hélène</i>! La même représentation se
+renouvela le lendemain chez la duchesse d'Escars.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> Pendant ces soirées, j'étais poursuivie d'une idée que je ne
+pouvais chasser. Je voyais Bonaparte apprenant que, chez le maréchal
+Duroc, une troupe de chambellans et de dames du palais étaient réunis
+pour entendre et se passionner du récit bien pathétique de l'expulsion
+de Louis XVIII de Mitau, des gardes du corps pleurant sur ses mains,
+de Madame leur distribuant ses diamants pour les empêcher de mourir de
+faim, de leur vieux Roi les bénissant, de l'abbé Marie quittant
+volontairement un monde où l'injustice seule triomphait, etc., et
+toute la société impérialiste, émue jusqu'aux larmes, surprise par
+l'entrée de l'Empereur au milieu d'elle!</p>
+
+<p>Quelles auraient été ses frayeurs! Comme Vincennes aurait été peuplé
+le lendemain! Au reste, personne ne s'y serait risqué. Grâce au ciel,
+et honneur en soit rendu à la Restauration, la lecture, chez les dames
+que je viens de citer, pouvait être déplacée, inconvenante, dangereuse
+même pour le pays; mais elle ne pouvait troubler la sécurité de ceux
+qui y assistaient.</p>
+
+<p>Jamais aucune publication, de mon temps, n'a fait autant d'effet. Il
+n'était plus permis d'élever un doute sur son authenticité, et, plus
+on avait approché l'Empereur, plus on soutenait l'ouvrage de lui.</p>
+
+<p>Monsieur de Fontanes reconnaissait chaque phrase. Monsieur Molé
+entendait le son de sa voix disant ces mêmes paroles. Monsieur de
+Talleyrand le voyait les écrire. Le maréchal Marmont retrouvait des
+expressions de leur mutuelle jeunesse dont lui seul avait pu se
+servir, etc. Et tous et chacun étaient électrisés par cette émanation
+directe du grand homme.</p>
+
+<p>Je finis par me laisser persuader, tout en conservant mon étonnement
+de l'à-propos de la publication: tant de gens plus compétents
+affirmaient reconnaître l'auteur qu'il y aurait eu de l'obstination à
+en douter.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> Je restais persuadée de l'inopportunité de ces lectures.
+Toutefois, les gens qui s'y prêtaient étaient de nature à lever tous
+les scrupules que j'avais conçus.</p>
+
+<p>Je possédais deux exemplaires de la brochure, et je trouvai qu'il n'y
+avait plus que de la désobligeance à les tenir enfermés. Je les prêtai
+donc et ne tardai pas à m'en repentir, car chaque matin je recevais
+vingt billets qui me les demandaient. On se faisait inscrire à tour de
+rôle pour les obtenir.</p>
+
+<p>Aucune mystification n'a eu un succès plus complet ni plus utile à un
+parti. La semi-publicité ajoutait tout le prix de la mode et du fruit
+défendu à un ouvrage devenu une sorte de manifeste; et les lectures
+faites en commun, appelant cette espèce d'électricité que les hommes
+réunis exercent les uns sur les autres, le rendaient d'autant plus
+propre à exciter toutes les passions. Je n'ai jamais assisté à une de
+ces représentations dans une société impérialiste; mais, à en juger
+par l'effet qu'elles faisaient dans nos salons bourbonniens, on peut
+supposer qu'elles remuaient profondément les âmes, exaltaient toutes
+les haines et tous les regrets.</p>
+
+<p>Le manuscrit de Sainte-Hélène restera au moins fameux dans les
+cabinets des bibliophiles comme contrefaçon. Il est de monsieur
+Bertrand de Novion qui n'a aucune autre réputation littéraire, n'a
+jamais vu l'Empereur de près et n'a eu de rapports avec lui que
+pendant les Cent-Jours.</p>
+
+<p>Je sais bien que, depuis que l'auteur est connu, on a beaucoup dit
+qu'il était impossible de s'y méprendre; mais, au moment où cette
+brochure parut, il était encore plus impossible d'élever un doute sans
+se faire lapider.</p>
+
+<p>(<i>Note de 1841</i>).&mdash;Après avoir profité vingt-cinq ans du succès de
+cette publication et en avoir même reçu le <span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> salaire, monsieur
+Bertrand de Novion vient d'en restituer l'honneur à son véritable
+auteur, monsieur de Châteauvieux. J'avais eu révélation de son nom
+dans le temps; mais les habitudes, les relations, les opinions de
+monsieur de Châteauvieux, toutes hostiles à l'Empire, m'avaient
+éloignée d'y attacher aucune importance. Il faut son assertion, la
+reproduction du manuscrit écrit de sa main et l'aveu de monsieur
+Bertrand de Novion pour y croire à l'heure qu'il est.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> CHAPITRE IX</h3>
+
+<p class="resume">Monsieur de Villèle. &mdash; Intrigue de Cour pour ramener monsieur de
+ Blacas. &mdash; La duchesse de Narbonne. &mdash; Martin et la s&oelig;ur
+ Récolette. &mdash; Arrivée de monsieur de Blacas. &mdash; Déjeuner aux
+ Tuileries. &mdash; La petite chienne de Madame. &mdash; Sagesse de monsieur le
+ duc d'Angoulême. &mdash; Agitation des courtisans. &mdash; Trouble de monsieur
+ Molé. &mdash; Bonne contenance de monsieur Decazes. &mdash; Délais multipliés
+ de monsieur de Blacas. &mdash; Il est congédié par le Roi.</p>
+
+<p>L'exaltation des bonapartistes, loin de calmer, servait même de
+stimulant à celle des ultras. Ils accusaient la longanimité du Roi et
+la modération du ministère. Selon eux, de sévères répressions, des
+procès, des condamnations, des échafauds, mais surtout des
+destitutions auraient assis la Restauration sur des bases bien
+autrement solides.</p>
+
+<p>Monsieur de Chateaubriand avait, depuis longtemps, fait paraître sa
+<i>Monarchie selon la charte</i> ou il ne demandait que sept hommes dévoués
+par département, au nombre desquels il plaçait le grand prévôt, et la
+liberté de la presse avec la peine de mort largement affectée à ses
+délits. Ces concessions paraissaient encore trop libérales aux ultras,
+et il était obligé de modifier ses doctrines pour rester un de leurs
+chefs. À plus petit bruit, il s'en élevait un autre bien moins
+brillant mais plus habile, monsieur de Villèle.</p>
+
+<p>Son humble origine, ses formes vulgaires, sa tournure hétéroclite, sa
+voix nasillarde le tenaient encore éloigné <span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> des salons; mais
+il commençait à avoir une grande influence à la Chambre des députés et
+à grouper autour de lui le bataillon de l'opposition ultra. Toutefois,
+la Cour n'était pas d'humeur à attendre les résultats des man&oelig;uvres
+constitutionnelles et elle en prépara une pour son compte.</p>
+
+<p>Depuis le mariage de madame la duchesse d'Angoulême, madame de Sérent
+et ses deux filles, les duchesses de Damas et de Narbonne, étaient
+restées constamment auprès d'elle. Madame de Narbonne avait tout
+l'esprit que sa s&oelig;ur croyait posséder. Le roi Louis XVIII n'avait
+pas manqué de saisir la différence qui existait entre le prétentieux
+bel esprit de madame de Damas et la distinction de bon aloi de madame
+de Narbonne. Il avait pris à Hartwell l'habitude de causer assez
+confidentiellement avec cette dernière. Il aimait la société des
+femmes spirituelles; madame de Balbi lui en avait donné le goût.</p>
+
+<p>Les deux s&oelig;urs étaient, quoique à des degrés différents, liées avec
+monsieur de Blacas. Son absence affligeait l'une et déplaisait à
+l'autre qui se voyait privée du crédit qu'elle exerçait pendant son
+ministère. Tant que monsieur de Blacas avait été tout-puissant près du
+Roi, Monsieur et Madame l'avaient en horreur. Son expulsion les avait
+charmés. Mais <i>mal passé n'est que songe</i>; on détestait encore plus
+les ministres présents.</p>
+
+<p>Le favoritisme du bourgeois et impérialiste Decazes fit regretter le
+noble et émigré Blacas. Avec celui-là du moins, on s'entendait sur
+bien des points et la langue était commune. Madame de Narbonne n'eut
+donc pas grand'peine à faire reconnaître aux princes qu'ils avaient
+beaucoup perdu au change. Restait à ramener le Roi à ses anciennes
+préférences; elle entreprit de l'accomplir.</p>
+
+<p>Louis XVIII, homme du temps de sa jeunesse, était, en <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span>
+matière de religion, philosophe du dix-huitième siècle. Les pratiques
+auxquelles il s'astreignait très exactement n'étaient pour lui que de
+pure étiquette. Toutefois, malgré son scepticisme établi, il ne
+manquait pas d'une sorte de superstition. Il croyait, assez
+volontiers, que, si le bon Dieu existait et qu'il s'occupât de quelque
+chose, ce devait être sans aucun doute du chef de la maison de
+Bourbon.</p>
+
+<p>Madame de Narbonne profita de l'accès qu'elle avait auprès de lui pour
+lui parler d'une certaine s&oelig;ur Marthe, religieuse, et d'un
+cultivateur des environs de Paris, nommé Martin, qui, tous deux,
+avaient des visions tellement étranges par leur importance et leur
+similitude qu'elle se faisait un devoir d'en avertir le Roi.</p>
+
+<p>Déjà, selon elle, toutes les consciences timorées étaient bouleversées
+par ces dénonciations de l'abîme vers lequel on s'avançait. Elle
+revint plusieurs fois à la charge; le Roi consentit à voir la s&oelig;ur
+Marthe. Bien stylée, probablement par les entours immédiats du Roi,
+elle lui fit des révélations intimes sur son passé, et parla comme il
+le fallait, pour le présent et l'avenir. Le Roi fut ébranlé.</p>
+
+<p>Madame de Narbonne manda à monsieur de Blacas, alors ambassadeur à
+Rome, de venir sur-le-champ n'importe sous quel prétexte; elle était
+autorisée à lui promettre l'appui des princes et elle ne doutait pas
+de son succès auprès du Roi.</p>
+
+<p>En conséquence, un beau matin un valet de chambre du Roi, très dévoué
+à monsieur de Blacas, remit à Sa Majesté, en entrant dans sa chambre,
+un billet de monsieur de Blacas. Ne pouvant plus résister au besoin de
+son c&oelig;ur, il était arrivé à Paris uniquement pour voir le Roi, le
+regarder, entendre sa voix, se prosterner à ses pieds et repartir,
+ayant fait provision de bonheur pour quelques mois.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> Monsieur de Blacas avait trop spéculé sur la faiblesse qu'il
+connaissait à Louis XVIII du besoin d'être aimé pour lui-même. Le Roi
+répondit sèchement et verbalement:</p>
+
+<p>«Je ne reçois les ambassadeurs que conduits par le ministre des
+affaires étrangères.»</p>
+
+<p>Monsieur de Blacas se trouva donc forcé d'aller d'abord chez le duc de
+Richelieu. Fort étonné de voir entrer un ambassadeur qu'il croyait à
+Rome, il ne douta pas que Louis XVIII ne l'eût mandé. Il lui demanda
+s'il avait vu le Roi.</p>
+
+<p>«Mais non, reprit monsieur de Blacas, vous pensez bien que je ne m'y
+serais pas présenté sans vous.»</p>
+
+<p>Cette déférence inattendue parut singulière au duc qui, malgré toute
+sa loyauté, démêlait bien une intrigue au fond de ce retour inopiné.
+Il fut confirmé dans cette opinion lorsqu'en arrivant le Roi ne
+témoigna aucune surprise de voir monsieur de Blacas, et la froideur
+qu'il lui montra ne lui parut qu'un jeu concerté entre eux. Monsieur
+de Blacas, en jugea autrement, et comprit, dès lors, qu'il avait été
+mal conseillé.</p>
+
+<p>Le Roi dînait toujours exclusivement avec la famille royale; mais les
+déjeuners se passaient plus sociablement aux Tuileries, hormis pour
+Monsieur qui prenait seul, chez lui, sa tasse de chocolat. Monsieur le
+duc d'Angoulême déjeunait avec son service du jour, le duc de Damas et
+le duc de Guiche. Monsieur le duc de Berry ajoutait aux personnes de
+sa maison celles de sa familiarité et souvent même faisait des
+invitations de politesse.</p>
+
+<p>Le Roi avait tous les matins une table de vingt couverts. En outre du
+service du jour, les grandes charges de la maison y assistaient quand
+elles voulaient, toujours sans invitation. Madame la duchesse
+d'Angoulême, accompagnée de la dame de service, déjeunait chez son
+oncle. <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> Messieurs de Richelieu et de Blacas avaient le droit
+de s'asseoir à cette table, en leur qualité, de premier gentilhomme de
+la chambre et de premier maître de la garde-robe; car, comme ministre
+et ambassadeur, ils n'y auraient pas été admis, et le Roi aurait passé
+dans la salle à manger sans leur dire de le suivre.</p>
+
+<p>Leur audience avait eu lieu peu avant l'heure du déjeuner; ils
+accompagnaient le Roi lorsqu'il entra dans le salon où les convives se
+trouvaient assemblés. La surprise égala le malaise en voyant monsieur
+de Blacas qu'on croyait à Rome. On cherchait à lire sur la figure du
+Roi l'accueil qu'il lui fallait faire, mais sa physionomie était
+impassible. La présence de monsieur de Richelieu gênait aussi ceux qui
+auraient voulu montrer les espérances que peut-être ils ressentaient.</p>
+
+<p>Tout le monde, selon l'usage, était réuni lorsque Madame arriva
+précédée d'une petite chienne que monsieur de Blacas lui avait
+autrefois donnée; celle-ci sauta autour de son ancien protecteur et le
+combla de caresses.</p>
+
+<p>«Cette pauvre Thisbé, dit le Roi, je lui sais gré de si bien vous
+reconnaître.»</p>
+
+<p>Le duc d'Havré se pencha à l'oreille de son voisin et lui dit:</p>
+
+<p>«Il faut faire comme Thisbé, il n'y a pas à hésiter.»</p>
+
+<p>Et monsieur de Blacas fut entouré des plus affectueuses
+démonstrations. Madame ne montra pas plus de surprise que le Roi, mais
+accueillit monsieur de Blacas avec grande bienveillance. Il y a à
+parier qu'elle n'ignorait pas l'intrigue qui se man&oelig;uvrait.</p>
+
+<p>Monsieur le duc d'Angoulême déjeunait plus tard que le Roi, et la
+princesse en sortant de chez son oncle venait toujours assister à la
+fin de son repas où elle mangeait, toute l'année, une ou deux grappes
+de raisin.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> Ce jour-là elle raconta l'arrivée de monsieur de Blacas.
+«Tant pis», répondit sèchement monsieur le duc d'Angoulême. Elle ne
+répliqua pas. Mon frère, qui, en sa qualité d'aide de camp, déjeunait
+chez son prince, fut frappé de l'idée qu'il y avait dissidence dans le
+royal ménage sur cet événement.</p>
+
+<p>Au reste, cela arrivait très habituellement. Monsieur le duc
+d'Angoulême rendait une espèce de culte à sa femme qui avait pour lui
+la plus tendre affection, mais ils ne s'entendaient pas en politique.
+Sous ce rapport, Madame était bien plus en sympathie avec Monsieur, et
+ni l'un ni l'autre n'exerçaient d'influence sur monsieur le duc
+d'Angoulême.</p>
+
+<p>Lorsque Madame commençait une de ses diatribes d'ultra-royalisme, il
+l'arrêtait tout court:</p>
+
+<p>«Ma chère princesse (c'est ainsi qu'il l'appelait) ne parlons pas de
+cela; nous ne pouvons nous entendre ni nous persuader réciproquement.»</p>
+
+<p>Aussi toutes les intrigues du parti s'arrêtaient-elles devant la
+sagesse de monsieur le duc d'Angoulême qui refusait constamment de
+témoigner aucune opposition au gouvernement du Roi. Elles trouvaient,
+en revanche, des auxiliaires bien actifs dans les autres princes et
+leurs entours, y compris ceux du Roi.</p>
+
+<p>La nouvelle de l'arrivée de monsieur de Blacas fit grand bruit, comme
+on peut penser. Je sus promptement le peu d'étonnement témoigné par le
+Roi, l'histoire de Thisbé et le <i>tant pis</i> de monsieur le duc
+d'Angoulême. Selon le parti auquel on appartenait, on brodait le fond
+de diverses couleurs.</p>
+
+<p>Les courtisans avaient remarqué qu'après le déjeuner monsieur de
+Blacas ayant parlé bas au Roi, il avait répondu tout haut de sa voix
+sévère:</p>
+
+<p>«C'est de droit, vous n'avez pas besoin de permission.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> On sut qu'il s'agissait de s'installer dans l'appartement du
+premier maître de la garde-robe aux Tuileries. Cet appartement,
+arrangé pour monsieur de Blacas dans le plus fort de sa faveur,
+communiquait avec celui du Roi par l'intérieur.</p>
+
+<p>On se rappela que le major général de la garde y avait été logé
+provisoirement pendant qu'on travaillait à son appartement, mais que
+les réparations avaient été poussées avec un redoublement d'activité
+depuis quelque temps; et que, deux jours avant, il avait pu
+s'installer [chez lui] et laisser libre l'appartement de monsieur de
+Blacas. J'avoue que cette circonstance, de la facilité des
+communications, me parut grave. La franchise du monarque n'était pas
+assez bien établie pour que la froideur de la réception semblât tout à
+fait rassurante.</p>
+
+<p>Monsieur de Blacas affecta de passer la matinée tout entière au Salon
+du Louvre où il y avait alors exposition de tableaux; il ne parla pas
+d'autre chose pendant le dîner chez le duc d'Escars. Il jeta en avant
+quelques phrases qui indiquaient le projet d'un prompt départ pour
+Rome.</p>
+
+<p>Très anxieuse de savoir ce qui se passait, j'allai le soir chez
+monsieur Decazes. Le même sentiment y avait amené quelques personnes,
+la malice quelques autres, la curiosité encore davantage, si bien
+qu'il y avait foule. Tous les esprits y paraissaient fort agités,
+hormis celui du maître de la maison. Lui semblait dans son assiette
+naturelle.</p>
+
+<p>Je n'en pourrais dire autant de monsieur Molé, alors ministre de la
+marine; il était dans un trouble impossible à dissimuler. Je le vois
+encore assis sur un petit sopha, dans le recoin d'une cheminée, et
+avançant un écran sous prétexte de se défendre de la lumière, mais
+évidemment pour éviter les regards à sa figure renversée.</p>
+
+<p>Ordinairement monsieur Decazes n'allait pas faire sa <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> visite
+quotidienne au Roi les jours de ses réceptions; cette fois il
+s'échappa de son salon. Peu après, quelqu'un (monsieur de Boisgelin,
+je crois), arrivant de l'ordre, me raconta que monsieur de Blacas,
+reprenant ses anciennes habitudes, avait suivi le Roi dans son
+intérieur lorsqu'il y était rentré.</p>
+
+<p>L'absence du ministre de la police ne fut pas longue; son attitude
+était parfaitement calme au retour; et je fis la remarque qu'avec
+moins d'esprit de conversation et bien moins d'élégance de formes que
+monsieur Molé il avait, dans cette occasion, beaucoup plus le maintien
+d'un homme d'État. Le monde s'étant écoulé, je m'approchai de lui et
+je lui dis:</p>
+
+<p>«Que dois-je mander demain à mon père? le courrier part.</p>
+
+<p>&mdash;Que je suis son plus dévoué serviteur, aussi bien que le vôtre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez bien que ce n'est pas vaine curiosité qui me fait faire
+cette demande. Les gazettes ultras vont entonner la trompette;
+répondez-moi sérieusement ce qu'il convient de dire à l'ambassadeur.</p>
+
+<p>&mdash;Hé bien, sérieusement, mandez-lui que monsieur de Blacas est arrivé
+aujourd'hui vendredi de Rome à Paris et qu'il repartira jeudi de Paris
+pour Rome.</p>
+
+<p>&mdash;Jeudi! et pourquoi pas demain?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que ce serait faire un événement de ce voyage et qu'il vaut
+infiniment mieux qu'il reste un ridicule.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends la force de cet argument, mais ne craignez-vous pas de
+voir prolonger la facilité de ces communications entre les deux
+appartements?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crains rien; faites comme moi.»</p>
+
+<p>Et il accompagna ces derniers mots d'un sourire pas mal arrogant.
+J'avoue que j'étais loin de partager sa <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> sécurité,
+connaissant la faiblesse du Roi et la cabale qui l'entourait.
+Toutefois, monsieur Decazes avait raison. Le Roi était capable
+d'intriguer contre ses ministres, mais il se serait fait scrupule de
+faire infidélité à ses favoris. Toutes les fois qu'ils lui ont été
+enlevés, c'est par force majeure et jamais il n'en avait été complice.</p>
+
+<p>Au déjeuner du lendemain, le Roi affecta de parler du désir qu'il
+avait que le temps s'adoucît pour rendre le retour de monsieur de
+Blacas [plus agréable]. Au moment où on allait se séparer, il lui dit
+tout haut:</p>
+
+<p>«Comte de Blacas, si vous avez à me parler ce soir, venez avant
+l'ordre; après, c'est l'heure du ministre de la police.»</p>
+
+<p>Or, la famille royale quittait le Roi à huit heures; l'ordre était à
+huit heures un quart, ainsi le tête-à-tête ne pouvait se prolonger
+d'une façon bien intime.</p>
+
+<p>Monsieur de Blacas s'inclina profondément, mais on sentit le coup et,
+dans ce moment, Thisbé l'aurait caressé sans trouver d'imitateurs.
+Néanmoins le parti dit du pavillon de Marsan, toujours prompt à se
+flatter, affirmait et croyait peut-être qu'il y avait un dessous de
+carte, que les froideurs n'étaient qu'apparentes, qu'une faveur intime
+en dédommageait et ferait prochainement explosion.</p>
+
+<p>Je le croyais un peu, et surtout lorsque, la veille du jour fixé pour
+son départ, monsieur de Blacas se déclara malade. Il garda sa chambre
+quarante-huit heures, puis reparut avec une extinction de voix qui ne
+permettait pas d'entreprendre un grand voyage. Il gagna une dizaine de
+jours par divers prétextes. Le dernier qu'il employa fut le désir
+d'accompagner le Roi dans la promenade du 3 mai, anniversaire de son
+entrée à Paris. Il parcourait les rues en calèche, sous la seule
+escorte de la garde nationale; cela plaisait à la population.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> Monsieur de Blacas espérait que le droit de sa charge le
+placerait dans la voiture du Roi; mais celui-ci fit un grand travail
+d'étiquette pour lui enlever cette satisfaction. Je ne me rappelle
+plus quelle en fut la man&oelig;uvre, mais monsieur de Blacas ne figura
+que dans une voiture de suite. En rentrant, le Roi s'arrêta à la porte
+de son appartement, et, la tenant lui-même ouverte, ce qui était sans
+exemple, il dit bien haut:</p>
+
+<p>«Adieu, mon cher Blacas, bon voyage, ne vous fatiguez pas en allant
+trop vite; je recevrai avec plaisir de vos nouvelles de Rome.»</p>
+
+<p>Et <i>pan</i>, il frappa la porte à la figure du comte qui s'apprêtait à le
+suivre. Monsieur de Blacas, très déconcerté de la brièveté de ce congé
+amical, partit le soir.</p>
+
+<p>Le résultat de ce voyage fut de faire nommer un ministre de la maison
+du Roi. Sans en être précisément titulaire, monsieur de Blacas en
+touchait les appointements, en conservait le patronage; et la charge
+était faite par un homme à sa dévotion, monsieur de Pradel. En
+revanche, quelque temps après, il fut fait duc et premier gentilhomme
+de la chambre.</p>
+
+<p>L'intrigue ayant manqué, on ne s'occupa plus alors de Martin, d'autant
+que le Roi l'avait fait remettre entre les mains de monsieur Decazes.
+Il passa quelques semaines à Charenton sans que les médecins osassent
+affirmer dans son exaltation un état de folie constatée.</p>
+
+<p>On le renvoya dans son village d'où la Congrégation l'a évoqué
+plusieurs fois depuis. Une de ses principales visions portait sur
+l'existence de Louis XVII dont, de temps en temps, on voulait effrayer
+la famille royale. Il à été question de lui pour la dernière fois
+pendant le séjour de Charles X à Rambouillet, en 1830.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> Je ne sais si ce fut tout à fait volontairement que la
+duchesse de Narbonne alla rejoindre son mari qu'elle avait fait nommer
+ambassadeur à Naples. Le rôle actif qu'elle venait de jouer dans cette
+intrigue Blacas avait déplu au Roi, plus encore à monsieur Decazes;
+et, quoiqu'il n'y eût plus d'exil sous le régime de la Charte, on sut
+généralement qu'elle avait reçu l'ordre de ne point paraître à la Cour
+et le conseil de s'éloigner.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> CHAPITRE X</h3>
+
+<p class="resume">Faveur de monsieur Decazes. &mdash; Son genre de flatterie. &mdash; Affaires de
+ Lyon. &mdash; Le duc de Raguse apaise les esprits. &mdash; Discours de monsieur
+ Laffitte. &mdash; Monsieur le duc d'Orléans revient à Paris. &mdash; Histoire
+ inventée sur ma mère. &mdash; Ma colère. &mdash; Arrivée de toute la famille
+ d'Orléans. &mdash; Déjeuner au Palais-Royal. &mdash; Calomnies absurdes.</p>
+
+<p>Le favoritisme de monsieur Decazes se trouva mieux établi que jamais.
+Le Roi ne voyait que par ses yeux, n'entendait que par ses oreilles,
+n'agissait que par sa volonté.</p>
+
+<p>Les souverains ne se gouvernent guère que par la flatterie. Louis
+XVIII était trop accoutumé à celles des courtisans d'origine pour y
+prendre grand goût; il en avait besoin pour lui servir d'atmosphère et
+y respirer à l'aise, mais elles ne suffisaient pas à son imagination.</p>
+
+<p>Sa fantaisie était d'être aimé pour lui-même; c'était le moyen employé
+par tous les favoris précédents, excepté par madame de Balbi, je
+crois, qui se contentait de se laisser adorer et ne se piquait que
+d'être aimable et d'amuser, sans feindre un grand sentiment.</p>
+
+<p>Monsieur Decazes inventa un nouveau moyen de soutenir sa faveur; il se
+représenta comme l'ouvrage du Roi, non seulement socialement mais
+politiquement. Il feignit d'être son élève bien plus que son ministre.
+Il passait des heures à se faire endoctriner par lui. Il apprenait,
+sous son royal professeur, les langues anciennes aussi <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> bien
+que les modernes, le droit, la diplomatie, l'histoire et surtout la
+littérature.</p>
+
+<p>L'élève était d'autant plus perspicace qu'il savait mieux que le
+maître ce qu'on lui enseignait; mais son étonnement de tout ce qu'on
+lui découvrait dans les sciences et les lettres ne tarissait jamais et
+ne cédait qu'à la reconnaissance qu'il éprouvait. De son côté, le Roi
+s'attachait chaque jour davantage à ce brillant écolier qui, à la fin
+de la classe, lui faisait signer et approuver tout le contenu de son
+portefeuille ministériel; après avoir bien persuadé à S. M. T. C. que
+d'elle seule en émanaient toutes les volontés.</p>
+
+<p>L'espèce de sentiment que le Roi portait à monsieur Decazes
+s'exprimait par les appellations qu'il lui donnait. Il le nommait
+habituellement <i>mon enfant</i>, et les dernières années de sa faveur <i>mon
+fils</i>. Monsieur Decazes aurait peut-être supporté cette élévation,
+sans en avoir la tête trop tournée, s'il n'avait été excité par les
+impertinences des courtisans. Le besoin de rendre insolence pour
+insolence lui avait fait prendre des formes hautaines et
+désobligeantes qui, jointes à sa légèreté et à sa distraction, lui ont
+fait plus d'ennemis qu'il n'en méritait.</p>
+
+<p>On signala vers ce temps une conspiration à Lyon qui donna de vives
+inquiétudes. L'agitation était notoire dans la ville et les environs,
+et les désordres imminents. On y envoya le maréchal Marmont muni de
+grands pouvoirs. Les royalistes l'ont accusé d'avoir montré trop de
+condescendance pour les bonapartistes. Je n'en sais pas les détails.
+En tout cas, il souffla sur ce fantôme de conspiration; car, trois
+jours après son arrivée, tout était rentré dans la tranquillité et il
+n'en fut plus question.</p>
+
+<p>Les troubles mieux constatés de Grenoble avaient rapporté l'année
+précédente de si grands avantages au général Donnadieu que les
+autorités de Lyon furent soupçonnées <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> d'avoir fomenté les
+désordres pour obtenir de semblables récompenses. La réputation du
+généra Canuel rendait cette grave accusation possible à croire; il
+pouvait aspirer à se montrer digne émule du général Donnadieu. Le
+préfet de police, homme peu estimé, s'était réuni à lui pour entourer
+et épouvanter monsieur de Chabrol, préfet du département, qui
+n'agissait plus que sous leur bon plaisir.</p>
+
+<p>La vérité sur la conspiration de Lyon est restée un problème
+historique. Les uns l'ont complètement niée; les autres l'ont montrée
+tout à fait flagrante. Probablement ni les uns ni les autres n'ont
+complètement raison. Les opinions toujours vives dans cette ville, et
+encore exaltées depuis les Cent-Jours, étaient disposées à faire
+explosion. Quelques excitations des chefs de parti, ou quelques
+gaucheries de l'administration, pouvaient également amener des
+catastrophes. Dans cette occasion, elles furent conjurées par la
+présence du maréchal.</p>
+
+<p>Il recueillit pour salaire l'animadversion des deux partis et même le
+mécontentement du gouvernement. Il le mérita un peu par la publicité
+intempestive qu'il laissa donner aux événements dont il avait été
+témoin, en rejetant tout le blâme sur l'administration. Il crut même
+devoir personnellement certifier de leur exactitude. Au reste, j'étais
+absente lorsque cela eut lieu; je ne sais qu'en gros les circonstances
+de cet événement.</p>
+
+<p>Les généraux Donnadieu, Canuel et surtout Dupont, qui ont été triés
+sur le volet par la Restauration comme gens de haute confiance,
+étaient sous l'Empire très peu considérés. Leur faveur a toujours fait
+un fort mauvais effet dans l'armée.</p>
+
+<p>Les négociations pour le retour de monsieur le duc d'Orléans avaient
+réussi; le prince était venu seul tâter le terrain. Cette course avait
+été assez mal préparée par un <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> discours d'un député de
+l'opposition, monsieur Laffitte, où il avait fait entrer très
+inconvenablement le nom de Guillaume III d'Orange, de manière à
+soulever les clameurs de tout le parti royaliste.</p>
+
+<p>Malheureusement, monsieur le duc d'Orléans s'était déjà annoncé et il
+y aurait eu encore plus d'inconvénient à reculer devant ces cris qu'à
+les braver. Il arriva donc. Le Roi le reçut avec sa maussaderie
+accoutumée, madame la dauphine poliment, Monsieur et ses deux fils
+amicalement et madame la duchesse de Berry, qui se souvenait de
+Palerme et ne l'avait pas vu depuis son mariage, avec une joie et une
+affection (l'appelant <i>mon cher oncle</i> à chaque instant) qui la firent
+gronder dans son intérieur.</p>
+
+<p>Elle pleura beaucoup à la suite de cette visite et, depuis, ses façons
+ont tout à fait changé avec le prince qu'elle n'a plus appelé que:
+Monseigneur. Elle avait toujours conservé le <i>ma tante</i> pour madame la
+duchesse d'Orléans.</p>
+
+<p>La conduite toute simple du prince fit tomber les mauvais bruits qui
+ne trouvaient nulle part plus d'écho que chez la duchesse sa mère. Son
+entourage était bruyamment hostile et elle était trop faible pour s'y
+opposer, ou trop sotte pour s'en apercevoir.</p>
+
+<p>À mon retour d'Angleterre, j'avais été lui faire ma cour, et, parce
+que j'avais cherché à la distraire des inquiétudes que lui causait la
+maladie de l'épagneul de monsieur de Follemont en lui parlant de ses
+petits-enfants que je venais de quitter à Twickenham, le noyau
+d'ultras qui formaient sa commensalité m'avait déclarée <i>orléaniste</i>
+et avait répandu ce bruit qui m'impatientait fort, non pour moi,
+j'étais de trop peu de conséquence, mais pour mon père.</p>
+
+<p>Il importait aussi, dans l'intérêt de monsieur le duc <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span>
+d'Orléans, que l'impartialité de l'ambassadeur fût reconnue. Cette
+accusation tomba comme tant d'autres. Il n'y en avait pas de moins
+fondée, car, si monsieur le duc d'Orléans avait voulu lier quelque
+intrigue à cette époque en Angleterre, il aurait trouvé mon père très
+peu disposé à lui montrer la moindre indulgence.</p>
+
+<p>Pendant le peu de jours que monsieur le duc d'Orléans passa à Paris,
+il vint deux fois chez moi. Quelque honorée que je fusse de ces
+visites, je craignais qu'elles ne fissent renouveler les propos de
+l'hiver, mais cela était usé.</p>
+
+<p>La malveillance excitée au plus haut point par le succès obtenu par
+mon frère auprès de la jeune héritière, courtisée par beaucoup et
+enviée par tous, avait trouvé un autre texte.</p>
+
+<p>Pensant probablement que la situation de mon père avait influé sur ce
+mariage, on raconta qu'à la suite d'une espèce d'orgie où ma mère
+s'était <i>grisée</i> avec le prince régent, il avait voulu prendre des
+libertés auxquelles elle avait répondu par un soufflet, que les autres
+femmes s'étaient levées de table; que le prince s'était plaint à notre
+Cour, que depuis ce temps mon père et ma mère n'étaient point sortis
+de chez eux et qu'ils allaient être remplacés à Londres.</p>
+
+<p>Cette charmante anecdote, inventée et colportée à Paris, fut renvoyée
+à Londres. Quelques gazettes anglaises y firent allusion et il y eut
+recrudescence de cabale à Paris. Tous mes excellents amis venaient à
+tour de rôle me demander ce qui en était au <i>juste</i> ... sur quoi
+l'histoire était fondée ... quel était le canevas sur lequel on avait
+brodé, etc.; et, lorsque je répondais, conformément à la plus exacte
+vérité, qu'il n'y avait jamais eu que des politesses, des obligeances
+et des respects échangés entre le prince et ma mère et que rien
+n'avait pu donner lieu <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> à cette étrange histoire, on faisait
+un petit sourire d'incrédulité qui me transportait de fureur. J'ai peu
+éprouvé d'indignation plus vive que dans cette occasion.</p>
+
+<p>Ma mère était le modèle non seulement des vertus, mais des convenances
+et des bonnes manières. Inventer une pareille absurdité sur une femme
+de soixante ans, pour se venger d'un succès de son fils, m'a toujours
+paru une lâcheté dont, encore aujourd'hui, je ne parle pas de
+sang-froid.</p>
+
+<p>Le prince régent fut d'une extrême bonté. Il rencontra mon père au
+Parc, le retint près de lui pendant toute sa promenade, s'arrêta
+longuement dans un groupe nombreux de seigneurs anglais à cheval et ne
+s'éloigna qu'après avoir donné un amical <i>shake-hand</i> à l'ambassadeur.
+Mon père s'expliqua ces faveurs inusitées en apprenant plus tard les
+sots bruits répandus à Paris et répétés obscurément à Londres.</p>
+
+<p>Le dégoût que j'en éprouvais me donna un vif désir de m'éloigner. Le
+mariage de mon frère étant décidément reculé jusqu'à l'automne, je me
+décidai à retourner à Londres pour en attendre l'époque.</p>
+
+<p>Pendant que cette odieuse histoire s'inventait et se propageait, toute
+la famille d'Orléans vint s'établir au Palais-Royal. Elle arriva tard
+le soir; j'y allai le lendemain matin. Le déjeuner attendait les
+princes; ils avaient été faire leur cour à la famille royale. Je les
+vis revenir, et il ne me fut pas difficile de voir que cette visite
+avait été pénible.</p>
+
+<p>Madame la duchesse d'Orléans avait l'air triste, son mari sérieux;
+mademoiselle se trouva mal en entrant dans la salle à manger. Elle
+venait d'être extrêmement malade et à peine remise.</p>
+
+<p>Nous nous empressâmes autour d'elle; elle revint à elle et me dit en
+me serrant la main:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> «Merci, ma chère, ce n'est rien, je vais mieux; mais je suis
+encore faible et cela m'éprouve toujours.»</p>
+
+<p>Le nuage répandu sur les visages se dissipa à l'entrée d'un grand plat
+d'échaudés tout fumants: «Ah! des échaudés du Palais-Royal!»
+s'écria-t-on; et l'amour du sol natal, la joie de la patrie, effaça
+l'impression qu'avait laissée la réception des Tuileries.</p>
+
+<p>Je passai une grande partie du peu de journées que je restai encore à
+Paris auprès de ces aimables princesses qui m'accueillaient avec une
+extrême bonté et partageaient mon indignation des fables débitées sur
+ma mère. Au reste, elles connaissaient par expérience toute la
+fécondité des inventions calomnieuses.</p>
+
+<p>On répandait alors le bruit du mariage secret de Mademoiselle avec
+Raoul de Montmorency dont elle aurait facilement pu être mère, tant la
+disproportion d'âge était grande. Lorsqu'il épousa madame Thibaut de
+Montmorency, il fallut bien renoncer à ce conte.</p>
+
+<p>Je ne sais pas si on remplaça immédiatement Raoul par monsieur
+Athalin; ce n'est que longtemps après que j'en ai entendu parler. La
+seconde version n'a pas plus de vérité que la première; elles sont
+également absurdes et calomnieuses.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> CHAPITRE XI</h3>
+
+<p class="resume">Tom Pelham. &mdash; Inauguration du pont de Waterloo. &mdash; Dîner à
+ Claremont. &mdash; Maussaderie de la princesse Charlotte. &mdash; Son
+ obligeance. &mdash; Un nouveau caprice. &mdash; Conversation avec elle. &mdash; Mort
+ de cette princesse. &mdash; Affliction générale. &mdash; Caractère de la
+ princesse Charlotte. &mdash; Ses goûts, ses habitudes. &mdash; Suicide de
+ l'accoucheur. &mdash; Singulier conseil de lord Liverpool. &mdash; Maxime de
+ lord Sidmouth.</p>
+
+<p>Quelque horreur que j'aie pour la mer, je fus amplement payée des
+fatigues du voyage par le bonheur que mon retour à Londres causa à mes
+parents. Je trouvai grande joie à me reposer près d'eux des petites
+tracasseries d'un monde toujours disposé à faire payer, argent
+comptant, le genre de succès qu'il apprécie le plus, parce qu'il est à
+la portée de toutes les intelligences.</p>
+
+<p>Il n'y a personne qui ne comprenne vite combien il eût été agréable
+pour son fils, son frère, ou son ami d'épouser une riche héritière, et
+qui ne trouve la préférence accordée à un autre une espèce de
+passe-droit. J'ai remarqué depuis, lorsque cela me touchait de moins
+près, qu'aucune circonstance ne développe davantage l'envie et
+l'animadversion de la société. Ce que tout le monde veut, c'est de la
+fortune. Il n'y a guère de façon moins pénible et plus prompte d'en
+acquérir; chacun regrette de voir un autre l'élu du sort.</p>
+
+<p>Je me rappelle, à ce propos, les projets d'un de mes camarades
+d'enfance, le jeune Pelham. Il était cadet, avait atteint sa seizième
+année et rentrait à la maison paternelle <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> pour la dernière
+fois avant de quitter le collège. Le lendemain de son arrivée, son
+père, lord Yarborough, petit homme sec, le plus froid, le plus
+sérieux, le plus empesé que j'aie connu, le fit entrer dans son
+cabinet et lui dit:</p>
+
+<p>«Tom, le moment est arrivé où vous devez choisir une profession;
+quelle qu'elle soit, je vous y soutiendrai de mon mieux. Je ne cherche
+pas à vous influencer; mais, si vous préfériez l'Église, je dois vous
+avertir que j'ai à ma disposition des bénéfices qui vous mettront tout
+de suite dans une grande aisance. Je le répète, je vous laisse une
+entière liberté; seulement je vous préviens que, lorsque vous aurez
+décidé, je n'admettrai pas de fantasque changement. Songez-y donc
+bien. Ne me répondez pas à présent; je vous questionnerai la veille de
+votre retour au collège. Soyez prêt alors à m'apprendre votre choix.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur.»</p>
+
+<p>À la fin des vacances où Tom s'était très bien diverti et où son père
+ne lui avait peut-être pas adressé une seule fois la parole, il
+l'appela derechef à cette conférence de cabinet, effroi de toute la
+famille, et, de la même façon solennelle, il l'interrogea de nouveau:</p>
+
+<p>«Hé bien, Tom, avez-vous mûrement réfléchi à votre sort futur?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous décidé?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Songez que je n'admettrai pas de caprice et qu'il vous faudra suivre
+rigoureusement la profession que vous adopterez.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Hé bien, donc parlez.</p>
+
+<p>&mdash;S'il vous plaît, monsieur, j'épouserai une héritière.»</p>
+
+<p>Tout le flegme de lord Yarborough ne put résister à <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> cette
+réponse, faite avec un sérieux imperturbable. Il éclata de rire. Au
+reste, mon ami Tom n'épousa pas une héritière; il entra dans la marine
+et mourut bien jeune de la fièvre jaune dans les Antilles. C'était un
+fort beau, bon et aimable garçon. Mais je raconte là une aventure de
+l'autre siècle; je reviens au dix-neuvième.</p>
+
+<p>Le 18 juin 1817, deuxième anniversaire de la bataille de Waterloo, on
+fit avec grande pompe l'inauguration du pont, dit de Waterloo. Le
+prince régent, ayant le duc de Wellington près de lui, suivi de tous
+les officiers ayant pris part à la bataille et des régiments des
+gardes, y passa le premier. On avait fait élever des tribunes pour les
+principaux personnages du pays.</p>
+
+<p>Sachant qu'on préparait une tribune diplomatique, mon père avait fait
+prévenir qu'il désirait n'être pas invité à cette cérémonie à laquelle
+il avait décidé de ne point assister. Ses collègues du corps
+diplomatique déclarèrent qu'ils ne voulaient pas se séparer de lui
+dans cette circonstance et que cette cérémonie, étant purement
+nationale, ne devait point entraîner d'invitation aux étrangers. Le
+cabinet anglais se prêta de bonne grâce à cette interprétation. Mon
+père fut très sensible à cette déférence de ses collègues, d'autant
+qu'il n'aurait pas manqué de gens aux Tuileries même pour lui faire un
+tort de la manifestation de ses sentiments français. Il était pourtant
+bien décidé à ne point sacrifier ses répugnances patriotiques à leur
+malignes interprétations.</p>
+
+<p>Ce fut le prince Paul Esterhazy qui, spontanément, ouvrit l'avis de
+refuser la tribune préparée. Il ne rencontra aucune difficulté et vint
+annoncer à mon père la décision du corps diplomatique et le
+consentement du cabinet anglais.</p>
+
+<p>C'est en 1817 que je dois placer mes rapports avec la princesse
+Charlotte de Galles. Sous prétexte que sa <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> maison n'était pas
+arrangée, elle s'était dispensée de venir à Londres, et, quoique ce
+fût le moment de la réunion du grand monde, elle restait sous les
+frais ombrages de Claremont qu'elle disait plus salutaires à un état
+de grossesse assez avancé.</p>
+
+<p>Je fus comprise dans une invitation adressée à mes parents pour aller
+dîner chez elle. La curiosité que m'inspirait cette jeune souveraine
+d'un grand pays était encore excitée par de fréquents
+désappointements. J'avais toujours manqué l'occasion de la voir.</p>
+
+<p>Nous fûmes reçus à Claremont par lady Glenlyon, dame de la princesse,
+et par un baron allemand, aide de camp du prince, qui, seul, était
+commensal du château. Une partie des convives nous avaient précédés,
+d'autres nous suivirent. Le prince Léopold fit une apparition au
+milieu de nous et se retira.</p>
+
+<p>Après avoir attendu fort longtemps, nous entendîmes dans les pièces
+adjacentes un pas lourd et retentissant que je ne puis comparer qu'à
+celui d'un tambour-major. On dit autour de moi: «Voilà la princesse».</p>
+
+<p>En effet, je la vis entrer donnant le bras à son mari. Elle était très
+parée, avait bon air; mais évidemment il y avait de la prétention <i>à
+la grande Élisabeth</i> dans cette marche si bruyamment délibérée et ce
+port de tête hautain. Comme elle entrait dans le salon d'un côté, un
+maître d'hôtel se présentait d'un autre pour annoncer le dîner.</p>
+
+<p>Elle ne fit que traverser sans dire un mot à personne. Arrivée dans la
+salle à manger, elle appela à ses côtés deux ambassadeurs; le prince
+se plaça vis-à-vis, entre deux ambassadrices. Après avoir vainement
+cherché à le voir en se penchant de droite et de gauche du plateau, la
+princesse prit bravement son parti et fit enlever l'ornement du
+milieu. Les nuages qui s'étaient amoncelés sur <span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> son front
+s'éclaircirent un peu. Elle sourit gracieusement à son mari, mais elle
+n'en fut guère plus accorte pour les autres. Ses voisins n'en tirèrent
+que difficilement de rares paroles. J'eus tout le loisir de l'examiner
+pendant que dura un assez mauvais dîner.</p>
+
+<p>Je ne puis parler de sa taille, sa grossesse ne permettait pas d'en
+juger. On voyait seulement qu'elle était grande et fortement
+construite. Ses cheveux étaient d'un blond presque filasse, ses yeux
+bleu porcelaine, point de sourcils, point de cils, un teint d'une
+blancheur égale sans aucune couleur. On doit s'écrier: «Quelle fadeur!
+elle était donc d'une figure bien insipide?» Pas du tout. J'ai
+rarement rencontré une physionomie plus vive et plus mobile; son
+regard était plein d'expression. Sa bouche vermeille, et ornée de
+dents comme des perles, avait les mouvements les plus agréables et les
+plus variés que j'aie jamais vus, et l'extrême jeunesse des formes
+compensant de manque de coloris de la peau lui donnait un air de
+fraîcheur remarquable.</p>
+
+<p>Le dîner achevé, elle fit un léger signal de départ aux femmes et
+passa dans le salon; nous l'y suivîmes. Elle se mit dans un coin avec
+une de ses amies d'enfance, nouvellement mariée et grosse comme elle,
+dont j'oublie le nom. Leur chuchotage dura jusqu'à l'arrivée du
+prince, resté à table avec les hommes.</p>
+
+<p>Il trouva toutes les autres femmes à une extrémité du salon et la
+princesse établie dans son tête-à-tête de pensionnaire. Il chercha
+vainement à la remettre en rapport avec ses convives. Il rapprocha des
+fauteuils pour les ambassadrices et voulut établir une conversation
+qu'il tâcha de rendre générale; mais cela fut impossible. Enfin la
+comtesse de Lieven, fatiguée de cette exclusion, alla s'asseoir, sans
+y être appelée, sur le même sopha que la princesse et commença à voix
+basse une conversation <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> qui, apparemment, lui inspira quelque
+intérêt car elle en parut entièrement absorbée.</p>
+
+<p>Les efforts du prince pour lui faire distribuer ses politesses un peu
+plus également restèrent complètement infructueux. Chacun attendait
+avec impatience l'heure du départ. Enfin on annonça les voitures et
+nous partîmes, aussi légèrement congédiés que nous avions été
+accueillis. Quant à moi, je n'avais pas même reçu un signe de tête
+lorsque ma mère m'avait présentée à la princesse.</p>
+
+<p>En montant en voiture, je dis: «J'ai voulu voir, j'ai vu. Mais j'en ai
+plus qu'assez.» Ma mère m'assura que la princesse était ordinairement
+plus polie; je dus convenir que l'agitation du prince en faisait foi.</p>
+
+<p>Probablement il lui reprocha sa maussaderie; car, peu de jours après,
+lorsque nous méditions, à regret, notre visite de remerciements de
+l'obligeant accueil qu'elle nous avait fait, nous reçûmes une nouvelle
+invitation.</p>
+
+<p>Cette fois, la princesse fit mille frais; elle distribua ses grâces
+plus également entre les convives; cependant les préférences furent
+pour nous. Elle nous retint jusqu'à minuit, causant familièrement de
+tout et de tout le monde, de la France et de l'Angleterre, de la
+réception des Orléans à Paris, de leurs rapports avec les Tuileries,
+des siens avec Windsor, des façons de la vieille Reine, de cette
+étiquette qui lui était insupportable, de l'ennui qui l'attendait
+lorsqu'il faudrait enfin avouer sa maison de Londres prête et aller y
+passer quelques mois.</p>
+
+<p>Ma mère lui fit remarquer qu'elle serait bien mieux logée que dans
+l'hôtel où elle avait été au moment de son mariage:</p>
+
+<p>«C'est vrai, dit-elle; mais, quand on est aussi parfaitement heureuse
+que moi, on craint tous les changements, même pour être mieux.»</p>
+
+<p>La pauvre princesse comptait pourtant bien sur ce <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> bonheur!
+Elle disait, ce même soir, qu'elle était bien sûre d'avoir un garçon,
+car rien de ce qu'elle désirait ne lui avait jamais manqué.</p>
+
+<p>On vint à parler de Claremont et de ses jardins. Je les connaissais
+d'ancienne date; monsieur de Boigne avait été sur le point d'acheter
+cette habitation. La princesse Charlotte assura qu'elle était bien
+changée depuis une douzaine d'années, et nous engagea fort à venir un
+matin pour nous la montrer en détail. Le jour fut pris <i>s'il faisait
+beau</i>, sinon pour la première fois que le temps et les affaires de mon
+père le permettraient. Elle ne sortait plus que pour se promener à
+pied dans le parc et, de deux à quatre heures, nous la trouverions
+toujours enchantée de nous voir.</p>
+
+<p>Nous nous séparâmes après des shake-hand réitérés et d'une violence à
+démettre le bras, accompagnés de protestations d'affection exprimés
+d'une voix qui aurait été naturellement douce si les mémoires du
+seizième siècle ne nous avaient appris que la reine Élisabeth avait le
+verbe haut et bref.</p>
+
+<p>Je ne nie pas que la princesse Charlotte ne me parut infiniment plus
+aimable et même plus belle qu'au dîner précédent. Le prince Léopold
+respirait plus à l'aise et semblait jouir du succès de ses sermons.</p>
+
+<p>Le matin fixé pour la visite du parc de Claremont, il plut à torrent.
+Il fallut la retarder de quelques jours; aussi, lorsque nous
+arrivâmes, la fantaisie de la princesse Charlotte était changée. Elle
+nous reçut plus que froidement, s'excusa sur ce que son état lui
+permettait à peine de faire quelques pas, fit appeler l'aide de camp
+allemand pour nous accompagner dans ces jardins qu'elle devait prendre
+tant de plaisir à nous montrer, et eut évidemment grande presse à se
+débarrasser de notre visite.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> Lorsque nous fûmes tout à l'extrémité du parc, nous la vîmes
+de loin donnant le bras au prince Léopold et détalant comme un
+lévrier. Elle fit une grande pointe, puis arriva vers nous. Cette
+recherche d'impolitesse, presque grossière nous avait assez choqués
+pour être disposés à lui rendre froideur pour froideur. Mais le vent
+avait tourné. Léopold, nous dit-elle, l'avait forcée à sortir,
+l'exercice lui avait fait du bien et mise plus en état de jouir de la
+présence de <i>ses amis</i>. Elle fut la plus gracieuse et la plus
+obligeante du monde. Elle s'attacha plus particulièrement à moi qui
+marchais plus facilement que ma mère, me prit par le bras et
+m'entraînant à la suite de ses grands pas, se mit à me faire des
+confidences sur le bonheur de son ménage et sur la profonde
+reconnaissance qu'elle devait au prince Léopold d'avoir consenti à
+épouser l'héritière d'un royaume.</p>
+
+<p>Elle fit avec beaucoup de gaieté, de piquant et d'esprit, la peinture
+de la situation du <i>mari de la reine</i>; mais, ajouta-t-elle en
+s'animant:</p>
+
+<p>«Mon Léopold ne sera pas exposé à cette humiliation, ou mon nom n'est
+pas Charlotte», et elle frappa violemment la terre de son pied (assez
+gros par parenthèse) «si on voulait m'y contraindre, je renoncerais
+plutôt au trône et j'irais chercher une chaumière où je puisse vivre,
+selon les lois naturelles, sous la domination de mon mari. Je ne veux,
+je ne puis régner sur l'Angleterre qu'à condition qu'il régnera sur
+nous deux. Il sera roi, roi reconnu, roi indépendant de mes caprices;
+car, voyez-vous, madame de Boigne, je sais que j'en ai, vous m'en avez
+vu, et c'était bien pire autrefois.... Vous souriez.... Cela vous
+paraît impossible....; mais, sur mon honneur, c'était encore pire
+avant que mon Léopold eût entrepris la tâche assez difficile, de me
+rendre une bonne fille (a good girl), bien sage et bien raisonnable,
+dit-elle avec un sourire enchanteur. <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> Ah! oui, il sera roi où
+je ne serai jamais reine, souvenez-vous de ce que je vous dis en ce
+moment et vous verrez si Charlotte est fidèle à sa parole.»</p>
+
+<p>Elle s'appelait volontiers Charlotte en parlant d'elle-même, et
+prononçait ce nom avec une espèce d'emphase, comme s'il avait déjà
+acquis la célébrité qu'elle lui destinait.</p>
+
+<p>Hélas! la pauvre princesse! ses rêves d'amour et de gloire ont été de
+bien courte durée! C'est dans cette conversation, dont la fin se
+tenait sous la colonnade du château où nous étions arrivées avant le
+reste de la société, qu'elle me dit cette phrase que j'ai déjà citée
+sur le bonheur parfait dont Claremont était l'asile et qu'elle
+m'engageait à venir souvent visiter.</p>
+
+<p>Je ne l'ai jamais revue. Là se sont terminées mes relations avec la
+brillante et spirituelle héritière des trois royaumes.</p>
+
+<p>J'avais déjà quitté l'Angleterre lorsque, peu de semaines après, la
+mort vint enlever en une seule heure deux générations de souverains:
+la jeune mère et le fils qu'elle venait de mettre au monde. Ils
+périrent victimes des caprices de la princesse.</p>
+
+<p>Le prince Léopold avait réussi à la raccommoder avec son père le
+prince régent, mais toute son influence avait échoué devant
+l'animosité qu'elle éprouvait contre sa grand'mère et ses tantes. Dans
+la crainte qu'elles ne vinssent assister à ses couches, elle voulut
+tenir ses douleurs cachées le plus longtemps possible.</p>
+
+<p>Cependant, le travail fut si pénible qu'il fallut bien qu'on en fût
+informé. La vieille Reine, trompée volontairement par les calculs de
+la princesse, était à Bath, le Régent chez la marquise d'Hertford à
+cent milles de Londres. La princesse n'avait auprès d'elle que son
+mari auquel l'accoucheur Crofft persuada qu'il n'y avait rien
+<span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> à craindre d'un travail qui durait depuis soixante heures.</p>
+
+<p>La faculté, réunie dans les pièces voisines, demandait à entrer chez
+la princesse. Elle s'y refusait péremptoirement, et l'inexpérience du
+prince, trompé par Crofft, l'empêcha de l'exiger. Enfin, elle mit au
+monde un enfant très bien constitué et mort uniquement de fatigue;
+l'épuisement de la mère était extrême. On la remit au lit. Crofft
+assura qu'elle n'avait besoin que de repos; il ordonna que tout le
+monde quittât sa chambre. Une heure après, sa garde l'entendit
+faiblement appeler:</p>
+
+<p>«Faites venir mon mari,» dit-elle, et elle expira.</p>
+
+<p>Le prince, couché sur un sopha dans la pièce voisine, put douter s'il
+avait reçu son dernier soupir. Sa désolation fut telle qu'on peut le
+supposer; il perdait tout.</p>
+
+<p>Je ne sais si, par la suite, le caractère de la princesse Charlotte
+lui préparait un avenir bien doux; mais elle était encore sous
+l'influence d'une passion aussi violente qu'exclusive pour lui, et lui
+en prodiguait toutes les douceurs avec un charme que ses habitudes un
+peu farouches rendaient encore plus grand.</p>
+
+<p>Il l'apprivoisait, s'il est permis de se servir de cette expression;
+et les soins qu'il lui fallait prendre pour adoucir cette nature
+sauvage, vaincue par l'amour, devaient, tant qu'ils étaient
+accompagnés de succès, paraître très piquants. On voyait cependant
+qu'il lui fallait prendre des précautions pour ne pas l'effaroucher et
+qu'il craignait que le jeune tigre ne se souvînt qu'il avait des
+griffes.</p>
+
+<p>La princesse aurait-elle toujours invoqué cette loi de droit naturel,
+qui soumet la femme à la domination de son mari? Je me suis permis
+d'en douter; mais, au moment où elle me l'assurait, elle le croyait
+tout à fait, et peut-être le prince le croyait aussi. Probablement,
+après <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> l'avoir perdue, il n'a retrouvé dans sa mémoire que
+les belles qualités de sa noble épouse.</p>
+
+<p>Il est sûr que, lorsqu'elle voulait plaire, elle était parfaitement
+séduisante. Avec tout ses travers, rien ne peut donner l'idée de la
+popularité dont elle jouissait en Angleterre: c'était la fille du
+pays. Depuis sa plus petite enfance, on l'avait vue élever comme
+l'héritière de la couronne; et elle avait tellement l'instinct de ce
+qui peut plaire aux peuples que les préjugés nationaux étaient comme
+incarnés en elle.</p>
+
+<p>Dans son application à faire de l'opposition à son père, elle avait
+pris l'habitude d'une grande régularité dans ses dépenses et une
+extrême exactitude dans ses payements. Lorsqu'elle allait dans une
+boutique à Londres et que les marchands cherchaient à la tenter par
+quelque nouveauté bien dispendieuse, elle répondait:</p>
+
+<p>«Ne me montrez pas cela, c'est trop cher pour moi.»</p>
+
+<p>Cent gazettes répétaient ces paroles, et les louaient d'autant plus
+que c'était la critique du désordre du Régent.</p>
+
+<p>Claremont faisait foi de la simplicité dont la princesse affectait de
+donner l'exemple. Rien n'était moins recherché que son mobilier. Il
+n'y avait d'autre glace dans tout l'appartement que son miroir de
+toilette et une petite glace ovale, de deux pieds sur trois, suspendue
+en biais dans le grand salon. Les meubles étaient à l'avenant du
+décor.</p>
+
+<p>Je vois d'ici le grand lit, à quatre colonnes, de la princesse. Les
+rideaux pendaient tout droit sans draperies, sans franges, sans
+ornements; ils étaient de toile à ramages doublés de percale rose. Nul
+dégagement à cette chambre où des meubles, plus utiles qu'élégants,
+deux fois répétés, prouvaient les habitudes les plus conjugales, selon
+l'usage du pays.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> Cette extrême simplicité, dans l'habitation d'une jeune et
+charmante femme, contrastait trop avec les magnificences, les
+recherches, le luxe presque exagéré dont le Régent était entouré à
+Carlton House et à Brighton pour ne pas lui déplaire, d'autant qu'on
+savait, d'autre part, la princesse généreuse et donnant au mérite
+malheureux ce qu'elle refusait à ses fantaisies.</p>
+
+<p>Elle avait assurément de très belles qualités et un amour de la gloire
+bien rare à son âge et dans sa position. Sa mort jeta l'Angleterre
+dans la consternation, et, lorsque j'y revins au mois de décembre, la
+population entière, jusqu'aux postillons de poste, jusqu'aux balayeurs
+des rues, portait un deuil qui dura six mois. L'accoucheur Crofft
+était devenu l'objet de l'exécration publique, au point qu'il finit
+par en perdre la raison et se brûler la cervelle.</p>
+
+<p>Je me rappelle deux propos de genre divers qui me furent tenus par des
+ministres anglais.</p>
+
+<p>Cette année, ma mère était souffrante le jour de la Saint-Louis; je
+fis les honneurs du dîner donné à l'ambassade pour la fête du Roi.
+Milord Liverpool était à côté de moi. Un petit chien que j'aimais
+beaucoup, ayant échappé à sa consigne, vint se jeter tout à travers du
+dîner officiel à ma grande contrariété. Les gens voulaient l'emporter
+mais il se réfugiait sous la table. Afin de faciliter sa capture, je
+l'attirai en lui offrant à manger. Lord Liverpool arrêta mon bras et
+me dit:</p>
+
+<p>«Ne le trahissez pas, vous pervertiriez ses principes (You will spoil
+its morals).»</p>
+
+<p>Je levai la tête en riant, mais je trouvai une expression si
+solennelle sur la physionomie du noble lord que j'en fus déconcertée.
+Le chien <i>trahi</i> fut emporté, et je ne sais encore à l'heure actuelle
+quel degré de sérieux il y avait <span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> dans la remarque du
+ministre, car il était méthodiste jusqu'au puritanisme.</p>
+
+<p>On ne saurait imaginer, lorsqu'on n'a pas été a même de l'apprécier, à
+quel point, dans l'esprit d'un anglais, l'homme privé sait se séparer
+de l'homme d'État. Tandis que l'un se refuse avec indignation à la
+moindre démarche qui blesse la délicatesse la plus susceptible,
+l'autre se jette sans hésiter dans l'acte le plus machiavélique et
+propre à troubler le sort des nations, s'il peut en résulter la chance
+d'un profit quelconque pour la vieille Angleterre.</p>
+
+<p>De la même main dont lord Liverpool arrêtait la mienne dans ma
+trahison du petit chien, il aurait signé hardiment la reddition de
+Parga, au risque de la tragédie qui s'en est suivie.</p>
+
+<p>L'autre propos me fut tenu par lord Sidmouth, assis à ma gauche le
+même jour; il m'est souvent revenu à la mémoire et même m'a fait règle
+de conduite. Nous parlions de je ne sais quel jeune ménage auquel un
+petit accroissement de revenu serait nécessaire pour être à son aise.</p>
+
+<p>«Cela se peut dire, répondit lord Sidmouth, cependant je leur
+conseillerais volontiers de se contenter de ce qu'ils ont; car ils n'y
+gagneraient rien s'ils obtenaient davantage. Je n'ai jamais connu
+personne, dans aucune circonstance ni dans aucune position, qui n'eût
+besoin d'un peu plus pour en avoir assez (A little more to make
+enough).»</p>
+
+<p>Cette morale pratique m'a paru très éminemment sage et bonne à se
+rappeler pour son compte. Toutes les fois que je me suis surprise à
+regretter la privation de quelque fantaisie, je me suis répété que
+tout le monde réclamait «a little more to make enough» et me suis
+tenue pour <i>satisfaite</i>.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> CHAPITRE XII</h3>
+
+<p class="resume">Le roi de Prusse veut épouser Georgine Dillon. &mdash; Rupture de ce
+ mariage. &mdash; Désobligeance du roi Louis XVIII pour les Orléans. &mdash; Il
+ la témoigne en diverses occasions. &mdash; Irritation qui en
+ résulte. &mdash; Le comte de La Ferronnays. &mdash; Son attachement pour
+ monsieur le duc de Berry. &mdash; Madame de Montsoreau et la
+ layette. &mdash; Scène entre monsieur le duc de Berry et monsieur de La
+ Ferronnays. &mdash; Irritation de la famille royale. &mdash; Madame de Gontaut
+ nommée gouvernante. &mdash; Conseils du prince de Castelcicala. &mdash; Madame
+ de Noailles.</p>
+
+<p>Mon frère sollicitait vivement mon retour qu'il croyait devoir hâter
+l'époque de son mariage. J'en jugeais autrement, mais je cédai à ses
+v&oelig;ux et ne tardai guère à m'en repentir.</p>
+
+<p>J'arrivai à Paris vers le milieu de septembre. C'est le moment où la
+ville est la plus déserte, car c'est l'époque de l'année où les
+personnes qui ne la quittent jamais en sortent en foule et où ceux qui
+habitent longuement la campagne se gardent bien d'y revenir. Mon
+séjour en était d'autant plus remarquable; et je m'aperçus bientôt que
+ma présence ne servirait qu'à faire mieux apprécier des longueurs qui
+devenaient un ridicule lorsqu'il s'agissait d'épouser une riche
+héritière ne dépendant en apparence que d'elle seule.</p>
+
+<p>Quelque déserte que fût la ville, je trouvais encore de bons amis pour
+me répéter:</p>
+
+<p>«Prenez-y garde, la petite est capricieuse. Déjà plusieurs mariages
+ont été arrangés par elle, elle les a fait <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> traîner et les a
+rompus à la veille de se faire. Pour celui de monsieur de Montesquiou,
+la corbeille était achetée, etc.»</p>
+
+<p>J'avais au service de tout le monde la réponse banale que, si elle
+devait se repentir d'épouser mon frère, il valait mieux que ce fût la
+veille que le lendemain. Mais ces propos, auxquels des retards qu'il
+était impossible d'expliquer et qui se renouvelaient de quinze jours
+en quinze jours, donnaient une apparence de fondement quoiqu'ils n'en
+eussent aucun et que la jeune personne fût aussi contrariée que nous,
+me firent prendre la résolution de vivre en ermite. Même lorsque la
+société commença à se reformer pour l'hiver, ma porte était
+habituellement fermée et je n'allai nulle part.</p>
+
+<p>Ma famille occupait aussi le public par un autre bruit de mariage qui
+ne m'était guère plus agréable. Le roi de Prusse était devenu très
+amoureux de ma cousine Georgine Dillon fille d'Édouard Dillon, jeune
+personne charmante de figure et de caractère. Il voulait à toute force
+l'épouser.</p>
+
+<p>Madame Dillon avait la tête tournée de cette fortune; mon oncle en
+était assez flatté. Georgine seule, qui, avec peu de brillant dans
+l'esprit, avait un grand bon sens et tout le tact qui peut venir du
+c&oelig;ur le plus simple, le plus naïf, le plus honnête, le plus élevé,
+le plus généreux que j'aie jamais rencontré, sentait à quel point la
+position qu'on lui offrait était fausse et repoussait l'honneur que le
+prince Radziwill était chargé de lui faire accepter.</p>
+
+<p>Elle devait être duchesse de Brandebourg et avoir un brillant
+établissement pour elle et ses enfants. Mais enfin cette main royale
+qu'on lui présentait ne pouvait être que la gauche; ses enfants du Roi
+marié ne seraient pas des enfants légitimes. Sa position personnelle,
+au milieu de la famille royale, ne serait jamais simple, et <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span>
+elle avait trop de candeur pour être propre à la soutenir.</p>
+
+<p>Le Roi obtint cependant qu'elle vînt passer huit jours à Berlin avec
+ses parents. Ils furent admis deux fois au souper de famille et les
+princes les comblèrent de caresses. Le mariage paraissait imminent;
+ils retournèrent à Dresde où mon oncle était ministre de France.</p>
+
+<p>Tout était réglé. Le Roi demanda que la duchesse de Brandebourg se fit
+luthérienne; Georgine refusa péremptoirement. Il se rabattit à ce
+qu'elle suivit les cérémonies extérieures du culte réformé; elle s'y
+refusa encore. Du moins, elle ne serait catholique qu'en secret et ne
+pratiquerait pas ostensiblement, nouveau refus de la sage Georgine,
+malgré les v&oelig;ux secrets de sa mère, trop pieuse pour oser insister
+formellement. Son père la laissait libre.</p>
+
+<p>Les négociations traînèrent en longueur; la fantaisie que le Roi avait
+eue pour elle se calma. On lui démontra l'inconvénient d'épouser une
+étrangère, une française, une catholique; et, après avoir fait jaser
+toute l'Europe avec assez de justice comme on voit, ce projet de
+mariage tomba sans querelle et sans rupture. La petite ne donna pas un
+soupir à ces fausses grandeurs; sa mère qui l'adorait se consola en la
+voyant contente. Mon oncle demanda à quitter Dresde pour ne pas se
+trouver exposé à des relations directes avec le roi de Prusse. Cela
+aurait été gauche pour tout le monde après ce qui s'était passé.</p>
+
+<p>Sa Majesté Prussienne avait l'habitude de venir tous les ans à
+Carlsbad, et une nouvelle rencontre aurait pu amener une reprise de
+passion dont personne ne se souciait. Mon oncle sollicita et obtint de
+passer de Dresde à Florence. Cette résidence lui plaisait; elle
+convenait à son âge, à ses goûts et elle était favorable pour achever
+l'éducation de sa fille; car cette Reine élue n'avait pas encore
+dix-sept années accomplies.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> Je trouvais les Orléans très irrités de leur situation à la
+Cour. Le Roi ne perdait pas une occasion d'être désobligeant pour eux.
+Il cherchait à établir une différence de traitement entre madame la
+duchesse d'Orléans, son mari et sa belle-s&oelig;ur, fondée en apparence
+sur le titre d'Altesse Royale qu'elle portait, mais destinée au fond à
+choquer les deux derniers qu'il n'aimait pas.</p>
+
+<p>Tant qu'avait duré l'émigration, il avait protégé monsieur le duc
+d'Orléans contre les haines du parti royaliste, mais, depuis sa
+rentrée en France, lui-même en avait adopté toutes les exagérations,
+et, surtout depuis ce qui s'était passé à Lille en 1815, il
+poursuivait le prince avec une animosité persévérante.</p>
+
+<p>La famille d'Orléans avait été successivement exclue de la tribune
+royale à la messe du château, de la loge au spectacle dans les jours
+de représentation, enfin de toute distinction princière, à ce point
+qu'à une cérémonie publique à Notre-Dame, Louis XVIII fit enlever les
+carreaux sur lesquels monsieur le duc d'Orléans et Mademoiselle
+étaient agenouillés pour les faire mettre en dehors du tapis sur
+lequel ils n'avaient pas droit de se placer.</p>
+
+<p>Il faut être prince pour apprécier à quel point ces petites avanies
+blessent. Monsieur le duc d'Orléans me raconta lui-même ce qui lui
+était arrivé à l'occasion de la naissance d'un premier enfant de
+monsieur le duc de Berry qui ne vécut que quelques heures.</p>
+
+<p>On dressa l'acte de naissance. Il fut apporté par le chancelier dans
+le cabinet du Roi où toute la famille et une partie de la Cour se
+trouvaient réunies. Le chancelier donna la plume au Roi pour signer,
+puis à Monsieur, à Madame, à messieurs les ducs d'Angoulême et de
+Berry. Le tour de monsieur le duc d'Orléans arrivé, le Roi cria du
+plus haut de cette voix de tête qu'il prenait quand il voulait être
+désobligeant:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> «Pas le chancelier, pas le chancelier, les cérémonies.»</p>
+
+<p>Monsieur de Brézé, grand maître des cérémonies, qui était présent
+s'avança:</p>
+
+<p>«Pas monsieur de Brézé, les cérémonies.»</p>
+
+<p>Un maître des cérémonies se présenta.</p>
+
+<p>«Non, non, s'écria le Roi de plus en plus aigrement, un aide des
+cérémonies, un aide des cérémonies!»</p>
+
+<p>Monsieur le duc d'Orléans restait devant la table, la plume devant
+lui, n'osant pas la prendre, ce qui aurait été une incongruité, et
+attendant la fin de ce maussade épisode. Il n'y avait pas d'aide des
+cérémonies présent; il fallut aller en chercher un dans les salons
+adjacents. Cela dura un temps qui parut long à tout le monde. Les
+autres princes en étaient eux-mêmes très embarrassés. Enfin l'aide des
+cérémonies arriva et la signature, qui avait été si gauchement
+interrompue, s'acheva, mais non sans laisser monsieur le duc d'Orléans
+très ulcéré.</p>
+
+<p>En sortant, il dit à monsieur le duc de Berry:</p>
+
+<p>«Monseigneur, j'espère que vous trouverez bon que je ne m'expose pas
+une seconde fois à un pareil désagrément.</p>
+
+<p>&mdash;Ma fois, mon cousin, je vous comprends si bien que j'en ferais
+autant à votre place.»</p>
+
+<p>Et ils échangèrent une cordiale poignée de main.</p>
+
+<p>Monsieur le duc d'Orléans disait à juste titre que, si telle était
+l'étiquette et que le Roi tînt autant à la faire exécuter dans toute
+sa rigueur, il fallait avoir la précaution de la faire régler
+d'avance. Il lui importait peu que ses carreaux fussent sur le tapis,
+ou que la plume lui fût donnée par l'un ou par l'autre, mais cela
+avait l'air de lui préparer volontairement des humiliations publiques.
+C'est par ces petites tracasseries, sans cesse renouvelées, qu'en
+aliénant les Orléans on se les rendait hostiles.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> Je suis très persuadée que jamais ils n'ont sérieusement
+conspiré; mais, lorsqu'ils rentraient chez eux, blessés de ces
+procédés qui, je le répète, sont doublement sensibles à des princes et
+qu'ils se voyaient entourés des hommages et des v&oelig;ux de tous les
+mécontents, certainement ils ne les repoussaient pas avec la même
+vivacité qu'ils l'eussent fait si le Roi et la famille royale les
+avaient accueillis comme des parents et des amis.</p>
+
+<p>D'un autre côté, les gens de l'opposition affectaient d'entourer
+monsieur le duc d'Orléans et de le proclamer comme leur chef, et, à
+mon sens, il ne refusait pas assez hautement ce dangereux honneur.
+Évidemment ce rôle lui plaisait. Y voyait-il le chemin de la couronne?
+Peut-être en perspective, mais de bien loin, pour ses enfants, et
+seulement dans la pensée d'accommoder la légitimité avec les besoins
+du siècle.</p>
+
+<p>L'existence éphémère de la petite princesse de Berry donna lieu à une
+autre aventure très fâcheuse. Je ne me souviens plus si, dans ces
+pages décousues, le nom de monsieur de La Ferronnays s'est déjà trouvé
+sous ma plume, cela est assez probable, car j'étais liée avec lui
+depuis de longues années.</p>
+
+<p>Il avait toujours accompagné monsieur le duc de Berry, lui était
+tendrement et sincèrement dévoué, savait lui dire la vérité,
+quelquefois avec trop d'emportement, mais toujours avec une franchise
+d'amitié que le prince était capable d'apprécier. Les relations entre
+eux étaient sur le pied de la plus parfaite intimité.</p>
+
+<p>Monsieur de La Ferronnays, après avoir reproché ses sottises à
+monsieur le duc de Berry, après lui en avoir évité le plus qu'il
+pouvait, employait sa vie entière à pallier les autres et à chercher à
+en dérober la connaissance au public. Il avait vainement espéré
+qu'après son mariage le prince adopterait un genre de vie plus
+régulier; <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> loin de là, il semblait redoubler le scandale de
+ses liaisons subalternes.</p>
+
+<p>Jamais monsieur de La Ferronnays n'avait prêté la moindre assistance
+aux goûts passagers de monsieur le duc de Berry; mais, à présent, il
+en témoignait hautement son mécontentement, tout en veillant jour et
+nuit à sa sûreté, et les relations étaient devenues hargneuses entre
+eux.</p>
+
+<p>Monsieur de La Ferronnays était premier gentilhomme de la chambre
+ostensiblement et de fait maître absolu de la maison où il commandait
+plus que le prince. Sa femme était dame d'atour de madame la duchesse
+de Berry; ils habitaient un magnifique appartement à l'Élysée et y
+semblaient établis à tout jamais.</p>
+
+<p>Lors de la grossesse de madame la duchesse de Berry, on s'occupa du
+choix d'une gouvernante. Monsieur le duc de Berry demanda et obtint
+que ce fût madame de Montsoreau, la mère de madame de La Ferronnays.</p>
+
+<p>L'usage était que le Roi donnait la layette des enfants des Fils de
+France; elle fut envoyée et d'une grande magnificence. La petite
+princesse n'ayant vécu que peu d'heures, la liste civile réclama la
+layette. Madame de Montsoreau fit valoir les droits de sa place qui
+lui assuraient les <i>profits de la layette</i>. On répliqua qu'elle
+n'appartenait à la gouvernante que si elle avait servi. Il y eut
+quelques lettres échangées.</p>
+
+<p>Enfin on en écrivit directement à monsieur le duc de Berry (je crois
+même que le Roi lui en parla). Il fut transporté de fureur, envoya
+chercher madame de Montsoreau et la traita si durement qu'elle remonta
+chez elle en larmes. Elle y trouva son gendre et eut l'imprudence de
+se plaindre de façon à exciter sa colère. Il descendit chez le prince.
+Monsieur le duc de Berry vint à lui en s'écriant:</p>
+
+<p>«Je ne veux pas que cette femme couche chez moi.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> &mdash;Vous oubliez que cette femme est ma belle-mère.»</p>
+
+<p>On n'en entendit pas davantage; la porte se referma sur eux. Trois
+minutes après, monsieur de La Ferronnays sortit de l'appartement, alla
+dans le sien, ordonna à sa femme de faire ses paquets et quitta
+immédiatement l'Élysée où il n'est plus rentré.</p>
+
+<p>Je n'ai jamais su précisément ce qui s'était passé dans ce court tête
+à tête; mais la rupture a été complète et il en est resté dans tous
+les membres de la famille royale une animadversion contre monsieur de
+La Ferronnays qui a survécu à monsieur le duc de Berry, et même au
+bouleversement des trônes. Je n'ai jamais pu tirer de monsieur de La
+Ferronnays ni de monsieur le duc de Berry d'autre réponse, si ce n'est
+qu'il ne fallait pas leur en parler. Si monsieur de La Ferronnays
+perdait une belle existence, monsieur le duc de Berry perdait un ami
+véritable, et cela était bien irréparable.</p>
+
+<p>Monsieur de La Ferronnays tint une conduite parfaite, modeste et digne
+tout à la fois. Il était sans aucune fortune et chargé d'une nombreuse
+famille. Monsieur de Richelieu, toujours accessible à ce qui lui
+paraissait honorable, s'occupa de son sort et le nomma ministre en
+Suède.</p>
+
+<p>Lorsqu'il en prévint monsieur le duc de Berry, il se borna à répondre:
+«Je ne m'y oppose pas.» Les autres princes en furent très mécontents
+et cette nomination accrut encore le peu de goût qu'ils avaient pour
+monsieur de Richelieu, d'autant que bientôt après monsieur de La
+Ferronnays fut nommé ambassadeur à Pétersbourg. La joie de son
+éloignement compensait un peu le chagrin de sa fortune. Nous le
+retrouverons ministre des affaires étrangères et toujours dans la
+disgrâce des Tuileries.</p>
+
+<p>Une nouvelle grossesse de madame la duchesse de <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> Berry ayant
+forcé à remplacer madame de Montsoreau, monsieur le duc de Berry
+demanda madame de Gontaut pour gouvernante de ses enfants. Ce choix ne
+laissa pas de surprendre tout le monde et de scandaliser les personnes
+qui avaient été témoins des jeunes années de madame de Gontaut, mais
+il faut se presser d'ajouter qu'elle l'a pleinement justifié.</p>
+
+<p>L'éducation de Mademoiselle a été aussi parfaite qu'il a dépendu
+d'elle, et il aurait été bien heureux pour monsieur le duc de Bordeaux
+qu'elle eût été son unique instituteur.</p>
+
+<p>Madame de Gontaut était depuis bien longtemps dans l'intimité de
+Monsieur et de son fils, cependant elle n'a jamais été ni exaltée ni
+intolérante en opinion politique. L'habitude de vivre presque
+exclusivement dans la société anglaise, un esprit sage et éclairé,
+l'avaient tenue à l'écart des préjugés de l'émigration. Sa grande
+faveur du moment auprès de monsieur le duc de Berry venait de ce
+qu'elle éloignait de sa jeune épouse les rapports indiscrets qui
+troublaient leur ménage.</p>
+
+<p>Madame la duchesse de Berry était fort jalouse et, quoique le prince
+ne voulût rien céder de ses habitudes, il était trop bon homme dans le
+fond pour ne pas attacher un grand prix à rendre sa femme heureuse et
+à avoir la paix à la maison. Il savait un gré infini à madame de
+Gontaut, qui pendant un moment remplaça madame de La Ferronnays comme
+dame d'atour, de chercher à y maintenir le calme.</p>
+
+<p>Le prince de Castelcicala avait amorti les premières colères de madame
+la duchesse de Berry. Il racontait, avec ses gestes italiens et à
+faire mourir de rire, la conversation où, en réponse à ses plaintes et
+à ses fureurs, il lui avaient assuré d'une façon si péremptoire que
+tous les hommes avaient des maîtresses, que leurs femmes le <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span>
+savaient et en étaient parfaitement satisfaites, qu'elle n'avait plus
+osé se révolter contre une situation qu'il affirmait si générale et à
+laquelle il ne faisait exception absolument que pour monsieur le duc
+d'Angoulême.</p>
+
+<p>Or, la princesse napolitaine aurait eu peu de goût pour un pareil
+époux. Elle s'était particulièrement enquise de monsieur le duc
+d'Orléans, et le prince Castelcicala n'avait pas manqué de répondre de
+lui:</p>
+
+<p>«Indubitablement, madame, pour qui le prenez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Et ma tante le sait?</p>
+
+<p>&mdash;Assurément, madame; madame la duchesse d'Orléans est trop sage pour
+s'en formaliser.»</p>
+
+<p>Malgré ces bonnes instructions de son ambassadeur, la petite princesse
+reprenait souvent des accès de jalousie, et madame de Gontaut était
+également utile pour les apaiser et pour écarter d'elle les
+révélations que l'indiscrétion ou la malignité, pouvait faire
+pénétrer. Elle continua à jouer ce rôle tant que dura la vie de
+monsieur le duc de Berry.</p>
+
+<p>Madame la comtesse Juste de Noailles fut nommée dame d'atour; monsieur
+le duc de Berry vint lui-même la prier d'accepter. Ce choix réunit
+tous les suffrages; personne n'était plus propre à remplir une
+pareille place avec convenance et dignité.</p>
+
+<p>L'éminent savoir-vivre de madame de Noailles lui tient lieu d'esprit
+et sa politesse l'a toujours rendue très populaire, quoiqu'elle ait
+été successivement dame des impératrices Joséphine et Marie-Louise et
+dame d'atour de madame la duchesse de Berry dont elle n'a jamais été
+favorite mais qui l'a toujours traitée avec beaucoup d'égards.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> CHAPITRE XIII</h3>
+
+<p class="resume">Je refuse d'aller chez une devineresse. &mdash; Aventure du chevalier de
+ Mastyns. &mdash; Élections de 1817. &mdash; Le parti royaliste sous l'influence
+ de monsieur de Villèle. &mdash; Le duc de Broglie et Benjamin
+ Constant. &mdash; Monsieur de Chateaubriand appelle l'opposition de
+ gauche <i>les libéraux</i>. &mdash; Mariage de mon frère. &mdash; Visite à
+ Brighton. &mdash; Soigneuse hospitalité du prince régent. &mdash; Usages du
+ pavillon royal. &mdash; Récit d'une visite du Régent au roi George
+ III. &mdash; Déjeuner sur l'escalier. &mdash; Le grand-duc Nicolas à Brighton.</p>
+
+<p>Le mariage de mon frère se remettait de jour en jour. J'étais au plus
+fort de l'impatience de ces retards incompréhensibles, lorsqu'un soir
+une comtesse de Schwitzinoff, dame russe avec laquelle madame de Duras
+s'était assez liée, nous parla d'une visite qu'elle avait faite à
+mademoiselle Lenormand, la devineresse, et de toutes les choses
+extraordinaires qu'elle lui avait annoncées.</p>
+
+<p>J'avais bien quelque curiosité d'apprendre si le mariage de mon frère
+se ferait enfin cette année; mais la duchesse en avait encore beaucoup
+davantage de se faire dire si elle réussirait à empêcher le mariage de
+sa fille, la princesse de Talmont, avec le comte de La
+Rochejacquelein, car la seule pensée de cette union faisait le
+tourment de sa vie.</p>
+
+<p>Elle me pressa fort de l'accompagner chez l'habile sibylle, en nous
+donnant parole de ne lui adresser qu'une seule question. J'aurais
+peut-être cédé sans la promesse que j'avais faite à mon père de
+n'avoir jamais recours à <span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> la nécromancie, sous quelque forme
+qu'elle se présentât. Le motif qui lui avait fait exiger cet
+engagement est assez curieux pour que je le rapporte ici.</p>
+
+<p>Lorsque mon père entra au service, il eut pour mentor le
+lieutenant-colonel de son régiment, le chevalier de Mastyns, ami de sa
+famille, qui le traitait paternellement. C'était un homme d'une
+superbe figure; il avait fait la guerre avec distinction et son
+caractère bon et indulgent sans faiblesse le rendait cher à tout le
+régiment.</p>
+
+<p>Dans un cantonnement d'une petite ville en Allemagne, pendant une des
+campagnes de la guerre de Sept Ans, une bohémienne s'introduisit dans
+la salle où se tenait le repas militaire. Sa présence offrit quelques
+distractions à l'oisiveté du corps d'officiers dont le chevalier de
+Mastyns, fort jeune alors, faisait partie. Il éprouva d'abord de la
+répugnance contre elle et fit quelques remontrances à ses camarades,
+puis il céda et finit par livrer sa main à l'inspection de la
+bohémienne.</p>
+
+<p>Elle l'examina attentivement et lui dit:</p>
+
+<p>«Vous avancerez rapidement dans la carrière militaire; vous ferez un
+mariage au-dessus de vos espérances; vous aurez un fils que vous ne
+verrez pas, et vous mourrez d'un coup de feu avant d'avoir atteint
+quarante ans.»</p>
+
+<p>Le chevalier de Mastyns n'attacha aucune importance à ces pronostics.
+Cependant, lorsqu'en peu de mois il obtint deux grades consécutifs,
+dus à sa brillante conduite à la guerre, il rappela les paroles de la
+diseuse de bonne aventure à ses camarades. Elles lui revinrent aussi à
+la mémoire quand il épousa, quelques années plus tard, une jeune fille
+riche et de bonne maison. Sa femme était au moment d'accoucher; il
+avait obtenu un congé pour aller la rejoindre. La veille du jour où il
+devait partir, il dit:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> «Ma foi, la sorcière n'a pas dit toute la vérité, car j'aurai
+quarante ans dans cinq jours, je pars demain et il n'y a guère
+d'apparence d'un coup de feu en pleine paix.»</p>
+
+<p>La chaise de poste dans laquelle il devait partir était arrêtée devant
+son logis, une charrette l'accrocha, brisa l'essieu; il fallait
+plusieurs heures pour le raccommoder. Le chevalier de Mastyns se
+désolait devant sa porte; quelques officiers de la garnison passèrent
+en ce moment; ils allaient à la chasse à l'affût. Le chevalier
+l'aimait beaucoup; il se décida à les suivre pour employer le temps
+qu'il lui fallait attendre.</p>
+
+<p>On se plaça; la chasse commença, le chevalier était seul en habit
+brun. Un des chasseurs l'oubliant, ou l'ignorant, et se fiant sur le
+vêtement blanc de ses camarades, tira sur quelque chose de foncé qu'il
+vit remuer dans un buisson. Le chevalier de Mastyns reçut plusieurs
+chevrotines dans les reins; on le transporta à la ville.</p>
+
+<p>La blessure quoique très grave n'était pas mortelle; on le saigna
+plusieurs fois; il se rétablit assez pour que le chirurgien répondît
+de sa guérison et fixât même le jour où il pourrait partir, à une
+époque assez rapprochée. On lui apporta les lettres arrivées pour lui
+pendant son état de souffrance. Il en ouvrit une de sa mère; elle lui
+annonçait que sa femme était accouchée, plutôt qu'on ne comptait, d'un
+fils bien portant:</p>
+
+<p>«Ah! s'écria-t-il, la maudite sorcière aura eu raison! Je ne verrai
+pas mon fils!»</p>
+
+<p>Soudain les convulsions le prirent; le tétanos suivit, et, douze
+heures après, il expira dans les bras de mon père.</p>
+
+<p>Les médecins déclarèrent que l'impression morale avait seule causé une
+mort que l'état de sa blessure ne <span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> donnait aucun lieu
+d'appréhender. Cette aventure, dont mon père avait été presque acteur
+dans sa première jeunesse, lui avait laissé une impression très vive
+du danger de fournir à l'imagination une aussi fâcheuse pâture.</p>
+
+<p>Le chevalier de Mastyns était homme de c&oelig;ur et d'esprit, plein de
+raison dans l'habitude de la vie. En bonne santé, il se riait des
+décrets de la bohémienne; mais, affaibli par les souffrances, il
+succomba devant cette prévention fatale. Mon père avait donc exigé de
+nous de ne jamais nous exposer à courir le risque de cette dangereuse
+faiblesse.</p>
+
+<p>Mon séjour forcé à Paris me rendit spectatrice des élections de 1817.
+C'étaient les premières depuis la nouvelle loi; elles ne furent pas de
+nature à rassurer. Les mécontents, qu'à cette époque nous qualifiions
+de jacobins, se montrèrent très actifs et eurent assez de succès pour
+donner de vives inquiétudes au gouvernement. Il appela à son secours
+les royalistes de toutes les observances afin de combattre les
+difficultés que leurs propres extravagances avaient amenées. Comme ils
+avaient peur, ils écoutèrent un moment la voix de la sagesse et se
+conduisirent suffisamment bien à ces élections pour conjurer le plus
+fort du danger.</p>
+
+<p>J'avais quelquefois occasion de rencontrer monsieur de Villèle: il
+s'exprimait avec une modération qui lui faisait grand honneur dans mon
+esprit. On l'a depuis accusé de souffler en dessous les feux qu'il
+semblait vouloir apaiser. Je n'ai là-dessus que des notions vagues,
+venant de ses ennemis. Ce qu'il y a de sûr c'est qu'il commençait à
+prendre l'attitude de chef. Il tenait un langage aussi et peut-être
+plus modéré qu'on ne pouvait l'attendre d'un homme qui aspirait à
+diriger un parti soumis à des intérêts passionnés. Il influa beaucoup
+sur <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> la bonne conduite des royalistes aux élections.
+L'opposition n'eut pas tous les succès dont elle s'était flattée; mais
+elle était redevenue fort menaçante.</p>
+
+<p>Monsieur Benjamin Constant répondait au duc de Broglie qui, avec sa
+candeur accoutumée, quoique très avant dans l'opposition, faisait
+l'éloge du Roi et disait que, tout considéré, peut-être serait-il
+difficile d'en trouver un d'un caractère plus approprié aux besoins du
+pays:</p>
+
+<p>«Je vous accorderai là-dessus tout ce que vous voudrez; oui, Louis
+XVIII est un monarque qui peut convenir à la France telle qu'elle est,
+mais ce n'est pas celui qu'il nous faut. Voyez-vous, messieurs, nous
+devons vouloir un roi qui règne par nous, un roi de notre façon qui
+tombe nécessairement si nous l'abandonnons et qui en ait la
+conscience.»</p>
+
+<p>Le duc de Broglie lui tourna le dos, car lui ne voulait pas de
+révolution; mais il était bien jeune. Il était et sera toujours trop
+honnête, pour être chef de parti. Malheureusement, il y avait plus de
+gens dans sa société pour propager les doctrines de monsieur Constant
+que celles toutes spéculatives et d'améliorations progressives de
+monsieur de Broglie.</p>
+
+<p>Ce fut vers cette époque que monsieur de Chateaubriand, dans je ne
+sais quelle brochure, honora les hommes de la gauche du beau nom de
+<i>libéraux</i>. Ce parti réunissait trop de gens d'esprit pour qu'il
+n'appréciât pas immédiatement toute la valeur du présent; il l'accepta
+avec empressement, et il a fort contribué à son succès.</p>
+
+<p>Bien des personnes honorables, qui auraient répugné à se ranger d'un
+parti désigné sous le nom de jacobin, se jetèrent tête baissée, en
+sûreté de conscience, parmi les libéraux et y conspirèrent sans le
+moindre scrupule. <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> C'est surtout en France, où la puissance
+des mots est si grande, que les qualifications exercent de
+l'influence.</p>
+
+<p>Ma présence n'ayant pas suffi pour amener la célébration du mariage
+décidé depuis huit mois, les jeunes gens réclamèrent celle de mon
+père. Il obtint un congé de quinze jours. Après des tracasseries et
+des ennuis qui durèrent encore cinq semaines, tous les prétextes de
+retard étant enfin épuisés, il assista le 2 décembre 1817 au mariage
+de son fils avec mademoiselle Destillières.</p>
+
+<p>Huit jours après, il conduisit le nouveau ménage à Londres où ma mère
+était restée et nous attendait avec impatience.</p>
+
+<p>Le deuil de la princesse Charlotte était porté par toutes les classes
+et ajoutait encore à la tristesse de Londres à cette époque de l'année
+où la société y est toujours fort peu animée. Ma jeune belle-s&oelig;ur
+n'y prit pas grand goût et fût charmée, je pense, de revenir au bout
+d'un mois retrouver sa patrie et ses habitudes avec un mari qu'elle
+aimait et qui la chérissait.</p>
+
+<p>Je prolongeai quelque peu mon séjour en Angleterre, promettant d'aller
+la rejoindre pour lui faire faire ses visites de noces et la présenter
+à la Cour et dans le monde.</p>
+
+<p>Mes parents avaient déjà été deux fois à Brighton pendant mes
+fréquentes absences. Me trouvant à Londres cette année, je fus
+comprise dans l'invitation. À la première visite qu'ils y avaient
+faite, un maître d'hôtel du prince était venu à l'ambassade s'informer
+des habitudes et des goûts de ses habitants, pour que rien ne leur
+manquât au <i>pavillon</i>.</p>
+
+<p>Il est impossible d'être un maître de maison plus soigneux que le
+Régent et de prodiguer plus de coquetteries quand il voulait plaire.
+Lui-même s'occupait des plus petits détails. À peine avait-on dîné
+trois fois à sa table <span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> qu'il connaissait les goûts de chacun
+et se mettait en peine de les satisfaire. On est toujours sensible aux
+attentions des gens de ce parage, surtout les personnes qui font grand
+bruit de leur indépendante indifférence. Je n'en ai jamais rencontré
+aucune qui n'en fût très promptement séduite.</p>
+
+<p>Le deuil encore récent pour la princesse Charlotte ne permettait pas
+les plaisirs bruyants à Brighton, mais les regrets, si toutefois le
+Régent en avait eu de bien vifs, étaient passés, et le pavillon royal
+se montrait plus noir que triste.</p>
+
+<p>Ce pavillon était un chef-d'&oelig;uvre de mauvais goût. On avait, à
+frais immenses, fait venir des quatre parties du monde toutes les
+magnificences les plus hétéroclites pour les entasser sous les huit ou
+dix coupoles de ce bizarre et laid palais, composé de pièces de
+rapports ne présentant ni ensemble ni architecture. L'intérieur
+n'était pas mieux distribué que l'extérieur et assurément l'art avait
+tout à y reprendre; mais là s'arrêtait la critique. Le confortable y
+était aussi bien entendu que l'agrément de la vie, et, après avoir,
+pour la conscience de son goût, blâmé l'amalgame de toutes ces
+étranges curiosités, il y avait fort à s'amuser dans l'examen de leur
+recherche et de leur dispendieuse élégance.</p>
+
+<p>Les personnes logées au pavillon étaient invitées pour un certain
+nombre de jours qui, rarement, excédaient une semaine. On arrivait de
+manière à faire sa toilette avant dîner. On trouvait ses appartements
+arrangés avec un soin qui allait jusqu'à la minutie des habitudes
+personnelles de chaque convive. Presque toujours l'hôte royal se
+trouvait le premier dans le salon. S'il était retardé par quelque
+hasard et que les femmes l'y eussent précédé, il leur en faisait une
+espèce d'excuse.</p>
+
+<p>La société du dîner était nombreuse. Elle se composait <span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> des
+habitants du palais et de personnes invitées dans la ville de
+Brighton, très brillamment habitée pendant les mois d'hiver. Le deuil
+n'admettait ni bals, ni concerts. Cependant le prince avait une troupe
+de musiciens, sonnant du cor et jouant d'autres instruments bruyants,
+qui faisaient une musique enragée dans le vestibule pendant le dîner
+et toute la soirée. L'éloignement la rendait supportable mais très peu
+agréable selon moi. Le prince y prenait grand plaisir et s'associait
+souvent au gong pour battre la mesure.</p>
+
+<p>Après le dîner, il venait des visites. Vers onze heures, le prince
+passait dans un salon où il y avait une espèce de petit souper froid
+préparé. Il n'y était suivi que par les personnes qu'il y engageait,
+les dames à demeure dans la maison et deux ou trois hommes de
+l'intimité. C'était là que le prince se mettait à son aise.</p>
+
+<p>Il se plaçait sur un sopha, entre la marquise de Hertford et une autre
+femme à qui il voulait faire politesse, prenait et conservait le dé
+dans la conversation. Il savait merveilleusement toutes les aventures
+galantes de la Cour de Louis XVI, aussi bien que celles d'Angleterre
+qu'il racontait longuement. Ses récits étaient semés parfois de petits
+madrigaux, plus souvent de gravelures. La marquise prenait l'air
+digne, le prince s'en tirait par une plaisanterie qui n'était pas
+toujours de bien bon goût.</p>
+
+<p>Somme toute, ces soirées, qui se prolongeaient jusqu'à deux ou trois
+heures du matin, auraient paru assommantes si un particulier en avait
+fait les frais; mais le parfum de la couronne tenait toute la société
+éveillée et la renvoyait enchantée des grâces du prince.</p>
+
+<p>Je me rappelle pourtant avoir été très intéressée un soir par une de
+ces causeries. Le Régent nous raconta sa dernière visite au Roi son
+père; il ne l'avait pas vu depuis plusieurs années. La Reine et le duc
+d'York, <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> chargés du soin de sa personne, étaient seuls admis
+à le voir. Je me sers du mot propre en disant <i>le voir</i>, car on ne lui
+parlait jamais. Le son d'une voix, connue ou étrangère, le mettait
+dans une agitation qu'il fallait des jours et quelquefois des semaines
+pour calmer.</p>
+
+<p>Le vieux Roi avait eu des accès tellement violents que, par
+précaution, tous ses appartements étaient matelassés. Il était servi
+avec un extrême soin, mais dans un silence profond; on était ainsi
+parvenu à lui procurer assez de tranquillité. Il était complètement
+aveugle.</p>
+
+<p>Une maladie de la Reine l'ayant empêchée d'accomplir son pieux devoir,
+le Régent la suppléa. Il nous dit qu'on l'avait fait entrer dans un
+grand salon où, séparé par une rangée de fauteuils, il avait aperçu
+son vénérable père très proprement vêtu, la tête entièrement chauve et
+portant une longue barbe blanche qui lui tombait sur la poitrine. Il
+tenait conseil en ce moment et s'adressait à monsieur Pitt en termes
+fort raisonnables. On lui fit apparemment des objections, car il eut
+l'air d'écouter et, après quelques instants de silence, reprit son
+discours en insistant sur son opinion. Il donna ensuite la parole à un
+autre qu'il écouta de même, puis à un troisième conseiller, le
+désignant par son nom que j'ai oublié. Enfin il avertit dans les
+termes officiels que le conseil était levé, appela son page et alla
+faire des visites à ses enfants, causant avec eux longuement, surtout
+avec la princesse Amélie, sa favorite (dont la mort inopinée avait
+contribué à cette dernière crise de sa maladie). En la quittant, il
+lui dit:</p>
+
+<p>«Je m'en vais parce que la Reine, vous savez, n'aime pas que je
+m'absente trop longtemps.»</p>
+
+<p>En effet, il suivit cette idée et revint chez la Reine. Toutes ces
+promenades se faisaient appuyé sur le bras d'un page et sans sortir du
+même salon. Après un bout <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> de conversation avec la Reine, il
+se leva et alla tout seul, bien que suivi de près, au piano où il se
+mit à improviser et à jouer de souvenir de la musique de Hændel en la
+chantant d'une voix aussi touchante que sonore. Ce talent de musique
+(il l'avait toujours passionnément aimée) était singulièrement
+augmenté depuis sa cruelle maladie.</p>
+
+<p>On prévint le prince que la séance au piano se prolongeait
+ordinairement au delà de trois heures, et, en effet, après l'avoir
+longuement écouté, il l'y laissa. Ce qu'il y avait de remarquable
+c'est que ce respectable vieillard, que rien n'avertissait de l'heure,
+pas même la lumière du jour, avait un instinct d'ordre qui le poussait
+à faire chaque jour les mêmes choses aux mêmes heures, et les devoirs
+de la royauté passaient toujours avant ceux de famille. Sa complète
+cécité rendait possible le silence dont on l'environnait et que les
+médecins, après avoir essayé de tous les traitements, jugeaient
+indispensable.</p>
+
+<p>Je dois au Régent la justice de dire qu'il avait les larmes aux yeux
+en nous faisant ce récit, un soir bien tard où nous n'étions plus que
+quatre ou cinq, et qu'elles coulaient le long de ses joues en nous
+parlant de cette voix, chantant ces beaux motets de Hændel, et de la
+violence qu'il avait dû se faire pour ne pas serrer dans ses bras le
+vénérable musicien.</p>
+
+<p>Le roi George III était aussi aimé que respecté en Angleterre. Son
+cruel état pesait sur le pays comme une calamité publique. Il est à
+remarquer que, dans un pays où la presse se permet toutes les licences
+et ne se fait pas faute d'appeler un <i>chat</i> un <i>chat</i>, jamais aucune
+allusion désobligeante n'a été faite à la position du Roi, et, jusqu'à
+Cobbet, tout le monde en a parlé avec convenance et respect. Les
+vertus privées servent à cela, même sur le trône, lorsqu'on n'est pas
+en temps de <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> révolution. Toutefois ce respect n'a pas empêché
+sept tentatives d'assassinat sur George III.</p>
+
+<p>Les invités du pavillon avaient l'option de déjeuner dans leur
+intérieur ou de prendre part à un repas en commun dont sir Benjamin et
+lady Bloomfield faisaient les honneurs.</p>
+
+<p>À moins d'indisposition, on préférait ce dernier parti, excepté,
+toutefois, quelques-unes des anciennes amies du prince qui, cherchant
+encore à cacher du temps l'<i>irréparable outrage</i>, ne paraissaient
+jamais qu'à la lumière, soin fort superflu et sacrifice très mal
+récompensé. La marquise d'Hertford en donnait l'exemple.</p>
+
+<p>Je fus très étonnée en sortant de mon appartement de trouver le
+couvert mis sur le palier de l'escalier. Mais quel palier et quel
+couvert! tous les tapis, tous les fauteuils, toutes les tables, toutes
+les porcelaines, toutes les vaisselles, toutes les recherches de tout
+genre que le luxe et le bon goût peuvent offrir à la magnificence y
+étaient déployés. Le prince mettait d'autant plus d'importance à ce
+que ce repas fût extrêmement soigné qu'il n'y assistait jamais, et
+qu'aucune délicatesse de bon goût pour ses hôtes ne lui échappait.</p>
+
+<p>Il menait à Brighton à peu près la même vie qu'à Londres, restait dans
+sa chambre jusqu'à trois heures et montait à cheval ordinairement
+seul. Si, avant de commencer sa promenade, il rencontrait quelques
+nouveaux débutants au pavillon, il se plaisait à le leur montrer
+lui-même et surtout ses cuisines entièrement chauffées à la vapeur sur
+un plan, tout nouveau à cette époque, dont il était enchanté.</p>
+
+<p>En rentrant, le prince descendait de cheval à la porte de lady
+Hertford qui habitait une maison séparée mais communiquant à couvert
+avec le pavillon royal. Il y restait jusqu'au moment où commençait la
+toilette du dîner.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> Pendant la semaine que nous passâmes à Brighton, la même vie
+se renouvela chaque jour. C'était l'habitude.</p>
+
+<p>Je m'y retrouvai l'année suivante avec le grand-duc, devenu depuis
+empereur Nicolas. Il était trop jeune pour que le Régent se gênât
+beaucoup pour lui. La seule différence que je remarquai, c'est qu'au
+lieu de laisser chacun libre de sa matinée en mettant chevaux et
+voitures à sa disposition, le Régent faisait arranger une <i>partie</i>
+tous les jours pour le jeune prince, à laquelle, hormis lui, tous les
+habitants du pavillon se réunissaient.</p>
+
+<p>On visitait ainsi les lieux un peu remarquables à quinze milles à la
+ronde. Je me rappelle que, dans une de ces promenades, le grand-duc
+adressa une question à l'amiral sir Edmund Nagle que le régent avait
+spécialement attaché à sa personne. Celui-ci ôta son chapeau pour
+répondre:</p>
+
+<p>«Mettez donc votre chapeau.»</p>
+
+<p>Et, en disant ces mots, le grand-duc donna un petit coup de cravache
+au chapeau. L'amiral le tenait mal apparemment; il lui échappa et le
+vent bien carabiné sur la falaise élevée de Brighton l'emporta en
+tourbillonnant dans un champ voisin, séparé de nous par une haie et
+une haute barrière devant laquelle nous étions arrêtés pour examiner
+un point de vue.</p>
+
+<p>Avant que l'amiral, gros, court et assez âgé, eût pu descendre de
+cheval, l'Altesse Impériale était sautée à terre, avait deux fois
+franchi lestement et gracieusement la barrière et rapportait le
+chapeau à sir Edmund en lui adressant ses excuses. Cette prouesse de
+bonne grâce et de bonne compagnie donna beaucoup de popularité au
+grand-duc dans notre coterie de Brighton qui réunissait à cette époque
+le corps diplomatique presque en entier.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> L'étiquette plaça ma mère constamment auprès du grand-duc
+Nicolas pendant tout son voyage. Avec ses habitudes de Cour et sa
+vocation pour les princes, elle ne tarda pas à lui plaire. Ils étaient
+très joliment ensemble; il l'appelait sa gouvernante et la consultait
+plus volontiers que la comtesse de Lieven dont il avait peur. Ma mère
+en était, de son côté, toute affolée et nous le vantait beaucoup. Pour
+moi, qui ne partage pas son goût pour les princes en général, il me
+faut plus de temps pour m'apprivoiser aux personnes de cette espèce
+que ne dura le séjour du grand-duc.</p>
+
+<p>Je le trouvai très beau; mais sa physionomie me semblait dure, et
+surtout il me déplut par la façon dont il parlait de son frère,
+l'empereur Alexandre. Son enthousiasme, porté jusqu'à la dévotion,
+s'exprimait en véritables tirades de mélodrame et d'un ton si exagéré
+que la fausseté en sautait aux yeux.</p>
+
+<p>Je n'ai guère vu de jeune homme plus complètement privé de naturel que
+le grand-duc Nicolas; mais aurait-il été raisonnable d'en exiger d'un
+prince et du frère d'un souverain absolu? Je ne le crois pas. Aussi ne
+prétends-je pas lui en faire reproche, seulement je m'explique
+pourquoi, malgré sa belle figure, ses belles façons, sa politesse et
+les éloges de ma mère, il n'est pas resté gravé d'un burin fort
+admirateur dans mon souvenir.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> CHAPITRE XIV</h3>
+
+<p class="resume">Je fais naufrage sur la côte entre Boulogne et Calais. &mdash; Effet de
+ cet accident. &mdash; Excellent propos de Monsieur. &mdash; Singulière
+ conversation de Monsieur avec Édouard Dillon. &mdash; Les pairs ayant
+ des charges chez le Roi votent contre le ministère. &mdash; Réponse de
+ monsieur Canning à ce sujet. &mdash; Le Pape et monsieur de Marcellus.</p>
+
+<p>Si j'avais l'intention de faire le récit des petits événements de ma
+vie privée, ou plutôt si j'avais le talent nécessaire pour les rendre
+intéressants, j'aurais dû placer en 1800 un combat naval que le
+bâtiment sur lequel je revenais d'Hambourg soutint à la hauteur du
+Texel et, en 1804, la description d'un orage qui m'assaillit à
+l'entrée de la Meuse. On me fit grand honneur, dans ces deux
+occasions, de mon courage. Je suis forcée de l'expliquer d'une façon
+excessivement peu poétique; j'avais abominablement le mal de mer.</p>
+
+<p>Peut-être pourrais-je réclamer à plus juste titre quelque éloge pour
+avoir montré du sang-froid dans une position très périlleuse qu'amena
+la courte traversée de Douvres à Calais, au mois de février 1818.</p>
+
+<p>Par la coupable incurie du capitaine, nous échouâmes sur une petite
+langue de sable placée entre deux rochers à un quart de lieue de la
+côte. Chaque lame nous soulevait un peu, mais nous retombions plus
+engravés que jamais. C'était encore heureux, car, si nous avions
+heurté de cette façon sur les rochers dont nous étions bien
+rapprochés, peu de secondes auraient suffi à nous démolir.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> Le bâtiment était encombré de passagers. La seule petite
+chaloupe qu'il pût mettre à la mer ne contenant que sept personnes,
+dont deux matelots pour la conduire, je compris tout de suite que le
+plus grand danger de notre situation périlleuse était l'effroi qui
+pouvait se mettre parmi nous et l'empressement à se jeter dans cette
+embarcation.</p>
+
+<p>Ma qualité de fille d'ambassadeur me donnait d'autant plus
+d'importance à bord que j'étais accompagnée d'un courrier de cabinet
+pour lesquels les capitaines des paquebots ont des égards tout
+particuliers.</p>
+
+<p>J'en profitai pour venir au secours du commandant. Il voulait me faire
+passer la première; je l'engageai à placer dans le bateau une mère
+accompagnée de cinq petits enfants qui jetaient les hauts cris. Un
+monsieur (je suis fâchée de dire que c'était un français) s'y
+précipita sous prétexte de porter les enfants, et le bateau s'éloigna.</p>
+
+<p>Je ne nierai pas que les quarante minutes qui s'écoulèrent jusqu'à son
+retour ne me parussent fort longues. Toutefois le parti que j'avais
+pris m'avait donné quelque autorité sur mes compagnons de malheur, et
+j'obtins qu'il n'y aurait ni cris, ni mouvement impétueux. Tout le
+monde se conduisit très bien. Les femmes qui restaient, nous étions
+cinq et deux enfants, devaient s'embarquer au second voyage. Les
+hommes tirèrent au sort pour les suivants. Tout s'exécuta comme il
+avait été convenu.</p>
+
+<p>Le capitaine m'avait expliqué que le moment du plus grand danger
+serait celui où la marée tournerait. Si alors le vent poussait à
+terre, avant que son bâtiment fût gouvernable, il y avait fort à
+craindre qu'il ne se brisât sur les rochers, si, d'un autre côté, il
+était assez engravé pour ne pouvoir se relever, il serait rempli par
+la marée montante. Les deux chances étaient également admissibles,
+mais nous avions encore un peu de temps devant <span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> nous. Au
+reste, la nuit s'approchait et il neigeait à gros flocons.</p>
+
+<p>Lorsque je quittai le bâtiment, il était tellement penché que les
+matelots eux-mêmes ne pouvaient traverser le pont qu'à l'aide d'une
+échelle qu'on avait couchée dessus. Notre départ se conduisit avec un
+grand ordre et un entier silence. Une jeune femme refusa
+péremptoirement de se séparer de son mari. Il avait tiré un des
+derniers numéros, mais un officier qui devait partir par le prochain
+bateau fut tellement touché de ce dévouement, fait au plus petit bruit
+possible, qu'il exigea du mari de prendre sa place.</p>
+
+<p>Je pourrais faire un volume de toutes les circonstances touchantes et
+ridicules qui accompagnèrent cet épisode de mes voyages, depuis le
+moment où le bâtiment toucha jusqu'à celui où, après une route de sept
+heures au milieu de la nuit, de la neige, et par des chemins
+impraticables, la charrette qui nous portait pêle-mêle sur la paille
+nous fit faire notre entrée dans Calais.</p>
+
+<p>Le capitaine, débarrassé de ses passagers, man&oelig;uvra fort
+judicieusement. Il lui arriva enfin quelques secours de la côte et il
+parvint à relever son bâtiment et à l'amener à Calais, quoique très
+avarié. Le lendemain, il me fit faire des excuses et de grands
+remerciements sur l'exemple que j'avais donné et qui, assurait-il,
+avait tout sauvé. J'ai remarqué que les grands dangers trouvent
+toujours du sang froid, et les grandes affaires du secret. Les cris et
+les caquets sont pour les petites circonstances.</p>
+
+<p>J'étais partie de Londres malade; j'arrivai à Paris très bien
+portante. Je payai cher ce faux bien-être; la réaction ne tarda pas à
+se faire sentir. J'eus d'abord un anthrax qui fut précurseur d'une
+fièvre maligne; les médecins l'attribuèrent à avoir eu ce qui
+s'appelle vulgairement le <i>sang tourné</i>. Plus on prend sur soi dans un
+danger évident <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> et apprécié, plus ce résultat peut arriver.
+Toutefois j'étais souffrante depuis fort longtemps et aurais peut-être
+été malade sans mon naufrage.</p>
+
+<p>Je présentai ma belle-s&oelig;ur le lendemain de mon arrivée. Je me
+rappelle particulièrement ce jour-là parce que c'est le seul mouvement
+patriotique que j'aie vu à Monsieur et que j'aime à lui en faire
+honneur. On conçoit qu'un <i>naufrage</i> est un argument trop commode pour
+que les princes ne l'exploitent pas à fond. J'avais fait ma cour à ses
+dépens chez le Roi, chez Madame, et même chez monsieur le duc
+d'Angoulême.</p>
+
+<p>Arrivée chez Monsieur, après quelques questions préliminaires, il me
+dit d'un ton assez triste:</p>
+
+<p>«C'était un paquebot français.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monseigneur, c'était un anglais.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que j'en suis aise!»</p>
+
+<p>Il se retourna à son service qui le suivait, et répéta aux dames qui
+m'environnaient: «Ce n'était pas un capitaine français» avec un air de
+satisfaction dont je lui sus un gré infini. S'il avait souvent exprimé
+de pareils sentiments, il aurait été bien autrement populaire.</p>
+
+<p>Je précédai de peu de jours à Paris mon oncle, Édouard Dillon, qui y
+passait en se rendant de Dresde à sa nouvelle résidence de Florence.
+Il était de la maison de Monsieur, et, je crois l'avoir déjà dit, dans
+des habitudes de familiarité qui dataient de leur jeunesse à tous
+deux. Un matin, où il quittait Monsieur, il me raconta une
+conversation qui venait d'avoir lieu. Elle avait roulé sur
+l'inconvenance des propos tenus par l'opposition et plus encore par le
+parti ministériel sur le prince.</p>
+
+<p>On cherchait, selon lui, à le déjouer parce qu'il était royaliste et
+avertissait le Roi des précipices où on entraînait la monarchie, etc.
+Édouard, qui se trouvait une des personnes les plus raisonnables
+pouvant l'approcher, <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> combattit ces impressions de Monsieur.
+Il lui assura qu'il lui serait bien facile de se faire adorer, s'il
+voulait se montrer moins exclusivement chef d'un parti.</p>
+
+<p>«Mais je ne suis pas chef d'un parti.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, on vous en donne les apparences.</p>
+
+<p>&mdash;C'est à tort, mais comment l'éviter?</p>
+
+<p>&mdash;En étant moins exclusif.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais je n'accueillerai les jacobins, c'est pour cela qu'on me
+déteste.</p>
+
+<p>&mdash;Mais les gens qui vous servent bien ne sont pas des jacobins.</p>
+
+<p>&mdash;C'est selon. Vois-tu, Ned, le vieux levain révolutionnaire, cela
+reparaît toujours, fût-ce au bout de vingt ans. Quand on a servi les
+autres, on ne vaut rien pour nous.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis fâché d'entendre tenir ce langage à Monseigneur; cela
+confirme ce que l'on dit.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! et que dit-on? conte-moi cela, toi.</p>
+
+<p>&mdash;Hé bien, Monseigneur, on dit que vous avez envie de faire Mathieu ou
+Jules ministre.»</p>
+
+<p>Monsieur qui se promenait dans son cabinet, s'arrêta tout court,
+partit d'un grand éclat de rire.</p>
+
+<p>«Ah! parbleu, celui-là est trop amusant, ce n'est pas sérieusement que
+tu me dis cela?</p>
+
+<p>&mdash;Sérieusement, Monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu connais trop Jules pour que j'aie besoin de te dire ce que
+c'est; hé bien, Mathieu c'est la même espèce tout juste, un peu moins
+hâbleur peut-être, mais pas plus de fond ni de valeur. Puisqu'on veut
+bien me prêter des intentions, il faudrait au moins qu'elles fussent
+de nature à ce que quelqu'un pût y ajouter foi. Allons, allons, mon
+vieil ami, tranquillise-toi; si on ne fait jamais d'autre fable sur
+mon compte, cela n'est pas bien alarmant. Mathieu! Jules! Ah! bon
+Dieu, quels ministres? <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> on me croit donc extravagant! mais il
+faudrait être fou à lier! Il n'est pas possible que qui que ce soit y
+ait cru sérieusement; on s'est moqué de toi.»</p>
+
+<p>Édouard lui témoigna grande satisfaction des dispositions où il se
+trouvait. Il vint en toute hâte me conter la sagesse de son prince.
+J'ai souvent repensé à cette conversation, sur laquelle je ne puis
+avoir aucun doute, lorsque plus tard Mathieu de Montmorency d'abord et
+Jules de Polignac ensuite ont été successivement ministres des
+affaires étrangères.</p>
+
+<p>Monsieur avait-il changé d'opinion sur leur compte, ou bien
+trompait-il Édouard en 1818? Il peut y avoir de l'un et de l'autre.</p>
+
+<p>Il est indubitable que, dès lors, Jules était dans sa plus intime
+confiance et jouait le rôle de ministre de la police du gouvernement
+occulte.</p>
+
+<p>L'opposition au Roi avait gagné toute la Cour, et pour conserver un
+peu de tranquillité dans l'intérieur de sa famille, il n'osait pas en
+témoigner de ressentiment. La loi de recrutement déplaisait
+particulièrement à la noblesse. De tout temps, elle regardait l'armée
+comme son patrimoine. C'était bien à titre onéreux, il faut
+l'accorder, car elle l'avait exploitée, plus honorablement que
+lucrativement, pendant bien des siècles, mais elle tenait à en jouir
+exclusivement et ne voulait pas comprendre combien les temps étaient
+changés. Elle s'opposa donc au système d'avancement par l'ancienneté
+avec une extrême passion.</p>
+
+<p>La loi fut emportée à la Chambre des députés; on savait qu'elle ne
+parviendrait à passer à celle des pairs qu'à une faible majorité. Le
+Roi, n'osant pas se prononcer hautement, emmena à sa promenade
+accoutumée les pairs de service auprès de lui qui, tous, devaient
+voter contre son gouvernement.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> Le Roi ne sortait pas le dimanche ni le mercredi où il tenait
+conseil. Pour les cinq autres jours de la semaine, il avait cinq
+promenades, toujours les mêmes, qui revenaient à jour fixe chaque
+semaine. Celle de la matinée où l'on devait voter était une des plus
+courtes et les pairs y avaient compté; mais le Roi, ce qui était sans
+exemple, avait changé les ordres pour les relais et, de plus, commandé
+d'aller doucement.</p>
+
+<p>En général, il voulait aller excessivement vite et toujours sur le
+pavé. Quelque poussière, quelque verglas qu'il pût y avoir, il ne
+ralentissait jamais son allure. Il en résultait des accidents graves
+pour les escortes, mais cela le laissait complètement impassible.
+Quand un homme était tombé on le ramassait; cela ne faisait aucun
+émoi. Si c'était un officier, on envoyait savoir de ses nouvelles, et,
+si son cheval était estropié, on lui en donnait un. Il n'en n'était
+pas davantage.</p>
+
+<p>Il fallait un motif politique pour influer sur les usages établis;
+mais la niche du Roi n'eut pas de succès. Ses zélés serviteurs avaient
+eu la précaution de demander leur voiture dans la cour des Tuileries.
+Ils s'y jetèrent, en descendant du carrosse royal, et arrivèrent
+encore au Luxembourg à temps pour donner leur <i>non</i> aux demandes des
+ministres. Ils n'en furent pas plus mal traités dans les grands
+appartements, et beaucoup mieux au pavillon de Marsan.</p>
+
+<p>Nous autres, constitutionnels ministériels, étions indignés; mais les
+ultras, et même les courtisans plus raisonnables, étaient enchantés de
+cet acte d'indépendance.</p>
+
+<p>Monsieur Canning se trouvait alors pour quelques jours à Paris. Je me
+souviens que, le soir même où la discussion sur ce procédé était assez
+animée, il entra chez madame de Duras. Elle l'interpella:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> «N'est-ce pas qu'en Angleterre les personnes attachées au Roi
+votent selon leur conscience et ne sont nullement forcées de soutenir
+le ministère?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas bien.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, par exemple, si le grand chambellan trouve une loi mauvaise,
+il est libre de voter contre?</p>
+
+<p>&mdash;Assurément, très libre, chacun est complètement indépendant dans son
+vote.»</p>
+
+<p>Madame de Duras triomphait.</p>
+
+<p>«Mais, ajouta monsieur Canning, il enverrait sa démission avant de
+prendre ce parti; sans cela on la lui demanderait tout de suite.»</p>
+
+<p>Le triomphe fut un peu moins agréable. Toutefois, comme elle avait de
+l'esprit, elle se rabattit sur ce que notre éducation
+constitutionnelle n'était pas assez faite pour appeler cela de
+l'indépendance, et, ramenant la discussion à une thèse générale,
+tourna le terrain où elle s'était engagée si malencontreusement.</p>
+
+<p>Le parti soi-disant royaliste était tombé dans une telle aberration
+d'idées que, lorsque monsieur de Marcellus, alors député, fut nommé de
+la commission pour examiner la loi qui devait accompagner le concordat
+et garantir les libertés de l'Église gallicane, il n'imagina rien de
+mieux que d'en référer au Pape en lui envoyant la copie du projet de
+loi et de tous les documents confiés à la commission.</p>
+
+<p>Le Pape lui répondit qu'il fallait s'opposer à la promulgation de
+cette loi par tous les moyens possibles, l'autorisant même
+textuellement à employer en sûreté de conscience la <i>ruse</i> et
+l'<i>astuce</i>.</p>
+
+<p>Monsieur de Marcellus, plus bon que méchant dans le fond, profita mal
+du conseil car il alla porter ce singulier bref au duc de Richelieu
+qui entra dans une fureur extrême. Il le menaça de le traduire devant
+les tribunaux <span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> pour avoir révélé le secret d'État à une Cour
+étrangère, lui dit que, si cet ancien régime, qu'il affectait de
+regretter, subsistait encore, on le ferait pourrir dans une prison
+d'État et, par grâce encore, pour éviter que le Parlement ne le
+décrétât de prise de corps et ne lui fît un plus mauvais parti, etc.</p>
+
+<p>Monsieur de Marcellus fut tout ébahi d'une scène si bien carabinée; il
+comprit même son tort; mais le parti jésuite, très puissant et tout
+ultramontain, lui donna de grands éloges. Monsieur le prit sous sa
+protection spéciale et le bruit s'apaisa.</p>
+
+<p>Seulement, il me semble que les négociations à Rome furent retirées à
+monsieur de Blacas, soupçonné d'avoir eu connaissance de cette
+intrigue, et qu'on y envoya monsieur Portalis. Celui-ci parvint à
+faire signer un concordat où les libertés gallicanes étaient aussi
+bien ménagées que les circonstances le permettaient. Le roi Louis
+XVIII n'y tenait pas assez pour les défendre vivement contre son
+frère.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> CHAPITRE XV</h3>
+
+<p class="resume">Coup de pistolet tiré au duc de Wellington. &mdash; On trouve
+ l'assassin. &mdash; Inquiétude de Monsieur sur la retraite des
+ étrangers. &mdash; Agitation dans les esprits. &mdash; Ténèbres à la chapelle
+ des Tuileries. &mdash; Le duc de Rohan à Saint-Sulpice. &mdash; Ses
+ ridicules. &mdash; Le duc de Rohan se fait prêtre. &mdash; Une aventure à
+ Naples. &mdash; Faveur du prince de Talleyrand. &mdash; Bal chez le duc de
+ Wellington. &mdash; Testament de la reine Marie-Antoinette. &mdash; Mort de la
+ petite princesse d'Orléans, née à Twickenham. &mdash; Mort de monsieur
+ le prince de Condé. &mdash; Son oraison funèbre.</p>
+
+<p>Peu de jours après mon arrivée à Paris, nous fûmes tous mis en grand
+émoi par une tentative d'assassinat commise sur la personne du duc de
+Wellington. Un coup de pistolet avait été tiré sur sa voiture au
+milieu de la nuit, comme il rentrait dans son hôtel de la rue des
+Champs-Élysées.</p>
+
+<p>Cet événement pouvait avoir les plus fâcheuses conséquences. Le duc de
+Wellington était le personnage le plus important de l'époque; tout le
+monde en était persuadé, mais personne autant que lui. Son
+mécontentement aurait été une calamité. Tout ce qui tenait au
+gouvernement fit donc une très grosse affaire de cet attentat et le
+lendemain le duc était d'assez bonne humeur.</p>
+
+<p>Mais on ne découvrait rien. Personne n'avait été blessé; on ne
+retrouvait point de balle; le coup avait été tiré en pleine obscurité
+contre une voiture allant grand train. Tout cela paraissait suspect.
+L'opposition répandit le bruit que le duc, d'accord avec le parti
+ultra, s'était fait <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> tirer un coup de pistolet à poudre pour
+saisir ce prétexte de prolonger l'occupation.</p>
+
+<p>Il faut rendre justice au duc de Wellington; il était incapable
+d'entrer dans une pareille machination; mais il conçut beaucoup
+d'humeur de ces propos, et, il le faut répéter, notre sort dépendait
+en grande partie de ses bonnes dispositions, car, lui seul pouvait
+prendre l'initiative et affirmer aux souverains que la présence en
+France de l'armée d'occupation, dont il était généralissime, avait
+cessé d'être nécessaire au repos de l'Europe.</p>
+
+<p>Toute la police était en mouvement sans rien découvrir. Les ultras se
+frottaient les mains et assuraient que les étrangers séjourneraient
+cinq années de plus. Enfin on eut des révélations de Bruxelles. Milord
+Kinnaird, fort avant dans le parti révolutionnaire mais en deçà
+pourtant de l'assassinat, dénonça l'envoi d'un nommé Castagnon par le
+comité révolutionnaire séant à Bruxelles où tous les anciens jacobins,
+présidés par les régicides expulsés du royaume, s'étaient réfugiés. On
+acquit la preuve que ce Castagnon avait tiré contre le duc. Il fut
+déféré aux tribunaux et sévèrement puni et le duc se tint pour
+satisfait. Il entrait consciencieusement dans le projet de libérer la
+France des troupes sous ses ordres, mais on pouvait toujours redouter
+ses caprices.</p>
+
+<p>La diminution de l'armée obtenue l'année précédente donnait droit à de
+grandes espérances. Toutefois, les traités portaient cinq ans de cette
+occupation, si onéreuse et si humiliante, et la troisième était à
+peine commencée. Tous les soins du gouvernement étaient employés à
+obtenir notre délivrance. Il était contrecarré par le parti ultra qui
+éprouvait, ou feignait, une grande alarme de voir l'armée étrangère
+quitter la France.</p>
+
+<p>Monsieur avait dit au duc de Wellington, et malheureusement <span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span>
+assez haut pour que cela fût entendu et répété:</p>
+
+<p>«Si vous vous en allez, je veux m'en aller aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que non, Monseigneur, avait répondu le duc; vous y penserez
+mieux.»</p>
+
+<p>Quelques semaines plus tard, un petit écrit professant la convenance
+de prolonger l'occupation, loin de chercher à l'abréger, fut distribué
+à profusion; il était anonyme, mais l'enveloppe portait pour timbre:
+<i>Chambre de Monsieur</i>.</p>
+
+<p>On l'attribua à monsieur de Bruges. C'était le précurseur de la
+fameuse <i>Note secrète</i>. Toutes ces petites circonstances fondaient
+l'immense impopularité sous laquelle Charles X a succombé en trois
+jours, quelques années après.</p>
+
+<p>Ces intrigues agissaient même sur les personnes qui n'y prenaient
+aucune part. Il régnait une inquiétude générale qui ne paraissait pas
+justifiée par la situation où nous nous trouvions. Dès en arrivant,
+j'avais eu les oreilles rabattues par l'annonce de la <i>grande
+conspiration</i>. Je demandais qui en faisait partie, on me répondait:</p>
+
+<p>«Je n'en sais rien», mais on ajoutait avec un air capable: «Tenez pour
+sûr que nous marchons sur un volcan, et certes ce n'est pas monsieur
+Decazes qui nous sauvera!»</p>
+
+<p>Il était, de plus en plus, en butte à la haine du parti de la Cour.</p>
+
+<p>À force d'entendre répéter ces paroles, je finissais par être ébranlée
+à mon tour, lorsqu'une circonstance puérile me rétablit dans mon
+assiette en me montrant sur quels fondements fragiles on échafaudait
+les nouvelles. J'assistais à ténèbres à la chapelle des Tuileries; on
+frappe un coup léger à la porte de la tribune royale. Une fois; pas de
+réponse; Madame jette un coup d'&oelig;il irrité <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> derrière elle.
+Une seconde; pas encore de réponse. Une troisième; le Roi ordonne
+d'ouvrir. On lui remet un billet, il le lit, fait signe au major
+général de la garde royale, lui dit quelques mots tout bas. Celui-ci
+sort et ténèbres s'achèvent au milieu de l'agitation de la
+Congrégation.</p>
+
+<p>Plus de doute, la grande conspiration a éclaté. Des courtisans
+trouvent moyen de sortir de la chapelle pour aller en répandre la
+nouvelle, même à la Bourse, assure-t-on. Rendu dans ses appartements,
+le Roi annonce que la salle de l'Odéon a pris feu et que le ministre
+de la police demande des troupes pour maintenir l'ordre. Aussitôt les
+dévots de se récrier sur le scandale de troubler le service divin pour
+un théâtre qui brûle et les courtisans de s'indigner qu'on vienne
+déranger le Roi pour si mince affaire.</p>
+
+<p>«Comment trouvez-vous monsieur Decazes? Il fait passer ses ordres par
+le Roi à présent! C'est une nouvelle méthode assurément!»</p>
+
+<p>Le soir, il était répandu dans la ville que l'incendie de l'Odéon
+était le commencement d'exécution d'une grande conspiration; et, à la
+Cour, où on était un peu mieux informé quoique beaucoup plus bête, il
+n'était question que de l'insolence de ces coups répétés frappés à la
+porte de la tribune royale. Il semblait qu'on l'eût abattue à coups de
+hache. C'était aux Tuileries un bien plus grand événement que la
+destruction d'un des beaux monuments de la capitale.</p>
+
+<p>Cette scène de la chapelle me rafraîchit la mémoire d'un incident dont
+je fus témoin à Saint-Sulpice, ce même carême, un jour où l'abbé
+Frayssinous y prêchait. Les sermons étaient fort courus et, le
+ministre de la police ayant annoncé le projet d'y assister, le banc de
+l'&oelig;uvre lui fut réservé.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> Un équipage avec plusieurs valets en grande livrée s'arrêta
+au portail. Un homme en uniforme en sortit, c'était évidemment le
+ministre. Le suisse arriva en toute hâte, hallebarde en main, ouvrant
+la route à Monseigneur. Le bedeau suivait; il s'adressa à Alexandre de
+Boisgelin (passablement gobeur de son métier) pour lui demander s'il
+était de la suite de Son Excellence.</p>
+
+<p>«De quelle Excellence?</p>
+
+<p>&mdash;Du ministre de la police.</p>
+
+<p>&mdash;Où est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Là, le suisse précède.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce n'est pas le comte Decazes, c'est le duc de Rohan.»</p>
+
+<p>Aussitôt voilà le bedeau au petit galop courant après le suisse pour
+le ramener à son poste du portail, et le duc de Rohan, dépouillé de
+ses honneurs usurpés, laissé tout seul au milieu de l'église, obligé
+d'établir son habit de pair sur une simple chaise de paille, à nos
+côtés, comme le plus humble d'entre nous. Les rieurs furent contre
+monsieur de Rohan, en dépit des préjugés aristocratiques qui lui
+auraient volontiers donné précédence sur monsieur Decazes. Ses
+ridicules étaient trop flagrants.</p>
+
+<p>Auguste de Chabot, jeune homme qui ne manquait ni d'esprit, ni
+d'instruction, avait été <i>presque</i> forcé d'être chambellan de
+l'Empereur. Il se conduisit avec dignité, convenance et simplicité à
+la Cour impériale. À la Restauration, il prit le titre de prince de
+Léon et les fumées de la vanité lui montèrent à la tête.</p>
+
+<p>Il perdit sa femme, mademoiselle de Sérent, riche héritière, par un
+horrible accident, et peu de mois avant [l'époque à] laquelle je suis
+arrivée, la mort de son père l'avait mis en possession du titre de duc
+de Rohan et de la pairie. Ces honneurs, bien prévus pourtant,
+achevèrent <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> de l'enivrer d'orgueil. Il devint le véritable
+émule du marquis de Tuffières.</p>
+
+<p>Il portait ses prétentions aristocratiques jusqu'à l'extravagance. Son
+château de la Roche-Guyon fut décoré de tous les emblèmes de la
+féodalité. Ses gens l'appelaient monseigneur. Il était toujours en
+habit de pair, et en avait fait adopter le collet et les parements
+brodés à une robe de chambre dans laquelle il donnait ses audiences le
+matin, rappelant ainsi feu le maréchal de Mouchy qui s'était fait
+faire un cordon bleu en tôle pour le porter dans son bain.</p>
+
+<p>Aussi madame de Puisieux disait-elle, en voyant un portrait fort
+ressemblant du duc de Rohan:</p>
+
+<p>«Oh! c'est bien Auguste; et puis voyez, ajoutait-elle en indiquant un
+écusson de ses armes peint dans le coin du tableau, voyez, voilà
+l'expression de sa physionomie.»</p>
+
+<p>Le duc de Rohan vint étaler son importance en Angleterre dans l'espoir
+que son titre lui procurerait la main d'une riche héritière. Celle de
+ma belle-s&oelig;ur avait été demandée par lui l'année précédente et,
+pour ennoblir cette alliance qui lui paraissait bien un peu indigne de
+lui, il s'était servi de l'intermédiaire du Roi. Cet auguste
+négociateur ayant échoué auprès de mademoiselle Destillières, le duc
+n'avait plus vu en France de parti assez riche pour aspirer à
+l'honneur de partager son nom et son rang.</p>
+
+<p>Le voyage de spéculation matrimoniale en Angleterre étant resté
+également sans succès, il se décida à embrasser l'état ecclésiastique.
+Il s'entoura de jeunes prêtres et fit son séminaire dans les salons de
+la Roche-Guyon. Je ne sais comment cela put s'arranger, mais il est
+avec le ciel des accommodements.</p>
+
+<p>Les mauvaises langues prétendaient que le célibat n'imposait pas trop
+de gêne à monsieur de Rohan. J'ai su <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> très positivement un
+fait dont chacun tirera les conséquences qu'il lui plaira.</p>
+
+<p>En 1813, Auguste de Chabot, alors chambellan de l'Empereur, d'une
+jolie figure, plein de talent, dessinant très bien, chantant à ravir,
+assez spirituel et surtout français arrivant de Paris, obtint à Naples
+de doux regards de la Reine, femme de Murat et régente en l'absence de
+son mari.</p>
+
+<p>Une vive coquetterie s'établit entre eux. Des apartés, des promenades
+solitaires, des lettres, des portraits s'ensuivirent. La Reine avait
+la tête tournée et ne s'en cachait pas. Les choses allèrent si loin,
+quoique monsieur de Chabot professât dès lors les principes d'une
+certaine dévotion ostensible, qu'il reçut la clef d'une porte dérobée
+conduisant à l'appartement de la Reine. Le moment de l'entrevue fut
+fixé à la nuit suivante. Auguste s'y rendit.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, il reçut un passeport pour quitter Naples dans la
+journée. Un messager plus intime vint en même temps lui redemander
+l'élégante petite boîte qui contenait la clef.</p>
+
+<p>Depuis ce jour, la Reine, qui en paraissait sans cesse occupée
+jusque-là, n'a plus prononcé son nom. Monsieur de Chabot n'a jamais pu
+comprendre le motif de cette disgrâce, car il se rendait la justice
+d'avoir été parfaitement respectueux.</p>
+
+<p>Le portrait lui resta, et je l'ai vu entre les mains de la personne
+confidente de cette intrigue à laquelle il en fit don au moment où il
+entra dans les ordres.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, son choix de l'état ecclésiastique ne l'empêcha
+pas de conserver toutes les habitudes du <i>dandysme</i> le plus outré; ses
+recherches de toilette étaient sans nombre. Il entama avec la Cour de
+Rome une longue et vive négociation pour faire donner à la chasuble
+une <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> coupe nouvelle qui lui paraissait élégante. Au reste, il
+faut reconnaître qu'il disait la messe plus gracieusement qu'aucune
+autre personne et pourtant très convenablement.</p>
+
+<p>Ces ambitions futiles n'arrêtaient pas les autres. Il devint
+promptement archevêque et cardinal; je crois qu'au fond c'était là le
+secret véritable de sa vocation. Les carrières civiles et militaires
+se trouvaient encombrées; il se croyait de la capacité, avec raison
+jusqu'à un certain point, et s'était jeté dans celle de l'Église. Mais
+j'anticipe; revenons au printemps de 1818.</p>
+
+<p>J'avais laissé monsieur de Talleyrand honni au pavillon de Marsan; je
+le retrouvai dans la plus haute faveur de Monsieur et de son monde.
+Elle éclata surtout aux yeux du public à un bal donné par le duc de
+Wellington où les princes assistèrent.</p>
+
+<p>Je me le rappelais l'année précédente dans cette même salle, se
+traînant derrière les banquettes pour arriver jusqu'à la duchesse de
+Courlande; elle lui avait réservé une place à ses côtés où personne ne
+vint le troubler. Monsieur le duc d'Angoulême, seul de tous les
+princes, lui adressa quelques mots en passant; mais, cette fois,
+l'attitude était bien changée. Il traversait la foule qui s'écartait
+devant lui; les poignées de main l'accueillaient et le conduisaient
+droit sur Monsieur; monsieur le duc de Berry s'emparait de cette main
+si courtisée pour ne la céder qu'à Monsieur. Les entours étaient
+également empressés.</p>
+
+<p>Je n'ai pas suivi le fil de cette intrigue dont le résultat se
+déployait avec tant d'affectation sous nos yeux. J'ai peine à croire
+que monsieur de Talleyrand eût flatté les v&oelig;ux de Monsieur qui, à
+cette époque, désirait par-dessus tout le maintien de l'occupation.</p>
+
+<p>Monsieur de Talleyrand était trop habile à tâter le <span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> pouls du
+pays pour ne pas reconnaître que la fièvre d'indépendance
+s'accroissait chaque jour et ferait explosion si on ne la prévenait;
+mais certainement il s'unissait à toutes les intrigues pour chasser le
+duc de Richelieu, et c'était là un suffisant motif d'alliance.</p>
+
+<p>J'eus encore, à ce bal, occasion de remarquer le peu d'obligeance de
+nos princes. Le duc de Wellington vint proposer à Madame, vers le
+milieu de la soirée, de faire le tour des salles. Il était indiqué de
+prendre son bras, et tout grand personnage qu'il était il en aurait
+été flatté. Mais Madame donna le bras à monsieur le duc de Berry,
+madame la duchesse de Berry à Monsieur (monsieur le duc d'Angoulême,
+selon son usage, était déjà parti) et le duc de Wellington fut réduit
+à marcher devant la troupe royale en éclaireur.</p>
+
+<p>Elle arriva ainsi jusqu'à un dernier salon où Comte (le physicien)
+faisait des tours. Il lui fallait en ce moment un compère
+souffre-douleur. Il jeta son dévolu sur monsieur de Ruffo, fils du
+prince Castelcicala, ambassadeur de Naples, dont la figure niaise
+prêtait au rôle qu'il devait jouer. Il fit trouver des cartes dans ses
+poches, dans sa poitrine, dans ses chausses, dans ses souliers, dans
+sa cravate; c'était un déluge.</p>
+
+<p>Les princes riaient aux éclats, répétant de la voix qu'on leur
+connaît: c'est monsieur de Ruffo, c'est monsieur de Ruffo. Or, ce
+monsieur de Ruffo était presque de leur intimité, et pourtant, lorsque
+le tour fut achevé, ils quittèrent l'appartement sans lui adresser un
+mot de bonté, sans faire un petit compliment à Comte dont la révérence
+le sollicitait, enfin avec une maussaderie qui me crucifiait car j'y
+prenais encore un bien vif intérêt.</p>
+
+<p>Peu de semaines avant, j'avais vu chez mon père, à Londres, le prince
+régent, qui pourtant aussi était assez grand seigneur, assister à une
+représentation de ce même <span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> monsieur Comte, et y porter des
+façons bien différentes.</p>
+
+<p>Je me suis laissé raconter que rien n'était plus obligeant que la
+reine Marie-Antoinette. Madame avait repoussé cet héritage, peut-être
+avec intention, car la mémoire de sa mère lui était peu chère. Toutes
+ses adorations étaient pour son père, et, avec ses vertus, elle avait
+pris ses formes peu gracieuses.</p>
+
+<p>Il y eut vers ce temps une révolution bien frappante des sentiments de
+Madame. Monsieur Decazes retrouva dans les papiers de je ne sais quel
+terroriste de 1793 le testament autographe de la reine
+Marie-Antoinette qui, assurément, fait le plus grand honneur à sa
+mémoire. Il le porta au Roi qui lui dit de l'offrir à Madame. Elle le
+lui remit quelques heures après, avec la phrase la plus froide
+possible, sur ce qu'en effet elle reconnaissait l'écriture et
+l'authenticité de la pièce.</p>
+
+<p>Monsieur Decazes en fit faire des fac-similés et en envoya un paquet à
+Madame; elle n'en distribua pas un seul, et témoigna plutôt de
+l'humeur dans toute cette occurrence. Toutefois ce testament a été
+gravé dans la chapelle expiatoire de la rue d'Anjou qui se
+construisait sous son patronage.</p>
+
+<p>Si Madame était sévère à la mémoire de sa mère, elle était
+passionnément dévouée à celle de son père et cette corde de son âme
+vibrait toujours jusqu'à l'exaltation.</p>
+
+<p>Comme je sortais du bal du duc de Wellington, je me trouvai auprès du
+duc et de la duchesse de Damas-Crux, ultras forcenés, qui, comme moi,
+attendaient leur voiture. Édouard de Fitz-James passa; je lui donnai
+une poignée de main, puis monsieur Decazes, encore une poignée de
+main, puis Jules de Polignac, nouvelle poignée de main, puis Pozzo,
+encore plus amicale poignée de main.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> «Vous en connaissez de toutes les couleurs», me dit le duc de
+Damas.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondis-je, ceux qui se proclament les serviteurs du Roi; et
+ceux qui le servent en effet.»</p>
+
+<p>Il était si bête qu'il me fit une mine de reconnaissance; mais la
+duchesse me lança un regard furieux et ne me l'a jamais pardonné.</p>
+
+<p>La famille d'Orléans, dont les formes affables et obligeantes
+faisaient un contraste si marqué à celles de la branche aînée,
+n'assistait pas à ce bal, autant qu'il m'en souvient. Elle était dans
+la douleur. La petite princesse, née en Angleterre, était à toute
+extrémité et mourut, en effet, peu de jours après.</p>
+
+<p>La mort frappait à la fois à deux extrémités de la maison de Bourbon.
+Le vieux prince de Condé achevait en même temps sa longue carrière en
+invoquant vainement la présence de ses enfants pour lui fermer les
+yeux. J'ai déjà dit la vie qui retenait monsieur le duc de Bourbon sur
+les trottoirs de Londres.</p>
+
+<p>Madame la princesse Louise se refusa également à adoucir les derniers
+moments de son père, prétendant ne pouvoir quitter sa maison du Temple
+où elle s'était cloîtrée, quoique toutes les autorités ecclésiastiques
+l'y autorisassent et que le cardinal de Talleyrand, archevêque de
+Paris, allât lui-même la chercher. Ce sont de ces vertus que je n'ai
+jamais pu ni comprendre, ni admirer.</p>
+
+<p>Monsieur le prince de Condé mourut dans les bras de madame de Rouilly,
+fille naturelle de monsieur le duc de Bourbon; elle lui prodigua les
+soins les plus filiaux et les plus tendres.</p>
+
+<p>Monsieur le duc de Bourbon arriva quelques heures après la mort de son
+père: il parut fort malheureux de n'avoir pu le revoir, et d'autant
+plus que le vieux prince <span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> semblait, dans ses derniers jours,
+avoir repris la mémoire qu'il avait perdue depuis quelques années et
+regretter amèrement l'absence de son fils. Monsieur le duc de Bourbon
+conserva son nom, disant que celui de Condé était trop lourd à porter.
+Il s'établit au Palais-Bourbon et à Chantilly où il ne tarda pas à
+donner de nouveaux scandales.</p>
+
+<p>Le service pour monsieur le prince de Condé à Saint-Denis fut très
+magnifique; je ne me rappelle plus en quoi on dérogea aux usages, mais
+il y eut quelque chose de très marqué, en ce genre, pour honorer plus
+royalement sa mémoire. Le roi Louis XVIII affectait de lui rendre plus
+qu'il n'était dû à son rang, selon l'étiquette de la Cour de France,
+peut-être pour marquer encore plus la sévère désobligeance avec
+laquelle il l'imposait à monsieur le duc d'Orléans.</p>
+
+<p>Je me souviens que cet enterrement fut une grande affaire à la Cour.
+Pendant ce temps, le public et le ministère se préoccupaient du
+discours. Le pas était glissant; il s'agissait du général des émigrés.
+Il était difficile d'aborder ce sujet de manière à satisfaire les uns
+et les autres; car, si <i>les uns</i> étaient au pouvoir, <i>les autres</i>
+c'était le pays.</p>
+
+<p>L'abbé Frayssinous, chargé de l'oraison funèbre, s'en tira habilement.
+Je me rappelle entre autres une phrase qui eut grand succès. En
+parlant des deux camps français opposés l'un à l'autre, il dit: «<i>La
+gloire était partout, le bonheur nulle part</i>». En résultat, le
+discours ne déplut absolument à aucun parti; c'était le mieux qu'on en
+pût espérer.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> CHAPITRE XVI</h3>
+
+<p class="resume">Mort de madame de Staël. &mdash; Effet de son ouvrage sur la
+ Révolution. &mdash; Je retourne à Londres. &mdash; Agents du parti
+ ultra. &mdash; Présentation de la note secrète. &mdash; Le Roi ôte le
+ commandement des gardes nationales à Monsieur. &mdash; Fureur de Jules
+ de Polignac. &mdash; Conspiration du bord de l'eau. &mdash; Congrès
+ d'Aix-la-Chapelle. &mdash; Le duc de Richelieu obtient la libération du
+ territoire.</p>
+
+<p>J'ai négligé de parler dans le temps de la mort de madame de Staël.
+Elle avait eu lieu, pendant un de mes séjours en Angleterre, à la
+suite d'une longue maladie qu'elle avait traînée le plus tard possible
+dans ce monde de Paris qu'elle appréciait si vivement. Elle y faisait
+peine à voir au commencement des soirées. Elle arrivait épuisée par la
+souffrance mais, au bout de quelque temps, l'esprit prenait
+complètement le dessus de l'instinct, et elle était aussi brillante
+que jamais, comme si elle voulait témoigner jusqu'au bout de cette
+inimitable supériorité qui l'a laissée sans pareille.</p>
+
+<p>La dernière fois que je la vis, c'était le matin; je partais le
+lendemain. Depuis quelques jours, elle ne quittait plus son sopha; les
+taches livides dont son visage, ses bras, ses mains étaient couverts
+n'annonçaient que trop la décomposition du sang. Je sentais la pénible
+impression d'un adieu éternel et sa conversation ne roulait que sur
+des projets d'avenir. Elle était occupée de chercher une maison où sa
+fille, la duchesse de Broglie, grosse et prête d'accoucher, serait
+mieux logée.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> Elle faisait des plans de vie pour l'hiver suivant. Elle
+voulait rester plus souvent chez elle, donner des dîners fréquents.
+Elle désignait par avance des habitués. Cherchait-elle à s'étourdir
+elle-même? Je ne sais; mais le contraste de cet aspect si plein de
+mort et de ces paroles si pleines de vie était déchirant; j'en sortis
+navrée.</p>
+
+<p>Il y avait une trop grande différence d'âge et assurément de mérite
+entre nous pour que je puisse me vanter d'une liaison proprement dite
+avec madame de Staël, mais elle était extrêmement bonne pour moi et
+j'en étais très flattée. Le mouvement qu'elle mettait dans la société
+était précisément du genre qui me plaisait le plus, parce qu'il
+s'accordait parfaitement avec mes goûts de paresse.</p>
+
+<p>C'était sans se lever de dessus son sopha que madame de Staël animait
+tout un cercle; et cette activité de l'esprit m'est aussi agréable que
+celle du corps me paraît assommante. Quand il me faut aller chercher
+mon plaisir à grands frais, je cours toujours risque de le perdre en
+chemin.</p>
+
+<p>Sans être pour moi une peine de c&oelig;ur, la mort de madame de Staël me
+fut donc un chagrin. Le désespoir de ses enfants fut extrême. Ils
+l'aimaient passionnément et la révélation faite sur son lit de douleur
+et dont j'ai déjà parlé n'affaiblit ni leur sentiment ni leurs
+regrets.</p>
+
+<p>Auguste de Staël se rendit l'éditeur d'un ouvrage auquel elle
+travaillait et qui parut au printemps de 1818. Il produisit un effet
+dont les résultats n'ont pas été sans importance. Pendant l'Empire, la
+Révolution de 1793 et ceux qui y avaient pris part étaient honnis. La
+Restauration ne les avait pas réhabilités et personne ne réclamait le
+dangereux honneur d'avoir travaillé à renverser le trône de Louis XVI.
+On aurait vainement cherché en <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> France un homme qui voulût se
+reconnaître ouvrier en cette &oelig;uvre. Les régicides mêmes s'en
+défendaient; une circonstance fortuite les avait poussés dans ce
+précipice, et, somme toute, le <i>petit chat</i> (peut-être encore parce
+qu'il ne savait pas s'en expliquer) se trouvait le seul coupable.</p>
+
+<p>Le livre de madame de Staël changea tout à coup cette disposition, en
+osant parler honorablement de la Révolution et des révolutionnaires.
+La première, elle distingua les principes des actes, les espérances
+trompées des honnêtes gens des crimes atroces qui souillèrent ces
+jours néfastes et ensevelirent sous le sang toutes les améliorations
+dont ils avaient cru doter la patrie. Enfin elle releva tellement le
+nom de révolutionnaire que, d'une cruelle injure qu'il avait été
+jusque-là, il devint presque un titre de gloire. L'opposition ne le
+repoussa plus. Les libéraux se reconnurent successeurs des
+révolutionnaires et firent remonter leur filiation jusqu'à 1789.</p>
+
+<p>Messieurs de Lafayette, d'Argenson, de Thiard, de Chauvelin, de
+Girardin, etc., formèrent les anneaux de cette chaîne. Les Lameth,
+quoique réclamant le nom de patriotes de 89, et repoussés par les
+émigrés et la Restauration, ne s'étaient pas ralliés à l'opposition
+antiroyaliste. Ils demeuraient libéraux assez modérés, après avoir
+servi à l'Empereur avec bien moins de zèle que ceux dont je viens de
+citer les noms.</p>
+
+<p>Je crois que cet ouvrage posthume de madame de Staël a été un funeste
+présent fait au pays et n'a pas laissé de contribuer à réhabiliter cet
+esprit révolutionnaire dans lequel la jeunesse s'est retrempée depuis
+et dont nous voyons les funestes effets. Dès que le livre de madame de
+Staël en eut donné l'exemple, les hymnes à la gloire de 1789 ne
+tarirent plus. Il y a bien peu d'esprits assez justes pour savoir
+n'extraire que le bon grain au <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> milieu de cette sanglante
+ivraie. Aussi avons-nous vu depuis encenser jusqu'au nom de
+Robespierre.</p>
+
+<p>Le troisième volume est presque entièrement écrit par Benjamin
+Constant; la différence de style et surtout de pensée s'y fait
+remarquer. Il est plus amèrement républicain; les goûts
+aristocratiques qui percent toujours à travers le plébéisme de madame
+de Staël ne s'y retrouvent pas.</p>
+
+<p>Une fièvre maligne, dont je pensai mourir, me retint plusieurs
+semaines dans ma chambre. Je n'en sortis que pour soigner ma
+belle-s&oelig;ur qui fit une fausse couche de quatre mois et demi et ne
+laissa pas de nous donner de l'inquiétude pour elle et beaucoup de
+regrets pour le petit garçon que nous perdîmes. Aussitôt qu'elle fut
+rétablie, je retournai à Londres.</p>
+
+<p>L'affaire des liquidations, fixée enfin à seize millions pour les
+réclamations particulières, avait fort occupé mon père. Il avait sans
+cesse vu renaître les difficultés, qu'il croyait vaincues, sans
+pouvoir comprendre ce qui y donnait lieu. Une triste découverte
+expliqua ces retards.</p>
+
+<p>La loyauté de monsieur de Richelieu avait dû se résigner aux roueries
+inhérentes aux nécessités gouvernementales. Il s'était apprivoisé
+depuis mon aventure au sujet du docteur Marshall. Le <i>cabinet noir</i>
+lui apporta les preuves les plus flagrantes de la façon dont monsieur
+Dudon, commissaire de la liquidation, vendait les intérêts de la
+France aux étrangers, à beaux deniers comptants.</p>
+
+<p>Des lettres interceptées, écrites à Berlin, et lues à la poste de
+Paris, en faisaient foi. Le duc de Richelieu chassa monsieur Dudon
+honteusement; mais, ne pouvant publier la nature des révélations qui
+justifiaient sa démarche, il se fit de monsieur Dudon un ennemi
+insolent. <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> Devenu, immédiatement, royaliste de la plus
+étroite observance, monsieur Dudon se donna pour victime de la pureté
+de ses opinions et n'a pas laissé d'être incommode par la suite.</p>
+
+<p>Dès qu'il eut été remplacé par monsieur Mounier, les affaires
+marchèrent. L'intégrité de celui-ci débrouilla ce que l'autre avait
+volontairement embrouillé. Les liquidations furent promptement réglées
+et la conclusion fut un succès pour le gouvernement. C'est à cette
+occasion que s'est formée la liaison intime du duc de Richelieu avec
+monsieur Mounier.</p>
+
+<p>À mesure que les affaires d'argent s'aplanissaient, l'espoir de notre
+émancipation se rapprochait et les fureurs du parti ultra
+s'exaspéraient dans la même proportion. Sa niaiserie était égale à son
+intolérance.</p>
+
+<p>Je me souviens qu'avant de quitter Paris j'entendais déblatérer contre
+le gouvernement qui exigeait des capitalistes français 66 d'un emprunt
+nouveau, tandis qu'il n'avait pu obtenir que 54 l'année précédente de
+messieurs Baring et C<sup>ie</sup>; faisant crime au ministère que le crédit
+public se fût, en quelques mois, élevé de 12 pour 100 sous son
+administration! Il faut avoir vécu dans les temps de passion pour
+croire à de pareilles sottises.</p>
+
+<p>Nous vîmes arriver successivement à Londres plusieurs envoyés de
+Monsieur, les Crussol, les Fitz-James, les La Ferronnays, les de
+Bruges, etc. Mon père était très bien instruit de leur mission; les
+ministres anglais en étaient indignés. Le duc de Wellington signalait
+d'avance la fausseté de leurs rapports. Tous venaient représenter la
+France sous l'aspect le plus sinistre et le plus dangereux pour le
+monde et réclamaient la prolongation de l'occupation étrangère.</p>
+
+<p>Le duc de Fitz-James força tellement la mesure que lord Castlereagh
+lui dit:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> «Si ce tableau était exact, il faudrait sur-le-champ rappeler
+nos troupes, former un cordon autour de la France et la laisser se
+dévorer intérieurement. Heureusement, monsieur le duc, nous avons des
+renseignements moins effrayants à opposer aux vôtres.»</p>
+
+<p>L'expression de ces messieurs, en parlant de mon père, était que
+c'était dommage mais qu'il avait passé à l'ennemi. Quel bonheur pour
+la monarchie, si elle avait été exclusivement entourée de pareils
+ennemis! Monsieur de Richelieu, selon eux, avait eu de bonnes
+intentions mais il était perverti.</p>
+
+<p>Quant aux autres ministres, c'étaient des gueux et des scélérats:
+messieurs Decazes, Lainé, Pasquier, Molé, Corvetto; il n'y avait
+rémission pour personne. À mesure que la libération de la patrie
+approchait, l'anxiété du parti redoublait. Je crois que c'est à cette
+époque que parut le <i>Conservateur</i>. Cette publication hebdomadaire
+avait pour rédacteur principal monsieur de Chateaubriand, mais tous
+les coryphées parmi les ultras y déposaient leur bilieuse éloquence.
+Cet organe a fait bien du mal au trône.</p>
+
+<p>Jules de Polignac arriva le dernier en Angleterre; il était porteur de
+la fameuse <i>note secrète</i>, &oelig;uvre avouée et reconnue de Monsieur,
+quoique monsieur de Vitrolles l'eût rédigée.</p>
+
+<p>Jamais action plus antipatriotique n'a été conseillée à un prince;
+jamais prince héritier d'une couronne n'en a fait une plus coupable.
+Les cabinets étrangers l'accueillirent avec mépris, et le roi Louis
+XVIII en conçut une telle fureur contre son frère que cela lui donna
+du courage pour lui ôter le commandement des gardes nationales du
+royaume.</p>
+
+<p>Depuis longtemps les ministres sollicitaient du Roi de rendre au
+ministère de l'intérieur l'organisation des <span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> gardes
+nationales et de les remettre sous ses ordres; le Roi en reconnaissait
+la nécessité mais reculait effrayé des cris qu'allait pousser
+Monsieur.</p>
+
+<p>Il avait été, dès 1814, nommé commandant général des gardes nationaux
+de France. Il avait formé un état-major à son image. Des inspecteurs
+généraux allaient chaque trimestre faire des tournées et s'occupaient
+des dispositions des officiers qui tous étaient nommés par Monsieur et
+à sa dévotion. La plupart étaient membres de la Congrégation. Leur
+correspondance avec Jules de Polignac, premier inspecteur général,
+était journalière et sa police s'exerçait avec activité et passion.</p>
+
+<p>C'était un État dans l'État, un gouvernement dans le gouvernement, une
+armée dans l'armée. Ce qu'à juste titre on a nommé le <i>gouvernement
+occulte</i> était alors à son apogée. L'ordonnance qui ôtait le
+commandement à Monsieur enlevait au parti une grande portion de son
+pouvoir en le privant d'une force armée aussi énorme dont il pouvait
+disposer et qui ne recevait d'ordres que de lui.</p>
+
+<p>Jules de Polignac en apprit la nouvelle (car cela avait été tenu fort
+secret) par ma mère qui lui donna le <i>Moniteur</i> à lire. Malgré sa
+retenue habituelle, il fut assez peu maître de lui pour prononcer
+quelques mots, trouvés si coupables par ma mère qu'elle lui dit
+vouloir aller aussitôt les rapporter à mon père pour qu'il en donnât
+avis au Roi. Averti de son imprudence, il chercha à les tourner en
+plaisanterie; mais ne pouvant réussir à faire prendre le change à ma
+mère, il eut recours à des supplications, qui allèrent jusqu'aux
+larmes et aux génuflexions, et obtint enfin la parole qu'elle ne
+répéterait pas un propos qu'il assurait n'avoir pas l'importance
+qu'elle voulait y donner.</p>
+
+<p>Je n'ai jamais su précisément les mots. Seulement le <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> nom de
+monsieur de Villèle y était mêlé et j'ai eu lieu de croire que la
+conspiration, dite du bord de l'eau, dont la réalité n'est révoquée en
+doute par aucune des personnes instruites des affaires à cette époque,
+cette conspiration, qui avait pour but de faire régner Charles X avant
+que le Ciel eût disposé de Louis XVIII, n'était que le commentaire des
+paroles échappées à la colère de Jules.</p>
+
+<p>Je n'entre pas dans plus de détails sur cet événement, quoique la
+plupart des acteurs parmi les conspirateurs, aussi bien que parmi ceux
+qu'ils devaient attaquer, fussent des personnes avec lesquelles nos
+relations étaient intimes; mais j'étais absente lors de la découverte,
+et le projet remontait si haut que le ministère et le Roi ne voulurent
+pas aller jusqu'à la source. On se borna à l'éventer sans donner
+aucune suite aux recherches.</p>
+
+<p>Le Roi en conçut un mortel chagrin et ne laissa pas ignorer à son
+frère qu'il en était instruit. Je ne sais pas si monsieur le duc de
+Berry était dans le secret; j'espère que non. Quant à monsieur le duc
+d'Angoulême, le parti s'en cachait avec plus de soin que d'aucune
+autre personne.</p>
+
+<p>Quoique la sagesse du gouvernement eût assoupi le bruit de cette
+affaire, le parti ultra se trouva un peu gêné par cette découverte. Il
+était en position de garder des mesures avec le pouvoir; il devint, ou
+du moins chercha à paraître, plus modéré pendant quelque temps.</p>
+
+<p>Cela ne l'empêcha pas d'avoir au Congrès d'Aix-la-Chapelle des agents
+occupés à déjouer auprès des étrangers les négociations du duc de
+Richelieu. Elles réussirent cependant et il eut la gloire et le
+bonheur de signer le traité qui délivrait son pays d'une garnison
+étrangère. Sans doute c'était encore à titre onéreux, <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> mais
+la France pouvait payer les charges qu'elle acceptait; ce qu'elle ne
+pouvait plus supporter, c'était l'humiliation de n'être pas maîtresse
+chez elle.</p>
+
+<p>Le respect et la confiance qu'inspirait le caractère loyal de monsieur
+de Richelieu entrèrent pour beaucoup dans le succès de cette
+négociation qui nous combla de joie.</p>
+
+<p>Je me rappelle que, le jour où la signature du traité fut apprise à
+Londres, tout le corps diplomatique et les ministres anglais
+accoururent chez mon père lui faire compliment et partager notre
+satisfaction. Les hommages pour le duc de Richelieu étaient dans
+toutes les bouches; chacun avait un trait particulier à citer de son
+honorable habileté.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> CHAPITRE XVII</h3>
+
+<p class="resume">Le comte Decazes veut changer de ministère. &mdash; Intrigues contre le
+ duc de Richelieu. &mdash; Il donne sa démission. &mdash; Le général Dessolle
+ lui succède. &mdash; Mariage de monsieur Decazes. &mdash; Le comte de
+ Sainte-Aulaire. &mdash; Mon père demande à se retirer. &mdash; Il est remplacé
+ par le marquis de La Tour-Maubourg. &mdash; Le Roi est mécontent de mon
+ père. &mdash; Mes idées sur la carrière diplomatique. &mdash; Une fournée de
+ pairs. &mdash; Monsieur de Barthélemy.</p>
+
+<p>On devait croire qu'après ses succès d'Aix-la-Chapelle le président du
+conseil reviendrait à Paris tout-puissant. Il en fut autrement. Les
+deux oppositions de droite et de gauche se coalisèrent pour amoindrir
+le résultat obtenu, et le parti ministériel, sous l'influence de
+monsieur Decazes, ne se donna que peu de soins pour le montrer dans
+toute son importance.</p>
+
+<p>Monsieur de Richelieu était personnellement l'homme le moins propre à
+exploiter un succès, mais monsieur Decazes s'y entendait fort bien.
+Dans cette circonstance, il négligea de le vouloir. Des intrigues
+intérieures dans le sein du ministère en furent cause. Monsieur
+Decazes s'était uni à un parti semi-libéral qui, depuis, a produit ce
+qu'on a appelé <i>les doctrinaires</i>. Ce parti avait longtemps crié
+contre le ministère de la police et il persuada à monsieur Decazes
+qu'en faisant réformer ce ministère au départ des étrangers il
+semblerait n'avoir été créé que pour un moment de crise et que le Roi
+ferait un acte habile dont la popularité rejaillirait sur lui.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> Monsieur Decazes goûtait cette pensée mais à condition, bien
+entendu, qu'il resterait ministre et ministre influent. Il en parla à
+monsieur de Richelieu qui adopta l'idée. Monsieur Lainé, ministre de
+l'intérieur, professait sans cesse de son désintéressement, de son
+abnégation de toute ambition et de son ennui des affaires.</p>
+
+<p>Monsieur de Richelieu, qui avait, à cette époque, parfaite confiance
+en lui et en ses paroles, alla avec la candeur de son caractère lui
+demander de céder son portefeuille à Decazes qui en avait envie.
+Monsieur Lainé se mit en fureur contre une telle proposition, et le
+duc de Richelieu, avec la gaucherie habituelle de sa loyale franchise,
+s'en alla rapporter à monsieur Decazes qu'il ne fallait plus penser à
+son projet parce que monsieur Lainé ne voulait pas y consentir. Il
+reconnaissait bien du reste la convenance de renoncer à avoir un
+ministère spécial de la police; il avouait tous les inconvénients que
+monsieur Decazes signalait à le maintenir, mais il faudrait aviser à
+un autre moyen de le supprimer.</p>
+
+<p>Après avoir donné ces étranges satisfactions à messieurs Decazes et
+Lainé, il partit pour Aix-la-Chapelle en complète sécurité des bonnes
+dispositions de ses collègues envers lui. Il put en voir la vanité au
+retour.</p>
+
+<p>Je ne sais pas au juste les intrigues qu'on fit jouer ni les dégoûts
+dont on l'entoura, mais, à la fin de l'année, il dut donner sa
+démission ainsi que messieurs Pasquier, Molé, Lainé et Corvetto. Le
+général Dessolle devint le chef ostensible du nouveau cabinet dont
+monsieur Decazes était le directeur véritable.</p>
+
+<p>Je n'ai jamais pu comprendre que monsieur Decazes n'ait pas senti que
+le beau manteau de cristal pur, dont la présidence de monsieur de
+Richelieu couvrait son favoritisme, était nécessaire à la durée de son
+crédit. Il <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> ne pouvait soutenir le poids des haines dirigées
+contre lui que sous cette noble et transparente égide.</p>
+
+<p>Monsieur de Richelieu ne lui enviait en aucune façon sa faveur et lui
+en laissait toute la puissance, toute l'importance, tous les profits
+et aussi tous les ennuis; car ce n'était pas tout à fait un bénéfice
+sans charge de devoir amuser un vieux monarque valétudinaire tourmenté
+dans son intérieur.</p>
+
+<p>Monsieur Decazes avait épousé depuis quelques mois mademoiselle de
+Sainte-Aulaire, fille de qualité riche et ayant par sa mère,
+mademoiselle de Soyecourt, des alliances presque royales. Ces
+relations flattaient monsieur Decazes et plaisaient au Roi. Aussi ce
+mariage lui avait été assez agréable pour qu'il s'en mêlât
+personnellement, et cette circonstance avait été une occasion de
+rapprochement avec une nuance d'opposition hostile à laquelle
+appartenait monsieur de Sainte-Aulaire. Je professe pour celui-ci une
+amitié qui dure tantôt depuis trente ans. Toutefois je dois avouer
+que, dans les premiers moments de la Restauration, il s'était conduit,
+au moins, avec maladresse.</p>
+
+<p>Il avait successivement renié Napoléon dont il était chambellan en
+1814, et Louis XVIII en 1815, dans les deux villes de Bar-le-Duc et de
+Toulouse dont il se trouvait préfet à ces deux époques, d'une manière
+ostensible et injurieuse qui ne convenait pas mieux à sa position qu'à
+son caractère et à son esprit, un des plus doux et des plus agréables
+que je connaisse. Mais il y a des circonstances si écrasantes qu'elles
+trouvent bien peu d'hommes à leur niveau, surtout parmi les gens
+d'esprit. Les bêtes s'en tirent mieux parce qu'elles ne les
+comprennent pas.</p>
+
+<p>Sa conduite pendant les Cent-Jours avait jeté monsieur de
+Sainte-Aulaire dans les rangs de la gauche. Le mariage de monsieur
+Decazes avec mademoiselle de <span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> Sainte-Aulaire, au lieu de
+rapprocher le ministre du parti aristocratique auquel elle appartenait
+par sa naissance, l'avait mis dans la société de l'opposition et lui
+donnait, fort à tort, une nuance de couleur révolutionnaire que les
+ultras enluminaient de leur palette la mieux chargée.</p>
+
+<p>Je n'oserais pas assurer que leurs cris, sans cesse répétés, n'eussent
+exercé, à notre insu, quelque influence même sur nous à Londres.</p>
+
+<p>La nouvelle de la retraite de monsieur de Richelieu, à laquelle il ne
+s'attendait nullement, fut un coup très sensible à mon père. J'ai déjà
+dit que les affaires importantes de l'ambassade se traitaient entre
+eux, sans passer par les bureaux, dans des lettres confidentielles et
+autographes. Mon père n'avait aucun rapport personnel avec monsieur
+Dessolle et ne pouvait continuer avec lui une pareille correspondance.</p>
+
+<p>Il reçut du nouveau ministre une espèce de circulaire fort polie dans
+laquelle, après force compliments, on l'avertissait que la politique
+du cabinet était changée.</p>
+
+<p>Mon père avait déjà bien bonne envie de suivre son chef; cette lettre
+le décida. Il répondit que sa tâche était accomplie. Ainsi que le duc
+de Richelieu, il avait cru devoir rester à son poste jusqu'à la
+retraite complète des étrangers, les négociations entamées devant,
+autant que possible, être conduites par les mêmes mains, mais qu'une
+nouvelle ère semblant commencer dans un autre esprit, il profitait de
+l'occasion pour demander un repos que son âge réclamait.</p>
+
+<p>Nous fûmes charmées, ma mère et moi, de cette décision. La vie
+diplomatique m'était odieuse, et ma mère ne pouvait supporter la
+séparation de mon frère. D'ailleurs, nous nous apercevions que le
+travail auquel il s'était consciencieusement astreint fatiguait trop
+mon <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> père. Sa bonne judiciaire conservait toute sa force
+primitive, mais déjà nous remarquions que sa mémoire faiblissait.</p>
+
+<p>Lorsqu'un homme a été depuis l'âge de trente ans jusqu'à soixante hors
+des affaires et qu'il y rentre, ou il les fait très mal, ou bien elles
+l'écrasent. C'est ce qui arrivait à mon père.</p>
+
+<p>Monsieur Dessolle lui répondit en l'engageant à revenir sur sa
+décision, mais il y persista. Ce n'était pas, disait-il, avec
+l'intention de refuser son assentiment au gouvernement du Roi, mais
+dans la pensée qu'un ambassadeur nouvellement nommé serait mieux placé
+vis-à-vis du cabinet anglais qu'un homme qui semblerait appelé à se
+contredire lui-même.</p>
+
+<p>Une négociation, par exemple, était ouverte pour obtenir du roi des
+Pays-Bas d'expulser de Belgique le nid de conspirateurs d'où émanaient
+les brochures et les agitateurs qui troublaient le royaume. Monsieur
+Decazes mettait la plus grande importance à son succès et en parlait
+quotidiennement au duc de Richelieu qui, pressé par lui, réclamait les
+bons offices du cabinet anglais. Un des premiers soins du ministère
+Dessolle fut d'adresser des remerciements au roi de Hollande pour la
+noble hospitalité qu'il exerçait envers des réfugiés qu'on espérait
+voir bientôt rapporter leurs lumières et leurs talents dans la patrie.
+La copie de cette pièce fut produite à mon père par lord Castlereagh,
+en réponse à une note qu'il avait passée d'après les anciens
+documents. Cela était peut-être sage, mais il fallait un nouveau
+négociateur pour une nouvelle politique.</p>
+
+<p>Il y eut encore une réponse de monsieur Dessolle qui semblait disposé,
+plus qu'il ne se l'était d'abord proposé, à suivre les traces de son
+prédécesseur; mais mon père avait annoncé ses projets de retraite à
+Londres, et, <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> malgré toutes les obligeantes sollicitations du
+Régent et de ses ministres, il resta inflexible.</p>
+
+<p>Le marquis de La Tour-Maubourg fut nommé pour le remplacer. Avec la
+franchise de son caractère, mon père s'occupa tout de suite activement
+de lui préparer les voies, de façon à rendre la position du nouvel
+ambassadeur la meilleure possible, dans les affaires et dans la
+société.</p>
+
+<p>Monsieur de La Tour-Maubourg, qui est aussi éminemment loyal,
+ressentit vivement ces procédés et en a toujours conservé une sincère
+reconnaissance. Mon père y ajouta un autre service, car, de retour à
+Paris et n'y ayant plus d'intérêt personnel, il démontra clairement
+que l'ambassade de Londres n'était pas suffisamment payée et fit
+augmenter de soixante mille francs le traitement de son successeur.</p>
+
+<p>Si monsieur de La Tour-Maubourg était touché des procédés de mon père,
+monsieur Dessolle, en revanche, était piqué de son retour, et monsieur
+Decazes en était assez blessé pour avoir irrité le roi Louis XVIII
+contre lui.</p>
+
+<p>Le favori n'avait pas tout à fait tort. La retraite d'un homme aussi
+considéré que mon père et qui avait jusque-là marché dans les mêmes
+voies pouvait s'interpréter comme une rupture, et, malgré l'extrême
+modération des paroles de mon père et de sa famille, les ennemis de
+monsieur Decazes ne manquèrent pas de s'emparer de ce prétexte pour en
+profiter contre lui.</p>
+
+<p>Quelques semaines s'étaient écoulées dans les pourparlers entre mon
+père et le ministre. Quoique sa démission eût suivi immédiatement
+celle de monsieur de Richelieu, elle ne fut acceptée qu'à la fin de
+janvier 1819. Je partis aussitôt pour Paris afin d'y préparer les
+logements.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> Je trouvai le Roi fort exaspéré et disant que, jusqu'à cette
+heure, il avait cru que les ambassadeurs accrédités par lui le
+représentaient, mais que le marquis d'Osmond aimait mieux ne
+représenter que monsieur de Richelieu. On voit que le père de la
+Charte n'avait pas encore tout à fait dépouillé le petit-fils de Louis
+XIV et tenait le langage de Versailles. Il aurait probablement mieux
+apprécié la conduite de mon père si elle avait été agréable au favori.</p>
+
+<p>Celui-ci, au reste, m'accueillit avec une bienveillance que j'ai eu
+lieu de croire peu sincère. Non seulement mon père, qu'on avait comblé
+d'éloges pendant tout le cours de son ambassade, ne reçut aucune
+marque de satisfaction, mais il eut même beaucoup de peine à obtenir
+la pension de retraite à laquelle il avait un droit acquis et
+indisputable, sous prétexte que les fonds étaient absorbés. Au reste,
+il ne fut pas seul à souffrir le <i>ben servire e non gradire</i>: les
+ministres sortants, et surtout monsieur de Richelieu, firent une riche
+moisson d'ingratitude, à la Cour, aux Chambres et jusque dans le
+public.</p>
+
+<p>Monsieur et Madame me traitèrent avec plus de bonté que de coutume
+lorsque j'allai faire ma cour à mon arrivée de Londres. Monsieur le
+duc de Berry voulut me faire convenir que mon père quittait la partie
+parce qu'enfin il la voyait entre les mains des Jacobins. Je m'y
+refusai absolument, me retranchant sur son âge qui réclamait le repos,
+sur la convenance de quitter les affaires lorsque l'&oelig;uvre de la
+libération du territoire était accomplie, et sur la santé de ma mère.
+Le prince insista vainement et m'en témoigna un peu d'humeur, mais
+pourtant avec son amitié accoutumée.</p>
+
+<p>Quant aux autres, lorsqu'ils virent qu'aucune de nos allures n'était
+celles de l'opposition et que, dans la Chambre des pairs, mon père
+votait avec le ministère, <span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> ils renoncèrent à leurs
+gracieusetés et rentrèrent dans leur froideur habituelle.</p>
+
+<p>Ma mère était tombée dangereusement malade à Douvres et nous donna de
+vives inquiétudes. Elle put enfin passer la mer et nous nous trouvâmes
+réunis à Paris à notre très grande joie.</p>
+
+<p>Mon père ne tarda pas à éprouver un peu de l'ennui qui atteint
+toujours les hommes à leur sortie de l'activité des affaires. Son bon
+esprit et son admirable caractère en triomphèrent promptement. Il n'y
+a pas de situation plus propre à faire naître ce genre de regret que
+celle d'un ambassadeur rentrant dans la vie privée. Toutes ses
+relations sont rompues; il est étranger aux personnes influentes de
+son pays; il n'est plus au courant de ces petits détails qui occupent
+les hommes au pouvoir, car, après tout, le commérage règne parmi eux
+comme parmi nous; il s'est accoutumé à attacher du prix aux
+distinctions de société, et elles lui manquent toutes à la fois.</p>
+
+<p>Il n'y a pas de métier plus maussade à mon sens, où l'on joue plus
+complètement le rôle de l'âne chargé de reliques et où les honneurs
+qu'on reçoit soient plus indépendants de toute estime, de toute
+valeur, de toute considération personnelle.</p>
+
+<p>Je sais qu'il est convenu de regarder cette carrière comme la plus
+agréable, surtout lorsqu'on arrive au rang d'ambassadeur. Je ne l'ai
+connue que dans cette phase et je la proclame détestable. Lorsqu'on a
+veillé la nuit pour rendre compte des travaux du jour et qu'on a
+réussi dans une négociation difficile, épineuse, souvent entravée par
+des instructions maladroites tout l'honneur en revient au ministre
+qui, dans la phrase entortillée de quelque dépêche, vous a laissé
+deviner ses intentions, précisément assez pour pouvoir vous désavouer
+si vous échouez. En revanche, si l'affaire manque et s'ébruite,
+<span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> on hausse les épaules et vous êtes proclamé maladroit
+d'autant plus facilement que, le secret étant la première loi du
+métier, vous ne pouvez rien apporter pour votre justification.</p>
+
+<p>J'ai vu la carrière diplomatique sous son plus bel aspect, puisque mon
+père, occupant la première ambassade, y a joui de la confiance entière
+de son cabinet et d'une grande faveur près de celui de Londres, et
+pourtant je la proclame, je le répète, une des moins agréables à
+suivre.</p>
+
+<p>Je comprends qu'un homme politique, dans les convenances duquel une
+absence peut se trouver entrer momentanément, aille passer quelques
+mois avec un caractère diplomatique dans une Cour étrangère.</p>
+
+<p>Rien n'est plus mauvais pour les affaires du pays que de pareils
+ambassadeurs qui s'occupent de toute autre chose; mais j'admets
+l'agrément de cette espèce d'exil. Il ne faut pas toutefois s'y
+résigner trop longtemps, car aucun genre d'absence n'enlève plus
+promptement et plus complètement la clientèle.</p>
+
+<p>Nous avons vu monsieur de Serre, le premier orateur de la Chambre, ne
+pouvoir être renommé député après avoir été deux ans ambassadeur à
+Naples et en mourir de chagrin. Certainement, s'il avait passé ces
+deux années à la campagne chez lui, dans une retraite absolue, son
+élection n'aurait pas été contestée et sa carrière d'homme politique
+serait restée bien plus entière.</p>
+
+<p>Je parle ici pour les hommes à ambition politique, car ceux qui ne
+veulent que des places et des appointements ont évidemment avantage à
+préférer l'ambassade à la retraite; mais aussi, s'ils prolongent leur
+absence, ils reviennent, au bout de leur carrière, achever dans leur
+patrie une vie dépourvue de tout intérêt, étrangers à leur famille,
+isolés de tout intimité et ne s'étant formé <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> aucune des
+habitudes qui, dans l'âge mûr, suppléent aux goûts de la jeunesse.</p>
+
+<p>Plus le pays auquel on appartient présente de sociabilité, plus ces
+inconvénients sont réels. Cela est surtout sensible pour les français
+qui vivent en coteries formées par les sympathies encore plus que par
+les rapports de rang ou les alliances de famille. Rien n'est plus
+solide que ces liens et rien n'est plus fragile. Ils sont de verre.
+Ils peuvent durer éternellement, un rien peut les briser. Ils ne
+résistent guère à une absence prolongée. On s'aime toujours beaucoup,
+mais on ne s'entend plus. On croit qu'on aura grande joie à se revoir,
+et la réunion amène le refroidissement, car on ne parle plus la même
+langue, on ne s'intéresse plus aux mêmes choses. En un mot, on ne se
+devine plus. Le lien est brisé. Les français ont si bien l'instinct de
+ce mouvement de la société que nous voyons nos diplomates empressés de
+venir fréquemment s'y retremper; et, de tous les européens, ce sont
+ceux qui résident le moins constamment dans les Cours où ils sont
+accrédités.</p>
+
+<p>Ces réflexions, je les faisais alors aussi bien qu'à présent, et j'eus
+pleine satisfaction à me retrouver <i>Gros-Jean comme devant</i>.</p>
+
+<p>Notre <i>parti pris</i> de n'être point hostiles au nouveau ministère reçut
+un échec par la décision de monsieur Decazes de nommer une fournée de
+soixante pairs (6 mars 1819). Ce n'est pas après avoir retrempé mon
+éducation britannique, pendant trois années, dans les brouillards de
+Londres que je pouvais envisager de sang-froid une pareille mesure.</p>
+
+<p>Mon père exigeait mon silence, mais il partageait la pensée que
+c'était un coup mortel à la pairie. Il a porté ses fruits, car il ne
+serait pas bien difficile de rattacher la destruction de l'hérédité à
+la création de ces énormes <span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> fournées dont Decazes a donné le
+premier exemple. La liste de 1815, quoique très nombreuse, porte un
+caractère tout à fait différent. Il s'agissait de fonder l'institution
+et non pas de forcer une majorité.</p>
+
+<p>Les nominations de 1819 eurent lieu à l'occasion d'une proposition
+faite par monsieur de Barthélemy pour la révision de la loi
+d'élection, loi dont M. Decazes lui-même demanda le rappel peu de mois
+après. Je ne me suis jamais expliqué comment on était parvenu à
+obtenir de monsieur de Barthélemy d'attacher le grelot.</p>
+
+<p>Lorsqu'il s'aperçut, à la fin, de tout le bruit qu'il faisait, il
+pensa en tomber à la renverse. La même chose lui était arrivée
+lorsque, presque à son insu, il s'était trouvé directeur de la
+République. La chute avait été plus rude à cette occasion puisqu'elle
+l'avait envoyé sur les plages insalubres de la Guyane.</p>
+
+<p>Je l'ai beaucoup connu et je n'ai jamais compris ces deux
+circonstances de sa vie. C'était le plus honnête homme du monde, le
+plus probe. Il avait de l'esprit et des connaissances, une
+conversation facile et quelquefois piquante; mais il était timide,
+méticuleux, circonspect. Il avait toujours l'inquiétude de déplaire et
+surtout le besoin de se mettre à la remorque et de se cacher derrière
+les autres. Jamais homme n'a été moins propre à jouer un rôle
+ostensible et n'a eu moins d'ambition. Loin de tirer importance
+d'avoir été <i>un cinquième de roi</i>, il était importuné qu'on s'en
+souvînt.</p>
+
+<p>Lorsque ce qu'on appela la <i>proposition Barthélemy</i> fit une si
+terrible explosion dans la Chambre et dans le public, il en fut
+consterné. Je l'ai vu épouvanté de faire tout ce vacarme au point d'en
+tomber sérieusement malade. Au reste, ce sont de ces événements dont
+on s'occupe fort pour un moment et qui laissent moins de trace dans le
+souvenir qu'ils n'en méritent peut-être, car souvent <span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> ils ont
+porté le germe d'une catastrophe que d'autres événements, également
+oubliés, ont mûrie jusqu'à ce qu'une dernière circonstance la fasse
+éclore tout à coup.</p>
+
+<p>Nous eûmes un remaniement du ministère avant la fin de l'année.
+Monsieur Pasquier devint ministre des affaires étrangères. C'était
+rentrer dans les errements du cabinet Richelieu, et mon père en fut
+d'autant moins disposé à s'enrôler sous les drapeaux ultras. Monsieur
+Roy arriva aux finances et monsieur de La Tour-Maubourg eut le
+portefeuille de la guerre. Il déploya dans cette nouvelle position la
+même honnêteté, la même probité, la même incapacité qu'il avait
+portées à Londres.</p>
+
+<p>Mes fréquents voyages en Angleterre m'avaient empêchée d'aller en
+Savoie. Je profitai de l'été de 1819 pour faire une visite à monsieur
+de Boigne et prendre les eaux d'Aix.</p>
+
+<p>Au commencement de l'hiver, je vins m'établir avec mes parents dans
+une maison que j'avais louée dans la rue de Bourbon. C'est là où j'ai
+passé les dix années qui ont préparé et amené la chute de cette
+Restauration que j'avais appelée de v&oelig;ux si ardents et vu commencer
+avec des espérances si riantes.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+<div class="toc">
+<p class="center">CINQUIÈME PARTIE<br>
+1815</p>
+
+<p class="center p2">CHAPITRE I</p>
+
+<p>Séjour en Piémont. &mdash; Restauration de 1815. &mdash; Passage à
+ Lyon. &mdash; Marion. &mdash; Arrivée à Turin. &mdash; Dispositions du Roi. &mdash; Son
+ gouvernement. &mdash; Le cabinet d'ornithologie. &mdash; Le
+ comte de Roburent. &mdash; Les <i>Biglietto regio</i>. &mdash; La société. &mdash; Le
+ lustre. &mdash; Les loges. &mdash; Le théâtre. &mdash; L'Opéra. &mdash; Détail
+ de m&oelig;urs. &mdash; Le marquis del Borgo.
+<span class="ralign"><a href="#page001">1</a></span></p>
+
+<p class="center p2">CHAPITRE II</p>
+
+<p>Les visites à Turin. &mdash; Le comte et la comtesse de Balbe. &mdash; Monsieur
+ Dauzère. &mdash; Le prince de Carignan. &mdash; Le corps
+ diplomatique. &mdash; Le général Bubna. &mdash; Ennui de Turin. &mdash; Aspect
+ de la ville. &mdash; Appartements qu'on y trouve. &mdash; Réunion
+ de Gênes au Piémont. &mdash; Dîner donné par le comte de Valese. &mdash; Jules
+ de Polignac.
+<span class="ralign"><a href="#page017">17</a></span></p>
+
+<p class="center p2">CHAPITRE III</p>
+
+<p>Révélation des projets bonapartistes. &mdash; Voyage à Gênes. &mdash; Expérience
+ des fusées à la congrève. &mdash; La princesse Grassalcowics. &mdash; L'empereur
+ Napoléon quitte l'île d'Elbe. &mdash; Il débarque
+ en France. &mdash; Officier envoyé par le général Marchand. &mdash; Déclaration
+ du 13 mars. &mdash; Mon frère la porte à monsieur le
+ duc d'Angoulême. &mdash; La duchesse de Lucques.
+<span class="ralign"><a href="#page030">30</a></span></p>
+
+<p class="center p2">CHAPITRE IV</p>
+
+<p>La princesse de Galles. &mdash; Fête donnée au roi Murat. &mdash; Audience
+ de la princesse. &mdash; Notre situation est pénible. &mdash; Message de
+ monsieur le duc d'Angoulême. &mdash; Inquiétudes pour mon frère. &mdash; Marche
+ de Murat. &mdash; Il est battu à Occhiobello. &mdash; L'abbé de Janson. &mdash; Henri
+ de Chastellux.
+<span class="ralign"><a href="#page042">42</a></span></p>
+
+<p class="center p2">CHAPITRE V</p>
+
+<p>Retour à Turin. &mdash; Monsieur de La Bédoyère. &mdash; Marche de
+ Cannes. &mdash; L'empereur Napoléon. &mdash; Exposition du Saint-Suaire. &mdash; Retour
+ de Jules de Polignac. &mdash; Il est fait prisonnier
+ à Montmélian. &mdash; Prise d'un régiment à Aiguebelle. &mdash; Conduite
+ du général Bubna. &mdash; Haine des piémontais contre
+ les autrichiens. &mdash; Espérances du roi de Sardaigne.
+<span class="ralign"><a href="#page052">52</a></span></p>
+
+<p class="center p2">CHAPITRE VI</p>
+
+<p>Réponse de mon père au premier chambellan du duc de Modène. &mdash; Conduite
+ du maréchal Suchet à Lyon. &mdash; Conduite du
+ maréchal Brune à Toulon. &mdash; Catastrophe d'Avignon. &mdash; Expulsion
+ des français résidant en Piémont. &mdash; Je quitte Turin. &mdash; État
+ de la Savoie. &mdash; Passage de Monsieur à Chambéry. &mdash; Fête
+ de la Saint-Louis à Lyon. &mdash; Pénible aveu. &mdash; Gendarmes
+ récompensés par l'Empereur. &mdash; Les soldats de l'armée de
+ la Loire. &mdash; Leur belle attitude.
+<span class="ralign"><a href="#page064">64</a></span></p>
+
+<p class="center p2">CHAPITRE VII</p>
+
+<p>Madame de La Bédoyère. &mdash; Son courage. &mdash; Son désespoir. &mdash; Sa
+ résignation. &mdash; La comtesse de Krüdener. &mdash; Elle me fait
+ une singulière réception. &mdash; Récit de son arrivée à Heidelberg. &mdash; Son
+ influence sur l'empereur Alexandre. &mdash; Elle l'exerce en
+ faveur de monsieur de La Bédoyère. &mdash; Saillie de monsieur de
+ Sabran. &mdash; Pacte de la Sainte-Alliance. &mdash; Soumission de
+ Benjamin Constant à madame de Krüdener. &mdash; Son amour
+ pour madame Récamier. &mdash; Sa conduite au 20 mars. &mdash; Sa
+ lettre au roi Louis XVIII.
+<span class="ralign"><a href="#page076">76</a></span></p>
+
+<p class="center p2">CHAPITRE VIII</p>
+
+<p>Exigences des étrangers en 1815. &mdash; Dispositions de l'empereur
+ Alexandre au commencement de la campagne. &mdash; Jolie réponse
+ du général Pozzo à Bernadotte. &mdash; Conduite du duc de Wellington
+ et du général Pozzo. &mdash; Étonnement de l'empereur Alexandre. &mdash; Séjour
+ du Roi et des princes en Belgique. &mdash; Énergie
+ d'un soldat. &mdash; Obligeance du prince de Talleyrand. &mdash; Le duc
+ de Wellington dépouille le musée. &mdash; Le salon de la duchesse
+ de Duras. &mdash; Mort d'Hombert de La Tour du Pin. &mdash; Chambre
+ dite introuvable. &mdash; Démission de monsieur de Talleyrand. &mdash; Mon père
+ est nommé ambassadeur à Londres. &mdash; Le duc
+ de Richelieu. &mdash; Révélation du docteur Marshall. &mdash; Visite au
+ duc de Richelieu. &mdash; Désobligeante réception. &mdash; Son excuse.
+<span class="ralign"><a href="#page089">89</a></span></p>
+
+<p class="center p2">CHAPITRE IX</p>
+
+<p>Nobles adieux de l'empereur Alexandre au duc de Richelieu. &mdash; Sentiments
+ patriotiques du duc. &mdash; Ridicules de monsieur de
+ Vaublanc. &mdash; Arrivée de mon père à Paris. &mdash; Procès du
+ maréchal Ney. &mdash; Son exécution. &mdash; Exaltation du parti royaliste. &mdash; Procès
+ de monsieur de La Valette. &mdash; Madame la
+ duchesse d'Angoulême s'engage à demander sa grâce. &mdash; On
+ l'en détourne. &mdash; Démarches faites par le duc de Raguse. &mdash; Il
+ fait entrer madame de La Valette dans le palais. &mdash; Sa
+ disgrâce. &mdash; Fureur du parti royaliste à l'évasion de monsieur
+ de La Valette.
+<span class="ralign"><a href="#page108">108</a></span></p>
+
+<p class="center p2">CHAPITRE X</p>
+
+<p>Fêtes données par le duc de Wellington. &mdash; Monsieur le duc
+ d'Angoulême. &mdash; Refus d'une grande-duchesse pour monsieur
+ le duc de Berry. &mdash; On se décide pour une princesse de Naples. &mdash; Traitement
+ d'une ambassadrice d'Angleterre. &mdash; Faveur de
+ monsieur Decazes. &mdash; Monsieur de Polignac refuse de prêter
+ serment comme pair. &mdash; Mot de monsieur de Fontanes. &mdash; Séjour
+ de la famille d'Orléans en Angleterre. &mdash; Demande de
+ madame la duchesse d'Orléans douairière au marquis de
+ Rivière.
+<span class="ralign"><a href="#page119">119</a></span></p>
+
+
+<p class="center p2">SIXIÈME PARTIE<br>
+L'ANGLETERRE ET LA FRANCE (1816 à 1820)</p>
+
+<p class="center p2">CHAPITRE I</p>
+
+<p>Retour en Angleterre. &mdash; Aspect de la campagne. &mdash; Londres. &mdash; Concert
+ à la Cour. &mdash; Ma présentation. &mdash; La reine Charlotte. &mdash; Égards
+ du prince régent pour elle. &mdash; La duchesse d'York. &mdash; La
+ princesse Charlotte de Galles. &mdash; Miss Mercer. &mdash; Intrigue
+ déjouée par le prince Léopold de Saxe-Cobourg. &mdash; La marquise
+ d'Hertford. &mdash; Habitudes du prince régent. &mdash; Dîners à
+ Carlton House.
+<span class="ralign"><a href="#page133">133</a></span></p>
+
+<p class="center p2">CHAPITRE II</p>
+
+<p>Le corps diplomatique. &mdash; La comtesse de Lieven. &mdash; La princesse
+ Paul Esterhazy. &mdash; Vie des femmes anglaises. &mdash; Leur
+ enfance. &mdash; Leur jeunesse. &mdash; Leur âge mûr. &mdash; Leur vieillesse. &mdash; Leur
+ mort. &mdash; Sort des veuves.
+<span class="ralign"><a href="#page146">146</a></span></p>
+
+<p class="center p2">CHAPITRE III</p>
+
+<p>Indépendance du caractère des anglais. &mdash; Dîner chez la comtesse
+ Dunmore. &mdash; Jugement porté sur lady George Beresford. &mdash; Salon
+ des grandes dames. &mdash; Comment on comprend la société
+ en Angleterre et en France. &mdash; Bal donné chez le marquis
+ d'Anglesey. &mdash; Lady Caroline Lamb. &mdash; Mariage de monsieur
+ le duc de Berry. &mdash; Réponse du prince de Poix.
+<span class="ralign"><a href="#page155">155</a></span></p>
+
+<p class="center p2">CHAPITRE IV</p>
+
+<p>La famille d'Orléans à Twickenham. &mdash; Espionnage exercé contre
+ elle. &mdash; Division entre le roi Louis XVIII et monsieur le duc
+ d'Orléans à Lille en 1815. &mdash; Intérieur de Twickenham. &mdash; Mots
+ de la princesse Marie. &mdash; La comtesse de Vérac. &mdash; Naissance
+ d'une princesse d'Orléans. &mdash; La comtesse Mélanie de
+ Montjoie. &mdash; Le baron de Montmorency. &mdash; Le comte Camille
+ de Sainte-Aldegonde. &mdash; Le baron Athalin. &mdash; Monsieur le duc
+ de Bourbon. &mdash; La princesse Louise de Condé.
+<span class="ralign"><a href="#page164">164</a></span></p>
+
+<p class="center p2">CHAPITRE V</p>
+
+<p>Lord Castlereagh. &mdash; Lady Castlereagh. &mdash; Cray Farm. &mdash; Dévouement
+ de lady Castlereagh pour son mari. &mdash; Accident et prudence. &mdash; Soupers
+ de lady Castlereagh. &mdash; Partie de campagne
+ chez lady Liverpool. &mdash; Ma toilette à la Cour de la Reine. &mdash; Beauté
+ de cette assemblée. &mdash; Baptême de la petite princesse
+ d'Orléans. &mdash; La princesse de Talleyrand. &mdash; Elle consent à se
+ séparer du prince de Talleyrand. &mdash; La comtesse de Périgord. &mdash; La
+ duchesse de Courlande. &mdash; La princesse Tyszkiewicz. &mdash; Mariage
+ de Jules de Polignac.
+<span class="ralign"><a href="#page172">172</a></span></p>
+
+<p class="center p2">CHAPITRE VI</p>
+
+<p>Ordonnance qui casse la Chambre. &mdash; Réflexion de la vicomtesse
+ de Vaudreuil à ce sujet. &mdash; Négociation avec les ministres
+ anglais. &mdash; Opposition du duc de Wellington. &mdash; Embarras
+ pour fonder le crédit. &mdash; Mon retour à Paris. &mdash; Exaltation des
+ partis. &mdash; Brochure de monsieur Guizot. &mdash; Regrets d'une
+ femme du parti ultra-royaliste. &mdash; Monsieur Lainé qualifié de
+ bonnet rouge. &mdash; Griefs des royalistes. &mdash; Licenciement des
+ corps de la maison du Roi. &mdash; Le colonel Pothier et monsieur
+ de Girardin. &mdash; Les quasi-royalistes. &mdash; Soirée chez madame
+ de Duras. &mdash; La coterie dite <i>le château</i>. &mdash; Monsieur de Chateaubriand
+ veut quitter la France. &mdash; Il vend le Val du Loup
+ au vicomte de Montmorency. &mdash; Propos tenu par le prince de
+ Poix à monsieur Decazes.
+<span class="ralign"><a href="#page185">185</a></span></p>
+
+<p class="center p2">CHAPITRE VII</p>
+
+<p>Négociations pour un emprunt. &mdash; Ouvrard va en Angleterre. &mdash; Il
+ amène monsieur Baring chez mon père. &mdash; Conférence
+ avec lord Castlereagh. &mdash; Arrivée de messieurs Baring et Labouchère
+ à Paris. &mdash; Espérances trompées. &mdash; Dîner chez la
+ maréchale Moreau. &mdash; Brochure de Salvandy. &mdash; Influence du
+ général Pozzo sur le duc de Wellington. &mdash; Soirée chez la
+ duchesse d'Escars. &mdash; Monsieur Rubichon. &mdash; L'emprunt étant
+ conclu, l'opposition s'en plaint.
+<span class="ralign"><a href="#page198">198</a></span></p>
+
+<p class="center p2">CHAPITRE VIII</p>
+
+<p>Madame la duchesse de Berry. &mdash; La duchesse de Reggio. &mdash; Le
+ mariage de mon frère avec mademoiselle Destillières est convenu. &mdash; Scène
+ aux Tuileries. &mdash; Le Roi en est malade. &mdash; Le
+ <i>Manuscrit de Sainte-Hélène</i>. &mdash; Lectures chez mesdames de
+ Duras et d'Escars. &mdash; Succès de cette publication apocryphe.
+<span class="ralign"><a href="#page208">208</a></span></p>
+
+<p class="center p2">CHAPITRE IX</p>
+
+<p>Monsieur de Villèle. &mdash; Intrigue de Cour pour ramener monsieur
+ de Blacas. &mdash; La duchesse de Narbonne. &mdash; Martin et la
+ s&oelig;ur Récolette. &mdash; Arrivée de monsieur de Blacas. &mdash; Déjeuner
+ aux Tuileries. &mdash; La petite chienne de Madame. &mdash; Sagesse
+ de monsieur le duc d'Angoulême. &mdash; Agitation des
+ courtisans. &mdash; Trouble de monsieur Molé. &mdash; Bonne contenance
+ de monsieur Decazes. &mdash; Délais multipliés de monsieur de
+ Blacas. &mdash; Il est congédié par le Roi.
+<span class="ralign"><a href="#page218">218</a></span></p>
+
+<p class="center p2">CHAPITRE X</p>
+
+<p>Faveur de monsieur Decazes. &mdash; Son genre de flatterie. &mdash; Affaires
+ de Lyon. &mdash; Le duc de Raguse apaise les esprits. &mdash; Discours
+ de monsieur Laffitte. &mdash; Monsieur le duc d'Orléans revient à
+ Paris. &mdash; Histoire inventée sur ma mère. &mdash; Ma colère. &mdash; Arrivée
+ de toute la famille d'Orléans. &mdash; Déjeuner au Palais-Royal. &mdash; Calomnies
+ absurdes.
+<span class="ralign"><a href="#page229">229</a></span></p>
+
+<p class="center p2">CHAPITRE XI</p>
+
+<p>Tom Pelham. &mdash; Inauguration du pont de Waterloo. &mdash; Dîner à
+ Claremont. &mdash; Maussaderie de la princesse Charlotte. &mdash; Son
+ obligeance. &mdash; Un nouveau caprice. &mdash; Conversation avec elle. &mdash; Mort
+ de cette princesse. &mdash; Affliction générale. &mdash; Caractère
+ de la princesse Charlotte. &mdash; Ses goûts, ses habitudes. &mdash; Suicide
+ de l'accoucheur. &mdash; Singulier conseil de lord Liverpool. &mdash; Maxime
+ de lord Sidmouth.
+<span class="ralign"><a href="#page236">236</a></span></p>
+
+<p class="center p2">CHAPITRE XII</p>
+
+<p>Le roi de Prusse veut épouser Georgine Dillon. &mdash; Rupture de ce
+ mariage. &mdash; Désobligeance du roi Louis XVIII pour les
+ Orléans. &mdash; Il la témoigne en diverses occasions. &mdash; Irritation
+ qui en résulte. &mdash; Le comte de La Ferronays. &mdash; Son attachement
+ pour monsieur le duc de Berry. &mdash; Madame de Montsoreau
+ et la layette. &mdash; Scène entre monsieur le duc de Berry et
+ monsieur de La Ferronnays. &mdash; Irritation de la famille royale. &mdash; Madame
+ de Gontaut nommée gouvernante. &mdash; Conseils du
+ prince Castelcicala. &mdash; Madame de Noailles.
+<span class="ralign"><a href="#page249">249</a></span></p>
+
+<p class="center p2">CHAPITRE XIII</p>
+
+<p>Je refuse d'aller chez une devineresse. &mdash; Aventure du chevalier
+ de Mastyns. &mdash; Élections de 1817. &mdash; Le parti royaliste sous
+ l'influence de monsieur de Villèle. &mdash; Le duc de Broglie et Benjamin
+ Constant. &mdash; Monsieur de Chateaubriand appelle l'opposition
+ de gauche <i>les libéraux</i>. &mdash; Mariage de mon frère. &mdash; Visite
+ à Brighton. &mdash; Soigneuse hospitalité du prince régent. &mdash; Usages
+ du pavillon royal. &mdash; Récit d'une visite du Régent au
+ roi George III. &mdash; Déjeuner sur l'escalier. &mdash; Le grand-duc
+ Nicolas à Brighton.
+<span class="ralign"><a href="#page259">259</a></span></p>
+
+<p class="center p2">CHAPITRE XIV</p>
+
+<p>Je fais naufrage sur la côte entre Boulogne et Calais. &mdash; Effet de
+ cet accident. &mdash; Excellent propos de Monsieur. &mdash; Singulière
+ conversation de Monsieur avec Édouard Dillon. &mdash; La loi de
+ recrutement. &mdash; Les pairs ayant des charges chez le Roi votent
+ contre le ministère. &mdash; Réponse de monsieur Canning à ce
+ sujet. &mdash; Le Pape et monsieur de Marcellus.
+<span class="ralign"><a href="#page272">272</a></span></p>
+
+<p class="center p2">CHAPITRE XV</p>
+
+<p>Coup de pistolet tiré au duc de Wellington. &mdash; On trouve l'assassin. &mdash; Inquiétude
+ de Monsieur sur la retraite des étrangers. &mdash; Agitation
+ dans les esprits. &mdash; Ténèbres à la chapelle des
+ Tuileries. &mdash; Le duc de Rohan à Saint-Sulpice. &mdash; Ses ridicules. &mdash; Le
+ duc de Rohan se fait prêtre. &mdash; Une aventure à
+ Naples. &mdash; Faveur du prince de Talleyrand. &mdash; Bal chez le duc
+ de Wellington. &mdash; Testament de la reine Marie-Antoinette. &mdash; Mort
+ de la petite princesse d'Orléans, née à Twickenham. &mdash; Mort
+ de monsieur le prince de Condé. &mdash; Son oraison funèbre.
+<span class="ralign"><a href="#page281">281</a></span></p>
+
+<p class="center p2">CHAPITRE XVI</p>
+
+<p>Mort de madame de Staël. &mdash; Effet de son ouvrage sur la Révolution. &mdash; Je
+ retourne à Londres. &mdash; Agents du parti ultra. &mdash; Présentation
+ de la note secrète. &mdash; Le Roi ôte le commandement
+ des gardes nationales à Monsieur. &mdash; Fureur de Jules de
+ Polignac. &mdash; Conspiration du bord de l'eau. &mdash; Congrès d'Aix-la-Chapelle. &mdash; Le
+ duc de Richelieu obtient la libération du
+ territoire.
+<span class="ralign"><a href="#page293">293</a></span></p>
+
+<p class="center p2">CHAPITRE XVII</p>
+
+<p>Le comte Decazes veut changer de ministère. &mdash; Intrigues contre
+ le duc de Richelieu. &mdash; Il donne sa démission. &mdash; Le général
+ Dessolle lui succède. &mdash; Mariage de monsieur Decazes. &mdash; Le
+ comte de Sainte-Aulaire. &mdash; Mon père demande à se retirer. &mdash; Il
+ est remplacé par le marquis de La Tour-Maubourg. &mdash; Le
+ Roi est mécontent de mon père. &mdash; Mes idées sur la carrière
+ diplomatique. &mdash; Une fournée de pairs. &mdash; Monsieur de Barthélemy.
+<span class="ralign"><a href="#page302">302</a></span></p>
+</div>
+
+<p class="center p2">CHARTRES.&mdash;IMPRIMERIE DURAND, RUE FULBERT.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Récits d'une tante (Vol. 2 de 4), by
+Louise-Eléonore-Charlotte-Adélaide d'Osmond, comtesse de Boigne
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RÉCITS D'UNE TANTE (VOL. 2 DE 4) ***
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+
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+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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